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+The Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Spiridion
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: March 21, 2008 [EBook #15239]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SPIRIDION ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Chuck Greif,
+and the Online Distributed
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+George Sand
+
+[Illustration]
+
+SPIRIDION
+
+
+
+NOTICE
+
+_Spiridion_ a été écrit en grande partie, et terminé
+dans la Chartreuse de Valdemosa, aux gémissements de
+la bise dans les cloîtres en ruines. Certes, ce lieu
+romantique eût mieux inspiré un plus grand poète.
+Heureusement le plaisir d'écrire ne se mesure pas au
+mérite de l'œuvre, mais à l'émotion de l'artiste; sans
+des préoccupations souvent douloureuses, j'aurais été
+bien satisfaite de cette cellule de moine dans un site
+sublime, où le hasard, ou plutôt la nécessité résultant
+de l'absence de tout autre asile, m'avait conduite et mise
+précisément dans le milieu qui convenait au sujet de ce
+livre commencé à Nohant.
+
+ GEORGE SAND.
+
+ Nohant, 25 août 1855.
+
+ * * * * *
+
+À M. PIERRE LEROUX.
+
+Ami et frère par les années, père et maître par la vertu et la science,
+agréez l'envoi d'un de mes contes, non comme un travail digue de vous
+être dédié, mais comme un témoignage d'amitié et de vénération.
+
+ GEORGE SAND.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+Lorsque j'entrai comme novice au couvent des Bénédictins,
+j'étais à peine âgé de seize ans. Mon caractère
+doux et timide sembla inspirer d'abord la confiance et
+l'affection; mais je ne tardai pas à voir la bienveillance
+des frères se changer en froideur; et le père trésorier,
+qui seul me conserva un peu d'intérêt, me prit plusieurs
+fois à part pour me dire tout bas que, si je ne faisais
+attention à moi-même, je tomberais dans la disgrâce du
+Prieur.
+
+Je le pressais en vain de s'expliquer; il mettait un
+doigt sur ses lèvres, et, s'éloignant d'un air mystérieux,
+il ajoutait pour toute réponse:
+
+«Vous savez bien, mon cher fils, ce que je veux dire.»
+
+Je cherchais vainement mon crime. Il m'était impossible,
+après le plus scrupuleux examen, de découvrir
+en moi des torts assez graves pour mériter une réprimande.
+Des semaines, des mois s'écoulèrent, et l'espèce
+de réprobation tacite qui pesait sur moi ne s'adoucit
+point. En vain je redoublais de ferveur et de zèle; en
+vain je veillais à toutes mes paroles, à toutes mes pensées;
+en vain j'étais le plus assidu aux offices et le plus ardent
+au travail; je voyais chaque jour la solitude élargir un
+cercle autour de moi. Tous mes amis m'avaient quitté.
+Personne ne m'adressait plus la parole. Les novices les
+moins réguliers et les moins méritants semblaient s'arroger
+le droit de me mépriser. Quelques-uns même, lorsqu'ils
+passaient près de moi, serraient contre leur corps
+les plis de leur robe, comme s'ils eussent craint de
+toucher un lépreux. Quoique je récitasse mes leçons
+sans faire une seule faute, et que je fisse dans le chant
+de très-grands progrès, un profond silence régnait dans
+les salles d'étude quand ma timide voix avait cessé de
+résonner sous la voûte. Les docteurs et les maîtres
+n'avaient pas pour moi un seul regard d'encouragement,
+tandis que des novices nonchalants ou incapables étaient
+comblés d'éloges et de récompenses. Lorsque je passais
+devant l'abbé, il détournait la tête, comme s'il eût eu
+horreur de mon salut.
+
+J'examinais tous les mouvements de mon cœur, et je
+m'interrogeais sévèrement pour savoir si l'orgueil blessé
+n'avait pas une grande part dans ma souffrance. Je pouvais
+du moins me rendre ce témoignage que je n'avais
+rien épargné pour combattre toute révolte de la vanité,
+et je sentais bien que mon cœur était réduit à une tristesse
+profonde par l'isolement où on le refoulait, par le
+manque d'affection, et non par le manque d'amusements
+et de flatteries.
+
+Je résolus de prendre pour appui le seul religieux
+qui ne pût fuir mes confidences, mon confesseur. J'allai
+me jeter à ses pieds, je lui exposai mes douleurs, mes
+efforts pour mériter un sort moins rigoureux, mes combats
+contre l'esprit de reproche et d'amertume qui commençait
+à s'élever en moi. Mais quelle fut ma consternation
+lorsqu'il me répondit d'un ton glacial:
+
+«Tant que vous ne m'ouvrirez pas votre cœur avec
+une entière sincérité et une parfaite soumission, je ne
+pourrai rien faire pour vous.
+
+--Ô père Hégésippe! lui répondis-je, vous pouvez lire
+la vérité au fond de mes entrailles; car je ne vous ai
+jamais rien caché.»
+
+Alors il se leva et me dit avec un accent terrible:
+
+«Misérable pécheur! âme basse et perverse! vous
+savez bien que vous me cachez un secret formidable, et
+que votre conscience est un abîme d'iniquité. Mais vous
+ne tromperez pas l'œil de Dieu, vous n'échapperez point
+à sa justice. Allez, retirez-vous de moi; je ne veux plus
+entendre vos plaintes hypocrites. Jusqu'à ce que la contrition
+ait touché votre cœur, et que vous ayez lavé par
+une pénitence sincère les souillures de votre esprit, je
+vous défends d'approcher du tribunal de la pénitence.
+
+--Ô mon père! mon père! m'écriai-je, ne me repoussez
+pas ainsi, ne me réduisez pas au désespoir, ne
+me faites pas douter de la bonté de Dieu et de la sagesse
+de vos jugements. Je suis innocent devant le Seigneur;
+ayez pitié de mes souffrances....
+
+--Reptile audacieux! s'écria-t-il d'une voix tonnante,
+glorifie-toi de ton parjure et invoque le nom du Seigneur
+pour appuyer tes faux serments; mais laisse-moi, ôte-toi
+de devant mes yeux, ton endurcissement me fait horreur!»
+
+En parlant ainsi, il dégagea sa robe que je tenais dans
+mes mains suppliantes. Je m'y attachai avec une sorte
+d'égarement; alors il me repoussa de toute sa force, et
+je tombai la face contre terre. Il s'éloigna, poussant
+violemment derrière lui la porte de la sacristie où cette
+scène se passait. Je demeurai dans les ténèbres. Soit par
+la violence de ma chute, soit par l'excès de mon chagrin,
+une veine se rompit dans ma gorge, et j'eus une
+hémorragie. Je ne pus me relever, je me sentis défaillir
+rapidement, et bientôt je fus étendu sans connaissance
+sur le pavé baigné de mon sang.
+
+Je ne sais combien de temps je passai ainsi. Quand
+je commençai à revenir à moi, je sentis une fraîcheur
+agréable; une brise harmonieuse semblait se jouer autour
+de moi, séchait la sueur de mon front et courait
+dans ma chevelure, puis semblait s'éloigner avec un son
+vague, imperceptible, murmurer je ne sais quelles notes
+faibles dans les coins de la salle, et revenir sur moi comme
+pour me rendre des forces et m'engager à me relever.
+
+Cependant je ne pouvais m'y décider encore, car
+j'éprouvais un bien-être inouï, et j'écoutais dans une
+sorte d'aberration paisible les bruits de ce souffle d'été
+qui se glissait furtivement par la fente d'une persienne.
+Alors il me sembla entendre une voix qui partait du
+fond de la sacristie, et qui parlait si bas que je ne distinguais
+pas les paroles. Je restai immobile et prêtai
+toute mon attention. La voix paraissait faire une de ces
+prières entrecoupées que nous appelons oraisons jaculatoires.
+Enfin je saisis distinctement ces mots: _Esprit
+de vérité, relève les victimes de l'ignorance et de l'imposture_.
+«Père Hégésippe! dis-je d'un ton faible, est-ce
+vous qui revenez vers moi?» Mais personne ne me
+répondit. Je me soulevai sur mes mains et sur mes
+genoux, j'écoutai encore, je n'entendis plus rien. Je me
+relevai tout a fait, je regardai autour de moi; j'étais
+tombé si près de la porte unique de cette petite salle,
+que personne après le départ de mon confesseur n'eût
+pu rentrer sans marcher sur mon corps; d'ailleurs, cette
+porte ne s'ouvrait qu'en dedans par un loquet de forme
+ancienne. J'y touchai, et je m'assurai qu'il était fermé.
+Je fus pris de terreur, et je restai quelques instants sans
+oser faire un pas. Adossé contre la porte, je cherchais à
+percer de mon regard l'obscurité dans laquelle les angles
+de la salle étaient plongés. Une lueur blafarde, tombant
+d'une lucarne à volet de plein chêne, tremblait vers le
+milieu de cette pièce. Un faible vent, tourmentant le
+volet, agrandissait et diminuait tour à tour la fente qui
+laissait pénétrer cette rare lumière. Les objets qui se
+trouvaient dans cette région à demi éclairée, le prie-Dieu
+surmonté d'une tête de mort, quelques livres
+épars sur le plancher, une aube suspendue à la muraille,
+semblaient se mouvoir avec l'ombre du feuillage que l'air
+agitait derrière la croisée. Quand je crus voir que j'étais
+seul, j'eus honte de ma timidité: je fis un signe de
+croix, et je m'apprêtai à aller ouvrir tout à fait le
+volet; mais un profond soupir qui partait du prie-Dieu
+me retint cloué à ma place. Cependant je voyais assez
+distinctement ce prie-Dieu pour être bien sur qu'il n'y
+avait personne. Une idée que j'aurais dû concevoir plus
+tôt vint me rassurer: quelqu'un pouvait être appuyé
+dehors contre la fenêtre, et faire sa prière sans songer à
+moi. Mais qui donc pouvait être assez hardi pour
+émettre des vœux et prononcer des paroles comme
+celles que j'avais entendues?
+
+La curiosité, seule passion et seule distraction permise
+dans le cloître, s'empara de moi. Je m'avançai vers
+la fenêtre; mais à peine eus-je fait un pas, qu'une ombre
+noire, se détachant, à ce qu'il me parut, du prie-Dieu,
+traversa la salle en se dirigeant vers la fenêtre, et passa
+devant moi comme un éclair. Ce mouvement fut si rapide
+que je n'eus pas le temps d'éviter ce que je prenais
+pour un corps, et ma frayeur fut si grande que je
+faillis m'évanouir une seconde fois. Mais je ne sentis
+rien, et, comme si j'eusse été traversé par cette ombre,
+je la vis disparaître à ma gauche.
+
+Je m'élançai vers la fenêtre, je poussai le volet avec
+précipitation; je jetai les yeux dans la sacristie, j'y étais
+absolument seul; je les promenai sur tout le jardin, il
+était désert, et le vent du midi courait sur les fleurs. Je
+pris courage: j'explorai tous les coins de la salle, je
+regardai derrière le prie-Dieu, qui était fort grand; je
+secouai tous les vêtements sacerdotaux suspendus aux
+murailles; je trouvai toutes choses dans leur état naturel,
+et rien ne put m'expliquer ce qui s'était passé. La vue
+de tout le sang que j'avais perdu me porta à croire que
+mon cerveau, affaibli par cette hémorragie, avait été
+en proie à une hallucination. Je me retirai dans ma
+cellule, et j'y demeurai enfermé jusqu'au lendemain.
+
+Je passai ce jour et cette nuit dans les larmes. L'inanition,
+la perte de sang, les vaines terreurs de la sacristie,
+avaient brisé tout mon être. Nul ne vint me
+secourir ou me consoler; nul ne s'enquit de ce que
+j'étais devenu. Je vis de ma fenêtre la troupe des novices
+se répandre dans le jardin. Les grands chiens qui gardaient
+la maison vinrent gaiement à leur rencontre, et
+reçurent d'eux mille caresses. Mon cœur sa serra et
+se brisa à la vue de ces animaux, mieux traités cent
+fois, et cent fois plus heureux que moi.
+
+J'avais trop de foi en ma vocation pour concevoir
+aucune idée de révolte ou de fuite. J'acceptai en somme
+ces humiliations, ces injustices et ce délaissement,
+comme une épreuve envoyée par le ciel et comme une
+occasion de mériter. Je priai, je m'humiliai, je frappai
+ma poitrine, je recommandai ma cause à la justice de
+Dieu, à la protection de tous les saints, et vers le matin
+je finis par goûter un doux repos. Je fus éveillé en sursaut
+par un rêve. Le père Alexis m'était apparu, et, me
+secouant rudement, il m'avait répété à peu près les paroles
+qu'un être mystérieux m'avait dites de la sacristie:
+
+«Relève-toi, victime de l'ignorance et de l'imposture.»
+
+Quel rapport le père Alexis pouvait-il avoir avec cette
+réminiscence? Je n'en trouvai aucun, sinon que la
+vision de la sacristie m'avait beaucoup occupé au moment
+où je m'étais endormi, et qu'à ce moment même
+j'avais vu de mon grabat le père Alexis rentrer du jardin
+dans le couvent, vers le coucher de la lune, une heure
+environ avant le jour.
+
+Cette matinale promenade du père Alexis ne m'avait
+pourtant pas frappé comme un fait extraordinaire. Le
+père Alexis était le plus savant de nos moines: il était
+grand astronome, et il avait la garde des instruments de
+physique et de géométrie, dont l'observatoire du couvent
+était assez bien fourni. Il passait une partie des
+nuits à faire ses expériences et à contempler les astres;
+il allait et vouait à toute heure, sans être astreint à
+celles des offices, et il était dispensé de descendre à
+l'église pour matines et laudes. Mais mon rêve le ramenant
+à ma pensée, je me mis à songer que c'était un
+homme bizarre, toujours préoccupé, souvent inintelligible
+dans ses paroles, errant sans cesse dans le couvent
+comme une âme en peine; qu'en un mot ce pouvait bien
+être lui qui, la veille, appuyé contre la fenêtre de la
+sacristie, avait murmuré une formule d'invocation, et
+fait passer son ombre sur le mur, par hasard, sans se
+douter de mes terreurs. Je résolus de le lui demander,
+et eu réfléchissant à la manière dont il accueillerait mes
+questions, je m'enhardis à saisir ce prétexte pour faire
+connaissance avec lui. Je me rappelai que ce sombre
+vieillard était le seul dont je n'eusse reçu aucune insulte
+muette ou verbale, qu'il ne s'était jamais détourné de
+moi avec horreur, et qu'il paraissait absolument étranger
+à toutes les résolutions qui se prenaient dans la communauté.
+Il est vrai qu'il ne m'avait jamais dit une parole
+amie, que son regard n'avait jamais rencontré le mien,
+et qu'il ne paraissait pas seulement se souvenir de mon
+nom; mais il n'accordait pas plus d'attention aux autres
+novices. Il vivait dans un monde à part, absorbé dans
+ses spéculations scientifiques. On ne savait s'il était
+pieux ou indifférent à la religion; il ne parlait jamais
+que du monde extérieur et visible, et ne paraissait pas
+se soucier beaucoup de l'autre. Personne n'en disait de
+mal, personne n'en disait de bien; et quand les novices
+se permettaient quelque remarque ou quelque question
+sur lui, les moines leur imposaient silence d'un ton sévère.
+
+Peut-être, pensai-je, si j'allais lui confier mes tourments,
+il me donnerait un bon conseil; peut-être lui
+qui passe sa vie tout seul, si tristement, serait touché
+de voir pour la première fois un novice venir à lui et
+lui demander son assistance. Les malheureux se cherchent
+et se comprennent. Peut-être est-il malheureux,
+lui aussi; peut-être sympathisera-t-il avec mes douleurs.
+Je me levai, et, avant de l'aller trouver, je passai au
+réfectoire. Un frère convers coupait du pain; je lui en
+demandai, et il m'en jeta un morceau comme il eût fait
+à un animal importun. J'eusse mieux aimé des injures
+que cette muette et brutale pitié. On me trouvait indigne
+d'entendre le son de la voix humaine, et on me jetait
+ma nourriture par terre, comme si, dans mon abjection,
+j'eusse été réduit à ramper avec les bêtes.
+
+Quand j'eus mangé ce pain amer et trempé de mes
+pleurs, je me rendis à la cellule du père Alexis. Elle
+était située, loin de toutes les autres, dans la partie la
+plus élevée du bâtiment, à côté du cabinet de physique.
+On y arrivait par un étroit balcon, suspendu à l'extérieur
+du dôme. Je frappai, on ne me répondit pas; j'entrai.
+Je trouvai le père Alexis endormi sur son fauteuil, un
+livre à la main. Sa figure, sombre et pensive jusque
+dans le sommeil, faillit m'ôter ma résolution. C'était un
+vieillard de taille moyenne, robuste, large des épaules,
+voûté par l'étude plus que par les années. Son crâne
+chauve était encore garni par derrière de cheveux noirs
+crépus. Ses traits énergiques ne manquaient cependant
+pas de finesse. Il y avait sur cette face flétrie un mélange
+inexprimable de décrépitude et de force virile. Je passai
+derrière son fauteuil sans faire aucun bruit, dans la
+crainte de le mal disposer en l'éveillant brusquement;
+mais, malgré mes précautions extrêmes, il s'aperçut de
+ma présence; et, sans soulever sa tête appesantie, sans
+ouvrir ses yeux caves, sans témoigner ni humeur ni
+surprise, il me dit:
+
+«_Je t'entends_.
+
+--Père Alexis... lui dis-je d'une voix timide.
+
+--Pourquoi m'appelles-tu père? reprit-il sans changer
+de ton ni d'attitude; tu n'as pas coutume de m'appeler
+ainsi. Je ne suis pas ton père, mais bien plutôt ton fils,
+quoique je sois flétri par l'âge, tandis que toi, tu restes
+éternellement jeune, éternellement beau!»
+
+Ce discours étrange troublait toutes mes idées. Je
+gardai le silence. Le moine reprit:
+
+«Eh bien! parle, je t'écoute. Tu sais bien que je
+t'aime comme l'enfant de mes entrailles, comme le père
+qui m'a engendré, comme le soleil qui m'éclaire, comme
+l'air que je respire, et plus que tout cela encore.
+
+--Ô père Alexis, lui dis-je, étonné et attendri d'entendre
+des paroles si douces sortir de cette bouche rigide,
+ce n'est pas à moi, misérable enfant, que s'adressent
+des sentiments si tendres. Je ne suis pas digne
+d'une telle affection, et je n'ai le bonheur de l'inspirer à
+personne; mais, puisque je vous surprends au milieu
+d'un heureux songe, puisque le souvenir d'un ami
+égaie votre cœur, bon père Alexis, que votre réveil me
+soit favorable, que votre regard tombe sur moi sans
+colère, et que votre main ne repousse pas ma tête humiliée,
+couverte des cendres de la douleur et de l'expiation.»
+
+En parlant ainsi, je pliai les genoux devant lui, et
+j'attendis qu'il jetât les yeux sur moi. Mais à peine m'eut-il
+vu qu'il se leva comme saisi de fureur et d'épouvante
+en même temps. L'éclair de la colère brillait dans ses
+yeux, une sueur froide ruisselait sur ses tempes dévastées.
+
+«Qui êtes-vous? s'écria-t-il. Que me voulez-vous?
+Que venez-vous faire ici? Je ne vous connais pas!»
+
+J'essayai vainement de le rassurer par mon humble
+posture, par mes regards suppliants.
+
+--Vous êtes un novice, me dit-il, je n'ai point affaire
+avec les novices. Je ne suis pas un directeur de consciences,
+ni un dispensateur de grâces et de faveurs.
+Pourquoi venez-vous m'espionner pendant mon sommeil?
+Vous ne surprendrez pas le secret de mes pensées.
+Retournez vers ceux qui vous envoient, dites-leur que
+je n'ai pas longtemps à vivre, et que je demande qu'on
+me laisse tranquille. Sortez, sortez; j'ai à travailler.
+Pourquoi violez-vous la consigne qui défend d'approcher
+de mon laboratoire? Vous exposez votre vie et la mienne:
+allez-vous en!»
+
+J'obéis tristement, et je me retirais à pas lents, découragé,
+brisé de douleur, le long de la galerie extérieure
+par laquelle j'étais venu. Il m'avait suivi jusqu'en
+dehors, comme pour s'assurer que je m'éloignais. Lorsque
+j'eus atteint l'escalier, je me retournai, et je le vis
+debout, l'œil toujours enflammé de colère, les lèvres
+contractées par la méfiance. D'un geste impérieux il
+m'ordonna de m'éloigner. J'essayai d'obéir: je n'avais
+plus la force de marcher, je n'avais plus celle de vivre.
+Je perdis l'équilibre, je roulai quelques marches, je
+faillis être entraîné dans ma chute par-dessus la rampe,
+et du haut de la tour me briser sur le pavé. Le père
+Alexis s'élança vers moi avec la force et l'agilité d'un
+chat. Il me saisit, et me soutenant dans ses bras:
+
+«Qu'avez-vous donc? me dit-il d'un ton brusque,
+mais plein de sollicitude. Êtes-vous malade, êtes-vous
+désespéré, êtes-vous fou?»
+
+Je balbutiai quelques paroles, et, cachant ma tête dans
+sa poitrine, je fondis en larmes. Il m'emporta alors
+comme si j'eusse été un enfant au berceau, et, entrant
+dans sa cellule, il me déposa sur son fauteuil, frotta mes
+tempes d'une liqueur spiritueuse et en humecta mes
+narines et mes lèvres froides. Puis, voyant que je reprenais
+mes esprits, il m'interrogea avec douceur. Alors
+je lui ouvris mon âme tout entière: je lui racontai les
+angoisses auxquelles on m'abandonnait, jusqu'à me
+refuser le secours de la confession. Je protestai de mon
+innocence, de mes bonnes intentions, de ma patience, et
+je me plaignis amèrement de n'avoir pas un seul ami
+pour me consoler et me fortifier dans cette épreuve au-dessus
+de mes forces.
+
+Il m'écouta d'abord avec un reste de crainte et de
+méfiance; puis son front austère s'éclaircit peu à peu;
+et, comme j'achevais le récit de mes peines, je vis de
+grosses larmes ruisseler sur ses joues creuses.
+
+--Pauvre enfant, me dit-il, voilà bien ce qu'ils m'ont
+fait souffrir, victime de l'ignorance et de l'imposture!»
+
+À ces paroles, je crus reconnaître la voix que j'avais
+entendue dans la sacristie; et, cessant de m'en inquiéter,
+je ne songeai point à lui demander l'explication de
+cette aventure; seulement je fus frappé du sens de cette
+exclamation; et, voyant qu'il demeurait comme plongé
+en lui-même, je le suppliai de me faire entendre encore
+sa voix amie, si douce à mon oreille, si chère à mon
+cœur au milieu de ma détresse.
+
+«Jeune homme, me dit-il, avez-vous compris ce que
+vous faisiez quand vous êtes entré dans un cloître? Vous
+êtes-vous bien dit que c'était enfermer votre jeunesse
+dans la nuit du tombeau et vous résoudre à vivre dans
+les bras de la mort?
+
+--Ô mon père, lui dis-je, je l'ai compris, je l'ai résolu,
+je l'ai voulu, et je le veux encore; mais c'était à
+la vie du siècle, à la vie du monde, à la vie de la chair
+que je consentais à mourir.
+
+--Ah! tu as cru, enfant, qu'on te laisserait celle de
+l'âme! tu t'es livré à des moines, et tu as pu le croire!
+
+--J'ai voulu donner la vie à mon âme, j'ai voulu
+élever et purifier mon esprit, afin de vivre de Dieu,
+dans l'esprit de Dieu; mais voilà que, au lieu de m'accueillir
+et de m'aider, on m'arrache violemment du sein
+de mon père, et on me livre aux ténèbres du doute et du
+désespoir...
+
+--_«Gustans gustavi paululum mellis, et ecce
+morior!»_ dit le moine d'un air sombre en s'asseyant
+sur son grabat; et, croisant ses bras maigres sur sa
+poitrine, il tomba dans la méditation.
+
+Puis se levant et marchant dans sa cellule avec activité:
+
+«Comment vous nomme-t-on? me dit-il.
+
+--Frère Angel, pour servir Dieu et vous honorer»,
+répondis-je. Mais il n'écouta pas ma réponse, et après
+un instant de silence:
+
+«Vous vous êtes trompé, me dit-il; si vous voulez
+être moine, si vous voulez habiter le cloître, il faut
+changer toutes vos idées; autrement _vous mourrez_!
+
+--Dois-je donc mourir en effet pour avoir mangé le
+miel de la grâce, pour avoir cru, pour avoir espéré,
+pour avoir dit: «Seigneur, aimez-moi!»
+
+--Oui, pour cela _tu mourras_! répondit-il d'une
+voix forte en promenant autour de lui des regards farouches;
+puis il retomba encore dans sa rêverie, et ne
+fit plus attention à moi. Je commençais à me trouver
+mal à l'aise auprès de lui; ses paroles entrecoupées, son
+aspect rude et chagrin, ses éclairs de sensibilité suivis
+aussitôt d'une profonde indifférence, tout en lui avait
+un caractère d'aliénation. Tout d'un coup il renouvela
+sa question, et me dit d'un ton presque impérieux:
+
+«--Votre nom?
+
+«--Angel, répondis-je avec douceur.
+
+«--Angel! s'écria-t-il en me regardant d'un air inspiré.
+Il m'a été dit: «Vers la fin de tes jours un ange
+te sera envoyé, et tu le reconnaîtras à la flèche qui lui
+traversera le cœur. Il viendra te trouver, et il te dira:
+Retire-moi cette flèche qui me donne la mort... Et si tu
+lui retires cette flèche, aussitôt celle qui te traverse
+tombera, ta plaie sera fermée, et tu vivras».
+
+«--Mon père, lui dis-je, je ne connais point ce texte,
+je ne l'ai rencontré nulle part.
+
+«--C'est que tu connais peu de choses, me répondit-il
+en posant amicalement sa main sur ma tête; c'est que
+tu n'as point encore rencontré la main qui doit guérir ta
+blessure; moi je comprends la parole de l'_Esprit_, et je
+te connais. Tu es celui qui devait venir vers moi; je te
+reconnais à cette heure, et ta chevelure est blonde
+comme la chevelure de celui qui t'envoie. Mon fils, sois
+béni, et que le pouvoir de l'Esprit s'accomplisse en
+toi... Tu es mon fils bien-aimé, et c'est en toi que je
+mettrai toute mon affection.»
+
+Il me pressa sur son sein, et levant les yeux au ciel,
+il me parut sublime. Son visage prit une expression que
+je n'avais vue que dans ces têtes de saints et d'apôtres,
+chefs-d'œuvre de peinture qui ornaient l'église du couvent.
+Ce que j'avais pris pour de l'égarement eut à mes
+yeux le caractère de l'inspiration. Je crus voir un archange,
+et, pliant les deux genoux, je me prosternai
+devant lui.
+
+Il m'imposa les mains, en disant:
+
+«Cesse de souffrir! que la flèche acérée de la douleur
+cesse de déchirer ton sein; que le dard empoisonné
+de l'injustice et de la persécution cesse de percer ta
+poitrine; que le sang de ton cœur cesse d'arroser des
+marbres insensible. Sois consolé, sois guéri, sois fort,
+sois béni. Lève-toi!
+
+Je me relevai et sentis mon âme inondée d'une telle
+consolation, mon esprit raffermi par une espérance si
+vive, que je m'écriai:
+
+«Oui, un miracle s'est accompli en moi, et je reconnais
+maintenant que vous êtes un saint devant le Seigneur.
+
+--Ne parle pas ainsi, mon enfant, d'un homme faible
+et malheureux, me dit-il avec tristesse; je suis un être
+ignorant et borné, dont l'_Esprit_ a eu pitié quelquefois.
+Qu'il soit loué à cette heure, puisque j'ai eu la puissance
+de te guérir. Va en paix; sois prudent, ne me
+parle en présence de personne, et ne viens me voir
+qu'en secret.
+
+--Ne me renvoyez pas encore, mon père, lui dis-je;
+car qui sait quand je pourrai revenir? Il y a des peines
+si sévères contre ceux qui approchent de votre laboratoire,
+que je serai peut-être bien longtemps avant de pouvoir
+goûter de nouveau la douceur de votre entretien.
+
+--Il faut que je te quitte et que _je consulte_, répondit
+le père Alexis. Il est possible qu'on te persécute
+pour la tendresse que tu vas m'accorder; mais l'Esprit te
+donnera la force de vaincre tous les obstacles, car il
+m'a prédit ta venue, et ce qui doit s'accomplir _est dit_.
+
+Il se rassit sur son fauteuil, et tomba dans un profond
+sommeil. Je contemplai longtemps sa tête, empreinte
+d'une sérénité et d'une beauté surnaturelle, bien différente
+en ce moment de ce qu'elle m'était apparue
+d'abord; puis, baisant avec amour le bord de sa robe
+grise, je me retirai sans bruit.
+
+Quand je ne fus plus sous le charme de sa présence,
+ce qui s'était passé entre lui et moi me fit l'effet d'un
+songe. Moi, si croyant, si orthodoxe dans mes études
+et dans mes intentions; moi, que le seul mot d'hérésie
+faisait frémir de crainte et d'horreur, par quelles paroles
+avais-je donc été fasciné, et par quelle formule avais-je
+laissé unir clandestinement ma destinée à cette destinée
+inconnue? Alexis m'avait soufflé l'esprit de révolte contre
+mes supérieurs, contre ces hommes que je devais
+croire et que j'avais toujours crus infaillibles. Il m'avait
+parlé d'eux avec un profond mépris, avec une haine
+concentrée, et je m'étais laissé surprendre par les figures
+et l'obscurité de son langage. Maintenant ma mémoire
+me retraçait tout ce qui eût dû me faire douter
+de sa foi, et je me souvenais avec terreur de lui avoir
+entendu citer et invoquer à chaque instant l'_Esprit_,
+sans qu'il y joignît jamais l'épithète consacrée par laquelle
+nous désignons la troisième personne de la Trinité
+divine. C'était peut-être au nom du malin esprit qu'il
+m'avait imposé les mains. Peut-être avais-je fait alliance
+avec les esprits de ténèbres en recevant les caresses et
+les consolations de ce moine suspect. Je fus troublé, agité;
+je ne pus fermer l'œil de la nuit. Comme la veille, je fus
+oublié et abandonné. De même que la nuit précédente,
+je m'endormis au jour et me réveillai tard. J'eus honte
+alors d'avoir manqué depuis tant d'heures à mes exercices
+de piété: je me rendis à l'église, et je priai ardemment
+l'Esprit saint de m'éclairer et de me préserver des
+embûches du tentateur.
+
+Je me sentis si triste et si peu fortifié au sortir de
+l'église, que je me crus dans une voie de perdition, et
+je résolus d'aller me confesser. J'écrivis un mot au père
+Hégésippe pour le supplier de m'entendre; mais il me fit
+faire verbalement, par un des convers les plus grossiers,
+une réponse méprisante et un refus positif. En même
+temps ce convers m'intima, de la part du Prieur, l'ordre
+de sortir de l'église et de n'y jamais mettre les pieds
+avant la fin des offices du soir. Encore, si un religieux
+prolongeait sa prière dans le chœur, ou y rentrait pour
+s'y livrer à quelque acte de dévotion particulière, je devais
+à l'instant même purger la maison de Dieu de mon
+souffle impur, et céder ma place à un serviteur de Dieu.
+
+Cet arrêt inique me blessa tellement que j'entrai dans
+une colère insensée. Je sortis de l'église en frappant du
+poing sur les murs comme un furieux. Le convers me
+chassait dehors en me traitant de blasphémateur et de
+sacrilège.
+
+Au moment où je franchissais la porte au fond du
+chœur qui donnait sur le jardin, le chagrin et l'indignation
+faillirent me faire perdre encore une fois l'usage
+de mes sens. Je chancelai; un nuage passa devant mes
+yeux; mais la fierté vainquit le mal, et je m'élançai vers
+le jardin, en me jetant un peu de côté pour faire place à
+une personne que je vis tout à coup sur le seuil face à
+face avec moi. C'était un jeune homme d'une beauté surprenante,
+et portant un costume étranger. Bien qu'il fût
+couvert d'une robe noire, semblable à celle des supérieurs
+de notre ordre, il avait en dessous une jaquette
+demi-courte en drap fin, attachée par une ceinture de
+cuir à boucle d'argent, à la manière des anciens étudiants
+allemands. Comme eux, il portait, au lieu des
+sandales de nos moines, des bottines collantes, et sur
+son col de chemise, rabattu et blanc comme la neige,
+tombait à grandes ondes dorées la plus belle chevelure
+blonde que j'aie vue de ma vie. Il était grand, et son
+attitude élégante semblait révéler l'habitude du commandement.
+Frappé de respect et rempli d'incertitude, je le
+saluai à demi. Il ne me rendit point mon salut; mais il
+me sourit d'un air si bienveillant, et en même temps ses
+beaux yeux, d'un bleu sévère, s'adoucirent pour me regarder
+avec une compassion si tendre, que jamais ses traits
+ne sont sortis de ma mémoire. Je m'arrêtai, espérant
+qu'il me parlerait, et me persuadant, d'après la majesté
+de son aspect, qu'il avait le pouvoir de me protéger;
+mais le convers qui marchait derrière moi, et qui ne
+semblait faire aucune attention à lui, le força brutalement
+de se retirer contre le mur, et me poussa presque
+jusqu'à me faire tomber. Ne voulant point engager une
+lutte avilissante avec cet homme grossier, je me hâtai de
+sortir; mais, après avoir fait trois pas dans le jardin, je
+me retournai, et je vis l'inconnu qui restait debout à la
+même place et me suivait des yeux avec une affectueuse
+sollicitude. Le soleil donnait en plein sur lui et faisait
+rayonner sa chevelure. Il soupira, et, levant ses beaux
+yeux, vers le ciel, comme pour appeler sur moi le secours
+de la justice éternelle et la prendre à témoin de mon infortune,
+il se tourna lentement vers le sanctuaire,
+entra dans le chœur et se perdit dans l'ombre; car la
+brillante clarté du jour faisait paraître ténébreux l'intérieur
+de l'église. J'avais envie de retourner sur mes pas
+malgré le convers, de suivre ce noble étranger et de lui
+dire mes peines; mais quel était-il pour les accueillir et
+les faire cesser? D'ailleurs, s'il attirait vers lui la sympathie
+de mon âme, il m'inspirait aussi une sorte de
+crainte; car il y avait dans sa physionomie autant
+d'austérité que de douceur.
+
+Je montai vers le père Alexis, et lui racontai les nouvelles
+cruautés exercées envers moi.
+
+«Pourquoi avez-vous douté, ô homme de peu de foi?
+me dit-il d'un air triste. Vous vous nommez Ange, et,
+au lieu de reconnaître l'esprit de vie qui tressaille en
+vous, vous avez voulu aller vous jeter aux pieds d'un
+homme ignorant, demander la vie à un cadavre! Ce
+directeur ignare vous repousse et vous humilie. Vous
+êtes puni par où vous avez péché, et votre souffrance
+n'a rien de noble, votre martyre rien d'utile pour vous-même,
+parce que vous sacrifiez les forces de votre entendement
+à des idées fausses ou étroites. Au reste,
+j'avais prévu ce qui vous arrive; vous me craignez; vous
+ne savez pas si je suis le serviteur des anges ou l'esclave
+des démons. Vous avez passé la nuit dernière à commenter
+toutes mes paroles, et vous avez résolu ce
+matin de me vendre à mes ennemis pour une absolution.
+
+--Oh! ne le croyez pas, m'écriai-je; je me serais
+confessé de tout ce qui m'était personnel sans prononcer
+votre nom, sans redire une seule de vos paroles. Hélas!
+serez-vous donc, vous aussi, injuste envers moi? Serai-je
+repoussé de partout? La maison de Dieu m'est fermée,
+votre cœur me le sera-t-il de même! Le père Hégésippe
+m'accuse d'impiété; et vous, mon père, vous m'accusez
+d'être lâche!
+
+--C'est que vous l'avez été, répondit Alexis. La puissance
+des moines vous intimide, leur haine vous épouvante.
+Vous enviez leurs suffrages et leurs cajoleries aux
+ineptes disciples qu'ils choient tendrement. Vous ne savez
+pas vivre seul, souffrir seul, aimer seul.
+
+--Eh bien! mon père, il est vrai, je ne sais pas me
+passer d'affection; j'ai cette faiblesse, cette lâcheté, si
+vous voulez. Je suis peut-être un caractère faible, mais je
+sens en moi une âme tendre, et j'ai besoin d'un ami.
+Dieu est si grand que je me sens terrifié en sa présence.
+Mon esprit est si timide qu'il ne trouve pas en lui-même
+la force d'embrasser ce Dieu tout-puissant, et d'arracher
+de sa main terrible les dons de la grâce. J'ai besoin
+d'intermédiaire entre le ciel et moi. Il me faut des appuis,
+des conseils, des médiateurs. Il faut qu'on m'aime,
+qu'on travaille pour moi et avec moi à mon salut. Il faut
+qu'on prie avec moi, qu'on me dise d'espérer et qu'on
+me promette les récompenses éternelles. Autrement je
+doute, non de la bonté de Dieu, mais de celle de mes
+intentions. J'ai peur du Seigneur, parce que j'ai peur de
+moi-même. Je m'attiédis, je me décourage, je me sens
+mourir, mon cerveau se trouble, et je ne distingue plus
+la voix du ciel de celle de l'enfer. Je cherche un appui;
+fût-ce un maître impitoyable qui me châtiât sans cesse,
+je le préférerais à un père indulgent qui m'oublie.
+
+--Pauvre ange égaré sur la terre! dit le père Alexis
+avec attendrissement; étincelle d'amour tombée de
+l'auréole du maître, et condamnée à couver sous la
+cendre de cette misérable vie! Je reconnais à tes tourments
+la nature divine qui m'anima dans ma jeunesse,
+avant qu'on eût épaissi sur mes yeux les ténèbres de
+l'endurcissement, avant qu'on eût glacé sous le cilice
+les battements de ce cœur brûlant, avant qu'on eût
+rendu mes communications avec l'_Esprit_ pénibles,
+rares, douloureuses et à jamais incomplètes. Ils feront
+de toi ce qu'ils ont fait de moi. Ils rempliront ton esprit
+de doutes poignants, de puérils remords et d'imbéciles
+terreurs. Ils te rendront malade, vieux avant l'âge, infirme
+d'esprit; et quand tu auras secoué tous les liens de
+l'ignorance et de l'imposture, quand tu te sentiras assez
+éclairé pour déchirer tous les voiles de la superstition,
+tu n'en auras plus la force. Ta fibre sera relâchée, ta vue
+trouble, ta main débile, ton cerveau paresseux ou fatigué.
+Tu voudras lever les yeux vers les astres, et ta tête
+pesante retombera stupidement sur ta poitrine; tu voudras
+lire, et des fantômes danseront devant tes yeux;
+tu voudras te rappeler, et mille lueurs incertaines se
+joueront dans ta mémoire épuisée; tu voudras méditer,
+et tu t'endormiras sur ta chaise. Et pendant ton sommeil,
+si l'Esprit te parle, ce sera en des termes si obscurs
+que tu ne pourras les expliquera ton réveil. Ah!
+victime! victime! je te plains, et ne puis te sauver.»
+
+En parlant ainsi, il frissonnait comme un homme pris
+de fièvre: son haleine brûlante semblait raréfier l'air
+de sa cellule, et on eût dit, à la langueur de son être,
+qu'il lui restait à peine quelques instants à vivre.
+
+«Bon père Alexis, lui dis-je, votre tendresse pour moi
+est-elle donc déjà fatiguée? J'ai été faible et craintif, il
+est vrai; mais vous me sembliez si fort, si vivant, que
+je comptais retrouver en vous assez de chaleur pour me
+pardonner ma faute, pour l'effacer et pour me fortifier
+de nouveau. Mon âme retombe dans la mort avec la
+vôtre: ne pouvez-vous, comme hier, faire un miracle
+qui nous ranime tous les deux?
+
+--L'esprit n'est point avec moi aujourd'hui, dit-il. Je
+suis triste, je doute de tout, et même de toi. Reviens
+demain, je serai peut-être illuminé.
+
+--Et que deviendrai-je jusque là?
+
+--L'Esprit est fort, l'Esprit est bon; peut-être t'assistera-t-il
+directement. En attendant, je veux te donner
+un conseil pour adoucir l'amertume de ta situation. Je
+sais pourquoi les moines ont adopté envers toi ce système
+d'inflexible méchanceté. Ils agissent ainsi avec tous
+ceux dont ils craignent l'esprit de justice et la droiture
+naturelle. Ils ont pressenti en toi un homme de cœur,
+sensible à l'outrage, compatissant à la souffrance, ennemi
+des féroces et lâches passions. Ils se sont dit que dans
+un tel homme ils ne trouveraient pas un complice, mais
+un juge; et ils veulent faire de toi ce qu'ils font de tous
+ceux dont la vertu les effraie et dont la candeur les gêne.
+Ils veulent t'abrutir, effacer en toi par la persécution
+toute notion du juste et de l'injuste, émousser par d'inutiles
+souffrances toute généreuse énergie. Ils veulent, par
+de mystérieux et vils complots, par des énigmes sans
+mot et des châtiments sans objet, t'habituer à vivre brutalement
+dans l'amour et l'estime de toi seul, à te passer
+de sympathie, à perdre toute confiance, à mépriser toute
+amitié. Ils veulent te faire désespérer de la bonté du
+maître, te dégoûter de la prière, te forcer à mentir ou à
+trahir tes frères dans la confession, te rendre envieux,
+sournois, calomniateur, délateur. Ils veulent te rendre
+pervers, stupide et infâme. Ils veulent t'enseigner que
+le premier des biens c'est l'intempérance et l'oisiveté,
+que pour s'y livrer en paix il faut tout avilir, tout sacrifier,
+dépouiller tout souvenir de grandeur, tuer tout noble
+instinct. Ils veulent t'enseigner la haine hypocrite, la
+vengeance patiente, la couardise et la férocité. Ils veulent
+que ton âme meure pour avoir été nourrie de miel, pour
+avoir aimé la douceur et l'innocence. Ils veulent, en un
+mot, faire de toi un moine. Voilà ce qu'ils veulent, mon
+fils: voilà ce qu'ils ont entrepris, voilà ce qu'ils poursuivent
+d'un commun accord, les uns par calcul, les autres
+par instinct, les meilleurs par faiblesse, par obéissance
+et par crainte.
+
+--Qu'entends-je? m'écriai-je, et dans quel monde
+d'iniquité faites-vous entrer mon âme tremblante! Père
+Alexis! père Alexis! dans quel abîme serais-je tombé,
+s'il en était ainsi! Ô ciel! ne vous trompez-vous point?
+N'êtes-vous point aveuglé par le souvenir de quelque
+injure personnelle? Ce monastère n'est-il habité que par
+des moines prévaricateurs? Dois-je chercher parmi des
+âmes plus sincères la foi et la charité qu'un impur démon
+semble avoir chassées de ces murs maudits?
+
+--Tu chercherais en vain un couvent moins souillé et
+des moines meilleurs; tous sont ainsi. La foi est perdue
+sur la terre, et le vice est impuni. Accepte le travail et
+la douleur; car vivre, c'est travailler et souffrir.
+
+--Je le veux, je le veux! mais je veux semer pour
+recueillir. Je veux travailler dans la foi et dans l'espérance;
+je veux souffrir selon la charité. Je fuirai cet
+abominable réceptacle de crimes; je déchirerai cette
+robe blanche, emblème menteur d'une vie de pureté.
+Je retournerai à la vie du monde, ou je me retirerai
+dans une thébaïde pour pleurer sur les fautes du genre
+humain et me préserver de la contagion...
+
+--C'est bien, me dit le père Alexis en prenant dans
+ses mains mes mains que je tordais avec désespoir,
+j'aime ce mouvement d'indignation et cet éclair du courage.
+J'ai connu ces angoisses, j'ai formé ces résolutions.
+Ainsi j'ai voulu fuir, ainsi j'ai désiré de vivre
+parmi les hommes du siècle, ou de m'enfermer dans
+des cavernes inaccessibles; mais écoute les conseils que
+l'Esprit m'a donnés aux temps de mon épreuve, et
+grave-les dans ta mémoire:
+
+«Ne dis pas: Je vivrai parmi les hommes, et je serai
+le meilleur d'entre eux; car toute chair est faible, et
+ton esprit s'éteindra comme le leur dans la vie de la
+chair.
+
+«Ne dis pas non plus: je me retirerai dans la solitude
+et j'y vivrai de l'esprit; car l'esprit de l'homme est
+enclin à l'orgueil, et l'orgueil corrompt l'esprit.
+
+«Vis avec les hommes qui sont autour de toi. Garde-toi
+de leur malice. Cherche ta solitude au milieu d'eux.
+Détourne les yeux de leur iniquité, regarde en toi-même,
+et garde-toi de les haïr autant que de les imiter.
+Fais-leur du bien dans le temps présent en ne leur fermant
+ni ton cœur ni ta main. Fais-leur du bien dans leur
+postérité en ouvrant ton esprit à la lumière de l'Esprit.
+
+«La vie du siècle débilite, la vie du désert irrite.
+
+«Quand un instrument est exposé aux intempéries
+des saisons, les cordes se détendent; quand il est enfermé
+sans air dans un étui, les cordes se rompent.
+
+«Si tu écoutes le sens des paroles humaines, tu oublieras
+l'Esprit, et tu ne pourras plus le comprendre.
+Mais si tu ne laisses venir à toi les sons de la voix humaine,
+tu oublieras les hommes, et tu ne pourras plus
+les enseigner.»
+
+En récitant ces versets d'une Bible inconnue le père
+Alexis tenait ouvert le livre que j'avais vu déjà entre
+ses mains, et il tournait les pages pour les consulter,
+comme s'il eût aidé sa mémoire d'un texte écrit; mais
+les pages de ce livre étaient blanches, et ne paraissaient
+pas avoir jamais porté l'empreinte d'aucun caractère.
+
+Ce fait bizarre réveilla mes inquiétudes, et je commençai
+à l'observer avec curiosité. Rien dans son aspect
+n'annonçait en ce moment l'égarement, ou seulement
+l'exaltation. Il referma doucement son livre, et me
+parlant avec calme:
+
+«Garde-toi donc, me dit-il en commentant son texte,
+de retourner au monde; car tu es un faible enfant, et si
+le vent des passions venait à souffler sur toi, il éteindrait
+le flambeau de ton intelligence. La concupiscence et la
+vanité ne te trouveraient peut-être pas assez fort pour
+résister à leur aiguillon. Quant à moi, j'ai fui le monde,
+parce que j'étais fort, et que les passions eussent changé
+ma force en fureur. J'aurais surmonté la présomption et
+terrassé la luxure; j'aurais succombé sous les tentations
+de l'ambition et de la haine; j'aurais été dur, intolérant,
+vindicatif, orgueilleux, c'est-à-dire égoïste. Nous sommes
+faits l'un et l'autre pour le cloître. Quand un homme a
+entendu l'esprit l'appeler, ne fût-ce qu'une fois et faiblement,
+il doit tout quitter pour le suivre, et rester là où
+il l'a conduit, quelque mal qu'il s'y trouve. Retourner
+en arrière n'est plus en son pouvoir, et quiconque a
+méprisé une seule fois la chair pour l'esprit, ne peut plus
+revenir aux plaisirs de la chair; car la chair révoltée se venge
+et veut chasser l'esprit à son tour. Alors le cœur
+de l'homme est le théâtre d'une lutte terrible où la chair
+et l'esprit se dévorent l'un l'autre; l'homme succombe
+et meurt sans avoir vécu. La vie de l'esprit est une vie
+sublime; mais elle est difficile et douloureuse. Ce n'est
+pas une vaine précaution que de mettre entre la contagion
+du siècle et le règne de la chair, des murailles, des
+remparts de pierre et des grilles d'airain. Ce n'est pas
+trop pour enchaîner la convoitise des choses vaines que
+de descendre vivant dans un cercueil scellé. Mais il est
+bon de voir autour de soi d'autres hommes voués au
+culte de l'esprit, ne fût-ce qu'en apparence. Ce fut
+l'œuvre d'une grande sagesse que d'instituer les communautés
+religieuses. Où est le temps où les hommes
+s'y chérissaient comme des frères et y travaillaient de
+concert, en s'aidant charitablement les uns les autres, à
+implorer, à poursuivre l'esprit, à vaincre les grossiers
+conseils de la matière? Toute lumière, tout progrès,
+toute grandeur, sont sortis du cloître; mais toute lumière,
+tout progrès, toute grandeur doivent y périr, si quelques-uns
+d'entre nous ne persévèrent dans la lutte effroyable
+que l'ignorance et l'imposture livrent désormais à la
+vérité. Soutenons ce combat avec acharnement; poursuivons
+notre entreprise, eussions-nous contre nous
+toute l'armée de l'enfer. Si on coupe nos deux bras, saisissons
+le navire avec les dents; car l'esprit est avec
+nous. C'est ici qu'il habite; malheur à ceux qui profanent
+son sanctuaire! Restons fidèles à son culte, et, si nous
+sommes d'inutiles martyrs, ne soyons pas du moins de
+lâches déserteurs.
+
+--Vous avez, raison, mon père, répondis-je, frappé
+des paroles qu'il disait. Votre enseignement est celui de
+la sagesse. Je veux être votre disciple et ne me conduire
+que d'après vos décisions. Dites-moi ce que je dois faire
+pour conserver ma force et poursuivre courageusement
+l'œuvre de mon salut au milieu des persécutions qu'on
+me suscite.
+
+--Les subir toutes avec indifférence, répondit-il; ce
+sera une tâche facile, si tu considères le peu que vaut
+l'estime des moines, et la faiblesse de leurs moyens
+contre nous. Il pourra se faire qu'à la vue d'une victime
+innocente comme toi, et comme toi maltraitée, tu sentes
+souvent l'indignation brûler tes entrailles; mais ton rôle
+en ce qui t'est personnel, c'est de sourire, et c'est aussi
+toute la vengeance que tu dois tirer de leurs vains efforts.
+En outre, ton insouciance fera tomber leur animosité.
+Ce qu'ils veulent, c'est de te rendre insensible à force
+de douleur; sois-le à force de courage ou de raison. Ils
+sont grossiers; ils s'y méprendront. Sèche tes larmes,
+prends un visage sans expression, feins un bon sommeil
+et un grand appétit, ne demande plus la confession, ne
+parais plus à l'église, ou feins d'y être morne et froid.
+Quand ils te verront ainsi, ils n'auront plus peur de toi;
+et, cessant de jouer une sale comédie, ils seront indulgents
+à ton égard, comme l'est un maître paresseux envers
+un élevé inepte. Fais ce que je te dis, et avant trois
+jours je t'annonce que le Prieur te mandera devant lui
+pour faire sa paix avec toi.»
+
+Avant de quitter le père Alexis, je lui parlai du personnage
+que j'avais rencontré au sortir de l'église, et lui
+demandai qui il pouvait être. D'abord il m'écouta avec
+préoccupation, hochant la tête, comme pour dire qu'il
+ne connaissait et ne se souciait de connaître aucun
+dignitaire de l'ordre; mais, à mesure que je lui détaillais
+les traits et l'habillement de l'inconnu, son œil s'animait,
+et bientôt il m'accabla de questions précipitées.
+Le soin minutieux que je mis à y répondre acheva de
+graver dans ma mémoire le souvenir de celui que je crois
+voir encore et que je ne verrai plus.
+
+Enfin le père Alexis, saisissant mes mains avec une
+grande expression de tendresse et de joie, s'écria à
+plusieurs reprises:
+
+«Est-il possible? est-il possible? as-tu vu cela? Il
+est donc revenu? Il est donc avec nous? il t'a connu? il
+t'a appelé? Il ôtera la flèche de ton cœur! C'est donc
+bien toi, mon enfant, toi qui l'as vu!
+
+--Quel est il donc, mon père, cet ami inconnu vers
+lequel mon cœur s'est élancé tout d'abord? Faites-le
+moi connaître, menez-moi vers lui, dites-lui de m'aimer
+comme je vous aime et comme vous semblez m'aimer
+aussi. Avec quelle reconnaissance n'embrasserais-je pas
+celui dont la vue remplit votre âme d'une telle joie!
+
+--Il n'est pas en mon pouvoir d'aller vers lui, répondit
+Alexis. C'est lui qui vient vers moi, et il faut l'attendre.
+Sans doute, je le verrai aujourd'hui, et je te
+dirai ce que je dois te dire; jusque-là ne me fais pas de
+questions; car il m'est défendu de parler de lui, et ne
+dis à personne ce que tu viens de me dire.»
+
+J'objectai que l'étranger ne m'avait pas semblé agir
+d'une manière mystérieuse, et que le frère convers avait
+du le voir. Le père secoua la tête en souriant.
+
+«Les hommes de chair ne le connaissent point, dit-il.»
+
+Aiguillonné par la curiosité, je montai le soir même à
+la cellule du père Alexis; mais il refusa de m'ouvrir la
+porte.
+
+«Laisse-moi seul, me dit-il; je suis triste, je ne
+pourrais te consoler.
+
+--Et votre ami? lui dis-je timidement.
+
+--Tais-toi, répondit-il d'un ton absolu; il n'est pas
+venu; il est parti sans me voir; il reviendra peut-être.
+Ne t'en inquiète pas. Il n'aime pas qu'on parle de lui.
+Va dormir, et demain conduis-toi comme je te l'ai
+prescrit.»
+
+Au moment où je sortais, il me rappela pour me dire:
+
+«Angel, a-t-il fait du soleil aujourd'hui?
+
+--Oui, mon père, un beau soleil, une brillante matinée.
+
+--Et quand tu as rencontré cette figure, le soleil
+brillait?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Bon, bon, reprit-il; à demain.»
+
+Je suivis le conseil du père Alexis, et je restai au lit
+tout le lendemain. Le soir je descendis au réfectoire à
+l'heure où le chapitre était assemblé, et, me jetant sur
+un plat de viandes fumantes, je le dévorai avidement;
+puis, mettant mes coudes sur la table, au lieu de faire
+attention à la Vie des saints qu'on lisait à haute voix, et
+que j'avais coutume d'écouter avec recueillement, je
+feignis de tomber dans une somnolence brutale. Alors
+les autres novices, qui avaient détourné les yeux avec
+horreur lorsqu'ils m'avaient vu dolent et contrit, se prirent
+à rire de mon abrutissement, et j'entendis les supérieurs
+encourager cette épaisse gaieté par la leur. Je
+continuai cette feinte pendant trois jours, et, comme le
+père Alexis me l'avait prédit, je fus mandé le soir du
+troisième jour dans la chambre du Prieur. Je parus devant
+lui dans une attitude craintive et sans dignité;
+j'affectai des manières gauches, un air lourd, une âme
+appesantie. Je faisais ces choses, non pour me réconcilier
+avec ces hommes que je commençais à mépriser,
+mais pour voir si le père Alexis les avait bien jugés. Je
+pus me convaincre de la justesse de ses paroles en entendant
+le Prieur m'annoncer que la vérité était enfin
+connue, que j'avais été injustement accusé d'une faute
+qu'un novice venait de confesser.
+
+Le Prieur devait, disait-il, à la contrition du coupable
+et à l'esprit de charité, de me taire son nom et la nature
+de sa faute; mais il m'exhortait à reprendre ma place à
+l'église et mes études au noviciat, sans conserver ni
+chagrin ni rancune contre personne. Il ajouta en me
+regardant avec attention:
+
+«Vous avez pourtant droit, mon cher fils, à une réparation
+éclatante ou à un dédommagement agréable pour
+le tort que vous avez souffert. Choisissez, ou de recevoir
+en présence de toute la communauté les excuses de
+ceux des novices qui, par leurs officieux rapports, nous
+ont induits en erreur, ou bien d'être dispensé pendant
+un mois des offices de la nuit.»
+
+Jaloux de poursuivre mon expérience, je choisis la
+dernière offre, et je vis aussitôt le Prieur devenir tout à
+fait bienveillant et familier avec moi. Il m'embrassa, et
+le père trésorier étant entré en cet instant:
+
+«Tout est arrangé, lui dit-il; cet enfant ne demande,
+pour dédommagement du chagrin involontaire que nous
+lui avons fait, autre chose qu'un peu de repos pendant
+un mois; car sa santé a souffert dans cette épreuve. Au
+reste, il accepte humblement les excuses tacites de ses
+accusateurs; et il prend son parti sur tout ceci avec une
+grande douceur et une aimable insouciance.
+
+--À la bonne heure! dit le trésorier avec un gros rire
+et en me frappant la joue avec familiarité; c'est ainsi
+que nous les aimons; c'est de ce bon et paisible caractère
+qu'il nous les faut.»
+
+[Illustration]
+
+Le père me donna un autre conseil, ce fut de
+demander la permission de m'adonner aux sciences, et
+de devenir son élève et le préparateur de ses expériences
+physiques et chimiques.
+
+«On te verra avec plaisir accepter cet emploi, me
+dit-il; parce que la chose qu'on craint le plus ici, c'est
+la ferveur et l'ascétisme. Tout ce qui peut détourner l'intelligence
+de son véritable but et l'appliquer aux choses
+matérielles est encouragé par le Prieur. Il m'a proposé
+cent fois de m'adjoindre un disciple, et, craignant de
+trouver un espion et un traître dans les sujets qu'on
+me présentait, j'ai toujours refusé sous divers prétextes.
+On a voulu une fois me contraindre en ce point; j'ai
+déclaré que je ne m'occuperais plus de science et que
+j'abandonnerais l'observatoire si on ne me laissait vivre
+seul et à ma guise. On a cédé, parce que, d'une part,
+il n'y avait personne pour me remplacer, et que les
+moines mettent une vanité immense à paraître savants et
+à promener les voyageurs dans leurs cabinets et bibliothèques;
+parce que, de l'autre, on sait que je ne manque
+pas d'énergie, et qu'on a mieux aimé se débarrasser de
+cette énergie au profit des spéculations scientifiques,
+qui ne font point de jaloux ici, que d'engager une lutte
+dans laquelle mon âme n'eût jamais plié. Va donc; dis
+que tu as obtenu de moi l'autorisation de faire ta demande.
+Si on hésite, marque de l'humeur, prends un air
+sombre; pendant quelques jours reste sans cesse prosterné
+dans l'église, jeûne, soupire, montre-toi farouche,
+exalté dans la dévotion, et, de peur que tu ne deviennes
+un saint, on cherchera à faire de toi un savant.»
+
+Je trouvai le Prieur encore mieux disposé à accueillir
+ma demande que le père Alexis ne me l'avait fait espérer.
+Il y eut même dans le regard pénétrant qu'il attacha
+sur moi, en recevant mes remerciements, quelque
+chose d'âcre et de satirique, équivalent à l'action d'un homme
+qui se frotte les mains. Il avait dans l'âme une
+pensée que ni le père Alexis ni moi n'avions pressentie.
+
+Je fus aussitôt dispensé d'une grande partie de mes
+exercices religieux, afin de pouvoir consacrer ce temps
+à l'étude, et on plaça même mon lit dans une petite
+cellule voisine de celle d'Alexis, afin que je pusse me
+livrer avec lui, la nuit, à la contemplation des astres.
+
+[Illustration]
+
+C'est à partir de ce moment que je contractai avec le
+père Alexis une étroite amitié. Chaque jour elle s'accrut
+par la découverte des inépuisables trésors de son âme.
+Il n'a jamais existé sur la terre un cœur plus tendre,
+une sollicitude plus paternelle, une patience plus angélique.
+Il mit à m'instruire un zèle et une persévérance
+au-dessus de toute gratitude. Aussi avec quelle anxiété
+je voyais sa santé se détériorer du plus ou plus! Avec
+quel amour je le soignais jour et nuit, cherchant à lire
+ses moindres désirs dans ses regards éteints! Ma présence
+semblait avoir rendu la vie à son cœur longtemps
+vide d'affection humaine, et, selon son expression, affamé
+de tendresse; l'émulation à son intelligence fatiguée de
+solitude et lasse de se tourmenter sans cesse en face
+d'elle-même. Mais en même temps que son esprit reprenait
+de la vigueur et de l'activité, son corps s'affaiblissait
+de jour en jour. Il ne dormait presque plus, son estomac
+ne digérant plus que des liquides, et ses membres
+étaient tour à tour frappés de paralysie durant des
+jours entiers. Il sentait arriver sa fin avec sérénité, sans
+terreur et sans impatience. Quant à moi, je le voyais
+dépérir avec désespoir, car il m'avait ouvert un monde
+inconnu; mon cœur avide d'amour nageait à l'aise dans
+cette vie de sentiment, de confiance et d'effusion qu'il
+venait de me révéler.
+
+Toutes les pensées qui m'étaient venues d'abord sur
+le dérangement possible de son cerveau s'étaient évanouies.
+Il me sembla désormais que son exaltation mystérieuse
+était l'élan du génie; son langage obscur me
+devenait de plus en plus intelligible, et quand je ne le
+comprenais pas bien, j'en attribuais la faute à mon
+ignorance, et je vivais dans l'espoir d'arriver à le pénétrer
+parfaitement.
+
+Cependant cette félicité n'était pas sans nuages. Il y
+avait comme un ver rongeur au fond de ma conscience
+timorée. Le père Alexis ne me semblait pas croire en
+Dieu selon les lois de l'Église chrétienne. Il y a plus, il
+me semblait parfois qu'il ne servait pas le même Dieu
+que moi. Nous n'étions jamais en dissidence ouverte sur
+aucun point, parce qu'il évitait soigneusement tout rapport
+entre les sujets de nos études scientifiques et les
+enseignement du dogme. Mais il semblait que nous nous
+fissions mutuellement cette concession, lui, de ne pas l'attaquer,
+moi, de ne pas le défendre. Quand par hasard
+je lui soumettais un cas de conscience ou une difficulté
+théologique, il refusait de s'expliquer en disant:
+
+«Ceci n'est pas de mon ressort; vous avez des docteurs
+versés dans ces matières, allez les consulter; moi,
+en fait de culte, je ne m'embarrasse pas dans le labyrinthe
+de la scolastique, je sers mon maître comme je
+l'entends, et ne demande point à un directeur ce que
+je dois admettre ou rejeter: ma conscience est en paix
+avec elle-même, et je suis trop vieux pour aller me
+remettre sur les bancs.»
+
+Son thème favori était de parler _sur la chair et sur
+l'esprit_; mais, quoiqu'il ne se déclarât jamais en dissidence
+avec la foi, il traitait ces matières bien plus en
+philosophe métaphysicien qu'en serviteur zélé de l'Église
+catholique et romaine.
+
+J'avais encore remarqué une chose qui me donnait
+bien à penser. Il avait souvent l'air préoccupé de mon
+instruction scientifique, et alors il me faisait entreprendre
+des expériences chimiques dont j'apercevais moi-même,
+grâce aux enseignements qu'il m'avait déjà donnés, l'insignifiance
+et la grossièreté; puis bientôt il m'interrompait
+au milieu de mes manipulations pour me faire
+chercher dans des livres inconnus des éclaircissements
+qu'il disait précieux. Je lisais à voix haute, en commençant
+à la page qu'il m'indiquait, pendant des heures
+entières. Lui, pendant ce temps, se promenait de long en
+large, levant les yeux au ciel avec enthousiasme, passant
+lentement la main sur son front dépouillé, et
+s'écriant de temps en temps: «_Bon! bon!_» Pour moi,
+j'avais bientôt reconnu que ce n'étaient pas là des articles
+de science sèche et précise, mais bien des pages
+pleines d'une philosophie audacieuse et d'une morale
+inconnue. Je continuais quelque temps par respect pour
+lui, espérant toujours qu'il m'arrêterait; mais voyant qui'il
+me laissait aller, je me mettais à craindre pour ma foi,
+et, posant le livre tout d'un coup, je lui disais:
+
+«Mais, mon père, ne sont-ce pas des hérésies que
+nous lisons là, et croyez-vous qu'il n'y ait rien dans
+ces pages, trop belles peut-être, qui soit contraire à
+notre sainte religion?»
+
+En entendant ces paroles, il s'arrêtait brusquement
+dans sa marche d'un air découragé, me prenait le livre
+des mains, et le jetait sur une table en me disant:
+
+«Je ne sais pas! je ne sais pas, mon enfant; je suis
+une créature malade et bornée; je ne puis juger ces
+choses; je les lis, mais sans dire qu'elles sont bonnes ni
+mauvaises. Je ne sais pas! je ne sais pas! Travaillons!»
+
+Et nous nous remettions tous deux en silence à l'ouvrage,
+sans oser, moi approfondir mes pensées, lui me
+communiquer les siennes.
