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+Project Gutenberg's Oeuvres illustrées de George Sand, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres illustrées de George Sand
+ Les visions de la nuit dans les campagnes - La vallée noire - Une
+ visite aux catacombes
+
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: March 2, 2005 [EBook #15235]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES ILLUSTRÉES DE GEORGE SAND ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: "OEUVRES ILLUSTRÉES DE GEORGE SAND" dans
+l'édition 1854 de la LIBRAIRIE BLANCHARD (Ancienne Librairie HETZEL),
+qui a servi à la production du présent document, comprend 9 volumes. Le
+lecteur ne trouvera ici que trois titres: «Les Visions de la Nuit dans
+la Campagne», «La Vallée Noire» et «Une visite aux catacombes». Les
+autres titres se retrouvent en eTexts individuels au catalogue du PROJET
+GUTENBERG.]
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+ OEUVRES ILLUSTRÉES
+ DE
+ GEORGE SAND
+ PRÉFACES ET NOTICES NOUVELLES PAR L'AUTEUR
+
+
+ DESSINS
+ DE TONY JOHANNOT
+ ET MAURICE SAND
+
+ [Illustration: Page titre.]
+
+ 1854
+
+
+
+
+
+
+(Article sur les _Amschaspands et Darvands_, tiré de la _Revue
+indépendante_.)
+
+Au moment où le ministère allait subir à la chambre le grand assaut dont
+il est sorti sain et sauf, à ce qu'on assure, un écrivain anonyme du
+gouvernement, tout rempli de son sujet, et livré apparemment à de
+paniques terreurs, s'est élancé à la tribune du _Journal des Débats_
+pour nous apprendre que, si les _passions ameutées_ se préparaient à
+ébranler ce pouvoir _gui représente aujourd'hui en France l'ordre et la
+paix_, c'était, après la _faute de Voltaire_ et la _faute de Rousseau_
+(le vieux refrain est sous-entendu), la faute du livre de M. La Mennais.
+Par conséquent, s'écrie l'anonyme avec une emphase fort plaisante: «Il
+n'est pas inutile d'appeler l'attention du public sur son livre étrange
+qui, vient d'être _sournoisement jeté_, avec un titre emprunté à une
+langue morte depuis deux mille ans, au milieu de la polémique des
+partis.»
+
+Voilà certes un admirable début, ou bien l'anonyme ne s'y connaît
+pas! Voyez-vous bien, lecteur ingénu, la sournoiserie de l'auteur des
+_Paroles d'un Croyant_! _emprunter son titre à une langue morte depuis
+deux mille ans_! Quelle perfidie! _Jeter sournoisement_ son livre
+dans les mains d'un éditeur, qui le jette dans celles du public plus
+sournoisement encore, lequel public le lit avec une sournoise avidité,
+tout cela au moment où les écrivains du gouvernement tressaillent,
+palpitent, perdent le sommeil et l'appétit dans l'attente du triomphe
+ou de la défaite du ministère! Appelons donc bien vite l'_attention
+du public_ sur cette ruse abominable. Apparemment le public ne
+s'apercevrait pas tout seul de l'apparition du livre et du coup qu'il
+va porter à la position des écrivains anonymes du gouvernement.
+Certainement M. La Mennais ne l'a pas fait dans un autre dessein. Il
+n'a pas eu autre chose en tête depuis qu'il a appelé, lui aussi,
+l'_attention_ du monde entier sur les maux du peuple et l'esprit de
+l'Évangile, que de faire passer une mauvaise nuit, du 2 au 3 mars,
+aux partisans de M. Guizot! Est-ce qu'il s'intéresse véritablement au
+peuple? Qu'est-ce qui s'intéresse à cela, je vous le demande? Est-ce
+qu'il se soucie le moins du monde de la justice et de la vérité? Qui
+diable se soucie de pareilles balivernes par le temps qui court? Non,
+tout cela n'est qu'un masque emprunté par M. La Mennais, l'écrivain le
+plus sournois du monde, comme chacun sait, pour _ameuter les passions_
+contre nous et les nôtres, pour _donner l'assaut ou seul pouvoir
+qui représente aujourd'hui en France l'ordre et la paix_, pour nous
+désobliger, puisqu'il faut le dire.
+
+«Ce livre a pour auteur (c'est toujours l'anonyme qui parle) M. La
+Mennais.» Premier grief: car, remarquez-le bien, Messieurs, si le livre
+n'était pas de M. La Mennais, le livre ne serait pas coupable; et si M.
+La Mennais ne faisait pas de livres, on pourrait ne pas trop s'inquiéter
+de lui. Il ne sollicite pas d'emploi, il ne fait pas valoir le plus
+léger droit aux fonds appliqués à secourir les gens de lettres indigents
+ou endettés. Il ne brigue pas l'honneur d'enseigner le rudiment au plus
+petit prince de l'univers. Il ne marche sur les brisées de personne.
+Enfin, il n'est pas gênant de son naturel. Que ne se tient-il
+tranquille? Quelle mouche le pique d'écrire des livres? Pure
+sournoiserie de sa part!
+
+Deuxième grief, j'allais presque dire deuxième chef d'accusation; car
+cette belle période a la concision, la netteté, et surtout la sincérité
+d'un réquisitoire: «Ce livre a pour titre: _Amschaspands et Darvands_.»
+C'est ici, Messieurs, que les méchantes intentions de l'auteur se
+dévoilent. Les bons et les mauvais génies! Qu'est-ce que cela signifie?
+N'est-ce pas une insulte directe contre nous, qui ne voulons pas de
+génies, et de bons génies encore moins? Si M. La Mennais, supprimant
+cette antithèse impertinente, avait intitulé son livre tout simplement
+en bon français, _Chenapans et Pédants_, cela eût été bien plus clair,
+et nous aurions compris ce qu'il voulait dire.
+
+Troisième grief: «_Ce livre a pour prétexte la réforme sociale_.» Beau
+prétexte, en vérité! Est-ce que nous nous payons d'une pareille monnaie,
+nous autres qui avons le monopole de ce prétexte-là? Il ferait beau
+voir qu'on vînt nous le disputer, lorsque nous nous en servons si bien!
+Allez, monsieur La Mennais (nous sommes forcés de vous appeler ainsi,
+puisque, perdant toute mesure et toute convenance, vous ne voulez point
+vous parer de l'anonyme)! nous ne croirons jamais que votre réforme
+sociale soit un prétexte bon et sincère pour écrire. Nous avons nos
+raisons pour cela, et ce n'est pas à nous, anonymes brevetés de la
+réforme sociale, qu'il faut venir conter de pareilles sornettes!
+
+Quatrième chef d'accusation: «Ce livre _a pour sujet véritable_...» Ici
+l'anonyme s'embarrasse, et avoue avec une surprenante bonhomie «qu'_il
+a besoin de plus d'un détour_ pour dire quel est le sujet véritable du
+livre de M. La Mennais.» Mais nous-mêmes nous suspendrons un instant
+cette curieuse analyse pour dire sans aucun détour à monsieur l'anonyme
+qu'il s'est mépris au début de son acte d'accusation, qu'il a fait un
+_lapsus calami_ en écrivant qu'il allait _appeler l'attention du public_
+sur ce livre révolutionnaire, incendiaire et _sournois_. En effet, dans
+quelle contradiction n'êtes-vous pas tombé, si vous avez voulu appeler
+l'attention du public, sur un livre dont tout le crime est d'être
+publié! Vouliez-vous donc employer les chastes et pieuses colonnes du
+_Journal des Débats_ à servir d'annonce au livre en question? On le
+dirait presque, à voir la complaisance que vous avez mise à les couvrir
+de citations, dont plusieurs semblent être traduites de quelques
+fragments inédits de la Divine Comédie du Dante. Quant à nous, qui
+n'avions pas encore lu les _Amschaspands et Darvands_, s'il eût
+été possible que nous fussions dans la même ignorance des ouvrages
+précédents de l'auteur, votre long article, votre généreux appel à notre
+attention, et les heureuses citations que vous avez choisies, nous
+l'auraient fait lire avec empressement. Serait-ce que, malgré vous, et
+en dépit de la consigne, vous auriez cédé à l'entraînement, à l'instinct
+du beau, au souvenir douloureux d'avoir été ou d'avoir pu être homme de
+goût et de talent? Oui vraiment, vos extraits, ces spécimens que
+vous nous avez transcrits obligeamment, révèlent on vous un certain
+enthousiasme mal étouffé, et vous vous connaissez en beau style, car à
+cet égard, vous ne vous refusez rien.
+
+Mais enfin il vous était défendu d'admirer, et vous avez blâmé. Il ne
+vous était pas ordonné sans doute d'offrir la prose de M. La Mennais à
+l'attention, c'est-à-dire à l'admiration du public: donc la plume vous a
+tourné dans les doigts en écrivant _public_; c'était _parquet_ que vous
+vouliez dire. Le mot commence par la même lettre. Ou bien peut-être que
+votre écriture n'est pas très-lisible et que le prote des _Débats_ s'y
+sera trompé. Mettons que c'est une faute d'impression, et n'en parlons
+plus.
+
+Hélas! de cette façon, votre exposition devient très-claire, votre
+procédé de citations très-logique. Ce sont les passages incriminés que
+vous signalez à l'attention des juges. Le _Journal des Débats_ n'est pas
+novice en ces sortes d'affaires, et votre fonction dans celle-ci n'est
+pas si plaisante qu'elle le semblait au premier coup d'oeil. Vous nous
+ôtez l'envie de rire; car ce n'est pas un bout d'oreille que vous
+laissez voir: c'est un bout de griffe, et le bruit sec de vos paroles
+creuses ressemble à un bruit de verrous et de chaînes.
+
+Eh bien, que voulez-vous donc faire, écrivain moral et consciencieux,
+ami anonyme de la paix et de la vérité, qui appelez, sans vous
+compromettre, à votre aide le procureur du roi et le geôlier en gardant
+l'anonyme? Vous vous êtes chargé là d'un office dont je ne vous ferai
+pas mon compliment. Comment appelle-t-on le métier que vous faites?
+ce n'est pas celui d Accusateur public; ceux-là n'agissent pas dans
+l'ombre; ils se montrent à nous revêtus de fonctions qu'ils peuvent
+faire respecter quand ils les comprennent, avec un front sur lequel
+chacun de nous peut lire la fourbe ou la probité, avec un nom que nous
+pouvons traduire à la barre de l'opinion publique outragée, ou invoquer
+pour apaiser les murmures des sympathies blessées. Mais vous, vous qu'on
+ne voit pas; qu'on ne connaît pas; vous qui n'avez pas de nom, vous qui
+êtes peut-être deux, peut-être trois pour écrire en secret ces pages
+dont le prétexte est l'ordre public et dont le but est d'alarmer le
+pouvoir, d'aigrir et de réveiller les vieilles rancunes personnelles,
+comment s'appelle votre métier, répondez? Monsieur l'anonyme n'est pas
+un titre auprès de cette société dont vous vous faites l'appui et le
+conservateur: monsieur l'accusateur secret vous convient-il mieux? M'est
+avis qu'il vous convient en effet. Prenez-le donc, monsieur! Hélas! je
+comprends que vous ayez _besoin de plus d'un détour_ pour exercer votre
+charge, et je crains qu'il n'y ait rien au monde de plus sournois que
+cette charge-là.
+
+Je reprends l'examen de votre acte _secret_ d'accusation. A propos des
+_nombreux revirements d'opinion_ de M. La Mennais, vous répétez en
+style pompeux, et sans vous faire faute de l'allusion obligée à M.
+de Lamartine, les gémissements de la _Revue des Deux Mondes_ sur
+l'inconstance des hommes de lettres. Vous avez grand tort, et je ne sais
+pas de quoi vous vous plaignez si amèrement. Si vous étiez aussi fins et
+aussi bons politiques que vous en avez la prétention, vous ne laisseriez
+pas voir que ces gens-là sont dignes de votre colère et de vos regrets.
+Vous garderiez un silence diplomatique. Mais vous ne le pouvez pas, et
+votre dépit, même à propos des moindres transfuges ou des plus faibles
+opposants, s'échappe malgré vous. Comment pourriez-vous vous abstenir de
+crier au feu et de sonner le tocsin quand des hommes comme ceux que je
+viens de nommer vous somment de faire votre devoir? Cependant, si vous
+avez sujet de vous plaindre quant à la qualité, je ne vois pas que vous
+soyez fondé à verser des larmes hypocrites sur la quantité de ceux qui
+vous abandonnent. Vos chefs ont assez bien manoeuvré depuis douze ans
+pour que les désertions n'aient pas été fréquentes dans votre régiment.
+Nous voyons bien, nous autres, qu'au contraire vous recrutez tous les
+jours, grâce à des arguments irrésistibles que vous possédez. Vraiment,
+vous avez tort d'accuser la _popularité_ de vous ravir l'adhésion de
+tant d'intelligences. La popularité n'est pas riche, Messieurs, et, le
+fût-elle, elle n'achèterait pas. De sa nature, elle n'aime que ceux qui
+se donnent; et le métier n'étant pas lucratif, il est rare qu'on vous
+quitte pour elle. Ainsi, quand je regarde votre demeure (le poëte a dit
+_antre_, mais comme vous n'êtes pas des lions je n'appliquerai pas ce
+mot à votre presse conservatrice):
+
+ Je vois fort bien comme l'on entre,
+ Et ne vois pas comme on en sort.
+
+Allons! vous êtes des ingrats! Si vous avez vu _tourner bien des têtes,
+et changer la couleur de bien des drapeaux fièrement plantés dans un
+sable mouvant_, c'est vers vous que _le vent de la politique_ a poussé
+tous ces oiseaux de nos rivages, et vous dites cela pour faire une
+belle phrase. Hélas! non, notre pays n'est pas _tout plein d'illustres
+métamorphoses_ dans le sens où vous l'entendez. Ce serait à nous de les
+constater en sens contraire, et, quant à moi, je ne les citerai pas:
+
+ Je m'en tais, et ne veux leur causer nul ennui,
+ Ce ne sont pas là mes affaires.
+
+Quant à la popularité (finissez-en avec tous vos _détours_ qui ne
+servent de rien ici; c'est le peuple que vous voulez dire), le peuple
+compte les âmes indépendantes, véraces et fortes, que le sentiment de la
+charité humaine a fait tressaillir, que la révélation de la fraternité a
+jetées dans ses bras. Il y en a peu, fort peu malheureusement, dans vos
+classes éclairées; mais on s'en contente. M. La Mennais en vaut bien
+quelques-uns comme ceux qui vous restent. Le peuple le sait, et ne
+traduit pas ses déserteurs devant le jury.
+
+Mais dans quelle contradiction tombez-vous! j'en demande bien pardon à
+votre logique _secrète_. Vous nous peignez d'abord M. La Mennais enivré
+de sa popularité, recevant les acclamations du peuple, harangué par la
+jeunesse, porté en triomphe par les prolétaires; et puis, un instant
+après, vous nous le montrez comme un cerveau bizarre, excentrique,
+désespéré, qui n'éveille apparemment aucune sympathie, puisque, _dans
+son orgueilleuse démence, il se venge de son isolement sur la société
+tout entière_. Il faut pourtant choisir: ou M. La Mennais vit
+modestement retiré de tout contact extérieur avec cette popularité qui
+le cherche (et c'est là la vérité), et dans ce cas il n'est ni chagrin
+ni colère; ou bien il vit dans les triomphes de cette popularité, et il
+n'a ni envie ni sujet de s'en prendre à vos personnes de son isolement
+et de son abandon. Encore une fois, vous faites des phrases, vous les
+faites fort bien; mais c'est de l'éloquence secrète que personne ne
+comprend.
+
+Puis, vous vous attaquez à son style, à son énergie, à la grandeur de
+sa forme, à la brûlante indignation de sa parole. Vous les qualifiez de
+rage concentrée, de sombre vengeance, de haine démagogique. Vraiment,
+vous avez trop de douceur et de charité pour souffrir cela, et vous
+dites dans votre style, à vous, qui est bénin et apostolique au dernier
+point: «Aussi rusé que violent, il attire sa victime dans un cercle de
+métaphores, l'enlace dans un réseau de poésie, la saisit doucement et
+l'égorge avec fureur.» Tout doux! vous vous échauffez trop, ami de la
+paix! Mais il ne suffit pas d'être beau diseur, il faut encore savoir ce
+qu'on dit. Quelle victime M. La Mennais a-t-il donc égorgée ainsi?
+Je n'en avais ouï parler de ma vie. Mangerait-il des enfants à son
+déjeuner, comme feu Byron et feu Napoléon? Allons, vous vous trompez. Il
+n'a jamais coupé la langue ni les oreilles à personne; et si vous lui
+demandiez de tailler votre plume, elle serait mieux taillée qu'elle ne
+l'a jamais été. Vous en seriez satisfait, et il vous donnerait encore
+l'encre et le papier pour écrire contre lui aussi secrètement que vous
+voudriez. C'est donc le lecteur, un lecteur quelconque, que vous voulez
+désigner par cette victime prise en sa phrase comme en une toile
+d'araignée, et puis égorgée si doucettement? Vraiment, si quelque
+lecteur se plaint d'avoir été traité ainsi, il faut que en soit un
+lecteur visionnaire, tourmenté de quelque affreux remords et assailli
+d'un bien sombre cauchemar. La beauté du style lui aura semblé un noeud
+coulant, l'indignation de l'écrivain un gril de fer rouge, et la vérité
+une strangulation finale. Je ne pensais pas qu'on gagnât de telles
+angines à lire une belle prédication, et je n'aurais pas conseillé à des
+gens si délicats d'aller entendre Massillon, Bourdaloue, et encore moins
+saint Matthieu nous racontant la sainte colère du Christ. Mon avis est,
+puisque ces gens sont si pernicieux que de tuer, par la parole, les
+personnes mal contentes d'elles-mêmes (vu qu'il y a beaucoup de ces
+personnes-là), d'envoyer M. La Mennais en prison, les prédicateurs et
+les prophètes, les poëtes et les saints, depuis le divin maître, qui
+se permettait de chasser du temple, sans aucun procédé, d'honnêtes
+spéculateurs et d'honorables industriels, jusqu'au Dante, qui a fait
+parler le diable trop crûment, enfin toute cette séquelle de diseurs de
+vérités dures, au feu, pêle-mêle et sans retard. Le ministère ne peut
+pas triompher sans cela dans les chambres. Vous l'avez dit et prouvé, je
+me rends.
+
+Il y a cependant une exception que vous daignerez faire. Vous aimez
+Montesquieu, à ce qu'il paraît, et vous goûtez assez les _Lettres
+persanes_. On leur fera grâce, puisqu'elles vous amusent. Elles ont
+paru dans leur temps, d'ailleurs, et nous n'étions pas là. Il est assez
+probable qu'il n'a pas eu l'intention de nous désobliger. Les moeurs
+étaient si corrompues dans son temps! et aujourd'hui elles sont si
+pures! il faut bien pardonner quelque chose aux réformateurs qui sont
+morts, surtout quand ils ont eu la précaution d'envelopper leurs
+allusions sous un voile épais, et de ne pas appeler un chat un chat.
+
+Il reste un compliment à vous faire sur l'admirable bonne foi avec
+laquelle vous avez fait parler des démons dans vos citations, sans
+jamais laisser intervenir les anges, sans daigner faire mention de leur
+rôle et de leurs conclusions dans le poëme de M. La Mennais. Si vous
+eussiez vécu au temps de Michel-Ange, et que, parmi les affreuses
+figures qui occupent le bas de son tableau du _Jugement dernier_, vous
+eussiez cru saisir quelque allusion à des gens de votre connaissance,
+vous auriez fait mutiler la partie du chef-d'oeuvre où les saints et les
+anges apparaissent dans leur splendeur; et, appelant l'_attention du
+public_ sur cette oeuvre infernale, vous eussiez conclu, de cette
+représentation allégorique du crime et du vice, à l'immoralité et à
+la férocité du peintre. C'est une nouvelle manière de juger et de
+critiquer, qui est tout à fait de mode en ce temps-ci. Dans un roman
+de Walter Scott, un vieux seigneur, contemporain de Shakspeare, mais
+amateur encroûté des classiques de sa jeunesse, s'élève avec indignation
+contre l'auteur d'_Hamlet_ et d'_Othello_. «Vous voyez bien, dit-il aux
+jeunes gens, pour les dégoûter de cette pernicieuse lecture, que votre
+Shakspeare est un scélérat, un homme capable de toutes les trahisons et
+imbu des plus abominables principes. Voyez seulement comment il fait
+parler Yago! Il n'est qu'un fourbe et un menteur qui puisse créer de
+pareils types, et leur mettre dans la bouche des discours d'une telle
+force et d'une telle vraisemblance.» Ce bon seigneur aurait voulu que
+l'_honest Yago_ parlât comme un saint en agissant comme un diable; et
+il faut convenir que Racine, peignant les coupables ardeurs de Phèdre,
+osant nommer l'infâme Pasiphaé et tracer ce vers immoral:
+
+ C'est Vénus tout entière à sa proie attachée,
+
+se montrait bien ennemi des convenances et bien entaché d'inceste et
+d'adultère dans ses secrets instincts. On n'y prit pas garde d'abord.
+Le siècle était si corrompu! Mais on doit s'en offenser et condamner
+Racine, aujourd'hui qu'on est pieux et austère jusqu'à ne pas permettre
+à l'art et à la poésie de peindre le vice et le crime sous des couleurs
+sombres et avec l'énergie que comporte le sujet. J'avoue cependant, pour
+ma part, que c'est une méthode de critique à laquelle je ne comprends
+rien du tout.
+
+Ainsi donc, le Génie de l'impureté, celui de la cruauté, celui de la
+profanation et celui du mensonge ne devaient pas être mis en scène,
+selon vous; parce que le mensonge, l'impiété, la férocité et le
+libertinage sont choses respectables, auxquelles l'art ne doit pas
+s'attaquer. Tant pis pour les esprits fâcheux qui ne s'en accommodent
+pas. Ces petites imperfections de la société sont inviolables, et les
+flétrir est la conséquence d'un caractère chagrin et intolérant. Soit!
+vous ne voulez entendre que les concerts des anges; les hymnes de la
+miséricorde, de la bénédiction et de l'espérance sont seuls dignes de
+vos oreilles pudiques, de vos âmes béates. Il paraîtrait cependant que
+vous avez l'oreille dure et l'âme fermée à cette musique-là. Car les
+_amschaspands_ (les bons Génies) parlent et chantent tout aussi souvent
+que les darvands et les dews dans le poëme incriminé. Il y a là
+toute une contre-partie, toute une antithèse, savamment soutenue et
+délicatement développée, ainsi que l'annonce le titre de l'ouvrage.
+Vous n'y avez pas fait la moindre attention, et vous en avez détourné
+_l'attention du public_ avec une rare sincérité. C'est beau! c'est bien
+de votre part! Quelle charité pour nous, quelle impartialité envers
+l'auteur! Ah! vraiment, vous faites noblement les choses!
+
+Eh bien, nous qui ne nous piquons pas de si savants _détours_ pour dire
+l'impression que ce livre a faite sur nous, nous citerons un peu de la
+contre-partie qui a échappé à votre talent d'examen ou à la fidélité
+de votre mémoire. C'est le Génie de la pureté qui parle au Génie de la
+terre:
+
+«Rien ne périt, tout se transforme. Vous me demandez, ô Sapandomad, ce
+que l'avenir cache sous son voile, si c'est un berceau, ou un cercueil?
+Fille d'Ormuzd, ignorez-vous donc que le cercueil et le berceau ne sont
+qu'une même chose? Les langes du nouveau-né enveloppent la mort future;
+le suaire du trépassé enferme dans ses plis la vie renaissante.
+
+«Le pouvoir des Daroudjs n'est pas ce qu'ils le croient être. Lorsqu'ils
+renversent et brisent les sociétés humaines, lorsqu'ils y versent leur
+venin pour en hâter la dissolution, ils concourent encore au dessein de
+la Puissance même qu'ils combattent. Ce qu'ils détruisent, ce n'est pas
+le bien, mais la sèche écorce du bien, qui opposait à son expansion un
+obstacle invincible. Pour que la plante divine refleurisse, il faut
+qu'auparavant ce qu'a usé le travail interne se décompose.
+
+«Considérez, ô Sapandomad, et les vieilles opinions des hommes,
+inconciliables entre elles, et le droit sous lequel ils ont jusqu'ici
+vécu. Ces opinions, est-ce donc le vrai? Ce droit, est-ce donc le juste?
+Et pourtant c'est là tout ce qu'ils appellent l'ordre social. Que cet
+informe édifice croule, y a-t-il lieu de s'en alarmer?
+
+«Craindrait-on que ces ruines n'entraînassent celle des principes
+salutaires qui ne laissent pas de subsister au milieu des désordres nés
+des fausses croyances et des institutions vicieuses? Illusion. Qu'ils
+soient obscurcis momentanément, cela peut, cela doit être, à cause du
+lien factice qui les unissait à l'erreur destinée à disparaître tôt ou
+tard. Mais, vous l'avez remarqué vous-même, inaltérables au fond de la
+conscience du peuple, ils s'y conservent immuablement. Quand tout le
+reste passe, ils demeurent; ils sont comme l'or qu'on retrouve, séparé
+de ce qui le souillait, sur le lit du torrent qui emporte l'impur limon.
+
+«Quand donc, attentifs au cours des choses, les Izeds annoncent
+d'inévitables catastrophes, de grandes et prochaines révolutions, ils
+annoncent par cela même un renouvellement certain, une magnifique
+évolution de l'Humanité en travail pour produire au dehors le fruit
+qui a germé dans ses entrailles fécondes. Si elle n'enfante point sans
+douleur, c'est que rien ne se fait sans effort; c'est qu'enfermé dans
+le corps qui se dissout, l'esprit qui aspire à le quitter, à prendre
+possession de celui qui bientôt va naître, souffre à la fois et de son
+état présent et de son état futur, de son dégoût de ce qui est et de
+son désir de ce qui sera; car le désir même est une souffrance, et
+l'espérance aussi, tant qu'elle n'a pas atteint son terme.
+
+«Plaignez, Sapandomad, les générations sans patrie que des souffles
+opposés poussent et repoussent dans le vide, entre le monde du passé
+et le monde de l'avenir. Elles ressemblent à la poussière roulée par
+Vato[1]. Mais, nuage ténébreux, ou trombe qui dévaste, cette poussière
+retombe sur le sol, où, pénétrée des feux du ciel, humectée de ses
+pluies, elle se couvre de verdure.»
+
+[Footnote 1: Esprit de l'ouragan.]
+
+Ailleurs, le Génie de l'équité dit à celui _qui bénit le peuple_:
+
+«Un germe tombe sur la terre; il se développe et croît, et produit ses
+fleurs et ses fruits, après quoi la plante épuisée se dessèche et meurt.
+Ce germe, c'est une portion de la vérité infinie, qu'Ormuzd dépose dans
+l'esprit de l'homme; cette plante est ce qu'il nomme religion: mais la
+mort n'en est qu'apparente, elle renaît toujours, se transformant chaque
+fois selon les besoins de l'Humanité, dont elle suit le progrès et dont
+elle caractérise l'état.
+
+«Combien de civilisations différentes n'as-tu pas déjà vues périr! Qu'en
+est-il advenu? Le genre humain a-t-il cessé de vivre? Non, après une
+époque de langueur maladive, de vertige et d'assoupissement, revenu à
+lui-même, plein de vigueur et de sève, il est, poursuivant sa route
+éternelle, entré dans les voies d'une civilisation plus parfaite. Ces
+révolutions périodiques, assujetties à des lois identiques au fond
+avec les lois universelles du monde, offrent, en particulier, ceci de
+remarquable, que, s'accomplissant dans une sphère toujours plus étendue,
+elles ont une relation visible à l'unité vers laquelle tout tend, à
+laquelle tout aspire.
+
+«Elles suscitent d'abord de vives alarmes et une tristesse profonde,
+parce que, de toutes parts, elles présentent des images de mort.
+Lorsqu'une ère, fille de celles qui l'ont précédée, naît; chose étrange!
+les hommes prennent le deuil et croient assister à des funérailles.
+
+«C'est qu'en effet ce qui naît, on ne le voit pas encore; et qu'on voit
+ce qui s'en va, ce qui s'évanouit pour jamais.»
+
+Si nous voulions, par curiosité, appliquer à chacune des malédictions
+que vous avez citées une théorie de l'espérance et de la foi, extraite
+de ce même livre, nous le pourrions aisément; et il se trouverait qu'à
+force de vouloir trop prouver contre l'amertume de l'écrivain, vous
+n'avez rien prouvé du tout. Mais laissons cet aride débat. Le public
+saura bien faire de son attention l'usage qui lui conviendra; et comme
+il n'aura pas les mêmes raisons que vous pour ne lire que d'un oeil et
+n'entendre que d'une oreille, il jugera sans se soucier de vos
+arrêts. La _popularité_, que vous haïssez tant, et pour cause, est
+souverainement équitable. Si, à des esprits douloureux, fatigués de
+souffrir en vain, les promesses d'Ormuzd semblent un peu lointaines;
+si, à de jeunes coeurs avides d'espoir et d'encouragement, la voix
+d'Ahriman, «celui qui dit _non_,» parait lugubre et terrible, les
+esprits sérieux et sincères leur répondront: Forces émoussées, ardeurs
+inquiètes, écoutez avec respect la voix austère de cet apôtre. Ce n'est
+ni pour endormir complaisamment vos souffrances ni pour flatter vos
+rêves dorés que l'esprit de Dieu l'agite, le trouble et le force à
+parler. Lui aussi a souffert, lui aussi a subi le martyre de la foi.
+Il a lutté contre l'envie, la calomnie, la haine aveugle, l'hypocrite
+intolérance. Il a cru à la sincérité des hommes, à la puissance de la
+vérité sur les consciences. Il a rencontré des hommes qui ne l'ont pas
+compris, et d'autres hommes qui ne voulaient pas le comprendre, qui
+taxaient son mâle courage d'ambition, sa candeur de dépit, sa généreuse
+indignation de basse animosité. Il a parlé, il a flétri les turpitudes
+du siècle, et on l'a jeté en prison. Il était vieux, débile, maladif:
+ils se sont réjouis, pensant qu'ils allaient le tuer, et que de la
+geôle, où ils l'enfermaient, ils ne verraient bientôt sortir qu'une
+ombre, un esprit déchu, une voix éteinte, une puissance anéantie. Et
+cependant il parle encore, il parle plus haut que jamais. Ils ont cru
+avoir affaire à un enfant timide qu'on brise avec les châtiments, qu'on
+abrutit avec la peur. Les pédants! ils se regardent maintenant confus,
+épouvantés, et se demandent quelle étincelle divine anime ce corps
+si frêle, cette âme si tenace. Et ceux qui, par leurs déclamations
+ampoulées, par leurs anathèmes de mauvaise loi, ont alarmé la conscience
+de quelques hommes incertains et abusés, jusqu'à leur arracher la
+condamnation de la victime; ces généreux anonymes, qui voudraient sans
+doute arracher un arrêt de mort contre lui pour en finir plus vite, se
+disent les uns aux autres: Nous ne l'avons pas bien tué! cette fois
+tâchons de mieux faire.
+
+Eh bien! vous pour qui il a souffert, pour qui il est prêt, vous le
+voyez, à souffrir encore, souvenez-vous que sa tête est sacrée. Si sa
+voix est douloureuse, si sa prédication est rude et menaçante, s'il met
+parfois des reproches amers et des plaintes effrayantes sur les lèvres
+des anges que sa fiction invoque, songez qu'un divin transport a ému ses
+entrailles, et que sa mission en ce siècle malheureux n'était pas une
+mission de complaisance, _de convenance_ et _de politesse_, comme ses
+ennemis voudraient le lui imposer. C'est à lui de gourmander votre
+paresse, votre incertitude et vos langueurs. C'est là le spectacle qui
+le frappe, et, s'abusât-il quelquefois sur l'excès et la cause de vos
+misères, il a bien assez chèrement acquis, en souffrant pour vous
+tous les genres de persécution, le droit d'être sévère et de se faire
+religieusement écouter. Quand les enfants de l'Italie voyaient passer le
+Dante, ils disaient en le suivant des veux avec respect: _Voilà celui
+qui revient de l'enfer!_ Eh bien! dans votre siècle de scepticisme et de
+moquerie, vous avez parmi vous un homme dont l'ardente imagination
+s'est abîmée dans ces mystères de la poésie, dont l'âme religieuse et
+apostolique s'est envolée dans l'empirée où s'éleva le Dante, dont
+la plume toujours énergique vient de vous tracer un enfer et un ciel
+mystiques d'où s'échappent des cris et des remontrances dont nul autre
+après lui n'aura l'antique vigueur d'expression et le ravissement
+extatique. Il est le dernier prêtre, le dernier apôtre du Christianisme
+de nos pères, le dernier réformateur de l'Église qui viendra faire
+entendre à vos oreilles étonnées cette voix de la prédication, cette
+parole accentuée et magnifique des Augustin et des Bossuet, qui ne
+retentit plus, qui ne pourra plus jamais retentir sous les voûtes
+affaissées de l'Église; car l'Église a chassé de son sein ce serviteur
+trop sincère, trop fort et trop logicien pour être contenu en elle.
+Il ne vous explique point encore la religion nouvelle, mais il vous
+l'annonce. Sa mission était de détruire tout ce qui était mauvais
+dans l'ancienne: il l'a fait selon ses forces et ses lumières;--d'en
+conserver, d'en ranimer tout ce qui était vraiment pur, vraiment
+évangélique: il l'a fait de toute son âme. Le peuple était voltairien
+comme les hautes classes. Depuis les _Paroles d'un Croyant_, une grande
+partie du peuple est redevenue évangélique. Il a travaillé dans l'Église
+et hors de l'Église, dans ce même but et avec ce même sentiment
+d'évangéliser le peuple et de combattre le matérialisme par une
+philosophie religieuse, par une prédication philosophiquement
+spiritualiste. Son oeuvre est grande. Il y a donné toutes ses forces,
+tout son amour, toute sa colère, toute sa persévérance, tout son génie.
