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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Paul Verlaine, Vol. 1
+by Paul Verlaine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Oeuvres complètes de Paul Verlaine, Vol. 1
+ Poèmes Saturniens, Fêtes Galantes, Bonne chanson, Romances sans
+ paroles, Sagesse, Jadis et naguère
+
+
+Author: Paul Verlaine
+
+Release Date: February 20, 2005 [EBook #15112]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE PAUL VERLAINE ***
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+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica)
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+[Illustration: PAUL VERLAINE]
+
+ OEUVRES COMPLÈTES
+ DE
+ PAUL VERLAINE
+
+ POÈMES SATURNIENS--FÊTES GALANTES
+ BONNE CHANSON--ROMANCES SANS PAROLES
+ SAGESSE--JADIS ET NAGUÈRE
+
+
+ TOME PREMIER
+ _Troisième édition_
+
+ 1902
+
+
+
+
+ POÈMES SATURNIENS
+
+_Les Sages d'autrefois, qui valaient bien ceux-ci,
+Crurent, et c'est un point encor mal éclairci,
+Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres,
+Et que chaque âme était liée à l'un des astres.
+(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent
+Le rire est ridicule autant que décevant,
+Cette explication du mystère nocturne.)
+Or ceux-là qui sont nés sous le signe SATURNE,
+Fauve planète, chère aux nécromanciens,
+Ont entre tous, d'après les grimoires anciens,
+Bonne part de malheur et bonne part de bile.
+L'Imagination, inquiète et débile,
+Vient rendre nul en eux l'effort de la Raison.
+Dans leurs veines, le sang, subtil comme un poison,
+Brûlant comme une lave, et rare, coule et roule
+En grésillant leur triste Idéal qui s'écroule.
+Tels les Saturniens doivent souffrir et tels
+Mourir,--en admettant que nous soyons mortels.--
+Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne
+Par la logique d'une Influence maligne._
+
+P.V.
+
+
+
+
+ PROLOGUE
+
+Dans ces temps fabuleux, les limbes de l'histoire,
+Où les fils de Raghû, beaux de fard et de gloire,
+Vers la Ganga régnaient leur règne étincelant,
+Et, par l'intensité de leur vertu, troublant
+Les Dieux et les Démons et Bhagavat lui-même,
+Augustes, s'élevaient jusqu'au néant suprême,
+Ah! la terre et la mer et le ciel, purs encor
+Et jeunes, qu'arrosait une lumière d'or
+Frémissante, entendaient, apaisant leurs murmures
+De tonnerres, de flots heurtés, de moissons mûres,
+Et retenant le vol obstiné des essaims,
+Les Poètes sacrés chanter les Guerriers saints,
+Ce pendant que le ciel et la mer et la terre
+Voyaient--rouges et las de leur travail austère--
+S'incliner, pénitents fauves et timorés,
+Les Guerriers saints devant les Poètes sacrés!
+Une connexité grandiosement calme
+Liait le Kchatrya serein au Chanteur calme,
+Valmiki l'excellent à l'excellent Rama:
+Telles sur un étang deux touffes de padma.
+
+--Et sous tes cieux dorés et clairs, Hellas antique,
+De Sparte la sévère à la rieuse Allique,
+Les Aèdes, Orpheus, Akaïos, étaient
+Encore des héros altiers et combattaient,
+Homéros, s'il n'a pas, lui, manié le glaive,
+Fait retentir, clameur immense qui s'élève,
+Vos échos, jamais las, vastes postérités,
+D'Hektôr, et d'Odysseus, et d'Akhilleus chantés.
+Les héros à leur tour, après les luttes vastes,
+Pieux, sacrifiaient aux neuf Déesses chastes,
+Et non moins que de l'art d'Arès furent épris
+De l'Art dont une Palme immortelle est le prix,
+Akhilleus entre tous! Et le Laëtiade
+Dompta, parole d'or qui charme et persuade,
+Les esprits et les coeurs et les âmes toujours,
+Ainsi qu'Orpheus domptait les tigres elles ours.
+
+--Plus tard, vers des climats plus rudes, en des ères
+Barbares, chez les Francs tumultueux, nos pères,
+Est-ce que le Trouvère héroïque n'eut pas
+Comme le Preux sa part auguste des combats?
+Est-ce que, Théroldus ayant dit Charlemagne,
+Et son neveu Roland resté dans la montagne
+Et le bon Olivier et Turpin au grand coeur,
+En beaux couplets et sur un rythme âpre et vainqueur,
+Est-ce que, cinquante ans après, dans les batailles,
+Les durs Leudes perdant leur sang par vingt entailles,
+Ne chantaient pas le chant de geste sans rivaux,
+De Roland et de ceux qui virent Roncevaux
+Et furent de l'énorme et suprême tuerie,
+Du temps de l'Empereur à la barbe fleurie?
+
+--Aujourd'hui l'Action et le Rêve ont brisé
+Le pacte primitif par les siècles usé,
+Et plusieurs ont trouvé funeste ce divorce
+De l'harmonie immense et bleue et de la Force.
+La Force qu'autrefois le Poète tenait
+En bride, blanc cheval ailé qui rayonnait,
+La force, maintenant, la Force, c'est la Bête
+Féroce bondissante et folle et toujours prête
+A tout carnage, à tout dévaslement, à tout
+Égorgement d'un bout du monde à l'autre bout!
+L'Action qu'autrefois réglait le chant des lyres,
+Trouble, enivrée, en proie aux cent mille délires
+Fuligineux d'un siècle en ébullition,
+L'Action à présent,--ô pitié!--l'Action,
+C'est l'ouragan, c'est la tempête, c'est la houle
+Marine dans la nuit sans étoiles, qui roule
+Et déroule parmi des bruits sourds l'effroi vert
+Et rouge des éclairs sur le ciel entr'ouvert!
+
+--Cependant, orgueilleux et doux, loin des vacarmes
+De la vie et du choc désordonné des armes
+Mercenaires, voyez, gravissant les hauteurs
+Ineffables, voici le groupe des Chanteurs
+Vêtus de blanc, et des lueurs d'apothéoses
+Empourprent la fierté sereine de leurs poses:
+Tous beaux, tous purs, avec des rayons dans les yeux,
+Et sur leur front le rêve inachevé des Dieux,
+Le monde que troublait leur parole profonde,
+Les exile. A leur tour ils exilent le monde!
+C'est qu'ils ont à la fin compris qu'ils ne faut plus
+Mêler leur note pure aux cris irrésolus
+Que va poussant la foule obscène et violente,
+Et que l'isolement sied à leur marche lente.
+Le Poète, l'amour du Beau, voilà sa foi,
+L'Azur, son étendard, et l'Idéal, sa loi!
+Ne lui demandez rien de plus, car ses prunelles,
+Où le rayonnement des choses éternelles
+A mis des visions qu'il suit avidement,
+Ne sauraient s'abaisser une heure seulement
+Sur le honteux conflit des besognes vulgaires,
+Et sur vos vanités plates; et si naguères
+On le vit au milieu des hommes, épousant
+Leurs querelles, pleurant avec eux, les poussant
+Aux guerres, célébrant l'orgueil des Républiques
+Et l'éclat militaire et les splendeurs auliques.
+Sur la kitare, sur la harpe et sur le luth,
+S'il honorait parfois le présent d'un salut
+Et daignait consentir à ce rôle de prêtre
+D'aimer et de bénir, et s'il voulait bien être
+La voix qui rit ou pleure alors qu'on pleure ou rit,
+S'il inclinait vers l'âme humaine son esprit,
+C'est qu'il se méprenait alors sur l'âme humaine.
+
+Maintenant, va, mon Livre, où le hasard te mène.
+
+
+
+ MELANCHOLIA
+
+ _A Ernest Boutier_.
+
+
+
+ I
+
+ RÉSIGNATION
+
+Tout enfant, j'allais rêvant Ko-Hinnor,
+Somptuosité persane et papale,
+Héliogabale et Sardanapale!
+
+Mon désir créait sous des toits en or,
+Parmi les parfums, au son des musiques,
+Des harems sans fin, paradis physiques!
+
+Aujourd'hui plus calme et non moins ardent,
+Mais sachant la vie et qu'il faut qu'on plie,
+J'ai dû refréner ma belle folie,
+Sans me résigner par trop cependant.
+
+Soit! le grandiose échappe à ma dent,
+Mais fi de l'aimable et fi de la lie!
+Et je hais toujours la femme jolie!
+La rime assonante et l'ami prudent.
+
+
+ II
+
+ NEVERMORE
+
+Souvenir, souvenir, que me veux-tu? L'automne
+Faisait voler la grive à travers l'air atone,
+Et le soleil dardait un rayon monotone
+Sur le bois jaunissant où la bise détone.
+
+Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
+Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.
+Soudain, tournant vers moi son regard émouvant:
+«Quel fut ton plus beau jour!» fit sa voix d'or vivant,
+
+Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
+Un sourire discret lui donna la réplique,
+Et je baisai sa main blanche, dévotement.
+
+--Ah! les premières fleurs qu'elles sont parfumées!
+Et qu'il bruit avec un murmure charmant
+Le premier _oui_ qui sort de lèvres bien-aimées!
+
+
+ III
+
+ APRÈS TROIS ANS
+
+Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
+Je me suis promené dans le petit jardin
+Qu'éclairait doucement le soleil du matin,
+Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle.
+
+Rien n'a changé. J'ai tout revu: l'humble tonnelle
+De vigne folle avec les chaises de rotin...
+Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin
+Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.
+
+Les roses comme avant palpitent; comme avant,
+Les grands lys orgueilleux se balancent au vent.
+Chaque alouette qui va et vient m'est connue.
+
+Même j'ai retrouvé debout la Velléda,
+Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue.
+--Grêle, parmi l'odeur fade du réséda.
+
+
+ IV
+
+ Voeu
+
+Ah! les oarystis! les premières maîtresses!
+L'or des cheveux, l'azur des yeux, la fleur des chairs,
+Et puis, parmi l'odeur des corps jeunes et chers,
+La spontanéité craintive des caresses!
+
+Sont-elles assez loin toutes ces allégresses
+Et toutes ces candeurs! Hélas! toutes devers
+Le Printemps des regrets ont fui les noirs hivers
+De mes ennuis, de mes dégoûts, de mes détresses!
+
+Si que me voilà seul à présent, morne et seul,
+Morne et désespéré, plus glacé qu'un aïeul,
+Et tel qu'un orphelin pauvre sans soeur aînée.
+
+O la femme à l'amour câlin et réchauffant,
+Douce, pensive et brune, et jamais étonnée,
+Et qui parfois vous baise au front, comme un enfant
+
+
+ V
+
+ LASSITUDE
+
+ A batallas de amor campo de pluma.
+ (CONGORA)
+
+De la douceur, de la douceur, de la douceur!
+Calme un peu ces transports fébriles, ma charmante.
+Même au fort du déduit, parfois, vois-tu, l'amante
+Doit avoir l'abandon paisible de la soeur.
+
+Sois langoureuse, fais ta caresse endormante,
+Bien égaux les soupirs et ton regard berceur.
+Va, l'étreinte jalouse et le spasme obsesseur
+Ne valent pas un long baiser, même qui mente!
+
+Mais dans ton cher coeur d'or, me dis-tu, mon enfant,
+La fauve passion va sonnant l'oliphant.
+Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse!
+
+Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main,
+Et fais-moi des serments que tu rompras demain,
+Et pleurons jusqu'au jour, ô petite fougueuse!
+
+
+ VI
+
+ MON RÊVE FAMILIER
+
+Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
+D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
+Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
+Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.
+
+Car elle me comprend, et mon coeur, transparent
+Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème
+Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
+Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
+
+Est-elle brune, blonde ou rousse?--Je l'ignore.
+Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore,
+Comme ceux des aimés que la Vie exila.
+
+Son regard est pareil au regard des statues,
+Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave; elle a
+L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
+
+
+ VII
+
+ A UNE FEMME
+
+A vous ces vers, de par la grâce consolante
+De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux,
+De par votre âme, pure et toute bonne, à vous
+Ces vers du fond de ma détresse violente.
+
+C'est qu'hélas! le hideux cauchemar qui me hante
+N'a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux,
+Se multipliant comme un cortège de loups
+Et se pendant après mon sort qu'il ensanglante.
+
+Oh! je souffre, je souffre affreusement, si bien
+Que le gémissement premier du premier homme
+Chassé d'Éden n'est qu'une églogue au prix du mien!
+
+Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme
+Des hirondelles sur un ciel d'après-midi,
+--Chère,--par un beau jour de septembre attiédi.
+
+
+ VIII
+
+ L'ANGOISSE
+
+Nature, rien de toi ne m'émeut, ni les champs
+Nourriciers, ni l'écho vermeil des pastorales
+Siciliennes, ni les pompes aurorales,
+Ni la solennité dolente des couchants.
+
+Je ris de l'Art, je ris de l'Homme aussi, des chants,
+Des vers, des temples grecs et des tours en spirales
+Qu'étirent dans le ciel vide les cathédrales,
+Et je vois du même oeil les bons et les méchants.
+
+Je ne crois pas en Dieu, j'abjure et je renie
+Toute pensée, et quant à la vieille ironie,
+L'Amour, je voudrais bien qu'on ne m'en parlât plus.
+
+Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille
+Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
+Mon âme pour d'affreux naufrages appareille.
+
+
+
+
+ EAUX-FORTES
+
+ _A François Coppée_.
+
+
+
+ I
+
+ CROQUIS PARISIEN
+
+La lune plaquait ses teintes de zinc
+ Par angles obtus.
+Des bouts de fumée en forme de cinq
+Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.
+
+Le ciel était gris, la bise pleurait
+ Ainsi qu'un basson.
+Au loin, un matou frileux et discret
+Miaulait d'étrange et grêle façon.
+
+Moi, j'allais, rêvant du divin Platon
+ Et de Phidias,
+Et de Salamine et de Marathon,
+Sous l'oeil clignotant des bleus becs de gaz.
+
+
+ II
+
+ CAUCHEMAR
+
+J'ai vu passer dans mon rêve
+--Tel l'ouragan sur la grève,
+D'une main tenant un glaive
+Et de l'autre un sablier,
+ Ce cavalier
+
+Des ballades d'Allemagne
+Qu'à travers ville et campagne,
+Et du fleuve à la montagne,
+Et des forêts au vallon,
+ Un étalon
+
+Rouge-flamme et noir d'ébène,
+Sans bride, ni mors, ni rène,
+Ni hop! ni cravache, entraîne
+Parmi des râlements sourds
+ Toujours! toujours!
+
+Un grand feutre à longue plume
+Ombrait son oeil qui s'allume
+Et s'éteint. Tel, dans la brume,
+Éclate et meurt l'éclair bleu
+ D'une arme à feu.
+
+Comme l'aile d'une orfraie
+Qu'un subit orage effraie,
+Par l'air que la neige raie,
+Son manteau se soulevant
+ Claquait au vent,
+
+Et montrait d'un air de gloire
+Un torse d'ombre et d'ivoire,
+Tandis que dans la nuit noire
+Luisaient en des cris stridents
+ Trente-deux dents.
+
+
+ III
+
+ MARINE
+
+L'Océan sonore
+Palpite sous l'oeil
+De la lune en deuil
+Et palpite encore,
+
+Tandis qu'un éclair
+Brutal et sinistre
+Fend le ciel de bistre
+D'un long zigzag clair,
+
+Et que chaque lame,
+En bonds convulsifs,
+Le long des récifs,
+Va, vient, luit et clame,
+
+Et qu'au firmament,
+Où l'ouragan erre,
+Rugit le tonnerre
+Formidablement.
+
+
+ IV
+
+ EFFET DE NUIT
+
+La nuit. La pluie. Un ciel blafard que déchiquette
+De flèches et de tours à jour la silhouette
+D'une ville gothique éteinte au lointain gris.
+La plaine. Un gibet plein de pendus rabougris
+Secoués par le bec avide des corneilles
+Et dansant dans l'air noir des gigues non-pareilles,
+Tandis que leurs pieds sont la pâture des loups.
+Quelques buissons d'épine épars, et quelques houx
+Dressant l'horreur de leur feuillage à droite, à gauche,
+Sur le fuligineux fouillis d'un fond d'ébauche.
+Et puis, autour de trois livides prisonniers
+Qui vont pieds nus, un gros de hauts pertuisaniers
+En marche, et leurs fers droits, comme des fers de herse,
+Luisent à contresens des lances de l'averse.
+
+
+ V
+
+ GROTESQUES
+
+Leurs jambes pour toutes montures,
+Pour tous biens l'or de leurs regards,
+Par le chemin des aventures
+Ils vont haillonneux et hagards.
+
+Le sage, indigné, les harangue;
+Le sot plaint ces fous hasardeux;
+Les enfants leur tirent la langue
+Et les filles se moquent d'eux.
+
+C'est qu'odieux et ridicules,
+Et maléfiques en effet,
+Ils ont l'air, sur les crépuscules,
+D'un mauvais rêve que l'on fait:
+
+C'est que, sur leurs aigres guitares
+Crispant la main des libertés,
+Ils nasillent des chants bizarres,
+Nostalgiques et révoltés;
+
+C'est enfin que dans leurs prunelles
+Rit et pleure--fastidieux--
+L'amour des choses éternelles,
+Des vieux morts et des anciens dieux!
+
+--Donc, allez, vagabonds sans trêves,
+Errez, funestes et maudits,
+Le long des gouffres et des grèves,
+Sous l'oeil fermé des paradis!
+
+La nature à l'homme s'allie
+Pour châtier comme il le faut
+L'orgueilleuse mélancolie
+Qui vous fait marcher le front haut.
+
+Et, vengeant sur vous le blasphème
+Des vastes espoirs véhéments,
+Meurtrit votre front anathème
+Au choc rude des éléments.
+
+Les juins brûlent et les décembres
+Gèlent votre chair jusqu'aux os,
+Et la fièvre envahit vos membres,
+Qui se déchirent aux roseaux.
+
+Tout vous repousse et tout vous navre,
+Et quand la mort viendra pour vous,
+Maigre et froide, votre cadavre
+Sera dédaigné par les loups!
+
+
+
+ PAYSAGES TRISTES
+
+ _A Catulle Mendès_.
+
+
+ I
+
+ SOLEILS COUCHANTS
+
+Une aube affaiblie
+Verse par les champs
+La mélancolie
+Des soleils couchants.
+La mélancolie
+Berce de doux chants
+Mon coeur qui s'oublie
+Aux soleils couchants.
+Et d'étranges rêves,
+Comme des soleils
+Couchants, sur les grèves,
+Fantômes vermeils,
+Défilent sans trêves,
+Défilent, pareils
+A des grands soleils
+Couchants, sur les grèves.
+
+
+ II
+
+ CRÉPUSCULE DU SOIR MYSTIQUE
+
+Le Souvenir avec le Crépuscule
+Rougeoie et tremble à l'ardent horizon
+De l'Espérance en flamme qui recule
+Et s'agrandit ainsi qu'une cloison
+Mystérieuse où mainte floraison
+--Dahlia, lys, tulipe et renoncule--
+S'élance autour d'un treillis, et circule
+Parmi la maladive exhalaison
+De parfums lourds et chauds, dont le poison
+--Dahlia, lys, tulipe et renoncule--
+Noyant mes sens, mon âme et ma raison,
+Mêle, dans une immense pâmoison,
+Le Souvenir avec le Crépuscule.
+
+
+ III
+
+ PROMENADE SENTIMENTALE
+
+Le couchant, dardait ses rayons suprêmes
+Et le vent berçait les nénuphars blêmes;
+Les grands nénuphars entre les roseaux,
+Tristement luisaient sur les calmes eaux.
+Moi j'errais tout seul, promenant ma plaie
+Au long de l'étang, parmi la saulaie
+Où la brume vague évoquait un grand
+Fantôme laiteux se désespérant
+Et pleurant avec la voix des sarcelles
+Qui se rappelaient en battant des ailes
+Parmi la saulaie où j'errais tout seul
+Promenant ma plaie; et l'épais linceul
+Des ténèbres vint noyer les suprêmes
+Rayons du couchant dans ses ondes blêmes
+Et des nénuphars, parmi les roseaux,
+Des grands nénuphars sur les calmes eaux.
+
+
+ IV
+
+ NUIT DU WALPURGIS CLASSIQUE
+
+C'est plutôt le sabbat du second Faust que l'autre.
+Un rhythmique sabbat, rhythmique, extrêmement
+Rhythmique.--Imaginez un jardin de Lenôtre,
+ Correct, ridicule et charmant.
+
+Des ronds-points; au milieu, des jets d'eau; des allées
+Toutes droites; sylvains de marbre; dieux marins
+De bronze; çà et là, des Vénus étalées;
+ Des quinconces, des boulingrins;
+
+Des châtaigniers; des plants de fleurs formant la dune;
+Ici, des rosiers nains qu'un goût docte effila;
+Plus loin, des ifs taillés en triangles. La lune
+ D'un soir d'été sur tout cela.
+
+Minuit sonne, et réveille au fond du parc aulique
+Un air mélancolique, un sourd, lent et doux air
+De chasse: tel, doux, lent, sourd et mélancolique,
+ L'air de chasse de _Tannhauser_.
+
+Des chants voilés de cors lointains où la tendresse
+Des sens étreint l'effroi de l'âme en des accords
+Harmonieusement dissonnants dans l'ivresse;
+ Et voici qu'à l'appel des cors
+
+S'entrelacent soudain des formes toutes blanches,
+Diaphanes, et que le clair de lune fait
+Opalines parmi l'ombre verte des branches,
+ --Un Watteau rêvé par Raffet!--
+
+S'entrelacent parmi l'ombre verte des arbres
+D'un geste alangui, plein d'un désespoir profond;
+Puis, autour des massifs, des bronzes et des marbres
+ Très lentement dansent en rond.
+
+--Ces spectres agités, sont-ce donc la pensée
+Du poète ivre, ou son regret, ou son remords,
+Ces spectres agités en tourbe cadencée,
+ Ou bien tout simplement des morts?
+
+Sont-ce donc ton remords, ô rèvasseur qu'invite
+L'horreur, ou ton regret, ou ta pensée,--hein?--tous
+Ces spectres qu'un vertige irrésistible agite,
+ Ou bien des morts qui seraient fous?--
+
+N'importe! ils vont toujours, les fébriles fantômes,
+Menant leur ronde vaste et morne et tressautant
+Comme dans un rayon de soleil des atomes,
+ Et s'évaporent à l'instant
+
+Humide et blême où l'aube éteint l'un après l'autre
+Les cors, en sorte qu'il ne reste absolument
+Plus rien--absolument--qu'un jardin de Lenôtre,
+ Correct, ridicule et charmant.
+
+
+ V
+
+ CHANSON D'AUTOMNE
+
+Les sanglots longs
+Des violons
+ De l'automne
+Blessent mon coeur
+D'une langueur
+ Monotone.
+
+Tout suffocant
+Et blême, quand
+ Sonne l'heure,
+Je me souviens
+Des jours anciens
+ Et je pleure;
+
+Et je m'en vais
+Au vent mauvais
+ Qui m'emporte
+Deçà, delà,
+Pareil à la
+ Feuille morte.
+
+
+ VI
+
+ L'HEURE DU BERGER
+
+La lune est rouge au brumeux horizon;
+Dans un brouillard qui danse, la prairie
+S'endort fumeuse, et la grenouille crie
+Par les joncs verts où circule un frisson;
+
+Les fleurs des eaux referment leurs corolles,
+Des peupliers profilent aux lointains,
+Droits et serrés, leurs spectres incertains;
+Vers les buissons errent les lucioles;
+
+Les chats-huants s'éveillent, et sans bruit
+Rament l'air noir avec leurs ailes lourdes,
+Et le zénith s'emplit de lueurs sourdes.
+Blanche, Vénus émerge, et c'est la Nuit.
+
+
+ VII
+
+ LE ROSSIGNOL
+
+Comme un vol criard d'oiseaux en émoi,
+Tous mes souvenirs s'abattent sur moi,
+S'abattent parmi le feuillage jaune
+De mon coeur mirant son tronc plié d'aune
+Au tain violet de l'eau des Regrets,
+Qui mélancoliquement coule auprès,
+S'abattent, et puis la rumeur mauvaise
+Qu'une brise moite en montant apaise,
+S'éteint par degrés dans l'arbre, si bien
+Qu'au bout d'un instant on n'entend plus rien,
+Plus rien que la voix célébrant l'Absente,
+Plus rien que la voix,--ô si languissante!--
+De l'oiseau qui fut mon Premier Amour,
+Et qui chante encor comme au premier jour;
+Et, dans la splendeur triste d'une lune
+Se levant blafarde et solennelle, une
+Nuit mélancolique et lourde d'été,
+Pleine de silence et d'obscurité,
+Berce sur l'azur qu'un vent doux effleure
+L'arbre qui frissonne et l'oiseau qui pleure.
+
+
+
+
+ CAPRICES
+
+ _A Henry Winter_.
+
+
+ I
+
+ FEMME ET CHATTE
+ Elle jouait avec sa chatte;
+Et c'était merveille de voir
+La main blanche et la blanche patte
+S'ébattre dans l'ombre du soir.
+
+Elle cachait--la scélérate!--
+Sous ces mitaines de fil noir
+Ses meurtriers ongles d'agate,
+Coupants et clairs comme un rasoir.
+
+L'autre aussi faisait la sucrée
+Et rentrait sa griffe acérée,
+Mais le diable n'y perdait rien...
+
+Et dans le boudoir où, sonore,
+Tintait son rire aérien,
+Brillaient quatre points de phosphore.
+
+
+ II
+
+ JÉSUITISME
+
+Le chagrin qui me tue est ironique, et joint
+Le sarcasme au supplice, et ne torture point
+Franchement, mais picote avec un faux sourire
+Et transforme en spectacle amusant mon martyre,
+Et sur la bière où gît mon Rêve mi-pourri,
+Beugle un _De profundis_ sur l'air du _Traderi_.
+C'est un Tartufe qui, tout en mettant des roses
+Pompons sur les autels des Madones moroses,
+Tout en faisant chanter à des enfants de choeurs
+Ces cantiques d'eau tiède où se baigne le coeur,
+Tout en ami donnant ces guimpes amoureuses
+Qui serpentent au coeur sacré des Bienheureuses,
+Tout en disant à voix basse son chapelet,
+Tout en passant la main sur son petit collet,
+Tout en parlant avec componction de l'âme,
+N'en médite pas moins ma ruine,--l'infâme!
+
+
+ III
+
+ LA CHANSON DES INGÉNUES
+
+Nous sommes les Ingénues
+Aux bandeaux plats, à l'oeil bleu,
+Qui vivons, presque inconnues,
+Dans les romans qu'on lit peu.
+
+Nous allons entrelacées,
+Et le jour n'est pas plus pur
+Que le fond de nos pensées,
+Et nos rêves sont d'azur;
+
+Et nous courons par les prés
+Et rions et babillons
+Des aubes jusqu'aux vesprées,
+Et chassons aux papillons;
+
+Et des chapeaux de bergères
+Défendent notre fraîcheur,
+Et nos robes--si légères--
+Sont d'une extrême blancheur;
+
+Les Richelieux, les Caussades
+Et les chevaliers Faublas
+Nous prodiguent les oeillades,
+Les saluts et les «hélas!»
+
+Mais en vain, et leurs mimiques
+Se viennent casser le nez
+Devant les plis ironiques
+De nos jupons détournés;
+
+Et notre candeur se raille
+Des imaginations
+De ces raseurs de muraille,
+Bien que parfois nous sentions
+
+Battre nos coeurs sous nos mantes
+A des pensers clandestins,
+En nous sachant les amantes
+Futures des libertins.
+
+
+ IV
+
+ UNE GRANDE DAME
+
+Belle «à damner les saints», à troubler sous l'aumusse
+Un vieux juge! Elle marche impérialement.
+Elle parle--et ses dents font un miroitement--
+Italien, avec un léger accent russe.
+
+Ses yeux froids où l'émail sertit le bleu de Prusse
+Ont l'éclat insolent et dur du diamant.
+Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement
+De la peau, nulle reine ou courtisane, fût-ce
+
+Cléopâtre la lynce ou la chatte Ninon,
+N'égale sa beauté patricienne, non!
+Vois, ô bon Buridan: «C'est une grande dame!»
+
+Il faut--pas de milieu!--l'adorer à genoux.
+Plat, n'ayant d'astre aux cieux que ces lourds cheveux roux
+Ou bien lui cravacher la face, à cette femme!
+
+
+ V
+
+ MONSIEUR PRUDHOMME
+
+Il est grave: il est maire et père de famille.
+Son faux col engloutit son oreille. Ses yeux,
+Dans un rêve sans fin, flottent insoucieux
+Et le printemps en fleurs sur ses pantoufles brille.
+
+Que lui fait l'astre d'or, que lui fait la charmille
+Où l'oiseau chante à l'ombre, et que lui font les cieux,
+Et les prés verts et les gazons silencieux?
+Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille
+
+Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu.
+Il est juste-milieu, botaniste et pansu,
+Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,
+
+Ces fainéants barbus, mal peignés, il les a
+Plus en horreur que son éternel coryza,
+Et le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles.
+
+
+ INITIUM
+
+Les violons mêlaient leur rire du chant des flûtes,
+Et le bal tournoyait quand je la vis passer
+Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes
+De son oreille où mon Désir comme un baiser
+S'élançait et voulait lui parler sans oser.
+
+Cependant elle allait, et la mazurque lente
+La portait dans son rythme indolent comme un vers,
+--Rime mélodieuse, image étincelante,--
+Et son âme d'enfant rayonnait à travers
+La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts.
+
+Et depuis, ma Pensée--immobile--contemple
+Sa Splendeur évoquée, en adoration,
+Et, dans son Souvenir, ainsi que dans un temple,
+Mon Amour entre, plein de superstition.
+
+Et je crois que voici venir la Passion.
+
+
+ ÇAVITRI
+
+ (MAHA-BRAHATA)
+
+Pour sauver son époux, Çavitri fit le voeu
+De se tenir trois jours entiers, trois nuits entières,
+Debout, sans remuer jambes, buste ou paupières:
+Rigide, ainsi que dit Vyaça, comme un pieu.
+
+Ni, Curya, tes rais cruels, ni la langueur
+Que Tchandra vient épandre à minuit sur les cimes
+Ne firent défaillir, dans leurs efforts sublimes,
+La pensée et la chair de la femme au grand coeur.
+
+--Que nous cerne l'Oubli, noir et morne assassin,
+Ou que l'Envie aux traits amers nous ait pour cibles.
+Ainsi que Çavitri faisons-nous impassibles,
+Mais, comme elle, dans l'âme ayons un haut dessein.
+
+
+ SUB URBE
+
+Les petits ifs du cimetière
+Frémissent au vent hiémal,
+Dans la glaciale lumière.
+
+Avec des bruits sourds qui font mal,
+Les croix de bois des tombes neuves
+Vibrent sur un ton anormal.
+
+Silencieux comme les fleuves,
+Mais gros de pleurs comme eux de flots,
+Les fils, les mères elles veuves,
+
+Par les détours du triste enclos,
+S'écoulent,--lente théorie,
+Au rythme heurté des sanglots.
+
+Le sol sous les pieds glisse et crie,
+Là-haut de grands nuages tors
+S'échevèlent avec furie.
+
+Pénétrant comme le remords,
+Tombe un froid lourd qui vous écoeure,
+Et qui doit filtrer chez les morts,
+
+Chez les pauvres morts, à toute heure
+Seuls, et sans cesse grelottants,
+--Qu'on les oublie ou qu'on les pleure!--
+
+Ah! vienne vite le Printemps,
+Et son clair soleil qui caresse,
+Et ses doux oiseaux caquetants!
+
+Refleurisse l'enchanteresse
+Gloire des jardins et des champs
+Que l'âpre hiver tient en détresse!
+
+Et que,--des levers aux couchants,
+L'or dilaté d'un ciel sans bornes
+Berce de parfums et de chants,
+
+Chers endormis, vos sommeils mornes!
+
+
+ SÉRÉNADE
+
+Comme la voix d'un mort qui chanterait
+ Du fond de sa fosse,
+Maîtresse, entends monter vers ton retrait
+ Ma voix aigre et fausse.
+
+Ouvre ton âme et ton oreille au son
+ De la mandoline:
+Pour toi j'ai fait, pour toi, cette chanson
+ Cruelle et câline.
+
+Je chanterai tes yeux d'or et d'onyx
+ Purs de toutes ombres,
+Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx
+ De tes cheveux sombres.
+
+Comme la voix d'un mort qui chanterait
+ Du fond de sa fosse,
+Maîtresse, entends monter vers ton retrait
+ Ma voix aigre et fausse.
+
+Puis je louerai beaucoup, comme il convient,
+ Cette chair bénie
+Dont le parfum opulent me revient
+ Les nuits d'insomnie.
+
+Et pour finir, je dirai le baiser
+ De ta lèvre rouge,
+Et ta douceur à me martyriser,
+ --Mon Ange!--ma Gouge!
+
+Ouvre ton âme et ton oreille au son
+ De ma mandoline:
+Pour toi j'ai fait, pour toi, cette chanson
+ Cruelle et câline.
+
+
+ UN DAHLIA
+
+Courtisane au sein dur, à l'oeil opaque et brun
+S'ouvrant avec lenteur comme celui d'un boeuf,
+Ton grand torse reluit ainsi qu'un marbre neuf.
+
+Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun
+Arôme, et la beauté sereine de ton corps
+Déroule, mate, ses impeccables accords.
+
+Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu'au moins
+Exhalent celles-là qui vont fanant les foins,
+Et tu trônes, Idole insensible à l'encens.
+
+--Ainsi le Dahlia, roi vêtu de splendeur;
+Élève, sans orgueil, sa tête sans odeur,
+Irritant au milieu des jasmins agaçants!
+
+
+ NEVERMORE
+
+Allons, mon pauvre coeur, allons, _mon vieux complice_,
+Redresse et peins à neuf tous tes arcs triomphaux;
+Brûle un encens ranci sur tes autels d'or faux;
+Sème de fleurs les bords béants du précipice;
+Allons, mon pauvre coeur, allons, _mon vieux complice!_
+
+Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni;
+Entonne, orgue enroué, des _Te Deum_ splendides;
+Vieillard prématuré, mets du fard sur tes rides:
+Couvre-toi de tapis mordorés, mur jauni;
+Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni.
+
+Sonnez, grelots; sonnez, clochettes; sonnez, cloches!
+Car mon rêve impossible a pris corps, et je l'ai
+Entre mes bras pressé: le Bonheur, cet ailé
+Voyageur qui de l'Homme évite les approches.
+--Sonnez, grelots; sonnez, clochettes; sonnez, cloches!
+
+Le Bonheur a marché côte à côte avec moi;
+Mais la FATALITÉ ne connaît point de trêve:
+Le ver est dans le fruit, le réveil dans le rêve,
+Et le remords est dans l'amour: telle est la loi.
+--Le Bonheur a marché côte à côte avec moi.
+
+
+ IL BACIO
+
+Baiser! rose trémière au jardin des caresses!
+Vif accompagnement sur le clavier des dents
+Des doux refrains qu'Amour chante en les coeurs ardents,
+Avec sa voix d'archange aux langueurs charmeresses!
+
+Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser!
+Volupté non pareille, ivresse inénarrable!
+Salut! L'homme, penché sur ta coupe adorable,
+S'y grise d'un bonheur qu'il ne sait épuiser.
+
+Comme le vin du Rhin et comme la musique,
+Tu consoles et tu berces, et le chagrin
+Expire avec la moue en ton pli purpurin...
+Qu'un plus grand, Goethe ou Will, te dresse un vers classique.
+
+Moi, je ne puis, chétif trouvère de Paris,
+T'offrir que ce bouquet de strophes enfantines:
+Sois bénin et, pour prix, sur les lèvres mutines
+D'Une que je connais, Baiser, descends, et ris.
+
+
+ DANS LES BOIS
+
+D'autres,--des innocents ou bien des lymphatiques,--
+Ne trouvent dans les bois que charmes langoureux,
+Souffles frais et parfums tièdes. Ils sont heureux!
+D'autres s'y sentent pris--rêveurs--d'effrois mystiques.
+
+Ils sont heureux! Pour moi, nerveux, et qu'un remords
+Épouvantable et vague affole sans relâche,
+Par les forêts je tremble à la façon d'un lâche
+Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts.
+
+Ces grands rameaux jamais apaisés, comme l'onde.
+D'où tombe un noir silence avec une ombre encor
+Plus noire, tout ce morne et sinistre décor
+Me remplit d'une horreur triviale et profonde.
+
+Surtout les soirs d'été: la rougeur du couchant
+Se fond dans le gris bleu des brumes qu'elle teinte
+D'incendie et de sang; et l'angélus qui tinte
+Au lointain semble un cri plaintif se rapprochant.
+
+Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe
+Et repasse, toujours plus fort, dans l'épaisseur
+Toujours plus sombre des hauts chênes, obsesseur,
+Et s'éparpille, ainsi qu'un miasme, dans l'espace.
+
+La nuit vient. Le hibou s'envole. C'est l'instant
+Où l'on songe aux récits des aïeules naïves...
+Sous un fourré, là-bas, là-bas, des sources vives
+Font un bruit d'assassins postés se concertant.
+
+
+ NOCTURNE PARISIEN
+
+ _A Edmond Lepelletier_.
+
+Roule, roule ton flot indolent, morne Seine,--
+Sur tes ponts qu'environne une vapeur malsaine
+Bien des corps ont passé, morts, horribles, pourris,
+Dont les âmes avaient pour meurtrier Paris.
+Mais tu n'en traînes pas, en tes ondes glacées,
+Autant que ton aspect m'inspire de pensées!
+
+Le Tibre a sur ses bords des ruines qui font
+Monter le voyageur vers un passé profond,
+Et qui, de lierre noir et de lichen couvertes,
+Apparaissent, tas gris, parmi les herbes vertes.
+Le gai Guadalquivir rit aux blonds orangers
+Et reflète, les soirs, des boléros légers,
+Le Pactole a son or, le Bosphore a sa rive
+Où vient faire son kief l'odalisque lascive.
+Le Rhin est un burgrave, et c'est un troubadour
+Que le Lignon, et c'est un ruffian que l'Adour.
+Le Nil, au bruit plaintif de ses eaux endormies,
+Berce de rêves doux le sommeil des momies.
+Le grand Meschascébé, fier de ses joncs sacrés,
+Charrie augustement ses îlots mordorés,
+Et soudain, beau d'éclairs, de fracas et de fastes,
+Splendidement s'écroule en Niagaras vastes.
+L'Eurotas, où l'essaim des cygnes familiers
+Mêle sa grâce blanche au vert mat des lauriers,
+Sous son ciel clair que raie un vol de gypaète,
+Rhythmique et caressant, chante ainsi qu'un poète.
+Enfin, Ganga, parmi les hauts palmiers tremblants
+Et les rouges padmas, marche à pas fiers et lents
+En appareil royal, tandis qu'au loin la foule
+Le long des temples va, hurlant, vivante houle,
+Au claquement massif des cymbales de bois,
+Et qu'accroupi, filant ses notes de hautbois,
+Du saut de l'antilope agile attendant l'heure,
+Le tigre jaune au dos rayé s'étire et pleure.
+
+--Toi, Seine, tu n'as rien. Deux quais, et voilà tout,
+Deux quais crasseux, semés de l'un à l'autre bout
+D'affreux bouquins moisis et d'une foule insigne
+Qui fait dans l'eau des ronds et qui pêche à la ligne.
