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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:46:02 -0700 |
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This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + + + + + + + +[Illustration: PAUL VERLAINE] + + OEUVRES COMPLÈTES + DE + PAUL VERLAINE + + POÈMES SATURNIENS--FÊTES GALANTES + BONNE CHANSON--ROMANCES SANS PAROLES + SAGESSE--JADIS ET NAGUÈRE + + + TOME PREMIER + _Troisième édition_ + + 1902 + + + + + POÈMES SATURNIENS + +_Les Sages d'autrefois, qui valaient bien ceux-ci, +Crurent, et c'est un point encor mal éclairci, +Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres, +Et que chaque âme était liée à l'un des astres. +(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent +Le rire est ridicule autant que décevant, +Cette explication du mystère nocturne.) +Or ceux-là qui sont nés sous le signe SATURNE, +Fauve planète, chère aux nécromanciens, +Ont entre tous, d'après les grimoires anciens, +Bonne part de malheur et bonne part de bile. +L'Imagination, inquiète et débile, +Vient rendre nul en eux l'effort de la Raison. +Dans leurs veines, le sang, subtil comme un poison, +Brûlant comme une lave, et rare, coule et roule +En grésillant leur triste Idéal qui s'écroule. +Tels les Saturniens doivent souffrir et tels +Mourir,--en admettant que nous soyons mortels.-- +Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne +Par la logique d'une Influence maligne._ + +P.V. + + + + + PROLOGUE + +Dans ces temps fabuleux, les limbes de l'histoire, +Où les fils de Raghû, beaux de fard et de gloire, +Vers la Ganga régnaient leur règne étincelant, +Et, par l'intensité de leur vertu, troublant +Les Dieux et les Démons et Bhagavat lui-même, +Augustes, s'élevaient jusqu'au néant suprême, +Ah! la terre et la mer et le ciel, purs encor +Et jeunes, qu'arrosait une lumière d'or +Frémissante, entendaient, apaisant leurs murmures +De tonnerres, de flots heurtés, de moissons mûres, +Et retenant le vol obstiné des essaims, +Les Poètes sacrés chanter les Guerriers saints, +Ce pendant que le ciel et la mer et la terre +Voyaient--rouges et las de leur travail austère-- +S'incliner, pénitents fauves et timorés, +Les Guerriers saints devant les Poètes sacrés! +Une connexité grandiosement calme +Liait le Kchatrya serein au Chanteur calme, +Valmiki l'excellent à l'excellent Rama: +Telles sur un étang deux touffes de padma. + +--Et sous tes cieux dorés et clairs, Hellas antique, +De Sparte la sévère à la rieuse Allique, +Les Aèdes, Orpheus, Akaïos, étaient +Encore des héros altiers et combattaient, +Homéros, s'il n'a pas, lui, manié le glaive, +Fait retentir, clameur immense qui s'élève, +Vos échos, jamais las, vastes postérités, +D'Hektôr, et d'Odysseus, et d'Akhilleus chantés. +Les héros à leur tour, après les luttes vastes, +Pieux, sacrifiaient aux neuf Déesses chastes, +Et non moins que de l'art d'Arès furent épris +De l'Art dont une Palme immortelle est le prix, +Akhilleus entre tous! Et le Laëtiade +Dompta, parole d'or qui charme et persuade, +Les esprits et les coeurs et les âmes toujours, +Ainsi qu'Orpheus domptait les tigres elles ours. + +--Plus tard, vers des climats plus rudes, en des ères +Barbares, chez les Francs tumultueux, nos pères, +Est-ce que le Trouvère héroïque n'eut pas +Comme le Preux sa part auguste des combats? +Est-ce que, Théroldus ayant dit Charlemagne, +Et son neveu Roland resté dans la montagne +Et le bon Olivier et Turpin au grand coeur, +En beaux couplets et sur un rythme âpre et vainqueur, +Est-ce que, cinquante ans après, dans les batailles, +Les durs Leudes perdant leur sang par vingt entailles, +Ne chantaient pas le chant de geste sans rivaux, +De Roland et de ceux qui virent Roncevaux +Et furent de l'énorme et suprême tuerie, +Du temps de l'Empereur à la barbe fleurie? + +--Aujourd'hui l'Action et le Rêve ont brisé +Le pacte primitif par les siècles usé, +Et plusieurs ont trouvé funeste ce divorce +De l'harmonie immense et bleue et de la Force. +La Force qu'autrefois le Poète tenait +En bride, blanc cheval ailé qui rayonnait, +La force, maintenant, la Force, c'est la Bête +Féroce bondissante et folle et toujours prête +A tout carnage, à tout dévaslement, à tout +Égorgement d'un bout du monde à l'autre bout! +L'Action qu'autrefois réglait le chant des lyres, +Trouble, enivrée, en proie aux cent mille délires +Fuligineux d'un siècle en ébullition, +L'Action à présent,--ô pitié!--l'Action, +C'est l'ouragan, c'est la tempête, c'est la houle +Marine dans la nuit sans étoiles, qui roule +Et déroule parmi des bruits sourds l'effroi vert +Et rouge des éclairs sur le ciel entr'ouvert! + +--Cependant, orgueilleux et doux, loin des vacarmes +De la vie et du choc désordonné des armes +Mercenaires, voyez, gravissant les hauteurs +Ineffables, voici le groupe des Chanteurs +Vêtus de blanc, et des lueurs d'apothéoses +Empourprent la fierté sereine de leurs poses: +Tous beaux, tous purs, avec des rayons dans les yeux, +Et sur leur front le rêve inachevé des Dieux, +Le monde que troublait leur parole profonde, +Les exile. A leur tour ils exilent le monde! +C'est qu'ils ont à la fin compris qu'ils ne faut plus +Mêler leur note pure aux cris irrésolus +Que va poussant la foule obscène et violente, +Et que l'isolement sied à leur marche lente. +Le Poète, l'amour du Beau, voilà sa foi, +L'Azur, son étendard, et l'Idéal, sa loi! +Ne lui demandez rien de plus, car ses prunelles, +Où le rayonnement des choses éternelles +A mis des visions qu'il suit avidement, +Ne sauraient s'abaisser une heure seulement +Sur le honteux conflit des besognes vulgaires, +Et sur vos vanités plates; et si naguères +On le vit au milieu des hommes, épousant +Leurs querelles, pleurant avec eux, les poussant +Aux guerres, célébrant l'orgueil des Républiques +Et l'éclat militaire et les splendeurs auliques. +Sur la kitare, sur la harpe et sur le luth, +S'il honorait parfois le présent d'un salut +Et daignait consentir à ce rôle de prêtre +D'aimer et de bénir, et s'il voulait bien être +La voix qui rit ou pleure alors qu'on pleure ou rit, +S'il inclinait vers l'âme humaine son esprit, +C'est qu'il se méprenait alors sur l'âme humaine. + +Maintenant, va, mon Livre, où le hasard te mène. + + + + MELANCHOLIA + + _A Ernest Boutier_. + + + + I + + RÉSIGNATION + +Tout enfant, j'allais rêvant Ko-Hinnor, +Somptuosité persane et papale, +Héliogabale et Sardanapale! + +Mon désir créait sous des toits en or, +Parmi les parfums, au son des musiques, +Des harems sans fin, paradis physiques! + +Aujourd'hui plus calme et non moins ardent, +Mais sachant la vie et qu'il faut qu'on plie, +J'ai dû refréner ma belle folie, +Sans me résigner par trop cependant. + +Soit! le grandiose échappe à ma dent, +Mais fi de l'aimable et fi de la lie! +Et je hais toujours la femme jolie! +La rime assonante et l'ami prudent. + + + II + + NEVERMORE + +Souvenir, souvenir, que me veux-tu? L'automne +Faisait voler la grive à travers l'air atone, +Et le soleil dardait un rayon monotone +Sur le bois jaunissant où la bise détone. + +Nous étions seul à seule et marchions en rêvant, +Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent. +Soudain, tournant vers moi son regard émouvant: +«Quel fut ton plus beau jour!» fit sa voix d'or vivant, + +Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique. +Un sourire discret lui donna la réplique, +Et je baisai sa main blanche, dévotement. + +--Ah! les premières fleurs qu'elles sont parfumées! +Et qu'il bruit avec un murmure charmant +Le premier _oui_ qui sort de lèvres bien-aimées! + + + III + + APRÈS TROIS ANS + +Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, +Je me suis promené dans le petit jardin +Qu'éclairait doucement le soleil du matin, +Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle. + +Rien n'a changé. J'ai tout revu: l'humble tonnelle +De vigne folle avec les chaises de rotin... +Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin +Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle. + +Les roses comme avant palpitent; comme avant, +Les grands lys orgueilleux se balancent au vent. +Chaque alouette qui va et vient m'est connue. + +Même j'ai retrouvé debout la Velléda, +Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue. +--Grêle, parmi l'odeur fade du réséda. + + + IV + + Voeu + +Ah! les oarystis! les premières maîtresses! +L'or des cheveux, l'azur des yeux, la fleur des chairs, +Et puis, parmi l'odeur des corps jeunes et chers, +La spontanéité craintive des caresses! + +Sont-elles assez loin toutes ces allégresses +Et toutes ces candeurs! Hélas! toutes devers +Le Printemps des regrets ont fui les noirs hivers +De mes ennuis, de mes dégoûts, de mes détresses! + +Si que me voilà seul à présent, morne et seul, +Morne et désespéré, plus glacé qu'un aïeul, +Et tel qu'un orphelin pauvre sans soeur aînée. + +O la femme à l'amour câlin et réchauffant, +Douce, pensive et brune, et jamais étonnée, +Et qui parfois vous baise au front, comme un enfant + + + V + + LASSITUDE + + A batallas de amor campo de pluma. + (CONGORA) + +De la douceur, de la douceur, de la douceur! +Calme un peu ces transports fébriles, ma charmante. +Même au fort du déduit, parfois, vois-tu, l'amante +Doit avoir l'abandon paisible de la soeur. + +Sois langoureuse, fais ta caresse endormante, +Bien égaux les soupirs et ton regard berceur. +Va, l'étreinte jalouse et le spasme obsesseur +Ne valent pas un long baiser, même qui mente! + +Mais dans ton cher coeur d'or, me dis-tu, mon enfant, +La fauve passion va sonnant l'oliphant. +Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse! + +Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main, +Et fais-moi des serments que tu rompras demain, +Et pleurons jusqu'au jour, ô petite fougueuse! + + + VI + + MON RÊVE FAMILIER + +Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant +D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime, +Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même +Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend. + +Car elle me comprend, et mon coeur, transparent +Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème +Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême, +Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant. + +Est-elle brune, blonde ou rousse?--Je l'ignore. +Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore, +Comme ceux des aimés que la Vie exila. + +Son regard est pareil au regard des statues, +Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave; elle a +L'inflexion des voix chères qui se sont tues. + + + VII + + A UNE FEMME + +A vous ces vers, de par la grâce consolante +De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux, +De par votre âme, pure et toute bonne, à vous +Ces vers du fond de ma détresse violente. + +C'est qu'hélas! le hideux cauchemar qui me hante +N'a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux, +Se multipliant comme un cortège de loups +Et se pendant après mon sort qu'il ensanglante. + +Oh! je souffre, je souffre affreusement, si bien +Que le gémissement premier du premier homme +Chassé d'Éden n'est qu'une églogue au prix du mien! + +Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme +Des hirondelles sur un ciel d'après-midi, +--Chère,--par un beau jour de septembre attiédi. + + + VIII + + L'ANGOISSE + +Nature, rien de toi ne m'émeut, ni les champs +Nourriciers, ni l'écho vermeil des pastorales +Siciliennes, ni les pompes aurorales, +Ni la solennité dolente des couchants. + +Je ris de l'Art, je ris de l'Homme aussi, des chants, +Des vers, des temples grecs et des tours en spirales +Qu'étirent dans le ciel vide les cathédrales, +Et je vois du même oeil les bons et les méchants. + +Je ne crois pas en Dieu, j'abjure et je renie +Toute pensée, et quant à la vieille ironie, +L'Amour, je voudrais bien qu'on ne m'en parlât plus. + +Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille +Au brick perdu jouet du flux et du reflux, +Mon âme pour d'affreux naufrages appareille. + + + + + EAUX-FORTES + + _A François Coppée_. + + + + I + + CROQUIS PARISIEN + +La lune plaquait ses teintes de zinc + Par angles obtus. +Des bouts de fumée en forme de cinq +Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus. + +Le ciel était gris, la bise pleurait + Ainsi qu'un basson. +Au loin, un matou frileux et discret +Miaulait d'étrange et grêle façon. + +Moi, j'allais, rêvant du divin Platon + Et de Phidias, +Et de Salamine et de Marathon, +Sous l'oeil clignotant des bleus becs de gaz. + + + II + + CAUCHEMAR + +J'ai vu passer dans mon rêve +--Tel l'ouragan sur la grève, +D'une main tenant un glaive +Et de l'autre un sablier, + Ce cavalier + +Des ballades d'Allemagne +Qu'à travers ville et campagne, +Et du fleuve à la montagne, +Et des forêts au vallon, + Un étalon + +Rouge-flamme et noir d'ébène, +Sans bride, ni mors, ni rène, +Ni hop! ni cravache, entraîne +Parmi des râlements sourds + Toujours! toujours! + +Un grand feutre à longue plume +Ombrait son oeil qui s'allume +Et s'éteint. Tel, dans la brume, +Éclate et meurt l'éclair bleu + D'une arme à feu. + +Comme l'aile d'une orfraie +Qu'un subit orage effraie, +Par l'air que la neige raie, +Son manteau se soulevant + Claquait au vent, + +Et montrait d'un air de gloire +Un torse d'ombre et d'ivoire, +Tandis que dans la nuit noire +Luisaient en des cris stridents + Trente-deux dents. + + + III + + MARINE + +L'Océan sonore +Palpite sous l'oeil +De la lune en deuil +Et palpite encore, + +Tandis qu'un éclair +Brutal et sinistre +Fend le ciel de bistre +D'un long zigzag clair, + +Et que chaque lame, +En bonds convulsifs, +Le long des récifs, +Va, vient, luit et clame, + +Et qu'au firmament, +Où l'ouragan erre, +Rugit le tonnerre +Formidablement. + + + IV + + EFFET DE NUIT + +La nuit. La pluie. Un ciel blafard que déchiquette +De flèches et de tours à jour la silhouette +D'une ville gothique éteinte au lointain gris. +La plaine. Un gibet plein de pendus rabougris +Secoués par le bec avide des corneilles +Et dansant dans l'air noir des gigues non-pareilles, +Tandis que leurs pieds sont la pâture des loups. +Quelques buissons d'épine épars, et quelques houx +Dressant l'horreur de leur feuillage à droite, à gauche, +Sur le fuligineux fouillis d'un fond d'ébauche. +Et puis, autour de trois livides prisonniers +Qui vont pieds nus, un gros de hauts pertuisaniers +En marche, et leurs fers droits, comme des fers de herse, +Luisent à contresens des lances de l'averse. + + + V + + GROTESQUES + +Leurs jambes pour toutes montures, +Pour tous biens l'or de leurs regards, +Par le chemin des aventures +Ils vont haillonneux et hagards. + +Le sage, indigné, les harangue; +Le sot plaint ces fous hasardeux; +Les enfants leur tirent la langue +Et les filles se moquent d'eux. + +C'est qu'odieux et ridicules, +Et maléfiques en effet, +Ils ont l'air, sur les crépuscules, +D'un mauvais rêve que l'on fait: + +C'est que, sur leurs aigres guitares +Crispant la main des libertés, +Ils nasillent des chants bizarres, +Nostalgiques et révoltés; + +C'est enfin que dans leurs prunelles +Rit et pleure--fastidieux-- +L'amour des choses éternelles, +Des vieux morts et des anciens dieux! + +--Donc, allez, vagabonds sans trêves, +Errez, funestes et maudits, +Le long des gouffres et des grèves, +Sous l'oeil fermé des paradis! + +La nature à l'homme s'allie +Pour châtier comme il le faut +L'orgueilleuse mélancolie +Qui vous fait marcher le front haut. + +Et, vengeant sur vous le blasphème +Des vastes espoirs véhéments, +Meurtrit votre front anathème +Au choc rude des éléments. + +Les juins brûlent et les décembres +Gèlent votre chair jusqu'aux os, +Et la fièvre envahit vos membres, +Qui se déchirent aux roseaux. + +Tout vous repousse et tout vous navre, +Et quand la mort viendra pour vous, +Maigre et froide, votre cadavre +Sera dédaigné par les loups! + + + + PAYSAGES TRISTES + + _A Catulle Mendès_. + + + I + + SOLEILS COUCHANTS + +Une aube affaiblie +Verse par les champs +La mélancolie +Des soleils couchants. +La mélancolie +Berce de doux chants +Mon coeur qui s'oublie +Aux soleils couchants. +Et d'étranges rêves, +Comme des soleils +Couchants, sur les grèves, +Fantômes vermeils, +Défilent sans trêves, +Défilent, pareils +A des grands soleils +Couchants, sur les grèves. + + + II + + CRÉPUSCULE DU SOIR MYSTIQUE + +Le Souvenir avec le Crépuscule +Rougeoie et tremble à l'ardent horizon +De l'Espérance en flamme qui recule +Et s'agrandit ainsi qu'une cloison +Mystérieuse où mainte floraison +--Dahlia, lys, tulipe et renoncule-- +S'élance autour d'un treillis, et circule +Parmi la maladive exhalaison +De parfums lourds et chauds, dont le poison +--Dahlia, lys, tulipe et renoncule-- +Noyant mes sens, mon âme et ma raison, +Mêle, dans une immense pâmoison, +Le Souvenir avec le Crépuscule. + + + III + + PROMENADE SENTIMENTALE + +Le couchant, dardait ses rayons suprêmes +Et le vent berçait les nénuphars blêmes; +Les grands nénuphars entre les roseaux, +Tristement luisaient sur les calmes eaux. +Moi j'errais tout seul, promenant ma plaie +Au long de l'étang, parmi la saulaie +Où la brume vague évoquait un grand +Fantôme laiteux se désespérant +Et pleurant avec la voix des sarcelles +Qui se rappelaient en battant des ailes +Parmi la saulaie où j'errais tout seul +Promenant ma plaie; et l'épais linceul +Des ténèbres vint noyer les suprêmes +Rayons du couchant dans ses ondes blêmes +Et des nénuphars, parmi les roseaux, +Des grands nénuphars sur les calmes eaux. + + + IV + + NUIT DU WALPURGIS CLASSIQUE + +C'est plutôt le sabbat du second Faust que l'autre. +Un rhythmique sabbat, rhythmique, extrêmement +Rhythmique.--Imaginez un jardin de Lenôtre, + Correct, ridicule et charmant. + +Des ronds-points; au milieu, des jets d'eau; des allées +Toutes droites; sylvains de marbre; dieux marins +De bronze; çà et là, des Vénus étalées; + Des quinconces, des boulingrins; + +Des châtaigniers; des plants de fleurs formant la dune; +Ici, des rosiers nains qu'un goût docte effila; +Plus loin, des ifs taillés en triangles. La lune + D'un soir d'été sur tout cela. + +Minuit sonne, et réveille au fond du parc aulique +Un air mélancolique, un sourd, lent et doux air +De chasse: tel, doux, lent, sourd et mélancolique, + L'air de chasse de _Tannhauser_. + +Des chants voilés de cors lointains où la tendresse +Des sens étreint l'effroi de l'âme en des accords +Harmonieusement dissonnants dans l'ivresse; + Et voici qu'à l'appel des cors + +S'entrelacent soudain des formes toutes blanches, +Diaphanes, et que le clair de lune fait +Opalines parmi l'ombre verte des branches, + --Un Watteau rêvé par Raffet!-- + +S'entrelacent parmi l'ombre verte des arbres +D'un geste alangui, plein d'un désespoir profond; +Puis, autour des massifs, des bronzes et des marbres + Très lentement dansent en rond. + +--Ces spectres agités, sont-ce donc la pensée +Du poète ivre, ou son regret, ou son remords, +Ces spectres agités en tourbe cadencée, + Ou bien tout simplement des morts? + +Sont-ce donc ton remords, ô rèvasseur qu'invite +L'horreur, ou ton regret, ou ta pensée,--hein?--tous +Ces spectres qu'un vertige irrésistible agite, + Ou bien des morts qui seraient fous?-- + +N'importe! ils vont toujours, les fébriles fantômes, +Menant leur ronde vaste et morne et tressautant +Comme dans un rayon de soleil des atomes, + Et s'évaporent à l'instant + +Humide et blême où l'aube éteint l'un après l'autre +Les cors, en sorte qu'il ne reste absolument +Plus rien--absolument--qu'un jardin de Lenôtre, + Correct, ridicule et charmant. + + + V + + CHANSON D'AUTOMNE + +Les sanglots longs +Des violons + De l'automne +Blessent mon coeur +D'une langueur + Monotone. + +Tout suffocant +Et blême, quand + Sonne l'heure, +Je me souviens +Des jours anciens + Et je pleure; + +Et je m'en vais +Au vent mauvais + Qui m'emporte +Deçà, delà, +Pareil à la + Feuille morte. + + + VI + + L'HEURE DU BERGER + +La lune est rouge au brumeux horizon; +Dans un brouillard qui danse, la prairie +S'endort fumeuse, et la grenouille crie +Par les joncs verts où circule un frisson; + +Les fleurs des eaux referment leurs corolles, +Des peupliers profilent aux lointains, +Droits et serrés, leurs spectres incertains; +Vers les buissons errent les lucioles; + +Les chats-huants s'éveillent, et sans bruit +Rament l'air noir avec leurs ailes lourdes, +Et le zénith s'emplit de lueurs sourdes. +Blanche, Vénus émerge, et c'est la Nuit. + + + VII + + LE ROSSIGNOL + +Comme un vol criard d'oiseaux en émoi, +Tous mes souvenirs s'abattent sur moi, +S'abattent parmi le feuillage jaune +De mon coeur mirant son tronc plié d'aune +Au tain violet de l'eau des Regrets, +Qui mélancoliquement coule auprès, +S'abattent, et puis la rumeur mauvaise +Qu'une brise moite en montant apaise, +S'éteint par degrés dans l'arbre, si bien +Qu'au bout d'un instant on n'entend plus rien, +Plus rien que la voix célébrant l'Absente, +Plus rien que la voix,--ô si languissante!-- +De l'oiseau qui fut mon Premier Amour, +Et qui chante encor comme au premier jour; +Et, dans la splendeur triste d'une lune +Se levant blafarde et solennelle, une +Nuit mélancolique et lourde d'été, +Pleine de silence et d'obscurité, +Berce sur l'azur qu'un vent doux effleure +L'arbre qui frissonne et l'oiseau qui pleure. + + + + + CAPRICES + + _A Henry Winter_. + + + I + + FEMME ET CHATTE + Elle jouait avec sa chatte; +Et c'était merveille de voir +La main blanche et la blanche patte +S'ébattre dans l'ombre du soir. + +Elle cachait--la scélérate!-- +Sous ces mitaines de fil noir +Ses meurtriers ongles d'agate, +Coupants et clairs comme un rasoir. + +L'autre aussi faisait la sucrée +Et rentrait sa griffe acérée, +Mais le diable n'y perdait rien... + +Et dans le boudoir où, sonore, +Tintait son rire aérien, +Brillaient quatre points de phosphore. + + + II + + JÉSUITISME + +Le chagrin qui me tue est ironique, et joint +Le sarcasme au supplice, et ne torture point +Franchement, mais picote avec un faux sourire +Et transforme en spectacle amusant mon martyre, +Et sur la bière où gît mon Rêve mi-pourri, +Beugle un _De profundis_ sur l'air du _Traderi_. +C'est un Tartufe qui, tout en mettant des roses +Pompons sur les autels des Madones moroses, +Tout en faisant chanter à des enfants de choeurs +Ces cantiques d'eau tiède où se baigne le coeur, +Tout en ami donnant ces guimpes amoureuses +Qui serpentent au coeur sacré des Bienheureuses, +Tout en disant à voix basse son chapelet, +Tout en passant la main sur son petit collet, +Tout en parlant avec componction de l'âme, +N'en médite pas moins ma ruine,--l'infâme! + + + III + + LA CHANSON DES INGÉNUES + +Nous sommes les Ingénues +Aux bandeaux plats, à l'oeil bleu, +Qui vivons, presque inconnues, +Dans les romans qu'on lit peu. + +Nous allons entrelacées, +Et le jour n'est pas plus pur +Que le fond de nos pensées, +Et nos rêves sont d'azur; + +Et nous courons par les prés +Et rions et babillons +Des aubes jusqu'aux vesprées, +Et chassons aux papillons; + +Et des chapeaux de bergères +Défendent notre fraîcheur, +Et nos robes--si légères-- +Sont d'une extrême blancheur; + +Les Richelieux, les Caussades +Et les chevaliers Faublas +Nous prodiguent les oeillades, +Les saluts et les «hélas!» + +Mais en vain, et leurs mimiques +Se viennent casser le nez +Devant les plis ironiques +De nos jupons détournés; + +Et notre candeur se raille +Des imaginations +De ces raseurs de muraille, +Bien que parfois nous sentions + +Battre nos coeurs sous nos mantes +A des pensers clandestins, +En nous sachant les amantes +Futures des libertins. + + + IV + + UNE GRANDE DAME + +Belle «à damner les saints», à troubler sous l'aumusse +Un vieux juge! Elle marche impérialement. +Elle parle--et ses dents font un miroitement-- +Italien, avec un léger accent russe. + +Ses yeux froids où l'émail sertit le bleu de Prusse +Ont l'éclat insolent et dur du diamant. +Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement +De la peau, nulle reine ou courtisane, fût-ce + +Cléopâtre la lynce ou la chatte Ninon, +N'égale sa beauté patricienne, non! +Vois, ô bon Buridan: «C'est une grande dame!» + +Il faut--pas de milieu!--l'adorer à genoux. +Plat, n'ayant d'astre aux cieux que ces lourds cheveux roux +Ou bien lui cravacher la face, à cette femme! + + + V + + MONSIEUR PRUDHOMME + +Il est grave: il est maire et père de famille. +Son faux col engloutit son oreille. Ses yeux, +Dans un rêve sans fin, flottent insoucieux +Et le printemps en fleurs sur ses pantoufles brille. + +Que lui fait l'astre d'or, que lui fait la charmille +Où l'oiseau chante à l'ombre, et que lui font les cieux, +Et les prés verts et les gazons silencieux? +Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille + +Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu. +Il est juste-milieu, botaniste et pansu, +Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles, + +Ces fainéants barbus, mal peignés, il les a +Plus en horreur que son éternel coryza, +Et le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles. + + + INITIUM + +Les violons mêlaient leur rire du chant des flûtes, +Et le bal tournoyait quand je la vis passer +Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes +De son oreille où mon Désir comme un baiser +S'élançait et voulait lui parler sans oser. + +Cependant elle allait, et la mazurque lente +La portait dans son rythme indolent comme un vers, +--Rime mélodieuse, image étincelante,-- +Et son âme d'enfant rayonnait à travers +La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts. + +Et depuis, ma Pensée--immobile--contemple +Sa Splendeur évoquée, en adoration, +Et, dans son Souvenir, ainsi que dans un temple, +Mon Amour entre, plein de superstition. + +Et je crois que voici venir la Passion. + + + ÇAVITRI + + (MAHA-BRAHATA) + +Pour sauver son époux, Çavitri fit le voeu +De se tenir trois jours entiers, trois nuits entières, +Debout, sans remuer jambes, buste ou paupières: +Rigide, ainsi que dit Vyaça, comme un pieu. + +Ni, Curya, tes rais cruels, ni la langueur +Que Tchandra vient épandre à minuit sur les cimes +Ne firent défaillir, dans leurs efforts sublimes, +La pensée et la chair de la femme au grand coeur. + +--Que nous cerne l'Oubli, noir et morne assassin, +Ou que l'Envie aux traits amers nous ait pour cibles. +Ainsi que Çavitri faisons-nous impassibles, +Mais, comme elle, dans l'âme ayons un haut dessein. + + + SUB URBE + +Les petits ifs du cimetière +Frémissent au vent hiémal, +Dans la glaciale lumière. + +Avec des bruits sourds qui font mal, +Les croix de bois des tombes neuves +Vibrent sur un ton anormal. + +Silencieux comme les fleuves, +Mais gros de pleurs comme eux de flots, +Les fils, les mères elles veuves, + +Par les détours du triste enclos, +S'écoulent,--lente théorie, +Au rythme heurté des sanglots. + +Le sol sous les pieds glisse et crie, +Là-haut de grands nuages tors +S'échevèlent avec furie. + +Pénétrant comme le remords, +Tombe un froid lourd qui vous écoeure, +Et qui doit filtrer chez les morts, + +Chez les pauvres morts, à toute heure +Seuls, et sans cesse grelottants, +--Qu'on les oublie ou qu'on les pleure!-- + +Ah! vienne vite le Printemps, +Et son clair soleil qui caresse, +Et ses doux oiseaux caquetants! + +Refleurisse l'enchanteresse +Gloire des jardins et des champs +Que l'âpre hiver tient en détresse! + +Et que,--des levers aux couchants, +L'or dilaté d'un ciel sans bornes +Berce de parfums et de chants, + +Chers endormis, vos sommeils mornes! + + + SÉRÉNADE + +Comme la voix d'un mort qui chanterait + Du fond de sa fosse, +Maîtresse, entends monter vers ton retrait + Ma voix aigre et fausse. + +Ouvre ton âme et ton oreille au son + De la mandoline: +Pour toi j'ai fait, pour toi, cette chanson + Cruelle et câline. + +Je chanterai tes yeux d'or et d'onyx + Purs de toutes ombres, +Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx + De tes cheveux sombres. + +Comme la voix d'un mort qui chanterait + Du fond de sa fosse, +Maîtresse, entends monter vers ton retrait + Ma voix aigre et fausse. + +Puis je louerai beaucoup, comme il convient, + Cette chair bénie +Dont le parfum opulent me revient + Les nuits d'insomnie. + +Et pour finir, je dirai le baiser + De ta lèvre rouge, +Et ta douceur à me martyriser, + --Mon Ange!--ma Gouge! + +Ouvre ton âme et ton oreille au son + De ma mandoline: +Pour toi j'ai fait, pour toi, cette chanson + Cruelle et câline. + + + UN DAHLIA + +Courtisane au sein dur, à l'oeil opaque et brun +S'ouvrant avec lenteur comme celui d'un boeuf, +Ton grand torse reluit ainsi qu'un marbre neuf. + +Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun +Arôme, et la beauté sereine de ton corps +Déroule, mate, ses impeccables accords. + +Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu'au moins +Exhalent celles-là qui vont fanant les foins, +Et tu trônes, Idole insensible à l'encens. + +--Ainsi le Dahlia, roi vêtu de splendeur; +Élève, sans orgueil, sa tête sans odeur, +Irritant au milieu des jasmins agaçants! + + + NEVERMORE + +Allons, mon pauvre coeur, allons, _mon vieux complice_, +Redresse et peins à neuf tous tes arcs triomphaux; +Brûle un encens ranci sur tes autels d'or faux; +Sème de fleurs les bords béants du précipice; +Allons, mon pauvre coeur, allons, _mon vieux complice!