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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres illustrées de George Sand + Les visions de la nuit dans les campagnes - La vallée noire - Une + visite aux catacombes + + +Author: George Sand + +Release Date: March 2, 2005 [EBook #15235] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES ILLUSTRÉES DE GEORGE SAND *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: "OEUVRES ILLUSTRÉES DE GEORGE SAND" dans +l'édition 1854 de la LIBRAIRIE BLANCHARD (Ancienne Librairie HETZEL), +qui a servi à la production du présent document, comprend 9 volumes. Le +lecteur ne trouvera ici que trois titres: «Les Visions de la Nuit dans +la Campagne», «La Vallée Noire» et «Une visite aux catacombes». Les +autres titres se retrouvent en eTexts individuels au catalogue du PROJET +GUTENBERG.] + + + + + + + + + + + + + + + + + OEUVRES ILLUSTRÉES + DE + GEORGE SAND + PRÉFACES ET NOTICES NOUVELLES PAR L'AUTEUR + + + DESSINS + DE TONY JOHANNOT + ET MAURICE SAND + + [Illustration: Page titre.] + + 1854 + + + + + + +(Article sur les _Amschaspands et Darvands_, tiré de la _Revue +indépendante_.) + +Au moment où le ministère allait subir à la chambre le grand assaut dont +il est sorti sain et sauf, à ce qu'on assure, un écrivain anonyme du +gouvernement, tout rempli de son sujet, et livré apparemment à de +paniques terreurs, s'est élancé à la tribune du _Journal des Débats_ +pour nous apprendre que, si les _passions ameutées_ se préparaient à +ébranler ce pouvoir _gui représente aujourd'hui en France l'ordre et la +paix_, c'était, après la _faute de Voltaire_ et la _faute de Rousseau_ +(le vieux refrain est sous-entendu), la faute du livre de M. La Mennais. +Par conséquent, s'écrie l'anonyme avec une emphase fort plaisante: «Il +n'est pas inutile d'appeler l'attention du public sur son livre étrange +qui, vient d'être _sournoisement jeté_, avec un titre emprunté à une +langue morte depuis deux mille ans, au milieu de la polémique des +partis.» + +Voilà certes un admirable début, ou bien l'anonyme ne s'y connaît +pas! Voyez-vous bien, lecteur ingénu, la sournoiserie de l'auteur des +_Paroles d'un Croyant_! _emprunter son titre à une langue morte depuis +deux mille ans_! Quelle perfidie! _Jeter sournoisement_ son livre +dans les mains d'un éditeur, qui le jette dans celles du public plus +sournoisement encore, lequel public le lit avec une sournoise avidité, +tout cela au moment où les écrivains du gouvernement tressaillent, +palpitent, perdent le sommeil et l'appétit dans l'attente du triomphe +ou de la défaite du ministère! Appelons donc bien vite l'_attention +du public_ sur cette ruse abominable. Apparemment le public ne +s'apercevrait pas tout seul de l'apparition du livre et du coup qu'il +va porter à la position des écrivains anonymes du gouvernement. +Certainement M. La Mennais ne l'a pas fait dans un autre dessein. Il +n'a pas eu autre chose en tête depuis qu'il a appelé, lui aussi, +l'_attention_ du monde entier sur les maux du peuple et l'esprit de +l'Évangile, que de faire passer une mauvaise nuit, du 2 au 3 mars, +aux partisans de M. Guizot! Est-ce qu'il s'intéresse véritablement au +peuple? Qu'est-ce qui s'intéresse à cela, je vous le demande? Est-ce +qu'il se soucie le moins du monde de la justice et de la vérité? Qui +diable se soucie de pareilles balivernes par le temps qui court? Non, +tout cela n'est qu'un masque emprunté par M. La Mennais, l'écrivain le +plus sournois du monde, comme chacun sait, pour _ameuter les passions_ +contre nous et les nôtres, pour _donner l'assaut ou seul pouvoir +qui représente aujourd'hui en France l'ordre et la paix_, pour nous +désobliger, puisqu'il faut le dire. + +«Ce livre a pour auteur (c'est toujours l'anonyme qui parle) M. La +Mennais.» Premier grief: car, remarquez-le bien, Messieurs, si le livre +n'était pas de M. La Mennais, le livre ne serait pas coupable; et si M. +La Mennais ne faisait pas de livres, on pourrait ne pas trop s'inquiéter +de lui. Il ne sollicite pas d'emploi, il ne fait pas valoir le plus +léger droit aux fonds appliqués à secourir les gens de lettres indigents +ou endettés. Il ne brigue pas l'honneur d'enseigner le rudiment au plus +petit prince de l'univers. Il ne marche sur les brisées de personne. +Enfin, il n'est pas gênant de son naturel. Que ne se tient-il +tranquille? Quelle mouche le pique d'écrire des livres? Pure +sournoiserie de sa part! + +Deuxième grief, j'allais presque dire deuxième chef d'accusation; car +cette belle période a la concision, la netteté, et surtout la sincérité +d'un réquisitoire: «Ce livre a pour titre: _Amschaspands et Darvands_.» +C'est ici, Messieurs, que les méchantes intentions de l'auteur se +dévoilent. Les bons et les mauvais génies! Qu'est-ce que cela signifie? +N'est-ce pas une insulte directe contre nous, qui ne voulons pas de +génies, et de bons génies encore moins? Si M. La Mennais, supprimant +cette antithèse impertinente, avait intitulé son livre tout simplement +en bon français, _Chenapans et Pédants_, cela eût été bien plus clair, +et nous aurions compris ce qu'il voulait dire. + +Troisième grief: «_Ce livre a pour prétexte la réforme sociale_.» Beau +prétexte, en vérité! Est-ce que nous nous payons d'une pareille monnaie, +nous autres qui avons le monopole de ce prétexte-là? Il ferait beau +voir qu'on vînt nous le disputer, lorsque nous nous en servons si bien! +Allez, monsieur La Mennais (nous sommes forcés de vous appeler ainsi, +puisque, perdant toute mesure et toute convenance, vous ne voulez point +vous parer de l'anonyme)! nous ne croirons jamais que votre réforme +sociale soit un prétexte bon et sincère pour écrire. Nous avons nos +raisons pour cela, et ce n'est pas à nous, anonymes brevetés de la +réforme sociale, qu'il faut venir conter de pareilles sornettes! + +Quatrième chef d'accusation: «Ce livre _a pour sujet véritable_...» Ici +l'anonyme s'embarrasse, et avoue avec une surprenante bonhomie «qu'_il +a besoin de plus d'un détour_ pour dire quel est le sujet véritable du +livre de M. La Mennais.» Mais nous-mêmes nous suspendrons un instant +cette curieuse analyse pour dire sans aucun détour à monsieur l'anonyme +qu'il s'est mépris au début de son acte d'accusation, qu'il a fait un +_lapsus calami_ en écrivant qu'il allait _appeler l'attention du public_ +sur ce livre révolutionnaire, incendiaire et _sournois_. En effet, dans +quelle contradiction n'êtes-vous pas tombé, si vous avez voulu appeler +l'attention du public, sur un livre dont tout le crime est d'être +publié! Vouliez-vous donc employer les chastes et pieuses colonnes du +_Journal des Débats_ à servir d'annonce au livre en question? On le +dirait presque, à voir la complaisance que vous avez mise à les couvrir +de citations, dont plusieurs semblent être traduites de quelques +fragments inédits de la Divine Comédie du Dante. Quant à nous, qui +n'avions pas encore lu les _Amschaspands et Darvands_, s'il eût +été possible que nous fussions dans la même ignorance des ouvrages +précédents de l'auteur, votre long article, votre généreux appel à notre +attention, et les heureuses citations que vous avez choisies, nous +l'auraient fait lire avec empressement. Serait-ce que, malgré vous, et +en dépit de la consigne, vous auriez cédé à l'entraînement, à l'instinct +du beau, au souvenir douloureux d'avoir été ou d'avoir pu être homme de +goût et de talent? Oui vraiment, vos extraits, ces spécimens que +vous nous avez transcrits obligeamment, révèlent on vous un certain +enthousiasme mal étouffé, et vous vous connaissez en beau style, car à +cet égard, vous ne vous refusez rien. + +Mais enfin il vous était défendu d'admirer, et vous avez blâmé. Il ne +vous était pas ordonné sans doute d'offrir la prose de M. La Mennais à +l'attention, c'est-à-dire à l'admiration du public: donc la plume vous a +tourné dans les doigts en écrivant _public_; c'était _parquet_ que vous +vouliez dire. Le mot commence par la même lettre. Ou bien peut-être que +votre écriture n'est pas très-lisible et que le prote des _Débats_ s'y +sera trompé. Mettons que c'est une faute d'impression, et n'en parlons +plus. + +Hélas! de cette façon, votre exposition devient très-claire, votre +procédé de citations très-logique. Ce sont les passages incriminés que +vous signalez à l'attention des juges. Le _Journal des Débats_ n'est pas +novice en ces sortes d'affaires, et votre fonction dans celle-ci n'est +pas si plaisante qu'elle le semblait au premier coup d'oeil. Vous nous +ôtez l'envie de rire; car ce n'est pas un bout d'oreille que vous +laissez voir: c'est un bout de griffe, et le bruit sec de vos paroles +creuses ressemble à un bruit de verrous et de chaînes. + +Eh bien, que voulez-vous donc faire, écrivain moral et consciencieux, +ami anonyme de la paix et de la vérité, qui appelez, sans vous +compromettre, à votre aide le procureur du roi et le geôlier en gardant +l'anonyme? Vous vous êtes chargé là d'un office dont je ne vous ferai +pas mon compliment. Comment appelle-t-on le métier que vous faites? +ce n'est pas celui d Accusateur public; ceux-là n'agissent pas dans +l'ombre; ils se montrent à nous revêtus de fonctions qu'ils peuvent +faire respecter quand ils les comprennent, avec un front sur lequel +chacun de nous peut lire la fourbe ou la probité, avec un nom que nous +pouvons traduire à la barre de l'opinion publique outragée, ou invoquer +pour apaiser les murmures des sympathies blessées. Mais vous, vous qu'on +ne voit pas; qu'on ne connaît pas; vous qui n'avez pas de nom, vous qui +êtes peut-être deux, peut-être trois pour écrire en secret ces pages +dont le prétexte est l'ordre public et dont le but est d'alarmer le +pouvoir, d'aigrir et de réveiller les vieilles rancunes personnelles, +comment s'appelle votre métier, répondez? Monsieur l'anonyme n'est pas +un titre auprès de cette société dont vous vous faites l'appui et le +conservateur: monsieur l'accusateur secret vous convient-il mieux? M'est +avis qu'il vous convient en effet. Prenez-le donc, monsieur! Hélas! je +comprends que vous ayez _besoin de plus d'un détour_ pour exercer votre +charge, et je crains qu'il n'y ait rien au monde de plus sournois que +cette charge-là. + +Je reprends l'examen de votre acte _secret_ d'accusation. A propos des +_nombreux revirements d'opinion_ de M. La Mennais, vous répétez en +style pompeux, et sans vous faire faute de l'allusion obligée à M. +de Lamartine, les gémissements de la _Revue des Deux Mondes_ sur +l'inconstance des hommes de lettres. Vous avez grand tort, et je ne sais +pas de quoi vous vous plaignez si amèrement. Si vous étiez aussi fins et +aussi bons politiques que vous en avez la prétention, vous ne laisseriez +pas voir que ces gens-là sont dignes de votre colère et de vos regrets. +Vous garderiez un silence diplomatique. Mais vous ne le pouvez pas, et +votre dépit, même à propos des moindres transfuges ou des plus faibles +opposants, s'échappe malgré vous. Comment pourriez-vous vous abstenir de +crier au feu et de sonner le tocsin quand des hommes comme ceux que je +viens de nommer vous somment de faire votre devoir? Cependant, si vous +avez sujet de vous plaindre quant à la qualité, je ne vois pas que vous +soyez fondé à verser des larmes hypocrites sur la quantité de ceux qui +vous abandonnent. Vos chefs ont assez bien manoeuvré depuis douze ans +pour que les désertions n'aient pas été fréquentes dans votre régiment. +Nous voyons bien, nous autres, qu'au contraire vous recrutez tous les +jours, grâce à des arguments irrésistibles que vous possédez. Vraiment, +vous avez tort d'accuser la _popularité_ de vous ravir l'adhésion de +tant d'intelligences. La popularité n'est pas riche, Messieurs, et, le +fût-elle, elle n'achèterait pas. De sa nature, elle n'aime que ceux qui +se donnent; et le métier n'étant pas lucratif, il est rare qu'on vous +quitte pour elle. Ainsi, quand je regarde votre demeure (le poëte a dit +_antre_, mais comme vous n'êtes pas des lions je n'appliquerai pas ce +mot à votre presse conservatrice): + + Je vois fort bien comme l'on entre, + Et ne vois pas comme on en sort. + +Allons! vous êtes des ingrats! Si vous avez vu _tourner bien des têtes, +et changer la couleur de bien des drapeaux fièrement plantés dans un +sable mouvant_, c'est vers vous que _le vent de la politique_ a poussé +tous ces oiseaux de nos rivages, et vous dites cela pour faire une +belle phrase. Hélas! non, notre pays n'est pas _tout plein d'illustres +métamorphoses_ dans le sens où vous l'entendez. Ce serait à nous de les +constater en sens contraire, et, quant à moi, je ne les citerai pas: + + Je m'en tais, et ne veux leur causer nul ennui, + Ce ne sont pas là mes affaires. + +Quant à la popularité (finissez-en avec tous vos _détours_ qui ne +servent de rien ici; c'est le peuple que vous voulez dire), le peuple +compte les âmes indépendantes, véraces et fortes, que le sentiment de la +charité humaine a fait tressaillir, que la révélation de la fraternité a +jetées dans ses bras. Il y en a peu, fort peu malheureusement, dans vos +classes éclairées; mais on s'en contente. M. La Mennais en vaut bien +quelques-uns comme ceux qui vous restent. Le peuple le sait, et ne +traduit pas ses déserteurs devant le jury. + +Mais dans quelle contradiction tombez-vous! j'en demande bien pardon à +votre logique _secrète_. Vous nous peignez d'abord M. La Mennais enivré +de sa popularité, recevant les acclamations du peuple, harangué par la +jeunesse, porté en triomphe par les prolétaires; et puis, un instant +après, vous nous le montrez comme un cerveau bizarre, excentrique, +désespéré, qui n'éveille apparemment aucune sympathie, puisque, _dans +son orgueilleuse démence, il se venge de son isolement sur la société +tout entière_. Il faut pourtant choisir: ou M. La Mennais vit +modestement retiré de tout contact extérieur avec cette popularité qui +le cherche (et c'est là la vérité), et dans ce cas il n'est ni chagrin +ni colère; ou bien il vit dans les triomphes de cette popularité, et il +n'a ni envie ni sujet de s'en prendre à vos personnes de son isolement +et de son abandon. Encore une fois, vous faites des phrases, vous les +faites fort bien; mais c'est de l'éloquence secrète que personne ne +comprend. + +Puis, vous vous attaquez à son style, à son énergie, à la grandeur de +sa forme, à la brûlante indignation de sa parole. Vous les qualifiez de +rage concentrée, de sombre vengeance, de haine démagogique. Vraiment, +vous avez trop de douceur et de charité pour souffrir cela, et vous +dites dans votre style, à vous, qui est bénin et apostolique au dernier +point: «Aussi rusé que violent, il attire sa victime dans un cercle de +métaphores, l'enlace dans un réseau de poésie, la saisit doucement et +l'égorge avec fureur.» Tout doux! vous vous échauffez trop, ami de la +paix! Mais il ne suffit pas d'être beau diseur, il faut encore savoir ce +qu'on dit. Quelle victime M. La Mennais a-t-il donc égorgée ainsi? +Je n'en avais ouï parler de ma vie. Mangerait-il des enfants à son +déjeuner, comme feu Byron et feu Napoléon? Allons, vous vous trompez. Il +n'a jamais coupé la langue ni les oreilles à personne; et si vous lui +demandiez de tailler votre plume, elle serait mieux taillée qu'elle ne +l'a jamais été. Vous en seriez satisfait, et il vous donnerait encore +l'encre et le papier pour écrire contre lui aussi secrètement que vous +voudriez. C'est donc le lecteur, un lecteur quelconque, que vous voulez +désigner par cette victime prise en sa phrase comme en une toile +d'araignée, et puis égorgée si doucettement? Vraiment, si quelque +lecteur se plaint d'avoir été traité ainsi, il faut que en soit un +lecteur visionnaire, tourmenté de quelque affreux remords et assailli +d'un bien sombre cauchemar. La beauté du style lui aura semblé un noeud +coulant, l'indignation de l'écrivain un gril de fer rouge, et la vérité +une strangulation finale. Je ne pensais pas qu'on gagnât de telles +angines à lire une belle prédication, et je n'aurais pas conseillé à des +gens si délicats d'aller entendre Massillon, Bourdaloue, et encore moins +saint Matthieu nous racontant la sainte colère du Christ. Mon avis est, +puisque ces gens sont si pernicieux que de tuer, par la parole, les +personnes mal contentes d'elles-mêmes (vu qu'il y a beaucoup de ces +personnes-là), d'envoyer M. La Mennais en prison, les prédicateurs et +les prophètes, les poëtes et les saints, depuis le divin maître, qui +se permettait de chasser du temple, sans aucun procédé, d'honnêtes +spéculateurs et d'honorables industriels, jusqu'au Dante, qui a fait +parler le diable trop crûment, enfin toute cette séquelle de diseurs de +vérités dures, au feu, pêle-mêle et sans retard. Le ministère ne peut +pas triompher sans cela dans les chambres. Vous l'avez dit et prouvé, je +me rends. + +Il y a cependant une exception que vous daignerez faire. Vous aimez +Montesquieu, à ce qu'il paraît, et vous goûtez assez les _Lettres +persanes_. On leur fera grâce, puisqu'elles vous amusent. Elles ont +paru dans leur temps, d'ailleurs, et nous n'étions pas là. Il est assez +probable qu'il n'a pas eu l'intention de nous désobliger. Les moeurs +étaient si corrompues dans son temps! et aujourd'hui elles sont si +pures! il faut bien pardonner quelque chose aux réformateurs qui sont +morts, surtout quand ils ont eu la précaution d'envelopper leurs +allusions sous un voile épais, et de ne pas appeler un chat un chat. + +Il reste un compliment à vous faire sur l'admirable bonne foi avec +laquelle vous avez fait parler des démons dans vos citations, sans +jamais laisser intervenir les anges, sans daigner faire mention de leur +rôle et de leurs conclusions dans le poëme de M. La Mennais. Si vous +eussiez vécu au temps de Michel-Ange, et que, parmi les affreuses +figures qui occupent le bas de son tableau du _Jugement dernier_, vous +eussiez cru saisir quelque allusion à des gens de votre connaissance, +vous auriez fait mutiler la partie du chef-d'oeuvre où les saints et les +anges apparaissent dans leur splendeur; et, appelant l'_attention du +public_ sur cette oeuvre infernale, vous eussiez conclu, de cette +représentation allégorique du crime et du vice, à l'immoralité et à +la férocité du peintre. C'est une nouvelle manière de juger et de +critiquer, qui est tout à fait de mode en ce temps-ci. Dans un roman +de Walter Scott, un vieux seigneur, contemporain de Shakspeare, mais +amateur encroûté des classiques de sa jeunesse, s'élève avec indignation +contre l'auteur d'_Hamlet_ et d'_Othello_. «Vous voyez bien, dit-il aux +jeunes gens, pour les dégoûter de cette pernicieuse lecture, que votre +Shakspeare est un scélérat, un homme capable de toutes les trahisons et +imbu des plus abominables principes. Voyez seulement comment il fait +parler Yago! Il n'est qu'un fourbe et un menteur qui puisse créer de +pareils types, et leur mettre dans la bouche des discours d'une telle +force et d'une telle vraisemblance.» Ce bon seigneur aurait voulu que +l'_honest Yago_ parlât comme un saint en agissant comme un diable; et +il faut convenir que Racine, peignant les coupables ardeurs de Phèdre, +osant nommer l'infâme Pasiphaé et tracer ce vers immoral: + + C'est Vénus tout entière à sa proie attachée, + +se montrait bien ennemi des convenances et bien entaché d'inceste et +d'adultère dans ses secrets instincts. On n'y prit pas garde d'abord. +Le siècle était si corrompu! Mais on doit s'en offenser et condamner +Racine, aujourd'hui qu'on est pieux et austère jusqu'à ne pas permettre +à l'art et à la poésie de peindre le vice et le crime sous des couleurs +sombres et avec l'énergie que comporte le sujet. J'avoue cependant, pour +ma part, que c'est une méthode de critique à laquelle je ne comprends +rien du tout. + +Ainsi donc, le Génie de l'impureté, celui de la cruauté, celui de la +profanation et celui du mensonge ne devaient pas être mis en scène, +selon vous; parce que le mensonge, l'impiété, la férocité et le +libertinage sont choses respectables, auxquelles l'art ne doit pas +s'attaquer. Tant pis pour les esprits fâcheux qui ne s'en accommodent +pas. Ces petites imperfections de la société sont inviolables, et les +flétrir est la conséquence d'un caractère chagrin et intolérant. Soit! +vous ne voulez entendre que les concerts des anges; les hymnes de la +miséricorde, de la bénédiction et de l'espérance sont seuls dignes de +vos oreilles pudiques, de vos âmes béates. Il paraîtrait cependant que +vous avez l'oreille dure et l'âme fermée à cette musique-là. Car les +_amschaspands_ (les bons Génies) parlent et chantent tout aussi souvent +que les darvands et les dews dans le poëme incriminé. Il y a là +toute une contre-partie, toute une antithèse, savamment soutenue et +délicatement développée, ainsi que l'annonce le titre de l'ouvrage. +Vous n'y avez pas fait la moindre attention, et vous en avez détourné +_l'attention du public_ avec une rare sincérité. C'est beau! c'est bien +de votre part! Quelle charité pour nous, quelle impartialité envers +l'auteur! Ah! vraiment, vous faites noblement les choses! + +Eh bien, nous qui ne nous piquons pas de si savants _détours_ pour dire +l'impression que ce livre a faite sur nous, nous citerons un peu de la +contre-partie qui a échappé à votre talent d'examen ou à la fidélité +de votre mémoire. C'est le Génie de la pureté qui parle au Génie de la +terre: + +«Rien ne périt, tout se transforme. Vous me demandez, ô Sapandomad, ce +que l'avenir cache sous son voile, si c'est un berceau, ou un cercueil? +Fille d'Ormuzd, ignorez-vous donc que le cercueil et le berceau ne sont +qu'une même chose? Les langes du nouveau-né enveloppent la mort future; +le suaire du trépassé enferme dans ses plis la vie renaissante. + +«Le pouvoir des Daroudjs n'est pas ce qu'ils le croient être. Lorsqu'ils +renversent et brisent les sociétés humaines, lorsqu'ils y versent leur +venin pour en hâter la dissolution, ils concourent encore au dessein de +la Puissance même qu'ils combattent. Ce qu'ils détruisent, ce n'est pas +le bien, mais la sèche écorce du bien, qui opposait à son expansion un +obstacle invincible. Pour que la plante divine refleurisse, il faut +qu'auparavant ce qu'a usé le travail interne se décompose. + +«Considérez, ô Sapandomad, et les vieilles opinions des hommes, +inconciliables entre elles, et le droit sous lequel ils ont jusqu'ici +vécu. Ces opinions, est-ce donc le vrai? Ce droit, est-ce donc le juste? +Et pourtant c'est là tout ce qu'ils appellent l'ordre social. Que cet +informe édifice croule, y a-t-il lieu de s'en alarmer? + +«Craindrait-on que ces ruines n'entraînassent celle des principes +salutaires qui ne laissent pas de subsister au milieu des désordres nés +des fausses croyances et des institutions vicieuses? Illusion. Qu'ils +soient obscurcis momentanément, cela peut, cela doit être, à cause du +lien factice qui les unissait à l'erreur destinée à disparaître tôt ou +tard. Mais, vous l'avez remarqué vous-même, inaltérables au fond de la +conscience du peuple, ils s'y conservent immuablement. Quand tout le +reste passe, ils demeurent; ils sont comme l'or qu'on retrouve, séparé +de ce qui le souillait, sur le lit du torrent qui emporte l'impur limon. + +«Quand donc, attentifs au cours des choses, les Izeds annoncent +d'inévitables catastrophes, de grandes et prochaines révolutions, ils +annoncent par cela même un renouvellement certain, une magnifique +évolution de l'Humanité en travail pour produire au dehors le fruit +qui a germé dans ses entrailles fécondes. Si elle n'enfante point sans +douleur, c'est que rien ne se fait sans effort; c'est qu'enfermé dans +le corps qui se dissout, l'esprit qui aspire à le quitter, à prendre +possession de celui qui bientôt va naître, souffre à la fois et de son +état présent et de son état futur, de son dégoût de ce qui est et de +son désir de ce qui sera; car le désir même est une souffrance, et +l'espérance aussi, tant qu'elle n'a pas atteint son terme. + +«Plaignez, Sapandomad, les générations sans patrie que des souffles +opposés poussent et repoussent dans le vide, entre le monde du passé +et le monde de l'avenir. Elles ressemblent à la poussière roulée par +Vato[1]. Mais, nuage ténébreux, ou trombe qui dévaste, cette poussière +retombe sur le sol, où, pénétrée des feux du ciel, humectée de ses +pluies, elle se couvre de verdure.» + +[Footnote 1: Esprit de l'ouragan.] + +Ailleurs, le Génie de l'équité dit à celui _qui bénit le peuple_: + +«Un germe tombe sur la terre; il se développe et croît, et produit ses +fleurs et ses fruits, après quoi la plante épuisée se dessèche et meurt. +Ce germe, c'est une portion de la vérité infinie, qu'Ormuzd dépose dans +l'esprit de l'homme; cette plante est ce qu'il nomme religion: mais la +mort n'en est qu'apparente, elle renaît toujours, se transformant chaque +fois selon les besoins de l'Humanité, dont elle suit le progrès et dont +elle caractérise l'état. + +«Combien de civilisations différentes n'as-tu pas déjà vues périr! Qu'en +est-il advenu? Le genre humain a-t-il cessé de vivre? Non, après une +époque de langueur maladive, de vertige et d'assoupissement, revenu à +lui-même, plein de vigueur et de sève, il est, poursuivant sa route +éternelle, entré dans les voies d'une civilisation plus parfaite. Ces +révolutions périodiques, assujetties à des lois identiques au fond +avec les lois universelles du monde, offrent, en particulier, ceci de +remarquable, que, s'accomplissant dans une sphère toujours plus étendue, +elles ont une relation visible à l'unité vers laquelle tout tend, à +laquelle tout aspire. + +«Elles suscitent d'abord de vives alarmes et une tristesse profonde, +parce que, de toutes parts, elles présentent des images de mort. +Lorsqu'une ère, fille de celles qui l'ont précédée, naît; chose étrange! +les hommes prennent le deuil et croient assister à des funérailles. + +«C'est qu'en effet ce qui naît, on ne le voit pas encore; et qu'on voit +ce qui s'en va, ce qui s'évanouit pour jamais.» + +Si nous voulions, par curiosité, appliquer à chacune des malédictions +que vous avez citées une théorie de l'espérance et de la foi, extraite +de ce même livre, nous le pourrions aisément; et il se trouverait qu'à +force de vouloir trop prouver contre l'amertume de l'écrivain, vous +n'avez rien prouvé du tout. Mais laissons cet aride débat. Le public +saura bien faire de son attention l'usage qui lui conviendra; et comme +il n'aura pas les mêmes raisons que vous pour ne lire que d'un oeil et +n'entendre que d'une oreille, il jugera sans se soucier de vos +arrêts. La _popularité_, que vous haïssez tant, et pour cause, est +souverainement équitable. Si, à des esprits douloureux, fatigués de +souffrir en vain, les promesses d'Ormuzd semblent un peu lointaines; +si, à de jeunes coeurs avides d'espoir et d'encouragement, la voix +d'Ahriman, «celui qui dit _non_,» parait lugubre et terrible, les +esprits sérieux et sincères leur répondront: Forces émoussées, ardeurs +inquiètes, écoutez avec respect la voix austère de cet apôtre. Ce n'est +ni pour endormir complaisamment vos souffrances ni pour flatter vos +rêves dorés que l'esprit de Dieu l'agite, le trouble et le force à +parler. Lui aussi a souffert, lui aussi a subi le martyre de la foi. +Il a lutté contre l'envie, la calomnie, la haine aveugle, l'hypocrite +intolérance. Il a cru à la sincérité des hommes, à la puissance de la +vérité sur les consciences. Il a rencontré des hommes qui ne l'ont pas +compris, et d'autres hommes qui ne voulaient pas le comprendre, qui +taxaient son mâle courage d'ambition, sa candeur de dépit, sa généreuse +indignation de basse animosité. Il a parlé, il a flétri les turpitudes +du siècle, et on l'a jeté en prison. Il était vieux, débile, maladif: +ils se sont réjouis, pensant qu'ils allaient le tuer, et que de la +geôle, où ils l'enfermaient, ils ne verraient bientôt sortir qu'une +ombre, un esprit déchu, une voix éteinte, une puissance anéantie. Et +cependant il parle encore, il parle plus haut que jamais. Ils ont cru +avoir affaire à un enfant timide qu'on brise avec les châtiments, qu'on +abrutit avec la peur. Les pédants! ils se regardent maintenant confus, +épouvantés, et se demandent quelle étincelle divine anime ce corps +si frêle, cette âme si tenace. Et ceux qui, par leurs déclamations +ampoulées, par leurs anathèmes de mauvaise loi, ont alarmé la conscience +de quelques hommes incertains et abusés, jusqu'à leur arracher la +condamnation de la victime; ces généreux anonymes, qui voudraient sans +doute arracher un arrêt de mort contre lui pour en finir plus vite, se +disent les uns aux autres: Nous ne l'avons pas bien tué! cette fois +tâchons de mieux faire. + +Eh bien! vous pour qui il a souffert, pour qui il est prêt, vous le +voyez, à souffrir encore, souvenez-vous que sa tête est sacrée. Si sa +voix est douloureuse, si sa prédication est rude et menaçante, s'il met +parfois des reproches amers et des plaintes effrayantes sur les lèvres +des anges que sa fiction invoque, songez qu'un divin transport a ému ses +entrailles, et que sa mission en ce siècle malheureux n'était pas une +mission de complaisance, _de convenance_ et _de politesse_, comme ses +ennemis voudraient le lui imposer. C'est à lui de gourmander votre +paresse, votre incertitude et vos langueurs. C'est là le spectacle qui +le frappe, et, s'abusât-il quelquefois sur l'excès et la cause de vos +misères, il a bien assez chèrement acquis, en souffrant pour vous +tous les genres de persécution, le droit d'être sévère et de se faire +religieusement écouter. Quand les enfants de l'Italie voyaient passer le +Dante, ils disaient en le suivant des veux avec respect: _Voilà celui +qui revient de l'enfer!