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+The Project Gutenberg EBook of Souvenirs de la maison des morts
+by Fedor Mikhailovitch Dostoïevski
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Souvenirs de la maison des morts
+
+Author: Fedor Mikhailovitch Dostoïevski
+
+Release Date: February 6, 2005 [EBook #14918]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
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+
+
+Fedor Dostoïevski
+
+SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS
+
+(1880)
+
+
+
+Table des matières
+
+AVERTISSEMENT
+PREMIÈRE PARTIE
+I--LA MAISON DES MORTS.
+II--PREMIÈRES IMPRESSIONS.
+III--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite).
+IV--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite)
+V--LE PREMIER MOIS.
+VI--LE PREMIER MOIS (Suite).
+VII--NOUVELLES CONNAISSANCES.--PÉTROF.
+VIII--LES HOMMES DÉTERMINÉS.--LOUKA.
+IX--ISAÏ FOMITCH.--LE BAIN.--LE RÉCIT DE BAKLOUCHINE.
+X--LA FÊTE DE NOËL.
+XI--LA REPRÉSENTATION.
+
+DEUXIÈME PARTIE
+I--L'HÔPITAL.
+II--L'HÔPITAL. (Suite).
+III--L'HÔPITAL (Suite).
+IV--LE MARI D'AKOULKA. (récit.)
+V--LA SAISON D'ÉTÉ.
+VI--LES ANIMAUX DE LA MAISON DE FORCE.
+VII--LE «GRIEF».
+VIII--MES CAMARADES.
+IX--L'ÉVASION.
+X--LA DÉLIVRANCE.
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+On vient enfin de traduire les _Souvenirs de la maison des morts_,
+par le romancier russe Dostoïevsky. De courtes indications seront
+peut-être utiles pour préciser l'origine et la signification de ce
+livre.
+
+Le public français connaît déjà Dostoïevsky par un de ses romans
+les plus caractéristiques, _le Crime et le châtiment_. Ceux qui
+ont lu cette oeuvre ont du prendre leur parti d'aimer ou de haïr
+le singulier écrivain. On va nous donner des traductions de ses
+autres romans. Elles continueront de plaire à quelques curieux,
+aux esprits qui courent le monde en quête d'horizons nouveaux.
+Elles achèveront de scandaliser la raison commune, celle qu'on se
+procure dans les maisons de confections philosophiques; car ce
+temps est merveilleux pour tailler aux intelligences comme aux
+corps des vêtements uniformes, décents, à la portée de tous, un
+peu étriqués peut-être, mais qui évitent les tracas de la
+recherche et de l'invention. Ceux qui n'ont pas eu le courage
+d'aborder le monstre sont néanmoins renseignés sur sa façon de
+souffrir et de faire souffrir. On a beaucoup parlé de Dostoïevsky,
+depuis un an; un critique a expliqué en deux mots la supériorité
+du romancier russe.--«Il possède deux facultés qui sont rarement
+réunies chez nos écrivains: la faculté d'évoquer et celle
+d'analyser.»
+
+Oui, avec cela tout le principal est dit. Prenez chez nous Victor
+Hugo et Sainte-Beuve comme les représentants extrêmes de ces deux
+qualités littéraires; derrière l'un ou l'autre, vous pourrez
+ranger, en deux familles intellectuelles, presque tous les maîtres
+qui ont travaillé sur l'homme. Les premiers le projettent dans
+l'action, ils ont toute puissance pour rendre sensible le drame
+extérieur, mais ils ne savent pas nous faire voir les mobiles
+secrets qui ont décidé le choix de l'âme dans ce drame. Les
+seconds étudient ces mobiles avec une pénétration infinie, ils
+sont incapables de reconstruire pour le mouvement tragique
+l'organisme délicat qu'ils ont démonté. Il y aurait une exception
+à faire pour Balzac; quant à Flaubert, il faudrait entrer dans des
+distinctions et des réserves sacrilèges; gardons-les pour le jour
+où l'on mettra le dieu de Rouen au Panthéon. Toujours est-il que,
+dans le pays de Tourguénef, de Tolstoï et de Dostoïevsky, les deux
+qualités contradictoires se trouvent souvent réunies; cette
+alliance se paye, il est vrai, au prix de défauts que nous
+supportons malaisément: la lenteur et l'obscurité.
+
+Mais ce n'est point des romans que je veux parler aujourd'hui. Les
+_Souvenirs de la maison des morts_ n'empruntent rien à la fiction,
+sauf quelques précautions de mise en scène, nécessitées par des
+causes étrangères à l'art. Ce livre est un fragment
+d'autobiographie, mêlé d'observations sur un monde spécial, de
+descriptions et de récits très simples; c'est le journal du bagne,
+un album de croquis rassemblés dans les casemates de Sibérie.
+Avant de vous récrier sur l'éloge d'un galérien, écoutez comment
+Dostoïevsky fut précipité dans cette infâme condition.
+
+Il avait vingt-sept ans en 1848, il commençait à écrire avec
+quelque succès. Sa vie, pauvre et solitaire, allait par de mauvais
+chemins; misère, maladie, tout lui donnait sur le monde des vues
+noires; ses nerfs d'épileptique lui étaient déjà de cruels
+ennemis. Avec cela, un malheureux coeur plein de pitié, d'où est
+sorti le meilleur de son talent; cette sensibilité contenue, vite
+aigrie, qui se change en folles colères devant les aspects
+d'injustice de l'ordre social. Il regardait autour de lui,
+cherchant l'idéal, le progrès, les moyens de se dévouer; il voyait
+la triste Russie, bien froide, bien immobile, bien dure, tout
+ulcérée de maux anciens. Sur cette Russie, les idées généreuses du
+moment passaient et ramassaient à coup sûr de telles âmes. Le
+jeune écrivain fut entraîné, avec beaucoup d'autres de sa
+génération littéraire, dans les conciliabules présidés par
+Pétrachevsky. Cette sédition intellectuelle n'alla pas bien loin;
+des récriminations, des menaces vagues, de beaux projets d'utopie.
+Il y a impropriété de mot à appeler cette effervescence d'idées,
+comme on le fait habituellement, la conspiration de Pétrachevsky;
+de conspiration, il n'y en eut pas, au sens terrible que ce terme
+a reçu depuis lors en Russie. En tout cas, Dostoïevsky y prit la
+moindre part; toute sa faute ne fut qu'un rêve défendu;
+l'instruction ne put relever contre lui aucune charge effective.
+Chez nous, il eut été au centre gauche; en Russie, il alla au
+bagne.
+
+Englobé dans l'arrêt commun qui frappa ses complices, il fut jeté
+à la citadelle, condamné à mort, gracié sur l'échafaud, conduit en
+Sibérie; il y purgea quatre ans de fers dans la «section
+réservée», celle des criminels d'État. Le romancier y laissa des
+illusions, mais rien de son honneur; vingt ans après, en des temps
+meilleurs, les condamnés et leurs juges parlaient de ces souvenirs
+avec une égale tristesse, la main dans la main; l'ancien forçat a
+fait une carrière glorieuse, remplie de beaux livres, et terminée
+récemment par un deuil quasi officiel. Il était nécessaire de
+préciser ces points, pour qu'on ne fit pas confusion d'époques; il
+n'y eut rien de commun entre le proscrit de 1848 et les
+redoutables ennemis contre lesquels le gouvernement russe sévit
+aujourd'hui de la même façon, mais à plus juste titre.
+
+Un des compagnons d'infortune de l'exilé, Yastrjemsky, a consigné
+dans ses Mémoires le récit d'une rencontre avec Dostoïevsky, au
+début de leur pénible voyage. Le hasard les réunit une nuit dans
+la prison d'étapes de Tobolsk, où ils trouvèrent aussi un de leurs
+complices les plus connus, Dourof. Ce récit peint sur le vif
+l'influence bienfaisante du romancier.
+
+«On nous conduisit dans une salle étroite, froide et sombre. Il y
+avait là des lits de planches avec des sacs bourrés de foin.
+L'obscurité était complète. Derrière la porte, sur le seuil, on
+entendait le pas lourd de la sentinelle, qui marchait en long et
+en large par un froid de 40 degrés.
+
+«Dourof s'étendit sur le lit de camp, je me pelotonnai sur le
+plancher à côté de Dostoïevsky. À travers la mince cloison, un
+tapage infernal arrivait jusqu'à nous: un bruit de tasses et de
+verres, les cris de gens qui jouaient aux cartes, des injures, des
+blasphèmes. Dourof avait les doigts des pieds et des mains gelés;
+ses jambes étaient blessées par les fers. Dostoïevsky souffrait
+d'une plaie qui lui était venue au visage dans la casemate de la
+citadelle, à Pétersbourg. Pour moi, j'avais le nez gelé.--Dans
+cette triste situation, je me rappelai ma vie passée, ma jeunesse
+écoulée au milieu de mes chers camarades de l'Université; je
+pensai à ce qu'aurait dit ma soeur, si elle m'eût aperçu dans cet
+état. Convaincu qu'il n'y avait plus rien à espérer pour moi, je
+résolus de mettre fin à mes jours... Si je m'appesantis sur cette
+heure douloureuse, c'est uniquement parce qu'elle me donna
+l'occasion de connaître de plus près la personnalité de
+Dostoïevsky. Sa conversation amicale et secourable me sauva du
+désespoir; elle réveilla en moi l'énergie.
+
+«Contre toute espérance, nous parvînmes à nous procurer une
+chandelle, des allumettes et du thé chaud qui nous parut plus
+délicieux que le nectar. La plus grande partie de la nuit s'écoula
+dans un entretien fraternel. La voix douce et sympathique de
+Dostoïevsky, sa sensibilité, sa délicatesse de sentiment, ses
+saillies enjouées, tout cela produisit sur moi une impression
+d'apaisement. Je renonçai à ma résolution désespérée. Au matin,
+Dostoïevsky, Dourof et moi, nous nous séparâmes dans cette prison
+de Tobolsk, nous nous embrassâmes les larmes aux yeux, et nous ne
+nous revîmes plus.
+
+«Dostoïevsky appartenait à la catégorie de ces êtres dont Michelet
+a dit que, tout en étant les plus forts mâles, ils ont beaucoup de
+la nature féminine. Par là s'explique tout un côté de ses oeuvres,
+où l'on aperçoit la cruauté du talent et le besoin de faire
+souffrir. Étant donné cette nature, le martyre cruel et immérité
+qu'un sort aveugle lui envoya devait profondément modifier son
+caractère. Rien d'étonnant à ce qu'il soit devenu nerveux et
+irritable au plus haut degré. Mais je ne crois pas risquer un
+paradoxe en disant que son talent bénéficia de ses souffrances,
+qu'elles développèrent en lui le sens de l'analyse psychologique.»
+
+C'était l'opinion de l'écrivain lui-même, non-seulement au point
+de vue de son talent, mais de toute la suite de sa vie morale. Il
+parlait toujours avec gratitude de cette épreuve, où il disait
+avoir tout appris. Encore une leçon sur la vanité universelle de
+nos calculs! À quelques degrés de longitude plus à l'ouest, à
+Francfort ou à Paris, cette incartade révolutionnaire eût réussi à
+Dostoïevsky, elle l'eût porté sur les bancs d'un Parlement, où il
+eût fait de médiocres lois; sous un ciel plus rigoureux, la
+politique le perd, le déporte en Sibérie; il en revient avec des
+oeuvres durables, un grand renom, et l'assurance intime d'avoir
+été remis malgré lui dans sa voie. Le destin rit sur nos revers et
+nos réussites; il culbute nos combinaisons et nous dispense le
+bien ou le mal en raison inverse de notre raison. Quand on écoute
+ce rire perpétuel, dans l'histoire de chaque homme et de chaque
+jour, on se trouve niais de souhaiter quelque chose.
+
+Pourtant l'épreuve était cruelle, on le verra de reste en lisant
+les pages qui la racontent. Notre auteur feint d'avoir trouvé ce
+récit dans les papiers d'un ancien déporté, criminel de droit
+commun, qu'il nous représente comme un repenti digne de toute
+indulgence. Plusieurs des personnages qu'il met en scène
+appartiennent à la même catégorie. C'étaient là des concessions
+obligées à l'ombrageuse censure du temps; cette censure
+n'admettait pas qu'il y eût des condamnés politiques en Russie. Il
+faut tenir compte de cette fiction, il faut se souvenir en lisant
+que le narrateur et quelques-uns de ses codétenus sont des gens
+d'honneur, de haute éducation. Cette transposition, que le lecteur
+russe fait de lui-même, est indispensable pour rendre tout leur
+relief aux sentiments, aux contrastes des situations. Ce qui n'est
+pas un hommage à la censure, mais un tour d'esprit particulier à
+l'écrivain, c'est la résignation, la sérénité, parfois même le
+goût de la souffrance avec lesquels il nous décrit ses tortures.
+Pas un mot enflé ou frémissant, pas une invective devant les
+atrocités physiques et morales où l'on attend que l'indignation
+éclate; toujours le ton d'un fils soumis, châtié par un père
+barbare, et qui murmure à peine: «C'est bien dur!» On appréciera
+ce qu'une telle contention ajoute d'épouvante à l'horreur des
+choses dépeintes.
+
+Ah! il faudra bander ses nerfs et cuirasser son coeur pour achever
+quelques-unes de ces pages! Jamais plus âpre réalisme n'a
+travaillé sur des sujets plus repoussants. Ressuscitez les pires
+visions de Dante, rappelez-vous, si vous avez pratiqué cette
+littérature, le _Maleus maleficorum_, les procès-verbaux de
+questions extraordinaires rapportés par Llorente, vous serez
+encore mal préparé à la lecture de certains chapitres; néanmoins,
+je conseille aux dégoûtés d'avoir bon courage et d'attendre
+l'impression d'ensemble; ils seront étonnés de trouver cette
+impression consolante, presque douce. Voici, je crois, le secret
+de cette apparente contradiction.
+
+À son entrée au bagne, l'infortuné se replie sur lui-même: du
+monde ignoble où il est précipité, il n'attend que désespoir et
+scandale. Mais peu à peu, il regarde dans son âme et dans les âmes
+qui l'entourent, avec la minutieuse patience d'un prisonnier. Il
+s'aperçoit que la fatigue physique est saine, que la souffrance
+morale est salutaire, qu'elle fait germer en lui d'humbles petites
+fleurs aux bons parfums, la semence de vertu qui ne levait pas au
+temps du bonheur. Surtout il examine de très-près ses grossiers
+compagnons; et voici que, sous les physionomies les plus sombres,
+un rayon transparaît qui les embellit et les réchauffe. C'est
+l'accoutumance d'un homme jeté dans les ténèbres: il apprend à
+voir, et jouit vivement des pâles clartés reconquises. Chez toutes
+ces bêtes fauves qui l'effrayaient d'abord, il dégage des parties
+humaines, et dans ces parties humaines des parcelles divines. Il
+se simplifie au contact de ces natures simples, il s'attache à
+quelques-unes, il apprend d'elles à supporter ses maux avec la
+soumission héroïque des humbles. Plus il avance dans son étude,
+plus il rencontre parmi ces malheureux d'excellents exemplaires de
+l'homme. L'horreur du supplice passe bientôt au second plan,
+adoucie et noyée dans ce large courant de pitié, de fraternité:
+que de bonnes choses ressuscitées dans la maison des morts!
+Insensiblement, l'enfer se transforme et prend jour sur le ciel.
+Il semble que l'auteur ait prévu cette transformation morale,
+quand il disait au début de son récit, en décrivant le préau de la
+forteresse: «Par les fentes de la palissade, ... on aperçoit un
+petit coin de ciel, non plus de ce ciel qui est au-dessus de la
+prison, mais d'un autre ciel, lointain et libre.»
+
+On comprend maintenant pourquoi cette douloureuse lecture laisse
+une impression consolante; beaucoup plus, je vous assure, que tels
+livres réputés très-gais, qui font rire en maint endroit, et qu'on
+referme avec une incommensurable tristesse; car ceux-ci nous
+montrent, dans l'homme le plus heureux, une bête désolée et
+stupide, ravalée à terre pour y jouir sans but. Dans un autre art,
+regardez le _Martyre de saint Sébastien_ et _l'Orgie romaine_ de
+Couture: quel est celui des deux tableaux qui vous attriste le
+plus? C'est que la joie et la peine ne résident pas dans les faits
+extérieurs, mais dans la disposition d'esprit de l'artiste qui les
+envisage; c'est qu'il n'y a qu'un seul malheur véritable, celui de
+manquer de foi et d'espérance. De ces trésors, Dostoïevsky avait
+assez pour enrichir toute la chiourme. Il les puisait dans
+l'unique livre qu'il posséda durant quatre ans, dans le petit
+évangile, que lui avait donné la fille d'un proscrit; il vous
+racontera comment il apprenait à lire à ses compagnons sur les
+pages usées. Et l'on dirait, en effet, que les _Souvenirs_ ont été
+écrits sur les marges de ce volume; un seul mot définit bien le
+caractère do l'oeuvre et l'esprit de celui qui la conçut: c'est
+l'esprit évangélique. La plupart de ces écrivains russes en sont
+pénétrés, mais nul ne l'est au même degré que Dostoïevsky, assez
+indifférent aux conséquences dogmatiques, il ne retient que la
+source de vie morale; tout lui vient de cette source, même le
+talent d'écrire, c'est-à-dire de communiquer son coeur aux hommes,
+de leur répondre quand ils demandent un peu de lumière et de
+compassion.
+
+En insistant sur ce trait capital, je dois mettre le lecteur en
+garde contre une assimilation trompeuse. Quelques-uns diront
+peut-être: Tout ceci n'est pas nouveau, c'est la fantaisie romantique
+sur laquelle nous vivons depuis soixante ans, la réhabilitation du
+forçat, une génération de plus dans la nombreuse famille qui va de
+Claude Gueux à Jean Valjean.--Qu'on regarde de plus près; il n'y
+a rien de commun entre les deux conceptions. Chez nous, ce parti
+pris est trop souvent un jeu d'antithèses qui nous laisse
+l'impression de quelque chose d'artificiel et de faux; car on
+grandit le forçat au détriment des honnêtes gens, comme la
+courtisane aux dépens des honnêtes femmes. Chez l'écrivain russe,
+pas l'ombre d'une antithèse; il ne sacrifie personne à ses
+clients, il ne fait pas d'eux des héros; il nous les montre ce
+qu'ils sont, pleins de vices et de misères; seulement, il persiste
+à chercher en eux le reflet divin, à les traiter en frères déchus,
+dignes encore de charité. Il ne les voit pas dans un mirage, mais
+sous le jour simple de la réalité; il les dépeint avec l'accent de
+la vérité vivante, avec cette juste mesure qu'on ne définit point
+à l'avance, mais qui s'impose peu a peu au lecteur et contente la
+raison.
+
+Une autre catégorie de modèles pose devant le peintre: les
+autorités du bagne, fonctionnaires et gens de police, les tristes
+maîtres de ce triste peuple. On retrouvera dans leurs portraits la
+même sobriété d'indignation, la même équanimité. Rien ne trahit
+chez Dostoïevsky l'ombre d'un ressentiment personnel, ni ce que
+nous appellerions l'esprit d'opposition. Il explique, il excuse
+presque la brutalité et l'arbitraire de ces hommes par la
+perversion fatale qu'entraîne le pouvoir absolu. Il dit quelque
+part: «Les instincts d'un bourreau existent en germe dans chacun
+de nos contemporains.» L'habitude et l'absence de frein
+développent ces instincts, parallèlement à des qualités qui
+forcent la sympathie. Il en résulte un bourreau bon garçon, une
+réduction de Néron, c'est-à-dire un type foncièrement vrai. On
+remarquera dans ce genre l'officier Smékalof, qui prend tant de
+plaisir à voir administrer les verges; les forçats raffolent de
+lui, parce qu'il les fustige drôlement.
+
+--C'est un farceur, un coeur d'or, disent-ils à l'envi.
+
+Qui expliquera les folles contradictions de l'homme, surtout de
+l'homme russe, instinctif, prime-sautier, plus près qu'un autre de
+la nature?
+
+J'ai rencontré un de ces tyranneaux des mines sibériennes. Au mois
+d'octobre 1878, je me trouvais au célèbre couvent de Saint-Serge,
+près de Moscou. Des religieux erraient indolemment dans les cours,
+sous la robe noire des basiliens. Mon guide, un petit frère lai
+très-dégourdi, m'indiqua, avec une nuance de respect, un vieux
+moine accoudé sur la galerie du réfectoire, d'où il émiettait le
+reste de son pain de seigle aux pigeons qui s'abattaient des
+bouleaux voisins.--«C'est le père un tel, un ancien maître de
+police en Sibérie.»--Je m'approchai du cénobite. Il reconnut un
+étranger et m'adressa la parole en français. Sa conversation, bien
+que très-réservée, dénotait une ouverture d'horizon fort rare dans
+le monde où il vivait. Je laissai tomber le nom d'un des proscrits
+de décembre 1825, dont l'histoire m'était familière, «L'auriez-vous
+rencontré en Sibérie? demandai-je à mon interlocuteur.--
+Comment donc, il a été sous ma juridiction.» J'étais fixé. Je
+savais ce qu'avait été cette juridiction. Peu d'hommes dans tout
+l'empire eussent pu trouver dans leur mémoire les lourds secrets
+et les douloureuses images qui devaient hanter la conscience de ce
+moine. Quelle impulsion mystérieuse l'avait amené dans ce couvent,
+où il psalmodiait paisiblement les litanies depuis de longues
+années? Était-ce piété, remords, lassitude?--«En voilà un qui a
+beaucoup à expier, dis-je à mon guide: il a vu et fait des choses
+terribles; le repentir l'ai poussé ici, peut-être!»--Le petit
+frère convers me regarda d'un air étonné; évidemment, la vocation
+de son ancien ne s'était jamais présentée à son esprit sous ce
+point de vue,--«Nous sommes tous pécheurs!» répondit-il. Il
+ajouta, en clignant de l'oeil vers le vieillard avec une nuance
+encore plus marquée de respect et d'admiration: «Sans doute, qu'il
+se repent: on raconte qu'il a beaucoup aimé les femmes.»
+
+Dostoïevsky parcourt en tous sens ces âmes complexes. Le grand
+intérêt de son livre, pour les lettrés curieux de formes
+nouvelles, c'est qu'ils sentiront les mots leur manquer, quand ils
+voudront appliquer nos formules usuelles aux diverses faces de ce
+talent. Au premier abord, ils feront appel à toutes les règles de
+notre catéchisme littéraire, pour y emprisonner ce réaliste, cet
+impassible, cet impressionniste; ils continueront, croyant l'avoir
+saisi, et Protée leur échappera; son réalisme farouche découvrira
+une recherche inquiète de l'idéal, son impassibilité laissera
+deviner une flamme intérieure; cet art subtil épuisera des pages
+pour fixer un trait de physionomie et ramassera en une ligne tout
+le dessin d'une âme. Il faudra s'avouer vaincu, égaré sur des eaux
+troubles et profondes, dans un grand courant de vie qui porte vers
+l'aurore.
+
+Je ne me dissimule point les défauts de Dostoïevsky, la lenteur
+habituelle du trait, le désordre et l'obscurité de la narration,
+qui revient sans cesse sur elle-même, l'acharnement de myope sur
+le menu détail, et parfois la complaisance maladive pour le détail
+répugnant. Plus d'un lecteur en sera rebuté, s'il n'a pas la
+flexibilité d'esprit nécessaire pour se plier aux procédés du
+génie russe, assez semblables à ceux du génie anglais. À l'inverse
+de notre goût, qui exige des effets rapides, pressés, pas bien
+profonds par exemple, vos consciencieux ouvriers du Nord, un
+Thackeray ou un Dostoïevsky, accumulent de longues pages pour
+préparer un effet tardif. Mais aussi quelle intensité dans cet
+effet, quand on a la patience de l'attendre! Comme le boulet est
+chassé loin par cette pesante charge de poudre, tassée grain à
+grain! Je crois pouvoir promettre de délicates émotions à ceux qui
+auront cette patience de lecture, si difficile à des Français.
+
+Il y a bien un moyen d'apprivoiser le public; on ne l'emploie que
+trop. C'est d'étrangler les traductions de et ces oeuvres
+étrangères, de les «adapter» à notre goût. On a impitoyablement
+écarté plusieurs de ces fantaisies secourables, on a attendu, pour
+nous offrir les _Souvenirs de la maison des morts_, une version
+qui fût du moins un décalque fidèle du texte russe. Eût-il été
+possible, tout en satisfaisant à ce premier devoir du traducteur,
+de donner au récit et surtout aux dialogues une allure plus
+conforme aux habitudes de notre langue? C'est un problème ardu que
+je ne veux pas examiner, n'ayant pas mission de juger ici la
+traduction de M. Neyroud. Je viens de parler de l'écrivain russe
+d'après les impressions que m'a laissées son oeuvre originale; je
+n'ose espérer que ces impressions soient aussi fortes sur le
+lecteur qui va les recevoir par intermédiaire.
+
+Mais j'ai hâte de laisser la parole à Dostoïevsky. Quelle que soit
+la fortune de ses _Souvenirs_, je ne regretterai pas d'avoir
+plaidé pour eux. C'est si rare et si bon de recommander un livre
+ou l'on est certain que pas une ligne ne peut blesser une âme, que
+pas un mot ne risque d'éveiller une passion douteuse; un livre que
+chacun fermera avec une idée meilleure de l'humanité, avec un peu
+moins de sécheresse pour les misères d'autrui, un peu plus de
+courage contre ses propres misères. Voilà, si l'on veut bien y
+réfléchir, un divin mystère de solidarité. Une affreuse souffrance
+fut endurée, il y a trente ans, par un inconnu, dans une geôle de
+Sibérie, presque à nos antipodes; conservée en secret depuis lors,
+elle vit, elle sert, elle vient de si loin assainir et fortifier
+d'autres hommes. C'est la plante aux sucs amers, morte depuis
+longtemps dans quelque vallée d'un autre hémisphère, et dont
+l'essence recueillie guérit les plaies de gens qui ne l'ont jamais
+vue fleurir. Oui, nulle souffrance ne se perd, toute douleur
+fructifie, il en reste un arôme subtil qui se répand indéfiniment
+dans le monde. Je ne donne point cette vérité pour une découverte;
+c'est tout simplement l'admirable doctrine de l'Église sur le
+trésor des souffrances des saints. Ainsi de bien d'autres
+inventions qui procurent beaucoup de gloire à tant de beaux
+esprits; changez les mots, grattez le vernis de «psychologie
+expérimentale», reconnaissez la vieille vérité sous la rouille
+théologique; des philosophes vêtus de bure avaient aperçu tout
+cela, il y a quelques centaines d'années, en se relevant la nuit
+dans un cloître pour interroger leur conscience.
+
+Enfin, ce n'est pas d'eux qu'il s'agit, mais de ce forçat
+sibérien, de ce petit apôtre laïque au corps ravagé, à l'âme
+endolorie, toujours agité entre d'atroces visions et de doux
+rêves. Je crois le voir encore dans ses accès de zèle patriotique,
+déblatérant contre l'abomination de l'Occident et la corruption
+française. Comme la plupart des écrivains étrangers, il nous
+jugeait sur les grimaces littéraires que nous leur montrons
+quelquefois. On l'eût bien étonné, si on lui eût prédit qu'il
+irait un matin dans Paris pour y réciter son étrange martyrologe!
+--Allez et ne craignez rien, Féodor Michaïlovitch. Quelque mal
+qu'on ait pu vous dire de notre ville, vous verrez comme on s'y
+fait entendre en lui parlant simplement, avec la vérité qu'on tire
+de son coeur.
+
+Vicomte E. M. de Vogüé.
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+Au milieu des steppes, des montagnes ou des forêts impraticables
+des contrées reculées de la Sibérie, on rencontre, de loin en
+loin, de petites villes d'un millier ou deux d'habitants,
+entièrement bâties en bois, fort laides, avec deux églises,--
+l'une au centre de la ville, l'autre dans le cimetière,--en un
+mot, des villes qui ressemblent beaucoup plus à un bon village de
+la banlieue de Moscou qu'à une ville proprement dite. La plupart
+du temps, elles sont abondamment pourvues de maîtres de police,
+d'assesseurs et autres employés subalternes. S'il fait froid en
+Sibérie, le service du gouvernement y est en revanche
+extraordinairement avantageux. Les habitants sont des gens
+simples, sans idées libérales; leurs moeurs sont antiques, solides
+et consacrées par le temps. Les fonctionnaires, qui forment à bon
+droit la noblesse sibérienne, sont ou des gens du pays, Sibériens
+enracinés, ou des arrivants de Russie. Ces derniers viennent tout
+droit des capitales, séduits par la haute paye, par la subvention
+extraordinaire pour frais de voyage et par d'autres espérances non
+moins tentantes pour l'avenir. Ceux qui savent résoudre le
+problème de la vie restent presque toujours en Sibérie et s'y
+fixent définitivement. Les fruits abondants et savoureux qu'ils
+récoltent plus tard les dédommagent amplement; quant aux autres,
+gens légers et qui ne savent pas résoudre ce problème, ils
+s'ennuient bientôt en Sibérie et se demandent avec regret pourquoi
+ils ont fait la bêtise d'y venir. C'est avec impatience qu'ils
+tuent les trois ans,--terme légal de leur séjour;--une fois
+leur engagement expiré, ils sollicitent leur retour et reviennent
+chez eux en dénigrant la Sibérie et en s'en moquant. Ils ont tort,
+car c'est un pays de béatitude, non seulement en ce qui concerne
+le service public, mais encore à bien d'autres points de vue. Le
+climat est excellent; les marchands sont riches et hospitaliers;
+les Européens aisés y sont nombreux. Quant aux jeunes filles,
+elles ressemblent à des roses fleuries; leur moralité est
+irréprochable. Le gibier court dans les rues et vient se jeter
+contre le chasseur. On y boit du champagne en quantité
+prodigieuse; le caviar est étonnant; la récolte rend quelquefois
+quinze pour un. En un mot, c'est une terre bénie dont il faut
+seulement savoir profiter, et l'on en profite fort bien!
+
+C'est dans l'une de ces petites villes,--gaies et parfaitement
+satisfaites d'elles-mêmes, dont l'aimable population m'a laissé un
+souvenir ineffaçable,--que je rencontrai un exilé, Alexandre
+Pétrovitch Goriantchikof, ci-devant gentilhomme-propriétaire en
+Russie. Il avait été condamné aux travaux forcés de la deuxième
+catégorie, pour avoir assassiné sa femme. Après avoir subi sa
+condamnation,--dix ans de travaux forcés,--il demeurait
+tranquille et inaperçu en qualité de colon dans la petite ville de
+K... À vrai dire, il était inscrit dans un des cantons
+environnants, mais il vivait à K..., où il trouvait à gagner sa
+vie en donnant des leçons aux enfants. On rencontre souvent dans
+les villes de Sibérie des déportés qui s'occupent d'enseignement.
+On ne les dédaigne pas, car ils enseignent la langue française, si
+nécessaire dans la vie, et dont on n'aurait pas la moindre idée
+sans eux, dans les parties reculées de la Sibérie. Je vis
+Alexandre Pétrovitch pour la première fois chez un fonctionnaire,
+Ivan Ivanytch Gvosdikof, respectable vieillard fort hospitalier,
+père de cinq filles qui donnaient les plus belles espérances.
+Quatre fois par semaine, Alexandre Pétrovitch leur donnait des
+leçons à raison de trente kopeks (argent) la leçon. Son extérieur
+m'intéressa. C'était un homme excessivement pâle et maigre, jeune
+encore,--âgé de trente-cinq ans environ,--petit et débile,
+toujours fort proprement habillé à l'européenne. Quand vous lui
+parliez, il vous fixait d'un air très-attentif, écoutait chacune
+de vos paroles avec une stricte politesse et d'un air réfléchi,
+comme si vous lui aviez posé un problème ou que vous vouliez lui
+extorquer un secret. Il vous répondait nettement et brièvement,
+mais en pesant tellement chaque mot, que l'on se sentait tout à
+coup mal à son aise, sans savoir pourquoi, et que l'on se
+félicitait de voir la conversation terminée. Je questionnai Ivan
+Ivanytch à son sujet; il m'apprit que Goriantchikof était de
+moeurs irréprochables, sans quoi, lui, Ivan Ivanytch, ne lui
+aurait pas confié l'instruction de ses filles, mais que c'était un
+terrible misanthrope, qui se tenait à l'écart de tous, fort
+instruit, lisant beaucoup, parlant peu et se prêtant assez mal à
+une conversation à coeur ouvert.
+
+Certaines personnes affirmaient qu'il était fou, mais on trouvait
+que ce n'était pas un défaut si grave; aussi les gens les plus
+considérables de la ville étaient-ils prêts à témoigner des égards
+à Alexandre Pétrovitch, car il pouvait être fort utile, au besoin,
+pour écrire des placets. On croyait qu'il avait une parenté fort
+honorable en Russie,--peut-être même dans le nombre y avait-il
+des gens haut placés,--mais on n'ignorait pas que depuis son
+exil il avait rompu toutes relations avec elle. En un mot, il se
+faisait du tort à lui-même. Tout le monde connaissait son histoire
+et savait qu'il avait tué sa femme par jalousie,--moins d'un an
+après son mariage,--et, qu'il s'était livré lui-même à la
+justice, ce qui avait beaucoup adouci sa condamnation. Des crimes
+semblables sont toujours regardés comme des malheurs, dont il faut
+avoir pitié. Néanmoins, cet original se tenait obstinément à
+l'écart et ne se montrait que pour donner des leçons.
+
+Tout d'abord je ne fis aucune attention à lui; puis sans que j'en
+sus moi-même la cause, il m'intéressa: il était quelque peu
+énigmatique. Causer avec lui était de toute impossibilité. Certes,
+il répondait à toutes mes questions: il semblait même s'en faire
+un devoir, mais une fois qu'il m'avait répondu, je n'osais
+l'interroger plus longtemps; après de semblables conversations, on
+voyait toujours sur son visage une sorte de souffrance et
+d'épuisement. Je me souviens que par une belle soirée d'été, je
+sortis avec lui de chez Ivan Ivanytch. Il me vint brusquement à
+l'idée de l'inviter à entrer chez moi, pour fumer une cigarette;
+je ne saurais décrire l'effroi qui se peignit sur son visage; il
+se troubla tout à fait, marmotta des mots incohérents, et soudain,
+après m'avoir regardé d'un air courroucé, il s'enfuit dans une
+direction opposée. J'en fus fort étonné. Depuis, lorsqu'il me
+rencontrait, il semblait éprouver à ma vue une sorte de frayeur,
+mais je ne me décourageai pas. Il avait quelque chose qui
+m'attirait; un mois après, j'entrai moi-même chez Goriantchikof,
+sans aucun prétexte. Il est évident que j'agis alors sottement et
+sans la moindre délicatesse. Il demeurait à l'une des extrémités
+de la ville, chez une vieille bourgeoise dont la fille était
+poitrinaire. Celle-ci avait une petite enfant naturelle âgée de
+dix ans, fort jolie et très-joyeuse. Au moment où j'entrai,
+Alexandre Pétrovitch était assis auprès d'elle et lui enseignait à
+lire. En me voyant, il se troubla, comme si je l'avais surpris en
+flagrant délit. Tout éperdu, il se leva brusquement et me regarda
+fort étonné. Nous nous assîmes enfin; il suivait attentivement
+chacun de mes regards, comme s'il m'eût soupçonné de quelque
+intention mystérieuse. Je devinai qu'il était horriblement
+méfiant. Il me regardait avec dépit, et il ne tenait à rien qu'il
+me demandât:--Ne t'en iras-tu pas bientôt?
+
+Je lui parlai de notre petite ville, des nouvelles courantes; il
+se taisait ou souriait d'un air mauvais: je pus constater qu'il
+ignorait absolument ce qui se faisait dans notre ville et qu'il
+n'était nullement curieux de l'apprendre. Je lui parlai ensuite de
+notre contrée, de ses besoins: il m'écoutait toujours en silence
+en me fixant d'un air si étrange que j'eus honte moi-même de notre
+conversation. Je faillis même le fâcher en lui offrant, encore non
+coupés, les livres et les journaux que je venais de recevoir par
+la dernière poste. Il jeta sur eux un regard avide, mais il
+modifia aussitôt son intention et déclina mes offres, prétextant
+son manque de loisir. Je pris enfin congé de lui; en sortant, je
+sentis comme un poids insupportable tomber de mes épaules. Je
+regrettais d'avoir harcelé un homme dont le goût était de se tenir
+à l'écart de tout le monde. Mais la sottise était faite. J'avais
+remarqué qu'il possédait fort peu de livres; il n'était donc pas
+vrai qu'il lût beaucoup. Néanmoins, à deux reprises, comme je
+passais en voiture fort tard devant ses fenêtres, je vis de la
+lumière dans son logement. Qu'avait-il donc à veiller jusqu'à
+l'aube? Écrivait-il, et, si cela était, qu'écrivait-il?
+
+Je fus absent de notre ville pendant trois mois environ. Quand je
+revins chez moi, en hiver, j'appris qu'Alexandre Pétrovitch était
+mort et qu'il n'avait pas même appelé un médecin. On l'avait déjà
+presque oublié. Son logement était inoccupé. Je fis aussitôt la
+connaissance de son hôtesse, dans l'intention d'apprendre d'elle
+ce que faisait son locataire et s'il écrivait. Pour vingt kopeks,
+elle m'apporta une corbeille pleine de papiers laissés par le
+défunt et m'avoua qu'elle avait déjà employé deux cahiers à
+allumer son feu. C'était une vieille femme morose et taciturne; je
+ne pus tirer d'elle rien d'intéressant. Elle ne sut rien me dire
+au sujet de son locataire. Elle me raconta pourtant qu'il ne
+travaillait presque jamais et qu'il restait des mois entiers sans
+ouvrir un livre ou toucher une plume: en revanche, il se promenait
+toute la nuit en long et en large dans sa chambre, livré à ses
+réflexions; quelquefois même, il parlait tout haut. Il aimait
+beaucoup sa petite fille Katia, surtout quand il eut appris son
+nom; le jour de la Sainte-Catherine, il faisait dire à l'église
+une messe de Requiem pour l'âme de quelqu'un. Il détestait qu'on
+lui rendît des visites et ne sortait que pour donner ses leçons:
+il regardait même de travers son hôtesse, quand, une fois par
+semaine, elle venait mettre sa chambre en ordre; pendant les trois
+ans qu'il avait demeuré chez elle, il ne lui avait presque jamais
+adressé la parole. Je demandai à Katia si elle se souvenait de son
+maître. Elle me regarda en silence et se tourna du côté de la
+muraille pour pleurer. Cet homme s'était pourtant fait aimer de
+quelqu'un!
+
+J'emportai les papiers et je passai ma journée à les examiner. La
+plupart n'avaient aucune importance: c'étaient des exercices
+d'écoliers. Enfin je trouvai un cahier assez épais, couvert d'une
+écriture fine, mais inachevé. Il avait peut-être été oublié par
+son auteur. C'était le récit--incohérent et fragmentaire--des
+dix années qu'Alexandre Pétrovitch avait passées aux travaux
+forcés. Ce récit était interrompu çà et là, soit par une anecdote,
+soit par d'étranges, d'effroyables souvenirs, jetés
+convulsivement, comme arrachés à l'écrivain. Je relus quelquefois
+ces fragments et je me pris à douter s'ils avaient été écrits dans
+un moment de folie. Mais ces mémoires d'un forçat, _Souvenirs de
+la maison des morts_, comme il les intitule lui-même quelque part
+dans son manuscrit, ne me semblèrent pas privés d'intérêt. Un
+monde tout à fait nouveau, inconnu jusqu'alors, l'étrangeté de
+certains faits, enfin quelques remarques singulières sur ce peuple
+déchu,--il y avait là de quoi me séduire, et je lus avec
+curiosité. Il se peut que je me sois trompé: je publie quelques
+chapitres de ce récit: que le public juge...
+
+
+I--LA MAISON DES MORTS.
+
+Notre maison de force se trouvait à l'extrémité de la citadelle,
+derrière le rempart. Si l'on regarde par les fentes de la
+palissade, espérant voir quelque chose,--on n'aperçoit qu'un
+petit coin de ciel et un haut rempart de terre, couvert des
+grandes herbes de la steppe. Nuit et jour, des sentinelles s'y
+promènent en long et en large; on se dit alors que des années
+entières s'écouleront et que l'on verra, par la même fente de
+palissade, toujours le même rempart, toujours les mêmes
+sentinelles et le même petit coin de ciel, non pas de celui qui se
+trouve au-dessus de la prison, mais d'un autre ciel, lointain et
+libre. Représentez-vous une grande cour, longue de deux cents pas
+et large de cent cinquante, enceinte d'une palissade hexagonale
+irrégulière, formée de pieux étançonnés et profondément enfoncés
+en terre: voilà l'enceinte extérieure de la maison de force. D'un
+côté de la palissade est construite une grande porte, solide et
+toujours fermée, que gardent constamment des factionnaires, et qui
+ne s'ouvre que quand les condamnés vont au travail. Derrière cette
+porte se trouvaient la lumière, la liberté; là vivaient des gens
+libres. En deçà de lapalissade on se représentait ce monde
+merveilleux, fantastique comme un conte de fées: il n'en était pas
+de même du nôtre,--tout particulier, car il ne ressemblait à
+rien; il avait ses moeurs, son costume, ses lois spéciales:
+c'était une maison morte-vivante, une vie sans analogue et des
+hommes à part. C'est ce coin que j'entreprends de décrire.
+
+Quand on pénètre dans l'enceinte, on voit quelques bâtiments. De
+chaque côté d'une cour très-vaste s'étendent deux constructions de
+bois, faites de troncs équarris et à un seul étage: ce sont les
+casernes des forçats. On y parque les détenus, divisés en
+plusieurs catégories. Au fond de l'enceinte on aperçoit encore une
+maison, la cuisine, divisée en deux chambrées (_artel_[1]); plus
+loin encore se trouve une autre construction qui sert tout à la
+fois de cave, de hangar et de grenier. Le centre de l'enceinte,
+complètement nu, forme une place assez vaste. C'est là que les
+détenus se mettent en rang. On y fait la vérification et l'appel
+trois fois par jour: le matin, à midi et le soir, et plusieurs
+fois encore dans la journée, si les soldats de garde sont défiants
+et habiles à compter. Tout autour, entre la palissade et les
+constructions, il reste une assez grande surface libre où quelques
+détenus misanthropes ou de caractère sombre aiment à se promener,
+quand on ne travaille pas: ils ruminent là, à l'abri de tous les
+regards, leurs pensées favorites. Lorsque je les rencontrais
+pendant ces promenades, j'aimais à regarder leurs visages tristes
+et stigmatisés, et à deviner leurs pensées. Un des forçats avait
+pour occupation favorite, dans les moments de liberté que nous
+laissaient les travaux, de compter les pieux de la palissade. Il y
+en avait quinze cents, il les avait tous comptés et les
+connaissait même par coeur. Chacun d'eux représentait un jour de
+réclusion: il décomptait quotidiennement un pieu et pouvait, de
+cette façon, connaître exactement le nombre de jours qu'il devait
+encore passer dans la maison de force. Il était sincèrement
+heureux quand il avait achevé un des côtés de l'hexagone: et
+pourtant, il devait attendre sa libération pendant de longues
+années; mais on apprend la patience à la maison de force. Je vis
+un jour un détenu qui avait subi sa condamnation et que l'on
+mettait en liberté, prendra congé de ses camarades. Il avait été
+vingt ans aux travaux forcés. Plus d'un forçat se souvenait de
+l'avoir vu arriver jeune, insouciant, ne pensant ni à son crime ni
+au châtiment: c'était maintenant un vieillard à cheveux gris, au
+visage triste et morose. Il fit en silence le tour de nos six
+casernes. En entrant dans chacune d'elles, il priait devant
+l'image sainte, saluait profondément ses camarades, en les priant
+de ne pas garder un mauvais souvenir de lui. Je me rappelle aussi
+qu'un soir on appela vers la porte d'entrée un détenu qui avait
+été dans le temps un paysan sibérien fort aisé. Six mois
+auparavant, il avait reçu la nouvelle que sa femme s'était
+remariée, ce qui l'avait fort attristé. Ce soir-là, elle était
+venue à la prison, l'avait fait appeler pour lui donner une
+aumône. Ils s'entretinrent deux minutes, pleurèrent tous deux et
+se séparèrent pour ne plus se revoir. Je vis l'expression du
+visage de ce détenu quand il rentra dans la caserne... Là, en
+vérité, on peut apprendre à tout supporter.
+
+Quand le crépuscule commençait, on nous faisait rentrer dans la
+caserne, où l'on nous enfermait pour toute la nuit. Il m'était
+toujours pénible de quitter la cour pour la caserne. Qu'on se
+figure une longue chambre, basse et étouffante, éclairée à peine
+par des chandelles et dans laquelle traînait une odeur lourde et
+nauséabonde. Je ne puis comprendre maintenant comment j'y ai vécu
+dix ans entiers. Mon lit de camp se composait de trois planches:
+c'était toute la place dont je pouvais disposer. Dans une seule
+chambre on parquait plus de trente hommes. C'était surtout en
+hiver qu'on nous enfermait de bonne heure; il fallait attendre
+quatre heures au moins avant que tout le monde fût endormi, aussi
+était-ce un tumulte, un vacarme de rires, de jurons, de chaînes
+qui sonnaient, une vapeur infecte, une fumée épaisse, un brouhaha
+de têtes rasées, de fronts stigmatisés, d'habits en lambeaux, tout
+cela encanaillé, dégoûtant; oui, l'homme est un animal vivace! on
+pourrait le définir: un être qui s'habitue à tout, et ce serait
+peut-être là la meilleure définition qu'on en ait donnée.
+
+Nous étions en tout deux cent cinquante dans la maison de force.
+Ce nombre était presque invariable, car lorsque les uns avaient
+subi leur peine, d'autres criminels arrivaient, il en mourait
+aussi. Et il y avait là toute sorte de gens. Je crois que chaque
+gouvernement, chaque contrée de la Russie avait fourni son
+représentant. Il y avait des étrangers et même des montagnards du
+Caucase. Tout ce monde se divisait en catégories différentes,
+suivant l'importance du crime et par conséquent la durée du
+châtiment. Chaque crime, quel qu'il soit, y était représenté. La
+population de la maison de force était composée en majeure partie
+de déportés aux travaux forcés de la catégorie civile (fortement
+condamnés, comme disaient les détenus). C'étaient des criminels
+privés de tous leurs droits civils, membres réprouvés de la
+société, vomis par elle, et dont le visage marqué au fer devait
+éternellement témoigner de leur opprobre. Ils étaient incarcérés
+dans la maison de force pour un laps de temps qui variait de huit
+à douze ans; à l'expiration de leur peine, on les envoyait dans un
+canton sibérien en qualité de colons. Quant aux criminels de la
+section militaire, ils n'étaient pas privés de leurs droits
+civils,--c'est ce qui a lieu d'ordinaire dans les compagnies de
+discipline russes,--et n'étaient envoyés que pour un temps
+relativement court. Une fois leur condamnation purgée, ils
+retournaient à l'endroit d'où ils étaient venus, et entraient
+comme soldats dans les bataillons de ligne sibériens[2]. Beaucoup
+d'entre eux nous revenaient bientôt pour des crimes graves,
+seulement ce n'était plus pour un petit nombre d'années, mais pour
+vingt ans au moins; ils faisaient alors partie d'une section qui
+se nommait «à perpétuité». Néanmoins, les _perpétuels_ n'étaient
+pas privés de leurs droits. Il existait encore une section assez
+nombreuse, composée des pires malfaiteurs, presque tous vétérans
+du crime, et qu'on appelait la «section particulière». On envoyait
+là des condamnés de toutes les Russies. Ils se regardaient à bon
+droit comme détenus à perpétuité, car le terme de leur réclusion
+n'avait pas été indiqué. La loi exigeait qu'on leur donnât des
+tâches doubles et triples. Ils restèrent dans la prison jusqu'à ce
+qu'on entreprit en Sibérie les travaux de force les plus pénibles.
+«Vous n'êtes ici que pour un temps fixe, disaient-ils aux autres
+forçats; nous, au contraire, nous y sommes pour toute notre vie.»
+J'ai entendu dire plus tard que cette section a été abolie. On a
+éloigné en même temps les condamnés civils, pour ne conserver que
+les condamnés militaires que l'on organisa en compagnie de
+discipline unique. L'administration a naturellement été changée.
+Je décris, par conséquent, les pratiques d'un autre temps et des
+choses abolies depuis longtemps...
+
+Oui, il y a longtemps de cela; il me semble même que c'est un
+rêve. Je me souviens de mon entrée à la maison de force, un soir
+de décembre, à la nuit tombante. Les forçats revenaient des
+travaux: on se préparait à la vérification. Un sous-officier
+moustachu m'ouvrit la porte de cette maison étrange où je devais
+rester tant d'années, endurer tant d'émotions dont je ne pourrais
+me faire une idée même approximative si je ne les avais pas
+ressenties. Ainsi, par exemple, aurais-je jamais pu m'imaginer la
+souffrance poignante et terrible qu'il y a à ne jamais être seul
+même une minute pendant dix ans? Au travail sous escorte, à la
+caserne en compagnie de deux cents camarades, jamais seul, jamais!
+Du reste, il fallait que je m'y fisse.
+
+Il y avait là des meurtriers par imprudence, des meurtriers de
+métier, des brigands et des chefs de brigands, de simples filous,
+maîtres dans l'industrie de trouver de l'argent dans la poche des
+passants ou d'enlever n'importe quoi sur une table. Il aurait
+pourtant été difficile de dire pourquoi et comment certains
+détenus se trouvaient à la maison de force. Chacun d'eux avait son
+histoire, confuse et lourde, pénible comme un lendemain d'ivresse.
+Les forçats parlaient généralement fort peu de leur passé, qu'ils
+n'aimaient pas à raconter; ils s'efforçaient même de n'y plus
+penser. Parmi mes camarades de chaîne j'ai connu des meurtriers
+qui étaient si gais et si insouciants qu'on pouvait parier à coup
+sûr que jamais leur conscience ne leur avait fait le moindre
+reproche; mais il y avait aussi des visages sombres, presque
+toujours silencieux. Il était bien rare que quelqu'un racontât son
+histoire, car cette curiosité-là n'était pas à la mode, n'était
+pas d'usage; disons d'un seul mot que cela n'était pas reçu. Il
+arrivait pourtant de loin en loin que par désoeuvrement un détenu
+racontât sa vie à un autre forçat qui l'écoutait froidement.
+Personne, à vrai dire, n'aurait pu étonner son voisin. «Nous ne
+sommes pas des ignorants, nous autres!» disaient-ils souvent avec
+une suffisance cynique. Je me souviens qu'un jour un brigand ivre
+(on pouvait s'enivrer quelquefois aux travaux forcés) raconta
+comment il avait tué et tailladé un enfant de cinq ans: il l'avait
+d'abord attiré avec un joujou, puis il l'avait emmené dans un
+hangar où il l'avait dépecé. La caserne tout entière, qui,
+d'ordinaire, riait de ses plaisanteries, poussa un cri unanime; le
+brigand fut obligé de se taire. Si les forçats l'avaient
+interrompu, ce n'était nullement parce que son récit avait excité
+leur indignation, mais parce qu'il n'était pas reçu de parler de
+_cela_. Je dois dire ici que les détenus avaient un certain degré
+d'instruction. La moitié d'entre eux,--si ce n'est plus,--
+savaient lire et écrire. Où trouvera-t-on, en Russie, dans
+n'importe quel groupe populaire, deux cent cinquante hommes
+sachant lire et écrire? Plus tard, j'ai entendu dire et même
+conclure, grâce à ces données, que l'instruction démoralisait le
+peuple. C'est une erreur: l'instruction est tout à fait étrangère
+à cette décadence morale. Il faut néanmoins convenir qu'elle
+développa l'esprit de résolution dans le peuple, mais c'est loin
+d'être un défaut.--Chaque section avait un costume différent:
+l'une portait une veste de drap moitié brune, moitié grise, et un
+pantalon dont un canon était brun, l'autre gris. Un jour, comme
+nous étions au travail, une petite fille qui vendait des navettes
+de pain blanc (kalatchi) s'approcha des forçats; elle me regarda
+longtemps, puis éclata de rire:--«Fi! comme ils sont laids!
+s'écria-t-elle. Ils n'ont pas même eu assez de drap gris ou de
+drap brun pour faire leurs habits.» D'autres forçats portaient une
+veste de drap gris uni, mais dont les manches étaient brunes. On
+rasait aussi les têtes de différentes façons; le crâne était mis à
+nu tantôt en long, tantôt en large, de la nuque au front ou d'une
+oreille à l'autre.
+
+Cette étrange famille avait un air de ressemblance prononcé que
+l'on distinguait du premier coup d'oeil; même les personnalités
+les plus saillantes, celles qui dominaient involontairement les
+autres forçats, s'efforçaient de prendre le ton général de la
+maison. Tous les détenus,--à l'exception de quelques-uns qui
+jouissaient d'une gaieté inépuisable et qui, par cela même,
+s'attiraient le mépris général,--tous les détenus étaient
+moroses, envieux, effroyablement vaniteux, présomptueux,
+susceptibles et formalistes à l'excès. Ne s'étonner de rien était
+à leurs yeux une qualité primordiale, aussi se préoccupaient-ils
+fort d'avoir de la tenue. Mais souvent l'apparence la plus
+hautaine faisait place, avec la rapidité de l'éclair, à une plate
+lâcheté. Pourtant il y avait quelques hommes vraiment forts: ceux-là
+étaient naturels et sincères, mais, chose étrange! ils étaient
+le plus souvent d'une vanité excessive et maladive. C'était
+toujours la vanité qui était au premier plan. La majorité des
+détenus était dépravée et pervertie, aussi les calomnies et les
+commérages pleuvaient-ils comme grêle. C'était un enfer, une
+damnation que notre vie, mais personne n'aurait osé s'élever
+contre les règlements intérieurs de la prison et contre les
+habitudes reçues; aussi s'y soumettait-on bon gré, mal gré.
+Certains caractères intraitables ne pliaient que difficilement,
+mais pliaient tout de même. Des détenus qui, encore libres,
+avaient dépassé toute mesure, qui, souvent poussés par leur vanité
+surexcitée, avaient commis des crimes affreux, inconsciemment,
+comme dans un délire, et qui avaient été l'effroi de villes
+entières, étaient matés en peu de temps par le régime de notre
+prison. Le nouveau qui cherchait à s'orienter remarquait bien vite
+qu'ici il n'étonnerait personne; insensiblement il se soumettait,
+prenait le ton général, une sorte de dignité personnelle dont
+presque chaque détenu était pénétré, absolument comme si la
+dénomination de forçat eût été un titre honorable. Pas le moindre
+signe de honte ou de repentir, du reste, mais une sorte de
+soumission extérieure, en quelque sorte officielle, qui raisonnait
+paisiblement la conduite à tenir. «Nous sommes des gens perdus,
+disaient-ils, nous n'avons pas su vivre en liberté, maintenant
+nous devons parcourir de toutes nos forces la _rue verte[3]_, et
+nous faire compter et recompter comme des bêtes.» «Tu n'as pas
+voulu obéir à ton père et à ta mère, obéis maintenant à la peau
+d'âne!» «Qui n'a pas voulu broder, casse des pierres à l'heure
+qu'il est.» Tout cela se disait et se répétait souvent en guise de
+morale, comme des sentences et des proverbes, sans qu'on les prît
+toutefois au sérieux. Ce n'étaient que des mots en l'air. Y en
+avait-il un seul qui s'avouât son iniquité? Qu'un étranger,--pas
+un forçat,--essaye de reprocher à un détenu son crime ou de
+l'insulter, les injures de part et d'autre n'auront pas de fin. Et
+quels raffinés que les forçats en ce qui concerne les injures! Ils
+insultent finement, en artistes. L'injure était une vraie science;
+ils ne s'efforçaient pas tant d'offenser par l'expression que par
+le sens, l'esprit d'une phrase envenimée. Leurs querelles
+incessantes contribuaient beaucoup au développement de cet art
+spécial.
+
+Comme ils ne travaillaient que sous la menace du bâton, ils
+étaient paresseux et dépravés. Ceux qui n'étaient pas encore
+corrompus en arrivant à la maison de force, s'y pervertissaient
+bientôt. Réunis malgré eux, ils étaient parfaitement étrangers les
+uns aux autres.--«Le diable a usé trois paires de _lapti[4]_
+avant de nous rassembler», disaient-ils. Les intrigues, les
+calomnies, les commérages, l'envie, les querelles, tenaient le
+haut bout dans cette vie d'enfer. Pas une méchante langue n'aurait
+été en état de tenir tête à ces meurtriers, toujours l'injure à la
+bouche.
+
+Comme je l'ai dit plus haut, parmi eux se trouvaient des hommes au
+caractère de fer, endurcis et intrépides, habitués à se commander.
+Ceux-là, on les estimait involontairement; bien qu'ils fussent
+fort jaloux de leur renommée, ils s'efforçaient de n'obséder
+personne, et ne s'insultaient jamais sans motif; leur conduite
+était en tous points pleine de dignité; ils étaient raisonnables
+et presque toujours obéissants, non par principe ou par conscience
+de leurs devoirs, mais comme par une convention mutuelle entre eux
+et l'administration, convention dont ils reconnaissaient tous les
+avantages. On agissait du reste prudemment avec eux. Je me
+rappelle qu'un détenu, intrépide et résolu, connu pour ses
+penchants de bête fauve, fut appelé un jour pour être fouetté.
+C'était pendant l'été; on ne travaillait pas. L'adjudant, chef
+direct et immédiat de la maison de force, était arrivé au corps de
+garde, qui se trouvait à côté de la grande porte, pour assister à
+la punition. (Ce major était un être fatal pour les détenus, qu'il
+avait réduits à trembler devant lui. Sévère à en devenir insensé,
+il se «jetait» sur eux, disaient-ils; mais c'était surtout son
+regard, aussi pénétrant que celui du lynx, que l'on craignait. Il
+était impossible de rien lui dissimuler. Il voyait, pour ainsi
+dire, sans même regarder. En entrant dans la prison, il savait
+déjà ce qui se faisait à l'autre bout de l'enceinte; aussi les
+forçats l'appelaient-ils «l'homme aux huit yeux». Son système
+était mauvais, car il ne parvenait qu'à irriter des gens déjà
+irascibles; sans le commandant, homme bien élevé et raisonnable,
+qui modérait les sorties sauvages du major, celui-ci aurait causé
+de grands malheurs par sa mauvaise administration. Je ne comprends
+pas comment il put prendre sa retraite sain et sauf; il est vrai
+qu'il quitta le service après qu'il eut été mis en jugement.)
+
+Le détenu blêmit quand on l'appela. D'ordinaire, il se couchait
+courageusement et sans proférer un mot, pour recevoir les
+terribles verges, après quoi, il se relevait en se secouant. Il
+supportait ce malheur froidement, en philosophe. Il est vrai qu'on
+ne le punissait qu'à bon escient, et avec toutes sortes de
+précautions. Mais cette fois, il s'estimait innocent. Il blêmit,
+et tout en s'approchant doucement de l'escorte de soldats, il
+réussit à cacher dans sa manche un tranchet de cordonnier. Il
+était pourtant sévèrement défendu aux détenus d'avoir des
+instruments tranchants, des couteaux, etc. Les perquisitions
+étaient fréquentes, inattendues et des plus minutieuses; toutes
+les infractions à cette règle étaient sévèrement punies; mais
+comme il est difficile d'enlever à un criminel ce qu'il veut
+cacher, et que, du reste, des instruments tranchants se trouvaient
+nécessairement dans la prison, ils n'étaient jamais détruits. Si
+l'on parvenait à les ravir aux forçats, ceux-ci s'en procuraient
+bien vite de nouveaux. Tous les détenus se jetèrent contre la
+palissade, le coeur palpitant, pour regarder à travers les fentes.
+On savait que cette fois-ci, Pétrof refuserait de se laisser
+fustiger et que la fin du major était venue. Mais au moment
+décisif, ce dernier monta dans sa voiture et partit, confiant le
+commandement de l'exécution à un officier subalterne: «Dieu l'a
+sauvé!» dirent plus tard les forçats. Quant à Pétrof, il subit
+tranquillement sa punition; une fois le major parti, sa colère
+était tombée. Le détenu est soumis et obéissant jusqu'à un certain
+point, mais il y a une limite qu'il ne faut pas dépasser. Rien
+n'est plus curieux que ces étranges boutades d'emportement et de
+désobéissance. Souvent un homme qui supporte pendant plusieurs
+années les châtiments les plus cruels, se révolte pour une
+bagatelle, pour un rien. On pourrait même dire que c'est un fou...
+C'est du reste ce que l'on fait.
+
+J'ai déjà dit que pendant plusieurs années je n'ai pas remarqué le
+moindre signe de repentance, pas le plus petit malaise du crime
+commis, et que la plupart des forçats s'estimaient dans leur for
+intérieur en droit d'agir comme bon leur semblait. Certainement la
+vanité, les mauvais exemples, la vantardise ou la fausse honte y
+étaient pour beaucoup. D'autre part, qui peut dire avoir sondé la
+profondeur de ces coeurs livrés à la perdition et les avoir
+trouvés fermés à toute lumière? Enfin il semble que durant tant
+d'années, j'eusse dû saisir quelque indice, fût-ce le plus
+fugitif, d'un regret, d'une souffrance morale. Je n'ai
+positivement rien aperçu. On ne saurait juger le crime avec des
+opinions toutes faites, et sa philosophie est un peu plus
+compliquée qu'on ne le croit. Il est avéré que ni les maisons de
+force, ni les bagnes, ni le système des travaux forcés, ne
+corrigent le criminel; ces châtiments ne peuvent que le punir et
+rassurer la société contre les attentats qu'il pourrait commettre.
+La réclusion et les travaux excessifs ne font que développer chez
+ces hommes une haine profonde, la soif des jouissances défendues
+et une effroyable insouciance. D'autre part, je suis certain que
+le célèbre système cellulaire n'atteint qu'un but apparent et
+trompeur. Il soutire du criminel toute sa force et son énergie,
+énerve son âme qu'il affaiblit et effraye, et montre enfin une
+momie desséchée et à moitié folle comme un modèle d'amendement et
+de repentir. Le criminel qui s'est révolté contre la société, la
+hait et s'estime toujours dans son droit: la société a tort, lui
+non. N'a-t-il pas du reste subi sa condamnation? aussi est-il
+absous, acquitté à ses propres yeux. Malgré les opinions diverses,
+chacun reconnaîtra qu'il y a des crimes qui partout et toujours,
+sous n'importe quelle législation, seront indiscutablement crimes
+et que l'on regardera comme tels tant que l'homme sera homme. Ce
+n'est qu'à la maison de force que j'ai entendu raconter, avec un
+rire enfantin à peine contenu, les forfaits les plus étranges, les
+plus atroces. Je n'oublierai jamais un parricide,--ci-devant
+noble et fonctionnaire. Il avait fait le malheur de son père. Un
+vrai fils prodigue. Le vieillard essayait en vain de le retenir
+par des remontrances sur la pente fatale où il glissait. Comme il
+était criblé de dettes et qu'on soupçonnait son père d'avoir,--
+outre une ferme,--de l'argent caché, il le tua pour entrer plus
+vite en possession de son héritage. Ce crime ne fut découvert
+qu'au bout d'un mois. Pendant tout ce temps, le meurtrier, qui du
+reste avait informé la justice de la disparition de son père,
+continua ses débauches. Enfin, pendant son absence, la police
+découvrit le cadavre du vieillard dans un canal d'égout recouvert
+de planches. La tête grise était séparée du tronc et appuyée
+contre le corps, entièrement habillé; sous la tête, comme par
+dérision, l'assassin avait glissé un coussin. Le jeune homme
+n'avoua rien: il fut dégradé, dépouillé de ses privilèges de
+noblesse et envoyé aux travaux forcés pour vingt ans. Aussi
+longtemps que je l'ai connu, je l'ai toujours vu d'humeur
+très-insouciante. C'était l'homme le plus étourdi et le plus
+inconsidéré que j'aie rencontré, quoiqu'il fût loin d'être sot. Je
+ne remarquai jamais en lui une cruauté excessive. Les autres
+détenus le méprisaient, non pas à cause de son crime, dont il
+n'était jamais question, mais parce qu'il manquait de tenue. Il
+parlait quelquefois de son père. Ainsi un jour, en vantant la
+robuste complexion héréditaire dans sa famille, il ajouta: «--
+Tenez, mon père, par exemple, jusqu'à sa mort, n'a jamais été
+malade.» Une insensibilité animale portée à un aussi haut degré
+semble impossible: elle est par trop phénoménale. Il devait y
+avoir là un défaut organique, une monstruosité physique et morale
+inconnue jusqu'à présent à la science, et non un simple délit. Je
+ne croyais naturellement pas à un crime aussi atroce, mais des
+gens de la même ville que lui, qui connaissaient tous les détails
+de son histoire, me la racontèrent. Les faits étaient si clairs,
+qu'il aurait été insensé de ne pas se rendre à l'évidence. Les
+détenus l'avaient entendu crier une fois, pendant son sommeil:
+«Tiens-le! tiens-le! coupe-lui la tête! la tête! la tête!»
+
+Presque tous les forçats rêvaient à haute voix ou déliraient
+pendant leur sommeil; les injures, les mots d'argot, les couteaux,
+les haches revenaient le plus souvent dans leurs songes. «Nous
+sommes des gens broyés, disaient-ils, nous n'avons plus
+d'entrailles, c'est pourquoi nous crions la nuit.»
+
+Les travaux forcés dans notre forteresse n'étaient pas une
+occupation, mais une obligation: les détenus accomplissaient leur
+tâche ou travaillaient le nombre d'heures fixé par la loi, puis
+retournaient à la maison de force. Ils avaient du reste ce labeur
+en haine. Si le détenu n'avait pas un travail personnel auquel il
+se livre volontairement avec toute son intelligence, il lui serait
+impossible de supporter sa réclusion. De quelle façon ces gens,
+tous d'une nature fortement trempée, qui avaient largement vécu et
+désiraient vivre encore, qui avaient été réunis contre leur
+volonté, après que la société les avait rejetés, auraient-ils pu
+vivre d'une façon normale et naturelle?
+
+Grâce à la seule paresse, les instincts les plus criminels, dont
+le détenu n'aurait jamais même conscience, se développeraient en
+lui.
+
+L'homme ne peut exister sans travail, sans propriété légale et
+normale; hors de ces conditions il se pervertit et se change en
+bête fauve. Aussi chaque forçat, par une exigence toute naturelle
+et par instinct de conservation, avait-il chez nous un métier, une
+occupation quelconque. Les longues journées d'été étaient prises
+presque tout entières par les travaux forcés; la nuit était si
+courte qu'on avait juste le temps de dormir. Il n'en était pas de
+même en hiver; suivant le règlement, les détenus devaient être
+renfermés dans la caserne, à la tombée de la nuit. Que faire
+pendant les longues et tristes soirées, sinon travailler? Aussi
+chaque caserne, bien que fermée aux verrous, prenait-elle
+l'apparence d'un vaste atelier. À vrai dire, le travail n'était
+pas défendu, mais il était interdit d'avoir des outils, sans
+lesquels il est tout à fait impossible. On travaillait en
+cachette, et l'administration, semble-t-il, fermait les yeux.
+Beaucoup de détenus arrivaient à la maison de force sans rien
+savoir faire de leurs dix doigts, ils apprenaient un métier
+quelconque de leurs camarades, et, une fois libérés, devenaient
+d'excellents ouvriers. Il y avait là des cordonniers, des
+bottiers, des tailleurs, des sculpteurs, des serruriers et des
+doreurs. Un Juif même, Içaï Boumstein, était en même temps
+bijoutier et usurier. Tout le monde travaillait et gagnait ainsi
+quelques sous, car il venait beaucoup de commandes de la ville.
+L'argent est une liberté sonnante et trébuchante, inestimable pour
+un homme entièrement privé de la vraie liberté. S'il se sent
+quelque monnaie en poche, il se console de sa position, même quand
+il ne pourrait pas la dépenser. (Mais on peut partout et toujours
+dépenser son argent, d'autant plus que le fruit défendu est
+doublement savoureux. On peut se procurer de l'eau-de-vie même
+dans la maison de force.) Bien que les pipes fussent sévèrement
+prohibées, tout le monde fumait. L'argent et le tabac préservaient
+les forçats du scorbut, comme le travail les sauvait du crime:
+sans lui, ils se seraient mutuellement détruits, comme des
+araignées enfermées dans un bocal de verre. Le travail et l'argent
+n'en étaient pas moins interdits: on pratiquait fréquemment
+pendant la nuit de sévères perquisitions, durant lesquelles on
+confisquait tout ce qui n'était pas légalement autorisé. Si
+adroitement que fussent cachés les pécules, il arrivait cependant
+qu'on les découvrait. C'était là une des raisons pour lesquelles
+on ne les conservait pas longtemps: on les échangeait bientôt
+contre de l'eau-de-vie; ce qui explique comment celle-ci avait du
+s'introduire dans la maison de force. Le délinquant était
+non-seulement privé de son pécule, mais encore cruellement fustigé!
+
+Peu de temps après chaque perquisition, les forçats se procuraient
+de nouveau les objets qui avaient été confisqués, et tout marchait
+comme ci-devant. L'administration le savait, et bien que la
+condition des détenus fût assez semblable à celle des habitants du
+Vésuve, ils ne murmuraient jamais contre les punitions infligées
+pour ces peccadilles. Qui n'avait pas d'industrie manuelle,
+commerçait d'une manière quelconque. Les procédés d'achat et de
+vente étaient assez originaux. Les uns s'occupaient de brocantage
+et revendaient parfois des objets que personne autre qu'un forçat
+n'aurait jamais eu l'idée de vendre ou d'acheter, voire même de
+regarder comme ayant une valeur quelconque. Le moindre chiffon
+avait pourtant son prix et pouvait servir. Par suite de la
+pauvreté même des forçats, l'argent acquérait un prix supérieur à
+celui qu'il a en réalité. De longs et pénibles travaux,
+quelquefois fort compliqués, ne se payaient que quelques kopeks.
+Plusieurs prisonniers prêtaient à la petite semaine et y
+trouvaient leur compte. Le détenu, panier percé ou ruiné, portait
+à l'usurier les rares objets qui lui appartenaient et les
+engageait pour quelques liards qu'on lui prêtait à un taux
+fabuleux. S'il ne les rachetait pas au terme fixé, l'usurier les
+vendait impitoyablement aux enchères, et cela sans retard. L'usure
+florissait si bien dans notre maison de force qu'on prêtait même
+sur des objets appartenant à l'État: linge, bottes, etc., choses à
+chaque instant indispensables. Lorsque le prêteur sur gages
+acceptait de semblables dépôts, l'affaire prenait souvent une
+tournure inattendue: le propriétaire allait trouver, aussitôt
+après avoir reçu son argent, le sous-officier (surveillant en chef
+de la maison de force) et lui dénonçait le recel d'objets
+appartenant à l'État, que l'on enlevait à l'usurier, sans même
+juger le fait digne d'être rapporté à l'administration supérieure.
+Mais jamais aucune querelle,--c'est ce qu'il y a de plus
+curieux,--ne s'élevait entre l'usurier et le propriétaire; le
+premier rendait silencieusement, d'un air morose, les effets qu'on
+lui réclamait, comme s'il s'y attendait depuis longtemps. Peut-être
+s'avouait-il qu'à la place du nantisseur, il n'aurait pas agi
+autrement. Aussi, si l'on s'insultait après cette perquisition,
+c'était moins par haine que par simple acquit de conscience.
+
+Les forçats se volaient mutuellement sans pudeur. Chaque détenu
+avait son petit coffre, muni d'un cadenas, dans lequel il serrait
+les effets confiés par l'administration. Quoiqu'on eût autorisé
+ces coffres, cela n'empêchait nullement les vols. Le lecteur peut
+s'imaginer aisément quels habiles voleurs se trouvaient parmi
+nous. Un détenu qui m'était sincèrement dévoué,--je le dis sans
+prétention,--me vola ma Bible, le seul livre qui fût permis dans
+la maison de force; le même jour, il me l'avoua, non par repentir,
+mais parce qu'il eut pitié de me voir la chercher longtemps. Nous
+avions au nombre de nos camarades de chaîne plusieurs forçats,
+dits «cabaretiers», qui vendaient de l'eau-de-vie, et
+s'enrichissaient relativement à ce métier-là. J'en parlerai plus
+loin, car ce trafic est assez curieux, pour que je m'y arrête. Un
+grand nombre de détenus étaient déportés pour contrebande, ce qui
+explique comment on pouvait apporter clandestinement de l'eau-de-vie
+dans la maison de force, sous une surveillance aussi sévère
+qu'était la nôtre, et malgré les escortes inévitables. Pour le
+dire en passant, la contrebande constitue un crime à part. Se
+figurerait-on que l'argent, le bénéfice réel de l'affaire, n'a
+souvent qu'une importance secondaire pour le contrebandier? C'est
+pourtant un fait authentique. Il travaille par vocation: dans son
+genre, c'est un poète. Il risque tout ce qu'il possède, s'expose à
+des dangers terribles, ruse, invente, se dégage, se débrouille,
+agit même quelquefois avec une sorte d'inspiration. Cette passion
+est aussi violente que celle du jeu. J'ai connu un détenu de
+stature colossale, qui était bien l'homme le plus doux, le plus
+paisible et le plus soumis qu'il fût possible de voir. On se
+demandait comment il avait pu être déporté: son caractère était si
+doux, si sociable, que pendant tout le temps qu'il passa à la
+maison de force, il n'eut jamais de querelle avec personne.
+Originaire de la Russie occidentale, dont il habitait la
+frontière, il avait été envoyé aux travaux forcés pour
+contrebande. Comme de juste, il ne résista pas au désir de
+transporter de l'eau-de-vie dans la prison. Que de fois ne fut-il
+pas puni j pour cela, et Dieu sait quelle peur il avait des
+verges! Ce métier si dangereux ne lui rapportait qu'un bénéfice
+dérisoire: c'était l'entrepreneur qui s'enrichissait à ses dépens.
+Chaque fois qu'il avait été puni, il pleurait comme une vieille
+femme et jurait ses grands dieux qu'on ne l'y reprendrait plus. Il
+tenait bon pendant tout un mois, mais il finissait par céder de
+nouveau à sa passion... Grâce à ces amateurs de contrebande,
+l'eau-de-vie ne manquait jamais dans la maison de force.
+
+Un autre genre de revenu, qui, sans enrichir les détenus, n'en
+était pas moins constant et bienfaisant, c'était l'aumône. Les
+classes élevées de notre société russe ne savent pas combien les
+marchands, les bourgeois et tout notre peuple en général a de
+soins pour les «malheureux[5]«. L'aumône ne faisait jamais défaut
+et consistait toujours en petits pains blancs, quelquefois en
+argent,--mais très-rarement.--Sans les aumônes, l'existence
+des forçats, et surtout celle des prévenus, qui sont fort mal
+nourris, serait par trop pénible. L'aumône se partage également
+entra tous les détenus. Si l'aumône ne suffit pas, on divise les
+petits pains par la moitié et quelquefois même en six morceaux,
+afin que chaque forçat en ait sa part. Je me souviens de la
+première aumône,--une petite pièce de monnaie,--que je reçus.
+Peu de temps après mon arrivée, un matin, en revenant du travail
+seul avec un soldat d'escorte, je croisai une mère et sa fille,
+une enfant de dix ans, jolie comme un ange. Je les avais déjà vues
+une fois. (La mère était veuve d'un pauvre soldat qui, jeune
+encore, avait passé au conseil de guerre et était mort dans
+l'infirmerie de la maison de force, alors que je m'y trouvais.
+Elles pleuraient à chaudes larmes quand elles étaient venues
+toutes deux lui faire leurs adieux.) En me voyant, la petite fille
+rougit et murmura quelques mots à l'oreille de sa mère, qui
+s'arrêta et prit dans un panier un quart de kopek qu'elle remit à
+la petite fille. Celle-ci courut après moi:--«Tiens, malheureux,
+me dit-elle, prends ce kopek au nom du Christ!»--Je pris la
+monnaie qu'elle me glissait dans la main; la petite fille retourna
+tout heureuse vers sa mère. Je l'ai conservé longtemps, ce kopek-là!
+
+
+II--PREMIÈRES IMPRESSIONS.
+
+Les premières semaines et en général les commencements de ma
+réclusion se présentent vivement à mon imagination. Au contraire,
+les années suivantes se sont fondues et ne m'ont laissé qu'un
+souvenir confus. Certaines époques de cette vie se sont même tout
+à fait effacées de ma mémoire; je n'en ai gardé qu'une impression
+unique, toujours la même, pénible, monotone, étouffante.
+
+Ce que j'ai vu et éprouvé pendant ces premiers temps de ma
+détention, il me semble que tout cela est arrivé hier. Il devait
+en être ainsi.
+
+Je me rappelle parfaitement que, tout d'abord, cette vie m'étonna
+par cela même qu'elle ne présentait rien de particulier,
+d'extraordinaire, ou pour mieux m'exprimer, d'inattendu. Plus tard
+seulement, quand j'eus vécu assez longtemps dans la maison de
+force, je compris tout l'exceptionnel, l'inattendu d'une existence
+semblable, et je m'en étonnai. J'avouerai que cet étonnement ne
+m'a pas quitté pendant tout le temps de ma condamnation; je ne
+pouvais décidément me réconcilier avec cette existence.
+
+J'éprouvai tout d'abord une répugnance invincible en arrivant à la
+maison de force, mais, chose étrange! la vie m'y sembla moins
+pénible que je ne me l'étais figuré en route.
+
+En effet, les détenus, bien qu'embarrassés par leurs fers,
+allaient et venaient librement dans la prison; ils s'injuriaient,
+chantaient, travaillaient, fumaient leur pipe et buvaient de
+l'eau-de-vie (les buveurs étaient pourtant assez rares); il
+s'organisait même de nuit des parties de cartes en règle. Les
+travaux ne me parurent pas très-pénibles; il me semblait que ce
+n'était pas la vraie fatigue du bagne. Je ne devinai que longtemps
+après pourquoi ce travail était dur et excessif; c'était moins par
+sa difficulté que parce qu'il était forcé, contraint, obligatoire,
+et qu'on ne l'accomplissait que par crainte du bâton. Le paysan
+travaille certainement beaucoup plus que le forçat, car pendant
+l'été il peine nuit et jour; mais c'est dans son propre intérêt
+qu'il se fatigue, son but est raisonnable, aussi endure-t-il moins
+que le condamné qui exécute un travail forcé dont il ne retire
+aucun profit. Il m'est venu un jour à l'idée que si l'on voulait
+réduire un homme à néant, le punir atrocement, l'écraser tellement
+que le meurtrier le plus endurci tremblerait lui-même devant ce
+châtiment et s'effrayerait d'avance, il suffirait de donner à son
+travail un caractère de complète inutilité, voire même
+d'absurdité. Les travaux forcés tels qu'ils existent actuellement
+ne présentent aucun intérêt pour les condamnés, mais ils ont au
+moins leur raison d'être: le forçat fait des briques, creuse la
+terre, crépit, construit; toutes ces occupations ont un sens et un
+but. Quelquefois même le détenu s'intéresse à ce qu'il fait. Il
+veut alors travailler plus adroitement, plus avantageusement; mais
+qu'on le contraigne, par exemple, à transvaser de l'eau d'une tine
+dans une autre, et vice versa, à concasser du sable ou à
+transporter un tas de terre d'un endroit à un autre pour lui
+ordonner ensuite la réciproque, je suis persuadé qu'au bout de
+quelques jours le détenu s'étranglera ou commettra mille crimes
+comportant la peine de mort plutôt que de vivre dans un tel
+abaissement et de tels tourments. Il va de soi qu'un châtiment
+semblable serait plutôt une torture, une vengeance atroce qu'une
+correction; il serait absurde, car il n'atteindrait aucun but
+sensé.