_ + +Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni; +Entonne, orgue enroué, des _Te Deum_ splendides; +Vieillard prématuré, mets du fard sur tes rides: +Couvre-toi de tapis mordorés, mur jauni; +Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni. + +Sonnez, grelots; sonnez, clochettes; sonnez, cloches! +Car mon rêve impossible a pris corps, et je l'ai +Entre mes bras pressé: le Bonheur, cet ailé +Voyageur qui de l'Homme évite les approches. +--Sonnez, grelots; sonnez, clochettes; sonnez, cloches! + +Le Bonheur a marché côte à côte avec moi; +Mais la FATALITÉ ne connaît point de trêve: +Le ver est dans le fruit, le réveil dans le rêve, +Et le remords est dans l'amour: telle est la loi. +--Le Bonheur a marché côte à côte avec moi. + + + IL BACIO + +Baiser! rose trémière au jardin des caresses! +Vif accompagnement sur le clavier des dents +Des doux refrains qu'Amour chante en les coeurs ardents, +Avec sa voix d'archange aux langueurs charmeresses! + +Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser! +Volupté non pareille, ivresse inénarrable! +Salut! L'homme, penché sur ta coupe adorable, +S'y grise d'un bonheur qu'il ne sait épuiser. + +Comme le vin du Rhin et comme la musique, +Tu consoles et tu berces, et le chagrin +Expire avec la moue en ton pli purpurin... +Qu'un plus grand, Goethe ou Will, te dresse un vers classique. + +Moi, je ne puis, chétif trouvère de Paris, +T'offrir que ce bouquet de strophes enfantines: +Sois bénin et, pour prix, sur les lèvres mutines +D'Une que je connais, Baiser, descends, et ris. + + + DANS LES BOIS + +D'autres,--des innocents ou bien des lymphatiques,-- +Ne trouvent dans les bois que charmes langoureux, +Souffles frais et parfums tièdes. Ils sont heureux! +D'autres s'y sentent pris--rêveurs--d'effrois mystiques. + +Ils sont heureux! Pour moi, nerveux, et qu'un remords +Épouvantable et vague affole sans relâche, +Par les forêts je tremble à la façon d'un lâche +Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts. + +Ces grands rameaux jamais apaisés, comme l'onde. +D'où tombe un noir silence avec une ombre encor +Plus noire, tout ce morne et sinistre décor +Me remplit d'une horreur triviale et profonde. + +Surtout les soirs d'été: la rougeur du couchant +Se fond dans le gris bleu des brumes qu'elle teinte +D'incendie et de sang; et l'angélus qui tinte +Au lointain semble un cri plaintif se rapprochant. + +Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe +Et repasse, toujours plus fort, dans l'épaisseur +Toujours plus sombre des hauts chênes, obsesseur, +Et s'éparpille, ainsi qu'un miasme, dans l'espace. + +La nuit vient. Le hibou s'envole. C'est l'instant +Où l'on songe aux récits des aïeules naïves... +Sous un fourré, là-bas, là-bas, des sources vives +Font un bruit d'assassins postés se concertant. + + + NOCTURNE PARISIEN + + _A Edmond Lepelletier_. + +Roule, roule ton flot indolent, morne Seine,-- +Sur tes ponts qu'environne une vapeur malsaine +Bien des corps ont passé, morts, horribles, pourris, +Dont les âmes avaient pour meurtrier Paris. +Mais tu n'en traînes pas, en tes ondes glacées, +Autant que ton aspect m'inspire de pensées! + +Le Tibre a sur ses bords des ruines qui font +Monter le voyageur vers un passé profond, +Et qui, de lierre noir et de lichen couvertes, +Apparaissent, tas gris, parmi les herbes vertes. +Le gai Guadalquivir rit aux blonds orangers +Et reflète, les soirs, des boléros légers, +Le Pactole a son or, le Bosphore a sa rive +Où vient faire son kief l'odalisque lascive. +Le Rhin est un burgrave, et c'est un troubadour +Que le Lignon, et c'est un ruffian que l'Adour. +Le Nil, au bruit plaintif de ses eaux endormies, +Berce de rêves doux le sommeil des momies. +Le grand Meschascébé, fier de ses joncs sacrés, +Charrie augustement ses îlots mordorés, +Et soudain, beau d'éclairs, de fracas et de fastes, +Splendidement s'écroule en Niagaras vastes. +L'Eurotas, où l'essaim des cygnes familiers +Mêle sa grâce blanche au vert mat des lauriers, +Sous son ciel clair que raie un vol de gypaète, +Rhythmique et caressant, chante ainsi qu'un poète. +Enfin, Ganga, parmi les hauts palmiers tremblants +Et les rouges padmas, marche à pas fiers et lents +En appareil royal, tandis qu'au loin la foule +Le long des temples va, hurlant, vivante houle, +Au claquement massif des cymbales de bois, +Et qu'accroupi, filant ses notes de hautbois, +Du saut de l'antilope agile attendant l'heure, +Le tigre jaune au dos rayé s'étire et pleure. + +--Toi, Seine, tu n'as rien. Deux quais, et voilà tout, +Deux quais crasseux, semés de l'un à l'autre bout +D'affreux bouquins moisis et d'une foule insigne +Qui fait dans l'eau des ronds et qui pêche à la ligne. +Oui, mais quand vient le soir, raréfiant enfin +Les passants allourdis de sommeil ou de faim, +Et que le couchant met au ciel des taches rouges, +Qu'il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges +Et, s'accoudant au pont de la Cité, devant +Notre-Dame, songer, coeur et cheveux au vent! +Les nuages, chassés par la brise nocturne, +Courent, cuivreux et roux, dans l'azur taciturne. +Sur la tête d'un roi du portail, le soleil, +Au moment de mourir, pose un baiser vermeil. +L'Hirondelle s'enfuit à l'approche de l'ombre. +Et l'on voit voleter la chauve-souris sombre. +Tout bruit s'apaise autour. A peine un vague son +Dit que la ville est là qui chante sa chanson, +Qui lèche ses tyrans et qui mord ses victimes; +Et c'est l'aube des vols, des amours et des crimes. +--Puis, tout à coup, ainsi qu'un ténor effaré +Lançant dans l'air bruni son cri désespéré, +Son cri qui se lamente, et se prolonge, et crie, +Éclate en quelque coin l'orgue de Barbarie: +Il brame un de ces airs, romances ou polkas, +Qu'enfants nous tapotions sur nos harmonicas +Et qui font, lents ou vifs, réjouissants ou tristes, +Vibrer l'âme aux proscrits, aux femmes, aux artistes. +C'est écorché, c'est faux, c'est horrible, c'est dur, +Et donnerait la fièvre à Rossini, pour sûr; +Ces rires sont traînés, ces plaintes sont hachées; +Sur une clef de sol impossible juchées, +Les notes ont un rhume et les _do_ sont des _la_, +Mais qu'importe! l'on pleure en entendant cela! +Mais l'esprit, transporté dans le pays des rêves, +Sent à ces vieux accords couler en lui des sèves; +La pitié monte au coeur et les larmes aux yeux, +Et l'on voudrait pouvoir goûter la paix des cieux, +Et dans une harmonie étrange et fantastique +Qui tient de la musique et tient de la plastique, +L'âme, les inondant de lumière et de chant, +Mêle les sons de l'orgue aux rayons du couchant! + +--Et puis l'orgue s'éloigne, et puis c'est le silence, +Et la nuit terne arrive et Vénus se balance +Sur une molle nue au fond des cieux obscurs: +On allume les becs de gaz le long des murs. +Et l'astre et les flambeaux font des zigzags fantasques +Dans le fleuve plus noir que le velours des masques; +Et le contemplateur sur le haut garde-fou +Par l'air et par les ans rouillé comme un vieux sou +Se penche, en proie aux vents néfastes de l'abîme. +Pensée, espoir serein, ambition sublime, +Tout, jusqu'au souvenir, tout s'envole, tout fuit, +Et l'on est seul avec Paris, l'Onde et la Nuit! + +--Sinistre trinité! De l'ombre dures portes! +Mané-Thécel-Pharès des illusions mortes! +Vous êtes toutes trois, ô Goules de malheur, +Si terribles, que l'Homme, ivre de la douleur +Que lui font en perçant sa chair vos doigts de spectre, +L'Homme, espèce d'Oreste à qui manque une Électre, +Sous la fatalité de votre regard creux +Ne peut rien et va droit au précipice affreux; +Et vous êtes aussi toutes trois si jalouses +De tuer et d'offrir au grand Ver des épouses +Qu'on ne sait que choisir entre vos trois horreurs, +Et si l'on craindrait moins périr par les terreurs +Des Ténèbres que sous l'Eau sourde, l'Eau profonde, +Ou dans tes bras fardés, Paris, reine du monde! + +--Et tu coules toujours, Seine, et, tout en rampant, +Tu traînes dans Paris ton cours de vieux serpent, +De vieux serpent boueux, emportant vers tes havres +Tes cargaisons de bois, de houille et de cadavres! + + + MARCO[1] + +[Note 1: L'auteur prévient que le rythme et le dessin de cette +ritournelle sont empruntés à un poème faisant partie du recueil de M. +J.-T. de Saint-Germain: _les Roses de Noël_ (_Mignon_). Il a cru +intéressant d'exploiter au profit d'un tout autre ordre d'idées une forme +lyrique un peu naïve peut-être, mais assez harmonieuse toutefois dans sa +maladresse même, et qui n'a point trop mal réussi, ce semble, à son +inventeur, poète aimable.] + +Quand Marco passait, tous les jeunes hommes +Se penchaient pour voir ses yeux, des Sodomes +Où les feux d'Amour brûlaient sans pitié +Ta pauvre cahute, ô froide Amitié; +Tout autour dansaient des parfums mystiques +Où l'âme, en pleurant, s'anéantissait. +Sur ses cheveux roux un charme glissait; +Sa robe rendait d'étranges musiques + Quand Marco passait. + +Quand Marco chantait, ses mains, sur l'ivoire, +Évoquaient souvent la profondeur noire +Des airs primitifs que nul n'a redits, +Et sa voix montait dans les paradis +De la symphonie immense des rêves, +Et l'enthousiasme alors transportait +Vers des cieux _connus_ quiconque écoutait +Ce timbre d'argent qui vibrait sans trèves, + Quand Marco chantait. + +Quand Marco pleurait, ses terribles larmes +Défiaient l'éclat des plus belles armes; +Ses lèvres de sang fonçaient leur carmin +Et son désespoir n'avait rien d'humain; +Pareil au foyer que l'huile exaspère, +Son courroux croissait, rouge, et l'on aurait +Dit d'une lionne à l'âpre forêt +Communiquant sa terrible colère, + Quand Marco pleurait. + +Quand Marco dansait, sa jupe moirée +Allait et venait comme une marée, +Et, tel qu'un bambou flexible, son flanc +Se tordait, faisant saillir son sein blanc; +Un éclair partait. Sa jambe de marbre, +Emphatiquement cynique, haussait +Ses mates splendeurs, et cela faisait +Le bruit du vent de la nuit dans un arbre, + Quand Marco dansait. + +Quand Marco dormait, oh! quels parfums d'ambre +Et de chair mêlés opprimaient la chambre! +Sous les draps la ligne exquise du dos +Ondulait, et dans l'ombre des rideaux +L'haleine montait, rhythmique et légère; +Un sommeil heureux et calme fermait +Ses yeux, et ce doux mystère charmait +Les vagues objets parmi l'étagère, + Quand Marco dormait. + +Mais quand elle aimait, des flots de luxure +Débordaient, ainsi que d'une blessure +Sort un sang vermeil qui fume et qui bout, +De ce corps cruel que son crime absout: +Le torrent rompait les digues de l'âme, +Noyait la pensée, et bouleversait +Tout sur son passage, et rebondissait +Souple et dévorant comme de la flamme, + Et puis se glaçait. + + + CESAR BORGIA + + PORTRAIT EN PIED + +Sur fond sombre noyant un riche vestibule +Où le buste d'Horace et celui de Tibulle +Lointain et de profil rêvent en marbre blanc, +La main gauche au poignard et la main droite au flanc, +Tandis qu'un rire doux redresse la moustache, +Le duc CÉSAR, un grand costume, se détache. +Les yeux noirs, les cheveux noirs et le velours noir +Vont contrastant, parmi l'or somptueux d'un soir, +Avec la pâleur mate et belle du visage +Vu de trois quarts et très ombré, suivant l'usage +Des Espagnols ainsi que des Vénitiens, +Dans les portraits de rois et de praticiens. +Le nez palpite, fin et droit. La bouche, rouge, +Est mince, et l'on dirait que la tenture bouge +Au souffle véhément qui doit s'en exhaler. +Et le regard errant avec laisser-aller, +Devant lui, comme il sied aux anciennes peintures, +Fourmille de pensers énormes d'aventures. +Et le front, large et pur, sillonné d'un grand pli, +Sans doute de projets formidables rempli, +Médite sous la toque où frissonne une plume +S'élançant hors d'un noeud de rubis qui s'allume. + + + LA MORT DE PHILIPPE II + + _A Louis-Xavier de Ricard._ + +Le coucher d'un soleil de septembre ensanglante +La plaine morne et l'âpre arête des sierras +Et de la brume au loin l'installation lente. + +Le Guadarrama pousse entre les sables ras +Son flot hâtif qui va réfléchissant par places +Quelques oliviers nains tordant leurs maigres bras. + +Le grand vol anguleux des éperviers rapaces +Raye à l'ouest le ciel mat et rouge qui brunit, +Et leur cri rauque grince à travers les espaces. + +Despotique, et dressant au-devant du zénith +L'entassement brutal de ses tours octogones, +L'Escurial étend son orgueil de granit. + +Les murs carrés, percés de vitraux monotones, +Montent droits, blancs et nus, sans autres ornements +Que quelques grils sculptés qu'alternent des couronnes. + +Avec des bruits pareils aux rudes hurlements +D'un ours que des bergers navrent de coups de pioches +Et dont l'écho redit les râles alarmants, + +Torrent de cris roulant ses ondes sur les roches, +Et puis s'évaporant en de murmures longs, +Sinistrement dans l'air, du soir, tintent les cloches. + +Par les cours du palais, où l'ombre met ses plombs, +Circule--tortueux serpent hiératique-- +Une procession de moines aux frocs blonds + +Qui marchent un par un, suivant l'ordre ascétique, +Et qui, pieds nus, la corde aux reins, un cierge en main, +Ululent d'une voix formidable un cantique. + +--Qui donc ici se meurt? Pour qui sur le chemin +Cette paille épandue et ces croix long-voilées +Selon le rituel catholique romain?-- + +La chambre est haute, vaste et sombre. Niellées, +Les portes d'acajou massif tournent sans bruit, +Leurs serrures étant, comme leurs gonds, huilées. + +Une vague rougeur plus triste que la nuit +Filtre à rais indécis par les plis des tentures +A travers les vitraux où le couchant reluit, + +Et fait papilloter sur les architectures, +A l'angle des objets, dans l'ombre du plafond, +Ce halo singulier qu'ont voit dans les peintures. + +Parmi le clair-obscur transparent et profond +S'agitent effarés des hommes et des femmes +A pas furtifs, ainsi que les hyènes font. + +Riches, les vêtements des seigneurs et des dames +Velours panne, satin soie, hermine et brocart, +Chantent l'ode du luxe en chatoyantes gammes, + +Et, trouant par éclairs distancés avec art +L'opaque demi-jour, les cuirasses de cuivre +Des gardes alignés scintillent de trois quart + +Un homme en robe noire, à visage de guivre, +Se penche, en caressant de la main ses fémurs. +Sur un lit, comme l'on se penche sur un livre. + +Des rideaux de drap d'or roides comme des murs +Tombent d'un dais de bois d'ébène en droite ligne, +Dardant à temps égaux l'oeil des diamants durs. + +Dans le lit, un vieillard d'une maigreur insigne +Égrène un chapelet, qu'il baise par moment, +Entre ses doigts crochus comme des brins de vigne + +Ses lèvres font ce sourd et long marmottement, +Dernier signe de vie et premier d'agonie, +--Et son haleine pue épouvantablement. + +Dans sa barbe couleur d'amarante ternie, +Parmi ses cheveux blancs où luisent des tons roux +Sous son linge bordé de dentelle jaunie, + +Avides, empressés, fourmillants, et jaloux +De pomper tout le sang malsain du mourant fauve, +En bataillons serrés vont et viennent les poux. + +C'est le Roi, ce mourant qu'assisté un mire chauve, +Le Roi Philippe Deux d'Espagne,--Saluez! +Et l'aigle autrichien s'effare dans l'alcôve, + +Et de grands écussons, aux murailles cloués, +Brillent, et maints drapeaux où l'oiseau noir s'étale +Pendent deçà delà, vaguement remués!... + +--La porte s'ouvre. Un flot de lumière brutale +Jaillit soudain, déferle et bientôt s'établit +Par l'ampleur de la chambre en nappe horizontale: + +Porteurs de torches, roux, et que l'extase emplit, +Entrent dix capucins qui restent en prière: +Un d'entre eux se détache et marche droit au lit. + +Il est grand, jeune et maigre, et son pas est de pierre, +Et les élancements farouches de la Foi +Rayonnent à travers les cils de sa paupière; + +Son pied ferme et pesant et lourd, comme la Loi, +Sonne sur les tapis, régulier, emphatique; +Les yeux baissés en terre, il marche droit au Roi. + +Et tous sur son trajet dans un geste extatique +S'agenouillent, frappant trois fois du poing leur sein, +Car il porte avec lui le sacré Viatique. + +Du lit s'écarte avec respect le matassin, +Le médecin du corps, en pareille occurrence, +Devant céder la place, Ame, à ton médecin. + +La figure du Roi, qu'étire la souffrance, +A l'approche du fray se rassérène un peu. +Tant la religion est grosse d'espérance! + +Le moine, cette fois, ouvrant son oeil de feu, +Tout brillant de pardons mêlés à des reproches, +S'arrête, messager des justices de Dieu. + +--Sinistrement dans l'air du soir tintent les cloches. + +Et la Confession commence. Sur le flanc +Se retournant, le roi, d'un ton sourd, bas et grêle, +Parle de feux, de juifs, de bûchers et de sang. + +--«Vous repentiriez-vous par hasard de ce zèle? +Brûler des juifs, mais c'est une dilection! +Vous fûtes, ce faisant, orthodoxe et fidèle.»-- + +Et, se pétrifiant dans l'exaltation, +Le Révérend, les bras croisés en croix, tête dressée, +Semble l'esprit sculpté de l'Inquisition. + +Ayant repris haleine, et d'une voix cassée, +Péniblement, et comme arrachant par lambeaux +Un remords douloureux du fond de sa pensée, + +Le Roi, dont la lueur tragique des flambeaux +Éclaire le visage osseux et le front blême, +Prononce ces mots: Flandre, Albe, morts, sacs, tombeaux. + +--«Les Flamands, révoltés contre l'Église même, +Furent très justement punis, à votre los, +Et je m'étonne, ô Roi, de ce doute suprême. + +«Poursuivez.»--Et le roi parla de don Carlos. +Et deux larmes coulaient tremblantes sur sa joue +Palpitante et collée affreusement à l'os. + +--«Vous déplorez cet acte, et moi je vous en loue! +L'Infant, certes, était coupable au dernier point, +Ayant voulu tirer l'Espagne dans la boue + +«De l'hérésie anglaise, et de plus n'ayant point +Frémi de conspirer--ô ruses abhorrées!-- +Et contre un Père, et contre un Maître, et contre un Oint!»-- + +Le moine ensuite dit les formules sacrées +Par quoi tous nos péchés nous sont remis, et puis, +Prenant l'Hostie avec ses deux mains timorées, + +Sur la langue du Roi la déposa. Tous bruits +Se sont tus, et la Cour, pliant dans la détresse, +Pria, muette et pâle, et nul n'a su depuis + +Si sa prière fut sincère ou bien traîtresse. +--Qui dira les pensers obscurs que protégea +Ce silence, brouillard complice qui se dresse?-- + +Ayant communié, le Roi se replongea +Dans l'ampleur des coussins, et la béatitude +De l'Absolution reçue ouvrant déjà + +L'oeil de son âme au jour clair de la certitude, +épanouit ses traits en un sourire exquis +Qui tenait de la fièvre et de la quiétude. + +Et tandis qu'alentour ducs, comtes et marquis, +Pleins d'angoisses, fichaient leurs yeux sous la courtine. +L'âme du Roi montait aux cieux conquis. + +Puis le râle des morts hurla dans la poitrine +De l'auguste malade avec des sursauts fous: +Tel l'ouragan passe à travers une ruine. + +Et puis, plus rien; et puis, sortant par mille trous, +Ainsi que des serpents frileux de leur repaire, +Sur le corps froid les vers se mêlèrent aux poux. + +--Philippe Deux était à la droite du Père. + + + + ÉPILOGUE + + + I + +Le soleil, moins ardent, luit clair au ciel moins dense. +Balancés par un vent automnal et berceur, +Les rosiers du jardin s'inclinent en cadence. +L'atmosphère ambiante a des baisers de soeur, + +La Nature a quitté pour cette fois son trône +De splendeur, d'ironie et de sérénité: +Clémente, elle descend, par l'ampleur de l'air jaune, +Vers l'homme, son sujet pervers et révolté. + +Du pan de son manteau que l'abîme constelle, +Elle daigne essuyer les moiteurs de nos fronts, +Et son âme éternelle et sa forme immortelle +Donnent calme et vigueur à nos coeurs mous et prompts. + +Le frais balancement des ramures chenues, +L'horizon élargi plein de vagues chansons, +Tout, jusqu'au vol joyeux des oiseaux et des nues, +Tout aujourd'hui console et délivre.--Pensons. + + + II + +Donc, c'en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées +Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu +Dont le vent caressait mes tempes obsédées, +Vous pouvez revoler devers l'Infini bleu! + +Et toi, Vers qui tintais, et toi, Rime sonore, +Et vous, Rythmes chanteurs, et vous, délicieux +Ressouvenirs, et vous, Rêves, et vous encore, +Images qu'évoquaient mes désirs anxieux, + +Il faut nous séparer. Jusqu'aux jours plus propices +Ou nous réunira l'Art, notre maître, adieu, +Adieu, doux compagnons, adieu, charmants complices! +Vous pouvez revoler devers l'Infini bleu. + +Aussi bien, nous avons fourni notre carrière +Et le jeune étalon de notre bon plaisir, +Tout affolé qu'il est de sa course première, +A besoin d'un peu d'ombre et de quelque loisir. + +--Car toujours nous t'avons fixée, ô Poésie, +Notre astre unique et notre unique passion, +T'ayant seule pour guide et compagne choisie, +Mère, et nous méfiant de l'Inspiration. + + + III + +Ah! l'Inspiration superbe et souveraine, +L'Égérie aux regards lumineux et profonds, +Le Genium commode et l'Erato soudaine, +L'Ange des vieux tableaux avec des ors au fond, + +La Muse, dont la voix est puissante sans doute, +Puisqu'elle fait d'un coup dans les premiers cerveaux, +Comme ces pissenlits dont s'émaille la route, +Pousser tout un jardin de poèmes nouveaux, + +La Colombe, le Saint-Esprit, le saint délire, +Les Troubles opportuns, les Transports complaisants, +Gabriel et son luth, Apollon et sa lyre, +Ah! l'Inspiration, on l'invoque à seize ans! + +Ce qu'il nous faut à nous, les Suprêmes Poèles +Qui vénérons les Dieux et qui n'y croyons pas, +A nous dont nul rayon n'auréola les têtes, +Dont nulle Béatrix n'a dirigé les pas, + +A nous qui ciselons les mots comme des coupes +Et qui faisons des vers émus très froidement, +A nous qu'on ne voit point les soirs aller par groupes +Harmonieux au bord des _lacs_ et nous pàmant, + +Ce qu'il nous faut, à nous, c'est, aux lueurs des lampes, +La science conquise et le sommeil dompté, +C'est le front dans les mains du vieux Faust des estampes, +C'est l'Obstination et c'est la Volonté! + +C'est la Volonté sainte, absolue, éternelle, +Cramponnée au projet comme un noble condor +Aux flancs fumants de peur d'un buffle, et d'un coup d'aile +Emportant son trophée à travers les cieux d'or! + +Ce qu'il nous faut à nous, c'est l'étude sans trêve, +C'est l'effort inouï, le combat non pareil, +C'est la nuit, l'âpre nuit du travail, d'où se lève +Lentement, lentement, l'Oeuvre, ainsi qu'un soleil! + +Libre à nos Inspirés, coeurs qu'une oeillade enflamme. +D'abandonner leur être aux vents comme un bouleau: +Pauvres gens! l'Art n'est pas d'éparpiller son âme: +Est-elle eu marbre, ou non, la Vénus de Milo? + +Nous donc, sculptons avec le ciseau des Pensées +Le bloc vierge du Beau, Paros immaculé, +Et faisons-en surgir sous nos mains empressées +Quelque pure statue au péplos étoile, + +Afin qu'un jour, frappant de rayons gris et roses +Le chef-d'oeuvre serein, comme un nouveau Memnon +L'Aube-Postérité, fille des Temps moroses, +Fasse dans l'air futur retentir notre nom! + + + + + + + FÊTES GALANTES + + + + + CLAIR DE LUNE + +Votre âme est un paysage choisi +Que vont charmants masques et bergamasques, +Jouant du luth et dansant et quasi +Tristes sous leurs déguisements fantasques. + +Tout en chantant sur le mode mineur +L'amour vainqueur et la vie opportune, +Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur +Et leur chanson se mêle au clair de lune, + +Au calme clair de lune triste et beau, +Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres +Et sangloter d'extase les jets d'eau, +Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres. + + + PANTOMIME + +Pierrot, qui n'a rien d'un Clitandre, +Vide un flacon sans plus attendre, +Et, pratique, entame un pâté. + +Cassandre, au fond de l'avenue, +Verse une larme méconnue +Sur son neveu déshérité. + +Ce faquin d'Arlequin combine +L'enlèvement de Colombine +Et pirouette quatre fois. + +Colombine rêve, surprise +De sentir un coeur dans la brise +Et d'entendre en son coeur des voix. + + + SUR L'HERBE + +L'abbé divague.--Et toi, marquis, +Tu mets de travers ta perruque. +--Ce vieux vin de Chypre est exquis +Moins, Camargo, que votre nuque. + +--Ma flamme...--Do, mi, sol, la, si. +--L'abbé, ta noirceur se dévoile. +--Que je meure, Mesdames, si +Je ne vous décroche une étoile. + +--Je voudrais être petit chien! +--Embrassons nos bergères, l'une +Après l'autre.--Messieurs, eh bien? +--Do, mi, sol.--Hé! bonsoir la Lune! + + + L'ALLÉE + +Fardée et peinte comme au temps des bergeries, +Frêle parmi les noeuds énormes de rubans, +Elle passe, sous les ramures assombries, +Dans l'allée où verdit la mousse des vieux bancs, +Avec mille façons et mille afféteries +Qu'on garde d'ordinaire aux perruches chéries. +Sa longue robe à queue est bleue, et l'éventail +Qu'elle froisse en ses doigts fluets aux larges bagues +S'égaie en des sujets érotiques, si vagues +Qu'elle sourit, tout en rêvant, à maint détail. +--Blonde en somme. Le nez mignon avec la bouche +Incarnadine, grasse, et divine d'orgueil +Inconscient.--D'ailleurs plus fine que la mouche +Qui ravive l'éclat un peu niais de l'oeil. + + + A LA PROMENADE + +Le ciel si pâle et les arbres si grêles +Semblent sourire à nos costumes clairs +Qui vont flottant légers avec des airs +De nonchalance et des mouvements d'ailes. + +Et le vent doux ride l'humble bassin, +Et la lueur du soleil qu'atténue +L'ombre des bas tilleuls de l'avenue +Nous parvient bleue et mourante à dessein. + +Trompeurs exquis et coquettes charmantes +Coeurs tendres mais affranchis du serment +Nous devisons délicieusement, +Et les amants lutinent les amantes + +De qui la main imperceptible sait +Parfois donner un soufflet qu'on échange +Contre un baiser sur l'extrême phalange +Du petit doigt, et comme la chose est + +Immensément excessive et farouche, +On est puni par un regard très sec, +Lequel contraste, au demeurant, avec +La moue assez clémente de la bouche. + + + DANS LA GROTTE + + Là, je me tue à vos genoux! + Car ma détresse est infinie, +Et la tigresse épouvantable d'Hyrcanie + Est une agnelle au prix de vous. + + Oui, céans, cruelle Clymène, + Ce glaive qui, dans maints combats, +Mit tant de Scipions et de Cyrus à bas, + Va finir ma vie et ma peine! + + Ai-je même besoin de lui + Pour descendre aux Champs-Elysées? +Amour perça-t-il pas de flèches aiguisées + Mon coeur, dès que votre oeil m'eût lui? + + + LES INGÉNUS + +Les hauts talons luttaient avec les longues jupes, +En sorte que, selon le terrain et le vent, +Parfois luisaient des bas de jambe, trop souvent +Interceptés!--et nous aimions ce jeu de dupes. + +Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux +Inquiétait le col des belles, sous les branches, +Et c'était des éclairs soudains de nuques blanches +Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous. + +Le soir tombait, un soir équivoque d'automne: +Les belles, se pendant rêveuses à nos bras, +Dirent alors des mots si spécieux, tout bas, +Que notre âme depuis ce temps tremble et s'étonne. + + + CORTÈGE + +Un singe en veste de brocart +Trotte et gambade devant elle +Qui froisse un mouchoir de dentelle +Dans sa main gantée avec art, + +Tandis qu'un négrillon tout rouge +Maintient à tour de bras les pans +De sa lourde robe en suspens, +Attentif à tout pli qui bouge; + +Le singe ne perd pas des yeux +La gorge blanche de la dame. +Opulent trésor que réclame +Le torse nu de l'un des dieux; + +Le négrillon parfois soulève +Plus haut qu'il ne faut, l'aigrefin, +Son fardeau somptueux, afin +De voir ce dont la nuit il rêve; + +Elle va par les escaliers, +Et ne paraît pas davantage +Sensible à l'insolent suffrage +De ses animaux familiers. + + + LES COQUILLAGES + +Chaque coquillage incrusté +Dans la grotte où nous nous aimâmes +A sa particularité, + +L'un a la pourpre de nos âmes +Dérobée au sang de nos coeurs +Quand je brûle et que tu t'enflammes; + +Cet autre affecte tes langueurs +Et tes pâleurs alors que, lasse, +Tu m'en veux de mes yeux moqueurs; + +Celui-ci contrefait la grâce +De ton oreille, et celui-là +Ta nuque rose, courte et grasse; + +Mais un, entre autres, me troubla. + + + EN PATINANT + +Nous fûmes dupes, vous et moi, +De manigances mutuelles, +Madame, à cause de l'émoi +Dont l'Été férut nos cervelles. + +Le Printemps avait bien un peu +Contribué, si ma mémoire +Est bonne, à brouiller notre jeu, +Mais que d'une façon moins noire! + +Car au printemps l'air est si frais +Qu'en somme les roses naissantes, +Qu'Amour semble entr'ouvrir exprès, +Ont des senteurs presque innocentes; + +Et même les lilas ont beau +Pousser leur haleine poivrée, +Dans l'ardeur du soleil nouveau, +Cet excitant au plus récrée, + +Tant le zéphir souffle, moqueur, +Dispersant l'aphrodisiaque +Effluve, en sorte que le coeur +Chôme et que même l'esprit vaque, + +Et qu'émoustillés, les cinq sens +Se mettent alors de la fête, +Mais seuls, tout seuls, bien seuls et sans +Que la crise monte à la tête. + +Ce fut le temps, sous de clairs ciels +(Vous en souvenez-vous, Madame?), +Des baisers superficiels +Et des sentiments à fleur d'âme, + +Exempts de folles passions, +Pleins d'une bienveillance amène. +Comme tous deux nous jouissions +Sans enthousiasme--et sans peine! + +Heureux instants!--mais vint l'Été: +Adieu, rafraîchissantes brises? +Un vent de lourde volupté +Investit nos âmes surprises. + +Des fleurs aux calices vermeils +Nous lancèrent leurs odeurs mûres, +Et partout les mauvais conseils +Tombèrent sur nous des ramures + +Nous cédâmes à tout cela, +Et ce fut un bien ridicule +Vertigo qui nous affola +Tant que dura la canicule. + +Rires oiseux, pleurs sans raisons, +Mains indéfiniment pressées, +Tristesses moites, pâmoisons, +Et quel vague dans les pensées! + +L'automne heureusement, avec +Son jour froid et ses bises rudes, +Vint nous corriger, bref et sec, +De nos mauvaises habitudes, + +Et nous induisit brusquement +En l'élégance réclamée +De tout irréprochable amant +Comme de toute digne aimée... + +Or cet Hiver, Madame, et nos +Parieurs tremblent pour leur bourse, +Et déjà les autres traîneaux +Osent nous disputer la course. + +Les deux mains dans votre manchon, +Tenez-vous bien sur la banquette +Et filons!--et bientôt Fanchon +Nous fleurira quoiqu'on caquette! + + + FANTOCHES + +Scaramouche et Pulcinella, +Qu'un mauvais dessein rassembla, +Gesticulent, noirs sur la lune. + +Cependant l'excellent docteur +Bolonais cueille avec lenteur +Des simples parmi l'herbe brune. + +Lors sa fille, piquant minois, +Sous la charmille en tapinois +Se glisse demi-nue, en quête + +De son beau pirate espagnol, +Dont un langoureux rossignol +Clame la détresse à tue-tête. + + + CYTHÈRE + +Un pavillon à claires-voies +Abrite doucement nos joies +Qu'éventent des rosiers amis; + +L'odeur des roses, faible, grâce +Au vent léger d'été qui passe, +Se mêle aux parfums qu'elle a mis; + +Comme ses yeux l'avaient promis, +Son courage est grand et sa lèvre +Communique une exquise fièvre; + +Et l'Amour comblant tout, hormis +La Faim, sorbets et confitures +Nous préservent des courbatures. + + + EN BATEAU + +L'étoile du berger tremblote +Dans l'eau plus noire et le pilote +Cherche un briquet dans sa culotte. + +C'est l'instant, Messieurs, ou jamais, +D'être audacieux, et je mets +Mes deux mains partout désormais! + +Le chevalier Atys qui gratte +Sa guitare, à Chloris l'ingrate +Lance une oeillade scélérate. + +L'abbé confesse bas Églé, +Et ce vicomte déréglé +Des champs donne à son coeur la clé. + +Cependant la lune se lève +Et l'esquif en sa course brève +File gaîment sur l'eau qui rêve. + + + LE FAUNE + +Un vieux faune de terre cuite +Rit au centre des boulingrins, +Présageant sans doute une suite +Mauvaise à ces instants sereins + +Qui m'ont conduit et t'ont conduite, +Mélancoliques pèlerins, +Jusqu'à cette heure dont la fuite +Tournoie au son des tambourins. + + + MANDOLINE + +Les donneurs de sérénades +Et les belles écouteuses +Échangent des propos fades +Sous les ramures chanteuses. + +C'est Tircis et c'est Aminte, +Et c'est l'éternel Clitandre, +Et c'est Damis qui pour mainte +Cruelle fait maint vers tendre. + +Leurs courtes vestes de soie, +Leurs longues robes à queues, +Leur élégance, leur joie +Et leurs molles ombres bleues, + +Tourbillonnent dans l'extase +D'une lune rose et grise, +Et la mandoline jase +Parmi les frissons de brise. + + + A CLYMÈNE + +Mystiques barcarolles, +Romances sans paroles, +Chère, puisque tes yeux, + Couleur des cieux, + +Puisque ta voix, étrange +Vision qui dérange +Et trouble l'horizon + De ma raison, + +Puisque l'arôme insigne +De ta pâleur de cygne +Et puisque la candeur + De ton odeur, + +Ah! puisque tout ton être, +Musique qui pénètre, +Nimbes d'anges défunts, + Tons et parfums. + +A sur d'almes cadences +En ses correspondances, +Induit mon coeur subtil, + Ainsi soit-il! + + + LETTRE + +Eloigné de vos yeux, Madame, par des soins +Impérieux (j'en prends tous les dieux à témoins), +Je languis et je meurs, comme c'est ma coutume +En pareil cas, et vais, le coeur plein d'amertume, +A travers des soucis où votre ombre me suit, +Le jour dans mes pensées, dans mes rêves la nuit. +Et la nuit et le jour adorable, Madame! +Si bien qu'enfin, mon corps faisant place à mon âme, +Je deviendrai fantôme à mon tour aussi, moi, +Et qu'alors, et parmi le lamentable émoi +Des enlacements vains et des désirs sans nombre, +Mon ombre se fondra à jamais en notre ombre. + +En attendant, je suis, très chère, ton valet. + +Tout se comporte-t-il là-bas comme il te plaît, +Ta perruche, ton chat, ton chien? La compagnie +Est-elle toujours belle, et cette Silvanie +Dont j'eusse aimé l'oeil noir si le tien n'était bleu, +Et qui parfois me fit des signes, palsambleu! +Te sert-elle toujours de douce confidente? + +Or, Madame, un projet impatient me hante +De conquérir le monde et tous ses trésors pour +Mettre à vos pieds ce gage--indigne--d'un amour +Égal à toutes les flammes les plus célèbres +Qui des grands coeurs aient fait resplendir les ténèbres. +Cléopàtre fut moins aimée, oui, sur ma foi! +Par Marc-Antoine et par César que vous par moi, +N'en doutez pas, Madame, et je saurai combattre +Comme César pour un sourire, ô Cléopâtre, + +Et comme Antoine fuir au seul prix d'un baiser. + +Sur ce, très chère, adieu. Car voilà trop causer +Et le temps que l'on perd à lire une missive +N'aura jamais valu la peine qu'on l'écrive. + + + LES INDOLENTS + +Bah! malgré les destins jaloux, +Mourons ensemble, voulez-vous? +--La proposition est rare. + +--Le rare est le bon. Donc mourons +Comme dans les Décamérons. +--Hi! hi! hi! quel amant bizarre! + +--Bizarre, je ne sais. Amant +Irréprochable, assurément. +Si vous voulez, mourons ensemble? + +--Monsieur, vous raillez mieux encor +Que vous n'aimez, et parlez d'or; +Mais taisons-nous, si bon vous semble? + +Si bien que ce soir-là Tircis +Et Dorimène, à deux assis +Non loin de deux silvains hilares, + +Eurent l'inexpiable tort +D'ajourner une exquise mort. +Hi! hi! hi! les amants bizarres! + + + COLOMBINE + +Léandre le sot, +Pierrot qui d'un saut + De puce +Franchit le buisson, +Cassandre sous son + Capuce, + +Arlequin aussi, +Cet aigrefin si + Fantasque +Aux costumes fous, +Ses yeux luisants sous + Son masque, + +--Do, mi, sol, mi, fa,-- +Tout ce monde va, + Rit, chante +Et danse devant +Une belle enfant + Méchante + +Dont les yeux pervers +Comme les yeux verts + Des chattes +Gardent ses appas +Et disent: «A bas + Les pattes!» + +--Eux ils vont toujours! +Fatidique cours + Des astres, +Oh! dis-moi vers quels +Mornes ou cruels + Désastres + +L'implacable enfant, +Preste et relevant + Ses jupes, +La rose au chapeau, +Conduit son troupeau + De dupes? + + + L'AMOUR PAR TERRE + +Le vent de l'autre nuit a jeté bas l'Amour +Qui, dans le coin le plus mystérieux du parc, +Souriait en bandant malignement son arc, +Et dont l'aspect nous fit tant songer tout un jour! + +Le vent de l'autre nuit l'a jeté bas! Le marbre +Au souffle du matin tournoie, épars. C'est triste +De voir le piédestal, où le nom de l'artiste +Se lit péniblement parmi l'ombre d'un arbre. + +Oh! c'est triste de voir debout le piédestal +Tout seul! et des pensers mélancoliques vont +Et viennent dans mon rêve où le chagrin profond +Évoque un avenir solitaire et fatal. + +Oh! c'est triste!