_ Eh bien! dans votre siècle de scepticisme et de +moquerie, vous avez parmi vous un homme dont l'ardente imagination +s'est abîmée dans ces mystères de la poésie, dont l'âme religieuse et +apostolique s'est envolée dans l'empirée où s'éleva le Dante, dont +la plume toujours énergique vient de vous tracer un enfer et un ciel +mystiques d'où s'échappent des cris et des remontrances dont nul autre +après lui n'aura l'antique vigueur d'expression et le ravissement +extatique. Il est le dernier prêtre, le dernier apôtre du Christianisme +de nos pères, le dernier réformateur de l'Église qui viendra faire +entendre à vos oreilles étonnées cette voix de la prédication, cette +parole accentuée et magnifique des Augustin et des Bossuet, qui ne +retentit plus, qui ne pourra plus jamais retentir sous les voûtes +affaissées de l'Église; car l'Église a chassé de son sein ce serviteur +trop sincère, trop fort et trop logicien pour être contenu en elle. +Il ne vous explique point encore la religion nouvelle, mais il vous +l'annonce. Sa mission était de détruire tout ce qui était mauvais +dans l'ancienne: il l'a fait selon ses forces et ses lumières;--d'en +conserver, d'en ranimer tout ce qui était vraiment pur, vraiment +évangélique: il l'a fait de toute son âme. Le peuple était voltairien +comme les hautes classes. Depuis les _Paroles d'un Croyant_, une grande +partie du peuple est redevenue évangélique. Il a travaillé dans l'Église +et hors de l'Église, dans ce même but et avec ce même sentiment +d'évangéliser le peuple et de combattre le matérialisme par une +philosophie religieuse, par une prédication philosophiquement +spiritualiste. Son oeuvre est grande. Il y a donné toutes ses forces, +tout son amour, toute sa colère, toute sa persévérance, tout son génie. +Il y a tout sacrifié, repos, aisance, sécurité, réputation (puisque +quelques-uns lui ont fait un crime de son courage et de sa foi), amitiés +heureuses, amitiés sincères même. Il a tout brisé, amis et ennemis, tout +ce qui devait ou lui semblait devoir entraver son élan. Il y a tout +perdu, jusqu'à la santé et la liberté, ces conditions inappréciables, +et indispensables en apparence, de la fraîcheur des idées et de la +puissance de l'esprit. Dieu, par une admirable compensation, lui a +conservé pourtant son génie, sa foi et la jeunesse de son courage. Et +après tant de sacrifices, de luttes, de souffrances et de désastres, +l'admiration et la vénération des âmes sincères ne lui resteraient +pas fidèles? Voulût-il les repousser, non, cent fois non, elles +ne déserteraient pas sa cause! Non, messieurs les journalistes du +gouvernement, la république, aucun type, aucun idéal de la république +_ne commence à s'ennuyer des jérémiades démocratiques de son illustre +adepte_. On ne s'en lassera pas plus que la poésie ne se lasse de +Jérémie lui-même, ce prophète _impoli_ et _inconvenant_, qui parlait +comme M. La Mennais de la corruption des vivants et des vers du +sépulcre. Des âmes faibles, ombrageuses et froissées dans leur vanité +(il en est peut-être parmi vous) lui feront un vice de coeur de cette +facilité miraculeuse avec laquelle il s'est détaché des personnes, +quand, les personnes représentant des idées qui n'étaient pas les +siennes, il a su les arracher de son sein. Mais il en est d'autres qui, +ayant aimé en lui avant tout la sincérité et la foi, ses divins mobiles, +se laisseraient froisser et brûler par sa course enflammée (dût-il +prendre, en passant, une ronce pour un appui, un fruit pour une +épine), plutôt que de l'arrêter par de mesquines susceptibilités et de +l'étourdir par de puérils reproches. Déjà ce _trop célèbre abbé_, comme +vous l'appelez naïvement, appartient à l'histoire. Il a assez fait pour +y prendre place de son vivant; et la postérité le contemple déjà par les +yeux de nos enfants, _ces petits enfants qui_, suivant sa belle parole, +_sourient dans leurs berceaux; car ils ont aperçu le règne de Dieu dans +leurs songes prophétiques_. Ceux-là lui marqueront, dans l'histoire des +religions et des philosophies, une place que l'anonyme ne vous procurera +jamais. Ceux-là comprendront qu'il a dû peu s'alarmer du bruit que vous +faites autour de son oeuvre, car ce bruit n'aura pas laissé d'échos. +Ceux-là ne s'inquiéteront guère de savoir si, dans le secret de sa +pensée, il a deviné juste la forme que doit prendre leur société et leur +religion. Ils verront seulement les effets de sa prédication dans les +âmes, et ils en cueilleront les fruits sous la forme de vertus et de +forces régénératrices que le souffle glacé de vos discours académiques +et la froide étreinte de vos murailles pénitentiaires n'auront pu +détruire dans leur germe. + +En attendant, vous lui ferez un grand crime de sa tristesse; et vous, +qui avez des pensées noires, vous lui reprocherez aigrement d'avoir des +idées sombres. Quant à nous, quoique son espérance de rénovation sociale +nous paraisse trop vague; quoique nous concevions des réformes plus +hardies; quoique nous trouvions qu'il a gardé, dans ses vues et dans ses +instincts d'avenir, quelque chose de trop ecclésiastique; quoiqu'il ne +nous semble pas avoir assez compris la mission de la femme et le sort +futur de la famille; quoique, enfin, sur d'autres points encore, nous +ne soyons pas ses disciples, nous serons à jamais ses amis et ses +admirateurs jusqu'au dévouement, jusqu'au martyre, s'il le fallait, +plutôt que d'insulter à la souffrance d'une si noble destinée. Nous +savons qu'il croit ce qu'il professe; et, dans ce qu'il professe, nous +trouvons bien assez de grandes vérités et de grands sentiments pour +l'absoudre de ce qui, à certains égards, ne nous semble pas complet et +concluant. Mais vous autres, qui cherchez à l'outrager dans ce que +sa vie a de plus touchant et de plus respectable, vous qui l'appelez +_monsieur l'abbé_ (avec une pauvre ironie, il faut le dire); vous qui +lui reprochez d'être prêtre et de ne pas savoir mentir; vous qui, +cependant, raillez le clergé, et qui vous vantez de l'_embaumer_ comme +une vieille momie, avec force génuflexions et sarcasmes; vous qui +traitez le Catholicisme et le christianisme comme on traite, en Chine, +les mandarins condamnés à mort: un coussin sous le patient, un argousin +prosterné devant lui, et un bourreau, le sabre levé, derrière; vous qui +flattez les prélats pour que leurs curés ne fassent point de propagande +contre vos élections; vous qui, ne croyant à rien, voulez que le peuple +croie, de par le Catholicisme, à la sainteté de vos pouvoirs et à +la légitimité de vos droits; vous, enfin, qui reprochez à un prêtre +réformateur d'avoir quitté cette Église où vous n'entrez qu'en riant +sous votre masque, et qui feignez d'être scandalisés de son langage +rude et affligé: ne voyez-vous donc pas que s'il est trop effrayé du +spectacle qu'offre le monde, s'il est irrité de tout le mal qu'il y voit +et défiant de tout le bien qu'on n'y voit pas, c'est parce qu'il est +prêtre, et plus prêtre que tous vos prêtres? c'est parce qu'il a été +nourri dans la cage, qu'il y a pris des habitudes de mortification et de +renoncement, qui font de lui, encore, et plus que jamais, au milieu des +audaces de sa révolte, un auguste fanatique? Oui, c'est parce qu'il +a vieilli sans famille, sans postérité, sans lien personnel avec la +famille humaine, qu'il est triste souvent et injuste quelquefois. +Quelques-uns parmi nous peut-être trouvent qu'il respecte encore trop, +selon eux, les formes du passé; et nous, nous le trouvons aussi. Car ce +n'est pas de l'hypocrisie de parti et de l'intérêt de coterie que nous +faisons ici: c'est de la justice dans toute la volonté de notre âme, +dans toute la force de nos instincts; et nous sentons que, malgré +l'infériorité de nos lumières et de nos mérites, nous avons, devant Dieu +et devant les hommes, le droit de dire toute notre pensée sur cet homme +illustre. Eh bien! nous lui faisons un malheur d'être prêtre; à d'autres +la honte de lui en faire un reproche! Nous blâmons profondément les +athées qui outragent, en feignant de la respecter ailleurs, la cause +de sa dureté apparente. Nous blâmerions aussi ceux qui, au nom d'une +croyance opposée à la sienne, lui reprocheraient de n'avoir pas assez +dépouillé le prêtre en quittant l'Eglise. _Que vouliez-vous qu'il fît?_ +Ce n'est pas le cas de répondre: _Qu'il mourut!_ car il était mort déjà +à la vie de l'humanité; il s'était suicidé en ce sens, en prononçant des +voeux. Et il est resté dans cette tombe avec un héroïsme qui ne donne +pas prise à la moindre des calomnies de l'ennemi. Que dis-je? il s'est +suicidé une seconde fois. Car il était redevenu libre; il pouvait +secouer le joug; et si l'anathème des dévots l'eût accablé encore plus +pour cela, des masses entières auraient applaudi ou pardonné à tous +ses actes personnels d'indépendance. Ce n'est donc pas la crainte de +l'opinion qui l'a retenu, et il n'eût pas été plus abominable à la +postérité pour s'être affranchi de l'inaction, que ne l'est Luther, +accepté comme le premier après Jésus par la moitié de l'Europe +civilisée. Mais le caractère de cet homme-ci est grand dans un autre +sens. Il est moins grand réformateur, il est plus grand saint. Plus +prudent pour les autres, il ne pousserait pas le monde dans des voies +aussi hardies. Plus courageux envers lui-même, il ne fuirait pas devant +ses bourreaux. Il s'offrirait à la torture, dans la crainte de s'être +abusé sur les droits généraux en vue de son droit individuel. Vous +appellerez cela de l'orgueil, vous qui ne croyez pas aux mâles vertus, +et pour cause. Ne l'appelez pas timidité, vous qui avez l'amour du vrai. +Croyez-vous donc qu'il n'eût pas pu faire un schisme et bouleverser, +peut-être renverser l'Eglise? Oh! que l'Eglise sait bien le contraire! +Et que ne l'a-t-il fait! disent tous ces jeunes lévites qui dévorent les +écrits de La Mennais dans le trouble des séminaires et dans le silence +des campagnes. Il ne l'a pas fait, je crois pouvoir le proclamer ici +sans me tromper, parce qu'il manquait des passions qui font les grands +schismatiques. Il avait bien la charité, le courage, la conviction: il +n'avait pas l'orgueil de soi, l'ambition de la renommée, la soif de la +vengeance, des richesses, des plaisirs et des enivrements de la vie. +Il était façonné aux vertus chrétiennes; il ne pouvait pas les perdre. +Voilà tout son crime: amis et ennemis, condamnez-le si vous l'osez. Il +aimait le sacrifice; c'est dans l'habitude du sacrifice qu'il avait +puisé son enthousiasme, sa force, son ardeur de sincérité, son génie. +Eût-il perdu tout cela en renonçant au sacrifice? Je ne sais. Mais il +y a une volonté divine qui l'a poussé dans sa voie, et cette volonté a +seule le droit de le juger. + +Pour moi, artiste (je ne prétends pas être autre chose, et cela me +suffit pour croire, aimer et comprendre ce dont mon âme a besoin pour +vivre sans défaillir), je l'aime ainsi. J'aime cette figure qui conserve +la poésie des saints du moyen âge, et qui à la jeunesse rénovatrice de +notre époque unit la sévérité persévérante des antiques vertus. Nous +ne sommes pas assez loin du Christianisme pour ne pas aimer encore nos +saints et nos martyrs. Nous les cherchons en vain parmi ces prêtres du +siècle qui font de leurs églises des salons pour les dames, de leur +ministère un marchepied pour l'ambition, de leurs principes religieux un +compromis avec les puissances temporelles. Et La Mennais nous parait si +magnanime, si généreux, si naïf dans son oeuvre, que, n'en déplaise à +monsieur l'anonyme du _Journal des Débats_, nous irions volontiers _le +tirer par sa soutane_ (la seule soutane qui nous inspire encore du +respect), pour lui dire: «Père, grondez-nous tant que vous voudrez, nous +aimons mieux vos reproches que votre silence; et puissiez-vous nous +gronder encore bien fort et bien longtemps! Le peuple ne raisonne ni +mieux ni plus mal que nous à cet égard. Il vous aime; donc vous ne +pouvez pas avoir tort avec lui. Moquez-vous, tonnez, menacez: tout cela +est beau venant de vous, et vous ne blesserez jamais une âme sincère. +Que qui se sent coupable se fâche!» + +GEORGE SAND + + + + + LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES + + +Vous dire que je m'en moque, serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est +vrai: j'ai parcouru la campagne à toutes les heures de la nuit, seul ou +en compagnie de grands poltrons, et sauf quelques météores inoffensifs, +quelques vieux arbres phosphorescents et autres phénomènes qui ne +rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le +plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter à +personne, comme témoin oculaire, la moindre histoire de revenant. + +Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent, en présence des +superstitions rustiques: _mensonge, imbécillité, vision de la peur_; je +dis phénomène de vision, ou phénomène extérieur insolite et incompris. +Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de +sorciers, ces explications fantastiques données aux prétendus prodiges +de la nuit, c'est un poëme des imaginations champêtres. Mais le fait +existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantôme dans l'air ou +seulement dans l'oeil qui le perçoit, c'est un objet tout aussi +réellement et logiquement produit que la réflexion d'une figure dans un +miroir. + +Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles été +expliquées? Je sais qu'elles ont été constatées, voilà tout; mais il est +très-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de +la peur. Cela peut être vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des +exceptions irrécusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage naturel +éprouvé, et placés dans des circonstances où rien ne semblait agir sur +leur imagination, même des hommes éclairés, savants, illustres, ont eu +des apparitions qui n'ont troublé ni leur jugement ni leur santé, +et dont cependant il n'a pas dépendu d'eux tous de ne pas se sentir +affectés plus ou moins après coup. + +Parmi grand nombre d'intéressants ouvrages publiés sur ce sujet, il faut +noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien +que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai après ces +travaux sérieux qu'une seule observation utile à enregistrer, c'est que +l'homme qui vit le plus près de la nature, le sauvage, et après lui le +paysan, sont plus disposés et plus sujets que les hommes des autres +classes aux phénomènes de l'hallucination. Sans doute l'ignorance et la +superstition les forcent à prendre pour des prodiges surnaturels +ces simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours +l'imagination qui les produit, je le répète; elle ne fait le plus +souvent que les expliquer à sa guise. + +Dira-t-on que l'éducation première, les contes de la veillée, les récits +effrayants de la nourrice et de la grand'mère disposent les enfants et +même les hommes à éprouver ce phénomène? Je le veux bien. Dira-t-on +encore que les plus simples notions de physique élémentaire et un peu de +moquerie voltairienne en purgeraient aisément les campagnes? Cela est +moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire à +toute heure, les tableaux variés que la nature déroule sous ses yeux, +et qui se modifient à chaque instant dans la succession des variations +atmosphériques, ce sont là pour l'homme rustique des conditions +particulières d'existence intellectuelle et physiologique; elles font de +lui un être plus primitif, plus normal peut-être, plus lié au sol, plus +confondu avec les éléments de la création que nous ne le sommes quand la +culture des idées nous a séparés pour ainsi dire du ciel et de la terre, +en nous faisant une vie factice enfermée dans le moellon des habitations +bien closes. Même dans sa hutte ou dans sa chaumière, le sauvage ou +le paysan voit encore dans le nuage, dans l'éclair et le vent qui +enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des pêcheurs +qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment dans leur barque, +couverts d'une natte, la face éclairée par les étoiles, la barbe +caressée par la brise, le corps sans cesse bercé par le flot. Il y a des +colporteurs, des bohémiens, des conducteurs de bestiaux, qui dorment +toujours en plein air comme les Indiens de l'Amérique du Nord. Certes, +le sang de ces hommes-là circule autrement que le nôtre, leurs nerfs ont +un équilibre différent, leurs pensées un autre cours, leurs sensations +une autre manière de se produire. Interrogez-les, il n'en est pas un qui +n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scènes de nuit étranges, +inexplicables. Il en est parmi eux de très-braves, de très-raisonnables, +de très-sincères, et ce ne sont pas les moins hallucinés. Lisez toutes +les observations recueillies à cet égard, vous y verrez, par une foule +de faits curieux et bien observés, que l'hallucination est compatible +avec le plein exercice de la raison. + +C'est un état maladif du cerveau; cependant il est presque toujours +possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une +perturbation de l'âme ou du corps; mais elle est quelquefois inattendue +et mystérieuse au point de surprendre et de troubler un instant les +esprits les plus fermes. + +Chez les paysans, elle se produit si souvent qu'elle semble presque une +loi régulière de leur organisation. Elle les effraie autrement que nous. +Notre grande terreur, à nous autres, quand le cauchemar ou la fièvre +nous présentent leurs fantômes, c'est de perdre la raison, et plus nous +sommes certains d'être la proie d'un songe, plus nous nous affectons de +ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonté. On a vu +des gens devenir fous par la crainte de l'être. Les paysans n'ont pas +cette angoisse; ils croient avoir vu des objets réels; ils en ont +grand'peur; mais la conscience de leur lucidité n'étant point ébranlée, +l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour +nous. L'hallucination n'est d'ailleurs pas la seule cause de mon +penchant à admettre, jusqu'à un certain point, les visions de la nuit. +Je crois qu'il y a une foule de petits phénomènes nocturnes, explosions +ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains, +spectres célestes, petits aérolithes, habitudes bizarres et inobservées, +aberrations même chez les animaux, que sais-je? des affinités +mystérieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature, +que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur +contact perpétuel avec les éléments, signalent à chaque instant sans +pouvoir les expliquer. + +Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux _meneurs de loups_? +Elle est de tous les pays, je crois, et elle est répandue dans toute la +France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En +Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits enfants ne sont +plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient +nos grand'mères, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parlé des +hommes-loups de l'antiquité et du moyen âge. Cependant on s'y sert +encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on eu a +perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines +de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les +enfants: ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons, +ou de malins gardes-chasse qui possèdent le _secret_ pour charmer, +soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables. Je connais +plusieurs personnes qui oui rencontré aux premières clartés de la lune, +à la croix des quatre chemins, le père _un tel_ s'en allant tout seul, à +grands pas, et suivi de plus de trente loups (il y en a toujours plus de +trente, jamais moins dans la légende). Une nuit deux personnes, qui me +l'ont raconté, virent passer dans le bois une grande bande de loups; +elles en furent effrayées, et montèrent sur un arbre, d'où elles virent +ces animaux s'arrêter à la porte de la cabane d'un bûcheron réputé +sorcier. Ils l'entourèrent en poussant des rugissements épouvantables; +le bûcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se +dispersèrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan; +mais deux personnes riches, et ayant reçu une assez bonne éducation, +gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires, vivant dans +le voisinage d'une forêt, où elles chassaient fort souvent, m'ont juré, +_sur l'honneur_, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde forestier +s'arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux +personnes se cachèrent pour l'observer, et virent accourir treize loups, +dont un énorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci +siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonça avec eux dans +l'épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange n'osèrent +l'y suivre et se retirèrent aussi surpris qu'effrayés. Avaient-ils +été la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination s'empare de +plusieurs personnes à la fois (et cala arrive fort souvent), elle +revêt un caractère difficile à expliquer, je l'avoue; on l'a souvent +constatée; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais à quoi sert d'en +savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine disposition des +nerfs et de la circulation du sang qu'on donne pour cause à l'audition +ou à la vision d'objets fantastiques, comment est-elle simultanée chez +plusieurs individus réunis? Je n'en sais rien du tout. + +Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forêts, +qui peut, à toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et +observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu découvrir, par +hasard, ou par un certain génie d'induction, le moyen de les soumettre +et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un +certain fluide sympathique à certaines espèces? Nous avons vu, de nos +jours, de si intrépides et de si habiles dompteurs d'animaux forcées +en cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de +certains hommes sur les animaux sauvages en liberté. + +Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne +tireraient-ils pas profit et vanité de leur puissance? + +Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle, un effet tout +aussi naturel, ne croit pas lui-même qu'il obéit aux lois de la nature. +Donnez-lui un remède dont vous lui démontrerez simplement l'efficacité, +il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole +incompréhensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui +le _secret_ de guérir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui +qu'il faut l'administrer après trois signes cabalistiques, ou après +avoir mis un de ses bas à l'envers, il se croira sorcier, tous le +croiront sorcier à l'endroit du rhume. Il guérira tout le monde par la +foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom +de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystère, le +mystère est son élément. + +Je ne parlerai pas ici de ce qu'un appelle chez nous et ailleurs le +_secret_, ce serait une digression qui me mènerait trop loin. Je me +bornerai à dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et que presque tous les +paysans un peu graves et expérimentés ont le _secret_ de quelque chose, +sont sorciers par conséquent, et croient l'être. Il y a le secret des +boeufs que possèdent tous les bons métayers; le secret des vaches, qui +est celui des bonnes métayères; le secret des bergères, pour faire +foisonner la laine; le secret des potiers, pour empêcher les pots de se +fendre au fond; le secret des curés qui charment les cloches pour la +grêle; le secret du mal de tête, le secret du mal de ventre, le secret +de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers pour faire +venir le gibier; le secret du feu, pour arrêter l'incendie; le secret de +l'eau, pour retrouver les cadavres des noyés, ou arrêter l'inondation; +que sais-je? Il y a autant de secrets que de fléaux dans la nature, et +de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de père en +fils, ou s'achète à prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera +jamais, tant qu'on y croira. Le secret du meneur de loups en est un +comme un autre, peut-être. + +Une des scènes de la nuit dont la croyance est la plus répandue, c'est +la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans +l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse à baudet_, et affecte +les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable troupe d'ânes qui +braient. On peut se la représenter à volonté; mais dans l'esprit de nos +paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est +une hallucination ou un phénomène d'acoustique. J'ai cru l'entendre +plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la façon la plus vulgaire. +Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans +dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit, +l'immense clameur mélancolique des grues et des oies sauvages en +détresse. Mais les paysans, que l'on croit si crédules et si peu +observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent très-bien le nom et +connaissent très-bien le cri des divers oiseaux étrangers à nos climats +qui se trouvent perdus et dispersés dans les ténèbres. La _chasse à +baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi, qui ai +longtemps vécu et erré comme eux dans la rafale et dans le nuage, je +ne l'ai jamais rencontrée. Quelquefois son passage est signalé par +l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai +jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous. + +Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la +truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques, +gardent, comme l'on sait, en tous pays les trésors cachés. A l'heure +de minuit, le jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces gardiens +infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche +qui en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'année où la +conquête du trésor soit possible. Mais il faut savoir où il est, et +avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous êtes surpris dans +le gouffre à l'_ite missa est_, il se referme à jamais sur vous; de +même que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer l'animal +fantastique, la soumission qu'il vous a montrée pendant le temps de la +messe fait place à la fureur, et c'est fait de vous. + +Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, châteaux ou +monastères, peu de monuments celtiques qui ne recèlent leur trésor. Tous +sont gardés par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant +recueil de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la +poétique apparition de la chèvre d'or, gardienne des richesses cachées +au sein de la terre. + +Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les +collines pelées de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou +une génisse d'argent qui font rêver les imaginations avides; mais ces +animaux sont méchants et terribles à rencontrer. On y court tant de +risques, que personne encore n'a osé les saisir par les cornes. Et +cependant il y a des siècles que les grosses pierres druidiques dansent +et grincent sur leurs frêles supports pendant la messe de minuit, pour +éveiller la convoitise des passants. + +Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes plaines fertiles, +un animal indéfinissable se promené la nuit à de certaines époques +indéterminées, va tourmenter les boeufs au pâturage et rôder autour des +métairies, qu'il met en grand émoi. Les chiens hurlent et fuient à son +approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la terreur +qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos alentours. +Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu la bête. On +l'appelle la _grand'bête_, par tradition, quoique souvent elle paraisse +de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns l'ont vue en forme +de chien de la grandeur d'un boeuf énorme, d'autres en levrette blanche +haute comme un cheval, d'autres encore en simple lièvre ou en simple +brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de sang-froid l'ont poursuivie +sans succès, sans trop de frayeur, ne lui attribuant aucun pouvoir +fantastique, la décrivant avec peine, parce qu'elle appartient à une +espèce inconnue dans le pays, disent-ils, et assurant que ce n'est +précisément ni une chienne, ni une vache, ni un blaireau, ni un cheval, +mais quelque chose comme tout cela, arrangez-vous! Cependant cette bête +apparaît, j'en suis certain, soit à l'état d'hallucination, soit à +l'état de vapeur flottante, et condensée sous de certaines formes. Des +gens trop sincères et trop raisonnables l'ont vue pour que j'ose dire +qu'il n'y a aucune cause à leur vision. Les chiens l'annoncent par +des hurlements désespérés et s'enfuient dès qu'elle parait; cela est +certain. Les chiens sont-ils hallucinés aussi? Pourquoi non? Sont-ce des +voleurs qui s'introduisent sous ce déguisement? Jamais la bête n'a rien +dérobé, que l'on sache. Sont-ce de mauvais plaisants? On a tant tiré de +coups de fusil sur la bête, qu'on aurait bien, par hasard, et en dépit +de la peur qui fait trembler la main, réussi à tuer ou à blesser +quelqu'un décès prétendus fantômes. Enfin, ce genre d'apparition, s'il +n'est que le résultat de l'hallucination, est éminemment contagieux. +Pendant quinze ou vingt nuits, les vingt ou trente habitants d'une +métairie le voient et le poursuivent; il passe à une autre petite +colonie qui le voit absolument le même, et il fait le tour du pays, +ayant produit cette contagion sur un très-grand nombre d habitants. + +Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares +stagnantes, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées dans +les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on +entend au milieu de la nuit le battoir précipité et le clapotement +furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles +évoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues +avec leur battoir agile l'eau des sources et des marécages. Chez nous, +c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble +à du linge, mais qui, vu de près, n'est autre chose que des cadavres +d'enfants. Il faut se garder de les observer ou de les déranger, car +eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous +saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni +moins qu'une paire de bas. + +Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières fantastiques +résonner dans le silence de la nuit autour des mares désertes. C'est +à s'y tromper. C'est une espèce de grenouille qui produit ce bruit +formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puérile découverte, et +de ne plus espérer l'apparition des terribles sorcières tordant leurs +haillons immondes à la brume des nuits de novembre, aux premières +clartés d'un croissant blafard reflété par les eaux. Un mien ami, homme +de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet à l'ivresse, +très-brave cependant devant les choses réelles, mais facile à +impressionner par les légendes du pays, fit deux rencontres de +lavandières qu'il ne racontait qu'avec une grande émotion. + +Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court en +serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du +ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et +tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne vit rien +là de surnaturel, et dit à cette vieille:--Vous lavez bien tard, la +mère!--Elle ne répondit point. Il la crut sourde et approcha. La +lune était brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit +distinctement les traits de la vieille: elle lui était complètement +inconnue, et il en fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de +chasseur et de flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de +visage inconnu à plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta +lui-même ses impressions en face de cette laveuse singulièrement +vigilante: «Je ne pensai à la tradition des lavandières de nuit +que lorsque je l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la +rencontrer, je n'y croyais pas et je n'éprouvais aucune méfiance +en l'abordant. Mais dès que je fus auprès d'elle, son silence, son +indifférence à l'approche d'un passant, lui donnèrent l'aspect d'un +être absolument étranger à notre espèce. Si la vieillesse la privait de +l'ouïe et de la vue, comment était-elle assez robuste pour être venue de +loin, toute seule, laver à cette heure insolite, à cette source glacée +où elle travaillait avec tant de force et d'activité? Cela était au +moins digne de remarque. Mais ce qui m'étonna encore plus, ce fut ce +que j'éprouvai en moi-même: je n'eus aucun sentiment de peur, mais une +répugnance, un dégoût invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle +tournât la tête. Ce ne fut qu'en arrivant chez moi que je pensai +aux sorcières des lavoirs, et alors j'eus très-peur, j'en conviens +franchement, et rien au monde ne m'eût décidé à revenir sur mes pas.» + +Une seconde fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet vers +deux heures du matin. Il venait de Limières, où il assure qu'il n'avait +ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il était seul, +en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied +à terre à une montée et se trouva au bord de la route, près d'un fossé +ou trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande +activité, sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans +aboyer. Il passa sans trop regarder; mais à peine eut-il fait quelques +pas, qu'il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina à ses +pieds une ombre très-allongée. Il se retourna et vit une de ces femmes +qui le suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme +pour appuyer la première. «Cette fois, dit-il, je pensai bien aux +lavandières, mais j'eus une autre émotion que la première fois. Ces +femmes étaient d'une taille si élevée et celle qui me suivait avait +tellement les proportions, la figure et la démarche d'un homme, que je +ne doutai pas un instant d'avoir affaire à des plaisants de village, +mal intentionnés peut-être. J'avais une bonne trique à la main. Je me +retournai en disant: Que me voulez-vous?--Je ne reçus point de réponse; +et, ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas de prétexte pour attaquer +moi-même, je fus forcé de regagner mon cabriolet, qui était assez loin +devant moi, avec cet être désagréable sur mes talons. Il ne me disait +rien et semblait se faire un malin plaisir de me tenir sous le coup +d'une attaque. Je tenais toujours mon bâton prêt à lui casser la +mâchoire au moindre attouchement; et j'arrivai ainsi à mon cabriolet +avec mon poltron de chien qui ne disait mot et qui y sauta avec moi. Je +me retournai alors, et quoique j'eusse entendu jusque-là des pas sur +les miens et vu une ombre marcher à côté de moi je ne vis personne. +Seulement je distinguai, à trente pas environ en arrière, à la place où +je les avais vues laver, ces trois grandes diablesses sautant, dansant +et se tordant comme des folles sur le revers du fossé.» + +Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a été +racontée de très-bonne foi, et je vous la garantis. Mettez cela +en partie au chapitre des hallucinations. _L'Orme Râteau_, arbre +magnifique, qui existait, dit-on, déjà grand et fort, au temps de +Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de loin une grande +apparence et son branchage affecte assez la forme du râteau, dont il +porte le nom. Mais ce n'est là qu'une coïncidence fortuite avec la +légende traditionnelle qui l'a baptisé. De près il devient imposant +par sa longue tige élancée, sillonnée de la foudre et plantée comme un +monument à un vaste carrefour de chemins communaux. Ces chemins, larges +comme des prairies, incessamment tondus par les troupeaux du prolétaire, +sont couverts d'un herbe courte, où la ronce et le chardon croissent en +liberté. La plaine est ouverte à une grande distance, fraîche quoique +nue, mais triste et solennelle malgré sa fertilité. Une croix de bois +est plantée sur un piédestal de pierre qui est le dernier vestige de +quatre statues fort anciennes disparues depuis la révolution de 93. +Cette décoration monumentale dans un lieu si peu fréquenté atteste un +respect traditionnel; et les paysans des environs ont une telle opinion +de l'orme Râteau qu'ils prétendent qu'on ne peut l'abattre, parce +qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin communal, abandonné +aujourd'hui aux piétons, et que traverse à de rares intervalles le +cheval d'un meunier ou d'un gendarme, était jadis une des grandes voies +de communication de la France centrale. On l'appelle encore aujourd'hui +le chemin des Anglais. C'était la route militaire, le passage des armées +que franchit l'invasion, et que Du Guesclin leur fit repasser l'épée +dans le dos, après avoir délivré Sainte-Sévère, la dernière forteresse +de leur occupation. + +Ce détail n'est consigné dans aucune histoire, mais la tradition est là +qui en fait foi; et maintenant voici la légende de l'Orme Râteau qui est +jolie, malgré la nature des animaux qui y jouent leur rôle. + +Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour de l'Orme Râteau. Il +regardait du coté de la Châtre, lorsqu'il vit accourir une grande bande +armée qui dévastait les champs, brûlait les chaumières, massacrait les +paysans et enlevait les femmes. C'étaient les Anglais qui descendaient +de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager Saint-Chartier. +Le porcher éloigna son troupeau, se tint à distance, et vit passer +l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec son +troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place à une grande colère +contre les Anglais et contre lui-même. «Quoi! pensa-t-il, nous nous +laissons abîmer ainsi sans nous défendre! Nous sommes trop lâches! Il y +faut aller!» Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui était +une des quatre autour de l'orme: «Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut +que j'aille contre ces Anglais, et je n'ai pas le temps de rentrer mes +bêtes. Pendant ce temps-là, ces méchants-là nous feraient trop de mal. +Prends mon bâton, bon saint, et veille sur mes porcs pendant trois jours +et trois nuits; je te les donne en garde.» + +Là-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court +bâton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et, +jetant là ses sabots, _s'en, courut_ à Saint-Chartier, où, pendant trois +jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons +garçons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis, +quand l'ennemi fut chassé, il s'en revint à son troupeau; il compta ses +porcs et pas un ne manquait; et cependant il avait passé là bien des +traînards, bien des pillards et bien des loups attirés par l'odeur du +carnage. Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre rustique, +le remercia à genoux, et sans rêver les hautes destinées et la grande +mission de Jeanne d'Arc, content d'avoir au moins donné son coup de main +à l'oeuvre de délivrance, il garda ses cochons comme devant. + +Une autre tradition plus confuse attribue à l'Orme Râteau une moins +bénigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu +l'horrible idée de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterré +vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine. + +Mais voici la légende principale et toujours en crédit de l'Orme Râteau. +Un _monsieur_ s'y promène la nuit; il en fait incessamment le tour. On +le voit là depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait. +Il est vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_, +car _il suit les modes_; on l'a vu au siècle dernier, en habit noir +complet, culotte courte, souliers à boucles, l'épée au côté; sous +le Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate. +Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son +grand râteau sur l'épaule, et gare aux jambes des gens ou des bêtes qui +passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, et ne se faisant +connaître qu'à ceux qui ont _le secret_. + +Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons été à l'heure solennelle +du lever du la lune; nous l'avons appelé par tous les noms possibles, +en lui disant toujours _monsieur_, très-poliment, mais nous n'avons pas +trouvé le nom auquel il lui plaît de répondre, car il n'est pas venu, +et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il faut +avoir peur de lui. + +L'Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. Cela +tient à ce que des écrivains anciens et modernes ont fixé la légende +dans le poëme, le conte et la ballade. Notre littérature française, +depuis le siècle de Louis XIV surtout, a rejeté cet élément comme +indigne de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le +romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre scepticisme; nous +n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien +autrement grandiose et terrifiant, nous a été relevé par des traductions +incomplètes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas osé +imiter chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam +Mickiewicz. + +La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant +que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqué, il lui +manquera probablement un grand poëte pour donner une forme précise et +durable aux élans, déjà affaiblis, de son imagination. + +Une seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que +le génie des plus grands poëtes et celui des nations les plus poétiques +ont jamais produit; nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons +parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que +c'est la France. Quiconque a lu les _Barza-Breiz_, recueillis et +traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé avec moi, +c'est-à-dire pénétré intimement, de ce que j'avance. Le _Tribut de +Nomenoé_ est un poëme de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_, +plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de +l'esprit humain. La _Peste d'Eliant_, les _Nains_, _Lesbreiz_ et vingt +autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus +complète à laquelle puisse prétendre une littérature lyrique. Il est +même fort étrange que cette littérature, révélée à la nôtre par une +publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs années, +n'y ait pas fait une révolution. Macpherson a rempli L'Europe du nom +d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Écosse à la mode. Vraiment +nous n'avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a encore des lettrés +qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous +sommes comme des nains devant des géants. Singulières vicissitudes que +subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art! + +Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le +druidisme jusqu'à la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions +bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant qu'elle eût chanté +à nos oreilles. Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre, +triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là! Et au-dessus de ce monde de +l'action et de la pensée plane le rêve: les sylphes, les gnômes, les +djiins de l'Orient, tous les fantômes, tous les génies de la mythologie +païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes. En +vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un +Breton sans lui ôter son chapeau. + +Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j'ai pourtant retrouvé, +dans la mémoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades, +exactement traduites en vers naïfs et bien berrichons, des textes +bretons publiés par M. de la Villemarqué. Revendiquerons-nous la +propriété de ces créations, et dirons-nous qu'elles ont été traduites du +berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur +brevet d'origine en tête. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc._ + +Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc. + +Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa littérature, ou bien elle +s'est perdue comme aurait pu se perdre la poésie bretonne si M. de +la Villemarqué ne l'eût recueillie à temps. Ces richesses inédites +s'altèrent insensiblement dans la mémoire des bardes illettrés qui les +propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui +n'ont plus ni rime ni raison, et où, ça et là, brille un couplet d'une +facture charmante, qui appartient évidemment à un texte original +affreusement corrompu quant au reste. + +Pour être privée de ses archives poétiques, l'imagination de nos paysans +n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens particulier de +l'hallucination dont j'ai parlé précédemment, l'atteste suffisamment. + +Une des plus singulières apparitions est celle des _meneurs de nuées_, +autour des mares ou au beau milieu des étangs. Ces esprits nuisibles +se montrent aux époques des débordements de rivières, et provoquent le +fléau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir +leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulèvent, ou reconnaît parmi +eux, assez souvent, des gens mal famés dans le pays, des gens qui ne +possèdent rien, bien entendu, sur ta terre du bon Dieu, et qui ne +souhaitent que le mal des autres. Réunis aux génies des nuages, armés +de pelles ou de balais, vêtus de haillons fangeux et incolores, ils +s'agitent frénétiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les +ballades bretonnes; et le voyageur attardé qui les aperçoit sur les +flaques brumeuses semées dans les landes désertes, doit se hâter de +gagner son gîte, sans les déranger et sans leur montrer qu'il les a vus. +Certainement ils se mettraient, en bourrasque, à ses trousses, et il n'y +ferait pas bon. + +On est étonné de voir combien les scènes de la nature impressionnent le +paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination +des habitants des villes, et que l'homme, accoutumé dès son enfance à +errer ou à travailler le jour et la nuit dans une même localité, en +connaît si bien les détails et les différents aspects qu'il ne puisse +plus y ressentir ni étonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le +braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou à l'affût, à la +nuit tombante, voit les animaux mêmes dont il est le fléau prendre, dans +le crépuscule, des formes effrayantes pour la menacer. Le pêcheur de +nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, peuplent de fantômes les +brouillards argentés par la lune; l'éleveur de bestiaux qui s'en va lier +les boeufs ou conduire les chevaux au pâturage, après la chute du jour +ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pré, sur ses bêtes +mêmes, des êtres inconnus, qui s'évanouissent à son approche, mais +qui le menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations +primitives, à qui sont révélés les secrets du monde surnaturel, et qui +ont le don de voir et d'entendre de si étranges choses! Nous avons beau +faire, nous autres, écouter des histoires à faire dresser les cheveux +sur la tête, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit +dans les lieux hantés par les esprits, attendre et chercher la peur +inspiratrice, mère des fantômes, le diable nous fuit comme si nous +étions des saints: Lucifer défend à ses milices de se montrer aux +incrédules.--Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il +faut faire attention à ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un +métayer de de nos environs voyait tous les jours un vieux lièvre +s'arrêter à peu de distance de lui, se lécher les pattes, et le regarder +d'un air narquois: or ce métayer finit, en y faisant bien attention, par +reconnaître son propriétaire sous le déguisement dudit lièvre. Il lui +ôta son chapeau, pour lui faire entendre qu'il n'était point sa dupe, et +que la plaisanterie était inutile. Mais le bourgeois, qui était malin, +parut ne pas comprendre, et continua à le surveiller sous cette +apparence. + +Cela fâcha le métayer, qui était honnête homme, et que le soupçon +blessait d'autant plus, que son maître, lorsqu'il venait chez lui sous +figure de chrétien, ne lui marquait aucune méfiance. Il prit son fusil +un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette +manie de faire le lièvre. Il essaya même de le coucher en joue; mais la +preuve que cet animai n'était pas plus lièvre que vous et moi, c'est +que le fusil ne l'inquiéta nullement, et qu'il se mit, à rire.--Ah ça, +écoutez, not' maître! s'écria le brave homme perdant patience, ôtez-vous +de là, ou, aussi vrai que j'ai reçu le baptême, je vous flanque mon coup +de fusil. + +M. _Trois-Étoiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan +était _émalicé_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus. + +On a vu souvent des animaux de ce genre, frappés et blessés, disparaître +également; mais le lendemain, la personne soupçonnée ne se montrait pas, +et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagée. On +aurait pu retirer de son corps le plomb qui était entré dans celui de la +bête, car aussi vrai que ces choses se sont vues, c'était le même plomb. + +Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier +des champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-là est un ennemi +déclaré, qui n'écoute rien, et qui se montre sous diverses formes, +quelquefois même sous celle d'un homme tout pareil à celui auquel il +s'adresse. En se voyant ainsi face à face avec son sosie, on est fort +troublé; et, quelque résistance qu'on fasse, il nous saute sur les +épaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien +voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est +celle de la levrette blanche. Quand on l'aperçoit d'abord, elle est +toute petite; mais elle grandit peu à peu, elle vous suit, elle arrive +à la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avéré qu'elle +pèse deux ou trois mille livres; mais il n'y a point à s'en défendre, et +elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison. +C'est quand on s'est attardé au cabaret qu'on rencontre cette bête +maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnée de deux ou trois +feux follets qui vous entraînent dans quelque marécage ou rivière pour +vous y faire noyer. La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe +encore dans les mines des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la +nuit, et se tient cachée le jour dans la vase et les roseaux. Si on +l'aperçoit alors, on ne s'en méfie point, car elle a la mine d'un petit +lézard; mais ceux qui la connaissent ne s'y trompent guère et annoncent +de grandes maladies dans l'endroit, si on ne réussit à la tuer ayant +qu'elle ait vomi son venin. Cela est plus facile à dire qu'à faire. Elle +est à l'épreuve de la balle et du boulet, et, prenant des proportions +effrayantes d'une nuit à l'autre, elle répand la peste dans tous les +endroits où elle passe. Le mieux est de la faire mourir de faim, ou +de la dégoûter du lieu qu'elle habite en desséchant les fossés et les +marais à eaux croupissantes. La maladie s'en va avec elle. + +Le follet, fadet ou farfadet n'est point un animal, bien qu'il lui +plaise d'avoir des ergots et une tête de coq; mais il a le corps d'un +petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni méchant, moyennant +qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon génie connu en +tous pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des intérêts de +la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage +des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante +quelquefois les écuries comme ses confrères d'une grande partie de la +France; mais c'est la nuit, au pâturage, qu'il prend particulièrement +ses ébats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne à leur +crinière, et les fait galoper comme des fous à travers les prés. Il +ne parait pas se soucier énormément des gens à qui ces chevaux +appartiennent. Il aime l'équitation par elle-même; c'est sa passion, et +il prend en amitié les animaux les plus ardents et les plus fougueux. +Il les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est +servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne +s'en portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement les chevaux +_pansés du follet_. Leur crinière est nouée par lui de milliards de +noeuds inextricables. + +C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez +fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible à démêler, cela +est certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que +l'animal en souffre, et que c'est le seul parti à prendre. + +Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les étriers du follet; et, s'il +ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait +tomber; et, comme il est fort colère, il tuerait immédiatement la pauvre +bête tondue. + +La nuit de Noël est, en tous pays, la plus solennelle crise du monde +fantastique. Toujours par suite de ce besoin qu'éprouvent les hommes +primitifs de compléter le miracle religieux par le merveilleux de leur +vive imagination dans tous les pays chrétiens, comme dans toutes les +provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noël ouvre les +prodiges du sabbat, en même temps qu'il annonce la commémoration de +l'ère divine. Le ciel pleut de bienfaits à cette heure sacrée; aussi +l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquête de +l'humanité, vient-il s'offrir à elle pour lui donner les biens de la +terre, sans même exiger en échange le sacrifice du salut éternel: c'est +une flatterie, une avance gratuite que Satan fait à l'homme. Le paysan +pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser +prendre au piège; il se croit bien aussi rusé que le diable, et il ne se +trompe guère. + +Dans notre vallée noire, le _métayer fin_, c'est-à-dire savant dans la +cabale et dans l'art de faire prospérer le _bestiau_ par tous les moyens +naturels et surnaturels, s'enferme dans son étable au premier coup de la +messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus +grand soin, prépare certains charmes, que le _secret_ lui révèle, et +reste là, _seul de chrétien_, jusqu'à la fin de la messe. + +Dans ma propre maison, moi qui vous raconte ceci, la chose se passe +ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde, +et de l'aveu même des métayers. + +Je dis: non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard +indiscret vient le troubler. Le métayer, plus défiant qu'il n'est +possible d'être curieux, se barricade de manière à ne pas laisser +une fente; et d'ailleurs, si vous êtes là quand il veut entrer dans +l'étable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare +aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'année: +c'est vous qui lui aurez causé le dommage. + +Quant à sa famille, à ses serviteurs, à ses amis et voisins, il n'y a +pas de risque qu'ils le gênent dans ses opérations mystérieuses. Tous +convaincus de l'utilité souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y +apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite à la messe, et ceux que leur +âge ou la maladie retient à la maison ne se soucient nullement d'être +initiés aux terribles émotions de l'opération. Ils se barricadent de +leur côté, frissonnant dans leur lit si quelque bruit étrange fait +hurler les chiens et mugir les troupeaux. + +Que se passe-t-il donc alors entre le _métayer fin_ et le bon compère +_Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions +circulent dans les veillées d'hiver, autour des tables où l'on casse +les noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontées, qui font +dresser les cheveux sur la tête. + +D'abord, pendant la messe de minuit, les bêtes parlent, et le métayer +doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le père +Casseriot, qui était faible à l'endroit de la curiosité, ne put se +tenir d'écouter ce que son boeuf disait à son âne. «--Pourquoi que t'es +triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf.--Ah! mon pauvre +vieux, j'ai un grand chagrin, répondit l'âne. Jamais nous n'avons eu si +bon maître, et nous allons le perdre!--Ce serait grand dommage, reprit +le boeuf, qui était un esprit calme et philosophique.--Il ne sera plus +de ce monde dans trois jours, reprit l'âne, dont la sensibilité était +plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix.--C'est grand +dommage, grand dommage! répliqua le boeuf en ruminant.--Le père +Casseriot eut si grand peur, qu'il oublia de faire son charme, courut +se mettre au lit, y fut pris de fièvre chaude, et mourut dans les trois +jours. + +Le valet de charrue à Jean de Chassignoles, a vu une fois, au coup de +l'élévation de la messe, les boeufs sortir de l'étable en faisant grand +bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils étaient +pousses d'un aiguillon vigoureux: mais il n'y avait personne pour les +conduire ainsi, et ils se rendirent seuls à l'abreuvoir, d'où, d'après +avoir bu d'une soif qui n'était pas ordinaire, ils rentrèrent à l'étable +avec la même agitation et la même obéissance. Curieux et sceptique, il +voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange, +et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son maître, +reconduisant un homme qui ne ressemblait à aucun autre homme, et qui +lui disait «_Bonsoir, Jean, a l'an prochain!_» Le valet de charrue +s'approcha pour le regarder de plus près; mais qu'était-il devenu? Le +métayer était tout seul, et, voyant l'imprudent: «--Par grand bonheur, +mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parlé; car s'il avait +seulement regardé de ton côté, tu ne serais déjà plus vivant à cette +heure!» La valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de +regarder quelle main mène boire les boeufs pendant la nuit de Noël. + +GEORGE SAND + + + + + + LA VALLÉE-NOIRE + + + I. + +Un habitant de la Brenne, en m'adressant des paroles trop flatteuses, me +demandait, il y a quelque temps, où je prenais la Vallée-Noire. +Cette question me pique, je l'avoue. Je viens dire aux gens de +Mézières-en-Brenne, aussi bien qu'à ceux de La Châtre, où je prends la +Vallée-Noire. + +Eh, mes chers compatriotes, je la prends où elle est! N'y a-t-il pas une +géographie naturelle dont ne peuvent tenir compte les dénominations et +les délimitations administratives? Cette géographie de fait existera +toujours, et chacun a le droit de la rétablir dans la logique de ses +regards et de sa pensée. Si c'est un pur caprice de romancier qui m'a +fait donner un nom quelconque (un nom très-simple, et le premier venu, +je le confesse), à cette admirable région que nous avons le bonheur +d'habiter, ce n'en est pas moins après un examen raisonné que j'ai fait, +de ce coin du Berry, un point particulier, ayant sa physionomie, ses +usages, son costume, sa langue, ses moeurs et ses traditions. Je pensais +devoir garder pour moi-même cette découverte innocente. Il me plaisait +seulement de ramener souvent l'action de mes romans dans ce cadre de +prédilection. Mais puisqu'on veut que la Vallée-Noire n'existe que dans +ma cervelle, je prétends prouver qu'elle existe, distincte de toutes les +régions environnantes, et qu'elle méritait un nom propre. + +Elle fait partie de l'arrondissement de La Châtre; mais cet +arrondissement s'étend plus loin, vers Eguzon et l'ancienne Marche. Là, +le pays change tellement d'aspect, que c'est bien réellement un autre +pays, une autre nature. La Vallée-Noire s'arrête par là à Cluis. De +cette hauteur on plonge sur deux versants bien différents. L'un sombre +de végétation, fertile, profond et vaste, c'est la Vallée-Noire: l'autre +maigre, ondulé, semé d'étangs, de bruyères et de bois de châtaigniers. +Ce pays-là est superbe aussi pour les yeux, mais superbe autrement. +C'est encore le ressort du tribunal de La Châtre, mais ce n'est plus la +Vallée-Noire. Plus vous avancez vers le Pin et le cours de la Creuse +et de la Gargilesse, plus vous entrez dans la Suisse du Berry. La +Vallée-Noire en est le bocage, comme la Brenne en est la steppe. + +Je veux d'abord, pour me débarrasser de toute chicane, tracer la carte +de cette vallée. Faites courir une ligne circulaire, partant, si vous +voulez, de Cluis-Dessus, qui est le point de mire de tous les horizons +de la Vallée-Noire, et faites-la passer par toutes les hauteurs qui +enferment et protègent notre bocage. Du côté de Cluis, toutes les +hauteurs sont boisées, c'est ce qui donne à nos lointains cette belle +couleur bleue qui devient violette et quasi noire dans les jours +orageux. C'est, d'un côté, le bois Fonteny; de l'autre, le bois Mavoye, +le bois Gros, le bois Saint-George. Dirigez votre ligne d'enceinte vers +les plateaux d'Aigurande, de Sazeray, Vijon, les sources de l'Indre, +les bois de Vicher, la forêt de Maritet, Château-meillant, le bois de +Boulaise, Thevet, Verneuil, Vilchère, Corlay. De là vous dirigez votre +vol d'oiseau vers les bois du Magnié, où la vallée s'abaisse et se perd +avec le cours de l'Indre dans les brandes d'Ardentes. Si vous voulez la +retrouver, il faut vous éloigner de ces tristes steppes et remonter vers +le Lys-Saint-George, d'où vous la verrez se perdre à votre droite, +avec le cours de la Bouzanne, dans la direction de Jeu-les-Bois et des +brandes d'Arthon. A votre gauche, elle se creuse majestueusement, pour +se relever vers Neuvy-Saint-Sépulchre et vous ramener au clocher de +Cluis, votre point de départ, que, dans toute cette tournée, vous n'avez +guère perdu de vue. + +Si vous traversez cette vallée, qui comprend une grande partie de +l'arrondissement de La Châtre, vous trouverez des détails charmants à +chaque pas. Mais ne vous étonnez pourtant point, voyageurs exigeants, +si vous avez à traverser certaines régions plates et nues. De loin, ces +clairières fromentales mêlaient admirablement leurs grandes raies jaunes +à la verdure des prairies bocagères. De près, se trouvant presque +de niveau avec de légers relèvements de terrain, elles offrent peu +d'horizon, peu d'ombrage, et l'on ne se croirait plus dans ce pays +enchanté qu'on va bientôt retrouver. C'est qu'il est impossible de ne +pas traverser des veines de ce genre sur une aussi grande étendue de +terrain. La Vallée-Noire, a, selon moi, une quarantaine de lieues de +superficie, quarante-cinq à cinquante mille habitants, et une vingtaine +de petites rivières formant affluents aux principales, qui sont l'Indre, +la Bouzanne, la Vauvre, et l'Igneraie. + +Ces courants d'eau partent du sud, c'est-à-dire des limites élevées du +département de la Creuse, et viennent aboutir au pied des hauteurs de +Verneuil et de Corlay, pour se perdre plus loin dans les brandes. Par +leur inclinaison naturelle, ils creusent et fécondent cette vallée +riante et fertile, où tout est semé sur des plans inégaux et ondulés. +Si le voyageur veut bien me prendre pour guide, je lui conseille de se +faire d'abord une idée de l'ensemble à Corlay ou à Vilchère, sommets +qui, par les routes de Châteauroux et d'Issoudun, marquent l'entrée de +ce paradis terrestre au sortir des tristes plateaux d'Ardentes et de +Saint-Aoust. Qu'il visite Saint-Chartier, cette antique demeure des +princes du bas Berry, d'où relevaient toutes les châtellenies de la +Vallée-Noire, et que Philippe-Auguste disputa et reprit aux Anglais. +Qu'il aille ensuite chercher le cours de l'Indre à Ripoton ou à +Barbotte, sans s'inquiéter de ces noms barbares. Barbotte a été illustré +par la beauté des filles du meunier, quatre madones qu'on appelait +naïvement les _Barbottines_, et qui sont aujourd'hui mariées aux +alentours. Que mon voyageur ne les cherche pas; qu'il cherche son +chemin, ce qui n'est pas facile et ne souffre guère de distraction; ou +bien qu'il suive la rivière, en remontant ses rives herbues, et qu'il la +quitte au moulin de la Beauce, pour se diriger (s'il le peut), en droite +ligne, sur la Vauvre. + +Je lui recommande là, tout près du gué, le moulin d'Angibault, hélas! +bien ébranché et bien éclairci depuis l'année dernière. Puis il +reprendra le chemin de Transault. Il s'arrêtera un instant au petit +étang de Lajon, où les poules d'eau gloussent au printemps parmi les +nénuphars blancs et les joncs serrés. Il traversera Transault, et, s'il +prend le plus long pour arriver au Lys-Saint-George, c'est-à-dire +s'il oblique par le chemin de gauche, il verra le vallon de Neuvy se +présenter sous un aspect enchanteur. Au Lys, il visitera le château et +l'affreux cachot où Ludovic Sforce a langui dix-huit mois. Il déjeunera +en plein air, je le lui conseille, pour admirer le pays environnant, et +ensuite il ira gagner le Magnié par Fourche et la grande prairie. + +Du Lys à Fourche, le pays change d'aspect. C'est là que la vallée +s'ouvre sur des landes tourmentées, et commence à cesser d'être +Vallée-Noire. Les arbres deviennent plus rares, les horizons moins +harmonieux, les terres plus froides. Mais l'aspect de cette région +transitoire et grandiose, quand le soleil fait étinceler les flaques +d'eau en s'abaissant derrière les buttes inégales où la bruyère commence +à se montrer, plante folle et charmante, qui s'étale fièrement à côté +du dernier sillon tracé par le laboureur sur cette limite du fromental +généreux et de la brande inféconde. + +Bon voyageur, tu tâcheras de ne pas te tromper de chemin, car tu +pourrais courir longtemps avant de trouver l'Indre guéable. Pour rentrer +dans la Vallée-Noire, tu demanderas Fourche; car si tu prends par Mers +(et je te conseille Mers et Presles pour le lendemain), tu ne verrais +pas ce soir un coin de bois qu'il faut traverser avant Fourche, et qui +est, sur ma parole, un joli coin de bois. Le petit castel du Magnié, les +jardins et les bois si bien plantés et si bien situés qui l'entourent, +son air d'abandon, son silence et sa poésie, ont bien aussi leur mérite. + +Mais, dans cette tournée, où mangeras-tu, où dormiras-tu, où +trouveras-tu du café, des journaux, des cigares, et quelqu'un à qui +parler? Nulle part, je t'en préviens. Tu feras comme tu pourras, et +même, pour te diriger à travers ce labyrinthe de chemins verdoyants +et perfides, tu trouveras peu d'aide. Les passants sont rares, les +métairies sont vides à la saison des travaux d'été, seule saison où le +pays ne soit pas inondé et impraticable. Tu n'es pas ici en Suisse; si +tu demandes à un paysan de te servir de guide, il te répondra en riant: +«Bah! est-ce que j'ai le temps? J'ai mes boeufs, mes blés ou mes foins à +rentrer.» Si tu demandes à Angibault le chemin du Lys-Saint-George, on +te dira: «Ma foi! c'est quelque part par là. Je n'y ai jamais été.» Le +meunier peut connaître le pays à une lieue à la ronde, mais sa femme et +ses enfants n'ont certes jamais voyagé que dans le rayon d'un kilomètre +autour de leur demeure. Tu rencontreras partout des gens polis et +bienveillants, mais ils ne peuvent rien pour toi, et ils ne comprendront +pas que tu veuilles voir leur pays. + +Et, au fait, pourquoi voudrait-on venir de loin pour le voir, ce pays +modeste qui n'appelle personne, et dont l'humble et calme beauté n'est +pas faite pour piquer la curiosité des oisifs? Dans les pays à grands +accidents, comme les montagnes élevées, la nature est orgueilleuse +et semble dédaigner les regards, comme ces fières beautés qui sont +certaines de les attirer toujours. Dans d'autres contrées moins +grandioses, elle se fait coquette dans les détails, et inspire des +passions au paysagiste. Mais elle n'est ni farouche ni prévenante dans +la Vallée-Noire elle est tranquille, sereine, et muette sous un sourire +de bonté mystérieuse. Si l'on comprend bien sa physionomie, on peut être +sûr que l'on connaît le caractère de ses habitants. C'est une nature +qui ne se farde en rien et qui s'ignore elle-même. Il n'y a pas là +d'exubérance irréfléchie, mais une fécondité patiente et inépuisable. +Point de luxe, et pourtant la richesse; aucun détail qui mérite de fixer +l'attention, mais un vaste ensemble dont l'harmonie vous pénètre peu à +peu, et fait entrer dans l'âme le sentiment du repos. Enfin on peut dire +de cette nature qu'elle possède une aménité grave, une majesté forte +et douce, et qu'elle semble dire à l'étranger qui la contemple: +«Regarde-moi si tu veux, peu m'importe. Si tu passes, bon voyage; si tu +restes, tant mieux pou toi.» + +J'ai dit que comprendre la physionomie de cette contrée, c'était +connaître le caractère de ses habitants, et j'ai dit là une grande +naïveté. Le sol ne communique-t-il pas à l'homme des instincts et une +organisation analogue à ses propriétés essentielles? La terre, et le +bras et le cerveau de l'homme qui la cultive ne réagissent-ils pas +continuellement l'un sur l'autre? A intensité égale de soleil, le plus +ou moins de vertu du sol fait un air plus ou moins souple et sain, plus +ou moins pur et vivifiant. L'air est admirablement doux et respirable +dans la Vallée-Noire. Point de grandes rivières, conducteurs électriques +des ouragans et des maladies; point d'eaux stagnantes, de marécages +conservateurs perfides des germes pestilentiels. Partout des mouvements +de terrain dont la science agricole pourrait tirer sans doute un +meilleur parti, mais qui du moins facilitent naturellement un rapide +écoulement aux inondations; des terres qui ne sèchent pas vite, mais qui +ne s'imbibent pas vite non plus, et qui ne communiquent pas de brusques +transitions à l'atmosphère. L'homme qui naît dans cet air tranquille ne +connaît ni l'excitation fébrile des pays des montagnes, ni l'accablement +des régions brûlantes. Il se fait un tempérament pacifique et soutenu. +Ses instincts manquent d'élan; mais s'il ignore les mouvements impétueux +de l'imagination, il connaît les douceurs de la méditation, et la +puissance de l'entêtement, cette force du paysan, qui raisonne à sa +manière, et s'arrange, en dépit du progrès, pour l'espèce de bonheur et +de dignité qu'il conçoit. Les gens civilisés parlent bien à leur aise de +bouleverser tout cela, oubliant qu'il y a bien des choses à respecter +dans ces antiques habitudes de sobriété morale et physique, et que le +paysan ne fera jamais bien que ce qu'il fera de bonne grâce. + +Si le sol agit lentement et mystérieusement sur