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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:46:07 -0700 |
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This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica). + + + + + + + + +La Maison de la Courtisane + +NOUVEAUX POÈMES + +Traduction d'ALBERT SAVINE + +DEUXIÈME ÉDITION + +1919 + + + + + + +LA MAISON DE LA COURTISANE + +Nous perçûmes le bruit cadencé de pas de danseurs; nous suivîmes, en +flânant, la rue éclairée par la lune et nous arrêtâmes devant la maison +de la Courtisane. + +De l'intérieur, à travers le tumulte, le désordre, nous entendions les +musiciens jouer à grand bruit le _Coeur cher et fidèle_ de Strauss. + +Pareilles à d'étranges et grotesques pantins, décrivant de fantastiques +arabesques, des ombres couraient sur le store. + +Nous regardions les danseurs-fantômes tournoyer aux sons du +cornet-à-piston et du violon, comme des feuilles noires que le vent fait +tourbillonner. + +Ainsi que des automates mis en mouvement par des fils, ces minces +squelettes dessinés en silhouettes, allaient glissant, se formant en +lent quadrille. + +Ils se prenaient par la main et dansaient une ronde grandiose, et +parfois éclatait l'écho grêle et aigu des rires. + +Parfois une poupée à mouvement d'horlogerie pressait contre sa poitrine +un amant-fantôme; on eut dit parfois qu'ils se disposaient à fredonner +et à chanter. + +Parfois une horrible marionnette se détachait et fumait une cigarette +sur les degrés du perron: on eut dit une chose qui vivait. + +Alors me tournant vers mon aimée, je lui dis: «Ce sont des morts qui +dansent avec des morts; c'est de la poussière qui tourbillonne avec de +la poussière.» + +Mais elle, elle répondit à l'appel du violon; elle me quitta, elle +entra. L'Amour pénétra dans la demeure du Plaisir. + +Et soudain les sons prirent un timbre faux. Les danseurs furent las de +valser; les ombres cessèrent de tournoyer, de virer. + +Et par la rue longue et silencieuse, l'aurore, aux pieds chaussés de +sandales d'argent, parut furtive comme une jeune fille apeurée. + + + + +RAVENNE + +Poème récité au théâtre Sheldon, à Oxford, le 26 juin 1878. + + +À MON AMI + +GEORGES FLEMING + +Auteur du _Roman du Nil_ et de _Mirage_. + + +I + + Ravenne, Mars 1877. + + Oxford, Mars 1878. + +Il y a un an, je respirais l'air de l'Italie,--et pourtant, il est +beau, ce me semble, ce printemps du Nord, avec ces campagnes que dore la +fleur de mars, le sansonnet qui chante sur le bouleau velouté, les freux +qui croassent, les ramiers des bois qui voltigent de ci de là, les +petits nuages qui courent par le ciel. Elle est jolie la violette, qui +penche doucement la tête, la primevère, pâle d'amour inconsolé, la rose +qui bourgeonne sur l'églantier grimpant, le groupe de crocus, (qu'on +dirait une lune de feu, qui aurait pour contour un anneau pourpre de +fiançailles), et toutes les fleurs de notre printemps anglais, les +charmantes perce-neige et l'asphodèle aux brillantes étoiles. L'alouette +prend son essor près du moulin qui murmure, et brise les fils de la +vierge que couvre la première rosée, et le long de la rivière, pareil à +une flamme bleue, file comme une flèche le martin-pêcheur, pendant que +les linottes brunes chantent dans la verte feuillée. + +Il y a un an.... Il semble qu'un temps bien court se soit passé, depuis +la dernière fois que j'ai vu ce magnifique climat du Sud, où fleur et +fruit prennent le rayonnement de la pourpre, où les pommes de la table +brillent comme des lampes allumées. C'était alors le Printemps, et je +chevauchais à mon gré par des vignes à la riche floraison, par les +sombres bosquets d'oliviers. L'air moite était doux. La route blanche +résonnait sous les pieds de mon cheval, et tout en rêvant au nom antique +de Ravenne, j'épiais le jour jusqu'au moment où masqué de blessures de +flamme, le ciel de turquoise prit la teinte de l'or bruni. + +Oh! comme mon coeur brûla d'une jeune passion, quand bien loin par delà +les roseaux et les eaux stagnantes, j'aperçus cette cité sainte +surgissant en traits clairs, et portant sa couronne de tours. +J'accélérai mon galop, rivalisant avec le soleil couchant, et avant que +se fussent éteintes les dernières lueurs cramoisies, je me vis enfin +dans l'enceinte de Ravenne. + + +II + + +Quel étrange silence! Nul bruit de vie ou de joie n'agite l'air. Point +de jeune berger rieur, qui joue du chalumeau. Même pendant tout le jour, +on n'entend pas les cris heureux des enfants qui jouent. Comme c'est +triste, et doux, et silencieux! Assurément on pourrait vivre ici bien +loin de toute crainte, à voir le défilé des saisons, depuis l'amoureux +printemps jusqu'à la pluie et la neige de l'hiver, sans jamais avoir un +souci. Ces eaux, sans nul doute, sont celle du Lethé, et cette plante +est celle qui donne à l'homme l'oubli de sa patrie. + +Oui! parmi les prairies semées de lotus, tu te dresses comme Proserpine, +la tête couronnée de pavots, et tu gardes les cendres sacrées des +morts. Car bien que tu aies cessé d'enfanter des générations guerrières, +tes nobles morts sont avec toi,--eux du moins, sont fidèles à ta +gloire.--Garde-les avec sollicitude, ô cité sans enfants. Car c'est un +charme puissant pour éveiller chez les hommes les rêves de choses +sublimes, que ces tombes solitaires où reposent les grandeurs du passé. + + +III + + +Voyez ce pilier voûté, qui se dresse dans la plaine. Il marque la place +où le plus brave des chevaliers de France reçut le coup mortel. C'était +le prince de la chevalerie, le seigneur de la guerre. C'était Gaston de +Foix. Quelque étoile de malheur l'entraîna contre ta cité et il tomba, +combattant bravement, comme tombe un lion de la forêt. Il fût ravi à la +vie alors que la vie et l'amour étaient nouveaux pour lui. Il repose +sous le voile bleu sans couture de Dieu. De hauts roseaux pareils à des +lances oscillent tristement sur sa tête, et des nerpruns prennent un +rouge plus vif là où s'épancha sur le sol le sang pourpre de sa +brillante jeunesse. + +Portez vos regards un peu plus loin au nord, vers ce tertre ravagé. Là +gît maintenant captif dans une tombe digne d'un prince, et élevée par la +main de sa fille, dans la profondeur ténébreuse, Théodoric, le roi goth +à la puissante membrure. C'est là qu'il dort, las enfin de ses +victoires. Le temps n'a point épargné la ruine. Le vent et la pluie ont +abattu sa forteresse, et nous voyons une fois de plus que la mort est le +souverain maître de toutes choses, et que roi et paysan doivent devenir +de la poussière. + +Sans doute, elle fut grande leur gloire à eux! mais à mes yeux, le roi +barbare, le héros de la chevalerie, la grande reine elle-même étaient +chose misérable et vaine, à côté du tombeau où Dante se repose de ses +peines. Sa tombe dorée s'ouvre en plein air, et un sculpteur aux mains +habiles y a gravé le front blanc et calme, aussi calme que l'aube +naissante, ces yeux où s'allumaient les éclairs de l'amour et du dédain, +ces lèvres qui chantèrent le ciel et l'enfer, cette figure ovale que +dessina si bien Giotto, la figure lasse du Dante. Jusqu'à ce jour, il +est resté au lieu où il a trouvé le repos, bien loin de l'Arno qui +précipite ses flots jaunes sous les larges ponts de cette belle cité, où +le haut campanile de Giotto semble se dresser comme un lis de marbre +sous des cieux de saphir. Hélas! mon Dante, tu as connu la douleur des +existences plus vulgaires, la chaîne odieuse de l'esclavage, et combien +il est pénible de monter les degrés dans les demeures des rois, et +toutes les mesquines misères qui défigurent la noble physionomie d'un +homme sous le ressentiment de l'injustice. Et pourtant ce morne univers +est reconnaissant de ton chant; nos nations te rendent hommage; et elle +aussi, cette reine cruelle de la Toscane vêtue de vignobles, elle qui de +ton vivant a mis sur ton front une couronne d'épines, elle a maintenant +couvert de lauriers ta tombe vide et redemande vainement les cendres de +son fils. + +O le plus grand des exilés, ta souffrance est finie, ton âme est +maintenant auprès de ta Béatrice. Ravenne garde tes cendres. Dors en +paix. + + +IV + + +Comme ce palais est solitaire! Comme ces murs sont gris! Nul ménestrel +n'éveille désormais l'écho dans ces salles. La chaîne brisée, rongée de +rouille, pend à la porte, et les mauvaises herbes ont fendu le pavé de +marbre. Par ici se cache le serpent, et par là les lézards courent près +des lions de pierre qui clignotent au soleil. C'est là que Byron logea, +qu'il abrita son amour et ses plaisirs pendant deux longues années, +comme un autre Antoine, pour qui l'univers fut un autre Actium. Pourtant +il ne laissa point se faner son âme royale, ni se briser sa lyre, ni +s'émousser la pointe de sa lance, grâce aux arts perfides d'une reine +d'Égypte. Car de l'Orient se fit entendre un grand cri. La Grèce se +dressa prête à combattre pour la liberté, et elle le fit venir de +Ravenne. Jamais chevalier ne partit plus généreusement pour les mêlées +des batailles, nul ne tomba plus bravement sur le sol ensanglanté, d'où +on le rapporta sur son bouclier comme on eût fait d'un Spartiate. O +Hellade, Hellade! En ton heure de fierté, en ton jour de puissance, +rappelle-toi celui qui mourut pour arracher de tes membres les chaînes +de la servitude. O Salamine, ô plaines solitaires de Platée, ô vagues +furieuses de la mer Eubéenne pleine de tempêtes, ô cimes des Thermopyles +désertes que balaient les vents, il vous aima bien, et non point en +paroles seulement, celui qui te donna si libéralement sa lyre et son +épée, comme fit Eschyle dans la bataille acharnée de Marathon. + +Et l'Angleterre, elle aussi, se réjouira de son fils, de son guerrier +poète, le premier à chanter et à combattre. La calomnie, à la rage +empoisonnée, n'osera plus ramper comme un serpent sur son nom accompli +et défigurer l'écusson seigneurial de sa renommée. + +Car, ainsi que la couronne d'olivier, récompense de la course, illumine +de joie la figure animée de tous les coureurs, comme la croix rouge qui +sauve les hommes pendant la guerre, comme le phare empanaché de flamme +qu'aperçoivent de loin les marins sur une mer que soulève l'orage, tel +était son amour pour la Grèce et la Liberté. + +Byron, tes couronnes sont éternellement fraîches et vertes. Les pétales +rouges des roses de la Sapphique Mitylène ceindront ton front. Pour toi +fleurit le myrte, dans des clairières mystérieuses, près de la solitaire +Castalie. Les lauriers attendent ta venue, et ils sont tous à toi, et +leur entrelacement formera autour de ta tête une couronne parfaite. + + +V + + +Les cimes des pins se balançaient à la brise du soir, au murmure enroué +des flots de l'hiver, et les troncs élancés étaient rayés d'ambre +brillante. Je me promenais par les bois, plein d'une joie emportée. Un +oiseau effarouché, de ses ailes battantes et de ses pattes, faisait +voler en neige toutes les fleurs. À mes pieds, pareils à des couronnes +d'argent, étaient les pâles narcisses, et des oisillons chantaient sur +toutes les branches entrelacées. O arbres, flexibles, ô liberté de la +forêt, dans vos asiles, du moins un homme est libre, et oublie en +partie le monde las de querelles. Le sang coule plus chaud, et une +sensation de vie s'éveille dans les veines accélérées, pendant qu'une +fois de plus, les bois s'emplissent de divinités que nous avions cru +mises à mort. Pendant longtemps j'attendis, et certainement j'espérai +voir quelque Pan aux pieds de chèvre chanter de joyeuses chansons parmi +les roseaux, quelque vierge dryade surprise, et s'enfuyant pudiquement, +ou bien les contours harmonieux et les membres bruns, la figure +effrontée et trompeuse de quelque dieu des bois embusqué dans la +clairière, la reine Diane chasseresse, aux membres blancs, impitoyable, +à l'air fier, tenant en laisse les chiens de meute bondissant à ses +côtés, ou bien Hylas réfléchi par les eaux pures du ruisseau. + +O coeur oisif! O rêve chéri de l'Hellade! Avant qu'il fût longtemps, +les vibrations croissantes et décroissantes, aux sons mélancoliques des +carillons du soir, la cloche qui sonnait les vêpres dans un couvent, +vinrent frapper mon oreille parmi ces fleurs d'amour. Hélas! hélas! ces +heures douces comme le miel, avaient englouti mon coeur comme une mer +envahissante et noyé tout souvenir du noir Gethsemani. + + +VI + + +O solitaire Ravenne, on fait plus d'un récit sur les grandes gloires de +tes jours d'autrefois. Deux mille ans se sont écoulés, depuis que tu vis +César monter à cheval pour aller remporter d'impériales victoires. Ton +nom était puissant lorsque les maigres aigles de Rome volaient des Iles +Britanniques aux lointains flots bleus de l'Euphrate, et tu régnais en +noble reine sur les peuples, jusqu'au jour où l'on vit dans les rues le +Goth et le Hun. Découronnée par l'homme, désertée par la mer, tu dors +bercée dans une pauvreté solitaire. Désormais, sur ta rive où s'enflait +la marée, les milliers de galères, comme une forêt de pin, ne vogueront +plus, car là où flottaient constamment des vaisseaux à l'éperon de +bronze, le berger morose joue ses airs pleins de tristesse, et les +blanches brebis errent à leur gré dans les lieux où coulaient les eaux +empourprées de l'Adria. + +Quelle beauté! Quelle tristesse! O reine inconsolée, tu gis morte au +milieu du charme des ruines, seule parmi toutes tes soeurs, car du moins +le roi guerrier de l'Italie a franchi la plus fière des portes de Rome +et a porté la couronne dans les temples orgueilleux de la Ville +Eternelle et fait retentir de son nom les sept montagnes. + +Et Naples a survécu à son rêve de douleur, et elle raille ses tyrans. +Venise ressuscite et reparaît du fond des eaux, et le cri de Lumière et +Vérité, d'Amour et Liberté, se fait entendre dans Gênes l'impérieuse, et +là où les clochers de marbre de Milan trouent l'air. Il résonne depuis +les Alpes jusqu'aux rives siciliennes, et le rêve de Dante n'est plus un +rêve maintenant. + +Mais toi, Ravenne, toi qui fus la plus aimée, tes palais en ruines ne +sont plus qu'un voile funèbre jeté sur ta grandeur tombée, et ton nom +brille comme la flamme terne et frissonnante d'une bougie, sous la +splendeur du soleil en plein midi, de la nouvelle Italie. Car la nuit a +disparu, la nuit de sombre oppression, et le jour s'est levé avec une +magnificence d'enthousiasme. Les chiens de l'Autriche sont chassés bien +loin du pays, par delà ces citadelles couronnées de glace, qui se +dressent pour former une ceinture à la plaine de la Royale Lombardie, +depuis l'Orient lointain jusqu'à la mer orientale. + +Je sais, il est vrai, que, du nombre de tes fils, il en fut qui périrent +dans les eaux de Lissa, sur les pentes escarpées d'Aspromonte, sur la +plaine de Novare, mais ce n'est point en vain que tes enfants sont morts +pour toi. Et pourtant, à ce qu'il me semble, tu n'as point bu de ce vin +sorti des raisins nouvellement foulés de la Liberté divine, tu n'as +point suivi cette étoile immortelle qui pousse les peuples vers les +exploits guerriers. Lasse de la vie, tu restes plongée dans le +silencieux sommeil. Comme celui qui suit des yeux la venue des ombres +qui s'allongent, indifférent aux heures qui vont à pas pressés, tu +portes le deuil de quelque jour de gloire, car le soleil de la Liberté +ne t'a point montré sa