+
+Je n'étais, du reste, arrivé qu'en hiver, au mois de décembre; les
+travaux avaient alors peu d'importance dans notre forteresse. Je
+ne me faisais aucune idée du travail d'été, cinq fois plus
+fatigant. Les détenus, pendant la saison rigoureuse, démolissaient
+sur l'Irtych de vieilles barques appartenant à l'État,
+travaillaient dans les ateliers, enlevaient la neige amassée par
+les ouragans contre les constructions, ou brûlaient et
+concassaient de l'albâtre, etc. Comme le jour était très-court, le
+travail cessait de bonne heure, et tout le monde rentrait à la
+maison de force où il n'y avait presque rien à faire, sauf le
+travail supplémentaire que s'étaient créé les forçats.
+
+Un tiers a peine des détenus travaillaient sérieusement: les
+autres fainéantaient et rôdaient sans but dans les casernes,
+intriguant, s'injuriant. Ceux qui avaient quelque argent
+s'enivraient d'eau-de-vie ou perdaient au jeu leurs économies;
+tout cela par fainéantise, par ennui, par désoeuvrement. J'appris
+encore à connaître une souffrance qui peut-être est la plus aiguë,
+la plus douloureuse qu'on puisse ressentir dans une maison de
+détention, à part la privation de liberté: je veux parler de la
+cohabitation forcée. La cohabitation est plus ou moins forcée
+partout et toujours, mais nulle part elle n'est aussi horrible que
+dans une prison; il y a là des hommes avec lesquels personne ne
+voudrait vivre. Je suis certain que chaque condamné,--
+inconsciemment peut-être,--en a souffert.
+
+La nourriture des détenus me parut passable. Ces derniers
+affirmaient même qu'elle était incomparablement meilleure que dans
+n'importe quelle prison de Russie. Je ne saurais toutefois le
+certifier,--car je n'ai jamais été incarcéré ailleurs. Beaucoup
+d'entre nous avaient, du reste, la faculté de se procurer la
+nourriture qui leur convenait; quoique la viande ne coûtât que
+trois kopeks, ceux-là seuls qui avaient toujours de l'argent se
+permettaient le luxe d'en manger: la majorité des détenus se
+contentaient de la ration réglementaire. Quand ils vantaient la
+nourriture de la maison de force, ils n'avaient en vue que le
+pain, que l'on distribuait par chambrée et non pas
+individuellement et au poids. Cette dernière condition aurait
+effrayé les forçats, car un tiers au moins d'entre eux, dans ce
+cas, aurait constamment souffert de la faim, tandis qu'avec le
+système en vigueur, chacun était content. Notre pain était
+particulièrement savoureux et même renommé en ville; on attribuait
+sa bonne qualité à une heureuse construction des fours de la
+prison. Quant à notre soupe de chou aigre (_chichi_), qui se
+cuisait dans un grand chaudron et qu'on épaississait de farine,
+elle était loin d'avoir bonne mine. Les jours ouvriers, elle était
+fort claire et maigre; mais ce qui m'en dégoûtait surtout, c'était
+la quantité de cancrelats qu'on y trouvait. Les détenus n'y
+faisaient toutefois aucune attention.
+
+Les trois jours qui suivirent mon arrivée, je n'allai pas au
+travail; on donnait toujours quelque répit aux nouveaux déportés,
+afin de leur permettre de se reposer de leurs fatigues. Le
+lendemain, je dus sortir de la maison de force pour être ferré. Ma
+chaîne n'était pas «d'uniforme», elle se composait d'anneaux qui
+rendaient un son clair: c'est ce que j'entendis dire aux autres
+détenus. Elle se portait extérieurement, par-dessus le vêtement,
+tandis que mes camarades avaient des fers formés non d'anneaux,
+mais de quatre tringles épaisses comme le doigt et réunies entre
+elles par trois anneaux qu'on portait sous le pantalon. À l'anneau
+central s'attachait une courroie, nouée à son tour à une ceinture
+bouclée sur la chemise.
+
+Je revois nettement la première matinée que je passai dans la
+maison de force. Le tambour battit la diane au corps de garde,
+près de la grande porte de l'enceinte; au bout de dix minutes le
+sous-officier de planton ouvrit les casernes. Les détenus
+s'éveillaient les uns après les autres et se levaient en tremblant
+de froid de leurs lits de planches, à la lumière terne d'une
+chandelle.
+
+Presque tous étaient moroses. Ils bâillaient et s'étiraient, leurs
+fronts marqués au fer se contractaient; les uns se signaient;
+d'autres commençaient à dire des bêtises. La touffeur était
+horrible. L'air froid du dehors s'engouffrait aussitôt qu'on
+ouvrait la porte et tourbillonnait dans la caserne. Les détenus se
+pressaient autour des seaux pleins d'eau: les uns après les autres
+prenaient de l'eau dans la bouche, ils s'en lavaient la figure et
+les mains. Cette eau était apportée de la veille par le
+_parachnik_, détenu qui, d'après le règlement, devait nettoyer la
+caserne. Les condamnés le choisissaient eux-mêmes. Il n'allait pas
+au travail, car il devait examiner les lits de camp et les
+planchers, apporter et emporter le baquet pour la nuit, remplir
+d'eau fraîche les seaux de sa chambrée. Cette eau servait le matin
+aux ablutions; pendant la journée c'était la boisson ordinaire des
+forçats. Ce matin-là, des disputes s'élevèrent aussitôt au sujet
+de la cruche.
+
+--Que fais-tu là, front marqué? grondait un détenu de haute
+taille, sec et basané.
+
+Il attirait l'attention par les protubérances étranges dont son
+crâne était couvert. Il repoussa un autre forçat tout rond, tout
+petit, au visage gai et rougeaud.
+
+--Attends donc!
+
+--Qu'as-tu à crier! tu sais qu'on paye chez nous quand on veut
+faire attendre les autres. File toi-même. Regardez ce beau
+monument, frères,... non, il n'a point de _farticultiapnost_[6].
+
+Ce mot _farticultiapnost_ fit son effet: les détenus éclatèrent de
+rire, c'était tout ce que désirait le joyeux drille, qui tenait
+évidemment le rôle de bouffon dans la caserne. L'autre forçat le
+regarda d'un air de profond mépris.
+
+--Hé! la petite vache!... marmotta-t-il, voyez-vous comme le pain
+blanc de la prison l'a engraissée.
+
+--Pour qui te prends-tu? pour un bel oiseau?
+
+--Parbleu! comme tu le dis.
+
+--Dis-nous donc quel bel oiseau tu es.
+
+--Tu le vois.
+
+--Comment? je le vois!
+
+--Un oiseau, qu'on te dit!
+
+--Mais lequel?
+
+Ils se dévoraient des yeux. Le petit attendait une réponse et
+serrait les poings, en apparence prêt à se battre. Je pensais
+qu'une rixe s'ensuivrait. Tout cela était nouveau pour moi, aussi
+regardai-je cette scène avec curiosité. J'appris plus tard que de
+semblables querelles étaient fort innocentes et qu'elles servaient
+à l'ébaudissement des autres forçats, comme une comédie amusante:
+on n'en venait presque jamais aux mains. Cela caractérisait
+clairement les moeurs de la prison.
+
+Le détenu de haute taille restait tranquille et majestueux. Il
+sentait qu'on attendait sa réponse; sous peine de se déshonorer,
+de se couvrir de ridicule, il devait soutenir ce qu'il avait dit,
+montrer qu'il était un oiseau merveilleux, un personnage. Aussi
+jeta-t-il un regard de travers sur son adversaire avec un mépris
+inexprimable, s'efforçant de l'irriter en le regardant par-dessus
+l'épaule, de haut en bas, comme il aurait fait pour un insecte, et
+lentement, distinctement, il répondit:
+
+--Un _kaghane_!
+
+C'est-à-dire qu'il était un oiseau _kaghane[7]_. Un formidable
+éclat de rire accueillit cette saillie et applaudit à
+l'ingéniosité du forçat.
+
+--Tu n'es pas un kaghane, mais une canaille, hurla le petit gros
+qui se sentait battu à plates coutures; furieux de sa défaite, il
+se serait jeté sur son adversaire, si ses camarades n'avaient
+entouré les deux parties de crainte qu'une querelle sérieuse ne
+s'engageât.
+
+--Battez-vous plutôt que de vous piquer avec la langue, cria de
+son coin un spectateur.
+
+--Oui! retenez-les! lui répondit-on, ils vont se battre. Nous
+sommes des gaillards, nous autres, un contre sept nous ne boudons
+pas.
+
+--Oh! les beaux lutteurs! L'un est ici pour avoir chipé une livre
+de pain; l'autre est un voleur de pots; il a été fouetté par le
+bourreau, parce qu'il avait volé une terrine de lait caillé à une
+vieille femme.
+
+--Allons! allons! assez! cria un invalide dont l'office était de
+maintenir l'ordre dans la caserne et qui dormait dans un coin, sur
+une couchette particulière.
+
+--De l'eau, les enfants! de l'eau pour Névalide[8] Pétrovitch, de
+l'eau pour notre petit frère Névalide Pétrovitch! il vient de se
+réveiller.
+
+--Ton frère... Est-ce que je suis ton frère? Nous n'avons pas bu
+pour un rouble d'eau-de-vie ensemble! marmotta l'invalide en
+passant les bras dans les manches de sa capote.
+
+On se prépara à la vérification, car il faisait déjà clair; les
+détenus se pressaient en foule dans la cuisine. Ils avaient revêtu
+leurs demi-pelisses (_polouchoubki_) et recevaient dans leur
+bonnet bicolore le pain que leur distribuait un des cuisiniers
+«cuiseurs de gruau», comme on les appelait. Ces cuisiniers, comme
+les _parachniki_, étaient choisis par les détenus eux-mêmes:--il
+y en avait deux par cuisine, en tout quatre pour la maison de
+force.--Ils disposaient de l'unique couteau de cuisine autorisé
+dans la prison, qui leur servait à couper le pain et la viande.
+
+Les détenus se dispersaient dans les coins et autour des tables,
+en bonnets, en pelisses, ceints de leur courroie, tout prêts à se
+rendre au travail. Quelques forçats avaient devant eux du
+_kvass_[9] dans lequel ils émiettaient leur pain et qu'ils
+avalaient ensuite.
+
+Le tapage était insupportable; plusieurs forçats, cependant,
+causaient dans les coins d'un air posé et tranquille.
+
+--Salut et bon appétit, père Antonytch! dit un jeune détenu, en
+s'asseyant à côté d'un vieillard édenté et refrogné.
+
+--Si tu ne plaisantes pas, eh bien, salut! fit ce dernier sans
+lever les yeux, tout en s'efforçant de mâcher son pain avec ses
+gencives édentées.
+
+--Et moi qui pensais que tu étais mort, Antonytch; vrai!...
+
+--Meurs le premier, je te suivrai...
+
+Je m'assis auprès d'eux. À ma droite, deux forçats d'importance
+avaient lié conversation, et tâchaient de conserver leur dignité
+en parlant.
+
+--Ce n'est pas moi qu'on volera, disait l'un, je crains plutôt de
+voler moi-même...
+
+--Il ne ferait pas bon me voler, diable! il en cuirait.
+
+--Et que ferais-tu donc? Tu n'es qu'un forçat... Nous n'avons pas
+d'autre nom... Tu verras qu'elle te volera, la coquine, sans même
+te dire merci. J'en ai été pour mon argent. Figure-toi qu'elle est
+venue il y a quelques jours. Où nous fourrer? Bon! je demande la
+permission d'aller chez Théodore le bourreau; il avait encore sa
+maison du faubourg, celle qu'il avait achetée de Salomon le
+galeux, tu sais, ce Juif qui s'est étranglé, il n'y a pas
+longtemps...
+
+--Oui, je le connais, celui qui était cabaretier ici, il y a
+trois ans et qu'on appelait Grichka--le cabaret borgne, je
+sais...
+
+--Eh bien! non, tu ne sais pas... d'abord c'est un autre
+cabaret...
+
+--Comment, un autre! Tu ne sais pas ce que tu dis. Je t'amènerai
+autant de témoins que tu voudras.
+
+--Ouais! c'est bien toi qui les amèneras! Qui es-tu, toi? sais-tu
+à qui tu parles?
+
+--Parbleu!
+
+--Je t'ai assez souvent rossé, bien que je ne m'en vante pas. Ne
+fais donc pas tant le fier!
+
+--Tu m'as rossé? Qui me rossera n'est pas encore né, et qui m'a
+rossé est maintenant à six pieds sous terre.
+
+--Pestiféré de Bender!
+
+--Que la lèpre sibérienne te ronge d'ulcères!
+
+--Qu'un Turc fende ta chienne de tête!
+
+Les injures pleuvaient.
+
+--Allons! les voilà en train de brailler. Quand on n'a pas su se
+conduire, on reste tranquille... ils sont trop contents d'être
+venus manger le pain du gouvernement, ces gaillards-là!
+
+On les sépara aussitôt. Qu'on «se batte de la langue» tant qu'on
+veut, cela est permis, car c'est une distraction pour tout le
+monde, mais pas de rixes! ce n'est que dans les cas
+extraordinaires que les ennemis se battent. Si une rixe survient,
+on la dénonce au major, qui ordonne des enquêtes, s'en mêle
+lui-même,--et alors tout va de travers pour les détenus; aussi
+mettent-ils tout de suite le holà à une querelle sérieuse. Et
+puis, les ennemis s'injurient plutôt par distraction, par exercice
+de rhétorique. Ils se montent, la querelle prend un caractère
+furieux, féroce: on s'attend à les voir s'égorger, il n'en est
+rien; une fois que leur colère a atteint un certain diapason, ils
+se séparent aussitôt. Cela m'étonnait fort, et si je raconte
+quelques-unes des conversations des forçats, c'est avec intention.
+Me serais-je figuré que l'on pût s'injurier par plaisir, y trouver
+une jouissance quelconque? Il ne faut pas oublier la vanité
+caressée: un dialecticien qui sait injurier en artiste est
+respecté. Pour peu on l'applaudirait comme un acteur.
+
+Déjà, la veille au soir, j'avais remarqué quelques regards de
+travers à mon adresse. Par contre, plusieurs forçats rôdaient
+autour de moi, soupçonnant que j'avais apporté de l'argent; ils
+cherchèrent à entrer dans mes bonnes grâces, en m'enseignant à
+porter mes fers sans en être gêné; ils me fournirent aussi,--à
+prix d'argent, bien entendu,--un coffret avec une serrure pour y
+serrer les objets qui m'avaient été remis par l'administration et
+le peu de linge qu'on m'avait permis d'apporter avec moi dans la
+maison de force. Pas plus tard que le lendemain, ces mêmes détenus
+me volèrent mon coffre et burent l'argent qu'ils en avaient
+retiré. L'un d'eux me devint fort dévoué par la suite, bien qu'il
+me volât toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Il
+n'était pas le moins du monde confus de ses vols, car il
+commettait ces délits presque inconsciemment, comme par devoir;
+aussi ne pouvais-je lui garder rancune.
+
+Ces forçats m'apprirent que l'on pouvait avoir du thé et que je
+ferais bien de me procurer une théière; ils m'en trouvèrent une
+que je louai pour un certain temps; ils me recommandèrent aussi un
+cuisinier qui, pour trente kopeks par mois, m'accommoderait les
+mets que je désirerais, si seulement j'avais l'intention d'acheter
+des provisions et de me nourrir à part... Comme de juste, ils
+m'empruntèrent de l'argent; le jour de mon arrivée, ils vinrent
+m'en demander jusqu'à trois fois.
+
+Les ci-devant nobles[10] incarcérés dans la maison de force étaient
+mal vus de leurs codétenus. Quoiqu'ils fussent déchus de tous
+leurs droits, à l'égal des autres forçats,--ceux-ci ne les
+reconnaissaient pas pour des camarades. Il n'y avait dans cet
+éloignement instinctif aucune part de raisonnement. Nous étions
+toujours pour eux des gentilshommes, bien qu'ils se moquassent
+souvent de notre abaissement.
+
+--Eh, eh! c'est fini! La voiture de Mossieu écrasait autrefois du
+monde à Moscou, maintenant Mossieu corde du chanvre.
+
+Ils jouissaient de nos souffrances que nous dissimulions le plus
+possible. Ce fut surtout quand nous travaillâmes en commun que
+nous eûmes beaucoup à endurer, car nos forces n'égalaient pas les
+leurs, et nous ne pouvions vraiment les aider. Rien n'est plus
+difficile que de gagner la confiance du peuple, à plus forte
+raison celle de gens pareils, et de mériter leur affection.
+
+Il n'y avait que quelques ci-devant nobles dans toute la maison de
+force. D'abord cinq Polonais,--dont je parlerai plus loin en
+détail,--que les forçats détestaient, plus peut-être que les
+gentilshommes russes. Les Polonais (je ne parle que des condamnés
+politiques) étaient toujours avec eux sur un pied de politesse
+contrainte et offensante, ne leur adressaient presque jamais la
+parole et ne cachaient nullement le dégoût qu'ils ressentaient en
+pareille compagnie; les forçats le comprenaient parfaitement et
+les payaient de la même monnaie.
+
+Il me fallut près de deux ans pour gagner la bienveillance de
+certains de mes compagnons, mais la majeure partie d'entre eux
+m'aimait et déclarait que j'étais un brave homme.
+
+Nous étions en tout,--en me comptant,--cinq nobles russes dans
+la maison de force. J'avais entendu parler de l'un d'eux, même
+avant mon arrivée, comme d'une créature vile et basse,
+horriblement corrompue, faisant métier d'espion et de délateur;
+aussi, dès le premier jour, me refusai-je à entrer en relation
+avec cet homme. Le second était le parricide dont j'ai parlé dans
+ces mémoires. Quant au troisième, il se nommait Akim Akimytch:
+j'ai rarement rencontré un original pareil, le souvenir qu'il m'a
+laissé est encore vivant.
+
+Grand, maigre, faible d'esprit et terriblement ignorant, il était
+raisonneur et minutieux comme un Allemand. Les forçats se
+moquaient de lui, mais ils le craignaient à cause de son caractère
+susceptible, exigeant et querelleur. Dès son arrivée, il s'était
+mis sur un pied d'égalité avec eux, il les injuriait et les
+battait. D'une honnêteté phénoménale, il lui suffisait de
+remarquer une injustice pour qu'il se mêlât d'une affaire qui ne
+le regardait pas. Il était en outre excessivement naïf; dans ses
+querelles avec les forçats, il leur reprochait d'être des voleurs
+et les exhortait sincèrement à ne plus dérober. Il avait servi en
+qualité de sous-lieutenant au Caucase. Je me liai avec lui dès le
+premier jour, et il me raconta aussitôt son affaire. Il avait
+commencé par être _junker_ (volontaire avec le grade de sous-officier)
+dans un régiment de ligne. Après avoir attendu longtemps sa
+nomination de sous-lieutenant, il la reçut enfin et fut envoyé
+dans les montagnes commander un fortin. Un petit prince tributaire
+du voisinage mit le feu à cette forteresse et tenta une attaque
+nocturne qui n'eut aucun succès. Akim Akimytch usa de finesse à
+son égard et fit mine d'ignorer qu'il fût l'auteur de l'attaque:
+on l'attribua à des insurgés qui rôdaient dans la montagne. Au
+bout d'un mois, il invita amicalement le prince à venir lui faire
+visite. Celui-ci arriva à cheval, sans se douter de rien; Akim
+Akimytch rangea sa garnison en bataille et découvrit devant les
+soldats la félonie et la trahison de son visiteur; il lui reprocha
+sa conduite, lui prouva qu'incendier un fort était un crime
+honteux, lui expliqua minutieusement les devoirs d'un tributaire;
+puis, en guise de conclusion à cette harangue, il fit fusiller le
+prince; il informa aussitôt ses supérieurs de cette exécution avec
+tous les détails nécessaires. On instruisit le procès d'Akim
+Akimytch; il passa en conseil de guerre et fut condamné à mort; on
+commua sa peine, on l'envoya en Sibérie comme forçat de la
+deuxième catégorie, c'est-à-dire, condamné à douze ans de
+forteresse. Il reconnaissait volontiers qu'il avait agi
+illégalement, que le prince devait être jugé civilement, et non
+par une cour martiale. Néanmoins, il ne pouvait comprendre que son
+action fût un crime.
+
+--Il avait incendié mon fort, que devais-je faire? l'en
+remercier?--répondait-il à toutes mes objections.
+
+Bien que les forçats se moquassent d'Akim Akimytch et
+prétendissent qu'il était un peu fou, ils l'estimaient pourtant à
+cause de son adresse et de son exactitude.
+
+Il connaissait tous les métiers possibles, et faisait ce que vous
+vouliez: cordonnier, bottier, peintre, doreur, serrurier. Il avait
+acquis ces talents à la maison de force, car il lui suffisait de
+voir un objet pour l'imiter. Il vendait en ville, ou plutôt,
+faisait vendre des corbeilles, des lanternes, des joujoux.
+
+Grâce à son travail, il avait toujours quelque argent, qu'il
+employait immédiatement à acheter du linge, un oreiller, etc.; il
+s'était arrangé un matelas. Comme il couchait dans la même caserne
+que moi, il me fut fort utile au commencement de ma réclusion.
+
+Avant de sortir de prison pour se rendre au travail, les forçats
+se mettaient sur deux rangs devant le corps de garde: des soldats
+d'escorte les entouraient, le fusil chargé. Un officier du génie
+arrivait alors avec l'intendant des travaux et quelques soldats
+qui surveillaient les terrassements. L'intendant comptait les
+forçats et les envoyait par bandes aux endroits où ils devaient
+s'occuper.
+
+Je me rendis, ainsi que d'autres détenus, à l'atelier du génie,
+maison de briques fort basse, construite au milieu d'une grande
+cour encombrée de matériaux. Il y avait là une forge, des ateliers
+de menuiserie, de serrurerie, de peinture. Akim Akimytch
+travaillait dans ce dernier: il cuisait de l'huile pour ses
+vernis, broyait ses couleurs, peignait des tables et d'autres
+meubles en faux noyer.
+
+En attendant qu'on me mît de nouveaux fers, je lui communiquai mes
+premières impressions.
+
+--Oui, dit-il, ils n'aiment pas les nobles, et surtout les
+condamnés politiques: ils sont heureux de leur nuire. N'est-ce pas
+compréhensible au fond? vous n'êtes pas des leurs, vous ne leur
+ressemblez pas: ils ont tous été serfs ou soldats.
+
+Dites-moi, quelle sympathie peuvent-ils avoir pour vous? La vie
+est dure ici, mais ce n'est rien en comparaison des compagnies de
+discipline en Russie. On y souffre l'enfer. Ceux qui en viennent
+vantent même notre maison de force; c'est un paradis en
+comparaison de ce purgatoire. Ce n'est pas que le travail soit
+plus pénible. On dit qu'avec les forçats de la première catégorie,
+l'administration,--elle n'est pas exclusivement militaire comme
+ici,--agit tout autrement qu'avec nous. Ils ont leur petite
+maison (on me l'a raconté, je ne l'ai pas vu); ils ne portent pas
+d'uniforme, on ne leur rase pas la tête; du reste, à mon avis,
+l'uniforme et les têtes rasées ne sont pas de mauvaises choses;
+c'est plus ordonné, et puis c'est plus agréable à l'oeil!
+Seulement, ils n'aiment pas ça, eux. Et regardez-moi quelle Babel!
+des enfants de troupe, des Tcherkesses, des vieux croyants, des
+orthodoxes, des paysans qui ont quitté femme et enfants, des
+Juifs, des Tsiganes, enfin des gens venus de Dieu sait où! Et tout
+ce monde doit faire bon ménage, vivre côte à côte, manger à la
+même écuelle, dormir sur les mêmes planches. Pas un instant de
+liberté: on ne peut se régaler qu'à la dérobée, il faut cacher son
+argent dans ses bottes... et puis, toujours la maison de force et
+la maison de force!... Involontairement, des bêtises vous viennent
+en tête.
+
+Je savais déjà tout cela. J'étais surtout curieux de questionner
+Akim Akimytch sur le compte de notre major. Il ne me cacha rien,
+et l'impression que me laissa son récit fut loin d'être agréable.
+
+Je devais vivre pendant deux ans sous l'autorité de cet officier.
+Tout ce que me raconta sur lui Akim Akimytch n'était que la
+stricte vérité. C'était un homme méchant et désordonné, terrible
+surtout parce qu'il avait un pouvoir presque absolu sur deux cents
+êtres humains. Il regardait les détenus comme ses ennemis
+personnels, première faute très-grave. Ses rares capacités, et
+peut-être même ses bonnes qualités, étaient perverties par son
+intempérance et sa méchanceté. Il arrivait quelquefois comme une
+bombe dans les casernes, au milieu de la nuit; s'il remarquait un
+détenu endormi sur le dos ou sur le côté gauche, il le réveillait
+pour lui dire; «Tu dois dormir comme je l'ai ordonné.» Les forçats
+le détestaient et le craignaient comme la peste. Sa mauvaise
+figure cramoisie faisait trembler tout le monde. Chacun savait que
+le major était entièrement entre les mains de son brosseur Fedka
+et qu'il avait failli devenir fou quand son chien Trésor tomba
+malade; il préférait ce chien à tout le monde. Quand Fedka lui
+apprit qu'un forçat, vétérinaire de hasard, faisait des cures
+merveilleuses, il fit appeler sur-le-champ ce détenu et lui dit:
+
+--Je te confie mon chien; si tu guéris Trésor, je te
+récompenserai royalement.
+
+L'homme, un paysan sibérien fort intelligent, était en effet un
+excellent vétérinaire, mais avant tout un rusé moujik. Il raconta
+à ses camarades sa visite chez le major, quand cette histoire fut
+oubliée.
+
+--Je regarde son Trésor; il était couché sur un divan, la tête
+sur un coussin tout blanc; je vois tout de suite qu'il a une
+inflammation et qu'il faut le saigner; je crois que je l'aurais
+guéri, mais je me dis:--Qu'arrivera-t-il, s'il crève? ce sera ma
+faute.--Non, Votre Haute Noblesse, que je lui dis, vous m'avez
+fait venir trop tard; si j'avais vu votre chien hier ou avant-hier,
+il serait maintenant sur pied; à l'heure qu'il est je n'y peux
+rien: il crèvera!
+
+Et Trésor creva.
+
+On me raconta un jour qu'un forçat avait voulu tuer le major. Ce
+détenu, depuis plusieurs années, s'était fait remarquer par sa
+soumission et aussi par sa taciturnité: on le tenait même pour
+fou. Comme il était quelque peu lettré, il passait ses nuits à
+lire la Bible. Quand tout le monde était endormi, il se relevait,
+grimpait sur le poêle, allumait un cierge d'église, ouvrait son
+Évangile et lisait. C'est de cette façon qu'il vécut toute une
+année.
+
+Un beau jour, il sortit des rangs et déclara qu'il ne voulait pas
+aller au travail. On le dénonça au major, qui s'emporta et vint
+immédiatement à la caserne. Le forçat se rua sur lui, et lui lança
+une brique qu'il avait préparée à l'avance, mais il le manqua. On
+empoigna le détenu, on le jugea, on le fouetta; ce fut l'affaire
+de quelques instants; transporté à l'hôpital, il y mourut trois
+jours après. Il déclara pendant son agonie qu'il n'avait de haine
+pour personne, mais qu'il avait voulu souffrir. Il n'appartenait
+pourtant à aucune secte de dissidents. Quand on parlait de lui
+dans les casernes, c'était toujours avec respect.
+
+On me mit enfin mes nouveaux fers. Pendant qu'on les soudait, des
+marchandes de petits pains blancs entrèrent dans la forge, l'une
+après l'autre. C'étaient pour la plupart de toutes petites filles,
+qui venaient vendre les pains que leurs mères cuisaient. Quand
+elles avançaient en âge, elles continuaient à rôder parmi nous,
+mais elles n'apportaient plus leur marchandise. On en rencontrait
+toujours quelqu'une. Il y avait aussi des femmes mariées. Chaque
+petit pain coûtait deux kopeks; presque tous les détenus en
+achetaient.
+
+Je remarquai un forçat menuisier, déjà grisonnant, à la figure
+empourprée et souriante. Il plaisantait avec les marchandes de
+petits pains. Avant leur arrivée, il s'était noué un mouchoir
+rouge autour du cou. Une femme grasse, très-grêlée, posa son
+panier sur l'établi du menuisier. Ils causèrent:
+
+--Pourquoi n'êtes-vous pas venue hier? lui demanda le forçat,
+avec un sourire satisfait.
+
+--Je suis venue, mais vous aviez décampé, répondit hardiment la
+femme.
+
+--Oui, on nous avait fait partir d'ici, sans quoi nous nous
+serions certainement vus... Avant-hier, elles sont toutes venues
+me voir.
+
+--Et qui donc?
+
+--Parbleu! Mariachka, Khavroschka, Tchekoundà... La
+Dvougrochevaïa (Quatre-KopeKs) était aussi ici.
+
+--Eh quoi, demandai-je à Akim Akimytch, est-il possible que...?
+
+--Oui, cela arrive quelquefois, répondit-il en baissant les yeux,
+car c'était un homme fort chaste.
+
+Cela arrivait quelquefois, mais très-rarement et avec des
+difficultés inouïes. Les forçats aimaient mieux employer leur
+argent à boire, malgré tout l'accablement de leur vie comprimée.
+Il était fort malaisé de joindre ces femmes; il fallait convenir
+du lieu, du temps, fixer un rendez-vous, chercher la solitude, et
+ce qui était le plus difficile, éviter les escortes, chose presque
+impossible, et dépenser des sommes folles--relativement.--J'ai
+été cependant quelquefois témoin de scènes amoureuses. Un jour,
+nous étions trois occupés à chauffer une briqueterie, dans un
+hangar au bord de l'Irtych; les soldats d'escorte étaient de bons
+diables. Deux _souffleuses_ (c'est ainsi qu'on les appelait)
+apparurent bientôt.
+
+--Où êtes-vous restées si longtemps? leur demanda un détenu qui
+certainement les attendait; n'est-ce pas chez les Zvierkof que
+vous vous êtes attardées?
+
+--Chez les Zvierkof? Il fera beau temps et les poules auront des
+dents quand j'irai chez eux, répondit gaiement une d'elles.
+
+C'était bien la fille la plus sale qu'on pût imaginer; on
+l'appelait Tchekoundà; elle était arrivée en compagnie de son amie
+la Quatre-Kopeks (Dvougrochevaïa), qui était au-dessous de toute
+description.
+
+--Hein! il y a joliment longtemps qu'on ne vous voit plus, dit le
+galant en s'adressant à la Quatre-Kopeks, on dirait que vous avez
+maigri.
+
+--Peut-être;--avant j'étais belle, grasse, tandis que
+maintenant on dirait que j'ai avalé des aiguilles.
+
+--Et vous allez toujours avec les soldats, n'est-ce pas?
+
+--Voyez les méchantes gens qui nous calomnient. Eh bien, quoi?
+après tout; quand on devrait me rouer de coups, j'aime les petits
+soldats!
+
+--Laissez-les, vos soldats; c'est nous que vous devez aimer, nous
+avons de l'argent...
+
+Représentez-vous ce galant au crâne rosé, les fers aux chevilles,
+en habit de deux couleurs et sous escorte...
+
+Comme je pouvais retourner à la maison de force,--on m'avait mis
+mes fers,--je dis adieu à Akim Akimytch et je m'en allai,
+escorté d'un soldat. Ceux qui travaillent à la tâche reviennent
+les premiers; aussi, quand j'arrivai dans notre caserne, y avait-il
+déjà des forçats de retour.
+
+Comme la cuisine n'aurait pu contenir toute une caserne à la fois,
+on ne dînait pas ensemble; les premiers arrivés mangeaient leur
+portion. Je goûtai la soupe aux choux aigres (_chichi_), mais par
+manque d'habitude je ne pus la manger et je me préparai du thé. Je
+m'assis au bout d'une table avec un forçat, ci-devant gentilhomme
+comme moi.
+
+Les détenus entraient et sortaient. Ce n'était pas la place qui
+manquait, car ils étaient encore peu nombreux; cinq d'entre eux
+s'assirent à part, auprès de la grande table. Le cuisinier leur
+versa deux écuelles de soupe aigre, et leur apporta une lèchefrite
+de poisson rôti. Ces hommes célébraient une fête en se régalant.
+Ils nous regardaient de travers. Un des Polonais entra et vint
+s'asseoir à nos côtés.
+
+--Je n'étais pas avec vous, mais je sais que vous faites
+ripaille, cria un forçat de grande taille en entrant, et en
+enveloppant d'un regard ses camarades.
+
+C'était un homme d'une cinquantaine d'années, maigre et musculeux.
+Sa figure dénotait la ruse et aussi la gaieté; la lèvre
+inférieure, charnue et pendante, lui donnait une expression
+comique.
+
+--Eh bien! avez-vous bien dormi? Pourquoi ne dites-vous pas
+bonjour? Eh bien, mes amis de Koursk, dit-il en s'asseyant auprès
+de ceux qui festinaient: bon appétit! je vous amène un nouveau
+convive.
+
+--Nous ne sommes pas du gouvernement de Koursk.
+
+--Alors! amis de Tambof.
+
+--Nous ne sommes pas non plus de Tambof. Tu n'as rien à venir
+nous réclamer; si tu veux faire bombance, adresse-toi à un riche
+paysan.
+
+--J'ai aujourd'hui Ivane Taskoune et Maria Ikotichna (_ikote_, le
+hoquet) dans le ventre, autrement dit je crève de faim; mais où
+loge-t-il, votre paysan?
+
+--Tiens, parbleu! Gazine; va-t'en vers lui.
+
+--Gazine boit aujourd'hui, mes petits frères, il mange son
+capital.
+
+--Il a au moins vingt roubles, dit un autre forçat; ça rapporte
+d'être cabaretier.
+
+--Allons! vous ne voulez pas de moi? mangeons alors la cuisine du
+gouvernement.
+
+--Veux-tu du thé? Tiens, demandes-en à ces seigneurs qui en
+boivent!
+
+--Où voyez-vous des seigneurs? ils ne sont plus nobles, ils ne
+valent pas mieux que nous, dit d'une voix sombre un forçat assis
+dans un coin, et qui n'avait pas risqué un mot jusqu'alors.
+
+--Je boirais bien un verre de thé, mais j'ai honte d'en demander,
+car nous avons de l'amour-propre, dit le forçat à grosse lèvre, en
+nous regardant d'un air de bonne humeur.
+
+--Je vous en donnerai, si vous le désirez, lui dis-je en
+l'invitant du geste; en voulez-vous?
+
+--Comment? si j'en veux? qui n'en voudrait pas? fit-il en
+s'approchant de la table.
+
+--Voyez-vous ça! chez lui, quand il était libre, il ne mangeait
+que de la soupe aigre et du pain noir, tandis qu'en prison il lui
+faut du thé! comme un vrai gentilhomme! continua le forçat à l'air
+sombre.
+
+--Est-ce que personne ici ne boit du thé? demandai-je à ce
+dernier; mais il ne me jugea pas digne d'une réponse.
+
+--Des pains blancs! des pains blancs! étrennez le marchand!
+
+Un jeune détenu apportait en effet, passée dans une ficelle, toute
+une charge de kalatchi qu'il vendait dans les casernes. Sur dix
+pains vendus, la marchande lui en abandonnait un pour sa peine,
+c'était précisément sur ce dixième qu'il comptait pour son dîner.
+
+--Des petits pains! des petits pains! criait-il en entrant dans
+la cuisine. Des petits pains de Moscou tout chauds! Je les
+mangerais bien tous, mais il faut de l'argent, beaucoup d'argent.
+Allons! enfants, il n'en reste plus qu'un! que celui de vous qui a
+eu une mère...!
+
+Cet appel à l'amour filial égaya tout le monde; on lui acheta
+quelques pains blancs.
+
+--Eh bien, dit-il, Gazine fait une telle ribote, que c'est un
+vrai péché! Il a joliment choisi son moment, vrai Dieu! Si
+l'_homme aux huit yeux_ (le major) arrive...
+
+--On le cachera... Est-il saoul?
+
+--Oui, mais il est méchant, il se rebiffe.
+
+--Pour sûr on en viendra aux coups...
+
+--De qui parlent-ils? demandai-je au Polonais, mon voisin.
+
+--De Gazine; c'est un détenu qui vend de l'eau-de-vie. Quand il a
+gagné quelque argent dans son commerce, il le boit jusqu'au
+dernier kopek. Une bête cruelle et méchante, quand il a bu! À
+jeun, il se tient tranquille; mais quand il est ivre, il se montre
+tel qu'il est: il se jette sur les gens avec un couteau jusqu'à ce
+qu'on le lui arrache.
+
+--Comment y arrive-t-on?
+
+--Dix hommes se jettent sur lui et le battent comme plâtre,
+atrocement, jusqu'à ce qu'il perde connaissance. Quand il est à
+moitié mort de coups, on le couche sur son lit de planches et on
+le couvre de sa pelisse.
+
+--Mais on pourrait le tuer!
+
+--Un autre en mourrait, lui non! Il est excessivement robuste,
+c'est le plus fort de tous les détenus. Sa constitution est si
+solide que le lendemain il se relève parfaitement sain.
+
+--Dites-moi! je vous prie, continuai-je en m'adressant au
+Polonais, voilà des gens qui mangent à part, et qui pourtant ont
+l'air de m'envier le thé que je bois.
+
+--Votre thé n'y est pour rien. C'est à vous qu'ils en veulent:
+n'êtes vous pas gentilhomme? vous ne leur ressemblez pas; ils
+seraient heureux de vous chercher chicane pour vous humilier. Vous
+ne savez pas quels ennuis vous attendent. C'est un martyre pour
+nous autres que de vivre ici. Car notre vie est doublement
+pénible. Il faut une grande force de caractère pour s'y habituer.
+On vous fera bien des avanies et des désagréments à cause de votre
+nourriture et de votre thé, et pourtant ceux qui mangent à part et
+boivent quotidiennement du thé sont assez nombreux. Ils en ont le
+droit, tous, non.
+
+Il s'était levé et avait quitté la table. Quelques instants plus
+tard ses prédictions se confirmaient déjà...
+
+
+III--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite).
+
+À peine M--cki (le Polonais auquel j'avais parlé) fut-il sorti,
+que Gazine, complètement ivre, se précipita comme une masse dans
+la cuisine.
+
+Voir un forçat ivre en plein jour, alors que tout le monde devait
+se rendre au travail,--étant donné la sévérité bien connue du
+major qui d'un instant à l'autre pouvait arriver à la caserne, la
+surveillance du sous-officier qui ne quittait pas d'une semelle la
+prison, la présence des invalides et des factionnaires,--tout
+cela déroutait les idées que je m'étais faites sur notre maison de
+force; il me fallut beaucoup de temps pour comprendre et
+m'expliquer des faits qui de prime abord me semblaient
+énigmatiques.
+
+J'ai déjà dit que tous les forçats avaient un travail quelconque
+et que ce travail était pour eux une exigence naturelle et
+impérieuse. Ils aiment passionnément l'argent et l'estiment plus
+que tout, presque autant que la liberté. Le déporté est à demi
+consolé, si quelques kopeks sonnent dans sa poche. Au contraire,
+il est triste, inquiet et désespéré s'il n'a pas d'argent, il est
+prêt alors à commettre n'importe quel délit pour s'en procurer.
+Pourtant, malgré l'importance que lui donnent les forçats, cet
+argent ne reste jamais longtemps dans la poche de son
+propriétaire, car il est difficile de le conserver. On le
+confisque ou on le leur vole. Quand le major, dans ses
+perquisitions soudaines, découvrait un petit pécule péniblement
+amassé, il le confisquait; il se peut qu'il l'employât à
+l'amélioration de la nourriture des détenus, car on lui remettait
+tout l'argent enlevé aux prisonniers. Mais le plus souvent, on le
+volait; impossible de se fier à qui que ce soi. On découvrit
+cependant un moyen de préservation; un vieillard, Vieux-croyant
+originaire de Starodoub, se chargeait de cacher les économies des
+forçats. Je ne résiste pas au désir de dire quelques mots de cet
+homme, bien que cela me détourne de mon récit. Ce vieillard avait
+soixante ans environ, il était maigre, de petite taille et tout
+grisonnant. Dès le premier coup d'oeil il m'intrigua fort, car il
+ne ressemblait nullement aux autres; son regard était si paisible
+et si doux que je voyais toujours avec plaisir ses yeux clairs et
+limpides, entourés d'une quantité de petites rides. Je
+m'entretenais souvent avec lui, et rarement j'ai vu un être aussi
+bon, aussi bienveillant. On l'avait envoyé aux travaux forcés pour
+un crime grave. Un certain nombre de Vieux-croyants de Starodoub
+(province de Tchernigoff) s'étaient convertis à l'orthodoxie. Le
+gouvernement avait tout fait pour les encourager dans cette voie
+et engager les autres dissidents à se convertir de même. Le
+vieillard et quelques autres fanatiques avaient résolu de
+«défendre la foi». Quand on commença à bâtir dans leur ville une
+église orthodoxe, ils y mirent le feu. Cet attentat avait valu la
+déportation à son auteur. Ce bourgeois aisé (il s'occupait de
+commerce) avait quitté une femme et des enfants chéris, mais il
+était parti courageusement en exil, estimant dans son aveuglement
+qu'il souffrait «pour la foi». Quand on avait vécu quelque temps
+aux côtés de ce doux vieillard, on se posait involontairement la
+question:--Comment avait-il pu se révolter!--Je l'interrogeai à
+plusieurs reprises sur «sa foi». Il ne relâchait rien de ses
+convictions, mais je ne remarquai jamais la moindre haine dans ses
+répliques. Et pourtant il avait détruit une église, ce qu'il ne
+désavouait nullement: il semblait qu'il fût convaincu que son
+crime et ce qu'il appelait son «martyre» étaient des actions
+glorieuses. Nous avions encore d'autres forçats Vieux-croyants,
+Sibériens pour la plupart, très-développés, rusés comme de vrais
+paysans. Dialecticiens à leur manière, ils suivaient aveuglément
+leur loi, et aimaient fort à discuter. Mais ils avaient de grands
+défauts; ils étaient hautains, orgueilleux et fort intolérants. Le
+vieillard ne leur ressemblait nullement; très-fort, plus fort même
+en exégèse que ses coreligionnaires, il évitait toute controverse.
+Comme il était d'un caractère expansif et gai, il lui arrivait de
+rire,--non pas du rire grossier et cynique des autres forçats,
+--mais d'un rire doux et clair, dans lequel on sentait beaucoup de
+simplicité enfantine et qui s'harmonisait parfaitement avec sa
+tête grise. (Peut-être fais-je erreur, mais il me semble qu'on
+peut connaître un homme rien qu'à son rire; si le rire d'un
+inconnu vous semble sympathique, tenez pour certain que c'est un
+brave homme.) Ce vieillard s'était acquis le respect unanime des
+prisonniers, il n'en tirait pas vanité. Les détenus l'appelaient
+grand-père et ne l'offensaient jamais. Je compris alors quelle
+influence il avait pu prendre sur ses coreligionnaires. Malgré la
+fermeté avec laquelle il supportait la vie de la maison de force,
+on sentait qu'il cachait une tristesse profonde, inguérissable. Je
+couchais dans la même caserne que lui. Une nuit, vers trois heures
+du matin, je me réveillai; j'entendis un sanglot lent, étouffé. Le
+vieillard était assis sur le poêle (à la place même où priait
+auparavant le forçat qui avait voulu tuer le major) et lisait son
+eucologe manuscrit. Il pleurait, je l'entendais répéter:
+«Seigneur, ne m'abandonne pas! Maître! fortifie-moi! Mes pauvres
+petits enfants! mes chers petits enfants! nous ne nous reverrons
+plus.» Je ne puis dire combien je me sentis triste.
+
+Nous remettions donc notre argent à ce vieillard. Dieu sait
+pourquoi le bruit s'était répandu dans notre caserne qu'on ne
+pouvait le voler; on savait bien qu'il cachait quelque part
+l'épargne qu'on lui confiait, mais personne n'avait pu découvrir
+son secret. Il nous le révéla, aux Polonais et à moi.
+
+L'un des pieux de la palissade avait une branche qui, en
+apparence, tenait fortement à l'arbre, mais qu'on pouvait enlever,
+puis remettre adroitement en place. On découvrait alors un vide;
+c'était la cachette en question.
+
+Je reprends le fil de mon récit. Pourquoi le détenu ne garde-t-il
+pas son argent? Non-seulement il lui est difficile de le garder,
+mais encore la prison est si triste! Le forçat, par sa nature
+même, a une telle soif de liberté! Par sa position sociale, c'est
+un être si insouciant, si désordonné, que l'idée d'engloutir son
+capital dans une ribote, de s'étourdir par le tapage et la
+musique, lui vient tout naturellement à l'esprit, ne fût-ce que
+pour oublier une minute son chagrin. Il était étrange de voir
+certains individus courbés sur leur travail, dans le seul but de
+dépenser en un jour tout leur gain jusqu'au dernier kopek; puis,
+ils se remettaient au travail jusqu'à une nouvelle bamboche,
+attendue pendant plusieurs mois.--Certains forçats aimaient les
+habits neufs plus ou moins singuliers, comme des pantalons de
+fantaisie, des gilets, des sibériennes; mais c'était surtout pour
+les chemises d'indienne que les détenus avaient un goût prononcé,
+ainsi que pour les ceinturons à boucle de métal.
+
+Les jours de fête, les élégants s'endimanchaient: il fallait les
+voir se pavaner dans toutes les casernes. Le contentement de se
+sentir bien mis allait chez eux jusqu'à l'enfantillage. Du reste,
+pour beaucoup de choses, les forçats ne sont que de grands
+enfants. Ces beaux vêtements disparaissaient bien vite, souvent le
+soir même du jour où ils avaient été achetés, leurs propriétaires
+les engageaient ou les revendaient pour une bagatelle. Les
+bamboches revenaient presque toujours à époque fixe; elles
+coïncidaient avec les solennités religieuses ou avec la fête
+patronale du forçat en ribote. Celui-ci plaçait un cierge devant
+l'image, en se levant, faisait sa prière, puis il s'habillait et
+commandait son dîner. Il avait fait acheter d'avance de la viande,
+du poisson, des petits pâtés; il s'empiffrait comme un boeuf,
+presque toujours seul; il était bien rare qu'un forçat invitât son
+camarade à partager son festin. C'est alors que l'eau-de-vie
+faisait son apparition: le forçat buvait comme une semelle de
+botte et se promenait dans les casernes titubant, trébuchant; il
+avait à coeur de bien montrer à tous ses camarades qu'il était
+ivre, qu'il «baladait», et de mériter par là une considération
+particulière.
+
+Le peuple russe ressent toujours une certaine sympathie pour un
+homme ivre; chez nous, c'était une véritable estime. Dans la
+maison de force, une ribote était en quelque sorte une distinction
+aristocratique.
+
+Une fois qu'il se sentait gai, le forçat se procurait un musicien;
+nous avions parmi nous un petit Polonais, ancien déserteur, assez
+laid, mais qui possédait un violon dont il savait jouer. Comme il
+n'avait aucun métier, il s'engageait à suivre le forçat en liesse,
+de caserne en caserne, en lui raclant des danses de toutes ses
+forces. Souvent son visage exprimait la lassitude et le dégoût que
+lui causait cette musique éternellement la même, mais au cri que
+poussait le détenu: «Joue, puisque tu as reçu de l'argent pour
+cela!» il se remettait à écorcher son violon de plus belle. Ces
+ivrognes étaient assurés qu'on veillerait sur eux, et que dans le
+cas où le major arriverait, on les cacherait à ses regards. Ce
+service était du reste tout désintéressé. De leur côté, le
+sous-officier et les invalides qui demeuraient dans la prison pour
+maintenir l'ordre étaient parfaitement tranquilles: l'ivrogne ne
+pouvait occasionner aucun désordre. À la moindre tentative de
+révolte ou de tapage, on l'aurait apaisé, ou même lié; aussi
+l'administration subalterne (surveillants, etc.) fermait-elle les
+yeux. Elle savait que si l'eau-de-vie était interdite, tout irait
+de travers.--Comment se procurait-on cette eau-de-vie?
+
+On l'achetait dans la maison de force même, chez les cabaretiers,
+comme les forçats appelaient ceux qui s'occupaient de ce commerce,
+--fort avantageux, du reste, bien que les buveurs et les
+bambocheurs fussent peu nombreux, car toute bombance coûtait cher,
+étant donné les maigres gains des clients. Le commerce commençait,
+continuait et finissait d'une manière assez originale. Un détenu
+qui ne connaissait aucun métier, ne voulait pas travailler, et qui
+pourtant désirait s'enrichir rapidement, se décidait, quand il
+possédait quelque argent, à acheter et revendre de l'eau-de-vie.
+L'entreprise était hardie: elle réclamait une grande audace, car
+on y risquait sa peau, sans compter la marchandise. Mais le
+cabaretier ne recule pas devant ces obstacles. Au début, comme il
+n'a que peu d'argent, il apporte lui-même l'eau-de-vie à la prison
+et s'en défait d'une façon avantageuse. Il répète cette opération
+une seconde, une troisième fois; s'il n'est pas découvert par
+l'administration, il possède bientôt un pécule qui lui permet de
+donner de l'extension à son commerce; il devient entrepreneur,
+capitaliste: il a des agents et des aides; il hasarde beaucoup
+moins et gagne beaucoup plus. Ses aides risquent pour lui.
+
+La prison est toujours abondamment peuplée de détenus ruinés et
+sans métier, mais doués d'audace et d'adresse. Leur unique capital
+est leur dos; ils se décident souvent à le mettre en circulation,
+et proposent au cabaretier d'introduire de l'eau-de-vie dans les
+casernes. Il se trouve toujours en ville un soldat, un bourgeois
+ou même une fille, qui, pour un bénéfice convenu,--en général
+assez maigre,--achète de l'eau-de-vie avec l'argent du
+cabaretier et la cache dans un endroit connu du forçat-contrebandier,
+près du chantier où travaille celui-ci. Le fournisseur
+goûte presque toujours, en route, le précieux liquide
+et remplace impitoyablement ce qui manque par de l'eau pure,--
+c'est à prendre ou à laisser; le cabaretier ne peut pas faire le
+difficile; il doit s'estimer heureux si on ne lui a pas volé son
+argent et s'il reçoit de l'eau-de-vie telle quelle.--Le porteur,
+auquel le cabaretier a indiqué l'endroit du rendez-vous, arrive
+auprès du fournisseur avec des boyaux de boeuf, qui ont été
+préalablement lavés, puis remplis d'eau, et qui conservent ainsi
+leur souplesse et leur moiteur. Une fois les boyaux pleins, le
+contrebandier les enroule et les cache dans les parties les plus
+secrètes de son corps. C'est là que se montrent toute la ruse,
+toute l'adresse de ces hardis forçats. Son honneur est piqué au
+vif, il faut duper l'escorte et le corps de garde: il les dupera.
+Si le porteur est fin, son soldat d'escorte (c'est quelquefois une
+recrue) ne voit que du feu dans son manège. Car le détenu l'a
+étudié à fond; il a en outre combiné l'heure et le lieu du
+rendez-vous. Si le déporté,--un briquetier, par exemple,--grimpe
+sur le four qu'il chauffe, le soldat d'escorte ne grimpera
+certainement pas avec lui pour surveiller ses mouvements. Qui donc
+verra ce qu'il fait? En approchant de la maison de force, il
+prépare à tout hasard une pièce de quinze ou vingt kopeks et
+attend à la porte le caporal de garde. Celui-ci examine, tâte et
+fouille chaque forçat à sa rentrée dans la caserne, puis lui ouvre
+la porte. Le porteur d'eau-de-vie espère qu'on aura honte de
+l'examiner et de le tâter trop en détail en certains endroits.
+Mais si le caporal est un rusé compère, c'est justement les places
+délicates qu'il tâte, et il trouve l'eau-de-vie apportée en
+contrebande. Il ne reste plus au forçat qu'une seule chance de
+salut: il glisse à la dérobée dans la main du sous-officier la
+piécette qu'il tient, et souvent, par suite d'une pareille
+manoeuvre, l'eau-de-vie arrive sans encombre dans les mains du
+cabaretier. Mais quelquefois le truc ne réussit pas, et c'est
+alors que l'unique capital du contrebandier entre vraiment en
+circulation. On fait un rapport au major, qui ordonne de fustiger
+d'importance le capital malchanceux. Quant à l'eau-de-vie, elle
+est confisquée. Le contrebandier subit sa punition sans trahir
+l'entrepreneur, non parce que cette dénonciation le déshonorerait,
+mais parce qu'elle ne lui rapporterait rien: on le fouetterait
+tout de même; la seule consolation qu'il pourrait avoir, c'est que
+le cabaretier partagerait son châtiment; mais comme il a besoin de
+ce dernier, il ne le dénonce pas, quoiqu'il ne reçoive aucun
+salaire, s'il s'est laissé surprendre.
+
+Du reste, la délation fleurit dans la maison de force. Loin de se
+fâcher contre un espion ou de le tenir à l'écart, on en fait
+souvent son ami; si quelqu'un s'était mis en tête de prouver aux
+forçats toute la bassesse qu'il y a à se dénoncer mutuellement,
+personne, dans la prison, ne l'aurait compris. Le ci-devant
+gentilhomme dont j'ai déjà parlé, cette lâche et vile créature
+avec laquelle j'avais rompu dès mon arrivée à la forteresse, était
+l'ami de Fedka, le brosseur du major; il lui racontait tout ce qui
+se faisait dans la maison de force; celui ci s'empressait
+naturellement de rapporter à son maître ce qu'il avait entendu.
+Tout le monde le savait, mais personne n'aurait eu l'idée de le
+châtier pour cela ou de lui reprocher sa conduite.
+
+Quand l'eau-de-vie arrivait sans encombre à la maison de force,
+l'entrepreneur payait le contrebandier et faisait son compte. Sa
+marchandise lui coûtait déjà fort cher; aussi, pour que le
+bénéfice fût plus grand, il la transvasait en l'additionnant d'une
+moitié d'eau pure: il était prêt et n'avait plus qu'à attendre les
+acheteurs. Au premier jour de fête, voire même pendant la semaine,
+arrive un forçat: il a travaillé comme un nègre, pendant plusieurs
+mois, pour économiser, kopek par kopek, une petite somme qu'il se
+décide à dépenser d'un seul coup. Depuis longtemps ce jour de
+bombance est prévu et fixé: il en a rêvé pendant les longues nuits
+d'hiver, pendant ses durs travaux, et cette perspective l'a
+soutenu dans son lourd labeur. L'aurore de ce jour si impatiemment
+attendu vient de luire: il a son argent dans sa poche, on ne le
+lui a ni volé ni confisqué; il est libre de le dépenser, il porte
+ses économies au cabaretier, qui, tout d'abord, lui donne de
+l'eau-de-vie presque pure,--elle n'a été baptisée que deux fois;
+--mais, à mesure que la bouteille se vide, il la remplit avec de
+l'eau. Aussi le forçat paye-t-il une tasse d'eau-de-vie cinq ou
+six fois plus cher que dans un cabaret. On peut penser combien il
+faut de ces tasses et surtout combien le forçat doit dépenser
+d'argent avant d'être ivre. Cependant, comme il a perdu l'habitude
+de la boisson, le peu d'alcool qui se trouve dans le liquide
+l'enivre assez rapidement. Il boit alors jusqu'à ce qu'il ne reste
+plus rien: il engage ou vend tous ses effets neufs,--le
+cabaretier est en même temps prêteur sur gages;--mais comme ses
+vêtements personnels sont peu nombreux, il engage bientôt les
+effets que lui fournit le gouvernement. Quand l'ivrogne a bu sa
+dernière chemise, son dernier chiffon, il se couche et se réveille
+le lendemain matin avec un fort mal de tête. Il supplie en vain le
+cabaretier de lui donner à crédit une goutte d'eau-de-vie pour
+dissiper ce malaise, il essuie tristement un refus; le jour même
+il se remet au travail. Pendant plusieurs mois de suite, il va
+s'échiner, tout en rêvant au bienheureux jour de ribote qui vient
+de disparaître dans le passé; peu à peu il reprend courage et
+attend un jour pareil, qui est encore bien loin, mais qui
+arrivera.
+
+Quant au cabaretier, s'il a gagné une forte somme,--quelques
+dizaines de roubles,--il fait apporter de l'eau-de-vie, mais
+celle-là, il ne la baptise pas, car il se la destine: assez de
+trafic! il est temps de s'amuser! Il boit, mange, se paye de la
+musique. Ses moyens lui permettent de graisser la patte aux
+employés subalternes de la maison de force. Cette fête dure
+quelquefois plusieurs jours.
+
+Quand sa provision d'eau-de-vie est épuisée, il s'en va boire chez
+les autres cabaretiers, qui s'y attendent: il boit alors son
+dernier kopek. Quelque minutieuse que soit l'attention des forçats
+à surveiller leurs camarades en goguettes, il arrive cependant que
+le major ou l'officier de garde s'aperçoivent du désordre. On
+entraîne alors l'ivrogne au corps de garde; on lui confisque son
+capital,--s'il a de l'argent sur lui,--et on le fouette. Le
+forçat se secoue comme un chien crotté, rentre dans la caserne et
+reprend son métier de cabaretier au bout de quelques jours.
+
+Il se trouve quelquefois parmi les déportés des amateurs du beau
+sexe: pour une assez forte somme, ils parviennent, accompagnés
+d'un soldat qu'ils ont corrompu, à se glisser à la dérobée hors de
+la forteresse, dans un faubourg, au lieu d'aller au travail. Là,
+dans une maisonnette d'apparence tranquille, il se fait un festin
+où l'on dépense d'assez fortes sommes. L'argent des forçats n'est
+pas à dédaigner, aussi les soldats arrangent-ils parfois à
+l'avance de ces fugues, sûrs d'être généreusement récompensés. En
+général, ces soldats sont de futurs candidats aux travaux forcés.
+Ces escapades restent presque toujours secrètes. Je dois avouer
+qu'elles sont fort rares, car elles coûtent beaucoup, et les
+amateurs du beau sexe recourent à d'autres moyens moins onéreux.
+
+Au commencement de mon séjour, un jeune détenu au visage régulier
+excita vivement ma curiosité. Son nom était Sirotkine: c'était un
+être énigmatique à beaucoup d'égards. Sa figure m'avait frappé; il
+n'avait pas plus de vingt-trois ans et appartenait à la section
+particulière, c'est-à-dire qu'il était condamné aux travaux forcés
+à perpétuité: on devait le regarder comme un des criminels
+militaires les plus dangereux. Doux et tranquille, il parlait peu
+et riait rarement. Ses yeux bleus, son teint pur, ses cheveux
+blond clair lui donnaient une expression douce que ne gâtait même
+pas son crâne rasé. Quoiqu'il n'eût aucun métier, il se procurait
+de temps à autre de l'argent par petites sommes. Par exemple, il
+était remarquablement paresseux et toujours vêtu comme un
+souillon. Si quelqu'un lui faisait généreusement cadeau d'une
+chemise rouge, il ne se sentait pas de joie d'avoir un vêtement
+neuf, il le promenait partout. Sirotkine ne buvait ni ne jouait,
+et ne se querellait presque jamais avec les autres forçats. Il se
+promenait toujours les mains dans les poches, paisiblement, d'un
+air pensif. À quoi il pouvait penser, je n'en sais rien. Quand on
+l'appelait pour lui demander quelque chose, il répondait aussitôt
+avec déférence, nettement, sans bavarder comme les autres: il vous
+regardait toujours avec les yeux naïfs d'un enfant de dix ans.
+Quand il avait de l'argent, il n'achetait rien de ce que les
+autres estimaient indispensable; sa veste avait beau être
+déchirée, il ne la faisait pas raccommoder, pas plus qu'il
+n'achetait des bottes neuves. Ce qui lui plaisait, c'étaient les
+petits pains, les pains d'épice: il les croquait avec le plaisir
+d'un bambin de sept ans. Lorsqu'on ne travaillait pas, il errait
+habituellement dans les casernes. Quand tout le monde était
+occupé, il restait les bras ballants. Si on le plaisantait ou
+qu'on se moquât de lui,--ce qui arrivait assez souvent,--il
+tournait sur ses talons sans mot dire, et s'en allait ailleurs. Si
+la plaisanterie était trop forte, il rougissait. Je me demandais
+souvent pour quel crime il avait pu être envoyé aux travaux
+forcés. Un jour que j'étais malade et couché à l'hôpital,
+Sirotkine se trouvait étendu sur un grabat non loin de moi; je
+liai conversation avec lui; il s'anima et me raconta inopinément
+comment on l'avait fait soldat, comment sa mère l'avait accompagné
+en pleurant et quels tourments il avait endurés au service
+militaire. Il ajouta qu'il n'avait pu se faire à cette vie: tout
+le monde était sévère et courroucé pour un rien, ses supérieurs
+étaient presque toujours mécontents de lui...
+
+--Mais pourquoi t'a-t-on envoyé ici? Et encore dans la section
+particulière. Ah! Sirotkine! Sirotkine!
+
+--Oui, Alexandre Pétrovitch! je n'ai été en tout qu'une année au
+bataillon: on m'a envoyé ici pour avoir tué mon capitaine, Grigori
+Pétrovitch.
+
+--J'ai entendu raconter cela, mais je ne l'ai pas cru. Comment
+as-tu pu le tuer?
+
+--Tout ce qu'on vous a dit est vrai. La vie m'était trop lourde.
+
+--Mais les autres conscrits la supportent bien, cette vie! Bien
+sûr, c'est un peu dur au commencement, mais on s'y habitue, et
+l'on devient un excellent soldat. Ta mère a dû te gâter et te
+dorloter; je suis sur qu'elle t'a nourri de pain d'épice et de
+lait de poule jusqu'à l'âge de dix-huit ans!
+
+--Ma mère, c'est vrai, m'aimait beaucoup. Quand je suis parti,
+elle s'est mise au lit et elle y est restée... Comme alors la vie
+de soldat m'était pénible! tout allait à l'envers. On ne cessait
+de me punir, et pourquoi? J'obéissais à tout le monde, j'étais
+exact, soigneux, je ne buvais pas, je n'empruntais à personne,--
+c'est mauvais, quand un homme commence à emprunter. Et pourtant
+tout le monde autour de moi était si cruel, si dur! Je me fourrais
+quelquefois dans un coin et je sanglotais, je sanglotais. Un jour,
+ou plutôt une nuit, j'étais de garde. C'était l'automne, il
+ventait fort et il faisait si sombre qu'on ne voyait pas un chat.
+Et j'étais si triste, si triste! J'enlève la baïonnette de mon
+fusil et je la pose à côté de moi; puis j'appuie le canon contre
+ma poitrine, et avec le gros orteil du pied,--j'avais ôté ma
+botte,--je presse la détente. Le coup rate: j'examine mon fusil,
+je mets une charge de poudre fraîche, enfin je casse un coin de
+mon briquet et je redresse le canon contre ma poitrine. Eh bien!
+le coup rate de nouveau.--Que faire? me dis-je; je remets ma
+botte, j'ajuste de nouveau ma baïonnette et je me promène de long
+en large, le fusil sur l'épaule. Qu'on m'envoie où l'on voudra,
+mais je ne veux plus être soldat. Au bout d'une demi-heure, arrive
+le capitaine qui faisait la grande ronde. Il vient droit sur moi:
+
+--«Est-ce qu'on se tient comme ça quand on est de garde?»
+J'empoigne mon fusil et je lui plante la baïonnette dans le corps.
+On m'a fait faire quatre mille verstes à pied... C'est comme ça
+que je suis arrivé dans la section particulière.
+
+Il ne mentait pas; je ne comprends pourtant pas pourquoi on l'y
+avait envoyé. Des crimes semblables entraînaient un châtiment
+beaucoup moins sévère.--Sirotkine était le seul des forçats qui
+fût vraiment beau; quant à ses camarades de la section
+particulière,--au nombre de quinze,--ils étaient horribles à
+voir; des physionomies hideuses, dégoûtantes. Les têtes grises
+étaient nombreuses. Je parlerai plus loin de cette bande.
+Sirotkine était souvent en bonne amitié avec Gazine,--le
+cabaretier dont j'ai parlé au commencement de ce chapitre.
+
+Ce Gazine était un être terrible. L'impression qu'il produisait
+sur tout le monde était effrayante, troublante. Il me semblait
+qu'il ne pouvait exister une créature plus féroce, plus
+monstrueuse que lui. J'ai pourtant vu à Tobolsk Kamenef, le
+brigand, qui s'est rendu célèbre par ses crimes. Plus tard, j'ai
+vu Sokolof, forçat évadé, ancien déserteur, et qui était un féroce
+meurtrier. Mais ni l'un ni l'autre ne m'inspirèrent autant de
+dégoût que Gazine. Je croyais avoir sous les yeux une araignée
+énorme, gigantesque, de la taille d'un homme. Il était Tartare; il
+n'y avait pas de forçat qui fût plus fort que lui. C'étaient moins
+par sa taille élevée et sa constitution herculéenne, que par sa
+tête énorme et difforme qu'il inspirait la terreur. Les bruits les
+plus étranges couraient sur son compte: il avait été soldat,
+disait-on; d'autres prétendaient qu'il s'était évadé de
+Nertchinsk, qu'il avait été exilé plusieurs fois en Sibérie, mais
+qu'il s'était toujours enfui. Échoué enfin dans notre bagne, il y
+faisait partie de la section des perpétuels. À ce qu'il parait, il
+aimait à tuer les petits enfants qu'il parvenait à attirer dans un
+endroit écarté; il effrayait alors le bambin, le tourmentait, et
+après avoir pleinement joui de l'effroi et des palpitations du
+pauvre petit, il le tuait lentement, posément, avec délices. On
+avait peut-être imaginé ces horreurs, par suite de la pénible
+impression que produisait ce monstre, mais elles étaient
+vraisemblables et cadraient avec sa physionomie. Cependant lorsque
+Gazine n'était pas ivre, il se conduisait fort convenablement. Il
+était toujours tranquille, ne se querellait jamais, évitait les
+disputes par mépris pour son entourage, absolument comme s'il
+avait eu une haute opinion de lui-même. Il parlait fort peu. Tous
+ses mouvements étaient mesurés, tranquilles, résolus. Son regard
+ne manquait pas d'intelligence, mais l'expression en était cruelle
+et railleuse, comme son sourire. De tous les forçats marchands
+d'eau-de-vie, il était le plus riche. Deux fois par an il
+s'enivrait complètement, et c'est alors que se trahissait toute sa
+féroce brutalité. Il s'animait peu à peu, et taquinait les détenus
+de railleries envenimées, aiguisées longtemps à l'avance; enfin,
+quand il était tout à fait soûl, il avait des accès de rage
+furieuse; il empoignait un couteau et se ruait sur ses camarades.
+Les forçats, qui connaissaient sa vigueur d'Hercule, l'évitaient
+et se garaient, car il se jetait sur le premier venu. On trouva
+pourtant un moyen de le museler. Une dizaine de détenus
+s'élançaient tout à coup sur Gazine et lui portaient des coups
+atroces dans le creux de l'estomac, dans le ventre, sous le coeur,
+jusqu'à ce qu'il perdit connaissance. On aurait tué n'importe qui
+avec un pareil traitement, mais Gazine en réchappait. Quand on
+l'avait bien roué de coups, on l'enveloppait dans sa pelisse et on
+le jetait sur son lit de planches.--«Qu'il cuve son eau-de-vie!»
+--Le lendemain, il se réveillait presque bien portant; il allait
+alors au travail, silencieux et sombre. Chaque fois que Gazine
+s'enivrait, tous les détenus savaient comment la journée finirait
+pour lui. Il le savait également, mais il buvait tout de même.
+Quelques années s'écoulèrent de la sorte. On remarqua que Gazine
+avait jeté sa gourme et qu'il commençait à faiblir. Il ne faisait
+que geindre, se plaignant de différentes maladies. Ses visites à
+l'hôpital étaient de plus en plus fréquentes. «Il se soumet
+enfin», disaient les détenus.
+
+Ce jour-là, Gazine était entré dans la cuisine suivi du petit
+Polonais qui raclait du violon, et que les forçats en goguettes
+louaient pour égayer leur orgie. Il s'arrêta au milieu de la
+salle, silencieux, examinant du regard tous ses camarades, l'un
+après l'autre. Personne ne souffla mot. Quand il m'aperçut avec
+mon compagnon, il nous regarda de son air méchamment railleur et
+sourit, horriblement, de l'air d'un homme satisfait d'une bonne
+farce qu'il vient d'imaginer. Il s'approcha de notre table en
+trébuchant:
+
+--Pourrais-je savoir, dit-il, d'où vous tenez les revenus qui
+vous permettent de boire ici du thé?
+
+J'échangeai un regard avec mon voisin; je compris que le mieux
+était de nous taire et de ne rien répondre. La moindre
+contradiction aurait mis Gazine en fureur.
+
+--Il faut que vous ayez de l'argent..., continua-t-il, il faut
+que vous en ayez gros pour boire du thé; mais, dites donc!
+êtes-vous aux travaux forcés pourboire du thé? Hein! êtes-vous venus
+ici pour en boire? Dites? Répondez un peu pour voir, que je
+vous...
+
+Comprenant que nous nous taisions et que nous avions résolu de ne
+pas faire attention à lui, il accourut, livide et tremblant de
+rage. À deux pas se trouvait une lourde caisse, qui servait à
+mettre le pain coupé pour le dîner et le souper des forçats; son
+contenu suffisait pour le repas de la moitié des détenus. En ce
+moment elle était vide. Il l'empoigna des deux mains et la brandit
+au-dessus de nos têtes. Bien qu'un meurtre ou une tentative de
+meurtre fût une source inépuisable de désagréments pour les
+déportés (car alors les enquêtes, les contre-enquêtes et les
+perquisitions ne cessaient pas), et que ceux-ci empêchassent les
+querelles dont les suites auraient pu être fâcheuses, tout le
+monde se tut et attendit...
+
+Pas un mot en notre faveur! Pas un cri contre Gazine!--La haine
+des détenus contre les gentilshommes était si grande, que chacun
+d'eux jouissait évidemment de nous voir, de nous sentir en
+danger... Un incident heureux termina cette scène qui aurait pu
+devenir tragique; Gazine allait lâcher l'énorme caisse qu'il
+faisait tournoyer, quand un forçat accourut de la caserne où il
+dormait et cria:
+
+--Gazine, on t'a volé ton eau-de-vie!
+
+L'affreux brigand laissa choir la caisse avec un horrible juron et
+se précipita hors de la cuisine.--Allons! Dieu les a sauvés!--
+dirent entre eux les détenus; ils le répétèrent longtemps.
+
+Je n'ai jamais pu savoir si on lui avait volé son eau-de-vie, ou
+si ce n'était qu'une ruse inventée pour nous sauver...
+
+Ce même soir, avant la fermeture des casernes, comme il faisait
+déjà sombre, je me promenais le long de la palissade. Une
+tristesse écrasante me tombait sur l'âme; de tout le temps que
+j'ai passé dans la maison de force, je ne me suis jamais senti
+aussi misérable que ce soir-là. Le premier jour de réclusion est
+toujours le plus dur, où que ce soit, aux travaux forcés ou au
+cachot... Une pensée m'agitait, qui ne m'a pas laissé de répit
+pendant ma déportation,--question insoluble alors et insoluble
+maintenant encore.--je réfléchissais à l'inégalité du châtiment
+pour les mêmes crimes. On ne saurait, en effet, comparer un crime
+à un autre, même par à peu près. Deux meurtriers tuent chacun un
+homme, les circonstances dans lesquelles ces deux crimes ont été
+commis sont minutieusement examinées et pesées. On applique à l'un
+et à l'autre le même châtiment, et pourtant quel abîme entre les
+deux actions! L'un a assassiné pour une bagatelle, pour un oignon,
+--il a tué sur la grande route un paysan qui passait et n'a
+trouvé sur lui qu'un oignon.
+
+--Eh bien, quoi! on m'a envoyé aux travaux forcés pour un paysan
+qui n'avait qu'un oignon.
+
+--Imbécile que tu es! un oignon vaut un kopek. Si tu avais tué
+cent paysans, tu aurais cent kopeks, un rouble, quoi!--Légende
+de prison.
+
+L'autre criminel a tué un débauché qui tyrannisait ou déshonorait
+sa femme, sa soeur, sa fille. Un troisième, vagabond, à demi mort
+de faim, traqué par toute une escouade de police, a défendu sa
+liberté, sa vie. Sera-t-il l'égal du brigand qui assassine des
+enfants par jouissance, pour le plaisir de sentir couler leur sang
+chaud sur ses mains, de les voir frémir dans une dernière
+palpitation d'oiseau, sous le couteau qui déchire leur chair? Eh
+bien! les uns et les autres iront aux travaux forcés. La
+condamnation n'aura peut-être pas une durée égale, mais les
+variétés de peines sont peu nombreuses, tandis qu'il faut compter
+les espèces de crimes par milliers. Autant de caractères, autant
+de crimes différents. Admettons qu'il soit impossible de faire
+disparaître cette première inégalité du châtiment, que le problème
+est insoluble, et qu'en matière de pénalité, c'est la quadrature
+du cercle. Admettons cela. Même si l'on ne tient pas compte de
+cette inégalité, il y en a une autre: celle des conséquences du
+châtiment... Voici un homme qui se consume, qui fond comme une
+bougie. En voilà au contraire un autre qui ne se doutait même pas,
+avant d'être exilé, qu'il put exister une vie si gaie, si
+fainéante,--où il trouverait un cercle aussi agréable d'amis.
+Des individus de cette dernière catégorie se rencontrent aux
+travaux forcés. Prenez maintenant un homme de coeur, d'un esprit
+cultivé et d'une conscience affinée. Ce qu'il ressent le tue plus
+douloureusement que le châtiment matériel. Le jugement qu'il a
+prononcé lui-même sur son crime est plus impitoyable que celui du
+plus sévère tribunal, de la loi la plus draconienne. Il vit côte à
+côte avec un autre forçat qui n'a pas réfléchi une seule fois au
+meurtre qu'il expie, pendant tout le temps de son séjour au bagne,
+qui, peut-être, se croit innocent.--N'y a-t-il pas aussi de
+pauvres diables qui commettent des crimes afin d'être envoyés aux
+travaux forcés et d'échapper ainsi à une liberté incomparablement
+plus pénible que la réclusion? La vie est misérable; on n'a
+peut-être jamais mangé à sa faim; on se tue de travail pour enrichir
+son patron...; au bagne, le travail sera moins ardu, moins
+pénible, on mangera tout son soûl, mieux qu'on ne peut l'espérer
+maintenant. Les jours de fête, on aura de la viande, et puis il y
+a les aumônes, le travail du soir qui fournira quelque argent. Et
+la société qu'on trouve à la maison de force, la comptez-vous pour
+rien? Les forçats sont des gens habiles, rusés, qui savent tout.
+C'est avec une admiration non déguisée que le nouveau venu
+regardera ses camarades de chaîne, il n'a rien vu de pareil, aussi
+s'estimera-t-il dans la meilleure compagnie du monde.
+
+Est-il possible que ces hommes si divers ressentent également le
+châtiment infligé? Mais à quoi bon s'occuper de questions
+insolubles? Le tambour bat, il faut rentrer à la caserne...
+
+
+IV--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite)
+
+On nous contrôla encore une fois, puis on ferma les portes des
+casernes, chacune avec un cadenas particulier, et les détenus
+restèrent enfermés jusqu'à l'aube.
+
+Le contrôle était fait par un sous-officier, accompagné de deux
+soldats. Quand, par hasard, un officier y assistait, on faisait
+ranger les forçats dans la cour; mais, le plus ordinairement, on
+les vérifiait dans les bâtiments mêmes. Comme les soldats se
+trompaient souvent, ils sortaient et rentraient pour nous
+recompter un à un, jusqu'à ce que leur compte fût exact. Ils
+fermaient alors les casernes. Chacune d'elles contenait environ
+trente détenus, aussi était-on fort à l'étroit sur les lits de
+camp. Comme il était trop tôt pour dormir, les forçats se mirent
+au travail.
+
+Outre l'invalide dont j'ai parlé, qui couchait dans notre dortoir
+et représentait pendant la nuit l'administration de la prison, il
+y avait dans chaque caserne un «ancien» désigné par le major en
+récompense de sa bonne conduite. Il n'était pourtant pas rare que
+les anciens eux-mêmes commissent des délits pour lesquels ils
+subissaient la peine du fouet; ils perdaient alors leur rang et se
+voyaient immédiatement remplacés par ceux de leurs camarades dont
+la conduite était satisfaisante. Notre ancien était précisément
+Akim Akimytch; à mon grand étonnement, il tançait vertement les
+détenus, mais ceux-ci ne répondaient à ses remontrances que par
+des railleries. L'invalide, plus avisé, ne se mêlait de rien, et
+s'il ouvrait la bouche, ce n'était jamais que par respect des
+convenances, par acquit de conscience. Il restait assis,
+silencieux, sur sa couchette, occupé à rapetasser de vieilles
+bottes.
+
+Ce jour-là, je fis une remarque dont je pus constater l'exactitude
+par la suite; c'est que tous ceux qui ne sont pas forçats et qui
+ont affaire à ces derniers, quels qu'ils soient,--à commencer
+par les soldats d'escorte et les factionnaires,--considèrent les
+forçats d'un point de vue faux et exagéré; ils s'attendent à ce
+que pour un oui, pour un non, ceux-ci se jettent sur eux, un
+couteau à la main. Les détenus, parfaitement conscients de la
+crainte qu'ils inspirent, montrent une certaine arrogance. Aussi
+le meilleur chef de prison est-il précisément celui qui n'éprouve
+aucune émotion en leur présence. Malgré les airs qu'ils se
+donnent, les forçats eux-mêmes préfèrent qu'on ait confiance en
+eux. On peut même se les attacher en agissant ainsi. J'ai eu plus
+d'une fois l'occasion de remarquer leur étonnement lors de
+l'entrée d'un chef sans escorte dans leur prison, et certainement
+cet étonnement n'a rien que de flatteur: un visiteur intrépide
+impose le respect aux gens du bagne; si un malheur arrive, ce ne
+sera jamais en sa présence. La terreur qu'inspirent les forçats
+est générale, et pourtant je n'y vois aucun fondement; est-ce
+l'aspect du prisonnier, sa mine de franc bandit, qui causent une
+certaine répulsion? Ne serait-ce pas plutôt le sentiment qui vous
+assaille, dès votre entrée dans la prison, à savoir que malgré
+tous les efforts, toutes les mesures prises, il est impossible de
+faire d'un homme vivant un cadavre, d'étouffer ses sentiments, sa
+soif de vengeance et de vie, ses passions et le besoin impérieux
+de les satisfaire? Quoi qu'il en soit, j'affirme qu'il n'y a pas
+lieu de craindre les forçats. Un homme ne se jette ni si vite ni
+si facilement sur son semblable, un couteau à la main. Si des
+accidents arrivent quelquefois, ils sont tellement rares qu'on
+peut déclarer le danger nul. Je ne parle bien entendu que des
+détenus déjà condamnés, qui subissent leur peine, et dont
+quelques-uns sont presque heureux de se trouver enfin au bagne:
+tant une nouvelle forme de vie a toujours d'attrait pour l'homme!
