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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La maison de la courtisane + Nouveaux Poèmes + +Author: Oscar Wilde + +Release Date: February 22, 2005 [EBook #15150] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE LA COURTISANE *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica). + + + + + + + + +La Maison de la Courtisane + +NOUVEAUX POÈMES + +Traduction d'ALBERT SAVINE + +DEUXIÈME ÉDITION + +1919 + + + + + + +LA MAISON DE LA COURTISANE + +Nous perçûmes le bruit cadencé de pas de danseurs; nous suivîmes, en +flânant, la rue éclairée par la lune et nous arrêtâmes devant la maison +de la Courtisane. + +De l'intérieur, à travers le tumulte, le désordre, nous entendions les +musiciens jouer à grand bruit le _Coeur cher et fidèle_ de Strauss. + +Pareilles à d'étranges et grotesques pantins, décrivant de fantastiques +arabesques, des ombres couraient sur le store. + +Nous regardions les danseurs-fantômes tournoyer aux sons du +cornet-à-piston et du violon, comme des feuilles noires que le vent fait +tourbillonner. + +Ainsi que des automates mis en mouvement par des fils, ces minces +squelettes dessinés en silhouettes, allaient glissant, se formant en +lent quadrille. + +Ils se prenaient par la main et dansaient une ronde grandiose, et +parfois éclatait l'écho grêle et aigu des rires. + +Parfois une poupée à mouvement d'horlogerie pressait contre sa poitrine +un amant-fantôme; on eut dit parfois qu'ils se disposaient à fredonner +et à chanter. + +Parfois une horrible marionnette se détachait et fumait une cigarette +sur les degrés du perron: on eut dit une chose qui vivait. + +Alors me tournant vers mon aimée, je lui dis: «Ce sont des morts qui +dansent avec des morts; c'est de la poussière qui tourbillonne avec de +la poussière.» + +Mais elle, elle répondit à l'appel du violon; elle me quitta, elle +entra. L'Amour pénétra dans la demeure du Plaisir. + +Et soudain les sons prirent un timbre faux. Les danseurs furent las de +valser; les ombres cessèrent de tournoyer, de virer. + +Et par la rue longue et silencieuse, l'aurore, aux pieds chaussés de +sandales d'argent, parut furtive comme une jeune fille apeurée. + + + + +RAVENNE + +Poème récité au théâtre Sheldon, à Oxford, le 26 juin 1878. + + +À MON AMI + +GEORGES FLEMING + +Auteur du _Roman du Nil_ et de _Mirage_. + + +I + + Ravenne, Mars 1877. + + Oxford, Mars 1878. + +Il y a un an, je respirais l'air de l'Italie,--et pourtant, il est +beau, ce me semble, ce printemps du Nord, avec ces campagnes que dore la +fleur de mars, le sansonnet qui chante sur le bouleau velouté, les freux +qui croassent, les ramiers des bois qui voltigent de ci de là, les +petits nuages qui courent par le ciel. Elle est jolie la violette, qui +penche doucement la tête, la primevère, pâle d'amour inconsolé, la rose +qui bourgeonne sur l'églantier grimpant, le groupe de crocus, (qu'on +dirait une lune de feu, qui aurait pour contour un anneau pourpre de +fiançailles), et toutes les fleurs de notre printemps anglais, les +charmantes perce-neige et l'asphodèle aux brillantes étoiles. L'alouette +prend son essor près du moulin qui murmure, et brise les fils de la +vierge que couvre la première rosée, et le long de la rivière, pareil à +une flamme bleue, file comme une flèche le martin-pêcheur, pendant que +les linottes brunes chantent dans la verte feuillée. + +Il y a un an.... Il semble qu'un temps bien court se soit passé, depuis +la dernière fois que j'ai vu ce magnifique climat du Sud, où fleur et +fruit prennent le rayonnement de la pourpre, où les pommes de la table +brillent comme des lampes allumées. C'était alors le Printemps, et je +chevauchais à mon gré par des vignes à la riche floraison, par les +sombres bosquets d'oliviers. L'air moite était doux. La route blanche +résonnait sous les pieds de mon cheval, et tout en rêvant au nom antique +de Ravenne, j'épiais le jour jusqu'au moment où masqué de blessures de +flamme, le ciel de turquoise prit la teinte de l'or bruni. + +Oh! comme mon coeur brûla d'une jeune passion, quand bien loin par delà +les roseaux et les eaux stagnantes, j'aperçus cette cité sainte +surgissant en traits clairs, et portant sa couronne de tours. +J'accélérai mon galop, rivalisant avec le soleil couchant, et avant que +se fussent éteintes les dernières lueurs cramoisies, je me vis enfin +dans l'enceinte de Ravenne. + + +II + + +Quel étrange silence! Nul bruit de vie ou de joie n'agite l'air. Point +de jeune berger rieur, qui joue du chalumeau. Même pendant tout le jour, +on n'entend pas les cris heureux des enfants qui jouent. Comme c'est +triste, et doux, et silencieux! Assurément on pourrait vivre ici bien +loin de toute crainte, à voir le défilé des saisons, depuis l'amoureux +printemps jusqu'à la pluie et la neige de l'hiver, sans jamais avoir un +souci. Ces eaux, sans nul doute, sont celle du Lethé, et cette plante +est celle qui donne à l'homme l'oubli de sa patrie. + +Oui! parmi les prairies semées de lotus, tu te dresses comme Proserpine, +la tête couronnée de pavots, et tu gardes les cendres sacrées des +morts. Car bien que tu aies cessé d'enfanter des générations guerrières, +tes nobles morts sont avec toi,--eux du moins, sont fidèles à ta +gloire.--Garde-les avec sollicitude, ô cité sans enfants. Car c'est un +charme puissant pour éveiller chez les hommes les rêves de choses +sublimes, que ces tombes solitaires où reposent les grandeurs du passé. + + +III + + +Voyez ce pilier voûté, qui se dresse dans la plaine. Il marque la place +où le plus brave des chevaliers de France reçut le coup mortel. C'était +le prince de la chevalerie, le seigneur de la guerre. C'était Gaston de +Foix. Quelque étoile de malheur l'entraîna contre ta cité et il tomba, +combattant bravement, comme tombe un lion de la forêt. Il fût ravi à la +vie alors que la vie et l'amour étaient nouveaux pour lui. Il repose +sous le voile bleu sans couture de Dieu. De hauts roseaux pareils à des +lances oscillent tristement sur sa tête, et des nerpruns prennent un +rouge plus vif là où s'épancha sur le sol le sang pourpre de sa +brillante jeunesse. + +Portez vos regards un peu plus loin au nord, vers ce tertre ravagé. Là +gît maintenant captif dans une tombe digne d'un prince, et élevée par la +main de sa fille, dans la profondeur ténébreuse, Théodoric, le roi goth +à la puissante membrure. C'est là qu'il dort, las enfin de ses +victoires. Le temps n'a point épargné la ruine. Le vent et la pluie ont +abattu sa forteresse, et nous voyons une fois de plus que la mort est le +souverain maître de toutes choses, et que roi et paysan doivent devenir +de la poussière. + +Sans doute, elle fut grande leur gloire à eux! mais à mes yeux, le roi +barbare, le héros de la chevalerie, la grande reine elle-même étaient +chose misérable et vaine, à côté du tombeau où Dante se repose de ses +peines. Sa tombe dorée s'ouvre en plein air, et un sculpteur aux mains +habiles y a gravé le front blanc et calme, aussi calme que l'aube +naissante, ces yeux où s'allumaient les éclairs de l'amour et du dédain, +ces lèvres qui chantèrent le ciel et l'enfer, cette figure ovale que +dessina si bien Giotto, la figure lasse du Dante. Jusqu'à ce jour, il +est resté au lieu où il a trouvé le repos, bien loin de l'Arno qui +précipite ses flots jaunes sous les larges ponts de cette belle cité, où +le haut campanile de Giotto semble se dresser comme un lis de marbre +sous des cieux de saphir. Hélas! mon Dante, tu as connu la douleur des +existences plus vulgaires, la chaîne odieuse de l'esclavage, et combien +il est pénible de monter les degrés dans les demeures des rois, et +toutes les mesquines misères qui défigurent la noble physionomie d'un +homme sous le ressentiment de l'injustice. Et pourtant ce morne univers +est reconnaissant de ton chant; nos nations te rendent hommage; et elle +aussi, cette reine cruelle de la Toscane vêtue de vignobles, elle qui de +ton vivant a mis sur ton front une couronne d'épines, elle a maintenant +couvert de lauriers ta tombe vide et redemande vainement les cendres de +son fils. + +O le plus grand des exilés, ta souffrance est finie, ton âme est +maintenant auprès de ta Béatrice. Ravenne garde tes cendres. Dors en +paix. + + +IV + + +Comme ce palais est solitaire! Comme ces murs sont gris! Nul ménestrel +n'éveille désormais l'écho dans ces salles. La chaîne brisée, rongée de +rouille, pend à la porte, et les mauvaises herbes ont fendu le pavé de +marbre. Par ici se cache le serpent, et par là les lézards courent près +des lions de pierre qui clignotent au soleil. C'est là que Byron logea, +qu'il abrita son amour et ses plaisirs pendant deux longues années, +comme un autre Antoine, pour qui l'univers fut un autre Actium. Pourtant +il ne laissa point se faner son âme royale, ni se briser sa lyre, ni +s'émousser la pointe de sa lance, grâce aux arts perfides d'une reine +d'Égypte. Car de l'Orient se fit entendre un grand cri. La Grèce se +dressa prête à combattre pour la liberté, et elle le fit venir de +Ravenne. Jamais chevalier ne partit plus généreusement pour les mêlées +des batailles, nul ne tomba plus bravement sur le sol ensanglanté, d'où +on le rapporta sur son bouclier comme on eût fait d'un Spartiate. O +Hellade, Hellade! En ton heure de fierté, en ton jour de puissance, +rappelle-toi celui qui mourut pour arracher de tes membres les chaînes +de la servitude. O Salamine, ô plaines solitaires de Platée, ô vagues +furieuses de la mer Eubéenne pleine de tempêtes, ô cimes des Thermopyles +désertes que balaient les vents, il vous aima bien, et non point en +paroles seulement, celui qui te donna si libéralement sa lyre et son +épée, comme fit Eschyle dans la bataille acharnée de Marathon. + +Et l'Angleterre, elle aussi, se réjouira de son fils, de son guerrier +poète, le premier à chanter et à combattre. La calomnie, à la rage +empoisonnée, n'osera plus ramper comme un serpent sur son nom accompli +et défigurer l'écusson seigneurial de sa renommée. + +Car, ainsi que la couronne d'olivier, récompense de la course, illumine +de joie la figure animée de tous les coureurs, comme la croix rouge qui +sauve les hommes pendant la guerre, comme le phare empanaché de flamme +qu'aperçoivent de loin les marins sur une mer que soulève l'orage, tel +était son amour pour la Grèce et la Liberté. + +Byron, tes couronnes sont éternellement fraîches et vertes. Les pétales +rouges des roses de la Sapphique Mitylène ceindront ton front. Pour toi +fleurit le myrte, dans des clairières mystérieuses, près de la solitaire +Castalie. Les lauriers attendent ta venue, et ils sont tous à toi, et +leur entrelacement formera autour de ta tête une couronne parfaite. + + +V + + +Les cimes des pins se balançaient à la brise du soir, au murmure enroué +des flots de l'hiver, et les troncs élancés étaient rayés d'ambre +brillante. Je me promenais par les bois, plein d'une joie emportée. Un +oiseau effarouché, de ses ailes battantes et de ses pattes, faisait +voler en neige toutes les fleurs. À mes pieds, pareils à des couronnes +d'argent, étaient les pâles narcisses, et des oisillons chantaient sur +toutes les branches entrelacées. O arbres, flexibles, ô liberté de la +forêt, dans vos asiles, du moins un homme est libre, et oublie en +partie le monde las de querelles. Le sang coule plus chaud, et une +sensation de vie s'éveille dans les veines accélérées, pendant qu'une +fois de plus, les bois s'emplissent de divinités que nous avions cru +mises à mort. Pendant longtemps j'attendis, et certainement j'espérai +voir quelque Pan aux pieds de chèvre chanter de joyeuses chansons parmi +les roseaux, quelque vierge dryade surprise, et s'enfuyant pudiquement, +ou bien les contours harmonieux et les membres bruns, la figure +effrontée et trompeuse de quelque dieu des bois embusqué dans la +clairière, la reine Diane chasseresse, aux membres blancs, impitoyable, +à l'air fier, tenant en laisse les chiens de meute bondissant à ses +côtés, ou bien Hylas réfléchi par les eaux pures du ruisseau. + +O coeur oisif! O rêve chéri de l'Hellade! Avant qu'il fût longtemps, +les vibrations croissantes et décroissantes, aux sons mélancoliques des +carillons du soir, la cloche qui sonnait les vêpres dans un couvent, +vinrent frapper mon oreille parmi ces fleurs d'amour. Hélas! hélas! ces +heures douces comme le miel, avaient englouti mon coeur comme une mer +envahissante et noyé tout souvenir du noir Gethsemani. + + +VI + + +O solitaire Ravenne, on fait plus d'un récit sur les grandes gloires de +tes jours d'autrefois. Deux mille ans se sont écoulés, depuis que tu vis +César monter à cheval pour aller remporter d'impériales victoires. Ton +nom était puissant lorsque les maigres aigles de Rome volaient des Iles +Britanniques aux lointains flots bleus de l'Euphrate, et tu régnais en +noble reine sur les peuples, jusqu'au jour où l'on vit dans les rues le +Goth et le Hun. Découronnée par l'homme, désertée par la mer, tu dors +bercée dans une pauvreté solitaire. Désormais, sur ta rive où s'enflait +la marée, les milliers de galères, comme une forêt de pin, ne vogueront +plus, car là où flottaient constamment des vaisseaux à l'éperon de +bronze, le berger morose joue ses airs pleins de tristesse, et les +blanches brebis errent à leur gré dans les lieux où coulaient les eaux +empourprées de l'Adria. + +Quelle beauté! Quelle tristesse! O reine inconsolée, tu gis morte au +milieu du charme des ruines, seule parmi toutes tes soeurs, car du moins +le roi guerrier de l'Italie a franchi la plus fière des portes de Rome +et a porté la couronne dans les temples orgueilleux de la Ville +Eternelle et fait retentir de son nom les sept montagnes. + +Et Naples a survécu à son rêve de douleur, et elle raille ses tyrans. +Venise ressuscite et reparaît du fond des eaux, et le cri de Lumière et +Vérité, d'Amour et Liberté, se fait entendre dans Gênes l'impérieuse, et +là où les clochers de marbre de Milan trouent l'air. Il résonne depuis +les Alpes jusqu'aux rives siciliennes, et le rêve de Dante n'est plus un +rêve maintenant. + +Mais toi, Ravenne, toi qui fus la plus aimée, tes palais en ruines ne +sont plus qu'un voile funèbre jeté sur ta grandeur tombée, et ton nom +brille comme la flamme terne et frissonnante d'une bougie, sous la +splendeur du soleil en plein midi, de la nouvelle Italie. Car la nuit a +disparu, la nuit de sombre oppression, et le jour s'est levé avec une +magnificence d'enthousiasme. Les chiens de l'Autriche sont chassés bien +loin du pays, par delà ces citadelles couronnées de glace, qui se +dressent pour former une ceinture à la plaine de la Royale Lombardie, +depuis l'Orient lointain jusqu'à la mer orientale. + +Je sais, il est vrai, que, du nombre de tes fils, il en fut qui périrent +dans les eaux de Lissa, sur les pentes escarpées d'Aspromonte, sur la +plaine de Novare, mais ce n'est point en vain que tes enfants sont morts +pour toi. Et pourtant, à ce qu'il me semble, tu n'as point bu de ce vin +sorti des raisins nouvellement foulés de la Liberté divine, tu n'as +point suivi cette étoile immortelle qui pousse les peuples vers les +exploits guerriers. Lasse de la vie, tu restes plongée dans le +silencieux sommeil. Comme celui qui suit des yeux la venue des ombres +qui s'allongent, indifférent aux heures qui vont à pas pressés, tu +portes le deuil de quelque jour de gloire, car le soleil de la Liberté +ne t'a point montré sa face, et dans la course tu n'as point conquis de +flambeau. + +Ne te réveille pas néanmoins de ton assoupissement. Reste bien en repos +parmi les Asphodèles ambrés de tes campagnes, dans tes prés semés de +lis. Reste là en repos, pour railler toute grandeur humaine. Qui oserait +étaler les mesquins soucis de son existence, en présence de tes ruines, +ou louer les querelles ambitieuses des rois, et l'orgueil stérile des +nations en guerre? N'as-tu point été la fiancée du prince farouche qui +régnait sur l'orageuse Adriatique, la reine des empires jumeaux, et les +nations ne t'ont-elles pas été données en proie? Et maintenant, tes +portes restent ouvertes nuit et jour. L'herbe pousse drue sur toutes tes +tours, dans tous tes palais. Le sinistre figuier a lézardé ton mur de +bastions, et là où prenaient leur repos les guerriers vêtus de mailles, +la chouette de minuit a fait son nid caché. Oh! déchue, déchue de tes +grandeurs, ô cité captive dans les filets de la Destinée, rien ne reste +de tous tes jours de gloire qu'un écusson terni et une couronne de +lauriers flétris. + +Pourtant, qui donc, sous cette nuit de guerre et de terreurs, peut du +haut de la tour tranquille épier la venue des armées futures? Qui peut +dire à l'avance quelles joies amènera le jour, ou pourquoi les linottes +chantent avant l'aube? Toi, toi aussi, tu peux te réveiller, ainsi que +la rose se réveille, en son éclat d'incarnat, du tombeau que lui font +les neiges, comme les opulents champs de blé qui rougissent, puis se +dorent, surgissent de ce sol brun, que durcit l'âpre voix de l'hiver, ou +comme des mêlées de la tempête se dégage une parfaite étoile. + +O cité tant aimée, j'ai voyagé bien loin des îles ceintes de vagues qui +sont ma patrie. J'ai vu le sombre mystère du Dôme s'élever lentement sur +la route de la morne Campagna et se revêtir de la royale pourpre du +jour, et de la cité couronnée de violettes, j'ai assisté au coucher du +soleil près de la colline de Corinthe, et j'ai vu le «rire infiniment +nombreux de la mer» du haut des collines qu'éclairaient les étoiles, +dans l'Arcadie constellée de fleurs, et pourtant c'est à toi que revient +mon plus complet amour, comme revient le soir à son nid de la forêt la +tourterelle attardée. + +O cité du poète, celui qui a vu à peine une vingtaine d'étés perdre leur +justaucorps vert pour prendre la livrée de l'automne, ferait un vain +effort pour éveiller sur sa lyre un chant plus sonore, ou pour dire les +jours de gloire; et vraiment c'est peu de chose que le léger murmure qui +sort du chalumeau du pâtre, alors que le souffle vibrant du clairon +devrait ébranler le ciel et embraser toute la voûte. Et ce serait folie +que d'aborder de pareils sujets. Pourtant, je sais que mon coeur n'a +jamais éprouvé une plus noble ardeur que le jour où je réveillai tes +rues de leur silence sous le choc bruyant des fers de mon cheval, et que +je vis la ville que j'essaie de chanter maintenant, après de longues +journées d'un voyage monotone. + + +VII + + +Adieu, Ravenne! Mais il y a un an je restai debout à contempler la +pourpre splendide du couchant, dans la chapelle solitaire de ta plaine +marécageuse. Le ciel était pareil à un bouclier qui aurait reçu du +soleil mourant la tache du sang et de la bataille, et à l'ouest, les +nuages fermant le cercle avaient tissé une robe royale, digne d'être +portée par quelques-uns des grands Dieux, pendant que dans la vaste +étendue, l'océan de l'air empourpré, descendait la galère dorée du Dieu +de la lumière. + +Ici encore, la douce tranquillité de la nuit ramène le flux montant du +souvenir, et ravive l'amour passionné que j'eus pour toi. C'est +maintenant le Printemps d'amour, mais bientôt l'Eté s'épanouira en +maître sur les prairies, sur les arbres, et bientôt le gazon s'embellira +de fleurs plus brillantes, et produira des lis que fauchera quelque +adolescent. Puis, avant peu, le vainqueur de l'Eté, l'opulent Automne, +saison usurière, prêtera son or accumulé à tous les arbres, pour le voir +dispersé de tous côtés par la prodigalité de la brise. Et ensuite ce +sera le froid et monotone Hiver. Ainsi s'accomplit jusqu'au bout le +cycle de l'année. Ainsi nous allons de l'adolescence à l'âge viril, pour +déchoir dans les jours pénibles où les boucles de cheveux sont de neige. +L'amour seul ne connaît point l'hiver: il ne meurt jamais, il n'a aucun +souci des menaces de l'orage ni du ciel de plomb. Et celui que j'ai pour +toi ne passera jamais, alors même que mes lèvres faibles ne pourraient +que bégayer ton éloge. + +Adieu! Adieu! L'étoile silencieuse du soir, avant courrière de la nuit, +scintille dans le lointain et avertit le berger de ramener ses troupeaux +au bercail. Peut-être, avant que les mers d'or de nos champs soient +réunies en gerbes par les moissonneurs, peut-être avant que je voie les +feuilles d'automne, je pourrai contempler ta cité, et déposer +humblement à tes pieds la couronne de lauriers du poète. + +Adieu! Adieu! cette lampe d'argent, la lune, qui pour nous fait l'heure +de minuit aussi claire que midi, éclaire sûrement tes tours, et fait +bonne garde là où Dante dort, où Byron aimait à vivre. + + + + +=TAEDIUM VITAE= + + +Poignarder ma jeunesse avec les armes du désespoir, porter la livrée +voyante de ce siècle mesquin, laisser les mains les plus viles voler mon +trésor, avoir mon âme captive dans les filets d'une chevelure de femme, +et n'être que le domestique mercenaire de la Fortune, je jure que je ne +l'aime point. Tout cela, c'est pour moi moins que la légère écume qui se +joue sur la mer, moins que l'aigrette du chardon, en un jour d'été, +détachée de sa graine. Mieux vaut me tenir à l'écart, bien loin de ces +sots calomniateurs qui raillent ma vie, ne me connaissant point. Mieux +vaut le plus humble toit fait pour abriter le plus pauvre journalier, +que de rentrer dans cette caverne où l'on s'enroue à se chamailler, où +mon âme blanche a pour la première fois baisé le péché sur tes lèvres. + + + + +=LA SPHINGE= + + À + + MARCEL SCHWOB + + en témoignage d'amitié et d'admiration. + +Dans un angle sombre de ma chambre, pendant plus de temps que n'en +conçoit mon imagination, une belle et silencieuse Sphinge m'a contemplé +à travers les ondoiements des ténèbres. Intangible, immobile, elle ne se +lève point, elle ne fait aucun mouvement. Car les lunes argentées ne +sont rien pour elle, non plus que les soleils qui roulent. Dans l'air le +rouge succède au gris; les vagues du clair de lune montent, s'abaissent, +mais lorsque vient l'aurore, elle ne s'en va point, et lorsque revient +la nuit, elle est là. + + * * * * * + +L'aurore suit l'aurore, et les nuits marchent à leur déclin, et pendant +tout ce temps cette chatte singulière reste allongée sur le tapis +chinois, ses yeux de satin à la bordure d'or. Elle reste couchée sur la +natte, elle épie obliquement, et sur sa gorge couleur de tan roule en +vague sa fourrure douce et soyeuse, qui parfois ondule jusqu'à ses +oreilles pointues. Approchez donc, mon charmant sénéchal, qui somnolez +en votre pose de statue. Approchez donc, être d'un grotesque si exquis, +à demi-femme, à demi-animal. + + * * * * * + +Approchez, ma charmante, ma langoureuse Sphinge, et venez poser votre +tête sur mon genou, et laissez-moi passer une main caressante sur votre +gorge et voir, votre corps tacheté comme le lynx. Et laissez-moi toucher +ces griffes recourbées, en jaune ivoire, et prendre à pleine main cette +queue qui, pareille à un monstrueux serpent, s'enroule autour de vos +grosses pattes de velours. Un millier de siècles pesants +t'appartiennent, alors que moi, j'ai vu à peine une vingtaine d'étés +quitter leur livrée verte pour prendre la livrée bariolée de l'automne. + + * * * * * + +Mais vous, vous savez lire les hiéroglyphes sur les grands obélisques de +grés, et vous vous êtes entretenue avec les basilics, et vous avez +regardé face à face les hyppogriffes. Oh! Dites-le moi, étiez-vous +présente, quand Isis s'agenouillait devant Osiris, et avez-vous vu +l'Égyptienne lorsqu'elle faisait fondre la perle pour Antoine, et +qu'elle buvait le vin tout enivré du joyau, et qu'en une feinte terreur, +elle penchait la tête pour regarder le colossal proconsul tirer de +l'écume le thon salé. + + * * * * * + +Et avez-vous épié la Cyprienne, lorsqu'elle baisait le blanc Adon sur sa +couche funèbre. Et avez-vous suivi Amenalk, le Dieu d'Héliopolis? Et +avez-vous causé avec Thoth, et avez vous entendu pleurer Io, couronnée +des cornes lunaires et connu les rois peints qui dorment sous la +Pyramide en forme de coin? Relevez vos grands yeux de satin noir, +pareils à des coussins où l'on se laisse aller. Venez-vous étirer à mes +pieds, fantastique Sphinge, et contez-moi tous vos souvenirs. + + * * * * * + +Dites-moi en vos chants la Vierge juive qui allait errant avec le Saint +Enfant, et comment vous les avez guidés à travers le désert, et comment +ils dormirent parmi votre ombre. Dites-moi cette verte soirée pleine de +parfums, alors que couchée près de la rive, vous entendiez monter de la +barque dorée d'Adrien le rire d'Antinoüs, et comment vous avez lapé dans +le courant, et désaltéré votre soif, et contemplé d'un regard ardent, +avide, le corps d'ivoire de ce jeune et bel esclave, à la bouche +pareille à une grenade. + + * * * * * + +Dites-moi le labyrinthe qui servait d'étable pour le taureau à la double +forme. Parlez-moi de la nuit où vous rampiez sur la plinthe de granit +du temple, où l'ibis écarlate voltigeait par les corridors tendus de +pourpre, en criant tout effrayé, et l'horrible rosée qui tombait goutte +à goutte des gémissantes mandragores, et l'énorme et somnolent crocodile +qui versait dans son bassin des larmes boueuses, et, arrachant les +joyaux fixés à ses oreilles, retournait au Nil d'une allure vacillante. + + * * * * * + +Et comment les prêtres vous maudissaient en psaumes chantés d'une voix +criarde, le jour où vous avez saisi en vos griffes leur sergent; et +comment, vous vous êtes glissée en rampant, pour assouvir votre passion +sous les palmiers frissonnants. Qui donc étaient vos amants, quels +étaient ceux qui luttaient pour vous dans la poussière? Quel était +l'instrument de votre luxure, quel amoureux aviez-vous chaque jour? +Étaient-ce des lézards géants qui venaient s'accroupir devant vous parmi +les roseaux du rivage? Des grillons aux vastes flancs de métal +venaient-ils s'abattre sur vous, sur votre couche en désordre. + + * * * * * + +Le monstrueux hippopotame venait-il s'accoler à vous dans le brouillard? +Étaient-ce des dragons aux écailles d'argent, qui, de passion, se +tordaient en noeuds compliqués, quand vous passiez près d'eux? Et du +tombeau lycien, construit en briques, quelle horrible chimère sortit, +avec ses têtes affreuses et ses flammes redoutables, pour faire produire +à votre sein de nouvelles merveilles.... + + * * * * * + +Ou bien aviez-vous d'inavouables hôtes secrets, ou bien traîniez-vous +dans votre séjour quelque Néréide enroulée dans de l'écume ambrée, avec +des seins bizarres en cristal de roche. Ou bien alliez-vous, foulant du +pied l'embrun, rendre visite à la brune Sidonienne et lui demander des +nouvelles de Léviathan, de Léviathan ou de Béhémoth? Ou bien quand le +soleil était couché, montiez-vous par la pente semée de cactus, à la +rencontre de votre Éthiopien noir dont le corps était du jais poli? + + * * * * * + +Ou bien, pendant que les bateaux de terre cuite s'échouaient dans les +marécages du Nil, au crépuscule, et quand les chauves-souris au vol +incertain, tournaient autour des triglyphes du temple, alliez-vous d'un +pas furtif jusqu'au bord de la berge, pour traverser à la nage le lac +silencieux, et de là vous insinuant dans la voûte, faire de la Pyramide +votre lupanar, au point que de chacun des noirs sarcophages surgissait +le défunt, peint et emmailloté? Ou bien attiriez-vous dans votre couche +le Trageophos aux cornes d'ivoire? + + * * * * * + +Ou bien avez-vous aimé le Dieu des Mouches, qui tourmenta les Hébreux, +et qui était barbouillé de vin jusqu'à la ceinture, ou bien Pasht, qui +avait pour yeux des béryls verts? Peut-être était-ce ce jeune Dieu, le +Tyrien, qui était plus amoureux que la colombe d'Astaroth? Ou avez-vous +aimé le Dieu de l'Assyrien, dont les ailes semblables à un étrange et +transparent mica dépassaient de beaucoup sa tête à bec de faucon qui +était peinte d'argent et de rouge, et cerclée de bandes en orichalque. + + * * * * * + +Ou bien l'énorme Apis a-t-il bondi de son char, pour jeter à vos pieds +les grosses fleurs du nénuphar qui ont l'arôme et la couleur du miel?... + +Combien il est subtil votre sourire? Alors est-ce que vous n'auriez aimé +personne? Non, je le sais, le grand Ammon fut votre compagnon de lit. Il +s'étendit près de vous au bord du Nil. + + * * * * * + +Les chevaux aquatiques, qui fréquentent les marais, firent retentir +leurs trompettes, quand ils le virent venir, tout parfumé du galbanum +de Syrie, tout imprégné de nard et de thym. Il suivit le bord du fleuve, +pareil à une vaste galère aux voiles d'argent. Il allait, à grands pas à +travers les eaux, tout cuirassé de beauté et les eaux se retiraient. Il +allait à grands pas par le sable du désert. Il arriva à la vallée où +vous étiez couchée. Il attendit l'aurore du jour, et alors il toucha de +sa main vos seins noirs. + + * * * * * + +Vous avez baisé sa bouche avec une bouche de flamme. Vous avez fait du +dieu cornu votre proie. Vous vous teniez debout derrière son trône, vous +l'appeliez par son nom secret. Vous murmuriez de monstrueux oracles dans +les cavernes de ses oreilles, et avec le sang des chèvres et le sang +des taureaux vous lui apprîtes à faire de monstrueux miracles. Pendant +qu'Ammon était votre compagnon de lit, votre chambre était le Nil +couvert de vapeurs, et avec votre sourire archaïque au contour sinueux, +vous regardiez monter et s'apaiser sa passion. + + * * * * * + +Son front luisait des huiles syriennes, et ses membres de marbre +étendus, déployés comme une tente à midi, faisaient pâlir la lune et +ajoutaient un nouvel éclat au jour. La longue chevelure avait neuf +coudées d'envergure; elle avait la couleur de cette gemme jaune que les +marchands apportent du Kurdistan cousue dans le rebord de leurs +manteaux. La face était comme le moût qui couvre une cuve de vin +nouveau. Les mers ne sauraient rien ajouter à la perfection du saphir +de ses yeux. Son cou fort et doux était blanc comme du lait, avec un fin +réseau de veines bleues; et d'étranges perles, qu'on eût dit de la rosée +congelée, étaient brodées sur la soie flottante.... + + * * * * * + +Sur son piédestal de nacre et de porphyre, il brillait trop vivement +pour qu'on pût le contempler, car sur sa poitrine d'ivoire, scintillait +la merveilleuse émeraude de l'Océan, ce mystérieux joyau, aux reflets de +lune, que quelque plongeur des gouffres de Colchide avait trouvé parmi +les vagues de plus en plus noires, et porté à la magicienne de Colchis. +Devant son char doré, couraient des corybantes nus avec des guirlandes +de pampre, et des files de fiers éléphants s'agenouillaient pour +traîner son char, et des files de Nubiens noirs portaient sa litière, +alors qu'il parcourait la grande allée pavée de granit, entre les +éventails de mobiles plumes de paon. + + * * * * * + +Les marchands venant de Sidon, dans leurs vaisseaux bariolés, lui +apportaient de la stéatite. La plus vile des coupes qui touchaient ses +lèvres était faite d'une chrysolithe. Les marchands lui apportaient des +caisses de cèdre, pleines de vêtements somptueux et liées de cordes. La +traîne de son manteau était portée par des seigneurs de Memphis; de +jeunes rois étaient heureux de son hospitalité. Mille prêtres tondus +s'agenouillaient nuit et jour devant l'autel d'Ammon. Mille lampes +balançaient leur lumière à travers la demeure sculptée d'Ammon, et +maintenant l'impur serpent et la vipère tachetée, avec leurs petits, +rampent de pierre en pierre; car la demeure est en ruines et le grand +monolithe de marbre rose se penche. L'âne sauvage, ou le chacal vagabond +viennent se tapir dans les portes branlantes. De farouches satyres se +lancent des appels à travers les tambours cannelés qui gisent sur le +sol, et au sommet de l'édifice est perché le singe à la face bleue +d'Horus, et il piaille pendant que le figuier fait éclater les piliers +du péristyle. + + * * * * * + +Le dieu gît en fragments çà et là, profondément caché dans le sable que +le vent agite. J'ai vu sa tête de granit de géant, encore convulsée d'un +impuissant désespoir, et bien des caravanes errantes de nègres au port +imposant, aux châles de soie, en traversant le désert, s'arrêtent +terrifiées devant ce cou trop vaste pour l'embrasser. + + * * * * * + +Et bien des Bédouins barbus écartent leur burnous aux raies jaunes pour +jeter un long regard sur les muscles titaniques de celui qui fut jadis +ton paladin.... + + * * * * * + +Ainsi donc va chercher des fragments par la lande, et lave-les à la +rosée du soir, et refais de ces pièces, une à une, ton amant mutilé. + + * * * * * + +Va les chercher là où elles sont abandonnées, et de ces morceaux, de ces +débris, reconstruis ton compagnon en pièces et éveille de folles +passions dans la pierre insensible. Charme par des hymnes syriens son +oreille lourde. Il aima ton corps. Oh sois bonne! Verse le nard sur sa +chevelure et enroule de douces bandes de lin autour de ses membres. +Attache autour de sa tête le collier en pièces de monnaie et rends aux +lèvres pâles leur couleur avec des fruits rouges. Tisse de la pourpre +pour ses hanches amaigries, et de la pourpre pour ses reins décharnés. + + * * * * * + +Hâte-toi vers l'Égypte. Ne crains rien. Il n'y eut jamais qu'un Dieu qui +mourut, jamais qu'un Dieu qui laissa un soldat lui planter sa lance dans +le flanc. Ceux-là, tes amants, ils ne sont point morts, et Anubis, à la +face de chien, reste à son poste d'honneur, près de la porte de cent +coudées, la main pleine des lis du lotus pour ta tête, et toujours, au +haut de son trône de porphyre, le géant Memnon dirige ses yeux sans +paupières à travers l'espace vide, et à chaque lueur jaune de l'aube, il +crie après toi. + + * * * * * + +Et le Nil, avec les débris de sa corne, gît dans son lit de limon noir, +et tant que tu ne viendras pas, il n'épandra point les eaux sur le blé +qui se flétrit. Tes amoureux ne sont pas morts, je le sais. Ils se +relèveront. Ils entendront ta voix. Ils agiteront à grand bruit tes +symboles. Ils se réjouiront. Ils accourront baiser ta bouche. Ainsi, +mets donc des voiles à tes flottes, attèle des chevaux à ton char +d'ébène, et en route pour le Nil. Ou, si tu t'es lassée de divinités +mortes, suis la trace de quelque lion errant à travers la plaine couleur +de cuivre, atteins-le, empoigne-le par la crinière, invite-le à te +servir d'amant. Couche-toi près de son flanc sur le gazon, et plante tes +dents blanches dans sa gorge. Et quand tu entendras le bruit de son +agonie, fouette tes longs flancs d'airain poli, et prends pour compagnon +un tigre, dont les flancs couleur d'ambre ont des taches noires, et +enfourche sa croupe dorée, et franchis en triomphe la porte de Thèbes, +et roule-toi