face, et dans la course tu n'as point conquis de +flambeau. + +Ne te réveille pas néanmoins de ton assoupissement. Reste bien en repos +parmi les Asphodèles ambrés de tes campagnes, dans tes prés semés de +lis. Reste là en repos, pour railler toute grandeur humaine. Qui oserait +étaler les mesquins soucis de son existence, en présence de tes ruines, +ou louer les querelles ambitieuses des rois, et l'orgueil stérile des +nations en guerre? N'as-tu point été la fiancée du prince farouche qui +régnait sur l'orageuse Adriatique, la reine des empires jumeaux, et les +nations ne t'ont-elles pas été données en proie? Et maintenant, tes +portes restent ouvertes nuit et jour. L'herbe pousse drue sur toutes tes +tours, dans tous tes palais. Le sinistre figuier a lézardé ton mur de +bastions, et là où prenaient leur repos les guerriers vêtus de mailles, +la chouette de minuit a fait son nid caché. Oh! déchue, déchue de tes +grandeurs, ô cité captive dans les filets de la Destinée, rien ne reste +de tous tes jours de gloire qu'un écusson terni et une couronne de +lauriers flétris. + +Pourtant, qui donc, sous cette nuit de guerre et de terreurs, peut du +haut de la tour tranquille épier la venue des armées futures? Qui peut +dire à l'avance quelles joies amènera le jour, ou pourquoi les linottes +chantent avant l'aube? Toi, toi aussi, tu peux te réveiller, ainsi que +la rose se réveille, en son éclat d'incarnat, du tombeau que lui font +les neiges, comme les opulents champs de blé qui rougissent, puis se +dorent, surgissent de ce sol brun, que durcit l'âpre voix de l'hiver, ou +comme des mêlées de la tempête se dégage une parfaite étoile. + +O cité tant aimée, j'ai voyagé bien loin des îles ceintes de vagues qui +sont ma patrie. J'ai vu le sombre mystère du Dôme s'élever lentement sur +la route de la morne Campagna et se revêtir de la royale pourpre du +jour, et de la cité couronnée de violettes, j'ai assisté au coucher du +soleil près de la colline de Corinthe, et j'ai vu le «rire infiniment +nombreux de la mer» du haut des collines qu'éclairaient les étoiles, +dans l'Arcadie constellée de fleurs, et pourtant c'est à toi que revient +mon plus complet amour, comme revient le soir à son nid de la forêt la +tourterelle attardée. + +O cité du poète, celui qui a vu à peine une vingtaine d'étés perdre leur +justaucorps vert pour prendre la livrée de l'automne, ferait un vain +effort pour éveiller sur sa lyre un chant plus sonore, ou pour dire les +jours de gloire; et vraiment c'est peu de chose que le léger murmure qui +sort du chalumeau du pâtre, alors que le souffle vibrant du clairon +devrait ébranler le ciel et embraser toute la voûte. Et ce serait folie +que d'aborder de pareils sujets. Pourtant, je sais que mon coeur n'a +jamais éprouvé une plus noble ardeur que le jour où je réveillai tes +rues de leur silence sous le choc bruyant des fers de mon cheval, et que +je vis la ville que j'essaie de chanter maintenant, après de longues +journées d'un voyage monotone. + + +VII + + +Adieu, Ravenne! Mais il y a un an je restai debout à contempler la +pourpre splendide du couchant, dans la chapelle solitaire de ta plaine +marécageuse. Le ciel était pareil à un bouclier qui aurait reçu du +soleil mourant la tache du sang et de la bataille, et à l'ouest, les +nuages fermant le cercle avaient tissé une robe royale, digne d'être +portée par quelques-uns des grands Dieux, pendant que dans la vaste +étendue, l'océan de l'air empourpré, descendait la galère dorée du Dieu +de la lumière. + +Ici encore, la douce tranquillité de la nuit ramène le flux montant du +souvenir, et ravive l'amour passionné que j'eus pour toi. C'est +maintenant le Printemps d'amour, mais bientôt l'Eté s'épanouira en +maître sur les prairies, sur les arbres, et bientôt le gazon s'embellira +de fleurs plus brillantes, et produira des lis que fauchera quelque +adolescent. Puis, avant peu, le vainqueur de l'Eté, l'opulent Automne, +saison usurière, prêtera son or accumulé à tous les arbres, pour le voir +dispersé de tous côtés par la prodigalité de la brise. Et ensuite ce +sera le froid et monotone Hiver. Ainsi s'accomplit jusqu'au bout le +cycle de l'année. Ainsi nous allons de l'adolescence à l'âge viril, pour +déchoir dans les jours pénibles où les boucles de cheveux sont de neige. +L'amour seul ne connaît point l'hiver: il ne meurt jamais, il n'a aucun +souci des menaces de l'orage ni du ciel de plomb. Et celui que j'ai pour +toi ne passera jamais, alors même que mes lèvres faibles ne pourraient +que bégayer ton éloge. + +Adieu! Adieu! L'étoile silencieuse du soir, avant courrière de la nuit, +scintille dans le lointain et avertit le berger de ramener ses troupeaux +au bercail. Peut-être, avant que les mers d'or de nos champs soient +réunies en gerbes par les moissonneurs, peut-être avant que je voie les +feuilles d'automne, je pourrai contempler ta cité, et déposer +humblement à tes pieds la couronne de lauriers du poète. + +Adieu! Adieu! cette lampe d'argent, la lune, qui pour nous fait l'heure +de minuit aussi claire que midi, éclaire sûrement tes tours, et fait +bonne garde là où Dante dort, où Byron aimait à vivre. + + + + +=TAEDIUM VITAE= + + +Poignarder ma jeunesse avec les armes du désespoir, porter la livrée +voyante de ce siècle mesquin, laisser les mains les plus viles voler mon +trésor, avoir mon âme captive dans les filets d'une chevelure de femme, +et n'être que le domestique mercenaire de la Fortune, je jure que je ne +l'aime point. Tout cela, c'est pour moi moins que la légère écume qui se +joue sur la mer, moins que l'aigrette du chardon, en un jour d'été, +détachée de sa graine. Mieux vaut me tenir à l'écart, bien loin de ces +sots calomniateurs qui raillent ma vie, ne me connaissant point. Mieux +vaut le plus humble toit fait pour abriter le plus pauvre journalier, +que de rentrer dans cette caverne où l'on s'enroue à se chamailler, où +mon âme blanche a pour la première fois baisé le péché sur tes lèvres. + + + + +=LA SPHINGE= + + À + + MARCEL SCHWOB + + en témoignage d'amitié et d'admiration. + +Dans un angle sombre de ma chambre, pendant plus de temps que n'en +conçoit mon imagination, une belle et silencieuse Sphinge m'a contemplé +à travers les ondoiements des ténèbres. Intangible, immobile, elle ne se +lève point, elle ne fait aucun mouvement. Car les lunes argentées ne +sont rien pour elle, non plus que les soleils qui roulent. Dans l'air le +rouge succède au gris; les vagues du clair de lune montent, s'abaissent, +mais lorsque vient l'aurore, elle ne s'en va point, et lorsque revient +la nuit, elle est là. + + * * * * * + +L'aurore suit l'aurore, et les nuits marchent à leur déclin, et pendant +tout ce temps cette chatte singulière reste allongée sur le tapis +chinois, ses yeux de satin à la bordure d'or. Elle reste couchée sur la +natte, elle épie obliquement, et sur sa gorge couleur de tan roule en +vague sa fourrure douce et soyeuse, qui parfois ondule jusqu'à ses +oreilles pointues. Approchez donc, mon charmant sénéchal, qui somnolez +en votre pose de statue. Approchez donc, être d'un grotesque si exquis, +à demi-femme, à demi-animal. + + * * * * * + +Approchez, ma charmante, ma langoureuse Sphinge, et venez poser votre +tête sur mon genou, et laissez-moi passer une main caressante sur votre +gorge et voir, votre corps tacheté comme le lynx. Et laissez-moi toucher +ces griffes recourbées, en jaune ivoire, et prendre à pleine main cette +queue qui, pareille à un monstrueux serpent, s'enroule autour de vos +grosses pattes de velours. Un millier de siècles pesants +t'appartiennent, alors que moi, j'ai vu à peine une vingtaine d'étés +quitter leur livrée verte pour prendre la livrée bariolée de l'automne. + + * * * * * + +Mais vous, vous savez lire les hiéroglyphes sur les grands obélisques de +grés, et vous vous êtes entretenue avec les basilics, et vous avez +regardé face à face les hyppogriffes. Oh! Dites-le moi, étiez-vous +présente, quand Isis s'agenouillait devant Osiris, et avez-vous vu +l'Égyptienne lorsqu'elle faisait fondre la perle pour Antoine, et +qu'elle buvait le vin tout enivré du joyau, et qu'en une feinte terreur, +elle penchait la tête pour regarder le colossal proconsul tirer de +l'écume le thon salé. + + * * * * * + +Et avez-vous épié la Cyprienne, lorsqu'elle baisait le blanc Adon sur sa +couche funèbre. Et avez-vous suivi Amenalk, le Dieu d'Héliopolis? Et +avez-vous causé avec Thoth, et avez vous entendu pleurer Io, couronnée +des cornes lunaires et connu les rois peints qui dorment sous la +Pyramide en forme de coin? Relevez vos grands yeux de satin noir, +pareils à des coussins où l'on se laisse aller. Venez-vous étirer à mes +pieds, fantastique Sphinge, et contez-moi tous vos souvenirs. + + * * * * * + +Dites-moi en vos chants la Vierge juive qui allait errant avec le Saint +Enfant, et comment vous les avez guidés à travers le désert, et comment +ils dormirent parmi votre ombre. Dites-moi cette verte soirée pleine de +parfums, alors que couchée près de la rive, vous entendiez monter de la +barque dorée d'Adrien le rire d'Antinoüs, et comment vous avez lapé dans +le courant, et désaltéré votre soif, et contemplé d'un regard ardent, +avide, le corps d'ivoire de ce jeune et bel esclave, à la bouche +pareille à une grenade. + + * * * * * + +Dites-moi le labyrinthe qui servait d'étable pour le taureau à la double +forme. Parlez-moi de la nuit où vous rampiez sur la plinthe de granit +du temple, où l'ibis écarlate voltigeait par les corridors tendus de +pourpre, en criant tout effrayé, et l'horrible rosée qui tombait goutte +à goutte des gémissantes mandragores, et l'énorme et somnolent crocodile +qui versait dans son bassin des larmes boueuses, et, arrachant les +joyaux fixés à ses oreilles, retournait au Nil d'une allure vacillante. + + * * * * * + +Et comment les prêtres vous maudissaient en psaumes chantés d'une voix +criarde, le jour où vous avez saisi en vos griffes leur sergent; et +comment, vous vous êtes glissée en rampant, pour assouvir votre passion +sous les palmiers frissonnants. Qui donc étaient vos amants, quels +étaient ceux qui luttaient pour vous dans la poussière? Quel était +l'instrument de votre luxure, quel amoureux aviez-vous chaque jour? +Étaient-ce des lézards géants qui venaient s'accroupir devant vous parmi +les roseaux du rivage? Des grillons aux vastes flancs de métal +venaient-ils s'abattre sur vous, sur votre couche en désordre. + + * * * * * + +Le monstrueux hippopotame venait-il s'accoler à vous dans le brouillard? +Étaient-ce des dragons aux écailles d'argent, qui, de passion, se +tordaient en noeuds compliqués, quand vous passiez près d'eux? Et du +tombeau lycien, construit en briques, quelle horrible chimère sortit, +avec ses têtes affreuses et ses flammes redoutables, pour faire produire +à votre sein de nouvelles merveilles.... + + * * * * * + +Ou bien aviez-vous d'inavouables hôtes secrets, ou bien traîniez-vous +dans votre séjour quelque Néréide enroulée dans de l'écume ambrée, avec +des seins bizarres en cristal de roche. Ou bien alliez-vous, foulant du +pied l'embrun, rendre visite à la brune Sidonienne et lui demander des +nouvelles de Léviathan, de Léviathan ou de Béhémoth? Ou bien quand le +soleil était couché, montiez-vous par la pente semée de cactus, à la +rencontre de votre Éthiopien noir dont le corps était du jais poli? + + * * * * * + +Ou bien, pendant que les bateaux de terre cuite s'échouaient dans les +marécages du Nil, au crépuscule, et quand les chauves-souris au vol +incertain, tournaient autour des triglyphes du temple, alliez-vous d'un +pas furtif jusqu'au bord de la berge, pour traverser à la nage le lac +silencieux, et de là vous insinuant dans la voûte, faire de la Pyramide +votre lupanar, au point que de chacun des noirs sarcophages surgissait +le défunt, peint et emmailloté? Ou bien attiriez-vous dans votre couche +le Trageophos aux cornes d'ivoire? + + * * * * * + +Ou bien avez-vous aimé le Dieu des Mouches, qui tourmenta les Hébreux, +et qui était barbouillé de vin jusqu'à la ceinture, ou bien Pasht, qui +avait pour yeux des béryls verts? Peut-être était-ce ce jeune Dieu, le +Tyrien, qui était plus amoureux que la colombe d'Astaroth? Ou avez-vous +aimé le Dieu de l'Assyrien, dont les ailes semblables à un étrange et +transparent mica dépassaient de beaucoup sa tête à bec de faucon qui +était peinte d'argent et de rouge, et cerclée de bandes en orichalque. + + * * * * * + +Ou bien l'énorme Apis a-t-il bondi de son char, pour jeter à vos pieds +les grosses fleurs du nénuphar qui ont l'arôme et la couleur du miel?... + +Combien il est subtil votre sourire? Alors est-ce que vous n'auriez aimé +personne? Non, je le sais, le grand Ammon fut votre compagnon de lit. Il +s'étendit près de vous au bord du Nil. + + * * * * * + +Les chevaux aquatiques, qui fréquentent les marais, firent retentir +leurs trompettes, quand ils le virent venir, tout parfumé du galbanum +de Syrie, tout imprégné de nard et de thym. Il suivit le bord du fleuve, +pareil à une vaste galère aux voiles d'argent. Il allait, à grands pas à +travers les eaux, tout cuirassé de beauté et les eaux se retiraient. Il +allait à grands pas par le sable du désert. Il arriva à la vallée où +vous étiez couchée. Il attendit l'aurore du jour, et alors il toucha de +sa main vos seins noirs. + + * * * * * + +Vous avez baisé sa bouche avec une bouche de flamme. Vous avez fait du +dieu cornu votre proie. Vous vous teniez debout derrière son trône, vous +l'appeliez par son nom secret. Vous murmuriez de monstrueux oracles dans +les cavernes de ses oreilles, et avec le sang des chèvres et le sang +des taureaux vous lui apprîtes à faire de monstrueux miracles. Pendant +qu'Ammon était votre compagnon de lit, votre chambre était le Nil +couvert de vapeurs, et avec votre sourire archaïque au contour sinueux, +vous regardiez monter et s'apaiser sa passion. + + * * * * * + +Son front luisait des huiles syriennes, et ses membres de marbre +étendus, déployés comme une tente à midi, faisaient pâlir la lune et +ajoutaient un nouvel éclat au jour. La longue chevelure avait neuf +coudées d'envergure; elle avait la couleur de cette gemme jaune que les +marchands apportent du Kurdistan cousue dans le rebord de leurs +manteaux. La face était comme le moût qui couvre une cuve de vin +nouveau. Les mers ne sauraient rien ajouter à la perfection du saphir +de ses yeux. Son cou fort et doux était blanc comme du lait, avec un fin +réseau de veines bleues; et d'étranges perles, qu'on eût dit de la rosée +congelée, étaient brodées sur la soie flottante.... + + * * * * * + +Sur son piédestal de nacre et de porphyre, il brillait trop vivement +pour qu'on pût le contempler, car sur sa poitrine d'ivoire, scintillait +la merveilleuse émeraude de l'Océan, ce mystérieux joyau, aux reflets de +lune, que quelque plongeur des gouffres de Colchide avait trouvé parmi +les vagues de plus en plus noires, et porté à la magicienne de Colchis. +Devant son char doré, couraient des corybantes nus avec des guirlandes +de pampre, et des files de fiers éléphants s'agenouillaient pour +traîner son char, et des files de Nubiens noirs portaient sa litière, +alors qu'il parcourait la grande allée pavée de granit, entre les +éventails de mobiles plumes de paon. + + * * * * * + +Les marchands venant