le tempérament et le +caractère de l'homme, l'homme, à son tour, agit ostensiblement sur la +physionomie du sol. Son action paraît plus prompte, il faut moins de +temps pour ébrancher un arbre, ou creuser un fossé, que pour faire des +dents de sagesse: mais cette action du bras humain étant moins soutenue, +est soumise à des lois moins fixes; celle du sol reste victorieuse à +la longue, et l'homme ne change pas plus dans la Vallée-Noire, que le +système du labourage et l'aspect des campagnes. + +Grâce à des habitudes immémoriales, la Vallée-Noire tire son caractère +particulier de la mutilation de ses arbres. Excepté le noyer et quelques +ormes séculaires autour des domaines ou des églises de hameau, tout est +ébranché impitoyablement pour la nourriture des moutons pendant l'hiver. +Le détail est donc sacrifié dans le paysage, mais l'ensemble y gagne, et +la verdure touffue des têteaux renouvelée ainsi chaque année prend +une intensité extraordinaire. Les amateurs de _style_ en peinture se +plaindraient de cette monstrueuse coutume; et pourtant, lorsque, d'un +sommet quelconque de notre vallée, ils en saisissent l'aspect général, +ils oublient que chaque arbre est un nain trapu ou un baliveau rugueux, +pour s'étonner de cette fraîcheur répandue à profusion. Ils demandent +si cette contrée est une forêt; mais bientôt, plongeant dans les +interstices, ils s'aperçoivent de leur méprise. Cette contrée est une +prairie coupée à l'infini par des buissons splendides et des bordures +d'arbres ramassés, semée de bestiaux superbes, et arrosée de ruisseaux +qu'on voit ça et là courir sous l'épaisse végétation qui les ombrage. Il +n'y aurait jamais de point de vue possible dans un pays ainsi planté, et +avec un terrain aussi accidenté, si les arbres étaient abandonnés à leur +libre développement. La beauté du pays existerait, mais, à moins de +monter sur la cime des branches, personne n'en jouirait. L'artiste, +qui rêve en contemplant l'horizon, y perdrait le spectacle de sites +enchanteurs, et le paysan, qui n'est jamais absurde et faux dans son +instinct, n'y aurait plus cette jouissance de respirer et de voir, qu'il +exprime en disant: C'est bien joli par ici, c'est bien _clair_, on voit +loin. + +_Voir loin_, c'est la rêverie du paysan; c'est aussi celle du poëte. Le +paysagiste aime mieux un coin bien composé que des lointains infinis. Il +a raison pour son usage; mais le rêveur, qui n'est pas forcé de traduire +le charme de sa contemplation, adorera toujours ces vagues profondeurs +des vallées tranquilles, où tout est uniforme, où aucun accident +pittoresque ne dérange la placidité de son âme, où l'églogue éternelle +semble planer comme un refrain monotone qui ne finit jamais. L'idée du +bonheur, est là, sinon la réalité. Pour moi, je l'avoue, il n'est point +d'amertumes que la vue de mon horizon natal n'ait endormies, et, après +avoir vu l'Italie, Majorque et la Suisse, trois contrées au-dessus +de toute description, je ne puis rêver pour mes vieux jours qu'une +chaumière un peu confortable dans la Vallée-Noire. + +C'est un pays de petite propriété, et c'est à son morcellement qu'il +doit son harmonie. Le morcellement de la terre n'est pas mon idéal +social; mais, en attendant le règne de la Fraternité, qui n'aura pas de +raisons pour abattre les arbres et priver le sol de sa verdure, j'aime +mieux ces petits lots divisés où subsistent des familles indépendantes, +que les grandes terres où le cultivateur n'est pas chez lui, et où rien +ne manque, si ce n'est l'homme. + +Dans une grande partie du Berry, dans la Brenne particulièrement, la +terre est inculte ou abandonnée: la fièvre et la misère ont emporté la +population. La solitude n'est interrompue que par des fermes et des +châteaux, pour le service desquels se rassemblent le peu de bras de +la contrée. Mais je connais une solitude plus triste que celle de la +Brenne, c'est la Brie. Là ce ne sont pas la terre ingrate et l'air +insalubre qui ont exilé la population, c'est la grande propriété, c'est +la richesse. Pour certains habitants sédentaires de Paris qui n'ont +jamais vu de campagne que la Brie ou la Beauce, la nature est un mythe, +le paysan un habitant de la lune. Il y a autant de différence entre +cette sorte de campagne et la Vallée-Noire, qu'entre une chambre +d'auberge et une mansarde d'artiste. + +Voici la Brie: des villages où le pauvre exerce une petite industrie ou +la mendicité; des châteaux à tourelles reblanchies, de grandes fermes +neuves, des champs de blé ou des luzernes à perte de vue, des rideaux de +peupliers, des meules de fourrages, quelques paysans qui ont posé dans +le sillon leur chapeau rond et leur redingote de drap pour labourer ou +moissonner; et d'ailleurs, la solitude, l'uniformité, le désert de la +grande propriété, la morne solennité de la richesse qui bannit l'homme +de ses domaines et n'y souffre que des serviteurs. Ainsi rien de +plus affreux que la Brie, avec ses villages malpropres, peuplés de +blanchisseuses, de vivandières, et de pourvoyeurs; ses châteaux dont les +parcs semblent vouloir accaparer le peu de futaie et le peu d'eau de la +contrée; ses paysans, demi-messieurs, demi-valets; ses froids horizons +où vous ne voyez jamais fumer derrière la haie la chaumine du +propriétaire rustique. Il n'y a pas un pouce de terrain perdu ou +négligé, pas un fossé, pas un buisson, pas un caillou, pas une ronce. +L'artiste se désole. + +Mais, dira-t-on, l'artiste est un songe-creux qui voudrait arrêter +les bienfaits de l'industrie et de la civilisation. Une charrue +perfectionnée le révolte, un grand toit de tuiles bien neuves et bien +rangées, un paysan bien mis, lui donnent des nausées; il ne demande que +haillons, broussailles, chaumes moisis, haies échevelées. + +Il semble, en effet, quand on songe au positif, que l'artiste soit un +fou et un barbare. Je vais vous dire pourquoi l'artiste a raison dans +son instinct: c'est qu'il sent la grandeur et la poésie de la liberté; +c'est que le paysan n'est un homme qu'à la condition d'être chez soi et +de pouvoir travailler souvent sa propre terre. Or le paysan, dans l'état +de notre société, a encore la négligence ou la parcimonie de sa race. +Lors même qu'il arrive à l'aisance, il dédaigne encore les superfluités +de la symétrie, et peut-être que, poëte lui-même, il trouve un certain +charme au désordre de son hangar et à l'exubérance de son berceau de +vignes. Quoi qu'il en soit, cet air d'abandon, cette souriante bonhomie +de la nature respectée autour de lui, sont comme le drapeau de liberté +planté sur son petit domaine. + +Moi aussi, artiste, qu'on me le pardonne, je rêve pour les enfants de +la terre un sort moins précaire et moins pénible que celui de petit +propriétaire, sans autre liberté que celle de barder jalousement la +glèbe qu'il a conquise, et sans autre idéal que celui de voir pousser +la haie dont il l'a enfermée. Derrière ses grandes _bouchures_ +d'épine et d'églantier, on dirait que le paysan de la Vallée-Noire cache +le maigre trésor qu'il a pu acheter en 93, et qu'il a peur d'éveiller +les désirs de son ancien seigneur, toujours prêt, dans l'imagination du +paysan, à réclamer et à ressaisir les _biens nationaux_. Mais tel qu'il +est là, couvant son arpent de blé, je le crois plus fier et plus heureux +que le valet de ferme qui vieillira comme son cheval sous le harnais, et +qui passera, par grande fortune, à l'état de piqueur, de valet de pied, +ou tout au plus, s'il amasse beaucoup, à la profession de cabaretier +dans un tourne-bride. La domesticité du fermier n'est pas franchement +rustique, et la grande ferme plus saine, plus aérée, j'en conviens, +que la chaumière moussue, a toute la tristesse, toute la laideur du +phalanstère, sans en avoir la dignité et la liberté rêvées. + +Il est bien vrai qu'en chassant l'homme de la terre, en le parquant +dans les fermes ou dans les villages, le riche éloigne de ses blés les +troupeaux errants, et de son jardin les poules maraudeuses. Aussi loin +que sa vue peut s'étendre, et bien plus loin encore, tout est à lui, à +lui seul. Un petit enclave impertinent vient-il à l'inquiéter? Il s'en +rend maître à tout prix. Il n'aura besoin ni de fossés, ni de clôtures. +Si une vache foule indolemment sa prairie artificielle, cette vache est +à lui; si un poulain s'échappe à travers ses jeunes plantations, ce +poulain sort de ses écuries. On grondera le palefrenier, et tout sera +dit. Le garde-champêtre n'aura point à intervenir. + +Mais qu'il est à plaindre dans sa sécurité, ce solitaire de la Brie! +Il n'a de voisins qu'à une lieue de chez lui, à la limite de son vaste +territoire. Il n'entend pas chanter son laboureur: son laboureur ne +chante pas: il n'est pas gai, lorsqu'il laboure cette terre dont il ne +partagera pas les produits. Mais le propriétaire n'est pas moins grave +ni moins ennuyé. Il ne s'entend jamais appeler par la fileuse qui +l'attend sur le pas de sa porte, pour lui montrer un enfant malade, +ou le consulter sur le mariage de sa fille aînée. Il ne verra pas les +garçons jouer aux quilles entre sa cour et celle du voisin, et lui crier +quand il passe à cheval: «Prenez donc le galop, Monsieur, que je lance +ma boule. Je ne voudrais pas effrayer votre monture, mais je suis pressé +de gagner la partie.» Il ne chassera pas poliment de son parterre les +oies du voisin, qui vient se lamenter avec lui sur le dommage, et qui +jette des pierres, en punition, à ses bêtes malapprises, en ayant grand +soin toutefois de ne pas les toucher! Il ne nourrira point le troupeau +du paysan; mais aussi il n'aura pas sous sa main le paysan toujours prêt +à lui donner aide, secours et protection; car le paysan est le meilleur +des voisins. En même temps qu'il est pillard, tracassier, susceptible, +indiscret, et despote, il est, dans les grandes occasions, tout zèle, +tout coeur, et tout élan. Insupportable dans les petites choses, il vous +exerce à la patience, il vous enseigne l'égalité qu'il ne comprend pas +en principe, mais qu'il pratique en fait; il vous force à l'hospitalité, +à la tolérance, à l'obligeance, au dévouement; toutes vertus que vous +perdez dans la solitude, ou dans la fréquentation exclusive de ceux qui +n'ont jamais besoin de rien. Lui, il a besoin de tout; il le demande. +Donnez-le-lui, ou il le prendra. Si vous lui faites la guerre, vous +serez vaincu; si vous cédez, il n'abusera point trop, et il vous le +rendra en services d'une autre nature, mais indispensables. Cet échange, +où vous auriez tant de frais à faire, vous paraît dur? Il est plus dur +de n'être pas aimé (lors même qu'on le mérite), faute d'être connu. Il +est plus dur de ne pas se rendre utile, et de ne pas faire d'heureux +dans la crainte défaire des ingrats. Il est plus dur d'avoir à payer +que d'avoir à donner. Je vous en réponds, je vous en donne ma parole +d'honneur. L'homme qui n'a pas quelque chose à souffrir de ses +semblables souffrira bien davantage d'être privé de leur commerce et de +leur sympathie. Si j'avais beaucoup de terres et point de voisins, je +donnerais des terres aux mendiants, afin d'avoir leur voisinage, et afin +de pouvoir causer de temps en temps avec des hommes libres. Je les leur +donnerais sans vouloir qu'ils fussent reconnaissants. + + + + II. + +Quel contraste entre ces pays à habitudes féodales et la partie du Berry +que j'ai baptisée Vallée-Noire! Chez nous, presque pas de châteaux, +beaucoup de forteresses seigneuriales, mais en ruines, ouvertes à tous +les vents, et servant d'étables aux métayers, ou de pâturages aux +chèvres insouciantes. Comme on ne replâtre pas chez nous la féodalité, +les murs envahis par le lierre et les tours noircies par le temps +n'attirent pas de loin les regards. C'est tout au plus si un rayon +du couchant vous les fait distinguer un instant dans le paysage. La +chaumière est tapie sous le buisson, la métairie est voilée derrière ses +grands noyers. Le pays semble désert, et sauf les jours de marché, les +routes ne sont fréquentées que par les deux ou trois bons gendarmes qui +font une promenade de santé, ou par le quidam poudreux qui porte une +mine et un passeport suspects. Mais ce pays de silence et d'immobilité +est très-peuplé; dans chaque chemin de traverse, le petit troupeau du +ménageot est pendu aux ronces de la haie, et, dans chaque haie, vous +trouverez, caché comme un nid de grives, un groupe d'enfants qui jouent +gravement ensemble, sans trop se soucier de la chèvre qui pèle les +arbres, et des oies qui se glissent dans le blé. Autour de chaque +maisonnette verdoie un petit jardin, où les oeillets et les roses +commencent à se montrer autour des légumes. C'est là un signe notable +de bien-être et de sécurité: l'homme qui pense aux fleurs a déjà le +nécessaire, et il est digne de jouir du superflu. + +Encore une délimitation de la Vallée-Noire, qui en vaut bien une +autre, et qui parle aux yeux. Tant que vous verrez une coiffe à barbes +coquettement relevées, et rappelant les figures du moyen âge, vous +n'êtes pas sorti de la Vallée-Noire. Cette coiffure est charmante quand +elle est portée avec goût, et qu'elle encadre sans exagération un joli +visage. Elle est grave et austère quand elle s'élargit lourdement sur +la nuque d'une aïeule. Son originalité caractérise l'attachement à +d'anciennes coutumes, et le vieux Berry, si longtemps écrasé par les +Anglais, et si bravement disputé et repris, se montre ici dans un +dernier vestige des modes du temps passé. Sainte-Sévère, la dernière +forteresse où se retranchèrent nos ennemis, et d'où ils furent si +fièrement expulsés par Du Guesclin soutenu de ses bons hommes d'armes et +des rudes gars de l'endroit, élève encore, au bord de l'Indre, comme une +glorieuse vigie, sa grande tour effondrée de haut en bas par la moitié, +en pleine Vallée-Noire, dans un site moins riant que ceux du nord de la +vallée, mais déjà empreint de la tristesse romantique de la Marche et +des mouvements plus accusés de cette région montagneuse. + +C'est dans la Vallée-Noire qu'on parle le vrai, le pur berrichon, qui +est le vrai français de Rabelais. C'est lu qu'on dit un _draggouer_, +que les modernes se permettent d'écrire draggoir ou drageoir, fautes +impardonnables: un bouffouer (un soufflet) que nos voisins dégénérés +appellent _boufferet_. C'est là que la grammaire berrichonne est pure de +tout alliage et riche de locutions perdues dans tous les autres pays de +la langue d'oil. C'est là que les verbes se conjuguent avec des temps +inconnus aujourd'hui, luxe de langage qu'on ne saurait nier: par +exemple, cet imparfait du subjonctif qui mérite attention: + + Il ne faudrait pas que je m'y accoutumige, + que tu t'y accoutumigis, + qu'il s'y accoutumigît, + que nous nous y accoutumigiens, + que vous vous y accoutumiege, + qu'il s'y accoutumiengent. + +C'est, dit le Dante, en parlant de la Toscane, la contrée où résonne le +_si_. Eh bien, la Vallée-Noire est le pays où résonne le _zou_. Le _zou_ +est à coup sûr d'origine celtique, car je ne le trouve nulle part dans +le vieux français d'oc ou d'oil. _Zou_ est un pronom relatif qui ne +s'applique qu'au genre neutre. Le berrichon de la Vallée-Noire est donc +riche du neutre perdu en France. On dit d'un couteau: _ramassez zou_, +d'un panier _faut zou s'emplir_. On ne dira pas d'un homme tombé de +cheval _faut zou ramasser_. Le bétail noble non plus n'est pas neutre. +On ne dit pas du boeuf, _tuez zou_, ni du cheval _mène zou_ au pré; mais +toute bête vile et immonde, le crapaud, la chauve-souris, subissent +l'outrage du _zou_; _écrase zou: zous attuche pas, anc tes mains!_ + +Les civilisés superficiels prétendent que les paysans parlent un langage +corrompu et incorrect. Je n'ai pas assez étudié le langage des autres +localités pour le nier d'une manière absolue, mais quant aux indigènes +de la Vallée-Noire, je le nie particulièrement et positivement. Ce +paysan a ses règles de langage dont il ne se départ jamais, et en cela +son éducation faite sans livres, sans grammaire, sans professeur, et +sans dictionnaire, est très-supérieure à la nôtre. Sa mémoire est plus +fidèle, et à peine sait-il parler, qu'il parle jusqu'à sa mort d'une +manière invariable. Combien de temps nous faut-il, à nous autres, pour +apprendre notre langue? et l'orthographe? Le paysan n'écrit pas, mais sa +prononciation orthographie avec une exactitude parfaite. Il prononce la +dernière syllabe des temps du verbe au pluriel, et, au lieu de laisser +tomber, comme nous, cette syllabe muette, ils _mangent_, ils _marchent_, +il prononce ils _mangeant_, ils _marchant_. Jamais il ne prendra le +singulier pour le pluriel dans cette prononciation, tandis que nous, +c'est à coups de pensums que nous arrivons à ne pas écrire ils _mange_, +ils _marche_. Ailleurs, le paysan dira peut-être: ils _mangent_, ils +_marchont_; jamais le paysan de la Vallée-Noire ne fera cette faute. + +L'emploi de ce _zou_ neutre est assurément subtil pour des intelligences +que ne dirige pas le fil conducteur d'une règle écrite, définie, apprise +par coeur, étudiée à frais de mémoire et d'attention. Eh bien, jamais il +n'y fera faute, non plus qu'aux temps bizarres de ses conjugaisons. Je +ne parle pas ici de la profusion et du pittoresque de ses adjectifs +et de ses verbes, de l'originalité descriptive de ses substantifs. Ce +serait à l'infini, et beaucoup de ces locutions ne sont pas même dans +les vieux auteurs. Je n'insiste que sur la correction de sa langue, +correction d'autant plus admirable qu'aucune académie ne s'en est jamais +doutée, et qu'elle s'est conservée pure à travers les siècles. + +Qu'on ne dise donc pas que c'est un langage barbare, incorrect, et +venu par hasard. Il y a beaucoup plus de hasard, de fantaisie et de +corruption dans notre langue académique; le sens et l'orthographe ont +été beaucoup moins respectés par nos lettrés, depuis cinq cents +ans, qu'ils ne le sont encore aujourd'hui par nos bouviers de la +Vallée-Noire. Ceux qui parlent mal, sans règle, sans logique, et sans +pureté, ce sont les artisans de nos petites villes, qui dédaignent de +parler comme les _gens de campagne_, et qui ne parlent pas comme les +bourgeois; ce sont les domestiques de bonne maison, qui veulent singer +leurs maîtres, les cantonniers piqueurs qui courent les routes, les +cabaretiers qui causent avec des passants de tout pays, et qui arrivent +tous au charabiat, au _parler pointu_, au _chien-frais_, comme on dit +chez nous. Les soldats qui reviennent de faire leur temps apportent +aussi un parler nouveau, mais qui ne prend pas, et auquel ils renoncent +en moins d'un an pour retourner à la langue primitive. Mais l'homme qui +n'a jamais quitté sa charrue ou sa pioche parle toujours bien, et ici, +comme partout, les femmes ont la langue encore mieux pendue que les +hommes. Elles s'expriment facilement, abondamment. Elles racontent d'une +manière remarquable, et il y en a plusieurs que j'ai écoutées des heures +entières à mon grand profit. Au sortir du pathos à la mode, et de cette +langue chatoyante, vague, et pleine de brillants contre-sens de la +littérature actuelle, il me semblait que la logique de mon cerveau +se retrempait dans cette simplicité riche, et dans cette justesse +d'expressions que conservent les esprits sans culture. + +Il faudrait pouvoir retrouver et retracer l'histoire de la Vallée-Noire. +Je ne la sais point, mais je crois pouvoir la résumer par induction. +Presque nulle part on ne retrouve de titres, et la révolution a fait une +telle lacune dans les esprits, que tout ce qui existait la veille de ces +grands jours n'a laissé que des traditions vagues et contradictoires. +Seul, dans ma paroisse, j'ai mis la main sur quelques parchemins +relatifs à Nohant, et aux seigneuries qui en relevaient, ou dont +relevait Nohant. Voici ce que je crois pouvoir conclure des relations de +paysans à seigneurs. + +Depuis trois cents ans environ, Nohant, Saint-Chartier, Vieille-Ville, +et plusieurs autres domaines de la Vallée-Noire étaient tombés en +quenouille. C'étaient des héritages de vieilles filles, de nobles +veuves ou de mineurs. Ces domaines étaient de moins en moins habités et +surveillés par des maîtres actifs, et la gestion en était confiée à +des hommes de loi, tabellions et procureurs, qui n'exigeaient, pour le +maître absent ou débonnaire, ni corvées, ni redevances, ni prestation +de foi et hommage. Les paysans prirent donc la douce habitude de ne se +point gêner, et quand la révolution arriva, ils étaient si bien dégagés, +par le fait, des liens de la féodalité, qu'ils n'exercèrent de vengeance +contre personne. La conduite de M. de Serenne, gouverneur de Vierzon et +seigneur de Nohant, peint assez bien l'époque. Ayant acheté cette terre +aux héritiers du maréchal de Balincourt, il vint essayer d'y faire +acte d'autorité. Il n'était pas riche, et probablement le revenu de la +première année, absorbé par les frais d'acte, ne fut pas brillant. Il +voulut compulser ses titres pour savoir à qui il pourrait réclamer ses +droits de seigneur. Mais ses titres étaient dans les mains des maudits +tabellions de La Châtre, lesquels, bonnes gens, amis du pauvre, et +peu habitués à se courber devant des pouvoirs tombés en désuétude, +prétendaient avoir égaré toutes ces paperasses. Pourtant le meunier du +Moulin-Neuf devait une paire de poules noires, celui du Grand-Moulin un +sac d'avoine; qui, une _oche_ avec son _ochon_; qui, trois sous parisis: +tout cela remontait peut-être aux croisades. Il y avait bien longtemps +qu'on s'en croyait quitte. La demoiselle de Saint-Chartier, vieille +fille de bonne humeur, n'exigeait plus que ses vassaux lui présentassent +un roitelet et un bouquet de roses, portés chacun sur une charrette à +huit boeufs. Messire Chabenal, le tabellion, n'allait plus représenter +auprès d'elle le seigneur de Nohant, un pied _déchaux_, sans ceinture, +épée, ni boucles de souliers, pour lui rendre hommage, le genou en +terre, au nom du seigneur de Nohant. Mais le seigneur de Nohant, qui +oubliait volontiers de payer sa dette de servage à ladite demoiselle, +voulait que ses propres vassaux se souvinssent de leur devoir. Il +obtint un ordre, dit _lettre royau_, par lequel il était enjoint aux +tabellions, notaires et procureur de La Châtre, et autres lieux, de lui +rapporter tous ses titres, et aux vassaux de monseigneur, de venir, à +jour dit, se présenter en la salle du château de Nohant, avec leurs +poules, leurs sous, leurs sacs, leurs oches, et leurs dindes, s'y +prosterner, et faire agréer leurs tributs. + +Il paraît que personne ne se présenta, et que les damnés tabellions +ne retrouvèrent pas le plus petit parchemin, ce qui irrita fort +monseigneur. De leur coté, les paysans furent révoltés de ces +prétentions surannées. Le curé de Nohant, qui avait par avance des +instincts jacobins, fit une chanson contre monseigneur. Monseigneur +exigea qu'à l'offertoire monsieur le curé lui offrit l'encens dans sa +tribune. On n'a jamais dit ce que le curé mit dans l'encensoir, mais le +seigneur en fut quasi asphyxié, et s'abstint de respirer pendant toute +la messe. + +La révolution grondait déjà au loin. Les paysans couchaient en joue le +seigneur dans son jardin, en passant le canon de fusils non chargés par +dessus la haie. Ce n'était encore qu'une menace: monseigneur la comprit +et émigra. + +Je crois que cette histoire ressemble à celle de toutes les localités de +la Vallée-Nuire, et pour s'en convaincre, il ne faut que voir le paysan +propriétaire, maître chez lui, indépendant par position et par nature, +calme et bienveillant avec ses amis riches, traitant d'égal à égal avec +eux, se moquant beaucoup des grands airs, nullement servile dans sa +gratitude; il se sent fort, et ne ferait pourtant usage de sa force qu'à +la dernière extrémité. Il se souvient que sa liberté date de loin et +qu'il lui a suffi de menacer pour mettre la féodalité en fuite. + +Que le gouvernement ne s'étonne donc pas trop de voir la bourgeoisie +indocile de La Châtre nommer ses représentants et ses magistrats à sa +guise: le paysan incrédule rit quand on lui parle des chemins de fer qui +vont, tout exprès pour lui, se détourner des grands plateaux dont la +Vallée-Noire est environnée et se plonger dans nos terrains tourmentés, +où on ne trouverait pas un mètre du sol de niveau avec le mètre du +voisin. On a promis à plus d'un meunier d'établir un débarcadère dans sa +prairie; on dit qu'un seul a été séduit par cette promesse. Il est vrai +qu'il ne l'avait pas bien comprise et qu'il s'en allait disant à tout le +monde: «Décidément Abd-el-Kader va passer dans mon pré!» + +GEORGE SAND + + + + + UNE VISITE AUX CATACOMBES + + + ...Terra parens... + +Ce qui nous frappe le plus en visitant les Catacombes, ce fut une source +qu'on appelle le Puits de la Samaritaine. + +Nous avions erré entre deux longues murailles d'ossements, nous nous +étions arrêtés devant des autels d'ossements, nous avions foulé aux +pieds de la poussière d'ossements. L'ordre, le silence et le repos +de ces lieux solennels ne nous avaient inspiré que des pensées de +résignation philosophique. Rien d'affreux, selon moi, dans la face +décharnée de l'homme. Ce grand front impassible, ces grands yeux vides, +cette couleur sombre aux reflets de marbre, ont quelque chose d'austère +et de majestueux qui commande même à la destruction. Il semble que ces +têtes inanimées aient retenu quelque chose de la pensée et qu'elles +défient la mort d'effacer le sceau divin imprimé sur elles. Une +observation qui nous frappa et nous réconcilia beaucoup avec l'humanité, +fut de trouver un infiniment petit nombre de crânes disgraciés. La +monstruosité des organes de l'instinct ou l'atrophie des protubérances +de l'intelligence et de la moralité ne se présentent que chez quelques +individus, et des masses imposantes de crânes bien conformés attestent, +par des signes sacrés, l'harmonie intellectuelle et morale qui réunit et +anima des millions d'hommes. + +Quand nous eûmes quitté la ville des Morts, nous descendîmes encore plus +bas et nous suivîmes la raie noire tracée sur le banc de roc calcaire +qui forme le plafond des galeries. Cette raie sert à diriger les pas de +l'homme dans les détours inextricables qui occupent huit ou neuf lieues +d'étendue souterraine. Au bas d'un bel escalier, taillé régulièrement +dans le roc, nous trouvâmes une source limpide incrustée comme un +diamant sans facettes dans un cercle de pierre froide et blanche; cette +eau, dont le souffle de l'air extérieur n'a jamais ridé la surface, est +tellement transparente et immobile, qu'on la prendrait pour un bloc de +cristal de roche. Qu'elle est belle, et comme elle semble rêveuse dans +son impassible repos! Triste et douce nymphe assise aux portes de +l'Érèbe, vous avez pleuré sur des dépouilles amies; mais dans le silence +de ces lieux glacés, vos larmes se sont répandues dans votre urne de +pierre, et maintenant on dirait une large goutte de l'onde du Léthé. +Aucun être vivant ne se meut sur cette onde ni dans son sein; le jour ne +s'y est jamais reflété, jamais le soleil ne l'a réchauffée d'un regard +d'amour, aucun brin d'herbe ne s'est penché sur elle, bercé par une +brise voluptueuse: nulle fleur ne l'a couronnée, nulle étoile n'y a +réfléchi son image frémissante. Ainsi, votre voix s'est éteinte, et les +larves plaintives qui cherchent votre coupe pour s'y désaltérer ne sont +point averties par l'appel d'un murmure tendre et mélancolique. Elles +s'embrassent dans les ténèbres, mais sans se reconnaître, car votre +miroir ne renvoie aucune parcelle de lumière; et vous aussi, immortelle, +vous êtes morte, et votre onde est un spectre. + +Larmes de la terre, vous semblez n'être point l'expression de la +douleur, mais celle d'une joie terrible, silencieuse, implacable. +Cavernes éplorées, retenez-vous donc votre proie avec délices, pour ne +la rendre jamais à la chaleur du soleil? Mais non! on est frappé d'un +autre sentiment en parcourant à la lueur des torches les funèbres +galeries des carrières qui ont fourni à la capitale ses matériaux de +construction. La ville souterraine a livré ses entrailles au monde des +vivants, et, en retour, la cité vivante a donné ses ossements à la terre +dont elle est sortie. Les bras qui creusèrent le roc reposent maintenant +sous les cryptes profondes qu'ils baigneront de leurs sueurs. L'éternel +suintement des parois glacées retombe en larmes intarissables sur les +débris humains. Cybèle en pleurs presse ses enfants morts sur son sein +glacé, tandis que ses fortes épaules supportent avec patience le fardeau +des tours, le vol des chars et le trépignement des armées, les iniquités +et les grandeurs de l'homme, le brigand qui se glisse dans l'ombre et +le juste qui marche à la lumière du jour. Mère infatigable, inépuisable +nourrice, elle donne la vie à ceux-ci, le repos à ceux-là; elle alimente +et protège, elle livre ses mamelles fécondes à ceux qui s'éveillent, +elle ouvre ses flancs pleins d'amour et de pitié à ceux qui s'endorment. + +Homme d'un jour, pourquoi tant d'effroi à l'approche du soir? Enfant +poltron, pourquoi tressaillir en pénétrant sous les voûtes du tombeau? +Ne dormiras-tu pas en paix sous l'aisselle de ta mère? Et ces montagnes +d'ossements ne te feront-elles pas une place assez large pour t'asseoir +dans l'oubli, suprême asile de la douleur? si tu n'es que poussière, +vois comme la poussière est paisible, vois comme la cendre humaine +aspire à se mêler à la cendre régénératrice du monde! Pleures-tu sur le +tronc du vieux chêne abattu dans l'orage, sur le feuillage desséché du +jeune palmier que le vent embrasé du sud a touché de son aile? Non, car +tu vois la souche antique reverdir au premier souffle du printemps, et +le pollen du jeune palmier, porté par le même vent de mort qui frappa la +tige, donner la semence de vie au calice de l'arbre voisin. Soulève sans +horreur ce vieux crâne dont la pesanteur accuse la fatigue d'une longue +vie. A quelques pieds au-dessus du sépulcre où ce cadavre d'aïeul est +enfoui, de beaux enfants grandissent et folâtrent dans quelque jardin +paré des plus belles fleurs de la saison. Encore quelques années, et +celle génération nouvelle viendra se coucher sur les membres affaissés +de ses pères. Et pour tous la paix du tombeau sera profonde, et toujours +la caverne humide travaillera à la dissolution de ses squelettes. Bouche +immense, avide, incessamment occupée à broyer la poussière humaine, à +communier pour ainsi dire avec sa propre substance, afin de reconstituer +la vie, de la retremper dans ses sources inconnues et de la reproduire +à sa surface, faisant sortir ainsi le mouvement du repos, l'harmonie +du silence, l'espérance de la désolation. Vie et mort, indissoluble +fraternité, union sublime, pourquoi représenteriez-vous pour l'homme +le désir et l'effroi, la jouissance et l'horreur? Loi divine, mystère +ineffable, quand même tu ne le révélerais que par l'auguste et +merveilleux spectacle de la matière assoupie et de la matière +renaissante, tu serais encore Dieu, esprit, lumière et bienfait. + +GEORGE SAND. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Oeuvres illustrées de George Sand, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES ILLUSTRÉES DE GEORGE SAND *** + +***** This file should be named 15235-8.txt or 15235-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/2/3/15235/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres illustrées de George Sand + Les visions de la nuit dans les campagnes - La vallée noire - Une + visite aux catacombes + + +Author: George Sand + +Release Date: March 2, 2005 [EBook #15235] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES ILLUSTRÉES DE GEORGE SAND *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<table cellpadding="4" cellspacing="0" border="0" + style="width: 80%; background-color: #E6E6E6; text-align: left; margin-left: auto; margin-right: auto;" + summary=""> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top;"> +<p class="sml"><b>NOTE DU TRANSCRIPTEUR: "OEUVRES ILLUSTRÉES DE GEORGE SAND" dans +l'édition 1854 de la LIBRAIRIE BLANCHARD (Ancienne Librairie HETZEL), +qui a servi à la production du présent document, comprend 9 volumes. Le +lecteur ne trouvera ici que trois titres: «Les Visions de la Nuit dans +la Campagne», «La Vallée Noire» et «Une visite aux catacombes». Les +autres titres se retrouvent en eTexts individuels au catalogue du PROJET +GUTENBERG.</b></p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> +<br><br><br> + + + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> + + + + + + + + +<p>(Article sur les <i>Amschaspands et Darvands</i>, tiré de la <i>Revue +indépendante</i>.)</p> + + +<p>Au moment où le ministère allait subir à la chambre +le grand assaut dont il est sorti sain et sauf, à ce qu'on +assure, un écrivain anonyme du gouvernement, tout +rempli de son sujet, et livré apparemment à de paniques +terreurs, s'est élancé à la tribune du <i>Journal des +Débats</i> pour nous apprendre que, si les <i>passions ameutées</i> +se préparaient à ébranler ce pouvoir <i>gui représente +aujourd'hui en France l'ordre et la paix</i>, c'était, +après la <i>faute de Voltaire</i> et la <i>faute de Rousseau</i> +(le vieux refrain est sous-entendu), la faute du livre de +M. La Mennais. Par conséquent, s'écrie l'anonyme avec +une emphase fort plaisante: «Il n'est pas inutile d'appeler +l'attention du public sur son livre étrange qui, +vient d'être <i>sournoisement jeté</i>, avec un titre emprunté +à une langue morte depuis deux mille ans, au +milieu de la polémique des partis.»