+
+Ce qui me fâchait le plus, c'était de l'entendre citer
+et invoquer sans cesse les révélations d'un Esprit tout-puissant
+qu'il ne désignait jamais clairement. Il donnait
+à ce nom d'Esprit l'extension la plus vague. Tantôt il
+semblait s'en servir pour qualifier Dieu créateur et inspirateur
+de toutes choses, et tantôt il réduisait les proportions
+de cette essence universelle jusqu'à personnifier
+une sorte de génie familier avec lequel il aurait eu, comme
+Socrate, des communications-cabalistiques. Dans ces
+instants-là, j'étais saisi d'une telle frayeur que je n'osais
+dormir; je me recommandais à mon ange gardien, et je
+murmurais des formules d'exorcisme chaque fois que
+mes yeux appesantis voyaient passer les visions des
+rêves. Mon esprit devenait alors si faible que j'étais tenté
+d'aller encore me confesser au père Hégésippe; si je ne
+le faisais pas c'est que ma tendresse pour Alexis restant
+inaltérable, je craignais de le perdre par mes aveux,
+quelque réserve et quelque prudence que je pusse y
+mettre. Cependant les deux choses qui m'avaient le
+plus inquiété n'avaient plus lieu. Lorsque mon maître
+s'endormait, un livre à la main, la tête penchée dans
+l'attitude d'un homme qui lit, à son réveil il ne se persuadait
+plus avoir lu, et il ne me rapportait plus les sentences
+imaginaires qu'il prétendait avoir trouvées dans
+ce livre. En outre, je ne voyais plus paraître le cahier
+sur les pages immaculées duquel il lisait couramment,
+affectant de se reprendre et de tourner les feuillets
+comme il eût fait d'un véritable livre. Je pouvais attribuer
+ces pratiques bizarres à un affaiblissement passager
+de ses facultés mentales, phase douloureuse de la maladie,
+dont il était sorti et dont il n'avait plus conscience.
+Aussi me gardais-je bien de lui en parler, dans la crainte
+de l'affliger. Si son état physique empirait, du moins son
+cerveau paraissait très-bien rétabli; il pensait et ne
+rêvait plus.
+
+Comme il ne prenait aucun soin de sa santé, il ne
+voulait s'astreindre à aucun régime. Je n'avais plus
+guère d'espérance de le voir se rétablir. Il repoussait
+toutes mes instances, disant que l'arrêt du destin était
+inévitable, et parlant avec une résignation toute chrétienne
+de la fatalité, qu'il semblait concevoir à la manière
+des musulmans. Enfin, un jour, m'étant jeté à ses
+pieds, et l'ayant supplié avec larmes de consulter un
+célèbre médecin qui se trouvait alors dans le pays, je
+le vis céder à mes vœux avec une complaisance mélancolique.
+
+«Tu le veux, me dit-il; mais à quoi bon? que peut un
+homme sur un autre homme? relever quelque peu les
+forces de la matière et y retenir le souffle animal quelques
+jours de plus! L'esprit n'obéit jamais qu'au souffle de
+l'Esprit; et l'Esprit qui règne sur moi ne cédera pas à la
+parole d'un médecin, d'un homme de chair et d'os!
+Quand l'heure marquée sonnera, il faudra restituer
+l'étincelle de mon âme au foyer qui me l'a départie.
+Que feras-tu d'un homme en enfance, d'un vieillard
+idiot, d'un corps sans âme?»
+
+Il consentit néanmoins à recevoir la visite du médecin.
+Celui-ci s'étonna, en le voyant, de trouver un homme
+encore si jeune (le père Alexis n'avait pas plus de soixante
+ans) et d'une constitution si robuste dans un tel état
+d'épuisement. Il jugea que les travaux de l'intelligence
+avaient ruiné ce corps trop négligé, et je me souviens
+qu'il lui dit ces paroles proverbiales qui frappèrent mon
+oreille pour la première fois:
+
+«Mon père, la lame a usé le fourreau.
+
+--Qu'est-ce qu'une misérable gaine de plus ou de
+moins? répondit mon maître en souriant; la lame n'est-elle
+pas indestructible?
+
+--Oui, répondit le docteur; mais elle peut se rouiller
+quand la gaine usée ne la protège plus.
+
+--Qu'importé qu'une lame ébréchée se rouille?
+reprit le père Alexis; elle est déjà hors de service. Il
+faut que le métal soit remis dans la fournaise pour être
+travaillé et employé de nouveau.»
+
+Le docteur voyant que j'étais le seul qui portât un
+sincère intérêt au père Alexis, me prit à part et m'interrogea
+avec détail sur son genre de vie. Quand il sut de
+moi l'excès du travail auquel s'abandonnait mon maître,
+et l'excitation qu'il entretenait dans son cerveau, il dit
+comme se parlant à lui-même:
+
+«Il est évident que le four a trop chauffé; il y a peu
+de ressources; la flamme sublime a tout dévoré; il
+faudra essayer de l'éteindre un peu.»
+
+Il écrivit une ordonnance, et m'engagea à la faire
+exécuter fidèlement, après quoi il demanda à son malade
+la permission de l'embrasser, le peu d'instants qu'il
+avait passés près de lui ayant gagné son cœur. Cette
+marque de sympathie pour mon maître me toucha et
+m'attrista profondément; ce baiser ressemblait à un
+éternel adieu. Le docteur devait repasser dans le pays à
+la fin de la saison où nous venions d'entrer.
+
+Les remèdes qu'il avait prescrits eurent d'abord un
+effet merveilleux. Mon bon maître retrouva l'aisance et
+l'activité de ses membres; son estomac devint plus robuste,
+et il eut plusieurs nuits d'un excellent sommeil.
+Mais je n'eus pas longtemps lieu de me réjouir; car, à
+mesure que son corps se fortifiait, son esprit tombait
+dans la mélancolie. La mélancolie fut suivie de tristesse,
+la tristesse d'engourdissement, l'engourdissement de
+désordre. Puis toutes ces phases se répétèrent alternativement
+dans la même journée, et toutes ses facultés perdirent
+leur équilibre. Je vis reparaître ces somnolences
+durant lesquelles son cerveau travaillait péniblement
+sur des chimères. Je vis reparaître aussi le maudit livre
+blanc qui m'avait tant déplu; et non-seulement il y
+lisait, mais il y traçait chaque jour des caractères imaginaires
+avec une plume qu'il ne songeait point à imbiber
+d'encre. Un profond ennui et une inquiétude secrète
+semblaient miner les ressorts détendus de son âme.
+Pourtant il continuait à me témoigner la même bonté,
+la même tendresse; il essaya, malgré moi, de continuer
+mes leçons; mais il s'assoupissait au bout d'un instant,
+et, s'éveillant en sursaut, il me saisissait le bras en me
+disant:
+
+«Tu l'as pourtant vu, n'est-ce pas? Tu l'as bien vu?
+Ne l'as-tu donc vu qu'une fois?
+
+--Ô mon bon maître! lui disais-je, que ne puis-je
+ramener près de vous cet ami qui vous est si cher! sa
+présence adoucirait votre mal et ranimerait votre âme.»
+
+Mais alors il s'éveillait tout à fait, et me disait:
+
+«Tais-toi, imprudent, tais-toi; de quoi parles-tu là,
+malheureux? Tu veux donc qu'il ne revienne plus, et
+que je meure sans l'avoir revu?»
+
+Je n'osais ajouter un mot; toute curiosité était morte
+en moi. Il n'y avait plus de place que pour la douleur, et
+le sentiment d'une vague épouvante était le seul qui vint
+parfois s'y mêler.
+
+Une nuit, qu'accablé de fatigue je m'étais endormi
+plus tôt et plus profondément que de coutume, je fis
+un songe, je rêvai que je revoyais le bel inconnu dont
+l'absence affligeait tant mon maître. Il s'approchait de
+mon lit, et se penchant vers moi, il me parlait à
+l'oreille:
+
+«Ne dites pas que je suis là, me disait-il; car ce
+vieillard obstiné s'acharnerait à me voir, et je ne veux
+le visiter qu'à l'heure de sa mort.»
+
+Je le suppliai d'aller vers mon maître, lui disant
+qu'il soupirait après sa venue, et que les douleurs de
+son âme étaient dignes de pitié. Je m'éveillais alors et me
+mettais sur mon séant; car j'avais l'esprit frappé de ce
+rêve, et j'avais besoin d'ouvrir les yeux et d'étendre les
+bras pour me convaincre que c'était un fantôme créé par
+le sommeil. Par trois fois ce jeune homme m'apparut
+dans toute sa douceur et dans toute sa beauté. Sa voix
+résonnait à mon oreille comme les sons éloignés d'une
+lyre, et sa présence répandait un parfum comme celui
+des lis au lever de l'aurore. Par trois fois je le suppliai
+d'aller visiter mon maître, et par trois fois je m'éveillai
+et me convainquis que c'était un songe; mais à la
+troisième, j'entendis de la cellule voisine le père Alexis
+qui m'appelait avec véhémence. Je courus à lui, et, à la
+lueur d'une veilleuse qui brûlait sur la table, je le vis
+assis sur son lit, les yeux brillants, la barbe hérissée, et
+comme hors de lui-même.
+
+«Vous l'avez vu! me dit-il d'une voix forte et rude,
+qui n'avait rien de son timbre ordinaire. Vous l'avez
+vu, et vous ne m'avez pas averti! il vous a parlé, et
+vous ne m'avez pas appelé! il vous a quitté, et vous
+ne l'avez pas envoyé vers moi! Malheureux! serpent
+réchauffé dans mon sein! vous m'avez enlevé mon
+ami, et mon hôte est devenu le vôtre; vipère! vous
+m'avez trahi, vous m'avez dépouillé, vous me donnez
+la mort!»
+
+Il se jeta en arrière sur son chevet, et resta privé de
+sentiment pendant plusieurs minutes. Je crus qu'il venait
+d'expirer; je frottai ses tempes glacées avec l'essence
+qu'il avait coutume d'employer lorsqu'il était
+menacé de défaillance. Je réchauffai ses pieds avec ma
+robe, et ses mains avec mon haleine. Je ne percevais
+plus le bruit de la sienne, et ses doigts étaient raidis par
+un froid mortel. Je commençais à me désespérer, lorsqu'il
+revint à lui, et, se soulevant doucement, il appuya
+sa tête sur mon épaule:
+
+«Angel, que fais-tu près de moi à cette heure? me
+dit-il avec, une douceur ineffable. Suis-je donc plus malade
+que de coutume! Mon pauvre enfant, je suis cause
+de tes soucis et de tes fatigues.»
+
+Je ne voulus pas lui dire ce qui s'était passé, et
+encore moins lui demander compte de l'incroyable
+coïncidence de sa vision avec la mienne; j'eusse craint
+de réveiller son délire. Il semblait n'en avoir pas gardé
+le moindre souvenir, et il exigea que je retournasse à
+mon lit. J'obéis, mais je restai attentif à tous ses mouvements;
+il me sembla qu'il dormait, et que sa respiration
+était gênée; son oppression augmentait et diminuait
+comme le bruit lointain de la mer. Enfin il me
+parut soulagé, et je succombai au sommeil; mais, au
+bout de peu d'instants, je fus réveillé de nouveau par
+le son d'une voix puissante qui ne ressemblait point à la
+sienne.
+
+«Non, tu ne m'as jamais connu, jamais compris,
+disait cette voix sévère; je suis venu vers toi cent fois
+et tu n'as pas osé m'appartenir une seule; mais que
+peut-on attendre d'un moine, sinon l'incertitude, la
+couardise et le sophisme?
+
+«--Mais je t'ai aimé! répondit la voix plaintive et
+affaiblie du père Alexis. Tu le sais, je t'ai imploré, je
+t'ai poursuivi; j'ai employé toutes les puissances de
+mon être à pénétrer le sens de tes paraboles, je t'ai
+invoqué à genoux; j'ai délaissé le culte des Hébreux;
+j'ai laissé le dieu des Juifs et des gentils se tordre douloureusement
+sur son gibet sanglant, sans lui accorder
+une larme, sans lui adresser une prière.
+
+«--Et qui te l'avait commandé ainsi? reprit la voix.
+Moine ignorant, philosophe sans entrailles! martyr sans
+enthousiasme et sans foi! t'ai-je jamais prescrit de mépriser
+le Nazaréen?
+
+«--Non, tu n'as jamais daigné te prononcer sur aucune
+chose, et tu n'as pas voulu faire voir la lumière à
+celui qui pour toi aurait passé par toutes les idolâtries.
+Tu le sais! tu le sais! si tu l'avais voulu, j'aurais déchiré
+le froc et ceint le glaive. J'aurais fait retentir ma
+parole et prêché ton Évangile aux quatre coins de la
+terre; j'y aurais porté le fer et la flamme; j'aurais bouleversé
+la face des nations et imposé ton culte aux humains
+du sud au septentrion, du couchant à l'aurore.
+J'avais la volonté, j'avais la puissance; tu n'avais qu'à
+dire: «Marche!» à mettre le flambeau dans ma main et
+marcher devant moi comme une étoile; j'aurais en ton
+nom, enchaîné les mers et transporté les montagnes. Que
+ne l'as-tu voulu! tu aurais des autels, et j'aurais vécu!
+tu serais un dieu, et je serais ton prophète.
+
+«--Oui, oui, dit la voix inconnue, tu avais l'orgueil
+et l'ambition en partage; et, si je t'avais encouragé, tu
+aurais consenti à être dieu toi-même.
+
+«--Ô maître! ne me méprise pas, ne me tourne pas
+en dérision! J'avais ces instincts et je les ai refoulés. Tu
+as blâmé mes vœux téméraires, mon audace insensée, et
+je t'ai sacrifié tous mes rêves. Tu m'as dit que la violence
+ne gouvernait pas les siècles, et que l'Esprit n'habitait
+pas dans la vapeur du sang et dans le tumulte des armées.
+Tu m'as dit qu'il fallait le chercher dans l'ombre, dans
+la solitude, dans le silence et le recueillement. Tu m'as
+dit qu'on le trouvait dans l'étude, dans le renoncement,
+dans une vie humble et cachée, dans les veilles, dans la
+méditation, dans l'incessante inspiration de l'Âme. Tu
+m'as dit de le chercher dans les entrailles de la terre,
+dans la poussière des livres, dans les vers du sépulcre;
+et je l'ai cherché où tu m'avais dit, et pourtant je ne l'ai
+pas trouvé, et je vais mourir dans l'horreur du doute et
+dans l'épouvante du néant!...
+
+«--Tais-toi, lâche blasphémateur! reprit la voix tonnante;
+c'est ta soif de gloire qui cause tes regrets, c'est
+ton orgueil qui te pousse au désespoir. Vermisseau superbe,
+qui ne peux te soumettre à descendre dans la tombe
+sans avoir pénétré le secret de la toute-puissance! Mais
+qu'importe à l'inexorable passé, à l'innumérable avenir
+des êtres, qu'un moine de plus ou de moins ait vécu dans
+l'imposture et soit mort dans l'ignorance? L'intelligence
+universelle périra-t-elle parce qu'un bénédictin a ergoté
+contre elle? La puissance infinie sera-t-elle détrônée
+parce qu'un moine astronome n'a pu la mesurer avec son
+compas et ses lunettes?»
+
+Un rire impitoyable fit retentir la cellule du père Alexis,
+et la voix de mon maître y répondit par un lamentable
+sanglot. J'avais écouté ce dialogue avec une affreuse angoisse.
+Debout près de la porte entrouverte, les pieds nus
+sur le carreau, retenant mon haleine, j'avais essayé de
+voir l'hôte inconnu de cette veillée sinistre; mais la
+lampe s'était éteinte, et mes yeux, troublés par la peur, ne
+pouvaient percer les ténèbres. La douleur de mon maître
+ranima mon courage; j'entrai dans sa cellule, je rallumai
+la lampe avec du phosphore, et je m'approchai de son
+lit. Il n'y avait personne autre que lui et moi dans la
+chambre; aucun bruit, aucun désordre ne trahissait le
+départ précipité de son interlocuteur. Je surmontai mon
+effroi pour m'occuper de mon maître, dont le désespoir
+me déchirait. Assis sur son traversin, le corps plié en
+deux comme si une main formidable eut brisé ses reins,
+il cachait sa face dans ses genoux convulsifs, ses dents
+claquaient dans sa bouche, et des torrents de larmes
+ruisselaient sur sa barbe grise. Je me jetai à genoux près
+de lui, je mêlai mes pleurs aux siens, je lui prodiguai de
+filiales caresses. Il s'abandonna quelques instants à cette
+effusion sympathique, et s'écria plusieurs fois en se jetant
+dans mon sein:
+
+«Mourir! mourir désespéré! mourir sans avoir vécu,
+et ne pas savoir si l'on meurt pour revivre?
+
+--Mon père, mon maître bien-aimé, lui dis-je, je ne
+sais quelles désolantes visions troublent votre sommeil
+et le mien. Je ne sais quel fantôme est entré ici cette
+nuit pour nous tenter et nous menacer; mais que ce soit
+un ministre du Dieu vivant qui vient nous inspirer une
+terreur salutaire, ou que ce soit un esprit de ténèbres
+qui vient pour nous damner en nous faisant désespérer
+de la bonté de Dieu, faites cesser ces choses surnaturelles
+en rentrant dans le giron de la sainte Église. Exorcisez
+les démons qui vous assiègent, ou rendez-vous favorables
+les anges qui vous visitent en recevant les sacrements,
+et en me permettant de vous dire les prières de notre
+sainte liturgie...
+
+--Laisse-moi, laisse-moi, mon cher Angel, dit-il en
+me repoussant avec douceur, ne fatigue pas mon cerveau
+par des discours puérils. Laisse-moi seul, ne trouble plus
+ton sommeil et le mien par de vaines frayeurs. Tout ceci
+est un rêve, et je me sens tout à fait bien maintenant;
+les larmes m'ont soulagé, les larmes sont une pluie bienfaisante
+après l'orage. Que rien de ce que je puis dire
+dans mon sommeil ne t'étonne. Aux approches de la mort,
+l'âme, dans ses efforts pour briser les liens de la matière,
+tombe dans d'étranges détresses; mais l'Esprit la relève
+et l'assiste, dit-on, au moment solennel.»
+
+Dans la matinée, je reçus ordre de me rendre auprès
+du Prieur. Je descendis à sa chambre; on me dit qu'il
+était occupé et que j'eusse à l'attendre dans la salle du
+chapitre, qui y était contiguë. J'entrai dans cette salle
+et j'en fis le tour; c'était la seconde fois, je crois, que
+j'y pénétrais, et je n'avais jamais eu le loisir d'en contempler
+l'architecture, qui était grande et sévère. Au
+reste, je n'y pouvais faire en cet instant même qu'une
+médiocre attention; j'étais accablé des émotions de la
+nuit, troublé et épouvanté dans ma conscience, affligé,
+par-dessus tout, des douleurs physiques et morales de
+mon cher maître. En outre, l'entretien auquel m'appelait
+le Prieur ne laissait pas de m'inquiéter; car j'avais
+singulièrement négligé mes devoirs religieux depuis que
+j'étais le disciple d'Alexis, et je m'en faisais de sérieux
+reproches.
+
+Cependant, tout en promenant mes regards mélancoliques
+autour de moi pour me distraire de ces tristesses
+et me fortifier contre ces appréhensions, je fus frappé
+de la belle ordonnance de cette antique salle, cintrée
+avec une force et une hardiesse inconnues de nos modernes
+architectes. Des pendentifs accolés à la muraille
+donnaient naissance aux rinceaux de pierre qui s'entrecroisaient
+en arceaux à la voûte, et au-dessous de chacun
+de ces pendentifs était suspendu le portrait d'un
+dignitaire ou d'un personnage illustre de l'ordre. C'étaient
+tous de beaux tableaux, richement encadrés, et cette
+longue galerie de graves personnages vêtus de noir avait
+quelque chose d'imposant et de funéraire. On était aux
+derniers beaux jours de l'automne. Le soleil, entrant par
+les hautes croisées, projetait de grands rayons d'or pâle
+sur les traits austères de ces morts respectables, et donnait
+un reste d'éclat aux dorures massives des cadres
+noircis par le temps. Un silence profond régnait dans les
+cours et dans les jardins; les voûtes me renvoyaient
+l'écho de mes pas.
+
+Tout d'un coup il me sembla entendre d'autres pas
+derrière les miens, et ces pas avaient quelque chose de
+si ferme et de si solennel que je crus que c'était le
+Prieur. Je me retournai pour le saluer; mais je ne vis
+personne et je pensai m'être trompé. Je recommençai à
+marcher, et j'entendis ces pas une seconde fois, et une
+troisième, quoique je fusse absolument seul dans la salle.
+Alors les terreurs qui m'avaient déjà assailli recommencèrent,
+je songeai à m'enfuir; mais forcé d'attendre le
+Prieur, j'essayai de surmonter ma faiblesse et d'attribuer
+ces rêveries à l'accablement de mon corps et de mon
+esprit. Pour y échapper, je m'assis sur un banc, vis-à-vis
+du tableau qui occupait le milieu parmi tous les
+autres. Il représentait notre patron, le grand saint Benoît.
+J'espérais que la contemplation de cette belle peinture
+chasserait les visions dont j'étais obsédé, lorsqu'il
+me sembla reconnaître, dans la tête pâle et douloureusement
+extatique du saint, les traits de l'inconnu que
+j'avais rencontré un matin au seuil de l'église. Je me
+levai, je me rassis, je m'approchai, je me reculai, et plus
+je regardai, plus je me convainquis que c'étaient les
+mêmes traits et la même expression; seulement la chevelure
+du saint était rejetée en désordre derrière sa tête,
+son front était un peu dégarni, et ses traits annonçaient
+un âge plus mûr. Le costume ne consistait qu'en une
+robe noire qui laissait voir ses pieds nus. La découverte
+de cette ressemblance me causa un transport de joie.
+J'eus un instant l'orgueil de croire que notre saint patron
+m'était apparu, et que son esprit veillait sur moi. En
+même temps je songeai avec bonheur que le père Alexis
+était dans la bonne voie, et qu'il était un saint lui-même,
+puisque le bienheureux était en commerce avec lui, et
+venait l'assister tantôt de salutaires reproches, et tantôt,
+sans doute, de tendres encouragements.
+
+Je m'avançai pour m'agenouiller devant cette image
+sacrée; mais il me sembla encore qu'on me suivait pas
+à pas, et je me retournai encore sans voir personne. En
+ce moment mes yeux se portèrent sur le tableau qui
+faisait face à celui de saint Benoît; et quelle fut ma surprise
+en retrouvant les mêmes traits avec une expression
+douce et grave, et la belle chevelure ondoyante que
+j'avais cru voir en réalité! Ce personnage était bien plus
+identique que l'autre avec ma vision. Il était debout et
+dans l'attitude où il m'était apparu. Il portait exactement
+le même costume, le même manteau, la même ceinture,
+les mêmes bottines. Ses grands yeux bleus, un peu enfoncés
+sous l'arcade régulière de ses sourcils, s'abaissaient
+doucement avec une expression méditative et pénétrante.
+La peinture était si belle qu'elle me sembla
+être sortie du même pinceau que le saint Benoît, et le
+personnage était si beau lui-même que toutes mes méfiances
+à cet égard firent place à une joie extrême de le
+revoir, ne fût-ce qu'en effigie. Il était représenté un livre
+à la main, et beaucoup de livres étaient épars à ses pieds.
+Il paraissait fouler ceux-là avec indifférence et mépris,
+tandis qu'il élevait l'autre dans la main, et semblait dire
+ce qui était écrit en effet sur la couverture de ce livre:
+_Hic est veritas_!
+
+Comme je le contemplais avec ravissement, me disant
+que ce ne pouvait être qu'un homme vénérable, puisque
+son image décorait cette salle, la porte du fond s'ouvrit,
+et le père trésorier, qui était un bonhomme assez volontiers
+bavard, vint causer avec moi en attendant l'arrivée
+du Prieur.
+
+«Vous me paraissez charmé de la vue de ces tableaux,
+me dit-il. Notre saint Benoît est un superbe morceau, à
+ce qu'on assure. Quelques auteurs l'ont pris pour un
+Van Dyck; mais Van Dyck était mort quand cette toile a
+été peinte. C'est l'ouvrage d'un de ses élèves, qui continuait
+admirablement sa manière. Il n'y a pas à se tromper
+sur les dates; car lorsque Pierre Hébronius vint ici,
+vers l'an 1690, Van Dyck n'était plus; et, comme vous
+avez dû le remarquer, c'est la tête de Pierre Hébronius,
+alors âgé d'un peu plus de trente ans, qui a servi de modèle
+au peintre de saint Benoît.
+
+--Et qui donc était ce Pierre Hébronius? demandai-je.
+
+--Eh! mais, reprit le moine en me montrant le portrait
+de mon ami inconnu, c'est celui que l'on connaît ici
+sous le nom de l'abbé Spiridion, le vénérable fondateur
+de notre communauté. C'était, comme vous voyez, un
+des plus beaux hommes de son temps, et le peintre ne
+pouvait pas trouver une plus belle tête de saint.
+
+--Et il est mort? m'écriai-je, sans songer à ce que je
+disais.
+
+--Vers l'an 1698, répondit le trésorier, il y a près
+d'un siècle. Vous voyez que le peintre l'a représenté
+tenant en main un livre et en foulant plusieurs autres
+sous les pieds. Celui qu'il tient est, dit-on, le quatrième
+écrit de Bossuet contre les protestants, les autres sont
+les livres exécrables de Luther et de ses adeptes. Cette
+action faisait allusion à la conversion récente de Pierre
+Hébronius, et marquait son passage à la vraie foi, qu'il
+a servie avec éclat depuis en embrassant la vie religieuse
+et en consacrant ses biens à l'édification de cette sainte
+maison.
+
+--J'ai ouï dire en effet, repris-je, que ce fondateur
+fut un homme de grand mérite, qu'il vécut et mourut en
+odeur de sainteté.»
+
+Le trésorier secoua la tête en souriant.
+
+«Il est facile de bien vivre, dit-il; plus facile que de
+bien mourir! Il n'est pas bon de tant cultiver la science
+dans le cloître. L'esprit s'exalte, l'orgueil s'empare souvent
+des meilleures têtes, et l'ennui fait aussi qu'on se
+lasse de croire toujours aux mêmes vérités. On veut en
+découvrir de nouvelles; on s'égare. Le démon fait son
+profit de cela et vous suscite parfois, sous les formes
+d'une belle philosophie et sous les apparences d'une céleste
+inspiration, de monstrueuses erreurs, bien malaisées
+à abjurer quand l'heure de rendre compte vous surprend.
+J'ai ouï dire tout bas, par des gens bien informés, que
+l'abbé Spiridion, sur la fin de sa carrière, quoique menant
+une vie austère et sainte, ayant lu beaucoup de
+mauvais livres, sous prétexte de les réfuter à loisir, s'était
+laissé infecter peu à peu, et à son insu, par le poison de
+l'erreur. Il conserva toujours l'extérieur d'un bon religieux;
+mais il parait que secrètement il était tombé dans
+des hérésies plus monstrueuses encore que celles de sa
+jeunesse. Les livres abominables du juif Spinosa et les
+infernales doctrines des philosophes de cette école
+l'avaient rendu panthéiste, c'est-à-dire athée. Mon cher
+fils, oh! que l'amour de la science, et qui n'est qu'une
+vaine curiosité, ne vous entraîne jamais à de telles chutes!
+On prétend que, dans ses dernières années, Hébronius
+avait écrit des abominations sans nombre. Heureusement
+il se repentit à son lit de mort, et les brûla de sa
+propre main, afin que le poison n'infectât pas, par la
+suite, les esprits simples qui les liraient. Il est mort en
+paix avec le Seigneur, en apparence; mais ceux qui
+n'avaient vu que sa vie extérieure, et qui le regardaient
+comme un saint, furent étonnés de ce qu'il ne fît point
+de miracles pour eux sur son tombeau. Les esprits droits
+qui avaient appris à le mieux juger, s'abstinrent toujours
+de dire leurs craintes sur son sort dans l'autre vie. Quelques-uns
+pensèrent même qu'il avait été jusqu'à se livrer
+à des pratiques de sorcellerie, et que le diable paru
+auprès de lui lorsqu'il expira. Mais ce sont des choses
+dont il est impossible de s'assurer pleinement, et dont il
+est imprudent, dangereux peut-être, de parler. Paix soit
+donc à sa mémoire! Son portrait est resté ici pour marquer
+que Dieu peut bien lui avoir tout pardonné en
+considération de ses grandes aumônes et de la fondation
+de ce monastère.»
+
+Nous fûmes interrompus par l'arrivée du Prieur. Le
+trésorier s'inclina jusque terre, les bras croisés sur la
+poitrine, et nous laissa ensemble.
+
+Alors le Prieur, me toisant de la tête aux pieds et me
+parlant avec sécheresse, me demanda compte des longues
+veilles du père Alexis et du bruit de voix qu'on entendait
+partir chaque nuit de sa cellule. J'essayai d'expliquer ces
+faits par l'état de maladie de mon maître; mais le Prieur
+me dit qu'une personne digne de foi, en allant avant le
+jour remonter l'horloge de l'église, avait entendu dans
+nos cellules un grand bruit de voix, des menaces, des
+cris et des imprécations.
+
+«J'espère, ajouta le Prieur, que vous me répondrez
+avec sincérité et simplicité; car il y a grâce pour toutes
+les fautes quand le coupable se confesse et se repent;
+mais, si vous n'éclaircissez pas mes doutes d'une manière
+satisfaisante, les plus rudes châtiments vous y
+contraindront.
+
+--Mon révérend père, répondis-je, je ne sais quels
+soupçons peuvent peser sur moi en de telles circonstances.
+Il est vrai que le père Alexis a parlé à voix
+haute toute la nuit et avec assez de véhémence; car il
+avait le délire. Quant à moi, j'ai pleuré, tant sa souffrance
+me faisait de peine; et, dans les instants où il
+revenait à lui-même, il murmurait à Dieu de ferventes
+prières. J'unissais ma voix à la sienne et mon cœur au
+sien.
+
+--Cette explication ne manque pas d'habileté, reprit
+le Prieur d'un ton méprisant; mais comment expliquerez-vous
+la grande lueur qui tout d'un coup a éclairé vos cellules
+et le dôme entier, et la flamme qui est sortie par le
+faîte et qui s'est répandue dans les airs, accompagnée
+d'une horrible odeur de soufre?
+
+--Je ne comprendrais pas, mon révérend père, répondis-je,
+qu'il y eût plus de mal à me servir de phosphore
+et de soufre pour allumer une lampe qu'il n'y en
+a, selon moi, à veiller un malade pendant la nuit et à
+prier auprès de son lit. Il est possible que je me sois
+servi imprudemment de cette composition, et que, dans
+mon empressement, j'aie laissé ouvert le flacon, dont
+l'odeur désagréable a pu se répandre dans la maison;
+mais j'ose affirmer que cette odeur n'a rien de dangereux,
+et qu'en aucun cas le phosphore ne pourrait causer un
+incendie. Je supplie donc Votre Révérence de me pardonner
+si j'ai manqué de prudence, et de n'en imputer
+la faute qu'à moi seul.»
+
+Le Prieur fixa longtemps sur moi un regard inquisiteur,
+comme s'il eût voulu voir jusqu'où irait mon
+impudence; puis, levant les yeux au ciel dans un transport
+d'indignation, il sortit sans me dire une seule
+parole.
+
+Resté seul et frappé d'épouvante, non à cause de moi,
+mais à cause de l'orage que je voyais s'amasser sur la
+tête d'Alexis, je regardai involontairement le portrait
+d'Hébronius, et je joignis les mains, emporté par un
+mouvement irrésistible de confiance et d'espoir. Le soleil
+frappait en cet instant le visage du fondateur, et il me
+sembla voir sa tête se détacher du fond, puis sa main et
+tout son corps quitter le cadre et se pencher en avant.
+Le mouvement fit ondoyer légèrement la chevelure, les
+yeux s'animèrent et attachèrent sur moi un regard vivant.
+Alors je fus pris d'une palpitation si violente que mon
+sang bourdonna dans mes oreilles, ma vue se troubla;
+et, sentant défaillir mon courage, je m'éloignai précipitamment.
+
+Je me retirai fort triste et fort inquiet. Soit que la
+haine et la calomnie eussent envenimé des faits qui restaient
+pour moi à l'état de problème, soit que je fusse,
+ainsi que le père Alexis, en butte aux attaques du malin
+esprit, et qu'il se fût passé aux yeux d'un témoin véridique
+quelque chose de plus que ce que j'avais aperçu,
+je prévoyais que mon infortuné maître allait être accablé
+de persécutions, et que ses derniers instants, déjà si
+douloureux, seraient abreuvés d'amertume. J'eusse voulu
+lui cacher ce qui venait de se passer entre le Prieur et
+moi; mais le seul moyen de détourner les châtiments
+qu'on lui préparait sans doute, c'était de l'engager à se
+réconcilier avec l'esprit de l'Église.
+
+Il écouta mon récit et mes supplications avec indifférence,
+et quand j'eus fini de parler:
+
+«Sois en paix, me dit-il; l'Esprit est avec nous, et
+rien ne nous arrivera de la part des hommes de chair.
+L'Esprit est rude, il est sévère, il est irrité; mais il est
+pour nous. Et quand même nous serions livrés aux châtiments,
+quand même on plongerait ton corps délicat et
+mon vieux corps agonisant dans les humides ténèbres
+d'un cachot, l'Esprit monterait vers nous des entrailles
+de la terre, comme il descend sur nous à cette heure
+des rayons d'or du soleil. Ne crains pas, mon fils; là
+où est l'Esprit, là aussi sont la lumière, la chaleur et la
+vie.»
+
+Je voulus lui parler encore; il me fit signe avec douceur
+de ne pas le troubler; et, s'asseyant dans son fauteuil,
+il tomba dans une contemplation intérieure durant
+laquelle son front chauve et ses yeux abaissés vers la
+terre offrirent l'image de la plus auguste sérénité. Il y
+avait en lui, à coup sur, une vertu inconnue qui subjuguait
+toutes mes répugnances et dominait toutes mes
+craintes. Je l'aimais plus qu'un fils n'a jamais aimé son
+père. Ses maux étaient les miens, et, s'il eût été damné,
+malgré mon sincère désir de plaire à Dieu, j'eusse voulu
+partager cette damnation. Jusque-là j'avais été rongé de
+scrupules; mais désormais le sentiment de son danger
+donnait tant de force à ma tendresse que je ne connaissais
+plus l'incertitude. Mon choix était fait entre la voix de
+ma conscience et le cri de son angoisse; ma sollicitude
+prenait un caractère tout humain, je l'avoue. S'il ne peut
+être sauvé dans l'autre vie, me disais-je, qu'il achève du
+moins paisiblement celle-ci; et, si je dois être à jamais
+châtié de ce vœu, la volonté de Dieu soit faite!...
+
+Le soir, comme il s'assoupissait doucement et que
+j'achevais ma prière à côté de son lit, la porte s'ouvrit
+brusquement, et une figure épouvantable vint se placer
+en face de moi. Je demeurai terrifié au point de ne
+pouvoir articuler un son ni faire un mouvement. Mes
+cheveux se dressaient sur ma tête et mes yeux restaient
+attachés sur cette horrible apparition comme ceux de
+l'oiseau fasciné par un serpent. Mon maître ne s'éveillait
+point, et l'odieuse chose était immobile au pied de son
+lit. Je fermai les yeux pour ne plus la voir et pour chercher
+ma raison et ma force au fond de moi-même. Je
+rouvris les yeux, elle était toujours là. Alors je fis un
+grand effort pour crier; et, un râlement sourd sortant de
+ma poitrine, mon maître s'éveilla. Il vit cela devant lui,
+et, au lieu de témoigner de l'horreur ou de l'effroi, il dit
+seulement du ton d'un homme un peu étonné:
+
+«Ah! ah!
+
+--Me voici, car tu m'as appelé, dit le fantôme.
+
+--Mon maître haussa les épaules, et se tournant vers
+moi:
+
+--Tu as peur? me dit-il; tu prends cela pour un
+esprit, pour le diable, n'est-ce pas? Non, non; les esprits
+ne revêtent pas cette forme, et, s'il en était d'aussi sottement
+laids, ils n'auraient pas le pouvoir de se montrer
+aux hommes. La raison humaine est sous la garde de
+l'esprit de sagesse. Ceci n'est point une vision, ajouta-t-il
+en se levant et en s'approchant du fantôme; ceci est un
+homme de chair et d'os. Allons, ôtez ce masque, dit-il
+en saisissant le spectre à la gorge, et ne pensez pas que
+cette crapuleuse mascarade puisse m'épouvanter.»
+
+Alors, secouant ce fantôme avec une main de fer, il le
+fit tomber sur les genoux; et, Alexis lui arrachant son
+masque, je reconnus le frère convers qui m'avait chassé
+de l'église, et qui avait nom Dominique.
+
+«Prends la lampe! me dit Alexis d'une voix forte et
+l'œil étincelant d'une joie ironique. Marche devant moi;
+il faut que j'aie raison de cette abomination. Allons, dépêche-toi!
+obéis! as-tu moins de force et de courage
+qu'un lièvre!»
+
+J'étais encore si bouleversé que ma main tremblait et
+ne pouvait soutenir la lampe.
+
+«Ouvre la porte,» me dit mon maître d'un ton impérieux.
+
+J'obéis; mais, en le voyant traîner, comme un haillon
+sur le pavé, le misérable Dominique, je fus saisi d'horreur;
+car le père Alexis avait, dans l'indignation, des
+instants de violence effrénée, et je crus qu'il allait précipiter
+le prétendu démon par-dessus la rampe du
+dôme.
+
+«Grâce! grâce! mon père, lui dis-je en me mettant
+devant lui. Ne souillez pas vos mains de sang.»
+
+Le père Alexis haussa les épaules et dit:
+«Tu es insensé! Puisque tu ne veux pas marcher
+devant, suis-moi!»
+
+Et, traînant toujours le convers, qui était pourtant un
+homme robuste, mais qui semblait terrassé par une force
+surhumaine, il descendit rapidement l'escalier. Alors je
+repris courage et le suivis. Au bruit que nous faisions,
+plusieurs personnes, qui attendaient sans doute au bas
+de l'escalier le résultat des aveux que le faux démon
+prétendait arracher à mon maître, se montrèrent; mais,
+en voyant une scène si différente de ce qu'elles attendaient,
+elles s'enveloppèrent dans leurs capuchons et
+s'enfuirent dans les ténèbres. Nous eûmes le temps de
+remarquer à leurs robes que c'étaient des frères convers
+et des novices. Aucun des pères ne s'était compromis
+dans cette farce sacrilège, dirigée cependant, comme
+nous le sûmes depuis, par des ordres supérieurs.
+
+Alexis marchait toujours à grands pas, traînant son
+prisonnier. De temps en temps celui-ci faisait des efforts
+pour se dégager de sa main formidable; mais le père,
+s'arrêtant, lui imprimait un mouvement de strangulation,
+et le faisait rouler sur les degrés. Les ongles d'Alexis
+étaient imprégnés de sang, et les yeux du Dominique
+sortaient de leurs orbites. Je les suivais toujours, et ainsi
+nous arrivâmes au bas du grand escalier qui donnait sur
+le cloître. Là était suspendue la grosse cloche que l'on
+ne sonnait qu'à l'agonie des religieux, et que l'on appelait
+l'_articulo mortis_. Tenant toujours d'une main son
+démon terrassé, Alexis se mit à sonner de l'autre avec une
+telle vigueur que tout le monastère en fut ébranlé. Bientôt
+nous entendîmes ouvrir précipitamment les portes
+des cellules, et tous les escaliers se remplirent de bruit.
+Les moines, les novices, les serviteurs, toute la maison
+accourait, et bientôt le cloître fut plein de monde. Toutes
+ces figures effarées et en désordre, éclairées seulement
+par la lueur tremblante de ma lampe, offraient l'aspect
+des habitants de la vallée de Josaphat s'éveillant du sommeil
+de la mort au son de la trompette du jugement. Le
+père sonnait toujours, et en vain on l'accablait de questions,
+en vain on voulait arracher de ses mains le malheureux
+Dominique: il était animé d'une force surnaturelle;
+il faisait face à cette foule, et la dominant du bruit
+de son tocsin et de sa voix de tonnerre:
+
+«Il me manque quelqu'un, disait-il; quand il sera
+ici, je parlerai, je me soumettrai, mais je ne cesserai de
+sonner qu'il ne soit descendu comme les autres.»
+
+Enfin le Prieur parut le dernier, et le père Alexis
+cessa d'agiter la cloche. Il était si fort et si beau en cet
+instant, debout, les yeux étincelants, l'air victorieux, et
+tenant sous ses pieds cette figure de monstre, qu'on l'eût
+pris pour l'archange Michel terrassant le démon. Tout le
+monde le regardait immobile; pas un souffle ne s'entendait
+sous la profonde voûte du cloître. Alors le vieillard,
+élevant la voix au milieu de ce silence funèbre, dit en
+s'adressant au Prieur:
+
+«Mon père, voyez ce qui se passe! Pendant que
+j'agonise sur mon lit, des hommes de cette sainte maison,
+et qui s'appellent mes frères, viennent assiéger mon
+dernier soupir d'une lâche curiosité et d'une supercherie
+infâme. Ils envoient dans ma cellule celui-ci, ce Dominique!
+(Et en disant cela il élevait assez haut la tête du
+convers pour que toute l'assemblée fût bien à même de
+le reconnaître.) Ils l'envoient, affublé d'un déguisement
+hideux, se placer à mon chevet et crier à mon oreille
+d'une voix furieuse pour me réveiller en sursaut de mon
+sommeil, de mon dernier sommeil peut-être! Qu'espéraient-ils?
+m'épouvanter, glacer par une apparition terrifiante
+mon esprit qu'ils supposaient abattu, et arracher
+à mon délire de honteuses paroles et d'horribles secrets?
+Quelle est cette nouvelle et incroyable persécution, mon
+père, et depuis quand n'est-il plus permis au pêcheur
+de passer dans le silence et dans ta paix son heure
+suprême? S'ils eussent eu affaire à un faible d'esprit, et
+qu'ils m'eussent tué par cette vision infernale sans me
+laisser le temps de me reconnaître et d'invoquer le Seigneur,
+sur qui, dites-moi, aurait dû tomber le poids de
+ma damnation? Ô vous tous, hommes de bonne volonté
+qui vous trouvez ici, ce n'est pas pour moi que je parle,
+pour moi qui vais mourir; c'est pour vous qui survivez,
+c'est pour que vous puissiez boire tranquillement le calice
+de votre mort, que je vous dis de demander tous avec
+moi justice à notre père spirituel qui est devant nous, et
+au besoin à l'autre qui est au-dessus de nous. Justice
+donc, mon père! j'attends: faites justice!
+
+Et les hommes de bonne volonté qui étaient là crièrent
+tous ensemble: «Justice! justice!» et les échos
+émus du cloître répétèrent: «Justice!»
+
+Le Prieur assistait à cette scène avec un visage impassible.
+Seulement il me sembla plus pâle qu'à l'ordinaire.
+Il resta quelques instants sans répondre, le sourcil
+légèrement contracté. Enfin il éleva la voix, et dit:
+
+«Mon fils Alexis, pardonne à cet homme.
+
+--Oui, je lui pardonne à condition que vous le punirez,
+mon père, répondit Alexis.
+
+--Mon fils Alexis, reprit le Prieur, sont-ce là les
+sentiments d'un homme qui se dit prêt à paraître devant
+le tribunal de Dieu? Je vous prie de pardonner à cet
+homme, et de retirer votre main de dessus lui.»
+
+Alexis hésita un instant; mais il sentit que, s'il ne
+réprimait sa colère, ses ennemis allaient triompher. Il
+fit deux pas en avant, et, poussant sa proie aux pieds
+du Prieur sans la lâcher:
+
+«Mon révérend, dit-il en s'inclinant, je pardonne,
+parce que je le dois et parce que vous le voulez; mais
+comme ce n'est pas moi, comme c'est le ciel qui a été
+offensé, comme c'est votre vertu, votre sagesse et votre
+autorité qui ont été outragées, j'amène le coupable à
+vos genoux, et, m'y prosternant avec lui, je supplie
+Votre Révérence de lui faire grâce, et de prier pour que
+la justice éternelle lui pardonne aussi.»
+
+Les ennemis de mon maître avaient espéré que, par
+son emportement et sa résistance, il allait gâter sa
+cause; mais cet acte de soumission déjoua tous leurs
+mauvais desseins, et ceux qui étaient pour lui donnèrent
+à sa conduite de telles marques d'approbation que
+le Prieur fut forcé de prendre son parti, du moins en
+apparence.
+
+«Mon fils Alexis, lui dit-il en le relevant et en l'embrassant,
+je suis touché de votre humilité et de votre
+miséricorde; mais je ne puis pardonner à cet homme
+comme vous lui pardonnez. Votre devoir était d'intercéder
+pour lui, le mien est de le châtier sévèrement, et
+il sera fait ainsi que le veulent la justice céleste et les
+statuts de notre ordre.»
+
+À cet arrêt sévère, un frémissement d'effroi passa de
+proche en proche; car les peines contre le sacrilége
+étaient les plus sévères de toutes, et aucun religieux
+n'en connaissait l'étendue avant de les avoir subies. Il
+était défendu, en outre, de les révéler, sous peine de
+les subir une seconde fois. Les condamnés ne sortaient
+du cachot que dans un état épouvantable de souffrance,
+et plusieurs avaient succombé peu de temps après avoir
+reçu leur grâce. Sans doute, mon maître ne fut pas
+dupe de la sévérité du Prieur, car je vis un sourire
+étrange errer sur ses lèvres: néanmoins sa fierté était
+satisfaite, et alors seulement il lâcha sa proie. Sa main
+était tellement crispée et roidie au collet de son ennemi
+qu'il fut forcé d'employer son autre main pour l'en détacher.
+Dominique tomba évanoui aux pieds du Prieur,
+qui fit un signe, et aussitôt quatre autres convers l'emportèrent
+aux yeux de l'assemblée consternée. Il ne
+reparut jamais dans le couvent. Il fut défendu de jamais
+prononcer ni son nom ni aucune parole qui eût rapport
+à son étrange faute; l'office des morts fut récité pour
+lui sans qu'il nous fut permis de demander ce qu'il était
+devenu; mais par la suite je l'ai revu dehors, gras,
+dispos et allègre, et riant d'un air sournois quand on lui
+rappelait cette aventure.
+
+Mon maître s'appuya sur moi, chancela, pâlit, et
+perdant tout à coup la force miraculeuse qui l'avait soutenu
+jusque-là, il se traîna à grand'peine à son lit; je
+lui lis avaler quelques gouttes d'un cordial, et il me dit:
+
+«Angel, je crois bien que je l'aurais tué si le Prieur
+l'eût protégé.»
+
+Il s'endormit sans ajouter une parole.
+
+Le lendemain le père Alexis s'éveilla assez tard: il
+était calme, mais très-faible; il eut besoin de s'appuyer
+sur moi pour gagner son fauteuil, et il y tomba plutôt
+qu'il ne s'assit, en poussant un soupir. Je ne concevais
+pas que ce corps si débile eût été, la veille, capable de
+si puissants efforts.
+
+«Mon père, lui dis-je en le regardant avec inquiétude,
+est-ce que vous vous trouvez plus mal, et souffrez-vous
+davantage?
+
+--Non, me répondit-il, non, je suis bien.
+
+--Mais vous paraissez profondément absorbé.
+
+--Je réfléchis!
+
+--Vous réfléchissez à tout ce qui s'est passé, mon
+père. Je le conçois; il y a lieu à méditer. Mais vous
+devriez, ce me semble, être plus serein, car il y a aussi
+lieu à se réjouir. Nous avons fini par voir clair au fond
+de cet abîme, et nous savons maintenant que vous n'êtes
+pas réellement assiégé par les mauvais esprits.»
+
+Alexis se mit à sourire d'un air doucement ironique,
+en secouant la tête:
+
+«Tu crois donc encore aux mauvais esprits, mon
+pauvre Angel? me dit-il. Erreur! erreur! Crois-tu aussi,
+comme les physiciens d'autrefois, que la nature a horreur
+du vide? Il n'y a pas plus de mauvais esprits que
+de vide. Que serait donc l'homme, cette créature intelligente,
+ce fils de l'esprit, si les mauvaises passions, les
+vils instincts de la chair, pouvaient venir, sous une forme
+hideuse ou grotesque, assaillir sa veille, ou fatiguer son
+sommeil? Non: tous ces démons, toutes ces créations
+infernales, dont parlent tous les jours les ignorants ou
+les imposteurs, sont de vains fantômes créés par l'imagination
+des uns pour épouvanter celle des autres. L'homme
+fort sent sa propre dignité, rit en lui-même des pitoyables
+inventions avec lesquelles on veut tenter son
+courage, et, sûr de leur impuissance, il s'endort sans
+inquiétude et s'éveille sans crainte.
+
+--Pourtant, lui répondis-je étonné, il s'est passé ici
+même des choses qui doivent me faire penser le contraire.
+L'autre nuit, vous savez; je vous ai entendu vous
+entretenir avec une autre voix plus forte que la vôtre
+qui semblait vous gourmander durement. Vous lui répondiez
+avec l'accent de la crainte et de la douleur; et,
+comme j'étais effrayé de cela, je suis venu dans votre
+chambre pour vous secourir, et je vous ai trouvé seul,
+accablé et pleurant amèrement. Qu'était-ce donc?
+
+--C'était lui.
+
+--Lui! qui, lui?
+
+--Tu le sais bien, puisqu'il était avec toi, puisqu'il
+t'avait appelé par trois fois, comme l'esprit du Seigneur
+appela durant la nuit le jeune Samuel endormi dans le
+temple.
+
+--Comment le savez-vous, mon père?»
+
+Alexis ne sembla pas entendre ma question. Il resta
+quelque temps absorbé, la tête baissée sur la poitrine;
+puis il reprit la parole sans changer de position ni faire
+aucun mouvement:
+
+«Dis-moi, Angel, quand l'as-tu vu? c'était en plein
+jour?
+
+--Oui, mon père, à l'heure de midi. Vous m'avez
+déjà fait cette question.
+
+--Et le soleil brillait?
+
+--Il rayonnait sur sa face.
+
+--Ne l'as-tu vu que cette seule fois?»
+
+J'hésitais à répondre; je craignais d'être dupe d'une
+illusion et de donner par mes propres aberrations de la
+consistance à celles d'Alexis.
+
+«Tu l'as vu une autre fois! s'écria-t-il avec impatience,
+et tu ne me l'as pas dit!
+
+--Mon bon maître, quelle importance voulez-vous
+donner à des apparitions qui ne sont peut-être que l'effet
+d'une ressemblance fortuite ou même de simples jeux
+de la lumière?
+
+--Angel, que voulez-vous dire? Ce que vous voulez
+me cacher m'est révélé par vos réticences mêmes.
+Parlez, il le faut, il y va du repos de mes derniers jours!»
+
+Vaincu par sa persistance, je lui racontai, pour le
+satisfaire, la frayeur que j'avais eue dans la sacristie un
+jour que, me croyant seul et sortant d'un profond évanouissement,
+j'avais entendu murmurer des paroles et
+vu passer une ombre sans pouvoir m'expliquer ensuite
+ces choses d'une manière naturelle.
+
+[Illustration]
+
+«Et quelles étaient ces paroles? dit Alexis.
+
+--Un appel à Dieu en faveur des victimes de l'ignorance
+et de l'imposture.
+
+--Comment appelait-il celui qu'il invoquait? Disait-il:
+Ô Esprit! ou bien disait-il: Ô Jéhovah!
+
+--Il disait: Ô Esprit de sagesse!
+
+--Et comment était faite cette ombre?
+
+--Je ne le sais point. Elle sortit de l'obscurité, et se
+perdit dans le rayon qui tombait de la fenêtre, avant que
+j'eusse eu le temps ou le courage de l'examiner. Mais,
+écoutez, mon bon maître, j'ai toujours pensé que c'était
+vous qui, appuyé contre la fenêtre, et vous parlant à
+vous-même...»
+
+Alexis fit un geste d'incrédulité.
+
+«Pourriez-vous avoir gardé le souvenir du contraire,
+sans cesse errant, à cette époque, dans les jardins, et
+fortement préoccupé comme vous l'êtes toujours?
+
+--Mais tu l'as vu d'autres fois encore? interrompit
+Alexis avec une sorte de violence. Tu ne veux pas me
+dire tout, tu veux que je meure sans léguer mon secret
+à un ami! Réponds à cette question, du moins. Quand
+tu te promenais seul dans les beaux jours, le long des
+allées écartées du jardin, et qu'en proie à de douloureuses
+pensées, tu invoquais une providence amie des
+hommes, n'as-tu pas entendu derrière tes pas d'autres
+pas qui faisaient crier le sable?»
+
+Je tressaillis, et lui dis que ce bruit de pas m'avait
+poursuivi dans la salle du chapitre la veille même.
+
+«Et alors rien ne t'est apparu?»
+
+J'avouai l'effet prodigieux du soleil sur le portrait du
+fondateur. Il serra ses mains l'une dans l'autre avec
+transport, en répétant à plusieurs reprises:
+
+«C'est lui, c'est lui!... Il t'a choisi, il t'a envoyé, il
+veut que je te parle. Eh bien! je vais te parler. Recueille
+tes pensées, et qu'une vaine curiosité n'agite point ton
+âme. Reçois la confidence que je vais te faire, comme les
+fleurs au matin reçoivent avec calme la délicieuse rosée
+du ciel. As-tu jamais entendu parler de _Samuel
+Hébronius_?
+
+--Oui, mon père, s'il est en effet le même que l'abbé
+Spiridion.»
+
+Et je lui rapportai ce que le trésorier m'avait raconté.
+
+[Illustration]
+
+Le père Alexis haussa les épaules avec une expression
+de mépris, et me parla en ces termes:
+
+«Il est d'autres héritages que ceux de la famille, où
+l'on se lègue, selon la chair, les richesses matérielles.
+D'autres parentés plus nobles amènent souvent des héritages
+plus saints. Quand un homme a passé sa vie à
+chercher la vérité par tous les moyens et de tout son
+pouvoir, et qu'à force de soins et d'étude il est arrivé à
+quelques découvertes dans le vaste monde de l'esprit,
+jaloux de ne pas laisser s'enfouir dans la terre le trésor
+qu'il a trouvé, et rentrer dans la nuit le rayon de lumière
+qu'il a entrevu, dès qu'il sent approcher son
+terme, il se hâte de choisir parmi des hommes plus
+jeunes une intelligence sympathique à la sienne, dont il
+puisse faire, avant de mourir, le dépositaire de ses
+pensées et de sa science, afin que l'œuvre sacrée, ininterrompue
+malgré la mort du premier ouvrier, marche,
+s'agrandisse, et, perpétuée de race en race par des successions
+pareilles, parvienne à la fin des temps à son
+entier accomplissement. Et crois bien, mon fils, qu'il
+est besoin, pour entreprendre et continuer de pareils
+travaux, pour faire accepter de pareils legs, d'une
+intelligence généreuse et d'un fort dévoûment, quand on
+sait d'avance qu'on ne connaîtra pas le mot de la grande
+énigme à l'intelligence de laquelle on a pourtant consacré
+sa vie. Pardonne-moi cet orgueil, mon enfant; ce
+sera peut-être la seule récompense que je retirerai de
+toute cette vie de labeur; peut-être sera-ce le seul épi
+que je récolterai dans le rude sillon que j'ai labouré à la
+sueur de mon front. Je suis l'héritier spirituel du père
+Fulgence, comme tu seras le mien, Angel. Le père
+Fulgence était un moine de ce couvent; il avait, dans sa
+jeunesse, connu le fondateur, notre vénéré maître
+Hébronius, ou, comme on l'appelle ici, l'abbé Spiridion.
+Il était alors pour lui ce que tu es pour moi, mon fils; il
+était jeune et bon, inexpérimenté et timide comme toi;
+son maître l'aimait comme je t'aime, et il lui apprit,
+avec une partie de ses secrets, l'histoire de sa vie. C'est
+donc de l'héritier même du maître que je tiens les
+choses que je vais te redire.
+
+«Pierre Hébronius ne s'appelait pas ainsi d'abord.
+Son vrai nom était Samuel. Il était juif, et né dans un
+petit village des environs d'Inspruck. Sa famille, maîtresse
+d'une assez grande fortune, le laissa, dans sa première
+jeunesse, complétement libre de suivre ses inclinations.
+Dès l'enfance il en montra de sérieuses. Il aimait
+à vivre dans la solitude, et passait ses journées et quelquefois
+ses nuits à parcourir les âpres montagnes et les
+étroites vallées de son pays. Souvent il allait s'asseoir
+sur le bord des torrents ou sur les rives des lacs, et il y
+restait longtemps à écouter la voix des ondes, cherchant
+à démêler le sens que la nature cachait dans ces bruits.
+À mesure qu'il avança en âge, son intelligence devint
+plus curieuse et plus grave. Il fallut donc songer à lui
+donner une instruction solide. Ses parents l'envoyèrent
+étudier aux universités d'Allemagne. Il y avait à peine
+un siècle que Luther était mort, et son souvenir et sa
+parole vivaient encore dans l'enthousiasme de ses disciples.
+La nouvelle loi affermissait les conquêtes qu'elle
+avait faites, et semblait s'épanouir dans son triomphe.
+C'était, parmi les réformés, la même ardeur qu'aux
+premiers jours, seulement plus éclairée et plus mesurée.
+Le prosélytisme y régnait encore dans toute sa ferveur,
+et faisait chaque jour de nouveaux adeptes. En entendant
+prêcher une morale et expliquer des dogmes que le
+luthéranisme avait pris dans le catholicisme, Samuel fut
+pénétré d'admiration. Comme c'était un esprit sincère et
+hardi, il compara tout de suite les doctrines qu'on lui
+exposait présentement avec celles dans lesquelles on
+l'avait élevé; et, éclairé par cette comparaison, il reconnut
+tout d'abord l'infériorité du judaïsme. Il se dit qu'une
+religion faite pour un seul peuple à l'exclusion de tous
+les autres, qui ne donnait à l'intelligence ni satisfaction
+dans le présent, ni certitude dans l'avenir, méconnaissait
+les nobles besoins d'amour qui sont dans le cœur de
+l'homme, et n'offrait pour règle de conduite qu'une justice
+barbare; il se dit que cette religion ne pouvait être
+celle des belles âmes et des grands esprits, et que celui-là
+n'était pas le Dieu de vérité qui ne dictait qu'au bruit
+du tonnerre ses changeantes volontés, et n'appelait à
+l'exécution de ses étroites pensées que les esclaves d'une
+terreur grossière. Toujours conséquent avec lui-même,
+Samuel, qui avait dit selon sa pensée, fit ensuite selon
+son dire, et, un an après son arrivée en Allemagne, il
+abjura solennellement le judaïsme pour entrer dans le
+sein de l'église réformée. Comme il ne savait pas faire
+les choses à moitié, il voulut, autant qu'il était en lui,
+dépouiller le vieil homme et se faire une vie toute nouvelle;
+c'est alors qu'il changea son nom de Samuel pour
+celui de Pierre. Quelque temps se passa pendant lequel
+il s'affermit et s'instruisit davantage dans sa nouvelle
+religion. Bientôt il en arriva au point de chercher pour
+elle des objections à réfuter et des adversaires à combattre.
+Comme il était audacieux et entreprenant, il
+s'adressa d'abord aux plus rudes. Bossuet fut le premier
+auteur catholique qu'il se mit à lire. Ce fut avec une
+sorte de dédain qu'il le commença: croyant que dans la
+foi qu'il venait d'embrasser résidait la vérité pure, il
+méprisait toutes les attaques que l'on pouvait tenter
+contre elle, et riait un peu d'avance des arguments irrésistibles
+de l'Aigle de Meaux. Mais son ironique méfiance
+fit bientôt place à l'étonnement, et ensuite à l'admiration.
+Quand il vit avec quelle logique puissante et quelle
+poésie grandiose le prélat français défendait l'église de
+Rome, il se dit que la cause plaidée par un pareil avocat
+en devenait au moins respectable; et, par une transition
+naturelle, il arriva à penser que les grands esprits ne
+pouvaient se dévouer qu'à de grandes choses. Alors il
+étudia le catholicisme avec la même ardeur et la même
+impartialité qu'il avait fait pour le luthéranisme, se
+plaçant vis-à-vis de lui, non pas comme font d'ordinaire
+les sectaires, au point de vue de la controverse et du
+dénigrement, mais à celui de la recherche et de la comparaison.
+Il alla en France s'éclairer auprès des docteurs
+de la religion-mère, comme il avait fait en Allemagne
+pour la réformée. Il vit le grand Arnauld et le second
+Grégoire de Nazianze, Fénelon, et ce même Bossuet.
+Guidé par ces maîtres, dont la vertu lui faisait aimer
+l'intelligence, il pénétra rapidement au fond des mystères
+de la morale et du dogme catholiques. Il y retrouva tout
+ce qui faisait pour lui la grandeur et la beauté du protestantisme,
+le dogme de l'unité et de l'éternité de Dieu
+que les deux religions avaient emprunté au judaïsme, et
+ceux qui semblent en découler naturellement et que pourtant
+celui-ci n'avait pas reconnus, l'immortalité de l'âme,
+le libre arbitre dans cette vie, et dans l'autre la récompense
+pour les bons et la punition pour les méchants.
+Il y retrouva, plus pure peut-être et plus élevée encore,
+cette morale sublime qui prêche aux hommes l'égalité
+entre eux, la fraternité, l'amour, la charité, le dévoûment
+à autrui, le renoncement à soi-même. Le catholicisme
+lui paraissait avoir en outre l'avantage d'une formule
+plus vaste et d'une unité vigoureuse qui manquait
+au luthéranisme. Celui-ci avait, il est vrai, en retour,
+conquis la liberté d'examen, qui est aussi un besoin de
+la nature humaine, et proclamé l'autorité de la raison
+individuelle; mais il avait, par cela même, renoncé au
+principe de l'infaillibilité, qui est la base nécessaire et
+la condition vitale de toute religion révélée, puisqu'on
+ne peut faire vivre une chose qu'en vertu des lois qui
+ont présidé à sa naissance, et qu'on ne peut, par conséquent,
+confirmer et continuer une révélation que par
+une autre. Or, l'infaillibilité n'est autre chose que la révélation
+continuée par Dieu même ou le Verbe dans la
+personne de ses vicaires. Le luthéranisme, qui prétendait
+partager l'origine du catholicisme et s'appuyer à la
+même révélation, avait, en brisant la chaîne traditionnelle
+qui rattachait le christianisme tout entier à cette
+même révélation, sapé de ses propres mains les fondements
+de son édifice. En livrant à la libre discussion la
+continuation de la religion révélée, il avait par là même
+livré aussi son commencement, et attenté ainsi lui-même
+à l'inviolabilité de cette origine qu'il partageait
+avec la secte rivale. Comme l'esprit d'Hébronius se trouvait
+en ce moment plus porté vers la foi que vers la
+critique, et qu'il avait bien moins besoin de discussion
+que de conviction, il se trouva naturellement porté à
+préférer la certitude et l'autorité du catholicisme à la
+liberté et à l'incertitude du protestantisme. Ce sentiment
+se fortifiait encore à l'aspect du caractère sacré d'antiquité
+que le temps avait imprimé au front de la religion-mère.
+Puis la pompe et l'éclat dont s'entourait le culte
+romain semblaient à cet esprit poétique l'expression
+harmonieuse et nécessaire d'une religion révélée par le
+Dieu de la gloire et de la toute-puissance. Enfin, après
+de mûres réflexions, il se reconnut sincèrement et entièrement
+convaincu, et reçut de nouveau le baptême de
+mains de Bossuet. Il ajouta sur les fonts le nom de Spiridion
+à celui de Pierre, en mémoire de ce qu'il avait
+été deux fois éclairé par l'esprit. Résolu dès lors à consacrer
+sa vie tout entière à l'adoration du nouveau Dieu
+qui l'avait appelé à lui et à l'approfondissement de sa
+doctrine, il passa en Italie, et y fit bâtir, à l'aide de la
+grande fortune que lui avait laissée un de ses oncles,
+catholique comme lui, le couvent où nous sommes.
+Fidèle à l'esprit de la loi qui avait créé les communautés
+religieuses, il y rassembla autour de lui les moines les
+mieux famés par leur intelligence et leur vertu, pour se
+livrer avec eux à la recherche de toutes les vérités, et
+travailler à l'agrandissement et à la corroboration de la
+foi par la science. Son entreprise parut d'abord réussir.
