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+The Project Gutenberg EBook of La maison de la courtisane, by Oscar Wilde
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La maison de la courtisane
+ Nouveaux Poèmes
+
+Author: Oscar Wilde
+
+Release Date: February 22, 2005 [EBook #15150]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE LA COURTISANE ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica).
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+
+La Maison de la Courtisane
+
+NOUVEAUX POÈMES
+
+Traduction d'ALBERT SAVINE
+
+DEUXIÈME ÉDITION
+
+1919
+
+
+
+
+
+
+LA MAISON DE LA COURTISANE
+
+Nous perçûmes le bruit cadencé de pas de danseurs; nous suivîmes, en
+flânant, la rue éclairée par la lune et nous arrêtâmes devant la maison
+de la Courtisane.
+
+De l'intérieur, à travers le tumulte, le désordre, nous entendions les
+musiciens jouer à grand bruit le _Coeur cher et fidèle_ de Strauss.
+
+Pareilles à d'étranges et grotesques pantins, décrivant de fantastiques
+arabesques, des ombres couraient sur le store.
+
+Nous regardions les danseurs-fantômes tournoyer aux sons du
+cornet-à-piston et du violon, comme des feuilles noires que le vent fait
+tourbillonner.
+
+Ainsi que des automates mis en mouvement par des fils, ces minces
+squelettes dessinés en silhouettes, allaient glissant, se formant en
+lent quadrille.
+
+Ils se prenaient par la main et dansaient une ronde grandiose, et
+parfois éclatait l'écho grêle et aigu des rires.
+
+Parfois une poupée à mouvement d'horlogerie pressait contre sa poitrine
+un amant-fantôme; on eut dit parfois qu'ils se disposaient à fredonner
+et à chanter.
+
+Parfois une horrible marionnette se détachait et fumait une cigarette
+sur les degrés du perron: on eut dit une chose qui vivait.
+
+Alors me tournant vers mon aimée, je lui dis: «Ce sont des morts qui
+dansent avec des morts; c'est de la poussière qui tourbillonne avec de
+la poussière.»
+
+Mais elle, elle répondit à l'appel du violon; elle me quitta, elle
+entra. L'Amour pénétra dans la demeure du Plaisir.
+
+Et soudain les sons prirent un timbre faux. Les danseurs furent las de
+valser; les ombres cessèrent de tournoyer, de virer.
+
+Et par la rue longue et silencieuse, l'aurore, aux pieds chaussés de
+sandales d'argent, parut furtive comme une jeune fille apeurée.
+
+
+
+
+RAVENNE
+
+Poème récité au théâtre Sheldon, à Oxford, le 26 juin 1878.
+
+
+À MON AMI
+
+GEORGES FLEMING
+
+Auteur du _Roman du Nil_ et de _Mirage_.
+
+
+I
+
+ Ravenne, Mars 1877.
+
+ Oxford, Mars 1878.
+
+Il y a un an, je respirais l'air de l'Italie,--et pourtant, il est
+beau, ce me semble, ce printemps du Nord, avec ces campagnes que dore la
+fleur de mars, le sansonnet qui chante sur le bouleau velouté, les freux
+qui croassent, les ramiers des bois qui voltigent de ci de là, les
+petits nuages qui courent par le ciel. Elle est jolie la violette, qui
+penche doucement la tête, la primevère, pâle d'amour inconsolé, la rose
+qui bourgeonne sur l'églantier grimpant, le groupe de crocus, (qu'on
+dirait une lune de feu, qui aurait pour contour un anneau pourpre de
+fiançailles), et toutes les fleurs de notre printemps anglais, les
+charmantes perce-neige et l'asphodèle aux brillantes étoiles. L'alouette
+prend son essor près du moulin qui murmure, et brise les fils de la
+vierge que couvre la première rosée, et le long de la rivière, pareil à
+une flamme bleue, file comme une flèche le martin-pêcheur, pendant que
+les linottes brunes chantent dans la verte feuillée.
+
+Il y a un an.... Il semble qu'un temps bien court se soit passé, depuis
+la dernière fois que j'ai vu ce magnifique climat du Sud, où fleur et
+fruit prennent le rayonnement de la pourpre, où les pommes de la table
+brillent comme des lampes allumées. C'était alors le Printemps, et je
+chevauchais à mon gré par des vignes à la riche floraison, par les
+sombres bosquets d'oliviers. L'air moite était doux. La route blanche
+résonnait sous les pieds de mon cheval, et tout en rêvant au nom antique
+de Ravenne, j'épiais le jour jusqu'au moment où masqué de blessures de
+flamme, le ciel de turquoise prit la teinte de l'or bruni.
+
+Oh! comme mon coeur brûla d'une jeune passion, quand bien loin par delà
+les roseaux et les eaux stagnantes, j'aperçus cette cité sainte
+surgissant en traits clairs, et portant sa couronne de tours.
+J'accélérai mon galop, rivalisant avec le soleil couchant, et avant que
+se fussent éteintes les dernières lueurs cramoisies, je me vis enfin
+dans l'enceinte de Ravenne.
+
+
+II
+
+
+Quel étrange silence! Nul bruit de vie ou de joie n'agite l'air. Point
+de jeune berger rieur, qui joue du chalumeau. Même pendant tout le jour,
+on n'entend pas les cris heureux des enfants qui jouent. Comme c'est
+triste, et doux, et silencieux! Assurément on pourrait vivre ici bien
+loin de toute crainte, à voir le défilé des saisons, depuis l'amoureux
+printemps jusqu'à la pluie et la neige de l'hiver, sans jamais avoir un
+souci. Ces eaux, sans nul doute, sont celle du Lethé, et cette plante
+est celle qui donne à l'homme l'oubli de sa patrie.
+
+Oui! parmi les prairies semées de lotus, tu te dresses comme Proserpine,
+la tête couronnée de pavots, et tu gardes les cendres sacrées des
+morts. Car bien que tu aies cessé d'enfanter des générations guerrières,
+tes nobles morts sont avec toi,--eux du moins, sont fidèles à ta
+gloire.--Garde-les avec sollicitude, ô cité sans enfants. Car c'est un
+charme puissant pour éveiller chez les hommes les rêves de choses
+sublimes, que ces tombes solitaires où reposent les grandeurs du passé.
+
+
+III
+
+
+Voyez ce pilier voûté, qui se dresse dans la plaine. Il marque la place
+où le plus brave des chevaliers de France reçut le coup mortel. C'était
+le prince de la chevalerie, le seigneur de la guerre. C'était Gaston de
+Foix. Quelque étoile de malheur l'entraîna contre ta cité et il tomba,
+combattant bravement, comme tombe un lion de la forêt. Il fût ravi à la
+vie alors que la vie et l'amour étaient nouveaux pour lui. Il repose
+sous le voile bleu sans couture de Dieu. De hauts roseaux pareils à des
+lances oscillent tristement sur sa tête, et des nerpruns prennent un
+rouge plus vif là où s'épancha sur le sol le sang pourpre de sa
+brillante jeunesse.
+
+Portez vos regards un peu plus loin au nord, vers ce tertre ravagé. Là
+gît maintenant captif dans une tombe digne d'un prince, et élevée par la
+main de sa fille, dans la profondeur ténébreuse, Théodoric, le roi goth
+à la puissante membrure. C'est là qu'il dort, las enfin de ses
+victoires. Le temps n'a point épargné la ruine. Le vent et la pluie ont
+abattu sa forteresse, et nous voyons une fois de plus que la mort est le
+souverain maître de toutes choses, et que roi et paysan doivent devenir
+de la poussière.
+
+Sans doute, elle fut grande leur gloire à eux! mais à mes yeux, le roi
+barbare, le héros de la chevalerie, la grande reine elle-même étaient
+chose misérable et vaine, à côté du tombeau où Dante se repose de ses
+peines. Sa tombe dorée s'ouvre en plein air, et un sculpteur aux mains
+habiles y a gravé le front blanc et calme, aussi calme que l'aube
+naissante, ces yeux où s'allumaient les éclairs de l'amour et du dédain,
+ces lèvres qui chantèrent le ciel et l'enfer, cette figure ovale que
+dessina si bien Giotto, la figure lasse du Dante. Jusqu'à ce jour, il
+est resté au lieu où il a trouvé le repos, bien loin de l'Arno qui
+précipite ses flots jaunes sous les larges ponts de cette belle cité, où
+le haut campanile de Giotto semble se dresser comme un lis de marbre
+sous des cieux de saphir. Hélas! mon Dante, tu as connu la douleur des
+existences plus vulgaires, la chaîne odieuse de l'esclavage, et combien
+il est pénible de monter les degrés dans les demeures des rois, et
+toutes les mesquines misères qui défigurent la noble physionomie d'un
+homme sous le ressentiment de l'injustice. Et pourtant ce morne univers
+est reconnaissant de ton chant; nos nations te rendent hommage; et elle
+aussi, cette reine cruelle de la Toscane vêtue de vignobles, elle qui de
+ton vivant a mis sur ton front une couronne d'épines, elle a maintenant
+couvert de lauriers ta tombe vide et redemande vainement les cendres de
+son fils.
+
+O le plus grand des exilés, ta souffrance est finie, ton âme est
+maintenant auprès de ta Béatrice. Ravenne garde tes cendres. Dors en
+paix.
+
+
+IV
+
+
+Comme ce palais est solitaire! Comme ces murs sont gris! Nul ménestrel
+n'éveille désormais l'écho dans ces salles. La chaîne brisée, rongée de
+rouille, pend à la porte, et les mauvaises herbes ont fendu le pavé de
+marbre. Par ici se cache le serpent, et par là les lézards courent près
+des lions de pierre qui clignotent au soleil. C'est là que Byron logea,
+qu'il abrita son amour et ses plaisirs pendant deux longues années,
+comme un autre Antoine, pour qui l'univers fut un autre Actium. Pourtant
+il ne laissa point se faner son âme royale, ni se briser sa lyre, ni
+s'émousser la pointe de sa lance, grâce aux arts perfides d'une reine
+d'Égypte. Car de l'Orient se fit entendre un grand cri. La Grèce se
+dressa prête à combattre pour la liberté, et elle le fit venir de
+Ravenne. Jamais chevalier ne partit plus généreusement pour les mêlées
+des batailles, nul ne tomba plus bravement sur le sol ensanglanté, d'où
+on le rapporta sur son bouclier comme on eût fait d'un Spartiate. O
+Hellade, Hellade! En ton heure de fierté, en ton jour de puissance,
+rappelle-toi celui qui mourut pour arracher de tes membres les chaînes
+de la servitude. O Salamine, ô plaines solitaires de Platée, ô vagues
+furieuses de la mer Eubéenne pleine de tempêtes, ô cimes des Thermopyles
+désertes que balaient les vents, il vous aima bien, et non point en
+paroles seulement, celui qui te donna si libéralement sa lyre et son
+épée, comme fit Eschyle dans la bataille acharnée de Marathon.
+
+Et l'Angleterre, elle aussi, se réjouira de son fils, de son guerrier
+poète, le premier à chanter et à combattre. La calomnie, à la rage
+empoisonnée, n'osera plus ramper comme un serpent sur son nom accompli
+et défigurer l'écusson seigneurial de sa renommée.
+
+Car, ainsi que la couronne d'olivier, récompense de la course, illumine
+de joie la figure animée de tous les coureurs, comme la croix rouge qui
+sauve les hommes pendant la guerre, comme le phare empanaché de flamme
+qu'aperçoivent de loin les marins sur une mer que soulève l'orage, tel
+était son amour pour la Grèce et la Liberté.
+
+Byron, tes couronnes sont éternellement fraîches et vertes. Les pétales
+rouges des roses de la Sapphique Mitylène ceindront ton front. Pour toi
+fleurit le myrte, dans des clairières mystérieuses, près de la solitaire
+Castalie. Les lauriers attendent ta venue, et ils sont tous à toi, et
+leur entrelacement formera autour de ta tête une couronne parfaite.
+
+
+V
+
+
+Les cimes des pins se balançaient à la brise du soir, au murmure enroué
+des flots de l'hiver, et les troncs élancés étaient rayés d'ambre
+brillante. Je me promenais par les bois, plein d'une joie emportée. Un
+oiseau effarouché, de ses ailes battantes et de ses pattes, faisait
+voler en neige toutes les fleurs. À mes pieds, pareils à des couronnes
+d'argent, étaient les pâles narcisses, et des oisillons chantaient sur
+toutes les branches entrelacées. O arbres, flexibles, ô liberté de la
+forêt, dans vos asiles, du moins un homme est libre, et oublie en
+partie le monde las de querelles. Le sang coule plus chaud, et une
+sensation de vie s'éveille dans les veines accélérées, pendant qu'une
+fois de plus, les bois s'emplissent de divinités que nous avions cru
+mises à mort. Pendant longtemps j'attendis, et certainement j'espérai
+voir quelque Pan aux pieds de chèvre chanter de joyeuses chansons parmi
+les roseaux, quelque vierge dryade surprise, et s'enfuyant pudiquement,
+ou bien les contours harmonieux et les membres bruns, la figure
+effrontée et trompeuse de quelque dieu des bois embusqué dans la
+clairière, la reine Diane chasseresse, aux membres blancs, impitoyable,
+à l'air fier, tenant en laisse les chiens de meute bondissant à ses
+côtés, ou bien Hylas réfléchi par les eaux pures du ruisseau.
+
+O coeur oisif! O rêve chéri de l'Hellade! Avant qu'il fût longtemps,
+les vibrations croissantes et décroissantes, aux sons mélancoliques des
+carillons du soir, la cloche qui sonnait les vêpres dans un couvent,
+vinrent frapper mon oreille parmi ces fleurs d'amour. Hélas! hélas! ces
+heures douces comme le miel, avaient englouti mon coeur comme une mer
+envahissante et noyé tout souvenir du noir Gethsemani.
+
+
+VI
+
+
+O solitaire Ravenne, on fait plus d'un récit sur les grandes gloires de
+tes jours d'autrefois. Deux mille ans se sont écoulés, depuis que tu vis
+César monter à cheval pour aller remporter d'impériales victoires. Ton
+nom était puissant lorsque les maigres aigles de Rome volaient des Iles
+Britanniques aux lointains flots bleus de l'Euphrate, et tu régnais en
+noble reine sur les peuples, jusqu'au jour où l'on vit dans les rues le
+Goth et le Hun. Découronnée par l'homme, désertée par la mer, tu dors
+bercée dans une pauvreté solitaire. Désormais, sur ta rive où s'enflait
+la marée, les milliers de galères, comme une forêt de pin, ne vogueront
+plus, car là où flottaient constamment des vaisseaux à l'éperon de
+bronze, le berger morose joue ses airs pleins de tristesse, et les
+blanches brebis errent à leur gré dans les lieux où coulaient les eaux
+empourprées de l'Adria.
+
+Quelle beauté! Quelle tristesse! O reine inconsolée, tu gis morte au
+milieu du charme des ruines, seule parmi toutes tes soeurs, car du moins
+le roi guerrier de l'Italie a franchi la plus fière des portes de Rome
+et a porté la couronne dans les temples orgueilleux de la Ville
+Eternelle et fait retentir de son nom les sept montagnes.
+
+Et Naples a survécu à son rêve de douleur, et elle raille ses tyrans.
+Venise ressuscite et reparaît du fond des eaux, et le cri de Lumière et
+Vérité, d'Amour et Liberté, se fait entendre dans Gênes l'impérieuse, et
+là où les clochers de marbre de Milan trouent l'air. Il résonne depuis
+les Alpes jusqu'aux rives siciliennes, et le rêve de Dante n'est plus un
+rêve maintenant.
+
+Mais toi, Ravenne, toi qui fus la plus aimée, tes palais en ruines ne
+sont plus qu'un voile funèbre jeté sur ta grandeur tombée, et ton nom
+brille comme la flamme terne et frissonnante d'une bougie, sous la
+splendeur du soleil en plein midi, de la nouvelle Italie. Car la nuit a
+disparu, la nuit de sombre oppression, et le jour s'est levé avec une
+magnificence d'enthousiasme. Les chiens de l'Autriche sont chassés bien
+loin du pays, par delà ces citadelles couronnées de glace, qui se
+dressent pour former une ceinture à la plaine de la Royale Lombardie,
+depuis l'Orient lointain jusqu'à la mer orientale.
+
+Je sais, il est vrai, que, du nombre de tes fils, il en fut qui périrent
+dans les eaux de Lissa, sur les pentes escarpées d'Aspromonte, sur la
+plaine de Novare, mais ce n'est point en vain que tes enfants sont morts
+pour toi. Et pourtant, à ce qu'il me semble, tu n'as point bu de ce vin
+sorti des raisins nouvellement foulés de la Liberté divine, tu n'as
+point suivi cette étoile immortelle qui pousse les peuples vers les
+exploits guerriers. Lasse de la vie, tu restes plongée dans le
+silencieux sommeil. Comme celui qui suit des yeux la venue des ombres
+qui s'allongent, indifférent aux heures qui vont à pas pressés, tu
+portes le deuil de quelque jour de gloire, car le soleil de la Liberté
+ne t'a point montré sa face, et dans la course tu n'as point conquis de
+flambeau.