</p> + +<p>Voilà certes un admirable début, ou bien l'anonyme +ne s'y connaît pas! Voyez-vous bien, lecteur ingénu, la +sournoiserie de l'auteur des <i>Paroles d'un Croyant</i>! +<i>emprunter son titre à une langue morte depuis +deux mille ans</i>! Quelle perfidie! <i>Jeter sournoisement</i> +son livre dans les mains d'un éditeur, qui le jette dans +celles du public plus sournoisement encore, lequel public +le lit avec une sournoise avidité, tout cela au moment +où les écrivains du gouvernement tressaillent, palpitent, +perdent le sommeil et l'appétit dans l'attente du triomphe +ou de la défaite du ministère! Appelons donc bien vite +l'<i>attention du public</i> sur cette ruse abominable. Apparemment +le public ne s'apercevrait pas tout seul de l'apparition +du livre et du coup qu'il va porter à la position +des écrivains anonymes du gouvernement. Certainement +M. La Mennais ne l'a pas fait dans un autre dessein. Il +n'a pas eu autre chose en tête depuis qu'il a appelé, lui +aussi, l'<i>attention</i> du monde entier sur les maux du +peuple et l'esprit de l'Évangile, que de faire passer une +mauvaise nuit, du 2 au 3 mars, aux partisans de M. Guizot! +Est-ce qu'il s'intéresse véritablement au peuple? +Qu'est-ce qui s'intéresse à cela, je vous le demande? +Est-ce qu'il se soucie le moins du monde de la justice et +de la vérité? Qui diable se soucie de pareilles balivernes +par le temps qui court? Non, tout cela n'est qu'un masque +emprunté par M. La Mennais, l'écrivain le plus sournois +du monde, comme chacun sait, pour <i>ameuter les passions</i> +contre nous et les nôtres, pour <i>donner l'assaut ou +seul pouvoir qui représente aujourd'hui en France +l'ordre et la paix</i>, pour nous désobliger, puisqu'il faut +le dire.</p> + +<p>«Ce livre a pour auteur (c'est toujours l'anonyme qui +parle) M. La Mennais.» Premier grief: car, remarquez-le +bien, Messieurs, si le livre n'était pas de M. La Mennais, +le livre ne serait pas coupable; et si M. La Mennais +ne faisait pas de livres, on pourrait ne pas trop s'inquiéter +de lui. Il ne sollicite pas d'emploi, il ne fait pas valoir +le plus léger droit aux fonds appliqués à secourir les +gens de lettres indigents ou endettés. Il ne brigue pas +l'honneur d'enseigner le rudiment au plus petit prince +de l'univers. Il ne marche sur les brisées de personne. +Enfin, il n'est pas gênant de son naturel. Que ne se +tient-il tranquille? Quelle mouche le pique d'écrire des +livres? Pure sournoiserie de sa part!</p> + +<p>Deuxième grief, j'allais presque dire deuxième chef +d'accusation; car cette belle période a la concision, la +netteté, et surtout la sincérité d'un réquisitoire: «Ce +livre a pour titre: <i>Amschaspands et Darvands</i>.» C'est +ici, Messieurs, que les méchantes intentions de l'auteur +se dévoilent. Les bons et les mauvais génies! Qu'est-ce +que cela signifie? N'est-ce pas une insulte directe contre +nous, qui ne voulons pas de génies, et de bons génies +encore moins? Si M. La Mennais, supprimant cette antithèse +impertinente, avait intitulé son livre tout simplement +en bon français, <i>Chenapans et Pédants</i>, cela +eût été bien plus clair, et nous aurions compris ce qu'il +voulait dire.</p> + +<p>Troisième grief: «<i>Ce livre a pour prétexte la réforme +sociale</i>.» Beau prétexte, en vérité! Est-ce que +nous nous payons d'une pareille monnaie, nous autres +qui avons le monopole de ce prétexte-là? Il ferait beau +voir qu'on vînt nous le disputer, lorsque nous nous en +servons si bien! Allez, monsieur La Mennais (nous +sommes forcés de vous appeler ainsi, puisque, perdant +toute mesure et toute convenance, vous ne voulez point +vous parer de l'anonyme)! nous ne croirons jamais que +votre réforme sociale soit un prétexte bon et sincère pour +écrire. Nous avons nos raisons pour cela, et ce n'est pas +à nous, anonymes brevetés de la réforme sociale, qu'il +faut venir conter de pareilles sornettes!</p> + +<p>Quatrième chef d'accusation: «Ce livre <i>a pour sujet +véritable</i>...» Ici l'anonyme s'embarrasse, et avoue avec +une surprenante bonhomie «qu'<i>il a besoin de plus d'un +détour</i> pour dire quel est le sujet véritable du livre de +M. La Mennais.» Mais nous-mêmes nous suspendrons un +instant cette curieuse analyse pour dire sans aucun détour +à monsieur l'anonyme qu'il s'est mépris au début +de son acte d'accusation, qu'il a fait un <i>lapsus calami</i> +en écrivant qu'il allait <i>appeler l'attention du public</i> +sur ce livre révolutionnaire, incendiaire et <i>sournois</i>. En +effet, dans quelle contradiction n'êtes-vous pas tombé, si +vous avez voulu appeler l'attention du public, sur un +livre dont tout le crime est d'être publié! Vouliez-vous +donc employer les chastes et pieuses colonnes du <i>Journal +des Débats</i> à servir d'annonce au livre en question? +On le dirait presque, à voir la complaisance que vous +avez mise à les couvrir de citations, dont plusieurs semblent +être traduites de quelques fragments inédits de la +Divine Comédie du Dante. Quant à nous, qui n'avions +pas encore lu les <i>Amschaspands et Darvands</i>, s'il eût +été possible que nous fussions dans la même ignorance +des ouvrages précédents de l'auteur, votre long article, +votre généreux appel à notre attention, et les heureuses +citations que vous avez choisies, nous l'auraient fait lire +avec empressement. Serait-ce que, malgré vous, et en +dépit de la consigne, vous auriez cédé à l'entraînement, +à l'instinct du beau, au souvenir douloureux d'avoir été +ou d'avoir pu être homme de goût et de talent? Oui +vraiment, vos extraits, ces spécimens que vous nous avez +transcrits obligeamment, révèlent on vous un certain enthousiasme +mal étouffé, et vous vous connaissez en beau +style, car à cet égard, vous ne vous refusez rien.</p> + +<p>Mais enfin il vous était défendu d'admirer, et vous +avez blâmé. Il ne vous était pas ordonné sans doute d'offrir +la prose de M. La Mennais à l'attention, c'est-à-dire +à l'admiration du public: donc la plume vous a tourné +dans les doigts en écrivant <i>public</i>; c'était <i>parquet</i> que +vous vouliez dire. Le mot commence par la même lettre. +Ou bien peut-être que votre écriture n'est pas très-lisible, +et que le prote des <i>Débats</i> s'y sera trompé. Mettons que +c'est une faute d'impression, et n'en parlons plus.</p> + +<p>Hélas! de cette façon, votre exposition devient très-claire, +votre procédé de citations très-logique. Ce sont +les passages incriminés que vous signalez à l'attention +des juges. Le <i>Journal des Débats</i> n'est pas novice en +ces sortes d'affaires, et votre fonction dans celle-ci n'est +pas si plaisante qu'elle le semblait au premier coup +d'oeil. Vous nous ôtez l'envie de rire; car ce n'est pas +un bout d'oreille que vous laissez voir: c'est un bout de +griffe, et le bruit sec de vos paroles creuses ressemble à +un bruit de verrous et de chaînes.</p> + +<p>Eh bien, que voulez-vous donc faire, écrivain moral +et consciencieux, ami anonyme de la paix et de la vérité, +qui appelez, sans vous compromettre, à votre aide le +procureur du roi et le geôlier en gardant l'anonyme? +Vous vous êtes chargé là d'un office dont je ne vous ferai +pas mon compliment. Comment appelle-t-on le métier +que vous faites? ce n'est pas celui d Accusateur public; +ceux-là n'agissent pas dans l'ombre; ils se montrent à +nous revêtus de fonctions qu'ils peuvent faire respecter +quand ils les comprennent, avec un front sur lequel chacun +de nous peut lire la fourbe ou la probité, avec un +nom que nous pouvons traduire à la barre de l'opinion +publique outragée, ou invoquer pour apaiser les murmures +des sympathies blessées. Mais vous, vous qu'on ne +voit pas; qu'on ne connaît pas; vous qui n'avez pas de +nom, vous qui êtes peut-être deux, peut-être trois pour +écrire en secret ces pages dont le prétexte est l'ordre +public et dont le but est d'alarmer le pouvoir, d'aigrir et +de réveiller les vieilles rancunes personnelles, comment +s'appelle votre métier, répondez? Monsieur l'anonyme +n'est pas un titre auprès de cette société dont vous vous +faites l'appui et le conservateur: monsieur l'accusateur +secret vous convient-il mieux? M'est avis qu'il vous convient +en effet. Prenez-le donc, monsieur! Hélas! je comprends +que vous ayez <i>besoin de plus d'un détour</i> pour +exercer votre charge, et je crains qu'il n'y ait rien au +monde de plus sournois que cette charge-là.</p> + +<p>Je reprends l'examen de votre acte <i>secret</i> d'accusation. +A propos des <i>nombreux revirements d'opinion</i> de +M. La Mennais, vous répétez en style pompeux, et sans +vous faire faute de l'allusion obligée à M. de Lamartine, +les gémissements de la <i>Revue des Deux Mondes</i> sur +l'inconstance des hommes de lettres. Vous avez grand +tort, et je ne sais pas de quoi vous vous plaignez si amèrement. +Si vous étiez aussi fins et aussi bons politiques +que vous en avez la prétention, vous ne laisseriez pas +voir que ces gens-là sont dignes de votre colère et de vos +regrets. Vous garderiez un silence diplomatique. Mais +vous ne le pouvez pas, et votre dépit, même à propos +des moindres transfuges ou des plus faibles opposants, +s'échappe malgré vous. Comment pourriez-vous vous +abstenir de crier au feu et de sonner le tocsin quand des +hommes comme ceux que je viens de nommer vous somment +de faire votre devoir? Cependant, si vous avez sujet +de vous plaindre quant à la qualité, je ne vois pas que +vous soyez fondé à verser des larmes hypocrites sur la +quantité de ceux qui vous abandonnent. Vos chefs ont +assez bien manoeuvré depuis douze ans pour que les +désertions n'aient pas été fréquentes dans votre régiment. +Nous voyons bien, nous autres, qu'au contraire +vous recrutez tous les jours, grâce à des arguments irrésistibles +que vous possédez. Vraiment, vous avez tort +d'accuser la <i>popularité</i> de vous ravir l'adhésion de tant +d'intelligences. La popularité n'est pas riche, Messieurs, +et, le fût-elle, elle n'achèterait pas. De sa nature, elle +n'aime que ceux qui se donnent; et le métier n'étant pas +lucratif, il est rare qu'on vous quitte pour elle. Ainsi, +quand je regarde votre demeure (le poëte a dit <i>antre</i>, +mais comme vous n'êtes pas des lions je n'appliquerai +pas ce mot à votre presse conservatrice):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je vois fort bien comme l'on entre,</p> +<p>Et ne vois pas comme on en sort.</p> + </div> </div> + +<p>Allons! vous êtes des ingrats! Si vous avez vu <i>tourner +bien des têtes, et changer la couleur de bien des drapeaux +fièrement plantés dans un sable mouvant</i>, c'est +vers vous que <i>le vent de la politique</i> a poussé tous ces +oiseaux de nos rivages, et vous dites cela pour faire une +belle phrase. Hélas! non, notre pays n'est pas <i>tout plein +d'illustres métamorphoses</i> dans le sens où vous l'entendez. +Ce serait à nous de les constater en sens contraire, +et, quant à moi, je ne les citerai pas:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je m'en tais, et ne veux leur causer nul ennui,</p> +<p class="i4">Ce ne sont pas là mes affaires.</p> + </div> </div> + +<p>Quant à la popularité (finissez-en avec tous vos <i>détours</i> +qui ne servent de rien ici; c'est le peuple que vous voulez +dire), le peuple compte les âmes indépendantes, +véraces et fortes, que le sentiment de la charité humaine +a fait tressaillir, que la révélation de la fraternité a jetées +dans ses bras. Il y en a peu, fort peu malheureusement, +dans vos classes éclairées; mais on s'en contente. M. La +Mennais en vaut bien quelques-uns comme ceux qui +vous restent. Le peuple le sait, et ne traduit pas ses déserteurs +devant le jury.</p> + +<p>Mais dans quelle contradiction tombez-vous! j'en +demande bien pardon à votre logique <i>secrète</i>. Vous nous +peignez d'abord M. La Mennais enivré de sa popularité, +recevant les acclamations du peuple, harangué par la +jeunesse, porté en triomphe par les prolétaires; et puis, +un instant après, vous nous le montrez comme un cerveau +bizarre, excentrique, désespéré, qui n'éveille apparemment +aucune sympathie, puisque, <i>dans son orgueilleuse +démence, il se venge de son isolement sur la +société tout entière</i>. Il faut pourtant choisir: ou M. La +Mennais vit modestement retiré de tout contact extérieur +avec cette popularité qui le cherche (et c'est là la vérité), +et dans ce cas il n'est ni chagrin ni colère; ou bien il vit +dans les triomphes de cette popularité, et il n'a ni envie +ni sujet de s'en prendre à vos personnes de son isolement +et de son abandon. Encore une fois, vous faites des +phrases, vous les faites fort bien; mais c'est de l'éloquence +secrète que personne ne comprend.</p> + +<p>Puis, vous vous attaquez à son style, à son énergie, à +la grandeur de sa forme, à la brûlante indignation de sa +parole. Vous les qualifiez de rage concentrée, de sombre +vengeance, de haine démagogique. Vraiment, vous avez +trop de douceur et de charité pour souffrir cela, et vous +dites dans votre style, à vous, qui est bénin et apostolique +au dernier point: «Aussi rusé que violent, il attire +sa victime dans un cercle de métaphores, l'enlace dans +un réseau de poésie, la saisit doucement et l'égorge +avec fureur.» Tout doux! vous vous échauffez trop, +ami de la paix! Mais il ne suffit pas d'être beau diseur, +il faut encore savoir ce qu'on dit. Quelle victime M. La +Mennais a-t-il donc égorgée ainsi? Je n'en avais ouï parler +de ma vie. Mangerait-il des enfants à son déjeuner, +comme feu Byron et feu Napoléon? Allons, vous vous +trompez. Il n'a jamais coupé la langue ni les oreilles à +personne; et si vous lui demandiez de tailler votre plume, +elle serait mieux taillée qu'elle ne l'a jamais été. Vous +en seriez satisfait, et il vous donnerait encore l'encre et +le papier pour écrire contre lui aussi secrètement que +vous voudriez. C'est donc le lecteur, un lecteur quelconque, +que vous voulez désigner par cette victime prise en sa +phrase comme en une toile d'araignée, et puis égorgée +si doucettement? Vraiment, si quelque lecteur se plaint +d'avoir été traité ainsi, il faut que en soit un lecteur visionnaire, +tourmenté de quelque affreux remords et +assailli d'un bien sombre cauchemar. La beauté du style +lui aura semblé un noeud coulant, l'indignation de l'écrivain +un gril de fer rouge, et la vérité une strangulation +finale. Je ne pensais pas qu'on gagnât de telles angines à +lire une belle prédication, et je n'aurais pas conseillé à +des gens si délicats d'aller entendre Massillon, Bourdaloue, +et encore moins saint Matthieu nous racontant la +sainte colère du Christ. Mon avis est, puisque ces gens +sont si pernicieux que de tuer, par la parole, les personnes +mal contentes d'elles-mêmes (vu qu'il y a beaucoup de +ces personnes-là), d'envoyer M. La Mennais en prison, +les prédicateurs et les prophètes, les poëtes et les saints, +depuis le divin maître, qui se permettait de chasser du +temple, sans aucun procédé, d'honnêtes spéculateurs et +d'honorables industriels, jusqu'au Dante, qui a fait parler +le diable trop crûment, enfin toute cette séquelle de +diseurs de vérités dures, au feu, pêle-mêle et sans retard. +Le ministère ne peut pas triompher sans cela dans les +chambres. Vous l'avez dit et prouvé, je me rends.</p> + +<p>Il y a cependant une exception que vous daignerez +faire. Vous aimez Montesquieu, à ce qu'il paraît, et vous +goûtez assez les <i>Lettres persanes</i>. On leur fera grâce, +puisqu'elles vous amusent. Elles ont paru dans leur temps, +d'ailleurs, et nous n'étions pas là. Il est assez probable +qu'il n'a pas eu l'intention de nous désobliger. Les moeurs +étaient si corrompues dans son temps! et aujourd'hui +elles sont si pures! il faut bien pardonner quelque chose +aux réformateurs qui sont morts, surtout quand ils ont +eu la précaution d'envelopper leurs allusions sous un +voile épais, et de ne pas appeler un chat un chat.</p> + +<p>Il reste un compliment à vous faire sur l'admirable +bonne foi avec laquelle vous avez fait parler des démons +dans vos citations, sans jamais laisser intervenir les +anges, sans daigner faire mention de leur rôle et de +leurs conclusions dans le poëme de M. La Mennais. Si +vous eussiez vécu au temps de Michel-Ange, et que, +parmi les affreuses figures qui occupent le bas de son +tableau du <i>Jugement dernier</i>, vous eussiez cru saisir +quelque allusion à des gens de votre connaissance, vous +auriez fait mutiler la partie du chef-d'oeuvre où les saints +et les anges apparaissent dans leur splendeur; et, appelant +l'<i>attention du public</i> sur cette oeuvre infernale, +vous eussiez conclu, de cette représentation allégorique +du crime et du vice, à l'immoralité et à la férocité du +peintre. C'est une nouvelle manière de juger et de critiquer, +qui est tout à fait de mode en ce temps-ci. Dans +un roman de Walter Scott, un vieux seigneur, contemporain +de Shakspeare, mais amateur encroûté des classiques +de sa jeunesse, s'élève avec indignation contre +l'auteur d'<i>Hamlet</i> et d'<i>Othello</i>. «Vous voyez bien, dit-il +aux jeunes gens, pour les dégoûter de cette pernicieuse +lecture, que votre Shakspeare est un scélérat, un homme +capable de toutes les trahisons et imbu des plus abominables +principes. Voyez seulement comment il fait parler +Yago! Il n'est qu'un fourbe et un menteur qui puisse +créer de pareils types, et leur mettre dans la bouche des +discours d'une telle force et d'une telle vraisemblance.» +Ce bon seigneur aurait voulu que l'<i>honest Yago</i> parlât +comme un saint en agissant comme un diable; et il faut +convenir que Racine, peignant les coupables ardeurs de +Phèdre, osant nommer l'infâme Pasiphaé et tracer ce vers +immoral:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>C'est Vénus tout entière à sa proie attachée,</p> + </div> </div> + +<p>se montrait bien ennemi des convenances et bien entaché +d'inceste et d'adultère dans ses secrets instincts. On +n'y prit pas garde d'abord. Le siècle était si corrompu! +Mais on doit s'en offenser et condamner Racine, aujourd'hui +qu'on est pieux et austère jusqu'à ne pas permettre +à l'art et à la poésie de peindre le vice et le crime sous +des couleurs sombres et avec l'énergie que comporte le +sujet. J'avoue cependant, pour ma part, que c'est une +méthode de critique à laquelle je ne comprends rien du +tout.</p> + +<p>Ainsi donc, le Génie de l'impureté, celui de la cruauté, +celui de la profanation et celui du mensonge ne devaient +pas être mis en scène, selon vous; parce que le mensonge, +l'impiété, la férocité et le libertinage sont choses +respectables, auxquelles l'art ne doit pas s'attaquer. +Tant pis pour les esprits fâcheux qui ne s'en accommodent +pas. Ces petites imperfections de la société sont inviolables, +et les flétrir est la conséquence d'un caractère chagrin +et intolérant. Soit! vous ne voulez entendre que les +concerts des anges; les hymnes de la miséricorde, de la +bénédiction et de l'espérance sont seuls dignes de vos +oreilles pudiques, de vos âmes béates. Il paraîtrait cependant +que vous avez l'oreille dure et l'âme fermée à cette +musique-là. Car les <i>amschaspands</i> (les bons Génies) +parlent et chantent tout aussi souvent que les darvands +et les dews dans le poëme incriminé. Il y a là toute une +contre-partie, toute une antithèse, savamment soutenue +et délicatement développée, ainsi que l'annonce le titre +de l'ouvrage. Vous n'y avez pas fait la moindre attention, +et vous en avez détourné <i>l'attention du public</i> +avec une rare sincérité. C'est beau! c'est bien de votre +part! Quelle charité pour nous, quelle impartialité envers +l'auteur! Ah! vraiment, vous faites noblement les +choses!</p> + +<p>Eh bien, nous qui ne nous piquons pas de si savants +<i>détours</i> pour dire l'impression que ce livre a faite sur +nous, nous citerons un peu de la contre-partie qui a +échappé à votre talent d'examen ou à la fidélité de votre +mémoire. C'est le Génie de la pureté qui parle au Génie +de la terre:</p> + +<p>«Rien ne périt, tout se transforme. Vous me demandez, +ô Sapandomad, ce que l'avenir cache sous son voile, +si c'est un berceau, ou un cercueil? Fille d'Ormuzd, +ignorez-vous donc que le cercueil et le berceau ne sont +qu'une même chose? Les langes du nouveau-né enveloppent +la mort future; le suaire du trépassé enferme +dans ses plis la vie renaissante.</p> + +<p>«Le pouvoir des Daroudjs n'est pas ce qu'ils le croient +être. Lorsqu'ils renversent et brisent les sociétés humaines, +lorsqu'ils y versent leur venin pour en hâter la +dissolution, ils concourent encore au dessein de la Puissance +même qu'ils combattent. Ce qu'ils détruisent, ce +n'est pas le bien, mais la sèche écorce du bien, qui opposait +à son expansion un obstacle invincible. Pour que +la plante divine refleurisse, il faut qu'auparavant ce qu'a +usé le travail interne se décompose.</p> + +<p>«Considérez, ô Sapandomad, et les vieilles opinions +des hommes, inconciliables entre elles, et le droit sous +lequel ils ont jusqu'ici vécu. Ces opinions, est-ce donc +le vrai? Ce droit, est-ce donc le juste? Et pourtant c'est +là tout ce qu'ils appellent l'ordre social. Que cet informe +édifice croule, y a-t-il lieu de s'en alarmer?</p> + +<p>«Craindrait-on que ces ruines n'entraînassent celle +des principes salutaires qui ne laissent pas de subsister +au milieu des désordres nés des fausses croyances et des +institutions vicieuses? Illusion. Qu'ils soient obscurcis +momentanément, cela peut, cela doit être, à cause du +lien factice qui les unissait à l'erreur destinée à disparaître +tôt ou tard. Mais, vous l'avez remarqué vous-même, +inaltérables au fond de la conscience du peuple, +ils s'y conservent immuablement. Quand tout le reste +passe, ils demeurent; ils sont comme l'or qu'on retrouve, +séparé de ce qui le souillait, sur le lit du torrent qui +emporte l'impur limon.</p> + +<p>«Quand donc, attentifs au cours des choses, les Izeds +annoncent d'inévitables catastrophes, de grandes et prochaines +révolutions, ils annoncent par cela même un renouvellement +certain, une magnifique évolution de l'Humanité +en travail pour produire au dehors le fruit qui a +germé dans ses entrailles fécondes. Si elle n'enfante +point sans douleur, c'est que rien ne se fait sans effort; +c'est qu'enfermé dans le corps qui se dissout, l'esprit +qui aspire à le quitter, à prendre possession de celui qui +bientôt va naître, souffre à la fois et de son état présent +et de son état futur, de son dégoût de ce qui est et de +son désir de ce qui sera; car le désir même est une +souffrance, et l'espérance aussi, tant qu'elle n'a pas atteint +son terme.</p> + +<p>«Plaignez, Sapandomad, les générations sans patrie +que des souffles opposés poussent et repoussent dans le +vide, entre le monde du passé et le monde de l'avenir. +Elles ressemblent à la poussière roulée par Vato<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Mais, +nuage ténébreux, ou trombe qui dévaste, cette poussière +retombe sur le sol, où, pénétrée des feux du ciel, humectée +de ses pluies, elle se couvre de verdure.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Footnote 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> Esprit de l'ouragan.</blockquote> + +<p>Ailleurs, le Génie de l'équité dit à celui <i>qui bénit le +peuple</i>:</p> + +<p>«Un germe tombe sur la terre; il se développe et +croît, et produit ses fleurs et ses fruits, après quoi la +plante épuisée se dessèche et meurt. Ce germe, c'est +une portion de la vérité infinie, qu'Ormuzd dépose dans +l'esprit de l'homme; cette plante est ce qu'il nomme religion: +mais la mort n'en est qu'apparente, elle renaît +toujours, se transformant chaque fois selon les besoins +de l'Humanité, dont elle suit le progrès et dont elle caractérise +l'état.</p> + +<p>«Combien de civilisations différentes n'as-tu pas déjà +vues périr! Qu'en est-il advenu? Le genre humain a-t-il +cessé de vivre? Non, après une époque de langueur +maladive, de vertige et d'assoupissement, revenu à lui-même, +plein de vigueur et de sève, il est, poursuivant +sa route éternelle, entré dans les voies d'une civilisation +plus parfaite. Ces révolutions périodiques, assujetties à +des lois identiques au fond avec les lois universelles du +monde, offrent, en particulier, ceci de remarquable, +que, s'accomplissant dans une sphère toujours plus étendue, +elles ont une relation visible à l'unité vers laquelle +tout tend, à laquelle tout aspire.</p> + +<p>«Elles suscitent d'abord de vives alarmes et une tristesse +profonde, parce que, de toutes parts, elles présentent +des images de mort. Lorsqu'une ère, fille de +celles qui l'ont précédée, naît; chose étrange! les +hommes prennent le deuil et croient assister à des funérailles.</p> + +<p>«C'est qu'en effet ce qui naît, on ne le voit pas encore; +et qu'on voit ce qui s'en va, ce qui s'évanouit pour jamais.»</p> + +<p>Si nous voulions, par curiosité, appliquer à chacune +des malédictions que vous avez citées une théorie de +l'espérance et de la foi, extraite de ce même livre, nous +le pourrions aisément; et il se trouverait qu'à force de +vouloir trop prouver contre l'amertume de l'écrivain, +vous n'avez rien prouvé du tout. Mais laissons cet aride +débat. Le public saura bien faire de son attention l'usage +qui lui conviendra; et comme il n'aura pas les mêmes +raisons que vous pour ne lire que d'un oeil et n'entendre +que d'une oreille, il jugera sans se soucier de vos arrêts. +La <i>popularité</i>, que vous haïssez tant, et pour cause, +est souverainement équitable. Si, à des esprits douloureux, +fatigués de souffrir en vain, les promesses d'Ormuzd +semblent un peu lointaines; si, à de jeunes coeurs +avides d'espoir et d'encouragement, la voix d'Ahriman, +«celui qui dit <i>non</i>,» parait lugubre et terrible, les esprits +sérieux et sincères leur répondront: Forces émoussées, +ardeurs inquiètes, écoutez avec respect la voix +austère de cet apôtre. Ce n'est ni pour endormir complaisamment +vos souffrances ni pour flatter vos rêves +dorés que l'esprit de Dieu l'agite, le trouble et le force +à parler. Lui aussi a souffert, lui aussi a subi le martyre +de la foi. Il a lutté contre l'envie, la calomnie, la +haine aveugle, l'hypocrite intolérance. Il a cru à la sincérité +des hommes, à la puissance de la vérité sur les +consciences. Il a rencontré des hommes qui ne l'ont pas +compris, et d'autres hommes qui ne voulaient pas le +comprendre, qui taxaient son mâle courage d'ambition, +sa candeur de dépit, sa généreuse indignation de basse +animosité. Il a parlé, il a flétri les turpitudes du siècle, +et on l'a jeté en prison. Il était vieux, débile, maladif: +ils se sont réjouis, pensant qu'ils allaient le tuer, et que +de la geôle, où ils l'enfermaient, ils ne verraient bientôt +sortir qu'une ombre, un esprit déchu, une voix éteinte, +une puissance anéantie. Et cependant il parle encore, il +parle plus haut que jamais. Ils ont cru avoir affaire à un +enfant timide qu'on brise avec les châtiments, qu'on +abrutit avec la peur. Les pédants! ils se regardent maintenant +confus, épouvantés, et se demandent quelle étincelle +divine anime ce corps si frêle, cette âme si tenace. +Et ceux qui, par leurs déclamations ampoulées, par leurs +anathèmes de mauvaise loi, ont alarmé la conscience de +quelques hommes incertains et abusés, jusqu'à leur arracher +la condamnation de la victime; ces généreux anonymes, +qui voudraient sans doute arracher un arrêt de +mort contre lui pour en finir plus vite, se disent les uns +aux autres: Nous ne l'avons pas bien tué! cette fois tâchons +de mieux faire.</p> + +<p>Eh bien! vous pour qui il a souffert, pour qui il est +prêt, vous le voyez, à souffrir encore, souvenez-vous +que sa tête est sacrée. Si sa voix est douloureuse, si sa +prédication est rude et menaçante, s'il met parfois des +reproches amers et des plaintes effrayantes sur les lèvres +des anges que sa fiction invoque, songez qu'un divin +transport a ému ses entrailles, et que sa mission en ce +siècle malheureux n'était pas une mission de complaisance, +<i>de convenance</i> et <i>de politesse</i>, comme ses +ennemis voudraient le lui imposer. C'est à lui de gourmander +votre paresse, votre incertitude et vos langueurs. +C'est là le spectacle qui le frappe, et, s'abusât-il quelquefois +sur l'excès et la cause de vos misères, il a bien +assez chèrement acquis, en souffrant pour vous tous les +genres de persécution, le droit d'être sévère et de se +faire religieusement écouter. Quand les enfants de l'Italie +voyaient passer le Dante, ils disaient en le suivant des +veux avec respect: <i>Voilà celui qui revient de l'enfer!</i> +Eh bien! dans votre siècle de scepticisme et de moquerie, +vous avez parmi vous un homme dont l'ardente +imagination s'est abîmée dans ces mystères de la poésie, +dont l'âme religieuse et apostolique s'est envolée dans +l'empirée où s'éleva le Dante, dont la plume toujours +énergique vient de vous tracer un enfer et un ciel mystiques +d'où s'échappent des cris et des remontrances +dont nul autre après lui n'aura l'antique vigueur d'expression +et le ravissement extatique. Il est le dernier +prêtre, le dernier apôtre du Christianisme de nos pères, +le dernier réformateur de l'Église qui viendra faire entendre +à vos oreilles étonnées cette voix de la prédication, +cette parole accentuée et magnifique des Augustin +et des Bossuet, qui ne retentit plus, qui ne pourra plus +jamais retentir sous les voûtes affaissées de l'Église; car +l'Église a chassé de son sein ce serviteur trop sincère, +trop fort et trop logicien pour être contenu en elle. Il +ne vous explique point encore la religion nouvelle, mais +il vous l'annonce. Sa mission était de détruire tout ce +qui était mauvais dans l'ancienne: il l'a fait selon ses +forces et ses lumières;—d'en conserver, d'en ranimer +tout ce qui était vraiment pur, vraiment évangélique: il +l'a fait de toute son âme. Le peuple était voltairien +comme les hautes classes. Depuis les <i>Paroles d'un +Croyant</i>, une grande partie du peuple est redevenue +évangélique. Il a travaillé dans l'Église et hors de l'Église, +dans ce même but et avec ce même sentiment d'évangéliser +le peuple et de combattre le matérialisme par +une philosophie religieuse, par une prédication philosophiquement +spiritualiste. Son oeuvre est grande. Il y a +donné toutes ses forces, tout son amour, toute sa colère, +toute sa persévérance, tout son génie. Il y a tout sacrifié, +repos, aisance, sécurité, réputation (puisque quelques-uns +lui ont fait un crime de son courage et de sa +foi), amitiés heureuses, amitiés sincères même. Il a +tout brisé, amis et ennemis, tout ce qui devait ou lui +semblait devoir entraver son élan. Il y a tout perdu, +jusqu'à la santé et la liberté, ces conditions inappréciables, +et indispensables en apparence, de la fraîcheur des +idées et de la puissance de l'esprit. Dieu, par une admirable +compensation, lui a conservé pourtant son génie, +sa foi et la jeunesse de son courage. Et après tant de +sacrifices, de luttes, de souffrances et de désastres, l'admiration +et la vénération des âmes sincères ne lui resteraient +pas fidèles? Voulût-il les repousser, non, cent fois +non, elles ne déserteraient pas sa cause! Non, messieurs +les journalistes du gouvernement, la république, aucun +type, aucun idéal de la république <i>ne commence à s'ennuyer +des jérémiades démocratiques de son illustre +adepte</i>. On ne s'en lassera pas plus que la poésie ne se +lasse de Jérémie lui-même, ce prophète <i>impoli</i> et <i>inconvenant</i>, +qui parlait comme M. La Mennais de la corruption +des vivants et des vers du sépulcre. Des âmes +faibles, ombrageuses et froissées dans leur vanité (il en +est peut-être parmi vous) lui feront un vice de coeur de +cette facilité miraculeuse avec laquelle il s'est détaché +des personnes, quand, les personnes représentant des +idées qui n'étaient pas les siennes, il a su les arracher de +son sein. Mais il en est d'autres qui, ayant aimé en lui +avant tout la sincérité et la foi, ses divins mobiles, se +laisseraient froisser et brûler par sa course enflammée +(dût-il prendre, en passant, une ronce pour un appui, +un fruit pour une épine), plutôt que de l'arrêter par de +mesquines susceptibilités et de l'étourdir par de puérils +reproches. Déjà ce <i>trop célèbre abbé</i>, comme vous l'appelez +naïvement, appartient à l'histoire. Il a assez fait +pour y prendre place de son vivant; et la postérité le +contemple déjà par les yeux de nos enfants, <i>ces petits +enfants qui</i>, suivant sa belle parole, <i>sourient dans +leurs berceaux; car ils ont aperçu le règne de Dieu +dans leurs songes prophétiques</i>. Ceux-là lui marqueront, +dans l'histoire des religions et des philosophies, +une place que l'anonyme ne vous procurera jamais. Ceux-là +comprendront qu'il a dû peu s'alarmer du bruit que +vous faites autour de son oeuvre, car ce bruit n'aura pas +laissé d'échos. Ceux-là ne s'inquiéteront guère de savoir +si, dans le secret de sa pensée, il a deviné juste la forme +que doit prendre leur société et leur religion. Ils verront +seulement les effets de sa prédication dans les âmes, et +ils en cueilleront les fruits sous la forme de vertus et de +forces régénératrices que le souffle glacé de vos discours +académiques et la froide étreinte de vos murailles pénitentiaires +n'auront pu détruire dans leur germe.