+Stimulés par son exemple, ses compagnons se livrèrent
+pendant quelques années avec ardeur à l'étude, à la
+prière et à la méditation. Ils s'étaient placés sous la protection
+de saint Benoît, et avaient adopté les règles de
+son ordre. Quand le moment fut venu pour eux de se
+donner un chef spirituel, ils portèrent unanimement sur
+Hébronius leur choix, qui fut ratifié par le pape. Le
+nouveau Prieur, un instant heureux de la confiance des
+frères qu'il s'était choisis, se remit à ses travaux avec
+plus d'ardeur et d'espérance que jamais. Mais son illusion
+ne fut pas de longue durée. Il ne fut pas longtemps
+à reconnaître qu'il s'était cruellement trompé sur le
+compte des hommes qu'il avait appelés à partager son
+entreprise. Comme il les avait pris parmi les plus pauvres
+religieux de l'Italie, il n'eut pas de peine à en
+obtenir du zèle et du soin pendant les premières années.
+Accoutumés qu'ils étaient à une vie dure et active, ils
+avaient facilement adopté le genre d'existence qu'il leur
+avait donné, et s'étaient conformés volontiers à ses désirs.
+Mais, à mesure qu'ils s'habituèrent à l'opulence,
+ils devinrent moins laborieux, et se laissèrent peu à peu
+aller aux défauts et aux vices dont ils avaient vu autrefois
+l'exemple chez leurs confrères plus riches, et dont
+peut-ètre ils avaient conservé en eux-mêmes le germe.
+La frugalité fit place à l'intempérance, l'activité à la
+paresse, la chanté à l'égoïsme; le jour n'eut plus de
+prières, la nuit plus de veilles; la médisance et la gourmandise
+trônèrent dans le couvent comme deux reines
+impures; l'ignorance et la grossièreté y pénétrèrent à leur
+suite, et firent du temple destiné aux vertus austères et
+aux nobles travaux un réceptacle de honteux plaisirs et
+de lâches oisivetés.
+
+«Hébronius, endormi dans sa confiance et perdu dans
+ses profondes spéculations, ne s'apercevait pas du ravage
+que faisaient autour de lui les misérables instincts
+de la matière. Quand il ouvrit les yeux, il était déjà
+trop tard: n'ayant pas vu la transition par laquelle toutes
+ces âmes vulgaires étaient allées du bien au mal; trop
+éloigné d'elles par la grandeur de sa nature pour pouvoir
+comprendre leurs faiblesses, il se prit pour elles
+d'un immense dédain; et, au lieu de se baisser vers les
+pécheurs avec indulgence et de chercher à les ramener à
+leur vertu première, il s'en détourna avec dégoût, et
+dressa vers le ciel sa tête désormais solitaire. Mais,
+comme l'aigle blessé qui monte au soleil avec le venin
+d'un reptile dans l'aile, il ne put, dans la hauteur de
+son isolement, se débarrasser des révoltantes images
+qui avaient surpris ses yeux. L'idée de la corruption et
+de la bassesse vint se mêler à toutes ses méditations
+théologiques, et s'attacher, comme une lèpre honteuse,
+à l'idée de la religion. Il ne put bientôt plus séparer,
+malgré sa puissance d'abstraction, le catholicisme des
+catholiques. Cela l'amena, sans qu'il s'en aperçût, à le
+considérer sous ses côtés les plus faibles, comme il
+l'avait jadis considéré sous les plus forts, et à en
+rechercher, malgré lui, les possibilités mauvaises. Avec
+le génie investigateur et la puissante faculté d'analyse
+dont il était doué, il ne fut pas longtemps à les trouver;
+mais, comme ces magiciens téméraires qui évoquaient
+des spectres et tremblaient à leur apparition, il s'épouvanta
+lui-même de ses découvertes. Il n'avait plus cette
+fougue de la première jeunesse qui le poussait toujours
+en avant; et il se disait que, cette troisième religion une
+fois détruite, il n'en aurait plus aucune sous laquelle il
+pût s'abriter. Il s'efforça donc de raffermir sa foi, qui
+commençait à chanceler, et pour cela il se mit à relire
+les plus beaux écrits des défenseurs contemporains de
+l'Église. Il revint naturellement à Bossuet; mais il était
+déjà à un autre point de vue, et ce qui lui avait autrefois
+paru concluant et sans réplique lui semblait maintenant
+controversable ou niable en bien des points. Les
+arguments du docteur catholique lui rappelèrent les objections
+des protestants; et la liberté d'examen, qu'il
+avait autrefois dédaignée, rentra victorieusement dans
+son intelligence. Obligé de lutter individuellement contre
+la doctrine infaillible, il cessa de nier l'autorité de la
+raison individuelle. Bientôt, même, il en fit un usage
+plus audacieux que tous ceux qui l'avaient proclamée.
+Il avait hésité au début; mais, une fois son élan pris, il
+ne s'arrêta plus. Il remonta de conséquence en conséquence
+jusqu'à la révélation elle-même, l'attaqua avec
+la même logique que le reste, et força de redescendre
+sur la terre cette religion qui voulait cacher sa tête dans
+les cieux. Lorsqu'il eut livré à la foi cette bataille décisive,
+il continua presque forcément sa marche et poursuivit
+sa victoire; victoire funeste, qui lui coûta bien des
+larmes et bien des insomnies. Après avoir dépouillé de
+sa divinité le père du christianisme, il ne craignit pas
+de demander compte à lui et à ses successeurs de
+l'œuvre humaine qu'ils avaient accomplie. Le compte fut
+sévère. Hébronius alla au fond de toutes les choses. Il
+trouva beaucoup de mal mêlé à beaucoup de bien, et de
+grandes erreurs à de grandes vérités. Le grand champ
+catholique avait porté autant d'ivraie, peut-être, que
+de pur froment. Dans la nature d'esprit d'Hébronius,
+l'idée d'un Dieu pur esprit, tirant de lui-même un monde
+matériel et pouvant le faire rentrer en lui par un anéantissement
+pareil à sa création, lui semblait être le produit
+d'une imagination malade, pressée d'enfanter une
+théologie quelconque; et voici ce qu'il se disait
+souvent:--Organisé comme il l'est, l'homme, qui ne doit pourtant
+juger et croire que d'après ses perceptions, peut-il
+concevoir qu'on fasse de rien quelque chose, et de quelque
+chose rien? Et sur cette base, quel édifice se trouve
+bâti? Que vient faire l'homme sur ce monde matériel
+que le pur esprit a tiré de lui-même? Il a été tiré et
+formé de la matière, puis placé dessus par le Dieu qui
+connaît l'avenir, pour être soumis à des épreuves que ce
+Dieu dispose à son gré et dont il sait d'avance l'issue,
+pour lutter, en un mot, contre un danger auquel il doit
+nécessairement succomber, et expier ensuite une faute
+qu'il n'a pu s'empêcher de commettre.
+
+«Cette pensée des hommes appelés, sans leur consentement,
+à une vie de périls et d'angoisses, suivie
+pour la plupart de souffrances éternelles et inévitables,
+arrachait à l'âme droite d'Hébronius des cris de douleur
+et d'indignation.--Oui, s'écriait-il, oui, chrétiens,
+vous êtes bien les descendants de ces Juifs implacables
+qui, dans les villes conquises, massacraient jusqu'aux
+enfants des femmes et aux petits des brebis; et votre
+Dieu est le fils agrandi de ce Jéhovah féroce qui ne parlait
+jamais à ses adorateurs que de colère et de vengeance!
+
+«Il renonça donc sans retour au christianisme; mais,
+comme il n'avait plus de religion nouvelle à embrasser
+à la place, et que, devenu plus prudent et plus calme,
+il ne voulait pas se faire inutilement accuser encore
+d'inconstance et d'apostasie, il garda toutes les pratiques
+extérieures de ce culte qu'il avait intérieurement
+abjuré. Mais ce n'était pas assez d'avoir quitté l'erreur;
+il aurait encore fallu trouver la vérité. Hébronius avait
+beau tourner les yeux autour de lui, il ne voyait rien
+qui y ressemblât. Alors commença pour lui une suite de
+souffrances inconnues et terribles. Placé face à face avec
+le doute, cet esprit sincère et religieux s'épouvanta de
+son isolement, et se prit à suer l'eau et le sang, comme
+le Christ sur la montagne, à la vue de son calice. Et
+comme il n'avait d'autre but et d'autre désir que la
+vérité, que rien hors elle ne l'intéressait ici-bas, il
+vivait absorbé dans ses douloureuses contemplations;
+ses regards erraient sans cesse dans le vague qui l'entourait
+comme un océan sans bornes, et il voyait l'horizon
+reculer sans cesse devant lui à mesure qu'il voulait le
+saisir. Perdu dans cette immense incertitude, il se sentait
+pris peu à peu de vertige, et se mettait à tourbillonner
+sur lui-même. Puis, fatigué de ses vaines recherches
+et de ses tentatives sans espérance, il retombait
+affaissé, morne et désorganisé, ne vivant plus que par
+la sourde douleur qu'il ressentait sans la comprendre.
+
+«Pourtant il conservait encore assez de force pour ne
+rien laisser voir au dehors de sa misère intérieure. On
+soupçonnait bien, à la pâleur de son front, à sa lente et
+mélancolique démarche, à quelques larmes furtives qui
+glissaient de temps en temps sur ses joues amaigries,
+que son âme était fortement travaillée, mais on ne savait
+par quoi. Le manteau de sa tristesse cachait à tous les
+yeux le secret de sa blessure. Comme il n'avait confié à
+personne la cause de son mal, personne n'aurait pu dire
+s'il venait d'une incrédulité désespérée ou d'une foi trop
+vive que rien sur la terre ne pouvait assouvir. Le doute,
+à cet égard, n'était même guère possible. L'abbé Spiridion
+accomplissait avec une si irréprochable exactitude
+toutes les pratiques extérieures du culte et tous ses devoirs
+visibles de parfait catholique, qu'il ne laissait ni
+prise à ses ennemis ni prétexte à une sensation plausible.
+Tous les moines, dont sa rigide vertu contenait les vices
+et dont ses austères labeurs condamnaient la lâche paresse,
+blessés à la fois dans leur égoïsme et dans leur
+vanité, nourrissaient contre lui une haine implacable,
+et cherchaient avidement les moyens de le perdre;
+mais, ne trouvant pas dans sa conduite l'ombre d'une
+faute, ils étaient forcés de ronger leur frein en silence,
+et se contentaient de le voir souffrir par lui-même.
+Hébronius connaissait le fond de leur pensée, et, tout
+en méprisant leur impuissance, s'indignait de leur méchanceté.
+Aussi, quand, par instants, il sortait de ses
+préoccupations intérieures pour jeter un regard sur la
+vie réelle, il leur faisait rudement porter le poids de
+leur malice. Autant il était doux avec les bons, autant
+il était dur avec les mauvais. Si toutes les faiblesses le
+trouvaient compatissant, et toutes les souffrances sympathique,
+tous les vices le trouvaient sévère, et toutes
+les impostures impitoyable. Il semblait même trouver
+quelque adoucissement à ses maux dans cet exercice
+complet de la justice. Sa grande âme s'exaltait encore
+à l'idée de faire le bien. Il n'avait plus de règle certaine
+ni de loi absolue; mais une sorte de raison instinctive,
+que rien ne pouvait anéantir ni détourner, le guidait
+dans toutes ses actions et le conduisait au juste. Ce
+fut probablement par ce côté qu'il se rattacha à la vie;
+en sentant fermenter ces généreux sentiments, il se dit
+que l'étincelle sacrée n'avait pas cessé de brûler en lui,
+mais seulement de briller; et que Dieu veillait encore
+dans son cœur, bien que caché à son intelligence par
+des voiles impénétrables. Que ce fût cette idée ou une
+autre qui le ranimât, toujours est-il qu'on vit peu à
+peu son front s'éclaircir, et ses yeux, ternis par les
+larmes, reprendre leur ancien éclat. Il se remit avec
+plus d'ardeur que jamais aux travaux qu'il avait abandonnés,
+et commença à mener une vie plus retirée encore
+qu'auparavant. Ses ennemis se réjouirent d'abord, espérant
+que c'était la maladie qui le retenait dans la solitude;
+mais leur erreur ne fut pas de longue durée.
+L'abbé, au lieu de s'affaiblir, reprenait chaque jour de
+nouvelles forces, et semblait se retremper dans les fatigues
+toujours plus grandes qu'il s'imposait. À quelque
+heure de la nuit que l'on regardât à sa fenêtre, on était
+sûr d'y voir de la lumière; et les curieux qui s'approchaient
+de sa porte pour tâcher de connaître l'emploi
+qu'il faisait de son temps, entendaient presque toujours
+dans sa cellule le bruit de feuillets qui se tournaient
+rapidement, ou le cri d'une plume sur le papier, souvent
+des pas mesurés et tranquilles, comme ceux d'un homme
+qui médite. Quelquefois même des paroles inintelligibles
+arrivaient aux oreilles des espions, et des cris confus
+pleins de colère ou d'enthousiasme les clouaient d'étonnement
+à leur place ou les faisaient fuir d'épouvante.
+Les moines, qui n'avaient rien compris à l'abattement
+de l'abbé, ne comprirent rien à son exaltation. Ils se
+mirent à chercher la cause de son bien-être, le but de
+ses travaux, et leurs sottes cervelles n'imaginèrent rien
+de mieux que la magie. La magie! comme si les grands
+hommes pouvaient rapetisser leur intelligence immortelle
+au métier de sorcière, et consacrer toute leur vie à souffler
+dans des fourneaux pour faire apparaître aux enfants
+effrayés des diables à queue de chien avec des pieds de
+bouc! Mais la matière ignorante ne comprend rien à la
+marche de l'esprit, et les hiboux ne connaissent pas les
+chemins par où les aigles vont au soleil.
+
+«Cependant la monacaille n'osa pas dire tout haut
+son opinion, et la calomnie erra honteusement dans
+l'ombre autour du maître, sans oser l'attaquer en face.
+Il trouva, dans la terreur qu'inspiraient à ses imbéciles
+ennemis des machinations imaginaires, une sécurité qu'il
+n'aurait pas trouvée dans la vénération due à son génie
+et à sa vertu. Du mystère profond qui l'entourait, ils
+s'attendaient à voir sortir quelque terrible prodige,
+comme d'un sombre nuage des feux dévorants. C'est
+ainsi qu'il fut donné à Hébronius d'arriver tranquille à
+son heure dernière. Quand il la vit approcher, il fit venir
+Fulgence, pour qui il nourrissait une paternelle affection.
+Il lui dit qu'il l'avait distingué de tous ses autres
+compagnons, à cause de la sincérité de son cœur et de
+son ardent amour du beau et du vrai, qu'il l'avait depuis
+longtemps choisi pour être son héritier spirituel, et que
+l'instant était venu de lui révéler sa pensée. Alors il lui
+raconta l'histoire intime de sa vie. Arrivé à la dernière
+période, il s'arrêta un instant, comme pour méditer,
+avant de prononcer les paroles suprêmes et définitives;
+puis il reprit de la sorte:
+
+«--Mon cher enfant, je t'ai initié à toutes les luttes, à
+tous les doutes, à toutes les croyances de ma vie. Je t'ai
+dit tout ce que j'avais trouvé de bon et de mauvais, de
+vrai et de faux dans toutes les religions que j'ai traversées.
+Je t'en laisse le juge, et remets à ta conscience le
+soin de décider. Si tu penses que j'aie tort, et que le
+catholicisme, où tu as vécu depuis ton enfance, satisfasse
+à la fois ton esprit et ton cœur, ne te laisse pas entraîner
+par mon exemple, et garde ta croyance. On doit rester
+là où l'on est bien. Pour aller d'une foi à une autre il faut
+traverser des abîmes, et je sais trop combien la route est
+pénible pour t'y pousser malgré toi. La sagesse mesure
+aux plantes le terrain et le vent: à la rose elle donne la
+plaine et la brise, au cèdre la montagne et l'ouragan. Il
+est des esprits hardis et curieux qui veulent et cherchent
+avant tout la vérité; il en est d'autres, plus timides et
+plus modestes, qui ne demandent que du repos. Si tu
+me ressemblais, si le premier besoin de ta nature était
+de savoir, je t'ouvrirais sans hésiter ma pensée tout entière.
+Je te ferais boire à la coupe de vérité que j'ai
+remplie de mes larmes, au risque de t'enivrer. Mais il
+n'en est pas ainsi, hélas! Tu es fait pour aimer bien
+plus que pour savoir, et ton cœur est plus fort que ton
+esprit. Tu es attaché au catholicisme, je le crois du
+moins, par des liens de sentiment que tu ne pourrais
+briser sans douleur; et, si tu le faisais, cette vérité,
+pour laquelle tu aurais immolé toutes tes sympathies,
+ne te paierait pas de tes sacrifices. Au lieu de t'exalter,
+elle t'accablerait peut-être. C'est une nourriture trop
+forte pour les poitrines délicates, et qui étouffe quand
+elle ne vivifie pas. Je ne veux donc pas te révéler cette
+doctrine qui fait le triomphe de ma vie et la consolation
+de mon heure dernière, parce qu'elle ferait peut-être
+ton deuil et ton désespoir. Que sait-on des âmes? Pourtant,
+à cause même de ton amour, il est possible que
+le culte du beau te mène au besoin du vrai, et l'heure
+peut sonner où ton esprit sincère aura soif et faim de
+l'absolu. Je ne veux pas alors que tu cries en vain vers
+le ciel, et que tu répandes sur une ignorance incurable
+des larmes inexaucées. Je laisse après moi une essence
+de moi, la meilleure partie de mon intelligence, quelques
+pages, fruit de toute ma vie de méditations et de travaux.
+De toutes les œuvres qu'ont enfantées mes longues
+veilles, c'est la seule que je n'aie pas livrée aux flammes,
+parce que c'était la seule complète. Là je suis tout entier;
+là est la vérité. Or le sage a dit de ne pas enfouir les
+trésors au fond des puits. Il faut donc que cet écrit échappe
+à la brutale stupidité de ces moines. Mais comme il ne
+doit passer qu'en des mains dignes de le toucher et ne
+s'ouvrir qu'à des yeux capables de le comprendre, j'y
+veux mettre une condition qui sera en même temps une
+épreuve. Je veux l'emporter dans la tombe, afin que
+celui de vous qui voudra un jour le lire ait assez de courage
+pour braver de vaines terreurs en l'arrachant à la
+poussière du sépulcre. Ainsi, écoute ma dernière volonté:
+Dès que j'aurai fermé les yeux, place cet écrit sur ma
+poitrine. Je l'ai enfermé moi-même dans un étui de parchemin,
+dont la préparation particulière pourrait le garantir
+de la corruption durant plusieurs siècles. Ne laisse
+personne toucher à mon cadavre; c'est là un triste soin
+qu'on ne se dispute guère et qu'on te laissera volontiers.
+Roule toi-même le linceul autour de mes membres exténués,
+et veille sur ma dépouille d'un œil jaloux, jusqu'à
+ce que je sois descendu dans le sein de la terre avec mon
+trésor; car le temps n'est pas venu où tu pourrais toi-même
+en profiter. Tu n'en adopterais l'esprit que sur la
+foi de ma parole, et cette foi ne suffirait pas à l'épreuve
+d'une lutte chaque jour renouvelée contre toi par le catholicisme.
+Comme chaque génération de l'humanité,
+chaque homme a ses besoins intellectuels, dont la limite
+marque celle de ses investigations et de ses conquêtes.
+Pour lire avec fruit ces lignes que je confie au silence de
+la tombe, il faudra que ton esprit soit arrivé, comme le
+mien, à la nécessité d'une transformation complète. Alors
+seulement tu dépouilleras sans crainte et sans regret le
+vieux vêtement, et tu revêtiras le nouveau avec la certitude
+d'une bonne conscience. Quand ce jour luira pour
+toi, brise sans inquiétude la pierre et le métal, ouvre
+mon cercueil et plonge dans mes entrailles desséchées
+une main ferme et pieuse. Ah! quand viendra cette
+heure, il me semble que mon cœur éteint tressaillera
+comme l'herbe glacée au retour d'un soleil de printemps,
+et que du sein de ses transformations infinies mon esprit
+entrera en commerce immédiat avec le tien: car l'Esprit
+vit à jamais, il est l'éternel producteur et l'éternel aliment
+de l'esprit; il nourrit ce qu'il engendre, et, comme
+chaque destruction alimente une production nouvelle
+dans l'ordre matériel, de même chaque souffle intellectuel
+entretient, par une invisible communion, le souffle
+éveillé par lui dans un sanctuaire nouveau de l'intelligence.
+
+«Ce discours n'éveilla pas dans le sein de Fulgence
+une ardeur plus grande que son maître ne l'avait pressenti;
+Spiridion l'avait bien jugé en lui disant que
+l'heure de la connaissance n'était pas sonnée pour lui.
+Sans doute, des esprits plus hardis et des cerveaux plus
+vastes que celui de Fulgence eussent pu être institués
+dépositaires du secret de l'abbé; à cette époque il s'en
+trouvait encore dans le cloître. Mais, sans doute aussi,
+ces caractères ne lui offraient point une garantie suffisante
+de sincérité et de désintéressement; il devait
+craindre que son trésor ne devint un moyen de puissance
+temporelle ou de gloire mondaine dans les mains
+des ambitieux, peut-être une source d'impiété, une
+cause d'athéisme, sous l'interprétation d'une âme aride
+et d'une intelligence privée d'amour. Il savait que Fulgence
+était, comme dit l'Écriture, _un or très-pur_, et
+que si, le courage lui manquant, il venait à ne point
+profiter du legs sacré, du moins il n'en ferait jamais un
+usage funeste. Quand il vit avec quelle humble résignation
+ce disciple bien-aimé avait écouté ses confidences, il
+s'applaudit de l'avoir laissé à son libre arbitre, et lui
+fit jurer seulement qu'il en mourrait point sans avoir
+fait passer le legs en des mains dignes de le posséder,
+Fulgence le jura.
+
+--Mais, ô mon maître! s'écria-t-il, à quoi connaîtrai-je
+ces mains pures? et si nul ne m'inspire assez de confiance
+pour que je lui transmette votre héritage, du sein
+de la tombe votre voix ne montera-t-elle pas vers moi
+pour tancer mon aveuglement ou ma timidité? Pourrai-je,
+quand la lumière sera éteinte, me diriger seul dans
+les ténèbres?
+
+--Aucune lumière ne s'éteint, répondit l'abbé, et les
+ténèbres de l'entendement sont, pour un esprit généreux
+et sincère, des voiles faciles à déchirer. Rien ne se perd;
+la forme elle-même ne meurt pas; et, ma figure restant
+gravée dans le plus intime sanctuaire de ta mémoire,
+qui pourra dire que ma figure a disparu de ce monde et
+que les vers ont détruit mon image? La mort rompra-t-elle
+les liens de notre amitié, et ce qui est conservé
+dans le cœur d'un ami a-t-il cessé d'être! L'âme a-t-elle
+besoin des yeux du corps pour contempler ce qu'elle
+aime, et n'est-elle pas un miroir d'où rien ne s'efface?
+Va, la mer cessera de refléter l'azur des cieux avant que
+l'image d'un être aimé retombe dans le néant; et l'artiste
+qui fixe une ressemblance sur la toile ou sur le marbre
+ne donne-t-il pas, lui aussi, une sorte d'immortalité à la
+matière?
+
+«Tels étaient les derniers entretiens de Spiridion avec
+son ami. Mais ici commence pour ce dernier une série
+de faits personnels sur lesquels j'appelle toute ton attention;
+les voici tels qu'ils m'ont été transmis maintes fois
+par lui avec la plus scrupuleuse exactitude.
+
+«Fulgence ne pouvait s'habituer à l'idée de voir mourir
+son ami et son maître. En vain les médecins lui disaient
+qui l'abbé avait peu de jours à vivre, sa maladie
+ayant dépassée déjà le terme où cessent les espérances et
+où s'arrêtent les ressources de l'art; il ne concevait pas
+que cet homme, encore si vigoureux d'esprit et de caractère,
+fût à la veille de sa destruction. Jamais il ne
+l'avait vu plus clair et plus éloquent dans ses paroles,
+plus subtil dans ses aperçus et plus large dans ses vues.
+
+Au seuil d'une autre vie, il avait encore de l'énergie et
+de l'activité pour s'occuper des détails de la vie qu'il
+allait quitter. Plein de sollicitude pour ses frères, il
+donnait à chacun l'instruction qui lui convenait: aux
+mauvais, la prédication ardente; aux bons, l'encouragement
+paternel. Il était plus inquiet et plus touché de
+la douleur de Fulgence que de ses propres souffrances
+physiques, et sa tendresse pour ce jeune homme lui
+faisait oublier ce qu'a de solennel et de terrible le pas
+qu'il allait franchir.»
+
+Ici le père Alexis s'interrompit en voyant mes yeux
+se remplir de larmes, et ma tête se pencha sur sa main
+glacée, à la pensée d'un rapprochement si intime entre
+la situation qu'il me décrivait et celle où nous nous
+trouvions l'un et l'autre. Il me comprit, serra ma main
+avec force et continua.
+
+«Spiridion, voyant que cette âme tendre et passionnée
+dans ses attachements allait se briser avec le fil de sa
+vie, essayait de lui adoucir l'horreur dont le catholicisme
+environne l'idée de la mort; il lui peignait sous des couleurs
+sereines et consolantes ce passage d'une existence
+éphémère à une existence sans fin.
+
+--Je ne vous plains pas de mourir, lui répondait Fulgence;
+je me plains parce que vous me quittez. Je ne
+suis pas inquiet de votre avenir, je sais que vous allez
+passer de mes bras dans ceux d'un Dieu qui vous aime;
+mais moi je vais gémir sur une terre aride et traîner une
+existence délaissée parmi des êtres qui ne vous remplaceront
+jamais pour moi!
+
+--Ô mon enfant! ne parle pas ainsi, répondit l'abbé;
+il y a une providence pour les hommes bons, pour les
+cœurs aimants. Si elle te retire un ami dont la mission
+auprès de toi est remplie, elle donnera en récompense à
+ta vieillesse un ami fidèle, un fils dévoué, un disciple
+confiant, qui entourera tes derniers jours des consolations
+que tu me procures aujourd'hui.
+
+--Nul ne pourra m'aimer comme je vous aime, reprenait
+Fulgence, car jamais je ne serai digne d'un
+amour semblable à celui que vous m'inspirez; et quand
+même cela devrait arriver, je suis si jeune encore!
+Imaginez ce que j'aurai à souffrir, privé de guide et
+d'appui, durant les années de ma vie où vos conseils et
+votre protection m'eussent été le plus nécessaires!
+
+--Ecoute, lui dit un jour l'abbé, je veux te dire une
+pensée qui a traversé plusieurs fois mon esprit sans s'y
+arrêter. Nul n'est plus ennemi que moi, tu le sais, des
+grossières jongleries dont les moines se servent pour
+terrifier leurs adeptes; je ne suis pas davantage partisan
+des extases que d'ignorants visionnaires ou de vils imposteurs
+ont fait servir à leur fortune ou à la satisfaction
+de leur misérable vanité; mais je crois aux apparitions
+et aux songes qui ont jeté quelquefois une salutaire terreur
+ou apporté une vivifiante espérance à des esprits
+sincères et pieusement enthousiastes. Les miracles ne
+me paraissent pas inadmissibles à la raison la plus froide
+et la plus éclairée. Parmi les choses surnaturelles qui,
+loin de causer de la répugnance à mon esprit, lui sont
+un doux rêve et une vague croyance, j'accepterais
+comme possibles les communications directes de nos sens
+avec ce qui reste en nous et autour de nous des morts
+que nous avons chéris. Sans croire que les cadavres
+puissent briser la pierre du sépulcre et reprendre pour
+quelques instants les fonctions de la vie, je m'imagine
+quelquefois que les éléments de notre être ne se divisent
+pas subitement, et qu'avant leur diffusion un reflet
+de nous-mêmes se projette autour de nous, comme le
+spectre solaire frappe encore nos regards de tout son
+éclat plusieurs minutes après que l'astre s'est abaissé
+derrière notre horizon. S'il faut t'avouer tout ce qui se
+passe en moi à cet égard, je te confesserai qu'il était
+une tradition dans ma famille que je n'ai jamais eu la
+force de rejeter comme une fable. On disait que la vie
+était dans le sang de mes ancêtres à un tel degré d'intensité
+que leur âme éprouvait, au moment de quitter
+le corps, l'effort d'une crise étrange, inconnue. Ils
+voyaient alors leur propre image se détacher d'eux, et
+leur apparaître quelquefois double et triple. Ma mère assurait
+qu'à l'heure suprême où mon père rendit l'esprit,
+il prétendait voir de chaque côté de son lit un spectre
+tout semblable à lui, revêtu de l'habit qu'il portait les
+jours de fête pour aller à la synagogue dont il était rabbin.
+Il eût été si facile à la raison hautaine de repousser
+cette légende que je ne m'en suis jamais donné la peine.
+Elle plaisait à mon imagination, et j'eusse été affligé de
+la condamner au néant des erreurs _jugées_. Ces discours
+te causent quelque surprise, je le vois. Tu m'as vu repousser
+si durement les tentatives de nos visionnaires
+et railler d'une manière si impitoyable leurs hallucinations,
+que tu penses peut-être qu'en cet instant mon
+cerveau s'affaiblit. Je sens, au contraire, que les voiles
+se dégagent, et il me semble que jamais je n'ai pénétré
+avec plus de lucidité dans les perceptions inconnues
+d'un nouvel ordre d'idées. À l'heure d'abdiquer l'exercice
+de la raison superbe, l'homme sincère, sentant
+qu'il n'a plus besoin de se défendre des terreurs de la
+mort, jette son bouclier et contemple d'un œil calme le
+champ de bataille qu'il abandonne. Alors il peut voir
+que, de même que l'ignorance et l'imposture, la raison
+et la science ont leurs préjugés, leurs aveuglements,
+leurs négations téméraires, leurs étroites obstinations.
+Que dis-je? il voit que la raison et la science humaines
+ne sont que des aperçus provisoires, des horizons nouvellement
+découverts, au delà desquels s'ouvrent des
+horizons infinis, inconnus encore, et qu'il juge insaisissables,
+parce que la courte durée de sa vie et la faible
+mesure de ses forces ne lui permettent pas de pousser
+plus loin son voyage. Il voit, à vrai dire, que la raison
+et la science ne sont que la supériorité d'un siècle relativement
+à un autre, et il se dit en tremblant que les
+erreurs qui le font sourire en son temps ont été le dernier
+mot de la sagesse humaine pour ses devanciers. Il
+peut se dire que ses descendants riront également de sa
+science, et que les travaux de toute sa vie, après avoir
+porté leurs fruits pendant une saison, seront nécessairement
+rejetés comme le vieux tronc d'un arbre qu'on
+recèpe. Qu'il s'humilie donc alors, et qu'il contemple
+avec un calme philosophique cette suite de générations
+qui l'ont précédé et cette suite de générations qui le
+suivront; et qu'il sourie en voyant le point intermédiaire
+où il a végété, atome obscur, imperceptible anneau
+de la chaîne infinie! Qu'il dise: J'ai été plus loin
+que mes ancêtres, j'ai grossi ou épuré le trésor qu'ils
+avaient conquis. Mais qu'il ne dise pas: Ce que je n'ai pas
+fait est impossible à faire, ce que je n'ai pas compris est
+un mystère incompréhensible, et jamais l'homme ne
+surmontera les obstacles qui m'ont arrêté. Car cela serait
+un blasphème, et ce serait pour de tels arrêts qu'il faudrait
+rallumer les bûchers où l'inquisition jette les écrits
+des novateurs.
+
+«Ce jour-là, Spiridion mit sa tête dans ses mains, et
+ne s'expliqua pas davantage. Le lendemain, il reprit un
+entretien qui semblait lui plaire et le distraire de ses
+souffrances.
+
+--Fulgence! dit-il, que peut signifier ce mot, _passé_?
+et quelle action veut marquer ce verbe, _n'être plus_?
+Ne sont-ce pas là des idées créées par l'erreur de nos sens
+et l'impuissance de notre raison? Ce qui a été peut-il
+cesser d'être, et ce qui est peut-il n'avoir pas été de
+tout temps?
+
+--Est-ce à dire, maître, lui répliqua le simple Fulgence,
+que vous ne mourrez point, ou que je vous
+verrai encore après que vous ne serez plus?
+
+--Je ne serai plus et je serai encore, répondit le
+maître. Si tu ne cesses pas de m'aimer, tu me verras,
+tu me sentiras, tu m'entendras partout. Ma forme sera
+devant tes yeux, parce qu'elle restera gravée dans ton
+esprit; ma voix vibrera à ton oreille, parce qu'elle restera
+dans la mémoire de ton cœur: mon esprit se révélera
+encore à ton esprit, parce que ton âme me comprend
+et me possède. Et peut-être, ajouta-t-il avec une
+sorte d'enthousiasme et comme frappé d'une idée nouvelle,
+peut-être te dirai-je, après ma mort, ce que mon
+ignorance et la tienne nous ont empêchés de découvrir
+ensemble et de nous communiquer l'un à l'autre. Peut-être
+la pensée fécondera-t-elle la mienne; peut-être la
+semence laissée par moi dans ton âme fructifiera-t-elle,
+échauffée par ton souffle. Prie, prie! et ne pleure pas.
+Rappelle-toi que le jeune prophète Elisée demanda pour
+toute grâce au Seigneur qu'il mit sur lui une double
+part de l'esprit du prophète Elie, son maître. Nous
+sommes tous prophètes aujourd'hui, mon enfant. Nous
+cherchons tous la parole de vie et l'esprit de vérité.
+
+«Le dernier jour, l'abbé reçut les sacrements avec
+tout le calme et toute la dignité d'un homme qui accomplit
+un acte extérieur et qui l'accepte comme un
+symbole respectable. Il reçut tous les adieux de ses
+frères, leur donna sa dernière bénédiction, et, se tournant
+vers Fulgence, il lui dit tout bas au moment où
+celui-ci, le voyant si fort et si tranquille, espérait presque
+qu'une crise favorable s'opérait et que son ami allait lui
+être rendu:
+
+«Fais-les sortir, Fulgence; je veux être seul avec toi.
+Hâte-toi, je vais mourir.»
+
+«Fulgence, consterné, obéit; et quand il fut seul avec
+l'abbé, il lui demanda, en tremblant et on pleurant,
+d'où lui venait, dans un moment où il semblait si calme,
+la pensée que sa vie allait finir si vite.
+
+«Je me sens extraordinairement bien, en effet, répondit
+Spiridion, et, si je m'en rapportais au bien-être
+que j'éprouve dans mon corps et dans mon âme, je
+croirais volontiers que je ne fus jamais plus fort et
+mieux portant. Mais il est certain que je vais mourir;
+car j'ai vu tout à l'heure mon spectre qui me montrait
+le sablier, et qui me faisait signe de renvoyer tous ces
+témoins inutiles ou malveillants. Dis-moi où en est le
+sable.
+
+--Ô mon maître! plus d'à moitié écoulé dans le
+réceptacle.
+
+--C'est bien, mon enfant... Donne-moi l'écrit...
+place-le sur ma poitrine, et mets tout de suite le linceul
+autour de mes reins.»
+
+Fulgence obéit, le front baigné d'une sueur froide.
+L'abbé lui prit les mains, et lui dit encore:
+
+«Je ne m'en vais pas... Tous les éléments de mon être
+retournent à _Dieu_, et une partie de moi passe en toi.»
+
+Puis il ferma les yeux et se recueillit. Au bout d'une
+demi-heure, il les ouvrit, et dit:
+
+«Cet instant est ineffable; je ne fus jamais plus heureux...
+Fulgence, reste-t-il du sable?
+
+«Fulgence tourna ses yeux humides vers le sablier.
+Il ne restait plus que quelques grains dans le récipient.
+Emporté par un mouvement de douleur inexprimable,
+il serra convulsivement les deux mains de son maître,
+qui étaient enlacées aux siennes, et qu'il sentait se refroidir
+rapidement. L'abbé lui rendit son étreinte avec
+force, et sourit en lui disant: «_Voici l'heure!_»
+
+«En cet instant, Fulgence sentit une main pleine de
+chaleur se poser sur sa tête. Il se retourna brusquement,
+et vit debout derrière lui un homme en tout
+semblable à l'abbé, qui le regardait d'un air grave et
+paternel. Il reporta ses regards sur le mourant; ses
+mains s'étaient étendues, ses yeux étaient fermés. Il
+avait cessé de vivre de la vie des hommes.
+
+«Fulgence n'osa se retourner. Partagé entre la terreur
+et le désespoir, il colla son visage au bord du lit,
+et perdit connaissance pendant quelques instants. Mais
+bientôt, se rappelant le devoir qu'il avait à remplir, il
+reprit courage, et acheva d'ensevelir son maître bien-aimé
+dans le linceul. Il arrangea le manuscrit avec le
+plus grand soin, mit le crucifix dessus, suivant l'usage,
+et croisa les bras du cadavre sur la poitrine. À peine y
+furent-ils placés, qu'ils se roidirent comme l'acier, et il
+sembla à Fulgence que nul pouvoir humain n'eût pu
+arracher le livre à ce corps privé de vie.
+
+«Il ne le quitta pas une seule minute, et le porta
+lui-même, avec trois autres novices, dans l'église. Là,
+il se prosterna auprès de son catafalque, et y resta sans
+prendre aucun aliment ni goûter aucun sommeil, jusqu'à
+ce qu'il eût de ses mains soudé le cercueil et qu'il
+eût vu de ses yeux sceller la pierre du caveau. Quand ce
+fui fait, il se prosterna sur cette dalle, et l'arrosa de
+larmes amères. Alors il entendit une voix qui lui dit à
+l'oreille: «T'ai-je donc quitté?» Il n'osa pas regarder
+auprès de lui. Il ferma les yeux pour ne rien voir. Mais
+la voix qu'il avait entendue était bien celle de son ami.
+Les chants funèbres résonnaient encore sous la voûte
+du temple, et le cortège des moines défilait lentement.
+
+«Là, poursuivit Alexis après s'être un peu reposé,
+cessent pour moi les intimes révélations de Fulgence.»
+Lorsqu'il me raconta ces choses, il crut devoir ne me
+rien cacher de la vie et de la mort de son maître; mais,
+soit scrupule de chrétien, soit une sorte de confusion et
+de repentir envers la mémoire de Spiridion, il ne voulut
+point me raconter ce qui s'était passé depuis entre lui et
+l'ombre assidue à le visiter. J'ai la certitude intime qu'il
+eut de nombreuses apparitions dans les premiers temps;
+mais la crainte qu'elles lui causaient et les efforts qu'il
+faisait pour s'y soustraire les rendirent de plus en plus
+rares et confuses. Fulgence était un caractère flottant,
+une conscience timorée. Quand il eut perdu son maître,
+le charme de sa présence continuelle n'agissant plus sur
+lui, il fut effrayé de tout ce qu'il avait entendu, et peut-être
+de ce qu'il avait fait en inhumant le livre. Personne
+mieux que lui ne savait combien l'accusation de magie
+était indigne de la haute sagesse et de la puissante raison
+de l'abbé. Néanmoins, à force d'entendre dire, après la
+mort de celui-ci, qu'il s'était adonné à cet art détestable
+et qu'il avait eu commerce avec les démons, Fulgence,
+épouvanté des choses surnaturelles qu'il avait vues, et de
+celles qui, sans doute, se passaient encore en lui,
+chercha dans l'observance scrupuleuse de ses devoirs de
+chrétien un refuge contre la lumière qui éblouissait sa
+faible vue. Ce qu'il faut admirer dans cet homme généreux
+et droit, c'est qu'il trouva dans son cœur la force
+qui manquait à son esprit, et qu'il ne trahit jamais,
+même au sein des investigations menaçantes ou perfides
+du confessionnal, aucun des secrets de son maître.
+L'existence du manuscrit demeura ignorée, et, à l'heure
+de sa mort, il exécuta fidèlement la volonté suprême de
+Spiridion en me confiant ce que je viens de te confier.
+
+«Spiridion avait érigé en statut particulier de notre
+abbaye, que tout religieux atteint d'une maladie grave,
+serait en droit de réclamer, outre les soins de l'infirmier
+ordinaire, ceux d'un novice ou d'un religieux à son
+choix. L'abbé avait institué ce règlement peu de jours
+avant sa mort, en reconnaissance des consolations dont
+Fulgence entourait son agonie, afin que ce même Fulgence
+et les autres religieux eussent, dans leur dernière
+épreuve, ces secours et ces consolations de l'amitié, que
+rien ne peut remplacer. Fulgence étant donc tombé en
+paralysie, je fus mandé auprès de lui. Le choix qu'il
+faisait de moi en cette occurrence eut lieu de me surprendre;
+car je le connaissais à peine, et il n'avait jamais
+semblé me distinguer, tandis qu'il était sans cesse entouré
+de fervents disciples et d'amis empressés. Objet
+des persécutions et des méfiances de l'ordre durant les
+années qui suivirent la mort de l'abbé, il avait fini par
+faire sa paix à force de douceur et de bonté. De guerre
+lasse, on avait cessé de lui demander compte des écrits
+hérétiques qu'on soupçonnait être sortis de la plume
+d'Hébronius, et on se persuadait qu'il les avait brûlés.
+Les conjectures sur le grand œuvre étaient passées de
+mode depuis que l'esprit du XVIII<sup>e</sup> siècle s'était infiltré
+dans nos murs. Nous avions au moins dix bons pères
+philosophes qui lisaient Voltaire et Rousseau en cachette,
+et qui poussaient l'_esprit fort_ jusqu'à rompre le jeûne
+et soupirer après le mariage. Il n'y avait plus que le
+portier du couvent, vieillard de quatre-vingts ans, contemporain
+du père Fulgence, qui mêlât les superstitions
+du passé à l'orgueil du présent. Il parlait du vieux temps
+avec admiration, de l'abbé Spiridion avec un sourire
+mystérieux, et de Fulgence lui-même avec une sorte de
+mépris, comme d'un ignorant et d'un paresseux qui eût
+pu faire part de son secret et enrichir le couvent, mais
+qui avait peur du diable et faisait niaisement son salut.
+Cependant il y avait encore de mon temps plusieurs jeunes
+cerveaux que la vie et la mort d'Hébronius tourmentaient
+comme un problème. J'étais de ce nombre;
+mais je dois dire que, si le sort de cette grande âme
+dans l'autre vie m'inspirait quelque inquiétude, je ne
+partageais aucune des imbéciles terreurs de ceux qui
+n'osaient prier pour elle, de peur de la voir apparaître.
+Une superstition, qui durera tant qu'il y aura des couvents,
+condamnait son spectre à errer sur la terre jusqu'à
+ce que les portes du purgatoire tombassent tout à
+fait devant son repentir ou devant les supplications des
+hommes. Mais, comme, selon les moines, il est de la
+nature des spectres de s'acharner après les vivants qui
+veulent bien s'occuper d'eux, pour en obtenir toujours
+plus de messes et de prières, chacun se gardait bien de
+prononcer son nom dans les commémorations particulières.
+
+«Pour moi, j'avais souvent réfléchi aux choses
+étranges qu'on racontait au noviciat sur les anciennes
+apparitions de l'abbé Spiridion. Aucun novice de mon
+temps ne pouvait affirmer avoir vu ou entendu l'_Esprit_;
+mais certaines traditions s'étaient perpétuées dans cette
+école avec les commentaires de l'ignorance et de la peur,
+éléments ordinaires de l'éducation monacale. Les anciens,
+qui se piquaient d'être éclairés, riaient de ces
+traditions, sans avouer qu'ils les avaient accréditées
+eux-mêmes dans leur jeunesse. Pour moi, je les écoutais
+avec avidité, mon imagination se plaisant à la
+poésie de ces récits merveilleux, et ma raison ne cherchant
+point à les commenter. J'aimais surtout une certaine
+histoire que je veux te rapporter.
+
+«Pendant les dernières années de l'abbé Spiridion, il
+avait pris l'habitude de marcher à grands pas dans la
+longue salle du chapitre depuis midi jusqu'à une heure.
+C'était là toute la récréation qu'il se permettait, et encore
+la consacrait-il aux pensées les plus graves et les
+plus sombres; car, si on venait l'interrompre au milieu
+de sa promenade, il se livrait à de violents accès de
+colère. Aussi les novices qui avaient quelque grâce à
+lui demander se tenaient-ils dans la galerie du cloître
+contiguë à celle du chapitre, et là ils attendaient, tout
+tremblants, que le coup d'une heure sonnât; l'abbé,
+scrupuleusement régulier dans la distribution de sa
+journée, n'accordait jamais une minute de plus ni de
+moins à sa promenade. Quelques jours après sa mort,
+l'abbé Déodatus, son successeur, étant entré un peu
+après midi dans la salle du chapitre, en sortit, au bout
+de quelques instants, pâle comme la mort, et tomba
+évanoui dans les bras de plusieurs frères qui se trouvaient
+dans la galerie. Jamais il ne voulut dire la cause
+de sa terreur ni raconter ce qu'il avait vu dans la salle.
+Aucun religieux n'osa plus y pénétrer à cette heure-là,
+et la peur s'empara de tous les novices au point qu'on
+passait la nuit en prières dans les dortoirs, et que plusieurs
+de ces jeunes gens tombèrent malades. Cependant
+la curiosité étant plus forte encore que la frayeur, il y en
+eut quelques-uns d'assez hardis pour se tenir dans la
+galerie à l'heure fatale. Cette galerie est, tu le sais, plus
+basse de quelques pieds que le sol de la salle du chapitre,
+Les cinq grandes fenêtres en ogive de la salle
+donnent donc sur la galerie, et à cette époque elles
+étaient, comme aujourd'hui, garnies de grands rideaux
+de serge rouge constamment baissés sur cette face du
+bâtiment. Quels furent la surprise et l'effroi de ces novices
+lorsqu'ils virent passer sur les rideaux la grande
+ombre de l'abbé Spiridion, bien reconnaissable à la silhouette
+de sa belle chevelure! En même temps qu'on
+voyait passer et repasser cette ombre, on entendait le
+bruit égal et rapide de ses pas. Tout le couvent voulut
+être témoin de ce prodige, et les esprits forts, car dès
+ce temps-là il y en avait quelques-uns, prétendaient que
+c'était Fulgence ou quelque autre des anciens favoris de
+l'abbé qui se promenait de la sorte. Mais l'étonnement
+des incrédules fut grand lorsqu'ils purent s'assurer que
+toute la communauté, sans en excepter un seul religieux,
+novice ou serviteur, était rassemblée sur la galerie,
+tandis que l'ombre marchait toujours et que le plancher
+de la salle craquait sous ses pieds comme à l'ordinaire.
+
+[Illustration]
+
+«Cela dura plus d'un an. À force de messes et de
+prières, on satisfit, dit-on, cette âme en peine, et le
+premier anniversaire de la mort d'Hébronius vit cesser
+le prodige. Cependant une autre année s'écoula encore
+sans que personne osât entrer dans la salle à l'heure
+maudite. Comme on donne à chaque chose un nom de
+convention dans les couvents, on avait nommé cette
+heure le _Miserere_, parce que, pendant l'année qu'avait
+duré la promenade du revenant, plusieurs novices, désignés
+à tour de rôle par les supérieurs, avaient été tenus
+d'aller réciter le _Miserere_ dans la galerie. Quand cette
+apparition eut cessé et qu'on se fut familiarisé de nouveau
+avec les lieux hantés par l'esprit, on disait qu'à
+l'heure de midi, au moment où le soleil passait sur la
+figure du portrait d'Hébronius, on voyait ses yeux s'animer
+et paraître en tout semblables à des yeux humains.
+
+«Cette légende ne m'avait jamais trouvé railleur et
+superbe. Je prenais un singulier plaisir à l'entendre raconter;
+et longtemps avant l'époque où je connus intimement
+Fulgence, je m'étais intéressé à ce savant abbé,
+dont l'âme agitée n'avait peut-être pu encore entrer dans
+le repos céleste, faute d'avoir trouvé des amis assez
+courageux ou des chrétiens assez fervents pour demander
+et obtenir sa grâce. Dans toute la naïveté de ma foi, je
+m'étais posé comme l'avocat de Spiridion auprès du tribunal
+de Dieu, et tous les soirs, avant de m'endormir,
+je récitais avec onction un _De profondis_ pour lui. Bien
+qu'il fût mort une quarantaine d'années avant ma naissance,
+soit que j'aimasse la grandeur de ce caractère
+dont on rapportait mille traits remarquables, soit qu'il
+y eût en moi quelque chose comme une prédestination à
+devenir son héritier, je me sentais ému d'une vive sympathie
+et d'une sorte de tendresse pieuse en songeant à
+lui. J'avais horreur de l'hérésie, et je le plaignais si vivement
+d'avoir donné dans cette erreur que je ne pouvais
+souffrir qu'on parlât devant moi de ses dernières années.
+
+[Illustration]
+
+«Néanmoins la prudence me défendait d'avouer cette
+sympathie. L'inquisition exercée sans cesse par les supérieurs
+eût incriminé la pureté de mes sentiments. Le
+choix que Fulgence fit de moi pour son ami et son consolateur
+eut lieu de me surprendre autant qu'il surprit
+les autres. Quelques-uns en furent blessés, mais personne
+ne songea à m'en faire un crime; car je ne l'avais
+pas cherché, et on n'en conçut point de méfiance.
+J'étais alors aussi fervent catholique qu'il est possible
+de l'être, et même ma dévotion avait un caractère d'orthodoxie
+farouche qui m'assurait, sinon la bienveillance,
+du moins la considération des supérieurs. Il y avait déjà
+quatre ans que j'avais fait profession, et cette _ferveur
+de novice_, qui est devenue un terme proverbial, ne
+s'était pas encore démentie. J'aimais la religion catholique
+avec une sorte de transport; elle me semblait une
+arche sainte à l'abri de laquelle je pourrais dormir toute
+ma vie en sûreté contre les flots et les orages de mes
+passions; car je sentais fermenter en moi une force capable
+de briser comme le verre tous les raisonnements
+de la sagesse; et les idées que renferme ce mot, _mystère_,
+étaient les seuls qui pussent m'enchaîner, parce qu'elles
+seules pouvaient gouverner ou du moins endormir mon
+imagination. Je me plaisais à exalter la puissance de
+cette révélation divine qui coupe court à toutes les controverses
+et promet, en revanche de la soumission de
+l'esprit, les éternelles joies de l'âme. Combien je la
+trouvais préférable à ces philosophies profanes qui cherchent
+vainement le bonheur dans un monde éphémère,
+et qui ne peuvent, après avoir lâché la bride aux instincts
+de la matière, reprendre le moindre empire durable sur
+eux par le raisonnement! J'étais chargé de presque toutes
+les instructions scolastiques, et je professais la théologie
+en apôtre exalté, faisant servir tout l'esprit de discussion
+et d'examen qui étaient en moi à démontrer l'excellence
+d'une foi qui proscrivait l'un et l'autre.
+
+«Je semblais donc l'homme le moins propre à recevoir
+les confidences de l'ami d'Hébronius. Mais un seul acte
+de ma vie avait révélé naguère au vieux Fulgence quel
+fonds on pouvait faire sur la fermeté de mon caractère. Un
+novice m'avait confié une faute que je l'avais engagé à
+confesser. Il ne l'avait pas fait, et la faute ayant été découverte
+ainsi que la confidence que j'avais reçue, on
+taxait presque mon silence de complicité. On voulait
+pour m'absoudre que je fisse de plus amples révélations,
+et que je complétasse, par la délation, l'accusation portée
+contre ce jeune homme. J'aimai mieux me laisser charger
+que de le charger lui-même. Il confessa toute la vérité,
+et je fus disculpé. Mais on me fit un grand crime de ma
+résistance, et le Prieur m'adressa des reproches publics
+dans les termes les plus blessants pour l'orgueil irritable
+qui couvait dans mon sein. Il m'imposa une rude pénitence;
+puis, voyant la surprise et la consternation que
+cet arrêt sévère répandait sur le visage des novices tremblants
+autour de moi, il ajouta:
+
+«--Nous avons regret à punir avec la rigueur de la
+justice un homme aussi régulier dans ses mœurs et aussi
+attaché à ses devoirs que vous l'avez été jusqu'à ce jour.
+Nous aimerions à pardonner cette faute, la première de
+votre vie religieuse qui nous ait offert de la gravité. Nous
+le ferions avec joie, si vous montriez assez de confiance
+en nous pour vous humilier devant notre paternelle autorité,
+et si, tout en reconnaissant vos torts, vous preniez
+l'engagement solennel de ne jamais retomber dans une
+telle résistance, en faveur des profanes maximes d'une
+mondaine loyauté.
+
+«--Mon père, répondis-je, j'ai sans doute commis une
+grande faute, puisque vous condamnez ma conduite;
+mais Dieu réprouve les vœux téméraires, et quand nous
+faisons un ferme propos de ne plus l'offenser, ce n'est
+point par des serments, mais par d'humbles vœux et
+d'ardentes prières que nous obtenons son assistance
+future. Nous ne saurions tromper sa clairvoyance, et il
+se rirait de notre faiblesse et de notre présomption. Je
+ne puis donc m'engager à ce que vous me demandez.»
+
+«Ce langage n'était pas celui de l'Église, et, à mon
+insu, un instant d'indignation venait de tracer en moi
+une ligne de démarcation entre l'autorité de la foi et
+l'application de cette autorité entre les mains des hommes.
+Le Prieur n'était pas de force à s'engager dans
+une discussion avec moi. Il prit un air d'hypocrite compassion,
+et me dit d'un ton affligé qui déguisait mal son
+dépit:
+
+«--Je serai forcé de confirmer ma sentence, puisque
+vous ne vous sentez pas la force de me rassurer à l'avenir
+sur une seconde faute de ce genre.
+
+«--Mon père, répondis-je, je ferai double pénitence
+pour celle-ci.»
+
+«Je la lis en effet; je prolongeai tellement mes macérations
+qu'on fut forcé de les faire cesser. Sans m'en
+douter, ou du moins sans l'avoir prévu, j'allumai de
+profonds ressentiments, et j'excitai de vives alarmes
+dans l'esprit des supérieurs par l'orgueil d'une expiation
+qui désormais me déclarait invulnérable aux atteintes
+des châtiments extérieurs. Fulgence fut vivement frappé
+du caractère inattendu que cette conduite, de ma part,
+révélait aux autres et à moi-même. Il lui échappa de dire
+que, du temps de l'abbé Spiridion, _de telle choses ne
+ne seraient point passées_.
+
+«Ces paroles me frappèrent à mon tour, et je lui en
+demandai l'explication un jour que je me trouvai seul
+avec lui.
+
+«--Ces paroles signifient deux choses, me répondit-il:
+d'abord, que jamais l'abbé Spiridion n'eût cherché à
+arracher de la bouche d'un ami le secret d'un ami;
+ensuite, que, si quelqu'un l'eût osé tenter, il eût puni
+la tentative et récompensé la résistance.»
+
+«Je fus fort surpris de cet instant d'abandon, le seul
+peut-être auquel Fulgence se fût livré depuis bien des
+années. Très peu de temps après il tomba en paralysie,
+et me fit venir près de lui. Il me parut d'abord très gêné
+avec moi, et j'attendais vainement qu'il m'expliquât par
+quel hasard il m'avait choisi. Mais, voyant qu'il ne le
+faisait pas, je sentis ce qu'il y aurait eu d'indélicat à le
+lui demander, et je m'efforçai de lui montrer que j'étais
+reconnaissant et honoré de la préférence qu'il m'accordait.
+Il me sut gré de lui épargner toute explication, et
+nos relations s'établirent sur un pied de tendre intimité
+et de dévoûment filial. Cependant la confiance eut peine
+à venir, quoique nous parlassions beaucoup ensemble et
+avec une apparence d'abandon. Le bon vieillard semblait
+avoir besoin de raconter ses jeunes années, et de faire
+partager à un autre l'enthousiasme qu'il avait pour son
+bien-aimé maître Spiridion. Je l'écoutais avec plaisir,
+éloigné que j'étais de concevoir aucune inquiétude pour
+ma foi; et bientôt je pris tant d'intérêt à ce sujet que,
+lorsqu'il s'en écartait, je l'y ramenais de moi-même.
+J'aurais bien, à cause des travaux inconnus qui avaient
+rempli les dernières années de l'abbé, gardé contre lui
+une sorte de méfiance, si les détails de sa vie m'eussent
+été transmis par un catholique moins régulier que Fulgence;
+mais de celui-ci rien ne m'était suspect, et, à
+mesure que par lui je me mis à connaître Spiridion, je
+me laissai aller à la sympathie étrange et toute-puissante
+que m'inspirait le caractère de l'homme sans m'alarmer
+des opinions finales du théologien. Cette sincérité vigoureuse
+et cette justice rigide qu'il avait apportées dans
+tous les actes de sa vie faisaient vibrer en moi des cordes
+jusque là muettes. Enfin j'arrivai à chérir ce mort illustre
+comme un ami vivant. Fulgence parlait de lui et des choses
+écoulées depuis soixante ans comme s'ils eussent été
+d'hier; le charme et la vérité de ses tableaux étaient tels
+pour moi que je finissais par croire à la présence du
+maître ou à son retour prochain au milieu de nous. Je
+restais parfois longtemps sous l'empire de cette illusion;
+et quand elle s'évanouissait, quand je revenais au sentiment
+de la réalité, je me sentais saisi d'une véritable
+tristesse, et je m'affligeais de mon erreur perdue avec
+une naïveté qui faisait sourire et pleurer à la fois le bon
+Fulgence.
+
+«Malgré la résignation patiente avec laquelle ce digne
+religieux supportait son infirmité toujours croissante,
+malgré l'enjouement et l'expansion que ma présence lui
+apportait, il était facile de voir qu'un chagrin lent et
+profond l'avait rongé toute sa vie; et plus ses jours déclinaient
+vers la tombe, plus ce chagrin mystérieux semblait
+lui peser. Enfin, sa mort étant proche, il m'ouvrit
+tout à fait son âme et me dit qu'il m'avait jugé seul
+capable de recevoir un secret de cette importance, à
+cause de la fermeté de mes principes et de celle de mon
+caractère. L'une devait m'empêcher, selon lui, de m'égarer
+dans les abîmes de l'hérésie, l'autre me préserverait
+de jamais trahir le secret du livre. Il désirait que je ne
+prisse point connaissance de ce livre; mais il ajoutait,
+selon l'esprit du maître, que, si je venais à perdre la foi
+et à tomber dans l'athéisme, le livre, quoique entaché
+peut-être d'hérésie, devait certainement me ramener à
+la croyance de la Divinité et des points fondamentaux de
+la vraie religion. Sous ce rapport, c'était un trésor qu'il
+ne fallait pas laisser à jamais enfoui; et Fulgence me fit
+jurer, au cas où je n'aurais jamais besoin d'y recourir,
+de ne point emporter se secret dans la tombe et de le
+confier à quelque ami éprouvé avant de mourir. Il y eut
+beaucoup d'embarras et de contradictions dans les aveux
+du bon religieux. Il semblait qu'il y eût en lui deux
+consciences, l'une tourmentée par les devoirs et les engagements
+de l'amitié, l'autre par les terreurs de l'enfer.
+Son trouble excita en moi une tendre compassion, et je
+ne songeai pas à porter de sévères jugements sur sa
+conduite, en un moment si solennel et si douloureux.
+D'autre part, je commençais à me trouver moi-même
+dans la même situation que lui. Catholique et hérétique
+à la fois, d'une main j'invoquais l'autorité de l'Église
+romaine, de l'autre je plongeais dans la tombe de Spiridion
+pour y chercher ou du moins pour y protéger l'esprit
+de révolte et d'examen. Je compris bien les souffrances
+du moribond Fulgence, et je lui cachai celles qui s'emparaient
+de moi. Il s'était soutenu vigoureux d'esprit tant
+que l'urgence de ses aveux avait été aux prises avec les
+scrupules de sa dévotion. À peine eut-il mis fin à ses
+agitations qu'il commença à baisser: sa mémoire s'affaiblit,
+et bientôt il sembla avoir complètement oublié jusqu'au
+nom de son ami. Durant les heures de la fièvre, il
+était livré aux plus minutieuses pratiques de dévotion,
+et je n'étais occupé qu'à lui réciter des prières et à lui
+lire des psaumes. Il s'endormait un rosaire entre les
+doigts, et s'éveillait en murmurant: _Miserere nobis_. On
+eût dit qu'il voulait expier à force de puérilités la coûteuse
+énergie qu'il avait déployée en exécutant la volonté
+dernière de son ami. Ce spectacle m'affligea.--À quoi
+sert toute une vie de soumission et d'aveuglement, pensai-je,
+s'il faut à quatre-vingts ans mourir dans l'épouvante?
+Comment mourront les athées et les débauchés
+si les saints descendent dans la tombe pâles de terreur et
+manquant de confiance eu la justice de Dieu?
+
+«Une nuit Fulgence, en proie à un redoublement de
+fièvre, fut agité de rêves pénibles. Il me pria de m'asseoir
+près de son lit et de rester éveillé afin de réveiller
+lui-même s'il venait à s'endormir. À chaque instant il
+croyait voir un spectre approcher de lui; mais il avouait
+ensuite qu'il ne le voyait point, et que la peur seule de
+le voir l'aidait passer devant ses yeux des images flottantes
+et des formes confuses. Il faisait un beau clair de
+lune, et cette circonstance l'effrayait particulièrement.
+C'est alors que, dévoré d'une curiosité égoïste, je lui
+arrachai l'aveu des apparitions qu'il avait eues. Mais
+cet aveu fut très incomplet; sa tête s'égarait à chaque
+instant. Tout ce que je pus savoir, c'est que le spectre
+avait cessé de le visiter pendant plus de cinquante ans.
+C'était environ un an avant cette maladie, sous laquelle
+il succombait, que l'apparition était revenue. À l'heure
+de la nuit où la lune entrait dans son plein, il s'éveillait
+et voyait l'abbé assis près de lui. Celui-ci ne lui parlait
+point, mais il le regardait d'un air triste et sévère,
+comme pour lui reprocher son oubli et lui rappeler ses
+promesses. Fulgence en avait conclu que son heure était
+proche; et, cherchant autour de lui à qui il pourrait
+transmettre le secret, il avait remarqué que j'étais le
+seul homme sur lequel il put compter. Il n'avait voulu
+me faire aucune ouverture préalable, afin ne point attirer
+sur nos relations l'attention des supérieurs et de ne point
+m'exposer par la suite à des persécutions.
+
+«La nuit se passa sans que le spectre apparût à Fulgence.
+Quand il vit le matin blanchir l'horizon, il secoua
+tristement la tête en disant:
+
+«--C'est fini, il ne viendra plus. Il ne venait que
+pour me tourmenter lorsqu'il était mécontent de moi, et
+maintenant que j'ai fait sa volonté il m'abandonne! Ô
+maître, ô maître, j'ai pourtant exposé pour vous mon
+salut éternel, et peut-être suis-je damné à jamais pour
+vous avoir aimé plus que moi-même!»
+
+«Ce dernier élan d'une affection plus forte que la peur
+m'attendrit profondément. Quel était donc cet homme
+qui soixante ans après sa mort inspirait une telle épouvante,
+de tels dévouements et de si tendres regrets?
+Fulgence s'endormit et se réveilla vers midi.
+
+«--C'en est fait, me dit-il, je sens la vie qui de minute
+en minute se retire de moi. Mon cher frère, je voudrais
+recevoir les derniers sacrements. Allez vite assembler nos
+frères et demander qu'on vienne m'administrer. Hélas!
+ajouta-t-il d'un air préoccupé, je mourrai donc sans savoir
+si son âme a fait sa paix avec la mienne! J'ai dormi
+profondément; je n'ai point entendu sa voix pendant
+mon sommeil. Ah! il aimait son livre mieux que moi!
+Je le savais bien! je le lui disais quand il était parmi
+nous:--Maître, toute votre affection réside dans votre
+intelligence, et votre cœur n'a rien pour nous. C'est
+l'histoire des hommes forts et des hommes faibles. Quand
+l'esprit des forts est content de nous, ils condescendent
+à nous rechercher; mais nous autres, que nous approuvions
+ou non les spéculations de leur esprit, notre cœur
+leur reste indissolublement attaché.