+Oui, mais quand vient le soir, raréfiant enfin
+Les passants allourdis de sommeil ou de faim,
+Et que le couchant met au ciel des taches rouges,
+Qu'il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges
+Et, s'accoudant au pont de la Cité, devant
+Notre-Dame, songer, coeur et cheveux au vent!
+Les nuages, chassés par la brise nocturne,
+Courent, cuivreux et roux, dans l'azur taciturne.
+Sur la tête d'un roi du portail, le soleil,
+Au moment de mourir, pose un baiser vermeil.
+L'Hirondelle s'enfuit à l'approche de l'ombre.
+Et l'on voit voleter la chauve-souris sombre.
+Tout bruit s'apaise autour. A peine un vague son
+Dit que la ville est là qui chante sa chanson,
+Qui lèche ses tyrans et qui mord ses victimes;
+Et c'est l'aube des vols, des amours et des crimes.
+--Puis, tout à coup, ainsi qu'un ténor effaré
+Lançant dans l'air bruni son cri désespéré,
+Son cri qui se lamente, et se prolonge, et crie,
+Éclate en quelque coin l'orgue de Barbarie:
+Il brame un de ces airs, romances ou polkas,
+Qu'enfants nous tapotions sur nos harmonicas
+Et qui font, lents ou vifs, réjouissants ou tristes,
+Vibrer l'âme aux proscrits, aux femmes, aux artistes.
+C'est écorché, c'est faux, c'est horrible, c'est dur,
+Et donnerait la fièvre à Rossini, pour sûr;
+Ces rires sont traînés, ces plaintes sont hachées;
+Sur une clef de sol impossible juchées,
+Les notes ont un rhume et les _do_ sont des _la_,
+Mais qu'importe! l'on pleure en entendant cela!
+Mais l'esprit, transporté dans le pays des rêves,
+Sent à ces vieux accords couler en lui des sèves;
+La pitié monte au coeur et les larmes aux yeux,
+Et l'on voudrait pouvoir goûter la paix des cieux,
+Et dans une harmonie étrange et fantastique
+Qui tient de la musique et tient de la plastique,
+L'âme, les inondant de lumière et de chant,
+Mêle les sons de l'orgue aux rayons du couchant!
+
+--Et puis l'orgue s'éloigne, et puis c'est le silence,
+Et la nuit terne arrive et Vénus se balance
+Sur une molle nue au fond des cieux obscurs:
+On allume les becs de gaz le long des murs.
+Et l'astre et les flambeaux font des zigzags fantasques
+Dans le fleuve plus noir que le velours des masques;
+Et le contemplateur sur le haut garde-fou
+Par l'air et par les ans rouillé comme un vieux sou
+Se penche, en proie aux vents néfastes de l'abîme.
+Pensée, espoir serein, ambition sublime,
+Tout, jusqu'au souvenir, tout s'envole, tout fuit,
+Et l'on est seul avec Paris, l'Onde et la Nuit!
+
+--Sinistre trinité! De l'ombre dures portes!
+Mané-Thécel-Pharès des illusions mortes!
+Vous êtes toutes trois, ô Goules de malheur,
+Si terribles, que l'Homme, ivre de la douleur
+Que lui font en perçant sa chair vos doigts de spectre,
+L'Homme, espèce d'Oreste à qui manque une Électre,
+Sous la fatalité de votre regard creux
+Ne peut rien et va droit au précipice affreux;
+Et vous êtes aussi toutes trois si jalouses
+De tuer et d'offrir au grand Ver des épouses
+Qu'on ne sait que choisir entre vos trois horreurs,
+Et si l'on craindrait moins périr par les terreurs
+Des Ténèbres que sous l'Eau sourde, l'Eau profonde,
+Ou dans tes bras fardés, Paris, reine du monde!
+
+--Et tu coules toujours, Seine, et, tout en rampant,
+Tu traînes dans Paris ton cours de vieux serpent,
+De vieux serpent boueux, emportant vers tes havres
+Tes cargaisons de bois, de houille et de cadavres!
+
+
+ MARCO[1]
+
+[Note 1: L'auteur prévient que le rythme et le dessin de cette
+ritournelle sont empruntés à un poème faisant partie du recueil de M.
+J.-T. de Saint-Germain: _les Roses de Noël_ (_Mignon_). Il a cru
+intéressant d'exploiter au profit d'un tout autre ordre d'idées une forme
+lyrique un peu naïve peut-être, mais assez harmonieuse toutefois dans sa
+maladresse même, et qui n'a point trop mal réussi, ce semble, à son
+inventeur, poète aimable.]
+
+Quand Marco passait, tous les jeunes hommes
+Se penchaient pour voir ses yeux, des Sodomes
+Où les feux d'Amour brûlaient sans pitié
+Ta pauvre cahute, ô froide Amitié;
+Tout autour dansaient des parfums mystiques
+Où l'âme, en pleurant, s'anéantissait.
+Sur ses cheveux roux un charme glissait;
+Sa robe rendait d'étranges musiques
+ Quand Marco passait.
+
+Quand Marco chantait, ses mains, sur l'ivoire,
+Évoquaient souvent la profondeur noire
+Des airs primitifs que nul n'a redits,
+Et sa voix montait dans les paradis
+De la symphonie immense des rêves,
+Et l'enthousiasme alors transportait
+Vers des cieux _connus_ quiconque écoutait
+Ce timbre d'argent qui vibrait sans trèves,
+ Quand Marco chantait.
+
+Quand Marco pleurait, ses terribles larmes
+Défiaient l'éclat des plus belles armes;
+Ses lèvres de sang fonçaient leur carmin
+Et son désespoir n'avait rien d'humain;
+Pareil au foyer que l'huile exaspère,
+Son courroux croissait, rouge, et l'on aurait
+Dit d'une lionne à l'âpre forêt
+Communiquant sa terrible colère,
+ Quand Marco pleurait.
+
+Quand Marco dansait, sa jupe moirée
+Allait et venait comme une marée,
+Et, tel qu'un bambou flexible, son flanc
+Se tordait, faisant saillir son sein blanc;
+Un éclair partait. Sa jambe de marbre,
+Emphatiquement cynique, haussait
+Ses mates splendeurs, et cela faisait
+Le bruit du vent de la nuit dans un arbre,
+ Quand Marco dansait.
+
+Quand Marco dormait, oh! quels parfums d'ambre
+Et de chair mêlés opprimaient la chambre!
+Sous les draps la ligne exquise du dos
+Ondulait, et dans l'ombre des rideaux
+L'haleine montait, rhythmique et légère;
+Un sommeil heureux et calme fermait
+Ses yeux, et ce doux mystère charmait
+Les vagues objets parmi l'étagère,
+ Quand Marco dormait.
+
+Mais quand elle aimait, des flots de luxure
+Débordaient, ainsi que d'une blessure
+Sort un sang vermeil qui fume et qui bout,
+De ce corps cruel que son crime absout:
+Le torrent rompait les digues de l'âme,
+Noyait la pensée, et bouleversait
+Tout sur son passage, et rebondissait
+Souple et dévorant comme de la flamme,
+ Et puis se glaçait.
+
+
+ CESAR BORGIA
+
+ PORTRAIT EN PIED
+
+Sur fond sombre noyant un riche vestibule
+Où le buste d'Horace et celui de Tibulle
+Lointain et de profil rêvent en marbre blanc,
+La main gauche au poignard et la main droite au flanc,
+Tandis qu'un rire doux redresse la moustache,
+Le duc CÉSAR, un grand costume, se détache.
+Les yeux noirs, les cheveux noirs et le velours noir
+Vont contrastant, parmi l'or somptueux d'un soir,
+Avec la pâleur mate et belle du visage
+Vu de trois quarts et très ombré, suivant l'usage
+Des Espagnols ainsi que des Vénitiens,
+Dans les portraits de rois et de praticiens.
+Le nez palpite, fin et droit. La bouche, rouge,
+Est mince, et l'on dirait que la tenture bouge
+Au souffle véhément qui doit s'en exhaler.
+Et le regard errant avec laisser-aller,
+Devant lui, comme il sied aux anciennes peintures,
+Fourmille de pensers énormes d'aventures.
+Et le front, large et pur, sillonné d'un grand pli,
+Sans doute de projets formidables rempli,
+Médite sous la toque où frissonne une plume
+S'élançant hors d'un noeud de rubis qui s'allume.
+
+
+ LA MORT DE PHILIPPE II
+
+ _A Louis-Xavier de Ricard._
+
+Le coucher d'un soleil de septembre ensanglante
+La plaine morne et l'âpre arête des sierras
+Et de la brume au loin l'installation lente.
+
+Le Guadarrama pousse entre les sables ras
+Son flot hâtif qui va réfléchissant par places
+Quelques oliviers nains tordant leurs maigres bras.
+
+Le grand vol anguleux des éperviers rapaces
+Raye à l'ouest le ciel mat et rouge qui brunit,
+Et leur cri rauque grince à travers les espaces.
+
+Despotique, et dressant au-devant du zénith
+L'entassement brutal de ses tours octogones,
+L'Escurial étend son orgueil de granit.
+
+Les murs carrés, percés de vitraux monotones,
+Montent droits, blancs et nus, sans autres ornements
+Que quelques grils sculptés qu'alternent des couronnes.
+
+Avec des bruits pareils aux rudes hurlements
+D'un ours que des bergers navrent de coups de pioches
+Et dont l'écho redit les râles alarmants,
+
+Torrent de cris roulant ses ondes sur les roches,
+Et puis s'évaporant en de murmures longs,
+Sinistrement dans l'air, du soir, tintent les cloches.
+
+Par les cours du palais, où l'ombre met ses plombs,
+Circule--tortueux serpent hiératique--
+Une procession de moines aux frocs blonds
+
+Qui marchent un par un, suivant l'ordre ascétique,
+Et qui, pieds nus, la corde aux reins, un cierge en main,
+Ululent d'une voix formidable un cantique.
+
+--Qui donc ici se meurt? Pour qui sur le chemin
+Cette paille épandue et ces croix long-voilées
+Selon le rituel catholique romain?--
+
+La chambre est haute, vaste et sombre. Niellées,
+Les portes d'acajou massif tournent sans bruit,
+Leurs serrures étant, comme leurs gonds, huilées.
+
+Une vague rougeur plus triste que la nuit
+Filtre à rais indécis par les plis des tentures
+A travers les vitraux où le couchant reluit,
+
+Et fait papilloter sur les architectures,
+A l'angle des objets, dans l'ombre du plafond,
+Ce halo singulier qu'ont voit dans les peintures.
+
+Parmi le clair-obscur transparent et profond
+S'agitent effarés des hommes et des femmes
+A pas furtifs, ainsi que les hyènes font.
+
+Riches, les vêtements des seigneurs et des dames
+Velours panne, satin soie, hermine et brocart,
+Chantent l'ode du luxe en chatoyantes gammes,
+
+Et, trouant par éclairs distancés avec art
+L'opaque demi-jour, les cuirasses de cuivre
+Des gardes alignés scintillent de trois quart
+
+Un homme en robe noire, à visage de guivre,
+Se penche, en caressant de la main ses fémurs.
+Sur un lit, comme l'on se penche sur un livre.
+
+Des rideaux de drap d'or roides comme des murs
+Tombent d'un dais de bois d'ébène en droite ligne,
+Dardant à temps égaux l'oeil des diamants durs.
+
+Dans le lit, un vieillard d'une maigreur insigne
+Égrène un chapelet, qu'il baise par moment,
+Entre ses doigts crochus comme des brins de vigne
+
+Ses lèvres font ce sourd et long marmottement,
+Dernier signe de vie et premier d'agonie,
+--Et son haleine pue épouvantablement.
+
+Dans sa barbe couleur d'amarante ternie,
+Parmi ses cheveux blancs où luisent des tons roux
+Sous son linge bordé de dentelle jaunie,
+
+Avides, empressés, fourmillants, et jaloux
+De pomper tout le sang malsain du mourant fauve,
+En bataillons serrés vont et viennent les poux.
+
+C'est le Roi, ce mourant qu'assisté un mire chauve,
+Le Roi Philippe Deux d'Espagne,--Saluez!
+Et l'aigle autrichien s'effare dans l'alcôve,
+
+Et de grands écussons, aux murailles cloués,
+Brillent, et maints drapeaux où l'oiseau noir s'étale
+Pendent deçà delà, vaguement remués!...
+
+--La porte s'ouvre. Un flot de lumière brutale
+Jaillit soudain, déferle et bientôt s'établit
+Par l'ampleur de la chambre en nappe horizontale:
+
+Porteurs de torches, roux, et que l'extase emplit,
+Entrent dix capucins qui restent en prière:
+Un d'entre eux se détache et marche droit au lit.
+
+Il est grand, jeune et maigre, et son pas est de pierre,
+Et les élancements farouches de la Foi
+Rayonnent à travers les cils de sa paupière;
+
+Son pied ferme et pesant et lourd, comme la Loi,
+Sonne sur les tapis, régulier, emphatique;
+Les yeux baissés en terre, il marche droit au Roi.
+
+Et tous sur son trajet dans un geste extatique
+S'agenouillent, frappant trois fois du poing leur sein,
+Car il porte avec lui le sacré Viatique.
+
+Du lit s'écarte avec respect le matassin,
+Le médecin du corps, en pareille occurrence,
+Devant céder la place, Ame, à ton médecin.
+
+La figure du Roi, qu'étire la souffrance,
+A l'approche du fray se rassérène un peu.
+Tant la religion est grosse d'espérance!
+
+Le moine, cette fois, ouvrant son oeil de feu,
+Tout brillant de pardons mêlés à des reproches,
+S'arrête, messager des justices de Dieu.
+
+--Sinistrement dans l'air du soir tintent les cloches.
+
+Et la Confession commence. Sur le flanc
+Se retournant, le roi, d'un ton sourd, bas et grêle,
+Parle de feux, de juifs, de bûchers et de sang.
+
+--«Vous repentiriez-vous par hasard de ce zèle?
+Brûler des juifs, mais c'est une dilection!
+Vous fûtes, ce faisant, orthodoxe et fidèle.»--
+
+Et, se pétrifiant dans l'exaltation,
+Le Révérend, les bras croisés en croix, tête dressée,
+Semble l'esprit sculpté de l'Inquisition.
+
+Ayant repris haleine, et d'une voix cassée,
+Péniblement, et comme arrachant par lambeaux
+Un remords douloureux du fond de sa pensée,
+
+Le Roi, dont la lueur tragique des flambeaux
+Éclaire le visage osseux et le front blême,
+Prononce ces mots: Flandre, Albe, morts, sacs, tombeaux.
+
+--«Les Flamands, révoltés contre l'Église même,
+Furent très justement punis, à votre los,
+Et je m'étonne, ô Roi, de ce doute suprême.
+
+«Poursuivez.»--Et le roi parla de don Carlos.
+Et deux larmes coulaient tremblantes sur sa joue
+Palpitante et collée affreusement à l'os.
+
+--«Vous déplorez cet acte, et moi je vous en loue!
+L'Infant, certes, était coupable au dernier point,
+Ayant voulu tirer l'Espagne dans la boue
+
+«De l'hérésie anglaise, et de plus n'ayant point
+Frémi de conspirer--ô ruses abhorrées!--
+Et contre un Père, et contre un Maître, et contre un Oint!»--
+
+Le moine ensuite dit les formules sacrées
+Par quoi tous nos péchés nous sont remis, et puis,
+Prenant l'Hostie avec ses deux mains timorées,
+
+Sur la langue du Roi la déposa. Tous bruits
+Se sont tus, et la Cour, pliant dans la détresse,
+Pria, muette et pâle, et nul n'a su depuis
+
+Si sa prière fut sincère ou bien traîtresse.
+--Qui dira les pensers obscurs que protégea
+Ce silence, brouillard complice qui se dresse?--
+
+Ayant communié, le Roi se replongea
+Dans l'ampleur des coussins, et la béatitude
+De l'Absolution reçue ouvrant déjà
+
+L'oeil de son âme au jour clair de la certitude,
+épanouit ses traits en un sourire exquis
+Qui tenait de la fièvre et de la quiétude.
+
+Et tandis qu'alentour ducs, comtes et marquis,
+Pleins d'angoisses, fichaient leurs yeux sous la courtine.
+L'âme du Roi montait aux cieux conquis.
+
+Puis le râle des morts hurla dans la poitrine
+De l'auguste malade avec des sursauts fous:
+Tel l'ouragan passe à travers une ruine.
+
+Et puis, plus rien; et puis, sortant par mille trous,
+Ainsi que des serpents frileux de leur repaire,
+Sur le corps froid les vers se mêlèrent aux poux.
+
+--Philippe Deux était à la droite du Père.
+
+
+
+ ÉPILOGUE
+
+
+ I
+
+Le soleil, moins ardent, luit clair au ciel moins dense.
+Balancés par un vent automnal et berceur,
+Les rosiers du jardin s'inclinent en cadence.
+L'atmosphère ambiante a des baisers de soeur,
+
+La Nature a quitté pour cette fois son trône
+De splendeur, d'ironie et de sérénité:
+Clémente, elle descend, par l'ampleur de l'air jaune,
+Vers l'homme, son sujet pervers et révolté.
+
+Du pan de son manteau que l'abîme constelle,
+Elle daigne essuyer les moiteurs de nos fronts,
+Et son âme éternelle et sa forme immortelle
+Donnent calme et vigueur à nos coeurs mous et prompts.
+
+Le frais balancement des ramures chenues,
+L'horizon élargi plein de vagues chansons,
+Tout, jusqu'au vol joyeux des oiseaux et des nues,
+Tout aujourd'hui console et délivre.--Pensons.
+
+
+ II
+
+Donc, c'en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées
+Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu
+Dont le vent caressait mes tempes obsédées,
+Vous pouvez revoler devers l'Infini bleu!
+
+Et toi, Vers qui tintais, et toi, Rime sonore,
+Et vous, Rythmes chanteurs, et vous, délicieux
+Ressouvenirs, et vous, Rêves, et vous encore,
+Images qu'évoquaient mes désirs anxieux,
+
+Il faut nous séparer. Jusqu'aux jours plus propices
+Ou nous réunira l'Art, notre maître, adieu,
+Adieu, doux compagnons, adieu, charmants complices!
+Vous pouvez revoler devers l'Infini bleu.
+
+Aussi bien, nous avons fourni notre carrière
+Et le jeune étalon de notre bon plaisir,
+Tout affolé qu'il est de sa course première,
+A besoin d'un peu d'ombre et de quelque loisir.
+
+--Car toujours nous t'avons fixée, ô Poésie,
+Notre astre unique et notre unique passion,
+T'ayant seule pour guide et compagne choisie,
+Mère, et nous méfiant de l'Inspiration.
+
+
+ III
+
+Ah! l'Inspiration superbe et souveraine,
+L'Égérie aux regards lumineux et profonds,
+Le Genium commode et l'Erato soudaine,
+L'Ange des vieux tableaux avec des ors au fond,
+
+La Muse, dont la voix est puissante sans doute,
+Puisqu'elle fait d'un coup dans les premiers cerveaux,
+Comme ces pissenlits dont s'émaille la route,
+Pousser tout un jardin de poèmes nouveaux,
+
+La Colombe, le Saint-Esprit, le saint délire,
+Les Troubles opportuns, les Transports complaisants,
+Gabriel et son luth, Apollon et sa lyre,
+Ah! l'Inspiration, on l'invoque à seize ans!
+
+Ce qu'il nous faut à nous, les Suprêmes Poèles
+Qui vénérons les Dieux et qui n'y croyons pas,
+A nous dont nul rayon n'auréola les têtes,
+Dont nulle Béatrix n'a dirigé les pas,
+
+A nous qui ciselons les mots comme des coupes
+Et qui faisons des vers émus très froidement,
+A nous qu'on ne voit point les soirs aller par groupes
+Harmonieux au bord des _lacs_ et nous pàmant,
+
+Ce qu'il nous faut, à nous, c'est, aux lueurs des lampes,
+La science conquise et le sommeil dompté,
+C'est le front dans les mains du vieux Faust des estampes,
+C'est l'Obstination et c'est la Volonté!
+
+C'est la Volonté sainte, absolue, éternelle,
+Cramponnée au projet comme un noble condor
+Aux flancs fumants de peur d'un buffle, et d'un coup d'aile
+Emportant son trophée à travers les cieux d'or!
+
+Ce qu'il nous faut à nous, c'est l'étude sans trêve,
+C'est l'effort inouï, le combat non pareil,
+C'est la nuit, l'âpre nuit du travail, d'où se lève
+Lentement, lentement, l'Oeuvre, ainsi qu'un soleil!
+
+Libre à nos Inspirés, coeurs qu'une oeillade enflamme.
+D'abandonner leur être aux vents comme un bouleau:
+Pauvres gens! l'Art n'est pas d'éparpiller son âme:
+Est-elle eu marbre, ou non, la Vénus de Milo?
+
+Nous donc, sculptons avec le ciseau des Pensées
+Le bloc vierge du Beau, Paros immaculé,
+Et faisons-en surgir sous nos mains empressées
+Quelque pure statue au péplos étoile,
+
+Afin qu'un jour, frappant de rayons gris et roses
+Le chef-d'oeuvre serein, comme un nouveau Memnon
+L'Aube-Postérité, fille des Temps moroses,
+Fasse dans l'air futur retentir notre nom!
+
+
+
+
+
+
+ FÊTES GALANTES
+
+
+
+
+ CLAIR DE LUNE
+
+Votre âme est un paysage choisi
+Que vont charmants masques et bergamasques,
+Jouant du luth et dansant et quasi
+Tristes sous leurs déguisements fantasques.
+
+Tout en chantant sur le mode mineur
+L'amour vainqueur et la vie opportune,
+Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur
+Et leur chanson se mêle au clair de lune,
+
+Au calme clair de lune triste et beau,
+Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
+Et sangloter d'extase les jets d'eau,
+Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.
+
+
+ PANTOMIME
+
+Pierrot, qui n'a rien d'un Clitandre,
+Vide un flacon sans plus attendre,
+Et, pratique, entame un pâté.
+
+Cassandre, au fond de l'avenue,
+Verse une larme méconnue
+Sur son neveu déshérité.
+
+Ce faquin d'Arlequin combine
+L'enlèvement de Colombine
+Et pirouette quatre fois.
+
+Colombine rêve, surprise
+De sentir un coeur dans la brise
+Et d'entendre en son coeur des voix.
+
+
+ SUR L'HERBE
+
+L'abbé divague.--Et toi, marquis,
+Tu mets de travers ta perruque.
+--Ce vieux vin de Chypre est exquis
+Moins, Camargo, que votre nuque.
+
+--Ma flamme...--Do, mi, sol, la, si.
+--L'abbé, ta noirceur se dévoile.
+--Que je meure, Mesdames, si
+Je ne vous décroche une étoile.
+
+--Je voudrais être petit chien!
+--Embrassons nos bergères, l'une
+Après l'autre.--Messieurs, eh bien?
+--Do, mi, sol.--Hé! bonsoir la Lune!
+
+
+ L'ALLÉE
+
+Fardée et peinte comme au temps des bergeries,
+Frêle parmi les noeuds énormes de rubans,
+Elle passe, sous les ramures assombries,
+Dans l'allée où verdit la mousse des vieux bancs,
+Avec mille façons et mille afféteries
+Qu'on garde d'ordinaire aux perruches chéries.
+Sa longue robe à queue est bleue, et l'éventail
+Qu'elle froisse en ses doigts fluets aux larges bagues
+S'égaie en des sujets érotiques, si vagues
+Qu'elle sourit, tout en rêvant, à maint détail.
+--Blonde en somme. Le nez mignon avec la bouche
+Incarnadine, grasse, et divine d'orgueil
+Inconscient.--D'ailleurs plus fine que la mouche
+Qui ravive l'éclat un peu niais de l'oeil.
+
+
+ A LA PROMENADE
+
+Le ciel si pâle et les arbres si grêles
+Semblent sourire à nos costumes clairs
+Qui vont flottant légers avec des airs
+De nonchalance et des mouvements d'ailes.
+
+Et le vent doux ride l'humble bassin,
+Et la lueur du soleil qu'atténue
+L'ombre des bas tilleuls de l'avenue
+Nous parvient bleue et mourante à dessein.
+
+Trompeurs exquis et coquettes charmantes
+Coeurs tendres mais affranchis du serment
+Nous devisons délicieusement,
+Et les amants lutinent les amantes
+
+De qui la main imperceptible sait
+Parfois donner un soufflet qu'on échange
+Contre un baiser sur l'extrême phalange
+Du petit doigt, et comme la chose est
+
+Immensément excessive et farouche,
+On est puni par un regard très sec,
+Lequel contraste, au demeurant, avec
+La moue assez clémente de la bouche.
+
+
+ DANS LA GROTTE
+
+ Là, je me tue à vos genoux!
+ Car ma détresse est infinie,
+Et la tigresse épouvantable d'Hyrcanie
+ Est une agnelle au prix de vous.
+
+ Oui, céans, cruelle Clymène,
+ Ce glaive qui, dans maints combats,
+Mit tant de Scipions et de Cyrus à bas,
+ Va finir ma vie et ma peine!
+
+ Ai-je même besoin de lui
+ Pour descendre aux Champs-Elysées?
+Amour perça-t-il pas de flèches aiguisées
+ Mon coeur, dès que votre oeil m'eût lui?
+
+
+ LES INGÉNUS
+
+Les hauts talons luttaient avec les longues jupes,
+En sorte que, selon le terrain et le vent,
+Parfois luisaient des bas de jambe, trop souvent
+Interceptés!--et nous aimions ce jeu de dupes.
+
+Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux
+Inquiétait le col des belles, sous les branches,
+Et c'était des éclairs soudains de nuques blanches
+Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous.
+
+Le soir tombait, un soir équivoque d'automne:
+Les belles, se pendant rêveuses à nos bras,
+Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,
+Que notre âme depuis ce temps tremble et s'étonne.
+
+
+ CORTÈGE
+
+Un singe en veste de brocart
+Trotte et gambade devant elle
+Qui froisse un mouchoir de dentelle
+Dans sa main gantée avec art,
+
+Tandis qu'un négrillon tout rouge
+Maintient à tour de bras les pans
+De sa lourde robe en suspens,
+Attentif à tout pli qui bouge;
+
+Le singe ne perd pas des yeux
+La gorge blanche de la dame.
+Opulent trésor que réclame
+Le torse nu de l'un des dieux;
+
+Le négrillon parfois soulève
+Plus haut qu'il ne faut, l'aigrefin,
+Son fardeau somptueux, afin
+De voir ce dont la nuit il rêve;
+
+Elle va par les escaliers,
+Et ne paraît pas davantage
+Sensible à l'insolent suffrage
+De ses animaux familiers.
+
+
+ LES COQUILLAGES
+
+Chaque coquillage incrusté
+Dans la grotte où nous nous aimâmes
+A sa particularité,
+
+L'un a la pourpre de nos âmes
+Dérobée au sang de nos coeurs
+Quand je brûle et que tu t'enflammes;
+
+Cet autre affecte tes langueurs
+Et tes pâleurs alors que, lasse,
+Tu m'en veux de mes yeux moqueurs;
+
+Celui-ci contrefait la grâce
+De ton oreille, et celui-là
+Ta nuque rose, courte et grasse;
+
+Mais un, entre autres, me troubla.
+
+
+ EN PATINANT
+
+Nous fûmes dupes, vous et moi,
+De manigances mutuelles,
+Madame, à cause de l'émoi
+Dont l'Été férut nos cervelles.
+
+Le Printemps avait bien un peu
+Contribué, si ma mémoire
+Est bonne, à brouiller notre jeu,
+Mais que d'une façon moins noire!
+
+Car au printemps l'air est si frais
+Qu'en somme les roses naissantes,
+Qu'Amour semble entr'ouvrir exprès,
+Ont des senteurs presque innocentes;
+
+Et même les lilas ont beau
+Pousser leur haleine poivrée,
+Dans l'ardeur du soleil nouveau,
+Cet excitant au plus récrée,
+
+Tant le zéphir souffle, moqueur,
+Dispersant l'aphrodisiaque
+Effluve, en sorte que le coeur
+Chôme et que même l'esprit vaque,
+
+Et qu'émoustillés, les cinq sens
+Se mettent alors de la fête,
+Mais seuls, tout seuls, bien seuls et sans
+Que la crise monte à la tête.
+
+Ce fut le temps, sous de clairs ciels
+(Vous en souvenez-vous, Madame?),
+Des baisers superficiels
+Et des sentiments à fleur d'âme,
+
+Exempts de folles passions,
+Pleins d'une bienveillance amène.
+Comme tous deux nous jouissions
+Sans enthousiasme--et sans peine!
+
+Heureux instants!--mais vint l'Été:
+Adieu, rafraîchissantes brises?
+Un vent de lourde volupté
+Investit nos âmes surprises.
+
+Des fleurs aux calices vermeils
+Nous lancèrent leurs odeurs mûres,
+Et partout les mauvais conseils
+Tombèrent sur nous des ramures
+
+Nous cédâmes à tout cela,
+Et ce fut un bien ridicule
+Vertigo qui nous affola
+Tant que dura la canicule.
+
+Rires oiseux, pleurs sans raisons,
+Mains indéfiniment pressées,
+Tristesses moites, pâmoisons,
+Et quel vague dans les pensées!
+
+L'automne heureusement, avec
+Son jour froid et ses bises rudes,
+Vint nous corriger, bref et sec,
+De nos mauvaises habitudes,
+
+Et nous induisit brusquement
+En l'élégance réclamée
+De tout irréprochable amant
+Comme de toute digne aimée...
+
+Or cet Hiver, Madame, et nos
+Parieurs tremblent pour leur bourse,
+Et déjà les autres traîneaux
+Osent nous disputer la course.
+
+Les deux mains dans votre manchon,
+Tenez-vous bien sur la banquette
+Et filons!--et bientôt Fanchon
+Nous fleurira quoiqu'on caquette!
+
+
+ FANTOCHES
+
+Scaramouche et Pulcinella,
+Qu'un mauvais dessein rassembla,
+Gesticulent, noirs sur la lune.
+
+Cependant l'excellent docteur
+Bolonais cueille avec lenteur
+Des simples parmi l'herbe brune.
+
+Lors sa fille, piquant minois,
+Sous la charmille en tapinois
+Se glisse demi-nue, en quête
+
+De son beau pirate espagnol,
+Dont un langoureux rossignol
+Clame la détresse à tue-tête.
+
+
+ CYTHÈRE
+
+Un pavillon à claires-voies
+Abrite doucement nos joies
+Qu'éventent des rosiers amis;
+
+L'odeur des roses, faible, grâce
+Au vent léger d'été qui passe,
+Se mêle aux parfums qu'elle a mis;
+
+Comme ses yeux l'avaient promis,
+Son courage est grand et sa lèvre
+Communique une exquise fièvre;
+
+Et l'Amour comblant tout, hormis
+La Faim, sorbets et confitures
+Nous préservent des courbatures.
+
+
+ EN BATEAU
+
+L'étoile du berger tremblote
+Dans l'eau plus noire et le pilote
+Cherche un briquet dans sa culotte.
+
+C'est l'instant, Messieurs, ou jamais,
+D'être audacieux, et je mets
+Mes deux mains partout désormais!
+
+Le chevalier Atys qui gratte
+Sa guitare, à Chloris l'ingrate
+Lance une oeillade scélérate.
+
+L'abbé confesse bas Églé,
+Et ce vicomte déréglé
+Des champs donne à son coeur la clé.
+
+Cependant la lune se lève
+Et l'esquif en sa course brève
+File gaîment sur l'eau qui rêve.
+
+
+ LE FAUNE
+
+Un vieux faune de terre cuite
+Rit au centre des boulingrins,
+Présageant sans doute une suite
+Mauvaise à ces instants sereins
+
+Qui m'ont conduit et t'ont conduite,
+Mélancoliques pèlerins,
+Jusqu'à cette heure dont la fuite
+Tournoie au son des tambourins.
+
+
+ MANDOLINE
+
+Les donneurs de sérénades
+Et les belles écouteuses
+Échangent des propos fades
+Sous les ramures chanteuses.
+
+C'est Tircis et c'est Aminte,
+Et c'est l'éternel Clitandre,
+Et c'est Damis qui pour mainte
+Cruelle fait maint vers tendre.
+
+Leurs courtes vestes de soie,
+Leurs longues robes à queues,
+Leur élégance, leur joie
+Et leurs molles ombres bleues,
+
+Tourbillonnent dans l'extase
+D'une lune rose et grise,
+Et la mandoline jase
+Parmi les frissons de brise.
+
+
+ A CLYMÈNE
+
+Mystiques barcarolles,
+Romances sans paroles,
+Chère, puisque tes yeux,
+ Couleur des cieux,
+
+Puisque ta voix, étrange
+Vision qui dérange
+Et trouble l'horizon
+ De ma raison,
+
+Puisque l'arôme insigne
+De ta pâleur de cygne
+Et puisque la candeur
+ De ton odeur,
+
+Ah! puisque tout ton être,
+Musique qui pénètre,
+Nimbes d'anges défunts,
+ Tons et parfums.
+
+A sur d'almes cadences
+En ses correspondances,
+Induit mon coeur subtil,
+ Ainsi soit-il!
+
+
+ LETTRE
+
+Eloigné de vos yeux, Madame, par des soins
+Impérieux (j'en prends tous les dieux à témoins),
+Je languis et je meurs, comme c'est ma coutume
+En pareil cas, et vais, le coeur plein d'amertume,
+A travers des soucis où votre ombre me suit,
+Le jour dans mes pensées, dans mes rêves la nuit.
+Et la nuit et le jour adorable, Madame!
+Si bien qu'enfin, mon corps faisant place à mon âme,
+Je deviendrai fantôme à mon tour aussi, moi,
+Et qu'alors, et parmi le lamentable émoi
+Des enlacements vains et des désirs sans nombre,
+Mon ombre se fondra à jamais en notre ombre.
+
+En attendant, je suis, très chère, ton valet.
+
+Tout se comporte-t-il là-bas comme il te plaît,
+Ta perruche, ton chat, ton chien? La compagnie
+Est-elle toujours belle, et cette Silvanie
+Dont j'eusse aimé l'oeil noir si le tien n'était bleu,
+Et qui parfois me fit des signes, palsambleu!
+Te sert-elle toujours de douce confidente?
+
+Or, Madame, un projet impatient me hante
+De conquérir le monde et tous ses trésors pour
+Mettre à vos pieds ce gage--indigne--d'un amour
+Égal à toutes les flammes les plus célèbres
+Qui des grands coeurs aient fait resplendir les ténèbres.
+Cléopàtre fut moins aimée, oui, sur ma foi!
+Par Marc-Antoine et par César que vous par moi,
+N'en doutez pas, Madame, et je saurai combattre
+Comme César pour un sourire, ô Cléopâtre,
+
+Et comme Antoine fuir au seul prix d'un baiser.
+
+Sur ce, très chère, adieu. Car voilà trop causer
+Et le temps que l'on perd à lire une missive
+N'aura jamais valu la peine qu'on l'écrive.
+
+
+ LES INDOLENTS
+
+Bah! malgré les destins jaloux,
+Mourons ensemble, voulez-vous?
+--La proposition est rare.
+
+--Le rare est le bon. Donc mourons
+Comme dans les Décamérons.
+--Hi! hi! hi! quel amant bizarre!
+
+--Bizarre, je ne sais. Amant
+Irréprochable, assurément.
+Si vous voulez, mourons ensemble?
+
+--Monsieur, vous raillez mieux encor
+Que vous n'aimez, et parlez d'or;
+Mais taisons-nous, si bon vous semble?
+
+Si bien que ce soir-là Tircis
+Et Dorimène, à deux assis
+Non loin de deux silvains hilares,
+
+Eurent l'inexpiable tort
+D'ajourner une exquise mort.
+Hi! hi! hi! les amants bizarres!
+
+
+ COLOMBINE
+
+Léandre le sot,
+Pierrot qui d'un saut
+ De puce
+Franchit le buisson,
+Cassandre sous son
+ Capuce,
+
+Arlequin aussi,
+Cet aigrefin si
+ Fantasque
+Aux costumes fous,
+Ses yeux luisants sous
+ Son masque,
+
+--Do, mi, sol, mi, fa,--
+Tout ce monde va,
+ Rit, chante
+Et danse devant
+Une belle enfant
+ Méchante
+
+Dont les yeux pervers
+Comme les yeux verts
+ Des chattes
+Gardent ses appas
+Et disent: «A bas
+ Les pattes!»
+
+--Eux ils vont toujours!
+Fatidique cours
+ Des astres,
+Oh! dis-moi vers quels
+Mornes ou cruels
+ Désastres
+
+L'implacable enfant,
+Preste et relevant
+ Ses jupes,
+La rose au chapeau,
+Conduit son troupeau
+ De dupes?
+
+
+ L'AMOUR PAR TERRE
+
+Le vent de l'autre nuit a jeté bas l'Amour
+Qui, dans le coin le plus mystérieux du parc,
+Souriait en bandant malignement son arc,
+Et dont l'aspect nous fit tant songer tout un jour!
+
+Le vent de l'autre nuit l'a jeté bas! Le marbre
+Au souffle du matin tournoie, épars. C'est triste
+De voir le piédestal, où le nom de l'artiste
+Se lit péniblement parmi l'ombre d'un arbre.
+
+Oh! c'est triste de voir debout le piédestal
+Tout seul! et des pensers mélancoliques vont
+Et viennent dans mon rêve où le chagrin profond
+Évoque un avenir solitaire et fatal.
+
+Oh! c'est triste!--Et toi-même, est-ce pas? es touchée
+D'un si dolent tableau, bien que ton oeil frivole
+S'amuse au papillon de pourpre et d'or qui vole
+Au-dessus des débris dont l'allée est jonchée.
+
+
+ EN SOURDINE
+
+Calmes dans le demi-jour
+Que les branches hautes font,
+Pénétrons bien notre amour
+De ce silence profond.
+
+Fondons nos âmes, nos coeurs
+Et nos sens extasiés,
+Parmi les vagues langueurs
+Des pins et des arbousiers.
+
+Ferme tes yeux à demi,
+Croise tes bras sur ton sein,
+Et de ton coeur endormi
+Chasse à jamais tout dessein.
+
+Laissons-nous persuader
+Au souffle berceur et doux
+Qui vient à tes pieds rider
+Les ondes de gazon roux.
+
+Et quand, solennel, le soir
+Des chênes noirs tombera,
+Voix de notre désespoir,
+Le rossignol chantera.
+
+
+ COLLOQUE SENTIMENTAL
+
+Dans le vieux parc solitaire et glacé
+Deux formes ont tout à l'heure passé.
+
+Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
+Et l'on entend à peine leurs paroles.
+
+Dans le vieux parc solitaire et glacé
+Deux spectres ont évoqué le passé.
+
+--Te souvient-il de notre extase ancienne?
+--Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?
+
+--Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom?
+Toujours vois-tu mon âme en rêve?--Non.
+
+--Ah! les beaux jours de bonheur indicible
+Où nous joignions nos bouches!--C'est possible.
+
+Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir!
+--L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
+
+Tels ils marchaient dans les avoines folles,
+Et la nuit seule entendit leurs paroles.
+
+
+
+
+
+ LA BONNE CHANSON
+
+
+
+ I
+
+Le soleil du matin doucement chauffe et dore.
+Les seigles et les blés tout humides encore,
+Et l'azur a gardé sa fraîcheur de la nuit.