+Il y a tout sacrifié, repos, aisance, sécurité, réputation (puisque
+quelques-uns lui ont fait un crime de son courage et de sa foi), amitiés
+heureuses, amitiés sincères même. Il a tout brisé, amis et ennemis, tout
+ce qui devait ou lui semblait devoir entraver son élan. Il y a tout
+perdu, jusqu'à la santé et la liberté, ces conditions inappréciables,
+et indispensables en apparence, de la fraîcheur des idées et de la
+puissance de l'esprit. Dieu, par une admirable compensation, lui a
+conservé pourtant son génie, sa foi et la jeunesse de son courage. Et
+après tant de sacrifices, de luttes, de souffrances et de désastres,
+l'admiration et la vénération des âmes sincères ne lui resteraient
+pas fidèles? Voulût-il les repousser, non, cent fois non, elles
+ne déserteraient pas sa cause! Non, messieurs les journalistes du
+gouvernement, la république, aucun type, aucun idéal de la république
+_ne commence à s'ennuyer des jérémiades démocratiques de son illustre
+adepte_. On ne s'en lassera pas plus que la poésie ne se lasse de
+Jérémie lui-même, ce prophète _impoli_ et _inconvenant_, qui parlait
+comme M. La Mennais de la corruption des vivants et des vers du
+sépulcre. Des âmes faibles, ombrageuses et froissées dans leur vanité
+(il en est peut-être parmi vous) lui feront un vice de coeur de cette
+facilité miraculeuse avec laquelle il s'est détaché des personnes,
+quand, les personnes représentant des idées qui n'étaient pas les
+siennes, il a su les arracher de son sein. Mais il en est d'autres qui,
+ayant aimé en lui avant tout la sincérité et la foi, ses divins mobiles,
+se laisseraient froisser et brûler par sa course enflammée (dût-il
+prendre, en passant, une ronce pour un appui, un fruit pour une
+épine), plutôt que de l'arrêter par de mesquines susceptibilités et de
+l'étourdir par de puérils reproches. Déjà ce _trop célèbre abbé_, comme
+vous l'appelez naïvement, appartient à l'histoire. Il a assez fait pour
+y prendre place de son vivant; et la postérité le contemple déjà par les
+yeux de nos enfants, _ces petits enfants qui_, suivant sa belle parole,
+_sourient dans leurs berceaux; car ils ont aperçu le règne de Dieu dans
+leurs songes prophétiques_. Ceux-là lui marqueront, dans l'histoire des
+religions et des philosophies, une place que l'anonyme ne vous procurera
+jamais. Ceux-là comprendront qu'il a dû peu s'alarmer du bruit que vous
+faites autour de son oeuvre, car ce bruit n'aura pas laissé d'échos.
+Ceux-là ne s'inquiéteront guère de savoir si, dans le secret de sa
+pensée, il a deviné juste la forme que doit prendre leur société et leur
+religion. Ils verront seulement les effets de sa prédication dans les
+âmes, et ils en cueilleront les fruits sous la forme de vertus et de
+forces régénératrices que le souffle glacé de vos discours académiques
+et la froide étreinte de vos murailles pénitentiaires n'auront pu
+détruire dans leur germe.
+
+En attendant, vous lui ferez un grand crime de sa tristesse; et vous,
+qui avez des pensées noires, vous lui reprocherez aigrement d'avoir des
+idées sombres. Quant à nous, quoique son espérance de rénovation sociale
+nous paraisse trop vague; quoique nous concevions des réformes plus
+hardies; quoique nous trouvions qu'il a gardé, dans ses vues et dans ses
+instincts d'avenir, quelque chose de trop ecclésiastique; quoiqu'il ne
+nous semble pas avoir assez compris la mission de la femme et le sort
+futur de la famille; quoique, enfin, sur d'autres points encore, nous
+ne soyons pas ses disciples, nous serons à jamais ses amis et ses
+admirateurs jusqu'au dévouement, jusqu'au martyre, s'il le fallait,
+plutôt que d'insulter à la souffrance d'une si noble destinée. Nous
+savons qu'il croit ce qu'il professe; et, dans ce qu'il professe, nous
+trouvons bien assez de grandes vérités et de grands sentiments pour
+l'absoudre de ce qui, à certains égards, ne nous semble pas complet et
+concluant. Mais vous autres, qui cherchez à l'outrager dans ce que
+sa vie a de plus touchant et de plus respectable, vous qui l'appelez
+_monsieur l'abbé_ (avec une pauvre ironie, il faut le dire); vous qui
+lui reprochez d'être prêtre et de ne pas savoir mentir; vous qui,
+cependant, raillez le clergé, et qui vous vantez de l'_embaumer_ comme
+une vieille momie, avec force génuflexions et sarcasmes; vous qui
+traitez le Catholicisme et le christianisme comme on traite, en Chine,
+les mandarins condamnés à mort: un coussin sous le patient, un argousin
+prosterné devant lui, et un bourreau, le sabre levé, derrière; vous qui
+flattez les prélats pour que leurs curés ne fassent point de propagande
+contre vos élections; vous qui, ne croyant à rien, voulez que le peuple
+croie, de par le Catholicisme, à la sainteté de vos pouvoirs et à
+la légitimité de vos droits; vous, enfin, qui reprochez à un prêtre
+réformateur d'avoir quitté cette Église où vous n'entrez qu'en riant
+sous votre masque, et qui feignez d'être scandalisés de son langage
+rude et affligé: ne voyez-vous donc pas que s'il est trop effrayé du
+spectacle qu'offre le monde, s'il est irrité de tout le mal qu'il y voit
+et défiant de tout le bien qu'on n'y voit pas, c'est parce qu'il est
+prêtre, et plus prêtre que tous vos prêtres? c'est parce qu'il a été
+nourri dans la cage, qu'il y a pris des habitudes de mortification et de
+renoncement, qui font de lui, encore, et plus que jamais, au milieu des
+audaces de sa révolte, un auguste fanatique? Oui, c'est parce qu'il
+a vieilli sans famille, sans postérité, sans lien personnel avec la
+famille humaine, qu'il est triste souvent et injuste quelquefois.
+Quelques-uns parmi nous peut-être trouvent qu'il respecte encore trop,
+selon eux, les formes du passé; et nous, nous le trouvons aussi. Car ce
+n'est pas de l'hypocrisie de parti et de l'intérêt de coterie que nous
+faisons ici: c'est de la justice dans toute la volonté de notre âme,
+dans toute la force de nos instincts; et nous sentons que, malgré
+l'infériorité de nos lumières et de nos mérites, nous avons, devant Dieu
+et devant les hommes, le droit de dire toute notre pensée sur cet homme
+illustre. Eh bien! nous lui faisons un malheur d'être prêtre; à d'autres
+la honte de lui en faire un reproche! Nous blâmons profondément les
+athées qui outragent, en feignant de la respecter ailleurs, la cause
+de sa dureté apparente. Nous blâmerions aussi ceux qui, au nom d'une
+croyance opposée à la sienne, lui reprocheraient de n'avoir pas assez
+dépouillé le prêtre en quittant l'Eglise. _Que vouliez-vous qu'il fît?_
+Ce n'est pas le cas de répondre: _Qu'il mourut!_ car il était mort déjà
+à la vie de l'humanité; il s'était suicidé en ce sens, en prononçant des
+voeux. Et il est resté dans cette tombe avec un héroïsme qui ne donne
+pas prise à la moindre des calomnies de l'ennemi. Que dis-je? il s'est
+suicidé une seconde fois. Car il était redevenu libre; il pouvait
+secouer le joug; et si l'anathème des dévots l'eût accablé encore plus
+pour cela, des masses entières auraient applaudi ou pardonné à tous
+ses actes personnels d'indépendance. Ce n'est donc pas la crainte de
+l'opinion qui l'a retenu, et il n'eût pas été plus abominable à la
+postérité pour s'être affranchi de l'inaction, que ne l'est Luther,
+accepté comme le premier après Jésus par la moitié de l'Europe
+civilisée. Mais le caractère de cet homme-ci est grand dans un autre
+sens. Il est moins grand réformateur, il est plus grand saint. Plus
+prudent pour les autres, il ne pousserait pas le monde dans des voies
+aussi hardies. Plus courageux envers lui-même, il ne fuirait pas devant
+ses bourreaux. Il s'offrirait à la torture, dans la crainte de s'être
+abusé sur les droits généraux en vue de son droit individuel. Vous
+appellerez cela de l'orgueil, vous qui ne croyez pas aux mâles vertus,
+et pour cause. Ne l'appelez pas timidité, vous qui avez l'amour du vrai.
+Croyez-vous donc qu'il n'eût pas pu faire un schisme et bouleverser,
+peut-être renverser l'Eglise? Oh! que l'Eglise sait bien le contraire!
+Et que ne l'a-t-il fait! disent tous ces jeunes lévites qui dévorent les
+écrits de La Mennais dans le trouble des séminaires et dans le silence
+des campagnes. Il ne l'a pas fait, je crois pouvoir le proclamer ici
+sans me tromper, parce qu'il manquait des passions qui font les grands
+schismatiques. Il avait bien la charité, le courage, la conviction: il
+n'avait pas l'orgueil de soi, l'ambition de la renommée, la soif de la
+vengeance, des richesses, des plaisirs et des enivrements de la vie.
+Il était façonné aux vertus chrétiennes; il ne pouvait pas les perdre.
+Voilà tout son crime: amis et ennemis, condamnez-le si vous l'osez. Il
+aimait le sacrifice; c'est dans l'habitude du sacrifice qu'il avait
+puisé son enthousiasme, sa force, son ardeur de sincérité, son génie.
+Eût-il perdu tout cela en renonçant au sacrifice? Je ne sais. Mais il
+y a une volonté divine qui l'a poussé dans sa voie, et cette volonté a
+seule le droit de le juger.
+
+Pour moi, artiste (je ne prétends pas être autre chose, et cela me
+suffit pour croire, aimer et comprendre ce dont mon âme a besoin pour
+vivre sans défaillir), je l'aime ainsi. J'aime cette figure qui conserve
+la poésie des saints du moyen âge, et qui à la jeunesse rénovatrice de
+notre époque unit la sévérité persévérante des antiques vertus. Nous
+ne sommes pas assez loin du Christianisme pour ne pas aimer encore nos
+saints et nos martyrs. Nous les cherchons en vain parmi ces prêtres du
+siècle qui font de leurs églises des salons pour les dames, de leur
+ministère un marchepied pour l'ambition, de leurs principes religieux un
+compromis avec les puissances temporelles. Et La Mennais nous parait si
+magnanime, si généreux, si naïf dans son oeuvre, que, n'en déplaise à
+monsieur l'anonyme du _Journal des Débats_, nous irions volontiers _le
+tirer par sa soutane_ (la seule soutane qui nous inspire encore du
+respect), pour lui dire: «Père, grondez-nous tant que vous voudrez, nous
+aimons mieux vos reproches que votre silence; et puissiez-vous nous
+gronder encore bien fort et bien longtemps! Le peuple ne raisonne ni
+mieux ni plus mal que nous à cet égard. Il vous aime; donc vous ne
+pouvez pas avoir tort avec lui. Moquez-vous, tonnez, menacez: tout cela
+est beau venant de vous, et vous ne blesserez jamais une âme sincère.
+Que qui se sent coupable se fâche!»
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+ LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES
+
+
+Vous dire que je m'en moque, serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est
+vrai: j'ai parcouru la campagne à toutes les heures de la nuit, seul ou
+en compagnie de grands poltrons, et sauf quelques météores inoffensifs,
+quelques vieux arbres phosphorescents et autres phénomènes qui ne
+rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le
+plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter à
+personne, comme témoin oculaire, la moindre histoire de revenant.
+
+Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent, en présence des
+superstitions rustiques: _mensonge, imbécillité, vision de la peur_; je
+dis phénomène de vision, ou phénomène extérieur insolite et incompris.
+Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de
+sorciers, ces explications fantastiques données aux prétendus prodiges
+de la nuit, c'est un poëme des imaginations champêtres. Mais le fait
+existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantôme dans l'air ou
+seulement dans l'oeil qui le perçoit, c'est un objet tout aussi
+réellement et logiquement produit que la réflexion d'une figure dans un
+miroir.
+
+Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles été
+expliquées? Je sais qu'elles ont été constatées, voilà tout; mais il est
+très-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de
+la peur. Cela peut être vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des
+exceptions irrécusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage naturel
+éprouvé, et placés dans des circonstances où rien ne semblait agir sur
+leur imagination, même des hommes éclairés, savants, illustres, ont eu
+des apparitions qui n'ont troublé ni leur jugement ni leur santé,
+et dont cependant il n'a pas dépendu d'eux tous de ne pas se sentir
+affectés plus ou moins après coup.
+
+Parmi grand nombre d'intéressants ouvrages publiés sur ce sujet, il faut
+noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien
+que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai après ces
+travaux sérieux qu'une seule observation utile à enregistrer, c'est que
+l'homme qui vit le plus près de la nature, le sauvage, et après lui le
+paysan, sont plus disposés et plus sujets que les hommes des autres
+classes aux phénomènes de l'hallucination. Sans doute l'ignorance et la
+superstition les forcent à prendre pour des prodiges surnaturels
+ces simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours
+l'imagination qui les produit, je le répète; elle ne fait le plus
+souvent que les expliquer à sa guise.
+
+Dira-t-on que l'éducation première, les contes de la veillée, les récits
+effrayants de la nourrice et de la grand'mère disposent les enfants et
+même les hommes à éprouver ce phénomène? Je le veux bien. Dira-t-on
+encore que les plus simples notions de physique élémentaire et un peu de
+moquerie voltairienne en purgeraient aisément les campagnes? Cela est
+moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire à
+toute heure, les tableaux variés que la nature déroule sous ses yeux,
+et qui se modifient à chaque instant dans la succession des variations
+atmosphériques, ce sont là pour l'homme rustique des conditions
+particulières d'existence intellectuelle et physiologique; elles font de
+lui un être plus primitif, plus normal peut-être, plus lié au sol, plus
+confondu avec les éléments de la création que nous ne le sommes quand la
+culture des idées nous a séparés pour ainsi dire du ciel et de la terre,
+en nous faisant une vie factice enfermée dans le moellon des habitations
+bien closes. Même dans sa hutte ou dans sa chaumière, le sauvage ou
+le paysan voit encore dans le nuage, dans l'éclair et le vent qui
+enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des pêcheurs
+qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment dans leur barque,
+couverts d'une natte, la face éclairée par les étoiles, la barbe
+caressée par la brise, le corps sans cesse bercé par le flot. Il y a des
+colporteurs, des bohémiens, des conducteurs de bestiaux, qui dorment
+toujours en plein air comme les Indiens de l'Amérique du Nord. Certes,
+le sang de ces hommes-là circule autrement que le nôtre, leurs nerfs ont
+un équilibre différent, leurs pensées un autre cours, leurs sensations
+une autre manière de se produire. Interrogez-les, il n'en est pas un qui
+n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scènes de nuit étranges,
+inexplicables. Il en est parmi eux de très-braves, de très-raisonnables,
+de très-sincères, et ce ne sont pas les moins hallucinés. Lisez toutes
+les observations recueillies à cet égard, vous y verrez, par une foule
+de faits curieux et bien observés, que l'hallucination est compatible
+avec le plein exercice de la raison.
+
+C'est un état maladif du cerveau; cependant il est presque toujours
+possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une
+perturbation de l'âme ou du corps; mais elle est quelquefois inattendue
+et mystérieuse au point de surprendre et de troubler un instant les
+esprits les plus fermes.
+
+Chez les paysans, elle se produit si souvent qu'elle semble presque une
+loi régulière de leur organisation. Elle les effraie autrement que nous.
+Notre grande terreur, à nous autres, quand le cauchemar ou la fièvre
+nous présentent leurs fantômes, c'est de perdre la raison, et plus nous
+sommes certains d'être la proie d'un songe, plus nous nous affectons de
+ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonté. On a vu
+des gens devenir fous par la crainte de l'être. Les paysans n'ont pas
+cette angoisse; ils croient avoir vu des objets réels; ils en ont
+grand'peur; mais la conscience de leur lucidité n'étant point ébranlée,
+l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour
+nous. L'hallucination n'est d'ailleurs pas la seule cause de mon
+penchant à admettre, jusqu'à un certain point, les visions de la nuit.
+Je crois qu'il y a une foule de petits phénomènes nocturnes, explosions
+ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains,
+spectres célestes, petits aérolithes, habitudes bizarres et inobservées,
+aberrations même chez les animaux, que sais-je? des affinités
+mystérieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature,
+que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur
+contact perpétuel avec les éléments, signalent à chaque instant sans
+pouvoir les expliquer.
+
+Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux _meneurs de loups_?
+Elle est de tous les pays, je crois, et elle est répandue dans toute la
+France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En
+Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits enfants ne sont
+plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient
+nos grand'mères, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parlé des
+hommes-loups de l'antiquité et du moyen âge. Cependant on s'y sert
+encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on eu a
+perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines
+de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les
+enfants: ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons,
+ou de malins gardes-chasse qui possèdent le _secret_ pour charmer,
+soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables. Je connais
+plusieurs personnes qui oui rencontré aux premières clartés de la lune,
+à la croix des quatre chemins, le père _un tel_ s'en allant tout seul, à
+grands pas, et suivi de plus de trente loups (il y en a toujours plus de
+trente, jamais moins dans la légende). Une nuit deux personnes, qui me
+l'ont raconté, virent passer dans le bois une grande bande de loups;
+elles en furent effrayées, et montèrent sur un arbre, d'où elles virent
+ces animaux s'arrêter à la porte de la cabane d'un bûcheron réputé
+sorcier. Ils l'entourèrent en poussant des rugissements épouvantables;
+le bûcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se
+dispersèrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan;
+mais deux personnes riches, et ayant reçu une assez bonne éducation,
+gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires, vivant dans
+le voisinage d'une forêt, où elles chassaient fort souvent, m'ont juré,
+_sur l'honneur_, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde forestier
+s'arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux
+personnes se cachèrent pour l'observer, et virent accourir treize loups,
+dont un énorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci
+siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonça avec eux dans
+l'épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange n'osèrent
+l'y suivre et se retirèrent aussi surpris qu'effrayés. Avaient-ils
+été la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination s'empare de
+plusieurs personnes à la fois (et cala arrive fort souvent), elle
+revêt un caractère difficile à expliquer, je l'avoue; on l'a souvent
+constatée; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais à quoi sert d'en
+savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine disposition des
+nerfs et de la circulation du sang qu'on donne pour cause à l'audition
+ou à la vision d'objets fantastiques, comment est-elle simultanée chez
+plusieurs individus réunis? Je n'en sais rien du tout.
+
+Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forêts,
+qui peut, à toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et
+observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu découvrir, par
+hasard, ou par un certain génie d'induction, le moyen de les soumettre
+et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un
+certain fluide sympathique à certaines espèces? Nous avons vu, de nos
+jours, de si intrépides et de si habiles dompteurs d'animaux forcées
+en cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de
+certains hommes sur les animaux sauvages en liberté.
+
+Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne
+tireraient-ils pas profit et vanité de leur puissance?
+
+Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle, un effet tout
+aussi naturel, ne croit pas lui-même qu'il obéit aux lois de la nature.
+Donnez-lui un remède dont vous lui démontrerez simplement l'efficacité,
+il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole
+incompréhensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui
+le _secret_ de guérir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui
+qu'il faut l'administrer après trois signes cabalistiques, ou après
+avoir mis un de ses bas à l'envers, il se croira sorcier, tous le
+croiront sorcier à l'endroit du rhume. Il guérira tout le monde par la
+foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom
+de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystère, le
+mystère est son élément.
+
+Je ne parlerai pas ici de ce qu'un appelle chez nous et ailleurs le
+_secret_, ce serait une digression qui me mènerait trop loin. Je me
+bornerai à dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et que presque tous les
+paysans un peu graves et expérimentés ont le _secret_ de quelque chose,
+sont sorciers par conséquent, et croient l'être. Il y a le secret des
+boeufs que possèdent tous les bons métayers; le secret des vaches, qui
+est celui des bonnes métayères; le secret des bergères, pour faire
+foisonner la laine; le secret des potiers, pour empêcher les pots de se
+fendre au fond; le secret des curés qui charment les cloches pour la
+grêle; le secret du mal de tête, le secret du mal de ventre, le secret
+de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers pour faire
+venir le gibier; le secret du feu, pour arrêter l'incendie; le secret de
+l'eau, pour retrouver les cadavres des noyés, ou arrêter l'inondation;
+que sais-je? Il y a autant de secrets que de fléaux dans la nature, et
+de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de père en
+fils, ou s'achète à prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera
+jamais, tant qu'on y croira. Le secret du meneur de loups en est un
+comme un autre, peut-être.
+
+Une des scènes de la nuit dont la croyance est la plus répandue, c'est
+la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans
+l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse à baudet_, et affecte
+les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable troupe d'ânes qui
+braient. On peut se la représenter à volonté; mais dans l'esprit de nos
+paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est
+une hallucination ou un phénomène d'acoustique. J'ai cru l'entendre
+plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la façon la plus vulgaire.
+Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans
+dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit,
+l'immense clameur mélancolique des grues et des oies sauvages en
+détresse. Mais les paysans, que l'on croit si crédules et si peu
+observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent très-bien le nom et
+connaissent très-bien le cri des divers oiseaux étrangers à nos climats
+qui se trouvent perdus et dispersés dans les ténèbres. La _chasse à
+baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi, qui ai
+longtemps vécu et erré comme eux dans la rafale et dans le nuage, je
+ne l'ai jamais rencontrée. Quelquefois son passage est signalé par
+l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai
+jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.
+
+Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la
+truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques,
+gardent, comme l'on sait, en tous pays les trésors cachés. A l'heure
+de minuit, le jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces gardiens
+infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche
+qui en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'année où la
+conquête du trésor soit possible. Mais il faut savoir où il est, et
+avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous êtes surpris dans
+le gouffre à l'_ite missa est_, il se referme à jamais sur vous; de
+même que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer l'animal
+fantastique, la soumission qu'il vous a montrée pendant le temps de la
+messe fait place à la fureur, et c'est fait de vous.
+
+Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, châteaux ou
+monastères, peu de monuments celtiques qui ne recèlent leur trésor. Tous
+sont gardés par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant
+recueil de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la
+poétique apparition de la chèvre d'or, gardienne des richesses cachées
+au sein de la terre.
+
+Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les
+collines pelées de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou
+une génisse d'argent qui font rêver les imaginations avides; mais ces
+animaux sont méchants et terribles à rencontrer. On y court tant de
+risques, que personne encore n'a osé les saisir par les cornes. Et
+cependant il y a des siècles que les grosses pierres druidiques dansent
+et grincent sur leurs frêles supports pendant la messe de minuit, pour
+éveiller la convoitise des passants.
+
+Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes plaines fertiles,
+un animal indéfinissable se promené la nuit à de certaines époques
+indéterminées, va tourmenter les boeufs au pâturage et rôder autour des
+métairies, qu'il met en grand émoi. Les chiens hurlent et fuient à son
+approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la terreur
+qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos alentours.
+Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu la bête. On
+l'appelle la _grand'bête_, par tradition, quoique souvent elle paraisse
+de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns l'ont vue en forme
+de chien de la grandeur d'un boeuf énorme, d'autres en levrette blanche
+haute comme un cheval, d'autres encore en simple lièvre ou en simple
+brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de sang-froid l'ont poursuivie
+sans succès, sans trop de frayeur, ne lui attribuant aucun pouvoir
+fantastique, la décrivant avec peine, parce qu'elle appartient à une
+espèce inconnue dans le pays, disent-ils, et assurant que ce n'est
+précisément ni une chienne, ni une vache, ni un blaireau, ni un cheval,
+mais quelque chose comme tout cela, arrangez-vous! Cependant cette bête
+apparaît, j'en suis certain, soit à l'état d'hallucination, soit à
+l'état de vapeur flottante, et condensée sous de certaines formes. Des
+gens trop sincères et trop raisonnables l'ont vue pour que j'ose dire
+qu'il n'y a aucune cause à leur vision. Les chiens l'annoncent par
+des hurlements désespérés et s'enfuient dès qu'elle parait; cela est
+certain. Les chiens sont-ils hallucinés aussi? Pourquoi non? Sont-ce des
+voleurs qui s'introduisent sous ce déguisement? Jamais la bête n'a rien
+dérobé, que l'on sache. Sont-ce de mauvais plaisants? On a tant tiré de
+coups de fusil sur la bête, qu'on aurait bien, par hasard, et en dépit
+de la peur qui fait trembler la main, réussi à tuer ou à blesser
+quelqu'un décès prétendus fantômes. Enfin, ce genre d'apparition, s'il
+n'est que le résultat de l'hallucination, est éminemment contagieux.
+Pendant quinze ou vingt nuits, les vingt ou trente habitants d'une
+métairie le voient et le poursuivent; il passe à une autre petite
+colonie qui le voit absolument le même, et il fait le tour du pays,
+ayant produit cette contagion sur un très-grand nombre d habitants.
+
+Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares
+stagnantes, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées dans
+les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on
+entend au milieu de la nuit le battoir précipité et le clapotement
+furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles
+évoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues
+avec leur battoir agile l'eau des sources et des marécages. Chez nous,
+c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble
+à du linge, mais qui, vu de près, n'est autre chose que des cadavres
+d'enfants. Il faut se garder de les observer ou de les déranger, car
+eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous
+saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni
+moins qu'une paire de bas.
+
+Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières fantastiques
+résonner dans le silence de la nuit autour des mares désertes. C'est
+à s'y tromper. C'est une espèce de grenouille qui produit ce bruit
+formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puérile découverte, et
+de ne plus espérer l'apparition des terribles sorcières tordant leurs
+haillons immondes à la brume des nuits de novembre, aux premières
+clartés d'un croissant blafard reflété par les eaux. Un mien ami, homme
+de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet à l'ivresse,
+très-brave cependant devant les choses réelles, mais facile à
+impressionner par les légendes du pays, fit deux rencontres de
+lavandières qu'il ne racontait qu'avec une grande émotion.
+
+Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court en
+serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du
+ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et
+tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne vit rien
+là de surnaturel, et dit à cette vieille:--Vous lavez bien tard, la
+mère!--Elle ne répondit point. Il la crut sourde et approcha. La
+lune était brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit
+distinctement les traits de la vieille: elle lui était complètement
+inconnue, et il en fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de
+chasseur et de flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de
+visage inconnu à plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta
+lui-même ses impressions en face de cette laveuse singulièrement
+vigilante: «Je ne pensai à la tradition des lavandières de nuit
+que lorsque je l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la
+rencontrer, je n'y croyais pas et je n'éprouvais aucune méfiance
+en l'abordant. Mais dès que je fus auprès d'elle, son silence, son
+indifférence à l'approche d'un passant, lui donnèrent l'aspect d'un
+être absolument étranger à notre espèce. Si la vieillesse la privait de
+l'ouïe et de la vue, comment était-elle assez robuste pour être venue de
+loin, toute seule, laver à cette heure insolite, à cette source glacée
+où elle travaillait avec tant de force et d'activité? Cela était au
+moins digne de remarque. Mais ce qui m'étonna encore plus, ce fut ce
+que j'éprouvai en moi-même: je n'eus aucun sentiment de peur, mais une
+répugnance, un dégoût invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle
+tournât la tête. Ce ne fut qu'en arrivant chez moi que je pensai
+aux sorcières des lavoirs, et alors j'eus très-peur, j'en conviens
+franchement, et rien au monde ne m'eût décidé à revenir sur mes pas.»
+
+Une seconde fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet vers
+deux heures du matin. Il venait de Limières, où il assure qu'il n'avait
+ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il était seul,
+en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied
+à terre à une montée et se trouva au bord de la route, près d'un fossé
+ou trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande
+activité, sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans
+aboyer. Il passa sans trop regarder; mais à peine eut-il fait quelques
+pas, qu'il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina à ses
+pieds une ombre très-allongée. Il se retourna et vit une de ces femmes
+qui le suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme
+pour appuyer la première. «Cette fois, dit-il, je pensai bien aux
+lavandières, mais j'eus une autre émotion que la première fois. Ces
+femmes étaient d'une taille si élevée et celle qui me suivait avait
+tellement les proportions, la figure et la démarche d'un homme, que je
+ne doutai pas un instant d'avoir affaire à des plaisants de village,
+mal intentionnés peut-être. J'avais une bonne trique à la main. Je me
+retournai en disant: Que me voulez-vous?--Je ne reçus point de réponse;
+et, ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas de prétexte pour attaquer
+moi-même, je fus forcé de regagner mon cabriolet, qui était assez loin
+devant moi, avec cet être désagréable sur mes talons. Il ne me disait
+rien et semblait se faire un malin plaisir de me tenir sous le coup
+d'une attaque. Je tenais toujours mon bâton prêt à lui casser la
+mâchoire au moindre attouchement; et j'arrivai ainsi à mon cabriolet
+avec mon poltron de chien qui ne disait mot et qui y sauta avec moi. Je
+me retournai alors, et quoique j'eusse entendu jusque-là des pas sur
+les miens et vu une ombre marcher à côté de moi je ne vis personne.
+Seulement je distinguai, à trente pas environ en arrière, à la place où
+je les avais vues laver, ces trois grandes diablesses sautant, dansant
+et se tordant comme des folles sur le revers du fossé.»
+
+Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a été
+racontée de très-bonne foi, et je vous la garantis. Mettez cela
+en partie au chapitre des hallucinations. _L'Orme Râteau_, arbre
+magnifique, qui existait, dit-on, déjà grand et fort, au temps de
+Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de loin une grande
+apparence et son branchage affecte assez la forme du râteau, dont il
+porte le nom. Mais ce n'est là qu'une coïncidence fortuite avec la
+légende traditionnelle qui l'a baptisé. De près il devient imposant
+par sa longue tige élancée, sillonnée de la foudre et plantée comme un
+monument à un vaste carrefour de chemins communaux. Ces chemins, larges
+comme des prairies, incessamment tondus par les troupeaux du prolétaire,
+sont couverts d'un herbe courte, où la ronce et le chardon croissent en
+liberté. La plaine est ouverte à une grande distance, fraîche quoique
+nue, mais triste et solennelle malgré sa fertilité. Une croix de bois
+est plantée sur un piédestal de pierre qui est le dernier vestige de
+quatre statues fort anciennes disparues depuis la révolution de 93.
+Cette décoration monumentale dans un lieu si peu fréquenté atteste un
+respect traditionnel; et les paysans des environs ont une telle opinion
+de l'orme Râteau qu'ils prétendent qu'on ne peut l'abattre, parce
+qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin communal, abandonné
+aujourd'hui aux piétons, et que traverse à de rares intervalles le
+cheval d'un meunier ou d'un gendarme, était jadis une des grandes voies
+de communication de la France centrale. On l'appelle encore aujourd'hui
+le chemin des Anglais. C'était la route militaire, le passage des armées
+que franchit l'invasion, et que Du Guesclin leur fit repasser l'épée
+dans le dos, après avoir délivré Sainte-Sévère, la dernière forteresse
+de leur occupation.
+
+Ce détail n'est consigné dans aucune histoire, mais la tradition est là
+qui en fait foi; et maintenant voici la légende de l'Orme Râteau qui est
+jolie, malgré la nature des animaux qui y jouent leur rôle.
+
+Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour de l'Orme Râteau. Il
+regardait du coté de la Châtre, lorsqu'il vit accourir une grande bande
+armée qui dévastait les champs, brûlait les chaumières, massacrait les
+paysans et enlevait les femmes. C'étaient les Anglais qui descendaient
+de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager Saint-Chartier.
+Le porcher éloigna son troupeau, se tint à distance, et vit passer
+l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec son
+troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place à une grande colère
+contre les Anglais et contre lui-même. «Quoi! pensa-t-il, nous nous
+laissons abîmer ainsi sans nous défendre! Nous sommes trop lâches! Il y
+faut aller!» Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui était
+une des quatre autour de l'orme: «Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut
+que j'aille contre ces Anglais, et je n'ai pas le temps de rentrer mes
+bêtes. Pendant ce temps-là, ces méchants-là nous feraient trop de mal.
+Prends mon bâton, bon saint, et veille sur mes porcs pendant trois jours
+et trois nuits; je te les donne en garde.»
+
+Là-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court
+bâton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et,
+jetant là ses sabots, _s'en, courut_ à Saint-Chartier, où, pendant trois
+jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons
+garçons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis,
+quand l'ennemi fut chassé, il s'en revint à son troupeau; il compta ses
+porcs et pas un ne manquait; et cependant il avait passé là bien des
+traînards, bien des pillards et bien des loups attirés par l'odeur du
+carnage. Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre rustique,
+le remercia à genoux, et sans rêver les hautes destinées et la grande
+mission de Jeanne d'Arc, content d'avoir au moins donné son coup de main
+à l'oeuvre de délivrance, il garda ses cochons comme devant.
+
+Une autre tradition plus confuse attribue à l'Orme Râteau une moins
+bénigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu
+l'horrible idée de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterré
+vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.
+
+Mais voici la légende principale et toujours en crédit de l'Orme Râteau.
+Un _monsieur_ s'y promène la nuit; il en fait incessamment le tour. On
+le voit là depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait.
+Il est vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_,
+car _il suit les modes_; on l'a vu au siècle dernier, en habit noir
+complet, culotte courte, souliers à boucles, l'épée au côté; sous
+le Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate.
+Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son
+grand râteau sur l'épaule, et gare aux jambes des gens ou des bêtes qui
+passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, et ne se faisant
+connaître qu'à ceux qui ont _le secret_.
+
+Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons été à l'heure solennelle
+du lever du la lune; nous l'avons appelé par tous les noms possibles,
+en lui disant toujours _monsieur_, très-poliment, mais nous n'avons pas
+trouvé le nom auquel il lui plaît de répondre, car il n'est pas venu,
+et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il faut
+avoir peur de lui.
+
+L'Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. Cela
+tient à ce que des écrivains anciens et modernes ont fixé la légende
+dans le poëme, le conte et la ballade. Notre littérature française,
+depuis le siècle de Louis XIV surtout, a rejeté cet élément comme
+indigne de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le
+romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre scepticisme; nous
+n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien
+autrement grandiose et terrifiant, nous a été relevé par des traductions
+incomplètes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas osé
+imiter chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam
+Mickiewicz.
+
+La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant
+que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqué, il lui
+manquera probablement un grand poëte pour donner une forme précise et
+durable aux élans, déjà affaiblis, de son imagination.
+
+Une seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que
+le génie des plus grands poëtes et celui des nations les plus poétiques
+ont jamais produit; nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons
+parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que
+c'est la France. Quiconque a lu les _Barza-Breiz_, recueillis et
+traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé avec moi,
+c'est-à-dire pénétré intimement, de ce que j'avance. Le _Tribut de
+Nomenoé_ est un poëme de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_,
+plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de
+l'esprit humain. La _Peste d'Eliant_, les _Nains_, _Lesbreiz_ et vingt
+autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus
+complète à laquelle puisse prétendre une littérature lyrique. Il est
+même fort étrange que cette littérature, révélée à la nôtre par une
+publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs années,
+n'y ait pas fait une révolution. Macpherson a rempli L'Europe du nom
+d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Écosse à la mode. Vraiment
+nous n'avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a encore des lettrés
+qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous
+sommes comme des nains devant des géants. Singulières vicissitudes que
+subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!
+
+Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le
+druidisme jusqu'à la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions
+bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant qu'elle eût chanté
+à nos oreilles. Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre,
+triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là! Et au-dessus de ce monde de
+l'action et de la pensée plane le rêve: les sylphes, les gnômes, les
+djiins de l'Orient, tous les fantômes, tous les génies de la mythologie
+païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes. En
+vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un
+Breton sans lui ôter son chapeau.
+
+Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j'ai pourtant retrouvé,
+dans la mémoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades,
+exactement traduites en vers naïfs et bien berrichons, des textes
+bretons publiés par M. de la Villemarqué. Revendiquerons-nous la
+propriété de ces créations, et dirons-nous qu'elles ont été traduites du
+berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur
+brevet d'origine en tête. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc._
+
+Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc.
+
+Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa littérature, ou bien elle
+s'est perdue comme aurait pu se perdre la poésie bretonne si M. de
+la Villemarqué ne l'eût recueillie à temps. Ces richesses inédites
+s'altèrent insensiblement dans la mémoire des bardes illettrés qui les
+propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui
+n'ont plus ni rime ni raison, et où, ça et là, brille un couplet d'une
+facture charmante, qui appartient évidemment à un texte original
+affreusement corrompu quant au reste.
+
+Pour être privée de ses archives poétiques, l'imagination de nos paysans
+n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens particulier de
+l'hallucination dont j'ai parlé précédemment, l'atteste suffisamment.
+
+Une des plus singulières apparitions est celle des _meneurs de nuées_,
+autour des mares ou au beau milieu des étangs. Ces esprits nuisibles
+se montrent aux époques des débordements de rivières, et provoquent le
+fléau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir
+leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulèvent, ou reconnaît parmi
+eux, assez souvent, des gens mal famés dans le pays, des gens qui ne
+possèdent rien, bien entendu, sur ta terre du bon Dieu, et qui ne
+souhaitent que le mal des autres. Réunis aux génies des nuages, armés
+de pelles ou de balais, vêtus de haillons fangeux et incolores, ils
+s'agitent frénétiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les
+ballades bretonnes; et le voyageur attardé qui les aperçoit sur les
+flaques brumeuses semées dans les landes désertes, doit se hâter de
+gagner son gîte, sans les déranger et sans leur montrer qu'il les a vus.
+Certainement ils se mettraient, en bourrasque, à ses trousses, et il n'y
+ferait pas bon.
+
+On est étonné de voir combien les scènes de la nature impressionnent le
+paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination
+des habitants des villes, et que l'homme, accoutumé dès son enfance à
+errer ou à travailler le jour et la nuit dans une même localité, en
+connaît si bien les détails et les différents aspects qu'il ne puisse
+plus y ressentir ni étonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le
+braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou à l'affût, à la
+nuit tombante, voit les animaux mêmes dont il est le fléau prendre, dans
+le crépuscule, des formes effrayantes pour la menacer. Le pêcheur de
+nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, peuplent de fantômes les
+brouillards argentés par la lune; l'éleveur de bestiaux qui s'en va lier
+les boeufs ou conduire les chevaux au pâturage, après la chute du jour
+ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pré, sur ses bêtes
+mêmes, des êtres inconnus, qui s'évanouissent à son approche, mais
+qui le menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations
+primitives, à qui sont révélés les secrets du monde surnaturel, et qui
+ont le don de voir et d'entendre de si étranges choses! Nous avons beau
+faire, nous autres, écouter des histoires à faire dresser les cheveux
+sur la tête, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit
+dans les lieux hantés par les esprits, attendre et chercher la peur
+inspiratrice, mère des fantômes, le diable nous fuit comme si nous
+étions des saints: Lucifer défend à ses milices de se montrer aux
+incrédules.--Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il
+faut faire attention à ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un
+métayer de de nos environs voyait tous les jours un vieux lièvre
+s'arrêter à peu de distance de lui, se lécher les pattes, et le regarder
+d'un air narquois: or ce métayer finit, en y faisant bien attention, par
+reconnaître son propriétaire sous le déguisement dudit lièvre. Il lui
+ôta son chapeau, pour lui faire entendre qu'il n'était point sa dupe, et
+que la plaisanterie était inutile. Mais le bourgeois, qui était malin,
+parut ne pas comprendre, et continua à le surveiller sous cette
+apparence.
+
+Cela fâcha le métayer, qui était honnête homme, et que le soupçon
+blessait d'autant plus, que son maître, lorsqu'il venait chez lui sous
+figure de chrétien, ne lui marquait aucune méfiance. Il prit son fusil
+un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette
+manie de faire le lièvre. Il essaya même de le coucher en joue; mais la
+preuve que cet animai n'était pas plus lièvre que vous et moi, c'est
+que le fusil ne l'inquiéta nullement, et qu'il se mit, à rire.--Ah ça,
+écoutez, not' maître! s'écria le brave homme perdant patience, ôtez-vous
+de là, ou, aussi vrai que j'ai reçu le baptême, je vous flanque mon coup
+de fusil.
+
+M. _Trois-Étoiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan
+était _émalicé_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus.
+
+On a vu souvent des animaux de ce genre, frappés et blessés, disparaître
+également; mais le lendemain, la personne soupçonnée ne se montrait pas,
+et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagée. On
+aurait pu retirer de son corps le plomb qui était entré dans celui de la
+bête, car aussi vrai que ces choses se sont vues, c'était le même plomb.
+
+Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier
+des champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-là est un ennemi
+déclaré, qui n'écoute rien, et qui se montre sous diverses formes,
+quelquefois même sous celle d'un homme tout pareil à celui auquel il
+s'adresse. En se voyant ainsi face à face avec son sosie, on est fort
+troublé; et, quelque résistance qu'on fasse, il nous saute sur les
+épaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien
+voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est
+celle de la levrette blanche. Quand on l'aperçoit d'abord, elle est
+toute petite; mais elle grandit peu à peu, elle vous suit, elle arrive
+à la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avéré qu'elle
+pèse deux ou trois mille livres; mais il n'y a point à s'en défendre, et
+elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison.
+C'est quand on s'est attardé au cabaret qu'on rencontre cette bête
+maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnée de deux ou trois
+feux follets qui vous entraînent dans quelque marécage ou rivière pour
+vous y faire noyer. La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe
+encore dans les mines des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la
+nuit, et se tient cachée le jour dans la vase et les roseaux. Si on
+l'aperçoit alors, on ne s'en méfie point, car elle a la mine d'un petit
+lézard; mais ceux qui la connaissent ne s'y trompent guère et annoncent
+de grandes maladies dans l'endroit, si on ne réussit à la tuer ayant
+qu'elle ait vomi son venin. Cela est plus facile à dire qu'à faire. Elle
+est à l'épreuve de la balle et du boulet, et, prenant des proportions
+effrayantes d'une nuit à l'autre, elle répand la peste dans tous les
+endroits où elle passe. Le mieux est de la faire mourir de faim, ou
+de la dégoûter du lieu qu'elle habite en desséchant les fossés et les
+marais à eaux croupissantes. La maladie s'en va avec elle.
+
+Le follet, fadet ou farfadet n'est point un animal, bien qu'il lui
+plaise d'avoir des ergots et une tête de coq; mais il a le corps d'un
+petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni méchant, moyennant
+qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon génie connu en
+tous pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des intérêts de
+la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage
+des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante
+quelquefois les écuries comme ses confrères d'une grande partie de la
+France; mais c'est la nuit, au pâturage, qu'il prend particulièrement
+ses ébats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne à leur
+crinière, et les fait galoper comme des fous à travers les prés. Il
+ne parait pas se soucier énormément des gens à qui ces chevaux
+appartiennent. Il aime l'équitation par elle-même; c'est sa passion, et
+il prend en amitié les animaux les plus ardents et les plus fougueux.
+Il les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est
+servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne
+s'en portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement les chevaux
+_pansés du follet_. Leur crinière est nouée par lui de milliards de
+noeuds inextricables.
+
+C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez
+fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible à démêler, cela
+est certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que
+l'animal en souffre, et que c'est le seul parti à prendre.
+
+Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les étriers du follet; et, s'il
+ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait
+tomber; et, comme il est fort colère, il tuerait immédiatement la pauvre
+bête tondue.
+
+La nuit de Noël est, en tous pays, la plus solennelle crise du monde
+fantastique. Toujours par suite de ce besoin qu'éprouvent les hommes
+primitifs de compléter le miracle religieux par le merveilleux de leur
+vive imagination dans tous les pays chrétiens, comme dans toutes les
+provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noël ouvre les
+prodiges du sabbat, en même temps qu'il annonce la commémoration de
+l'ère divine. Le ciel pleut de bienfaits à cette heure sacrée; aussi
+l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquête de
+l'humanité, vient-il s'offrir à elle pour lui donner les biens de la
+terre, sans même exiger en échange le sacrifice du salut éternel: c'est
+une flatterie, une avance gratuite que Satan fait à l'homme. Le paysan
+pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser
+prendre au piège; il se croit bien aussi rusé que le diable, et il ne se
+trompe guère.
+
+Dans notre vallée noire, le _métayer fin_, c'est-à-dire savant dans la
+cabale et dans l'art de faire prospérer le _bestiau_ par tous les moyens
+naturels et surnaturels, s'enferme dans son étable au premier coup de la
+messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus
+grand soin, prépare certains charmes, que le _secret_ lui révèle, et
+reste là, _seul de chrétien_, jusqu'à la fin de la messe.
+
+Dans ma propre maison, moi qui vous raconte ceci, la chose se passe
+ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde,
+et de l'aveu même des métayers.
+
+Je dis: non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard
+indiscret vient le troubler. Le métayer, plus défiant qu'il n'est
+possible d'être curieux, se barricade de manière à ne pas laisser
+une fente; et d'ailleurs, si vous êtes là quand il veut entrer dans
+l'étable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare
+aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'année:
+c'est vous qui lui aurez causé le dommage.
+
+Quant à sa famille, à ses serviteurs, à ses amis et voisins, il n'y a
+pas de risque qu'ils le gênent dans ses opérations mystérieuses. Tous
+convaincus de l'utilité souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y
+apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite à la messe, et ceux que leur
+âge ou la maladie retient à la maison ne se soucient nullement d'être
+initiés aux terribles émotions de l'opération. Ils se barricadent de
+leur côté, frissonnant dans leur lit si quelque bruit étrange fait
+hurler les chiens et mugir les troupeaux.
+
+Que se passe-t-il donc alors entre le _métayer fin_ et le bon compère
+_Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions
+circulent dans les veillées d'hiver, autour des tables où l'on casse
+les noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontées, qui font
+dresser les cheveux sur la tête.
+
+D'abord, pendant la messe de minuit, les bêtes parlent, et le métayer
+doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le père
+Casseriot, qui était faible à l'endroit de la curiosité, ne put se
+tenir d'écouter ce que son boeuf disait à son âne. «--Pourquoi que t'es
+triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf.--Ah! mon pauvre
+vieux, j'ai un grand chagrin, répondit l'âne. Jamais nous n'avons eu si
+bon maître, et nous allons le perdre!--Ce serait grand dommage, reprit
+le boeuf, qui était un esprit calme et philosophique.--Il ne sera plus
+de ce monde dans trois jours, reprit l'âne, dont la sensibilité était
+plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix.--C'est grand
+dommage, grand dommage! répliqua le boeuf en ruminant.--Le père
+Casseriot eut si grand peur, qu'il oublia de faire son charme, courut
+se mettre au lit, y fut pris de fièvre chaude, et mourut dans les trois
+jours.
+
+Le valet de charrue à Jean de Chassignoles, a vu une fois, au coup de
+l'élévation de la messe, les boeufs sortir de l'étable en faisant grand
+bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils étaient
+pousses d'un aiguillon vigoureux: mais il n'y avait personne pour les
+conduire ainsi, et ils se rendirent seuls à l'abreuvoir, d'où, d'après
+avoir bu d'une soif qui n'était pas ordinaire, ils rentrèrent à l'étable
+avec la même agitation et la même obéissance. Curieux et sceptique, il
+voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange,
+et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son maître,
+reconduisant un homme qui ne ressemblait à aucun autre homme, et qui
+lui disait «_Bonsoir, Jean, a l'an prochain!_» Le valet de charrue
+s'approcha pour le regarder de plus près; mais qu'était-il devenu? Le
+métayer était tout seul, et, voyant l'imprudent: «--Par grand bonheur,
+mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parlé; car s'il avait
+seulement regardé de ton côté, tu ne serais déjà plus vivant à cette
+heure!» La valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de
+regarder quelle main mène boire les boeufs pendant la nuit de Noël.
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+
+ LA VALLÉE-NOIRE
+
+
+ I.
+
+Un habitant de la Brenne, en m'adressant des paroles trop flatteuses, me
+demandait, il y a quelque temps, où je prenais la Vallée-Noire.
+Cette question me pique, je l'avoue. Je viens dire aux gens de
+Mézières-en-Brenne, aussi bien qu'à ceux de La Châtre, où je prends la
+Vallée-Noire.
+
+Eh, mes chers compatriotes, je la prends où elle est! N'y a-t-il pas une
+géographie naturelle dont ne peuvent tenir compte les dénominations et
+les délimitations administratives? Cette géographie de fait existera
+toujours, et chacun a le droit de la rétablir dans la logique de ses
+regards et de sa pensée. Si c'est un pur caprice de romancier qui m'a
+fait donner un nom quelconque (un nom très-simple, et le premier venu,
+je le confesse), à cette admirable région que nous avons le bonheur
+d'habiter, ce n'en est pas moins après un examen raisonné que j'ai fait,
+de ce coin du Berry, un point particulier, ayant sa physionomie, ses
+usages, son costume, sa langue, ses moeurs et ses traditions. Je pensais
+devoir garder pour moi-même cette découverte innocente. Il me plaisait
+seulement de ramener souvent l'action de mes romans dans ce cadre de
+prédilection. Mais puisqu'on veut que la Vallée-Noire n'existe que dans
+ma cervelle, je prétends prouver qu'elle existe, distincte de toutes les
+régions environnantes, et qu'elle méritait un nom propre.
+
+Elle fait partie de l'arrondissement de La Châtre; mais cet
+arrondissement s'étend plus loin, vers Eguzon et l'ancienne Marche. Là,
+le pays change tellement d'aspect, que c'est bien réellement un autre
+pays, une autre nature. La Vallée-Noire s'arrête par là à Cluis. De
+cette hauteur on plonge sur deux versants bien différents. L'un sombre
+de végétation, fertile, profond et vaste, c'est la Vallée-Noire: l'autre
+maigre, ondulé, semé d'étangs, de bruyères et de bois de châtaigniers.
+Ce pays-là est superbe aussi pour les yeux, mais superbe autrement.
+C'est encore le ressort du tribunal de La Châtre, mais ce n'est plus la
+Vallée-Noire. Plus vous avancez vers le Pin et le cours de la Creuse
+et de la Gargilesse, plus vous entrez dans la Suisse du Berry. La
+Vallée-Noire en est le bocage, comme la Brenne en est la steppe.
+
+Je veux d'abord, pour me débarrasser de toute chicane, tracer la carte
+de cette vallée. Faites courir une ligne circulaire, partant, si vous
+voulez, de Cluis-Dessus, qui est le point de mire de tous les horizons
+de la Vallée-Noire, et faites-la passer par toutes les hauteurs qui
+enferment et protègent notre bocage. Du côté de Cluis, toutes les
+hauteurs sont boisées, c'est ce qui donne à nos lointains cette belle
+couleur bleue qui devient violette et quasi noire dans les jours
+orageux. C'est, d'un côté, le bois Fonteny; de l'autre, le bois Mavoye,
+le bois Gros, le bois Saint-George. Dirigez votre ligne d'enceinte vers
+les plateaux d'Aigurande, de Sazeray, Vijon, les sources de l'Indre,
+les bois de Vicher, la forêt de Maritet, Château-meillant, le bois de
+Boulaise, Thevet, Verneuil, Vilchère, Corlay. De là vous dirigez votre
+vol d'oiseau vers les bois du Magnié, où la vallée s'abaisse et se perd
+avec le cours de l'Indre dans les brandes d'Ardentes. Si vous voulez la
+retrouver, il faut vous éloigner de ces tristes steppes et remonter vers
+le Lys-Saint-George, d'où vous la verrez se perdre à votre droite,
+avec le cours de la Bouzanne, dans la direction de Jeu-les-Bois et des
+brandes d'Arthon. A votre gauche, elle se creuse majestueusement, pour
+se relever vers Neuvy-Saint-Sépulchre et vous ramener au clocher de
+Cluis, votre point de départ, que, dans toute cette tournée, vous n'avez
+guère perdu de vue.
+
+Si vous traversez cette vallée, qui comprend une grande partie de
+l'arrondissement de La Châtre, vous trouverez des détails charmants à
+chaque pas. Mais ne vous étonnez pourtant point, voyageurs exigeants,
+si vous avez à traverser certaines régions plates et nues. De loin, ces
+clairières fromentales mêlaient admirablement leurs grandes raies jaunes
+à la verdure des prairies bocagères. De près, se trouvant presque
+de niveau avec de légers relèvements de terrain, elles offrent peu
+d'horizon, peu d'ombrage, et l'on ne se croirait plus dans ce pays
+enchanté qu'on va bientôt retrouver. C'est qu'il est impossible de ne
+pas traverser des veines de ce genre sur une aussi grande étendue de
+terrain. La Vallée-Noire, a, selon moi, une quarantaine de lieues de
+superficie, quarante-cinq à cinquante mille habitants, et une vingtaine
+de petites rivières formant affluents aux principales, qui sont l'Indre,
+la Bouzanne, la Vauvre, et l'Igneraie.
+
+Ces courants d'eau partent du sud, c'est-à-dire des limites élevées du
+département de la Creuse, et viennent aboutir au pied des hauteurs de
+Verneuil et de Corlay, pour se perdre plus loin dans les brandes. Par
+leur inclinaison naturelle, ils creusent et fécondent cette vallée
+riante et fertile, où tout est semé sur des plans inégaux et ondulés.
+Si le voyageur veut bien me prendre pour guide, je lui conseille de se
+faire d'abord une idée de l'ensemble à Corlay ou à Vilchère, sommets
+qui, par les routes de Châteauroux et d'Issoudun, marquent l'entrée de
+ce paradis terrestre au sortir des tristes plateaux d'Ardentes et de
+Saint-Aoust. Qu'il visite Saint-Chartier, cette antique demeure des
+princes du bas Berry, d'où relevaient toutes les châtellenies de la
+Vallée-Noire, et que Philippe-Auguste disputa et reprit aux Anglais.
+Qu'il aille ensuite chercher le cours de l'Indre à Ripoton ou à
+Barbotte, sans s'inquiéter de ces noms barbares. Barbotte a été illustré
+par la beauté des filles du meunier, quatre madones qu'on appelait
+naïvement les _Barbottines_, et qui sont aujourd'hui mariées aux
+alentours. Que mon voyageur ne les cherche pas; qu'il cherche son
+chemin, ce qui n'est pas facile et ne souffre guère de distraction; ou
+bien qu'il suive la rivière, en remontant ses rives herbues, et qu'il la
+quitte au moulin de la Beauce, pour se diriger (s'il le peut), en droite
+ligne, sur la Vauvre.
+
+Je lui recommande là, tout près du gué, le moulin d'Angibault, hélas!
+bien ébranché et bien éclairci depuis l'année dernière. Puis il
+reprendra le chemin de Transault. Il s'arrêtera un instant au petit
+étang de Lajon, où les poules d'eau gloussent au printemps parmi les
+nénuphars blancs et les joncs serrés. Il traversera Transault, et, s'il
+prend le plus long pour arriver au Lys-Saint-George, c'est-à-dire
+s'il oblique par le chemin de gauche, il verra le vallon de Neuvy se
+présenter sous un aspect enchanteur. Au Lys, il visitera le château et
+l'affreux cachot où Ludovic Sforce a langui dix-huit mois. Il déjeunera
+en plein air, je le lui conseille, pour admirer le pays environnant, et
+ensuite il ira gagner le Magnié par Fourche et la grande prairie.
+
+Du Lys à Fourche, le pays change d'aspect. C'est là que la vallée
+s'ouvre sur des landes tourmentées, et commence à cesser d'être
+Vallée-Noire. Les arbres deviennent plus rares, les horizons moins
+harmonieux, les terres plus froides. Mais l'aspect de cette région
+transitoire et grandiose, quand le soleil fait étinceler les flaques
+d'eau en s'abaissant derrière les buttes inégales où la bruyère commence
+à se montrer, plante folle et charmante, qui s'étale fièrement à côté
+du dernier sillon tracé par le laboureur sur cette limite du fromental
+généreux et de la brande inféconde.
+
+Bon voyageur, tu tâcheras de ne pas te tromper de chemin, car tu
+pourrais courir longtemps avant de trouver l'Indre guéable. Pour rentrer
+dans la Vallée-Noire, tu demanderas Fourche; car si tu prends par Mers
+(et je te conseille Mers et Presles pour le lendemain), tu ne verrais
+pas ce soir un coin de bois qu'il faut traverser avant Fourche, et qui
+est, sur ma parole, un joli coin de bois. Le petit castel du Magnié, les
+jardins et les bois si bien plantés et si bien situés qui l'entourent,
+son air d'abandon, son silence et sa poésie, ont bien aussi leur mérite.
+
+Mais, dans cette tournée, où mangeras-tu, où dormiras-tu, où
+trouveras-tu du café, des journaux, des cigares, et quelqu'un à qui
+parler? Nulle part, je t'en préviens. Tu feras comme tu pourras, et
+même, pour te diriger à travers ce labyrinthe de chemins verdoyants
+et perfides, tu trouveras peu d'aide. Les passants sont rares, les
+métairies sont vides à la saison des travaux d'été, seule saison où le
+pays ne soit pas inondé et impraticable. Tu n'es pas ici en Suisse; si
+tu demandes à un paysan de te servir de guide, il te répondra en riant:
+«Bah! est-ce que j'ai le temps? J'ai mes boeufs, mes blés ou mes foins à
+rentrer.» Si tu demandes à Angibault le chemin du Lys-Saint-George, on
+te dira: «Ma foi! c'est quelque part par là. Je n'y ai jamais été.» Le
+meunier peut connaître le pays à une lieue à la ronde, mais sa femme et
+ses enfants n'ont certes jamais voyagé que dans le rayon d'un kilomètre
+autour de leur demeure. Tu rencontreras partout des gens polis et
+bienveillants, mais ils ne peuvent rien pour toi, et ils ne comprendront
+pas que tu veuilles voir leur pays.
+
+Et, au fait, pourquoi voudrait-on venir de loin pour le voir, ce pays
+modeste qui n'appelle personne, et dont l'humble et calme beauté n'est
+pas faite pour piquer la curiosité des oisifs? Dans les pays à grands
+accidents, comme les montagnes élevées, la nature est orgueilleuse
+et semble dédaigner les regards, comme ces fières beautés qui sont
+certaines de les attirer toujours. Dans d'autres contrées moins
+grandioses, elle se fait coquette dans les détails, et inspire des
+passions au paysagiste. Mais elle n'est ni farouche ni prévenante dans
+la Vallée-Noire elle est tranquille, sereine, et muette sous un sourire
+de bonté mystérieuse. Si l'on comprend bien sa physionomie, on peut être
+sûr que l'on connaît le caractère de ses habitants. C'est une nature
+qui ne se farde en rien et qui s'ignore elle-même. Il n'y a pas là
+d'exubérance irréfléchie, mais une fécondité patiente et inépuisable.
+Point de luxe, et pourtant la richesse; aucun détail qui mérite de fixer
+l'attention, mais un vaste ensemble dont l'harmonie vous pénètre peu à
+peu, et fait entrer dans l'âme le sentiment du repos. Enfin on peut dire
+de cette nature qu'elle possède une aménité grave, une majesté forte
+et douce, et qu'elle semble dire à l'étranger qui la contemple:
+«Regarde-moi si tu veux, peu m'importe. Si tu passes, bon voyage; si tu
+restes, tant mieux pou toi.»
+
+J'ai dit que comprendre la physionomie de cette contrée, c'était
+connaître le caractère de ses habitants, et j'ai dit là une grande
+naïveté. Le sol ne communique-t-il pas à l'homme des instincts et une
+organisation analogue à ses propriétés essentielles? La terre, et le
+bras et le cerveau de l'homme qui la cultive ne réagissent-ils pas
+continuellement l'un sur l'autre? A intensité égale de soleil, le plus
+ou moins de vertu du sol fait un air plus ou moins souple et sain, plus
+ou moins pur et vivifiant. L'air est admirablement doux et respirable
+dans la Vallée-Noire. Point de grandes rivières, conducteurs électriques
+des ouragans et des maladies; point d'eaux stagnantes, de marécages
+conservateurs perfides des germes pestilentiels. Partout des mouvements
+de terrain dont la science agricole pourrait tirer sans doute un
+meilleur parti, mais qui du moins facilitent naturellement un rapide
+écoulement aux inondations; des terres qui ne sèchent pas vite, mais qui
+ne s'imbibent pas vite non plus, et qui ne communiquent pas de brusques
+transitions à l'atmosphère. L'homme qui naît dans cet air tranquille ne
+connaît ni l'excitation fébrile des pays des montagnes, ni l'accablement
+des régions brûlantes. Il se fait un tempérament pacifique et soutenu.
+Ses instincts manquent d'élan; mais s'il ignore les mouvements impétueux
+de l'imagination, il connaît les douceurs de la méditation, et la
+puissance de l'entêtement, cette force du paysan, qui raisonne à sa
+manière, et s'arrange, en dépit du progrès, pour l'espèce de bonheur et
+de dignité qu'il conçoit. Les gens civilisés parlent bien à leur aise de
+bouleverser tout cela, oubliant qu'il y a bien des choses à respecter
+dans ces antiques habitudes de sobriété morale et physique, et que le
+paysan ne fera jamais bien que ce qu'il fera de bonne grâce.
+
+Si le sol agit lentement et mystérieusement sur le tempérament et le
+caractère de l'homme, l'homme, à son tour, agit ostensiblement sur la
+physionomie du sol. Son action paraît plus prompte, il faut moins de
+temps pour ébrancher un arbre, ou creuser un fossé, que pour faire des
+dents de sagesse: mais cette action du bras humain étant moins soutenue,
+est soumise à des lois moins fixes; celle du sol reste victorieuse à
+la longue, et l'homme ne change pas plus dans la Vallée-Noire, que le
+système du labourage et l'aspect des campagnes.
+
+Grâce à des habitudes immémoriales, la Vallée-Noire tire son caractère
+particulier de la mutilation de ses arbres. Excepté le noyer et quelques
+ormes séculaires autour des domaines ou des églises de hameau, tout est
+ébranché impitoyablement pour la nourriture des moutons pendant l'hiver.
+Le détail est donc sacrifié dans le paysage, mais l'ensemble y gagne, et
+la verdure touffue des têteaux renouvelée ainsi chaque année prend
+une intensité extraordinaire. Les amateurs de _style_ en peinture se
+plaindraient de cette monstrueuse coutume; et pourtant, lorsque, d'un
+sommet quelconque de notre vallée, ils en saisissent l'aspect général,
+ils oublient que chaque arbre est un nain trapu ou un baliveau rugueux,
+pour s'étonner de cette fraîcheur répandue à profusion. Ils demandent
+si cette contrée est une forêt; mais bientôt, plongeant dans les
+interstices, ils s'aperçoivent de leur méprise. Cette contrée est une
+prairie coupée à l'infini par des buissons splendides et des bordures
+d'arbres ramassés, semée de bestiaux superbes, et arrosée de ruisseaux
+qu'on voit ça et là courir sous l'épaisse végétation qui les ombrage. Il
+n'y aurait jamais de point de vue possible dans un pays ainsi planté, et
+avec un terrain aussi accidenté, si les arbres étaient abandonnés à leur
+libre développement. La beauté du pays existerait, mais, à moins de
+monter sur la cime des branches, personne n'en jouirait. L'artiste,
+qui rêve en contemplant l'horizon, y perdrait le spectacle de sites
+enchanteurs, et le paysan, qui n'est jamais absurde et faux dans son
+instinct, n'y aurait plus cette jouissance de respirer et de voir, qu'il
+exprime en disant: C'est bien joli par ici, c'est bien _clair_, on voit
+loin.
+
+_Voir loin_, c'est la rêverie du paysan; c'est aussi celle du poëte. Le
+paysagiste aime mieux un coin bien composé que des lointains infinis. Il
+a raison pour son usage; mais le rêveur, qui n'est pas forcé de traduire
+le charme de sa contemplation, adorera toujours ces vagues profondeurs
+des vallées tranquilles, où tout est uniforme, où aucun accident
+pittoresque ne dérange la placidité de son âme, où l'églogue éternelle
+semble planer comme un refrain monotone qui ne finit jamais. L'idée du
+bonheur, est là, sinon la réalité. Pour moi, je l'avoue, il n'est point
+d'amertumes que la vue de mon horizon natal n'ait endormies, et, après
+avoir vu l'Italie, Majorque et la Suisse, trois contrées au-dessus
+de toute description, je ne puis rêver pour mes vieux jours qu'une
+chaumière un peu confortable dans la Vallée-Noire.
+
+C'est un pays de petite propriété, et c'est à son morcellement qu'il
+doit son harmonie. Le morcellement de la terre n'est pas mon idéal
+social; mais, en attendant le règne de la Fraternité, qui n'aura pas de
+raisons pour abattre les arbres et priver le sol de sa verdure, j'aime
+mieux ces petits lots divisés où subsistent des familles indépendantes,
+que les grandes terres où le cultivateur n'est pas chez lui, et où rien
+ne manque, si ce n'est l'homme.
+
+Dans une grande partie du Berry, dans la Brenne particulièrement, la
+terre est inculte ou abandonnée: la fièvre et la misère ont emporté la
+population. La solitude n'est interrompue que par des fermes et des
+châteaux, pour le service desquels se rassemblent le peu de bras de
+la contrée. Mais je connais une solitude plus triste que celle de la
+Brenne, c'est la Brie. Là ce ne sont pas la terre ingrate et l'air
+insalubre qui ont exilé la population, c'est la grande propriété, c'est
+la richesse. Pour certains habitants sédentaires de Paris qui n'ont
+jamais vu de campagne que la Brie ou la Beauce, la nature est un mythe,
+le paysan un habitant de la lune. Il y a autant de différence entre
+cette sorte de campagne et la Vallée-Noire, qu'entre une chambre
+d'auberge et une mansarde d'artiste.
+
+Voici la Brie: des villages où le pauvre exerce une petite industrie ou
+la mendicité; des châteaux à tourelles reblanchies, de grandes fermes
+neuves, des champs de blé ou des luzernes à perte de vue, des rideaux de
+peupliers, des meules de fourrages, quelques paysans qui ont posé dans
+le sillon leur chapeau rond et leur redingote de drap pour labourer ou
+moissonner; et d'ailleurs, la solitude, l'uniformité, le désert de la
+grande propriété, la morne solennité de la richesse qui bannit l'homme
+de ses domaines et n'y souffre que des serviteurs. Ainsi rien de
+plus affreux que la Brie, avec ses villages malpropres, peuplés de
+blanchisseuses, de vivandières, et de pourvoyeurs; ses châteaux dont les
+parcs semblent vouloir accaparer le peu de futaie et le peu d'eau de la
+contrée; ses paysans, demi-messieurs, demi-valets; ses froids horizons
+où vous ne voyez jamais fumer derrière la haie la chaumine du
+propriétaire rustique. Il n'y a pas un pouce de terrain perdu ou
+négligé, pas un fossé, pas un buisson, pas un caillou, pas une ronce.
+L'artiste se désole.