+
+«--Pere Fulgence, ne dites pas cela, m'écriai-je en le
+serrant dans mes bras par un élan involontaire et sans
+songer à me faire l'application d'un reproche qui ne
+s'adressait pas à moi. Ce serait la première, la seule
+hérésie de votre vie. Les hommes vraiment forts aiment
+passionnément, et c'est parce que vous êtes un de ces
+hommes que vous avez tant aimé. Prenez courage à cette
+heure suprême. Si vous avez péché contre la science de
+l'Église en restant fidèle à l'amitié, Dieu vous absoudra,
+parce qu'il préfère l'amour à l'intelligence.
+
+«--Ah! tu parles comme parlait mon maître, s'écria
+Fulgence. Voici la première parole selon mon cœur que
+j'aie entendue depuis soixante ans. Sois béni, mon fils.
+Je te répéterai la bénédiction de Spiridion: «Veuille le
+Tout-Puissant donner à tes vieux jours un ami fidèle et
+tendre comme tu l'as été pour moi!»
+
+«Il reçut les sacrements avec une grande ferveur.
+Toute la communauté assistait à son agonie. Ceux des
+religieux que ne pouvait contenir sa cellule étaient agenouillés
+sur deux rangs dans la galerie, depuis sa porte
+jusqu'au grand escalier qu'on apercevait au fond. Tout
+à coup Fulgence, qui semblait expirer dans une muette
+béatitude, se ranima, et, m'attirant vers lui, me dit à
+l'oreille:--_Il vient, il monte l'escalier; va au devant
+de lui_. Ne comprenant rien à cet ordre, mais obéissant
+avec cet aveuglement que les moribonds ont droit d'exiger,
+je sortis doucement, et, sans troubler le recueillement
+des religieux, je franchis le seuil et portai mes
+regards sur cette vaste profondeur de l'escalier voûté,
+où nageait en cet instant la vapeur embrasée du soleil.
+Les novices, placés toujours derrière les profès, étaient
+à genoux de chaque côté des rampes. Je vis alors un
+homme qui montait les degrés et qui s'approchait vivement.
+Sa démarche était légère et majestueuse à la fois,
+comme l'est celle d'un homme actif et revêtu d'autorité.
+À sa haute taille pleine d'élégance, à sa chevelure blonde
+et rayonnante, à son costume du temps passé, je le reconnus
+sur-le-champ. Il était en tout conforme à la description
+que Fulgence m'en avait faite tant de fois. Il
+traversa les deux rangées de moines, qui récitaient à
+voix basse les litanies des Saints, sans que personne
+s'aperçût de sa présence, quoiqu'elle fût visible pour
+moi comme la lumière du jour, et que le bruit de ses
+pas rapides et cadences frappât mon oreille.
+
+«Il entra dans la cellule. Au moment où il passa près
+de moi, je tombai sur mes genoux. Sans s'arrêter, il
+tourna la tête vers moi et me regarda fixement. Je continuai
+à le suivre des yeux. Il s'approcha du lit, prit la
+main de Fulgence, et s'assit auprès de lui. Fulgence ne
+bougea pas. Sa main resta immobile et pendante dans
+celle du maître; sa bouche était entr'ouverte, ses yeux
+fixes et sans regard. Pendant tout le temps que durèrent
+les litanies, l'apparition demeura immobile, toujours
+penchée sur le corps de Fulgence. Au moment où elles
+furent achevées, celui-ci se dressa sur son séant, et,
+serrant convulsivement la main qui tenait la sienne, il
+cria d'une voix forte: «_Sancte Spiridion, ora pro
+nobis_,» et retomba mort. Le fantôme disparut en même
+temps. Je regardai autour de moi pour voir l'effet qu'avait
+produit cette scène sur les autres assistants: au calme
+qui régnait sur tous les visages, je reconnus que l'esprit
+n'avait été visible que pour moi seul.
+
+«Vingt-quatre heures après on descendit le corps de
+Fulgence au sein de la terre. Je fus un des quatre religieux
+désignés pour le porter au fond du caveau destiné
+à son dernier sommeil. Ce caveau est situé au transept
+de notre église. Tu as vu souvent la pierre longue et
+étroite qui en marque le centre et qui porte cette étrange
+inscription: «_Hic est veritas_.»
+
+--Cette inscription, dis-je en interrompant le père
+Alexis, a souvent distrait mes regards et occupé ma
+pensée pendant la prière. Malgré moi, je cherchais à
+pénétrer le sens d'une devise qui me paraissait opposée
+à l'esprit du christianisme. Comment, me disais-je, la
+vérité pourrait-elle être enfouie dans un sépulcre? Quels
+enseignements les vivants peuvent-ils demander à la
+poussière des cadavres? N'est-ce pas vers le ciel que nos
+regards doivent se tourner dès que l'étincelle de la vie
+a quitté notre chair mortelle, et que l'âme a brisé ses
+liens?
+
+--Maintenant, répondit Alexis, tu peux comprendre
+le sens mystérieux de cette épitaphe. Spiridion, dans
+son enthousiasme pour Bossuet, l'avait fait inscrire, ainsi
+que tu l'as vu, au dos du livre que le peintre de son portrait
+lui plaça dans la main. Plus tard, lorsqu'il eut dans
+son inaltérable bonne foi, changé une dernière fois d'opinion,
+voulant, en face des variations de son esprit, témoigner
+de la constance de son cœur, il résolut de garder
+sa devise, et, à sa mort, il exigea qu'elle fût gravée sur
+sa tombe. Noble jalousie d'un vaillant esprit que rien ne
+peut séparer de sa conquête et qui demande à dormir
+dans sa tombe avec la vérité qu'il a gagnée, comme le
+guerrier avec le trophée de sa victoire! Les moines ne
+comprirent pas que cette protestation du mourant ne se
+rapportait plus à la doctrine de Bossuet; quelques-uns
+méditèrent avec méfiance sur la portée de ces trois mots;
+nul n'osa cependant y porter une main profane, tant était
+grand le respect mêlé de crainte que l'abbé inspirait jusque
+dans son tombeau.
+
+«Le jour des obsèques de Fulgence, cette dalle fut
+levée, et nous descendîmes l'escalier du caveau; car une
+place avait été conservée pour l'ami de Spiridion à côté
+de celle même où il reposait. Telle avait été la dernière
+volonté du maître. Le cercueil de chêne que nous portions
+était fort lourd; l'escalier roide et glissant; les
+frères qui m'aidaient, des adolescents débiles, troublés
+peut-être par la lugubre solennité qu'ils accomplissaient.
+La torche tremblait dans la main du moine qui marchait
+en avant. Le pied manqua à un des porteurs; il roula en
+laissant échapper un cri, auquel les cris de ses compagnons
+répondirent. La torche tomba des mains du guide,
+et, à demi éteinte, ne répandit plus sur les objets qu'une
+lumière incertaine, de plus en plus sinistre. L'horreur de
+cet instant fut extrême pour des jeunes gens timides,
+élevés dans les superstitions d'une foi grossière, et prévenus
+contre la mémoire de l'abbé par les imputations
+absurdes qui circulaient encore contre lui dans le cloître.
+Ils croyaient sans doute que le spectre de Spiridion allait
+se dresser devant eux, ou que l'esprit malin, réveillé par
+ces saintes ablutions, allait s'exhaler en flammes livides
+de la fosse ténébreuse.
+
+«Quant à moi, plus robuste de corps ou plus ferme
+d'esprit, je ressentais une vive émotion, mais nulle
+terreur ne s'y mêlait, et c'était avec une sorte de vénération
+joyeuse que j'approchais des reliques d'un grand
+homme. Lorsque mon compagnon tomba, je retins à moi
+seul la dépouille respectable de mon maître; mais les
+deux autres qui marchaient derrière nous s'étant laissé
+choir aussi, je fus entraîné par la secousse imprimée au
+fardeau, et j'allai tomber avec le cercueil de Fulgence
+sur le cercueil de Spiridion. Je me relevai aussitôt; mais
+en appuyant ma main sur le sarcophage de plomb qui
+contenait les restes de l'abbé, je fus surpris de sentir,
+au lieu du froid métallique, une chaleur qui semblait
+tenir de la vie. Peut être était-ce le sang d'une légère
+blessure que je venais de me faire à la tête, et dont le
+sarcophage avait reçu quelques gouttes. Dans le premier
+moment, je ne m'aperçus point de cette blessure, et,
+transporté d'une sympathie étrange, inconcevable, j'embrassai
+ce sépulcre avec le même transport que si j'eusse
+senti tressaillir contre mon sein palpitant les ossements
+desséchés de mon père. Je me relevai à la hâte en voyant
+qu'un autre moine, survenant au milieu de cette scène
+de terreur, avait ramassé la torche.
+
+«Je ne me rappelle pas sans une sorte de honte les
+pensées qui m'absorbèrent la nuit qui suivit les obsèques
+de Fulgence, tandis que je méditais agenouillé sur sa
+pierre tumulaire. Le souvenir de Spiridion m'était sans
+cesse présent: ébloui par le prestige de son audace
+intellectuelle et de cette puissance merveilleuse dont
+l'influence lui avait survécu si longtemps, je me sentis
+tout à coup possédé d'un ardent désir de marcher sur
+ses traces. La jeunesse est orgueilleuse et téméraire, et
+les enfants croient qu'ils n'ont qu'à ouvrir les mains
+pour saisir les sceptres qu'ont portés les morts. Je me
+voyais déjà abbé au couvent, comme Spiridion, maître
+de son livre, éblouissant le monde entier par ma science
+et ma sagesse. Je ne savais pas quelle était sa doctrine
+mais, quelle qu'elle fût, je l'acceptais d'avance, comme
+émanée de la plus forte tête de son siècle. Enthousiasmé
+par ses idées, je me relevai instinctivement pour aller
+m'emparer du livre, et déjà je cherchais les moyens de
+soulever la pierre; mais, au moment d'y porter les mains
+je me sentis arrêter tout d'un coup par la pensée d'un
+sacrilège, et tous mes scrupules religieux, un instant
+écartés, revinrent m'assaillir en même temps. Je sorti
+de l'église à la fois charmé, tourmenté, épouvanté. L'orgueil
+humain et la soumission chrétienne étaient aux
+prises en moi, je ne savais encore lequel triompherait
+mais il me sembla que le sentiment qui avait, en une
+heure, pris autant de force que l'autre en dix ans, aurait
+bien de la peine à succomber. Cette lutte intérieure dura
+plusieurs jours. Enfin mon intelligence vint au secours
+de l'orgueil et décida la victoire. La foi s'enfuit devant
+la raison, comme l'obéissance fuyait devant l'ambition.
+
+«Ce ne fut point tout d'un coup cependant, et de parti
+délibéré, que j'abjurai la foi catholique. Lorsque j'acordai
+à mon esprit le droit d'examiner sa croyance,
+étais encore tellement attaché à cette croyance affaiblie
+que je me flattais de la retremper au creuset de l'étude
+et de la méditation. Si elle devait s'écrouler au premier
+choc de l'intelligence, me disais-je, elle serait un bien
+pauvre et bien fragile édifice. La loi qui prescrit d'abaiser
+l'entendement devant les mystères a dû être promulguée
+pour les cerveaux faibles. Ces mystères divins ne
+peuvent être que de sublimes figures dont le sens trop
+vaste épouvanterait et briserait les cerveaux étroits. Mais
+Dieu aurait-il donné à l'intelligence sublime de l'homme,
+émanée de lui-même, les ténèbres pour domaine et la
+peur pour guide? Non, ce serait outrager Dieu, et la lettre
+a dû être aux prophètes aussi claire que l'esprit. Pourquoi
+l'âme qui se sent détachée de la terre et ardente à
+voler vers les hautes régions de la pensée ne chercherait-elle
+pas à marcher sur les traces des prophètes? Plus on
+pénétrera dans les mystères, plus on y trouvera de force
+et de lumière pour répondre aux arguments de l'athéisme.
+Celui-là est un enfant qui se craint lui-même quand sa
+volonté est droite et son but sublime.
+
+«Qui sait, me disais-je encore, si le livre de Spiridion
+n'est pas un monument élevé à la gloire du catholicisme?
+Fulgence a manqué de courage; peut-être, s'il eût osé
+s'emparer de la science de son maître, eut-il vu cesser
+toutes ses alarmes. Peut-être, après bien des hésitations
+et bien des recherches, Hébronius, éclairé d'une lumière
+nouvelle et ranimé par une force imprévue, a-t-il proclamé
+dans son dernier écrit le triomphe de ces mêmes
+idées que depuis dix ans il passait à l'alambic. Je me
+rappelais alors la fable du laboureur qui confie à ses fils
+l'existence d'un trésor enfoui dans son champ, afin de
+les engager à travailler cette terre dont la fécondité doit
+faire leur richesse. La pensée de Spiridion a été celle-ci,
+me disais-je: Ne croyez pas sur la foi les uns des autres,
+et ne suivez pas comme des animaux privés de raison, le
+sentier battu par ceux qui marchent devant vous. Ouvrez
+vous-mêmes votre voie vers le ciel; tout chemin conduit
+à la vérité celui qu'une intention pure anime et que l'orgueil
+n'aveugle pas. La foi n'a d'efficacité véritable qu'autant
+qu'elle est librement consentie, et de fermeté réelle
+qu'autant qu'elle satisfait tous les besoins et occupe les
+puissances de l'âme.
+
+«Je résolus donc de me livrer à des études sérieuses
+et approfondies sur la nature de Dieu et sur celle de
+l'homme, et de ne recourir au livre d'Hébronius qu'à
+la dernière extrémité, c'est-à-dire au cas où, mes forces
+se trouvant au-dessous d'une tâche si rude, je sentirais
+en moi le doute se changer en désespoir, et mes facultés
+épuisées ne plus suffire à fournir le reste de ma carrière.
+
+«Cette résolution conciliait tout, et ma curiosité qui
+s'éveillait aux mystères de la science, et ma conscience
+qui restait encore attachée à ceux de la foi. Avant d'en
+venir à cette conclusion, j'avais été fort agité, j'avais
+beaucoup souffert. Dans le mouvement de joie enthousiaste
+qu'elle me causa, je me laissai entraîner à une
+manifestation toute catholique de ma philosophie nouvelle.
+Je voulus faire un vœu: je pris avec moi-même
+l'engagement de ne point recourir au livre d'Hébronius
+avant l'âge de trente ans, fusse-je assailli jusque-là par
+les doutes les plus poignants, ou éclairé en apparence
+par les certitudes les plus vives. C'était à cet âge que
+l'abbé Spiridion avait été dans toute la ferveur de son
+catholicisme, et qu'après avoir abjuré déjà deux croyances,
+il s'était voué à la troisième par une indissoluble
+consécration. J'avais vingt-quatre ans, et je pensais que
+six années suffiraient à mes études. Dans ces dispositions,
+je m'agenouillai de nouveau sur la pierre qu'on
+appelait dans le couvent le _Hic est_; là, dans le silence
+et le recueillement, je prononçai à voix basse un serment
+terrible, vouant mon âme à l'éternelle damnation
+et ma vie à l'abandon irrévocable de la Providence, si je
+portais les mains sur le livre d'Hébronius avant l'hiver
+de 1766. Je ne voulus point faire ce serment dans l'ombre
+de la nuit, me menant du trouble que la solennité
+funèbre de certaines heures répand dans l'esprit de
+l'homme; ce fut en plein midi, par un jour brûlant et à
+la clarté du soleil que je voulus m'engager. La chaleur
+étant accablante, le Prieur avait, comme il arrive quelquefois
+dans cette saison, accordé à la communauté une
+heure de sieste à midi. J'étais donc parfaitement seul
+dans l'église; un profond silence régnait partout; on
+n'entendait même pas le bruit accoutumé des jardiniers
+au dehors, et les oiseaux, plongés dans une sorte de
+recueillement extatique, avaient cessé leurs chants.
+
+«Mon âme se dilatait dans son orgueilleux enthousiasme;
+les idées les plus riantes et les plus poétiques se
+pressaient dans mon cerveau en même temps qu'une
+confiance audacieuse gonflait ma poitrine. Tous les objets
+sur lesquels errait ma vue semblaient se parer d'une
+beauté inconnue. Les lames d'or du tabernacle étincelaient
+comme si une lumière céleste était descendue sur
+le Saint des saints. Les vitraux coloriés, embrasés par le
+soleil, se reflétant sur le pavé, formaient entre chaque
+colonne une large mosaïque de diamants et de pierres
+précieuses. Les anges de marbre semblaient, amollis
+par la chaleur, incliner leurs fronts, et, comme de beaux
+oiseaux, vouloir cacher sous leurs ailes leurs têtes charmantes,
+fatiguées du poids des corniches. Les battements
+égaux et mystérieux de l'horloge ressemblaient
+aux fortes vibrations d'une poitrine embrasée d'amour,
+et la flamme blanche et mate de la lampe qui brûle incessamment
+devant l'autel, luttant avec l'éclat du jour, était
+pour moi l'emblème d'une intelligence enchaînée sur la
+terre qui aspire sans cesse à se fondre dans l'éternel
+foyer de l'intelligence divine. Ce fut dans cet instant de
+béatitude intellectuelle et physique que je prononçai à
+demi-voix la formule de mon vœu. Mais à peine avais-je
+commencé que j'entendis la porte placée au fond du
+chœur s'ouvrir doucement, et des pas que je reconnus,
+car nuls pas humains ne purent jamais se comparer à
+ceux-là, retentirent dans le silence du lieu saint avec
+une indicible harmonie. Ils approchaient de moi, et ne
+s'arrêtèrent qu'à la place où j'étais agenouillé. Saisi de
+respect et transporté de joie, j'élevai la voix, et j'achevai
+distinctement la formule que je n'avais pas interrompue.
+Quand élle fut finie, je me retournai croyant trouver
+debout derrière moi celui que j'avais déjà vu au lit de
+mort de Fulgence; mais je ne vis personne. L'esprit
+s'était manifesté à un seul de mes sens. Je n'étais pas encore
+digne apparemment de le revoir. Il reprit sa marche
+invisible, et, passant devant moi, il se perdit peu à peu
+dans l'éloignement. Quand il me parut avoir atteint la
+grille du chœur, tout rentra dans le silence. Je me reprochai
+alors de ne lui avoir point adressé la parole. Peut-être
+m'eût-il répondu, peut-être était-il mécontent de mon
+silence, et n'eût-il attendu qu'un élan plus vif de mon
+cœur vers lui pour se manifester davantage. Cependant
+je n'osai marcher sur ses traces ni invoquer son retour;
+car il se mêlait une grande crainte à l'attrait irrésistible
+que j'éprouvais pour lui. Ce n'était pas cette terreur
+puérile que les hommes faibles ressentent à l'aspect d'une
+perturbation quelconque des faits ordinairement accessibles
+à leurs perceptions bornées. Ces perturbations rares
+et exceptionnelles, qu'on appelle à tort faits prodigieux
+et surnaturels, tout inexplicables qu'elles étaient pour
+mon ignorance, ne me causaient aucun effroi. Mais le
+respect que m'inspirait, après sa mort, cet homme supérieur,
+je l'eusse éprouvé presque au même degré si je
+l'eusse vu durant sa vie. Je ne pensais pas qu'il fût
+investi par aucune puissance invisible du droit de me
+nuire ou de m'effrayer; je savais qu'à l'état de pur esprit
+il devait lire en moi et comprendre ce qui s'y passait
+avec plus de force et de pénétration encore qu'il ne l'eût
+fait lorsque son âme était emprisonnée dans la matière.
+Au contraire de ces caractères timides qui eussent tremblé
+de le voir, je ne craignais qu'une chose, c'était de ne
+jamais lui sembler digne de le voir une seconde fois.
+Lorsque j'eus perdu l'espérance de le contempler ce
+jour-là, je demeurai triste et humilié. J'étais arrivé à me
+persuader qu'il n'était point mort hérétique, et que son
+âme ne subissait pas les tourments du purgatoire, mais
+qu'au contraire elle jouissait dans les cieux d'une éternelle
+béatitude. Ses apparitions étaient une grâce, une
+bénédiction d'en haut, un miracle qui s'était accompli
+en faveur de Fulgence et de moi; c'était pour moi un
+doux et glorieux souvenir; mais je n'osais demander plus
+qu'il ne m'était accordé.
+
+«Dès ce jour, je m'adonnai au travail avec ardeur,
+et, en moins de deux années j'avais dévoré tous les volumes
+de notre bibliothèque qui traitaient des sciences,
+de l'histoire et de la philosophie. Mais quand j'eus franchi
+ce premier pas, je m'aperçus que je n'avais rien fait
+que de tourner dans le cercle restreint où le catholicisme
+avait enfermé ma vie passée. Je me sentais fatigué, et je
+voyais bien que je n'avais pas travaillé; mon esprit était
+attiédi et affaissé sous le poids de ces controverses incroyablement
+subtiles et patientes du moyen âge, que
+j'avais abordées courageusement. Ma confiance dans l'infaillibilité
+de l'Église n'avait pas eu le moindre combat à
+soutenir, puisque tous ces écrits tendaient à proclamer
+et à défendre les oracles de Rome; mais précisément
+cette lutte sans adversaire et cette victoire sans péril me
+laissaient froid et mécontent. Ma foi avait perdu cette
+vigueur aventureuse, ce charme de sublime poésie qu'elle
+avait eus auparavant. Les grands éclairs de génie qui traversaient
+ce fatras d'écrits scolastiques ne compensaient
+pas l'inutilité verbeuse de la plupart d'entre eux. D'ailleurs,
+ces réfutations véhémentes de doctrines qu'il était
+défendu d'examiner ne pouvaient satisfaire un esprit qui
+s'était imposé la tâche de connaître et de comprendre par
+lui-même. Je résolus de lire les écrits des hérétiques. La
+bibliothèque du couvent n'était pas comme aujourd'hui
+rassemblée dans plusieurs pièces réunies sous la même
+clef. La collection des auteurs hérétiques, impies et profanes,
+que Spiridion avait tant de fois interrogée, était
+restée enfouie dans une pièce inaccessible aux jeunes
+religieux, et très-éloignée de la bibliothèque sacrée. Ce
+cabinet réservé était situé au bout de la grande salle du
+chapitre, celle même où jadis l'abbé Spiridion, avant et
+après sa mort, s'était promené si solennellement à certaines
+heures. Cette précieuse collection était restée pour
+les uns un objet d'horreur et d'effroi, pour la plupart un
+objet d'indifférence et de mépris. Un statut du fondateur
+en interdisait la destruction; l'ignorance et la superstition
+en gardaient l'entrée. Je fus le premier peut-être,
+depuis le temps d'Hébronius, qui osa secouer la poussière
+de ces livres vénérables.
+
+«Je ne pris pas une telle résolution sans une secrète
+épouvante; mais il faut dire aussi qu'il s'y mêlait une
+curiosité ardente et pleine de joie. L'émotion solennelle
+que j'éprouvais en entrant dans ce sanctuaire avait donc
+plus de charme que d'angoisse, et je franchis le seuil
+tellement absorbé par mes sensations intimes que je ne
+songeai même pas à demander la permission aux supérieurs.
+Cette permission ne s'obtenait pas aisément,
+comme tu peux le croire, Angel; peut-être même ne
+s'obtenait-elle pas du tout; car j'ignore si jamais aucun
+de nous avait eu le courage de la demander ou l'art de se
+la faire octroyer.
+
+«Pour moi, je n'y pensai seulement pas. La lutte qui
+s'était livrée au dedans de moi, lorsque ma soif de
+science s'était trouvée aux prises avec les résistances de
+ma foi, avait une bien autre importance que tous les
+combats où j'eusse pu m'engager avec des hommes.
+Dans cette circonstance comme dans tout le cours de ma
+vie, j'ai senti que j'étais doué d'une singulière insouciance
+pour les choses extérieures, et que le seul être
+qui pût m'effrayer, c'était moi-même.
+
+«J'aurais pu pénétrer la nuit dans cet asile à l'aide
+de quelque fausse clef, prendre les livres que je voulais
+étudier, les emporter et les cacher dans ma cellule. Cette
+prudence et cette dissimulation étaient contraires à mes
+instincts. J'entrai en plein jour, à l'heure de midi, dans
+la salle du chapitre; je la parcourus dans sa longueur
+d'un pas assuré, et sans regarder derrière moi si quelqu'un
+me suivait. J'allai droit à la porte... porte fatale sur laquelle
+le destin avait écrit pour moi les paroles de Dante:
+
+<p class="poem">Per me si va nell' eterno dolore.
+
+Je la poussai avec une telle résolution et tant de vigueur
+qu'elle obéit, bien qu'elle fût fermée par une forte serrure.
+J'entrai; mais aussitôt je m'arrêtai plein de surprise:
+il y avait quelqu'un dans la bibliothèque, quelqu'un
+qui ne se dérangea pas, qui ne sembla pas s'apercevoir
+du fracas de mon entrée, et qui ne leva pas seulement
+les yeux sur moi; quelqu'un que j'avais déjà vu
+une fois, et que je ne pouvais jamais confondre avec aucun
+autre. Il était assis dans l'embrasure d'une longue croisée
+gothique, et le soleil enveloppait d'un chaud rayon
+sa lumineuse chevelure blonde; il semblait lire attentivement.
+Je le contemplai, immobile, pendant environ une
+demi-minute, puis je fis un mouvement pour m'élancer
+à ses pieds; mais je me trouvai à genoux devant un
+fauteuil vide: la vision s'était évanouie dans le rayon
+solaire.
+
+«Je restai si troublé que je ne pus songer, ce jour-là,
+à ouvrir aucun livre. J'attendis quelques instants, quoique
+je ne me flattasse point de revoir l'_Esprit_; mais je
+n'en étais pas moins enthousiasmé et fortifié par cette
+rapide manifestation de sa présence. Je demeurai, pensant
+que, s'il était mécontent de mon audace, j'en serais
+informé par quelque prodige nouveau; mais il ne se
+passa rien d'extraordinaire, et tout me parut si calme
+autour de moi que je doutai un instant de la réalité de
+l'apparition, et faillis penser que mon imagination seule
+avait enfanté cette figure. Le lendemain, je revins à la
+bibliothèque sans m'inquiéter de ce qui avait dû se
+passer lorsque les gardiens avaient trouvé la porte ouverte
+et la serrure brisée. Tout était désert et silencieux
+dans la salle; la porte était fermée au loquet seulement,
+comme je l'avais laissée, et il ne paraissait pas qu'on se
+fût encore aperçu de l'effraction. J'entrai donc sans résistance,
+je refermai la porte sur moi, et je commençai à
+parcourir de l'œil les titres des livres qui s'offraient en
+foule à mes regards. Je m'emparai d'abord des écrits
+d'Abeilard, et j'en lus quelques pages. Mais bientôt la
+cloche qui nous appelait aux offices sonna, et, malgré la
+répugnance que j'éprouvais à agir comme en cachette,
+je me décidai à emporter sous ma robe cet ouvrage précieux;
+car la salle du chapitre n'était accessible pour
+moi qu'une heure dans tout le cours de la journée, et
+mon ardeur n'était pas de nature à se contenter de si
+peu. Je commençai à réfléchir à la possibilité matérielle
+d'étudier sans être interrompu, et je résolus d'agir avec
+prudence. Peut-être la chose eût été facile si j'eusse pu
+m'humilier jusqu'à implorer la bienveillance des supérieurs.
+C'est à quoi mon orgueil ne put jamais se plier;
+il eût fallu mentir et dire que, muni d'une foi inébranlable,
+je me sentais appelé à réfuter victorieusement
+l'hérésie. Cela n'était plus vrai. J'éprouvais le besoin de
+m'instruire pour moi-même, et, la science catholique
+épuisée pour moi, j'étais poussé vers des études plus
+complètes, par l'amour de la science, et non plus par
+l'ardeur de la prédication.
+
+«Je dévorai les écrits d'Abeilard, et ce qui nous reste
+des opinions d'Arnauld de Brescia, de Pierre Valdo, et
+des autres hérétiques célèbres des douzième et treizième
+siècles. La liberté d'examen et l'autorité de la conscience,
+proclamées jusqu'à un certain point par ces hommes
+illustres, répondaient tellement alors au besoin de mon
+âme, que je fus entraîné au delà de ce que j'avais prévu.
+Mon esprit entra dès lors dans une nouvelle phase, et,
+malgré ce que j'ai souffert dans les diverses transformations
+que j'ai subies, malgré l'agonie douloureuse où
+j'achève mes jours, je dirai que ce fut le premier degré
+de mon progrès. Oui, Angel, quelque rude supplice que
+l'âme ait à subir en cherchant la vérité, le devoir est de
+la chercher sans cesse, et mieux vaut perdre la vue à
+vouloir contempler le soleil que de rester les yeux volontairement
+fermés sur les splendeurs de la lumière. Après
+avoir été un théologien catholique assez instruit, je
+devins donc un hérétique passionné, et d'autant plus
+irréconciliable avec l'Église romaine qu'à l'exemple
+d'Abeilard et de mes autres maîtres, j'avais l'intime et
+sincère conviction de mon orthodoxie. Je soutenais dans
+le secret de mes pensées que j'avais le droit, et même
+que c'était un devoir pour moi, de ne rien adopter pour
+article de foi que je n'en eusse senti l'utilité et compris
+le principe. La manière dont ces philosophes envisageaient
+l'inspiration divine de Platon et la sainteté des
+grands philosophes païens, précurseurs du Christ, me
+semblait seule répondre à l'idée que le chrétien doit
+avoir de la bonté, de l'équité et de la grandeur de Dieu.
+Je blâmais sérieusement les hommes d'Église contemporains
+d'Abeilard, et pensais que, lors du concile de Sens,
+l'esprit de Dieu avait été avec lui et non avec eux. Si je
+ne détruisais pas encore dans ma pensée tout l'édifice du
+catholicisme, c'est que, par une transaction de mon esprit
+qui m'était tout à fait propre, j'admettais qu'en des
+jours mauvais l'Église avait pu se tromper, et que, si les
+successeurs de ces prélats égarés ne révisaient pas leurs
+jugements, c'était par un motif de discipline et de prudence
+purement humaines et politiques. Je me disais
+qu'à la place du pape je reconnaîtrais peut-être l'impossibilité
+de réhabiliter publiquement Abeilard et son école,
+mais qu'à coup sûr je ne proscrirais plus la lecture de
+leurs écrits, et je cacherais ma sympathie pour eux
+sous le voile de la tolérance. Je raisonnais, certes, déplorablement;
+car je sapais toute l'autorité de l'Église,
+sans songer à sortir de l'Église. J'attirais sur ma tête les
+ruines d'un édifice qu'on ne peut attaquer que du dehors.
+Ces contradictions étranges ne sont pas rares chez les
+esprits sincères et logiques à tout autre égard. Une
+malveillance d'habitude pour le corps de l'Église protestante,
+un attachement d'habitude et d'instinct pour
+l'Église romaine, leur font désirer de conserver le berceau,
+tandis que l'irrésistible puissance de la vérité et le
+besoin d'une juste indépendance ont transformé entièrement
+et grandi le corps auquel cette couche étroite
+ne peut plus convenir. Au milieu de ces contradictions,
+je n'apercevais pas le point principal. Je ne voyais pas
+que je n'étais plus catholique. En accordant aux hérésiarques
+des principes d'orthodoxie épurée, je reportais
+vers eux toute ma ferveur; et mon enthousiasme pour
+leur grandeur, ma compassion pour leurs infortunes, me
+conduisirent à les égaler aux Pères de l'Église et à m'en
+occuper même davantage; car les Pères avaient accaparé
+toute ma vie précédente, et j'avais besoin de me faire
+d'autres amis.
+
+«Dire que je passai à Wiclef, à Jean Huss, et puis à
+Luther, et de là au scepticisme, c'est faire l'histoire de
+l'esprit humain durant les siècles qui m'avaient précédé,
+et que ma vie intellectuelle, par un enchaînement de
+nécessités logiques, résuma assez fidèlement. Mais,
+après le protestantisme, je ne pouvais plus retourner au
+point de départ. Ma foi dans la révélation s'ébranla, ma
+religion prit une forme toute philosophique; je me retournai
+vers les philosophies anciennes; je voulus comprendre
+et Pythagore et Zoroastre, Confucius, Épicure,
+Platon, Épictète, en un mot tous ceux qui s'étaient
+tourmentés grandement de l'origine et de la destinée
+humaine avant la venue de Jésus-Christ.
+
+«Dans un cerveau livré à des études calmes et suivies,
+dans une âme qui ne reçoit de la société vivante aucune
+impulsion, et qui, dans une suite de jours semblables,
+puise goutte à goutte sa vie céleste à une source toujours
+pleine et limpide, les transformations intellectuelles
+s'opèrent insensiblement et sans qu'il soit possible de
+marquer la limite exacte de chacune de ses phases. De
+même que, d'un petit enfant que tu étais, mon cher
+Angel, tu es devenu par une gradation incessante, mais
+inappréciable à ton attention journalière, un adolescent,
+et puis un jeune homme; de même je devins de catholique
+réformiste, et de réformiste philosophe.
+
+«Jusque-là tout avait bien été; et, tant que ces études
+furent pour moi purement historiques, j'éprouvai les
+plus vives et les plus intimes jouissances. C'était un
+bonheur indicible pour moi que de pénétrer, dégagé
+des réserves et des restrictions catholiques, dans les sublimes
+existences de tant de grands hommes jusque-là
+méconnus, et dans les clartés splendides de tant de
+chefs-d'œuvre jusqu'alors incompris. Mais plus j'avançais
+dans cette connaissance, plus je sentais la nécessité
+l'opter pour un système; car je croyais voir l'impossibilité
+d'établir un lien entre toutes ces croyances et
+toutes ces doctrines diverses. Je ne pouvais plus croire
+à la révélation depuis que tant de philosophes et de sages
+s'étaient levés autour de moi et m'avaient donné de si
+grands enseignements sans se targuer d'aucun commerce
+exclusif avec la Divinité. Saint Paul ne me paraissait pas
+plus inspiré que Platon, et Socrate ne me semblait pas
+moins digne de racheter les fautes du genre humain que
+Jésus de Nazareth. L'Inde ne se montrait certes pas
+moins éclairée dans l'idée de la Divinité que la Judée.
+Jupiter, à le suivre dans la pensée que les grands
+esprits du paganisme avaient eue pour lui, ne me semblait
+pas un dieu inférieur à Jéhovah. En un mot, tout en
+conservant lu plus haute vénération et le plus pur enthousiasme
+pour le Crucifié, je ne voyais guère de raisons
+pour qu'il fût le fis de Dieu plus que Pythagore, et
+pour que les disciples de celui-ci ne fussent pas les
+apôtres de la foi aussi bien que les disciples de Jésus.
+Bref, en lisant les réformistes, j'avais cessé d'être catholique;
+en lisant les philosophes, je cessai d'être chrétien.
+
+«Je gardai pour toute religion une croyance pleine de
+désir et d'espoir en la Divinité, le sentiment inébranlable
+du juste et de l'injuste, un grand respect pour
+toutes les religions et pour toutes les philosophies,
+l'amour du bien et le besoin du vrai. Peut-être aurais-je
+pu en rester là et vivre assez paisible avec ces grands
+instincts et beaucoup d'humilité; mais voilà peut-être
+ce qui est impossible à un catholique, voilà où l'histoire
+de l'individu diffère essentiellement de l'histoire des générations.
+Le travail des siècles modifie la nature de
+l'esprit humain: il arrive avec le temps à la transformer.
+Les pères se dépouillent lentement de leurs erreurs, et
+cependant ils transmettent à leurs enfants des notions
+beaucoup plus nettes que celles qu'ils ont eues, parce
+qu'eux-mêmes restent jusqu'à la fin de leurs jours empêchés
+par l'habitude et liés au passé par les besoins
+d'esprit que le passé leur a créés; tandis que leurs enfants,
+naissant avec d'autres besoins, se font vite d'autres
+habitudes, qui, vers le déclin de leur vie, n'empêcheront
+pas des lueurs nouvelles de se glisser en eux,
+mais ne seront nettement saisies que par une troisième
+génération. Ainsi un même homme ne renferme pas en
+lui-même à des degrés semblables le passé, le présent
+et l'avenir des générations. Si son présent s'est formé du
+passé avec quelque labeur et quelque sagesse, l'avenir
+peut être en lui comme un germe; mais quels que
+soient son génie et sa vertu, il n'en goûtera point le
+fruit. Ainsi, dans leur connaissance toujours incomplète
+et confuse de la vérité éternelle, les hommes ont
+pu passer à travers les siècles du christianisme de saint
+Paul à celui de saint Augustin et de celui de saint Bernard
+à celui de Bossuet, sans cesser d'être ou du moins
+sans cesser de se croire chrétiens. Ces révolutions se
+sont accomplies avec le temps qui leur était nécessaire;
+mais le cerveau d'un seul individu n'eût pu les subir et
+les accomplir de lui-même sans se briser ou sans se
+jeter hors de la ligne où la succession des temps et le
+concours des travaux et des volontés ont su les maintenir.
+
+«Quelle situation terrible était donc la mienne! Au
+dix-huitième siècle j'avais été élevé dans le catholicisme
+du moyen âge; à vingt-cinq ans j'étais presque aussi
+ignorant de l'antiquité qu'un moine mendiant du onzième
+siècle. C'est du sein de ces ténèbres que j'avais voulu
+tout à coup embrasser d'un coup d'œil et l'avenir et le
+passé. Je dis l'avenir; car, étant resté par mon ignorance
+en arrière de six cents ans, tout ce qui était déjà
+dans le passé pour les autres hommes se présentait à
+moi revêtu des clartés éblouissantes de l'inconnu. J'étais
+dans la position d'un aveugle qui, recouvrant tout à coup
+la vue un jour, vers midi, voudrait se faire avant le soir
+et le lendemain une idée du lever et du coucher du soleil.
+Certes ces spectacles seraient encore pour lui dans
+l'avenir, bien que le soleil se fût levé et couché déjà
+bien des fois devant, ses yeux inertes. Ainsi le catholique,
+dès qu'il ouvre les yeux de son esprit à la lumière
+de la vérité, est ébloui et se cache le visage dans les
+mains, ou sort de la voie et tombe dans les abîmes. Le
+catholique ne se rattache à rien dans l'histoire du genre
+humain et ne sait rien rattacher au christianisme. Il
+s'imagine être le commencement et la fin de la race humaine.
+C'est pour lui seul que la terre a été créée; c'est
+pour lui que d'innombrables générations ont passé sur
+la face du globe comme des ombres vaines, et sont retombées
+dans l'éternelle nuit afin que leur damnation
+lui servit d'exemple et d'enseignement; c'est pour lui
+que Dieu est descendu sur la terre sous une forme humaine.
+C'est pour la gloire et le salut du catholique que
+les abîmes de l'enfer se remplissent incessamment de
+victimes, afin que le juge suprême voie et compare, et
+que le catholique, élevé dans les splendeurs du Très-Haut,
+jouisse et triomphe dans le ciel du pleur éternel
+de ceux qu'il n'a pu soumettre et diriger sur la terre:
+aussi le catholique croit-il n'avoir ni père ni frères dans
+l'histoire de la race humaine. Il s'isole et se tient dans
+une haine et dans un mépris superbe de tout ce qui
+n'est pas avec lui. Hors ceux de la lignée juive, il n'a
+le respect filial et de sainte gratitude pour aucun des
+grands hommes qui l'ont précédé. Les siècles où il n'a
+pas vécu ne comptent pas; ceux qui ont lutté contre lui
+sont maudits; ceux qui l'extermineront verront aussi la
+fin du monde, et l'univers se dissoudra le jour apocalyptique
+où l'Église romaine tombera en ruines sous les
+coups de ses ennemis.
+
+«Quand un catholique a perdu son aveugle respect
+pour l'Église catholique, où pourrait-il donc se réfugier?
+Dans le christianisme, tant qu'il ajoutera foi à la révélation;
+mais, si la révélation vient à lui manquer, il n'a
+plus qu'à flotter dans l'océan des siècles, comme un
+esquif sans gouvernail et sans boussole; car il ne s'est
+point habitué à regarder le monde comme sa patrie et
+tous les hommes comme ses semblables. Il a toujours
+habité une île escarpée, et ne s'est jamais mêlé aux
+hommes du dehors. Il a considéré le monde comme une
+conquête réservée à ses missionnaires, les hommes
+étrangers à sa foi comme des brutes qu'à lui seul il était
+réservé de civiliser. À quelle terre ira-t-il demander
+les secrets de l'origine céleste, à quel peuple les enseignements
+de la sagesse humaine? Il ira tâter tous les
+rivages, mais il ne comprendra point le sens des traces
+qu'il y trouvera. La science des peuples est écrite en
+caractères inintelligibles pour lui: l'histoire de la
+création est pour lui un mythe inintelligible. Hors de
+l'Église point de salut, hors de la Genèse point de
+science. Il n'y a donc pas de milieu pour le catholique:
+il faut qu'il reste catholique ou qu'il devienne incrédule.
+Il faut que sa religion soit la seule vraie, ou que toutes
+les religions soient fausses.
+
+«C'est là que j'en étais venu; c'est là qu'en était venu
+le siècle où je vivais. Mais, comme il y était venu lentement
+par les voies du destin, il se trouvait bien dans
+cette halte qu'il venait de faire: le siècle était incrédule,
+mais il était indifférent. Dégoûté de la foi de ses pères,
+il se réjouissait dans sa philosophique insouciance, sans
+doute parce qu'il sentait en lui ce germe providentiel
+qui ne permet pas à la semence de vie de périr sous les
+glaces des rudes hivers. Mais moi, chrétien démoralisé,
+moi, catholique d'hier, qui, tout d'un coup, avais voulu
+franchir la distance qui me séparait de mes contemporains,
+j'étais comme ivre, et la joie de mon triomphe
+était bien près du desespoir et de la folie.
+
+[Illustration]
+
+
+«Qui pourrait peindre les souffrances d'une âme habituée
+à l'exercice minutieusement ponctuel d'une doctrine
+aussi savamment conçue, aussi patiemment élaborée
+que l'est celle du catholicisme, lorsque cette âme
+se trouve flottante au milieu de doctrines contradictoires
+dont aucune ne peut hériter de sa foi aveugle et de son
+naïf enthousiasme? Qui pourrait redire ce que j'ai dévoré
+d'heures d'un accablant ennui, lorsque, à genoux dans
+ma stalle de chêne noir, j'étais condamné à entendre,
+après le coucher du soleil, la psalmodie lugubre de mes
+frères, dont les paroles n'avaient plus de sens pour moi,
+et la voix plus de sympathie? Ces heures, jadis trop
+courtes pour ma ferveur, se traînaient maintenant comme
+des siècles. C'est en vain que j'essayais de répondre
+machinalement aux offices et d'occuper ma pensée de
+spéculations d'un ordre plus élevé; l'activité de l'intelligence
+ne pouvait pas remplacer celle du cœur. La
+prière a cela de particulier, qu'elle met en jeu les facultés
+les plus sublimes de l'âme et les fibres les plus
+humaines du sentiment. La prière du chrétien, entre
+toutes les autres, fait vibrer toutes les cordes de l'être
+intellectuel et moral. Dans aucune autre religion l'homme
+ne se sent aussi près de son Dieu; dans aucune, Dieu n'a
+été fait si humain, si paternel, si abordable, si patient
+et si tendre. Le livre ascétique de l'_Imitation_ n'est
+qu'un adorable traité de l'amitié, amitié étrange, ineffable,
+sans exemple dans l'histoire des autres religions;
+amitié intimé, expansive, délicate, fraternelle, entre le
+Dieu Jésus et le chrétien fervent. Quel sentiment appliqué
+aux objets terrestres peut jamais remplacer celui-là
+pour l'homme qui l'a connu? quelle éducation de l'intelligence
+peut satisfaire en même temps et au même
+degré à tous les besoins du cœur? La doctrine chrétienne
+apaise toutes les ardeurs inquiètes de l'esprit en disant à
+son adepte: Tu n'as pas besoin d'être grand; aime, et
+sois humble: aime Jésus, parce qu'il est humble et doux.
+Et lorsque le cœur trop plein d'amour est près de se
+répandre sur les créatures, elle l'arrête en lui disant:
+Souviens-toi que tu es grand et que tu ne peux aimer
+que Jésus, parce qu'il est seul grand et parfait. Elle ne
+cherche point à endurcir les entrailles de l'homme
+contre la douleur; elle l'amollit pour le fortifier, et lui
+fait trouver dans la souffrance une sorte de délices.
+L'épicuréisme le conduit au calme par la modération, le
+christianisme le conduit à la joie par les larmes; la
+raison stoïque subit la torture, l'enthousiasme chrétien
+vole au martyre. Le grand œuvre du christianisme est
+donc le développement de la force intellectuelle par celui
+de la sensibilité morale, et la prière est l'inépuisable aliment
+où ces deux puissances se combinent et se retrempent
+sans cesse.
+
+[Illustration]
+
+
+«Comme le corps, l'âme a ses besoins journaliers;
+comme lui, elle se fait certaines habitudes dans la manière
+de satisfaire à ses besoins. Chrétien et moine, je
+m'étais accoutumé, durant mes années heureuses, à une
+expansion fréquente de tout ce que mon cœur renfermait
+d'amour et d'enthousiasme. C'était particulièrement
+durant les offices du soir que j'aimais à répandre ainsi
+toute mon âme aux pieds du Sauveur. À ce moment d'indicible
+poésie, où le jour n'est plus, et où la nuit n'est pas
+encore, lorsque la lampe vacillante au fond du sanctuaire
+se réfléchit seule sur les marbres luisants, et que les premiers
+astres s'allument dans l'éther encore pâle, je me
+souviens que j'avais coutume d'interrompre mes oraisons,
+afin de m'abandonner aux émotions saintes et délicieuses
+que cet instant m'apportait. Il y avait vis-à-vis de ma
+stalle une haute fenêtre dont l'architecture délicate se
+dessinait sur le bleu transparent du ciel. Je voyais s'encadrer
+là, chaque soir, deux ou trois belles étoiles, qui semblaient
+me sourire et pénétrer mon sein d'un rayon
+d'amour et d'espoir. Eh bien, tout sentiment poétique
+était en moi tellement lié au sentiment religieux, et le
+sentiment religieux était lui-même tellement lié à la doctrine
+catholique, qu'avec la soumission aveugle à cette
+doctrine, je perdis et la poésie et la prière, et les saintes
+extases et les ardentes aspirations. J'étais devenu plus
+froid que les marbres que je foulais. J'essayais en vain
+d'élever mon âme vers le créateur de toutes choses. Je
+m'étais habitué à le voir sous un certain aspect qu'il
+n'avait plus; et depuis que j'avais élargi, par la raison,
+le cercle de sa puissance et de sa perfection, depuis que
+j'avais agrandi mes pensées et donné à mes aspirations
+un but plus vaste, j'étais ébloui de l'éclat de ce Dieu
+nouveau; je me sentais réduit au néant par son immensité
+et par celle de l'univers. L'ancienne forme, accessible
+en quelque sorte aux sens par les images et les
+allégories mystiques, s'effaçait pour faire place à un
+immense foyer de Divinité où j'étais absorbé comme un
+atome, sans que mes pensées eussent ni place ni valeur
+possible, sans qu'aucune parcelle de cette Divinité pût se
+faire assez menue pour se communiquer à moi autrement
+que par le fait, pour ainsi dire, fatal, de la vie
+universelle. Je n'osais donc plus essayer de communiquer
+avec Dieu. Il me paraissait trop grand pour s'abaisser
+jusqu'à m'écouter, et je craignais de faire un acte
+impie, d'insulter sa majesté céleste, en l'invoquant comme
+un roi de la terre. Pourtant j'avais toujours le même besoin
+de prier, le même besoin d'aimer, et quelquefois
+j'essayais d'élever une voix humble et craintive vers ce
+Dieu terrible. Mais tantôt je retombais involontairement
+dans les formes et dans les idées catholiques, et tantôt
+il m'arrivait de formuler une prière assez étrange, et
+dont la naïveté me ferait sourire aujourd'hui, si elle ne
+rappelait des souffrances profondes. «_Ô toi!_ disais-je, _toi_
+qui n'as pas de nom, et qui réside dans l'inaccessible!
+toi qui es trop grand pour m'écouter, trop loin pour
+m'entendre, trop parfait pour m'aimer, trop fort pour
+me plaindre!... je t'invoque sans espoir d'être exaucé,
+parce que je sais que je ne dois rien te demander, et
+que je n'ai qu'une manière de mériter ici bas, qui est de
+vivre et de mourir inaperçu, sans orgueil, sans révolte
+et sans colère, de souffrir sans me plaindre, d'attendre
+sans désirer, d'espérer sans prétendre à rien...»
+
+«Alors je m'interrompais, épouvanté de la triste destinée
+humaine qui se présentait à moi, et que ma prière,
+pur reflet de ma pensée, résumait en des termes si décourageants
+et si douloureux. Je me demandais à quoi
+bon aimer un Dieu insensible, qui laisse à l'homme le
+désir céleste, pour lui faire sentir toute l'horreur de sa
+captivité ou de son impuissance, un Dieu aveugle et
+sourd, qui ne daigne pas même commander à la foudre,
+et qui se tient tellement caché dans la pluie d'or de ses
+soleils et de ses mondes qu'aucun de ces soleils et aucun
+de ces mondes ne le connaît ni ne l'entend. Oh! j'aimais
+mieux l'oracle des Juifs, la voix qui parlait à Moïse sur
+le Sinaï; j'aimais mieux l'esprit de Dieu sous la forme
+d'une colombe sacrée, ou le fils de Dieu devenu un homme
+semblable à moi! Ces dieux terrestres m'étaient accessibles.
+Tendres ou menaçants, ils m'écoutaient et me
+répondaient. Les colères et les vengeances du sombre
+Jéhovah m'effrayaient moins que l'impassible silence et
+la glaciale équité de mon nouveau maître.
+
+«C'est alors que je sentis profondément le vide et le
+vague de cette philosophie, de mode à cette époque-là,
+qu'on appelait le théisme; car, il faut bien l'avouer,
+j'avais déjà cherché le résumé de mes études et de mes
+réflexions dans les écrits des philosophes mes contemporains.
+J'eusse du m'en abstenir sans doute, car rien
+n'était plus contraire à la disposition d'esprit où j'étais
+alors. Mais comment l'eussé-je prévu? Ne devais-je pas
+penser que les esprits les plus avancés de mon siècle
+sauraient mieux que moi la conclusion à tirer de toute la
+science et de toute l'expérience du passé? Ce passé, tout
+nouveau pour moi, était un aliment mal digéré dont les
+médecins seuls pouvaient connaître l'effet; et les hommes
+studieux et naïfs qui vivent dans l'ombre ont la simplicité
+de croire que les écrits contemporains qu'un grand
+éclat accompagne sont la lumière et l'hygiène du siècle.
+Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, malgré toutes mes
+préventions en faveur de ces illustres écrivains français
+dont les fureurs du Vatican nous apprenaient la gloire et
+les triomphes, je tins dans mes mains avides une de ces
+éditions à bas prix que la France semait jusque sur le
+terrain papal, et qui pénétraient dans le secret des
+cloîtres, même sans beaucoup de mystère! Je crus rêver
+en voyant une critique si grossière, un acharnement si
+aveugle, tant d'ignorance ou de légèreté: je craignis
+d'avoir porté dans cette lecture un reste de prévention
+en faveur du christianisme; je voulus connaître tout ce
+qui s'écrivait chaque jour. Je ne changeai pas d'avis sur
+le fond; mais j'arrivai à apprécier beaucoup l'importance
+et l'utilité sociale de cet esprit d'examen et de révolte,
+qui préparait la ruine de l'inquisition et la chute de tous
+les despotismes sanctifiés. Peu à peu j'arrivai à me faire
+une manière d'être, de voir et de sentir, qui, sans être celle
+de Voltaire et de Diderot, était celle de leur école.
+Quel homme a jamais pu s'affranchir, même au fond des
+cloîtres, même au sein des thébaïdes, de l'esprit de son
+siècle? J'avais d'autres habitudes, d'autres sympathies,
+d'autres besoins que les frivoles écrivains de mon époque;
+mais tous les vœux et tous les désirs que je conservais
+étaient stériles; car je sentais l'imminence providentielle
+d'une grande révolution philosophique, sociale et religieuse;
+et ni moi ni mon siècle n'étions assez forts pour
+ouvrir à l'humanité le nouveau temple où elle pourrait
+s'abriter contre l'athéisme, contre le froid et la mort.
+
+«Insensiblement je me refroidis à mon tour jusqu'à
+douter de moi-même. Il y avait longtemps que je doutais
+de la bonté et de la tendresse paternelle de Dieu. J'en
+vins à douter de l'amour filial que je sentais pour lui. Je
+pensai que ce pouvait être une habitude d'esprit que
+l'éducation m'avait donnée, et qui n'avait pas plus son
+principe dans la nature de mon être que mille autres
+erreurs suggérées chaque jour aux hommes par la coutume
+et le préjugé. Je travaillai à détruire en moi l'esprit
+de charité avec autant de soin que j'en avais mis
+jadis à développer le feu divin dans mon cœur. Alors je
+tombai dans un ennui profond, et, comme un ami qui ne
+peut vivre privé de l'objet de son affection, je me sentis
+dépérir et je traînai ma vie comme un fardeau.
+
+«Au sein de ces anxiétés, de ces fatigues, six années
+étaient déjà consumées. Six années, les plus belles et les
+plus viriles de ma vie, étaient tombées dans le gouffre
+du passé sans que j'eusse fait un pas vers le bonheur ou
+la vertu. Ma jeunesse s'était écoulée comme un rêve.
+L'amour de l'étude semblait dominer toutes mes autres
+facultés. Mon cœur sommeillait; et, si je n'eusse senti
+quelquefois, à la vue des injustices commises contre
+mes frères et à la pensée de toutes celles qui se commettent
+sans cesse à la face du ciel, de brûlantes colères
+et de profonds déchirements, j'eusse pu croire que la
+tête seule vivait en moi et que mes entrailles étaient
+insensibles. À vrai dire, je n'eus point de jeunesse, tant
+les enivrements contre lesquels j'ai vu les autres religieux
+lutter si péniblement passèrent loin de moi. Chrétien,
+j'avais mis tout mon amour dans la Divinité; philosophe,
+je ne pus reporter mon amour sur les créatures, ni mon
+attention sur les choses humaines.
+
+«Tu te demandes peut-être, Angel, ce que le souvenir
+de Fulgence et la pensée de Spiridion étaient devenus
+parmi tant de préoccupations nouvelles. Hélas!
+j'étais bien honteux d'avoir pris à la lettre les visions de
+ce vieillard et de m'être laissé frapper l'imagination au
+point d'avoir eu moi-même la vision de cet Hébronius.
+La philosophie moderne accablait d'un tel mépris les
+visionnaires que je ne savais où me réfugier contre le
+mortifiant souvenir de ma superstition. Tel est l'orgueil
+humain, que même lorsque la vie intérieure s'accomplit
+dans un profond mystère, et sans que les erreurs et les
+changements de l'homme aient d'autre témoin que sa
+conscience, il rougit de ses faiblesses et voudrait pouvoir
+se tromper lui-même. Je m'efforçais d'oublier ce qui
+s'était passé en moi à cette époque de trouble où une
+révolution avait été imminente dans tout mon être, et où
+la sève trop comprimée de mon esprit avait fait irruption
+avec une sorte de délire. C'est ainsi que je m'expliquais
+l'influence de Fulgence et d'Hébronius sur mon
+abandon du christianisme. Je me persuadais (et peut-être
+ne me trompais-je pas) que ce changement était
+inévitable; qu'il était pour ainsi dire fatal, parce qu'il
+était dans la nature de mon esprit de progresser en dépit
+de tout et à propos de tout. Je me disais que soit une
+cause, soit une autre, soit la fable d'Hébronius, soit tout
+autre hasard, je devais sortir du christianisme, parce
+que j'avais été condamné, en naissant, à chercher la
+vérité sans relâche et peut-être sans espoir. Brisé de
+fatigue, atteint d'un profond découragement, je me
+demandais si le repos que j'avais perdu valait la peine
+d'être reconquis. Ma foi naïve était déjà si loin, il me
+semblait que j'avais commencé si jeune à douter que je
+ne me souvenais presque plus du bonheur que j'avais pu
+goûter dans mon ignorance. Peut-être même n'avais-je
+jamais été heureux par elle. Il est des intelligences inquiètes
+auxquelles l'inaction est un supplice et le repos
+un opprobre. Je ne pouvais donc me défendre d'un certain
+mépris de moi-même en me contemplant dans le
+passé. Depuis que j'avais entrepris mon rude labeur je
+n'avais pas été plus heureux, mais du moins je m'étais
+senti vivre; et je n'avais pas rougi de voir la lumière,
+car j'avais labouré de toutes mes forces le champ de
+l'espérance. Si la moisson était maigre, si le sol était
+aride, ce n'était pas la faute de mon courage, et je pouvais
+être une victime respectable de l'humaine impuissance.
+
+«Je n'avais pourtant pas oublié l'existence du manuscrit
+précieux peut-être, et, à coup sûr, fort curieux,
+que renfermait le cercueil de l'abbé Spiridion. Je me
+promettais bien de le tirer de là et de me l'approprier;
+mais il fallait, pour opérer cette extraction en secret, du
+temps, des précautions, et sans doute un confident. Je
+ne me pressai donc pas d'y pourvoir, car j'étais occupé
+au delà de mes forces et des heures dont j'avais à disposer
+chaque jour. Le vœu que j'avais fait de déterrer
+ce manuscrit le jour où j'aurais atteint l'âge de trente
+ans n'avait sans doute pu sortir de ma mémoire; mais je
+rougissais tellement d'avoir pu faire un vœu si puéril que
+j'en écartais la pensée, bien résolu à ne l'accomplir en
+aucune façon, et ne me regardant pas comme lié par un
+serment qui n'avait plus pour moi ni sens ni valeur.
+
+«Soit que j'évitasse de me retracer ce que j'appelais
+les misérables circonstances de ce vœu, soit qu'un redoublement
+de préoccupations scientifiques m'eût entièrement
+absorbé, il est certain que l'époque fixée par moi
+pour l'accomplissement du vœu arriva sans que j'y lisse
+la moindre attention; et sans doute elle aurait passé
+inaperçue sans un l'ait extraordinaire et qui faillit de
+nouveau transformer toutes mes idées.»
+
+«Je m'étais toujours procuré des livres en pénétrant,
+à l'insu de tous, dans la bibliothèque située au bout de
+répugnance à m'emparer furtivement de ce fruit défendu;
+mais bientôt l'amour de l'élude, avait été plus fort que
+tous les scrupules de la franchise et du la licite. J'étais
+descendu à toutes les ruses nécessaires; j'avais fabriqué
+moi-même une fausse clef, la serrure que j'avais brisée
+avant été réparée sans qu'on sût à qui en imputer l'effraction.
+Je me glissais la nuit jusqu'au sanctuaire de la
+science, et chaque semaine je renouvelais ma provision
+de livres, sans éveiller ni l'attention ni les soupçons, du
+moins à ce qu'il me semblait. J'avais soin de cacher mes
+richesses dans la paille de ma couche, et je lisais toute
+la nuit. Je m'étais habitué à dormir à genoux dans
+l'église; et, pendant les offices du matin, prosterné
+dans ma stalle, enveloppé de mon capuchon, je réparais
+les fatigues de la veille par un sommeil léger et fréquemment
+interrompu. Cependant, comme ma santé
+s'affaiblissait visiblement par ce régime, je trouvai le
+moyen de lire à l'église même durant les offices. Je me
+procurai une grande couverture de missel que j'adaptais
+à mes livres profanes, et, tandis que je semblais absorbé
+par le bréviaire, je me livrais avec sécurité à mes études
+favorites.»
+
+«Malgré toutes ces précautions, je fus soupçonné,
+surveillé, et enfin découvert. Une nuit que j'avais pénétré
+dans la bibliothèque, j'entendis marcher dans la
+grande salle du chapitre. Aussitôt j'éteignis ma lampe,
+et je me tins immobile, espérant qu'on n'était point sur
+ma trace, et que j'échapperais à l'attention du surveillant
+qui faisait cette ronde inusitée. Les pas se rapprochèrent,
+et j'entendis une main se poser sur ma clef que
+j'avais imprudemment laissée en dehors. On retira cette
+clef après avoir fermé la porte sur moi à double tour; on
+replaça les grosses barres de fer que j'avais enlevées;
+et, quand on m'eut ôté tout moyen d'évasion, on s'éloigna
+lentement. Je me trouvai seul dans les ténèbres,
+captif, et à la merci de mes ennemis.»
+
+«La nuit me sembla insupportablement longue; car
+l'inquiétude, la contrariété et le froid qui était alors
+très-vif m'empêchèrent de goûter un instant de repos.
+J'eus un grand dépit d'avoir éteint ma lampe, et de ne
+pouvoir du moins utiliser par la lecture cette nuit malencontreuse.
+Les craintes qu'un tel événement devait
+m'inspirer n'étaient pourtant pas très-vives. Je me flattais
+de n'avoir pas été vu par celui qui m'avait enfermé.
+Je me disais qu'il l'avait fait sans mauvaise intention, et
+sans se douter qu'il y eût quelqu'un dans la bibliothèque;
+que c'était peut-être le convers de semaine pour le service
+de la salle, qui avait retiré cette clef et fermé cette
+porte pour mettre les choses en ordre. Je me trouvai,
+moi, bien lâche de ne pas lui avoir parlé et de n'avoir
+pas fait, pour sortir tout de suite, une tentative qui,
+le lendemain au jour, aurait certes beaucoup plus d'inconvénients.
+Néanmoins je me promis de ne pas manquer
+l'occasion dés qu'il reviendrait, le matin, selon
+l'habitude, pour ranger et nettoyer la salle. Dans cette
+attente je me tins éveillé, et je supportai le froid avec
+le plus de philosophie qu'il me fut possible.»
+
+«Mais les heures s'écoulèrent, le jour parut, et le
+pâle soleil de janvier monta sur l'horizon sans que le
+moindre bruit se fit entendre dans la chambre du chapitre.
+La journée entière se passa sans m'apporter aucun
+moyen d'évasion. J'usai mes forces à vouloir enfoncer la
+porte. On l'avait si bien assurée contre une nouvelle
+effraction, qu'il était impossible de l'ébranler, et la serrure
+résista également à tous mes efforts.»
+
+«Une seconde nuit et une seconde journée se passèrent
+sans apporter aucun changement à cette étrange
+position. La porte du chapitre avait été sans doute condamnée.
+Il ne vint absolument personne dans cette salle,
+qui d'ordinaire était assez fréquentée à certaines heures,
+et je ne pus me persuader plus longtemps que ma captivité
+fût un événement fortuit. Outre que la salle ne pouvait
+avoir été fermée sans dessein, on devait s'apercevoir
+de mon absence; et, si l'on était inquiet de moi, ce n'était
+pas le moment de fermer les portes, mais de les ouvrir
+toutes pour me chercher. Il était donc certain qu'on
+voulait m'infliger une correction pour ma faute; mais,
+le troisième jour, je commençai à trouver la correction
+trop sévère, et à craindre qu'elle ne ressemblât aux
+épreuves des cachots de l'inquisition, d'où l'on ne sortait
+que pour revoir une dernière fois le soleil et mourir
+d'épuisement. La faim et le froid m'avaient si rudement
+éprouvé que, malgré mon stoïcisme et la persévérance
+que j'avais mise à lire tant que le jour me l'avait permis,
+je commençai à perdre courage la troisième nuit et
+à sentir que la force physique m'abandonnait. Alors je
+me résignai à mourir, et à ne plus combattre le froid
+par le mouvement. Mes jambes ne pouvaient plus me
+soutenir; je fis une couche avec des livres; car on
+avait eu la cruauté d'enlever le fauteuil de cuir qui
+d'ordinaire occupait l'embrasure de la croisée. Je m'enveloppai
+la tête dans ma robe, je m'étendis en serrant
+mon vêtement autour de moi, et je m'abandonnai à
+l'engourdissement d'un sommeil fébrile que je regardais
+comme le dernier de ma vie. Je m'applaudis d'être arrivé
+à l'extinction de mes forces physiques sans avoir
+perdu ma force morale et sans avoir cédé au désir de
+crier pour appeler du secours. L'unique croisée de cette
+pièce donnait sur une cour fermée, où les novices allaient
+rarement. J'avais guetté vainement depuis trois
+jours; la porte de cette cour ne s'était pas ouverte une
+seule fois. Sans doute, elle avait été condamnée comme
+celle du chapitre. Ne pouvant faire signe à aucun être
+compatissant ou désintéressé, il eût fallu remplir l'air
+de mes cris pour arriver à me faire entendre. Je savais
+trop bien que, dans de semblables circonstances, la
+compassion est lâche et impuissante, tandis que le désir
+de la vengeance augmente en raison de l'abaissement de
+la victime. Je savais que mes gémissements causeraient
+à quelques-uns une terreur stupide et rien de plus. Je
+savais que les autres se réjouiraient de mes angoisses.