+
+Ne te réveille pas néanmoins de ton assoupissement. Reste bien en repos
+parmi les Asphodèles ambrés de tes campagnes, dans tes prés semés de
+lis. Reste là en repos, pour railler toute grandeur humaine. Qui oserait
+étaler les mesquins soucis de son existence, en présence de tes ruines,
+ou louer les querelles ambitieuses des rois, et l'orgueil stérile des
+nations en guerre? N'as-tu point été la fiancée du prince farouche qui
+régnait sur l'orageuse Adriatique, la reine des empires jumeaux, et les
+nations ne t'ont-elles pas été données en proie? Et maintenant, tes
+portes restent ouvertes nuit et jour. L'herbe pousse drue sur toutes tes
+tours, dans tous tes palais. Le sinistre figuier a lézardé ton mur de
+bastions, et là où prenaient leur repos les guerriers vêtus de mailles,
+la chouette de minuit a fait son nid caché. Oh! déchue, déchue de tes
+grandeurs, ô cité captive dans les filets de la Destinée, rien ne reste
+de tous tes jours de gloire qu'un écusson terni et une couronne de
+lauriers flétris.
+
+Pourtant, qui donc, sous cette nuit de guerre et de terreurs, peut du
+haut de la tour tranquille épier la venue des armées futures? Qui peut
+dire à l'avance quelles joies amènera le jour, ou pourquoi les linottes
+chantent avant l'aube? Toi, toi aussi, tu peux te réveiller, ainsi que
+la rose se réveille, en son éclat d'incarnat, du tombeau que lui font
+les neiges, comme les opulents champs de blé qui rougissent, puis se
+dorent, surgissent de ce sol brun, que durcit l'âpre voix de l'hiver, ou
+comme des mêlées de la tempête se dégage une parfaite étoile.
+
+O cité tant aimée, j'ai voyagé bien loin des îles ceintes de vagues qui
+sont ma patrie. J'ai vu le sombre mystère du Dôme s'élever lentement sur
+la route de la morne Campagna et se revêtir de la royale pourpre du
+jour, et de la cité couronnée de violettes, j'ai assisté au coucher du
+soleil près de la colline de Corinthe, et j'ai vu le «rire infiniment
+nombreux de la mer» du haut des collines qu'éclairaient les étoiles,
+dans l'Arcadie constellée de fleurs, et pourtant c'est à toi que revient
+mon plus complet amour, comme revient le soir à son nid de la forêt la
+tourterelle attardée.
+
+O cité du poète, celui qui a vu à peine une vingtaine d'étés perdre leur
+justaucorps vert pour prendre la livrée de l'automne, ferait un vain
+effort pour éveiller sur sa lyre un chant plus sonore, ou pour dire les
+jours de gloire; et vraiment c'est peu de chose que le léger murmure qui
+sort du chalumeau du pâtre, alors que le souffle vibrant du clairon
+devrait ébranler le ciel et embraser toute la voûte. Et ce serait folie
+que d'aborder de pareils sujets. Pourtant, je sais que mon coeur n'a
+jamais éprouvé une plus noble ardeur que le jour où je réveillai tes
+rues de leur silence sous le choc bruyant des fers de mon cheval, et que
+je vis la ville que j'essaie de chanter maintenant, après de longues
+journées d'un voyage monotone.
+
+
+VII
+
+
+Adieu, Ravenne! Mais il y a un an je restai debout à contempler la
+pourpre splendide du couchant, dans la chapelle solitaire de ta plaine
+marécageuse. Le ciel était pareil à un bouclier qui aurait reçu du
+soleil mourant la tache du sang et de la bataille, et à l'ouest, les
+nuages fermant le cercle avaient tissé une robe royale, digne d'être
+portée par quelques-uns des grands Dieux, pendant que dans la vaste
+étendue, l'océan de l'air empourpré, descendait la galère dorée du Dieu
+de la lumière.
+
+Ici encore, la douce tranquillité de la nuit ramène le flux montant du
+souvenir, et ravive l'amour passionné que j'eus pour toi. C'est
+maintenant le Printemps d'amour, mais bientôt l'Eté s'épanouira en
+maître sur les prairies, sur les arbres, et bientôt le gazon s'embellira
+de fleurs plus brillantes, et produira des lis que fauchera quelque
+adolescent. Puis, avant peu, le vainqueur de l'Eté, l'opulent Automne,
+saison usurière, prêtera son or accumulé à tous les arbres, pour le voir
+dispersé de tous côtés par la prodigalité de la brise. Et ensuite ce
+sera le froid et monotone Hiver. Ainsi s'accomplit jusqu'au bout le
+cycle de l'année. Ainsi nous allons de l'adolescence à l'âge viril, pour
+déchoir dans les jours pénibles où les boucles de cheveux sont de neige.
+L'amour seul ne connaît point l'hiver: il ne meurt jamais, il n'a aucun
+souci des menaces de l'orage ni du ciel de plomb. Et celui que j'ai pour
+toi ne passera jamais, alors même que mes lèvres faibles ne pourraient
+que bégayer ton éloge.
+
+Adieu! Adieu! L'étoile silencieuse du soir, avant courrière de la nuit,
+scintille dans le lointain et avertit le berger de ramener ses troupeaux
+au bercail. Peut-être, avant que les mers d'or de nos champs soient
+réunies en gerbes par les moissonneurs, peut-être avant que je voie les
+feuilles d'automne, je pourrai contempler ta cité, et déposer
+humblement à tes pieds la couronne de lauriers du poète.
+
+Adieu! Adieu! cette lampe d'argent, la lune, qui pour nous fait l'heure
+de minuit aussi claire que midi, éclaire sûrement tes tours, et fait
+bonne garde là où Dante dort, où Byron aimait à vivre.
+
+
+
+
+=TAEDIUM VITAE=
+
+
+Poignarder ma jeunesse avec les armes du désespoir, porter la livrée
+voyante de ce siècle mesquin, laisser les mains les plus viles voler mon
+trésor, avoir mon âme captive dans les filets d'une chevelure de femme,
+et n'être que le domestique mercenaire de la Fortune, je jure que je ne
+l'aime point. Tout cela, c'est pour moi moins que la légère écume qui se
+joue sur la mer, moins que l'aigrette du chardon, en un jour d'été,
+détachée de sa graine. Mieux vaut me tenir à l'écart, bien loin de ces
+sots calomniateurs qui raillent ma vie, ne me connaissant point. Mieux
+vaut le plus humble toit fait pour abriter le plus pauvre journalier,
+que de rentrer dans cette caverne où l'on s'enroue à se chamailler, où
+mon âme blanche a pour la première fois baisé le péché sur tes lèvres.
+
+
+
+
+=LA SPHINGE=
+
+ À
+
+ MARCEL SCHWOB
+
+ en témoignage d'amitié et d'admiration.
+
+Dans un angle sombre de ma chambre, pendant plus de temps que n'en
+conçoit mon imagination, une belle et silencieuse Sphinge m'a contemplé
+à travers les ondoiements des ténèbres. Intangible, immobile, elle ne se
+lève point, elle ne fait aucun mouvement. Car les lunes argentées ne
+sont rien pour elle, non plus que les soleils qui roulent. Dans l'air le
+rouge succède au gris; les vagues du clair de lune montent, s'abaissent,
+mais lorsque vient l'aurore, elle ne s'en va point, et lorsque revient
+la nuit, elle est là.
+
+ * * * * *
+
+L'aurore suit l'aurore, et les nuits marchent à leur déclin, et pendant
+tout ce temps cette chatte singulière reste allongée sur le tapis
+chinois, ses yeux de satin à la bordure d'or. Elle reste couchée sur la
+natte, elle épie obliquement, et sur sa gorge couleur de tan roule en
+vague sa fourrure douce et soyeuse, qui parfois ondule jusqu'à ses
+oreilles pointues. Approchez donc, mon charmant sénéchal, qui somnolez
+en votre pose de statue. Approchez donc, être d'un grotesque si exquis,
+à demi-femme, à demi-animal.
+
+ * * * * *
+
+Approchez, ma charmante, ma langoureuse Sphinge, et venez poser votre
+tête sur mon genou, et laissez-moi passer une main caressante sur votre
+gorge et voir, votre corps tacheté comme le lynx. Et laissez-moi toucher
+ces griffes recourbées, en jaune ivoire, et prendre à pleine main cette
+queue qui, pareille à un monstrueux serpent, s'enroule autour de vos
+grosses pattes de velours. Un millier de siècles pesants
+t'appartiennent, alors que moi, j'ai vu à peine une vingtaine d'étés
+quitter leur livrée verte pour prendre la livrée bariolée de l'automne.
+
+ * * * * *
+
+Mais vous, vous savez lire les hiéroglyphes sur les grands obélisques de
+grés, et vous vous êtes entretenue avec les basilics, et vous avez
+regardé face à face les hyppogriffes. Oh! Dites-le moi, étiez-vous
+présente, quand Isis s'agenouillait devant Osiris, et avez-vous vu
+l'Égyptienne lorsqu'elle faisait fondre la perle pour Antoine, et
+qu'elle buvait le vin tout enivré du joyau, et qu'en une feinte terreur,
+elle penchait la tête pour regarder le colossal proconsul tirer de
+l'écume le thon salé.
+
+ * * * * *
+
+Et avez-vous épié la Cyprienne, lorsqu'elle baisait le blanc Adon sur sa
+couche funèbre. Et avez-vous suivi Amenalk, le Dieu d'Héliopolis? Et
+avez-vous causé avec Thoth, et avez vous entendu pleurer Io, couronnée
+des cornes lunaires et connu les rois peints qui dorment sous la
+Pyramide en forme de coin? Relevez vos grands yeux de satin noir,
+pareils à des coussins où l'on se laisse aller. Venez-vous étirer à mes
+pieds, fantastique Sphinge, et contez-moi tous vos souvenirs.
+
+ * * * * *
+
+Dites-moi en vos chants la Vierge juive qui allait errant avec le Saint
+Enfant, et comment vous les avez guidés à travers le désert, et comment
+ils dormirent parmi votre ombre. Dites-moi cette verte soirée pleine de
+parfums, alors que couchée près de la rive, vous entendiez monter de la
+barque dorée d'Adrien le rire d'Antinoüs, et comment vous avez lapé dans
+le courant, et désaltéré votre soif, et contemplé d'un regard ardent,
+avide, le corps d'ivoire de ce jeune et bel esclave, à la bouche
+pareille à une grenade.
+
+ * * * * *
+
+Dites-moi le labyrinthe qui servait d'étable pour le taureau à la double
+forme. Parlez-moi de la nuit où vous rampiez sur la plinthe de granit
+du temple, où l'ibis écarlate voltigeait par les corridors tendus de
+pourpre, en criant tout effrayé, et l'horrible rosée qui tombait goutte
+à goutte des gémissantes mandragores, et l'énorme et somnolent crocodile
+qui versait dans son bassin des larmes boueuses, et, arrachant les
+joyaux fixés à ses oreilles, retournait au Nil d'une allure vacillante.
+
+ * * * * *
+
+Et comment les prêtres vous maudissaient en psaumes chantés d'une voix
+criarde, le jour où vous avez saisi en vos griffes leur sergent; et
+comment, vous vous êtes glissée en rampant, pour assouvir votre passion
+sous les palmiers frissonnants. Qui donc étaient vos amants, quels
+étaient ceux qui luttaient pour vous dans la poussière? Quel était
+l'instrument de votre luxure, quel amoureux aviez-vous chaque jour?
+Étaient-ce des lézards géants qui venaient s'accroupir devant vous parmi
+les roseaux du rivage? Des grillons aux vastes flancs de métal
+venaient-ils s'abattre sur vous, sur votre couche en désordre.
+
+ * * * * *
+
+Le monstrueux hippopotame venait-il s'accoler à vous dans le brouillard?
+Étaient-ce des dragons aux écailles d'argent, qui, de passion, se
+tordaient en noeuds compliqués, quand vous passiez près d'eux? Et du
+tombeau lycien, construit en briques, quelle horrible chimère sortit,
+avec ses têtes affreuses et ses flammes redoutables, pour faire produire
+à votre sein de nouvelles merveilles....
+
+ * * * * *
+
+Ou bien aviez-vous d'inavouables hôtes secrets, ou bien traîniez-vous
+dans votre séjour quelque Néréide enroulée dans de l'écume ambrée, avec
+des seins bizarres en cristal de roche. Ou bien alliez-vous, foulant du
+pied l'embrun, rendre visite à la brune Sidonienne et lui demander des
+nouvelles de Léviathan, de Léviathan ou de Béhémoth? Ou bien quand le
+soleil était couché, montiez-vous par la pente semée de cactus, à la
+rencontre de votre Éthiopien noir dont le corps était du jais poli?
+
+ * * * * *
+
+Ou bien, pendant que les bateaux de terre cuite s'échouaient dans les
+marécages du Nil, au crépuscule, et quand les chauves-souris au vol
+incertain, tournaient autour des triglyphes du temple, alliez-vous d'un
+pas furtif jusqu'au bord de la berge, pour traverser à la nage le lac
+silencieux, et de là vous insinuant dans la voûte, faire de la Pyramide
+votre lupanar, au point que de chacun des noirs sarcophages surgissait
+le défunt, peint et emmailloté? Ou bien attiriez-vous dans votre couche
+le Trageophos aux cornes d'ivoire?
+
+ * * * * *
+
+Ou bien avez-vous aimé le Dieu des Mouches, qui tourmenta les Hébreux,
+et qui était barbouillé de vin jusqu'à la ceinture, ou bien Pasht, qui
+avait pour yeux des béryls verts? Peut-être était-ce ce jeune Dieu, le
+Tyrien, qui était plus amoureux que la colombe d'Astaroth? Ou avez-vous
+aimé le Dieu de l'Assyrien, dont les ailes semblables à un étrange et
+transparent mica dépassaient de beaucoup sa tête à bec de faucon qui
+était peinte d'argent et de rouge, et cerclée de bandes en orichalque.
+
+ * * * * *
+
+Ou bien l'énorme Apis a-t-il bondi de son char, pour jeter à vos pieds
+les grosses fleurs du nénuphar qui ont l'arôme et la couleur du miel?...
+
+Combien il est subtil votre sourire? Alors est-ce que vous n'auriez aimé
+personne? Non, je le sais, le grand Ammon fut votre compagnon de lit. Il
+s'étendit près de vous au bord du Nil.
+
+ * * * * *
+
+Les chevaux aquatiques, qui fréquentent les marais, firent retentir
+leurs trompettes, quand ils le virent venir, tout parfumé du galbanum
+de Syrie, tout imprégné de nard et de thym. Il suivit le bord du fleuve,
+pareil à une vaste galère aux voiles d'argent. Il allait, à grands pas à
+travers les eaux, tout cuirassé de beauté et les eaux se retiraient. Il
+allait à grands pas par le sable du désert. Il arriva à la vallée où
+vous étiez couchée. Il attendit l'aurore du jour, et alors il toucha de
+sa main vos seins noirs.
+
+ * * * * *
+
+Vous avez baisé sa bouche avec une bouche de flamme. Vous avez fait du
+dieu cornu votre proie. Vous vous teniez debout derrière son trône, vous
+l'appeliez par son nom secret. Vous murmuriez de monstrueux oracles dans
+les cavernes de ses oreilles, et avec le sang des chèvres et le sang
+des taureaux vous lui apprîtes à faire de monstrueux miracles. Pendant
+qu'Ammon était votre compagnon de lit, votre chambre était le Nil
+couvert de vapeurs, et avec votre sourire archaïque au contour sinueux,
+vous regardiez monter et s'apaiser sa passion.
+
+ * * * * *
+
+Son front luisait des huiles syriennes, et ses membres de marbre
+étendus, déployés comme une tente à midi, faisaient pâlir la lune et
+ajoutaient un nouvel éclat au jour. La longue chevelure avait neuf
+coudées d'envergure; elle avait la couleur de cette gemme jaune que les
+marchands apportent du Kurdistan cousue dans le rebord de leurs
+manteaux. La face était comme le moût qui couvre une cuve de vin
+nouveau. Les mers ne sauraient rien ajouter à la perfection du saphir
+de ses yeux. Son cou fort et doux était blanc comme du lait, avec un fin
+réseau de veines bleues; et d'étranges perles, qu'on eût dit de la rosée
+congelée, étaient brodées sur la soie flottante....
+
+ * * * * *
+
+Sur son piédestal de nacre et de porphyre, il brillait trop vivement
+pour qu'on pût le contempler, car sur sa poitrine d'ivoire, scintillait
+la merveilleuse émeraude de l'Océan, ce mystérieux joyau, aux reflets de
+lune, que quelque plongeur des gouffres de Colchide avait trouvé parmi
+les vagues de plus en plus noires, et porté à la magicienne de Colchis.
+Devant son char doré, couraient des corybantes nus avec des guirlandes
+de pampre, et des files de fiers éléphants s'agenouillaient pour
+traîner son char, et des files de Nubiens noirs portaient sa litière,
+alors qu'il parcourait la grande allée pavée de granit, entre les
+éventails de mobiles plumes de paon.