avec lui dans les jeux de l'amour, et quand il se détourne, +et qu'il gronde et qu'il montre les dents, alors frappe-le mortellement +de tes griffes de jaspe, ou brise-le en le serrant contre tes seins +d'agate. + + * * * * * + +Pourquoi tarder? Va-t'en d'ici, je suis las de tes airs de langueur, las +de ton regard toujours fixe, de ta somnolente magnificence. Ton haleine +horrible, et lourde, fait vaciller la lumière de la lampe, et sur mon +front je sens la moiteur, et les terribles rosées de la nuit et de la +mort. Tes yeux sont comme des lunes fantastiques qui frissonnent en +quelque lac stagnant. Ta langue est comme un serpent écarlate qui danse +à des airs fantastiques. Ton pouls bat des mélodies empoisonnées et ta +gueule noire est comme le trou laissé par une torche ou par des charbons +ardents sur des tapis sarrasins. + + * * * * * + +Va-t'en. Les étoiles aux nuances de soufre s'enfuient en hâte par la +porte de l'occident. Va-t'en, ou peut-être il sera trop tard pour monter +dans leurs silencieux chars d'argent! Vois, l'aurore frissonne autour +des clochers gris qui portent un cadran doré, et la pluie ruisselle sur +chacune des vitres taillées en diamant, et ses larmes rendent trouble le +jour déjà terne. Quelle furie aux cheveux de serpents, récemment sortie +de l'enfer, avec des gestes de laideur et d'impureté, a pu s'enfuir loin +de la reine qu'endorment les pavots, et l'introduire dans la cellule +d'un étudiant? + + * * * * * + +Quel criminel fantôme, aussi dépourvu de chant que de voix, s'est glissé +à travers les rideaux de la nuit, en voyant ma bougie brûler avec +éclat, a frappé, et vous a invitée à entrer? N'en est-il pas d'autres +plus maudits, et d'une lèpre plus blanche que la mienne. Abana et +Pharphar sont-ils desséchés, que tu sois venue jusqu'ici pour étancher +ta soif. + + * * * * * + +Sphinge trompeuse! Sphinge trompeuse, près des roseaux du Styx, le vieux +Charon, appuyé sur sa rame, attend mon obole. Pars la première, et +laisse-moi à mon crucifix, dont le pâle Accablé de douleur, promène sur +le monde son regard las, et pleure sur toute âme qui meurt, et pleure +sur toute âme vainement. + + + + +=CAMMA= + +Ainsi qu'un homme, penché sur une urne grecque, étudia les belles formes +qu'y a tracées une main attique, Dieu et déesse svelte, homme vigoureux +et jeune fille, ainsi que leur beauté lui ôte tout désir de se retourner +et de regarder en face la clarté du jour. De même ne dois-je pas aspirer +vers plus d'une lune mystérieuse d'indolente volupté, lorsque dans le +plus intime secret du sanctuaire d'Artémis, je te vois debout, sous tes +formes antiques, et dans ta sévérité. + +Et pourtant,--il me semble,--j'aimerais mieux te voir, jouer le rôle de +ce serpent du vieux Nil, dont l'enchantement donnait l'ivresse à des +Empereurs. Viens, grande Égypte, ébranle notre scène de tes défilés +symboliques! Ah! je suis enfin écoeuré de passions sans réalité. Fais du +monde ton Actium, et de moi ton Antoine. + + + + +=IMPRESSION= + +LE RÉVEILLON + +Le ciel est brodé de rougeur capricieuse; les brouillards tournoient et +des ombres fuient. L'aube monte de la mer, comme une blanche dame sort +du lit. + +Et des flèches dentelées de bronze passent à travers le duvet de la +nuit, et une longue vague de lumière jaune s'étale silencieusement sur +les tours, les palais. + +Et, s'élargissant avec ampleur sur la dune, éveille et fait s'envoler un +oiseau battant des ailes. Et toutes les cimes des noyers se mettent en +mouvement, et toutes les branches se rayent de bandes d'or. + + + + +=À VÉRONE= + +--Qu'ils sont raides à gravir, les escaliers des maisons des rois pour +les pieds fatigués des exilés comme moi! Et qu'il est salé, amer, le +pain qui tombe de la table de ce _chien_! Bien mieux m'eût valu mourir +sur les routes ensanglantées de la guerre, ou que ma tête fût suspendue +sur la porte de Florence, plutôt que vivre ainsi, dans la familiarité de +tous les êtres qui cherchent à salir l'essence de mon âme. + +Maudis Dieu et meurs! Quel espoir est préférable à celui-ci? Il l'a +oublié parmi les plaisirs de sa cité d'or et de son jour éternel. Ah! +Silence! derrière les barreaux qui obscurcissent ma prison, je possède +ce que nul ne peut m'enlever, mon amour, et toute la gloire des étoiles. + + + + +=APOLOGIE= + +Est-ce ta volonté que je grandisse et déchoie, que je troque mon drap +d'or contre de la bure grise, et qu'à ton gré je tisse cette toile de +douleur dont les fils les plus beaux sont autant de jours gaspillés? + +Est-ce ta volonté,--Amour que j'aime si bien,--que la maison de mon âme +soit un lieu de torture où, pareils à de vils amants, souvent habitent +la flamme inextinguible, le ver qui ne meurt pas? + +Ah! si c'est ta volonté que je souffre, et que je vende l'ambition au +banal marché, que je fasse du morne échec mon vêtement, et que la +souffrance creuse sa fosse au-dedans de mon coeur. + +Peut-être est ce mieux ainsi. Du moins je n'ai pas fait de mon coeur un +coeur de pierre, ni sevré mon enfance de ses honnêtes joies, ni passé où +la Beauté est une chose inconnue. + +Plus d'un homme a fait ainsi, essayé d'enclore de chaînes étroites l'âme +qui aurait dû être libre, foulé aux pieds la route poudreuse du sens +commun tandis que toute la forêt chante la liberté. + +Ne prenant pas garde comment le faucon moucheté, dans son vol, passait, +l'aileron large à travers les hauteurs de l'air, là où quelque montagne +altière, qu'aucun pied n'avait encore foulée, accrocha les dernières +tresses de la chevelure du Dieu Soleil. + +Ou comment la petite fleur qu'il avait cueillie, la pâquerette, cette +bouchée d'or aux blancs pétales, suivait de ses yeux pensifs le soleil +errant, satisfaite si parfois ses feuilles étaient auréolées. + +Mais sûrement c'est quelque chose d'avoir été un instant le bien aimé, +d'avoir marché la main dans la main avec l'Amour et vu ses ailes de +pourpre s'envoler à travers ton sourire. + +Oui, encore que les aspics à gorge de la passion se repaissent du coeur +de mon ami, j'ai brisé les barreaux, j'ai contemplé face à face la +beauté, connu réellement l'Amour qui met en mouvement le soleil et +toutes les étoiles. + + + + +=QUIA MULTUM AMAVI= + +Cher Coeur, il me semble que le prêtre passionné, quand pour la première +fois il tire du mystérieux tabernacle son Dieu emprisonné dans +l'Eucharistie, et mange le pain, et boit le vin redoutable, n'éprouve +pas un plus religieux effroi que je n'en sentis lorsque pour la première +fois tombèrent en plein sur toi mes yeux éblouis, et lorsque pendant +toute la nuit je restai à genoux à tes pieds, jusqu'à ce que tu fusses +lasse d'idolâtrie. + +Ah! si tu avais eu pour moi moins d'amitié et plus d'amour pendant tous +ces jours d'un été de joie et de pluie, je n'aurais pas aujourd'hui reçu +en héritage la peine, je ne serais pas devenu un valet dans la maison de +souffrance. + +Pourtant, bien que le Remords, le sénéchal aux traits pâles qui sert +l'Amour, soit sur mes talons avec toute son escorte,--je suis très +heureux de t'avoir aimée,--je songe à tous les soleils qui font bleuir +la véronique. + + + + +=SILENTIUM AMORIS= + +Ainsi que souvent le soleil trop resplendissant chasse la lune pâle, +malgré ses efforts, jusqu'en sa sombre grotte, avant même qu'elle ait +obtenu une seule ballade du rossignol,--ainsi ta Beauté rend mes lèvres +inhabiles et fait sonner faux mes chants les plus doux. + +Et ainsi qu'à l'aurore, par-dessus la plaine de prairies, passera le +vent d'ailes impétueuses, qui de son trop rude baiser brise le roseau +qui seul pouvait servir d'instrument au chant. Ainsi mes passions trop +orageuses me travaillent sans règle, et l'excès d'amour rend mon amour +muet. + +Mais sûrement mes yeux t'ont montré, à toi, la raison de mon silence, et +du désaccord de mon luth, avant que notre séparation devînt fatale, et +nous fit partir, toi vers des lèvres vibrant d'une plus douce mélodie, +et moi pour évoquer le stérile souvenir de baisers non donnés, de chants +jamais chantés. + + + + +=SA VOIX= + +L'abeille sauvage tournoie incertaine de branche en branche, sous son +vêtement de fourrure et son aile de gaze, dans la coupe d'un lis, ou met +en branle la cloche d'une jacinthe, dans sa course errante. Asseois-toi +plus près, amie. Ce fut ici, je crois, que je fis ce voeu. + +Et jurai que deux existences n'en feraient qu'une, aussi longtemps que +la mouette aimerait la mer, aussi longtemps que l'héliante chercherait +le soleil. «Vous et moi, dis-je, ce sera pour l'éternité.» Chère amie, +ces jours sont finis, passés: le fil de l'amour est filé. + +Lève les yeux vers ces peupliers qui se balancent, se balancent dans +l'air de l'été. Ici dans la vallée, jamais une brise n'éparpille le +duvet du chardon, mais là-bas soufflent de grands vents, venus des +puissantes mers aux mystérieux murmures et des vastes espaces, que +cinglent les vagues. + +Regardez là-haut où la blanche mouette jette son cri aigu. Que voit-elle +que nous ne voyons pas? Est-ce une étoile ou la lampe qui scintille sur +quelque navire en route pour l'étranger? Ah! Se peut-il que nous ayons +vécu nos vies sur une terre de rêve, que cela serait triste! + +Chérie, ici il ne nous reste rien à dire que ceci: que l'amour n'est +jamais perdu. L'âpre hiver poignarde le sein de mai dont les roses +cramoisies crèvent ses glaçons. Des navires ballotés par la tempête +trouveront un havre dans quelque baie et ainsi nous aussi nous ferons. + +Et ici il n'y a rien à faire que de nous baiser de nouveau et nous +séparer. Ah! Il n'est rien que nous ne puissions affronter. J'ai ma +Beauté, vous avez votre Art. Ah! Ne vous arrêtez pas. Un monde n'est pas +assez pour deux êtres comme vous et moi. + + + + +=MA VOIX= + +En ce monde moderne, qui ne connaît pas le repos, en ce monde +tumultueux, vous et moi nous avons pris tous les plaisirs du coeur et +maintenant les voiles blanches de notre nef sont ployées et la charge de +notre barque épuisée. + +Mes joues ont donc blêmi avant leur temps, car ma gaîté s'est enfuie +dans les larmes. Le Chagrin a pâli le vermillon de ma jeune bouche et la +Ruine a tiré les rideaux de mon lit. + +Mais toute cette vie tumultueuse n'a été pour toi qu'une lyre, un luth, +le charme subtil de la viole ou la musique de la mer endormie, en écho +minuscule dans le coquillage. + + + + + =DES JOURS DE PRINTEMPS AUX JOURS D'HIVER= + + POUR METTRE EN MUSIQUE + +Aux jours joyeux du printemps, quand les feuilles étaient vertes, oh! +comme il chante gaîment, le merle! Je cherchai parmi les fouillis de +clarté l'amour que mes yeux n'avaient jamais vu. Oh! la joyeuse +tourterelle a des ailes dorées. + +Parmi les fleurs et rouges et blanches, oh! comme chante gaîment le +merle! Mon Amour parut le premier à mes yeux. Oh! parfaite vision de +plaisir! Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dorées. + +Le jaune des pommes avait l'ardeur du feu. Oh! comme il chante gaîment, +le merle! O amour trop grand pour la parole ou la lyre, rose épanouie +d'amour et de désir! Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dorées! + +Mais maintenant l'arbre devient gris sous la neige! Ah! qu'il chante +tristement le merle! Mon amour est mort! Ah! voyez-moi étendu devant ses +pieds silencieux, tourterelle aux ailes brisées. Oh! amour! Oh! amour, +plût au ciel que tu aies été mis à mort! Tourterelle caressante, +tourterelle caressante, reviens. + + + + +=AILINON, AILINON EIPE, TO D' EU NIKATÔ= + +_Chante l'ailinos, l'ailinos, et que le Bon l'emporte_. + +Oh! tant mieux pour qui vit dans l'aisance, avec de l'or accumulé, dans +un vaste domaine, et n'a cure de la pluie qui éclabousse, et du fracas +que font en tombant les arbres de la forêt. + +Oh! tant mieux pour qui ne connut jamais le labeur des années de +privations, un père dont la douleur et les larmes ont fait grisonner les +cheveux, une mère pleurant dans la solitude. + +Mais tant mieux pour celui dont le pied a foulé la pénible route du +travail et de la lutte, et qui néanmoins des chagrins de sa vie se fait +des degrés pour se rapprocher de Dieu. + + + + +=LE VÉRITABLE SAVOIR= + + anagkaiô; d'echei + bion therixein ôste karpimon stachun + kai ton men einai ton de mê. + +Tu sais tout: je cherche en vain quelle terre il faut labourer, quelle +autre ensemencer avec du grain. Le sol est noir de ronces et de +mauvaises herbes et n'a cure des larmes qui tombent ou de la pluie. + +Tu sais tout: moi je reste assis, à attendre, les yeux bandés, les mains +défaillantes, jusqu'à ce qu'enfin se lève le dernier voile, et que +s'ouvre pour la première fois la porte. + +Tu sais tout: moi, je ne puis voir. J'espère que ma vie n'aura pas été +chose vaine. Je sais que nous nous retrouverons en quelque divine +éternité. + + + + +=PÉTALES DE LOTUS= + +nemessômchi ge meu oudeu +chlaiein o; che thanêsi brotôu chai potmou epispê +touto un chai geraz oion oizuroisi brotoisi +cheirasthai te chomên baleein t'apo dchchru pareiôn. + +Il n'est point de paix sous le soleil de midi.--Ah! Y a-t il de la paix +dans ces prairies, ou ceinte d'une toison argentée, comme une belle +bergère, s'égare la lune? + +Reine des jardins du ciel, où les étoiles, pareilles à des lis, blanches +et belles, brillent à travers les brouillards de l'air glacé. Oh! reste +encore, car l'aube approche. + +Oh! reste encore, car le jour envieux tend de longues mains pour saisir +tes pieds! Mais hélas! tu as le pas trop rapide. Hélas! je sais que tu +ne t'arrêteras pas. + + * * * * * + +Le soleil monta d'un bond pour accomplir sa course, la brise souffla +doucement sur pâturages et prairies; mais il me sembla voir à l'ouest +l'apparence d'une face humaine. + +Une linotte, sur la mousse de l'épine-vinette, chantait les gloires du +printemps, et faisait retentir les bosquets en fleurs de la gaîté du +jour nouveau-né. + +Une alouette partit effarée de la terre que je foulais, et disparut aux +regards dans le grand voile bleu, sans couture, qui est suspendu devant +la face de Dieu. + +Au-dessus de ma tête, le saule disait tout bas que la mort n'est qu'une +vie plus nouvelle, et que par de vaines paroles de discorde nous +apportons le déshonneur aux morts. + +J'arrachai une branche à l'arbre, et des fleurs de l'épine-vinette +toutes trempées de rosée, et je les liai avec un rameau d'osier et en +fis une guirlande belle à voir. + +Je portai les fleurs là où Il repose (feuilles et fleurs toutes chaudes +sur la pierre). Quelle joie ce fut pour moi, de m'asseoir seul jusqu'à +ce que le soir vint sur mes yeux fatigués. + +Jusqu'à ce que les nuages mobiles eussent tissé une robe d'or que Dieu +portera, et que dans les flots de l'air empourpré, disparût la brillante +galère du soleil. + +Aurai-je de la joie pour la journée, et laisserai-je mon coeur +s'émouvoir, jusqu'en ses profondeurs, du murmure de l'arbre ou du chant +de l'oiseau, ou de la mélancolie des jeux du vent indocile? + +Non, non! les vains rêves de cette sorte sont le lot d'âmes moins +profondes que la mienne. Je sens que je suis à moitié divin, je sais +que je suis grand et fort. + +Je sais que c'est par l'effort que tout arbre de la forêt surgit de la +racine, je sais que nul ne récoltera du fruit, en faisant voile sur la +mer inféconde. + + + + +=JOURS PERDUS= + +D'après un portrait peint par Miss V. T. + +Un blond et svelte enfant, qui n'est point fait pour la douleur de ce +monde, avec une chevelure dorée qui tombe à grands flots autour des +oreilles, et des yeux pleins d'aspirations, à demi voilés par de vaines +larmes, comme les eaux les plus bleues, vues à travers les brouillards +de la pluie, des joues pâles où jamais encore baiser n'a laissé sa +tache, lèvre inférieure rouge rentrée en dedans par effroi de l'Amour, +et blanche gorge, plus blanche qu'une poitrine de colombe.--Hélas! +Hélas! si tout cela n'existait qu'en vain! + +En arrière, des champs de blé, et des moissonneurs en ligne, +accomplissant d'un air las leur tâche fatigante, sans qu'aucun son de +rire ou de luth y mette de la douceur. + +Et indifférent au flamboiement écarlate du soleil couchant, l'enfant +rêve encore. Il ne sait pas que la nuit approche, et que nul ne récolte +des fruits pendant le temps de la nuit. + + + + +=IMPRESSIONS= + +I + +=LE JARDIN= + +Le calice flétri du lis tombe autour de son pistil d'or en poudre, et +sur les bouleaux du bosquet de la lande le dernier ramier roucoule et +appelle. + +L'hélianthe léonin, aux couleurs voyantes, se laisse tomber noir et +dépouillé sur sa tige, et sur le sol des allées du jardin, où le vent se +joue, s'éparpillent les feuilles mortes, d'heure en heure. + +Les pétales, blancs comme le lait, des pâles troènes, s'amassent à ce +souffle en une boule neigeuse: les rosés gisent sur l'herbe comme de +menus lambeaux de soie cramoisie. + + +II + +=LA MER= + +Un brouillard blanc se traîne à travers les voiles; une lune farouche, +en ce ciel d'hiver, reluit pareille à l'oeil d'un lion irrité, du milieu +d'une crinière de nuages roux. + +Le timonier au vêtement épais qui se tient à la roue, n'est plus qu'une +ombre dans l'obscurité, et dans la chambre aux machines toute vibrante, +bondissent les longues liges d'acier poli. + +L'ouragan vaincu a laissé sa trace sur ce vaste dôme qui se soulève, car +les minces filaments d'écume jaune flottent sur les vagues comme de la +dentelle déchirée. + + + + +=SOUS LE BALCON= + +O belle étoile à la bouche de carmin, ô lune aux sourcils d'or, +lève-toi, lève-toi du Sud embaumé et éclaire la route que suivra mon +Aimée, de peur que ses petits pieds ne s'égarent sur la colline où le +vent souffle, ou sur la dune. O belle étoile à la bouche de carmin, ô +lune aux sourcils d'or. + +O navire qui trembles sur la mer désolée, ô navire à la voile humide et +blanche, pars, oh, pars pour le port, vers moi. Car celle que j'aime et +moi nous voudrions aller au pays où s'épanouissent les asphodèles, dans +le coeur d'une vallée violette. O navire qui trembles sur la mer +désolée, ô navire à l'humide et blanche voile. + +Oiseau charmeur au chant faible et doux, oiseau qui chantes sur la +branche, chante, chante encore de ta gorge douce et brune, et celle que +j'aime, en son petit lit, prêtera l'oreille et lèvera la tête sur +l'oreiller, et viendra de mon côté. Oiseau charmeur, au chant faible et +doux, oiseau qui te perches sur la branche! + +O fleur qui te balances dans l'air tremblant, fleur aux lèvres de neige, +descends, pour être portée par celle que j'aime. Si tu meurs, ce sera +dans une couronne sur sa tête, si tu meurs, ce sera dans un pli de sa +robe. Tu iras te poser sur son petit coeur léger, ô fleur qui te +balances dans l'air tremblant, ô fleur aux lèvres de neige. + + + + +=LE JARDIN DES TUILERIES= + + +Cet air d'hiver est vif et froid, et vif, et froid est ce soleil +d'hiver, mais autour de ma chaise, les enfants courent: on dirait de +menues choses en or qui dansent. + +Parfois aux abords du kiosque bariolé, des soldats en miniature se +promènent fièrement, allongent le pas. Parfois ce sont des brigands aux +yeux bleus qui se cachent dans les fourrés dépouillés des massifs. + +Et d'autres fois, pendant que la vieille bonne s'absorbe dans son +volume, ils se risquent à traverser le square, et lancent leurs +flottilles de papier parmi les gros tritons de bronze verdi qui se +contorsionnent. + +Puis ils font semblant de fuir en un vol rapide, et puis ils se lancent, +bande turbulente, et s'aidant de leurs petites mains tour à tour, ils +grimpent à l'arbre noir, effeuillé. + +Ah! cruel arbre, si j'étais vous, et si des enfants grimpaient sur moi, +rien que pour eux, je ferais jaillir de tout mon corps, en dépit de +l'hiver, des fleurs printanières, des blanches, des bleues. + + + + + =À L'OCCASION DE LA VENTE AUX ENCHÈRES DES LETTRES D'AMOUR DE + KEATS= + +Voici les lettres qu'Endymion écrivit à celle qu'il aimait en secret, +sans en rien dire; et maintenant les braillards de la vente aux enchères +font leurs marchés, leurs offres pour chacun de ces pauvres billets +desséchés. Oui, pour chacune des pulsations de la passion, on entend les +marchands faire leur prix. Je crois qu'ils n'aiment guère l'art, ceux +qui brisent le cristal d'un coeur de poète, pour que de petits yeux +chassieux puissent y jeter leurs regards avides et curieux. + +Ne dit-on pas que dans des années bien lointaines, dans une ville au +fond de l'Orient, quelques soldats coururent, la torche en main, vers +minuit, se chamailler au sujet de pauvres vêtements, et jouèrent aux dés +les haillons d'un malheureux, sans rien savoir du miracle divin, et des +souffrances d'un Dieu? + + + + +=LE NOUVEAU REMORDS= + +Le péché est mien; je ne compris pas. Ainsi donc la musique est +prisonnière dans son cachot. C'est à peine si de temps en temps le flot +passager d'une vague tourmente, de ses mouvements incessants, ce rivage +infécond. Et dans le fond flétri de ce pays, l'Eté s'est creusé une +tombe si profonde, qu'à peine le saule plombé ose implorer de l'hiver au +souffle tranchant une fleur d'argent. Mais quel est-il celui qui vient +sur cette rive? (Non, mon amour, lève les yeux et admire). Quel est-il +celui qui vient du Sud en vêtements teints? C'est le Maître que tu +viens de trouver, c'est lui qui cueillera les roses qui n'ont pas été +encore ravies à ta bouche, et moi je resterai, comme auparavant, à +pleurer, à adorer. + + + + +=FANTAISIES DÉCORATIVES= + +I + +=LE PANNEAU= + +Sous l'ombre dansante du rosier se voit une fillette d'ivoire, arrachant +les pétales soit d'incarnat soit de nacre avec des ongles vert pâle de +jade poli. + +Les pétales rouges tombent sur les mottes, les pétales blancs voltigent +un à un, pour tomber dans une tasse bleue où le soleil, tel un grand +dragon, se tord en replis d'or. + +Les pétales blancs flottent dans l'air, les pétales rouges tombent +lentement; il en est qui tombent sur sa robe jaune, et d'autres qui +tombent sur sa chevelure d'un noir de corbeau. + +Elle prend un luth d'ambre et chante, et pendant qu'elle chante, une +grue d'argent commence à allonger son cou écarlate, et à battre de ses +ailes aux reflets de métal. + +Elle prend un luth d'ambre brillant, et du dense bosquet, où il se +cachait, son amoureux aux yeux en amande, la suit d'un regard charmé +dans ses mouvements. + +Et maintenant elle jette un cri de frayeur, et déjà se font jour de +mignonnes larmes. Une épine a blessé de sa pointe la conque marine aux +veines incarnat de son oreille. + +Puis elle lance un joyeux rire: c'est qu'un pétale de rose est tombé +juste à l'endroit où le satin jaune laisse voir la fleur de sa gorge aux +veines bleues. + +De ses ongles vert pâle en jade poli, elle arrache un à un les pétales +d'incarnat et de nacre. Voici là debout une fillette d'ivoire, sous +l'ombre dansante du rosier. + + +II + +=LES BALLONS= + +Sur ce fond trouble de ciel en turquoise, les légers et lumineux ballons +plongent, vont au hasard comme des lunes de satin, vont au hasard comme +des papillons de soie, et tournent à chaque souffle de vent, montent et +tournent comme des danseuses, flottent comme d'étranges perles +transparentes, tombent et flottent comme une poussière d'argent. + +Et voici qu'ils s'attachent aux feuilles d'en bas, chacun prend +discrètement une pose fantastique; chacun d'eux est un pétale de rose au +bout d'un fil de la Vierge. + +Puis ils grimpent aux grands arbres, pareils à de petits globes +d'améthyste, opales errantes qui vont au rendez-vous avec les rubis du +tilleul. + + + + +=CANZONETTE= + +Je n'ai point à profusion, de l'or que gardent les griffons; aujourd'hui +comme jadis, pauvre est le parc du berger. Des rubis, des perles, je +n'en ai point pour parer ta gorge. Malgré tout, les jeunes filles de la +campagne ont aimé le chant du berger. + +Ainsi donc cueille un roseau, et commande-moi de te chanter, car je +voudrais nourrir de mélodie tes oreilles, qui sont plus belles que la +plus belle fleur de lis, plus douces et plus précieuses que le parfum de +l'ambre gris. + +Que crains-tu? Le jeune Hyacinthe a péri? Pan n'est plus ici, et il ne +reviendra jamais, pas plus que le Faune cornu ne foulera les prés +jaunis, pas plus qu'aucun Dieu ne se glissera furtivement à travers les +oliviers. + +Hylas est mort. Lui non plus ne devinera pas ces petites lèvres rouges, +pareilles à des pétales de rose. Sur la haute colline ne jouent plus les +Dryades d'ivoire. Argenté, silencieux, s'efface tristement le jour +d'automne. + + + + +=SYMPHONIE EN JAUNE= + +Un omnibus, tout le long du pont, rampe comme un papillon jaune, et çà +et là un passant a l'apparence d'une petite mouche inquiète. + +De grosses péniches chargées de foin jaune se rangent le long du +bas-port dans l'ombre, et comme une écharpe de soie jaune, l'épais +brouillard s'accroche le long du quai. + +Les feuilles jaunes se flétrissent déjà, et quittent en voletant les +ormes du Temple, et à mes pieds la Tamise d'un vert pâle, s'allonge +comme une tige de jade ondulé. + + + + + +=DANS LA FORÊT= + +Hors du demi-jour du centre des bois, dans l'aurore de la prairie +s'élance mon Faune au corps d'ivoire, aux yeux bruns. + +Il va par bonds à travers les bosquets, en chantant, et son ombre les +suit en dansant, et je ne sais, laquelle je suivrai, sera-ce l'ombre ou +la chanson? + +O chasseur, prends-moi son ombre au piège. O Rossignol, dérobe pour moi +ta chanson, de peur que, rendu fou de musique et d'égarement, je ne +suive en vain sa piste. + + + + + =À MA FEMME= + + AVEC UN EXEMPLAIRE DE MES POÉSIES + +Je ne saurais écrire un imposant prologue, comme prélude à mon lai, ce +serait, j'ose le dire, les propos d'un poète à un poème. + +Car si parmi ces pétales tombés, il en est un qui vous semble beau, +l'amour l'emportera jusqu'à ce qu'il se pose sur votre chevelure. + +Et lorsque le vent et l'hiver endurciront tout le pays dépouillé de son +charme, il parlera tout bas du jardin, et vous comprendrez. + + + + + =AVEC UN EXEMPLAIRE + + DE + + "LA MAISON DES GRENADES"= + +Va, petit livre, à celui qui sur un luth aux branches de nacre, chanta +les pieds blancs de la jeune fille aux cheveux d'or, et invite-le à +regarder dans tes pages; peut-être verra t-il, en toi, danser de jeunes +filles aux cheveux d'or. + + + + +=À L. L.= + +Pourrions-nous déterrer ce trésor depuis longtemps enfoui, pourrait-il +récompenser ce caprice, ce désir, nous ne pourrions jamais apprendre le +chant de l'amour, nous sommes séparés depuis trop longtemps. + +Quand le passé plein de passion, qui s'est enfui, pourrait rappeler ses +morts, pourrions-nous le revivre tout entier, s'il valait cette +souffrance. + +Je m'en souviens, nous avions coutume de nous retrouver près d'un banc +couvert de lierre, et vous de gazouiller tous les jolis mots, de l'air +d'un oiseau. + +Et votre voix avait comme un tremblement, tout comme celle de la +linotte, et se brisait comme dans la gorge du merle sa dernière et +bruyante note. + +Et vos yeux, ils étaient verts et gris comme un jour d'avril, mais ils +s'allumaient comme l'améthyste, quand je me baissais et vous embrassais. + +Et votre bouche, elle refusait, longtemps, bien longtemps, de sourire, +puis elle partait toute vibrante de rire, cinq minutes après. + +Vous aviez toujours peur d'une averse, ainsi qu'une fleur; je m'en +souviens, vous vous leviez en sursaut, et couriez, à la première goutte +de pluie. + +Je m'en souviens, je ne pouvais jamais vous attraper, car personne ne +vous égalait: vous aviez à vos pieds de merveilleuses, lumineuses, +rapides petites ailes. + +Je me rappelle votre chevelure.--L'ai-je rattachée? Car sans cesse elle +se révoltait--on eut dit un écheveau brouillé de rayons dorés de +soleil.--Ces choses-là sont vieilles. + +Je me rappelle si bien la chambre, et le lilas en fleur qui battait +contre la vitre ruisselante, par une chaude pluie de juin. + +Et la couleur de votre robe, elle était d'un brun ambré, et deux bandes +de satin jaune partaient de vos épaules. + +Et le mouchoir de dentelle française, que vous pressiez contre votre +figure? Était-ce une petite larme, ou était-ce la pluie, qui y avait +fait une tachelette? + +Sur votre main, quand elle me fit l'adieu, il y avait des veines bleues. +Dans votre voix, lorsqu'elle me dit bonjour, il y avait un cri étourdi. + +Vous avez tout simplement gaspillé votre vie (ah! cela trancha comme un +couteau!) Lorsque je m'élançai par la porte du jardin, c'était trop +tard, trop tard! + +Nous pourrions revivre encore une fois cela, si c'était la peine de le +souffrir; si le passé de passion, qui s'est enfui, pouvait rappeler ses +morts. + +Eh bien, s'il faut que mon coeur se brise, cher amour, à cause de vous, +il se brisera en musique, je le sais. C'est ainsi que se brisent les +coeurs des poètes. + +Mais, chose étrange, on ne m'avait point appris que le cerveau peut +contenir dans une toute petite cellule d'ivoire et le ciel de Dieu et +l'enfer. + + + + + =SEN ARTISTY + + ou + + LE RÊVE DE L'ARTISTE= + +Traduit du polonais de Madame Helena Modjeska Moi aussi j'ai eu mes +rêves, oui, vraiment j'ai connu les visions qu'amène en foule une +ardente jeunesse, et qui me hantent encore.... + +Il me sembla une fois que j'étais étendu dans un jardin bien clos, au +temps où le Printemps s'échappe de l'Hiver comme un oiseau, ou le ciel a +une voûte de saphir. L'air pur était doux, et le gazon épais qui me +servait de couche était doux comme l'air. L'étrange et secrète vie des +jeunes arbres enflait la verte et tendre écorce, ou éclatait en +bourgeons pareils à des émeraudes serties. Des violettes jetaient des +regards furtifs du fond de leurs cachettes; quelque peu effarouchées de +leur propre beauté. La rose vermeille ouvrait son coeur, et la brillante +stellaire scintillait comme une étoile du matin. Des papillons en +costumes de brun et d'or prenaient les craintives campanules comme +pavillons et comme séjours d'agrément. Là haut un oiseau faisait tomber +en neige toutes les fleurs dans son vol et allait charmer les bois de +son chant. L'univers entier semblait s'éveiller au plaisir. Et +pourtant,... et pourtant... mon âme était emplie d'une lourdeur de +plomb. Je ne trouvais point de joie dans la Nature. Pour moi, l'esclave +de l'ambition, qu'était ce que la rose aux taches cramoisies, ou le +crocus aux sceptres d'or? Le bel oiseau chantait faux pour moi, et les +charmantes fleurs me faisaient l'effet d'un défilé de gens travestis, +car, ainsi que le serpent de la fable se pique de son aiguillon pour se +faire souffrir, aussi je gisais, me torturant moi-même. Le jour +s'avançait inaperçu sur le cadran solaire, jusqu'à ce qu'enfin le soleil +se plongea, drapé de pourpre dans les splendeurs de l'est. Alors du +coeur ardent de ce grand orbe, sortit une créature en qui la beauté des +formes effaçait par son éclat la plus brillante vision de cette terre +triviale. Elle était ceinte d'une robe plus blanche que la flamme ou que +l'airain chauffé dans la fournaise. Sur sa tête elle portait une +couronne de laurier, et pareille à une étoile qui tombe tout à coup des +hauteurs du ciel, elle passa près de moi. + +Alors m'agenouillant bien bas, je m'écriai: + +«O toi que je désire tant! ô toi que j'ai longtemps attendue, gloire +immortelle! grande conquérante du monde, oh! fais que je ne meure pas +sans couronne, une fois du moins que ton laurier impérial ceigne mon +front, sans cela méprisable. Une fois fais sonner le clairon, et que la +trompette de l'ambition bruyante répande mon nom. Quant au reste, je +n'en ai point souci.» + +Alors, d'une voix douce, l'ange me répondit: «Enfant, qui ignores le +véritable bonheur, qui ne sais en quoi consiste la plus haute sagesse de +la vie, tu as été créé pour la lumière, et l'amour, et le rire, et non +point pour gaspiller ton jeune âge à lancer des flèches contre le +soleil, ou à nourrir en ton âme cette ambition dont le poison mortel +infectera ton coeur, et salira toute joie, tout contentement. Reste ici, +dans la douce prison de ce jardin bien clos, dont les prairies au sol +égal et les bosquets charmants invitent au plaisir. L'oiseau sauvage +qui, d'un chant soudain, éveille ces vallons silencieux, sera ton +compagnon de jeux. Chaque fleur qui s'épanouit viendra d'elle-même +s'entrelacer dans tes cheveux, guirlande mieux faite pour toi que le +poids redoutable de la couronne de laurier que donne la Gloire. + +--Ah! stériles présents, m'écriai-je, indocile à son langage de +prudence. N'est-il que ces fleurs périssables, dont les courtes +existences sont limitées entre l'aurore et l'heure du couchant. La +colère de midi peut blesser la rose, et la pluie dépouiller le crocus de +son or. Mais ton immortelle couronne de Renommée, ta couronne de laurier +qui ne connaît point la mort, elle est la seule que le temps ne saurait +flétrir. La dent glacée de l'hiver ne saurait l'entamer et lui nuire. +Les choses triviales ne la profaneront pas.» + +L'ange ne répondit point, mais sa figure s'obscurcit d'un brouillard de +pitié. + +Alors il me sembla que de mes yeux, où la torche de l'ambition lançait +ses dernières et ses plus violentes flammes, jaillissaient deux rayons +horizontaux de lumière bien droite, et qu'entre leur feu brillant la +couronne de laurier se tordait, se contournait, ainsi que quand l'étoile +de Sirius dessèche le blé mûrissant, et une feuille pâle tomba sur mon +front; et je me levai d'un bond, et je sentis le pouls puissant de la +Renommée, et j'entendis au loin le bruit de nations nombreuses qui me +louaient! + + * * * * * + +Moment unique de grande vie aux ardentes couleurs, et puis... qu'elle +est vaine, la louange des nations! qu'elle est futile, la trompette de +la gloire. Il y avait d'âpres épines dans cette feuille de laurier, et +leurs crochets dentelés entraient comme une brûlure, comme une morsure, +jusqu'à ce que du feu et de la rouge flamme semblèrent se repaître de +mon cerveau, et changèrent le jardin en un désert nu. + +Les mains tendues avec force, je luttai pour l'arracher de mon front +saignant, mais ce fut en vain, et avec un cri de douleur, auquel les +étoiles pâlirent avant l'instant qui leur était assigné, je m'éveillai +enfin, et vis l'aube craintive, avancer sa face grise pour regarder dans +les ténèbres de ma chambre, et j'aurais cru que ce n'était là qu'un vain +rêve, sans cette douleur qui sans trêve me ronge le coeur, et sans les +blessures rouges que les épines ont faites à mon front. + + + + +=FRAGMENTS EN PROSE= + + + LETTRES AU =DAILY CHRONICLE= SUR LA VIE DE PRISON + + + =Le cas du gardien Martin. Quelques cruautés de la vie de prison=. + (28 mai 1897) + + +_À l'Éditeur du "Daily Chronicle"_. + +Monsieur, + +J'apprends avec un grand regret, par la lecture de