</p> + +<p>En attendant, vous lui ferez un grand crime de sa +tristesse; et vous, qui avez des pensées noires, vous lui +reprocherez aigrement d'avoir des idées sombres. Quant +à nous, quoique son espérance de rénovation sociale +nous paraisse trop vague; quoique nous concevions des +réformes plus hardies; quoique nous trouvions qu'il a +gardé, dans ses vues et dans ses instincts d'avenir, quelque +chose de trop ecclésiastique; quoiqu'il ne nous semble +pas avoir assez compris la mission de la femme et le +sort futur de la famille; quoique, enfin, sur d'autres +points encore, nous ne soyons pas ses disciples, nous serons +à jamais ses amis et ses admirateurs jusqu'au dévouement, +jusqu'au martyre, s'il le fallait, plutôt que +d'insulter à la souffrance d'une si noble destinée. Nous +savons qu'il croit ce qu'il professe; et, dans ce qu'il +professe, nous trouvons bien assez de grandes vérités et +de grands sentiments pour l'absoudre de ce qui, à certains +égards, ne nous semble pas complet et concluant. Mais +vous autres, qui cherchez à l'outrager dans ce que sa vie +a de plus touchant et de plus respectable, vous qui l'appelez +<i>monsieur l'abbé</i> (avec une pauvre ironie, il faut le +dire); vous qui lui reprochez d'être prêtre et de ne pas savoir +mentir; vous qui, cependant, raillez le clergé, et qui +vous vantez de l'<i>embaumer</i> comme une vieille momie, avec +force génuflexions et sarcasmes; vous qui traitez le Catholicisme +et le christianisme comme on traite, en Chine, +les mandarins condamnés à mort: un coussin sous le +patient, un argousin prosterné devant lui, et un bourreau, +le sabre levé, derrière; vous qui flattez les prélats +pour que leurs curés ne fassent point de propagande +contre vos élections; vous qui, ne croyant à rien, voulez +que le peuple croie, de par le Catholicisme, à la sainteté +de vos pouvoirs et à la légitimité de vos droits; vous, +enfin, qui reprochez à un prêtre réformateur d'avoir +quitté cette Église où vous n'entrez qu'en riant sous votre +masque, et qui feignez d'être scandalisés de son langage +rude et affligé: ne voyez-vous donc pas que s'il est trop +effrayé du spectacle qu'offre le monde, s'il est irrité de +tout le mal qu'il y voit et défiant de tout le bien qu'on +n'y voit pas, c'est parce qu'il est prêtre, et plus prêtre +que tous vos prêtres? c'est parce qu'il a été nourri dans +la cage, qu'il y a pris des habitudes de mortification et +de renoncement, qui font de lui, encore, et plus que +jamais, au milieu des audaces de sa révolte, un auguste +fanatique? Oui, c'est parce qu'il a vieilli sans famille, +sans postérité, sans lien personnel avec la famille humaine, +qu'il est triste souvent et injuste quelquefois. +Quelques-uns parmi nous peut-être trouvent qu'il respecte +encore trop, selon eux, les formes du passé; et +nous, nous le trouvons aussi. Car ce n'est pas de l'hypocrisie +de parti et de l'intérêt de coterie que nous faisons +ici: c'est de la justice dans toute la volonté de +notre âme, dans toute la force de nos instincts; et nous +sentons que, malgré l'infériorité de nos lumières et de +nos mérites, nous avons, devant Dieu et devant les hommes, +le droit de dire toute notre pensée sur cet homme +illustre. Eh bien! nous lui faisons un malheur d'être +prêtre; à d'autres la honte de lui en faire un reproche! +Nous blâmons profondément les athées qui outragent, +en feignant de la respecter ailleurs, la cause de sa dureté +apparente. Nous blâmerions aussi ceux qui, au +nom d'une croyance opposée à la sienne, lui reprocheraient +de n'avoir pas assez dépouillé le prêtre en quittant +l'Eglise. <i>Que vouliez-vous qu'il fît?</i> Ce n'est pas le +cas de répondre: <i>Qu'il mourut!</i> car il était mort déjà +à la vie de l'humanité; il s'était suicidé en ce sens, en +prononçant des voeux. Et il est resté dans cette tombe +avec un héroïsme qui ne donne pas prise à la moindre +des calomnies de l'ennemi. Que dis-je? il s'est suicidé +une seconde fois. Car il était redevenu libre; il pouvait +secouer le joug; et si l'anathème des dévots l'eût accablé +encore plus pour cela, des masses entières auraient +applaudi ou pardonné à tous ses actes personnels d'indépendance. +Ce n'est donc pas la crainte de l'opinion +qui l'a retenu, et il n'eût pas été plus abominable à la +postérité pour s'être affranchi de l'inaction, que ne l'est +Luther, accepté comme le premier après Jésus par la moitié +de l'Europe civilisée. Mais le caractère de cet homme-ci +est grand dans un autre sens. Il est moins grand réformateur, +il est plus grand saint. Plus prudent pour les +autres, il ne pousserait pas le monde dans des voies +aussi hardies. Plus courageux envers lui-même, il ne fuirait +pas devant ses bourreaux. Il s'offrirait à la torture, +dans la crainte de s'être abusé sur les droits généraux en +vue de son droit individuel. Vous appellerez cela de l'orgueil, +vous qui ne croyez pas aux mâles vertus, et pour +cause. Ne l'appelez pas timidité, vous qui avez l'amour +du vrai. Croyez-vous donc qu'il n'eût pas pu faire un +schisme et bouleverser, peut-être renverser l'Eglise? +Oh! que l'Eglise sait bien le contraire! Et que ne l'a-t-il +fait! disent tous ces jeunes lévites qui dévorent les écrits +de La Mennais dans le trouble des séminaires et dans le +silence des campagnes. Il ne l'a pas fait, je crois pouvoir +le proclamer ici sans me tromper, parce qu'il manquait +des passions qui font les grands schismatiques. Il +avait bien la charité, le courage, la conviction: il n'avait +pas l'orgueil de soi, l'ambition de la renommée, la soif +de la vengeance, des richesses, des plaisirs et des enivrements +de la vie. Il était façonné aux vertus chrétiennes; +il ne pouvait pas les perdre. Voilà tout son crime: +amis et ennemis, condamnez-le si vous l'osez. Il aimait +le sacrifice; c'est dans l'habitude du sacrifice qu'il avait +puisé son enthousiasme, sa force, son ardeur de sincérité, +son génie. Eût-il perdu tout cela en renonçant au +sacrifice? Je ne sais. Mais il y a une volonté divine qui +l'a poussé dans sa voie, et cette volonté a seule le droit +de le juger.</p> + +<p>Pour moi, artiste (je ne prétends pas être autre chose, +et cela me suffit pour croire, aimer et comprendre ce +dont mon âme a besoin pour vivre sans défaillir), je +l'aime ainsi. J'aime cette figure qui conserve la poésie +des saints du moyen âge, et qui à la jeunesse rénovatrice +de notre époque unit la sévérité persévérante des +antiques vertus. Nous ne sommes pas assez loin du +Christianisme pour ne pas aimer encore nos saints et nos +martyrs. Nous les cherchons en vain parmi ces prêtres +du siècle qui font de leurs églises des salons pour les dames, +de leur ministère un marchepied pour l'ambition, +de leurs principes religieux un compromis avec les puissances +temporelles. Et La Mennais nous parait si magnanime, +si généreux, si naïf dans son oeuvre, que, n'en +déplaise à monsieur l'anonyme du <i>Journal des Débats</i>, +nous irions volontiers <i>le tirer par sa soutane</i> (la seule +soutane qui nous inspire encore du respect), pour lui +dire: «Père, grondez-nous tant que vous voudrez, nous +aimons mieux vos reproches que votre silence; et puissiez-vous +nous gronder encore bien fort et bien longtemps! +Le peuple ne raisonne ni mieux ni plus mal que +nous à cet égard. Il vous aime; donc vous ne pouvez +pas avoir tort avec lui. Moquez-vous, tonnez, menacez: +tout cela est beau venant de vous, et vous ne blesserez +jamais une âme sincère. Que qui se sent coupable se +fâche!»</p> + +<p>GEORGE SAND</p> +<br><br><br><br> + + + +<h3>LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES</h3> + +<p>Vous dire que je m'en moque, serait mentir. Je n'en ai +jamais eu, c'est vrai: j'ai parcouru la campagne à toutes +les heures de la nuit, seul ou en compagnie de grands +poltrons, et sauf quelques météores inoffensifs, quelques +vieux arbres phosphorescents et autres phénomènes qui +ne rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai +jamais eu le plaisir de rencontrer un objet fantastique et +de pouvoir raconter à personne, comme témoin oculaire, +la moindre histoire de revenant.</p> + +<p>Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent, +en présence des superstitions rustiques: <i>mensonge, imbécillité, +vision de la peur</i>; je dis phénomène de vision, +ou phénomène extérieur insolite et incompris. Je ne crois +pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de +sorciers, ces explications fantastiques données aux prétendus +prodiges de la nuit, c'est un poëme des imaginations +champêtres. Mais le fait existe, le fait s'accomplit, +qu'il soit un fantôme dans l'air ou seulement dans l'oeil +qui le perçoit, c'est un objet tout aussi réellement et logiquement +produit que la réflexion d'une figure dans un +miroir.</p> + +<p>Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles +été expliquées? Je sais qu'elles ont été constatées, +voilà tout; mais il est très-faux de dire et de croire +qu'elles sont uniquement l'ouvrage de la peur. Cela peut +être vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des exceptions +irrécusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage +naturel éprouvé, et placés dans des circonstances +où rien ne semblait agir sur leur imagination, même des +hommes éclairés, savants, illustres, ont eu des apparitions +qui n'ont troublé ni leur jugement ni leur santé, et dont +cependant il n'a pas dépendu d'eux tous de ne pas se +sentir affectés plus ou moins après coup.</p> + +<p>Parmi grand nombre d'intéressants ouvrages publiés +sur ce sujet, il faut noter celui du docteur Brierre de +Boismont, qui analyse aussi bien que possible les causes +de l'hallucination. Je n'apporterai après ces travaux sérieux +qu'une seule observation utile à enregistrer, c'est +que l'homme qui vit le plus près de la nature, le sauvage, +et après lui le paysan, sont plus disposés et plus sujets +que les hommes des autres classes aux phénomènes de +l'hallucination. Sans doute l'ignorance et la superstition +les forcent à prendre pour des prodiges surnaturels ces +simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours +l'imagination qui les produit, je le répète; elle ne +fait le plus souvent que les expliquer à sa guise.</p> + +<p>Dira-t-on que l'éducation première, les contes de la +veillée, les récits effrayants de la nourrice et de la grand'mère +disposent les enfants et même les hommes à éprouver +ce phénomène? Je le veux bien. Dira-t-on encore que +les plus simples notions de physique élémentaire et un +peu de moquerie voltairienne en purgeraient aisément les +campagnes? Cela est moins certain. L'aspect continuel +de la campagne, l'air qu'il respire à toute heure, les +tableaux variés que la nature déroule sous ses yeux, et +qui se modifient à chaque instant dans la succession des +variations atmosphériques, ce sont là pour l'homme rustique +des conditions particulières d'existence intellectuelle +et physiologique; elles font de lui un être plus primitif, +plus normal peut-être, plus lié au sol, plus confondu +avec les éléments de la création que nous ne le sommes +quand la culture des idées nous a séparés pour ainsi dire +du ciel et de la terre, en nous faisant une vie factice enfermée +dans le moellon des habitations bien closes. Même +dans sa hutte ou dans sa chaumière, le sauvage ou le +paysan voit encore dans le nuage, dans l'éclair et le vent +qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique +des pêcheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; +ils dorment dans leur barque, couverts d'une natte, la +face éclairée par les étoiles, la barbe caressée par la +brise, le corps sans cesse bercé par le flot. Il y a des +colporteurs, des bohémiens, des conducteurs de bestiaux, +qui dorment toujours en plein air comme les Indiens de +l'Amérique du Nord. Certes, le sang de ces hommes-là +circule autrement que le nôtre, leurs nerfs ont un équilibre +différent, leurs pensées un autre cours, leurs sensations +une autre manière de se produire. Interrogez-les, +il n'en est pas un qui n'ait vu des prodiges, des apparitions, +des scènes de nuit étranges, inexplicables. Il en +est parmi eux de très-braves, de très-raisonnables, de +très-sincères, et ce ne sont pas les moins hallucinés. Lisez +toutes les observations recueillies à cet égard, vous y +verrez, par une foule de faits curieux et bien observés, +que l'hallucination est compatible avec le plein exercice +de la raison.</p> + +<p>C'est un état maladif du cerveau; cependant il est presque +toujours possible d'en pressentir la cause physique +ou morale dans une perturbation de l'âme ou du corps; +mais elle est quelquefois inattendue et mystérieuse au +point de surprendre et de troubler un instant les esprits +les plus fermes.</p> + +<p>Chez les paysans, elle se produit si souvent qu'elle +semble presque une loi régulière de leur organisation. +Elle les effraie autrement que nous. Notre grande terreur, +à nous autres, quand le cauchemar ou la fièvre +nous présentent leurs fantômes, c'est de perdre la raison, +et plus nous sommes certains d'être la proie d'un songe, +plus nous nous affectons de ne pouvoir nous y soustraire +par un simple effort de la volonté. On a vu des gens devenir +fous par la crainte de l'être. Les paysans n'ont pas +cette angoisse; ils croient avoir vu des objets réels; ils +en ont grand'peur; mais la conscience de leur lucidité +n'étant point ébranlée, l'hallucination est certainement +moins dangereuse pour eux que pour nous. L'hallucination +n'est d'ailleurs pas la seule cause de mon penchant +à admettre, jusqu'à un certain point, les visions de la +nuit. Je crois qu'il y a une foule de petits phénomènes +nocturnes, explosions ou incandescences de gaz, condensations +de vapeurs, bruits souterrains, spectres célestes, +petits aérolithes, habitudes bizarres et inobservées, aberrations +même chez les animaux, que sais-je? des affinités +mystérieuses ou des perturbations brusques des habitudes +de la nature, que les savants observent par hasard et que +les paysans, dans leur contact perpétuel avec les éléments, +signalent à chaque instant sans pouvoir les expliquer.</p> + +<p>Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux +<i>meneurs de loups</i>? Elle est de tous les pays, je crois, et +elle est répandue dans toute la France. C'est le dernier +vestige de la croyance aux lycanthropes. En Berry, où déjà +les contes que l'on fait à nos petits enfants ne sont plus +aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous +faisaient nos grand'mères, je ne me souviens pas qu'on +m'ait jamais parlé des hommes-loups de l'antiquité et du +moyen âge. Cependant on s'y sert encore du mot de +<i>garou</i>, qui signifie bien homme-loup, mais on eu a perdu +le vrai sens. Les <i>meneurs de loups</i> ne sont plus les +capitaines de ces bandes de sorciers qui se changeaient +en loups pour dévorer les enfants: ce sont des hommes +savants et mystérieux, de vieux bûcherons, ou de malins +gardes-chasse qui possèdent le <i>secret</i> pour charmer, soumettre, +apprivoiser et conduire les loups véritables. Je +connais plusieurs personnes qui oui rencontré aux premières +clartés de la lune, à la croix des quatre chemins, +le père <i>un tel</i> s'en allant tout seul, à grands pas, et suivi +de plus de trente loups (il y en a toujours plus de trente, +jamais moins dans la légende). Une nuit deux personnes, +qui me l'ont raconté, virent passer dans le bois une +grande bande de loups; elles en furent effrayées, et montèrent +sur un arbre, d'où elles virent ces animaux s'arrêter +à la porte de la cabane d'un bûcheron réputé sorcier. +Ils l'entourèrent en poussant des rugissements épouvantables; +le bûcheron sortit, leur parla, se promena au +milieu d'eux, et ils se dispersèrent sans lui faire aucun +mal. Ceci est une histoire de paysan; mais deux personnes +riches, et ayant reçu une assez bonne éducation, +gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires, +vivant dans le voisinage d'une forêt, où elles chassaient +fort souvent, m'ont juré, <i>sur l'honneur</i>, avoir vu, étant +ensemble, un vieux garde forestier s'arrêter à un carrefour +écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux personnes +se cachèrent pour l'observer, et virent accourir +treize loups, dont un énorme alla droit au garde et lui fit +des caresses. Celui-ci siffla les autres comme on siffle des +chiens, et s'enfonça avec eux dans l'épaisseur du bois. +Les deux témoins de cette scène étrange n'osèrent l'y +suivre et se retirèrent aussi surpris qu'effrayés. Avaient-ils +été la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination +s'empare de plusieurs personnes à la fois (et cala arrive +fort souvent), elle revêt un caractère difficile à expliquer, +je l'avoue; on l'a souvent constatée; on l'appelle hallucination +contagieuse. Mais à quoi sert d'en savoir le nom, si +on en ignore la cause? Cette certaine disposition des nerfs +et de la circulation du sang qu'on donne pour cause à +l'audition ou à la vision d'objets fantastiques, comment +est-elle simultanée chez plusieurs individus réunis? Je +n'en sais rien du tout.</p> + +<p>Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit +au sein des forêts, qui peut, à toutes les heures du jour +et de la nuit, surprendre et observer les moeurs des animaux +sauvages, aurait pu découvrir, par hasard, ou par +un certain génie d'induction, le moyen de les soumettre +et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il +pas un certain fluide sympathique à certaines espèces? +Nous avons vu, de nos jours, de si intrépides et de +si habiles dompteurs d'animaux forcées en cage, qu'un +effort de plus, et on peut admettre la domination de certains +hommes sur les animaux sauvages en liberté.</p> + +<p>Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, +et ne tireraient-ils pas profit et vanité de leur puissance?</p> + +<p>Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle, +un effet tout aussi naturel, ne croit pas lui-même qu'il +obéit aux lois de la nature. Donnez-lui un remède dont +vous lui démontrerez simplement l'efficacité, il n'y aura +aucune confiance; mais joignez-y quelque parole incompréhensible +en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui +le <i>secret</i> de guérir le rhume avec la racine de +guimauve, et dites-lui qu'il faut l'administrer après trois +signes cabalistiques, ou après avoir mis un de ses bas à +l'envers, il se croira sorcier, tous le croiront sorcier à +l'endroit du rhume. Il guérira tout le monde par la foi +autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de +dire le nom de la plante vulgaire qui produit ce miracle. +Il en fera un mystère, le mystère est son élément.</p> + +<p>Je ne parlerai pas ici de ce qu'un appelle chez nous et +ailleurs le <i>secret</i>, ce serait une digression qui me mènerait +trop loin. Je me bornerai à dire qu'il y a un <i>secret</i> pour +tout, et que presque tous les paysans un peu graves et +expérimentés ont le <i>secret</i> de quelque chose, sont sorciers +par conséquent, et croient l'être. Il y a le secret des +boeufs que possèdent tous les bons métayers; le secret +des vaches, qui est celui des bonnes métayères; le secret +des bergères, pour faire foisonner la laine; le secret des +potiers, pour empêcher les pots de se fendre au fond; le +secret des curés qui charment les cloches pour la grêle; +le secret du mal de tête, le secret du mal de ventre, le secret +de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers +pour faire venir le gibier; le secret du feu, pour arrêter +l'incendie; le secret de l'eau, pour retrouver les cadavres +des noyés, ou arrêter l'inondation; que sais-je? Il y a +autant de secrets que de fléaux dans la nature, et de maladies +chez les hommes et les animaux. Le secret passe +de père en fils, ou s'achète à prix d'argent. Il n'est +jamais trahi. Il ne le sera jamais, tant qu'on y croira. Le +secret du meneur de loups en est un comme un autre, +peut-être.</p> + +<p>Une des scènes de la nuit dont la croyance est la plus +répandue, c'est la chasse fantastique; elle a autant de +noms qu'il y a de cantons dans l'univers. Chez nous, elle +s'appelle la <i>chasse à baudet</i>, et affecte les bruits aigres +et grotesques d'une incommensurable troupe d'ânes qui +braient. On peut se la représenter à volonté; mais dans +l'esprit de nos paysans, c'est quelque chose que l'on +entend et qu'on ne voit pas, c'est une hallucination ou +un phénomène d'acoustique. J'ai cru l'entendre plusieurs +fois, et pouvoir l'expliquer de la façon la plus vulgaire. +Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands +ouragans dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on +entend, dans la nuit, l'immense clameur mélancolique des +grues et des oies sauvages en détresse. Mais les paysans, +que l'on croit si crédules et si peu observateurs, ne s'y +trompent nullement. Ils savent très-bien le nom et connaissent +très-bien le cri des divers oiseaux étrangers à +nos climats qui se trouvent perdus et dispersés dans les +ténèbres. La <i>chasse à baudet</i> n'est rien de tout cela. +Ils l'entendent souvent; moi, qui ai longtemps vécu et +erré comme eux dans la rafale et dans le nuage, je ne l'ai +jamais rencontrée. Quelquefois son passage est signalé +par l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de +chance, car je n'ai jamais vu que la vieille lune que nous +connaissons tous.</p> + +<p>Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la +poule noire, la truie blanche, et je ne sais combien +d'autres animaux fantastiques, gardent, comme l'on sait, +en tous pays les trésors cachés. A l'heure de minuit, le +jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces gardiens +infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de +la cloche qui en annonce la fin. C'est la seule heure +dans toute l'année où la conquête du trésor soit possible. +Mais il faut savoir où il est, et avoir le temps d'y creuser +et de s'en saisir. Si vous êtes surpris dans le gouffre à +l'<i>ite missa est</i>, il se referme à jamais sur vous; de même +que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer +l'animal fantastique, la soumission qu'il vous a montrée +pendant le temps de la messe fait place à la fureur, et +c'est fait de vous.</p> + +<p>Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, +châteaux ou monastères, peu de monuments celtiques +qui ne recèlent leur trésor. Tous sont gardés par un animal +diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant recueil +de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante +la poétique apparition de la chèvre d'or, gardienne +des richesses cachées au sein de la terre.</p> + +<p>Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui +couronnent les collines pelées de la Marche, c'est un boeuf +blanc, ou un veau d'or, ou une génisse d'argent qui font +rêver les imaginations avides; mais ces animaux sont +méchants et terribles à rencontrer. On y court tant de +risques, que personne encore n'a osé les saisir par les +cornes. Et cependant il y a des siècles que les grosses +pierres druidiques dansent et grincent sur leurs frêles +supports pendant la messe de minuit, pour éveiller la +convoitise des passants.</p> + +<p>Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes plaines +fertiles, un animal indéfinissable se promené la nuit à de +certaines époques indéterminées, va tourmenter les boeufs +au pâturage et rôder autour des métairies, qu'il met en +grand émoi. Les chiens hurlent et fuient à son approche, +les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la terreur +qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans +nos alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques +y croient et ont vu la bête. On l'appelle la <i>grand'bête</i>, +par tradition, quoique souvent elle paraisse de la taille et +de la forme d'un blaireau. Les uns l'ont vue en forme de +chien de la grandeur d'un boeuf énorme, d'autres en +levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore +en simple lièvre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent +avec le plus de sang-froid l'ont poursuivie sans succès, +sans trop de frayeur, ne lui attribuant aucun pouvoir +fantastique, la décrivant avec peine, parce qu'elle appartient +à une espèce inconnue dans le pays, disent-ils, et +assurant que ce n'est précisément ni une chienne, ni une +vache, ni un blaireau, ni un cheval, mais quelque chose +comme tout cela, arrangez-vous! Cependant cette bête +apparaît, j'en suis certain, soit à l'état d'hallucination, +soit à l'état de vapeur flottante, et condensée sous de +certaines formes. Des gens trop sincères et trop raisonnables +l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune +cause à leur vision. Les chiens l'annoncent par des hurlements +désespérés et s'enfuient dès qu'elle parait; cela +est certain. Les chiens sont-ils hallucinés aussi? Pourquoi +non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce déguisement? +Jamais la bête n'a rien dérobé, que l'on sache. +Sont-ce de mauvais plaisants? On a tant tiré de coups de +fusil sur la bête, qu'on aurait bien, par hasard, et en +dépit de la peur qui fait trembler la main, réussi à tuer +ou à blesser quelqu'un décès prétendus fantômes. Enfin, +ce genre d'apparition, s'il n'est que le résultat de l'hallucination, +est éminemment contagieux. Pendant quinze +ou vingt nuits, les vingt ou trente habitants d'une métairie +le voient et le poursuivent; il passe à une autre +petite colonie qui le voit absolument le même, et il fait le +tour du pays, ayant produit cette contagion sur un très-grand +nombre d habitants.</p> + +<p>Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour +des mares stagnantes, dans les bruyères comme au +bord des fontaines ombragées dans les chemins creux, +sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on entend +au milieu de la nuit le battoir précipité et le clapotement +furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on +croit qu'elles évoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant +voler jusqu'aux nues avec leur battoir agile l'eau des +sources et des marécages. Chez nous, c'est bien pire, elles +battent et tordent quelque objet qui ressemble à du linge, +mais qui, vu de près, n'est autre chose que des cadavres +d'enfants. Il faut se garder de les observer ou de les déranger, +car eussiez-vous six pieds de haut et des muscles +en proportion, elles vous saisiraient, vous battraient et +vous tordraient dans l'eau ni plus ni moins qu'une paire +de bas.</p> + +<p>Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières +fantastiques résonner dans le silence de la nuit autour +des mares désertes. C'est à s'y tromper. C'est une espèce +de grenouille qui produit ce bruit formidable. Mais c'est +bien triste de faire cette puérile découverte, et de ne plus +espérer l'apparition des terribles sorcières tordant leurs +haillons immondes à la brume des nuits de novembre, +aux premières clartés d'un croissant blafard reflété par +les eaux. Un mien ami, homme de plus d'esprit que de +sens, je dois l'avouer, sujet à l'ivresse, très-brave cependant +devant les choses réelles, mais facile à impressionner +par les légendes du pays, fit deux rencontres +de lavandières qu'il ne racontait qu'avec une grande +émotion.</p> + +<p>Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante +qui court en serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, +sur le flanc ondulé du ravin d'Ormous, il vit, au bord +d'une source, une vieille qui battait et tordait en +silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne vit rien +là de surnaturel, et dit à cette vieille:—Vous lavez bien +tard, la mère!—Elle ne répondit point. Il la crut sourde +et approcha. La lune était brillante et la source éclairait +comme un miroir. Il vit distinctement les traits de la +vieille: elle lui était complètement inconnue, et il en fut +étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur +et de flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui +de visage inconnu à plusieurs lieues à la ronde. Voici +comme il me raconta lui-même ses impressions en face de +cette laveuse singulièrement vigilante: «Je ne pensai à +la tradition des lavandières de nuit que lorsque je l'eus +perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, +je n'y croyais pas et je n'éprouvais aucune méfiance en +l'abordant. Mais dès que je fus auprès d'elle, son silence, +son indifférence à l'approche d'un passant, lui donnèrent +l'aspect d'un être absolument étranger à notre espèce. Si +la vieillesse la privait de l'ouïe et de la vue, comment +était-elle assez robuste pour être venue de loin, toute +seule, laver à cette heure insolite, à cette source glacée +où elle travaillait avec tant de force et d'activité? Cela +était au moins digne de remarque. Mais ce qui m'étonna +encore plus, ce fut ce que j'éprouvai en moi-même: je +n'eus aucun sentiment de peur, mais une répugnance, un +dégoût invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle +tournât la tête. Ce ne fut qu'en arrivant chez moi que je +pensai aux sorcières des lavoirs, et alors j'eus très-peur, +j'en conviens franchement, et rien au monde ne m'eût +décidé à revenir sur mes pas.»</p> + +<p>Une seconde fois, le même ami passait auprès des +étangs de Thevet vers deux heures du matin. Il venait de +Limières, où il assure qu'il n'avait ni mangé ni bu, circonstance +que je ne saurais garantir; il était seul, en +cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il +mit pied à terre à une montée et se trouva au bord de la +route, près d'un fossé ou trois femmes lavaient, battaient +et tordaient avec une grande activité, sans rien dire. Son +chien se serra tout à coup contre lui sans aboyer. Il passa +sans trop regarder; mais à peine eut-il fait quelques pas, +qu'il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina +à ses pieds une ombre très-allongée. Il se retourna et vit une +de ces femmes qui le suivait. Les deux autres venaient à +quelque distance comme pour appuyer la première. «Cette +fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières, mais j'eus une +autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient +d'une taille si élevée et celle qui me suivait avait tellement +les proportions, la figure et la démarche d'un +homme, que je ne doutai pas un instant d'avoir affaire à +des plaisants de village, mal intentionnés peut-être. +J'avais une bonne trique à la main. Je me retournai en +disant: Que me voulez-vous?—Je ne reçus point de +réponse; et, ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas de +prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner +mon cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec +cet être désagréable sur mes talons. Il ne me disait rien +et semblait se faire un malin plaisir de me tenir sous le +coup d'une attaque. Je tenais toujours mon bâton prêt à +lui casser la mâchoire au moindre attouchement; et j'arrivai +ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien qui +ne disait mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai +alors, et quoique j'eusse entendu jusque-là des pas sur +les miens et vu une ombre marcher à côté de moi je ne +vis personne. Seulement je distinguai, à trente pas environ +en arrière, à la place où je les avais vues laver, ces +trois grandes diablesses sautant, dansant et se tordant +comme des folles sur le revers du fossé.»</p> + +<p>Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais +elle m'a été racontée de très-bonne foi, et je vous la garantis. +Mettez cela en partie au chapitre des hallucinations. +<i>L'Orme Râteau</i>, arbre magnifique, qui existait, dit-on, +déjà grand et fort, au temps de Charles VII. Comme un +orme qu'il est, il n'a pas de loin une grande apparence +et son branchage affecte assez la forme du râteau, dont il +porte le nom. Mais ce n'est là qu'une coïncidence fortuite +avec la légende traditionnelle qui l'a baptisé. De près il +devient imposant par sa longue tige élancée, sillonnée de +la foudre et plantée comme un monument à un vaste carrefour +de chemins communaux. Ces chemins, larges +comme des prairies, incessamment tondus par les troupeaux +du prolétaire, sont couverts d'un herbe courte, où +la ronce et le chardon croissent en liberté. La plaine est +ouverte à une grande distance, fraîche quoique nue, mais +triste et solennelle malgré sa fertilité. Une croix de bois +est plantée sur un piédestal de pierre qui est le dernier +vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis +la révolution de 93. Cette décoration monumentale dans +un lieu si peu fréquenté atteste un respect traditionnel; +et les paysans des environs ont une telle opinion de +l'orme Râteau qu'ils prétendent qu'on ne peut l'abattre, +parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin +communal, abandonné aujourd'hui aux piétons, et que +traverse à de rares intervalles le cheval d'un meunier ou +d'un gendarme, était jadis une des grandes voies de communication +de la France centrale. On l'appelle encore +aujourd'hui le chemin des Anglais. C'était la route militaire, +le passage des armées que franchit l'invasion, et +que Du Guesclin leur fit repasser l'épée dans le dos, après +avoir délivré Sainte-Sévère, la dernière forteresse de leur +occupation.