+
+ * * * * *
+
+Les marchands venant de Sidon, dans leurs vaisseaux bariolés, lui
+apportaient de la stéatite. La plus vile des coupes qui touchaient ses
+lèvres était faite d'une chrysolithe. Les marchands lui apportaient des
+caisses de cèdre, pleines de vêtements somptueux et liées de cordes. La
+traîne de son manteau était portée par des seigneurs de Memphis; de
+jeunes rois étaient heureux de son hospitalité. Mille prêtres tondus
+s'agenouillaient nuit et jour devant l'autel d'Ammon. Mille lampes
+balançaient leur lumière à travers la demeure sculptée d'Ammon, et
+maintenant l'impur serpent et la vipère tachetée, avec leurs petits,
+rampent de pierre en pierre; car la demeure est en ruines et le grand
+monolithe de marbre rose se penche. L'âne sauvage, ou le chacal vagabond
+viennent se tapir dans les portes branlantes. De farouches satyres se
+lancent des appels à travers les tambours cannelés qui gisent sur le
+sol, et au sommet de l'édifice est perché le singe à la face bleue
+d'Horus, et il piaille pendant que le figuier fait éclater les piliers
+du péristyle.
+
+ * * * * *
+
+Le dieu gît en fragments çà et là, profondément caché dans le sable que
+le vent agite. J'ai vu sa tête de granit de géant, encore convulsée d'un
+impuissant désespoir, et bien des caravanes errantes de nègres au port
+imposant, aux châles de soie, en traversant le désert, s'arrêtent
+terrifiées devant ce cou trop vaste pour l'embrasser.
+
+ * * * * *
+
+Et bien des Bédouins barbus écartent leur burnous aux raies jaunes pour
+jeter un long regard sur les muscles titaniques de celui qui fut jadis
+ton paladin....
+
+ * * * * *
+
+Ainsi donc va chercher des fragments par la lande, et lave-les à la
+rosée du soir, et refais de ces pièces, une à une, ton amant mutilé.
+
+ * * * * *
+
+Va les chercher là où elles sont abandonnées, et de ces morceaux, de ces
+débris, reconstruis ton compagnon en pièces et éveille de folles
+passions dans la pierre insensible. Charme par des hymnes syriens son
+oreille lourde. Il aima ton corps. Oh sois bonne! Verse le nard sur sa
+chevelure et enroule de douces bandes de lin autour de ses membres.
+Attache autour de sa tête le collier en pièces de monnaie et rends aux
+lèvres pâles leur couleur avec des fruits rouges. Tisse de la pourpre
+pour ses hanches amaigries, et de la pourpre pour ses reins décharnés.
+
+ * * * * *
+
+Hâte-toi vers l'Égypte. Ne crains rien. Il n'y eut jamais qu'un Dieu qui
+mourut, jamais qu'un Dieu qui laissa un soldat lui planter sa lance dans
+le flanc. Ceux-là, tes amants, ils ne sont point morts, et Anubis, à la
+face de chien, reste à son poste d'honneur, près de la porte de cent
+coudées, la main pleine des lis du lotus pour ta tête, et toujours, au
+haut de son trône de porphyre, le géant Memnon dirige ses yeux sans
+paupières à travers l'espace vide, et à chaque lueur jaune de l'aube, il
+crie après toi.
+
+ * * * * *
+
+Et le Nil, avec les débris de sa corne, gît dans son lit de limon noir,
+et tant que tu ne viendras pas, il n'épandra point les eaux sur le blé
+qui se flétrit. Tes amoureux ne sont pas morts, je le sais. Ils se
+relèveront. Ils entendront ta voix. Ils agiteront à grand bruit tes
+symboles. Ils se réjouiront. Ils accourront baiser ta bouche. Ainsi,
+mets donc des voiles à tes flottes, attèle des chevaux à ton char
+d'ébène, et en route pour le Nil. Ou, si tu t'es lassée de divinités
+mortes, suis la trace de quelque lion errant à travers la plaine couleur
+de cuivre, atteins-le, empoigne-le par la crinière, invite-le à te
+servir d'amant. Couche-toi près de son flanc sur le gazon, et plante tes
+dents blanches dans sa gorge. Et quand tu entendras le bruit de son
+agonie, fouette tes longs flancs d'airain poli, et prends pour compagnon
+un tigre, dont les flancs couleur d'ambre ont des taches noires, et
+enfourche sa croupe dorée, et franchis en triomphe la porte de Thèbes,
+et roule-toi avec lui dans les jeux de l'amour, et quand il se détourne,
+et qu'il gronde et qu'il montre les dents, alors frappe-le mortellement
+de tes griffes de jaspe, ou brise-le en le serrant contre tes seins
+d'agate.
+
+ * * * * *
+
+Pourquoi tarder? Va-t'en d'ici, je suis las de tes airs de langueur, las
+de ton regard toujours fixe, de ta somnolente magnificence. Ton haleine
+horrible, et lourde, fait vaciller la lumière de la lampe, et sur mon
+front je sens la moiteur, et les terribles rosées de la nuit et de la
+mort. Tes yeux sont comme des lunes fantastiques qui frissonnent en
+quelque lac stagnant. Ta langue est comme un serpent écarlate qui danse
+à des airs fantastiques. Ton pouls bat des mélodies empoisonnées et ta
+gueule noire est comme le trou laissé par une torche ou par des charbons
+ardents sur des tapis sarrasins.
+
+ * * * * *
+
+Va-t'en. Les étoiles aux nuances de soufre s'enfuient en hâte par la
+porte de l'occident. Va-t'en, ou peut-être il sera trop tard pour monter
+dans leurs silencieux chars d'argent! Vois, l'aurore frissonne autour
+des clochers gris qui portent un cadran doré, et la pluie ruisselle sur
+chacune des vitres taillées en diamant, et ses larmes rendent trouble le
+jour déjà terne. Quelle furie aux cheveux de serpents, récemment sortie
+de l'enfer, avec des gestes de laideur et d'impureté, a pu s'enfuir loin
+de la reine qu'endorment les pavots, et l'introduire dans la cellule
+d'un étudiant?
+
+ * * * * *
+
+Quel criminel fantôme, aussi dépourvu de chant que de voix, s'est glissé
+à travers les rideaux de la nuit, en voyant ma bougie brûler avec
+éclat, a frappé, et vous a invitée à entrer? N'en est-il pas d'autres
+plus maudits, et d'une lèpre plus blanche que la mienne. Abana et
+Pharphar sont-ils desséchés, que tu sois venue jusqu'ici pour étancher
+ta soif.
+
+ * * * * *
+
+Sphinge trompeuse! Sphinge trompeuse, près des roseaux du Styx, le vieux
+Charon, appuyé sur sa rame, attend mon obole. Pars la première, et
+laisse-moi à mon crucifix, dont le pâle Accablé de douleur, promène sur
+le monde son regard las, et pleure sur toute âme qui meurt, et pleure
+sur toute âme vainement.
+
+
+
+
+=CAMMA=
+
+Ainsi qu'un homme, penché sur une urne grecque, étudia les belles formes
+qu'y a tracées une main attique, Dieu et déesse svelte, homme vigoureux
+et jeune fille, ainsi que leur beauté lui ôte tout désir de se retourner
+et de regarder en face la clarté du jour. De même ne dois-je pas aspirer
+vers plus d'une lune mystérieuse d'indolente volupté, lorsque dans le
+plus intime secret du sanctuaire d'Artémis, je te vois debout, sous tes
+formes antiques, et dans ta sévérité.
+
+Et pourtant,--il me semble,--j'aimerais mieux te voir, jouer le rôle de
+ce serpent du vieux Nil, dont l'enchantement donnait l'ivresse à des
+Empereurs. Viens, grande Égypte, ébranle notre scène de tes défilés
+symboliques! Ah! je suis enfin écoeuré de passions sans réalité. Fais du
+monde ton Actium, et de moi ton Antoine.
+
+
+
+
+=IMPRESSION=
+
+LE RÉVEILLON
+
+Le ciel est brodé de rougeur capricieuse; les brouillards tournoient et
+des ombres fuient. L'aube monte de la mer, comme une blanche dame sort
+du lit.
+
+Et des flèches dentelées de bronze passent à travers le duvet de la
+nuit, et une longue vague de lumière jaune s'étale silencieusement sur
+les tours, les palais.
+
+Et, s'élargissant avec ampleur sur la dune, éveille et fait s'envoler un
+oiseau battant des ailes. Et toutes les cimes des noyers se mettent en
+mouvement, et toutes les branches se rayent de bandes d'or.
+
+
+
+
+=À VÉRONE=
+
+--Qu'ils sont raides à gravir, les escaliers des maisons des rois pour
+les pieds fatigués des exilés comme moi! Et qu'il est salé, amer, le
+pain qui tombe de la table de ce _chien_! Bien mieux m'eût valu mourir
+sur les routes ensanglantées de la guerre, ou que ma tête fût suspendue
+sur la porte de Florence, plutôt que vivre ainsi, dans la familiarité de
+tous les êtres qui cherchent à salir l'essence de mon âme.
+
+Maudis Dieu et meurs! Quel espoir est préférable à celui-ci? Il l'a
+oublié parmi les plaisirs de sa cité d'or et de son jour éternel. Ah!
+Silence! derrière les barreaux qui obscurcissent ma prison, je possède
+ce que nul ne peut m'enlever, mon amour, et toute la gloire des étoiles.
+
+
+
+
+=APOLOGIE=
+
+Est-ce ta volonté que je grandisse et déchoie, que je troque mon drap
+d'or contre de la bure grise, et qu'à ton gré je tisse cette toile de
+douleur dont les fils les plus beaux sont autant de jours gaspillés?
+
+Est-ce ta volonté,--Amour que j'aime si bien,--que la maison de mon âme
+soit un lieu de torture où, pareils à de vils amants, souvent habitent
+la flamme inextinguible, le ver qui ne meurt pas?
+
+Ah! si c'est ta volonté que je souffre, et que je vende l'ambition au
+banal marché, que je fasse du morne échec mon vêtement, et que la
+souffrance creuse sa fosse au-dedans de mon coeur.
+
+Peut-être est ce mieux ainsi. Du moins je n'ai pas fait de mon coeur un
+coeur de pierre, ni sevré mon enfance de ses honnêtes joies, ni passé où
+la Beauté est une chose inconnue.
+
+Plus d'un homme a fait ainsi, essayé d'enclore de chaînes étroites l'âme
+qui aurait dû être libre, foulé aux pieds la route poudreuse du sens
+commun tandis que toute la forêt chante la liberté.
+
+Ne prenant pas garde comment le faucon moucheté, dans son vol, passait,
+l'aileron large à travers les hauteurs de l'air, là où quelque montagne
+altière, qu'aucun pied n'avait encore foulée, accrocha les dernières
+tresses de la chevelure du Dieu Soleil.
+
+Ou comment la petite fleur qu'il avait cueillie, la pâquerette, cette
+bouchée d'or aux blancs pétales, suivait de ses yeux pensifs le soleil
+errant, satisfaite si parfois ses feuilles étaient auréolées.
+
+Mais sûrement c'est quelque chose d'avoir été un instant le bien aimé,
+d'avoir marché la main dans la main avec l'Amour et vu ses ailes de
+pourpre s'envoler à travers ton sourire.
+
+Oui, encore que les aspics à gorge de la passion se repaissent du coeur
+de mon ami, j'ai brisé les barreaux, j'ai contemplé face à face la
+beauté, connu réellement l'Amour qui met en mouvement le soleil et
+toutes les étoiles.
+
+
+
+
+=QUIA MULTUM AMAVI=
+
+Cher Coeur, il me semble que le prêtre passionné, quand pour la première
+fois il tire du mystérieux tabernacle son Dieu emprisonné dans
+l'Eucharistie, et mange le pain, et boit le vin redoutable, n'éprouve
+pas un plus religieux effroi que je n'en sentis lorsque pour la première
+fois tombèrent en plein sur toi mes yeux éblouis, et lorsque pendant
+toute la nuit je restai à genoux à tes pieds, jusqu'à ce que tu fusses
+lasse d'idolâtrie.
+
+Ah! si tu avais eu pour moi moins d'amitié et plus d'amour pendant tous
+ces jours d'un été de joie et de pluie, je n'aurais pas aujourd'hui reçu
+en héritage la peine, je ne serais pas devenu un valet dans la maison de
+souffrance.
+
+Pourtant, bien que le Remords, le sénéchal aux traits pâles qui sert
+l'Amour, soit sur mes talons avec toute son escorte,--je suis très
+heureux de t'avoir aimée,--je songe à tous les soleils qui font bleuir
+la véronique.
+
+
+
+
+=SILENTIUM AMORIS=
+
+Ainsi que souvent le soleil trop resplendissant chasse la lune pâle,
+malgré ses efforts, jusqu'en sa sombre grotte, avant même qu'elle ait
+obtenu une seule ballade du rossignol,--ainsi ta Beauté rend mes lèvres
+inhabiles et fait sonner faux mes chants les plus doux.
+
+Et ainsi qu'à l'aurore, par-dessus la plaine de prairies, passera le
+vent d'ailes impétueuses, qui de son trop rude baiser brise le roseau
+qui seul pouvait servir d'instrument au chant. Ainsi mes passions trop
+orageuses me travaillent sans règle, et l'excès d'amour rend mon amour
+muet.
+
+Mais sûrement mes yeux t'ont montré, à toi, la raison de mon silence, et
+du désaccord de mon luth, avant que notre séparation devînt fatale, et
+nous fit partir, toi vers des lèvres vibrant d'une plus douce mélodie,
+et moi pour évoquer le stérile souvenir de baisers non donnés, de chants
+jamais chantés.
+
+
+
+
+=SA VOIX=
+
+L'abeille sauvage tournoie incertaine de branche en branche, sous son
+vêtement de fourrure et son aile de gaze, dans la coupe d'un lis, ou met
+en branle la cloche d'une jacinthe, dans sa course errante. Asseois-toi
+plus près, amie. Ce fut ici, je crois, que je fis ce voeu.
+
+Et jurai que deux existences n'en feraient qu'une, aussi longtemps que
+la mouette aimerait la mer, aussi longtemps que l'héliante chercherait
+le soleil. «Vous et moi, dis-je, ce sera pour l'éternité.» Chère amie,
+ces jours sont finis, passés: le fil de l'amour est filé.
+
+Lève les yeux vers ces peupliers qui se balancent, se balancent dans
+l'air de l'été. Ici dans la vallée, jamais une brise n'éparpille le
+duvet du chardon, mais là-bas soufflent de grands vents, venus des
+puissantes mers aux mystérieux murmures et des vastes espaces, que
+cinglent les vagues.
+
+Regardez là-haut où la blanche mouette jette son cri aigu. Que voit-elle
+que nous ne voyons pas? Est-ce une étoile ou la lampe qui scintille sur
+quelque navire en route pour l'étranger? Ah! Se peut-il que nous ayons
+vécu nos vies sur une terre de rêve, que cela serait triste!
+
+Chérie, ici il ne nous reste rien à dire que ceci: que l'amour n'est
+jamais perdu. L'âpre hiver poignarde le sein de mai dont les roses
+cramoisies crèvent ses glaçons. Des navires ballotés par la tempête
+trouveront un havre dans quelque baie et ainsi nous aussi nous ferons.
+
+Et ici il n'y a rien à faire que de nous baiser de nouveau et nous
+séparer. Ah! Il n'est rien que nous ne puissions affronter. J'ai ma
+Beauté, vous avez votre Art. Ah! Ne vous arrêtez pas. Un monde n'est pas
+assez pour deux êtres comme vous et moi.
+
+
+
+
+=MA VOIX=
+
+En ce monde moderne, qui ne connaît pas le repos, en ce monde
+tumultueux, vous et moi nous avons pris tous les plaisirs du coeur et
+maintenant les voiles blanches de notre nef sont ployées et la charge de
+notre barque épuisée.
+
+Mes joues ont donc blêmi avant leur temps, car ma gaîté s'est enfuie
+dans les larmes. Le Chagrin a pâli le vermillon de ma jeune bouche et la
+Ruine a tiré les rideaux de mon lit.
+
+Mais toute cette vie tumultueuse n'a été pour toi qu'une lyre, un luth,
+le charme subtil de la viole ou la musique de la mer endormie, en écho
+minuscule dans le coquillage.
+
+
+
+
+ =DES JOURS DE PRINTEMPS AUX JOURS D'HIVER=
+
+ POUR METTRE EN MUSIQUE
+
+Aux jours joyeux du printemps, quand les feuilles étaient vertes, oh!
+comme il chante gaîment, le merle! Je cherchai parmi les fouillis de
+clarté l'amour que mes yeux n'avaient jamais vu. Oh! la joyeuse
+tourterelle a des ailes dorées.
+
+Parmi les fleurs et rouges et blanches, oh! comme chante gaîment le
+merle! Mon Amour parut le premier à mes yeux. Oh! parfaite vision de
+plaisir! Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dorées.
+
+Le jaune des pommes avait l'ardeur du feu. Oh! comme il chante gaîment,
+le merle! O amour trop grand pour la parole ou la lyre, rose épanouie
+d'amour et de désir! Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dorées!
+
+Mais maintenant l'arbre devient gris sous la neige! Ah! qu'il chante
+tristement le merle! Mon amour est mort! Ah! voyez-moi étendu devant ses
+pieds silencieux, tourterelle aux ailes brisées. Oh! amour! Oh! amour,
+plût au ciel que tu aies été mis à mort! Tourterelle caressante,
+tourterelle caressante, reviens.