de Sidon, dans leurs vaisseaux bariolés, lui +apportaient de la stéatite. La plus vile des coupes qui touchaient ses +lèvres était faite d'une chrysolithe. Les marchands lui apportaient des +caisses de cèdre, pleines de vêtements somptueux et liées de cordes. La +traîne de son manteau était portée par des seigneurs de Memphis; de +jeunes rois étaient heureux de son hospitalité. Mille prêtres tondus +s'agenouillaient nuit et jour devant l'autel d'Ammon. Mille lampes +balançaient leur lumière à travers la demeure sculptée d'Ammon, et +maintenant l'impur serpent et la vipère tachetée, avec leurs petits, +rampent de pierre en pierre; car la demeure est en ruines et le grand +monolithe de marbre rose se penche. L'âne sauvage, ou le chacal vagabond +viennent se tapir dans les portes branlantes. De farouches satyres se +lancent des appels à travers les tambours cannelés qui gisent sur le +sol, et au sommet de l'édifice est perché le singe à la face bleue +d'Horus, et il piaille pendant que le figuier fait éclater les piliers +du péristyle. + + * * * * * + +Le dieu gît en fragments çà et là, profondément caché dans le sable que +le vent agite. J'ai vu sa tête de granit de géant, encore convulsée d'un +impuissant désespoir, et bien des caravanes errantes de nègres au port +imposant, aux châles de soie, en traversant le désert, s'arrêtent +terrifiées devant ce cou trop vaste pour l'embrasser. + + * * * * * + +Et bien des Bédouins barbus écartent leur burnous aux raies jaunes pour +jeter un long regard sur les muscles titaniques de celui qui fut jadis +ton paladin.... + + * * * * * + +Ainsi donc va chercher des fragments par la lande, et lave-les à la +rosée du soir, et refais de ces pièces, une à une, ton amant mutilé. + + * * * * * + +Va les chercher là où elles sont abandonnées, et de ces morceaux, de ces +débris, reconstruis ton compagnon en pièces et éveille de folles +passions dans la pierre insensible. Charme par des hymnes syriens son +oreille lourde. Il aima ton corps. Oh sois bonne! Verse le nard sur sa +chevelure et enroule de douces bandes de lin autour de ses membres. +Attache autour de sa tête le collier en pièces de monnaie et rends aux +lèvres pâles leur couleur avec des fruits rouges. Tisse de la pourpre +pour ses hanches amaigries, et de la pourpre pour ses reins décharnés. + + * * * * * + +Hâte-toi vers l'Égypte. Ne crains rien. Il n'y eut jamais qu'un Dieu qui +mourut, jamais qu'un Dieu qui laissa un soldat lui planter sa lance dans +le flanc. Ceux-là, tes amants, ils ne sont point morts, et Anubis, à la +face de chien, reste à son poste d'honneur, près de la porte de cent +coudées, la main pleine des lis du lotus pour ta tête, et toujours, au +haut de son trône de porphyre, le géant Memnon dirige ses yeux sans +paupières à travers l'espace vide, et à chaque lueur jaune de l'aube, il +crie après toi. + + * * * * * + +Et le Nil, avec les débris de sa corne, gît dans son lit de limon noir, +et tant que tu ne viendras pas, il n'épandra point les eaux sur le blé +qui se flétrit. Tes amoureux ne sont pas morts, je le sais. Ils se +relèveront. Ils entendront ta voix. Ils agiteront à grand bruit tes +symboles. Ils se réjouiront. Ils accourront baiser ta bouche. Ainsi, +mets donc des voiles à tes flottes, attèle des chevaux à ton char +d'ébène, et en route pour le Nil. Ou, si tu t'es lassée de divinités +mortes, suis la trace de quelque lion errant à travers la plaine couleur +de cuivre, atteins-le, empoigne-le par la crinière, invite-le à te +servir d'amant. Couche-toi près de son flanc sur le gazon, et plante tes +dents blanches dans sa gorge. Et quand tu entendras le bruit de son +agonie, fouette tes longs flancs d'airain poli, et prends pour compagnon +un tigre, dont les flancs couleur d'ambre ont des taches noires, et +enfourche sa croupe dorée, et franchis en triomphe la porte de Thèbes, +et roule-toi avec lui dans les jeux de l'amour, et quand il se détourne, +et qu'il gronde et qu'il montre les dents, alors frappe-le mortellement +de tes griffes de jaspe, ou brise-le en le serrant contre tes seins +d'agate. + + * * * * * + +Pourquoi tarder? Va-t'en d'ici, je suis las de tes airs de langueur, las +de ton regard toujours fixe, de ta somnolente magnificence. Ton haleine +horrible, et lourde, fait vaciller la lumière de la lampe, et sur mon +front je sens la moiteur, et les terribles rosées de la nuit et de la +mort. Tes yeux sont comme des lunes fantastiques qui frissonnent en +quelque lac stagnant. Ta langue est comme un serpent écarlate qui danse +à des airs fantastiques. Ton pouls bat des mélodies empoisonnées et ta +gueule noire est comme le trou laissé par une torche ou par des charbons +ardents sur des tapis sarrasins. + + * * * * * + +Va-t'en. Les étoiles aux nuances de soufre s'enfuient en hâte par la +porte de l'occident. Va-t'en, ou peut-être il sera trop tard pour monter +dans leurs silencieux chars d'argent! Vois, l'aurore frissonne autour +des clochers gris qui portent un cadran doré, et la pluie ruisselle sur +chacune des vitres taillées en diamant, et ses larmes rendent trouble le +jour déjà terne. Quelle furie aux cheveux de serpents, récemment sortie +de l'enfer, avec des gestes de laideur et d'impureté, a pu s'enfuir loin +de la reine qu'endorment les pavots, et l'introduire dans la cellule +d'un étudiant? + + * * * * * + +Quel criminel fantôme, aussi dépourvu de chant que de voix, s'est glissé +à travers les rideaux de la nuit, en voyant ma bougie brûler avec +éclat, a frappé, et vous a invitée à entrer? N'en est-il pas d'autres +plus maudits, et d'une lèpre plus blanche que la mienne. Abana et +Pharphar sont-ils desséchés, que tu sois venue jusqu'ici pour étancher +ta soif. + + * * * * * + +Sphinge trompeuse! Sphinge trompeuse, près des roseaux du Styx, le vieux +Charon, appuyé sur sa rame, attend mon obole. Pars la première, et +laisse-moi à mon crucifix, dont le pâle Accablé de douleur, promène sur +le monde son regard las, et pleure sur toute âme qui meurt, et pleure +sur toute âme vainement. + + + + +=CAMMA= + +Ainsi qu'un homme, penché sur une urne grecque, étudia les belles formes +qu'y a tracées une main attique, Dieu et déesse svelte, homme vigoureux +et jeune fille, ainsi que leur beauté lui ôte tout désir de se retourner +et de regarder en face la clarté du jour. De même ne dois-je pas aspirer +vers plus d'une lune mystérieuse d'indolente volupté, lorsque dans le +plus intime secret du sanctuaire d'Artémis, je te vois debout, sous tes +formes antiques, et dans ta sévérité. + +Et pourtant,--il me semble,--j'aimerais mieux te voir, jouer le rôle de +ce serpent du vieux Nil, dont l'enchantement donnait l'ivresse à des +Empereurs. Viens, grande Égypte, ébranle notre scène de tes défilés +symboliques! Ah! je suis enfin écoeuré de passions sans réalité. Fais du +monde ton Actium, et de moi ton Antoine. + + + + +=IMPRESSION= + +LE RÉVEILLON + +Le ciel est brodé de rougeur capricieuse; les brouillards tournoient et +des ombres fuient. L'aube monte de la mer, comme une blanche dame sort +du lit. + +Et des flèches dentelées de bronze passent à travers le duvet de la +nuit, et une longue vague de lumière jaune s'étale silencieusement sur +les tours, les palais. + +Et, s'élargissant avec ampleur sur la dune, éveille et fait s'envoler un +oiseau battant des ailes. Et toutes les cimes des noyers se mettent en +mouvement, et toutes les branches se rayent de bandes d'or. + + + + +=À VÉRONE= + +--Qu'ils sont raides à gravir, les escaliers des maisons des rois pour +les pieds fatigués des exilés comme moi! Et qu'il est salé, amer, le +pain qui tombe de la table de ce _chien_! Bien mieux m'eût valu mourir +sur les routes ensanglantées de la guerre, ou que ma tête fût suspendue +sur la porte de Florence, plutôt que vivre ainsi, dans la familiarité de +tous les êtres qui cherchent à salir l'essence de mon âme. + +Maudis Dieu et meurs! Quel espoir est préférable à celui-ci? Il l'a +oublié parmi les plaisirs de sa cité d'or et de son jour éternel. Ah! +Silence! derrière les barreaux qui obscurcissent ma prison, je possède +ce que nul ne peut m'enlever, mon amour, et toute la gloire des étoiles. + + + + +=APOLOGIE= + +Est-ce ta volonté que je grandisse et déchoie, que je troque mon drap +d'or contre de la bure grise, et qu'à ton gré je tisse cette toile de +douleur dont les fils les plus beaux sont autant de jours gaspillés? + +Est-ce ta volonté,--Amour que j'aime si bien,--que la maison de mon âme +soit un lieu de torture où, pareils à de vils amants, souvent habitent +la flamme inextinguible, le ver qui ne meurt pas? + +Ah! si c'est ta volonté que je souffre, et que je vende l'ambition au +banal marché, que je fasse du morne échec mon vêtement, et que la +souffrance creuse sa fosse au-dedans de mon coeur. + +Peut-être est ce mieux ainsi. Du moins je n'ai pas fait de mon coeur un +coeur de pierre, ni sevré mon enfance de ses honnêtes joies, ni passé où +la Beauté est une chose inconnue. + +Plus d'un homme a fait ainsi, essayé d'enclore de chaînes étroites l'âme +qui aurait dû être libre, foulé aux pieds la route poudreuse du sens +commun tandis que toute la forêt chante la liberté. + +Ne prenant pas garde comment le faucon moucheté, dans son vol, passait, +l'aileron large à travers les hauteurs de l'air, là où quelque montagne +altière, qu'aucun pied n'avait encore foulée, accrocha les dernières +tresses de la chevelure du Dieu Soleil. + +Ou comment la petite fleur qu'il avait cueillie, la pâquerette, cette +bouchée d'or aux blancs pétales, suivait de ses yeux pensifs le soleil +errant, satisfaite si parfois ses feuilles étaient auréolées. + +Mais sûrement c'est quelque chose d'avoir été un instant le bien aimé, +d'avoir marché la main dans la main avec l'Amour et vu ses ailes de +pourpre s'envoler à travers ton sourire. + +Oui, encore que les aspics à gorge de la passion se repaissent du coeur +de mon ami, j'ai brisé les barreaux, j'ai contemplé face à face la +beauté, connu réellement l'Amour qui met en mouvement le soleil et +toutes les étoiles. + + + + +=QUIA MULTUM AMAVI= + +Cher Coeur, il me semble que le prêtre passionné, quand pour la première +fois il tire du mystérieux tabernacle son Dieu emprisonné dans +l'Eucharistie, et mange le pain, et boit le vin redoutable, n'éprouve +pas un plus religieux effroi que je n'en sentis lorsque pour la première +fois tombèrent en plein sur toi mes yeux éblouis, et lorsque pendant +toute la nuit je restai à genoux à tes pieds, jusqu'à ce que tu fusses +lasse d'idolâtrie. + +Ah! si tu avais eu pour moi moins d'amitié et plus d'amour pendant tous +ces jours d'un été de joie et de pluie, je n'aurais pas aujourd'hui reçu +en héritage la peine, je ne serais pas devenu un valet dans la maison de +souffrance. + +Pourtant, bien que le Remords, le sénéchal aux traits pâles qui sert +l'Amour, soit sur mes talons avec toute son escorte,--je suis très +heureux de t'avoir aimée,--je songe à tous les soleils qui font bleuir +la véronique. + + + + +=SILENTIUM AMORIS= + +Ainsi que souvent le soleil trop resplendissant chasse la lune pâle, +malgré ses efforts, jusqu'en sa sombre grotte, avant même qu'elle ait +obtenu une seule ballade du rossignol,--ainsi ta Beauté rend mes lèvres +inhabiles et fait sonner faux mes chants les plus doux. + +Et ainsi qu'à l'aurore, par-dessus la plaine de prairies, passera le +vent d'ailes impétueuses, qui de son trop rude baiser brise le roseau +qui seul pouvait servir d'instrument au chant. Ainsi mes passions trop +orageuses me travaillent sans règle, et l'excès d'amour rend mon amour +muet. + +Mais sûrement mes yeux t'ont montré, à toi, la raison de mon silence, et +du désaccord de mon luth, avant que notre séparation devînt fatale, et +nous fit partir, toi vers des lèvres vibrant d'une plus douce mélodie, +et moi pour évoquer le stérile souvenir de baisers non donnés, de chants +jamais chantés. + + + + +=SA VOIX= + +L'abeille sauvage tournoie incertaine de branche en branche, sous son +vêtement de fourrure et son aile de gaze, dans la coupe d'un lis, ou met +en branle la cloche d'une jacinthe, dans sa course errante. Asseois-toi +plus près, amie. Ce fut ici, je crois, que je fis ce voeu. + +Et jurai que deux existences n'en feraient qu'une, aussi longtemps que +la mouette aimerait la mer, aussi longtemps que l'héliante chercherait +le soleil. «Vous et moi, dis-je, ce sera pour l'éternité.» Chère amie, +ces jours sont finis, passés: le fil de l'amour est filé. + +Lève les yeux vers ces peupliers qui se balancent, se balancent dans +l'air de l'été. Ici dans la vallée, jamais une brise n'éparpille le +duvet du chardon, mais là-bas soufflent de grands vents, venus des +puissantes mers aux mystérieux murmures et des vastes espaces, que +cinglent les vagues. + +Regardez là-haut où la blanche mouette jette son cri aigu. Que voit-elle +que nous ne voyons pas? Est-ce une étoile ou la lampe qui scintille sur +quelque navire en route pour l'étranger? Ah! Se peut-il que nous ayons +vécu nos vies sur une terre de rêve, que cela serait triste! + +Chérie, ici il ne nous reste rien à dire que ceci: que l'amour n'est +jamais perdu. L'âpre hiver poignarde le sein de mai dont les roses +cramoisies crèvent ses glaçons. Des navires ballotés par la tempête +trouveront un havre dans quelque baie et ainsi nous aussi nous ferons. + +Et ici il n'y a rien à faire que de nous baiser de nouveau et nous +séparer. Ah! Il n'est rien que nous ne puissions affronter. J'ai ma +Beauté, vous avez votre Art. Ah! Ne vous arrêtez pas. Un monde n'est pas +assez pour deux êtres comme vous et moi. + + + + +=MA VOIX= + +En ce monde moderne, qui ne connaît pas le repos, en ce monde +tumultueux, vous et moi nous avons pris tous les plaisirs du coeur et +maintenant les voiles blanches de notre nef sont ployées et la charge de +notre barque épuisée. + +Mes joues ont donc blêmi avant leur temps, car ma gaîté s'est enfuie +dans les larmes. Le Chagrin a pâli le vermillon de ma jeune bouche et la +Ruine a tiré les rideaux de mon lit. + +Mais toute cette vie tumultueuse n'a été pour toi qu'une lyre, un luth, +le charme subtil de la viole ou la musique de la mer endormie, en écho +minuscule dans le coquillage. + + + + + =DES JOURS DE PRINTEMPS AUX JOURS D'HIVER= + + POUR METTRE EN MUSIQUE + +Aux jours joyeux du printemps, quand les feuilles étaient vertes, oh! +comme il chante gaîment, le merle! Je cherchai parmi les fouillis de +clarté l'amour que mes yeux n'avaient jamais vu. Oh! la joyeuse +tourterelle a des ailes dorées. + +Parmi les fleurs et rouges et blanches, oh! comme chante gaîment le +merle! Mon Amour parut le premier à mes yeux. Oh! parfaite vision de +plaisir! Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dorées. + +Le jaune des pommes avait l'ardeur du feu. Oh! comme il chante gaîment, +le merle! O amour trop grand pour la parole ou la lyre, rose épanouie +d'amour et de désir! Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dorées! + +Mais maintenant l'arbre devient gris sous la neige! Ah! qu'il chante +tristement le merle! Mon amour est mort! Ah! voyez-moi étendu devant ses +pieds silencieux, tourterelle aux ailes brisées. Oh! amour! Oh! amour, +plût au ciel que tu aies été mis à mort! Tourterelle caressante, +tourterelle caressante, reviens. + + + + +=AILINON, AILINON EIPE, TO D' EU NIKATÔ= + +_Chante l'ailinos, l'ailinos, et que le Bon l'emporte_. + +Oh! tant mieux pour qui vit dans l'aisance, avec de l'or accumulé, dans +un vaste domaine, et n'a cure de la pluie qui éclabousse, et du fracas +que font en tombant les arbres de la forêt. + +Oh! tant mieux pour qui ne connut jamais le labeur des années de +privations, un père dont la douleur et les larmes ont fait grisonner les +cheveux, une mère pleurant dans la solitude. + +Mais tant mieux pour celui dont le pied a foulé la pénible route du +travail et de la lutte, et qui néanmoins des chagrins de sa vie se fait +des degrés pour se rapprocher de Dieu. + + + + +=LE VÉRITABLE SAVOIR= + + anagkaiô; d'echei + bion therixein ôste karpimon stachun + kai ton men einai ton de mê. + +Tu sais tout: je cherche en vain quelle terre il faut labourer, quelle +autre ensemencer avec du grain. Le sol est noir de ronces et de +mauvaises herbes et n'a cure des larmes qui tombent ou de la pluie. + +Tu sais tout: moi je reste assis, à attendre, les yeux bandés, les mains +défaillantes, jusqu'à ce qu'enfin se lève le dernier voile, et que +s'ouvre pour la première fois la porte. + +Tu sais tout: moi, je ne puis voir. J'espère que ma vie n'aura pas été +chose vaine. Je sais que nous nous retrouverons en quelque divine +éternité. + + + + +=PÉTALES DE LOTUS= + +nemessômchi ge meu oudeu +chlaiein o; che thanêsi brotôu chai potmou epispê +touto un chai geraz oion oizuroisi brotoisi +cheirasthai te chomên baleein t'apo dchchru pareiôn. + +Il n'est point de paix sous le soleil de midi.--Ah! Y a-t il de la paix +dans ces prairies, ou ceinte d'une toison argentée, comme une belle +bergère, s'égare la lune? + +Reine des jardins du ciel, où les étoiles, pareilles à des lis, blanches +et belles, brillent à travers les brouillards de l'air glacé. Oh! reste +encore, car l'aube approche. + +Oh! reste encore, car le jour envieux tend de longues mains pour saisir +tes pieds! Mais hélas! tu as le pas trop rapide. Hélas! je sais que tu +ne t'arrêteras pas. + + * * * * * + +Le soleil monta d'un bond pour accomplir sa course, la brise souffla +doucement sur pâturages et prairies; mais il me sembla voir à l'ouest +l'apparence d'une face humaine. + +Une linotte, sur la mousse de l'épine-vinette, chantait les gloires du +printemps, et faisait retentir les bosquets en fleurs de la gaîté du +jour nouveau-né. + +Une alouette partit effarée de la terre que je foulais, et disparut aux +regards dans le grand voile bleu, sans couture, qui est suspendu devant +la face de Dieu. + +Au-dessus de ma tête, le saule disait tout bas que la mort n'est qu'une +vie plus nouvelle, et que par de vaines paroles de discorde nous +apportons le déshonneur aux morts. + +J'arrachai une branche à l'arbre, et des fleurs de l'épine-vinette +toutes trempées de rosée, et je les liai avec un rameau d'osier et en +fis une guirlande belle à voir. + +Je portai les fleurs là où Il repose (feuilles et fleurs toutes chaudes +sur la pierre). Quelle joie ce fut pour moi, de m'asseoir seul jusqu'à +ce que le soir vint sur mes yeux fatigués. + +Jusqu'à ce que les nuages mobiles eussent tissé une robe d'or que Dieu +portera, et que dans les flots de l'air empourpré, disparût la brillante +galère du soleil. + +Aurai-je de la joie pour la journée, et laisserai-je mon coeur +s'émouvoir, jusqu'en ses profondeurs, du murmure de l'arbre ou du chant +de l'oiseau, ou de la mélancolie des jeux du vent indocile? + +Non, non! les vains rêves de cette sorte sont le lot d'âmes moins +profondes que la mienne. Je sens que je suis à moitié divin, je sais +que je suis grand et fort. + +Je sais que c'est par l'effort que tout arbre de la forêt surgit de la +racine, je sais que nul ne récoltera du fruit, en faisant voile sur la +mer inféconde. + + + + +=JOURS PERDUS= + +D'après un portrait peint par Miss V. T. + +Un blond et svelte enfant, qui n'est point fait pour la douleur de ce +monde, avec une chevelure dorée qui tombe à grands flots autour des +oreilles, et des yeux pleins d'aspirations, à demi voilés par de vaines +larmes, comme les eaux les plus bleues, vues à travers les brouillards +de la pluie, des joues pâles où jamais encore baiser n'a laissé sa +tache, lèvre inférieure rouge rentrée en dedans par effroi de l'Amour, +et blanche gorge, plus blanche qu'une poitrine de colombe.--Hélas! +Hélas! si tout cela n'existait qu'en vain! + +En arrière, des champs de blé, et des moissonneurs en ligne, +accomplissant d'un air las leur tâche fatigante, sans qu'aucun son de +rire ou de luth y mette de la douceur. + +Et indifférent au flamboiement écarlate du soleil couchant, l'enfant +rêve encore. Il ne sait pas que la nuit approche, et que nul ne récolte +des fruits pendant le temps de la nuit. + + + + +=IMPRESSIONS= + +I + +=LE JARDIN= + +Le calice flétri du lis tombe autour de son pistil d'or en poudre, et +sur les bouleaux du bosquet de la lande le dernier ramier roucoule et +appelle. + +L'hélianthe léonin, aux couleurs voyantes, se laisse tomber noir et +dépouillé sur sa tige, et sur le sol des allées du jardin, où le vent se +joue, s'éparpillent les feuilles mortes, d'heure en heure. + +Les pétales, blancs comme le lait, des pâles troènes, s'amassent à ce +souffle en une boule neigeuse: les rosés gisent sur l'herbe comme de +menus lambeaux de soie cramoisie. + + +II + +=LA MER= + +Un brouillard blanc se traîne à travers les voiles; une lune farouche, +en ce ciel d'hiver, reluit pareille à l'oeil d'un lion irrité, du milieu +d'une crinière de nuages roux. + +Le timonier au vêtement épais qui se tient à la roue, n'est plus qu'une +ombre dans l'obscurité, et dans la chambre aux machines toute vibrante, +bondissent les longues liges d'acier poli. + +L'ouragan vaincu a laissé sa trace sur ce vaste dôme qui se soulève, car +les minces filaments d'écume jaune flottent sur les vagues comme de la +dentelle déchirée. + + + + +=SOUS LE BALCON= + +O belle étoile à la bouche de carmin, ô lune aux sourcils d'or, +lève-toi, lève-toi du Sud embaumé et éclaire la route que suivra mon +Aimée, de peur que ses petits pieds ne s'égarent sur la colline où le +vent souffle, ou sur la dune. O belle étoile à la bouche de carmin, ô +lune aux sourcils d'or. + +O navire qui trembles sur la mer désolée, ô navire à la voile humide et +blanche, pars, oh, pars pour le port, vers moi. Car celle que j'aime et +moi nous voudrions aller au pays où s'épanouissent les asphodèles, dans +le coeur d'une vallée violette. O navire qui trembles sur la mer +désolée, ô navire à l'humide et blanche voile. + +Oiseau charmeur au chant faible et doux, oiseau qui chantes sur la +branche, chante, chante encore de ta gorge douce et brune, et celle que +j'aime, en son petit lit, prêtera l'oreille et lèvera la tête sur +l'oreiller, et viendra de mon côté. Oiseau charmeur, au chant faible et +doux, oiseau qui te perches sur la branche! + +O fleur qui te balances dans l'air tremblant, fleur aux lèvres de neige, +descends, pour être portée par celle que j'aime. Si tu meurs, ce sera +dans une couronne sur sa tête, si tu meurs, ce sera dans un pli de sa +robe. Tu iras te poser sur son petit coeur léger, ô fleur qui te +balances dans l'air tremblant, ô fleur aux lèvres de neige. + + + + +=LE JARDIN DES TUILERIES= + + +Cet air d'hiver est vif et froid, et vif, et froid est ce soleil +d'hiver, mais autour de ma chaise, les enfants courent: on dirait de +menues choses en or qui dansent. + +Parfois aux abords du kiosque bariolé, des soldats en miniature se +promènent fièrement, allongent le pas. Parfois ce sont des brigands aux +yeux bleus qui se cachent dans les fourrés dépouillés des massifs. + +Et d'autres fois, pendant que la vieille bonne s'absorbe dans son +volume, ils se risquent à traverser le square, et lancent leurs +flottilles de papier parmi les gros tritons de bronze verdi qui se +contorsionnent. + +Puis ils font semblant de fuir en un vol rapide, et puis ils se lancent, +bande turbulente, et s'aidant de leurs petites mains tour à tour, ils +grimpent à l'arbre noir, effeuillé. + +Ah! cruel arbre, si j'étais vous, et si des enfants grimpaient sur moi, +rien que pour eux, je ferais jaillir de tout mon corps, en dépit de +l'hiver, des fleurs printanières, des blanches, des bleues. + + + + + =À L'OCCASION DE LA VENTE AUX ENCHÈRES DES LETTRES D'AMOUR DE + KEATS= + +Voici les lettres qu'Endymion écrivit à celle qu'il aimait en secret, +sans en rien dire; et maintenant les braillards de la vente aux enchères +font leurs marchés, leurs offres pour chacun de ces pauvres billets +desséchés. Oui, pour chacune des pulsations de la passion, on entend les +marchands faire leur prix. Je crois qu'ils n'aiment guère l'art, ceux +qui brisent le cristal d'un coeur de poète, pour que de petits yeux +chassieux puissent y jeter leurs regards avides et curieux. + +Ne dit-on pas que dans des années bien lointaines, dans une ville au +fond de l'Orient, quelques soldats coururent, la torche en main, vers +minuit, se chamailler au sujet de pauvres vêtements, et jouèrent aux dés +les haillons d'un malheureux, sans rien savoir du miracle divin, et des +souffrances d'un Dieu? + + + + +=LE NOUVEAU REMORDS= + +Le péché est mien; je ne compris pas. Ainsi donc la musique est +prisonnière dans son cachot. C'est à peine si de temps en temps le flot +passager d'une vague tourmente, de ses mouvements incessants, ce rivage +infécond. Et dans le fond flétri de ce pays, l'Eté s'est creusé une +tombe si profonde, qu'à peine le saule plombé ose implorer de l'hiver au +souffle tranchant une fleur d'argent. Mais quel est-il celui qui vient +sur cette rive? (Non, mon amour, lève les yeux et admire). Quel est-il +celui qui vient du Sud en vêtements teints? C'est le Maître que tu +viens de trouver, c'est lui qui cueillera les roses qui n'ont pas été +encore ravies à ta bouche, et moi je resterai, comme auparavant, à +pleurer, à adorer. + + + + +=FANTAISIES DÉCORATIVES= + +I + +=LE PANNEAU= + +Sous l'ombre dansante du rosier se voit une fillette d'ivoire, arrachant +les pétales soit d'incarnat soit de nacre avec des ongles vert pâle de +jade poli. + +Les pétales rouges tombent sur les mottes, les pétales blancs voltigent +un à un, pour tomber dans une tasse bleue où le soleil, tel un grand +dragon, se tord en replis d'or. + +Les pétales blancs flottent dans l'air, les pétales rouges tombent +lentement; il en est qui tombent sur sa robe jaune, et d'autres qui +tombent sur sa chevelure d'un noir de corbeau. + +Elle prend un luth d'ambre et chante, et pendant qu'elle chante, une +grue d'argent commence à allonger son cou écarlate, et à battre de ses +ailes aux reflets de métal. + +Elle prend un luth d'ambre brillant, et du dense bosquet, où il se +cachait, son amoureux aux yeux en amande, la suit d'un regard charmé +dans ses mouvements. + +Et maintenant elle jette un cri de frayeur, et déjà se font jour de +mignonnes larmes. Une épine a blessé de sa pointe la conque marine aux +veines incarnat de son oreille. + +Puis elle lance un joyeux rire: c'est qu'un pétale de rose est tombé +juste à l'endroit où le satin jaune laisse voir la fleur de sa gorge aux +veines bleues. + +De ses ongles vert pâle en jade poli, elle arrache un à un les pétales +d'incarnat et de nacre. Voici là debout une fillette d'ivoire, sous +l'ombre dansante du rosier. + + +II + +=LES BALLONS= + +Sur ce fond trouble de ciel en turquoise, les légers et lumineux ballons +plongent, vont au hasard comme des lunes de satin, vont au hasard comme +des papillons de soie, et tournent à chaque souffle de vent, montent et +tournent comme des danseuses, flottent comme d'étranges perles +transparentes, tombent et flottent comme une poussière d'argent. + +Et voici qu'ils s'attachent aux feuilles d'en bas, chacun prend +discrètement une pose fantastique; chacun d'eux est un pétale de rose au +bout d'un fil de la Vierge. + +Puis ils grimpent aux grands arbres, pareils à de petits globes +d'améthyste, opales errantes qui vont au rendez-vous avec les rubis du +tilleul. + + + + +=CANZONETTE= + +Je n'ai point à profusion, de l'or que gardent les griffons; aujourd'hui +comme jadis, pauvre est le parc du berger. Des rubis, des perles, je +n'en ai point pour parer ta gorge. Malgré tout, les jeunes filles de la +campagne ont aimé le chant du berger. + +Ainsi donc cueille un roseau, et commande-moi de te chanter, car je +voudrais nourrir de mélodie tes oreilles, qui sont plus belles que la +plus belle fleur de lis, plus douces et plus précieuses que le parfum de +l'ambre gris. + +Que crains-tu? Le jeune Hyacinthe a péri? Pan n'est plus ici, et il ne +reviendra jamais, pas plus que le Faune cornu ne foulera les prés +jaunis, pas plus qu'aucun Dieu ne se glissera furtivement à travers les +oliviers. + +Hylas est mort. Lui non plus ne devinera pas ces petites lèvres rouges, +pareilles à des pétales de rose. Sur la haute colline ne jouent plus les +Dryades d'ivoire. Argenté, silencieux, s'efface tristement le jour +d'automne. + + + + +=SYMPHONIE EN JAUNE= + +Un omnibus, tout le long du pont, rampe comme un papillon jaune, et çà +et là un passant a l'apparence d'une petite mouche inquiète. + +De grosses péniches chargées de foin jaune se rangent le long du +bas-port dans l'ombre, et comme une écharpe de soie jaune, l'épais +brouillard s'accroche le long du quai. + +Les feuilles jaunes se flétrissent déjà, et quittent en voletant les +ormes du Temple, et à mes pieds la Tamise d'un vert pâle, s'allonge +comme une tige de jade ondulé. + + + + + +=DANS LA FORÊT= + +Hors du demi-jour du centre des bois, dans l'aurore de la prairie +s'élance mon Faune au corps d'ivoire, aux yeux bruns. + +Il va par bonds à travers les bosquets, en chantant, et son ombre les +suit en dansant, et je ne sais, laquelle je suivrai, sera-ce l'ombre ou +la chanson? + +O chasseur, prends-moi son ombre au piège. O Rossignol, dérobe pour moi +ta chanson, de peur que, rendu fou de musique et d'égarement, je ne +suive en vain sa piste. + + + + + =À MA FEMME= + + AVEC UN EXEMPLAIRE DE MES POÉSIES + +Je ne saurais écrire un imposant prologue, comme prélude à mon lai, ce +serait, j'ose le dire, les propos d'un poète à un poème. + +Car si parmi ces pétales tombés, il en est un qui vous semble beau, +l'amour l'emportera jusqu'à ce qu'il se pose sur votre chevelure. + +Et lorsque le vent et l'hiver endurciront tout le pays dépouillé de son +charme, il parlera tout bas du jardin, et vous comprendrez. + + + + + =AVEC UN EXEMPLAIRE + + DE + + "LA MAISON DES GRENADES"= + +Va, petit livre, à celui qui sur un luth aux branches de nacre, chanta +les pieds blancs de la jeune fille aux cheveux d'or, et invite-le à +regarder dans tes pages; peut-être verra t-il, en toi, danser de jeunes +filles aux cheveux d'or. + + + + +=À L. L.