votre journal, que le +gardien Martin, de la prison de Reading, a été renvoyé par les +commissaires de la Prison pour avoir donné quelques biscuits sucrés à un +petit enfant affamé. + +J'ai vu les trois enfants, le lundi qui a précédé ma mise en liberté. + +Ils venaient d'être condamnés. + +Ils étaient rangés, en ligne, debout dans le hall central, vêtus du +costume de la prison, leurs draps sous le bras, prêts à se rendre dans +les cellules qui leur avaient été assignées. + +Je passais par hasard par une des galeries qui se trouvaient sur mon +chemin pour aller au parloir, où je devais avoir la visite d'un ami. + +C'étaient de tout petits enfants. + +Le plus jeune,--celui auquel le gardien a donné les biscuits,--était un +tout petit garçon, pour lequel il avait été évidemment impossible de +trouver des vêtements à sa taille. + +Certes, j'ai vu beaucoup d'enfants en prison pendant les deux ans qu'a +duré ma détention. + +La prison de Wandsworth, en particulier, en contenait toujours un grand +nombre. + +Mais le petit garçon, que je vis dans l'après-midi du lundi 17 à +Reading, était plus petit encore qu'aucun d'eux. + +Il est inutile de dire combien je fus douloureusement affecté de voir +ces enfants à Reading, car je savais quel traitement les y attendait. + +La cruauté avec laquelle on traite les enfants dans les prisons +anglaises est incroyable, excepté pour ceux qui en ont été les témoins +et qui connaissent la brutalité du système. + +De nos jours, on ne comprend pas ce que c'est que la cruauté. + +On la regarde comme une sorte de terrible maladie médiévale, et on +l'attribue à une espèce d'hommes pareils à Eccelin de Romano, et autres, +auxquels infliger volontairement des souffrances donnait une véritable +folie de plaisir. + +Mais les hommes du type d'Eccelin ne sont que des représentants +anormaux d'un individualisme perverti. + +La cruauté ordinaire n'est autre chose que de la stupidité. + +C'est le défaut absolu d'imagination. + +C'est, de nos jours, le résultat de systèmes stéréotypés, de règles +conformes au «_vite et fort_» et de la stupidité. + +Partout où il y a centralisation, il y a stupidité. + +Ce qui est inhumain dans la vie moderne, c'est l'officialisme. + +L'autorité est aussi destructive pour ceux qui l'exercent que pour ceux +sur qui elle est exercée. + +C'est le Bureau des Prisons, c'est le système qu'il met en pratique, qui +sont la source première de la cruauté qu'on exerce sur un enfant en +prison. + +Les gens, qui soutiennent ce système, ont d'excellentes intentions. + +Ceux qui le mettent en pratique sont également humains dans leurs +intentions. + +La responsabilité est rejetée sur des règlements disciplinaires. + +On suppose qu'une chose est juste parce qu'elle est la règle. + +Le traitement actuel des enfants est terrible tout d'abord de la part de +gens qui n'entendent rien à la psychologie particulière d'une nature +d'enfant. + +Un enfant est capable de comprendre un châtiment infligé par un +individu, tel qu'un parent, un tuteur, et de le supporter avec un +certain degré de résignation. + +Ce qu'il est incapable de comprendre, c'est un châtiment infligé par la +Société. + +Il ne saurait se faire une idée de la Société. + +Pour les grandes personnes, c'est naturellement le contraire qui est +vrai. + +Ceux d'entre nous qui sont en prison, peuvent comprendre et comprennent +en effet ce que signifie la force collective qu'on appelle société, et +quelle que soit notre façon d'en concevoir les méthodes et les +prétentions, nous pouvons nous imposer de les accepter. + +Le châtiment, qui nous est infligé par un individu, est au contraire, +une chose que ne supporte aucune grande personne, et à laquelle on ne +s'attend point à la voir se résigner. + +En conséquence, l'enfant étant enlevé à ses parents par des gens qu'il +n'a jamais vus, qu'il ne connaît en aucune façon, et se trouvant dans +une cellule solitaire, qui ne lui est point familière, entouré de +figures nouvelles, recevant les ordres et les punitions des +représentants d'un système qu'il est incapable de comprendre, devient la +proie immédiate de la première et de la plus forte émotion que produise +la vie moderne de la prison,--l'émotion de la terreur. + +La terreur d'un enfant en prison est absolument sans bornes. + +Je me rappelle qu'une fois à Reading, au moment de ma sortie pour +l'exercice, je vis dans la cellule faiblement éclairée, en face de la +mienne, un petit garçon. + +Deux gardiens,--qui ne manquaient pas de bonté, lui parlaient, avec +quelque apparence de sévérité, ou peut-être lui donnaient quelques +utiles conseils pour sa conduite. + +L'un d'eux était dans la cellule avec lui, l'autre se tenait en dehors. + +La figure de l'enfant était comme un masque blanc de terreur, +d'affolement. + +Il y avait dans son regard l'épouvante d'un animal traqué. + +Le lendemain, à l'heure du déjeuner, je l'entendis crier, demander +qu'on le laissât sortir. + +Il appelait ses parents dans ses cris. + +De temps à autre j'entendais la voix grave du gardien de service, qui +lui disait de rester tranquille. + +Et pourtant il n'était pas même condamné pour aucune petite faute dont +il eût été accusé. + +Il était simplement en prévention. + +Cela, je le savais parce qu'il portait ses habits à lui, qui +paraissaient assez propres. Mais il avait les chaussettes et les +souliers de la prison. + +Cela indiquait que c'était un enfant très pauvre, dont les souliers, si +même il en avait, étaient en mauvais état. + +Les juges de paix et les juges de simple police, classe en générale +d'une ignorance absolue, envoient souvent un enfant en prévention pour +huit jours, au bout desquels ils peuvent ne point prononcer la sentence +qu'ils ont le droit de rendre. + +Ils appellent cela «ne point envoyer un enfant en prison». + +Certes, c'est de leur part une façon de voir stupide. + +Pour un enfant, être en prison préventivement ou après un jugement, +c'est une subtilité du système social qu'il ne saurait comprendre. + +Ce qu'il y a d'horrible pour lui, c'est d'y être. + +Aux yeux de l'humanité, le fait qu'il est là, est une chose horrible. + +Cette terreur, qui s'empare de l'enfant et l'accable, qui saisit même +l'homme fait, est naturellement portée au delà de toute expression par +le système de la cellule solitaire de nos prisons. + +Chaque enfant reste enfermé dans sa cellule pendant vingt-trois heures +sur vingt-quatre. + +Voilà ce qui est effrayant. + +Enfermer pendant vingt-trois heures sur vingt-quatre un enfant dans une +cellule mal éclairée, c'est un exemple de la cruauté qu'il y a dans la +stupidité. + +Si un particulier, père ou tuteur, traitait ainsi un enfant, il serait +sévèrement puni. + +La Société pour répression de la cruauté envers l'enfance devrait +s'occuper de cela sans délai. + +Il y aurait partout un mouvement de haine contre quiconque se serait +rendu coupable d'une telle cruauté. + +Certes, une peine sévère doit être appliquée après la faute établie, +mais notre société actuelle fait elle-même pis, et pour l'enfant, être +traité ainsi par une force abstraite dont les droits sont pour lui +chose inintelligible, c'est bien pire que s'il était traité de la même +façon par un père, une mère, ou une personne qu'il connaîtrait. + +Un traitement inhumain infligé à un enfant, est toujours chose +inhumaine, quel qu'en soit l'auteur. + +Mais un traitement inhumain par la société est pour l'enfant d'autant +plus terrible qu'il n'y a pas d'appel. + +Un parent ou un tuteur peuvent être touchés, et faire sortir un enfant +de la chambre sombre et solitaire où il a été enfermé. + +Un gardien ne le peut pas. + +La plupart des gardiens ont une grande affection pour les enfants. Mais +le système leur interdit d'en témoigner quoique ce soit à un enfant. + +S'ils le font, ainsi que l'a fait le gardien Martin, ils sont révoqués. + +La seconde cause de souffrance pour l'enfant en prison, c'est la faim. + +La nourriture, qu'on lui donne, consiste en un morceau de pain de prison +généralement mal cuit, et un gobelet d'eau pour déjeuner à sept heures +et demie. + +À midi, il a pour dîner une assiette de bouillie de maïs grossièrement +préparée; à cinq heures et demie, un morceau de pain sec et un gobelet +d'eau. + +Ce régime appliqué à un homme fait, vigoureux, produit toujours une +maladie d'un genre ou d'un autre; la diarrhée domine, et la faiblesse +qui en est la conséquence. + +Aussi dans une grande prison les remèdes astringents sont-ils distribués +régulièrement par les gardiens comme une chose qui va de soi. + +En ce qui concerne l'enfant prisonnier, il lui est, en général, +impossible de manger quoi que ce soit. + +Pour peu qu'on connaisse les enfants, on sait combien leur digestion +est facilement troublée par un accès de pleurs, un ennui, une souffrance +d'esprit de n'importe quelle sorte. + +Un enfant, qui a passé toute la journée et peut-être la moitié de la +nuit à pleurer tout seul dans une cellule faiblement éclairée, est +incapable de manger une bouchée de cette grossière, de cette horrible +nourriture. + +Quant au petit garçon, auquel le gardien Martin a donné les biscuits, +cet enfant pleurait de faim le mardi matin, et il lui était absolument +impossible de manger le pain et de boire l'eau qui lui avaient été +servis pour son déjeuner. + +Martin sortit après que les déjeuners eurent été servis, et acheta +quelques petits fours pour l'enfant plutôt que de le voir mourir de +faim. + +C'est fort beau de sa part, et ce fut l'avis de l'enfant, qui dans son +ignorance complète des règlements faits par la commission des prisons, +dit à un des gardiens-chefs combien son subalterne avait été bon pour +lui. + +Le résultat naturel fut un rapport et le renvoi. + +Je connais parfaitement Martin, et j'étais sous sa surveillance pendant +les sept dernières semaines de mon emprisonnement. + +Quand il fut nommé à Reading, on le chargea de la Galerie C, où j'étais +détenu. + +Je le voyais donc constamment. + +Je fus frappé de la bonté et de l'humanité singulières avec laquelle il +me parlait, ainsi qu'aux autres prisonniers. + +De bonnes paroles, c'est beaucoup, en prison, et un _bonjour_, un +_bonsoir_, dits d'un ton agréable, vous rendent aussi heureux qu'on peut +l'être en prison. + +Il était toujours doux et calme. + +Le hasard m'a appris une autre circonstance où il se montra d'une grande +bonté envers un des prisonniers, et je n'hésite pas à la rapporter. + +Une des choses les plus horribles, en prison, c'est la mauvaise +disposition des appareils hygiéniques. + +Aucun prisonnier n'est autorisé, en quelques circonstances que ce soit, +à quitter sa cellule après cinq heures et demie du soir. + +Si donc il est atteint de diarrhée, il faut que sa cellule lui serve de +latrines, et qu'il passe la nuit dans une atmosphère aussi fétide que +malsaine. + +Quelques jours avant ma libération, Martin faisait la ronde à sept +heures et demie, avec un des gardiens-chefs pour ramasser l'étoupe et +les outils des prisonniers. + +Un homme, tout récemment condamné et auquel la nourriture avait donné +une violente diarrhée, ainsi que cela arrive toujours, demanda au +gardien-chef l'autorisation de vider le baquet de sa cellule, à cause de +l'horrible odeur qui régnait dans sa cellule, et pour le cas où il +serait indisposé pendant la nuit. + +Le gardien-chef répondit par un refus formel: c'était contraire aux +règlements. + +L'homme devait passer la nuit dans ce terrible état de choses. + +Mais Martin, plutôt que de voir ce malheureux dans une situation aussi +répugnante, dit qu'il viderait lui-même le baquet de cet homme, et il le +fit. + +Un gardien, qui vide le baquet d'un prisonnier, cela est évidemment +contre les règles, mais Martin accomplit cet acte de bonté simplement +parce qu'il était d'un naturel humain, et l'homme lui en fut très +reconnaissant, ce qui était naturel. + +En ce qui concerne les enfants, on a beaucoup parlé, beaucoup écrit en +ces derniers temps de l'influence corruptrice qu'exerce la prison sur un +jeune enfant. + +Ce qui a été dit est très vrai. + +Un enfant est profondément contaminé par la vie de prison. Mais +l'influence qui contamine n'est point celle des prisonniers. + +C'est celle du système de la prison dans son ensemble,--du directeur, de +l'aumônier, des gardiens, de l'isolement en cellule, de la nourriture +révoltante, des règlements faits par les commissaires des prisons, du +genre de «discipline» de la vie, c'est ainsi qu'on l'appelle. + +On prend toutes les précautions pour ôter à un enfant la vue de tous les +prisonniers au-dessus de seize ans. + +Les enfants sont assis à la chapelle derrière un rideau, et on les +envoie prendre de l'exercice dans de petites cours sans +soleil,--parfois dans une cour pavée, parfois dans une cour derrière les +moulins, plutôt que de leur laisser voir les prisonniers majeurs prenant +l'air. + +Or, la seule influence vraiment humanisante qui s'exerce dans la prison +est celle des prisonniers. + +Leur bonne humeur dans un milieu terrible, leur sympathie mutuelle, leur +humilité, leur douceur, les sourires pleins de bienveillance qu'ils +échangent en se rencontrant, leur parfaite résignation à leur peine, +tout cela est admirable, et j'ai moi-même appris d'eux bien des choses +salutaires. + +Je ne vais pas proposer que, les enfants ne soient pas assis derrière un +rideau à la chapelle, ni qu'ils prennent de l'exercice dans un coin de +la cour commune. + +Je veux simplement faire remarquer que la mauvaise influence sur les +enfants n'est point et n'a jamais pu être celle des prisonniers, mais +qu'elle est et restera toujours celle du système des prisons lui-même. + +Il n'y a pas dans la prison de Reading un seul homme qui n'eût consenti +à subir lui-même la peine des trois enfants, à leur place. + +La dernière fois que je les vis, c'était le mardi après leur +condamnation. + +Je faisais ma promenade à sept heures et demie avec une douzaine +d'autres hommes, quand les enfants passèrent près de nous, accompagnés +d'un gardien, revenant de la cour empierrée, humide, morne, où ils +avaient pris l'air. + +Je vis la plus profonde pitié dans les regards que mes compagnons +jetèrent sur eux. + +Les prisonniers, pris en masse, sont extrêmement bons et pleins de +sympathie l'un envers l'autre. + +La souffrance, et la souffrance en commun, donne de la bonté aux hommes, +et jour par jour, en allant et venant par la cour, je me rappelais avec +plaisir et consolation ce que Carlyle appelle quelque part le +«silencieux charme rythmique de la compagnie humaine». + +En cela, comme en toute autre chose, les philanthropes et les gens de +même sorte font fausse route. + +Ce ne sont pas les prisonniers qui ont besoin de réforme; ce sont les +prisons. + +Certes, on ne devrait jamais envoyer en prison un enfant au-dessous de +quatorze ans. + +C'est là une absurdité, et comme bien des absurdités, il en résulte des +choses absolument tragiques. + +Si toutefois il faut les envoyer en prison, on devrait leur faire +passer la journée dans un atelier ou une salle d'école avec un gardien. + +Il faudrait qu'ils passent la nuit dans un dortoir, avec un gardien de +nuit pour les surveiller. + +Il faudrait leur faire prendre l'air pendant trois heures par jour au +moins. + +Les cellules sombres, mal aérées, mal odorantes, sont terribles pour un +enfant, et même pour n'importe qui. + +On respire toujours un mauvais air en prison. + +La nourriture, donnée aux enfants, devrait être du thé et de la soupe +faite avec du beurre et du pain. + +La soupe de la prison, est très bonne et très salubre. + +La Chambre des Communes pourrait régler en une demi-heure le traitement +des enfants. + +J'espère que vous userez de votre influence pour obtenir ce résultat. + +La façon dont les enfants sont traités actuellement est vraiment un +outrage à l'humanité et au bon sens. + +Cela vient de la stupidité. + +Permettez-moi d'attirer votre attention sur une autre chose terrible qui +se passe dans les prisons anglaises, et à vrai dire dans toutes les +prisons du monde, où le système du silence et de la réclusion cellulaire +est pratiqué. + +Je fais allusion au grand nombre d'individus qui deviennent fous ou +faibles d'esprit en prison. + +Dans les prisons de convicts à longue peine, cela est naturellement très +fréquent, mais cela se voit aussi dans les prisons ordinaires, comme +celle où j'ai été renfermé. + +Il y a trois mois, je remarquai parmi les prisonniers qui prenaient de +l'exercice avec moi un jeune homme qui avait l'air sot ou faible +d'esprit. + +Certes, toute prison a ses clients faibles d'esprit, qui viennent et y +reviennent, et dont on peut dire qu'ils passent leur vie en prison. + +Mais ce qui me frappa chez ce jeune homme, c'était qu'il avait l'air +plus faible d'esprit que ce n'est le prisonnier ordinaire, avec son rire +niais, les éclats de rire qu'il lançait à tout propos, et l'agitation +perpétuelle, la contraction incessante de ses mains. + +L'étrangeté de sa conduite fut remarquée par tous les autres +prisonniers. + +De temps à autre, on ne le voyait pas à l'exercice, ce qui m'indiquait +qu'il était puni de réclusion dans sa cellule. + +Je finis par découvrir qu'il était mis en observation, que des gardiens +veillaient sur lui jour et nuit. + +Quand il paraissait à l'exercice, il avait toujours l'air d'être +hystérique, et ne faisait que tourner en pleurant, ou riant. + +À la chapelle, il était toujours assis sous les yeux de deux gardiens, +qui ne le perdaient pas de vue un seul instant. + +Parfois, il se cachait la tête dans les mains, ce qui était défendu par +le règlement de la chapelle. + +Alors un coup donné sur sa tête par le gardien lui rappelait qu'il +devait avoir constamment les yeux dirigés vers la table de la communion. + +Parfois il se mettait à pleurer,--sans causer de désordre--mais les +larmes ruisselaient sur sa figure, avec des secousses hystériques à la +gorge. + +On bien il se mettait à rire tout seul d'un air idiot, à faire des +grimaces. + +Plus d'une fois, on le renvoya de la chapelle à sa cellule, et +naturellement, il était sans cesse puni. + +Comme le banc, sur lequel j'étais ordinairement assis à la chapelle, +était juste derrière le banc au bout duquel ce malheureux était placé, +j'eus l'occasion de l'observer à loisir. + +Je le voyais sans cesse à l'exercice, je le voyais devenir fou, et on le +traitait comme un simulateur. + +Samedi de la semaine dernière, vers une heure, j'étais dans ma cellule, +occupé à nettoyer et polir la vaisselle de fer-blanc qui m'avait servi à +dîner. + +Je fus tout à coup surpris en entendant le silence de la prison +interrompu par les cris les plus horribles, les plus révoltants, ou +plutôt par des hurlements. + +Ma première pensée fut qu'on était en train d'abattre, d'une main +maladroite, un taureau on une vache, en dehors de l'enceinte de la +prison. + +Mais je ne tardai pas à m'apercevoir que les hurlements venaient des +sous-sol de la prison, et je compris qu'on fouettait quelque malheureux. + +Je n'ai pas besoin de dire combien ce fut hideux et terrible pour moi, +et je me demandai quel était l'homme qu'on châtiait de cette façon +révoltante. + +Soudain je vis comme dans un éclair que c'était sans doute le malheureux +insensé qu'on fouettait. + +Il n'est pas nécessaire de dire quels furent mes sentiments à ce sujet, +ils n'ont rien à voir dans la question. + +Le lendemain, dimanche, je vis le pauvre diable à l'exercice, sa figure +banale, laide, souffrante, bouffie par les larmes et l'hystérie au point +de le rendre méconnaissable. + +Il suivait le cercle central avec les vieux, les mendiants, les +boiteux, en sorte que je pus l'observer tout le temps. + +Ce fut le dernier dimanche que je passai en prison. + +C'était la plus belle journée de toute l'année, et là, sous ce +magnifique soleil,--allait ce pauvre être,--jadis fait à l'image de +Dieu,--ricanant comme un singe faisant avec ses mains les gestes les +plus fantastiques, comme s'il jouait en l'air d'un invisible instrument +à cordes, ou s'il arrangeait et comptait des jetons en quelque jeu +bizarre. + +Pendant tout ce temps, ces larmes hystériques, sans lesquelles aucun de +nous ne le vit, faisaient des raies sales sur sa figure blême et enflée. + +La grâce hideuse et tranquille de ses gestes lui donnaient l'air d'un +clown. + +C'était un grotesque vivant. + +Tous les autres prisonniers avaient les yeux sur lui, et pas un d'eux ne +souriait. + +Tous savaient ce qui lui était arrivé, qu'on le menait tout droit à la +folie, qu'il était déjà fou. + +Au bout d'une demi-heure, le gardien le fit rentrer, et le punit, à ce +que je suppose. + +Du moins, il n'était pas à l'exercice le lundi, bien que je croie +l'avoir vu au coin de la cour empierrée, marchant sous la surveillance +d'un gardien. + +Le mardi,--mon dernier jour de prison,--je le vis à l'exercice. + +Il était plus mal que jamais, et on le fit rentrer. + +Depuis lors, je ne sais rien de lui, mais j'appris d'un des prisonniers, +qui marchait avec moi à l'exercice, qu'il avait reçu, pendant +l'après-midi, vingt-quatre coups de fouet dans la cuisine, par l'ordre +des juges visiteurs, sur le rapport du médecin. + +Tous ces hurlements, qui nous avaient terrifiés, sortaient de sa +bouche. + +Il est hors de doute que cet homme devient fou. + +Les médecins de prison n'entendent absolument rien aux maladies +mentales. + +En masse, ce sont des ignorants. + +La pathologie de l'esprit leur est inconnue. + +Quand un homme commence à devenir fou, ils le traitent comme un +simulateur. + +Ils le font punir, punir sans trêve. + +Naturellement l'état de l'homme empire. + +Quand les punitions ordinaires ont échoué, le médecin fait un rapport +aux juges de paix. + +Le résultat est la flagellation. On ne se sert pas du chat à neuf +queues, mais du bouleau: l'instrument est une baguette, mais le résultat +produit sur le malheureux affaibli d'esprit peut s'imaginer. + +Son matricule est, ou était A. 2. 11. + +J'ai trouvé aussi le moyen de connaître son nom: c'est Prince. + +Il faudrait faire tout de suite quelque chose pour lui. + +Il est soldat et il a été condamné par un conseil de guerre. + +Sa peine est de six mois, et il lui en reste à faire trois. + +Puis-je vous prier d'employer votre influence à obtenir qu'on examine +son cas et que ce prisonnier dément soit convenablement traité? + +Il ne faut pas compter sur un rapport des commissaires médicaux: ils ne +méritent aucune confiance. + +Les médecins inspecteurs semblent ne pas comprendre la différence qui +existe entre l'idiotie et la folie, entre l'entière absence d'une +fonction ou d'un organe et les maladies d'une fonction ou d'un organe. + +L'homme A. 2. 11, sera, je n'en doute pas, en état de dire son nom, la +nature de sa faute, le jour du mois, la date où commence et où se +termine sa peine, de répondre à une question simple, mais que son esprit +soit dérangé, cela ne comporte aucun doute. + +Pour le moment, c'est un horrible duel entre lui et le médecin. + +Le médecin se bat pour une théorie; l'homme lutte pour sa vie. + +Je désire vivement que l'homme l'emporte. + +Mais que toute l'affaire soit examinée par des autorités compétentes en +matière de maladies cérébrales, et par des gens animés de sentiments +humains, qui aient encore quelque bon sens, quelque pitié. + +Il n'y a pas de raison pour qu'on demande au sentiment d'intervenir: il +est toujours nuisible. + +Ce cas est un exemple spécial de la cruauté inséparable d'un système +stupide, car le directeur actuel de Reading est un homme de caractère +doux et humain, grandement aimé et respecté de tous ses prisonniers. + +Il a été nommé en juillet dernier, et bien qu'il ne puisse rien changer +aux règlements du système des prisons, il a modifié l'esprit dans lequel +ils étaient appliqués par son prédécesseur. + +Il est très populaire parmi les prisonniers et parmi les gardiens. + +À vrai dire, il a entièrement modifié toute la tendance de la vie de +prison. + +D'autre part, il est évident qu'il n'a aucune action sur les règlements, +en vue de les modifier. + +Il voit chaque jour, je n'en doute pas, des choses qu'il sait injustes, +stupides, cruelles. Mais il a les mains liées. + +Naturellement j'ignore ce qu'il pense réellement de l'affaire du =A. 2. +11=, et ce qu'il pense de notre système actuel. + +Je ne juge de lui que par le changement complet qu'il a opéré dans la +prison de Reading. + +Sous son prédécesseur, le système était appliqué de la façon la plus +brutale et la plus stupide. + + Je suis, Monsieur, votre obéissant serviteur. + + OSCAR WILDE. + + 27 mai. + + + + +=RÉFORME DES PRISONS= + +_À l'Éditeur du "Daily Chronicle"_ (24 mars 1898). + +Monsieur, + +J'apprends que le Bill pour la Réforme des Prisons, du secrétaire de +l'Intérieur, passera cette semaine en première ou en seconde lecture, +et, comme votre journal a été le seul journal anglais qui ait pris un +intérêt réel et vital à cette importante question, j'espère que vous me +permettrez, comme à un homme qui connaît la vie dans une prison anglaise +par une longue expérience personnelle, d'indiquer quelles réformes sont +urgentes et nécessaires dans notre système actuel, si barbare et si +stupide. + +Par un article de fond qui a paru dans vos colonnes, il y a environ une +semaine, j'apprends que la principale réforme proposée consiste à +augmenter le nombre des inspecteurs et visiteurs officiels qui devront +avoir accès dans nos prisons anglaises. + +Une réforme de ce genre est absolument inutile. + +La raison en est extrêmement simple. + +Les inspecteurs et les juges de paix, qui visitent les prisons, y +viennent pour s'assurer que les règlements de la prison sont exactement +observés. + +Ils viennent uniquement pour cela, et ils n'ont aucune autorité, alors +même qu'ils en auraient le désir, pour changer un seul article des +règlements. + +Jamais un seul prisonnier n'a obtenu le moindre soulagement, la moindre +attention, le moindre soin, grâce à des visiteurs officiels. + +Les inspecteurs ne viennent point pour être utiles aux prisonniers, mais +pour s'assurer que les règlements sont appliqués. + +Le but de leurs visites est de veiller à ce que soit mis en pratique un +code stupide et inhumain. + +Et comme il faut bien qu'ils fassent quelque besogne, ils ont grand soin +de s'en acquitter. + +Un prisonnier, auquel aurait été accordée la plus mince faveur, redoute +l'arrivée des inspecteurs. + +Et le jour où une prison est inspectée, les fonctionnaires de la prison +redoublent de brutalité envers les prisonniers. + +Naturellement, ils ont à coeur de montrer la splendide discipline qu'ils +maintiennent. + +Les réformes nécessaires sont très simples. + +Elles ont trait aux besoins de l'esprit de tout malheureux prisonnier. + +Au premier point de vue, il y a trois peines permanentes autorisées par +la loi dans les prisons anglaises: + + 1° la faim. 2° l'insomnie. 3° la maladie. + +La nourriture donnée aux prisonniers est absolument insuffisante. + +Elle est en grande partie de nature répugnante; en totalité, elle est +trop faible. + +Tout prisonnier souffre de la faim nuit et jour. + +Une certaine quantité de nourriture est minutieusement pesée, once par +once, pour chaque prisonnier: c'est juste ce qu'il faut pour entretenir, +non pas la vie, mais l'existence. + +Mais on est constamment torturé par la douleur et la faiblesse de la +faim. + +Le résultat de cette alimentation,--qui consiste presque toujours en une +bouillie très claire, déchet de viande et eau,--c'est la maladie sous la +forme de diarrhée continue. + +Cette maladie, qui finit par devenir chronique chez la plupart des +prisonniers, est une institution reconnue dans toutes les prisons. + +Par exemple, à la prison de Wandsworth, où j'ai été enfermé deux mois, +jusqu'à ce qu'il devint nécessaire de me transporter à l'hôpital, où je +restai deux autres mois, les gardiens font une tournée deux ou trois +fois par jour, avec des remèdes astringents, qu'ils donnent aux +prisonniers comme une chose toute naturelle. + +Après une semaine environ de ce traitement-là, ai-je besoin de dire que +le remède ne produit plus aucun effet. + +Le misérable prisonnier est alors abandonné en proie à la maladie la +plus exténuante, la plus décourageante, la plus humiliante qu'on puisse +imaginer, et si, comme cela arrive souvent, la faiblesse physique le met +hors d'état d'achever le nombre de tours exigés à la manivelle ou au +moulin, il est signalé pour paresse, et puni d'une façon aussi sévère +que brutale. + +Et ce n'est pas tout. + +On ne peut rien imaginer de plus contraire à l'hygiène que l'aménagement +d'une prison anglaise. + +Au temps jadis, chaque cellule était pourvue de quelque chose comme des +latrines. + +Ces latrines ont été supprimées maintenant; elles n'existent plus: à +leur place on fournit à chaque détenu un petit baquet de fer-blanc. + +Le détenu est autorisé à vider son baquet trois fois par jour, mais on +ne lui permet pas d'avoir accès aux lavabos de la prison, excepté +pendant l'heure unique qu'il passe à l'exercice. + +Et après cinq heures du soir, on ne l'autorise à quitter sa cellule pour +quelque prétexte, quelque raison que ce soit. + +Un homme, atteint de diarrhée, est donc placé dans une situation si +répugnante qu'il est superflu d'insister sur ce point, qu'il serait même +inconvenant de le faire. + +Les souffrances, les tortures qu'endurent les détenus par suite de cette +disposition révoltante au point de vue de l'hygiène ne sauraient se +décrire. + +Et l'impureté de l'air dans les cellules de la prison, accrue par un +système de ventilation absolument inefficace, est si écoeurant, si +malsain qu'il n'est point rare de voir les gardiens violemment +indisposés, quand le matin, venant du grand air, ils ouvrent et +inspectent chaque cellule. + +J'ai été témoin de ce fait plus de trois fois, et plusieurs gardiens +m'en ont parlé comme d'une des corvées les plus écoeurantes que leur +impose leur emploi. + +La nourriture donnée aux prisonniers devrait être suffisante et saine. + +Il faudrait qu'elle ne fût point de nature à produire la diarrhée +continuelle qui, de simple indisposition, passe à la maladie chronique. + +L'aménagement hygiénique des prisons anglaises devrait être entièrement +modifié. + +Il faudrait que tout prisonnier put avoir accès aux lavabos en cas de +nécessité, et vider son baquet quand c'est nécessaire. + +Le système actuel de ventilation de chaque cellule est absolument +défectueux. + +L'air arrive à travers des grillages serrés, passe par un tout petit +ventilateur dans la haute fenêtre garnie de barreaux, ventilateur +beaucoup trop petit, trop mal construit pour faire entrer une quantité +suffisante d'air frais. + +On ne vous accorde qu'une heure sur les vingt-quatre heures de la longue +journée. + +Ainsi, pendant vingt-trois heures, on respire l'air le plus impur qu'il +soit possible. + +Quant à ce qui concerne la punition de l'insomnie, elle n'existe que +dans les prisons chinoises et anglaises. + +En Chine, on l'inflige en mettant le prisonnier dans une petite cage de +bambou, en Angleterre, au moyen du lit de planche. + +Le but du lit de planche est de produire l'insomnie. + +Il n'a pas d'autre objet, et il l'atteint invariablement. + +Et même quand on finit par vous accorder un matelas dur, ainsi que cela +se fait au cours de la détention, on souffre encore de l'insomnie. + +Le sommeil est, en effet, une habitude, comme toutes les choses qui +donnent la santé. + +Tout détenu, qui a eu pour lit des planches, souffre de l'insomnie. + +C'est une punition révoltante, ignorante. + +Pour ce qui regarde les besoins de l'esprit, je vous demande de me +permettre de dire quelques mots. + +Le système actuel des prisons a presque l'air d'être fait exprès pour +causer le naufrage et la destruction des facultés intellectuelles. + +Si la production de la folie n'en est pas le but, elle en est +certainement le résultat. + +C'est là un fait bien établi. + +Les causes sautent aux yeux. + +Privé de livres, de toute relation avec des êtres humains, isolé de +toute influence humaine et humanisante, condamné au silence éternel, +soustrait à tout contact avec le monde extérieur, traité en animal +dépourvu d'intelligence, dégradé au-dessous du niveau de n'importe +quelle créature du monde des bêtes, le misérable, qui est enfermé dans +une prison anglaise, n'a guère de chance d'échapper à la folie. + +Je ne tiens point à m'étendre sur ces horreurs, et moins encore à +exciter en ces affaires un intérêt sentimental passager. + +Aussi, je me bornerai, avec votre permission, à dire ce qu'on devrait +faire. + +Tout détenu devrait avoir un assortiment suffisant de bons livres. + +Présentement, pendant les trois premiers mois de sa détention, on ne lui +accorde aucun livre, à l'exception de la Bible, du livre de prières et +du livre de cantiques. + +Après ce temps, on lui accorde un livre par semaine. + +Non seulement ce n'est pas assez, mais encore les livres, qui composent +la bibliothèque ordinaire d'une prison, sont absolument sans valeur. + +Ce sont surtout des livres soi-disant religieux, de troisième catégorie, +mal écrits, composés évidemment pour des enfants, et qui ne peuvent +convenir ni à des enfants ni à d'autres. + +Il faudrait encourager les prisonniers à lire, et avoir les livres dont +ils ont besoin, et ces livres devraient être bien choisis. + +Actuellement le choix des livres est fait par l'aumônier de la prison. + +Sous le régime actuel, un détenu n'est autorisé à voir ses amis que +quatre fois par an, et pendant vingt minutes chaque fois. + +C'est très fâcheux. + +On devrait permettre au détenu de voir ses amis une fois par mois, et +pendant un temps raisonnable. + +La mode actuelle, qui est en vogue, d'exhiber un détenu à ses amis, +devrait être changée. + +Dans le système d'aujourd'hui, le prisonnier est ou bien enfermé à clef +dans une grande cage en fil de fer, ou bien dans une grande caisse de +bois, avec une petite ouverture, et couverte d'un grillage en toile +métallique. + +Ses amis sont placés dans une cage semblable, à trois ou quatre pieds de +distance. + +Deux gardiens se tiennent dans l'espace intermédiaire pour écouter, et +si cela leur plaît, interrompre la conversation, quelle qu'elle puisse +être. + +Je propose qu'on permette au détenu de voir ses parents ou amis dans +une chambre. + +Les règlements actuels sont révoltants et exaspérants à un point qu'on +ne saurait dire. + +Une visite de parents ou d'amis est pour chaque détenu un redoublement +d'humiliation et de souffrance mentale. + +Beaucoup de prisonniers, plutôt que de subir une pareille épreuve, se +refusent entièrement à voir leurs amis. + +Et je ne saurais trouver cela surprenant. + +Quand on voit son solicitor, on le voit dans une chambre dont la porte +est vitrée, et le gardien se tient de l'autre côté. + +Quand un homme voit sa femme et ses enfants, ou ses parents ou ses amis, +on devrait lui accorder le même privilège. + +Etre exhibé comme un singe en cage, à des gens qui ont de l'affection +pour vous, et pour qui on en a, c'est une inutile et horrible +dégradation. + +Il faudrait permettre à tout détenu d'écrire et de recevoir une lettre +par mois. + +À présent on ne permet d'écrire que quatre fois par an. + +C'est absolument insuffisant. + +Une des choses tragiques de la vie de prison, c'est de pétrifier le +coeur de l'homme. + +Les sentiments d'affection naturelle, comme tous les autres sentiments, +ont besoin de nourriture. + +Ils meurent aisément d'inanition. + +Une carte-lettre, quatre fois par an, ce n'est pas assez pour faire +vivre les affections plus douces et plus humaines, grâce auxquelles, en +définitive la nature est entretenue dans un état qui la rende accessible +aux influences du bien et du beau qui peuvent sauver une vie naufragée +et ruinée. + +Il faudrait supprimer l'habitude de mutiler et d'expurger les lettres. + +Présentement, si dans une lettre, un détenu se plaint du système de la +prison, cette partie de la lettre est coupée avec une paire de ciseaux. + +Si d'autre part il formule quelque plainte quand il s'entretient avec +ses amis à travers les barreaux de la cage, ou l'ouverture de la caisse +de bois, il est malmené par le gardien, et inscrit au rapport pour une +punition chaque semaine jusqu'à l'époque de la visite suivante. + +On compte bien que dans l'intervalle il aura appris, non point la +sagesse, mais la ruse, et cela s'apprend toujours. + +C'est une des rares choses qu'on apprend en prison. + +Malheureusement les autres choses sont de plus grande importance en +certains cas. + +S'il m'est permis de dépasser les bornes, puis-je dire ceci? + +Vous avez demandé dans votre article de tête qu'on ne permette à aucun +aumônier de prison d'avoir aucune charge, aucun emploi en dehors de la +prison même. Mais c'est là une affaire sans aucune importance. + +Les aumôniers de prison ne servent absolument à rien. + +Considérés en masse, ce sont des gens bien intentionnés, mais d'une +sottise qui va jusqu'à la niaiserie. + +Ils ne servent à rien au détenu. + +Une fois toutes les six semaines, on entend la clef tourner dans la +porte de la cellule, et l'aumônier entre. + +Naturellement on est tout attention. + +Il demande si on a lu la Bible. + +On répond oui ou non, selon les circonstances. + +Il cite alors quelques textes, sort et referme la porte à clef. + +Parfois il laisse des tracts. + +Les fonctionnaires, auxquels il devrait être interdit d'exercer quelque +emploi hors de l'enceinte de la prison, ou d'avoir une clientèle +particulière, ce sont les médecins des prisons. + +Actuellement, le médecin de la prison à d'ordinaire, sinon toujours, une +nombreuse clientèle privée et occupe des emplois dans d'autres +institutions. + +Il en résulte que la santé des détenus est entièrement négligée, que +l'état sanitaire de la prison n'est pas du tout surveillé. + +Je regarde, et dès ma première jeunesse, j'ai toujours regardé le corps +médical, comme la profession de beaucoup la plus humaine de la société. + +Mais je dois faire une exception pour les médecins des prisons. + +Autant que j'ai pu le voir par mes rapports avec eux, par ce que j'ai vu +d'eux à l'hôpital et ailleurs, ils sont butors de manières, d'un +caractère grossier, et absolument indifférents à la santé ou au +bien-être des détenus. + +Si l'on interdisait aux médecins de prison la clientèle privée, ils +seraient obligés de s'intéresser quelque peu à la santé, aux conditions +hygiéniques des gens qui leur sont confiés. + +J'ai tâché d'indiquer dans ma lettre quelques-unes des réformes +nécessaires dans notre système des prisons anglaises. + +Ce sont des choses simples, pratiques et humaines. + +Ce n'est là, bien entendu, qu'un commencement. + +Mais il est temps de commencer, et l'impulsion ne peut être donnée que +par la forte pression de l'opinion publique formulée dans votre puissant +journal et entretenue par lui. + +Mais il y aura beaucoup à faire pour rendre effectives même ces +réformes-là. + +Et la première tâche, à entreprendre, et peut-être, la plus difficile, +est d'humaniser les directeurs de prison, de civiliser les gardiens et +de christianiser les aumôniers. + + Votre,... etc. + + L'auteur de la _Ballade de la Prison de Reading_. + + 23 mars. + + + + +=TABLE DES MATIÈRES= + + * * * * * + + +Ravenne. 