+L'on sort sans autre but que de sortir; on suit,
+Le long de la rivière aux vagues herbes jaunes,
+Un chemin de gazon que bordent de vieux aunes.
+L'air est vif. Par moments un oiseau vole avec
+Quelque fruit de la haie ou quelque paille au bec,
+Et son reflet dans l'eau survit à son passage.
+C'est tout.
+
+ Mais le songeur aime ce paysage
+Dont la claire douceur a soudain caressé
+Son rêve de bonheur adorable, et bercé
+Le souvenir charmant de cette jeune fille,
+Blanche apparition qui chante et qui scintille,
+Dont rêve le poète et que l'homme chérit,
+Évoquant en ses voeux dont peut-être on sourit
+La Compagne qu'enfin il a trouvée, et l'âme
+Que son âme depuis toujours pleure et réclame.
+
+
+ II
+
+Toute grâce et toutes nuances
+Dans l'éclat doux de ses seize ans,
+Elle a la candeur des enfances
+Et les manèges innocents.
+
+Ses yeux qui sont les yeux d'un ange,
+Savent pourtant, sans y penser,
+Éveiller le désir étrange
+D'un immatériel baiser.
+
+Et sa main, à ce point petite
+Qu'un oiseau-mouche n'y tiendrait,
+Captive, sans espoir de fuite,
+Le coeur pris par elle en secret.
+
+L'intelligence vient chez elle
+En aide à l'âme noble; elle est
+Pure autant que spirituelle:
+Ce qu'elle a dit, il le fallait!
+
+Et si la sottise l'amuse
+Et la fait rire sans pitié,
+Elle serait, étant la muse,
+Clémente jusqu'à l'amitié.
+
+Jusqu'à l'amour--qui sait? peut-être,
+A l'égard d'un poète épris
+Qui mendierait sous sa fenêtre,
+L'audacieux! un digne prix
+
+De sa chanson bonne ou mauvaise!
+Mais témoignant sincèrement,
+Sans fausse note, et sans fadaise,
+Du doux mal qu'on souffre en aimant.
+
+
+ III
+
+En robe grise et verte avec des ruches,
+Un jour de juin que j'étais soucieux,
+Elle apparut souriante à mes yeux
+Qui l'admiraient sans redouter d'embûches
+
+Elle alla, vint, revint, s'assit, parla,
+Légère et grave, ironique, attendrie:
+Et je sentais en mon âme assombrie
+Comme un joyeux reflet de tout cela;
+
+Sa voix, étant de la musique fine,
+Accompagnait délicieusement
+L'esprit sans fiel de son babil charmant
+Où la gaîté d'un coeur bon se devine.
+
+Aussi soudain fus-je, après le semblant
+D'une révolte aussitôt étouffée,
+Au plein pouvoir de la petite Fée
+Que depuis lors je supplie en tremblant.
+
+
+ IV
+
+Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore,
+Puisque, après m'avoir fui longtemps, l'espoir veut bien
+Revoler devers moi qui l'appelle et l'implore,
+Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien,
+
+C'en est fait à présent des funestes pensées,
+C'en est fait des mauvais rêves, ah! c'en est fait
+Surtout de l'ironie et des lèvres pincées
+Et des mots où l'esprit sans l'âme triomphait.
+
+Arrière aussi les poings crispés et la colère
+A propos des méchants et des sots rencontrés;
+Arrière la rancune abominable! arrière
+L'oubli qu'on cherche en des breuvages exécrés!
+
+Car je veux, maintenant qu'un Être de lumière
+A dans ma nuit profonde émis cette clarté
+D'une amour à la fois immortelle et première,
+De par la grâce, le sourire et la bonté,
+
+Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces,
+Par toi conduit, ô main où tremblera ma main,
+Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses
+Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin;
+
+Oui, je veux marcher droit et calme dans la Vie,
+Vers le but où le sort dirigera mes pas,
+Sans violence, sans remords et sans envie.
+Ce sera le devoir heureux aux gais combats.
+
+Et comme, pour bercer les lenteurs de la route,
+Je chanterai des airs ingénus, je me dis
+Qu'elle m'écoutera sans déplaisir sans doute;
+Et vraiment je ne veux pas d'autre Paradis.
+
+
+ V
+
+Avant que tu ne t'en ailles,
+Pâle étoile du matin,
+ --Mille cailles
+Chantent, chantent dans le thym.--
+
+Tourne devers le poète,
+Dont les yeux sont pleins d'amour,
+ --L'alouette
+Monte au ciel avec le jour.--
+
+Tourne ton regard que noie
+L'aurore dans son azur;
+ --Quelle joie
+Parmi les champs de blé mûr!--
+
+Puis fais luire ma pensée
+Là-bas,--bien loin, oh! bien loin!
+ --La rosée
+Gaîment brille sur le foin.--
+
+Dans le doux rêve où s'agite
+Ma vie endormie encor...
+ --Vite, vite,
+Car voici le soleil d'or.--
+
+
+ VI
+
+La lune blanche
+Luit dans les bois;
+De chaque branche
+Part une voix
+Sous la ramée...
+
+O bien-aimée.
+
+L'étang reflète,
+Profond miroir,
+La silhouette
+Du saule noir
+Où le vent pleure...
+
+Rêvons, c'est l'heure.
+
+Un vaste et tendre
+Apaisement
+Semble descendre
+Du firmament
+Que l'astre irise...
+
+C'est l'heure exquise.
+
+
+ VII
+
+Le paysage dans le cadre des portières
+Court furieusement, et des plaines entières
+Avec de l'eau, des blés, des arbres et du ciel
+Vont s'engouffrant parmi le tourbillon cruel
+Où tombent les poteaux minces du télégraphe
+Dont les fils ont l'allure étrange d'un paraphe.
+
+Une odeur de charbon qui brûle et d'eau qui bout,
+Tout le bruit que feraient mille chaînes au bout
+Desquelles hurleraient mille géants qu'on fouette;
+Et tout à coup des cris prolongés de chouette.--
+
+--Que me fait tout cela, puisque j'ai dans les yeux
+La blanche vision qui fait mon coeur joyeux,
+Puisque la douce voix pour moi murmure encore,
+Puisque le Nom si beau, si noble et si sonore
+Se mêle, pur pivot de tout ce tournoiement,
+Au rythme du wagon brutal, suavement.
+
+
+ VIII
+
+Une Sainte en son auréole,
+Une Châtelaine en sa tour.
+Tout ce que contient la parole
+Humaine de grâce et d'amour;
+
+La note d'or que fait entendre
+Un cor dans le lointain des bois,
+Mariée à la fierté tendre
+Des nobles Dames d'autrefois!
+
+Avec cela le charme insigne
+D'un frais sourire triomphant
+Éclos dans des candeurs de cygne
+Et des rougeurs de femme-enfant;
+
+Des aspects nacrés, blancs et roses,
+Un doux accord patricien.
+Je vois, j'entends toutes ces choses
+Dans son nom Carlovingien.
+
+
+ IX
+
+Son bras droit, dans un geste aimable de douceur,
+Repose autour du cou de la petite soeur,
+Et son bras gauche suit le rythme de la jupe.
+A cour sûr une idée agréable l'occupe,
+Car ses yeux si francs, car sa bouche qui sourit,
+Témoignent d'une joie intime avec esprit.
+Oh! sa pensée exquise et fine, quelle est-elle?
+Toute mignonne, tout aimable, et toute belle,
+Pour ce portrait, son goût infaillible a choisi
+La pose la plus simple et la meilleure aussi:
+Debout, le regard droit, en cheveux; et sa robe
+Est longue juste assez pour qu'elle ne dérobe
+Qu'à moitié sous ses plis jaloux le bout charmant
+D'un pied malicieux imperceptiblement.
+
+
+ X
+
+Quinze longs jours encore et plus de six semaines
+Déjà! Certes, parmi les angoisses humaines
+La plus dolente angoisse est celle d'être loin.
+
+On s'écrit, on se dit comme on s'aime; on a soin
+D'évoquer chaque jour la voix, les yeux, le geste
+De l'être en qui l'on mit son bonheur, et l'on reste
+Des heures à causer tout seul avec l'absent.
+Mais tout ce que l'on pense et tout ce que l'on sent,
+Et tout ce dont on parle avec l'absent, persiste
+A demeurer blafard et fidèlement triste.
+
+Oh! l'absence! le moins clément de tous les maux!
+Se consoler avec des phrases et des mots,
+Puiser dans l'infini morose des pensées
+De quoi vous rafraîchir, espérances lassées,
+Et n'en rien remonter que de fade et d'amer!
+Puis voici, pénétrant et froid comme le fer,
+Plus rapide que les oiseaux et que les balles
+Et que le vent du sud en mer et ses rafales
+Et portant sur sa pointe aiguë un fin poison,
+Voici venir, pareil aux flèches, le soupçon
+Décoché par le Doute impur et lamentable.
+
+Est-ce bien vrai? tandis qu'accoudé sur ma table
+Je lis sa lettre avec des larmes dans les yeux,
+Sa lettre, où s'étale un aveu délicieux,
+N'est-elle pas alors distraite en d'autres choses?
+Qui sait? Pendant qu'ici, pour moi, lents et moroses
+Coulent les jours, ainsi qu'un fleuve au bord flétri,
+Peut-être que sa lèvre innocente a souri?
+Peut-être qu'elle est très joyeuse et qu'elle oublie?
+
+Et je relis sa lettre avec mélancolie.
+
+
+ XI
+
+La dure épreuve va finir:
+Mon coeur, souris à l'avenir.
+
+Ils sont passés les jours d'alarmes
+Où j'étais triste jusqu'aux larmes.
+
+Ne suppute plus les instants,
+Mon âme, encore un peu de temps.
+
+J'ai lu les paroles amères
+Et banni les sombres chimères.
+
+Mes yeux exilés de la voir
+De par un douloureux devoir,
+
+Mon oreille avide d'entendre
+Les notes d'or de sa voix tendre,
+
+Tout mon être et tout mon amour
+Acclament le bienheureux jour
+
+Où, seul rêve et seule pensée,
+Me reviendra la fiancée!
+
+
+ XII
+
+Va, chanson, à tire-d'aile
+Au-devant d'elle, et dis-lui
+Bien que dans mon coeur fidèle
+Un rayon joyeux a lui,
+
+Dissipant, lumière sainte,
+Ces ténèbres de l'amour:
+Méfiance, doute, crainte,
+Et que voici le grand jour!
+
+Longtemps craintive et muette,
+Entendez-vous? la gaîté
+Comme une vive alouette
+Dans le ciel clair a chanté.
+
+Va donc, chanson ingénue,
+Et que, sans nul regret vain,
+Elle soit la bienvenue
+Celle qui revient enfin.
+
+
+ XIII
+
+Hier, on parlait de choses et d'autres,
+Et mes yeux allaient recherchant les vôtres,
+
+Et votre regard recherchait le mien
+Tandis que courait toujours l'entretien.
+
+Sous le sens banal des phrases pesées
+Mon amour errait après vos pensées;
+
+Et quand vous parliez, à dessein distrait
+Je prêtais l'oreille à votre secret:
+
+Car la voix, ainsi que les yeux de Celle
+Qui vous fait joyeux et triste décèle,
+
+Malgré tout effort morose et rieur,
+Et met en plein jour l'être intérieur.
+
+Or, hier, je suis parti plein d'ivresse:
+Est-ce un espoir vain que mon coeur carresse,
+
+Un vain espoir, faux et doux compagnon?
+Oh! non! n'est-ce pas? n'est-ce pas que non?
+
+
+ XIV
+
+Le foyer, la lueur étroite de la lampe;
+La rêverie avec le doigt contre la tempe
+Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés;
+L'heure du thé fumant et des livres fermés;
+La douceur de sentir la fin de la soirée;
+La fatigue charmante et l'attente adorée
+De l'ombre nuptiale et de la douce nuit,
+Oh! tout cela, mon rêve attendri le poursuit
+Sans relâche, à travers toutes remises vaines,
+Impatient des mois, furieux des semaines!
+
+
+ XV
+
+J'ai presque peur, en vérité,
+Tant je sens ma vie enlacée
+A la radieuse pensée
+Qui m'a pris l'âme l'autre été,
+
+Tant votre image, à jamais chère,
+Habite en coeur tout à vous,
+Mon coeur uniquement jaloux
+De vous aimer et de vous plaire;
+
+Et je tremble, pardonnez-moi
+D'aussi franchement vous le dire,
+A penser qu'un mot, un sourire
+De vous est désormais ma loi,
+
+Et qu'il vous suffirait d'un geste,
+D'une parole ou d'un clin d'oeil,
+Pour mettre tout mon être en deuil
+De son illusion céleste.
+
+Mais plutôt je ne veux vous voir,
+L'avenir dût-il m'être sombre
+Et fécond en peines sans nombre,
+Qu'à travers un immense espoir,
+
+Plongé dans ce bonheur suprême
+De me dire encore et toujours,
+En dépit des mornes retours,
+Que je vous aime, que je t'aime!
+
+
+ XVI
+
+Le bruit des cabarets, la fange des trottoirs,
+Les platanes déchus s'effeuillant dans l'air noir,
+L'omnibus, ouragan de ferraille et de boues,
+Qui grince, mal assis entre ses quatres roues.
+Et roule ses yeux verts et rouges lentement,
+Les ouvriers allant au club, tout en fumant
+Leur brûle-gueule au nez des agents de police,
+Toits qui dégouttent, murs suintants, pavé qui glisse,
+Bitume défoncé, ruisseaux comblant l'égout,
+Voilà ma route--avec le paradis au bout.
+
+
+ XVII
+
+N'est-ce pas? en dépit des sots et des méchants
+Qui ne manqueront pas d'envier notre joie,
+Nous serons fiers parfois et toujours indulgents
+
+N'est-ce pas? nous irons, gais et lents, dans la voie
+Modeste que nous montre en souriant l'Espoir,
+Peu soucieux qu'on nous ignore ou qu'on nous voie.
+
+Isolés dans l'amour ainsi qu'en un bois noir,
+Nos deux coeurs, exhalant leur tendresse paisible,
+Seront deux rossignols qui chantent dans le soir.
+
+Quant au Monde, qu'il soit envers nous irascible
+Ou doux, que nous feront ses gestes? Il peut bien
+S'il veut, nous caresser ou nous prendre pour cible.
+
+Unis par le plus fort et le plus cher lien,
+Et d'ailleurs, possédant l'armure adamantine,
+Nous sourirons à tous et n'aurons peur de rien.
+
+Sans nous préoccuper de ce que nous destine
+Le Sort, nous marcherons pourtant du même pas,
+Et la main dans la main, avec l'âme enfantine
+
+De ceux qui s'aiment sans mélange, n'est-ce pas?
+
+
+ XVIII
+
+Nous sommes en des temps infâmes
+Où le mariage des âmes
+Doit sceller l'union des coeurs;
+A cette heure d'affreux orages,
+Ce n'est pas trop de deux courages
+Pour vivre sous de tels vainqueurs.
+
+En face de ce que l'on ose
+Il nous siérait, sur toute chose,
+De nous dresser, couple ravi
+Dans l'extase austère du juste
+Et proclamant, d'un geste auguste
+Notre amour fier, comme un défi!
+
+Mais quel besoin de te le dire?
+Toi la bonté, toi le sourire,
+N'es-tu pas le conseil aussi,
+Le bon conseil loyal et brave,
+Enfant rieuse au penser grave,
+A qui tout mon coeur dit: merci!
+
+
+ XIX
+
+Donc, ce sera par un clair jour d'été:
+Le grand soleil, complice de ma joie,
+Fera, parmi le satin et la soie,
+Plus belle encore votre chère beauté;
+
+Le ciel tout bleu, comme une haute lente,
+Frissonnera somptueux à longs plis
+Sur nos deux fronts heureux qu'auront pâlis
+L'émotion du bonheur et l'attente;
+
+Et quand le soir viendra, l'air sera doux
+Qui se jouera, caressant, dans vos voiles,
+Et les regards paisibles des étoiles
+Bienveillamment souriront aux époux.
+
+
+ XX
+
+J'allais par des chemins perfides,
+Douloureusement incertain.
+Vos chères mains furent mes guides.
+
+Si pâle à l'horizon lointain
+Luisait un faible espoir d'aurore;
+Votre regard fut le matin.
+
+Nul bruit, sinon son pas sonore,
+N'encourageait le voyageur.
+Votre voix me dit: «Marche encore!»
+
+Mon coeur craintif, mon sombre coeur
+Pleurait, seul, sur la triste voie;
+L'amour, délicieux vainqueur,
+
+Nous a réunis dans la joie.
+
+
+ XXI
+
+L'hiver a cessé: la lumière est tiède
+Et danse, du sol au firmament clair.
+Il faut que le coeur le plus triste cède
+A l'immense joie éparse dans l'air.
+
+Même ce Paris maussade et malade
+Semble faire accueil aux jeunes soleils
+Et, comme pour une immense accolade,
+Tend les mille bras de ses toits vermeils.
+
+J'ai depuis un an le printemps dans l'âme
+Et le vert retour du doux floréal,
+Ainsi qu'une flamme entoure une flamme,
+Met de l'idéal sur mon idéal.
+
+Le ciel bleu prolonge, exhausse et couronne
+L'immuable azur où rit mon amour.
+La saison est belle et ma part est bonne,
+Et tous mes espoirs ont enfin leur tour.
+
+Que vienne l'été! que viennent encore
+L'automne et l'hiver! Et chaque saison
+Me sera charmante, ô Toi que décore
+Cette fantaisie et cette raison!
+
+
+
+
+
+ ROMANCES SANS PAROLES
+
+
+
+ I
+
+ Le vent dans la plaine
+ Suspend son haleine.
+ (FAVART.)
+
+
+C'est l'extase langoureuse,
+C'est la fatigue amoureuse,
+C'est tous les frissons des bois
+Parmi l'étreinte des brises,
+C'est, vers les ramures grises,
+Le choeur des petites voix.
+
+O le frêle et frais murmure!
+Cela gazouille et susure,
+Cela ressemble au cri doux
+Que l'herbe agitée expire...
+Tu dirais, sous l'eau qui vire,
+Le roulis sourd des cailloux.
+
+Cette âme qui se lamente
+En cette plainte dormante,
+C'est la nôtre, n'est-ce pas?
+La mienne, dis, et la tienne,
+Dont s'exhale l'humble antienne
+Par ce tiède soir, tout bas?
+
+
+ II
+
+Je devine, à travers un murmure,
+Le contour subtil des voix anciennes
+Et dans les lueurs musiciennes,
+Amour pâle, une aurore future!
+
+Et mon âme et mon coeur en délires
+Ne sont plus qu'une espèce d'oeil double
+Où tremblote à travers un jour trouble
+L'ariette, hélas! de toutes lyres!
+
+O mourir de cette mort seulette
+Que s'en vont, cher amour qui t'épeures
+Balançant jeunes et vieilles heures!
+O mourir de cette escarpolette!
+
+
+ III
+
+ Il pleut doucement sur la ville.
+ (ARTHUR RAIMBAUD.)
+
+Il pleure dans mon coeur
+Comme il pleut sur la ville,
+Quelle est cette langueur
+Qui pénètre mon coeur?
+
+O bruit doux de la pluie
+Par terre et sur les toits!
+Pour un coeur qui s'ennuie,
+O le chant de la pluie!
+
+Il pleure sans raison
+Dans ce coeur qui s'écoeure.
+Quoi! nulle trahison?
+Ce deuil est sans raison.
+
+C'est bien la pire peine
+De ne savoir pourquoi,
+Sans amour et sans haine,
+Mon coeur a tant de peine!
+
+
+ IV
+
+Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses.
+De cette façon nous serons bien heureuses,
+Et si notre vie a des instants moroses,
+Du moins nous serons, n'est-ce pas? deux pleureuses.
+
+O que nous mêlions, âmes soeurs que nous sommes,
+A nos voeux confus la douceur puérile
+De cheminer loin des femmes et des hommes,
+Dans le frais oubli de ce qui nous exile.
+
+Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles
+Éprises de rien et de tout étonnées,
+Qui s'en vont pâlir sous les chastes charmilles
+Sans même savoir qu'elles sont pardonnées.
+
+
+ V
+
+
+ Son joyeux, importun d'un clavecin sonore.
+ (PÉTRUS BOREL.)
+
+Le piano que baise une main frêle
+Luit dans le soir rose et gris vaguement,
+Tandis qu'avec un très léger bruit d'aile
+Un air bien vieux, bien faible et bien charmant,
+Rôde discret, épeuré quasiment,
+Par le boudoir longtemps parfumé d'Elle.
+
+Qu'est-ce que c'est que ce berceau soudain
+Qui lentement dorlotte mon pauvre être?
+Que voudrais-tu de moi, doux chant badin?
+Qu'as-tu voulu, fin refrain incertain
+Qui va tantôt mourir vers la fenêtre
+Ouverte un peu sur le petit jardin?
+
+
+ VI
+
+C'est le chien de Jean de Nivelle
+Qui mord sous l'oeil même du guet
+Le chat de la mère Michel;
+François-les-bas-bleus s'en égaie.
+
+La lune à l'écrivain public
+Dispense sa lumière obscure
+Où Médor avec Angélique
+Verdissent sur le pauvre mur.
+
+Et voici venir La Ramée
+Sacrant en bon soldat du Roi.
+Sous son habit blanc mal famé
+Son coeur ne se tient pas de joie!
+
+Car la boulangère...--Elle?--Oui dame!
+Bernant Lustucru, son vieil homme,
+A tantôt couronné sa flamme...
+Enfants, _Dominus vobiscum_!
+
+Place! en sa longue robe bleue
+Toute en salin qui fait frou-frou,
+C'est une impure, palsembleu!
+Dans sa chaise qu'il faut qu'on loue,
+
+Fût-on philosophe ou grigou,
+Car tant d'or s'y relève en bosse,
+Que ce luxe insolent bafoue
+Tout le papier de monsieur Loss!
+
+Arrière, robin crotté! place,
+Petit courtaud, petit abbé,
+Petit poète jamais las
+De la rime non attrapée!
+
+Voici que la nuit vraie arrive...
+Cependant jamais fatigué
+D'être inattentif et naïf?
+François-les-bas-bleus s'en égaie.
+
+
+ VII
+
+O triste, triste était mon âme
+A cause, à cause d'une femme.
+
+Je ne me suis pas consolé
+Bien que mon coeur s'en soit allé,
+
+Bien que mon coeur, bien que mon âme
+Eussent fui loin de cette femme.
+
+Je ne me suis pas consolé
+Bien que mon coeur s'en soit allé.
+
+Et mon coeur, mon coeur trop sensible
+Dit à mon âme: Est-il possible,
+
+Est-il possible,--le fût-il,--
+Ce fier exil, ce triste exil?
+
+Mon âme dit à mon coeur: Sais-je
+Moi-même, que nous veut ce piège
+
+D'être présents bien qu'exilés,
+Encore que loin en allés?
+
+
+ VIII
+
+Dans l'interminable
+Ennui de la plaine,
+La neige incertaine
+Luit comme du sable.
+
+Le ciel est de cuivre
+Sans lueur aucune,
+On croirait voir vivre
+Et mourir la lune.
+
+Comme des nuées
+Flottent gris les chênes
+Des forêts prochaines
+Parmi les buées.
+
+Le ciel est de cuivre
+Sans lueur aucune.
+On croirait voir vivre
+Et mourir la lune.
+
+Corneille poussive
+Et vous les loups maigres,
+Par ces bises aigres
+Quoi donc vous arrive?
+
+Dans l'interminable
+Ennui de la plaine,
+La neige incertaine
+Luit comme du sable.
+
+
+ IX
+
+ Le rossignol, qui du haut d'une
+ branche se regarde dedans, croit
+ être tombé dans la rivière. Il est
+ au sommet d'un chêne et toutefois
+ il a peur de se noyer.
+ (CYRANO DE BERGEBAC.)
+
+
+L'ombre des arbres dans la rivière embrumée
+ Meurt comme de la fumée,
+Tandis qu'en l'air, parmi les ramures réelles,
+ Se plaignent les tourterelles.
+
+Combien, ô voyageur, ce paysage blême
+ Te mira blême toi-même,
+Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées
+ Tes espérances noyées?
+
+Mai, juin 1872.
+
+
+
+ PAYSAGES BELGES
+
+ «Conquestes du Roy.»
+ (Vieilles estampes.)
+
+
+ WALCOURT
+
+Briques et tuiles,
+O les charmants
+Petits asiles
+Pour les amants!
+
+Houblons et vignes,
+Feuilles et fleurs,
+Tentes insignes
+Des francs buveurs!
+
+Guinguettes claires,
+Bières, clameurs,
+Servantes chères
+A tous fumeurs!
+
+Gares prochaines,
+Gais chemins grands...
+Quelles aubaines,
+Bons juifs errants!
+
+Juillet 1873.
+
+
+ CHARLEROI
+
+Dans l'herbe noire
+Les Kobolds vont.
+Le vent profond
+Pleure, on veut croire.
+
+Quoi donc se sent?
+L'avoine siffle.
+Un buisson giffle
+L'oeil au passant.
+
+Plutôt des bouges
+Que des maisons.
+Quels horizons
+De forges rouges!
+
+On sent donc quoi?
+Des gares tonnent,
+Les yeux s'étonnent,
+Où Charleroi?
+
+Parfums sinistres?
+Qu'est-ce que c'est?
+Quoi bruissait
+Comme des sistres?
+
+Sites brutaux!
+Oh! votre haleine,
+Sueur humaine,
+Cris des métaux!
+
+Dans l'herbe noire
+Les Kobolds vont.
+Le vent profond
+Pleure, on veut croire.
+
+
+ BRUXELLE
+
+ SIMPLES FRESQUES
+
+ I
+
+La fuite est verdâtre et rose
+Des collines et des rampes,
+Dans un demi-jour de lampes
+Qui vient brouiller toute chose.
+
+L'or sur les humbles abîmes,
+Tout doucement s'ensanglante,
+Des petits arbres sans cimes,
+Où quelque oiseau faible chante.
+
+Triste à peine tant s'effacent
+Ces apparences d'automne.
+Toutes mes langueurs rêvassent,
+Que berce l'air monotone.
+
+ II
+
+L'allée est sans fin
+Sous le ciel, divin
+D'être pâle ainsi!
+Sais-tu qu'on serait
+Bien sous le secret
+De ces arbres-ci?
+
+Des messieurs bien mis,
+Sans nul doute amis
+Des Royers-Collards,
+Vont vers le château.
+J'estimerais beau
+D'être ces vieillards.
+
+Le château, tout blanc
+Avec, à son flanc,
+Le soleil couché.
+Les champs à l'entour...
+Oh! que notre amour
+N'est-il là niché!
+
+Estaminet du Jeune Renard, août 1872.
+
+
+ BRUXELLES
+
+ CHEVAUX DE BOIS
+
+ Par Saint-Gille,
+ Viens-nous-en,
+ Mon agile
+ Alezan.
+ (V. HUGO.)
+
+
+Tournez, tournez, bons chevaux de bois,
+Tournez cent tours, tournez mille tours,
+Tournez souvent et tournez toujours,
+Tournez, tournez au son des hautbois.
+
+Le gros soldat, la plus grosse bonne
+Sont sur vos dos comme dans leur chambre;
+Car, en ce jour, au bois de la Cambre,
+Les maîtres sont tous deux en personne.
+
+Tournez, tournez, chevaux de leur coeur,
+Tandis qu'autour de tous vos tournois
+Clignotte l'oeil du filou sournois,
+Tournez au son du piston vainqueur.
+
+C'est ravissant comme ça vous soûle
+D'aller ainsi dans ce cirque bête!
+Bien dans le ventre et mal dans la tête,
+Du mal en masse et du bien en foule.
+
+Tournez, tournez, sans qu'il soit besoin
+D'user jamais de nuls éperons,
+Pour commander à vos galops ronds,
+Tournez, tournez, sans espoir de foin.
+
+Et dépêchez, chevaux de leur âme,
+Déjà, voici que la nuit qui tombe
+Va réunir pigeon et colombe,
+Loin de la foire et loin de madame.
+
+Tournez, tournez! le ciel en velours
+D'astres en or se vêt lentement.
+Voici partir l'amante et l'amant.
+Tournez au son joyeux des tambours.
+
+Champ de foire de Saint-Gilles, août 1872.
+
+
+ MALINES
+
+Vers les prés le vent cherche noise
+Aux girouettes, détail fin
+Du château de quelque échevin,
+Rouge de brique et bleu d'ardoise,
+Vers les prés clairs, les prés sans fin...
+
+Comme les arbres des féeries
+Des frênes, vagues frondaisons,
+Échelonnent mille horizons
+A ce Sahara de prairies,
+Trèfle, luzerne et blancs gazons,
+
+Les wagons filent en silence
+Parmi ces sites apaisés.
+Dormez, les vaches! Reposez,
+Doux taureaux de la plaine immense,
+Sous vos cieux à peine irisés!
+
+Le train glisse sans un murmure,
+Chaque wagon est un salon
+Où l'on cause bas et d'où l'on
+Aime à loisir cette nature
+Faite à souhait pour Fénelon.
+
+Août, 1872.
+
+
+ BIRDS IN THE NIGHT
+
+Vous n'avez pas eu toute patience,
+Cela se comprend par malheur, de reste.
+Vous êtes si jeune! et l'insouciance,
+C'est le lot amer de l'âge céleste!
+
+Vous n'avez pas eu toute la douceur,
+Cela par malheur d'ailleurs se comprend;
+Vous êtes si jeune, ô ma froide soeur,
+Que votre coeur doit être indifférent!
+
+Aussi me voici plein de pardons chastes,
+Non certes! joyeux, mais très calme, en somme,
+Bien que je déplore, en ces mois néfastes,
+D'être, grâce à vous, le moins heureux homme.
+
+ *
+ * *
+
+Et vous voyez bien que j'avais raison
+Quand je vous disais, dans mes moments noirs,
+Que vos yeux, foyer de mes vieux espoirs,
+Ne couvaient plus rien que la trahison.
+
+Vous juriez alors que c'était mensonge
+Et votre regard qui mentait lui-même
+Flambait comme un feu mourant qu'on prolonge,
+Et de votre voix vous disiez: «Je t'aime!»
+
+Hélas! on se prend toujours au désir
+Qu'on a d'être heureux malgré la saison...
+Mais ce fut un jour plein d'amer plaisir,
+Quand je m'aperçus que j'avais raison!
+
+ *
+ * *
+
+Aussi bien pourquoi me mettrai-je à geindre?
+Vous ne m'aimez pas, l'affaire est conclue,
+Et, ne voulant pas qu'on ose se plaindre,
+Je souffrirai d'une âme résolue.
+
+Oui, je souffrirai, car je vous aimais!
+Mais je souffrirai comme un bon soldat
+Blessé, qui s'en va dormir à jamais,
+Plein d'amour pour quelque pays ingrat.
+
+Vous qui fûtes ma Belle, ma Chérie,
+Encor que de vous vienne ma souffrance,
+N'êtes-vous donc pas toujours ma Patrie,
+Aussi jeune, aussi folle que la France?
+
+ *
+ * *
+
+Or, je ne veux pas,--le puis-je d'abord?
+Plonger dans ceci mes regards mouillés.
+Pourtant mon amour que vous croyez mort
+A peut-être enfin les yeux dessillés.
+
+Mon amour qui n'est que ressouvenance,
+Quoique sous vos coups il saigne et qu'il pleure
+Encore et qu'il doive, à ce que je pense,
+Souffrir longtemps jusqu'à ce qu'il en meure,
+
+Peut-être a raison de croire entrevoir
+En vous un remords qui n'est pas banal.
+Et d'entendre dire, en son désespoir,
+A votre mémoire: ah! fi que c'est mal!
+
+ *
+ * *
+
+Je vous vois encor. J'entr'ouvris la porte.
+Vous étiez au lit comme fatiguée.
+Mais, ô corps léger que l'amour emporte,
+Vous bondîtes nue, éplorée et gaie.
+
+O quels baisers, quels enlacements fous!
+J'en riais moi-même à travers mes pleurs.
+Certes, ces instants seront entre tous
+Mes plus tristes, mais aussi mes meilleurs.
+
+Je ne veux revoir de votre sourire
+Et de vos bons yeux en cette occurrence
+Et de vous, enfin, qu'il faudrait maudire,
+Et du piège exquis, rien que l'apparence
+
+ *
+ * *
+
+Je vous vois encor! En robe d'été
+Blanche et jaune avec des fleurs de rideaux.
+Mais vous n'aviez plus l'humide gaîté
+Du plus délirant de tous nos tantôts,
+
+La petite épouse et la fille aînée
+Était reparue avec la toilette,
+Et c'était déjà notre destinée
+Qui me regardait sous votre voilette.
+
+Soyez pardonnée! Et c'est pour cela
+Que je garde, hélas! avec quelque orgueil,
+En mon souvenir qui vous cajola,
+L'éclair de côté que coulait votre oeil.
+
+ *
+ * *
+
+Par instants, je suis le pauvre navire
+Qui court démâté parmi la tempête,
+Et ne voyant pas Notre-Dame luire
+Pour l'engouffrement en priant s'apprête.
+
+Par instants, je meurs la mort du pécheur
+Qui se sait damné s'il n'est confessé,
+Et, perdant l'espoir de nul confesseur,
+Se tord dans l'Enfer qu'il a devancé.
+
+O mais! par instants, j'ai l'extase rouge
+Du premier chrétien, sous la dent rapace,
+Qui rit à Jésus témoin, sans que bouge
+Un poil de sa chair, un nerf de sa face!
+
+Bruxelles-Londres.--Septembre-octobre 1872.
+
+
+ AQUARELLES
+
+
+ GREEN
+
+Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,
+Et puis voici mon coeur, qui ne bat que pour vous.
+Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
+Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.
+
+J'arrive tout couvert encore de rosée
+Que le vent du matin vient glacer à mon front.
+Souffrez que ma fatigue, à vos pieds reposée,
+Rêve des chers instants qui la délasseront.
+
+Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
+Toute sonore encore de vos derniers baisers;
+Laissez là s'apaiser de la bonne tempête,
+Et que je dorme un peu puisque vous reposez.
+
+
+ SPLEEN
+
+Les roses étaient toutes rouges,
+Et les lierres étaient tout noirs.
+
+Chère, pour peu que tu te bouges,
+Renaissent tous mes désespoirs.
+
+Le ciel était trop bleu, trop tendre,
+La mer trop verte et l'air trop doux.
+
+Je crains toujours,--ce qu'est d'attendre
+Quelque fuite atroce de vous.
+
+Du houx à la feuille vernie
+Et du luisant buis je suis las,
+
+Et de la campagne infinie
+Et de tout, fors de vous, hélas!
+
+
+ STREETS
+
+ I
+
+ Dansons la gigue!
+
+J'aimais surtout ses jolis yeux,
+Plus clairs que l'étoile des cieux,
+J'aimais ses yeux malicieux.
+
+ Dansons la gigue!
+
+Elle avait des façons vraiment
+De désoler un pauvre amant,
+Que c'en était vraiment charmant!
+
+ Dansons la gigue!
+
+Mais je trouve encor meilleur
+Le baiser de sa bouche en fleur,
+Depuis qu'elle est morte à mon coeur.
+
+ Dansons la gigue!
+
+Je me souviens, je me souviens
+Des heures et des entretiens,
+Et c'est le meilleur de mes biens.
+
+ Dansons la gigue!
+ SOHO.
+
+
+ II
+
+O la rivière dans la rue!
+Fantastiquement apparue
+Derrière un mur haut de cinq pieds,
+Elle roule sans un murmure
+Sans onde opaque et pourtant pure,
+Par les faubourgs pacifiés.
+
+La chaussée est très large, en sorte
+Que l'eau jaune comme une morte
+Dévale ample et sans nuls espoirs
+De rien refléter que la brume,
+Même alors que l'aurore allume
+Les cottages jaunes et noirs.
+
+ PADDINGTON.
+
+
+ CHILD WIFE
+
+Vous n'avez rien compris à ma simplicité,
+ Rien, ô ma pauvre enfant!
+Et c'est avec un front éventé, dépité,
+ Que vous fuyez devant.
+
+Vos yeux qui ne devaient refléter que douceur,
+ Pauvre cher bleu miroir,
+Ont pris un ton de fiel, ô lamentable soeur,
+ Qui nous fait mal à voir.
+
+Et vous gesticulez avec vos petit-bras
+ Comme un héros méchant,
+En poussant d'aigres cris poitrinaires, hélas!
+ Vous qui n'étiez que chant!
+
+Car vous avez eu peur de l'orage et du coeur
+ Qui grondait et sifflait,
+Et vous bêlâtes avec votre mère--ô douleur!--
+ Comme un triste agnelet.
+
+Et vous n'avez pas su la lumière et l'honneur
+ D'un amour brave et fort,
+Joyeux dans le malheur, grave dans le bonheur,
+ Jeune jusqu'à la mort!
+
+
+ A POOR YOUNG SHEPHERD
+
+J'ai peur d'un baiser
+Comme d'une abeille.
+Je souffre et je veille
+Sans me reposer.
+J'ai peur d'un baiser!
+
+Pourtant j'aime Kate
+Et ses yeux jolis.
+Elle est délicate,
+Aux longs traits pâlis.
+Oh! que j'aime Kate!
+
+C'est saint Valentin!
+Je dois et je n'ose
+Lui dire au matin...
+La terrible chose
+Que saint Valentin!
+
+Elle m'est promise,
+Fort heureusement!
+Mais quelle entreprise
+Que d'être un amant
+Près d'une promise!
+
+J'ai peur d'un baiser
+Comme d'une abeille.
+Je souffre et je veille
+Sans me reposer:
+J'ai peur d'un baiser!
+
+
+ BEAMS
+
+Elle voulut aller sur les flots de la mer,
+Et comme un vent bénin soufflait une embellie,
+Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie,
+Et nous voilà marchant par le chemin amer.
+
+Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse,
+Et dans ses cheveux blonds c'étaient des rayons d'or,
+Si bien que nous suivions son pas plus calme encor
+Que le déroulement des vagues, ô délice!
+
+Des oiseaux blancs volaient alentour mollement.
+Et des voiles au loin s'inclinaient toutes blanches.
+Parfois de grands varechs filaient en longues branches,
+Nos pieds glissaient d'un pur et large mouvement.
+
+Elle se retourna, doucement inquiète
+De ne nous croire pas pleinement rassurés;
+Mais nous voyant joyeux d'être ses préférés,
+Elle reprit sa route et portait haut sa tête.
+
+Douvres-Ostende, à bord de la «Comtesse-de-Flandre».
+4 Avril 1873.
+
+
+
+SAGESSE
+
+
+
+ I
+
+
+
+ I
+
+Bon chevalier masqué qui chevauche en silence,
+Le malheur a percé mon vieux coeur de sa lance.
+
+Le sang de mon vieux coeur n'a fait qu'un jet vermeil
+Puis s'est évaporé sur les fleurs, au soleil.
+
+L'ombre éteignit mes yeux, un cri vint à ma bouche,
+Et mon vieux coeur est mort dans un frisson farouche.
+
+Alors le chevalier Malheur s'est rapproché,
+Il a mis pied à terre et sa main m'a touché.
+
+Son doigt ganté de fer entra dans ma blessure
+Tandis qu'il attestait sa loi d'une voix dure.
+
+Et voici qu'au contact glacé du doigt de fer
+Un coeur me renaissait, tout un coeur pur et fier.
+
+Et voici que, fervent d'une candeur divine,
+Tout un coeur jeune et bon battit dans ma poitrine.