= + +Pourrions-nous déterrer ce trésor depuis longtemps enfoui, pourrait-il +récompenser ce caprice, ce désir, nous ne pourrions jamais apprendre le +chant de l'amour, nous sommes séparés depuis trop longtemps. + +Quand le passé plein de passion, qui s'est enfui, pourrait rappeler ses +morts, pourrions-nous le revivre tout entier, s'il valait cette +souffrance. + +Je m'en souviens, nous avions coutume de nous retrouver près d'un banc +couvert de lierre, et vous de gazouiller tous les jolis mots, de l'air +d'un oiseau. + +Et votre voix avait comme un tremblement, tout comme celle de la +linotte, et se brisait comme dans la gorge du merle sa dernière et +bruyante note. + +Et vos yeux, ils étaient verts et gris comme un jour d'avril, mais ils +s'allumaient comme l'améthyste, quand je me baissais et vous embrassais. + +Et votre bouche, elle refusait, longtemps, bien longtemps, de sourire, +puis elle partait toute vibrante de rire, cinq minutes après. + +Vous aviez toujours peur d'une averse, ainsi qu'une fleur; je m'en +souviens, vous vous leviez en sursaut, et couriez, à la première goutte +de pluie. + +Je m'en souviens, je ne pouvais jamais vous attraper, car personne ne +vous égalait: vous aviez à vos pieds de merveilleuses, lumineuses, +rapides petites ailes. + +Je me rappelle votre chevelure.--L'ai-je rattachée? Car sans cesse elle +se révoltait--on eut dit un écheveau brouillé de rayons dorés de +soleil.--Ces choses-là sont vieilles. + +Je me rappelle si bien la chambre, et le lilas en fleur qui battait +contre la vitre ruisselante, par une chaude pluie de juin. + +Et la couleur de votre robe, elle était d'un brun ambré, et deux bandes +de satin jaune partaient de vos épaules. + +Et le mouchoir de dentelle française, que vous pressiez contre votre +figure? Était-ce une petite larme, ou était-ce la pluie, qui y avait +fait une tachelette? + +Sur votre main, quand elle me fit l'adieu, il y avait des veines bleues. +Dans votre voix, lorsqu'elle me dit bonjour, il y avait un cri étourdi. + +Vous avez tout simplement gaspillé votre vie (ah! cela trancha comme un +couteau!) Lorsque je m'élançai par la porte du jardin, c'était trop +tard, trop tard! + +Nous pourrions revivre encore une fois cela, si c'était la peine de le +souffrir; si le passé de passion, qui s'est enfui, pouvait rappeler ses +morts. + +Eh bien, s'il faut que mon coeur se brise, cher amour, à cause de vous, +il se brisera en musique, je le sais. C'est ainsi que se brisent les +coeurs des poètes. + +Mais, chose étrange, on ne m'avait point appris que le cerveau peut +contenir dans une toute petite cellule d'ivoire et le ciel de Dieu et +l'enfer. + + + + + =SEN ARTISTY + + ou + + LE RÊVE DE L'ARTISTE= + +Traduit du polonais de Madame Helena Modjeska Moi aussi j'ai eu mes +rêves, oui, vraiment j'ai connu les visions qu'amène en foule une +ardente jeunesse, et qui me hantent encore.... + +Il me sembla une fois que j'étais étendu dans un jardin bien clos, au +temps où le Printemps s'échappe de l'Hiver comme un oiseau, ou le ciel a +une voûte de saphir. L'air pur était doux, et le gazon épais qui me +servait de couche était doux comme l'air. L'étrange et secrète vie des +jeunes arbres enflait la verte et tendre écorce, ou éclatait en +bourgeons pareils à des émeraudes serties. Des violettes jetaient des +regards furtifs du fond de leurs cachettes; quelque peu effarouchées de +leur propre beauté. La rose vermeille ouvrait son coeur, et la brillante +stellaire scintillait comme une étoile du matin. Des papillons en +costumes de brun et d'or prenaient les craintives campanules comme +pavillons et comme séjours d'agrément. Là haut un oiseau faisait tomber +en neige toutes les fleurs dans son vol et allait charmer les bois de +son chant. L'univers entier semblait s'éveiller au plaisir. Et +pourtant,... et pourtant... mon âme était emplie d'une lourdeur de +plomb. Je ne trouvais point de joie dans la Nature. Pour moi, l'esclave +de l'ambition, qu'était ce que la rose aux taches cramoisies, ou le +crocus aux sceptres d'or? Le bel oiseau chantait faux pour moi, et les +charmantes fleurs me faisaient l'effet d'un défilé de gens travestis, +car, ainsi que le serpent de la fable se pique de son aiguillon pour se +faire souffrir, aussi je gisais, me torturant moi-même. Le jour +s'avançait inaperçu sur le cadran solaire, jusqu'à ce qu'enfin le soleil +se plongea, drapé de pourpre dans les splendeurs de l'est. Alors du +coeur ardent de ce grand orbe, sortit une créature en qui la beauté des +formes effaçait par son éclat la plus brillante vision de cette terre +triviale. Elle était ceinte d'une robe plus blanche que la flamme ou que +l'airain chauffé dans la fournaise. Sur sa tête elle portait une +couronne de laurier, et pareille à une étoile qui tombe tout à coup des +hauteurs du ciel, elle passa près de moi. + +Alors m'agenouillant bien bas, je m'écriai: + +«O toi que je désire tant! ô toi que j'ai longtemps attendue, gloire +immortelle! grande conquérante du monde, oh! fais que je ne meure pas +sans couronne, une fois du moins que ton laurier impérial ceigne mon +front, sans cela méprisable. Une fois fais sonner le clairon, et que la +trompette de l'ambition bruyante répande mon nom. Quant au reste, je +n'en ai point souci.» + +Alors, d'une voix douce, l'ange me répondit: «Enfant, qui ignores le +véritable bonheur, qui ne sais en quoi consiste la plus haute sagesse de +la vie, tu as été créé pour la lumière, et l'amour, et le rire, et non +point pour gaspiller ton jeune âge à lancer des flèches contre le +soleil, ou à nourrir en ton âme cette ambition dont le poison mortel +infectera ton coeur, et salira toute joie, tout contentement. Reste ici, +dans la douce prison de ce jardin bien clos, dont les prairies au sol +égal et les bosquets charmants invitent au plaisir. L'oiseau sauvage +qui, d'un chant soudain, éveille ces vallons silencieux, sera ton +compagnon de jeux. Chaque fleur qui s'épanouit viendra d'elle-même +s'entrelacer dans tes cheveux, guirlande mieux faite pour toi que le +poids redoutable de la couronne de laurier que donne la Gloire. + +--Ah! stériles présents, m'écriai-je, indocile à son langage de +prudence. N'est-il que ces fleurs périssables, dont les courtes +existences sont limitées entre l'aurore et l'heure du couchant. La +colère de midi peut blesser la rose, et la pluie dépouiller le crocus de +son or. Mais ton immortelle couronne de Renommée, ta couronne de laurier +qui ne connaît point la mort, elle est la seule que le temps ne saurait +flétrir. La dent glacée de l'hiver ne saurait l'entamer et lui nuire. +Les choses triviales ne la profaneront pas.» + +L'ange ne répondit point, mais sa figure s'obscurcit d'un brouillard de +pitié. + +Alors il me sembla que de mes yeux, où la torche de l'ambition lançait +ses dernières et ses plus violentes flammes, jaillissaient deux rayons +horizontaux de lumière bien droite, et qu'entre leur feu brillant la +couronne de laurier se tordait, se contournait, ainsi que quand l'étoile +de Sirius dessèche le blé mûrissant, et une feuille pâle tomba sur mon +front; et je me levai d'un bond, et je sentis le pouls puissant de la +Renommée, et j'entendis au loin le bruit de nations nombreuses qui me +louaient! + + * * * * * + +Moment unique de grande vie aux ardentes couleurs, et puis... qu'elle +est vaine, la louange des nations! qu'elle est futile, la trompette de +la gloire. Il y avait d'âpres épines dans cette feuille de laurier, et +leurs crochets dentelés entraient comme une brûlure, comme une morsure, +jusqu'à ce que du feu et de la rouge flamme semblèrent se repaître de +mon cerveau, et changèrent le jardin en un désert nu. + +Les mains tendues avec force, je luttai pour l'arracher de mon front +saignant, mais ce fut en vain, et avec un cri de douleur, auquel les +étoiles pâlirent avant l'instant qui leur était assigné, je m'éveillai +enfin, et vis l'aube craintive, avancer sa face grise pour regarder dans +les ténèbres de ma chambre, et j'aurais cru que ce n'était là qu'un vain +rêve, sans cette douleur qui sans trêve me ronge le coeur, et sans les +blessures rouges que les épines ont faites à mon front. + + + + +=FRAGMENTS EN PROSE= + + + LETTRES AU =DAILY CHRONICLE= SUR LA VIE DE PRISON + + + =Le cas du gardien Martin. Quelques cruautés de la vie de prison=. + (28 mai 1897) + + +_À l'Éditeur du "Daily Chronicle"_. + +Monsieur, + +J'apprends avec un grand regret, par la lecture de votre journal, que le +gardien Martin, de la prison de Reading, a été renvoyé par les +commissaires de la Prison pour avoir donné quelques biscuits sucrés à un +petit enfant affamé. + +J'ai vu les trois enfants, le lundi qui a précédé ma mise en liberté. + +Ils venaient d'être condamnés. + +Ils étaient rangés, en ligne, debout dans le hall central, vêtus du +costume de la prison, leurs draps sous le bras, prêts à se rendre dans +les cellules qui leur avaient été assignées. + +Je passais par hasard par une des galeries qui se trouvaient sur mon +chemin pour aller au parloir, où je devais avoir la visite d'un ami. + +C'étaient de tout petits enfants. + +Le plus jeune,--celui auquel le gardien a donné les biscuits,--était un +tout petit garçon, pour lequel il avait été évidemment impossible de +trouver des vêtements à sa taille. + +Certes, j'ai vu beaucoup d'enfants en prison pendant les deux ans qu'a +duré ma détention. + +La prison de Wandsworth, en particulier, en contenait toujours un grand +nombre. + +Mais le petit garçon, que je vis dans l'après-midi du lundi 17 à +Reading, était plus petit encore qu'aucun d'eux. + +Il est inutile de dire combien je fus douloureusement affecté de voir +ces enfants à Reading, car je savais quel traitement les y attendait. + +La cruauté avec laquelle on traite les enfants dans les prisons +anglaises est incroyable, excepté pour ceux qui en ont été les témoins +et qui connaissent la brutalité du système. + +De nos jours, on ne comprend pas ce que c'est que la cruauté. + +On la regarde comme une sorte de terrible maladie médiévale, et on +l'attribue à une espèce d'hommes pareils à Eccelin de Romano, et autres, +auxquels infliger volontairement des souffrances donnait une véritable +folie de plaisir. + +Mais les hommes du type d'Eccelin ne sont que des représentants +anormaux d'un individualisme perverti. + +La cruauté ordinaire n'est autre chose que de la stupidité. + +C'est le défaut absolu d'imagination. + +C'est, de nos jours, le résultat de systèmes stéréotypés, de règles +conformes au «_vite et fort_» et de la stupidité. + +Partout où il y a centralisation, il y a stupidité. + +Ce qui est inhumain dans la vie moderne, c'est l'officialisme. + +L'autorité est aussi destructive pour ceux qui l'exercent que pour ceux +sur qui elle est exercée. + +C'est le Bureau des Prisons, c'est le système qu'il met en pratique, qui +sont la source première de la cruauté qu'on exerce sur un enfant en +prison. + +Les gens, qui soutiennent ce système, ont d'excellentes intentions. + +Ceux qui le mettent en pratique sont également humains dans leurs +intentions. + +La responsabilité est rejetée sur des règlements disciplinaires. + +On suppose qu'une chose est juste parce qu'elle est la règle. + +Le traitement actuel des enfants est terrible tout d'abord de la part de +gens qui n'entendent rien à la psychologie particulière d'une nature +d'enfant. + +Un enfant est capable de comprendre un châtiment infligé par un +individu, tel qu'un parent, un tuteur, et de le supporter avec un +certain degré de résignation. + +Ce qu'il est incapable de comprendre, c'est un châtiment infligé par la +Société. + +Il ne saurait se faire une idée de la Société. + +Pour les grandes personnes, c'est naturellement le contraire qui est +vrai. + +Ceux d'entre nous qui sont en prison, peuvent comprendre et comprennent +en effet ce que signifie la force collective qu'on appelle société, et +quelle que soit notre façon d'en concevoir les méthodes et les +prétentions, nous pouvons nous imposer de les accepter. + +Le châtiment, qui nous est infligé par un individu, est au contraire, +une chose que ne supporte aucune grande personne, et à laquelle on ne +s'attend point à la voir se résigner. + +En conséquence, l'enfant étant enlevé à ses parents par des gens qu'il +n'a jamais vus, qu'il ne connaît en aucune façon, et se trouvant dans +une cellule solitaire, qui ne lui est point familière, entouré de +figures nouvelles, recevant les ordres et les punitions des +représentants d'un système qu'il est incapable de comprendre, devient la +proie immédiate de la première et de la plus forte émotion que produise +la vie moderne de la prison,--l'émotion de la terreur. + +La terreur d'un enfant en prison est absolument sans bornes. + +Je me rappelle qu'une fois à Reading, au moment de ma sortie pour +l'exercice, je vis dans la cellule faiblement éclairée, en face de la +mienne, un petit garçon. + +Deux gardiens,--qui ne manquaient pas de bonté, lui parlaient, avec +quelque apparence de sévérité, ou peut-être lui donnaient quelques +utiles conseils pour sa conduite. + +L'un d'eux était dans la cellule avec lui, l'autre se tenait en dehors. + +La figure de l'enfant était comme un masque blanc de terreur, +d'affolement. + +Il y avait dans son regard l'épouvante d'un animal traqué. + +Le lendemain, à l'heure du déjeuner, je l'entendis crier, demander +qu'on le laissât sortir. + +Il appelait ses parents dans ses cris. + +De temps à autre j'entendais la voix grave du gardien de service, qui +lui disait de rester tranquille. + +Et pourtant il n'était pas même condamné pour aucune petite faute dont +il eût été accusé. + +Il était simplement en prévention. + +Cela, je le savais parce qu'il portait ses habits à lui, qui +paraissaient assez propres. Mais il avait les chaussettes et les +souliers de la prison. + +Cela indiquait que c'était un enfant très pauvre, dont les souliers, si +même il en avait, étaient en mauvais état. + +Les juges de paix et les juges de simple police, classe en générale +d'une ignorance absolue, envoient souvent un enfant en prévention pour +huit jours, au bout desquels ils peuvent ne point prononcer la sentence +qu'ils ont le droit de rendre. + +Ils appellent cela «ne point envoyer un enfant en prison». + +Certes, c'est de leur part une façon de voir stupide. + +Pour un enfant, être en prison préventivement ou après un jugement, +c'est une subtilité du système social qu'il ne saurait comprendre. + +Ce qu'il y a d'horrible pour lui, c'est d'y être. + +Aux yeux de l'humanité, le fait qu'il est là, est une chose horrible. + +Cette terreur, qui s'empare de l'enfant et l'accable, qui saisit même +l'homme fait, est naturellement portée au delà de toute expression par +le système de la cellule solitaire de nos prisons. + +Chaque enfant reste enfermé dans sa cellule pendant vingt-trois heures +sur vingt-quatre. + +Voilà ce qui est effrayant. + +Enfermer pendant vingt-trois heures sur vingt-quatre un enfant dans une +cellule mal éclairée, c'est un exemple de la cruauté qu'il y a dans la +stupidité. + +Si un particulier, père ou tuteur, traitait ainsi un enfant, il serait +sévèrement puni. + +La Société pour répression de la cruauté envers l'enfance devrait +s'occuper de cela sans délai. + +Il y aurait partout un mouvement de haine contre quiconque se serait +rendu coupable d'une telle cruauté. + +Certes, une peine sévère doit être appliquée après la faute établie, +mais notre société actuelle fait elle-même pis, et pour l'enfant, être +traité ainsi par une force abstraite dont les droits sont pour lui +chose inintelligible, c'est bien pire que s'il était traité de la même +façon par un père, une mère, ou une personne qu'il connaîtrait. + +Un traitement inhumain infligé à un enfant, est toujours chose +inhumaine, quel qu'en soit l'auteur. + +Mais un traitement inhumain par la société est pour l'enfant d'autant +plus terrible qu'il n'y a pas d'appel. + +Un