--Et toi-même, est-ce pas? es touchée +D'un si dolent tableau, bien que ton oeil frivole +S'amuse au papillon de pourpre et d'or qui vole +Au-dessus des débris dont l'allée est jonchée. + + + EN SOURDINE + +Calmes dans le demi-jour +Que les branches hautes font, +Pénétrons bien notre amour +De ce silence profond. + +Fondons nos âmes, nos coeurs +Et nos sens extasiés, +Parmi les vagues langueurs +Des pins et des arbousiers. + +Ferme tes yeux à demi, +Croise tes bras sur ton sein, +Et de ton coeur endormi +Chasse à jamais tout dessein. + +Laissons-nous persuader +Au souffle berceur et doux +Qui vient à tes pieds rider +Les ondes de gazon roux. + +Et quand, solennel, le soir +Des chênes noirs tombera, +Voix de notre désespoir, +Le rossignol chantera. + + + COLLOQUE SENTIMENTAL + +Dans le vieux parc solitaire et glacé +Deux formes ont tout à l'heure passé. + +Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles, +Et l'on entend à peine leurs paroles. + +Dans le vieux parc solitaire et glacé +Deux spectres ont évoqué le passé. + +--Te souvient-il de notre extase ancienne? +--Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne? + +--Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom? +Toujours vois-tu mon âme en rêve?--Non. + +--Ah! les beaux jours de bonheur indicible +Où nous joignions nos bouches!--C'est possible. + +Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir! +--L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir. + +Tels ils marchaient dans les avoines folles, +Et la nuit seule entendit leurs paroles. + + + + + + LA BONNE CHANSON + + + + I + +Le soleil du matin doucement chauffe et dore. +Les seigles et les blés tout humides encore, +Et l'azur a gardé sa fraîcheur de la nuit. +L'on sort sans autre but que de sortir; on suit, +Le long de la rivière aux vagues herbes jaunes, +Un chemin de gazon que bordent de vieux aunes. +L'air est vif. Par moments un oiseau vole avec +Quelque fruit de la haie ou quelque paille au bec, +Et son reflet dans l'eau survit à son passage. +C'est tout. + + Mais le songeur aime ce paysage +Dont la claire douceur a soudain caressé +Son rêve de bonheur adorable, et bercé +Le souvenir charmant de cette jeune fille, +Blanche apparition qui chante et qui scintille, +Dont rêve le poète et que l'homme chérit, +Évoquant en ses voeux dont peut-être on sourit +La Compagne qu'enfin il a trouvée, et l'âme +Que son âme depuis toujours pleure et réclame. + + + II + +Toute grâce et toutes nuances +Dans l'éclat doux de ses seize ans, +Elle a la candeur des enfances +Et les manèges innocents. + +Ses yeux qui sont les yeux d'un ange, +Savent pourtant, sans y penser, +Éveiller le désir étrange +D'un immatériel baiser. + +Et sa main, à ce point petite +Qu'un oiseau-mouche n'y tiendrait, +Captive, sans espoir de fuite, +Le coeur pris par elle en secret. + +L'intelligence vient chez elle +En aide à l'âme noble; elle est +Pure autant que spirituelle: +Ce qu'elle a dit, il le fallait! + +Et si la sottise l'amuse +Et la fait rire sans pitié, +Elle serait, étant la muse, +Clémente jusqu'à l'amitié. + +Jusqu'à l'amour--qui sait? peut-être, +A l'égard d'un poète épris +Qui mendierait sous sa fenêtre, +L'audacieux! un digne prix + +De sa chanson bonne ou mauvaise! +Mais témoignant sincèrement, +Sans fausse note, et sans fadaise, +Du doux mal qu'on souffre en aimant. + + + III + +En robe grise et verte avec des ruches, +Un jour de juin que j'étais soucieux, +Elle apparut souriante à mes yeux +Qui l'admiraient sans redouter d'embûches + +Elle alla, vint, revint, s'assit, parla, +Légère et grave, ironique, attendrie: +Et je sentais en mon âme assombrie +Comme un joyeux reflet de tout cela; + +Sa voix, étant de la musique fine, +Accompagnait délicieusement +L'esprit sans fiel de son babil charmant +Où la gaîté d'un coeur bon se devine. + +Aussi soudain fus-je, après le semblant +D'une révolte aussitôt étouffée, +Au plein pouvoir de la petite Fée +Que depuis lors je supplie en tremblant. + + + IV + +Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore, +Puisque, après m'avoir fui longtemps, l'espoir veut bien +Revoler devers moi qui l'appelle et l'implore, +Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien, + +C'en est fait à présent des funestes pensées, +C'en est fait des mauvais rêves, ah! c'en est fait +Surtout de l'ironie et des lèvres pincées +Et des mots où l'esprit sans l'âme triomphait. + +Arrière aussi les poings crispés et la colère +A propos des méchants et des sots rencontrés; +Arrière la rancune abominable! arrière +L'oubli qu'on cherche en des breuvages exécrés! + +Car je veux, maintenant qu'un Être de lumière +A dans ma nuit profonde émis cette clarté +D'une amour à la fois immortelle et première, +De par la grâce, le sourire et la bonté, + +Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces, +Par toi conduit, ô main où tremblera ma main, +Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses +Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin; + +Oui, je veux marcher droit et calme dans la Vie, +Vers le but où le sort dirigera mes pas, +Sans violence, sans remords et sans envie. +Ce sera le devoir heureux aux gais combats. + +Et comme, pour bercer les lenteurs de la route, +Je chanterai des airs ingénus, je me dis +Qu'elle m'écoutera sans déplaisir sans doute; +Et vraiment je ne veux pas d'autre Paradis. + + + V + +Avant que tu ne t'en ailles, +Pâle étoile du matin, + --Mille cailles +Chantent, chantent dans le thym.-- + +Tourne devers le poète, +Dont les yeux sont pleins d'amour, + --L'alouette +Monte au ciel avec le jour.-- + +Tourne ton regard que noie +L'aurore dans son azur; + --Quelle joie +Parmi les champs de blé mûr!-- + +Puis fais luire ma pensée +Là-bas,--bien loin, oh! bien loin! + --La rosée +Gaîment brille sur le foin.-- + +Dans le doux rêve où s'agite +Ma vie endormie encor... + --Vite, vite, +Car voici le soleil d'or.-- + + + VI + +La lune blanche +Luit dans les bois; +De chaque branche +Part une voix +Sous la ramée... + +O bien-aimée. + +L'étang reflète, +Profond miroir, +La silhouette +Du saule noir +Où le vent pleure... + +Rêvons, c'est l'heure. + +Un vaste et tendre +Apaisement +Semble descendre +Du firmament +Que l'astre irise... + +C'est l'heure exquise. + + + VII + +Le paysage dans le cadre des portières +Court furieusement, et des plaines entières +Avec de l'eau, des blés, des arbres et du ciel +Vont s'engouffrant parmi le tourbillon cruel +Où tombent les poteaux minces du télégraphe +Dont les fils ont l'allure étrange d'un paraphe. + +Une odeur de charbon qui brûle et d'eau qui bout, +Tout le bruit que feraient mille chaînes au bout +Desquelles hurleraient mille géants qu'on fouette; +Et tout à coup des cris prolongés de chouette.-- + +--Que me fait tout cela, puisque j'ai dans les yeux +La blanche vision qui fait mon coeur joyeux, +Puisque la douce voix pour moi murmure encore, +Puisque le Nom si beau, si noble et si sonore +Se mêle, pur pivot de tout ce tournoiement, +Au rythme du wagon brutal, suavement. + + + VIII + +Une Sainte en son auréole, +Une Châtelaine en sa tour. +Tout ce que contient la parole +Humaine de grâce et d'amour; + +La note d'or que fait entendre +Un cor dans le lointain des bois, +Mariée à la fierté tendre +Des nobles Dames d'autrefois! + +Avec cela le charme insigne +D'un frais sourire triomphant +Éclos dans des candeurs de cygne +Et des rougeurs de femme-enfant; + +Des aspects nacrés, blancs et roses, +Un doux accord patricien. +Je vois, j'entends toutes ces choses +Dans son nom Carlovingien. + + + IX + +Son bras droit, dans un geste aimable de douceur, +Repose autour du cou de la petite soeur, +Et son bras gauche suit le rythme de la jupe. +A cour sûr une idée agréable l'occupe, +Car ses yeux si francs, car sa bouche qui sourit, +Témoignent d'une joie intime avec esprit. +Oh! sa pensée exquise et fine, quelle est-elle? +Toute mignonne, tout aimable, et toute belle, +Pour ce portrait, son goût infaillible a choisi +La pose la plus simple et la meilleure aussi: +Debout, le regard droit, en cheveux; et sa robe +Est longue juste assez pour qu'elle ne dérobe +Qu'à moitié sous ses plis jaloux le bout charmant +D'un pied malicieux imperceptiblement. + + + X + +Quinze longs jours encore et plus de six semaines +Déjà! Certes, parmi les angoisses humaines +La plus dolente angoisse est celle d'être loin. + +On s'écrit, on se dit comme on s'aime; on a soin +D'évoquer chaque jour la voix, les yeux, le geste +De l'être en qui l'on mit son bonheur, et l'on reste +Des heures à causer tout seul avec l'absent. +Mais tout ce que l'on pense et tout ce que l'on sent, +Et tout ce dont on parle avec l'absent, persiste +A demeurer blafard et fidèlement triste. + +Oh! l'absence! le moins clément de tous les maux! +Se consoler avec des phrases et des mots, +Puiser dans l'infini morose des pensées +De quoi vous rafraîchir, espérances lassées, +Et n'en rien remonter que de fade et d'amer! +Puis voici, pénétrant et froid comme le fer, +Plus rapide que les oiseaux et que les balles +Et que le vent du sud en mer et ses rafales +Et portant sur sa pointe aiguë un fin poison, +Voici venir, pareil aux flèches, le soupçon +Décoché par le Doute impur et lamentable. + +Est-ce bien vrai? tandis qu'accoudé sur ma table +Je lis sa lettre avec des larmes dans les yeux, +Sa lettre, où s'étale un aveu délicieux, +N'est-elle pas alors distraite en d'autres choses? +Qui sait? Pendant qu'ici, pour moi, lents et moroses +Coulent les jours, ainsi qu'un fleuve au bord flétri, +Peut-être que sa lèvre innocente a souri? +Peut-être qu'elle est très joyeuse et qu'elle oublie? + +Et je relis sa lettre avec mélancolie. + + + XI + +La dure épreuve va finir: +Mon coeur, souris à l'avenir. + +Ils sont passés les jours d'alarmes +Où j'étais triste jusqu'aux larmes. + +Ne suppute plus les instants, +Mon âme, encore un peu de temps. + +J'ai lu les paroles amères +Et banni les sombres chimères. + +Mes yeux exilés de la voir +De par un douloureux devoir, + +Mon oreille avide d'entendre +Les notes d'or de sa voix tendre, + +Tout mon être et tout mon amour +Acclament le bienheureux jour + +Où, seul rêve et seule pensée, +Me reviendra la fiancée! + + + XII + +Va, chanson, à tire-d'aile +Au-devant d'elle, et dis-lui +Bien que dans mon coeur fidèle +Un rayon joyeux a lui, + +Dissipant, lumière sainte, +Ces ténèbres de l'amour: +Méfiance, doute, crainte, +Et que voici le grand jour! + +Longtemps craintive et muette, +Entendez-vous? la gaîté +Comme une vive alouette +Dans le ciel clair a chanté. + +Va donc, chanson ingénue, +Et que, sans nul regret vain, +Elle soit la bienvenue +Celle qui revient enfin. + + + XIII + +Hier, on parlait de choses et d'autres, +Et mes yeux allaient recherchant les vôtres, + +Et votre regard recherchait le mien +Tandis que courait toujours l'entretien. + +Sous le sens banal des phrases pesées +Mon amour errait après vos pensées; + +Et quand vous parliez, à dessein distrait +Je prêtais l'oreille à votre secret: + +Car la voix, ainsi que les yeux de Celle +Qui vous fait joyeux et triste décèle, + +Malgré tout effort morose et rieur, +Et met en plein jour l'être intérieur. + +Or, hier, je suis parti plein d'ivresse: +Est-ce un espoir vain que mon coeur carresse, + +Un vain espoir, faux et doux compagnon? +Oh! non! n'est-ce pas? n'est-ce pas que non? + + + XIV + +Le foyer, la lueur étroite de la lampe; +La rêverie avec le doigt contre la tempe +Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés; +L'heure du thé fumant et des livres fermés; +La douceur de sentir la fin de la soirée; +La fatigue charmante et l'attente adorée +De l'ombre nuptiale et de la douce nuit, +Oh! tout cela, mon rêve attendri le poursuit +Sans relâche, à travers toutes remises vaines, +Impatient des mois, furieux des semaines! + + + XV + +J'ai presque peur, en vérité, +Tant je sens ma vie enlacée +A la radieuse pensée +Qui m'a pris l'âme l'autre été, + +Tant votre image, à jamais chère, +Habite en coeur tout à vous, +Mon coeur uniquement jaloux +De vous aimer et de vous plaire; + +Et je tremble, pardonnez-moi +D'aussi franchement vous le dire, +A penser qu'un mot, un sourire +De vous est désormais ma loi, + +Et qu'il vous suffirait d'un geste, +D'une parole ou d'un clin d'oeil, +Pour mettre tout mon être en deuil +De son illusion céleste. + +Mais plutôt je ne veux vous voir, +L'avenir dût-il m'être sombre +Et fécond en peines sans nombre, +Qu'à travers un immense espoir, + +Plongé dans ce bonheur suprême +De me dire encore et toujours, +En dépit des mornes retours, +Que je vous aime, que je t'aime! + + + XVI + +Le bruit des cabarets, la fange des trottoirs, +Les platanes déchus s'effeuillant dans l'air noir, +L'omnibus, ouragan de ferraille et de boues, +Qui grince, mal assis entre ses quatres roues. +Et roule ses yeux verts et rouges lentement, +Les ouvriers allant au club, tout en fumant +Leur brûle-gueule au nez des agents de police, +Toits qui dégouttent, murs suintants, pavé qui glisse, +Bitume défoncé, ruisseaux comblant l'égout, +Voilà ma route--avec le paradis au bout. + + + XVII + +N'est-ce pas? en dépit des sots et des méchants +Qui ne manqueront pas d'envier notre joie, +Nous serons fiers parfois et toujours indulgents + +N'est-ce pas? nous irons, gais et lents, dans la voie +Modeste que nous montre en souriant l'Espoir, +Peu soucieux qu'on nous ignore ou qu'on nous voie. + +Isolés dans l'amour ainsi qu'en un bois noir, +Nos deux coeurs, exhalant leur tendresse paisible, +Seront deux rossignols qui chantent dans le soir. + +Quant au Monde, qu'il soit envers nous irascible +Ou doux, que nous feront ses gestes? Il peut bien +S'il veut, nous caresser ou nous prendre pour cible. + +Unis par le plus fort et le plus cher lien, +Et d'ailleurs, possédant l'armure adamantine, +Nous sourirons à tous et n'aurons peur de rien. + +Sans nous préoccuper de ce que nous destine +Le Sort, nous marcherons pourtant du même pas, +Et la main dans la main, avec l'âme enfantine + +De ceux qui s'aiment sans mélange, n'est-ce pas? + + + XVIII + +Nous sommes en des temps infâmes +Où le mariage des âmes +Doit sceller l'union des coeurs; +A cette heure d'affreux orages, +Ce n'est pas trop de deux courages +Pour vivre sous de tels vainqueurs. + +En face de ce que l'on ose +Il nous siérait, sur toute chose, +De nous dresser, couple ravi +Dans l'extase austère du juste +Et proclamant, d'un geste auguste +Notre amour fier, comme un défi! + +Mais quel besoin de te le dire? +Toi la bonté, toi le sourire, +N'es-tu pas le conseil aussi, +Le bon conseil loyal et brave, +Enfant rieuse au penser grave, +A qui tout mon coeur dit: merci! + + + XIX + +Donc, ce sera par un clair jour d'été: +Le grand soleil, complice de ma joie, +Fera, parmi le satin et la soie, +Plus belle encore votre chère beauté; + +Le ciel tout bleu, comme une haute lente, +Frissonnera somptueux à longs plis +Sur nos deux fronts heureux qu'auront pâlis +L'émotion du bonheur et l'attente; + +Et quand le soir viendra, l'air sera doux +Qui se jouera, caressant, dans vos voiles, +Et les regards paisibles des étoiles +Bienveillamment souriront aux époux. + + + XX + +J'allais par des chemins perfides, +Douloureusement incertain. +Vos chères mains furent mes guides. + +Si pâle à l'horizon lointain +Luisait un faible espoir d'aurore; +Votre regard fut le matin. + +Nul bruit, sinon son pas sonore, +N'encourageait le voyageur. +Votre voix me dit: «Marche encore!» + +Mon coeur craintif, mon sombre coeur +Pleurait, seul, sur la triste voie; +L'amour, délicieux vainqueur, + +Nous a réunis dans la joie. + + + XXI + +L'hiver a cessé: la lumière est tiède +Et danse, du sol au firmament clair. +Il faut que le coeur le plus triste cède +A l'immense joie éparse dans l'air. + +Même ce Paris maussade et malade +Semble faire accueil aux jeunes soleils +Et, comme pour une immense accolade, +Tend les mille bras de ses toits vermeils. + +J'ai depuis un an le printemps dans l'âme +Et le vert retour du doux floréal, +Ainsi qu'une flamme entoure une flamme, +Met de l'idéal sur mon idéal. + +Le ciel bleu prolonge, exhausse et couronne +L'immuable azur où rit mon amour. +La saison est belle et ma part est bonne, +Et tous mes espoirs ont enfin leur tour. + +Que vienne l'été! que viennent encore +L'automne et l'hiver! Et chaque saison +Me sera charmante, ô Toi que décore +Cette fantaisie et cette raison! + + + + + + ROMANCES SANS PAROLES + + + + I + + Le vent dans la plaine + Suspend son haleine. + (FAVART.) + + +C'est l'extase langoureuse, +C'est la fatigue amoureuse, +C'est tous les frissons des bois +Parmi l'étreinte des brises, +C'est, vers les ramures grises, +Le choeur des petites voix. + +O le frêle et frais murmure! +Cela gazouille et susure, +Cela ressemble au cri doux +Que l'herbe agitée expire... +Tu dirais, sous l'eau qui vire, +Le roulis sourd des cailloux. + +Cette âme qui se lamente +En cette plainte dormante, +C'est la nôtre, n'est-ce pas? +La mienne, dis, et la tienne, +Dont s'exhale l'humble antienne +Par ce tiède soir, tout bas? + + + II + +Je devine, à travers un murmure, +Le contour subtil des voix anciennes +Et dans les lueurs musiciennes, +Amour pâle, une aurore future! + +Et mon âme et mon coeur en délires +Ne sont plus qu'une espèce d'oeil double +Où tremblote à travers un jour trouble +L'ariette, hélas! de toutes lyres! + +O mourir de cette mort seulette +Que s'en vont, cher amour qui t'épeures +Balançant jeunes et vieilles heures! +O mourir de cette escarpolette! + + + III + + Il pleut doucement sur la ville. + (ARTHUR RAIMBAUD.) + +Il pleure dans mon coeur +Comme il pleut sur la ville, +Quelle est cette langueur +Qui pénètre mon coeur? + +O bruit doux de la pluie +Par terre et sur les toits! +Pour un coeur qui s'ennuie, +O le chant de la pluie! + +Il pleure sans raison +Dans ce coeur qui s'écoeure. +Quoi! nulle trahison? +Ce deuil est sans raison. + +C'est bien la pire peine +De ne savoir pourquoi, +Sans amour et sans haine, +Mon coeur a tant de peine! + + + IV + +Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses. +De cette façon nous serons bien heureuses, +Et si notre vie a des instants moroses, +Du moins nous serons, n'est-ce pas? deux pleureuses. + +O que nous mêlions, âmes soeurs que nous sommes, +A nos voeux confus la douceur puérile +De cheminer loin des femmes et des hommes, +Dans le frais oubli de ce qui nous exile. + +Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles +Éprises de rien et de tout étonnées, +Qui s'en vont pâlir sous les chastes charmilles +Sans même savoir qu'elles sont pardonnées. + + + V + + + Son joyeux, importun d'un clavecin sonore. + (PÉTRUS BOREL.) + +Le piano que baise une main frêle +Luit dans le soir rose et gris vaguement, +Tandis qu'avec un très léger bruit d'aile +Un air bien vieux, bien faible et bien charmant, +Rôde discret, épeuré quasiment, +Par le boudoir longtemps parfumé d'Elle. + +Qu'est-ce que c'est que ce berceau soudain +Qui lentement dorlotte mon pauvre être? +Que voudrais-tu de moi, doux chant badin? +Qu'as-tu voulu, fin refrain incertain +Qui va tantôt mourir vers la fenêtre +Ouverte un peu sur le petit jardin? + + + VI + +C'est le chien de Jean de Nivelle +Qui mord sous l'oeil même du guet +Le chat de la mère Michel; +François-les-bas-bleus s'en égaie. + +La lune à l'écrivain public +Dispense sa lumière obscure +Où Médor avec Angélique +Verdissent sur le pauvre mur. + +Et voici venir La Ramée +Sacrant en bon soldat du Roi. +Sous son habit blanc mal famé +Son coeur ne se tient pas de joie! + +Car la boulangère...--Elle?--Oui dame! +Bernant Lustucru, son vieil homme, +A tantôt couronné sa flamme... +Enfants, _Dominus vobiscum_! + +Place! en sa longue robe bleue +Toute en salin qui fait frou-frou, +C'est une impure, palsembleu! +Dans sa chaise qu'il faut qu'on loue, + +Fût-on philosophe ou grigou, +Car tant d'or s'y relève en bosse, +Que ce luxe insolent bafoue +Tout le papier de monsieur Loss! + +Arrière, robin crotté! place, +Petit courtaud, petit abbé, +Petit poète jamais las +De la rime non attrapée! + +Voici que la nuit vraie arrive... +Cependant jamais fatigué +D'être inattentif et naïf? +François-les-bas-bleus s'en égaie. + + + VII + +O triste, triste était mon âme +A cause, à cause d'une femme. + +Je ne me suis pas consolé +Bien que mon coeur s'en soit allé, + +Bien que mon coeur, bien que mon âme +Eussent fui loin de cette femme. + +Je ne me suis pas consolé +Bien que mon coeur s'en soit allé. + +Et mon coeur, mon coeur trop sensible +Dit à mon âme: Est-il possible, + +Est-il possible,--le fût-il,-- +Ce fier exil, ce triste exil? + +Mon âme dit à mon coeur: Sais-je +Moi-même, que nous veut ce piège + +D'être présents bien qu'exilés, +Encore que loin en allés? + + + VIII + +Dans l'interminable +Ennui de la plaine, +La neige incertaine +Luit comme du sable. + +Le ciel est de cuivre +Sans lueur aucune, +On croirait voir vivre +Et mourir la lune. + +Comme des nuées +Flottent gris les chênes +Des forêts prochaines +Parmi les buées. + +Le ciel est de cuivre +Sans lueur aucune. +On croirait voir vivre +Et mourir la lune. + +Corneille poussive +Et vous les loups maigres, +Par ces bises aigres +Quoi donc vous arrive? + +Dans l'interminable +Ennui de la plaine, +La neige incertaine +Luit comme du sable. + + + IX + + Le rossignol, qui du haut d'une + branche se regarde dedans, croit + être tombé dans la rivière. Il est + au sommet d'un chêne et toutefois + il a peur de se noyer. + (CYRANO DE BERGEBAC.) + + +L'ombre des arbres dans la rivière embrumée + Meurt comme de la fumée, +Tandis qu'en l'air, parmi les ramures réelles, + Se plaignent les tourterelles. + +Combien, ô voyageur, ce paysage blême + Te mira blême toi-même, +Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées + Tes espérances noyées? + +Mai, juin 1872. + + + + PAYSAGES BELGES + + «Conquestes du Roy.» + (Vieilles estampes.) + + + WALCOURT + +Briques et tuiles, +O les charmants +Petits asiles +Pour les amants! + +Houblons et vignes, +Feuilles et fleurs, +Tentes insignes +Des francs buveurs! + +Guinguettes claires, +Bières, clameurs, +Servantes chères +A tous fumeurs! + +Gares prochaines, +Gais chemins grands... +Quelles aubaines, +Bons juifs errants! + +Juillet 1873. + + + CHARLEROI + +Dans l'herbe noire +Les Kobolds vont. +Le vent profond +Pleure, on veut croire. + +Quoi donc se sent? +L'avoine siffle. +Un buisson giffle +L'oeil au passant. + +Plutôt des bouges +Que des maisons. +Quels horizons +De forges rouges! + +On sent donc quoi? +Des gares tonnent, +Les yeux s'étonnent, +Où Charleroi? + +Parfums sinistres? +Qu'est-ce que c'est? +Quoi bruissait +Comme des sistres? + +Sites brutaux! +Oh! votre haleine, +Sueur humaine, +Cris des métaux! + +Dans l'herbe noire +Les Kobolds vont. +Le vent profond +Pleure, on veut croire. + + + BRUXELLE + + SIMPLES FRESQUES + + I + +La fuite est verdâtre et rose +Des collines et des rampes, +Dans un demi-jour de lampes +Qui vient brouiller toute chose. + +L'or sur les humbles abîmes, +Tout doucement s'ensanglante, +Des petits arbres sans cimes, +Où quelque oiseau faible chante. + +Triste à peine tant s'effacent +Ces apparences d'automne. +Toutes mes langueurs rêvassent, +Que berce l'air monotone. + + II + +L'allée est sans fin +Sous le ciel, divin +D'être pâle ainsi! +Sais-tu qu'on serait +Bien sous le secret +De ces arbres-ci? + +Des messieurs bien mis, +Sans nul doute amis +Des Royers-Collards, +Vont vers le château. +J'estimerais beau +D'être ces vieillards. + +Le château, tout blanc +Avec, à son flanc, +Le soleil couché. +Les champs à l'entour... +Oh! que notre amour +N'est-il là niché! + +Estaminet du Jeune Renard, août 1872. + + + BRUXELLES + + CHEVAUX DE BOIS + + Par Saint-Gille, + Viens-nous-en, + Mon agile + Alezan. + (V. HUGO.) + + +Tournez, tournez, bons chevaux de bois, +Tournez cent tours, tournez mille tours, +Tournez souvent et tournez toujours, +Tournez, tournez au son des hautbois. + +Le gros soldat, la plus grosse bonne +Sont sur vos dos comme dans leur chambre; +Car, en ce jour, au bois de la Cambre, +Les maîtres sont tous deux en personne. + +Tournez, tournez, chevaux de leur coeur, +Tandis qu'autour de tous vos tournois +Clignotte l'oeil du filou sournois, +Tournez au son du piston vainqueur. + +C'est ravissant comme ça vous soûle +D'aller ainsi dans ce cirque bête! +Bien dans le ventre et mal dans la tête, +Du mal en masse et du bien en foule. + +Tournez, tournez, sans qu'il soit besoin +D'user jamais de nuls éperons, +Pour commander à vos galops ronds, +Tournez, tournez, sans espoir de foin. + +Et dépêchez, chevaux de leur âme, +Déjà, voici que la nuit qui tombe +Va réunir pigeon et colombe, +Loin de la foire et loin de madame. + +Tournez, tournez! le ciel en velours +D'astres en or se vêt lentement. +Voici partir l'amante et l'amant. +Tournez au son joyeux des tambours. + +Champ de foire de Saint-Gilles, août 1872. + + + MALINES + +Vers les prés le vent cherche noise +Aux girouettes, détail fin +Du château de quelque échevin, +Rouge de brique et bleu d'ardoise, +Vers les prés clairs, les prés sans fin... + +Comme les arbres des féeries +Des frênes, vagues frondaisons, +Échelonnent mille horizons +A ce Sahara de prairies, +Trèfle, luzerne et blancs gazons, + +Les wagons filent en silence +Parmi ces sites apaisés. +Dormez, les vaches! Reposez, +Doux taureaux de la plaine immense, +Sous vos cieux à peine irisés! + +Le train glisse sans un murmure, +Chaque wagon est un salon +Où l'on cause bas et d'où l'on +Aime à loisir cette nature +Faite à souhait pour Fénelon. + +Août, 1872. + + + BIRDS IN THE NIGHT + +Vous n'avez pas eu toute patience, +Cela se comprend par malheur, de reste. +Vous êtes si jeune! et l'insouciance, +C'est le lot amer de l'âge céleste! + +Vous n'avez pas eu toute la douceur, +Cela par malheur d'ailleurs se comprend; +Vous êtes si jeune, ô ma froide soeur, +Que votre coeur doit être indifférent! + +Aussi me voici plein de pardons chastes, +Non certes! joyeux, mais très calme, en somme, +Bien que je déplore, en ces mois néfastes, +D'être, grâce à vous, le moins heureux homme. + + * + * * + +Et vous voyez bien que j'avais raison +Quand je vous disais, dans mes moments noirs, +Que vos yeux, foyer de mes vieux espoirs, +Ne couvaient plus rien que la trahison. + +Vous juriez alors que c'était mensonge +Et votre regard qui mentait lui-même +Flambait comme un feu mourant qu'on prolonge, +Et de votre voix vous disiez: «Je t'aime!» + +Hélas! on se prend toujours au désir +Qu'on a d'être heureux malgré la saison... +Mais ce fut un jour plein d'amer plaisir, +Quand je m'aperçus que j'avais raison! + + * + * * + +Aussi bien pourquoi me mettrai-je à geindre? +Vous ne m'aimez pas, l'affaire est conclue, +Et, ne voulant pas qu'on ose se plaindre, +Je souffrirai d'une âme résolue. + +Oui, je souffrirai, car je vous aimais! +Mais je souffrirai comme un bon soldat +Blessé, qui s'en va dormir à jamais, +Plein d'amour pour quelque pays ingrat. + +Vous qui fûtes ma Belle, ma Chérie, +Encor que de vous vienne ma souffrance, +N'êtes-vous donc pas toujours ma Patrie, +Aussi jeune, aussi folle que la France? + + * + * * + +Or, je ne veux pas,--le puis-je d'abord? +Plonger dans ceci mes regards mouillés. +Pourtant mon amour que vous croyez mort +A peut-être enfin les yeux dessillés. + +Mon amour qui n'est que ressouvenance, +Quoique sous vos coups il saigne et qu'il pleure +Encore et qu'il doive, à ce que je pense, +Souffrir longtemps jusqu'à ce qu'il en meure, + +Peut-être a raison de croire entrevoir +En vous un remords qui n'est pas banal. +Et d'entendre dire, en son désespoir, +A votre mémoire: ah! fi que c'est mal! + + * + * * + +Je vous vois encor. J'entr'ouvris la porte. +Vous étiez au lit comme fatiguée. +Mais, ô corps léger que l'amour emporte, +Vous bondîtes nue, éplorée et gaie. + +O quels baisers, quels enlacements fous! +J'en riais moi-même à travers mes pleurs. +Certes, ces instants seront entre tous +Mes plus tristes, mais aussi mes meilleurs. + +Je ne veux revoir de votre sourire +Et de vos bons yeux en cette occurrence +Et de vous, enfin, qu'il faudrait maudire, +Et du piège exquis, rien que l'apparence + + * + * * + +Je vous vois encor! En robe d'été +Blanche et jaune avec des fleurs de rideaux. +Mais vous n'aviez plus l'humide gaîté +Du plus délirant de tous nos tantôts, + +La petite épouse et la fille aînée +Était reparue avec la toilette, +Et c'était déjà notre destinée +Qui me regardait sous votre voilette. + +Soyez pardonnée! Et c'est pour cela +Que je garde, hélas! avec quelque orgueil, +En mon souvenir qui vous cajola, +L'éclair de côté que coulait votre oeil. + + * + * * + +Par instants, je suis le pauvre navire +Qui court démâté parmi la tempête, +Et ne voyant pas Notre-Dame luire +Pour l'engouffrement en priant s'apprête. + +Par instants, je meurs la mort du pécheur +Qui se sait damné s'il n'est confessé, +Et, perdant l'espoir de nul confesseur, +Se tord dans l'Enfer qu'il a devancé. + +O mais! par instants, j'ai l'extase rouge +Du premier chrétien, sous la dent rapace, +Qui rit à Jésus témoin, sans que bouge +Un poil de sa chair, un nerf de sa face! + +Bruxelles-Londres.--Septembre-octobre 1872. + + + AQUARELLES + + + GREEN + +Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, +Et puis voici mon coeur, qui ne bat que pour vous. +Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches +Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux. + +J'arrive tout couvert encore de rosée +Que le vent du matin vient glacer à mon front. +Souffrez que ma fatigue, à vos pieds reposée, +Rêve des chers instants qui la délasseront. + +Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête +Toute sonore encore de vos derniers baisers; +Laissez là s'apaiser de la bonne tempête, +Et que je dorme un peu puisque vous reposez. + + + SPLEEN + +Les roses étaient toutes rouges, +Et les lierres étaient tout noirs. + +Chère, pour peu que tu te bouges, +Renaissent tous mes désespoirs. + +Le ciel était trop bleu, trop tendre, +La mer trop verte et l'air trop doux. + +Je crains toujours,--ce qu'est d'attendre +Quelque fuite atroce de vous. + +Du houx à la feuille vernie +Et du luisant buis je suis las, + +Et de la campagne infinie +Et de tout, fors de vous, hélas! + + + STREETS + + I + + Dansons la gigue! + +J'aimais surtout ses jolis yeux, +Plus clairs que l'étoile des cieux, +J'aimais ses yeux malicieux. + + Dansons la gigue! + +Elle avait des façons vraiment +De désoler un pauvre amant, +Que c'en était vraiment charmant! + + Dansons la gigue! + +Mais je trouve encor meilleur +Le baiser de sa bouche en fleur, +Depuis qu'elle est morte à mon coeur. + + Dansons la gigue! + +Je me souviens, je me souviens +Des heures et des entretiens, +Et c'est le meilleur de mes biens. + + Dansons la gigue! + SOHO. + + + II + +O la rivière dans la rue! +Fantastiquement apparue +Derrière un mur haut de cinq pieds, +Elle roule sans un murmure +Sans onde opaque et pourtant pure, +Par les faubourgs pacifiés. + +La chaussée est très large, en sorte +Que l'eau jaune comme une morte +Dévale ample et sans nuls espoirs +De rien refléter que la brume, +Même alors que l'aurore allume +Les cottages jaunes et noirs. + + PADDINGTON. + + + CHILD WIFE + +Vous n'avez rien compris à ma simplicité, + Rien, ô ma pauvre enfant! +Et c'est avec un front éventé, dépité, + Que vous fuyez devant. + +Vos yeux qui ne devaient refléter que douceur, + Pauvre cher bleu miroir, +Ont pris un ton de fiel, ô lamentable soeur, + Qui nous fait mal à voir. + +Et vous gesticulez avec vos petit-bras + Comme un héros méchant, +En poussant d'aigres cris poitrinaires, hélas! + Vous qui n'étiez que chant! + +Car vous avez eu peur de l'orage et du coeur + Qui grondait et sifflait, +Et vous bêlâtes avec votre mère--ô douleur!