+Ceux-là vivent tranquilles et soumis. Quant aux turbulents, les
+forçats les maintiennent eux-mêmes en repos, et leur arrogance ne
+va jamais trop loin. Le détenu, si hardi et audacieux qu'il soit,
+a peur de tout en prison. Il n'en est pas de même du prévenu dont
+le sort n'est pas décidé. Celui-ci est parfaitement capable de se
+jeter sur n'importe qui, sans motif de haine, uniquement parce
+qu'il doit être fouetté le lendemain; en effet, s'il commet un
+nouveau crime, son affaire se complique, le châtiment est retardé,
+il gagne du temps. Cette agression s'explique, car elle a une
+cause, un but; le forçat, coûte que coûte, veut «changer son
+sort», et cela tout de suite. À ce propos, j'ai été témoin d'un
+fait psychologique bien étrange.
+
+Dans la section des condamnés militaires se trouvait un ancien
+soldat envoyé pour deux ans aux travaux forcés, fieffé fanfaron et
+couard en même temps.--En général, le soldat russe n'est guère
+vantard, car il n'en a pas le temps, alors même qu'il le voudrait.
+Quand il s'en trouve un dans le nombre, c'est toujours un lâche et
+un fripon.--Doutof,--c'était le nom du détenu dont je parle,
+--subit sa peine et rentra de nouveau dans un bataillon de ligne;
+mais comme tous ceux qu'on envoie se corriger à la maison de
+force, il s'y était complètement perverti. Ces _chevaux de retour_
+reviennent au bagne après deux ou trois semaines de liberté, non
+plus pour un temps relativement court, mais pour quinze ou vingt
+ans. Ainsi arriva-t-il pour Doutof. Trois semaines après sa mise
+en liberté, il vola avec effraction l'un de ses camarades et fit
+l'indiscipliné. Il passa en jugement, fut condamné à une sévère
+punition corporelle. Horriblement effrayé, comme un lâche qu'il
+était, par le châtiment prochain, il s'élança un couteau à la main
+sur l'officier de garde qui entrait dans son cachot, la veille du
+jour où il devait passer par les baguettes de sa compagnie. Il
+comprenait parfaitement que, par là, il aggravait son crime et
+augmentait la durée de sa condamnation. Mais tout ce qu'il
+voulait, c'était reculer de quelques jours, de quelques heures au
+moins, l'effroyable minute du châtiment. Il était si lâche qu'il
+ne blessa même pas l'officier avec le couteau qu'il brandissait;
+il n'avait commis cette agression que pour ajouter à son dossier
+un nouveau crime, lequel nécessiterait sa remise en jugement.
+
+L'instant qui précède la punition est terrible pour le condamné
+aux verges. J'ai vu beaucoup de prévenus, la veille du jour fatal.
+Je les rencontrais d'ordinaire à l'hôpital quand j'étais malade,
+ce qui m'arrivait souvent. En Russie, les gens qui montrent le
+plus de compassion pour les forçats sont bien certainement les
+médecins; ils ne font jamais entre les détenus les distinctions
+dont sont coupables les autres personnes en rapport direct avec
+ceux-ci. Seul, peut-être, le peuple lutte de compassion avec les
+docteurs, car il ne reproche jamais au criminel le délit qu'il a
+commis, quel qu'il soit; il le lui pardonne en faveur de la peine
+subie.
+
+Ce n'est pas en vain que le peuple, dans toute la Russie, appelle
+le crime un malheur et le criminel un malheureux. Cette définition
+est expressive, profonde, et d'autant plus importante qu'elle est
+inconsciente, instinctive.--Les médecins sont donc le recours
+naturel des forçats, surtout quand ceux-ci ont à subir une
+punition corporelle... Le prévenu qui a passé en conseil de guerre
+sait à peu près à quel moment la sentence sera exécutée; pour y
+échapper, il se fait envoyer à l'hôpital, afin de reculer de
+quelques jours la terrible minute. Quand il se déclare rétabli, il
+n'ignore pas que, le lendemain de sa sortie de l'hôpital, cette
+minute arrivera; aussi les forçats sont-ils toujours émus ce jour-là.
+Quelques-uns, il est vrai, cherchent par amour-propre à cacher
+leur émotion, mais personne ne se laisse tromper par ce
+faux-semblant de courage. Chacun comprend la cruauté de ce moment,
+et se tait par humanité! J'ai connu un tout jeune forçat, ex-soldat
+condamné pour meurtre, qui devait recevoir le maximum de coups de
+verges. La veille du jour où il devait être fouetté, il résolut de
+boire une bouteille d'eau-de-vie, dans laquelle il avait fait
+infuser du tabac à priser.--Le détenu condamné aux verges a
+toujours bu, avant le moment critique, de l'eau-de-vie, qu'il
+s'est procurée longtemps à l'avance, souvent à un prix fabuleux:
+il se priverait du nécessaire pendant six mois plutôt que de ne
+pas en avaler un quart de litre avant l'exécution. Les forçats
+sont convaincus qu'un homme ivre souffre moins des coups de bâton
+ou de fouet que s'il est de sang-froid.--Je reviens à mon récit.
+Le pauvre diable tomba malade quelques instants après avoir bu sa
+bouteille d'eau-de-vie: il vomit du sang et fut emporté sans
+connaissance à l'hôpital. Sa poitrine fut si déchirée par cet
+accident qu'une phtisie se déclara et emporta le soldat au bout de
+quelques mois. Les docteurs qui le soignaient ne surent jamais la
+cause de sa maladie.
+
+Si les exemples de pusillanimité ne sont pas rares parmi les
+détenus, il faut ajouter aussi qu'on en trouve dont l'intrépidité
+étonne. Je me souviens de plusieurs traits de fermeté qui allaient
+jusqu'à l'insensibilité. L'arrivée d'un effroyable bandit à
+l'hôpital est restée gravée dans ma mémoire. Par un beau jour
+d'été, le bruit se répandit dans notre infirmerie que le fameux
+brigand Orlof devait être fustigé le soir même et qu'on
+l'amènerait ensuite à l'ambulance. Les détenus qui se trouvaient à
+l'hôpital affirmaient que l'exécution serait cruelle, aussi tout
+le monde était-il ému; moi-même, je l'avoue, j'attendais avec
+curiosité l'arrivée de ce brigand dont on racontait des choses
+inouïes. C'était un malfaiteur comme il y en a peu, capable
+d'assassiner de sang-froid des vieillards et des enfants; il était
+doué d'une force de volonté indomptable et plein d'une
+orgueilleuse conscience de sa force. Comme il était coupable de
+plusieurs crimes, il avait été condamné à passer par les
+baguettes. On l'amena ou plutôt on l'apporta vers le soir; la
+salle était déjà plongée dans l'obscurité, on allumait les
+chandelles. Orlof était excessivement pâle, presque sans
+connaissance, avec des cheveux épais et bouclés d'un noir mat,
+sans reflet. Son dos était tout écorché et enflé, bleu, avec des
+taches de sang. Les détenus le soignèrent pendant toute cette
+nuit; ils lui changèrent ses compresses, le couchèrent sur le
+côté, lui préparèrent la lotion ordonnée par le médecin, en un
+mot, ils eurent pour lui autant de sollicitude que pour un parent
+ou un bienfaiteur.
+
+Le lendemain, il reprit entièrement ses sens, et fit un ou deux
+tours dans la salle. Cela m'étonna fort, car il était anéanti et
+sans force quand on l'avait apporté; il avait reçu la moitié du
+nombre de coups de baguettes fixé par l'arrêt. Le docteur avait
+fait cesser l'exécution, convaincu que si on la continuait, la
+mort d'Orlof devenait inévitable. Ce criminel était de
+constitution débile, affaibli par une longue réclusion. Qui a vu
+des détenus condamnés aux verges se souviendra toujours de leurs
+visages maigres et épuisés, de leurs regards enfiévrés. Orlof fut
+bientôt rétabli: sa puissante énergie avait évidemment aidé à
+remonter son organisme; ce n'était pas un homme ordinaire. Par
+curiosité je fis sa connaissance et je pus l'étudier à loisir
+pendant toute une semaine. De ma vie je n'ai rencontré un homme
+dont la volonté fût plus ferme, plus inflexible. J'avais vu à
+Tobolsk une célébrité du même genre, un ancien chef de brigands.
+Celui-là était une véritable bête fauve; en le frôlant, sans même
+le connaître, on pressentait en lui une créature dangereuse. Ce
+qui m'effrayait surtout, c'était sa stupidité; la matière en lui
+avait tellement pris le dessus sur l'esprit, qu'on voyait du
+premier regard que rien n'existait plus pour lui, si ce n'est la
+satisfaction brutale de ses besoins physiques. Je suis certain
+pourtant que Korenef,--ainsi s'appelait ce brigand,--se serait
+évanoui en s'entendant condamner à un châtiment corporel aussi
+rigoureux que celui d'Orlof; et il eût égorgé le premier venu sans
+sourciller. Orlof, au contraire, était une éclatante victoire de
+l'esprit sur la chair. Cet homme se commandait parfaitement: il
+n'avait que du mépris pour les punitions et ne craignait rien au
+monde. Ce qui dominait en lui, c'était une énergie sans bornes,
+une soif de vengeance, une activité, une volonté inébranlables
+quand il s'agissait d'atteindre un but. Je fus étonné de son air
+hautain, il regardait tout du haut de sa grandeur, non pas qu'il
+prit la peine de poser; cet orgueil était inné en lui. Je ne pense
+pas que personne ait jamais eu quelque influence sur lui. Il
+regardait tout d'un oeil impassible, comme si rien au monde ne
+pouvait l'étonner. Il savait fort bien que les autres déportés le
+respectaient, mais il n'en profitait nullement pour se donner de
+grands airs. Et pourtant la vanité et l'outrecuidance sont des
+défauts dont aucun forçat n'est exempt. Il était intelligent; sa
+franchise étrange ne ressemblait nullement à du bavardage. Il
+répondit sans détour à toutes les questions que je lui posai: il
+m'avoua qu'il attendait avec impatience son rétablissement, afin
+d'en finir avec la punition qu'il devait subir.--«Maintenant, me
+dit-il en clignant de l'oeil, c'est fini! je recevrai mon reste et
+l'on m'enverra à Nertchinsk avec un convoi de détenus, j'en
+profiterai pour m'enfuir. Je m'évaderai, pour sûr! Si seulement
+mon dos se cicatrisait plus vite!» Pendant cinq jours, il brûla
+d'impatience d'être en état de quitter l'hôpital. Il était
+quelquefois gai et de bonne humeur. Je profitai de ces éclaircies
+pour l'interroger sur ses aventures. Il fronçait légèrement les
+sourcils, mais il répondit toujours avec sincérité à mes
+questions. Quand il comprit que j'essayais de le pénétrer et de
+trouver en lui quelques traces de repentir, il me regarda d'un air
+hautain et méprisant, comme si j'eusse été un gamin un peu bête,
+auquel il faisait trop d'honneur en causant. Je surpris sur son
+visage une sorte de compassion pour moi. Au bout d'un instant il
+se mit à rire à gorge déployée, mais sans la moindre ironie;
+j'imagine que plus d'une fois, il a dû rire tout haut, quand mes
+paroles lui revenaient à la mémoire. Il se fit inscrire enfin pour
+la sortie, bien que son dos ne fût pas entièrement cicatrisé;
+comme j'étais presque rétabli, nous quittâmes ensemble
+l'infirmerie: je rentrai à la maison de force, tandis qu'on
+l'incarcérait au poste où il avait été enfermé auparavant. En me
+quittant, il me serra la main, ce qui à ses yeux était une marque
+de haute confiance. Je pense qu'il agit ainsi parce qu'il était
+bien disposé en ce moment-là. En réalité, il devait me mépriser,
+car j'étais un être faible, pitoyable sous tous les rapports, et
+qui se résignait à son sort. Le lendemain, il subit la seconde
+moitié de sa punition...
+
+Quand on eut fermé sur nous les portes de notre caserne, elle
+prit, en moins de rien, un tout autre aspect, celui d'une demeure
+véritable, d'un foyer domestique. Alors seulement je vis mes
+camarades les forçats chez eux. Pendant la journée, les
+sous-officiers ou quelque autre supérieur pouvaient arriver à
+l'improviste, aussi leur contenance était-elle tout autre;
+toujours sur le qui-vive, ils n'avaient l'air rassuré qu'à demi.
+Une fois qu'on eut poussé les verrous et fermé la porte au
+cadenas, chacun s'assit à sa place et se mit au travail. La
+caserne s'éclaira d'une façon inattendue: chaque forçat avait sa
+bougie et son chandelier de bois. Les uns piquaient des bottes,
+les autres cousaient des vêtements quelconques.
+
+L'air déjà méphitique se corrompait de plus en plus. Quelques
+détenus accroupis dans un coin jouaient aux cartes sur un tapis
+déroulé. Dans chaque caserne il y avait un détenu qui possédait un
+tapis long de quatre-vingts centimètres, une chandelle et des
+cartes horriblement poisseuses et graisseuses. Cela s'appelait «un
+jeu». Le propriétaire des cartes recevait des joueurs quinze
+kopeks par nuit; c'était là son commerce. On jouait d'ordinaire
+«aux trois feuilles», à la _gorka_, c'est-à-dire à des jeux de
+hasard. Chaque joueur posait devant lui une pile de monnaie de
+cuivre,--toute sa fortune,--et ne se relevait que quand il
+était à sec ou qu'il avait fait sauter la banque. Le jeu se
+prolongeait fort tard dans la nuit; l'aube se levait quelquefois
+sur nos joueurs qui n'avaient pas fini leur partie, souvent même
+elle ne cessait que quelques minutes avant l'ouverture des portes.
+Dans notre salle il y avait,--comme dans toutes les autres, du
+reste,--des mendiants ruinés par le jeu et la boisson, ou plutôt
+des mendiants «innés». Je dis «innés» et je maintiens mon
+expression. En effet, dans notre peuple et dans n'importe quelle
+condition, il y a et il y aura toujours de ces personnalités
+étranges et paisibles, dont la destinée est de rester toujours
+mendiants. Ils sont pauvres diables toute leur vie, hébétés et
+accablés, ils restent sous la domination, sous la tutelle de
+quelqu'un, principalement des prodigues et des parvenus enrichis.
+Tout effort, toute initiative est un fardeau pour eux. Ils ne
+vivent qu'à la condition de ne rien entreprendre eux-mêmes, mais
+de toujours servir, de toujours vivre par la volonté d'un autre;
+ils sont destinés à agir par et pour les autres. Nulle
+circonstance ne peut les enrichir, même la plus inattendue, ils
+sont toujours mendiants. J'ai rencontré de ces gens dans toutes
+les classes de la société, dans toutes les coteries, dans toutes
+les associations, même dans le monde littéraire. On les trouve
+dans chaque prison, dans chaque caserne.
+
+Aussitôt qu'un jeu se formait, on appelait un de ces mendiants qui
+était indispensable aux joueurs; il recevait cinq kopeks argent
+pour toute une nuit de travail, et quel travail! cela consistait à
+monter la garde dans le vestibule, par un froid de trente degrés
+Réaumur, dans une obscurité complète pendant six ou sept heures.
+Le guetteur épiait là le moindre bruit, car le major ou les
+officiers de garde faisaient quelquefois leur ronde assez tard
+dans la nuit. Ils arrivaient en tapinois et surprenaient en
+flagrant délit de désobéissance les joueurs et les travailleurs,
+grâce à la lumière des chandelles que l'on pouvait distinguer de
+la cour. Quand on entendait la clef grincer dans le cadenas qui
+fermait la porte, il était trop tard pour se cacher, éteindre les
+chandelles et s'étendre sur les planches. De pareilles surprises
+étaient fort rares. Cinq kopeks étaient un salaire dérisoire, même
+dans notre maison de force, et néanmoins l'exigence et la dureté
+des joueurs m'étonnaient toujours en ce cas, ainsi que dans bien
+d'autres.--«Tu es payé, tu dois nous servir!» C'était là un
+argument qui ne souffrait pas de réplique. Il suffisait d'avoir
+payé quelques sous à quelqu'un pour profiter de lui le plus
+possible, et même exiger de la reconnaissance. Plus d'une fois,
+j'eus l'occasion de voir des forçats dépenser leur argent sans
+compter, à tort et à travers, et tromper leur «serviteur»; j'ai vu
+cela dans mainte prison à plusieurs reprises.
+
+J'ai déjà dit qu'à part les joueurs tout le monde travaillait:
+cinq détenus seuls restèrent complètement oisifs, et se couchèrent
+presque immédiatement. Ma place sur les planches se trouvait près
+de la porte. Au-dessous de moi, celle d'Akim Akimytch; quand nous
+étions couchés, nos têtes se touchaient. Il travailla jusqu'à dix
+ou onze heures à coller une lanterne multicolore qu'un habitant de
+la ville lui avait commandée et pour laquelle il devait être
+grassement payé. Il excellait dans ce travail, qu'il exécutait
+méthodiquement, sans relâche; quand il eut fini, il serra
+soigneusement ses outils, déroula son matelas, fit sa prière et
+s'endormit du sommeil du juste. Il poussait l'ordre et la minutie
+jusqu'au pédantisme, et devait s'estimer dans son for intérieur un
+homme de tête, comme c'est le cas des gens bornés et médiocres. Il
+ne me plut pas au premier abord, bien qu'il me donnât beaucoup à
+penser ce jour-là; je m'étonnais qu'un pareil homme se trouvât
+dans une maison de force au lieu d'avoir fait une brillante
+carrière. Je parlerai plus d'une fois d'Akim Akimytch dans la
+suite de mon récit.
+
+Mais il me faut décrire le personnel de notre caserne. J'étais
+appelé à y vivre nombre d'années; ceux qui m'entouraient devaient
+être mes camarades de toutes les minutes. On conçoit que je les
+regardais avec une curiosité avide! À ma gauche, dormait une bande
+de montagnards du Caucase, presque tous exilés pour leurs
+brigandages, et condamnés à des peines différentes: il y avait là
+deux Lezghines, un Tcherkesse et trois Tartares du Daghestan. Le
+Tcherkesse était un être morose et sombre, qui ne parlait presque
+jamais et vous regardait en dessous, de son mauvais sourire de
+bête venimeuse. Un des Lezghines, un vieillard au nez aquilin,
+long et mince, paraissait un franc bandit. En revanche, l'autre
+Lezghine, Nourra, fit sur moi l'impression la plus favorable et la
+plus consolante. De taille moyenne, encore jeune, bâti en Hercule,
+avec des cheveux blonds et des yeux de pervenche, il avait le nez
+légèrement retroussé, les traits quelque peu finnois: comme tous
+les cavaliers, il marchait la pointe des pieds en dedans. Son
+corps était zébré de cicatrices, labouré de coups de baïonnette et
+de balles; quoique montagnard soumis du Caucase, il s'était joint
+aux rebelles, avec lesquels il opérait de continuelles incursions
+sur notre territoire.
+
+Tout le monde l'aimait dans le bagne à cause, de sa gaieté et de
+son affabilité. Il travaillait sans murmurer, toujours paisible et
+serein; les vols, les friponneries et l'ivrognerie le dégoûtaient
+ou le mettaient en fureur; en un mot, il ne pouvait souffrir ce
+qui était malhonnête; il ne cherchait querelle à personne, il se
+détournait seulement avec indignation. Pendant sa réclusion, il ne
+vola ni ne commit aucune mauvaise action. D'une piété fervente, il
+récitait religieusement ses prières chaque soir, observait tous
+les jeûnes mahométans, en vrai fanatique, et passait des nuits
+entières à prier. Tout le monde l'aimait et le tenait pour
+sincèrement honnête. «Nourra est un lion!» disaient les forçats.
+Ce nom de Lion lui resta. Il était parfaitement convaincu qu'une
+fois sa condamnation purgée, on le renverrait au Caucase: à vrai
+dire, il ne vivait que de cette espérance: je crois qu'il serait
+mort, si on l'en avait privé. Je le remarquai le jour même de mon
+arrivée à la maison de force. Comment n'aurait-on pas distingué
+cette douce et honnête figure au milieu des visages sombres,
+rébarbatifs ou sardoniques? Pendant la première demi-heure, il
+passa à côté de moi et me frappa doucement l'épaule en me souriant
+d'un air débonnaire. Je ne compris pas tout d'abord ce qu'il
+voulait me dire, car il parlait fort mal le russe; mais bientôt
+après, il repassa de nouveau et me tapa encore sur l'épaule avec
+son sourire amical. Pendant trois jours, il répéta cette manoeuvre
+singulière; comme je le devinai par la suite, il m'indiquait par
+là qu'il avait pitié de moi et qu'il sentait combien devaient
+m'être pénibles ces premiers instants: il voulait me témoigner sa
+sympathie, me remonter le moral et m'assurer de sa protection. Bon
+et naïf Nourra!
+
+Des trois Tartares du Daghestan, tous frères, les deux aînés
+étaient des hommes faits, tandis que le cadet, Aléi, n'avait pas
+plus de vingt-deux ans; à le voir, on l'aurait cru plus jeune. Il
+dormait à côté de moi. Son visage intelligent et franc, naïvement
+débonnaire, m'attira tout d'abord; je remerciai la destinée de me
+l'avoir donné pour voisin au lieu de quelque autre détenu. Son âme
+tout entière se lisait sur sa belle figure ouverte. Son sourire si
+confiant avait tant de simplicité enfantine, ses grands yeux noirs
+étaient si caressants, si tendres, que j'éprouvais toujours un
+plaisir particulier à le regarder, et cela me soulageait dans les
+instants de tristesse et d'angoisse. Dans son pays, son frère aîné
+(il en avait cinq, dont deux se trouvaient aux mines en Sibérie)
+lui avait ordonné un jour de prendre son yatagan, de monter à
+cheval et de le suivre. Le respect des montagnards pour leurs
+aînés est si grand que le jeune Aléi n'osa pas demander le but de
+l'expédition; il n'en eut peut-être même pas l'idée. Ses frères ne
+jugèrent pas non plus nécessaire de le lui dire. Ils allaient
+piller la caravane d'un riche marchand arménien, qu'ils réussirent
+en effet à mettre en déroute; ils assassinèrent le marchand et
+dérobèrent ses marchandises. Malheureusement pour eux, leur acte
+de brigandage fut découvert: on les jugea, on les fouetta, puis on
+les envoya en Sibérie, aux travaux forcés. Le tribunal n'admit de
+circonstances atténuantes qu'en faveur d'Aléi, qui fut condamné au
+minimum de la peine: quatre ans de réclusion. Ses frères
+l'aimaient beaucoup: leur affection était plutôt paternelle que
+fraternelle. Il était l'unique consolation de leur exil; mornes et
+tristes d'ordinaire, ils lui souriaient toujours; quand ils lui
+parlaient,--ce qui était fort rare, car ils le tenaient pour un
+enfant auquel on ne peut rien dire de sérieux,--leur visage
+rébarbatif s'éclaircissait; je devinais qu'ils lui parlaient
+toujours d'un ton badin, comme à un bébé; lorsqu'il leur
+répondait, les frères échangeaient un coup d'oeil et souriaient
+d'un air bonhomme. Il n'aurait pas osé leur adresser la parole, à
+cause de son respect pour eux. Comment ce jeune homme put
+conserver son coeur tendre, son honnêteté native, sa franche
+cordialité sans se pervertir et se corrompre, pendant tout le
+temps de ses travaux forcés, cela est presque inexplicable. Malgré
+toute sa douceur, il avait une nature forte et stoïque, comme je
+pus m'en assurer plus tard. Chaste comme une jeune fille, toute
+action vile, cynique, honteuse ou injuste, enflammait
+d'indignation ses beaux yeux noirs, qui en devenaient plus beaux
+encore. Sans être de ceux qui se seraient laissés impunément
+offenser, il évitait les querelles, les injures, et conservait
+toute sa dignité. Avec qui se serait-il querellé du reste? Tout le
+monde l'aimait et le caressait. Il ne fut tout d'abord que poli
+avec moi, mais peu à peu nous en vînmes à causer le soir; quelques
+mois lui avaient suffi pour apprendre parfaitement le russe,
+tandis que ses frères ne parvinrent jamais à parler correctement
+cette langue. Je vis en lui un jeune homme extraordinairement
+intelligent, en même temps que modeste et délicat, et fort
+raisonnable. Aléi était un être d'exception, et je me souviens
+toujours de ma rencontra avec lui comme d'une des meilleures
+fortunes de ma vie. Il y a de ces natures si spontanément belles,
+et douées par Dieu de si grandes qualités, que l'idée de les voir
+se pervertir semble absurde. On est toujours tranquille sur leur
+compte, aussi n'ai-je jamais rien craint pour Aléi. Où est-il
+maintenant?
+
+Un jour, assez longtemps après mon arrivée à la maison de force,
+j'étais étendu sur mon lit de camp; de pénibles pensées
+m'agitaient. Aléi, toujours laborieux, ne travaillait pas en ce
+moment. L'heure du sommeil n'était pas encore arrivée. Les frères
+célébraient une fête musulmane, aussi restaient-ils inactifs. Aléi
+était couché, la tête entre ses deux mains, en train de rêver.
+Tout à coup il me demande:
+
+--Eh bien, tu es très-triste?
+
+Je le regardai avec curiosité; cette question d'Aléi, toujours si
+délicat, si plein de tact, me parut étrange; mais je l'examinai
+plus attentivement, je remarquai tant de chagrin, de souffrance
+intime sur son visage, souffrance éveillée sans doute par les
+souvenirs qui se présentaient à sa mémoire, que je compris qu'en
+ce moment lui-même était désolé. Je lui en fis la remarque. Il
+soupira profondément et sourit d'un air mélancolique. J'aimais son
+sourire toujours gracieux et cordial: quand il riait, il montrait
+deux rangées de dents que la première beauté du monde eût pu lui
+envier.
+
+--Tu te rappelais probablement, Aléi, comment on célèbre cette
+fête au Daghestan? hein? il fait bon là-bas?
+
+--Oui, fit-il avec enthousiasme, et ses yeux rayonnaient. Comment
+as-tu pu deviner que je rêvais à cela?
+
+--Comment ne pas le deviner? Est-ce qu'il ne fait pas meilleur
+là-bas qu'ici?
+
+--Oh! pourquoi me dis-tu cela?
+
+--Quelles belles fleurs il y a dans votre pays, n'est-ce pas?
+c'est un vrai paradis?
+
+--Tais-toi! tais-toi! je t'en prie. Il était vivement ému.
+
+--Écoute, Aléi, tu avais une soeur?
+
+--Oui, pourquoi me demandes-tu cela?
+
+--Elle doit être bien belle, si elle te ressemble.
+
+--Oh! il n'y a pas de comparaison à faire entre nous deux. Dans
+tout le Daghestan, on ne trouvera pas une seule fille aussi belle.
+Quelle beauté que ma soeur! Je suis sûr que tu n'en as jamais vu
+de pareille. Et puis, ma mère était aussi très-belle.
+
+--Et ta mère t'aimait?
+
+--Que dis-tu? Assurément, elle est morte de chagrin; elle
+m'aimait tant! J'étais son préféré; oui, elle m'aimait plus que ma
+soeur, plus que tous les autres. Cette nuit, en songe, elle est
+venue vers moi; elle a versé des larmes sur ma tête.
+
+Il se tut, et de toute la soirée il n'ouvrit pas la bouche; mais à
+partir de ce moment il rechercha ma compagnie et ma conversation,
+bien que, par respect, il ne se permit jamais de m'adresser le
+premier la parole. En revanche, il était heureux quand je
+m'entretenais avec lui. Il parlait souvent du Caucase, de sa vie
+passée. Ses frères ne lui défendaient pas de causer avec moi, je
+crois même que cela leur était agréable. Quand ils virent que je
+me prenais d'affection pour Aléi, ils devinrent eux-mêmes beaucoup
+plus affables pour moi.
+
+Aléi m'aidait souvent aux travaux; à la caserne il faisait ce
+qu'il croyait devoir m'être agréable et me procurer quelque
+soulagement; il n'y avait dans ces attentions ni servilité ni
+espoir d'un avantage quelconque, mais seulement un sentiment
+chaleureux et cordial qu'il ne cachait nullement. Il avait une
+aptitude extraordinaire pour les arts mécaniques; il avait appris
+à coudre fort passablement le linge, et à raccommoder les bottes;
+il connaissait même quelque peu de menuiserie,--ce qu'on en
+pouvait apprendre à la maison de force. Ses frères étaient fiers
+de lui.
+
+--Écoute, Aléi, lui dis-je un jour, pourquoi n'apprends-tu pas à
+lire et à écrire le russe? Cela pourrait t'être fort utile plus
+tard ici en Sibérie.
+
+--Je le voudrais bien, niais qui m'instruira?
+
+--Ceux qui savent lire et écrire ne manquent pas ici. Si tu veux,
+je t'instruirai moi-même.
+
+--Oh! apprends-moi à lire, je t'en prie, fit Aléi en se
+soulevant. Il joignit les mains en me regardant d'un air
+suppliant.
+
+Nous nous mîmes à l'oeuvre le lendemain soir. J'avais avec moi une
+traduction russe du Nouveau Testament, l'unique livre qui ne fût
+pas défendu à la maison de force. Avec ce seul livre, sans
+alphabet, Aléi apprit à lire en quelques semaines. Au bout de
+trois mois il comprenait parfaitement le langage écrit, car il
+apportait à l'étude un feu, un entraînement extraordinaires.
+
+Un jour, nous lûmes ensemble, en entier, le Sermon sur la
+montagne. Je remarquai qu'il lisait certains passages d'un ton
+particulièrement pénétré; je lui demandai alors si ce qu'il venait
+de lire lui plaisait. Il me lança un coup d'oeil, et son visage
+s'enflamma d'une rougeur subite.
+
+--Oh! oui, Jésus est un saint prophète, il parle la langue de
+Dieu. Comme c'est beau!
+
+--Mais dis-moi ce qui te plaît le mieux.
+
+--Le passage où il est dit: «Pardonnez, aimez, aimez vos ennemis,
+n'offensez pas.» Ah! comme il parle bien!
+
+Il se tourna vers ses frères, qui écoutaient notre conversation,
+et leur dit quelques mots avec chaleur. Ils causèrent longtemps,
+sérieusement, approuvant parfois leur jeune frère d'un hochement
+de tête, puis, avec un sourire grave et bienveillant, un sourire
+tout musulman (j'aime beaucoup la gravité de ce sourire), ils
+m'assurèrent que Isou (Jésus) était un grand prophète. Il avait
+fait de grands miracles, créé un oiseau d'un peu d'argile sur
+lequel il avait soufflé la vie, et cet oiseau s'était envolé...
+Cela était écrit dans leurs livres. Ils étaient convaincus qu'ils
+me feraient un grand plaisir en louant Isou; quant à Aléi, il
+était heureux de voir ses frères m'approuver et me procurer ce
+qu'il estimait être une satisfaction pour moi. Le succès que j'eus
+avec mon élève en lui apprenant à écrire fut vraiment admirable.
+Aléi s'était procuré du papier (à ses frais, car il n'avait pas
+voulu que je fisse cette dépense), des plumes, de l'encre; en
+moins de deux mois, il apprit à écrire. Les frères eux-mêmes
+furent étonnés d'aussi rapides progrès. Leur orgueil et leur
+contentement n'avaient plus e bornes; ils ne savaient trop comment
+me manifester leur reconnaissance. Au chantier, s'il nous arrivait
+de travailler ensemble, c'était à qui m'aiderait: ils regardaient
+cela comme un plaisir. Je ne parle pas d'Aléi; il nourrissait pour
+moi une affection aussi profonde que pour ses frères. Je
+n'oublierai jamais le jour où il fut libéré. Il me conduisit hors
+de la caserne, se jeta à mon cou et sanglota. Il ne m'avait jamais
+embrassé, et n'avait jamais pleuré devant moi.
+
+--Tu as tant fait pour moi, tant fait! disait-il, que ni mon
+père, ni ma mère n'ont été meilleurs à mon égard: «tu as fait de
+moi un homme, Dieu te bénira; je ne t'oublierai jamais, jamais...»
+
+Où est-il maintenant? Où est mon bon, mon cher, cher Aléi?...
+
+Outre les Circassiens, nous avions encore dans notre caserne un
+certain nombre de Polonais qui faisaient bande à part; ils
+n'avaient presque pas de rapports avec les autres forçats. J'ai
+déjà dit que grâce à leur exclusivisme, à leur haine pour les
+déportés russes, ils étaient haïs de tout le monde; c'étaient des
+natures tourmentées, maladives. Ils étaient au nombre de six;
+parmi eux se trouvaient des hommes instruits, dont je parlerai
+plus en détail dans la suite de mon récit. C'est d'eux que pendant
+les derniers temps de ma réclusion, je tins quelques livres. Le
+premier ouvrage que je lus me fit une impression étrange,
+profonde... Je parlerai plus loin de ces sensations, que je
+considère comme très-curieuses; mois on aura de la peine à les
+comprendre, j'en suis certain, car on ne peut juger de certaines
+choses, si on ne les a pas éprouvées soi-même. Il me suffira de
+dire que les privations intellectuelles sont plus pénibles à
+supporter que les tourments physiques les plus effroyables.
+L'homme du peuple envoyé au bagne se retrouve dans sa société,
+peut-être même dans une société plus développée. Il perd beaucoup
+son coin natal, sa famille, mais son milieu reste le même. Un
+homme instruit, condamné par la loi à la même peine que l'homme du
+peuple, souffre incomparablement plus que ce dernier. Il doit
+étouffer tous ses besoins, toutes ses habitudes, il faut qu'il
+descende dans un milieu inférieur et insuffisant, qu'il
+s'accoutume à respirer un autre air...
+
+C'est un poisson jeté sur le sable. Le châtiment qu'il subit, égal
+pour tous les criminels, suivant l'esprit de la loi, est souvent
+dix fois plus douloureux et plus poignant pour lui que pour
+l'homme du peuple. C'est une vérité incontestable, alors même
+qu'on ne parlerait que des habitudes matérielles qu'il lui faut
+sacrifier.
+
+Mais ces Polonais formaient une bande à part. Ils vivaient
+ensemble; de tous les forçats de notre caserne, ils n'aimaient
+qu'un Juif, et encore, parce qu'il les amusait. Notre Juif était
+du reste généralement aimé, bien que tous se moquassent de lui.
+Nous n'en avions qu'un seul, et maintenant encore je ne puis me
+souvenir de lui sans rire. Chaque fois que je le regardais, je me
+rappelais le Juif Iankel que Gogol a dépeint dans _Tarass Boulba_,
+et qui, une fois déshabillé et prêt à se coucher avec sa Juive,
+dans une sorte d'armoire, ressemblait fort à un poulet. Içaï
+Fomitch et un poulet déplumé se ressemblaient comme deux gouttes
+d'eau. Il était déjà d'un certain âge,--cinquante ans environ,
+--petit et faible, rusé et en même temps fort bête, hardi,
+outrecuidant, quoique horriblement couard. Sa figure était criblée
+de rides; il avait sur le front et les joues les stigmates de la
+brûlure qu'il avait subie au pilori. Je n'ai jamais pu m'expliquer
+comment il avait pu supporter soixante coups de fouet, car il
+était condamné pour meurtre. Il portait sur lui une ordonnance
+médicale, qui lui avait été remise par d'autres Juifs, aussitôt
+après son exécution au pilori. Grâce à l'onguent prescrit par
+cette ordonnance, les stigmates devaient disparaître en moins de
+deux semaines, mais il n'osait pas l'employer; il attendait
+l'expiration de ses vingt ans de réclusion après lesquels il
+devait devenir colon, pour utiliser son bienheureux onguent.--
+«Sans cela, ze ne pourrais pas me marier, et il faut absolument
+que ze me marie.» Nous étions de grands amis. Sa bonne humeur
+était intarissable, la vie de la maison de force ne lui semblait
+pas trop pénible. Orfèvre de son métier, il était assailli de
+commandes, car il n'y avait pas de bijoutier dans notre ville; il
+échappait ainsi aux gros travaux. Comme de juste, il prêtait sur
+gages, à la petite semaine, aux forçats, qui lui payaient de gros
+intérêts. Il était arrivé en prison avant moi; un des Polonais me
+raconta son entrée triomphale. C'est toute une histoire que je
+rapporterai plus loin, car je reviendrai sur le compte d'Içaï
+Fomitch.
+
+Quant aux autres prisonniers, c'étaient d'abord quatre
+Vieux-croyants, parmi lesquels se trouvait le vieillard de Starodoub,
+deux ou trois Petits-Russiens, gens fort moroses, puis un jeune
+forçat au visage délicat et au nez fin, âgé de vingt-trois ans, et
+qui avait déjà commis huit assassinats; ensuite une bande de faux
+monnayeurs, dont l'un était le bouffon de notre caserne, et enfin
+quelques condamnés sombres et chagrins, rasés et défigurés,
+toujours silencieux et pleins d'envie: ils regardaient de travers
+tout ce qui les entourait et devaient encore regarder et envier,
+avec le même froncement de sourcils, pendant de longues années. Je
+ne fis qu'entrevoir tout cela, le soir désolé de mon arrivée à la
+maison de force, au milieu d'une fumée épaisse, d'un air
+méphitique, de jurements obscènes accompagnés de bruits de
+chaînes, d'insultes et de rires cyniques. Je m'étendis sur les
+planches nues, la tête appuyée sur mon habit roulé (je n'avais pas
+alors d'oreiller), et je me couvris de ma touloupe; mais par suite
+des pénibles impressions de cette première journée, je ne pus
+m'endormir tout de suite. Ma vie nouvelle ne faisait que
+commencer. L'avenir me réservait beaucoup de choses que je n'avais
+pas prévues, et auxquelles je n'avais jamais pensé.
+
+
+V--LE PREMIER MOIS.
+
+Trois jours après mon arrivée, je reçus l'ordre d'aller au
+travail. L'impression qui m'est restée de ce jour est encore
+très-nette, bien qu'elle n'ait rien présenté de particulier, si l'on
+ne prend pas en considération ce que ma position avait en elle-même
+d'extraordinaire. Mais c'étaient les premières sensations: à ce
+moment encore, je regardais tout avec curiosité. Ces trois
+premières journées furent certainement les plus pénibles de ma
+réclusion.--«Mes pérégrinations sont finies, me disais-je à
+chaque instant; me voici arrivé au bagne, mon port pour de longues
+années. C'est ici le coin où je dois vivre; j'y entre le coeur
+navré et plein de défiance... Qui sait? quand il me faudra le
+quitter, peut-être le regretterai-je sincèrement», ajoutais-je,
+poussé par cette maligne jouissance qui vous excite à fouiller
+votre plaie, comme pour en savourer les souffrances; on trouve
+quelquefois une jouissance aiguë dans la conscience de l'immensité
+de son propre malheur. La pensée que je pourrais regretter ce
+séjour m'effrayait moi-même. Déjà alors je pressentais à quel
+degré incroyable l'homme est un animal d'accoutumance. Mais ce
+n'était que l'avenir, tandis que le présent qui m'entourait était
+hostile et terrible. Il me semblait du moins qu'il en était ainsi.
+
+La curiosité sauvage avec laquelle m'examinaient mes camarades les
+forçats, leur dureté envers un ex-gentilhomme qui entrait dans
+leur corporation, dureté qui était parfois de la haine,--tout
+cela me tourmentait tellement que je désirais moi-même aller au
+travail, afin de mesurer d'un seul coup l'étendue de mon malheur,
+de vivre comme les autres et de tomber avec eux dans la même
+ornière. Beaucoup de faits m'échappaient, et je ne savais pas
+encore démêler de l'hostilité générale la sympathie que l'on me
+manifestait. Du reste, l'affabilité et la bienveillance que
+m'avaient témoignées certains forçats, me rendirent un peu de
+courage et me ranimèrent. Le plus aimable à mon égard fut Akim
+Akimytch. Je remarquai bientôt aussi quelques bonnes et douces
+figures dans la foule sombre et haineuse des autres.--«On trouve
+partout des méchants, mais, même parmi les méchants, il y a du
+bon, me hâtai-je de penser en guise de consolation. Qui sait? ces
+gens ne sont peut-être pas pires que les autres qui sont libres.»
+Tout en pensant ainsi, je hochais la tête, et pourtant, mon Dieu!
+je ne savais pas combien j'avais raison.
+
+Le forçat Souchiloff par exemple: un homme que je n'appris à
+connaître que beaucoup plus tard, quoiqu'il fût presque toujours
+dans mon voisinage pendant tout mon temps. Dès que je parle des
+forçats qui ne sont pas pires que les autres, involontairement je
+pense à lui. Il me servait, ainsi qu'un autre détenu nommé Osip,
+qu'Akim Akimytch m'avait recommandé dès mon entrée en prison: pour
+trente kopeks par mois, cet homme s'engageait à me cuisiner un
+dîner à part, au cas où l'ordinaire de la prison me dégoûterait et
+où je pourrais me nourrir à mon compte. Osip était un des quatre
+cuisiniers désignés par les détenus dans nos deux cuisines: entre
+parenthèses, ils pouvaient accepter ou refuser ces fonctions et
+les quitter quand bon leur semblait. Les cuisiniers n'allaient pas
+aux travaux de fatigue; leur emploi consistait à faire le pain et
+la soupe aux choux aigres. On les appelait cuisinières, non par
+mépris, car c'étaient toujours les hommes les plus intelligents et
+les plus honnêtes que l'on choisissait, mais par plaisanterie. Ce
+surnom ne les fâchait nullement. Depuis plusieurs années, Osip
+avait été constamment choisi comme cuisinière; il ne déclinait ses
+fonctions que quand il s'ennuyait trop ou lorsqu'il voyait une
+occasion d'apporter de l'eau-de-vie à la caserne. Bien qu'il eût
+été envoyé à la maison de force pour contrebande, il était d'une
+honnêteté et d'une débonnaireté rares (j'ai parlé de lui plus
+haut); horriblement poltron par exemple et craignant les verges
+sur toutes choses. D'un caractère paisible, patient, affable avec
+tout le monde, il ne se querellait jamais; mais, pour rien au
+monde, il n'aurait pu résister à la tentation d'apporter de
+l'eau-de-vie, malgré toute sa poltronnerie, par amour pour la
+contrebande. Comme tous les autres cuisiniers, il faisait le
+commerce d'eau-de-vie, mais dans une mesure infiniment plus
+modeste que Gazine, parce qu'il n'osait pas risquer souvent et
+beaucoup à la fois. Je vécus toujours en bons termes avec Osip.
+
+Pour avoir sa nourriture à part, il ne fallait pas être très-riche:
+je me nourrissais à raison d'un rouble par mois, sauf, bien
+entendu, le pain, qui nous était fourni; quelquefois, quand
+j'étais très-affamé, je me décidais à manger la soupe aux choux
+aigres des forçats, malgré le dégoût qu'elle m'inspirait; plus
+tard, ce dégoût disparut tout à fait. J'achetais d'ordinaire une
+livre de viande par jour, qui me coûtait deux kopeks. Les
+invalides qui surveillaient l'intérieur des casernes consentaient
+par bienveillance à se rendre journellement au marché pour les
+achats des forçats: ils ne recevaient aucune rétribution, si ce
+n'est de loin en loin quelque bagatelle. Ils le faisaient en vue
+de leur propre tranquillité, car leur vie à la maison de force eût
+été un tourment perpétuel, s'ils s'y étaient refusés. Ils
+apportaient du tabac, du thé, de la viande, enfin tout ce qu'on
+voulait, sauf pourtant de l'eau-de-vie. Du reste, on ne les en
+priait jamais, bien qu'ils se fissent régaler quelquefois.
+
+Pendant plusieurs années, Osip me prépara le même morceau de
+viande rôtie; comment il parvenait à la faire cuire, c'était son
+secret. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que durant tout ce
+temps, je n'échangeai peut-être pas deux paroles avec lui: je
+tentai nombre de fois de le faire causer; mais il était incapable
+de soutenir une conversation; il ne savait que sourire et répondre
+oui et non à toutes les questions. C'était singulier, cet Hercule
+qui n'avait pas plus d'intelligence qu'un bambin de sept ans.
+
+Souchiloff était aussi du nombre de ceux qui m'aidaient. Je ne
+l'avais ni appelé ni cherché. Il s'attacha à ma personne de son
+propre mouvement, je ne me souviens pas même à quel moment. Il
+avait pour occupation principale de nettoyer mon linge.--Il y
+avait à cette intention un bassin au milieu de la cour, autour
+duquel les forçats lavaient leur linge dans des baquets
+appartenant à l'État.--Souchiloff avait trouvé le moyen de me
+rendre une foule de petits services; il faisait bouillir ma
+théière, courait à droite et à gauche remplir les diverses
+commissions que je lui confiais; il me procurait tout ce qu'il me
+fallait, prenait le soin de faire raccommoder ma veste, graissait
+mes bottes quatre fois par mois. Il faisait tout cela avec zèle,
+d'un air affairé, comme s'il sentait quelles obligations pesaient
+sur lui; en un mot, il avait tout à fait lié son sort au mien et
+se mêlait de tout ce qui me regardait. Il n'aurait jamais dit, par
+exemple: «Vous avez tant de chemises... votre veste est déchirée»,
+mais bien: «Nous avons tant de chemises... notre veste est
+déchirée.» Il ne voyait de beau que moi, et je crois même que
+j'étais devenu le but unique de toute sa vie. Comme il ne
+connaissait aucun métier, il ne recevait d'autre argent que le
+mien, une misère, bien entendu, et pourtant il était toujours
+content, quelque somme que je lui donnasse. Il n'aurait pu vivre
+sans servir quelqu'un, il m'avait accordé la préférence parce que
+j'étais plus affable et surtout plus équitable que les autres en
+matière d'argent. C'était un de ces êtres qui ne s'enrichissent
+jamais, qui ne font jamais bien leurs affaires; de ces gens que
+les joueurs louaient pour veiller toute la nuit dans
+l'antichambre, aux écoutes du moindre bruit qui annoncerait
+l'arrivée du major; ils recevaient cinq kopeks pour une nuit
+entière. En cas de perquisition nocturne, ils ne recevaient rien;
+leur dos répondait au contraire de leur inattention. Ce qui
+caractérise cette sorte d'hommes, c'est leur absence complète de
+personnalité: ils la perdent partout et toujours, ils ne sont
+jamais qu'au second ou au troisième plan. Cela est inné en eux.
+Souchiloff était un pauvre hère, doux, ahuri; on eût dit qu'il
+venait d'être battu, il l'était de naissance; et pourtant personne
+dans notre caserne n'eût porté la main sur lui. J'ai toujours eu
+pitié de lui sans savoir pourquoi. Je ne pouvais le regarder sans
+éprouver une profonde compassion.--Pourquoi avais-je pitié de
+lui? Je ne saurais répondre à cette question. Je ne pouvais pas
+lui parler, car il ne savait pas causer: il s'animait seulement
+quand, pour mettre fin à la conversation, je lui donnais quelque
+chose à faire, quand je le priais de courir quelque part. J'acquis
+la conviction que je lui causais du plaisir en lui donnant un
+ordre. Ni grand, ni petit, ni laid, ni beau, ni bête, ni
+intelligent, ni vieux, ni jeune, il était difficile de dire
+quelque chose de défini, de certain, de cet homme au visage
+légèrement grêlé, aux cheveux blonds. Un point seulement me
+paraissait ressortir: il appartenait, autant que je pus le
+deviner, à la même compagnie que Sirotkine, il lui appartenait par
+son ahurissement et son irresponsabilité. Les détenus se moquaient
+quelquefois de lui parce qu'il s'était _troqué_ en route, en
+venant en Sibérie, et qu'il s'était _troqué_ pour une chemise
+rouge et un rouble d'argent. On riait de la somme infime pour
+laquelle il s'était vendu. Se _troquer_ signifie échanger son nom
+contre celui d'un autre détenu, et, par conséquent, s'engager à
+subir la condamnation de ce dernier. Si étrange que cela paraisse,
+le fait est de toute authenticité; cette coutume, consacrée par
+les traditions, existait encore parmi les détenus qui
+m'accompagnaient dans mon exil en Sibérie. Je me refusai tout
+d'abord à croire à une pareille chose, mais par la suite je dus me
+rendre à l'évidence.
+
+Voici de quelle façon se pratique ce troc: un convoi de déportés
+se met en route pour la Sibérie; il y a là des condamnés de toute
+catégorie: aux travaux forcés, aux mines, à la simple
+colonisation. Chemin faisant, quelque part, dans le gouvernement
+de Perm, par exemple, un déporté désire troquer son sort contre
+celui d'un autre. Un Mikaïloff, condamné aux travaux forcés pour
+un crime capital, trouve désagréable la perspective de passer de
+nombreuses années privé de liberté; comme il est rusé et déluré,
+il sait ce qu'il doit faire; il cherche dans le convoi un camarade
+simple et bonasse, de caractère tranquille, et dont la peine soit
+moins rigoureuse; quelques années de mines et de travaux forcés,
+ou simplement l'exil. Il trouve enfin un Souchiloff, ancien serf,
+qui n'est condamné qu'à la colonisation. Celui-ci a fait déjà
+quinze cents verstes sans un kopek dans sa poche, par la bonne
+raison qu'un Souchiloff ne peut pas avoir d'argent à lui; il est
+fatigué, exténué, car il n'a pour se nourrir que la portion
+réglementaire, pour se couvrir que l'uniforme des forçats; il ne
+peut même pas s'accorder un bon morceau de temps à autre, et sert
+tout le monde pour quelques liards. Mikaïloff entame conversation
+avec Souchiloff; ils se conviennent, ils se lient; enfin, à une
+étape quelconque, Mikaïloff enivre son camarade. Puis il lui
+demande s'il veut «troquer son sort».--«Je m'appelle Mikaïloff,
+je suis condamné à des travaux forcés qui n'en sont pas, car je
+dois entrer dans une section particulière. Ce sont bien des
+travaux forcés, si tu veux, mais pas comme les autres, ma division
+est particulière, elle doit être probablement meilleure!»
+
+Avant que la division particulière fût abolie, beaucoup de gens
+appartenant au monde officiel, voire même à Pétersbourg, ne se
+doutaient pas de son existence. Elle se trouvait dans un coin si
+retiré d'une des contrées les plus lointaines de la Sibérie qu'il
+était difficile d'en connaître l'existence; elle était d'ailleurs
+insignifiante par le nombre des condamnés (de mon temps, il y en
+avait en tout soixante-dix). J'ai rencontré plus tard des gens qui
+avaient servi en Sibérie, connaissaient parfaitement ce pays, et
+qui entendaient parler pour la première fois d'une «division
+particulière». Dans le _Recueil des Lois_, il n'y a en tout que
+six lignes sur cette institution: «_Il est adjoint à la maison de
+force de _..._ une division particulière pour les criminels les
+plus dangereux, en attendant que les travaux les plus pénibles
+soient organisés._» Les détenus eux-mêmes ne savaient rien de
+cette division particulière; était-elle perpétuelle ou temporaire?
+En réalité, il n'y avait pas de terme fixe, ce n'était qu'un
+intérim qui devait se prolonger «_jusqu'à l'ouverture des travaux
+les plus pénibles_», c'est-à-dire pour longtemps. Ni Souchiloff,
+ni aucun des condamnés au convoi, ni Mikaïloff lui-même ne
+pouvaient deviner la signification de ces deux mots. Pourtant
+Mikaïloff soupçonnait le caractère véritable de cette division; il
+en jugeait par la gravité du crime pour lequel on lui faisait
+parcourir trois ou quatre mille verstes à pied. Certainement, on
+ne l'envoyait pas dans un endroit où il serait très-bien.
+Souchiloff devait être colon: que pouvait désirer de mieux
+Mikaïloff?--«Ne veux-tu pas te troquer?» Souchiloff est un peu
+ivre, c'est un coeur simple, plein de reconnaissance pour son
+camarade qui le régale, il n'ose lui refuser. Il a du reste
+entendu dire à d'autres condamnés qu'on peut se troquer, que
+d'autres l'ont fait, et qu'il n'y a par conséquent rien
+d'extraordinaire, d'inouï, dans cette proposition. On tombe
+d'accord; le rusé Mikaïloff, profitant de la simplicité de
+Souchiloff, lui achète son nom pour une chemise rouge et un rouble
+d'argent qu'il lui donne devant témoins. Le lendemain Souchiloff
+est dégrisé, mais on le fait boire de nouveau, aussi ne peut-il
+plus refuser: le rouble est bu; au bout de peu de temps, la
+chemise rouge a le même sort.--«Si tu ne consens plus au marché,
+rends-moi l'argent que je t'ai donné!» dit Mikaïloff. Où
+Souchiloff prendrait-il un rouble? S'il ne le rend pas, l'artel[11]
+le forcera à le rendre; les déportés sont chatouilleux sur ce
+point-là. Il faut qu'il tienne sa promesse, l'artel l'exige, sans
+quoi, malheur! on tue le malhonnête homme ou au moins on
+l'intimide sérieusement.
+
+En effet, que l'artel montre une seule fois de l'indulgence pour
+ceux qui n'exécutent pas leur promesse, et c'en est fait de ces
+trocs de noms. Si l'on peut renier la parole donnée et rompre le
+marché conclu, après avoir touché la somme fixée, qui se tiendra
+lié par les conditions convenues? En un mot, c'est une question de
+vie ou de mort pour l'artel, une question qui les touche tous;
+aussi les déportés se montrent-ils fort sévères dans ce cas.--
+Souchiloff s'aperçoit enfin qu'il est impossible de reculer, que
+rien ne le sauvera, aussi consent-il à ce qu'on exige de lui. On
+annonce alors le marché à tout le convoi, et si l'on craint les
+dénonciations, on régale convenablement ceux dont on n'est pas
+sûr. Cela leur est bien égal, aux autres! que ce soit Mikaïloff ou
+Souchiloff qui aille au diable; ils ont bu de l'eau-de-vie, ils
+ont été régalés, aussi le secret est-il gardé par tous. À l'étape
+suivante, on fait l'appel; quand le tour de Mikaïloff arrive,
+Souchiloff dit: Présent! Mikaïloff répond: Présent! pour
+Souchiloff, et l'on va plus loin. On ne parle même plus de la
+chose. À Tobolsk, on trie les prisonniers, Mikaïloff s'en ira
+coloniser le pays, tandis que Souchiloff est conduit à la division
+particulière sous une double escorte. Impossible de réclamer, de
+protester, que pourrait-on prouver? Combien d'années l'affaire
+traînerait-elle? Quel bénéfice en retirerait le plaignant? Où sont
+enfin les témoins? Ils se récuseraient, si même on en trouvait.--
+Voilà comment Souchiloff, pour un rouble d'argent et une chemise
+rouge, avait été envoyé à la section particulière.
+
+Les détenus se moquaient de lui, non parce qu'il s'était troqué,
+bien qu'en général ils méprisent les sots qui ont eu la bêtise
+d'échanger un travail plus facile contre un plus pénible, mais
+parce qu'il n'avait rien reçu pour ce marché qu'une chemise rouge
+et un rouble, ce qui était une rétribution par trop dérisoire. On
+se troque d'ordinaire pour de grosses sommes,--relativement aux
+ressources des forçats;--on reçoit même pour cela quelques
+dizaines de roubles. Mais Souchiloff était si nul, si impersonnel,
+si insignifiant, qu'il n'y avait pas moyen de se moquer de lui.
+
+Nous avons vécu longtemps ensemble, lui et moi; j'avais pris
+l'habitude de cet homme, et il avait conçu de l'attachement pour
+ma personne. Un jour cependant,--je ne me pardonnerai jamais ce
+que j'ai fait là,--il n'avait pas exécuté mes ordres; comme il
+vint me demander de l'argent, j'eus la cruauté de lut dire: «--
+Vous savez bien demander de l'argent, mais vous ne faites pas ce
+qu'on vous dit!» Souchiloff se tut et se hâta d'obéir, mais tout à
+coup devint très-triste. Deux jours se passèrent. Je ne pouvais
+croire qu'il pût s'affecter si fort de ce que je lui avais dit. Je
+savais qu'un détenu nommé Vassilief exigeait impérieusement de lui
+le payement d'une petite dette. Il était probablement à court
+d'argent, et n'osait pas m'en demander: «--Souchiloff, vous
+vouliez, je crois, me demander de l'argent pour payer Antône
+Vassilief, tenez, en voici!» J'étais assis sur mon lit de camp.
+Souchiloff resta debout devant moi, fort étonné que je lui
+proposasse moi-même de l'argent et que je me fusse souvenu de sa
+position épineuse, d'autant plus que dans ces derniers temps, à
+son idée, il m'avait demandé beaucoup d'avances et qu'il n'osait
+pas espérer que je lui en donnasse. Il regarda le papier que je
+lui tendais, me regarda, se tourna brusquement et sortit. Cela
+m'étonna au dernier point. Je sortis après lui et le trouvai
+derrière les casernes. Il était debout, la figure appuyée contre
+la palissade, accoudé sur les pieux.
+
+--Souchiloff, qu'avez-vous donc? lui demandai-je. Il ne me
+répondit pas, et à ma grande stupéfaction je m'aperçus qu'il était
+prêt à pleurer.
+
+--Vous... pensez... Alexandre... Pétrovitch... fit-il d'une voix
+tremblante, en tâchant de ne pas me regarder, que je vous... pour
+de l'argent... mais moi... je... eh!
+
+Il se tourna de nouveau et frappa la palissade de son front; il se
+mit à sangloter. C'était la première fois, à la maison de force,
+que je voyais un homme pleurer. Je le consolai à grand'peine; il
+me servit désormais avec encore plus de zèle, si c'est possible,
+il «m'observait»; mais à des indices presque insaisissables, je
+pus deviner que son coeur ne me pardonnerait jamais mon reproche.
+Et cependant d'autres se moquaient de lui, le taquinaient chaque
+fois que l'occasion s'en présentait, l'insultaient même sans qu'il
+se fâchât; au contraire, il vivait avec eux en bonne amitié. Oui,
+il est difficile de connaître un homme, même après l'avoir
+fréquenté de longues années.
+
+Voilà pourquoi la maison de force n'avait pas pour moi au premier
+abord la signification qu'elle devait prendre plus tard. Voilà
+pourquoi, malgré mon attention, je ne pouvais démêler beaucoup de
+faits qui me crevaient les yeux. Ceux qui me frappèrent tout
+d'abord étaient les plus saillants, mais mon point de vue étant
+faux, ils ne me laissaient qu'une impression lourde et
+désespérément triste. Ce qui contribua surtout à ce résultat, ce
+fut ma rencontre avec A--f, le détenu arrivé au bagne avant moi et
+qui m'avait si douloureusement étonné les premiers jours. Il
+empoisonna tout le début de ma réclusion et aggrava encore mes
+souffrances morales déjà si cruelles.
+
+C'était l'exemple le plus repoussant de l'avilissement et de
+l'extrême lâcheté où peut glisser un homme dans lequel tout
+sentiment d'honneur a péri sans lutte et sans repentir. Ce jeune
+homme, un noble,--j'ai déjà parlé de lui,--rapportait à notre
+major tout ce qui se faisait dans les casernes, car il était lié
+avec le brosseur Fedka. Voici son histoire.
+
+Arrivé à Pétersbourg avant d'avoir pu finir ses études, après une
+querelle avec ses parents, que sa vie débauchée effrayaient, il
+n'avait pas reculé pour se procurer de l'argent devant une
+dénonciation; il s'était décidé à vendre le sang de dix hommes,
+pour satisfaire la soif insatiable des plaisirs les plus grossiers
+et les plus déshonnêtes. Il était devenu si avide de ces
+jouissances de bas étage, il s'était si complètement perverti dans
+les tavernes et les maisons mal famées de Pétersbourg, qu'il
+n'hésita pas à se lancer dans une affaire qu'il savait être
+insensée, car il ne manquait pas d'intelligence: il fut condamné à
+l'exil et à dix ans de travaux forcés en Sibérie. Sa vie ne
+faisait que commencer; il semble que l'effroyable coup dont elle
+était frappée aurait dû le surprendre, éveiller en lui quelque
+résistance, provoquer une crise; mais il accepta son nouveau sort
+sans la moindre confusion; il ne s'effraya même pas: ce qui lui
+faisait peur, c'était l'obligation de travailler et de quitter
+pour toujours ses habitudes de débauche. Le nom de forçat n'avait
+fait que le disposer à de plus grandes bassesses et à des vilenies
+plus hideuses encore, «Je suis maintenant forçat, je puis donc
+ramper à mon aise, sans honte.» C'est ainsi qu'il envisageait sa
+situation. Je me souviens de cette créature dégoûtante comme d'un
+phénomène monstrueux. Pendant plusieurs années j'ai vécu au milieu
+de meurtriers, de débauchés et de scélérats avérés, mais de ma vie
+je n'ai rencontré un cas aussi complet d'abaissement moral, de
+corruption voulue et de bassesse effrontée. Parmi nous se trouvait
+un parricide d'origine noble,--j'ai déjà parlé de lui,--mais
+je pus me convaincre par différents traits que celui-ci était
+beaucoup plus convenable et plus humain que A--f. Pendant tout le
+temps de ma condamnation, il n'a jamais été autre chose à mes yeux
+qu'un morceau de chair, pourvu de dents et d'un estomac, avide des
+plus sales et des plus féroces jouissances animales, pour la
+satisfaction desquelles il était prêt à assassiner n'importe qui.
+Je n'exagère rien, car j'ai reconnu en A--f un des spécimens les
+plus complets de l'animalité qui n'est contenu par aucun principe,
+par aucune règle. Combien son sourire éternellement moqueur me
+dégoûtait! C'était un monstre, un Quasimodo moral. Et il était
+intelligent, rusé, joli, quelque peu instruit, avec certaines
+capacités. Non! l'incendie, la peste, la famine, n'importe quel
+fléau est préférable à la présence d'un tel homme dans la société.
+J'ai déjà dit que dans la maison de force, l'espionnage et les
+dénonciations florissaient, comme le produit naturel de
+l'avilissement, sans que les détenus s'en formalisassent le moins
+du monde; au contraire, ils étaient en relations amicales avec A--
+f; on était plus affable pour lui que pour nous. Les bonnes
+dispositions de notre ivrogne de major à son égard lui donnaient
+une certaine importance et même une certaine valeur aux yeux des
+forçats. Plus tard cette lâche créature s'enfuit avec un autre
+forçat et un soldat d'escorte, mais je raconterai cette évasion en
+temps et lieu.--Tout d'abord il vint rôder autour de moi,
+pensant que je ne connaissais pas son histoire. Je le répète, il
+empoisonna les premiers temps de ma réclusion, à me rendre
+vraiment désespéré. J'étais effrayé de l'ignoble milieu de
+bassesse et de lâcheté dans lequel on m'avait jeté. Je supposais
+que tout était aussi vil et aussi lâche, mais je me trompais quand
+je jugeais tout le monde semblable à A--f.
+
+Ces trois premières journées, je ne fis que rôder dans la maison
+de force, quand je ne restais pas étendu sur mon lit de camp. Je
+confiai à un détenu dont j'étais sûr la toile qui m'avait été
+délivrée par l'administration, afin qu'il m'en fit quelques
+chemises. Toujours sur le conseil d'Akim Akimytch, je me procurai
+un matelas pliant. Il était en feutre, couvert de toile, aussi
+mince qu'une galette et fort dur pour qui n'y était pas habitué.
+Akim Akimytch s'engagea à me procurer tous les objets de première
+nécessité et me fit de ses propres mains une couverture avec des
+morceaux de vieux drap de l'État, choisis et découpés dans les
+pantalons et dans les vestes hors d'usage que j'avais achetés à
+différents détenus. Les effets de l'État, quand ils ont été portés
+le temps réglementaire, deviennent la propriété des détenus.
+Ceux-ci les vendent aussitôt, car, si usée que soit une pièce
+d'habillement, elle a toujours une certaine valeur. Tout cela
+m'étonnait beaucoup, surtout au début, lors de mes premiers
+frottements avec ce monde-là. Je devins aussi peuple que mes
+compagnons, aussi forçat qu'eux. Leurs habitudes, leurs idées,
+leurs coutumes déteignirent sur moi et devinrent miennes par le
+dehors, sans pénétrer toutefois dans mon for intérieur. J'étais
+étonné et confus, comme si je n'eusse jamais entendu parler de
+tout cela ni soupçonné rien de pareil, et pourtant je savais à
+quoi m'en tenir, du moins par ce qui m'avait été dit. Mais la
+réalité produisit une toute autre impression que les ouï-dire.
+Pouvais-je supposer que des chiffons délabrés eussent encore une
+valeur? et pourtant ma couverture était cousue tout entière de
+guenilles! Il était difficile de qualifier le drap employé pour
+les habits des détenus: il ressemblait au drap gris épais,
+fabriqué pour les soldats, mais aussitôt qu'il avait été quelque
+peu porté, il montrait la corde et se déchirait abominablement. Un
+uniforme devait suffire pour une année entière, mais il ne durait
+jamais ce temps-là. Le détenu travaille, porte de lourds fardeaux,
+le drap s'use et se troue vite à ce métier-là. Les touloupes
+devaient être conservées trois ans; pendant tout ce temps elles
+servaient de vêtements, de couvertures et de coussins, mais elles
+étaient solides; à la fin de la troisième année, il n'était
+pourtant pas rare de les voir raccommodées avec de la toile
+ordinaire. Bien qu'elles fussent fort usées, on trouvait néanmoins
+moyen de les vendre à raison de quarante kopeks la pièce. Les
+mieux conservées allaient même au prix de soixante kopeks, ce qui
+était une grosse somme dans la maison de force.
+
+L'argent,--je l'ai déjà dit,--a un pouvoir souverain dans la
+vie du bagne. On peut assurer qu'un détenu qui a quelques
+ressources souffre dix fois moins que celui qui n'a rien.--«Du
+moment que l'État subvient à tous les besoins du forçat, pourquoi
+aurait-il de l'argent?» Ainsi raisonnaient nos chefs. Néanmoins,
+je le répète, si les détenus avaient été privés de la faculté de
+posséder quelque chose en propre, ils auraient perdu la raison, ou
+seraient morts comme des mouches, ils auraient commis des crimes
+inouïs,--les uns par ennui, par chagrin,--les autres pour être
+plus vite punis et par suite «changer leur sort», comme ils
+disaient. Si le forçat qui a gagné quelques kopeks à la sueur
+sanglante de son corps, qui s'est engagé dans des entreprises
+périlleuses pour les acquérir, dépense cet argent à tort et à
+travers, avec une stupidité enfantine, cela ne signifie pas le
+moins du monde qu'il n'en sache pas le prix, comme on pourrait le
+croire au premier abord. Le forçat est avide d'argent; il l'est à
+en perdre le jugement; mais s'il le jette par la fenêtre, c'est
+pour se procurer ce qu'il préfère à l'argent. Et que met-il
+au-dessus de l'argent? La liberté, ou du moins un semblant, un rêve
+de liberté! Les forçats sont tous de grands rêvasseurs. J'en
+parlerai plus loin, avec plus de détails, mais pour le moment je
+me bornerai à dire que j'ai vu des condamnés à vingt ans de
+travaux forcés me dire d'un air tranquille: «--Quand je finirai
+mon temps, si Dieu le veut, alors...» Le nom même de forçat
+indique un homme privé de son libre arbitre;--or, quand cet
+homme dépense son argent, il agit à sa guise. Malgré les stigmates
+et les fers, malgré la palissade d'enceinte qui cache le monde
+libre à ses yeux et l'enferme dans une cage comme une bête féroce,
+il peut se procurer de l'eau-de-vie, une fille de joie, et même
+quelquefois (pas toujours) corrompre ses surveillants immédiats,
+les invalides, voire les sous-officiers, qui fermeront les yeux
+sur les infractions à la discipline; il pourra même,--ce qu'il
+adore,--fanfaronner devant eux, c'est-à-dire montrer à ses
+camarades et se persuader à lui-même, pour un temps, qu'il jouit
+de plus de liberté qu'il n'en a en réalité; le pauvre diable veut,
+en un mot, se convaincre de ce qu'il sait être impossible: c'est
+la raison pour laquelle les détenus aiment à se vanter, à exagérer
+comiquement et naïvement leur pauvre personnalité, fut-elle même
+imaginaire. Enfin, ils risquent quelque chose dans ces bombances,
+par conséquent c'est un semblant de vie et de liberté, du seul
+bien qu'ils désirent. Un millionnaire auquel on mettrait la corde
+au cou ne donnerait-il pas tous ses millions pour une gorgée
+d'air?
+
+Un détenu a vécu tranquillement pendant plusieurs années
+consécutives, sa conduite a été si exemplaire qu'on l'a même fait
+_dizainier_; tout à coup, au grand étonnement de ses chefs, cet
+homme se mutine, fait le diable à quatre, et ne recule pas devant
+un crime capital, tel qu'un assassinat, un viol, etc. On s'en
+étonne. La cause de cette explosion inattendue, chez un homme dont
+on n'attendait rien de pareil, c'est la manifestation angoissée,
+convulsive, de la personnalité, une mélancolie instinctive, un
+désir d'affirmer son moi avili, sentiments qui obscurcissent le
+jugement. C'est comme un accès d'épilepsie, un spasme: l'homme
+enterré vivant et qui se réveille tout à coup doit frapper aussi
+désespérément le couvercle de son cercueil; il tâche de le
+repousser, de le soulever, bien que son raisonnement le convainque
+de l'inutilité de tous ses efforts, mais le raisonnement n'a rien
+à voir dans ces convulsions. Il ne faut pas oublier que presque
+toute manifestation volontaire de la personnalité des forçats est
+considérée comme on crime; aussi, que cette manifestation soit
+importante ou insignifiante, cela leur est parfaitement
+indifférent. Débauche pour débauche, risque pour risque, mieux
+vaut aller jusqu'au bout, voire jusqu'au meurtre. Il n'y a que le
+premier pas qui coûte; peu à peu l'homme s'affole, s'enivre, on ne
+le contient plus. C'est pourquoi il vaudrait mieux ne pas le
+pousser à de pareilles extrémités. Tout le monde serait plus
+tranquille.
+
+Oui! mais comment y arriver?
+
+
+VI--LE PREMIER MOIS (Suite).
+
+Lors de mon entrée à la maison de force, je possédais une petite
+somme d'argent, mais je n'en portais que peu sur moi, de peur
+qu'on ne me le confisquât. J'avais collé quelques assignats dans
+la reliure de mon évangile (seul livre autorisé au bagne). Cet
+évangile m'avait été donné à Tobolsk par des personnes exilées
+depuis plusieurs dizaines d'années et qui s'étaient habituées à
+voir un frère dans chaque «malheureux». Il y a en Sibérie des gens
+qui consacrent leur vie à secourir fraternellement les
+«malheureux»; ils ont pour eux la même sympathie qu'ils auraient
+pour leurs enfants; leur compassion est sainte et tout à fait
+désintéressée. Je ne puis m'empêcher de raconter en quelques mots
+une rencontre que je fis alors.
+
+Dans la ville où se trouvait notre prison demeurait une veuve,
+Nastasia Ivanovna. Naturellement, personne de nous n'était en
+relations directes avec cette femme. Elle s'était donné comme but
+de son existence de venir en aide à tous les exilés, mais surtout
+à nous autres forçats. Y avait-il eu dans sa famille un malheur?
+une des personnes qui lui étaient chères avait-elle subi un
+châtiment semblable au nôtre? je l'ignore; toujours est-il qu'elle
+faisait pour nous tout ce qu'elle pouvait. Elle pouvait très-peu,
+car elle était elle-même fort pauvre.
+
+Mais nous qui étions enfermés dans la maison de force, nous
+sentions que nous avions au dehors une amie dévouée. Elle nous
+communiquait souvent des nouvelles dont nous avions grand besoin
+(nous en étions fort pauvres); quand je quittai le bagne et partis
+pour une autre ville, j'eus l'occasion d'aller chez elle et de
+faire sa connaissance. Elle demeurait quelque part dans le
+faubourg, chez l'un de ses proches parents.
+
+Nastasia lvanovna n'était ni vieille ni jeune, ni jolie ni laide;
+il était difficile, impossible même de savoir si elle était
+intelligente et bien élevée. Seulement dans chacune de ses actions
+on remarquait une bonté infinie, un désir irrésistible de
+complaire, de soulager, de faire quelque chose d'agréable. On
+lisait ces sentiments dans son bon et doux regard. Je passai une
+soirée entière chez elle avec d'autres camarades de chaîne. Elle
+nous regardait en face, riait quand nous riions, consentait
+immédiatement à tout; quoi que nous disions, elle se hâtait d'être
+de notre avis, et se donnait beaucoup de mouvement pour nous
+régaler de son mieux.
+
+Elle nous servit du thé et quelques friandises; si elle avait été
+riche, elle ne s'en fût réjouie, on le devinait, que parce qu'elle
+eût pu mieux nous agréer et soulager nos camarades, détenus dans
+la maison de force.
+
+Quand nous prîmes congé d'elle, elle fit cadeau d'un porte-cigare
+de carton à chacun, en guise de souvenir; elle les avait
+confectionnés elle-même,--Dieu sait comme,--avec du papier de
+couleur, de ce papier dont on relie les manuels d'arithmétique
+pour les écoles. Tout autour, ces porte-cigares étaient ornés
+d'une mince bordure de papier doré, qu'elle avait peut-être acheté
+dans une boutique, et qui devait les rendre plus jolis.
+
+--Comme vous fumez, ces porte-cigares vous conviendront
+peut-être, nous dit-elle en s'excusant timidement de son cadeau.
+
+Il existe des gens qui disent (j'ai lu et entendu cela) qu'un
+très-grand amour du prochain n'est en même temps qu'un très-grand
+égoïsme. Quel égoïsme pouvait-il y avoir là? je ne le comprendrai
+jamais.
+
+Bien que je n'eusse pas beaucoup d'argent quand j'entrai au bagne,
+je ne pouvais cependant m'irriter sérieusement contre ceux des
+forçats qui, dès mon arrivée, venaient très-tranquillement, après
+m'avoir trompé une première fois, m'emprunter une seconde, une
+troisième et même plus souvent. Mais je l'avoue franchement, ce
+qui me fâchait fort, c'est que tous ces gens-là, avec leurs ruses
+naïves, devaient me prendre pour un niais et se moquer de moi,
+justement parce que je leur prêtais de l'argent pour la cinquième
+fois. Il devait leur sembler que j'étais dupe de leurs ruses et de
+leurs tromperies; si au contraire je leur avais refusé et que je
+les eusse renvoyés, je suis certain qu'ils auraient eu beaucoup
+plus de respect pour moi; mais, bien qu'il m'arrivât de me fâcher
+très-fort, je ne savais pas leur refuser.
+
+J'étais quelque peu soucieux pendant les premiers jours de savoir
+sur quel pied je me mettrais dans la maison de force et quelle
+règle de conduite je tiendrais avec mes camarades. Je sentais et
+je comprenais parfaitement que ce milieu était tout à fait nouveau
+pour moi, que j'y marchais dans les ténèbres, et qu'il serait
+impossible de vivre dix ans dans les ténèbres. Je décidai d'agir
+franchement, selon que ma conscience et mes sentiments me
+l'ordonneraient. Mais je savais aussi que ce n'était qu'un
+aphorisme bon en théorie, et que la réalité serait faite
+d'imprévu.
+
+Aussi, malgré tous les soucis de détail que me causait mon
+établissement dans notre caserne, soucis dont j'ai déjà parlé, et
+dans lesquels m'engageait surtout Akim Akimytch, une angoisse
+terrible m'empoisonnait, me tourmentait de plus en plus, «La
+maison morte!» me disais-je quand la nuit tombait, en regardant
+quelquefois du perron de notre caserne les détenus revenus de la
+corvée, qui se promenaient dans la cour, de la cuisine à la
+caserne et vice versa. Examinant alors leurs mouvements, leurs
+physionomies, j'essayais de deviner quels hommes c'étaient et quel
+pouvait être leur caractère. Ils rôdaient devant moi le front
+plissé ou très-gais,--ces deux aspects se rencontrent et peuvent
+même caractériser le bagne,--s'injuriaient ou causaient tout
+simplement, ou bien encore vaguaient solitaires, plongés en
+apparence dans leurs réflexions; les uns avec un air épuisé et
+apathique; d'autres avec le sentiment d'une supériorité
+outrecuidante (eh quoi, même ici!), le bonnet sur l'oreille, la
+touloupe jetée sur l'épaule, promenant leur regard hardi et rusé,
+leur persiflage impudemment railleur.--«Voilà mon milieu, mon
+monde actuel, pensais-je, le monde avec lequel je ne veux pas,
+mais avec lequel je dois vivre...»
+
+Je tentai de questionner Akim Akimytch, avec lequel j'aimais
+prendre le thé afin de n'être pas seul, et de l'interroger au
+sujet des différents forçats. Entre parenthèses, je dirai que le
+thé, au commencement de ma réclusion, fit presque ma seule
+nourriture. Akim Akimytch ne me refusait jamais de le prendre en
+ma compagnie et allumait lui-même notre piteux samovar de
+fer-blanc, fait à la maison de force et que M... m'avait loué.
+
+Akim Akimytch buvait d'ordinaire un verre de thé (il avait des
+verres) posément, en silence, me remerciait quand il avait fini et
+se mettait aussitôt à la confection de ma couverture. Mais il ne
+put me dire ce que je désirais savoir et ne comprit même pas
+l'intérêt que j'avais à connaître le caractère des gens qui nous
+entouraient; il m'écouta avec un sourire rusé que j'ai encore
+devant les yeux. Non! pensais-je, je dois moi-même tout éprouver
+et non interroger les autres.
+
+Le quatrième jour, les forçats s'alignèrent de grand matin sur
+deux rangs, dans la cour devant le corps de garde, près des portes
+de la prison. Devant et derrière eux, des soldats, le fusil chargé
+et la baïonnette au canon.
+
+Le soldat a le droit de tirer sur le forçat, si celui-ci essaye de
+s'enfuir, mais en revanche, il répond de son coup de fusil, s'il
+ne l'a pas fait en cas de nécessité absolue; il en est de même
+pour les révoltes de prisonniers; mais qui penserait à s'enfuir
+ostensiblement?
+
+Un officier du génie arriva accompagné du conducteur ainsi que des
+sous-officiers de bataillons, d'ingénieurs et de soldats préposés
+aux travaux. On fit l'appel; les forçats qui se rendaient aux
+ateliers de tailleurs partirent les premiers; ceux-là
+travaillaient dans la maison de force qu'ils habillaient tout
+entière. Puis les autres déportés se rendirent dans les ateliers,
+jusqu'à ce qu'enfin arriva le tour des détenus désignés pour la
+corvée. J'étais de ce nombre,--nous étions vingt.--Derrière la
+forteresse, sur la rivière gelée, se trouvaient deux barques
+appartenant à l'État, qui ne valaient pas le diable et qu'il
+fallait démonter, afin de ne pas laisser perdre le bois sans
+profit. À vrai dire, il ne valait pas grand'chose, car dans la
+ville le bois de chauffage était à un prix insignifiant. Tout le
+pays est couvert de forêts.