parent ou un tuteur peuvent être touchés, et faire sortir un enfant +de la chambre sombre et solitaire où il a été enfermé. + +Un gardien ne le peut pas. + +La plupart des gardiens ont une grande affection pour les enfants. Mais +le système leur interdit d'en témoigner quoique ce soit à un enfant. + +S'ils le font, ainsi que l'a fait le gardien Martin, ils sont révoqués. + +La seconde cause de souffrance pour l'enfant en prison, c'est la faim. + +La nourriture, qu'on lui donne, consiste en un morceau de pain de prison +généralement mal cuit, et un gobelet d'eau pour déjeuner à sept heures +et demie. + +À midi, il a pour dîner une assiette de bouillie de maïs grossièrement +préparée; à cinq heures et demie, un morceau de pain sec et un gobelet +d'eau. + +Ce régime appliqué à un homme fait, vigoureux, produit toujours une +maladie d'un genre ou d'un autre; la diarrhée domine, et la faiblesse +qui en est la conséquence. + +Aussi dans une grande prison les remèdes astringents sont-ils distribués +régulièrement par les gardiens comme une chose qui va de soi. + +En ce qui concerne l'enfant prisonnier, il lui est, en général, +impossible de manger quoi que ce soit. + +Pour peu qu'on connaisse les enfants, on sait combien leur digestion +est facilement troublée par un accès de pleurs, un ennui, une souffrance +d'esprit de n'importe quelle sorte. + +Un enfant, qui a passé toute la journée et peut-être la moitié de la +nuit à pleurer tout seul dans une cellule faiblement éclairée, est +incapable de manger une bouchée de cette grossière, de cette horrible +nourriture. + +Quant au petit garçon, auquel le gardien Martin a donné les biscuits, +cet enfant pleurait de faim le mardi matin, et il lui était absolument +impossible de manger le pain et de boire l'eau qui lui avaient été +servis pour son déjeuner. + +Martin sortit après que les déjeuners eurent été servis, et acheta +quelques petits fours pour l'enfant plutôt que de le voir mourir de +faim. + +C'est fort beau de sa part, et ce fut l'avis de l'enfant, qui dans son +ignorance complète des règlements faits par la commission des prisons, +dit à un des gardiens-chefs combien son subalterne avait été bon pour +lui. + +Le résultat naturel fut un rapport et le renvoi. + +Je connais parfaitement Martin, et j'étais sous sa surveillance pendant +les sept dernières semaines de mon emprisonnement. + +Quand il fut nommé à Reading, on le chargea de la Galerie C, où j'étais +détenu. + +Je le voyais donc constamment. + +Je fus frappé de la bonté et de l'humanité singulières avec laquelle il +me parlait, ainsi qu'aux autres prisonniers. + +De bonnes paroles, c'est beaucoup, en prison, et un _bonjour_, un +_bonsoir_, dits d'un ton agréable, vous rendent aussi heureux qu'on peut +l'être en prison. + +Il était toujours doux et calme. + +Le hasard m'a appris une autre circonstance où il se montra d'une grande +bonté envers un des prisonniers, et je n'hésite pas à la rapporter. + +Une des choses les plus horribles, en prison, c'est la mauvaise +disposition des appareils hygiéniques. + +Aucun prisonnier n'est autorisé, en quelques circonstances que ce soit, +à quitter sa cellule après cinq heures et demie du soir. + +Si donc il est atteint de diarrhée, il faut que sa cellule lui serve de +latrines, et qu'il passe la nuit dans une atmosphère aussi fétide que +malsaine. + +Quelques jours avant ma libération, Martin faisait la ronde à sept +heures et demie, avec un des gardiens-chefs pour ramasser l'étoupe et +les outils des prisonniers. + +Un homme, tout récemment condamné et auquel la nourriture avait donné +une violente diarrhée, ainsi que cela arrive toujours, demanda au +gardien-chef l'autorisation de vider le baquet de sa cellule, à cause de +l'horrible odeur qui régnait dans sa cellule, et pour le cas où il +serait indisposé pendant la nuit. + +Le gardien-chef répondit par un refus formel: c'était contraire aux +règlements. + +L'homme devait passer la nuit dans ce terrible état de choses. + +Mais Martin, plutôt que de voir ce malheureux dans une situation aussi +répugnante, dit qu'il viderait lui-même le baquet de cet homme, et il le +fit. + +Un gardien, qui vide le baquet d'un prisonnier, cela est évidemment +contre les règles, mais Martin accomplit cet acte de bonté simplement +parce qu'il était d'un naturel humain, et l'homme lui en fut très +reconnaissant, ce qui était naturel. + +En ce qui concerne les enfants, on a beaucoup parlé, beaucoup écrit en +ces derniers temps de l'influence corruptrice qu'exerce la prison sur un +jeune enfant. + +Ce qui a été dit est très vrai. + +Un enfant est profondément contaminé par la vie de prison. Mais +l'influence qui contamine n'est point celle des prisonniers. + +C'est celle du système de la prison dans son ensemble,--du directeur, de +l'aumônier, des gardiens, de l'isolement en cellule, de la nourriture +révoltante, des règlements faits par les commissaires des prisons, du +genre de «discipline» de la vie, c'est ainsi qu'on l'appelle. + +On prend toutes les précautions pour ôter à un enfant la vue de tous les +prisonniers au-dessus de seize ans. + +Les enfants sont assis à la chapelle derrière un rideau, et on les +envoie prendre de l'exercice dans de petites cours sans +soleil,--parfois dans une cour pavée, parfois dans une cour derrière les +moulins, plutôt que de leur laisser voir les prisonniers majeurs prenant +l'air. + +Or, la seule influence vraiment humanisante qui s'exerce dans la prison +est celle des prisonniers. + +Leur bonne humeur dans un milieu terrible, leur sympathie mutuelle, leur +humilité, leur douceur, les sourires pleins de bienveillance qu'ils +échangent en se rencontrant, leur parfaite résignation à leur peine, +tout cela est admirable, et j'ai moi-même appris d'eux bien des choses +salutaires. + +Je ne vais pas proposer que, les enfants ne soient pas assis derrière un +rideau à la chapelle, ni qu'ils prennent de l'exercice dans un coin de +la cour commune. + +Je veux simplement faire remarquer que la mauvaise influence sur les +enfants n'est point et n'a jamais pu être celle des prisonniers, mais +qu'elle est et restera toujours celle du système des prisons lui-même. + +Il n'y a pas dans la prison de Reading un seul homme qui n'eût consenti +à subir lui-même la peine des trois enfants, à leur place. + +La dernière fois que je les vis, c'était le mardi après leur +condamnation. + +Je faisais ma promenade à sept heures et demie avec une douzaine +d'autres hommes, quand les enfants passèrent près de nous, accompagnés +d'un gardien, revenant de la cour empierrée, humide, morne, où ils +avaient pris l'air. + +Je vis la plus profonde pitié dans les regards que mes compagnons +jetèrent sur eux. + +Les prisonniers, pris en masse, sont extrêmement bons et pleins de +sympathie l'un envers l'autre. + +La souffrance, et la souffrance en commun, donne de la bonté aux hommes, +et jour par jour, en allant et venant par la cour, je me rappelais avec +plaisir et consolation ce que Carlyle appelle quelque part le +«silencieux charme rythmique de la compagnie humaine». + +En cela, comme en toute autre chose, les philanthropes et les gens de +même sorte font fausse route. + +Ce ne sont pas les prisonniers qui ont besoin de réforme; ce sont les +prisons. + +Certes, on ne devrait jamais envoyer en prison un enfant au-dessous de +quatorze ans. + +C'est là une absurdité, et comme bien des absurdités, il en résulte des +choses absolument tragiques. + +Si toutefois il faut les envoyer en prison, on devrait leur faire +passer la journée dans un atelier ou une salle d'école avec un gardien. + +Il faudrait qu'ils passent la nuit dans un dortoir, avec un gardien de +nuit pour les surveiller. + +Il faudrait leur faire prendre l'air pendant trois heures par jour au +moins. + +Les cellules sombres, mal aérées, mal odorantes, sont terribles pour un +enfant, et même pour n'importe qui. + +On respire toujours un mauvais air en prison. + +La nourriture, donnée aux enfants, devrait être du thé et de la soupe +faite avec du beurre et du pain. + +La soupe de la prison, est très bonne et très salubre. + +La Chambre des Communes pourrait régler en une demi-heure le traitement +des enfants. + +J'espère que vous userez de votre influence pour obtenir ce résultat. + +La façon dont les enfants sont traités actuellement est vraiment un +outrage à l'humanité et au bon sens. + +Cela vient de la stupidité. + +Permettez-moi d'attirer votre attention sur une autre chose terrible qui +se passe dans les prisons anglaises, et à vrai dire dans toutes les +prisons du monde, où le système du silence et de la réclusion cellulaire +est pratiqué. + +Je fais allusion au grand nombre d'individus qui deviennent fous ou +faibles d'esprit en prison. + +Dans les prisons de convicts à longue peine, cela est naturellement très +fréquent, mais cela se voit aussi dans les prisons ordinaires, comme +celle où j'ai été renfermé. + +Il y a trois mois, je remarquai parmi les prisonniers qui prenaient de +l'exercice avec moi un jeune homme qui avait l'air sot ou faible +d'esprit. + +Certes, toute prison a ses clients faibles d'esprit, qui viennent et y +reviennent, et dont on peut dire qu'ils passent leur vie en prison. + +Mais ce qui me frappa chez ce jeune homme, c'était qu'il avait l'air +plus faible d'esprit que ce n'est le prisonnier ordinaire, avec son rire +niais, les éclats de rire qu'il lançait à tout propos, et l'agitation +perpétuelle, la contraction incessante de ses mains. + +L'étrangeté de sa conduite fut remarquée par tous les autres +prisonniers. + +De temps à autre, on ne le voyait pas à l'exercice, ce qui m'indiquait +qu'il était puni de réclusion dans sa cellule. + +Je finis par découvrir qu'il était mis en observation, que des gardiens +veillaient sur lui jour et nuit. + +Quand il paraissait à l'exercice, il avait toujours l'air d'être +hystérique, et ne faisait que tourner en pleurant, ou riant. + +À la chapelle, il était toujours assis sous les yeux de deux gardiens, +qui ne le perdaient pas de vue un seul instant. + +Parfois, il se cachait la tête dans les mains, ce qui était défendu par +le règlement de la chapelle. + +Alors un coup donné sur sa tête par le gardien lui rappelait qu'il +devait avoir constamment les yeux dirigés vers la table de la communion. + +Parfois il se mettait à pleurer,--sans causer de désordre--mais les +larmes ruisselaient sur sa figure, avec des secousses hystériques à la +gorge. + +On bien il se mettait à rire tout seul d'un air idiot, à faire des +grimaces. + +Plus d'une fois, on le renvoya de la chapelle à sa cellule, et +naturellement, il était sans cesse puni. + +Comme le banc, sur lequel j'étais ordinairement assis à la chapelle, +était juste derrière le banc au bout duquel ce malheureux était placé, +j'eus l'occasion de l'observer à loisir. + +Je le voyais sans cesse à l'exercice, je le voyais devenir fou, et on le +traitait comme un simulateur. + +Samedi de la semaine dernière, vers une heure, j'étais dans ma cellule, +occupé à nettoyer et polir la vaisselle de fer-blanc qui m'avait servi à +dîner. + +Je fus tout à coup surpris en entendant le silence de la prison +interrompu par les cris les plus horribles, les plus révoltants, ou +plutôt par des hurlements. + +Ma première pensée fut qu'on était en train d'abattre, d'une main +maladroite, un taureau on une vache, en dehors de l'enceinte de la +prison. + +Mais je ne tardai pas à m'apercevoir que les hurlements venaient des +sous-sol de la prison, et je compris qu'on fouettait quelque malheureux. + +Je n'ai pas besoin de dire combien ce fut hideux et terrible pour moi, +et je me demandai quel était l'homme qu'on châtiait de cette façon +révoltante. + +Soudain je vis comme dans un éclair que c'était sans doute le malheureux +insensé qu'on fouettait. + +Il n'est pas nécessaire de dire quels furent mes sentiments à ce sujet, +ils n'ont rien à voir dans la question. + +Le lendemain, dimanche, je vis le pauvre diable à l'exercice, sa figure +banale, laide, souffrante, bouffie par les larmes et l'hystérie au point +de le rendre méconnaissable. + +Il suivait le cercle central avec les vieux, les mendiants, les +boiteux, en sorte que je pus l'observer tout le temps. + +Ce fut le dernier dimanche que je passai en prison. + +C'était la plus belle journée de toute l'année, et là, sous ce +magnifique soleil,--allait ce pauvre être,--jadis fait à l'image de +Dieu,--ricanant comme un singe faisant avec ses mains les gestes les +plus fantastiques, comme s'il jouait en l'air d'un invisible instrument +à cordes, ou s'il arrangeait et comptait des jetons en quelque jeu +bizarre. + +Pendant tout ce temps, ces larmes hystériques, sans lesquelles aucun de +nous ne le vit, faisaient des raies sales sur sa figure blême et enflée. + +La grâce hideuse et tranquille de ses gestes lui donnaient l'air d'un +clown. + +C'était un grotesque vivant. + +Tous les autres prisonniers avaient les yeux sur lui, et pas un d'eux ne +souriait. + +Tous savaient ce qui lui était arrivé, qu'on le menait tout droit à la +folie, qu'il était déjà fou. + +Au bout d'une demi-heure, le gardien le fit rentrer, et le punit, à ce +que je suppose. + +Du moins, il n'était pas à l'exercice le lundi, bien que je croie +l'avoir vu au coin de la cour empierrée, marchant sous la surveillance +d'un gardien. + +Le mardi,--mon dernier jour de prison,--je le vis à l'exercice. + +Il était plus mal que jamais, et on le fit rentrer. + +Depuis lors, je ne sais rien de lui, mais j'appris d'un des prisonniers, +qui marchait avec moi à l'exercice, qu'il avait reçu, pendant +l'après-midi, vingt-quatre coups de fouet dans la cuisine, par l'ordre +des juges visiteurs, sur le rapport du médecin. + +Tous ces hurlements, qui nous avaient terrifiés, sortaient de sa +bouche. + +Il est hors de doute que cet homme devient fou. + +Les médecins de prison n'entendent absolument rien aux maladies +mentales. + +En masse, ce sont des ignorants. + +La pathologie de l'esprit leur est inconnue. + +Quand un homme commence à devenir fou, ils le traitent comme un +simulateur. + +Ils le font punir, punir sans trêve. + +Naturellement l'état de l'homme empire. + +Quand les punitions ordinaires ont échoué, le médecin fait un rapport +aux juges de paix. + +Le résultat est la flagellation. On ne se sert pas du chat à neuf +queues, mais du bouleau: l'instrument est une baguette, mais le résultat +produit sur le malheureux affaibli d'esprit peut s'imaginer. + +Son matricule est, ou était A. 2. 11. + +J'ai trouvé aussi le moyen de connaître son nom: c'est Prince. + +Il faudrait faire tout de suite quelque chose pour lui. + +Il est soldat et il a été condamné par un conseil de guerre. + +Sa peine est de six mois, et il lui en reste à faire trois. + +Puis-je vous prier d'employer votre influence à obtenir qu'on examine +son cas et que ce prisonnier dément soit convenablement traité? + +Il ne faut pas compter sur un rapport des commissaires médicaux: ils ne +méritent aucune confiance. + +Les médecins inspecteurs semblent ne pas comprendre la différence qui +existe entre l'idiotie et la folie, entre l'entière absence d'une +fonction ou d'un organe et les maladies d'une fonction ou d'un organe. + +L'homme A. 2. 