+
+Mais, dira-t-on, l'artiste est un songe-creux qui voudrait arrêter
+les bienfaits de l'industrie et de la civilisation. Une charrue
+perfectionnée le révolte, un grand toit de tuiles bien neuves et bien
+rangées, un paysan bien mis, lui donnent des nausées; il ne demande que
+haillons, broussailles, chaumes moisis, haies échevelées.
+
+Il semble, en effet, quand on songe au positif, que l'artiste soit un
+fou et un barbare. Je vais vous dire pourquoi l'artiste a raison dans
+son instinct: c'est qu'il sent la grandeur et la poésie de la liberté;
+c'est que le paysan n'est un homme qu'à la condition d'être chez soi et
+de pouvoir travailler souvent sa propre terre. Or le paysan, dans l'état
+de notre société, a encore la négligence ou la parcimonie de sa race.
+Lors même qu'il arrive à l'aisance, il dédaigne encore les superfluités
+de la symétrie, et peut-être que, poëte lui-même, il trouve un certain
+charme au désordre de son hangar et à l'exubérance de son berceau de
+vignes. Quoi qu'il en soit, cet air d'abandon, cette souriante bonhomie
+de la nature respectée autour de lui, sont comme le drapeau de liberté
+planté sur son petit domaine.
+
+Moi aussi, artiste, qu'on me le pardonne, je rêve pour les enfants de
+la terre un sort moins précaire et moins pénible que celui de petit
+propriétaire, sans autre liberté que celle de barder jalousement la
+glèbe qu'il a conquise, et sans autre idéal que celui de voir pousser
+la haie dont il l'a enfermée. Derrière ses grandes _bouchures_
+d'épine et d'églantier, on dirait que le paysan de la Vallée-Noire cache
+le maigre trésor qu'il a pu acheter en 93, et qu'il a peur d'éveiller
+les désirs de son ancien seigneur, toujours prêt, dans l'imagination du
+paysan, à réclamer et à ressaisir les _biens nationaux_. Mais tel qu'il
+est là, couvant son arpent de blé, je le crois plus fier et plus heureux
+que le valet de ferme qui vieillira comme son cheval sous le harnais, et
+qui passera, par grande fortune, à l'état de piqueur, de valet de pied,
+ou tout au plus, s'il amasse beaucoup, à la profession de cabaretier
+dans un tourne-bride. La domesticité du fermier n'est pas franchement
+rustique, et la grande ferme plus saine, plus aérée, j'en conviens,
+que la chaumière moussue, a toute la tristesse, toute la laideur du
+phalanstère, sans en avoir la dignité et la liberté rêvées.
+
+Il est bien vrai qu'en chassant l'homme de la terre, en le parquant
+dans les fermes ou dans les villages, le riche éloigne de ses blés les
+troupeaux errants, et de son jardin les poules maraudeuses. Aussi loin
+que sa vue peut s'étendre, et bien plus loin encore, tout est à lui, à
+lui seul. Un petit enclave impertinent vient-il à l'inquiéter? Il s'en
+rend maître à tout prix. Il n'aura besoin ni de fossés, ni de clôtures.
+Si une vache foule indolemment sa prairie artificielle, cette vache est
+à lui; si un poulain s'échappe à travers ses jeunes plantations, ce
+poulain sort de ses écuries. On grondera le palefrenier, et tout sera
+dit. Le garde-champêtre n'aura point à intervenir.
+
+Mais qu'il est à plaindre dans sa sécurité, ce solitaire de la Brie!
+Il n'a de voisins qu'à une lieue de chez lui, à la limite de son vaste
+territoire. Il n'entend pas chanter son laboureur: son laboureur ne
+chante pas: il n'est pas gai, lorsqu'il laboure cette terre dont il ne
+partagera pas les produits. Mais le propriétaire n'est pas moins grave
+ni moins ennuyé. Il ne s'entend jamais appeler par la fileuse qui
+l'attend sur le pas de sa porte, pour lui montrer un enfant malade,
+ou le consulter sur le mariage de sa fille aînée. Il ne verra pas les
+garçons jouer aux quilles entre sa cour et celle du voisin, et lui crier
+quand il passe à cheval: «Prenez donc le galop, Monsieur, que je lance
+ma boule. Je ne voudrais pas effrayer votre monture, mais je suis pressé
+de gagner la partie.» Il ne chassera pas poliment de son parterre les
+oies du voisin, qui vient se lamenter avec lui sur le dommage, et qui
+jette des pierres, en punition, à ses bêtes malapprises, en ayant grand
+soin toutefois de ne pas les toucher! Il ne nourrira point le troupeau
+du paysan; mais aussi il n'aura pas sous sa main le paysan toujours prêt
+à lui donner aide, secours et protection; car le paysan est le meilleur
+des voisins. En même temps qu'il est pillard, tracassier, susceptible,
+indiscret, et despote, il est, dans les grandes occasions, tout zèle,
+tout coeur, et tout élan. Insupportable dans les petites choses, il vous
+exerce à la patience, il vous enseigne l'égalité qu'il ne comprend pas
+en principe, mais qu'il pratique en fait; il vous force à l'hospitalité,
+à la tolérance, à l'obligeance, au dévouement; toutes vertus que vous
+perdez dans la solitude, ou dans la fréquentation exclusive de ceux qui
+n'ont jamais besoin de rien. Lui, il a besoin de tout; il le demande.
+Donnez-le-lui, ou il le prendra. Si vous lui faites la guerre, vous
+serez vaincu; si vous cédez, il n'abusera point trop, et il vous le
+rendra en services d'une autre nature, mais indispensables. Cet échange,
+où vous auriez tant de frais à faire, vous paraît dur? Il est plus dur
+de n'être pas aimé (lors même qu'on le mérite), faute d'être connu. Il
+est plus dur de ne pas se rendre utile, et de ne pas faire d'heureux
+dans la crainte défaire des ingrats. Il est plus dur d'avoir à payer
+que d'avoir à donner. Je vous en réponds, je vous en donne ma parole
+d'honneur. L'homme qui n'a pas quelque chose à souffrir de ses
+semblables souffrira bien davantage d'être privé de leur commerce et de
+leur sympathie. Si j'avais beaucoup de terres et point de voisins, je
+donnerais des terres aux mendiants, afin d'avoir leur voisinage, et afin
+de pouvoir causer de temps en temps avec des hommes libres. Je les leur
+donnerais sans vouloir qu'ils fussent reconnaissants.
+
+
+
+ II.
+
+Quel contraste entre ces pays à habitudes féodales et la partie du Berry
+que j'ai baptisée Vallée-Noire! Chez nous, presque pas de châteaux,
+beaucoup de forteresses seigneuriales, mais en ruines, ouvertes à tous
+les vents, et servant d'étables aux métayers, ou de pâturages aux
+chèvres insouciantes. Comme on ne replâtre pas chez nous la féodalité,
+les murs envahis par le lierre et les tours noircies par le temps
+n'attirent pas de loin les regards. C'est tout au plus si un rayon
+du couchant vous les fait distinguer un instant dans le paysage. La
+chaumière est tapie sous le buisson, la métairie est voilée derrière ses
+grands noyers. Le pays semble désert, et sauf les jours de marché, les
+routes ne sont fréquentées que par les deux ou trois bons gendarmes qui
+font une promenade de santé, ou par le quidam poudreux qui porte une
+mine et un passeport suspects. Mais ce pays de silence et d'immobilité
+est très-peuplé; dans chaque chemin de traverse, le petit troupeau du
+ménageot est pendu aux ronces de la haie, et, dans chaque haie, vous
+trouverez, caché comme un nid de grives, un groupe d'enfants qui jouent
+gravement ensemble, sans trop se soucier de la chèvre qui pèle les
+arbres, et des oies qui se glissent dans le blé. Autour de chaque
+maisonnette verdoie un petit jardin, où les oeillets et les roses
+commencent à se montrer autour des légumes. C'est là un signe notable
+de bien-être et de sécurité: l'homme qui pense aux fleurs a déjà le
+nécessaire, et il est digne de jouir du superflu.
+
+Encore une délimitation de la Vallée-Noire, qui en vaut bien une
+autre, et qui parle aux yeux. Tant que vous verrez une coiffe à barbes
+coquettement relevées, et rappelant les figures du moyen âge, vous
+n'êtes pas sorti de la Vallée-Noire. Cette coiffure est charmante quand
+elle est portée avec goût, et qu'elle encadre sans exagération un joli
+visage. Elle est grave et austère quand elle s'élargit lourdement sur
+la nuque d'une aïeule. Son originalité caractérise l'attachement à
+d'anciennes coutumes, et le vieux Berry, si longtemps écrasé par les
+Anglais, et si bravement disputé et repris, se montre ici dans un
+dernier vestige des modes du temps passé. Sainte-Sévère, la dernière
+forteresse où se retranchèrent nos ennemis, et d'où ils furent si
+fièrement expulsés par Du Guesclin soutenu de ses bons hommes d'armes et
+des rudes gars de l'endroit, élève encore, au bord de l'Indre, comme une
+glorieuse vigie, sa grande tour effondrée de haut en bas par la moitié,
+en pleine Vallée-Noire, dans un site moins riant que ceux du nord de la
+vallée, mais déjà empreint de la tristesse romantique de la Marche et
+des mouvements plus accusés de cette région montagneuse.
+
+C'est dans la Vallée-Noire qu'on parle le vrai, le pur berrichon, qui
+est le vrai français de Rabelais. C'est lu qu'on dit un _draggouer_,
+que les modernes se permettent d'écrire draggoir ou drageoir, fautes
+impardonnables: un bouffouer (un soufflet) que nos voisins dégénérés
+appellent _boufferet_. C'est là que la grammaire berrichonne est pure de
+tout alliage et riche de locutions perdues dans tous les autres pays de
+la langue d'oil. C'est là que les verbes se conjuguent avec des temps
+inconnus aujourd'hui, luxe de langage qu'on ne saurait nier: par
+exemple, cet imparfait du subjonctif qui mérite attention:
+
+ Il ne faudrait pas que je m'y accoutumige,
+ que tu t'y accoutumigis,
+ qu'il s'y accoutumigît,
+ que nous nous y accoutumigiens,
+ que vous vous y accoutumiege,
+ qu'il s'y accoutumiengent.
+
+C'est, dit le Dante, en parlant de la Toscane, la contrée où résonne le
+_si_. Eh bien, la Vallée-Noire est le pays où résonne le _zou_. Le _zou_
+est à coup sûr d'origine celtique, car je ne le trouve nulle part dans
+le vieux français d'oc ou d'oil. _Zou_ est un pronom relatif qui ne
+s'applique qu'au genre neutre. Le berrichon de la Vallée-Noire est donc
+riche du neutre perdu en France. On dit d'un couteau: _ramassez zou_,
+d'un panier _faut zou s'emplir_. On ne dira pas d'un homme tombé de
+cheval _faut zou ramasser_. Le bétail noble non plus n'est pas neutre.
+On ne dit pas du boeuf, _tuez zou_, ni du cheval _mène zou_ au pré; mais
+toute bête vile et immonde, le crapaud, la chauve-souris, subissent
+l'outrage du _zou_; _écrase zou: zous attuche pas, anc tes mains!_
+
+Les civilisés superficiels prétendent que les paysans parlent un langage
+corrompu et incorrect. Je n'ai pas assez étudié le langage des autres
+localités pour le nier d'une manière absolue, mais quant aux indigènes
+de la Vallée-Noire, je le nie particulièrement et positivement. Ce
+paysan a ses règles de langage dont il ne se départ jamais, et en cela
+son éducation faite sans livres, sans grammaire, sans professeur, et
+sans dictionnaire, est très-supérieure à la nôtre. Sa mémoire est plus
+fidèle, et à peine sait-il parler, qu'il parle jusqu'à sa mort d'une
+manière invariable. Combien de temps nous faut-il, à nous autres, pour
+apprendre notre langue? et l'orthographe? Le paysan n'écrit pas, mais sa
+prononciation orthographie avec une exactitude parfaite. Il prononce la
+dernière syllabe des temps du verbe au pluriel, et, au lieu de laisser
+tomber, comme nous, cette syllabe muette, ils _mangent_, ils _marchent_,
+il prononce ils _mangeant_, ils _marchant_. Jamais il ne prendra le
+singulier pour le pluriel dans cette prononciation, tandis que nous,
+c'est à coups de pensums que nous arrivons à ne pas écrire ils _mange_,
+ils _marche_. Ailleurs, le paysan dira peut-être: ils _mangent_, ils
+_marchont_; jamais le paysan de la Vallée-Noire ne fera cette faute.
+
+L'emploi de ce _zou_ neutre est assurément subtil pour des intelligences
+que ne dirige pas le fil conducteur d'une règle écrite, définie, apprise
+par coeur, étudiée à frais de mémoire et d'attention. Eh bien, jamais il
+n'y fera faute, non plus qu'aux temps bizarres de ses conjugaisons. Je
+ne parle pas ici de la profusion et du pittoresque de ses adjectifs
+et de ses verbes, de l'originalité descriptive de ses substantifs. Ce
+serait à l'infini, et beaucoup de ces locutions ne sont pas même dans
+les vieux auteurs. Je n'insiste que sur la correction de sa langue,
+correction d'autant plus admirable qu'aucune académie ne s'en est jamais
+doutée, et qu'elle s'est conservée pure à travers les siècles.
+
+Qu'on ne dise donc pas que c'est un langage barbare, incorrect, et
+venu par hasard. Il y a beaucoup plus de hasard, de fantaisie et de
+corruption dans notre langue académique; le sens et l'orthographe ont
+été beaucoup moins respectés par nos lettrés, depuis cinq cents
+ans, qu'ils ne le sont encore aujourd'hui par nos bouviers de la
+Vallée-Noire. Ceux qui parlent mal, sans règle, sans logique, et sans
+pureté, ce sont les artisans de nos petites villes, qui dédaignent de
+parler comme les _gens de campagne_, et qui ne parlent pas comme les
+bourgeois; ce sont les domestiques de bonne maison, qui veulent singer
+leurs maîtres, les cantonniers piqueurs qui courent les routes, les
+cabaretiers qui causent avec des passants de tout pays, et qui arrivent
+tous au charabiat, au _parler pointu_, au _chien-frais_, comme on dit
+chez nous. Les soldats qui reviennent de faire leur temps apportent
+aussi un parler nouveau, mais qui ne prend pas, et auquel ils renoncent
+en moins d'un an pour retourner à la langue primitive. Mais l'homme qui
+n'a jamais quitté sa charrue ou sa pioche parle toujours bien, et ici,
+comme partout, les femmes ont la langue encore mieux pendue que les
+hommes. Elles s'expriment facilement, abondamment. Elles racontent d'une
+manière remarquable, et il y en a plusieurs que j'ai écoutées des heures
+entières à mon grand profit. Au sortir du pathos à la mode, et de cette
+langue chatoyante, vague, et pleine de brillants contre-sens de la
+littérature actuelle, il me semblait que la logique de mon cerveau
+se retrempait dans cette simplicité riche, et dans cette justesse
+d'expressions que conservent les esprits sans culture.
+
+Il faudrait pouvoir retrouver et retracer l'histoire de la Vallée-Noire.
+Je ne la sais point, mais je crois pouvoir la résumer par induction.
+Presque nulle part on ne retrouve de titres, et la révolution a fait une
+telle lacune dans les esprits, que tout ce qui existait la veille de ces
+grands jours n'a laissé que des traditions vagues et contradictoires.
+Seul, dans ma paroisse, j'ai mis la main sur quelques parchemins
+relatifs à Nohant, et aux seigneuries qui en relevaient, ou dont
+relevait Nohant. Voici ce que je crois pouvoir conclure des relations de
+paysans à seigneurs.
+
+Depuis trois cents ans environ, Nohant, Saint-Chartier, Vieille-Ville,
+et plusieurs autres domaines de la Vallée-Noire étaient tombés en
+quenouille. C'étaient des héritages de vieilles filles, de nobles
+veuves ou de mineurs. Ces domaines étaient de moins en moins habités et
+surveillés par des maîtres actifs, et la gestion en était confiée à
+des hommes de loi, tabellions et procureurs, qui n'exigeaient, pour le
+maître absent ou débonnaire, ni corvées, ni redevances, ni prestation
+de foi et hommage. Les paysans prirent donc la douce habitude de ne se
+point gêner, et quand la révolution arriva, ils étaient si bien dégagés,
+par le fait, des liens de la féodalité, qu'ils n'exercèrent de vengeance
+contre personne. La conduite de M. de Serenne, gouverneur de Vierzon et
+seigneur de Nohant, peint assez bien l'époque. Ayant acheté cette terre
+aux héritiers du maréchal de Balincourt, il vint essayer d'y faire
+acte d'autorité. Il n'était pas riche, et probablement le revenu de la
+première année, absorbé par les frais d'acte, ne fut pas brillant. Il
+voulut compulser ses titres pour savoir à qui il pourrait réclamer ses
+droits de seigneur. Mais ses titres étaient dans les mains des maudits
+tabellions de La Châtre, lesquels, bonnes gens, amis du pauvre, et
+peu habitués à se courber devant des pouvoirs tombés en désuétude,
+prétendaient avoir égaré toutes ces paperasses. Pourtant le meunier du
+Moulin-Neuf devait une paire de poules noires, celui du Grand-Moulin un
+sac d'avoine; qui, une _oche_ avec son _ochon_; qui, trois sous parisis:
+tout cela remontait peut-être aux croisades. Il y avait bien longtemps
+qu'on s'en croyait quitte. La demoiselle de Saint-Chartier, vieille
+fille de bonne humeur, n'exigeait plus que ses vassaux lui présentassent
+un roitelet et un bouquet de roses, portés chacun sur une charrette à
+huit boeufs. Messire Chabenal, le tabellion, n'allait plus représenter
+auprès d'elle le seigneur de Nohant, un pied _déchaux_, sans ceinture,
+épée, ni boucles de souliers, pour lui rendre hommage, le genou en
+terre, au nom du seigneur de Nohant. Mais le seigneur de Nohant, qui
+oubliait volontiers de payer sa dette de servage à ladite demoiselle,
+voulait que ses propres vassaux se souvinssent de leur devoir. Il
+obtint un ordre, dit _lettre royau_, par lequel il était enjoint aux
+tabellions, notaires et procureur de La Châtre, et autres lieux, de lui
+rapporter tous ses titres, et aux vassaux de monseigneur, de venir, à
+jour dit, se présenter en la salle du château de Nohant, avec leurs
+poules, leurs sous, leurs sacs, leurs oches, et leurs dindes, s'y
+prosterner, et faire agréer leurs tributs.
+
+Il paraît que personne ne se présenta, et que les damnés tabellions
+ne retrouvèrent pas le plus petit parchemin, ce qui irrita fort
+monseigneur. De leur coté, les paysans furent révoltés de ces
+prétentions surannées. Le curé de Nohant, qui avait par avance des
+instincts jacobins, fit une chanson contre monseigneur. Monseigneur
+exigea qu'à l'offertoire monsieur le curé lui offrit l'encens dans sa
+tribune. On n'a jamais dit ce que le curé mit dans l'encensoir, mais le
+seigneur en fut quasi asphyxié, et s'abstint de respirer pendant toute
+la messe.
+
+La révolution grondait déjà au loin. Les paysans couchaient en joue le
+seigneur dans son jardin, en passant le canon de fusils non chargés par
+dessus la haie. Ce n'était encore qu'une menace: monseigneur la comprit
+et émigra.
+
+Je crois que cette histoire ressemble à celle de toutes les localités de
+la Vallée-Nuire, et pour s'en convaincre, il ne faut que voir le paysan
+propriétaire, maître chez lui, indépendant par position et par nature,
+calme et bienveillant avec ses amis riches, traitant d'égal à égal avec
+eux, se moquant beaucoup des grands airs, nullement servile dans sa
+gratitude; il se sent fort, et ne ferait pourtant usage de sa force qu'à
+la dernière extrémité. Il se souvient que sa liberté date de loin et
+qu'il lui a suffi de menacer pour mettre la féodalité en fuite.
+
+Que le gouvernement ne s'étonne donc pas trop de voir la bourgeoisie
+indocile de La Châtre nommer ses représentants et ses magistrats à sa
+guise: le paysan incrédule rit quand on lui parle des chemins de fer qui
+vont, tout exprès pour lui, se détourner des grands plateaux dont la
+Vallée-Noire est environnée et se plonger dans nos terrains tourmentés,
+où on ne trouverait pas un mètre du sol de niveau avec le mètre du
+voisin. On a promis à plus d'un meunier d'établir un débarcadère dans sa
+prairie; on dit qu'un seul a été séduit par cette promesse. Il est vrai
+qu'il ne l'avait pas bien comprise et qu'il s'en allait disant à tout le
+monde: «Décidément Abd-el-Kader va passer dans mon pré!»
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+ UNE VISITE AUX CATACOMBES
+
+
+ ...Terra parens...
+
+Ce qui nous frappe le plus en visitant les Catacombes, ce fut une source
+qu'on appelle le Puits de la Samaritaine.
+
+Nous avions erré entre deux longues murailles d'ossements, nous nous
+étions arrêtés devant des autels d'ossements, nous avions foulé aux
+pieds de la poussière d'ossements. L'ordre, le silence et le repos
+de ces lieux solennels ne nous avaient inspiré que des pensées de
+résignation philosophique. Rien d'affreux, selon moi, dans la face
+décharnée de l'homme. Ce grand front impassible, ces grands yeux vides,
+cette couleur sombre aux reflets de marbre, ont quelque chose d'austère
+et de majestueux qui commande même à la destruction. Il semble que ces
+têtes inanimées aient retenu quelque chose de la pensée et qu'elles
+défient la mort d'effacer le sceau divin imprimé sur elles. Une
+observation qui nous frappa et nous réconcilia beaucoup avec l'humanité,
+fut de trouver un infiniment petit nombre de crânes disgraciés. La
+monstruosité des organes de l'instinct ou l'atrophie des protubérances
+de l'intelligence et de la moralité ne se présentent que chez quelques
+individus, et des masses imposantes de crânes bien conformés attestent,
+par des signes sacrés, l'harmonie intellectuelle et morale qui réunit et
+anima des millions d'hommes.
+
+Quand nous eûmes quitté la ville des Morts, nous descendîmes encore plus
+bas et nous suivîmes la raie noire tracée sur le banc de roc calcaire
+qui forme le plafond des galeries. Cette raie sert à diriger les pas de
+l'homme dans les détours inextricables qui occupent huit ou neuf lieues
+d'étendue souterraine. Au bas d'un bel escalier, taillé régulièrement
+dans le roc, nous trouvâmes une source limpide incrustée comme un
+diamant sans facettes dans un cercle de pierre froide et blanche; cette
+eau, dont le souffle de l'air extérieur n'a jamais ridé la surface, est
+tellement transparente et immobile, qu'on la prendrait pour un bloc de
+cristal de roche. Qu'elle est belle, et comme elle semble rêveuse dans
+son impassible repos! Triste et douce nymphe assise aux portes de
+l'Érèbe, vous avez pleuré sur des dépouilles amies; mais dans le silence
+de ces lieux glacés, vos larmes se sont répandues dans votre urne de
+pierre, et maintenant on dirait une large goutte de l'onde du Léthé.
+Aucun être vivant ne se meut sur cette onde ni dans son sein; le jour ne
+s'y est jamais reflété, jamais le soleil ne l'a réchauffée d'un regard
+d'amour, aucun brin d'herbe ne s'est penché sur elle, bercé par une
+brise voluptueuse: nulle fleur ne l'a couronnée, nulle étoile n'y a
+réfléchi son image frémissante. Ainsi, votre voix s'est éteinte, et les
+larves plaintives qui cherchent votre coupe pour s'y désaltérer ne sont
+point averties par l'appel d'un murmure tendre et mélancolique. Elles
+s'embrassent dans les ténèbres, mais sans se reconnaître, car votre
+miroir ne renvoie aucune parcelle de lumière; et vous aussi, immortelle,
+vous êtes morte, et votre onde est un spectre.
+
+Larmes de la terre, vous semblez n'être point l'expression de la
+douleur, mais celle d'une joie terrible, silencieuse, implacable.
+Cavernes éplorées, retenez-vous donc votre proie avec délices, pour ne
+la rendre jamais à la chaleur du soleil? Mais non! on est frappé d'un
+autre sentiment en parcourant à la lueur des torches les funèbres
+galeries des carrières qui ont fourni à la capitale ses matériaux de
+construction. La ville souterraine a livré ses entrailles au monde des
+vivants, et, en retour, la cité vivante a donné ses ossements à la terre
+dont elle est sortie. Les bras qui creusèrent le roc reposent maintenant
+sous les cryptes profondes qu'ils baigneront de leurs sueurs. L'éternel
+suintement des parois glacées retombe en larmes intarissables sur les
+débris humains. Cybèle en pleurs presse ses enfants morts sur son sein
+glacé, tandis que ses fortes épaules supportent avec patience le fardeau
+des tours, le vol des chars et le trépignement des armées, les iniquités
+et les grandeurs de l'homme, le brigand qui se glisse dans l'ombre et
+le juste qui marche à la lumière du jour. Mère infatigable, inépuisable
+nourrice, elle donne la vie à ceux-ci, le repos à ceux-là; elle alimente
+et protège, elle livre ses mamelles fécondes à ceux qui s'éveillent,
+elle ouvre ses flancs pleins d'amour et de pitié à ceux qui s'endorment.
+
+Homme d'un jour, pourquoi tant d'effroi à l'approche du soir? Enfant
+poltron, pourquoi tressaillir en pénétrant sous les voûtes du tombeau?
+Ne dormiras-tu pas en paix sous l'aisselle de ta mère? Et ces montagnes
+d'ossements ne te feront-elles pas une place assez large pour t'asseoir
+dans l'oubli, suprême asile de la douleur? si tu n'es que poussière,
+vois comme la poussière est paisible, vois comme la cendre humaine
+aspire à se mêler à la cendre régénératrice du monde! Pleures-tu sur le
+tronc du vieux chêne abattu dans l'orage, sur le feuillage desséché du
+jeune palmier que le vent embrasé du sud a touché de son aile? Non, car
+tu vois la souche antique reverdir au premier souffle du printemps, et
+le pollen du jeune palmier, porté par le même vent de mort qui frappa la
+tige, donner la semence de vie au calice de l'arbre voisin. Soulève sans
+horreur ce vieux crâne dont la pesanteur accuse la fatigue d'une longue
+vie. A quelques pieds au-dessus du sépulcre où ce cadavre d'aïeul est
+enfoui, de beaux enfants grandissent et folâtrent dans quelque jardin
+paré des plus belles fleurs de la saison. Encore quelques années, et
+celle génération nouvelle viendra se coucher sur les membres affaissés
+de ses pères. Et pour tous la paix du tombeau sera profonde, et toujours
+la caverne humide travaillera à la dissolution de ses squelettes. Bouche
+immense, avide, incessamment occupée à broyer la poussière humaine, à
+communier pour ainsi dire avec sa propre substance, afin de reconstituer
+la vie, de la retremper dans ses sources inconnues et de la reproduire
+à sa surface, faisant sortir ainsi le mouvement du repos, l'harmonie
+du silence, l'espérance de la désolation. Vie et mort, indissoluble
+fraternité, union sublime, pourquoi représenteriez-vous pour l'homme
+le désir et l'effroi, la jouissance et l'horreur? Loi divine, mystère
+ineffable, quand même tu ne le révélerais que par l'auguste et
+merveilleux spectacle de la matière assoupie et de la matière
+renaissante, tu serais encore Dieu, esprit, lumière et bienfait.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Oeuvres illustrées de George Sand, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES ILLUSTRÉES DE GEORGE SAND ***
+
+***** This file should be named 15235-8.txt or 15235-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Oeuvres illustrées de George Sand
+ Les visions de la nuit dans les campagnes - La vallée noire - Une
+ visite aux catacombes
+
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+Author: George Sand
+
+Release Date: March 2, 2005 [EBook #15235]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES ILLUSTRÉES DE GEORGE SAND ***
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
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+<table cellpadding="4" cellspacing="0" border="0"
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+ summary="">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">
+<p class="sml"><b>NOTE DU TRANSCRIPTEUR: "OEUVRES ILLUSTRÉES DE GEORGE SAND" dans
+l'édition 1854 de la LIBRAIRIE BLANCHARD (Ancienne Librairie HETZEL),
+qui a servi à la production du présent document, comprend 9 volumes. Le
+lecteur ne trouvera ici que trois titres: «Les Visions de la Nuit dans
+la Campagne», «La Vallée Noire» et «Une visite aux catacombes». Les
+autres titres se retrouvent en eTexts individuels au catalogue du PROJET
+GUTENBERG.</b></p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<p>(Article sur les <i>Amschaspands et Darvands</i>, tiré de la <i>Revue
+indépendante</i>.)</p>
+
+
+<p>Au moment où le ministère allait subir à la chambre
+le grand assaut dont il est sorti sain et sauf, à ce qu'on
+assure, un écrivain anonyme du gouvernement, tout
+rempli de son sujet, et livré apparemment à de paniques
+terreurs, s'est élancé à la tribune du <i>Journal des
+Débats</i> pour nous apprendre que, si les <i>passions ameutées</i>
+se préparaient à ébranler ce pouvoir <i>gui représente
+aujourd'hui en France l'ordre et la paix</i>, c'était,
+après la <i>faute de Voltaire</i> et la <i>faute de Rousseau</i>
+(le vieux refrain est sous-entendu), la faute du livre de
+M. La Mennais. Par conséquent, s'écrie l'anonyme avec
+une emphase fort plaisante: «Il n'est pas inutile d'appeler
+l'attention du public sur son livre étrange qui,
+vient d'être <i>sournoisement jeté</i>, avec un titre emprunté
+à une langue morte depuis deux mille ans, au
+milieu de la polémique des partis.»</p>
+
+<p>Voilà certes un admirable début, ou bien l'anonyme
+ne s'y connaît pas! Voyez-vous bien, lecteur ingénu, la
+sournoiserie de l'auteur des <i>Paroles d'un Croyant</i>!
+<i>emprunter son titre à une langue morte depuis
+deux mille ans</i>! Quelle perfidie! <i>Jeter sournoisement</i>
+son livre dans les mains d'un éditeur, qui le jette dans
+celles du public plus sournoisement encore, lequel public
+le lit avec une sournoise avidité, tout cela au moment
+où les écrivains du gouvernement tressaillent, palpitent,
+perdent le sommeil et l'appétit dans l'attente du triomphe
+ou de la défaite du ministère! Appelons donc bien vite
+l'<i>attention du public</i> sur cette ruse abominable. Apparemment
+le public ne s'apercevrait pas tout seul de l'apparition
+du livre et du coup qu'il va porter à la position
+des écrivains anonymes du gouvernement. Certainement
+M. La Mennais ne l'a pas fait dans un autre dessein. Il
+n'a pas eu autre chose en tête depuis qu'il a appelé, lui
+aussi, l'<i>attention</i> du monde entier sur les maux du
+peuple et l'esprit de l'Évangile, que de faire passer une
+mauvaise nuit, du 2 au 3 mars, aux partisans de M. Guizot!
+Est-ce qu'il s'intéresse véritablement au peuple?
+Qu'est-ce qui s'intéresse à cela, je vous le demande?
+Est-ce qu'il se soucie le moins du monde de la justice et
+de la vérité? Qui diable se soucie de pareilles balivernes
+par le temps qui court? Non, tout cela n'est qu'un masque
+emprunté par M. La Mennais, l'écrivain le plus sournois
+du monde, comme chacun sait, pour <i>ameuter les passions</i>
+contre nous et les nôtres, pour <i>donner l'assaut ou
+seul pouvoir qui représente aujourd'hui en France
+l'ordre et la paix</i>, pour nous désobliger, puisqu'il faut
+le dire.</p>
+
+<p>«Ce livre a pour auteur (c'est toujours l'anonyme qui
+parle) M. La Mennais.» Premier grief: car, remarquez-le
+bien, Messieurs, si le livre n'était pas de M. La Mennais,
+le livre ne serait pas coupable; et si M. La Mennais
+ne faisait pas de livres, on pourrait ne pas trop s'inquiéter
+de lui. Il ne sollicite pas d'emploi, il ne fait pas valoir
+le plus léger droit aux fonds appliqués à secourir les
+gens de lettres indigents ou endettés. Il ne brigue pas
+l'honneur d'enseigner le rudiment au plus petit prince
+de l'univers. Il ne marche sur les brisées de personne.
+Enfin, il n'est pas gênant de son naturel. Que ne se
+tient-il tranquille? Quelle mouche le pique d'écrire des
+livres? Pure sournoiserie de sa part!</p>
+
+<p>Deuxième grief, j'allais presque dire deuxième chef
+d'accusation; car cette belle période a la concision, la
+netteté, et surtout la sincérité d'un réquisitoire: «Ce
+livre a pour titre: <i>Amschaspands et Darvands</i>.» C'est
+ici, Messieurs, que les méchantes intentions de l'auteur
+se dévoilent. Les bons et les mauvais génies! Qu'est-ce
+que cela signifie? N'est-ce pas une insulte directe contre
+nous, qui ne voulons pas de génies, et de bons génies
+encore moins? Si M. La Mennais, supprimant cette antithèse
+impertinente, avait intitulé son livre tout simplement
+en bon français, <i>Chenapans et Pédants</i>, cela
+eût été bien plus clair, et nous aurions compris ce qu'il
+voulait dire.</p>
+
+<p>Troisième grief: «<i>Ce livre a pour prétexte la réforme
+sociale</i>.» Beau prétexte, en vérité! Est-ce que
+nous nous payons d'une pareille monnaie, nous autres
+qui avons le monopole de ce prétexte-là? Il ferait beau
+voir qu'on vînt nous le disputer, lorsque nous nous en
+servons si bien! Allez, monsieur La Mennais (nous
+sommes forcés de vous appeler ainsi, puisque, perdant
+toute mesure et toute convenance, vous ne voulez point
+vous parer de l'anonyme)! nous ne croirons jamais que
+votre réforme sociale soit un prétexte bon et sincère pour
+écrire. Nous avons nos raisons pour cela, et ce n'est pas
+à nous, anonymes brevetés de la réforme sociale, qu'il
+faut venir conter de pareilles sornettes!</p>
+
+<p>Quatrième chef d'accusation: «Ce livre <i>a pour sujet
+véritable</i>...» Ici l'anonyme s'embarrasse, et avoue avec
+une surprenante bonhomie «qu'<i>il a besoin de plus d'un
+détour</i> pour dire quel est le sujet véritable du livre de
+M. La Mennais.» Mais nous-mêmes nous suspendrons un
+instant cette curieuse analyse pour dire sans aucun détour
+à monsieur l'anonyme qu'il s'est mépris au début
+de son acte d'accusation, qu'il a fait un <i>lapsus calami</i>
+en écrivant qu'il allait <i>appeler l'attention du public</i>
+sur ce livre révolutionnaire, incendiaire et <i>sournois</i>. En
+effet, dans quelle contradiction n'êtes-vous pas tombé, si
+vous avez voulu appeler l'attention du public, sur un
+livre dont tout le crime est d'être publié! Vouliez-vous
+donc employer les chastes et pieuses colonnes du <i>Journal
+des Débats</i> à servir d'annonce au livre en question?