</p> + +<p>Ce détail n'est consigné dans aucune histoire, mais la +tradition est là qui en fait foi; et maintenant voici la +légende de l'Orme Râteau qui est jolie, malgré la nature +des animaux qui y jouent leur rôle.</p> + +<p>Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour +de l'Orme Râteau. Il regardait du coté de la Châtre, lorsqu'il +vit accourir une grande bande armée qui dévastait +les champs, brûlait les chaumières, massacrait les paysans +et enlevait les femmes. C'étaient les Anglais qui descendaient +de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager +Saint-Chartier. Le porcher éloigna son troupeau, se +tint à distance, et vit passer l'ennemi comme un ouragan. +Quand il revint sous l'orme avec son troupeau, la peur +qu'il avait ressentie fit place à une grande colère contre +les Anglais et contre lui-même. «Quoi! pensa-t-il, nous +nous laissons abîmer ainsi sans nous défendre! Nous +sommes trop lâches! Il y faut aller!» Et, s'approchant +de la statue de saint Antoine, qui était une des quatre autour +de l'orme: «Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que +j'aille contre ces Anglais, et je n'ai pas le temps de rentrer +mes bêtes. Pendant ce temps-là, ces méchants-là +nous feraient trop de mal. Prends mon bâton, bon saint, +et veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; +je te les donne en garde.»</p> + +<p>Là-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui +est un court bâton avec un triangle de fer au bout) dans +les mains de la statue, et, jetant là ses sabots, <i>s'en, courut</i> +à Saint-Chartier, où, pendant trois jours et trois nuits, il +fit rage contre les Anglais avec les bons garçons de l'endroit, +soutenus des bons hommes d'armes de France. +Puis, quand l'ennemi fut chassé, il s'en revint à son +troupeau; il compta ses porcs et pas un ne manquait; et +cependant il avait passé là bien des traînards, bien des +pillards et bien des loups attirés par l'odeur du carnage. +Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre rustique, +le remercia à genoux, et sans rêver les hautes +destinées et la grande mission de Jeanne d'Arc, content +d'avoir au moins donné son coup de main à l'oeuvre de +délivrance, il garda ses cochons comme devant.</p> + +<p>Une autre tradition plus confuse attribue à l'Orme Râteau +une moins bénigne influence. Des enfants, saisis de +vertige, auraient eu l'horrible idée de jouer leur vie aux +petits palets et auraient enterré vivant le perdant sous la +pierre de saint Antoine.</p> + +<p>Mais voici la légende principale et toujours en crédit de +l'Orme Râteau. Un <i>monsieur</i> s'y promène la nuit; il en +fait incessamment le tour. On le voit là depuis que le +monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait. Il est +vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un <i>monsieur</i>, +car <i>il suit les modes</i>; on l'a vu au siècle dernier, +en habit noir complet, culotte courte, souliers à boucles, +l'épée au côté; sous le Directoire, on l'a vu en oreilles de +chien et en large cravate. Aujourd'hui, il s'habille comme +vous et moi; mais il porte toujours son grand râteau sur +l'épaule, et gare aux jambes des gens ou des bêtes qui +passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, +et ne se faisant connaître qu'à ceux qui ont <i>le secret</i>.</p> + +<p>Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons été à +l'heure solennelle du lever du la lune; nous l'avons appelé +par tous les noms possibles, en lui disant toujours <i>monsieur</i>, +très-poliment, mais nous n'avons pas trouvé le +nom auquel il lui plaît de répondre, car il n'est pas venu, +et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le +voir, il faut avoir peur de lui.</p> + +<p>L'Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. +Cela tient à ce que des écrivains anciens et modernes +ont fixé la légende dans le poëme, le conte et la +ballade. Notre littérature française, depuis le siècle de +Louis XIV surtout, a rejeté cet élément comme indigne +de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le +romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre +scepticisme; nous n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. +Le merveilleux slave, bien autrement grandiose +et terrifiant, nous a été relevé par des traductions incomplètes +qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas +osé imiter chez nous des sabbats lugubres et sanglants +comme ceux d'Adam Mickiewicz.</p> + +<p>La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique +cependant que les nations slaves ou germaniques; +mais il lui a manqué, il lui manquera probablement un +grand poëte pour donner une forme précise et durable +aux élans, déjà affaiblis, de son imagination.</p> + +<p>Une seule province de France est à la hauteur, dans sa +poésie, de ce que le génie des plus grands poëtes et celui +des nations les plus poétiques ont jamais produit; nous +oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons parler de +la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que +c'est la France. Quiconque a lu les <i>Barza-Breiz</i>, recueillis +et traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé +avec moi, c'est-à-dire pénétré intimement, de ce que +j'avance. Le <i>Tribut de Nomenoé</i> est un poëme de cent +quarante vers, plus grand que l'<i>Iliade</i>, plus complet, +plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de +l'esprit humain. La <i>Peste d'Eliant</i>, les <i>Nains</i>, <i>Lesbreiz</i> +et vingt autres diamants de ce recueil breton attestent la +richesse la plus complète à laquelle puisse prétendre une +littérature lyrique. Il est même fort étrange que cette +littérature, révélée à la nôtre par une publication qui est +dans toutes les mains depuis plusieurs années, n'y ait pas +fait une révolution. Macpherson a rempli L'Europe du nom +d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Écosse à la +mode. Vraiment nous n'avons pas assez fêté notre Bretagne, +et il y a encore des lettrés qui n'ont pas lu les +chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous +sommes comme des nains devant des géants. Singulières +vicissitudes que subissent le beau et le vrai dans l'histoire +de l'art!</p> + +<p>Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est +nourrie, depuis le druidisme jusqu'à la chouannerie, d'une +telle moelle? Nous la savions bien forte et fière, mais pas +grande à ce point avant qu'elle eût chanté à nos oreilles. +Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre, +triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là! Et au-dessus +de ce monde de l'action et de la pensée plane le rêve: +les sylphes, les gnômes, les djiins de l'Orient, tous les +fantômes, tous les génies de la mythologie païenne et +chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes. +En vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait +rencontrer un Breton sans lui ôter son chapeau.</p> + +<p>Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j'ai +pourtant retrouvé, dans la mémoire des chanteurs rustiques, +plusieurs romances et ballades, exactement traduites +en vers naïfs et bien berrichons, des textes bretons +publiés par M. de la Villemarqué. Revendiquerons-nous la +propriété de ces créations, et dirons-nous qu'elles ont été +traduites du berrichon dans la langue bretonne? Non.—Elles +portent clairement leur brevet d'origine en tête. Le +texte dit: <i>En revenant de Nantes</i>, etc.</p> + +<p>Et ailleurs: <i>Ma famille de Nantes</i>, etc.</p> + +<p>Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa littérature, +ou bien elle s'est perdue comme aurait pu se perdre la +poésie bretonne si M. de la Villemarqué ne l'eût recueillie +à temps. Ces richesses inédites s'altèrent insensiblement +dans la mémoire des bardes illettrés qui les propagent. Je +sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui +n'ont plus ni rime ni raison, et où, ça et là, brille un +couplet d'une facture charmante, qui appartient évidemment +à un texte original affreusement corrompu quant au +reste.</p> + +<p>Pour être privée de ses archives poétiques, l'imagination +de nos paysans n'est pas moins riche que celle des +Allemands, et ce sens particulier de l'hallucination dont +j'ai parlé précédemment, l'atteste suffisamment.</p> + +<p>Une des plus singulières apparitions est celle des <i>meneurs +de nuées</i>, autour des mares ou au beau milieu des +étangs. Ces esprits nuisibles se montrent aux époques des +débordements de rivières, et provoquent le fléau des +pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir +leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulèvent, +ou reconnaît parmi eux, assez souvent, des gens mal +famés dans le pays, des gens qui ne possèdent rien, bien +entendu, sur ta terre du bon Dieu, et qui ne souhaitent +que le mal des autres. Réunis aux génies des nuages, +armés de pelles ou de balais, vêtus de haillons fangeux et +incolores, ils s'agitent frénétiquement, <i>ils dansent et +enragent</i>, comme disent les ballades bretonnes; et le +voyageur attardé qui les aperçoit sur les flaques brumeuses +semées dans les landes désertes, doit se hâter de +gagner son gîte, sans les déranger et sans leur montrer +qu'il les a vus. Certainement ils se mettraient, en bourrasque, +à ses trousses, et il n'y ferait pas bon.</p> + +<p>On est étonné de voir combien les scènes de la nature +impressionnent le paysan. Il semblerait qu'elles doivent +agir davantage sur l'imagination des habitants des villes, +et que l'homme, accoutumé dès son enfance à errer ou à +travailler le jour et la nuit dans une même localité, en +connaît si bien les détails et les différents aspects qu'il ne +puisse plus y ressentir ni étonnement ni trouble. C'est +tout le contraire: le braconnier qui, depuis quarante ans, +chasse au collet ou à l'affût, à la nuit tombante, voit les +animaux mêmes dont il est le fléau prendre, dans le +crépuscule, des formes effrayantes pour la menacer. Le +pêcheur de nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, +peuplent de fantômes les brouillards argentés par la lune; +l'éleveur de bestiaux qui s'en va lier les boeufs ou conduire +les chevaux au pâturage, après la chute du jour ou +avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pré, +sur ses bêtes mêmes, des êtres inconnus, qui s'évanouissent +à son approche, mais qui le menacent en fuyant. +Heureuses, selon nous, ces organisations primitives, à +qui sont révélés les secrets du monde surnaturel, et qui +ont le don de voir et d'entendre de si étranges choses! +Nous avons beau faire, nous autres, écouter des histoires +à faire dresser les cheveux sur la tête, nous battre les +flancs pour y croire, courir la nuit dans les lieux hantés +par les esprits, attendre et chercher la peur inspiratrice, +mère des fantômes, le diable nous fuit comme si nous +étions des saints: Lucifer défend à ses milices de se +montrer aux incrédules.—Les animaux sorciers ne sont +pas rares: c'est pourquoi il faut faire attention à ce +qu'on dit devant certains d'entre eux. Un métayer de +de nos environs voyait tous les jours un vieux lièvre s'arrêter +à peu de distance de lui, se lécher les pattes, et le +regarder d'un air narquois: or ce métayer finit, en y +faisant bien attention, par reconnaître son propriétaire +sous le déguisement dudit lièvre. Il lui ôta son chapeau, +pour lui faire entendre qu'il n'était point sa dupe, et que +la plaisanterie était inutile. Mais le bourgeois, qui était +malin, parut ne pas comprendre, et continua à le surveiller +sous cette apparence.</p> + +<p>Cela fâcha le métayer, qui était honnête homme, et +que le soupçon blessait d'autant plus, que son maître, +lorsqu'il venait chez lui sous figure de chrétien, ne lui +marquait aucune méfiance. Il prit son fusil un beau soir, +comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette manie +de faire le lièvre. Il essaya même de le coucher en joue; +mais la preuve que cet animai n'était pas plus lièvre que +vous et moi, c'est que le fusil ne l'inquiéta nullement, +et qu'il se mit, à rire.—Ah ça, écoutez, not' maître! +s'écria le brave homme perdant patience, ôtez-vous de +là, ou, aussi vrai que j'ai reçu le baptême, je vous flanque +mon coup de fusil.</p> + +<p>M. <i>Trois-Étoiles</i> ne se le fit pas dire deux fois: il vit +que le paysan était <i>émalicé</i> tout de bon, et, prenant la +fuite, il ne reparut plus.</p> + +<p>On a vu souvent des animaux de ce genre, frappés et +blessés, disparaître également; mais le lendemain, la +personne soupçonnée ne se montrait pas, et, si on allait +chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagée. On +aurait pu retirer de son corps le plomb qui était entré dans +celui de la bête, car aussi vrai que ces choses se sont +vues, c'était le même plomb.</p> + +<p>Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent +l'ouvrier des champs, c'est celui <i>qui se fait +porter</i>. Celui-là est un ennemi déclaré, qui n'écoute rien, +et qui se montre sous diverses formes, quelquefois même +sous celle d'un homme tout pareil à celui auquel il +s'adresse. En se voyant ainsi face à face avec son sosie, +on est fort troublé; et, quelque résistance qu'on fasse, il +nous saute sur les épaules. D'autres fois, on sent son +poids qui est formidable, sans rien voir et sans rien entendre. +La plus mauvaise de ces apparitions est celle de +la levrette blanche. Quand on l'aperçoit d'abord, elle est +toute petite; mais elle grandit peu à peu, elle vous suit, +elle arrive à la taille d'un cheval et vous monte sur le +dos. Il est avéré qu'elle pèse deux ou trois mille livres; +mais il n'y a point à s'en défendre, et elle ne vous quitte +que quand vous apercevez la porte de votre maison. C'est +quand on s'est attardé au cabaret qu'on rencontre cette +bête maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnée +de deux ou trois feux follets qui vous entraînent +dans quelque marécage ou rivière pour vous y faire noyer. +La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe encore +dans les mines des vieux manoirs. Elle erre sur les +ruines la nuit, et se tient cachée le jour dans la vase et +les roseaux. Si on l'aperçoit alors, on ne s'en méfie point, +car elle a la mine d'un petit lézard; mais ceux qui la +connaissent ne s'y trompent guère et annoncent de grandes +maladies dans l'endroit, si on ne réussit à la tuer +ayant qu'elle ait vomi son venin. Cela est plus facile à +dire qu'à faire. Elle est à l'épreuve de la balle et du boulet, +et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit à +l'autre, elle répand la peste dans tous les endroits où +elle passe. Le mieux est de la faire mourir de faim, ou +de la dégoûter du lieu qu'elle habite en desséchant les +fossés et les marais à eaux croupissantes. La maladie +s'en va avec elle.</p> + +<p>Le follet, fadet ou farfadet n'est point un animal, bien +qu'il lui plaise d'avoir des ergots et une tête de coq; mais +il a le corps d'un petit homme, et, en somme, il +n'est ni vilain ni méchant, moyennant qu'on ne le contrariera +pas. C'est un pur esprit, un bon génie connu en +tous pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux +des intérêts de la maison. En Berry, il n'habite pas le +foyer, il ne fait pas l'ouvrage des servantes, il ne devient +pas amoureux des femmes. Il hante quelquefois les écuries +comme ses confrères d'une grande partie de la +France; mais c'est la nuit, au pâturage, qu'il prend particulièrement +ses ébats. Il y rassemble les chevaux par +troupes, se cramponne à leur crinière, et les fait galoper +comme des fous à travers les prés. Il ne parait pas se +soucier énormément des gens à qui ces chevaux appartiennent. +Il aime l'équitation par elle-même; c'est sa +passion, et il prend en amitié les animaux les plus ardents +et les plus fougueux. Il les fatigue beaucoup, car +on les trouve en sueur quand il s'en est servi; mais +il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne s'en +portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement +les chevaux <i>pansés du follet</i>. Leur crinière est nouée +par lui de milliards de noeuds inextricables.</p> + +<p>C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, +assez fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible +à démêler, cela est certain; mais il est certain +aussi qu'on peut le couper sans que l'animal en souffre, +et que c'est le seul parti à prendre.</p> + +<p>Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les étriers du +follet; et, s'il ne les trouvait plus pour y passer ses petites +jambes, il pourrait tomber; et, comme il est fort colère, +il tuerait immédiatement la pauvre bête tondue.</p> + +<p>La nuit de Noël est, en tous pays, la plus solennelle +crise du monde fantastique. Toujours par suite de ce +besoin qu'éprouvent les hommes primitifs de compléter +le miracle religieux par le merveilleux de leur vive imagination +dans tous les pays chrétiens, comme dans toutes +les provinces de France, le coup de minuit de la messe +de Noël ouvre les prodiges du sabbat, en même temps +qu'il annonce la commémoration de l'ère divine. Le ciel +pleut de bienfaits à cette heure sacrée; aussi l'enfer +vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquête +de l'humanité, vient-il s'offrir à elle pour lui donner +les biens de la terre, sans même exiger en échange +le sacrifice du salut éternel: c'est une flatterie, une +avance gratuite que Satan fait à l'homme. Le paysan pense +qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se +laisser prendre au piège; il se croit bien aussi rusé que +le diable, et il ne se trompe guère.</p> + +<p>Dans notre vallée noire, le <i>métayer fin</i>, c'est-à-dire +savant dans la cabale et dans l'art de faire prospérer le +<i>bestiau</i> par tous les moyens naturels et surnaturels, +s'enferme dans son étable au premier coup de la messe; +il allume sa lanterne, ferme toutes ses <i>huisseries</i> avec le +plus grand soin, prépare certains charmes, que le <i>secret</i> +lui révèle, et reste là, <i>seul de chrétien</i>, jusqu'à la fin de +la messe.</p> + +<p>Dans ma propre maison, moi qui vous raconte ceci, la +chose se passe ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, +mais au su de tout le monde, et de l'aveu même des +métayers.</p> + +<p>Je dis: non pas sous nos yeux, car le charme est impossible +si un regard indiscret vient le troubler. Le métayer, +plus défiant qu'il n'est possible d'être curieux, se +barricade de manière à ne pas laisser une fente; et d'ailleurs, +si vous êtes là quand il veut entrer dans l'étable, +il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et +gare aux reproches et aux contestations s'il perd des +bestiaux dans l'année: c'est vous qui lui aurez causé le +dommage.</p> + +<p>Quant à sa famille, à ses serviteurs, à ses amis et +voisins, il n'y a pas de risque qu'ils le gênent dans ses +opérations mystérieuses. Tous convaincus de l'utilité +souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y apporter obstacle. +Ils s'en vont bien vite à la messe, et ceux que +leur âge ou la maladie retient à la maison ne se soucient +nullement d'être initiés aux terribles émotions de l'opération. +Ils se barricadent de leur côté, frissonnant dans +leur lit si quelque bruit étrange fait hurler les chiens et +mugir les troupeaux.</p> + +<p>Que se passe-t-il donc alors entre le <i>métayer fin</i> et le +bon compère <i>Georgeon</i>? Qui peut le dire? Ce n'est pas +moi; mais bien des versions circulent dans les veillées +d'hiver, autour des tables où l'on casse les noix pour le +pressoir; bien des histoires sont racontées, qui font +dresser les cheveux sur la tête.</p> + +<p>D'abord, pendant la messe de minuit, les bêtes parlent, +et le métayer doit s'abstenir d'entendre leur conversation. +Un jour, le père Casseriot, qui était faible à l'endroit de +la curiosité, ne put se tenir d'écouter ce que son boeuf +disait à son âne. «—Pourquoi que t'es triste, et que tu +ne manges point? disait le boeuf.—Ah! mon pauvre +vieux, j'ai un grand chagrin, répondit l'âne. Jamais nous +n'avons eu si bon maître, et nous allons le perdre!—Ce +serait grand dommage, reprit le boeuf, qui était un esprit +calme et philosophique.—Il ne sera plus de ce monde +dans trois jours, reprit l'âne, dont la sensibilité était +plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix.—C'est +grand dommage, grand dommage! répliqua le +boeuf en ruminant.—Le père Casseriot eut si grand +peur, qu'il oublia de faire son charme, courut se mettre +au lit, y fut pris de fièvre chaude, et mourut dans les +trois jours.</p> + +<p>Le valet de charrue à Jean de Chassignoles, a vu une +fois, au coup de l'élévation de la messe, les boeufs sortir +de l'étable en faisant grand bruit, et se jetant les uns +contre les autres, comme s'ils étaient pousses d'un aiguillon +vigoureux: mais il n'y avait personne pour les conduire +ainsi, et ils se rendirent seuls à l'abreuvoir, d'où, +d'après avoir bu d'une soif qui n'était pas ordinaire, ils +rentrèrent à l'étable avec la même agitation et la même +obéissance. Curieux et sceptique, il voulut en savoir le +fin mot. Il attendit sous le portail de la grange, et en vit +sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son +maître, reconduisant un homme qui ne ressemblait à +aucun autre homme, et qui lui disait «<i>Bonsoir, Jean, a +l'an prochain!</i>» Le valet de charrue s'approcha pour le +regarder de plus près; mais qu'était-il devenu? Le métayer +était tout seul, et, voyant l'imprudent: «—Par +grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point +parlé; car s'il avait seulement regardé de ton côté, tu ne +serais déjà plus vivant à cette heure!» La valet eut si +grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de regarder +quelle main mène boire les boeufs pendant la nuit de Noël.</p> + +<p>GEORGE SAND</p> +<br><br><br><br> + + + + +<h3>LA VALLÉE-NOIRE</h3> +<br> + +<h3>I.</h3> + + +<p>Un habitant de la Brenne, en m'adressant des paroles +trop flatteuses, me demandait, il y a quelque temps, où +je prenais la Vallée-Noire. Cette question me pique, je +l'avoue. Je viens dire aux gens de Mézières-en-Brenne, +aussi bien qu'à ceux de La Châtre, où je prends la Vallée-Noire.</p> + +<p>Eh, mes chers compatriotes, je la prends où elle est! +N'y a-t-il pas une géographie naturelle dont ne peuvent +tenir compte les dénominations et les délimitations administratives? +Cette géographie de fait existera toujours, +et chacun a le droit de la rétablir dans la logique de ses +regards et de sa pensée. Si c'est un pur caprice de romancier +qui m'a fait donner un nom quelconque (un nom +très-simple, et le premier venu, je le confesse), à cette +admirable région que nous avons le bonheur d'habiter, +ce n'en est pas moins après un examen raisonné que j'ai +fait, de ce coin du Berry, un point particulier, ayant sa +physionomie, ses usages, son costume, sa langue, ses +moeurs et ses traditions. Je pensais devoir garder pour +moi-même cette découverte innocente. Il me plaisait seulement +de ramener souvent l'action de mes romans dans +ce cadre de prédilection. Mais puisqu'on veut que la +Vallée-Noire n'existe que dans ma cervelle, je prétends +prouver qu'elle existe, distincte de toutes les régions environnantes, +et qu'elle méritait un nom propre.</p> + +<p>Elle fait partie de l'arrondissement de La Châtre; mais +cet arrondissement s'étend plus loin, vers Eguzon et l'ancienne +Marche. Là, le pays change tellement d'aspect, +que c'est bien réellement un autre pays, une autre nature. +La Vallée-Noire s'arrête par là à Cluis. De cette +hauteur on plonge sur deux versants bien différents. L'un +sombre de végétation, fertile, profond et vaste, c'est la +Vallée-Noire: l'autre maigre, ondulé, semé d'étangs, de +bruyères et de bois de châtaigniers. Ce pays-là est superbe +aussi pour les yeux, mais superbe autrement. +C'est encore le ressort du tribunal de La Châtre, mais ce +n'est plus la Vallée-Noire. Plus vous avancez vers le Pin +et le cours de la Creuse et de la Gargilesse, plus vous +entrez dans la Suisse du Berry. La Vallée-Noire en est le +bocage, comme la Brenne en est la steppe.</p> + +<p>Je veux d'abord, pour me débarrasser de toute chicane, +tracer la carte de cette vallée. Faites courir une ligne circulaire, +partant, si vous voulez, de Cluis-Dessus, qui est +le point de mire de tous les horizons de la Vallée-Noire, +et faites-la passer par toutes les hauteurs qui enferment +et protègent notre bocage. Du côté de Cluis, toutes les +hauteurs sont boisées, c'est ce qui donne à nos lointains +cette belle couleur bleue qui devient violette et quasi +noire dans les jours orageux. C'est, d'un côté, le bois +Fonteny; de l'autre, le bois Mavoye, le bois Gros, le +bois Saint-George. Dirigez votre ligne d'enceinte vers les +plateaux d'Aigurande, de Sazeray, Vijon, les sources de +l'Indre, les bois de Vicher, la forêt de Maritet, Château-meillant, +le bois de Boulaise, Thevet, Verneuil, Vilchère, +Corlay. De là vous dirigez votre vol d'oiseau vers les bois +du Magnié, où la vallée s'abaisse et se perd avec le cours +de l'Indre dans les brandes d'Ardentes. Si vous voulez la +retrouver, il faut vous éloigner de ces tristes steppes et +remonter vers le Lys-Saint-George, d'où vous la verrez +se perdre à votre droite, avec le cours de la Bouzanne, +dans la direction de Jeu-les-Bois et des brandes d'Arthon. +A votre gauche, elle se creuse majestueusement, pour se +relever vers Neuvy-Saint-Sépulchre et vous ramener au +clocher de Cluis, votre point de départ, que, dans toute +cette tournée, vous n'avez guère perdu de vue.</p> + +<p>Si vous traversez cette vallée, qui comprend une grande +partie de l'arrondissement de La Châtre, vous trouverez +des détails charmants à chaque pas. Mais ne vous étonnez +pourtant point, voyageurs exigeants, si vous avez à traverser +certaines régions plates et nues. De loin, ces clairières +fromentales mêlaient admirablement leurs grandes +raies jaunes à la verdure des prairies bocagères. De près, +se trouvant presque de niveau avec de légers relèvements +de terrain, elles offrent peu d'horizon, peu d'ombrage, +et l'on ne se croirait plus dans ce pays enchanté +qu'on va bientôt retrouver. C'est qu'il est impossible de +ne pas traverser des veines de ce genre sur une aussi +grande étendue de terrain. La Vallée-Noire, a, selon moi, +une quarantaine de lieues de superficie, quarante-cinq à +cinquante mille habitants, et une vingtaine de petites +rivières formant affluents aux principales, qui sont l'Indre, +la Bouzanne, la Vauvre, et l'Igneraie.</p> + +<p>Ces courants d'eau partent du sud, c'est-à-dire des +limites élevées du département de la Creuse, et viennent +aboutir au pied des hauteurs de Verneuil et de Corlay, +pour se perdre plus loin dans les brandes. Par leur inclinaison +naturelle, ils creusent et fécondent cette vallée +riante et fertile, où tout est semé sur des plans inégaux +et ondulés. Si le voyageur veut bien me prendre pour +guide, je lui conseille de se faire d'abord une idée de +l'ensemble à Corlay ou à Vilchère, sommets qui, par les +routes de Châteauroux et d'Issoudun, marquent l'entrée +de ce paradis terrestre au sortir des tristes plateaux +d'Ardentes et de Saint-Aoust. Qu'il visite Saint-Chartier, +cette antique demeure des princes du bas Berry, d'où +relevaient toutes les châtellenies de la Vallée-Noire, et +que Philippe-Auguste disputa et reprit aux Anglais. Qu'il +aille ensuite chercher le cours de l'Indre à Ripoton ou à +Barbotte, sans s'inquiéter de ces noms barbares. Barbotte +a été illustré par la beauté des filles du meunier, quatre +madones qu'on appelait naïvement les <i>Barbottines</i>, et +qui sont aujourd'hui mariées aux alentours. Que mon +voyageur ne les cherche pas; qu'il cherche son chemin, +ce qui n'est pas facile et ne souffre guère de distraction; +ou bien qu'il suive la rivière, en remontant ses rives herbues, +et qu'il la quitte au moulin de la Beauce, pour se +diriger (s'il le peut), en droite ligne, sur la Vauvre.</p> + +<p>Je lui recommande là, tout près du gué, le moulin +d'Angibault, hélas! bien ébranché et bien éclairci depuis +l'année dernière. Puis il reprendra le chemin de Transault. +Il s'arrêtera un instant au petit étang de Lajon, où +les poules d'eau gloussent au printemps parmi les nénuphars +blancs et les joncs serrés. Il traversera Transault, +et, s'il prend le plus long pour arriver au Lys-Saint-George, +c'est-à-dire s'il oblique par le chemin de gauche, +il verra le vallon de Neuvy se présenter sous un aspect +enchanteur. Au Lys, il visitera le château et l'affreux cachot +où Ludovic Sforce a langui dix-huit mois. Il déjeunera +en plein air, je le lui conseille, pour admirer le pays +environnant, et ensuite il ira gagner le Magnié par +Fourche et la grande prairie.</p> + +<p>Du Lys à Fourche, le pays change d'aspect. C'est là +que la vallée s'ouvre sur des landes tourmentées, et +commence à cesser d'être Vallée-Noire. Les arbres deviennent +plus rares, les horizons moins harmonieux, les +terres plus froides. Mais l'aspect de cette région transitoire +et grandiose, quand le soleil fait étinceler les flaques +d'eau en s'abaissant derrière les buttes inégales où la +bruyère commence à se montrer, plante folle et charmante, +qui s'étale fièrement à côté du dernier sillon +tracé par le laboureur sur cette limite du fromental généreux +et de la brande inféconde.</p> + +<p>Bon voyageur, tu tâcheras de ne pas te tromper de +chemin, car tu pourrais courir longtemps avant de trouver +l'Indre guéable. Pour rentrer dans la Vallée-Noire, tu +demanderas Fourche; car si tu prends par Mers (et je +te conseille Mers et Presles pour le lendemain), tu ne +verrais pas ce soir un coin de bois qu'il faut traverser +avant Fourche, et qui est, sur ma parole, un joli coin de +bois. Le petit castel du Magnié, les jardins et les bois si +bien plantés et si bien situés qui l'entourent, son air +d'abandon, son silence et sa poésie, ont bien aussi leur +mérite.</p> + +<p>Mais, dans cette tournée, où mangeras-tu, où dormiras-tu, +où trouveras-tu du café, des journaux, des cigares, +et quelqu'un à qui parler? Nulle part, je t'en préviens. +Tu feras comme tu pourras, et même, pour te +diriger à travers ce labyrinthe de chemins verdoyants et +perfides, tu trouveras peu d'aide. Les passants sont rares, +les métairies sont vides à la saison des travaux d'été, +seule saison où le pays ne soit pas inondé et impraticable. +Tu n'es pas ici en Suisse; si tu demandes à un paysan +de te servir de guide, il te répondra en riant: «Bah! +est-ce que j'ai le temps? J'ai mes boeufs, mes blés ou +mes foins à rentrer.» Si tu demandes à Angibault le +chemin du Lys-Saint-George, on te dira: «Ma foi! c'est +quelque part par là. Je n'y ai jamais été.» Le meunier +peut connaître le pays à une lieue à la ronde, mais sa +femme et ses enfants n'ont certes jamais voyagé que +dans le rayon d'un kilomètre autour de leur demeure. +Tu rencontreras partout des gens polis et bienveillants, +mais ils ne peuvent rien pour toi, et ils ne comprendront +pas que tu veuilles voir leur pays.</p> + +<p>Et, au fait, pourquoi voudrait-on venir de loin pour le +voir, ce pays modeste qui n'appelle personne, et dont +l'humble et calme beauté n'est pas faite pour piquer la +curiosité des oisifs? Dans les pays à grands accidents, +comme les montagnes élevées, la nature est orgueilleuse +et semble dédaigner les regards, comme ces fières beautés +qui sont certaines de les attirer toujours. Dans d'autres +contrées moins grandioses, elle se fait coquette dans +les détails, et inspire des passions au paysagiste. Mais +elle n'est ni farouche ni prévenante dans la Vallée-Noire +elle est tranquille, sereine, et muette sous un sourire de +bonté mystérieuse. Si l'on comprend bien sa physionomie, +on peut être sûr que l'on connaît le caractère de +ses habitants. C'est une nature qui ne se farde en rien +et qui s'ignore elle-même. Il n'y a pas là d'exubérance +irréfléchie, mais une fécondité patiente et inépuisable. +Point de luxe, et pourtant la richesse; aucun détail qui +mérite de fixer l'attention, mais un vaste ensemble dont +l'harmonie vous pénètre peu à peu, et fait entrer dans +l'âme le sentiment du repos. Enfin on peut dire de cette +nature qu'elle possède une aménité grave, une majesté +forte et douce, et qu'elle semble dire à l'étranger qui la +contemple: «Regarde-moi si tu veux, peu m'importe. Si +tu passes, bon voyage; si tu restes, tant mieux pou +toi.»