11, sera, je n'en doute pas, en état de dire son nom, la +nature de sa faute, le jour du mois, la date où commence et où se +termine sa peine, de répondre à une question simple, mais que son esprit +soit dérangé, cela ne comporte aucun doute. + +Pour le moment, c'est un horrible duel entre lui et le médecin. + +Le médecin se bat pour une théorie; l'homme lutte pour sa vie. + +Je désire vivement que l'homme l'emporte. + +Mais que toute l'affaire soit examinée par des autorités compétentes en +matière de maladies cérébrales, et par des gens animés de sentiments +humains, qui aient encore quelque bon sens, quelque pitié. + +Il n'y a pas de raison pour qu'on demande au sentiment d'intervenir: il +est toujours nuisible. + +Ce cas est un exemple spécial de la cruauté inséparable d'un système +stupide, car le directeur actuel de Reading est un homme de caractère +doux et humain, grandement aimé et respecté de tous ses prisonniers. + +Il a été nommé en juillet dernier, et bien qu'il ne puisse rien changer +aux règlements du système des prisons, il a modifié l'esprit dans lequel +ils étaient appliqués par son prédécesseur. + +Il est très populaire parmi les prisonniers et parmi les gardiens. + +À vrai dire, il a entièrement modifié toute la tendance de la vie de +prison. + +D'autre part, il est évident qu'il n'a aucune action sur les règlements, +en vue de les modifier. + +Il voit chaque jour, je n'en doute pas, des choses qu'il sait injustes, +stupides, cruelles. Mais il a les mains liées. + +Naturellement j'ignore ce qu'il pense réellement de l'affaire du =A. 2. +11=, et ce qu'il pense de notre système actuel. + +Je ne juge de lui que par le changement complet qu'il a opéré dans la +prison de Reading. + +Sous son prédécesseur, le système était appliqué de la façon la plus +brutale et la plus stupide. + + Je suis, Monsieur, votre obéissant serviteur. + + OSCAR WILDE. + + 27 mai. + + + + +=RÉFORME DES PRISONS= + +_À l'Éditeur du "Daily Chronicle"_ (24 mars 1898). + +Monsieur, + +J'apprends que le Bill pour la Réforme des Prisons, du secrétaire de +l'Intérieur, passera cette semaine en première ou en seconde lecture, +et, comme votre journal a été le seul journal anglais qui ait pris un +intérêt réel et vital à cette importante question, j'espère que vous me +permettrez, comme à un homme qui connaît la vie dans une prison anglaise +par une longue expérience personnelle, d'indiquer quelles réformes sont +urgentes et nécessaires dans notre système actuel, si barbare et si +stupide. + +Par un article de fond qui a paru dans vos colonnes, il y a environ une +semaine, j'apprends que la principale réforme proposée consiste à +augmenter le nombre des inspecteurs et visiteurs officiels qui devront +avoir accès dans nos prisons anglaises. + +Une réforme de ce genre est absolument inutile. + +La raison en est extrêmement simple. + +Les inspecteurs et les juges de paix, qui visitent les prisons, y +viennent pour s'assurer que les règlements de la prison sont exactement +observés. + +Ils viennent uniquement pour cela, et ils n'ont aucune autorité, alors +même qu'ils en auraient le désir, pour changer un seul article des +règlements. + +Jamais un seul prisonnier n'a obtenu le moindre soulagement, la moindre +attention, le moindre soin, grâce à des visiteurs officiels. + +Les inspecteurs ne viennent point pour être utiles aux prisonniers, mais +pour s'assurer que les règlements sont appliqués. + +Le but de leurs visites est de veiller à ce que soit mis en pratique un +code stupide et inhumain. + +Et comme il faut bien qu'ils fassent quelque besogne, ils ont grand soin +de s'en acquitter. + +Un prisonnier, auquel aurait été accordée la plus mince faveur, redoute +l'arrivée des inspecteurs. + +Et le jour où une prison est inspectée, les fonctionnaires de la prison +redoublent de brutalité envers les prisonniers. + +Naturellement, ils ont à coeur de montrer la splendide discipline qu'ils +maintiennent. + +Les réformes nécessaires sont très simples. + +Elles ont trait aux besoins de l'esprit de tout malheureux prisonnier. + +Au premier point de vue, il y a trois peines permanentes autorisées par +la loi dans les prisons anglaises: + + 1° la faim. 2° l'insomnie. 3° la maladie. + +La nourriture donnée aux prisonniers est absolument insuffisante. + +Elle est en grande partie de nature répugnante; en totalité, elle est +trop faible. + +Tout prisonnier souffre de la faim nuit et jour. + +Une certaine quantité de nourriture est minutieusement pesée, once par +once, pour chaque prisonnier: c'est juste ce qu'il faut pour entretenir, +non pas la vie, mais l'existence. + +Mais on est constamment torturé par la douleur et la faiblesse de la +faim. + +Le résultat de cette alimentation,--qui consiste presque toujours en une +bouillie très claire, déchet de viande et eau,--c'est la maladie sous la +forme de diarrhée continue. + +Cette maladie, qui finit par devenir chronique chez la plupart des +prisonniers, est une institution reconnue dans toutes les prisons. + +Par exemple, à la prison de Wandsworth, où j'ai été enfermé deux mois, +jusqu'à ce qu'il devint nécessaire de me transporter à l'hôpital, où je +restai deux autres mois, les gardiens font une tournée deux ou trois +fois par jour, avec des remèdes astringents, qu'ils donnent aux +prisonniers comme une chose toute naturelle. + +Après une semaine environ de ce traitement-là, ai-je besoin de dire que +le remède ne produit plus aucun effet. + +Le misérable prisonnier est alors abandonné en proie à la maladie la +plus exténuante, la plus décourageante, la plus humiliante qu'on puisse +imaginer, et si, comme cela arrive souvent, la faiblesse physique le met +hors d'état d'achever le nombre de tours exigés à la manivelle ou au +moulin, il est signalé pour paresse, et puni d'une façon aussi sévère +que brutale. + +Et ce n'est pas tout. + +On ne peut rien imaginer de plus contraire à l'hygiène que l'aménagement +d'une prison anglaise. + +Au temps jadis, chaque cellule était pourvue de quelque chose comme des +latrines. + +Ces latrines ont été supprimées maintenant; elles n'existent plus: à +leur place on fournit à chaque détenu un petit baquet de fer-blanc. + +Le détenu est autorisé à vider son baquet trois fois par jour, mais on +ne lui permet pas d'avoir accès aux lavabos de la prison, excepté +pendant l'heure unique qu'il passe à l'exercice. + +Et après cinq heures du soir, on ne l'autorise à quitter sa cellule pour +quelque prétexte, quelque raison que ce soit. + +Un homme, atteint de diarrhée, est donc placé dans une situation si +répugnante qu'il est superflu d'insister sur ce point, qu'il serait même +inconvenant de le faire. + +Les souffrances, les tortures qu'endurent les détenus par suite de cette +disposition révoltante au point de vue de l'hygiène ne sauraient se +décrire. + +Et l'impureté de l'air dans les cellules de la prison, accrue par un +système de ventilation absolument inefficace, est si écoeurant, si +malsain qu'il n'est point rare de voir les gardiens violemment +indisposés, quand le matin, venant du grand air, ils ouvrent et +inspectent chaque cellule. + +J'ai été témoin de ce fait plus de trois fois, et plusieurs gardiens +m'en ont parlé comme d'une des corvées les plus écoeurantes que leur +impose leur emploi. + +La nourriture donnée aux prisonniers devrait être suffisante et saine. + +Il faudrait qu'elle ne fût point de nature à produire la diarrhée +continuelle qui, de simple indisposition, passe à la maladie chronique. + +L'aménagement hygiénique des prisons anglaises devrait être entièrement +modifié. + +Il faudrait que tout prisonnier put avoir accès aux lavabos en cas de +nécessité, et vider son baquet quand c'est nécessaire. + +Le système actuel de ventilation de chaque cellule est absolument +défectueux. + +L'air arrive à travers des grillages serrés, passe par un tout petit +ventilateur dans la haute fenêtre garnie de barreaux, ventilateur +beaucoup trop petit, trop mal construit pour faire entrer une quantité +suffisante d'air frais. + +On ne vous accorde qu'une heure sur les vingt-quatre heures de la longue +journée. + +Ainsi, pendant vingt-trois heures, on respire l'air le plus impur qu'il +soit possible. + +Quant à ce qui concerne la punition de l'insomnie, elle n'existe que +dans les prisons chinoises et anglaises. + +En Chine, on l'inflige en mettant le prisonnier dans une petite cage de +bambou, en Angleterre, au moyen du lit de planche. + +Le but du lit de planche est de produire l'insomnie. + +Il n'a pas d'autre objet, et il l'atteint invariablement. + +Et même quand on finit par vous accorder un matelas dur, ainsi que cela +se fait au cours de la détention, on souffre encore de l'insomnie. + +Le sommeil est, en effet, une habitude, comme toutes les choses qui +donnent la santé. + +Tout détenu, qui a eu pour lit des planches, souffre de l'insomnie. + +C'est une punition révoltante, ignorante. + +Pour ce qui regarde les besoins de l'esprit, je vous demande de me +permettre de dire quelques mots. + +Le système actuel des prisons a presque l'air d'être fait exprès pour +causer le naufrage et la destruction des facultés intellectuelles. + +Si la production de la folie n'en est pas le but, elle en est +certainement le résultat. + +C'est là un fait bien établi. + +Les causes sautent aux yeux. + +Privé de livres, de toute relation avec des êtres humains, isolé de +toute influence humaine et humanisante, condamné au silence éternel, +soustrait à tout contact avec le monde extérieur, traité en animal +dépourvu d'intelligence, dégradé au-dessous du niveau de n'importe +quelle créature du monde des bêtes, le misérable, qui est enfermé dans +une prison anglaise, n'a guère de chance d'échapper à la folie. + +Je ne tiens point à m'étendre sur ces horreurs, et moins encore à +exciter en ces affaires un intérêt sentimental passager. + +Aussi, je me bornerai, avec votre permission, à dire ce qu'on devrait +faire. + +Tout détenu devrait avoir un assortiment suffisant de bons livres. + +Présentement, pendant les trois premiers mois de sa détention, on ne lui +accorde aucun livre, à l'exception de la Bible, du livre de prières et +du livre de cantiques. + +Après ce temps, on lui accorde un livre par semaine. + +Non seulement ce n'est pas assez, mais encore les livres, qui composent +la bibliothèque ordinaire d'une prison, sont absolument sans valeur. + +Ce sont surtout des livres soi-disant religieux, de troisième catégorie, +mal écrits, composés évidemment pour des enfants, et qui ne peuvent +convenir ni à des enfants ni à d'autres. + +Il faudrait encourager les prisonniers à lire, et avoir les livres dont +ils ont besoin, et ces livres devraient être bien choisis. + +Actuellement le choix des livres est fait par l'aumônier de la prison. + +Sous le régime actuel, un détenu n'est autorisé à voir ses amis que +quatre fois par an, et pendant vingt minutes chaque fois. + +C'est très fâcheux. + +On devrait permettre au détenu de voir ses amis une fois par mois, et +pendant un temps raisonnable. + +La mode actuelle, qui est en vogue, d'exhiber un détenu à ses amis, +devrait être changée. + +Dans le système d'aujourd'hui, le prisonnier est ou bien enfermé à clef +dans une grande cage en fil de fer, ou bien dans une grande caisse de +bois, avec une petite ouverture, et couverte d'un grillage en toile +métallique. + +Ses amis sont placés dans une cage semblable, à trois ou quatre pieds de +distance. + +Deux gardiens se tiennent dans l'espace intermédiaire pour écouter, et +si cela leur plaît, interrompre la conversation, quelle qu'elle puisse +être. + +Je propose qu'on permette au détenu de voir ses parents ou amis dans +une chambre. + +Les règlements actuels sont révoltants et exaspérants à un point qu'on +ne saurait dire. + +Une visite de parents ou d'amis est pour chaque détenu un redoublement +d'humiliation et de souffrance mentale. + +Beaucoup de prisonniers, plutôt que de subir une pareille épreuve, se +refusent entièrement à voir leurs amis. + +Et je ne saurais trouver cela surprenant. + +Quand on voit son solicitor, on le voit dans une chambre dont la porte +est vitrée, et le gardien se tient de l'autre côté. + +Quand un homme voit sa femme et ses enfants, ou ses parents ou ses amis, +on devrait lui accorder le même privilège. + +Etre exhibé comme un singe en cage, à des gens qui ont de l'affection +pour vous, et pour qui on en a, c'est une inutile et horrible +dégradation. + +Il faudrait permettre à tout détenu d'écrire et de recevoir une lettre +par mois. + +À présent on ne permet d'écrire que quatre fois par an. + +C'est absolument insuffisant. + +Une des choses tragiques de la vie de prison, c'est de pétrifier le +coeur de l'homme. + +Les sentiments d'affection naturelle, comme tous les autres sentiments, +ont besoin de nourriture. + +Ils meurent aisément d'inanition. + +Une carte-lettre, quatre fois par an, ce n'est pas assez pour faire +vivre les affections plus douces et plus humaines, grâce auxquelles, en +définitive la nature est entretenue dans un état qui la rende accessible +aux influences du bien et du beau qui peuvent sauver une vie naufragée +et ruinée. + +Il faudrait supprimer l'habitude de mutiler et d'expurger les lettres. + +Présentement, si dans une lettre, un détenu se plaint du système de la +prison, cette partie de la lettre est coupée avec une paire de ciseaux. + +Si d'autre part il formule quelque plainte quand il s'entretient avec +ses amis à travers les barreaux de la cage, ou l'ouverture de la caisse +de bois, il est malmené par le gardien, et inscrit au rapport pour une +punition chaque semaine jusqu'à l'époque de la visite suivante. + +On compte bien que dans l'intervalle il aura appris, non point la +sagesse, mais la ruse, et cela s'apprend toujours. + +C'est une des rares choses qu'on apprend en prison. + +Malheureusement les autres choses sont de plus grande importance en +certains cas. + +S'il m'est permis de dépasser les bornes, puis-je dire ceci? + +Vous avez demandé dans votre article de tête qu'on ne permette à aucun +aumônier de prison d'avoir aucune charge, aucun emploi en dehors de la +prison même. Mais c'est là une affaire sans aucune importance. + +Les aumôniers de prison ne servent absolument à rien. + +Considérés en masse, ce sont des gens bien intentionnés, mais d'une +sottise qui va jusqu'à la niaiserie. + +Ils ne servent à rien au détenu. + +Une fois toutes les six semaines, on entend la clef tourner dans la +porte de la cellule, et l'aumônier entre. + +Naturellement on est tout attention. + +Il demande si on a lu la Bible. + +On répond oui ou non, selon les circonstances. + +Il cite alors quelques textes, sort et referme la porte à clef. + +Parfois il laisse des tracts. + +Les fonctionnaires, auxquels il devrait être interdit d'exercer quelque +emploi hors de l'enceinte de la prison, ou d'avoir une clientèle +particulière, ce sont les médecins des prisons. + +Actuellement, le médecin de la prison à d'ordinaire, sinon toujours, une +nombreuse clientèle privée et occupe des emplois dans d'autres +institutions. + +Il en résulte que la santé des détenus est entièrement négligée, que +l'état sanitaire de la prison n'est pas du tout surveillé. + +Je regarde, et dès ma première jeunesse, j'ai toujours regardé le corps +médical, comme la profession de beaucoup la plus humaine de la société. + +Mais je dois faire une exception pour les médecins des prisons. + +Autant que j'ai pu le voir par mes rapports avec eux, par ce que j'ai vu +d'eux à l'hôpital et ailleurs, ils sont butors de manières, d'un +caractère grossier, et absolument indifférents à la santé ou au +bien-être des détenus. + +Si l'on interdisait aux médecins de prison la clientèle privée, ils +seraient obligés de s'intéresser quelque peu à la santé, aux conditions +hygiéniques des gens qui leur sont confiés. + +J'ai tâché d'indiquer dans ma lettre quelques-unes des réformes +nécessaires dans notre système des prisons anglaises. + +Ce sont des choses simples, pratiques et humaines. + +Ce n'est là, bien entendu, qu'un commencement. + +Mais il est temps de commencer, et l'impulsion ne peut être donnée que +par la forte pression de l'opinion publique formulée dans votre puissant +journal et entretenue par lui. + +Mais il y aura beaucoup à faire pour rendre effectives même ces +réformes-là. + +Et la première tâche, à entreprendre, et peut-être, la plus difficile, +est d'humaniser les directeurs de prison, de civiliser les gardiens et +de christianiser les aumôniers. + + Votre,... etc. + + L'auteur de la _Ballade de la Prison de Reading_. + + 23 mars. + + + + +=TABLE DES MATIÈRES= + + * * * * * + + +Ravenne. 