+
+
+
+
+=AILINON, AILINON EIPE, TO D' EU NIKATÔ=
+
+_Chante l'ailinos, l'ailinos, et que le Bon l'emporte_.
+
+Oh! tant mieux pour qui vit dans l'aisance, avec de l'or accumulé, dans
+un vaste domaine, et n'a cure de la pluie qui éclabousse, et du fracas
+que font en tombant les arbres de la forêt.
+
+Oh! tant mieux pour qui ne connut jamais le labeur des années de
+privations, un père dont la douleur et les larmes ont fait grisonner les
+cheveux, une mère pleurant dans la solitude.
+
+Mais tant mieux pour celui dont le pied a foulé la pénible route du
+travail et de la lutte, et qui néanmoins des chagrins de sa vie se fait
+des degrés pour se rapprocher de Dieu.
+
+
+
+
+=LE VÉRITABLE SAVOIR=
+
+ anagkaiô; d'echei
+ bion therixein ôste karpimon stachun
+ kai ton men einai ton de mê.
+
+Tu sais tout: je cherche en vain quelle terre il faut labourer, quelle
+autre ensemencer avec du grain. Le sol est noir de ronces et de
+mauvaises herbes et n'a cure des larmes qui tombent ou de la pluie.
+
+Tu sais tout: moi je reste assis, à attendre, les yeux bandés, les mains
+défaillantes, jusqu'à ce qu'enfin se lève le dernier voile, et que
+s'ouvre pour la première fois la porte.
+
+Tu sais tout: moi, je ne puis voir. J'espère que ma vie n'aura pas été
+chose vaine. Je sais que nous nous retrouverons en quelque divine
+éternité.
+
+
+
+
+=PÉTALES DE LOTUS=
+
+nemessômchi ge meu oudeu
+chlaiein o; che thanêsi brotôu chai potmou epispê
+touto un chai geraz oion oizuroisi brotoisi
+cheirasthai te chomên baleein t'apo dchchru pareiôn.
+
+Il n'est point de paix sous le soleil de midi.--Ah! Y a-t il de la paix
+dans ces prairies, ou ceinte d'une toison argentée, comme une belle
+bergère, s'égare la lune?
+
+Reine des jardins du ciel, où les étoiles, pareilles à des lis, blanches
+et belles, brillent à travers les brouillards de l'air glacé. Oh! reste
+encore, car l'aube approche.
+
+Oh! reste encore, car le jour envieux tend de longues mains pour saisir
+tes pieds! Mais hélas! tu as le pas trop rapide. Hélas! je sais que tu
+ne t'arrêteras pas.
+
+ * * * * *
+
+Le soleil monta d'un bond pour accomplir sa course, la brise souffla
+doucement sur pâturages et prairies; mais il me sembla voir à l'ouest
+l'apparence d'une face humaine.
+
+Une linotte, sur la mousse de l'épine-vinette, chantait les gloires du
+printemps, et faisait retentir les bosquets en fleurs de la gaîté du
+jour nouveau-né.
+
+Une alouette partit effarée de la terre que je foulais, et disparut aux
+regards dans le grand voile bleu, sans couture, qui est suspendu devant
+la face de Dieu.
+
+Au-dessus de ma tête, le saule disait tout bas que la mort n'est qu'une
+vie plus nouvelle, et que par de vaines paroles de discorde nous
+apportons le déshonneur aux morts.
+
+J'arrachai une branche à l'arbre, et des fleurs de l'épine-vinette
+toutes trempées de rosée, et je les liai avec un rameau d'osier et en
+fis une guirlande belle à voir.
+
+Je portai les fleurs là où Il repose (feuilles et fleurs toutes chaudes
+sur la pierre). Quelle joie ce fut pour moi, de m'asseoir seul jusqu'à
+ce que le soir vint sur mes yeux fatigués.
+
+Jusqu'à ce que les nuages mobiles eussent tissé une robe d'or que Dieu
+portera, et que dans les flots de l'air empourpré, disparût la brillante
+galère du soleil.
+
+Aurai-je de la joie pour la journée, et laisserai-je mon coeur
+s'émouvoir, jusqu'en ses profondeurs, du murmure de l'arbre ou du chant
+de l'oiseau, ou de la mélancolie des jeux du vent indocile?
+
+Non, non! les vains rêves de cette sorte sont le lot d'âmes moins
+profondes que la mienne. Je sens que je suis à moitié divin, je sais
+que je suis grand et fort.
+
+Je sais que c'est par l'effort que tout arbre de la forêt surgit de la
+racine, je sais que nul ne récoltera du fruit, en faisant voile sur la
+mer inféconde.
+
+
+
+
+=JOURS PERDUS=
+
+D'après un portrait peint par Miss V. T.
+
+Un blond et svelte enfant, qui n'est point fait pour la douleur de ce
+monde, avec une chevelure dorée qui tombe à grands flots autour des
+oreilles, et des yeux pleins d'aspirations, à demi voilés par de vaines
+larmes, comme les eaux les plus bleues, vues à travers les brouillards
+de la pluie, des joues pâles où jamais encore baiser n'a laissé sa
+tache, lèvre inférieure rouge rentrée en dedans par effroi de l'Amour,
+et blanche gorge, plus blanche qu'une poitrine de colombe.--Hélas!
+Hélas! si tout cela n'existait qu'en vain!
+
+En arrière, des champs de blé, et des moissonneurs en ligne,
+accomplissant d'un air las leur tâche fatigante, sans qu'aucun son de
+rire ou de luth y mette de la douceur.
+
+Et indifférent au flamboiement écarlate du soleil couchant, l'enfant
+rêve encore. Il ne sait pas que la nuit approche, et que nul ne récolte
+des fruits pendant le temps de la nuit.
+
+
+
+
+=IMPRESSIONS=
+
+I
+
+=LE JARDIN=
+
+Le calice flétri du lis tombe autour de son pistil d'or en poudre, et
+sur les bouleaux du bosquet de la lande le dernier ramier roucoule et
+appelle.
+
+L'hélianthe léonin, aux couleurs voyantes, se laisse tomber noir et
+dépouillé sur sa tige, et sur le sol des allées du jardin, où le vent se
+joue, s'éparpillent les feuilles mortes, d'heure en heure.
+
+Les pétales, blancs comme le lait, des pâles troènes, s'amassent à ce
+souffle en une boule neigeuse: les rosés gisent sur l'herbe comme de
+menus lambeaux de soie cramoisie.
+
+
+II
+
+=LA MER=
+
+Un brouillard blanc se traîne à travers les voiles; une lune farouche,
+en ce ciel d'hiver, reluit pareille à l'oeil d'un lion irrité, du milieu
+d'une crinière de nuages roux.
+
+Le timonier au vêtement épais qui se tient à la roue, n'est plus qu'une
+ombre dans l'obscurité, et dans la chambre aux machines toute vibrante,
+bondissent les longues liges d'acier poli.
+
+L'ouragan vaincu a laissé sa trace sur ce vaste dôme qui se soulève, car
+les minces filaments d'écume jaune flottent sur les vagues comme de la
+dentelle déchirée.
+
+
+
+
+=SOUS LE BALCON=
+
+O belle étoile à la bouche de carmin, ô lune aux sourcils d'or,
+lève-toi, lève-toi du Sud embaumé et éclaire la route que suivra mon
+Aimée, de peur que ses petits pieds ne s'égarent sur la colline où le
+vent souffle, ou sur la dune. O belle étoile à la bouche de carmin, ô
+lune aux sourcils d'or.
+
+O navire qui trembles sur la mer désolée, ô navire à la voile humide et
+blanche, pars, oh, pars pour le port, vers moi. Car celle que j'aime et
+moi nous voudrions aller au pays où s'épanouissent les asphodèles, dans
+le coeur d'une vallée violette. O navire qui trembles sur la mer
+désolée, ô navire à l'humide et blanche voile.
+
+Oiseau charmeur au chant faible et doux, oiseau qui chantes sur la
+branche, chante, chante encore de ta gorge douce et brune, et celle que
+j'aime, en son petit lit, prêtera l'oreille et lèvera la tête sur
+l'oreiller, et viendra de mon côté. Oiseau charmeur, au chant faible et
+doux, oiseau qui te perches sur la branche!
+
+O fleur qui te balances dans l'air tremblant, fleur aux lèvres de neige,
+descends, pour être portée par celle que j'aime. Si tu meurs, ce sera
+dans une couronne sur sa tête, si tu meurs, ce sera dans un pli de sa
+robe. Tu iras te poser sur son petit coeur léger, ô fleur qui te
+balances dans l'air tremblant, ô fleur aux lèvres de neige.
+
+
+
+
+=LE JARDIN DES TUILERIES=
+
+
+Cet air d'hiver est vif et froid, et vif, et froid est ce soleil
+d'hiver, mais autour de ma chaise, les enfants courent: on dirait de
+menues choses en or qui dansent.
+
+Parfois aux abords du kiosque bariolé, des soldats en miniature se
+promènent fièrement, allongent le pas. Parfois ce sont des brigands aux
+yeux bleus qui se cachent dans les fourrés dépouillés des massifs.
+
+Et d'autres fois, pendant que la vieille bonne s'absorbe dans son
+volume, ils se risquent à traverser le square, et lancent leurs
+flottilles de papier parmi les gros tritons de bronze verdi qui se
+contorsionnent.
+
+Puis ils font semblant de fuir en un vol rapide, et puis ils se lancent,
+bande turbulente, et s'aidant de leurs petites mains tour à tour, ils
+grimpent à l'arbre noir, effeuillé.
+
+Ah! cruel arbre, si j'étais vous, et si des enfants grimpaient sur moi,
+rien que pour eux, je ferais jaillir de tout mon corps, en dépit de
+l'hiver, des fleurs printanières, des blanches, des bleues.
+
+
+
+
+ =À L'OCCASION DE LA VENTE AUX ENCHÈRES DES LETTRES D'AMOUR DE
+ KEATS=
+
+Voici les lettres qu'Endymion écrivit à celle qu'il aimait en secret,
+sans en rien dire; et maintenant les braillards de la vente aux enchères
+font leurs marchés, leurs offres pour chacun de ces pauvres billets
+desséchés. Oui, pour chacune des pulsations de la passion, on entend les
+marchands faire leur prix. Je crois qu'ils n'aiment guère l'art, ceux
+qui brisent le cristal d'un coeur de poète, pour que de petits yeux
+chassieux puissent y jeter leurs regards avides et curieux.
+
+Ne dit-on pas que dans des années bien lointaines, dans une ville au
+fond de l'Orient, quelques soldats coururent, la torche en main, vers
+minuit, se chamailler au sujet de pauvres vêtements, et jouèrent aux dés
+les haillons d'un malheureux, sans rien savoir du miracle divin, et des
+souffrances d'un Dieu?
+
+
+
+
+=LE NOUVEAU REMORDS=
+
+Le péché est mien; je ne compris pas. Ainsi donc la musique est
+prisonnière dans son cachot. C'est à peine si de temps en temps le flot
+passager d'une vague tourmente, de ses mouvements incessants, ce rivage
+infécond. Et dans le fond flétri de ce pays, l'Eté s'est creusé une
+tombe si profonde, qu'à peine le saule plombé ose implorer de l'hiver au
+souffle tranchant une fleur d'argent. Mais quel est-il celui qui vient
+sur cette rive? (Non, mon amour, lève les yeux et admire). Quel est-il
+celui qui vient du Sud en vêtements teints? C'est le Maître que tu
+viens de trouver, c'est lui qui cueillera les roses qui n'ont pas été
+encore ravies à ta bouche, et moi je resterai, comme auparavant, à
+pleurer, à adorer.
+
+
+
+
+=FANTAISIES DÉCORATIVES=
+
+I
+
+=LE PANNEAU=
+
+Sous l'ombre dansante du rosier se voit une fillette d'ivoire, arrachant
+les pétales soit d'incarnat soit de nacre avec des ongles vert pâle de
+jade poli.
+
+Les pétales rouges tombent sur les mottes, les pétales blancs voltigent
+un à un, pour tomber dans une tasse bleue où le soleil, tel un grand
+dragon, se tord en replis d'or.
+
+Les pétales blancs flottent dans l'air, les pétales rouges tombent
+lentement; il en est qui tombent sur sa robe jaune, et d'autres qui
+tombent sur sa chevelure d'un noir de corbeau.
+
+Elle prend un luth d'ambre et chante, et pendant qu'elle chante, une
+grue d'argent commence à allonger son cou écarlate, et à battre de ses
+ailes aux reflets de métal.
+
+Elle prend un luth d'ambre brillant, et du dense bosquet, où il se
+cachait, son amoureux aux yeux en amande, la suit d'un regard charmé
+dans ses mouvements.
+
+Et maintenant elle jette un cri de frayeur, et déjà se font jour de
+mignonnes larmes. Une épine a blessé de sa pointe la conque marine aux
+veines incarnat de son oreille.
+
+Puis elle lance un joyeux rire: c'est qu'un pétale de rose est tombé
+juste à l'endroit où le satin jaune laisse voir la fleur de sa gorge aux
+veines bleues.
+
+De ses ongles vert pâle en jade poli, elle arrache un à un les pétales
+d'incarnat et de nacre. Voici là debout une fillette d'ivoire, sous
+l'ombre dansante du rosier.
+
+
+II
+
+=LES BALLONS=
+
+Sur ce fond trouble de ciel en turquoise, les légers et lumineux ballons
+plongent, vont au hasard comme des lunes de satin, vont au hasard comme
+des papillons de soie, et tournent à chaque souffle de vent, montent et
+tournent comme des danseuses, flottent comme d'étranges perles
+transparentes, tombent et flottent comme une poussière d'argent.
+
+Et voici qu'ils s'attachent aux feuilles d'en bas, chacun prend
+discrètement une pose fantastique; chacun d'eux est un pétale de rose au
+bout d'un fil de la Vierge.
+
+Puis ils grimpent aux grands arbres, pareils à de petits globes
+d'améthyste, opales errantes qui vont au rendez-vous avec les rubis du
+tilleul.
+
+
+
+
+=CANZONETTE=
+
+Je n'ai point à profusion, de l'or que gardent les griffons; aujourd'hui
+comme jadis, pauvre est le parc du berger. Des rubis, des perles, je
+n'en ai point pour parer ta gorge. Malgré tout, les jeunes filles de la
+campagne ont aimé le chant du berger.
+
+Ainsi donc cueille un roseau, et commande-moi de te chanter, car je
+voudrais nourrir de mélodie tes oreilles, qui sont plus belles que la
+plus belle fleur de lis, plus douces et plus précieuses que le parfum de
+l'ambre gris.
+
+Que crains-tu? Le jeune Hyacinthe a péri? Pan n'est plus ici, et il ne
+reviendra jamais, pas plus que le Faune cornu ne foulera les prés
+jaunis, pas plus qu'aucun Dieu ne se glissera furtivement à travers les
+oliviers.
+
+Hylas est mort. Lui non plus ne devinera pas ces petites lèvres rouges,
+pareilles à des pétales de rose. Sur la haute colline ne jouent plus les
+Dryades d'ivoire. Argenté, silencieux, s'efface tristement le jour
+d'automne.
+
+
+
+
+=SYMPHONIE EN JAUNE=
+
+Un omnibus, tout le long du pont, rampe comme un papillon jaune, et çà
+et là un passant a l'apparence d'une petite mouche inquiète.
+
+De grosses péniches chargées de foin jaune se rangent le long du
+bas-port dans l'ombre, et comme une écharpe de soie jaune, l'épais
+brouillard s'accroche le long du quai.
+
+Les feuilles jaunes se flétrissent déjà, et quittent en voletant les
+ormes du Temple, et à mes pieds la Tamise d'un vert pâle, s'allonge
+comme une tige de jade ondulé.
+
+
+
+
+
+=DANS LA FORÊT=
+
+Hors du demi-jour du centre des bois, dans l'aurore de la prairie
+s'élance mon Faune au corps d'ivoire, aux yeux bruns.
+
+Il va par bonds à travers les bosquets, en chantant, et son ombre les
+suit en dansant, et je ne sais, laquelle je suivrai, sera-ce l'ombre ou
+la chanson?
+
+O chasseur, prends-moi son ombre au piège. O Rossignol, dérobe pour moi
+ta chanson, de peur que, rendu fou de musique et d'égarement, je ne
+suive en vain sa piste.
+
+
+
+
+ =À MA FEMME=
+
+ AVEC UN EXEMPLAIRE DE MES POÉSIES
+
+Je ne saurais écrire un imposant prologue, comme prélude à mon lai, ce
+serait, j'ose le dire, les propos d'un poète à un poème.
+
+Car si parmi ces pétales tombés, il en est un qui vous semble beau,
+l'amour l'emportera jusqu'à ce qu'il se pose sur votre chevelure.
+
+Et lorsque le vent et l'hiver endurciront tout le pays dépouillé de son
+charme, il parlera tout bas du jardin, et vous comprendrez.
+
+
+
+
+ =AVEC UN EXEMPLAIRE
+
+ DE
+
+ "LA MAISON DES GRENADES"=
+
+Va, petit livre, à celui qui sur un luth aux branches de nacre, chanta
+les pieds blancs de la jeune fille aux cheveux d'or, et invite-le à
+regarder dans tes pages; peut-être verra t-il, en toi, danser de jeunes
+filles aux cheveux d'or.