+On le dirait presque, à voir la complaisance que vous
+avez mise à les couvrir de citations, dont plusieurs semblent
+être traduites de quelques fragments inédits de la
+Divine Comédie du Dante. Quant à nous, qui n'avions
+pas encore lu les <i>Amschaspands et Darvands</i>, s'il eût
+été possible que nous fussions dans la même ignorance
+des ouvrages précédents de l'auteur, votre long article,
+votre généreux appel à notre attention, et les heureuses
+citations que vous avez choisies, nous l'auraient fait lire
+avec empressement. Serait-ce que, malgré vous, et en
+dépit de la consigne, vous auriez cédé à l'entraînement,
+à l'instinct du beau, au souvenir douloureux d'avoir été
+ou d'avoir pu être homme de goût et de talent? Oui
+vraiment, vos extraits, ces spécimens que vous nous avez
+transcrits obligeamment, révèlent on vous un certain enthousiasme
+mal étouffé, et vous vous connaissez en beau
+style, car à cet égard, vous ne vous refusez rien.</p>
+
+<p>Mais enfin il vous était défendu d'admirer, et vous
+avez blâmé. Il ne vous était pas ordonné sans doute d'offrir
+la prose de M. La Mennais à l'attention, c'est-à-dire
+à l'admiration du public: donc la plume vous a tourné
+dans les doigts en écrivant <i>public</i>; c'était <i>parquet</i> que
+vous vouliez dire. Le mot commence par la même lettre.
+Ou bien peut-être que votre écriture n'est pas très-lisible,
+et que le prote des <i>Débats</i> s'y sera trompé. Mettons que
+c'est une faute d'impression, et n'en parlons plus.</p>
+
+<p>Hélas! de cette façon, votre exposition devient très-claire,
+votre procédé de citations très-logique. Ce sont
+les passages incriminés que vous signalez à l'attention
+des juges. Le <i>Journal des Débats</i> n'est pas novice en
+ces sortes d'affaires, et votre fonction dans celle-ci n'est
+pas si plaisante qu'elle le semblait au premier coup
+d'oeil. Vous nous ôtez l'envie de rire; car ce n'est pas
+un bout d'oreille que vous laissez voir: c'est un bout de
+griffe, et le bruit sec de vos paroles creuses ressemble à
+un bruit de verrous et de chaînes.</p>
+
+<p>Eh bien, que voulez-vous donc faire, écrivain moral
+et consciencieux, ami anonyme de la paix et de la vérité,
+qui appelez, sans vous compromettre, à votre aide le
+procureur du roi et le geôlier en gardant l'anonyme?
+Vous vous êtes chargé là d'un office dont je ne vous ferai
+pas mon compliment. Comment appelle-t-on le métier
+que vous faites? ce n'est pas celui d Accusateur public;
+ceux-là n'agissent pas dans l'ombre; ils se montrent à
+nous revêtus de fonctions qu'ils peuvent faire respecter
+quand ils les comprennent, avec un front sur lequel chacun
+de nous peut lire la fourbe ou la probité, avec un
+nom que nous pouvons traduire à la barre de l'opinion
+publique outragée, ou invoquer pour apaiser les murmures
+des sympathies blessées. Mais vous, vous qu'on ne
+voit pas; qu'on ne connaît pas; vous qui n'avez pas de
+nom, vous qui êtes peut-être deux, peut-être trois pour
+écrire en secret ces pages dont le prétexte est l'ordre
+public et dont le but est d'alarmer le pouvoir, d'aigrir et
+de réveiller les vieilles rancunes personnelles, comment
+s'appelle votre métier, répondez? Monsieur l'anonyme
+n'est pas un titre auprès de cette société dont vous vous
+faites l'appui et le conservateur: monsieur l'accusateur
+secret vous convient-il mieux? M'est avis qu'il vous convient
+en effet. Prenez-le donc, monsieur! Hélas! je comprends
+que vous ayez <i>besoin de plus d'un détour</i> pour
+exercer votre charge, et je crains qu'il n'y ait rien au
+monde de plus sournois que cette charge-là.</p>
+
+<p>Je reprends l'examen de votre acte <i>secret</i> d'accusation.
+A propos des <i>nombreux revirements d'opinion</i> de
+M. La Mennais, vous répétez en style pompeux, et sans
+vous faire faute de l'allusion obligée à M. de Lamartine,
+les gémissements de la <i>Revue des Deux Mondes</i> sur
+l'inconstance des hommes de lettres. Vous avez grand
+tort, et je ne sais pas de quoi vous vous plaignez si amèrement.
+Si vous étiez aussi fins et aussi bons politiques
+que vous en avez la prétention, vous ne laisseriez pas
+voir que ces gens-là sont dignes de votre colère et de vos
+regrets. Vous garderiez un silence diplomatique. Mais
+vous ne le pouvez pas, et votre dépit, même à propos
+des moindres transfuges ou des plus faibles opposants,
+s'échappe malgré vous. Comment pourriez-vous vous
+abstenir de crier au feu et de sonner le tocsin quand des
+hommes comme ceux que je viens de nommer vous somment
+de faire votre devoir? Cependant, si vous avez sujet
+de vous plaindre quant à la qualité, je ne vois pas que
+vous soyez fondé à verser des larmes hypocrites sur la
+quantité de ceux qui vous abandonnent. Vos chefs ont
+assez bien manoeuvré depuis douze ans pour que les
+désertions n'aient pas été fréquentes dans votre régiment.
+Nous voyons bien, nous autres, qu'au contraire
+vous recrutez tous les jours, grâce à des arguments irrésistibles
+que vous possédez. Vraiment, vous avez tort
+d'accuser la <i>popularité</i> de vous ravir l'adhésion de tant
+d'intelligences. La popularité n'est pas riche, Messieurs,
+et, le fût-elle, elle n'achèterait pas. De sa nature, elle
+n'aime que ceux qui se donnent; et le métier n'étant pas
+lucratif, il est rare qu'on vous quitte pour elle. Ainsi,
+quand je regarde votre demeure (le poëte a dit <i>antre</i>,
+mais comme vous n'êtes pas des lions je n'appliquerai
+pas ce mot à votre presse conservatrice):</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je vois fort bien comme l'on entre,</p>
+<p>Et ne vois pas comme on en sort.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Allons! vous êtes des ingrats! Si vous avez vu <i>tourner
+bien des têtes, et changer la couleur de bien des drapeaux
+fièrement plantés dans un sable mouvant</i>, c'est
+vers vous que <i>le vent de la politique</i> a poussé tous ces
+oiseaux de nos rivages, et vous dites cela pour faire une
+belle phrase. Hélas! non, notre pays n'est pas <i>tout plein
+d'illustres métamorphoses</i> dans le sens où vous l'entendez.
+Ce serait à nous de les constater en sens contraire,
+et, quant à moi, je ne les citerai pas:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je m'en tais, et ne veux leur causer nul ennui,</p>
+<p class="i4">Ce ne sont pas là mes affaires.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Quant à la popularité (finissez-en avec tous vos <i>détours</i>
+qui ne servent de rien ici; c'est le peuple que vous voulez
+dire), le peuple compte les âmes indépendantes,
+véraces et fortes, que le sentiment de la charité humaine
+a fait tressaillir, que la révélation de la fraternité a jetées
+dans ses bras. Il y en a peu, fort peu malheureusement,
+dans vos classes éclairées; mais on s'en contente. M. La
+Mennais en vaut bien quelques-uns comme ceux qui
+vous restent. Le peuple le sait, et ne traduit pas ses déserteurs
+devant le jury.</p>
+
+<p>Mais dans quelle contradiction tombez-vous! j'en
+demande bien pardon à votre logique <i>secrète</i>. Vous nous
+peignez d'abord M. La Mennais enivré de sa popularité,
+recevant les acclamations du peuple, harangué par la
+jeunesse, porté en triomphe par les prolétaires; et puis,
+un instant après, vous nous le montrez comme un cerveau
+bizarre, excentrique, désespéré, qui n'éveille apparemment
+aucune sympathie, puisque, <i>dans son orgueilleuse
+démence, il se venge de son isolement sur la
+société tout entière</i>. Il faut pourtant choisir: ou M. La
+Mennais vit modestement retiré de tout contact extérieur
+avec cette popularité qui le cherche (et c'est là la vérité),
+et dans ce cas il n'est ni chagrin ni colère; ou bien il vit
+dans les triomphes de cette popularité, et il n'a ni envie
+ni sujet de s'en prendre à vos personnes de son isolement
+et de son abandon. Encore une fois, vous faites des
+phrases, vous les faites fort bien; mais c'est de l'éloquence
+secrète que personne ne comprend.</p>
+
+<p>Puis, vous vous attaquez à son style, à son énergie, à
+la grandeur de sa forme, à la brûlante indignation de sa
+parole. Vous les qualifiez de rage concentrée, de sombre
+vengeance, de haine démagogique. Vraiment, vous avez
+trop de douceur et de charité pour souffrir cela, et vous
+dites dans votre style, à vous, qui est bénin et apostolique
+au dernier point: «Aussi rusé que violent, il attire
+sa victime dans un cercle de métaphores, l'enlace dans
+un réseau de poésie, la saisit doucement et l'égorge
+avec fureur.» Tout doux! vous vous échauffez trop,
+ami de la paix! Mais il ne suffit pas d'être beau diseur,
+il faut encore savoir ce qu'on dit. Quelle victime M. La
+Mennais a-t-il donc égorgée ainsi? Je n'en avais ouï parler
+de ma vie. Mangerait-il des enfants à son déjeuner,
+comme feu Byron et feu Napoléon? Allons, vous vous
+trompez. Il n'a jamais coupé la langue ni les oreilles à
+personne; et si vous lui demandiez de tailler votre plume,
+elle serait mieux taillée qu'elle ne l'a jamais été. Vous
+en seriez satisfait, et il vous donnerait encore l'encre et
+le papier pour écrire contre lui aussi secrètement que
+vous voudriez. C'est donc le lecteur, un lecteur quelconque,
+que vous voulez désigner par cette victime prise en sa
+phrase comme en une toile d'araignée, et puis égorgée
+si doucettement? Vraiment, si quelque lecteur se plaint
+d'avoir été traité ainsi, il faut que en soit un lecteur visionnaire,
+tourmenté de quelque affreux remords et
+assailli d'un bien sombre cauchemar. La beauté du style
+lui aura semblé un noeud coulant, l'indignation de l'écrivain
+un gril de fer rouge, et la vérité une strangulation
+finale. Je ne pensais pas qu'on gagnât de telles angines à
+lire une belle prédication, et je n'aurais pas conseillé à
+des gens si délicats d'aller entendre Massillon, Bourdaloue,
+et encore moins saint Matthieu nous racontant la
+sainte colère du Christ. Mon avis est, puisque ces gens
+sont si pernicieux que de tuer, par la parole, les personnes
+mal contentes d'elles-mêmes (vu qu'il y a beaucoup de
+ces personnes-là), d'envoyer M. La Mennais en prison,
+les prédicateurs et les prophètes, les poëtes et les saints,
+depuis le divin maître, qui se permettait de chasser du
+temple, sans aucun procédé, d'honnêtes spéculateurs et
+d'honorables industriels, jusqu'au Dante, qui a fait parler
+le diable trop crûment, enfin toute cette séquelle de
+diseurs de vérités dures, au feu, pêle-mêle et sans retard.
+Le ministère ne peut pas triompher sans cela dans les
+chambres. Vous l'avez dit et prouvé, je me rends.</p>
+
+<p>Il y a cependant une exception que vous daignerez
+faire. Vous aimez Montesquieu, à ce qu'il paraît, et vous
+goûtez assez les <i>Lettres persanes</i>. On leur fera grâce,
+puisqu'elles vous amusent. Elles ont paru dans leur temps,
+d'ailleurs, et nous n'étions pas là. Il est assez probable
+qu'il n'a pas eu l'intention de nous désobliger. Les moeurs
+étaient si corrompues dans son temps! et aujourd'hui
+elles sont si pures! il faut bien pardonner quelque chose
+aux réformateurs qui sont morts, surtout quand ils ont
+eu la précaution d'envelopper leurs allusions sous un
+voile épais, et de ne pas appeler un chat un chat.</p>
+
+<p>Il reste un compliment à vous faire sur l'admirable
+bonne foi avec laquelle vous avez fait parler des démons
+dans vos citations, sans jamais laisser intervenir les
+anges, sans daigner faire mention de leur rôle et de
+leurs conclusions dans le poëme de M. La Mennais. Si
+vous eussiez vécu au temps de Michel-Ange, et que,
+parmi les affreuses figures qui occupent le bas de son
+tableau du <i>Jugement dernier</i>, vous eussiez cru saisir
+quelque allusion à des gens de votre connaissance, vous
+auriez fait mutiler la partie du chef-d'oeuvre où les saints
+et les anges apparaissent dans leur splendeur; et, appelant
+l'<i>attention du public</i> sur cette oeuvre infernale,
+vous eussiez conclu, de cette représentation allégorique
+du crime et du vice, à l'immoralité et à la férocité du
+peintre. C'est une nouvelle manière de juger et de critiquer,
+qui est tout à fait de mode en ce temps-ci. Dans
+un roman de Walter Scott, un vieux seigneur, contemporain
+de Shakspeare, mais amateur encroûté des classiques
+de sa jeunesse, s'élève avec indignation contre
+l'auteur d'<i>Hamlet</i> et d'<i>Othello</i>. «Vous voyez bien, dit-il
+aux jeunes gens, pour les dégoûter de cette pernicieuse
+lecture, que votre Shakspeare est un scélérat, un homme
+capable de toutes les trahisons et imbu des plus abominables
+principes. Voyez seulement comment il fait parler
+Yago! Il n'est qu'un fourbe et un menteur qui puisse
+créer de pareils types, et leur mettre dans la bouche des
+discours d'une telle force et d'une telle vraisemblance.»
+Ce bon seigneur aurait voulu que l'<i>honest Yago</i> parlât
+comme un saint en agissant comme un diable; et il faut
+convenir que Racine, peignant les coupables ardeurs de
+Phèdre, osant nommer l'infâme Pasiphaé et tracer ce vers
+immoral:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>C'est Vénus tout entière à sa proie attachée,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>se montrait bien ennemi des convenances et bien entaché
+d'inceste et d'adultère dans ses secrets instincts. On
+n'y prit pas garde d'abord. Le siècle était si corrompu!
+Mais on doit s'en offenser et condamner Racine, aujourd'hui
+qu'on est pieux et austère jusqu'à ne pas permettre
+à l'art et à la poésie de peindre le vice et le crime sous
+des couleurs sombres et avec l'énergie que comporte le
+sujet. J'avoue cependant, pour ma part, que c'est une
+méthode de critique à laquelle je ne comprends rien du
+tout.</p>
+
+<p>Ainsi donc, le Génie de l'impureté, celui de la cruauté,
+celui de la profanation et celui du mensonge ne devaient
+pas être mis en scène, selon vous; parce que le mensonge,
+l'impiété, la férocité et le libertinage sont choses
+respectables, auxquelles l'art ne doit pas s'attaquer.
+Tant pis pour les esprits fâcheux qui ne s'en accommodent
+pas. Ces petites imperfections de la société sont inviolables,
+et les flétrir est la conséquence d'un caractère chagrin
+et intolérant. Soit! vous ne voulez entendre que les
+concerts des anges; les hymnes de la miséricorde, de la
+bénédiction et de l'espérance sont seuls dignes de vos
+oreilles pudiques, de vos âmes béates. Il paraîtrait cependant
+que vous avez l'oreille dure et l'âme fermée à cette
+musique-là. Car les <i>amschaspands</i> (les bons Génies)
+parlent et chantent tout aussi souvent que les darvands
+et les dews dans le poëme incriminé. Il y a là toute une
+contre-partie, toute une antithèse, savamment soutenue
+et délicatement développée, ainsi que l'annonce le titre
+de l'ouvrage. Vous n'y avez pas fait la moindre attention,
+et vous en avez détourné <i>l'attention du public</i>
+avec une rare sincérité. C'est beau! c'est bien de votre
+part! Quelle charité pour nous, quelle impartialité envers
+l'auteur! Ah! vraiment, vous faites noblement les
+choses!</p>
+
+<p>Eh bien, nous qui ne nous piquons pas de si savants
+<i>détours</i> pour dire l'impression que ce livre a faite sur
+nous, nous citerons un peu de la contre-partie qui a
+échappé à votre talent d'examen ou à la fidélité de votre
+mémoire. C'est le Génie de la pureté qui parle au Génie
+de la terre:</p>
+
+<p>«Rien ne périt, tout se transforme. Vous me demandez,
+ô Sapandomad, ce que l'avenir cache sous son voile,
+si c'est un berceau, ou un cercueil? Fille d'Ormuzd,
+ignorez-vous donc que le cercueil et le berceau ne sont
+qu'une même chose? Les langes du nouveau-né enveloppent
+la mort future; le suaire du trépassé enferme
+dans ses plis la vie renaissante.</p>
+
+<p>«Le pouvoir des Daroudjs n'est pas ce qu'ils le croient
+être. Lorsqu'ils renversent et brisent les sociétés humaines,
+lorsqu'ils y versent leur venin pour en hâter la
+dissolution, ils concourent encore au dessein de la Puissance
+même qu'ils combattent. Ce qu'ils détruisent, ce
+n'est pas le bien, mais la sèche écorce du bien, qui opposait
+à son expansion un obstacle invincible. Pour que
+la plante divine refleurisse, il faut qu'auparavant ce qu'a
+usé le travail interne se décompose.</p>
+
+<p>«Considérez, ô Sapandomad, et les vieilles opinions
+des hommes, inconciliables entre elles, et le droit sous
+lequel ils ont jusqu'ici vécu. Ces opinions, est-ce donc
+le vrai? Ce droit, est-ce donc le juste? Et pourtant c'est
+là tout ce qu'ils appellent l'ordre social. Que cet informe
+édifice croule, y a-t-il lieu de s'en alarmer?</p>
+
+<p>«Craindrait-on que ces ruines n'entraînassent celle
+des principes salutaires qui ne laissent pas de subsister
+au milieu des désordres nés des fausses croyances et des
+institutions vicieuses? Illusion. Qu'ils soient obscurcis
+momentanément, cela peut, cela doit être, à cause du
+lien factice qui les unissait à l'erreur destinée à disparaître
+tôt ou tard. Mais, vous l'avez remarqué vous-même,
+inaltérables au fond de la conscience du peuple,
+ils s'y conservent immuablement. Quand tout le reste
+passe, ils demeurent; ils sont comme l'or qu'on retrouve,
+séparé de ce qui le souillait, sur le lit du torrent qui
+emporte l'impur limon.</p>
+
+<p>«Quand donc, attentifs au cours des choses, les Izeds
+annoncent d'inévitables catastrophes, de grandes et prochaines
+révolutions, ils annoncent par cela même un renouvellement
+certain, une magnifique évolution de l'Humanité
+en travail pour produire au dehors le fruit qui a
+germé dans ses entrailles fécondes. Si elle n'enfante
+point sans douleur, c'est que rien ne se fait sans effort;
+c'est qu'enfermé dans le corps qui se dissout, l'esprit
+qui aspire à le quitter, à prendre possession de celui qui
+bientôt va naître, souffre à la fois et de son état présent
+et de son état futur, de son dégoût de ce qui est et de
+son désir de ce qui sera; car le désir même est une
+souffrance, et l'espérance aussi, tant qu'elle n'a pas atteint
+son terme.</p>
+
+<p>«Plaignez, Sapandomad, les générations sans patrie
+que des souffles opposés poussent et repoussent dans le
+vide, entre le monde du passé et le monde de l'avenir.
+Elles ressemblent à la poussière roulée par Vato<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Mais,
+nuage ténébreux, ou trombe qui dévaste, cette poussière
+retombe sur le sol, où, pénétrée des feux du ciel, humectée
+de ses pluies, elle se couvre de verdure.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Footnote 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> Esprit de l'ouragan.</blockquote>
+
+<p>Ailleurs, le Génie de l'équité dit à celui <i>qui bénit le
+peuple</i>:</p>
+
+<p>«Un germe tombe sur la terre; il se développe et
+croît, et produit ses fleurs et ses fruits, après quoi la
+plante épuisée se dessèche et meurt. Ce germe, c'est
+une portion de la vérité infinie, qu'Ormuzd dépose dans
+l'esprit de l'homme; cette plante est ce qu'il nomme religion:
+mais la mort n'en est qu'apparente, elle renaît
+toujours, se transformant chaque fois selon les besoins
+de l'Humanité, dont elle suit le progrès et dont elle caractérise
+l'état.</p>
+
+<p>«Combien de civilisations différentes n'as-tu pas déjà
+vues périr! Qu'en est-il advenu? Le genre humain a-t-il
+cessé de vivre? Non, après une époque de langueur
+maladive, de vertige et d'assoupissement, revenu à lui-même,
+plein de vigueur et de sève, il est, poursuivant
+sa route éternelle, entré dans les voies d'une civilisation
+plus parfaite. Ces révolutions périodiques, assujetties à
+des lois identiques au fond avec les lois universelles du
+monde, offrent, en particulier, ceci de remarquable,
+que, s'accomplissant dans une sphère toujours plus étendue,
+elles ont une relation visible à l'unité vers laquelle
+tout tend, à laquelle tout aspire.</p>
+
+<p>«Elles suscitent d'abord de vives alarmes et une tristesse
+profonde, parce que, de toutes parts, elles présentent
+des images de mort. Lorsqu'une ère, fille de
+celles qui l'ont précédée, naît; chose étrange! les
+hommes prennent le deuil et croient assister à des funérailles.</p>
+
+<p>«C'est qu'en effet ce qui naît, on ne le voit pas encore;
+et qu'on voit ce qui s'en va, ce qui s'évanouit pour jamais.»</p>
+
+<p>Si nous voulions, par curiosité, appliquer à chacune
+des malédictions que vous avez citées une théorie de
+l'espérance et de la foi, extraite de ce même livre, nous
+le pourrions aisément; et il se trouverait qu'à force de
+vouloir trop prouver contre l'amertume de l'écrivain,
+vous n'avez rien prouvé du tout. Mais laissons cet aride
+débat. Le public saura bien faire de son attention l'usage
+qui lui conviendra; et comme il n'aura pas les mêmes
+raisons que vous pour ne lire que d'un oeil et n'entendre
+que d'une oreille, il jugera sans se soucier de vos arrêts.
+La <i>popularité</i>, que vous haïssez tant, et pour cause,
+est souverainement équitable. Si, à des esprits douloureux,
+fatigués de souffrir en vain, les promesses d'Ormuzd
+semblent un peu lointaines; si, à de jeunes coeurs
+avides d'espoir et d'encouragement, la voix d'Ahriman,
+«celui qui dit <i>non</i>,» parait lugubre et terrible, les esprits
+sérieux et sincères leur répondront: Forces émoussées,
+ardeurs inquiètes, écoutez avec respect la voix
+austère de cet apôtre. Ce n'est ni pour endormir complaisamment
+vos souffrances ni pour flatter vos rêves
+dorés que l'esprit de Dieu l'agite, le trouble et le force
+à parler. Lui aussi a souffert, lui aussi a subi le martyre
+de la foi. Il a lutté contre l'envie, la calomnie, la
+haine aveugle, l'hypocrite intolérance. Il a cru à la sincérité
+des hommes, à la puissance de la vérité sur les
+consciences. Il a rencontré des hommes qui ne l'ont pas
+compris, et d'autres hommes qui ne voulaient pas le
+comprendre, qui taxaient son mâle courage d'ambition,
+sa candeur de dépit, sa généreuse indignation de basse
+animosité. Il a parlé, il a flétri les turpitudes du siècle,
+et on l'a jeté en prison. Il était vieux, débile, maladif:
+ils se sont réjouis, pensant qu'ils allaient le tuer, et que
+de la geôle, où ils l'enfermaient, ils ne verraient bientôt
+sortir qu'une ombre, un esprit déchu, une voix éteinte,
+une puissance anéantie. Et cependant il parle encore, il
+parle plus haut que jamais. Ils ont cru avoir affaire à un
+enfant timide qu'on brise avec les châtiments, qu'on
+abrutit avec la peur. Les pédants! ils se regardent maintenant
+confus, épouvantés, et se demandent quelle étincelle
+divine anime ce corps si frêle, cette âme si tenace.
+Et ceux qui, par leurs déclamations ampoulées, par leurs
+anathèmes de mauvaise loi, ont alarmé la conscience de
+quelques hommes incertains et abusés, jusqu'à leur arracher
+la condamnation de la victime; ces généreux anonymes,
+qui voudraient sans doute arracher un arrêt de
+mort contre lui pour en finir plus vite, se disent les uns
+aux autres: Nous ne l'avons pas bien tué! cette fois tâchons
+de mieux faire.</p>
+
+<p>Eh bien! vous pour qui il a souffert, pour qui il est
+prêt, vous le voyez, à souffrir encore, souvenez-vous
+que sa tête est sacrée. Si sa voix est douloureuse, si sa
+prédication est rude et menaçante, s'il met parfois des
+reproches amers et des plaintes effrayantes sur les lèvres
+des anges que sa fiction invoque, songez qu'un divin
+transport a ému ses entrailles, et que sa mission en ce
+siècle malheureux n'était pas une mission de complaisance,
+<i>de convenance</i> et <i>de politesse</i>, comme ses
+ennemis voudraient le lui imposer. C'est à lui de gourmander
+votre paresse, votre incertitude et vos langueurs.
+C'est là le spectacle qui le frappe, et, s'abusât-il quelquefois
+sur l'excès et la cause de vos misères, il a bien
+assez chèrement acquis, en souffrant pour vous tous les
+genres de persécution, le droit d'être sévère et de se
+faire religieusement écouter. Quand les enfants de l'Italie
+voyaient passer le Dante, ils disaient en le suivant des
+veux avec respect: <i>Voilà celui qui revient de l'enfer!</i>
+Eh bien! dans votre siècle de scepticisme et de moquerie,
+vous avez parmi vous un homme dont l'ardente
+imagination s'est abîmée dans ces mystères de la poésie,
+dont l'âme religieuse et apostolique s'est envolée dans
+l'empirée où s'éleva le Dante, dont la plume toujours
+énergique vient de vous tracer un enfer et un ciel mystiques
+d'où s'échappent des cris et des remontrances
+dont nul autre après lui n'aura l'antique vigueur d'expression
+et le ravissement extatique. Il est le dernier
+prêtre, le dernier apôtre du Christianisme de nos pères,
+le dernier réformateur de l'Église qui viendra faire entendre
+à vos oreilles étonnées cette voix de la prédication,
+cette parole accentuée et magnifique des Augustin
+et des Bossuet, qui ne retentit plus, qui ne pourra plus
+jamais retentir sous les voûtes affaissées de l'Église; car
+l'Église a chassé de son sein ce serviteur trop sincère,
+trop fort et trop logicien pour être contenu en elle. Il
+ne vous explique point encore la religion nouvelle, mais
+il vous l'annonce. Sa mission était de détruire tout ce
+qui était mauvais dans l'ancienne: il l'a fait selon ses
+forces et ses lumières;&mdash;d'en conserver, d'en ranimer
+tout ce qui était vraiment pur, vraiment évangélique: il
+l'a fait de toute son âme. Le peuple était voltairien
+comme les hautes classes. Depuis les <i>Paroles d'un
+Croyant</i>, une grande partie du peuple est redevenue
+évangélique. Il a travaillé dans l'Église et hors de l'Église,
+dans ce même but et avec ce même sentiment d'évangéliser
+le peuple et de combattre le matérialisme par
+une philosophie religieuse, par une prédication philosophiquement
+spiritualiste. Son oeuvre est grande. Il y a
+donné toutes ses forces, tout son amour, toute sa colère,
+toute sa persévérance, tout son génie. Il y a tout sacrifié,
+repos, aisance, sécurité, réputation (puisque quelques-uns
+lui ont fait un crime de son courage et de sa
+foi), amitiés heureuses, amitiés sincères même. Il a
+tout brisé, amis et ennemis, tout ce qui devait ou lui
+semblait devoir entraver son élan. Il y a tout perdu,
+jusqu'à la santé et la liberté, ces conditions inappréciables,
+et indispensables en apparence, de la fraîcheur des
+idées et de la puissance de l'esprit. Dieu, par une admirable
+compensation, lui a conservé pourtant son génie,
+sa foi et la jeunesse de son courage. Et après tant de
+sacrifices, de luttes, de souffrances et de désastres, l'admiration
+et la vénération des âmes sincères ne lui resteraient
+pas fidèles? Voulût-il les repousser, non, cent fois
+non, elles ne déserteraient pas sa cause! Non, messieurs
+les journalistes du gouvernement, la république, aucun
+type, aucun idéal de la république <i>ne commence à s'ennuyer
+des jérémiades démocratiques de son illustre
+adepte</i>. On ne s'en lassera pas plus que la poésie ne se
+lasse de Jérémie lui-même, ce prophète <i>impoli</i> et <i>inconvenant</i>,
+qui parlait comme M. La Mennais de la corruption
+des vivants et des vers du sépulcre. Des âmes
+faibles, ombrageuses et froissées dans leur vanité (il en
+est peut-être parmi vous) lui feront un vice de coeur de
+cette facilité miraculeuse avec laquelle il s'est détaché
+des personnes, quand, les personnes représentant des
+idées qui n'étaient pas les siennes, il a su les arracher de
+son sein. Mais il en est d'autres qui, ayant aimé en lui
+avant tout la sincérité et la foi, ses divins mobiles, se
+laisseraient froisser et brûler par sa course enflammée
+(dût-il prendre, en passant, une ronce pour un appui,
+un fruit pour une épine), plutôt que de l'arrêter par de
+mesquines susceptibilités et de l'étourdir par de puérils
+reproches. Déjà ce <i>trop célèbre abbé</i>, comme vous l'appelez
+naïvement, appartient à l'histoire. Il a assez fait
+pour y prendre place de son vivant; et la postérité le
+contemple déjà par les yeux de nos enfants, <i>ces petits
+enfants qui</i>, suivant sa belle parole, <i>sourient dans
+leurs berceaux; car ils ont aperçu le règne de Dieu
+dans leurs songes prophétiques</i>. Ceux-là lui marqueront,
+dans l'histoire des religions et des philosophies,
+une place que l'anonyme ne vous procurera jamais. Ceux-là
+comprendront qu'il a dû peu s'alarmer du bruit que
+vous faites autour de son oeuvre, car ce bruit n'aura pas
+laissé d'échos. Ceux-là ne s'inquiéteront guère de savoir
+si, dans le secret de sa pensée, il a deviné juste la forme
+que doit prendre leur société et leur religion. Ils verront
+seulement les effets de sa prédication dans les âmes, et
+ils en cueilleront les fruits sous la forme de vertus et de
+forces régénératrices que le souffle glacé de vos discours
+académiques et la froide étreinte de vos murailles pénitentiaires
+n'auront pu détruire dans leur germe.</p>
+
+<p>En attendant, vous lui ferez un grand crime de sa
+tristesse; et vous, qui avez des pensées noires, vous lui
+reprocherez aigrement d'avoir des idées sombres. Quant
+à nous, quoique son espérance de rénovation sociale
+nous paraisse trop vague; quoique nous concevions des
+réformes plus hardies; quoique nous trouvions qu'il a
+gardé, dans ses vues et dans ses instincts d'avenir, quelque
+chose de trop ecclésiastique; quoiqu'il ne nous semble
+pas avoir assez compris la mission de la femme et le
+sort futur de la famille; quoique, enfin, sur d'autres
+points encore, nous ne soyons pas ses disciples, nous serons
+à jamais ses amis et ses admirateurs jusqu'au dévouement,
+jusqu'au martyre, s'il le fallait, plutôt que
+d'insulter à la souffrance d'une si noble destinée. Nous
+savons qu'il croit ce qu'il professe; et, dans ce qu'il
+professe, nous trouvons bien assez de grandes vérités et
+de grands sentiments pour l'absoudre de ce qui, à certains
+égards, ne nous semble pas complet et concluant. Mais
+vous autres, qui cherchez à l'outrager dans ce que sa vie
+a de plus touchant et de plus respectable, vous qui l'appelez
+<i>monsieur l'abbé</i> (avec une pauvre ironie, il faut le
+dire); vous qui lui reprochez d'être prêtre et de ne pas savoir
+mentir; vous qui, cependant, raillez le clergé, et qui
+vous vantez de l'<i>embaumer</i> comme une vieille momie, avec
+force génuflexions et sarcasmes; vous qui traitez le Catholicisme
+et le christianisme comme on traite, en Chine,
+les mandarins condamnés à mort: un coussin sous le
+patient, un argousin prosterné devant lui, et un bourreau,
+le sabre levé, derrière; vous qui flattez les prélats
+pour que leurs curés ne fassent point de propagande
+contre vos élections; vous qui, ne croyant à rien, voulez
+que le peuple croie, de par le Catholicisme, à la sainteté
+de vos pouvoirs et à la légitimité de vos droits; vous,
+enfin, qui reprochez à un prêtre réformateur d'avoir
+quitté cette Église où vous n'entrez qu'en riant sous votre
+masque, et qui feignez d'être scandalisés de son langage
+rude et affligé: ne voyez-vous donc pas que s'il est trop
+effrayé du spectacle qu'offre le monde, s'il est irrité de
+tout le mal qu'il y voit et défiant de tout le bien qu'on
+n'y voit pas, c'est parce qu'il est prêtre, et plus prêtre
+que tous vos prêtres? c'est parce qu'il a été nourri dans
+la cage, qu'il y a pris des habitudes de mortification et
+de renoncement, qui font de lui, encore, et plus que
+jamais, au milieu des audaces de sa révolte, un auguste
+fanatique? Oui, c'est parce qu'il a vieilli sans famille,
+sans postérité, sans lien personnel avec la famille humaine,
+qu'il est triste souvent et injuste quelquefois.