7 + +Taedium Vitae. 35 + +La Sphinge. 39 + +Camma. 65 + +Impression.--Le Réveillon. 69 + +À Vérone. 73 + +Apologie. 77 + +Quia multum amavi. 83 + +Silentium amoris. 87 + +Sa Voix. 91 + +Ma Voix. 97 + +Des Jours de printemps aux Jours d'hiver, pour mettre en musique. 101 + +Ailinon, ailinon eipe to d'eth nichatô. 105 + +Le Véritable Savoir. 109 + +Pétales de lotus. 113 + +Jours perdus, d'après un portrait peint par Miss V. T. 118 + +Impressions. 123 I.--Le Jardin. 125 II.--La Mer. 129 + +Sous le Balcon. 133 + +Le Jardin des Tuileries. 137 + +À l'occasion de la vente aux enchères des lettres d'amour de Keals. 141 + +Le Nouveau Remords. 145 + +Fantaisies décoratives. 149 I.--Le Panneau. 151 II.--Les Ballons. 157 + +Canzonette. 161 + +Symphonie en Jaune. 165 + +Dans la Forêt. 169 + +À ma femme, avec un exemplaire de mes poésies. 173 + +Avec un exemplaire de _La Maison des Grenades_. 177 + +À L. L. 181 + +Sen Artisty ou le rêve de l'Artiste, traduit du polonais de Madame +Helena Modjeska. 187 + +Fragments en Prose. 197 + +Lettres au _Daily Chronicle_ sur la Vie de Prison. 199 + +À l'Éditeur du _Daily Chronicle_. 237 + +Imprimerie Générale de Châtillon-sur-Seine.--EUVRARD-PICHAT. + +=== + + + +OSCAR WILDE + + +La Maison de la Courtisane + + +_Traduction d'ALBERT SAVINE_ + + +PARIS.--Ier + +P.-V. STOCK, ÉDITEUR 155, RUE SAINT-HONORÉ. 155 + +1919 BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE + + * * * * * + +OUVRAGES PARUS + + +I.--=Au delà des Forces=, par BJORNSTEJERNE BJORNSON, premier et +deuxième parties. Traduction de MM. Auguste Monnier et Littmanson. Un +volume in-18. Prix 3 50 + +II.--=Le Roi=, drame en quatre actes; =Le Journaliste=, drame en quatre +actes, par BJORNSTEJERNE BJORNSON. Traduction de M. Auguste Monnier. Un +volume in-18. Prix 3 50 + +III.--=Les Prétendants à la Couronne=, drame en cinq actes =Les +Guerriers à Helgeland=, drame eu quatre actes, par HENRIK IBSEN. +Traduction de M. Jacques Trigant-Geneste. Nouvelle édition. Un volume +in-18. Prix 3 50 + +IV.--=Les Soutiens de la Société=, pièce en quatre actes; =L'Union des +Jeunes=, pièce en cinq actes, par HENRIK IBSEN. Traduction de MM. Pierre +Bertrand et Edmond de Nevers. Deuxième édition. Un volume in-18. Prix 3 +50 + +V.--=Empereur et Galitéen=, par HENRIK IBSEN. Traduction de M. Charles +de Cusanove. Quatrième édition, revue et corrigée. Un volume in-18. Prix +3 50 + +VI.--=Nouveaux Poèmes et Ballades=, de A.-C. SWINBURNE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18. Prix 3 50 + +VII.--=Oeuvres en Prose=, de P.-B. SHELLEY, traduites par Albert Savine. +Pamphlets politiques. Réfutation du déisme Fragments de romans. Critique +littéraire et critique d'art Philosophie. Un volume in-18. Prix 3 50 + +VIII.--=Souvenirs autobiographiques du Mangeur d'opium=, par THOMAS DE +QUINCEY. Traduction et préface par Albert Savine Deuxième édition. Un +volume in-18. Prix 3 50 + +IX.--=Confessions d'un Mangeur d'opium=, par THOMAS DE QUINCEY. Première +traduction intégrale par V. Descreux. Nouvelle édition. Un volume in-18. +Prix 3 50 + +X.--=Aurora Leigh=, par ELISABETH BARRETT BROWNING. Traduit de +l'anglais. Troisième édition. Un volume in-18. Prix 3 50 + +XI.--=Un Gant=, comédie en trois actes; =Le Nouveau Système= pièce en +cinq actes, par BJORNSTJERNE BJORNSON. Traduit du norvégien par Auguste +Monnier. Un vol. in-18. Prix 3 50 + +XII.--=Le Portrait de Dorian Gray=, par OSCAR WILDE. Traduit de +l'anglais par M. Eugène Tardieu. Cinquième édition. Un volume in-18. +Prix 3 50 + +XIII.--=Un Héros de notre Temps=, récits; =Le Démon=, poème oriental, +par LERMONTOEF. Traduit du russe par A. de Villamarie. Deuxième édition. +Un volume in-18 3 50 + +XIV.--=Intentions=, par OSCAR WILDE. Traduction, préface notes de J. +Joseph-Renaud. Un volume in-18 3 50 + +XV.--=La Dame de la Mer=, pièce en 5 actes; =Un Ennemi du Peuple=, pièce +en 5 actes, par HENRIK IBSEN. Traduction de M.M. Ad. Chennevière et C. +Johansen. Un vol. in-18 3 50 + +XVI.--=Enlevé!= roman de ROBERT L. STEVENSON. Traduction et préface +d'Albert Savine. Un volume in-18 3 50 + +XVII.--=Poèmes et Poésies= par ELISABETH BARRETT BROWNING Traduction de +l'anglais et étude par Albert Savine, Un volume in-18 3 50 + +XVIII.--=Le Crime de lord Arthur Savile=, par OSCAR WILDE Traduit de +l'anglais par Albert Savine. Un vol. in-18 3 50 + +XX.--=Derniers Contes=, par EDGAR POE. Traduits par F. Habbe Un volume +in-18 3 50 + +XX.--=Le Portrait de Monsieur W. H=., par OSCAR WILDE. Traduit de +l'anglais par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXI.--=Poèmes=, d'OSCAR WILDE. Traduction et préface par Albert Savine. +Un volume in-18. 3 50 + +XXII.--=Simples Contes des Collines=, par RUDYARD KIPLING. Traduits de +l'anglais par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXIII.--=Le Prêtre et l'Acolyte=, nouvelles, par OSCAR WILDE. Traduction +et préface par Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +XXIV.--XXV.--XXVI.--=Oeuvres poétiques complètes de Shelley=, traduites +par F. Rabbe. Précédées d'une étude historique et critique sur la vie et +les oeuvres de Shelley. Trois volumes in-18, se vendant séparément +chacun 3 50 + +XXVII.--=Nouveaux Contes des Collines=, par RUDYARD KIPLING. Traduits de +l'anglais par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXVIII.--=Mystères et Aventures=, par A. CONAN DOYLE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXIX.--=Trois Troupiers=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXX.--=Autres Troupiers=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXI.--=Le Parasite=, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert Savine et +Georges-Michel. Un volume in-18. 3 50 + +XXXII.--=Au Blanc et Noir=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXIII.--=Théâtre. I.--Les Drames=, par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXIV.--=La Grande Ombre=, roman, par A. CONAN DOYLE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXV.--=Poèmes et Ballades=, de A. C. SWINBURNE. Traduction de M. +Gabriel Mourey et notes de Guy de Maupassant. Un volume in-18, nouvelle +édition 3 50 + +XXXVI.-=Un Début en Médecine=, roman, par A. CONAN DOYLE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXVII.--=Chants d'avant l'Aube=, par A. C. SWINBURNE. Traduction de M. +Gabriel Mourey. Un volume in-18. 3 50 + +XXXVIII.--=Sous les Déodars=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXIX.--=Nouveaux Mystères et Aventures=, par CONAN DOYLE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXX.--=Idylle de Banlieue=, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXXI.--=Théâtre. II.--Les Comédies, I.= par OSCAR WILDE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXXII.--=La Cité de l'Épouvantable Nuit=, par RUDYARD KIPLING. +Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXXIII.--=Jim Harrison, boxeur=, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXXIV.--=La Merveilleuse Découverte de Raffles Haw=, par CONAN DOYLE. +Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXXV.--=Au Hasard de la Vie=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXXVI--=Vice Versa=, roman, par F. ANSTEY. Traduit de l'anglais par Ch. +Bernard-Derosne. Un volume in-18, nouvelle édition 3 50 + +XXXXVII.--=Lettres de Marque=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18 3 50 + +XXXXVIII.--=Théâtre. III.--Les Comédies, II=, par OSCAR WILDE. +Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXXIX.--=Une Maison de Grenades=, par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +L.--=Micah Clarke.--Les Recrues de Monmouth=, par A. CONAN DOYLE. +Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +LI.--=Le Capitaine Micah Clarke=, par A. CONAN DOYLE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +LII.--=Derniers Mystères et Aventures=, par A. CONAN DOYLE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +LIII.--=La Bataille de Sedgemoor=, par A. CONAN DOYLE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18 3 50 + +LIV.--=Terres de Silence=, par EDWARD WHITE. Traduit par J. G. Delamain. +Un vol. in-18. 3 50 + +LV.--=Brugglesmith=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert Savine et +Georges-Michel. Un vol. in-18. 3 50 + +LVI.--=Un Duo=, par A. CONAN DOYLE, seule traduction intégrale par +Albert Savine. Un volume in-18 3 50 + +LVII.--=Les Enquêtes du prestigieux Héwitt=, par ARTHUR MORRISON. +Adaptation française par Albert Savine et Georges Michel. Un volume +in-18. 3 50 + +LVIII.--=Nouvelles Enquêtes du prestigieux Héwitt=, par ARTHUR MORRISON. +Adaptation française par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +LIX.--=Dernières Enquêtes du prestigieux Héwitt=, par ARTHUR MORRISON. +Adaptation française par Albert Savine. Un volume in-18 3 50 + +LX.--=Essais de Littérature et d'Esthétique=, (1877-1885), par OSCAR +WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +LXI.--=Chez les Américains=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +LXII.--=La Mort d'Ivan le Terrible=, par le Cte ALEXIS TOLSTOÏ. +Traduction de B. Tseytline et E. Jaubert. Un vol. in-18. 3 50 + +LXIII.--=Dorrington détective marron=, par ARTHUR MORRISON. Traduction +d'Albert Savine. Unh vol. in-18. 3 50 + +LXIV.--=Nouveaux Essais de Littérature et d'Esthétique=, 1886-1887, par +OSCAR WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +LXV.--=Parmi les Cheminots de l'Inde=, par RUDYARD KIPLING. Traduction +d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +LXVI.--=Dick le Galopeur=. par H. B. MARRIOTT WATSON. Traduction +d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +LXVII.--=Le N° 19759. Confessions d'un Condamné=, recueillies par JULIEN +HAWTHORNE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18 3 50 + +LXVIII.--=Derniers Essais de Littérature et d'Esthétique=, (1887-1890) +par OSCAR WILDE. Trad. d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +LXIX.--=Idylles de la Mer=, par FRANK Th. BULLEN, préface de R. KIPLING. +Texte français d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +LXX.--=Anatole=, par ARTHUR SCHNITZLER. Traductions de MM. Maurice Rémon +et Maurice Vancaire. Un vol. in-18. 3 50 + +LXXI.--=Les Aventuriers=, par H. B. MARRIOTT WATSON. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +LXXII.--=La Maison de la Courtisane=, par OSCAR WILDE. Traduction +d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +Le traducteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de +traduction et de reproduction pour tous les pays, y compris la Suéde et +la Norvège. + +Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Section de la +librairie) en avril 1919. + + * * * * * + + _=De cet ouvrage il a été tiré à part dix exemplaires sur papier de + Hollande, numérotés et paraphés par l'éditeur_=. + + + + +DU MÊME TRADUCTEUR: + + +JUAN VALERA.--Le Commandeur Mendoza. + +NARCIS OLLER.--Le Papillon, préface d'Emile Zola.--Le Rapiat. + +JACINTO VERDAGUER.--L'Atlantide. + +EMILIA PARDO BAZAN.--Le Naturalisme. + +HENRYCK SIENKIEWICZ.--Pages d'Amérique. + +ANDREW CARNEGIE.--La Grande-Bretagne jugée par un Américain. + +ELISABETH BARRETT BROWNING.--Poèmes et Poésies. + +TH. DE QUINCEY.--Souvenirs autobiographiques du Mangeur d'opium. + +TH. ROOSEVELT.--La Vie au Ranche.--Chasses et parties de chasse.--La +Conquête de l'Ouest.--New-York. + +PERCY BYSSHE SHELLEY.--Oeuvres en prose. + +ROBERT L. STEVENSON.--Enlevé! + +ALGERNON C. SWINBURNE.--Nouveaux Poèmes et Ballades. + +ARTHUR CONAN DOYLE.--Mystères et Aventures.--Le Parasite. (En +collaboration avec Georges-Michel.)--La Grande Ombre.--Un Début en +Médecine.--Idylle de Banlieue.--Nouveaux Mystères et Aventures.--Jim +Harrison, boxeur.--La merveilleuse découverte de Raffles Haw.--Derniers +Mystères et Aventures.--Le Capitaine Micah Clarke.--Les Recrues de +Monmouth.--La bataille de Sedgemoor.--Un Duo. + +ARTHUR MORRISON.--Les Enquêtes du prestigieux Héwitt.--Nouvelles +Enquêtes du prestigieux Héwitt.--Dernières Enquêtes du prestigieux +Héwitt.--Dorrington détective marron. + +H.-B. MARRIOTT WATSON.--Dick le Galopeur. + +JULIEN HAWTHORNE.--Confessions d'un condamné, par le Nº 19759. + +FRANK-TH. BULLEN.--Idylles de la mer. + + + + +BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE: No 72 + + * * * * * + +OSCAR WILDE + + * * * * * + + +À LA MÊME LIBRAIRIE + + * * * * * + +OEUVRES D'OSCAR WILDE + + =Intentions=. Traduction de M. J. Joseph-Renaud. Un volume in-18, + 3e édition 3 fr. 50 + + =Le Crime de lord Arthur Saville=. Traduction de M. Albert Savine. + Un volume in-18. 3 fr. 50 + + =Le Portrait de Mr W. H.= Traduction de M. Albert Savine. Un volume + in-18, 3 fr. 50 + + =Poèmes=. Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18. 8 fr. 50 + + =Essais de Littérature et d'Esthétique, 1877-1885=. Traduction de + M. Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50 + + =Le Prêtre et l'Acolyte=. Traduction de M. Albert Savine. Un volume + in-18. 3 fr. 50 + + =Théâtre.--T. I.--Les Drames=. Traduction de M. Albert Savine. Un + volume in-18. 3 fr. 50 + + =Théâtre.--T. II.--Les Comédies=. T. I. Traduction de M. Albert + Savine. Un vol. in-18. 3 fr. 50 + + =Théâtre.--T. III.--Les Comédies=. T. II. Traduction de M. Albert + Savine. Un vol. in-18. 3 fr. 50 + + =Une Maison de Grenades=. Traduction de M. Albert Savine. Un vol. + in-18. 3 fr. 50 + + =Le Portrait de Dorian Gray=. Traduction d'Eugène Tardieu. Un + volume in-18, 7º édition. 3 fr. 50 + + =Nouveaux essais de Littérature et d'Esthétique=. =1886-juin 1887=. + Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50 + + =Derniers essais de Littérature et d'Esthétique=. Traduction de M. + Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50. + + =La Maison de la Courtisane=. Traduction d'Albert Savine. 3 fr. 50 + + + + + +End of Project Gutenberg's La maison de la courtisane, by Oscar Wilde + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE LA COURTISANE *** + +***** This file should be named 15150-8.txt or 15150-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/1/5/15150/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team. 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