+
+
+
+
+=À L. L.=
+
+Pourrions-nous déterrer ce trésor depuis longtemps enfoui, pourrait-il
+récompenser ce caprice, ce désir, nous ne pourrions jamais apprendre le
+chant de l'amour, nous sommes séparés depuis trop longtemps.
+
+Quand le passé plein de passion, qui s'est enfui, pourrait rappeler ses
+morts, pourrions-nous le revivre tout entier, s'il valait cette
+souffrance.
+
+Je m'en souviens, nous avions coutume de nous retrouver près d'un banc
+couvert de lierre, et vous de gazouiller tous les jolis mots, de l'air
+d'un oiseau.
+
+Et votre voix avait comme un tremblement, tout comme celle de la
+linotte, et se brisait comme dans la gorge du merle sa dernière et
+bruyante note.
+
+Et vos yeux, ils étaient verts et gris comme un jour d'avril, mais ils
+s'allumaient comme l'améthyste, quand je me baissais et vous embrassais.
+
+Et votre bouche, elle refusait, longtemps, bien longtemps, de sourire,
+puis elle partait toute vibrante de rire, cinq minutes après.
+
+Vous aviez toujours peur d'une averse, ainsi qu'une fleur; je m'en
+souviens, vous vous leviez en sursaut, et couriez, à la première goutte
+de pluie.
+
+Je m'en souviens, je ne pouvais jamais vous attraper, car personne ne
+vous égalait: vous aviez à vos pieds de merveilleuses, lumineuses,
+rapides petites ailes.
+
+Je me rappelle votre chevelure.--L'ai-je rattachée? Car sans cesse elle
+se révoltait--on eut dit un écheveau brouillé de rayons dorés de
+soleil.--Ces choses-là sont vieilles.
+
+Je me rappelle si bien la chambre, et le lilas en fleur qui battait
+contre la vitre ruisselante, par une chaude pluie de juin.
+
+Et la couleur de votre robe, elle était d'un brun ambré, et deux bandes
+de satin jaune partaient de vos épaules.
+
+Et le mouchoir de dentelle française, que vous pressiez contre votre
+figure? Était-ce une petite larme, ou était-ce la pluie, qui y avait
+fait une tachelette?
+
+Sur votre main, quand elle me fit l'adieu, il y avait des veines bleues.
+Dans votre voix, lorsqu'elle me dit bonjour, il y avait un cri étourdi.
+
+Vous avez tout simplement gaspillé votre vie (ah! cela trancha comme un
+couteau!) Lorsque je m'élançai par la porte du jardin, c'était trop
+tard, trop tard!
+
+Nous pourrions revivre encore une fois cela, si c'était la peine de le
+souffrir; si le passé de passion, qui s'est enfui, pouvait rappeler ses
+morts.
+
+Eh bien, s'il faut que mon coeur se brise, cher amour, à cause de vous,
+il se brisera en musique, je le sais. C'est ainsi que se brisent les
+coeurs des poètes.
+
+Mais, chose étrange, on ne m'avait point appris que le cerveau peut
+contenir dans une toute petite cellule d'ivoire et le ciel de Dieu et
+l'enfer.
+
+
+
+
+ =SEN ARTISTY
+
+ ou
+
+ LE RÊVE DE L'ARTISTE=
+
+Traduit du polonais de Madame Helena Modjeska Moi aussi j'ai eu mes
+rêves, oui, vraiment j'ai connu les visions qu'amène en foule une
+ardente jeunesse, et qui me hantent encore....
+
+Il me sembla une fois que j'étais étendu dans un jardin bien clos, au
+temps où le Printemps s'échappe de l'Hiver comme un oiseau, ou le ciel a
+une voûte de saphir. L'air pur était doux, et le gazon épais qui me
+servait de couche était doux comme l'air. L'étrange et secrète vie des
+jeunes arbres enflait la verte et tendre écorce, ou éclatait en
+bourgeons pareils à des émeraudes serties. Des violettes jetaient des
+regards furtifs du fond de leurs cachettes; quelque peu effarouchées de
+leur propre beauté. La rose vermeille ouvrait son coeur, et la brillante
+stellaire scintillait comme une étoile du matin. Des papillons en
+costumes de brun et d'or prenaient les craintives campanules comme
+pavillons et comme séjours d'agrément. Là haut un oiseau faisait tomber
+en neige toutes les fleurs dans son vol et allait charmer les bois de
+son chant. L'univers entier semblait s'éveiller au plaisir. Et
+pourtant,... et pourtant... mon âme était emplie d'une lourdeur de
+plomb. Je ne trouvais point de joie dans la Nature. Pour moi, l'esclave
+de l'ambition, qu'était ce que la rose aux taches cramoisies, ou le
+crocus aux sceptres d'or? Le bel oiseau chantait faux pour moi, et les
+charmantes fleurs me faisaient l'effet d'un défilé de gens travestis,
+car, ainsi que le serpent de la fable se pique de son aiguillon pour se
+faire souffrir, aussi je gisais, me torturant moi-même. Le jour
+s'avançait inaperçu sur le cadran solaire, jusqu'à ce qu'enfin le soleil
+se plongea, drapé de pourpre dans les splendeurs de l'est. Alors du
+coeur ardent de ce grand orbe, sortit une créature en qui la beauté des
+formes effaçait par son éclat la plus brillante vision de cette terre
+triviale. Elle était ceinte d'une robe plus blanche que la flamme ou que
+l'airain chauffé dans la fournaise. Sur sa tête elle portait une
+couronne de laurier, et pareille à une étoile qui tombe tout à coup des
+hauteurs du ciel, elle passa près de moi.
+
+Alors m'agenouillant bien bas, je m'écriai:
+
+«O toi que je désire tant! ô toi que j'ai longtemps attendue, gloire
+immortelle! grande conquérante du monde, oh! fais que je ne meure pas
+sans couronne, une fois du moins que ton laurier impérial ceigne mon
+front, sans cela méprisable. Une fois fais sonner le clairon, et que la
+trompette de l'ambition bruyante répande mon nom. Quant au reste, je
+n'en ai point souci.»
+
+Alors, d'une voix douce, l'ange me répondit: «Enfant, qui ignores le
+véritable bonheur, qui ne sais en quoi consiste la plus haute sagesse de
+la vie, tu as été créé pour la lumière, et l'amour, et le rire, et non
+point pour gaspiller ton jeune âge à lancer des flèches contre le
+soleil, ou à nourrir en ton âme cette ambition dont le poison mortel
+infectera ton coeur, et salira toute joie, tout contentement. Reste ici,
+dans la douce prison de ce jardin bien clos, dont les prairies au sol
+égal et les bosquets charmants invitent au plaisir. L'oiseau sauvage
+qui, d'un chant soudain, éveille ces vallons silencieux, sera ton
+compagnon de jeux. Chaque fleur qui s'épanouit viendra d'elle-même
+s'entrelacer dans tes cheveux, guirlande mieux faite pour toi que le
+poids redoutable de la couronne de laurier que donne la Gloire.
+
+--Ah! stériles présents, m'écriai-je, indocile à son langage de
+prudence. N'est-il que ces fleurs périssables, dont les courtes
+existences sont limitées entre l'aurore et l'heure du couchant. La
+colère de midi peut blesser la rose, et la pluie dépouiller le crocus de
+son or. Mais ton immortelle couronne de Renommée, ta couronne de laurier
+qui ne connaît point la mort, elle est la seule que le temps ne saurait
+flétrir. La dent glacée de l'hiver ne saurait l'entamer et lui nuire.
+Les choses triviales ne la profaneront pas.»
+
+L'ange ne répondit point, mais sa figure s'obscurcit d'un brouillard de
+pitié.
+
+Alors il me sembla que de mes yeux, où la torche de l'ambition lançait
+ses dernières et ses plus violentes flammes, jaillissaient deux rayons
+horizontaux de lumière bien droite, et qu'entre leur feu brillant la
+couronne de laurier se tordait, se contournait, ainsi que quand l'étoile
+de Sirius dessèche le blé mûrissant, et une feuille pâle tomba sur mon
+front; et je me levai d'un bond, et je sentis le pouls puissant de la
+Renommée, et j'entendis au loin le bruit de nations nombreuses qui me
+louaient!
+
+ * * * * *
+
+Moment unique de grande vie aux ardentes couleurs, et puis... qu'elle
+est vaine, la louange des nations! qu'elle est futile, la trompette de
+la gloire. Il y avait d'âpres épines dans cette feuille de laurier, et
+leurs crochets dentelés entraient comme une brûlure, comme une morsure,
+jusqu'à ce que du feu et de la rouge flamme semblèrent se repaître de
+mon cerveau, et changèrent le jardin en un désert nu.
+
+Les mains tendues avec force, je luttai pour l'arracher de mon front
+saignant, mais ce fut en vain, et avec un cri de douleur, auquel les
+étoiles pâlirent avant l'instant qui leur était assigné, je m'éveillai
+enfin, et vis l'aube craintive, avancer sa face grise pour regarder dans
+les ténèbres de ma chambre, et j'aurais cru que ce n'était là qu'un vain
+rêve, sans cette douleur qui sans trêve me ronge le coeur, et sans les
+blessures rouges que les épines ont faites à mon front.
+
+
+
+
+=FRAGMENTS EN PROSE=
+
+
+ LETTRES AU =DAILY CHRONICLE= SUR LA VIE DE PRISON
+
+
+ =Le cas du gardien Martin. Quelques cruautés de la vie de prison=.
+ (28 mai 1897)
+
+
+_À l'Éditeur du "Daily Chronicle"_.
+
+Monsieur,
+
+J'apprends avec un grand regret, par la lecture de votre journal, que le
+gardien Martin, de la prison de Reading, a été renvoyé par les
+commissaires de la Prison pour avoir donné quelques biscuits sucrés à un
+petit enfant affamé.
+
+J'ai vu les trois enfants, le lundi qui a précédé ma mise en liberté.
+
+Ils venaient d'être condamnés.
+
+Ils étaient rangés, en ligne, debout dans le hall central, vêtus du
+costume de la prison, leurs draps sous le bras, prêts à se rendre dans
+les cellules qui leur avaient été assignées.
+
+Je passais par hasard par une des galeries qui se trouvaient sur mon
+chemin pour aller au parloir, où je devais avoir la visite d'un ami.
+
+C'étaient de tout petits enfants.
+
+Le plus jeune,--celui auquel le gardien a donné les biscuits,--était un
+tout petit garçon, pour lequel il avait été évidemment impossible de
+trouver des vêtements à sa taille.
+
+Certes, j'ai vu beaucoup d'enfants en prison pendant les deux ans qu'a
+duré ma détention.
+
+La prison de Wandsworth, en particulier, en contenait toujours un grand
+nombre.
+
+Mais le petit garçon, que je vis dans l'après-midi du lundi 17 à
+Reading, était plus petit encore qu'aucun d'eux.
+
+Il est inutile de dire combien je fus douloureusement affecté de voir
+ces enfants à Reading, car je savais quel traitement les y attendait.
+
+La cruauté avec laquelle on traite les enfants dans les prisons
+anglaises est incroyable, excepté pour ceux qui en ont été les témoins
+et qui connaissent la brutalité du système.
+
+De nos jours, on ne comprend pas ce que c'est que la cruauté.
+
+On la regarde comme une sorte de terrible maladie médiévale, et on
+l'attribue à une espèce d'hommes pareils à Eccelin de Romano, et autres,
+auxquels infliger volontairement des souffrances donnait une véritable
+folie de plaisir.
+
+Mais les hommes du type d'Eccelin ne sont que des représentants
+anormaux d'un individualisme perverti.
+
+La cruauté ordinaire n'est autre chose que de la stupidité.
+
+C'est le défaut absolu d'imagination.
+
+C'est, de nos jours, le résultat de systèmes stéréotypés, de règles
+conformes au «_vite et fort_» et de la stupidité.
+
+Partout où il y a centralisation, il y a stupidité.
+
+Ce qui est inhumain dans la vie moderne, c'est l'officialisme.
+
+L'autorité est aussi destructive pour ceux qui l'exercent que pour ceux
+sur qui elle est exercée.
+
+C'est le Bureau des Prisons, c'est le système qu'il met en pratique, qui
+sont la source première de la cruauté qu'on exerce sur un enfant en
+prison.
+
+Les gens, qui soutiennent ce système, ont d'excellentes intentions.
+
+Ceux qui le mettent en pratique sont également humains dans leurs
+intentions.
+
+La responsabilité est rejetée sur des règlements disciplinaires.
+
+On suppose qu'une chose est juste parce qu'elle est la règle.
+
+Le traitement actuel des enfants est terrible tout d'abord de la part de
+gens qui n'entendent rien à la psychologie particulière d'une nature
+d'enfant.
+
+Un enfant est capable de comprendre un châtiment infligé par un
+individu, tel qu'un parent, un tuteur, et de le supporter avec un
+certain degré de résignation.
+
+Ce qu'il est incapable de comprendre, c'est un châtiment infligé par la
+Société.
+
+Il ne saurait se faire une idée de la Société.
+
+Pour les grandes personnes, c'est naturellement le contraire qui est
+vrai.
+
+Ceux d'entre nous qui sont en prison, peuvent comprendre et comprennent
+en effet ce que signifie la force collective qu'on appelle société, et
+quelle que soit notre façon d'en concevoir les méthodes et les
+prétentions, nous pouvons nous imposer de les accepter.
+
+Le châtiment, qui nous est infligé par un individu, est au contraire,
+une chose que ne supporte aucune grande personne, et à laquelle on ne
+s'attend point à la voir se résigner.
+
+En conséquence, l'enfant étant enlevé à ses parents par des gens qu'il
+n'a jamais vus, qu'il ne connaît en aucune façon, et se trouvant dans
+une cellule solitaire, qui ne lui est point familière, entouré de
+figures nouvelles, recevant les ordres et les punitions des
+représentants d'un système qu'il est incapable de comprendre, devient la
+proie immédiate de la première et de la plus forte émotion que produise
+la vie moderne de la prison,--l'émotion de la terreur.
+
+La terreur d'un enfant en prison est absolument sans bornes.
+
+Je me rappelle qu'une fois à Reading, au moment de ma sortie pour
+l'exercice, je vis dans la cellule faiblement éclairée, en face de la
+mienne, un petit garçon.
+
+Deux gardiens,--qui ne manquaient pas de bonté, lui parlaient, avec
+quelque apparence de sévérité, ou peut-être lui donnaient quelques
+utiles conseils pour sa conduite.
+
+L'un d'eux était dans la cellule avec lui, l'autre se tenait en dehors.
+
+La figure de l'enfant était comme un masque blanc de terreur,
+d'affolement.
+
+Il y avait dans son regard l'épouvante d'un animal traqué.
+
+Le lendemain, à l'heure du déjeuner, je l'entendis crier, demander
+qu'on le laissât sortir.
+
+Il appelait ses parents dans ses cris.
+
+De temps à autre j'entendais la voix grave du gardien de service, qui
+lui disait de rester tranquille.
+
+Et pourtant il n'était pas même condamné pour aucune petite faute dont
+il eût été accusé.
+
+Il était simplement en prévention.
+
+Cela, je le savais parce qu'il portait ses habits à lui, qui
+paraissaient assez propres. Mais il avait les chaussettes et les
+souliers de la prison.
+
+Cela indiquait que c'était un enfant très pauvre, dont les souliers, si
+même il en avait, étaient en mauvais état.
+
+Les juges de paix et les juges de simple police, classe en générale
+d'une ignorance absolue, envoient souvent un enfant en prévention pour
+huit jours, au bout desquels ils peuvent ne point prononcer la sentence
+qu'ils ont le droit de rendre.
+
+Ils appellent cela «ne point envoyer un enfant en prison».
+
+Certes, c'est de leur part une façon de voir stupide.
+
+Pour un enfant, être en prison préventivement ou après un jugement,
+c'est une subtilité du système social qu'il ne saurait comprendre.
+
+Ce qu'il y a d'horrible pour lui, c'est d'y être.
+
+Aux yeux de l'humanité, le fait qu'il est là, est une chose horrible.
+
+Cette terreur, qui s'empare de l'enfant et l'accable, qui saisit même
+l'homme fait, est naturellement portée au delà de toute expression par
+le système de la cellule solitaire de nos prisons.
+
+Chaque enfant reste enfermé dans sa cellule pendant vingt-trois heures
+sur vingt-quatre.
+
+Voilà ce qui est effrayant.
+
+Enfermer pendant vingt-trois heures sur vingt-quatre un enfant dans une
+cellule mal éclairée, c'est un exemple de la cruauté qu'il y a dans la
+stupidité.
+
+Si un particulier, père ou tuteur, traitait ainsi un enfant, il serait
+sévèrement puni.
+
+La Société pour répression de la cruauté envers l'enfance devrait
+s'occuper de cela sans délai.
+
+Il y aurait partout un mouvement de haine contre quiconque se serait
+rendu coupable d'une telle cruauté.
+
+Certes, une peine sévère doit être appliquée après la faute établie,
+mais notre société actuelle fait elle-même pis, et pour l'enfant, être
+traité ainsi par une force abstraite dont les droits sont pour lui
+chose inintelligible, c'est bien pire que s'il était traité de la même
+façon par un père, une mère, ou une personne qu'il connaîtrait.