+
+On nous donnait ce travail afin de ne pas nous laisser les bras
+croisés. On le savait parfaitement, aussi se mettait-on toujours à
+l'ouvrage avec mollesse et apathie; c'était tout juste le
+contraire quand le travail avait son prix, sa raison d'être, et
+quand on pouvait demander une tâche déterminée. Les travailleurs
+s'animaient alors, et bien qu'ils ne dussent tirer aucun profit de
+leur besogne, j'ai vu des détenus s'exténuer afin d'avoir plus
+vite fini; leur amour-propre entrait en jeu.
+
+Quand un travail--comme celui dont je parlais--s'accomplissait
+plutôt pour la forme que par nécessité, on ne pouvait pas demander
+de tâche; il fallait continuer jusqu'au roulement du tambour, qui
+annonçait le retour à la maison de force à onze heures du matin.
+
+La journée était tiède et brumeuse, il s'en fallait de peu que la
+neige ne fondit. Notre bande tout entière se dirigea vers la
+berge, derrière la forteresse, en agitant légèrement ses chaînes;
+cachées sous les vêtements, elles rendaient un son clair et sec à
+chaque pas. Deux ou trois forçats allèrent chercher les outils au
+dépôt.
+
+Je marchais avec tout le monde; je m'étais même quelque peu animé,
+car je désirais voir et savoir ce que c'était que cette corvée. En
+quoi consistaient les travaux forcés? Comment travaillerai-je pour
+la première fois de ma vie?
+
+Je me souviens des moindres détails. Nous rencontrâmes en route un
+bourgeois à longue barbe, qui s'arrêta et glissa sa main dans sa
+poche. Un détenu se détacha aussitôt de notre bande, ôta son
+bonnet, et reçut l'aumône,--cinq kopeks,--puis revint
+promptement auprès de nous. Le bourgeois se signa et continua sa
+route. Ces cinq kopeks furent dépensés le matin même à acheter des
+miches de pain blanc, que l'on partagea également entre tous.
+
+Dans mon escouade, les uns étaient sombres et taciturnes, d'autres
+indifférents et indolents; il y en avait qui causaient
+paresseusement. Un de ces hommes était extrêmement gai et content,
+--Dieu sait pourquoi!--il chanta et dansa le long de la route,
+en faisant résonner ses fers à chaque bond: ce forçat trapu et
+corpulent était le même qui s'était querellé le jour de mon
+arrivée à propos de l'eau des ablutions, pendant le lavage
+général, avec un de ses camarades qui avait osé soutenir qu'il
+était un oiseau kaghane. On l'appelait Skouratoff. Il finit par
+entonner une chanson joyeuse dont le refrain m'est resté dans la
+mémoire:
+
+_«On m'a marié sans mon consentement,_
+_Quand j'étais au moulin.»_
+
+Il ne manquait qu'une balalaïka[12].
+
+Sa bonne humeur extraordinaire fut comme de juste sévèrement
+relevée par plusieurs détenus, qui s'en montrèrent offensés.
+
+--Le voilà qui hurle! fit un forçat d'un ton de reproche, bien
+que cela ne le regardât nullement.
+
+--Le loup n'a qu'une chanson, et ce Touliak (habitant de Toula)
+la lui a empruntée! ajouta un autre, qu'à son accent on
+reconnaissait pour un Petit-Russien.
+
+--C'est vrai, je suis de Toula, répliqua immédiatement
+Skouratoff;--mais vous, dans votre Poltava, vous vous étouffiez
+de boulettes de pâte à en crever.
+
+--Menteur! Que mangeais-tu toi-même? Des sandales d'écorce de
+tilleul[13] avec des choux aigres!
+
+--On dirait que le diable t'a nourri d'amandes, ajouta un
+troisième.
+
+--À vrai dire, camarades, je suis un homme amolli, dit Skouratoff
+avec un léger soupir et sans s'adresser directement à personne,
+comme s'il se fût repenti en réalité d'être efféminé.--Dès ma
+plus tendre enfance, j'ai été élevé dans le luxe, nourri de prunes
+et de pains délicats; mes frères, à l'heure qu'il est, ont un
+grand commerce à Moscou; ils sont marchands en gros du vent qui
+souffle, des marchands immensément riches, comme vous voyez.
+
+--Et toi, que vendais-tu?
+
+--Chacun a ses qualités. Voilà; quand j'ai reçu mes deux cents
+premiers...
+
+--Roubles? pas possible? interrompit un détenu curieux, qui fit un
+mouvement en entendant parler d'une si grosse somme.
+
+--Non, mon cher, pas deux cents roubles; deux cents coups de
+bâton. Louka! eh! Louka!
+
+--Il y en a qui peuvent m'appeler Louka tout court, mais pour toi
+je suis Louka Kouzmitch[14], répondit de mauvaise grâce un forçat
+petit et grêle, au nez pointu.
+
+--Eh bien, Louka Kouzmitch, que le diable t'emporte...
+
+--Non! je ne suis pas pour toi Louka Kouzmitch, mais un petit
+oncle (forme de politesse encore plus respectueuse).
+
+--Que le diable t'emporte avec ton petit oncle! ça ne vaut
+vraiment pas la peine de t'adresser la parole. Et pourtant je
+voulais te parler affectueusement.--Camarades, voici comment il
+s'est fait que je ne suis pas resté longtemps à Moscou; on m'y
+donna mes quinze derniers coups de fouet et puis on m'envoya... Et
+voilà...
+
+--Mais pourquoi t'a-t-on exilé? fit un forçat qui avait écouté
+attentivement son récit.
+
+--...Ne demande donc pas des bêtises! Voilà pourquoi je n'ai pas
+pu devenir riche à Moscou. Et pourtant comme je désirais être
+riche! J'en avais tellement envie, que vous ne pouvez pas vous en
+faire une idée.
+
+Plusieurs se mirent à rire, Skouratoff était un de ces boute-en-train
+débonnaires, de ces farceurs qui prenaient à coeur d'égayer leurs
+sombres camarades, et qui, bien naturellement, ne recevaient
+pas d'autre payement que des injures. Il appartenait à un type de
+gens particuliers et remarquables, dont je parlerai peut-être
+encore.
+
+--Et quel gaillard c'est maintenant, une vraie zibeline! remarqua
+Louka Kouzmitch. Rien que ses habits valent plus de cent roubles.
+
+Skouratoff avait la touloupe la plus vieille et la plus usée qu'on
+pût voir; elle était rapetassée en différents endroits de morceaux
+qui pendaient. Il toisa Louka attentivement, des pieds à la tête.
+
+--Mais c'est ma tête, camarades, ma tête qui vaut de l'argent!
+répondit-il. Quand j'ai dit adieu à Moscou, j'étais à moitié
+consolé, parce que ma tête devait faire la route sur mes épaules.
+
+Adieu, Moscou! merci pour ton bain, ton air libre, pour la belle
+raclée qu'on m'a donnée! Quant à ma touloupe, mon cher, tu n'as
+pas besoin de la regarder.
+
+--Tu voudrais peut-être que je regarde ta tête.
+
+--Si encore elle était à lui! mais on lui en a fait l'aumône,
+s'écria Louka Kouzmitch.--On lui en a fait la charité à Tumène,
+quand son convoi a traversé la ville.
+
+--Skouratoff, tu avais un atelier?
+
+--Quel atelier pouvait-il avoir? Il était simple savetier; il
+battait le cuir sur la pierre, fit un des forçats tristes.
+
+--C'est vrai, fit Skouratoff, sans remarquer le ton caustique de
+son interlocuteur, j'ai essayé de raccommoder des bottes, mais je
+n'ai rapiécé en tout qu'une seule paire.
+
+--Eh bien, quoi, te l'a-t-on achetée?
+
+--Parbleu! j'ai trouvé un gaillard qui, bien sûr, n'avait aucune
+crainte de Dieu, qui n'honorait ni son père ni sa mère: Dieu l'a
+puni,--il m'a acheté mon ouvrage!
+
+Tous ceux qui entouraient Skouratoff éclatèrent de rire.
+
+--Et puis j'ai travaillé encore une fois à la maison de force,
+continua Skouratoff avec un sang-froid imperturbable. J'ai remonté
+l'empeigne des bottes de Stépane Fédorytch Pomortser, le
+lieutenant.
+
+--Et il a été content?
+
+--Ma foi, non! camarades, au contraire. Il m'a tellement injurié,
+que cela peut me suffire pour toute ma vie; et puis il m'a encore
+poussé le derrière avec son genou. Comme il était en colère!--
+Ah! elle m'a trompé, ma coquine de vie, ma vie de forçat!
+
+_le mari d'Akoulina est dans la cour,_
+_En attendant un peu._
+
+De nouveau il fredonna et se remit à piétiner le sol en gambadant.
+
+--Ouh! qu'il est indécent! marmotta le Petit-Russien qui marchait
+à côté de moi, on le regardant de côté.
+
+--Un homme inutile! fit un autre d'un ton sérieux et définitif.
+
+Je ne comprenais pas du tout pourquoi l'on injuriait Skouratoff,
+et pourquoi l'on méprisait les forçats qui étaient gais, comme
+j'avais pu en faire la remarque ces premiers jours. J'attribuai la
+colère du Petit-Russien et des autres à une hostilité personnelle,
+en quoi je me trompais; ils étaient mécontents que Skouratoff
+n'eût pas cet air gourmé de fausse dignité dont toute la maison de
+force était imprégnée, et qu'il fût, selon leur expression, un
+homme inutile. On ne se fâchait pas cependant contre tous les
+plaisants et on ne les traitait pas tous comme Skouratoff. Il s'en
+trouvait qui savaient jouer du bec et qui ne pardonnaient rien:
+bon gré, mal gré, on devait les respecter. Il y avait justement
+dans notre bande un forçat de ce genre, un garçon charmant et
+toujours joyeux; je ne le vis sous son vrai jour que plus tard;
+c'était un grand gars qui avait bonne façon, avec un gros grain de
+beauté sur la joue; sa figure avait une expression très-comique,
+quoique assez jolie et intelligente. On l'appelait «le pionnier»,
+car il avait servi dans le génie: il faisait partie de la section
+particulière. J'en parlerai encore.
+
+Tous les forçats «sérieux» n'étaient pas, du reste, aussi
+expansifs que le Petit-Russien, qui s'indignait de voir des
+camarades gais. Nous avions dans notre maison de force quelques
+hommes qui visaient à la prééminence, soit en raison de leur
+habileté au travail, soit à cause de leur ingéniosité, de leur
+caractère ou de leur genre d'esprit. Beaucoup d'entre eux avaient
+de l'intelligence, de l'énergie, et atteignaient le but auquel ils
+tendaient, c'est-à-dire la primauté et l'influence morale sur
+leurs camarades. Ils étaient souvent ennemis à mort,--et avaient
+beaucoup d'envieux. Ils regardaient les autres forçats d'un air de
+dignité plein de condescendance et ne se querellaient jamais
+inutilement. Bien notés auprès de l'administration, ils
+dirigeaient en quelque sorte les travaux; aucun d'entre eux ne se
+serait abaissé à chercher noise pour des chansons: ils ne se
+ravalaient pas à ce point. Tous ces gens-là furent remarquablement
+polis envers moi, pendant tout le temps de ma détention, mais
+très-peu communicatifs. J'en parlerai aussi en détail.
+
+Nous arrivâmes sur la berge. En bas, sur la rivière, se trouvait
+la vieille barque, toute prise dans les glaçons qu'il fallait
+démolir. Du l'autre côté de l'eau bleuissait la steppe, l'horizon
+triste et désert. Je m'attendais à voir tout le monde se mettre
+hardiment au travail; il n'en fut rien. Quelques forçats
+s'assirent nonchalamment sur des poutres qui gisaient sur le
+rivage; presque tous tirèrent de leurs bottes des blagues
+contenant du tabac indigène (qui se vendait en feuilles au marché,
+à raison de trois kopeks la livre) et des pipes de bois à tuyau
+court. Ils allumèrent leurs pipes, pendant que les soldats
+formaient un cercle autour de nous et se préparaient à nous
+surveiller d'un air ennuyé.
+
+--Qui diable a eu l'idée de mettre bas cette barque? fit un
+déporté à haute voix, sans s'adresser toutefois à personne. On
+tient donc bien à avoir des copeaux?
+
+--Ceux qui n'ont pas peur de nous, parbleu, ceux-là ont eu cette
+belle idée, remarqua un autre.
+
+--Où vont tous ces paysans? fit le premier, après un silence.
+
+Il n'avait même pas entendu la réponse qu'on avait faite à sa
+demande. Il montrait du doigt, dans le lointain, une troupe de
+paysans qui marchaient à la file dans la neige vierge. Tous les
+forçats se tournèrent paresseusement de ce côté, et se mirent à se
+moquer des passants par désoeuvrement. Un de ces paysans, le
+dernier en ligne, marchait très-drôlement, les bras écartés, la
+tête inclinée de côté; il portait un bonnet très-haut, ayant la
+forme d'un gâteau de sarrasin. La silhouette se dessinait vivement
+sur la neige blanche.
+
+--Regardez comme notre frérot Pétrovitch est habillé! remarqua un
+de mes compagnons en imitant la prononciation des paysans.
+
+Ce qu'il y avait d'amusant, c'est que les forçats regardaient les
+paysans du haut de leur grandeur, bien qu'ils fussent eux-mêmes
+paysans pour la plupart.
+
+--Le dernier surtout..., un dirait qu'il plante des raves.
+
+--C'est un gros bonnet..., il a beaucoup d'argent, dit un
+troisième.
+
+Tous se mirent à rire, mais mollement, comme de mauvaise grâce.
+Pendant ce temps, une marchande de pains blancs était arrivée:
+c'était une femme vive, à la mine éveillée. On lui acheta des
+miches avec l'aumône de cinq kopeks reçue du bourgeois, et on les
+partagea par égales parties.
+
+Le jeune gars qui vendait des pains dans la maison de force en
+prit deux dizaines et entama une vive discussion avec la marchande
+pour qu'elle lui fit une remise. Mais elle ne consentit pas à cet
+arrangement.
+
+--Eh bien, et cela, tu ne me le donneras pas?
+
+--Quoi?
+
+--Tiens, parbleu, ce que les souris ne mangent pas?
+
+--Que la peste t'empoisonne! glapit la femme qui éclata de rire.
+
+Enfin, le sous-officier préposé aux travaux arriva, un bâton à la
+main.
+
+--Eh! qu'avez-vous à vous asseoir! Commencez!
+
+--Alors, donnez-nous des tâches, Ivane Matvieitch, dit un des
+«commandants» en se levant lentement.
+
+--Que vous faut-il encore?... Tirez la barque, voilà votre tâche.
+
+Les forçats finirent par se lever et par descendre vers la
+rivière, en avançant à peine. Différents «directeurs» apparurent,
+directeurs en paroles du moins. On ne devait pas démolir la barque
+à tort et à travers, mais conserver intactes les poutres et
+surtout les liures transversales, fixées dans toute leur longueur
+au fond de la barque au moyen de chevilles,--travail long et
+fastidieux.
+
+--Il faut tirer avant tout cette poutrelle! Allons, enfants! cria
+un forçat qui n'était ni «directeur» ni «commandant», mais simple
+ouvrier; cet homme paisible, mais un peu bête, n'avait pas encore
+dit un mot; il se courba, saisit à deux mains une poutre épaisse,
+attendant qu'on l'aidât. Mais personne ne répondit à son appel.
+
+--Va-t'en voir! tu ne la soulèveras pas; ton grand-père, l'ours,
+n'y parviendrait pas,--murmura quelqu'un entre ses dents.
+
+--Eh bien, frères, commence-t-on? Quant à moi, je ne sais pas
+trop..., dit d'un air embarrassé celui qui s'était mis en avant,
+en abandonnant la poutre et en se redressant.
+
+--Tu ne feras pas tout le travail à toi seul?... qu'as-tu à
+t'empresser?
+
+--Mais, camarades, c'est seulement comme ça que je disais...,
+s'excusa le pauvre diable désappointé.
+
+--Faut-il décidément vous donner des couvertures pour vous
+réchauffer, ou bien faut-il vous saler pour l'hiver? cria de
+nouveau le sous-officier commissaire, en regardant ces vingt
+hommes qui ne savaient trop par où commencer.--Commencez! plus
+vite!
+
+--On ne va jamais bien loin quand on se dépêche, Ivan Matvieitch!
+
+--Mais tu ne fais rien du tout, eh! Savélief! Qu'as-tu à rester
+les yeux écarquillés? les vends-tu, par hasard?... Allons,
+commencez!
+
+--Que ferai-je tout seul?
+
+--Donnez-nous une tâche, Ivan Matvieitch.
+
+--Je vous ai dit que je ne donnerai point de tâches. Mettez bas
+la barque; vous irez ensuite à la maison. Commencez!
+
+Les détenus se mirent à la besogne, mais de mauvaise grâce,
+indolemment, en apprentis. On comprenait l'irritation des chefs en
+voyant cette troupe de vigoureux gaillards, qui semblaient ne pas
+savoir par où commencer la besogne. Sitôt qu'on enleva la première
+liure, toute petite, elle se cassa net.
+
+«Elle s'est cassée toute seule», dirent les forçats au
+commissaire, en manière de justification; on ne pouvait pas
+travailler de cette manière; il fallait s'y prendre autrement. Que
+faire? Une longue discussion s'ensuivit entre les détenus, peu à
+peu on en vint aux injures; cela menaçait même d'aller plus
+loin... Le commissaire cria de nouveau en agitant son bâton, mais
+la seconde liure se cassa comme la première. On reconnut alors que
+les haches manquaient et qu'il fallait d'autres instruments. On
+envoya deux gars sous escorte chercher des outils à la forteresse;
+en attendant leur retour, les autres forçats s'assirent sur la
+barque le plus tranquillement du monde, tirèrent leurs pipes et se
+remirent à fumer. Finalement, le commissaire cracha de mépris.
+
+--Allons, le travail que vous faites ne vous tuera pas! Oh!
+quelles gens! quelles gens!--grommela-t-il d'un air de mauvaise
+humeur; il fit un geste de la main et s'en fut à la forteresse en
+brandissant son bâton.
+
+Au bout d'une heure arriva le conducteur. Il écouta tranquillement
+les forçats, déclara qu'il donnait comme tâche quatre liures
+entières à dégager, sans qu'elles fussent brisées, et une partie
+considérable de la barque à démolir; une fois ce travail exécuté,
+les détenus pouvaient s'en retourner à la maison. La tâche était
+considérable, mais, mon Dieu! comme les forçats se mirent à
+l'ouvrage! Où étaient leur paresse, leur ignorance de tout à
+l'heure? Les haches entrèrent bientôt en danse et firent sortir
+les chevilles. Ceux qui n'avaient pas de haches glissaient des
+perches épaisses sous les liures, et en peu de temps les
+dégageaient d'une façon parfaite, en véritable artiste. À mon
+grand étonnement, elles s'enlevaient entières sans se casser. Les
+détenus allaient vite en besogne. On aurait dit qu'ils étaient
+devenus tout a coup intelligents. On n'entendait ni conversation
+ni injures, chacun savait parfaitement ce qu'il avait à dire, à
+faire, à conseiller, où il devait se mettre. Juste une demi-heure
+avant le roulement du tambour la tâche donnée était exécutée, et
+les détenus revinrent à la maison de force, fatigués, mais
+contents d'avoir gagné une demi-heure de répit sur le laps de
+temps indiqué par le règlement. Pour ce qui me concerne, je pus
+observer une chose assez particulière: n'importe où je voulus me
+mettre au travail et aider aux travailleurs, je n'étais nulle part
+à ma place, je les gênais toujours; on me chassa de partout en
+m'insultant presque.
+
+Le premier déguenillé venu, un pitoyable ouvrier qui n'aurait osé
+souffler mot devant les autres forçats plus intelligents et plus
+habiles, croyait avoir le droit de jurer contre moi, si j'étais
+près de lui, sous le prétexte que je le gênais dans sa besogne.
+Enfin un des plus adroits me dit franchement et grossièrement: «--
+Que venez-vous faire ici? allez-vous-en! Pourquoi venez-vous quand
+on ne vous appelle pas?»
+
+--Attrape! ajouta aussitôt un autre.
+
+--Tu ferais mieux de prendre une cruche, me dit un troisième, et
+d'aller chercher de l'eau vers la maison en construction, ou bien
+à l'atelier où l'on émiette le tabac: tu n'as rien à faire ici.
+
+Je dus me mettre à l'écart. Rester de côté quand les autres
+travaillent, semble honteux. Quand je m'en fus à l'autre bout de
+la barque, on m'injuria de plus belle: «Regarde quels travailleurs
+on nous donne! Rien à faire avec des gaillards pareils.»
+
+Tout cela était dit avec intention; ils étaient heureux de se
+moquer d'un noble et profitaient de cette occasion.
+
+On conçoit maintenant que ma première pensée en entrant au bagne
+ait été de me demander comment je me comporterais avec de
+pareilles gens. Je pressentais que de semblables faits devaient
+souvent se répéter, mais je résolus de ne pas changer ma ligne de
+conduite, quels que pussent être ces frottements et ces chocs. Je
+savais que mon raisonnement était juste. J'avais décidé de vivre
+avec simplicité et indépendance, sans manifester le moindre désir
+de me rapprocher de mes compagnons, mais aussi sans les repousser,
+s'ils désiraient eux-mêmes se rapprocher de moi; ne craindre
+nullement leurs menaces, leur haine, et feindre autant que
+possible de ne remarquer ni l'un ni l'autre. Tel était mon plan.
+Je devinai de prime abord qu'ils me mépriseraient si j'agissais
+autrement.
+
+Quand je revins le soir à la maison de force après le travail de
+l'après-dînée, fatigué, harassé, une tristesse profonde s'empara
+de moi. «Combien de milliers de jours semblables m'attendent
+encore! Toujours les mêmes!» pensai-je alors. Je me promenais seul
+et tout pensif, à la nuit tombante, le long de la palissade
+derrière les casernes, quand je vis tout à coup notre Boulot qui
+accourait droit vers moi. Boulot était le chien du bagne; car le
+bagne a son chien, comme les compagnies, les batteries
+d'artillerie et les escadrons ont les leurs. Il y vivait depuis
+fort longtemps, n'appartenait à personne, regardait chacun comme
+son maître et se nourrissait des restes de la cuisine. C'était un
+assez grand mâtin noir, tacheté de blanc, pas très-âgé, avec des
+yeux intelligents et une queue fournie. Personne ne le caressait
+ni ne faisait attention à lui. Dès mon arrivée je m'en fis un ami
+en donnant un morceau de pain. Quand je le flattais, il restait
+immobile, me regardait d'un air doux et, de plaisir, agitait
+doucement la queue. Ce soir là, ne m'ayant pas vu de tout le jour,
+moi, le premier qui, depuis bien des années, avais eu l'idée de le
+caresser,--il accourut en me cherchant partout, et bondit à ma
+rencontre avec un aboiement. Je ne sais trop ce que je sentis
+alors, mais je me mis à l'embrasser, je serrai sa tête contre moi:
+il posa ses pattes sur mes épaules et me lécha la figure.--
+«Voilà l'ami que la destinée m'envoie!»--pensai-je; et durant
+ses premières semaines si pénibles, chaque fois que je revenais
+des travaux, avant tout autre soin, je me hâtais de me rendre
+derrière les casernes avec Boulot qui gambadait de joie devant
+moi; je lui empoignais la tête, et je le baisais, je le baisais;
+un sentiment très-doux, en même temps que troublant et amer,
+m'étreignait le coeur. Je me souviens combien il m'était agréable
+de penser,--je jouissais en quelque sorte de mon tourment,--
+qu'il ne restait plus au monde qu'un seul être qui m'aimât, qui me
+fût attaché, mon ami, mon unique ami,--mon fidèle chien Boulot.
+
+
+VII--NOUVELLES CONNAISSANCES.--PÉTROF.
+
+Mais le temps s'écoulait, et peu à peu je m'habituais à ma
+nouvelle vie; les scènes que j'avais journellement devant les yeux
+ne m'affligeaient plus autant; en un mot, la maison de force, ses
+habitants, ses moeurs, me laissaient indifférent. Se réconcilier
+avec cette vie était impossible, mais je devais l'accepter comme
+un fait inévitable. J'avais repoussé au plus profond de mon être
+toutes les inquiétudes qui me troublaient. Je n'errais plus dans
+la maison de force comme un perdu, et ne me laissais plus dominer
+par mon angoisse. La curiosité sauvage des forçats s'était
+émoussée: on ne me regardait plus avec une insolence aussi
+affectée qu'auparavant: j'étais devenu pour eux un indifférent, et
+j'en étais très-satisfait. Je me promenais dans la caserne comme
+chez moi, je connaissais ma place pour la nuit; je m'habituai même
+à des choses dont l'idée seule m'eût paru jadis inacceptable.
+J'allais chaque semaine, régulièrement, me faire raser la tête. On
+nous appelait le samedi les uns après les autres au corps de
+garde; les barbiers de bataillon nous lavaient impitoyablement le
+crâne avec de l'eau de savon froide et le raclaient ensuite de
+leurs rasoirs ébréchés: rien que de penser à cette torture, un
+frisson me court sur la peau. J'y trouvai bientôt un remède; Akim
+Akimytch m'indiqua un détenu de la section militaire qui, pour un
+kopek, rasait les amateurs avec son propre rasoir; c'était là son
+gagne-pain. Beaucoup de déportés étaient ses pratiques, à la seule
+fin d'éviter les barbiers militaires, et pourtant ces gens-là
+n'étaient pas douillets. On appelait notre barbier le «major»;
+pourquoi,--je n'en sais rien; je serais même embarrassé de dire
+quels points de ressemblance il avait avec le major. En écrivant
+ces lignes, je revois nettement le «major» et sa figure maigre;
+c'était un garçon de haute taille, silencieux, assez bête,
+toujours absorbé par son métier; on ne le voyait jamais sans une
+courroie à la main sur laquelle il affilait nuit et jour un rasoir
+admirablement tranchant; il avait certainement pris ce travail
+pour le but suprême de sa vie. Il était en effet heureux au
+possible quand son rasoir était bien affilé et que quelqu'un
+sollicitait ses services; son savon était toujours chaud; il avait
+la main très-légère, un vrai velours. Il s'enorgueillissait de son
+adresse, et prenait d'un air détaché le kopek qu'il venait de
+gagner; on eût pu croire qu'il travaillait pour l'amour de l'art
+et non pour recevoir cette monnaie. A--f fut corrigé d'importance
+par le major de place, un jour qu'il eut le malheur de dire: «le
+major», en parlant du barbier qui nous rasait. Le vrai major tomba
+dans un accès de fureur.
+
+--Sais-tu, canaille, ce que c'est qu'un major? criait-il, l'écume
+à la bouche, en secouant A--f selon son habitude; comprends-tu ce
+qu'est un major? Et dire qu'on ose appeler «major» une canaille de
+forçat, devant moi, en ma présence!
+
+Seul A--f pouvait s'entendre avec un pareil homme.
+
+Dès le premier jour de ma détention, je commençai de rêver à ma
+libération. Mon occupation favorite était de compter mille et
+mille fois, de mille façons différentes, le nombre de jours que je
+devais passer en prison. Je ne pouvais penser à autre chose, et
+tout prisonnier privé de sa liberté pour un temps fixe n'agit pas
+autrement que moi, j'en suis certain. Je ne puis dire si les
+forçats comptaient de même, mais l'étourderie de leurs espérances
+m'étonnait étrangement. L'espérance d'un prisonnier diffère
+essentiellement de celle que nourrit l'homme libre. Celui-ci peut
+espérer une amélioration dans sa destinée, ou bien la réalisation
+d'une entreprise quelconque, mais en attendant il vit, il agit: la
+vie réelle l'entraîne dans son tourbillon. Rien de semblable pour
+le forçat. Il vit aussi, si l'on veut; mais il n'est pas un
+condamné à un nombre quelconque d'années de travaux forcés qui
+admette son sort comme quelque chose de positif, de définitif,
+comme une partie de sa vie véritable. C'est instinctif, il sent
+qu'il n'est pas chez lui, il se croit pour ainsi dire en visite.
+Il envisage les vingt années de sa condamnation comme deux ans,
+tout au plus. Il est sur qu'à cinquante ans, quand il aura subi sa
+peine, il sera aussi frais, aussi gaillard qu'à trente-cinq. «Nous
+avons encore du temps à vivre», pense-t-il, et il chasse
+opiniâtrement les pensées décourageantes et les doutes qui
+l'assaillent. Le condamné à perpétuité lui-même compte qu'un beau
+jour un ordre arrivera de Pétersbourg: «Transportez un tel aux
+mines à Nertchinsk, et fixez un terme à sa détention.» Ce serait
+fameux! d'abord parce qu'il faut près de six mois pour aller à
+Nertchinsk et que la vie d'un convoi est cent fois préférable à
+celle de la maison de force! Il finirait son temps à Nertchinsk,
+et alors... Plus d'un vieillard à cheveux gris raisonne de la
+sorte.
+
+J'ai vu à Tobolsk des hommes enchaînés à la muraille; leur chaîne
+a deux mètres de long; à côté d'eux se trouve une couchette. On
+les enchaîne pour quelque crime terrible, commis après leur
+déportation en Sibérie. Ils restent ainsi cinq ans, dix ans.
+Presque tous sont des brigands. Je n'en vis qu'un seul qui eût
+l'air d'un homme de condition; il avait servi autrefois dans un
+département quelconque, et parlait d'un ton mielleux, en sifflant.
+Son sourire était doucereux. Il nous montra sa chaîne, et nous
+indiqua la manière la plus commode de se coucher. Ce devait être
+une jolie espèce!--Tous ces malheureux ont une conduite
+parfaite; chacun d'eux semble content, et pourtant le désir de
+finir son temps de chaîne le ronge. Pourquoi? dira-t-on. Parce
+qu'il sortira alors de sa cellule basse, étouffante, humide, aux
+arceaux de briques, pour aller dans la cour de la maison de force,
+et... Et c'est tout. On ne le laissera jamais sortir de cette
+dernière; il n'ignore pas que ceux qui ont été enchaînés ne
+quittent jamais le bagne, et que lui il y finira ses jours, il y
+mourra dans les fers. Il sait tout cela, et pourtant il voudrait
+en finir avec sa chaîne. Sans ce désir, pourrait-il rester cinq ou
+six ans attaché à un mur, et ne pas mourir ou devenir fou?
+Pourrait-il y résister?
+
+Je compris vite que, seul, le travail pouvait me sauver, fortifier
+ma santé et mon corps, tandis que l'inquiétude morale incessante,
+l'irritation nerveuse et l'air renfermé de la caserne les
+ruineraient complètement. Le grand air, la fatigue quotidienne,
+l'habitude de porter des fardeaux, devaient me fortifier, pensais-je;
+grâce à eux, je sortirais vigoureux, bien portant et plein de
+sève. Je ne me trompais pas: le travail et le mouvement me furent
+très-utiles.
+
+Je voyais avec effroi un de mes camarades (un gentilhomme) fondre
+comme un morceau de cire. Et pourtant, quand il était arrivé avec
+moi à la maison de force, il était jeune, beau, vigoureux; quand
+il en sortit, sa santé était ruinée, ses jambes ne le portaient
+plus, l'asthme oppressait sa poitrine. Non, me disais-je en le
+regardant, je veux vivre et je vivrai. Mon amour pour le travail
+me valut tout d'abord le mépris et les moqueries acérées de mes
+camarades. Mais je n'y faisais pas attention et je m'en allais
+allègrement où l'on m'envoyait, brûler et concasser de l'albâtre,
+par exemple. Ce travail, un des premiers que l'on me donna, est
+facile. Les ingénieurs faisaient leur possible pour alléger la
+corvée des nobles; ce n'était pas de l'indulgence, mais bien de la
+justice. N'eût-il pas été étrange d'exiger le même travail d'un
+manoeuvre et d'un homme dont les forces sont moitié moindres, qui
+n'a jamais travaillé de ses mains? Mais cette «gâterie» n'était
+pas permanente; elle se faisait même en cachette, car on nous
+surveillait sévèrement. Comme les travaux pénibles n'étaient pas
+rares, il arrivait souvent que la tâche était au-dessus de la
+force des nobles, qui souffraient ainsi deux fois plus que leurs
+camarades. On envoyait d'ordinaire trois, quatre hommes concasser
+l'albâtre; presque toujours c'étaient des vieillards ou des
+individus faibles:--nous étions naturellement de ce nombre;--
+on nous adjoignait en outre un véritable ouvrier, connaissant ce
+métier. Pendant plusieurs années, ce fut toujours le même,
+Almazof; il était sévère, déjà âgé, hâlé et fort maigre, du reste
+peu communicatif, et difficile. Il nous méprisait profondément,
+mais il était si peu expansif, qu'il ne se donnait même pas la
+peine de nous injurier. Le hangar sous lequel nous calcinions
+l'albâtre était construit sur la berge escarpée et déserte de la
+rivière. En hiver, par un jour de brouillard, la vue était triste
+sur la rivière et la rive opposée, lointaine. Il y avait quelque
+chose de déchirant dans ce paysage morne et nu. Mais on se sentait
+encore plus triste quand un soleil éclatant brillait au-dessus de
+cette plaine blanche, infinie; on aurait voulu pouvoir s'envoler
+au loin dans cette steppe qui commençait à l'autre bord et
+s'étendait à plus de quinze cents verstes au sud, unie comme une
+nappe immense. Almazof se mettait au travail en silence, d'un air
+rébarbatif; nous avions honte de ne pouvoir l'aider efficacement,
+mais il venait à bout de son travail tout seul, sans exiger notre
+secours, comme s'il eût voulu nous faire comprendre tous nos torts
+envers lui, et nous faire repentir de notre inutilité. Ce travail
+consistait à chauffer le four, pour calciner l'albâtre que nous y
+entassions.
+
+Le jour suivant, quand l'albâtre était entièrement calciné, nous
+le déchargions. Chacun prenait un lourd pilon et remplissait une
+caisse d'albâtre qu'il se mettait à concasser. Cette besogne était
+agréable. L'albâtre fragile se changeait bientôt en une poussière
+blanche et brillante, qui s'émiettait vite et aisément. Nous
+brandissions nos lourds marteaux et nous assénions des coups
+formidables que nous admirions nous-mêmes. Quand nous étions
+fatigués, nous nous sentions plus légers: nos joues étaient
+rouges, le sang circulait plus rapidement dans nos veines. Almazof
+nous regardait alors avec condescendance, comme il aurait regardé
+de petits enfants; il fumait sa pipe d'un air indulgent, sans
+toutefois pouvoir s'empêcher de grommeler dès qu'il ouvrait la
+bouche. Il était toujours ainsi, d'ailleurs, et avec tout le
+monde; je crois qu'au fond c'était un brave homme.
+
+On me donnait aussi un autre travail qui consistait à mettre en
+mouvement la roue du tour. Cette roue était haute et lourde; il me
+fallait de grands efforts pour la faire tourner, surtout quand
+l'ouvrier (des ateliers du génie) devait faire un balustre
+d'escalier ou le pied d'une grande table, ce qui exigeait un tronc
+presque entier. Comme un seul homme n'aurait pu en venir à bout,
+on envoyait deux forçats,--B..., un des ex-gentilshommes, et moi.
+Ce travail nous revint presque toujours pendant quelques années,
+quand il y avait quelque chose à tourner. B... était faible,
+vaniteux, encore jeune, et souffrait de la poitrine. On l'avait
+enfermé une année avant moi, avec deux autres camarades, des
+nobles également.--L'un d'eux, un vieillard, priait Dieu nuit et
+jour (les détenus le respectaient fort à cause de cela), il mourut
+durant ma réclusion. L'autre était un tout jeune homme, frais et
+vermeil, fort et courageux, qui avait porté son camarade B...,
+pendant sept cents verstes, ce dernier tombant de fatigue au bout
+d'une demi-étape. Aussi fallait-il voir leur amitié. B... était un
+homme parfaitement bien élevé, d'un caractère noble et généreux,
+mais gâté et irrité par la maladie. Nous tournions donc la roue à
+nous deux, et cette besogne nous intéressait. Quant à moi, je
+trouvais cet exercice excellent.
+
+J'aimais particulièrement pelleter la neige, ce que nous faisions
+après les tourbillons assez fréquents en hiver. Quand le
+tourbillon avait fait rage tout un jour, plus d'une maison était
+ensevelie jusqu'aux fenêtres, quand elle n'était pas entièrement
+recouverte. L'ouragan cessait, le soleil reparaissait, et on nous
+ordonnait de dégager les constructions barricadées par des tas de
+neige. On nous y envoyait par grandes bandes, et quelquefois même
+tous les forçats ensemble. Chacun de nous recevait une pelle et
+devait exécuter une tâche, dont il semblait souvent impossible de
+venir à bout; tous se mettaient allègrement au travail. La neige
+friable ne s'était pas encore tassée et n'était gelée qu'a la
+surface; on en prenait d'énormes pelletées, que l'on dispersait
+autour de soi. Elle se transformait dans l'air en une poudre
+brillante. La pelle s'enfonçait facilement dans la masse blanche,
+étincelante au soleil. Les forçats exécutaient presque toujours ce
+travail avec gaieté: l'air froid de l'hiver, le mouvement les
+animaient. Chacun se sentait plus joyeux: on entendait des rires,
+des cris, des plaisanteries. On se jetait des boules de neige, ce
+qui excitait au bout d'un instant l'indignation des gens
+raisonnables, qui n'aimaient ni le rire ni la gaieté; aussi
+l'entrain général finissait-il presque toujours par des injures.
+
+Peu à peu le cercle de mes connaissances s'étendit, quoique je ne
+songeasse nullement à en faire: j'étais toujours inquiet, morose
+et défiant. Ces connaissances se firent d'elles-mêmes. Le premier
+de tous, le déporté Pétrof me vint visiter. Je dis visiter, et
+j'appuie sur ce mot. Il demeurait dans la division particulière,
+qui se trouvait être la caserne la plus éloignée de la mienne. En
+apparence, il ne pouvait exister entre nous aucune relation, nous
+n'avions et ne pouvions avoir aucun lien qui nous rapprochât.
+Cependant, durant la première période de mon séjour, Pétrof crut
+de son devoir de venir vers moi presque chaque jour dans notre
+caserne, ou au moins de m'arrêter pendant le temps du repos, quand
+j'allais derrière les casernes, le plus loin possible de tous les
+regards. Cette persistance me parut d'abord désagréable, mais il
+sut si bien faire que ses visites devinrent pour moi une
+distraction, bien que son caractère fût loin d'être communicatif.
+Il était de petite taille, solidement bâti, agile et adroit. Son
+visage assez agréable était pâle avec des pommettes saillantes, un
+regard hardi, des dents blanches, menues et serrées. Il avait
+toujours une chique de tabac râpé entre la gencive et la lèvre
+inférieure (beaucoup de forçats avaient l'habitude de chiquer). Il
+paraissait plus jeune qu'il ne l'était en réalité, car on ne lui
+aurait pas donné, à le voir, plus de trente ans, et il en avait
+bien quarante. Il me parlait sans aucune gêne et se maintenait
+vis-à-vis de moi sur un pied d'égalité, avec beaucoup de
+convenance et de délicatesse. Si, par exemple, il remarquait que
+je cherchais la solitude, il s'entretenait avec moi pendant deux
+minutes et me quittait aussitôt; il me remerciait chaque fois pour
+la bienveillance que je lui témoignais, ce qu'il ne faisait jamais
+à personne. J'ajoute que ces relations ne changèrent pas,
+non-seulement pendant les premiers temps de mon séjour, mais pendant
+plusieurs années, et qu'elles ne devinrent presque jamais plus
+intimes, bien qu'il me fut vraiment dévoué. Je ne pouvais définir
+exactement ce qu'il recherchait dans ma société, et pourquoi il
+venait chaque jour auprès de moi. Il me vola quelquefois, mais ce
+fut toujours involontairement; il ne venait presque jamais
+m'emprunter: donc ce qui l'attirait n'était nullement l'argent ou
+quelque autre intérêt.
+
+Je ne sais trop pourquoi, il me semblait que cet homme ne vivait
+pas dans la même prison que moi, mais dans une autre maison, en
+ville, fort loin; on eût dit qu'il visitait le bagne par hasard,
+pour apprendre des nouvelles, s'enquérir de moi, en un mot, pour
+voir comment nous vivions. Il était toujours pressé, comme s'il
+eût laissé quelqu'un pour un instant et qu'on l'attendit, ou qu'il
+eût abandonné quelque affaire en suspens. Et pourtant, il ne se
+hâtait pas. Son regard avait une fixité étrange, avec une légère
+nuance de hardiesse et d'ironie; il regardait dans le lointain,
+par-dessus les objets, comme s'il s'efforçait de distinguer
+quelque chose derrière la personne qui était devant lui. Il
+paraissait toujours distrait; quelquefois je me demandais où
+allait Pétrof en me quittant. Où l'attendait-on si impatiemment?
+Il se rendait d'un pas léger dans une caserne, ou dans la cuisine,
+et s'asseyait à côté des causeurs; il écoutait attentivement la
+conversation, à laquelle il prenait part avec vivacité, puis se
+taisait brusquement. Mais qu'il parlât ou qu'il gardât le silence,
+on lisait toujours sur son visage qu'il avait affaire ailleurs et
+qu'on l'attendait là-bas, plus loin. Le plus étonnant, c'est qu'il
+n'avait jamais aucune affaire; à part les travaux forcés qu'il
+exécutait, bien entendu, il demeurait toujours oisif. Il ne
+connaissait aucun métier, et n'avait presque jamais d'argent, mais
+cela ne l'affligeait nullement.--De quoi me parlait-il? Sa
+conversation était aussi étrange qu'il était singulier lui-même.
+Quand il remarquait que j'allais seul derrière les casernes, il
+faisait un brusque demi-tour de mon côté. Il marchait toujours
+vite et tournait court. Il venait au pas et pourtant il semblait
+qu'il fut accouru.
+
+--Bonjour!
+
+--Bonjour!
+
+--Je ne vous dérange pas?
+
+--Non.
+
+--Je voulais vous demander quelque chose sur Napoléon. Je voulais
+vous demander s'il n'est pas parent de celui qui est venu chez
+nous en l'année douze.
+
+Pétrof était fils de soldat et savait lire et écrire.
+
+--Parfaitement.
+
+--Et l'on dit qu'il est président? quel président? de quoi? Ses
+questions étaient toujours rapides, saccadées, comme s'il voulait
+savoir le plus vite possible ce qu'il demandait.
+
+Je lui expliquai comment et de quoi Napoléon était président, et
+j'ajoutai que peut-être il deviendrait empereur.
+
+--Comment cela?
+
+Je le renseignai autant que cela m'était possible, Pétrof m'écouta
+avec attention; il comprit parfaitement tout ce que je lui dis, et
+ajouta en inclinant l'oreille de mon côté:
+
+--Hem!... Ah! je voulais encore vous demander, Alexandre
+Pétrovitch, s'il y a vraiment des singes qui ont des mains aux
+pieds et qui sont aussi grands qu'un homme.
+
+--Oui.
+
+--Comment sont-ils?
+
+Je les lui décrivis et lui dis tout ce que je savais sur ce sujet.
+
+--Et où vivent-ils?
+
+--Dans les pays chauds. On en trouve dans l'île Sumatra.
+
+--Est-ce que c'est en Amérique? On dit que là-bas, les gens
+marchent la tête en bas?
+
+--Mais non. Vous voulez parler des antipodes.
+
+Je lui expliquai de mon mieux ce que c'était que l'Amérique et les
+antipodes. Il m'écouta aussi attentivement que si la question des
+antipodes l'eût fait seule accourir vers moi.
+
+--Ah! ah! j'ai lu, l'année dernière, une histoire de la comtesse
+de La Vallière:--Aréfief avait apporté ce livre de chez
+l'adjudant,--Est-ce la vérité, ou bien une invention? L'ouvrage
+est de Dumas.
+
+--Certainement, c'est une histoire inventée.
+
+--Allons! adieu. Je vous remercie.
+
+Et Pétrof disparut; en vérité, nous ne parlions presque jamais
+autrement.
+
+Je me renseignai sur son compte. M--crut devoir me prévenir,
+quand il eut connaissance de cette liaison. Il me dit que beaucoup
+de forçats avaient excité son horreur dès son arrivée, mais que
+pas un, pas même Gazine, n'avait produit sur lui une impression
+aussi épouvantable que ce Pétrof.
+
+--C'est le plus résolu, le plus redoutable de tous les détenus,
+me dit M--. Il est capable de tout; rien ne l'arrête, s'il a un
+caprice; il vous assassinera, s'il lui en prend la fantaisie, tout
+simplement, sans hésiter et sans le moindre repentir. Je crois
+même qu'il n'est pas dans son bon sens.
+
+Cette déclaration m'intéressa extrêmement, mais M--ne put me dire
+pourquoi il avait une semblable opinion sur Pétrof. Chose étrange!
+pendant plusieurs années, je vis cet homme, je causais avec lui
+presque tous les jours; il me fut toujours sincèrement dévoué
+(bien que je n'en devinasse pas la cause), et pendant tout ce
+temps, quoiqu'il vécût très-sagement et ne fit rien
+d'extraordinaire, je me convainquis de plus en plus que M--avait
+raison, que c'était peut-être l'homme le plus intrépide et le plus
+difficile à contenir de tout le bagne. Et pourquoi? je ne saurais
+l'expliquer.
+
+Ce Pétrof était précisément le forçat qui, lorsqu'on l'avait
+appelé pour subir sa punition, avait voulu tuer le major; j'ai dit
+comment ce dernier, «sauvé par un miracle», était parti une minute
+avant l'exécution. Une fois, quand il était encore soldat,--
+avant son arrivée à la maison de force,--son colonel l'avait
+frappé pendant la manoeuvre. On l'avait souvent battu auparavant,
+je suppose; mais ce jour-là, il ne se trouvait pas d'humeur à
+endurer une offense: en plein jour, devant le bataillon déployé,
+il égorgea son colonel. Je ne connais pas tous les détails de
+cette histoire, car il ne me la raconta jamais. Bien entendu, ces
+explosions ne se manifestaient que quand la nature parlait trop
+haut en lui, elles étaient très-rares. Il était habituellement
+raisonnable et même tranquille. Ses passions, fortes et ardentes,
+étaient cachées;--elles couvaient doucement comme des charbons
+sous la cendre.
+
+Je ne remarquai jamais qu'il fût ni fanfaron ni vaniteux, comme
+tant d'autres forçats.
+
+Il se querellait rarement, il n'était en relations amicales avec
+personne, sauf peut-être avec Sirotkine, et seulement quand il
+avait besoin de ce dernier. Je le vis pourtant un jour
+sérieusement irrité. On l'avait offensé en lui refusant un objet
+qu'il réclamait. Il se disputait à ce sujet avec un forçat de
+haute taille, vigoureux comme un athlète, nommé Vassili Antonof et
+connu pour son caractère méchant, chicaneur; cet homme, qui
+appartenait à la catégorie des condamnés civils, était loin d'être
+un lâche. Ils crièrent longtemps, et je pensais que cette querelle
+finirait comme presque toutes celles du même genre, par de simples
+horions; mais l'affaire prit un tour inattendu: Pétrof pâlit tout
+à coup; ses lèvres tremblèrent et bleuirent: sa respiration devint
+difficile. Il se leva, et lentement, très-lentement, à pas
+imperceptibles (il aimait aller pieds nus en été), il s'approcha
+d'Antonof. Instantanément, le vacarme et les cris firent place à
+un silence de mort dans la caserne; on aurait entendu voler une
+mouche. Chacun attendait l'événement. Antonof bondit au-devant de
+son adversaire: il n'avait plus figure humaine... Je ne pus
+supporter cette scène et je sortis de la caserne. J'étais certain
+qu'avant d'être sur l'escalier, j'entendrais les cris d'un homme
+qu'on égorge, mais il n'en fût rien. Avant que Pétrof eût réussi à
+s'approcher d'Antonof, celui-ci lui avait jeté l'objet en litige
+(un misérable chiffon, une mauvaise doublure). Au bout de deux
+minutes, Antonof ne manqua pas d'injurier quelque peu Pétrof, par
+acquit de conscience et par sentiment des convenances, pour
+montrer qu'il n'avait pas eu trop peur. Mais Pétrof n'accorda
+aucune attention à ses injures; il ne répondit même pas. Tout
+s'était terminé à son avantage,--les injures le touchaient peu,
+--il était satisfait d'avoir son chiffon. Un quart d'heure plus
+tard il rôdait dans la caserne, parfaitement désoeuvré, cherchant
+une compagnie où il pourrait entendre quelque chose de curieux. Il
+semblait que tout l'intéressât, et, pourtant, il restait presque
+toujours indifférent à ce qu'il entendait, il errait oisif, sans
+but, dans les cours. On aurait pu le comparer à un ouvrier, à un
+vigoureux ouvrier, devant lequel le travail «tremble», mais qui
+pour l'instant n'a rien à faire et condescend, en attendant
+l'occasion de déployer ses forces, à jouer avec de petits enfants.
+Je ne comprenais pas pourquoi il restait en prison, pourquoi il ne
+s'évadait pas. Il n'aurait nullement hésité à s'enfuir, si
+seulement il l'avait voulu. Le raisonnement n'a de pouvoir, sur
+des gens comme Pétrof, qu'autant qu'ils ne veulent rien. Quand ils
+désirent quelque chose, il n'existe pas d'obstacles à leur
+volonté. Je suis certain qu'il aurait su habilement s'évader,
+qu'il aurait trompé tout le monde, et qu'il serait resté des
+semaines entières sans manger, caché dans une forêt ou dans les
+roseaux d'une rivière. Mais cette idée ne lui était pas encore
+venue. Je ne remarquai en lui ni jugement, ni bon sens. Ces
+gens-là naissent avec une idée, qui toute leur vie les roule
+inconsciemment à droite et à gauche: ils errent ainsi jusqu'à ce
+qu'ils aient rencontré un objet qui éveille violemment leur désir;
+alors ils ne marchandent pas leur tête. Je m'étonnais quelquefois
+qu'un homme qui avait assassiné son colonel pour avoir été battu,
+se couchât sans contestation sous les verges. Car on le fouettait
+quand on le surprenait à introduire de l'eau-de-vie dans la
+prison: comme tous ceux qui n'avaient pas de métier déterminé, il
+faisait la contrebande de l'eau-de-vie. Il se laissait alors
+fouetter comme s'il consentait à cette punition et qu'il s'avouât
+en faute, autrement on l'aurait tué plutôt que de le faire se
+coucher. Plus d'une fois, je m'étonnai de voir qu'il me volait,
+malgré son affection pour moi. Cela lui arrivait par boutades. Il
+me vola ainsi ma Bible, que je lui avais dit de reporter à ma
+place. Il n'avait que quelques pas à faire, mais chemin faisant,
+il trouva un acheteur auquel il vendit le livre, et il dépensa
+aussitôt en eau-de-vie l'argent reçu. Probablement il ressentait
+ce jour-là un violent désir de boire, et quand il désirait quelque
+chose, il fallait que cela se fît. Un individu comme Pétrof
+assassinera un homme pour vingt-cinq kopeks, uniquement pour avoir
+de quoi boire un demi-litre; en toute autre occasion, il
+dédaignera des centaines de mille roubles. Il m'avoua le soir même
+ce vol, mais sans aucun signe de repentir ou de confusion, d'un
+ton parfaitement indifférent, comme s'il se fut agi d'un incident
+ordinaire. J'essayai de le tancer comme il le méritait, car je
+regrettais ma Bible. Il m'écouta sans irritation, très-paisiblement;
+il convint avec moi que la Bible est un livre très-utile,
+et regretta sincèrement que je ne l'eusse plus, mais il ne
+se repentit pas un instant de me l'avoir volée; il me regardait
+avec une telle assurance que je cessai aussitôt de le gronder. Il
+supportait mes reproches, parce qu'il jugeait que cela ne pouvait
+se passer autrement, qu'il méritait d'être tancé pour une pareille
+action, et que par conséquent je devais l'injurier pour me
+soulager et me consoler de cette perte; mais dans son for
+intérieur, il estimait que c'étaient des bêtises, des bêtises dont
+un homme sérieux aurait eu honte de parler. Je crois même qu'il me
+tenait pour un enfant, pour un gamin qui ne comprend pas encore
+les choses les plus simples du monde. Si je lui parlais d'autres
+sujets que de livres ou de sciences, il me répondait, mais par
+pure politesse, et en termes laconiques. Je me demandais ce qui le
+poussait à m'interroger précisément sur les livres. Je le
+regardais à la dérobée pendant ces conversations, comme pour
+m'assurer s'il ne se moquait pas de moi. Mais non, il m'écoutait
+sérieusement, avec attention, bien que souvent elle ne fût pas
+très-soutenue; cette dernière circonstance m'irritait quelquefois.
+Les questions qu'il me posait étaient toujours nettes et précises,
+il ne paraissait jamais étonné de la réponse qu'elles
+exigeaient... Il avait sans doute décidé une fois pour toutes
+qu'on ne pouvait me parler comme à tout le monde, et qu'en dehors
+des livres je ne comprenais rien.
+
+Je suis certain qu'il m'aimait, ce qui m'étonnait fort. Me tenait-il
+pour un enfant, pour un homme incomplet? ressentait-il pour moi
+cette espèce de compassion qu'éprouve tout être fort pour un plus
+faible que lui? me prenait-il pour... je n'en sais rien. Quoique
+cette compassion ne l'empêchât pas de me voler, je suis certain
+qu'en me dérobant, il avait pitié de moi.--«Eh! quel drôle de
+particulier! pensait-il assurément en faisant main basse sur mon
+bien, il ne sait pas même veiller sur ce qu'il possède!» Il
+m'aimait à cause de cela, je crois. Il me dit un jour, comme
+involontairement:
+
+--Vous êtes trop brave homme, vous êtes si simple, si simple, que
+cela fait vraiment pitié: ne prenez pas ce que je vous dis en
+mauvaise part, Alexandre Pétrovitch,--ajouta-t-il au bout d'une
+minute;--je vous le dis sans mauvaise intention.
+
+On voit quelquefois dans la vie des gens comme Pétrof se
+manifester et s'affirmer dans un instant de trouble ou de
+révolution; ils trouvent alors l'activité qui leur convient. Ce ne
+sont pas des hommes de parole, ils ne sauraient être les
+instigateurs et les chefs des insurrections, mais ce sont eux qui
+exécutent et agissent. Ils agissent simplement, sans bruit, se
+portent les premiers sur l'obstacle, ou se jettent en avant la
+poitrine découverte, sans réflexion ni crainte; tout le monde les
+suit, les suit aveuglément, jusqu'au pied de la muraille, où ils
+laissent d'ordinaire leur vie. Je ne crois pas que Pétrof ait bien
+fini: il était marqué pour une fin violente, et s'il n'est pas
+mort jusqu'à ce jour, c'est que l'occasion ne s'est pas encore
+présentée. Qui sait, du reste? Il atteindra peut-être une extrême
+vieillesse et mourra très-tranquillement, après avoir erré sans
+but de çà et de là. Mais je crois que M--avait raison, et que ce
+Pétrof était l'homme le plus déterminé de toute la maison de
+force.
+
+
+VIII--LES HOMMES DÉTERMINÉS.--LOUKA.
+
+Il est difficile de parler des gens déterminés; au bagne comme
+partout, ils sont rares. On les devine à la crainte qu'ils
+inspirent, on se gare d'eux. Un sentiment irrésistible me poussa
+tout d'abord à me détourner de ces hommes, mais je changeai par la
+suite ma manière de voir, même à l'égard des meurtriers les plus
+effroyables. Il y a des hommes qui n'ont jamais tué, et pourtant
+ils sont plus atroces que ceux qui ont assassiné six personnes. On
+ne sait pas comment se faire une idée de certains crimes, tant
+leur exécution est étrange. Je dis ceci parce que souvent les
+crimes commis par le peuple ont des causes étonnantes.
+
+Un type de meurtrier que l'on rencontre assez fréquemment est le
+suivant: un homme vit tranquille et paisible; son sort est dur,--
+il souffre. (C'est un paysan attaché à la glèbe, un serf
+domestique, un bourgeois ou un soldat.) Il sent tout à coup
+quelque chose se déchirer en lui: il n'y tient plus et plante son
+couteau dans la poitrine de son oppresseur ou de son ennemi. Alors
+sa conduite devient étrange, cet homme outre-passe toute mesure:
+il a tué son oppresseur, son ennemi: c'est un crime, mais qui
+s'explique; il y avait là une cause; plus tard il n'assassine plus
+ses ennemis seuls, mais n'importe qui, le premier venu; il tue
+pour le plaisir de tuer, pour un mot déplaisant, pour un regard,
+pour faire un nombre pair ou tout simplement: «Gare! ôtez-vous de
+mon chemin!» Il agit comme un homme ivre, dans un délire. Une fois
+qu'il a franchi la ligne fatale, il est lui-même ébahi de ce que
+rien de sacré n'existe plus pour lui; il bondit par-dessus toute
+légalité, toute puissance, et jouit de la liberté sans bornes,
+débordante, qu'il s'est créée, il jouit du tremblement de son
+coeur, de l'effroi qu'il ressent. Il sait du reste qu'un châtiment
+effroyable l'attend. Ses sensations sont peut-être celles d'un
+homme qui se penche du haut d'une tour sur l'abîme béant à ses
+pieds, et qui serait heureux de s'y jeter la tête la première,
+pour en finir plus vite. Et cela arrive avec les individus les
+plus paisibles, les plus ordinaires. Il y en a même qui posent
+dans cette extrémité: plus ils étaient hébétés, ahuris auparavant,
+plus il leur tarde de parader, d'inspirer de l'effroi. Ce
+désespéré jouit de l'horreur qu'il cause, il se complaît dans le
+dégoût qu'il excite. Il fait des folies par désespoir, et le plus
+souvent il attend une punition prochaine, il est impatient qu'on
+résolve son sort, parce qu'il lui semble trop lourd de porter à
+lui tout seul le fardeau de ce désespoir. Le plus curieux, c'est
+que cette excitation, cette parade se soutiennent jusqu'au pilori;
+après, il semble que le fil est coupé: ce terme est fatal, comme
+marqué par des règles déterminées à l'avance. L'homme s'apaise
+brusquement, s'éteint, devient un chiffon sans conséquence. Sur le
+pilori, il défaille et demande pardon au peuple. Une fois à la
+maison de force, il est tout autre; on ne dirait jamais à le voir
+que cette poule mouillée a tué cinq ou six hommes. Il en est que
+le bagne ne dompte pas facilement. Ils conservent une certaine
+vantardise, un esprit de bravade. «Eh! dites donc, je ne suis pas
+ce que vous croyez, j'en ai expédié six, d'âmes.» Mais il finit
+toujours par se soumettre. De temps en temps, il se divertit au
+souvenir de son audace, de ses déchaînements, alors qu'il était un
+désespéré; il aime à trouver un benêt devant lequel il se vantera,
+se pavanera avec une importance décente et auquel il racontera ses
+hauts faits, en dissimulant bien entendu le désir qu'il a
+d'étonner par son histoire. «Tiens, voilà l'homme que j'étais!»
+
+Et avec quel raffinement d'amour-propre prudent il se surveille!
+avec quelle négligence paresseuse il débite un pareil récit! Dans
+l'accent, dans le moindre mot perce une prétention apprise. Et où
+ces gens-là l'ont-ils apprise?
+
+Pendant une des longues soirées des premiers jours de ma
+réclusion, j'écoutais l'une de ces conversations; grâce à mon
+inexpérience, je pris le conteur pour un malfaiteur colossal, au
+caractère de fer, alors que je me moquais presque de Pétrof. Le
+narrateur, Louka Kouzmitch, avait _mis bas_ un major, sans autre
+motif que son bon plaisir. Ce Louka Kouzmitch était le plus petit
+et le plus fluet de toute notre caserne, il était né dans le Midi:
+il avait été serf, de ceux qui ne sont pas attachés à la glèbe,
+mais servent leur maître en qualité de domestique. Il avait
+quelque chose de tranchant et de hautain, «petit oiseau, mais avec
+bec et ongles». Les détenus flairent un homme d'instinct: on le
+respectait très-peu. Il était excessivement susceptible et plein
+d'amour-propre. Ce soir-là, il cousait une chemise, assis sur le
+lit de camp, car il s'occupait de couture. Tout auprès de lui se
+trouvait un gars borné et stupide, mais bon et complaisant, une
+espèce de colosse, son voisin le détenu Kobyline. Louka se
+querellait souvent avec lui en qualité de voisin et le traitait du
+haut de sa grandeur, d'un air railleur et despotique, que, grâce à
+sa bonhomie, Kobyline ne remarquait pas le moins du monde. Il
+tricotait un bas et écoutait Louka d'un air indifférent. Celui-ci
+parlait haut et distinctement. Il voulait que tout le monde
+l'entendît, bien qu'il eût l'air de ne s'adresser qu'à Kobyline.
+
+--Vois-tu, frère, on m'a renvoyé de mon pays, commnença-t-il en
+plantant son aiguille, pour vagabondage.
+
+--Et y a-t-il longtemps de cela? demanda Kobyline.
+
+--Quand les pois seront mûrs, il y aura un an. Eh bien, nous
+arrivons à K--v, et l'on me met dans la maison de force. Autour de
+moi il y avait une douzaine d'hommes, tous Petits-Russiens, bien
+bâtis, solides et robustes, de vrais boeufs. Et tranquilles! la
+nourriture était mauvaise, le major de la prison en faisait ce
+qu'il voulait. Un jour se passe, un autre encore: tous ces
+gaillards sont des poltrons, à ce que je vois.
+
+--Vous avez peur d'un pareil imbécile? que je leur dis.
+
+--Va-t'en lui parler, vas-y! Et ils éclatent de rire comme des
+brutes. Je me tais. Il y avait là un Toupet[15] drôle, mais drôle,
+--ajouta le narrateur en quittant Kobyline pour s'adresser à tout
+le monde. Il racontait comment on l'avait jugé au tribunal, ce
+qu'il leur avait dit, en pleurant à chaudes larmes: «J'ai des
+enfants, une femme», qu'il disait. C'était un gros gaillard épais
+et tout grisonnant: «Moi, que je lui dis, non! Et il y avait là un
+chien qui ne faisait rien qu'écrire, et écrire tout ce que je
+disais! Alors, que je me dis, que tu crèves...............Et le
+voilà qui écrit, qui écrit encore. C'est là que ma pauvre tête a
+été perdue!»
+
+--Donne-moi du fil, Vacia; celui de la maison est pourri.
+
+--En voilà qui vient du bazar, répondit Vacia en donnant le fil
+demandé.
+
+--Celui de l'atelier est meilleur. On a envoyé le Névalide en
+chercher il n'y a pas longtemps, mais je ne sais pas chez quelle
+poison de femme il l'a acheté, il ne vaut rien! fit Louka en
+enfilant son aiguille à la lumière.
+
+--Chez sa commère, parbleu!
+
+--Bien sûr chez sa commère.
+
+--Eh bien, ce major?... fit Kobyline, qu'on avait tout à fait
+oublié.
+
+Louka n'attendait que cela, cependant il ne voulut pas continuer
+immédiatement son récit, comme si Kobyline ne valait pas une
+pareille marque d'attention. Il enfila tranquillement son
+aiguille, ramena paresseusement ses jambes sous son torse, et dit
+enfin:
+
+--J'émoustillai si bien mes Toupets, qu'ils réclamèrent le major.
+Le matin même, j'avais emprunté le coquin (couteau) de mon voisin,
+et je l'avais caché à tout événement. Le major était furieux comme
+un enragé. Il arrive. Dites donc, Petits-Russiens, ce n'est pas le
+moment d'avoir peur. Mais allez donc! tout leur courage s'était
+caché au fin fond de la plante de leurs pieds: ils tremblaient. Le
+major accourt, tout à fait ivre.
+
+--Qu'y a-t-il? Comment ose-ton...? Je suis votre tsar, je suis
+votre Dieu.
+
+Quand il eut dit qu'il était le tsar et le Dieu, je m'approchai de
+lui, mon couteau dans ma manche.
+
+--Non, que je lui dis, Votre Haute Noblesse,--et je m'approche
+toujours plus,--cela ne peut pas être, Votre Haute Noblesse, que
+vous soyez notre tsar et notre Dieu.
+
+--Ainsi c'est toi! c'est toi! crie le major,--c'est toi qui es
+le meneur.
+
+--Non, que je lui dis (et je m'approche toujours), non, Votre
+Haute Noblesse, comme chacun sait, et comme vous-même le savez,
+notre Dieu tout-puissant et partout présent est seul dans le ciel.
+Et nous n'avons qu'un seul tsar, mis au-dessus de nous tous, par
+Dieu lui-même. Il est monarque, Votre Haute Noblesse. Et vous,
+Votre Haute Noblesse, vous n'êtes encore que major, vous n'êtes
+notre chef que par la grâce du Tsar et par vos mérites.
+
+--Comment? commment?? commmment??? Il ne pouvait même plus
+parler, il bégayait, tant il était étonné.
+
+--Voilà comment, que je lui dis: je me jette sur lui et je lui
+enfonce mon couteau dans le ventre, tout entier! C'avait été fait
+lestement. Il trébucha et tomba en gigotant. J'avais jeté mon
+couteau.
+
+--Allons, vous autres, Toupets, ramassez-le maintenant!
+
+Je ferai ici une digression hors de mon récit. Les expressions «je
+suis tsar, je suis Dieu» et autres semblables étaient
+malheureusement trop souvent employées, dans le bon vieux temps,
+par beaucoup de commandants. Je dois avouer que leur nombre a
+singulièrement diminué, et que les derniers ont peut-être déjà
+disparu. Remarquons que ceux qui paradaient ainsi et
+affectionnaient de semblables expressions, étaient surtout des
+officiers sortant du rang. Le grade d'officier mettait sens dessus
+dessous leur cervelle. Après avoir longtemps peiné sous le sac,
+ils se voyaient tout à coup officiers, commandants et nobles
+par-dessus le marché; grâce au manque d'habitude et à la première
+ivresse de leur avancement, ils se faisaient une idée exagérée de
+leur puissance et de leur importance, relativement à leurs
+subordonnés. Devant leurs supérieurs, ces gens-là sont d'une
+servilité révoltante. Les plus rampants s'empressent même
+d'annoncer à leurs chefs qu'ils ont été des subalternes et qu'ils
+«se souviennent de leur place». Mais envers leurs subordonnés, ce
+sont des despotes sans mesure. Rien n'irrite plus les détenus, il
+faut le dire, que de pareils abus. Cette arrogante opinion de sa
+propre grandeur, cette idée exagérée de l'impunité, engendrent la
+haine dans le coeur de l'homme le plus soumis et pousse à bout le
+plus patient. Par bonheur, tout cela date d'un passé presque
+oublié; et, même alors, l'autorité supérieure reprenait sévèrement
+les coupables. J'en sais plus d'un exemple.
+
+Ce qui exaspère surtout les subordonnés, c'est le dédain, la
+répugnance qu'on manifeste dans les rapports avec eux. Ceux qui
+croient qu'ils n'ont qu'à bien nourrir et entretenir le détenu, et
+qu'à agir en tout selon la loi, se trompent également. L'homme, si
+abaissé qu'il soit, exige instinctivement du respect pour sa
+dignité d'homme. Chaque détenu sait parfaitement qu'il est
+prisonnier, qu'il est un réprouvé, et connaît la distance qui le
+sépare de ses supérieurs, mais ni stigmate ni chaînes ne lui
+feront oublier qu'il est un homme. Il faut donc le traiter
+humainement. Mon Dieu! un traitement humain peut relever celui-là
+même en qui l'image divine est depuis longtemps obscurcie. C'est
+avec les «malheureux» surtout, qu'il faut agir humainement: là est
+leur salut et leur joie. J'ai rencontré des commandants au
+caractère noble et bon, et j'ai pu voir quelle influence
+bienfaisante ils avaient sur ces humiliés. Quelques mots affables
+dits par eux ressuscitaient moralement les détenus. Ils en étaient
+joyeux comme des enfants, et aimaient sincèrement leur chef. Une
+remarque encore: il ne leur plaît pas que leurs chefs soient
+familiers et par trop bonhommes dans les rapports avec eux. Ils
+veulent les respecter, et cela même les en empêche. Les détenus
+sont fiers, par exemple, que leur chef ait beaucoup de
+décorations, qu'il ait bonne façon, qu'il soit bien noté auprès
+d'un supérieur puissant, qu'il soit sévère, grave et juste, et
+qu'il possède le sentiment de sa dignité. Les forçats le préfèrent
+alors à tous les autres: celui-là sait ce qu'il vaut, et n'offense
+pas les gens: tout va pour le mieux.
+
+--Il t'en a cuit, je suppose? demanda tranquillement Kobyline.
+
+--Hein! Pour cuire, camarades, je l'ai été, cuit, il n'y a pas à
+dire. Aléi! donne-moi les ciseaux! Eh bien! dites donc, ne
+jouera-t-on pas aux cartes ce soir?
+
+--Il y a longtemps que le jeu a été bu, remarqua Vacia; si on ne
+l'avait pas vendu pour boire, il serait ici.
+
+--Si!... Les si, on les paye cent roubles à Moscou, remarqua
+Louka.
+
+--Eh bien, Louka, que t'a-t-on donné pour ton coup? fit de
+nouveau Kobyline.
+
+--On me l'a payé cent cinq coups de fouet, cher ami. Vrai
+camarades, c'est tout juste s'ils ne m'ont pas tué, reprit Louka
+en dédaignant une fois encore son voisin Kobyline.--Quand on m'a
+administré ces cent cinq coups, on m'a mené en grand uniforme. Je
+n'avais jamais encore reçu le fouet. Partout une masse de peuple.
+Toute la ville était accourue pour voir punir le brigand, le
+meurtrier. Combien ce peuple-la est bête, je ne puis pas vous le
+dire, Timochka (le bourreau) me déshabille, me couche par terre et
+crie: «--Tiens-toi bien, je vais te griller!» J'attends. Au
+premier coup qu'il me cingle j'aurais voulu crier, mais je ne le
+pouvais pas; j'eus beau ouvrir la bouche, ma voix s'était
+étranglée. Quand il m'allongea le second coup,--vous ne le
+croirez pas si vous voulez,--mais je n'entendis pas comme ils
+comptèrent deux. Je reviens à moi et je les entends compter:
+dix-sept. On m'enleva quatre fois de dessus le chevalet, pour me
+laisser souffler une demi-heure et m'inonder d'eau froide. Je les
+regardais tous, les yeux me sortaient de la tête, je me disais: Je
+crèverai ici!
+
+--Et tu n'es pas mort? demanda naïvement Kobyline. Louka le toisa
+d'un regard dédaigneux: on éclata de rire.
+
+--Un vrai imbécile...
+
+--Il a du mal dans le grenier, remarqua Louka en ayant l'air de
+regretter d'avoir daigné parler à un pareil idiot.
+
+--Il est un peu fou! affirma de son côté Vacia.
+
+Bien que Louka eût tué six personnes, nul n'eut jamais peur de lui
+dans la prison. Il avait pourtant le désir de passer pour un homme
+terrible.
+
+
+IX--ISAÏ FOMITCH.--LE BAIN.--LE RÉCIT DE BAKLOUCHINE.
+
+Les fêtes de Noël approchaient. Les forçats les attendaient avec
+une sorte de solennité, et rien qu'à les voir, j'étais moi-même
+dans l'expectative de quelque chose d'extraordinaire. Quatre jours
+avant les fêtes, on devait nous mener au bain (de vapeur[16]). Tout
+le monde se réjouissait et se préparait; nous devions nous y
+rendre après le dîner; à cette occasion, il n'y avait pas de
+travail dans l'après-midi. De tous les forçats, celui qui se
+réjouissait et se démenait le plus était bien certainement Isaï
+Fomitch Bumstein, le Juif, dont j'ai déjà parlé au chapitre IV de
+mon récit. Il aimait à s'étuver, jusqu'à en perdre connaissance;
+chaque fois qu'en fouillant le tas de mes vieux souvenirs, je me
+souviens du bain de la prison (qui vaut la peine qu'on ne l'oublie
+pas), la première figure qui se présente à ma mémoire est celle du
+très-glorieux et inoubliable Isaï Fomitch, mon camarade de bagne.
+Seigneur! quel drôle d'homme c'était! J'ai déjà dit quelques mots
+de sa figure: cinquante ans, vaniteux, ridé, avec d'affreux
+stigmates sur les joues et au front, maigre, faible, un corps de
+poulet, tout blanc. Son visage exprimait une suffisance
+perpétuelle et inébranlable, j'ajouterai presque: la félicité. Je
+crois qu'il ne regrettait nullement d'avoir été envoyé aux travaux
+forcés. Comme il était bijoutier de son métier et qu'il n'en
+existait pas d'autre dans la ville, il avait toujours du travail
+qu'on lui payait tant bien que mal. Il n'avait besoin de rien, il
+vivait même richement, sans dépenser tout son gain néanmoins, car
+il faisait des économies et prêtait sur gages à toute la maison de
+force. Il possédait un samovar, un bon matelas, des tasses, un
+couvert. Les Juifs de la ville ne lui ménageaient pas leur
+protection. Chaque samedi, il allait sous escorte à la synagogue
+(ce qui était autorisé par la loi). Il vivait comme un coq en
+pâte; pourtant il attendait avec impatience l'expiration de sa
+peine pour «se marier». C'était un mélange comique de naïveté, de
+bêtise, de ruse, d'impertinence, de simplicité, de timidité, de
+vantardise et d'impudence. Le plus étrange pour moi, c'est que les
+déportés ne se moquaient nullement de lui; s'ils le taquinaient,
+c'était pour rire. Isaï Fomitch était évidemment un sujet de
+distraction et de continuelle réjouissance pour tout le monde:
+«Nous n'avons qu'un seul Isaï Fomitch, n'y touchez pas!» disaient
+les forçats; et bien qu'il comprit lui-même ce qu'il en était, il
+s'enorgueillissait de son importance; cela divertissait beaucoup
+les détenus. Il avait fait son entrée au bagne de la façon la plus
+risible (elle avait eu lieu avant mon arrivée, mais on me la
+raconta). Soudain, un soir, le bruit se répandit dans la maison de
+force qu'on avait amené un Juif que l'on rasait en ce moment au
+corps de garde, et qu'il allait entrer immédiatement dans la
+caserne. Comme il n'y avait pas un seul Juif dans toute la prison,
+les détenus l'attendirent avec impatience, et l'entourèrent dès
+qu'il eut franchi la grande porte. Le sous-officier de service le
+conduisit à la prison civile et lui indiqua sa place sur les
+planches. Isaï Fomitch tenait un sac contenant les effets qui lui
+avaient été délivrés et ceux qui lui appartenaient. Il posa son
+sac, prit place sur le lit de camp et s'assit, les jambes croisées
+sous lui, sans oser lever les yeux. On se pâmait de rire autour de
+lui, les forçats l'assaillaient de plaisanteries sur son origine
+israélite. Soudain un jeune déporté écarta la foule et s'approcha
+de lui, portant à la main son vieux pantalon d'été, sale et
+déchiré, rapiécé de vieux chiffons. Il s'assit à côté d'Isaï
+Fomitch et lui frappa sur l'épaule.
+
+--Eh! cher ami, voilà six ans que je t'attends. Regarde un peu,
+me donneras-tu beaucoup de cette marchandise?
+
+Et il étala devant lui ses haillons.
+
+Isaï Fomitch était d'une timidité si grande, qu'il n'osait pas
+regarder cette foule railleuse, aux visages mutilés et effrayants,
+groupée en cercle compacte autour de lui. Il n'avait pu encore
+prononcer une parole, tant il avait peur. Quand il vit le gage
+qu'on lui présentait, il tressaillit et il se mit hardiment à
+palper les haillons. Il s'approcha même de la lumière. Chacun
+attendait ce qu'il allait dire.
+
+--Eh bien! est-ce que tu ne veux pas me donner un rouble
+d'argent? Ça vaut cela pourtant! continua l'emprunteur, en
+clignant de l'oeil du côté d'Isaï Fomitch.
+
+--Un rouble d'argent, non! mais bien sept kopeks!
+
+Ce furent les premiers mots prononcés par Isaï Fomitch à la maison
+de force. Un rire homérique s'éleva parmi les assistants.
+
+--Sept kopeks! Eh bien, donne-les: tu as du bonheur, ma foi. Fais
+attention au moins à mon gage, tu m'en réponds sur ta tête!
+
+--Avec trois kopeks d'intérêt, cela fera dix kopeks à me payer,
+dit le Juif d'une voix saccadée et tremblante, en glissant sa main
+dans sa poche pour en tirer la somme convenue et en scrutant les
+forçats d'un regard craintif. Il avait horriblement peur, mais
+l'envie de conclure une bonne affaire l'emporta.
+
+--Hein, trois kopeks d'intérêt... par an?
+
+--Non! pas par an... par mois.
+
+--Tu es diablement chiche! Comme t'appelle-t-on?
+
+--Isaï Fomitz[17].
+
+--Eh bien! Isaï Fomitch, tu iras loin! Adieu.
+
+Le Juif examina encore une fois les guenilles sur lesquelles il
+venait de prêter sept kopeks, les plia et les fourra soigneusement
+dans son sac. Les forçats continuaient à se pâmer de rire.
+
+En réalité, tout le monde l'aimait, et bien que presque chaque
+détenu fût son débiteur, personne ne l'offensait. Il n'avait, du
+reste, pas plus de fiel qu'une poule; quand il vit que tout le
+monde était bien disposé à son égard, il se donna de grands airs,
+mais si comiques qu'on les lui pardonna aussitôt.
+
+Louka, qui avait connu beaucoup de Juifs quand il était en
+liberté, le taquinait souvent, moins par méchanceté que par
+amusement, comme on joue avec un chien, un perroquet ou des bêtes
+savantes. Isaï Fomitch ne l'ignorait pas, aussi ne s'offensait-il
+nullement, et donnait-il prestement la réplique.
+
+--Tu vas voir, Juif! je te rouerai de coups.
+
+--Si tu me donnes un coup, je t'en rendrai dix, répondait
+crânement Isaï Fomitch.
+
+--Maudit galeux!
+
+--Que ze sois galeux tant que tu voudras.
+
+--Juif rogneux.
+
+--Que ze sois rogneux tant qu'il te plaira: galeux, mais risse.
+Z'ai de l'arzent!
+
+--Tu as vendu le Christ.
+
+--Tant que tu voudras.
+
+--Fameux, notre Isaï Fomitch! un vrai crâne! N'y touchez pas,
+nous n'en avons qu'un.
+
+--Eh! Juif, empoigne un fouet, tu iras en Sibérie!
+
+--Z'y suis dézà, en Sibérie!
+
+--On t'enverra encore plus loin.
+
+--Le Seigneur Dieu y est-il, là-bas?
+
+--Parbleu, ça va sans dire.
+
+--Alors comme vous voudrez! tant qu'il y aura le Seigneur Dieu et
+de l'arzent,--tout va bien.
+
+--Un crâne, notre Isaï Fomitch! un crâne, on le voit! crie-t-on
+autour de lui. Le Juif voit bien qu'on se moque de lui, mais il ne
+perd pas courage, il fait le bravache; les louanges dont on le
+comble lui causent un vif plaisir, et d'une voix grêle d'alto qui
+grince dans toute la caserne, il commence à chanter: _La, la, la,
+la, la_! sur un motif idiot et risible, le seul chant qu'on lui
+ait entendu chanter pendant tout son séjour à la maison de force.