-- + Comme un triste agnelet. + +Et vous n'avez pas su la lumière et l'honneur + D'un amour brave et fort, +Joyeux dans le malheur, grave dans le bonheur, + Jeune jusqu'à la mort! + + + A POOR YOUNG SHEPHERD + +J'ai peur d'un baiser +Comme d'une abeille. +Je souffre et je veille +Sans me reposer. +J'ai peur d'un baiser! + +Pourtant j'aime Kate +Et ses yeux jolis. +Elle est délicate, +Aux longs traits pâlis. +Oh! que j'aime Kate! + +C'est saint Valentin! +Je dois et je n'ose +Lui dire au matin... +La terrible chose +Que saint Valentin! + +Elle m'est promise, +Fort heureusement! +Mais quelle entreprise +Que d'être un amant +Près d'une promise! + +J'ai peur d'un baiser +Comme d'une abeille. +Je souffre et je veille +Sans me reposer: +J'ai peur d'un baiser! + + + BEAMS + +Elle voulut aller sur les flots de la mer, +Et comme un vent bénin soufflait une embellie, +Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie, +Et nous voilà marchant par le chemin amer. + +Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse, +Et dans ses cheveux blonds c'étaient des rayons d'or, +Si bien que nous suivions son pas plus calme encor +Que le déroulement des vagues, ô délice! + +Des oiseaux blancs volaient alentour mollement. +Et des voiles au loin s'inclinaient toutes blanches. +Parfois de grands varechs filaient en longues branches, +Nos pieds glissaient d'un pur et large mouvement. + +Elle se retourna, doucement inquiète +De ne nous croire pas pleinement rassurés; +Mais nous voyant joyeux d'être ses préférés, +Elle reprit sa route et portait haut sa tête. + +Douvres-Ostende, à bord de la «Comtesse-de-Flandre». +4 Avril 1873. + + + +SAGESSE + + + + I + + + + I + +Bon chevalier masqué qui chevauche en silence, +Le malheur a percé mon vieux coeur de sa lance. + +Le sang de mon vieux coeur n'a fait qu'un jet vermeil +Puis s'est évaporé sur les fleurs, au soleil. + +L'ombre éteignit mes yeux, un cri vint à ma bouche, +Et mon vieux coeur est mort dans un frisson farouche. + +Alors le chevalier Malheur s'est rapproché, +Il a mis pied à terre et sa main m'a touché. + +Son doigt ganté de fer entra dans ma blessure +Tandis qu'il attestait sa loi d'une voix dure. + +Et voici qu'au contact glacé du doigt de fer +Un coeur me renaissait, tout un coeur pur et fier. + +Et voici que, fervent d'une candeur divine, +Tout un coeur jeune et bon battit dans ma poitrine. + +Or, je restais tremblant, ivre, incrédule un peu, +Comme un homme qui voit des visions de Dieu. + +Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête, +En s'éloignant me fit un signe de la tête + +Et me cria (j'entends _encore_ celle voix): +«Au moins, prudence! Car c'est bon pour une fois.» + + + II + +J'avais peiné comme Sisyphe +Et comme Hercule travaillé +Contre la chair qui se rebiffe. + +J'avais lutté, j'avais bâillé +Des coups à trancher des montagnes, +Et comme Achille ferraillé. + +Farouche ami qui m'accompagnes, +Tu le sais, courage païen, +Si nous en fîmes des campagnes. + +Si nous n'avons négligé rien +Dans cette guerre exténuante, +Si nous avons travaillé bien! + +Le tout en vain: l'âpre géante +A mon effort de tout côté +Opposait sa ruse ambiante. + +Et toujours un lâche abrité +Dans mes conseils qu'il environne +Livrait les clés de la cité. + +Que ma chance fût mâle ou bonne, +Toujours un parti de mon coeur +Ouvrait sa porte à la Gorgone. + +Toujours l'ennemi suborneur +Savait envelopper d'un piège +Même la victoire et l'honneur! + +J'étais le vaincu qu'on assiège, +Prêt à vendre son sang bien cher, +Quand, blanche en vêtement de neige + +Toute belle au front humble et fier, +Une dame vint sur la nue, +Qui d'un signe fit fuir la Chair. + +Dans une tempête inconnue +De rage et de cris inhumains, +Et déchirant sa gorge nue, + +Le Monstre reprit ses chemins +Par les bois pleins d'amours affreuses, +Et la dame, joignant les mains: + +--«Mon pauvre combattant qui creuses, +Dit-elle, ce dilemme en vain, +Trêve aux victoires malheureuses! + +«Il t'arrive un secours divin +Dont je suis sûre messagère +Pour ton salut, possible enfin!» + +--«O ma Dame dont la voix chère +Encourage un blessé jaloux +De voir finir l'atroce guerre, + +«Vous qui parlez d'un ton si doux +En m'annonçant de bonnes choses, +Ma Dame, qui donc êtes-vous?» + +--«J'étais née avant toutes causes +Et je verrai la fin de tous +Les effets, étoiles et roses. + +«En même temps, bonne, sur vous, +Hommes faibles et pauvres femmes, +Je pleure et je vous trouve fous! + +«Je pleure sur vos tristes âmes, +J'ai l'amour d'elles, j'ai la peur +D'elles, et de leurs voeux infâmes! + +«O ceci n'est pas le bonheur. +Veillez, Quelqu'un l'a dit que j'aime, +Veillez, crainte du Suborneur, + +«Veillez, crainte du Jour suprême! +Qui je suis? me demandais-tu. +Mon nom courbe les anges même, + +«Je suis le coeur de la vertu, +Je suis l'âme de la sagesse, +Mon nom brûle l'Enfer têtu, + +«Je suis la douceur qui redresse, +J'aime tous et n'accuse aucun, +Mon nom, seul, se nomme promesse + +«Je suis l'unique hôte opportun, +Je parle au Roi le vrai langage +Du matin rose et du soir brun, + +«Je suis la PRIÈRE, et mon gage +C'est ton vice en déroute au loin; +Ma condition: «Toi, sois sage.» + +--«Oui, ma Dame, et soyez témoin!» + + + III + +Qu'en dis-tu, voyageur, des pays et des gares? +Du moins as-tu cueilli l'ennui, puisqu'il est mûr, +Toi que voilà fumant de maussades cigares, +Noir, projetant une ombre absurde sur le mur? + +Tes yeux sont aussi morts depuis les aventures, +Ta grimace est la même et ton deuil est pareil; +Telle la lune vue à travers des mâtures, +Telle la vieille mer sous le jeune soleil. + +Tel l'ancien cimetière aux tombes toujours neuves! +Mais voyons, et dis-nous les récits devinés, +Ces désillusions pleurant le long des fleuves, +Ces dégoûts comme autant de fades nouveau-nés, + +Ces femmes! Dis les gaz, et l'horreur identique +Du mal toujours, du laid partout sur les chemins, +Et dis l'Amour et dis encor la Politique +Avec du sang déshonoré d'encre à leurs mains. + +Et puis surtout ne va pas l'oublier toi-même +Traînassant ta faiblesse et ta simplicité +Partout où l'on bataille et partout où l'on aime, +D'une façon si triste et folle, en vérité! + +A-t-on assez puni cette lourde innocence? +Qu'en dis-tu? L'homme est dur, mais la femme? Et tes pleurs, +Qui les a bus? Et quelle âme qui les recense +Console ce qu'on peut appeler tes malheurs? + +Ah les autres, ah toi! Crédule à qui te flatte, +Toi qui rêvais (c'était trop excessif, aussi) +Je ne sais quelle mort légère et délicate? +Ah toi, l'espèce d'ange avec ce voeu transi! + +Mais maintenant les plans, les buts? Es-tu de force, +Ou si d'avoir pleuré t'a détrempé le coeur? +L'arbre est tendre s'il faut juger d'après l'écorce, +Et tes aspects ne sont pas ceux d'un grand vainqueur. + +Si gauche encore! avec l'aggravation d'être +Une sorte à présent d'idyllique engourdi +Qui surveille le ciel bête par la fenêtre +Ouverte aux yeux matois du démon de midi. + +Si le même dans cette extrême décadence! +Enfin!--Mais à ta place un être avec du sens, +Payant les violons voudrait mener la danse, +Au risque d'alarmer quoique peu les passants. + +N'as-tu pas, en fouillant les recoins de ton âme, +Un beau vice à tirer comme un sabre au soleil, +Quelque vice joyeux, effronté, qui s'enflamme +Et vibre, et darde rouge au front du ciel vermeil? + +Un ou plusieurs? Si oui, tant mieux! Et pars bien vite +En guerre, et bats d'estoc et de taille, sans choix +Surtout, et mets ce masque indolent où s'abrite +La haine inassouvie et repue à la fois... + +Il faut n'être pas dupe en ce farceur de monde +Où le bonheur n'a rien d'exquis et d'alléchant +S'il n'y frétille un peu de pervers et d'immonde, +Et pour n'être pas dupe il faut être méchant. + +--Sagesse humaine, ah! j'ai les yeux sur d'autres choses, +Et parmi ce passé dont ta voix décrivait +L'ennui, pour des conseils encore plus moroses, +Je ne me souviens plus que du mal que j'ai fait. + +Dans tous les mouvements bizarres de ma vie, +De mes «malheurs», selon le moment et le lieu, +Des autres et de moi, de la route suivie, +Je n'ai rien retenu que la grâce de Dieu. + +Si je me sens puni, c'est que je le dois être. +Ni l'homme ni la femme ici ne sont pour rien. +Mais j'ai le ferme espoir d'un jour pouvoir connaître +Le pardon et la paix promis à tout Chrétien. + +Bien de n'être pas dupe en ce monde d'une heure, +Mais pour ne l'être pas durant l'éternité, +Ce qu'il faut à tout prix qui règne et qui demeure, +Ce n'est pas la méchanceté, c'est la bonté. + + + IV + +Malheureux! Tous les dons, la gloire du baptême, +Ton enfance chrétienne, une mère qui t'aime, +La force et la santé comme le pain et l'eau, +Cet avenir enfin, décrit dans le tableau +De ce passé plus clair que le jeu des marées, +Tu pilles tout, tu perds en viles simagrées +Jusqu'aux derniers pouvoirs de ton esprit, hélas! +La malédiction de n'être jamais las +Suit tes pas sur le monde où l'horizon t'attire, +L'enfant prodigue avec des gestes de satyre! +Nul avertissement, douloureux ou moqueur, +Ne prévaut sur l'élan funeste de ton coeur. +Tu flânes à travers péril et ridicule, +Avec l'irresponsable audace d'un Hercule +Dont les travaux seraient fous, nécessairement. +L'amitié--dame!--a tu son reproche clément, +Et chaste, et sans aucun espoir que le suprême, +Vient prier, comme au lit d'un mourant qui blasphème, +La patrie oubliée est dure aux fils affreux, +Et le monde alentour dresse ses buissons creux +Où ton désir mauvais s'épuise en flèches mortes. +Maintenant il te faut passer devant les portes, +Hâtant le pas de peur qu'on ne lâche le chien, +Et si tu n'entends pas rire, c'est encor bien. +Malheureux, toi Français, toi Chrétien, quel dommage! +Mais, tu vas la pensée obscure de l'image +D'un bonheur qu'il te faut immédiat, étant +Athée (avec la foule!) et jaloux de l'instant, +Tout appétit parmi ces appétits féroces, +Épris de la fadaise actuelle, mots, noces +Et festins, la «Science», et «l'esprit de Paris», +Tu vas magnifiant ce par quoi tu péris, +Imbécile! et niant le soleil qui t'aveugle! +Tout ce que les temps ont de bête paît et beugle +Dans ta cervelle ainsi qu'un troupeau dans un pré. +Et les vices de tout le monde ont émigré +Pour ton sang dont le fer lâchement s'étiole. +Tu n'es plus bon à rien de propre, ta parole +Est morte de l'argot et du ricanement, +Et d'avoir rabâché les bourdes du moment. +Ta mémoire, de tant d'obscénités bondée, +Ne saurait accueillir la plus petite idée, +Et patauge parmi l'égoïsme ambiant, +En quête d'on ne peut dire quel vil néant! +Seul, entre les débris honnis de ton désastre, +L'Orgueil, qui met la flamme au fond du poétastre +Et fait au criminel un prestige odieux, +Seul, l'Orgueil est vivant, il danse dans tes yeux, +Il regarde la Faute et rit de s'y complaire. + +--Dieu des humbles, sauvez cet enfant de colère! + + + V + +Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles +Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal. +Et ces yeux, où plus rien ne reste d'animal +Que juste assez pour dire: «assez» aux fureurs mâles + +Et toujours, maternelle endormeuse des râles, +Même quand elle ment, cette voix! Matinal +Appel, ou chant bien doux à vêpre, ou frais signal, +Ou beau sanglot qui va mourir au pli des châles... + +Hommes durs! Vie atroce et laide d'ici-bas! +Ah! que, du moins, loin des baisers et des combats, +Quelque chose demeure un peu sur la montagne, + +Quelque chose du coeur enfantin et subtil, +Bonté, respect! Car qu'est-ce qui nous accompagne, +Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il? + + + VI + +O vous, comme un qui boite au loin, Chagrins et Joies, +Toi, coeur saignant d'hier qui flambes aujourd'hui, +C'est vrai pourtant que c'est fini, que tout a fui +De nos sens, aussi bien les ombres que les proies. + +Vieux bonheurs, vieux malheurs, comme une file d'oies +Sur la route en poussière où tous les pieds ont lui, +Bon voyage! Et le Rire, et, plus vieille que lui, +Toi, Tristesse noyée au vieux noir que tu broies, + +Et le reste!--Un doux vide, un grand renoncement +Quelqu'un en nous qui sent la paix immensément, +Une candeur d'âme d'une fraîcheur délicieuse... + +Et voyez! notre coeur qui saignait sous l'orgueil, +Il flambe dans l'amour, et s'en va faire accueil +A la vie, en faveur d'une mort précieuse! + + + VII + +Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme, +Et les voici vibrer aux cuivres du couchant. +Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ: +Une tentation des pires. Fuis l'infâme. + +Ils ont lui tout le jour en longs grêlons de flamme, +Battant toute vendange aux collines, couchant +Toute moisson de la vallée, et ravageant +Le ciel tout bleu, le ciel, chanteur qui te réclame. + +O pâlis, et va-t'en, lente et joignant les mains. +Si ces hiers allaient manger nos beaux demains? +Si la vieille folie était encore en route? + +Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer? +Un assaut furieux, le suprême, sans doute! +O, va prier contre l'orage, va prier. + + + VIII + +La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles +Est une oeuvre de choix qui veut beaucoup d'amour: +Rester gai quand le jour triste succède au jour, +Être fort, et s'user en circonstances viles; + +N'entendre, n'écouter aux bruits des grandes villes +Que l'appel, ô mon Dieu, des cloches dans la tour, +Et faire un de ces bruits soi-même, cela pour +L'accomplissement vil de tâches puériles; + +Dormir chez les pécheurs étant un pénitent; +N'aimer que le silence et conserver pourtant +Le temps si grand dans la patience si grande, + +Le scrupule naïf aux repentirs têtus, +Et tous ces soins autour de ces pauvres vertus! +--Fi, dit l'Ange Gardien, de l'orgueil qui marchande! + + + IX + +Sagesse d'un Louis Racine, je t'envie! +O n'avoir pas suivi les leçons de Rollin, +N'être pas né dans le grand siècle à son déclin, +Quand le soleil couchant, si beau, dorait la vie, + +Quand Maintenon jetait sur la France ravie +L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin, +Et royale abritait la veuve et l'orphelin, +Quand l'étude de la prière était suivie, + +Quand poète et docteur, simplement, bonnement, +Communiaient avec des ferveurs de novices, +Humbles servaient la Messe et chantaient aux offices, + +Et, le printemps venu, prenaient un soin charmant +D'aller dans les Auteuils cueillir lilas et roses +En louant Dieu, comme Garo, de toutes choses! + + + X + +Non. Il fut gallican, ce siècle, et janséniste! +C'est vers le Moyen Age énorme et délicat +Qu'il faudrait que mon coeur en panne naviguât, +Loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste. + +Roi, politicien, moine, artisan, chimiste, +Architecte, soldat, médecin, avocat, +Quel temps! Oui, que mon coeur naufragé rembarquât +Pour toute cette force ardente, souple, artiste! + +Et là que j'eusse part--quelconque, chez les rois +Ou bien ailleurs, n'importe, à la chose vitale, +Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits, + +Haute théologie et solide morale, +Guidé par la folie unique de la Croix +Sur tes ailes de pierre, ô folle Cathédrale! + + + XI + +Petits amis qui sûtes nous prouver +Par A plus B que deux et deux font quatre, +Mais qui depuis voulez parachever +Une victoire où l'on se laissait battre, + +Et couronner vos conquêtes d'un coup +Par ce soufflet à la mémoire humaine; +«Dieu ne vous a révélé rien du tout, +Car nous disions qu'il n'est que l'ombre vaine, + +Que le profil et que l'allongement, +Sur tous les murs que la peur édifie +De votre pur et simple mouvement, +Et nous dictons cette philosophie.» + +--Frères trop chers, laissez-nous rire un peu, +Nous les fervents d'une logique rance, +Qui justement n'avons de foi qu'en Dieu +Et mettons notre espoir dans l'Espérance, + +Laissez-nous rire un peu, pleurer aussi, +Pleurer sur vous, rire du vieux blasphème, +Rire du vieux Satan stupide ainsi, +Pleurer sur cet Adam dupe quand même! + +Frères de nous qui payons vos orgueils, +Tous fils du même Amour, ah! la science, +Allons donc, allez donc, c'est nos cercueils +Naïfs ou non, c'est notre méfiance + +Ou notre confiance aux seuls Récits, +C'est notre oreille ouverte toute grande +Ou tristement fermée au Mot précis! +Frères, lâchez la science gourmande + +Qui veut voler sur les ceps défendus +Le fruit sanglant qu'il ne faut pas connaître. +Lâchez son bras qui vous tient attendus +Pour des enfers que Dieu n'a pas fait naître, + +Mais qui sont l'oeuvre affreuse du péché, +Car nous, les fils attentifs de l'Histoire, +Nous tenons pour l'honneur jamais taché +De la Tradition, supplice et gloire! + +Nous sommes sûrs des Aïeux nous disant +Qu'ils ont vu Dieu sous telle ou telle forme +Et prédisant aux crimes d'_à présent_ +La peine immense ou le pardon énorme. + +Puisqu'ils avaient vu Dieu présent toujours, +Puisqu'ils ne mentaient pas, puisque nos crimes +Vont effrayants, puisque vos yeux sont courts, +Et puisqu'il est des repentirs sublimes, + +Ils ont dit tout. Savoir le reste est bien: +Que deux et deux fassent quatre, à merveille! +Riens innocents, mais des riens moins que rien, +La dernière heure étant là qui surveille + +Tout autre soin dans l'homme en vérité! +Gardez que trop chercher ne vous séduise +Loin d'une sage et forte humilité... +Le seul savant, c'est encore Moïse. + + + XII + +Or, vous voici promus, petits amis, +Depuis les temps de ma lettre première, +Promus, disais-je, aux fiers emplois promis +A votre thèse, en ces jours de lumière. + +Vous voici rois de France! A votre tour! +(Rois à plusieurs d'une France postiche, +Mais rois de fait et non sans quelque amour +D'un trône lourd avec un budget riche.) + +A l'oeuvre, amis petits! Nous avons droit +De vous y voir, payant de notre poche, +Et d'être un peu réjouis à l'endroit +De votre état sans peur et sans reproche. + +Sans peur? Du maître? O le maître, mais c'est +L'Ignorant-chiffre et le Suffrage-nombre, +Total, le peuple, «un âne» fort «qui s'est +Cabré», pour vous, espoir clair, puis fait sombre, + +Cabré comme une chèvre, c'est le mot. +Et votre bras, saignant jusqu'à l'aisselle, +S'efforce en vain: fort comme Béhémot, +Le monstre tire... et votre peur est telle + +Que l'âne brait, que le voilà parti +Qui par les dents vous boute cent ruades +En forme de reproche bien senti... +Courez après, frottant vos reins malades! + +O Peuple, nous t'aimons immensément: +N'es-tu donc pas la pauvre âme ignorante +En proie à tout ce qui sait et qui ment? +N'es-tu donc pas l'immensité souffrante? + +La charité nous fait chercher tes maux, +La foi nous guide à travers les ténèbres. +On t'a rendu semblable aux animaux +Moins leur candeur, et plein d'instincts funèbres, + +L'orgueil t'a pris en ce quatre-vingt-neuf, +Nabuchodonosor, et te faire paître, +Âne obstiné, mouton buté, dur boeuf, +Broutant pouvoir, famille, soldat, prêtre! + +O paysan cassé sur tes sillons, +Pâle ouvrier qu'esquinté à machine, +Membres sacrés de Jésus-Christ, allons, +Relevez-vous, honorez votre échine, + +Portez l'amour qu'il faut à vos bras forts, +Vos pieds vaillants sont les plus beaux du monde, +Respectez-les, fuyez ces chemins tors, +Fermez l'oreille à ce conseil immonde, + +Redevenez les Français d'autrefois, +Fils de l'Église, et dignes de vos pères! +O s'ils savaient ceux-ci sur vos pavois, +Leurs os sueraient de honte aux cimetières. + +--Vous, nos tyrans minuscules d'un jour +(L'énormité des actes rend les princes +Surtout de souche impure, et malgré cour +Et splendeur et le faste, encor plus minces), + +Laissez le règne et rentrez dans le rang. +Aussi bien l'heure est proche où la tourmente +Vous va donner des loisirs, et tout blanc +L'avenir flotte avec sa fleur charmante + +Sur la Bastille absurde où vous teniez +La France aux fers d'un blasphème et d'un schisme, +Et la chronique en de cléments Téniers +Déjà vous peint allant au catéchisme. + + + XIII + +Prince mort en soldat à cause de la France, + Ame certes élue, +Fier jeune homme si pur tombé plein d'espérance, + Je t'aime et te salue! + +Ce monde est si mauvais, notre pauvre patrie + Va sous tant de ténèbres, +Vaisseau désemparé dont l'équipage crie + Avec des voix funèbres, + +Ce siècle est un tel ciel tragique où les naufrages + Semblent écrits d'avance... +Ma jeunesse, élevée aux doctrines sauvages, + Détesta ton enfance, + +Et plus tard, coeur pirate épris des seules côtes + Où la révolte naisse, +Mon âge d'homme, noir d'orages et de fautes, + Abhorrait ta jeunesse. + +Maintenant j'aime Dieu, dont l'amour et la foudre + M'ont fait une âme neuve, +Et maintenant que mon orgueil réduit en poudre, + Humble, accepte l'épreuve. + +J'admire ton destin, j'adore, tout en larmes + Pour les pleurs de ta mère, +Dieu qui te fit mourir, beau prince, sous les armes, + Comme un héros d'Homère. + +Et je dis, réservant d'ailleurs mon voeu suprême + Au lis de Louis Seize: +Napoléon qui fus digne du diadème, + Gloire à ta mort française! + +Et priez bien pour nous, pour cette France ancienne, + Aujourd'hui vraiment «Sire», +Dieu qui vous couronna, sur la terre païenne, + Bon chrétien, du martyre! + + + XIV + +Vous reviendrez bientôt les bras pleins de pardons + Selon votre coutume, +O Pères excellents qu'aujourd'hui nous perdons + Pour comble d'amertume. + +Vous reviendrez, vieillards exquis, avec l'honneur + Avec sa Fleur chérie, +Et que de pleurs Joyeux, et quels cris de bonheur + Dans toute la patrie! + +Vous reviendrez, après ces glorieux exils, + Après des moissons d'âmes, +Après avoir prié pour ceux-ci, fussent-ils + Encore plus infâmes, + +Après avoir couvert les îles et la mer + De votre ombre si douce +Et réjoui le ciel et consterné l'enfer, + Béni qui vous repousse, + +Béni qui vous dépouille au cri de liberté, + Béni l'impie en armes, +Et l'enfant qu'il vous prend des bras--et racheté + Nos crimes par vos larmes! + +Proscrits des jours, vainqueurs des temps non point adieu + Vous êtes l'espérance. +A tantôt, Pères saints, qui nous vaudrez de Dieu + Le salut pour la France! + + + XV + +On n'offense que Dieu qui seul pardonne. + + Mais +On contriste son frère, on l'afflige, on le blesse, +On fait gronder sa haine ou pleurer sa faiblesse, +Et c'est un crime affreux qui va troubler la paix +Des simples, et donner au monde sa pâture, +Scandale, coeurs perdus, gros mots et rire épais. + +Le plus souvent par un effet de la nature +Des choses, ce péché trouve son châtiment +Même ici-bas, féroce et long communément. +Mais l'_Amour_ tout-puissant donne à la créature +Le sens de son malheur qui mène au repentir +Par une route lente et haute, mais très sûre. + +Alors un grand désir, un seul, vient investir +Le pénitent, après les premières alarmes. +Et c'est d'humilier son front devant les larmes +De naguère, sans rien qui pourrait amortir +Le coup droit pour l'orgueil, et de rendre les armes +Comme un soldat vaincu,--triste de bonne foi. + +O ma soeur, qui m'avez puni, pardonnez-moi! + + + XVI + +Écoutez la chanson bien douce +Qui ne pleure que pour vous plaire, +Elle est discrète, elle est légère: +Un frisson d'eau sur de la mousse! + +La voix vous fut connue (et chère!), +Mais à présent elle est voilée +Comme une veuve désolée, +Pourtant comme elle encore fière, + +Et dans les longs plis de son voile +Qui palpite aux brises d'automne, +Cache et montre au coeur qui s'étonne +La vérité comme une étoile. + +Elle dit, la voix reconnue, +Que la bonté c'est notre vie, +Que de la haine et de l'envie +Rien ne reste, la mort venue. + +Elle parle aussi de la gloire +D'être simple sans plus attendre, +Et de noces d'or et du tendre +Bonheur d'une paix sans victoire. + +Accueillez la voix qui persiste +Dans son naïf épithalame. +Allez, rien n'est meilleur à l'âme +Que de faire une âme moins triste! + +Elle est en peine et de passage +L'âme qui souffre sans colère. +Et comme sa morale est claire!... +Écoutez la chanson bien sage. + + + XVII + +Les chères mains qui furent miennes, +Toutes petites, toutes belles, +Après ces méprises mortelles +Et toutes ces choses païennes, + +Après les rades et les grèves, +Et les pays et les provinces, +Royales mieux qu'au temps des princes, +Les chères mains m'ouvrent les rêves. + +Mains en songe, mains sur mon âme, +Sais-je, moi, ce que vous daignâtes, +Parmi ces rumeurs scélérates, +Dire à cette âme qui se pâme? + +Ment-elle, ma vision chaste +D'affinité spirituelle, +De complicité maternelle, +D'affection étroite et vaste? + +Remords si cher, peine très bonne, +Rêves bénits, mains consacrées, +O ces mains, ces mains vénérées. +Faites le geste qui pardonne! + + + XVIII + +Et j'ai revu l'enfant unique: il m'a semblé +Que s'ouvrait dans mon coeur la dernière blessure, +Celle dont la douleur plus exquise m'assure +D'une mort désirable en un jour consolé. + +La bonne flèche aiguë et sa fraîcheur qui dure! +En ces instants choisis elles ont éveillé +Les rêves un peu lourds du scrupule ennuyé, +Et tout mon sang chrétien chanta la Chanson pure. + +J'entends encor, je vois encor! Loi du devoir +Si douce! Enfin je sais ce qu'est entendre et voir, +J'entends, je vois toujours! Voix des bonnes pensées, + +Innocence, avenir! Sage et silencieux, +Que je vais vous aimer, vous un instant pressées, +Belles petites mains qui fermerez nos yeux! + + + XIX + +Voix de l'Orgueil; un cri puissant, comme d'un cor. +Des étoiles de sang sur des cuirasses d'or, +On trébuche à travers des chaleurs d'incendie... +Mais en somme la voix s'en va, comme d'un cor. + +Voix de la Haine: cloche en mer, fausse, assourdie +De neige lente. Il fait si froid! Lourde, affadie, +La vie a peur et court follement sur le quai +Loin de la cloche qui devient plus assourdie. + +Voix de la Chair: un gros tapage fatigué. +Des gens ont bu. L'endroit fait semblant d'être gai. +Des yeux, des noms, et l'air plein de parfums atroces +Où vient mourir le gros tapage fatigué. + +Voix d'Autrui: des lointains dans les brouillards. Des noces +Vont et viennent. Des tas d'embarras. Des négoces, +Et tout le cirque des civilisations +Au son trotte-menu du violon des noces. + +Colères, soupirs noirs, regrets, tentations +Qu'il a fallu pourtant que nous entendissions +Pour l'assourdissement des silences honnêtes, +Colères, soupirs noirs, regrets, tentations, + +Ah! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes, +Sentences, mots en vain, métaphores mal faites, +Toute la rhétorique en fuite des péchés, +Ah! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes! + +Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés. +Mourez à nous, mourez aux humbles voeux cachés +Que nourrit la douceur de la Parole forte, +Car notre coeur n'est plus de ceux que vous cherchez! + +Mourez parmi la voix que la prière emporte +Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte +Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour, +Mourez parmi la voix que la prière apporte, + +Mourez parmi la voix terrible de l'Amour! + + + XX + +L'ennemi se déguise en L'Ennui +Et me dit: «A quoi bon, pauve dupe?» +Moi je passe et me moque de lui. +L'ennemi se déguise en la Chair +Et me dit: «Bah! retrousse une jupe!» +Moi j'écarte le conseil amer. + +L'ennemi se transforme en un Ange +De lumière et dit: «Qu'est ton effort +A côté des tributs de louange +Et de Foi dus au Père céleste? +Ton amour va-t-il jusqu'à la mort?» +Je réponds: «L'Espérance me reste.» + +Comme c'est le vieux logicien, +Il a fait bientôt de me réduire +A ne plus _vouloir_ répliquer rien, +Mais sachant _qui c'est_, épouvanté +De ne plus sentir les mondes luire, +Je prierai pour de l'humilité. + + + XXI + +Va ton chemin sans plus t'inquiéter! +La route est droite et tu n'as qu'à monter, +Portant d'ailleurs le seul trésor qui vaille +Et l'arme unique au cas d'une bataille, +La pauvreté d'esprit et Dieu pour toi. + +Surtout il faut garder toute espérance, +Qu'importé un peu de nuit et de souffrances? +La route est bonne et la mort est au bout, +Oui, garde toute espérance surtout, +La mort là-bas te dresse un lit de joie. + +Et fais-toi doux de toute la douceur. +La vie est laide, encore c'est ta soeur. +Simple, gravis la côte et même chante. +Pour écarter la prudence méchante +Dont la voix basse est pour tenter ta foi. + +Simple comme un enfant, gravis la côte, +Humble comme un pécheur qui hait la faute, +Chante, et même sois gai, pour défier +L'ennui que l'ennemi peut t'envoyer +Afin que tu t'endormes sur la voie. + +Ris du vieux piège et du vieux séducteur, +Puisque la Paix est là, sur la hauteur, +Qui luit parmi les fanfares de la gloire, +Monte, ravi, dans la nuit blanche et noire, +Déjà l'Ange Gardien étend sur toi + +Joyeusement des ailes de victoire. + + + XXII + +Pourquoi triste, ô mon âme, +Triste jusqu'à la mort, +Quand l'effort te réclame, +Quand le suprême effort +Est là qui te réclame? + +Ah! tes mains que tu tords +Au lieu d'être à la lâche, +Tes lèvres que tu mords +Et leur silence lâche, +Et tes yeux qui sont morts! + +N'as-tu pas l'espérance +De la fidélité, +Et, pour plus d'assurance +Dans la sécurité, +N'as-tu pas la souffrance? + +Mais chasse le sommeil +Et ce rêve qui pleure. +Grand jour et plein soleil! +Vois, il est plus que l'heure: +Le ciel bruit vermeil, + +Et la lumière crue +Découpant d'un trait noir +Toute chose apparue, +Te montre le Devoir +Et sa forme bourrue. + +Marche à lui vivement. +Tu verras disparaître +Tout aspect inclément +De sa manière d'être, +Avec l'éloignement. + +C'est le dépositaire +Qui te garde un trésor +D'amour et de mystère, +Plus précieux que l'or, +Plus sûr que rien sur terre: + +Les biens qu'on ne voit pas, +Toute joie inouïe, +Votre paix, saints combats, +L'extase épanouie +Et l'oubli d'ici-bas, + +Et l'oubli d'ici-bas! + + + XXIII + +Né l'enfant des grandes villes +Et des révoltes serviles, +J'ai là, tout cherché, trouvé +De tout appétit rêvé. +Mais, puisque rien n'en demeure, + +J'ai dit un adieu léger +A tout ce qui peut changer. +Au plaisir, au bonheur même, +Et même à tout ce que j'aime +Hors de vous, mon doux Seigneur! + +La Croix m'a pris sur ses ailes +Qui m'emporte aux meilleurs zèles, +Silence, expiation, +Et l'âpre vocation +Pour la vertu qui s'ignore. + +Douce, chère Humilité, +Arrose ma charité, +Trempe-la de tes eaux vives. +O mon coeur, que tu ne vives +Qu'aux fins d'une bonne mort! + + + XXIV + +L'âme antique était rude et vaine +Et ne voyait dans la douleur +Que l'acuité de la peine +Ou l'étonnement du malheur. + +L'art, sa figure la plus claire +Traduit ce double sentiment +Par deux grands types de la Mère +En proie au suprême tourment. + +C'est la vieille reine de Troie: +Tous ses fils sont morts par le fer. +Alors ce deuil brutal aboie +Et glapit au bord de la mer. + +Elle court le long du rivage, +Bavant vers le flot écumant, +Hirsute, criade, sauvage, +La chienne littéralement!... + +Et c'est Niobé qui s'effare +Et garde fixement des yeux +Sur les dalles de pierre rare +Ses enfants tués par les cieux. + +Le souffle expire sur sa bouche. +Elle meurt dans un geste fou. +Ce n'est plus qu'un marbre farouche +Là transporté nul ne sait d'où!... + +La douleur chrétienne est immense. +Elle, comme le coeur humain, +Elle souffre, puis elle pense, +Et calme poursuit son chemin. + +Elle est debout sur le Calvaire +Pleine de larmes et sans cris. +C'est également une mère, +Mais quelle mère de quel fils! + +Elle participe au Supplice +Qui sauve toute nation, +Attendrissant le sacrifice +Par sa vaste compassion. + +Et comme tous sont les fils d'elle, +Sur le monde et sur sa langueur +Toute la charité ruisselle +Des sept blessures de son coeur, + +Au jour qu'il faudra, pour la gloire +Des cieux enfin tout grands ouverts, +Ceux qui surent et purent croire, +Bons et doux, sauf au seul Pervers, + +Ceux-là vers la joie infinie +Sur la colline de Sion +Monteront d'une aile bénie +Aux plis de son assomption. + + + XXV + +O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour +Et la blessure est encore vibrante, +O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour! + +O mon Dieu, votre crainte m'a frappé +Et la brûlure est encor là qui tonne, +O mon Dieu, votre crainte m'a frappé! + +O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil +Et votre gloire en moi s'est installée, +O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil! + +Noyez mon âme aux flots de votre Vin, +Fondez ma vie au Pain de votre table, +Noyez mon âme aux flots de votre Vin. + +Voici mon sang que je n'ai pas versé, +Voici ma chair indigne de souffrance, +Voici mon sang que je n'ai pas versé. + +Voici mon front qui n'a pu que rougir +Pour l'escabeau de vos pieds adorables, +Voici mon front qui n'a pu que rougir. + +Voici mes mains qui n'ont pas travaillé +Pour les charbons ardents et l'encens rare, +Voici mes mains qui n'ont pas travaillé. + +Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain, +Pour palpiter aux ronces du Calvaire, +Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain. + +Voici mes pieds, frivoles voyageurs, +Pour accourir au cri de votre grâce, +Voici mes pieds, frivoles voyageurs. + +Voici ma voix, bruit maussade et menteur, +Pour les reproches de la Pénitence, +Voici ma voix, bruit maussade et menteur. + +Voici mes yeux, luminaires d'erreur, +Pour être éteints aux pleurs de la prière, +Voici mes yeux, luminaires d'erreur. + +Hélas, Vous, Dieu d'offrande et de pardon, +Quel est le puits de mon ingratitude, +Hélas! Vous, Dieu d'offrande et de pardon! + +Dieu de terreur et Dieu de sainteté, +Hélas! ce noir abîme de mon crime, +Dieu de terreur et Dieu de sainteté, + +Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, +Toutes mes peurs, toutes mes ignorances, +Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, + +Vous connaissez tout cela, tout cela, +Et que je suis plus pauvre que personne, +Vous connaissez tout cela, tout cela, + +Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne. + + + II + +Je ne veux plus aimer que ma mère Marie. +Tous les autres amours sont de commandement. +Nécessaires qu'ils sont, ma mère seulement +Pourra les allumer aux coeurs qui l'ont chérie. + +C'est pour Elle qu'il faut chérir mes ennemis, +C'est par Elle que j'ai voué ce sacrifice, +Et la douceur de coeur et le zèle au service, +Comme je la priais, Elle les a permis. + +Et comme j'étais faible et bien méchant encore, +Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins, +Elle baissa mes yeux et me joignit les mains, +Et m'enseigna les mots par lesquels on adore. + +C'est par Elle que j'ai voulu de ces chagrins, +C'est pour Elle que j'ai mon coeur dans les cinq Plaies, +Et tous ces bons efforts vers les croix et les claies, +Comme je l'invoquais, Elle en ceignit mes reins. + +Je ne veux plus penser qu'à ma mère Marie, +Siège de la sagesse et source des pardons, +Mère de France aussi, de qui nous attendons +Inébranlablement l'honneur de la patrie. + +Marie Immaculée, amour essentiel, +Logique de la foi cordiale et vivace, +En vous aimant qu'est-il de bon que je ne fasse, +En vous aimant du seul amour, Porte du ciel? + + + III + +Vous êtes calme, vous voulez un voeu discret, +Des secrets à mi-voix dans l'ombre et le silence, +Le coeur qui se répand plutôt qu'il ne s'élance, +Et ces timides, moins transis qu'il ne paraît. + +Vous accueillez d'un geste exquis telles pensées +Qui ne marchent qu'en ordre et font le moins de bruit. +Votre main, toujours prête à la chute du fruit, +Patiente avec l'arbre et s'abstient de poussées. + +Et si l'immense amour de vos commandements +Embrasse et presse tous en sa sollicitude, +Vos conseils vont dicter aux meilleurs et l'étude +Et le travail des plus humbles recueillements. + +Le pécheur, s'il prétend vous connaître et vous plaire, +O vous qui nous aimant si fort parliez si peu, +Doit et peut, à tout temps du jour comme en tout lieu, +Bien faire obscurément son devoir et se taire. + +Se taire pour le monde, un pur sénat de fous, +Se taire sur autrui, des âmes précieuses, +Car nous taire vous plaît, même aux heures pieuses, +Même à la mort, sinon devant le prêtre et vous. + +Donnez-leur le silence et l'amour du mystère, +O Dieu glorifieur du bien fait en secret, +A ces timides moins transis qu'il ne paraît, +Et l'horreur, et le pli des choses de la terre. + +Donnez-leur, ô mon Dieu, la résignation, +Toute forte douceur, l'ordre et l'intelligence, +Afin qu'au jour suprême ils gagnent l'indulgence +De l'Agneau formidable en la neuve Sion, + +Afin qu'ils puissent dire: «Au moins nous sûmes croire», +Et que l'Agneau terrible, ayant tout supputé, +Leur réponde: «Venez, vous avez mérité, +Pacifiques, ma paix, et, douloureux, ma gloire.» + + + IV + + + I + +Mon Dieu m'a dit: Mon fils, il faut m'aimer. Tu vois +Mon flanc percé, mon coeur qui rayonne et qui saigne, +Et mes pieds offensés que Madeleine baigne +De larmes, et mes bras douloureux sous le poids + +De tes péchés, et mes mains! Et tu vois la croix, +Tu vois les clous, le fiel, l'éponge et tout t'enseigne +A n'aimer, en ce monde où la chair règne, +Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix. + +Ne t'ai-je pas aimé jusqu'à la mort moi-même, +O mon frère en mon Père, ô mon fils en l'Esprit, +Et n'ai-je pas souffert, comme c'était écrit? + +N'ai-je pas sangloté ton angoisse suprême +Et n'ai-je pas sué la sueur de tes nuits, +Lamentable ami qui me cherches où je suis?» + + II + +J'ai répondu: Seigneur, vous avez dit mon âme. +C'est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas. +Mais vous aimer! Voyez comme je suis en bas, +Vous dont l'amour toujours monte comme la flamme. + +Vous, la source de paix que toute soif réclame, +Hélas! Voyez un peu mes tristes combats! +Oserai-je adorer la trace de vos pas, +Sur ces genoux saignants d'un rampement infâme? + +Et pourtant je vous cherche en longs tâtonnements, +Je voudrais que votre ombre au moins vêtît ma honte, +Mais vous n'avez pas d'ombre, ô vous dont l'amour monte, + +O vous, fontaine calme, amère aux seuls amants +De leur damnation, ô vous toute lumière +Sauf aux yeux dont un lourd baiser tient la paupière! + + III + +--Il faut m'aimer! Je suis l'universel Baiser, +Je suis cette paupière et je suis cette lèvre +Dont tu parles, ô cher malade, et cette fièvre +Qui t'agite, c'est moi toujours! Il faut oser + +M'aimer! Oui, mon amour monte sans biaiser +Jusqu'où ne grimpe pas ton pauvre amour de chèvre, +Et t'emportera, comme un aigle vole un lièvre, +Vers des serpolets qu'un ciel cher vient arroser. + +O ma nuit claire! ô tes yeux dans mon clair de lune! +O ce lit de lumière et d'eau parmi la brune! +Toute celle innocence et tout ce reposoir! + +Aime-moi! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes, +Car étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir, +Mais je ne veux d'abord que pouvoir que tu m'aimes. + + IV + +--Seigneur, c'est trop? Vraiment je n'ose. Aimer qui? Vous? +Oh! non! Je tremble et n'ose. Oh! vous aimer je n'ose, +Je ne veux pas! Je suis indigne. Vous, la Rose +Immense des purs vents de l'Amour, ô Vous, tous + +Les coeurs des saints, ô vous qui fûtes le Jaloux +D'Israël, Vous, la chaste abeille qui se pose +Sur la seule fleur d'une innocence mi-close, +Quoi, _moi_, _moi_, pouvoir _Vous_ aimer. Êtes-vous fous[2] + + +_Père, Fils, Esprit?_ Moi, ce pécheur-ci, ce lâche, +Ce superbe, qui fait le mal comme sa tâche +Et n'a dans tous ses sens, odorat, toucher, goût, + +Vue, ouïe, et dans tout son être--hélas! dans tout +Son espoir et dans tout son remords que l'extase +D'une caresse où le seul vieil Adam s'embrase? + +[Note 2: Saint Augustin.] + + V + +--Il faut m'aimer. Je suis ces Fous que tu nommais, +Je suis l'Adam nouveau qui mange le vieil homme, +Ta Rome, ton Paris, ta Sparte et ta Sodome, +Comme un pauvre rué parmi d'horribles mets. + +Mon amour est le feu qui dévore à jamais +Toute chair insensée, et l'évapore comme +Un parfum,--et c'est le déluge qui consomme +En son flot tout mauvais germe que je semais, + +Afin qu'un jour la Croix où je meurs fût dressée +Et que par un miracle effrayant de bonté +Je t'eusse un jour à moi, frémissant et dompté. + +Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pensée +De toute éternité, pauvre âme délaissée, +Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté! + + VI + +--Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille toute. +Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment +Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant, +O Justice que la vertu des bons redoute? + +Oui, comment? Car voici que s'ébranle la voûte +Où mon coeur creusait son ensevelissement +Et que je sens fluer à moi le firmament, +Et je vous dis: de vous à moi quelle est la route? + +Tendez-moi votre main, que je puisse lever +Cette chair accroupie et cet esprit malade. +Mais recevoir jamais la céleste accolade, + +Est-ce possible? Un jour, pouvoir la retrouver +Dans votre sein, sur votre coeur qui fut le nôtre, +La place où reposa la tête de l'apôtre? + + VII + +--Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui, +Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise +De ton coeur vers les bras ouverts de mon Église, +Comme la guêpe vole au lis épanoui. + +Approche-toi de mon oreille. Épanches-y +L'humiliation d'une brave franchise. +Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise +Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi. + +Puis franchement et simplement viens à ma table. +Et je t'y bénirai d'un repas délectable +Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté, + +Et tu boiras le Vin de la vigne immuable, +Dont la force, dont la douceur, dont la bonté +Feront germer ton sang à l'immortalité. + + * + * * + +Puis, va! Garde une foi modeste en ce mystère +D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison, +Et surtout reviens très souvent dans ma maison, +Pour y participer au Vin qui désaltère, + +Au Pain sans qui la vie est une trahison, +Pour y prier mon Père et supplier ma Mère +Qu'il te soit accordé, dans l'exil de la terre, +D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison, + +D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence, +D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence, +Enfin, de devenir un peu semblable à moi + +Qui fus, durant les jours d'Hérode et de Pilate +Et de Judas et de Pierre, pareil à toi +Pour souffrir et mourir d'une mort scélérate! + + * + * * + +Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs +Si doux qu'ils sont encore d'ineffables délices, +Je te ferai goûter sur terre mes prémices, +La paix du coeur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs + +Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs +Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice +Éternel, et qu'au ciel pieux la lune glisse, +Et que sonnent les angélus roses et noirs, + +En attendant l'assomption dans ma lumière, +L'éveil sans fin dans ma charité coutumière, +La musique de mes louanges à jamais, + +Et l'extase perpétuelle et la science, +Et d'être en moi parmi l'aimable irradiance +De tes souffrances, enfin miennes, que j'aimais! + + VIII + +--Ah! Seigneur, qu'ai-je? Hélas! me voici tout en larmes +D'une joie extraordinaire: votre voix +Me fait comme du bien et du mal à la fois, +Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes. + +Je ris, je pleure, et c'est comme un appel aux armes +D'un clairon pour des champs de bataille où je vois +Des anges bleus et blancs portés sur des pavois, +Et ce clairon m'enlève en de fières alarmes. + +J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi. +Je suis indigne, mais je sais votre clémence. +Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici + +Plein d'une humble prière, encore qu'un trouble immense +Brouille l'espoir que votre voix me révéla, +Et j'aspire en tremblant. + + IX + + --Pauvre âme, c'est cela! + + + III + + + I + +Désormais le Sage, puni +Pour avoir trop aimé les choses, +Rendu prudent à l'infini, +Mais franc de scrupules moroses, + +Et d'ailleurs retournant au Dieu +Qui fit les yeux et la lumière, +L'honneur, la gloire, et tout le peu +Qu'a son âme de candeur fière, + +Le Sage peut dorénavant +Assister aux scènes du monde, +Et suivre la chanson du vent, +Et contempler la mer profonde. + +Il ira, calme, et passera +Dans la férocité des villes, +Comme un mondain à l'Opéra +Qui sort blasé des danses viles. + +Même,--et pour tenir abaissé +L'orgueil, qui fit son âme veuve, +Il remontera le passé, +Ce passé, comme un mauvais fleuve, + +Il reverra l'herbe des bords, +Il entendra le flot qui pleure +Sur le bonheur mort et les torts +De cette date et de cette heure!... + +Il aimera les cieux, les champs, +La bonté, l'ordre et l'harmonie, +Et sera doux, même aux méchants, +Afin que leur mort soit bénie. + +Délicat et non exclusif, +Il sera du jour où nous sommes: +Son coeur, plutôt contemplatif, +Pourtant saura l'oeuvre des hommes. + +Mais, revenu des passions, +Un peu méfiant des «usages», +A vos civilisations +Préférera les paysages. + + + II + +Du fond du grabat +As-tu vu l'étoile +Que l'hiver dévoile? +Comme ton coeur bat, +Comme cette idée, +Regret ou désir, +Ravage à plaisir +Ta tête obsédée, +Pauvre tête en feu, +Pauvre coeur sans dieu + +L'ortie et l'herbette +Au bas du rempart +D'où l'appel frais part +D'une aigre trompette, +Le vent du coteau, +La Meuse, la goutte +Qu'on boit sur la route +A chaque écriteau, +Les sèves qu'on hume, +Les pipes qu'on fume! + +Un rêve de froid: +«Que c'est beau la neige +Et tout son cortège +Dans leur cadre étroit! +Oh! tes blancs arcanes, +Nouvelle Archangel, +Mirage éternel +De mes caravanes! +Oh! ton chaste ciel, +Nouvelle Archangel?» + +Cette ville sombre! +Tout est crainte ici... +Le ciel est transi +D'éclairer tant d'ombre. +Les pas que tu fais +Parmi ces bruyères +Lèvent des poussières +Au souffle mauvais... +Voyageur si triste, +Tu suis quelle piste? + +C'est l'ivresse à mort, +C'est la noire orgie, +C'est l'amer effort +De ton énergie +Vers l'oubli dolent +De la voix intime, +C'est le seuil du crime, +C'est l'essor sanglant. +--Oh! fuis la chimère: +Ta mère, ta mère! + +Quelle est cette voix +Qui ment et qui flatte! +«Ah! la tête plate, +Vipère des bois!» +Pardon et mystère. +Laisse ça dormir, +Qui peut, sans frémir, +Juger sur la terre? +«Ah! pourtant, pourtant, +Ce monstre impudent!» + +La mer! Puisse-t elle +Laver ta rancoeur, +La mer au grand coeur. +Ton aïeule, celle +Qui chante en berçant +Ton angoisse atroce, +La mer, doux colosse +Au sein innocent, +Grondeuse infinie +De ton ironie! + +Tu vis sans savoir! +Tu verses ton âme, +Ton lait et ta flamme +Dans quel désespoir? +Ton sang qui s'amasse +En une fleur d'or +N'est pas prêt encor +A la dédicace. +Attends quelque peu, +Ceci n'est que jeu. + +Cette frénésie +T'initie au but. +D'ailleurs, le salut +Viendra d'un Messie +Dont tu ne sens plus, +Depuis bien des lieues, +Les effluves bleues +Sous tes bras perclus, +Naufrage d'un rêve +Qui n'a pas de grève! + +Vis en attendant +L'heure toute proche. +Ne sois pas prudent. +Trêve à tout reproche. +Fais ce que tu veux. +Une main te guide +A travers le vide +Affreux de tes voeux. +Un peu de courage, +C'est le bon orage. + +Voici le Malheur +Dans sa plénitude. +Mais à sa main rude +Quelle belle fleur! +«La brûlante épine!» +Un lis est moins blanc, +«Elle m'entre au flanc.» +Et l'odeur divine! +«Elle m'entre au coeur.» +Le parfum vainqueur! + +«Pourtant je regrette, +Pourtant je me meurs, +Pourtant ces deux coeurs...» +Lève un peu la tête: +«Eh bien, c'est la Croix.» +Lève un peu ton âme +De ce monde infâme. +«Est-ce que je crois?» +Qu'en sais-tu? La Bête +Ignore sa tête, + +La Chair et le Sang +Méconnaissent l'Acte. +«Mais j'ai fait un pacte +Qui va m'enlaçant +A la faute noire, +Je me dois à mon +Tenace démon: +Je ne veux point croire. +Je n'ai pas besoin +De rêver si loin! + +«Aussi bien j'écoute +Des sons d'autrefois. +Vipère des bois, +Encor sur ma route? +Cette fois tu mords.» +Laisse cette bête. +Que fait au poète? +Que sont des coeurs morts? +Ah! plutôt oublie +Ta propre folie. + +Ah! plutôt, surtout, +Douceur, patience, +Mi-voix et nuance, +Et paix jusqu'au bout! +Aussi bon que sage, +Simple autant que bon, +Soumets ta raison +Au plus pauvre adage, +Naïf et discret, +Heureux en secret! + +Ah! surtout, terrasse +Ton orgueil cruel, +Implore la grâce +D'être un pur Abel, +Finis l'odyssée +Dans le repentir +D'un humble martyr, +D une humble pensée. +Regarde au-dessus... +«Est-ce vous, JÉSUS?» + + + III + +L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable. +Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou? +Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou. +Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table? + +Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé, +Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste, +Et je dorloterai les rêves de ta sieste, +Et tu chantonneras comme un enfant bercé. + +Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame. +Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme +Résonnent au cerveau des pauvres malheureux. + +Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre. +Va, dors! L'espoir luit comme un caillou dans un creux. +Ah! quand refleuriront les roses de septembre! + + + + IV + + _Gaspard Hauser chante:_ + +Je suis venu, calme orphelin, +Riche de mes seuls yeux tranquilles, +Vers les hommes des grandes villes: +Ils ne m'ont pas trouvé malin. + +A vingt ans un trouble nouveau +Sous le nom d'amoureuses flammes +M'a fait trouver belles les femmes: +Elles ne m'ont pas trouvé beau. + +Bien que sans patrie et sans roi +Et très brave ne l'étant guère, +J'ai voulu mourir à la guerre: +La mort n'a pas voulu de moi. + +Suis-je né trop tôt ou trop lard? +Qu'est-ce que je fais en ce monde? +O vous tous, ma peine est profonde; +Priez pour le pauvre Gaspard! + + + V + +Un grand sommeil noir +Tombe sur ma vie: +Dormez, tout espoir, +Dormez, toute envie! + +Je ne vois plus rien, +Je perds la mémoire +Du mal et du bien... +O la triste histoire! + +Je suis un berceau +Qu'une main balance +Au creux d'un caveau: +Silence, silence! + + + VI + +Le ciel est, par-dessus le toit, + Si bleu, si calme! +Un arbre, par-dessus le toit + Berce sa palme. + +La cloche dans le ciel qu'on voit + Doucement tinte. +Un oiseau sur l'arbre qu'on voit + Chante sa plainte. + +Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, + Simple et tranquille. +Cette paisible rumeur-là + Vient de la ville. + +--Qu'as-tu fait, ô toi que voilà + Pleurant sans cesse, +Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà, + De ta jeunesse? + + + VII + + Je ne sais pourquoi + Mon esprit amer +D'une aile inquiète et folle vole sur la mer, + Tout ce qui m'est cher, + D'une aile d'effroi +Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi? + + Mouette à l'essor mélancolique. + Elle suit la vague, ma pensée, + A tous les vents du ciel balancée + Et biaisant quand la marée oblique, + Mouette à l'essor mélancolique. + + Ivre de soleil + Et de liberté, +Un instinct la guide à travers cette immensité. + La brise d'été + Sur le flot vermeil +Doucement la porte en un tiède demi-sommeil. + + Parfois si tristement elle crie + Qu'elle alarme au lointain le pilote, + Puis au gré du vent se livre et flotte + Et plonge, et l'aile toute meurtrie + Revole, et puis si tristement crie! + + Je ne sais pourquoi + Mon esprit amer +D une aile inquiète et folle vole sur la mer. + Tout ce qui m'est cher, + D'une aile d'effroi, +Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi? + + + VIII + +Parfums, couleurs, systèmes, lois! +Les mots ont peur comme des poules. +La Chair sanglote sur la croix. + +Pied, c'est du rêve que tu foules, +Et partout ricane la voix, +La voix tentatrice des foules. + +Cieux bruns où nagent nos desseins, +Fleurs qui n'êtes pas le calice, +Vin et ton geste qui se glisse, +Femme et l'oeillade de tes seins, + +Nuit câline aux frais traversins, +Qu'est-ce que c'est que ce délice, +Qu'est-ce que c'est que ce supplice, +Nous les damnés et vous les Saints? + + + IX + +Le son du cor s'afflige vers les bois +D'une douleur on veut croire orpheline +Qui vient mourir au bas de la colline +Parmi la bise errant en courts abois. + +L'âme du loup pleure dans cette voix +Qui monte avec le soleil qui décline, +D'une agonie on veut croire câline +Et qui ravit et qui navre à la fois. + +Pour faire mieux cette plainte assoupie +La neige tombe à longs traits de charpie +A travers le couchant sanguinolent, + +Et l'air a l'air d'être un soupir d'automne, +Tant il fait doux par ce soir monotone +Où se dorlote un paysage lent. + + + X + +La tristesse, langueur du corps humain +M'attendrissent, me fléchissent, m'apitoient, +Ah! surtout quand des sommeils noirs le foudroient. +Quand les draps zèbrent la peau, foulent la main! + +Et que mièvre dans la fièvre du demain, +Tiède encor du bain de sueur qui décroît, +Comme un oiseau qui grelotte sous un toit! +Et les pieds, toujours douloureux du chemin, + +Et le sein, marqué d'un double coup de poing, +Et la bouche, une blessure rouge encor, +Et la chair frémissante, frêle décor, + +Et les yeux, les pauvres yeux si beaux où point +La douleur de voir encore du fini!... +Triste corps! Combien faible et combien puni! + + + XI + +La bise se rue à travers +Les buissons tout noirs et tout verts, +Glaçant la neige éparpillée, +Dans la campagne ensoleillée, +L'odeur est aigre près des bois, +L'horizon chante avec des voix, +Les coqs des clochers des villages +Luisent crûment sur les nuages. +C'est délicieux de marcher +A travers ce brouillard léger +Qu'un vent taquin parfois retrousse. +Ah! fi de mon vieux feu qui tousse! +J'ai des fourmis plein les talons. +Debout, mon âme, vite, allons! +C'est le printemps sévère encore, +Mais qui par instant s'édulcore +D'un souffle tiède juste assez +Pour mieux sentir les froids passés +Et penser au Dieu de clémence... +Va, mon âme, à l'espoir immense! + + + XII + +Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées! +L'espoir qu'il faut, regret des grâces dépensées, +Douceur de coeur avec sévérité d'esprit, +Et cette vigilance, et le calme prescrit, +Et toutes!--Mais encor lentes, bien éveillées, +Bien d'aplomb, mais encor timides, débrouillées +A peine du lourd rêve et de la tiède nuit. +C'est à qui de vous va plus gauche, l'une suit +L'autre, et toutes ont peur du vaste clair de lune. +«Telles, quand des brebis sortent d'un clos. C'est une, +Puis deux, puis trois. Le reste est là, les yeux baissés, +La tête à terre, et l'air des plus embarrassés, +Faisant ce que fait leur chef de file: il s'arrête, +Elles s'arrêtent tour à tour, posant leur tête +Sur son dos, simplement et sans savoir pourquoi[3].» +Votre pasteur, ô mes brebis, ce n'est pas moi, +C'est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes, +Lui qui vous tint longtemps et si longtemps là closes, +Mais qui vous délivra de sa main au temps vrai. +Suivez-le. Sa houlette est bonne. + Et je serai, +Sous sa voix toujours douce à votre ennui qui bêle, +Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidèle. + +[Note 3: DANTE, _le Purgatoire_.] + + + XIII + +L'échelonnement des haies +Moutonne à l'infini, mer +Claire dans le brouillard clair +Qui sent bon les jeunes baies. + +Des arbres et des moulins +Sont légers sous le vert tendre +Où vient s'ébattre et s'étendre +L'agilité des poulains. + +Dans ce vague d'un Dimanche +Voici se jouer aussi +De grandes brebis aussi +Douces que leur laine blanche. + +Tout à l'heure déferlait +L'onde, roulée en volutes, +De cloches comme des flûtes +Dans le ciel comme du lait. + + + XIV + +L'immensité de l'humanité, +Le temps passé vivace et bon père, +Une entreprise à jamais prospère: +Quelle puissante et calme cité! + +Il semble ici qu'on vit dans l'histoire, +Tout est plus fort que l'homme d'un jour, +De lourds rideaux d'atmosphère noire +Font richement la nuit alentour. + +O civilisés que civilise +L'Ordre obéi, le Respect sacré! +O dans ce champ si bien préparé +Cette moisson de la Seule Eglise! + + + XV + +La mer est plus belle +Que les cathédrales, +Nourrice fidèle, +Berceuse de râles, +La mer qui prie +La Vierge Marie! + +Elle a tous les dons +Terribles et doux. +J'entends ses pardons +Gronder ses courroux. +Cette immensité +N'a rien d'entêté. + +O! si patiente, +Même quand méchante! +Un souffle ami hante +La vague, et nous chante: +«Vous sans espérance, +Mourez sans souffrance!» + +Et puis sous les cieux +Qui s'y rient plus clairs, +Elle a des airs bleus, +Rosés, gris et verts... +Plus belle que tous, +Meilleure que nous! + + + XVI + +La «grande ville». Un tas criard de pierres blanches +Où rage le soleil comme en pays conquis. +Tous les vices ont leur tanière, les exquis +Et les hideux, dans ce désert de pierres blanches. + +Des odeurs! Des bruits vains! Où que vague le coeur, +Toujours ce poudroiement vertigineux de sable, +Toujours ce remuement de la chose coupable +Dans cette solitude où s'écoeure le coeur! + +De près, de loin, le Sage aura sa thébaïde +Parmi le fade ennui qui monte de ceci, +D'autant plus âpre et plus sanctifiante aussi +Que deux parts de son âme y pleurent, dans ce vide! + + + XVII + +Toutes les amours de la terre +Laissant au coeur du délétère +Et de l'affreusement amer, +Fraternelles et conjugales, +Paternelles et filiales, +Civiques et nationales, +Les charnelles, les idéales, +Toutes ont la guêpe et le ver. + +La mort prend ton père et ta mère, +Ton frère trahira son frère, +Ta femme flaire un autre époux, +Ton enfant, on te l'aliène, +Ton peuple, il se pille ou s'enchaîne +Et l'étranger y pond sa haine, +Ta chair s'irrite et tourne obscène, +Ton âme flue en rêves fous. + +Mais, dit Jésus, aime, n'importe! +Puis de toute illusion morte +Fais un cortège, forme un choeur, +Va devant, tel aux champs le pâtre, +Tel le coryphée au théâtre, +Tel le vrai prêtre ou l'idolâtre, +Tels les grands-parents près de l'âtre, +Oui, que devant aille ton coeur! + +Et que toutes ces voix dolentes +S'élèvent rapides ou lentes, +Aigres ou douces, composant +A la gloire de Ma souffrance +Instrument de ta délivrance, +Condiment de ton espérance +Et mets de la propre navrance. +L'hymne qui te sied à présent! + + + XVIII + +Sainte Thérèse veut que la Pauvreté soit +La reine d'ici-bas, et littéralement! +Elle dit peu de mots de ce gouvernement +Et ne s'arrête point aux détails de surcroît; + +Mais le Point, à son sens, celui qu'il faut qu'on voie +Et croie, est ceci dont elle la complimente: +Le libre arbitre pèse, arguë et parlemente, +Puis le pauvre-de-coeur décide et suit sa voie. + +Qui l'en empêchera? De voeux il n'en a plus +Que celui d'être un jour au nombre des élus, +Tout-puissant serviteur, tout-puissant souverain, + +Prodigue et dédaigneux, sur tous, des choses eues, +Mais accumulateur des seules choses sues, +De quel si fier sujet, et libre, quelle reine! + + + XIX + +Parisien, mon frère à jamais étonné, +Montons sur la colline où le soleil est né +Si glorieux qu'il fait comprendre l'idolâtre, +Sous cette perspective inconnue au théâtre, +D'arbres au vent et de poussière d'ombre et d'or. +Montons. Il est si frais encor, montons encor. +Là! nous voilà placés comme dans une «loge +De face», et le décor vraiment tire un éloge. +La cathédrale énorme et le beffroi sans fin, +Ces toits de tuile sous ces verdures, le vain +Appareil des remparts pompeux et grands quand même, +Ces clochers, cette tour, ces autres, sur l'or blême +Des nuages à l'ouest réverbérant l'or dur +De derrière _chez nous_, tous ces lourds joyaux sur +Ces ouates, n'est-ce pas, l'écrin vaut le voyage, +Et c'est ce qu'on peut dire un brin de paysage? +--Mais descendons, si ce n'est pas trop abuser +De vos pieds las, à fin seule de reposer +Vos yeux qui n'ont jamais rien vu que Montmartre, +--«Campagne» vert de plaie et ville blanc de dartre +(Et les sombres parfums qui grimpent de Pantin!)-- +Donc, par ce lent sentier de rosée et de thym, +Cheminons vers la ville au long de la rivière, +Sous les frais peupliers, dans la fine lumière. +L'une des portes ouvre une rue, entrons-y. +Aussi bien, c'est le point qu'il faut, l'endroit choisi: +Si blanches, les maisons anciennes, si bien faites, +Point hautes, ça et là des bronches sur leurs faîtes, +Si doux et sinueux le cours de ces maisons, +Comme un ruisseau parmi de vagues frondaisons, +Profilant la lumière et l'ombre en broderies +Au lieu du long ennui de vos haussmanneries, +Et si gentil l'accent qui confine au patois +De ces passants naïfs avec leurs yeux matois!... +Des places ivres d'air et de cris d'hirondelles +Où l'histoire proteste en formules fidèles +A la crête des toits comme au fer des balcons, +Des portes ne tournant qu'à regret sur leurs gonds, +Jalouses de garder l'honneur et la famille... +Ici tout vit et meurt calme, rien ne fourmille, +Le «Théâtre» _fait four_, et ce dieu des brouillons. +Le «Journal» n'en est plus à compter ses _bouillons_, +L'amour même prétend conserver ses noblesses +Et le vice _se gobe_ en de rares drôlesses. +Enfin rien de Paris, mon frère «dans nos murs». +Que les modes... d'hier, et que les fruits bien mûrs +De ce fameux progrès que vous mangez en herbe. +Du reste on vit à l'aise. Une chère superbe, +La raison raisonnable et l'esprit des aïeux, +Beaucoup de sain travail, quelques loisirs joyeux, +Et ce besoin d'avoir peur de la grande route! +Avouez, la province est bonne, somme toute, +Et vous regrettez moins que tantôt la «splendeur» +Du vieux monstre, et son pouls fébrile, et cette odeur! + + + XX + +C'est la fête du blé, c'est la fête du pain +Aux chers lieux d'autrefois revus après ces choses! +Tout bruit, la nature et l'homme, dans un bain +De lumière si blanc que les ombres sont roses. + +L'or des pailles s'effondre au vol siffleur des faux +Dont l'éclair plonge, et va luire, et se réverbère. +La plaine, tout au loin couverte de travaux, +Change de face à chaque instant, gaie et sévère. + +Tout halète, tout n'est qu'effort et mouvement +Sous le soleil, tranquille auteur des moissons mûres, +Et qui travaille encore imperturbablement +A gonfler, à sucrer là-bas les grappes sures. + +Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin, +Nourris l'homme du lait de la terre, et lui donne +L'honnête verre où rit un peu d'oubli divin. +Moissonneurs, vendangeurs là-bas votre heure est bonne! + +Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins, +Fruit de la force humaine en tous lieux répartie, +Dieu moissonne, et vendange, et dispose à ses fins +La Chair et le Sang pour le calice et l'hostie! + + + + + + JADIS + + + + PROLOGUE + +_En route, mauvaise troupe! +Partez, mes enfants perdus! +Ces loisirs vous étaient dus! +La Chimère tend sa croupe_. + +_Partez, grimpés sur son dos, +Comme essaime un vol de rêves +D'un malade dans les brèves +Fleurs vagues de ses rideaux_. + +_Ma main tiède qui s'agite +Faible encore, mais enfin +Sans fièvre, et qui ne palpite +Plus que d'un effort divin_, + +_Ma main vous bénit, petites +Mouches de mes soleils noirs +Et de mes nuits blanches. Vites, +Partez, petits désespoirs_, + +_Petits espoirs, douleurs, joies, +Que dès hier renia +Mon coeur quêtant d'autres proies... +Allez_, aeigri somnia. + + + SONNETS ET AUTRES VERS + + _A la louange de Laure et de Pétrarque_. + +Chose italienne où Shakspeare a passé +Mais que Ronsard fit superbement française, +Fine basilique au large diocèse, +Saint-Pierre-des-Vers, immense et condensé, + +Elle, ta marraine, et Lui qui t'a pensé, +Dogme entier toujours debout sous l'exégèse +Même edmondschéresque ou francisquesarceyse, +Sonnet, force acquise et trésor amassé, + +Ceux-là sont très bons et toujours vénérables, +Ayant procuré leur luxe aux misérables +Et l'or fou qui sied aux pauvres glorieux, + +Aux poètes fiers comme les gueux d'Espagne, +Aux vierges qu'exalte un rythme exact, aux yeux +Épris d'ordre, aux coeurs qu'un voeu chaste accompagne. + + + PIERROT + + _A Léon Valade._ + +Ce n'est plus le rêveur lunaire du vieil air +Qui riait aux aïeux dans les dessus de portes; +Sa gaîté, comme sa chandelle, hélas! est morte, +Et son spectre aujourd'hui nous hante, mince et clair. + +Et voici que parmi l'effroi d'un long éclair +Sa pâle blouse à l'air, au vent froid qui l'emporte, +D'un linceul, et sa bouche est béante, de sorte +Qu'il semble hurler sous les morsures du ver. + +Avec le bruit d'un vol d'oiseaux de nuit qui passe, +Ses manches blanches font vaguement par l'espace +Des signes fous auxquels personne ne répond. + +Ses yeux sont deux grands trous où rampe du phosphore, +Et la farine rend plus effroyable encore +Sa face exsangue au nez pointu de moribond. + + + KALÉIDOSCOPE + + _A Germain Nouveau_. + +Dans une rue, au coeur d'une ville de rêve, +Ce sera comme quand on a déjà vécu: +Un instant à la fois très vague et très aigu... +O ce soleil parmi la brume qui se lève! + +O ce cri sur la mer, celle voix dans les bois! +Ce sera comme quand on ignore des causes: +Un lent réveil après bien des métempsycoses: +Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois + +Dans cette rue, au coeur de la ville magique +Où des orgues moudront des gigues dans les soirs, +Où les cafés auront des chats sur les dressoirs, +Et que traverseront des bandes de musique. + +Ce sera si fatal qu'on en croira mourir: +Des larmes ruisselant douces le long des joues, +Des rires sanglotés dans le fracas des roues, +Des invocations à la mort de venir, + +Des mots anciens comme des bouquets de fleurs fanées! +Les bruits aigres des bals publics arriveront, +Et des veuves avec du cuivre après leur front, +Paysannes, fendront la foule des traînées + +Qui flânent là, causant avec d'affreux moutards +Et des vieux sans sourcils que la dartre enfarine, +Cependant qu'à deux pas, dans des senteurs d'urine, +Quelque fête publique enverra des pétards. + +Ce sera comme quand on rêve et qu'on s'éveille! +Et que l'on se rendort et que l'on rêve encor +De la même féerie et du même décor, +L'été, dans l'herbe, au bruit moiré d'un vol d'abeille. + + + INTÉRIEUR + +A grands plis sombres une ample tapisserie +De haute lice, avec emphase descendrait +Le long des quatre murs immenses d'un retrait +Mystérieux où l'ombre au luxe se marie. + +Les meubles vieux, d'étoffe éclatante flétrie, +Le lit entr'aperçu vague comme un regret, +Tout aurait l'attitude et l'âge du secret, +Et l'esprit se perdrait en quelque allégorie. + +Ni livres, ni tableaux, ni fleurs, ni clavecins; +Seule, à travers les fonds obscurs, sur des coussins, +Une apparition bleue et blanche de femme + +Tristement sourirait--inquiétant témoin-- +Au lent écho d'un chant lointain d'épithalame. +Dans une obsession de musc et de benjoin. + + + DIZAIN MIL HUIT CENT TRENTE + +Je suis né romantique et j'eusse été fatal +En un frac très étroit aux boutons de métal, +Avec ma barbe en pointe et mes cheveux en brosse. +Hablant español, très loyal et très féroce, +L'oeil idoine à l'oeillade et chargé de défis. +Beautés mises à mal et bourgeois déconfits +Eussent bondé ma vie et soûlé mon coeur d'homme. +Pâle et jaune, d'ailleurs, et taciturne comme +Un enfant scrofuleux dans un Escurial... +Et puis j'eusse été si féroce et si loyal! + + + A HORATIO + +Ami, le temps n'est plus des guitares, des plumes, +Des créanciers, des duels hilares à propos +De rien, des cabarets, des pipes aux chapeaux +Et de cette gaîté banale où nous nous plûmes. + +Voici venir, ami très tendre, qui t'allumes +Au moindre dé pipé, mon doux briseur de pots, +Horatio, terreur et gloire des tripots, +Cher diseur de jurons à remplir cent volumes, + +Voici venir parmi les brumes d'Elseneur +Quelque chose de moins plaisant, sur