+
+Un traitement inhumain infligé à un enfant, est toujours chose
+inhumaine, quel qu'en soit l'auteur.
+
+Mais un traitement inhumain par la société est pour l'enfant d'autant
+plus terrible qu'il n'y a pas d'appel.
+
+Un parent ou un tuteur peuvent être touchés, et faire sortir un enfant
+de la chambre sombre et solitaire où il a été enfermé.
+
+Un gardien ne le peut pas.
+
+La plupart des gardiens ont une grande affection pour les enfants. Mais
+le système leur interdit d'en témoigner quoique ce soit à un enfant.
+
+S'ils le font, ainsi que l'a fait le gardien Martin, ils sont révoqués.
+
+La seconde cause de souffrance pour l'enfant en prison, c'est la faim.
+
+La nourriture, qu'on lui donne, consiste en un morceau de pain de prison
+généralement mal cuit, et un gobelet d'eau pour déjeuner à sept heures
+et demie.
+
+À midi, il a pour dîner une assiette de bouillie de maïs grossièrement
+préparée; à cinq heures et demie, un morceau de pain sec et un gobelet
+d'eau.
+
+Ce régime appliqué à un homme fait, vigoureux, produit toujours une
+maladie d'un genre ou d'un autre; la diarrhée domine, et la faiblesse
+qui en est la conséquence.
+
+Aussi dans une grande prison les remèdes astringents sont-ils distribués
+régulièrement par les gardiens comme une chose qui va de soi.
+
+En ce qui concerne l'enfant prisonnier, il lui est, en général,
+impossible de manger quoi que ce soit.
+
+Pour peu qu'on connaisse les enfants, on sait combien leur digestion
+est facilement troublée par un accès de pleurs, un ennui, une souffrance
+d'esprit de n'importe quelle sorte.
+
+Un enfant, qui a passé toute la journée et peut-être la moitié de la
+nuit à pleurer tout seul dans une cellule faiblement éclairée, est
+incapable de manger une bouchée de cette grossière, de cette horrible
+nourriture.
+
+Quant au petit garçon, auquel le gardien Martin a donné les biscuits,
+cet enfant pleurait de faim le mardi matin, et il lui était absolument
+impossible de manger le pain et de boire l'eau qui lui avaient été
+servis pour son déjeuner.
+
+Martin sortit après que les déjeuners eurent été servis, et acheta
+quelques petits fours pour l'enfant plutôt que de le voir mourir de
+faim.
+
+C'est fort beau de sa part, et ce fut l'avis de l'enfant, qui dans son
+ignorance complète des règlements faits par la commission des prisons,
+dit à un des gardiens-chefs combien son subalterne avait été bon pour
+lui.
+
+Le résultat naturel fut un rapport et le renvoi.
+
+Je connais parfaitement Martin, et j'étais sous sa surveillance pendant
+les sept dernières semaines de mon emprisonnement.
+
+Quand il fut nommé à Reading, on le chargea de la Galerie C, où j'étais
+détenu.
+
+Je le voyais donc constamment.
+
+Je fus frappé de la bonté et de l'humanité singulières avec laquelle il
+me parlait, ainsi qu'aux autres prisonniers.
+
+De bonnes paroles, c'est beaucoup, en prison, et un _bonjour_, un
+_bonsoir_, dits d'un ton agréable, vous rendent aussi heureux qu'on peut
+l'être en prison.
+
+Il était toujours doux et calme.
+
+Le hasard m'a appris une autre circonstance où il se montra d'une grande
+bonté envers un des prisonniers, et je n'hésite pas à la rapporter.
+
+Une des choses les plus horribles, en prison, c'est la mauvaise
+disposition des appareils hygiéniques.
+
+Aucun prisonnier n'est autorisé, en quelques circonstances que ce soit,
+à quitter sa cellule après cinq heures et demie du soir.
+
+Si donc il est atteint de diarrhée, il faut que sa cellule lui serve de
+latrines, et qu'il passe la nuit dans une atmosphère aussi fétide que
+malsaine.
+
+Quelques jours avant ma libération, Martin faisait la ronde à sept
+heures et demie, avec un des gardiens-chefs pour ramasser l'étoupe et
+les outils des prisonniers.
+
+Un homme, tout récemment condamné et auquel la nourriture avait donné
+une violente diarrhée, ainsi que cela arrive toujours, demanda au
+gardien-chef l'autorisation de vider le baquet de sa cellule, à cause de
+l'horrible odeur qui régnait dans sa cellule, et pour le cas où il
+serait indisposé pendant la nuit.
+
+Le gardien-chef répondit par un refus formel: c'était contraire aux
+règlements.
+
+L'homme devait passer la nuit dans ce terrible état de choses.
+
+Mais Martin, plutôt que de voir ce malheureux dans une situation aussi
+répugnante, dit qu'il viderait lui-même le baquet de cet homme, et il le
+fit.
+
+Un gardien, qui vide le baquet d'un prisonnier, cela est évidemment
+contre les règles, mais Martin accomplit cet acte de bonté simplement
+parce qu'il était d'un naturel humain, et l'homme lui en fut très
+reconnaissant, ce qui était naturel.
+
+En ce qui concerne les enfants, on a beaucoup parlé, beaucoup écrit en
+ces derniers temps de l'influence corruptrice qu'exerce la prison sur un
+jeune enfant.
+
+Ce qui a été dit est très vrai.
+
+Un enfant est profondément contaminé par la vie de prison. Mais
+l'influence qui contamine n'est point celle des prisonniers.
+
+C'est celle du système de la prison dans son ensemble,--du directeur, de
+l'aumônier, des gardiens, de l'isolement en cellule, de la nourriture
+révoltante, des règlements faits par les commissaires des prisons, du
+genre de «discipline» de la vie, c'est ainsi qu'on l'appelle.
+
+On prend toutes les précautions pour ôter à un enfant la vue de tous les
+prisonniers au-dessus de seize ans.
+
+Les enfants sont assis à la chapelle derrière un rideau, et on les
+envoie prendre de l'exercice dans de petites cours sans
+soleil,--parfois dans une cour pavée, parfois dans une cour derrière les
+moulins, plutôt que de leur laisser voir les prisonniers majeurs prenant
+l'air.
+
+Or, la seule influence vraiment humanisante qui s'exerce dans la prison
+est celle des prisonniers.
+
+Leur bonne humeur dans un milieu terrible, leur sympathie mutuelle, leur
+humilité, leur douceur, les sourires pleins de bienveillance qu'ils
+échangent en se rencontrant, leur parfaite résignation à leur peine,
+tout cela est admirable, et j'ai moi-même appris d'eux bien des choses
+salutaires.
+
+Je ne vais pas proposer que, les enfants ne soient pas assis derrière un
+rideau à la chapelle, ni qu'ils prennent de l'exercice dans un coin de
+la cour commune.
+
+Je veux simplement faire remarquer que la mauvaise influence sur les
+enfants n'est point et n'a jamais pu être celle des prisonniers, mais
+qu'elle est et restera toujours celle du système des prisons lui-même.
+
+Il n'y a pas dans la prison de Reading un seul homme qui n'eût consenti
+à subir lui-même la peine des trois enfants, à leur place.
+
+La dernière fois que je les vis, c'était le mardi après leur
+condamnation.
+
+Je faisais ma promenade à sept heures et demie avec une douzaine
+d'autres hommes, quand les enfants passèrent près de nous, accompagnés
+d'un gardien, revenant de la cour empierrée, humide, morne, où ils
+avaient pris l'air.
+
+Je vis la plus profonde pitié dans les regards que mes compagnons
+jetèrent sur eux.
+
+Les prisonniers, pris en masse, sont extrêmement bons et pleins de
+sympathie l'un envers l'autre.
+
+La souffrance, et la souffrance en commun, donne de la bonté aux hommes,
+et jour par jour, en allant et venant par la cour, je me rappelais avec
+plaisir et consolation ce que Carlyle appelle quelque part le
+«silencieux charme rythmique de la compagnie humaine».
+
+En cela, comme en toute autre chose, les philanthropes et les gens de
+même sorte font fausse route.
+
+Ce ne sont pas les prisonniers qui ont besoin de réforme; ce sont les
+prisons.
+
+Certes, on ne devrait jamais envoyer en prison un enfant au-dessous de
+quatorze ans.
+
+C'est là une absurdité, et comme bien des absurdités, il en résulte des
+choses absolument tragiques.
+
+Si toutefois il faut les envoyer en prison, on devrait leur faire
+passer la journée dans un atelier ou une salle d'école avec un gardien.
+
+Il faudrait qu'ils passent la nuit dans un dortoir, avec un gardien de
+nuit pour les surveiller.
+
+Il faudrait leur faire prendre l'air pendant trois heures par jour au
+moins.
+
+Les cellules sombres, mal aérées, mal odorantes, sont terribles pour un
+enfant, et même pour n'importe qui.
+
+On respire toujours un mauvais air en prison.
+
+La nourriture, donnée aux enfants, devrait être du thé et de la soupe
+faite avec du beurre et du pain.
+
+La soupe de la prison, est très bonne et très salubre.
+
+La Chambre des Communes pourrait régler en une demi-heure le traitement
+des enfants.
+
+J'espère que vous userez de votre influence pour obtenir ce résultat.
+
+La façon dont les enfants sont traités actuellement est vraiment un
+outrage à l'humanité et au bon sens.
+
+Cela vient de la stupidité.
+
+Permettez-moi d'attirer votre attention sur une autre chose terrible qui
+se passe dans les prisons anglaises, et à vrai dire dans toutes les
+prisons du monde, où le système du silence et de la réclusion cellulaire
+est pratiqué.
+
+Je fais allusion au grand nombre d'individus qui deviennent fous ou
+faibles d'esprit en prison.
+
+Dans les prisons de convicts à longue peine, cela est naturellement très
+fréquent, mais cela se voit aussi dans les prisons ordinaires, comme
+celle où j'ai été renfermé.
+
+Il y a trois mois, je remarquai parmi les prisonniers qui prenaient de
+l'exercice avec moi un jeune homme qui avait l'air sot ou faible
+d'esprit.
+
+Certes, toute prison a ses clients faibles d'esprit, qui viennent et y
+reviennent, et dont on peut dire qu'ils passent leur vie en prison.
+
+Mais ce qui me frappa chez ce jeune homme, c'était qu'il avait l'air
+plus faible d'esprit que ce n'est le prisonnier ordinaire, avec son rire
+niais, les éclats de rire qu'il lançait à tout propos, et l'agitation
+perpétuelle, la contraction incessante de ses mains.
+
+L'étrangeté de sa conduite fut remarquée par tous les autres
+prisonniers.
+
+De temps à autre, on ne le voyait pas à l'exercice, ce qui m'indiquait
+qu'il était puni de réclusion dans sa cellule.
+
+Je finis par découvrir qu'il était mis en observation, que des gardiens
+veillaient sur lui jour et nuit.
+
+Quand il paraissait à l'exercice, il avait toujours l'air d'être
+hystérique, et ne faisait que tourner en pleurant, ou riant.
+
+À la chapelle, il était toujours assis sous les yeux de deux gardiens,
+qui ne le perdaient pas de vue un seul instant.
+
+Parfois, il se cachait la tête dans les mains, ce qui était défendu par
+le règlement de la chapelle.
+
+Alors un coup donné sur sa tête par le gardien lui rappelait qu'il
+devait avoir constamment les yeux dirigés vers la table de la communion.
+
+Parfois il se mettait à pleurer,--sans causer de désordre--mais les
+larmes ruisselaient sur sa figure, avec des secousses hystériques à la
+gorge.
+
+On bien il se mettait à rire tout seul d'un air idiot, à faire des
+grimaces.
+
+Plus d'une fois, on le renvoya de la chapelle à sa cellule, et
+naturellement, il était sans cesse puni.
+
+Comme le banc, sur lequel j'étais ordinairement assis à la chapelle,
+était juste derrière le banc au bout duquel ce malheureux était placé,
+j'eus l'occasion de l'observer à loisir.
+
+Je le voyais sans cesse à l'exercice, je le voyais devenir fou, et on le
+traitait comme un simulateur.
+
+Samedi de la semaine dernière, vers une heure, j'étais dans ma cellule,
+occupé à nettoyer et polir la vaisselle de fer-blanc qui m'avait servi à
+dîner.
+
+Je fus tout à coup surpris en entendant le silence de la prison
+interrompu par les cris les plus horribles, les plus révoltants, ou
+plutôt par des hurlements.
+
+Ma première pensée fut qu'on était en train d'abattre, d'une main
+maladroite, un taureau on une vache, en dehors de l'enceinte de la
+prison.
+
+Mais je ne tardai pas à m'apercevoir que les hurlements venaient des
+sous-sol de la prison, et je compris qu'on fouettait quelque malheureux.
+
+Je n'ai pas besoin de dire combien ce fut hideux et terrible pour moi,
+et je me demandai quel était l'homme qu'on châtiait de cette façon
+révoltante.
+
+Soudain je vis comme dans un éclair que c'était sans doute le malheureux
+insensé qu'on fouettait.
+
+Il n'est pas nécessaire de dire quels furent mes sentiments à ce sujet,
+ils n'ont rien à voir dans la question.
+
+Le lendemain, dimanche, je vis le pauvre diable à l'exercice, sa figure
+banale, laide, souffrante, bouffie par les larmes et l'hystérie au point
+de le rendre méconnaissable.
+
+Il suivait le cercle central avec les vieux, les mendiants, les
+boiteux, en sorte que je pus l'observer tout le temps.
+
+Ce fut le dernier dimanche que je passai en prison.
+
+C'était la plus belle journée de toute l'année, et là, sous ce
+magnifique soleil,--allait ce pauvre être,--jadis fait à l'image de
+Dieu,--ricanant comme un singe faisant avec ses mains les gestes les
+plus fantastiques, comme s'il jouait en l'air d'un invisible instrument
+à cordes, ou s'il arrangeait et comptait des jetons en quelque jeu
+bizarre.
+
+Pendant tout ce temps, ces larmes hystériques, sans lesquelles aucun de
+nous ne le vit, faisaient des raies sales sur sa figure blême et enflée.
+
+La grâce hideuse et tranquille de ses gestes lui donnaient l'air d'un
+clown.
+
+C'était un grotesque vivant.
+
+Tous les autres prisonniers avaient les yeux sur lui, et pas un d'eux ne
+souriait.
+
+Tous savaient ce qui lui était arrivé, qu'on le menait tout droit à la
+folie, qu'il était déjà fou.
+
+Au bout d'une demi-heure, le gardien le fit rentrer, et le punit, à ce
+que je suppose.
+
+Du moins, il n'était pas à l'exercice le lundi, bien que je croie
+l'avoir vu au coin de la cour empierrée, marchant sous la surveillance
+d'un gardien.
+
+Le mardi,--mon dernier jour de prison,--je le vis à l'exercice.
+
+Il était plus mal que jamais, et on le fit rentrer.
+
+Depuis lors, je ne sais rien de lui, mais j'appris d'un des prisonniers,
+qui marchait avec moi à l'exercice, qu'il avait reçu, pendant
+l'après-midi, vingt-quatre coups de fouet dans la cuisine, par l'ordre
+des juges visiteurs, sur le rapport du médecin.
+
+Tous ces hurlements, qui nous avaient terrifiés, sortaient de sa
+bouche.
+
+Il est hors de doute que cet homme devient fou.
+
+Les médecins de prison n'entendent absolument rien aux maladies
+mentales.
+
+En masse, ce sont des ignorants.
+
+La pathologie de l'esprit leur est inconnue.
+
+Quand un homme commence à devenir fou, ils le traitent comme un
+simulateur.
+
+Ils le font punir, punir sans trêve.
+
+Naturellement l'état de l'homme empire.
+
+Quand les punitions ordinaires ont échoué, le médecin fait un rapport
+aux juges de paix.
+
+Le résultat est la flagellation. On ne se sert pas du chat à neuf
+queues, mais du bouleau: l'instrument est une baguette, mais le résultat
+produit sur le malheureux affaibli d'esprit peut s'imaginer.
+
+Son matricule est, ou était A. 2. 11.
+
+J'ai trouvé aussi le moyen de connaître son nom: c'est Prince.
+
+Il faudrait faire tout de suite quelque chose pour lui.
+
+Il est soldat et il a été condamné par un conseil de guerre.
+
+Sa peine est de six mois, et il lui en reste à faire trois.
+
+Puis-je vous prier d'employer votre influence à obtenir qu'on examine
+son cas et que ce prisonnier dément soit convenablement traité?
+
+Il ne faut pas compter sur un rapport des commissaires médicaux: ils ne
+méritent aucune confiance.
+
+Les médecins inspecteurs semblent ne pas comprendre la différence qui
+existe entre l'idiotie et la folie, entre l'entière absence d'une
+fonction ou d'un organe et les maladies d'une fonction ou d'un organe.
+
+L'homme A. 2. 11, sera, je n'en doute pas, en état de dire son nom, la
+nature de sa faute, le jour du mois, la date où commence et où se
+termine sa peine, de répondre à une question simple, mais que son esprit
+soit dérangé, cela ne comporte aucun doute.
+
+Pour le moment, c'est un horrible duel entre lui et le médecin.