+Quand il eut fait ma connaissance, il m'assura en jurant ses
+grands dieux que c'était le chant et le motif que chantaient six
+cent mille Juifs, du plus petit au plus grand, en traversant la
+mer Rouge, et qu'il est ordonné à chaque Israélite de le chanter
+après une victoire remportée sur l'ennemi.
+
+La veille de chaque samedi, les forçats venaient exprès des autres
+casernes dans la nôtre pour voir Isaï Fomitch célébrer le sabbat.
+Il était d'une vanité et d'une jactance si innocentes que cette
+curiosité générale le flattait doucement. Il couvrait sa petite
+table dans un coin avec un air d'importance pédantesque et outrée,
+ouvrait un livre, allumait deux bougies, marmottait quelques mots
+mystérieux et revêtait son espèce de chasuble, bariolée, sans
+manches, et qu'il conservait précieusement au fond de son coffre.
+Il attachait sur ses mains des bracelets de cuir; enfin, il se
+fixait sur le front, au moyen d'un ruban, une petite boîte[18]; on
+eût dit une corne qui lui sortait de la tête. Il commençait alors
+à prier. Il lisait en traînant, criait, crachait, se démenait avec
+des gestes sauvages et comiques. Tout cela était prescrit par les
+cérémonies de son culte; il n'y avait là rien de risible ou
+d'étrange, si ce n'est les airs que se donnait Isaï Fomitch devant
+nous, en faisant parade de ces cérémonies. Ainsi, il couvrait
+brusquement sa tête de ses deux mains et commençait à lire en
+sanglotant... Ses pleurs augmentaient, et dans sa douleur il
+couchait presque sur le livre sa tête coiffée de l'arche, en
+hurlant; mais tout à coup, au milieu de ces sanglots désespérés,
+il éclatait de rire et récitait en nasillant un hymne d'une voix
+triomphante, comme attendrie et affaiblie par une surabondance de
+bonheur...--«On n'y comprend rien», se disaient parfois les
+détenus. Je demandai un jour à Isaï Fomitch ce que signifiaient
+ces sanglots et pourquoi il passait brusquement de la désolation
+au triomphe du bonheur et de la félicité. Isaï Fomitch aimait fort
+ces questions venant de moi. Il m'expliqua immédiatement que les
+pleurs et les sanglots sont provoqués par la perte de Jérusalem,
+et que la loi ordonne de gémir en se frappant là poitrine. Mais,
+au moment de la désolation la plus aiguë, il doit, tout à coup,
+lui, Isaï Fomitch, se souvenir, comme par hasard (ce «tout à coup»
+est prescrit par la loi), qu'une prophétie a promis aux Juifs le
+retour à Jérusalem; il doit manifester aussitôt une joie
+débordante, chanter, rire et réciter ses prières en donnant à sa
+voix une expression de bonheur, à son visage le plus de solennité
+et de noblesse possible. Ce passage soudain, l'obligation absolue
+de l'observer, plaisaient excessivement à Isaï Fomitch, il
+m'expliquait avec une satisfaction non déguisée cette ingénieuse
+règle de la loi. Un soir, au plus fort de la prière, le major
+entra, suivi de l'officier de garde et d'une escorte de soldats.
+Tous les détenus s'alignèrent aussitôt devant leurs lits de camp;
+seul, Isaï Fomitch continua à crier et à gesticuler. Il savait que
+son culte était autorisé, que personne ne pouvait l'interrompre,
+et qu'en hurlant devant le major, il ne risquait absolument rien.
+Il lui plaisait fort de se démener sous les yeux du chef. Le major
+s'approcha à un pas de distance: Isaï Fomitch tourna le dos à sa
+table et, droit devant l'officier, commença à chanter son hymne de
+triomphe, en gesticulant et en traînant sur certaines syllabes.
+Quand il dut donner à son visage une expression de bonheur et de
+noblesse, il le fit aussitôt en clignotant des yeux, avec des
+rires et un hochement de tête du côté du major. Celui-ci s'étonna
+tout d'abord, puis pouffa de rire, l'appela «benêt» et s'en alla,
+tandis que le Juif continuait à crier. Une heure plus tard, comme
+il était en train de souper, je lui demandai ce qu'il aurait fait
+si le major avait eu la mauvaise idée et la bêtise de se fâcher.
+
+--Quel major?
+
+--Comment? N'avez-vous pas vu le major?
+
+--Non.
+
+--Il était pourtant à deux pieds de vous, à vous regarder.
+
+Mais Isaï Fomitch m'assura le plus sérieusement du monde qu'il
+n'avait pas vu le major, car à ce moment de la prière, il était
+dans une telle extase qu'il ne voyait et n'entendait rien de ce
+qui se passait autour de lui.
+
+Je vois maintenant Isaï Fomitch baguenauder le samedi dans toute
+la prison, et chercher à ne rien faire, comme la loi le prescrit à
+tout Juif. Quelles anecdotes invraisemblables ne me racontait-il
+pas! Chaque fois qu'il revenait de la synagogue, il m'apportait
+toujours des nouvelles de Pétersbourg et des bruits absurdes qu'il
+m'assurait tenir de ses coreligionnaires de la ville, qui les
+tenaient eux-mêmes de première main.
+
+Mais j'ai déjà trop parlé d'Isaï Fomitch.
+
+Dans toute la ville, il n'y avait que deux bains publics. Le
+premier, tenu par un Juif, était divisé en compartiments pour
+lesquels on payait cinquante kopeks; l'aristocratie de la ville le
+fréquentait. L'autre bain, vieux, sale, étroit, était destiné au
+peuple; c'était là qu'on menait les forçats. Il faisait froid et
+clair: les détenus se réjouissaient de sortir de la forteresse et
+de parcourir la ville. Pendant toute la route, les rires et les
+plaisanteries ne discontinuèrent pas. Un peloton de soldats, le
+fusil chargé, nous accompagnait; c'était un spectacle pour la
+ville. Une fois arrivés, vu l'exiguïté du bain, qui ne permettait
+pas à tout le monde d'entrer à la fois, on nous divisa en deux
+bandes, dont l'une attendait dans le cabinet froid qui se trouve
+avant l'étuve, tandis que l'autre se lavait. Malgré cela, la salle
+était si étroite qu'il était difficile de se figurer comment la
+moitié des forçats pourrait y tenir, Pétrof ne me quitta pas d'une
+semelle; il s'empressa auprès de moi sans que je l'eusse prié de
+venir m'aider et m'offrit même de me laver. En même temps que
+Pétrof, Baklouchine, forçat de la section particulière, me proposa
+ses services. Je me souviens de ce détenu, qu'on appelait
+«pionnier», comme du plus gai et du plus avenant de tous mes
+camarades; ce qu'il était réellement. Nous nous étions liés
+d'amitié. Pétrof m'aida à me déshabiller, parce que je mettais
+beaucoup de temps à cette opération, à laquelle je n'étais pas
+encore habitué; du reste, il faisait presque aussi froid dans le
+cabinet que dehors. Il est très-difficile pour un détenu novice de
+se déshabiller, car il faut savoir adroitement détacher les
+courroies qui soutiennent les chaînes. Ces courroies de cuir ont
+dix-sept centimètres de longueur et se bouclent par-dessus le
+linge, juste sous l'anneau qui enserre la jambe. Une paire de
+courroies coûte soixante kopeks; chaque forçat doit s'en procurer,
+car il serait impossible de marcher sans leur secours. L'anneau
+n'embrasse pas exactement la jambe, on peut passer le doigt entre
+le fer et la chair; aussi cet anneau bat et frotte contre le
+mollet, si bien qu'en un seul jour le détenu qui marche sans
+courroies se fait des plaies vives. Enlever les courroies ne
+présente aucune difficulté: il n'en est pas de même du linge; pour
+le retirer, il faut un prodige d'adresse. Une fois qu'on a enlevé
+le canon gauche du pantalon, il faut le faire passer tout entier
+entre l'anneau et la jambe elle-même, et le faire repasser en sens
+contraire sous l'anneau; la jambe gauche est alors tout à fait
+libre; le canon gauche du pantalon doit être ensuite glissé sous
+l'anneau de la jambe droite et repassé encore une fois en arrière
+avec le canon de la jambe droite. La même manoeuvre a lieu quand
+on met du linge propre. Le premier qui nous l'enseigna fut
+Korenef, à Tobolsk, un ancien chef de brigands, condamné à cinq
+ans de chaîne. Les forçats sont habitués à cet exercice et s'en
+tirent lestement. Je donnai quelques kopeks à Pétrof, pour acheter
+du savon et un torchon de tille dont on se frotte dans l'étuve. On
+donnait bien aux forçats un morceau de savon, mais il était grand
+comme une pièce de deux kopeks et n'était pas plus épais que les
+morceaux de fromage que l'on sert comme entrée dans les soirées
+des gens de seconde main. Le savon se vendait dans le cabinet
+même, avec du _sbitène_ (boisson faite de miel, d'épices et d'eau
+chaude), des miches de pain blanc et de l'eau bouillante, car
+chaque forçat n'en recevait qu'un baquet, selon la convention
+faite entre le propriétaire du bain et l'administration de la
+prison. Les détenus qui désiraient se nettoyer à fond pouvaient
+acheter pour deux kopeks un second baquet, que leur remettait le
+propriétaire par une fenêtre percée dans la muraille à cet effet.
+
+Dès que je fus déshabillé, Pétrof me prit le bras, en me faisant
+remarquer que j'aurais de la peine à marcher avec mes chaînes.
+«Tirez-les en haut, sur vos mollets, me dit-il en me soutenant
+par-dessous les aisselles comme si j'étais un vieillard. Faites
+attention ici, il faut franchir le seuil de la porte.» J'eus honte
+de ses prévenances, je l'assurai que je saurais bien marcher seul,
+mais il ne voulut pas me croire. Il avait pour moi les égards
+qu'on a pour un petit enfant maladroit, que chacun doit aider.
+Pétrof n'était nullement un serviteur; ce n'était surtout pas un
+domestique. Si je l'avais offensé, il aurait su comment agir avec
+moi. Je ne lui avais rien promis pour ses services, et lui-même ne
+m'avait rien demandé. Qu'est-ce qui lui inspirait cette
+sollicitude pour moi?
+
+Quand nous ouvrîmes la porte de l'étuve, je crus que nous entrions
+en enfer[19]. Représentez-vous une salle de douze pas de long sur
+autant de large dans laquelle on empilerait cent hommes à la fois,
+ou tout au moins quatre-vingts, car nous étions en tout deux
+cents, divisés en deux sections. La vapeur nous aveuglait; la
+suie, la saleté et le manque de place étaient tels que nous ne
+savions où mettre le pied. Je m'effrayai et je voulus sortir:
+Pétrof me rassura aussitôt. À grand'peine, tant bien que mal, nous
+nous hissâmes jusqu'aux bancs en enjambant les têtes des forçats
+que nous priions de se pencher afin de nous laisser passer. Mais
+tous les bancs étaient déjà occupés. Pétrof m'annonça que je
+devais acheter une place et entra immédiatement en pourparlers
+avec un forçat, qui se trouvait à côté de la fenêtre. Pour un
+kopek celui-ci consentit à me céder sa place, après avoir reçu de
+Pétrof la monnaie que ce dernier serrait dans sa main et qu'il
+avait prudemment préparée à l'avance. Il se faufila juste
+au-dessous de moi dans un endroit sombre et sale: il y avait là au
+moins un demi-pouce de moisi; même les places qui se trouvaient
+au-dessous des banquettes étaient occupées: les forçats y
+grouillaient. Quant au plancher, il n'y avait pas un espace grand
+comme la paume de la main qui ne fût occupé par les détenus; ils
+faisaient jaillir l'eau de leurs baquets. Ceux qui étaient debout
+se lavaient en tenant à la main leur seille; l'eau sale coulait le
+long de leur corps et tombait sur les têtes rasées de ceux qui
+étaient assis. Sur la banquette et les gradins qui y conduisaient
+étaient entassés d'autres forçats qui se lavaient tout
+recroquevillés et ramassés, mais c'était le petit nombre. La
+populace ne se lave pas volontiers avec de l'eau et du savon; ils
+préfèrent s'étuver horriblement, et s'inonder ensuite d'eau
+froide;--c'est ainsi qu'ils prennent leur bain. Sur le plancher
+on voyait cinquante balais de verges s'élever et s'abaisser à la
+fois, tous se fouettaient à en être ivres. On augmentait à chaque
+instant la vapeur[20]; aussi ce que l'on ressentait n'était plus de
+la chaleur, mais une brûlure comme celle de la poix bouillante. On
+criait, on gloussait, au bruit de cent chaînes, traînant sur le
+plancher... Ceux qui voulaient passer d'un endroit à l'autre
+embarrassaient leurs fers dans d'autres chaînes et heurtaient la
+tête des détenus qui se trouvaient plus bas qu'eux, tombaient,
+juraient en entraînant dans leur chute ceux auxquels ils
+s'accrochaient. Tous étaient dans une espèce de griserie,
+d'excitation folle; des cris et des glapissements se croisaient.
+Il y avait un entassement, un écrasement du coté de la fenêtre du
+cabinet par laquelle on délivrait l'eau chaude; elle jaillissait
+sur les têtes de ceux qui étaient assis sur le plancher, avant
+qu'elle arrivât à sa destination. Nous avions l'air d'être libres,
+et pourtant, de temps à autre, derrière la fenêtre du cabinet ou
+la porte entr'ouverte, on voyait la figure moustachue d'un soldat,
+le fusil au pied, veillant à ce qu'il n'arrivât aucun désordre.
+Les têtes rasées des forçats et leurs corps auxquels la vapeur
+donnait une couleur sanglante, paraissaient encore plus
+monstrueux. Sur les dos rubéfiés par la vapeur apparaissaient
+nettement les cicatrices des coups de fouet ou de verges appliqués
+autrefois, si bien que ces échines semblaient avoir été récemment
+meurtries. Étranges cicatrices! Un frisson me passa sous la peau,
+rien qu'en les voyant. On augmente encore la vapeur--et la salle
+du bain est couverte d'un nuage épais, brûlant, dans lequel tout
+s'agite, crie, glousse. De ce nuage ressortent des échines
+meurtries, des têtes rasées, des raccourcis de bras, de jambes;
+pour compléter le tableau, Isaï Fomitch hurle de joie à gorge
+déployée, sur la banquette la plus élevée. Il se sature de vapeur,
+tout autre tomberait en défaillance, mais nulle température n'est
+assez élevée pour lui; il loue un frotteur pour un kopek, mais au
+bout d'un instant, celui-ci n'y peut tenir, jette le balai et
+court s'inonder d'eau froide. Isaï Fomitch ne perd pas courage et
+en loue un second, un troisième; dans ces occasions-là, il ne
+regarde pas à la dépense et change jusqu'à cinq fois de frotteur.
+--«Il s'étuve bien, ce gaillard d'Isaï Fomitch!» lui crient d'en
+bas les forçats. Le Juif sent lui-même qu'il dépasse tous les
+autres, qu'il les «enfonce»; il triomphe, de sa voix rêche et
+falote il crie son air: _la, la, la, la, la_ qui couvre le tapage.
+Je pensais que si jamais nous devions être ensemble en enfer, cela
+rappellerait le lieu où nous nous trouvions. Je ne résistai pas au
+désir de communiquer cette idée à Pétrof: il regarda tout autour
+de lui, et ne répondit rien. J'aurais voulu lui louer une place à
+côté de moi, mais il s'assit à mes pieds et me déclara qu'il se
+trouvait parfaitement à son aise. Baklouchine nous acheta pendant
+ce temps de l'eau chaude, qu'il nous apportait quand nous en
+avions besoin. Pétrof me signifia qu'il me nettoierait des pieds à
+la tête afin de «me rendre tout propre», et il me pressa de
+m'étuver. Je ne m'y décidai pas. Ensuite, il me frotta tout entier
+de savon. «Maintenant, je vais vous laver les petons», fit-il en
+manière de conclusion. Je voulais lui répondre que je pouvais me
+laver moi-même, mais je ne le contredis pas et m'abandonnai à sa
+volonté. Dans le diminutif: petons, qu'il avait employé, il n'y
+avait aucun sens servile; Pétrof ne pouvait appeler mes pieds par
+leur nom, parce que les autres, les vrais hommes, avaient des
+jambes; moi, je n'avais que des petons.
+
+Après m'avoir rapproprié, il me reconduisit dans le cabinet, me
+soutenant et m'avertissant à chaque pas comme si j'eusse été de
+porcelaine. Il m'aida à passer mon linge, et quand il eut fini de
+me dorloter, il s'élança dans le bain pour s'étuver lui-même.
+
+En arrivant à la caserne, je lui offris un verre de thé qu'il ne
+refusa pas. Il le but et me remercia. Je pensai à faire la dépense
+d'un verre d'eau-de-vie en son honneur. J'en trouvai dans notre
+caserne même. Pétrof fut supérieurement content, il lampa son
+eau-de-vie, poussa un grognement de satisfaction, et me fit la
+remarque que je lui rendais la vie; puis, précipitamment, il se
+rendit à la cuisine, comme si l'on ne pouvait y décider quelque
+chose d'important sans lui. Un autre interlocuteur se présenta:
+c'était Baklouchine, dont j'ai déjà parlé, et que j'avais aussi
+invité à prendre du thé.
+
+Je ne connais pas de caractère plus agréable que celui de
+Baklouchine. À vrai dire, il ne pardonnait rien aux autres et se
+querellait même assez souvent; il n'aimait surtout pas qu'on se
+mêlât de ses affaires;--en un mot, il savait se défendre. Mais
+ses querelles ne duraient jamais longtemps, et je crois que tous
+les forçats l'aimaient. Partout où il allait, il était le
+bienvenu. Même en ville, on le tenait pour l'homme le plus amusant
+du monde. C'était un gars de haute taille, âgé de trente ans, au
+visage ingénu et déterminé, assez joli homme avec sa barbiche. Il
+avait le talent de dénaturer si comiquement sa figure en imitant
+le premier venu que le cercle qui l'entourait se pâmait de rire.
+C'était un farceur, mais jamais il ne se laissait marcher sur le
+pied par ceux qui faisaient les dégoûtés et n'aimaient pas à rire;
+aussi personne ne l'accusait d'être un homme «inutile et sans
+cervelle». Il était plein de vie et de feu. Il fit ma connaissance
+dès les premiers jours et me raconta sa carrière militaire, enfant
+de troupe, soldat au régiment des pionniers, où des personnages
+haut placés l'avaient remarqué. Il me fit immédiatement un tas de
+questions sur Pétersbourg; il lisait même des livres. Quand il
+vint prendre le thé chez moi, il égaya toute la caserne en
+racontant comment le lieutenant Ch--avait malmené le matin notre
+major; il m'annonça d'un air satisfait, en s'asseyant à côté de
+moi, que nous aurions probablement une représentation théâtrale à
+la maison de force. Les détenus projetaient de donner un spectacle
+pendant les fêtes de Noël. Les acteurs nécessaires étaient
+trouvés, et peu à peu l'on préparait les décors. Quelques
+personnes de la ville avaient promis de prêter des habits de femme
+pour la représentation. On espérait même, par l'entremise d'un
+brosseur, obtenir un uniforme d'officier avec des aiguillettes.
+Pourvu seulement que le major ne s'avisât pas d'interdire le
+spectacle comme l'année précédente! Il était alors de mauvaise
+humeur parce qu'il avait perdu au jeu, et puis il y avait eu du
+grabuge dans la maison de force; aussi avait-il tout défendu dans
+un accès de mécontentement. Cette année peut-être, il ne voudrait
+pas empêcher la représentation. Baklouchine était exalté: on
+voyait bien qu'il était un des principaux instigateurs du futur
+théâtre; je me promis d'assister à ce spectacle. La joie ingénue
+que Baklouchine manifestait en parlant de cette entreprise me
+toucha. De fil en aiguille nous en vînmes à causer à coeur ouvert.
+Il me dit entre autres choses qu'il n'avait pas seulement servi à
+Pétersbourg; on l'avait envoyé à R... avec le grade de
+sous-officier, dans un bataillon de garnison.
+
+--C'est de là qu'on m'a expédié ici, ajouta Baklouchine.
+
+--Et pourquoi? lui demandai-je.
+
+--Pourquoi? vous ne devineriez pas, Alexandre Pétrovitch. Parce
+que je fus amoureux.
+
+--Allons donc! on n'exile pas encore pour ce motif, répliquai-je
+en riant.
+
+--Il est vrai de dire, reprit Baklouchine, qu'à cause de cela
+j'ai tué là-bas un Allemand d'un coup de pistolet. Mais était-ce
+bien la peine de m'envoyer aux travaux forcés pour un Allemand? Je
+vous en fais juge.
+
+--Comment cela est-il arrivé? Racontez-moi l'histoire, elle doit
+être curieuse.
+
+--Une drôle d'histoire, Alexandre Pétrovitch!
+
+--Tant mieux. Racontez.
+
+--Vous le voulez? Eh bien, écoutez...
+
+Et j'entendis l'histoire d'un meurtre: elle n'était pas «drôle»,
+mais en vérité fort étrange...
+
+--Voici l'affaire, commença Baklouchine.--On m'avait envoyé à
+Riga, une grande et belle ville, qui n'a qu'un défaut: trop
+d'Allemands. J'étais encore un jeune homme bien noté auprès de mes
+chefs; je portais mon bonnet sur l'oreille, et je passais
+agréablement mon temps. Je faisais de l'oeil aux Allemandes. Une
+d'elles, nommée Louisa, me plut fort. Elle et sa tante étaient
+blanchisseuses de linge fin, du plus fin. La vieille était une
+vraie caricature, elle avait de l'argent. Tout d'abord je ne
+faisais que passer sous les fenêtres, mais bientôt je me liai tout
+à fait avec la jeune fille. Louisa parlait bien le russe, en
+grasseyant un peu;--elle était charmante, jamais je n'ai
+rencontré sa pareille. Je la pressai d'abord vivement, mais elle
+me dit:
+
+«--Ne demande pas cela, Sacha, je veux conserver mon innocence
+pour être une femme digne de toi!» Et elle ne faisait que me
+caresser, en riant d'un rire si clair... elle était très-proprette,
+je n'en ai jamais vu de pareille, je vous dis. Elle m'avait
+engagé elle-même à l'épouser. Et comment ne pas l'épouser,
+dites un peu! Je me préparais déjà à aller chez le colonel avec ma
+pétition... Tout à coup,--Louisa ne vient pas au rendez-vous,
+une première fois, une seconde, une troisième... Je lui envoie une
+lettre... elle n'y répond pas. Que faire? me dis-je. Si elle me
+trompait, elle aurait su me jeter de la poudre aux yeux, elle
+aurait répondu à ma lettre et serait venue au rendez-vous. Mais
+elle ne savait pas mentir; elle avait rompu tout simplement. C'est
+un tour de la tante, pensai-je. Je n'osai pas aller chez celle-ci;
+quoiqu'elle connût notre liaison, nous faisions comme si elle
+l'ignorait... J'étais comme un possédé; je lui écrivis une
+dernière lettre, dans laquelle je lui dis: «--Si tu ne viens pas,
+j'irai moi-même chez ta tante.» Elle eut peur et vint. La voilà
+qui se met à pleurer et me raconte qu'un Allemand, Schultz, leur
+parent éloigné, horloger de son état et d'un certain âge, mais
+riche, avait manifesté le désir de l'épouser,--afin de la rendre
+heureuse, comme il disait, et pour ne pas rester sans épouse
+pendant sa vieillesse; il l'aimait depuis longtemps, à ce qu'elle
+disait, et caressait cette idée depuis des années, mais il l'avait
+tue et ne se décidait jamais à parler.--Tu vois, Sacha, me dit-elle,
+que c'est mon bonheur, car il est riche; voudrais-tu donc me
+priver de mon bonheur? Je la regarde, elle pleure, m'embrasse,
+m'étreint...
+
+--Eh! me dis-je, elle a raison! Quel bénéfice d'épouser un
+soldat, même un sous-officier?--Allons, adieu, Louisa, Dieu te
+protège! je n'ai pas le droit de te priver de ton bonheur. Et
+comment est-il de sa personne? est-il joli?--Non, il est âgé, et
+puis il a un long nez.--Elle pouffa même de rire. Je la quittai:
+Allons, ce n'était pas ma destinée, pensé-je. Le lendemain je
+passe près du magasin de Schultz (elle m'avait indiqué la rue où
+il demeurait). Je regarde par le vitrage: je vois un Allemand qui
+arrange une montre.--Quarante-cinq ans, un nez aquilin, des yeux
+bombés, un frac à collet droit, très-haut. Je crachai de mépris en
+le voyant: à ce moment-là, j'étais prêt à casser les vitres de sa
+devanture... À quoi bon? pensais-je. Il n'y a plus rien à faire,
+c'est fini et bien fini... J'arrive à la caserne à la nuit
+tombante, je m'étends sur ma couchette et, le croirez-vous,
+Alexandre Pétrovitch? je me mets à sangloter, à sangloter...
+
+Un jour se passe, puis un second, un troisième... Je ne vois plus
+Louisa. J'avais pourtant appris d'une vieille commère
+(blanchisseuse aussi, chez laquelle mon amante allait quelquefois)
+que cet Allemand connaissait notre amour, et que pour cette raison
+il s'était décidé à l'épouser le plus tôt possible. Sans quoi il
+aurait attendu encore deux ans. Il avait forcé Louisa à jurer
+qu'elle ne me verrait plus; il parait qu'à cause de moi, il
+serrait les cordons de sa bourse et qu'il les tenait dur toutes
+deux, la tante et Louisa. Peut-être changerait-il encore d'idée,
+car il n'était pas résolu. Elle me dit aussi qu'il les avait
+invitées à prendre le café chez lui le surlendemain,--un
+dimanche, et qu'il viendrait encore un autre parent, ancien
+marchand, maintenant très-pauvre et surveillant dans un débit de
+liqueurs. Quand j'appris qu'ils décideraient cette affaire le
+dimanche, je fus si furieux que je ne pus reprendre mon
+sang-froid. Tout ce jour-là et le suivant, je ne fis que penser.
+J'aurais, dévoré cet Allemand, je crois.
+
+Le dimanche matin, je n'avais encore rien décidé; sitôt la messe
+entendue, je sortis en courant, j'enfilai ma capote et je me
+rendis chez cet Allemand. Je pensais les trouver tous là. Pourquoi
+j'allais chez l'Allemand et ce que je voulais dire, je n'en savais
+rien moi-même. Je glissai un pistolet dans ma poche à tout hasard;
+un petit pistolet qui ne valait pas le diable, avec un chien de
+l'ancien système,--encore gamin je m'en servais pour tirer,--
+il n'était plus bon à rien. Je le chargeai cependant, parce que je
+pensais qu'ils me chasseraient, que cet Allemand me dirait des
+grossièretés, et qu'alors je tirerais mon pistolet pour les
+effrayer tous. J'arrive. Personne dans l'escalier, ils étaient
+tous dans l'arrière-boutique. Pas de domestique, l'unique servante
+était absente. Je traverse le magasin, je vois que la porte est
+fermée, une vieille porte retenue par un crochet. Le coeur me bat,
+je m'arrête et j'écoute: on parle allemand. J'enfonce d'un coup de
+pied la porte qui cède. Je regarde, la table est mise. Il y avait
+là une grande cafetière, une lampe à esprit-de-vin sur laquelle le
+café bouillait, et des biscuits. Sur un autre plateau, un carafon
+d'eau-de-vie, des harengs, de la saucisse et une bouteille de vin
+quelconque. Louisa et sa tante, toutes deux endimanchées, étaient
+assises sur le divan. En face d'elles l'Allemand s'étalait sur une
+chaise, comme un fiancé, quoi! bien peigné, en frac et collet
+monté. De l'autre côté il y avait encore un Allemand, déjà vieux
+celui-là, gros et gris; il se taisait. Quand j'entrai, Louisa
+devint toute pâle. La tante se leva d'un bond et se rassit.
+L'Allemand se fâcha. Était-il colère! il se leva et me dit en
+venant à ma rencontre:
+
+--Que désirez-vous?
+
+J'eusse perdu contenance, si la colère ne m'eût soutenu.
+
+--Ce que je désire? Accueille donc un hôte, fais-lui boire de
+l'eau-de-vie. Je suis venu te faire une visite.
+
+L'Allemand réfléchit un instant et me dit: Asseyez-vous! Je
+m'assis.
+
+--Voici de l'eau-de-vie; buvez, je vous prie.
+
+--Donne-moi de bonne eau-de-vie, toi! dis donc.--Je me mettais
+toujours plus en colère.
+
+--C'est de bonne eau-de-vie.
+
+J'enrageai de voir qu'il me regardait de haut en bas. Le plus
+affreux, c'est que Louisa contemplait cette scène. Je bus, et je
+lui dis:
+
+--Or çà, l'Allemand, qu'as-tu donc à me dire des grossièretés?
+Faisons connaissance, je suis venu chez toi en bon ami.
+
+--Je ne puis être votre ami, vous êtes un simple soldat.
+
+Alors je m'emportai.
+
+--Ah! mannequin! marchand de saucisses! Sais-tu que je puis faire
+de toi ce qui me plaira? Tiens, veux-tu que je te casse la tête
+avec ce pistolet?
+
+Je tire mon pistolet, je me lève et je lui applique le canon à
+bout portant contre le front. Les femmes étaient plus mortes que
+vives; elles avaient peur de souffler; le vieux tremblait comme
+une feuille, tout blême.
+
+L'Allemand s'étonna, mais il revint vite à lui.
+
+--Je n'ai pas peur de vous et je vous prie, en homme bien élevé,
+de cesser immédiatement cette plaisanterie; je n'ai pas peur de
+vous du tout.
+
+--Oh! tu mens, tu as peur! Voyez-le! Il n'ose pas remuer la tête
+de dessous le pistolet.
+
+--Non, dit-il, vous n'oserez pas faire cela.
+
+--Et pourquoi donc ne l'oserais-je pas?
+
+--Parce que cela vous est sévèrement défendu et qu'on vous
+punirait sévèrement.
+
+Que le diable emporte cet imbécile d'Allemand! S'il ne m'avait pas
+poussé lui-même, il serait encore vivant.
+
+--Ainsi tu crois que je n'oserai pas?...
+
+--No-on!
+
+--Je n'oserai pas?
+
+--Vous n'oserez pas me faire...
+
+--Eh bien! tiens! saucisse!--Je tire, et le voilà qui
+s'affaisse sur sa chaise. Les autres poussent des cris.
+
+Je remis mon pistolet dans ma poche, et en rentrant à la
+forteresse, je le jetai dans les orties près de la grande porte.
+
+J'arrive à la caserne, je m'allonge sur ma couchette et je me dis:
+«--On va me pincer tout de suite!» Une heure se passe, une autre
+encore--on ne m'arrête pas. Vers le soir, je fus pris d'un tel
+chagrin que je sortis; je voulais à tout prix voir Louisa. Je
+passai devant la maison de l'horloger. Il y avait là un tas de
+monde, la police... Je courus chez la vieille commère, je lui dis:
+«--Va appeler Louisa!» Je n'attendis qu'un instant, elle accourut
+aussitôt, se jeta à mon cou en pleurant.--«C'est ma faute, me
+dit-elle, j'ai écouté ma tante.» Elle me raconta que sa tante,
+tout de suite après cette scène, était rentrée à la maison; elle
+avait eu tellement peur qu'elle en était malade et n'avait pas
+soufflé mot. La vieille n'avait dénoncé personne, au contraire,
+elle avait même ordonné à sa nièce de se taire parce qu'elle avait
+peur: «Qu'ils fassent ce qu'ils veulent.--Personne ne nous a vus
+depuis», me dit Louisa. L'horloger avait renvoyé sa servante, car
+il la craignait comme le feu; elle lui aurait sauté aux yeux, si
+elle avait su qu'il voulait se marier. Il n'y avait aucun ouvrier
+à la maison, il les avait tous éloignés. Il avait préparé lui-même
+le café et la collation. Quant au parent, comme il s'était tu
+toute sa vie, il avait pris son chapeau sans ouvrir la bouche, et
+s'en était allé le premier.--»Pour sûr il se taira», ajouta
+Louisa. C'est ce qui arriva. Pendant deux semaines, personne ne
+m'arrêta, on ne me soupçonnait pas le moins du monde. Ne le croyez
+pas si vous voulez, Alexandre Pétrovitch, mais ces deux semaines
+ont été tout le bonheur de ma vie. Je voyais Louisa chaque jour.
+Et comme elle s'était attachée à moi! Elle me disait en pleurant:
+«Si l'on t'exile, j'irai avec toi, je quitterai tout pour te
+suivre.» Je pensais déjà à en finir avec ma vie, tant elle m'avait
+apitoyé. Mais au bout des deux semaines, on m'arrêta. Le vieux et
+la tante s'étaient entendus pour me dénoncer.
+
+--Mais, interrompis-je, Baklouchine, attendez!--pour cela, on
+ne pouvait vous infliger que dix à douze ans de travaux, le
+maximum de la peine, et encore dans la section civile; pourtant,
+vous êtes dans la «section particulière». Comment cela se fait-il?
+
+--C'est une autre affaire, dit Baklouchine. Quand on me conduisit
+devant le conseil de guerre, le capitaine rapporteur commença à
+m'insulter devant le tribunal, à me dire des gros mots. Je n'y
+tins pas, je lui criai: «Pourquoi m'injuries-tu? Ne vois-tu pas,
+canaille, que tu te regardes dans un miroir?» Cela m'a fait une
+nouvelle affaire, on m'a remis en jugement, et pour les deux
+choses j'ai été condamné à quatre mille coups de verges et à la
+«section particulière». Quand on me fit sortir pour subir ma
+punition dans la rue verte, on emmena le capitaine: il avait été
+cassé de son grade et envoyé au Caucase en qualité de simple
+soldat.--Au revoir, Alexandre Pétrovitch. Ne manquez pas de
+venir voir notre représentation.
+
+
+X--LA FÊTE DE NOËL.
+
+Les fêtes approchaient enfin. La veille du grand jour, les forçats
+n'allèrent presque pas au travail. Ceux qui travaillaient dans les
+ateliers de couture et autres s'y rendirent comme à l'ordinaire,
+les derniers s'en furent à la démonte, mais ils revinrent presque
+immédiatement à la maison de force, un à un ou par bandes; après
+le dîner, personne ne travailla. Depuis le matin la majeure partie
+des forçats n'étaient occupés que de leurs propres affaires et non
+de celles de l'administration: les uns s'arrangeaient pour faire
+venir de l'eau-de-vie ou en commandaient encore, tandis que les
+autres demandaient la permission de voir leurs compères et leurs
+commères, ou rassemblaient les petites sommes qu'on leur devait
+pour du travail exécuté auparavant. Baklouchine et les forçats qui
+prenaient part au spectacle cherchaient à décider quelques-unes de
+leurs connaissances, presque tous brosseurs d'officiers, à leur
+confier les costumes qui leur étaient nécessaires.
+
+Les uns allaient et venaient d'un air affairé, uniquement parce
+que d'autres étaient pressés et affairés; ils n'avaient aucun
+argent à recevoir, et pourtant ils paraissaient attendre un
+payement; en un mot, tout le monde était dans l'expectative d'un
+changement, de quelque événement extraordinaire. Vers le soir, les
+invalides qui faisaient les commissions des forçats apportèrent
+toutes sortes de victuailles: de la viande, des cochons de lait,
+des oies. Beaucoup de détenus, même les plus simples et les plus
+économes, qui toute l'année entassaient leurs kopeks, croyaient de
+leur devoir de faire de la dépense ce jour-là et de célébrer
+dignement le réveillon. Le lendemain était pour les forçats une
+vraie fête, à laquelle ils avaient droit, une fête reconnue par la
+loi. Les détenus ne pouvaient être envoyés au travail ce jour-là:
+il n'y avait que trois jours semblables dans toute l'année.
+
+Enfin, qui sait combien de souvenirs devaient tourbillonner dans
+les âmes de ces réprouvés à l'approche d'une pareille solennité?
+Dès l'enfance, le petit peuple garde vivement la mémoire des
+grandes fêtes. Ils devaient se rappeler avec angoisse et tourment
+ces jours où l'on se repose des pénibles travaux au sein de la
+famille. Le respect des forçats pour ce jour-là avait quelque
+chose d'imposant; les riboteurs étaient peu nombreux, presque tout
+le monde était sérieux et pour ainsi dire occupé, bien qu'ils
+n'eussent rien à faire pour la plupart. Même ceux qui se
+permettaient de faire bamboche conservaient un air grave... Le
+rire semblait interdit. Une sorte de susceptibilité intolérante
+régnait dans tout le bagne, et si quelqu'un contrevenait au repos
+général, même involontairement, on le remettait bien vite à sa
+place, en criant et en jurant; on se fâchait, comme s'il eût
+manqué de respect à la fête elle-même. Cette disposition des
+forçats était remarquable et même touchante. Outre la vénération
+innée qu'ils ont pour ce grand jour, ils pressentent qu'en
+observant cette fête, ils sont en communion avec le reste du
+monde, qu'ils ne sont plus tout à fait des réprouvés, perdus et
+rejetés par la société, puisqu'à la maison de force on célèbre
+cette réjouissance comme au dehors. Ils sentaient tout cela, je
+l'ai vu et compris moi-même.
+
+Akim Akimytch avait aussi fait de grands préparatifs pour la fête:
+il n'avait pas de souvenirs de famille, étant né orphelin dans une
+maison étrangère, et entré au service dès l'âge de quinze ans; il
+n'avait jamais ressenti de grandes joies, ayant toujours vécu
+régulièrement, uniformément, dans la crainte d'enfreindre les
+devoirs qui lui étaient imposés. Il n'était pas non plus fort
+religieux, car son formalisme avait étouffé tous ses dons humains,
+toutes ses passions et ses penchants, bons ou mauvais. Il se
+préparait par conséquent à fêter Noël sans se trémousser ou
+s'émouvoir particulièrement; il n'était attristé par aucun
+souvenir chagrin et inutile; il faisait tout avec cette
+ponctualité qui était suffisante pour accomplir convenablement ses
+devoirs ou pour célébrer une cérémonie fondée une fois pour
+toutes. D'ailleurs, il n'aimait pas trop à réfléchir. L'importance
+du fait lui-même n'avait jamais effleuré sa cervelle, tandis qu'il
+exécutait les règles qu'on lui imposait avec une minutie
+religieuse. Si on lui avait ordonné le jour suivant de faire tout
+le contraire de ce qu'il avait fait la veille, il aurait obéi avec
+la même soumission et le même scrupule qu'il avait montré le jour
+avant. Une fois dans sa vie, une seule fois, il avait voulu agir
+de sa propre impulsion--et il avait été envoyé aux travaux
+forcés. Cette leçon n'avait pas été perdue pour lui. Quoiqu'il fût
+écrit qu'il ne devait jamais comprendre sa faute, il avait
+pourtant gagné à son aventure une règle de morale salutaire,--ne
+jamais raisonner, dans n'importe quelle circonstance, parce que
+son esprit n'était jamais à la hauteur de l'affaire à juger.
+Aveuglément dévoué aux cérémonies, il regardait avec respect le
+cochon de lait qu'il avait farci de gruau et qu'il avait rôti
+lui-même (car il avait quelques connaissances culinaires), absolument
+comme si ce n'avait pas été un cochon de lait ordinaire, que l'on
+pouvait acheter et rôtir en tout temps, mais bien un animal
+particulier, né spécialement pour la fête de Noël. Peut-être
+était-il habitué, depuis sa tendre enfance, à voir ce jour-là sur
+la table un cochon de lait, et en concluait-il qu'un cochon de
+lait était indispensable pour célébrer dignement la fête; je suis
+certain que si, par malheur, il n'avait pas mangé de cette viande-là,
+il aurait eu un remords toute sa vie de n'avoir pas fait son
+devoir. Jusqu'au jour de Noël il portait sa vieille veste et son
+vieux pantalon, qui, malgré leur raccommodage minutieux,
+montraient depuis longtemps la corde. J'appris alors qu'il gardait
+soigneusement dans son coffre le nouveau costume qui lui avait été
+délivré quatre mois auparavant, et qu'il ne l'avait pas touché à
+la seule fin de l'étrenner le jour de Noël. C'est ce qu'il fit. La
+veille, il sortit de son coffre les vêtements neufs, les déplia,
+les examina, les nettoya, souffla dessus pour enlever la
+poussière, et tout étant parfaitement en ordre, il les essaya
+préalablement. Le costume lui seyait parfaitement; toutes les
+pièces étaient convenables, la veste se boutonnait jusqu'au cou,
+le collet droit et roide comme du carton maintenait le menton
+très-haut; la taille rappelait de loin la coupe militaire; aussi
+Akim Akimytch sourit-il de satisfaction, en se tournant et
+retournant non sans braverie devant son tout petit miroir, orné
+depuis longtemps par ses soins d'une bordure dorée. Seule, une
+agrafe de la veste semblait ne pas être à sa place; Akim Akimytch
+la remarqua et résolut de la changer de place; quand il eut fini,
+il essaya de nouveau la veste, elle était irréprochable. Il replia
+alors son costume comme auparavant et, l'esprit tranquille, le
+serra dans son coffre jusqu'au lendemain. Son crâne était
+suffisamment rasé, mais après un examen attentif, Akim Akimytch
+acquit la certitude qu'il n'était pas absolument lisse; ses
+cheveux avaient imperceptiblement repoussé; il se rendit
+immédiatement près du «major» pour être rasé comme il faut, à
+l'ordonnance. En réalité personne n'aurait songé à le regarder le
+lendemain, mais il agissait par acquit de conscience, afin de
+remplir tous ses devoirs ce jour-là. Cette vénération pour le plus
+petit bouton, pour la moindre torsade d'épaulette, pour la moindre
+ganse s'était gravée dans son esprit comme un devoir impérieux, et
+dans son coeur, comme l'image de la plus parfaite beauté que peut
+et doit atteindre un homme comme il faut. En sa qualité d'»ancien»
+de la caserne, il veilla à ce qu'on apportât du foin et à ce qu'on
+l'étendit sur le plancher. La même chose se faisait dans les
+autres casernes. Je ne sais pas pourquoi l'on jetait toujours du
+foin sur le sol le jour de Noël[21]. Une fois qu'Akim Akimytch eut
+terminé son travail, il dit ses prières, s'étendit sur sa
+couchette et s'endormit du sommeil tranquille de l'enfance, afin
+de se réveiller le plus tôt possible le lendemain. Les autres
+forçats firent de même, du reste. Tous les détenus se couchèrent
+beaucoup plus tôt que de coutume. Les travaux ordinaires furent
+délaissés ce soir-là; quant à jouer aux cartes, personne n'aurait
+même osé en parler. Tout le monde attendait le matin suivant.
+
+Il arriva enfin, ce matin! De fort bonne heure, avant même qu'il
+fît jour, on battit la diane, et le sous-officier qui entra pour
+compter les forçats leur souhaita une heureuse fête. On lui
+répondit, d'un ton affable et aimable, par un souhait semblable.
+Akim Akimytch et beaucoup d'autres qui avaient leurs oies et leurs
+cochons de lait, s'en furent précipitamment à la cuisine, après
+avoir dit leurs prières à la hâte, pour voir à quel endroit se
+trouvaient leurs victuailles, et comme on les rôtissait. Par les
+petites fenêtres de notre caserne, à moitié cachées par la neige
+et la glace, on voyait dans les ténèbres flamber le feu vif des
+deux cuisines, dont les six poêles étaient allumés. Dans la cour
+encore sombre, les forçats, la demi-pelisse jetée sur les épaules
+ou complètement vêtus, se pressaient du côté de la cuisine.
+Quelques-uns cependant,--en petit nombre,--avaient réussi à
+visiter les cabaretiers. C'étaient les plus impatients. Tout le
+monde se conduisait avec décence, paisiblement, beaucoup mieux
+qu'à l'ordinaire. On n'entendait ni les querelles, ni les injures
+habituelles. Chacun comprenait que c'était un grand jour, une
+grande fête. Des forçats allaient même dans les autres casernes
+souhaiter une heureuse fête à leurs connaissances. Ce jour-là, il
+semblait qu'une sorte d'amitié existât entre eux. Je remarquerai
+en passant que les forçats n'ont presque jamais de liaisons à la
+maison de force, ni communes, ni particulières; ainsi il était
+très-rare qu'un forçat se liât avec un autre, comme dans le monde
+libre. Nous étions en général durs et secs dans nos rapports
+réciproques, à quelques rares exceptions près; c'était un ton
+adopté une fois pour toutes. Je sortis aussi de la caserne; il
+commençait à faire clair; les étoiles pâlissaient, une légère buée
+congelée s'élevait de terre, les spirales de fumée des cheminées
+montaient en tournoyant. Plusieurs détenus que je rencontrai me
+souhaitèrent avec affabilité une bonne fête. Je les remerciai en
+leur rendant leurs souhaits. De ceux-là, quelques-uns ne m'avaient
+jamais encore adressé la parole. Près de la cuisine, un forçat de
+la caserne militaire, la touloupe sur l'épaule, me rejoignit. Du
+milieu de la cour, il m'avait aperçu et me criait: «Alexandre
+Pétrovitch! Alexandre Pétrovitch!» Il se hâtait en courant du côté
+de la cuisine. Je m'arrêtai pour l'attendre. C'était un jeune gars
+au visage rond, aux yeux doux, peu communicatif avec tout le
+monde; il ne m'avait pas encore parlé depuis mon entrée à la
+maison de force, et n'avait fait jusqu'alors aucune attention à
+moi: je ne savais même pas comment il se nommait. Il accourut tout
+essoufflé, et resta planté devant moi à me regarder en souriant
+bêtement, mais d'un air heureux.
+
+--Que voulez-vous? lui demandai-je non sans étonnement. Il resta
+devant moi souriant, à me regarder de tous ses yeux, sans
+toutefois entamer la conversation.
+
+--Mais, comment donc?... c'est fête..., marmotta-t-il. Il comprit
+lui-même qu'il n'avait rien à me dire de plus, et me quitta pour
+se rendre précipitamment à la cuisine.
+
+Je ferai la remarque qu'après cela nous ne nous rencontrâmes
+presque jamais, et que nous ne nous adressâmes pas la parole
+jusqu'à ma sortie de prison.
+
+Autour des poêles flambants de la cuisine les forçats affairés se
+démenaient et se bousculaient. Chacun surveillait son bien, les
+cuisiniers préparaient l'ordinaire du bagne, car le dîner devait
+avoir lieu un peu plus tôt que de coutume. Personne n'avait encore
+mangé, du reste, bien que tous en eussent envie, mais on observait
+les convenances devant les autres. On attendait le prêtre, le
+carême ne cessait qu'après son arrivée. Il ne faisait pas encore
+jour que l'on entendit déjà le caporal crier de derrière la porte
+d'entrée de la prison: «Les cuisiniers!» Ces appels se répétèrent,
+Ininterrompus, pendant deux heures. On réclamait les cuisiniers
+pour recevoir les aumônes apportées de tous les coins de la ville
+en quantité énorme: miches de pain blanc, talmouses, échaudés,
+crêpes, et autres pâtisseries au beurre. Je crois qu'il n'y avait
+pas une marchande ou une bourgeoise de toute la ville qui n'eût
+envoyé quelque chose aux «malheureux». Parmi ces aumônes, il y en
+avait d'opulentes, comme des pains de fleur de farine en assez
+grand nombre; il y en avait aussi de très-pauvres, une miche de
+pain blanc de deux kopeks et deux _changhi_ noirs à peine enduits
+de crème aigre: c'était le cadeau du pauvre au pauvre, pour lequel
+celui-là avait dépensé son dernier kopek. Tout était accepté avec
+une égale reconnaissance, sans distinction de valeur ou de
+donateurs. Les forçats qui recevaient les dons ôtaient leurs
+bonnets, remerciaient en saluant les donateurs, leur souhaitaient
+de bonnes fêtes et emportaient l'aumône à la cuisine. Quand on
+avait rassemblé de grands tas de pains, on appelait les anciens de
+chaque caserne, qui partageaient le tout par égales portions entre
+toutes les sections. Ce partage n'excitait ni querelles ni
+injures, il se faisait honnêtement, équitablement. Akim Akimytch,
+aidé d'un autre détenu, partageait entre les forçats de notre
+caserne le lot qui nous était échu, de sa main, et remettait à
+chacun de nous ce qui lui revenait. Chacun était content, pas une
+réclamation ne se faisait entendre, aucune envie ne se
+manifestait; personne n'aurait eu l'idée d'une tromperie. Quand
+Akim Akimytch eut fini ses affaires à la cuisine, il procéda
+religieusement à sa toilette et s'habilla d'un air solennel, en
+boutonnant tous les crochets de sa veste sans en excepter un: une
+fois vêtu de neuf, il se mit à prier, ce qui dura assez longtemps.
+Beaucoup de détenus remplissaient leurs devoirs religieux, mais
+c'étaient, pour la plupart, des gens âgés: les jeunes ne priaient
+presque pas: ils se signaient tout au plus en se levant, et encore
+cela n'arrivait que les jours de fête. Akim Akimytch s'approcha de
+moi, une fois sa prière finie, pour me faire les souhaits d'usage.
+Je l'invitai à prendre du thé, il me rendit ma politesse en
+m'offrant de son cochon de lait. Au bout de quelque temps Pétrof
+accourut pour m'adresser ses compliments. Je crois qu'il avait
+déjà bu, et, bien qu'il fût tout essoufflé, il ne me dit pas
+grand'chose; il resta debout devant moi pendant quelques instants
+et s'en retourna à la cuisine. On se préparait en ce moment dans
+la caserne de la section militaire à recevoir le prêtre. Cette
+caserne n'était pas construite comme les autres; les lits de camp
+étaient disposés le long de la muraille, et non au milieu de la
+salle comme dans toutes les autres, si bien que c'était la seule
+dont le milieu ne fût pas obstrué. Elle avait été probablement
+construite de cette façon afin qu'en cas de nécessité on put
+réunir les forçats. On dressa une petite table au milieu de la
+salle; on y plaça une image devant laquelle on alluma une petite
+lampe-veilleuse. Le prêtre arriva enfin avec la croix et l'eau
+bénite. Il pria et chanta devant l'image, puis se tourna du côté
+des forçats qui, tous, les uns après les autres, vinrent baiser la
+croix. Le prêtre parcourut ensuite toutes les casernes, qu'il
+aspergea d'eau bénite; quand il arriva à la cuisine, il vanta le
+pain de la maison de force qui avait de la réputation en ville;
+les détenus manifestèrent aussitôt le désir de lui envoyer deux
+pains frais encore tout chauds, qu'un invalide fut chargé de lui
+porter immédiatement. Les forçats reconduisirent la croix avec le
+même respect qu'ils l'avaient accueillie; presque tout de suite
+après, le major et le commandant arrivèrent. On aimait le
+commandant, on le respectait même. Il fit le tour des casernes en
+compagnie du major, souhaita un joyeux Noël aux forçats, entra
+dans la cuisine et goûta la soupe aux choux aigres. Elle était
+fameuse ce jour-là: chaque détenu avait droit à près d'une livre
+de viande; en outre, on avait préparé du gruau de millet, et
+certes le beurre n'y avait pas été épargné. Le major reconduisit
+le commandant jusqu'à la porte et ordonna aux forçats de dîner.
+Ceux-ci s'efforçaient de ne pas se trouver sous ses yeux. On
+n'aimait pas son regard méchant, toujours inquisiteur derrière ses
+lunettes, errant de droite et de gauche, comme s'il cherchait un
+désordre à réprimer, un coupable à punir.
+
+On dîna. Le cochon de lait d'Akim Akimytch était admirablement
+rôti. Je ne pus m'expliquer comment cinq minutes après la sortie
+du major il y eut une masse de détenus ivres tandis qu'en sa
+présence tout le monde était encore de sang-froid. Les figures
+rouges et rayonnantes étaient nombreuses; des balalaïki[22] firent
+bientôt leur apparition. Le petit Polonais suivait déjà en jouant
+du violon un riboteur qui l'avait engagé pour toute la journée et
+auquel il raclait des danses gaies. La conversation devint de plus
+en plus bruyante et tapageuse. Le dîner se termina cependant sans
+grands désordres. Tout le monde était rassasié. Plusieurs
+vieillards, des forçats sérieux, s'en furent immédiatement se
+coucher, ce que fit aussi Akim Akimytch qui supposait probablement
+qu'on devait absolument dormir après dîner les jours de fête. Le
+vieux-croyant de Starodoub, après avoir quelque peu sommeillé,
+grimpa sur le poêle, ouvrit son livre; il pria la journée entière
+et même fort tard dans la soirée, sans un instant d'interruption.
+Le spectacle de cette «honte» lui était pénible, comme il le
+disait. Tous les Tcherkesses allèrent s'asseoir sur le seuil; ils
+regardaient avec curiosité, mais avec une nuance de dégoût, tout
+ce monde ivre. Je rencontrai Nourra: «_Aman, Aman_, me dit-il dans
+un élan d'honnête indignation et en hochant la tête,--ouh!
+_Aman_! Allah sera fâché!» Isaï Fomitch alluma d'un air arrogant
+et opiniâtre une bougie dans son coin et se mit au travail, pour
+bien montrer qu'à ses yeux ce n'était pas fête. Par-ci par-là des
+parties de cartes s'organisaient. Les forçats ne craignaient pas
+les invalides, on plaça pourtant des sentinelles pour le cas où le
+sous-officier arriverait à l'improviste, mais celui-ci s'efforçait
+de ne rien voir. L'officier de garde fit en tout trois rondes; les
+détenus ivres se cachaient vite, les jeux de cartes
+disparaissaient en un clin d'oeil; je crois qu'au fond il était
+bien résolu à ne pas remarquer les désordres de peu d'importance.
+Être ivre n'était pas un méfait ce jour-là. Peu à peu tout le
+monde fut en gaieté. Des querelles commencèrent. Le plus grand
+nombre cependant était de sang-froid, en effet il y avait de quoi
+rire rien qu'à voir ceux qui étaient sortis. Ceux-là buvaient sans
+mesure. Gazine triomphait, il se promenait d'un air satisfait près
+de son lit de camp, sous lequel il avait caché son eau-de-vie,
+enfouie à l'avance sous la neige derrière les casernes, dans un
+endroit secret; il riait astucieusement en voyant les
+consommateurs arriver en foule. Il était de sang-froid et n'avait
+rien bu du tout, car il avait l'intention de bambocher le dernier
+jour des fêtes, quand il aurait préalablement vidé les poches des
+détenus. Des chansons retentissaient dans les casernes. La
+soûlerie devenait infernale, et les chansons touchaient aux
+larmes. Les détenus se promenaient par bandes en pinçant d'un air
+crâne les cordes de leur balalaïka, la touloupe jetée négligemment
+sur l'épaule. Un choeur de huit à dix hommes s'était même formé
+dans la division particulière. Ils chantaient d'une façon
+supérieure avec accompagnement de guitares et de balalaïki. Les
+chansons vraiment populaires étaient rares. Je ne me souviens que
+d'une seule, admirablement dite:
+
+_Hier, moi jeunesse_
+_J'ai été au festin..._
+
+C'est au bagne que j'entendis une variante à moi inconnue
+auparavant. À la fin du chant étaient ajoutés quelques vers:
+
+_Chez moi jeunesse,_
+_Tout est arrangé._
+_J'ai lavé les cuillers,_
+_J'ai versé la soupe aux choux,_
+_J'ai gratté les poteaux de porte,_
+_J'ai cuit des pâtés._
+
+Ce que l'on chantait surtout, c'étaient les chansons dites «de
+forçats». L'une d'elles, «Il arrivait...», tout humoristique,
+raconte comment un homme s'amusait et vivait en seigneur, et comme
+il avait été envoyé à la maison de force. Il épiçait son
+«bla-manger de Chinpagne», tandis que maintenant
+
+_On me donne des choux à l'eau_
+_Que je dévore à me fendre les oreilles._
+
+La chanson suivante, trop connue, était aussi à la mode:
+
+_Auparavant je vivais,_
+_Gamin encore, je m'amusais_
+_Et j'avais mon capital..._
+_Mon capital, gamin encore, je l'ai perdu_
+_Et j'en suis venu à vivre dans la captivité..._
+
+et cætera. Seulement on ne disait pas capital chez nous, mais
+_copital_, que l'on faisait dériver du verbe _copit_ (amasser). Il
+y en avait aussi de mélancoliques. L'une d'elles, assez connue, je
+crois, était une vraie chanson de forçats:
+
+_La lumière céleste resplendit,_
+_Le tambour bat la diane,_
+_L'ancien ouvre la porte,_
+_Le greffier vient nous appeler._
+_On ne nous voit pas derrière les murailles_
+_Ni comme nous vivons ici._
+_Dieu, le Créateur céleste, est avec nous,_
+_Nous ne périrons pas ici... etc._
+
+Une autre chanson encore plus mélancolique, mais dont la mélodie
+était superbe, se chantait sur des paroles fades et assez
+incorrectes. Je me rappelle quelques vers:
+
+_Mon regard ne verra plus le pays_
+_Où je suis né;_
+_À souffrir des tourments immérités_
+_Je suis condamné toute ma vie._
+_Le hibou pleurera sur le toit_
+_Et fera retentir la forêt._
+_J'ai le coeur navré de tristesse,_
+_Je ne serai pas là-bas._
+
+On la chante souvent, mais non pas en choeur, toujours en solo.
+Ainsi, quand les travaux sont finis, un détenu sort de la caserne,
+s'assied sur le perron; il réfléchit, son menton appuyé sur sa
+main, et chante en traînant sur un fausset élevé. On l'écoute, et
+quelque chose se brise dans le coeur. Nous avions de belles voix
+parmi les forçats.
+
+Cependant le crépuscule tombait. L'ennui, le chagrin et
+l'abattement reparaissaient à travers l'ivresse et la débauche. Le
+détenu qui, une heure avant, se tenait les côtes de rire,
+sanglotait maintenant dans un coin, soûl outre mesure. D'autres en
+étaient déjà venus aux mains plusieurs fois ou rôdaient en
+chancelant dans les casernes, tout pâles, cherchant une querelle.
+Ceux qui avaient l'ivresse triste cherchaient leurs amis pour se
+soulager et pleurer leur douleur d'ivrogne. Tout ce pauvre monde
+voulait s'égayer, passer joyeusement la grande fête,--mais,
+juste ciel! comme ce jour fut pénible pour tous! Ils avaient passé
+cette journée dans l'espérance d'une félicité vague qui ne se
+réalisait pas. Pétrof accourut deux fois vers moi: comme il
+n'avait que peu bu, il était de sang-froid, mais jusqu'au dernier
+moment, il attendit quelque chose, qui devait arriver pour sûr,
+quelque chose d'extraordinaire, de gai et d'amusant. Bien qu'il
+n'en dit rien, on le devinait à son regard. Il courait de caserne
+en caserne sans fatigue... Rien n'arriva, rien à part la soûlerie
+générale, les injures idiotes des ivrognes et un étourdissement
+commun de ces têtes enflammées. Sirotkine errait aussi, paré d'une
+chemise rouge toute neuve, allant de caserne en caserne, joli
+garçon, comme toujours, fort propret; lui aussi, doucement,
+naïvement, il attendait quelque chose. Peu à peu le spectacle
+devint insupportable, répugnant, à donner des nausées; il y avait
+pourtant des choses visibles, mais j'étais tout triste sans motif.
+J'éprouvais une pitié profonde pour tous ces hommes, et je me
+sentais comme étranglé, étouffé au milieu d'eux. Ici deux forçats
+se disputent pour savoir lequel régalera l'autre. Ils discutent
+depuis longtemps; ils ont failli en venir aux mains. L'un d'eux
+surtout a de vieille date une dent contre l'autre: il se plaint en
+bégayant, et veut prouver à son camarade que celui-ci a agi
+injustement quand il a vendu l'année dernière une pelisse et caché
+l'argent. Et puis, il y avait encore quelque chose... Le plaignant
+est un grand gaillard, bien musclé, tranquille, pas bête, mais
+qui, lorsqu'il est ivre, veut se faire des amis et épancher sa
+douleur dans leur sein. Il injurie son adversaire en énonçant ses
+griefs, dans l'intention de se réconcilier plus tard avec lui.
+L'autre, un gros homme trapu, solide, au visage rond, rusé comme
+un renard, avait peut-être bu plus que son camarade, mais ne
+paraissait que légèrement ivre. Ce forçat a du caractère et passe
+pour être riche; il est probable qu'il n'a aucun intérêt à irriter
+son camarade, aussi le conduit-il vers un cabaretier; l'ami
+expansif assure que ce camarade lui doit de l'argent et qu'il est
+tenu de l'inviter à boire «s'il est seulement ce qu'on appelle un
+honnête homme».
+
+Le cabaretier, non sans quelque respect pour le consommateur et
+avec une nuance de mépris pour l'ami expansif, car celui-ci boit
+au compte d'autrui et se fait régaler, prend une tasse et la
+remplit d'eau-de-vie.
+
+--Non, Stepka (Étiennet), c'est toi qui dois payer, parce que tu
+me dois de l'argent.
+
+--Eh! Je ne veux pas me fatiguer la langue à te parler, répond
+Stepka.
+
+--Non, Stepka, tu mens, assure le premier, en prenant la tasse
+que le cabaretier lui tend--tu me dois de l'argent; il faut que
+tu n'aies pas de conscience; tiens, tes yeux mêmes ne sont pas à
+toi, tu les as empruntés comme tu empruntes tout. Canaille, va!
+Stepka! en un mot, tu es une canaille!
+
+--Qu'as-tu à pleurnicher? regarde, tu répands ton eau-de-vie!
+Puisqu'on te régale, bois! crie le cabaretier à l'ami expansif--
+je n'ai pas le temps d'attendre jusqu'à demain.
+
+--Je boirai, n'aie pas peur, qu'as-tu à crier? Mes meilleurs
+souhaits à l'occasion de la fête, Stépane Doroféitch! dit celui-ci
+poliment en s'inclinant, sa tasse à la main, du côté de Stepka,
+qu'une minute auparavant il avait traité de canaille. «Porte-toi
+bien et vis cent ans, sans compter ce que tu as déjà vécu!» Il
+boit, grogne un soupir de satisfaction et s'essuie.--En ai-je bu
+auparavant, de l'eau-de-vie! dit-il avec un sérieux plein de
+gravité, en parlant à tout le monde sans s'adresser à personne en
+particulier--mais voilà, mon temps finit. Remercie-moi, Stépane
+Doroféitch!
+
+--Il n'y a pas de quoi.
+
+--Ah! tu ne veux pas me remercier, alors je raconterai à tout le
+monde ce que tu m'as fait; outre que tu es une grande canaille, je
+te dirai...
+
+--Eh bien, voilà ce que je te dirai, vilain museau d'ivrogne?
+interrompt Stepka qui perd enfin patience. Écoute et fais bien
+attention, partageons le monde en deux, prends-en une moitié et
+moi l'autre, et laisse-moi tranquille.
+
+--Ainsi tu ne me rendras pas mon argent.
+
+--Quel argent veux-tu encore, soûlard?
+
+--Quand tu... me le rendras dans l'autre monde, eh bien, je ne le
+prendrai pas. Notre argent, c'est la sueur de notre front, c'est
+le calus que nous avons aux mains. Tu t'en repentiras dans l'autre
+monde, tu rôtiras pour ces cinq kopeks.
+
+--Va-t'en au diable!
+
+--Qu'as-tu à me talonner? Je ne suis pas un cheval.
+
+--File! allons, file!
+
+--Canaille!
+
+--Forçat!
+
+Et voilà les injures qui pleuvent, plus fort encore qu'avant la
+régalade.
+
+Deux amis sont assis séparément sur deux lits de camp, l'un est de
+grande taille, vigoureux, charnu, un vrai boucher: son visage est
+rouge. Il pleure presque, car il est très-ému. L'autre, vaniteux,
+fluet, mince, avec un grand nez qui a toujours l'air d'être
+enrhumé et de petits yeux bleus fixés en terre. C'est un homme fin
+et bien élevé, il a été autrefois secrétaire et traite son ami
+avec un peu de dédain, ce qui déplaît à son camarade. Ils avaient
+bu ensemble toute la journée.
+
+--Il a pris une liberté avec moi! crie le plus gros, en secouant
+fortement de sa main gauche la tête de son camarade. «Prendre une
+liberté» signifie frapper. Ce forçat, ancien sous-officier, envie
+secrètement la maigreur de son voisin; aussi luttent-ils de
+recherche et d'élégance dans leurs conversations.
+
+--Je te dis que tu as tort... dit d'un ton dogmatique le
+secrétaire, les yeux opiniâtrement fixés en terre d'un air grave,
+et sans regarder son interlocuteur.
+
+--Il m'a frappé, entends-tu! continue l'autre en tiraillant
+encore plus fort son cher ami.--Tu es le seul homme qui me reste
+ici-bas, entends-tu! Aussi je te le dis: il a pris une liberté.
+
+--Et je te répéterai qu'une disculpation aussi piètre ne peut que
+te faire honte, mon cher ami! réplique le secrétaire d'une voix
+grêle et polie--avoue plutôt, cher ami, que toute cette soûlerie
+provient de ta propre inconstance.
+
+L'ami corpulent trébuche en reculant, regarde bêtement de ses yeux
+ivres le secrétaire satisfait, et tout à coup il assène de toutes
+ses forces son énorme poing sur la figure maigrelette de celui-ci.
+Ainsi se termine l'amitié de cette journée. Le cher ami disparaît
+sous les lits de camp, éperdu...
+
+Une de mes connaissances entre dans notre caserne, c'est un forçat
+de la section particulière, extrêmement débonnaire et gai, un
+garçon qui est loin d'être bête, très-simple et railleur sans
+méchante intention: c'est précisément celui qui, lors de mon
+arrivée à la maison de force, cherchait un paysan riche, déclarait
+qu'il avait de l'amour-propre et avait fini par boire mon thé. Il
+avait quarante ans, une lèvre énorme, un gros nez charnu et
+bourgeonné. Il tenait une balalaïka, dont il pinçait négligemment
+les cordes; un tout petit forçat à grosse tête, que je connaissais
+très-peu, auquel du reste personne ne faisait attention, le
+suivait comme son ombre. Ce dernier était étrange, défiant,
+éternellement taciturne et sérieux; il travaillait dans l'atelier
+de couture et s'efforçait de vivre solitaire, sans se lier avec
+personne. Maintenant qu'il était ivre, il s'était attaché à
+Varlamof comme son ombre, et le suivait, excessivement ému, en
+gesticulant, en frappant du poing la muraille et les lits de camp:
+il pleurait presque. Varlamof ne le remarquait pas plus que s'il
+n'eût pas existé. Le plus curieux, c'est que ces deux hommes ne se
+ressemblaient nullement; ni leurs occupations, ni leurs caractères
+n'étaient communs. Ils appartenaient à des sections différentes et
+demeuraient dans des casernes séparées. On appelait ce petit
+forçat: Boulkine.
+
+Varlamof sourit en me voyant assis à ma place près du poêle. Il
+s'arrêta à quelques pas de moi, réfléchit un instant, tituba et
+vint de mon côté à pas inégaux, en se déhanchant crânement; il
+effleura les cordes de son instrument et fredonna en frappant
+légèrement le sol de sa botte sur un ton de récitatif:
+
+_Ma chérie_
+_À la figura pleine et blanche_
+_Chante comme une mésange;_
+_Dans sa robe de satin_
+_À la brillante garniture_
+_Elle est très-belle._
+
+Cette chanson mit Boulkine hors de lui, car il agita ses bras, et
+cria en s'adressant à tout le monde:
+
+--Il ment, frères, il ment comme un arracheur de dents. Il n'y a
+pas une ombre de vérité dans tout ce qu'il dit.
+
+--Mes respects au vieillard Alexandre Pétrovitch! fit Varlamof en
+me regardant avec un rire fripon; je crois même qu'il voulait
+m'embrasser. Il était gris. Quant à l'expression «Mes respects au
+vieillard un tel», elle est employée par le menu peuple de toute
+la Sibérie, même en s'adressant à un homme de vingt ans. Le mot de
+«vieillard» marque du respect, de la vénération ou de la
+flatterie, et s'applique à quelqu'un d'honorable, de digne.
+
+--Eh bien, Varlamof, comment vous portez-vous?
+
+--Couci-couça! tout à la douce. Qui est vraiment heureux de la
+fête, est ivre depuis le grand matin. Excusez-moi! Varlamof
+parlait en traînant.
+
+--Il ment, il ment de nouveau! fit Boulkine en frappant les lits
+de camp dans une sorte de désespoir. On aurait juré que Varlamof
+avait donné sa parole d'honneur de ne pas faire attention à celui-ci,
+c'était précisément ce qu'il y avait de plus comique, car
+Boulkine ne quittait pas Varlamof d'une semelle depuis le matin,
+sans aucun motif, simplement parce que celui-ci «mentait» à ce
+qu'il lui semblait. Il le suivait comme son ombre, lui cherchait
+chicane pour chaque mot, se tordait les mains, battait des poings
+contre la muraille et sur les lits de planche, à en saigner, et
+souffrait, souffrait visiblement de la conviction qu'il avait que
+Varlamof «mentait comme un arracheur de dents». S'il avait eu des
+cheveux sur la tête, il se les serait certainement arrachés dans
+sa douleur, dans sa mortification profonde. On aurait pu croire
+qu'il avait pris l'engagement de répondre des actions de Varlamof,
+et que tous les défauts de celui-ci bourrelaient sa conscience.
+L'amusant était que le forçat continuait à ne pas remarquer la
+comédie de Boulkine.
+
+--Il ment! il ment! il ment! Rien de vraisemblable!... criait
+Boulkine.
+
+--Qu'est-ce que ça peut bien te faire? répondirent les forçats en
+riant.
+
+--Je vous dirai, Alexandre Pétrovitch, que j'étais très-joli
+garçon quand j'étais jeune et que les filles m'aimaient beaucoup,
+beaucoup... fit brusquement Varlamof de but en blanc.
+
+--Il ment! Le voilà qui ment encore! l'interrompit Boulkine en
+poussant un gémissement. Les forçats éclatèrent de rire.
+
+--Et moi, je faisais le beau devant elles; j'avais une chemise
+rouge, des pantalons larges, en peluche, je me couchais quand je
+voulais, comme le comte de la Bouteille; en un mot, je faisais
+tout ce que je pouvais seulement désirer.
+
+--Il ment! déclare résolument Boulkine.
+
+--J'avais alors hérité de mon père une maison de pierre, à deux
+étages. Eh bien, en deux ans, j'ai mis bas les deux étages, il
+m'est resté tout juste une porte cochère sans colonnes ni
+montants. Que voulez-vous? l'argent, c'est comme les pigeons, il
+arrive et puis il s'envole.
+
+--Il ment! déclare Boulkine plus résolument encore...
+
+--Alors, quand je suis arrivé, au bout de quelques jours, j'ai
+envoyé une _pleurrade_ (lettre) à ma parenté pour qu'ils
+m'expédient de l'argent. Parce qu'on disait que j'avais agi contre
+la volonté de mes parents, j'étais irrespectueux. Voilà tantôt
+sept ans que je l'ai envoyée, ma lettre!
+
+--Et pas de réponse? demandai-je en souriant.
+
+--Eh non! fit-il en riant lui aussi et en approchant toujours
+plus son nez de mon visage.--J'ai ici une amoureuse, Alexandre
+Pétrovitch!...
+
+--Vous? une amoureuse?
+
+--Onuphrief disait, il n'y a pas longtemps: La mienne est grêlée,
+laide tant que tu voudras, mais elle a beaucoup de robes; tandis
+que la tienne est jolie, mais c'est une mendiante, elle porte la
+besace.
+
+--Est-ce vrai?
+
+--Parbleu! elle est mendiante! dit-il. Il pouffait de rire sans
+bruit, tout le monde rit aussi. Chacun savait, en effet, qu'il
+était lié avec une mendiante à laquelle il donnait en tout dix
+kopeks chaque six mois.
+
+--Eh bien! que me voulez-vous? lui demandai-je, car je désirais
+m'en débarrasser.
+
+Il se tut, me regarda en faisant la bouche en coeur, et me dit
+tendrement:
+
+--Ne m'octroierez-vous pas pour cette cause de quoi boire un
+demi-litre? Je n'ai bu que du thé aujourd'hui de toute la journée,
+ajouta-t-il d'un ton gracieux, en prenant l'argent que je lui
+donnai, et voyez-vous, ce thé me tracasse tellement que j'en
+deviendrai asthmatique; j'ai le ventre qui me grouille... comme
+une bouteille d'eau!
+
+Comme il prenait l'argent que je lui tendis, le désespoir moral de
+Boulkine ne connut plus de limites; il gesticulait comme un
+possédé.
+
+--Braves gens! cria-t-il à toute la caserne ahurie, le
+voyez-vous? Il ment! Tout ce qu'il dit, tout, tout est mensonge.
+
+--Qu'est-ce que ça peut te faire? lui crièrent les forçats qui
+s'étonnaient de son emportement, tu es absurde!
+
+--Je ne lui permettrai pas de mentir, continua Boulkine en
+roulant ses yeux et en frappant du poing de toutes ses forces sur
+les planches, je ne veux pas qu'il mente!
+
+Tout le monde rit. Varlamof me salue après avoir pris l'argent, et
+se hâte, en faisant des grimaces, d'aller chez le cabaretier. Il
+remarqua seulement alors Boulkine.
+
+--Allons! lui dit-il en s'arrêtant sur le seuil de la caserne,
+comme si ce dernier lui était indispensable pour l'exécution d'un
+projet.
+
+--Pommeau! ajouta-t-il avec mépris en faisant passer Boulkine
+devant lui; il recommença à tourmenter les cordes de sa balalaïka.
+
+À quoi bon décrire cet étourdissement! Ce jour suffocant s'achève
+enfin. Les forçats s'endorment lourdement sur leurs lits de camp.
+Ils parlent et délirent pendant leur sommeil encore plus que les
+autres nuits. Par-ci par-là on joue encore aux cartes. La fête, si
+impatiemment et si longuement attendue, est écoulée. Et demain, de
+nouveau le labeur quotidien, de nouveau aux travaux forcés...
+
+
+XI--LA REPRÉSENTATION.
+
+Le soir du troisième jour des fêtes eut lieu la première
+représentation de notre théâtre. Les tracas n'avaient pas manqué
+pour l'organiser, mais les acteurs en avaient pris sur eux tout le
+souci, aussi les autres forçats ne savaient-ils pas où en était le
+futur spectacle, ni ce qui se faisait. Nous ne savions pas même au
+juste ce que l'on représenterait.--Les acteurs, pendant ces
+trois jours, en allant au travail, s'ingéniaient à rassembler le
+plus de costumes possible. Chaque fois que je rencontrais
+Baklouchine, il faisait craquer ses doigts de satisfaction, mais
+ne me communiquait rien. Je crois que le major était de bonne
+humeur. Nous ignorions du reste entièrement s'il avait eu veut du
+spectacle, s'il l'avait autorisé ou s'il avait résolu de se taire
+et de fermer les yeux sur les fantaisies des forçats, après s'être
+assuré que tout se passerait le plus convenablement possible. Je
+crois qu'il avait entendu parler de la représentation, mais qu'il
+ne voulait pas s'en mêler, parce qu'il comprenait que tout irait
+peut-être de travers, s'il l'interdisait; les soldats feraient les
+mutins ou s'enivreraient, il valait donc bien mieux qu'ils
+s'occupassent de quelque chose. Je prête ce raisonnement au major,
+uniquement parce que c'est le plus naturel. On peut même dire que
+si les forçats n'avaient pas eu de théâtre pendant les fêtes ou
+quelque chose dans ce genre, il aurait fallu que l'administration
+organisât une distraction quelconque. Mais comme notre major se
+distinguait par des idées directement opposées à celles du reste
+du genre humain, on conçoit que je prends sur moi une grande
+responsabilité en affirmant qu'il avait eu connaissance de notre
+projet et qu'il l'autorisait. Un homme comme lui devait toujours
+écraser, étouffer quelqu'un, enlever quelque chose, priver d'un
+droit, en un mot mettre partout de l'ordre. Sous ce rapport il
+était connu de toute la ville. Il lui était parfaitement égal que
+ces vexations causassent des rébellions. Pour ces délits on avait
+des punitions (il y a des gens qui raisonnent comme notre major);
+avec ces coquins de forçats on ne devait employer qu'une sévérité
+impitoyable et s'en tenir à l'application absolue de la loi--et
+voilà tout. Ces incapables exécuteurs de la loi ne comprennent
+nullement qu'appliquer la loi sans en comprendre l'esprit, mène
+tout droit aux désordres.--«La loi le dit, que voulez-vous de
+plus?» Ils s'étonnent même sincèrement qu'on exige d'eux, outre
+l'exécution de la loi, du bon sens et une tête saine. La dernière
+condition surtout leur parait superflue, elle est pour eux d'un
+luxe révoltant, cela leur semble une vexation, de l'intolérance.
+
+Quoi qu'il en soit, le sergent-major ne s'opposa pas à
+l'organisation du spectacle, et c'est tout ce qu'il fallait aux
+forçats. Je puis dire en toute vérité que si pendant toutes les
+fêtes il ne se produisit aucun désordre grave dans la maison, ni
+querelles sanglantes, ni vol, il faut l'attribuer à l'autorisation
+qu'avaient reçue les forçats d'organiser leur représentation. J'ai
+vu de mes yeux comment ils faisaient disparaître ceux de leurs
+camarades qui avaient trop bu, comme ils empêchaient les rixes,
+sous prétexte qu'on défendrait le théâtre. Le sous-officier
+demanda aux détenus leur parole d'honneur qu'ils se conduiraient
+bien et que tout se passerait tranquillement. Ceux-ci y
+consentirent avec joie et tinrent religieusement leur promesse:
+cela les flattait fort qu'on crût en leur parole d'honneur.
+Ajoutons que cette représentation ne coûtait rien, absolument rien
+à l'administration; elle n'avait pas de dépenses à faire. Les
+places n'avaient pas été marquées à l'avance, car le théâtre se
+montait et se démontait en moins d'un quart d'heure. Le spectacle
+devait durer une heure et demie et dans le cas où l'ordre de
+cesser la représentation serait arrivé à l'improviste, les
+décorations auraient disparu en un clin d'oeil. Les costumes
+étaient cachés dans les coffres des forçats. Avant tout je dirai
+comment notre théâtre était construit, quels étaient les costumes,
+et je parlerai de l'affiche, c'est à dire des pièces que l'on se
+proposait de jouer.
+
+À vrai dire, il n'y avait pas d'affiche écrite, on n'en fit que
+pour la seconde et la troisième représentation. Baklouchine la
+composa pour MM. Les officiers et autres nobles visiteurs qui
+daignaient honorer le spectacle de leur présence, à savoir:
+l'officier de garde qui vint une fois, puis l'officier de service
+préposé aux gardes, enfin un officier du génie; c'est en l'honneur
+de ces nobles visiteurs que l'affiche fut écrite.