+Quelques-uns parmi nous peut-être trouvent qu'il respecte
+encore trop, selon eux, les formes du passé; et
+nous, nous le trouvons aussi. Car ce n'est pas de l'hypocrisie
+de parti et de l'intérêt de coterie que nous faisons
+ici: c'est de la justice dans toute la volonté de
+notre âme, dans toute la force de nos instincts; et nous
+sentons que, malgré l'infériorité de nos lumières et de
+nos mérites, nous avons, devant Dieu et devant les hommes,
+le droit de dire toute notre pensée sur cet homme
+illustre. Eh bien! nous lui faisons un malheur d'être
+prêtre; à d'autres la honte de lui en faire un reproche!
+Nous blâmons profondément les athées qui outragent,
+en feignant de la respecter ailleurs, la cause de sa dureté
+apparente. Nous blâmerions aussi ceux qui, au
+nom d'une croyance opposée à la sienne, lui reprocheraient
+de n'avoir pas assez dépouillé le prêtre en quittant
+l'Eglise. <i>Que vouliez-vous qu'il fît?</i> Ce n'est pas le
+cas de répondre: <i>Qu'il mourut!</i> car il était mort déjà
+à la vie de l'humanité; il s'était suicidé en ce sens, en
+prononçant des voeux. Et il est resté dans cette tombe
+avec un héroïsme qui ne donne pas prise à la moindre
+des calomnies de l'ennemi. Que dis-je? il s'est suicidé
+une seconde fois. Car il était redevenu libre; il pouvait
+secouer le joug; et si l'anathème des dévots l'eût accablé
+encore plus pour cela, des masses entières auraient
+applaudi ou pardonné à tous ses actes personnels d'indépendance.
+Ce n'est donc pas la crainte de l'opinion
+qui l'a retenu, et il n'eût pas été plus abominable à la
+postérité pour s'être affranchi de l'inaction, que ne l'est
+Luther, accepté comme le premier après Jésus par la moitié
+de l'Europe civilisée. Mais le caractère de cet homme-ci
+est grand dans un autre sens. Il est moins grand réformateur,
+il est plus grand saint. Plus prudent pour les
+autres, il ne pousserait pas le monde dans des voies
+aussi hardies. Plus courageux envers lui-même, il ne fuirait
+pas devant ses bourreaux. Il s'offrirait à la torture,
+dans la crainte de s'être abusé sur les droits généraux en
+vue de son droit individuel. Vous appellerez cela de l'orgueil,
+vous qui ne croyez pas aux mâles vertus, et pour
+cause. Ne l'appelez pas timidité, vous qui avez l'amour
+du vrai. Croyez-vous donc qu'il n'eût pas pu faire un
+schisme et bouleverser, peut-être renverser l'Eglise?
+Oh! que l'Eglise sait bien le contraire! Et que ne l'a-t-il
+fait! disent tous ces jeunes lévites qui dévorent les écrits
+de La Mennais dans le trouble des séminaires et dans le
+silence des campagnes. Il ne l'a pas fait, je crois pouvoir
+le proclamer ici sans me tromper, parce qu'il manquait
+des passions qui font les grands schismatiques. Il
+avait bien la charité, le courage, la conviction: il n'avait
+pas l'orgueil de soi, l'ambition de la renommée, la soif
+de la vengeance, des richesses, des plaisirs et des enivrements
+de la vie. Il était façonné aux vertus chrétiennes;
+il ne pouvait pas les perdre. Voilà tout son crime:
+amis et ennemis, condamnez-le si vous l'osez. Il aimait
+le sacrifice; c'est dans l'habitude du sacrifice qu'il avait
+puisé son enthousiasme, sa force, son ardeur de sincérité,
+son génie. Eût-il perdu tout cela en renonçant au
+sacrifice? Je ne sais. Mais il y a une volonté divine qui
+l'a poussé dans sa voie, et cette volonté a seule le droit
+de le juger.</p>
+
+<p>Pour moi, artiste (je ne prétends pas être autre chose,
+et cela me suffit pour croire, aimer et comprendre ce
+dont mon âme a besoin pour vivre sans défaillir), je
+l'aime ainsi. J'aime cette figure qui conserve la poésie
+des saints du moyen âge, et qui à la jeunesse rénovatrice
+de notre époque unit la sévérité persévérante des
+antiques vertus. Nous ne sommes pas assez loin du
+Christianisme pour ne pas aimer encore nos saints et nos
+martyrs. Nous les cherchons en vain parmi ces prêtres
+du siècle qui font de leurs églises des salons pour les dames,
+de leur ministère un marchepied pour l'ambition,
+de leurs principes religieux un compromis avec les puissances
+temporelles. Et La Mennais nous parait si magnanime,
+si généreux, si naïf dans son oeuvre, que, n'en
+déplaise à monsieur l'anonyme du <i>Journal des Débats</i>,
+nous irions volontiers <i>le tirer par sa soutane</i> (la seule
+soutane qui nous inspire encore du respect), pour lui
+dire: «Père, grondez-nous tant que vous voudrez, nous
+aimons mieux vos reproches que votre silence; et puissiez-vous
+nous gronder encore bien fort et bien longtemps!
+Le peuple ne raisonne ni mieux ni plus mal que
+nous à cet égard. Il vous aime; donc vous ne pouvez
+pas avoir tort avec lui. Moquez-vous, tonnez, menacez:
+tout cela est beau venant de vous, et vous ne blesserez
+jamais une âme sincère. Que qui se sent coupable se
+fâche!»</p>
+
+<p>GEORGE SAND</p>
+<br><br><br><br>
+
+
+
+<h3>LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES</h3>
+
+<p>Vous dire que je m'en moque, serait mentir. Je n'en ai
+jamais eu, c'est vrai: j'ai parcouru la campagne à toutes
+les heures de la nuit, seul ou en compagnie de grands
+poltrons, et sauf quelques météores inoffensifs, quelques
+vieux arbres phosphorescents et autres phénomènes qui
+ne rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai
+jamais eu le plaisir de rencontrer un objet fantastique et
+de pouvoir raconter à personne, comme témoin oculaire,
+la moindre histoire de revenant.</p>
+
+<p>Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent,
+en présence des superstitions rustiques: <i>mensonge, imbécillité,
+vision de la peur</i>; je dis phénomène de vision,
+ou phénomène extérieur insolite et incompris. Je ne crois
+pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de
+sorciers, ces explications fantastiques données aux prétendus
+prodiges de la nuit, c'est un poëme des imaginations
+champêtres. Mais le fait existe, le fait s'accomplit,
+qu'il soit un fantôme dans l'air ou seulement dans l'oeil
+qui le perçoit, c'est un objet tout aussi réellement et logiquement
+produit que la réflexion d'une figure dans un
+miroir.</p>
+
+<p>Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles
+été expliquées? Je sais qu'elles ont été constatées,
+voilà tout; mais il est très-faux de dire et de croire
+qu'elles sont uniquement l'ouvrage de la peur. Cela peut
+être vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des exceptions
+irrécusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage
+naturel éprouvé, et placés dans des circonstances
+où rien ne semblait agir sur leur imagination, même des
+hommes éclairés, savants, illustres, ont eu des apparitions
+qui n'ont troublé ni leur jugement ni leur santé, et dont
+cependant il n'a pas dépendu d'eux tous de ne pas se
+sentir affectés plus ou moins après coup.</p>
+
+<p>Parmi grand nombre d'intéressants ouvrages publiés
+sur ce sujet, il faut noter celui du docteur Brierre de
+Boismont, qui analyse aussi bien que possible les causes
+de l'hallucination. Je n'apporterai après ces travaux sérieux
+qu'une seule observation utile à enregistrer, c'est
+que l'homme qui vit le plus près de la nature, le sauvage,
+et après lui le paysan, sont plus disposés et plus sujets
+que les hommes des autres classes aux phénomènes de
+l'hallucination. Sans doute l'ignorance et la superstition
+les forcent à prendre pour des prodiges surnaturels ces
+simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours
+l'imagination qui les produit, je le répète; elle ne
+fait le plus souvent que les expliquer à sa guise.</p>
+
+<p>Dira-t-on que l'éducation première, les contes de la
+veillée, les récits effrayants de la nourrice et de la grand'mère
+disposent les enfants et même les hommes à éprouver
+ce phénomène? Je le veux bien. Dira-t-on encore que
+les plus simples notions de physique élémentaire et un
+peu de moquerie voltairienne en purgeraient aisément les
+campagnes? Cela est moins certain. L'aspect continuel
+de la campagne, l'air qu'il respire à toute heure, les
+tableaux variés que la nature déroule sous ses yeux, et
+qui se modifient à chaque instant dans la succession des
+variations atmosphériques, ce sont là pour l'homme rustique
+des conditions particulières d'existence intellectuelle
+et physiologique; elles font de lui un être plus primitif,
+plus normal peut-être, plus lié au sol, plus confondu
+avec les éléments de la création que nous ne le sommes
+quand la culture des idées nous a séparés pour ainsi dire
+du ciel et de la terre, en nous faisant une vie factice enfermée
+dans le moellon des habitations bien closes. Même
+dans sa hutte ou dans sa chaumière, le sauvage ou le
+paysan voit encore dans le nuage, dans l'éclair et le vent
+qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique
+des pêcheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit;
+ils dorment dans leur barque, couverts d'une natte, la
+face éclairée par les étoiles, la barbe caressée par la
+brise, le corps sans cesse bercé par le flot. Il y a des
+colporteurs, des bohémiens, des conducteurs de bestiaux,
+qui dorment toujours en plein air comme les Indiens de
+l'Amérique du Nord. Certes, le sang de ces hommes-là
+circule autrement que le nôtre, leurs nerfs ont un équilibre
+différent, leurs pensées un autre cours, leurs sensations
+une autre manière de se produire. Interrogez-les,
+il n'en est pas un qui n'ait vu des prodiges, des apparitions,
+des scènes de nuit étranges, inexplicables. Il en
+est parmi eux de très-braves, de très-raisonnables, de
+très-sincères, et ce ne sont pas les moins hallucinés. Lisez
+toutes les observations recueillies à cet égard, vous y
+verrez, par une foule de faits curieux et bien observés,
+que l'hallucination est compatible avec le plein exercice
+de la raison.</p>
+
+<p>C'est un état maladif du cerveau; cependant il est presque
+toujours possible d'en pressentir la cause physique
+ou morale dans une perturbation de l'âme ou du corps;
+mais elle est quelquefois inattendue et mystérieuse au
+point de surprendre et de troubler un instant les esprits
+les plus fermes.</p>
+
+<p>Chez les paysans, elle se produit si souvent qu'elle
+semble presque une loi régulière de leur organisation.
+Elle les effraie autrement que nous. Notre grande terreur,
+à nous autres, quand le cauchemar ou la fièvre
+nous présentent leurs fantômes, c'est de perdre la raison,
+et plus nous sommes certains d'être la proie d'un songe,
+plus nous nous affectons de ne pouvoir nous y soustraire
+par un simple effort de la volonté. On a vu des gens devenir
+fous par la crainte de l'être. Les paysans n'ont pas
+cette angoisse; ils croient avoir vu des objets réels; ils
+en ont grand'peur; mais la conscience de leur lucidité
+n'étant point ébranlée, l'hallucination est certainement
+moins dangereuse pour eux que pour nous. L'hallucination
+n'est d'ailleurs pas la seule cause de mon penchant
+à admettre, jusqu'à un certain point, les visions de la
+nuit. Je crois qu'il y a une foule de petits phénomènes
+nocturnes, explosions ou incandescences de gaz, condensations
+de vapeurs, bruits souterrains, spectres célestes,
+petits aérolithes, habitudes bizarres et inobservées, aberrations
+même chez les animaux, que sais-je? des affinités
+mystérieuses ou des perturbations brusques des habitudes
+de la nature, que les savants observent par hasard et que
+les paysans, dans leur contact perpétuel avec les éléments,
+signalent à chaque instant sans pouvoir les expliquer.</p>
+
+<p>Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux
+<i>meneurs de loups</i>? Elle est de tous les pays, je crois, et
+elle est répandue dans toute la France. C'est le dernier
+vestige de la croyance aux lycanthropes. En Berry, où déjà
+les contes que l'on fait à nos petits enfants ne sont plus
+aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous
+faisaient nos grand'mères, je ne me souviens pas qu'on
+m'ait jamais parlé des hommes-loups de l'antiquité et du
+moyen âge. Cependant on s'y sert encore du mot de
+<i>garou</i>, qui signifie bien homme-loup, mais on eu a perdu
+le vrai sens. Les <i>meneurs de loups</i> ne sont plus les
+capitaines de ces bandes de sorciers qui se changeaient
+en loups pour dévorer les enfants: ce sont des hommes
+savants et mystérieux, de vieux bûcherons, ou de malins
+gardes-chasse qui possèdent le <i>secret</i> pour charmer, soumettre,
+apprivoiser et conduire les loups véritables. Je
+connais plusieurs personnes qui oui rencontré aux premières
+clartés de la lune, à la croix des quatre chemins,
+le père <i>un tel</i> s'en allant tout seul, à grands pas, et suivi
+de plus de trente loups (il y en a toujours plus de trente,
+jamais moins dans la légende). Une nuit deux personnes,
+qui me l'ont raconté, virent passer dans le bois une
+grande bande de loups; elles en furent effrayées, et montèrent
+sur un arbre, d'où elles virent ces animaux s'arrêter
+à la porte de la cabane d'un bûcheron réputé sorcier.
+Ils l'entourèrent en poussant des rugissements épouvantables;
+le bûcheron sortit, leur parla, se promena au
+milieu d'eux, et ils se dispersèrent sans lui faire aucun
+mal. Ceci est une histoire de paysan; mais deux personnes
+riches, et ayant reçu une assez bonne éducation,
+gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires,
+vivant dans le voisinage d'une forêt, où elles chassaient
+fort souvent, m'ont juré, <i>sur l'honneur</i>, avoir vu, étant
+ensemble, un vieux garde forestier s'arrêter à un carrefour
+écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux personnes
+se cachèrent pour l'observer, et virent accourir
+treize loups, dont un énorme alla droit au garde et lui fit
+des caresses. Celui-ci siffla les autres comme on siffle des
+chiens, et s'enfonça avec eux dans l'épaisseur du bois.
+Les deux témoins de cette scène étrange n'osèrent l'y
+suivre et se retirèrent aussi surpris qu'effrayés. Avaient-ils
+été la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination
+s'empare de plusieurs personnes à la fois (et cala arrive
+fort souvent), elle revêt un caractère difficile à expliquer,
+je l'avoue; on l'a souvent constatée; on l'appelle hallucination
+contagieuse. Mais à quoi sert d'en savoir le nom, si
+on en ignore la cause? Cette certaine disposition des nerfs
+et de la circulation du sang qu'on donne pour cause à
+l'audition ou à la vision d'objets fantastiques, comment
+est-elle simultanée chez plusieurs individus réunis? Je
+n'en sais rien du tout.</p>
+
+<p>Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit
+au sein des forêts, qui peut, à toutes les heures du jour
+et de la nuit, surprendre et observer les moeurs des animaux
+sauvages, aurait pu découvrir, par hasard, ou par
+un certain génie d'induction, le moyen de les soumettre
+et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il
+pas un certain fluide sympathique à certaines espèces?
+Nous avons vu, de nos jours, de si intrépides et de
+si habiles dompteurs d'animaux forcées en cage, qu'un
+effort de plus, et on peut admettre la domination de certains
+hommes sur les animaux sauvages en liberté.</p>
+
+<p>Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret,
+et ne tireraient-ils pas profit et vanité de leur puissance?</p>
+
+<p>Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle,
+un effet tout aussi naturel, ne croit pas lui-même qu'il
+obéit aux lois de la nature. Donnez-lui un remède dont
+vous lui démontrerez simplement l'efficacité, il n'y aura
+aucune confiance; mais joignez-y quelque parole incompréhensible
+en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui
+le <i>secret</i> de guérir le rhume avec la racine de
+guimauve, et dites-lui qu'il faut l'administrer après trois
+signes cabalistiques, ou après avoir mis un de ses bas à
+l'envers, il se croira sorcier, tous le croiront sorcier à
+l'endroit du rhume. Il guérira tout le monde par la foi
+autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de
+dire le nom de la plante vulgaire qui produit ce miracle.
+Il en fera un mystère, le mystère est son élément.</p>
+
+<p>Je ne parlerai pas ici de ce qu'un appelle chez nous et
+ailleurs le <i>secret</i>, ce serait une digression qui me mènerait
+trop loin. Je me bornerai à dire qu'il y a un <i>secret</i> pour
+tout, et que presque tous les paysans un peu graves et
+expérimentés ont le <i>secret</i> de quelque chose, sont sorciers
+par conséquent, et croient l'être. Il y a le secret des
+boeufs que possèdent tous les bons métayers; le secret
+des vaches, qui est celui des bonnes métayères; le secret
+des bergères, pour faire foisonner la laine; le secret des
+potiers, pour empêcher les pots de se fendre au fond; le
+secret des curés qui charment les cloches pour la grêle;
+le secret du mal de tête, le secret du mal de ventre, le secret
+de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers
+pour faire venir le gibier; le secret du feu, pour arrêter
+l'incendie; le secret de l'eau, pour retrouver les cadavres
+des noyés, ou arrêter l'inondation; que sais-je? Il y a
+autant de secrets que de fléaux dans la nature, et de maladies
+chez les hommes et les animaux. Le secret passe
+de père en fils, ou s'achète à prix d'argent. Il n'est
+jamais trahi. Il ne le sera jamais, tant qu'on y croira. Le
+secret du meneur de loups en est un comme un autre,
+peut-être.</p>
+
+<p>Une des scènes de la nuit dont la croyance est la plus
+répandue, c'est la chasse fantastique; elle a autant de
+noms qu'il y a de cantons dans l'univers. Chez nous, elle
+s'appelle la <i>chasse à baudet</i>, et affecte les bruits aigres
+et grotesques d'une incommensurable troupe d'ânes qui
+braient. On peut se la représenter à volonté; mais dans
+l'esprit de nos paysans, c'est quelque chose que l'on
+entend et qu'on ne voit pas, c'est une hallucination ou
+un phénomène d'acoustique. J'ai cru l'entendre plusieurs
+fois, et pouvoir l'expliquer de la façon la plus vulgaire.
+Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands
+ouragans dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on
+entend, dans la nuit, l'immense clameur mélancolique des
+grues et des oies sauvages en détresse. Mais les paysans,
+que l'on croit si crédules et si peu observateurs, ne s'y
+trompent nullement. Ils savent très-bien le nom et connaissent
+très-bien le cri des divers oiseaux étrangers à
+nos climats qui se trouvent perdus et dispersés dans les
+ténèbres. La <i>chasse à baudet</i> n'est rien de tout cela.
+Ils l'entendent souvent; moi, qui ai longtemps vécu et
+erré comme eux dans la rafale et dans le nuage, je ne l'ai
+jamais rencontrée. Quelquefois son passage est signalé
+par l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de
+chance, car je n'ai jamais vu que la vieille lune que nous
+connaissons tous.</p>
+
+<p>Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la
+poule noire, la truie blanche, et je ne sais combien
+d'autres animaux fantastiques, gardent, comme l'on sait,
+en tous pays les trésors cachés. A l'heure de minuit, le
+jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces gardiens
+infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de
+la cloche qui en annonce la fin. C'est la seule heure
+dans toute l'année où la conquête du trésor soit possible.
+Mais il faut savoir où il est, et avoir le temps d'y creuser
+et de s'en saisir. Si vous êtes surpris dans le gouffre à
+l'<i>ite missa est</i>, il se referme à jamais sur vous; de même
+que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer
+l'animal fantastique, la soumission qu'il vous a montrée
+pendant le temps de la messe fait place à la fureur, et
+c'est fait de vous.</p>
+
+<p>Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines,
+châteaux ou monastères, peu de monuments celtiques
+qui ne recèlent leur trésor. Tous sont gardés par un animal
+diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant recueil
+de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante
+la poétique apparition de la chèvre d'or, gardienne
+des richesses cachées au sein de la terre.</p>
+
+<p>Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui
+couronnent les collines pelées de la Marche, c'est un boeuf
+blanc, ou un veau d'or, ou une génisse d'argent qui font
+rêver les imaginations avides; mais ces animaux sont
+méchants et terribles à rencontrer. On y court tant de
+risques, que personne encore n'a osé les saisir par les
+cornes. Et cependant il y a des siècles que les grosses
+pierres druidiques dansent et grincent sur leurs frêles
+supports pendant la messe de minuit, pour éveiller la
+convoitise des passants.</p>
+
+<p>Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes plaines
+fertiles, un animal indéfinissable se promené la nuit à de
+certaines époques indéterminées, va tourmenter les boeufs
+au pâturage et rôder autour des métairies, qu'il met en
+grand émoi. Les chiens hurlent et fuient à son approche,
+les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la terreur
+qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans
+nos alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques
+y croient et ont vu la bête. On l'appelle la <i>grand'bête</i>,
+par tradition, quoique souvent elle paraisse de la taille et
+de la forme d'un blaireau. Les uns l'ont vue en forme de
+chien de la grandeur d'un boeuf énorme, d'autres en
+levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore
+en simple lièvre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent
+avec le plus de sang-froid l'ont poursuivie sans succès,
+sans trop de frayeur, ne lui attribuant aucun pouvoir
+fantastique, la décrivant avec peine, parce qu'elle appartient
+à une espèce inconnue dans le pays, disent-ils, et
+assurant que ce n'est précisément ni une chienne, ni une
+vache, ni un blaireau, ni un cheval, mais quelque chose
+comme tout cela, arrangez-vous! Cependant cette bête
+apparaît, j'en suis certain, soit à l'état d'hallucination,
+soit à l'état de vapeur flottante, et condensée sous de
+certaines formes. Des gens trop sincères et trop raisonnables
+l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune
+cause à leur vision. Les chiens l'annoncent par des hurlements
+désespérés et s'enfuient dès qu'elle parait; cela
+est certain. Les chiens sont-ils hallucinés aussi? Pourquoi
+non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce déguisement?
+Jamais la bête n'a rien dérobé, que l'on sache.
+Sont-ce de mauvais plaisants? On a tant tiré de coups de
+fusil sur la bête, qu'on aurait bien, par hasard, et en
+dépit de la peur qui fait trembler la main, réussi à tuer
+ou à blesser quelqu'un décès prétendus fantômes. Enfin,
+ce genre d'apparition, s'il n'est que le résultat de l'hallucination,
+est éminemment contagieux. Pendant quinze
+ou vingt nuits, les vingt ou trente habitants d'une métairie
+le voient et le poursuivent; il passe à une autre
+petite colonie qui le voit absolument le même, et il fait le
+tour du pays, ayant produit cette contagion sur un très-grand
+nombre d habitants.</p>
+
+<p>Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour
+des mares stagnantes, dans les bruyères comme au
+bord des fontaines ombragées dans les chemins creux,
+sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on entend
+au milieu de la nuit le battoir précipité et le clapotement
+furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on
+croit qu'elles évoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant
+voler jusqu'aux nues avec leur battoir agile l'eau des
+sources et des marécages. Chez nous, c'est bien pire, elles
+battent et tordent quelque objet qui ressemble à du linge,
+mais qui, vu de près, n'est autre chose que des cadavres
+d'enfants. Il faut se garder de les observer ou de les déranger,
+car eussiez-vous six pieds de haut et des muscles
+en proportion, elles vous saisiraient, vous battraient et
+vous tordraient dans l'eau ni plus ni moins qu'une paire
+de bas.</p>
+
+<p>Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières
+fantastiques résonner dans le silence de la nuit autour
+des mares désertes. C'est à s'y tromper. C'est une espèce
+de grenouille qui produit ce bruit formidable. Mais c'est
+bien triste de faire cette puérile découverte, et de ne plus
+espérer l'apparition des terribles sorcières tordant leurs
+haillons immondes à la brume des nuits de novembre,
+aux premières clartés d'un croissant blafard reflété par
+les eaux. Un mien ami, homme de plus d'esprit que de
+sens, je dois l'avouer, sujet à l'ivresse, très-brave cependant
+devant les choses réelles, mais facile à impressionner
+par les légendes du pays, fit deux rencontres
+de lavandières qu'il ne racontait qu'avec une grande
+émotion.</p>
+
+<p>Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante
+qui court en serpentant et en bondissant, pour ainsi dire,
+sur le flanc ondulé du ravin d'Ormous, il vit, au bord
+d'une source, une vieille qui battait et tordait en
+silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne vit rien
+là de surnaturel, et dit à cette vieille:&mdash;Vous lavez bien
+tard, la mère!&mdash;Elle ne répondit point. Il la crut sourde
+et approcha. La lune était brillante et la source éclairait
+comme un miroir. Il vit distinctement les traits de la
+vieille: elle lui était complètement inconnue, et il en fut
+étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur
+et de flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui
+de visage inconnu à plusieurs lieues à la ronde. Voici
+comme il me raconta lui-même ses impressions en face de
+cette laveuse singulièrement vigilante: «Je ne pensai à
+la tradition des lavandières de nuit que lorsque je l'eus
+perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer,
+je n'y croyais pas et je n'éprouvais aucune méfiance en
+l'abordant. Mais dès que je fus auprès d'elle, son silence,
+son indifférence à l'approche d'un passant, lui donnèrent
+l'aspect d'un être absolument étranger à notre espèce. Si
+la vieillesse la privait de l'ouïe et de la vue, comment
+était-elle assez robuste pour être venue de loin, toute
+seule, laver à cette heure insolite, à cette source glacée
+où elle travaillait avec tant de force et d'activité? Cela
+était au moins digne de remarque. Mais ce qui m'étonna
+encore plus, ce fut ce que j'éprouvai en moi-même: je
+n'eus aucun sentiment de peur, mais une répugnance, un
+dégoût invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle
+tournât la tête. Ce ne fut qu'en arrivant chez moi que je
+pensai aux sorcières des lavoirs, et alors j'eus très-peur,
+j'en conviens franchement, et rien au monde ne m'eût
+décidé à revenir sur mes pas.»</p>
+
+<p>Une seconde fois, le même ami passait auprès des
+étangs de Thevet vers deux heures du matin. Il venait de
+Limières, où il assure qu'il n'avait ni mangé ni bu, circonstance
+que je ne saurais garantir; il était seul, en
+cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il
+mit pied à terre à une montée et se trouva au bord de la
+route, près d'un fossé ou trois femmes lavaient, battaient
+et tordaient avec une grande activité, sans rien dire. Son
+chien se serra tout à coup contre lui sans aboyer. Il passa
+sans trop regarder; mais à peine eut-il fait quelques pas,
+qu'il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina
+à ses pieds une ombre très-allongée. Il se retourna et vit une
+de ces femmes qui le suivait. Les deux autres venaient à
+quelque distance comme pour appuyer la première. «Cette
+fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières, mais j'eus une
+autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient
+d'une taille si élevée et celle qui me suivait avait tellement
+les proportions, la figure et la démarche d'un
+homme, que je ne doutai pas un instant d'avoir affaire à
+des plaisants de village, mal intentionnés peut-être.
+J'avais une bonne trique à la main. Je me retournai en
+disant: Que me voulez-vous?&mdash;Je ne reçus point de
+réponse; et, ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas de
+prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner
+mon cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec
+cet être désagréable sur mes talons. Il ne me disait rien
+et semblait se faire un malin plaisir de me tenir sous le
+coup d'une attaque. Je tenais toujours mon bâton prêt à
+lui casser la mâchoire au moindre attouchement; et j'arrivai
+ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien qui
+ne disait mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai
+alors, et quoique j'eusse entendu jusque-là des pas sur
+les miens et vu une ombre marcher à côté de moi je ne
+vis personne. Seulement je distinguai, à trente pas environ
+en arrière, à la place où je les avais vues laver, ces
+trois grandes diablesses sautant, dansant et se tordant
+comme des folles sur le revers du fossé.»</p>
+
+<p>Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais
+elle m'a été racontée de très-bonne foi, et je vous la garantis.
+Mettez cela en partie au chapitre des hallucinations.
+<i>L'Orme Râteau</i>, arbre magnifique, qui existait, dit-on,
+déjà grand et fort, au temps de Charles VII. Comme un
+orme qu'il est, il n'a pas de loin une grande apparence
+et son branchage affecte assez la forme du râteau, dont il
+porte le nom. Mais ce n'est là qu'une coïncidence fortuite
+avec la légende traditionnelle qui l'a baptisé. De près il
+devient imposant par sa longue tige élancée, sillonnée de
+la foudre et plantée comme un monument à un vaste carrefour
+de chemins communaux. Ces chemins, larges
+comme des prairies, incessamment tondus par les troupeaux
+du prolétaire, sont couverts d'un herbe courte, où
+la ronce et le chardon croissent en liberté. La plaine est
+ouverte à une grande distance, fraîche quoique nue, mais
+triste et solennelle malgré sa fertilité. Une croix de bois
+est plantée sur un piédestal de pierre qui est le dernier
+vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis
+la révolution de 93. Cette décoration monumentale dans
+un lieu si peu fréquenté atteste un respect traditionnel;
+et les paysans des environs ont une telle opinion de
+l'orme Râteau qu'ils prétendent qu'on ne peut l'abattre,
+parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin
+communal, abandonné aujourd'hui aux piétons, et que
+traverse à de rares intervalles le cheval d'un meunier ou
+d'un gendarme, était jadis une des grandes voies de communication
+de la France centrale. On l'appelle encore
+aujourd'hui le chemin des Anglais. C'était la route militaire,
+le passage des armées que franchit l'invasion, et
+que Du Guesclin leur fit repasser l'épée dans le dos, après
+avoir délivré Sainte-Sévère, la dernière forteresse de leur
+occupation.</p>
+
+<p>Ce détail n'est consigné dans aucune histoire, mais la
+tradition est là qui en fait foi; et maintenant voici la
+légende de l'Orme Râteau qui est jolie, malgré la nature
+des animaux qui y jouent leur rôle.</p>
+
+<p>Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour
+de l'Orme Râteau. Il regardait du coté de la Châtre, lorsqu'il
+vit accourir une grande bande armée qui dévastait
+les champs, brûlait les chaumières, massacrait les paysans
+et enlevait les femmes. C'étaient les Anglais qui descendaient
+de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager
+Saint-Chartier. Le porcher éloigna son troupeau, se
+tint à distance, et vit passer l'ennemi comme un ouragan.
+Quand il revint sous l'orme avec son troupeau, la peur
+qu'il avait ressentie fit place à une grande colère contre
+les Anglais et contre lui-même. «Quoi! pensa-t-il, nous
+nous laissons abîmer ainsi sans nous défendre! Nous
+sommes trop lâches! Il y faut aller!» Et, s'approchant
+de la statue de saint Antoine, qui était une des quatre autour
+de l'orme: «Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que
+j'aille contre ces Anglais, et je n'ai pas le temps de rentrer
+mes bêtes. Pendant ce temps-là, ces méchants-là
+nous feraient trop de mal. Prends mon bâton, bon saint,
+et veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits;
+je te les donne en garde.»</p>
+
+<p>Là-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui
+est un court bâton avec un triangle de fer au bout) dans
+les mains de la statue, et, jetant là ses sabots, <i>s'en, courut</i>
+à Saint-Chartier, où, pendant trois jours et trois nuits, il
+fit rage contre les Anglais avec les bons garçons de l'endroit,
+soutenus des bons hommes d'armes de France.
+Puis, quand l'ennemi fut chassé, il s'en revint à son
+troupeau; il compta ses porcs et pas un ne manquait; et
+cependant il avait passé là bien des traînards, bien des
+pillards et bien des loups attirés par l'odeur du carnage.
+Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre rustique,
+le remercia à genoux, et sans rêver les hautes
+destinées et la grande mission de Jeanne d'Arc, content
+d'avoir au moins donné son coup de main à l'oeuvre de
+délivrance, il garda ses cochons comme devant.</p>
+
+<p>Une autre tradition plus confuse attribue à l'Orme Râteau
+une moins bénigne influence. Des enfants, saisis de
+vertige, auraient eu l'horrible idée de jouer leur vie aux
+petits palets et auraient enterré vivant le perdant sous la
+pierre de saint Antoine.</p>
+
+<p>Mais voici la légende principale et toujours en crédit de
+l'Orme Râteau. Un <i>monsieur</i> s'y promène la nuit; il en
+fait incessamment le tour. On le voit là depuis que le
+monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait. Il est
+vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un <i>monsieur</i>,
+car <i>il suit les modes</i>; on l'a vu au siècle dernier,
+en habit noir complet, culotte courte, souliers à boucles,
+l'épée au côté; sous le Directoire, on l'a vu en oreilles de
+chien et en large cravate. Aujourd'hui, il s'habille comme
+vous et moi; mais il porte toujours son grand râteau sur
+l'épaule, et gare aux jambes des gens ou des bêtes qui
+passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme,
+et ne se faisant connaître qu'à ceux qui ont <i>le secret</i>.</p>
+
+<p>Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons été à
+l'heure solennelle du lever du la lune; nous l'avons appelé
+par tous les noms possibles, en lui disant toujours <i>monsieur</i>,
+très-poliment, mais nous n'avons pas trouvé le
+nom auquel il lui plaît de répondre, car il n'est pas venu,
+et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le
+voir, il faut avoir peur de lui.</p>
+
+<p>L'Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique.
+Cela tient à ce que des écrivains anciens et modernes
+ont fixé la légende dans le poëme, le conte et la
+ballade. Notre littérature française, depuis le siècle de
+Louis XIV surtout, a rejeté cet élément comme indigne
+de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le
+romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre
+scepticisme; nous n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande.
+Le merveilleux slave, bien autrement grandiose
+et terrifiant, nous a été relevé par des traductions incomplètes
+qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas
+osé imiter chez nous des sabbats lugubres et sanglants
+comme ceux d'Adam Mickiewicz.</p>
+
+<p>La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique
+cependant que les nations slaves ou germaniques;
+mais il lui a manqué, il lui manquera probablement un
+grand poëte pour donner une forme précise et durable
+aux élans, déjà affaiblis, de son imagination.</p>
+
+<p>Une seule province de France est à la hauteur, dans sa
+poésie, de ce que le génie des plus grands poëtes et celui
+des nations les plus poétiques ont jamais produit; nous
+oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons parler de
+la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que
+c'est la France. Quiconque a lu les <i>Barza-Breiz</i>, recueillis
+et traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé
+avec moi, c'est-à-dire pénétré intimement, de ce que
+j'avance. Le <i>Tribut de Nomenoé</i> est un poëme de cent
+quarante vers, plus grand que l'<i>Iliade</i>, plus complet,
+plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de
+l'esprit humain. La <i>Peste d'Eliant</i>, les <i>Nains</i>, <i>Lesbreiz</i>
+et vingt autres diamants de ce recueil breton attestent la
+richesse la plus complète à laquelle puisse prétendre une
+littérature lyrique. Il est même fort étrange que cette
+littérature, révélée à la nôtre par une publication qui est
+dans toutes les mains depuis plusieurs années, n'y ait pas
+fait une révolution. Macpherson a rempli L'Europe du nom
+d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Écosse à la
+mode. Vraiment nous n'avons pas assez fêté notre Bretagne,
+et il y a encore des lettrés qui n'ont pas lu les
+chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous
+sommes comme des nains devant des géants. Singulières
+vicissitudes que subissent le beau et le vrai dans l'histoire
+de l'art!</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est
+nourrie, depuis le druidisme jusqu'à la chouannerie, d'une
+telle moelle? Nous la savions bien forte et fière, mais pas
+grande à ce point avant qu'elle eût chanté à nos oreilles.
+Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre,
+triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là! Et au-dessus
+de ce monde de l'action et de la pensée plane le rêve:
+les sylphes, les gnômes, les djiins de l'Orient, tous les
+fantômes, tous les génies de la mythologie païenne et
+chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes.
+En vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait
+rencontrer un Breton sans lui ôter son chapeau.</p>
+
+<p>Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j'ai
+pourtant retrouvé, dans la mémoire des chanteurs rustiques,
+plusieurs romances et ballades, exactement traduites
+en vers naïfs et bien berrichons, des textes bretons
+publiés par M. de la Villemarqué. Revendiquerons-nous la
+propriété de ces créations, et dirons-nous qu'elles ont été
+traduites du berrichon dans la langue bretonne? Non.&mdash;Elles
+portent clairement leur brevet d'origine en tête. Le
+texte dit: <i>En revenant de Nantes</i>, etc.</p>
+
+<p>Et ailleurs: <i>Ma famille de Nantes</i>, etc.</p>
+
+<p>Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa littérature,
+ou bien elle s'est perdue comme aurait pu se perdre la
+poésie bretonne si M. de la Villemarqué ne l'eût recueillie
+à temps. Ces richesses inédites s'altèrent insensiblement
+dans la mémoire des bardes illettrés qui les propagent. Je
+sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui
+n'ont plus ni rime ni raison, et où, ça et là, brille un
+couplet d'une facture charmante, qui appartient évidemment
+à un texte original affreusement corrompu quant au
+reste.</p>
+
+<p>Pour être privée de ses archives poétiques, l'imagination
+de nos paysans n'est pas moins riche que celle des
+Allemands, et ce sens particulier de l'hallucination dont
+j'ai parlé précédemment, l'atteste suffisamment.</p>
+
+<p>Une des plus singulières apparitions est celle des <i>meneurs
+de nuées</i>, autour des mares ou au beau milieu des
+étangs. Ces esprits nuisibles se montrent aux époques des
+débordements de rivières, et provoquent le fléau des
+pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir
+leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulèvent,
+ou reconnaît parmi eux, assez souvent, des gens mal
+famés dans le pays, des gens qui ne possèdent rien, bien
+entendu, sur ta terre du bon Dieu, et qui ne souhaitent
+que le mal des autres. Réunis aux génies des nuages,
+armés de pelles ou de balais, vêtus de haillons fangeux et
+incolores, ils s'agitent frénétiquement, <i>ils dansent et
+enragent</i>, comme disent les ballades bretonnes; et le
+voyageur attardé qui les aperçoit sur les flaques brumeuses
+semées dans les landes désertes, doit se hâter de
+gagner son gîte, sans les déranger et sans leur montrer
+qu'il les a vus. Certainement ils se mettraient, en bourrasque,
+à ses trousses, et il n'y ferait pas bon.</p>
+
+<p>On est étonné de voir combien les scènes de la nature
+impressionnent le paysan. Il semblerait qu'elles doivent
+agir davantage sur l'imagination des habitants des villes,
+et que l'homme, accoutumé dès son enfance à errer ou à
+travailler le jour et la nuit dans une même localité, en
+connaît si bien les détails et les différents aspects qu'il ne
+puisse plus y ressentir ni étonnement ni trouble. C'est
+tout le contraire: le braconnier qui, depuis quarante ans,
+chasse au collet ou à l'affût, à la nuit tombante, voit les
+animaux mêmes dont il est le fléau prendre, dans le
+crépuscule, des formes effrayantes pour la menacer. Le
+pêcheur de nuit, le meunier qui vit sur la rivière même,
+peuplent de fantômes les brouillards argentés par la lune;
+l'éleveur de bestiaux qui s'en va lier les boeufs ou conduire
+les chevaux au pâturage, après la chute du jour ou
+avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pré,
+sur ses bêtes mêmes, des êtres inconnus, qui s'évanouissent
+à son approche, mais qui le menacent en fuyant.
+Heureuses, selon nous, ces organisations primitives, à
+qui sont révélés les secrets du monde surnaturel, et qui
+ont le don de voir et d'entendre de si étranges choses!
+Nous avons beau faire, nous autres, écouter des histoires
+à faire dresser les cheveux sur la tête, nous battre les
+flancs pour y croire, courir la nuit dans les lieux hantés
+par les esprits, attendre et chercher la peur inspiratrice,
+mère des fantômes, le diable nous fuit comme si nous
+étions des saints: Lucifer défend à ses milices de se
+montrer aux incrédules.&mdash;Les animaux sorciers ne sont
+pas rares: c'est pourquoi il faut faire attention à ce
+qu'on dit devant certains d'entre eux. Un métayer de
+de nos environs voyait tous les jours un vieux lièvre s'arrêter
+à peu de distance de lui, se lécher les pattes, et le
+regarder d'un air narquois: or ce métayer finit, en y
+faisant bien attention, par reconnaître son propriétaire
+sous le déguisement dudit lièvre. Il lui ôta son chapeau,
+pour lui faire entendre qu'il n'était point sa dupe, et que
+la plaisanterie était inutile. Mais le bourgeois, qui était
+malin, parut ne pas comprendre, et continua à le surveiller
+sous cette apparence.</p>
+
+<p>Cela fâcha le métayer, qui était honnête homme, et
+que le soupçon blessait d'autant plus, que son maître,
+lorsqu'il venait chez lui sous figure de chrétien, ne lui
+marquait aucune méfiance. Il prit son fusil un beau soir,
+comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette manie
+de faire le lièvre. Il essaya même de le coucher en joue;
+mais la preuve que cet animai n'était pas plus lièvre que
+vous et moi, c'est que le fusil ne l'inquiéta nullement,
+et qu'il se mit, à rire.&mdash;Ah ça, écoutez, not' maître!
+s'écria le brave homme perdant patience, ôtez-vous de
+là, ou, aussi vrai que j'ai reçu le baptême, je vous flanque
+mon coup de fusil.</p>
+
+<p>M. <i>Trois-Étoiles</i> ne se le fit pas dire deux fois: il vit
+que le paysan était <i>émalicé</i> tout de bon, et, prenant la
+fuite, il ne reparut plus.</p>
+
+<p>On a vu souvent des animaux de ce genre, frappés et
+blessés, disparaître également; mais le lendemain, la
+personne soupçonnée ne se montrait pas, et, si on allait
+chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagée. On
+aurait pu retirer de son corps le plomb qui était entré dans
+celui de la bête, car aussi vrai que ces choses se sont
+vues, c'était le même plomb.</p>
+
+<p>Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent
+l'ouvrier des champs, c'est celui <i>qui se fait
+porter</i>. Celui-là est un ennemi déclaré, qui n'écoute rien,
+et qui se montre sous diverses formes, quelquefois même
+sous celle d'un homme tout pareil à celui auquel il
+s'adresse. En se voyant ainsi face à face avec son sosie,
+on est fort troublé; et, quelque résistance qu'on fasse, il
+nous saute sur les épaules. D'autres fois, on sent son
+poids qui est formidable, sans rien voir et sans rien entendre.
+La plus mauvaise de ces apparitions est celle de
+la levrette blanche. Quand on l'aperçoit d'abord, elle est
+toute petite; mais elle grandit peu à peu, elle vous suit,
+elle arrive à la taille d'un cheval et vous monte sur le
+dos. Il est avéré qu'elle pèse deux ou trois mille livres;
+mais il n'y a point à s'en défendre, et elle ne vous quitte
+que quand vous apercevez la porte de votre maison. C'est
+quand on s'est attardé au cabaret qu'on rencontre cette
+bête maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnée
+de deux ou trois feux follets qui vous entraînent
+dans quelque marécage ou rivière pour vous y faire noyer.
+La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe encore
+dans les mines des vieux manoirs. Elle erre sur les
+ruines la nuit, et se tient cachée le jour dans la vase et
+les roseaux. Si on l'aperçoit alors, on ne s'en méfie point,
+car elle a la mine d'un petit lézard; mais ceux qui la
+connaissent ne s'y trompent guère et annoncent de grandes
+maladies dans l'endroit, si on ne réussit à la tuer
+ayant qu'elle ait vomi son venin. Cela est plus facile à
+dire qu'à faire. Elle est à l'épreuve de la balle et du boulet,
+et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit à
+l'autre, elle répand la peste dans tous les endroits où
+elle passe. Le mieux est de la faire mourir de faim, ou
+de la dégoûter du lieu qu'elle habite en desséchant les
+fossés et les marais à eaux croupissantes. La maladie
+s'en va avec elle.</p>
+
+<p>Le follet, fadet ou farfadet n'est point un animal, bien
+qu'il lui plaise d'avoir des ergots et une tête de coq; mais
+il a le corps d'un petit homme, et, en somme, il
+n'est ni vilain ni méchant, moyennant qu'on ne le contrariera
+pas. C'est un pur esprit, un bon génie connu en
+tous pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux
+des intérêts de la maison. En Berry, il n'habite pas le
+foyer, il ne fait pas l'ouvrage des servantes, il ne devient
+pas amoureux des femmes. Il hante quelquefois les écuries
+comme ses confrères d'une grande partie de la
+France; mais c'est la nuit, au pâturage, qu'il prend particulièrement
+ses ébats. Il y rassemble les chevaux par
+troupes, se cramponne à leur crinière, et les fait galoper
+comme des fous à travers les prés. Il ne parait pas se
+soucier énormément des gens à qui ces chevaux appartiennent.
+Il aime l'équitation par elle-même; c'est sa
+passion, et il prend en amitié les animaux les plus ardents
+et les plus fougueux. Il les fatigue beaucoup, car
+on les trouve en sueur quand il s'en est servi; mais
+il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne s'en
+portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement
+les chevaux <i>pansés du follet</i>. Leur crinière est nouée
+par lui de milliards de noeuds inextricables.</p>
+
+<p>C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline,
+assez fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible
+à démêler, cela est certain; mais il est certain
+aussi qu'on peut le couper sans que l'animal en souffre,
+et que c'est le seul parti à prendre.</p>
+
+<p>Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les étriers du
+follet; et, s'il ne les trouvait plus pour y passer ses petites
+jambes, il pourrait tomber; et, comme il est fort colère,
+il tuerait immédiatement la pauvre bête tondue.</p>
+
+<p>La nuit de Noël est, en tous pays, la plus solennelle
+crise du monde fantastique. Toujours par suite de ce
+besoin qu'éprouvent les hommes primitifs de compléter
+le miracle religieux par le merveilleux de leur vive imagination
+dans tous les pays chrétiens, comme dans toutes
+les provinces de France, le coup de minuit de la messe
+de Noël ouvre les prodiges du sabbat, en même temps
+qu'il annonce la commémoration de l'ère divine. Le ciel
+pleut de bienfaits à cette heure sacrée; aussi l'enfer
+vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquête
+de l'humanité, vient-il s'offrir à elle pour lui donner
+les biens de la terre, sans même exiger en échange
+le sacrifice du salut éternel: c'est une flatterie, une
+avance gratuite que Satan fait à l'homme. Le paysan pense
+qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se
+laisser prendre au piège; il se croit bien aussi rusé que
+le diable, et il ne se trompe guère.</p>
+
+<p>Dans notre vallée noire, le <i>métayer fin</i>, c'est-à-dire
+savant dans la cabale et dans l'art de faire prospérer le
+<i>bestiau</i> par tous les moyens naturels et surnaturels,
+s'enferme dans son étable au premier coup de la messe;
+il allume sa lanterne, ferme toutes ses <i>huisseries</i> avec le
+plus grand soin, prépare certains charmes, que le <i>secret</i>
+lui révèle, et reste là, <i>seul de chrétien</i>, jusqu'à la fin de
+la messe.</p>
+
+<p>Dans ma propre maison, moi qui vous raconte ceci, la
+chose se passe ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux,
+mais au su de tout le monde, et de l'aveu même des
+métayers.</p>
+
+<p>Je dis: non pas sous nos yeux, car le charme est impossible
+si un regard indiscret vient le troubler. Le métayer,
+plus défiant qu'il n'est possible d'être curieux, se
+barricade de manière à ne pas laisser une fente; et d'ailleurs,
+si vous êtes là quand il veut entrer dans l'étable,
+il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et
+gare aux reproches et aux contestations s'il perd des
+bestiaux dans l'année: c'est vous qui lui aurez causé le
+dommage.</p>
+
+<p>Quant à sa famille, à ses serviteurs, à ses amis et
+voisins, il n'y a pas de risque qu'ils le gênent dans ses
+opérations mystérieuses. Tous convaincus de l'utilité
+souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y apporter obstacle.
+Ils s'en vont bien vite à la messe, et ceux que
+leur âge ou la maladie retient à la maison ne se soucient
+nullement d'être initiés aux terribles émotions de l'opération.
+Ils se barricadent de leur côté, frissonnant dans
+leur lit si quelque bruit étrange fait hurler les chiens et
+mugir les troupeaux.</p>
+
+<p>Que se passe-t-il donc alors entre le <i>métayer fin</i> et le
+bon compère <i>Georgeon</i>? Qui peut le dire? Ce n'est pas
+moi; mais bien des versions circulent dans les veillées
+d'hiver, autour des tables où l'on casse les noix pour le
+pressoir; bien des histoires sont racontées, qui font
+dresser les cheveux sur la tête.</p>
+
+<p>D'abord, pendant la messe de minuit, les bêtes parlent,
+et le métayer doit s'abstenir d'entendre leur conversation.
+Un jour, le père Casseriot, qui était faible à l'endroit de
+la curiosité, ne put se tenir d'écouter ce que son boeuf
+disait à son âne. «&mdash;Pourquoi que t'es triste, et que tu
+ne manges point? disait le boeuf.&mdash;Ah! mon pauvre
+vieux, j'ai un grand chagrin, répondit l'âne. Jamais nous
+n'avons eu si bon maître, et nous allons le perdre!&mdash;Ce
+serait grand dommage, reprit le boeuf, qui était un esprit
+calme et philosophique.&mdash;Il ne sera plus de ce monde
+dans trois jours, reprit l'âne, dont la sensibilité était
+plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix.&mdash;C'est
+grand dommage, grand dommage! répliqua le
+boeuf en ruminant.&mdash;Le père Casseriot eut si grand
+peur, qu'il oublia de faire son charme, courut se mettre
+au lit, y fut pris de fièvre chaude, et mourut dans les
+trois jours.</p>
+
+<p>Le valet de charrue à Jean de Chassignoles, a vu une
+fois, au coup de l'élévation de la messe, les boeufs sortir
+de l'étable en faisant grand bruit, et se jetant les uns
+contre les autres, comme s'ils étaient pousses d'un aiguillon
+vigoureux: mais il n'y avait personne pour les conduire
+ainsi, et ils se rendirent seuls à l'abreuvoir, d'où,
+d'après avoir bu d'une soif qui n'était pas ordinaire, ils
+rentrèrent à l'étable avec la même agitation et la même
+obéissance. Curieux et sceptique, il voulut en savoir le
+fin mot. Il attendit sous le portail de la grange, et en vit
+sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son
+maître, reconduisant un homme qui ne ressemblait à
+aucun autre homme, et qui lui disait «<i>Bonsoir, Jean, a
+l'an prochain!</i>» Le valet de charrue s'approcha pour le
+regarder de plus près; mais qu'était-il devenu? Le métayer
+était tout seul, et, voyant l'imprudent: «&mdash;Par
+grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point
+parlé; car s'il avait seulement regardé de ton côté, tu ne
+serais déjà plus vivant à cette heure!» La valet eut si
+grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de regarder
+quelle main mène boire les boeufs pendant la nuit de Noël.</p>
+
+<p>GEORGE SAND</p>
+<br><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LA VALLÉE-NOIRE</h3>
+<br>
+
+<h3>I.</h3>
+
+
+<p>Un habitant de la Brenne, en m'adressant des paroles
+trop flatteuses, me demandait, il y a quelque temps, où
+je prenais la Vallée-Noire. Cette question me pique, je
+l'avoue. Je viens dire aux gens de Mézières-en-Brenne,
+aussi bien qu'à ceux de La Châtre, où je prends la Vallée-Noire.</p>
+
+<p>Eh, mes chers compatriotes, je la prends où elle est!
+N'y a-t-il pas une géographie naturelle dont ne peuvent
+tenir compte les dénominations et les délimitations administratives?
+Cette géographie de fait existera toujours,
+et chacun a le droit de la rétablir dans la logique de ses
+regards et de sa pensée. Si c'est un pur caprice de romancier
+qui m'a fait donner un nom quelconque (un nom
+très-simple, et le premier venu, je le confesse), à cette
+admirable région que nous avons le bonheur d'habiter,
+ce n'en est pas moins après un examen raisonné que j'ai
+fait, de ce coin du Berry, un point particulier, ayant sa
+physionomie, ses usages, son costume, sa langue, ses
+moeurs et ses traditions. Je pensais devoir garder pour
+moi-même cette découverte innocente. Il me plaisait seulement
+de ramener souvent l'action de mes romans dans
+ce cadre de prédilection. Mais puisqu'on veut que la
+Vallée-Noire n'existe que dans ma cervelle, je prétends
+prouver qu'elle existe, distincte de toutes les régions environnantes,
+et qu'elle méritait un nom propre.</p>
+
+<p>Elle fait partie de l'arrondissement de La Châtre; mais
+cet arrondissement s'étend plus loin, vers Eguzon et l'ancienne
+Marche. Là, le pays change tellement d'aspect,
+que c'est bien réellement un autre pays, une autre nature.
+La Vallée-Noire s'arrête par là à Cluis. De cette
+hauteur on plonge sur deux versants bien différents. L'un
+sombre de végétation, fertile, profond et vaste, c'est la
+Vallée-Noire: l'autre maigre, ondulé, semé d'étangs, de
+bruyères et de bois de châtaigniers. Ce pays-là est superbe
+aussi pour les yeux, mais superbe autrement.
+C'est encore le ressort du tribunal de La Châtre, mais ce
+n'est plus la Vallée-Noire. Plus vous avancez vers le Pin
+et le cours de la Creuse et de la Gargilesse, plus vous
+entrez dans la Suisse du Berry. La Vallée-Noire en est le
+bocage, comme la Brenne en est la steppe.</p>
+
+<p>Je veux d'abord, pour me débarrasser de toute chicane,
+tracer la carte de cette vallée. Faites courir une ligne circulaire,
+partant, si vous voulez, de Cluis-Dessus, qui est
+le point de mire de tous les horizons de la Vallée-Noire,
+et faites-la passer par toutes les hauteurs qui enferment
+et protègent notre bocage. Du côté de Cluis, toutes les
+hauteurs sont boisées, c'est ce qui donne à nos lointains
+cette belle couleur bleue qui devient violette et quasi
+noire dans les jours orageux. C'est, d'un côté, le bois
+Fonteny; de l'autre, le bois Mavoye, le bois Gros, le
+bois Saint-George. Dirigez votre ligne d'enceinte vers les
+plateaux d'Aigurande, de Sazeray, Vijon, les sources de
+l'Indre, les bois de Vicher, la forêt de Maritet, Château-meillant,
+le bois de Boulaise, Thevet, Verneuil, Vilchère,
+Corlay. De là vous dirigez votre vol d'oiseau vers les bois
+du Magnié, où la vallée s'abaisse et se perd avec le cours
+de l'Indre dans les brandes d'Ardentes. Si vous voulez la
+retrouver, il faut vous éloigner de ces tristes steppes et
+remonter vers le Lys-Saint-George, d'où vous la verrez
+se perdre à votre droite, avec le cours de la Bouzanne,
+dans la direction de Jeu-les-Bois et des brandes d'Arthon.
+A votre gauche, elle se creuse majestueusement, pour se
+relever vers Neuvy-Saint-Sépulchre et vous ramener au
+clocher de Cluis, votre point de départ, que, dans toute
+cette tournée, vous n'avez guère perdu de vue.</p>
+
+<p>Si vous traversez cette vallée, qui comprend une grande
+partie de l'arrondissement de La Châtre, vous trouverez
+des détails charmants à chaque pas. Mais ne vous étonnez
+pourtant point, voyageurs exigeants, si vous avez à traverser
+certaines régions plates et nues. De loin, ces clairières
+fromentales mêlaient admirablement leurs grandes
+raies jaunes à la verdure des prairies bocagères. De près,
+se trouvant presque de niveau avec de légers relèvements
+de terrain, elles offrent peu d'horizon, peu d'ombrage,
+et l'on ne se croirait plus dans ce pays enchanté
+qu'on va bientôt retrouver. C'est qu'il est impossible de
+ne pas traverser des veines de ce genre sur une aussi
+grande étendue de terrain. La Vallée-Noire, a, selon moi,
+une quarantaine de lieues de superficie, quarante-cinq à
+cinquante mille habitants, et une vingtaine de petites
+rivières formant affluents aux principales, qui sont l'Indre,
+la Bouzanne, la Vauvre, et l'Igneraie.</p>
+
+<p>Ces courants d'eau partent du sud, c'est-à-dire des
+limites élevées du département de la Creuse, et viennent
+aboutir au pied des hauteurs de Verneuil et de Corlay,
+pour se perdre plus loin dans les brandes. Par leur inclinaison
+naturelle, ils creusent et fécondent cette vallée
+riante et fertile, où tout est semé sur des plans inégaux
+et ondulés. Si le voyageur veut bien me prendre pour
+guide, je lui conseille de se faire d'abord une idée de
+l'ensemble à Corlay ou à Vilchère, sommets qui, par les
+routes de Châteauroux et d'Issoudun, marquent l'entrée
+de ce paradis terrestre au sortir des tristes plateaux
+d'Ardentes et de Saint-Aoust. Qu'il visite Saint-Chartier,
+cette antique demeure des princes du bas Berry, d'où
+relevaient toutes les châtellenies de la Vallée-Noire, et
+que Philippe-Auguste disputa et reprit aux Anglais. Qu'il
+aille ensuite chercher le cours de l'Indre à Ripoton ou à
+Barbotte, sans s'inquiéter de ces noms barbares. Barbotte
+a été illustré par la beauté des filles du meunier, quatre
+madones qu'on appelait naïvement les <i>Barbottines</i>, et
+qui sont aujourd'hui mariées aux alentours. Que mon
+voyageur ne les cherche pas; qu'il cherche son chemin,
+ce qui n'est pas facile et ne souffre guère de distraction;
+ou bien qu'il suive la rivière, en remontant ses rives herbues,
+et qu'il la quitte au moulin de la Beauce, pour se
+diriger (s'il le peut), en droite ligne, sur la Vauvre.</p>
+
+<p>Je lui recommande là, tout près du gué, le moulin
+d'Angibault, hélas! bien ébranché et bien éclairci depuis
+l'année dernière. Puis il reprendra le chemin de Transault.
+Il s'arrêtera un instant au petit étang de Lajon, où
+les poules d'eau gloussent au printemps parmi les nénuphars
+blancs et les joncs serrés. Il traversera Transault,
+et, s'il prend le plus long pour arriver au Lys-Saint-George,
+c'est-à-dire s'il oblique par le chemin de gauche,
+il verra le vallon de Neuvy se présenter sous un aspect
+enchanteur. Au Lys, il visitera le château et l'affreux cachot
+où Ludovic Sforce a langui dix-huit mois. Il déjeunera
+en plein air, je le lui conseille, pour admirer le pays
+environnant, et ensuite il ira gagner le Magnié par
+Fourche et la grande prairie.</p>
+
+<p>Du Lys à Fourche, le pays change d'aspect. C'est là
+que la vallée s'ouvre sur des landes tourmentées, et
+commence à cesser d'être Vallée-Noire. Les arbres deviennent
+plus rares, les horizons moins harmonieux, les
+terres plus froides. Mais l'aspect de cette région transitoire
+et grandiose, quand le soleil fait étinceler les flaques
+d'eau en s'abaissant derrière les buttes inégales où la
+bruyère commence à se montrer, plante folle et charmante,
+qui s'étale fièrement à côté du dernier sillon
+tracé par le laboureur sur cette limite du fromental généreux
+et de la brande inféconde.</p>
+
+<p>Bon voyageur, tu tâcheras de ne pas te tromper de
+chemin, car tu pourrais courir longtemps avant de trouver
+l'Indre guéable. Pour rentrer dans la Vallée-Noire, tu
+demanderas Fourche; car si tu prends par Mers (et je
+te conseille Mers et Presles pour le lendemain), tu ne
+verrais pas ce soir un coin de bois qu'il faut traverser
+avant Fourche, et qui est, sur ma parole, un joli coin de
+bois. Le petit castel du Magnié, les jardins et les bois si
+bien plantés et si bien situés qui l'entourent, son air
+d'abandon, son silence et sa poésie, ont bien aussi leur
+mérite.</p>
+
+<p>Mais, dans cette tournée, où mangeras-tu, où dormiras-tu,
+où trouveras-tu du café, des journaux, des cigares,
+et quelqu'un à qui parler? Nulle part, je t'en préviens.
+Tu feras comme tu pourras, et même, pour te
+diriger à travers ce labyrinthe de chemins verdoyants et
+perfides, tu trouveras peu d'aide. Les passants sont rares,
+les métairies sont vides à la saison des travaux d'été,
+seule saison où le pays ne soit pas inondé et impraticable.
+Tu n'es pas ici en Suisse; si tu demandes à un paysan
+de te servir de guide, il te répondra en riant: «Bah!
+est-ce que j'ai le temps? J'ai mes boeufs, mes blés ou
+mes foins à rentrer.» Si tu demandes à Angibault le
+chemin du Lys-Saint-George, on te dira: «Ma foi! c'est
+quelque part par là. Je n'y ai jamais été.» Le meunier
+peut connaître le pays à une lieue à la ronde, mais sa
+femme et ses enfants n'ont certes jamais voyagé que
+dans le rayon d'un kilomètre autour de leur demeure.
+Tu rencontreras partout des gens polis et bienveillants,
+mais ils ne peuvent rien pour toi, et ils ne comprendront
+pas que tu veuilles voir leur pays.</p>
+
+<p>Et, au fait, pourquoi voudrait-on venir de loin pour le
+voir, ce pays modeste qui n'appelle personne, et dont
+l'humble et calme beauté n'est pas faite pour piquer la
+curiosité des oisifs? Dans les pays à grands accidents,
+comme les montagnes élevées, la nature est orgueilleuse
+et semble dédaigner les regards, comme ces fières beautés
+qui sont certaines de les attirer toujours. Dans d'autres
+contrées moins grandioses, elle se fait coquette dans
+les détails, et inspire des passions au paysagiste. Mais
+elle n'est ni farouche ni prévenante dans la Vallée-Noire
+elle est tranquille, sereine, et muette sous un sourire de
+bonté mystérieuse. Si l'on comprend bien sa physionomie,
+on peut être sûr que l'on connaît le caractère de
+ses habitants. C'est une nature qui ne se farde en rien
+et qui s'ignore elle-même. Il n'y a pas là d'exubérance
+irréfléchie, mais une fécondité patiente et inépuisable.
+Point de luxe, et pourtant la richesse; aucun détail qui
+mérite de fixer l'attention, mais un vaste ensemble dont
+l'harmonie vous pénètre peu à peu, et fait entrer dans
+l'âme le sentiment du repos. Enfin on peut dire de cette
+nature qu'elle possède une aménité grave, une majesté
+forte et douce, et qu'elle semble dire à l'étranger qui la
+contemple: «Regarde-moi si tu veux, peu m'importe. Si
+tu passes, bon voyage; si tu restes, tant mieux pou
+toi.»</p>
+
+<p>J'ai dit que comprendre la physionomie de cette contrée,
+c'était connaître le caractère de ses habitants, et
+j'ai dit là une grande naïveté. Le sol ne communique-t-il
+pas à l'homme des instincts et une organisation analogue
+à ses propriétés essentielles? La terre, et le bras et le
+cerveau de l'homme qui la cultive ne réagissent-ils pas
+continuellement l'un sur l'autre? A intensité égale de
+soleil, le plus ou moins de vertu du sol fait un air plus
+ou moins souple et sain, plus ou moins pur et vivifiant.
+L'air est admirablement doux et respirable dans la Vallée-Noire.
+Point de grandes rivières, conducteurs électriques
+des ouragans et des maladies; point d'eaux
+stagnantes, de marécages conservateurs perfides des
+germes pestilentiels. Partout des mouvements de terrain
+dont la science agricole pourrait tirer sans doute un
+meilleur parti, mais qui du moins facilitent naturellement
+un rapide écoulement aux inondations; des terres qui
+ne sèchent pas vite, mais qui ne s'imbibent pas vite non
+plus, et qui ne communiquent pas de brusques transitions
+à l'atmosphère. L'homme qui naît dans cet air
+tranquille ne connaît ni l'excitation fébrile des pays des
+montagnes, ni l'accablement des régions brûlantes. Il se
+fait un tempérament pacifique et soutenu. Ses instincts
+manquent d'élan; mais s'il ignore les mouvements impétueux
+de l'imagination, il connaît les douceurs de la méditation,
+et la puissance de l'entêtement, cette force du
+paysan, qui raisonne à sa manière, et s'arrange, en dépit
+du progrès, pour l'espèce de bonheur et de dignité qu'il
+conçoit. Les gens civilisés parlent bien à leur aise de
+bouleverser tout cela, oubliant qu'il y a bien des choses
+à respecter dans ces antiques habitudes de sobriété morale
+et physique, et que le paysan ne fera jamais bien
+que ce qu'il fera de bonne grâce.</p>
+
+<p>Si le sol agit lentement et mystérieusement sur le tempérament
+et le caractère de l'homme, l'homme, à son
+tour, agit ostensiblement sur la physionomie du sol. Son
+action paraît plus prompte, il faut moins de temps pour
+ébrancher un arbre, ou creuser un fossé, que pour faire
+des dents de sagesse: mais cette action du bras humain
+étant moins soutenue, est soumise à des lois moins fixes;
+celle du sol reste victorieuse à la longue, et l'homme ne
+change pas plus dans la Vallée-Noire, que le système du
+labourage et l'aspect des campagnes.</p>
+
+<p>Grâce à des habitudes immémoriales, la Vallée-Noire
+tire son caractère particulier de la mutilation de ses
+arbres. Excepté le noyer et quelques ormes séculaires
+autour des domaines ou des églises de hameau, tout
+est ébranché impitoyablement pour la nourriture des
+moutons pendant l'hiver. Le détail est donc sacrifié dans
+le paysage, mais l'ensemble y gagne, et la verdure touffue
+des têteaux renouvelée ainsi chaque année prend une
+intensité extraordinaire. Les amateurs de <i>style</i> en peinture
+se plaindraient de cette monstrueuse coutume; et
+pourtant, lorsque, d'un sommet quelconque de notre vallée,
+ils en saisissent l'aspect général, ils oublient que
+chaque arbre est un nain trapu ou un baliveau rugueux,
+pour s'étonner de cette fraîcheur répandue à profusion.