mon honneur, +Qu'Ophélia, l'enfant aimable qui s'étonne. + +C'est le spectre, le spectre impérieux! Sa main +Montre un but et son oeil éclaire et son pied tonne, +Hélas! et nul moyen de remettre à demain! + + + SONNET BOITEUX + _A Ernest Delahaye_. + +Ah! vraiment c'est triste, ah! vraiment ça finit trop mal. +Il n'est point permis d'être à ce point infortuné. +Ah! vraiment c'est trop la mort du naïf animal +Qui voit tout son sang couler sous son regard fané. + +Londres fume et crie. O quelle ville de la Bible! +Le gaz flambe et nage et les enseignes sont vermeilles. +Et les maisons dans leur ratatinement terrible +Épouvantent comme un sénat de petites vieilles. + +Tout l'affreux passé saute, piaule, miaule et glapit +Dans le brouillard rose et jaune et sale des _sohos_ +Avec des _indeeds_ et des _all rights_ et des _hâos_. + +Non vraiment c'est trop un martyre sans espérance, +Non vraiment cela finit trop mal, vraiment c'est triste: +O le feu du ciel sur cette ville de la Bible! + + + LE CLOWN + + _A Laurent Tailhade_. + +Bobèche, adieu! bonsoir, Paillasse! arrière, Gille! +Place, bouffons vieillis, au parfait plaisantin, +Place! très grave, très discret et très hautain, +Voici venir le maître à tous, le clown agile. + +Plus souple qu'Arlequin et plus brave qu'Achille, +C'est bien lui, dans sa blanche armure de satin; +Vides et clairs ainsi que des miroirs sans tain, +Ses yeux ne vivent pas dans son masque d'argile. + +Ils luisent bleus parmi le fard et les onguents, +Cependant que la tête et le buste, élégants, +Se balancent par l'arc paradoxal des jambes. + +Puis il sourit. Autour le peuple bête et laid, +La canaille puante et _sainte_ des Iambes, +Acclame l'histrion sinistre qui la hait. + + + _Écrit sur l'Album de Mme N. de V_. + +Des yeux tout autour de la tête +Ainsi qu'il est dit dans Murger. +Point très bonne, un esprit d'enfer +Avec des rires d'alouette. + +Sculpteur, musicien, poète +Sont ses hôtes. Dieux, quel hiver +Nous passâmes! Ce fut amer +Et doux. Un sabbat! Une fête! + +Ses cheveux, noir tas sauvage où +Scintille un barbare bijou, +La font reine et la font fantoche. + +Ayant vu cet ange pervers, +«Oùsqu'est mon sonnet?» dit Arvers +Et Chilpéric dit: «Sapristoche!» + + + LE SQUELETTE + + _A Albert Mérat_. + +Deux reîtres saouls, courant les champs, virent parmi +La fange d'un fossé profond une carcasse +Humaine dont la faim torve d'un loup fugace +Venait de disloquer l'ossature à demi. + +La tête, intacte, avait ce rictus ennemi +Qui nous attriste, nous énerve et nous agace. +Or, peu mystiques, nos capitaines Fracasse +Songèrent (John Falstaff lui-même en eût frémi) + +Qu'ils avaient bu, que tout vin bu filtre et s'égoutte, +Et qu'en outre ce mort avec son chef béant +Ne serait pas fâché déboire aussi, sans doute. + +Mais comme il ne faut pas insulter au Néant, +Le squelette s'étant dressé sur son séant +Fit signe qu'ils pouvaient continuer leur route. + + _A Albert Mérat_. + +Et nous voilà très doux à la bêtise humaine, +Lui pardonnant vraiment et même un peu touchés +De sa candeur extrême et des torts très légers +Dans le fond qu'elle assume et du train qu'elle mène. + +Pauvres gens que les gens! Mourir pour Célimène, +Épouser Angélique ou venir de nuit chez +Agnès et la briser, et tous les sots péchés, +Tel est l'Amour encor plus faible que la Haine! + +L'Ambition, l'Orgueil, des tours dont vous tombez, +Le Vin, qui vous imbibe et vous tord imbibés, +L'Argent, le Jeu, le Crime, un tas de pauvres crimes! + +C'est pourquoi, mon très cher Mérat, Mérat et moi, +Nous étant dépouillés de tout banal émoi, +Vivons clans un dandysme épris des seules Rimes! + + + ART POÉTIQUE + + _A Charles Morice_. + +De la musique avant toute chose, +Et pour cela préfère l'Impair +Plus vague et plus soluble dans l'air, +Sans rien en lui qui pèse ou qui pose. + +Il faut aussi que tu n'ailles point +Choisir tes mots sans quelque méprise: +Rien de plus cher que la chanson grise +Où l'Indécis au Précis se joint. + +C'est des beaux yeux derrière les voiles, +C'est le grand jour tremblant de midi, +C'est, par un ciel d'automne attiédi, +Le bleu fouillis des claires étoiles! + +Car nous voulons la Nuance encor, +Pas la Couleur, rien que la nuance! +Oh! la nuance seule fiance +Le rêve au rêve et la flûte au cor! + +Fuis du plus loin la Pointe assassine, +L'Esprit cruel et le rire impur, +Qui font pleurer les yeux de l'Azur, +Et tout cet ail de basse cuisine! + +Prends l'éloquence et tords-lui son cou! +Tu feras bien, en train d'énergie, +De rendre un peu la Rime assagie. +Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où? + +O qui dira les torts de la Rime! +Quel enfant sourd ou quel nègre fou +Nous a forgé ce bijou d'un sou +Qui sonne creux et faux sous la lime? + +De la musique encore et toujours! +Que ton vers soit la chose envolée +Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée +Vers d'autres cieux à d'autres amours. + +Que ton vers soit la bonne aventure +Éparse au vent crispé du matin +Qui va fleurant la menthe et le thym... +Et tout le reste est littérature. + + + LE PITRE + +Le tréteau qu'un orchestre emphatique secoue +Grince sous les grands pieds du maigre baladin +Qui harangue non sans finesse et sans dédain +Les badauds piétinant devant lui dans la boue. + +Le plâtre de son front et le fard de sa joue +Font merveille. Il pérore et se tait tout soudain, +Reçoit des coups de pieds au derrière, badin +Baise au cou sa commère énorme, et fait la roue. + +Ses boniments de coeur et d'âme, approuvons-les. +Son court pourpoint de toile à fleurs et ses mollets +Tournants jusqu'à l'abus valent que l'on s'arrête. + +Mais ce qui sied à tous d'admirer, c'est surtout +Cette perruque d'où se dresse sur la tête, +Preste, une queue avec un papillon au bout. + + + ALLÉGORIE + + _A Jules Valadon_. + +Despotique, pesant, incolore, l'Été, +Comme un roi fainéant présidant un supplice, +S'étire par l'ardeur blanche du ciel complice +Et bâille. L'homme dort loin du travail quitté. + +L'alouette, au matin, lasse n'a pas chanté. +Pas un nuage, pas un souffle, rien qui plisse. +Ou ride cet azur implacablement lisse +Où le silence bout dans l'immobilité. + +L'âpre engourdissement a gagné les cigales +Et sur leur lit étroit de pierres inégales +Les ruisseaux à moitié taris ne sautent plus. + +Une rotation incessante de moires +Lumineuses étend ses flux et ses reflux... +Des guêpes, ça et là volent, jaunes et noires. + + + L'AUBERGE + + _A Jean Moréas_. + +Murs blancs, toit rouge, c'est l'Auberge fraîche au bord +Du grand chemin poudreux où le pied brûle et saigne, +L'Auberge gaie avec le _Bonheur_ pour enseigne. +Vin bleu, pain tendre, et pas besoin de passeport. + +Ici l'on fume, ici l'on chante, ici l'on dort. +L'hôte est un vieux soldat, et l'hôtesse, qui peigne +Et lave dix marmots roses et pleins de teigne, +Parle d'amour, de joie et d'aise, et n'a pas tort! + +La salle au noir plafond de poutres, aux images +Violentes, _Maleck Adel_ et les _Rois Mages_, +Vous accueille d'un bon parfum de soupe aux choux. + +Entendez-vous? C'est la marmite qu'accompagne +L'horloge du tic-tac alléger de son pouls. +Et la fenêtre s'ouvre au loin sur la campagne. + + + CIRCONSPECTION + + _A Gaston Sénéchal_. + +Donne ta main, retiens ton souffle, asseyons-nous +Sous cet arbre géant où vient mourir la brise +En soupirs inégaux sous la ramure grise +Que caresse le clair de lune blême et doux. + +Immobiles, baissons nos yeux vers nos genoux. +Ne pensons pas, rêvons. Laissons faire à leur guise +Le bonheur qui s'enfuit et l'amour qui s'épuise, +Et nos cheveux frôlés par l'aile des hiboux. + +Oublions d'espérer. Discrète et contenue, +Que l'âme de chacun de nous deux continue +Ce calme et cette mort sereine du soleil. + +Restons silencieux parmi la paix nocturne: +Il n'est pas bon d'aller troubler dans son sommeil +La nature, ce dieu féroce et taciturne. + + + VERS POUR ÊTRE CALOMNIÉ + + _A Charles Vignier_. + +Ce jour je m'étais penché sur ton sommeil. +Tout ton corps dormait chaste sur l'humble lit, +Et j'ai vu, comme un qui s'applique et qui lit, +Ah! j'ai vu que tout est vain sous le soleil! + +Qu'on vive, ô quelle délicate merveille, +Tant notre appareil est une fleur qui plie! +O pensée aboutissant à la folie! +Va, pauvre, dors, moi, l'effroi pour toi m'éveille. + +Ah! misère de t'aimer, mon frêle amour +Qui vas respirant comme on respire un jour! +O regard fermé que la mort fera tel! + +O bouche qui ris en songe sur ma bouche, +En attendant l'autre rire plus farouche! +Vite, éveille-toi! Dis, l'âme est immortelle? + + + LUXURES + + A _Léor Trézenik_. + +Chair! ô seul fruit mordu des vergers d'ici-bas, +Fruit amer et sucré qui jutes aux dents seules +Des affamés du seul amour, bouches ou gueules, +Et bon dessert des forts, et leurs joyeux repas, + +Amour! le seul émoi de ceux que n'émeut pas +L'horreur de vivre, Amour qui presses sous tes meules +Les scrupules des libertins et des bégueules +Pour le pain des damnés qu'élisent les sabbats, + +Amour, tu m'apparais aussi comme un beau pâtre +Dont rêve la fileuse assise auprès de l'àtre +Les soirs d'hiver dans la chaleur d'un sarment clair, + +Et la fileuse, c'est la Chair et l'heure tinte +Où le rêve éteindra la rêveuse,--heure sainte +Ou non! qu'importe à votre extase, Amour et Chair? + + + VENDANGES + + _A Gorges Hall_. + +Les choses qui chantent dans la tête +Alors que la mémoire est absente, +Écoutez! c'est notre sang qui chante... +O musique lointaine et discrète! + +Écoutez! c'est notre sang qui pleure +Alors que notre âme s'est enfuie +D'une voix jusqu'alors inouïe +Et qui va se taire tout à l'heure. + +Frère du sang de la vigne rose, +Frère du vin de la veine noire, +O vin, ô sang, c'est l'apothéose! + +Chantez, pleurez! Chassez la mémoire +Et chassez l'âme, et jusqu'aux ténèbres +Magnétisez nos pauvres vertèbres. + + + IMAGES D'UN SOU + + _A Léon Dierx_. + +De toutes les douleurs douces +Je compose mes magies! +Paul, les paupières rougies, +Erre seul aux Pamplemousses. +La Folle-par-amour chante +Une ariette touchante. +C'est la mère qui s'alarme +De sa fille fiancée. +C'est l'épouse délaissée +Qui prend un sévère charme +A s'exagérer l'attente +Et demeure palpitante. +C'est l'amitié qu'on néglige +Et qui se croit méconnue. +C'est toute angoisse ingénue, +Cest tout bonheur qui s'afflige: +L'enfant qui s'éveille et pleure, +Le prisonnier qui voit l'heure, +Les sanglots des tourterelles, +La plainte des jeunes filles. +C'est l'appel des Inésilles, +--Que gardent dans des tourelles +De bons vieux oncles avares-- +A tous sonneurs de guitares. +Voici Damon qui soupire +La tendresse à Geneviève +De Brabant qui fait ce rêve +D'exercer un chaste empire +Dont elle-même se pâme +Sur la veuve de Pyrame +Tout exprès ressuscitée, +Et la forêt des Ardennes +Sent circuler dans ses veines +La flamme persécutée +De ces princesses errantes +Sous les branches murmurantes, +Et madame Malbrouck monte +A sa tour pour mieux entendre +La viole et la voix tendre +De ce cher trompeur de Comte +Ory qui vient d'Espagne +Sans qu'un doublon l'accompagne. +Mais il s'est couvert de gloire +Aux gorges des Pyrénées +Et combien d'infortunées +Au teint de lis et d'ivoire +Ne fit-il pas à tous risques +Là-bas, parmi les Morisques!... +Toute histoire qui se mouille +De délicieuses larmes, +Fût-ce à travers, des chocs d'armes, +Aussitôt chez moi s'embrouille, +Se mêle à d'autres encore, +Finalement s'évapore +En capricieuses nues, +Laissant à travers des filtres +Subtiles talismans et philtres +Au fin fond de mes cornues +Au feu de l'amour rougies. +Accourez à mes magies! +C'est très beau. Venez d'aucunes +Et d'aucuns. Entrez, bagasse! +Cadet-Roussel est paillasse +Et vous dira vos fortunes. +C'est Crédit qui tient la caisse. +Allons vite qu'on se presse! + + + LES UNS ET LES AUTRES + + COMÉDIE DÉDIÉE A + + _Théodore de Banville_. + +PERSONNAGES: + + +MYRTIL +SYLVANDRE +ROSALINDE +CHLORIS +MEZZETIN +GORYDON +AMINTE +BERGERS, MASQUES. + + +_La scène se passe dans un parc de Wateau, vers une fin +d'après-midi d'été._ + +_Une nombreuse compagnie d'hommes et de femmes est +groupée, en de nonchalantes attitudes, autour d'un chanteur +costumé en Mezzetin, qui s'accompagne doucement sur une +mandoline._ + + + + + SCÈNE I + + MEZZETIN, _chantant_. + +Puisque tout n'est rien que fables, +Hormis d'aimer ton désir, +Jouis vite du loisir +Que te font des dieux affables. +Puisqu'à ce point se trouva +Facile ta destinée, +Puisque vers toi ramenée +L'Arcadie est proche,--va! +Va! le vin dans les feuillages +Fait éclater les beaux yeux +Et battre les coeurs joyeux +A l'étroit sous les corsages... + + CORYDON + +A l'exemple de la cigale nous avons +Chanté... + AMINTE + + Si nous allions danser? + +Tous, _moins Myrtil, Rosalinde, Sylvandre et Chloris_. + + Nous vous suivons! + + _(Ils sortent à l'exception des mêmes_.) + + + SCÈNE II + + + MYRTIL, ROSALINDE, SYLVANDRE, CHLORIS + + ROSALINDE, _à Myrtil._ +Restons. + + CHLORIS, _à Sylvandre_. + + Favorisé, vous pouvez dire l'être: +J'aime la danse à m'en jeter par la fenêtre, +Et si je ne vais pas sur l'herbette avec eux, +C'est bien pour vous! + + _(Sylvandre la presse.)_ + + Paix là! Que vous êtes fougueux! + + _(Sortent Sylvandre et Chloris_.) + + + + + SCÈNE III + + + MYRTIL, ROSALINDE + + ROSALINDE + +Parlez-moi. + + MYRTIL + + De quoi voulez-vous donc que je cause? +Du passé? Cela vous ennuierait, et pour cause. +Du présent? A quoi bon, puisque nous y voilà? +De l'avenir? Laissons en paix ces choses-là! + + ROSALINDE + +Parlez-moi du passé. + + MYRTIL + + Pourquoi? + + ROSALINDE + + C'est mon caprice. +Et fiez-vous à la mémoire adulatrice +Qui va teinter d'azur les plus mornes jadis +Et masque les enfers anciens en paradis. + + MYRTIL + +Soit donc! J'évoquerai, ma chère, pour vous plaire, +Ce morne amour qui fut, hélas! notre chimère, +Regrets sans fin, ennuis profonds, poignants remords, +Et toute la tristesse atroce dos jours morts; +e dirai nos plus beaux espoirs déçus sans cesse, +Ces deux coeurs dévoués jusques à la bassesse +Et soumis l'un à l'autre, et puis, finalement, +Pour toute récompense et tout remerciement, +Navrés, martyrisés, bafoués l'un par l'autre, +Ma folle jalousie étreinte par la vôtre, +Vos soupçons complétant l'horreur de mes soupçons, +Toutes vos trahisons, toutes mes trahisons! +Oui, puisque ce passé vous flatte et vous agrée. +Ce passé que je lis tracé comme à la craie +Sur le mur ténébreux du souvenir, je veux, +Ce passé tout entier, avec ses désaveux +Et ses explosions de pleurs et de colère, +Vous le redire, afin, ma chère, de vous plaire! + + ROSALINDE + +Savez-vous que je vous trouve admirable, ainsi +Plein d'indignation élégante? + + MYRTIL, _irrité_. + + Merci! + + ROSALINDE + +Vous vous exagérez aussi par trop les choses. +Quoi! pour un peu d'ennui, quelques heures moroses, +Vous lamenter avec ce courroux enfantin! +Moi je rends grâce au dieu qui me fit ce destin +D'avoir aimé, d'aimer l'ingrat, d'aimer encore +L'ingrat qui tient de sots discours, et qui m'adore +Toujours, ainsi, qu'il sied d'ailleurs en ce pays +De Tendre. Oui! Car malgré vos regards ébahis +Et vos bras de poupée inerte, je suis sûre +Que vous gardez toujours ouverte la blessure +Faite par ces yeux-ci, boudeur, à ce coeur-là. + + MYRTIL, _attendri_. + +Pourtant le jour où cet amour m'ensorcela +Vous fut autant qu'à moi funeste, mon amie. +Croyez-moi, réveiller la tendresse endormie, +C'est téméraire, et mieux vaudrait pieusement +Respecter jusqu'au bout son assoupissement +Qui ne peut que finir par la mort naturelle. + + ROSALINDE + +Fou! par quoi pouvons-nous vivre, sinon par elle? + + MYRTIL, _sincère_. + +Alors, mourons! + + ROSALINDE + + Vivons plutôt! Fût-ce à tout prix! +Quant à moi, vos aigreurs, vos fureurs, vos mépris, +Qui ne sont, je le sais, qu'un dépit éphémère, +Et cet orgueil qui rend votre parole amère, +J'en veux faire litière à mon amour têtu, +Et je vous aimerai quand même, m'entends-tu? + + MYRTIL + +Vous êtes mutinée... + + + ROSALINDE + + Allons, laissez-vous faire! + + MYRTIL, _cédant_. + +Donc, il le faut! + + ROSALINDE + + Venez cueillir la primevère +De l'amour renaissant timide après l'hiver. +Quittez ce front chagrin, souriez comme hier +A ma tendresse entière et grande, encor qu'ancienne! + +MYRTIL + +Ah! toujours tu m'auras mené, magicienne! + + (_Ils sortent. Rentrent Sylvandre et Chloris._) + + + + SCÈNE IV + + SYLVANDRE, CHLORIS + + + CHLORIS, _courant_. + +Non! + + + SYLVANDRE + + Si! + + CHLORIS + + Je ne veux pas... + + SYLVANDRE, _la baisant sur la nuque_. + + Dites: je ne veux plus! + + (_La tenant embrassée._) + +Mais voici, j'ai fixé vos voeux irrésolus +Et le milan affreux tient la pauvre hirondelle. + + CHLORIS + +Fi! l'action vilaine! Au moins rougissez d'elle! +Mais non! Il rit, il rit! + + (_Pleurnichant pour rire._) + + Ah, oh, hi, que c'est mal! + + SYLVANDRE + +Tarare! mais le seul état vraiment normal, +C'est le nôtre, c'est, fous l'un de l'autre, gais, libres, +Jeunes, et méprisant tous autres équilibres +Quelconques, qui ne sont que cloche-pieds piteux, +D'avoir deux coeurs pour un, et, chère âme, un pour deux! + + CHLORIS + +Que voilà donc, Monsieur l'amant, de beau langage! +Vous êtes procureur ou poète, je gage, +Pour ainsi discourir, sans rire, obscurément. + + SYLVANDRE + +Vous vous moquez avec un babil très charmant, +Et me voici deux fois épris de ma conquête: +Tant d'éclat en vos yeux jolis, et dans la tête +Tant d'esprit! Du plus fin encore, s'il vous plaît. + + CHLORIS + +Et si je vous trouvais par hasard bête et laid, +Fier conquérant fictif, grand vainqueur en peinture? + + SYLVANDRE + +Alors, n'eussiez-vous pas arrêté l'aventure +De tantôt, qui semblait exclure tout dégoût +Conçu par vous, à mon détriment, après tout? + + CHLORIS + +O la fatuité des hommes qu'on n'évince +Pas sur-le-champ! Allez, allez, la preuve est mince +Que vous invoquez là d'un penchant présumé +De mon coeur pour le vôtre, aspirant bien-aimé. +--Au fait, chacun de nous vainement déblatère +Et, tenez, je vais dire mon caractère, +Pour qu'étant à la fin bien au courant de moi +Si vous souffrez, du moins vous connaissiez pourquoi, +Sachez donc... + + SYLVANDRE + Que je meure ici, ma toute belle, +Si j'exige... + + + CHLORIS + + --Sachez d'abord vous taire.--Or celle +Qui vous parle est coquette et folle. Oui, je le suis. +J'aime les jours légers et les frivoles nuits; +J'aime un ruban qui m'aille, un amant qui me plaise, +Pour les bien détester après tout à mon aise. +Vous, par exemple, vous, Monsieur, que je n'ai pas +Naguère tout à fait traité de haut en bas, +Me dussiez-vous tenir pour la pire pécore, +Eh bien, je ne sais pas si je vous souffre encore! + + + SYLVANDRE, _souriant._ +Dans le doute... + + CHLORIS, _coquette, s'enfuyant_. + + «Abstiens-toi», dit l'autre. Je m'abstiens. + + SYLVANDRE, _presque naïf_. + +Ah! c'en est trop, je souffre et je m'en vais pleurer. + + CHLORIS, _touchée, mais gaie_. + + Viens, +Enfant, mais souviens-toi que je suis infidèle +Souvent, ou bien plutôt, capricieuse. Telle +Il faut me prendre. Et puis, voyez-vous, nous voici +Tous deux bien amoureux,--car je vous aime aussi,-- +Là! voilà le gros mot lâché! Mais... + + SYLVANDRE + O cruelle +Réticence! + + CHLORIS + + Attendez la fin, pauvre cervelle. +Mais, dirai-je, malgré tous nos transports et tous +Nos serments mutuels, solennels, et jaloux +D'être éternels, un dieu malicieux préside +Aux autels de Paphos-- + + (_Sur un geste de dénégation de Sylvandre_.) + + C'est un fait--et de Gnide. +Telle est la loi qu'Amour à nos coeurs révéla. +L'on n'a pas plutôt dit ceci qu'on fait cela. +Plus tard on se repend, c'est vrai, mais le parjure +A des ailes, et comme il perdrait sa gageure +Celui qui poursuivrait un mensonge envolé! +Qu'y faire? Promener son souci désolé, +Bras ballants, yeux rougis, la têle décoiffée, +A travers monts et vaux, ainsi qu'une autre Orphée, +Gonfler l'air de soupirs et l'Océan de pleurs +Par l'indiscrétion de bavardes douleurs? +Non, cent fois non! Plutôt aimer à l'aventure +Et ne demander pas l'impossible à Nature! +Nous voici, venez-vous de dire, bien épris +L'un et l'autre, soyons heureux, faisons mépris +De tout ce qui n'est pas notre douce folie! +Deux coeurs pour un, un coeur pour deux... je m'y rallie, +Me voici vôtre, tienne!... Êtes-vous rassuré? +Tout à l'heure j'avais mille fois tort, c'est vrai, +D'ainsi bouder un coeur offert de bonne grâce, +Et c'est moi qui reviens à vous, de guerre lasse. +Donc aimons-nous. Prenez mon coeur avec ma main, +Mais, pour Dieu, n'allons pas songer au lendemain, +Et si ce lendemain doit ne pas être aimable, +Sachons que tout bonheur repose sur le sable, +Qu'en amour il n'est pas de malhonnêtes gens, +Et surtout soyons-nous l'un à l'autre indulgents. +Cela vous plaît? + + SYLVANDRE + + Cela me plairait si... + + + SCÈNE V + + LES PRÉCÉDENTS, MYRTIL + + MYRTIL, _survenant_. + + Madame +A raison. Son discours serait l'épithalame +Que j'eusse proféré si... + + + CHLORIS + + Cela fait deux «si», +C'est un de trop. + + MYRTIL, _à Chloris_. + + Je pense absolument ainsi +Que vous. + + CHLORIS, _à Sylvandre_. + + Et vous, Monsieur? + + SYLVANDRE + + La vérité m'oblige... + + CHLORIS, _au même_. + +Et quoi, monsieur, déjà si tiède! + + MYRTIL, _à Chloris_. + + L'homme-lige +Qu'il vous faut, ô Chloris. c'est moi... + + + SCÈNE VI + + LES PRÉCÉDENTS, ROSALINDE + + ROSALINDE, _survenant_. + + Salut! je suis +Alors, puisqu'il le faut décidément, depuis +Tous ces étonnements où notre coeur se joue, +A votre chariot la cinquième roue. + + (A _Myrtil_.) + +Je vous rends vos serments anciens et les nouveaux +Et les récents, les vrais aussi bien-que les faux. + + MYRTIL, _au bras de Chloris et protestant + comme par manière d'acquit._ + +Chère! + + ROSALINDE + + Vous n'avez pas besoin de vous défendre, +Car me voici l'amie intime de Sylvandre. + + SYLVANDRE, _ravi, surpris et léger_. + +O doux Charybde après un aimable Scylla! +Mais celle-ci va faire ainsi que celle-là +Sans doute, et toutes deux, adorables coquettes +Dont les caprices sont bel et bien des raquettes, +Joueront avec mon coeur, je le crains, au volant. + + CHLORIS, _à Sylvandre_. + +Fat! + + ROSALINDE, _au même_. + + Ingrat! + + MYRTIL, _au même_. + + Insolent! + + SYLVANDRE, _à Myrtil_. + + Quand à cet «insolent», +Ami cher, mes griefs sont au moins réciproques, +Et, s'il est vrai que nous te vexions, tu nous choques. + + (_A Rosalinde et à Chloris_.) + +Mesdames, je suis votre esclave à toutes deux, +Mais mon coeur qui se cabre aux chemins hasardeux +Est un méchant cheval réfractaire à la bride, +Qui devant tout péril connu s'enfuit, rapide, +A tous crins, s'allât-il rompre le col plus loin. + + (_A Rosalinde_.) + +Or, donc, si vous avez, Rosalinde, besoin +Pour un voyage au bleu pays des fantaisies +D'un franc coursier, gourmand de provendes choisies +Et quelque peu fringant, mais jamais rebuté, +Chevauchez à loisir ma bonne volonté. + + MYRTIL + +La déclaration est un tant soit peu roide, +Mais, bah! chat échaudé craint l'eau, fût-elle froide, + + (_A Rosalinde_) + +N'est-ce pas, Rosalinde, et vous le savez bien, +Que ce chat-là surtout, c'est moi. + + ROSALINDE + + Je ne sais rien. + + MYRTIL + +Et puisqu'en ce conflit où chacun se rebiffe +Chloris aussi veut bien m'avoir pour hippogriffe +De ses rêves devers la lune ou bien ailleurs, +Me voici tout bridé, couvert d'ailleurs de fleurs +Charmantes aux odeurs puissantes et divines +Dont je sentirai tôt ou lard les épines, + + + (_A Chloris_) + +Madame, n'est-ce pas? + + + CHLORIS + + Taisez-vous et m'aimez. +Adieu, Sylvandre! + + ROSALINDE + + Adieu, Myrtil! + + MYRTIL, _à Rosalinde_. + + Est-ce à jamais? + + + SYLVANDRE, _à Chloris_. + +C'est pour toujours! + + ROSALINDE + + Adieu, Myrtil! + + CHLORIS + + Adieu, Sylvandre! + + (_Sortent Sylvandre et Rosalinde_). + + + + SCÈNE VII + + MYRTIL, CHLORIS + + CHLORIS + +C'est donc que vous avez de l'amour à revendre +Pour, le joug d'une amante irritée écarté, +Vous tourner aussitôt vers ma faible beauté? + + MYRTIL + +Croyez-vous qu'elle soit à ce point offensée? + + CHLORIS + +Qui? ma beauté? + + MYRTIL + + Non. L'autre... + + + CHLORIS + + Ah!--J'avais la pensée +Bien autre part, je vous l'avoue, et m'attendais +A quelque madrigal un peu compliqué, mais +Sans doute, vous voulez parler de Rosalinde +Et de courroux auquel son coeur crispé se guinde... +N'en doutez pas, elle est vexée horriblement. + + MYRTIL + +En êtes-vous bien sûre? + + CHLORIS + + Ah! ça, pour un amant +Tout récemment élu, sur sa chaude supplique +Encore! et clans un tel concours mélancolique +Malgré qu'un tant soit peu plaisant d'événements, +Ne pouvez-vous pas mieux employer les moments +Premiers de nos premiers amours, ô cher Thésée, +Qu'à vous préoccuper d'Ariane laissée? +--Mais taisons cela, quitte à plus lard en parler.-- +Eh oui, là je vous jure, à ne vous rien céler, +Que Rosalinde éprise encor d'un infidèle, +Trépigne, peste, enrage, et sa rancoeur est telle +Qu'elle m'en a pris mon Sylvandre de dépit. + + MYRTIL + +Et vous regrettez fort Sylvandre? + + CHLORIS + + Mal lui prit, +Que je crois, de tomber sur votre ancienne amie? + + MYRTIL + +Et pourquoi? + + CHLORIS + + Faux naïf! je ne le dirai mie, + + MYRTIL + +Mais regrettez-vous fort Sylvandre? + + CHLORIS + M'aimez-vous, +Vous? + + MYRTIL + + Vos yeux sont si beaux, votre... + + CHLORIS + + Êtes-vous jaloux +De Sylvandre? + + MYRTIL, _très vivement_. + + O oui! + + (_Se reprenant_.) + + Mais au passé, chère belle. + + + CHLORIS + +Allons, un tel aveu, bien que tardif, s'appelle +Une galanterie, et je l'admets ainsi +Donc vous m'aimez? + + MYRTIL, _distrait, après un silence_. + + O oui! + + + CHLORIS. + + Quel amoureux transi +Vous seriez si d'ailleurs vous l'étiez de moi! + + + MYRTIL, _même jeu que précédemment_. + + Douce +Amie! + + CHLORIS + +Ah! que c'est froid! «Douce amie!» Il vous trousse +Un compliment banal et prend un air vainqueur! +J'aurai longtemps vos «oui» de tantôt sur le coeur. + + MYRTIL, _indolemment_. + +Permettez... + + CHLORIS + + Mais voici Rosalinde et Sylvandre. + + + MYRTIL, _comme réveillé en sursaut_. + +Rosalinde! + + + CHLORIS + + Et Sylvandre. Et quel besoin de fendre +Ainsi l'air de vos bras en façon de moulin? +Ils débusquent. Tournons vite le terre-plein +Et vidons, s'il vous plaît, ailleurs celle querelle. + + (_Ils sortent_.) + + + SCÈNE VIII + + SYLVANDRE, ROSALINDE + + + SYLVANDRE + +Et voilà mon histoire en deux mots. + + ROSALINDE + + Elle est telle +Que j'y lis à l'envers l'histoire de Myrtil. +Par un pressentiment inquiet et subtil +Vous redoutez l'amour qui venait et sa lèvre +Aux baisers inconnus encore, et lui qu'enfièvre +Le souvenir d'un vieil amour désenlacé, +Stupide autant qu'ingrat, il a peur du passé, +Et tous deux avez tort, allez Sylvandre. + + SYLVANDRE + + Dites +Qu'il a tort... + + ROSALINDE + + Non, tous deux, et vous n'êtes pas quittes, +Et tous deux souffrirez, et ce sera bien fait. + + SYLVANDRE + +Après tout je ne vois que très mal mon forfait, +Et j'ignore très bien quel sera mon martyre. + + (_Minaudant_.) + +A moins que votre coeur... + + ROSALINDE + + Vous avez tort de rire. + + SYLVANDRE + +Je ne ris pas, je dis posément d'une part +Que je ne crois point tant criminel mon départ +D'avec Chloris, coquette aimable mais sujette +A caution, et puis, d'autre part, je projette +D'être heureux avec vous qui m'avez bien voulu +Recueillir quand brisé, désemparé, moulu, +Berné par ma maîtresse et planté là par elle +J'allais probablement me brûler la cervelle +Si j'avais eu quelque arme à feu sous mes dix doigts. +Oui je vais vous aimer, je le veux (je le dois +En outre), je vais vous aimer à la folie... +Donc, arrière regrets, dépit, mélancolie! +Je serai votre chien féal, ton petit loup +Bien doux... + + ROSALINDE + + Vous avez tort de rire, encore un coup. + + SYLVANDRE + +Encore un coup, je ne ris pas. Je vous adore, +J'idolâtre ta voix si tendrement sonore; +J'aime vos pieds, petits à tenir dans la main, +Qui font un bruit mignard et gai sur le chemin +Et luisent, rêves blancs, sous les pompons des mules. +Quand les grands yeux, de qui les astres sont émules, +Abaissent jusqu'à nous leurs aimables rayons, +Comparable à ces fleurs d'été que nous voyons +Tourner vers le soleil leur fidèle corolle, +Lors je tombe en extase et reste sans parole, +Sans vie et sans pensée, éperdu, fou, hagard, +Devant l'éclat charmant et fier de ton regard. +Je frémis à ton souffle exquis comme au veut l'herbe, +O ma charmante, ô ma divine, ô ma superbe, +Et mon âme palpite au bout de tes cils d'or... +--A propos, croyez-vous que Chloris m'aime encor? + + ROSALINDE + +Et si je le pensais? + + SYLVANDRE + + Question saugrenue +En effet! + + ROSALINDE + + Voulez-vous la vérité bien nue? + + SYLVANDRE + +Non! Que me fait? Je suis un sot, et me voici +Confus, et je vous aime uniquement. + + ROSALINDE + + Ainsi, +Cela vous est égal qu'il soit patent, palpable, +Évident que Chloris vous adore... + + SYLVANDRE + + Du diable +Si c'est possible! Elle! Elle! Allons donc! + + (_Soucieux, tout à coup, à part_.) + + Hélas! + + ROSALINDE + + Quoi, +Vous en doutez? + + SYLVANDRE + + Ce coeur volage suit sa loi, +Elle leurre à présent, Myrtil... + + ROSALINDE, _passionnément_. + + Elle le leurre. +Dites-vous? Mais alors il l'aime!... + + SYLVANDRE + + Que je meure +Si je comprends ce cri jaloux! + + ROSALINDE + + Ah! taisez-vous! + + SYLVANDRE + +Un trompeur! une folle! + + ROSALINDE + + Es-tu donc pas jaloux +De Myrtil, toi, hein, dis? + + SYLVANDRE, _comme frappé subitement + d'une idée douloureuse_. + + Tiens! la fâcheuse idée +Mais c'est qu'oui! me voici l'âme tout obsédée... + + ROSALINDE, _presque joyeuse_ + +Ah! vous êtes jaloux aussi, je savais bien! + + SYLVANDRE, _à part_. + +Feignons encor. + + (_A Rosalinde_.) + + Je vous jure qu'il n'en est rien +Et si vraiment je suis jaloux de quelque chose, +Le seul Myrtil du temps jadis en est la cause. + + ROSALINDE + +Trêve de compliments fastidieux. Je suis +Très triste, et vous aussi. Le but que je poursuis +Est le vôtre. Causons de nos deuils identiques. +Des malheureux ce sont, il paraît, les pratiques, +Cela, dit-on, console. Or nous aimons toujours +Vous Chloris, moi Myrtil, sans espoir de retours +Apparents. Entre nous la seule différence +C'est que l'on m'a trahie, et que votre souffrance +A vous vient de vous-même et n'est qu'un châtiment. +Ai-je tort? + + SYLVANDRE + + Vous lisez dans mon coeur couramment, +Chère Chloris, je t'ai méchamment méconnue! +Qui me rendra jamais la malice ingénue, +Et la gaîté si bonne, et ta grâce, et ton coeur? + + ROSALINDE + +Et moi, par un destin bien autrement moqueur, +Je pleure après Myrtil infidèle... + + SYLVANDRE + + Infidèle! +Mais c'est qu'alors Chloris l'aimerait. O mort d elle! +J'enrage et je gémis! Mais ne disiez-vous pas +Tantôt qu'elle m'aimait encore.--O cieux, là-bas, +Regardez, les voilà! + + ROSALINDE + + Qu'est-ce qu'ils vont se dire? + + _(Ils remontent le théâtre.)_ + + + + + SCÈNE IX + + LES PRÉCÉDENTS, CHLORIS, MYRTIL + + + CHLORIS + +Allons, encore un peu de franchise, beau sire +Ténébreux. Avouez votre cas tout à fait. +Le silence, n'est-il pas vrai? vous étouffait, +Et l'obligation banale où vous vous crûtes +D'imiter à tout bout de champ la voix des flûtes +Pour quelque madrigal bien fade à mon endroit +Vous étouffait, ainsi qu'un pourpoint trop étroit? +Votre coeur qui battait pour elle dut me taire +Par politesse et par prudence son mystère; +Mais à présent que j'ai presque tout deviné, +Pourquoi continuer ce mutisme obstiné? +Parlez d'elle, cela d'abord sera sincère. +Puis vous souffrirez moins, et, s'il est nécessaire +De vous intéresser aux souffrances d'autrui, +J'ai besoin en retour de vous parler de lui. + + MYRTIL + +Et quoi, vous aussi, vous? + + CHLORIS + + Moi-même, hélas! moi-même, +Puis-je encore espérer que mon bien-aimé m'aime? +Nous étions tous les deux, Sylvandre, si bien faits +L'un pour l'autre! Quel sort jaloux, quel dieu mauvais +Fit ce malentendu cruel qui nous sépare? +Hélas! il fut frivole encor plus que barbare, +Et son esprit surtout fit que son coeur pécha. + + MYRTIL + +Espérez, car peut-être il se repent déjà, +Si j'en juge d'après mes remords... + + _(Il sanglote.)_ + + Et mes larmes. + +_(Sylvandre et Rosine se pressent la main_.) + + ROSALINDE, _survenant_. + +Les pleurs délicieux! Cher instant plein de charmes! + + MYRTIL + +C'est affreux! + + CHLORIS + + O douleur! + + +ROSALINDE, _sur la pointe du pied et très bas._ + + Chloris! + + CHLORIS + + Vous étiez là? + + ROSALINDE + +Le sort capricieux qui nous désassembla +A remis, faisant trêve à son ire inhumaine, +Sylvandre en bonnes mains, et je vous le ramène +Jurant son grand serment qu'on ne l'y prendrait plus. +Est-il trop tard? + + SYLVANDRE, _à Chloris_. + + O point de refus absolus! +De grâce ayez pitié quelque peu. La vengeance +Suprême, c'est d'avoir un aspect d'indulgence, +Punissez-moi sans trop de justice et daignez +Ne me point accabler de traits plus indignés +Que n'en méritent,--non mes crimes,--mais ma tête +Folle, mais mon coeur faible et lâche... + + _(Il tombe à genoux.)