+
+Le médecin se bat pour une théorie; l'homme lutte pour sa vie.
+
+Je désire vivement que l'homme l'emporte.
+
+Mais que toute l'affaire soit examinée par des autorités compétentes en
+matière de maladies cérébrales, et par des gens animés de sentiments
+humains, qui aient encore quelque bon sens, quelque pitié.
+
+Il n'y a pas de raison pour qu'on demande au sentiment d'intervenir: il
+est toujours nuisible.
+
+Ce cas est un exemple spécial de la cruauté inséparable d'un système
+stupide, car le directeur actuel de Reading est un homme de caractère
+doux et humain, grandement aimé et respecté de tous ses prisonniers.
+
+Il a été nommé en juillet dernier, et bien qu'il ne puisse rien changer
+aux règlements du système des prisons, il a modifié l'esprit dans lequel
+ils étaient appliqués par son prédécesseur.
+
+Il est très populaire parmi les prisonniers et parmi les gardiens.
+
+À vrai dire, il a entièrement modifié toute la tendance de la vie de
+prison.
+
+D'autre part, il est évident qu'il n'a aucune action sur les règlements,
+en vue de les modifier.
+
+Il voit chaque jour, je n'en doute pas, des choses qu'il sait injustes,
+stupides, cruelles. Mais il a les mains liées.
+
+Naturellement j'ignore ce qu'il pense réellement de l'affaire du =A. 2.
+11=, et ce qu'il pense de notre système actuel.
+
+Je ne juge de lui que par le changement complet qu'il a opéré dans la
+prison de Reading.
+
+Sous son prédécesseur, le système était appliqué de la façon la plus
+brutale et la plus stupide.
+
+ Je suis, Monsieur, votre obéissant serviteur.
+
+ OSCAR WILDE.
+
+ 27 mai.
+
+
+
+
+=RÉFORME DES PRISONS=
+
+_À l'Éditeur du "Daily Chronicle"_ (24 mars 1898).
+
+Monsieur,
+
+J'apprends que le Bill pour la Réforme des Prisons, du secrétaire de
+l'Intérieur, passera cette semaine en première ou en seconde lecture,
+et, comme votre journal a été le seul journal anglais qui ait pris un
+intérêt réel et vital à cette importante question, j'espère que vous me
+permettrez, comme à un homme qui connaît la vie dans une prison anglaise
+par une longue expérience personnelle, d'indiquer quelles réformes sont
+urgentes et nécessaires dans notre système actuel, si barbare et si
+stupide.
+
+Par un article de fond qui a paru dans vos colonnes, il y a environ une
+semaine, j'apprends que la principale réforme proposée consiste à
+augmenter le nombre des inspecteurs et visiteurs officiels qui devront
+avoir accès dans nos prisons anglaises.
+
+Une réforme de ce genre est absolument inutile.
+
+La raison en est extrêmement simple.
+
+Les inspecteurs et les juges de paix, qui visitent les prisons, y
+viennent pour s'assurer que les règlements de la prison sont exactement
+observés.
+
+Ils viennent uniquement pour cela, et ils n'ont aucune autorité, alors
+même qu'ils en auraient le désir, pour changer un seul article des
+règlements.
+
+Jamais un seul prisonnier n'a obtenu le moindre soulagement, la moindre
+attention, le moindre soin, grâce à des visiteurs officiels.
+
+Les inspecteurs ne viennent point pour être utiles aux prisonniers, mais
+pour s'assurer que les règlements sont appliqués.
+
+Le but de leurs visites est de veiller à ce que soit mis en pratique un
+code stupide et inhumain.
+
+Et comme il faut bien qu'ils fassent quelque besogne, ils ont grand soin
+de s'en acquitter.
+
+Un prisonnier, auquel aurait été accordée la plus mince faveur, redoute
+l'arrivée des inspecteurs.
+
+Et le jour où une prison est inspectée, les fonctionnaires de la prison
+redoublent de brutalité envers les prisonniers.
+
+Naturellement, ils ont à coeur de montrer la splendide discipline qu'ils
+maintiennent.
+
+Les réformes nécessaires sont très simples.
+
+Elles ont trait aux besoins de l'esprit de tout malheureux prisonnier.
+
+Au premier point de vue, il y a trois peines permanentes autorisées par
+la loi dans les prisons anglaises:
+
+ 1° la faim. 2° l'insomnie. 3° la maladie.
+
+La nourriture donnée aux prisonniers est absolument insuffisante.
+
+Elle est en grande partie de nature répugnante; en totalité, elle est
+trop faible.
+
+Tout prisonnier souffre de la faim nuit et jour.
+
+Une certaine quantité de nourriture est minutieusement pesée, once par
+once, pour chaque prisonnier: c'est juste ce qu'il faut pour entretenir,
+non pas la vie, mais l'existence.
+
+Mais on est constamment torturé par la douleur et la faiblesse de la
+faim.
+
+Le résultat de cette alimentation,--qui consiste presque toujours en une
+bouillie très claire, déchet de viande et eau,--c'est la maladie sous la
+forme de diarrhée continue.
+
+Cette maladie, qui finit par devenir chronique chez la plupart des
+prisonniers, est une institution reconnue dans toutes les prisons.
+
+Par exemple, à la prison de Wandsworth, où j'ai été enfermé deux mois,
+jusqu'à ce qu'il devint nécessaire de me transporter à l'hôpital, où je
+restai deux autres mois, les gardiens font une tournée deux ou trois
+fois par jour, avec des remèdes astringents, qu'ils donnent aux
+prisonniers comme une chose toute naturelle.
+
+Après une semaine environ de ce traitement-là, ai-je besoin de dire que
+le remède ne produit plus aucun effet.
+
+Le misérable prisonnier est alors abandonné en proie à la maladie la
+plus exténuante, la plus décourageante, la plus humiliante qu'on puisse
+imaginer, et si, comme cela arrive souvent, la faiblesse physique le met
+hors d'état d'achever le nombre de tours exigés à la manivelle ou au
+moulin, il est signalé pour paresse, et puni d'une façon aussi sévère
+que brutale.
+
+Et ce n'est pas tout.
+
+On ne peut rien imaginer de plus contraire à l'hygiène que l'aménagement
+d'une prison anglaise.
+
+Au temps jadis, chaque cellule était pourvue de quelque chose comme des
+latrines.
+
+Ces latrines ont été supprimées maintenant; elles n'existent plus: à
+leur place on fournit à chaque détenu un petit baquet de fer-blanc.
+
+Le détenu est autorisé à vider son baquet trois fois par jour, mais on
+ne lui permet pas d'avoir accès aux lavabos de la prison, excepté
+pendant l'heure unique qu'il passe à l'exercice.
+
+Et après cinq heures du soir, on ne l'autorise à quitter sa cellule pour
+quelque prétexte, quelque raison que ce soit.
+
+Un homme, atteint de diarrhée, est donc placé dans une situation si
+répugnante qu'il est superflu d'insister sur ce point, qu'il serait même
+inconvenant de le faire.
+
+Les souffrances, les tortures qu'endurent les détenus par suite de cette
+disposition révoltante au point de vue de l'hygiène ne sauraient se
+décrire.
+
+Et l'impureté de l'air dans les cellules de la prison, accrue par un
+système de ventilation absolument inefficace, est si écoeurant, si
+malsain qu'il n'est point rare de voir les gardiens violemment
+indisposés, quand le matin, venant du grand air, ils ouvrent et
+inspectent chaque cellule.
+
+J'ai été témoin de ce fait plus de trois fois, et plusieurs gardiens
+m'en ont parlé comme d'une des corvées les plus écoeurantes que leur
+impose leur emploi.
+
+La nourriture donnée aux prisonniers devrait être suffisante et saine.
+
+Il faudrait qu'elle ne fût point de nature à produire la diarrhée
+continuelle qui, de simple indisposition, passe à la maladie chronique.
+
+L'aménagement hygiénique des prisons anglaises devrait être entièrement
+modifié.
+
+Il faudrait que tout prisonnier put avoir accès aux lavabos en cas de
+nécessité, et vider son baquet quand c'est nécessaire.
+
+Le système actuel de ventilation de chaque cellule est absolument
+défectueux.
+
+L'air arrive à travers des grillages serrés, passe par un tout petit
+ventilateur dans la haute fenêtre garnie de barreaux, ventilateur
+beaucoup trop petit, trop mal construit pour faire entrer une quantité
+suffisante d'air frais.
+
+On ne vous accorde qu'une heure sur les vingt-quatre heures de la longue
+journée.
+
+Ainsi, pendant vingt-trois heures, on respire l'air le plus impur qu'il
+soit possible.
+
+Quant à ce qui concerne la punition de l'insomnie, elle n'existe que
+dans les prisons chinoises et anglaises.
+
+En Chine, on l'inflige en mettant le prisonnier dans une petite cage de
+bambou, en Angleterre, au moyen du lit de planche.
+
+Le but du lit de planche est de produire l'insomnie.
+
+Il n'a pas d'autre objet, et il l'atteint invariablement.
+
+Et même quand on finit par vous accorder un matelas dur, ainsi que cela
+se fait au cours de la détention, on souffre encore de l'insomnie.
+
+Le sommeil est, en effet, une habitude, comme toutes les choses qui
+donnent la santé.
+
+Tout détenu, qui a eu pour lit des planches, souffre de l'insomnie.
+
+C'est une punition révoltante, ignorante.
+
+Pour ce qui regarde les besoins de l'esprit, je vous demande de me
+permettre de dire quelques mots.
+
+Le système actuel des prisons a presque l'air d'être fait exprès pour
+causer le naufrage et la destruction des facultés intellectuelles.
+
+Si la production de la folie n'en est pas le but, elle en est
+certainement le résultat.
+
+C'est là un fait bien établi.
+
+Les causes sautent aux yeux.
+
+Privé de livres, de toute relation avec des êtres humains, isolé de
+toute influence humaine et humanisante, condamné au silence éternel,
+soustrait à tout contact avec le monde extérieur, traité en animal
+dépourvu d'intelligence, dégradé au-dessous du niveau de n'importe
+quelle créature du monde des bêtes, le misérable, qui est enfermé dans
+une prison anglaise, n'a guère de chance d'échapper à la folie.
+
+Je ne tiens point à m'étendre sur ces horreurs, et moins encore à
+exciter en ces affaires un intérêt sentimental passager.
+
+Aussi, je me bornerai, avec votre permission, à dire ce qu'on devrait
+faire.
+
+Tout détenu devrait avoir un assortiment suffisant de bons livres.
+
+Présentement, pendant les trois premiers mois de sa détention, on ne lui
+accorde aucun livre, à l'exception de la Bible, du livre de prières et
+du livre de cantiques.
+
+Après ce temps, on lui accorde un livre par semaine.
+
+Non seulement ce n'est pas assez, mais encore les livres, qui composent
+la bibliothèque ordinaire d'une prison, sont absolument sans valeur.
+
+Ce sont surtout des livres soi-disant religieux, de troisième catégorie,
+mal écrits, composés évidemment pour des enfants, et qui ne peuvent
+convenir ni à des enfants ni à d'autres.
+
+Il faudrait encourager les prisonniers à lire, et avoir les livres dont
+ils ont besoin, et ces livres devraient être bien choisis.
+
+Actuellement le choix des livres est fait par l'aumônier de la prison.
+
+Sous le régime actuel, un détenu n'est autorisé à voir ses amis que
+quatre fois par an, et pendant vingt minutes chaque fois.
+
+C'est très fâcheux.
+
+On devrait permettre au détenu de voir ses amis une fois par mois, et
+pendant un temps raisonnable.
+
+La mode actuelle, qui est en vogue, d'exhiber un détenu à ses amis,
+devrait être changée.
+
+Dans le système d'aujourd'hui, le prisonnier est ou bien enfermé à clef
+dans une grande cage en fil de fer, ou bien dans une grande caisse de
+bois, avec une petite ouverture, et couverte d'un grillage en toile
+métallique.
+
+Ses amis sont placés dans une cage semblable, à trois ou quatre pieds de
+distance.
+
+Deux gardiens se tiennent dans l'espace intermédiaire pour écouter, et
+si cela leur plaît, interrompre la conversation, quelle qu'elle puisse
+être.
+
+Je propose qu'on permette au détenu de voir ses parents ou amis dans
+une chambre.
+
+Les règlements actuels sont révoltants et exaspérants à un point qu'on
+ne saurait dire.
+
+Une visite de parents ou d'amis est pour chaque détenu un redoublement
+d'humiliation et de souffrance mentale.
+
+Beaucoup de prisonniers, plutôt que de subir une pareille épreuve, se
+refusent entièrement à voir leurs amis.
+
+Et je ne saurais trouver cela surprenant.
+
+Quand on voit son solicitor, on le voit dans une chambre dont la porte
+est vitrée, et le gardien se tient de l'autre côté.
+
+Quand un homme voit sa femme et ses enfants, ou ses parents ou ses amis,
+on devrait lui accorder le même privilège.
+
+Etre exhibé comme un singe en cage, à des gens qui ont de l'affection
+pour vous, et pour qui on en a, c'est une inutile et horrible
+dégradation.
+
+Il faudrait permettre à tout détenu d'écrire et de recevoir une lettre
+par mois.
+
+À présent on ne permet d'écrire que quatre fois par an.
+
+C'est absolument insuffisant.
+
+Une des choses tragiques de la vie de prison, c'est de pétrifier le
+coeur de l'homme.
+
+Les sentiments d'affection naturelle, comme tous les autres sentiments,
+ont besoin de nourriture.
+
+Ils meurent aisément d'inanition.
+
+Une carte-lettre, quatre fois par an, ce n'est pas assez pour faire
+vivre les affections plus douces et plus humaines, grâce auxquelles, en
+définitive la nature est entretenue dans un état qui la rende accessible
+aux influences du bien et du beau qui peuvent sauver une vie naufragée
+et ruinée.
+
+Il faudrait supprimer l'habitude de mutiler et d'expurger les lettres.
+
+Présentement, si dans une lettre, un détenu se plaint du système de la
+prison, cette partie de la lettre est coupée avec une paire de ciseaux.
+
+Si d'autre part il formule quelque plainte quand il s'entretient avec
+ses amis à travers les barreaux de la cage, ou l'ouverture de la caisse
+de bois, il est malmené par le gardien, et inscrit au rapport pour une
+punition chaque semaine jusqu'à l'époque de la visite suivante.
+
+On compte bien que dans l'intervalle il aura appris, non point la
+sagesse, mais la ruse, et cela s'apprend toujours.
+
+C'est une des rares choses qu'on apprend en prison.
+
+Malheureusement les autres choses sont de plus grande importance en
+certains cas.
+
+S'il m'est permis de dépasser les bornes, puis-je dire ceci?
+
+Vous avez demandé dans votre article de tête qu'on ne permette à aucun
+aumônier de prison d'avoir aucune charge, aucun emploi en dehors de la
+prison même. Mais c'est là une affaire sans aucune importance.
+
+Les aumôniers de prison ne servent absolument à rien.
+
+Considérés en masse, ce sont des gens bien intentionnés, mais d'une
+sottise qui va jusqu'à la niaiserie.
+
+Ils ne servent à rien au détenu.
+
+Une fois toutes les six semaines, on entend la clef tourner dans la
+porte de la cellule, et l'aumônier entre.
+
+Naturellement on est tout attention.
+
+Il demande si on a lu la Bible.
+
+On répond oui ou non, selon les circonstances.
+
+Il cite alors quelques textes, sort et referme la porte à clef.
+
+Parfois il laisse des tracts.
+
+Les fonctionnaires, auxquels il devrait être interdit d'exercer quelque
+emploi hors de l'enceinte de la prison, ou d'avoir une clientèle
+particulière, ce sont les médecins des prisons.
+
+Actuellement, le médecin de la prison à d'ordinaire, sinon toujours, une
+nombreuse clientèle privée et occupe des emplois dans d'autres
+institutions.
+
+Il en résulte que la santé des détenus est entièrement négligée, que
+l'état sanitaire de la prison n'est pas du tout surveillé.
+
+Je regarde, et dès ma première jeunesse, j'ai toujours regardé le corps
+médical, comme la profession de beaucoup la plus humaine de la société.
+
+Mais je dois faire une exception pour les médecins des prisons.
+
+Autant que j'ai pu le voir par mes rapports avec eux, par ce que j'ai vu
+d'eux à l'hôpital et ailleurs, ils sont butors de manières, d'un
+caractère grossier, et absolument indifférents à la santé ou au
+bien-être des détenus.
+
+Si l'on interdisait aux médecins de prison la clientèle privée, ils
+seraient obligés de s'intéresser quelque peu à la santé, aux conditions
+hygiéniques des gens qui leur sont confiés.
+
+J'ai tâché d'indiquer dans ma lettre quelques-unes des réformes
+nécessaires dans notre système des prisons anglaises.
+
+Ce sont des choses simples, pratiques et humaines.
+
+Ce n'est là, bien entendu, qu'un commencement.
+
+Mais il est temps de commencer, et l'impulsion ne peut être donnée que
+par la forte pression de l'opinion publique formulée dans votre puissant
+journal et entretenue par lui.
+
+Mais il y aura beaucoup à faire pour rendre effectives même ces
+réformes-là.