7 + +Taedium Vitae. 35 + +La Sphinge. 39 + +Camma. 65 + +Impression.--Le Réveillon. 69 + +À Vérone. 73 + +Apologie. 77 + +Quia multum amavi. 83 + +Silentium amoris. 87 + +Sa Voix. 91 + +Ma Voix. 97 + +Des Jours de printemps aux Jours d'hiver, pour mettre en musique. 101 + +Ailinon, ailinon eipe to d'eth nichatô. 105 + +Le Véritable Savoir. 109 + +Pétales de lotus. 113 + +Jours perdus, d'après un portrait peint par Miss V. T. 118 + +Impressions. 123 I.--Le Jardin. 125 II.--La Mer. 129 + +Sous le Balcon. 133 + +Le Jardin des Tuileries. 137 + +À l'occasion de la vente aux enchères des lettres d'amour de Keals. 141 + +Le Nouveau Remords. 145 + +Fantaisies décoratives. 149 I.--Le Panneau. 151 II.--Les Ballons. 157 + +Canzonette. 161 + +Symphonie en Jaune. 165 + +Dans la Forêt. 169 + +À ma femme, avec un exemplaire de mes poésies. 173 + +Avec un exemplaire de _La Maison des Grenades_. 177 + +À L. L. 181 + +Sen Artisty ou le rêve de l'Artiste, traduit du polonais de Madame +Helena Modjeska. 187 + +Fragments en Prose. 197 + +Lettres au _Daily Chronicle_ sur la Vie de Prison. 199 + +À l'Éditeur du _Daily Chronicle_. 237 + +Imprimerie Générale de Châtillon-sur-Seine.--EUVRARD-PICHAT. + +=== + + + +OSCAR WILDE + + +La Maison de la Courtisane + + +_Traduction d'ALBERT SAVINE_ + + +PARIS.--Ier + +P.-V. STOCK, ÉDITEUR 155, RUE SAINT-HONORÉ. 155 + +1919 BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE + + * * * * * + +OUVRAGES PARUS + + +I.--=Au delà des Forces=, par BJORNSTEJERNE BJORNSON, premier et +deuxième parties. Traduction de MM. Auguste Monnier et Littmanson. Un +volume in-18. Prix 3 50 + +II.--=Le Roi=, drame en quatre actes; =Le Journaliste=, drame en quatre +actes, par BJORNSTEJERNE BJORNSON. Traduction de M. Auguste Monnier. Un +volume in-18. Prix 3 50 + +III.--=Les Prétendants à la Couronne=, drame en cinq actes =Les +Guerriers à Helgeland=, drame eu quatre actes, par HENRIK IBSEN. +Traduction de M. Jacques Trigant-Geneste. Nouvelle édition. Un volume +in-18. Prix 3 50 + +IV.--=Les Soutiens de la Société=, pièce en quatre actes; =L'Union des +Jeunes=, pièce en cinq actes, par HENRIK IBSEN. Traduction de MM. Pierre +Bertrand et Edmond de Nevers. Deuxième édition. Un volume in-18. Prix 3 +50 + +V.--=Empereur et Galitéen=, par HENRIK IBSEN. Traduction de M. Charles +de Cusanove. Quatrième édition, revue et corrigée. Un volume in-18. Prix +3 50 + +VI.--=Nouveaux Poèmes et Ballades=, de A.-C. SWINBURNE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18. Prix 3 50 + +VII.--=Oeuvres en Prose=, de P.-B. SHELLEY, traduites par Albert Savine. +Pamphlets politiques. Réfutation du déisme Fragments de romans. Critique +littéraire et critique d'art Philosophie. Un volume in-18. Prix 3 50 + +VIII.--=Souvenirs autobiographiques du Mangeur d'opium=, par THOMAS DE +QUINCEY. Traduction et préface par Albert Savine Deuxième édition. Un +volume in-18. Prix 3 50 + +IX.--=Confessions d'un Mangeur d'opium=, par THOMAS DE QUINCEY. Première +traduction intégrale par V. Descreux. Nouvelle édition. Un volume in-18. +Prix 3 50 + +X.--=Aurora Leigh=, par ELISABETH BARRETT BROWNING. Traduit de +l'anglais. Troisième édition. Un volume in-18. Prix 3 50 + +XI.--=Un Gant=, comédie en trois actes; =Le Nouveau Système= pièce en +cinq actes, par BJORNSTJERNE BJORNSON. Traduit du norvégien par Auguste +Monnier. Un vol. in-18. Prix 3 50 + +XII.--=Le Portrait de Dorian Gray=, par OSCAR WILDE. Traduit de +l'anglais par M. Eugène Tardieu. Cinquième édition. Un volume in-18. +Prix 3 50 + +XIII.--=Un Héros de notre Temps=, récits; =Le Démon=, poème oriental, +par LERMONTOEF. Traduit du russe par A. de Villamarie. Deuxième édition. +Un volume in-18 3 50 + +XIV.--=Intentions=, par OSCAR WILDE. Traduction, préface notes de J. +Joseph-Renaud. Un volume in-18 3 50 + +XV.--=La Dame de la Mer=, pièce en 5 actes; =Un Ennemi du Peuple=, pièce +en 5 actes, par HENRIK IBSEN. Traduction de M.M. Ad. Chennevière et C. +Johansen. Un vol. in-18 3 50 + +XVI.--=Enlevé!= roman de ROBERT L. STEVENSON. Traduction et préface +d'Albert Savine. Un volume in-18 3 50 + +XVII.--=Poèmes et Poésies= par ELISABETH BARRETT BROWNING Traduction de +l'anglais et étude par Albert Savine, Un volume in-18 3 50 + +XVIII.--=Le Crime de lord Arthur Savile=, par OSCAR WILDE Traduit de +l'anglais par Albert Savine. Un vol. in-18 3 50 + +XX.--=Derniers Contes=, par EDGAR POE. Traduits par F. Habbe Un volume +in-18 3 50 + +XX.--=Le Portrait de Monsieur W. H=., par OSCAR WILDE. Traduit de +l'anglais par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXI.--=Poèmes=, d'OSCAR WILDE. Traduction et préface par Albert Savine. +Un volume in-18. 3 50 + +XXII.--=Simples Contes des Collines=, par RUDYARD KIPLING. Traduits de +l'anglais par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXIII.--=Le Prêtre et l'Acolyte=, nouvelles, par OSCAR WILDE. Traduction +et préface par Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +XXIV.--XXV.--XXVI.--=Oeuvres poétiques complètes de Shelley=, traduites +par F. Rabbe. Précédées d'une étude historique et critique sur la vie et +les oeuvres de Shelley. Trois volumes in-18, se vendant séparément +chacun 3 50 + +XXVII.--=Nouveaux Contes des Collines=, par RUDYARD KIPLING. Traduits de +l'anglais par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXVIII.--=Mystères et Aventures=, par A. CONAN DOYLE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXIX.--=Trois Troupiers=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXX.--=Autres Troupiers=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXI.--=Le Parasite=, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert Savine et +Georges-Michel. Un volume in-18. 3 50 + +XXXII.--=Au Blanc et Noir=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXIII.--=Théâtre. I.--Les Drames=, par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXIV.--=La Grande Ombre=, roman, par A. CONAN DOYLE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXV.--=Poèmes et Ballades=, de A. C. SWINBURNE. Traduction de M. +Gabriel Mourey et notes de Guy de Maupassant. Un volume in-18, nouvelle +édition 3 50 + +XXXVI.-=Un Début en Médecine=, roman, par A. CONAN DOYLE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXVII.--=Chants d'avant l'Aube=, par A. C. SWINBURNE. Traduction de M. +Gabriel Mourey. Un volume in-18. 3 50 + +XXXVIII.--=Sous les Déodars=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXIX.--=Nouveaux Mystères et Aventures=, par CONAN DOYLE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXX.--=Idylle de Banlieue=, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXXI.--=Théâtre. II.--Les Comédies, I.= par OSCAR WILDE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXXII.--=La Cité de l'Épouvantable Nuit=, par RUDYARD KIPLING. +Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXXIII.--=Jim Harrison, boxeur=, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXXIV.--=La Merveilleuse Découverte de Raffles Haw=, par CONAN DOYLE. +Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXXV.--=Au Hasard de la Vie=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXXVI--=Vice Versa=, roman, par F. ANSTEY. Traduit de l'anglais par Ch. +Bernard-Derosne. Un volume in-18, nouvelle édition 3 50 + +XXXXVII.--=Lettres de Marque=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18 3 50 + +XXXXVIII.--=Théâtre. III.--Les Comédies, II=, par OSCAR WILDE. +Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +XXXXIX.--=Une Maison de Grenades=, par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +L.--=Micah Clarke.--Les Recrues de Monmouth=, par A. CONAN DOYLE. +Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +LI.--=Le Capitaine Micah Clarke=, par A. CONAN DOYLE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +LII.--=Derniers Mystères et Aventures=, par A. CONAN DOYLE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +LIII.--=La Bataille de Sedgemoor=, par A. CONAN DOYLE. Traduction +d'Albert Savine. Un volume in-18 3 50 + +LIV.--=Terres de Silence=, par EDWARD WHITE. Traduit par J. G. Delamain. +Un vol. in-18. 3 50 + +LV.--=Brugglesmith=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert Savine et +Georges-Michel. Un vol. in-18. 3 50 + +LVI.--=Un Duo=, par A. CONAN DOYLE, seule traduction intégrale par +Albert Savine. Un volume in-18 3 50 + +LVII.--=Les Enquêtes du prestigieux Héwitt=, par ARTHUR MORRISON. +Adaptation française par Albert Savine et Georges Michel. Un volume +in-18. 3 50 + +LVIII.--=Nouvelles Enquêtes du prestigieux Héwitt=, par ARTHUR MORRISON. +Adaptation française par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 + +LIX.--=Dernières Enquêtes du prestigieux Héwitt=, par ARTHUR MORRISON. +Adaptation française par Albert Savine. Un volume in-18 3 50 + +LX.--=Essais de Littérature et d'Esthétique=, (1877-1885), par OSCAR +WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +LXI.--=Chez les Américains=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +LXII.--=La Mort d'Ivan le Terrible=, par le Cte ALEXIS TOLSTOÏ. +Traduction de B. Tseytline et E. Jaubert. Un vol. in-18. 3 50 + +LXIII.--=Dorrington détective marron=, par ARTHUR MORRISON. Traduction +d'Albert Savine. Unh vol. in-18. 3 50 + +LXIV.--=Nouveaux Essais de Littérature et d'Esthétique=, 1886-1887, par +OSCAR WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +LXV.--=Parmi les Cheminots de l'Inde=, par RUDYARD KIPLING. Traduction +d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +LXVI.--=Dick le Galopeur=. par H. B. MARRIOTT WATSON. Traduction +d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +LXVII.--=Le N° 19759. Confessions d'un Condamné=, recueillies par JULIEN +HAWTHORNE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18 3 50 + +LXVIII.--=Derniers Essais de Littérature et d'Esthétique=, (1887-1890) +par OSCAR WILDE. Trad. d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +LXIX.--=Idylles de la Mer=, par FRANK Th. BULLEN, préface de R. KIPLING. +Texte français d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +LXX.--=Anatole=, par ARTHUR SCHNITZLER. Traductions de MM. Maurice Rémon +et Maurice Vancaire. Un vol. in-18. 3 50 + +LXXI.--=Les Aventuriers=, par H. B. MARRIOTT WATSON. Traduction d'Albert +Savine. Un volume in-18. 3 50 + +LXXII.--=La Maison de la Courtisane=, par OSCAR WILDE. Traduction +d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 + +Le traducteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de +traduction et de reproduction pour tous les pays, y compris la Suéde et +la Norvège. + +Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Section de la +librairie) en avril 1919. + + * * * * * + + _=De cet ouvrage il a été tiré à part dix exemplaires sur papier de + Hollande, numérotés et paraphés par l'éditeur_=. + + + + +DU MÊME TRADUCTEUR: + + +JUAN VALERA.--Le Commandeur Mendoza. + +NARCIS OLLER.--Le Papillon, préface d'Emile Zola.--Le Rapiat. + +JACINTO VERDAGUER.--L'Atlantide. + +EMILIA PARDO BAZAN.--Le Naturalisme. + +HENRYCK SIENKIEWICZ.--Pages d'Amérique. + +ANDREW CARNEGIE.--La Grande-Bretagne jugée par un Américain. + +ELISABETH BARRETT BROWNING.--Poèmes et Poésies. + +TH. DE QUINCEY.--Souvenirs autobiographiques du Mangeur d'opium. + +TH. ROOSEVELT.--La Vie au Ranche.--Chasses et parties de chasse.--La +Conquête de l'Ouest.--New-York. + +PERCY BYSSHE SHELLEY.--Oeuvres en prose. + +ROBERT L. STEVENSON.--Enlevé! + +ALGERNON C. SWINBURNE.--Nouveaux Poèmes et Ballades. + +ARTHUR CONAN DOYLE.--Mystères et Aventures.--Le Parasite. (En +collaboration avec Georges-Michel.)--La Grande Ombre.--Un Début en +Médecine.--Idylle de Banlieue.--Nouveaux Mystères et Aventures.--Jim +Harrison, boxeur.--La merveilleuse découverte de Raffles Haw.--Derniers +Mystères et Aventures.--Le Capitaine Micah Clarke.--Les Recrues de +Monmouth.--La bataille de Sedgemoor.--Un Duo. + +ARTHUR MORRISON.--Les Enquêtes du prestigieux Héwitt.--Nouvelles +Enquêtes du prestigieux Héwitt.--Dernières Enquêtes du prestigieux +Héwitt.--Dorrington détective marron. + +H.-B. MARRIOTT WATSON.--Dick le Galopeur. + +JULIEN HAWTHORNE.--Confessions d'un condamné, par le Nº 19759. + +FRANK-TH. BULLEN.--Idylles de la mer. + + + + +BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE: No 72 + + * * * * * + +OSCAR WILDE + + * * * * * + + +À LA MÊME LIBRAIRIE + + * * * * * + +OEUVRES D'OSCAR WILDE + + =Intentions=. Traduction de M. J. Joseph-Renaud. Un volume in-18, + 3e édition 3 fr. 50 + + =Le Crime de lord Arthur Saville=. Traduction de M. Albert Savine. + Un volume in-18. 3 fr. 50 + + =Le Portrait de Mr W. H.= Traduction de M. Albert Savine. Un volume + in-18, 3 fr. 50 + + =Poèmes=. Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18. 8 fr. 50 + + =Essais de Littérature et d'Esthétique, 1877-1885=. Traduction de + M. Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50 + + =Le Prêtre et l'Acolyte=. Traduction de M. Albert Savine. Un volume + in-18. 3 fr. 50 + + =Théâtre.--T. I.--Les Drames=. Traduction de M. Albert Savine. Un + volume in-18. 3 fr. 50 + + =Théâtre.--T. II.--Les Comédies=. T. I. Traduction de M. Albert + Savine. Un vol. in-18. 3 fr. 50 + + =Théâtre.--T. III.--Les Comédies=. T. II. Traduction de M. Albert + Savine. Un vol. in-18. 3 fr. 50 + + =Une Maison de Grenades=. Traduction de M. Albert Savine. Un vol. + in-18. 3 fr. 50 + + =Le Portrait de Dorian Gray=. Traduction d'Eugène Tardieu. Un + volume in-18, 7º édition. 3 fr. 50 + + =Nouveaux essais de Littérature et d'Esthétique=. =1886-juin 1887=. + Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50 + + =Derniers essais de Littérature et d'Esthétique=. Traduction de M. + Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50. + + =La Maison de la Courtisane=. Traduction d'Albert Savine. 3 fr. 50 + + + + + +End of Project Gutenberg's La maison de la courtisane, by Oscar Wilde + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE LA COURTISANE *** + +***** This file should be named 15150-8.txt or 15150-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/1/5/15150/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/15150-8.zip b/15150-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6548a15 --- /dev/null +++ b/15150-8.zip diff --git a/15150-h.zip b/15150-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..365e25f --- /dev/null +++ b/15150-h.zip diff --git a/15150-h/15150-h.htm b/15150-h/15150-h.htm new file mode 100644 index 0000000..393aaed --- /dev/null +++ b/15150-h/15150-h.htm @@ -0,0 +1,2930 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd"> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html; charset=iso-8859-1" /> + <title>The Project Gutenberg eBook of La Maison de la Courtisane, by Oscar + Wilde.</title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } +span.pagenum {position: absolute; left: 1%; right: 91%; + font-size: 8pt;} + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + .linenum {position: absolute; top: auto; left: 4%;} /* poetry number */ + .blockquot{margin-left: 5%; margin-right: 10%;} + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span {display: block; margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> + <body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La maison de la courtisane, by Oscar Wilde + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La maison de la courtisane + Nouveaux Poèmes + +Author: Oscar Wilde + +Release Date: February 22, 2005 [EBook #15150] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE LA COURTISANE *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica). + + + + + + +</pre> + + <p><span class="pagenum"><a name="page1" id="page1"></a>{1}</span></p> + <h1>OSCAR WILDE</h1> + <h1>La Maison de la Courtisane</h1> + <h3>NOUVEAUX POÈMES</h3> + <h3><i>Traduction d'ALBERT SAVINE</i></h3> + <h3>DEUXIÈME ÉDITION</h3> + <h3>PARIS.—Ier</h3> + <h3>P.-V. STOCK, ÉDITEUR 155, RUE SAINT-HONORÉ. 155</h3> + <h3>1919 BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE</h3> + <hr style='width: 45%;' /> + <h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> + <hr style='width: 45%;' /> + <span class="pagenum"><a name="page2" id="page2"></a>{2}</span> + <div style="margin-left: 15em;"> + <ul> + <li><a href="#RAVENNE"><b>RAVENNE</b></a></li> + <li><a href="#TAEDIUM_VITAE"><b>TAEDIUM VITAE</b></a></li> + <li><a href="#LA_SPHINGE"><b>LA SPHINGE</b></a></li> + <li><a href="#CAMMA"><b>CAMMA</b></a></li> + <li><a href="#IMPRESSION"><b>IMPRESSION</b></a></li> + <li><a href="#A_VERONE"><b>À VÉRONE</b></a></li> + <li><a href="#APOLOGIE"><b>APOLOGIE</b></a></li> + <li><a href="#QUIA_MULTUM_AMAVI"><b>QUIA MULTUM AMAVI</b></a></li> + <li><a href="#SILENTIUM_AMORIS"><b>SILENTIUM AMORIS</b></a></li> + <li><a href="#SA_VOIX"><b>SA VOIX</b></a></li> + <li><a href="#MA_VOIX"><b>MA VOIX</b></a></li> + <li><a href="#AILINON_AILINON_EIPE_TO_D_EU_NIKATO"><b>AILINON, AILINON EIPE, TO + D' EU NIKATÔ</b></a><img src="images/grec266.jpg" alt="grec" title="" /></li> + <li><a href="#LE_VERITABLE_SAVOIR"><b>LE VÉRITABLE SAVOIR</b></a></li> + <li><a href="#PETALES_DE_LOTUS"><b>PÉTALES DE LOTUS</b></a></li> + <li><a href="#JOURS_PERDUS"><b>JOURS PERDUS</b></a></li> + <li><a href="#IMPRESSIONS"><b>IMPRESSIONS</b></a></li> + <li><a href="#SOUS_LE_BALCON"><b>SOUS LE BALCON</b></a></li> + <li><a href="#LE_JARDIN_DES_TUILERIES"><b>LE JARDIN DES TUILERIES</b></a></li> + <li><a href="#LE_NOUVEAU_REMORDS"><b>LE NOUVEAU REMORDS</b></a></li> + <li><a href="#FANTAISIES_DECORATIVES"><b>FANTAISIES + DÉCORATIVES</b></a></li> + <li><a href="#CANZONETTE"><b>CANZONETTE</b></a></li> + <li><a href="#SYMPHONIE_EN_JAUNE"><b>SYMPHONIE EN JAUNE</b></a></li> + <li><a href="#DANS_LA_FORET"><b>DANS LA FORÊT</b></a></li> + <li><a href="#A_L_L"><b>À L. L.</b></a></li> + <li><a href="#SEN_ARTISTY"><b>SEN_ARTISTY</b></a></li> + <li><a href="#FRAGMENTS_EN_PROSE"><b>FRAGMENTS EN PROSE</b></a></li> + <li><a href="#REFORME_DES_PRISONS"><b>RÉFORME DES PRISONS</b></a></li> + <li><a href="#OUVRAGES_PARUS"><b>OUVRAGES_PARUS</b></a></li> + <li><a href="#DU_MEME_TRADUCTEUR"><b>DU MÊME TRADUCTEUR:</b></a></li> + <li><a href="#A_LA_MEME_LIBRAIRIE"><b>À LA MÊME + LIBRAIRIE</b></a></li> + </ul> + </div> + <hr style="width: 65%;" /> + <span class="pagenum"><a name="page3" id="page3"></a>{3}</span> + <h2>LA MAISON DE LA COURTISANE</h2> + <hr style="width: 65%;" /> + <p>Nous perçumes le bruit cadencé de pas de danseurs; nous + suivîmes, en flanant, la rue éclairée par la lune et nous + arrêtâmes devant la maison de la Courtisane.</p> + <p>De l'intérieur, à travers le tumulte, le désordre, nous + entendions les musiciens jouer à grand bruit le <i>Coeur cher et + fidèle</i> de Strauss.</p> + <p>Pareilles à d'étranges et grotesques pantins, décrivant de + fantastiques arabesques, des ombres couraient sur le store.</p> + <p>Nous regardions les danseurs-fantômes <span class="pagenum"><a name="page4" + id="page4"></a>{4}</span>tournoyer aux sons du cornet-à-piston et du violon, + comme des feuilles noires que le vent fait tourbillonner.</p> + <p>Ainsi que des automates mis en mouvement par des fils, ces minces squelettes + dessinés en silhouettes, allaient glissant, se formant en lent quadrille.</p> + <p>Ils se prenaient par la main et dansaient une ronde grandiose, et parfois + éclatait l'écho grêle et aigu des rires.</p> + <p>Parfois une poupée à mouvement d'horlogerie pressait contre sa + poitrine un amant-fantôme; on eut dit parfois qu'ils se disposaient à + fredonner et à chanter.</p> + <p>Parfois une horrible marionnette se détachait et fumait une cigarette sur + les degrés du perron: on eut dit une chose qui vivait.</p> + <p>Alors me tournant vers mon aimée, je lui dis: «Ce sont des morts qui + dansent avec des morts; c'est de la poussière qui tourbillonne avec de la + poussière.»</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page5" id="page5"></a>{5}</span>Mais elle, elle + répondit à l'appel du violon; elle me quitta, elle entra. L'Amour + pénétra dans la demeure du Plaisir.</p> + <p>Et soudain les sons prirent un timbre faux. Les danseurs furent las de valser; les + ombres cessèrent de tournoyer, de virer.</p> + <span class="pagenum"><a name="page6" id="page6"></a>{6}</span> + <p>Et par la rue longue et silencieuse, l'aurore, aux pieds chaussés de + sandales d'argent, parut furtive comme une jeune fille apeurée.</p> + <span class="pagenum"><a name="page7" id="page7"></a>{7}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <span class="pagenum"><a name="page8" id="page8"></a>{8}</span> + <h2><a name="RAVENNE" id="RAVENNE"></a>RAVENNE</h2> + <p>Poème récité au théâtre Sheldon, à + Oxford, le 26 juin 1878.<span class="pagenum"><a name="page9" + id="page9"></a>{9}</span></p> + <p>À MON AMI</p> + <p>GEORGES FLEMING</p> + <p>Auteur du <i>Roman du Nil</i> et de <i>Mirage</i>.<span class="pagenum"><a + name="page10" id="page10"></a>{10}</span><a name="Page_11" id="Page_11"></a></p> + <h3>I</h3> + <div class="blockquot"> + <p>Ravenne, Mars 1877.</p> + <p>Oxford, Mars 1878.</p> + </div> + <p>Il y a un an, je respirais l'air de l'Italie,—et pourtant, il est beau, ce + me semble, ce printemps du Nord, avec ces campagnes que dore la fleur de mars, le + sansonnet qui chante sur le bouleau velouté, les freux qui croassent, les + ramiers des bois qui voltigent de ci de là, les petits nuages qui courent par + le ciel. Elle est jolie la violette, qui penche doucement la tête, <span + class="pagenum"><a name="page12" id="page12"></a>{12}</span>la primevère, + pâle d'amour inconsolé, la rose qui bourgeonne sur l'églantier + grimpant, le groupe de crocus, (qu'on dirait une lune de feu, qui aurait pour contour + un anneau pourpre de fiançailles), et toutes les fleurs de notre printemps + anglais, les charmantes perce-neige et l'asphodèle aux brillantes + étoiles. L'alouette prend son essor près du moulin qui murmure, et + brise les fils de la vierge que couvre la première rosée, et le long de + la rivière, pareil à une flamme bleue, file comme une flèche le + martin-pêcheur, pendant que les linottes brunes chantent dans la verte + feuillée.</p> + <p>Il y a un an.... Il semble qu'un temps bien court se soit passé, depuis la + dernière fois que j'ai vu ce magnifique climat du Sud, où fleur et + fruit prennent le rayonnement de la pourpre, où les pommes de la table + brillent comme des lampes allumées. C'était alors le Printemps, et je + che<span class="pagenum"><a name="page13" id="page13"></a>{13}</span>vauchais + à mon gré par des vignes à la riche floraison, par les sombres + bosquets d'oliviers. L'air moite était doux. La route blanche résonnait + sous les pieds de mon cheval, et tout en rêvant au nom antique de Ravenne, + j'épiais le jour jusqu'au moment où masqué de blessures de + flamme, le ciel de turquoise prit la teinte de l'or bruni.</p> + <p>Oh! comme mon coeur brûla d'une jeune passion, quand bien loin par + delà les roseaux et les eaux stagnantes, j'aperçus cette cité + sainte surgissant en traits clairs, et portant sa couronne de tours. + J'accélérai mon galop, rivalisant avec le soleil couchant, et avant que + se fussent éteintes les dernières lueurs cramoisies, je me vis enfin + dans l'enceinte de Ravenne.</p> + <span class="pagenum"><a name="page14" id="page14"></a>{14}</span> + <h3>II</h3> + <p>Quel étrange silence! Nul bruit de vie ou de joie n'agite l'air. Point de + jeune berger rieur, qui joue du chalumeau. Même pendant tout le jour, on + n'entend pas les cris heureux des enfants qui jouent. Comme c'est triste, et doux, et + silencieux! Assurément on pourrait vivre ici bien loin de toute crainte, + à voir le défilé des saisons, depuis l'amoureux printemps + jusqu'à la pluie et la neige de l'hiver, sans jamais avoir un souci. Ces eaux, + sans nul doute, sont celle du Lethé, et cette plante est celle qui donne + à l'homme l'oubli de sa patrie.</p> + <p>Oui! parmi les prairies semées de lotus, tu te dresses comme Proserpine, la + tête <span class="pagenum"><a name="page15" + id="page15"></a>{15}</span>couronnée de pavots, et tu gardes les cendres + sacrées des morts. Car bien que tu aies cessé d'enfanter des + générations guerrières, tes nobles morts sont avec + toi,—eux du moins, sont fidèles à ta gloire.—Garde-les avec + sollicitude, ô cité sans enfants. Car c'est un charme puissant pour + éveiller chez les hommes les rêves de choses sublimes, que ces tombes + solitaires où reposent les grandeurs du passé.</p> + <h3>III</h3> + <p>Voyez ce pilier voûté, qui se dresse dans la plaine. Il marque la + place où le plus brave des chevaliers de France reçut le coup mortel. + C'était le prince de la chevalerie, le seigneur de la guerre. C'était + Gas<span class="pagenum"><a name="page16" id="page16"></a>{16}</span>ton de Foix. + Quelque étoile de malheur l'entraîna contre ta cité et il tomba, + combattant bravement, comme tombe un lion de la forêt. Il fût ravi + à la vie alors que la vie et l'amour étaient nouveaux pour lui. Il + repose sous le voile bleu sans couture de Dieu. De hauts roseaux pareils à des + lances oscillent tristement sur sa tête, et des nerpruns prennent un rouge plus + vif là où s'épancha sur le sol le sang pourpre de sa brillante + jeunesse.</p> + <p>Portez vos regards un peu plus loin au nord, vers ce tertre ravagé. + Là gît maintenant captif dans une tombe digne d'un prince, et + élevée par la main de sa fille, dans la profondeur + ténébreuse, Théodoric, le roi goth à la puissante + membrure. C'est là qu'il dort, las enfin de ses victoires. Le temps n'a point + épargné la ruine. Le vent et la pluie ont abattu sa forteresse, et nous + voyons une fois de plus que la mort est le <span class="pagenum"><a name="page17" + id="page17"></a>{17}</span>souverain maître de toutes choses, et que roi et + paysan doivent devenir de la poussière.</p> + <p>Sans doute, elle fut grande leur gloire à eux! mais à mes yeux, le + roi barbare, le héros de la chevalerie, la grande reine elle-même + étaient chose misérable et vaine, à côté du tombeau + où Dante se repose de ses peines. Sa tombe dorée s'ouvre en plein air, + et un sculpteur aux mains habiles y a gravé le front blanc et calme, aussi + calme que l'aube naissante, ces yeux où s'allumaient les éclairs de + l'amour et du dédain, ces lèvres qui chantèrent le ciel et + l'enfer, cette figure ovale que dessina si bien Giotto, la figure lasse du Dante. + Jusqu'à ce jour, il est resté au lieu où il a trouvé le + repos, bien loin de l'Arno qui précipite ses flots jaunes sous les larges + ponts de cette belle cité, où le haut campanile de Giotto semble se + dresser comme un lis de <span class="pagenum"><a name="page18" + id="page18"></a>{18}</span>marbre sous des cieux de saphir. Hélas! mon Dante, + tu as connu la douleur des existences plus vulgaires, la chaîne odieuse de + l'esclavage, et combien il est pénible de monter les degrés dans les + demeures des rois, et toutes les mesquines misères qui défigurent la + noble physionomie d'un homme sous le ressentiment de l'injustice. Et pourtant ce + morne univers est reconnaissant de ton chant; nos nations te rendent hommage; et elle + aussi, cette reine cruelle de la Toscane vêtue de vignobles, elle qui de ton + vivant a mis sur ton front une couronne d'épines, elle a maintenant couvert de + lauriers ta tombe vide et redemande vainement les cendres de son fils.</p> + <p>O le plus grand des exilés, ta souffrance est finie, ton âme est + maintenant auprès de ta Béatrice. Ravenne garde tes cendres. Dors en + paix.</p> + <span class="pagenum"><a name="page19" id="page19"></a>{19}</span> + <h3>IV</h3> + <p>Comme ce palais est solitaire! Comme ces murs sont gris! Nul ménestrel + n'éveille désormais l'écho dans ces salles. La chaîne + brisée, rongée de rouille, pend à la porte, et les mauvaises + herbes ont fendu le pavé de marbre. Par ici se cache le serpent, et par + là les lézards courent près des lions de pierre qui clignotent + au soleil. C'est là que Byron logea, qu'il abrita son amour et ses plaisirs + pendant deux longues années, comme un autre Antoine, pour qui l'univers fut un + autre Actium. Pourtant il ne laissa point se faner son âme royale, ni se briser + sa lyre, ni s'émousser la pointe de sa lance, grâce aux arts perfides + d'une reine d'Egypte. Car de l'Orient se fit en<span class="pagenum"><a name="page20" + id="page20"></a>{20}</span>tendre un grand cri. La Grèce se dressa prête + à combattre pour la liberté, et elle le fit venir de Ravenne. Jamais + chevalier ne partit plus généreusement pour les mêlées des + batailles, nul ne tomba plus bravement sur le sol ensanglanté, d'où on + le rapporta sur son bouclier comme on eût fait d'un Spartiate. O Hellade, + Hellade! En ton heure de fierté, en ton jour de puissance, rappelle-toi celui + qui mourut pour arracher de tes membres les chaînes de la servitude. O + Salamine, ô plaines solitaires de Platée, ô vagues furieuses de la + mer Eubéenne pleine de tempêtes, ô cimes des Thermopyles + désertes que balaient les vents, il vous aima bien, et non point en paroles + seulement, celui qui te donna si libéralement sa lyre et son + épée, comme fit Eschyle dans la bataille acharnée de + Marathon.</p> + <p>Et l'Angleterre, elle aussi, se réjouira de <span class="pagenum"><a + name="page21" id="page21"></a>{21}</span>son fils, de son guerrier poète, le + premier à chanter et à combattre. La calomnie, à la rage + empoisonnée, n'osera plus ramper comme un serpent sur son nom accompli et + défigurer l'écusson seigneurial de sa renommée.</p> + <p>Car, ainsi que la couronne d'olivier, récompense de la course, illumine de + joie la figure animée de tous les coureurs, comme la croix rouge qui sauve les + hommes pendant la guerre, comme le phare empanaché de flamme + qu'aperçoivent de loin les marins sur une mer que soulève l'orage, tel + était son amour pour la Grèce et la Liberté.