._ + + CHLORIS + + Êtes-vous bête? +Relevez-vous, je suis trop heureuse à présent +Pour vous dire quoi que ce soit de déplaisant, +Et je jette à ton cou mes bras de lierre. +Nous nous expliquerons plus tard (Et ma première +Querelle et mon premier reproche seront pour +L'air de doute dont tu reçus mon pauvre amour +Qui, s'il a quelques tours étourdis et frivoles, +N'en est pas moins, par ses apparences folles, +Quelque chose de tout dévoué pour toujours). +Donc, chassons ce nuage, et reprenons le cours +De la charmante ivresse où s'exalta notre âme. + + (_A Rosalinde_._) + +Et quant à vous, soyez sûre, bonne Madame, +De notre amitié franche, et baisez votre soeur. + + (_Les deux femmes s'embrassent._) + + SYLVANDRE + +O si joyeuse avec toute douceur! + + ROSALINDE, _à Myrtil_. + +Que diriez-vous, Myrtil, si je faisais comme elle? + + MYRTIL + +Dieu! elle a pardonné, clémente autant que belle. + + (_A Rosalinde._) + +O laissez-moi baiser vos mains pieusement! + + ROSALINDE + +Voilà qui finit bien et c'est un cher moment +Que celui-ci. Sans plus parler de ces tristesses, +Soyons heureux. + + (_A Chloris et à Sylvandre._) + + Sachez enlacer vos jeunesses. +Doux amis, et joyeux que vous êtes, cueillez +La fleur rouge de vos baisers ensoleillés. + + (_Se tournant vers Myrtil._) + +Pour nous, amants anciens sur qui gronde la vie, +Nous vous admirerons sans vous porter envie, +Ayant, nous, nos bonheurs discrets d'après-midi, + + (_Tous les personnages de la scène 1ère reviennent + se grouper comme au lever du rideau_) + +Et voyez, aux rayons du soleil attiédi, +Voici tous nos amis qui reviennent des danses +Comme pour recevoir nos belles confidences. + + + SCÈNE X + + Tous, _groupés comme ci-dessus._ + + MEZZETIN, _chantant_. + +Va! sans nul autre souci +Que de conserver ta joie! +Fripe les jupes de soie +Et goûte les vers aussi. + +La morale la meilleure, +En ce monde où les plus fous +Sont les plus sages de tous, +C'est encor d'oublier l'heure. + +Il s'agit de n'être point +Mélancolique et morose. +La vie est-elle une chose +Grave et ruelle à ce point? + + (_La toile tombe._) + + + + + VERS JEUNES + + + LE SOLDAT LABOUREUR + + _A Edmond Lepelletier_. + +Or ce vieillard était horrible: un de ses yeux, +Crevé, saignait, tandis que l'autre, chassieux, +Brutalement luisait sous son sourcil en brosse; +Les cheveux se dressaient d'une façon féroce, +Blancs, et paraissaient moins des cheveux que des crins; +Le vieux torse solide encore sur les reins, +Comme au ressouvenir des balles affrontées, +Cambré, contrariait les épaules voûtées; +La main gauche avait l'air de chercher le pommeau +D'un sabre habituel et dont le long fourreau +Semblait, s'embarrassant avec la sabretache, +Gêner la marche et vers la tombante moustache +La main droite parfois montait, la rebroussant. + +Il était grand et maigre et jurait en toussant. + +Fils d'un garçon de ferme et d'une lavandière, +Le service à seize ans le prit. Il fit entière +La campagne d'Égypte. Austerlitz, Iéna, +Le virent. En Espagne un moine l'éborgna: +--Il tua le bon père et lui vola sa bourse,-- +Par trois fois traversa la Prusse au pas de course, +En Hesse eut une entaille épouvantable au cou, +Passa brigadier lors de l'entrée à Moscou, +Obtint la croix et fut de toutes les défaites +D'Allemagne et de France, et gagna dans ces fêtes +Trois blessures, plus un brevet de lieutenant +Qu'il résigna bientôt, les Bourbons revenant, +A Mont-Saint-Jean, bravant la mort qui l'environne. +Dit un mot analogue à celui de Cambronne; +Puis, quand pour un second exil et le tombeau, +La Redingote grise et le petit Chapeau +Quittèrent à jamais leur France tant aimée +Et que l'on eut, hélas! dissout la grande armée, +Il revint au village, étonné du clocher. + +Presque forcé pendant un an de se cacher, +Il braconna pour vivre, et quand des temps moins rudes +L'eurent, sans le réduire à trop de platitudes, +Mis à même d'écrire en hauts lieux à l'effet +D'obtenir un secours d'argent qui lui fut fait, +Logea moyennant deux cents francs par an chez une +Parente qu'il avait, dont toute la fortune +Consistait en un champ cultivé par ses fieux, +L'un marié depuis longtemps et l'autre vieux +Garçon encore, et là notre foudre de guerre +Vivait, et bien qu'il fût tout le jour sans rien faire +Et qu'il eût la charrue et la terre en horreur, +C'était ce qu'on appelle un soldat laboureur. +Toujours levé des l'aube et la pipe à la bouche +Il allait et venait, engloutissait, farouche, +Des verres d'eau-de-vie et parfois s'enivrait, +Les dimanches tirait à l'arc au cabaret, +Après dîner faisait un quart d'heure sans faute +Sauter sur ses genoux les garçons de son hôte +Ou bien leur apprenait l'exercice et comment +Un bon soldat ne doit songer qu'au fourniment. +Le soir il voisinait, tantôt pinçant les filles, +Habitude un peu trop commune aux vieux sondrilles, +Tantôt, geste ample et voix forte qui dominait +Le grillon incessant derrière le chenêt, +Assis auprès d'un feu de sarments qu'on entoure +Confusément disait l'Elster, l'Estramadoure, +Smolensk, Dresde, Lutzen et les ravins vosgeois +Devant quatre ou cinq gars attentifs et narquois +S'exclamant et riant très fort aux endroits farces. + +Canonnade compacte et fusillade éparse, +Chevaux éventrés, coups de sabre, prisonniers +Mis à mal entre deux batailles, les derniers +Moments d'un officier ajusté par derrière, +Qui se souvient et qu'on insulte, la barrière +Clichy, les alliés jetés au fond des puits, +La fuite sur la Loire et la maraude, et puis +Les femmes que l'on force après les villes prises, +Sans choix souvent, si bien qu'on a des mèches grises +Aux mains et des dégoûts au coeur après l'ébat +Quand passe le marchef ou que le rappel bat, +Puis encore, les camps levés et les déroutes. + +Toutes ces gaîtés, tous ces faits d'armes et toutes +Ces gloires défilaient en de longs entretiens, +Entremêlés de gros jurons très peu chrétiens +Et de grands coups de poing sur les cuisses voisines. + +Les femmes cependant, soeurs, mères et cousines, +Pleuraient et frémissaient un peu, conformément +A l'usage, tout en se disant: «Le vieux ment.» + +Et les hommes fumaient et crachaient dans la cendre. + +Et lui qui quelquefois voulait bien condescendre +A parler discipline avec ces bons lourdauds +Se levait, à grands pas marchait, les mains au dos, +Et racontait alors quelque fait politique +Dont il se proclamait le témoin authentique, +La distribution des Aigles, les Adieux, +Le Sacre et ce Dix-huit Brumaire radieux, +Beau jour où le soldat qu'un bavard importune +Brisa du même coup orateurs et tribune, +Où le dieu Mars mis par la Chambre hors la Loi +Mit la Loi hors la Chambre et, sans dire pourquoi, +Balaya du pouvoir tous ces ergoteurs glabres, +Tous ces législateurs qui n'avaient pas de sabres! + +Tel parlait et faisait le grognard précité +Qui mourut centenaire à peu près l'autre été. +Le maire conduisit le deuil au cimetière. +Un feu de peloton fut tiré sur la bière +Par le garde champêtre et quatorze pompiers, +Dont sept revinrent plus ou moins estropiés +A cause des mauvais fusils de la campagne. +Un tertre qu'une pierre assez grande accompagne +Et qu'orne un saule en pleurs est l'humble monument +Où notre héros dort perpétuellement. +De plus, suivant le voeu dernier du camarade, +On grava sur la pierre, après ses noms et grade, +Ces mots que tout Français doit lire en tressaillant: +«Amour à la plus belle et gloire au plus vaillant.» + + + LES LOUPS + +Parmi l'obscur champ de bataille +Rôdant sans bruit sous le ciel noir, +Les loups obliques font ripaille +Et c'est plaisir que de les voir, + +Agiles, les yeux verts, aux pattes +Souples sur les cadavres mous, +--Gueules vastes et têtes plates-- +Joyeux, hérisser leurs poils roux. + +Un rauquement rien moins que tendre +Accompagne les dents mâchant, +Et c'est plaisir que de l'entendre, +Cet hosannah vil et méchant: + +--«Chair entaillée et sang qui coule, +Les héros ont du bon vraiment. +La faim repue et la soif soûle +Leur doivent bien ce compliment. + +«Mais aussi, soit dit sans reproche, +Combien de peines et de pas +Nous a coûtés leur seule approche,. +On ne l'imaginerait pas. + +«Dès que, sans pitié ni relâches, +Sonnèrent leurs pas fanfarons, +Nos coeurs de fauves et de lâches, +A la fois gourmands et poltrons, + +«Pressentant la guerre et la proie +Pour maintes nuits et pour maints jours +Battirent de crainte et de joie +A l'unisson de leurs tambours. + +«Quand ils apparurent ensuite +Tout étincelants de mêlai, +Oh! quelle peur et quelle fuite +Vers la femelle, au bois natal! + +«Ils allaient fiers, les jeunes hommes, +Calmes sous leur drapeau flottant, +Et plus forts que nous ne le sommes +Ils avaient l'air très doux pourtant. + +«Le fer terrible de leurs glaives +Luisait moins encor que leurs yeux, +Où la candeur d'augustes rêves +Éclatait en regards joyeux. + +«Leurs cheveux que le vent fouette +Sous leurs casques battaient, pareils +Aux ailes de quelque mouette, +Pales avec des tons vermeils. + +«Ils chantaient des choses hautaines! +Ça parlait de libres combats, +D'amour, de brisements de chaînes +Et de mauvais dieux mis à bas.-- + +«Ils passèrent. Quand leur cohorte +Ne fut plus là-bas qu'un point bleu, +Nous nous arrangeâmes en sorte +De les suivre en nous risquant peu. + +«Longtemps, longtemps rasant la terre, +Discrets, loin derrière eux, tandis +Qu'ils allaient au pas militaire, +Nous marchâmes par rang de dix. + +«Passant les fleuves à la nage +Quand ils avaient rompu les ponts, +Quelques herbes pour tout carnage, +N'avançant que par faibles bonds, + +«Perdant à tout moment haleine... +Enfin une nuit ces démons +Campèrent au fond d'une plaine +Entre des forêts et des monts, + +«Là nous les guettâmes à l'aise, +Car ils dormaient pour la plupart. +Nos yeux pareils à de la braise +Brillaient autour de leur rempart, + +«Et le bruit sec de nos dents blanches +Qu'attendaient des festins si beaux +Faisait cliqueter dans les branches +Le bec avide des corbeaux. + +«L'aurore éclate. Une fanfare +Épouvantable met sur pied +La troupe entière qui s'effare. +Chacun s'équipe comme il sied. + +«Derrière les hautes futaies +Nous nous sommes dissimulés +Tandis que les prochaines haies +Cachent les corbeaux affolés. + +«Le soleil qui monte commence +A brûler. La terre a frémi. +Soudain une clameur immense +A retenti. C'est l'ennemi! + +«C'est lui, c'est lui! Le sol résonne +Sous les pas durs des conquérants. +Les polémarques en personne +Vont et viennent le long des rangs. + +«Et les lances et les épées +Parmi les plis des étendards +Flambent entre les échappées +De lumières et de brouillards. + +«Sur ce, dans ses courroux épiques. +La jeune bande s'avança, +Gaie et sereine sous les piques, +Et la bataille commença. + +«Ah! ce fut une chaude affaire: +Cris confus, choc d'armes, le tout +Pendant une journée entière, +Sous l'ardeur rouge d'un ciel d'août. + +«Le soir.--Silence et calme. A peine +Un vague moribond tardif +Crachant sa douleur et sa haine +Dans un hoquet définitif; + +«A peine, au lointain gris, le triste +Appel d'un clairon égaré. +Le couchant d'or et d'améthyste +S'éteint et brunit par degré. + +«La nuit tombe. Voici la lune! +Elle cache et montre à moitié +Sa face hypocrite comme une +Complice feignant la pitié. + +«Nous autres qu'un tel souci laisse +Et laissera toujours très cois, +Nous n'avons pas cette faiblesse, +Car la faim nous chasse du bois, + +«Et nous avons de quoi repaître +Cet impérial appétit, +Le champ de bataille sans maître +N'étant ni vide ni petit. + +«Or, sans plus perdre en phrases vaines +Dont quelque sot serait jaloux +Cette façon de grasses aubaines, +Buvons et mangeons, nous, les Loups!» + + + LA PUCELLE + + _A Robert Caze_. + +Quand déjà pétillait et flambait le bûcher, +Jeanne qu'assourdissait le chant brutal des prêtres, +Sous tous ces yeux dardés de toutes ces fenêtres +Sentit frémir sa chair et son âme broncher. + +Et semblable aux agneaux que revend au boucher +Le pâtour qui s'en va sifflant des airs champêtres, +Elle considéra les choses et les êtres +Et trouva son seigneur bien ingrat et léger. + +«C'est mal, gentil Bâtard, doux Charles, bon Xaintrailles, +De laisser les Anglais faire ces funérailles +A qui leur fit lever le siège d'Orléans.» + +Et la Lorraine, au seul penser de cette injure, +Tandis que l'étreignait la mort des mécréants, +Las! pleura comme eût fait une autre créature. + + + L'ANGELUS DU MATIN + + _A Léon Vanier_. + +Fauve avec des tons d'écarlate, +Une aurore de fin d'été +Tempétueusement éclate +A l'horizon ensanglanté. + +La nuit rêveuse, bleue et bonne, +Pâlit, scintille et fond en l'air, +Et l'ouest dans l'ombre qui frissonne +Se teinte au bord de rose clair. + +La plaine brille au loin et fume. +Un oblique rayon venu +Du soleil surgissant allume +Le fleuve comme un sabre nu. + +Le bruit des choses réveillées +Se marie aux brouillards légers +Que les herbes et les feuillées +Ont subitement dégagés. + +L'aspect vague du paysage +S'accentue et change à foison. +La silhouette d'un village +Paraît.--Parfois une maison + +Illumine sa vitre et lance +Un grand éclair qui va chercher +L'ombre du bois plein de silence. +Ça et là se dresse un clocher. + +Cependant, la lumière accrue +Frappe dans les sillons les socs +Et voici que claire, bourrue, +Despotique, la voix des coqs + +Proclamant l'heure froide et grise +Du pain mangé sans faim, des yeux +Frottés que flagelle la bise +Et du grincement des moyeux, + +Fait sortir des toits la fumée, +Aboyer les chiens en fureur, +Et par la pente accoutumée +Descendre le lourd laboureur, + +Tandis qu'un choeur de cloches dures, +Dans le grandissement du jour, +Monte, aubade franche d'injures, +A l'adresse du Dieu d'amour! + + + LA SOUPE DU SOIR + + _A J.-K. Huysmans_. + +Il fait nuit dans la chambre étroite et froide où l'homme +Vient de rentrer, couvert de neige, en blouse, et comme +Depuis trois jours il n'a pas prononcé deux mots, +La femme a peur et fait des signes aux marmots. + +Un seul lit, un bahut disloqué, quatre chaises, +Des rideaux jadis blancs conchiés des punaises, +Une table qui va s'écroulant d'un côté,-- +Le tout navrant avec un air de saleté. + +L'homme, grand front, grands yeux pleins d'une sombre flamme, +A vraiment des lueurs d'intelligence et d'âme, +Et c'est ce qu'on appelle un solide garçon. +La femme, jeune encore, est belle à sa façon. + +Mais la Misère a mis sur eux sa main funeste, +Et perdant par degrés rapides ce qui reste +En eux de tristement vénérable et d'humain, +Ce seront la femelle et le mâle, demain. + +Tous se sont attablés pour manger de la soupe +Et du boeuf, et ce tas sordide forme un groupe +Dont l'ombre à l'infini s'allonge tout autour +De la chambre, la lampe étant sans abat-jour. + +Les enfants sont petits et pâles, mais robustes +En dépit des maigreurs saillantes de leurs bustes, +Qui disent les hivers passés sans feu souvent +Et les étés subits dans un air étouffant. + +Non loin d'un vieux fusil rouillé qu'un clou supporte +Et que la lampe fait luire d'étrange sorte, +Quelqu'un qui chercherait longtemps dans ce retrait +Avec l'oeil d'un agent de police verrait + +Empilés dans le fond de la boiteuse armoire +Quelques livres poudreux de «science» et «d'histoire», +Et, sous le matelas, cachés avec grand soin, +Des romans capiteux cornés à chaque coin. + +Ils mangent cependant. L'homme, morne et farouche, +Porte la nourriture écoeurante à sa bouche +D'un air qui n'est rien moins nonobstant que soumis, +Et son euslache semble à d'autres soins promis. + +La femme pense à quelque ancienne compagne, +Laquelle a tout, voiture et maison de campagne, +Tandis que les enfants, leurs poings dans leurs yeux clos, +Ronflant sur leur assiette, imitent des sanglots. + + + LES VAINCUS + _A Louis-Xavier de Ricard_. + + + I + +La Vie est triomphante et l'Idéal est mort, +Et voilà que, criant sa joie au vent qui passe, +Le cheval enivré du vainqueur broie et mord +Nos frères, qui du moins tombèrent avec grâce, + +Et nous que la déroute a fait survivre, hélas! +Les pieds meurtris, les yeux troublés, la tête lourde, +Saignants, veules, fangeux, déshonorés et las, +Nous allons, étouffant mal une plainte sourde, + +Nous allons, au hasard du soir et du chemin, +Comme les meurtriers et comme les infâmes, +Veufs, orphelins, sans toit, ni fils, ni lendemain, +Aux lueurs des forêts familières en flammes! + +Ah! puisque notre sort est bien complet, qu'enfin +L'espoir est aboli, la défaite certaine, +Et que l'effort le plus énorme serait vain, +Et puisque c'en est fait, de notre haine, + +Nous n'avons plus, à l'heure où tombera la nuit, +Abjurant tout risible espoir de funérailles, +Qu'à nous laisser mourir obscurément, sans bruit, +Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles. + + II + +Une faible lueur palpite à l'horizon +Et le vent glacial qui s'élève redresse +Le feuillage des bois elles fleurs du gazon; +C'est l'aube! tout renaît sous sa froide caresse. + +De fauve l'Orient devient rose, et l'argent +Des astres va bleuir dans l'azur qui se dore; +Le coq chante, veilleur exact et diligent; +L'alouette a volé stridente: c'est l'aurore! + +Éclatant, le soleil surgit: c'est le matin! +Amis, c'est le matin splendide dont la joie +Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin +Horrible des oiseaux et des bêtes de proie. + +O prodige! en nos coeurs le frisson radieux +Met à travers l'éclat subit de nos cuirasses, +Avec un violent désir de mourir mieux, +La colère et l'orgueil anciens des bonnes races. + +Allons, debout! allons, allons! debout, debout! +Assez comme cela de hontes et de trêves! +Au combat, au combat! car notre sang qui bout +A besoin de fumer sur la pointe des glaives! + + III + +Les vaincus se sont dit dans la nuit de leurs geôles: +Ils nous ont enchaînés, mais nous vivons encor. +Tandis que les carcans font ployer nos épaules, +Dans nos veines le sang circule, bon trésor. + +Dans nos têtes nos yeux rapides avec ordre +Veillent, fins espions, et derrière nos fronts +Notre cervelle pense, et s'il faut tordre ou mordre, +Nos mâchoires seront dures et nos bras prompts. + +Légers, ils n'ont pas vu d'abord la faute immense +Qu'ils faisaient, et ces fous qui s'en repentiront +Nous ont jeté le lâche affront de la clémence. +Bon! la clémence nous vengera de l'affront. + +Ils nous ont enchaînés! Mais les chaînes sont faites +Pour tomber sous la lime obscure et pour frapper +Les gardes qu'on désarme, et les vainqueurs en fêtes +Laissent aux évadés le temps de s'échapper. + +Et de nouveau bataille! Et victoire peut-être, +Mais bataille terrible et triomphe inclément, +Et comme cette fois le Droit sera le maître, +Cette fois-là sera la dernière, vraiment! + + IV + +Car les morts, en dépit des vieux rêves mystiques, +Sont bien morts, quand le fer a bien fait son devoir, +Et les temps ne sont plus des fantômes épiques +Chevauchant des chevaux spectres sous le ciel noir, + +La jument de Roland et Roland sont des mythes +Dont le sens nous échappe et réclame un effort +Qui perdrait notre temps, et si vous vous promîtes +D'être épargnés par nous vous vous trompâtes fort. + +Vous mourrez de nos mains, sachez-le, si la chance +Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains. +La justice le veut d'abord, puis la vengeance, +Puis le besoin pressant d'importuns lendemains. + +Et la terre, depuis longtemps aride et maigre, +Pendant longtemps boira joyeuse votre sang +Dont la lourde vapeur savoureusement aigre +Montera vers la nue et rougira son flanc, + +Et les chiens et les loups et les oiseaux de proie +Feront vos membres nets et fouilleront vos troncs, +Et nous rirons, sans rien qui trouble notre joie, +Car les morts sont bien morts et nous vous l'apprendrons. + + + + A LA MANIÈRE DE PLUSIEURS + + + + LA PRINCESSE BÉRÉNICE + + _A Jacques Madeleine_. + +Sa tête fine dans sa main toute petite, +Elle écoute le chant des cascades lointaines, +Et dans la plainte langoureuse des fontaines, +Perçoit comme un écho béni du nom de Tite. + +Elle a fermé ses yeux divins de clématite +Pour bien leur peindre, au coeur des batailles hautaines, +Son doux héros, le mieux aimant des capitaines, +Et, Juive, elle se sent au pouvoir d'Aphrodite. + +Alors un grand souci la prend d'être amoureuse. +Car dans Rome une loi bannit, barbare, affreuse, +Du trône impérial toute femme étrangère. + +Et sous le noir chagrin dont sanglote son âme, +Entre les bras de sa servante la plus chère, +La reine, hélas! défaille et tendrement se pâme. + + + II + + LANGUEUR + + _A Georges Courteline_. + +Je suis l'Empire à la fin de la décadence, +Qui regarde passer les grands Barbares blancs +En composant des acrostiches indolents +D'un style d'or où la langueur du soleil danse. + +L'âme seulette a mal au coeur d'un ennui dense. +Là-bas on dit qu'il est de longs combats sanglants. +O n'y pouvoir, étant si faible aux voeux si lents, +O n'y vouloir fleurir un peu de cette existence! + +O n'y vouloir, ô n'y pouvoir mourir un peu! +Ah! tout est bu! Bathylle, as-tu fini de rire? +Ah! tout est bu, tout est mangé! Plus rien à dire! + +Seul, un poème un peu niais qu'on jette au feu, +Seul, un esclave un peu coureur qui vous néglige, +Seul, un ennui d'on ne sait quoi qui vous afflige! + + + III + + PANTOUM NÉGLIGÉ + +Trois petits pâtés, ma chemise brûle. +Monsieur le curé n'aime pas les os. +Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule, +Que n'émigrons-nous vers les Palaiseaux. + +Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule, +On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux +Vivent le muguet et la campanule! +Dodo, l'enfant do, chantez, doux fuseaux. + +Que n'émigrons-nous vers les Palaiseaux. +Trois petits pâtés, un point et virgule; +On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux; +Vivent le muguet et la campanule. + +Trois petits pâtés, un point et virgule; +Dodo, l'enfant do, chantez, doux fuseaux. +La libellule erre parmi des roseaux. +Monsieur le Curé, ma chemise brûle. + + IV + + PAYSAGE + +Vers Saint-Denis c'est bête et sale la campagne. +C'est pourtant là qu'un jour j'emmenai ma compagne. +Nous étions de mauvaise humeur et querellions. +Un plat soleil d'été tartinait ses rayons +Sur la plaine séchée ainsi qu'une rôtie. +C'était pas trop après le Siège: une partie +Des «maisons de campagne» était à terre encor, +D'autre se relevaient comme on hisse un décor, +Et des obus tout neufs encastrés aux pilastres +Portaient écrit autour: SOUVENIR DES DÉSASTRES. + + V + + CONSEIL FALOT + + _A Raoul Ponchon_. + +Brûle aux yeux des femmes +Et garde ton coeur, +Mais crains la langueur +Des épithalames. + +Bois pour oublier! +L'eau-de-vie est une +Qui porte la lune +Dans son tablier. + +L'injure des hommes, +Qu'est-ce que ça fait? +Va, notre coeur sait +Seul ce que nous sommes. + +Ce que nous valons +Notre sang le chante! +L'épine méchante +Te mord aux talons? + +Le vent taquin ose +Te gifler souvent? +Chante dans le vent +Et cueille la rose! + +Va, tout est au mieux +Dans ce monde! +Surtout laisse dire, +Surtout sois joyeux + +D'être une victime +A ces pauvres gens: +Les dieux indulgents +Ont aimé ton crime! + +Tu refleuriras +Dans un élysée. +Ame méprisée, +Tu rayonneras! + +Tu n'es pas de celles +Qu'un coup du Destin +Dissipe soudain +En mille étincelles. + +Métal dur et clair, +Chaque coup t'affine +En arme divine +Pour un destin fier. + +Arrière la forge! +Et tu vas frémir +Vibrer et jouir +Au poing de saint George + +Et de saint Michel, +Dans des gloires calmes, +Au vent pur des palmes +Sur l'aile du ciel!... + +C'est d'être un sourire +Au milieu des pleurs, +C'est d'être des fleurs, +Au champ du martyre, + +C'est d'être le feu +Qui dort dans la pierre, +C'est d'être en prière, +C'est d'attendre un peu! + + VI + + LE POÈTE ET LA MUSE + +La chambre, as-tu gardé leurs spectres ridicules, +O pleine de jour sale et de bruits d'araignées? +La chambre, as-tu gardé leurs formes désignées +Par ces crasses au mur et par quelles virgules? + +Ah fi! Pourtant, chambre en garni qui te recules +En ce sec jeu d'optique aux mines renfrognées +Du souvenir de trop de choses destinées, +Comme ils ont donc regret aux nuits, aux nuits d'Hercules? + +Qu'on l'entende comme on voudra, ce n'est pas ça: +Vous ne comprenez rien aux choses, bonnes gens. +Je vous dis que ce n'est pas ce que l'on pensa. + +Seule, ô chambre qui fuis en cônes affligeants, +Seule, tu sais! mais sans doute combien de nuits +De noce auront dévirginé leurs nuits depuis! + + VII + + L'AUBE A L'ENVERS + + _A Louis Dumoulin_. + +Le Point-du-Jour avec Paris au large, +Des chants, des tirs, les femmes qu'on «rêvait», +La Seine claire et la foule qui fait +Sur ce poème un vague essai de charge. + +On danse aussi, car tout est dans la marge +Que fait le fleuve à ce livre parfait, +Et si parfois l'on tuait ou buvait, +Le fleuve est sourd et le vin est litharge. + +Le Point-du-Jour, mais c'est l'Ouest de Paris! +Un calembour a béni son histoire +D'affreux baisers et d'immondes paris. + +En attendant que sonne l'heure noire +Où les bateaux-omnibus et les trains +Ne partent plus, tirez, tirs, fringuez, reins! + + VIII + + UN POUACRE + + _A Jean Moréas_. + +Avec les yeux d'une tête de mort + Que la lune encore décharne, +Tout mon passé, disons tout mon remord + Ricane à travers ma lucarne. + +Avec la voix d'un vieillard très cassé, + Comme l'on n'en voit qu'au théâtre, +Tout mon remords, disons tout mon passé + Fredonne un tralala folâtre. + +Avec les doigts d'un pendu déjà vert + Le drôle agace une guitare +Et danse sur l'avenir grand ouvert, + D'un air d'élasticité rare. + +«Vieux turlupin, je n'aime pas cela. + Tais ces chants et cesse ces danses.» +Il me répond avec la voix qu'il a: + «C'est moins farce que tu ne penses.» + +«Et quant au soin frivole, ô doux morveux, + De te plaire ou de te déplaire, +Je m'en soucie au point que, si tu veux, + Tu peux t'aller faire lanlaire.» + + IX + + MADRIGAL + +Tu m'as, ces pâles jours d'automne blanc, fait mal +A cause de tes yeux où fleurit l'animal, +Et tu me rongerais, en princesse Souris, +Du bout fin de la quenotte de ton souris. +Fille auguste qui fis flamboyer ma douleur +Avec l'huile rancie encor de ton vieux pleur! +Oui, folle, je mourrais de ton regard damné. +Mais va (veux-tu?) l'étang là dort insoupçonné +Dont du lis, nef qu'il eût fallu qu'on acclamât, +L'eau morte a bu le vent qui coule du grand mât +T'y jeter, palme! et d'avance mon repentir +Parle si bas qu'il faut être sourd pour l'ouïr. + + + + + + NAGUÈRE + + + + PROLOGUE +_ +Ce sont choses crépusculaires. +Des visions de fui de nuit. +O Vérité, tu les éclaires +Seulement d'une aube qui luit + +Si pâle dans l'ombre abhorrée +Qu'on doute encore par instants +Si c'est la lune qui les crée +Sous l'horreur des rameaux flottants, + +Ou si ces fantômes moroses +Vont tout à l'heure prendre corps +Et se mêler au choeur des choses +Dans les harmonieux décors + +Du soleil et de la nature +Doux à l'homme et proclamant Dieu +Pour l'extase de l'hymne pure +Jusqu'à la douceur du ciel bleu. +_ + + + CRIMEN AMORIS + + _A Villiers de l'Isle-Adam._ + +Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane, +De beaux démons, des satans adolescents, +Au son d'une musique mahométane +Font litière aux Sept Péchés de leurs cinq sens. + +C'est la fête aux Sept Péchés: ô qu'elle est belle! +Tous les Désirs rayonnaient en feux brutaux; +Les Appétits, pages prompts que l'on harcèle, +Promenaient des vins roses dans des cristaux. + +Des danses sur des rythmes d'épithalames +Bien doucement se pâmaient en longs sanglots +Et de beaux choeurs de voix d'hommes et de femmes +Se déroulaient, palpitaient comme des flots, + +Et la bonté qui s'en allait de ces choses +Était puissante et charmante tellement +Que la campagne autour se fleurit de roses +Et que la nuit paraissait en diamant. + +Or le plus beau d'entre tous ces mauvais anges +Avait seize ans sous sa couronne de fleurs. +Les bras croisés sur les colliers et les franges, +Il rêve, l'oeil plein de flammes et de pleurs. + +En vain la fête autour se faisait plus folle, +En vain les satans, ses frères et ses soeurs, +Pour l'arracher au souci qui le désole, +L'encourageaient d'appels de bras caresseurs. + +Il résistait à toutes câlineries, +Et le chagrin mettait un papillon noir +A son cher front tout brûlant d'orfèvreries: +O l'immortel et terrible désespoir! + +Il leur disait: «O vous, laissez-moi tranquille! +Puis, les ayant baisés tous bien tendrement, +Il s'évada d'avec eux d'un geste agile, +Leur laissant aux mains des pans de vêtement. + +Le voyez-vous sur la tour la plus céleste +Du haut palais avec une torche au poing? +Il la brandit comme un héros fait d'un ceste: +D'en bas on croit que c'est une aube qui point. + +Qu'est-ce qu'il dit de sa voix profonde et tendre +Qui se marie au claquement clair du feu +Et que la lune est extatique d'entendre? +«Oh! je serai celui-là qui créera Dieu! + +«Nous avons tous trop souffert, anges et hommes, +De ce conflit entre le Pire et le Mieux. +Humilions, misérables que nous sommes, +Tous nos élans dans le plus simple des voeux, + +«O vous tous, ô nous tous, ô les pécheurs tristes, +O les gais Saints! Pourquoi ce schisme têtu? +Que n'avons-nous fait, en habiles artistes, +De nos travaux la seule et même vertu! + +«Assez et trop de ces luttes trop égales! +Il va falloir qu'enfin se rejoignent les +Sept Péchés aux Trois Vertus Théologales! +Assez et trop de ces combats durs et laids! + +«Et pour réponse à Jésus qui crut bien faire +En maintenant l'équilibre de ce duel, +Par moi l'enfer dont c'est ici le repaire +Se sacrifie à l'Amour universel!» + +La torche tombe de sa main éployée, +Et l'incendie alors hurla s'élevant, +Querelle énorme d'aigles rouges noyée +Au remous noir de la fumée et du vent. + +L'or fond et coule à flots et le marbre éclate; +C'est un brasier tout splendeur et tout ardeur; +La soie en courts frissons comme de l'ouate +Vole à flocons tout ardeur et tout splendeur. + +Et les satans mourants chantaient dans les flammes +Ayant compris, comme s'ils étaient résignés! +Et de beaux choeurs de voix d'hommes et de femmes +Montaient parmi l'ouragan des bruits ignés. + +Et lui, les bras croisés d'une sorte fière, +Les yeux au ciel où le feu monte en léchant, +Il fit tout bas une espèce de prière +Qui va mourir dans l'allégresse du chant. + +Il dit tout bas une espèce de prière, +Les yeux au ciel où le feu monte en léchant... +Quand retentit un affreux coup de tonnerre, +Et c'est la fin de l'allégresse et du chant. + +On n'avait pas agréé le sacrifice: +Quelqu'un de fort et de juste assurément +Sans peine avait su démêler la malice +Et l'artifice en un orgueil qui se ment. + +Et du palais aux cent tours aucun vestige, +Rien ne resta dans ce désastre inouï, +Afin que par le plus effrayant prodige +Ceci ne fût qu'un vain rêve évanoui... + +Et c'est la nuit, la nuit bleue aux mille étoiles; +Une campagne évangélique s'étend +Sévère et douce, et, vagues comme des voiles, +Les branches d'arbres ont l'air d'ailes s'agitant. + +De froids ruisseaux courent sur un lit de pierre; +Les doux hiboux nagent vaguement dans l'air +Tout embaumé de mystère et de prière; +Parfois un flot qui saute lance un éclair. + +La forme molle au loin monte des collines +Comme un amour mal défini, +Et le brouillard qui s'essore des ravines +Semble un effort vers quelque but réuni. + +Et tout cela comme un coeur et comme une âme, +Et comme un verbe, et d'un amour virginal +Adore, s'ouvre en une extase et réclame +Le Dieu clément qui nous gardera du mal. + + + LA GRACE + + _A Armand Silvestre_. + +Un cachot. Une femme à genoux, en prière. +Une tête de mort est gisante par terre, +Et parle, d'un ton aigre et douloureux aussi. +D'une lampe au plafond tombe un rayon transi. + +«Dame Reine...--Encor toi, Satan!