+Je ne voulais pas donner à ces bourreaux le triomphe
+de m'avoir arraché une seule plainte. J'avais donc résisté
+aux tortures de la faim; je commençais à ne plus les
+sentir, et d'ailleurs je n'aurais plus eu assez du force
+pour élever la voix. Je m'abandonnai à mon sort en invoquant
+Épictète et Socrate, et Jésus lui-même, le philosophe
+immolé par les princes des prêtres et les docteurs
+de la loi.»
+
+«Depuis quelques heures je reposais dans un profond
+anéantissement, lorsque je fus éveillé par le bruit de
+l'horloge du chapitre qui sonnait minuit de l'autre côté
+de la cloison contre laquelle j'étais étendu. Alors j'entendis
+marcher doucement dans la salle, et il me sembla
+qu'on approchait de la porte de ma prison. Ce bruit ne
+me causa ni joie ni surprise; je n'avais plus conscience
+d'aucune chose. Cependant la nature des pas que j'entendais
+sur le plancher de la salle voisine, leur légèreté
+empressée, jointe à une netteté solennelle, réveillèrent
+en moi je ne sais quels vagues souvenirs. Il me sembla
+que je reconnaissais la personne qui marchait ainsi, et
+que j'éprouvais une joie d'instinct à l'entendre venir
+vers moi; mais il m'eût été impossible de dire quelle
+était cette personne et où je l'avais connue.»
+
+«Elle ouvrit la porte de la bibliothèque et m'appela
+par mon nom d'une voix harmonieuse et douce qui me
+fit tressaillir. Il me sembla que je sentais la vie faire un
+effort en moi pour se ranimer; mais j'essayai en vain de
+me soulever, et je ne pus ni remuer ni parler.
+
+«--Alexis! répéta la voix d'un ton d'autorité bienveillante,
+ton corps et ton âme sont-ils donc aussi endurcis
+l'un que l'autre? D'où vient que tu as manqué à ta parole?
+Voici la nuit, voici l'heure que tu avais fixées...
+Il y a aujourd'hui trente ans que tu vins dans ce monde,
+nu et pleurant comme tous les fils d'Ève. C'est aujourd'hui
+que tu devais te régénérer, en cherchant sous la
+cendre de ma dépouille terrestre une étincelle qui aurait
+pu rallumer en toi le feu du ciel. Faut-il donc que les
+morts quittent leur sépulcre pour trouver les vivants
+plus froids et plus engourdis que des cadavres?»
+
+«J'essayai encore de lui répondre, mais sans réussir
+plus que la première fois. Alors _il_ reprit avec un soupir:
+
+«--Reviens donc à la vie des sens, puisque celle de
+l'esprit est expirée en toi...»
+
+«Il s'approcha et me toucha, mais je ne vis rien; et
+lorsque, après des efforts inouïs, j'eus réussi à m'éveiller
+de ma léthargie et à me dresser sur mes genoux, tout
+était rentré dans le silence, et rien n'annonçait autour
+de moi la visite d'un être humain.
+
+«Cependant un vent plus froid qui soufflait sur moi
+semblait venir de la porte. Je me traînai jusque-là. Ô
+prodige! elle était ouverte.
+
+«J'eus un accès de joie insensée. Je pleurai comme un
+enfant, et j'embrassai la porte comme si j'eusse voulu
+baiser la trace des mains qui l'avaient ouverte. Je ne
+sais pourquoi la vie me semblait si douce à recouvrer,
+après avoir semblé si facile à perdre. Je me traînai le
+long de la salle du chapitre en suivant les murs; j'étais
+si faible que je tombais à chaque pas. Ma tête s'égarait,
+et je ne pouvais plus me rendre raison de la position de
+la porte que je voulais gagner. J'étais comme un homme
+ivre; et plus j'avais hâte de sortir de ce lieu fatal, moins
+il m'était possible d'en trouver l'issue. J'errais dans les
+ténèbres, me créant moi-même un labyrinthe inextricable
+dans un espace libre et régulier. Je crois que je
+passai là presque une heure, livré à d'inexprimables
+angoisses. Je n'étais plus armé de philosophie comme
+lorsque j'étais sous les verrous. Je voyais la liberté, la
+vie, qui revenaient à moi, et je n'avais pas la force de
+m'en emparer. Mon sang un instant ranimé se refroidissait
+de nouveau. Une sorte de rage délirante s'emparait
+de moi. Mille fantômes passaient devant mes yeux,
+mes genoux se roidissaient sur le plancher. Épuisé de
+fatigue et de désespoir, je tombai au pied d'une des
+froides parois de la salle, et de nouveau j'essayai de
+retrouver en moi la résolution de mourir en paix. Mais
+mes idées étaient confuses, et la sagesse, qui m'avait
+semblé naguère une armure impénétrable, n'était en cet
+instant qu'un secours impuissant contre l'horreur de la
+mort.
+
+«Tout à coup je retrouvai le souvenir, déjà effacé, de
+la voix qui m'avait appelé durant mon sommeil, et, me
+livrant à cette protection mystérieuse avec la confiance
+d'un enfant, je murmurai les derniers mots que Fulgence
+avait prononcés en rendant l'âme: «_Sancte Spiridion,
+ora pro me._»
+
+«Alors il se fit une lueur pâle dans la salle, comme
+serait celle d'un éclair prolongé. Cette lueur augmenta,
+et, au bout d'une minute environ, s'éteignit tout à fait.
+J'avais eu le temps de voir que cette lumière partait du
+portrait du fondateur, dont les yeux s'étaient allumés
+comme deux lampes pour éclairer la salle et pour me
+montrer que j'étais adossé depuis un quart d'heure
+contre la porte tant cherchée.--Béni sois-tu, esprit
+bienheureux! m'écriai-je. Et, ranimé soudain, je m'élançai
+hors de la salle avec impétuosité.
+
+«Un convers, qui vaquait dans les salles basses à des
+préparatifs extraordinaires pour le lendemain, me vit
+accourir vers lui comme un spectre. Mes joues creuses,
+mes yeux enflammés par la fièvre, mon air égaré, lui
+causèrent une telle frayeur qu'il s'enfuit en laissant tomber
+une corbeille de riz qu'il portait, et un flambeau que
+je me hâtai de ramasser avant qu'il fût éteint. Quand
+j'eus apaisé ma faim, je regagnai ma cellule, et le lendemain,
+après un sommeil réparateur, je fus en état de
+me rendre à l'église.
+
+«Un bruit singulier dans le couvent et le branle de
+toutes les grosses cloches m'avaient annoncé une cérémonie
+importante. J'avais jeté les yeux sur le calendrier
+de ma cellule, et je me demandais si j'avais perdu pendant
+mes jours d'inanition la notion de la marche du
+temps; car je ne voyais aucune fête religieuse marquée
+pour le jour où je croyais être. Je me glissai dans le
+chœur, et je gagnai ma stalle sans être remarqué. Il y
+avait sur tous les fronts une préoccupation ou un recueillement
+extraordinaire. L'église était parée comme
+aux grands jours fériés. On commença les offices. Je fus
+surpris de ne point voir le Prieur à sa place; je me penchai
+pour demander à mon voisin s'il était malade. Celui-ci
+me regarda d'un air stupéfait, et, comme s'il eût pensé
+avoir mal entendu ma question, il sourit d'un air embarrassé
+et ne me répondit point. Je cherchai des yeux le
+père Donatien, celui de tous les religieux que je savais
+m'être le plus hostile, et que j'accusais intérieurement
+du traitement odieux que je venais de subir. Je vis ses
+yeux ardents chercher à pénétrer sous mon capuchon;
+mais je ne lui laissai point voir mon visage, et je m'assurai
+que le sien était bouleversé par la surprise et la
+crainte; car il ne s'attendait point à trouver ma stalle
+occupée, et il se demandait si c'était moi ou mon spectre
+qu'il voyait là en face de lui.
+
+«Je ne fus au courant de ce qui se passait qu'à la fin
+de l'office, lorsque l'officiant récita une prière en commémoration
+du Prieur, dont l'âme avait paru devant
+Dieu, le 10 janvier 1766, à minuit, c'est-à-dire une
+heure avant mon incarcération dans la bibliothèque. Je
+compris alors pourquoi Donatien, dont l'ambition guettait
+depuis longtemps la première place parmi nous, avait
+saisi l'occasion de cette mort subite pour m'éloigner des
+délibérations. Il savait que je ne l'estimais point, et que,
+malgré mon peu de goût pour le pouvoir et mon défaut
+absolu d'intrigue, je ne manquais pas de partisans.
+J'avais une réputation de science théologique qui m'attirait
+le respect naïf de quelques-uns; j'avais un esprit
+de justice et des habitudes d'impartialité qui offraient à
+tous des garanties. Donatien me craignait: sous-prieur
+depuis deux ans, et tout-puissant sur ceux qui entouraient
+le Prieur, il avait enveloppé ses derniers instants
+d'une sorte de mystère, et, avant de répandre la nouvelle
+de sa mort, il avait voulu me voir, sans doute pour sonder
+mes dispositions, pour me séduire ou pour m'effrayer.
+Ne me trouvant point dans ma cellule, et connaissant
+fort bien mes habitudes, comme je l'ai su depuis, il
+s'était glissé sur mes traces jusqu'à la porte de la bibliothèque
+qu'il avait refermée sur moi comme par mégarde.
+Puis il avait condamné toutes les issues par lesquelles
+on pouvait approcher de moi, et il avait sur-le-champ
+fait entrer tout le monastère en retraite, afin de procéder
+dignement à l'élection du nouveau chef.
+
+«Grâce à son influence, il avait pu violer tous les
+usages et toutes les règles de l'abbaye. Au lieu de faire
+embaumer et exposer le corps du défunt pendant trois
+jours dans la chapelle, il l'avait fait ensevelir précipitamment,
+sous prétexte qu'il était mort d'un mal contagieux.
+Il avait brusqué toutes les cérémonies, abrégé
+le temps ordinaire de la retraite; et déjà l'on procédait
+à son élection, lorsque, par un fait surnaturel, je fus
+rendu à la liberté. Quand l'office fut fini, on chanta le
+_Veni Creator_; puis on resta un quart d'heure prosterné
+chacun dans sa stalle, livré à l'inspiration divine. Lorsque
+l'horloge sonna midi, la communauté défila lentement et
+monta à la salle du chapitre pour procéder au vote général.
+Je me tins dans le plus grand calme et dans la plus
+complète indifférence tant que dura cette cérémonie.
+Rien au monde ne me tentait moins que de contre-balancer
+les suffrages; en eussé-je eu le temps, je n'aurais pas
+fait la plus simple démarche pour contrarier l'ambition
+de Donatien. Mais quand j'entendis son nom sortir cinquante
+fois de l'urne, quand je vis, au dernier tour de
+scrutin, la joie du triomphe éclater sur son visage, je fus
+saisi d'un mouvement tout humain d'indignation et de
+haine.
+
+«Peut-être, s'il eût songé à tourner vers moi un regard
+humble ou seulement craintif, mon mépris l'eût-il absous;
+mais il me sembla qu'il me bravait, et j'eus la puérilité de
+vouloir briser cet orgueil, au niveau duquel je me ravalais
+en le combattant. Je laissai le secrétaire recompter
+lentement les votes. Il y en avait deux seulement pour
+moi. Ce n'était donc pas une espérance personnelle qui
+pouvait me suggérer ce que je fis. Au moment où l'on
+proclama le nom de Donatien, et comme il se levait d'un
+air hypocritement ému pour recevoir les embrassades
+des anciens, je me levai à mon tour et j'élevai la voix.
+
+«--Je déclare, dis-je avec un calme apparent dont
+l'effet fut terrible, que l'élection proclamée est nulle,
+parce que les statuts de l'ordre ont été violés. Une seule
+voix, oubliée ou détournée, suffit pour frapper de nullité
+les résolutions de tout un chapitre. J'invoque cet article
+de la charte de l'abbé Spiridion, et déclare que moi,
+Alexis, membre de l'ordre et serviteur de Dieu, je n'ai
+point déposé mon vote aujourd'hui dans l'urne, parce
+que je n'ai point eu le loisir d'entrer en retraite comme
+les autres; parce que j'ai été écarté, par hasard ou par
+malice, des délibérations communes, et qu'il m'eût été
+impossible, ignorant jusqu'à cet instant la mort de notre
+vénérable Prieur, de me décider inopinément sur le choix
+de son successeur.»
+
+«Ayant prononcé ces paroles qui furent un coup de
+foudre pour Donatien, je me rassis et refusai de répondre
+aux mille questions que chacun venait m'adresser. Donatien,
+un instant confondu de mon audace, reprit bientôt
+courage, et déclara que mon vote était non-seulement
+inutile mais non recevable, parce qu'étant sous le poids
+d'une faute grave, et subissant, durant les délibérations,
+une correction dégradante, d'après les statuts, je n'étais
+point apte à voter.
+
+«--Et qui donc a qualifié ou apprécié ma faute? demandai-je.
+Qui donc, s'est permis de m'en infliger le
+châtiment? Le sous-prieur? il n'en avait pas le droit.
+Il devait, pour me juger indigne de prendre part à
+l'élection, faire examiner ma conduite par six des plus
+anciens du chapitre, et je déclare qu'il ne l'a point
+fait.
+
+«--Et qu'en savez-vous? me dit un des anciens qui
+était le chaud partisan de mon antagoniste.
+
+«--Je dis, m'écriai-je, que cela ne s'est point fait,
+parce que j'avais le droit d'en être informé, parce que
+mon jugement devait être signifié à moi d'abord, puis
+à toute la communauté rassemblée, et enfin placardé
+ici, dans ma stalle, et qu'il n'y est point et n'y a jamais
+été.
+
+«--Votre faute, s'écria Donatien, était d'une telle
+nature...
+
+«--Ma faute, interrompis-je, il vous plaît de la qualifier
+de grave; moi, il me plaît de qualifier la punition
+que vous m'avez infligée, et je dis que c'est pour vous
+qu'elle est dégradante. Dites quelle fut ma faute! Je
+vous somme de le dire ici; et moi je dirai quel traitement
+vous m'avez fait subir, bien que vous n'eussiez
+pas le droit de le faire.»
+
+«Donatien voyant que j'étais outré, et que l'on commençait
+à m'écouter avec curiosité, se hâta de terminer
+ce débat en appelant à son secours la prudence et la
+ruse. Il s'approcha de moi, et, du ton d'un homme
+pénétré de componction, il me supplia, au nom du Sauveur
+des hommes, de cesser une discussion scandaleuse
+et contraire à l'esprit de charité qui devait régner entre
+des frères. Il ajouta que je me trompais en l'accusant de
+machinations si perfides, que sans doute il y avait entre
+nous un malentendu qui s'éclaircirait dans une explication
+amicale.
+
+«--Quant à vos droits, ajouta-t-il, il m'a semblé et il
+me semble encore, mon frère, que vous les avez perdus.
+Ce serait peut-être pour la communauté une affaire à
+examiner; mais il suffit que vous m'accusiez d'avoir redouté
+votre candidature pour que je veuille faire tomber
+au plus vite un soupçon si pénible pour moi. Et pour
+cela, je déclare que je désire vous avoir sur-le-champ
+pour compétiteur. Je supplie la communauté d'écarter
+de vous toute accusation, et de permettre que vous déposiez
+votre vote dans l'urne après qu'on aura fait un
+nouveau tour de scrutin, sans examiner si vos droits
+sont contestables. Non-seulement je l'en supplie, mais
+au besoin je le lui commande; car je suis, en attendant
+le résultat de votre candidature, le chef de cette respectable
+assemblée.»
+
+«Ce discours adroit fut accueilli avec acclamations;
+mais je m'opposai à ce qu'on recommençât le vote
+séance tenante. Je déclarai que je voulais entrer en
+retraite, et que, comme les autres s'étaient contentés
+de trois jours, bien que quarante furent prescrits, je
+m'en contenterais aussi; mais que, sous aucun prétexte,
+je ne croyais pouvoir me dispenser de cette
+préparation.
+
+«Donatien s'était engagé trop avant pour reculer. Il
+feignit de subir ce contre-temps avec calme et humilité.
+Il supplia la communauté de n'apporter aucun empêchement
+à mes desseins. Il y avait bien quelques murmures
+contre mon obstination, mais pas autant peut-être
+que Donatien l'avait espéré. La curiosité, qui est
+l'élément vital des moines, était excitée au plus haut
+point par ce qui restait de mystérieux entre Donatien et
+moi. Ma disparition avait causé bien de l'étonnement à
+plusieurs. On voulait, avant de se ranger sous la loi de
+ce nouveau chef si mielleux et si tendre en apparence,
+avoir quelques notions de plus sur son vrai caractère.
+Je semblais l'homme le plus propre à les fournir. Sa
+modération avec moi en public, au milieu d'une crise si
+terrible pour son orgueil et son ambition, paraissait sublime
+à quelques-uns, sensée à plusieurs autres, étrange
+et de mauvais augure à un plus grand nombre. Trente
+voix, qui ne s'entendaient pas sur le choix de leur candidat,
+avaient combattu son élection. Il était déjà évident
+qu'elles allaient se reporter sur moi. Trois jours de nouvelles
+réflexions et de plus amples informations pouvaient
+détacher bien des partisans. Chacun le sentit, et la majorité,
+qui avait été surprise et comme enivrée par la
+précipitation des meneurs, se réjouit du retard que je
+venais apporter au dénoûment.
+
+«Une heure après la clôture de cette séance orageuse,
+ma cellule était assiégée des meneurs de mon parti; car
+j'avais déjà un parti malgré moi, et un parti très-ardent.
+Donatien n'était pas médiocrement haï, et je dois à la
+vérité de dire que tout ce qu'il y avait de moins avili et
+de moins corrompu dans l'abbaye était contre lui. Ma
+colère était déjà tombée, et les offres qu'on me faisait
+n'éveillaient en moi aucun désir de puissance monacale.
+J'avais de l'ambition, mais une ambition vaste comme
+le monde, l'ambition des choses sublimes. J'aurais voulu
+élever un beau monument de science ou de philosophie,
+trouver une vérité et la promulguer, enfanter une de
+ces idées qui soulèvent et remplissent tout un siècle,
+gouverner enfin toute une génération, mais du fond de
+ma cellule, et sans salir mes doigts à la fange des affaires
+sociales; régner par l'intelligence sur les esprits, par le
+cœur sur les cœurs, vivre en un mot comme Platon ou
+Spinosa. Il y avait loin de là à la gloriole de commander
+à cent moines abrutis. La petitesse pompeuse d'un tel
+rôle soulevait mon âme de dégoût; mais je compris quel
+parti je pouvais tirer de ma position, et j'accueillis mes
+partisans avec prudence.
+
+«Avant le soir, les trente voix qui avaient résisté à
+Donatien s'étaient déjà réunies sur moi. Donatien en
+fut plus irrité qu'effrayé. Il vint me trouver dans ma
+cellule, et il essaya de m'intimider en me disant que,
+si je me retirais de la candidature, il ne me reprocherait
+point mes hérésies, à lui bien connues; que les
+choses pouvaient encore se passer honorablement pour
+moi et tranquillement pour lui, si je me contentais de
+la petite victoire que j'avais obtenue en retardant son
+élection; mais que, si je me mettais sur les rangs pour
+le priorat, il ferait connaître quelles étaient mes occupations,
+mes lectures, et sans doute mes pensées, depuis
+plus de cinq ans. Il me menaça de dévoiler la fraude et la
+désobéissance où j'avais vécu tout ce temps-là, dérobant
+les livres défendus et me nourrissant durant les saints
+offices, dans le temple même du Seigneur, des plus
+infâmes doctrines.
+
+«Le calme avec lequel j'affrontai ces menaces le déconcerta
+beaucoup. Il voulait sans doute me faire parler
+sur mes croyances; peut être avait-il placé des témoins
+derrière la porte pour m'entendre apostasier dans un
+moment d'emportement. J'étais sur mes gardes, et je
+vis, dans cette circonstance, combien l'homme le plus
+simple a de supériorité sur le plus habile, lorsque celui-ci
+est mû par de mauvaises passions. Je n'étais certes pas
+rompu à l'intrigue comme ce moine cauteleux et rusé;
+mais le mépris que j'avais pour l'enjeu me donnait tout
+l'avantage de la partie. J'étais armé d'un sang-froid à
+toute épreuve, et mes reparties calmes démontaient de
+plus en plus mon adversaire. Il se retira fort troublé.
+Jusque-là il ne m'avait point connu, disait-il d'un ton
+amèrement enjoué. Il m'avait cru plongé dans les livres,
+et ne se serait jamais douté que j'apportasse tant de
+prudence et de calcul dans les affaires temporelles. Il
+ajouta sournoisement qu'il faisait des vœux pour que
+mon orthodoxie en matière de religion lui fût bien démontrée;
+car, dans ce cas, je lui paraissais le plus propre
+de tous à bien gouverner l'abbaye.
+
+«Le lendemain, mes trente partisans cabalèrent si
+bien qu'ils détachèrent plus de quinze poltrons, jetés
+par la frayeur dans le parti de mon rival. Donatien était
+l'homme le plus redouté et le plus haï de la communauté;
+mais il avait pour lui tous les anciens, qu'il avait su accaparer,
+et aux vices desquels son athéisme secret offrait
+toutes les garanties désirables. Il n'y a pas de plus grand
+fléau pour une communauté religieuse qu'un chef sincèrement
+dévot. Avec lui, la règle, qui est ce que le
+moine hait et redoute le plus, est toujours en vigueur, et
+vient à chaque instant troubler les douces habitudes
+de paresse et d'intempérance; son zèle ardent suscite
+chaque jour de nouvelles tracasseries, en voulant ramener
+les pratiques austères, la vie de labeur et de privations.
+Donatien savait, avec le petit nombre des fanatiques, se
+donner les apparences d'une foi vive; avec le grand
+nombre des indifférents, il savait, sans compromettre
+la dignité d'étiquette de la règle, et sans déroger aux
+apparences de la ferveur, donner à chacun le prétexte le
+plus convenable à la licence. Par ce moyen son autorité
+était sans bornes pour le mal; il exploitait les vices d'autrui
+au profit des siens propres. Cette manière de gouverner
+les hommes en profitant de leur corruption est
+infaillible; et, si j'étais le favori d'un roi, je la lui conseillerais.
+
+«Mais ce qui contre-balançait l'autorité naissante de
+Donatien. C'était ce qu'on savait de son humeur vindicative.
+Ceux qui l'avaient offensé un jour avaient à s'en
+repentir longtemps, et l'on craignait avec raison que
+le Prieur n'oubliât pas, en recevant la crosse, les vieilles
+querelles du simple frère. C'est pourquoi les faibles
+s'étaient jetés dans son parti par frayeur, le croyant
+tout-puissant et ne voulant pas qu'il les punît d'avoir
+cabalé contre lui.
+
+«Dès que ceux-là virent une puissance se former
+contre la sienne et offrir quelque garantie, ils se rejetèrent
+facilement de ce coté, et le troisième jour j'avais
+une majorité incontestable. Je ne saurais t'exprimer,
+Angel, combien j'eus à souffrir secrètement de cette banale
+préférence, basée sur des intérêts d'égoïsme et revêtue
+des formes menteuses de l'estime et de l'affection.
+Les sales caresses de ces poltrons me répugnaient; les
+protestations des autres intrigants, qui se flattaient de
+régner à ma place tandis que je serais absorbé dans mes
+spéculations scientifiques, ne me causaient pas moins de
+dégoût et de mépris.
+
+«--Vous triompherez, me disaient-ils d'un air lâchement
+fier en sortant de ma cellule.
+
+«--Dieu m'en préserve! répondais-je lorsqu'ils étaient
+sortis.»
+
+«Le jour de l'élection, Donatien vint me réveiller avant
+l'aube. Il n'avait pu fermer l'œil de la nuit.
+
+«--Vous dormez comme un triomphateur, me dit-il,
+Êtes-vous donc si sur de l'emporter sur moi?»
+
+«Il affectait le calme; mais sa voix était tremblante,
+et le trouble de toute sa contenance révélait les angoisses
+de son âme.
+
+«--Je dors avec une double sécurité, lui répondis-je
+en souriant, celle du triomphe et celle de la plus parfaite
+indifférence pour ce même triomphe.
+
+«--Frère Alexis, reprit-il, vous jouez la comédie
+avec un art au-dessus de tout éloge.
+
+«--Frère Donatien, lui dis-je, vous ne vous trompez
+pas, je joue la comédie; car je brigue des suffrages dont
+je ne veux pas profiter. Combien voulez-vous me les
+payer?
+
+«--Quelles seraient vos conditions? dit-il en feignant
+de soutenir une plaisanterie; mais ses lèvres étaient
+pâles d'émotion et son œil étincelant de curiosité.
+
+«--Ma liberté, répondis-je, rien que cela. J'aime
+l'étude et je déteste le pouvoir: assurez-moi le calme et
+l'indépendance la plus absolue au fond de ma cellule.
+Donnez-moi les clefs de toutes les bibliothèque, le soin
+de tous les instruments de physique et d'astronomie, et
+la direction des fonds appliqués à leur entretien par le
+fondateur; donnez-moi la cellule de l'observatoire, abandonnée
+depuis la mort du dernier moine astronome, enfin
+dispensez-moi des offices, et à ce prix vous pourrez me
+considérer comme mort. Je vivrai dans mon donjon, et
+vous sur votre chaire abbatiale, sans que nous ayons
+jamais rien de commun ensemble. À la première affaire
+temporelle dont je me mêlerai, je vous autorise à me
+remettre sous la règle; mais aussi à la première tracasserie
+temporelle que vous me susciterez, je vous promets
+de vous montrer encore une fois que je ne suis pas
+sans influence. Tous les trois ans, lorsqu'on renouvellera
+votre élection, nous passerons marché comme aujourd'hui,
+si le marché d'aujourd'hui vous convient. Promettez-vous?
+Voici la cloche qui nous appelle à l'église;
+dépêchez-vous.»
+
+«Il promit tout ce que je voulus; mais il se retira sans
+confiance et sans espoir. Il ne pouvait croire qu'on renonçât
+à la victoire quand on la tenait dans ses mains.
+
+«Il serait impossible de peindre l'angoisse qui contractait
+son visage lorsque je fus proclamé Prieur à la
+majorité de dix voix. Il avait l'air d'un homme foudroyé
+au moment d'atteindre aux astres. M'avoir tenu enfermé
+trois jours et trois nuits, s'être flatté de me trouver mort
+de faim et de froid, et tout à coup me voir sortir comme
+de la tombe pour lui arracher des mains la victoire et
+m'asseoir à sa place sur la chaire d'honneur!
+
+«Chacun vint m'embrasser, et je subis cette cérémonie,
+sans détromper le vaincu jusqu'à ce qu'il vint à son
+tour me donner le baiser de paix. Quand il eut accompli
+cette dernière humiliation, je le pris par la main; et,
+me dépouillant des insignes dont on m'avait déjà revêtu,
+je lui mis au doigt l'anneau, et à la main la crosse abbatiale;
+puis je le conduisis à la chaire, et, m'agenouillant
+devant lui, je le priai de me donner sa bénédiction
+paternelle.
+
+«Il y eut une stupéfaction inconcevable dans le chapitre,
+et d'abord je trouvait beaucoup d'opposition à accepter
+cette substitution de personne; mais les poltrons
+et les faibles emportèrent de nouveau la majorité là où
+je voulais la constituer. Le scrutin de ce jour ne produisit
+rien; mais celui du lendemain rendit, par mes soins et
+par mon influence, le priorat au trop heureux Donatien.
+Il me fit l'honneur de douter de ma loyauté jusqu'au
+dernier moment, me soupçonnant toujours de feindre
+un excès d'humilité afin de m'assurer un pouvoir sans
+bornes pour toute ma vie. Il y avait peu d'exemples
+qu'un Prieur n'eût pas été réélu tous les trois ans jusqu'à
+sa mort; mais le statut n'en restait pas moins en
+vigueur, et l'existence d'un rival important pouvait troubler
+la vie du vainqueur. Donatien pensait donc que je
+voulais amener à moi par un semblant de vertu et de
+désintéressement romanesque ceux qui lui étaient le plus
+attachés, afin de ne point avoir à craindre une réaction
+vers lui au bout de trois ans. Au reste, c'est grâce à ce
+statut que la tranquillité de ma vie fut à peu près assurée.
+Les persécutions dont j'avais été accablé jusque-là, et
+dont j'ai passe le détail sous silence dans ce récit, comme
+n'étant que les accessoires de souffrances plus réelles
+et plus profondes, cessèrent à partir de ce jour. Ce n'est
+que depuis peu que, me voyant prêt à descendre dans la
+tombe, Donatien a cessé de me craindre et encouragé
+peut-être les vieilles haines de ses créatures.
+
+«Quand son élection eut été enfin proclamée, et qu'il
+se fut assuré de ma bonne foi, sa reconnaissance me
+parut si servile et si exagérée que je me hâtai de m'y
+soustraire.
+
+«--Payez vos dettes, lui dis-je à l'oreille, et ne me
+sachez aucun autre gré d'une action qui n'est point, de
+ma part, un sacrifice.
+
+«Il se hâta de me proclamer directeur de la bibliothèque
+et du cabinet réservé aux études et aux collections
+scientifiques. J'eus, à partir de cet instant, la plus
+grande liberté d'occupations et tous les moyens possibles
+de m'instruire.
+
+«Au moment où je quittais la salle du chapitre pour
+aller, plein d'impatience, prendre possession de ma
+nouvelle étude, je levai les yeux par hasard sur le portrait
+du fondateur, et alors le souvenir des événements
+surnaturels qui s'étaient passés dans cette salle quelques
+jours auparavant me revint si distinct et si frappant que
+j'en fus effrayé. Jusque-là, les préoccupations qui avaient
+rempli toutes mes heures ne m'avaient pas laissé le loisir
+d'y songer, ou plutôt cette partie du cerveau qui
+conserve les impressions que nous appelons poétiques
+et merveilleuses (à défaut d'expression juste pour peindre
+les fonctions du sens divin), s'était engourdie chez
+moi au point de ne rendre à'ma raison aucun compte
+des prodiges de mon évasion. Ces prodiges restaient
+comme enveloppés dans les nuages d'un rêve, comme
+les vagues réminiscences des faits accomplis durant
+l'ivresse on durant la fièvre. En regardant le portrait
+d'Hébronius, je revis distinctement l'animation de ces
+yeux peints qui, tout d'un coup, étaient devenus vivants
+et lumineux, et ce souvenir se mêla si étrangement au
+présent qu'il me sembla voir encore cette toile reprendre
+vie, et ces yeux me regarder comme des yeux humains.
+Mais cette fois ce n'était plus avec éclat, c'était avec
+douleur, avec reproche. Il me sembla voir des larmes
+humecter les paupières. Je me sentis défaillir. Personne
+ne faisait attention à moi; mais un jeune enfant de douze
+ans, neveu et élève en théologie de l'un des frères, se
+tenait par hasard devant le portrait, et, par hasard aussi,
+le regardait.
+
+«--Ô mon père Alexis, me dit-il en saisissant ma
+robe avec effroi, voyez donc! le portrait pleure!»
+
+«Je faillis m'évanouir, mais je fis un grand effort sur
+moi-même, et lui répondis:
+
+«--Taisez-vous, mon enfant, et ne dites pas de pareilles
+choses, aujourd'hui surtout; vous feriez tomber
+votre oncle en disgrâce.»
+
+«L'enfant ne comprit pas ma réponse, mais il en fut
+comme effrayé, et ne parla à personne, que je sache, de
+ce qu'il avait vu. Il avait dès lors une maladie dont il
+mourut l'année suivante chez ses parents. Je n'ai pas bien
+su les détails de sa mort; mais il m'est revenu qu'il avait
+vu, à ses derniers instants, une figure vers laquelle il
+voulait s'élancer en l'appelant _pater Spiridion_. Cet
+enfant était plein de foi, de douceur et d'intelligence. Je
+ne l'ai connu que quelques instants sur la terre; mais je
+crois que je le retrouverai dans une sphère plus sublime.
+Il était de ceux qui ne peuvent pas rester ici-bas, et qui
+ont déjà, dès cette vie, une moitié de leur âme dans un
+monde meilleur.
+
+«Je fus occupé pendant quelques jours à préparer mon
+observatoire, à choisir les livres que je préférais, à les
+ranger dans ma cellule, à tout ordonner dans mon nouvel
+empire. Pendant que le couvent était en rumeur pour
+célébrer l'élection de son nouveau chef, que les uns se
+livraient à leurs rêves d'ambition, tandis que les autres
+se consolaient de leurs mécomptes en s'abandonnant à
+l'intempérance, je goûtais une joie d'enfant à m'isoler de
+cette tourbe insensée, et à chercher, dans l'oubli de tous,
+mes paisibles plaisirs. Quand j'eus fini de ranger la bibliothèque,
+les collections d'histoire naturelle et les instruments
+de physique et d'astronomie, ce que je fis avec
+tant de zèle que je me couchais chaque soir exténué de
+fatigue (car toutes ces choses précieuses avaient été
+négligées et abandonnées au désordre depuis bien des
+années), je rentrai un soir dans cette cellule avec un
+bien-être incroyable. J'estimais avoir remporté une bien
+plus grande victoire que celle de Donatien, et avoir
+assuré tout l'avenir de ma vie sur les seules bases qui
+lui convinssent. Je n'avais qu'une seule passion, celle de
+l'étude: j'allais pouvoir m'y livrer à tout jamais, sans
+distraction et sans contrainte. Combien je m'applaudissais d'avoir
+résisté au désir de fuir, qui m'avait tant de
+fois traversé l'esprit durant les années précédentes!
+J'avais tant souffert, n'ayant plus aucune foi, aucune
+sympathie catholique, d'être forcé d'observer les minutieuses
+pratiques du catholicisme, et d'y voir se consumer
+un temps précieux! Je m'étais souvent méprisé pour
+le faux point d'honneur qui me tenait esclave de mes
+vœux.
+
+«Vœux insensés, serments impies! m'étais-je écrié
+cent fois, ce n'est point la crainte ou l'amour de Dieu
+qui vous a reçus, ni qui m'empêche de vous violer. Ce
+Dieu n'existe plus, il n'a jamais existé. On ne doit point
+de fidélité à un fantôme, et les engagements pris dans
+un songe n'ont ni force ni réalité. C'est donc le respect
+humain qui fait votre puissance sur moi. C'est parce
+que, dans mes jours de jeunesse intolérante et de dévotion
+fougueuse, j'ai flétri à haute voix les religieux qui
+rompaient leur ban; c'est parce que j'ai soutenu autrefois
+la thèse absurde que le serment de l'homme est
+indélébile, qu'aujourd'hui je crains, en me rétractant,
+d'être méprisé par ces hommes que je méprise!
+
+«Je m'étais dit ces choses, je m'étais fait ces reproches;
+j'avais résolu de partir, de jeter mon froc de moine,
+aux ronces du chemin, d'aller chercher la liberté de
+conscience et la liberté d'études dans un pays éclairé,
+chez une nation tolérante, en France ou en Allemagne;
+mais je n'avais jamais trouvé le courage de le faire. Mille
+raisons puériles ou orgueilleuses m'en avalent empêché.
+Je me couchait en repassant dans mon esprit ces raisons
+que, par une réaction naturelle, j'aimais à trouver excellentes,
+puisque désormais l'état de moine et le séjour du
+monastère étaient pour moi la meilleure condition possible.
+Au nombre de ces raisons, ma mémoire vint à me
+retracer le désir de posséder le manuscrit de Spiridion
+et l'importance que j'avais attachée à exhumer cet écrit
+précieux. À peine cette réflexion eut elle traversé mon
+esprit, qu'elle y évoqua mille images fantastiques. La
+fatigue et le besoin de sommeil commençaient à troubler
+mes idées. Je me sentis dans une disposition étrange et
+telle que depuis longtemps je n'en avais connu. Ma raison,
+toujours superbe, était dans toute sa force, et méprisait
+profondément les visions qui m'avaient assailli dans le
+catholicisme; elle m'expliquait les prestiges de la nuit
+du 10 janvier par des causes toutes naturelles. La faim,
+la fièvre, l'agonie des forces morales, et aussi le désespoir
+secret et insurmontable de quitter la vie d'une manière
+si horrible, avaient dû produire sur mon cerveau un
+désordre voisin de la folie. Alors j'avais cru entendre
+une voix de la tombe et des paroles en harmonie avec
+les souvenirs émouvants de ma précédente existence de
+catholique. Les fantômes qui jadis s'étaient produits dans
+mon imagination avaient dû s'y reproduire par une loi
+physiologique à la première disposition fébrile, et l'anéantissement
+de mes forces physiques avait dû, en présence
+de ces apparitions, empêcher les fonctions de la raison
+et neutraliser les puissances du jugement. Un événement
+fortuit, peut-être le passage d'un serviteur dans la salle
+du chapitre, ayant amené ma délivrance au moment où
+j'étais en proie à ce délire, je n'avais pu manquer d'attribuer
+mon salut à ces causes surnaturelles; et le reste
+de la vision s'expliquait assez par la lutte qui s'était
+établie en moi entre le désir de ressaisir la vie et l'affaissement
+de tout mon être. Il n'était donc rien dans tout
+cela dont ma raison ne triomphât par des mots; mais les
+mots ne remplaceront jamais les idées; et quoiqu'une
+moitié de mon esprit se tînt pour satisfaite de ces solutions,
+l'autre moitié restait dans un grand trouble et
+repoussait le calme de l'orgueil et la sanction du sommeil.
+
+[Illustration]
+
+
+«Alors je fus pris d'un malaise inconcevable. Je sentis
+que ma raison ne pouvait pas me défendre, quelque
+puissante et ingénieuse qu'elle fût, contre les vaines
+terreurs de la maladie. Je me souvins d'avoir été tellement
+dominé par les apparences que j'avais pris mes
+hallucinations pour la réalité. Naguère encore, étant
+plein de calme, de force et de contentement, j'avais cru
+voir des larmes sortir d'une toile peinte, j'avais cru entendre
+la parole d'un enfant qui confirmait ce prodige.
+
+«Il est vrai qu'il y avait une légende sur ce portrait.
+Dans mon âge de crédulité, j'avais entendu dire qu'il
+pleurait à l'élection des mauvais Prieurs; et l'enfant,
+nourri à son tour de cette fable, avait été fasciné par
+la peur, au point de voir ce que je m'étais imaginé voir
+moi-même. Que de miracles avaient été contemplés et
+attestés par des milliers de personnes abusées toutes
+spontanément et contagieusement par le même élan
+d'enthousiasme fanatique! Il n'était pas surprenant que
+deux personnes l'eussent été; mais que je fusse l'une
+des deux, et que je partageasse les rêveries d'un enfant,
+voilà ce qui m'étonnait et m'humiliait étrangement. Eh
+quoi! pensai-je, l'imposture du fanatisme chrétien laisse-t-elle
+donc dans l'esprit de ceux qui l'ont subie des
+traces si profondes, qu'après des années de désabusement
+et de victoire, je n'en sois pas encore affranchi? Suis-je
+condamné à conserver toute ma vie cette infirmité?
+N'est-il donc aucun moyen de recouvrer entièrement la
+force morale qui chasse les fantômes et dissipe les
+ombres avec un mot? Pour avoir été catholique, ne me
+sera-t-il jamais permis d'être un homme, et dois-je, à
+la moindre langueur d'estomac, au moindre accès de
+fièvre, être en butte aux terreurs de l'enfance? Hélas!
+ceci est peut-être un juste châtiment de la faiblesse avec
+laquelle l'homme fléchit devant des erreurs grossières.
+Peut-être la vérité, pour se venger, se refuse-t-elle à
+éclairer complètement les esprits qui l'ont reniée longtemps;
+peut-être les misérables qui, comme moi, ont
+servi les idoles et adoré le mensonge sont-ils marqués
+d'un sceau indélébile d'ignorance, de folie et de lâcheté;
+peut-être qu'à l'heure de la mort mon cerveau épuisé
+sera livré à des épouvantails méprisables; Satan viendra
+peut-être me tourmenter, et peut-être mourrai-je en
+invoquant Jésus, comme ont fait plusieurs malheureux
+philosophes, en qui de semblables maladies d'esprit
+expliquent et révèlent la misère humaine aux prises
+avec la lumière céleste?
+
+[Illustration]
+
+
+«Livré à ces pensées douloureuses, je m'endormis
+fort agité, craignant d'être encore la dupe de quelque
+songe, et m'en effrayant d'autant plus que ma raison m'en
+démontrait les causes et les conséquences.
+
+«Je fis alors un rêve étrange. Je m'imaginai être revenu
+au temps de mon noviciat. Je me voyais vêtu de
+la robe de laine blanche, un léger duvet paraissait à
+peine sur mon visage; je me promenais avec mes jeunes
+compagnons, et Donatien, parmi nous, recueillait nos
+suffrages pour son élection. Je lui donnai ma voix comme
+les autres, avec insouciance, pour éviter les persécutions.
+Alors il se retira, en nous lançant un regard de
+triomphe méprisant, et nous vîmes approcher de nous
+un homme jeune et beau, que nous reconnûmes tous
+pour l'original du portrait de la grande salle.
+
+«Mais, ainsi qu'il arrive dans les rêves, notre surprise
+fut bientôt oubliée. Nous acceptâmes comme une chose
+possible et certaine qu'il eût vécu jusqu'à cette heure,
+et même quelques-uns de nous disaient l'avoir toujours
+connu. Pour moi, j'en avais un souvenir confus, et,
+soit habitude, soit sympathie, je m'approchai de lui
+avec affection. Mais il nous repoussa avec indignation.
+
+«Malheureux enfants! nous dit-il d'une voix pleine de
+charme et de mélodie jusque dans la colère, est-il possible
+que vous veniez m'embrasser après la lâcheté que
+vous venez de commettre? Eh quoi! êtes-vous descendus
+à ce point d'égoïsme et d'abrutissement que vous choisissez
+pour chef, non le plus vertueux ni le plus capable,
+mais celui de tous que vous savez le plus tolérant
+a l'égard du vice et le plus insensible à l'endroit de
+la générosité? Est-ce ainsi que vous observez mes statuts?
+Est-ce là l'esprit que j'ai cherché à laisser parmi vous?
+Est-ce ainsi que je vous retrouve, après vous avoir quittés
+quelque temps?»
+
+«Alors il s'adressa à moi en particulier, et me montrant
+aux autres:
+
+«Voici, dit-il, le plus coupable d'entre vous; car
+celui-là est déjà un homme par l'esprit, et il connaît le
+mal qu'il fait. C'est lui dont l'exemple vous entraîne,
+parce que vous le savez rempli d'instruction et nourri
+de sagesse. Vous l'estimez tous, mais il s'estime encore
+plus lui-même. Méfiez-vous de lui, c'est un orgueilleux,
+et l'orgueil l'a rendu sourd à la voix de sa conscience.
+
+«Et comme j'étais triste et rempli de honte, il me
+gourmanda fortement, mais en prenant mes mains avec
+une effusion de courroux paternel; et tout en me reprochant
+mon égoïsme, tout en me disant que j'avais sacrifié
+le sentiment de la justice et l'amour de la vérité au
+vain plaisir de m'instruire dans les sciences, il s'émut,
+et je vis que des larmes inondaient son visage. Les miennes
+coulèrent avec abondance, car je sentis les aiguillons du
+repentir et tous les déchirements d'un cœur brisé. Il me
+serra alors contre son cœur avec tendresse, mais avec
+douleur, et il me dit à plusieurs reprises:
+
+«Je pleure sur toi, car c'est à toi-même que tu as fait
+le plus grand mal, et ta vie tout entière est condamnée
+à expier cette faute. Avais-tu donc le droit de t'isoler au
+milieu de tes frères, et de dire: Tout le mal qui se fera
+désormais ici me sera indifférent, parce que je n'ai pas
+la même croyance que ceux-ci, parce qu'ils méritent
+d'être traités comme des chiens, et que je n'estime ici
+que moi, mon repos, mon plaisir, mes livres, ma
+liberté? Ô Alexis! malheureux enfant! tu seras un vieillard
+infortuné; car tu as perdu le sentiment du bien et
+la haine du mal; parce que tu as souffert en silence le
+triomphe de l'iniquité; parce que tu as préféré la satisfaction
+à ton devoir, et que tu as édifié de tes mains le
+trône de Baal dans ce coin de la société humaine où tu
+t'étais retiré pour cultiver le bien et servir le vrai Dieu!
+
+«Je m'agitai avec angoisse dans mon lit pour échapper
+à ces reproches, mais je ne pus réussir à m'éveiller; ils
+me poursuivaient avec une vraisemblance, une suite et
+un à-propos si extraordinaires; ils m'arrachaient des
+larmes si amères, et me couvraient d'une telle confusion,
+que je ne saurais dire aujourd'hui si c'était un rêve
+ou une vision. Peu à peu les personnages du rêve reparurent.
+Donatien s'avança furieux vers Spiridion, dont
+la voix s'éteignit et dont les traits s'effacèrent. Donatien
+criait à ses méchants courtisans:
+
+«_Détruisez-le! détruisez-le! Que vient-il faire
+parmi les vivants? Rendez-le à la tombe, rendez-le
+au néant!_
+
+«Alors les moines apportèrent du bois et des torches
+pour brûler Spiridion; mais au lieu de celui qui m'avait
+accablé de ses reproches et arrosé de ses larmes, je ne
+vis plus que le portrait du fondateur, que les partisans
+de Donatien arrachaient de son cadre et jetaient sur le
+bûcher. Dès que le feu eut commencé à consumer la
+toile, il se fit une horrible métamorphose. Spiridion reparut
+vivant, se tordant au milieu des flammes et criant:
+
+«Alexis, Alexis! c'est toi qui me donnes la mort!
+
+«Je m'élançai au milieu du bûcher, et ne trouvai que
+le portrait qui tombait en cendres. Plusieurs fois la figure
+vivante d'Hébronius et la toile inanimée qui la représentait
+se métamorphosèrent l'une dans l'autre à mes
+yeux stupéfaits: tantôt je voyais la belle chevelure du
+maître flamboyer dans l'incendie, et ses yeux pleins de
+souffrance, de colère et de douleur se tourner vers moi;
+tantôt je voyais brûler seulement une effigie aux acclamations
+grossières et aux rires des moines. Enfin je
+m'éveillai baigné de sueur et brisé de fatigue. Mon oreiller
+était trempé de mes pleurs. Je me levai, je courus ouvrir
+ma fenêtre. Le jour naissant dissipa mon sommeil
+et mes illusions; mais je restai tout le jour accablé de
+tristesse, et frappé de la force et de la justesse des
+reproches qui retentissaient encore dans mes oreilles.
+
+«Depuis ce jour le remords me consuma. Je reconnaissais
+dans ce rêve la voix de ma conscience qui me criait
+que dans toutes les religions, dans toutes les philosophies,
+c'était un crime d'édifier la puissance du fourbe
+et d'entrer en marché avec le vice. Cette fois la raison
+confirmait cet arrêt de la conscience; elle me montrait
+dans le passé Spiridion comme un homme juste, sévère,
+incorruptible, ennemi mortel du mensonge et de
+l'égoïsme; elle me disait que là où nous sommes jetés sur
+la terre, quelque fausse que soit notre position, quelque
+dégradés que soient les êtres qui nous entourent, notre
+devoir est de travailler à combattre le mal et à faire
+triompher le bien. Il y avait aussi un instinct de noblesse
+et de dignité humaine qui me disait qu'en pareil
+cas, lors même que nous ne pouvions faire aucun bien,
+il était beau de mourir à la peine en résistant au mal,
+et lâche de le tolérer pour vivre en paix. Enfin je tombai
+dans la tristesse. Ces études, dont je m'étais promis
+tant de joie, ne me causèrent plus que du dégoût. Mon
+âme appesantie s'égara dans de vains sophismes, et
+chercha inutilement à repousser, par de mauvaises raisons,
+le mécontentement d'elle-même. Je craignais tellement,
+dans cette disposition maladive et chagrine, de
+tomber en proie à de nouvelles hallucinations, que je
+luttai pendant plusieurs nuits contre le sommeil. À la
+suite de ces efforts, j'entrai dans une excitation nerveuse
+pire que l'affaiblissement des facultés. Les fantômes
+que je craignais de voir dans le sommeil apparurent
+plus effrayants devant mes yeux ouverts. Il me semblait
+voir sur tous les murs le nom de Spiridion écrit en lettres
+de feu. Indigné de ma propre faiblesse, je résolus de
+mettre fin à ces angoisses par un acte de courage. Je
+pris le parti de descendre dans le caveau du fondateur
+et d'en retirer le manuscrit. Il y avait trois nuits que je
+ne dormais pas. La quatrième, vers minuit, je pris un
+ciseau, une lampe, un levier, et je pénétrai sans bruit
+dans l'église, décidé à voir ce squelette et à toucher ces
+ossements que mon imagination revêtait, depuis six
+années, d'une forme céleste, et que ma raison allait
+restituer à l'éternel néant en les contemplant avec calme.
+
+«J'arrivai à la pierre du _Hic est_, la levai sans beaucoup
+de peine, et je commençai à descendre l'escalier;
+je me souvenais qu'il avait douze marches. Mais je n'en
+avais pas descendu six que ma tête était déjà égarée.
+J'ignore ce qui se passait en moi: si je ne l'avais éprouvé,
+je ne pourrais jamais croire que le courage de la vanité
+puisse couvrir tant de faiblesse et de lâche terreur. Le
+froid de la fièvre me saisit; la peur fit claquer mes dents;
+je laissai tomber ma lampe; je sentis que mes jambes
+pliaient sous moi.
+
+«Un esprit sincère n'eût pas cherché à surmonter
+cette détresse. Il se fût abstenu de poursuivre une
+épreuve au-dessus de ses forces; il eût remis son entreprise
+à un moment plus favorable; il eût attendu avec
+patience et simplicité le rassérénement de ses facultés
+mentales. Mais je ne voulais pas avoir le démenti vis-à-vis
+de moi-même. J'étais indigné de ma faiblesse; ma
+volonté voulait briser et réduire mon imagination. Je
+continuai à descendre dans les ténèbres; mais je perdis
+l'esprit, et devins la proie des illusions et des fantômes.
+
+«Il me sembla que je descendais toujours et que je
+m'enfonçais dans les profondeurs de l'Érèbe. Enfin,
+j'arrivai lentement à un endroit uni, et j'entendis une
+voix lugubre prononcer ces mots qu'elle semblait confier
+aux entrailles de la terre:
+
+«_Il ne remontera pas l'escalier._
+
+«Aussitôt, j'entendis s'élever vers moi, du fond
+d'abîmes invisibles, mille voix formidables qui chantaient
+sur un rhythme bizarre:
+
+«_Détruisons-le! Qu'il soit détruit! Que vient-il
+faire parmi les morts? Qu'il soit rendu à la souffrance!
+Qu'il soit rendu à la vie!_
+
+«Alors une faible lueur perça les ténèbres, et je vis
+que j'étais sur la dernière marche d'un escalier aussi
+vaste que le pied d'une montagne. Derrière moi, il y
+avait des milliers de degrés de fer rouge; devant moi,
+rien que le vide, l'abîme de l'éther, le bleu sombre de
+la nuit sous mes pieds comme au-dessus de ma tête. Je
+fus pris de vertige, et, quittant l'escalier, ne songeant
+plus qu'il me fût possible de le remonter, je m'élançai
+dans le vide en blasphémant. Mais à peine eus-je prononcé
+la formule de malédiction, que le vide se remplit
+de formes et de couleurs confuses, et peu à peu je me
+vis de plain-pied avec une immense galerie où je m'avançai
+en tremblant. L'obscurité régnait encore autour de
+moi; mais le fond de la voûte s'éclairait d'une lueur
+rouge et me montrait les formes étranges et affreuses de
+l'architecture. Tout ce monument semblait, par sa force
+et sa pesanteur gigantesque, avoir été taillé dans une
+montagne de fer ou dans une caverne de laves noires. Je
+ne distinguais pas les objets les plus voisins; mais ceux
+vers lesquels je m'avançais prenaient un aspect de plus
+en plus sinistre, et ma terreur augmentait à chaque
+pas. Les piliers énormes qui soutenaient la voûte, et les
+rinceaux de la voûte même, représentaient des hommes
+d'une grandeur surnaturelle, tous livrés à des tortures
+inouïes: les uns, suspendus par les pieds et serrés par
+les replis de serpents monstrueux, mordaient le pavé,
+et leurs dents s'enfonçaient dans le marbre; d'autres,
+engagés jusqu'à la ceinture dans le sol, étaient tirés
+d'en haut, ceux-ci par les bras la tête en haut, ceux-là
+par les pieds la tête en bas, vers les chapiteaux formés
+d'autres figures humaines penchées sur elles et
+acharnées à les torturer. D'autres piliers encore représentaient
+un enlacement de figures occupées à s'entre-dévorer,
+et chacune d'elles n'était plus qu'un tronçon
+rouge jusqu'aux genoux ou jusqu'aux épaules, mais
+dont la tête furieuse conservait assez de vie pour mordre
+et dévorer ce qui était auprès d'elle. Il y en avait qui,
+écorchés à demi, s'efforçaient, avec la partie supérieure
+de leur corps, de dégager la peau de l'autre
+moitié accrochée au chapiteau ou retenue au socle;
+d'autres encore qui, en se battant, s'étaient arraché des
+lanières de chair par lesquelles ils se tenaient suspendus
+l'un à l'autre avec l'expression d'une haine et d'une
+souffrance indicibles. Le long de la frise, ou plutôt en
+guise de frise, il y avait de chaque côté une rangée
+d'êtres immondes, revêtus de la forme humaine, mais
+d'une laideur effroyable, occupés à dépecer des cadavres, à
+dévorer des membres humains, à tordre des viscères, à se
+repaître de lambeaux sanglants. De la voûte pendaient,
+en guise de clefs et de rosaces, des enfants mutilés qui
+semblaient pousser des cris lamentables, ou qui, fuyant
+avec terreur les mangeurs de chair humaine, s'élançaient
+la tête en bas, et semblaient près de se briser sur le pavé.
+
+«Plus j'avançais, plus toutes ces statues, éclairées
+par la lumière du fond, prenaient l'aspect de la réalité;
+elles étaient exécutées avec une vérité que jamais l'art
+des hommes n'eût pu atteindre. On eût dit d'une scène
+d'horreur qu'un cataclysme inconnu aurait surprise au
+milieu de sa réalité vivante, et aurait noircie et pétrifiée
+comme l'argile dans le four. L'expression du désespoir, de
+la rage ou de l'agonie était si frappante sur tous ces visages
+contractés; le jeu ou la tension des muscles, l'exaspération
+de la lutte, le frémissement de la chair défaillante
+étaient reproduits avec tant d'exactitude qu'il était impossible
+d'en soutenir l'aspect sans dégoût et sans terreur.
+Le silence et l'immobilité de cette représentation
+ajoutaient peut-être encore à son horrible effet sur moi.
+Je devins si faible que je m'arrêtai et que je voulus
+retourner sur mes pas.
+
+«Mais alors j'entendis au fond de ces ténèbres que
+j'avais traversées, des rumeurs confuses comme celles
+d'une foule qui marche. Bientôt les voix devinrent plus
+distinctes et les clameurs plus bruyantes, et les pas se
+pressèrent tumultueusement en se rapprochant avec une
+vitesse incroyable: c'était un bruit de course irrégulière,
+saccadée, mais dont chaque élan était plus voisin, plus
+impétueux, plus menaçant. Je m'imaginai que j'étais
+poursuivi par cette foule déréglée, et j'essayai de la devancer
+en me précipitant sous la voûte au milieu des
+sculptures lugubres. Mais il me sembla que ces figures
+commençaient à s'agiter, à s'humecter de sueur et de
+sang, et que leurs yeux d'émail roulaient dans leurs orbites.
+Tout à coup je reconnus qu'elles me regardaient
+toutes et qu'elles étaient toutes penchées vers moi, les
+unes avec l'expression d'un rire affreux, les autres avec
+celle d'une aversion furieuse. Toutes avaient le bras
+levé sur moi et semblaient prêtes à m'écraser sous les
+membres palpitants qu'elles s'arrachaient les unes aux
+autres. Il y en avait qui me menaçaient avec leur propre
+tête dans les mains, ou avec des cadavres d'enfants
+qu'elles avaient arrachés de la voûte.
+
+«Tandis que ma vue était troublée par ces images
+abominables, mon oreille était remplie des bruits sinistres
+qui s'approchaient. Il y avait devant moi des objets
+affreux, derrière moi des bruits plus affreux encore:
+des rires, des hurlements, des menaces, des sanglots,
+des blasphèmes, et tout à coup des silences, durant
+lesquels il semblait que la foule, portée par le vent,
+franchît des distances énormes et gagnât sur moi du
+terrain au centuple.
+
+«Enfin le bruit se rapprocha tellement que, ne pouvant
+plus espérer d'échapper, j'essayai de me cacher
+derrière les piliers de la galerie; mais les figures de
+marbre s'animèrent tout à coup; et, agitant leurs bras,
+qu'elles tendaient vers moi avec frénésie, elles voulurent
+me saisir pour me dévorer.
+
+«Je fus donc rejeté par la peur au milieu de la galerie,
+où leurs bras ne pouvaient m'atteindre, et la foule vint,
+et l'espace fut rempli de voix, le pavé inondé de pas.
+Ce fut comme une tempête dans les bois, comme une
+rafale sur les flots; ce fut l'éruption de la lave. Il me
+sembla que l'air s'embrasait et que mes épaules pliaient
+sous le poids de la houle. Je fus emporté comme une
+feuille d'automne dans le tourbillon des spectres.
+
+«Ils étaient tous vêtus de robes noires, et leurs yeux
+ardents brillaient sous leurs sombres capuces comme
+ceux du tigre au fond de son antre. Il y en avait qui
+semblaient plongés dans un désespoir sans bornes, d'autres
+qui se livraient à une joie insensée ou féroce,
+d'autres dont le silence farouche me glaçait et m'épouvantait
+plus encore. À mesure qu'ils avançaient, les figures
+de bronze et de marbre s'agitaient et se tordaient
+avec tant d'efforts qu'elles finissaient par se détacher de
+leur affreuse étreinte, par se dégager du pavé qui enchaînait
+leurs pieds, par arracher leurs bras et leurs
+épaules de la corniche; et les mutilés de la voûte se
+détachaient aussi, et, se traînant comme des couleuvres
+le long des murs, ils réussissaient à gagner le sol. Et
+alors tous ces anthropophages gigantesques, tous ces
+écorchés, tous ces mutilés, se joignaient à la foule des
+spectres qui m'entraînaient, et, reprenant les apparences
+d'une vie complète, se mettaient à courir et à
+hurler comme les autres: de sorte qu'autour de nous
+l'espace s'agrandissait, et la foule se répandait dans les
+ténèbres comme un fleuve qui a rompu ses digues; mais
+la lueur lointaine l'attirait et la guidait toujours. Tout à
+coup cette clarté blafarde devint plus vive, et je vis que
+nous étions arrivés au but. La foule se divisa, se répandit
+dans des galeries circulaires, et j'aperçus au-dessous de
+moi, à une distance incommensurable, l'intérieur d'un
+monument tel que la main de l'homme n'eût jamais pu
+le construire. C'était une église gothique dans le goût de
+celles que les catholiques érigeaient au onzième siècle,
+dans ce temps où leur puissance morale, arrivée à son
+apogée, commençait à dresser des échafauds et des bûchers.
+Les piliers élancés, les arcades aiguës, les animaux
+symboliques, les ornements bizarres, tous les
+caprices d'une architecture orgueilleuse et fantasque
+étaient là déployés dans un espace et sur des dimensions
+telles qu'un million d'hommes eût pu être abrité sous la
+même voûte. Mais cette voûte était de plomb, et les
+galeries supérieures où la foule se pressait étaient si
+rapprochées du faîte que nul ne pouvait s'y tenir debout,
+et que, la tête courbée et les épaules brisées,
+j'étais forcé de regarder ce qui se passait tout au fond
+de l'église, sous mes pieds, à une profondeur qui me
+donnait des vertiges.
+
+«D'abord je ne discernai rien que les effets de l'architecture,
+dont les parties basses flottaient dans le vague,
+tandis que les parties moyennes s'éclairaient de lueurs
+rouges entrecoupées d'ombres noires, comme si un
+foyer d'incendie eût éclaté de quelque point insaisissable
+à ma vue. Peu à peu cette clarté sinistre s'étendit sur
+toutes les parties de l'édifice, et je distinguai un grand
+nombre de figures agenouillées dans la nef, tandis
+qu'une procession de prêtres revêtus de riches habits
+sacerdotaux défilait lentement au milieu, et se dirigeait
+vers le chœur en chantant d'une voix monotone:
+
+«_Détruisons-le! détruisons-le! que ce gui appartient
+à la tombe soit rendu à la tombe!_»
+
+«Ce chant lugubre réveilla mes terreurs, et je regardai
+autour de moi; mais je vis que j'étais seul dans une
+des travées: la foule avait envahi toutes les autres; elle
+semblait ne pas s'occuper de moi. Alors j'essayai de
+m'échapper de ce lieu d'épouvante, où un instinct secret
+m'annonçait l'accomplissement de quelque affreux mystère.
+Je vis plusieurs portes derrière moi; mais elles
+étaient gardées par les horribles figures de bronze, qui
+ricanaient et se parlaient entre elles en disant:
+
+«_On va le détruire, et les lambeaux de sa chair
+nous appartiendront._»
+
+«Glacé par ces paroles, je me rapprochai de la balustrade
+en me courbant le long de la rampe de pierre
+pour qu'on ne pût pas me voir. J'eus une telle horreur
+de ce qui allait s'accomplir que je fermai les yeux et
+me bouchai les oreilles. La tête enveloppée de mon capuce
+et courbée sur mes genoux, je vins à bout de me
+figurer que tout cela était un rêve et que j'étais endormi
+sur le grabat de ma cellule. Je fis des efforts inouïs pour
+me réveiller et pour échapper au cauchemar, et je crus
+m'éveiller en effet; mais en ouvrant les yeux je me retrouvai
+dans la travée, environné à distance des spectres
+qui m'y avaient conduit, et je vis au fond de la nef la
+procession de prêtres qui était arrivée au milieu du
+chœur, et qui formait un groupe pressé au centre duquel
+s'accomplissait une scène d'horreur que je n'oublierai
+jamais. Il y avait un homme couché dans un cercueil, et
+cet homme était vivant. Il ne se plaignait pas, il ne
+faisait aucune résistance; mais des sanglots étouffés
+s'échappaient de son sein, et ses soupirs profonds, accueillis
+par un morne silence, se perdaient sous la voûte
+qui les renvoyait à la foule insensible. Auprès de lui
+plusieurs prêtres armés de clous et de marteaux se
+tenaient prêts à l'ensevelir aussitôt qu'on aurait réussi à
+lui arracher le cœur. Mais c'était en vain que, les bras
+sanglants et enfoncés dans la poitrine entr'ouverte du
+martyr, chacun venait à son tour fouiller et tordre ses
+entrailles; nul ne pouvait arracher ce cœur invincible
+que des liens de diamant semblaient retenir victorieusement
+à sa place. De temps en temps les bourreaux
+laissaient échapper un cri de rage, et des imprécations
+mêlées à des huées leur répondaient du haut des galeries.
+Pendant ces abominations, la foule prosternée dans
+l'église se tenait immobile dans l'attitude de la méditation
+et du recueillement.
+
+«Alors un des bourreaux s'approcha tout sanglant de
+la balustrade qui sépare le chœur de la nef, et dit à ces
+hommes agenouillés:
+
+«--Ames chrétiennes, fidèles fervents et purs, ô mes
+frères bien-aimés, priez! redoublez de supplications et
+de larmes, afin que le miracle s'accomplisse et que vous
+puissiez manger la chair et boire le sang du Christ, votre
+divin Sauveur.»
+
+«Et les fidèles se mirent à prier à voix basse, à se
+frapper la poitrine et à répandre la cendre sur leurs
+fronts, tandis que les bourreaux continuaient à torturer
+leur proie, et que la victime murmurait en pleurant ces
+mots souvent répétés:
+
+«_Ô mon Dieu, relève ces victimes de l'ignorance et
+de l'imposture!_»
+
+«Il me semblait qu'un écho de la voûte, tel qu'une
+voix mystérieuse, apportait ces plaintes à mon oreille.