+
+Or, je restais tremblant, ivre, incrédule un peu,
+Comme un homme qui voit des visions de Dieu.
+
+Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête,
+En s'éloignant me fit un signe de la tête
+
+Et me cria (j'entends _encore_ celle voix):
+«Au moins, prudence! Car c'est bon pour une fois.»
+
+
+ II
+
+J'avais peiné comme Sisyphe
+Et comme Hercule travaillé
+Contre la chair qui se rebiffe.
+
+J'avais lutté, j'avais bâillé
+Des coups à trancher des montagnes,
+Et comme Achille ferraillé.
+
+Farouche ami qui m'accompagnes,
+Tu le sais, courage païen,
+Si nous en fîmes des campagnes.
+
+Si nous n'avons négligé rien
+Dans cette guerre exténuante,
+Si nous avons travaillé bien!
+
+Le tout en vain: l'âpre géante
+A mon effort de tout côté
+Opposait sa ruse ambiante.
+
+Et toujours un lâche abrité
+Dans mes conseils qu'il environne
+Livrait les clés de la cité.
+
+Que ma chance fût mâle ou bonne,
+Toujours un parti de mon coeur
+Ouvrait sa porte à la Gorgone.
+
+Toujours l'ennemi suborneur
+Savait envelopper d'un piège
+Même la victoire et l'honneur!
+
+J'étais le vaincu qu'on assiège,
+Prêt à vendre son sang bien cher,
+Quand, blanche en vêtement de neige
+
+Toute belle au front humble et fier,
+Une dame vint sur la nue,
+Qui d'un signe fit fuir la Chair.
+
+Dans une tempête inconnue
+De rage et de cris inhumains,
+Et déchirant sa gorge nue,
+
+Le Monstre reprit ses chemins
+Par les bois pleins d'amours affreuses,
+Et la dame, joignant les mains:
+
+--«Mon pauvre combattant qui creuses,
+Dit-elle, ce dilemme en vain,
+Trêve aux victoires malheureuses!
+
+«Il t'arrive un secours divin
+Dont je suis sûre messagère
+Pour ton salut, possible enfin!»
+
+--«O ma Dame dont la voix chère
+Encourage un blessé jaloux
+De voir finir l'atroce guerre,
+
+«Vous qui parlez d'un ton si doux
+En m'annonçant de bonnes choses,
+Ma Dame, qui donc êtes-vous?»
+
+--«J'étais née avant toutes causes
+Et je verrai la fin de tous
+Les effets, étoiles et roses.
+
+«En même temps, bonne, sur vous,
+Hommes faibles et pauvres femmes,
+Je pleure et je vous trouve fous!
+
+«Je pleure sur vos tristes âmes,
+J'ai l'amour d'elles, j'ai la peur
+D'elles, et de leurs voeux infâmes!
+
+«O ceci n'est pas le bonheur.
+Veillez, Quelqu'un l'a dit que j'aime,
+Veillez, crainte du Suborneur,
+
+«Veillez, crainte du Jour suprême!
+Qui je suis? me demandais-tu.
+Mon nom courbe les anges même,
+
+«Je suis le coeur de la vertu,
+Je suis l'âme de la sagesse,
+Mon nom brûle l'Enfer têtu,
+
+«Je suis la douceur qui redresse,
+J'aime tous et n'accuse aucun,
+Mon nom, seul, se nomme promesse
+
+«Je suis l'unique hôte opportun,
+Je parle au Roi le vrai langage
+Du matin rose et du soir brun,
+
+«Je suis la PRIÈRE, et mon gage
+C'est ton vice en déroute au loin;
+Ma condition: «Toi, sois sage.»
+
+--«Oui, ma Dame, et soyez témoin!»
+
+
+ III
+
+Qu'en dis-tu, voyageur, des pays et des gares?
+Du moins as-tu cueilli l'ennui, puisqu'il est mûr,
+Toi que voilà fumant de maussades cigares,
+Noir, projetant une ombre absurde sur le mur?
+
+Tes yeux sont aussi morts depuis les aventures,
+Ta grimace est la même et ton deuil est pareil;
+Telle la lune vue à travers des mâtures,
+Telle la vieille mer sous le jeune soleil.
+
+Tel l'ancien cimetière aux tombes toujours neuves!
+Mais voyons, et dis-nous les récits devinés,
+Ces désillusions pleurant le long des fleuves,
+Ces dégoûts comme autant de fades nouveau-nés,
+
+Ces femmes! Dis les gaz, et l'horreur identique
+Du mal toujours, du laid partout sur les chemins,
+Et dis l'Amour et dis encor la Politique
+Avec du sang déshonoré d'encre à leurs mains.
+
+Et puis surtout ne va pas l'oublier toi-même
+Traînassant ta faiblesse et ta simplicité
+Partout où l'on bataille et partout où l'on aime,
+D'une façon si triste et folle, en vérité!
+
+A-t-on assez puni cette lourde innocence?
+Qu'en dis-tu? L'homme est dur, mais la femme? Et tes pleurs,
+Qui les a bus? Et quelle âme qui les recense
+Console ce qu'on peut appeler tes malheurs?
+
+Ah les autres, ah toi! Crédule à qui te flatte,
+Toi qui rêvais (c'était trop excessif, aussi)
+Je ne sais quelle mort légère et délicate?
+Ah toi, l'espèce d'ange avec ce voeu transi!
+
+Mais maintenant les plans, les buts? Es-tu de force,
+Ou si d'avoir pleuré t'a détrempé le coeur?
+L'arbre est tendre s'il faut juger d'après l'écorce,
+Et tes aspects ne sont pas ceux d'un grand vainqueur.
+
+Si gauche encore! avec l'aggravation d'être
+Une sorte à présent d'idyllique engourdi
+Qui surveille le ciel bête par la fenêtre
+Ouverte aux yeux matois du démon de midi.
+
+Si le même dans cette extrême décadence!
+Enfin!--Mais à ta place un être avec du sens,
+Payant les violons voudrait mener la danse,
+Au risque d'alarmer quoique peu les passants.
+
+N'as-tu pas, en fouillant les recoins de ton âme,
+Un beau vice à tirer comme un sabre au soleil,
+Quelque vice joyeux, effronté, qui s'enflamme
+Et vibre, et darde rouge au front du ciel vermeil?
+
+Un ou plusieurs? Si oui, tant mieux! Et pars bien vite
+En guerre, et bats d'estoc et de taille, sans choix
+Surtout, et mets ce masque indolent où s'abrite
+La haine inassouvie et repue à la fois...
+
+Il faut n'être pas dupe en ce farceur de monde
+Où le bonheur n'a rien d'exquis et d'alléchant
+S'il n'y frétille un peu de pervers et d'immonde,
+Et pour n'être pas dupe il faut être méchant.
+
+--Sagesse humaine, ah! j'ai les yeux sur d'autres choses,
+Et parmi ce passé dont ta voix décrivait
+L'ennui, pour des conseils encore plus moroses,
+Je ne me souviens plus que du mal que j'ai fait.
+
+Dans tous les mouvements bizarres de ma vie,
+De mes «malheurs», selon le moment et le lieu,
+Des autres et de moi, de la route suivie,
+Je n'ai rien retenu que la grâce de Dieu.
+
+Si je me sens puni, c'est que je le dois être.
+Ni l'homme ni la femme ici ne sont pour rien.
+Mais j'ai le ferme espoir d'un jour pouvoir connaître
+Le pardon et la paix promis à tout Chrétien.
+
+Bien de n'être pas dupe en ce monde d'une heure,
+Mais pour ne l'être pas durant l'éternité,
+Ce qu'il faut à tout prix qui règne et qui demeure,
+Ce n'est pas la méchanceté, c'est la bonté.
+
+
+ IV
+
+Malheureux! Tous les dons, la gloire du baptême,
+Ton enfance chrétienne, une mère qui t'aime,
+La force et la santé comme le pain et l'eau,
+Cet avenir enfin, décrit dans le tableau
+De ce passé plus clair que le jeu des marées,
+Tu pilles tout, tu perds en viles simagrées
+Jusqu'aux derniers pouvoirs de ton esprit, hélas!
+La malédiction de n'être jamais las
+Suit tes pas sur le monde où l'horizon t'attire,
+L'enfant prodigue avec des gestes de satyre!
+Nul avertissement, douloureux ou moqueur,
+Ne prévaut sur l'élan funeste de ton coeur.
+Tu flânes à travers péril et ridicule,
+Avec l'irresponsable audace d'un Hercule
+Dont les travaux seraient fous, nécessairement.
+L'amitié--dame!--a tu son reproche clément,
+Et chaste, et sans aucun espoir que le suprême,
+Vient prier, comme au lit d'un mourant qui blasphème,
+La patrie oubliée est dure aux fils affreux,
+Et le monde alentour dresse ses buissons creux
+Où ton désir mauvais s'épuise en flèches mortes.
+Maintenant il te faut passer devant les portes,
+Hâtant le pas de peur qu'on ne lâche le chien,
+Et si tu n'entends pas rire, c'est encor bien.
+Malheureux, toi Français, toi Chrétien, quel dommage!
+Mais, tu vas la pensée obscure de l'image
+D'un bonheur qu'il te faut immédiat, étant
+Athée (avec la foule!) et jaloux de l'instant,
+Tout appétit parmi ces appétits féroces,
+Épris de la fadaise actuelle, mots, noces
+Et festins, la «Science», et «l'esprit de Paris»,
+Tu vas magnifiant ce par quoi tu péris,
+Imbécile! et niant le soleil qui t'aveugle!
+Tout ce que les temps ont de bête paît et beugle
+Dans ta cervelle ainsi qu'un troupeau dans un pré.
+Et les vices de tout le monde ont émigré
+Pour ton sang dont le fer lâchement s'étiole.
+Tu n'es plus bon à rien de propre, ta parole
+Est morte de l'argot et du ricanement,
+Et d'avoir rabâché les bourdes du moment.
+Ta mémoire, de tant d'obscénités bondée,
+Ne saurait accueillir la plus petite idée,
+Et patauge parmi l'égoïsme ambiant,
+En quête d'on ne peut dire quel vil néant!
+Seul, entre les débris honnis de ton désastre,
+L'Orgueil, qui met la flamme au fond du poétastre
+Et fait au criminel un prestige odieux,
+Seul, l'Orgueil est vivant, il danse dans tes yeux,
+Il regarde la Faute et rit de s'y complaire.
+
+--Dieu des humbles, sauvez cet enfant de colère!
+
+
+ V
+
+Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles
+Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal.
+Et ces yeux, où plus rien ne reste d'animal
+Que juste assez pour dire: «assez» aux fureurs mâles
+
+Et toujours, maternelle endormeuse des râles,
+Même quand elle ment, cette voix! Matinal
+Appel, ou chant bien doux à vêpre, ou frais signal,
+Ou beau sanglot qui va mourir au pli des châles...
+
+Hommes durs! Vie atroce et laide d'ici-bas!
+Ah! que, du moins, loin des baisers et des combats,
+Quelque chose demeure un peu sur la montagne,
+
+Quelque chose du coeur enfantin et subtil,
+Bonté, respect! Car qu'est-ce qui nous accompagne,
+Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il?
+
+
+ VI
+
+O vous, comme un qui boite au loin, Chagrins et Joies,
+Toi, coeur saignant d'hier qui flambes aujourd'hui,
+C'est vrai pourtant que c'est fini, que tout a fui
+De nos sens, aussi bien les ombres que les proies.
+
+Vieux bonheurs, vieux malheurs, comme une file d'oies
+Sur la route en poussière où tous les pieds ont lui,
+Bon voyage! Et le Rire, et, plus vieille que lui,
+Toi, Tristesse noyée au vieux noir que tu broies,
+
+Et le reste!--Un doux vide, un grand renoncement
+Quelqu'un en nous qui sent la paix immensément,
+Une candeur d'âme d'une fraîcheur délicieuse...
+
+Et voyez! notre coeur qui saignait sous l'orgueil,
+Il flambe dans l'amour, et s'en va faire accueil
+A la vie, en faveur d'une mort précieuse!
+
+
+ VII
+
+Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme,
+Et les voici vibrer aux cuivres du couchant.
+Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ:
+Une tentation des pires. Fuis l'infâme.
+
+Ils ont lui tout le jour en longs grêlons de flamme,
+Battant toute vendange aux collines, couchant
+Toute moisson de la vallée, et ravageant
+Le ciel tout bleu, le ciel, chanteur qui te réclame.
+
+O pâlis, et va-t'en, lente et joignant les mains.
+Si ces hiers allaient manger nos beaux demains?
+Si la vieille folie était encore en route?
+
+Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer?
+Un assaut furieux, le suprême, sans doute!
+O, va prier contre l'orage, va prier.
+
+
+ VIII
+
+La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles
+Est une oeuvre de choix qui veut beaucoup d'amour:
+Rester gai quand le jour triste succède au jour,
+Être fort, et s'user en circonstances viles;
+
+N'entendre, n'écouter aux bruits des grandes villes
+Que l'appel, ô mon Dieu, des cloches dans la tour,
+Et faire un de ces bruits soi-même, cela pour
+L'accomplissement vil de tâches puériles;
+
+Dormir chez les pécheurs étant un pénitent;
+N'aimer que le silence et conserver pourtant
+Le temps si grand dans la patience si grande,
+
+Le scrupule naïf aux repentirs têtus,
+Et tous ces soins autour de ces pauvres vertus!
+--Fi, dit l'Ange Gardien, de l'orgueil qui marchande!
+
+
+ IX
+
+Sagesse d'un Louis Racine, je t'envie!
+O n'avoir pas suivi les leçons de Rollin,
+N'être pas né dans le grand siècle à son déclin,
+Quand le soleil couchant, si beau, dorait la vie,
+
+Quand Maintenon jetait sur la France ravie
+L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin,
+Et royale abritait la veuve et l'orphelin,
+Quand l'étude de la prière était suivie,
+
+Quand poète et docteur, simplement, bonnement,
+Communiaient avec des ferveurs de novices,
+Humbles servaient la Messe et chantaient aux offices,
+
+Et, le printemps venu, prenaient un soin charmant
+D'aller dans les Auteuils cueillir lilas et roses
+En louant Dieu, comme Garo, de toutes choses!
+
+
+ X
+
+Non. Il fut gallican, ce siècle, et janséniste!
+C'est vers le Moyen Age énorme et délicat
+Qu'il faudrait que mon coeur en panne naviguât,
+Loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste.
+
+Roi, politicien, moine, artisan, chimiste,
+Architecte, soldat, médecin, avocat,
+Quel temps! Oui, que mon coeur naufragé rembarquât
+Pour toute cette force ardente, souple, artiste!
+
+Et là que j'eusse part--quelconque, chez les rois
+Ou bien ailleurs, n'importe, à la chose vitale,
+Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits,
+
+Haute théologie et solide morale,
+Guidé par la folie unique de la Croix
+Sur tes ailes de pierre, ô folle Cathédrale!
+
+
+ XI
+
+Petits amis qui sûtes nous prouver
+Par A plus B que deux et deux font quatre,
+Mais qui depuis voulez parachever
+Une victoire où l'on se laissait battre,
+
+Et couronner vos conquêtes d'un coup
+Par ce soufflet à la mémoire humaine;
+«Dieu ne vous a révélé rien du tout,
+Car nous disions qu'il n'est que l'ombre vaine,
+
+Que le profil et que l'allongement,
+Sur tous les murs que la peur édifie
+De votre pur et simple mouvement,
+Et nous dictons cette philosophie.»
+
+--Frères trop chers, laissez-nous rire un peu,
+Nous les fervents d'une logique rance,
+Qui justement n'avons de foi qu'en Dieu
+Et mettons notre espoir dans l'Espérance,
+
+Laissez-nous rire un peu, pleurer aussi,
+Pleurer sur vous, rire du vieux blasphème,
+Rire du vieux Satan stupide ainsi,
+Pleurer sur cet Adam dupe quand même!
+
+Frères de nous qui payons vos orgueils,
+Tous fils du même Amour, ah! la science,
+Allons donc, allez donc, c'est nos cercueils
+Naïfs ou non, c'est notre méfiance
+
+Ou notre confiance aux seuls Récits,
+C'est notre oreille ouverte toute grande
+Ou tristement fermée au Mot précis!
+Frères, lâchez la science gourmande
+
+Qui veut voler sur les ceps défendus
+Le fruit sanglant qu'il ne faut pas connaître.
+Lâchez son bras qui vous tient attendus
+Pour des enfers que Dieu n'a pas fait naître,
+
+Mais qui sont l'oeuvre affreuse du péché,
+Car nous, les fils attentifs de l'Histoire,
+Nous tenons pour l'honneur jamais taché
+De la Tradition, supplice et gloire!
+
+Nous sommes sûrs des Aïeux nous disant
+Qu'ils ont vu Dieu sous telle ou telle forme
+Et prédisant aux crimes d'_à présent_
+La peine immense ou le pardon énorme.
+
+Puisqu'ils avaient vu Dieu présent toujours,
+Puisqu'ils ne mentaient pas, puisque nos crimes
+Vont effrayants, puisque vos yeux sont courts,
+Et puisqu'il est des repentirs sublimes,
+
+Ils ont dit tout. Savoir le reste est bien:
+Que deux et deux fassent quatre, à merveille!
+Riens innocents, mais des riens moins que rien,
+La dernière heure étant là qui surveille
+
+Tout autre soin dans l'homme en vérité!
+Gardez que trop chercher ne vous séduise
+Loin d'une sage et forte humilité...
+Le seul savant, c'est encore Moïse.
+
+
+ XII
+
+Or, vous voici promus, petits amis,
+Depuis les temps de ma lettre première,
+Promus, disais-je, aux fiers emplois promis
+A votre thèse, en ces jours de lumière.
+
+Vous voici rois de France! A votre tour!
+(Rois à plusieurs d'une France postiche,
+Mais rois de fait et non sans quelque amour
+D'un trône lourd avec un budget riche.)
+
+A l'oeuvre, amis petits! Nous avons droit
+De vous y voir, payant de notre poche,
+Et d'être un peu réjouis à l'endroit
+De votre état sans peur et sans reproche.
+
+Sans peur? Du maître? O le maître, mais c'est
+L'Ignorant-chiffre et le Suffrage-nombre,
+Total, le peuple, «un âne» fort «qui s'est
+Cabré», pour vous, espoir clair, puis fait sombre,
+
+Cabré comme une chèvre, c'est le mot.
+Et votre bras, saignant jusqu'à l'aisselle,
+S'efforce en vain: fort comme Béhémot,
+Le monstre tire... et votre peur est telle
+
+Que l'âne brait, que le voilà parti
+Qui par les dents vous boute cent ruades
+En forme de reproche bien senti...
+Courez après, frottant vos reins malades!
+
+O Peuple, nous t'aimons immensément:
+N'es-tu donc pas la pauvre âme ignorante
+En proie à tout ce qui sait et qui ment?
+N'es-tu donc pas l'immensité souffrante?
+
+La charité nous fait chercher tes maux,
+La foi nous guide à travers les ténèbres.
+On t'a rendu semblable aux animaux
+Moins leur candeur, et plein d'instincts funèbres,
+
+L'orgueil t'a pris en ce quatre-vingt-neuf,
+Nabuchodonosor, et te faire paître,
+Âne obstiné, mouton buté, dur boeuf,
+Broutant pouvoir, famille, soldat, prêtre!
+
+O paysan cassé sur tes sillons,
+Pâle ouvrier qu'esquinté à machine,
+Membres sacrés de Jésus-Christ, allons,
+Relevez-vous, honorez votre échine,
+
+Portez l'amour qu'il faut à vos bras forts,
+Vos pieds vaillants sont les plus beaux du monde,
+Respectez-les, fuyez ces chemins tors,
+Fermez l'oreille à ce conseil immonde,
+
+Redevenez les Français d'autrefois,
+Fils de l'Église, et dignes de vos pères!
+O s'ils savaient ceux-ci sur vos pavois,
+Leurs os sueraient de honte aux cimetières.
+
+--Vous, nos tyrans minuscules d'un jour
+(L'énormité des actes rend les princes
+Surtout de souche impure, et malgré cour
+Et splendeur et le faste, encor plus minces),
+
+Laissez le règne et rentrez dans le rang.
+Aussi bien l'heure est proche où la tourmente
+Vous va donner des loisirs, et tout blanc
+L'avenir flotte avec sa fleur charmante
+
+Sur la Bastille absurde où vous teniez
+La France aux fers d'un blasphème et d'un schisme,
+Et la chronique en de cléments Téniers
+Déjà vous peint allant au catéchisme.
+
+
+ XIII
+
+Prince mort en soldat à cause de la France,
+ Ame certes élue,
+Fier jeune homme si pur tombé plein d'espérance,
+ Je t'aime et te salue!
+
+Ce monde est si mauvais, notre pauvre patrie
+ Va sous tant de ténèbres,
+Vaisseau désemparé dont l'équipage crie
+ Avec des voix funèbres,
+
+Ce siècle est un tel ciel tragique où les naufrages
+ Semblent écrits d'avance...
+Ma jeunesse, élevée aux doctrines sauvages,
+ Détesta ton enfance,
+
+Et plus tard, coeur pirate épris des seules côtes
+ Où la révolte naisse,
+Mon âge d'homme, noir d'orages et de fautes,
+ Abhorrait ta jeunesse.
+
+Maintenant j'aime Dieu, dont l'amour et la foudre
+ M'ont fait une âme neuve,
+Et maintenant que mon orgueil réduit en poudre,
+ Humble, accepte l'épreuve.
+
+J'admire ton destin, j'adore, tout en larmes
+ Pour les pleurs de ta mère,
+Dieu qui te fit mourir, beau prince, sous les armes,
+ Comme un héros d'Homère.
+
+Et je dis, réservant d'ailleurs mon voeu suprême
+ Au lis de Louis Seize:
+Napoléon qui fus digne du diadème,
+ Gloire à ta mort française!
+
+Et priez bien pour nous, pour cette France ancienne,
+ Aujourd'hui vraiment «Sire»,
+Dieu qui vous couronna, sur la terre païenne,
+ Bon chrétien, du martyre!
+
+
+ XIV
+
+Vous reviendrez bientôt les bras pleins de pardons
+ Selon votre coutume,
+O Pères excellents qu'aujourd'hui nous perdons
+ Pour comble d'amertume.
+
+Vous reviendrez, vieillards exquis, avec l'honneur
+ Avec sa Fleur chérie,
+Et que de pleurs Joyeux, et quels cris de bonheur
+ Dans toute la patrie!
+
+Vous reviendrez, après ces glorieux exils,
+ Après des moissons d'âmes,
+Après avoir prié pour ceux-ci, fussent-ils
+ Encore plus infâmes,
+
+Après avoir couvert les îles et la mer
+ De votre ombre si douce
+Et réjoui le ciel et consterné l'enfer,
+ Béni qui vous repousse,
+
+Béni qui vous dépouille au cri de liberté,
+ Béni l'impie en armes,
+Et l'enfant qu'il vous prend des bras--et racheté
+ Nos crimes par vos larmes!
+
+Proscrits des jours, vainqueurs des temps non point adieu
+ Vous êtes l'espérance.
+A tantôt, Pères saints, qui nous vaudrez de Dieu
+ Le salut pour la France!
+
+
+ XV
+
+On n'offense que Dieu qui seul pardonne.
+
+ Mais
+On contriste son frère, on l'afflige, on le blesse,
+On fait gronder sa haine ou pleurer sa faiblesse,
+Et c'est un crime affreux qui va troubler la paix
+Des simples, et donner au monde sa pâture,
+Scandale, coeurs perdus, gros mots et rire épais.
+
+Le plus souvent par un effet de la nature
+Des choses, ce péché trouve son châtiment
+Même ici-bas, féroce et long communément.
+Mais l'_Amour_ tout-puissant donne à la créature
+Le sens de son malheur qui mène au repentir
+Par une route lente et haute, mais très sûre.
+
+Alors un grand désir, un seul, vient investir
+Le pénitent, après les premières alarmes.
+Et c'est d'humilier son front devant les larmes
+De naguère, sans rien qui pourrait amortir
+Le coup droit pour l'orgueil, et de rendre les armes
+Comme un soldat vaincu,--triste de bonne foi.
+
+O ma soeur, qui m'avez puni, pardonnez-moi!
+
+
+ XVI
+
+Écoutez la chanson bien douce
+Qui ne pleure que pour vous plaire,
+Elle est discrète, elle est légère:
+Un frisson d'eau sur de la mousse!
+
+La voix vous fut connue (et chère!),
+Mais à présent elle est voilée
+Comme une veuve désolée,
+Pourtant comme elle encore fière,
+
+Et dans les longs plis de son voile
+Qui palpite aux brises d'automne,
+Cache et montre au coeur qui s'étonne
+La vérité comme une étoile.
+
+Elle dit, la voix reconnue,
+Que la bonté c'est notre vie,
+Que de la haine et de l'envie
+Rien ne reste, la mort venue.
+
+Elle parle aussi de la gloire
+D'être simple sans plus attendre,
+Et de noces d'or et du tendre
+Bonheur d'une paix sans victoire.
+
+Accueillez la voix qui persiste
+Dans son naïf épithalame.
+Allez, rien n'est meilleur à l'âme
+Que de faire une âme moins triste!
+
+Elle est en peine et de passage
+L'âme qui souffre sans colère.
+Et comme sa morale est claire!...
+Écoutez la chanson bien sage.
+
+
+ XVII
+
+Les chères mains qui furent miennes,
+Toutes petites, toutes belles,
+Après ces méprises mortelles
+Et toutes ces choses païennes,
+
+Après les rades et les grèves,
+Et les pays et les provinces,
+Royales mieux qu'au temps des princes,
+Les chères mains m'ouvrent les rêves.
+
+Mains en songe, mains sur mon âme,
+Sais-je, moi, ce que vous daignâtes,
+Parmi ces rumeurs scélérates,
+Dire à cette âme qui se pâme?
+
+Ment-elle, ma vision chaste
+D'affinité spirituelle,
+De complicité maternelle,
+D'affection étroite et vaste?
+
+Remords si cher, peine très bonne,
+Rêves bénits, mains consacrées,
+O ces mains, ces mains vénérées.
+Faites le geste qui pardonne!
+
+
+ XVIII
+
+Et j'ai revu l'enfant unique: il m'a semblé
+Que s'ouvrait dans mon coeur la dernière blessure,
+Celle dont la douleur plus exquise m'assure
+D'une mort désirable en un jour consolé.
+
+La bonne flèche aiguë et sa fraîcheur qui dure!
+En ces instants choisis elles ont éveillé
+Les rêves un peu lourds du scrupule ennuyé,
+Et tout mon sang chrétien chanta la Chanson pure.
+
+J'entends encor, je vois encor! Loi du devoir
+Si douce! Enfin je sais ce qu'est entendre et voir,
+J'entends, je vois toujours! Voix des bonnes pensées,
+
+Innocence, avenir! Sage et silencieux,
+Que je vais vous aimer, vous un instant pressées,
+Belles petites mains qui fermerez nos yeux!
+
+
+ XIX
+
+Voix de l'Orgueil; un cri puissant, comme d'un cor.
+Des étoiles de sang sur des cuirasses d'or,
+On trébuche à travers des chaleurs d'incendie...
+Mais en somme la voix s'en va, comme d'un cor.
+
+Voix de la Haine: cloche en mer, fausse, assourdie
+De neige lente. Il fait si froid! Lourde, affadie,
+La vie a peur et court follement sur le quai
+Loin de la cloche qui devient plus assourdie.
+
+Voix de la Chair: un gros tapage fatigué.
+Des gens ont bu. L'endroit fait semblant d'être gai.
+Des yeux, des noms, et l'air plein de parfums atroces
+Où vient mourir le gros tapage fatigué.
+
+Voix d'Autrui: des lointains dans les brouillards. Des noces
+Vont et viennent. Des tas d'embarras. Des négoces,
+Et tout le cirque des civilisations
+Au son trotte-menu du violon des noces.
+
+Colères, soupirs noirs, regrets, tentations
+Qu'il a fallu pourtant que nous entendissions
+Pour l'assourdissement des silences honnêtes,
+Colères, soupirs noirs, regrets, tentations,
+
+Ah! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes,
+Sentences, mots en vain, métaphores mal faites,
+Toute la rhétorique en fuite des péchés,
+Ah! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes!
+
+Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés.
+Mourez à nous, mourez aux humbles voeux cachés
+Que nourrit la douceur de la Parole forte,
+Car notre coeur n'est plus de ceux que vous cherchez!
+
+Mourez parmi la voix que la prière emporte
+Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte
+Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour,
+Mourez parmi la voix que la prière apporte,
+
+Mourez parmi la voix terrible de l'Amour!
+
+
+ XX
+
+L'ennemi se déguise en L'Ennui
+Et me dit: «A quoi bon, pauve dupe?»
+Moi je passe et me moque de lui.
+L'ennemi se déguise en la Chair
+Et me dit: «Bah! retrousse une jupe!»
+Moi j'écarte le conseil amer.
+
+L'ennemi se transforme en un Ange
+De lumière et dit: «Qu'est ton effort
+A côté des tributs de louange
+Et de Foi dus au Père céleste?
+Ton amour va-t-il jusqu'à la mort?»
+Je réponds: «L'Espérance me reste.»
+
+Comme c'est le vieux logicien,
+Il a fait bientôt de me réduire
+A ne plus _vouloir_ répliquer rien,
+Mais sachant _qui c'est_, épouvanté
+De ne plus sentir les mondes luire,
+Je prierai pour de l'humilité.
+
+
+ XXI
+
+Va ton chemin sans plus t'inquiéter!
+La route est droite et tu n'as qu'à monter,
+Portant d'ailleurs le seul trésor qui vaille
+Et l'arme unique au cas d'une bataille,
+La pauvreté d'esprit et Dieu pour toi.
+
+Surtout il faut garder toute espérance,
+Qu'importé un peu de nuit et de souffrances?
+La route est bonne et la mort est au bout,
+Oui, garde toute espérance surtout,
+La mort là-bas te dresse un lit de joie.
+
+Et fais-toi doux de toute la douceur.
+La vie est laide, encore c'est ta soeur.
+Simple, gravis la côte et même chante.
+Pour écarter la prudence méchante
+Dont la voix basse est pour tenter ta foi.
+
+Simple comme un enfant, gravis la côte,
+Humble comme un pécheur qui hait la faute,
+Chante, et même sois gai, pour défier
+L'ennui que l'ennemi peut t'envoyer
+Afin que tu t'endormes sur la voie.
+
+Ris du vieux piège et du vieux séducteur,
+Puisque la Paix est là, sur la hauteur,
+Qui luit parmi les fanfares de la gloire,
+Monte, ravi, dans la nuit blanche et noire,
+Déjà l'Ange Gardien étend sur toi
+
+Joyeusement des ailes de victoire.
+
+
+ XXII
+
+Pourquoi triste, ô mon âme,
+Triste jusqu'à la mort,
+Quand l'effort te réclame,
+Quand le suprême effort
+Est là qui te réclame?
+
+Ah! tes mains que tu tords
+Au lieu d'être à la lâche,
+Tes lèvres que tu mords
+Et leur silence lâche,
+Et tes yeux qui sont morts!
+
+N'as-tu pas l'espérance
+De la fidélité,
+Et, pour plus d'assurance
+Dans la sécurité,
+N'as-tu pas la souffrance?
+
+Mais chasse le sommeil
+Et ce rêve qui pleure.
+Grand jour et plein soleil!
+Vois, il est plus que l'heure:
+Le ciel bruit vermeil,
+
+Et la lumière crue
+Découpant d'un trait noir
+Toute chose apparue,
+Te montre le Devoir
+Et sa forme bourrue.
+
+Marche à lui vivement.
+Tu verras disparaître
+Tout aspect inclément
+De sa manière d'être,
+Avec l'éloignement.
+
+C'est le dépositaire
+Qui te garde un trésor
+D'amour et de mystère,
+Plus précieux que l'or,
+Plus sûr que rien sur terre:
+
+Les biens qu'on ne voit pas,
+Toute joie inouïe,
+Votre paix, saints combats,
+L'extase épanouie
+Et l'oubli d'ici-bas,
+
+Et l'oubli d'ici-bas!
+
+
+ XXIII
+
+Né l'enfant des grandes villes
+Et des révoltes serviles,
+J'ai là, tout cherché, trouvé
+De tout appétit rêvé.
+Mais, puisque rien n'en demeure,
+
+J'ai dit un adieu léger
+A tout ce qui peut changer.
+Au plaisir, au bonheur même,
+Et même à tout ce que j'aime
+Hors de vous, mon doux Seigneur!
+
+La Croix m'a pris sur ses ailes
+Qui m'emporte aux meilleurs zèles,
+Silence, expiation,
+Et l'âpre vocation
+Pour la vertu qui s'ignore.
+
+Douce, chère Humilité,
+Arrose ma charité,
+Trempe-la de tes eaux vives.
+O mon coeur, que tu ne vives
+Qu'aux fins d'une bonne mort!
+
+
+ XXIV
+
+L'âme antique était rude et vaine
+Et ne voyait dans la douleur
+Que l'acuité de la peine
+Ou l'étonnement du malheur.
+
+L'art, sa figure la plus claire
+Traduit ce double sentiment
+Par deux grands types de la Mère
+En proie au suprême tourment.
+
+C'est la vieille reine de Troie:
+Tous ses fils sont morts par le fer.
+Alors ce deuil brutal aboie
+Et glapit au bord de la mer.
+
+Elle court le long du rivage,
+Bavant vers le flot écumant,
+Hirsute, criade, sauvage,
+La chienne littéralement!...
+
+Et c'est Niobé qui s'effare
+Et garde fixement des yeux
+Sur les dalles de pierre rare
+Ses enfants tués par les cieux.
+
+Le souffle expire sur sa bouche.
+Elle meurt dans un geste fou.
+Ce n'est plus qu'un marbre farouche
+Là transporté nul ne sait d'où!...
+
+La douleur chrétienne est immense.
+Elle, comme le coeur humain,
+Elle souffre, puis elle pense,
+Et calme poursuit son chemin.
+
+Elle est debout sur le Calvaire
+Pleine de larmes et sans cris.
+C'est également une mère,
+Mais quelle mère de quel fils!
+
+Elle participe au Supplice
+Qui sauve toute nation,
+Attendrissant le sacrifice
+Par sa vaste compassion.
+
+Et comme tous sont les fils d'elle,
+Sur le monde et sur sa langueur
+Toute la charité ruisselle
+Des sept blessures de son coeur,
+
+Au jour qu'il faudra, pour la gloire
+Des cieux enfin tout grands ouverts,
+Ceux qui surent et purent croire,
+Bons et doux, sauf au seul Pervers,
+
+Ceux-là vers la joie infinie
+Sur la colline de Sion
+Monteront d'une aile bénie
+Aux plis de son assomption.
+
+
+ XXV
+
+O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour
+Et la blessure est encore vibrante,
+O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour!
+
+O mon Dieu, votre crainte m'a frappé
+Et la brûlure est encor là qui tonne,
+O mon Dieu, votre crainte m'a frappé!
+
+O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil
+Et votre gloire en moi s'est installée,
+O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil!
+
+Noyez mon âme aux flots de votre Vin,
+Fondez ma vie au Pain de votre table,
+Noyez mon âme aux flots de votre Vin.
+
+Voici mon sang que je n'ai pas versé,
+Voici ma chair indigne de souffrance,
+Voici mon sang que je n'ai pas versé.
+
+Voici mon front qui n'a pu que rougir
+Pour l'escabeau de vos pieds adorables,
+Voici mon front qui n'a pu que rougir.
+
+Voici mes mains qui n'ont pas travaillé
+Pour les charbons ardents et l'encens rare,
+Voici mes mains qui n'ont pas travaillé.
+
+Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain,
+Pour palpiter aux ronces du Calvaire,
+Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain.
+
+Voici mes pieds, frivoles voyageurs,
+Pour accourir au cri de votre grâce,
+Voici mes pieds, frivoles voyageurs.
+
+Voici ma voix, bruit maussade et menteur,
+Pour les reproches de la Pénitence,
+Voici ma voix, bruit maussade et menteur.
+
+Voici mes yeux, luminaires d'erreur,
+Pour être éteints aux pleurs de la prière,
+Voici mes yeux, luminaires d'erreur.
+
+Hélas, Vous, Dieu d'offrande et de pardon,
+Quel est le puits de mon ingratitude,
+Hélas! Vous, Dieu d'offrande et de pardon!
+
+Dieu de terreur et Dieu de sainteté,
+Hélas! ce noir abîme de mon crime,
+Dieu de terreur et Dieu de sainteté,
+
+Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,
+Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,
+Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,
+
+Vous connaissez tout cela, tout cela,
+Et que je suis plus pauvre que personne,
+Vous connaissez tout cela, tout cela,
+
+Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne.
+
+
+ II
+
+Je ne veux plus aimer que ma mère Marie.
+Tous les autres amours sont de commandement.
+Nécessaires qu'ils sont, ma mère seulement
+Pourra les allumer aux coeurs qui l'ont chérie.
+
+C'est pour Elle qu'il faut chérir mes ennemis,
+C'est par Elle que j'ai voué ce sacrifice,
+Et la douceur de coeur et le zèle au service,
+Comme je la priais, Elle les a permis.
+
+Et comme j'étais faible et bien méchant encore,
+Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,
+Elle baissa mes yeux et me joignit les mains,
+Et m'enseigna les mots par lesquels on adore.
+
+C'est par Elle que j'ai voulu de ces chagrins,
+C'est pour Elle que j'ai mon coeur dans les cinq Plaies,
+Et tous ces bons efforts vers les croix et les claies,
+Comme je l'invoquais, Elle en ceignit mes reins.
+
+Je ne veux plus penser qu'à ma mère Marie,
+Siège de la sagesse et source des pardons,
+Mère de France aussi, de qui nous attendons
+Inébranlablement l'honneur de la patrie.
+
+Marie Immaculée, amour essentiel,
+Logique de la foi cordiale et vivace,
+En vous aimant qu'est-il de bon que je ne fasse,
+En vous aimant du seul amour, Porte du ciel?
+
+
+ III
+
+Vous êtes calme, vous voulez un voeu discret,
+Des secrets à mi-voix dans l'ombre et le silence,
+Le coeur qui se répand plutôt qu'il ne s'élance,
+Et ces timides, moins transis qu'il ne paraît.
+
+Vous accueillez d'un geste exquis telles pensées
+Qui ne marchent qu'en ordre et font le moins de bruit.
+Votre main, toujours prête à la chute du fruit,
+Patiente avec l'arbre et s'abstient de poussées.
+
+Et si l'immense amour de vos commandements
+Embrasse et presse tous en sa sollicitude,
+Vos conseils vont dicter aux meilleurs et l'étude
+Et le travail des plus humbles recueillements.
+
+Le pécheur, s'il prétend vous connaître et vous plaire,
+O vous qui nous aimant si fort parliez si peu,
+Doit et peut, à tout temps du jour comme en tout lieu,
+Bien faire obscurément son devoir et se taire.
+
+Se taire pour le monde, un pur sénat de fous,
+Se taire sur autrui, des âmes précieuses,
+Car nous taire vous plaît, même aux heures pieuses,
+Même à la mort, sinon devant le prêtre et vous.
+
+Donnez-leur le silence et l'amour du mystère,
+O Dieu glorifieur du bien fait en secret,
+A ces timides moins transis qu'il ne paraît,
+Et l'horreur, et le pli des choses de la terre.