--Madame Reine... +--«O Seigneur, faites mon oreille assez sereine +Pour ouïr sans l'écouter ce que dit le Malin!» +--«Ah! ce fut un vaillant et galant châtelain +Que votre époux! Toujours en guerre ou bien en fête; +(Hélas! j'en puis parler puisque je suis sa tête), +Il vous aima, mais moins encore qu'il n'eût dû. +Que de vertu gâtée et que de temps perdu +En vains tournois, en cours d'amour loin de sa dame +Qui belle et jeune prit un amant, la pauvre âme!» +--«O Seigneur, écartez ce calice de moi!» +--«Comme ils s'aimèrent! Ils s'étaient juré leur foi +De s'épouser sitôt que serait mort le maître, +Et le tuèrent dans son sommeil d'un coup traître.» +--Seigneur, vous le savez, dès le crime accompli, +J'eus horreur, et prenant ce jeune homme en oubli, +Vins au roi, dévoilant l'attentat effroyable, +Et pour mieux déjouer la malice du diable, +J'obtins qu'on m'apportât en ma juste prison +La tête de l'époux occis en trahison: +Par ainsi le remords, devant ce triste reste, +Me met toujours aux yeux mon action funeste. +Et la ferveur de mon repentir s'en accroît, +O Jésus! Mais voici: le Malin qui se voit +Dupe et qui voudrait bien ressaisir sa conquête, +S'en vient-il pas loger dans cette pauvre tête +Et me tenir de faux propos insidieux? +O Seigneur, tendez-moi vos secours précieux!» +--«Ce n'est pas le démon, ma Reine, c'est moi-même, +Votre époux, qui vous parle en ce moment suprême, +Votre époux qui, damné (car j'étais en mourant +En état de péché mortel), vers vous se rend, +O Reine, et qui, pauvre âme errante, prend la tête +Qui fut la sienne aux jours vivants pour interprète +Effroyable de son amour épouvanté.» +--«O blasphème hideux, mensonge détesté! +Monsieur Jésus, mon maître adorable, exorcise +Ce chef horrible et le vide de la hantise +Diabolique qui n'en fait qu'un instrument +Où souffle Belzébuth fallacieusement, +Comme dans une flûte on joue un air perfide!» +--«O douleur, une erreur lamentable te guide, +Reine, je ne suis pas Satan, je suis Henry!» +--«Oyez, Seigneur, il prend la voix de mon mari! +A mon secours, les Saints, à l'aide, Notre-Dame!» +--«Je suis Henry, du moins, Reine, je suis son âme, +Qui, par sa volonté, plus forte que l'enfer, +Ayant su transgresser toute porte de fer +Et de flamme, et braver leur impure cohorte, +Hélas! vient pour te dire avec cette voix morte +Qu'il est d'autres amours encor que ceux d'ici. +Tout immatériels et sans autre souci +Qu'eux-mêmes, des amours d'âmes et de pensées. +Ah! que leur fait le Ciel ou l'Enfer. Enlacées, +Les âmes, elles n'ont qu'elles-mêmes pour but! +L'enfer pour elles, c'est que leur amour mourût, +Et leur amour de son essence est immortelle! +Hélas! moi, je ne puis te suivre aux deux, cruelle +Et _seule_ peine en ma damnation. Mais toi, +Damne-toi! Pousserons heureux à deux, la loi +Des âmes, je le dis, c'est l'alme indifférence +Pour la félicité comme pour la souffrance +Si l'amour partagé leur fait d'intimes cieux. +Viens afin que l'enfer, jaloux, voie, envieux, +Deux damnés ajouter, comme on double un délice, +Tous les feux de l'amour à tous ceux du supplice, +Et se sourire en un baiser perpétuel!» +--Ame de mon époux, tu sais qu'il est réel +Le repentir qui fait qu'en ce moment j'espère +En la miséricorde ineffable du Père +Et du Fils et du Saint-Esprit! Depuis un mois +Que j'expie, attendant la mort que je te dois, +En ce cachot trop doux encor, nue et par terre, +Le crime monstrueux et l'infâme adultère, +N'ai-je pas, repassant ma vie en sanglotant, +O mon Henry, pleuré des siècles cet instant +Où j'ai pu méconnaître en toi celui qu'on aime? +Va, j'ai revu, superbe et doux, toujours le même, +Ton regard qui parlait délicieusement, +Et j'entends, et c'est là mon plus dur châtiment, +Ta noble voix, et je me souviens des caresses! +Or si tu m'as absous et si tu t'intéresses +A mon salut, du haut des cieux, ô cher souci, +Manifeste-toi, parle, et démens celui-ci +Qui blasphème et vomit d'affreuses hérésies!.» +--«Je te dis que je suis damné! Tu t'extasies +En terreurs vaines, ô ma Reine. Je te dis +Qu'il te faut rebrousser chemin du Paradis, +Vain séjour du bonheur banal et solitaire +Pour l'amour avec moi! Les amours de la terre +Ont, tu le sais, de ces instants chastes et lents: +L'âme veille, les sens se taisent somnolents, +Le coeur qui se repose et le sang qui s'affaire +Font dans tout l'être comme une douce faiblesse. +Plus de désirs fiévreux, plus d'élans énervants, +On est des frères et des soeurs et des enfants, +On pleure d'une intime et profonde allégresse, +On est les cieux, on est la terre, enfin on cesse +De vivre et de sentir pour s'aimer _au delà,_ +Et c'est l'éternité que je t'offre, prends-la! +Au milieu des tourments nous serons dans la joie, +Et le Diable aura beau meurtrir sa double proie, +Nous rirons, et plaindrons ce Satan sans amour. +Non, les Anges n'auront dans leur morne séjour +Rien de pareil à ces délices inouïes!»-- + +La Comtesse est debout, paumes épanouies. +Elle fait le grand cri des amours surhumains, +Puis se penche et saisit avec pâles mains +La tête qui, merveille! a l'aspect de sourire. +Un fantôme de vie et de chair semble luire +Sur le hideux objet qui rayonne à présent +Dans un nimbe languissamment phosphorescent. +Un halo clair, semblable à des cheveux d'aurore, +Tremble au sommet et semble au vent flotter encore +Parmi le chant des cors à travers la forêt. +Les noirs orbites ont des éclairs, on dirait +De grands regrets de flamme et noirs. Le trou farouche +Au rire affreux, qui fut, Comte Henry, ta bouche, +Se transfigure rouge aux deux arcs palpitants +De lèvres qu'auréole un duvet de vingt ans, +Et qui pour un baiser se tendent savoureuses... +Et la Comtesse à la façon des amoureuses +Tient la tête terrible amplement, une main +Derrière et l'autre sur le front, pâle, en chemin +D'aller vers le baiser spectral, l'âme tendue, +Hoquetant, dilatant sa prunelle perdue +Au fond de ce regard vague qu'elle a devant... +Soudain elle recule, et d'un geste rêvant +(O femmes, vous avez ces allures de faire!) +Elle laisse tomber la tête qui profère +Une plainte, et, roulant, sonnant creux et longtemps: +--«Mon Dieu, mon Dieu, pitié! Mes péchés pénitents +Lèvent leurs pauvres bras vers ta bénévolence, +O ne les souffre pas criant en vain! O lance +L'éclair de ton pardon qui tuera ce corps vil! +Vois que mon âme est faible en ce dolent exil! +Et ne la laisse pas au Mauvais qui la guette! +O que je meure!» + Avec le bruit d'un corps qu'on jette, +La Comtesse à l'instant tombe morte, et voici: +Son âme en blanc linceul, par l'espace éclairci +D'une douce clarté d'or blond qui flue et vibre +Monte au plafond ouvert désormais à l'air libre +Et d'une ascension lente va vers les cieux. +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +La tête est là, et dardant en l'air ses sombres yeux +Et sautèle dans des attitudes étranges: +Telles dans les Assomptions des têtes d'anges, +Et la bouche vomit un gémissement long, +Et des orbites vont coulant de pleurs de plomb. + + + L'IMPÉNITENCE FINALE + _A Catulle Mendès_. + +La petite marquise Osine est toute belle, +Elle pourrait aller grossir la ribambelle +Des folles de Watteau sous leur chapeau de fleurs +Et de soleil, mais comme on dit, elle aime ailleurs. +Parisienne en tout, spirituelle et bonne +Et mauvaise à ne rien redouter de personne, +Avec cet air mi-faux qui fait que l'on vous croit, +C'est un ange fait pour le monde qu'elle voit, +Un ange blond, et même on dit qu'il a des ailes. + +Vingt soupirants, brûlés du feu des meilleurs zèles +Avaient en vain quêté leur main à ses seize ans, +Quand le pauvre marquis, quittant ses paysans +Comme il avait quitté son escadron, vint faire +Escale au Jockey; vous connaissez son affaire +Avec la grosse Emma de qui--l'eussions-nous cru? +Le bon garçon était absolument féru, +Son désespoir après le départ de la grue, +Le duel avec Contran, c'est vieux comme la rue; +Bref il vit la petite un jour dans un salon, +S'en éprit tout d'un coup comme un fou; même l'on +Dit qu'il en oublia si bien son infidèle +Qu'on le voyait le jour d'ensuite avec Adèle. +Temps et moeurs! La petite (on sait tout aux Oiseaux) +Connaissait le roman du cher, et jusques aux +Moindres chapitres: elle en conçut de l'estime. +Aussi quand le marquis offrit sa légitime +Et sa main contre sa menotte, elle dit: Oui, +Avec un franc parler d'allégresse inouï. +Les parents, voyant sans horreur ce mariage +(Le marquis était riche et pouvait passer sage), +Signèrent au contrat avec laisser-aller. +Elle qui voyait là quelqu'un à consoler +Ouït la messe dans une ferveur profonde. + +Elle le consola deux ans. Deux ans du monde! + +Mais tout passe! + + Si bien qu'un jour elle attendait +_Un autre_ et que cet autre atrocement tardait, +De dépit la voilà soudain qui s'agenouille +Devant l'image d'une Vierge à la quenouille +Qui se trouvait là, dans cette chambre en garni, +Demandant à Marie, en un trouble infini, +Pardon de son péché si grand, si cher encore, +Bien qu'elle croie au fond du coeur qu'elle l'abhorre. + +Comme elle relevait son front d'entre ses mains, +Elle vit Jésus-Christ avec les traits humains +Et les habits qu'il a dans les tableaux d'église. +Sévère, il regardait tristement la marquise, +La vision flottait blanche dans un jour bleu +Dont les ondes, voilant l'apparence du lieu, +Semblaient envelopper d'une atmosphère élue +Osine qui semblait d'extase irrésolue +Et qui balbutiait des exclamations. +Des accords assoupis de harpe de Sions +Célestes descendaient et montaient par la chambre, +Et des parfums d'encens, de cinnamome et d'ambre. +Fluaient, et le parquet retentissait des pas +Mystérieux de pieds que l'on ne voyait pas, +Tandis qu'autour c'était, en décadences soyeuses, +Un grand frémissement d'ailes mystérieuses +La marquise restait à genoux, attendant, +Toute admiration peureuse, cependant. + +Et le Sauveur parla: + «Ma fille, le temps passe, +Et ce n'est pas toujours le moment de la grâce. +Profitez de cette heure, ou c'en est fait de vous.» + +La vision cessa. + Oui certes, il est doux +Le roman d'un premier amant. L'âme s'essaie, +C'est un jeune coureur à la première haie. +C'est si mignard qu'on croit à peine que c'est mal. +Quelque chose d'étonnamment matutinal. +On sort du mariage habitueux. C'est comme +Qui dirait la fleur aurorale de l'homme, +Et les baisers parmi cette fraîche clarté +Sonnent comme des cris d'alouette en été, +O le premier amant! Souvenez-vous, mesdames? +Vagissant et timide élancement des âmes +Vers le fruit défendu qu'un soupir révéla... +Mais le second amant d'une femme, voilà! +Ou a tout su. La faute est bien délibérée +Et c'est bien un nouvel état que l'on se crée, +Un autre mariage à soi-même avoué. +Plus de retour possible au foyer bafoué. +Le mari, débonnaire ou non, fait bonne garde +Et dissimule mal. Déjà rit et bavarde +Le monde hostile et qui sévirait au besoin. +Ah! que l'aise de l'autre intrigue se fait loin, +Mais aussi cette fois comme on vit, comme on aime. +Tout le coeur est éclos en une fleur suprême. +Ah! c'est bon! Et l'on jette à ce feu tout remords, +On ne vit que pour _lui_, tous autres soins sont morts. +On est à lui, on n'est qu'à lui, c'est pour la vie, +Ce sera pour après la vie, et l'on défie +Les lois humaines et divines, car on est +Folle de corps et d'âme, et l'on ne reconnaît +Plus rien, et l'on ne sait plus rien, sinon qu'on l'aime! + +Or cet amant était justement le deuxième +De la marquise, ce qui fait qu'un jour après, +--O sans malice et presque avec quelques regrets,-- +Elle le revoyait pour le revoir encore. +Quant au miracle, comme une odeur s'évapore +Elle n'y pensa plus bientôt que vaguement. + +Un matin, elle était dans son jardin charmant, +Un matin de printemps, un jardin de plaisance. +Les fleurs vraiment semblaient saluer sa présence, +Et frémissaient au vent léger, et s'inclinaient +Et les feuillages, verts tendrement, lui donnaient +L'aubade d'un timide et délicat ramage +Et les petits oiseaux volant à son passage, +Pépiaient à plaisir dans l'air tout embaumé +Des feuilles, des bourgeons et des gommes de mai. +Elle pensait à _lui_; sa vue errait, distraite, +A travers l'ombre jeune et la pompe discrète +D'un grand rosier bercé d'un mouvement câlin, +Quand elle vit Jésus en vêtement de lin +Qui marchait, écartant les branches de l'arbuste +Et la couvait d'un long regard triste. Et le Juste +Pleurait. Et en tout un instant s'évanouit. +Elle se recueillait + + Soudain un petit bruit +Se fit. On lui portait en secret une lettre, +Une lettre de _lui_, qui lui marquait peut-être +Un rendez-vous. + + Elle ne put la déchirer. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Marquis, pauvre marquis, qu'avez-vous à pleurer +Au chevet de ce lit de blanche mousseline? +Elle est malade, bien malade. + «Soeur Aline, +A-t-elle un peu dormi?» + --«Mal, Monsieur le marquis.» +Et le marquis pleurait. + «Elle est ainsi depuis +Deux heures, somnolente et calme. Mais que dire +De la nuit? Ah! Monsieur le marquis, quel délire? +Elle vous appelait, vous demandait pardon +Sans cesse, encor, toujours, et tirait le cordon +De sa sonnette.» + Et le marquis frappait sa tête +De ses deux poings et, fou dans sa douleur muette, +Marchait à grands pas sourds sur les tapis épais. +(Dès qu'elle fut malade, elle n'eut pas de paix +Qu'elle n'eût avoué ses fautes au pauvre homme +Qui pardonna.) La soeur reprit pâle: «Elle eut comme +Un rêve, un rêve affreux, Elle voyait Jésus, +Terrible sur la nue et qui marchait dessus, +Un glaive dans la main droite et du la main gauche +Qui ramait lentement comme une faux qui fauche, +Écartant sa prière, et passait furieux.» +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +Un prêtre saluant les assistants des yeux, +Entre. + Elle dort. + O ses paupières violettes! +O ses petites mains qui tremblent maigrelettes! +O tout son corps perdu dans des draps étouffants! + +Regardez, elle meurt de la mort des enfants. +Et le prêtre anxieux se penche à son oreille. +Elle s'agite un peu, la voilà qui s'éveille, +Elle voudrait parler, la voilà qui s'endort +Plus pâle. + Et le marquis: «Est-ce déjà la mort?» +Et le docteur lui prend les deux mains et sort vite, + +On l'enterrait hier matin. Pauvre petite! + + + DON JUAN PIPÉ + + _A François Coppée_. + +Don Juan qui fut grand Seigneur en ce monde +Est aux enfers ainsi qu'un pauvre immonde +Pauvre, sans la barbe faite, et pouilleux, +Et si ce n'étaient la lueur de ses yeux +Et la beauté de sa maigre figure, +En le voyant ainsi quiconque jure +Qu'il est un gueux et non ce héros fier +Aux dames comme aux poètes si cher +Et dont l'auteur de ces humbles chroniques +Vous va parler sur des faits authentiques. + +Il a son front dans ses mains et paraît +Penser beaucoup à quelque grand secret. +Il marche à pas douloureux sur la neige, +Car c'est son châtiment que rien n'allège +D'habiter seul et vêtu de léger +Loin de tout lieu où fleurit l'oranger +Et de mener ses tristes promenades +Sous un ciel veuf de toutes sérénades +Et qu'une lune morte éclaire assez +Pour expier tous ses soleils passes. +Il songe. Dieu peut gagner, car le Diable +S'est vu réduire à l'état pitoyable +De tourmenteur et de geôlier gagé +Pour être las trop tôt, et trop âgé. +Du Révolté de jadis il ne reste +Plus qu'un bourreau qu'on paie et qu'on moleste +Si bien qu'enfin la cause de l'Enfer +S'en va tombant comme un fleuve à la mer, +Au sein de l'alliance primitive. +Il ne faut pas que cette honte arrive. + +Mais lui, don Juan, n'est pas mort et se sent +Le coeur vif comme un coeur d'adolescent +Et dans sa tête une jeune pensée +Couve et nourrit une force amassée; +S'il est damné, c'est qu'il le voulut bien, +Il avait tout pour être un bon chrétien, +La foi, l'ardeur au ciel, et le baptême, +Et ce désir de volupté lui-même, +Mais s'étant découvert meilleur que Dieu, +Il résolut de se mettre en son lieu. +A cet effet, pour asservir les âmes +Il rendit siens d'abord les coeurs des femmes. +Toutes pour lui laissèrent là Jésus, +Et son orgueil jaloux monta dessus +Comme un vainqueur foule un champ de bataille. +Seule la mort pouvait être à sa taille +Il l'insulta, la défit. C'est alors +Qu'il vint à Dieu sans peur et sans remords +Il vint à Dieu, lui parla face à face +Sans qu'un instant hésitât son audace. + +Le défiant, Lui, son Fils et ses saints? +L'affreux combat! Très calme et les reins ceints +D'impiété cynique et de blasphème, +Ayant volé son verbe à Jésus même, +Il voyagea, funeste pèlerin, +Prêchant en chaire et chantant au lutrin, +Et le torrent amer de sa doctrine, +Parallèle à la parole divine, +Troublait la paix des simples et noyait +Toute croyance, et, grossi, s'enfuyait. +Il enseignait: «Juste, prends patience. +Ton heure est proche. Et mets ta confiance +En ton bon coeur. Sois vigilant pourtant, +Et ton salut en sera sûr d'autant. +Femmes, aimez vos maris et les vôtres +Sans cependant abandonner les autres... +L'amour est un dans tous et tous dans un, +Afin qu'alors que tombe le soir brun +L'ange des nuits n'abrite sous ses ailes +Que coeurs mi-clos dans la paix fraternelle.» +Au mendiant errant dans la forêt +Il ne donnait un sol que s'il jurait. +Il ajoutait: «De ce que l'on invoque +Le nom de Dieu celui-ci ne s'en choque, +Bien au contraire, et tout est pour le mieux. +Tiens, prends, et bois à ma santé, bon vieux.» +Puis il disait: «Celui-là prévarique +Qui de sa chair faisant une bourrique +La subordonne au soin de son salut +Et lui désigne un trop servile but. + +La chair est sainte! Il faut qu'on la vénère. +C'est notre fille, enfants, et notre mère, +Et c'est la fleur du jardin d'ici-bas! +Malheur à ceux qui ne l'adorent pas! +Car, non contents de renier leur être, +Ils s'en vont reniant le divin maître, +Jésus fait chair qui mourut sur la croix, +Jésus fait chair qui de sa douce voix +Ouvrait le coeur de la Samaritaine, +Jésus fait chair qu'aima Madeleine!» + +A ce blasphème effroyable, voilà +Que le ciel de ténèbres se voila. +Et que la mer entre-choqua les îles. +On vit errer des formes dans les villes, +Les mains des morts sortirent des cercueils, +Ce ne fut plus que terreurs et que deuils. +Et Dieu voulant venger l'injure affreuse +Prit sa foudre en sa droite furieuse +Et maudissant don Juan, lui jeta bas +Son corps mortel, mais son âme, non pas! + +Non pas son âme, on l'allait voir! Et pâle +De mâle joie et d'audace infernale, +Le grand damné, royal sous ses haillons, +Promène autour son oeil plein de rayons, +Et crie: «A moi l'Enfer! ô vous qui fûtes +Par moi guidés en vos sublimes chutes, +Disciples de don Juan, reconnaissez +Ici la voix qui vous a redressés. +Satan est mort, Dieu mourra dans la fête, +Aux armes pour la suprême conquête! + +«Apprêtez-vous, vieillards et nouveau-nés, +C'est le grand jour pour le tour des damnés.» +Il dit. L'écho frémit et va répandre +L'appel altier, et don Juan croit entendre +Un grand frémissement de tous côtés. +Ses ordres sont à coup sûr écoutés: +Le bruit s'accroît des clameurs de victoire, +Disant son nom et racontant sa gloire. +«A nous deux, Dieu stupide, maintenant!» +Et don Juan a foulé d'un pied tonnant + +Le sol qui tremble et la neige glacée +Qui semble fondre au feu de sa pensée... +Mais le voilà qui devient glace aussi +Et dans son coeur horriblement transi +Le sang s'arrête, et son geste se fige. +Il est statue, il est glace. O prodige +Vengeur du Commandeur assassiné! +Tout bruit s'éteint et l'Enfer réfréné +Rentre à jamais dans ses mornes cellules. +«O les rodomontades ridicules», +Dit du dehors _Quelqu'un_ qui ricanait, +«Contes prévus! farces que l'on connaît! +Morgue espagnole et fougue italienne! +Don Juan, faut-il afin qu'il t'en souvienne, +Que ce vieux Diable, encor que radoteur, +Ainsi te prenne en délit de candeur? +Il est écrit de ne tenter... personne. +L'Enfer ni ne se prend ni ne se donne. +Mais avant tout, ami, retiens ce point: +On est le Diable, on ne le devient point.» + + + AMOUREUSE DU DIABLE + + _A Stéphane Mallarmé_. + +Il parle italien avec un accent russe. +Il dit: «Chère, il serait précieux que je fusse +Riche, et seul, tout demain et tout après-demain. +Mais riche à paver d'or monnayé le chemin +De L'Enfer, et si seul qu'il vous va falloir prendre +Sur vous de m'oublier jusqu'à ne plus entendre +Parler de moi sans vous dire de bonne foi: +Qu'est-ce que ce monsieur Félice? Il vend de quoi?» + +Cela s'adresse à la plus blanche des comtesses. + +Hélas! toute grandeur, toutes délicatesses, +Coeur d'or, comme l'on dit, âme de diamant, +Riche, belle, un mari magnifique et charmant +Qui lui réalisait toute chose rêvée, +Adorée, adorable, une Heureuse, la Fée, +La Reine, aussi la Sainte, elle était tout cela, +Elle avait tout cela. + Cet homme vint, vola +Son coeur, son âme, en fit sa maîtresse et sa chose +Et ce que la voilà dans ce doux peignoir rose +Avec ses cheveux d'or épars comme du feu, +Assise, et ses grands yeux d'azur tristes un peu. + +Ce fut une banale et terrible aventure +Elle quitta de nuit l'hôtel. Une voiture +Attendait. Lui dedans. Ils restèrent six mois +Sans que personne sût où ni comment. Parfois +On les disait partis à toujours. Le scandale +Fut affreux. Cette allure était par trop brutale +Aussi pour que le monde ainsi mis au défi +N'eût pas frémi d'une ire énorme et poursuivi +De ses langues les plus agiles l'insensée. +Elle, que lui faisait? Toute à cette pensée, +_Lui_, rien que _lui_, longtemps avant qu'elle s'enfuit, +Ayant réalisé son avoir (sept ou huit +Millions en billets de mille qu'on liasse +Ne pèsent pas beaucoup et tiennent peu de place). +Elle avait tassé tout dans un coffret mignon +Et le jour du départ, lorsque son compagnon +Dont du rhum bu de trop rendait la voix plus tendre +L'interrogea sur ce colis qu'il voyait pendre +A son bras qui se lasse, elle répondit: «Ça, +C'est notre bourse.» + O tout ce qui se dépensa! +Il n'avait rien que sa beauté problématique +(D'autant pire) et que cet esprit dont il se pique +Et dont nous parlerons, comme de sa beauté, +Quand il faudra... Mais quel bourreau d'argent! Prêté, +Gagné, volé! Car il volait à sa manière, +Excessive, partant respectable en dernière +Analyse, et d'ailleurs respectée, et c'était +Prodigieux la vie énorme qu'il menait +Quand au bout de six mois ils revinrent. + + Le coffre +Aux millions (dont plus que quatre) est là qui s'offre +A sa main. Et pourtant cette fois--une fois +N'est pas coutume--il a gargarisé sa voix +Et remplacé son geste ordinaire de prendre +Sans demander, par ce que nous venons d'entendre. +Elle s'étonne avec douceur et dit: «Prends tout +Si tu veux.» + Il prend tout et sort. + + Un mauvais goût +Qui n'avait de pareil que sa désinvolture +Semblait pétrir le fond même de sa nature, +Et dans ses moindres mots, dans ses moindres clins d'yeux, +Faisait luire et vibrer comme un charme odieux. +Ses cheveux noirs étaient trop bouclés pour un homme +Ses yeux très grands, très verts, luisaient comme à Sodome. +Dans sa voix claire et lente, un serpent s'avançait, +Et sa tenue était de celles que l'on sait: +Du vernis, du velours, trop de linge, et des bagues. +D'antécédents, il en avait de vraiment vagues +Ou, pour mieux dire, pas. Il parut un beau soir, +L'autre hiver, à Paris, sans qu'aucun pût savoir +D'où venait ce petit monsieur, fort bien du reste +Dans son genre et dans son outrecuidance leste. +Il fit rage, eut des duels célèbres et causa +Des morts de femmes par amour dont on causa. +Comment il vint à bout de la chère comtesse, +Par quel philtre ce gnome insuffisant qui laisse +Une odeur de cheval et de femme après lui +A-t-il fait d'elle cette fille d'aujourd'hui? +Ah! ça, c'est le secret perpétuel que berce +Le sang des dames dans son plus joli commerce, +A moins que ce ne soit celui du DIABLE aussi. +Toujours est-il que quand le tour eut réussi +Ce fut du propre! + Absent souvent trois jours sur quatre, +Il rentrait ivre, assez lâche et vil pour la battre, +Et quand il voulait bien rester près d'elle un peu, +Il la martyrisait, en matière de jeu, +Par étalage de doctrines impossibles. +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +«_Mia_, je ne suis pas d'entre les irascibles, +Je suis le doux par excellence, mais tenez +Ça m'exaspère, et je le dis à votre nez, +Quand je vous vois l'oeil blanc et la lèvre pincée +Avec je ne sais quoi d'étroit dans la pensée +Parce que je reviens un peu soûl quelquefois. +Vraiment, en seriez-vous à croire que je bois +Pour boire, pour licher, comme vous autres chattes, +Avec vos vins sucrés dans vos verres à pattes +Et que l'Ivrogne est une forme du Gourmand? +Alors l'instinct qui vous dit ça ment plaisamment +Et d'y prêter l'oreille un instant, quel dommage! +Dites, dans un bon Dieu de bois est-ce l'image +Que vous voyez et vers qui vos voeux vont monter? +L'Eucharistie est-elle un pain à cacheter +Pur et simple, et l'amant d'une femme, si j'ose +Parler ainsi, consiste-t-il en cette chose +Unique d'un monsieur qui n'est pas son mari +Et se voit de ce chef tout spécial chéri! +Ah! si je bois, c'est pour me soûler, non pour boire. +Être soûl, vous ne savez pas quelle victoire +C'est qu'on remporte sur la vie, et quel don c'est! +On oublie, on revoit, on ignore et l'on sait; +C'est des mystères pleins d'aperçus, c'est du rêve +Qui n'a jamais eu de naissance et ne s'achève +Pas, et ne se meut pas dans l'essence d'ici; +C'est une espèce d'autre vie en raccourci, +Un espoir actuel, un regret qui «rapplique», +Que sais-je encore? Et quand la rumeur publique. +Au préjugé qui hue un homme dans ce cas, +C'est hideux, parce que bête, et je ne plains pas + +Ceux ou celles qu'il bat à travers son extase, +O que nenni! +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Voyons, l'amour, c'est une phrase +Sous un mot,--avouez, un écoute-s'il-pleut, +Un calembour dont un chacun prend ce qu'il veut, +Un peu de plaisir fin, beaucoup de grosse joie +Selon le plus ou moins de moyens qu'il emploie, +Ou, pour mieux dire, au gré de son tempérament, +Mais, entre nous, le temps qu'on y perd! Et comment! +Vrai, c'est honteux que des personnes sérieuses +Comme nous deux, avec ces vertus précieuses +Que nous avons, du coeur, de l'esprit,--de l'argent, +Dans un siècle que l'on peut dire intelligent +Aillent!...» +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ainsi de suite, et sa fade ironie +N'épargnait rien de rien dans sa blague infinie. +Elle écoutait le tout avec les yeux baissés +Des coeurs aimants à qui tous torts sont effacés, +Hélas! + L'après-demain et le lendemain se passent. +Il rentre et dit: «_Altro!_ Que voulez-vous que fassent +Quatre pauvres petits millions contre un sort? +Ruinés, ruinés, je vous dis! C'est la mort +Dans l'âme que je vous le dis.» + Elle frissonne +Un peu, mais sait que c'est arrivé. + --«Ça, personne, +Même vous, _diletta_, ne me croit assez sot +Pour demeurer ici dedans le temps d'un saut +De puce.» + Elle pâlit très fort et frémit presque, +Et dit: «Va, je sais tout.»--«Alors c'est trop grotesque +Et vous jouer là sans atouts avec le feu.» +--«Qui dit non?»--«Mais JE SUIS SPÉCIAL à ce jeu.» +--«Mais si je veux, exclame-t-elle, être damnée?» +--«C'est différent, arrange ainsi ta destinée, +Moi je sors.»--«Avec moi!»--«Je ne puis _aujourd'hui._» +Il a disparu sans autre trace de lui +Qu'une odeur de soufre et qu'un aigre éclat de rire. +Elle tire un petit couteau. + Le temps de luire +Et la lame est entrée à deux lignes du coeur. +Le temps de dire, en renfonçant l'acier vainqueur; +«A toi, je t'aime!» et la JUSTICE la recense. + +Elle ne savait pas que l'Enfer c'est l'absence. + + + + TABLE + + + + POÈMES SATURNIENS + + +PROLOGUE + + +MELANCHOLIA + I. Résignation. + II. Nevermore. + III. Après trois ans. + IV. Voeu. + V. Lassitude. + VI. Mon rêve familier. + VII. A une femme. + VIII. L'angoisse. + +EAUX-FORTES + I. Croquis parisien. + II. Cauchemar. + III. Marine. + IV. Effet de nuit. + V. Grotesques. + +PAYSAGES TRISTES + I. Soleils couchants. + II. Crépuscule du soir mystique. + III. Promenade sentimentale. + IV. Nuit de Walpurgis classique. + V. Chanson d'automne. + VI. L'heure du berger. + VII. Le rossignol. + +CAPRICES + I. Femme et chatte. + II. Jésuitisme. + III. La chanson des ingénues. + IV. Une grande dame. + V. Monsieur Prudhomme. + +INITIUM +ÇAVITRI +SUB URBE +SÉRÉNADE +UN DAHLIA +NEVERMORE +IL BACIO +DANS LES BOIS +NOCTURNE PARISIEN +MARCO +CÉSAR BORGIA +LA MORT DE PHILIPPE II +EPILOGUE + + FÊTES GALANTES + +CLAIR DE LUNE +PANTOMIME +SUR L'HERBE +L'ALLÉE +A LA PROMENADE +DANS LA GROTTE +LES INGÉNUS +CORTÈGE +LES COQUILLAGES +EN PATINANT +FANTOCHES +CYTHÈRES +EN BATEAU +LE FAUNE +MANDOLINE +A CLYMÈNE +LETTRE +LES INDOLENTS +COLOMBINE +L'AMOUR PAR TERRE +EN SOURDINE +COLLOQUE SENTIMENTAL + + LA BONNE CHANSON + +I. Le soleil du matin doucement chauffe et dore. +II. Toute grâce et toutes nuances. +III. En robe grise et verte avec des ruches. +IV. Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore. +V. Avant que tu ne t'en ailles. +VI. La lune blanche. +VII. Le paysage dans le cadre des portières. +VIII. Une sainte en son auréole. +IX. Son bras droit, dans un geste aimable de douceur. +X. Quinze longs jours encore et plus de six semaines. +XI. La dure épreuve va finir. +XII. Va, chanson, à tire-d'aile. +XIII. Hier, on parlait de choses et d'autres. +XIV. Le foyer, la lueur étroite de la lampe. +XV. J'ai presque peur en vérité. +XVI. Le bruit des cabarets, la fange des trottoirs. +XVII. N'est-ce pas? en dépit des sots et des méchants. +XVIII. Nous sommes en des temps infâmes. +XIX. Donc, ce sera pour un clair jour d'été. +XX. J'allais par des chemins perfides. +XXI. L'hiver a cessé: la lumière est tiède. + + ROMANCES SANS PAROLES + +I. C'est l'extase langoureuse. +II. Je devine, à travers un murmure. +III. Il pleure dans mon coeur. +IV. Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses. +V. Le piano que baise une main frêle. +VI. C'est le chien de Jean Nivelle. +VII. O triste, triste était mon âme. +VIII. Dans l'interminable. +IX. L'ombre des arbres dans la rivière embrumée. + +PAYSAGES BELGES + Walcourt. + Charleroi. + Bruxelles (Simples fresques). + (Chevaux de bois). + Malines. + +BIRDS IN THE NIGHT + +AQUARELLES + Green. + Spleen. + Streets. + Child Wife. + A poor young shepherd. + Beams. + + SAGESSE + +I. Bon chevalier masqué qui chevauche en silence. +II. J'avais peiné comme Sisyphe. +III. Qu'en dis-tu, voyageur, des pays et des gares? +IV. Malheureux! Tous les dons, la gloire du baptême. +V. Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles. +VI. O vous, comme un qui boite au loin. Chagrins et Joies. +VII. Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme. +VIII. La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles. +IX. Sagesse d'un Louis Racine, je t'envie. +X. Non. Il fut gallican, ce siècle, et janséniste. +XI. Petits amis, qui sûtes nous prouver. +XII. Or, vous voici promus, petits amis. +XIII. Prince mort en soldat, à cause de la France. +XIV. Vous reviendrez bientôt, les bras pleins de pardons. +XV. On n'offense que Dieu qui seul pardonne. +XVI. Écoutez la chanson bien douce. +XVII. Les chères mains qui furent miennes. +XVIII. Et j'ai revu l'enfant unique: il m'a semblé. +XIX. Voix de l'Orgueil; un cri puissant comme d'un cor. +XX. L'ennemi se déguise en l'Ennui. +XXI. Va ton chemin sans plus t'inquiéter! +XXII. Pourquoi triste, ô mon âme. +XXIII. Né l'enfant des grandes villes. +XXIV. L'âme antique était rude et vaine. + +I. O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour. +II. Je ne veux plus aimer que ma mère Marie. +III. Vous êtes calme, vous voulez un voeu discret. +IV. Mon Dieu m'a dit: Mon fils, il faut m'aimer. + +I. Désormais le Sage, puni. +II. Du fond du grabat. +III. L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable. +IV. Je suis venu, calme orphelin. +V. Un grand sommeil noir. +VI. Le ciel est par-dessus le toit. +VII. Je ne sais pourquoi. +VIII. Parfums, couleurs, systèmes, lois! +IX. Le son du cor s'afflige vers les bois. +X. La tristesse, langueur du corps humain. +XI. La bise se rue à travers. +XII. Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées! +XIII. L'échelonnement des haies. +XIV. L'immensité de l'humanité. +XV. La mer est plus belle. +XVI. La «grande ville». Un tas criard de pierres blanches. +XVII. Toutes les amours de la terre. +XVIII. Sainte Thérèse veut que la Pauvreté soit. +XIX. Parisien, mon frère à jamais étonné. +XX. C'est la fête du blé, c'est la fête du pain. + + JADIS ET NAGUÈRE + +JADIS + Prologue. + +SONNETS ET AUTRES + Pierrot. + Kaléidoscope. + Intérieur. + Dizain mil huit cent trente. + A Horatio. + Sonnet boiteux. + Le clown. + Des yeux tout autour de la tète. + Le squelette. + Et nous voilà très doux à la bêtise humaine. + Art poétique. + Le pitre. + Allégorie. + L'Auberge. + Circonspection. + Vers pour être calomnié. + Luxures. + Vendanges. + Images d'un sou. + +LES UNS ET LES AUTRES + +VERS JEUNES + Le soldat laboureur. + Les loups. + La pucelle. + L'angélus du matin. + La soupe du soir. + Les vaincus. + +A LA MANIÈRE DE PLUSIEURS + I. La princesse Bérénice. + II. Langueur. + III. Pantoum négligé. + IV. Paysage. + V. Conseil Falot. + VI. Le poète et la muse. + VII. L'aube à l'envers. + VIII. Un pouacre. + IX. Madrigal. + +NAGUÈRE + Prologue. + Crimen amoris. + La grâce. + L'impénitence finale. + Don Juan Pipé. + Amoureuse du Diable. + + + + + + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Paul Verlaine, +Vol. 1, by Paul Verlaine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE PAUL VERLAINE *** + +***** This file should be named 15112-8.txt or 15112-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/1/1/15112/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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