</p> + <p>Byron, tes couronnes sont éternellement fraîches et vertes. Les + pétales rouges des roses de la Sapphique Mitylène ceindront ton front. + Pour toi fleurit le myrte, dans des clairières mystérieuses, + près de la solitaire Castalie. Les lauriers attendent ta <span + class="pagenum"><a name="page22" id="page22"></a>{22}</span>venue, et ils sont tous + à toi, et leur entrelacement formera autour de ta tête une couronne + parfaite.</p> + <h3>V</h3> + <p>Les cimes des pins se balançaient à la brise du soir, au murmure + enroué des flots de l'hiver, et les troncs élancés + étaient rayés d'ambre brillante. Je me promenais par les bois, plein + d'une joie emportée. Un oiseau effarouché, de ses ailes battantes et de + ses pattes, faisait voler en neige toutes les fleurs. À mes pieds, pareils + à des couronnes d'argent, étaient les pâles narcisses, et des + oisillons chantaient sur toutes les branches entrelacées. O arbres, flexibles, + ô liberté de la forêt, dans vos <span class="pagenum"><a + name="page23" id="page23"></a>{23}</span>asiles, du moins un homme est libre, et + oublie en partie le monde las de querelles. Le sang coule plus chaud, et une + sensation de vie s'éveille dans les veines accélérées, + pendant qu'une fois de plus, les bois s'emplissent de divinités que nous + avions cru mises à mort. Pendant longtemps j'attendis, et certainement + j'espérai voir quelque Pan aux pieds de chèvre chanter de joyeuses + chansons parmi les roseaux, quelque vierge dryade surprise, et s'enfuyant + pudiquement, ou bien les contours harmonieux et les membres bruns, la figure + effrontée et trompeuse de quelque dieu des bois embusqué dans la + clairière, la reine Diane chasseresse, aux membres blancs, impitoyable, + à l'air fier, tenant en laisse les chiens de meute bondissant à ses + côtés, ou bien Hylas réfléchi par les eaux pures du + ruisseau.</p> + <p>O coeur oisif! O rêve chéri de l'Hellade!<span class="pagenum"><a + name="page24" id="page24"></a>{24}</span> Avant qu'il fût longtemps, les + vibrations croissantes et décroissantes, aux sons mélancoliques des + carillons du soir, la cloche qui sonnait les vêpres dans un couvent, vinrent + frapper mon oreille parmi ces fleurs d'amour. Hélas! hélas! ces heures + douces comme le miel, avaient englouti mon coeur comme une mer envahissante et + noyé tout souvenir du noir Gethsemani.</p> + <h3>VI</h3> + <p>O solitaire Ravenne, on fait plus d'un récit sur les grandes gloires de tes + jours d'autrefois. Deux mille ans se sont écoulés, depuis que tu vis + César monter à cheval pour aller remporter d'impériales + victoires. Ton nom était puissant lorsque les <span class="pagenum"><a + name="page25" id="page25"></a>{25}</span>maigres aigles de Rome volaient des Iles + Britanniques aux lointains flots bleus de l'Euphrate, et tu régnais en noble + reine sur les peuples, jusqu'au jour où l'on vit dans les rues le Goth et le + Hun. Découronnée par l'homme, désertée par la mer, tu + dors bercée dans une pauvreté solitaire. Désormais, sur ta rive + où s'enflait la marée, les milliers de galères, comme une + forêt de pin, ne vogueront plus, car là où flottaient constamment + des vaisseaux à l'éperon de bronze, le berger morose joue ses airs + pleins de tristesse, et les blanches brebis errent à leur gré dans les + lieux où coulaient les eaux empourprées de l'Adria.</p> + <p>Quelle beauté! Quelle tristesse! O reine inconsolée, tu gis morte au + milieu du charme des ruines, seule parmi toutes tes soeurs, car du moins le roi + guerrier de l'Italie a franchi la plus fière des portes de Rome et a + porté la couronne dans les tem<span class="pagenum"><a name="page26" + id="page26"></a>{26}</span>ples orgueilleux de la Ville Eternelle et fait retentir de + son nom les sept montagnes.</p> + <p>Et Naples a survécu à son rêve de douleur, et elle raille ses + tyrans. Venise ressuscite et reparaît du fond des eaux, et le cri de + Lumière et Vérité, d'Amour et Liberté, se fait entendre + dans Gênes l'impérieuse, et là où les clochers de marbre + de Milan trouent l'air. Il résonne depuis les Alpes jusqu'aux rives + siciliennes, et le rêve de Dante n'est plus un rêve maintenant.</p> + <p>Mais toi, Ravenne, toi qui fus la plus aimée, tes palais en ruines ne sont + plus qu'un voile funèbre jeté sur ta grandeur tombée, et ton nom + brille comme la flamme terne et frissonnante d'une bougie, sous la splendeur du + soleil en plein midi, de la nouvelle Italie. Car la nuit a disparu, la nuit de sombre + oppression, et le jour <span class="pagenum"><a name="page27" + id="page27"></a>{27}</span>s'est levé avec une magnificence d'enthousiasme. + Les chiens de l'Autriche sont chassés bien loin du pays, par delà ces + citadelles couronnées de glace, qui se dressent pour former une ceinture + à la plaine de la Royale Lombardie, depuis l'Orient lointain jusqu'à la + mer orientale.</p> + <p>Je sais, il est vrai, que, du nombre de tes fils, il en fut qui périrent + dans les eaux de Lissa, sur les pentes escarpées d'Aspromonte, sur la plaine + de Novare, mais ce n'est point en vain que tes enfants sont morts pour toi. Et + pourtant, à ce qu'il me semble, tu n'as point bu de ce vin sorti des raisins + nouvellement foulés de la Liberté divine, tu n'as point suivi cette + étoile immortelle qui pousse les peuples vers les exploits guerriers. Lasse de + la vie, tu restes plongée dans le silencieux sommeil. Comme celui qui suit des + yeux la venue des ombres qui s'allongent, indifférent aux heures qui <span + class="pagenum"><a name="page28" id="page28"></a>{28}</span>vont à pas + pressés, tu portes le deuil de quelque jour de gloire, car le soleil de la + Liberté ne t'a point montré sa face, et dans la course tu n'as point + conquis de flambeau.</p> + <p>Ne te réveille pas néanmoins de ton assoupissement. Reste bien en + repos parmi les Asphodèles ambrés de tes campagnes, dans tes + prés semés de lis. Reste là en repos, pour railler toute + grandeur humaine. Qui oserait étaler les mesquins soucis de son existence, en + présence de tes ruines, ou louer les querelles ambitieuses des rois, et + l'orgueil stérile des nations en guerre? N'as-tu point été la + fiancée du prince farouche qui régnait sur l'orageuse Adriatique, la + reine des empires jumeaux, et les nations ne t'ont-elles pas été + données en proie? Et maintenant, tes portes restent ouvertes nuit et jour. + L'herbe pousse drue sur toutes tes tours, dans tous tes palais. Le sinistre figuier a + lézardé ton mur de <span class="pagenum"><a name="page29" + id="page29"></a>{29}</span>bastions, et là où prenaient leur repos les + guerriers vêtus de mailles, la chouette de minuit a fait son nid caché. + Oh! déchue, déchue de tes grandeurs, ô cité captive dans + les filets de la Destinée, rien ne reste de tous tes jours de gloire qu'un + écusson terni et une couronne de lauriers flétris.</p> + <p>Pourtant, qui donc, sous cette nuit de guerre et de terreurs, peut du haut de la + tour tranquille épier la venue des armées futures? Qui peut dire + à l'avance quelles joies amènera le jour, ou pourquoi les linottes + chantent avant l'aube? Toi, toi aussi, tu peux te réveiller, ainsi que la rose + se réveille, en son éclat d'incarnat, du tombeau que lui font les + neiges, comme les opulents champs de blé qui rougissent, puis se dorent, + surgissent de ce sol brun, que durcit l'âpre voix de l'hiver, ou comme des + mêlées de la tempête se dégage une parfaite + étoile.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page30" id="page30"></a>{30}</span>O cité + tant aimée, j'ai voyagé bien loin des îles ceintes de vagues qui + sont ma patrie. J'ai vu le sombre mystère du Dôme s'élever + lentement sur la route de la morne Campagna et se revêtir de la royale pourpre + du jour, et de la cité couronnée de violettes, j'ai assisté au + coucher du soleil près de la colline de Corinthe, et j'ai vu le «rire + infiniment nombreux de la mer» du haut des collines qu'éclairaient les + étoiles, dans l'Arcadie constellée de fleurs, et pourtant c'est + à toi que revient mon plus complet amour, comme revient le soir à son + nid de la forêt la tourterelle attardée.</p> + <p>O cité du poète, celui qui a vu à peine une vingtaine + d'étés perdre leur justaucorps vert pour prendre la livrée de + l'automne, ferait un vain effort pour éveiller sur sa lyre un chant plus + sonore, ou pour dire les jours de gloire; et vraiment c'est peu de chose que le + léger murmure qui sort du <span class="pagenum"><a name="page31" + id="page31"></a>{31}</span>chalumeau du pâtre, alors que le souffle vibrant du + clairon devrait ébranler le ciel et embraser toute la voûte. Et ce + serait folie que d'aborder de pareils sujets. Pourtant, je sais que mon coeur n'a + jamais éprouvé une plus noble ardeur que le jour où je + réveillai tes rues de leur silence sous le choc bruyant des fers de mon + cheval, et que je vis la ville que j'essaie de chanter maintenant, après de + longues journées d'un voyage monotone.</p> + <h3>VII</h3> + <p>Adieu, Ravenne! Mais il y a un an je restai debout à contempler la pourpre + splendide du couchant, dans la chapelle solitaire de ta plaine marécageuse. Le + ciel <span class="pagenum"><a name="page32" id="page32"></a>{32}</span>était + pareil à un bouclier qui aurait reçu du soleil mourant la tache du sang + et de la bataille, et à l'ouest, les nuages fermant le cercle avaient + tissé une robe royale, digne d'être portée par quelques-uns des + grands Dieux, pendant que dans la vaste étendue, l'océan de l'air + empourpré, descendait la galère dorée du Dieu de la + lumière.</p> + <p>Ici encore, la douce tranquillité de la nuit ramène le flux montant + du souvenir, et ravive l'amour passionné que j'eus pour toi. C'est maintenant + le Printemps d'amour, mais bientôt l'Eté s'épanouira en + maître sur les prairies, sur les arbres, et bientôt le gazon s'embellira + de fleurs plus brillantes, et produira des lis que fauchera quelque adolescent. Puis, + avant peu, le vainqueur de l'Eté, l'opulent Automne, saison usurière, + prêtera son or accumulé à tous les arbres, pour le voir + dispersé de <span class="pagenum"><a name="page33" + id="page33"></a>{33}</span>tous côtés par la prodigalité de la + brise. Et ensuite ce sera le froid et monotone Hiver. Ainsi s'accomplit jusqu'au bout + le cycle de l'année. Ainsi nous allons de l'adolescence à l'âge + viril, pour déchoir dans les jours pénibles où les boucles de + cheveux sont de neige. L'amour seul ne connaît point l'hiver: il ne meurt + jamais, il n'a aucun souci des menaces de l'orage ni du ciel de plomb. Et celui que + j'ai pour toi ne passera jamais, alors même que mes lèvres faibles ne + pourraient que bégayer ton éloge.</p> + <p>Adieu! Adieu! L'étoile silencieuse du soir, avant courrière de la + nuit, scintille dans le lointain et avertit le berg<span class="pagenum"><a + name="page34" id="page34"></a>{34}</span>er de ramener ses troupeaux au bercail. + Peut-être, avant que les mers d'or de nos champs soient réunies en + gerbes par les moissonneurs, peut-être avant que je voie les feuilles + d'automne, je pourrai contempler ta cité, et déposer humblement + à tes pieds la couronne de lauriers du poète.</p> + <p>Adieu! Adieu! cette lampe d'argent, la lune, qui pour nous fait l'heure de minuit + aussi claire que midi, éclaire sûrement tes tours, et fait bonne garde + là où Dante dort, où Byron aimait à vivre.</p> + <span class="pagenum"><a name="page35" id="page35"></a>{35}</span> <span + class="pagenum"><a name="page36" id="page36"></a>{36}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <span class="pagenum"><a name="page37" id="page37"></a>{37}</span> + <h2><a name="TAEDIUM_VITAE" id="TAEDIUM_VITAE"></a><b>TAEDIUM VITAE</b></h2> + <p>Poignarder ma jeunesse avec les armes du désespoir, porter la livrée + voyante de ce siècle mesquin, laisser les mains les plus viles voler mon + trésor, avoir mon âme captive dans les filets d'une chevelure de femme, + et n'être que le domestique mercenaire de la Fortune, je jure que je ne l'aime + point. Tout cela, c'est pour moi moins que la légère écume qui + se joue sur la mer, moins que l'aigrette du chardon, en un jour d'été, + détachée de sa graine. Mieux vaut me tenir à l'écart, + bien loin <span class="pagenum"><a name="page38" id="page38"></a>{38}</span>de ces + sots calomniateurs qui raillent ma vie, ne me connaissant point. Mieux vaut le plus + humble toit fait pour abriter le plus pauvre journalier, que de rentrer dans cette + caverne où l'on s'enroue à se chamailler, où <span + class="pagenum"><a name="page39" id="page39"></a>{39}</span> mon âme blanche a + pour la première fois baisé le péché sur tes + lèvres.</p> + <span class="pagenum"><a name="page40" id="page40"></a>{40}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <span class="pagenum"><a name="page41" id="page41"></a>{41}</span> + <h2><a name="LA_SPHINGE" id="LA_SPHINGE"></a><b>LA SPHINGE</b></h2> + <div class="blockquot"> + <p>À</p> + <span class="pagenum"><a name="page42" id="page42"></a>{42}</span> + <p>MARCEL SCHWOB</p> + <p>en témoignage d'amitié et d'admiration.</p> + </div> + <p><span class="pagenum"><a name="page43" id="page43"></a>{43}</span>Dans un angle + sombre de ma chambre, pendant plus de temps que n'en conçoit mon imagination, + une belle et silencieuse Sphinge m'a contemplé à travers les + ondoiements des ténèbres. Intangible, immobile, elle ne se lève + point, elle ne fait aucun mouvement. Car les lunes argentées ne sont rien pour + elle, non plus que les soleils qui roulent. Dans l'air le rouge succède au + gris; les vagues du clair de lune montent, s'abaissent, mais lorsque vient l'aurore, + elle ne s'en va point, et lorsque revient la nuit, elle est là.<span + class="pagenum"><a name="page44" id="page44"></a>{44}</span></p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>L'aurore suit l'aurore, et les nuits marchent à leur déclin, et + pendant tout ce temps cette chatte singulière reste allongée sur le + tapis chinois, ses yeux de satin à la bordure d'or. Elle reste couchée + sur la natte, elle épie obliquement, et sur sa gorge couleur de tan roule en + vague sa fourrure douce et soyeuse, qui parfois ondule jusqu'à ses oreilles + pointues. Approchez donc, mon charmant sénéchal, qui somnolez en votre + pose de statue. Approchez donc, être d'un grotesque si exquis, à + demi-femme, à demi-animal.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Approchez, ma charmante, ma langoureuse Sphinge, et venez poser votre tête + <span class="pagenum"><a name="page45" id="page45"></a>{45}</span>sur mon genou, et + laissez-moi passer une main caressante sur votre gorge et voir, votre corps + tacheté comme le lynx. Et laissez-moi toucher ces griffes recourbées, + en jaune ivoire, et prendre à pleine main cette queue qui, pareille à + un monstrueux serpent, s'enroule autour de vos grosses pattes de velours. Un millier + de siècles pesants t'appartiennent, alors que moi, j'ai vu à peine une + vingtaine d'étés quitter leur livrée verte pour prendre la + livrée bariolée de l'automne.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Mais vous, vous savez lire les hiéroglyphes sur les grands + obélisques de grés, et vous vous êtes entretenue avec les + basilics, et vous avez regardé face à face les hyppogriffes. Oh! + Dites-le moi, étiez-vous présente, quand Isis s'agenouillait + devant<span class="pagenum"><a name="page46" id="page46"></a>{46}</span> Osiris, et + avez-vous vu l'Egyptienne lorsqu'elle faisait fondre la perle pour Antoine, et + qu'elle buvait le vin tout énivré du joyau, et qu'en une feinte + terreur, elle penchait la tête pour regarder le colossal proconsul tirer de + l'écume le thon salé.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Et avez-vous épié la Cyprienne, lorsqu'elle baisait le blanc Adon + sur sa couche funèbre. Et avez-vous suivi Amenalk, le Dieu + d'Héliopolis? Et avez-vous causé avec Thoth, et avez vous entendu + pleurer Io, couronnée des cornes lunaires et connu les rois peints qui dorment + sous la Pyramide en forme de coin? Relevez vos grands yeux de satin noir, pareils + à des coussins où l'on se laisse aller. Venez-vous étirer + à mes pieds, fantastique Sphinge, et contez-moi tous vos souvenirs.<span + class="pagenum"><a name="page47" id="page47"></a>{47}</span></p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Dites-moi en vos chants la Vierge juive qui allait errant avec le Saint Enfant, et + comment vous les avez guidés à travers le désert, et comment ils + dormirent parmi votre ombre. Dites-moi cette verte soirée pleine de parfums, + alors que couchée près de la rive, vous entendiez monter de la barque + dorée d'Adrien le rire d'Antinoüs, et comment vous avez lapé dans + le courant, et désaltéré votre soif, et contemplé d'un + regard ardent, avide, le corps d'ivoire de ce jeune et bel esclave, à la + bouche pareille à une grenade.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Dites-moi le labyrinthe qui servait d'étable pour le taureau à la + double forme.<span class="pagenum"><a name="page48" id="page48"></a>{48}</span> + Parlez-moi de la nuit où vous rampiez sur la plinthe de granit du temple, + où l'ibis écarlate voltigeait par les corridors tendus de pourpre, en + criant tout effrayé, et l'horrible rosée qui tombait goutte à + goutte des gémissantes mandragores, et l'énorme et somnolent crocodile + qui versait dans son bassin des larmes boueuses, et, arrachant les joyaux + fixés à ses oreilles, retournait au Nil d'une allure vacillante.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Et comment les prêtres vous maudissaient en psaumes chantés d'une + voix criarde, le jour où vous avez saisi en vos griffes leur sergent; et + comment, vous vous êtes glissée en rampant, pour assouvir votre passion + sous les palmiers frissonnants. Qui donc étaient vos amants, quels + étaient ceux qui luttaient pour vous dans <span class="pagenum"><a + name="page49" id="page49"></a>{49}</span>la poussière? Quel était + l'instrument de votre luxure, quel amoureux aviez-vous chaque jour? Etaient-ce des + lézards géants qui venaient s'accroupir devant vous parmi les roseaux + du rivage? Des grillons aux vastes flancs de métal venaient-ils s'abattre sur + vous, sur votre couche en désordre.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Le monstrueux hippopotame venait-il s'accoler à vous dans le brouillard? + Etaient-ce des dragons aux écailles d'argent, qui, de passion, se tordaient en + noeuds compliqués, quand vous passiez près d'eux? Et du tombeau lycien, + construit en briques, quelle horrible chimère sortit, avec ses têtes + affreuses et ses flammes redoutables, pour faire produire à votre sein de + nouvelles merveilles....<span class="pagenum"><a name="page50" + id="page50"></a>{50}</span></p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Ou bien aviez-vous d'inavouables hôtes secrets, ou bien traîniez-vous + dans votre séjour quelque Néréide enroulée dans de + l'écume ambrée, avec des seins bizarres en cristal de roche. Ou bien + alliez-vous, foulant du pied l'embrun, rendre visite à la brune Sidonienne et + lui demander des nouvelles de Léviathan, de Léviathan ou de + Béhémoth? Ou bien quand le soleil était couché, + montiez-vous par la pente semée de cactus, à la rencontre de votre + Ethiopien noir dont le corps était du jais poli?</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Ou bien, pendant que les bateaux de terre cuite s'échouaient dans les + marécages du Nil, au crépuscule, et quand les <span class="pagenum"><a + name="page51" id="page51"></a>{51}</span>chauves-souris au vol incertain, tournaient + autour des triglyphes du temple, alliez-vous d'un pas furtif jusqu'au bord de la + berge, pour traverser à la nage le lac silencieux, et de là vous + insinuant dans la voûte, faire de la Pyramide votre lupanar, au point que de + chacun des noirs sarcophages surgissait le défunt, peint et emmailloté? + Ou bien attiriez-vous dans votre couche le Trageophos aux cornes d'ivoire?</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Ou bien avez-vous aimé le Dieu des Mouches, qui tourmenta les + Hébreux, et qui était barbouillé de vin jusqu'à la + ceinture, ou bien Pasht, qui avait pour yeux des béryls verts? Peut-être + était-ce ce jeune Dieu, le Tyrien, qui était plus amoureux que la + colombe d'Astaroth? Ou avez-vous aimé le Dieu de l'Assyrien, dont les ailes + <span class="pagenum"><a name="page52" id="page52"></a>{52}</span>semblables à + un étrange et transparent mica dépassaient de beaucoup sa tête + à bec de faucon qui était peinte d'argent et de rouge, et + cerclée de bandes en orichalque.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Ou bien l'énorme Apis a-t-il bondi de son char, pour jeter à vos + pieds les grosses fleurs du nénuphar qui ont l'arôme et la couleur du + miel?...</p> + <p>Combien il est subtil votre sourire? Alors est-ce que vous n'auriez aimé + personne? Non, je le sais, le grand Ammon fut votre compagnon de lit. Il + s'étendit près de vous au bord du Nil.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Les chevaux aquatiques, qui fréquentent les marais, firent retentir leurs + trompettes, <span class="pagenum"><a name="page53" id="page53"></a>{53}</span>quand + ils le virent venir, tout parfumé du galbanum de Syrie, tout + imprégné de nard et de thym. Il suivit le bord du fleuve, pareil + à une vaste galère aux voiles d'argent. Il allait, à grands pas + à travers les eaux, tout cuirassé de beauté et les eaux se + retiraient. Il allait à grands pas par le sable du désert. Il arriva + à la vallée où vous étiez couchée. Il attendit + l'aurore du jour, et alors il toucha de sa main vos seins noirs.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Vous avez baisé sa bouche avec une bouche de flamme. Vous avez fait du dieu + cornu votre proie. Vous vous teniez debout derrière son trône, vous + l'appeliez par son nom secret. Vous murmuriez de monstrueux oracles dans les cavernes + de ses oreilles, et avec le sang des chèvres et le <span class="pagenum"><a + name="page54" id="page54"></a>{54}</span>sang des taureaux vous lui apprîtes + à faire de monstrueux miracles. Pendant qu'Ammon était votre compagnon + de lit, votre chambre était le Nil couvert de vapeurs, et avec votre sourire + archaïque au contour sinueux, vous regardiez monter et s'apaiser sa passion.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Son front luisait des huiles syriennes, et ses membres de marbre étendus, + déployés comme une tente à midi, faisaient pâlir la lune + et ajoutaient un nouvel éclat au jour. La longue chevelure avait neuf + coudées d'envergure; elle avait la couleur de cette gemme jaune que les + marchands apportent du Kurdistan cousue dans le rebord de leurs manteaux. La face + était comme le moût qui couvre une cuve de vin nouveau. Les mers ne + sauraient rien ajou<span class="pagenum"><a name="page55" + id="page55"></a>{55}</span>ter à la perfection du saphir de ses yeux. Son cou + fort et doux était blanc comme du lait, avec un fin réseau de veines + bleues; et d'étranges perles, qu'on eût dit de la rosée + congelée, étaient brodées sur la soie flottante....</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Sur son piédestal de nacre et de porphyre, il brillait trop vivement pour + qu'on pût le contempler, car sur sa poitrine d'ivoire, scintillait la + merveilleuse émeraude de l'Océan, ce mystérieux joyau, aux + reflets de lune, que quelque plongeur des gouffres de Colchide avait trouvé + parmi les vagues de plus en plus noires, et porté à la magicienne de + Colchis. Devant son char doré, couraient des corybantes nus avec des + guirlandes de pampre, et des files de fiers éléphants s'agenouillaient + <span class="pagenum"><a name="page56" id="page56"></a>{56}</span>pour traîner + son char, et des files de Nubiens noirs portaient sa litière, alors qu'il + parcourait la grande allée pavée de granit, entre les éventails + de mobiles plumes de paon.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Les marchands venant de Sidon, dans leurs vaisseaux bariolés, lui + apportaient de la stéatite. La plus vile des coupes qui touchaient ses + lèvres était faite d'une chrysolithe. Les marchands lui apportaient des + caisses de cèdre, pleines de vêtements somptueux et liées de + cordes. La traîne de son manteau était portée par des seigneurs + de Memphis; de jeunes rois étaient heureux de son hospitalité. Mille + prêtres tondus s'agenouillaient nuit et jour devant l'autel d'Ammon. Mille + lampes balançaient leur lumière à travers la demeure + sculptée <span class="pagenum"><a name="page57" + id="page57"></a>{57}</span>d'Ammon, et maintenant l'impur serpent et la vipère + tachetée, avec leurs petits, rampent de pierre en pierre; car la demeure est + en ruines et le grand monolithe de marbre rose se penche. L'âne sauvage, ou le + chacal vagabond viennent se tapir dans les portes branlantes. De farouches satyres se + lancent des appels à travers les tambours cannelés qui gisent sur le + sol, et au sommet de l'édifice est perché le singe à la face + bleue d'Horus, et il piaille pendant que le figuier fait éclater les piliers + du péristyle.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Le dieu git en fragments çà et là, profondément + caché dans le sable que le vent agite. J'ai vu sa tête de granit de + géant, encore convulsée d'un impuissant désespoir, et bien des + caravanes errantes de nè<span class="pagenum"><a name="page58" + id="page58"></a>{58}</span>gres au port imposant, aux châles de soie, en + traversant le désert, s'arrêtent terrifiées devant ce cou trop + vaste pour l'embrasser.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Et bien des Bédouins barbus écartent leur burnous aux raies jaunes + pour jeter un long regard sur les muscles titaniques de celui qui fut jadis ton + paladin....</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Ainsi donc va chercher des fragments par la lande, et lave-les à la + rosée du soir, et refais de ces pièces, une à une, ton amant + mutilé.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Va les chercher là où elles sont abandonnées, et de ces + morceaux, de ces dé<span class="pagenum"><a name="page59" + id="page59"></a>{59}</span>bris, reconstruis ton compagnon en pièces et + éveille de folles passions dans la pierre insensible. Charme par des hymnes + syriens son oreille lourde. Il aima ton corps. Oh sois bonne! Verse le nard sur sa + chevelure et enroule de douces bandes de lin autour de ses membres. Attache autour de + sa tête le collier en pièces de monnaie et rends aux lèvres + pâles leur couleur avec des fruits rouges. Tisse de la pourpre pour ses hanches + amaigries, et de la pourpre pour ses reins décharnés.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Hâte-toi vers l'Egypte. Ne crains rien. Il n'y eut jamais qu'un Dieu qui + mourut, jamais qu'un Dieu qui laissa un soldat lui planter sa lance dans le flanc. + Ceux-là, tes amants, ils ne sont point morts, et<span class="pagenum"><a + name="page60" id="page60"></a>{60}</span> Anubis, à la face de chien, reste + à son poste d'honneur, près de la porte de cent coudées, la main + pleine des lis du lotus pour ta tête, et toujours, au haut de son trône + de porphyre, le géant Memnon dirige ses yeux sans paupières à + travers l'espace vide, et à chaque lueur jaune de l'aube, il crie après + toi.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Et le Nil, avec les débris de sa corne, gît dans son lit de limon + noir, et tant que tu ne viendras pas, il n'épandra point les eaux sur le + blé qui se flétrit. Tes amoureux ne sont pas morts, je le sais. Ils se + relèveront. Ils entendront ta voix. Ils agiteront à grand bruit tes + symboles. Ils se réjouiront. Ils accourront baiser ta bouche. Ainsi, mets donc + des voiles à tes flottes, attèle des chevaux à ton char + d'ébène, et <span class="pagenum"><a name="page61" + id="page61"></a>{61}</span>en route pour le Nil. Ou, si tu t'es lassée de + divinités mortes, suis la trace de quelque lion errant à travers la + plaine couleur de cuivre, atteins-le, empoigne-le par la crinière, invite-le + à te servir d'amant. Couche-toi près de son flanc sur le gazon, et + plante tes dents blanches dans sa gorge. Et quand tu entendras le bruit de son + agonie, fouette tes longs flancs d'airain poli, et prends pour compagnon un tigre, + dont les flancs couleur d'ambre ont des taches noires, et enfourche sa croupe + dorée, et franchis en triomphe la porte de Thèbes, et roule-toi avec + lui dans les jeux de l'amour, et quand il se détourne, et qu'il gronde et + qu'il montre les dents, alors frappe-le mortellement de tes griffes de jaspe, ou + brise-le en le serrant contre tes seins d'agate.<span class="pagenum"><a + name="page62" id="page62"></a>{62}</span></p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Pourquoi tarder? Va-t'en d'ici, je suis las de tes airs de langueur, las de ton + regard toujours fixe, de ta somnolente magnificence. Ton haleine horrible, et lourde, + fait vaciller la lumière de la lampe, et sur mon front je sens la moiteur, et + les terribles rosées de la nuit et de la mort. Tes yeux sont comme des lunes + fantastiques qui frissonnent en quelque lac stagnant. Ta langue est comme un serpent + écarlate qui danse à des airs fantastiques. Ton pouls bat des + mélodies empoisonnées et ta gueule noire est comme le trou + laissé par une torche ou par des charbons ardents sur des tapis + sarrasins.<span class="pagenum"><a name="page63" id="page63"></a>{63}</span></p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Va-t'en. Les étoiles aux nuances de soufre s'enfuient en hâte par la + porte de l'occident. Va-t'en, ou peut-être il sera trop tard pour monter dans + leurs silencieux chars d'argent! Vois, l'aurore frissonne autour des clochers gris + qui portent un cadran doré, et la pluie ruisselle sur chacune des vitres + taillées en diamant, et ses larmes rendent trouble le jour déjà + terne. Quelle furie aux cheveux de serpents, récemment sortie de l'enfer, avec + des gestes de laideur et d'impureté, a pu s'enfuir loin de la reine + qu'endorment les pavots, et l'introduire dans la cellule d'un étudiant?</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Quel criminel fantôme, aussi dépourvu de chant que de voix, s'est + glissé à travers <span class="pagenum"><a name="page64" + id="page64"></a>{64}</span>les rideaux de la nuit, en voyant ma bougie brûler + avec éclat, a frappé, et vous a invitée à entrer? N'en + est-il pas d'autres plus maudits, et d'une lèpre plus blanche que la mienne. + Abana et Pharphar sont-ils desséchés, que tu sois venue jusqu'ici pour + étancher ta soif.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Sphinge trompeuse! Sphinge trompeuse, près des roseaux du Styx, le vieux + Charon, appuyé sur sa rame, attend mon obole. Pars la première, et + laisse-moi à mon crucifix, dont le pâle Accablé de douleur, + promène sur <span class="pagenum"><a name="page65" + id="page65"></a>{65}</span>le monde son regard las, et pleure sur toute âme qui + meurt, et pleure sur toute âme vainement.</p> + <span class="pagenum"><a name="page66" id="page66"></a>{66}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="CAMMA" id="CAMMA"></a><b>CAMMA</b></h2> + <span class="pagenum"><a name="page67" id="page67"></a>{67}</span> + <p>Ainsi qu'un homme, penché sur une urne grecque, étudia les belles + formes qu'y a tracées une main attique, Dieu et déesse svelte, homme + vigoureux et jeune fille, ainsi que leur beauté lui ôte tout + désir de se retourner et de regarder en face la clarté du jour. De + même ne dois-je pas aspirer vers plus d'une lune mystérieuse d'indolente + volupté, lorsque dans le plus intime secret du sanctuaire d'Artémis, je + te vois debout, sous tes formes antiques, et dans ta + sévérité.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page68" id="page68"></a>{68}</span>Et + pourtant,—il me semble,—j'aimerais mieux te voir, jouer le rôle de + ce serpent du vieux Nil, dont l'enchantement donnait l'ivresse à des + Empereurs. Viens, grande Egypte, ébranle notre scène de tes + défilés symboliques! Ah! je suis enfin écoeuré de + passions sans réalité. Fais du monde ton Actium, et de moi ton + Antoine.</p> + <span class="pagenum"><a name="page69" id="page69"></a>{69}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="IMPRESSION" id="IMPRESSION"></a><b>IMPRESSION</b></h2> + <p>LE RÉVEILLON<span class="pagenum"><a name="page70" + id="page70"></a>{70}</span><a name="Page_71" id="Page_71"></a></p> + <p>Le ciel est brodé de rougeur capricieuse; les brouillards tournoient et des + ombres fuient. L'aube monte de la mer, comme une blanche dame sort du lit.</p> + <p>Et des flèches dentelées de bronze passent à travers le duvet + de la nuit, et une longue vague de lumière jaune s'étale + silencieusement sur les tours, les palais.</p> + <p>Et, s'élargissant avec ampleur sur la dune, éveille et fait + s'envoler un oiseau battant des ailes. Et toutes les cimes des noyers se mettent en + mouvement, et toutes les branches se rayent de bandes d'or.</p> + <span class="pagenum"><a name="page72" id="page72"></a>{72}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <span class="pagenum"><a name="page73" id="page73"></a>{73}</span> + <h2><a name="A_VERONE" id="A_VERONE"></a><b>À VÉRONE</b></h2> + <span class="pagenum"><a name="page74" id="page74"></a>{74}</span> + <p>—Qu'ils sont raides à gravir, les escaliers des maisons des rois pour + les pieds fatigués des exilés comme moi! Et qu'il est salé, + amer, le pain qui tombe de la table de ce <i>chien</i>! Bien mieux m'eût valu + mourir sur les routes ensanglantées de la guerre, ou q<span class="pagenum"><a + name="page75" id="page75"></a>{75}</span>ue ma tête fût suspendue sur la + porte de Florence, plutôt que vivre ainsi, dans la familiarité de tous + les êtres qui cherchent à salir l'essence de mon âme.</p> + <p>Maudis Dieu et meurs! Quel espoir est préférable à celui-ci? + Il l'a oublié parmi les <span class="pagenum"><a name="page76" + id="page76"></a>{76}</span>plaisirs de sa cité d'or et de son jour + éternel. Ah! Silence! derrière les barreaux qui obscurcissent ma + prison, je possède ce que nul ne p<span class="pagenum"><a name="page77" + id="page77"></a>{77}</span> eut m'enlever, mon amour, et toute la gloire des + étoiles.</p> + <span class="pagenum"><a name="page78" id="page78"></a>{78}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <span class="pagenum"><a name="page79" id="page79"></a>{79}</span> + <h2><a name="APOLOGIE" id="APOLOGIE"></a><b>APOLOGIE</b></h2> + <p>Est-ce ta volonté que je grandisse et déchoie, que je troque mon + drap d'or contre de la bure grise, et qu'à ton gré je tisse cette toile + de douleur dont les fils les plus beaux sont autant de jours gaspillés?