+
+Donnez-leur, ô mon Dieu, la résignation,
+Toute forte douceur, l'ordre et l'intelligence,
+Afin qu'au jour suprême ils gagnent l'indulgence
+De l'Agneau formidable en la neuve Sion,
+
+Afin qu'ils puissent dire: «Au moins nous sûmes croire»,
+Et que l'Agneau terrible, ayant tout supputé,
+Leur réponde: «Venez, vous avez mérité,
+Pacifiques, ma paix, et, douloureux, ma gloire.»
+
+
+ IV
+
+
+ I
+
+Mon Dieu m'a dit: Mon fils, il faut m'aimer. Tu vois
+Mon flanc percé, mon coeur qui rayonne et qui saigne,
+Et mes pieds offensés que Madeleine baigne
+De larmes, et mes bras douloureux sous le poids
+
+De tes péchés, et mes mains! Et tu vois la croix,
+Tu vois les clous, le fiel, l'éponge et tout t'enseigne
+A n'aimer, en ce monde où la chair règne,
+Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.
+
+Ne t'ai-je pas aimé jusqu'à la mort moi-même,
+O mon frère en mon Père, ô mon fils en l'Esprit,
+Et n'ai-je pas souffert, comme c'était écrit?
+
+N'ai-je pas sangloté ton angoisse suprême
+Et n'ai-je pas sué la sueur de tes nuits,
+Lamentable ami qui me cherches où je suis?»
+
+ II
+
+J'ai répondu: Seigneur, vous avez dit mon âme.
+C'est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas.
+Mais vous aimer! Voyez comme je suis en bas,
+Vous dont l'amour toujours monte comme la flamme.
+
+Vous, la source de paix que toute soif réclame,
+Hélas! Voyez un peu mes tristes combats!
+Oserai-je adorer la trace de vos pas,
+Sur ces genoux saignants d'un rampement infâme?
+
+Et pourtant je vous cherche en longs tâtonnements,
+Je voudrais que votre ombre au moins vêtît ma honte,
+Mais vous n'avez pas d'ombre, ô vous dont l'amour monte,
+
+O vous, fontaine calme, amère aux seuls amants
+De leur damnation, ô vous toute lumière
+Sauf aux yeux dont un lourd baiser tient la paupière!
+
+ III
+
+--Il faut m'aimer! Je suis l'universel Baiser,
+Je suis cette paupière et je suis cette lèvre
+Dont tu parles, ô cher malade, et cette fièvre
+Qui t'agite, c'est moi toujours! Il faut oser
+
+M'aimer! Oui, mon amour monte sans biaiser
+Jusqu'où ne grimpe pas ton pauvre amour de chèvre,
+Et t'emportera, comme un aigle vole un lièvre,
+Vers des serpolets qu'un ciel cher vient arroser.
+
+O ma nuit claire! ô tes yeux dans mon clair de lune!
+O ce lit de lumière et d'eau parmi la brune!
+Toute celle innocence et tout ce reposoir!
+
+Aime-moi! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes,
+Car étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir,
+Mais je ne veux d'abord que pouvoir que tu m'aimes.
+
+ IV
+
+--Seigneur, c'est trop? Vraiment je n'ose. Aimer qui? Vous?
+Oh! non! Je tremble et n'ose. Oh! vous aimer je n'ose,
+Je ne veux pas! Je suis indigne. Vous, la Rose
+Immense des purs vents de l'Amour, ô Vous, tous
+
+Les coeurs des saints, ô vous qui fûtes le Jaloux
+D'Israël, Vous, la chaste abeille qui se pose
+Sur la seule fleur d'une innocence mi-close,
+Quoi, _moi_, _moi_, pouvoir _Vous_ aimer. Êtes-vous fous[2]
+
+
+_Père, Fils, Esprit?_ Moi, ce pécheur-ci, ce lâche,
+Ce superbe, qui fait le mal comme sa tâche
+Et n'a dans tous ses sens, odorat, toucher, goût,
+
+Vue, ouïe, et dans tout son être--hélas! dans tout
+Son espoir et dans tout son remords que l'extase
+D'une caresse où le seul vieil Adam s'embrase?
+
+[Note 2: Saint Augustin.]
+
+ V
+
+--Il faut m'aimer. Je suis ces Fous que tu nommais,
+Je suis l'Adam nouveau qui mange le vieil homme,
+Ta Rome, ton Paris, ta Sparte et ta Sodome,
+Comme un pauvre rué parmi d'horribles mets.
+
+Mon amour est le feu qui dévore à jamais
+Toute chair insensée, et l'évapore comme
+Un parfum,--et c'est le déluge qui consomme
+En son flot tout mauvais germe que je semais,
+
+Afin qu'un jour la Croix où je meurs fût dressée
+Et que par un miracle effrayant de bonté
+Je t'eusse un jour à moi, frémissant et dompté.
+
+Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pensée
+De toute éternité, pauvre âme délaissée,
+Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté!
+
+ VI
+
+--Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille toute.
+Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment
+Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant,
+O Justice que la vertu des bons redoute?
+
+Oui, comment? Car voici que s'ébranle la voûte
+Où mon coeur creusait son ensevelissement
+Et que je sens fluer à moi le firmament,
+Et je vous dis: de vous à moi quelle est la route?
+
+Tendez-moi votre main, que je puisse lever
+Cette chair accroupie et cet esprit malade.
+Mais recevoir jamais la céleste accolade,
+
+Est-ce possible? Un jour, pouvoir la retrouver
+Dans votre sein, sur votre coeur qui fut le nôtre,
+La place où reposa la tête de l'apôtre?
+
+ VII
+
+--Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui,
+Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise
+De ton coeur vers les bras ouverts de mon Église,
+Comme la guêpe vole au lis épanoui.
+
+Approche-toi de mon oreille. Épanches-y
+L'humiliation d'une brave franchise.
+Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise
+Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi.
+
+Puis franchement et simplement viens à ma table.
+Et je t'y bénirai d'un repas délectable
+Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté,
+
+Et tu boiras le Vin de la vigne immuable,
+Dont la force, dont la douceur, dont la bonté
+Feront germer ton sang à l'immortalité.
+
+ *
+ * *
+
+Puis, va! Garde une foi modeste en ce mystère
+D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison,
+Et surtout reviens très souvent dans ma maison,
+Pour y participer au Vin qui désaltère,
+
+Au Pain sans qui la vie est une trahison,
+Pour y prier mon Père et supplier ma Mère
+Qu'il te soit accordé, dans l'exil de la terre,
+D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison,
+
+D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence,
+D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence,
+Enfin, de devenir un peu semblable à moi
+
+Qui fus, durant les jours d'Hérode et de Pilate
+Et de Judas et de Pierre, pareil à toi
+Pour souffrir et mourir d'une mort scélérate!
+
+ *
+ * *
+
+Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs
+Si doux qu'ils sont encore d'ineffables délices,
+Je te ferai goûter sur terre mes prémices,
+La paix du coeur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs
+
+Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs
+Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice
+Éternel, et qu'au ciel pieux la lune glisse,
+Et que sonnent les angélus roses et noirs,
+
+En attendant l'assomption dans ma lumière,
+L'éveil sans fin dans ma charité coutumière,
+La musique de mes louanges à jamais,
+
+Et l'extase perpétuelle et la science,
+Et d'être en moi parmi l'aimable irradiance
+De tes souffrances, enfin miennes, que j'aimais!
+
+ VIII
+
+--Ah! Seigneur, qu'ai-je? Hélas! me voici tout en larmes
+D'une joie extraordinaire: votre voix
+Me fait comme du bien et du mal à la fois,
+Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.
+
+Je ris, je pleure, et c'est comme un appel aux armes
+D'un clairon pour des champs de bataille où je vois
+Des anges bleus et blancs portés sur des pavois,
+Et ce clairon m'enlève en de fières alarmes.
+
+J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi.
+Je suis indigne, mais je sais votre clémence.
+Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici
+
+Plein d'une humble prière, encore qu'un trouble immense
+Brouille l'espoir que votre voix me révéla,
+Et j'aspire en tremblant.
+
+ IX
+
+ --Pauvre âme, c'est cela!
+
+
+ III
+
+
+ I
+
+Désormais le Sage, puni
+Pour avoir trop aimé les choses,
+Rendu prudent à l'infini,
+Mais franc de scrupules moroses,
+
+Et d'ailleurs retournant au Dieu
+Qui fit les yeux et la lumière,
+L'honneur, la gloire, et tout le peu
+Qu'a son âme de candeur fière,
+
+Le Sage peut dorénavant
+Assister aux scènes du monde,
+Et suivre la chanson du vent,
+Et contempler la mer profonde.
+
+Il ira, calme, et passera
+Dans la férocité des villes,
+Comme un mondain à l'Opéra
+Qui sort blasé des danses viles.
+
+Même,--et pour tenir abaissé
+L'orgueil, qui fit son âme veuve,
+Il remontera le passé,
+Ce passé, comme un mauvais fleuve,
+
+Il reverra l'herbe des bords,
+Il entendra le flot qui pleure
+Sur le bonheur mort et les torts
+De cette date et de cette heure!...
+
+Il aimera les cieux, les champs,
+La bonté, l'ordre et l'harmonie,
+Et sera doux, même aux méchants,
+Afin que leur mort soit bénie.
+
+Délicat et non exclusif,
+Il sera du jour où nous sommes:
+Son coeur, plutôt contemplatif,
+Pourtant saura l'oeuvre des hommes.
+
+Mais, revenu des passions,
+Un peu méfiant des «usages»,
+A vos civilisations
+Préférera les paysages.
+
+
+ II
+
+Du fond du grabat
+As-tu vu l'étoile
+Que l'hiver dévoile?
+Comme ton coeur bat,
+Comme cette idée,
+Regret ou désir,
+Ravage à plaisir
+Ta tête obsédée,
+Pauvre tête en feu,
+Pauvre coeur sans dieu
+
+L'ortie et l'herbette
+Au bas du rempart
+D'où l'appel frais part
+D'une aigre trompette,
+Le vent du coteau,
+La Meuse, la goutte
+Qu'on boit sur la route
+A chaque écriteau,
+Les sèves qu'on hume,
+Les pipes qu'on fume!
+
+Un rêve de froid:
+«Que c'est beau la neige
+Et tout son cortège
+Dans leur cadre étroit!
+Oh! tes blancs arcanes,
+Nouvelle Archangel,
+Mirage éternel
+De mes caravanes!
+Oh! ton chaste ciel,
+Nouvelle Archangel?»
+
+Cette ville sombre!
+Tout est crainte ici...
+Le ciel est transi
+D'éclairer tant d'ombre.
+Les pas que tu fais
+Parmi ces bruyères
+Lèvent des poussières
+Au souffle mauvais...
+Voyageur si triste,
+Tu suis quelle piste?
+
+C'est l'ivresse à mort,
+C'est la noire orgie,
+C'est l'amer effort
+De ton énergie
+Vers l'oubli dolent
+De la voix intime,
+C'est le seuil du crime,
+C'est l'essor sanglant.
+--Oh! fuis la chimère:
+Ta mère, ta mère!
+
+Quelle est cette voix
+Qui ment et qui flatte!
+«Ah! la tête plate,
+Vipère des bois!»
+Pardon et mystère.
+Laisse ça dormir,
+Qui peut, sans frémir,
+Juger sur la terre?
+«Ah! pourtant, pourtant,
+Ce monstre impudent!»
+
+La mer! Puisse-t elle
+Laver ta rancoeur,
+La mer au grand coeur.
+Ton aïeule, celle
+Qui chante en berçant
+Ton angoisse atroce,
+La mer, doux colosse
+Au sein innocent,
+Grondeuse infinie
+De ton ironie!
+
+Tu vis sans savoir!
+Tu verses ton âme,
+Ton lait et ta flamme
+Dans quel désespoir?
+Ton sang qui s'amasse
+En une fleur d'or
+N'est pas prêt encor
+A la dédicace.
+Attends quelque peu,
+Ceci n'est que jeu.
+
+Cette frénésie
+T'initie au but.
+D'ailleurs, le salut
+Viendra d'un Messie
+Dont tu ne sens plus,
+Depuis bien des lieues,
+Les effluves bleues
+Sous tes bras perclus,
+Naufrage d'un rêve
+Qui n'a pas de grève!
+
+Vis en attendant
+L'heure toute proche.
+Ne sois pas prudent.
+Trêve à tout reproche.
+Fais ce que tu veux.
+Une main te guide
+A travers le vide
+Affreux de tes voeux.
+Un peu de courage,
+C'est le bon orage.
+
+Voici le Malheur
+Dans sa plénitude.
+Mais à sa main rude
+Quelle belle fleur!
+«La brûlante épine!»
+Un lis est moins blanc,
+«Elle m'entre au flanc.»
+Et l'odeur divine!
+«Elle m'entre au coeur.»
+Le parfum vainqueur!
+
+«Pourtant je regrette,
+Pourtant je me meurs,
+Pourtant ces deux coeurs...»
+Lève un peu la tête:
+«Eh bien, c'est la Croix.»
+Lève un peu ton âme
+De ce monde infâme.
+«Est-ce que je crois?»
+Qu'en sais-tu? La Bête
+Ignore sa tête,
+
+La Chair et le Sang
+Méconnaissent l'Acte.
+«Mais j'ai fait un pacte
+Qui va m'enlaçant
+A la faute noire,
+Je me dois à mon
+Tenace démon:
+Je ne veux point croire.
+Je n'ai pas besoin
+De rêver si loin!
+
+«Aussi bien j'écoute
+Des sons d'autrefois.
+Vipère des bois,
+Encor sur ma route?
+Cette fois tu mords.»
+Laisse cette bête.
+Que fait au poète?
+Que sont des coeurs morts?
+Ah! plutôt oublie
+Ta propre folie.
+
+Ah! plutôt, surtout,
+Douceur, patience,
+Mi-voix et nuance,
+Et paix jusqu'au bout!
+Aussi bon que sage,
+Simple autant que bon,
+Soumets ta raison
+Au plus pauvre adage,
+Naïf et discret,
+Heureux en secret!
+
+Ah! surtout, terrasse
+Ton orgueil cruel,
+Implore la grâce
+D'être un pur Abel,
+Finis l'odyssée
+Dans le repentir
+D'un humble martyr,
+D une humble pensée.
+Regarde au-dessus...
+«Est-ce vous, JÉSUS?»
+
+
+ III
+
+L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable.
+Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou?
+Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.
+Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table?
+
+Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,
+Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste,
+Et je dorloterai les rêves de ta sieste,
+Et tu chantonneras comme un enfant bercé.
+
+Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame.
+Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme
+Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.
+
+Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre.
+Va, dors! L'espoir luit comme un caillou dans un creux.
+Ah! quand refleuriront les roses de septembre!
+
+
+
+ IV
+
+ _Gaspard Hauser chante:_
+
+Je suis venu, calme orphelin,
+Riche de mes seuls yeux tranquilles,
+Vers les hommes des grandes villes:
+Ils ne m'ont pas trouvé malin.
+
+A vingt ans un trouble nouveau
+Sous le nom d'amoureuses flammes
+M'a fait trouver belles les femmes:
+Elles ne m'ont pas trouvé beau.
+
+Bien que sans patrie et sans roi
+Et très brave ne l'étant guère,
+J'ai voulu mourir à la guerre:
+La mort n'a pas voulu de moi.
+
+Suis-je né trop tôt ou trop lard?
+Qu'est-ce que je fais en ce monde?
+O vous tous, ma peine est profonde;
+Priez pour le pauvre Gaspard!
+
+
+ V
+
+Un grand sommeil noir
+Tombe sur ma vie:
+Dormez, tout espoir,
+Dormez, toute envie!
+
+Je ne vois plus rien,
+Je perds la mémoire
+Du mal et du bien...
+O la triste histoire!
+
+Je suis un berceau
+Qu'une main balance
+Au creux d'un caveau:
+Silence, silence!
+
+
+ VI
+
+Le ciel est, par-dessus le toit,
+ Si bleu, si calme!
+Un arbre, par-dessus le toit
+ Berce sa palme.
+
+La cloche dans le ciel qu'on voit
+ Doucement tinte.
+Un oiseau sur l'arbre qu'on voit
+ Chante sa plainte.
+
+Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
+ Simple et tranquille.
+Cette paisible rumeur-là
+ Vient de la ville.
+
+--Qu'as-tu fait, ô toi que voilà
+ Pleurant sans cesse,
+Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,
+ De ta jeunesse?
+
+
+ VII
+
+ Je ne sais pourquoi
+ Mon esprit amer
+D'une aile inquiète et folle vole sur la mer,
+ Tout ce qui m'est cher,
+ D'une aile d'effroi
+Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?
+
+ Mouette à l'essor mélancolique.
+ Elle suit la vague, ma pensée,
+ A tous les vents du ciel balancée
+ Et biaisant quand la marée oblique,
+ Mouette à l'essor mélancolique.
+
+ Ivre de soleil
+ Et de liberté,
+Un instinct la guide à travers cette immensité.
+ La brise d'été
+ Sur le flot vermeil
+Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.
+
+ Parfois si tristement elle crie
+ Qu'elle alarme au lointain le pilote,
+ Puis au gré du vent se livre et flotte
+ Et plonge, et l'aile toute meurtrie
+ Revole, et puis si tristement crie!
+
+ Je ne sais pourquoi
+ Mon esprit amer
+D une aile inquiète et folle vole sur la mer.
+ Tout ce qui m'est cher,
+ D'une aile d'effroi,
+Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?
+
+
+ VIII
+
+Parfums, couleurs, systèmes, lois!
+Les mots ont peur comme des poules.
+La Chair sanglote sur la croix.
+
+Pied, c'est du rêve que tu foules,
+Et partout ricane la voix,
+La voix tentatrice des foules.
+
+Cieux bruns où nagent nos desseins,
+Fleurs qui n'êtes pas le calice,
+Vin et ton geste qui se glisse,
+Femme et l'oeillade de tes seins,
+
+Nuit câline aux frais traversins,
+Qu'est-ce que c'est que ce délice,
+Qu'est-ce que c'est que ce supplice,
+Nous les damnés et vous les Saints?
+
+
+ IX
+
+Le son du cor s'afflige vers les bois
+D'une douleur on veut croire orpheline
+Qui vient mourir au bas de la colline
+Parmi la bise errant en courts abois.
+
+L'âme du loup pleure dans cette voix
+Qui monte avec le soleil qui décline,
+D'une agonie on veut croire câline
+Et qui ravit et qui navre à la fois.
+
+Pour faire mieux cette plainte assoupie
+La neige tombe à longs traits de charpie
+A travers le couchant sanguinolent,
+
+Et l'air a l'air d'être un soupir d'automne,
+Tant il fait doux par ce soir monotone
+Où se dorlote un paysage lent.
+
+
+ X
+
+La tristesse, langueur du corps humain
+M'attendrissent, me fléchissent, m'apitoient,
+Ah! surtout quand des sommeils noirs le foudroient.
+Quand les draps zèbrent la peau, foulent la main!
+
+Et que mièvre dans la fièvre du demain,
+Tiède encor du bain de sueur qui décroît,
+Comme un oiseau qui grelotte sous un toit!
+Et les pieds, toujours douloureux du chemin,
+
+Et le sein, marqué d'un double coup de poing,
+Et la bouche, une blessure rouge encor,
+Et la chair frémissante, frêle décor,
+
+Et les yeux, les pauvres yeux si beaux où point
+La douleur de voir encore du fini!...
+Triste corps! Combien faible et combien puni!
+
+
+ XI
+
+La bise se rue à travers
+Les buissons tout noirs et tout verts,
+Glaçant la neige éparpillée,
+Dans la campagne ensoleillée,
+L'odeur est aigre près des bois,
+L'horizon chante avec des voix,
+Les coqs des clochers des villages
+Luisent crûment sur les nuages.
+C'est délicieux de marcher
+A travers ce brouillard léger
+Qu'un vent taquin parfois retrousse.
+Ah! fi de mon vieux feu qui tousse!
+J'ai des fourmis plein les talons.
+Debout, mon âme, vite, allons!
+C'est le printemps sévère encore,
+Mais qui par instant s'édulcore
+D'un souffle tiède juste assez
+Pour mieux sentir les froids passés
+Et penser au Dieu de clémence...
+Va, mon âme, à l'espoir immense!
+
+
+ XII
+
+Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées!
+L'espoir qu'il faut, regret des grâces dépensées,
+Douceur de coeur avec sévérité d'esprit,
+Et cette vigilance, et le calme prescrit,
+Et toutes!--Mais encor lentes, bien éveillées,
+Bien d'aplomb, mais encor timides, débrouillées
+A peine du lourd rêve et de la tiède nuit.
+C'est à qui de vous va plus gauche, l'une suit
+L'autre, et toutes ont peur du vaste clair de lune.
+«Telles, quand des brebis sortent d'un clos. C'est une,
+Puis deux, puis trois. Le reste est là, les yeux baissés,
+La tête à terre, et l'air des plus embarrassés,
+Faisant ce que fait leur chef de file: il s'arrête,
+Elles s'arrêtent tour à tour, posant leur tête
+Sur son dos, simplement et sans savoir pourquoi[3].»
+Votre pasteur, ô mes brebis, ce n'est pas moi,
+C'est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes,
+Lui qui vous tint longtemps et si longtemps là closes,
+Mais qui vous délivra de sa main au temps vrai.
+Suivez-le. Sa houlette est bonne.
+ Et je serai,
+Sous sa voix toujours douce à votre ennui qui bêle,
+Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidèle.
+
+[Note 3: DANTE, _le Purgatoire_.]
+
+
+ XIII
+
+L'échelonnement des haies
+Moutonne à l'infini, mer
+Claire dans le brouillard clair
+Qui sent bon les jeunes baies.
+
+Des arbres et des moulins
+Sont légers sous le vert tendre
+Où vient s'ébattre et s'étendre
+L'agilité des poulains.
+
+Dans ce vague d'un Dimanche
+Voici se jouer aussi
+De grandes brebis aussi
+Douces que leur laine blanche.
+
+Tout à l'heure déferlait
+L'onde, roulée en volutes,
+De cloches comme des flûtes
+Dans le ciel comme du lait.
+
+
+ XIV
+
+L'immensité de l'humanité,
+Le temps passé vivace et bon père,
+Une entreprise à jamais prospère:
+Quelle puissante et calme cité!
+
+Il semble ici qu'on vit dans l'histoire,
+Tout est plus fort que l'homme d'un jour,
+De lourds rideaux d'atmosphère noire
+Font richement la nuit alentour.
+
+O civilisés que civilise
+L'Ordre obéi, le Respect sacré!
+O dans ce champ si bien préparé
+Cette moisson de la Seule Eglise!
+
+
+ XV
+
+La mer est plus belle
+Que les cathédrales,
+Nourrice fidèle,
+Berceuse de râles,
+La mer qui prie
+La Vierge Marie!
+
+Elle a tous les dons
+Terribles et doux.
+J'entends ses pardons
+Gronder ses courroux.
+Cette immensité
+N'a rien d'entêté.
+
+O! si patiente,
+Même quand méchante!
+Un souffle ami hante
+La vague, et nous chante:
+«Vous sans espérance,
+Mourez sans souffrance!»
+
+Et puis sous les cieux
+Qui s'y rient plus clairs,
+Elle a des airs bleus,
+Rosés, gris et verts...
+Plus belle que tous,
+Meilleure que nous!
+
+
+ XVI
+
+La «grande ville». Un tas criard de pierres blanches
+Où rage le soleil comme en pays conquis.
+Tous les vices ont leur tanière, les exquis
+Et les hideux, dans ce désert de pierres blanches.
+
+Des odeurs! Des bruits vains! Où que vague le coeur,
+Toujours ce poudroiement vertigineux de sable,
+Toujours ce remuement de la chose coupable
+Dans cette solitude où s'écoeure le coeur!
+
+De près, de loin, le Sage aura sa thébaïde
+Parmi le fade ennui qui monte de ceci,
+D'autant plus âpre et plus sanctifiante aussi
+Que deux parts de son âme y pleurent, dans ce vide!
+
+
+ XVII
+
+Toutes les amours de la terre
+Laissant au coeur du délétère
+Et de l'affreusement amer,
+Fraternelles et conjugales,
+Paternelles et filiales,
+Civiques et nationales,
+Les charnelles, les idéales,
+Toutes ont la guêpe et le ver.
+
+La mort prend ton père et ta mère,
+Ton frère trahira son frère,
+Ta femme flaire un autre époux,
+Ton enfant, on te l'aliène,
+Ton peuple, il se pille ou s'enchaîne
+Et l'étranger y pond sa haine,
+Ta chair s'irrite et tourne obscène,
+Ton âme flue en rêves fous.
+
+Mais, dit Jésus, aime, n'importe!
+Puis de toute illusion morte
+Fais un cortège, forme un choeur,
+Va devant, tel aux champs le pâtre,
+Tel le coryphée au théâtre,
+Tel le vrai prêtre ou l'idolâtre,
+Tels les grands-parents près de l'âtre,
+Oui, que devant aille ton coeur!
+
+Et que toutes ces voix dolentes
+S'élèvent rapides ou lentes,
+Aigres ou douces, composant
+A la gloire de Ma souffrance
+Instrument de ta délivrance,
+Condiment de ton espérance
+Et mets de la propre navrance.
+L'hymne qui te sied à présent!
+
+
+ XVIII
+
+Sainte Thérèse veut que la Pauvreté soit
+La reine d'ici-bas, et littéralement!
+Elle dit peu de mots de ce gouvernement
+Et ne s'arrête point aux détails de surcroît;
+
+Mais le Point, à son sens, celui qu'il faut qu'on voie
+Et croie, est ceci dont elle la complimente:
+Le libre arbitre pèse, arguë et parlemente,
+Puis le pauvre-de-coeur décide et suit sa voie.
+
+Qui l'en empêchera? De voeux il n'en a plus
+Que celui d'être un jour au nombre des élus,
+Tout-puissant serviteur, tout-puissant souverain,
+
+Prodigue et dédaigneux, sur tous, des choses eues,
+Mais accumulateur des seules choses sues,
+De quel si fier sujet, et libre, quelle reine!
+
+
+ XIX
+
+Parisien, mon frère à jamais étonné,
+Montons sur la colline où le soleil est né
+Si glorieux qu'il fait comprendre l'idolâtre,
+Sous cette perspective inconnue au théâtre,
+D'arbres au vent et de poussière d'ombre et d'or.
+Montons. Il est si frais encor, montons encor.
+Là! nous voilà placés comme dans une «loge
+De face», et le décor vraiment tire un éloge.
+La cathédrale énorme et le beffroi sans fin,
+Ces toits de tuile sous ces verdures, le vain
+Appareil des remparts pompeux et grands quand même,
+Ces clochers, cette tour, ces autres, sur l'or blême
+Des nuages à l'ouest réverbérant l'or dur
+De derrière _chez nous_, tous ces lourds joyaux sur
+Ces ouates, n'est-ce pas, l'écrin vaut le voyage,
+Et c'est ce qu'on peut dire un brin de paysage?
+--Mais descendons, si ce n'est pas trop abuser
+De vos pieds las, à fin seule de reposer
+Vos yeux qui n'ont jamais rien vu que Montmartre,
+--«Campagne» vert de plaie et ville blanc de dartre
+(Et les sombres parfums qui grimpent de Pantin!)--
+Donc, par ce lent sentier de rosée et de thym,
+Cheminons vers la ville au long de la rivière,
+Sous les frais peupliers, dans la fine lumière.
+L'une des portes ouvre une rue, entrons-y.
+Aussi bien, c'est le point qu'il faut, l'endroit choisi:
+Si blanches, les maisons anciennes, si bien faites,
+Point hautes, ça et là des bronches sur leurs faîtes,
+Si doux et sinueux le cours de ces maisons,
+Comme un ruisseau parmi de vagues frondaisons,
+Profilant la lumière et l'ombre en broderies
+Au lieu du long ennui de vos haussmanneries,
+Et si gentil l'accent qui confine au patois
+De ces passants naïfs avec leurs yeux matois!...
+Des places ivres d'air et de cris d'hirondelles
+Où l'histoire proteste en formules fidèles
+A la crête des toits comme au fer des balcons,
+Des portes ne tournant qu'à regret sur leurs gonds,
+Jalouses de garder l'honneur et la famille...
+Ici tout vit et meurt calme, rien ne fourmille,
+Le «Théâtre» _fait four_, et ce dieu des brouillons.
+Le «Journal» n'en est plus à compter ses _bouillons_,
+L'amour même prétend conserver ses noblesses
+Et le vice _se gobe_ en de rares drôlesses.
+Enfin rien de Paris, mon frère «dans nos murs».
+Que les modes... d'hier, et que les fruits bien mûrs
+De ce fameux progrès que vous mangez en herbe.
+Du reste on vit à l'aise. Une chère superbe,
+La raison raisonnable et l'esprit des aïeux,
+Beaucoup de sain travail, quelques loisirs joyeux,
+Et ce besoin d'avoir peur de la grande route!
+Avouez, la province est bonne, somme toute,
+Et vous regrettez moins que tantôt la «splendeur»
+Du vieux monstre, et son pouls fébrile, et cette odeur!
+
+
+ XX
+
+C'est la fête du blé, c'est la fête du pain
+Aux chers lieux d'autrefois revus après ces choses!
+Tout bruit, la nature et l'homme, dans un bain
+De lumière si blanc que les ombres sont roses.
+
+L'or des pailles s'effondre au vol siffleur des faux
+Dont l'éclair plonge, et va luire, et se réverbère.
+La plaine, tout au loin couverte de travaux,
+Change de face à chaque instant, gaie et sévère.
+
+Tout halète, tout n'est qu'effort et mouvement
+Sous le soleil, tranquille auteur des moissons mûres,
+Et qui travaille encore imperturbablement
+A gonfler, à sucrer là-bas les grappes sures.
+
+Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin,
+Nourris l'homme du lait de la terre, et lui donne
+L'honnête verre où rit un peu d'oubli divin.
+Moissonneurs, vendangeurs là-bas votre heure est bonne!
+
+Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins,
+Fruit de la force humaine en tous lieux répartie,
+Dieu moissonne, et vendange, et dispose à ses fins
+La Chair et le Sang pour le calice et l'hostie!
+
+
+
+
+
+ JADIS
+
+
+
+ PROLOGUE
+
+_En route, mauvaise troupe!
+Partez, mes enfants perdus!
+Ces loisirs vous étaient dus!
+La Chimère tend sa croupe_.
+
+_Partez, grimpés sur son dos,
+Comme essaime un vol de rêves
+D'un malade dans les brèves
+Fleurs vagues de ses rideaux_.
+
+_Ma main tiède qui s'agite
+Faible encore, mais enfin
+Sans fièvre, et qui ne palpite
+Plus que d'un effort divin_,
+
+_Ma main vous bénit, petites
+Mouches de mes soleils noirs
+Et de mes nuits blanches. Vites,
+Partez, petits désespoirs_,
+
+_Petits espoirs, douleurs, joies,
+Que dès hier renia
+Mon coeur quêtant d'autres proies...
+Allez_, aeigri somnia.
+
+
+ SONNETS ET AUTRES VERS
+
+ _A la louange de Laure et de Pétrarque_.
+
+Chose italienne où Shakspeare a passé
+Mais que Ronsard fit superbement française,
+Fine basilique au large diocèse,
+Saint-Pierre-des-Vers, immense et condensé,
+
+Elle, ta marraine, et Lui qui t'a pensé,
+Dogme entier toujours debout sous l'exégèse
+Même edmondschéresque ou francisquesarceyse,
+Sonnet, force acquise et trésor amassé,
+
+Ceux-là sont très bons et toujours vénérables,
+Ayant procuré leur luxe aux misérables
+Et l'or fou qui sied aux pauvres glorieux,
+
+Aux poètes fiers comme les gueux d'Espagne,
+Aux vierges qu'exalte un rythme exact, aux yeux
+Épris d'ordre, aux coeurs qu'un voeu chaste accompagne.
+
+
+ PIERROT
+
+ _A Léon Valade._
+
+Ce n'est plus le rêveur lunaire du vieil air
+Qui riait aux aïeux dans les dessus de portes;
+Sa gaîté, comme sa chandelle, hélas! est morte,
+Et son spectre aujourd'hui nous hante, mince et clair.
+
+Et voici que parmi l'effroi d'un long éclair
+Sa pâle blouse à l'air, au vent froid qui l'emporte,
+D'un linceul, et sa bouche est béante, de sorte
+Qu'il semble hurler sous les morsures du ver.
+
+Avec le bruit d'un vol d'oiseaux de nuit qui passe,
+Ses manches blanches font vaguement par l'espace
+Des signes fous auxquels personne ne répond.
+
+Ses yeux sont deux grands trous où rampe du phosphore,
+Et la farine rend plus effroyable encore
+Sa face exsangue au nez pointu de moribond.
+
+
+ KALÉIDOSCOPE
+
+ _A Germain Nouveau_.
+
+Dans une rue, au coeur d'une ville de rêve,
+Ce sera comme quand on a déjà vécu:
+Un instant à la fois très vague et très aigu...
+O ce soleil parmi la brume qui se lève!
+
+O ce cri sur la mer, celle voix dans les bois!
+Ce sera comme quand on ignore des causes:
+Un lent réveil après bien des métempsycoses:
+Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois
+
+Dans cette rue, au coeur de la ville magique
+Où des orgues moudront des gigues dans les soirs,
+Où les cafés auront des chats sur les dressoirs,
+Et que traverseront des bandes de musique.
+
+Ce sera si fatal qu'on en croira mourir:
+Des larmes ruisselant douces le long des joues,
+Des rires sanglotés dans le fracas des roues,
+Des invocations à la mort de venir,
+
+Des mots anciens comme des bouquets de fleurs fanées!
+Les bruits aigres des bals publics arriveront,
+Et des veuves avec du cuivre après leur front,
+Paysannes, fendront la foule des traînées
+
+Qui flânent là, causant avec d'affreux moutards
+Et des vieux sans sourcils que la dartre enfarine,
+Cependant qu'à deux pas, dans des senteurs d'urine,
+Quelque fête publique enverra des pétards.
+
+Ce sera comme quand on rêve et qu'on s'éveille!
+Et que l'on se rendort et que l'on rêve encor
+De la même féerie et du même décor,
+L'été, dans l'herbe, au bruit moiré d'un vol d'abeille.
+
+
+ INTÉRIEUR
+
+A grands plis sombres une ample tapisserie
+De haute lice, avec emphase descendrait
+Le long des quatre murs immenses d'un retrait
+Mystérieux où l'ombre au luxe se marie.
+
+Les meubles vieux, d'étoffe éclatante flétrie,
+Le lit entr'aperçu vague comme un regret,
+Tout aurait l'attitude et l'âge du secret,
+Et l'esprit se perdrait en quelque allégorie.
+
+Ni livres, ni tableaux, ni fleurs, ni clavecins;
+Seule, à travers les fonds obscurs, sur des coussins,
+Une apparition bleue et blanche de femme
+
+Tristement sourirait--inquiétant témoin--
+Au lent écho d'un chant lointain d'épithalame.
+Dans une obsession de musc et de benjoin.
+
+
+ DIZAIN MIL HUIT CENT TRENTE
+
+Je suis né romantique et j'eusse été fatal
+En un frac très étroit aux boutons de métal,
+Avec ma barbe en pointe et mes cheveux en brosse.
+Hablant español, très loyal et très féroce,
+L'oeil idoine à l'oeillade et chargé de défis.
+Beautés mises à mal et bourgeois déconfits
+Eussent bondé ma vie et soûlé mon coeur d'homme.
+Pâle et jaune, d'ailleurs, et taciturne comme
+Un enfant scrofuleux dans un Escurial...
+Et puis j'eusse été si féroce et si loyal!
+
+
+ A HORATIO
+
+Ami, le temps n'est plus des guitares, des plumes,
+Des créanciers, des duels hilares à propos
+De rien, des cabarets, des pipes aux chapeaux
+Et de cette gaîté banale où nous nous plûmes.
+
+Voici venir, ami très tendre, qui t'allumes
+Au moindre dé pipé, mon doux briseur de pots,
+Horatio, terreur et gloire des tripots,
+Cher diseur de jurons à remplir cent volumes,
+
+Voici venir parmi les brumes d'Elseneur
+Quelque chose de moins plaisant, sur mon honneur,
+Qu'Ophélia, l'enfant aimable qui s'étonne.
+
+C'est le spectre, le spectre impérieux! Sa main
+Montre un but et son oeil éclaire et son pied tonne,
+Hélas! et nul moyen de remettre à demain!
+
+
+ SONNET BOITEUX
+ _A Ernest Delahaye_.
+
+Ah! vraiment c'est triste, ah! vraiment ça finit trop mal.
+Il n'est point permis d'être à ce point infortuné.
+Ah! vraiment c'est trop la mort du naïf animal
+Qui voit tout son sang couler sous son regard fané.
+
+Londres fume et crie. O quelle ville de la Bible!
+Le gaz flambe et nage et les enseignes sont vermeilles.
+Et les maisons dans leur ratatinement terrible
+Épouvantent comme un sénat de petites vieilles.
+
+Tout l'affreux passé saute, piaule, miaule et glapit
+Dans le brouillard rose et jaune et sale des _sohos_
+Avec des _indeeds_ et des _all rights_ et des _hâos_.
+
+Non vraiment c'est trop un martyre sans espérance,
+Non vraiment cela finit trop mal, vraiment c'est triste:
+O le feu du ciel sur cette ville de la Bible!
+
+
+ LE CLOWN
+
+ _A Laurent Tailhade_.
+
+Bobèche, adieu! bonsoir, Paillasse! arrière, Gille!
+Place, bouffons vieillis, au parfait plaisantin,
+Place! très grave, très discret et très hautain,
+Voici venir le maître à tous, le clown agile.
+
+Plus souple qu'Arlequin et plus brave qu'Achille,
+C'est bien lui, dans sa blanche armure de satin;
+Vides et clairs ainsi que des miroirs sans tain,
+Ses yeux ne vivent pas dans son masque d'argile.
+
+Ils luisent bleus parmi le fard et les onguents,
+Cependant que la tête et le buste, élégants,
+Se balancent par l'arc paradoxal des jambes.
+
+Puis il sourit. Autour le peuple bête et laid,
+La canaille puante et _sainte_ des Iambes,
+Acclame l'histrion sinistre qui la hait.
+
+
+ _Écrit sur l'Album de Mme N. de V_.
+
+Des yeux tout autour de la tête
+Ainsi qu'il est dit dans Murger.
+Point très bonne, un esprit d'enfer
+Avec des rires d'alouette.
+
+Sculpteur, musicien, poète
+Sont ses hôtes. Dieux, quel hiver
+Nous passâmes! Ce fut amer
+Et doux. Un sabbat! Une fête!
+
+Ses cheveux, noir tas sauvage où
+Scintille un barbare bijou,
+La font reine et la font fantoche.
+
+Ayant vu cet ange pervers,
+«Oùsqu'est mon sonnet?» dit Arvers
+Et Chilpéric dit: «Sapristoche!»
+
+
+ LE SQUELETTE
+
+ _A Albert Mérat_.
+
+Deux reîtres saouls, courant les champs, virent parmi
+La fange d'un fossé profond une carcasse
+Humaine dont la faim torve d'un loup fugace
+Venait de disloquer l'ossature à demi.
+
+La tête, intacte, avait ce rictus ennemi
+Qui nous attriste, nous énerve et nous agace.