+
+Et la première tâche, à entreprendre, et peut-être, la plus difficile,
+est d'humaniser les directeurs de prison, de civiliser les gardiens et
+de christianiser les aumôniers.
+
+ Votre,... etc.
+
+ L'auteur de la _Ballade de la Prison de Reading_.
+
+ 23 mars.
+
+
+
+
+=TABLE DES MATIÈRES=
+
+ * * * * *
+
+
+Ravenne. 7
+
+Taedium Vitae. 35
+
+La Sphinge. 39
+
+Camma. 65
+
+Impression.--Le Réveillon. 69
+
+À Vérone. 73
+
+Apologie. 77
+
+Quia multum amavi. 83
+
+Silentium amoris. 87
+
+Sa Voix. 91
+
+Ma Voix. 97
+
+Des Jours de printemps aux Jours d'hiver, pour mettre en musique. 101
+
+Ailinon, ailinon eipe to d'eth nichatô. 105
+
+Le Véritable Savoir. 109
+
+Pétales de lotus. 113
+
+Jours perdus, d'après un portrait peint par Miss V. T. 118
+
+Impressions. 123 I.--Le Jardin. 125 II.--La Mer. 129
+
+Sous le Balcon. 133
+
+Le Jardin des Tuileries. 137
+
+À l'occasion de la vente aux enchères des lettres d'amour de Keals. 141
+
+Le Nouveau Remords. 145
+
+Fantaisies décoratives. 149 I.--Le Panneau. 151 II.--Les Ballons. 157
+
+Canzonette. 161
+
+Symphonie en Jaune. 165
+
+Dans la Forêt. 169
+
+À ma femme, avec un exemplaire de mes poésies. 173
+
+Avec un exemplaire de _La Maison des Grenades_. 177
+
+À L. L. 181
+
+Sen Artisty ou le rêve de l'Artiste, traduit du polonais de Madame
+Helena Modjeska. 187
+
+Fragments en Prose. 197
+
+Lettres au _Daily Chronicle_ sur la Vie de Prison. 199
+
+À l'Éditeur du _Daily Chronicle_. 237
+
+Imprimerie Générale de Châtillon-sur-Seine.--EUVRARD-PICHAT.
+
+===
+
+
+
+OSCAR WILDE
+
+
+La Maison de la Courtisane
+
+
+_Traduction d'ALBERT SAVINE_
+
+
+PARIS.--Ier
+
+P.-V. STOCK, ÉDITEUR 155, RUE SAINT-HONORÉ. 155
+
+1919 BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE
+
+ * * * * *
+
+OUVRAGES PARUS
+
+
+I.--=Au delà des Forces=, par BJORNSTEJERNE BJORNSON, premier et
+deuxième parties. Traduction de MM. Auguste Monnier et Littmanson. Un
+volume in-18. Prix 3 50
+
+II.--=Le Roi=, drame en quatre actes; =Le Journaliste=, drame en quatre
+actes, par BJORNSTEJERNE BJORNSON. Traduction de M. Auguste Monnier. Un
+volume in-18. Prix 3 50
+
+III.--=Les Prétendants à la Couronne=, drame en cinq actes =Les
+Guerriers à Helgeland=, drame eu quatre actes, par HENRIK IBSEN.
+Traduction de M. Jacques Trigant-Geneste. Nouvelle édition. Un volume
+in-18. Prix 3 50
+
+IV.--=Les Soutiens de la Société=, pièce en quatre actes; =L'Union des
+Jeunes=, pièce en cinq actes, par HENRIK IBSEN. Traduction de MM. Pierre
+Bertrand et Edmond de Nevers. Deuxième édition. Un volume in-18. Prix 3
+50
+
+V.--=Empereur et Galitéen=, par HENRIK IBSEN. Traduction de M. Charles
+de Cusanove. Quatrième édition, revue et corrigée. Un volume in-18. Prix
+3 50
+
+VI.--=Nouveaux Poèmes et Ballades=, de A.-C. SWINBURNE. Traduction
+d'Albert Savine. Un volume in-18. Prix 3 50
+
+VII.--=Oeuvres en Prose=, de P.-B. SHELLEY, traduites par Albert Savine.
+Pamphlets politiques. Réfutation du déisme Fragments de romans. Critique
+littéraire et critique d'art Philosophie. Un volume in-18. Prix 3 50
+
+VIII.--=Souvenirs autobiographiques du Mangeur d'opium=, par THOMAS DE
+QUINCEY. Traduction et préface par Albert Savine Deuxième édition. Un
+volume in-18. Prix 3 50
+
+IX.--=Confessions d'un Mangeur d'opium=, par THOMAS DE QUINCEY. Première
+traduction intégrale par V. Descreux. Nouvelle édition. Un volume in-18.
+Prix 3 50
+
+X.--=Aurora Leigh=, par ELISABETH BARRETT BROWNING. Traduit de
+l'anglais. Troisième édition. Un volume in-18. Prix 3 50
+
+XI.--=Un Gant=, comédie en trois actes; =Le Nouveau Système= pièce en
+cinq actes, par BJORNSTJERNE BJORNSON. Traduit du norvégien par Auguste
+Monnier. Un vol. in-18. Prix 3 50
+
+XII.--=Le Portrait de Dorian Gray=, par OSCAR WILDE. Traduit de
+l'anglais par M. Eugène Tardieu. Cinquième édition. Un volume in-18.
+Prix 3 50
+
+XIII.--=Un Héros de notre Temps=, récits; =Le Démon=, poème oriental,
+par LERMONTOEF. Traduit du russe par A. de Villamarie. Deuxième édition.
+Un volume in-18 3 50
+
+XIV.--=Intentions=, par OSCAR WILDE. Traduction, préface notes de J.
+Joseph-Renaud. Un volume in-18 3 50
+
+XV.--=La Dame de la Mer=, pièce en 5 actes; =Un Ennemi du Peuple=, pièce
+en 5 actes, par HENRIK IBSEN. Traduction de M.M. Ad. Chennevière et C.
+Johansen. Un vol. in-18 3 50
+
+XVI.--=Enlevé!= roman de ROBERT L. STEVENSON. Traduction et préface
+d'Albert Savine. Un volume in-18 3 50
+
+XVII.--=Poèmes et Poésies= par ELISABETH BARRETT BROWNING Traduction de
+l'anglais et étude par Albert Savine, Un volume in-18 3 50
+
+XVIII.--=Le Crime de lord Arthur Savile=, par OSCAR WILDE Traduit de
+l'anglais par Albert Savine. Un vol. in-18 3 50
+
+XX.--=Derniers Contes=, par EDGAR POE. Traduits par F. Habbe Un volume
+in-18 3 50
+
+XX.--=Le Portrait de Monsieur W. H=., par OSCAR WILDE. Traduit de
+l'anglais par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXI.--=Poèmes=, d'OSCAR WILDE. Traduction et préface par Albert Savine.
+Un volume in-18. 3 50
+
+XXII.--=Simples Contes des Collines=, par RUDYARD KIPLING. Traduits de
+l'anglais par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXIII.--=Le Prêtre et l'Acolyte=, nouvelles, par OSCAR WILDE. Traduction
+et préface par Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50
+
+XXIV.--XXV.--XXVI.--=Oeuvres poétiques complètes de Shelley=, traduites
+par F. Rabbe. Précédées d'une étude historique et critique sur la vie et
+les oeuvres de Shelley. Trois volumes in-18, se vendant séparément
+chacun 3 50
+
+XXVII.--=Nouveaux Contes des Collines=, par RUDYARD KIPLING. Traduits de
+l'anglais par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXVIII.--=Mystères et Aventures=, par A. CONAN DOYLE. Traduction
+d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXIX.--=Trois Troupiers=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert
+Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXX.--=Autres Troupiers=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert
+Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXXI.--=Le Parasite=, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert Savine et
+Georges-Michel. Un volume in-18. 3 50
+
+XXXII.--=Au Blanc et Noir=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert
+Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXXIII.--=Théâtre. I.--Les Drames=, par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert
+Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXXIV.--=La Grande Ombre=, roman, par A. CONAN DOYLE. Traduction
+d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXXV.--=Poèmes et Ballades=, de A. C. SWINBURNE. Traduction de M.
+Gabriel Mourey et notes de Guy de Maupassant. Un volume in-18, nouvelle
+édition 3 50
+
+XXXVI.-=Un Début en Médecine=, roman, par A. CONAN DOYLE. Traduction
+d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXXVII.--=Chants d'avant l'Aube=, par A. C. SWINBURNE. Traduction de M.
+Gabriel Mourey. Un volume in-18. 3 50
+
+XXXVIII.--=Sous les Déodars=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert
+Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXXIX.--=Nouveaux Mystères et Aventures=, par CONAN DOYLE. Traduction
+d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXXX.--=Idylle de Banlieue=, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert
+Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXXXI.--=Théâtre. II.--Les Comédies, I.= par OSCAR WILDE. Traduction
+d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXXXII.--=La Cité de l'Épouvantable Nuit=, par RUDYARD KIPLING.
+Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXXXIII.--=Jim Harrison, boxeur=, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert
+Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXXXIV.--=La Merveilleuse Découverte de Raffles Haw=, par CONAN DOYLE.
+Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXXXV.--=Au Hasard de la Vie=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert
+Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXXXVI--=Vice Versa=, roman, par F. ANSTEY. Traduit de l'anglais par Ch.
+Bernard-Derosne. Un volume in-18, nouvelle édition 3 50
+
+XXXXVII.--=Lettres de Marque=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert
+Savine. Un volume in-18 3 50
+
+XXXXVIII.--=Théâtre. III.--Les Comédies, II=, par OSCAR WILDE.
+Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+XXXXIX.--=Une Maison de Grenades=, par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert
+Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+L.--=Micah Clarke.--Les Recrues de Monmouth=, par A. CONAN DOYLE.
+Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50
+
+LI.--=Le Capitaine Micah Clarke=, par A. CONAN DOYLE. Traduction
+d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+LII.--=Derniers Mystères et Aventures=, par A. CONAN DOYLE. Traduction
+d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+LIII.--=La Bataille de Sedgemoor=, par A. CONAN DOYLE. Traduction
+d'Albert Savine. Un volume in-18 3 50
+
+LIV.--=Terres de Silence=, par EDWARD WHITE. Traduit par J. G. Delamain.
+Un vol. in-18. 3 50
+
+LV.--=Brugglesmith=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert Savine et
+Georges-Michel. Un vol. in-18. 3 50
+
+LVI.--=Un Duo=, par A. CONAN DOYLE, seule traduction intégrale par
+Albert Savine. Un volume in-18 3 50
+
+LVII.--=Les Enquêtes du prestigieux Héwitt=, par ARTHUR MORRISON.
+Adaptation française par Albert Savine et Georges Michel. Un volume
+in-18. 3 50
+
+LVIII.--=Nouvelles Enquêtes du prestigieux Héwitt=, par ARTHUR MORRISON.
+Adaptation française par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+LIX.--=Dernières Enquêtes du prestigieux Héwitt=, par ARTHUR MORRISON.
+Adaptation française par Albert Savine. Un volume in-18 3 50
+
+LX.--=Essais de Littérature et d'Esthétique=, (1877-1885), par OSCAR
+WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50
+
+LXI.--=Chez les Américains=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert
+Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+LXII.--=La Mort d'Ivan le Terrible=, par le Cte ALEXIS TOLSTOÏ.
+Traduction de B. Tseytline et E. Jaubert. Un vol. in-18. 3 50
+
+LXIII.--=Dorrington détective marron=, par ARTHUR MORRISON. Traduction
+d'Albert Savine. Unh vol. in-18. 3 50
+
+LXIV.--=Nouveaux Essais de Littérature et d'Esthétique=, 1886-1887, par
+OSCAR WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50
+
+LXV.--=Parmi les Cheminots de l'Inde=, par RUDYARD KIPLING. Traduction
+d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50
+
+LXVI.--=Dick le Galopeur=. par H. B. MARRIOTT WATSON. Traduction
+d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50
+
+LXVII.--=Le N° 19759. Confessions d'un Condamné=, recueillies par JULIEN
+HAWTHORNE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18 3 50
+
+LXVIII.--=Derniers Essais de Littérature et d'Esthétique=, (1887-1890)
+par OSCAR WILDE. Trad. d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50
+
+LXIX.--=Idylles de la Mer=, par FRANK Th. BULLEN, préface de R. KIPLING.
+Texte français d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50
+
+LXX.--=Anatole=, par ARTHUR SCHNITZLER. Traductions de MM. Maurice Rémon
+et Maurice Vancaire. Un vol. in-18. 3 50
+
+LXXI.--=Les Aventuriers=, par H. B. MARRIOTT WATSON. Traduction d'Albert
+Savine. Un volume in-18. 3 50
+
+LXXII.--=La Maison de la Courtisane=, par OSCAR WILDE. Traduction
+d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50
+
+Le traducteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de
+traduction et de reproduction pour tous les pays, y compris la Suéde et
+la Norvège.
+
+Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Section de la
+librairie) en avril 1919.
+
+ * * * * *
+
+ _=De cet ouvrage il a été tiré à part dix exemplaires sur papier de
+ Hollande, numérotés et paraphés par l'éditeur_=.
+
+
+
+
+DU MÊME TRADUCTEUR:
+
+
+JUAN VALERA.--Le Commandeur Mendoza.
+
+NARCIS OLLER.--Le Papillon, préface d'Emile Zola.--Le Rapiat.
+
+JACINTO VERDAGUER.--L'Atlantide.
+
+EMILIA PARDO BAZAN.--Le Naturalisme.
+
+HENRYCK SIENKIEWICZ.--Pages d'Amérique.
+
+ANDREW CARNEGIE.--La Grande-Bretagne jugée par un Américain.
+
+ELISABETH BARRETT BROWNING.--Poèmes et Poésies.
+
+TH. DE QUINCEY.--Souvenirs autobiographiques du Mangeur d'opium.
+
+TH. ROOSEVELT.--La Vie au Ranche.--Chasses et parties de chasse.--La
+Conquête de l'Ouest.--New-York.
+
+PERCY BYSSHE SHELLEY.--Oeuvres en prose.
+
+ROBERT L. STEVENSON.--Enlevé!
+
+ALGERNON C. SWINBURNE.--Nouveaux Poèmes et Ballades.
+
+ARTHUR CONAN DOYLE.--Mystères et Aventures.--Le Parasite. (En
+collaboration avec Georges-Michel.)--La Grande Ombre.--Un Début en
+Médecine.--Idylle de Banlieue.--Nouveaux Mystères et Aventures.--Jim
+Harrison, boxeur.--La merveilleuse découverte de Raffles Haw.--Derniers
+Mystères et Aventures.--Le Capitaine Micah Clarke.--Les Recrues de
+Monmouth.--La bataille de Sedgemoor.--Un Duo.
+
+ARTHUR MORRISON.--Les Enquêtes du prestigieux Héwitt.--Nouvelles
+Enquêtes du prestigieux Héwitt.--Dernières Enquêtes du prestigieux
+Héwitt.--Dorrington détective marron.
+
+H.-B. MARRIOTT WATSON.--Dick le Galopeur.
+
+JULIEN HAWTHORNE.--Confessions d'un condamné, par le Nº 19759.
+
+FRANK-TH. BULLEN.--Idylles de la mer.
+
+
+
+
+BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE: No 72
+
+ * * * * *
+
+OSCAR WILDE
+
+ * * * * *
+
+
+À LA MÊME LIBRAIRIE
+
+ * * * * *
+
+OEUVRES D'OSCAR WILDE
+
+ =Intentions=. Traduction de M. J. Joseph-Renaud. Un volume in-18,
+ 3e édition 3 fr. 50
+
+ =Le Crime de lord Arthur Saville=. Traduction de M. Albert Savine.
+ Un volume in-18. 3 fr. 50
+
+ =Le Portrait de Mr W. H.= Traduction de M. Albert Savine. Un volume
+ in-18, 3 fr. 50
+
+ =Poèmes=. Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18. 8 fr. 50
+
+ =Essais de Littérature et d'Esthétique, 1877-1885=. Traduction de
+ M. Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50
+
+ =Le Prêtre et l'Acolyte=. Traduction de M. Albert Savine. Un volume
+ in-18. 3 fr. 50
+
+ =Théâtre.--T. I.--Les Drames=. Traduction de M. Albert Savine. Un
+ volume in-18. 3 fr. 50
+
+ =Théâtre.--T. II.--Les Comédies=. T. I. Traduction de M. Albert
+ Savine. Un vol. in-18. 3 fr. 50
+
+ =Théâtre.--T. III.--Les Comédies=. T. II. Traduction de M. Albert
+ Savine. Un vol. in-18. 3 fr. 50
+
+ =Une Maison de Grenades=. Traduction de M. Albert Savine. Un vol.
+ in-18. 3 fr. 50
+
+ =Le Portrait de Dorian Gray=. Traduction d'Eugène Tardieu. Un
+ volume in-18, 7º édition. 3 fr. 50
+
+ =Nouveaux essais de Littérature et d'Esthétique=. =1886-juin 1887=.
+ Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50
+
+ =Derniers essais de Littérature et d'Esthétique=. Traduction de M.
+ Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50.
+
+ =La Maison de la Courtisane=. Traduction d'Albert Savine. 3 fr. 50
+
+
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+
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+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+redistribution.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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