+
+On supposait que la renommée de notre théâtre s'étendrait au loin
+dans la forteresse et même en ville, d'autant plus qu'il n'y avait
+aucun théâtre à N...; des représentations d'amateurs et rien de
+plus. Les forçats se réjouissaient du moindre succès, comme de
+vrais enfants, ils se vantaient. «Qui sait--se disait-on--il
+se peut que les chefs apprennent cela, et qu'ils viennent voir;
+c'est alors qu'ils sauraient ce que valent les forçats, car ce
+n'est pas une représentation donnée par les soldats, avec des
+bateaux flottants, des ours et des boucs, mais bien des acteurs,
+de vrais acteurs qui jouent des comédies faites pour les
+seigneurs; dans toute la ville, il n'y a pas un théâtre pareil! Le
+général Abrocimof a eu une représentation chez lui, à ce qu'on
+dit, il y en aura encore une, eh bien! qu'ils nous dament le pion
+avec leur costume, c'est possible! quant à la conversation, c'est
+une chose à voir! Le gouverneur lui-même peut en entendre parler
+--et qui sait? il viendra peut-être. Ils n'ont pas de théâtre, en
+ville!...»
+
+En un mot, la fantaisie des forçats, surtout après le premier
+succès, alla presque jusqu'à s'imaginer qu'on leur distribuerait
+des récompenses ou qu'on diminuerait le chiffre des travaux
+forcés, l'instant d'après ils étaient les premiers à rire de bon
+coeur de leurs imaginations. En un mot, c'étaient des enfants, de
+vrais enfants, bien qu'ils eussent quarante ans. Je connaissais en
+gros le sujet de la représentation que l'on se proposait de
+donner, bien qu'il n'y eût pas d'affiche. Le titre de la première
+pièce était: _Philatka et Mirachka rivaux_. Baklouchine se vantait
+devant moi, une semaine au moins à l'avance, que le rôle de
+Philatka qu'il s'était adjugé serait joué de telle façon qu'on
+n'avait rien vu de pareil, même sur les scènes pétersbourgeoiscs.
+Il se promenait dans les casernes gonflé d'importance, effronté,
+l'air bonhomme malgré tout; s'il lui arrivait de dire quelques
+bouts de son rôle «à la théâtrale», tout le monde éclatait de
+rire, que le fragment fut amusant ou non, on riait parce qu'il
+s'était oublié. Il faut avouer que les forçats savaient se
+contenir et garder leur dignité; pour s'enthousiasmer des tirades
+de Baklouchine, il n'y avait que les plus jeunes... gens sans
+fausse honte, ou bien les plus importants, ceux dont l'autorité
+était si solidement établie qu'ils n'avaient pas peur d'exprimer
+nettement leurs sensations, quelles qu'elles fussent. Les autres
+écoutaient silencieux les bruits et les discussions, sans blâmer
+ni contredire, mais ils s'efforçaient de leur mieux de se
+comporter avec indifférence et dédain envers le théâtre. Ce ne fut
+qu'au dernier moment, le jour même de la représentation, que tout
+le monde s'intéressa à ce qu'on verrait, à ce que feraient nos
+camarades. On se demandait ce que pensait le major. Le spectacle
+réussirait-il comme celui d'il y a deux ans? etc., etc.
+Baklouchine m'assura que tous les acteurs étaient «parfaitement à
+leur place», et qu'il y aurait même un rideau. Le rôle de Philatka
+serait rempli par Sirotkine.--Vous verrez comme il est bien en
+habit de femme, disait-il eu clignant de l'oeil et en faisant
+claquer sa langue contre son palais. La propriétaire bienfaisante
+devait avoir une robe avec des falbalas et des volants, une
+ombrelle, tandis que le propriétaire portait un costume d'officier
+avec des aiguillettes et une canne à la main. La pièce dramatique
+qui devait être jouée en second lieu portait le titre de _Kedril
+le glouton_. Ce titre m'intrigua fort, mais j'eus beau faire des
+questions, je ne pus rien apprendre à l'avance. Je sus seulement
+que cette pièce n'était pas imprimée; c'était une copie
+manuscrite, que l'on tenait d'un sous-officier en retraite du
+faubourg, lequel avait pour sûr participé autrefois à sa
+représentation sur une scène militaire quelconque. Nous avons en
+effet, dans les villes et les gouvernements éloignés, nombre de
+pièces de ce genre qui, je crois, sont parfaitement ignorées et
+n'ont jamais été imprimées, mais qui ont apparu d'elles-mêmes au
+temps voulu pour défrayer le théâtre populaire dans certaines
+zones de la Russie.
+
+J'ai dit «théâtre populaire»: il serait très-bon que nos
+investigateurs de la littérature populaire s'occupassent de faire
+de soigneuses recherches sur ce théâtre, qui existe, et qui peut-être
+n'est pas si insignifiant qu'on le pense. Je ne puis croire
+que tout ce que j'ai vu dans notre maison de force fût l'oeuvre de
+nos forçats. Il faut pour cela des traditions antérieures, des
+procédés établis et des notions transmises de génération en
+génération. Il faut les chercher parmi les soldats, les ouvriers
+de fabrique, dans les villes industrielles et même chez les
+bourgeois de certaines pauvres petites villes ignorées. Ces
+traditions se sont conservées dans certains villages et dans des
+chefs-lieux de gouvernement, chez la valetaille de quelques
+grandes propriétés foncières. Je crois même que les copies de
+beaucoup de vieilles pièces se sont multipliées, précisément grâce
+à cette valetaille de hobereaux. Les anciens propriétaires et les
+seigneurs moscovites avaient leurs propres théâtres sur lesquels
+jouaient leurs serfs. C'est de là que provient notre théâtre
+populaire, dont les marques d'origine sont indiscutables. Quant à
+_Kedril le glouton_, malgré ma vive curiosité, je ne pus rien en
+savoir, si ce n'est que les démons apparaissaient sur la scène et
+emportaient Kedril en enfer. Mais que signifiait ce nom de Kedril?
+pourquoi s'appelait-il Kedril, et non Cyrille? L'action était-elle
+russe ou étrangère? je ne pus pas tirer au clair cette question.
+On annonçait que la représentation se terminerait par une
+«pantomime en musique». Tout cela promettait d'être fort curieux.
+Les acteurs étaient au nombre de quinze, tous gens vifs et
+décodés. Ils se donnaient beaucoup de mouvement, multipliaient les
+répétitions, qui avaient lieu quelquefois derrière les casernes,
+se cachaient, prenaient des airs mystérieux. En un mot, ou voulait
+nous surprendre par quelque chose d'extraordinaire et d'inattendu.
+
+Les jours de travail, on fermait les casernes de très-bonne heure,
+à la nuit tombante, mais on faisait une exception pour les fêtes
+de Noël; alors on ne mettait les cadenas aux portes qu'à la
+retraite du soir (neuf heures). Cette faveur avait été accordée
+spécialement en vue du spectacle. Pendant tout le temps des fêtes,
+chaque soir, on envoyait une députation prier très-humblement
+l'officier de garde de «permettre la représentation et ne pas
+fermer encore la maison de force», en ajoutant qu'il y avait eu
+représentation la veille, et que pourtant il ne s'était produit
+aucun désordre. L'officier de garde faisait le raisonnement
+suivant: Il n'y avait eu aucun désordre, aucune infraction à la
+discipline le jour du spectacle, et du moment qu'ils donnaient
+leur parole que la soirée d'aujourd'hui se passerait de la même
+manière, c'est qu'ils feraient leur police eux-mêmes; ce serait la
+plus rigoureuse de toutes. En outre, il savait bien que s'il
+s'était avisé de défendra la représentation, ces gaillards (qui
+peut savoir, des forçats!) auraient pu faire encore des sottises,
+qui mettraient dans l'embarras les officiers de garde. Enfin une
+dernière raison l'engageait à donner son consentement: monter la
+garde est horriblement ennuyeux; en autorisant la comédie, il
+avait sous la main un spectacle donné non plus par des soldats,
+mais par des forçats, gens curieux; ce serait à coup sur
+intéressant, et il avait tout droit d'y assister.
+
+Dans le cas où l'officier de service arriverait et demanderait
+l'officier de garde, on lui répondrait que ce dernier était allé
+compter les forçats et fermer les casernes; réponse exacte et
+justification aisée. Voilà pourquoi nos surveillants autorisèrent
+le spectacle pendant toute la durée des fêtes; les casernes ne se
+fermèrent chaque soir qu'à la retraite. Les forçats savaient
+d'avance que la garde ne s'opposerait pas à leur projet; ils
+étaient tranquilles de ce côté là.
+
+Vers six heures Pétrof vint me chercher, et nous nous rendîmes
+ensemble dans la salle de spectacle. Presque tous les détenus de
+notre caserne y étaient, à l'exception du vieux-croyant de
+Tchernigof et des Polonais. Ceux-ci ne se décidèrent à assister au
+spectacle que le jour de la dernière représentation, le 4 janvier,
+et encore quand on les eut convaincus que tout était convenable,
+gai et tranquille. Le dédain des Polonais irritait nos forçats,
+aussi furent-ils reçus très-poliment le 4 janvier; on les fit
+asseoir aux meilleures places. Quant aux Tcherkesses et à Isaï
+Fomitch, la comédie était pour eux une véritable réjouissance.
+Isaï Fomitch donna chaque fois trois kopeks: le dernier jour, il
+posa dix kopeks sur l'assiette; la félicité se peignait sur son
+visage. Les acteurs avaient décidé que chaque spectateur donnerait
+ce qu'il voudrait. La recette devait servir à couvrir les dépenses
+et «donner du montant» aux acteurs. Pétrof m'assura qu'on me
+laisserait occuper une des premières places, si plein que fût le
+théâtre, d'abord parce qu'étant plus riche que les autres, il y
+avait des chances pour que je donnasse plus, et puis, parce que je
+m'y connaissais mieux, que personne. Sa prévision se réalisa. Je
+décrirai préalablement la salle et la construction du théâtre.
+
+La caserne de la section militaire qui devait servir de salle de
+spectacle avait quinze pas de long. De la cour, on entrait par un
+perron dans une antichambre, et de là, dans la caserne elle-même.
+Cette longue caserne était de construction particulière, comme je
+l'ai dit plus haut: les lits de camp, rangés contre la muraille,
+laissaient un espace vide au milieu de la chambre. La première
+moitié de la caserne était destinée aux spectateurs, tandis que la
+seconde, qui communiquait avec un autre bâtiment, formait la
+scène. Ce qui m'étonna dès mon entrée, ce fut le rideau, qui
+coupait la caserne en deux sur une longueur de dix pas. C'était
+une merveille dont on pouvait s'étonner à juste titre; il était
+peint avec des couleurs à l'huile, et représentait des arbres, des
+tonnelles, des étangs, des étoiles. Il se composait de toiles
+neuves et vieilles données par les forçats: chemises, bandelettes
+qui tiennent lieu de bas à nos paysans, tout cela cousu tant bien
+que mal et formant un immense drap; où la toile avait manqué, on
+l'avait remplacée par du papier, mendié feuille à feuille dans les
+diverses chancelleries et secrétaireries. Nos peintres (au nombre
+desquels se trouvait notre Brulof[23]) l'avaient décoré tout
+entier, aussi l'effet était-il remarquable. Ce luxueux appareil
+réjouissait les forçats, même les plus mornes et les plus
+exigeants; du reste ceux-ci, une fois le spectacle commencé, se
+montrèrent tous de vrais enfants, ni plus ni moins que les
+impatients et les enthousiastes. Tous étaient contents, avec un
+sentiment de vanité. L'éclairage consistait en quelques chandelles
+coupées en petits bouts. On avait apporté de la cuisine deux
+bancs, placés devant le rideau, ainsi que trois on quatre chaises
+empruntées à la chambre des sous-officiers. Elles avaient été
+mises là pour le cas où les officiers supérieurs assisteraient au
+spectacle. Quant aux bancs, ils étaient destinés aux sous-officiers,
+aux secrétaires du génie, aux directeurs des travaux, à
+tous les chefs immédiats des forçats qui n'avaient pas le grade
+d'officiers, et qui viendraient peut-être jeter un coup d'oeil sur
+le théâtre. En effet, les visiteurs ne manquèrent pas; suivant les
+jours, ils vinrent en plus ou moins grand nombre, mais pour la
+dernière représentation, il ne restait pas une seule place
+inoccupée sur les bancs. Derrière se pressaient les forçats,
+debout et tête nue, par respect pour les visiteurs, en veste ou en
+pelisse courte, malgré la chaleur suffocante de la salle. Comme on
+pouvait s'y attendre, le local était trop exigu pour tous les
+détenus; entassés les uns sur les autres, surtout dans les
+derniers rangs, ils avaient encore occupé les lits de camp, les
+coulisses; il y avait même des amateurs qui disparaissaient
+constamment derrière la scène, dans l'autre caserne, et qui
+regardaient le spectacle de la coulisse du fond. On nous fit
+passer en avant, Pétrof et moi, tout près des bancs, d'où l'on
+voyait beaucoup mieux que du fond de la salle. J'étais pour eux un
+bon juge, un connaisseur qui avait vu bien d'autres théâtres: les
+forçats avaient remarqué que Baklouchine s'était souvent concerté
+avec moi et qu'il avait témoigné de la déférence pour mes
+conseils, ils estimaient qu'on devait par conséquent me faire
+honneur et me donner une des meilleures places. Ces hommes sont
+vaniteux, légers, mais c'est à la surface. Ils se moquaient de moi
+au travail, car j'étais un piètre ouvrier. Almazof avait le droit
+de nous mépriser, nous autres gentilshommes, et de se vanter de
+son adresse à calciner l'albâtre; ces railleries et ces vexations
+avaient pour motif notre origine, car nous appartenions par notre
+naissance à la caste de ses anciens maîtres, dont il ne pouvait
+conserver un bon souvenir. Mais ici, au théâtre, ces mêmes hommes
+me faisaient place, car ils s'avouaient que j'étais plus entendu
+en cette matière qu'eux-mêmes. Ceux mêmes qui n'étaient pas bien
+disposés à mon égard désiraient m'entendre louer leur théâtre et
+me cédaient le pas sans la moindre servilité. J'en juge maintenant
+par mon impression d'alors. Je compris que dans cette décision
+équitable, il n'y avait aucun abaissement de leur part, mais bien
+plutôt le sentiment de leur propre dignité. Le trait le plus
+caractéristique de notre peuple, c'est sa conscience et sa soif de
+justice. Pas de fausse vanité, de sot orgueil à briguer le premier
+rang sans y avoir des titres,--le peuple ne connaît pas ce
+défaut. Enlevez-lui son écorce grossière; Vous apercevrez, en
+l'étudiant sans préjugés, attentivement et de près, des qualités
+dont vous ne vous seriez jamais douté. Nos sages n'ont que peu de
+chose à apprendre à notre peuple; je dirai même plus, ce sont eux
+au contraire qui doivent apprendre à son école.
+
+Pétrof m'avait dit naïvement, quand il m'emmena au spectacle,
+qu'on me ferait passer devant parce que je donnerais plus
+d'argent. Les places n'avaient pas de prix fixe; chacun donnait ce
+qu'il voulait et ce qu'il pouvait. Presque tous déposèrent une
+pièce de monnaie sur l'assiette quand on fit la quête. Même si
+l'on m'eût laissé passer devant dans l'espérance que je donnerais
+plus qu'un autre, n'y avait-il pas là encore un sentiment profond
+de dignité personnelle? «Tu es plus riche que moi, va-t'en au
+premier rang; nous sommes tous égaux, ici, c'est vrai, mais tu
+payes plus, par conséquent un spectateur comme toi fait plaisir
+aux acteurs;--occupe la première place, car nous ne sommes pas
+ici pour notre argent, nous devons nous classer nous-mêmes!»
+Quelle noble fierté dans cette façon d'agir! Ce n'est plus le
+culte de l'argent qui est tout, mais en dernière analyse le
+respect de soi-même. On n'estimait pas trop la richesse chez nous.
+Je ne me souviens pas que l'un de nous se soit jamais humilié pour
+avoir de l'argent, même si je passe en revue toute la maison de
+force. On me quémandait, mais par polissonnerie, par friponnerie,
+plutôt que dans l'espoir du bénéfice lui-même; c'était un trait de
+bonne humeur, de simplicité naïve. Je ne sais pas si je m'exprime
+clairement. J'ai oublié mon théâtre, j'y reviens.
+
+Avant le lever du rideau, la salle présentait un spectacle étrange
+et animé. D'abord la cohue pressée, foulée, écrasée de tous côtés,
+mais impatiente, attendant, le visage resplendissant, le
+commencement de la représentation. Aux derniers rangs grouillait
+une masse confuse de forçats: beaucoup d'entre eux avaient apporté
+de la cuisine des bûches qu'ils dressaient contre la muraille et
+sur lesquelles ils grimpaient; ils passaient deux heures entières
+dans cette position fatigante, s'accotant des deux mains sur les
+épaules de leurs camarades, parfaitement contents d'eux-mêmes et
+de leur place. D'autres arc-boutaient leurs pieds contre le poêle,
+sur la dernière marche, et restaient tout le temps de la
+représentation, soutenus par ceux qui se trouvaient devant eux, au
+fond, près de la muraille. De côté, massée sur des lits de camp,
+se trouvait aussi une foule compacte, car c'étaient là les
+meilleures places. Cinq forçats, les mieux partagés, s'étaient
+hissés et couchés sur le poêle, d'où ils regardaient en bas: ceux-là
+nageaient dans la béatitude. De l'autre côté, fourmillaient les
+retardataires qui n'avaient pas trouvé de bonnes places. Tout le
+monde se conduisait décemment et sans bruit. Chacun voulait se
+montrer avantageusement aux seigneurs qui nous visitaient.
+L'attente la plus naïve se peignait sur ces visages rouges et
+humides de sueur, par suite de la chaleur étouffante. Quel étrange
+reflet de joie enfantine, de plaisir gracieux et sans mélange, sur
+ces figures couturées, sur ces fronts et ces joues marqués,
+sombres et mornes auparavant, et qui brillaient parfois d'un feu
+terrible! Ils étaient tous sans bonnets; comme j'étais à droite,
+il me semblait que leurs têtes étaient entièrement rasées. Tout à
+coup, sur la scène, on entend du bruit, un vacarme... Le rideau va
+se lever. L'orchestre joue... Cet orchestre mérite une mention.
+Sept musiciens s'étaient placés le long des lits de camp: il y
+avait là deux violons (l'un d'eux était la propriété d'un détenu;
+l'autre avait été emprunté hors de la forteresse; les artistes
+étaient des nôtres), trois balalaïki--faites par les forçats
+eux-mêmes, deux guitares et un tambour de basque qui remplaçait la
+contre-basse. Les violons ne faisaient que gémir et grincer, les
+guitares ne valaient rien; en revanche les balalaïki étaient
+remarquables. L'agilité des doigts des artistes aurait fait
+honneur au plus habile prestidigitateur. Ils ne jouaient guère que
+des airs de danses: aux passages les plus entraînants, ils
+frappaient brusquement du doigt sur la planchette de leurs
+instruments: le ton, le goût, l'exécution, le rendu du motif, tout
+était original, personnel. Un des guitaristes possédait à fond son
+instrument. C'était le gentilhomme qui avait tué son père. Quant
+au tambour de basque, il exécutait littéralement des merveilles;
+ainsi il faisait tourner le disque sur un doigt ou traînait son
+pouce sur la peau d'âne, on entendait alors des coups répétés,
+clairs, monotones, qui soudain se brisaient et rejaillissaient en
+une multitude innombrable de petites notes sourdes, chuchotantes
+et rebondissantes. Deux harmonicas se joignirent enfin à cet
+orchestre. Vraiment, je n'avais jusqu'alors aucune idée du parti
+qu'on peut tirer de ces instruments populaires, si grossiers: je
+fus étonné; l'harmonie, le jeu, mais surtout l'expression, la
+conception même du motif étaient supérieurement rendus. Je compris
+parfaitement alors,--et pour la première fois,--la hardiesse
+souveraine et le fol abandon de soi-même qui se trahissent dans
+nos airs de danses populaires et dans nos chansons de cabaret.--
+Le rideau se leva enfin. Chacun fit un mouvement, ceux qui se
+trouvaient dans le fond se dressèrent sur la pointe des pieds;
+quelqu'un tomba de sa bûche; tous ouvrirent la bouche et
+écarquillèrent les yeux: un silence parfait régnait dans toute la
+salle... La représentation commença.
+
+J'étais assis non loin d'Aléi, qui se trouvait au milieu du groupe
+que formaient ses frères et les autres Tcherkesses. Ils étaient
+passionnés pour le théâtre et y assistaient chaque soir. J'ai
+remarqué que tous les musulmans, Tartares, etc., sont grands
+amateurs de spectacles de tout genre. Près d'eux resplendissait
+Isaï Fomitch; dès le lever du rideau, il était tout oreilles et
+tout yeux; son visage exprimait une attente très-avide de miracles
+et de jouissances. J'aurais été désolé de voir son espérance
+trompée. La charmante figure d'Aléi brillait d'une joie si
+enfantine, si pure, que j'étais tout gai rien qu'en la regardant;
+involontairement, chaque fois qu'un rire général faisait écho à
+une réplique amusante, je me tournais de son côté pour voir son
+visage. Il ne me remarquait pas; il avait bien autre chose à faire
+que de penser à moi! Près de ma place, à gauche, se trouvait un
+forçat déjà âgé, toujours sombre, mécontent et grondeur; lui aussi
+avait remarqué Aléi, et je vis plus d'une fois comme il jetait sur
+lui des regards furtifs en souriant à demi, tant le jeune
+Tcherkesse était charmant! Ce détenu l'appelait toujours «Aléi
+Sémionytch», sans que je susse pourquoi.--On avait commencé par
+Philatka et Mirochka. Philatka (Baklouchine) était vraiment
+merveilleux. Il jouait son rôle à la perfection. On voyait qu'il
+avait pesé chaque phrase, chaque mouvement. Il savait donner au
+moindre mot, au moindre geste, un sens, qui répondait parfaitement
+au caractère de son personnage. Ajoutez à cette étude
+consciencieuse une gaieté non feinte, irrésistible, de la
+simplicité, du naturel; si vous aviez vu Baklouchine, vous auriez
+certainement convenu que c'était un véritable acteur, un acteur de
+vocation et de grand talent. J'ai vu plus d'une fois Philatka sur
+les scènes de Pétersbourg et de Moscou, mats je l'affirme, pas un
+artiste des capitales n'était à la hauteur de Baklouchine dans ce
+rôle. C'étaient des paysans de n'importe quel pays, et non de
+vrais moujiks russes; leur désir de représenter des paysans était
+trop apparent.--L'émulation excitait Baklouchine, car on savait
+que le forçat Patsieikine devait jouer le rôle de Kedril dans la
+seconde pièce; je ne sais pourquoi, on croyait que ce dernier
+aurait plus de talent que Baklouchine. Celui-ci souffrait de cette
+préférence comme un enfant. Combien de fois n'était-il pas venu
+vers moi ces derniers jours, pour épancher ses sentiments! Deux
+heures avant la représentation, il était secoué par la fièvre.
+Quand on éclatait de rire et qu'on lui criait:--Bravo!
+Baklouchine! tu es un gaillard! sa figure resplendissait de
+bonheur, et une vraie inspiration brillait dans ses yeux. La scène
+des baisers entre Kirochka et Philatka, où ce dernier crie à la
+fille: «Essuie-toi» et s'essuie lui-même, fut d'un comique achevé.
+Tout le monde éclata de rire. Ce qui m'intéressait le plus,
+c'étaient les spectateurs; tous s'étaient déroidis et
+s'abandonnaient franchement à leur joie. Les cris d'approbation
+retentissaient de plus en plus nourris. Un forçat poussait du
+coude son camarade et lui communiquait à la hâte ses impressions,
+sans même s'inquiéter de savoir qui était à côté de lui.
+Lorsqu'une scène comique commençait, on voyait un autre se
+retourner vivement en agitant les bras, comme pour engager ses
+camarades à rire, puis faire aussitôt face à la scène. Un
+troisième faisait claquer sa langue contre son palais et ne
+pouvait rester tranquille; comme la place lui manquait pour
+changer de position, il piétinait sur une jambe ou sur l'autre.
+Vers la fin de la pièce, la gaieté générale atteignit son apogée.
+Je n'exagère rien. Figurez-vous la maison de force, les chaînes,
+la captivité, les longues années de réclusion, de corvée, la vie
+monotone, qui tombe goutte à goutte pour ainsi dire, les jours
+sombres de l'automne:--tout à coup on permet à ces détenus
+comprimés de s'égayer, de respirer librement pendant une heure,
+d'oublier leur cauchemar, d'organiser un spectacle--et quel
+spectacle! qui excite l'envie et l'admiration de toute la ville.
+«--Voyez-vous, ces forçats!» Tout les intéressait, les costumes
+par exemple. Il leur semblait excessivement curieux de voir VanKa,
+Nietsviétaef ou Baklouchine, dans un autre costume que celui
+qu'ils portaient depuis tant d'années.»C'est un forçat, un vrai
+forçat dont les chaînes sonnent quand il marche, et le voilà
+pourtant qui entre en scène en redingote, en chapeau rond et en
+manteau, comme un civil. Il s'est fait des cheveux, des
+moustaches. Il sort un mouchoir rouge de sa poche, le secoue comme
+un seigneur, un vrai seigneur.» L'enthousiasme était à son comble
+de ce chef. Le «propriétaire bienfaisant» arrive dans un uniforme
+d'aide de camp, très-vieux à la vérité, épaulettes, casquette à
+cocarde: l'effet produit est indescriptible. Il y avait deux
+amateurs pour ce costume, et--le croirait-on?--ils s'étaient
+querellés comme deux gamins, pour savoir qui jouerait ce rôle-là,
+car ils voulaient tous deux se montrer en uniforme d'officier avec
+des aiguillettes! Les autres acteurs les séparèrent; à la majorité
+des voix on confia ce rôle à Nietsviétaef, non pas qu'il fût mieux
+fait de sa personne que l'autre et qu'il ressemblât mieux à un
+seigneur, mais simplement parce qu'il leur avait assuré à tous
+qu'il aurait une badine, qu'il la ferait tourner et en fouetterait
+la terre, en vrai seigneur, en élégant à la dernière mode, ce que
+Vanka Ospiéty ne pouvait essayer, lui qui n'avait jamais connu de
+gentilshommes. En effet, quand Nietsviétaef entra en scène avec
+son épouse, il ne fit que dessiner rapidement des ronds sur le
+sol, de sa légère badine de bambou; il croyait certes que c'était
+là l'indice de la meilleure éducation, d'une suprême élégance.
+Dans son enfance encore, alors qu'il n'était qu'un serf
+va-nu-pieds, il avait probablement été séduit par l'adresse d'un
+seigneur à faire tourner sa canne; cette impression était restée
+ineffaçable pour toujours dans sa mémoire, si bien que quelque
+trente ans plus tard, il s'en souvenait pour séduire et flatter à
+son tour les camarades de la prison, Nietsviétaef était tellement
+enfoncé dans cette occupation qu'il ne regardait personne; il
+donnait la réplique sans même lever les yeux; le plus important
+pour lui, c'était le bout de sa badine et les ronds qu'il traçait.
+La propriétaire bienfaisante était aussi très-remarquable; elle
+apparut en scène dans un vieux costume de mousseline usée, qui
+avait l'air d'une guenille, les bras et le cou nus, un petit
+bonnet de calicot sur la tête, avec des brides sous le menton, une
+ombrelle dans une main, et dans l'autre un éventail de papier de
+couleur dont elle ne faisait que s'éventer. Un fou rire accueillit
+cette grande dame, qui ne put contenir elle-même sa gaîté et
+éclata à plusieurs reprises. Ce rôle était rempli par le forçat
+Ivanof. Quant à Sirotkine, habillé en fille, il était très-joli.
+Les couplets furent fort bien dits. En un mot, la pièce se termina
+à la satisfaction générale. Pas la moindre critique ne s'éleva:
+comment du reste aurait-on pu critiquer?
+
+On joua encore une fois l'ouverture, _Siéni, moï siéni_, et le
+rideau se releva. On allait maintenant représenter «Kedril le
+glouton». Kedril est une sorte de don Juan; on peut faire cette
+comparaison, car des diables emportent le maître et le serviteur
+en enfer à la fin de la pièce. Le manuscrit fut récité en entier,
+mais ce n'était évidemment qu'un fragment; le commencement et la
+fin de la pièce avaient dû se perdre, car elle n'avait ni queue ni
+tête. La scène se passe dans une auberge, quelque part en Russie.
+L'aubergiste introduit dans une chambre un seigneur en manteau et
+en chapeau rond déformé; le valet de ce dernier, Kedril, suit son
+maître, il porte une valise et une poule roulée dans du papier
+bleu. Il a une pelisse courte et une casquette de laquais. C'est
+ce valet qui est le glouton. Le forçat Potsieikine, le rival de
+Baklouchine, jouait ce rôle; tandis que le personnage du seigneur
+était rempli par Ivanof, le même qui faisait la grande dame dans
+la première pièce. L'aubergiste (Nietsviétaef) avertit le
+gentilhomme que cette chambre est hantée par des démons, et se
+retire. Le seigneur est triste et préoccupé, il marmotte tout haut
+qu'il le sait depuis longtemps et ordonne à Kedril de défaire les
+paquets, de préparer le souper. Kedril est glouton et poltron:
+quand il entend parler de diables, il pâlit et tremble comme une
+feuille, il voudrait se sauver, mais il a peur de son maître, et
+puis, il a faim. Il est voluptueux, bête, rusé à sa manière,
+couard. À chaque instant il trompe son maître, qu'il craint
+pourtant connue le feu. C'est un remarquable type de valet, dans
+lequel on retrouve les principaux traits du caractère de
+Leporello, mais indistincts et fondus. Ce caractère était vraiment
+supérieurement rendu par Potsieikine, dont le talent était
+indiscutable et qui surpassait, à mon avis celui de Baklouchine
+lui-même. Quand, le lendemain, j'accostai Baklouchine, je lui
+dissimulais mon impression, car je l'aurais cruellement affligé.
+
+Quant au forçat qui jouait le rôle du seigneur, il n'était pas
+trop mauvais: tout ce qu'il disait n'avait guère de sens et ne
+ressemblait à rien, mais sa diction était pure et nette, les
+gestes tout à fait convenables. Pendant que Kedril s'occupe de la
+valise, son maître se promène en long et en large, et annonce qu'à
+partir de ce jour il cessera de courir le monde. Kedril écoute,
+fait des grimaces, et réjouit les spectateurs par ses réflexions
+en aparté. Il n'a nullement pitié de son maître, mais il a entendu
+parler des diables: il voudrait savoir comme ils sont faits, et le
+voilà qui questionne le seigneur. Celui-ci lui déclare
+qu'autrefois, étant en danger de mort, il a demandé secours à
+l'enfer; les diables l'ont aidé et l'ont délivré, mais le terme de
+sa liberté est échu; si les diables viennent ce soir, c'est pour
+exiger son âme, ainsi qu'il a été convenu dans leur pacte. Kedril
+commence à trembler pour de bon, son maître ne perd pas courage et
+lui ordonne de préparer le souper. En entendant parler de
+mangeaille, Kedril ressuscite, il défait le papier dans lequel est
+enveloppée la poule, sort une bouteille de vin--qu'il entame
+brusquement lui-même, le public se pâme de rire. Mais la porte a
+grincé, le vent a agité les volets, Kedril tremble, et en toute
+hâte, presque inconsciemment, cache dans sa bouche un énorme
+morceau de poule qu'il ne peut avaler. On pouffe de nouveau. «Est-ce
+prêt?» lui crie son maître qui se promène toujours en long et
+en large dans la chambre.--Tout de suite, monsieur, je vous...
+le prépare,--dit Kedril qui s'assied et se met à bâfrer le
+souper. Le public est visiblement charmé par l'astuce de ce valet
+qui berne si habilement un seigneur. Il faut avouer que
+Potsiéikine méritait des éloges. Il avait prononcé admirablement
+les mots: «--Tout de suite, monsieur, je... vous... le prépare.»
+Une fois à table, il mange avec avidité, et, à chaque bouchée,
+tremble que son maître ne s'aperçoive de sa manoeuvre; chaque fois
+que celui-ci se retourne, il se cache sous la table en tenant la
+poule dans sa main. Sa première faim apaisée, il faut bien songer
+au seigneur.--«Kedril! as-tu bientôt fait?» crie celui-ci?--
+«C'est prêt!» répond hardiment Kedril, qui s'aperçoit alors qu'il
+ne reste presque rien: il n'y a en tout sur l'assiette qu'une
+seule cuisse. Le maître, toujours sombre et préoccupé, ne remarque
+rien et s'assied, tandis que Kedril se place derrière lui une
+serviette sur le bras. Chaque mot, chaque geste, chaque grimace du
+valet qui se tourne du côté du public, pour se gausser de son
+maître, excite un rire irrésistible dans la foule des forçats.
+Juste au moment où le jeune seigneur commence à manger, les
+diables font leur entrée: ici l'on ne comprend plus, car ces
+diables ne ressemblent à rien d'humain ni de terrestre; la porte
+de côté s'ouvre, et un fantôme apparaît tout habillé de blanc; en
+guise de tête, le spectre porte une lanterne avec une bougie; un
+autre fantôme le suit, portant aussi une lanterne sur la tête et
+une faux à la main. Pourquoi sont-ils habillés de blanc, portent-ils
+une faux et une lanterne? Personne ne put me l'expliquer; au
+fond on s'en préoccupait fort peu. Cela devait être ainsi pour
+sûr. Le maître fait courageusement face aux apparitions et leur
+crie qu'il est prêt, qu'ils peuvent le prendre. Mais Kedril,
+poltron comme un lièvre, se cache sous la table; malgré sa
+frayeur, il n'oublie pas de prendre avec lui la bouteille. Les
+diables disparaissent, Kedril sort de sa cachette, le maître se
+met à manger sa poule; trois diables entrent dans la chambre et
+l'empoignent pour l'entraîner en enfer. «Kedril, sauve-moi!»
+crie-t-il. Mais Kedril a d'autres soucis; il a pris cette fois la
+bouteille, l'assiette et même le pain en se fourrant dans sa
+cachette. Le voilà seul, les démons sont loin, son maître aussi.
+Il sort de dessous la table, regarde de tous côtés, et... un
+sourire illumine sa figure. Il cligne de l'oeil en vrai fripon,
+s'assied à la place de son maître, et chuchote à demi-voix au
+public:
+
+--Allons, je suis maintenant mon maître... sans maître...
+
+Tout le monde rit de le voir sans maître; il ajoute, toujours à
+demi-voix d'un ton de confidence, mais en clignant joyeusement de
+l'oeil:
+
+--Les diables l'ont emporté!...
+
+L'enthousiasme des spectateurs n'a plus de bornes! cette phrase a
+été prononcée avec une telle coquinerie, avec une grimace si
+moqueuse et si triomphante, qu'il est impossible de ne pas
+applaudir. Mais le bonheur de Kedril ne dure pas longtemps. À
+peine a-t-il pris la bouteille de vin et versé une grande lampée
+dans un verre qu'il porte à ses lèvres, que les diables
+reviennent, se glissent derrière lui et l'empoignent. Kedril hurle
+comme un possédé. Mais il n'ose pas se retourner. Il voudrait se
+défendre, il ne le peut pas: ses mains sont embarrassées de la
+bouteille et du verre dont il ne veut pas se séparer; les yeux
+écarquillés, la bouche béante d'horreur, il reste une minute à
+regarder le public, avec une expression si comique de poltronnerie
+qu'il est vraiment à peindre. Enfin on l'entraîne, on l'emporte,
+il gigote des bras et des jambes en serrant toujours sa bouteille,
+et crie, crie. Les hurlements se font encore entendre de derrière
+les coulisses. Le rideau tombe. Tout le monde rit, est enchanté.
+L'orchestre attaque la fameuse danse kamarinskaïa[24]. On commence
+tout doucement, pianissimo, mais peu à peu le motif se développe,
+se renforce, la mesure s'accélère, des claquements hardis
+retentissent sur la planchette des balalaïki. C'est la
+kamarinskaïa dons tout son emportement! il aurait fallu que Glinka
+l'entendit jouer dans notre maison de force. La pantomime en
+musique commence. Pendant toute sa durée, on joue la kamarinskaïa.
+La scène représente l'intérieur d'une izba; un meunier et sa femme
+sont assis, l'un raccommode, l'autre file du lin. Sirotkine joue
+le rôle de la femme, Nietsviétaef celui du meunier.
+
+Nos décorations étaient très-pauvres. Dans cette pièce comme dans
+les précédentes, il fallait suppléer par l'imagination à ce qui
+manquait à la réalité. Au lieu d'une muraille au fond de la scène,
+ou voyait un tapis ou une couverture; du côté droit, de mauvais
+paravents, tandis qu'à gauche, la scène qui n'était pas fermée
+laissait voir les lits de camp. Mais les spectateurs ne sont pas
+difficiles et consentent à imaginer tout ce qui manque; cela leur
+est facile, tous les détenus sont de grands rêveurs. Du moment que
+l'on dit: c'est un jardin, eh bien, c'est un jardin! une chambre,
+une izba--c'est parfait, il n'y a pas à faire des cérémonies!
+Sirotkine était charmant en costume féminin. Le meunier achève son
+travail, prend son bonnet et son fouet, s'approche de sa femme et
+lui indique par signes que si pendant son absence elle a le
+malheur de recevoir quelqu'un, elle aura affaire à lui... et il
+lui montre son fouet. La femme écoute et secoue affirmativement la
+tête. Ce fouet lui est sans doute connu: la coquine en donne à
+porter! Le mari sort. À peine a-t-il tourné les talons que sa
+femme lui montre le poing. On frappe: la porte s'ouvre; entre le
+voisin, meunier aussi de son état; c'est un paysan barbu en
+cafetan. Il apporte un cadeau, un mouchoir rouge. La jeune femme
+rit, mais dès que le compère veut l'embrasser, on entend frapper
+de nouveau à la porte. Où se fourrer? Elle le fait cacher sous la
+table, et reprend son fuseau. Un autre adorateur se présente:
+c'est le fourrier, eu uniforme de sous-officier. Jusqu'alors la
+pantomime avait très-bien marché, les gestes étaient
+irréprochables. Ou pouvait s'étonner de voir ces acteurs
+improvisés remplir leurs rôles d'une façon aussi correcte, et
+involontairement on se disait: Que de talents se perdent dans
+notre Russie, inutilisés dans les prisons et les lieux d'exil! Le
+forçat qui jouait le rôle du fourrier avait sans doute assisté à
+une représentation dans un théâtre de province ou d'amateurs; il
+estimait que tous nos acteurs, sans exception, ne comprenaient
+rien au jeu et ne marchaient pas comme il fallait. Il entra en
+scène comme les vieux héros classiques de l'ancien répertoire, en
+faisant un grand pas; avant d'avoir même levé l'autre jambe, il
+rejeta la tête et le corps en arrière, et lançant orgueilleusement
+un regard circulaire, il avança majestueusement d'une autre
+enjambée. Si une marche semblable était ridicule chez les héros
+classiques, elle l'était encore bien plus dans une scène comique
+jouée par un secrétaire. Mais le public la trouvait toute
+naturelle et acceptait l'allure triomphante du personnage comme un
+fait nécessaire, sans la critiquer.--Un instant après l'entrée
+du secrétaire, on frappe encore à la porte: l'hôtesse perd la
+tête. Où cacher le second galant? Dans le coffre, qui,
+heureusement, est ouvert. Le secrétaire y disparaît, la commère
+laisse retomber le couvercle. Le nouvel arrivant est un amoureux
+comme les autres, mais d'une espèce particulière. C'est un
+brahmine en costume. Un rire formidable des spectateurs accueille
+son entrée. Ce brahmine n'est autre que le forçat Kochkine, qui
+joue parfaitement ce rôle, car il a tout à fait la figure de
+l'emploi: il explique par gestes son amour pour la meunière, lève
+les bras au ciel, les ramène sur sa poitrine...--De nouveau on
+frappe à la porte: un coup vigoureux cette fois; il n'y a pas à
+s'y tromper, c'est le maître de la maison. La meunière effrayée
+perd la tête, le brahmine court éperdu de tous côtés, suppliant
+qu'on le cache. Elle l'aide à se glisser derrière l'armoire, et se
+met à filer, à filer, oubliant d'ouvrir la porte; elle file
+toujours, sans entendre les coups redoublés de son mari, elle tord
+le fil qu'elle n'a pas dans la main et fait le geste de tourner le
+fuseau, qui gît à terre. Sirotkine représentait parfaitement cette
+frayeur. Le meunier enfonce la porte d'un coup de pied et
+s'approche de sa femme, son fouet à la main. Il a tout remarqué,
+car il épiait les visiteurs; il indique par signes à sa femme
+qu'elle a trois galants cachés chez lui. Puis il se met à les
+chercher. Il trouve d'abord le voisin, qu'il chasse de la chambre
+à coups de poing. Le secrétaire épouvanté veut s'enfuir, il
+soulève avec sa tête le couvercle du coffre, il se trahit
+lui-même. Le meunier le cingle de coups de fouet, et pour le coup, le
+galant secrétaire ne saute plus d'une manière classique. Reste le
+brahmine que le mari cherche longtemps; il le trouve dans son
+coin, derrière l'armoire, le salue poliment et le tire par sa
+barbe jusqu'au milieu de la scène. Le bramine veut se défendre et
+crie: «Maudit! maudit!» (seuls mots prononcés pendant toute la
+pantomime) mais le mari ne l'écoute pas et règle le compte de sa
+femme. Celle-ci, voyant que son tour est arrivé, jette le rouet et
+le fuseau, et se sauve hors de la chambre; un pot dégringole: les
+forçats éclatent de rire. Aléi, sans me regarder, me prend la main
+et me crie: «Regarde! regarde! le brahmine!» Il ne peut se tenir
+debout tant il rit. Le rideau tombe, une autre scène commence. Il
+y en eut encore deux ou trois: toutes fort drôles et d'une franche
+gaieté. Les forçats ne les avaient pas composées eux-mêmes, mais
+ils y avaient mis du leur. Chaque acteur improvisait et chargeait
+si bien qu'il jouait le rôle de différentes manières tous les
+soirs. La dernière pantomime, du genre fantastique, finissait par
+un ballet, où l'on enterrait un mort. Le brahmine fait diverses
+incantations sur le cadavre du défunt, mais rien n'opère. Enfin on
+entend l'air: «Le soleil couchant...», le mort ressuscite, et tous
+dans leur joie commencent à danser. Le brahmine danse avec le mort
+et danse à sa façon, en brahmine. Le spectacle se termina par
+cette scène. Les forçats se séparèrent gais, contents, en louant
+les acteurs et remerciant le sous-officier. On n'entendait pas la
+moindre querelle. Ils étaient tous satisfaits, je dirais même
+heureux, et s'endormirent l'âme tranquille, d'un sommeil qui ne
+ressemble en rien à leur sommeil habituel. Ceci n'est pas un
+fantôme de mon imagination, mais bien la vérité, la pure vérité.
+On avait permis à ces pauvres gens de vivre quelques instants
+comme ils l'entendaient, de s'amuser humainement, d'échapper pour
+une heure à leur condition de forçats--et l'homme change
+moralement, ne fût-ce que pour quelques minutes...
+
+La nuit est déjà tout à fait sombre. J'ai un frisson et je me
+réveille par hasard: le vieux-croyant est toujours sur son poêle à
+prier, il priera jusqu'à l'aube. Aléi dort paisiblement à côté de
+moi. Je me souviens qu'en se couchant il riait encore et parlait
+du théâtre avec ses frères. Involontairement je regarde sa figure
+paisible. Peu à peu je me souviens de tout, de ce dernier jour,
+des fêtes de Noël, de ce mois tout entier... Je lève la tête avec
+effroi et je regarde mes camarades, qui dorment à la lueur
+tremblotante d'une chandelle donnée par l'administration. Je
+regarde leurs visages malheureux, leurs pauvres lits, cette nudité
+et cette misère--je les regarde--et je veux me convaincre que
+ce n'est pas un affreux cauchemar, mais bien la réalité. Oui,
+c'est la réalité: j'entends un gémissement. Quelqu'un replie
+lourdement son bras et fait sonner ses chaînes. Un autre s'agite
+dans un songe et parle, tandis que le vieux grand-père prie pour
+les «chrétiens orthodoxes»: j'entends sa prière régulière, douce,
+un peu traînante: «Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de nous!...»
+
+--Je ne suis pas ici pour toujours, mais pour quelques années! me
+dis-je, et j'appuie de nouveau ma tête sur mon oreiller.
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+I--L'HÔPITAL.
+
+Peu de temps après les fêtes de Noël je tombai malade et je dus me
+rendre à notre hôpital militaire, qui se trouvait à l'écart, à une
+demi-verste environ de la forteresse. C'était un bâtiment à un
+seul étage, très-allongé et peint en jaune. Chaque été, on
+dépensait une grande quantité d'ocre à le rebadigeonner. Dans
+l'immense cour de l'hôpital se trouvaient diverses dépendances,
+les demeures des médecins-chefs et d'autres constructions
+nécessaires, tandis que le bâtiment principal ne contenait que les
+salles destinées aux malades: elles étaient en assez grand nombre;
+mais comme il n'y en avait que deux réservées aux détenus, ces
+dernières étaient presque toujours pleines, surtout l'été: il
+n'était pas rare qu'on fût obligé de rapprocher les lits. Ces
+salles étaient occupées par des «malheureux» de toute espèce:
+d'abord, par les nôtres, les détenus de la maison de force, par
+des prévenus militaires, incarcérés dans les corps de garde, et
+qui avaient été condamnés; il s'en trouvait d'autres encore sous
+jugement, ou de passage; on envoyait aussi dans nos salles les
+malades de la compagnie de discipline--triste institution où
+l'on rassemblait les soldats de mauvaise conduite pour les
+corriger; au bout d'un an ou deux, ils en revenaient les plus
+fieffés chenapans que la terre puisse porter.--Les forçats qui
+se sentaient malades avertissaient leur sous-officier dès le
+matin. Celui-ci les inscrivait sur un carnet qu'il leur remettait,
+et les envoyait à l'hôpital, accompagnés d'un soldat d'escorte: à
+leur arrivée, ils étaient examinés par un médecin qui autorisait
+les forçats à rester à l'hôpital, s'ils étaient vraiment malades.
+On m'inscrivit donc dans le livre, et vers une heure, quand tous
+mes compagnons furent partis pour la corvée de l'après-dînée, je
+me rendis à l'hôpital. Chaque détenu prenait avec lui autant
+d'argent et de pain qu'il pouvait (car il ne fallait pas espérer
+être nourri ce jour-là), une toute petite pipe, un sachet
+contenant du tabac, un briquet et de l'amadou. Ces objets se
+cachaient dans les bottes. Je pénétrai dans l'enceinte de
+l'hôpital, non sans éprouver un sentiment de curiosité pour cet
+aspect nouveau, inconnu, de la vie du bagne.
+
+La journée était chaude, couverte, triste;--c'était une de ces
+journées où des maisons comme un hôpital prennent un air
+particulièrement banal, ennuyeux et rébarbatif. Mon soldat
+d'escorte et moi, nous entrâmes dans la salle de réception, où se
+trouvaient deux baignoires de cuivre; nous y trouvâmes deux
+condamnés qui attendaient la visite, avec leurs gardiens. Un
+feldscherr[25] entra, nous regarda d'un air nonchalant et
+protecteur, et s'en fut plus nonchalamment encore annoncer notre
+arrivée au médecin de service; il arriva bientôt, nous examina,
+tout en nous traitant avec affabilité, et nous délivra des
+feuilles où se trouvaient inscrits nos noms. Le médecin ordinaire
+des salles réservées aux condamnés devait faire le diagnostic de
+notre maladie, indiquer les médicaments à prendre, le régime
+alimentaire à suivre, etc. J'avais déjà entendu dire que les
+détenus n'avaient pas assez de louanges pour leurs docteurs. «Ce
+sont de vrais pères!» me dirent-ils en parlant d'eux, quand
+j'entrai à l'hôpital. Nous nous déshabillâmes pour revêtir un
+autre costume. On nous enleva les habits et le linge que nous
+avions en arrivant, et l'on nous donna du linge de l'hôpital,
+auquel on ajouta de longs bas, des pantoufles, des bonnets de
+coton et une robe de chambre d'un drap brun très-épais, qui était
+doublée non pas de toile, mais bien plutôt d'emplâtres: cette robe
+de chambre était horriblement sale, mais je compris bientôt toute
+son utilité. On nous conduisit ensuite dans les salles des forçats
+qui se trouvaient au bout d'un long corridor, très-élevé et fort
+propre. La propreté extérieure était très-satisfaisante; tout ce
+qui était visible reluisait: du moins cela me sembla ainsi après
+la saleté de notre maison de force. Les deux prévenus entrèrent
+dans la salle qui se trouvait à gauche du corridor, tandis que
+j'allai à droite. Devant la porte fermée au cadenas se promenait
+une sentinelle, le fusil sur l'épaule; non loin d'elle, veillait
+son remplaçant. Le sergent (de la garde de l'hôpital) ordonna de
+me laisser passer. Soudain je me trouvai au milieu d'une chambre
+longue et étroite; le long des murailles étaient rangés des lits
+au nombre de vingt-deux. Trois ou quatre d'entre eux étaient
+encore inoccupés. Ces lits de bois étaient peints en vert, et
+devaient comme tous les lits d'hôpital, bien connus dans toute la
+Russie, être habités par des punaises. Je m'établis dans un coin,
+du côté des fenêtres.
+
+Il n'y avait que peu de détenus dangereusement malades, et alités;
+pour la plupart convalescents ou légèrement indisposés, mes
+nouveaux camarades étaient étendus sur leurs couchettes ou se
+promenaient en long et en large; entre les deux rangées de lits,
+l'espace était suffisant pour leurs allées et venues. L'air de la
+salle était étouffant, avec l'odeur particulière aux hôpitaux: il
+était infecté par différentes émanations, toutes plus désagréables
+les unes que les autres, et par l'odeur des médicaments, bien que
+le poêle fût chauffé presque tout le jour. Mon lit était couvert
+d'une housse rayée, que j'enlevai: il se composait d'une
+couverture de drap, doublée de toile, et de draps grossiers, d'une
+propreté plus que douteuse. À côté du lit, se trouvait une petite
+table avec une cruche et une tasse d'étain, sur laquelle était
+placée une serviette minuscule qui m'était confiée. La table avait
+encore un rayon, où ceux des malades qui buvaient du thé mettaient
+leur théière, le broc de bois pour le kwass, etc.; mais ces
+richards étaient fort peu nombreux. Les pipes et les blagues à
+tabac--car chaque détenu fumait, même les poitrinaires--se
+cachaient sous le matelas. Le docteur et les autres chefs ne
+faisaient presque jamais de perquisitions; quand ils surprenaient
+un malade la pipe à la bouche, ils faisaient semblant de n'avoir
+rien vu. Les détenus étaient d'ailleurs très-prudents, et fumaient
+presque toujours derrière le poêle. Ils ne se permettaient de
+fumer dans leurs lits que la nuit, parce que personne ne faisait
+de rondes, à part l'officier commandant le corps de garde de
+l'hôpital.
+
+Jusqu'alors je n'avais jamais été dans aucun hospice en qualité de
+malade; aussi tout ce qui m'entourait me parut-il fort nouveau. Je
+remarquai que mon entrée avait intrigué quelques détenus: on avait
+entendu parler de moi, et tout ce monde me regardait sans façons,
+avec cette légère nuance de supériorité que les habitués d'une
+salle d'audience, d'une chancellerie, ont pour un nouveau venu ou
+un quémandeur. À ma droite était étendu un prévenu, ex-secrétaire,
+et fils illégitime d'un capitaine en retraite, accusé d'avoir
+fabriqué de la fausse monnaie: il se trouvait à l'hôpital depuis
+près d'une année; il n'était nullement malade, mais il assurait
+aux docteurs qu'il avait un anévrysme. Il les persuada si bien
+qu'il ne subit ni les travaux forcés, ni la punition corporelle à
+laquelle il avait été condamné; on l'envoya une année plus tard à
+T--k, où il fut attaché à un hospice. C'était un vigoureux
+gaillard de vingt-huit ans, trapu, fripon avoué, plus ou moins
+jurisconsulte. Il était intelligent et de manières fort aisées,
+mais très-présomptueux et d'un amour-propre maladif. Convaincu
+qu'il n'y avait pas au monde d'homme plus honnête et plus juste
+que lui, il ne se reconnaissait nullement coupable; il garda cette
+assurance toute sa vie. Ce personnage m'adressa la parole le
+premier et m'interrogea avec curiosité; il me mit au courant des
+moeurs de l'hôpital; bien entendu, avant tout, il m'avait déclaré
+qu'il était le fils d'un capitaine. Il désirait fort que je le
+crusse gentilhomme, ou au moins «de la noblesse». Bientôt après,
+un malade de la compagnie de discipline vint m'assurer qu'il
+connaissait beaucoup de nobles, d'anciens exilés; pour mieux me
+convaincre, il me les nomma par leur prénom et leur nom
+patronymique. Rien qu'à voir la figure de ce soldat grisonnant, on
+devinait qu'il mentait abominablement. Il s'appelait Tchékounof.
+Il venait me faire sa cour, parce qu'il soupçonnait que j'avais de
+l'argent; quand il aperçut un paquet de thé et de sucre, il
+m'offrit aussitôt ses services pour faire bouillir l'eau et me
+procurer une théière. M--kski m'avait promis, de m'envoyer la
+mienne le lendemain, par un des détenus, qui travaillaient dans
+l'hôpital, mais Tchékounov s'arrangea pour que j'eusse tout ce
+qu'il me fallait. Il se procura une marmite de fonte, où il fit
+bouillir l'eau pour le thé; en un mot, il montra un zèle si
+extraordinaire, que cela lui attira aussitôt quelques moqueries
+acérées de la part d'un des malades, un poitrinaire dont le lit se
+trouvait vis-à-vis du mien. Il se nommait Oustiantsef. C'était
+précisément le soldat condamné aux verges, qui, par peur du fouet,
+avait avalé une bouteille d'eau-de-vie dans laquelle il avait fait
+infuser du tabac, et gagné ainsi le germe de la phtisie: j'ai
+parlé de lui plus haut. Il était resté silencieux jusqu'alors,
+étendu sur son lit et respirant avec difficulté tout en me
+dévisageant, d'un air très-sérieux. Il suivait des yeux
+Tchékounof, dont la servilité l'irritait. Sa gravité
+extraordinaire rendait comique son indignation. Enfin il n'y tint
+plus:
+
+--Eh! regardez-moi ce valet qui a trouvé son maître! dit-il avec
+des intervalles, d'une voix étranglée par sa faiblesse, car
+c'était peu de temps avant sa fin.
+
+Tchékounof, mécontent, se tourna:
+
+--Qui est ce valet? demanda-t-il en regardant Oustiantsef avec
+mépris.
+
+--Toi! tu es un valet, lui répondit celui-ci, avec autant
+d'assurance que s'il avait eu le droit de gourmander Tchékounof et
+que c'eût été un devoir impérieux pour lui.
+
+--Moi, un valet?
+
+--Oui, un vrai valet! Entendez-vous, braves gens, il ne veut pas
+me croire. Il s'étonne le gaillard!
+
+--Qu'est-ce que cela peut bien te faire? Tu vois bien qu'ils ne
+savent[26] pas se servir de leurs mains. Ils ne sont pas habitués à
+être sans serviteur. Pourquoi ne le servirais-je pas? farceur au
+museau velu.
+
+--Qui a le museau velu?
+
+--Toi!
+
+--Moi, j'ai le museau velu?
+
+--Oui, un vrai museau velu et poilu!
+
+--Tu es joli, toi! va... Si j'ai le museau velu, tu as la figure
+comme un oeuf de corbeau, toi!
+
+--Museau poilu! Le bon Dieu t'a réglé ton compte, tu ferais bien
+mieux de rester tranquille à crever!
+
+--Pourquoi? J'aimerais mieux me prosterner devant une botte que
+devant une sandale. Mon père ne s'est jamais prosterné et ne m'a
+jamais commandé de le faire. Je... je...
+
+Il voulait continuer, mais une quinte de toux le secoua pendant
+quelques minutes; il crachait le sang. Une sueur froide, causée
+par son épuisement, perla sur son front déprimé. Si la toux ne
+l'avait pas empêché de parler, il eût continué à déblatérer, on le
+voyait à son regard, mais dans son impuissance, il ne put
+qu'agiter la main... si bien que Tchékounof ne pensa plus à lui.
+
+Je sentais bien que la haine de ce poitrinaire s'adressait plutôt
+à moi qu'à Tchékounof. Personne n'aurait eu l'idée de se fâcher
+contre celui-ci ou de le mépriser à cause des services qu'il me
+rendait et des quelques sous qu'il essayait de me soutirer. Chaque
+malade comprenait très-bien qu'il ne faisait tout cela que pour se
+procurer de l'argent. Le peuple n'est pas du tout susceptible à
+cet endroit-là et sait parfaitement ce qu'il en est. J'avais déplu
+à Oustiantsef, comme mon thé lui avait déplu; ce qui l'irritait,
+c'est que, malgré tout, j'étais un seigneur, même avec mes
+chaînes, que je ne pouvais me passer de domestique; et pourtant je
+ne désirais et ne recherchais aucun serviteur. En réalité, je
+tenais à faire tout moi-même, afin de ne pas paraître un douillet
+aux mains blanches, et de ne pas jouer au grand seigneur. J'y
+mettais même un certain amour-propre, pour dire la vérité. Malgré
+tout,--je n'y ai jamais rien compris,--j'étais toujours
+entouré d'officieux et de complaisants, qui s'attachaient à moi de
+leur propre mouvement et qui finirent par me dominer: c'était
+plutôt moi qui étais leur valet; si bien que pour tout le monde,
+bon gré, mal gré, j'étais un seigneur qui ne pouvait se passer des
+services des autres et qui faisait l'important. Cela m'exaspérait.
+Oustiantsef était poitrinaire et partant irascible; les autres
+malades ne me témoignèrent que de l'indifférence avec une nuance
+de dédain. Ils étaient tous occupés d'une circonstance qui me
+revient à la mémoire: j'appris, en écoutant leurs conversations,
+qu'on devait apporter ce soir même à l'hôpital un condamné auquel
+on administrait en ce moment les verges. Les détenus attendaient
+ce nouveau avec quelque curiosité. On disait du reste que la
+punition était légère: cinq cents coups.
+
+Je regardai autour de moi. La plupart des vrais malades étaient--
+autant que je pus le remarquer alors--atteints du scorbut et de
+maux d'yeux, particuliers à cette contrée: c'était la majorité.
+D'autres souffraient de la fièvre, de la poitrine et d'autres
+misères. Dans la salle des détenus, les diverses maladies
+n'étaient pas séparées; toutes étaient réunies dans la même
+chambre. J'ai parlé des vrais malades, car certains forçats
+étaient venus comme ça, pour «se reposer». Les docteurs les
+admettaient par pure compassion, surtout s'il y avait des lits
+vacants. La vie dans les corps de garde et dans les prisons était
+si dure en comparaison de celle de l'hôpital, que beaucoup de
+détenus préféraient rester couchés, malgré l'air étouffant qu'on
+respirait et la défense expresse de sortir de la salle. Il y avait
+même des amateurs de ce genre d'existence: ils appartenaient
+presque tous à la compagnie de discipline. J'examinai avec
+curiosité mes nouveaux camarades; l'un d'eux m'intrigua
+particulièrement. Il était phtisique et agonisait; son lit était
+un peu plus loin que celui d'Oustiantsef et se trouvait presque en
+face du mien. On l'appelait Mikaïlof; je l'avais vu à la maison de
+force deux semaines auparavant; déjà alors il était gravement
+malade; depuis longtemps il aurait dû se soigner, mais il se
+roidissait contre son mal avec une opiniâtreté inutile; il ne s'en
+alla à l'hôpital que vers les fêtes de Noël, pour mourir trois
+semaines après d'une phtisie galopante; il semblait que cet homme
+eût brûlé comme une bougie. Ce qui m'étonna le plus, ce fut son
+visage qui avait terriblement changé--car je l'avais remarqué
+dès mon entrée en prison,--il m'avait pour ainsi dire sauté aux
+yeux. À côté de lui était couché un soldat de la compagnie de
+discipline, un vieil homme de mauvaise mine et d'un extérieur
+dégoûtant. Mais je ne veux pas énumérer tous tes malades... Je
+viens de me souvenir de ce vieillard, simplement parce qu'il fit
+alors impression sur moi et qu'il m'initia d'emblée à certaines
+particularités de la salle des détenus. Il avait un fort rhume de
+cerveau, qui le faisait éternuer à tout moment (il éternua une
+semaine entière) même pendant son sommeil, comme par salves, cinq
+ou six fois de suite, en répétant chaque fois: «--Mon Dieu!
+quelle punition!» Assis sur sou lit, il se bourrait avidement le
+nez de tabac, qu'il puisait dans un cornet de papier afin
+d'éternuer plus fort et plus régulièrement. Il éternuait dans un
+mouchoir de coton à carreaux qui lui appartenait, tout déteint à
+force d'être lavé. Son petit nez se plissait alors d'une façon
+particulière, en se rayant d'une multitude innombrable de petites
+rides, et laissait voir des dents ébréchées, toutes noires et
+usées, avec des gencives rouges, humides de salive. Quand il avait
+éternué, il dépliait son mouchoir, regardait la quantité de morve
+qu'il avait expulsée et l'essuyait aussitôt à sa robe de chambre
+brune, si bien que toute la morve s'attachait à cette dernière,
+tandis que le mouchoir était à peine humide. Cette économie pour
+un effet personnel, aux dépens de la robe de chambre appartenant à
+l'hôpital, n'éveillait aucune protestation du côté des forçats,
+bien que quelques-uns d'entre eux eussent été obligés de revêtir
+plus tard cette même robe de chambre. On aurait peine à croire
+combien notre menu peuple est peu dégoûté sous ce rapport. Cela
+m'agaça si fort que je me mis à examiner involontairement, avec
+curiosité et répugnance, la robe de chambre que je venais
+d'enfiler. Elle irritait mon odorat par une exhalaison très-forte;
+réchauffée au contact de mon corps, elle sentait les emplâtres et
+les médicaments; on eût dit qu'elle n'avait jamais quitté les
+épaules des malades depuis un temps immémorial. On avait peut-être
+lavé une fois la doublure, mais je n'en jurerais pas; en tout cas
+au moment où je la portais elle était saturée de tous les
+liquides, épithèmes et vésicatoires imaginables, etc. Les
+condamnés aux verges qui avaient subi leur punition venaient
+directement à l'hôpital, le dos encore sanglant; comme on les
+soignait avec des compresses ou des épithèmes, la robe de chambre
+qu'ils revêtaient sur la chemise humide prenait et gardait tout.
+Pendant tout mon temps de travaux forcés, chaque fois que je
+devais me rendre à l'hôpital (ce qui arrivait souvent) j'enfilais
+toujours avec une défiance craintive la robe de chambre que l'on
+me délivrait.
+
+Dès que Tchékounof m'eut servi mon thé (par parenthèses, je dirai
+que l'eau de notre salle, apportée pour toute la journée, se
+corrompait vite sous l'influence de l'air fétide), la porte
+s'ouvrit, et le soldat qui venait de recevoir les verges fut
+introduit sous double escorte. Je voyais pour la première fois un
+homme qui venait d'être fouetté. Plus tard, on en amenait souvent,
+on les apportait même quand la punition était trop forte: chaque
+fois cela procurait une grande distraction aux malades. On
+accueillait ces malheureux avec une expression de gravité
+composée: la réception qu'on leur faisait dépendait presque
+toujours de l'importance du crime commis, et par conséquent du
+nombre de verges reçues. Les condamnés les plus cruellement
+fouettés et qui avaient une réputation de bandits consommés
+jouissaient de plus de respect et d'attention qu'un simple
+déserteur, une recrue, comme celui qu'on venait d'amener.
+Pourtant, ni dans l'un ni dans l'autre cas on ne manifestait de
+sympathie particulière; on s'abstenait aussi de remarques
+irritantes: on soignait le malheureux en silence, et on l'aidait à
+se guérir, surtout s'il était incapable de se soigner lui-même.
+Les _feldschers_ eux-mêmes savaient qu'ils remettaient les
+patients entre des mains adroites et exercées. La médication
+usuelle consistait à appliquer très-souvent sur le dos du fouetté
+une chemise ou un drap trempé dans de l'eau froide; il fallait
+encore retirer adroitement des plaies les échardes laissées par
+les verges qui s'étaient cassées sur le dos du condamné. Cette
+dernière opération était particulièrement douloureuse pour les
+patients; le stoïcisme extraordinaire avec lequel ils supportaient
+leurs souffrances me confondait. J'ai vu beaucoup de condamnés
+fouettés, et cruellement, je vous assure; eh bien! je ne me
+souviens pas que l'un d'eux ait poussé un gémissement. Seulement,
+après une pareille épreuve, le visage se déforme et pâlit, les
+yeux brillent, le regard est égaré, les lèvres tremblent si fort
+que les patients les mordent quelquefois jusqu'au sang.--Le
+soldat qui venait d'entrer avait vingt-trois ans; il était
+solidement musclé, assez bel homme, bien fait et de haute taille,
+avec la peau basanée: son échine--découverte jusqu'à la ceinture
+--avait été sérieusement fustigée; son corps tremblait de fièvre
+sous le drap humide qui lui couvrait le dos; pendant une heure et
+demie environ, il ne fit que se promener en long et en large dans
+la salle. Je regardai son visage: il semblait qu'il ne pensât à
+rien; ses yeux avaient une étrange expression, sauvage et fuyante,
+ils ne s'arrêtaient qu'avec peine sur un objet. Je crus voir qu'il
+regardait fixement mon thé bouillant; une vapeur chaude montait de
+la tasse pleine: le pauvre diable grelottait et claquait des
+dents, aussi l'invitai-je à boire. Il se tourna de mon côté sans
+dire un mot, tout d'une pièce, prit la lasse de thé qu'il avala
+d'un trait, debout, sans la sucrer; il s'efforçait de ne pas me
+regarder. Quand il eut bu, il reposa la tasse en silence, sans
+même me faire un signe de tête, et recommença à se promener de
+long en large: il souffrait trop pour avoir l'idée de me parler ou
+de me remercier. Quant aux détenus, ils s'abstinrent de le
+questionner; une fois qu'ils lui eurent appliqué ses compresses,
+ils ne firent plus attention à lui, ils pensaient probablement
+qu'il valait mieux le laisser tranquille et ne pas l'ennuyer par
+leurs questions et par leur «compassion»; le soldat sembla
+parfaitement satisfait de cette décision.
+
+La nuit tombait pendant ce temps, on alluma la lampe. Quelques
+malades possédaient en propre des chandeliers, mais ceux-là
+étaient rares. Le docteur fit sa visite du soir, après quoi le
+sous-officier de garde compta les malades et ferma la salle, dans
+laquelle on avait apporté préalablement un baquet pour la nuit...
+J'appris avec étonnement que ce baquet devait rester toute la nuit
+dans notre infirmerie; pourtant le véritable cabinet se trouvait à
+deux pas de la porte. Mais c'était l'usage. De jour, on ne
+laissait sortir les détenus qu'une minute au plus; de nuit, il n'y
+fallait pas penser. L'hôpital pour les forçats ne ressemblait pas
+à un hôpital ordinaire: le condamné malade subissait malgré tout
+son châtiment. Par qui cet usage avait-il été établi, je l'ignore;
+ce que je sais bien, c'est que cette mesure était parfaitement
+inutile et que jamais le formalisme pédant et absurde ne s'était
+manifesté d'une façon aussi évidente que dans ce cas. Cette mesure
+n'avait pas été imposée par les docteurs, car, je le répète, les
+détenus ne pouvaient pas assez se louer de leurs médecins: ils les
+regardaient comme de vrais pères et les respectaient; ces médecins
+avaient toujours un mot agréable, une bonne parole pour les
+réprouvés, qui les appréciaient d'autant plus qu'ils en sentaient
+toute la sincérité.
+
+Oui, ces bonnes paroles étaient vraiment sincères, car personne
+n'aurait songé à reprendre les médecins, si ceux-ci avaient été
+grossiers et inhumains: ils étaient bons avec les détenus par pure
+humanité. Ils comprenaient parfaitement qu'un forçat malade a
+autant de droits à respirer un air pur que n'importe quel patient,
+ce dernier fût-il un grand personnage. Les convalescents des
+autres salles avaient le droit de se promener librement dans les
+corridors, de faire de l'exercice, de respirer un air moins
+empesté que celui de notre infirmerie, puant le renfermé, et
+toujours saturé d'émanations délétères.
+
+Durant plusieurs années, un fait inexplicable m'irrita comme un
+problème insoluble, sans que je pusse en trouver la solution. Il
+faut que je m'y arrête avant de continuer ma description: je veux
+parler des chaînes, dont aucun forçat n'est délivré, si gravement
+malade qu'il puisse être. Les poitrinaires eux-mêmes ont expiré
+sous mes yeux, les jambes chargées de leurs fers. Tout le monde y
+était habitué et admettait cela comme un fait naturel,
+inéluctable. Je crois que personne, pas même les médecins,
+n'aurait eu l'idée de réclamer le déferrement des détenus
+gravement malades ou tout au moins des poitrinaires. Les chaînes,
+à vrai dire, n'étaient pas excessivement lourdes, elles ne
+pesaient en général que huit à douze livres, ce qui est un fardeau
+très-supportable pour un homme valide. On me dit pourtant qu'au
+bout de quelques années les jambes des forçats enchaînés se
+desséchaient et dépérissaient; je ne sais si c'est la vérité, mais
+j'incline à le croire. Un poids, si petit qu'il soit, voire même
+de dix livres, s'il est fixé à la jambe pour toujours, augmente la
+pesanteur générale du membre d'une façon anormale, et, au bout
+d'un certain temps, doit avoir une influence désastreuse sur le
+développement de celui-ci... Pour un forçat en bonne santé, cela
+n'est rien, mais en est-il de même pour un malade? Pour les
+détenus gravement atteints, pour les poitrinaires, dont les mains
+et les jambes se dessèchent d'elles-mêmes, le moindre fétu est
+insupportable. Si l'administration médicale réclamait cet
+allègement pour les seuls poitrinaires, ce serait un vrai, un
+grand bienfait, je vous assure... On me dira que les forçats sont
+des malfaiteurs, indignes de toute compassion; mais faut-il
+redoubler de sévérité pour celui sur lequel le doigt de Dieu s'est
+déjà appesanti? On ne saurait croire que cette aggravation ait
+pour but de châtier le forçat. Les poitrinaires sont affranchis
+des punitions corporelles par le tribunal. Il doit y avoir là une
+raison mystérieuse, importante, une précaution salutaire, mais
+laquelle? Voilà ce qui est impossible à comprendre. On ne croit
+pas, on ne peut pas croire, en effet, que le poitrinaire
+s'enfuira. À qui cette idée pourrait-elle venir, surtout si la
+maladie a atteint un certain degré? Il est impossible de tromper
+les docteurs et de leur faire prendre un détenu bien portant pour
+un poitrinaire; c'est là une maladie que l'on reconnaît du premier
+coup d'oeil. Et du reste (disons-le puisque l'occasion s'en
+présente), les fers peuvent-ils empêcher le forçat de s'enfuir?
+Pas le moins du monde. Les fers sont une diffamation, une honte,
+un fardeau physique et moral,--c'est du moins ce que l'on pense,
+--car ils ne sauraient embarrasser personne dans une évasion. Le
+forçat le plus maladroit, le moins intelligent, saura les scier ou
+briser le rivet à coups de pierre, sans trop de peine. Les fers
+sont donc une précaution inutile, et si on les met aux forçats
+comme châtiment de leur crime, ne faut-il pas épargner ce
+châtiment à un agonisant?
+
+En écrivant ces lignes, une physionomie se détache vivement dans
+ma mémoire, la physionomie d'un mourant, d'un poitrinaire, de ce
+même Mikaïlof qui était couché presque en face de moi, non loin
+d'Oustiantsef, et qui expira, je crois, quatre jours après mon
+arrivée à l'hôpital. Quand j'ai parlé plus haut des poitrinaires,
+je n'ai fait que rendre involontairement les sensations et
+reproduire les idées qui m'assaillirent à l'occasion de cette
+mort. Je connaissais peu ce Mikaïlof. C'était un jeune homme de
+vingt-cinq ans au plus, de petite taille, mince et d'une très-belle
+figure. Il était de la «section particulière» et se faisait
+remarquer par une taciturnité étrange, mais douce et triste: on
+aurait dit qu'il «avait séché» dans la maison de force, comme
+s'exprimaient les forçats, qui gardèrent de lui un bon souvenir.
+Je me rappelle qu'il avait de très-beaux yeux--je ne sais
+vraiment pourquoi je m'en souviens si bien. Il mourut à trois
+heures de l'après-midi, par un jour clair et sec. Le soleil
+dardait ses rayons éclatants et obliques à travers les vitres
+verdâtres, congelées de notre salle: un torrent de lumière
+inondait ce malheureux, qui avait perdu connaissance et qui
+agonisa pendant quelques heures. Dès le matin ses yeux se
+troublèrent et ne lui permirent pas de reconnaître ceux qui
+s'approchaient de lui. Les forçats auraient voulu le soulager, car
+ils voyaient qu'il souffrait beaucoup; sa respiration était
+pénible, profonde, enrouée; sa poitrine se soulevait violemment,
+comme s'il manquait d'air. Il rejeta d'abord sa couverture et ses
+vêtements loin de lui, puis il commença à déchirer sa chemise, qui
+semblait lui être un fardeau intolérable. On la lui enleva.
+C'était effrayant de voir ce corps démesurément long, aux mains et
+aux jambes décharnées, au ventre flasque, à la poitrine soulevée,
+et dont les côtes se dessinaient aussi nettement que celles d'un
+squelette. Il ne restait sur ce squelette qu'une croix avec un
+sachet, et les fers, dont ses jambes desséchées auraient pu se
+dégager sans peine. Un quart d'heure avant sa mort, le bruit
+s'apaisa dans notre salle; on ne parlait plus qu'en chuchotant.
+Les forçats marchaient sur la pointe des pieds, discrètement. De
+temps à autre, ils échangeaient leurs réflexions sur des sujets
+étrangers et jetaient un coup d'oeil furtif sur le mourant. Celui-ci
+râlait toujours plus péniblement. Enfin, d'une main tremblante
+et mal assurée, il tâta sa croix sur sa poitrine et fit le geste
+de l'arracher: elle aussi lui pesait, le suffoquait. On la lui
+enleva. Dix minutes plus tard il mourut. On frappa alors à la
+porte, afin d'avertir la sentinelle. Un gardien entra, regarda le
+mort d'un air hébété et s'en alla quérir le _feldscher_. Celui-ci
+était un bon garçon, un peu trop occupé peut-être de son
+extérieur, assez agréable du reste; il arriva bientôt; il
+s'approcha du cadavre à grands pas, ce qui fit un bruit dans la
+salle muette, et lui tâta le pouls avec une mine dégagée qui
+semblait avoir été composée pour la circonstance; il fit un geste
+vague de la main et sortit. On prévint le poste, car le criminel
+était d'importance (il appartenait à la section particulière);
+aussi pour le déclarer dûment mort fallait-il quelques formalités.
+Pendant que nous attendions l'entrée du poste de l'hôpital, un des
+détenus dit à demi-voix qu'il ne serait pas mal de fermer les yeux
+au défunt. Un autre écouta ce conseil, s'approcha en silence de
+Mikaïlof et lui ferma les yeux; apercevant sur le coussin la croix
+qu'on avait détachée du cou, il la prit, la regarda, la remit et
+se signa. Le visage du mort s'ossifiait; un rayon de lumière
+blanche jouait à la surface et éclairait deux rangées de dents
+blanches et jeunes, qui brillaient entre les lèvres minces,
+collées aux gencives de la bouche entr'ouverte. Le sous-officier
+de garde arriva enfin, sous les armes et casque en tête,
+accompagné de deux soldats. Il s'approcha en ralentissant le pas,
+incertain; il examinait du coin de l'oeil les détenus silencieux,
+qui le regardaient d'un air sombre. À un pas du mort, il s'arrêta
+net, comme cloué sur place par une gêne subite. Ce corps nu et
+desséché, chargé de ses fers, l'impressionnait: il défit sa
+jugulaire, enleva son casque (ce qu'il n'avait nullement besoin de
+faire) et fit un grand signe de croix. C'était une figure sévère,
+grisonnante, une tête de soldat qui avait beaucoup servi. Je me
+souviens qu'à côté de lui se trouvait Tchékounof, un vieillard
+grisonnant lui aussi; il regardait tout le temps le sous-officier,
+et suivait tous les mouvements de ce dernier avec une attention
+étrange. Leurs regards se croisèrent, et je vis que la lèvre
+inférieure de Tchékounof tremblait. Il la mordit, serra les dents
+et dit au sous-officier, comme par hasard, avec un mouvement de
+tête qui lui montrait le mort:
+
+--Il avait pourtant une mère, lui aussi...
+
+Ces mots me pénétrèrent... Pourquoi les avait-il dits, et comment
+cette idée lui était-elle venue? On souleva le cadavre avec sa
+couchette; la paille craqua, les chaînes traînèrent à terre avec
+un bruit clair... On les releva et l'on emporta le corps.
+Brusquement tous parlèrent à haute voix. On entendit encore le
+sous-officier, déjà dans le corridor, qui criait à quelqu'un
+d'aller chercher le forgeron. Il fallait déferrer le mort...
+
+Mais j'ai fait une digression hors de mon sujet...
+
+
+II--L'HÔPITAL. (Suite).
+
+Les docteurs visitaient les salles le matin; vers onze heures, ils
+apparaissaient tous ensemble, faisant cortège au médecin en chef:
+une heure et demie avant eux, le médecin ordinaire de notre salle
+venait faire sa ronde; c'était un tout jeune homme, toujours
+affable et gai, que les détenus aimaient beaucoup, et qui
+connaissait parfaitement son art; ils ne lui trouvaient qu'un seul
+défaut, celui d'être «trop doux». En effet, il était peu
+communicatif, il semblait même confus devant nous, rougissait
+parfois et changeait la quantité de nourriture à la première
+réclamation des malades; je crois qu'il aurait consenti à leur
+donner les médicaments qu'ils désiraient: un excellent homme, du
+reste! Beaucoup de médecins en Russie jouissent de l'affection et
+du respect du peuple, et cela à juste titre, autant que j'ai pu le
+remarquer. Je sais que mes paroles sembleront un paradoxe, surtout
+si l'on prend en considération la défiance que ce même peuple a
+pour la médecine et les médicaments étrangers. En effet, il
+préfère, alors même qu'il souffrirait d'une grave maladie,
+s'adresser pendant plusieurs années de suite à une sorcière, ou
+employer des remèdes de bonne femme (qu'il ne faut pas mépriser,
+du reste), plutôt que de consulter un docteur ou d'aller à
+l'hôpital. À vrai dire, il faut surtout attribuer cette prévention
+à une cause profonde et qui n'a aucun rapport avec la médecine, à
+savoir la défiance du peuple pour tout ce qui porte un caractère
+administratif, officiel: il ne faut pas oublier non plus que le
+peuple est effrayé et prévenu contre les hôpitaux par les récits
+souvent absurdes des horreurs fantastiques dont les hospices
+seraient le théâtre. (Ces récits ont pourtant un fond de vérité.)