+Mais j'étais tellement glacé par la peur que, au lieu de
+lui répondre et d'élever ma voix contre les bourreaux,
+je n'étais occupé qu'à épier les mouvements de ceux qui
+m'environnaient, dans la crainte qu'ils ne tournassent leur
+rage contre moi en voyant que je n'étais pas un des leurs.
+
+«Puis j'essayais de me réveiller, et pendant quelques
+secondes mon imagination me reportait à des scènes
+riantes. Je me voyais assis dans ma cellule par une belle
+matinée, entouré de mes livres favoris; mais un nouveau
+soupir de la victime m'arrachait à cette douce vision, et
+de nouveau je me retrouvais en face d'une interminable
+agonie et d'infatigables bourreaux. Je regardais le patient,
+et il me semblait qu'il se transformait à chaque instant,
+ce n'était plus le Christ, c'était Abeilard, et puis Jean
+Huss, et puis Luther... Je m'arrachais encore à ce spectacle
+d'horreur, et il me semblait que je revoyais la clarté du
+jour et que je fuyais léger et rapide au milieu d'une
+riante campagne. Mais un rire féroce, parti d'auprès de
+moi, me tirait en sursaut de cette douce illusion, et
+j'apercevais Spiridion dans le cercueil, aux prises avec
+les infâmes qui broyaient son cœur dans sa poitrine sans
+pouvoir s'en emparer. Puis ce n'était plus Spiridion,
+c'était le vieux Fulgence, et il appelait vers moi en
+disant:
+
+«--Alexis, mon fils Alexis! vas-tu donc me laisser
+périr?»
+
+«Il n'eut pas plus tôt prononcé mon nom que je vis
+à sa place dans le cercueil ma propre figure, le sein
+entr'ouvert, le cœur déchiré par des ongles et des
+tenailles. Cependant j'étais toujours dans la travée, caché
+derrière la balustrade, et contemplant un autre moi-même
+dans les angoisses de l'agonie. Alors je me sentis
+défaillir, mon sang se glaça dans mes veines, une sueur
+froide ruissela de tous mes membres, et j'éprouvai dans
+ma propre chair toutes les tortures que je voyais subir
+à mon spectre. J'essayai de rassembler le peu de forces
+qui me restaient et d'invoquer à mon tour Spiridion et
+Fulgence. Mes yeux se fermèrent, et ma bouche murmura
+des mots dont mon esprit n'avait plus conscience.
+Lorsque je rouvris les yeux, je vis auprès de moi une
+belle figure agenouillée, dans une attitude calme. La
+sérénité résidait sur son large front, et ses yeux ne daignaient
+point s'abaisser sur mon supplice. Il avait le
+regard dirigé vers la voûte de plomb, et je vis qu'au-dessus
+de sa tête la lumière du ciel pénétrait par une
+large ouverture. Un vent frais agitait faiblement les
+boucles d'or de ses beaux cheveux. Il y avait dans ses
+traits une mélancolie ineffable mêlée d'espoir et de pitié.
+
+«--Ô toi dont je sais le nom, lui dis-je à voix basse,
+toi qui sembles invisible à ces fantômes effroyables, et
+qui daignes te manifester à moi seul, à moi seul qui te
+connais et qui t'aime! sauve-moi de ces terreurs, soustrais-moi
+à ce supplice!...»
+
+«Il se tourna vers moi, et me regarda avec des yeux
+clairs et profonds, qui semblaient à la fois plaindre et
+mépriser ma faiblesse. Puis, avec un sourire angélique,
+il étendit la main, et toute la vision rentra dans les
+ténèbres. Alors je n'entendis plus que sa voix amie, et
+c'est ainsi qu'elle me parla:
+
+«--Tout ce que tu as cru voir ici n'a d'existence que
+dans ton cerveau. Ton imagination a seule forgé l'horrible
+rêve contre lequel tu t'es débattu. Que ceci t'enseigne
+l'humilité, et souviens-toi de la faiblesse de ton esprit
+avant d'entreprendre ce que tu n'es pas encore capable
+d'exécuter. Les démons et les larves sont des créations
+du fanatisme et de la superstition. À quoi t'a servi toute
+ta philosophie, si tu ne sais pas encore distinguer les
+pures révélations que le ciel accorde, des grossières
+visions évoquées par la peur? Remarque que tout ce
+que tu as cru voir s'est passé en toi-même, et que tes
+sens abusés n'ont fait autre chose que de donner une
+forme aux idées qui depuis longtemps te préoccupent.
+Tu as vu dans cet édifice composé de figures de bronze
+et de marbre, tour à tour dévorantes et dévorées, un
+symbole des âmes que le catholicisme a endurcies et
+mutilées, une image des combats que les générations se
+sont livrés au sein de l'Église profanée, en se dévorant
+les unes les autres, en se rendant les unes aux autres le
+mal qu'elles avaient subi. Ce flot de spectres furieux qui
+t'a emporté avec lui, c'est l'incrédulité, c'est le désordre,
+l'athéisme, la paresse, la haine, la cupidité, l'envie,
+toutes les passions mauvaises qui ont envahi l'Église
+quand l'Église a perdu la foi; et ces martyrs dont les
+princes de l'Église disputaient les entrailles, c'étaient les
+Christs, c'étaient les martyrs de la vérité nouvelle,
+c'étaient les saints de l'avenir tourmentés et déchirés
+jusqu'au fond du cœur par les fourbes, les envieux et les
+traîtres. Toi-même, dans un instinct de noble ambition,
+tu t'es vu couché dans ce cénotaphe ensanglanté, sous
+les yeux d'un clergé infâme et d'un peuple imbécile.
+Mais tu étais double à tes propres yeux; et, tandis que
+la moitié la plus belle de ton être subissait la torture
+avec constance et refusait de se livrer aux pharisiens,
+l'autre moitié, qui est égoïste et lâche, se cachait dans
+l'ombre, et, pour échapper à ses ennemis, laissait la voix
+du vieux Fulgence expirer sans échos. C'est ainsi, ô
+Alexis! que l'amour de la vérité a su préserver ton âme
+des viles passions du vulgaire; mais c'est ainsi, ô moine!
+que l'amour du bien-être et le désir de la liberté t'ont
+rendu complice du triomphe des hypocrites avec lesquels
+tu es condamné à vivre. Allons, éveille-toi, et cherche
+dans la vertu la vérité que tu n'as pu trouver dans la
+science.»
+
+«À peine eut-il fini de parler, que je m'éveillai;
+j'étais dans l'église du couvent, étendu sur la pierre du
+_Hic est_, à côté du caveau entr'ouvert. Le jour était levé,
+les oiseaux chantaient gaiement en voltigeant autour des
+vitraux; le soleil levant projetait obliquement un rayon
+d'or et de pourpre sur le fond du chœur. Je vis distinctement
+celui qui m'avait parlé entrer dans ce rayon, et
+s'y effacer comme s'il se fût confondu avec la lumière
+céleste. Je me tâtai avec effroi. J'étais appesanti par un
+sommeil de mort, et mes membres étaient engourdis par
+le froid de la tombe. La cloche sonnait matines; je me
+hâtai de replacer la pierre sur le caveau, et je pus
+sortir de l'église avant que le petit nombre des fervents
+qui ne se dispensaient pas des offices du matin y eût
+pénétré.
+
+«Le lendemain, il ne me restait de cette nuit affreuse
+qu'une lassitude profonde et un souvenir pénible. Les
+diverses émotions que j'avais éprouvées se confondaient
+dans l'accablement de mon cerveau. La vision hideuse et
+la céleste apparition me paraissaient également fébriles
+et imaginaires; je répudiais autant l'une que l'autre, et
+n'attribuais déjà plus la douce impression de la dernière
+qu'au rassérénement de mes facultés et à la fraîcheur
+du matin.
+
+«À partir de ce moment, je n'eus plus qu'une pensée
+et qu'un but, ce fut de refroidir mon imagination, comme
+j'avais réussi à refroidir mon cœur. Je pensai que, comme
+j'avais dépouillé le catholicisme pour ouvrir à mon intelligence
+une voie plus large, je devais dépouiller tout
+enthousiasme religieux pour retenir ma raison dans une
+voie plus droite et plus ferme. La philosophie du siècle
+avait mal combattu en moi l'élément superstitieux; je
+résolus de me prendre aux racines de cette philosophie;
+et, rétrogradant d'un siècle, je remontai aux causes des
+doctrines incomplètes qui m'avaient séduit. J'étudiai
+Newton, Leibnitz, Keppler, Malebranche, Descartes
+surtout, père des géomètres, qui avaient sapé l'édifice de
+la tradition et de la révélation. Je me persuadai qu'en
+cherchant l'existence de Dieu dans les problèmes de la
+science et dans les raisonnements de la métaphysique,
+je saisirais enfin l'idée de Dieu, telle que je voulais la concevoir,
+calme, invincible, infinie.
+
+«Alors commença pour moi une nouvelle série de
+travaux, de fatigues et de souffrances. Je m'étais flatté
+d'être plus robuste que les spéculateurs auxquels j'allais
+demander la foi; je savais bien qu'ils l'avaient perdue
+en voulant la démontrer; j'attribuais cette erreur funeste
+à l'affaiblissement inévitable des facultés employées à de
+trop fortes études. Je me promettais de ménager mieux
+mes forces, d'éviter les puérilités où de consciencieuses
+recherches les avaient parfois égarés, de rejeter avec
+discernement tout ce qui était entré de force dans leurs
+systèmes; en un mot, de marcher à pas de géant dans
+cette carrière où ils s'étaient traînés avec peine. Là
+comme partout, l'orgueil me poussait à ma perte; elle
+fut bientôt consommée. Loin d'être plus ferme que mes
+maîtres, je me laissai tomber plus bas sur le revers des
+sommets que je voulais atteindre et où je me targuais
+vainement de rester. Parvenu à ces hauteurs de la science,
+que l'intelligence escalade, mais au pied desquelles le
+sentiment s'arrête, je fus pris du vertige de l'athéisme.
+Fier d'avoir monté si haut, je ne voulus pas comprendre
+que j'avais à peine atteint le premier degré de la science
+de Dieu, parce que je pouvais expliquer avec une certaine
+logique le mécanisme de l'univers, et que pourtant
+je ne pouvais pénétrer la pensée qui avait présidé à cette
+création. Je me plus à ne voir dans l'univers qu'une machine,
+et à supprimer la pensée divine comme un élément
+inutile à la formation et à la durée des mondes. Je
+m'habituai à rechercher partout l'évidence et à mépriser
+le sentiment, comme s'il n'était pas une des principales
+conditions de la certitude. Je me fis donc une manière
+étroite et grossière de voir, d'analyser et de définir les
+choses; et je devins le plus obstiné, le plus vain et le
+plus borné des savants.
+
+«Dix ans de ma vie s'écoulèrent dans ces travaux
+ignorés, dix ans qui tombèrent dans l'abîme sans faire
+croître un brin d'herbe sur ses bords. Je me débattis
+longtemps contre le froid de la raison. À mesure que je
+m'emparais de cette triste conquête, j'en étais effrayé,
+et je me demandais ce que je ferais de mon cœur si
+jamais il venait à se réveiller. Mais peu à peu les plaisirs
+de la vanité satisfaite étouffaient cette inquiétude. On
+ne se figure pas ce que l'homme, voué en apparence aux
+occupations les plus graves, y porte d'inconséquence et
+de légèreté. Dans les sciences, la difficulté vaincue est
+si enivrante que les résolutions consciencieuses, les
+instincts du cœur, la morale de l'âme, sont sacrifiés, en
+un clin d'œil, aux triomphes frivoles de l'intelligence.
+Plus je courais à ces triomphes, plus celui que j'avais
+rêvé d'abord me paraissait chimérique. J'arrivai enfin à
+le croire inutile autant qu'impossible; je résolus donc
+de ne plus chercher des vérités métaphysiques sur la
+voie desquelles mes études physiques me mettaient de
+moins en moins. J'avais étudie les mystères de la nature,
+la marche et le repos des corps célestes, les lois invariables
+qui régissent l'univers dans ses splendeurs infinies
+comme dans ses imperceptibles détails; partout
+j'avais senti la main de fer d'une puissance incommensurable,
+profondément insensible aux nobles émotions
+de l'homme, généreuse jusqu'à la profusion, ingénieuse
+jusqu'à la minutie en tout ce qui tend à ses satisfactions
+matérielles; mais vouée à un silence inexorable en tout
+ce qui tient à son être moral, à ses immenses désirs,
+fallait-il dire à ses immenses besoins? Cette avidité avec
+laquelle quelques hommes d'exception cherchent à communiquer
+intimement avec la Divinité, n'était-elle pas
+une maladie du cerveau, que l'on pouvait classer à côté
+du dérèglement de certaines croissances anormales dans
+le règne végétal, et de certains instincts exagérés chez
+les animaux? N'était-ce pas l'orgueil, cette autre maladie
+commune au grand nombre des humains, qui parait de
+couleurs sublimes et rehaussait d'appellations pompeuses
+cette fièvre de l'esprit, témoignage de faiblesse et de lassitude
+bien plus que de force et de santé? Non, m'écriai-je,
+c'est impudence et folie, et misère surtout, que de vouloir
+escalader le ciel. Le ciel qui n'existe nulle part pour
+le moindre écolier rompu au mécanisme de la sphère!
+le ciel, où le vulgaire croit voir, au milieu d'un trône de
+nuées formé des grossières exhalaisons de la terre, un
+fétiche taillé sur le modèle de l'homme, assis sur les
+sphères ainsi qu'un ciron sur l'Atlas! le ciel, l'éther
+infini parsemé de soleils et de mondes infinis, que
+l'homme s'imagine devoir traverser après sa mort
+comme les pigeons voyageurs passent d'un champ à un
+autre, et où de pitoyables rhéteurs théologiques choisissent
+apparemment une constellation pour domaine et
+les rayons d'un astre pour vêtement! le ciel et l'homme,
+c'est-à-dire l'infini et l'atome! quel étrange rapprochement
+d'idées! quelle ridicule antithèse! Quel est donc
+le premier cerveau humain qui est tombé dans une pareille
+démence? Et aujourd'hui un pape, qui s'intitule le
+roi des âmes, ouvre avec une clef les deux battants de
+l'éternité à quiconque plie le genou devant sa discipline
+en disant: «_Admettez-moi!_»
+
+«C'est ainsi que je parlais, et alors un rire amer
+s'emparait de moi; et, jetant par terre les sublimes
+écrits des pères de l'Église et ceux des philosophes spiritualistes
+de toutes les nations et de tous les temps, je
+les foulais aux pieds dans une sorte de rage, en répétant
+ces mots favoris d'Hébronius, où je croyais trouver
+la solution de tous mes problèmes: «Ô ignorance, ô
+imposture!»
+
+«Tu pâlis, enfant, dit Alexis en s'interrompant; ta
+main tremble dans la mienne, et ton œil effaré semble
+interroger le mien avec anxiété. Calme-toi, et ne crains
+pas de tomber dans de pareilles angoisses: j'espère que
+ce récit t'en préservera pour jamais.
+
+«Heureusement pour l'homme, cette pensée de Dieu,
+qu'il ignore et qu'il nie si souvent, a présidé à la création
+de son être avec autant de soin et d'amour qu'à celle de
+l'univers. Elle l'a fait perfectible dans le bien, corrigible
+dans le mal. Si, dans la société, l'homme peut se considérer
+souvent comme perdu pour la société, dans la
+solitude l'homme n'est jamais perdu pour Dieu; car,
+tant qu'il lui reste un souffle de vie, ce souffle peut faire
+vibrer une corde inconnue au fond de son âme; et quiconque
+a aimé la vérité a bien des cordes à briser avant
+de périr. Souvent les sublimes facultés dont il est doué
+sommeillent pour se retremper comme le germe des
+plantes au sein de la terre, et, au sortir d'un long repos,
+elles éclatent avec plus de puissance. Si j'estime tant la
+retraite et la solitude, si je persiste à croire qu'il faut
+garder les vœux monastiques, c'est que j'ai connu plus
+qu'un autre les dangers et les victoires de ce long tête-à-tête
+avec la conscience, où ma vie s'est consumée. Si
+j'avais vécu dans le monde, j'eusse été perdu à jamais.
+Le souffle des hommes eût éteint ce que le souffle de
+Dieu a ranimé. L'appât d'une vaine gloire m'eût enivré;
+et, mon amour pour la science trouvant toujours de nouvelles
+excitations dans le suffrage d'autrui, j'eusse vécu
+dans l'ivresse d'une fausse joie et dans l'oubli du vrai
+bonheur. Mais ici, n'étant compris de personne, vivant
+de moi-même, et n'ayant pour stimulant que mon orgueil
+et ma curiosité, je finis par apaiser ma soif et par me
+lasser de ma propre estime. Je sentis le besoin de faire
+partager mes plaisirs et mes peines à quelqu'un, à défaut
+de l'ami céleste que je m'étais aliéné; et je le sentis sans
+m'en rendre compte, sans vouloir me l'avouer à moi-même.
+Outre les habitudes superbes que l'orgueil de
+l'esprit avait données à mon caractère, je n'étais point
+entouré d'êtres avec lesquels je pusse sympathiser: la
+grossièreté ou la méchanceté se dressait de toutes parts
+autour de moi pour repousser les élans de mon cœur. Ce
+fut encore un bonheur pour moi. Je sentais que la société
+d'hommes intelligents eût allumé en moi une fièvre de
+discussion, une soif de controverses; qui m'eussent de
+plus en plus affermi dans mes négations; au lieu que
+dans mes longues veillées solitaires, au plus fort de
+mon athéisme, je sentais encore parfois des aspirations
+violentes vers ce Dieu que j'appelais la fiction de mes
+jeunes années; et, quoique dans ces moments-là j'eusse
+du mépris pour moi-même, il est certain que je redevenais
+bon, et que mon cœur luttait avec courage contre
+sa propre destruction.
+
+«Les grandes maladies ont des phases où le mal amène
+le bien, et c'est après la crise la plus effrayante que la
+guérison se fait tout à coup comme un miracle. Les
+temps qui précédèrent mon retour à la foi furent ceux
+où je crus me sentir le plus robuste adepte de la _raison
+pure_. J'avais réussi à étouffer toute révolte du cœur, et
+je triomphais dans mon mépris de toute croyance, dans
+mon oubli de toute émotion religieuse. À peine arrivé à
+cet apogée de ma force philosophique, je fus pris de
+désespoir. Un jour que j'avais travaillé pendant plusieurs
+heures à je ne sais quels détails d'observation scientifique
+avec une lucidité extraordinaire, je me sentis persuadé, plus
+que je ne l'avais encore été, de la toute-puissance
+de la matière et de l'impossibilité d'un esprit
+créateur et vivifiant autre que ce que j'appelais, en
+langage de naturaliste, les propriétés vitales de la matière.
+Alors j'éprouvai tout à coup dans mon être physique
+la sensation d'un froid glacial, et je me mis au lit
+avec la fièvre.
+
+«Je n'avais jamais pris aucun soin de ma santé. Je fis
+une maladie longue et douloureuse. Ma vie ne fut point
+en danger; mais d'intolérables souffrances s'opposèrent
+pendant longtemps à toute occupation de mon cerveau.
+Un ennui profond s'empara de moi; l'inaction, l'isolement
+et la souffrance me jetèrent dans une tristesse mortelle.
+Je ne voulais recevoir les soins de personne; mais
+les instances faussement affectueuses du Prieur et celles
+d'un certain convers infirmier, nommé Christophore, me
+forcèrent d'accepter une société pendant la nuit. J'avais
+d'insupportables insomnies, et ce Christophore, sous
+prétexte de m'en alléger l'ennui, venait dormir chaque
+nuit d'un lourd et profond sommeil auprès de mon lit.
+C'était bien la plus excellente et la plus bornée des
+créatures humaines. Sa stupidité avait trouvé grâce pour
+sa bonté auprès des autres moines. On le traitait comme
+une sorte d'animal domestique laborieux, souvent nécessaires
+et toujours inoffensifs. Sa vie n'était qu'une suite de
+bienfaits et de dévouements. Comme on en tirait parti,
+on l'avait habitué à compter sur l'efficacité de ses soins:
+et cette confiance, que j'étais loin de partager, me le
+rendait importun à l'excès. Cependant un sentiment de
+justice, que l'athéisme n'avait pu détruire en moi, me
+forçait à le supporter avec patience et à le traiter avec
+douceur. Quelquefois, dans les commencements, je m'étais
+emporté contre lui, et je l'avais chassé de ma cellule.
+Au lieu d'en être offensé, il s'affligeait de me laisser
+seul en proie à mon mal; il nasillait une longue prière à
+ma porte, et au lever du jour je le trouvais assis sur
+l'escalier, la tête dans ses mains, dormant à la vérité,
+mais dormant au froid et sur la dure plutôt que de se
+résigner à passer dans son lit les heures qu'il avait résolu
+de mon consacrer. Sa patience et son abnégation me
+vainquirent. Je supportai sa compagnie pour lui rendre
+service; car, à mon grand regret, nul autre que moi
+n'était malade dans le couvent; et, lorsque Christophore
+n'avait personne à soigner, il était l'homme le plus malheureux
+du monde. Peu à peu je m'habituai à le voir,
+lui et son petit chien, qui s'était tellement identifié pour
+lui qu'il avait tout son caractère, toutes ses habitudes,
+et que, pour un peu, il eût préparé la tisane et tâté le
+pouls aux malades. Ces deux êtres remuaient et dormaient
+de compagnie. Quand le moine allait et venait
+sur la pointe du pied autour de la chambre, le chien
+faisait autant de pas que lui; et, dès que le bonhomme
+s'assoupissait, l'animal paisible en faisait autant. Si Christophore
+faisait sa prière, Bacco s'asseyait gravement
+devant lui, et se tenait ainsi fronçant l'oreille et suivant
+de l'œil les moindres mouvements de bras et de tête
+dont le moine accompagnait son oraison. Si ce dernier
+m'encourageait à prendre patience par de niaises consolations
+et de banales promesses de guérison prochaine,
+Bacco se dressait sur ses jambes de derrière, et, posant
+ses petites pattes de devant sur mon lit avec beaucoup
+de discrétion et de propreté, me léchait la main d'un air
+affectueux. Je m'accoutumai tellement à eux qu'ils me
+devinrent nécessaires autant l'un que l'autre. Au fond
+je crois que j'avais une secrète préférence pour Bacco;
+car il avait beaucoup plus d'intelligence que son maître,
+son sommeil était plus léger, et surtout il ne parlait
+pas.
+
+«Mes souffrances devinrent si intolérables que toutes
+mes forces furent abattues. Au bout d'une année de ce
+cruel supplice, j'étais tellement vaincu que je ne désirais
+plus la mort. Je craignais d'avoir à souffrir encore plus
+pour quitter la vie, et je me faisais d'une vie sans souffrance
+l'idéal du bonheur. Mon ennui était si grand que
+je ne pouvais plus me passer un instant de mon gardien.
+Je le forçais à manger en ma présence, et le spectacle de
+son robuste appétit était un amusement pour moi. Tout
+ce qui m'avait choqué en lui me plaisait, même son
+pesant sommeil, ses interminables prières et ses contes
+de bonne femme. J'en étais venu au point de prendre
+plaisir à être tourmenté par lui, et chaque soir je refusais
+ma potion afin de me divertir pendant un quart d'heure
+de ses importunités infatigables et de ses insinuations
+naïves, qu'il croyait ingénieuses, pour m'amener à ses
+fins. C'étaient là mes seules distractions, et j'y trouvais
+une sorte de gaieté intérieure, que le bonhomme semblait
+deviner, quoique mes traits flétris et contractés ne
+puissent pas l'exprimer même par un sourire.
+
+«Lorsque je commençais à guérir, une maladie épidémique
+se déclara dans le couvent. Le mal était subit,
+terrible, inévitable. On était comme foudroyé. Mon
+pauvre Christophore en fut atteint un des premiers.
+J'oubliai ma faiblesse et le danger; je quittai ma cellule
+et passai trois jours et trois nuits au pied de son lit. Le
+quatrième jour il expira dans mes bras. Cette perte me
+fut si douloureuse que je faillis ne pas y survivre. Alors
+une crise étrange s'opéra en moi: je fus promptement et
+complètement guéri; mon être moral se réveilla comme
+à la suite d'un long sommeil; et, pour la première fois
+depuis bien des années, je compris par le cœur les douleurs
+de l'humanité. Christophore était le seul homme
+que j'eusse aimé depuis la mort de Fulgence. Une si
+prompte et si amère séparation me remit en mémoire
+mon premier ami, ma jeunesse, ma piété, ma sensibilité,
+tous mes bonheurs à jamais perdus. Je rentrai dans ma
+solitude avec désespoir. Bacco m'y suivit; j'étais le dernier
+malade que son maître eût soigné: il s'était habitué
+à vivre dans ma cellule, et il semblait vouloir reporter
+son affection sur moi; mais il ne put y réussir, le chagrin
+le consuma. Il ne dormait plus, il flairait sans cesse le
+fauteuil où Christophore avait coutume de dormir, et que
+je plaçais toutes les nuits auprès de mon chevet pour me
+représenter quelque chose de la présence de mon pauvre
+ami. Bacco n'était point ingrat à mes caresses, mais rien
+ne pouvait calmer son inquiétude. Au moindre bruit, il
+se dressait et regardait la porte avec un mélange d'espoir
+et de découragement. Alors j'éprouvais le besoin de lui
+parler comme à un être sympathique.
+
+«Il ne viendra plus, lui disais-je, c'est moi seul que
+tu dois aimer maintenant.
+
+«Il me comprenait, j'en suis certain, car il venait à
+moi et me léchait la main d'un air triste et résigné. Puis
+il se couchait et tâchait de s'endormir; mais c'était un
+assoupissement douloureux, entrecoupé de faibles plaintes
+qui me déchiraient l'âme. Quand il eut perdu tout
+espoir de retrouver celui qu'il attendait toujours, il résolut
+de se laisser mourir. Il refusa de manger, et je le vis
+expirer sur le fauteuil de son maître, en me regardant
+d'un air de reproche, comme si j'étais la cause de ses
+fatigues et de sa mort. Quand je vis ses yeux éteints et
+ses membres glacés, je ne pus retenir des torrents de
+larmes; je le pleurai encore plus amèrement que je
+n'avais pleuré Christophore. Il me sembla que je perdais
+celui-ci une seconde fois.
+
+«Cet événement, si puéril en apparence, acheva de
+me précipiter du haut de mon orgueil dans un abîme de
+douleurs. À quoi m'avait servi cet orgueil? à quoi m'avait
+servi mon intelligence? La maladie avait frappé l'une
+d'impuissance; l'humilité d'un homme charitable, l'affection
+fidèle d'un pauvre animal, m'avaient plus secouru
+que l'autre. Maintenant que la mort m'enlevait les seuls
+objets de ma sympathie, la raison dont j'avais fait mon
+Dieu m'enseignait, pour toute consolation, qu'il ne restait
+plus rien d'eux, et qu'ils devaient être pour moi comme
+s'ils n'eussent jamais été. Je ne pouvais me faire à cette
+idée de destruction absolue, et pourtant ma science me
+défendait d'en douter. J'essayai de reprendre mes études,
+espérant chasser l'ennui qui me dévorait; cela ne servit
+qu'à absorber quelques heures de ma journée. Dès que
+je rentrais dans ma cellule, dès que je m'étendais sur
+mon lit pour dormir, l'horreur de l'isolement se faisait
+sentir chaque jour davantage; je devenais faible comme
+un enfant, et je baignais mon chevet de mes larmes; je
+regrettais ces souffrances physiques qui m'avaient semblé
+insupportables, et qui maintenant m'eussent été douces
+si elles eussent pu ramener près de moi Christophore et
+Bacco.
+
+«Je sentis alors profondément que la plus humble
+amitié est un plus précieux trésor que toutes les conquêtes
+du génie; que la plus naïve émotion du cœur est
+plus douce et plus nécessaire que toutes les satisfactions
+de la vanité. Je compris, par le témoignage de mes entrailles,
+que l'homme est fait pour aimer, et que la solitude,
+sans la foi et l'amour divin, est un tombeau, moins
+le repos de la mort! Je ne pouvais espérer de retrouver
+la foi, c'était un beau rêve évanoui qui me laissait plein
+de regrets; ce que j'appelais ma raison et mes lumières
+l'avaient bannie sans retour de mon âme. Ma vie ne pouvait
+plus être qu'une veille aride, une réalité desséchante.
+Mille pensées de désespoir s'agitèrent dans mon cerveau.
+Je songeai à quitter le cloître, à me lancer dans le tourbillon
+du monde, à m'abandonner aux passions, aux
+vices même, pour lâcher d'échapper à moi-même par
+l'ivresse ou l'abrutissement. Ces désirs s'effacèrent
+promptement; j'avais étouffé mes passions de trop bonne
+heure pour qu'il me fût possible de les faire revivre.
+L'athéisme même n'avait fait qu'affermir, par l'étude et
+la réflexion, mes habitudes d'austérité. D'ailleurs, à travers
+toutes mes transformations, j'avais conservé un
+sentiment du beau, un désir de l'idéal que ne répudient
+point à leur gré les intelligences tant soit peu élevées.
+Je ne me berçais plus du rêve de la perfection divine;
+mais, à voir seulement l'univers matériel, à ne contempler
+que la splendeur des étoiles et la régularité des lois
+qui régissent la matière, j'avais pris tant d'amour pour
+l'ordre, la durée et la beauté extérieure des choses, que
+je n'eusse jamais pu vaincre mon horreur pour tout ce
+qui eût troublé ces idées de grandeur et d'harmonie.
+
+«J'essayai de me créer de nouvelles sympathies; je
+n'en pus trouver dans le cloître. Je rencontrais partout
+la malice et la fausseté; et, quand j'avais affaire aux
+simples d'esprit, j'apercevais la lâcheté sous la douceur.
+Je tâchai de nouer quelques relations avec le monde.
+Du temps de l'abbé Spiridion, tout ce qu'il y avait
+d'hommes distingués dans le pays et de voyageurs instruits
+sur les chemins venaient visiter le couvent,
+malgré sa position sauvage et la difficulté des routes qui
+y conduisent. Mais, depuis qu'il était devenu un repaire
+de paresse, d'ignorance et d'ivrognerie, le hasard seul
+nous amenait, comme aujourd'hui, à de rares intervalles,
+quelques passants indifférents ou quelques curieux
+désœuvrés. Je ne trouvai personne à qui ouvrir
+mon cœur, et je restai seul, livré à un sombre abattement.
+
+«Pendant des semaines et des mois, je vécus ainsi
+sans plaisir et presque sans peine, tant mon âme était
+brisée et accablée sous le poids de l'ennui. L'étude avait
+perdu tout attrait pour moi; elle me devint peu à peu
+odieuse: elle ne servait qu'à me remettre sous les yeux
+ce sinistre problème de la destinée de l'homme abandonné
+sur la terre à tous les éléments de souffrance et
+de destruction, sans avenir, sans promesse et sans récompense.
+Je me demandais alors; à quoi bon vivre,
+mais aussi à quoi bon mourir; néant pour néant, je
+laissais le temps couler et mon front se dégarnir sans
+opposer de résistance à ce dépérissement de l'âme et du
+corps, qui me conduisait lentement à un repos plus
+triste encore.
+
+«L'automne arriva, et la mélancolie du ciel adoucit
+un peu l'amertume de mes idées. J'aimais à marcher sur
+les feuilles sèches et à voir passer ces grandes troupes
+d'oiseaux voyageurs qui volent dans un ordre symétrique,
+et dont le cri sauvage se perd dans les nuées.
+J'enviais le sort de ces créatures qui obéissent à des instincts
+toujours satisfaits, et que la réflexion ne tourmente
+pas. Dans un sens, je les trouvais bien plus
+complets que l'homme, car ils ne désirent que ce qu'ils
+peuvent posséder; et, si le soin de leur conservation est
+un travail continuel, du moins ils ne connaissent pas
+l'ennui, qui est la pire des fatigues. J'aimais aussi à voir
+s'épanouir les dernières fleurs de l'année. Tout me semblait
+préférable au sort de l'homme, même celui des
+plantes; et, pourtant ma sympathie sur ces existences
+éphémères, je n'avais d'autre plaisir que de cultiver un
+petit coin du jardin et de l'entourer de palissades pour
+empêcher les pieds profanes de fouler mes gazons et les
+mains sacrilèges de cueillir mes fleurs. Lorsqu'on en
+approchait, je repoussais les curieux avec tant d'humeur
+qu'on me crut fou, et que le Prieur se réjouit de me voir
+tomber dans un tel abrutissement.
+
+[Illustration]
+
+
+«Les soirées étaient fraîches, mais douces; il m'arrivait
+souvent, après avoir cherché, dans la fatigue de
+mon travail manuel, l'espoir d'un peu de repos pour la
+nuit, de me coucher sur un banc de gazon que j'avais
+élevé moi-même, et de rester plongé dans une vague
+rêverie longtemps après le coucher du soleil. Je laissais
+flotter mes esprits, comme les feuilles que le vent enlevait
+aux arbres; je m'étudiais à végéter; j'eusse voulu
+désapprendre l'exercice de la pensée. J'arrivais, ainsi à
+une sorte d'assoupissement qui n'était ni la veille ni le
+sommeil, ni la souffrance ni le bien-être, et ce pâle
+plaisir était encore le plus vif qui me restât. Peu à peu
+cette langueur devint plus douce, et le travail de ma
+volonté pour y arriver devint plus facile. Ma béatitude
+alors consistait surtout à perdre la mémoire du passé et
+l'appréhension de l'avenir. J'étais tout au présent. Je
+comprenais la vie de la nature, j'observais tous ses petits
+phénomènes, je pénétrais dans ses moindres secrets.
+J'écoutais ses capricieuses harmonies, et le sentiment
+de toutes ces choses inappréciables aux esprits agités
+réussissait à me distraire de moi-même. Je soulageais à
+mon insu, par cette douce admiration, mon cœur rempli
+d'un amour sans but et d'un enthousiasme sans aliment.
+Je contemplais la grâce d'une branche mollement bercée
+par le vent, j'étais attendri par le chant faible et mélancolique
+d'un insecte. Les parfums de mes fleurs me portaient
+à la reconnaissance; leur beauté, préservée de
+toute altération par mes soins, m'inspirait un naïf orgueil.
+Pour la première fois, depuis bien des années, je
+redevenais sensible à la poésie du cloître, sanctuaire
+placé sur les lieux élevés pour que l'homme y vive au-dessus
+des bruits du monde, recueilli dans la contemplation
+du ciel. Tu connais cet angle que forme la terrasse
+du jardin du côté de la mer, au bout du berceau
+de vigne que supportent des piliers quadrangulaires en
+marbre blanc. Là s'élèvent quatre palmiers; c'est moi
+qui les ai plantés, et c'est là que j'avais disposé mon
+parterre, aujourd'hui effacé et confondu dans le potager,
+qui a pris la place du beau jardin créé par Hébronius. Ce
+lieu était encore, à l'époque dont je te parle, un des
+plus pittoresques de la terre, au dire des rares voyageurs
+qui le visitaient. Les riches fontaines de marbre,
+qui ne sont plus consacrées aujourd'hui qu'à de vils
+usages, y murmuraient alors pour les seules délices des
+oreilles musicales. L'eau pure de la source tombait dans
+des conques de marbre rouge qui la déversaient l'une
+dans l'autre, et fuyait mystérieusement sous l'ombrage
+des cyprès et des figuiers. Les rameaux des citronniers
+et des caroubiers se pressaient et s'enlaçaient étroitement
+autour de ma retraite, et l'isolaient selon mon goût.
+Mais, du côté du glacis perpendiculaire qui domine le
+rivage, j'avais ménagé une ouverture dans mes berceaux;
+et je pouvais admirer à loisir, à travers un cadre
+de fleurs et de verdure, le spectacle sublime de la mer
+brisant sur les rochers et se teignant à l'horizon des feux
+du couchant ou de ceux de l'aurore. Là, perdu dans des
+rêveries sans fin, il me semblait saisir des harmonies
+inappréciables aux sens grossiers des autres hommes,
+quelque chant plaintif, exhalé sur la rive maure, et
+porté sur les mers par les vents du sud, ou le cantique
+de quelque derviche, saint ignoré, perdu dans les âpres
+solitudes de l'Atlas, et plus heureux dans sa misère
+cénobitique avec la foi que moi au sein de mon opulence
+monacale avec le doute.
+
+[Illustration]
+
+
+«Peu à peu j'en vins à découvrir un sens profond
+dans les moindres faits de la nature. En m'abandonnant
+au charme de mes impressions avec la naïveté qu'amène
+le découragement, je reculai insensiblement les bornes
+étroites du certain jusqu'à celles du possible; et bientôt
+le possible, vu avec une certaine émotion du cœur, ouvrit
+autour de moi des horizons plus vastes que ma raison
+n'eût osé les pressentir. Il me sembla trouver des motifs
+de mystérieuse prévoyance dans tout ce qui m'avait
+paru livré à la fatalité aveugle. Je recouvrai le sens du
+bonheur que j'avais si déplorablement perdu. Je cherchai
+les jouissances relatives de tous les êtres, comme
+j'avais cherché leurs souffrances, et je m'étonnai de les
+trouver si équitablement réparties. Chaque être prit une
+forme et une voix nouvelle pour me révéler des facultés
+inconnues à la froide et superficielle observation que
+j'avais prise pour la science. Des mystères infinis se déroulèrent
+autour de moi, contredisant toutes les sentences
+d'un savoir incomplet et d'un jugement précipité. En un
+mot, la vie prit à mes yeux un caractère sacré et un but
+immense, que je n'avais entrevu ni dans les religions ni
+dans les sciences, et que mon cœur enseigna sur nouveaux
+frais à mon intelligence égarée.
+
+«Un soir j'écoutais avec recueillement le bruit de la
+mer calme brisant sur le sable; je cherchais le sens de
+ces trois lames, plus fortes que les autres, qui reviennent
+toujours ensemble à des intervalles réguliers, comme
+un rhythme marqué dans l'harmonie éternelle; j'entendis
+un pêcheur qui chantait aux étoiles, étendu sur le dos
+dans sa barque. Sans doute, j'avais entendu bien souvent
+le chant des pêcheurs de la côte, et celui-là peut-être
+aussi souvent que les autres. Mes oreilles avaient
+toujours été fermées à la musique, comme mon cerveau
+à la poésie. Je n'avais vu dans les chants du peuple que
+l'expression des passions grossières, et j'en avais détourné
+mon attention avec mépris. Ce soir-là, comme
+les autres soirs, je fus d'abord blessé d'entendre cette
+voix qui couvrait celle des flots, et qui troublait mon
+audition. Mais, au bout de quelques instants, je remarquai
+que le chant du pêcheur suivait instinctivement le
+rhythme de la mer, et je pensai que c'était là peut-être
+un de ces grands et vrais artistes que la nature elle-même
+prend soin d'instruire, et qui, pour la plupart,
+meurent ignorés comme ils ont vécu. Cette pensée répondant
+aux habitudes de suppositions dans lesquelles
+je me complaisais désormais, j'écoutai sans impatience
+le chant à demi sauvage de cet homme à demi sauvage
+aussi, qui célébrait d'une voix lente et mélancolique les
+mystères de la nuit et la douceur de la brise. Ses vers
+avaient peu de rime et peu de mesure; ses paroles,
+encore moins de sens et de poésie; mais le charme de sa
+voix, l'habileté naïve de son rhythme, et l'étonnante
+beauté de sa mélodie, triste, large et monotone comme
+celle des vagues, me frappèrent si vivement, que tout à
+coup la musique me fut révélée. La musique me sembla
+devoir être la véritable langue poétique de l'homme,
+indépendante de toute parole et de toute poésie écrite,
+soumise à une logique particulière, et pouvant exprimer
+des idées de l'ordre le plus élevé, des idées trop vastes
+même pour être bien rendues dans toute autre langue.
+Je résolus d'étudier la musique, afin de poursuivre cet
+aperçu; et je l'étudiai en effet avec quelque succès,
+comme on a pu te le dire. Mais une chose me gêna toujours,
+c'est d'avoir trop fait usage de la logique appliquée
+à un autre ordre de facultés. Je ne pus jamais
+composer, et c'était là pourtant ce que j'eusse ambitionné
+par-dessus tout en musique. Quand je vis que
+je ne pouvais rendre ma pensée dans cette langue trop
+sublime sans doute pour mon organisation, je m'adonnai
+à la poésie, et je fis des vers. Cela ne me réussit pas beaucoup
+mieux; mais j'avais un besoin de poésie qui cherchait
+une issue avant de songer à posséder un aliment,
+et ma poésie était faible, parce que la poésie veut être
+alimentée d'un sentiment profond dont je n'avais que le
+vague pressentiment.
+
+«Mécontent de mes vers, je fis de la prose à laquelle
+je tâchai de conserver une forme lyrique. Le seul sujet
+sur lequel je pusse m'exercer avec un peu de facilité,
+c'était ma tristesse et les maux que j'avais soufferts en
+cherchant la vérité. Je t'en réciterai un échantillon:
+
+ «Ô ma grandeur! ô ma force! vous avez passé comme une nuée d'orage,
+ et vous êtes tombées sur la terre pour ravager comme la foudre.
+ Vous avez frappé de mort et de stérilité tous les fruits et toutes
+ les fleurs de mon champ. Vous en avez fait une arène désolée, et je
+ me suis assis tout seul au milieu de mes ruines. Ô ma grandeur! ô
+ ma force! étiez-vous de bons où de mauvais anges?
+
+ «Ô ma fierté! ô ma science! vous vous êtes levées comme les
+ tourbillons brûlants que le simoun répand sur le désert. Comme le
+ gravier, comme, la poussière, vous avez enseveli les palmiers, vous
+ avez troublé ou tari les fontaines. Et j'ai cherché l'onde où l'on
+ se désaltère, et je ne l'ai plus trouvée; car l'insensé qui veut
+ frayer sa route vers les cimes orgueilleuses de l'Horeb, oublie
+ l'humble sentier qui mène à la source ombragée. Ô ma science! ô ma
+ fierté! étiez-vous les envoyées du Seigneur, étiez-vous des esprits
+ de ténèbres?
+
+ «Ô ma vertu! ô mon abstinence! vous vous êtes dressées comme des
+ tours, vous vous êtes étendues comme des remparts de marbre, comme
+ des murailles d'airain. Vous m'avez abrité sous des voûtes glacées,
+ vous m'avez enseveli dans des caves funèbres remplies d'angoisses
+ et de terreurs; et j'ai dormi sur une couche dure et froide, où
+ j'ai rêvé souvent qu'il y avait un ciel propice et des mondes
+ féconds. Et quand j'ai cherché la lumière du soleil, je ne l'ai
+ plus trouvée; car j'avais perdu la vue dans les ténèbres, et mes
+ pieds débiles ne pouvaient plus me porter sur le bord de l'abîme. Ô
+ ma vertu! ô mon abstinence! étiez-vous les suppôts de l'orgueil, ou
+ les conseils de la sagesse?
+
+ «Ô ma religion! ô mon espérance! vous m'avez porté comme une barque
+ incertaine et fragile sur des mers sans rivages, au milieu des
+ brumes décevantes, vagues illusions, informes images d'une patrie
+ inconnue. Et quand, lassé de lutter contre le vent et de gémir
+ courbé sous la tempête, je vous ai demandé où vous me conduisiez,
+ vous avez allumé des phares sur des écueils pour me montrer ce
+ qu'il fallait fuir, et non ce qu'il fallait atteindre. Ô ma
+ religion! ô mon espérance! étiez-vous le rêve de la folie, ou la
+ voix mystérieuse du Dieu vivant?»
+
+«Au milieu de ces occupations innocentes, mon âme
+avait repris du calme et mon corps de la vigueur; je fus
+tiré de mon repos par l'irruption d'un fléau imprévu. À
+la contagion qu'avaient éprouvée le monastère et les environs
+succéda la peste qui désola le pays tout entier.
+J'avais eu l'occasion de faire quelques observations sur
+la possibilité de se préserver des maladies épidémiques
+par un système hygiénique fort simple. Je fis part de mes
+idées à quelques personnes; et, comme elles eurent à se
+louer d'y avoir ajouté foi, on me fit la réputation d'avoir
+des remèdes merveilleux contre la peste. Tout en niant
+la science qu'on m'attribuait, je me prêtai de grand
+cœur à communiquer mes humbles découvertes. Alors
+on vint me chercher de tous côtés, et bientôt mon temps
+et mes forces purent à peine suffire au nombre du consultations
+qu'on venait me demander; il fallut même que
+le Prieur m'accordât la permission extraordinaire de
+sortir du monastère à toute heure, et d'aller visiter les
+malades. Mais, à mesure que la peste étendait ses ravages,
+les sentiments de piété et d'humanité, qui d'abord
+avaient porté les moines à se montrer accessibles et
+compatissants, s'effacèrent de leurs âmes. Une peur
+égoïste et lâche glaça tout esprit de charité. Défense me
+fut faite de communiquer avec les pestiférés, et les
+portes du monastère furent fermées à ceux qui venaient
+implorer des secours. Je ne pus m'empêcher d'en témoigner
+mon indignation au Prieur. Dans un autre temps,
+il m'eût envoyé au cachot; mais les esprits étaient tellement
+abattus par la crainte de la mort, qu'il m'écouta
+avec calme. Alors il me proposa un terme moyen: c'était
+d'aller m'établir à deux lieues d'ici, dans l'ermitage de
+Saint-Hyacinthe, et d'y demeurer avec l'ermite jusqu'à
+ce que la fin de la contagion et l'absence de tout danger
+pour _nos frères_ me permissent de rentrer dans le couvent.
+Il s'agissait de savoir si l'ermite consentirait à me
+laisser vaquer aux devoirs de ma nouvelle charge de
+médecin, et à partager avec moi sa natte et son pain
+noir. Je fus autorisé à l'aller voir pour sonder ses intentions,
+et je m'y rendis à l'instant même. Je n'avais
+pas grand espoir de le trouver favorable: cet homme,
+qui venait une fois par mois demander l'aumône à la
+porte du couvent, m'avait toujours inspiré de l'éloignement.
+Quoique la piété des âmes simples ne le laissât
+pas manquer du nécessaire, il était obligé par ses vœux
+à mendier de porte en porte à des intervalles périodiques,
+plutôt pour faire acte d'abjection que pour assurer son
+existence. J'avais un grand mépris pour cette pratique;
+et cet ermite, avec son grand crâne conique, ses yeux
+pâles et enfoncés qui ne semblaient pas capables de
+supporter la lumière du soleil, son dos voûté, son silence
+farouche, sa barbe blanche, jaunie à toutes les
+intempéries de l'air, et sa grande main décharnée, qu'il
+tirait de dessous son manteau plutôt avec un geste de
+commandement qu'avec l'apparence de l'humilité, était
+devenu pour moi un type de fanatisme et d'orgueil
+hypocrite.
+
+«Quand j'eus gravi la montagne, je fus ravi de l'aspect
+de la mer. Vue ainsi en plongeant de haut sur ses
+abîmes, elle semblait une immense plaine d'azur fortement
+inclinée vers les rocs énormes qui la surplombaient;
+et ses flots réguliers, dont le mouvement n'était plus
+sensible, présentaient l'apparence de sillons égaux
+tracés par la charrue. Cette masse bleue, qui se dressait
+comme une colline et qui semblait compacte et solide
+comme le saphir, me saisit d'un tel vertige d'enthousiasme,
+que je me retins aux oliviers de la montagne
+pour ne pas me précipiter dans l'espace. Il me semblait
+qu'en face de ce magnifique élément le corps devait
+prendre les formes de l'esprit et parcourir l'immensité
+dans un vol sublime. Je pensai alors à Jésus marchant
+sur les flots, et je me représentai cet homme divin,
+grand comme les montagnes, resplendissant comme le
+soleil. «Allégorie de la métaphysique, ou rêve d'une
+confiance exaltée, m'écriai-je, tu es plus grand et plus
+poétique que toutes nos certitudes mesurées au compas
+et tous nos raisonnements alignés au cordeau!...»
+
+«Comme je disais ces paroles, une sorte de plainte
+psalmodiée, faible et lugubre prière qui semblait sortir
+des entrailles de la montagne, me força de me retourner.
+Je cherchai quelque temps des yeux et de l'oreille d'où
+pouvaient partir ces sons étranges; et enfin, étant
+monté sur une roche voisine, je vis sous mes pieds, à
+quelque distance, dans un écartement du rocher, l'ermite,
+nu jusqu'à la ceinture, occupé à creuser une fosse
+dans le sable. À ses pieds était étendu un cadavre roulé
+dans une natte et dont les pieds bleuâtres, maculés par
+les traces de la peste, sortaient de ce linceul rustique.
+Une odeur fétide s'exhalait de la fosse entr'ouverte, à
+peine refermée la veille sur d'autres cadavres ensevelis
+à la hâte. Auprès du nouveau mort il y avait une petite
+croix de bois d'olivier grossièrement taillée, ornement
+unique du mausolée commun; une jatte de grès avec
+un rameau d'hysope pour l'ablution lustrale, et un petit
+bûcher de genièvre fumant pour épurer l'air. Un soleil
+dévorant tombait d'aplomb sur la tête chauve et sur les
+maigres épaules du solitaire. La sueur collait à sa poitrine
+les longues mèches de sa barbe couleur d'ambre.
+Saisi de respect et de pitié, je m'élançai vers lui. Il ne
+témoigna aucune surprise, et, jetant sa bêche, il me fit
+signe de prendre les pieds du cadavre, en même temps
+qu'il le prenait par les épaules. Quand nous l'eûmes enseveli,
+il replanta la croix, fit l'immersion d'eau bénite;
+et, me priant de ranimer le bûcher, il s'agenouilla,
+murmura une courte prière, et s'éloigna sans s'occuper
+de moi davantage. Quand nous eûmes gagné son ermitage,
+il s'aperçut seulement que je marchais près de lui;
+et, me regardant alors avec quelque étonnement, il me
+demanda si j'avais besoin de me reposer. Je lui expliquai
+en peu de mots le but de ma visite. Il ne me répondit
+que par un serrement de main; puis, ouvrant la porte de
+l'ermitage, il me montra, dans une salle creusée au
+sein du roc, quatre ou cinq malheureux pestiférés
+agonisants sur des nattes.
+
+«--Ce sont, me dit-il, des pêcheurs de la côte et des
+contrebandiers que leurs parents, saisis de terreur, ont
+jetés hors des huttes. Je ne puis rien faire pour eux que
+de combattre le désespoir de leur agonie par des paroles
+de foi et de charité; et puis je les ensevelis quand ils
+ont cessé de souffrir. N'entrez pas, mon frère, ajouta-t-il
+en voyant que je m'avançais sur le seuil; ces gens-là
+sont sans ressources, et ce lieu est infecté; conservez
+vos jours pour ceux que vous pouvez sauver encore.
+
+«--Et vous, mon père, lui dis-je, ne craignez-vous
+donc rien pour vous-même?
+
+«--Rien, répondit-il en souriant; j'ai un préservatif
+certain.
+
+«--Et quel est-il?
+
+«--C'est, dit-il d'un air inspiré, la tâche que j'ai à
+remplir qui me rend invulnérable. Quand je ne serai plus
+nécessaire, je redeviendrai un homme comme les autres;
+et quand je tomberai, je dirai: «Seigneur, ta volonté
+soit faite; puisque tu me rappelles, c'est que tu n'as plus
+rien à me commander.»
+
+«Comme il disait cela, ses yeux éteints se ranimèrent,
+et semblèrent renvoyer les rayons du soleil qu'ils avaient
+absorbés. Leur éclat fut tel que j'en détournai les miens
+et les reportai involontairement sur la mer qui étincelait
+à nos pieds.
+
+«--À quoi songez-vous? me dit-il.
+
+«--Je songe, répondis-je, que Jésus a marché sur
+les eaux.
+
+«--Quoi d'étonnant? reprit le digne homme, qui ne
+me comprenait pas; la seule chose étonnante, c'est que
+saint Pierre ait douté, lui qui voyait le Sauveur face à
+face.»
+
+«Je revins tout de suite au monastère pour rendre
+compte à l'abbé de mon message. J'aurais dû m'épargner
+cette peine, et me souvenir que les moines se soucient
+fort peu de la règle, surtout quand la peur les
+gouverne. Je trouvai toutes les portes closes; et quand
+je présentai ma tête au guichet, on me le referma au
+visage en me criant que, quel que fût le résultat de ma
+démarche je ne pouvais plus rentrer au couvent. J'allai
+donc coucher à l'ermitage.
+
+«J'y passai trois mois dans la société de l'ermite.
+C'était vraiment un homme des anciens jours, un saint
+digne des plus beaux temps du christianisme. Hors de
+l'exercice des bonnes œuvres, c'était peut-être un esprit
+vulgaire; mais sa piété était si grande qu'elle lui donnait
+le génie au besoin. C'était surtout dans ses exhortations
+aux mourants que je le trouvais admirable. Il
+était alors vraiment inspiré; l'éloquence débordait en lui
+comme un torrent des montagnes. Des larmes de componction
+inondaient son visage sillonné par la fatigue. Il
+connaissait vraiment le chemin des cœurs. Il combattait
+les angoisses et les terreurs de la mort, comme George
+le guerrier céleste terrassait les dragons. Il avait une
+intelligence merveilleuse des diverses passions qui avaient
+pu remplir l'existence de ces moribonds, et il avait un
+langage et des promesses appropriés à chacun d'eux. Je
+remarquais avec satisfaction qu'il était possédé du désir
+sincère de leur donner un instant de soulagement moral
+à leur pénible départ de ce monde, et non trop préoccupé
+des vaines formalités du dogme. En cela, il s'élevait
+au-dessus de lui-même; car sa foi avait dans l'application
+personnelle toutes les minuties du catholicisme
+le plus étroit et le plus rigide: mais la bonté est un don
+de Dieu au-dessus des pouvoirs et des menaces de l'Église.
+Une larme de ses mourants lui paraissait plus importante
+que les cérémonies de l'extrême-onction, et un
+jour je l'entendis prononcer une grande parole pour un
+catholique. Il avait présenté le crucifix aux lèvres d'un
+agonisant; celui-ci détourna la tête, et, prenant l'autre
+main de l'ermite, il la lui baisa en rendant l'esprit.
+
+«--Eh bien! dit l'ermite en lui fermant les yeux, il te
+sera pardonné, car tu as senti la reconnaissance; et si
+tu as compris le dévoûment d'un homme en ce monde,
+tu sentiras la bonté de Dieu dans l'autre.»
+
+«Avec les chaleurs de l'été cessa la contagion. Je
+passai encore quelque temps avec l'ermite avant que l'on
+osât me rappeler au couvent. Le repos nous était bien
+nécessaire à l'un et à l'autre; et je dois dire que ces
+derniers jours de l'année, pleins de calme, de fraîcheur
+et de suavité dans un des sites les plus magnifiques
+qu'il soit possible d'imaginer, loin de toute contrainte,
+et dans la société d'un homme vraiment respectable,
+furent au nombre des rares beaux jours de ma vie. Cette
+existence rude et frugale me plaisait, et puis je me
+sentais un autre homme qu'en arrivant à l'ermitage;
+un travail utile, un dévoûment sincère, m'avaient retrempé.
+Mon cœur s'épanouissait, comme une fleur aux
+brises du printemps. Je comprenais l'amour fraternel
+sur un vaste plan; le dévoûment pour tous les hommes,
+la charité, l'abnégation, la vie de l'âme en un mot. Je
+remarquais bien quelque puérilité dans les idées de mon
+compagnon rendu au calme de sa vie habituelle. Lorsque
+l'enthousiasme ne le soutenait plus, il redevenait capucin
+jusqu'à un certain point; mais je n'essayai pas de
+combattre ses scrupules, et j'étais pénétré de respect
+pour la foi épurée au creuset d'une telle vertu.
+
+«Lorsque l'ordre me vint de retourner au monastère,
+j'étais un peu malade; la peur de me voir rapporter un
+germe de contagion fit attendre très-patiemment mon
+retour. Je reçus immédiatement une licence pour rester
+dehors le temps nécessaire à mon rétablissement; temps
+qu'on ne limitait pas, et dont je résolus de faire le meilleur
+emploi possible.
+
+«Jusque là une des principales idées qui m'avaient
+empêché de rompre mon vœu, c'était la crainte du
+scandale: non que j'eusse aucun souci personnel de
+l'opinion d'un monde avec lequel je ne désirais établir
+aucun rapport, ni que je conservasse aucun respect pour
+ces moines que je ne pouvais estimer; mais une rigidité
+naturelle, un instinct profond de la dignité du serment,
+et, plus que tout cela peut-être, un respect invincible
+pour la mémoire d'Hébronius, m'avaient retenu. Maintenant
+que le couvent me rejetait, pour ainsi dire, de
+son enceinte, il me semblait que je pouvais l'abandonner
+sans faire un éclat de mauvais exemple et sans
+violer mes résolutions. J'examinai la vie que j'avais
+menée dans le cloître et celle que j'y pouvais mener encore.
+Je me demandai si elle pouvait produire ce qu'elle
+n'avait pas encore produit, quelque chose de grand ou
+d'utile. Cette vie de bénédictin que Spiridion avait pratiquée
+et rêvée sans doute pour ses successeurs, était devenue
+impossible. Les premiers compagnons de la savante
+retraite de Spiridion durent lui faire rêver les beaux
+jours du cloître et les grands travaux accomplis sous ces
+voûtes antiques, sanctuaire de l'érudition et de la persévérance;
+mais Spiridion, contemporain des derniers hommes
+remarquables que le cloître ait produits, mourut
+pourtant dégoûté de son œuvre, à ce qu'on assure, et désillusionné
+sur l'avenir de la vie monastique, quant à moi,
+qui puis sans orgueil, puisqu'il s'agit de pénibles travaux
+entrepris, et non de glorieuses œuvres accomplies, dire
+que j'ai été le dernier des bénédictins en ce siècle, je
+voyais bien que même mon rôle de paisible érudit n'était
+plus tenable. Pour des études calmes, il faut un esprit
+calme; et comment le mien eût-il pu l'être au sein de la
+tourmente qui grondait sur l'humanité? Je voyais les
+sociétés prêtes à se dissoudre, les trônes trembler comme
+des roseaux que la vague va couvrir, les peuples se réveiller
+d'un long sommeil et menacer tout ce qui les
+avait enchaînés, le bon et le mauvais confondus dans la
+même lassitude du joug, dans la même haine du passé.
+Je voyais le rideau du temple se fendre du haut en bas
+comme à l'heure de la résurrection du crucifié dont ces
+peuples étaient l'image, et les turpitudes du sanctuaire
+allaient être mises à nu devant l'œil de la vengeance.
+Comment mon âme eût-elle pu être indifférente aux
+approches de ce vaste déchirement qui allait s'opérer?
+Comment mon oreille eût-elle pu être sourde au rugissement
+de la grande mer qui montait, impatiente de
+briser ses digues et de submerger les empires? À la
+veille des catastrophes dont nous sentirons bientôt
+l'effet, les derniers moines peuvent bien achever à la
+hâte de vider leurs cuves, et, gorgés de vin et de
+nourriture, s'étendre sur leur couche souillée pour y
+attendre sans souci la mort au milieu des fumées de
+l'ivresse. Mais je ne suis pas de ceux-là; je m'inquiète
+de savoir comment et pourquoi j'ai vécu, pourquoi et
+comment je dois mourir.
+
+«Ayant mûrement examiné quel usage je pourrais
+faire de la liberté que je m'arrogeais, je ne vis, hors des
+travaux de l'esprit, rien qui me convînt en ce monde.
+Aux premiers temps de mon détachement du catholicisme,
+j'avais été travaillé sans doute par de vastes ambitions;
+j'avais fait des projets gigantesques; j'avais médité
+la réforme de l'Église sur un plan plus vaste que
+celui de Luther; j'avais rêvé le développement du protestantisme.
+C'est que, comme Luther, j'étais chrétien;
+et, conçu dans le sein de l'Église, je ne pouvais imaginer
+une religion, si émancipée qu'elle se fît, qui ne fût
+d'abord engendrée par l'Église. Mais, en cessant de
+croire au Christ, en devenant philosophe comme mon
+siècle, je ne voyais plus le moyen d'être un novateur;
+on avait tout osé. En fait de liberté de principes, j'avais
+été aussi loin que les autres, et je voyais bien que, pour
+élever un avis nouveau au milieu de tous ces destructeurs, il
+eût fallu avoir à leur proposer un plan de réédification
+quelconque. J'eusse pu faire quelque chose pour
+les sciences, et je l'eusse dû peut-être; mais, outre que
+je n'avais nul souci de me faire un nom dans cette
+branche des connaissances humaines, je ne me sentais
+vraiment de désirs et d'énergie que pour les questions
+philosophiques. Je n'avais étudié les sciences que pour
+me guider dans le labyrinthe de la métaphysique, et
+pour arriver à la connaissance de l'Être suprême. Ce
+but manqué, je n'aimai plus ces études qui ne m'avaient
+passionné qu'indirectement; et la perte de toute
+croyance me paraissait une chose si triste à éprouver
+qu'il m'eût paru également pénible de l'annoncer aux
+hommes. Qu'eut été, d'ailleurs, une voix de plus dans
+ce grand concert de malédictions qui s'élevait contre
+l'Église expirante? Il y aurait eu de la lâcheté à lancer
+la pierre contre ce moribond, déjà aux prises avec la
+révolution française qui commençait à éclater, et qui,
+n'en doute pas, Angel, aura dans nos contrées un retentissement
+plus fort et plus prochain qu'on ne se plaît ici
+à le croire. Voilà pourquoi je t'ai conseillé souvent de ne
+pas déserter le poste où peut-être d'honorables périls
+viendront bientôt nous chercher. Quant à moi, si je ne
+suis plus moine par l'esprit, je le suis et le serai toujours
+par la robe. C'est une condition sociale, je ne
+dirai pas comme une autre, mais c'en est une; et plus
+elle est déconsidérée, plus il importe de s'y comporter
+en homme. Si nous sommes appelés à vivre dans le
+monde, sois sur que plus d'un regard d'ironie et de
+mépris viendra scruter la contenance de ces tristes
+oiseaux de nuit, dont la race habite depuis quinze cents
+ans les ténèbres et la poussière des vieux murs. Ceux
+qui se présenteront alors au grand jour avec l'opprobre
+de la tonsure doivent lever la tête plus haut que les autres;
+car la tonsure est ineffaçable, et les cheveux repoussent
+en vain sur le crâne: rien ne cache ce stigmate
+jadis vénéré, aujourd'hui abhorré des peuples. Sans
+doute, Angel, nous porterons la peine des crimes que
+nous n'avons pas commis, et des vices que nous n'avons
+pas connus. Que ceux qui auront mérité les supplices
+prennent donc la fuite; que ceux qui auront mérité des
+soufflets se cachent donc le visage. Mais nous, nous pouvons
+tendre la joue aux insultes et les mains à la corde,
+et porter en esprit et en vérité la croix du Christ, ce philosophe
+sublime que tu m'entends rarement nommer,
+parce que son nom illustre, prononcé sans cesse autour
+de moi par tant de bouches impures, ne peut sortir
+de mes lèvres qu'à propos des choses les plus sérieuses
+de la vie et des sentiments les plus profonds de l'âme.
+
+«Que pouvais-je donc faire de ma liberté? rien qui
+me satisfît. Si je n'eusse écouté qu'une vaine avidité de
+bruit, de changement et de spectacles, je serais certainement
+parti pour longtemps, pour toujours peut-être.
+J'eusse exploré des contrées lointaines, traversé les
+vastes mers, et visité les nations sauvages du globe. Je
+vainquis plus d'une vive tentation de ce genre. Tantôt
+j'avais envie de me joindre à quelque savant missionnaire,
+et d'aller chercher, loin du bruit des nations nouvelles,
+le calme du passé chez des peuples conservateurs
+religieux des lois et des croyances de l'antiquité. La
+Chine, l'Inde surtout, m'offraient un vaste champ de
+recherches et d'observations. Mais j'éprouvai presque
+aussitôt une répugnance insurmontable pour ce repos de
+la tombe auquel je ne risquais certainement pas d'échapper,
+et que j'allais, tout vivant, me mettre sous les
+yeux. Je ne voulus point voir des peuples morts intellectuellement,
+attachés comme des animaux stupides au
+joug façonné par l'intelligence de leurs aïeux, et marchant
+tout d'une pièce comme des momies dans leur
+suaire d'hiéroglyphes. Quelque violent, quelque terrible,
+quelque sanglant que pût être le dénoûment du drame
+qui se préparait autour de moi, c'était l'histoire, c'était
+le mouvement éternel des choses, c'était l'action fatale
+ou providentielle du destin, c'était la vie, en un mot,
+qui bouillonnait sous mes pieds comme la lave. J'aimai
+mieux être emporté par elle comme un brin d'herbe que
+d'aller chercher les vestiges d'une végétation pétrifiée
+sur des cendres à jamais refroidies.