+Or, peu mystiques, nos capitaines Fracasse
+Songèrent (John Falstaff lui-même en eût frémi)
+
+Qu'ils avaient bu, que tout vin bu filtre et s'égoutte,
+Et qu'en outre ce mort avec son chef béant
+Ne serait pas fâché déboire aussi, sans doute.
+
+Mais comme il ne faut pas insulter au Néant,
+Le squelette s'étant dressé sur son séant
+Fit signe qu'ils pouvaient continuer leur route.
+
+ _A Albert Mérat_.
+
+Et nous voilà très doux à la bêtise humaine,
+Lui pardonnant vraiment et même un peu touchés
+De sa candeur extrême et des torts très légers
+Dans le fond qu'elle assume et du train qu'elle mène.
+
+Pauvres gens que les gens! Mourir pour Célimène,
+Épouser Angélique ou venir de nuit chez
+Agnès et la briser, et tous les sots péchés,
+Tel est l'Amour encor plus faible que la Haine!
+
+L'Ambition, l'Orgueil, des tours dont vous tombez,
+Le Vin, qui vous imbibe et vous tord imbibés,
+L'Argent, le Jeu, le Crime, un tas de pauvres crimes!
+
+C'est pourquoi, mon très cher Mérat, Mérat et moi,
+Nous étant dépouillés de tout banal émoi,
+Vivons clans un dandysme épris des seules Rimes!
+
+
+ ART POÉTIQUE
+
+ _A Charles Morice_.
+
+De la musique avant toute chose,
+Et pour cela préfère l'Impair
+Plus vague et plus soluble dans l'air,
+Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
+
+Il faut aussi que tu n'ailles point
+Choisir tes mots sans quelque méprise:
+Rien de plus cher que la chanson grise
+Où l'Indécis au Précis se joint.
+
+C'est des beaux yeux derrière les voiles,
+C'est le grand jour tremblant de midi,
+C'est, par un ciel d'automne attiédi,
+Le bleu fouillis des claires étoiles!
+
+Car nous voulons la Nuance encor,
+Pas la Couleur, rien que la nuance!
+Oh! la nuance seule fiance
+Le rêve au rêve et la flûte au cor!
+
+Fuis du plus loin la Pointe assassine,
+L'Esprit cruel et le rire impur,
+Qui font pleurer les yeux de l'Azur,
+Et tout cet ail de basse cuisine!
+
+Prends l'éloquence et tords-lui son cou!
+Tu feras bien, en train d'énergie,
+De rendre un peu la Rime assagie.
+Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où?
+
+O qui dira les torts de la Rime!
+Quel enfant sourd ou quel nègre fou
+Nous a forgé ce bijou d'un sou
+Qui sonne creux et faux sous la lime?
+
+De la musique encore et toujours!
+Que ton vers soit la chose envolée
+Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée
+Vers d'autres cieux à d'autres amours.
+
+Que ton vers soit la bonne aventure
+Éparse au vent crispé du matin
+Qui va fleurant la menthe et le thym...
+Et tout le reste est littérature.
+
+
+ LE PITRE
+
+Le tréteau qu'un orchestre emphatique secoue
+Grince sous les grands pieds du maigre baladin
+Qui harangue non sans finesse et sans dédain
+Les badauds piétinant devant lui dans la boue.
+
+Le plâtre de son front et le fard de sa joue
+Font merveille. Il pérore et se tait tout soudain,
+Reçoit des coups de pieds au derrière, badin
+Baise au cou sa commère énorme, et fait la roue.
+
+Ses boniments de coeur et d'âme, approuvons-les.
+Son court pourpoint de toile à fleurs et ses mollets
+Tournants jusqu'à l'abus valent que l'on s'arrête.
+
+Mais ce qui sied à tous d'admirer, c'est surtout
+Cette perruque d'où se dresse sur la tête,
+Preste, une queue avec un papillon au bout.
+
+
+ ALLÉGORIE
+
+ _A Jules Valadon_.
+
+Despotique, pesant, incolore, l'Été,
+Comme un roi fainéant présidant un supplice,
+S'étire par l'ardeur blanche du ciel complice
+Et bâille. L'homme dort loin du travail quitté.
+
+L'alouette, au matin, lasse n'a pas chanté.
+Pas un nuage, pas un souffle, rien qui plisse.
+Ou ride cet azur implacablement lisse
+Où le silence bout dans l'immobilité.
+
+L'âpre engourdissement a gagné les cigales
+Et sur leur lit étroit de pierres inégales
+Les ruisseaux à moitié taris ne sautent plus.
+
+Une rotation incessante de moires
+Lumineuses étend ses flux et ses reflux...
+Des guêpes, ça et là volent, jaunes et noires.
+
+
+ L'AUBERGE
+
+ _A Jean Moréas_.
+
+Murs blancs, toit rouge, c'est l'Auberge fraîche au bord
+Du grand chemin poudreux où le pied brûle et saigne,
+L'Auberge gaie avec le _Bonheur_ pour enseigne.
+Vin bleu, pain tendre, et pas besoin de passeport.
+
+Ici l'on fume, ici l'on chante, ici l'on dort.
+L'hôte est un vieux soldat, et l'hôtesse, qui peigne
+Et lave dix marmots roses et pleins de teigne,
+Parle d'amour, de joie et d'aise, et n'a pas tort!
+
+La salle au noir plafond de poutres, aux images
+Violentes, _Maleck Adel_ et les _Rois Mages_,
+Vous accueille d'un bon parfum de soupe aux choux.
+
+Entendez-vous? C'est la marmite qu'accompagne
+L'horloge du tic-tac alléger de son pouls.
+Et la fenêtre s'ouvre au loin sur la campagne.
+
+
+ CIRCONSPECTION
+
+ _A Gaston Sénéchal_.
+
+Donne ta main, retiens ton souffle, asseyons-nous
+Sous cet arbre géant où vient mourir la brise
+En soupirs inégaux sous la ramure grise
+Que caresse le clair de lune blême et doux.
+
+Immobiles, baissons nos yeux vers nos genoux.
+Ne pensons pas, rêvons. Laissons faire à leur guise
+Le bonheur qui s'enfuit et l'amour qui s'épuise,
+Et nos cheveux frôlés par l'aile des hiboux.
+
+Oublions d'espérer. Discrète et contenue,
+Que l'âme de chacun de nous deux continue
+Ce calme et cette mort sereine du soleil.
+
+Restons silencieux parmi la paix nocturne:
+Il n'est pas bon d'aller troubler dans son sommeil
+La nature, ce dieu féroce et taciturne.
+
+
+ VERS POUR ÊTRE CALOMNIÉ
+
+ _A Charles Vignier_.
+
+Ce jour je m'étais penché sur ton sommeil.
+Tout ton corps dormait chaste sur l'humble lit,
+Et j'ai vu, comme un qui s'applique et qui lit,
+Ah! j'ai vu que tout est vain sous le soleil!
+
+Qu'on vive, ô quelle délicate merveille,
+Tant notre appareil est une fleur qui plie!
+O pensée aboutissant à la folie!
+Va, pauvre, dors, moi, l'effroi pour toi m'éveille.
+
+Ah! misère de t'aimer, mon frêle amour
+Qui vas respirant comme on respire un jour!
+O regard fermé que la mort fera tel!
+
+O bouche qui ris en songe sur ma bouche,
+En attendant l'autre rire plus farouche!
+Vite, éveille-toi! Dis, l'âme est immortelle?
+
+
+ LUXURES
+
+ A _Léor Trézenik_.
+
+Chair! ô seul fruit mordu des vergers d'ici-bas,
+Fruit amer et sucré qui jutes aux dents seules
+Des affamés du seul amour, bouches ou gueules,
+Et bon dessert des forts, et leurs joyeux repas,
+
+Amour! le seul émoi de ceux que n'émeut pas
+L'horreur de vivre, Amour qui presses sous tes meules
+Les scrupules des libertins et des bégueules
+Pour le pain des damnés qu'élisent les sabbats,
+
+Amour, tu m'apparais aussi comme un beau pâtre
+Dont rêve la fileuse assise auprès de l'àtre
+Les soirs d'hiver dans la chaleur d'un sarment clair,
+
+Et la fileuse, c'est la Chair et l'heure tinte
+Où le rêve éteindra la rêveuse,--heure sainte
+Ou non! qu'importe à votre extase, Amour et Chair?
+
+
+ VENDANGES
+
+ _A Gorges Hall_.
+
+Les choses qui chantent dans la tête
+Alors que la mémoire est absente,
+Écoutez! c'est notre sang qui chante...
+O musique lointaine et discrète!
+
+Écoutez! c'est notre sang qui pleure
+Alors que notre âme s'est enfuie
+D'une voix jusqu'alors inouïe
+Et qui va se taire tout à l'heure.
+
+Frère du sang de la vigne rose,
+Frère du vin de la veine noire,
+O vin, ô sang, c'est l'apothéose!
+
+Chantez, pleurez! Chassez la mémoire
+Et chassez l'âme, et jusqu'aux ténèbres
+Magnétisez nos pauvres vertèbres.
+
+
+ IMAGES D'UN SOU
+
+ _A Léon Dierx_.
+
+De toutes les douleurs douces
+Je compose mes magies!
+Paul, les paupières rougies,
+Erre seul aux Pamplemousses.
+La Folle-par-amour chante
+Une ariette touchante.
+C'est la mère qui s'alarme
+De sa fille fiancée.
+C'est l'épouse délaissée
+Qui prend un sévère charme
+A s'exagérer l'attente
+Et demeure palpitante.
+C'est l'amitié qu'on néglige
+Et qui se croit méconnue.
+C'est toute angoisse ingénue,
+Cest tout bonheur qui s'afflige:
+L'enfant qui s'éveille et pleure,
+Le prisonnier qui voit l'heure,
+Les sanglots des tourterelles,
+La plainte des jeunes filles.
+C'est l'appel des Inésilles,
+--Que gardent dans des tourelles
+De bons vieux oncles avares--
+A tous sonneurs de guitares.
+Voici Damon qui soupire
+La tendresse à Geneviève
+De Brabant qui fait ce rêve
+D'exercer un chaste empire
+Dont elle-même se pâme
+Sur la veuve de Pyrame
+Tout exprès ressuscitée,
+Et la forêt des Ardennes
+Sent circuler dans ses veines
+La flamme persécutée
+De ces princesses errantes
+Sous les branches murmurantes,
+Et madame Malbrouck monte
+A sa tour pour mieux entendre
+La viole et la voix tendre
+De ce cher trompeur de Comte
+Ory qui vient d'Espagne
+Sans qu'un doublon l'accompagne.
+Mais il s'est couvert de gloire
+Aux gorges des Pyrénées
+Et combien d'infortunées
+Au teint de lis et d'ivoire
+Ne fit-il pas à tous risques
+Là-bas, parmi les Morisques!...
+Toute histoire qui se mouille
+De délicieuses larmes,
+Fût-ce à travers, des chocs d'armes,
+Aussitôt chez moi s'embrouille,
+Se mêle à d'autres encore,
+Finalement s'évapore
+En capricieuses nues,
+Laissant à travers des filtres
+Subtiles talismans et philtres
+Au fin fond de mes cornues
+Au feu de l'amour rougies.
+Accourez à mes magies!
+C'est très beau. Venez d'aucunes
+Et d'aucuns. Entrez, bagasse!
+Cadet-Roussel est paillasse
+Et vous dira vos fortunes.
+C'est Crédit qui tient la caisse.
+Allons vite qu'on se presse!
+
+
+ LES UNS ET LES AUTRES
+
+ COMÉDIE DÉDIÉE A
+
+ _Théodore de Banville_.
+
+PERSONNAGES:
+
+
+MYRTIL
+SYLVANDRE
+ROSALINDE
+CHLORIS
+MEZZETIN
+GORYDON
+AMINTE
+BERGERS, MASQUES.
+
+
+_La scène se passe dans un parc de Wateau, vers une fin
+d'après-midi d'été._
+
+_Une nombreuse compagnie d'hommes et de femmes est
+groupée, en de nonchalantes attitudes, autour d'un chanteur
+costumé en Mezzetin, qui s'accompagne doucement sur une
+mandoline._
+
+
+
+
+ SCÈNE I
+
+ MEZZETIN, _chantant_.
+
+Puisque tout n'est rien que fables,
+Hormis d'aimer ton désir,
+Jouis vite du loisir
+Que te font des dieux affables.
+Puisqu'à ce point se trouva
+Facile ta destinée,
+Puisque vers toi ramenée
+L'Arcadie est proche,--va!
+Va! le vin dans les feuillages
+Fait éclater les beaux yeux
+Et battre les coeurs joyeux
+A l'étroit sous les corsages...
+
+ CORYDON
+
+A l'exemple de la cigale nous avons
+Chanté...
+ AMINTE
+
+ Si nous allions danser?
+
+Tous, _moins Myrtil, Rosalinde, Sylvandre et Chloris_.
+
+ Nous vous suivons!
+
+ _(Ils sortent à l'exception des mêmes_.)
+
+
+ SCÈNE II
+
+
+ MYRTIL, ROSALINDE, SYLVANDRE, CHLORIS
+
+ ROSALINDE, _à Myrtil._
+Restons.
+
+ CHLORIS, _à Sylvandre_.
+
+ Favorisé, vous pouvez dire l'être:
+J'aime la danse à m'en jeter par la fenêtre,
+Et si je ne vais pas sur l'herbette avec eux,
+C'est bien pour vous!
+
+ _(Sylvandre la presse.)_
+
+ Paix là! Que vous êtes fougueux!
+
+ _(Sortent Sylvandre et Chloris_.)
+
+
+
+
+ SCÈNE III
+
+
+ MYRTIL, ROSALINDE
+
+ ROSALINDE
+
+Parlez-moi.
+
+ MYRTIL
+
+ De quoi voulez-vous donc que je cause?
+Du passé? Cela vous ennuierait, et pour cause.
+Du présent? A quoi bon, puisque nous y voilà?
+De l'avenir? Laissons en paix ces choses-là!
+
+ ROSALINDE
+
+Parlez-moi du passé.
+
+ MYRTIL
+
+ Pourquoi?
+
+ ROSALINDE
+
+ C'est mon caprice.
+Et fiez-vous à la mémoire adulatrice
+Qui va teinter d'azur les plus mornes jadis
+Et masque les enfers anciens en paradis.
+
+ MYRTIL
+
+Soit donc! J'évoquerai, ma chère, pour vous plaire,
+Ce morne amour qui fut, hélas! notre chimère,
+Regrets sans fin, ennuis profonds, poignants remords,
+Et toute la tristesse atroce dos jours morts;
+e dirai nos plus beaux espoirs déçus sans cesse,
+Ces deux coeurs dévoués jusques à la bassesse
+Et soumis l'un à l'autre, et puis, finalement,
+Pour toute récompense et tout remerciement,
+Navrés, martyrisés, bafoués l'un par l'autre,
+Ma folle jalousie étreinte par la vôtre,
+Vos soupçons complétant l'horreur de mes soupçons,
+Toutes vos trahisons, toutes mes trahisons!
+Oui, puisque ce passé vous flatte et vous agrée.
+Ce passé que je lis tracé comme à la craie
+Sur le mur ténébreux du souvenir, je veux,
+Ce passé tout entier, avec ses désaveux
+Et ses explosions de pleurs et de colère,
+Vous le redire, afin, ma chère, de vous plaire!
+
+ ROSALINDE
+
+Savez-vous que je vous trouve admirable, ainsi
+Plein d'indignation élégante?
+
+ MYRTIL, _irrité_.
+
+ Merci!
+
+ ROSALINDE
+
+Vous vous exagérez aussi par trop les choses.
+Quoi! pour un peu d'ennui, quelques heures moroses,
+Vous lamenter avec ce courroux enfantin!
+Moi je rends grâce au dieu qui me fit ce destin
+D'avoir aimé, d'aimer l'ingrat, d'aimer encore
+L'ingrat qui tient de sots discours, et qui m'adore
+Toujours, ainsi, qu'il sied d'ailleurs en ce pays
+De Tendre. Oui! Car malgré vos regards ébahis
+Et vos bras de poupée inerte, je suis sûre
+Que vous gardez toujours ouverte la blessure
+Faite par ces yeux-ci, boudeur, à ce coeur-là.
+
+ MYRTIL, _attendri_.
+
+Pourtant le jour où cet amour m'ensorcela
+Vous fut autant qu'à moi funeste, mon amie.
+Croyez-moi, réveiller la tendresse endormie,
+C'est téméraire, et mieux vaudrait pieusement
+Respecter jusqu'au bout son assoupissement
+Qui ne peut que finir par la mort naturelle.
+
+ ROSALINDE
+
+Fou! par quoi pouvons-nous vivre, sinon par elle?
+
+ MYRTIL, _sincère_.
+
+Alors, mourons!
+
+ ROSALINDE
+
+ Vivons plutôt! Fût-ce à tout prix!
+Quant à moi, vos aigreurs, vos fureurs, vos mépris,
+Qui ne sont, je le sais, qu'un dépit éphémère,
+Et cet orgueil qui rend votre parole amère,
+J'en veux faire litière à mon amour têtu,
+Et je vous aimerai quand même, m'entends-tu?
+
+ MYRTIL
+
+Vous êtes mutinée...
+
+
+ ROSALINDE
+
+ Allons, laissez-vous faire!
+
+ MYRTIL, _cédant_.
+
+Donc, il le faut!
+
+ ROSALINDE
+
+ Venez cueillir la primevère
+De l'amour renaissant timide après l'hiver.
+Quittez ce front chagrin, souriez comme hier
+A ma tendresse entière et grande, encor qu'ancienne!
+
+MYRTIL
+
+Ah! toujours tu m'auras mené, magicienne!
+
+ (_Ils sortent. Rentrent Sylvandre et Chloris._)
+
+
+
+ SCÈNE IV
+
+ SYLVANDRE, CHLORIS
+
+
+ CHLORIS, _courant_.
+
+Non!
+
+
+ SYLVANDRE
+
+ Si!
+
+ CHLORIS
+
+ Je ne veux pas...
+
+ SYLVANDRE, _la baisant sur la nuque_.
+
+ Dites: je ne veux plus!
+
+ (_La tenant embrassée._)
+
+Mais voici, j'ai fixé vos voeux irrésolus
+Et le milan affreux tient la pauvre hirondelle.
+
+ CHLORIS
+
+Fi! l'action vilaine! Au moins rougissez d'elle!
+Mais non! Il rit, il rit!
+
+ (_Pleurnichant pour rire._)
+
+ Ah, oh, hi, que c'est mal!
+
+ SYLVANDRE
+
+Tarare! mais le seul état vraiment normal,
+C'est le nôtre, c'est, fous l'un de l'autre, gais, libres,
+Jeunes, et méprisant tous autres équilibres
+Quelconques, qui ne sont que cloche-pieds piteux,
+D'avoir deux coeurs pour un, et, chère âme, un pour deux!
+
+ CHLORIS
+
+Que voilà donc, Monsieur l'amant, de beau langage!
+Vous êtes procureur ou poète, je gage,
+Pour ainsi discourir, sans rire, obscurément.
+
+ SYLVANDRE
+
+Vous vous moquez avec un babil très charmant,
+Et me voici deux fois épris de ma conquête:
+Tant d'éclat en vos yeux jolis, et dans la tête
+Tant d'esprit! Du plus fin encore, s'il vous plaît.
+
+ CHLORIS
+
+Et si je vous trouvais par hasard bête et laid,
+Fier conquérant fictif, grand vainqueur en peinture?
+
+ SYLVANDRE
+
+Alors, n'eussiez-vous pas arrêté l'aventure
+De tantôt, qui semblait exclure tout dégoût
+Conçu par vous, à mon détriment, après tout?
+
+ CHLORIS
+
+O la fatuité des hommes qu'on n'évince
+Pas sur-le-champ! Allez, allez, la preuve est mince
+Que vous invoquez là d'un penchant présumé
+De mon coeur pour le vôtre, aspirant bien-aimé.
+--Au fait, chacun de nous vainement déblatère
+Et, tenez, je vais dire mon caractère,
+Pour qu'étant à la fin bien au courant de moi
+Si vous souffrez, du moins vous connaissiez pourquoi,
+Sachez donc...
+
+ SYLVANDRE
+ Que je meure ici, ma toute belle,
+Si j'exige...
+
+
+ CHLORIS
+
+ --Sachez d'abord vous taire.--Or celle
+Qui vous parle est coquette et folle. Oui, je le suis.
+J'aime les jours légers et les frivoles nuits;
+J'aime un ruban qui m'aille, un amant qui me plaise,
+Pour les bien détester après tout à mon aise.
+Vous, par exemple, vous, Monsieur, que je n'ai pas
+Naguère tout à fait traité de haut en bas,
+Me dussiez-vous tenir pour la pire pécore,
+Eh bien, je ne sais pas si je vous souffre encore!
+
+
+ SYLVANDRE, _souriant._
+Dans le doute...
+
+ CHLORIS, _coquette, s'enfuyant_.
+
+ «Abstiens-toi», dit l'autre. Je m'abstiens.
+
+ SYLVANDRE, _presque naïf_.
+
+Ah! c'en est trop, je souffre et je m'en vais pleurer.
+
+ CHLORIS, _touchée, mais gaie_.
+
+ Viens,
+Enfant, mais souviens-toi que je suis infidèle
+Souvent, ou bien plutôt, capricieuse. Telle
+Il faut me prendre. Et puis, voyez-vous, nous voici
+Tous deux bien amoureux,--car je vous aime aussi,--
+Là! voilà le gros mot lâché! Mais...
+
+ SYLVANDRE
+ O cruelle
+Réticence!
+
+ CHLORIS
+
+ Attendez la fin, pauvre cervelle.
+Mais, dirai-je, malgré tous nos transports et tous
+Nos serments mutuels, solennels, et jaloux
+D'être éternels, un dieu malicieux préside
+Aux autels de Paphos--
+
+ (_Sur un geste de dénégation de Sylvandre_.)
+
+ C'est un fait--et de Gnide.
+Telle est la loi qu'Amour à nos coeurs révéla.
+L'on n'a pas plutôt dit ceci qu'on fait cela.
+Plus tard on se repend, c'est vrai, mais le parjure
+A des ailes, et comme il perdrait sa gageure
+Celui qui poursuivrait un mensonge envolé!
+Qu'y faire? Promener son souci désolé,
+Bras ballants, yeux rougis, la têle décoiffée,
+A travers monts et vaux, ainsi qu'une autre Orphée,
+Gonfler l'air de soupirs et l'Océan de pleurs
+Par l'indiscrétion de bavardes douleurs?
+Non, cent fois non! Plutôt aimer à l'aventure
+Et ne demander pas l'impossible à Nature!
+Nous voici, venez-vous de dire, bien épris
+L'un et l'autre, soyons heureux, faisons mépris
+De tout ce qui n'est pas notre douce folie!
+Deux coeurs pour un, un coeur pour deux... je m'y rallie,
+Me voici vôtre, tienne!... Êtes-vous rassuré?
+Tout à l'heure j'avais mille fois tort, c'est vrai,
+D'ainsi bouder un coeur offert de bonne grâce,
+Et c'est moi qui reviens à vous, de guerre lasse.
+Donc aimons-nous. Prenez mon coeur avec ma main,
+Mais, pour Dieu, n'allons pas songer au lendemain,
+Et si ce lendemain doit ne pas être aimable,
+Sachons que tout bonheur repose sur le sable,
+Qu'en amour il n'est pas de malhonnêtes gens,
+Et surtout soyons-nous l'un à l'autre indulgents.
+Cela vous plaît?
+
+ SYLVANDRE
+
+ Cela me plairait si...
+
+
+ SCÈNE V
+
+ LES PRÉCÉDENTS, MYRTIL
+
+ MYRTIL, _survenant_.
+
+ Madame
+A raison. Son discours serait l'épithalame
+Que j'eusse proféré si...
+
+
+ CHLORIS
+
+ Cela fait deux «si»,
+C'est un de trop.
+
+ MYRTIL, _à Chloris_.
+
+ Je pense absolument ainsi
+Que vous.
+
+ CHLORIS, _à Sylvandre_.
+
+ Et vous, Monsieur?
+
+ SYLVANDRE
+
+ La vérité m'oblige...
+
+ CHLORIS, _au même_.
+
+Et quoi, monsieur, déjà si tiède!
+
+ MYRTIL, _à Chloris_.
+
+ L'homme-lige
+Qu'il vous faut, ô Chloris. c'est moi...
+
+
+ SCÈNE VI
+
+ LES PRÉCÉDENTS, ROSALINDE
+
+ ROSALINDE, _survenant_.
+
+ Salut! je suis
+Alors, puisqu'il le faut décidément, depuis
+Tous ces étonnements où notre coeur se joue,
+A votre chariot la cinquième roue.
+
+ (A _Myrtil_.)
+
+Je vous rends vos serments anciens et les nouveaux
+Et les récents, les vrais aussi bien-que les faux.
+
+ MYRTIL, _au bras de Chloris et protestant
+ comme par manière d'acquit._
+
+Chère!
+
+ ROSALINDE
+
+ Vous n'avez pas besoin de vous défendre,
+Car me voici l'amie intime de Sylvandre.
+
+ SYLVANDRE, _ravi, surpris et léger_.
+
+O doux Charybde après un aimable Scylla!
+Mais celle-ci va faire ainsi que celle-là
+Sans doute, et toutes deux, adorables coquettes
+Dont les caprices sont bel et bien des raquettes,
+Joueront avec mon coeur, je le crains, au volant.
+
+ CHLORIS, _à Sylvandre_.
+
+Fat!
+
+ ROSALINDE, _au même_.
+
+ Ingrat!
+
+ MYRTIL, _au même_.
+
+ Insolent!
+
+ SYLVANDRE, _à Myrtil_.
+
+ Quand à cet «insolent»,
+Ami cher, mes griefs sont au moins réciproques,
+Et, s'il est vrai que nous te vexions, tu nous choques.
+
+ (_A Rosalinde et à Chloris_.)
+
+Mesdames, je suis votre esclave à toutes deux,
+Mais mon coeur qui se cabre aux chemins hasardeux
+Est un méchant cheval réfractaire à la bride,
+Qui devant tout péril connu s'enfuit, rapide,
+A tous crins, s'allât-il rompre le col plus loin.
+
+ (_A Rosalinde_.)
+
+Or, donc, si vous avez, Rosalinde, besoin
+Pour un voyage au bleu pays des fantaisies
+D'un franc coursier, gourmand de provendes choisies
+Et quelque peu fringant, mais jamais rebuté,
+Chevauchez à loisir ma bonne volonté.
+
+ MYRTIL
+
+La déclaration est un tant soit peu roide,
+Mais, bah! chat échaudé craint l'eau, fût-elle froide,
+
+ (_A Rosalinde_)
+
+N'est-ce pas, Rosalinde, et vous le savez bien,
+Que ce chat-là surtout, c'est moi.
+
+ ROSALINDE
+
+ Je ne sais rien.
+
+ MYRTIL
+
+Et puisqu'en ce conflit où chacun se rebiffe
+Chloris aussi veut bien m'avoir pour hippogriffe
+De ses rêves devers la lune ou bien ailleurs,
+Me voici tout bridé, couvert d'ailleurs de fleurs
+Charmantes aux odeurs puissantes et divines
+Dont je sentirai tôt ou lard les épines,
+
+
+ (_A Chloris_)
+
+Madame, n'est-ce pas?
+
+
+ CHLORIS
+
+ Taisez-vous et m'aimez.
+Adieu, Sylvandre!
+
+ ROSALINDE
+
+ Adieu, Myrtil!
+
+ MYRTIL, _à Rosalinde_.
+
+ Est-ce à jamais?
+
+
+ SYLVANDRE, _à Chloris_.
+
+C'est pour toujours!
+
+ ROSALINDE
+
+ Adieu, Myrtil!
+
+ CHLORIS
+
+ Adieu, Sylvandre!
+
+ (_Sortent Sylvandre et Rosalinde_).
+
+
+
+ SCÈNE VII
+
+ MYRTIL, CHLORIS
+
+ CHLORIS
+
+C'est donc que vous avez de l'amour à revendre
+Pour, le joug d'une amante irritée écarté,
+Vous tourner aussitôt vers ma faible beauté?
+
+ MYRTIL
+
+Croyez-vous qu'elle soit à ce point offensée?
+
+ CHLORIS
+
+Qui? ma beauté?
+
+ MYRTIL
+
+ Non. L'autre...
+
+
+ CHLORIS
+
+ Ah!--J'avais la pensée
+Bien autre part, je vous l'avoue, et m'attendais
+A quelque madrigal un peu compliqué, mais
+Sans doute, vous voulez parler de Rosalinde
+Et de courroux auquel son coeur crispé se guinde...
+N'en doutez pas, elle est vexée horriblement.
+
+ MYRTIL
+
+En êtes-vous bien sûre?
+
+ CHLORIS
+
+ Ah! ça, pour un amant
+Tout récemment élu, sur sa chaude supplique
+Encore! et clans un tel concours mélancolique
+Malgré qu'un tant soit peu plaisant d'événements,
+Ne pouvez-vous pas mieux employer les moments
+Premiers de nos premiers amours, ô cher Thésée,
+Qu'à vous préoccuper d'Ariane laissée?
+--Mais taisons cela, quitte à plus lard en parler.--
+Eh oui, là je vous jure, à ne vous rien céler,
+Que Rosalinde éprise encor d'un infidèle,
+Trépigne, peste, enrage, et sa rancoeur est telle
+Qu'elle m'en a pris mon Sylvandre de dépit.
+
+ MYRTIL
+
+Et vous regrettez fort Sylvandre?
+
+ CHLORIS
+
+ Mal lui prit,
+Que je crois, de tomber sur votre ancienne amie?
+
+ MYRTIL
+
+Et pourquoi?
+
+ CHLORIS
+
+ Faux naïf! je ne le dirai mie,
+
+ MYRTIL
+
+Mais regrettez-vous fort Sylvandre?
+
+ CHLORIS
+ M'aimez-vous,
+Vous?
+
+ MYRTIL
+
+ Vos yeux sont si beaux, votre...
+
+ CHLORIS
+
+ Êtes-vous jaloux
+De Sylvandre?
+
+ MYRTIL, _très vivement_.
+
+ O oui!
+
+ (_Se reprenant_.)
+
+ Mais au passé, chère belle.
+
+
+ CHLORIS
+
+Allons, un tel aveu, bien que tardif, s'appelle
+Une galanterie, et je l'admets ainsi
+Donc vous m'aimez?
+
+ MYRTIL, _distrait, après un silence_.
+
+ O oui!
+
+
+ CHLORIS.
+
+ Quel amoureux transi
+Vous seriez si d'ailleurs vous l'étiez de moi!
+
+
+ MYRTIL, _même jeu que précédemment_.
+
+ Douce
+Amie!
+
+ CHLORIS
+
+Ah! que c'est froid! «Douce amie!» Il vous trousse
+Un compliment banal et prend un air vainqueur!
+J'aurai longtemps vos «oui» de tantôt sur le coeur.
+
+ MYRTIL, _indolemment_.
+
+Permettez...
+
+ CHLORIS
+
+ Mais voici Rosalinde et Sylvandre.
+
+
+ MYRTIL, _comme réveillé en sursaut_.
+
+Rosalinde!
+
+
+ CHLORIS
+
+ Et Sylvandre. Et quel besoin de fendre
+Ainsi l'air de vos bras en façon de moulin?
+Ils débusquent. Tournons vite le terre-plein
+Et vidons, s'il vous plaît, ailleurs celle querelle.
+
+ (_Ils sortent_.)
+
+
+ SCÈNE VIII
+
+ SYLVANDRE, ROSALINDE
+
+
+ SYLVANDRE
+
+Et voilà mon histoire en deux mots.
+
+ ROSALINDE
+
+ Elle est telle
+Que j'y lis à l'envers l'histoire de Myrtil.
+Par un pressentiment inquiet et subtil
+Vous redoutez l'amour qui venait et sa lèvre
+Aux baisers inconnus encore, et lui qu'enfièvre
+Le souvenir d'un vieil amour désenlacé,
+Stupide autant qu'ingrat, il a peur du passé,
+Et tous deux avez tort, allez Sylvandre.
+
+ SYLVANDRE
+
+ Dites
+Qu'il a tort...
+
+ ROSALINDE
+
+ Non, tous deux, et vous n'êtes pas quittes,
+Et tous deux souffrirez, et ce sera bien fait.
+
+ SYLVANDRE
+
+Après tout je ne vois que très mal mon forfait,
+Et j'ignore très bien quel sera mon martyre.
+
+ (_Minaudant_.)
+
+A moins que votre coeur...
+
+ ROSALINDE
+
+ Vous avez tort de rire.
+
+ SYLVANDRE
+
+Je ne ris pas, je dis posément d'une part
+Que je ne crois point tant criminel mon départ
+D'avec Chloris, coquette aimable mais sujette
+A caution, et puis, d'autre part, je projette
+D'être heureux avec vous qui m'avez bien voulu
+Recueillir quand brisé, désemparé, moulu,
+Berné par ma maîtresse et planté là par elle
+J'allais probablement me brûler la cervelle
+Si j'avais eu quelque arme à feu sous mes dix doigts.
+Oui je vais vous aimer, je le veux (je le dois
+En outre), je vais vous aimer à la folie...
+Donc, arrière regrets, dépit, mélancolie!
+Je serai votre chien féal, ton petit loup
+Bien doux...
+
+ ROSALINDE
+
+ Vous avez tort de rire, encore un coup.
+
+ SYLVANDRE
+
+Encore un coup, je ne ris pas. Je vous adore,
+J'idolâtre ta voix si tendrement sonore;
+J'aime vos pieds, petits à tenir dans la main,
+Qui font un bruit mignard et gai sur le chemin
+Et luisent, rêves blancs, sous les pompons des mules.
+Quand les grands yeux, de qui les astres sont émules,
+Abaissent jusqu'à nous leurs aimables rayons,
+Comparable à ces fleurs d'été que nous voyons
+Tourner vers le soleil leur fidèle corolle,
+Lors je tombe en extase et reste sans parole,
+Sans vie et sans pensée, éperdu, fou, hagard,
+Devant l'éclat charmant et fier de ton regard.
+Je frémis à ton souffle exquis comme au veut l'herbe,
+O ma charmante, ô ma divine, ô ma superbe,
+Et mon âme palpite au bout de tes cils d'or...
+--A propos, croyez-vous que Chloris m'aime encor?
+
+ ROSALINDE
+
+Et si je le pensais?
+
+ SYLVANDRE
+
+ Question saugrenue
+En effet!
+
+ ROSALINDE
+
+ Voulez-vous la vérité bien nue?
+
+ SYLVANDRE
+
+Non! Que me fait? Je suis un sot, et me voici
+Confus, et je vous aime uniquement.
+
+ ROSALINDE
+
+ Ainsi,
+Cela vous est égal qu'il soit patent, palpable,
+Évident que Chloris vous adore...
+
+ SYLVANDRE
+
+ Du diable
+Si c'est possible! Elle! Elle! Allons donc!
+
+ (_Soucieux, tout à coup, à part_.)
+
+ Hélas!
+
+ ROSALINDE
+
+ Quoi,
+Vous en doutez?
+
+ SYLVANDRE
+
+ Ce coeur volage suit sa loi,
+Elle leurre à présent, Myrtil...
+
+ ROSALINDE, _passionnément_.
+
+ Elle le leurre.
+Dites-vous? Mais alors il l'aime!...
+
+ SYLVANDRE
+
+ Que je meure
+Si je comprends ce cri jaloux!
+
+ ROSALINDE
+
+ Ah! taisez-vous!
+
+ SYLVANDRE
+
+Un trompeur! une folle!
+
+ ROSALINDE
+
+ Es-tu donc pas jaloux
+De Myrtil, toi, hein, dis?
+
+ SYLVANDRE, _comme frappé subitement
+ d'une idée douloureuse_.
+
+ Tiens! la fâcheuse idée
+Mais c'est qu'oui! me voici l'âme tout obsédée...
+
+ ROSALINDE, _presque joyeuse_
+
+Ah! vous êtes jaloux aussi, je savais bien!
+
+ SYLVANDRE, _à part_.
+
+Feignons encor.
+
+ (_A Rosalinde_.)
+
+ Je vous jure qu'il n'en est rien
+Et si vraiment je suis jaloux de quelque chose,
+Le seul Myrtil du temps jadis en est la cause.
+
+ ROSALINDE
+
+Trêve de compliments fastidieux. Je suis
+Très triste, et vous aussi. Le but que je poursuis
+Est le vôtre. Causons de nos deuils identiques.
+Des malheureux ce sont, il paraît, les pratiques,
+Cela, dit-on, console. Or nous aimons toujours
+Vous Chloris, moi Myrtil, sans espoir de retours
+Apparents. Entre nous la seule différence
+C'est que l'on m'a trahie, et que votre souffrance
+A vous vient de vous-même et n'est qu'un châtiment.
+Ai-je tort?
+
+ SYLVANDRE
+
+ Vous lisez dans mon coeur couramment,
+Chère Chloris, je t'ai méchamment méconnue!
+Qui me rendra jamais la malice ingénue,
+Et la gaîté si bonne, et ta grâce, et ton coeur?
+
+ ROSALINDE
+
+Et moi, par un destin bien autrement moqueur,
+Je pleure après Myrtil infidèle...
+
+ SYLVANDRE
+
+ Infidèle!
+Mais c'est qu'alors Chloris l'aimerait. O mort d elle!
+J'enrage et je gémis! Mais ne disiez-vous pas
+Tantôt qu'elle m'aimait encore.--O cieux, là-bas,
+Regardez, les voilà!
+
+ ROSALINDE
+
+ Qu'est-ce qu'ils vont se dire?
+
+ _(Ils remontent le théâtre.)_
+
+
+
+
+ SCÈNE IX
+
+ LES PRÉCÉDENTS, CHLORIS, MYRTIL
+
+
+ CHLORIS
+
+Allons, encore un peu de franchise, beau sire
+Ténébreux. Avouez votre cas tout à fait.
+Le silence, n'est-il pas vrai? vous étouffait,
+Et l'obligation banale où vous vous crûtes
+D'imiter à tout bout de champ la voix des flûtes
+Pour quelque madrigal bien fade à mon endroit
+Vous étouffait, ainsi qu'un pourpoint trop étroit?
+Votre coeur qui battait pour elle dut me taire
+Par politesse et par prudence son mystère;
+Mais à présent que j'ai presque tout deviné,
+Pourquoi continuer ce mutisme obstiné?
+Parlez d'elle, cela d'abord sera sincère.
+Puis vous souffrirez moins, et, s'il est nécessaire
+De vous intéresser aux souffrances d'autrui,
+J'ai besoin en retour de vous parler de lui.
+
+ MYRTIL
+
+Et quoi, vous aussi, vous?
+
+ CHLORIS
+
+ Moi-même, hélas! moi-même,
+Puis-je encore espérer que mon bien-aimé m'aime?
+Nous étions tous les deux, Sylvandre, si bien faits
+L'un pour l'autre! Quel sort jaloux, quel dieu mauvais
+Fit ce malentendu cruel qui nous sépare?
+Hélas! il fut frivole encor plus que barbare,
+Et son esprit surtout fit que son coeur pécha.
+
+ MYRTIL
+
+Espérez, car peut-être il se repent déjà,
+Si j'en juge d'après mes remords...
+
+ _(Il sanglote.)_
+
+ Et mes larmes.
+
+_(Sylvandre et Rosine se pressent la main_.)
+
+ ROSALINDE, _survenant_.