</p> + <p>Est-ce ta volonté,—Amour que j'aime si bien,—que la maison de + mon âme soit un lieu de torture où, pareils à de vils amants, + souvent habitent la flamme inextinguible, le ver qui ne meurt pas?</p> + <p>Ah! si c'est ta volonté que je souffre, et que je vende l'ambition au banal + marché, <span class="pagenum"><a name="page80" id="page80"></a>{80}</span>que + je fasse du morne échec mon vêtement, et que la souffrance creuse sa + fosse au-dedans de mon coeur.</p> + <p>Peut-être est ce mieux ainsi. Du moins je n'ai pas fait de mon coeur un + coeur de pierre, ni sevré mon enfance de ses honnêtes joies, ni + passé où la Beauté est une chose inconnue.</p> + <p>Plus d'un homme a fait ainsi, essayé d'enclore de chaînes + étroites l'âme qui aurait dû être libre, foulé aux + pieds la route poudreuse du sens commun tandis que toute la forêt chante la + liberté.</p> + <p>Ne prenant pas garde comment le faucon moucheté, dans son vol, passait, + l'aileron large à travers les hauteurs de l'air, là où quelque + montagne altière, qu'aucun pied n'avait encore foulée, accrocha les + dernières tresses de la chevelure du Dieu Soleil.</p> + <p>Ou comment la petite fleur qu'il avait <span class="pagenum"><a name="page81" + id="page81"></a>{81}</span>cueillie, la pâquerette, cette bouchée d'or + aux blancs pétales, suivait de ses yeux pensifs le soleil errant, satisfaite + si parfois ses feuilles étaient auréolées.</p> + <p>Mais sûrement c'est quelque chose d'avoir été un instant le + bien aimé, d'avoir marché la main dans la main avec l'Amour et vu ses + ailes de pourpre s'envoler à travers ton sourire.</p> + <p>Oui, encore que les aspics à gorge de la passion se repaissent du coeur de + mon ami, j'ai brisé<span class="pagenum"><a name="page82" + id="page82"></a>{82}</span> les barreaux, j'ai contemplé face à face la + beauté, connu réellement l'Amour qui met en mouvement le soleil et + toutes les étoiles.</p> + <span class="pagenum"><a name="page83" id="page83"></a>{83}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <span class="pagenum"><a name="page84" id="page84"></a>{84}</span> + <h2><a name="QUIA_MULTUM_AMAVI" id="QUIA_MULTUM_AMAVI"></a><b>QUIA MULTUM + AMAVI</b></h2> + <p><span class="pagenum"><a name="page85" id="page85"></a>{85}</span>Cher Coeur, il + me semble que le prêtre passionné, quand pour la première fois il + tire du mystérieux tabernacle son Dieu emprisonné dans l'Eucharistie, + et mange le pain, et boit le vin redoutable, n'éprouve pas un plus religieux + effroi que je n'en sentis lorsque pour la première fois tombèrent en + plein sur toi mes yeux éblouis, et lorsque pendant toute la nuit je restai + à genoux à tes pieds, jusqu'à ce que tu fusses lasse + d'idolâtrie.</p> + <p>Ah! si tu avais eu pour moi moins d'a<span class="pagenum"><a name="page86" + id="page86"></a>{86}</span>mitié et plus d'amour pendant tous ces jours d'un + été de joie et de pluie, je n'aurais pas aujourd'hui reçu en + héritage la peine, je ne serais pas devenu un valet dans la maison de + souffrance.</p> + <p>Pourtant, bien que le Remords, le sénéchal aux traits pâles + qui sert l'Amour, soit sur mes talons avec toute son escorte,—je suis + très heureux de t'avoir<span class="pagenum"><a name="page87" + id="page87"></a>{87}</span> aimée,—je songe à tous les soleils + qui font bleuir la véronique.</p> + <span class="pagenum"><a name="page88" id="page88"></a>{88}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="SILENTIUM_AMORIS" id="SILENTIUM_AMORIS"></a><b>SILENTIUM AMORIS</b></h2> + <p><span class="pagenum"><a name="page89" id="page89"></a>{89}</span>Ainsi que + souvent le soleil trop resplendissant chasse la lune pâle, malgré ses + efforts, jusqu'en sa sombre grotte, avant même qu'elle ait obtenu une seule + ballade du rossignol,—ainsi ta Beauté rend mes lèvres inhabiles + et fait sonner faux mes chants les plus doux.</p> + <p>Et ainsi qu'à l'aurore, par-dessus la plaine de prairies, passera le vent + d'ailes impétueuses, qui de son trop rude baiser brise le roseau qui seul + pouvait servir d'instrument au chant. Ainsi mes pas<span class="pagenum"><a + name="page90" id="page90"></a>{90}</span>sions trop orageuses me travaillent sans + règle, et l'excès d'amour rend mon amour muet.</p> + <p>Mais sûrement mes yeux t'ont montré, à toi, la raison de mon + silence, et du désaccord de mon luth, avant que notre séparation + devînt fatale, et nous fit partir, toi vers des lèvres vibrant d'une + plus douce mélodie, et moi pour évoquer le stérile souvenir de + baisers non donnés, de chants jamais chantés.</p> + <span class="pagenum"><a name="page91" id="page91"></a>{91}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <p><span class="pagenum"><a name="page92" id="page92"></a>{92}</span></p> + <h2><a name="SA_VOIX" id="SA_VOIX"></a><b>SA VOIX</b></h2> + L'abeille sauvage tournoie incertaine de branche en branche, sous son <span + class="pagenum"><a name="page93" id="page93"></a>{93}</span>vêtement de + fourrure et son aile de gaze, dans la coupe d'un lis, ou met en branle la cloche + d'une jacinthe, dans sa course errante. Asseois-toi plus près, amie. Ce fut + ici, je crois, que je fis ce voeu,<br /> + <br /> + + <p>Et jurai que deux existences n'en feraient qu'une, aussi longtemps que la mouette + aimerait la mer, aussi longtemps que l'héliante chercherait le soleil. + «Vous et moi, dis-je, ce sera pour l'éternité.» + Chère <span class="pagenum"><a name="page94" id="page94"></a>{94}</span>amie, + ces jours sont finis, passés: le fil de l'amour est filé.</p> + <p>Lève les yeux vers ces peupliers qui se balancent, se balancent dans l'air + de l'été. Ici dans la vallée, jamais une brise + n'éparpille le duvet du chardon, mais là-bas soufflent de grands vents, + venus des puissantes mers aux mystérieux murmures et des vastes espaces, que + cinglent les vagues.</p> + <p>Regardez là-haut où la blanche mouette jette son cri aigu. Que + voit-elle que nous ne voyons pas? Est-ce une étoile ou la lampe qui scintille + sur quelque navire en route pour l'étranger? Ah! Se peut-il que nous ayons + vécu nos vies sur une terre de rêve, que cela serait triste!</p> + <p>Chérie, ici il ne nous reste rien à dire que ceci: que l'amour n'est + jamais perdu. L'âpre hiver poignarde le sein de mai dont les roses cramoisies + crèvent ses glaçons. Des navires ballotés par la tempête + trou<span class="pagenum"><a name="page95" id="page95"></a>{95}</span>veront un havre + dans quelque baie et ainsi nous aussi nous ferons.</p> + <p>Et ici il n'y a rien à faire que de nous baiser de nouveau et nous + séparer. Ah! Il n'est rien que nous ne puissions affronter. J'ai ma + Beauté, vous avez votre<span class="pagenum"><a name="page96" + id="page96"></a>{96}</span> Art. Ah! Ne vous arrêtez pas. Un monde n'est pas + assez pour deux êtres comme vous et moi.</p> + <span class="pagenum"><a name="page97" id="page97"></a>{97}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <span class="pagenum"><a name="page98" id="page98"></a>{98}</span> + <h2><a name="MA_VOIX" id="MA_VOIX"></a><b>MA VOIX</b></h2> + <p>En ce monde moderne, qui ne connaît pas le repos, en ce monde tumultueux, + vous et moi nous avons pris tous les plaisirs du coeur et <span class="pagenum"><a + name="page99" id="page99"></a>{99}</span>maintenant les voiles blanches de notre nef + sont ployées et la charge de notre barque épuisée.</p> + <p>Mes joues ont donc blêmi avant leur temps, car ma gaîté s'est + enfuie dans les larmes. Le Chagrin a pâli le vermillon de ma jeune bouche et la + Ruine a tiré les rideaux de mon lit.</p> + <p>Mais toute cette vie tumultueuse n'a été <span class="pagenum"><a + name="page100" id="page100"></a>{100}</span>pour toi qu'une lyre, un luth, le charme + subtil de la viole ou la musique de la mer endormie, en écho minuscule dans le + coquillage.</p> + <span class="pagenum"><a name="page101" id="page101"></a>{101}</span> + <div class="blockquot"> + <p><b>DES JOURS DE PRINTEMPS AUX JOURS D'HIVER</b></p> + <span class="pagenum"><a name="page102" id="page102"></a>{102}</span> + <p>POUR METTRE EN MUSIQUE</p> + </div> + <p>Aux jours joyeux du printemps, quand les feuilles étaient vertes, oh! <span + class="pagenum"><a name="page103" id="page103"></a>{103}</span>comme il chante + gaîment, le merle! Je cherchai parmi les fouillis de clarté l'amour que + mes yeux n'avaient jamais vu. Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes + dorées.</p> + <p>Parmi les fleurs et rouges et blanches, oh! comme chante gaîment le merle! + Mon Amour parut le premier à mes yeux. Oh! parfaite vision de plaisir! Oh! la + joyeuse tourterelle a des ailes dorées.</p> + <p>Le jaune des pommes avait l'ardeur du <span class="pagenum"><a name="page104" + id="page104"></a>{104}</span>feu. Oh! comme il chante gaîment, le merle! O + amour trop grand pour la parole ou la lyre, rose épanouie d'amour et de + désir! Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dorées!</p> + <p>Mais maintenant l'arbre devient gris sous la neige! Ah! qu'il chante tristement le + merle! Mon amour est mort! Ah! voyez-moi étendu devant ses pieds silencieux, + tourterelle aux ailes brisées. Oh! amour! Oh! amour, plût au ciel que tu + aies été mis à mort! Tourterelle caressante, tourterelle + caressante, reviens.</p> + <span class="pagenum"><a name="page105" id="page105"></a>{105}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="AILINON_AILINON_EIPE_TO_D_EU_NIKATO" + id="AILINON_AILINON_EIPE_TO_D_EU_NIKATO"></a></h2> +<div class="center"> + <img src="images/grec114.jpg" + alt="AILINON, AILINON EIPE, TO D' EU + NIKATÔ" title="AILINON, AILINON EIPE, TO D' EU + NIKATÔ" /> +</div> + <p><i>Chante l'ailinos, l'ailinos, et que le Bon l'emporte</i>.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page106" id="page106"></a>{106}</span><a + name="Page_107" id="Page_107"></a>Oh! tant mieux pour qui vit dans l'aisance, avec de + l'or accumulé, dans un vaste domaine, et n'a cure de la pluie qui + éclabousse, et du fracas que font en tombant les arbres de la forêt.</p> + <p>Oh! tant mieux pour qui ne connut jamais le labeur des années de + privations, un père dont la douleur et les larmes ont fait grisonner les + cheveux, une mère pleurant dans la solitude.</p> + <p>Mais tant mieux pour celui dont le pied a foulé la pénible route du + travail et de la <span class="pagenum"><a name="page108" + id="page108"></a>{108}</span>lutte, et qui néanmoins des chagrins de sa vie se + fait des degrés pour se rapprocher de Dieu.</p> + <span class="pagenum"><a name="page109" id="page109"></a>{109}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="LE_VERITABLE_SAVOIR" id="LE_VERITABLE_SAVOIR"></a><b>LE VÉRITABLE + SAVOIR</b></h2> + <span class="pagenum"><a name="page110" id="page110"></a>{110}</span> +<div class="center"> + <img src="images/grec120.jpg" + alt="anagkaiô; d'echei bion therixein ôste karpimon stachun +kai ton men einai ton de mê." title="anagkaiô; d'echei bion therixein ôste karpimon stachun +kai ton men einai ton de mê." /> +</div> + <span class="pagenum"><a name="page111" id="page111"></a>{111}</span> + <p>Tu sais tout: je cherche en vain quelle terre il faut labourer, quelle autre + ensemencer avec du grain. Le sol est noir de ronces et de mauvaises herbes et n'a + cure des larmes qui tombent ou de la pluie.</p> + <p>Tu sais tout: moi je reste assis, à attendre, les yeux bandés, les + mains défaillantes, jusqu'à ce qu'enfin se lève le dernier + voile, et que s'ouvre pour la première fois la porte.</p> + <span class="pagenum"><a name="page112" id="page112"></a>{112}</span> + <p>Tu sais tout: moi, je ne puis voir. J'espère que ma vie n'aura pas + été chose vaine. Je sais que nous nous retrouverons en quelque divine + éternité.</p> + <span class="pagenum"><a name="page113" id="page113"></a>{113}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="PETALES_DE_LOTUS" id="PETALES_DE_LOTUS"></a><b>PÉTALES DE + LOTUS</b></h2> + <span class="pagenum"><a name="page114" id="page114"></a>{114}</span> + + +<div class="center"> + <img src="images/grec124.jpg" + alt="nemessômchi ge meu oudeu chlaiein o; che thanêsi brotôu chai potmou epispê + touto un chai geraz oion oizuroisi brotoisi + cheirasthai te + chomên baleein t'apo dchchru pareiôn." title="nemessômchi ge meu oudeu + chlaiein o; che thanêsi brotôu chai potmou epispê + touto un chai geraz oion oizuroisi brotoisi + cheirasthai te chomên baleein t'apo dchchru pareiôn." /> +</div> + <p>Il n'est point de paix sous le soleil de midi.—Ah! Y a-t il de la paix dans + ces prairies, ou ceinte d'une toison argentée, comme une belle bergère, + s'égare la lune?</p> + <p>Reine des jardins du ciel, où les étoiles, pareilles à des + lis, blanches et belles, brillent à travers les brouillards de l'air + glacé. Oh! reste encore, car l'aube approche.</p> + <p>Oh! reste encore, car le jour envieux tend de longues mains pour saisir tes + pieds!<span class="pagenum"><a name="page116" id="page116"></a>{116}</span> Mais + hélas! tu as le pas trop rapide. Hélas! je sais que tu ne + t'arrêteras pas.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Le soleil monta d'un bond pour accomplir sa course, la brise souffla doucement sur + paturages et prairies; mais il me sembla voir à l'ouest l'apparence d'une face + humaine.</p> + <p>Une linotte, sur la mousse de l'épine-vinette, chantait les gloires du + printemps, et faisait retentir les bosquets en fleurs de la gaîté du + jour nouveau-né.</p> + <p>Une alouette partit effarée de la terre que je foulais, et disparut aux + regards dans le grand voile bleu, sans couture, qui est suspendu devant la face de + Dieu.</p> + <p>Au-dessus de ma tête, le saule disait tout bas que la mort n'est qu'une vie + plus nouvelle, et que par de vaines paroles de discorde nous apportons le + déshonneur aux morts.<span class="pagenum"><a name="page117" + id="page117"></a>{117}</span></p> + <p>J'arrachai une branche à l'arbre, et des fleurs de l'épine-vinette + toutes trempées de rosée, et je les liai avec un rameau d'osier et en + fis une guirlande belle à voir.</p> + <p>Je portai les fleurs là où Il repose (feuilles et fleurs toutes + chaudes sur la pierre). Quelle joie ce fut pour moi, de m'asseoir seul jusqu'à + ce que le soir vint sur mes yeux fatigués.</p> + <p>Jusqu'à ce que les nuages mobiles eussent tissé une robe d'or que + Dieu portera, et que dans les flots de l'air empourpré, disparût la + brillante galère du soleil.</p> + <p>Aurai-je de la joie pour la journée, et laisserai-je mon coeur + s'émouvoir, jusqu'en ses profondeurs, du murmure de l'arbre ou du chant de + l'oiseau, ou de la mélancolie des jeux du vent indocile?</p> + <p>Non, non! les vains rêves de cette sorte sont le lot d'âmes moins + profondes que la <span class="pagenum"><a name="page118" + id="page118"></a>{118}</span>mienne. Je sens que je suis à moitié + divin, je sais que je suis grand et fort.</p> + <p>Je sais que c'est par l'effort que tout arbre de la forêt surgit de la + racine, je sais que nul ne récoltera du fruit, en faisant voile sur la mer + inféconde.</p> + <span class="pagenum"><a name="page119" id="page119"></a>{119}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="JOURS_PERDUS" id="JOURS_PERDUS"></a><b>JOURS PERDUS</b></h2> + <p>d'après un portrait peint par Miss V. T.<span class="pagenum"><a + name="page120" id="page120"></a>{120}</span></p> + <p><span class="pagenum"><a name="page121" id="page121"></a>{121}</span>Un blond et + svelte enfant, qui n'est point fait pour la douleur de ce monde, avec une chevelure + dorée qui tombe à grands flots autour des oreilles, et des yeux pleins + d'aspirations, à demi voilés par de vaines larmes, comme les eaux les + plus bleues, vues à travers les brouillards de la pluie, des joues pâles + où jamais encore baiser n'a laissé sa tache, lèvre + inférieure rouge rentrée en dedans par effroi de l'Amour, et blanche + gorge, plus blanche qu'une poitrine de colombe.—Hélas! Hélas! si + tout cela n'existait qu'en vain!</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page122" id="page122"></a>{122}</span>En + arrière, des champs de blé, et des moissonneurs en ligne, accomplissant + d'un air las leur tâche fatigante, sans qu'aucun son de rire ou de luth y mette + de la douceur.</p> + <p>Et indifférent au flamboiement écarlate du soleil couchant, l'enfant + rêve encore. Il ne sait pas que la nuit approche, et que nul ne récolte + des fruits pendant le temps de la nuit.</p> + <span class="pagenum"><a name="page123" id="page123"></a>{123}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="IMPRESSIONS" id="IMPRESSIONS"></a><b>IMPRESSIONS</b></h2> + <span class="pagenum"><a name="page124" id="page124"></a>{124}</span> + <h3>I</h3> + <span class="pagenum"><a name="page125" id="page125"></a>{125}</span> + <h3>LE JARDIN</h3> + <p><span class="pagenum"><a name="page126" id="page126"></a>{126}</span><a + name="Page_127" id="Page_127"></a>Le calice flétri du lis tombe autour de son + pistil d'or en poudre, et sur les bouleaux du bosquet de la lande le dernier ramier + roucoule et appelle.</p> + <p>L'hélianthe léonin, aux couleurs voyantes, se laisse tomber noir et + dépouillé sur sa tige, et sur le sol des allées du jardin, + où le vent se joue, s'éparpillent les feuilles mortes, d'heure en + heure.</p> + <p>Les pétales, blancs comme le lait, des pâles troènes, + s'amassent à ce souffle en une boule neigeuse: les rosés gisent sur + l'herbe comme de menus lambeaux de soie cramoisie.<span class="pagenum"><a + name="page128" id="page128"></a>{128}</span></p> + <span class="pagenum"><a name="page129" id="page129"></a>{129}</span> + <h3>II</h3> + <h3>LA MER</h3> + <p><span class="pagenum"><a name="page130" id="page130"></a>{130}</span></p> + <p><span class="pagenum"><a name="page131" id="page131"></a>{131}</span>Un brouillard + blanc se traîne à travers les voiles; une lune farouche, en ce ciel + d'hiver, reluit pareille à l'oeil d'un lion irrité, du milieu d'une + crinière de nuages roux.</p> + <p>Le timonier au vêtement épais qui se tient à la roue, n'est + plus qu'une ombre dans l'obscurité, et dans la chambre aux machines toute + vibrante, bondissent les longues liges d'acier poli.</p> + <p>L'ouragan vaincu a laissé sa trace sur ce vaste dôme qui se + soulève, car les minces filaments d'écume jaune flottent sur les vagues + comme de la dentelle déchirée.</p> + <span class="pagenum"><a name="page132" id="page132"></a>{132}</span> <span + class="pagenum"><a name="page133" id="page133"></a>{133}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="SOUS_LE_BALCON" id="SOUS_LE_BALCON"></a><b>SOUS LE BALCON</b></h2> + <p><span class="pagenum"><a name="page134" id="page134"></a>{134}</span><a + name="Page_135" id="Page_135"></a>O belle étoile à la bouche de carmin, + ô lune aux sourcils d'or, lève-toi, lève-toi du Sud + embaumé et éclaire la route que suivra mon Aimée, de peur que + ses petits pieds ne s'égarent sur la colline où le vent souffle, ou sur + la dune. O belle étoile à la bouche de carmin, ô lune aux + sourcils d'or.</p> + <p>O navire qui trembles sur la mer désolée, ô navire à la + voile humide et blanche, pars, oh, pars pour le port, vers moi. Car celle que j'aime + et moi nous voudrions <span class="pagenum"><a name="page136" + id="page136"></a>{136}</span>aller au pays où s'épanouissent les + asphodèles, dans le coeur d'une vallée violette. O navire qui trembles + sur la mer désolée, ô navire à l'humide et blanche + voile.</p> + <p>Oiseau charmeur au chant faible et doux, oiseau qui chantes sur la branche, + chante, chante encore de ta gorge douce et brune, et celle que j'aime, en son petit + lit, prêtera l'oreille et lèvera la tête sur l'oreiller, et + viendra de mon côté. Oiseau charmeur, au chant faible et doux, oiseau + qui te perches sur la branche!</p> + <p>O fleur qui te balances dans l'air tremblant, fleur aux lèvres de neige, + descends, pour être portée par celle que j'aime. Si tu meurs, ce sera + dans une couronne sur sa tête, si tu meurs, ce sera dans un pli de sa robe. Tu + iras te poser sur son petit coeur léger, ô fleur qui te balances dans + l'air tremblant, ô fleur aux lèvres de neige.</p> + <span class="pagenum"><a name="page137" id="page137"></a>{137}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="LE_JARDIN_DES_TUILERIES" id="LE_JARDIN_DES_TUILERIES"></a><b>LE JARDIN + DES TUILERIES</b></h2> + <span class="pagenum"><a name="page138" id="page138"></a>{138}</span><a + name="Page_139" id="Page_139"></a> + <p>Cet air d'hiver est vif et froid, et vif, et froid est ce soleil d'hiver, mais + autour de ma chaise, les enfants courent: on dirait de menues choses en or qui + dansent.</p> + <p>Parfois aux abords du kiosque bariolé, des soldats en miniature se + promènent fièrement, allongent le pas. Parfois ce sont des brigands aux + yeux bleus qui se cachent dans les fourrés dépouillés des + massifs.</p> + <p>Et d'autres fois, pendant que la vieille bonne s'absorbe dans son volume, ils se + <span class="pagenum"><a name="page140" id="page140"></a>{140}</span>risquent + à traverser le square, et lancent leurs flottilles de papier parmi les gros + tritons de bronze verdi qui se contorsionnent.</p> + <p>Puis ils font semblant de fuir en un vol rapide, et puis ils se lancent, bande + turbulente, et s'aidant de leurs petites mains tour à tour, ils grimpent + à l'arbre noir, effeuillé.</p> + <p>Ah! cruel arbre, si j'étais vous, et si des enfants grimpaient sur moi, + rien que pour eux, je ferais jaillir de tout mon corps, en dépit de l'hiver, + des fleurs printanières, des blanches, des bleues.</p> + <span class="pagenum"><a name="page141" id="page141"></a>{141}</span> + <div class="blockquot"> + <p><b>À L'OCCASION DE LA VENTE AUX ENCHÈRES DES LETTRES D'AMOUR DE + KEATS</b></p> + </div> + <span class="pagenum"><a name="page142" id="page142"></a>{142}</span> + <p>Voici les lettres qu'Endymion écrivit à celle qu'il aimait en + secret, sans en rien dire; et maintenant les braillards de la vente aux + enchères font leurs marchés, leurs offres pour chacun de ces pauvres + billets desséchés. Oui, pour chacune des pulsations de la passion, on + entend les marchands faire leur prix. Je crois qu'ils n'aiment guère l'art, + ceux<span class="pagenum"><a name="page143" id="page143"></a>{143}</span> qui brisent + le cristal d'un coeur de poète, pour que de petits yeux chassieux puissent y + jeter leurs regards avides et curieux.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page144" id="page144"></a>{144}</span>Ne dit-on pas + que dans des années bien lointaines, dans une ville au fond de l'Orient, + quelques soldats coururent, la torche en main, vers minuit, se chamailler au sujet de + pauvres vêtements, et jouèrent aux dés les haillons d'un + malheureux, sans rien savoir du miracle divin, et des souffrances d'un Dieu?</p> + <span class="pagenum"><a name="page145" id="page145"></a>{145}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <span class="pagenum"><a name="page146" id="page146"></a>{146}</span> + <h2><a name="LE_NOUVEAU_REMORDS" id="LE_NOUVEAU_REMORDS"></a><b>LE NOUVEAU + REMORDS</b></h2> + <p><span class="pagenum"><a name="page147" id="page147"></a>{147}</span>Le + péché est mien; je ne compris pas. Ainsi donc la musique est + prisonnière dans son cachot. C'est à peine si de temps en temps le flot + passager d'une vague tourmente, de ses mouvements incessants, ce rivage + infécond. Et dans le fond flétri de ce pays, l'Eté s'est + creusé une tombe si profonde, qu'à peine le saule plombé ose + implorer de l'hiver au souffle tranchant une fleur d'argent. Mais quel est-il celui + qui vient sur cette rive? (Non, mon amour, lève les yeux et admire). Quel + est-il celui <span class="pagenum"><a name="page148" id="page148"></a>{148}</span>qui + vient du Sud en vêtements teints? C'est le Maître que tu viens de + trouver, c'est lui qui cueillera les roses qui n'ont pas été encore + ravies à ta bouche, et moi je resterai, comme auparavant, à pleurer, + à adorer.</p> + <span class="pagenum"><a name="page149" id="page149"></a>{149}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="FANTAISIES_DECORATIVES" id="FANTAISIES_DECORATIVES"></a><b>FANTAISIES + DÉCORATIVES</b></h2> + <span class="pagenum"><a name="page150" id="page150"></a>{150}</span> + <h3>I</h3> + <span class="pagenum"><a name="page151" id="page151"></a>{151}</span> + <h3>LE PANNEAU</h3> + <span class="pagenum"><a name="page152" id="page152"></a>{152}</span> + <p>Sous l'ombre dansante du rosier se voit une fillette d'ivoire, arrachant les + pétales soit d'incarnat soit de nacre avec des ongles vert pâle de jade + poli.</p> + <span class="pagenum"><a name="page153" id="page153"></a>{153}</span> + <p>Les pétales rouges tombent sur les mottes, les pétales blancs + voltigent un à un, pour tomber dans une tasse bleue où le soleil, tel + un grand dragon, se tord en replis d'or.</p> + <p>Les pétales blancs flottent dans l'air, les pétales rouges tombent + lentement; il en est qui tombent sur sa robe jaune, et d'au<span class="pagenum"><a + name="page154" id="page154"></a>{154}</span>tres qui tombent sur sa chevelure d'un + noir de corbeau.</p> + <p>Elle prend un luth d'ambre et chante, et pendant qu'elle chante, une grue d'argent + commence à allonger son cou écarlate, et à battre de ses ailes + aux reflets de métal.</p> + <p>Elle prend un luth d'ambre brillant, et du dense bosquet, où il se cachait, + son amoureux aux yeux en amande, la suit d'un regard charmé dans ses + mouvements.</p> + <p>Et maintenant elle jette un cri de frayeur, et déjà se font jour de + mignonnes larmes. Une épine a blessé de sa pointe la conque marine aux + veines incarnat de son oreille.</p> + <p>Puis elle lance un joyeux rire: c'est qu'un pétale de rose est tombé + juste à l'endroit où le satin jaune laisse voir la fleur de sa gorge + aux veines bleues.<span class="pagenum"><a name="page155" + id="page155"></a>{155}</span></p> + <p>De ses ongles vert pâle en jade poli, elle arrache un à un les + pétales d'incarnat et de nacre. Voici là debout une fillette d'ivoire, + sous l'ombre dansante du rosier.<span class="pagenum"><a name="page156" + id="page156"></a>{156}</span><a name="Page_157" id="Page_157"></a></p> + <h3>II</h3> + <h3>LES BALLONS</h3> + <span class="pagenum"><a name="page158" id="page158"></a>{158}</span> + <p><span class="pagenum"><a name="page159" id="page159"></a>{159}</span>Sur ce fond + trouble de ciel en turquoise, les légers et lumineux ballons plongent, vont au + hasard comme des lunes de satin, vont au hasard comme des papillons de soie, et + tournent à chaque souffle de vent, montent et tournent comme des danseuses, + flottent comme d'étranges perles transparentes, tombent et flottent comme une + poussière d'argent.</p> + <p>Et voici qu'ils s'attachent aux feuilles d'en bas, chacun prend + discrètement une pose fantastique; chacun d'eux est un pétale de rose + au bout d'un fil de la Vierge.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page160" id="page160"></a>{160}</span>Puis ils + grimpent aux grands arbres, pareils à de petits globes d'améthyste, + opales errantes qui vont au rendez-vous avec les rubis du tilleul.</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <span class="pagenum"><a name="page161" id="page161"></a>{161}</span> + <h2><a name="CANZONETTE" id="CANZONETTE"></a><b>CANZONETTE</b></h2> + <span class="pagenum"><a name="page162" id="page162"></a>{162}</span> + <p>Je n'ai point à profusion, de l'or que gardent les griffons; aujourd'hui + comme jadis, pauvre est le parc du berger. Des rubis, des perles, je<span + class="pagenum"><a name="page163" id="page163"></a>{163}</span> n'en ai point pour + parer ta gorge. Malgré tout, les jeunes filles de la campagne ont aimé + le chant du berger.</p> + <p>Ainsi donc cueille un roseau, et commande-moi de te chanter, car je voudrais + nourrir de mélodie tes oreilles, qui sont plus belles que la plus belle fleur + de lis, plus douces et plus précieuses que le parfum de l'ambre gris.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page164" id="page164"></a>{164}</span>Que + crains-tu? Le jeune Hyacinthe a péri? Pan n'est plus ici, et il ne reviendra + jamais, pas plus que le Faune cornu ne foulera les prés jaunis, pas plus + qu'aucun Dieu ne se glissera furtivement à travers les oliviers.</p> + <p>Hylas est mort. Lui non plus ne devinera pas ces petites lèvres rouges, + pareilles à des pétales de rose. Sur la haute colline ne jouent plus + les Dryades d'ivoire. Argenté, silencieux, s'efface tristement le jour + d'automne.</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <span class="pagenum"><a name="page165" id="page165"></a>{165}</span> + <h2><a name="SYMPHONIE_EN_JAUNE" id="SYMPHONIE_EN_JAUNE"></a><b>SYMPHONIE EN + JAUNE</b></h2> + <p><span class="pagenum"><a name="page166" id="page166"></a>{166}</span><a + name="Page_167" id="Page_167"></a>Un omnibus, tout le long du pont, rampe comme un + papillon jaune, et çà et là un passant a l'apparence d'une + petite mouche inquiète.</p> + <p>De grosses péniches chargées de foin jaune se rangent le long du + bas-port dans l'ombre, et comme une écharpe de soie jaune, l'épais + brouillard s'accroche le long du quai.</p> + <p>Les feuilles jaunes se flétrissent déjà, et quittent en + voletant les ormes du Temple, et à mes pieds la Tamise d'un vert pâle, + s'allonge comme une tige de jade ondulé.<span class="pagenum"><a + name="page168" id="page168"></a>{168}</span><a name="Page_169" id="Page_169"></a></p> + <span class="pagenum"><a name="page169" id="page169"></a>{169}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="DANS_LA_FORET" id="DANS_LA_FORET"></a><b>DANS LA FORÊT</b></h2> + <p><span class="pagenum"><a name="page170" id="page170"></a>{170}</span><a + name="Page_171" id="Page_171"></a>Hors du demi-jour du centre des bois, dans l'aurore + de la prairie s'élance mon Faune au corps d'ivoire, aux yeux bruns.</p> + <span class="pagenum"><a name="page171" id="page171"></a>{171}</span> + <p>Il va par bonds à travers les bosquets, en chantant, et son ombre les suit + en dansant, et je ne sais, laquelle je suivrai, sera-ce l'ombre ou la chanson?</p> + <p>O chasseur, prends-moi<span class="pagenum"><a name="page172" + id="page172"></a>{172}</span> son ombre au piège. O Rossignol, dérobe + pour moi ta chanson, de peur que, rendu fou de musique et d'égarement, je ne + suive en vain sa piste.</p> + <span class="pagenum"><a name="page173" id="page173"></a>{173}</span> + <div class="blockquot"> + <p><b>À MA FEMME</b></p> + <p>AVEC UN EXEMPLAIRE DE MES POÉSIES</p> + </div> + <p><span class="pagenum"><a name="page174" id="page174"></a>{174}</span><a + name="Page_175" id="Page_175"></a>Je ne saurais écrire un imposant prologue, + comme prélude à mon lai, ce serait, j'ose le dire, les propos d'un + poète à un poème.</p> + <p>Car si parmi ces pétales tombés, il en est un qui vous semble beau, + l'amour l'emportera jusqu'à ce qu'il se pose sur votre chevelure.</p> + <span class="pagenum"><a name="page175" id="page175"></a>{175}</span> + <p>Et lorsque le vent et l'hiver endurciront tout le pays dépouillé de + son charme, il parlera tout bas du jardin, et vous comprendrez.</p> + <span class="pagenum"><a name="page176" id="page176"></a>{176}</span> + <div class="blockquot"> + <p><b>AVEC UN EXEMPLAIRE</b></p> + <p>DE</p> + <p>"LA MAISON DES GRENADES"</p> + </div> + <span class="pagenum"><a name="page177" id="page177"></a>{177}</span> + <p>Va, petit livre, à celui qui sur un luth aux branches de nacre, chanta + <span class="pagenum"><a name="page178" id="page178"></a>{178}</span> les pieds + blancs de la jeune fille aux cheveux d'or, et invite-le à <span + class="pagenum"><a name="page179" id="page179"></a>{179}</span> regarder dans tes + pages; peut-être verra t-il, en toi, danser de jeunes filles aux cheveux + d'or.</p> + <span class="pagenum"><a name="page180" id="page180"></a>{180}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <span class="pagenum"><a name="page181" id="page181"></a>{181}</span> + <h2><a name="A_L_L" id="A_L_L"></a><b>À L. L.</b></h2> + <p><span class="pagenum"><a name="page182" id="page182"></a>{182}</span><a + name="Page_183" id="Page_183"></a>Pourrions-nous déterrer ce trésor + depuis longtemps enfoui, pourrait-il récompenser ce caprice, ce désir, + nous ne pourrions jamais apprendre le chant de l'amour, nous sommes + séparés depuis trop longtemps.</p> + <p>Quand le passé plein de passion, qui s'est enfui, pourrait rappeler ses + morts, pourrions-nous le revivre tout entier, s'il valait cette souffrance.</p> + <p>Je m'en souviens, nous avions coutume de nous retrouver près d'un banc + couvert de lierre, et vous de gazouiller tous les jolis mots, de l'air d'un + oiseau.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page184" id="page184"></a>{184}</span>Et votre voix + avait comme un tremblement, tout comme celle de la linotte, et se brisait comme dans + la gorge du merle sa dernière et bruyante note.</p> + <p>Et vos yeux, ils étaient verts et gris comme un jour d'avril, mais ils + s'allumaient comme l'améthyste, quand je me baissais et vous embrassais.</p> + <p>Et votre bouche, elle refusait, longtemps, bien longtemps, de sourire, puis elle + partait toute vibrante de rire, cinq minutes après.</p> + <p>Vous aviez toujours peur d'une averse, ainsi qu'une fleur; je m'en souviens, vous + vous leviez en sursaut, et couriez, à la première goutte de pluie.</p> + <p>Je m'en souviens, je ne pouvais jamais vous attraper, car personne ne vous + égalait: vous aviez à vos pieds de merveilleuses, lumineuses, rapides + petites ailes.</p> + <p>Je me rappelle votre chevelure.—L'ai-<span class="pagenum"><a name="page185" + id="page185"></a>{185}</span>je rattachée? Car sans cesse elle se + révoltait—on eut dit un écheveau brouillé de rayons + dorés de soleil.—Ces choses-là sont vieilles.</p> + <p>Je me rappelle si bien la chambre, et le lilas en fleur qui battait contre la + vitre ruisselante, par une chaude pluie de juin.</p> + <p>Et la couleur de votre robe, elle était d'un brun ambré, et deux + bandes de satin jaune partaient de vos épaules.</p> + <p>Et le mouchoir de dentelle française, que vous pressiez contre votre + figure? Etait-ce une petite larme, ou était-ce la pluie, qui y avait fait une + tachelette?</p> + <p>Sur votre main, quand elle me fit l'adieu, il y avait des veines bleues. Dans + votre voix, lorsqu'elle me dit bonjour, il y avait un cri étourdi.</p> + <p>Vous avez tout simplement gaspillé votre vie (ah! cela trancha comme un + cou<span class="pagenum"><a name="page186" id="page186"></a>{186}</span>teau!) + Lorsque je m'élançai par la porte du jardin, c'était trop tard, + trop tard!