+
+«En même temps que mes idées prirent ce cours,
+une autre tentation vint m'assaillir: ce fut d'aller précisément
+me jeter au milieu du mouvement des choses,
+et de quitter cette terre où le réveil ne se faisait pas
+sentir encore, pour voir l'orage éclater. Oubliant alors
+que j'étais moine et que j'avais résolu de rester moine,
+je me sentais homme, et un homme plein d'énergie et
+de passions; je songeais alors à ce que peut être la vie
+d'action, et, lassé de la réflexion, je me sentais emporté,
+comme un jeune écolier (je devrais plutôt dire
+comme un jeune animal), par le besoin de remuer et de
+dépenser mes forces. Ma vanité me berçait alors de
+menteuses promesses. Elle me disait que là un rôle
+utile m'attendait peut-être, que les idées philosophiques
+avaient accompli leur tâche, que le moment d'appliquer
+ces idées était venu, qu'il s'agissait désormais d'avoir
+de grands sentiments, que les caractères allaient être
+mis à l'épreuve, et que les grands cœurs seraient aussi
+nécessaires qu'ils seraient rares. Je me trompais. Les
+grandes époques engendrent les grands hommes; et,
+réciproquement, les grandes actions naissent les unes
+des autres. La révolution française, tant calomniée à tes
+oreilles par tous ces imbéciles qu'elle épouvante et tous
+ces cafards qu'elle menace, enfante tous les jours, sans
+que tu l'en doutes, Angel, des phalanges de héros, dont
+les noms n'arrivent ici qu'accompagnés de malédictions,
+mais dont tu chercheras un jour avidement la trace
+dans l'histoire contemporaine.
+
+«Quant à moi, je quitterai ce monde sans savoir
+clairement le mot de la grande énigme révolutionnaire,
+devant laquelle viennent se briser tant d'orgueils étroits
+ou d'intelligences téméraires. Je ne suis pas né pour
+savoir. J'aurai passé dans cette vie comme sur une
+ponte rapide conduisant à des abîmes où je serai lancé
+sans avoir le temps de regarder autour de moi, et sans
+avoir servi à autre chose qu'à marquer par mes souffrances
+une heure d'attente au cadran de l'éternité.
+Pourtant, comme je vois les hommes du présent se faire
+de plus grands maux encore en vue de l'avenir que nous
+ne nous en sommes fait en vue du passé, je me dis que
+tout ce mal doit amener de grands biens; car aujourd'hui
+je crois qu'il y a une action providentielle, et que
+l'humanité obéit instinctivement et sympathiquement
+aux grands et profonds desseins de la pensée divine.
+
+«J'étais aux prises avec ce nouvel élan d'ambition,
+dernier éclair d'une jeunesse de cœur mal étouffée, et
+prolongée par cela même au delà des temps marqués
+pour la candeur et l'inexpérience. La révolution américaine
+m'avait tenté vivement, celle de France me tentait
+plus encore. Un navire faisant voile pour la France
+fut jeté sur nos côtes par des vents contraires. Quelques
+passagers vinrent visiter l'ermitage et s'y reposer, tandis
+que le navire se préparait à reprendre sa route. C'étaient
+les personnes distinguées; du moins elles me parurent
+telles, à moi qui éprouvais un si grand besoin d'entendre
+parler avec liberté des événements politiques et du mouvement
+philosophique qui les produisait. Ces hommes
+étaient pleins de foi dans l'avenir, pleins de confiance en
+eux-mêmes. Ils ne s'entendaient pas beaucoup entre eux
+sur les moyens; mais il était aisé de voir que tous les
+moyens leur sembleraient bons dans le danger. Cette
+manière d'envisager les questions les plus délicates de
+l'équité sociale me plaisait et m'effrayait en même temps;
+tout ce qui était courage et dévoûment éveillait des échos
+endormis dans mon sein. Pourtant les idées de violence
+et de destruction aveugle troublaient mes sentiments de
+justice et mes habitudes de patience.
+
+«Parmi ces gens-là il y avait un jeune Corse dont les
+traits austères et le regard profond ne sont jamais sortis
+de ma mémoire. Son attitude négligée, jointe à une
+grande réserve, ses paroles énergiques et concises, ses
+yeux clairs et pénétrants, son profil romain, une certaine
+gaucherie gracieuse qui semblait une méfiance de
+lui-même prête à se changer en audace emportée au
+moindre défi, tout me frappa dans ce jeune homme; et,
+quoiqu'il affectât de mépriser toutes les choses présentes
+et de n'estimer qu'un certain idéal d'austérité spartiate,
+je crus deviner qu'il brûlait de s'élancer dans la vie, je
+crus pressentir qu'il y ferait des choses éclatantes.
+J'ignore si je me suis trompé. Peut-être n'a-t-il pu percer
+encore, peut-être son nom est-il un de ceux qui remplissent
+aujourd'hui le monde, ou peut-être encore est-il tombé
+sur un champ de bataille, tranché comme un
+jeune épi avant le temps de la moisson. S'il vit et s'il
+prospère, fasse le ciel que sa puissante énergie ait servi
+le développement de ses principes rigides, et non celui
+des passions ambitieuses! Il remarqua peu le vieux
+ermite, et, quoique j'en fusse bien moins digne, il concentra
+toute son attention sur moi, durant le peu
+d'heures que nous passâmes à marcher de long en large
+sur la terrasse de rochers qui entoure l'ermitage. Sa
+démarche était saccadée, toujours rapide, à chaque instant
+brisée brusquement, comme le mouvement de la
+mer qu'il s'arrêtait pour écouter avec admiration; car il
+avait le sentiment de la poésie mêlé à un degré extraordinaire
+à celui de la réalité. Sa pensée semblait embrasser
+le ciel et la terre; mais elle était sur la terre plus qu'au
+ciel, et les choses divines ne lui semblaient que des institutions
+protectrices des grandes destinées humaines.
+Son Dieu était la volonté, la puissance son idéal, la
+force son élément de vie. Je me rappelle assez distinctement
+l'élan d'enthousiasme qui le saisit lorsque j'essayai
+de connaître ses idées religieuses.
+
+«Oh! s'écria-t-il vivement, je ne connais que Jéhovah,
+parce que c'est le Dieu de la force.
+
+«Oh! oui, la force! c'est là le devoir, c'est là la révélation
+du Sinaï, c'est là le secret des prophètes!
+
+«L'appétition de la force, c'est le besoin de développement
+que la nécessité inflige à tous les êtres. Chaque
+chose veut être parce qu'elle doit être. Ce qui n'a pas la
+force de vouloir est destiné à périr, depuis l'homme sans
+cœur jusqu'au brin d'herbe privé des sucs nourriciers.
+Ô mon père! toi qui étudies les secrets de la nature,
+incline-toi devant la force! Vois dans tout quelle âpreté
+d'envahissement, quelle opiniâtreté de résistance! comme
+le lichen cherche à dévorer la pierre! comme le lierre
+étreint les arbres, et, impuissant à percer leur écorce,
+se roule à l'entour comme un aspic en fureur! Vois le
+loup gratter la terre et l'ours creuser la neige avant de
+s'y coucher. Hélas! comment les hommes ne se feraient-ils
+pas la guerre, nation contre nation, individu contre
+individu? comment la société ne serait-elle pas un conflit
+perpétuel de volontés et de besoins contraires, lorsque
+tout est travail dans la nature, lorsque les îlots de la mer
+se soulèvent les uns contre les autres, lorsque l'aigle
+déchire le lièvre et l'hirondelle le vermisseau, lorsque la
+gelée fend les blocs de marbre, et que la neige résiste
+au soleil? Lève la tête; vois ces masses granitiques qui
+se dressent sur nous comme des géants, et qui, depuis
+des siècles, soutiennent les assauts des vents déchaînés!
+Que veulent ces dieux de pierre qui lassent l'haleine
+d'Éole? pourquoi la résistance d'Atlas sous le fardeau de
+la matière? pourquoi les terribles travaux du cyclope
+aux entrailles du géant, et les laves qui jaillissent de sa
+bouche? C'est que chaque chose veut avoir sa place et
+remplir l'espace autant que sa puissance d'extension le
+comporte; c'est que, pour détacher une parcelle de ces
+granités, il faut l'action d'une force extérieure formidable;
+c'est que chaque être et chaque chose porte en soi
+les éléments de la production et de la destruction; c'est
+que la création entière offre le spectacle d'un grand
+combat, où l'ordre et la durée ne reposent que sur la
+lutte incessante et universelle. Travaillons donc, créatures
+mortelles, travaillons à notre propre existence!
+
+Ô homme! travaille à refaire ta société, si elle est
+mauvaise; en cela tu imiteras le castor industrieux qui
+bâtit sa maison. Travaille à la maintenir, si elle est
+bonne; en cela tu seras semblable au récif qui se défend
+contre les flots rongeurs. Si tu l'abandonnes, si tu
+laisses à la chimère du hasard le soin de ton avenir, si
+tu subis l'oppression, si tu négliges l'œuvre de la délivrance,
+tu mourras dans le désert comme la race incrédule
+d'Israël. Si tu t'endors dans la lâcheté, si tu souffres
+les maux que l'habitude t'a rendus familiers, afin
+d'éviter ceux que tu crois éloignés; si tu endures la
+soif par méfiance de l'eau du rocher et de la verge du
+prophète, tu mérites que le ciel t'abandonne et que la
+mer roule sur toi ses flots indifférents. Oui, oui, le plus
+grand crime que l'homme puisse commettre, la plus
+grande impiété dont il puisse souiller sa vie, c'est la paresse
+et l'indifférence. Ceux qui ont appliqué la sainte
+parole de résignation à cette soumission couarde et nonchalante,
+ceux qui ont fait un mérite aux hommes de
+subir l'insolence et le despotisme d'autres hommes;
+ceux-là, dis-je, ont péché; ce sont de faux prophètes,
+et ils ont égaré la race humaine dans des voies de malédictions!»
+
+«C'est ainsi qu'il parlait tandis que la brise de mer
+soufflait dans ses longs cheveux noirs. Je n'essaie pas
+ici de te rendre la force et la concision de sa parole, je
+ne saurais y atteindre; le souvenir de ses idées m'est
+seul resté, et sa figure a été longtemps devant mes
+yeux après son départ. Je l'accompagnai sur la barque
+qui le reconduisait à bord du navire. Il me serra la
+main avec force en me quittant, et ses dernières paroles
+furent:
+
+«--Eh bien, vous ne voulez pas nous suivre?»
+
+«Mon cœur tressaillit en cet instant, comme s'il eût
+voulu s'échapper de ma poitrine; je sentis pour ce jeune
+homme un élan de sympathie extraordinaire, comme si
+son énergie avait en moi un reflet ignoré. Mais, en même
+temps, cette face inconnue de son être qui échappait à
+ma pénétration me glaça de crainte, et je laissai retomber
+sa main blanche et froide comme le marbre. Longtemps
+je le suivis des yeux, du haut des rochers, d'où je l'apercevais
+debout sur le tillac, une longue-vue à la main,
+observant les récifs de la côte: déjà il ne songeait plus
+à moi. Quand la voile eut disparu à l'horizon, je regrettai
+de ne pas lui avoir demandé son nom. Je n'y avais pas
+songé.
+
+«Quand je me retrouvai seul sur le rivage, il me
+sembla que la dernière lueur de vie venait de s'éteindre
+en moi et que je rentrais dans la nuit éternelle. Mon
+cœur se serra étroitement; et, quoique le soleil fût ardent
+sur ma tête, je me trouvai tout à coup comme
+environné de ténèbres. Alors les paroles de mon rêve
+me revinrent à la mémoire, et je les prononçai tout haut
+dans une sorte de désespoir:
+
+«_Que ce qui appartient à la tombe soit rendu à
+la tombe_.
+
+«Je passai le reste de cette journée dans une grande
+agitation. Tant que ces voyageurs m'avaient encouragé
+à les suivre, je m'étais senti plus fort que leurs suggestions;
+maintenant qu'il n'était plus temps de me raviser,
+je n'étais pas sûr que mon refus ne fût pas bien plutôt
+un trait de lâcheté qu'un acte de sagesse. J'étais abattu,
+incertain; je jetais des regards sombres autour de moi;
+ma robe noire me semblait une chape de plomb; j'étais
+accablé de moi-même. Je me traînai jusqu'à mon lit de
+joncs, et je m'endormis en formant le souhait de ne plus
+me réveiller.
+
+«Je revis en rêve l'abbé Spiridion, pour la première
+fois depuis douze ans. Il me sembla qu'il entrait dans la
+cellule, qu'il passait auprès de l'ermite sans l'éveiller, et
+qu'il venait s'asseoir familièrement près de moi. Je ne le
+voyais pas distinctement, et pourtant je le reconnaissais;
+j'étais assuré qu'il était là, qu'il me parlait, et je lui
+retrouvais le même son de voix qu'il avait eu dans mes
+rêves précédents, malgré le temps qui s'était écoulé
+depuis le dernier. Il me parla longuement, vivement, et
+je m'éveillai fort ému; mais il me fut impossible de me
+rappeler un mot de ce qu'il m'avait dit. Pourtant j'étais
+sous l'impression de ses remontrances, et tout le jour je
+me trouvai languissant et rêveur comme un enfant repris
+d'une faute dont il ne connaît pas la gravité. Je me
+promenai poursuivi de l'idée de Spiridion, et ne songeant
+d'ailleurs plus à la chasser; elle ne me causait
+plus d'effroi, quoiqu'elle se liât toujours dans ma pensée
+à une pensée d'aliénation mentale; il m'importait assez
+peu désormais de perdre la raison, pourvu que ma folie
+fût douce; et, comme je me sentais porté à la mélancolie,
+je préférais de beaucoup cet état à la lucidité du
+désespoir.
+
+«La nuit suivante, je reçus la même visite, je fis le
+même songe, et le surlendemain aussi. Je commençai à ne
+plus me demander si c'était là une de ces idées fixes qui
+s'emparent des cerveaux troublés, ou s'il y avait véritablement
+un commerce possible entre l'âme des vivants
+et celle des morts. J'avais, sinon l'esprit, du moins le
+cœur assez tranquille; car, depuis un certain temps, je
+m'appliquais sérieusement à la pratique du bien. J'avais
+quitté le désir de me rendre plus éclairé et plus habile,
+pour celui de me rendre plus pur et plus juste. Je me
+laissais donc aller au destin. Mon dernier sacrifice, quoiqu'il
+m'eût bien coûté, était consommé: j'avais fait pour
+le mieux. J'ignorais si cette ombre assidue à me visiter
+était mécontente de mon regret; mais je n'avais plus
+peur d'elle, je me sentais assez fort pour ne pas me soucier
+des morts, moi qui avais pu rompre, à tout jamais,
+avec les vivants.
+
+«Le quatrième jour, l'ordre formel me vint du haut
+clergé de retourner à mon couvent. L'évêque de la province
+avait déjà entendu parler de ma conférence avec
+des voyageurs dont le rapide passage avait échappé au
+contrôle de sa police. On craignait que je n'eusse quelques
+rapports secrets avec des moteurs d'insurrection,
+ou des étrangers imbus de mauvais principes; on m'enjoignait
+de rentrer sur l'heure au monastère. Je cédai à
+cette injonction avec la plus complète indifférence. Le
+regret du bon ermite me toucha cependant, quoique son
+respect pour les ordres supérieurs l'eût empêché d'élever
+aucune objection contre mon départ, ni de laisser
+voir aucun mécontentement. Au moment de me voir disparaître
+parmi les arbres, il me rappela, se jeta dans
+mes bras, et s'en arracha tout en pleurs pour se précipiter
+dans son oratoire. Alors je courus après lui à mon
+tour, et, pour la première fois depuis bien des années,
+m'agenouillant devant un homme et devant un prêtre, je
+lui demandai sa bénédiction. Ce fut un éternel adieu; il
+mourut l'hiver suivant, dans sa quatre-vingt-dixième
+année; c'était un homme trop obscur pour que l'on songeât
+à Rome à le canoniser. Pourtant jamais chrétien ne
+mérita mieux le patriciat céleste. Les paysans de la
+contrée se partagèrent sa robe de bure, et en portent
+encore de petits morceaux comme des reliques. Les bandits
+des montagnes, pour lesquels sa porte n'avait jamais
+été fermée, payèrent un magnifique service funèbre à
+l'église de sa paroisse pour faire honneur à sa mémoire.
+
+«Je le quittai vers midi, et prenant le plus long chemin
+pour retourner au couvent, je suivis les grèves de la mer
+jusqu'à la plaine, faisant pour la dernière fois de ma vie
+l'école buissonnière avec des épaules courbées par l'âge
+et un cœur usé par la tristesse.
+
+«La journée était chaude, car déjà le printemps s'épanouissait
+au flanc des rochers. Le chemin que je suivais
+n'était pas tracé; la mer seule l'avait creusé à la base des
+montagnes. Mille aspérités du roc semblaient encore disputer
+la rive à l'action envahissante des flots. Au bout de
+deux heures de marche sur ces grèves ardentes, je m'assis,
+épuisé de fatigue, sur un bloc de granit noir au milieu
+de l'écume blanche des vagues. C'était un endroit sauvage,
+et la mer le remplissait d'harmonies lugubres.
+Une vieille tour ruinée, asile des pétrels ci des goëlands,
+semblait prête à crouler sur ma tête. Rongées par l'air
+salin, ses pierres avaient pris le grain et la couleur des
+rochers voisins, et l'œil ne pouvait plus distinguer en
+beaucoup d'endroits où finissait le travail de la nature et
+où commençait celui de l'homme. Je me comparai à cette
+ruine abandonnée que les orages emportaient pierre à
+pierre, et je me demandai si l'homme était forcé d'attendre
+ainsi sa destruction du temps et du hasard; si,
+après avoir accompli sa tâche ou consommé son sacrifice,
+il n'avait pas droit de hâter le repos de la tombe; et des
+pensées de suicide s'agitèrent dans mon cerveau. Alors
+je me levai, et me mis à marcher sur le bord du rocher,
+si rapidement et si près de l'abîme, que j'ignore comment
+je n'y tombai pas. Mais en cet instant j'entendis
+derrière moi comme le bruit d'un vêtement qui froissait
+la mousse et les broussailles. Je me retournai sans voir
+personne et repris ma course. Mais par trois fois des pas
+se firent entendre derrière les miens, et, à la troisième
+fois, une main froide comme la glace se posa sur ma tête
+brûlante. Je reconnus alors l'Esprit, et, saisi de crainte,
+je m'arrêtai en disant:
+
+«--Manifeste ta volonté, et je suis à toi. Mais que ce
+soit la volonté paternelle d'un ami et non la fantaisie
+d'un spectre capricieux; car je puis échapper à tout et à
+toi-même par la mort.»
+
+«Je ne reçus point de réponse, et je cessai de sentir
+la main qui m'avait arrêté; mais, en cherchant des yeux,
+je vis devant moi, à quelque distance, l'abbé Spiridion
+dans son ancien costume, tel qu'il m'était apparu au lit
+de mort de Fulgence. Il marchait rapidement sur la mer,
+en suivant la longue traînée de feu que le soleil y projette,
+quand il eut atteint l'horizon, il se retourna, et me
+parut étincelant comme un astre; d'une main il me montrait
+le ciel, de l'autre le chemin du monastère. Puis
+tout à coup il disparut, et je repris ma route, transporté
+de joie, rempli d'enthousiasme. Que m'importait d'être
+fou? j'avais eu une vision sublime.»
+
+«--Père Alexis, dis-je en interrompant le narrateur,
+vous eûtes sans doute quelque peine à reprendre les
+habitudes de la vie monastique?
+
+«--Sans doute, répondit-il, la vie cénobitique était plus
+conforme à mes goûts que celle du cloître; pourtant j'y
+songeai peu. Une vaine recherche du bonheur ici-bas
+n'était pas le but de mes travaux; un puéril besoin de
+bonheur et de bien-être n'était pas l'objet de mes désirs;
+je n'avais eu qu'un désir dans ma vie, c'était d'arriver à
+l'espérance, sinon à la foi religieuse. Pourvu qu'en développant
+les puissances de mon âme j'eusse pu parvenir à
+en tirer le meilleur parti possible pour la vérité, la sagesse
+ou la vertu, je me serais regardé comme heureux,
+autant qu'il est donné à l'homme de l'être en ce monde;
+mais hélas! le doute à cet égard vint encore m'assaillir,
+après le dernier, l'immense sacrifice que j'avais consommé.
+J'étais, il est vrai, plus près de la vertu que je
+ne l'avais été en sortant de ma retraite. Fatigué de cultiver
+le champ stérile de la pure intelligence, ou, pour
+mieux dire, comprenant mieux l'étendue de ce vaste domaine
+de l'âme, qu'une fausse philosophie avait voulu
+restreindre aux froides spéculations de la métaphysique,
+je sentais la vanité de tout ce qui m'avait séduit, et la
+nécessité d'une sagesse qui me rendit meilleur. Avec
+l'exercice du dévouement, j'avais retrouvé le sentiment
+de la charité; avec l'amitié, j'avais compris la tendresse
+du cœur; avec la poésie et les arts, je retrouvais l'instinct
+de la vie éternelle; avec la céleste apparition du bon
+génie Spiridion, je retrouvais la foi et l'enthousiasme;
+mais il me restait quelque chose à faire, je le savais
+bien, c'était d'accomplir un devoir. Ce que j'avais fait
+pour soulager autour de moi quelques maux physiques
+n'était qu'une obligation passagère dont je ne pouvais me
+faire un mérite, et dont la Providence m'avait récompensé
+au centuple en me donnant deux amis sublimes:
+l'ermite sur la terre, Hébronius dans le ciel. Mais, rentré
+dans le couvent, j'avais sans doute une mission quelconque
+à remplir, et la grande difficulté consistait à savoir
+laquelle. Il me venait donc encore à l'esprit de me méfier
+de ce qu'en d'autres temps j'eusse appelé les visions
+d'un cerveau enclin au merveilleux, et de me demander
+à quoi un moine pouvait être bon au fond de son monastère
+dans le siècle où nous vivons, après que les travaux
+accomplis par les grands érudits monastiques des siècles
+passés ont porté leurs fruits, et lorsqu'il n'existe plus
+dans les couvents de trésors enfouis à exhumer pour
+l'éducation du genre humain; lorsque, surtout, la vie
+monastique a cessé de prouver et de mériter pour une
+religion qui, elle-même, ne prouve et ne mérite plus pour
+les générations contemporaines. Que faire donc pour le
+présent quand on est lié par le passé? Comment marcher
+et faire marcher les autres quand on est garrotté à un
+poteau?
+
+«Ceci est une grande question, ceci est la véritable
+grande question de ma vie. C'est à la résoudre que j'ai
+consumé mes dernières années, et il faut bien que je
+te l'avoue, mon pauvre Angel, je ne l'ai point résolue.
+Tout ce que j'ai pu faire, c'est de me résigner, après avoir
+reconnu douloureusement que je ne pouvais plus rien.
+
+«Ô mon enfant! je n'ai rien fait jusqu'ici pour détruire
+en toi la foi catholique. Je ne suis point partisan
+des éducations trop rapides. Lorsqu'il s'agit de ruiner
+des convictions acquises, et qu'on n'a pu formuler l'inconnu
+d'une idée nouvelle, il ne faut pas trop se hâter
+de lancer une jeune tête dans les abîmes du doute. Le
+doute est un mal nécessaire. On peut dire qu'il est un
+grand bien, et que, subi avec douleur, avec humilité,
+avec l'impatience et le désir d'arriver à la foi, il est un
+des plus grands mérites qu'une âme sincère puisse offrir
+à Dieu. Oui, certes, si l'homme qui s'endort dans l'indifférence
+de la vérité est vil, si celui qui s'enorgueillit dans
+une négation cynique est insensé ou pervers, l'homme
+qui pleure sur son ignorance est respectable, et celui
+qui travaille ardemment à en sortir est déjà grand, même
+lorsqu'il n'a encore rien recueilli de son travail. Mais il
+faut une âme forte ou une raison déjà mûre pour traverser
+cette mer tumultueuse du doute, sans y être englouti.
+Bien des jeunes esprits s'y sont risqués, et, privés de
+boussole, s'y sont perdus à jamais, ou se sont laissé
+dévorer par les monstres de l'abîme, par les passions
+que n'enchaînait plus aucun frein. À la veille de te quitter,
+je te laisse aux mains de la Providence. Elle prépare
+ta délivrance matérielle et morale. La lumière du siècle,
+cette grande clarté de désabusement qui se projette si
+brillante sur le passé, mais qui a si peu de rayons pour
+l'avenir, viendra te chercher au fond de ces routes ténébreuses.
+Vois-la sans pâlir, et pourtant garde-toi d'en
+être trop enivré. Les hommes ne rebâtissent pas du jour
+au lendemain ce qu'ils ont abattu dans une heure de lassitude
+ou d'indignation. Sois sur que la demeure qu'ils
+t'offriront ne sera point faite à ta taille. Fais-toi donc
+toi-même ta demeure, afin d'être à l'abri au jour de
+l'orage. Je n'ai pas d'autre enseignement à te donner
+que celui de ma vie. J'aurais voulu te le donner un peu
+plus tard; mais le temps presse, les évènements s'accomplissent
+rapidement. Je vais mourir, et, si j'ai acquis,
+au prix de trente années de souffrances, quelque notions
+pures, je veux te les léguer: fais-en l'usage que ta conscience
+t'enseignera. Je te l'ai dit, et ne sois point étonné
+du calme avec lequel je te le répète, ma vie a été un
+long combat entre la foi et le désespoir; elle va s'achever
+dans la tristesse et la résignation, quant à ce qui concerne
+cette vie elle-même. Mais mon âme est pleine d'espérance
+en l'avenir éternel. Si parfois encore tu me vois en proie
+à de grands combats, loin d'en être scandalisé, sois-en
+édifié. Vois combien le désespoir est impossible à la raison
+et à la conscience humaine, puisque ayant épuisé tous
+les sophismes de l'orgueil, tous les arguments de l'incrédulité,
+toutes les langueurs du découragement, toutes les
+angoisses de la crainte, l'espoir triomphe en moi aux
+approches de la mort. L'espoir, mon fils, c'est la foi de ce
+siècle.
+
+«Mais reprenons notre récit. J'étais rentré au couvent
+dans un état d'exaltation. À peine eus-je franchi la grille,
+qu'il me sembla sentir tomber sur mes épaules le poids
+énorme de ces voûtes glacées sous lesquelles je venais
+une seconde fois m'ensevelir. Quand la porte se referma
+derrière moi avec un bruit formidable, mille échos lugubres,
+réveillés comme en sursaut, m'accueillirent d'un
+concert funèbre. Alors je fus épouvanté, et, dans un
+mouvement d'effroi impossible à décrire, je retournai
+sur mes pas et j'allai toucher cette porte fatale. Si elle
+eût été entr'ouverte, je pense que c'en était fait, et que
+je prenais la fuite pour jamais. Le portier me demanda si
+j'avais oublié quelque chose.
+
+[Illustration]
+
+
+«--Oui, lui répondis-je avec égarement, j'ai oublié
+de vivre.»
+
+«J'espérais que la vue de mon jardin me consolerait,
+et, au lieu d'aller tout de suite faire acte de présence et
+de soumission chez le Prieur, je courus vers mon parterre.
+Je n'en trouvai plus la moindre trace: le potager
+avait tout envahi; mes berceaux avaient disparu, mes
+belles plantes avaient été arrachées; les palmiers seuls
+avaient été respectés: ils penchaient leurs fronts altérés
+dans une attitude morne, comme pour chercher sur le
+sol fraîchement remué les gazons et les fleurs qu'ils
+avaient coutume d'abriter. Je retournai à m'a cellule; elle
+était dans le même état qu'au jour de mon départ; mais
+elle ne me rappelait que des souvenirs pénibles. J'allai
+chez le Prieur; mes traits étaient bouleversés: au premier
+coup d'œil qu'il jeta sur moi, il s'en aperçut et je
+lus sur son visage la joie d'un triomphe insultant. Alors
+le mépris me rendit toute mon énergie, et, bien que notre
+entretien roulât en apparence sur des choses générales,
+je lui fis sentir en peu de mots que je ne me méprenais
+pas sur la distance qui séparait un homme comme lui,
+voué à la règle par de vulgaires intérêts, et un homme
+comme moi rendu à l'esclavage par un acte héroïque de
+la volonté. Pendant quelques jours je fus en butte à une
+lâche et malveillante curiosité. On ne pouvait croire que la
+peur seule de la discipline ecclésiastique ne m'eût pas
+ramené au couvent, et on se réjouissait à l'idée de ma
+souffrance. Je ne leur donnai pas la satisfaction de surprendre
+un soupir dans ma poitrine ou un murmure sur
+mes lèvres. Je me montrai impassible; mais il m'en coûta
+beaucoup.
+
+«L'éclair d'enthousiasme que m'avait apporté ma
+vision magnifique au bord de la mer, se dissipa promptement,
+car elle ne se renouvela pas, comme je m'en
+étais flatté; et, de nouveau rendu à la lutte des tristes
+réalités, j'eus le loisir de me considérer encore une fois
+comme un être raisonnable condamné à subir une aberration
+passagère, et à s'en rendre compte froidement le
+reste de sa vie. Dans un autre siècle, ces visions eussent
+pu faire de moi un saint; mais dans celui-ci, réduit à les
+cacher comme une faiblesse ou une maladie, je n'y voyais
+qu'un sujet de réflexions humiliantes sur la pauvreté
+bizarre de l'esprit humain. Cependant, à force de songer
+à ces choses, j'arrivai à me dire que la nature de l'âme
+étant un profond mystère, les facultés de l'âme étaient
+elles-mêmes profondément mystérieuses; car, de deux
+choses l'une: ou mon esprit avait par moments la puissance
+de ranimer fictivement ce que la mort avait replongé
+dans le passé, ou ce que la mort a frappé avait la
+puissance de se ranimer pour se communiquer à moi.
+Or, qui pourrait nier cette double puissance dans le domaine
+des idées? Qui a jamais songé à s'en étonner?
+Tous les chefs-d'œuvre de la science et de l'art qui nous
+émeuvent jusqu'à faire palpiter nos cœurs et couler nos
+larmes, sont-ce des monuments qui couvrent des morts?
+La trace d'une grande destinée est-elle effacée par la
+mort? N'est-elle pas plus brillante encore au travers des
+siècles écoulés? Est-elle dans l'esprit et dans le cœur des
+générations à l'état d'un simple souvenir? Non, elle est
+vivante, elle remplit à jamais la postérité de sa chaleur
+et de sa lumière. Platon et le Christ ne sont-ils pas toujours
+présents et debout au milieu de nous? Ils pensent,
+ils sentent par des millions d'âmes; ils parlent, ils agissent
+par des millions de corps. D'ailleurs, qu'est-ce que
+le souvenir lui-même? N'est-ce pas une résurrection sublime
+des hommes et des événements qui ont mérité
+d'échapper à la mort de l'oubli? Et cette résurrection
+n'est-elle pas le fait de la puissance du passé qui vient
+trouver le présent, et de celle du présent qui s'en va
+chercher le passé? La philosophie matérialiste a pu prononcer
+que, toute puissance étant brisée à jamais par la
+mort, les morts n'avaient pas d'autre force parmi nous
+que celle qu'il nous plaisait de leur restituer par la sympathie
+ou l'esprit d'imitation. Mais des idées plus avancées
+doivent restituer aux hommes illustres une immortalité
+plus complète, et rendre solidaires l'une de l'autre
+cette puissance des morts et cette puissance des vivants
+qui forment un invincible lien à travers les générations.
+Les philosophes ont été trop avides de néant, lorsque,
+nous fermant l'entrée du ciel, ils nous ont refusé l'immortalité
+sur la terre.
+
+[Illustration]
+
+
+«Là, pourtant, elle existe d'une manière si frappante
+qu'on est tenté de croire que les morts renaissent dans
+les vivants; et, pour mon compte, je crois à un engendrement
+perpétuel des âmes, qui n'obéit pas aux lois de
+la matière, aux liens du sang, mais à des lois mystérieuses,
+à des liens invisibles. Quelquefois je me suis
+demandé si je n'étais pas Hébronius lui-même, modifié
+dans une existence nouvelle par les différences d'un siècle
+postérieur au sien. Mais, comme cette pensée était trop
+orgueilleuse pour être complètement vraie, je me suis
+dit qu'il pouvait être moi sans avoir cessé d'être lui, de
+même que, dans l'ordre physique, un homme, en reproduisant
+la stature, les traits et les penchants de ses ancêtres,
+les fait revivre dans sa personne, tout en ayant
+une existence propre à lui-même qui modifie l'existence
+transmise par eux. Et ceci me conduisit à croire qu'il est
+pour nous deux immortalités, toutes deux matérielles et
+immatérielles: l'une, qui est de ce monde et qui transmet
+nos idées et nos sentiments à l'humanité par nos œuvres
+et nos travaux; l'autre qui s'enregistre dans un monde
+meilleur par nos mérites et nos souffrances, et qui conserve
+une puissance providentielle sur les hommes et les
+choses de ce monde. C'est ainsi que je pouvais admettre
+sans présomption que Spiridion vivait en moi par le sentiment
+du devoir et l'amour de la vérité qui avaient rempli
+sa vie, et au-dessus de moi par une sorte de divinité qui
+était la récompense et le dédommagement de ses peines
+en cette vie.
+
+«Abîmé dans ces pensées, j'oubliai insensiblement ce
+monde extérieur, dont le bruit, un instant monté jusqu'à
+moi, m'avait tant agité. Les instincts tumultueux qu'une
+heure d'entraînement avait éveillés en moi s'apaisèrent;
+et je me dis que les uns étaient appelés à améliorer la
+forme sociale par d'éclatantes actions, tandis que les autres
+étaient réservés à chercher, dans le calme et la méditation,
+la solution de ces grands problèmes dont l'humanité
+était indirectement tourmentée; car les hommes
+cherchaient, le glaive à la main, à se frayer une route
+sur laquelle la lumière d'un jour nouveau ne s'était pas
+encore levée. Ils combattaient dans les ténèbres, s'assurant
+d'abord une liberté nécessaire, en vertu d'un droit
+sacré. Mais leur droit connu et appliqué, il leur resterait
+à connaître leur devoir; et c'est de quoi ils ne pouvaient
+s'occuper durant cette nuit orageuse, au sein de laquelle
+il leur arrivait souvent de frapper leurs frères au lieu de
+frapper leurs ennemis. Ce travail gigantesque de la révolution
+française, ce n'était pas, ce ne pouvait pas être
+seulement une question de pain et d'abri pour les pauvres;
+c'était beaucoup plus haut, et malgré tout ce qui
+s'est accompli, malgré tout ce qui a avorté en France à
+cet égard, c'est toujours, dans mes prévisions, beaucoup
+plus haut, que visait et qu'a porté, en effet, cette révolution.
+Elle devait, non-seulement donner au peuple un
+bien-être légitime, elle devait, elle doit, quoi qu'il arrive,
+n'en doute pas, mon fils, achever de donner la liberté
+de conscience au genre humain tout entier. Mais quel
+usage fera-t-il de cette liberté? Quelles notions aura-t-il
+acquises de son devoir, en combattant comme un vaillant
+soldat durant des siècles, en dormant sous la tente, et
+en veillant sans cesse, les armes à la main, contre les
+ennemis de son droit? Hélas! chaque guerrier qui tombe
+sur le champ de bataille tourne ses yeux vers le ciel, et
+se demande pourquoi il a combattu, pourquoi il est un
+martyr, si tout est fini pour lui à cette heure amère de
+l'agonie. Sans nul doute, il pressent une récompense;
+car, si son unique devoir, à lui, a été de conquérir son
+droit et celui de sa postérité, il sent bien que tout devoir
+accompli mérite récompense; et il voit bien que sa récompense
+n'a pas été de ce monde, puisqu'il n'a pas
+joui de son droit. Et quand ce droit sera conquis entièrement
+par les générations futures, quand tous les devoirs
+des hommes entre eux seront établis par l'intérêt
+mutuel, sera-ce donc assez pour le bonheur de l'homme?
+Cette âme qui me tourmente, cette soif de l'infini qui
+me dévore, seront-elles satisfaites et apaisées, parce que
+mon corps sera à l'abri du besoin, et ma liberté préservée
+d'envahissement? Quelque paisible, quelque douce
+que vous supposiez la vie de ce monde, suffira-t-elle aux
+désirs de l'homme, et la terre sera-t-elle assez vaste pour
+sa pensée? Oh! ce n'est pas à moi qu'il faudrait répondre
+oui. Je sais trop ce que c'est que la vie réduite à des
+satisfactions égoïstes; j'ai trop senti ce que c'est que
+l'avenir privé du sens de l'éternité! Moine, vivant à
+l'abri de tout danger et de tout besoin, j'ai connu l'ennui,
+ce fiel répandu sur tous les aliments. Philosophe,
+vivant à l'empire de la froide raison sur tous les sentiments
+de l'âme, j'ai connu le désespoir, cet abîme
+entr'ouvert devant toutes les issues de la pensée. Oh!
+qu'on ne me dise pas que l'homme sera heureux quand
+il n'aura plus ni souverains pour l'accabler de corvées,
+ni prêtres pour le menacer de l'enfer. Sans doute, il
+ne lui faut ni tyrans ni fanatiques, mais il lui faut une
+religion; car il a une âme, et il lui faut connaître un
+Dieu.
+
+«Voilà pourquoi, suivant avec attention le mouvement
+politique qui s'opérait en Europe, et voyant combien
+mes rêves d'un jour avaient été chimériques, combien
+il était impossible de semer et de recueillir dans un
+si court espace, combien les hommes d'action étaient
+emportés loin de leur but par la nécessité du moment,
+et combien il fallait s'égarer à droite et à gauche avant
+de faire un pas sur cette voie non frayée, je me réconciliai
+avec mon sort, et reconnus que je n'étais point un
+homme d'action. Quoique je sentisse en moi la passion
+du bien, la persévérance et l'énergie, ma vie avait été trop
+livrée à la réflexion; j'avais embrassé la vie tout
+entière de l'humanité d'un regard trop vaste pour faire,
+la hache à la main, le métier de pionnier dans une forêt
+de têtes humaines. Je plaignais et je respectais ces travailleurs
+intrépides qui, résolus à ensemencer la terre,
+semblables aux premiers cultivateurs, renversaient les montagnes,
+brisaient les rochers, et, tout sanglants,
+parmi les ronces et les précipices, frappaient sans faiblesse
+et sans pitié sur le lion redoutable et sur la biche
+craintive. Il fallait disputer le sol à des races dévorantes.
+Il fallait fonder une colonie humaine au sein d'un monde
+livré aux instincts aveugles de la matière. Tout était
+permis, parce que tout était nécessaire. Pour tuer le
+vautour, le chasseur des Alpes est obligé de percer aussi
+l'agneau qu'il tient dans ses serres. Des malheurs privés
+déchirent l'âme du spectateur; pourtant le salut général
+rend ces malheurs inévitables. Les excès et les abus de
+la victoire ne peuvent être imputés ni à la cause de la
+guerre, ni à la volonté des capitaines. Lorsqu'un peintre
+retrace à nos yeux de grands exploits, il est forcé de
+remplir les coins de son tableau de certains détails affreux
+qui nous émeuvent péniblement. Ici, les palais et les
+temples croulent au milieu des flammes; là, les enfants
+et les femmes sont broyés sous les pieds des chevaux,
+ailleurs, un brave expire sur les rochers teints de son
+sang. Cependant le triomphateur apparaît au centre de
+la scène, au milieu d'une phalange de héros: le sang versé
+n'ôte rien à leur gloire; on sent que la main du Dieu des
+armées s'est levée devant eux, et l'éclat qui brille sur
+leurs fronts annonce qu'ils ont accompli une mission
+sainte.
+
+«Tels étaient mes sentiments pour ces hommes au
+milieu desquels je n'avais pas voulu prendre place. Je
+les admirais; mais je comprenais que je ne pouvais les
+imiter; car ils étaient d'une nature différente de la
+mienne. Ils pouvaient ce que je ne pouvais pas, parce
+que, moi, je pensais comme ils ne pouvaient penser. Ils
+avaient la conviction héroïque, mais romanesque, qu'ils
+touchaient au but, et qu'encore un peu de sang versé
+les ferait arriver au règne de la justice et de la vertu.
+Erreur que je ne pouvais partager, parce que, retiré sur
+la montagne, je voyais ce qu'ils ne pouvaient distinguer
+à travers les vapeurs de la plaine et la fumée du combat;
+erreur sainte sans laquelle ils n'eussent pu imprimer au
+monde le grand mouvement qu'il devait subir pour sortir
+de ses liens! Il faut, pour que la marche providentielle
+du genre humain s'accomplisse, deux espèces d'hommes
+dans chaque génération: les uns, toute espérance, toute
+confiance, toute illusion, qui travaillent pour produire
+un œuvre incomplet; et les autres, toute prévoyance,
+toute patience, toute certitude, qui travaillent pour que
+cet œuvre incomplet soit accepté, estimé et continué sans
+découragement, lors même qu'il semble avorté. Les uns
+sont des matelots, les autres sont des pilotes; ceux-ci
+voient les écueils et les signalent, ceux-là les évitent ou
+viennent s'y briser, selon que le vent de la destinée les
+pousse à leur salut ou à leur perte; et, quoi qu'il arrive
+des uns et des autres, le navire marche, et l'humanité ne
+peut ni périr, ni s'arrêter dans sa course éternelle.
+
+«J'étais donc trop vieux pour vivre dans le présent,
+et trop jeune pour vivre dans le passé. Je fis mon choix,
+je retombai dans la vie d'étude et de méditation philosophique.
+Je recommençai tous mes travaux, les regardant
+avec raison comme manqués. Je relus avec une patience
+austère tout ce que j'avais lu avec une avidité impétueuse.
+J'osai mesurer de nouveau la terre et les cieux,
+la créature et le Créateur, sonder les mystères de la vie
+et de la mort, chercher la foi dans mes doutes, relever
+tout ce que j'avais abattu, et le reconstruire sur de nouvelles
+bases. En un mot, je cherchai à revêtir la Divinité
+de son mystère sublime, avec la même persévérance
+que j'avais mise à l'en dépouiller. C'est là que je connus,
+hélas! combien il est plus difficile de bâtir que d'abattre.
+Il ne faut qu'un jour pour ruiner l'œuvre de plusieurs
+siècles. Dans le doute et la négation, j'avais marché à
+pas de géant; pour me refaire un peu de foi, j'employai
+des années, et quelles années! De combien de fatigues,
+d'incertitudes et de chagrins elles ont été remplies!
+Chaque jour a été marqué par des larmes, chaque heure
+par des combats. Angel, Angel, le plus malheureux des
+hommes est celui qui s'est imposé une tâche immense,
+qui en a compris la grandeur et l'importance, qui ne
+peut trouver hors de ce travail ni satisfaction ni repos,
+et qui sens ses forces le trahir et sa puissance l'abandonner.
+Ô infortuné entre tous les fils des hommes, celui
+qui rêve de posséder la lumière refusée à son intelligence!
+Ô déplorable entre toutes les générations des
+hommes, celle qui s'agite et se déchire pour conquérir
+la science promise à des siècles meilleurs! Placé sur un
+sol mouvant, j'avais voulu bâtir un sanctuaire indestructible;
+mais les éléments me manquaient aussi bien
+que la base. Mon siècle avait des notions fausses, des
+connaissance incomplètes, des jugements erronés sur le
+passé aussi bien que sur le présent. Je le savais, quoique
+j'eusse en main les documents réputés les plus parfaits
+de mon époque sur l'histoire des hommes et sur celle
+de la création; je le savais, parce que je sentais en moi
+une logique toute puissante à laquelle tous ces documents,
+sur lesquels j'eusse voulu l'appuyer, venaient à
+chaque instant donner un démenti désespérant. Oh! si
+j'avais pu me transporter, sur les ailes de ma pensée, à
+la source de toutes les connaissances humaines, explorer
+la terre sur toute sa surface et jusqu'au fond de ses
+entrailles, interroger les monuments du passé, chercher
+l'âge du monde dans les cendres dont son sein est le
+vaste sépulcre, et dans les ruines où des générations
+innombrables ont enseveli le souvenir de leur existence!
+Mais il fallait me contenter des observations et des conjectures
+de savants et de voyageurs dont je sentais l'incompétence,
+la présomption et la légèreté. Il y avait des
+moments où, échauffé par ma conviction, j'étais résolu à
+partir comme missionnaire, afin d'aller fouiller tous ces
+débris illustres qu'on n'avait pas compris, ou déterrer
+tous ces trésors ignorés qu'on n'avait pas soupçonnés.
+Mais j'étais vieux; ma santé, un instant raffermie à
+l'exercice et au grand air des montagnes, s'était de nouveau
+altérée dans l'humidité du cloître et dans les veilles
+du travail. Et puis, que de temps il m'eût fallu pour
+soulever seulement un coin imperceptible de ce voile
+qui me cachait l'univers! D'ailleurs, je n'étais pas un
+homme de détail, et ces recherches persévérantes et
+minutieuses, que j'admirais dans les hommes purement
+studieux, n'étaient pas mon fait. Je n'étais homme d'action
+ni dans la politique ni dans la science; je me sentais
+appelé à des calculs plus larges et plus élevés; j'eusse
+voulu manier d'immenses matériaux, bâtir, avec le
+fruit de tous les travaux et de toutes les études, un
+vaste portique pour servir d'entrée à la science des
+siècles futurs.
+
+«J'étais un homme de synthèse plus qu'un homme
+d'analyse. En tout j'étais avide de conclure, consciencieux
+jusqu'au martyre, ne pouvant rien accepter qui
+ne satisfît à la fois mon cœur et ma raison, mon sentiment
+et mon intelligence, et condamné à un éternel
+supplice; car la soif de la vérité est inextinguible, et
+quiconque ne peut se payer des jugements de l'orgueil,
+de la passion ou de l'ignorance, est appelé à souffrir
+sans relâche. Oh! m'écriais-je souvent, que ne suis-je
+un chartreux abruti par la peur de l'enfer, et dressé
+comme une bête de somme à creuser un coin de terre
+pour faire pousser quelques légumes, en attendant qu'il
+l'engraisse de sa dépouille! Pourquoi toute mon affaire
+en ce monde n'est-elle pas de réciter des offices pour
+arriver au repos, et de manier une bêche pour me
+conserver en appétit ou pour chasser la réflexion importune,
+et parvenir dès cette vie à un état de mort
+intellectuelle?
+
+«Il m'arrivait quelquefois de jeter les yeux sur ceux
+de nos moines qui, par exception, se sont conservés
+sincèrement dévots: Ambroise, par exemple, que nous
+avons vu mourir l'an passé en odeur de sainteté, comme
+ils disent, et dont le corps était desséché par les jeûnes
+et les macérations: celui-là, à coup sur, était de bonne
+foi; souvent il m'a fait envie. Une nuit ma lampe s'éteignit;
+je n'avais pas achevé mon travail; je cherchai de
+la lumière dans le cloître, j'en aperçus dans sa cellule;
+la porte était ouverte, j'y pénétrai sans bruit pour ne
+pas le déranger, car je le supposais en prières, je le
+trouvai endormi sur son grabat; sa lampe était posée
+sur une tablette tout auprès de son visage et donnant
+dans ses yeux. Il prenait cette précaution toutes les
+nuits depuis quarante ans au moins, pour ne pas s'endormir
+trop profondément et ne pas manquer d'une
+minute l'heure des offices. La lumière, tombant d'aplomb
+sur ses traits flétris, y creusait des ombres profondes,
+ravages d'une souffrance volontaire. Il n'était pas couché,
+mais appuyé seulement sur son lit et tout vêtu, afin de
+ne pas perdre un instant à des soins inutiles. Je regardai
+longtemps cette face étroite et longue, ces traits amincis
+par le jeûne de l'esprit encore plus que par celui du
+corps, ces joues collées aux os de la face comme une
+couche de parchemin, ce front mince et haut, jaune et
+luisant comme de la cire. Ce n'était vraiment pas un
+homme vivant, mais un squelette séché avec la peau, un
+cadavre qu'on avait oublié d'ensevelir, et que les vers
+avaient délaissé parce que sa chair ne leur offrait point
+de nourriture. Son sommeil ne ressemblait pas au repos
+de la vie, mais à l'insensibilité de la mort; aucune respiration
+ne soulevait sa poitrine. Il me fit peur, car ce
+n'était ni un homme ni un cadavre; c'était la vie dans
+la mort, quelque chose qui n'a pas de nom dans la langue
+humaine, et pas de sens dans l'ordre divin. C'est donc
+là un saint personnage? pensai-je; certes, les anachorètes
+de la Thébaïde n'ont ni jeûné, ni prié davantage;
+et pourtant je ne vois ici qu'un objet d'épouvante, rien
+qui attire le respect, parce que tout ici repousse la sympathie.
+Quelle compassion Dieu peut-il avoir pour cette
+agonie et pour cette mort anticipées sur ses décrets?
+Quelle admiration puis-je concevoir, moi homme, pour
+cette vie stérile et ce cœur glacé! Ô vieillard, qui chaque
+soir allumes ta lampe comme un voyageur pressé de
+partir avant l'aurore, qui donc as-tu éclairé durant la
+nuit, qui donc as-tu guidé durant le jour? À qui donc
+ton long et laborieux pèlerinage sur la terre a-t-il été
+secourable? Tu n'as rien donné de toi à la terre, ni la
+substance de la reproduction animale, ni le fruit d'une
+intelligence productive, ni le service grossier d'un bras
+robuste, ni la sympathie d'un cœur tendre. Tu crois que
+Dieu a créé la terre pour te servir de cuve purificatoire,
+et tu crois avoir assez fait pour elle en lui léguant tes os!
+Ah! tu as raison de craindre et de trembler à cette
+heure; tu fais bien de te tenir toujours prêt à paraître
+devant le juge! Puisses-tu trouver à ton heure dernière,
+une formule qui t'ouvre la porte du ciel, ou un instant
+de remords qui t'absolve du pire de tous les crimes,
+celui de n'avoir rien aimé hors de toi! Et, ainsi disant,
+je me retirai sans bruit, sans même vouloir allumer ma
+lampe à celle de l'égoïste, et, depuis ce jour, je préférai
+ma misère à celle des dévots.
+
+«En proie à toute la fatigue et à toute l'inquiétude
+d'une âme qui cherche sa voie, il me fallut pourtant bien
+des jours d'épuisement et d'angoisse pour accepter l'arrêt
+qui me condamnait à l'impuissance. Je ne puis me le
+dissimuler aujourd'hui, mon mal était l'orgueil. Oui, je
+crois que de tout temps, et aujourd'hui encore, j'ai été
+et je suis un orgueilleux. Ce zèle dévorant de la vérité,
+c'est un louable sentiment; mais on peut aussi le porter
+trop loin. Il nous faut faire usage de toutes nos forces
+pour défricher le champ de l'avenir; mais il faudrait
+aussi, quand nos forces ne suffisent plus, nous contenter
+humblement du peu que nous avons fait, et nous asseoir
+avec la simplicité du laboureur au bord du sillon que
+nous avons tracé. C'est une leçon que j'ai souvent reçue
+de l'ami céleste qui me visite, et je ne l'ai jamais su
+mettre à profit. Il y a en moi une ambition de l'infini
+qui va jusqu'au délire. Si j'avais été jeté dans la vie du
+monde et que mon esprit n'eût pas eu le loisir de viser
+plus haut, j'aurais été avide de gloire et de conquêtes;
+j'aurais eu sous les yeux l'existence de Charlemagne ou
+d'Alexandre, comme j'ai eu celle de Pythagore et de Socrate;
+j'aurais convoité l'empire du monde; j'aurais fait
+peut-être beaucoup de mal. Grâce à Dieu, j'ai fini de
+vivre, et tout mon crime est de n'avoir pu faire le bien.
+J'avais rêvé, en rentrant au couvent, de refaire mes
+études avec fruit, et d'écrire un grand ouvrage sur les
+plus hautes questions de la religion et de la philosophie.
+Mais je n'avais pas assez considéré mon âge et mes forces.
+J'avais cinquante ans passés, et j'avais souffert, depuis
+vingt-cinq ans, un siècle par année. Voyant d'ailleurs
+combien j'étais dépourvu de matériaux qui m'inspirassent
+toute confiance, je résolus du moins de jeter les
+bases et de tracer le plan de mon œuvre, afin de léguer
+ce premier travail, s'il était possible, à quelque homme
+capable de le continuer ou de le faire continuer; et cette
+idée me rappela vivement ma jeunesse, le secret légué
+par Fulgence à moi, comme ce même secret l'avait été
+par Spiridion à Fulgence, et je me persuadai que le
+temps était venu d'exhumer le manuscrit. Ce n'était
+plus une ambition vulgaire, ce n'était plus une froide
+curiosité qui m'y portaient; ce n'était pas non plus une
+obéissance superstitieuse: c'était un désir sincère de
+m'instruire, et d'utiliser pour les autres hommes un
+document précieux, sans doute, sur les questions importantes
+dont j'étais occupé. Je regardais la publication
+immédiate ou future de ce manuscrit comme un
+devoir; car, de quelque façon que je vinsse à considérer
+les rapports étranges que mon esprit avait eus avec
+l'esprit d'Hébronius, il me restait la conviction que,
+durant sa vie, cet homme avait été animé d'un grand
+esprit.
+
+«Pour la troisième fois, dans l'espace d'environ
+vingt-cinq ans, j'entrepris donc, au milieu de la nuit,
+l'exhumation du manuscrit. Mais ici, un fait bien simple
+vint s'opposer à mon dessein; et, tout naturel que soit
+ce fait, il me plongea dans un abîme de réflexions.
+
+«Je m'étais muni des mêmes outils qui m'avaient
+servi la dernière fois. Cette dernière fois, tu te la rappelles,
+malgré la longueur de ce récit; tu te souviens
+que j'avais alors trente ans révolus, et que j'eus un accès
+de délire et une épouvantable vision. Je me la rappelais
+bien aussi, cette hallucination terrible; mais je n'en
+craignais pas le retour. Il est des images que le cerveau
+ne peut plus se créer quand certaines idées et certains
+sentiments qui les évoquaient n'habitent plus notre âme.
+J'étais désormais à jamais dégagé des liens du catholicisme,
+liens si étroitement serrés et si courts qu'il faut
+toute une vie pour en sortir, mais, par cela même, impossibles
+à renouer quand une fois on les a brisés.
+
+«Il faisait une nuit claire et fraîche; j'étais en assez
+bonne santé: j'avais précisément choisi un tel concours
+de circonstances, car je prévoyais que le travail matériel
+serait assez pénible. Mais quoi! Angel, je ne pus pas
+même ébranler la pierre du _Hic est_. J'y passai trois
+grandes heures, l'attaquant dans tous les sens, m'assurant
+bien qu'elle n'était rivée au pavé que par son propre
+poids, reconnaissant même les marques que j'y avais
+faites autrefois avec mon ciseau, lorsque je l'avais enlevée
+légèrement et sans fatigue. Tout fut inutile; elle
+résista à mes efforts. Baigné de sueur, épuisé de lassitude,
+je fus forcé de regagner mon lit et d'y rester accablé
+et brisé pendant plusieurs jours.
+
+«Ce premier échec ne me rebuta pas. Je me remis à
+l'ouvrage la semaine suivante, et j'échouai de même. Un
+troisième essai, entrepris un mois plus tard, ne fut pas
+plus heureux, et il me fallut dès lors y renoncer; car le
+peu de forces physiques que j'avais conservées jusque-là
+m'abandonna sans retour à partir de cette époque. Sans
+doute, j'en dépensai le reste dans cette lutte inutile contre
+un tombeau. La tombe fut muette, les cadavres sourds,
+la mort inexorable; j'allai jeter dans un buisson du jardin
+mon ciseau et mon levier, et revins, tranquille et
+triste, m'asseoir sur cette tombe qui ne voulait pas me
+rendre ses trésors.
+
+«Là, je restai jusqu'au lever du soleil, perdu dans mes
+pensées. La fraîcheur du matin étant venue glacer sur
+mon corps la sueur dont j'étais inondé, je fus paralysé;
+je perdis non-seulement la puissance d'agir, mais encore
+la volonté; je n'entendis pas les cloches qui sonnaient
+les offices, je ne fis aucune attention aux religieux qui
+vinrent les réciter. J'étais seul dans l'univers, il n'y avait
+entre Dieu et moi que ce tombeau qui ne voulait ni me
+recevoir ni me laisser partir: image de mon existence
+tout entière, symbole dont j'étais vivement frappé, et
+dont la comparaison m'absorbait entièrement! Quand on
+vint me relever, comme je ne pouvais ni remuer ni parler,
+on se persuada que mon cerveau était paralysé
+comme le reste. On se trompa; j'avais toute ma raison;
+je ne la perdis pas un instant durant toute la maladie
+qui suivit cet accident. Il est inutile de te dire qu'on
+l'imputa au hasard, et qu'on ne soupçonna jamais ce
+que j'avais tenté.
+
+«Une fièvre ardente succéda à ce froid mortel: je
+souffris beaucoup, mais je ne délirai point; j'eus même
+la force de cacher assez la gravité de mon mal pour
+qu'on ne me soignât pas plus que je ne voulais l'être,
+et pour qu'on me laissât seul. Aux heures où le soleil
+brillait dans ma cellule, j'étais soulagé; des idées plus
+douces remplissaient mon esprit; mais la nuit j'étais en
+proie à une tristesse inexorable. Aux cerveaux actifs
+l'inaction est odieuse. L'ennui, la pire des souffrances
+qu'entraînent les maladies, m'accablait de tout son poids.
+La vue de ma cellule m'était insupportable. Ces murs
+qui me rappelaient tant d'agitations et de langueurs subies
+sans arriver à la connaissance du vrai; ce grabat
+où j'avais supporté si souvent et si longtemps la fièvre
+et les maladies, sans conquérir la santé pour prix de tant
+de luttes avec la mort; ces livres que j'avais si vainement
+interrogés; ces astrolabes et ces télescopes, qui ne
+savaient que chercher et mesurer la matière; tout cela
+me jetait dans une fureur sombre. À quoi bon survivre à
+soi-même? me disais-je, et pourquoi avoir vécu quand
+on n'a rien fait? Insensé, qui voulais, par un rayon de
+ton intelligence, éclairer l'humanité dans les siècles
+futurs, et qui n'as pas seulement la force de soulever une
+pierre pour voir ce qui est écrit dessous! malheureux,
+qui, durant l'ardeur de ta jeunesse, n'as su t'occuper
+qu'à refroidir ton esprit et ton cœur, et dont l'esprit et
+le cœur s'avisent de se ranimer quand l'heure de mourir
+est venue! meurs donc, puisque tu n'as plus ni tête, ni
+bras; car, si ton cœur a la témérité de vivre encore et
+de brûler pour l'idéal, ce feu divin ne servira plus qu'à
+consumer tes entrailles, et à éclairer ton impuissance et
+ta nullité.
+
+«Et en parlant ainsi, je m'agitais sur mon lit de douleur,
+et des larmes de rage coulaient sur mes joues.
+Alors une voix pure s'éleva dans le silence de la nuit et
+me parla ainsi:
+
+«--Crois-tu donc n'avoir rien à expier, toi qui oses te
+plaindre avec tant d'amertume? Qui accuses-tu de tes
+maux? N'es-tu pas ton seul, ton implacable ennemi? À
+qui imputeras-tu la faute de ton orgueil coupable, de
+cette insatiable estime de toi-même qui t'a aveuglé quand
+tu pouvais approcher de l'idéal par la science, et qui t'a
+fait chercher ton idéal en toi seul?
+
+«--Tu mens! m'écriai-je avec force, sans songer
+même à me demander qui pouvait me parler de la sorte.
+Tu mens! je me suis toujours haï; j'ai toujours été ennuyeux,
+accablant, insupportable à moi-même. J'ai
+cherché l'idéal partout avec l'ardeur du cerf qui cherche
+la fontaine dans un jour brûlant; j'ai été consumé de la
+soif de l'idéal, et si je ne l'ai pas trouvé...
+
+«--C'est la faute de l'idéal, n'est-ce pas! interrompit
+la voix d'un ton de froide pitié. Il faut que Dieu comparaisse
+au tribunal de l'homme et lui rende compte du
+mystère dont il a osé s'envelopper, pendant que l'homme
+daignait se donner la peine de le chercher, et vous n'appelez
+pas cela de l'orgueil, vous autres!...
+
+«--Vous autres! repris-je frappé d'étonnement, et
+qui donc es-tu, toi qui regardes en pitié la race humaine,
+et qui te crois, sans doute, exempt de ses misères?
+
+«--Je suis, répondit la voix, celui que tu ne veux
+pas connaître, car tu l'as toujours cherché où il n'est
+pas.»
+
+«À ces mots, je me sentis baigné de sueur de la tête
+aux pieds; mon cœur tressaillit à rompre ma poitrine,
+et, me soulevant sur mon lit, je lui dis:
+
+«--Es-tu donc celui qui dort sous la pierre?
+
+«--Tu m'as cherché sous la pierre, répondit-il, et la
+pierre t'a résisté. Tu devrais savoir que le bras d'un
+homme est moins fort que le ciment et le marbre. Mais
+l'intelligence transporte les montagnes, et l'amour peut
+ressusciter les morts.
+
+«--Ô mon maître! m'écriai-je avec transport, je te
+reconnais. Ceci est ta voix, ceci est ta parole. Béni sois-tu,
+toi qui me visites à l'heure de l'affliction. Mais où
+donc fallait-il te chercher, et où te retrouverai-je sur la
+terre?
+
+«--Dans ton cœur, répondit la voix. Fais-en une demeure
+où je puisse descendre. Purifie-le comme une
+maison qu'on orne et qu'on parfume pour recevoir un
+hôte chéri. Jusque là que puis-je faire pour toi?»
+
+«La voix se tut, et je parlai en vain: elle ne me répondit
+plus. J'étais seul dans les ténèbres. Je me sentis
+tellement ému que je fondis en larmes. Je repassai toute
+ma vie dans l'amertume de mon cœur. Je vis qu'elle
+était en effet un long combat et une longue erreur; car
+j'avais toujours voulu choisir entre ma raison et mon
+sentiment, et je n'avais pas eu la force de faire accepter
+l'un par l'autre. Voulant toujours m'appuyer sur des
+preuves palpables, sur des bases jetées par l'homme, et
+ne trouvant pas ces bases suffisantes, je n'avais eu ni
+assez de courage ni assez de génie pour me passer du
+témoignage humain, et pour le rectifier avec cette puissante
+certitude que le ciel donne aux grandes âmes. Je
+n'avais pas osé rejeter la métaphysique et la géométrie
+là où elles détruisaient le témoignage de ma conscience.
+Mon cœur avait manqué de feu, partant mon cerveau
+de puissance pour dire à la science:--C'est toi qui te
+trompes; nous ne savons rien, nous avons tout à apprendre.
+Si le chemin que nous suivons ne nous conduit
+pas à Dieu, c'est que nous nous sommes trompés
+de chemin; retournons sur nos pas et cherchons Dieu
+car nous errons loin de lui dans les ténèbres; et les
+hommes ont beau nous crier que notre habileté nous a
+faits dieux nous-mêmes, nous sentons le froid de la mort
+et nous sommes entraînés dans le vide comme des astre;
+qui s'éteignent et qui dévient de l'ordre éternel.