+Mais ce qui lui répugne le plus, ce sont les habitudes allemandes
+des hôpitaux, c'est l'idée que des étrangers le soigneront pendant
+sa maladie, c'est la sévérité de la diète, enfin les récits qu'on
+lui fait de la dureté persévérante des _feldschers_ et des
+docteurs, de la dissection et de l'autopsie des cadavres, etc. Et
+puis, le bas peuple se dit que ce seront des seigneurs qui le
+soigneront (car pour eux, les médecins sont tout de même des
+seigneurs). Une fois la connaissance faite avec ces derniers (il y
+a sans doute des exceptions, mais elles sont rares), toutes les
+craintes s'évanouissent: il faut attribuer ce succès à nos
+docteurs, principalement aux jeunes, qui savent pour la plupart
+gagner le respect et l'affection du peuple. Je parle du moins de
+ce que j'ai vu et éprouvé à plusieurs reprises, dans différents
+endroits, et je ne pense pas que les choses se passent autrement
+ailleurs. Dans certaines localités reculées les médecins prennent
+des pots-de-vin, abusent de leurs hôpitaux et négligent leurs
+malades; souvent même ils oublient complètement leur art. Cela
+arrive, mais je parle de la majorité, inspirée par cet esprit, par
+cette tendance généreuse qui est en train de régénérer l'art
+médical. Quant aux apostats, aux loups dans la bergerie, ils
+auront beau s'excuser et rejeter la faute sur le milieu qui les
+entoure, qui les a déformés, ils resteront inexcusables, surtout
+s'ils ont perdu toute humanité. Et c'est précisément l'humanité,
+l'affabilité, la compassion fraternelle pour le malade qui sont
+quelquefois les remèdes les plus actifs. Il serait temps que nous
+cessions de nous lamenter apathiquement sur le milieu qui nous a
+gangrené. Il y a du vrai, mais un rusé fripon qui sait se tirer
+d'affaire ne manque pas d'accuser le milieu dans lequel il se
+trouve pour se faire pardonner ainsi ses faiblesses, surtout quand
+il manie la plume ou la parole avec éloquence. Je me suis écarté
+de nouveau de mon sujet: je voulais me borner à dire que le petit
+peuple est défiant et antipathique plutôt à l'égard de la médecine
+administrative que des médecins eux-mêmes. Quand il les voit à
+l'oeuvre, il perd beaucoup de ses préjugés.
+
+Notre médecin s'arrêtait ordinairement devant le lit de chaque
+malade, l'interrogeait sérieusement et attentivement, puis
+prescrivait les remèdes, les potions. Il remarquait quelquefois
+que le prétendu malade ne l'était pas du tout; ce détenu était
+venu se reposer des travaux forcés et dormir sur un matelas dans
+une chambre chauffée, préférable à des planches nues dans un corps
+de garde humide, où sont entassés et parqués une masse de prévenus
+pâles et abattus. (En Russie, les malheureux détenus en prison
+préventive sont presque toujours pâles et abattus, ce qui démontre
+que leur entretien matériel et leur état moral sont encore plus
+pitoyables que ceux des condamnés.) Aussi notre médecin inscrivait
+le faux malade sur son carnet comme affecté d'une «_febris
+catharalis_» et lui permettait quelquefois de rester une semaine à
+l'hôpital. Tout le monde se moquait de cette «_febris
+catharalis_», car on savait bien que c'était la formule admise par
+une conspiration tacite entre le docteur et le malade pour
+indiquer une maladie feinte, les «coliques de rechange», comme les
+appelaient les détenus, qui traduisaient ainsi «_febris_
+_catharalis_»; souvent même, le malade imaginaire abusait de la
+compassion du docteur pour rester à l'hôpital jusqu'à ce qu'on le
+renvoyât de force. C'était alors qu'il fallait voir notre médecin.
+Confus de l'entêtement du forçat, il ne se décidait pas à lui dire
+nettement qu'il était guéri et à lui conseiller de demander son
+billet de sortie, bien qu'il eût le droit de le renvoyer sans la
+moindre explication, en écrivant sur sa feuille: «_Sanat est»_: il
+lui insinuait tout d'abord qu'il était temps de quitter la salle,
+et le priait avec instances: «Tu devrais filer, dis donc, tu es
+guéri maintenant; les places manquent; on est à l'étroit, etc.»,
+jusqu'à ce que le soi-disant malade se piquât d'amour-propre et
+demandât enfin à sortir. Le docteur chef, bien que très-compatissant
+et honnête (les malades l'aimaient aussi beaucoup), était
+incomparablement plus sévère et plus résolu que notre
+médecin ordinaire; dans certains cas, il montrait une sévérité
+impitoyable qui lui attirait le respect des forçats. Il arrivait
+toujours dans notre salle, accompagné de tous les médecins de
+l'hôpital, quand son subordonné avait fait sa tournée, et
+diagnostiquait sur chaque cas en particulier; il s'arrêtait plus
+longtemps auprès de ceux qui étaient gravement atteints et savait
+leur dire un mot encourageant, qui les remontait et laissait
+toujours la meilleure impression. Il ne renvoyait jamais les
+forçats qui arrivaient avec des coliques de rechange, mais, si
+l'un d'eux s'obstinait à rester à l'hôpital, il l'inscrivait bon
+pour la sortie: «--Allons, camarade, tu t'es reposé, va-t'en
+maintenant, il ne faut abuser de rien.» Ceux qui s'entêtaient à
+rester étaient surtout les forçats excédés de la corvée, pendant
+les grosses chaleurs de l'été, ou bien des condamnés qui devaient
+être fouettés. Je me souviens que l'on fut obligé d'employer une
+sévérité particulière, de la cruauté même pour expulser l'un
+d'eux. Il était venu se faire soigner d'une maladie des yeux qu'il
+avait tout rouges: il se plaignait de ressentir une douleur
+lancinante aux paupières. On le traita de différentes manières, on
+employa des vésicatoires, des sangsues, on lui injecta les yeux
+d'une solution corrosive, etc., etc., mais rien n'y fit, le mal ne
+diminuait pas, et l'organe malade était toujours dans le même
+état. Les docteurs devinèrent enfin que cette maladie était
+feinte, car l'inflammation n'empirait ni ne guérissait: le cas
+était suspect. Depuis longtemps les détenus savaient que ce
+n'était qu'une comédie et qu'il trompait les docteurs, bien qu'il
+ne voulût pas l'avouer. C'était un jeune gaillard, assez bien de
+sa personne, mais qui produisait une impression désagréable sur
+tous ses camarades: il était dissimulé, soupçonneux, sombre,
+regardait toujours en dessous, ne parlait avec personne et restait
+à l'écart comme s'il se fût défié de nous. Je me rappelle que
+plusieurs craignaient qu'il ne fît un mauvais coup: étant soldat,
+il avait commis un vol de conséquence; on l'avait arrêté et
+condamné à recevoir mille coups de baguettes, puis à passer dans
+une compagnie de discipline. Pour reculer le moment de la
+punition, les condamnés se décident quelquefois, comme je l'ai dit
+plus haut, à d'effroyables coups de tête; la veille du jour fatal,
+ils plantent un couteau dans le ventre d'un chef ou d'un camarade,
+pour qu'on les remette en jugement, ce qui retarde leur châtiment
+d'un mois ou deux: leur but est atteint. Peu leur importe que leur
+condamnation soit doublée ou triplée au bout de ces trois mois; ce
+qu'ils désirent, c'est reculer temporairement la terrible minute,
+quoi qu'il puisse leur en coûter, tant le coeur leur manque pour
+l'affronter.
+
+Plusieurs malades étaient d'avis de surveiller le nouveau venu,
+parce qu'il pouvait fort bien, de désespoir, assassiner quelqu'un
+pendant la nuit. On s'en tint aux paroles cependant, personne ne
+prit aucune précaution, pas même ceux qui dormaient à côté de lui.
+On avait pourtant remarqué qu'il se frottait les yeux avec du
+plâtre de la muraille et quelque chose d'autre encore, afin qu'ils
+parussent rouges au moment de la visite. Enfin le docteur chef
+menaça d'employer des orties pour le guérir. Quand une maladie
+d'yeux résiste à tous les moyens scientifiques, les médecins se
+décident à essayer un remède héroïque et douloureux: on applique
+les orties au malade, ni plus ni moins qu'à un cheval. Mais le
+pauvre diable ne voulait décidément pas guérir. Il était d'un
+caractère ou trop opiniâtre ou trop lâche; si douloureuses que
+soient les orties, on ne peut pas les comparer aux verges.
+L'opération consiste à empoigner le malade près de la nuque, par
+la peau du cou, à la tirer en arrière autant que possible, et à y
+pratiquer une double incision large et longue, dans laquelle on
+passe une chevillière de coton, de la largeur du doigt; chaque
+jour, à heure fixe, on tire ce ruban en avant et en arrière, comme
+si l'on fendait de nouveau la peau, afin que la blessure suppure
+continuellement et ne se cicatrise pas. Le pauvre diable endura
+cette torture, qui lui causait des souffrances horribles, pendant
+plusieurs jours; enfin il consentit à demander sa sortie. En moins
+d'un jour ses yeux devinrent parfaitement sains, et dès que son
+cou se fut cicatrisé, on l'envoya au corps de garde, qu'il quitta
+le lendemain pour recevoir ses mille coups de baguettes.
+
+Pénible est cette minute qui précède le châtiment, si pénible que
+j'ai peut-être tort de nommer pusillanimité et lâcheté la peur que
+ressentent les condamnés. Il faut qu'elle soit terrible pour que
+les forçats se décident à risquer une punition double ou triple,
+simplement pour la reculer. J'ai pourtant parlé de condamnés qui
+demandaient eux-mêmes à quitter l'hôpital, avant que les blessures
+causées par les premières baguettes se fussent cicatrisées, afin
+de recevoir les derniers coups et d'en finir avec leur état
+préventif; car la vie au corps de garde est certainement pire que
+n'importe quels travaux forcés. L'habitude invétérée de recevoir
+des verges et d'être châtié contribue aussi à donner de
+l'intrépidité et de la décision à quelques condamnés. Ceux qui ont
+été souvent fouettés ont le dos et l'esprit tannés, racornis; ils
+finissent par regarder la punition comme une incommodité
+passagère, qu'ils ne craignent plus. Un de nos forçats de la
+section particulière, Kalmouk baptisé, qui portait le nom
+d'Alexandre ou d'Alexandrine, comme on l'appelait en riant à la
+maison de force (un gaillard étrange, fripon en diable, intrépide
+et pourtant bonhomme), me raconta comment il avait reçu quatre
+mille coups de verges. Il ne parlait jamais de cette punition
+qu'en riant et en plaisantant, mais il me jura très-sérieusement
+que, s'il n'avait pas été élevé dans sa horde à coups de fouet dès
+sa plus tendre enfance,--les cicatrices dont son dos était
+couvert et qui n'avaient pas réussi à disparaître, étaient là pour
+le certifier,--il n'aurait jamais pu supporter ces quatre mille
+coups de verges. Il bénissait cette éducation à coups de lanières.
+«On me battait pour la moindre chose, Alexandre Pétrovitch! me
+dit-il un soir que nous étions assis sur ma couchette, devant le
+feu,--on m'a battu sans motifs pendant quinze ans de suite, du
+plus loin que je me souvienne, plusieurs fois par jour: me rossait
+qui voulait, si bien que je m'habituai tout à fait aux baguettes.»
+Je ne sais plus par quel hasard il était devenu soldat (au fond,
+il mentait peut-être, car il avait, toujours déserté et
+vagabondé). Il me souvient du récit qu'il nous fit un jour de la
+peur qu'il eut, quand on le condamna à recevoir quatre mille coups
+de verges pour avoir tué son supérieur: «Je me doutais bien qu'on
+me punirait sévèrement, je me disais que, si habitué que je fusse
+au fouet, je crèverais peut-être sur place--diable! quatre mille
+verges, ce n'est pas une petite, affaire, et puis tous mes chefs
+étaient d'une humeur de chien à cause de cette histoire. Je savais
+très-bien que cela ne se passerait pas à l'eau de roses; je
+croyais même que je resterais sous les verges. J'essayai tout
+d'abord de me faire baptiser, je me disais peut-être qu'on me
+pardonnerait, essayons voir; on m'avait pourtant averti--les
+camarades--que ça ne servirait à rien, mais je pensais:--Tout
+de même, ils me pardonneront, qui sait? ils auront plus de
+compassion pour un baptisé que pour un mahométan. On me baptisa et
+l'on me donna le nom d'Alexandre; malgré tout, je dus recevoir mes
+baguettes; ils ne m'en auraient pas fait grâce d'une seule. Cela
+me taquina à la fin. Je me dis:--Attendez, je m'en vais tous
+vous mettre dedans de la belle manière. Et parbleu, Alexandre
+Pétrovitch, le croirez-vous? je les ai mis dedans! Je savais
+très-bien faire le mort, non pas que j'eusse l'air tout à fait crevé,
+non! mais on aurait juré que j'allais rendre l'âme. On me conduit
+devant le front du bataillon, je reçois mon premier mille; ça me
+brûle, je commence à hurler: on me donne mon second mille, je me
+dis: Voilà ma fin qui arrive; ils m'avaient fait perdre la tête,
+j'avais les jambes comme rompues... crac! me voilà à terre! avec
+les yeux d'un mort, la figure toute bleue, la bouche pleine
+d'écume; je ne soufflais plus. Le médecin arrive et dit que je
+vais mourir. On me porte à l'hôpital; je reviens tout de suite a
+moi. Deux fois encore on me donna les verges. Comme ils étaient
+fâchés! oh! comme ils enrageaient! mais je les ai tout de même mis
+dedans ces deux fois encore: je reçois mon troisième mille, je
+crève de nouveau; mais, ma foi, quand ils m'ont administré le
+dernier mille, chaque coup aurait dû compter pour trois, c'était
+comme un couteau droit dans le coeur, ouf! comme ils m'ont battu!
+Ils étaient acharnés après moi! Oh! cette charogne de quatrième
+mille (que le.........!), il valait les trois premiers ensemble,
+et si je n'avais pas fait le mort quand il ne m'en restait plus
+que deux cents à recevoir, je crois qu'ils m'auraient fini pour de
+bon; mais je ne me suis pas laissé démonter, je les flibuste
+encore une fois et je fais le mort: ils ont cru de nouveau que
+j'allais crever, et comment ne l'auraient-ils pas cru? le médecin
+lui-même en était sûr; mais après ces deux cents qui me restaient,
+ils eurent beau taper de toute leur force (ça en valait deux
+mille), va te faire fiche! je m'en moquais pas mal, ils ne
+m'avaient tout de même pas esquinté, et pourquoi? Parce que, étant
+gamin, j'avais grandi sous le fouet. Voilà pourquoi je suis encore
+en vie! Oh! m'a-t-on assez battu dans mon existence!» répéta-t-il,
+d'un air pensif, en terminant son récit; et il semblait se
+ressouvenir et compter les coups qu'il avait reçus, «Eh bien, non!
+ajoutait-il après un silence, on ne les comptera pas, on ne
+pourrait pas les compter! on manquerait de chiffres!» Il me
+regarda alors et partit d'un éclat de rire si débonnaire que je ne
+pus m'empêcher de lui répondre par un sourire. «Savez-vous,
+Alexandre Pétrovitch, quand je rêve la nuit, eh bien, je rêve
+toujours qu'on me rosse; je n'ai pas d'autres songes.» Il parlait
+en effet dans son sommeil et hurlait à gorge déployée, si bien
+qu'il réveillait les autres détenus: «Qu'as-tu à brailler, démon?»
+--Ce solide gaillard, de petite taille, âgé de quarante-cinq ans,
+agile et gai, vivait en bonne intelligence avec tout le monde,
+quoiqu'il aimât beaucoup à faire main basse sur ce qui ne lui
+appartenait pas, et qu'on le battit souvent pour cela; mais lequel
+de nos forçats ne volait pas et n'était pas battu pour ses
+larcins?
+
+J'ajouterai à ces remarques que je restai toujours stupéfait de la
+bonhomie extraordinaire, de l'absence de rancune avec lesquelles
+ces malheureux parlaient de leur châtiment et des chefs chargés de
+l'appliquer. Dans ces récits, qui souvent me donnaient des
+palpitations de coeur, on ne sentait pas l'ombre de haine ou de
+rancune. Ils en riaient de bon coeur, comme des enfants. Il n'en
+était pas de même de M--tski, par exemple, quand il me racontait
+son châtiment; comme il n'était pas noble, il avait reçu cinq
+cents verges. Il ne m'en avait jamais parlé; quand je lui demandai
+si c'était vrai, il me répondit affirmativement, en deux mots
+brefs, avec une souffrance intérieure, sans me regarder; il était
+devenu tout rouge; au bout d'un instant, quand il leva les yeux,
+j'y vis briller une flamme de haine; ses lèvres tremblaient
+d'indignation. Je sentis qu'il n'oublierait, qu'il ne pourrait
+jamais oublier cette page de son passé. Nos camarades, au
+contraire (je ne garantis pas qu'il n'y eût pas des exceptions),
+regardaient d'un tout autre oeil leur aventure.--Il est
+impossible, pensais-je quelquefois, qu'ils aient le sentiment de
+leur culpabilité et de la justice de leur peine, surtout quand ce
+n'est pas contre leurs camarades, mais contre leurs chefs qu'ils
+ont péché. La plupart ne s'avouaient nullement coupables. J'ai
+déjà dit que je n'observai en eux aucun remords, même quand le
+crime avait été commis sur des gens de leur condition. Quant aux
+crimes commis contre leurs chefs, je n'en parle pas. Il m'a semblé
+qu'ils avaient, pour ces cas-là, une manière de voir à eux, toute
+pratique et empirique; on excusait ces accidents par sa destinée,
+par la fatalité, sans raisonnement, d'une façon inconsciente,
+comme par l'effet d'une croyance quelconque. Le forçat se donne
+toujours raison dans les crimes commis contre ses chefs, la chose
+ne fait pas question pour lui; mais pourtant, dans la pratique, il
+s'avoue que ses chefs ne partagent pas son avis et que, par
+conséquent, il doit subir un châtiment, qu'alors seulement il sera
+quitte.
+
+La lutte entre l'administration et le prisonnier est également
+acharnée. Ce qui contribue à justifier le criminel à ses propres
+yeux, c'est qu'il ne doute nullement que la sentence du milieu
+dans lequel il est né et il a vécu ne l'acquitte; il est sûr que
+le menu peuple ne le jugera pas définitivement perdu, sauf
+pourtant si le crime a été commis précisément contre des gens de
+ce milieu, contre ses frères. Il est tranquille de ce côté-là;
+fort de sa conscience, il ne perdra jamais son assurance morale,
+et c'est le principal. Il se sent sur un terrain solide, aussi ne
+hait-il nullement le knout qu'on lui administre, il le considère
+seulement comme inévitable, il se console en pensant qu'il n'est
+ni le premier, ni le dernier à le recevoir, et que cette lutte
+passive, sourde et opiniâtre durera longtemps. Le soldat déteste-t-il
+le Turc qu'il combat? nullement, et pourtant celui-ci le sabre,
+le hache, le tue.
+
+Il ne faut pas croire pourtant que tous ces récits fussent faits
+avec indifférence et sang-froid. Quand on parlait du lieutenant
+Jérébiatnikof, c'était toujours avec une indignation contenue. Je
+fis la connaissance de ce lieutenant Jérébiatnikof, lors de mon
+premier séjour à l'hôpital--par les récits des détenus, bien
+entendu.--Je le vis plus tard une fois qu'il commandait la garde
+à la maison de force. Agé de trente ans, il était de taille
+élevée, très-gras et très-fort, avec des joues rougeaudes et
+pendantes de graisse, des dents blanches et le rire formidable de
+Nosdrief[27]. À le voir, on devinait que c'était l'homme du monde
+le moins apte à la réflexion. Il adorait fouetter et donner les
+verges, quand il était désigné comme exécuteur. Je me hâte de dire
+que les autres officiers tenaient Jérébiatnikof pour un monstre,
+et que les forçats avaient de lui la même opinion. Il y avait dans
+le bon vieux temps, qui n'est pas si éloigné, dont «le souvenir
+est vivant, mais auquel on croit difficilement», des exécuteurs
+qui aimaient leur office. Mais d'ordinaire on faisait donner les
+verges sans entraînement, tout bonnement.
+
+Ce lieutenant était une exception, un gourmet raffiné, connaisseur
+en matière d'exécutions. Il était passionné pour son art, il
+l'aimait pour lui-même. Comme un patricien blasé de la Rome
+impériale, il demandait à cet art des raffinements, des
+jouissances contre nature, afin de chatouiller et d'émouvoir
+quelque peu son âme envahie et noyée dans la graisse.--On
+conduit un détenu subir sa peine; c'est Jérébiatnikof qui est
+l'officier exécuteur; la vue seule de la longue ligne de soldats
+armés de grosses verges l'inspire: il parcourt le front d'un air
+satisfait et engage chacun à accomplir son devoir en toute
+conscience, sans quoi... Les soldats savaient d'avance ce que
+signifiait ce sans quoi... Le criminel est amené; s'il ne connaît
+pas encore Jérébiatnikof et s'il n'est pas au courant du mystère,
+le lieutenant lui joue le tour suivant (ce n'est qu'une des
+inventions de Jérébiatnikof, très-ingénieux pour ce genre de
+trouvailles). Tout détenu dont on dénude le torse et que les
+sous-officiers attachent à la crosse du fusil, pour lui faire parcourir
+ensuite la rue verte tout entière, prie d'une voix plaintive et
+larmoyante l'officier exécuteur de faire frapper moins fort et de
+ne pas doubler la punition par une sévérité superflue.--«Votre
+Noblesse, crie le malheureux, ayez pitié, soyez paternel, faites
+que je prie Dieu toute ma vie pour tous, ne me perdez pas,
+compatissez...» Jérébiatnikof attendait cela; il suspendait alors
+l'exécution, et entamait la conversation suivante avec le détenu,
+d'un ton sentimental et pénétré:
+
+--Mais, mon cher, disait-il, que dois-je faire? Ce n'est pas moi
+qui te punis, c'est la loi!
+
+--Votre Noblesse! vous pouvez faire ce que vous voulez; ayez
+pitié de moi!...
+
+--Crois-tu que je n'aie vraiment pas pitié de toi? Penses-tu que
+ce soit un plaisir pour moi de te voir fouetter? Je suis un homme
+pourtant. Voyons, suis-je un homme, oui ou non?
+
+--C'est certain, Votre Noblesse! on sait bien que les officiers
+sont nos pères, et nous leurs enfants. Soyez pour moi un véritable
+père! criait le détenu qui entrevoyait une possibilité d'échapper
+au châtiment.
+
+--Ainsi, mon ami, juge toi-même, tu as une cervelle pour
+réfléchir; je sais bien que, par humanité, je dois te montrer de
+la condescendance et de la miséricorde, à toi, pécheur.
+
+--Votre Noblesse ne dit que la pure vérité.
+
+--Oui, je dois être miséricordieux pour toi, si coupable que tu
+sois. Mais ce n'est pas moi qui te punis, c'est la loi! Pense un
+peu: je sers Dieu et ma patrie, et par conséquent je commets un
+grave péché si j'atténue la punition fixée par la loi, penses-y!
+
+--Votre Noblesse!...
+
+--Allons, que faire? passe pour cette fois! Je sais que je vais
+faire une faute, mais il en sera comme tu le désires... Je te fais
+grâce, je te punirai légèrement. Mais si j'allais te rendre un
+mauvais service par cela même? Je te ferai grâce, je te punirai
+légèrement, et tu penseras qu'une autre fois je serai aussi
+miséricordieux, et tu feras de nouveau des bêtises, hein? ma
+conscience pourtant...
+
+--Votre Noblesse! Dieu m'en préserve... Devant le trône du
+créateur céleste, je vous...
+
+--Bon! bon! Et tu me jures que tu te conduiras bien?
+
+--Que le Seigneur me fasse mourir sur l'heure et que dans l'autre
+monde...
+
+--Ne jure pas ainsi, c'est un péché. Je te croirai si tu me
+donnes ta parole...
+
+--Votre Noblesse!
+
+--Eh bien! écoute! je te fais grâce à cause de tes larmes
+d'orphelin; tu es orphelin, n'est-ce pas?
+
+--Orphelin de père et de mère, Votre Noblesse; je suis seul au
+monde...
+
+--Eh bien, à cause de tes larmes d'orphelin, j'ai pitié de toi;
+mais fais attention, c'est la dernière fois... Conduisez-le,
+ajoutait-il d'une voix si attendrie que le détenu ne savait
+comment remercier Dieu de lui avoir envoyé un si bon officier
+instructeur. La terrible procession se mettait en route; le
+tambour battait un roulement, les premiers soldats brandissaient
+leurs verges...--«Rossez-le! hurlait alors Jérébiatnikof à gorge
+déployée; brûlez-le! tapez! tapez dessus! Écorchez-le! Enlevez-lui
+la peau! Encore, encore, tapez plus fort sur cet orphelin, donnez-lui-en,
+à ce coquin! plus fort, abîmez-le, abîmez-le!» Les soldats
+assènent des coups de toutes leurs forces, à tour de bras, sur le
+dos du malheureux, dont les yeux lancent des étincelles, et qui
+hurle, tandis que Jérébiatnikof court derrière lui, devant la
+ligne, en se tenant les côtes de rire; il pouffe, il se pâme et ne
+peut pas se tenir droit, si bien qu'il fait pitié, ce cher homme.
+C'est qu'il est heureux; il trouve ça burlesque; de temps à autre
+on entend son rire formidable, franc et bien timbré; il répète:
+«Tapez! rossez-le! écorchez-moi ce brigand! abîmez-moi cet
+orphelin!...»
+
+Il avait encore composé des variations sur ce motif. On amène un
+détenu pour lui faire subir sa punition; celui-ci se met à
+supplier le lieutenant d'avoir pitié de lui. Cette fois,
+Jérébiatnikof ne fait pas le bon apôtre, et sans simagrées, il dit
+franchement au condamné:
+
+--Vois-tu, mon cher, je vais te punir comme il faut, car tu le
+mérites. Mais je puis te faire une grâce: je ne te ferai pas
+attacher à la crosse du fusil. Tu iras tout seul, à la nouvelle
+mode: tu n'as qu'à courir de toutes tes forces devant le front!
+Bien entendu chaque verge te frappera, mais tu en auras plus vite
+fini, n'est-ce pas? Voyons, qu'en penses-tu? veux-tu essayer?
+
+Le détenu, qui l'a écouté plein de défiance et d'incertitude, se
+dit: «Qui sait? peut-être bien que cette manière-là est plus
+avantageuse que l'autre; si je cours de toutes mes forces, ça
+durera cinq fois moins, et puis, les verges ne m'atteindront
+peut-être pas toutes.»
+
+--Bien, Votre Noblesse, je consens.
+
+--Et moi aussi, je consens.--Allons! ne bayez pas aux
+corneilles, vous autres! crie le lieutenant aux soldats.--Il
+sait d'avance que pas une verge n'épargnera le dos de l'infortuné;
+le soldat qui manquerait son coup serait sûr de son affaire. Le
+forçat essaye de courir dans la rue verte, mais il ne passe pas
+quinze rangs, car les verges pleuvent comme grêle, comme l'éclair,
+sur sa pauvre échine; le malheureux tombe en poussant un cri, on
+le croirait cloué sur place ou abattu par une balle.--Eh! non,
+Votre Noblesse, j'aime mieux qu'on me fouette d'après le
+règlement, dit-il alors en se soulevant péniblement, pâle et
+effrayé, tandis que Jérébiatnikof, qui savait d'avance l'issue de
+cette farce, se tient les côtes et éclate de rire. Mais je ne puis
+rapporter tous les divertissements qu'il avait inventés et tout ce
+qu'on racontait de lui.
+
+On parlait aussi dans notre salle d'un lieutenant Smékalof, qui
+remplissait les fonctions de commandant de place, avant l'arrivée
+de notre major actuel. On parlait de Jérébiatnikof avec
+indifférence, sans haine, mais aussi sans vanter ses hauts faits;
+on ne le louait pas, en un mot, on le méprisait: tandis qu'au nom
+de Smékalof, la maison de force était unanime dans ses éloges et
+son enthousiasme. Ce lieutenant n'était nullement un amateur
+passionné des baguettes, il n'y avait rien en lui du caractère de
+Jérébiatnikof; pourtant il ne dédaignait pas les verges; comment
+se fait-il qu'on se rappelât chez nous ses exécutions, avec une
+douce satisfaction?--il avait su complaire aux forçats. Pourquoi
+cela? Comment s'était-il acquis une pareille popularité? Nos
+camarades, comme le peuple russe tout entier, sont prêts à oublier
+leurs tourments, si on leur dit une bonne parole (je parle du fait
+lui-même, sans l'analyser ni l'examiner). Aussi n'est-il pas
+difficile d'acquérir l'affection de ce peuple et de devenir
+populaire. Le lieutenant Smékalof avait acquis une popularité
+particulière--aussi, quand on mentionnait ses exécutions,
+c'était toujours avec attendrissement. «Il était bon comme un
+père», disaient parfois les forçats, qui soupiraient en comparant
+leur ancien chef intérimaire avec le major actuel,--«un petit
+coeur! quoi!»--C'était un homme simple, peut-être même bon à sa
+manière. Et pourtant, il y a des chefs qui sont non-seulement
+bons, mais miséricordieux, et que l'on n'aime nullement, dont on
+se moque, tandis que Smékalof avait si bien su faire, que tous les
+détenus le tenaient pour leur homme; c'est un mérite, une qualité
+innée, dont ceux qui la possèdent ne se rendent souvent pas
+compte. Chose étrange: il y a des gens qui sont loin d'être bons
+et qui pourtant ont le talent de se rendre populaires. Ils ne
+méprisent pas le peuple qui leur est subordonné; je crois que
+c'est là la cause de cette popularité. On ne voit pas en eux des
+grands seigneurs, ils n'ont pas d'esprit de caste, ils ont en
+quelque sorte une odeur de peuple, ils l'ont de naissance, et le
+peuple la flaire tout de suite. Il fera tout pour ces gens-là! Il
+changera de gaieté de coeur l'homme le plus doux et le plus humain
+contre un chef très-sévère, si ce dernier possède cette odeur
+particulière. Et si cet homme est en outre débonnaire, à sa
+manière, bien entendu, oh! alors, il est sans prix. Le lieutenant
+Smékalof, comme je l'ai dit, punissait quelquefois très-rudement,
+mais il avait l'air de punir de telle façon que les détenus ne lui
+en gardaient pas rancune; au contraire, on se souvenait de ses
+histoires de fouet en riant. Elles étaient du reste peu
+nombreuses, car il n'avait pas beaucoup d'imagination artistique.
+Il n'avait inventé qu'une farce, une seule, dont il s'était réjoui
+près d'une année entière dans notre maison de force; elle lui
+était chère, probablement parce qu'elle était unique, et ne
+manquait pas de bonne humeur. Smékalof assistait lui-même à
+l'exécution, en plaisantant et en raillant le détenu, qu'il
+questionnait sur des choses étrangères, par exemple sur ses
+affaires personnelles de forçat; il faisait cela sans intention,
+sans arrière-pensée, mais tout simplement parce qu'il désirait
+être au courant des affaires de ce forçat. On lui apportait une
+chaise et les verges qui devaient servir au châtiment du coupable:
+le lieutenant s'asseyait, allumait sa longue pipe. Le détenu le
+suppliait... «Eh! non, camarade! allons, couche-toi! qu'as-tu
+encore?...» Le forçat soupire et s'étend à terre, «Eh bien! mon
+cher, sais-tu lire couramment?»--«Comment donc, Votre Noblesse,
+je suis baptisé, on m'a appris à lire dès mon enfance!»--«Alors,
+lis.» Le forçat sait d'avance ce qu'il va lire et comment finira
+cette lecture, parce que cette plaisanterie s'est répétée plus de
+trente fois. Smékalof, lui aussi, sait que le forçat n'est pas
+dupe de son invention, non plus que les soldats qui tiennent les
+verges levées sur le dos de la malheureuse victime. Le forçat
+commence à lire: les soldats, armés de verges, attendent
+immobiles: Smékalof lui-même cesse de fumer, lève la main et
+guette un mot prévu. Le détenu lit et arrive enfin au mot: «aux
+cieux.» C'est tout ce qu'il faut. «Halte!» crie le lieutenant, qui
+devient tout rouge, et brusquement, avec un geste inspiré, il dit
+à l'homme qui tient sa verge levée: «Et toi, fais l'officieux!»
+
+Et le voilà qui crève de rire. Les soldats debout autour de
+l'officier sourient; le fouetteur sourit, le fouetté même, Dieu me
+pardonne! sourit aussi, bien qu'au commandement de «fais
+l'officieux» la verge siffle et vienne couper comme un rasoir son
+échine coupable. Smékalof est très-heureux, parce que c'est lui
+qui a inventé cette bonne farce, c'est lui qui a trouvé ces deux
+mots «cieux» et «officieux», qui riment parfaitement. Il s'en va
+satisfait, comme le fustigé lui-même, qui est aussi très-content
+de soi et du lieutenant, et qui va raconter au bout d'une demi-heure
+à toute la maison de force, pour la trente et unième fois,
+la farce de Smékalof. «En un mot, un petit coeur! un vrai
+farceur!». On entendait souvent chanter avec attendrissement les
+louanges du bon lieutenant.
+
+--Quelquefois, quand on s'en allait au travail,--raconte un
+forçat dont le visage resplendit au souvenir de ce brave homme,--
+on le voyait à sa fenêtre en robe de chambre, en train de boire le
+thé, la pipe à la bouche. J'ôte mon chapeau.--Où vas-tu, Axénof?
+
+--Au travail, Mikail Vassilitch, mais je dois aller avant à
+l'atelier.--Il riait comme un bienheureux. Un vrai petit coeur!
+oui, un petit coeur.
+
+--On ne les garde jamais bien longtemps, ceux-là! ajoute un des
+auditeurs.
+
+
+III--L'HÔPITAL (Suite)[28].
+
+J'ai parlé ici des punitions et de ceux qui les administraient,
+parce que j'eus une première idée bien nette de ces choses-là
+pendant mon séjour à l'hôpital. Jusqu'alors, je ne les connaissais
+que par ouï-dire. Dans notre salle étaient internés tous les
+condamnés des bataillons qui devaient recevoir les
+_schpizruten_[29], ainsi que les détenus des sections militaires
+établies dans notre ville et dans l'arrondissement qui en
+dépendait. Pendant les premiers jours, je regardais ce qui se
+faisait autour de moi avec tant d'avidité, que ces moeurs
+étranges, ces prisonniers fouettés ou qui allaient l'être me
+laissaient une impression terrible. J'étais ému, épouvanté. En
+entendant les conversations ou les récits des autres détenus sur
+ce sujet, je me posais des questions, que je cherchais à résoudre.
+Je voulais absolument connaître tous les degrés des condamnations
+et des exécutions, toutes leurs nuances, et apprendre l'opinion
+des forçats eux-mêmes: je tâchai de me représenter l'état
+psychologique des fustigés. J'ai déjà dit qu'il était bien rare
+qu'un détenu fût de sang-froid avant le moment fatal, même s'il
+avait été battu à plusieurs reprises. Le condamné éprouve une peur
+horrible, mais purement physique, une peur inconsciente qui
+étourdit son moral. Durant mes quelques années de séjour à la
+maison de force, je pus étudier à loisir les détenus qui
+demandaient leur sortie de l'hôpital, où ils étaient restés
+quelque temps pour soigner leurs échines endommagées par la
+première moitié de leur punition; le lendemain ils devaient
+recevoir l'autre moitié. Cette interruption dans le châtiment est
+toujours provoquée par le médecin qui assiste aux exécutions. Si
+le nombre des coups à recevoir est trop grand pour qu'on puisse
+les administrer en une fois au détenu, on partage le nombre en
+deux ou en trois, suivant l'avis formulé par le docteur pendant
+l'exécution elle-même; il dit si le condamné est en état de subir
+toute sa punition, ou si sa vie est en danger. Cinq cents, mille
+et même quinze cents baguettes sont administrées en une seule
+fois; mais s'il s'agit de deux ou trois mille verges, on, divise
+la condamnation en deux ou en trois. Ceux dont le dos était guéri
+et qui devaient subir le reste de leur punition étaient tristes,
+sombres, taciturnes, la veille et le jour de leur sortie. On
+remarquait en eux une sorte d'abrutissement, de distraction
+affectée. Ces gens-là n'entamaient aucune conversation et
+demeuraient presque toujours silencieux: trait singulier, les
+détenus évitent d'adresser la parole à ceux qui doivent être punis
+et ne font surtout pas allusion à leur châtiment. Ni consolations,
+ni paroles superflues: on ne fait même pas attention à eux, ce qui
+certainement est préférable pour le condamné.
+
+Il y avait pourtant des exceptions, par exemple le forçat Orlof,
+dont j'ai déjà parlé. Il était fâché que son dos ne guérit pas
+plus vite, car il lui tardait de demander sa sortie, d'en finir
+avec les verges, et d'être versé dans un convoi de condamnés, pour
+s'enfuir pendant le voyage. C'était une nature passionnée et
+ardente, occupée uniquement du but à atteindre: un rusé compère!
+Il semblait très-content lors de son arrivée et dans un état
+d'excitation anormale; bien qu'il dissimulât ses impressions, il
+craignait de rester sur place et de mourir sous les verges avant
+même la première moitié de sa punition. Il avait entendu parler
+des mesures prises à son égard par l'administration, alors qu'il
+était encore en jugement; aussi se préparait-il à mourir. Une fois
+qu'il eut reçu ses premières verges, il reprit courage. Quand il
+arriva à l'hôpital, je n'avais jamais vu encore de plaies
+semblables, mais il était tout joyeux: il espérait maintenant
+rester en vie, les bruits qu'on lui avait rapportés étaient
+mensongers, puisque on avait interrompu l'exécution; après sa
+longue réclusion préventive, il commençait à rêver du voyage, de
+son évasion future, de la liberté, des champs, de la forêt... Deux
+jours après sa sortie de l'hôpital, il y revint pour mourir sur la
+même couchette qu'il avait occupée pendant son séjour; il n'avait
+pu supporter la seconde moitié. Mais j'ai déjà parlé de cet homme.
+
+Tous les détenus sans exception, même les plus pusillanimes, ceux
+que tourmentait nuit et jour l'attente de leur châtiment,
+supportaient courageusement leur peine. Il était bien rare que
+j'entendisse des gémissements pendant la nuit qui suivait
+l'exécution; en général, le peuple sait endurer la douleur. Je
+questionnai beaucoup mes camarades au sujet de cette douleur, afin
+de la déterminer exactement et de savoir à quelle souffrance on
+pouvait la comparer. Ce n'était pas une vaine curiosité qui me
+poussait. Je le répète, j'étais ému et épouvanté. Mais j'eus beau
+interroger, je ne pus tirer de personne une réponse satisfaisante.
+Ça brûle comme le feu,--me disait-on généralement: ils
+répondaient tous la même chose. Tout d'abord, j'essayai de
+questionner M--tski: «--Cela brûle comme du feu, comme un enfer;
+il semble qu'on ait le dos au-dessus d'une fournaise ardente.» Ils
+exprimaient tout par ce mot. Je fis un jour une étrange remarque,
+dont je ne garantis pas le bien fondé, quoique l'opinion des
+forçats eux-mêmes confirme mon sentiment, c'est que les verges
+sont le plus terrible des supplices en usage chez nous. Il semble
+tout d'abord que ce soit absurde, impossible, et pourtant cinq
+cents verges, quatre cents même, suffisent pour tuer un homme; au
+dessus de cinq cents la mort est presque certaine. L'homme le plus
+robuste ne sera pas en état de supporter mille verges tandis qu'on
+endure cinq cents-baguettes sans en être trop incommodé et sans
+risquer le moins du monde de perdre la vie. Un homme de complexion
+ordinaire supporte mille baguettes sans danger; deux mille
+baguettes ne peuvent tuer un homme de force moyenne, bien
+constitué. Tous les détenus assuraient que les verges étaient
+pires que les baguettes. «Les verges cuisent plus et tourmentent
+davantage», disaient-ils. Elles torturent beaucoup plus que les
+baguettes, cela est évident, car elles irritent et agissent
+fortement sur le système nerveux qu'elles surexcitent outre
+mesure. Je ne sais s'il existe encore de ces seigneurs,--mais il
+n'y a pas longtemps il y en avait encore--auxquels fouetter une
+victime procurait une jouissance qui rappelait le marquis de Sade
+et la Brinvilliers. Je crois que cette jouissance consiste dans
+une défaillance de coeur, et que ces seigneurs doivent jouir et
+souffrir en même temps. Il y a des gens qui sont comme des tigres,
+avides du sang qu'ils peuvent lécher. Ceux qui ont possédé cette
+puissance illimitée sur la chair, le sang et l'âme de leur
+semblable, de leur frère selon la loi du Christ, ceux qui ont
+éprouvé cette puissance et qui ont eu la faculté d'avilir par
+l'avilissement suprême un autre être, fait à l'image de Dieu,
+ceux-là sont incapables de résister à leurs désirs, à leur soif de
+sensations. La tyrannie est une habitude, capable de se
+développer, et qui devient à la longue une maladie. J'affirme que
+le meilleur homme du monde peut s'endurcir et s'abrutir à tel
+point que rien ne le distinguera d'une bête fauve. Le sang et la
+puissance enivrent: ils aident au développement de la dureté et de
+la débauche; l'esprit et la raison deviennent alors accessibles
+aux phénomènes les plus anormaux, qui leur semblent des
+jouissances. L'homme et le citoyen disparaissent pour toujours
+dans le tyran, et alors le retour à la dignité humaine, le
+repentir, la résurrection morale deviennent presque irréalisables.
+Ajoutons que la possibilité d'une pareille licence agit
+contagieusement sur la société tout entière: un tel pouvoir est
+séduisant. La société qui regarde ces choses d'un oeil indifférent
+est déjà infectée jusqu'à la moelle. En un mot le droit accordé à
+un homme de punir corporellement ses semblables est une des plaies
+de notre société, c'est le plus sûr moyen pour anéantir en elle
+l'esprit de civisme, et ce droit contient en germe les éléments
+d'une décomposition inévitable, imminente.
+
+La société méprise le bourreau de métier, mais non le
+bourreau-seigneur. Chaque fabricant, chaque entrepreneur doit
+ressentir un plaisir irritant en pensant que l'ouvrier qu'il a sous
+ses ordres dépend de lui avec sa famille tout entière. J'en suis sûr,
+une génération n'extirpe pas si vite ce qui est héréditaire en elle;
+l'homme ne peut pas renoncer à ce qu'il a dans le sang, à ce qui
+lui a été transmis avec le lait. Ces révolutions ne
+s'accomplissent pas si vite. Ce n'est pas tout que de confesser sa
+faute, son péché originel, c'est peu, très-peu, il faut encore
+l'arracher, le déraciner, et cela ne se fait pas vite.
+
+J'ai parlé du bourreau. Les instincts d'un bourreau sont en germe
+presque dans chacun de nos contemporains; mais les instincts
+animaux de l'homme ne se développent pas uniformément. Quand ils
+étouffent toutes les autres facultés, l'homme devient un monstre
+hideux. Il y a deux espèces de bourreaux: les bourreaux de bonne
+volonté et les bourreaux par devoir, par fonction. Le bourreau de
+bonne volonté est, sous tous les rapports, au-dessous du bourreau
+payé, qui répugne pourtant si fort au peuple, et qui lui inspire
+un dégoût, une peur irréfléchie, presque mystique. D'où provient
+cette horreur quasi superstitieuse pour le dernier, tandis qu'on
+n'a que de l'indifférence et de l'indulgence pour les premiers? Je
+connais des exemples étranges de gens honnêtes, bons, estimés dans
+leur société; ils trouvaient nécessaire qu'un condamné aux verges
+hurlât, suppliât et demandât grâce. C'était pour eux une chose
+admise, et reconnue inévitable; si la victime ne se décidait pas à
+crier, l'exécuteur, que je tenais en toute autre occasion pour un
+bon homme, regardait cela comme une offense personnelle. Il ne
+voulait tout d'abord qu'une punition légère, mais du moment qu'il
+n'entendait pas les supplications habituelles, «Votre Noblesse!
+ayez pitié! soyez un père pour moi! faites que je remercie Dieu
+toute ma vie, etc.», il devenait furieux et ordonnait
+d'administrer cinquante coups en plus, espérant arriver ainsi à
+entendre les cris et les supplications, et il y arrivait,
+«Impossible autrement; il est trop insolent», me disait-il
+très-sérieusement. Quant au bourreau par devoir, c'est un déporté que
+l'on désigne pour cette fonction; il fait son apprentissage auprès
+d'un ancien, et une fois qu'il sait son métier, il reste toujours
+dans la maison de force, où il est logé à part; il a une chambre
+qu'il ne partage avec personne, quelquefois même il a son ménage
+particulier, mais il se trouve presque toujours sous escorte. Un
+homme n'est pas une machine; bien qu'il fouette par devoir, il
+entre quelquefois en fureur et rosse avec un certain plaisir;
+néanmoins, il n'a aucune haine pour sa victime. Le désir de
+montrer son adresse, sa science dans l'art de fouetter,
+aiguillonnent son amour-propre. Il travaille pour l'art. Il sait
+très-bien qu'il est un réprouvé, qu'il excite partout un effroi
+superstitieux; il est impossible que cette condition n'exerce pas
+une influence sur lui, qu'elle n'irrite pas ses instincts
+bestiaux. Les enfants eux-mêmes savent que cet homme n'a ni père
+ni mère. Chose étrange! tous les bourreaux que j'ai connus étaient
+des gens développés, intelligents, doués d'un amour-propre
+excessif. L'orgueil se développait en eux par suite du mépris
+qu'ils rencontraient partout, et se fortifiait peut-être par la
+conscience qu'ils avaient de la crainte inspirée à leurs victimes
+ou par le sentiment de leur pouvoir sur les malheureux. La mise en
+scène et l'appareil théâtral de leurs fonctions publiques
+contribuent peut-être à leur donner une certaine présomption.
+J'eus pendant quelque temps l'occasion de rencontrer et d'observer
+de près un bourreau de taille ordinaire; c'était un homme d'une
+quarantaine d'années, musculeux, sec, avec un visage agréable et
+intelligent, chargé de cheveux bouclés; son allure était grave,
+paisible, son extérieur convenable; il répondait aux questions
+qu'on lui posait, avec bon sens et netteté, avec une sorte de
+condescendance, comme s'il se prévalait de quelque chose devant
+moi. Les officiers de garde lui adressaient la parole avec un
+certain respect dont il avait parfaitement conscience; aussi,
+devant ses chefs, redoublait-il de politesse, de sécheresse et de
+dignité. Plus ceux-ci étaient aimables, plus il semblait
+inabordable, sans pourtant se départir de sa politesse raffinée;
+je suis sûr qu'à ce moment il s'estimait incomparablement
+supérieur à son interlocuteur: cela se lisait sur son visage. On
+l'envoyait quelquefois sous escorte, en été, quand il faisait
+très-chaud, tuer les chiens de la ville avec une longue perche
+très-mince; ces chiens errants se multipliaient avec une rapidité
+prodigieuse, et devenaient dangereux pendant la canicule; par
+décision des autorités, le bourreau était chargé de leur
+destruction. Cette fonction avilissante ne l'humiliait nullement;
+il fallait voir avec quelle gravité il parcourait les rues de la
+ville, accompagné de son soldat d'escorte fatigué et épuisé,
+comment d'un seul regard il épouvantait les femmes et les enfants,
+et comment il regardait les passants du haut de sa grandeur. Les
+bourreaux vivent à leur aise; ils ont de l'argent, voyagent
+confortablement, boivent de l'eau-de-vie. Ils tirent leurs revenus
+des pots-de-vin que les condamnés civils leur glissent dans la
+main avant l'exécution. Quand ils ont affaire à des condamnés à
+leur aise, ils fixent eux-mêmes une somme proportionnelle aux
+moyens du patient; ils exigent jusqu'à trente roubles, quelquefois
+plus. Le bourreau n'a pas le droit d'épargner sa victime, sa
+propre échine répond de lui; mais, pour un pot-de-vin convenable,
+il s'engage à ne pas frapper trop fort. On consent presque
+toujours à ses exigences, car, si l'on refuse de s'y prêter, il
+frappe en vrai barbare, ce qui est en son pouvoir. Il arrive même
+qu'il exige une forte somme d'un condamné très-pauvre; alors toute
+la parenté de ce dernier, se met en mouvement; ils marchandent,
+quémandent, supplient; malheur à eux, s'ils ne parviennent pas à
+le satisfaire: en pareille occurrence, la crainte superstitieuse
+qu'inspirent les bourreaux leur est d'un puissant secours. On me
+raconta d'eux des traits de sauvagerie. Les forçats m'affirmèrent
+que d'un seul coup le bourreau peut tuer son homme. Est-ce un fait
+d'expérience? Peut-être! qui sait? leur ton était trop affirmatif
+pour que cela ne fût pas vrai. Le bourreau lui-même m'assura qu'il
+pouvait le faire. On me raconta aussi qu'il peut frapper à tour de
+bras l'échine du criminel, sans que celui-ci ressente la moindre
+douleur et sans laisser de balafre. Même dans le cas où le
+bourreau reçoit un pot-de-vin pour ne pas châtier trop sévèrement,
+il donne le premier coup de toutes ses forces, à bras raccourci.
+C'est l'usage; puis il administre les autres coups avec moins de
+dureté, surtout si on l'a bien payé. Je ne sais pourquoi ils
+agissent ainsi: est-ce pour habituer tout d'abord le patient aux
+coups suivants, qui paraîtront beaucoup moins douloureux si le
+premier a été cruel, ou bien désirent-ils effrayer le condamné,
+afin qu'il sache à qui il a affaire? Veulent-ils faire montre et
+tirer vanité de leur vigueur? En tout cas, le bourreau est
+légèrement excité avant l'exécution, il a conscience de sa force,
+de sa puissance: il est acteur à ce moment-là, le public l'admire
+et ressent de l'effroi; aussi n'est-ce pas sans satisfaction qu'il
+crie à sa victime: «Gare! il va t'en cuire!» paroles habituelles
+et fatales qui précèdent le premier coup. On se représente
+difficilement jusqu'à quel point un être humain peut se dénaturer.
+
+Les premiers temps de mon séjour à l'hôpital, j'écoutais
+attentivement ces récits des forçats, qui rompaient la monotonie
+des longues journées de lit, si uniformes, si semblables les unes
+aux autres. Le matin, la tournée des docteurs nous donnait une
+distraction, puis venait le dîner. Comme on pense, le manger était
+une affaire capitale dans notre vie monotone. Les portions étaient
+différentes, suivant la nature des maladies: certains détenus ne
+recevaient que du bouillon au gruau; d'autres, du gruau; d'autres,
+enfin, de la semoule, pour laquelle il y avait beaucoup
+d'amateurs. Les détenus s'amollissaient à la longue et devenaient
+gourmets. Les convalescents recevaient un morceau de bouilli, «du
+boeuf», comme disaient mes camarades. La meilleure nourriture
+était réservée aux scorbutiques: on leur donnait delà viande rôtie
+avec de l'oignon, du raifort et quelquefois même un peu d'eau-de-vie.
+Le pain était, suivant la maladie, noir ou bis. L'exactitude
+observée dans la distribution des rations faisait rire les
+malades. Il y en avait qui ne prenaient absolument rien: on
+troquait les portions, si bien que très-souvent la nourriture
+destinée à un malade était mangée par un autre. Ceux qui étaient à
+la diète ou qui n'avaient qu'une petite ration achetaient celle
+d'un scorbutique, d'autres se procuraient de la viande à prix
+d'argent; il y en avait qui mangeaient deux portions entières, ce
+qui leur revenait assez cher, car on les vendait d'ordinaire cinq
+kopeks. Si personne n'avait de viande à vendre dans notre salle,
+on envoyait le gardien dans l'autre section, et s'il n'en trouvait
+pas, on le priait d'en aller chercher dans les infirmeries
+militaires «libres», comme nous disions. Il y avait toujours des
+malades qui consentaient à vendre leur ration. La pauvreté était
+générale, mais ceux qui possédaient quelques sous envoyaient
+acheter des miches de pain blanc ou des friandises, au marché. Nos
+gardiens exécutaient toutes ces commissions d'une façon
+désintéressée. Le moment le plus pénible était celui qui suivait
+le dîner: les uns dormaient s'ils ne savaient que faire, les
+autres bavardaient, se chamaillaient, ou faisaient des récits à
+haute voix. Si l'on n'amenait pas de nouveaux malades, l'ennui
+était insupportable. L'entrée d'un nouveau faisait toujours un
+certain remue-ménage, surtout quand personne ne le connaissait. On
+l'examinait, on s'informait de son histoire. Les plus intéressants
+étaient les malades de passage; ceux-là avaient toujours quelque
+chose à raconter; bien entendu, ils ne parlaient jamais de leurs
+petites affaires; si le détenu n'entamait pas ce sujet lui-même,
+personne ne l'interrogeait. On lui demandait seulement d'où il
+venait, avec qui il avait fait la route, dans quel état était
+celle-ci, où on le menait, etc. Piqués au jeu par les récits des
+nouveaux, nos camarades racontaient à leur tour ce qu'ils avaient
+vu et fait; on parlait surtout des convois, des exécuteurs, des
+chefs de convois. À ce moment aussi, vers le soir, apparaissaient
+les forçats qui avaient été fouettés: ils produisaient toujours
+une certaine impression, comme je l'ai dit; mais on n'en amenait
+pas tous les jours, et l'on s'ennuyait à mort quand rien ne venait
+stimuler la mollesse et l'indolence générales; il semblait alors
+que les malades fussent exaspérés de voir leurs voisins: parfois
+on se querellait.--Nos forçats se réjouissaient quand on amenait
+un fou à l'examen médical; quelquefois les condamnés aux verges
+feignaient d'avoir perdu l'esprit, afin d'être graciés. On les
+démasquait, ou bien ils se décidaient eux-mêmes à renoncer à leur
+subterfuge; des détenus qui, pendant deux ou trois jours, avaient
+fait des extravagances, redevenaient subitement des gens
+très-sensés, se calmaient et demandaient d'un air sombre à sortir de
+l'hôpital. Ni les forçats, ni les docteurs ne leur reprochaient
+leur ruse ou ne leur rappelaient leurs folies: on les inscrivait
+en silence, on les reconduisait en silence; après quelques jours,
+ils nous revenaient le dos ensanglanté. En revanche, l'arrivée
+d'un véritable aliéné était un malheur pour toute la salle. Ceux
+qui étaient gais, vifs, qui criaient, dansaient, chantaient,
+étaient accueillis d'abord avec enthousiasme par les forçats. «Ça
+va être amusant!» disaient-ils en regardant ces infortunés
+grimacer et faire des contorsions. Mais le spectacle était
+horriblement pénible et triste. Je n'ai jamais pu regarder les
+fous de sang-froid.
+
+On en garda un trois semaines dans notre salle: nous ne savions
+plus où nous cacher. Juste à ce moment on en amena un second.
+Celui-là me fit une impression profonde.
+
+La première année, ou plus exactement les premiers mois de mon
+exil, j'allais au travail, avec une bande de poêliers, à la
+tuilerie qui se trouvait à deux verstes de notre prison: nous
+travaillions à réparer les poêles dans lesquels on cuisait des
+briques pendant l'été. Ce matin-là, M--tski et B. me firent faire
+la connaissance du sous-officier surveillant la fabrique,
+Ostrojski. C'était un Polonais déjà âgé--il avait soixante ans
+au moins,--de haute taille, maigre, d'un extérieur convenable et
+même imposant. Il était depuis longtemps au service en Sibérie, et
+bien qu'il appartint au bas peuple--c'était un soldat de
+l'insurrection de 1830--M--tski et B. l'aimaient et
+l'estimaient. Il lisait toujours la Vulgate. Je lui parlai: sa
+conversation était aimable et sensée; il avait une façon de
+raconter très-intéressante, et il était honnête et débonnaire. Je
+ne le revis plus pendant deux ans, j'appris seulement qu'il se
+trouvait sous le coup d'une enquête, un beau jour on l'amena dans
+notre salle: il était devenu fou. Il entra en glapissant, en
+éclatant de rire, et se mit à danser au milieu de la chambre, avec
+des gestes indécents et qui rappelaient la danse dite
+Kamarinskaïa... Les forçats étaient enthousiasmés, mais je ne sais
+pourquoi, je me sentis très-triste... Trois jours après, nous ne
+savions que devenir; il se querellait, se battait, gémissait,
+chantait au beau milieu de la nuit; à chaque instant ses
+incartades dégoûtantes nous donnaient la nausée. Il ne craignait
+personne: on lui mit la camisole de force, mais notre position ne
+s'améliora pas, car il continua à se quereller et à se battre avec
+tout le monde. Au bout de trois semaines, la chambrée fut unanime
+pour prier le docteur en chef de le transférer dans l'autre salle
+destinée aux forçats. Mais après deux jours, sur la demande des
+malades qui occupaient cette salle, on le ramena dans notre
+infirmerie. Comme nous avions deux fous à la fois, tous deux
+querelleurs et inquiétants, les deux salles ne faisaient que se
+les renvoyer mutuellement et finirent par changer de fou. Tout le
+monde respira plus librement quand on les emmena loin de nous,
+quelque part...
+
+Je me souviens encore d'un aliéné très-étrange. On avait amené un
+jour, pendant l'été, un condamné qui avait l'air d'un solide et
+vigoureux gaillard, âgé de quarante-cinq ans environ; son visage
+était sombre et triste, défiguré par la petite vérole, avec de
+petits yeux rouges tout gonflés. Il se plaça à côté de moi: il
+était excessivement paisible, ne parlait à personne et
+réfléchissait sans cesse à quelque chose qui le préoccupait. La
+nuit tombait: il s'adressa à moi sans préambule, il me raconta à
+brûle-pourpoint, en ayant l'air de me confier un grand secret,
+qu'il devait recevoir deux mille baguettes, mais qu'il n'avait
+rien à craindre, parce que la fille du colonel G. faisait des
+démarches en sa faveur. Je le regardai avec surprise et lui
+répondis qu'en pareil cas, à mon avis, la fille d'un colonel ne
+pouvait rien. Je n'avais pas encore deviné à qui j'avais affaire,
+car on l'avait amené à l'hôpital comme malade de corps et non
+d'esprit. Je lui demandai alors de quelle maladie il souffrait; il
+me répondit qu'il n'en savait rien, qu'on l'avait envoyé chez nous
+pour certaine affaire, mais qu'il était en bonne santé, et que la
+fille du colonel était tombée amoureuse de lui: deux semaines
+avant, elle avait passé en voiture devant le corps de garde au
+moment où il regardait par sa lucarne grillée, et elle s'était
+amourachée de lui rien qu'à le voir. Depuis ce moment-là, elle
+était venue trois fois au corps de garde sous différents
+prétextes: la première fois avec son père, soi-disant pour voir
+son frère, qui était officier de service; la seconde, avec sa
+mère, pour distribuer des aumônes aux prisonniers; en passant
+devant lui, elle lui avait chuchoté qu'elle l'aimait et qu'elle le
+ferait sortir de prison. Il me racontait avec des détails exacts
+et minutieux cette absurdité, née de pied en cap dans sa pauvre
+tête dérangée. Il croyait religieusement qu'on lui ferait grâce de
+sa punition. Il parlait fort tranquillement et avec assurance de
+l'amour passionné qu'il avait inspiré à cette demoiselle. Cette
+invention étrange et romanesque, l'amour d'une jeune fille bien
+élevée pour un homme de près de cinquante ans, affligé d'un visage
+aussi triste, aussi monstrueux, indiquait bien ce que l'effroi du
+châtiment avait pu sur cette timide créature. Peut-être avait-il
+vraiment vu quelqu'un de sa lucarne, et la folie, que la peur
+grandissante avait fait germer en lui, avait trouvé sa forme. Ce
+malheureux soldat, qui sans doute n'avait jamais pensé aux
+demoiselles, avait inventé tout à coup son roman, et s'était
+cramponné à cette espérance. Je l'écoutai en silence et racontai
+ensuite l'histoire aux autres forçats. Quand ceux-ci le
+questionnèrent curieusement, il garda un chaste silence. Le
+lendemain, le docteur l'interrogea; comme le fou affirma qu'il
+n'était pas malade, on l'inscrivit bon pour la sortie. Nous
+apprîmes que le médecin avait griffonné «_Sanat est_» sur sa
+feuille, quand il était déjà trop tard pour l'avertir. Nous aussi,
+du reste, nous ne savions pas au juste ce qu'il avait. La faute en
+était à l'administration, qui nous l'avait envoyé sans indiquer
+pour quelle cause elle jugeait nécessaire de le faire entrer à
+l'hôpital: il y avait là une négligence impardonnable. Quoi qu'il
+en soit, deux jours plus tard, on mena ce malheureux sous les
+verges. Il fut, paraît-il, abasourdi par cette punition
+inattendue; jusqu'au dernier moment il crut qu'on le gracierait;
+quand on le conduisit devant le front du bataillon, il se mit à
+crier au secours. Comme la place et les couchettes manquaient dans
+notre salle, on l'envoya à l'infirmerie; j'appris que pendant huit
+jours entiers il ne dit pas un mot et qu'il demeura confus,
+très-triste... Quand son dos fut guéri, on l'emmena... Je n'entendis
+plus jamais parler de lui.
+
+En ce qui concerne les remèdes et le traitement des malades, ceux
+qui étaient légèrement indisposés n'observaient jamais les
+prescriptions des docteurs et ne prenaient point de médicaments,
+tandis qu'en général les malades exécutaient ponctuellement les
+ordonnances; ils prenaient leurs mixtures, leurs poudres; en un
+mot, ils aimaient à se soigner, mais ils préféraient les remèdes
+externes; les ventouses, les sangsues, les cataplasmes, les
+saignées, pour lesquelles le peuple nourrit une confiance si
+aveugle, étaient en grand honneur dans notre hôpital: on les
+endurait même avec plaisir. Un fait étrange m'intéressait fort:
+des gens qui supportaient sans se plaindre les horribles douleurs
+causées par les baguettes et les verges, se lamentaient,
+grimaçaient et gémissaient pour le moindre bobo, une ventouse
+qu'on leur appliquait. Je ne puis dire s'ils jouaient la comédie.
+Nous avions des ventouses d'une espèce particulière. Comme la
+machine avec laquelle on pratique des incisions instantanées dans
+la peau était gâtée, on devait se servir de la lancette. Pour une
+ventouse, il faut faire douze incisions, qui ne sont nullement
+douloureuses si l'on emploie une machine, car elle les pratique
+instantanément; avec la lancette, c'est une tout autre affaire,
+elle ne coupe que lentement et fait souffrir le patient; si l'on
+doit poser dix ventouses, cela fait cent vingt piqûres qui sont
+très-douloureuses. Je l'ai éprouvé moi-même; outre le mal, cela
+irritait et agaçait; mais la souffrance n'était pas si grande
+qu'on ne pût contenir ses gémissements. C'était risible de voir de
+solides gaillards se crisper et hurler. Ou aurait pu les comparer
+à certains hommes qui sont fermes et calmes quand il s'agit d'une
+affaire importante, mais qui, à la maison, deviennent capricieux
+et montrent de l'humeur pour un rien, parce qu'on ne sert pas leur
+dîner; ils récriminent et jurent: rien ne leur va, tout le monde
+les fâche, les offense;--en un mot, le bien-être les rend
+inquiets et taquins; de pareils caractères, assez communs dans le
+menu peuple, n'étaient que trop nombreux dans notre prison, à
+cause de la cohabitation forcée. Parfois, les détenus raillaient
+ou insultaient ces douillets, qui se taisaient aussitôt; on eût
+dit qu'ils n'attendaient que des injures pour se taire.
+Oustiantsef n'aimait pas ce genre de pose, et ne laissait jamais
+passer l'occasion de remettre à l'ordre un délinquant. Du reste,
+il aimait à réprimander: c'était un besoin engendré par la maladie
+et aussi par sa stupidité. Il vous regardait d'abord fixement et
+se mettait à vous faire une longue admonestation d'un ton calme et
+convaincu. On eût dit qu'il avait mission de veiller à l'ordre et
+à la moralité générale.
+
+--Il faut qu'il se mêle de tout, disaient les détenus en riant,
+car ils avaient pitié de lui et évitaient les querelles.
+
+--A-t-il assez bavardé? trois voitures ne seraient pas de trop
+pour charrier tout ce qu'il a dit.
+
+--Qu'as-tu à parler? on ne se met pas en frais pour un imbécile.
+Qu'a-t-il à crier pour un coup de lancette?
+
+--Qu'est-ce que ça peut bien te faire?
+
+--Non! camarades, interrompt un détenu; les ventouses, ce n'est
+rien; j'en ai goûté, mais le mal le plus ennuyeux, c'est quand on
+vous tire longtemps l'oreille, il n'y a pas à dire.
+
+Tous les détenus partent d'un éclat de rire.
+
+--Est-ce qu'on te les a tirées?
+
+--Parbleu! c'est connu.
+
+--Voilà pourquoi elles se tiennent droites comme des perches.
+
+Ce forçat, Chapkine, avait en effet de très-longues oreilles
+toutes droites. Ancien vagabond, encore jeune, intelligent et
+paisible, il parlait avec une bonne humeur cachée sous une
+apparence sérieuse, ce qui donnait beaucoup de comique à ses
+récits.
+
+--Comment pourrais-je savoir qu'on t'a tiré l'oreille, cerveau
+borné? recommençait Oustiantsef en s'adressant avec indignation à
+Chapkine. Chapkine ne prêtait aucune attention à l'aigre
+interpellation de son camarade.
+
+--Qui donc t'a tiré les oreilles? demanda quelqu'un.
+
+--Le maître de police, parbleu! pour cause de vagabondage,
+camarades. Nous étions arrivés à K... moi et un autre vagabond,
+Ephime. (Il n'avait pas de nom de famille, celui-là.) En route,
+nous nous étions refaits un peu dans le hameau de Tolmina; oui, il
+y a un hameau qui s'appelle comme ça: Tolmina. Nous arrivons dans
+la ville et nous regardons autour de nous, pour voir s'il n'y
+aurait pas un bon coup à faire, et puis filer ensuite. Vous savez,
+en plein champ on est libre comme l'air, tandis que ce n'est pas
+la même chose en ville. Nous entrons tout d'abord dans un cabaret:
+nous jetons un coup d'oeil en ouvrant la porte. Voilà un gaillard
+tout hâlé, avec des coudes troués à son habit allemand, qui
+s'approche de nous. On parle de choses et d'autres.--Permettez-moi,
+qu'il nous dit, de vous demander si vous avez un document[30].
+
+--Non! nous n'en avons pas.
+
+--Tiens, et nous non plus. J'ai encore avec moi deux camarades
+qui sont au service du général Coucou[31]. Nous avons un peu fait
+la vie, et pour le moment nous sommes sans le sou: oserai-je vous
+prier de bien vouloir commander un litre d'eau-de-vie?
+
+--Avec grand plaisir, que nous lui disons.--Nous buvons
+ensemble. Ils nous indiquent alors un endroit où l'on pourrait
+faire un bon coup. C'était dans une maison à l'extrémité de la
+ville, qui appartenait à un riche bourgeois. Il y avait là un tas
+de bonnes choses, aussi nous décidons de tenter l'affaire pendant
+la nuit. Dès que nous essayons de faire notre coup à nous cinq,
+voilà qu'on nous attrape et qu'on nous mène au poste, puis chez le
+maître de police.--Je les interrogerai moi-même, qu'il dit. Il
+sort avec sa pipe, on lui apporte une tasse de thé: c'était un
+solide gaillard, avec des favoris. En plus de nous cinq, il y
+avait encore là trois vagabonds qu'on venait d'amener. Vous savez,
+camarades, qu'il n'y a rien de plus comique qu'un vagabond, parce
+qu'il oublie tout ce qu'il fait; on lui taperait sur la tête avec
+un gourdin, qu'il répondrait tout de même qu'il ne sait rien,
+qu'il a tout oublié.--Le maître de police se tourne de mon côté
+et me demande carrément:--Qui es-tu? Je réponds ce que tous les
+autres disent:--Je ne me souviens de rien, Votre Haute Noblesse.
+
+--Attends, j'ai encore à causer avec toi: je connais ton museau.
+Et le voilà qui me regarde bien fixement. Je ne l'avais pourtant
+vu nulle part. Il demande au second: Qui es-tu?
+
+--File-d'ici, Votre Haute Noblesse!
+
+--On t'appelle File-d'ici?
+
+--On m'appelle comme ça, Votre Haute Noblesse.
+
+--Bien, tu es File-d'ici! et toi? fait-il au troisième.
+
+--Avec-lui, Votre Haute Noblesse!
+
+--Mais comment t'appelle-t-on?
+
+--Moi? je m'appelle «Avec-lui», Votre Haute Noblesse.
+
+--Qui t'a donné ce nom-là, canaille?
+
+--De braves gens, Votre Haute Noblesse! ce ne sont pas les braves
+gens qui manquent sur la terre, Votre Haute Noblesse le sait bien.
+
+--Mais qui sont ces braves gens?
+
+--Je l'ai un peu oublié, Votre Haute Noblesse, pardonnez-moi cela
+généreusement!
+
+--Ainsi tu les as tous oubliés, ces braves gens?
+
+--Tous oubliés, Votre Haute Noblesse.
+
+--Mais tu avais pourtant des parents, un père, une mère. Te
+souviens-tu d'eux?
+
+--Il faut croire que j'en ai eu, des parents, Votre Haute
+Noblesse, mais cela aussi, je l'ai un peu oublié... peut-être bien
+que j'en ai eu, Votre Haute Noblesse.
+
+--Mais où as-tu vécu jusqu'à présent?
+
+--Dans la forêt, Votre Haute Noblesse.
+
+--Toujours dans la forêt?
+
+--Toujours dans la forêt!
+
+--Et en hiver?
+
+--Je n'ai point vu d'hiver, Votre Haute Noblesse.
+
+--Allons! et toi, comment t'appelle-t-on?
+
+--Des Haches (Toporof), Votre Haute Noblesse.
+
+--Et toi?
+
+--Aiguise-sans-bâiller, Votre Haute Noblesse.
+
+--Et toi?
+
+--Affile-sans-peur, Votre Haute Noblesse.
+
+--Et tous, vous ne vous rappelez rien du tout?
+
+--Nous ne nous souvenons de rien du tout.
+
+Il reste debout à rire; les autres se mettent aussi à rire, rien
+qu'à le voir. Ça ne se passe pas toujours comme ça; quelquefois
+ils vous assènent des coups de poing à vous casser toutes les
+dents. Ils sont tous joliment forts et joliment gros, ces gens-là!
+«Conduisez-les à la maison de force, dit-il; je m'occuperai d'eux
+plus tard. Toi, reste!» qu'il me fait.--«Va-t'en là, assieds-toi!»
+Je regarde, je vois du papier, une plume, de l'encre. Je
+pense: Que veut-il encore faire?» Assieds-toi, qu'il me répète,
+prends la plume et écris!» Et le voilà qui m'empoigne l'oreille et
+qui me la tire. Je le regarde du même air que le diable regarde un
+pope: «Je ne sais pas écrire, Votre Haute Noblesse!»--«Écris!»
+
+«--Ayez pitié de moi, Votre Haute Noblesse!»--«Écris comme tu
+pourras, écris donc!» Et il me tire toujours l'oreille; il me la
+tire et me la tord. Oh! camarades, j'aurais mieux aimé recevoir
+trois cents verges, un mal d'enfer; mais non: «Écris!» et voilà
+tout.
+
+--Était-il devenu fou? quoi?...
+
+--Ma foi, non! Peu de temps avant, un secrétaire avait fait un
+coup à Tobolsk: il avait volé la caisse du gouvernement, et
+s'était enfui avec l'argent: il avait aussi de grandes oreilles.
+Alors, vous comprenez, on a fait savoir ça partout. Je répondais
+au signalement; voilà pourquoi il me tourmentait avec son «Écris!»
+Il voulait savoir si je savais écrire et comment j'écrivais.
+
+--Un vrai finaud! Et ça faisait mal?
+
+--Ne m'en parlez pas!
+
+Un éclat de rire unanime retentit.
+
+--Eh bien! tu as écrit?...
+
+--Qu'est-ce que j'aurais écrit? j'ai promené ma plume sur le
+papier, je l'ai tant promenée qu'il a cessé de me tourmenter. Il
+m'a allongé une douzaine de gifles, comme de juste, et puis m'a
+laissé aller... en prison, bien entendu.
+
+--Est-ce que tu sais vraiment écrire?
+
+--Oui, je savais écrire, comment donc? mais depuis qu'on a
+commencé à se servir de plumes, j'ai tout à fait oublié!...
+
+Grâce aux bavardages des forçats qui peuplaient l'hôpital, le
+temps s'écoulait. Mon Dieu! quel ennui! Les jours étaient longs,
+étouffants et monotones, tant ils se ressemblaient. Si seulement
+j'avais eu un livre! Et pourtant, j'allais souvent à l'infirmerie,
+surtout au commencement de mon exil, soit parce que j'étais
+malade, soit pour me reposer, pour sortir de la maison de force.
+La vie était pénible là-bas, encore plus pénible qu'à l'hôpital,
+surtout au point de vue moral. Toujours cette envie, cette
+hostilité querelleuse, ces chicanes continuelles qu'on nous
+cherchait, à nous autres gentilshommes, toujours ces visages
+menaçants, haineux! Ici, à l'ambulance, on vivait au moins sur un
+pied d'égalité, en camarades. Le moment le plus triste de toute la
+journée, c'était la soirée et le commencement de la nuit. On se
+couchait de bonne heure... Une veilleuse fumeuse scintille au fond
+de la salle, près de la porte, comme un point brillant. Dans notre
+coin, nous sommes dans une obscurité presque complète. L'air est
+infect et étouffant. Certains malades ne peuvent pas s'endormir,
+ils se lèvent et restent assis une heure entière sur leurs lits,
+la tête penchée, ils ont l'air de réfléchir à quelque chose. Je
+les regarde, je cherche à deviner ce qu'ils pensent, afin de tuer
+le temps. Et je me mets à songer, je rêve au passé, qui se
+présente en tableaux puissants et larges à mon imagination; je me
+rappelle des détails qu'en tout autre temps j'aurais oublié et qui
+ne m'auraient jamais fait une impression aussi profonde que
+maintenant. Et je rêve de l'avenir: Quand sortirai-je de la maison
+de force? où irai-je? que m'arrivera-t-il alors? reviendrai-je
+dans mon pays natal?... Je pense, je pense, et l'espérance renaît
+dans mon âme... Une autre fois, je me mets à compter: un, deux,
+trois, etc., afin de m'endormir en comptant. J'arrivais
+quelquefois jusqu'à trois mille, sans pouvoir m'assoupir.
+Quelqu'un se retourne sur son lit. Oustiantsef tousse, de sa toux
+de poitrinaire pourri, puis gémit faiblement, et balbutie chaque
+fois: «Mon Dieu, j'ai péché!» Qu'elle est effrayante à entendre,
+cette voix malade, défaillante et brisée, au milieu du calme
+général! Dans un coin, des malades qui ne dorment pas encore
+causent à voix basse, étendus sur leurs couchettes. L'un d'eux
+raconte son passé, des choses lointaines, enfuies; il parle de son
+vagabondage, de ses enfants, de sa femme, de ses anciennes
+habitudes. Et l'on devine à l'accent de cet homme que rien de tout
+cela ne reviendra plus, n'existera jamais pour lui, et que c'est
+un membre coupé, rejeté; un autre l'écoute. On perçoit un
+chuchotement très-faible, comme de l'eau qui murmure quelque part,
+là-bas, bien loin... Je me souviens qu'une fois, pendant une
+interminable nuit d'hiver, j'entendis un récit qui, au premier
+abord, me parut un songe balbutié dans un cauchemar, rêvé dans un
+trouble fiévreux, dans un délire...
+
+
+IV--LE MARI D'AKOULKA. (récit.)
+
+C'était tard dans la nuit, vers onze heures. Je dormais depuis
+quelque temps, je me réveillai en sursaut. La lueur terne et
+faible de la veilleuse éloignée éclairait à peine la salle...
+Presque tout le monde dormait, même Oustiantsef: dans le calme de
+la nuit, j'entendais sa respiration difficile et les glaires qui
+roulaient dans sa gorge à chaque aspiration. Dans l'antichambre
+retentirent les pas lourds et lointains de la patrouille qui
+s'approchait. Une crosse de fusil frappa sourdement le plancher.
+La salle s'ouvrit, et le caporal compta les malades en marchant
+avec précaution. Au bout d'une minute, il referma la porte, après
+y avoir placé un nouveau factionnaire; la patrouille s'éloigna, le
+silence régna de nouveau. Alors seulement je remarquai non loin de
+moi deux détenus qui ne dormaient pas et semblaient chuchoter
+quelque chose. Il arrive quelquefois que deux malades couchés côte
+à côte, et qui n'ont pas échangé une parole pendant des semaines,
+des mois entiers, entament une conversation à brûle-pourpoint, au
+milieu de la nuit, et que l'un d'eux étale son passé devant
+l'autre.
+
+Ils parlaient probablement depuis longtemps. Je n'entendis pas le
+commencement, et je ne pus pas tout saisir du premier coup, mais
+peu à peu je m'habituai à ce chuchotement et je compris tout. Je
+n'avais pas envie de dormir: que pouvais-je faire d'autre, sinon
+écouter? L'un d'eux racontait avec chaleur, à demi couché sur son
+lit, la tête levée et tendue vers son camarade. Il était
+visiblement échauffé et surexcité: il désirait parler. Son
+auditeur, assis d'un air sombre et indifférent sur sa couchette,
+les jambes à plat sur le matelas, marmottait de temps à autre
+quelques mots en réponse à son camarade, plus par convenance
+qu'autrement, et se bourrait à chaque instant le nez de tabac
+qu'il puisait dans une tabatière de corne: c'était le soldat
+Tchérévine, de la compagnie de discipline, un pédant morose,
+froid, raisonneur, un imbécile avec de l'amour-propre, tandis que
+le conteur Chichkof, âgé de trente ans environ, était un forçat
+civil, auquel jusqu'alors je n'avais guère fait attention; pendant
+tout mon temps de bagne je ne ressentis jamais le moindre intérêt
+pour lui, car c'était un homme vain et étourdi. Il se taisait
+quelquefois pendant des semaines, d'un air bourru et grossier;
+soudain il se mêlait d'une affaire quelconque, faisait des
+cancans, s'échauffait pour des futilités, racontait Dieu sait
+quoi, de caserne en caserne, calomniait, paraissait hors de lui.
+On le battait, alors il se taisait de nouveau. Comme il était
+poltron et lâche, on le traitait avec dédain. C'était un homme de
+petite taille, assez maigre, avec des yeux égarés ou bien
+stupidement réfléchis. Quand il racontait quelque chose, il
+s'échauffait, agitait les bras et tout à coup s'interrompait ou
+passait à un autre sujet, se perdait dans de nouveaux détails, et
+oubliait finalement de quoi il parlait. Il se querellait souvent;
+quand il injuriait son adversaire, Chichkof parlait d'un air
+sentimental et pleurait presque... Il ne jouait pas mal de la
+balalaïka, pour laquelle il avait un faible; il dansait même les
+jours de fête, et fort bien, quand d'autres l'y engageaient... (On
+pouvait très-vite le forcer à faire ce qu'on voulait... Non pas
+qu'il fût obéissant, mais il aimait à se faire des camarades et à
+leur complaire.)
+
+Pendant longtemps je ne pus comprendre ce que Chichkof racontait.