</p> + <p>Nous pourrions revivre encore une fois cela, si c'était la peine de le + souffrir; si le passé de passion, qui s'est enfui, pouvait rappeler ses + morts.</p> + <p>Eh bien, s'il faut que mon coeur se brise, cher amour, à cause de vous, il + se brisera en musique, je le sais. C'est ainsi que se brisent les coeurs des + poètes.</p> + <p>Mais, chose étrange, on ne m'avait point appris que le cerveau peut + contenir dans une toute petite cellule d'ivoire et le ciel de Dieu et l'enfer.</p> + <span class="pagenum"><a name="page187" id="page187"></a>{187}</span> + + <h2><a name="SEN_ARTISTY" id="SEN_ARTISTY"></a><b>SEN ARTISTY</b></h2> + <h4>ou</h4> + <h3>LE RÈVE DE L'ARTISTE</h3> + + <p>Traduit du polonais de Madame Helena Modjeska<span class="pagenum"><a + name="page188" id="page188"></a>{188}</span><a name="Page_189" id="Page_189"></a> Moi + aussi j'ai eu mes rêves, oui, vraiment j'ai connu les visions qu'amène + en foule une ardente jeunesse, et qui me hantent encore....</p> + <p>Il me sembla une fois que j'étais étendu dans un jardin bien clos, + au temps où le Printemps s'échappe de l'Hiver comme un oiseau, ou le + ciel a une voûte de saphir. L'air pur était doux, et le gazon + épais qui me servait de couche était doux comme l'air. L'étrange + et secrète vie des jeunes arbres enflait la verte et tendre écorce, ou + <span class="pagenum"><a name="page190" id="page190"></a>{190}</span>éclatait + en bourgeons pareils à des émeraudes serties. Des violettes jetaient + des regards furtifs du fond de leurs cachettes; quelque peu effarouchées de + leur propre beauté. La rose vermeille ouvrait son coeur, et la brillante + stellaire scintillait comme une étoile du matin. Des papillons en costumes de + brun et d'or prenaient les craintives campanules comme pavillons et comme + séjours d'agrément. Là haut un oiseau faisait tomber en neige + toutes les fleurs dans son vol et allait charmer les bois de son chant. L'univers + entier semblait s'éveiller au plaisir. Et pourtant,... et pourtant ... mon + âme était emplie d'une lourdeur de plomb. Je ne trouvais point de joie + dans la Nature. Pour moi, l'esclave de l'ambition, qu'était ce que la rose aux + taches cramoisies, ou le crocus aux sceptres d'or? Le bel oiseau chantait faux pour + moi, et les charmantes fleurs me faisaient l'effet <span class="pagenum"><a + name="page191" id="page191"></a>{191}</span>d'un défilé de gens + travestis, car, ainsi que le serpent de la fable se pique de son aiguillon pour se + faire souffrir, aussi je gisais, me torturant moi-même. Le jour + s'avançait inaperçu sur le cadran solaire, jusqu'à ce qu'enfin + le soleil se plongea, drapé de pourpre dans les splendeurs de l'est. Alors du + coeur ardent de ce grand orbe, sortit une créature en qui la beauté des + formes effaçait par son éclat la plus brillante vision de cette terre + triviale. Elle était ceinte d'une robe plus blanche que la flamme ou que + l'airain chauffé dans la fournaise. Sur sa tête elle portait une + couronne de laurier, et pareille à une étoile qui tombe tout à + coup des hauteurs du ciel, elle passa près de moi.</p> + <p>Alors m'agenouillant bien bas, je m'écriai:</p> + <p>«O toi que je désire tant! ô toi que j'ai longtemps attendue, + gloire immortelle!<span class="pagenum"><a name="page192" + id="page192"></a>{192}</span> grande conquérante du monde, oh! fais que je ne + meure pas sans couronne, une fois du moins que ton laurier impérial ceigne mon + front, sans cela méprisable. Une fois fais sonner le clairon, et que la + trompette de l'ambition bruyante répande mon nom. Quant au reste, je n'en ai + point souci.»</p> + <p>Alors, d'une voix douce, l'ange me répondit: «Enfant, qui ignores le + véritable bonheur, qui ne sais en quoi consiste la plus haute sagesse de la + vie, tu as été créé pour la lumière, et l'amour, + et le rire, et non point pour gaspiller ton jeune âge à lancer des + flèches contre le soleil, ou à nourrir en ton âme cette ambition + dont le poison mortel infectera ton coeur, et salira toute joie, tout contentement. + Reste ici, dans la douce prison de ce jardin bien clos, dont les prairies au sol + égal et les bosquets charmants invitent au plaisir.<span class="pagenum"><a + name="page193" id="page193"></a>{193}</span> L'oiseau sauvage qui, d'un chant + soudain, éveille ces vallons silencieux, sera ton compagnon de jeux. Chaque + fleur qui s'épanouit viendra d'elle-même s'entrelacer dans tes cheveux, + guirlande mieux faite pour toi que le poids redoutable de la couronne de laurier que + donne la Gloire.</p> + <p>—Ah! stériles présents, m'écriai-je, indocile à + son langage de prudence. N'est-il que ces fleurs périssables, dont les courtes + existences sont limitées entre l'aurore et l'heure du couchant. La + colère de midi peut blesser la rose, et la pluie dépouiller le crocus + de son or. Mais ton immortelle couronne de Renommée, ta couronne de laurier + qui ne connaît point la mort, elle est la seule que le temps ne saurait + flétrir. La dent glacée de l'hiver ne saurait l'entamer et lui nuire. + Les choses triviales ne la profaneront pas.»</p> + <p>L'ange ne répondit point, mais sa fi<span class="pagenum"><a name="page194" + id="page194"></a>{194}</span>gure s'obscurcit d'un brouillard de pitié.</p> + <p>Alors il me sembla que de mes yeux, où la torche de l'ambition + lançait ses dernières et ses plus violentes flammes, jaillissaient deux + rayons horizontaux de lumière bien droite, et qu'entre leur feu brillant la + couronne de laurier se tordait, se contournait, ainsi que quand l'étoile de + Sirius dessèche le blé mûrissant, et une feuille pâle tomba + sur mon front; et je me levai d'un bond, et je sentis le pouls puissant de la + Renommée, et j'entendis au loin le bruit de nations nombreuses qui me + louaient!</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Moment unique de grande vie aux ardentes couleurs, et puis... qu'elle est vaine, + la louange des nations! qu'elle est futile, la trompette de la gloire. Il y avait + d'âpres <span class="pagenum"><a name="page195" + id="page195"></a>{195}</span>épines dans cette feuille de laurier, et leurs + crochets dentelés entraient comme une brûlure, comme une morsure, + jusqu'à ce que du feu et de la rouge flamme semblèrent se + repaître de mon cerveau, et changèrent le jardin en un désert + nu.</p> + <p>Les mains tendues avec force, je luttai pour l'arracher de mon front saignant, + mais ce fut en vain, et avec un cri de douleur, auquel les étoiles + pâlirent avant l'instant qui leur était assigné, je + m'éveillai enfin, et vis l'aube craintive, avancer sa face grise pour regarder + dans les ténèbres de ma chambre, et j'aurais cru que ce n'était + là qu'un vain rêve, sans cette douleur qui sans trêve me ronge le + coeur, et sans les blessures rouges que les épines ont faites à mon + front.</p> + <span class="pagenum"><a name="page196" id="page196"></a>{196}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <span class="pagenum"><a name="page197" id="page197"></a>{197}</span> + <h2><a name="FRAGMENTS_EN_PROSE" id="FRAGMENTS_EN_PROSE"></a><b>FRAGMENTS EN + PROSE</b></h2> + <span class="pagenum"><a name="page198" id="page198"></a>{198}</span> + <div class="blockquot"> + <p>LETTRES AU <b>DAILY CHRONICLE</b> SUR LA VIE DE PRISON</p> + </div> + <span class="pagenum"><a name="page199" id="page199"></a>{199}</span> + <div class="blockquot"> + <p><b>Le cas du gardien Martin. Quelques cruautés de la vie de prison</b>. + (28 mai 1897)</p> + </div> + <span class="pagenum"><a name="page200" id="page200"></a>{200}</span> + <p><i>À l'Éditeur du "Daily Chronicle"</i>.</p> + <span class="pagenum"><a name="page201" id="page201"></a>{201}</span> + <p>Monsieur,</p> + <p>J'apprends avec un grand regret, par la lecture de votre journal, que le gardien + Martin, de la prison de Reading, a été renvoyé par les + commissaires de la Prison pour avoir donné quelques biscuits sucrés + à un petit enfant affamé.</p> + <p>J'ai vu les trois enfants, le lundi qui a précédé ma mise en + liberté,</p> + <p>Ils venaient d'être condamnés.<span class="pagenum"><a name="page202" + id="page202"></a>{202}</span></p> + <p>Ils étaient rangés, en ligne, debout dans le hall central, + vêtus du costume de la prison, leurs draps sous le bras, prêts à + se rendre dans les cellules qui leur avaient été assignées.</p> + <p>Je passais par hasard par une des galeries qui se trouvaient sur mon chemin pour + aller au parloir, où je devais avoir la visite d'un ami.</p> + <p>C'étaient de tout petits enfants.</p> + <p>Le plus jeune,—celui auquel le gardien a donné les + biscuits,—était un tout petit garçon, pour lequel il avait + été évidemment impossible de trouver des vêtements + à sa taille.</p> + <p>Certes, j'ai vu beaucoup d'enfants en prison pendant les deux ans qu'a duré + ma détention.</p> + <p>La prison de Wandsworth, en particulier, en contenait toujours un grand + nombre.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page203" id="page203"></a>{203}</span>Mais le petit + garçon, que je vis dans l'après-midi du lundi 17 à Reading, + était plus petit encore qu'aucun d'eux.</p> + <p>Il est inutile de dire combien je fus douloureusement affecté de voir ces + enfants à Reading, car je savais quel traitement les y attendait.</p> + <p>La cruauté avec laquelle on traite les enfants dans les prisons anglaises + est incroyable, excepté pour ceux qui en ont été les + témoins et qui connaissent la brutalité du système.</p> + <p>De nos jours, on ne comprend pas ce que c'est que la cruauté.</p> + <p>On la regarde comme une sorte de terrible maladie médiévale, et on + l'attribue à une espèce d'hommes pareils à Eccelin de Romano, et + autres, auxquels infliger volontairement des souffrances donnait une véritable + folie de plaisir.</p> + <p>Mais les hommes du type d'Eccelin ne <span class="pagenum"><a name="page204" + id="page204"></a>{204}</span>sont que des représentants anormaux d'un + individualisme perverti.</p> + <p>La cruauté ordinaire n'est autre chose que de la stupidité.</p> + <p>C'est le défaut absolu d'imagination.</p> + <p>C'est, de nos jours, le résultat de systèmes + stéréotypés, de règles conformes au «<i>vite et + fort</i>» et de la stupidité.</p> + <p>Partout où il y a centralisation, il y a stupidité.</p> + <p>Ce qui est inhumain dans la vie moderne, c'est l'officialisme.</p> + <p>L'autorité est aussi destructive pour ceux qui l'exercent que pour ceux sur + qui elle est exercée.</p> + <p>C'est le Bureau des Prisons, c'est le système qu'il met en pratique, qui + sont la source première de la cruauté qu'on exerce sur un enfant en + prison.</p> + <p>Les gens, qui soutiennent ce système, ont d'excellentes intentions.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page205" id="page205"></a>{205}</span>Ceux qui le + mettent en pratique sont également humains dans leurs intentions.</p> + <p>La responsabilité est rejetée sur des règlements + disciplinaires.</p> + <p>On suppose qu'une chose est juste parce qu'elle est la règle.</p> + <p>Le traitement actuel des enfants est terrible tout d'abord de la part de gens qui + n'entendent rien à la psychologie particulière d'une nature + d'enfant.</p> + <p>Un enfant est capable de comprendre un châtiment infligé par un + individu, tel qu'un parent, un tuteur, et de le supporter avec un certain + degré de résignation.</p> + <p>Ce qu'il est incapable de comprendre, c'est un châtiment infligé par + la Société.</p> + <p>Il ne saurait se faire une idée de la Société.</p> + <p>Pour les grandes personnes, c'est naturellement le contraire qui est vrai.</p> + <p>Ceux d'entre nous qui sont en prison, <span class="pagenum"><a name="page206" + id="page206"></a>{206}</span>peuvent comprendre et comprennent en effet ce que + signifie la force collective qu'on appelle société, et quelle que soit + notre façon d'en concevoir les méthodes et les prétentions, nous + pouvons nous imposer de les accepter.</p> + <p>Le châtiment, qui nous est infligé par un individu, est au contraire, + une chose que ne supporte aucune grande personne, et à laquelle on ne s'attend + point à la voir se résigner.</p> + <p>En conséquence, l'enfant étant enlevé à ses parents + par des gens qu'il n'a jamais vus, qu'il ne connaît en aucune façon, et + se trouvant dans une cellule solitaire, qui ne lui est point familière, + entouré de figures nouvelles, recevant les ordres et les punitions des + représentants d'un système qu'il est incapable de comprendre, devient + la proie immédiate de la première et de la plus forte émotion + que produise la vie mo<span class="pagenum"><a name="page207" + id="page207"></a>{207}</span>derne de la prison,—l'émotion de la + terreur.</p> + <p>La terreur d'un enfant en prison est absolument sans bornes.</p> + <p>Je me rappelle qu'une fois à Reading, au moment de ma sortie pour + l'exercice, je vis dans la cellule faiblement éclairée, en face de la + mienne, un petit garçon.</p> + <p>Deux gardiens,—qui ne manquaient pas de bonté, lui parlaient, avec + quelque apparence de sévérité, ou peut-être lui donnaient + quelques utiles conseils pour sa conduite.</p> + <p>L'un d'eux était dans la cellule avec lui, l'autre se tenait en dehors.</p> + <p>La figure de l'enfant était comme un masque blanc de terreur, + d'affolement.</p> + <p>Il y avait dans son regard l'épouvante d'un animal traqué.</p> + <p>Le lendemain, à l'heure du déjeuner, je <span class="pagenum"><a + name="page208" id="page208"></a>{208}</span>l'entendis crier, demander qu'on le + laissât sortir.</p> + <p>Il appelait ses parents dans ses cris.</p> + <p>De temps à autre j'entendais la voix grave du gardien de service, qui lui + disait de rester tranquille.</p> + <p>Et pourtant il n'était pas même condamné pour aucune petite + faute dont il eût été accusé.</p> + <p>Il était simplement en prévention.</p> + <p>Cela, je le savais parce qu'il portait ses habits à lui, qui paraissaient + assez propres. Mais il avait les chaussettes et les souliers de la prison.</p> + <p>Cela indiquait que c'était un enfant très pauvre, dont les souliers, + si même il en avait, étaient en mauvais état.</p> + <p>Les juges de paix et les juges de simple police, classe en générale + d'une ignorance absolue, envoient souvent un enfant en prévention pour huit + jours, au <span class="pagenum"><a name="page209" id="page209"></a>{209}</span>bout + desquels ils peuvent ne point prononcer la sentence qu'ils ont le droit de + rendre.</p> + <p>Ils appellent cela «ne point envoyer un enfant en prison».</p> + <p>Certes, c'est de leur part une façon de voir stupide.</p> + <p>Pour un enfant, être en prison préventivement ou après un + jugement, c'est une subtilité du système social qu'il ne saurait + comprendre.</p> + <p>Ce qu'il y a d'horrible pour lui, c'est d'y être.</p> + <p>Aux yeux de l'humanité, le fait qu'il est là, est une chose + horrible.</p> + <p>Cette terreur, qui s'empare de l'enfant et l'accable, qui saisit même + l'homme fait, est naturellement portée au delà de toute expression par + le système de la cellule solitaire de nos prisons.</p> + <p>Chaque enfant reste enfermé dans sa <span class="pagenum"><a name="page210" + id="page210"></a>{210}</span>cellule pendant vingt-trois heures sur vingt-quatre.</p> + <p>Voilà ce qui est effrayant.</p> + <p>Enfermer pendant vingt-trois heures sur vingt-quatre un enfant dans une cellule + mal éclairée, c'est un exemple de la cruauté qu'il y a dans la + stupidité.</p> + <p>Si un particulier, père ou tuteur, traitait ainsi un enfant, il serait + sévèrement puni.</p> + <p>La Société pour répression de la cruauté envers + l'enfance devrait s'occuper de cela sans délai.</p> + <p>Il y aurait partout un mouvement de haine contre quiconque se serait rendu + coupable d'une telle cruauté.</p> + <p>Certes, une peine sévère doit être appliquée + après la faute établie, mais notre société actuelle fait + elle-même pis, et pour l'enfant, être traité ainsi par une force + abstraite dont les droits sont pour lui <span class="pagenum"><a name="page211" + id="page211"></a>{211}</span>chose inintelligible, c'est bien pire que s'il + était traité de la même façon par un père, une + mère, ou une personne qu'il connaîtrait.</p> + <p>Un traitement inhumain infligé à un enfant, est toujours chose + inhumaine, quel qu'en soit l'auteur.</p> + <p>Mais un traitement inhumain par la société est pour l'enfant + d'autant plus terrible qu'il n'y a pas d'appel.</p> + <p>Un parent ou un tuteur peuvent être touchés, et faire sortir un + enfant de la chambre sombre et solitaire où il a été + enfermé.</p> + <p>Un gardien ne le peut pas.</p> + <p>La plupart des gardiens ont une grande affection pour les enfants. Mais le + système leur interdit d'en témoigner quoique ce soit à un + enfant.</p> + <p>S'ils le font, ainsi que l'a fait le gardien Martin, ils sont + révoqués.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page212" id="page212"></a>{212}</span>La seconde + cause de souffrance pour l'enfant en prison, c'est la faim.</p> + <p>La nourriture, qu'on lui donne, consiste en un morceau de pain de prison + généralement mal cuit, et un gobelet d'eau pour déjeuner + à sept heures et demie.</p> + <p>À midi, il a pour dîner une assiette de bouillie de maïs + grossièrement préparée; à cinq heures et demie, un + morceau de pain sec et un gobelet d'eau.</p> + <p>Ce régime appliqué à un homme fait, vigoureux, produit + toujours une maladie d'un genre ou d'un autre; la diarrhée domine, et la + faiblesse qui en est la conséquence.</p> + <p>Aussi dans une grande prison les remèdes astringents sont-ils + distribués régulièrement par les gardiens comme une chose qui va + de soi.</p> + <p>En ce qui concerne l'enfant prisonnier, il lui est, en général, + impossible de manger quoi que ce soit.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page213" id="page213"></a>{213}</span>Pour peu + qu'on connaisse les enfants, on sait combien leur digestion est facilement + troublée par un accès de pleurs, un ennui, une souffrance d'esprit de + n'importe quelle sorte.</p> + <p>Un enfant, qui a passé toute la journée et peut-être la + moitié de la nuit à pleurer tout seul dans une cellule faiblement + éclairée, est incapable de manger une bouchée de cette + grossière, de cette horrible nourriture.</p> + <p>Quant au petit garçon, auquel le gardien Martin a donné les + biscuits, cet enfant pleurait de faim le mardi matin, et il lui était + absolument impossible de manger le pain et de boire l'eau qui lui avaient + été servis pour son déjeuner.</p> + <p>Martin sortit après que les déjeuners eurent été + servis, et acheta quelques petits fours pour l'enfant plutôt que de le voir + mourir de faim.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page214" id="page214"></a>{214}</span>C'est fort + beau de sa part, et ce fut l'avis de l'enfant, qui dans son ignorance complète + des règlements faits par la commission des prisons, dit à un des + gardiens-chefs combien son subalterne avait été bon pour lui.</p> + <p>Le résultat naturel fut un rapport et le renvoi.</p> + <p>Je connais parfaitement Martin, et j'étais sous sa surveillance pendant les + sept dernières semaines de mon emprisonnement.</p> + <p>Quand il fut nommé à Reading, on le chargea de la Galerie C, + où j'étais détenu.</p> + <p>Je le voyais donc constamment.</p> + <p>Je fus frappé de la bonté et de l'humanité singulières + avec laquelle il me parlait, ainsi qu'aux autres prisonniers.</p> + <p>De bonnes paroles, c'est beaucoup, en prison, et un <i>bonjour</i>, un + <i>bonsoir</i>, dits d'un ton agréable, vous rendent aussi heureux qu'on peut + l'être en prison.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page215" id="page215"></a>{215}</span>Il + était toujours doux et calme.</p> + <p>Le hasard m'a appris une autre circonstance où il se montra d'une grande + bonté envers un des prisonniers, et je n'hésite pas à la + rapporter.</p> + <p>Une des choses les plus horribles, en prison, c'est la mauvaise disposition des + appareils hygiéniques.</p> + <p>Aucun prisonnier n'est autorisé, en quelques circonstances que ce soit, + à quitter sa cellule après cinq heures et demie du soir.</p> + <p>Si donc il est atteint de diarrhée, il faut que sa cellule lui serve de + latrines, et qu'il passe la nuit dans une atmosphère aussi fétide que + malsaine.</p> + <p>Quelques jours avant ma libération, Martin faisait la ronde à sept + heures et demie, avec un des gardiens-chefs pour ramasser l'étoupe et les + outils des prisonniers.</p> + <p>Un homme, tout récemment condamné <span class="pagenum"><a + name="page216" id="page216"></a>{216}</span>et auquel la nourriture avait + donné une violente diarrhée, ainsi que cela arrive toujours, demanda au + gardien-chef l'autorisation de vider le baquet de sa cellule, à cause de + l'horrible odeur qui régnait dans sa cellule, et pour le cas où il + serait indisposé pendant la nuit.</p> + <p>Le gardien-chef répondit par un refus formel: c'était contraire aux + règlements.</p> + <p>L'homme devait passer la nuit dans ce terrible état de choses.</p> + <p>Mais Martin, plutôt que de voir ce malheureux dans une situation aussi + répugnante, dit qu'il viderait lui-même le baquet de cet homme, et il le + fit.</p> + <p>Un gardien, qui vide le baquet d'un prisonnier, cela est évidemment contre + les règles, mais Martin accomplit cet acte de bonté simplement parce + qu'il était d'un naturel humain, et l'homme lui en fut très + reconnaissant, ce qui était naturel.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page217" id="page217"></a>{217}</span>En ce qui + concerne les enfants, on a beaucoup parlé, beaucoup écrit en ces + derniers temps de l'influence corruptrice qu'exerce la prison sur un jeune + enfant.</p> + <p>Ce qui a été dit est très vrai.</p> + <p>Un enfant est profondément contaminé par la vie de prison. Mais + l'influence qui contamine n'est point celle des prisonniers.</p> + <p>C'est celle du système de la prison dans son ensemble,—du directeur, + de l'aumônier, des gardiens, de l'isolement en cellule, de la nourriture + révoltante, des règlements faits par les commissaires des prisons, du + genre de «discipline» de la vie, c'est ainsi qu'on l'appelle.</p> + <p>On prend toutes les précautions pour ôter à un enfant la vue + de tous les prisonniers au-dessus de seize ans.</p> + <p>Les enfants sont assis à la chapelle derrière un rideau, et on les + envoie prendre <span class="pagenum"><a name="page218" + id="page218"></a>{218}</span>de l'exercice dans de petites cours sans + soleil,—parfois dans une cour pavée, parfois dans une cour + derrière les moulins, plutôt que de leur laisser voir les prisonniers + majeurs prenant l'air.</p> + <p>Or, la seule influence vraiment humanisante qui s'exerce dans la prison est celle + des prisonniers.</p> + <p>Leur bonne humeur dans un milieu terrible, leur sympathie mutuelle, leur + humilité, leur douceur, les sourires pleins de bienveillance qu'ils + échangent en se rencontrant, leur parfaite résignation à leur + peine, tout cela est admirable, et j'ai moi-même appris d'eux bien des choses + salutaires.</p> + <p>Je ne vais pas proposer que, les enfants ne soient pas assis derrière un + rideau à la chapelle, ni qu'ils prennent de l'exercice dans un coin de la cour + commune.</p> + <p>Je veux simplement faire remarquer <span class="pagenum"><a name="page219" + id="page219"></a>{219}</span>que la mauvaise influence sur les enfants n'est point et + n'a jamais pu être celle des prisonniers, mais qu'elle est et restera toujours + celle du système des prisons lui-même.</p> + <p>Il n'y a pas dans la prison de Reading un seul homme qui n'eût consenti + à subir lui-même la peine des trois enfants, à leur place.</p> + <p>La dernière fois que je les vis, c'était le mardi après leur + condamnation.</p> + <p>Je faisais ma promenade à sept heures et demie avec une douzaine d'autres + hommes, quand les enfants passèrent près de nous, accompagnés + d'un gardien, revenant de la cour empierrée, humide, morne, où ils + avaient pris l'air.</p> + <p>Je vis la plus profonde pitié dans les regards que mes compagnons + jetèrent sur eux.</p> + <p>Les prisonniers, pris en masse, sont ex<span class="pagenum"><a name="page220" + id="page220"></a>{220}</span>trêmement bons et pleins de sympathie l'un envers + l'autre.</p> + <p>La souffrance, et la souffrance en commun, donne de la bonté aux hommes, et + jour par jour, en allant et venant par la cour, je me rappelais avec plaisir et + consolation ce que Carlyle appelle quelque part le «silencieux charme rythmique + de la compagnie humaine».</p> + <p>En cela, comme en toute autre chose, les philanthropes et les gens de même + sorte font fausse route.</p> + <p>Ce ne sont pas les prisonniers qui ont besoin de réforme; ce sont les + prisons.</p> + <p>Certes, on ne devrait jamais envoyer en prison un enfant au-dessous de quatorze + ans.</p> + <p>C'est là une absurdité, et comme bien des absurdités, il en + résulte des choses absolument tragiques.</p> + <p>Si toutefois il faut les envoyer en pri<span class="pagenum"><a name="page221" + id="page221"></a>{221}</span>son, on devrait leur faire passer la journée dans + un atelier ou une salle d'école avec un gardien.</p> + <p>Il faudrait qu'ils passent la nuit dans un dortoir, avec un gardien de nuit pour + les surveiller.</p> + <p>Il faudrait leur faire prendre l'air pendant trois heures par jour au moins.</p> + <p>Les cellules sombres, mal aérées, mal odorantes, sont terribles pour + un enfant, et même pour n'importe qui.</p> + <p>On respire toujours un mauvais air en prison.</p> + <p>La nourriture, donnée aux enfants, devrait être du thé et de + la soupe faite avec du beurre et du pain.</p> + <p>La soupe de la prison, est très bonne et très salubre.</p> + <p>La Chambre des Communes pourrait régler en une demi-heure le traitement des + enfants.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page222" + id="page222"></a>{222}</span>J'espère que vous userez de votre influence pour + obtenir ce résultat.</p> + <p>La façon dont les enfants sont traités actuellement est vraiment un + outrage à l'humanité et au bon sens.</p> + <p>Cela vient de la stupidité.</p> + <p>Permettez-moi d'attirer votre attention sur une autre chose terrible qui se passe + dans les prisons anglaises, et à vrai dire dans toutes les prisons du monde, + où le système du silence et de la réclusion cellulaire est + pratiqué.</p> + <p>Je fais allusion au grand nombre d'individus qui deviennent fous ou faibles + d'esprit en prison.</p> + <p>Dans les prisons de convicts à longue peine, cela est naturellement + très fréquent, mais cela se voit aussi dans les prisons ordinaires, + comme celle où j'ai été renfermé.</p> + <p>Il y a trois mois, je remarquai parmi les prisonniers qui prenaient de l'exercice + <span class="pagenum"><a name="page223" id="page223"></a>{223}</span>avec moi un + jeune homme qui avait l'air sot ou faible d'esprit.</p> + <p>Certes, toute prison a ses clients faibles d'esprit, qui viennent et y reviennent, + et dont on peut dire qu'ils passent leur vie en prison.</p> + <p>Mais ce qui me frappa chez ce jeune homme, c'était qu'il avait l'air plus + faible d'esprit que ce n'est le prisonnier ordinaire, avec son rire niais, les + éclats de rire qu'il lançait à tout propos, et l'agitation + perpétuelle, la contraction incessante de ses mains.</p> + <p>L'étrangeté de sa conduite fut remarquée par tous les autres + prisonniers.</p> + <p>De temps à autre, on ne le voyait pas à l'exercice, ce qui + m'indiquait qu'il était puni de réclusion dans sa cellule.</p> + <p>Je finis par découvrir qu'il était mis en observation, que des + gardiens veillaient sur lui jour et nuit.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page224" id="page224"></a>{224}</span>Quand il + paraissait à l'exercice, il avait toujours l'air d'être + hystérique, et ne faisait que tourner en pleurant, ou riant.</p> + <p>À la chapelle, il était toujours assis sous les yeux de deux + gardiens, qui ne le perdaient pas de vue un seul instant.</p> + <p>Parfois, il se cachait la tête dans les mains, ce qui était + défendu par le règlement de la chapelle.</p> + <p>Alors un coup donné sur sa tête par le gardien lui rappelait qu'il + devait avoir constamment les yeux dirigés vers la table de la communion.</p> + <p>Parfois il se mettait à pleurer,—sans causer de + désordre—mais les larmes ruisselaient sur sa figure, avec des secousses + hystériques à la gorge.</p> + <p>On bien il se mettait à rire tout seul d'un air idiot, à faire des + grimaces.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page225" id="page225"></a>{225}</span>Plus d'une + fois, on le renvoya de la chapelle à sa cellule, et naturellement, il + était sans cesse puni.</p> + <p>Comme le banc, sur lequel j'étais ordinairement assis à la chapelle, + était juste derrière le banc au bout duquel ce malheureux était + placé, j'eus l'occasion de l'observer à loisir.</p> + <p>Je le voyais sans cesse à l'exercice, je le voyais devenir fou, et on le + traitait comme un simulateur.</p> + <p>Samedi de la semaine dernière, vers une heure, j'étais dans ma + cellule, occupé à nettoyer et polir la vaisselle de fer-blanc qui + m'avait servi à dîner.</p> + <p>Je fus tout à coup surpris en entendant le silence de la prison interrompu + par les cris les plus horribles, les plus révoltants, ou plutôt par des + hurlements.</p> + <p>Ma première pensée fut qu'on était en train d'abattre, d'une + main maladroite, un <span class="pagenum"><a name="page226" + id="page226"></a>{226}</span>taureau on une vache, en dehors de l'enceinte de la + prison.</p> + <p>Mais je ne tardai pas à m'apercevoir que les hurlements venaient des + sous-sol de la prison, et je compris qu'on fouettait quelque malheureux.</p> + <p>Je n'ai pas besoin de dire combien ce fut hideux et terrible pour moi, et je me + demandai quel était l'homme qu'on châtiait de cette façon + révoltante.</p> + <p>Soudain je vis comme dans un éclair que c'était sans doute le + malheureux insensé qu'on fouettait.</p> + <p>Il n'est pas nécessaire de dire quels furent mes sentiments à ce + sujet, ils n'ont rien à voir dans la question.</p> + <p>Le lendemain, dimanche, je vis le pauvre diable à l'exercice, sa figure + banale, laide, souffrante, bouffie par les larmes et l'hystérie au point de le + rendre méconnaissable.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page227" id="page227"></a>{227}</span>Il suivait le + cercle central avec les vieux, les mendiants, les boiteux, en sorte que je pus + l'observer tout le temps.</p> + <p>Ce fut le dernier dimanche que je passai en prison.</p> + <p>C'était la plus belle journée de toute l'année, et là, + sous ce magnifique soleil,—allait ce pauvre être,—jadis fait + à l'image de Dieu,—ricanant comme un singe faisant avec ses mains les + gestes les plus fantastiques, comme s'il jouait en l'air d'un invisible instrument + à cordes, ou s'il arrangeait et comptait des jetons en quelque jeu + bizarre.</p> + <p>Pendant tout ce temps, ces larmes hystériques, sans lesquelles aucun de + nous ne le vit, faisaient des raies sales sur sa figure blême et + enflée.</p> + <p>La grâce hideuse et tranquille de ses gestes lui donnaient l'air d'un + clown.</p> + <p>C'était un grotesque vivant.<span class="pagenum"><a name="page228" + id="page228"></a>{228}</span></p> + <p>Tous les autres prisonniers avaient les yeux sur lui, et pas un d'eux ne + souriait.</p> + <p>Tous savaient ce qui lui était arrivé, qu'on le menait tout droit + à la folie, qu'il était déjà fou.</p> + <p>Au bout d'une demi-heure, le gardien le fit rentrer, et le punit, à ce que + je suppose.</p> + <p>Du moins, il n'était pas à l'exercice le lundi, bien que je croie + l'avoir vu au coin de la cour empierrée, marchant sous la surveillance d'un + gardien.</p> + <p>Le mardi,—mon dernier jour de prison,—je le vis à + l'exercice.</p> + <p>Il était plus mal que jamais, et on le fit rentrer.</p> + <p>Depuis lors, je ne sais rien de lui, mais j'appris d'un des prisonniers, qui + marchait avec moi à l'exercice, qu'il avait reçu, pendant + l'après-midi, vingt-quatre coups de fouet dans la cuisine, par l'ordre des + juges visiteurs, sur le rapport du médecin.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page229" id="page229"></a>{229}</span>Tous ces + hurlements, qui nous avaient terrifiés, sortaient de sa bouche.</p> + <p>Il est hors de doute que cet homme devient fou.</p> + <p>Les médecins de prison n'entendent absolument rien aux maladies + mentales.</p> + <p>En masse, ce sont des ignorants.</p> + <p>La pathologie de l'esprit leur est inconnue.</p> + <p>Quand un homme commence à devenir fou, ils le traitent comme un + simulateur.</p> + <p>Ils le font punir, punir sans trêve.</p> + <p>Naturellement l'état de l'homme empire.</p> + <p>Quand les punitions ordinaires ont échoué, le médecin fait un + rapport aux juges de paix.</p> + <p>Le résultat est la flagellation. On ne se sert pas du chat à neuf + queues, mais du bouleau: l'instrument est une baguette, mais le résultat + produit sur le malheureux affaibli d'esprit peut s'imaginer.<span class="pagenum"><a + name="page230" id="page230"></a>{230}</span></p> + <p>Son matricule est, ou était A. 2. 11.</p> + <p>J'ai trouvé aussi le moyen de connaître son nom: c'est Prince.</p> + <p>Il faudrait faire tout de suite quelque chose pour lui.</p> + <p>Il est soldat et il a été condamné par un conseil de + guerre.</p> + <p>Sa peine est de six mois, et il lui en reste à faire trois.</p> + <p>Puis-je vous prier d'employer votre influence à obtenir qu'on examine son + cas et que ce prisonnier dément soit convenablement traité?</p> + <p>Il ne faut pas compter sur un rapport des commissaires médicaux: ils ne + méritent aucune confiance.</p> + <p>Les médecins inspecteurs semblent ne pas comprendre la différence + qui existe entre l'idiotie et la folie, entre l'entière absence d'une fonction + ou d'un organe et les maladies d'une fonction ou d'un organe.<span class="pagenum"><a + name="page231" id="page231"></a>{231}</span></p> + <p>L'homme A. 2. 11, sera, je n'en doute pas, en état de dire son nom, la + nature de sa faute, le jour du mois, la date où commence et où se + termine sa peine, de répondre à une question simple, mais que son + esprit soit dérangé, cela ne comporte aucun doute.</p> + <p>Pour le moment, c'est un horrible duel entre lui et le médecin.</p> + <p>Le médecin se bat pour une théorie; l'homme lutte pour sa vie.</p> + <p>Je désire vivement que l'homme l'emporte.