+
+Les pleurs délicieux! Cher instant plein de charmes!
+
+ MYRTIL
+
+C'est affreux!
+
+ CHLORIS
+
+ O douleur!
+
+
+ROSALINDE, _sur la pointe du pied et très bas._
+
+ Chloris!
+
+ CHLORIS
+
+ Vous étiez là?
+
+ ROSALINDE
+
+Le sort capricieux qui nous désassembla
+A remis, faisant trêve à son ire inhumaine,
+Sylvandre en bonnes mains, et je vous le ramène
+Jurant son grand serment qu'on ne l'y prendrait plus.
+Est-il trop tard?
+
+ SYLVANDRE, _à Chloris_.
+
+ O point de refus absolus!
+De grâce ayez pitié quelque peu. La vengeance
+Suprême, c'est d'avoir un aspect d'indulgence,
+Punissez-moi sans trop de justice et daignez
+Ne me point accabler de traits plus indignés
+Que n'en méritent,--non mes crimes,--mais ma tête
+Folle, mais mon coeur faible et lâche...
+
+ _(Il tombe à genoux.)._
+
+ CHLORIS
+
+ Êtes-vous bête?
+Relevez-vous, je suis trop heureuse à présent
+Pour vous dire quoi que ce soit de déplaisant,
+Et je jette à ton cou mes bras de lierre.
+Nous nous expliquerons plus tard (Et ma première
+Querelle et mon premier reproche seront pour
+L'air de doute dont tu reçus mon pauvre amour
+Qui, s'il a quelques tours étourdis et frivoles,
+N'en est pas moins, par ses apparences folles,
+Quelque chose de tout dévoué pour toujours).
+Donc, chassons ce nuage, et reprenons le cours
+De la charmante ivresse où s'exalta notre âme.
+
+ (_A Rosalinde_._)
+
+Et quant à vous, soyez sûre, bonne Madame,
+De notre amitié franche, et baisez votre soeur.
+
+ (_Les deux femmes s'embrassent._)
+
+ SYLVANDRE
+
+O si joyeuse avec toute douceur!
+
+ ROSALINDE, _à Myrtil_.
+
+Que diriez-vous, Myrtil, si je faisais comme elle?
+
+ MYRTIL
+
+Dieu! elle a pardonné, clémente autant que belle.
+
+ (_A Rosalinde._)
+
+O laissez-moi baiser vos mains pieusement!
+
+ ROSALINDE
+
+Voilà qui finit bien et c'est un cher moment
+Que celui-ci. Sans plus parler de ces tristesses,
+Soyons heureux.
+
+ (_A Chloris et à Sylvandre._)
+
+ Sachez enlacer vos jeunesses.
+Doux amis, et joyeux que vous êtes, cueillez
+La fleur rouge de vos baisers ensoleillés.
+
+ (_Se tournant vers Myrtil._)
+
+Pour nous, amants anciens sur qui gronde la vie,
+Nous vous admirerons sans vous porter envie,
+Ayant, nous, nos bonheurs discrets d'après-midi,
+
+ (_Tous les personnages de la scène 1ère reviennent
+ se grouper comme au lever du rideau_)
+
+Et voyez, aux rayons du soleil attiédi,
+Voici tous nos amis qui reviennent des danses
+Comme pour recevoir nos belles confidences.
+
+
+ SCÈNE X
+
+ Tous, _groupés comme ci-dessus._
+
+ MEZZETIN, _chantant_.
+
+Va! sans nul autre souci
+Que de conserver ta joie!
+Fripe les jupes de soie
+Et goûte les vers aussi.
+
+La morale la meilleure,
+En ce monde où les plus fous
+Sont les plus sages de tous,
+C'est encor d'oublier l'heure.
+
+Il s'agit de n'être point
+Mélancolique et morose.
+La vie est-elle une chose
+Grave et ruelle à ce point?
+
+ (_La toile tombe._)
+
+
+
+
+ VERS JEUNES
+
+
+ LE SOLDAT LABOUREUR
+
+ _A Edmond Lepelletier_.
+
+Or ce vieillard était horrible: un de ses yeux,
+Crevé, saignait, tandis que l'autre, chassieux,
+Brutalement luisait sous son sourcil en brosse;
+Les cheveux se dressaient d'une façon féroce,
+Blancs, et paraissaient moins des cheveux que des crins;
+Le vieux torse solide encore sur les reins,
+Comme au ressouvenir des balles affrontées,
+Cambré, contrariait les épaules voûtées;
+La main gauche avait l'air de chercher le pommeau
+D'un sabre habituel et dont le long fourreau
+Semblait, s'embarrassant avec la sabretache,
+Gêner la marche et vers la tombante moustache
+La main droite parfois montait, la rebroussant.
+
+Il était grand et maigre et jurait en toussant.
+
+Fils d'un garçon de ferme et d'une lavandière,
+Le service à seize ans le prit. Il fit entière
+La campagne d'Égypte. Austerlitz, Iéna,
+Le virent. En Espagne un moine l'éborgna:
+--Il tua le bon père et lui vola sa bourse,--
+Par trois fois traversa la Prusse au pas de course,
+En Hesse eut une entaille épouvantable au cou,
+Passa brigadier lors de l'entrée à Moscou,
+Obtint la croix et fut de toutes les défaites
+D'Allemagne et de France, et gagna dans ces fêtes
+Trois blessures, plus un brevet de lieutenant
+Qu'il résigna bientôt, les Bourbons revenant,
+A Mont-Saint-Jean, bravant la mort qui l'environne.
+Dit un mot analogue à celui de Cambronne;
+Puis, quand pour un second exil et le tombeau,
+La Redingote grise et le petit Chapeau
+Quittèrent à jamais leur France tant aimée
+Et que l'on eut, hélas! dissout la grande armée,
+Il revint au village, étonné du clocher.
+
+Presque forcé pendant un an de se cacher,
+Il braconna pour vivre, et quand des temps moins rudes
+L'eurent, sans le réduire à trop de platitudes,
+Mis à même d'écrire en hauts lieux à l'effet
+D'obtenir un secours d'argent qui lui fut fait,
+Logea moyennant deux cents francs par an chez une
+Parente qu'il avait, dont toute la fortune
+Consistait en un champ cultivé par ses fieux,
+L'un marié depuis longtemps et l'autre vieux
+Garçon encore, et là notre foudre de guerre
+Vivait, et bien qu'il fût tout le jour sans rien faire
+Et qu'il eût la charrue et la terre en horreur,
+C'était ce qu'on appelle un soldat laboureur.
+Toujours levé des l'aube et la pipe à la bouche
+Il allait et venait, engloutissait, farouche,
+Des verres d'eau-de-vie et parfois s'enivrait,
+Les dimanches tirait à l'arc au cabaret,
+Après dîner faisait un quart d'heure sans faute
+Sauter sur ses genoux les garçons de son hôte
+Ou bien leur apprenait l'exercice et comment
+Un bon soldat ne doit songer qu'au fourniment.
+Le soir il voisinait, tantôt pinçant les filles,
+Habitude un peu trop commune aux vieux sondrilles,
+Tantôt, geste ample et voix forte qui dominait
+Le grillon incessant derrière le chenêt,
+Assis auprès d'un feu de sarments qu'on entoure
+Confusément disait l'Elster, l'Estramadoure,
+Smolensk, Dresde, Lutzen et les ravins vosgeois
+Devant quatre ou cinq gars attentifs et narquois
+S'exclamant et riant très fort aux endroits farces.
+
+Canonnade compacte et fusillade éparse,
+Chevaux éventrés, coups de sabre, prisonniers
+Mis à mal entre deux batailles, les derniers
+Moments d'un officier ajusté par derrière,
+Qui se souvient et qu'on insulte, la barrière
+Clichy, les alliés jetés au fond des puits,
+La fuite sur la Loire et la maraude, et puis
+Les femmes que l'on force après les villes prises,
+Sans choix souvent, si bien qu'on a des mèches grises
+Aux mains et des dégoûts au coeur après l'ébat
+Quand passe le marchef ou que le rappel bat,
+Puis encore, les camps levés et les déroutes.
+
+Toutes ces gaîtés, tous ces faits d'armes et toutes
+Ces gloires défilaient en de longs entretiens,
+Entremêlés de gros jurons très peu chrétiens
+Et de grands coups de poing sur les cuisses voisines.
+
+Les femmes cependant, soeurs, mères et cousines,
+Pleuraient et frémissaient un peu, conformément
+A l'usage, tout en se disant: «Le vieux ment.»
+
+Et les hommes fumaient et crachaient dans la cendre.
+
+Et lui qui quelquefois voulait bien condescendre
+A parler discipline avec ces bons lourdauds
+Se levait, à grands pas marchait, les mains au dos,
+Et racontait alors quelque fait politique
+Dont il se proclamait le témoin authentique,
+La distribution des Aigles, les Adieux,
+Le Sacre et ce Dix-huit Brumaire radieux,
+Beau jour où le soldat qu'un bavard importune
+Brisa du même coup orateurs et tribune,
+Où le dieu Mars mis par la Chambre hors la Loi
+Mit la Loi hors la Chambre et, sans dire pourquoi,
+Balaya du pouvoir tous ces ergoteurs glabres,
+Tous ces législateurs qui n'avaient pas de sabres!
+
+Tel parlait et faisait le grognard précité
+Qui mourut centenaire à peu près l'autre été.
+Le maire conduisit le deuil au cimetière.
+Un feu de peloton fut tiré sur la bière
+Par le garde champêtre et quatorze pompiers,
+Dont sept revinrent plus ou moins estropiés
+A cause des mauvais fusils de la campagne.
+Un tertre qu'une pierre assez grande accompagne
+Et qu'orne un saule en pleurs est l'humble monument
+Où notre héros dort perpétuellement.
+De plus, suivant le voeu dernier du camarade,
+On grava sur la pierre, après ses noms et grade,
+Ces mots que tout Français doit lire en tressaillant:
+«Amour à la plus belle et gloire au plus vaillant.»
+
+
+ LES LOUPS
+
+Parmi l'obscur champ de bataille
+Rôdant sans bruit sous le ciel noir,
+Les loups obliques font ripaille
+Et c'est plaisir que de les voir,
+
+Agiles, les yeux verts, aux pattes
+Souples sur les cadavres mous,
+--Gueules vastes et têtes plates--
+Joyeux, hérisser leurs poils roux.
+
+Un rauquement rien moins que tendre
+Accompagne les dents mâchant,
+Et c'est plaisir que de l'entendre,
+Cet hosannah vil et méchant:
+
+--«Chair entaillée et sang qui coule,
+Les héros ont du bon vraiment.
+La faim repue et la soif soûle
+Leur doivent bien ce compliment.
+
+«Mais aussi, soit dit sans reproche,
+Combien de peines et de pas
+Nous a coûtés leur seule approche,.
+On ne l'imaginerait pas.
+
+«Dès que, sans pitié ni relâches,
+Sonnèrent leurs pas fanfarons,
+Nos coeurs de fauves et de lâches,
+A la fois gourmands et poltrons,
+
+«Pressentant la guerre et la proie
+Pour maintes nuits et pour maints jours
+Battirent de crainte et de joie
+A l'unisson de leurs tambours.
+
+«Quand ils apparurent ensuite
+Tout étincelants de mêlai,
+Oh! quelle peur et quelle fuite
+Vers la femelle, au bois natal!
+
+«Ils allaient fiers, les jeunes hommes,
+Calmes sous leur drapeau flottant,
+Et plus forts que nous ne le sommes
+Ils avaient l'air très doux pourtant.
+
+«Le fer terrible de leurs glaives
+Luisait moins encor que leurs yeux,
+Où la candeur d'augustes rêves
+Éclatait en regards joyeux.
+
+«Leurs cheveux que le vent fouette
+Sous leurs casques battaient, pareils
+Aux ailes de quelque mouette,
+Pales avec des tons vermeils.
+
+«Ils chantaient des choses hautaines!
+Ça parlait de libres combats,
+D'amour, de brisements de chaînes
+Et de mauvais dieux mis à bas.--
+
+«Ils passèrent. Quand leur cohorte
+Ne fut plus là-bas qu'un point bleu,
+Nous nous arrangeâmes en sorte
+De les suivre en nous risquant peu.
+
+«Longtemps, longtemps rasant la terre,
+Discrets, loin derrière eux, tandis
+Qu'ils allaient au pas militaire,
+Nous marchâmes par rang de dix.
+
+«Passant les fleuves à la nage
+Quand ils avaient rompu les ponts,
+Quelques herbes pour tout carnage,
+N'avançant que par faibles bonds,
+
+«Perdant à tout moment haleine...
+Enfin une nuit ces démons
+Campèrent au fond d'une plaine
+Entre des forêts et des monts,
+
+«Là nous les guettâmes à l'aise,
+Car ils dormaient pour la plupart.
+Nos yeux pareils à de la braise
+Brillaient autour de leur rempart,
+
+«Et le bruit sec de nos dents blanches
+Qu'attendaient des festins si beaux
+Faisait cliqueter dans les branches
+Le bec avide des corbeaux.
+
+«L'aurore éclate. Une fanfare
+Épouvantable met sur pied
+La troupe entière qui s'effare.
+Chacun s'équipe comme il sied.
+
+«Derrière les hautes futaies
+Nous nous sommes dissimulés
+Tandis que les prochaines haies
+Cachent les corbeaux affolés.
+
+«Le soleil qui monte commence
+A brûler. La terre a frémi.
+Soudain une clameur immense
+A retenti. C'est l'ennemi!
+
+«C'est lui, c'est lui! Le sol résonne
+Sous les pas durs des conquérants.
+Les polémarques en personne
+Vont et viennent le long des rangs.
+
+«Et les lances et les épées
+Parmi les plis des étendards
+Flambent entre les échappées
+De lumières et de brouillards.
+
+«Sur ce, dans ses courroux épiques.
+La jeune bande s'avança,
+Gaie et sereine sous les piques,
+Et la bataille commença.
+
+«Ah! ce fut une chaude affaire:
+Cris confus, choc d'armes, le tout
+Pendant une journée entière,
+Sous l'ardeur rouge d'un ciel d'août.
+
+«Le soir.--Silence et calme. A peine
+Un vague moribond tardif
+Crachant sa douleur et sa haine
+Dans un hoquet définitif;
+
+«A peine, au lointain gris, le triste
+Appel d'un clairon égaré.
+Le couchant d'or et d'améthyste
+S'éteint et brunit par degré.
+
+«La nuit tombe. Voici la lune!
+Elle cache et montre à moitié
+Sa face hypocrite comme une
+Complice feignant la pitié.
+
+«Nous autres qu'un tel souci laisse
+Et laissera toujours très cois,
+Nous n'avons pas cette faiblesse,
+Car la faim nous chasse du bois,
+
+«Et nous avons de quoi repaître
+Cet impérial appétit,
+Le champ de bataille sans maître
+N'étant ni vide ni petit.
+
+«Or, sans plus perdre en phrases vaines
+Dont quelque sot serait jaloux
+Cette façon de grasses aubaines,
+Buvons et mangeons, nous, les Loups!»
+
+
+ LA PUCELLE
+
+ _A Robert Caze_.
+
+Quand déjà pétillait et flambait le bûcher,
+Jeanne qu'assourdissait le chant brutal des prêtres,
+Sous tous ces yeux dardés de toutes ces fenêtres
+Sentit frémir sa chair et son âme broncher.
+
+Et semblable aux agneaux que revend au boucher
+Le pâtour qui s'en va sifflant des airs champêtres,
+Elle considéra les choses et les êtres
+Et trouva son seigneur bien ingrat et léger.
+
+«C'est mal, gentil Bâtard, doux Charles, bon Xaintrailles,
+De laisser les Anglais faire ces funérailles
+A qui leur fit lever le siège d'Orléans.»
+
+Et la Lorraine, au seul penser de cette injure,
+Tandis que l'étreignait la mort des mécréants,
+Las! pleura comme eût fait une autre créature.
+
+
+ L'ANGELUS DU MATIN
+
+ _A Léon Vanier_.
+
+Fauve avec des tons d'écarlate,
+Une aurore de fin d'été
+Tempétueusement éclate
+A l'horizon ensanglanté.
+
+La nuit rêveuse, bleue et bonne,
+Pâlit, scintille et fond en l'air,
+Et l'ouest dans l'ombre qui frissonne
+Se teinte au bord de rose clair.
+
+La plaine brille au loin et fume.
+Un oblique rayon venu
+Du soleil surgissant allume
+Le fleuve comme un sabre nu.
+
+Le bruit des choses réveillées
+Se marie aux brouillards légers
+Que les herbes et les feuillées
+Ont subitement dégagés.
+
+L'aspect vague du paysage
+S'accentue et change à foison.
+La silhouette d'un village
+Paraît.--Parfois une maison
+
+Illumine sa vitre et lance
+Un grand éclair qui va chercher
+L'ombre du bois plein de silence.
+Ça et là se dresse un clocher.
+
+Cependant, la lumière accrue
+Frappe dans les sillons les socs
+Et voici que claire, bourrue,
+Despotique, la voix des coqs
+
+Proclamant l'heure froide et grise
+Du pain mangé sans faim, des yeux
+Frottés que flagelle la bise
+Et du grincement des moyeux,
+
+Fait sortir des toits la fumée,
+Aboyer les chiens en fureur,
+Et par la pente accoutumée
+Descendre le lourd laboureur,
+
+Tandis qu'un choeur de cloches dures,
+Dans le grandissement du jour,
+Monte, aubade franche d'injures,
+A l'adresse du Dieu d'amour!
+
+
+ LA SOUPE DU SOIR
+
+ _A J.-K. Huysmans_.
+
+Il fait nuit dans la chambre étroite et froide où l'homme
+Vient de rentrer, couvert de neige, en blouse, et comme
+Depuis trois jours il n'a pas prononcé deux mots,
+La femme a peur et fait des signes aux marmots.
+
+Un seul lit, un bahut disloqué, quatre chaises,
+Des rideaux jadis blancs conchiés des punaises,
+Une table qui va s'écroulant d'un côté,--
+Le tout navrant avec un air de saleté.
+
+L'homme, grand front, grands yeux pleins d'une sombre flamme,
+A vraiment des lueurs d'intelligence et d'âme,
+Et c'est ce qu'on appelle un solide garçon.
+La femme, jeune encore, est belle à sa façon.
+
+Mais la Misère a mis sur eux sa main funeste,
+Et perdant par degrés rapides ce qui reste
+En eux de tristement vénérable et d'humain,
+Ce seront la femelle et le mâle, demain.
+
+Tous se sont attablés pour manger de la soupe
+Et du boeuf, et ce tas sordide forme un groupe
+Dont l'ombre à l'infini s'allonge tout autour
+De la chambre, la lampe étant sans abat-jour.
+
+Les enfants sont petits et pâles, mais robustes
+En dépit des maigreurs saillantes de leurs bustes,
+Qui disent les hivers passés sans feu souvent
+Et les étés subits dans un air étouffant.
+
+Non loin d'un vieux fusil rouillé qu'un clou supporte
+Et que la lampe fait luire d'étrange sorte,
+Quelqu'un qui chercherait longtemps dans ce retrait
+Avec l'oeil d'un agent de police verrait
+
+Empilés dans le fond de la boiteuse armoire
+Quelques livres poudreux de «science» et «d'histoire»,
+Et, sous le matelas, cachés avec grand soin,
+Des romans capiteux cornés à chaque coin.
+
+Ils mangent cependant. L'homme, morne et farouche,
+Porte la nourriture écoeurante à sa bouche
+D'un air qui n'est rien moins nonobstant que soumis,
+Et son euslache semble à d'autres soins promis.
+
+La femme pense à quelque ancienne compagne,
+Laquelle a tout, voiture et maison de campagne,
+Tandis que les enfants, leurs poings dans leurs yeux clos,
+Ronflant sur leur assiette, imitent des sanglots.
+
+
+ LES VAINCUS
+ _A Louis-Xavier de Ricard_.
+
+
+ I
+
+La Vie est triomphante et l'Idéal est mort,
+Et voilà que, criant sa joie au vent qui passe,
+Le cheval enivré du vainqueur broie et mord
+Nos frères, qui du moins tombèrent avec grâce,
+
+Et nous que la déroute a fait survivre, hélas!
+Les pieds meurtris, les yeux troublés, la tête lourde,
+Saignants, veules, fangeux, déshonorés et las,
+Nous allons, étouffant mal une plainte sourde,
+
+Nous allons, au hasard du soir et du chemin,
+Comme les meurtriers et comme les infâmes,
+Veufs, orphelins, sans toit, ni fils, ni lendemain,
+Aux lueurs des forêts familières en flammes!
+
+Ah! puisque notre sort est bien complet, qu'enfin
+L'espoir est aboli, la défaite certaine,
+Et que l'effort le plus énorme serait vain,
+Et puisque c'en est fait, de notre haine,
+
+Nous n'avons plus, à l'heure où tombera la nuit,
+Abjurant tout risible espoir de funérailles,
+Qu'à nous laisser mourir obscurément, sans bruit,
+Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles.
+
+ II
+
+Une faible lueur palpite à l'horizon
+Et le vent glacial qui s'élève redresse
+Le feuillage des bois elles fleurs du gazon;
+C'est l'aube! tout renaît sous sa froide caresse.
+
+De fauve l'Orient devient rose, et l'argent
+Des astres va bleuir dans l'azur qui se dore;
+Le coq chante, veilleur exact et diligent;
+L'alouette a volé stridente: c'est l'aurore!
+
+Éclatant, le soleil surgit: c'est le matin!
+Amis, c'est le matin splendide dont la joie
+Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin
+Horrible des oiseaux et des bêtes de proie.
+
+O prodige! en nos coeurs le frisson radieux
+Met à travers l'éclat subit de nos cuirasses,
+Avec un violent désir de mourir mieux,
+La colère et l'orgueil anciens des bonnes races.
+
+Allons, debout! allons, allons! debout, debout!
+Assez comme cela de hontes et de trêves!
+Au combat, au combat! car notre sang qui bout
+A besoin de fumer sur la pointe des glaives!
+
+ III
+
+Les vaincus se sont dit dans la nuit de leurs geôles:
+Ils nous ont enchaînés, mais nous vivons encor.
+Tandis que les carcans font ployer nos épaules,
+Dans nos veines le sang circule, bon trésor.
+
+Dans nos têtes nos yeux rapides avec ordre
+Veillent, fins espions, et derrière nos fronts
+Notre cervelle pense, et s'il faut tordre ou mordre,
+Nos mâchoires seront dures et nos bras prompts.
+
+Légers, ils n'ont pas vu d'abord la faute immense
+Qu'ils faisaient, et ces fous qui s'en repentiront
+Nous ont jeté le lâche affront de la clémence.
+Bon! la clémence nous vengera de l'affront.
+
+Ils nous ont enchaînés! Mais les chaînes sont faites
+Pour tomber sous la lime obscure et pour frapper
+Les gardes qu'on désarme, et les vainqueurs en fêtes
+Laissent aux évadés le temps de s'échapper.
+
+Et de nouveau bataille! Et victoire peut-être,
+Mais bataille terrible et triomphe inclément,
+Et comme cette fois le Droit sera le maître,
+Cette fois-là sera la dernière, vraiment!
+
+ IV
+
+Car les morts, en dépit des vieux rêves mystiques,
+Sont bien morts, quand le fer a bien fait son devoir,
+Et les temps ne sont plus des fantômes épiques
+Chevauchant des chevaux spectres sous le ciel noir,
+
+La jument de Roland et Roland sont des mythes
+Dont le sens nous échappe et réclame un effort
+Qui perdrait notre temps, et si vous vous promîtes
+D'être épargnés par nous vous vous trompâtes fort.
+
+Vous mourrez de nos mains, sachez-le, si la chance
+Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains.
+La justice le veut d'abord, puis la vengeance,
+Puis le besoin pressant d'importuns lendemains.
+
+Et la terre, depuis longtemps aride et maigre,
+Pendant longtemps boira joyeuse votre sang
+Dont la lourde vapeur savoureusement aigre
+Montera vers la nue et rougira son flanc,
+
+Et les chiens et les loups et les oiseaux de proie
+Feront vos membres nets et fouilleront vos troncs,
+Et nous rirons, sans rien qui trouble notre joie,
+Car les morts sont bien morts et nous vous l'apprendrons.
+
+
+
+ A LA MANIÈRE DE PLUSIEURS
+
+
+
+ LA PRINCESSE BÉRÉNICE
+
+ _A Jacques Madeleine_.
+
+Sa tête fine dans sa main toute petite,
+Elle écoute le chant des cascades lointaines,
+Et dans la plainte langoureuse des fontaines,
+Perçoit comme un écho béni du nom de Tite.
+
+Elle a fermé ses yeux divins de clématite
+Pour bien leur peindre, au coeur des batailles hautaines,
+Son doux héros, le mieux aimant des capitaines,
+Et, Juive, elle se sent au pouvoir d'Aphrodite.
+
+Alors un grand souci la prend d'être amoureuse.
+Car dans Rome une loi bannit, barbare, affreuse,
+Du trône impérial toute femme étrangère.
+
+Et sous le noir chagrin dont sanglote son âme,
+Entre les bras de sa servante la plus chère,
+La reine, hélas! défaille et tendrement se pâme.
+
+
+ II
+
+ LANGUEUR
+
+ _A Georges Courteline_.
+
+Je suis l'Empire à la fin de la décadence,
+Qui regarde passer les grands Barbares blancs
+En composant des acrostiches indolents
+D'un style d'or où la langueur du soleil danse.
+
+L'âme seulette a mal au coeur d'un ennui dense.
+Là-bas on dit qu'il est de longs combats sanglants.
+O n'y pouvoir, étant si faible aux voeux si lents,
+O n'y vouloir fleurir un peu de cette existence!
+
+O n'y vouloir, ô n'y pouvoir mourir un peu!
+Ah! tout est bu! Bathylle, as-tu fini de rire?
+Ah! tout est bu, tout est mangé! Plus rien à dire!
+
+Seul, un poème un peu niais qu'on jette au feu,
+Seul, un esclave un peu coureur qui vous néglige,
+Seul, un ennui d'on ne sait quoi qui vous afflige!
+
+
+ III
+
+ PANTOUM NÉGLIGÉ
+
+Trois petits pâtés, ma chemise brûle.
+Monsieur le curé n'aime pas les os.
+Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,
+Que n'émigrons-nous vers les Palaiseaux.
+
+Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,
+On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux
+Vivent le muguet et la campanule!
+Dodo, l'enfant do, chantez, doux fuseaux.
+
+Que n'émigrons-nous vers les Palaiseaux.
+Trois petits pâtés, un point et virgule;
+On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux;
+Vivent le muguet et la campanule.
+
+Trois petits pâtés, un point et virgule;
+Dodo, l'enfant do, chantez, doux fuseaux.
+La libellule erre parmi des roseaux.
+Monsieur le Curé, ma chemise brûle.
+
+ IV
+
+ PAYSAGE
+
+Vers Saint-Denis c'est bête et sale la campagne.
+C'est pourtant là qu'un jour j'emmenai ma compagne.
+Nous étions de mauvaise humeur et querellions.
+Un plat soleil d'été tartinait ses rayons
+Sur la plaine séchée ainsi qu'une rôtie.
+C'était pas trop après le Siège: une partie
+Des «maisons de campagne» était à terre encor,
+D'autre se relevaient comme on hisse un décor,
+Et des obus tout neufs encastrés aux pilastres
+Portaient écrit autour: SOUVENIR DES DÉSASTRES.
+
+ V
+
+ CONSEIL FALOT
+
+ _A Raoul Ponchon_.
+
+Brûle aux yeux des femmes
+Et garde ton coeur,
+Mais crains la langueur
+Des épithalames.
+
+Bois pour oublier!
+L'eau-de-vie est une
+Qui porte la lune
+Dans son tablier.
+
+L'injure des hommes,
+Qu'est-ce que ça fait?
+Va, notre coeur sait
+Seul ce que nous sommes.
+
+Ce que nous valons
+Notre sang le chante!
+L'épine méchante
+Te mord aux talons?
+
+Le vent taquin ose
+Te gifler souvent?
+Chante dans le vent
+Et cueille la rose!
+
+Va, tout est au mieux
+Dans ce monde!
+Surtout laisse dire,
+Surtout sois joyeux
+
+D'être une victime
+A ces pauvres gens:
+Les dieux indulgents
+Ont aimé ton crime!
+
+Tu refleuriras
+Dans un élysée.
+Ame méprisée,
+Tu rayonneras!
+
+Tu n'es pas de celles
+Qu'un coup du Destin
+Dissipe soudain
+En mille étincelles.
+
+Métal dur et clair,
+Chaque coup t'affine
+En arme divine
+Pour un destin fier.
+
+Arrière la forge!
+Et tu vas frémir
+Vibrer et jouir
+Au poing de saint George
+
+Et de saint Michel,
+Dans des gloires calmes,
+Au vent pur des palmes
+Sur l'aile du ciel!...
+
+C'est d'être un sourire
+Au milieu des pleurs,
+C'est d'être des fleurs,
+Au champ du martyre,
+
+C'est d'être le feu
+Qui dort dans la pierre,
+C'est d'être en prière,
+C'est d'attendre un peu!
+
+ VI
+
+ LE POÈTE ET LA MUSE
+
+La chambre, as-tu gardé leurs spectres ridicules,
+O pleine de jour sale et de bruits d'araignées?
+La chambre, as-tu gardé leurs formes désignées
+Par ces crasses au mur et par quelles virgules?
+
+Ah fi! Pourtant, chambre en garni qui te recules
+En ce sec jeu d'optique aux mines renfrognées
+Du souvenir de trop de choses destinées,
+Comme ils ont donc regret aux nuits, aux nuits d'Hercules?
+
+Qu'on l'entende comme on voudra, ce n'est pas ça:
+Vous ne comprenez rien aux choses, bonnes gens.
+Je vous dis que ce n'est pas ce que l'on pensa.
+
+Seule, ô chambre qui fuis en cônes affligeants,
+Seule, tu sais! mais sans doute combien de nuits
+De noce auront dévirginé leurs nuits depuis!
+
+ VII
+
+ L'AUBE A L'ENVERS
+
+ _A Louis Dumoulin_.
+
+Le Point-du-Jour avec Paris au large,
+Des chants, des tirs, les femmes qu'on «rêvait»,
+La Seine claire et la foule qui fait
+Sur ce poème un vague essai de charge.
+
+On danse aussi, car tout est dans la marge
+Que fait le fleuve à ce livre parfait,
+Et si parfois l'on tuait ou buvait,
+Le fleuve est sourd et le vin est litharge.
+
+Le Point-du-Jour, mais c'est l'Ouest de Paris!
+Un calembour a béni son histoire
+D'affreux baisers et d'immondes paris.
+
+En attendant que sonne l'heure noire
+Où les bateaux-omnibus et les trains
+Ne partent plus, tirez, tirs, fringuez, reins!
+
+ VIII
+
+ UN POUACRE
+
+ _A Jean Moréas_.
+
+Avec les yeux d'une tête de mort
+ Que la lune encore décharne,
+Tout mon passé, disons tout mon remord
+ Ricane à travers ma lucarne.
+
+Avec la voix d'un vieillard très cassé,
+ Comme l'on n'en voit qu'au théâtre,
+Tout mon remords, disons tout mon passé
+ Fredonne un tralala folâtre.
+
+Avec les doigts d'un pendu déjà vert
+ Le drôle agace une guitare
+Et danse sur l'avenir grand ouvert,
+ D'un air d'élasticité rare.
+
+«Vieux turlupin, je n'aime pas cela.
+ Tais ces chants et cesse ces danses.»
+Il me répond avec la voix qu'il a:
+ «C'est moins farce que tu ne penses.»
+
+«Et quant au soin frivole, ô doux morveux,
+ De te plaire ou de te déplaire,
+Je m'en soucie au point que, si tu veux,
+ Tu peux t'aller faire lanlaire.»
+
+ IX
+
+ MADRIGAL
+
+Tu m'as, ces pâles jours d'automne blanc, fait mal
+A cause de tes yeux où fleurit l'animal,
+Et tu me rongerais, en princesse Souris,
+Du bout fin de la quenotte de ton souris.
+Fille auguste qui fis flamboyer ma douleur
+Avec l'huile rancie encor de ton vieux pleur!
+Oui, folle, je mourrais de ton regard damné.
+Mais va (veux-tu?) l'étang là dort insoupçonné
+Dont du lis, nef qu'il eût fallu qu'on acclamât,
+L'eau morte a bu le vent qui coule du grand mât
+T'y jeter, palme! et d'avance mon repentir
+Parle si bas qu'il faut être sourd pour l'ouïr.
+
+
+
+
+
+ NAGUÈRE
+
+
+
+ PROLOGUE
+_
+Ce sont choses crépusculaires.
+Des visions de fui de nuit.
+O Vérité, tu les éclaires
+Seulement d'une aube qui luit
+
+Si pâle dans l'ombre abhorrée
+Qu'on doute encore par instants
+Si c'est la lune qui les crée
+Sous l'horreur des rameaux flottants,
+
+Ou si ces fantômes moroses
+Vont tout à l'heure prendre corps
+Et se mêler au choeur des choses
+Dans les harmonieux décors
+
+Du soleil et de la nature
+Doux à l'homme et proclamant Dieu
+Pour l'extase de l'hymne pure
+Jusqu'à la douceur du ciel bleu.
+_
+
+
+ CRIMEN AMORIS
+
+ _A Villiers de l'Isle-Adam._
+
+Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane,
+De beaux démons, des satans adolescents,
+Au son d'une musique mahométane
+Font litière aux Sept Péchés de leurs cinq sens.
+
+C'est la fête aux Sept Péchés: ô qu'elle est belle!
+Tous les Désirs rayonnaient en feux brutaux;
+Les Appétits, pages prompts que l'on harcèle,
+Promenaient des vins roses dans des cristaux.
+
+Des danses sur des rythmes d'épithalames
+Bien doucement se pâmaient en longs sanglots
+Et de beaux choeurs de voix d'hommes et de femmes
+Se déroulaient, palpitaient comme des flots,
+
+Et la bonté qui s'en allait de ces choses
+Était puissante et charmante tellement
+Que la campagne autour se fleurit de roses
+Et que la nuit paraissait en diamant.
+
+Or le plus beau d'entre tous ces mauvais anges
+Avait seize ans sous sa couronne de fleurs.
+Les bras croisés sur les colliers et les franges,
+Il rêve, l'oeil plein de flammes et de pleurs.
+
+En vain la fête autour se faisait plus folle,
+En vain les satans, ses frères et ses soeurs,
+Pour l'arracher au souci qui le désole,
+L'encourageaient d'appels de bras caresseurs.
+
+Il résistait à toutes câlineries,
+Et le chagrin mettait un papillon noir
+A son cher front tout brûlant d'orfèvreries:
+O l'immortel et terrible désespoir!
+
+Il leur disait: «O vous, laissez-moi tranquille!
+Puis, les ayant baisés tous bien tendrement,
+Il s'évada d'avec eux d'un geste agile,
+Leur laissant aux mains des pans de vêtement.
+
+Le voyez-vous sur la tour la plus céleste
+Du haut palais avec une torche au poing?
+Il la brandit comme un héros fait d'un ceste:
+D'en bas on croit que c'est une aube qui point.
+
+Qu'est-ce qu'il dit de sa voix profonde et tendre
+Qui se marie au claquement clair du feu
+Et que la lune est extatique d'entendre?
+«Oh! je serai celui-là qui créera Dieu!
+
+«Nous avons tous trop souffert, anges et hommes,
+De ce conflit entre le Pire et le Mieux.
+Humilions, misérables que nous sommes,
+Tous nos élans dans le plus simple des voeux,
+
+«O vous tous, ô nous tous, ô les pécheurs tristes,
+O les gais Saints! Pourquoi ce schisme têtu?
+Que n'avons-nous fait, en habiles artistes,
+De nos travaux la seule et même vertu!
+
+«Assez et trop de ces luttes trop égales!
+Il va falloir qu'enfin se rejoignent les
+Sept Péchés aux Trois Vertus Théologales!
+Assez et trop de ces combats durs et laids!
+
+«Et pour réponse à Jésus qui crut bien faire
+En maintenant l'équilibre de ce duel,
+Par moi l'enfer dont c'est ici le repaire
+Se sacrifie à l'Amour universel!»
+
+La torche tombe de sa main éployée,
+Et l'incendie alors hurla s'élevant,
+Querelle énorme d'aigles rouges noyée
+Au remous noir de la fumée et du vent.
+
+L'or fond et coule à flots et le marbre éclate;
+C'est un brasier tout splendeur et tout ardeur;
+La soie en courts frissons comme de l'ouate
+Vole à flocons tout ardeur et tout splendeur.
+
+Et les satans mourants chantaient dans les flammes
+Ayant compris, comme s'ils étaient résignés!
+Et de beaux choeurs de voix d'hommes et de femmes
+Montaient parmi l'ouragan des bruits ignés.
+
+Et lui, les bras croisés d'une sorte fière,
+Les yeux au ciel où le feu monte en léchant,
+Il fit tout bas une espèce de prière
+Qui va mourir dans l'allégresse du chant.
+
+Il dit tout bas une espèce de prière,
+Les yeux au ciel où le feu monte en léchant...
+Quand retentit un affreux coup de tonnerre,
+Et c'est la fin de l'allégresse et du chant.
+
+On n'avait pas agréé le sacrifice:
+Quelqu'un de fort et de juste assurément
+Sans peine avait su démêler la malice
+Et l'artifice en un orgueil qui se ment.
+
+Et du palais aux cent tours aucun vestige,
+Rien ne resta dans ce désastre inouï,
+Afin que par le plus effrayant prodige
+Ceci ne fût qu'un vain rêve évanoui...
+
+Et c'est la nuit, la nuit bleue aux mille étoiles;
+Une campagne évangélique s'étend
+Sévère et douce, et, vagues comme des voiles,
+Les branches d'arbres ont l'air d'ailes s'agitant.
+
+De froids ruisseaux courent sur un lit de pierre;
+Les doux hiboux nagent vaguement dans l'air
+Tout embaumé de mystère et de prière;
+Parfois un flot qui saute lance un éclair.
+
+La forme molle au loin monte des collines
+Comme un amour mal défini,
+Et le brouillard qui s'essore des ravines
+Semble un effort vers quelque but réuni.
+
+Et tout cela comme un coeur et comme une âme,
+Et comme un verbe, et d'un amour virginal
+Adore, s'ouvre en une extase et réclame
+Le Dieu clément qui nous gardera du mal.
+
+
+ LA GRACE
+
+ _A Armand Silvestre_.
+
+Un cachot. Une femme à genoux, en prière.
+Une tête de mort est gisante par terre,
+Et parle, d'un ton aigre et douloureux aussi.
+D'une lampe au plafond tombe un rayon transi.
+
+«Dame Reine...--Encor toi, Satan!--Madame Reine...
+--«O Seigneur, faites mon oreille assez sereine
+Pour ouïr sans l'écouter ce que dit le Malin!»
+--«Ah! ce fut un vaillant et galant châtelain
+Que votre époux! Toujours en guerre ou bien en fête;
+(Hélas! j'en puis parler puisque je suis sa tête),
+Il vous aima, mais moins encore qu'il n'eût dû.
+Que de vertu gâtée et que de temps perdu
+En vains tournois, en cours d'amour loin de sa dame
+Qui belle et jeune prit un amant, la pauvre âme!»
+--«O Seigneur, écartez ce calice de moi!»