+Ils demandent si cette contrée est une forêt; mais bientôt,
+plongeant dans les interstices, ils s'aperçoivent de
+leur méprise. Cette contrée est une prairie coupée à
+l'infini par des buissons splendides et des bordures d'arbres
+ramassés, semée de bestiaux superbes, et arrosée
+de ruisseaux qu'on voit ça et là courir sous l'épaisse
+végétation qui les ombrage. Il n'y aurait jamais de point
+de vue possible dans un pays ainsi planté, et avec un
+terrain aussi accidenté, si les arbres étaient abandonnés
+à leur libre développement. La beauté du pays existerait,
+mais, à moins de monter sur la cime des branches, personne
+n'en jouirait. L'artiste, qui rêve en contemplant
+l'horizon, y perdrait le spectacle de sites enchanteurs, et
+le paysan, qui n'est jamais absurde et faux dans son
+instinct, n'y aurait plus cette jouissance de respirer et de
+voir, qu'il exprime en disant: C'est bien joli par ici, c'est
+bien <i>clair</i>, on voit loin.</p>
+
+<p><i>Voir loin</i>, c'est la rêverie du paysan; c'est aussi celle
+du poëte. Le paysagiste aime mieux un coin bien composé
+que des lointains infinis. Il a raison pour son usage;
+mais le rêveur, qui n'est pas forcé de traduire le charme
+de sa contemplation, adorera toujours ces vagues profondeurs
+des vallées tranquilles, où tout est uniforme, où
+aucun accident pittoresque ne dérange la placidité de
+son âme, où l'églogue éternelle semble planer comme un
+refrain monotone qui ne finit jamais. L'idée du bonheur,
+est là, sinon la réalité. Pour moi, je l'avoue, il n'est point
+d'amertumes que la vue de mon horizon natal n'ait endormies,
+et, après avoir vu l'Italie, Majorque et la Suisse,
+trois contrées au-dessus de toute description, je ne puis
+rêver pour mes vieux jours qu'une chaumière un peu
+confortable dans la Vallée-Noire.</p>
+
+<p>C'est un pays de petite propriété, et c'est à son morcellement
+qu'il doit son harmonie. Le morcellement de la
+terre n'est pas mon idéal social; mais, en attendant le
+règne de la Fraternité, qui n'aura pas de raisons pour
+abattre les arbres et priver le sol de sa verdure, j'aime
+mieux ces petits lots divisés où subsistent des familles
+indépendantes, que les grandes terres où le cultivateur
+n'est pas chez lui, et où rien ne manque, si ce n'est
+l'homme.</p>
+
+<p>Dans une grande partie du Berry, dans la Brenne particulièrement,
+la terre est inculte ou abandonnée: la
+fièvre et la misère ont emporté la population. La solitude
+n'est interrompue que par des fermes et des châteaux,
+pour le service desquels se rassemblent le peu de bras
+de la contrée. Mais je connais une solitude plus triste
+que celle de la Brenne, c'est la Brie. Là ce ne sont pas
+la terre ingrate et l'air insalubre qui ont exilé la population,
+c'est la grande propriété, c'est la richesse. Pour
+certains habitants sédentaires de Paris qui n'ont jamais
+vu de campagne que la Brie ou la Beauce, la nature est
+un mythe, le paysan un habitant de la lune. Il y a autant
+de différence entre cette sorte de campagne et la Vallée-Noire,
+qu'entre une chambre d'auberge et une mansarde
+d'artiste.</p>
+
+<p>Voici la Brie: des villages où le pauvre exerce une
+petite industrie ou la mendicité; des châteaux à tourelles
+reblanchies, de grandes fermes neuves, des champs de
+blé ou des luzernes à perte de vue, des rideaux de peupliers,
+des meules de fourrages, quelques paysans qui ont
+posé dans le sillon leur chapeau rond et leur redingote
+de drap pour labourer ou moissonner; et d'ailleurs, la
+solitude, l'uniformité, le désert de la grande propriété,
+la morne solennité de la richesse qui bannit l'homme de
+ses domaines et n'y souffre que des serviteurs. Ainsi rien
+de plus affreux que la Brie, avec ses villages malpropres,
+peuplés de blanchisseuses, de vivandières, et de pourvoyeurs;
+ses châteaux dont les parcs semblent vouloir
+accaparer le peu de futaie et le peu d'eau de la contrée;
+ses paysans, demi-messieurs, demi-valets; ses froids horizons
+où vous ne voyez jamais fumer derrière la haie la
+chaumine du propriétaire rustique. Il n'y a pas un pouce
+de terrain perdu ou négligé, pas un fossé, pas un buisson,
+pas un caillou, pas une ronce. L'artiste se désole.</p>
+
+<p>Mais, dira-t-on, l'artiste est un songe-creux qui voudrait
+arrêter les bienfaits de l'industrie et de la civilisation.
+Une charrue perfectionnée le révolte, un grand
+toit de tuiles bien neuves et bien rangées, un paysan
+bien mis, lui donnent des nausées; il ne demande que
+haillons, broussailles, chaumes moisis, haies échevelées.</p>
+
+<p>Il semble, en effet, quand on songe au positif, que
+l'artiste soit un fou et un barbare. Je vais vous dire
+pourquoi l'artiste a raison dans son instinct: c'est qu'il
+sent la grandeur et la poésie de la liberté; c'est que le
+paysan n'est un homme qu'à la condition d'être chez soi
+et de pouvoir travailler souvent sa propre terre. Or le
+paysan, dans l'état de notre société, a encore la négligence
+ou la parcimonie de sa race. Lors même qu'il arrive
+à l'aisance, il dédaigne encore les superfluités de la symétrie,
+et peut-être que, poëte lui-même, il trouve un
+certain charme au désordre de son hangar et à l'exubérance
+de son berceau de vignes. Quoi qu'il en soit, cet air
+d'abandon, cette souriante bonhomie de la nature respectée
+autour de lui, sont comme le drapeau de liberté
+planté sur son petit domaine.</p>
+
+<p>Moi aussi, artiste, qu'on me le pardonne, je rêve pour
+les enfants de la terre un sort moins précaire et moins
+pénible que celui de petit propriétaire, sans autre liberté
+que celle de barder jalousement la glèbe qu'il a conquise, et
+sans autre idéal que celui de voir pousser la haie dont il
+l'a enfermée. Derrière ses grandes <i>bouchures</i> d'épine et
+d'églantier, on dirait que le paysan de la Vallée-Noire
+cache le maigre trésor qu'il a pu acheter en 93, et qu'il a
+peur d'éveiller les désirs de son ancien seigneur, toujours
+prêt, dans l'imagination du paysan, à réclamer et à ressaisir
+les <i>biens nationaux</i>. Mais tel qu'il est là, couvant
+son arpent de blé, je le crois plus fier et plus heureux
+que le valet de ferme qui vieillira comme son cheval
+sous le harnais, et qui passera, par grande fortune, à
+l'état de piqueur, de valet de pied, ou tout au plus, s'il
+amasse beaucoup, à la profession de cabaretier dans un
+tourne-bride. La domesticité du fermier n'est pas franchement
+rustique, et la grande ferme plus saine, plus
+aérée, j'en conviens, que la chaumière moussue, a toute
+la tristesse, toute la laideur du phalanstère, sans en avoir
+la dignité et la liberté rêvées.</p>
+
+<p>Il est bien vrai qu'en chassant l'homme de la terre, en
+le parquant dans les fermes ou dans les villages, le riche
+éloigne de ses blés les troupeaux errants, et de son jardin
+les poules maraudeuses. Aussi loin que sa vue peut
+s'étendre, et bien plus loin encore, tout est à lui, à lui
+seul. Un petit enclave impertinent vient-il à l'inquiéter?
+Il s'en rend maître à tout prix. Il n'aura besoin ni de
+fossés, ni de clôtures. Si une vache foule indolemment
+sa prairie artificielle, cette vache est à lui; si un poulain
+s'échappe à travers ses jeunes plantations, ce poulain
+sort de ses écuries. On grondera le palefrenier, et tout
+sera dit. Le garde-champêtre n'aura point à intervenir.</p>
+
+<p>Mais qu'il est à plaindre dans sa sécurité, ce solitaire
+de la Brie! Il n'a de voisins qu'à une lieue de chez lui, à
+la limite de son vaste territoire. Il n'entend pas chanter
+son laboureur: son laboureur ne chante pas: il n'est pas
+gai, lorsqu'il laboure cette terre dont il ne partagera pas
+les produits. Mais le propriétaire n'est pas moins grave
+ni moins ennuyé. Il ne s'entend jamais appeler par la
+fileuse qui l'attend sur le pas de sa porte, pour lui montrer
+un enfant malade, ou le consulter sur le mariage de
+sa fille aînée. Il ne verra pas les garçons jouer aux
+quilles entre sa cour et celle du voisin, et lui crier quand
+il passe à cheval: «Prenez donc le galop, Monsieur, que
+je lance ma boule. Je ne voudrais pas effrayer votre
+monture, mais je suis pressé de gagner la partie.» Il ne
+chassera pas poliment de son parterre les oies du voisin,
+qui vient se lamenter avec lui sur le dommage, et qui
+jette des pierres, en punition, à ses bêtes malapprises,
+en ayant grand soin toutefois de ne pas les toucher! Il
+ne nourrira point le troupeau du paysan; mais aussi il
+n'aura pas sous sa main le paysan toujours prêt à lui
+donner aide, secours et protection; car le paysan est le
+meilleur des voisins. En même temps qu'il est pillard,
+tracassier, susceptible, indiscret, et despote, il est, dans
+les grandes occasions, tout zèle, tout coeur, et tout élan.
+Insupportable dans les petites choses, il vous exerce à la
+patience, il vous enseigne l'égalité qu'il ne comprend pas en
+principe, mais qu'il pratique en fait; il vous force à l'hospitalité,
+à la tolérance, à l'obligeance, au dévouement;
+toutes vertus que vous perdez dans la solitude, ou dans
+la fréquentation exclusive de ceux qui n'ont jamais besoin
+de rien. Lui, il a besoin de tout; il le demande. Donnez-le-lui,
+ou il le prendra. Si vous lui faites la guerre, vous
+serez vaincu; si vous cédez, il n'abusera point trop, et
+il vous le rendra en services d'une autre nature, mais
+indispensables. Cet échange, où vous auriez tant de frais
+à faire, vous paraît dur? Il est plus dur de n'être pas
+aimé (lors même qu'on le mérite), faute d'être connu. Il
+est plus dur de ne pas se rendre utile, et de ne pas faire
+d'heureux dans la crainte défaire des ingrats. Il est plus
+dur d'avoir à payer que d'avoir à donner. Je vous en réponds,
+je vous en donne ma parole d'honneur. L'homme
+qui n'a pas quelque chose à souffrir de ses semblables
+souffrira bien davantage d'être privé de leur commerce
+et de leur sympathie. Si j'avais beaucoup de terres et
+point de voisins, je donnerais des terres aux mendiants,
+afin d'avoir leur voisinage, et afin de pouvoir causer de
+temps en temps avec des hommes libres. Je les leur
+donnerais sans vouloir qu'ils fussent reconnaissants.</p>
+<br>
+
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+
+<p>Quel contraste entre ces pays à habitudes féodales et
+la partie du Berry que j'ai baptisée Vallée-Noire! Chez
+nous, presque pas de châteaux, beaucoup de forteresses
+seigneuriales, mais en ruines, ouvertes à tous les vents,
+et servant d'étables aux métayers, ou de pâturages aux
+chèvres insouciantes. Comme on ne replâtre pas chez
+nous la féodalité, les murs envahis par le lierre et les
+tours noircies par le temps n'attirent pas de loin les
+regards. C'est tout au plus si un rayon du couchant vous
+les fait distinguer un instant dans le paysage. La chaumière
+est tapie sous le buisson, la métairie est voilée
+derrière ses grands noyers. Le pays semble désert, et
+sauf les jours de marché, les routes ne sont fréquentées
+que par les deux ou trois bons gendarmes qui font une
+promenade de santé, ou par le quidam poudreux qui
+porte une mine et un passeport suspects. Mais ce pays
+de silence et d'immobilité est très-peuplé; dans chaque
+chemin de traverse, le petit troupeau du ménageot est
+pendu aux ronces de la haie, et, dans chaque haie, vous
+trouverez, caché comme un nid de grives, un groupe
+d'enfants qui jouent gravement ensemble, sans trop se
+soucier de la chèvre qui pèle les arbres, et des oies qui
+se glissent dans le blé. Autour de chaque maisonnette
+verdoie un petit jardin, où les oeillets et les roses commencent
+à se montrer autour des légumes. C'est là un
+signe notable de bien-être et de sécurité: l'homme qui
+pense aux fleurs a déjà le nécessaire, et il est digne de
+jouir du superflu.</p>
+
+<p>Encore une délimitation de la Vallée-Noire, qui en vaut
+bien une autre, et qui parle aux yeux. Tant que vous
+verrez une coiffe à barbes coquettement relevées, et rappelant
+les figures du moyen âge, vous n'êtes pas sorti de
+la Vallée-Noire. Cette coiffure est charmante quand elle
+est portée avec goût, et qu'elle encadre sans exagération
+un joli visage. Elle est grave et austère quand elle s'élargit
+lourdement sur la nuque d'une aïeule. Son originalité
+caractérise l'attachement à d'anciennes coutumes, et le
+vieux Berry, si longtemps écrasé par les Anglais, et si
+bravement disputé et repris, se montre ici dans un dernier
+vestige des modes du temps passé. Sainte-Sévère, la
+dernière forteresse où se retranchèrent nos ennemis, et
+d'où ils furent si fièrement expulsés par Du Guesclin soutenu
+de ses bons hommes d'armes et des rudes gars de
+l'endroit, élève encore, au bord de l'Indre, comme une
+glorieuse vigie, sa grande tour effondrée de haut en bas
+par la moitié, en pleine Vallée-Noire, dans un site moins
+riant que ceux du nord de la vallée, mais déjà empreint
+de la tristesse romantique de la Marche et des mouvements
+plus accusés de cette région montagneuse.</p>
+
+<p>C'est dans la Vallée-Noire qu'on parle le vrai, le pur
+berrichon, qui est le vrai français de Rabelais. C'est lu
+qu'on dit un <i>draggouer</i>, que les modernes se permettent
+d'écrire draggoir ou drageoir, fautes impardonnables:
+un bouffouer (un soufflet) que nos voisins dégénérés
+appellent <i>boufferet</i>. C'est là que la grammaire berrichonne
+est pure de tout alliage et riche de locutions
+perdues dans tous les autres pays de la langue d'oil.
+C'est là que les verbes se conjuguent avec des temps
+inconnus aujourd'hui, luxe de langage qu'on ne saurait
+nier: par exemple, cet imparfait du subjonctif qui mérite
+attention:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il ne faudrait pas que je m'y accoutumige,</p>
+<p class="i10"> que tu t'y accoutumigis,</p>
+<p class="i10"> qu'il s'y accoutumigît,</p>
+<p class="i10"> que nous nous y accoutumigiens,</p>
+<p class="i10"> que vous vous y accoutumiege,</p>
+<p class="i10"> qu'il s'y accoutumiengent.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'est, dit le Dante, en parlant de la Toscane, la contrée
+où résonne le <i>si</i>. Eh bien, la Vallée-Noire est le pays où
+résonne le <i>zou</i>. Le <i>zou</i> est à coup sûr d'origine celtique,
+car je ne le trouve nulle part dans le vieux français d'oc
+ou d'oil. <i>Zou</i> est un pronom relatif qui ne s'applique
+qu'au genre neutre. Le berrichon de la Vallée-Noire est
+donc riche du neutre perdu en France. On dit d'un couteau:
+<i>ramassez zou</i>, d'un panier <i>faut zou s'emplir</i>. On
+ne dira pas d'un homme tombé de cheval <i>faut zou ramasser</i>.
+Le bétail noble non plus n'est pas neutre. On
+ne dit pas du boeuf, <i>tuez zou</i>, ni du cheval <i>mène zou</i>
+au pré; mais toute bête vile et immonde, le crapaud, la
+chauve-souris, subissent l'outrage du <i>zou</i>; <i>écrase zou:
+zous attuche pas, anc tes mains!</i></p>
+
+<p>Les civilisés superficiels prétendent que les paysans
+parlent un langage corrompu et incorrect. Je n'ai pas
+assez étudié le langage des autres localités pour le nier
+d'une manière absolue, mais quant aux indigènes de la
+Vallée-Noire, je le nie particulièrement et positivement.
+Ce paysan a ses règles de langage dont il ne se départ
+jamais, et en cela son éducation faite sans livres, sans
+grammaire, sans professeur, et sans dictionnaire, est
+très-supérieure à la nôtre. Sa mémoire est plus fidèle, et
+à peine sait-il parler, qu'il parle jusqu'à sa mort d'une
+manière invariable. Combien de temps nous faut-il, à
+nous autres, pour apprendre notre langue? et l'orthographe?
+Le paysan n'écrit pas, mais sa prononciation
+orthographie avec une exactitude parfaite. Il prononce la
+dernière syllabe des temps du verbe au pluriel, et, au
+lieu de laisser tomber, comme nous, cette syllabe muette,
+ils <i>mangent</i>, ils <i>marchent</i>, il prononce ils <i>mangeant</i>,
+ils <i>marchant</i>. Jamais il ne prendra le singulier pour le
+pluriel dans cette prononciation, tandis que nous, c'est à
+coups de pensums que nous arrivons à ne pas écrire ils
+<i>mange</i>, ils <i>marche</i>. Ailleurs, le paysan dira peut-être:
+ils <i>mangent</i>, ils <i>marchont</i>; jamais le paysan de la
+Vallée-Noire ne fera cette faute.</p>
+
+<p>L'emploi de ce <i>zou</i> neutre est assurément subtil pour
+des intelligences que ne dirige pas le fil conducteur d'une
+règle écrite, définie, apprise par coeur, étudiée à frais de
+mémoire et d'attention. Eh bien, jamais il n'y fera faute,
+non plus qu'aux temps bizarres de ses conjugaisons. Je
+ne parle pas ici de la profusion et du pittoresque de ses
+adjectifs et de ses verbes, de l'originalité descriptive de
+ses substantifs. Ce serait à l'infini, et beaucoup de ces
+locutions ne sont pas même dans les vieux auteurs. Je
+n'insiste que sur la correction de sa langue, correction
+d'autant plus admirable qu'aucune académie ne s'en est
+jamais doutée, et qu'elle s'est conservée pure à travers
+les siècles.</p>
+
+<p>Qu'on ne dise donc pas que c'est un langage barbare,
+incorrect, et venu par hasard. Il y a beaucoup plus de
+hasard, de fantaisie et de corruption dans notre langue
+académique; le sens et l'orthographe ont été beaucoup
+moins respectés par nos lettrés, depuis cinq cents ans,
+qu'ils ne le sont encore aujourd'hui par nos bouviers de
+la Vallée-Noire. Ceux qui parlent mal, sans règle, sans
+logique, et sans pureté, ce sont les artisans de nos petites
+villes, qui dédaignent de parler comme les <i>gens de
+campagne</i>, et qui ne parlent pas comme les bourgeois; ce
+sont les domestiques de bonne maison, qui veulent singer
+leurs maîtres, les cantonniers piqueurs qui courent les
+routes, les cabaretiers qui causent avec des passants de
+tout pays, et qui arrivent tous au charabiat, au <i>parler
+pointu</i>, au <i>chien-frais</i>, comme on dit chez nous. Les
+soldats qui reviennent de faire leur temps apportent aussi
+un parler nouveau, mais qui ne prend pas, et auquel ils
+renoncent en moins d'un an pour retourner à la langue
+primitive. Mais l'homme qui n'a jamais quitté sa charrue
+ou sa pioche parle toujours bien, et ici, comme partout,
+les femmes ont la langue encore mieux pendue que les
+hommes. Elles s'expriment facilement, abondamment.
+Elles racontent d'une manière remarquable, et il y en a
+plusieurs que j'ai écoutées des heures entières à mon
+grand profit. Au sortir du pathos à la mode, et de cette
+langue chatoyante, vague, et pleine de brillants contre-sens
+de la littérature actuelle, il me semblait que la logique
+de mon cerveau se retrempait dans cette simplicité
+riche, et dans cette justesse d'expressions que conservent
+les esprits sans culture.</p>
+
+<p>Il faudrait pouvoir retrouver et retracer l'histoire de
+la Vallée-Noire. Je ne la sais point, mais je crois pouvoir
+la résumer par induction. Presque nulle part on ne retrouve
+de titres, et la révolution a fait une telle lacune
+dans les esprits, que tout ce qui existait la veille de ces
+grands jours n'a laissé que des traditions vagues et contradictoires.
+Seul, dans ma paroisse, j'ai mis la main sur
+quelques parchemins relatifs à Nohant, et aux seigneuries
+qui en relevaient, ou dont relevait Nohant. Voici ce que
+je crois pouvoir conclure des relations de paysans à
+seigneurs.</p>
+
+<p>Depuis trois cents ans environ, Nohant, Saint-Chartier,
+Vieille-Ville, et plusieurs autres domaines de la Vallée-Noire
+étaient tombés en quenouille. C'étaient des héritages
+de vieilles filles, de nobles veuves ou de mineurs.
+Ces domaines étaient de moins en moins habités et surveillés
+par des maîtres actifs, et la gestion en était confiée
+à des hommes de loi, tabellions et procureurs, qui n'exigeaient,
+pour le maître absent ou débonnaire, ni corvées,
+ni redevances, ni prestation de foi et hommage. Les
+paysans prirent donc la douce habitude de ne se point
+gêner, et quand la révolution arriva, ils étaient si bien
+dégagés, par le fait, des liens de la féodalité, qu'ils
+n'exercèrent de vengeance contre personne. La conduite
+de M. de Serenne, gouverneur de Vierzon et seigneur de
+Nohant, peint assez bien l'époque. Ayant acheté cette
+terre aux héritiers du maréchal de Balincourt, il vint
+essayer d'y faire acte d'autorité. Il n'était pas riche, et
+probablement le revenu de la première année, absorbé
+par les frais d'acte, ne fut pas brillant. Il voulut compulser
+ses titres pour savoir à qui il pourrait réclamer ses
+droits de seigneur. Mais ses titres étaient dans les mains
+des maudits tabellions de La Châtre, lesquels, bonnes
+gens, amis du pauvre, et peu habitués à se courber devant
+des pouvoirs tombés en désuétude, prétendaient
+avoir égaré toutes ces paperasses. Pourtant le meunier
+du Moulin-Neuf devait une paire de poules noires, celui
+du Grand-Moulin un sac d'avoine; qui, une <i>oche</i> avec
+son <i>ochon</i>; qui, trois sous parisis: tout cela remontait
+peut-être aux croisades. Il y avait bien longtemps qu'on
+s'en croyait quitte. La demoiselle de Saint-Chartier, vieille
+fille de bonne humeur, n'exigeait plus que ses vassaux
+lui présentassent un roitelet et un bouquet de roses, portés
+chacun sur une charrette à huit boeufs. Messire Chabenal,
+le tabellion, n'allait plus représenter auprès d'elle le seigneur
+de Nohant, un pied <i>déchaux</i>, sans ceinture, épée,
+ni boucles de souliers, pour lui rendre hommage, le
+genou en terre, au nom du seigneur de Nohant. Mais le
+seigneur de Nohant, qui oubliait volontiers de payer sa
+dette de servage à ladite demoiselle, voulait que ses propres
+vassaux se souvinssent de leur devoir. Il obtint un
+ordre, dit <i>lettre royau</i>, par lequel il était enjoint aux
+tabellions, notaires et procureur de La Châtre, et autres
+lieux, de lui rapporter tous ses titres, et aux vassaux de
+monseigneur, de venir, à jour dit, se présenter en la
+salle du château de Nohant, avec leurs poules, leurs sous,
+leurs sacs, leurs oches, et leurs dindes, s'y prosterner,
+et faire agréer leurs tributs.</p>
+
+<p>Il paraît que personne ne se présenta, et que les damnés
+tabellions ne retrouvèrent pas le plus petit parchemin,
+ce qui irrita fort monseigneur. De leur coté, les
+paysans furent révoltés de ces prétentions surannées. Le
+curé de Nohant, qui avait par avance des instincts jacobins,
+fit une chanson contre monseigneur. Monseigneur
+exigea qu'à l'offertoire monsieur le curé lui offrit l'encens
+dans sa tribune. On n'a jamais dit ce que le curé mit
+dans l'encensoir, mais le seigneur en fut quasi asphyxié,
+et s'abstint de respirer pendant toute la messe.</p>
+
+<p>La révolution grondait déjà au loin. Les paysans couchaient
+en joue le seigneur dans son jardin, en passant
+le canon de fusils non chargés par dessus la haie. Ce
+n'était encore qu'une menace: monseigneur la comprit
+et émigra.</p>
+
+<p>Je crois que cette histoire ressemble à celle de toutes
+les localités de la Vallée-Nuire, et pour s'en convaincre, il
+ne faut que voir le paysan propriétaire, maître chez lui,
+indépendant par position et par nature, calme et bienveillant
+avec ses amis riches, traitant d'égal à égal avec
+eux, se moquant beaucoup des grands airs, nullement
+servile dans sa gratitude; il se sent fort, et ne ferait pourtant
+usage de sa force qu'à la dernière extrémité. Il se
+souvient que sa liberté date de loin et qu'il lui a suffi de
+menacer pour mettre la féodalité en fuite.</p>
+
+<p>Que le gouvernement ne s'étonne donc pas trop de
+voir la bourgeoisie indocile de La Châtre nommer ses
+représentants et ses magistrats à sa guise: le paysan incrédule
+rit quand on lui parle des chemins de fer qui vont,
+tout exprès pour lui, se détourner des grands plateaux
+dont la Vallée-Noire est environnée et se plonger dans nos
+terrains tourmentés, où on ne trouverait pas un mètre du
+sol de niveau avec le mètre du voisin. On a promis à plus
+d'un meunier d'établir un débarcadère dans sa prairie; on
+dit qu'un seul a été séduit par cette promesse. Il est vrai
+qu'il ne l'avait pas bien comprise et qu'il s'en allait disant
+à tout le monde: «Décidément Abd-el-Kader va passer
+dans mon pré!»</p>
+
+
+<p>GEORGE SAND</p>
+<br><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>UNE VISITE AUX CATACOMBES</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>...Terra parens...</p>
+ </div> </div>
+
+
+<p>Ce qui nous frappe le plus en visitant les Catacombes,
+ce fut une source qu'on appelle le Puits de la Samaritaine.</p>
+
+<p>Nous avions erré entre deux longues murailles d'ossements,
+nous nous étions arrêtés devant des autels d'ossements,
+nous avions foulé aux pieds de la poussière
+d'ossements. L'ordre, le silence et le repos de ces lieux
+solennels ne nous avaient inspiré que des pensées de
+résignation philosophique. Rien d'affreux, selon moi,
+dans la face décharnée de l'homme. Ce grand front impassible,
+ces grands yeux vides, cette couleur sombre
+aux reflets de marbre, ont quelque chose d'austère et de
+majestueux qui commande même à la destruction. Il
+semble que ces têtes inanimées aient retenu quelque
+chose de la pensée et qu'elles défient la mort d'effacer le
+sceau divin imprimé sur elles. Une observation qui nous
+frappa et nous réconcilia beaucoup avec l'humanité, fut
+de trouver un infiniment petit nombre de crânes disgraciés.
+La monstruosité des organes de l'instinct ou
+l'atrophie des protubérances de l'intelligence et de la
+moralité ne se présentent que chez quelques individus,
+et des masses imposantes de crânes bien conformés
+attestent, par des signes sacrés, l'harmonie intellectuelle
+et morale qui réunit et anima des millions d'hommes.</p>
+
+<p>Quand nous eûmes quitté la ville des Morts, nous
+descendîmes encore plus bas et nous suivîmes la raie
+noire tracée sur le banc de roc calcaire qui forme le
+plafond des galeries. Cette raie sert à diriger les pas de
+l'homme dans les détours inextricables qui occupent huit
+ou neuf lieues d'étendue souterraine. Au bas d'un bel escalier,
+taillé régulièrement dans le roc, nous trouvâmes
+une source limpide incrustée comme un diamant sans
+facettes dans un cercle de pierre froide et blanche; cette
+eau, dont le souffle de l'air extérieur n'a jamais ridé la
+surface, est tellement transparente et immobile, qu'on
+la prendrait pour un bloc de cristal de roche. Qu'elle est
+belle, et comme elle semble rêveuse dans son impassible
+repos! Triste et douce nymphe assise aux portes de
+l'Érèbe, vous avez pleuré sur des dépouilles amies; mais
+dans le silence de ces lieux glacés, vos larmes se sont
+répandues dans votre urne de pierre, et maintenant on
+dirait une large goutte de l'onde du Léthé. Aucun être
+vivant ne se meut sur cette onde ni dans son sein; le
+jour ne s'y est jamais reflété, jamais le soleil ne l'a réchauffée
+d'un regard d'amour, aucun brin d'herbe ne
+s'est penché sur elle, bercé par une brise voluptueuse:
+nulle fleur ne l'a couronnée, nulle étoile n'y a réfléchi
+son image frémissante. Ainsi, votre voix s'est éteinte, et
+les larves plaintives qui cherchent votre coupe pour s'y
+désaltérer ne sont point averties par l'appel d'un murmure
+tendre et mélancolique. Elles s'embrassent dans les
+ténèbres, mais sans se reconnaître, car votre miroir ne
+renvoie aucune parcelle de lumière; et vous aussi, immortelle,
+vous êtes morte, et votre onde est un spectre.</p>
+
+<p>Larmes de la terre, vous semblez n'être point l'expression
+de la douleur, mais celle d'une joie terrible, silencieuse,
+implacable. Cavernes éplorées, retenez-vous donc
+votre proie avec délices, pour ne la rendre jamais à la
+chaleur du soleil? Mais non! on est frappé d'un autre
+sentiment en parcourant à la lueur des torches les funèbres
+galeries des carrières qui ont fourni à la capitale ses
+matériaux de construction. La ville souterraine a livré ses
+entrailles au monde des vivants, et, en retour, la cité
+vivante a donné ses ossements à la terre dont elle est
+sortie. Les bras qui creusèrent le roc reposent maintenant
+sous les cryptes profondes qu'ils baigneront de leurs
+sueurs. L'éternel suintement des parois glacées retombe
+en larmes intarissables sur les débris humains. Cybèle
+en pleurs presse ses enfants morts sur son sein glacé,
+tandis que ses fortes épaules supportent avec patience le
+fardeau des tours, le vol des chars et le trépignement des
+armées, les iniquités et les grandeurs de l'homme, le
+brigand qui se glisse dans l'ombre et le juste qui marche
+à la lumière du jour. Mère infatigable, inépuisable nourrice,
+elle donne la vie à ceux-ci, le repos à ceux-là; elle
+alimente et protège, elle livre ses mamelles fécondes à
+ceux qui s'éveillent, elle ouvre ses flancs pleins d'amour
+et de pitié à ceux qui s'endorment.</p>
+
+<p>Homme d'un jour, pourquoi tant d'effroi à l'approche
+du soir? Enfant poltron, pourquoi tressaillir en pénétrant
+sous les voûtes du tombeau? Ne dormiras-tu pas en paix
+sous l'aisselle de ta mère? Et ces montagnes d'ossements
+ne te feront-elles pas une place assez large pour t'asseoir
+dans l'oubli, suprême asile de la douleur? si tu n'es que
+poussière, vois comme la poussière est paisible, vois
+comme la cendre humaine aspire à se mêler à la cendre
+régénératrice du monde! Pleures-tu sur le tronc du vieux
+chêne abattu dans l'orage, sur le feuillage desséché du
+jeune palmier que le vent embrasé du sud a touché de
+son aile? Non, car tu vois la souche antique reverdir au
+premier souffle du printemps, et le pollen du jeune palmier,
+porté par le même vent de mort qui frappa la tige,
+donner la semence de vie au calice de l'arbre voisin.
+Soulève sans horreur ce vieux crâne dont la pesanteur
+accuse la fatigue d'une longue vie. A quelques pieds au-dessus
+du sépulcre où ce cadavre d'aïeul est enfoui, de
+beaux enfants grandissent et folâtrent dans quelque jardin
+paré des plus belles fleurs de la saison. Encore quelques
+années, et celle génération nouvelle viendra se coucher
+sur les membres affaissés de ses pères. Et pour tous
+la paix du tombeau sera profonde, et toujours la caverne
+humide travaillera à la dissolution de ses squelettes.
+Bouche immense, avide, incessamment occupée à broyer
+la poussière humaine, à communier pour ainsi dire avec
+sa propre substance, afin de reconstituer la vie, de la
+retremper dans ses sources inconnues et de la reproduire
+à sa surface, faisant sortir ainsi le mouvement du repos,
+l'harmonie du silence, l'espérance de la désolation. Vie et
+mort, indissoluble fraternité, union sublime, pourquoi
+représenteriez-vous pour l'homme le désir et l'effroi, la
+jouissance et l'horreur? Loi divine, mystère ineffable,
+quand même tu ne le révélerais que par l'auguste et merveilleux
+spectacle de la matière assoupie et de la matière
+renaissante, tu serais encore Dieu, esprit, lumière et
+bienfait.</p>
+
+<p>GEORGE SAND.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Oeuvres illustrées de George Sand, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES ILLUSTRÉES DE GEORGE SAND ***
+
+***** This file should be named 15235-h.htm or 15235-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/2/3/15235/
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Gutenberg-tm License.
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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