+
+«À partir de ce jour, je m'abandonnai aux mouvements
+les plus chaleureux de mon âme, et un grand
+prodige s'opéra en moi. Au lieu de me refroidir moralement
+avec la vieillesse, je sentis mon cœur, vivifié et
+renouvelé, rajeunir à mesure que mon corps penchait
+vers la destruction. Je sens la vie animale me quitter
+comme un vêtement usé; mais à mesure que je dépouille
+cette enveloppe terrestre, ma conscience me donne l'intime
+certitude de mon immortalité. L'ami céleste est
+revenu souvent; mais n'attends pas que j'entre dans le
+détail de ses apparitions. Ceci est toujours un mystère
+pour moi, un mystère que je n'ai pas cherché à pénétrer,
+et sur lequel il me serait impossible d'étendre le réseau
+d'une froide analyse: je sais trop ce qu'on risque à
+l'examen de certaines impressions; l'esprit se glace à
+les disséquer, et l'impression s'efface. Quoique j'aie cru
+de mon devoir d'établir mes dernières croyances religieuses
+le plus logiquement possible dans quelques écrits
+dont je te fais le dépositaire, je me suis permis de laisser
+tomber un voile de poésie sur les heures d'enthousiasme
+et d'attendrissement qui, dissipant autour de moi les
+ténèbres du monde physique, m'ont mis en rapport
+direct avec cet esprit supérieur. Il est des choses intimes
+qu'il vaut mieux taire que de livrer à la risée des
+hommes. Dans l'histoire que j'ai écrite simplement de
+ma vie obscure et douloureuse, je n'ai pas fait mention
+de Spiridion. Si Socrate lui-même a été accusé de charlatanisme
+et d'imposture pour avoir révélé ses communications
+avec celui qu'il appelait son génie familier,
+combien plus un pauvre moine comme moi ne serait-il
+pas taxé de fanatisme s'il avouait avoir été visité par un
+fantôme! Je ne l'ai pas fait, je ne le ferai pas. Et pourtant
+je m'en expliquerais naïvement avec le savant modeste
+et consciencieux qui, sans ironie et sans préjugé,
+voudrait pénétrer dans les merveilles d'un ordre de
+choses vieux comme le monde, qui attend une explication
+nouvelle. Mais où trouver un tel savant aujourd'hui?
+L'œuvre de la science, en ces temps-ci, est de rejeter
+tout ce qui paraît surnaturel, parce que l'ignorance et
+l'imposture en ont trop longtemps abusé. De même que
+les nommes politiques sont forcés de trancher avec le
+fer les questions sociales, les hommes d'étude sont obligés,
+pour ouvrir un nouveau champ à l'analyse, de jeter
+au feu pêle-mêle le grimoire des sorciers et les miracles
+de la foi. Un temps viendra où, l'œuvre nécessaire de la
+destruction étant accomplie, on rechercha soigneusement,
+dans les débris du passé, une vérité qui ne peut
+se perdre, et qu'on saura démêler de l'erreur et du
+mensonge, comme jadis Crésus reconnut à des signes
+certains que tous les oracles étaient menteurs, excepté
+a Pythie de Delphes, qui lui avait révélé ses actions
+cachées avec une puissance incompréhensible. Tu verras
+peut-être l'aurore de cette science nouvelle, sans laquelle
+l'humanité est inexplicable, et son histoire dépourvue de
+sens. Tous les miracles, tous les augures, tous les prodiges
+de l'antiquité ne seront peut-être pas, aux yeux de
+tes contemporains, des tours de sorciers ou des terreurs
+imbéciles accréditées par les prêtres. Déjà la science
+n'a-t-elle pas donné une explication satisfaisante de beaucoup
+de phénomènes qui semblaient surnaturels à nos
+aïeux? Certains faits qui semblent impossibles et mensongers
+en ce siècle auront peut-être une explication
+non moins naturelle et concluante quand la science aura
+élargi ses horizons. Quant à moi, bien que le mot _prodige_
+n'ait pas de sens pour mon entendement, puisqu'il peut
+s'appliquer aussi bien au lever du soleil chaque matin
+qu'à la réapparition d'un mort, je n'ai pas essayé de
+porter le lumière sur ces questions difficiles: le temps
+m'eût manqué. J'ai entendu parler de Mesmer; je ne sais
+si c'est un imposteur ou un prophète; je me méfie de ce
+que j'ai entendu rapporter, parce que les assertions sont
+trop hardies et les prétendues preuves trop complètes
+pour un ordre de découvertes aussi récent. Je ne comprends
+pas encore ce qu'ils entendent par ce mot _magnétisme_;
+je t'engage à examiner ceci en temps et lieu
+pour moi, je n'ai pas eu le loisir de m'égarer dans ces
+propositions hardies; j'ai évité même de me laisser séduire
+par elles. J'avais un devoir plus clair et plus pressé
+à accomplir, celui d'écrire, sous l'impression de mes
+entretiens avec l'_Esprit_, les fragments brisés de ma méditation
+éternelle.»
+
+Ici Alexis s'interrompit, et posa sa main sur un livre
+que je connaissais bien pour le lui avoir souvent vu
+consulter, à mon grand étonnement, bien qu'il ne me
+parût formé que de feuillets blancs. Comme je le regardais
+avec surprise, il sourit:
+
+«Je ne suis pas fou, comme tu le penses, reprit-il;
+ce livre est criblé de caractères très-lisibles pour quiconque
+connaît la composition chimique dont je me suis
+servi pour écrire. Cette précaution m'a paru nécessaire
+pour échapper à l'espionnage de la censure monastique.
+Je t'enseignerai un procédé bien simple au moyen duquel
+tu feras reparaître les caractères tracés sur ces
+pages quand le temps sera venu. Tu cacheras ce manuscrit
+en attendant qu'il puisse servir à quelque chose,
+si toutefois il doit jamais servir à quoi que ce soit; cela,
+je l'ignore. Tel qu'il est, incomplet, sans ordre et sans
+conclusion, il ne mérite pas de voir le jour. C'est peut-être
+à toi, c'est peut-être à quelque autre qu'il appartient
+de le refaire. Il n'a qu'un mérite, c'est d'être le
+récit fidèle d'une vie d'angoisse, et l'exposé naïf de mon
+état présent.
+
+--Et cet état, m'est-il permis, mon père, de vous
+demander de me le faire mieux connaître?
+
+--Je le ferai en trois mots qui résument pour moi la
+théologie, répondit-il en ouvrant son livre à la première
+page: «_croire, espérer, aimer_. «Si l'Église catholique
+avait pu conformer tous les points de sa doctrine à cette
+sublime définition des trois vertus théologales: la foi,
+l'espérance, la charité, elle serait la vérité sur la terre;
+elle serait la sagesse, la justice, la perfection. Mais
+l'Église romaine s'est porté le dernier coup; elle a
+consommé son suicide le jour où elle a fait Dieu implacable
+et la damnation éternelle. Ce jour-là tous les grands
+cœurs se sont détachés d'elle; et l'élément d'amour et
+de miséricorde manquant à sa philosophie, la théologie
+chrétienne n'a plus été qu'un jeu d'esprit, un sophisme
+où de grandes intelligences se sont débattues en vain
+contre leur témoignage intérieur, un voile pour couvrir
+de vastes ambitions, un masque pour cacher d'énormes
+iniquités...»
+
+Ici le père Alexis s'arrêta de nouveau et me regarda
+attentivement pour voir quel effet produirait sur moi
+cet anathème définitif. Je le compris, et, saisissant ses
+mains dans les miennes, je les pressai fortement en lui
+disant d'une voix ferme et avec un sourire qui devait lui
+révéler toute ma confiance:
+
+«Ainsi, père, nous ne sommes plus catholiques?
+
+--Ni chrétiens, répondit-il d'une voix forte; ni
+protestants, ajouta-t-il en me serrant les mains; ni
+philosophes comme Voltaire, Helvétius et Diderot; nous
+ne sommes pas même socialistes comme Jean-Jacques et
+la Convention française: et cependant nous ne sommes
+ni païens ni athées!
+
+--Que sommes-nous donc, père Alexis? lui dis-je;
+car, vous l'avez dit, nous avons une âme, Dieu existe, et
+il nous faut une religion.
+
+--Nous en avons une, s'écria-t-il en se levant et en
+étendant vers le ciel ses bras maigres avec un mouvement
+d'enthousiasme. Nous avons la seule vraie, la seule
+immense, la seule digne de la Divinité. Nous croyons en
+la Divinité, c'est dire que nous la connaissons et la voulons;
+nous espérons en elle, c'est dire que nous la désirons
+et travaillons pour la posséder; nous l'aimons, c'est
+dire que nous la sentons et la possédons virtuellement;
+et Dieu lui-même est une trinité sublime dont notre vie
+mortelle est le reflet affaibli. Ce qui est foi chez l'homme
+est science chez Dieu; ce qui est espérance chez l'homme
+est puissance chez Dieu; ce qui est charité, c'est-à-dire
+piété, vertu, effort, chez l'homme, est amour, c'est-à-dire
+production, conservation et progression éternelle
+chez Dieu. Aussi Dieu nous connaît, nous appelle, et
+nous aime; c'est lui qui nous révèle cette connaissance
+que nous avons de lui, c'est lui qui nous commande le
+besoin que nous avons de lui, c'est lui qui nous inspire
+cet amour dont nous brûlons pour lui; et une des grandes
+preuves de Dieu et de ses attributs, c'est l'homme et ses
+instincts. L'homme conçoit, aspire et tente sans cesse,
+dans sa sphère finie, ce que Dieu sait, veut et peut dans
+sa sphère infinie. Si Dieu pouvait cesser d'être un foyer
+d'intelligence, de puissance et d'amour, l'homme retomberait
+au niveau de la brute; et chaque fois qu'une
+intelligence humaine a nié la Divinité intelligente, elle
+s'est suicidée.
+
+--Mais, mon père, interrompis-je, ces grands
+athées du siècle dont on vante les lumières et l'éloquence...
+
+--Il n'y a pas d'athées, reprit le père Alexis avec
+chaleur; non, il n'y en a pas! Il est des temps de recherche
+et de travail philosophique, où les hommes,
+dégoûtés des erreurs du passé, cherchent une nouvelle
+route vers la vérité. Alors ils errent sur des sentiers
+inconnus. Les uns, dans leur lassitude, s'asseyent et se
+livrent au désespoir. Qu'est-ce que ce désespoir, sinon
+un cri d'amour vers cette Divinité qui se voile à leurs
+yeux fatigués? D'autres s'avancent sur toutes les cimes
+avec une précipitation ardente, et, dans leur présomption
+naïve, s'écrient qu'ils ont atteint le but et qu'on
+ne peut aller plus loin. Qu'est-ce que cette présomption,
+qu'est-ce que cet aveuglement, sinon un désir inquiet
+et une impatience immodérée d'embrasser la Divinité?
+Non, ces athées, dont on vante avec raison la grandeur
+intellectuelle, sont des âmes profondément religieuses,
+qui se fatiguent ou qui se trompent dans leur essor vers
+le ciel. Si, à leur suite, on voit se traîner des âmes
+basses et perverses, qui invoquent le néant, le hasard,
+la nature brutale, pour justifier leurs vices honteux et
+leurs grossiers penchants, c'est encore là un hommage
+rendu à la majesté de Dieu. Pour se dispenser de tendre
+vers l'idéal, et de soutenir par le travail et la vertu la
+dignité humaine, la créature est forcée de nier l'idéal.
+Mais, si une voix intérieure ne troublait pas l'ignoble
+repos de sa dégradation, elle ne se donnerait pas tant de
+peine pour rejeter l'existence d'un juge suprême. Quand
+les philosophes de ce siècle ont invoqué la Providence,
+la nature, les lois de la création, ils n'ont pas cessé
+d'invoquer le vrai Dieu sous ces noms nouveaux. En se
+réfugiant dans le sein d'une Providence universelle et
+d'une nature inépuisablement généreuse, ils ont protesté
+contre les anathèmes que les sectes farouches se lançaient
+l'une à l'autre, contre les monstruosités de l'inquisition,
+contre l'intolérance et le despotisme. Lorsque
+Voltaire, à la vue d'une nuit étoilée, proclamait le grand
+horloger céleste; lorsque Rousseau conduisait son élève
+au sommet d'une montagne pour lui révéler la première
+notion du Créateur au lever du soleil, quoique ce fussent
+là des preuves incomplètes et des vues étroites, en comparaison
+de ce que l'avenir réserve aux hommes de
+preuves éclatantes et d'infaillibles certitudes, c'étaient
+du moins des cris de l'âme élevés vers ce Dieu que
+toutes les générations humaines ont proclamé sous des
+noms divers et adoré sous différents symboles.
+
+--Mais ces preuves éclatantes, mais cette certitude,
+lui dis-je, où les puiserons-nous, si nous rejetons la
+révélation, et si le sens intérieur ne nous suffit pas?
+
+--Nous ne rejetons pas la révélation, reprit-il vivement,
+et le sens intérieur nous suffit jusqu'à un certain
+point; mais nous y joignons d'autres preuves encore:
+quant au passé, le témoignage de l'humanité tout entière;
+quant au présent, l'adhésion de toutes les consciences
+pures au culte de la Divinité, et la voix éloquente de
+notre propre cœur.
+
+--Si je vous entends bien, repris-je, vous acceptez
+de la révélation ce qu'elle a d'éternellement divin, les
+grandes notions sur la Divinité et l'immortalité, les préceptes
+de vertu et le devoir qui en découlent.
+
+--- L'homme, répondit-il, arrache au ciel même la
+connaissance de l'idéal, et la conquête des vérités sublimes
+qui y conduisent est un pacte, un hyménée entre
+l'intelligence humaine qui cherche, aspire et demande,
+et l'intelligence divine qui, elle aussi, cherche le cœur
+de l'homme, aspire à s'y répandre, et consent à y régner.
+Nous reconnaissons donc des maîtres, de quelque nom
+que l'on ait voulu les appeler. Héros, demi-dieux, philosophes,
+saints ou prophètes, nous pouvons nous incliner
+devant ces pères et ces docteurs de l'humanité. Nous
+pouvons adorer chez l'homme investi d'une haute science
+et d'une haute vertu un reflet splendide de la Divinité.
+Ô Christ! un temps viendra où l'on t'élèvera de nouveaux
+autels, plus dignes de toi, en te restituant ta véritable
+grandeur, celle d'avoir été vraiment le fils de la femme et
+le sauveur, c'est-à-dire l'ami de l'humanité, le prophète
+de l'idéal.
+
+--Et le successeur de Platon, ajoutai-je.
+
+--Comme Platon fut celui des autres révélateurs que
+nous vénérons, et dont nous sommes les disciples.
+
+«Oui, poursuivit Alexis après une pause, comme pour
+me donner le temps de peser ses paroles, nous sommes
+les disciples de ces révélateurs, mais nous sommes leurs
+libres disciples. Nous avons le droit de les examiner, de
+les commenter, de les discuter, de les redresser même;
+car, s'ils participent par leur génie de l'infaillibilité de
+Dieu, ils participent par leur nature de l'impuissance de
+la raison humaine. Il est donc non-seulement dans notre
+privilège, mais dans notre devoir comme dans notre
+destinée, de les expliquer et d'aider à la continuation de
+leurs travaux.
+
+--Nous, mon père! m'écriai-je avec effroi; mais quel
+est donc notre mandat?
+
+--C'est d'être venus après eux. Dieu veut que nous
+marchions; et, s'il fait lever des prophètes au milieu du
+cours des âges, c'est pour pousser les générations devant
+eux, comme il convient à des hommes, et non pour les
+enchaîner à leur suite, comme il appartient à de vils
+troupeaux. Quand Jésus guérit le paralytique, il ne lui
+dit pas: «Prosterne-toi, et suis-moi.» Il lui dit: «Lève-toi,
+et marche.»
+
+--Mais où irons-nous, mon père?
+
+--Nous irons vers l'avenir; nous irons, pleins du
+passé et remplissant nos jours présents par l'étude, la
+méditation et un continuel effort vers la perfection. Avec
+du courage et de l'humilité, en puisant dans la contemplation
+de l'idéal la volonté et la force, en cherchant dans
+la prière l'enthousiasme et la confiance, nous obtiendrons
+que Dieu nous éclaire et nous aide à instruire les hommes,
+chacun de nous selon ses forces... Les miennes sont
+épuisées, mon enfant. Je n'ai pas fait ce que j'aurais pu
+faire si je n'eusse pas été élevé dans le catholicisme. Je
+t'ai raconté ce qu'il m'a fallu de temps et de peines pour
+arriver à proclamer sur le bord de ma tombe ce seul
+mot: «Je suis libre!»
+
+--Mais ce mot en dit beaucoup, mon père! m'écriai-je.
+Dans votre bouche il est tout puissant sur moi, et c'est
+de votre bouche seule que j'ai pu l'entendre sans méfiance
+et sans trouble. Peut-être, sans ce mot de vous,
+toute ma vie eût été livrée à l'erreur. Que j'eusse continué
+mes jours dans ce cloître, il est probable que j'y
+eusse vécu courbé et abruti sous le joug du fanatisme.
+Que j'eusse vécu dans le tumulte du monde, il est possible
+que je me fusse laissé égarer par les passions
+humaines et les maximes de l'impiété. Grâce à vous,
+j'attends mon sort de pied ferme. Il me semble que je
+ne peux plus succomber aux dangers de l'athéisme, et
+je sens que j'ai secoué pour toujours les liens de la
+superstition.
+
+--Et si ce mot de ma bouche, dit Alexis, profondément
+ému, est le seul bien que j'aie pu faire en ce
+monde, ces mots de la tienne sont une récompense suffisante.
+Je ne mourrai donc pas sans avoir vécu, car le
+but de la vie est de transmettre la vie. J'ai toujours
+pensé que le célibat était un état sublime, mais tout à
+fait exceptionnel, parce qu'il entraînait des devoirs immenses.
+Je pense encore que celui qui se refuse à donner
+la vie physique à des êtres de son espèce doit donner en
+revanche, par ses travaux et ses lumières, la vie intellectuelle
+au grand nombre de ses semblables. C'est pour
+cela que je révère la féconde virginité du Christ. Mais,
+lorsque, après avoir nourri dans ma jeunesse des espérances
+orgueilleuses de science et de vertu, je me suis
+vu courbé sous les années et les mains vides de grandes
+œuvres, je me suis affligé et repenti d'avoir embrassé
+un état à la hauteur duquel je n'avais pas su m'élever.
+Aujourd'hui je vois que je ne tomberai pas de l'arbre
+comme un fruit stérile. La semence de vie a fécondé ton
+âme. J'ai un fils, un enfant plus précieux qu'un fruit de
+mes entrailles; j'ai un fils de mon intelligence.
+
+--Et de ton cœur, lui dis-je en pliant les deux genoux
+devant lui; car tu as un grand cœur, ô père Alexis! un
+cœur plus grand encore que ton intelligence! Et quand
+tu t'écries: «Je suis libre!» cette parole puissante implique
+celle-ci: «J'aime et je crois.»
+
+--J'aime, je crois et j'espère, tu l'as dit! répondit-il
+avec attendrissement; s'il en était autrement, je ne serais
+pas libre. La brute, au fond des forêts, ne connaît point
+de lois, et pourtant elle est esclave; car elle ne sait ni le
+prix, ni la dignité, ni l'usage de sa liberté. L'homme
+privé d'idéal est l'esclave de lui-même, de ses instincts
+matériels, de ses passions farouches, tyrans plus absolus,
+maîtres plus fantasques que tous ceux qu'il a renversés
+avant de tomber sous l'empire de la fatalité.»
+
+Nous causâmes ainsi longtemps encore. Il m'entretint
+des grands mystères de la foi pythagoricienne, platonicienne
+et chrétienne, qu'il disait être un même dogme
+continué et modifié, et dont l'essence lui semblait le fond
+de la vérité éternelle; vérité progressive, disait-il, en ce
+sens qu'elle était enveloppée encore de nuages épais, et
+qu'il appartenait à l'intelligence humaine de déchirer ces
+voiles un à un, jusqu'au dernier. Il s'efforça de rassembler
+tous les éléments sur lesquels il basait sa foi en un
+_Dieu-Perfection:_ c'est ainsi qu'il l'appelait. Il disait:
+1º que la grandeur et la beauté de l'univers accessible
+aux calculs et aux observations de la science humaine,
+nous montraient dans le Créateur l'ordre, la sagesse et
+la science omnipotente; 2º que le besoin qu'éprouvent
+les hommes de se former en société et d'établir entre
+eux des rapports de sympathie, de religion commune et
+de protection mutuelle, prouvait, dans le législateur
+universel, l'esprit de souveraine justice; 3º que les élans
+continuels du cœur de l'homme vers l'idéal prouvaient
+l'amour infini du père des hommes répandu à grands
+flots sur la grande famille humaine, et manifesté à
+chaque âme en particulier dans le sanctuaire de sa conscience.
+De là il concluait pour l'homme trois sortes de
+devoirs. Le premier, appliqué à la nature extérieure:
+devoir de s'instruire dans les sciences, afin de modifier
+et de perfectionner autour de lui le monde physique. Le
+second, appliqué à la vie sociale: devoir de respecter
+ou d'établir des institutions librement acceptées par la
+famille humaine et favorables à son développement. Le
+troisième, applicable à la vie intérieure de l'individu:
+devoir de se perfectionner soi-même en vue de la perfection
+divine, et de chercher sans cesse pour soi et pour
+les autres les voies de la vérité, de la sagesse et de la
+vertu.
+
+Ces entretiens et ces enseignements furent au moins
+aussi longs que le récit qui les avait amenés. Ils durèrent
+plusieurs jours, et nous absorbèrent tellement l'un
+et l'autre que nous prenions à peine le temps de dormir.
+Mon maître semblait avoir recouvré, pour m'instruire,
+une force virile. Il ne songeait plus à ses souffrances et
+me les faisait oublier à moi-même; il me lisait son livre
+et me l'expliquait à mesure. C'était un livre étrange,
+plein d'une grandeur et d'une simplicité sublimes. Il
+n'avait pas affecté une forme méthodique; il avouait
+n'avoir pas eu le temps de se résumer, et avoir plutôt
+écrit, comme Montaigne, au jour le jour, une suite d'essais,
+où il avait exprimé naïvement tantôt les élans religieux,
+tantôt les accès de tristesse et de découragement
+sous l'empire desquels il s'était trouvé.
+
+«J'ai senti, me disait-il, que je n'étais plus capable
+d'écrire un grand ouvrage pour mes contemporains, tel
+que je l'avais rêvé dans mes jours de noble, mais aveugle
+ambition. Alors, conformant ma manière à l'humilité de
+ma position, et mes espérances à la faiblesse de mon
+être, j'ai songé à répandre mon cœur tout entier sur ces
+pages intimes, afin de former un disciple qui, ayant bien
+compris les désirs et les besoins de l'âme humaine, consacrât
+son intelligence à chercher le soulagement et la
+satisfaction de ses désirs et de ses besoins, dont tôt ou
+tard, après les agitations politiques, tous les hommes
+sentiront l'importance. Expression plaintive de la triste
+époque où le sort m'a jeté, je ne puis qu'élever un cri de
+détresse afin qu'on me rende ce qu'on m'a ôté: une foi,
+un dogme et un culte. Je sens bien que nul encore ne
+peut me répondre et que je vais mourir hors du temple,
+plein de trouble et de frayeur, n'emportant pour tout
+mérite, aux pieds du juge suprême, que le combat opiniâtre
+de mes sentiments religieux contre l'action dissolvante
+d'un siècle sans religion. Mais j'espère, et mon
+désespoir même enfante chez moi des espérances nouvelles;
+car, plus je souffre de mon ignorance, plus j'ai
+horreur du néant, et plus je sens que mon âme a des
+droits sacrés sur cet héritage céleste dont elle a l'insatiable
+Désir...»
+
+[Illustration]
+
+
+C'était la troisième nuit de cet entretien, et, malgré
+l'intérêt puissant qui m'y enchaînait, je fus tout à coup
+saisi d'un tel accablement, que je m'assoupis auprès du
+lit de mon maître tandis qu'il parlait encore, d'une voix
+affaiblie, au milieu des ténèbres; car toute l'huile de la
+lampe était consumée, et le jour ne paraissait point encore.
+Au bout de quelques instants, je m'éveillai; Alexis
+faisait entendre encore des sons inarticulés et semblait
+se parler à lui-même. Je fis d'incroyables efforts pour
+l'écouter et pour résister au sommeil; ses paroles étaient
+inintelligibles, et, la fatigue l'emportant, je m'endormis
+de nouveau, la tête appuyée sur le bord de son lit. Alors,
+dans mon sommeil, j'entendis une voix pleine de douceur
+et d'harmonie qui semblait continuer les discours
+de mon maître, et je l'écoutais sans m'éveiller et sans
+la comprendre. Enfin, je sentis comme un souffle rafraîchissant
+qui courait dans mes cheveux, et la voix
+me dit: «_Angel, Angel, l'heure est venue_.» Je m'imaginai
+que mon maître expirait, et, faisant un grand
+effort, je m'éveillai et j'étendis les mains vers lui. Ses
+mains étaient tièdes, et sa respiration régulière annonçait
+un paisible repos. Je me levai alors pour rallumer la
+lampe; mais je crus sentir le frôlement d'un être d'une
+nature indéfinissable qui se plaçait devant moi et qui
+s'opposait à mes mouvements. Je n'eus point peur et je
+lui dis avec assurance:
+
+«Qui es-tu, et que veux-tu? es-tu celui que nous
+aimons? as-tu quelque-chose à m'ordonner?
+
+--Angel, dit la voix, le manuscrit est sous la pierre,
+et le cœur de ton maître sera tourmenté tant qu'il
+n'aura pas accompli la volonté de celui...»
+
+[Illustration]
+
+
+Ici la voix se perdit; je n'entendis plus aucun autre
+bruit dans la chambre que la respiration égale et faible
+d'Alexis. J'allumai la lampe, je m'assurai qu'il dormait,
+que nous étions seuls, que toutes les portes étaient fermées;
+je m'assis, incertain et agité. Puis, au bout de peu
+d'instants, je pris mon parti, je sortis de la cellule, sans
+bruit, tenant d'une main ma lampe, de l'autre une
+barre d'acier que j'enlevai à une des machines de l'observatoire,
+et je me rendis à l'église.
+
+Comment, moi, si jeune, si timide et si superstitieux
+jusqu'à ce jour, j'eus tout à coup la volonté et le courage
+d'entreprendre seul une telle chose, c'est ce que
+je n'expliquerai pas. Je sais seulement que mon esprit
+était élevé à sa plus haute puissance en cet instant, soit
+que je fusse sous l'empire d'une exaltation étrange, soit
+qu'un pouvoir supérieur à moi agît en moi à mon insu.
+Ce qu'il y a de certain, c'est que j'attaquai sans trembler
+la pierre du _Hic est_, et que je l'enlevai sans peine. Je
+descendis dans le caveau, et je trouvai le cercueil de
+plomb dans sa niche de marbre noir. M'aidant du levier
+et de mon couteau, j'en dessoudai sans peine une partie;
+je trouvai, à l'endroit de la poitrine où j'avais dirigé mes
+recherches, des lambeaux de vêtement que je soulevai
+et qui se roulèrent autour de mes doigts comme des
+toiles d'araignée. Puis, glissant ma main jusqu'à la
+place où ce noble cœur avait battu, je sentis sans horreur
+le froid de ses ossements. Le paquet de parchemin
+n'étant plus retenu par les plis du vêtement, roula dans
+le fond du cercueil; je l'en retirai, et, refermant le sépulcre
+à la hâte, je retournai auprès d'Alexis et déposai
+le manuscrit sur ses genoux. Alors, un vertige me saisit,
+et je faillis perdre connaissance; mais ma volonté l'emporta
+encore: car Alexis dépliait le manuscrit d'une
+main ferme et empressée.
+
+«_Hic est veritas_!» s'écria-t-il en jetant les yeux sur
+la devise favorite de Spiridion, qui servait d'épigraphe à
+cet écrit. «Angel, que vois-je? en croirai-je mes yeux?
+Tiens, regarde toi-même, il me semble que je suis en
+proie à une hallucination.»
+
+Je regardai avec lui; c'était un de ces beaux manuscrits
+du treizième siècle tracés sur parchemin avec une
+netteté et une élégance dont l'imprimerie n'approche
+point; travail manuel, humble et patient, de quelque
+moine inconnu; et ce manuscrit, quelle fut ma surprise,
+quelle fut la consternation de mon maître Alexis, en
+voyant que ce n'était pas autre chose que le livre des
+Évangiles selon l'apôtre saint Jean?
+
+«Nous sommes trompés! dit Alexis. Il y a eu là une
+substitution. Fulgence aura laissé déjouer sa vigilance
+pendant les funérailles de son maître, ou bien Donatien
+a surpris le secret de nos entretiens; il a enlevé le livre
+et mis à la place la parole du Christ sans appel et sans
+commentaire.
+
+--Attendez, mon père, m'écriai-je après avoir examiné
+attentivement le manuscrit; ceci est un monument
+bien rare et bien précieux. Il est de la propre main du
+célèbre abbé Joachim de Flore, moine cistercien de la
+Calabre... Sa signature l'atteste.
+
+--Oui, dit Alexis en reprenant le manuscrit et en le
+regardant avec soin, celui qu'on appelait l'_homme vêtu
+de lin_, celui qu'on regardait comme un inspiré, comme
+un prophète, le messie du nouvel Évangile au commencement
+du treizième siècle! Je ne sais quelle émotion
+profonde remue mes entrailles à la vue de ces caractères.
+Ô chercheur de vérité, j'ai souvent aperçu la trace de tes
+pas sur mon propre chemin! Mais, regarde, Angel,
+rien ici ne doit échapper à notre attention; car ce n'est
+certes pas sans dessein que ce précieux exemplaire a
+servi de linceul au cœur d'Hébronius; vois-tu ces caractères
+tracés en plus grosses lettres et avec plus d'élégance
+que le reste du texte?
+
+--Ils sont aussi marqués d'une couleur particulière,
+et ce ne sont pas les seuls peut-être. Voyons, mon père!»
+
+Nous feuilletâmes l'Évangile de saint Jean, et nous
+trouvâmes dans ce chef-d'œuvre calligraphique de l'abbé
+Joachim, trois passages écrits en caractères plus gros,
+plus ornés, et d'une autre encre que le reste, comme si
+le copiste eût voulu arrêter la méditation du commentateur
+sur ces passages décisifs. Le premier, écrit en lettres
+d'azur, était celui qui ouvre si magnifiquement l'Évangile
+de saint Jean.
+
+«LA PAROLE ÉTAIT AU COMMENCEMENT, LA PAROLE ÉTAIT
+AVEC DIEU, ET CETTE PAROLE ÉTAIT DIEU. TOUTES CHOSES
+ONT ÉTÉ FAITES PAR ELLE; ET RIEN DE CE QUI A ÉTÉ FAIT
+N'A ÉTÉ FAIT SANS ELLE. C'EST EN ELLE QU'ÉTAIT LA
+VIE, ET LA VIE ÉTAIT LA LUMIÈRE DES HOMMES. ET LA
+LUMIÈRE LUIT DANS LES TÉNÈBRES, ET LES TÉNÈBRES NE
+L'ONT POINT REÇUE. C'ÉTAIT LA VÉRITABLE LUMIÈRE QUI
+ÉCLAIRE TOUT HOMME VENANT EN CE MONDE.»
+
+Le second passage était écrit en lettres de pourpre.
+C'était celui-ci:
+
+«L'HEURE VIENT QUE VOUS N'ADOREREZ LE PÈRE NI SUR
+CETTE MONTAGNE NI À JÉRUSALEM. L'HEURE VIENT QUE LES
+VRAIS ADORATEURS ADORERONT LE PÈRE EN ESPRIT ET EN
+VÉRITÉ.»
+
+Et le troisième, écrit en lettres d'or, était celui-ci:
+
+«C'EST ICI LA VIE ÉTERNELLE DE TE CONNAÎTRE, TOI LE
+SEUL VRAI DIEU, ET CELUI QUE TU AS ENVOYÉ, JÉSUS LE
+CHRIST.»
+
+Un quatrième passage était encore signalé à l'attention,
+mais uniquement par la grosseur des caractères;
+c'était celui-ci du chapitre X:
+
+«JÉSUS LEUR RÉPONDIT: J'AI FAIT DEVANT VOUS PLUSIEURS
+BONNES ŒUVRES DE LA PART DE MON PÈRE; POUR
+LAQUELLE ME LAPIDEZ-VOUS?--LES JUIFS LUI RÉPONDIRENT:
+CE N'EST POINT POUR UNE BONNE ŒUVRE QUE NOUS
+TE LAPIDONS, MAIS C'EST À CAUSE DE TON BLASPHÈME,
+C'EST À CAUSE QUE, ÉTANT HOMME, TU TE FAIS DIEU.
+JÉSUS LEUR RÉPONDIT: N'EST-IL PAS ÉCRIT DANS VOTRE
+LOI: «<I>J'AI DIT: VOUS ÊTES TOUS DES DIEUX_.» SI ELLE A
+APPELÉ DIEUX CEUX À QUI LA PAROLE DE DIEU ÉTAIT
+ADRESSÉE, ET SI L'ÉCRITURE NE PEUT ÊTRE REJETÉE,
+DITES-VOUS QUE JE BLASPHÈME, MOI QUE LE PÈRE A
+SANCTIFIÉ, ET QU'IL A ENVOYÉ DANS LE MONDE, PARCE
+QUE J'AI DIT: JE SUIS LE FILS DE DIEU?»
+
+«Angel! s'écria Alexis, comment ce passage n'a-t-il
+pas frappé les chrétiens lorsqu'ils ont conçu l'idée idolâtrique
+de faire de Jésus-Christ un Dieu Tout-Puissant,
+un membre de la Trinité divine? Ne s'est-il pas expliqué
+lui-même sur cette prétendue divinité? n'en a-t-il pas
+repoussé l'idée comme un blasphème? Oh! oui, il nous
+l'a dit, cet homme divin! nous sommes tous des dieux,
+nous sommes tous les enfants de Dieu, dans le sens où
+saint Jean l'entendait en exposant le dogme au début de
+son Évangile... «À tous ceux qui ont reçu la parole (le
+_logos_ divin) il a donné le droit d'être faits enfants de
+Dieu.» Oui, la parole est Dieu; la révélation, c'est Dieu,
+c'est la vérité divine manifestée, et l'homme est Dieu
+aussi, en ce sens qu'il est le fils de Dieu, et une manifestation
+de la Divinité: mais il est une manifestation
+finie, et Dieu seul est la Trinité infinie. Dieu était
+en Jésus, le Verbe parlait par Jésus, mais Jésus n'était
+pas le Verbe.
+
+«Mais nous avons d'autres trésors à examiner et à
+commenter, Angel; car voici trois manuscrits au lieu
+d'un. Modère l'ardeur de ta curiosité, comme je dompte
+la mienne. Procédons avec ordre, et passons au second
+ayant de regarder le troisième. L'ordre dans lequel Spiridion
+a placé ces trois manuscrits sous une même enveloppe
+doit être sacré pour nous, et signifie incontestablement
+le progrès, le développement et le complément
+de sa pensée.»
+
+Nous déroulâmes le second manuscrit. Il n'était ni
+moins précieux ni moins curieux que le premier. C'était
+ce livre perdu durant des siècles, inconnu aux générations
+qui nous séparent de son apparition dans le monde;
+ce livre poursuivi par l'Université de Paris, toléré d'abord
+et puis condamné, et livré aux flammes par le
+saint-siège en 1260: c'était la fameuse _Introduction à
+l'Évangile éternel_, écrite de la propre main de l'auteur,
+le célèbre Jean de Parme, général des Franciscains
+et disciple de Joachim de Flore. En voyant sous
+nos yeux ce monument de l'hérésie, nous fûmes saisis,
+Alexis et moi, d'un frisson involontaire. Cet exemplaire,
+probablement unique dans le monde, était dans
+nos mains; et par lui qu'allions-nous apprendre? avec
+quel étonnement nous en lûmes le sommaire, écrit à la
+première page:
+
+«La religion a trois époques comme le règne des trois
+personnes de la Trinité. Le règne du Père a duré pendant
+la loi mosaïque. Le règne du Fils, c'est-à-dire
+la religion chrétienne, ne doit pas durer toujours. Les
+cérémonies et les sacrements dans lesquels cette religion
+s'enveloppe, ne doivent pas être éternels. Il doit
+venir un temps où ces mystères cesseront, et alors
+doit commencer la religion du Saint-Esprit, dans laquelle
+les hommes n'auront plus besoin de sacrements,
+et rendront à l'Être suprême un culte purement
+spirituel. Le règne du Saint-Esprit a été prédit par
+saint Jean, et c'est ce règne qui va succéder à la religion
+chrétienne, comme la religion chrétienne a succédé
+à la loi mosaïque.»
+
+«Quoi! s'écria Alexis, est-ce ainsi qu'il faut entendre
+le développement des paroles de Jésus à la Samaritaine:
+_L'heure vient que vous n'adorerez plus le
+Père ni à Jérusalem ni sur cette montagne, mais
+que vous l'adorerez en Esprit et en Vérité_? Oui la
+doctrine de l'Évangile-éternel! cette doctrine de liberté,
+d'égalité et de fraternité qui sépare Grégoire VII de
+Luther, l'a entendu ainsi. Or, cette époque est bien
+grande: c'est elle qui, après avoir rempli le monde,
+féconde encore la pensée de tous les grands hérésiarques,
+de toutes les sectes persécutées jusqu'à nos jours.
+Condamné, détruit, cet œuvre vit et se développe dans
+tous les penseurs qui nous ont produits; et des cendres
+de son bûcher, l'Évangile éternel projette une flamme
+qui embrase la suite des générations. Wiclef, Jean Huss,
+Jérôme de Prague, Luther! vous êtes sortis de ce bûcher,
+vous avez été couvés sous cette cendre glorieuse; et toi-même
+Bossuet, protestant mal déguisé, le dernier
+évêque, et toi aussi Spiridion, le dernier apôtre, et
+nous aussi les derniers moines! Mais quelle était donc
+la pensée supérieure de Spiridion par rapport à cette
+révélation du treizième siècle? Le disciple de Luther et
+de Bossuet s'était-il retourné vers le passé pour embrasser
+la doctrine d'Amaury, de Joachim de Flore et de
+Jean de Parme?
+
+--Ouvrez le troisième manuscrit, mon père. Sans
+doute, il sera la clef des deux autres.»
+
+Le troisième manuscrit était en effet l'œuvre de l'abbé
+Spiridion, et Alexis, qui avait vu souvent des textes sacrés,
+copiés de sa main, et restés entre celles de Fulgence,
+reconnut aussitôt l'authenticité de cet écrit. Il
+était fort court et se résumait dans ce peu de lignes:
+
+ «Jésus (vision adorable) m'est apparu et m'a dit: Des quatre
+ évangiles, le plus divin, le moins entaché des formes passagères de
+ l'humanité au moment où j'ai accompli ma mission, est l'évangile de
+ Jean, de celui sur le sein duquel je me suis appuyé durant la
+ passion, de celui à qui je recommandai ma mère en mourant. Tu ne
+ garderas que cet évangile. Les trois autres, écrits en vue de la
+ terre pour le temps où ils ont été écrits, pleins de menaces et
+ d'anathèmes, ou de réserves sacerdotales dans le sens de l'antique
+ mosaïque, seront pour toi comme s'ils n'étaient pas. Réponds;
+ m'obéiras-tu?
+
+ «Et moi, Spiridion, serviteur de Dieu, j'ai répondu: J'obéirai.
+
+ «Jésus alors m'a dit: Dans ton passé chrétien, tu seras donc de
+ l'école de Jean, tu seras Joannite.
+
+ «Et quand Jésus m'eut dit ces paroles, je sentis en moi comme une
+ séparation qui se faisait dans tout mon être. Je me sentis mourir.
+ Je n'étais plus chrétien; mais bientôt je me sentis renaître, et
+ j'étais plus chrétien que jamais. Car le christianisme m'était
+ révélé, et j'entendis une voix qui disait à mes oreilles ce verset
+ du dix-septième chapitre de l'unique évangile: _C'est ici la vie
+ éternelle de te connaître, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu
+ as envoyé, Jésus le Christ._
+
+»Alors Jésus me dit:
+
+ «Tu recueilleras à travers les siècles la tradition de ton école.
+
+ «Et je pensai à tout ce que j'avais lu autrefois sur l'école de
+ saint Jean, et ceux que j'avais si souvent appelés des _hérétiques_
+ m'apparurent comme de vrais vivants.
+
+ «Jésus ajouta:
+
+ «Mais tu effaceras et tu ratureras avec soin les erreurs de
+ l'esprit prophétique, pour ne garder que la prophétie.
+
+ «La vision avait disparu; mais je la sentais, pour ainsi dire, qui
+ se continuait secrètement en moi. Je courus à mes livres, et le
+ premier ouvrage qui me tomba sous la main fut un manuscrit de
+ l'évangile de saint Jean, de la main de Joachim de Flore.
+
+ «Le second fut l'_Introduction à l'Évangile éternel_, de Jean de
+ Parme.
+
+ «Je relus l'évangile de saint Jean en adorant.
+
+ «Et je lus l'_Introduction à l'Évangile éternel_ en souffrant et en
+ gémissant. Quand j'eus fini de le lire, tout ce qui m'en resta fut
+ cette phrase:
+
+ «_La religion a trois époques, comme les règnes des trois personnes
+ de la Trinité._»
+
+ «Tout le reste avait disparu et était raturé de mon esprit. Mais
+ cette phrase brillait devant les yeux de mon intelligence, comme un
+ phare éclatant et qui ne doit pas s'éteindre.
+
+»Alors Jésus m'apparut de nouveau, et me dit:
+
+ «_La religion a trois époques, comme les règnes des trois personnes
+ de la Trinité._
+
+ «Je répondis: ainsi soit-il!
+
+ «Jésus reprit:
+
+ «Le christianisme a eu trois époques, et les trois époques sont
+ accomplies.
+
+ «Et il disparut. Et je vis passer successivement devant moi (vision
+ adorable) saint Pierre, saint Jean et saint Paul.
+
+ «Derrière saint Pierre était le grand pape Grégoire VII.
+
+ «Derrière saint Jean, Joachim de Flore, le saint Jean du treizième
+ siècle.
+
+ «Derrière saint Paul était Luther.
+
+ «Je m'évanouis.»
+
+Plus loin, après un intervalle, était écrit de la même
+main:
+
+ «Le christianisme devait avoir trois époques, et les trois époques
+ sont accomplies. Comme la Trinité divine a trois faces, la
+ conception que l'esprit humain a eue de la Trinité dans le
+ christianisme devait avoir trois faces successives. La première,
+ qui répond à saint Pierre, embrasse la période de la création et du
+ développement hiérarchique et militant de l'Église jusqu'à
+ Hildebrand, le saint Pierre du onzième siècle; la seconde, qui
+ répond à saint Jean, embrasse la période depuis Abeilard jusqu'à
+ Luther; la troisième, qui répond à saint Paul, commence à Luther et
+ finit à Bossuet. C'est le règne du libre examen, de la
+ connaissance, comme la période antérieure est celle de l'amour et
+ du sentiment, comme celle qui avait précédé est la période de la
+ sensation et de l'activité. Là finit le christianisme, et là
+ commence l'ère d'une nouvelle religion. Ne cherchons donc plus la
+ vérité absolue dans l'application littérale des Évangiles, mais
+ dans le développement des révélations de toute l'humanité
+ antérieure à nous. Le dogme de la Trinité est la religion
+ éternelle; la véritable compréhension de ce dogme est éternellement
+ progressive. Nous repasserons éternellement peut-être par ces trois
+ phases de manifestations de l'activité, de l'amour et de la
+ science, qui sont les trois principes de notre essence même,
+ puisque ce sont les trois principes divins que _reçoit chaque homme
+ venant dans le monde_, à titre de _fils de Dieu_. Et plus nous
+ arriverons à nous manifester simultanément sous ces trois faces de
+ notre humanité, plus nous approcherons de la perfection divine.
+ Hommes de l'avenir, c'est à vous qu'il est réservé de réaliser
+ cette prophétie, si Dieu est en vous. Ce sera l'œuvre d'une
+ nouvelle révélation, d'une nouvelle religion, d'une nouvelle
+ société, d'une nouvelle humanité. Cette religion n'abjurera pas
+ l'esprit du Christianisme, mais elle en dépouillera les formes.
+ Elle sera au Christianisme ce que la fille est à la mère, lorsque
+ l'une penche vers la tombe et que l'autre est en plein dans la vie.
+ Cette religion, fille de l'Évangile, ne reniera point sa mère, mais
+ elle continuera son œuvre; et ce que sa mère n'aura pas compris,
+ elle l'expliquera; ce que sa mère n'aura pas osé, elle l'osera; ce
+ que sa mère n'aura fait qu'entreprendre, elle l'achèvera. Ceci est
+ la véritable prophétie qui est apparue sous un voile de deuil au
+ grand Bossuet, à son heure dernière. Trinité divine, reçois et
+ reprends l'être de celui que tu as éclair de ta lumière, embrasé de
+ ton amour, et créé de la substance même, ton serviteur
+ _Spiridion_.»
+
+Alexis replia le manuscrit, le plaça sur sa poitrine,
+croisa ses mains dessus, et resta plongé dans une méditation
+profonde. Une grande sérénité régnait sur son
+front. Je restai à ses côtés immobile, attentif, épiant
+tous ses mouvements, et cherchant dans l'expression
+de sa physionomie à comprendre les pensées qui remuaient
+son âme. Tout à coup je vis de grosses larmes
+rouler de ses yeux et inonder son visage flétri, comme
+une pluie bienfaisante sur la terre altérée. «Je suis bien
+heureux! me dit-il en se jetant dans mon sein. Ô ma
+vie! ma triste vie! ce n'était pas trop de tes douleurs
+et de tes fatigues pour acheter cet ineffable instant de
+lumière, de certitude et de charité! Charité divine, je
+te comprends enfin! Logique suprême, tu ne pouvais
+faillir! Ami Spiridion, tu le savais bien quand tu me
+disais: Aime et tu comprendras! Ô ma science frivole!
+ô mon érudition stérile! vous ne m'avez pas éclairé sur
+le véritable sens des Écritures! C'est depuis que j'ai
+compris l'amitié, et par elle la charité, et par la charité
+l'enthousiasme de la fraternité humaine, que je suis devenu
+capable de comprendre la parole de Dieu. Angel,
+laisse-moi ces manuscrits pendant le peu d'heures que
+j'ai encore à passer près de toi; et, quand je ne serai
+plus, ne les ensevelis point avec moi. Le temps est venu
+où la vérité ne doit plus dormir dans les sépulcres, mais
+agir à la lumière du soleil et remuer le cœur des hommes
+de bonne volonté. Tu reliras ces Évangiles, mon
+enfant, et en les commentant, tu rapprendras l'histoire;
+ton cerveau, que j'ai rempli de faits, de textes et de
+formules, est comme un livre qui porte en soi la vie,
+et qui n'en a pas conscience. C'est ainsi que, durant
+trente ans, j'avais fait de ma propre intelligence un parchemin.
+Celui qui a tout lu, tout examiné sans rien
+comprendre est le pire des ignorants; et celui qui, sans
+savoir lire, a compris la sagesse divine, est le plus
+grand savant de la terre. Maintenant, reçois mes adieux,
+mon enfant, et apprête-toi à quitter le cloître et à rentrer
+dans la vie.
+
+--Que dites-vous? m'écriai-je; vous quitter? retourner
+au monde? Est-ce là votre amitié? sont-ce là vos conseils?
+
+--Tu vois bien, dit-il, que c'en est fait de nous.
+Nous sommes une race unie, et Spiridion a été, à vrai
+dire, le dernier moine. Ô maître infortuné, ajouta-t-il en
+levant les yeux au ciel, toi aussi tu as bien souffert, et
+ta souffrance a été ignorée des hommes. Mais Dieu t'a
+reçu en expiation de tes erreurs sublimes, et il t'a envoyé,
+à tes derniers instants, l'instinct prophétique qui
+t'a consolé; car ton grand cœur a dû oublier sa propre
+souffrance en apercevant l'avenir de la race humaine
+tourné vers l'idéal. Ainsi donc je suis arrivé au même
+résultat que toi. Quoique ta vie ait été consacrée seulement
+aux études théologiques, et que la mienne ait embrassé
+un plus large cercle de connaissances, nous avons
+trouvé la même conclusion; c'est que le passé est fini et
+ne doit point entraver l'avenir, c'est que notre chute est
+aussi nécessaire que l'a été notre existence; c'est que
+nous ne devons ni renier l'une, ni maudire l'autre. Eh
+bien, Spiridion, dans l'ombre de ton cloître et dans le
+secret de tes méditations, tu as été plus grand que ton
+maître: car celui-ci est mort en jetant un cri de désespoir
+et on croyant que le monde s'écroulait sur lui; et
+toi tu t'es endormi dans la paix du Seigneur, rempli d'un
+divin espoir pour la race humaine. Oh! oui, je t'aime
+mieux que Bossuet; car tu n'as pas maudit ton siècle, et
+tu as noblement abjuré une longue suite d'illusions, incertitudes
+respectables, efforts sublimes d'une âme ardemment
+éprise de la perfection. Sois béni, sois glorifié:
+le royaume des cieux appartient à ceux dont l'esprit est
+vaste et dont le cœur est simple.»
+
+Quand il eut parlé ainsi, il m'imposa les mains et me
+donna sa bénédiction; puis, se mettant en devoir de se
+lever:
+
+«Allons, dit-il, tu sais que l'heure est venue.
+
+--Quelle heure donc, lui dis-je, et que voulez-vous
+faire? Ces paroles ont déjà frappé mon oreille cette nuit,
+et je croyais avoir été le seul à les entendre. Dites,
+maître, que signifient-elles?
+
+--Ces paroles, je les ai entendues, me répondit-il;
+car, pendant que tu descendais dans le tombeau de
+notre maître, j'avais ici un long entretien avec lui.
+
+--Vous l'avez vu? lui dis-je.
+
+--Je ne l'ai jamais vu la nuit, mais seulement le jour,
+à la clarté du soleil. Je ne l'ai jamais vu et entendu en
+même temps: c'est la nuit qu'il me parle, c'est le jour
+qu'il m'apparaît: Cette nuit, il m'a expliqué ce que nous
+venons de lire et plus encore; et, s'il t'a ordonné d'exhumer
+le manuscrit, c'est afin que jamais le doute
+n'entrât dans ton âme au sujet de ce que les hommes de
+ce siècle appelleraient nos visions et nos délires.
+
+--Délires célestes, m'écriai-je, et qui me feraient
+haïr la raison, si la raison pouvait en anéantir l'effet!
+Mais ne le craignez pas, mon père; je porterai à jamais
+dans mon cœur la mémoire sacrée de ces jours d'enthousiasme.
+
+--Maintenant, viens! dit Alexis en se mettant à
+marcher dans sa cellule d'un pas assuré, et en redressant
+son corps brisé, avec la noblesse et l'aisance d'un
+jeune homme.
+
+--Eh quoi! Vous marchez! Vous êtes donc guéri! lui
+dis-je; ceci est un prodige nouveau.
+
+--La volonté est seule un prodige, répondit-il, et c'est
+la puissance divine qui l'accomplit en nous. Suis-moi, je
+veux revoir le soleil, les palmiers, les murs de ce monastère,
+la tombe de Spiridion et de Fulgence; je me
+sens possédé d'une joie d'enfant; mon âme déborde. Il
+faut que j'embrasse cette terre de douleurs et d'espérances
+où les larmes sont fécondes, et que nos genoux
+fatigués de prières n'ont pas creusée en vain.»
+
+Nous descendîmes pour nous rendre au jardin; mais
+en passant devant le réfectoire où les moines étaient
+rassemblés, il s'arrêta un instant, et jeta sur eux un
+regard de compassion.
+
+En voyant debout devant eux cet Alexis qu'ils croyaient
+mourant, ils furent saisis d'épouvante, et un des convers
+qui les servait et qui se trouvait près de la porte, murmura
+ces mots:
+
+«Les morts ressuscitent, c'est le présage de quelque
+malheur.
+
+--Oui, sans doute, répondit Alexis en entrant dans
+le réfectoire par l'effet d'une subite résolution, un grand
+malheur vous menace. Et parlant à haute voix, avec un
+visage animé de l'énergie de la jeunesse, et les yeux étincelants
+du feu de l'inspiration: «Frères, dit-il, quittez
+la table, n'achevez pas votre pain, déchirez vos robes,
+abandonnez ces murs que la foudre ébranle déjà, ou bien
+préparez-vous à mourir!»
+
+Les moines, effrayés et consternés, se levèrent tumultueusement,
+comme s'ils se fussent attendus à quelque
+prodige. Le Prieur leur commanda de se rasseoir.
+
+«Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que ce vieillard est
+en proie à un accès de délire? Angel, reconduisez-le à
+son lit, et ne le laissez plus sortir de sa cellule; je vous
+le commande.
+
+--Frère, tu n'as plus rien à commander ici, reprit
+Alexis avec le calme de la force. Tu n'es plus chef, tu
+n'es plus moine, tu n'es plus rien. Il faut fuir, te dis-je;
+ton heure et la nôtre à tous est venue.»
+
+Les religieux s'agitèrent encore. Donatien les contint
+de nouveau, et craignant quelque scène violente:
+
+«Tenez-vous tranquilles, leur dit-il, et laissez-le parler;
+vous allez voir que ses idées sont troublées par la
+fièvre.
+
+--Ô moines! dit Alexis en soupirant, c'est vous dont
+la fièvre a troublé l'entendement; vous, race jadis sublime,
+aujourd'hui abjecte; vous qui avez engendré par
+l'esprit tant de docteurs et de prophètes que l'Église a
+persécutés et condamnés aux flammes! vous qui avez
+compris l'Évangile et qui avez tenté courageusement de
+le pratiquer. Ô vous, disciples de l'Évangile éternel,
+pères spirituels du grand Amaury, de David de Dinant,
+de Pierre Valdo, de Ségarel, de Dulcin, d'Eon de l'Étoile,
+de Pierre de Bruys, de Lollard, de Wiclef, de Jean
+Huss, de Jérôme de Prague, et enfin de Luther! moines
+qui avez compris l'égalité, la fraternité, la communauté,
+la charité et la liberté! moines qui avez proclamé les
+éternelles vérités que l'avenir doit expliquer et mettre
+en pratique, et qui maintenant ne produisez plus rien,
+et ne pouvez plus rien comprendre! C'est assez longtemps
+vous cacher sous les plis du manteau de saint
+Pierre, Pierre ne peut plus vous protéger; c'est en vain
+que vous avez fait votre paix avec les pontifes et votre
+soumission aux puissants de la terre: les puissants ne
+peuvent plus rien pour vous. Le règne de l'Évangile
+éternel arrive, et vous n'êtes plus ses disciples; et au
+lieu de marcher à la tête des peuples révoltés pour
+écraser les tyrannies, vous allez être abattus et foudroyés
+comme les suppôts de la tyrannie. Fuyez, vous
+dis-je, il vous reste une heure, moins d'une heure! Déchirez
+vos robes et cachez-vous dans l'épaisseur des bois,
+dans les cavernes de la montagne; la bannière du vrai
+Christ est dépliée, et son ombre vous enveloppe déjà.
+
+--Il prophétise! s'écrièrent quelques moines pâles et
+tremblants.
+
+--Il blasphème, il apostasie! s'écrièrent quelques
+autres indignés.
+
+--Qu'on l'emmène, qu'on l'enferme!» s'écria le Prieur
+bouleversé et frémissant de rage.
+
+Nul n'osa cependant porter la main sur Alexis. Il semblait
+protégé par un ange invisible.
+
+Il prit mon bras, car il trouvait que je ne marchais
+pas assez vite, et, sortant du réfectoire, il m'entraîna
+sous les palmiers. Il contempla quelque temps la mer et
+les montagnes avec délices; puis, se retournant vers le
+nord, il me dit:
+
+«Ils viennent! ils viennent avec la rapidité de la foudre.
+
+--Qui donc, mon père?
+
+--Les vengeurs terribles de la liberté outragée. Peut-être
+les représailles sont-elles insensées. Qui peut se
+sentir investi d'une telle mission, et garder le calme de
+la justice? Les temps sont mûrs; il faut que le fruit
+tombe; qu'importé quelques brins d'herbe écrasés?
+
+[Illustration]
+
+
+--Parlez-vous des ennemis de notre pays?
+
+--Je parle de glaives étincelants dans la main du
+Dieu des armées. Ils approchent, l'Esprit me l'a révélé,
+et ce jour est le dernier de mes jours, comme disent les
+hommes. Mais je ne meurs pas, je ne te quitte pas,
+Angel, tu le sais.
+
+--Vous allez mourir? m'écriai-je en m'attachant à son
+bras avec un effroi insurmontable; oh! ne dites pas que
+vous allez mourir! Il me semble que je commence à
+vivre d'aujourd'hui.
+
+--Telle est la loi providentielle de la succession des
+êtres et des choses, répondit-il. Ô mon fils, adorons le
+Dieu de l'infini! Ô Spiridion! je ne te demande pas de
+m'apparaître en ce jour; les yeux de mon âme s'ouvrent
+sur un monde où ta forme humaine n'est pas nécessaire
+à ma certitude; tu es avec moi, tu es en moi. Il n'est
+plus nécessaire que le sable crie sous tes pieds pour que
+je sache retrouver ton empreinte sur mon chemin. Non!
+plus de visions, plus de prestiges, plus de songes extatiques!
+Angel, les morts ne quittent pas le sanctuaire de
+la tombe pour venir, sous une forme sensible, nous
+instruire ou nous reprendre: mais ils vivent en nous,
+comme Spiridion le disait à Fulgence, et notre imagination
+exaltée les ressuscite et les met aux prises avec
+notre conscience, quand notre conscience incertaine et
+notre sagesse incomplète rejettent la lumière que nous
+eussions dû trouver en eux...»
+
+En ce moment, un bruit lointain vint tonner comme
+un écho affaibli sur la croupe des montagnes, et la mer
+le répéta au loin d'une voix plus faible encore.
+
+«Qu'est ceci, mon père? demandai-je à Alexis qui
+écoutait en souriant.
+
+--C'est le canon, répondit-il, c'est le vol de la conquête
+qui se dirige sur nous.»
+
+Puis il prêta l'oreille, et le canon se faisait entendre
+régulièrement.
+
+«Ce n'est pas un combat, dit-il, c'est un hymne de
+victoire. Nous sommes conquis, mon enfant; il n'y a
+plus d'Italie. Que ton cœur ne se déchire pas à l'idée
+d'une patrie perdue. Ce n'est pas d'aujourd'hui que
+l'Italie n'existe plus; et ce qui achève de crouler aujourd'hui,
+c'est l'Église des papes. Ne prions pas pour
+les vaincus: Dieu sait ce qu'il fait, et les vainqueurs
+l'ignorent.»
+
+Comme nous rentrions dans l'église, nous fûmes
+abordés brusquement par le Prieur suivi de quelques
+moines. La figure de Donatien était décomposée par la
+peur.
+
+«Savez-vous ce qui se passe? nous dit-il; entendez-vous
+le canon? on se bat!
+
+--On s'est battu, répondit tranquillement Alexis.
+
+--D'où le savez vous? s'écria-t-on de toutes parts;
+avez-vous quelque nouvelle? Pouvez-vous nous apprendre
+quelque chose?
+
+--Ce ne sont de ma part que des conjectures, répondit-il
+tranquillement; mais je vous conseille de prendre
+la fuite, ou d'apprêter un grand repas pour les hôtes qui
+vous arrivent...»
+
+Et aussitôt, sans se laisser interroger davantage, il
+leur tourna le dos et entra dans l'église. À peine y
+étions-nous que des cris confus se firent entendre au
+dehors. C'était comme des chants de triomphe et d'enthousiasme,
+mêlés d'imprécations et de menaces. Aucun
+cri, aucune menace ne répondirent à ces voix étrangères.
+Tout ce que le pays avait d'habitants avait fui devant le
+vainqueur, comme une volée d'oiseaux timides à l'approche
+du vautour. C'était un détachement de soldats
+français envoyés à la maraude. Ils avaient, en errant
+dans les montagnes, découvert les dômes du couvent, et,
+fondant sur cette proie, ils avaient traversé les ravins et
+les torrents avec cette rapidité effrayante qu'on voit seulement
+dans les rêves. Ils s'abattaient sur nous comme
+une nuée d'orage. En un instant, les portes furent brisées
+et les cloîtres inondés de soldats ivres qui faisaient
+retentir les voûtes d'un chant rauque et terrible dont
+ces mots vinrent, entre autres, frapper distinctement
+mon oreille:
+
+<p class="poem">Liberté, liberté chérie,
+Combats avec tes défenseurs!...
+
+J'ignore ce qui se passa dans le couvent. J'entendis, le
+long des murs extérieurs de l'église, des pas précipités
+qui semblaient, dans leur fuite pleine d'épouvante, vouloir
+percer les marbres du pavé. Sans doute, il y eut un
+grand pillage, des violences, une orgie... Alexis, à genoux
+sur la pierre du _Hic est_, semblait sourd à tous ces
+bruits. Absorbé dans ses pensées, il avait l'air d'une
+statue sur un tombeau.
+
+Tout à coup la porte de la sacristie s'ouvrit avec fracas;
+un soldat s'avança avec méfiance; puis, se croyant
+seul, il courut à l'autel, força la serrure du tabernacle
+avec la pointe de sa baïonnette, et commença à cacher
+précipitamment dans son sac les ostensoirs et les calices
+d'or et d'argent. Alors Alexis, voyant que j'étais ému, se
+tourna vers moi et me dit:
+
+«Soumets-toi, l'heure est arrivée; la Providence, qui
+me permet de mourir, te commande de vivre.»
+
+En ce moment, d'autres soldats entrèrent et cherchèrent
+querelle à celui qui les avait devancés. Ils s'injurièrent
+et se seraient battus si le temps ne leur eût
+semblé précieux pour dérober d'autres objets, avant
+l'arrivée d'autres compagnons de pillage. Ils se hâtèrent
+donc de remplir leurs sacs, leurs shakos et leurs poches
+de tout ce qu'ils pouvaient emporter. Pour y mieux parvenir,
+ils se mirent à casser, avec la crosse de leurs fusils,
+les reliquaires, les croix et les flambeaux. Au milieu de
+cette destruction qu'Alexis contemplait d'un visage impassible,
+le christ du maître-autel, détaché de la croix,
+tomba avec un grand bruit.
+
+«Tiens! s'écria l'un des soldats, voilà le sans-culotte
+Jésus qui nous salue!»
+
+Les autres éclatèrent de rire, et, courant après les
+morceaux de cette statue, ils virent qu'elle était seulement
+de bois doré. Alors ils l'écrasèrent sous leurs pieds
+avec une gaieté méprisante et brutale; et l'un d'eux,
+prenant la tête du crucifié, la lança contre les colonnes
+qui nous protégeaient; elle vint rouler à nos pieds. Alexis
+se leva, et plein de foi, il dit:
+
+«Ô Christ! on peut briser tes autels, et traîner ton
+image dans la poussière. Ce n'est pas à toi, Fils de Dieu,
+que s'adressent ces outrages. Du sein de ton Père, tu
+les vois sans colère et sans douleur. Tu sais que c'est
+l'étendard de Rome, l'insigne de l'imposture et de la
+cupidité, que l'on renverse et que l'on déchire au nom
+de cette liberté que tu eusses proclamée aujourd'hui le
+premier, si la volonté céleste t'eût rappelé sur la terre.
+
+--À mort! à mort ce fanatique qui nous injurie dans
+sa langue! s'écria un soldat en s'élançant vers nous le
+fusil en avant.
+
+--Croisez la baïonnette sur le vieil inquisiteur!»
+répondirent les autres en le suivant.
+
+Et l'un d'eux, portant un coup de baïonnette dans la
+poitrine d'Alexis, s'écria:
+
+«À bas l'inquisition!»
+
+Alexis se pencha et se retint sur un bras, tandis qu'il
+étendait l'autre vers moi pour m'empêcher de le défendre.
+Hélas! déjà ces insensés s'étaient emparés de
+moi et me liaient les mains.
+
+«Mon fils, dit Alexis avec la sérénité d'un martyr,
+nous-mêmes nous ne sommes que des images qu'on
+brise, parce qu'elles ne représentent plus les idées qui
+faisaient leur force et leur sainteté. Ceci est l'œuvre de
+la Providence, et la mission de nos bourreaux est sacrée,
+bien qu'ils ne la comprennent pas encore! Cependant,
+ils l'ont dit, tu l'as entendu: c'est au nom du _sans-culotte
+Jésus_ qu'ils profanent le sanctuaire du l'église.
+Ceci est le commencement du règne de l'Évangile éternel
+prophétisé par nos pères.»
+
+Puis il tomba la face contre terre, et un autre soldat,
+lui ayant porté un coup sur la tête, la pierre du _Hic est_
+fut inondée de son sang.
+
+«Ô Spiridion! dit-il d'une voix mourante, ta tombe
+est purifiée! Ô Angel! fais que cette trace de sang soit
+fécondée! Ô Dieu! je t'aime, fais que les hommes te
+connaissent!...»
+
+Et il expira. Alors une figure rayonnante apparut
+auprès de lui, je tombai évanoui.
+
+FIN DE SPIRIDION.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SPIRIDION ***
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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