</p> + <p>Mais que toute l'affaire soit examinée par des autorités + compétentes en matière de maladies cérébrales, et par des + gens animés de sentiments humains, qui aient encore quelque bon sens, quelque + pitié.</p> + <p>Il n'y a pas de raison pour qu'on demande au sentiment d'intervenir: il est + toujours nuisible.<span class="pagenum"><a name="page232" + id="page232"></a>{232}</span></p> + <p>Ce cas est un exemple spécial de la cruauté inséparable d'un + système stupide, car le directeur actuel de Reading est un homme de + caractère doux et humain, grandement aimé et respecté de tous + ses prisonniers.</p> + <p>Il a été nommé en juillet dernier, et bien qu'il ne puisse + rien changer aux règlements du système des prisons, il a modifié + l'esprit dans lequel ils étaient appliqués par son + prédécesseur.</p> + <p>Il est très populaire parmi les prisonniers et parmi les gardiens.</p> + <p>À vrai dire, il a entièrement modifié toute la tendance de la + vie de prison.</p> + <p>D'autre part, il est évident qu'il n'a aucune action sur les + règlements, en vue de les modifier.</p> + <p>Il voit chaque jour, je n'en doute pas, des choses qu'il sait injustes, stupides, + cruelles. Mais il a les mains liées.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page233" id="page233"></a>{233}</span>Naturellement + j'ignore ce qu'il pense réellement de l'affaire du <b>A. 2. 11</b>, et ce + qu'il pense de notre système actuel.</p> + <p>Je ne juge de lui que par le changement complet qu'il a opéré dans + la prison de Reading.</p> + <p>Sous son prédécesseur, le système était + appliqué de la façon la plus brutale et la plus stupide.</p> + <div class="blockquot"> + <p>Je suis, Monsieur, votre obéissant serviteur.</p> + <p>OSCAR WILDE.</p> + <p>27 mai.</p> + </div> + <span class="pagenum"><a name="page234" id="page234"></a>{234}</span> + <hr style="width: 65%;" /> + <span class="pagenum"><a name="page235" id="page235"></a>{235}</span> + <h2><a name="REFORME_DES_PRISONS" id="REFORME_DES_PRISONS"></a><b>RÉFORME DES + PRISONS</b></h2> + <p><i>À l'Éditeur du "Daily Chronicle"</i> (24 mars 1898).</p> + <span class="pagenum"><a name="page236" id="page236"></a>{236}</span> + <p>Monsieur,</p> + <span class="pagenum"><a name="page237" id="page237"></a>{237}</span> + <p>J'apprends que le Bill pour la Réforme des Prisons, du secrétaire de + l'Intérieur, passera cette semaine en première ou en seconde lecture, + et, comme votre journal a été le seul journal anglais qui ait pris un + intérêt réel et vital à cette importante question, + j'espère que vous me permettrez, comme à un homme qui connaît la + vie dans une prison anglaise par une longue expérience personnelle, d'indiquer + <span class="pagenum"><a name="page238" id="page238"></a>{238}</span>quelles + réformes sont urgentes et nécessaires dans notre système actuel, + si barbare et si stupide.</p> + <p>Par un article de fond qui a paru dans vos colonnes, il y a environ une semaine, + j'apprends que la principale réforme proposée consiste à + augmenter le nombre des inspecteurs et visiteurs officiels qui devront avoir + accès dans nos prisons anglaises.</p> + <p>Une réforme de ce genre est absolument inutile.</p> + <p>La raison en est extrêmement simple.</p> + <p>Les inspecteurs et les juges de paix, qui visitent les prisons, y viennent pour + s'assurer que les règlements de la prison sont exactement observés.</p> + <p>Ils viennent uniquement pour cela, et ils n'ont aucune autorité, alors + même qu'ils en auraient le désir, pour changer un seul article des + règlements.<span class="pagenum"><a name="page239" + id="page239"></a>{239}</span></p> + <p>Jamais un seul prisonnier n'a obtenu le moindre soulagement, la moindre attention, + le moindre soin, grâce à des visiteurs officiels.</p> + <p>Les inspecteurs ne viennent point pour être utiles aux prisonniers, mais + pour s'assurer que les règlements sont appliqués.</p> + <p>Le but de leurs visites est de veiller à ce que soit mis en pratique un + code stupide et inhumain.</p> + <p>Et comme il faut bien qu'ils fassent quelque besogne, ils ont grand soin de s'en + acquitter.</p> + <p>Un prisonnier, auquel aurait été accordée la plus mince + faveur, redoute l'arrivée des inspecteurs.</p> + <p>Et le jour où une prison est inspectée, les fonctionnaires de la + prison redoublent de brutalité envers les prisonniers.</p> + <p>Naturellement, ils ont à coeur de montrer la splendide discipline qu'ils + maintiennent.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page240" id="page240"></a>{240}</span>Les + réformes nécessaires sont très simples.</p> + <p>Elles ont trait aux besoins de l'esprit de tout malheureux prisonnier.</p> + <p>Au premier point de vue, il y a trois peines permanentes autorisées par la + loi dans les prisons anglaises:</p> + <div class="blockquot"> + <p>1° la faim. 2° l'insomnie. 3° la maladie.</p> + </div> + <p>La nourriture donnée aux prisonniers est absolument insuffisante.</p> + <p>Elle est en grande partie de nature répugnante; en totalité, elle + est trop faible.</p> + <p>Tout prisonnier souffre de la faim nuit et jour.</p> + <p>Une certaine quantité de nourriture est minutieusement pesée, once + par once, pour chaque prisonnier: c'est juste ce qu'il faut pour entretenir, non pas + la vie, mais l'existence.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page241" id="page241"></a>{241}</span>Mais on est + constamment torturé par la douleur et la faiblesse de la faim.</p> + <p>Le résultat de cette alimentation,—qui consiste presque toujours en + une bouillie très claire, déchet de viande et eau,—c'est la + maladie sous la forme de diarrhée continue.</p> + <p>Cette maladie, qui finit par devenir chronique chez la plupart des prisonniers, + est une institution reconnue dans toutes les prisons.</p> + <p>Par exemple, à la prison de Wandsworth, où j'ai été + enfermé deux mois, jusqu'à ce qu'il devint nécessaire de me + transporter à l'hôpital, où je restai deux autres mois, les + gardiens font une tournée deux ou trois fois par jour, avec des remèdes + astringents, qu'ils donnent aux prisonniers comme une chose toute naturelle.</p> + <p>Après une semaine environ de ce traite<span class="pagenum"><a + name="page242" id="page242"></a>{242}</span>ment-là, ai-je besoin de dire que + le remède ne produit plus aucun effet.</p> + <p>Le misérable prisonnier est alors abandonné en proie à la + maladie la plus exténuante, la plus décourageante, la plus humiliante + qu'on puisse imaginer, et si, comme cela arrive souvent, la faiblesse physique le met + hors d'état d'achever le nombre de tours exigés à la manivelle + ou au moulin, il est signalé pour paresse, et puni d'une façon aussi + sévère que brutale.</p> + <p>Et ce n'est pas tout.</p> + <p>On ne peut rien imaginer de plus contraire à l'hygiène que + l'aménagement d'une prison anglaise.</p> + <p>Au temps jadis, chaque cellule était pourvue de quelque chose comme des + latrines.</p> + <p>Ces latrines ont été supprimées maintenant; elles n'existent + plus: à leur place <span class="pagenum"><a name="page243" + id="page243"></a>{243}</span>on fournit à chaque détenu un petit baquet + de fer-blanc.</p> + <p>Le détenu est autorisé à vider son baquet trois fois par + jour, mais on ne lui permet pas d'avoir accès aux lavabos de la prison, + excepté pendant l'heure unique qu'il passe à l'exercice.</p> + <p>Et après cinq heures du soir, on ne l'autorise à quitter sa cellule + pour quelque prétexte, quelque raison que ce soit.</p> + <p>Un homme, atteint de diarrhée, est donc placé dans une situation si + répugnante qu'il est superflu d'insister sur ce point, qu'il serait même + inconvenant de le faire.</p> + <p>Les souffrances, les tortures qu'endurent les détenus par suite de cette + disposition révoltante au point de vue de l'hygiène ne sauraient se + décrire.</p> + <p>Et l'impureté de l'air dans les cellules de la prison, accrue par un + système de ventilation absolument inefficace, est si <span class="pagenum"><a + name="page244" id="page244"></a>{244}</span>écoeurant, si malsain qu'il n'est + point rare de voir les gardiens violemment indisposés, quand le matin, venant + du grand air, ils ouvrent et inspectent chaque cellule.</p> + <p>J'ai été témoin de ce fait plus de trois fois, et plusieurs + gardiens m'en ont parlé comme d'une des corvées les plus + écoeurantes que leur impose leur emploi.</p> + <p>La nourriture donnée aux prisonniers devrait être suffisante et + saine.</p> + <p>Il faudrait qu'elle ne fût point de nature à produire la + diarrhée continuelle qui, de simple indisposition, passe à la maladie + chronique.</p> + <p>L'aménagement hygiénique des prisons anglaises devrait être + entièrement modifié.</p> + <p>Il faudrait que tout prisonnier put avoir accès aux lavabos en cas de + nécessité, et vider son baquet quand c'est nécessaire.</p> + <p>Le système actuel de ventilation de chaque cellule est absolument + défectueux.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page245" id="page245"></a>{245}</span>L'air arrive + à travers des grillages serrés, passe par un tout petit ventilateur + dans la haute fenêtre garnie de barreaux, ventilateur beaucoup trop petit, trop + mal construit pour faire entrer une quantité suffisante d'air frais.</p> + <p>On ne vous accorde qu'une heure sur les vingt-quatre heures de la longue + journée.</p> + <p>Ainsi, pendant vingt-trois heures, on respire l'air le plus impur qu'il soit + possible.</p> + <p>Quant à ce qui concerne la punition de l'insomnie, elle n'existe que dans + les prisons chinoises et anglaises.</p> + <p>En Chine, on l'inflige en mettant le prisonnier dans une petite cage de bambou, en + Angleterre, au moyen du lit de planche.</p> + <p>Le but du lit de planche est de produire l'insomnie.</p> + <p>Il n'a pas d'autre objet, et il l'atteint invariablement.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page246" id="page246"></a>{246}</span>Et même + quand on finit par vous accorder un matelas dur, ainsi que cela se fait au cours de + la détention, on souffre encore de l'insomnie.</p> + <p>Le sommeil est, en effet, une habitude, comme toutes les choses qui donnent la + santé.</p> + <p>Tout détenu, qui a eu pour lit des planches, souffre de l'insomnie.</p> + <p>C'est une punition révoltante, ignorante.</p> + <p>Pour ce qui regarde les besoins de l'esprit, je vous demande de me permettre de + dire quelques mots.</p> + <p>Le système actuel des prisons a presque l'air d'être fait + exprès pour causer le naufrage et la destruction des facultés + intellectuelles.</p> + <p>Si la production de la folie n'en est pas le but, elle en est certainement le + résultat.</p> + <p>C'est là un fait bien établi.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page247" id="page247"></a>{247}</span>Les causes + sautent aux yeux.</p> + <p>Privé de livres, de toute relation avec des êtres humains, + isolé de toute influence humaine et humanisante, condamné au silence + éternel, soustrait à tout contact avec le monde extérieur, + traité en animal dépourvu d'intelligence, dégradé + au-dessous du niveau de n'importe quelle créature du monde des bêtes, le + misérable, qui est enfermé dans une prison anglaise, n'a guère + de chance d'échapper à la folie.</p> + <p>Je ne tiens point à m'étendre sur ces horreurs, et moins encore + à exciter en ces affaires un intérêt sentimental passager.</p> + <p>Aussi, je me bornerai, avec votre permission, à dire ce qu'on devrait + faire.</p> + <p>Tout détenu devrait avoir un assortiment suffisant de bons livres.</p> + <p>Présentement, pendant les trois premiers mois de sa détention, on ne + lui accorde aucun livre, à l'exception de la Bi<span class="pagenum"><a + name="page248" id="page248"></a>{248}</span>ble, du livre de prières et du + livre de cantiques.</p> + <p>Après ce temps, on lui accorde un livre par semaine.</p> + <p>Non seulement ce n'est pas assez, mais encore les livres, qui composent la + bibliothèque ordinaire d'une prison, sont absolument sans valeur.</p> + <p>Ce sont surtout des livres soi-disant religieux, de troisième + catégorie, mal écrits, composés évidemment pour des + enfants, et qui ne peuvent convenir ni à des enfants ni à d'autres.</p> + <p>Il faudrait encourager les prisonniers à lire, et avoir les livres dont ils + ont besoin, et ces livres devraient être bien choisis.</p> + <p>Actuellement le choix des livres est fait par l'aumônier de la prison.</p> + <p>Sous le régime actuel, un détenu n'est autorisé à voir + ses amis que quatre fois <span class="pagenum"><a name="page249" + id="page249"></a>{249}</span>par an, et pendant vingt minutes chaque fois.</p> + <p>C'est très fâcheux.</p> + <p>On devrait permettre au détenu de voir ses amis une fois par mois, et + pendant un temps raisonnable.</p> + <p>La mode actuelle, qui est en vogue, d'exhiber un détenu à ses amis, + devrait être changée.</p> + <p>Dans le système d'aujourd'hui, le prisonnier est ou bien enfermé + à clef dans une grande cage en fil de fer, ou bien dans une grande caisse de + bois, avec une petite ouverture, et couverte d'un grillage en toile + métallique.</p> + <p>Ses amis sont placés dans une cage semblable, à trois ou quatre + pieds de distance.</p> + <p>Deux gardiens se tiennent dans l'espace intermédiaire pour écouter, + et si cela leur plaît, interrompre la conversation, quelle qu'elle puisse + être.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page250" id="page250"></a>{250}</span>Je propose + qu'on permette au détenu de voir ses parents ou amis dans une chambre.</p> + <p>Les règlements actuels sont révoltants et exaspérants + à un point qu'on ne saurait dire.</p> + <p>Une visite de parents ou d'amis est pour chaque détenu un redoublement + d'humiliation et de souffrance mentale.</p> + <p>Beaucoup de prisonniers, plutôt que de subir une pareille épreuve, se + refusent entièrement à voir leurs amis.</p> + <p>Et je ne saurais trouver cela surprenant.</p> + <p>Quand on voit son solicitor, on le voit dans une chambre dont la porte est + vitrée, et le gardien se tient de l'autre côté.</p> + <p>Quand un homme voit sa femme et ses enfants, ou ses parents ou ses amis, on + devrait lui accorder le même privilège.</p> + <p>Etre exhibé comme un singe en cage, à <span class="pagenum"><a + name="page251" id="page251"></a>{251}</span>des gens qui ont de l'affection pour + vous, et pour qui on en a, c'est une inutile et horrible dégradation.</p> + <p>Il faudrait permettre à tout détenu d'écrire et de recevoir + une lettre par mois.</p> + <p>À présent on ne permet d'écrire que quatre fois par an.</p> + <p>C'est absolument insuffisant.</p> + <p>Une des choses tragiques de la vie de prison, c'est de pétrifier le coeur + de l'homme.</p> + <p>Les sentiments d'affection naturelle, comme tous les autres sentiments, ont besoin + de nourriture.</p> + <p>Ils meurent aisément d'inanition.</p> + <p>Une carte-lettre, quatre fois par an, ce n'est pas assez pour faire vivre les + affections plus douces et plus humaines, grâce auxquelles, en définitive + la nature est entretenue dans un état qui la rende accessible aux influences + du bien et du beau qui <span class="pagenum"><a name="page252" + id="page252"></a>{252}</span>peuvent sauver une vie naufragée et + ruinée.</p> + <p>Il faudrait supprimer l'habitude de mutiler et d'expurger les lettres.</p> + <p>Présentement, si dans une lettre, un détenu se plaint du + système de la prison, cette partie de la lettre est coupée avec une + paire de ciseaux.</p> + <p>Si d'autre part il formule quelque plainte quand il s'entretient avec ses amis + à travers les barreaux de la cage, ou l'ouverture de la caisse de bois, il est + malmené par le gardien, et inscrit au rapport pour une punition chaque semaine + jusqu'à l'époque de la visite suivante.</p> + <p>On compte bien que dans l'intervalle il aura appris, non point la sagesse, mais la + ruse, et cela s'apprend toujours.</p> + <p>C'est une des rares choses qu'on apprend en prison.</p> + <p>Malheureusement les autres choses sont <span class="pagenum"><a name="page253" + id="page253"></a>{253}</span>de plus grande importance en certains cas.</p> + <p>S'il m'est permis de dépasser les bornes, puis-je dire ceci?</p> + <p>Vous avez demandé dans votre article de tête qu'on ne permette + à aucun aumônier de prison d'avoir aucune charge, aucun emploi en dehors + de la prison même. Mais c'est là une affaire sans aucune importance.</p> + <p>Les aumôniers de prison ne servent absolument à rien.</p> + <p>Considérés en masse, ce sont des gens bien intentionnés, mais + d'une sottise qui va jusqu'à la niaiserie.</p> + <p>Ils ne servent à rien au détenu.</p> + <p>Une fois toutes les six semaines, on entend la clef tourner dans la porte de la + cellule, et l'aumônier entre.</p> + <p>Naturellement on est tout attention.</p> + <p>Il demande si on a lu la Bible.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page254" id="page254"></a>{254}</span>On + répond oui ou non, selon les circonstances.</p> + <p>Il cite alors quelques textes, sort et referme la porte à clef.</p> + <p>Parfois il laisse des tracts.</p> + <p>Les fonctionnaires, auxquels il devrait être interdit d'exercer quelque + emploi hors de l'enceinte de la prison, ou d'avoir une clientèle + particulière, ce sont les médecins des prisons.</p> + <p>Actuellement, le médecin de la prison à d'ordinaire, sinon toujours, + une nombreuse clientèle privée et occupe des emplois dans d'autres + institutions.</p> + <p>Il en résulte que la santé des détenus est entièrement + négligée, que l'état sanitaire de la prison n'est pas du tout + surveillé.</p> + <p>Je regarde, et dès ma première jeunesse, j'ai toujours + regardé le corps médical, comme la profession de beaucoup la plus + humaine de la société.</p> + <p><span class="pagenum"><a name="page255" id="page255"></a>{255}</span>Mais je dois + faire une exception pour les médecins des prisons.</p> + <p>Autant que j'ai pu le voir par mes rapports avec eux, par ce que j'ai vu d'eux + à l'hôpital et ailleurs, ils sont butors de manières, d'un + caractère grossier, et absolument indifférents à la santé + ou au bien-être des détenus.</p> + <p>Si l'on interdisait aux médecins de prison la clientèle + privée, ils seraient obligés de s'intéresser quelque peu + à la santé, aux conditions hygiéniques des gens qui leur sont + confiés.</p> + <p>J'ai tâché d'indiquer dans ma lettre quelques-unes des + réformes nécessaires dans notre système des prisons + anglaises.</p> + <p>Ce sont des choses simples, pratiques et humaines.</p> + <p>Ce n'est là, bien entendu, qu'un commencement.</p> + <p>Mais il est temps de commencer, et l'im<span class="pagenum"><a name="page256" + id="page256"></a>{256}</span>pulsion ne peut être donnée que par la + forte pression de l'opinion publique formulée dans votre puissant journal et + entretenue par lui.</p> + <p>Mais il y aura beaucoup à faire pour rendre effectives même ces + réformes-là.</p> + <p>Et la première tâche, à entreprendre, et peut-être, la + plus difficile, est d'humaniser les directeurs de prison, de civiliser les gardiens + et de christianiser les aumôniers.</p> + <div class="blockquot"> + <p>Votre,... etc.</p> + <p>L'auteur de la <i>Ballade de la Prison de Reading</i>.</p> + <p>23 mars.</p> + </div> + <hr style="width: 65%;" /> + <span class="pagenum"><a name="page257" id="page257"></a>{257}</span> + <hr style='width: 45%;' /> + <h4><a name="OUVRAGES_PARUS" id="OUVRAGES_PARUS">OUVRAGES PARUS</a></h4> + <p>I.—<b>Au delà des Forces</b>, par BJORNSTEJERNE BJORNSON, premier et + deuxième parties. Traduction de MM. Auguste Monnier et Littmanson. Un volume + in-18. Prix 3 50</p> + <p>II.—<b>Le Roi</b>, drame en quatre actes; <b>Le Journaliste</b>, drame en + quatre actes, par BJORNSTEJERNE BJORNSON. Traduction de M. Auguste Monnier. Un volume + in-18. Prix 3 50</p> + <p>III.—<b>Les Prétendants à la Couronne</b>, drame en cinq actes + <b>Les Guerriers à Helgeland</b>, drame eu quatre actes, par HENRIK IBSEN. + Traduction de M. Jacques Trigant-Geneste. Nouvelle édition. Un volume in-18. + Prix 3 50</p> + <p>IV.—<b>Les Soutiens de la Société</b>, pièce en quatre + actes; <b>L'Union des Jeunes</b>, pièce en cinq actes, par HENRIK IBSEN. + Traduction de MM. Pierre Bertrand et Edmond de Nevers. Deuxième + édition. Un volume in-18. Prix 3 50</p> + <p>V.—<b>Empereur et Galitéen</b>, par HENRIK IBSEN. Traduction de M. + Charles de Cusanove. Quatrième édition, revue et corrigée. Un + volume in-18. Prix 3 50</p> + <p>VI.—<b>Nouveaux Poèmes et Ballades</b>, de A.-C. SWINBURNE. + Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. Prix 3 50</p> + <p>VII.—<b>Oeuvres en Prose</b>, de P.-B. SHELLEY, traduites par Albert Savine. + Pamphlets politiques. Réfutation du déisme Fragments de romans. + Critique littéraire et critique d'art Philosophie. Un volume in-18. Prix 3 + 50</p> + <p>VIII.—<b>Souvenirs autobiographiques du Mangeur d'opium</b>, par THOMAS DE + QUINCEY. Traduction et préface par Albert Savine Deuxième + édition. Un volume in-18. Prix 3 50</p> + <p>IX.—<b>Confessions d'un Mangeur d'opium</b>, par THOMAS DE QUINCEY. + Première traduction intégrale par V. Descreux. Nouvelle édition. + Un volume in-18. Prix 3 50</p> + <p>X.—<b>Aurora Leigh</b>, par ELISABETH BARRETT BROWNING. Traduit de + l'anglais. Troisième édition. Un volume in-18. Prix 3 50</p> + <p>XI.—<b>Un Gant</b>, comédie en trois actes; <b>Le Nouveau + Système</b> pièce en cinq actes, par BJORNSTJERNE BJORNSON. Traduit du + norvégien par Auguste Monnier. Un vol. in-18. Prix 3 50</p> + <p>XII.—<b>Le Portrait de Dorian Gray</b>, par OSCAR WILDE. Traduit de + l'anglais par M. Eugène Tardieu. Cinquième édition. Un volume + in-18. Prix 3 50</p> + <p>XIII.—<b>Un Héros de notre Temps</b>, récits; <b>Le + Démon</b>, poème oriental, par LERMONTOEF. Traduit du russe par A. de + Villamarie. Deuxième édition. Un volume in-18 3 50</p> + <p>XIV.—<b>Intentions</b>, par OSCAR WILDE. Traduction, préface notes de + J. Joseph-Renaud. Un volume in-18 3 50</p> + <p>XV.—<b>La Dame de la Mer</b>, pièce en 5 actes; <b>Un Ennemi du + Peuple</b>, pièce en 5 actes, par HENRIK IBSEN. Traduction de M.M. Ad. + Chennevière et C. Johansen. Un vol. in-18 3 50</p> + <p>XVI.—<b>Enlevé!</b> roman de ROBERT L. STEVENSON. Traduction et + préface d'Albert Savine. Un volume in-18 3 50</p> + <p>XVII.—<b>Poèmes et Poésies</b> par ELISABETH BARRETT BROWNING + Traduction de l'anglais et étude par Albert Savine, Un volume in-18 3 50</p> + <p>XVIII.—<b>Le Crime de lord Arthur Savile</b>, par OSCAR WILDE Traduit de + l'anglais par Albert Savine. Un vol. in-18 3 50</p> + <p>XX.—<b>Derniers Contes</b>, par EDGAR POE. Traduits par F. Habbe Un volume + in-18 3 50</p> + <p>XX.—<b>Le Portrait de Monsieur W. H</b>., par OSCAR WILDE. Traduit de + l'anglais par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXI.—<b>Poèmes</b>, d'OSCAR WILDE. Traduction et préface par + Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXII.—<b>Simples Contes des Collines</b>, par RUDYARD KIPLING. Traduits de + l'anglais par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXIII.—<b>Le Prêtre et l'Acolyte</b>, nouvelles, par OSCAR WILDE. + Traduction et préface par Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50</p> + <p>XXIV.—XXV.—XXVI.—<b>Oeuvres poétiques complètes de + Shelley</b>, traduites par F. Rabbe. Précédées d'une + étude historique et critique sur la vie et les oeuvres de Shelley. Trois + volumes in-18, se vendant séparément chacun 3 50</p> + <p>XXVII.—<b>Nouveaux Contes des Collines</b>, par RUDYARD KIPLING. Traduits de + l'anglais par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXVIII.—<b>Mystères et Aventures</b>, par A. CONAN DOYLE. Traduction + d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXIX.—<b>Trois Troupiers</b>, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert + Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXX.—<b>Autres Troupiers</b>, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert + Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXXI.—<b>Le Parasite</b>, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert Savine et + Georges-Michel. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXXII.—<b>Au Blanc et Noir</b>, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert + Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXXIII.—<b>Théâtre. I.—Les Drames</b>, par OSCAR WILDE. + Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXXIV.—<b>La Grande Ombre</b>, roman, par A. CONAN DOYLE. Traduction + d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXXV.—<b>Poèmes et Ballades</b>, de A. C. SWINBURNE. Traduction de M. + Gabriel Mourey et notes de Guy de Maupassant. Un volume in-18, nouvelle + édition 3 50</p> + <p>XXXVI.-<b>Un Début en Médecine</b>, roman, par A. CONAN DOYLE. + Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXXVII.—<b>Chants d'avant l'Aube</b>, par A. C. SWINBURNE. Traduction de M. + Gabriel Mourey. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXXVIII.—<b>Sous les Déodars</b>, par RUDYARD KIPLING. Traduction + d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXXIX.—<b>Nouveaux Mystères et Aventures</b>, par CONAN DOYLE. + Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXXX.—<b>Idylle de Banlieue</b>, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert + Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXXXI.—<b>Théâtre. II.—Les Comédies, I.</b> par + OSCAR WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXXXII.—<b>La Cité de l'Épouvantable Nuit</b>, par RUDYARD + KIPLING. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXXXIII.—<b>Jim Harrison, boxeur</b>, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert + Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXXXIV.—<b>La Merveilleuse Découverte de Raffles Haw</b>, par CONAN + DOYLE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXXXV.—<b>Au Hasard de la Vie</b>, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert + Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXXXVI—<b>Vice Versa</b>, roman, par F. ANSTEY. Traduit de l'anglais par Ch. + Bernard-Derosne. Un volume in-18, nouvelle édition 3 50</p> + <p>XXXXVII.—<b>Lettres de Marque</b>, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert + Savine. Un volume in-18 3 50</p> + <p>XXXXVIII.—<b>Théâtre. III.—Les Comédies, II</b>, + par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>XXXXIX.—<b>Une Maison de Grenades</b>, par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert + Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>L.—<b>Micah Clarke.—Les Recrues de Monmouth</b>, par A. CONAN DOYLE. + Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50</p> + <p>LI.—<b>Le Capitaine Micah Clarke</b>, par A. CONAN DOYLE. Traduction + d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>LII.—<b>Derniers Mystères et Aventures</b>, par A. CONAN DOYLE. + Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>LIII.—<b>La Bataille de Sedgemoor</b>, par A. CONAN DOYLE. Traduction + d'Albert Savine. Un volume in-18 3 50</p> + <p>LIV.—<b>Terres de Silence</b>, par EDWARD WHITE. Traduit par J. G. Delamain. + Un vol. in-18/ 3 50</p> + <p>LV.—<b>Brugglesmith</b>, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert Savine et + Georges-Michel. Un vol. in-18. 3 50</p> + <p>LVI.—<b>Un Duo</b>, par A. CONAN DOYLE, seule traduction intégrale + par Albert Savine. Un volume in-18 3 50</p> + <p>LVII.—<b>Les Enquêtes du prestigieux Héwitt</b>, par ARTHUR + MORRISON. Adaptation française par Albert Savine et Georges Michel. Un volume + in-18. 3 50</p> + <p>LVIII.—<b>Nouvelles Enquêtes du prestigieux Héwitt</b>, par + ARTHUR MORRISON. Adaptation française par Albert Savine. Un volume in-18. 3 + 50</p> + <p>LIX.—<b>Dernières Enquêtes du prestigieux Héwitt</b>, + par ARTHUR MORRISON. Adaptation française par Albert Savine. Un volume in-18 3 + 50</p> + <p>LX.—<b>Essais de Littérature et d'Esthétique</b>, (1877-1885), + par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50</p> + <p>LXI.—<b>Chez les Américains</b>, par RUDYARD KIPLING. Traduction + d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>LXII.—<b>La Mort d'Ivan le Terrible</b>, par le Cte ALEXIS TOLSTOÏ. + Traduction de B. Tseytline et E. Jaubert. Un vol. in-18. 3 50</p> + <p>LXIII.—<b>Dorrington détective marron</b>, par ARTHUR MORRISON. + Traduction d'Albert Savine. Unh vol. in-18. 3 50</p> + <p>LXIV.—<b>Nouveaux Essais de Littérature et d'Esthétique</b>, + 1886-1887, par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50</p> + <p>LXV.—<b>Parmi les Cheminots de l'Inde</b>, par RUDYARD KIPLING. Traduction + d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50</p> + <p>LXVI.—<b>Dick le Galopeur</b>. par H. B. MARRIOTT WATSON. Traduction + d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50</p> + <p>LXVII.—<b>Le N° 19759. Confessions d'un Condamné</b>, recueillies + par JULIEN HAWTHORNE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18 3 50</p> + <p>LXVIII.—<b>Derniers Essais de Littérature et d'Esthétique</b>, + (1887-1890) par OSCAR WILDE. Trad. d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50</p> + <p>LXIX.—<b>Idylles de la Mer</b>, par FRANK Th. BULLEN, préface de R. + KIPLING. Texte français d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50</p> + <p>LXX.—<b>Anatole</b>, par ARTHUR SCHNITZLER. Traductions de MM. Maurice + Rémon et Maurice Vancaire. Un vol. in-18. 3 50</p> + <p>LXXI.—<b>Les Aventuriers</b>, par H. B. MARRIOTT WATSON. Traduction d'Albert + Savine. Un volume in-18. 3 50</p> + <p>LXXII.—<b>La Maison de la Courtisane</b>, par OSCAR WILDE. Traduction + d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50</p> + <p>Le traducteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de + traduction et de reproduction pour tous les pays, y compris la Suéde et la + Norvège.</p> + <p>Ce volume a été déposé au Ministère de + l'Intérieur (Section de la librairie) en avril 1919.</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <div class="blockquot"> + <p><i><b>De cet ouvrage il a été tiré à part dix + exemplaires sur papier de Hollande, numérotés et paraphés par + l'éditeur</b></i>.</p> + </div> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="DU_MEME_TRADUCTEUR" id="DU_MEME_TRADUCTEUR"></a>DU MÊME + TRADUCTEUR:</h2> + <p>JUAN VALERA.—Le Commandeur Mendoza.</p> + <p>NARCIS OLLER.—Le Papillon, préface d'Emile Zola.—Le Rapiat.</p> + <p>JACINTO VERDAGUER.—L'Atlantide.</p> + <p>EMILIA PARDO BAZAN.—Le Naturalisme.</p> + <p>HENRYCK SIENKIEWICZ.—Pages d'Amérique.</p> + <p>ANDREW CARNEGIE.—La Grande-Bretagne jugée par un + Américain.</p> + <p>ELISABETH BARRETT BROWNING.—Poèmes et Poésies.</p> + <p>TH. DE QUINCEY.—Souvenirs autobiographiques du Mangeur d'opium.</p> + <p>TH. ROOSEVELT.—La Vie au Ranche.—Chasses et parties de + chasse.—La Conquête de l'Ouest.—New-York.</p> + <p>PERCY BYSSHE SHELLEY.—Oeuvres en prose.</p> + <p>ROBERT L. STEVENSON.—Enlevé!</p> + <p>ALGERNON C. SWINBURNE.—Nouveaux Poèmes et Ballades.</p> + <p>ARTHUR CONAN DOYLE.—Mystères et Aventures.—Le Parasite. (En + collaboration avec Georges-Michel.)—La Grande Ombre.—Un Début en + Médecine.—Idylle de Banlieue.—Nouveaux Mystères et + Aventures.—Jim Harrison, boxeur.—La merveilleuse découverte de + Raffles Haw.—Derniers Mystères et Aventures.—Le Capitaine Micah + Clarke.—Les Recrues de Monmouth.—La bataille de Sedgemoor.—Un + Duo.</p> + <p>ARTHUR MORRISON.—Les Enquêtes du prestigieux + Héwitt.—Nouvelles Enquêtes du prestigieux + Héwitt.—Dernières Enquêtes du prestigieux + Héwitt.—Dorrington détective marron.</p> + <p>H.-B. MARRIOTT WATSON.—Dick le Galopeur.</p> + <p>JULIEN HAWTHORNE.—Confessions d'un condamné, par le Nº + 19759.</p> + <p>FRANK-TH. BULLEN.—Idylles de la mer.</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="A_LA_MEME_LIBRAIRIE" id="A_LA_MEME_LIBRAIRIE"></a>À LA MÊME + LIBRAIRIE</h2> + <hr style='width: 45%;' /> + <h4>OEUVRES D'OSCAR WILDE</h4> + <div class="blockquot"> + <p><b>Intentions</b>. Traduction de M. J. Joseph-Renaud. Un volume in-18, 3e + édition 3 fr. 50</p> + <p><b>Le Crime de lord Arthur Savile</b>. Traduction de M. Albert Savine. Un volume + in-18. 3 fr. 50</p> + <p><b>Le Portrait de Mr W. H.</b> Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18, + 3 fr. 50</p> + <p><b>Poèmes</b>. Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18. 8 fr. + 50</p> + <p><b>Essais de Littérature et d'Esthétique, 1877-1885</b>. + Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50</p> + <p><b>Le Prêtre et l'Acolyte</b>. Traduction de M. Albert Savine. Un volume + in-18. 3 fr. 50</p> + <p><b>Théâtre.—T. I.—Les Drames</b>. Traduction de M. + Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50</p> + <p><b>Théâtre.—T. II.—Les Comédies</b>. T. I. + Traduction de M. Albert Savine. Un vol. in-18. 3 fr. 50</p> + <p><b>Théâtre.—T. III.—Les Comédies</b>. T. II. + Traduction de M. Albert Savine. Un vol. in-18. 3 fr. 50</p> + <p><b>Une Maison de Grenades</b>. Traduction de M. Albert Savine. Un vol. in-18. 3 + fr. 50</p> + <p><b>Le Portrait de Dorian Gray</b>. Traduction d'Eugène Tardieu. Un volume + in-18, 7º édition. 3 fr. 50</p> + <p><b>Nouveaux essais de Littérature et d'Esthétique</b>. + <b>1886-juin 1887</b>. Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. + 50</p> + <p><b>Derniers essais de Littérature et d'Esthétique</b>. Traduction + de M. Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50.</p> + <p><b>La Maison de la Courtisane</b>. Traduction d'Albert Savine. 3 fr. 50</p> + </div> + <p>Imprimerie Générale de + Châtillon-sur-Seine.—EUVRARD-PICHAT.</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La maison de la courtisane, by Oscar Wilde + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE LA COURTISANE *** + +***** This file should be named 15150-h.htm or 15150-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/1/5/15150/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + + </body> +</html> + diff --git a/15150-h/images/grec114.jpg b/15150-h/images/grec114.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..706605e --- /dev/null +++ b/15150-h/images/grec114.jpg diff --git a/15150-h/images/grec120.jpg b/15150-h/images/grec120.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2faef8c --- /dev/null +++ b/15150-h/images/grec120.jpg diff --git a/15150-h/images/grec124.jpg b/15150-h/images/grec124.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..feea003 --- /dev/null +++ b/15150-h/images/grec124.jpg diff --git a/15150-h/images/grec266.jpg b/15150-h/images/grec266.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7e50859 --- /dev/null +++ b/15150-h/images/grec266.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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