</p> + +<p>J'ai dit que comprendre la physionomie de cette contrée, +c'était connaître le caractère de ses habitants, et +j'ai dit là une grande naïveté. Le sol ne communique-t-il +pas à l'homme des instincts et une organisation analogue +à ses propriétés essentielles? La terre, et le bras et le +cerveau de l'homme qui la cultive ne réagissent-ils pas +continuellement l'un sur l'autre? A intensité égale de +soleil, le plus ou moins de vertu du sol fait un air plus +ou moins souple et sain, plus ou moins pur et vivifiant. +L'air est admirablement doux et respirable dans la Vallée-Noire. +Point de grandes rivières, conducteurs électriques +des ouragans et des maladies; point d'eaux +stagnantes, de marécages conservateurs perfides des +germes pestilentiels. Partout des mouvements de terrain +dont la science agricole pourrait tirer sans doute un +meilleur parti, mais qui du moins facilitent naturellement +un rapide écoulement aux inondations; des terres qui +ne sèchent pas vite, mais qui ne s'imbibent pas vite non +plus, et qui ne communiquent pas de brusques transitions +à l'atmosphère. L'homme qui naît dans cet air +tranquille ne connaît ni l'excitation fébrile des pays des +montagnes, ni l'accablement des régions brûlantes. Il se +fait un tempérament pacifique et soutenu. Ses instincts +manquent d'élan; mais s'il ignore les mouvements impétueux +de l'imagination, il connaît les douceurs de la méditation, +et la puissance de l'entêtement, cette force du +paysan, qui raisonne à sa manière, et s'arrange, en dépit +du progrès, pour l'espèce de bonheur et de dignité qu'il +conçoit. Les gens civilisés parlent bien à leur aise de +bouleverser tout cela, oubliant qu'il y a bien des choses +à respecter dans ces antiques habitudes de sobriété morale +et physique, et que le paysan ne fera jamais bien +que ce qu'il fera de bonne grâce.</p> + +<p>Si le sol agit lentement et mystérieusement sur le tempérament +et le caractère de l'homme, l'homme, à son +tour, agit ostensiblement sur la physionomie du sol. Son +action paraît plus prompte, il faut moins de temps pour +ébrancher un arbre, ou creuser un fossé, que pour faire +des dents de sagesse: mais cette action du bras humain +étant moins soutenue, est soumise à des lois moins fixes; +celle du sol reste victorieuse à la longue, et l'homme ne +change pas plus dans la Vallée-Noire, que le système du +labourage et l'aspect des campagnes.</p> + +<p>Grâce à des habitudes immémoriales, la Vallée-Noire +tire son caractère particulier de la mutilation de ses +arbres. Excepté le noyer et quelques ormes séculaires +autour des domaines ou des églises de hameau, tout +est ébranché impitoyablement pour la nourriture des +moutons pendant l'hiver. Le détail est donc sacrifié dans +le paysage, mais l'ensemble y gagne, et la verdure touffue +des têteaux renouvelée ainsi chaque année prend une +intensité extraordinaire. Les amateurs de <i>style</i> en peinture +se plaindraient de cette monstrueuse coutume; et +pourtant, lorsque, d'un sommet quelconque de notre vallée, +ils en saisissent l'aspect général, ils oublient que +chaque arbre est un nain trapu ou un baliveau rugueux, +pour s'étonner de cette fraîcheur répandue à profusion. +Ils demandent si cette contrée est une forêt; mais bientôt, +plongeant dans les interstices, ils s'aperçoivent de +leur méprise. Cette contrée est une prairie coupée à +l'infini par des buissons splendides et des bordures d'arbres +ramassés, semée de bestiaux superbes, et arrosée +de ruisseaux qu'on voit ça et là courir sous l'épaisse +végétation qui les ombrage. Il n'y aurait jamais de point +de vue possible dans un pays ainsi planté, et avec un +terrain aussi accidenté, si les arbres étaient abandonnés +à leur libre développement. La beauté du pays existerait, +mais, à moins de monter sur la cime des branches, personne +n'en jouirait. L'artiste, qui rêve en contemplant +l'horizon, y perdrait le spectacle de sites enchanteurs, et +le paysan, qui n'est jamais absurde et faux dans son +instinct, n'y aurait plus cette jouissance de respirer et de +voir, qu'il exprime en disant: C'est bien joli par ici, c'est +bien <i>clair</i>, on voit loin.</p> + +<p><i>Voir loin</i>, c'est la rêverie du paysan; c'est aussi celle +du poëte. Le paysagiste aime mieux un coin bien composé +que des lointains infinis. Il a raison pour son usage; +mais le rêveur, qui n'est pas forcé de traduire le charme +de sa contemplation, adorera toujours ces vagues profondeurs +des vallées tranquilles, où tout est uniforme, où +aucun accident pittoresque ne dérange la placidité de +son âme, où l'églogue éternelle semble planer comme un +refrain monotone qui ne finit jamais. L'idée du bonheur, +est là, sinon la réalité. Pour moi, je l'avoue, il n'est point +d'amertumes que la vue de mon horizon natal n'ait endormies, +et, après avoir vu l'Italie, Majorque et la Suisse, +trois contrées au-dessus de toute description, je ne puis +rêver pour mes vieux jours qu'une chaumière un peu +confortable dans la Vallée-Noire.</p> + +<p>C'est un pays de petite propriété, et c'est à son morcellement +qu'il doit son harmonie. Le morcellement de la +terre n'est pas mon idéal social; mais, en attendant le +règne de la Fraternité, qui n'aura pas de raisons pour +abattre les arbres et priver le sol de sa verdure, j'aime +mieux ces petits lots divisés où subsistent des familles +indépendantes, que les grandes terres où le cultivateur +n'est pas chez lui, et où rien ne manque, si ce n'est +l'homme.</p> + +<p>Dans une grande partie du Berry, dans la Brenne particulièrement, +la terre est inculte ou abandonnée: la +fièvre et la misère ont emporté la population. La solitude +n'est interrompue que par des fermes et des châteaux, +pour le service desquels se rassemblent le peu de bras +de la contrée. Mais je connais une solitude plus triste +que celle de la Brenne, c'est la Brie. Là ce ne sont pas +la terre ingrate et l'air insalubre qui ont exilé la population, +c'est la grande propriété, c'est la richesse. Pour +certains habitants sédentaires de Paris qui n'ont jamais +vu de campagne que la Brie ou la Beauce, la nature est +un mythe, le paysan un habitant de la lune. Il y a autant +de différence entre cette sorte de campagne et la Vallée-Noire, +qu'entre une chambre d'auberge et une mansarde +d'artiste.</p> + +<p>Voici la Brie: des villages où le pauvre exerce une +petite industrie ou la mendicité; des châteaux à tourelles +reblanchies, de grandes fermes neuves, des champs de +blé ou des luzernes à perte de vue, des rideaux de peupliers, +des meules de fourrages, quelques paysans qui ont +posé dans le sillon leur chapeau rond et leur redingote +de drap pour labourer ou moissonner; et d'ailleurs, la +solitude, l'uniformité, le désert de la grande propriété, +la morne solennité de la richesse qui bannit l'homme de +ses domaines et n'y souffre que des serviteurs. Ainsi rien +de plus affreux que la Brie, avec ses villages malpropres, +peuplés de blanchisseuses, de vivandières, et de pourvoyeurs; +ses châteaux dont les parcs semblent vouloir +accaparer le peu de futaie et le peu d'eau de la contrée; +ses paysans, demi-messieurs, demi-valets; ses froids horizons +où vous ne voyez jamais fumer derrière la haie la +chaumine du propriétaire rustique. Il n'y a pas un pouce +de terrain perdu ou négligé, pas un fossé, pas un buisson, +pas un caillou, pas une ronce. L'artiste se désole.</p> + +<p>Mais, dira-t-on, l'artiste est un songe-creux qui voudrait +arrêter les bienfaits de l'industrie et de la civilisation. +Une charrue perfectionnée le révolte, un grand +toit de tuiles bien neuves et bien rangées, un paysan +bien mis, lui donnent des nausées; il ne demande que +haillons, broussailles, chaumes moisis, haies échevelées.</p> + +<p>Il semble, en effet, quand on songe au positif, que +l'artiste soit un fou et un barbare. Je vais vous dire +pourquoi l'artiste a raison dans son instinct: c'est qu'il +sent la grandeur et la poésie de la liberté; c'est que le +paysan n'est un homme qu'à la condition d'être chez soi +et de pouvoir travailler souvent sa propre terre. Or le +paysan, dans l'état de notre société, a encore la négligence +ou la parcimonie de sa race. Lors même qu'il arrive +à l'aisance, il dédaigne encore les superfluités de la symétrie, +et peut-être que, poëte lui-même, il trouve un +certain charme au désordre de son hangar et à l'exubérance +de son berceau de vignes. Quoi qu'il en soit, cet air +d'abandon, cette souriante bonhomie de la nature respectée +autour de lui, sont comme le drapeau de liberté +planté sur son petit domaine.</p> + +<p>Moi aussi, artiste, qu'on me le pardonne, je rêve pour +les enfants de la terre un sort moins précaire et moins +pénible que celui de petit propriétaire, sans autre liberté +que celle de barder jalousement la glèbe qu'il a conquise, et +sans autre idéal que celui de voir pousser la haie dont il +l'a enfermée. Derrière ses grandes <i>bouchures</i> d'épine et +d'églantier, on dirait que le paysan de la Vallée-Noire +cache le maigre trésor qu'il a pu acheter en 93, et qu'il a +peur d'éveiller les désirs de son ancien seigneur, toujours +prêt, dans l'imagination du paysan, à réclamer et à ressaisir +les <i>biens nationaux</i>. Mais tel qu'il est là, couvant +son arpent de blé, je le crois plus fier et plus heureux +que le valet de ferme qui vieillira comme son cheval +sous le harnais, et qui passera, par grande fortune, à +l'état de piqueur, de valet de pied, ou tout au plus, s'il +amasse beaucoup, à la profession de cabaretier dans un +tourne-bride. La domesticité du fermier n'est pas franchement +rustique, et la grande ferme plus saine, plus +aérée, j'en conviens, que la chaumière moussue, a toute +la tristesse, toute la laideur du phalanstère, sans en avoir +la dignité et la liberté rêvées.</p> + +<p>Il est bien vrai qu'en chassant l'homme de la terre, en +le parquant dans les fermes ou dans les villages, le riche +éloigne de ses blés les troupeaux errants, et de son jardin +les poules maraudeuses. Aussi loin que sa vue peut +s'étendre, et bien plus loin encore, tout est à lui, à lui +seul. Un petit enclave impertinent vient-il à l'inquiéter? +Il s'en rend maître à tout prix. Il n'aura besoin ni de +fossés, ni de clôtures. Si une vache foule indolemment +sa prairie artificielle, cette vache est à lui; si un poulain +s'échappe à travers ses jeunes plantations, ce poulain +sort de ses écuries. On grondera le palefrenier, et tout +sera dit. Le garde-champêtre n'aura point à intervenir.</p> + +<p>Mais qu'il est à plaindre dans sa sécurité, ce solitaire +de la Brie! Il n'a de voisins qu'à une lieue de chez lui, à +la limite de son vaste territoire. Il n'entend pas chanter +son laboureur: son laboureur ne chante pas: il n'est pas +gai, lorsqu'il laboure cette terre dont il ne partagera pas +les produits. Mais le propriétaire n'est pas moins grave +ni moins ennuyé. Il ne s'entend jamais appeler par la +fileuse qui l'attend sur le pas de sa porte, pour lui montrer +un enfant malade, ou le consulter sur le mariage de +sa fille aînée. Il ne verra pas les garçons jouer aux +quilles entre sa cour et celle du voisin, et lui crier quand +il passe à cheval: «Prenez donc le galop, Monsieur, que +je lance ma boule. Je ne voudrais pas effrayer votre +monture, mais je suis pressé de gagner la partie.» Il ne +chassera pas poliment de son parterre les oies du voisin, +qui vient se lamenter avec lui sur le dommage, et qui +jette des pierres, en punition, à ses bêtes malapprises, +en ayant grand soin toutefois de ne pas les toucher! Il +ne nourrira point le troupeau du paysan; mais aussi il +n'aura pas sous sa main le paysan toujours prêt à lui +donner aide, secours et protection; car le paysan est le +meilleur des voisins. En même temps qu'il est pillard, +tracassier, susceptible, indiscret, et despote, il est, dans +les grandes occasions, tout zèle, tout coeur, et tout élan. +Insupportable dans les petites choses, il vous exerce à la +patience, il vous enseigne l'égalité qu'il ne comprend pas en +principe, mais qu'il pratique en fait; il vous force à l'hospitalité, +à la tolérance, à l'obligeance, au dévouement; +toutes vertus que vous perdez dans la solitude, ou dans +la fréquentation exclusive de ceux qui n'ont jamais besoin +de rien. Lui, il a besoin de tout; il le demande. Donnez-le-lui, +ou il le prendra. Si vous lui faites la guerre, vous +serez vaincu; si vous cédez, il n'abusera point trop, et +il vous le rendra en services d'une autre nature, mais +indispensables. Cet échange, où vous auriez tant de frais +à faire, vous paraît dur? Il est plus dur de n'être pas +aimé (lors même qu'on le mérite), faute d'être connu. Il +est plus dur de ne pas se rendre utile, et de ne pas faire +d'heureux dans la crainte défaire des ingrats. Il est plus +dur d'avoir à payer que d'avoir à donner. Je vous en réponds, +je vous en donne ma parole d'honneur. L'homme +qui n'a pas quelque chose à souffrir de ses semblables +souffrira bien davantage d'être privé de leur commerce +et de leur sympathie. Si j'avais beaucoup de terres et +point de voisins, je donnerais des terres aux mendiants, +afin d'avoir leur voisinage, et afin de pouvoir causer de +temps en temps avec des hommes libres. Je les leur +donnerais sans vouloir qu'ils fussent reconnaissants.</p> +<br> + + + +<h3>II.</h3> + + +<p>Quel contraste entre ces pays à habitudes féodales et +la partie du Berry que j'ai baptisée Vallée-Noire! Chez +nous, presque pas de châteaux, beaucoup de forteresses +seigneuriales, mais en ruines, ouvertes à tous les vents, +et servant d'étables aux métayers, ou de pâturages aux +chèvres insouciantes. Comme on ne replâtre pas chez +nous la féodalité, les murs envahis par le lierre et les +tours noircies par le temps n'attirent pas de loin les +regards. C'est tout au plus si un rayon du couchant vous +les fait distinguer un instant dans le paysage. La chaumière +est tapie sous le buisson, la métairie est voilée +derrière ses grands noyers. Le pays semble désert, et +sauf les jours de marché, les routes ne sont fréquentées +que par les deux ou trois bons gendarmes qui font une +promenade de santé, ou par le quidam poudreux qui +porte une mine et un passeport suspects. Mais ce pays +de silence et d'immobilité est très-peuplé; dans chaque +chemin de traverse, le petit troupeau du ménageot est +pendu aux ronces de la haie, et, dans chaque haie, vous +trouverez, caché comme un nid de grives, un groupe +d'enfants qui jouent gravement ensemble, sans trop se +soucier de la chèvre qui pèle les arbres, et des oies qui +se glissent dans le blé. Autour de chaque maisonnette +verdoie un petit jardin, où les oeillets et les roses commencent +à se montrer autour des légumes. C'est là un +signe notable de bien-être et de sécurité: l'homme qui +pense aux fleurs a déjà le nécessaire, et il est digne de +jouir du superflu.</p> + +<p>Encore une délimitation de la Vallée-Noire, qui en vaut +bien une autre, et qui parle aux yeux. Tant que vous +verrez une coiffe à barbes coquettement relevées, et rappelant +les figures du moyen âge, vous n'êtes pas sorti de +la Vallée-Noire. Cette coiffure est charmante quand elle +est portée avec goût, et qu'elle encadre sans exagération +un joli visage. Elle est grave et austère quand elle s'élargit +lourdement sur la nuque d'une aïeule. Son originalité +caractérise l'attachement à d'anciennes coutumes, et le +vieux Berry, si longtemps écrasé par les Anglais, et si +bravement disputé et repris, se montre ici dans un dernier +vestige des modes du temps passé. Sainte-Sévère, la +dernière forteresse où se retranchèrent nos ennemis, et +d'où ils furent si fièrement expulsés par Du Guesclin soutenu +de ses bons hommes d'armes et des rudes gars de +l'endroit, élève encore, au bord de l'Indre, comme une +glorieuse vigie, sa grande tour effondrée de haut en bas +par la moitié, en pleine Vallée-Noire, dans un site moins +riant que ceux du nord de la vallée, mais déjà empreint +de la tristesse romantique de la Marche et des mouvements +plus accusés de cette région montagneuse.</p> + +<p>C'est dans la Vallée-Noire qu'on parle le vrai, le pur +berrichon, qui est le vrai français de Rabelais. C'est lu +qu'on dit un <i>draggouer</i>, que les modernes se permettent +d'écrire draggoir ou drageoir, fautes impardonnables: +un bouffouer (un soufflet) que nos voisins dégénérés +appellent <i>boufferet</i>. C'est là que la grammaire berrichonne +est pure de tout alliage et riche de locutions +perdues dans tous les autres pays de la langue d'oil. +C'est là que les verbes se conjuguent avec des temps +inconnus aujourd'hui, luxe de langage qu'on ne saurait +nier: par exemple, cet imparfait du subjonctif qui mérite +attention:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il ne faudrait pas que je m'y accoutumige,</p> +<p class="i10"> que tu t'y accoutumigis,</p> +<p class="i10"> qu'il s'y accoutumigît,</p> +<p class="i10"> que nous nous y accoutumigiens,</p> +<p class="i10"> que vous vous y accoutumiege,</p> +<p class="i10"> qu'il s'y accoutumiengent.</p> + </div> </div> + +<p>C'est, dit le Dante, en parlant de la Toscane, la contrée +où résonne le <i>si</i>. Eh bien, la Vallée-Noire est le pays où +résonne le <i>zou</i>. Le <i>zou</i> est à coup sûr d'origine celtique, +car je ne le trouve nulle part dans le vieux français d'oc +ou d'oil. <i>Zou</i> est un pronom relatif qui ne s'applique +qu'au genre neutre. Le berrichon de la Vallée-Noire est +donc riche du neutre perdu en France. On dit d'un couteau: +<i>ramassez zou</i>, d'un panier <i>faut zou s'emplir</i>. On +ne dira pas d'un homme tombé de cheval <i>faut zou ramasser</i>. +Le bétail noble non plus n'est pas neutre. On +ne dit pas du boeuf, <i>tuez zou</i>, ni du cheval <i>mène zou</i> +au pré; mais toute bête vile et immonde, le crapaud, la +chauve-souris, subissent l'outrage du <i>zou</i>; <i>écrase zou: +zous attuche pas, anc tes mains!</i></p> + +<p>Les civilisés superficiels prétendent que les paysans +parlent un langage corrompu et incorrect. Je n'ai pas +assez étudié le langage des autres localités pour le nier +d'une manière absolue, mais quant aux indigènes de la +Vallée-Noire, je le nie particulièrement et positivement. +Ce paysan a ses règles de langage dont il ne se départ +jamais, et en cela son éducation faite sans livres, sans +grammaire, sans professeur, et sans dictionnaire, est +très-supérieure à la nôtre. Sa mémoire est plus fidèle, et +à peine sait-il parler, qu'il parle jusqu'à sa mort d'une +manière invariable. Combien de temps nous faut-il, à +nous autres, pour apprendre notre langue? et l'orthographe? +Le paysan n'écrit pas, mais sa prononciation +orthographie avec une exactitude parfaite. Il prononce la +dernière syllabe des temps du verbe au pluriel, et, au +lieu de laisser tomber, comme nous, cette syllabe muette, +ils <i>mangent</i>, ils <i>marchent</i>, il prononce ils <i>mangeant</i>, +ils <i>marchant</i>. Jamais il ne prendra le singulier pour le +pluriel dans cette prononciation, tandis que nous, c'est à +coups de pensums que nous arrivons à ne pas écrire ils +<i>mange</i>, ils <i>marche</i>. Ailleurs, le paysan dira peut-être: +ils <i>mangent</i>, ils <i>marchont</i>; jamais le paysan de la +Vallée-Noire ne fera cette faute.</p> + +<p>L'emploi de ce <i>zou</i> neutre est assurément subtil pour +des intelligences que ne dirige pas le fil conducteur d'une +règle écrite, définie, apprise par coeur, étudiée à frais de +mémoire et d'attention. Eh bien, jamais il n'y fera faute, +non plus qu'aux temps bizarres de ses conjugaisons. Je +ne parle pas ici de la profusion et du pittoresque de ses +adjectifs et de ses verbes, de l'originalité descriptive de +ses substantifs. Ce serait à l'infini, et beaucoup de ces +locutions ne sont pas même dans les vieux auteurs. Je +n'insiste que sur la correction de sa langue, correction +d'autant plus admirable qu'aucune académie ne s'en est +jamais doutée, et qu'elle s'est conservée pure à travers +les siècles.</p> + +<p>Qu'on ne dise donc pas que c'est un langage barbare, +incorrect, et venu par hasard. Il y a beaucoup plus de +hasard, de fantaisie et de corruption dans notre langue +académique; le sens et l'orthographe ont été beaucoup +moins respectés par nos lettrés, depuis cinq cents ans, +qu'ils ne le sont encore aujourd'hui par nos bouviers de +la Vallée-Noire. Ceux qui parlent mal, sans règle, sans +logique, et sans pureté, ce sont les artisans de nos petites +villes, qui dédaignent de parler comme les <i>gens de +campagne</i>, et qui ne parlent pas comme les bourgeois; ce +sont les domestiques de bonne maison, qui veulent singer +leurs maîtres, les cantonniers piqueurs qui courent les +routes, les cabaretiers qui causent avec des passants de +tout pays, et qui arrivent tous au charabiat, au <i>parler +pointu</i>, au <i>chien-frais</i>, comme on dit chez nous. Les +soldats qui reviennent de faire leur temps apportent aussi +un parler nouveau, mais qui ne prend pas, et auquel ils +renoncent en moins d'un an pour retourner à la langue +primitive. Mais l'homme qui n'a jamais quitté sa charrue +ou sa pioche parle toujours bien, et ici, comme partout, +les femmes ont la langue encore mieux pendue que les +hommes. Elles s'expriment facilement, abondamment. +Elles racontent d'une manière remarquable, et il y en a +plusieurs que j'ai écoutées des heures entières à mon +grand profit. Au sortir du pathos à la mode, et de cette +langue chatoyante, vague, et pleine de brillants contre-sens +de la littérature actuelle, il me semblait que la logique +de mon cerveau se retrempait dans cette simplicité +riche, et dans cette justesse d'expressions que conservent +les esprits sans culture.</p> + +<p>Il faudrait pouvoir retrouver et retracer l'histoire de +la Vallée-Noire. Je ne la sais point, mais je crois pouvoir +la résumer par induction. Presque nulle part on ne retrouve +de titres, et la révolution a fait une telle lacune +dans les esprits, que tout ce qui existait la veille de ces +grands jours n'a laissé que des traditions vagues et contradictoires. +Seul, dans ma paroisse, j'ai mis la main sur +quelques parchemins relatifs à Nohant, et aux seigneuries +qui en relevaient, ou dont relevait Nohant. Voici ce que +je crois pouvoir conclure des relations de paysans à +seigneurs.</p> + +<p>Depuis trois cents ans environ, Nohant, Saint-Chartier, +Vieille-Ville, et plusieurs autres domaines de la Vallée-Noire +étaient tombés en quenouille. C'étaient des héritages +de vieilles filles, de nobles veuves ou de mineurs. +Ces domaines étaient de moins en moins habités et surveillés +par des maîtres actifs, et la gestion en était confiée +à des hommes de loi, tabellions et procureurs, qui n'exigeaient, +pour le maître absent ou débonnaire, ni corvées, +ni redevances, ni prestation de foi et hommage. Les +paysans prirent donc la douce habitude de ne se point +gêner, et quand la révolution arriva, ils étaient si bien +dégagés, par le fait, des liens de la féodalité, qu'ils +n'exercèrent de vengeance contre personne. La conduite +de M. de Serenne, gouverneur de Vierzon et seigneur de +Nohant, peint assez bien l'époque. Ayant acheté cette +terre aux héritiers du maréchal de Balincourt, il vint +essayer d'y faire acte d'autorité. Il n'était pas riche, et +probablement le revenu de la première année, absorbé +par les frais d'acte, ne fut pas brillant. Il voulut compulser +ses titres pour savoir à qui il pourrait réclamer ses +droits de seigneur. Mais ses titres étaient dans les mains +des maudits tabellions de La Châtre, lesquels, bonnes +gens, amis du pauvre, et peu habitués à se courber devant +des pouvoirs tombés en désuétude, prétendaient +avoir égaré toutes ces paperasses. Pourtant le meunier +du Moulin-Neuf devait une paire de poules noires, celui +du Grand-Moulin un sac d'avoine; qui, une <i>oche</i> avec +son <i>ochon</i>; qui, trois sous parisis: tout cela remontait +peut-être aux croisades. Il y avait bien longtemps qu'on +s'en croyait quitte. La demoiselle de Saint-Chartier, vieille +fille de bonne humeur, n'exigeait plus que ses vassaux +lui présentassent un roitelet et un bouquet de roses, portés +chacun sur une charrette à huit boeufs. Messire Chabenal, +le tabellion, n'allait plus représenter auprès d'elle le seigneur +de Nohant, un pied <i>déchaux</i>, sans ceinture, épée, +ni boucles de souliers, pour lui rendre hommage, le +genou en terre, au nom du seigneur de Nohant. Mais le +seigneur de Nohant, qui oubliait volontiers de payer sa +dette de servage à ladite demoiselle, voulait que ses propres +vassaux se souvinssent de leur devoir. Il obtint un +ordre, dit <i>lettre royau</i>, par lequel il était enjoint aux +tabellions, notaires et procureur de La Châtre, et autres +lieux, de lui rapporter tous ses titres, et aux vassaux de +monseigneur, de venir, à jour dit, se présenter en la +salle du château de Nohant, avec leurs poules, leurs sous, +leurs sacs, leurs oches, et leurs dindes, s'y prosterner, +et faire agréer leurs tributs.</p> + +<p>Il paraît que personne ne se présenta, et que les damnés +tabellions ne retrouvèrent pas le plus petit parchemin, +ce qui irrita fort monseigneur. De leur coté, les +paysans furent révoltés de ces prétentions surannées. Le +curé de Nohant, qui avait par avance des instincts jacobins, +fit une chanson contre monseigneur. Monseigneur +exigea qu'à l'offertoire monsieur le curé lui offrit l'encens +dans sa tribune. On n'a jamais dit ce que le curé mit +dans l'encensoir, mais le seigneur en fut quasi asphyxié, +et s'abstint de respirer pendant toute la messe.</p> + +<p>La révolution grondait déjà au loin. Les paysans couchaient +en joue le seigneur dans son jardin, en passant +le canon de fusils non chargés par dessus la haie. Ce +n'était encore qu'une menace: monseigneur la comprit +et émigra.</p> + +<p>Je crois que cette histoire ressemble à celle de toutes +les localités de la Vallée-Nuire, et pour s'en convaincre, il +ne faut que voir le paysan propriétaire, maître chez lui, +indépendant par position et par nature, calme et bienveillant +avec ses amis riches, traitant d'égal à égal avec +eux, se moquant beaucoup des grands airs, nullement +servile dans sa gratitude; il se sent fort, et ne ferait pourtant +usage de sa force qu'à la dernière extrémité. Il se +souvient que sa liberté date de loin et qu'il lui a suffi de +menacer pour mettre la féodalité en fuite.</p> + +<p>Que le gouvernement ne s'étonne donc pas trop de +voir la bourgeoisie indocile de La Châtre nommer ses +représentants et ses magistrats à sa guise: le paysan incrédule +rit quand on lui parle des chemins de fer qui vont, +tout exprès pour lui, se détourner des grands plateaux +dont la Vallée-Noire est environnée et se plonger dans nos +terrains tourmentés, où on ne trouverait pas un mètre du +sol de niveau avec le mètre du voisin. On a promis à plus +d'un meunier d'établir un débarcadère dans sa prairie; on +dit qu'un seul a été séduit par cette promesse. Il est vrai +qu'il ne l'avait pas bien comprise et qu'il s'en allait disant +à tout le monde: «Décidément Abd-el-Kader va passer +dans mon pré!»</p> + + +<p>GEORGE SAND</p> +<br><br><br><br> + + + + +<h3>UNE VISITE AUX CATACOMBES</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>...Terra parens...</p> + </div> </div> + + +<p>Ce qui nous frappe le plus en visitant les Catacombes, +ce fut une source qu'on appelle le Puits de la Samaritaine.</p> + +<p>Nous avions erré entre deux longues murailles d'ossements, +nous nous étions arrêtés devant des autels d'ossements, +nous avions foulé aux pieds de la poussière +d'ossements. L'ordre, le silence et le repos de ces lieux +solennels ne nous avaient inspiré que des pensées de +résignation philosophique. Rien d'affreux, selon moi, +dans la face décharnée de l'homme. Ce grand front impassible, +ces grands yeux vides, cette couleur sombre +aux reflets de marbre, ont quelque chose d'austère et de +majestueux qui commande même à la destruction. Il +semble que ces têtes inanimées aient retenu quelque +chose de la pensée et qu'elles défient la mort d'effacer le +sceau divin imprimé sur elles. Une observation qui nous +frappa et nous réconcilia beaucoup avec l'humanité, fut +de trouver un infiniment petit nombre de crânes disgraciés. +La monstruosité des organes de l'instinct ou +l'atrophie des protubérances de l'intelligence et de la +moralité ne se présentent que chez quelques individus, +et des masses imposantes de crânes bien conformés +attestent, par des signes sacrés, l'harmonie intellectuelle +et morale qui réunit et anima des millions d'hommes.</p> + +<p>Quand nous eûmes quitté la ville des Morts, nous +descendîmes encore plus bas et nous suivîmes la raie +noire tracée sur le banc de roc calcaire qui forme le +plafond des galeries. Cette raie sert à diriger les pas de +l'homme dans les détours inextricables qui occupent huit +ou neuf lieues d'étendue souterraine. Au bas d'un bel escalier, +taillé régulièrement dans le roc, nous trouvâmes +une source limpide incrustée comme un diamant sans +facettes dans un cercle de pierre froide et blanche; cette +eau, dont le souffle de l'air extérieur n'a jamais ridé la +surface, est tellement transparente et immobile, qu'on +la prendrait pour un bloc de cristal de roche. Qu'elle est +belle, et comme elle semble rêveuse dans son impassible +repos! Triste et douce nymphe assise aux portes de +l'Érèbe, vous avez pleuré sur des dépouilles amies; mais +dans le silence de ces lieux glacés, vos larmes se sont +répandues dans votre urne de pierre, et maintenant on +dirait une large goutte de l'onde du Léthé. Aucun être +vivant ne se meut sur cette onde ni dans son sein; le +jour ne s'y est jamais reflété, jamais le soleil ne l'a réchauffée +d'un regard d'amour, aucun brin d'herbe ne +s'est penché sur elle, bercé par une brise voluptueuse: +nulle fleur ne l'a couronnée, nulle étoile n'y a réfléchi +son image frémissante. Ainsi, votre voix s'est éteinte, et +les larves plaintives qui cherchent votre coupe pour s'y +désaltérer ne sont point averties par l'appel d'un murmure +tendre et mélancolique. Elles s'embrassent dans les +ténèbres, mais sans se reconnaître, car votre miroir ne +renvoie aucune parcelle de lumière; et vous aussi, immortelle, +vous êtes morte, et votre onde est un spectre.</p> + +<p>Larmes de la terre, vous semblez n'être point l'expression +de la douleur, mais celle d'une joie terrible, silencieuse, +implacable. Cavernes éplorées, retenez-vous donc +votre proie avec délices, pour ne la rendre jamais à la +chaleur du soleil? Mais non! on est frappé d'un autre +sentiment en parcourant à la lueur des torches les funèbres +galeries des carrières qui ont fourni à la capitale ses +matériaux de construction. La ville souterraine a livré ses +entrailles au monde des vivants, et, en retour, la cité +vivante a donné ses ossements à la terre dont elle est +sortie. Les bras qui creusèrent le roc reposent maintenant +sous les cryptes profondes qu'ils baigneront de leurs +sueurs. L'éternel suintement des parois glacées retombe +en larmes intarissables sur les débris humains. Cybèle +en pleurs presse ses enfants morts sur son sein glacé, +tandis que ses fortes épaules supportent avec patience le +fardeau des tours, le vol des chars et le trépignement des +armées, les iniquités et les grandeurs de l'homme, le +brigand qui se glisse dans l'ombre et le juste qui marche +à la lumière du jour. Mère infatigable, inépuisable nourrice, +elle donne la vie à ceux-ci, le repos à ceux-là; elle +alimente et protège, elle livre ses mamelles fécondes à +ceux qui s'éveillent, elle ouvre ses flancs pleins d'amour +et de pitié à ceux qui s'endorment.</p> + +<p>Homme d'un jour, pourquoi tant d'effroi à l'approche +du soir? Enfant poltron, pourquoi tressaillir en pénétrant +sous les voûtes du tombeau? Ne dormiras-tu pas en paix +sous l'aisselle de ta mère? Et ces montagnes d'ossements +ne te feront-elles pas une place assez large pour t'asseoir +dans l'oubli, suprême asile de la douleur? si tu n'es que +poussière, vois comme la poussière est paisible, vois +comme la cendre humaine aspire à se mêler à la cendre +régénératrice du monde! Pleures-tu sur le tronc du vieux +chêne abattu dans l'orage, sur le feuillage desséché du +jeune palmier que le vent embrasé du sud a touché de +son aile? Non, car tu vois la souche antique reverdir au +premier souffle du printemps, et le pollen du jeune palmier, +porté par le même vent de mort qui frappa la tige, +donner la semence de vie au calice de l'arbre voisin. +Soulève sans horreur ce vieux crâne dont la pesanteur +accuse la fatigue d'une longue vie. A quelques pieds au-dessus +du sépulcre où ce cadavre d'aïeul est enfoui, de +beaux enfants grandissent et folâtrent dans quelque jardin +paré des plus belles fleurs de la saison. Encore quelques +années, et celle génération nouvelle viendra se coucher +sur les membres affaissés de ses pères. Et pour tous +la paix du tombeau sera profonde, et toujours la caverne +humide travaillera à la dissolution de ses squelettes. +Bouche immense, avide, incessamment occupée à broyer +la poussière humaine, à communier pour ainsi dire avec +sa propre substance, afin de reconstituer la vie, de la +retremper dans ses sources inconnues et de la reproduire +à sa surface, faisant sortir ainsi le mouvement du repos, +l'harmonie du silence, l'espérance de la désolation. Vie et +mort, indissoluble fraternité, union sublime, pourquoi +représenteriez-vous pour l'homme le désir et l'effroi, la +jouissance et l'horreur? Loi divine, mystère ineffable, +quand même tu ne le révélerais que par l'auguste et merveilleux +spectacle de la matière assoupie et de la matière +renaissante, tu serais encore Dieu, esprit, lumière et +bienfait.</p> + +<p>GEORGE SAND.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Oeuvres illustrées de George Sand, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES ILLUSTRÉES DE GEORGE SAND *** + +***** This file should be named 15235-h.htm or 15235-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/2/3/15235/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/15235-h/images/01.png b/15235-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..552c7db --- /dev/null +++ b/15235-h/images/01.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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