+--«Comme ils s'aimèrent! Ils s'étaient juré leur foi
+De s'épouser sitôt que serait mort le maître,
+Et le tuèrent dans son sommeil d'un coup traître.»
+--Seigneur, vous le savez, dès le crime accompli,
+J'eus horreur, et prenant ce jeune homme en oubli,
+Vins au roi, dévoilant l'attentat effroyable,
+Et pour mieux déjouer la malice du diable,
+J'obtins qu'on m'apportât en ma juste prison
+La tête de l'époux occis en trahison:
+Par ainsi le remords, devant ce triste reste,
+Me met toujours aux yeux mon action funeste.
+Et la ferveur de mon repentir s'en accroît,
+O Jésus! Mais voici: le Malin qui se voit
+Dupe et qui voudrait bien ressaisir sa conquête,
+S'en vient-il pas loger dans cette pauvre tête
+Et me tenir de faux propos insidieux?
+O Seigneur, tendez-moi vos secours précieux!»
+--«Ce n'est pas le démon, ma Reine, c'est moi-même,
+Votre époux, qui vous parle en ce moment suprême,
+Votre époux qui, damné (car j'étais en mourant
+En état de péché mortel), vers vous se rend,
+O Reine, et qui, pauvre âme errante, prend la tête
+Qui fut la sienne aux jours vivants pour interprète
+Effroyable de son amour épouvanté.»
+--«O blasphème hideux, mensonge détesté!
+Monsieur Jésus, mon maître adorable, exorcise
+Ce chef horrible et le vide de la hantise
+Diabolique qui n'en fait qu'un instrument
+Où souffle Belzébuth fallacieusement,
+Comme dans une flûte on joue un air perfide!»
+--«O douleur, une erreur lamentable te guide,
+Reine, je ne suis pas Satan, je suis Henry!»
+--«Oyez, Seigneur, il prend la voix de mon mari!
+A mon secours, les Saints, à l'aide, Notre-Dame!»
+--«Je suis Henry, du moins, Reine, je suis son âme,
+Qui, par sa volonté, plus forte que l'enfer,
+Ayant su transgresser toute porte de fer
+Et de flamme, et braver leur impure cohorte,
+Hélas! vient pour te dire avec cette voix morte
+Qu'il est d'autres amours encor que ceux d'ici.
+Tout immatériels et sans autre souci
+Qu'eux-mêmes, des amours d'âmes et de pensées.
+Ah! que leur fait le Ciel ou l'Enfer. Enlacées,
+Les âmes, elles n'ont qu'elles-mêmes pour but!
+L'enfer pour elles, c'est que leur amour mourût,
+Et leur amour de son essence est immortelle!
+Hélas! moi, je ne puis te suivre aux deux, cruelle
+Et _seule_ peine en ma damnation. Mais toi,
+Damne-toi! Pousserons heureux à deux, la loi
+Des âmes, je le dis, c'est l'alme indifférence
+Pour la félicité comme pour la souffrance
+Si l'amour partagé leur fait d'intimes cieux.
+Viens afin que l'enfer, jaloux, voie, envieux,
+Deux damnés ajouter, comme on double un délice,
+Tous les feux de l'amour à tous ceux du supplice,
+Et se sourire en un baiser perpétuel!»
+--Ame de mon époux, tu sais qu'il est réel
+Le repentir qui fait qu'en ce moment j'espère
+En la miséricorde ineffable du Père
+Et du Fils et du Saint-Esprit! Depuis un mois
+Que j'expie, attendant la mort que je te dois,
+En ce cachot trop doux encor, nue et par terre,
+Le crime monstrueux et l'infâme adultère,
+N'ai-je pas, repassant ma vie en sanglotant,
+O mon Henry, pleuré des siècles cet instant
+Où j'ai pu méconnaître en toi celui qu'on aime?
+Va, j'ai revu, superbe et doux, toujours le même,
+Ton regard qui parlait délicieusement,
+Et j'entends, et c'est là mon plus dur châtiment,
+Ta noble voix, et je me souviens des caresses!
+Or si tu m'as absous et si tu t'intéresses
+A mon salut, du haut des cieux, ô cher souci,
+Manifeste-toi, parle, et démens celui-ci
+Qui blasphème et vomit d'affreuses hérésies!.»
+--«Je te dis que je suis damné! Tu t'extasies
+En terreurs vaines, ô ma Reine. Je te dis
+Qu'il te faut rebrousser chemin du Paradis,
+Vain séjour du bonheur banal et solitaire
+Pour l'amour avec moi! Les amours de la terre
+Ont, tu le sais, de ces instants chastes et lents:
+L'âme veille, les sens se taisent somnolents,
+Le coeur qui se repose et le sang qui s'affaire
+Font dans tout l'être comme une douce faiblesse.
+Plus de désirs fiévreux, plus d'élans énervants,
+On est des frères et des soeurs et des enfants,
+On pleure d'une intime et profonde allégresse,
+On est les cieux, on est la terre, enfin on cesse
+De vivre et de sentir pour s'aimer _au delà,_
+Et c'est l'éternité que je t'offre, prends-la!
+Au milieu des tourments nous serons dans la joie,
+Et le Diable aura beau meurtrir sa double proie,
+Nous rirons, et plaindrons ce Satan sans amour.
+Non, les Anges n'auront dans leur morne séjour
+Rien de pareil à ces délices inouïes!»--
+
+La Comtesse est debout, paumes épanouies.
+Elle fait le grand cri des amours surhumains,
+Puis se penche et saisit avec pâles mains
+La tête qui, merveille! a l'aspect de sourire.
+Un fantôme de vie et de chair semble luire
+Sur le hideux objet qui rayonne à présent
+Dans un nimbe languissamment phosphorescent.
+Un halo clair, semblable à des cheveux d'aurore,
+Tremble au sommet et semble au vent flotter encore
+Parmi le chant des cors à travers la forêt.
+Les noirs orbites ont des éclairs, on dirait
+De grands regrets de flamme et noirs. Le trou farouche
+Au rire affreux, qui fut, Comte Henry, ta bouche,
+Se transfigure rouge aux deux arcs palpitants
+De lèvres qu'auréole un duvet de vingt ans,
+Et qui pour un baiser se tendent savoureuses...
+Et la Comtesse à la façon des amoureuses
+Tient la tête terrible amplement, une main
+Derrière et l'autre sur le front, pâle, en chemin
+D'aller vers le baiser spectral, l'âme tendue,
+Hoquetant, dilatant sa prunelle perdue
+Au fond de ce regard vague qu'elle a devant...
+Soudain elle recule, et d'un geste rêvant
+(O femmes, vous avez ces allures de faire!)
+Elle laisse tomber la tête qui profère
+Une plainte, et, roulant, sonnant creux et longtemps:
+--«Mon Dieu, mon Dieu, pitié! Mes péchés pénitents
+Lèvent leurs pauvres bras vers ta bénévolence,
+O ne les souffre pas criant en vain! O lance
+L'éclair de ton pardon qui tuera ce corps vil!
+Vois que mon âme est faible en ce dolent exil!
+Et ne la laisse pas au Mauvais qui la guette!
+O que je meure!»
+ Avec le bruit d'un corps qu'on jette,
+La Comtesse à l'instant tombe morte, et voici:
+Son âme en blanc linceul, par l'espace éclairci
+D'une douce clarté d'or blond qui flue et vibre
+Monte au plafond ouvert désormais à l'air libre
+Et d'une ascension lente va vers les cieux.
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+La tête est là, et dardant en l'air ses sombres yeux
+Et sautèle dans des attitudes étranges:
+Telles dans les Assomptions des têtes d'anges,
+Et la bouche vomit un gémissement long,
+Et des orbites vont coulant de pleurs de plomb.
+
+
+ L'IMPÉNITENCE FINALE
+ _A Catulle Mendès_.
+
+La petite marquise Osine est toute belle,
+Elle pourrait aller grossir la ribambelle
+Des folles de Watteau sous leur chapeau de fleurs
+Et de soleil, mais comme on dit, elle aime ailleurs.
+Parisienne en tout, spirituelle et bonne
+Et mauvaise à ne rien redouter de personne,
+Avec cet air mi-faux qui fait que l'on vous croit,
+C'est un ange fait pour le monde qu'elle voit,
+Un ange blond, et même on dit qu'il a des ailes.
+
+Vingt soupirants, brûlés du feu des meilleurs zèles
+Avaient en vain quêté leur main à ses seize ans,
+Quand le pauvre marquis, quittant ses paysans
+Comme il avait quitté son escadron, vint faire
+Escale au Jockey; vous connaissez son affaire
+Avec la grosse Emma de qui--l'eussions-nous cru?
+Le bon garçon était absolument féru,
+Son désespoir après le départ de la grue,
+Le duel avec Contran, c'est vieux comme la rue;
+Bref il vit la petite un jour dans un salon,
+S'en éprit tout d'un coup comme un fou; même l'on
+Dit qu'il en oublia si bien son infidèle
+Qu'on le voyait le jour d'ensuite avec Adèle.
+Temps et moeurs! La petite (on sait tout aux Oiseaux)
+Connaissait le roman du cher, et jusques aux
+Moindres chapitres: elle en conçut de l'estime.
+Aussi quand le marquis offrit sa légitime
+Et sa main contre sa menotte, elle dit: Oui,
+Avec un franc parler d'allégresse inouï.
+Les parents, voyant sans horreur ce mariage
+(Le marquis était riche et pouvait passer sage),
+Signèrent au contrat avec laisser-aller.
+Elle qui voyait là quelqu'un à consoler
+Ouït la messe dans une ferveur profonde.
+
+Elle le consola deux ans. Deux ans du monde!
+
+Mais tout passe!
+
+ Si bien qu'un jour elle attendait
+_Un autre_ et que cet autre atrocement tardait,
+De dépit la voilà soudain qui s'agenouille
+Devant l'image d'une Vierge à la quenouille
+Qui se trouvait là, dans cette chambre en garni,
+Demandant à Marie, en un trouble infini,
+Pardon de son péché si grand, si cher encore,
+Bien qu'elle croie au fond du coeur qu'elle l'abhorre.
+
+Comme elle relevait son front d'entre ses mains,
+Elle vit Jésus-Christ avec les traits humains
+Et les habits qu'il a dans les tableaux d'église.
+Sévère, il regardait tristement la marquise,
+La vision flottait blanche dans un jour bleu
+Dont les ondes, voilant l'apparence du lieu,
+Semblaient envelopper d'une atmosphère élue
+Osine qui semblait d'extase irrésolue
+Et qui balbutiait des exclamations.
+Des accords assoupis de harpe de Sions
+Célestes descendaient et montaient par la chambre,
+Et des parfums d'encens, de cinnamome et d'ambre.
+Fluaient, et le parquet retentissait des pas
+Mystérieux de pieds que l'on ne voyait pas,
+Tandis qu'autour c'était, en décadences soyeuses,
+Un grand frémissement d'ailes mystérieuses
+La marquise restait à genoux, attendant,
+Toute admiration peureuse, cependant.
+
+Et le Sauveur parla:
+ «Ma fille, le temps passe,
+Et ce n'est pas toujours le moment de la grâce.
+Profitez de cette heure, ou c'en est fait de vous.»
+
+La vision cessa.
+ Oui certes, il est doux
+Le roman d'un premier amant. L'âme s'essaie,
+C'est un jeune coureur à la première haie.
+C'est si mignard qu'on croit à peine que c'est mal.
+Quelque chose d'étonnamment matutinal.
+On sort du mariage habitueux. C'est comme
+Qui dirait la fleur aurorale de l'homme,
+Et les baisers parmi cette fraîche clarté
+Sonnent comme des cris d'alouette en été,
+O le premier amant! Souvenez-vous, mesdames?
+Vagissant et timide élancement des âmes
+Vers le fruit défendu qu'un soupir révéla...
+Mais le second amant d'une femme, voilà!
+Ou a tout su. La faute est bien délibérée
+Et c'est bien un nouvel état que l'on se crée,
+Un autre mariage à soi-même avoué.
+Plus de retour possible au foyer bafoué.
+Le mari, débonnaire ou non, fait bonne garde
+Et dissimule mal. Déjà rit et bavarde
+Le monde hostile et qui sévirait au besoin.
+Ah! que l'aise de l'autre intrigue se fait loin,
+Mais aussi cette fois comme on vit, comme on aime.
+Tout le coeur est éclos en une fleur suprême.
+Ah! c'est bon! Et l'on jette à ce feu tout remords,
+On ne vit que pour _lui_, tous autres soins sont morts.
+On est à lui, on n'est qu'à lui, c'est pour la vie,
+Ce sera pour après la vie, et l'on défie
+Les lois humaines et divines, car on est
+Folle de corps et d'âme, et l'on ne reconnaît
+Plus rien, et l'on ne sait plus rien, sinon qu'on l'aime!
+
+Or cet amant était justement le deuxième
+De la marquise, ce qui fait qu'un jour après,
+--O sans malice et presque avec quelques regrets,--
+Elle le revoyait pour le revoir encore.
+Quant au miracle, comme une odeur s'évapore
+Elle n'y pensa plus bientôt que vaguement.
+
+Un matin, elle était dans son jardin charmant,
+Un matin de printemps, un jardin de plaisance.
+Les fleurs vraiment semblaient saluer sa présence,
+Et frémissaient au vent léger, et s'inclinaient
+Et les feuillages, verts tendrement, lui donnaient
+L'aubade d'un timide et délicat ramage
+Et les petits oiseaux volant à son passage,
+Pépiaient à plaisir dans l'air tout embaumé
+Des feuilles, des bourgeons et des gommes de mai.
+Elle pensait à _lui_; sa vue errait, distraite,
+A travers l'ombre jeune et la pompe discrète
+D'un grand rosier bercé d'un mouvement câlin,
+Quand elle vit Jésus en vêtement de lin
+Qui marchait, écartant les branches de l'arbuste
+Et la couvait d'un long regard triste. Et le Juste
+Pleurait. Et en tout un instant s'évanouit.
+Elle se recueillait
+
+ Soudain un petit bruit
+Se fit. On lui portait en secret une lettre,
+Une lettre de _lui_, qui lui marquait peut-être
+Un rendez-vous.
+
+ Elle ne put la déchirer.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Marquis, pauvre marquis, qu'avez-vous à pleurer
+Au chevet de ce lit de blanche mousseline?
+Elle est malade, bien malade.
+ «Soeur Aline,
+A-t-elle un peu dormi?»
+ --«Mal, Monsieur le marquis.»
+Et le marquis pleurait.
+ «Elle est ainsi depuis
+Deux heures, somnolente et calme. Mais que dire
+De la nuit? Ah! Monsieur le marquis, quel délire?
+Elle vous appelait, vous demandait pardon
+Sans cesse, encor, toujours, et tirait le cordon
+De sa sonnette.»
+ Et le marquis frappait sa tête
+De ses deux poings et, fou dans sa douleur muette,
+Marchait à grands pas sourds sur les tapis épais.
+(Dès qu'elle fut malade, elle n'eut pas de paix
+Qu'elle n'eût avoué ses fautes au pauvre homme
+Qui pardonna.) La soeur reprit pâle: «Elle eut comme
+Un rêve, un rêve affreux, Elle voyait Jésus,
+Terrible sur la nue et qui marchait dessus,
+Un glaive dans la main droite et du la main gauche
+Qui ramait lentement comme une faux qui fauche,
+Écartant sa prière, et passait furieux.»
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+Un prêtre saluant les assistants des yeux,
+Entre.
+ Elle dort.
+ O ses paupières violettes!
+O ses petites mains qui tremblent maigrelettes!
+O tout son corps perdu dans des draps étouffants!
+
+Regardez, elle meurt de la mort des enfants.
+Et le prêtre anxieux se penche à son oreille.
+Elle s'agite un peu, la voilà qui s'éveille,
+Elle voudrait parler, la voilà qui s'endort
+Plus pâle.
+ Et le marquis: «Est-ce déjà la mort?»
+Et le docteur lui prend les deux mains et sort vite,
+
+On l'enterrait hier matin. Pauvre petite!
+
+
+ DON JUAN PIPÉ
+
+ _A François Coppée_.
+
+Don Juan qui fut grand Seigneur en ce monde
+Est aux enfers ainsi qu'un pauvre immonde
+Pauvre, sans la barbe faite, et pouilleux,
+Et si ce n'étaient la lueur de ses yeux
+Et la beauté de sa maigre figure,
+En le voyant ainsi quiconque jure
+Qu'il est un gueux et non ce héros fier
+Aux dames comme aux poètes si cher
+Et dont l'auteur de ces humbles chroniques
+Vous va parler sur des faits authentiques.
+
+Il a son front dans ses mains et paraît
+Penser beaucoup à quelque grand secret.
+Il marche à pas douloureux sur la neige,
+Car c'est son châtiment que rien n'allège
+D'habiter seul et vêtu de léger
+Loin de tout lieu où fleurit l'oranger
+Et de mener ses tristes promenades
+Sous un ciel veuf de toutes sérénades
+Et qu'une lune morte éclaire assez
+Pour expier tous ses soleils passes.
+Il songe. Dieu peut gagner, car le Diable
+S'est vu réduire à l'état pitoyable
+De tourmenteur et de geôlier gagé
+Pour être las trop tôt, et trop âgé.
+Du Révolté de jadis il ne reste
+Plus qu'un bourreau qu'on paie et qu'on moleste
+Si bien qu'enfin la cause de l'Enfer
+S'en va tombant comme un fleuve à la mer,
+Au sein de l'alliance primitive.
+Il ne faut pas que cette honte arrive.
+
+Mais lui, don Juan, n'est pas mort et se sent
+Le coeur vif comme un coeur d'adolescent
+Et dans sa tête une jeune pensée
+Couve et nourrit une force amassée;
+S'il est damné, c'est qu'il le voulut bien,
+Il avait tout pour être un bon chrétien,
+La foi, l'ardeur au ciel, et le baptême,
+Et ce désir de volupté lui-même,
+Mais s'étant découvert meilleur que Dieu,
+Il résolut de se mettre en son lieu.
+A cet effet, pour asservir les âmes
+Il rendit siens d'abord les coeurs des femmes.
+Toutes pour lui laissèrent là Jésus,
+Et son orgueil jaloux monta dessus
+Comme un vainqueur foule un champ de bataille.
+Seule la mort pouvait être à sa taille
+Il l'insulta, la défit. C'est alors
+Qu'il vint à Dieu sans peur et sans remords
+Il vint à Dieu, lui parla face à face
+Sans qu'un instant hésitât son audace.
+
+Le défiant, Lui, son Fils et ses saints?
+L'affreux combat! Très calme et les reins ceints
+D'impiété cynique et de blasphème,
+Ayant volé son verbe à Jésus même,
+Il voyagea, funeste pèlerin,
+Prêchant en chaire et chantant au lutrin,
+Et le torrent amer de sa doctrine,
+Parallèle à la parole divine,
+Troublait la paix des simples et noyait
+Toute croyance, et, grossi, s'enfuyait.
+Il enseignait: «Juste, prends patience.
+Ton heure est proche. Et mets ta confiance
+En ton bon coeur. Sois vigilant pourtant,
+Et ton salut en sera sûr d'autant.
+Femmes, aimez vos maris et les vôtres
+Sans cependant abandonner les autres...
+L'amour est un dans tous et tous dans un,
+Afin qu'alors que tombe le soir brun
+L'ange des nuits n'abrite sous ses ailes
+Que coeurs mi-clos dans la paix fraternelle.»
+Au mendiant errant dans la forêt
+Il ne donnait un sol que s'il jurait.
+Il ajoutait: «De ce que l'on invoque
+Le nom de Dieu celui-ci ne s'en choque,
+Bien au contraire, et tout est pour le mieux.
+Tiens, prends, et bois à ma santé, bon vieux.»
+Puis il disait: «Celui-là prévarique
+Qui de sa chair faisant une bourrique
+La subordonne au soin de son salut
+Et lui désigne un trop servile but.
+
+La chair est sainte! Il faut qu'on la vénère.
+C'est notre fille, enfants, et notre mère,
+Et c'est la fleur du jardin d'ici-bas!
+Malheur à ceux qui ne l'adorent pas!
+Car, non contents de renier leur être,
+Ils s'en vont reniant le divin maître,
+Jésus fait chair qui mourut sur la croix,
+Jésus fait chair qui de sa douce voix
+Ouvrait le coeur de la Samaritaine,
+Jésus fait chair qu'aima Madeleine!»
+
+A ce blasphème effroyable, voilà
+Que le ciel de ténèbres se voila.
+Et que la mer entre-choqua les îles.
+On vit errer des formes dans les villes,
+Les mains des morts sortirent des cercueils,
+Ce ne fut plus que terreurs et que deuils.
+Et Dieu voulant venger l'injure affreuse
+Prit sa foudre en sa droite furieuse
+Et maudissant don Juan, lui jeta bas
+Son corps mortel, mais son âme, non pas!
+
+Non pas son âme, on l'allait voir! Et pâle
+De mâle joie et d'audace infernale,
+Le grand damné, royal sous ses haillons,
+Promène autour son oeil plein de rayons,
+Et crie: «A moi l'Enfer! ô vous qui fûtes
+Par moi guidés en vos sublimes chutes,
+Disciples de don Juan, reconnaissez
+Ici la voix qui vous a redressés.
+Satan est mort, Dieu mourra dans la fête,
+Aux armes pour la suprême conquête!
+
+«Apprêtez-vous, vieillards et nouveau-nés,
+C'est le grand jour pour le tour des damnés.»
+Il dit. L'écho frémit et va répandre
+L'appel altier, et don Juan croit entendre
+Un grand frémissement de tous côtés.
+Ses ordres sont à coup sûr écoutés:
+Le bruit s'accroît des clameurs de victoire,
+Disant son nom et racontant sa gloire.
+«A nous deux, Dieu stupide, maintenant!»
+Et don Juan a foulé d'un pied tonnant
+
+Le sol qui tremble et la neige glacée
+Qui semble fondre au feu de sa pensée...
+Mais le voilà qui devient glace aussi
+Et dans son coeur horriblement transi
+Le sang s'arrête, et son geste se fige.
+Il est statue, il est glace. O prodige
+Vengeur du Commandeur assassiné!
+Tout bruit s'éteint et l'Enfer réfréné
+Rentre à jamais dans ses mornes cellules.
+«O les rodomontades ridicules»,
+Dit du dehors _Quelqu'un_ qui ricanait,
+«Contes prévus! farces que l'on connaît!
+Morgue espagnole et fougue italienne!
+Don Juan, faut-il afin qu'il t'en souvienne,
+Que ce vieux Diable, encor que radoteur,
+Ainsi te prenne en délit de candeur?
+Il est écrit de ne tenter... personne.
+L'Enfer ni ne se prend ni ne se donne.
+Mais avant tout, ami, retiens ce point:
+On est le Diable, on ne le devient point.»
+
+
+ AMOUREUSE DU DIABLE
+
+ _A Stéphane Mallarmé_.
+
+Il parle italien avec un accent russe.
+Il dit: «Chère, il serait précieux que je fusse
+Riche, et seul, tout demain et tout après-demain.
+Mais riche à paver d'or monnayé le chemin
+De L'Enfer, et si seul qu'il vous va falloir prendre
+Sur vous de m'oublier jusqu'à ne plus entendre
+Parler de moi sans vous dire de bonne foi:
+Qu'est-ce que ce monsieur Félice? Il vend de quoi?»
+
+Cela s'adresse à la plus blanche des comtesses.
+
+Hélas! toute grandeur, toutes délicatesses,
+Coeur d'or, comme l'on dit, âme de diamant,
+Riche, belle, un mari magnifique et charmant
+Qui lui réalisait toute chose rêvée,
+Adorée, adorable, une Heureuse, la Fée,
+La Reine, aussi la Sainte, elle était tout cela,
+Elle avait tout cela.
+ Cet homme vint, vola
+Son coeur, son âme, en fit sa maîtresse et sa chose
+Et ce que la voilà dans ce doux peignoir rose
+Avec ses cheveux d'or épars comme du feu,
+Assise, et ses grands yeux d'azur tristes un peu.
+
+Ce fut une banale et terrible aventure
+Elle quitta de nuit l'hôtel. Une voiture
+Attendait. Lui dedans. Ils restèrent six mois
+Sans que personne sût où ni comment. Parfois
+On les disait partis à toujours. Le scandale
+Fut affreux. Cette allure était par trop brutale
+Aussi pour que le monde ainsi mis au défi
+N'eût pas frémi d'une ire énorme et poursuivi
+De ses langues les plus agiles l'insensée.
+Elle, que lui faisait? Toute à cette pensée,
+_Lui_, rien que _lui_, longtemps avant qu'elle s'enfuit,
+Ayant réalisé son avoir (sept ou huit
+Millions en billets de mille qu'on liasse
+Ne pèsent pas beaucoup et tiennent peu de place).
+Elle avait tassé tout dans un coffret mignon
+Et le jour du départ, lorsque son compagnon
+Dont du rhum bu de trop rendait la voix plus tendre
+L'interrogea sur ce colis qu'il voyait pendre
+A son bras qui se lasse, elle répondit: «Ça,
+C'est notre bourse.»
+ O tout ce qui se dépensa!
+Il n'avait rien que sa beauté problématique
+(D'autant pire) et que cet esprit dont il se pique
+Et dont nous parlerons, comme de sa beauté,
+Quand il faudra... Mais quel bourreau d'argent! Prêté,
+Gagné, volé! Car il volait à sa manière,
+Excessive, partant respectable en dernière
+Analyse, et d'ailleurs respectée, et c'était
+Prodigieux la vie énorme qu'il menait
+Quand au bout de six mois ils revinrent.
+
+ Le coffre
+Aux millions (dont plus que quatre) est là qui s'offre
+A sa main. Et pourtant cette fois--une fois
+N'est pas coutume--il a gargarisé sa voix
+Et remplacé son geste ordinaire de prendre
+Sans demander, par ce que nous venons d'entendre.
+Elle s'étonne avec douceur et dit: «Prends tout
+Si tu veux.»
+ Il prend tout et sort.
+
+ Un mauvais goût
+Qui n'avait de pareil que sa désinvolture
+Semblait pétrir le fond même de sa nature,
+Et dans ses moindres mots, dans ses moindres clins d'yeux,
+Faisait luire et vibrer comme un charme odieux.
+Ses cheveux noirs étaient trop bouclés pour un homme
+Ses yeux très grands, très verts, luisaient comme à Sodome.
+Dans sa voix claire et lente, un serpent s'avançait,
+Et sa tenue était de celles que l'on sait:
+Du vernis, du velours, trop de linge, et des bagues.
+D'antécédents, il en avait de vraiment vagues
+Ou, pour mieux dire, pas. Il parut un beau soir,
+L'autre hiver, à Paris, sans qu'aucun pût savoir
+D'où venait ce petit monsieur, fort bien du reste
+Dans son genre et dans son outrecuidance leste.
+Il fit rage, eut des duels célèbres et causa
+Des morts de femmes par amour dont on causa.
+Comment il vint à bout de la chère comtesse,
+Par quel philtre ce gnome insuffisant qui laisse
+Une odeur de cheval et de femme après lui
+A-t-il fait d'elle cette fille d'aujourd'hui?
+Ah! ça, c'est le secret perpétuel que berce
+Le sang des dames dans son plus joli commerce,
+A moins que ce ne soit celui du DIABLE aussi.
+Toujours est-il que quand le tour eut réussi
+Ce fut du propre!
+ Absent souvent trois jours sur quatre,
+Il rentrait ivre, assez lâche et vil pour la battre,
+Et quand il voulait bien rester près d'elle un peu,
+Il la martyrisait, en matière de jeu,
+Par étalage de doctrines impossibles.
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+«_Mia_, je ne suis pas d'entre les irascibles,
+Je suis le doux par excellence, mais tenez
+Ça m'exaspère, et je le dis à votre nez,
+Quand je vous vois l'oeil blanc et la lèvre pincée
+Avec je ne sais quoi d'étroit dans la pensée
+Parce que je reviens un peu soûl quelquefois.
+Vraiment, en seriez-vous à croire que je bois
+Pour boire, pour licher, comme vous autres chattes,
+Avec vos vins sucrés dans vos verres à pattes
+Et que l'Ivrogne est une forme du Gourmand?
+Alors l'instinct qui vous dit ça ment plaisamment
+Et d'y prêter l'oreille un instant, quel dommage!
+Dites, dans un bon Dieu de bois est-ce l'image
+Que vous voyez et vers qui vos voeux vont monter?
+L'Eucharistie est-elle un pain à cacheter
+Pur et simple, et l'amant d'une femme, si j'ose
+Parler ainsi, consiste-t-il en cette chose
+Unique d'un monsieur qui n'est pas son mari
+Et se voit de ce chef tout spécial chéri!
+Ah! si je bois, c'est pour me soûler, non pour boire.
+Être soûl, vous ne savez pas quelle victoire
+C'est qu'on remporte sur la vie, et quel don c'est!
+On oublie, on revoit, on ignore et l'on sait;
+C'est des mystères pleins d'aperçus, c'est du rêve
+Qui n'a jamais eu de naissance et ne s'achève
+Pas, et ne se meut pas dans l'essence d'ici;
+C'est une espèce d'autre vie en raccourci,
+Un espoir actuel, un regret qui «rapplique»,
+Que sais-je encore? Et quand la rumeur publique.
+Au préjugé qui hue un homme dans ce cas,
+C'est hideux, parce que bête, et je ne plains pas
+
+Ceux ou celles qu'il bat à travers son extase,
+O que nenni!
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Voyons, l'amour, c'est une phrase
+Sous un mot,--avouez, un écoute-s'il-pleut,
+Un calembour dont un chacun prend ce qu'il veut,
+Un peu de plaisir fin, beaucoup de grosse joie
+Selon le plus ou moins de moyens qu'il emploie,
+Ou, pour mieux dire, au gré de son tempérament,
+Mais, entre nous, le temps qu'on y perd! Et comment!
+Vrai, c'est honteux que des personnes sérieuses
+Comme nous deux, avec ces vertus précieuses
+Que nous avons, du coeur, de l'esprit,--de l'argent,
+Dans un siècle que l'on peut dire intelligent
+Aillent!...»
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Ainsi de suite, et sa fade ironie
+N'épargnait rien de rien dans sa blague infinie.
+Elle écoutait le tout avec les yeux baissés
+Des coeurs aimants à qui tous torts sont effacés,
+Hélas!
+ L'après-demain et le lendemain se passent.
+Il rentre et dit: «_Altro!_ Que voulez-vous que fassent
+Quatre pauvres petits millions contre un sort?
+Ruinés, ruinés, je vous dis! C'est la mort
+Dans l'âme que je vous le dis.»
+ Elle frissonne
+Un peu, mais sait que c'est arrivé.
+ --«Ça, personne,
+Même vous, _diletta_, ne me croit assez sot
+Pour demeurer ici dedans le temps d'un saut
+De puce.»
+ Elle pâlit très fort et frémit presque,
+Et dit: «Va, je sais tout.»--«Alors c'est trop grotesque
+Et vous jouer là sans atouts avec le feu.»
+--«Qui dit non?»--«Mais JE SUIS SPÉCIAL à ce jeu.»
+--«Mais si je veux, exclame-t-elle, être damnée?»
+--«C'est différent, arrange ainsi ta destinée,
+Moi je sors.»--«Avec moi!»--«Je ne puis _aujourd'hui._»
+Il a disparu sans autre trace de lui
+Qu'une odeur de soufre et qu'un aigre éclat de rire.
+Elle tire un petit couteau.
+ Le temps de luire
+Et la lame est entrée à deux lignes du coeur.
+Le temps de dire, en renfonçant l'acier vainqueur;
+«A toi, je t'aime!» et la JUSTICE la recense.
+
+Elle ne savait pas que l'Enfer c'est l'absence.
+
+
+
+ TABLE
+
+
+
+ POÈMES SATURNIENS
+
+
+PROLOGUE
+
+
+MELANCHOLIA
+ I. Résignation.
+ II. Nevermore.
+ III. Après trois ans.
+ IV. Voeu.
+ V. Lassitude.
+ VI. Mon rêve familier.
+ VII. A une femme.
+ VIII. L'angoisse.
+
+EAUX-FORTES
+ I. Croquis parisien.
+ II. Cauchemar.
+ III. Marine.
+ IV. Effet de nuit.
+ V. Grotesques.
+
+PAYSAGES TRISTES
+ I. Soleils couchants.
+ II. Crépuscule du soir mystique.
+ III. Promenade sentimentale.
+ IV. Nuit de Walpurgis classique.
+ V. Chanson d'automne.
+ VI. L'heure du berger.
+ VII. Le rossignol.
+
+CAPRICES
+ I. Femme et chatte.
+ II. Jésuitisme.
+ III. La chanson des ingénues.
+ IV. Une grande dame.
+ V. Monsieur Prudhomme.
+
+INITIUM
+ÇAVITRI
+SUB URBE
+SÉRÉNADE
+UN DAHLIA
+NEVERMORE
+IL BACIO
+DANS LES BOIS
+NOCTURNE PARISIEN
+MARCO
+CÉSAR BORGIA
+LA MORT DE PHILIPPE II
+EPILOGUE
+
+ FÊTES GALANTES
+
+CLAIR DE LUNE
+PANTOMIME
+SUR L'HERBE
+L'ALLÉE
+A LA PROMENADE
+DANS LA GROTTE
+LES INGÉNUS
+CORTÈGE
+LES COQUILLAGES
+EN PATINANT
+FANTOCHES
+CYTHÈRES
+EN BATEAU
+LE FAUNE
+MANDOLINE
+A CLYMÈNE
+LETTRE
+LES INDOLENTS
+COLOMBINE
+L'AMOUR PAR TERRE
+EN SOURDINE
+COLLOQUE SENTIMENTAL
+
+ LA BONNE CHANSON
+
+I. Le soleil du matin doucement chauffe et dore.
+II. Toute grâce et toutes nuances.
+III. En robe grise et verte avec des ruches.
+IV. Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore.
+V. Avant que tu ne t'en ailles.
+VI. La lune blanche.
+VII. Le paysage dans le cadre des portières.
+VIII. Une sainte en son auréole.
+IX. Son bras droit, dans un geste aimable de douceur.
+X. Quinze longs jours encore et plus de six semaines.
+XI. La dure épreuve va finir.
+XII. Va, chanson, à tire-d'aile.
+XIII. Hier, on parlait de choses et d'autres.
+XIV. Le foyer, la lueur étroite de la lampe.
+XV. J'ai presque peur en vérité.
+XVI. Le bruit des cabarets, la fange des trottoirs.
+XVII. N'est-ce pas? en dépit des sots et des méchants.
+XVIII. Nous sommes en des temps infâmes.
+XIX. Donc, ce sera pour un clair jour d'été.
+XX. J'allais par des chemins perfides.
+XXI. L'hiver a cessé: la lumière est tiède.
+
+ ROMANCES SANS PAROLES
+
+I. C'est l'extase langoureuse.
+II. Je devine, à travers un murmure.
+III. Il pleure dans mon coeur.
+IV. Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses.
+V. Le piano que baise une main frêle.
+VI. C'est le chien de Jean Nivelle.
+VII. O triste, triste était mon âme.
+VIII. Dans l'interminable.
+IX. L'ombre des arbres dans la rivière embrumée.
+
+PAYSAGES BELGES
+ Walcourt.
+ Charleroi.
+ Bruxelles (Simples fresques).
+ (Chevaux de bois).
+ Malines.
+
+BIRDS IN THE NIGHT
+
+AQUARELLES
+ Green.
+ Spleen.
+ Streets.
+ Child Wife.
+ A poor young shepherd.
+ Beams.
+
+ SAGESSE
+
+I. Bon chevalier masqué qui chevauche en silence.
+II. J'avais peiné comme Sisyphe.
+III. Qu'en dis-tu, voyageur, des pays et des gares?
+IV. Malheureux! Tous les dons, la gloire du baptême.
+V. Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles.
+VI. O vous, comme un qui boite au loin. Chagrins et Joies.
+VII. Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme.
+VIII. La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles.
+IX. Sagesse d'un Louis Racine, je t'envie.
+X. Non. Il fut gallican, ce siècle, et janséniste.
+XI. Petits amis, qui sûtes nous prouver.
+XII. Or, vous voici promus, petits amis.
+XIII. Prince mort en soldat, à cause de la France.
+XIV. Vous reviendrez bientôt, les bras pleins de pardons.
+XV. On n'offense que Dieu qui seul pardonne.
+XVI. Écoutez la chanson bien douce.
+XVII. Les chères mains qui furent miennes.
+XVIII. Et j'ai revu l'enfant unique: il m'a semblé.
+XIX. Voix de l'Orgueil; un cri puissant comme d'un cor.
+XX. L'ennemi se déguise en l'Ennui.
+XXI. Va ton chemin sans plus t'inquiéter!
+XXII. Pourquoi triste, ô mon âme.
+XXIII. Né l'enfant des grandes villes.
+XXIV. L'âme antique était rude et vaine.
+
+I. O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour.
+II. Je ne veux plus aimer que ma mère Marie.
+III. Vous êtes calme, vous voulez un voeu discret.
+IV. Mon Dieu m'a dit: Mon fils, il faut m'aimer.
+
+I. Désormais le Sage, puni.
+II. Du fond du grabat.
+III. L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable.
+IV. Je suis venu, calme orphelin.
+V. Un grand sommeil noir.
+VI. Le ciel est par-dessus le toit.
+VII. Je ne sais pourquoi.
+VIII. Parfums, couleurs, systèmes, lois!
+IX. Le son du cor s'afflige vers les bois.
+X. La tristesse, langueur du corps humain.
+XI. La bise se rue à travers.
+XII. Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées!
+XIII. L'échelonnement des haies.
+XIV. L'immensité de l'humanité.
+XV. La mer est plus belle.
+XVI. La «grande ville». Un tas criard de pierres blanches.
+XVII. Toutes les amours de la terre.
+XVIII. Sainte Thérèse veut que la Pauvreté soit.
+XIX. Parisien, mon frère à jamais étonné.
+XX. C'est la fête du blé, c'est la fête du pain.
+
+ JADIS ET NAGUÈRE
+
+JADIS
+ Prologue.
+
+SONNETS ET AUTRES
+ Pierrot.
+ Kaléidoscope.
+ Intérieur.
+ Dizain mil huit cent trente.
+ A Horatio.
+ Sonnet boiteux.
+ Le clown.
+ Des yeux tout autour de la tète.
+ Le squelette.
+ Et nous voilà très doux à la bêtise humaine.
+ Art poétique.
+ Le pitre.
+ Allégorie.
+ L'Auberge.
+ Circonspection.
+ Vers pour être calomnié.
+ Luxures.
+ Vendanges.
+ Images d'un sou.
+
+LES UNS ET LES AUTRES
+
+VERS JEUNES
+ Le soldat laboureur.
+ Les loups.
+ La pucelle.
+ L'angélus du matin.
+ La soupe du soir.
+ Les vaincus.
+
+A LA MANIÈRE DE PLUSIEURS
+ I. La princesse Bérénice.
+ II. Langueur.
+ III. Pantoum négligé.
+ IV. Paysage.
+ V. Conseil Falot.
+ VI. Le poète et la muse.
+ VII. L'aube à l'envers.
+ VIII. Un pouacre.
+ IX. Madrigal.
+
+NAGUÈRE
+ Prologue.
+ Crimen amoris.
+ La grâce.
+ L'impénitence finale.
+ Don Juan Pipé.
+ Amoureuse du Diable.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
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+
+
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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