+Il me semblait qu'il abandonnait continuellement son sujet pour
+parler d'autre chose. Il avait peut-être remarqué que Tchérévine
+prêtait peu d'attention à son récit, mais je crois qu'il voulait
+ignorer cette indifférence pour ne pas s'en formaliser.
+
+--...Quand il allait au marché, continuait-il, tout le monde le
+saluait, l'honorait... un richard, quoi!
+
+--Tu dis qu'il avait un commerce?
+
+--Oui, un commerce! Notre classe marchande est très-pauvre: c'est
+la misère nue. Les femmes vont à la rivière, et apportent l'eau de
+très-loin, pour arroser leurs jardins; elles s'éreintent,
+s'éreintent, et pourtant, quand vient l'automne, elles n'ont même
+pas de quoi faire une soupe aux choux. Une ruine! Mais celui-là
+possédait un gros lopin de terre que ses ouvriers--il en avait
+trois--labouraient; et puis un rucher, dont il vendait le miel;
+il faisait le commerce du bétail, enfin on le tenait en honneur
+chez nous. Il était fort âgé et tout gris, ses soixante-dix ans
+étaient bien lourds pour ses vieux os. Quand il venait au marché
+dans sa pelisse de renard, tout le monde le saluait.--«Bonjour,
+petit père Ankoudim Trophimytch!»--Bonjour! qu'il répondait.
+«Comment te portes-tu?» Il ne méprisait personne.--«Vivez
+longtemps, Ankoudim Trophimytch!»--«Comment vont tes affaires?»
+--«Elles sont aussi bonnes que la suie est blanche. Et les
+vôtres, petit père?»--«Nous vivons pour nos péchés, nous
+fatiguons la terre.»--«Vivez longtemps, Ankoudim Trophimytch.»
+Il ne méprisait personne. Ses conseils étaient bons; chaque mot de
+lui valait un rouble. C'était un grand liseur, car il était
+savant; il ne faisait que lire des choses du bon Dieu. Il appelait
+sa vieille femme et lui disait: «Écoute, femme, saisis bien ce que
+je te dis.» Et le voilà qui lui explique. La vieille Maria
+Stépanovna n'était pas vieille, si vous voulez, c'était sa seconde
+femme; il l'avait épousée pour avoir des enfants, sa première
+femme ne lui en ayant point donné--il avait deux garçons encore
+jeunes, car le cadet Vacia était né quand son père touchait à
+soixante ans; Akoulka sa fille avait dix-huit ans, elle était
+l'aînée.
+
+--Ta femme, n'est-ce pas?
+
+--Attends un moment; Philka Marosof commence alors à faire du
+tapage. Il dit à Ankoudim: «Partageons, rends-moi mes quatre cents
+roubles; je ne suis pas ton homme de peine, je ne veux plus
+trafiquer avec toi et je ne veux pas épouser ton Akoulka. Je veux
+faire la fête. Maintenant que mes parents sont morts, je boirai
+tout mon argent, puis je me louerai, c'est-à-dire je m'engagerai
+comme soldat, et dans dix ans je reviendrai ici feld-maréchal!»
+Ankoudim lui rendit son argent, tout ce qu'il avait à lui, parce
+qu'autrefois, ils trafiquaient à capital commun avec le père de
+Philka,--«Tu es un homme perdu!» qu'il lui dit.--«Que je sois
+perdu ou non, vieille barbe grise, tu es le plus grand ladre que
+je connaisse. Tu veux faire fortune avec quatre kopeks, tu
+ramasses toutes les saletés imaginables pour t'en servir. Je veux
+cracher là-dessus. Tu amasses, tu enfouis, diable sait pourquoi.
+Moi, j'ai du caractère. Je ne prendrai tout de même pas ton
+Akoulka; j'ai déjà dormi avec elle...»
+
+--Comment oses-tu déshonorer un honnête père, une honnête fille?
+Quand as-tu dormi avec elle, lard de serpent, sang de chien que tu
+es? lui dit Ankoudim eu tremblant de colère. (C'est Philka qui l'a
+raconté plus tard.)
+
+--Non-seulement je n'épouserai pas ta fille, mais je ferai si
+bien que personne ne l'épousera, pas même Mikita Grigoritch, parce
+qu'elle est déshonorée. Nous avons fait la vie ensemble depuis
+l'automne dernier. Mais pour rien au monde je n'en voudrais. Non!
+donne-moi tout ce que tu voudras, je ne la prendrai pas!...
+
+Là-dessus, il fit une fière noce, ce gaillard. Ce n'était qu'un
+cri, qu'une plainte dans toute la ville. Il s'était procuré des
+compagnons, car il avait une masse d'argent, il ribota pendant
+trois mois, une noce à tout casser! il liquida tout. «Je veux voir
+la fin de cet argent, je vendrai la maison, je vendrai tout, et
+puis je m'engagerai ou bien je vagabonderai!» Il était ivre du
+matin au soir et se promenait dans une voiture à deux chevaux avec
+des grelots. C'étaient les filles qui l'aimaient! car il jouait
+bien du théorbe...
+
+--Alors, c'est vrai qu'il avait eu des affaires avec cette
+Akoulka?
+
+--Attends donc. Je venais d'enterrer mon père; ma mère cuisait
+des pains d'épice; on travaillait pour Ankoudim, ça nous donnait
+de quoi manger, mais on vivait joliment mal; nous avions du
+terrain derrière la forêt, on y semait du blé; mais quand mon père
+fut mort, je fis la noce. Je forçais ma mère à me donner de
+l'argent en la rossant moi aussi...
+
+--Tu avais tort de la battre. C'est un grand péché!
+
+--J'étais quelquefois ivre toute la sainte journée. Nous avions
+une maison couci couça toute pourrie si tu veux, mais elle nous
+appartenait. Nous crevions la faim; il y avait des semaines
+entières où nous mâchions des chiffons... Ma mère m'agonisait de
+sottises, mais ça m'était bien égal... Je ne quittais pas Philka
+Marosof, nous étions ensemble nuit et jour. «Joue-moi de la
+guitare, me disait-il, et moi je resterai couché; je te jetterai
+de l'argent parce que je suis l'homme le plus riche du monde!» Il
+ne savait qu'inventer. Seulement il ne prenait rien de ce qui
+avait été volé. «Je ne suis pas un voleur, je suis un honnête
+homme!»--«Allons barbouiller de goudron[32] la porte d'Akoulka,
+parce que je ne veux pas qu'elle épouse Mikita Grigoritch! J'y
+tiens plus que jamais.» Il y avait déjà longtemps que le vieillard
+voulait donner sa fille à Mikita Grigoritch: c'était un homme d'un
+certain âge qui trafiquait aussi et qui portait des lunettes.
+Quand il entendit parler de la mauvaise conduite d'Akoulka, il dit
+au vieux: «--Ce sera une grande honte pour moi, Ankoudim
+Trophimytch; au reste je ne veux pas me marier, maintenant j'ai
+passé l'âge.» Alors, nous barbouillâmes la porte d'Akoulka avec du
+goudron. On la rossa à la maison pour cela, jusqu'à la tuer. Sa
+mère, Maria Stépanovna, criait: «J'en mourrai!»--tandis que le
+vieux disait: «Si nous étions au temps des patriarches, je
+l'aurais hachée sur un bûcher; mais maintenant tout est pourriture
+et corruption ici-bas.» Les voisins entendaient quelquefois hurler
+Akoulka d'un bout de la rue à l'autre. On la fouettait du matin au
+soir. Et Philka criait sur le marché à tout le monde:--Une
+fameuse fille que la Akoulka, pour bien boire ensemble. Je leur ai
+tapé sur le museau, aux autres, ils se souviendront de moi. Un
+jour, je rencontre Akoulka qui allait chercher de l'eau dans des
+seaux, je lui crie: «Bonjour, Akoulina Koudimovna! un effet de
+votre bonté! dis-moi avec qui tu vis et où tu prends de l'argent
+pour être si brave!» Je ne lui dis rien d'autre; elle me regarda
+avec ses grands yeux; elle était maigre comme une bûche. Elle
+n'avait fait que me regarder; sa mère, qui croyait qu'elle
+plaisantait avec moi, lui cria du seuil de sa porte: «Qu'as-tu à
+causer avec lui, éhontée!» Et ce jour-là on recommença de nouveau
+à la battre. On la rossait quelquefois une heure entière. «Je la
+fouette, disait-elle, parce qu'elle n'est plus ma fille.»
+
+--Elle était donc débauchée!
+
+--Écoute donc ce que je te raconte, petit oncle! Nous ne faisions
+que nous enivrer avec Philka; un jour que j'étais couché, ma mère
+arrive et me dit: «--Pourquoi restes-tu couché? canaille, brigand
+que tu es!» Elle m'injuria tout d'abord, puis elle me dit: «--
+Épouse Akoulka. Ils seront contents de te la donner en mariage, et
+ils lui feront une dot de trois cents roubles.» Moi, je lui
+réponds: «Mais maintenant tout le monde sait qu'elle est
+déshonorée.»--«Imbécile! tout cela disparaît sous la couronne de
+mariage; tu n'en vivras que mieux, si elle tremble devant toi
+toute sa vie. Nous serions à l'aise avec leur argent; j'ai déjà
+parlé de ce mariage à Maria Stépanovna: nous sommes d'accord.»
+Moi, je lui dis: «--Donnez-moi vingt roubles tout de suite, et je
+l'épouse.» Ne le crois pas, si tu veux, mais jusqu'au jour de mon
+mariage j'ai été ivre. Et puis Philka Marosof ne faisait que me
+menacer. «Je te casserai les côtes, espèce de fiancé d'Akoulka; si
+je veux, je dormirai toutes les nuits avec ta femme.--Tu mens,
+chien que tu es!» Il me fit honte devant tout le monde dans la
+rue. Je cours à la maison! Je ne veux plus me marier, si l'on ne
+me donne pas cinquante roubles tout de suite.
+
+--Et on te l'a donnée en mariage?
+
+--À moi? pourquoi pas? Nous n'étions pas des gens déshonorés. Mon
+père avait été ruiné par un incendie, un peu avant sa mort; il
+avait même été plus riche qu'Ankoudim Trophimytch. «Des gens sans
+chemise comme vous devraient être trop heureux d'épouser ma
+fille!» que le vieil Ankoudim me dit.--«Et votre porte, n'a-t-elle
+pas été assez barbouillée de goudron?» lui répondis-je.--
+«Qu'est-ce que tu me racontes? Prouve-moi qu'elle est
+déshonorée... Tiens, si tu veux, voilà la porte, tu peux t'en
+aller. Seulement, rends-moi l'argent que je t'ai donné!» Nous
+décidâmes alors avec Philka Marosof d'envoyer Mitri Bykof au père
+Ankoudim pour lui dire que je lui ferais honte devant tout le
+monde. Jusqu'au jour de mon mariage, je ne dessoûlai pas. Ce n'est
+qu'à l'église que je me dégrisai. Quand on nous amena de l'église,
+on nous fit asseoir, et Mitrophane Stépanytch, son oncle à elle,
+dit: «Quoique l'affaire ne soit pas honnête, elle est pourtant
+faite et finie.» Le vieil Ankoudim était assis, il pleurait; les
+larmes coulaient dans sa barbe grise. Moi, camarade, voilà ce que
+j'avais fait: j'avais mis un fouet dans ma poche, avant d'aller à
+l'église, et j'étais résolu à m'en servir à coeur joie, afin qu'on
+sût par quelle abominable tromperie elle se mariait et que tout le
+monde vît bien si j'étais un imbécile...
+
+--C'est ça, et puis tu voulais qu'elle comprit ce qui
+l'attendait...
+
+--Tais-toi, oncle! chez nous, tout de suite après la cérémonie du
+mariage, on mène les époux dans une chambre à part, tandis que les
+autres restent à boire en les attendant. On nous laisse seuls avec
+Akoulka: elle était pâle, sans couleurs aux joues, tout effrayée.
+Ses cheveux étaient aussi fins, aussi clairs que du lin,--ses
+yeux très-grands. Presque toujours elle se taisait; on ne
+l'entendait jamais, on aurait pu croire qu'elle était muette;
+très-singulière, cette Akoulka. Tu peux te figurer la chose; mon
+fouet était prêt, sur le lit.--Eh bien! elle était innocente, et
+je n'avais rien, mais rien à lui reprocher!
+
+--Pas possible!
+
+--Vrai! honnête comme une fille d'une honnête maison. Et
+pourquoi, frère, pourquoi avait-elle enduré cette torture?
+Pourquoi Philka Marosof l'avait-il diffamée?
+
+--Oui, pourquoi?
+
+--Alors je suis descendu du lit et je me suis mis à genoux devant
+elle, en joignant les mains:--Petite mère, Akoulina Koudimovna!
+que je lui dis, pardonne-moi d'avoir été assez sot pour croire
+toutes ces calomnies. Pardonne-moi, je suis une canaille!--Elle
+était assise sur le lit à me regarder; elle me posa les deux mains
+sur les épaules, et se mit à rire, et pourtant les larmes lui
+coulaient le long des joues: elle sanglotait et riait en même
+temps... Je sortis alors et je dis à tous les gens de la noce:
+«Gare à Philka Marosof, si je le rencontre, il ne sera bientôt
+plus de ce monde.» Les vieux ne savaient trop que dire dans leur
+joie; la mère d'Akoulka était prête à se jeter aux pieds de sa
+fille et sanglotait. Alors le vieux dit: «--Si nous avions su et
+connu tout cela, notre fille bien-aimée, nous ne t'aurions pas
+donné un pareil mari,»--Il t'aurait fallu voir comme nous étions
+habillés le premier dimanche après notre mariage, quand nous
+sortîmes de l'église; moi, en cafetan de drap fin, en bonnet de
+fourrure avec des braies de peluche; elle, en pelisse de lièvre
+toute neuve, la tête couverte d'un mouchoir de soie; nous nous
+valions l'un l'autre. Tout le monde nous admirait. Je n'étais pas
+mal, Akoulinouchka non plus; on ne doit pas se vanter, mais il ne
+faut pas non plus se dénigrer: quoi! on n'en fait pas à la
+douzaine, des gens comme nous...
+
+--Bien sûr.
+
+--Allons, écoute! le lendemain de mon mariage, je me suis enfui
+loin de mes hôtes, quoique ivre, et je courais dans la rue en
+criant: «Qu'il vienne ici, ce chenapan de Philka Marosof, qu'il
+vienne seulement, la canaille!» Je hurlais cela sur le marché. Il
+faut dire que j'étais ivre-mort; on me rattrapa pourtant près de
+chez les Vlassof: on eut besoin de trois hommes pour me ramener de
+force au logis. Tout le monde parlait de cela en ville. Les filles
+se disaient en se rencontrant au marché: «--Eh bien, vous savez
+la nouvelle, Akoulka était vierge.» Peu de temps après, je
+rencontre Philka Marosof qui me dit en public, devant des
+étrangers: «--Vends ta femme, tu auras de quoi boire. Tiens, le
+soldat Jachka ne s'est marié que pour cela; il n'a pas même dormi
+une fois avec sa femme, mais au moins il a eu de quoi se soûler
+pendant trois ans.» Je lui réponds: «--Canaille!»--«Imbécile,
+qu'il me fait. Tu t'es marié quand tu n'avais pas ton bon sens.
+Pouvais-tu seulement comprendre quelque chose à cela?» J'arrive à
+la maison et je leur crie: «Vous m'avez marié quand j'étais ivre.»
+La mère d'Akoulka voulut alors s'accrocher à moi, mais je lui dis:
+«Petite mère, tu ne comprends que les affaires d'argent. Amène-moi
+Akoulka!» C'est alors que je commençai à la battre. Je la battis,
+camarade, je la battis deux heures entières, jusqu'à ce que je
+roulasse moi-même par terre; de trois semaines, elle ne put
+quitter le lit.
+
+--C'est sûr! remarqua Tchérévine avec flegme,--si on ne les bat
+pas, elles... L'as-tu trouvée avec son amant?
+
+--Non, à vrai dire, je ne l'ai jamais pincée, fit Chichkof après
+un silence, en parlant avec effort.--Mais j'étais offensé,
+très-offensé, parce que tout le monde se moquait de moi. La cause de
+tout, c'était Philka.--«Ta femme est faite pour que les autres
+la regardent.» Un jour, il nous invita chez lui, et le voilà qui
+commence: «--Regardez un peu quelle bonne femme il a: elle est
+tendre, noble, bien élevée, affectueuse, bienveillante pour tout
+le monde. Aurais-tu oublié par hasard, mon gars, que nous avons
+barbouillé ensemble leur porte de goudron?» J'étais soûl à ce
+moment: il m'empoigna alors par les cheveux, si fort qu'il
+m'allongea à terre du premier coup, «Allons! danse, mari
+d'Akoulka, je te tiendrai par les cheveux, et toi, tu danseras
+pour me divertir!»--«Canaille!» que je lui fais. «--Je viendrai
+en joyeuse compagnie chez toi et je fouetterai ta femme Akoulka
+sous tes yeux, autant que cela me fera plaisir.» Le croiras-tu?
+pendant tout un mois, je n'osais pas sortir de la maison, tant
+j'avais peur qu'il n'arrivât chez nous et qu'il ne fit un scandale
+à ma femme. Aussi, ce que je la battis pour cela!...
+
+--À quoi bon la battre? On peut lier les mains d'une femme, mais
+pas sa langue. Il ne faut pas non plus trop les rosser. Bats-la
+d'abord, puis fais-lui une morale, et caresse-la ensuite. Une
+femme est faite pour ça.
+
+Chichkof resta quelques instants silencieux.
+
+--J'étais très-offensé, continua-t-il,--je repris ma vieille
+habitude, je la battais du matin au soir pour un rien, parce
+qu'elle ne s'était pas levée comme je l'entendais, parce qu'elle
+ne marchait pas comme il faut! Si je ne la rossais pas, je
+m'ennuyais. Elle restait quelquefois assise près de la fenêtre à
+pleurer silencieusement... cela me faisait mal quelquefois de la
+voir pleurer, mais je la battais tout de même... Sa mère
+m'injuriait quelquefois à cause de cela.--«Tu es un coquin, un
+gibier de bagne!»--«Ne me dis pas un mot, ou je t'assomme! vous
+me l'avez fait épouser quand j'étais ivre; vous m'avez trompé.» Le
+vieil Ankoudim voulut d'abord s'en mêler; il me dit un jour: «--
+Fais attention, tu n'es pas un tel prodige qu'on ne puisse te
+mettre à la raison!» Mais il n'en mena pas large. Maria Stépanovna
+était devenue très-douce; une fois, elle vint vers moi tout en
+larmes et me dit: «--J'ai le coeur tout angoissé, Ivan
+Sémionytch, ce que je te demanderai n'a guère d'importance pour
+toi, mais j'y tiens beaucoup; laisse-la partir, te quitter, petit
+père.» Et la voilà qui se prosterne. «Apaise-toi! pardonne-lui!
+Les méchantes gens la calomnient; tu sais bien qu'elle était
+honnête quand tu l'as épousée.» Elle se prosterna encore une fois
+et pleura. Moi, je fis le crâne: «Je ne veux rien entendre, que je
+lui dis; ce que j'aurai envie de vous faire, je vous le ferai
+parce que je suis hors de moi; quant à Philka Marosof, c'est mon
+meilleur et mon plus cher ami...»
+
+--Vous avez recommencé à riboter ensemble?...
+
+--Parbleu! Plus moyen de l'approcher: il se tuait à force de
+boire. Il avait bu tout ce qu'il possédait, et s'était engagé
+comme soldat, remplaçant d'un bourgeois de la ville. Chez nous,
+quand un gars se décide à en remplacer un autre, il est le maître
+de la maison et de tout le monde, jusqu'au moment où il est
+appelé. Il reçoit la somme convenue le jour de son départ, mais en
+attendant il vit dans la maison de son patron, quelquefois six
+mois entiers: il n'y a pas d'horreur que ces gaillards-là ne
+commettent. C'est vraiment à emporter les images saintes loin de
+la maison. Du moment qu'il consent à remplacer le fils de la
+maison, il se considère comme un bienfaiteur et estime que l'on
+doit avoir du respect pour lui; sans quoi il se dédit. Aussi
+Philka Marosof faisait-il les cent coups chez ce bourgeois, il
+dormait avec la fille, empoignait le maître de la maison par la
+barbe après dîner; enfin, il faisait tout ce qui lui passait par
+la tête. On devait lui chauffer le bain (de vapeur) tous les
+jours, et encore fallait-il qu'on augmentât la vapeur avec de
+l'eau-de-vie et que les femmes le menassent au bain en le
+soutenant par-dessous les bras[33]. Quand il revenait chez le
+bourgeois après avoir fait la noce, il s'arrêtait au beau milieu
+la rue et beuglait: «--Je ne veux pas entrer par la porte, mettez
+bas la palissade!» Si bien qu'on devait abattre la barrière, tout
+à côté de la porte, rien que pour le laisser passer. Cela finit
+pourtant, le jour où on l'emmena au régiment; ce jour-là, on le
+dégrisa. Dans toute la rue, la foule se pressait: «On emmène
+Philka Marosof!» Lui, il saluait de tous côtés, à droite, à
+gauche. En ce moment Akoulka revenait du jardin potager. Dès que
+Philka l'aperçut, il lui cria: «--Arrête!» il sauta à bas de la
+télègue et se prosterna devant elle.--«Mon âme, ma petite
+fraise, je t'ai aimée deux ans, maintenant on m'emmène au régiment
+avec de la musique. Pardonne-moi, fille honnête d'un père honnête,
+parce que je suis une canaille, coupable de tout ton malheur.» Et
+le voilà qui se prosterne une seconde fois devant elle. Tout
+d'abord, Akoulka s'était effrayée, mais elle lui fit un grand
+salut qui la plia en deux: «Pardonne-moi aussi, bon garçon, mais
+je ne suis nullement fâchée contre toi!» Je rentre à la maison sur
+ses talons.--«Que lui as-tu dit? viande de chien que tu es!»
+Crois-le, ne le crois pas, comme tu voudras, elle me répondit en
+me regardant franchement:
+
+«--Je l'aime mieux que tout au monde.»
+
+--Tiens!...
+
+--Ce jour-là, je ne soufflai pas mot. Seulement, vers le soir, je
+lui dis: «--Akoulka! je te tuerai maintenant.» Je ne fermai pas
+l'oeil de toute la nuit, j'allai boire du kvas dans l'antichambre;
+quand le jour se leva, je rentrai dans la maison.--«Akoulka,
+prépare-toi à venir aux champs.» Déjà auparavant je me proposais
+d'y aller; ma femme le savait.--«Tu as raison, me dit-elle,
+c'est le moment de la moisson; on m'a dit que depuis deux jours
+l'ouvrier est malade et ne fait rien.» J'attelai la télègue sans
+dire un mot. En sortant de la ville, on trouve une forêt qui a
+quinze verstes de long et au bout de laquelle était situé notre
+champ. Quand nous eûmes fait trois verstes sous bois, j'arrêtai le
+cheval.--«Allons, lève-toi, Akoulka, ta fin est arrivée.» Elle
+me regarde tout effrayée, se lève silencieuse. «Tu m'as assez
+tourmenté, que je lui dis, fais ta prière!» Je l'empoignai par les
+cheveux--elle avait des tresses longues, épaisses; je les
+enroule autour de mon bras, je la maintiens entre mes genoux, je
+sors mon couteau, je lui renverse la tête en arrière, et je lui
+fends la gorge... Elle crie, le sang jaillit; moi, alors, je jette
+mon couteau, je l'étreins dans mes bras, je l'étends à terre et je
+l'embrasse en hurlant de toutes mes forces. Je hurle, elle crie,
+palpite, se débat; le sang--son sang--me saute à la figure,
+jaillit sur mes mains, toujours plus fort.
+
+Je pris peur alors, je la laissai, je laissai mon cheval, et je me
+mis à courir, à courir jusqu'à la maison; j'y entrai par derrière
+et me cachai dans la vieille baraque du bain, toute déjetée et
+hors de service: je me couchai sous la banquette et j'y restai
+caché jusqu'à la nuit noire.
+
+--Et Akoulka?
+
+--Elle se releva pour retourner aussi à la maison. On la retrouva
+plus tard à cent pas de l'endroit.
+
+--Tu ne l'avais pas achevée, alors?
+
+--...Non!--Chichkof s'arrêta un instant.
+
+--Oui, fit Tchérévine, il y a une veine... si on ne la coupe pas
+du premier coup, l'homme se débattra, le sang aura beau couler, eh
+bien! il ne mourra pas.
+
+--Elle est morte tout de même. On la trouva le soir, déjà froide.
+On avertit qui de droit et l'on se mit à ma recherche. On me
+trouva pendant la nuit dans ce vieux bain... Et voilà, je suis ici
+depuis quatre ans déjà, ajouta-t-il après un silence.
+
+--Oui, si on ne les bat pas, on n'arrive à rien, remarqua
+sentencieusement Tchérévine, en sortant de nouveau sa tabatière.
+Il prisa longuement, avec des pauses.
+
+--Pourtant, mon garçon, tu as agi très-bêtement. Moi aussi, j'ai
+surpris ma femme avec un amant. Je la fis venir dans le hangar, je
+pliai alors un licol en deux et je lui dis: «À qui as-tu juré
+d'être fidèle? À qui as-tu juré à l'église, hein?» Je l'ai rossée,
+rossée, avec mon licol, tellement rossée et rossée, pendant une
+heure et demie, qu'à la fin, éreintée, elle me cria: «Je te
+laverai les pieds et je boirai cette eau!» On l'appelait Avdotia.
+
+
+V--LA SAISON D'ÉTÉ.
+
+Avril a déjà commencé; la semaine sainte n'est pas loin. On se met
+aux travaux d'été. Le soleil devient de jour en jour plus chaud et
+plus éclatant; l'air fleure le printemps et agit sur l'organisme
+nerveux. Le forçat enchaîné est troublé, lui aussi, par l'approche
+des beaux jours; ils engendrent en lui des désirs, des
+aspirations, une tristesse nostalgique. On regrette plus ardemment
+sa liberté, je crois, par une journée ensoleillée, que pendant les
+jours pluvieux et mélancoliques de l'automne et de l'hiver. C'est
+un fait à remarquer chez tous les forçats: s'ils éprouvent quelque
+joie d'un beau jour bien clair, ils deviennent en revanche plus
+impatients, plus irritables. J'ai observé qu'au printemps les
+querelles étaient plus fréquentes dans notre maison de force. Le
+tapage, les cris empiraient, les rixes se multipliaient; durant
+les heures du travail, on surprenait parfois un regard méditatif,
+obstinément perdu dans le lointain bleuâtre, quelque part, là-bas,
+de l'autre côté de l'Irtych, où commençait la plaine
+incommensurable, fuyant à des centaines de verstes, la libre
+steppe kirghize; on entendait de longs soupirs, exhalés du fond de
+la poitrine, comme si cet air lointain et libre eût engagé les
+forçats à respirer, comme s'il eût soulagé leur âme prisonnière et
+écrasée.--Ah! fait enfin le condamné, et brusquement, comme pour
+secouer ces rêveries, il empoigne furieusement sa bêche ou ramasse
+les briques qu'il doit porter d'un endroit à un autre. Au bout
+d'un instant il a oublié cette sensation fugitive et se remet à
+rire ou à injurier, suivant son humeur; il s'attaque à la tâche
+imposée, avec une ardeur inaccoutumée, il travaille de toutes ses
+forces, comme s'il désirait étouffer par la fatigue une douleur
+qui l'étrangle. Ce sont des gens vigoureux, tous dans la fleur de
+l'âge, en pleine possession de leurs forces... Comme les fers sont
+lourds pendant cette saison! Je ne fais pas de sentimentalisme et
+je certifie l'exactitude de mon observation. Pendant la saison
+chaude, sous un soleil de feu, quand on sent dans toute son âme,
+dans tout son être, la nature qui renaît autour de vous avec une
+force inexprimable, on a plus de peine à supporter la prison, la
+surveillance de l'escorte, la tyrannie d'une volonté étrangère.
+
+En outre, c'est au printemps, avec le chant de la première
+alouette, que le vagabondage commence dans toute la Sibérie, dans
+toute la Russie: les créatures de Dieu s'évadent des prisons et se
+sauvent dans les forêts. Après la fosse étouffante, les barques,
+les fers, les verges, ils vagabondent où bon leur semble, à
+l'aventure, où la vie leur semble plus agréable et plus facile;
+ils boivent et mangent ce qu'ils trouvent, au petit bonheur, et
+s'endorment tranquilles la nuit dans la forêt ou dans un champ,
+sans souci, sans l'angoisse de la prison, comme des oiseaux du bon
+Dieu, disant bonne nuit aux seules étoiles du ciel, sous l'oeil de
+Dieu. Tout n'est pas rosé: on souffre quelquefois la faim et la
+fatigue «au service du général Coucou». Souvent ces vagabonds
+n'ont pas un morceau de pain à se mettre sous la dent pendant des
+journées entières; il faut se cacher de tout le monde, se terrer
+comme des marmottes, il faut voler, piller et quelquefois même
+assassiner. «Le déporté est un enfant, il se jette sur tout ce
+qu'il voit», dit-on des exilés en Sibérie. Cet adage peut être
+appliqué dans toute sa force et avec plus de justesse encore aux
+vagabonds. Ce sont presque tous des bandits et des voleurs, par
+nécessité plus que par vocation. Les vagabonds endurcis sont
+nombreux; il y a des forçats qui s'enfuient après avoir purgé leur
+condamnation, alors qu'ils sont déjà colons. Ils devraient être
+heureux de leur nouvelle condition, d'avoir leur pain quotidien
+assuré. Eh bien! non, quelque chose les soulève et les entraîne.
+Cette vie dans les forêts, misérable et terrible, mais libre,
+aventureuse, a pour ceux qui l'ont éprouvée un charme séduisant,
+mystérieux;--parmi ces fuyards, on s'étonne de voir des gens
+rangés, tranquilles, qui promettaient de devenir des hommes posés,
+de bons agriculteurs. Un forçat se mariera, aura des enfants,
+vivra pendant cinq ans au même endroit, et tout à coup, un beau
+matin, il disparaîtra, abandonnant femme et enfants, à la
+stupéfaction de sa famille et de l'arrondissement tout entier. On
+me montra un jour au bagne un de ces déserteurs du foyer
+domestique. Il n'avait commis aucun crime, ou du moins on n'avait
+aucun soupçon sur son compte, mais il avait déserté, déserté toute
+sa vie. Il avait été à la frontière méridionale de l'Empire, de
+l'autre côté du Danube, dans la steppe kirghize, dans la Sibérie
+orientale, au Caucase--en un mot, partout. Qui sait? dans
+d'autres conditions, cet homme eût été peut-être un Robinson
+Crusoë, avec sa passion pour les voyages. Je tiens ces détails
+d'autres forçats, car il n'aimait pas à parler et n'ouvrait la
+bouche qu'en cas d'absolue nécessité. C'était un tout petit paysan
+d'une cinquantaine d'années, très-paisible, au visage tranquille
+et même hébété, d'un calme qui ressemblait à l'idiotisme. Il se
+plaisait à demeurer assis au soleil et marmottait entre les dents
+une chanson quelconque, mais si doucement qu'à cinq pas on
+n'entendait plus rien. Ses traits étaient pour ainsi dire
+pétrifiés; il mangeait peu, surtout du pain noir; jamais il
+n'achetait ni pain blanc ni eau-de-vie; je crois même qu'il
+n'avait jamais eu d'argent, et qu'il n'aurait pas su le compter.
+Il était indifférent à tout. Il nourrissait quelquefois les chiens
+de la maison de force de sa propre main, ce que personne ne
+faisait jamais. (En général le Russe n'aime pas nourrir les
+chiens.) On disait qu'il avait été marié, deux fois même, qu'il
+avait quelque part des enfants... Pourquoi l'avait-on envoyé au
+bagne, je n'en sais rien. Les nôtres croyaient toujours qu'il
+s'évaderait, mais soit que son heure ne fût pas venue, soit
+qu'elle fût passée, il subissait sa peine tranquillement. Il
+n'avait aucunes relations avec l'étrange milieu dans lequel il
+vivait; il était trop concentré en lui-même pour cela. Il n'eût
+pas fallu se fier à ce calme apparent; et pourtant qu'aurait-il
+gagné en s'évadant?
+
+Si l'on compare la vie vagabonde dans les forêts à celle de la
+maison de force, c'est une félicité paradisiaque. La destinée du
+vagabond est malheureuse, mais libre du moins. Voilà pourquoi tout
+prisonnier, en quelque endroit de la Russie qu'il se trouve,
+devient inquiet avec les premiers rayons souriants du printemps.
+Tous n'ont pas l'intention de fuir; par crainte des obstacles et
+du châtiment possible, il n'y a guère qu'un prisonnier sur cent
+qui s'y décide, mais les quatre-vingt-dix-neuf autres ne font que
+rêver où et comment ils pourraient s'enfuir. Avec ce désir, l'idée
+seule d'une chance quelconque les soulage; ils se rappellent une
+ancienne évasion. Je ne parle que des forçats déjà condamnés, car
+ceux qui n'ont pas encore subi leur peine se décident beaucoup
+plus facilement. Les condamnés ne s'évadent qu'au commencement de
+leur réclusion. Une fois qu'ils ont passé deux ou trois ans au
+bagne, ils en tiennent compte, et conviennent qu'il vaut mieux
+finir légalement son temps et devenir colon, plutôt que de risquer
+sa perte en cas d'échec, et un échec est toujours possible. Il n'y
+a guère qu'un forçat sur dix qui réussisse à _changer son sort_.
+Ceux-là sont presque toujours les condamnés à une réclusion
+indéfinie. Quinze, vingt ans semblent une éternité. Enfin, la
+marque est un grand obstacle aux évasions. _Changer son sort_ est
+un terme technique. Si l'on surprend un forçat en flagrant délit
+d'évasion, il répondra à l'interrogatoire qu'on lui fait subir
+qu'il voulait «changer son sort». Cette expression quelque peu
+littéraire dépeint parfaitement l'acte qu'elle désigne. Aucun
+évadé n'espère devenir tout à fait libre, car il sait que c'est
+presque l'impossible, mais il veut qu'on l'envoie dans un autre
+établissement, qu'on lui fasse coloniser le pays, qu'on le juge à
+nouveau pour un crime commis pendant son vagabondage--en un mot,
+qu'on l'envoie n'importe où, pourvu que ce ne soit pas la maison
+de force où il a déjà été enfermé, et qui lui est devenue
+intolérable. Tous ces fuyards, s'ils ne trouvent pas pendant l'été
+un gîte inespéré où ils puissent passer l'hiver, s'ils ne
+rencontrent personne qui ait un intérêt quelconque à les cacher,
+si enfin ils ne se procurent pas, par un assassinat quelquefois,
+un passe-port qui leur permette de vivre partout sans inquiétude,
+tous ces fuyards apparaissent en foule pendant l'automne dans les
+villes et dans les maisons de force; ils avouent leur état de
+vagabondage et passent l'hiver dans les prisons, avec la secrète
+espérance de fuir l'été suivant.
+
+Sur moi aussi, le printemps exerça son influence. Je me souviens
+de l'avidité avec laquelle je regardais l'horizon par les fentes
+de la palissade; je restais longtemps, la tête collée contre les
+pieux, à contempler avec opiniâtreté et sans pouvoir m'en
+rassasier l'herbe qui verdissait dans le fossé de l'enceinte, le
+bleu du ciel lointain qui s'épaississait toujours plus. Mon
+angoisse et ma tristesse s'aggravaient de jour en jour, la maison
+de force me devenait odieuse. La haine que ma qualité de
+gentilhomme inspirait aux forçats pendant ces premières années,
+empoisonnait ma vie tout entière. Je demandais souvent à aller à
+l'hôpital sans nécessité, simplement pour ne plus être à la maison
+de force, pour m'affranchir de cette haine obstinée, implacable.
+«Vous autres nobles, vous êtes des becs de fer, vous nous avez
+déchirés à coups de bec quand nous étions serfs», nous disaient
+les forçats. Combien j'enviais les gens du bas peuple qui
+arrivaient au bagne! Ceux-là, du premier coup, devenaient les
+camarades de tout le monde. Ainsi le printemps, le fantôme de
+liberté entrevue, la joie de toute la nature, se traduisaient en
+moi par un redoublement de tristesse et d'irritation nerveuse.
+Vers la sixième semaine du grand carême, je dus faire mes
+dévotions, car les forçats étaient divisés par le sous-officier en
+sept sections--juste le nombre de semaines du carême--qui
+devaient faire leurs dévotions à tour de rôle. Chaque section se
+composait de trente hommes environ. Cette semaine fut pour moi un
+soulagement; nous allions deux et trois fois par jour à l'église,
+qui se trouvait non loin du bagne. Depuis longtemps je n'avais pas
+été à l'église. L'office de carême, que je connaissais très-bien
+depuis ma tendre enfance, pour l'avoir entendu à la maison
+paternelle, les prières solennelles, les prosternations--tout
+cela remuait en moi un passé lointain, très-lointain, réveillait
+mes plus anciennes impressions; j'étais très-heureux, je m'en
+souviens, quand le matin nous nous rendions à la maison de Dieu,
+en marchant sur la terre gelée pendant la nuit, accompagnés d'une
+escorte de soldats aux fusils chargés; cette escorte n'entrait pas
+à l'église. Une fois à l'intérieur, nous nous massions près de la
+porte, si bien que nous n'entendions guère que la voix profonde du
+diacre; de temps à autre nous apercevions une chasuble noire ou le
+crâne nu du prêtre. Je me souvenais comment, étant enfant, je
+regardais le menu peuple qui se pressait à la porte en masse
+compacte, et qui reculait servilement devant une grosse épaulette,
+un seigneur ventru, une dame somptueusement habillée, mais très-dévote,
+pressée de gagner le premier rang et prête à se quereller
+pour avoir l'honneur d'occuper les premières places. C'était là, à
+cette entrée de l'église, me semblait-il alors, que l'on priait
+avec ferveur, avec humilité, en se prosternant jusqu'à terre, avec
+la pleine conscience de son abaissement. Et maintenant j'étais à
+la place de ce menu peuple, non, pas même à sa place, car nous
+étions enchaînés et avilis; on s'écartait de nous, on nous
+craignait, et on nous faisait l'aumône; je me souviens que je
+trouvais là une sensation raffinée, un plaisir étrange. «Qu'il en
+soit ainsi!» pensais-je. Les forçats priaient avec ardeur; ils
+apportaient tous leur pauvre kopek pour un petit cierge ou pour la
+collecte en faveur de l'église, «Et moi aussi je suis un homme»,
+se disaient-ils peut-être en déposant leur offrande: «devant Dieu
+tous sont égaux...» Nous communiâmes après la messe de six heures.
+Quand le prêtre, le ciboire à la main, récita les paroles: «Aie
+pitié de moi comme du brigand que tu as sauvé...»--presque tous
+les forçats se prosternèrent en faisant sonner leurs chaînes, je
+crois qu'ils prenaient à la lettre ces mots pour eux-mêmes.
+
+La semaine sainte arriva. L'administration nous délivra un oeuf de
+Pâques et un morceau de pain de farine de froment.
+
+La ville nous combla d'aumônes. Comme à Noël, visite du prêtre
+avec la croix, visite des chefs, les choux gras, et aussi
+l'enivrement et la flânerie générale, avec cette seule différence
+que l'on pouvait déjà se promener dans la cour et se chauffer au
+soleil. Tout semblait plus clair, plus large qu'en hiver, mais
+plus triste aussi. Le long jour d'été sans fin paraissait plus
+particulièrement insupportable les jours de fête. Les jours
+ouvriers, au moins, la fatigue le rendait plus court. Les travaux
+d'été étaient sans comparaison beaucoup plus pénibles que les
+travaux d'hiver; on s'occupait surtout des constructions ordonnées
+par les ingénieurs. Les forçats bâtissaient, creusaient la terre,
+posaient des briques, ou bien vaquaient aux réparations des
+bâtiments de l'État, en ce qui concernait les ouvrages de
+serrurerie, menuiserie et peinture. D'autres allaient à la
+briqueterie cuire des briques, ce que nous regardions comme la
+corvée la plus pénible; cette fabrique se trouvait à quatre
+verstes environ de la forteresse; pendant tout l'été on y envoyait
+chaque matin à six heures une bande de forçats, au nombre de
+cinquante. On choisissait de préférence les ouvriers qui ne
+connaissaient aucun métier et qui n'appartenaient à aucun atelier.
+Ils prenaient avec eux leur pain de la journée; à cause de la
+grande distance, ils ne pouvaient revenir dîner en même temps que
+les autres, ni faire huit verstes inutiles; ils mangeaient le
+soir, quand ils rentraient à la maison de force. On leur donnait
+des tâches pour toute la journée, mais si considérables que
+c'était à peine si un homme pouvait en venir à bout. Il fallait
+d'abord bêcher et emporter l'argile, l'humecter et la piétiner
+soi-même dans la fosse, et enfin faire une quantité respectable de
+briques, deux cents, voire même deux cent cinquante. Je n'ai été
+que deux fois à la briqueterie. Les forçats envoyés à ce travail
+revenaient le soir harassés, et ne cessaient de reprocher aux
+autres de leur laisser le travail le plus pénible. Je crois que
+ces reproches leur étaient un plaisir, une consolation. Quelques-uns
+avaient du goût pour cette corvée, d'abord parce qu'il fallait
+aller hors de la ville, au bord de l'Irtych, dans un endroit
+découvert, commode; les alentours étaient plus agréables à voir
+que ces affreux bâtiments de l'État. On pouvait y fumer en toute
+liberté, rester même couché une demi-heure avec la plus grande
+satisfaction!
+
+Quant à moi, j'allais ou travailler dans un atelier, ou concasser
+de l'albâtre, ou porter les briques que l'on employait pour les
+constructions. Cette dernière besogne m'échut pendant deux mois de
+suite. Je devais transporter ma charge de briques des bords de
+l'Irtych à une distance de cent quarante mètres environ, et
+traverser le fossé de la forteresse avant d'arriver à la caserne
+que l'on construisait. Ce travail me convenait fort, bien que la
+corde avec laquelle je portais mes briques me sciât les épaules;
+ce qui me plaisait surtout, c'est que mes forces se développaient
+sensiblement. Tout d'abord je ne pouvais porter que huit briques à
+la fois; chacune d'elles pesait environ douze livres. J'arrivai à
+en porter douze et même quinze, ce qui me réjouit beaucoup. Il ne
+me fallait pas moins de force physique que de force morale pour
+supporter toutes les incommodités de cette vie maudite.
+
+Et je voulais vivre encore, après ma sortie du bagne!
+
+Je trouvais du plaisir à porter des briques, non-seulement parce
+que ce travail fortifiait mon corps, mais parce que nous étions
+toujours au bord du l'Irtych. Je parle souvent de cet endroit;
+c'était le seul d'où l'on vit le monde du bon Dieu, le lointain
+pur et clair, les libres steppes désertes, dont la nudité
+produisait toujours sur moi une impression étrange. Tous les
+autres chantiers étaient dans la forteresse ou aux environs, et
+cette forteresse, dès les premiers jours, je l'eus en haine,
+surtout les bâtiments. La maison du major de place me semblait un
+lieu maudit, repoussant, et je la regardais toujours avec une
+haine particulière quand je passais devant, tandis que sur la
+rive, on pouvait au moins s'oublier en regardant cet espace
+immense et désert, comme un prisonnier s'oublie à regarder le
+monde libre par la lucarne grillée de sa prison. Tout m'était cher
+et gracieux dans cet endroit: et le soleil, brillant dans l'infini
+du ciel bleu, et la chanson lointaine des Kirghiz qui venait de la
+rive opposée.
+
+Je fixe longtemps la pauvre hutte enfumée d'un _baïyouch_
+quelconque; j'examine la fumée bleuâtre qui se déroule dans l'air,
+la Kirghize qui s'occupe de ses deux moutons... Ce spectacle était
+sauvage, pauvre, mais libre. Je suis de l'oeil le vol d'un oiseau
+qui file dans l'air transparent et pur; il effleure l'eau, il
+disparaît dans l'azur, et brusquement il reparaît, grand comme un
+point minuscule... Même la pauvre fleurette qui dépérit dans une
+crevasse de la rive et que je trouve au commencement du printemps,
+attire mon attention en m'attendrissant... La tristesse de cette
+première année de travaux forcés était intolérable, énervante.
+Cette angoisse m'empêcha d'abord d'observer les choses qui
+m'entouraient; je fermais les yeux et je ne voulais pas voir.
+Entre les hommes corrompus au milieu desquels je vivais, je ne
+distinguais pas les gens capables de penser et de sentir, malgré
+leur écorce repoussante. Je ne savais pas non plus entendre et
+reconnaître une parole affectueuse au milieu des ironies
+empoisonnées qui pleuvaient, et pourtant cette parole était dite
+tout simplement sans but caché, elle venait du fond du coeur d'un
+homme qui avait souffert et supporté plus que moi. Mais à quoi bon
+m'étendre là-dessus?
+
+La grande fatigue était pour moi une source de satisfaction, car
+elle me faisait espérer un bon sommeil; pendant l'été, le sommeil
+était un tourment, plus intolérable que l'infection de l'hiver. Il
+y avait, à vrai dire, de très-belles soirées. Le soleil qui ne
+cessait d'inonder pendant la journée la cour de la maison de force
+finissait par se cacher. L'air devenait plus frais, et la nuit,
+une nuit de la steppe devenait relativement froide. Les forçats,
+en attendant qu'on les enfermât dans les casernes, se promenaient
+par groupes, surtout du côté de la cuisine, car c'était là que se
+discutaient les questions d'un intérêt général, c'était là que
+l'on commentait les bruits du dehors, souvent absurdes, mais qui
+excitaient toujours l'attention de ces hommes retranchés du monde;
+ainsi, on apprenait brusquement qu'on avait chassé notre major.
+Les forçats sont aussi crédules que des enfants; ils savent
+eux-mêmes que cette nouvelle est fausse, invraisemblable, que celui
+qui l'a apportée est un menteur fieffé, Kvassof; cependant ils
+s'attachent à ce commérage, le discutent, s'en réjouissent, se
+consolent, et finalement sont tout honteux de s'être laissé
+tromper par un Kvassof.
+
+--Et qui le mettra à la porte? crie un forçat, n'aie pas peur!
+c'est un gaillard, il tiendra bon!
+
+--Mais pourtant il a des supérieurs! réplique un autre,
+ardent controversiste, et qui a vu du pays.
+
+--Les loups ne se mangent pas entre eux! dit un troisième
+d'un air morose, comme à part soi: c'est un vieillard grisonnant
+qui mange sa soupe aux choux aigres dans un coin.
+
+--Crois-tu que ses chefs viendront te demander conseil, pour
+savoir s'il faut le mettre à la porte ou non? ajoute un quatrième,
+parfaitement indifférent, en pinçant sa balalaïka.
+
+--Et pourquoi pas? réplique le second avec emportement; si l'on
+vous interroge, répondez franchement. Mais non, chez nous, on crie
+tant qu'on veut, et sitôt qu'il faut se mettre résolument à
+l'oeuvre, tout le monde se dédit.
+
+--Bien sûr! dit le joueur de balalaïka. Les travaux forcés sont
+faits pour cela.
+
+--Ainsi, ces jours derniers, reprend l'autre sans même entendre
+ce qu'on lui répond,--il est resté un peu de farine, des
+raclures, une bagatelle, quoi! ou voulait vendre ces rebuts; eh
+bien, tenez! on les lui a rapportés; il les a confisqués, par
+économie, vous comprenez! Est-ce juste, oui ou non?
+
+--Mais à qui te plaindras-tu?
+
+--À qui? Au _léviseur_ (réviseur) qui va arriver.
+
+--À quel léviseur?
+
+--C'est vrai, camarades, un léviseur va bientôt arriver, dit un
+jeune forçat assez développé, qui a lu la Duchesse de La Vallière
+ou quelque autre livre dans ce genre, et qui a été fourrier dans
+un régiment; c'est un loustic; mais comme il a des connaissances,
+les forçats ont pour lui un certain respect. Sans prêter la
+moindre attention au débat qui agite tout le monde, il s'en va
+tout droit vers la _cuisinière_ lui demander du foie. (Nos
+cuisiniers vendaient souvent des mets de ce genre; par exemple,
+ils achetaient un foie entier, qu'ils coupaient et vendaient au
+détail aux autres forçats.)
+
+--Pour deux kopeks ou pour quatre? demande le cuisinier.
+
+--Coupe-m'en pour quatre; les autres n'ont qu'à m'envier! répond
+le forçat.--Oui, camarades, un général, un vrai général arrive
+de Pétersbourg pour réviser toute la Sibérie. Vrai. On l'a dit
+chez le commandant.
+
+La nouvelle produit une émotion extraordinaire. Pendant un quart
+d'heure, on se demande qui est ce général, quel titre il a, s'il
+est d'un rang plus élevé que les généraux de notre ville. Les
+forçats adorent parler grades, chefs, savoir qui a la primauté,
+qui peut faire plier l'échine des autres fonctionnaires et qui
+courbe la sienne; ils se querellent et s'injurient en l'honneur de
+ces généraux, il s'ensuit même quelquefois des rixes. Quel intérêt
+peuvent-ils bien y avoir? En entendant les forçats parler de
+généraux et de chefs, on mesure le degré de développement et
+d'intelligence de ces hommes tels qu'ils étaient dans la société,
+avant d'entrer au bagne. Il faut dire aussi que chez nous, parler
+des généraux et de l'administration supérieure est regardé comme
+la conversation la plus sérieuse et la plus élégante.
+
+--Vous voyez bien qu'on vient de mettre à la porte notre major,
+remarque Kvassof--un tout petit homme rougeaud, emporté et
+borné. C'est lui qui avait annoncé que le major allait être
+remplacé.
+
+--Il leur graissera la patte! fait d'une voix saccadée le
+vieillard morose qui a fini sa soupe aux choux aigres.
+
+--Parbleu qu'il leur graissera la patte, fait un autre.--Il a
+assez volé d'argent, le brigand. Et dire qu'il a été major de
+bataillon avant de venir ici! il a mis du foin dans ses bottes, il
+n'y a pas longtemps, il s'est fiancé à la fille de l'archiprêtre.
+
+--Mais il ne s'est pas marié: on lui a montré la porte, ça prouve
+qu'il est pauvre. Un joli fiancé! il n'a rien que les habits qu'il
+porte: l'année dernière, à Pâques, il a perdu aux cartes tout ce
+qu'il avait. C'est Fedka qui me l'a dit.
+
+--Eh, eh! camarade, moi aussi j'ai été marié, mais il ne fait pas
+bon se marier pour un pauvre diable; on a vite fait de prendre
+femme, mais le plaisir n'est pas long! remarque Skouratof qui
+vient se mêler à la conversation générale.
+
+--Tu crois qu'on va s'amuser à parler de toi! fait le gars
+dégourdi qui a été fourrier de bataillon.--Quant à toi, Kvassof,
+je te dirai que tu es un grand imbécile. Si tu crois que le major
+peut graisser la patte à un général-réviseur, tu te trompes
+joliment; t'imagines-tu qu'on l'envoie de Pétersbourg spécialement
+pour inspecter ton major! Tu es encore fièrement benêt, mon
+gaillard, c'est moi qui te le dis.
+
+--Et tu crois que parce qu'il est général il ne prend pas de
+pots-de-vin? remarque d'un ton sceptique quelqu'un dans la foule.
+
+--Bien entendu! mais s'il en prend, il les prend gros.
+
+--C'est sûr, ça monte avec le grade.
+
+--Un général se laisse toujours graisser la patte, dit Kvassof
+d'un ton sentencieux.
+
+--Leur as-tu donné de l'argent, toi, pour en parler aussi
+sûrement? interrompt tout à coup Baklouchine d'un ton de mépris.
+--As-tu même vu un général dans ta vie?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Menteur!
+
+--Menteur toi-même!
+
+--Eh bien, enfants, puisqu'il a vu un général, qu'il nous dise
+lequel il a vu! Allons, dis vite; je connais tous les généraux.
+
+--J'ai vu le général Zibert, fait Kvassof d'un ton indécis.
+
+--Zibert! Il n'y a pas de général de ce nom-là. Il t'a
+probablement regardé le dos, ce général-là, quand on te donnait
+les verges. Ce Zibert n'était probablement que lieutenant-colonel,
+mais tu avais si peur à ce moment-là que tu as cru voir un
+général.
+
+--Non! écoutez-moi, crie Skouratof,--parce que je suis un homme
+marié. Il y avait en effet à Moscou un général de ce nom-là,
+Zibert, un Allemand, mais sujet russe. Il se confessait chaque
+année au pope des méfaits qu'il avait commis avec de petites
+dames, et buvait de l'eau comme un canard. Il buvait au moins
+quarante verres d'eau de la Moskva. Il se guérissait ainsi de je
+ne sais plus quelle maladie: c'est son valet de chambre qui me l'a
+dit.
+
+--Eh bien! et les carpes ne lui nageaient pas dans le ventre?
+remarque le forçat à la balalaïka.
+
+--Restez donc tranquilles: on parle sérieusement, et les voilà
+qui commencent à dire des bêtises... Quel _léviseur_ arrive,
+camarades? s'informe un forçat toujours affairé, Martynof,
+vieillard qui a servi dans les hussards.
+
+--Voilà des gens menteurs! fait un des sceptiques. Dieu sait d'où
+ils tiennent cette nouvelle! Tout ça, c'est des blagues.
+
+--Non, ce ne sont pas des blagues! remarque d'un ton dogmatique
+Koulikof, qui a gardé jusqu'alors un silence majestueux. C'est un
+homme de poids, âgé de cinquante ans environ, au visage
+très-régulier et avec des manières superbes et méprisantes, dont il
+tire vanité. Il est Tsigane, vétérinaire, gagne de l'argent en
+ville en soignant les chevaux et vend du vin dans notre maison de
+force: pas bête, intelligent même, avec une mémoire très-meublée,
+il laisse tomber ses paroles avec autant de soin que si chaque mot
+valait un rouble.
+
+--C'est vrai, continue-t-il d'un ton tranquille; je l'ai entendu
+dire encore la semaine dernière: c'est un général à grosses
+épaulettes qui va inspecter toute la Sibérie. On lui graisse la
+patte, c'est sûr, mais en tout cas, pas notre huit-yeux de major:
+il n'osera pas se faufiler près de lui, parce que, voyez-vous,
+camarades, il y a généraux et généraux, comme il y a fagots et
+fagots. Seulement, c'est moi qui vous le dis, notre major restera
+en place. Nous sommes sans langue, nous n'avons pas le droit de
+parler, et quant à nos chefs, ce ne sont pas eux qui iront le
+dénoncer. Le réviseur arrivera dans notre maison de force, jettera
+un coup d'oeil et repartira tout de suite; il dira que tout était
+en ordre.
+
+--Oui, mais toujours est-il que le major a eu peur; il est ivre
+depuis le matin.
+
+--Et ce soir, il a fait emmener deux fourgons... C'est Fedka qui
+l'a dit.
+
+--Vous avez beau frotter un nègre, il ne deviendra jamais blanc.
+Est-ce la première fois que vous le voyez, ivre, hein?
+
+--Non! ce sera une fière injustice si le général ne lui fait
+rien, disent entre eux les forçats qui s'agitent et s'émeuvent.
+
+La nouvelle de l'arrivée du réviseur se répand dans le bagne. Les
+détenus rodent dans la cour avec impatience en répétant la grande
+nouvelle. Les uns se taisent et conservent leur sang-froid, pour
+se donner un air d'importance, les autres restent indifférents.
+Sur le seuil des portes des forçats s'asseyent pour jouer de la
+balalaïka, tandis que d'autres continuent à bavarder. Des groupes
+chantent en traînant, mais en général la cour entière est houleuse
+et excitée.
+
+Vers neuf heures on nous compta, on nous parqua dans les casernes,
+que l'on ferma pour la nuit. C'était une courte nuit d'été; aussi
+nous réveillait-on à cinq heures du matin, et pourtant personne ne
+parvenait à s'endormir avant onze heures du soir, parce que
+jusqu'à ce moment les conversations, le va-et-vient ne cessaient
+pas; il s'organisait aussi quelquefois des parties de cartes comme
+pendant l'hiver. La chaleur était intolérable, étouffante. La
+fenêtre ouverte laisse bien entrer la fraîcheur de la nuit, mais
+les forçats ne font que s'agiter sur leurs lits de bois, comme
+dans un délire. Les puces pullulent. Nous en avions suffisamment
+l'hiver; mais quand venait le printemps, elles se multipliaient
+dans des proportions si inquiétantes, que je n'y pouvais croire
+avant d'en souffrir moi-même. Et plus l'été s'avançait, plus elles
+devenaient mauvaises. On peut s'habituer aux puces, je l'ai
+observé, mais c'est tout du même un tourment si insupportable
+qu'il donne la fièvre; on sent parfaitement dans son sommeil qu'on
+ne dort pas, mais qu'on délire. Enfin, vers le matin, quand
+l'ennemi se fatigue et qu'on s'endort délicieusement dans la
+fraîcheur de l'aube, l'impitoyable diane retentit tout à coup. On
+écoute en les maudissant les coups redoublés et distincts des
+baguettes, on se blottit dans sa demi-pelisse, et involontairement
+l'idée vous vient qu'il en sera de même demain, après-demain,
+pendant plusieurs années de suite, jusqu'au moment où l'on vous
+mettra en liberté. Quand viendra-t-elle, cette liberté? Où
+est-elle? Il faut se lever, on marche autour de vous, le tapage
+habituel recommence... Les forçats s'habillent, se hâtent d'aller
+au travail. On pourra, il est vrai, dormir encore une heure à
+midi!
+
+Ce qu'on avait dit du réviseur n'était que la pure vérité. Les
+bruits se confirmaient de jour en jour, enfin on sut qu'un
+général, un haut fonctionnaire, arrivait de Pétersbourg pour
+inspecter toute la Sibérie, qu'il était déjà à Tobolsk. On
+apprenait chaque jour quelque chose de nouveau: ces rumeurs
+venaient de la ville: on racontait que tout le monde avait peur,
+chacun faisait ses préparatifs pour se montrer sous le meilleur
+jour possible. Les autorités organisaient des réceptions, des
+bals, des fêtes de toutes sortes. On envoya des bandes de forçats
+égaliser les rues de la forteresse, arracher les mottes de terre,
+peindre les haies et les poteaux, plâtrer, badigeonner, réparer
+tout ce qui se voyait et sautait aux yeux. Nos détenus
+comprenaient parfaitement le but de ce travail, et leurs
+discussions s'animaient toujours plus ardentes et plus fougueuses.
+Leur fantaisie ne connaissait plus de limites. Ils s'apprêtaient
+même à manifester des exigences quand le général arriverait, ce
+qui ne les empêchait nullement de s'injurier et de se quereller.
+Notre major était sur des charbons ardents. Il venait
+continuellement visiter la maison de force, criait et se jetait
+encore plus souvent qu'à l'ordinaire sur les gens, les envoyait
+pour un rien au corps de garde attendre une punition et veillait
+sévèrement à la propreté et à la bonne tenue des casernes. À ce
+moment arriva une petite histoire, qui n'émut pas le moins du
+monde cet officier, comme on aurait pu s'y attendre, qui lui
+causa, au contraire, une vive satisfaction. Un forçat en frappa un
+autre avec une allène en pleine poitrine, presque droit au coeur.
+
+Le délinquant s'appelait Lomof; la victime portait dans notre
+maison de force le nom de Gavrilka: c'était un des vagabonds
+endurcis dont j'ai parlé plus haut; je ne sais pas s'il avait un
+autre nom, je ne lui en ai jamais connu d'autre que celui de
+Gavrilka.
+
+Lomof avait été un paysan aisé du gouvernement de T... district de
+K... Ils étaient cinq, qui vivaient ensemble: les deux frères
+Lomof et trois fils. C'étaient de riches paysans, on disait dans
+tout le gouvernement qu'ils avaient plus de trois cent mille
+roubles assignats. Ils labouraient et corroyaient des peaux, mais
+s'occupaient surtout d'usure, de receler les vagabonds et les
+objets volés, enfin d'un tas de jolies choses. La moitié des
+paysans du district leur devait de l'argent et se trouvait ainsi
+entre leurs grilles. Ils passaient pour être intelligents et
+rusés, ils prenaient de très-grands airs. Un grand personnage de
+leur contrée s'étant arrêté chez le père, ce fonctionnaire l'avait
+pris en affection à cause de sa hardiesse et de sa rouerie. Ils
+s'imaginèrent alors qu'ils pouvaient faire ce que bon leur
+semblait et s'engagèrent de plus en plus dans des entreprises
+illégales. Tout le monde murmurait contre eux, on désirait les
+voir disparaître à cent pieds sous terre, mais leur audace allait
+croissant. Les maîtres de police du district, les assesseurs des
+tribunaux ne leur faisaient plus peur. Enfin la chance les trahit;
+ils furent perdus non pas par leurs crimes secrets, mais par une
+accusation calomnieuse et mensongère. Ils possédaient à dix
+verstes de leur hameau une ferme, où vivaient pendant l'automne
+six ouvriers kirghizes, qu'ils avaient réduit en servitude depuis
+longtemps. Un beau jour, ces Kirghizes furent trouvés assassinés.
+On commença une enquête qui dura longtemps, et grâce à laquelle on
+découvrit une foule de choses fort vilaines. Les Lomof furent
+accusés d'avoir assassiné leurs ouvriers. Ils avaient raconté
+eux-mêmes leur histoire, connue de tout le bague: on les soupçonnait
+de devoir beaucoup d'argent aux Kirghizes, et comme ils étaient
+très-avares et avides, malgré leur grande fortune, on crut qu'ils
+avaient assassinés les six Kirghizes afin de ne pas payer leur
+dette. Pendant l'enquête et le jugement leur bien fondit et se
+dissipa. Le père mourut; les fils furent déportés: un de ces
+derniers et leur oncle se virent condamner à quinze ans de travaux
+forcés; ils étaient parfaitement innocents du crime qu'on leur
+imputait. Un beau jour, Gavrilka, un fripon fieffé, connu aussi
+comme vagabond, mais très-gai et très-vif, s'avoua l'auteur de ce
+crime. Je ne sais pas au fond s'il avait fait lui-même l'aveu,
+mais toujours est-il que les forçats le tenaient pour l'assassin
+des Kirghizes: ce Gavrilka, alors qu'il vagabondait encore, avait
+eu une affaire avec les Lomof. (Il n'était incarcéré dans notre
+maison de force que pour un laps de temps très-court, en qualité
+de soldat déserteur et de vagabond.) Il avait égorgé les Kirghizes
+avec trois autres rôdeurs, dans l'espérance de se refaire quelque
+peu par le pillage de la ferme.
+
+On n'aimait pas les Lomof chez nous, je ne sais trop pourquoi.
+L'un d'eux, le neveu, était un rude gaillard, intelligent et
+d'humeur sociable; mais son oncle, celui qui avait frappé Gavrilka
+avec une allène, paysan stupide et emporté, se querellait
+continuellement avec les forçats, qui le battaient comme plâtre.
+Toute la maison de force aimait Gavrilka, à cause de son caractère
+gai et facile. Les Lomof n'ignoraient pas qu'il était l'auteur du
+crime pour lequel ils avaient été condamnés, mais jamais ils ne
+s'étaient disputés avec lui; Gavrilka ne faisait aucune attention
+à eux. La rixe avait commencé à cause d'une fille dégoûtante,
+qu'il disputait à l'oncle Lomof: il s'était vanté de la
+condescendance qu'elle lui avait montrée; le paysan, affolé de
+jalousie, avait fini par lui planter une allène dans la poitrine.
+Bien que les Lomof eussent été ruinés par le jugement qui leur
+avait enlevé tous leurs biens, ils passaient dans le bagne pour
+très-riches; ils avaient de l'argent, un samovar, et buvaient du
+thé. Notre major ne l'ignorait pas et haïssait les deux Lomof, il
+ne leur épargnait aucune vexation. Les victimes de cette haine
+l'expliquaient par le désir qu'avait le major de se faire graisser
+la patte, mais ils ne voulaient pas s'y résoudre.
+
+Si l'oncle Lomof avait enfoncé d'une ligne plus avant son allène
+dans la poitrine de Gavrilka, il l'aurait certainement tué, mais
+il ne réussit qu'à lui faire une égratignure. On rapporta
+l'affaire au major. Je le vois encore arriver tout essoufflé, mais
+avec une satisfaction visible. Il s'adressa à Gavrilka d'un ton
+affable et paternel, comme s'il eût parlé à son fils.
+
+--Eh bien, mon ami, peux-tu aller toi-même à l'hôpital ou faut-il
+qu'on t'y mène? Non, je crois qu'il vaut mieux faire atteler un
+cheval. Qu'on attelle immédiatement! cria-t-il au sous-officier
+d'une voix haletante.
+
+--Mais je ne sens rien, Votre Haute Noblesse. Il ne m'a que
+légèrement piqué là, Votre Haute Noblesse.
+
+--Tu ne sais pas, mon cher ami, tu ne sais pas; tu verras...
+C'est à une mauvaise place qu'il t'a frappé. Tout dépend de la
+place... Il t'a atteint juste au-dessous du coeur, le brigand!
+Attends, attends! hurla-t-il en s'adressant a Lomof.--Je te la
+garde bonne!... Qu'on le conduise au corps de garde!
+
+Il tint ce qu'il avait promis. On mit en jugement Lomof, et
+quoique la blessure fût très-légère, la préméditation étant
+évidente, on augmenta sa condamnation aux travaux forcés de
+plusieurs années et on lui infligea un millier de baguettes. Le
+major fut enchanté... Le réviseur arriva enfin.
+
+Le lendemain de son arrivée en ville, il vint faire son inspection
+à la maison de force. C'était justement un jour de fête; depuis
+quelques jours tout était propre, luisant, minutieusement lavé;
+les forçats étaient rasés de frais, leur linge très-blanc n'avait
+pas la moindre tache. (Comme l'exigeait le règlement, ils
+portaient pendant l'été des vestes et des pantalons de toile.
+Chacun d'eux avait dans le dos un rond noir cousu à la veste, de
+huit centimètres de diamètre.) Pendant une heure on avait fait la
+leçon aux détenus, ce qu'ils devaient répondre et dans quels
+termes, si ce haut fonctionnaire s'avisait de les saluer. On avait
+même procédé à des répétitions; le major semblait avoir perdu la
+tête. Une heure avant l'arrivée du réviseur, tous les forçats
+étaient à leur poste, immobiles comme des statues, le petit doigt
+à la couture du pantalon. Enfin, vers une heure de l'après-midi,
+le réviseur fit son entrée. C'était un général à l'air important,
+si important même que le coeur de tous les fonctionnaires de la
+Sibérie occidentale devait tressauter d'effroi, rien qu'à le voir.
+Il entra d'un air sévère et majestueux, suivi d'un gros de
+généraux et de colonels, ceux qui remplissaient des fonctions dans
+notre ville. Il y avait encore un civil de haute taille, à figure
+régulière, en frac et en souliers; ce personnage gardait une
+allure indépendante et dégagée, et le général s'adressait à lui à
+chaque instant avec une politesse exquise. Ce civil venait aussi
+de Pétersbourg. Il intrigua fort tous les forçats, à cause de la
+déférence qu'avait pour lui un général si important! On apprit son
+nom et ses fonctions par la suite, mais avant de les connaître, on
+parla beaucoup de lui. Notre major, tiré à quatre épingles, en
+collet orange, ne fit pas une impression trop favorable au
+général, à cause de ses yeux injectés de sang et de sa figure
+violacée et couperosée. Par respect pour son supérieur, il avait
+enlevé ses lunettes et restait à quelque distance, droit comme un
+piquet, attendant fiévreusement le moment où l'on exigerait
+quelque chose de lui, pour courir exécuter le désir de Son
+Excellence; mais le besoin de ses services ne se fit pas sentir.
+Le général parcourut silencieusement les casernes, jeta un coup
+d'oeil dans la cuisine, où il goûta la soupe aux choux aigres. On
+me montra à lui, en lui disant que j'étais ex-gentilhomme, que
+j'avais fait ceci et cela.
+
+--Ah! répondit le général.--Et quelle est sa conduite?
+
+--Satisfaisante pour le moment, Votre Excellence, satisfaisante.
+
+Le général fit un signe de tête et sortit de la maison de force au
+bout de deux minutes. Les forçats furent éblouis et désappointés,
+ils demeurèrent perplexes. Quant à se plaindre du major, il ne
+fallait pas même y penser. Celui-ci était rassuré d'avance à cet
+égard.
+
+
+VI--LES ANIMAUX DE LA MAISON DE FORCE.
+
+L'achat de Gniédko (cheval bai), qui eut lieu peu de temps après,
+fut une distraction beaucoup plus agréable et plus intéressante
+pour les forçats que la visite du haut personnage dont je viens de
+parler. Nous avions besoin d'un cheval dans le bagne pour
+transporter l'eau, pour emmener les ordures, etc. Un forçat devait
+s'en occuper, et le conduisait,--sous escorte, bien entendu.--
+Notre cheval avait passablement à faire matin et soir; c'était une
+bonne bête, mais déjà usée, car il servait depuis longtemps. Un
+beau matin, la veille de la Saint-Pierre, Gniédko (Bai), qui
+amenait un tonneau d'eau, s'abattit et creva au bout de quelques
+instants. On le regretta fort; aussi tous les forçats se
+rassemblèrent autour de lui pour discuter et commenter sa mort.
+Ceux qui avaient servi dans la cavalerie, les Tsiganes, les
+vétérinaires et autres prouvèrent une connaissance approfondie des
+chevaux en général, et se querellèrent à ce sujet; tout cela ne
+ressuscita pas notre cheval bai, qui était étendu mort, le ventre
+boursouflé; chacun croyait de son devoir de le tâter du doigt; on
+informa enfin le major de l'accident arrivé par la volonté de
+Dieu; il décida d'en faire acheter immédiatement un autre.
+
+Le jour de la Saint-Pierre, de bon matin, après la messe, quand
+tous les forçats furent réunis, on amena des chevaux pour les
+vendre. Le soin de choisir un cheval était confié aux détenus, car
+il y avait parmi eux de vrais connaisseurs, et il aurait été
+difficile de tromper deux cent cinquante hommes dont le
+maquignonnage avait été la spécialité. Il arriva des Tsiganes, des
+Kirghizes, des maquignons, des bourgeois. Les forçats attendaient
+avec impatience l'apparition de chaque nouveau cheval, et se
+sentaient gais comme des enfants. Ce qui les flattait surtout,
+c'est qu'ils pouvaient acheter une bête comme des gens libres,
+comme pour eux, comme si l'argent sortait de leur poche. On amena
+et emmena trois chevaux avant qu'on eût fini de s'entendre sur
+l'achat du quatrième. Les maquignons regardaient avec étonnement
+et une certaine timidité les soldats d'escorte qui les
+accompagnaient. Deux cents hommes rasés, marqués au fer, avec des
+chaînes aux pieds, étaient bien faits pour inspirer une sorte de
+respect, d'autant plus qu'ils étaient chez eux, dans leur nid de
+forçats, où personne ne pénétrait jamais. Les nôtres étaient
+inépuisables en ruses qui devaient leur faire connaître la valeur
+du cheval qu'on venait de leur amener; ils l'examinaient, le
+tâtaient avec un air affairé, sérieux, comme si la prospérité de
+la maison de force eût dépendu de l'achat de cette bête. Les
+Circassiens sautèrent même sur sa croupe; leurs yeux brillaient,
+ils babillaient rapidement dans leur dialecte incompréhensible, en
+montrant leurs dents blanches et en faisant mouvoir les narines
+dilatées du leurs nez basanés et crochus. Il y avait des Russes
+qui prêtaient une vive attention à leur discussion, et semblaient
+prêts à leur sauter aux yeux; ils ne comprenaient pas les paroles
+que leurs camarades échangeaient, mais on voyait qu'ils auraient
+voulu deviner par l'expression des yeux, savoir si le cheval était
+bon ou non. Qu'importait à un forçat, et surtout à un forçat
+hébété et dompté, qui n'aurait pas même osé prononcer un mot
+devant ses autres camarades, que l'on achetait un cheval ou un
+autre, comme s'il l'eût acquis pour son compte, comme s'il ne lui
+était pas indifférent qu'on choisit celui-là ou un autre? Outre
+les Circassiens, ceux des condamnés auxquels on accordait de
+préférence les premières places et la parole étaient les Tsiganes
+et les ex-maquignons. Il y eut une espèce de duel entre deux
+forçats--le Tsigane Koulikof, ancien maquignon et voleur de
+chevaux, et un vétérinaire par vocation, rusé paysan sibérien qui
+avait été envoyé depuis peu de temps aux travaux forcés et qui
+avait réussi à enlever à Koulikof toutes ses pratiques en ville.
+--Il faut dire que l'on prisait fort les vétérinaires sans diplôme
+de la prison, et que non-seulement les bourgeois et les marchands,
+mais les hauts fonctionnaires de la ville s'adressaient à eux
+quand leurs chevaux tombaient malades, de préférence à plusieurs
+vétérinaires patentés. Jusqu'à l'arrivée de Iolkine, le paysan
+sibérien, Koulikof avait eu force clients dont il recevait des
+preuves sonnantes de reconnaissance; on ne lui connaissait pas de
+rival. Il agissait en vrai Tsigane, dupait et trompait, car il ne
+savait pas son métier aussi bien qu'il s'en vantait. Ses revenus
+avaient fait de lui une espèce d'aristocrate parmi les forçats de
+notre prison: on l'écoutait et on lui obéissait, mais il parlait
+peu, et ne se prononçait que dans les grandes occasions. C'était
+un fanfaron, mais qui disposait d'une énergie réelle: il était
+d'âge mûr, très-beau et surtout très-intelligent. Il nous parlait,
+à nous autres gentilshommes, avec une politesse exquise, tout en
+conservant une dignité parfaite. Je suis sûr que si on l'avait
+habillé convenablement et amené dans un club de capitale sous le
+titre de comte, il aurait tenu son rang, joué au whist, et parlé à
+ravir en homme de poids, qui sait se taire quand il faut: de toute
+la soirée personne n'eût deviné que ce comte était un simple
+vagabond. Il avait probablement beaucoup vu; quant à son passé, il
+nous était parfaitement inconnu--il faisait partie de la section
+particulière.--Sitôt que Iolkine,--simple paysan vieux-croyant,
+mais rusé comme le plus rusé moujik,--fut arrivé, la
+gloire vétérinaire de Koulikof pâlit sensiblement. En moins de
+deux mois, le Sibérien lui enleva presque tous ses clients de la
+ville, car il guérissait en très-peu de temps des chevaux que
+Koulikof avait déclarés incurables, et dont les vétérinaires
+patentés avaient abandonné la cure. Ce paysan avait été condamné
+aux travaux forcés pour avoir fabriqué de la fausse monnaie.
+Quelle mouche l'avait piqué de se mêler d'une pareille industrie?
+Il nous raconta lui-même en se moquant comment il leur fallait
+trois pièces d'or authentiques pour en faire une fausse. Koulikof
+était quelque peu offusqué des succès du paysan, tandis que sa
+gloire déclinait rapidement. Lui qui avait eu jusqu'alors une
+maîtresse dans le faubourg, qui portait une camisole de peluche,
+des bottes à revers, il fut subitement obligé de se faire
+cabaretier; aussi tout le monde s'attendait a une bonne querelle
+lors de l'achat du nouveau cheval. La curiosité était excitée,
+chacun d'eux avait ses partisans; les plus ardents s'agitaient et
+échangeaient déjà des injures. Le visage rusé de Iolkine était
+contracté par un sourire sarcastique; mais il en fut autrement que
+l'on ne pensait: Koulikof n'avait nulle envie de disputer, il agit
+très-habilement sans en venir là. Il céda tout d'abord, écouta
+avec déférence les avis critiques de son rival, mais l'attrapa sur
+un mot, lui faisant remarquer d'un air modeste et ferme qu'il se
+trompait. Avant que Iolkine eût eu le temps de se reprendre et de
+se raviser, son rival lui démontra qu'il avait commis une erreur.
+En un mot, Iolkine fut battu à plate couture, d'une façon
+inattendue et très-habile, si bien que le parti de Koulikof resta
+satisfait.
+
+--Eh! non, enfants, il n'y a pas à dire, on ne le prend pas en
+défaut, il sait ce qu'il fait; eh! eh! disaient les uns.
+
+--Iolkine en sait plus long que lui! faisaient remarquer les
+autres, mais d'un ton conciliant. Les deux partis étaient prêts à
+faire des concessions.
+
+--Et puis, outre qu'il en sait autant que l'autre, il a la main
+plus légère... Oh! pour tout ce qui concerne le bétail, Koulikof
+ne craint personne.
+
+--Lui non plus.
+
+--Il n'a pas son pareil.
+
+On choisit enfin le nouveau cheval, qui fut acheté. C'était un
+hongre excellent, jeune, vigoureux, d'apparence agréable. Une bête
+irréprochable sous tous les points de vue. On commença à
+marchander: le propriétaire demandait trente roubles, les forçats
+ne voulaient en donner que vingt-cinq. On marchanda longtemps et
+avec chaleur, en ajoutant et en cédant de part et d'autre.
+Finalement, les forçats se mirent eux-mêmes à rire.
+
+--Est-ce que tu prends l'argent de ta propre bourse? disaient les
+uns, à quoi bon marchander?
+
+--As-tu envie de faire des économies pour le trésor? criaient les
+autres.
+
+--Mais tout de même, camarades, c'est de l'argent commun.
+
+--Commun! On voit bien qu'on ne sème pas les imbéciles, mais
+qu'ils naissent tout seuls!
+
+Enfin l'affaire se conclut pour vingt-huit roubles; on fit le
+rapport au major, qui autorisa l'achat. On apporta immédiatement
+du pain et du sel, et l'on conduisit triomphalement le nouveau
+pensionnaire à la maison de force. Il n'y eut pas de forçat, je
+crois, qui ne lui flattât le cou ou ne lui caressa le museau. Le
+jour même de son acquisition, on lui fit amener de l'eau: tous les
+détenus le regardaient avec curiosité traîner son tonneau. Notre
+porteur d'eau, le forçat Romane, regardait sa bête avec une
+satisfaction béate. Cet ex-paysan, âgé de cinquante ans environ,
+était sérieux et taciturne comme presque tous les cochers russes,
+comme si vraiment le commerce constant des chevaux donnait de la
+gravité et du sérieux au caractère. Romane était calme, affable
+avec tout le monde, peu parleur; il prisait du tabac qu'il tenait
+dans une tabatière; depuis des temps immémoriaux, il avait eu
+affaire aux chevaux de la maison de force; celui qu'on venait
+d'acheter était le troisième qu'il soignait depuis qu'il était au
+bagne.
+
+La place de cocher revenait de droit à Romane, et personne
+n'aurait eu l'idée de lui contester ce droit. Quand Bai creva,
+personne ne songea à accuser Romane d'imprudence, pas même le
+major: c'était la volonté de Dieu, tout simplement; quant à
+Romane, c'était un bon cocher. Le cheval bai devint bientôt le
+favori de la maison de force; tout insensibles que fussent nos
+forçats, ils venaient souvent le caresser. Quelquefois, quand
+Romane, de retour de la rivière, fermait la grande porte que
+venait de lui ouvrir le sous-officier, Gniedko restait immobile à
+attendra son conducteur, qu'il regardait de côté.--«Va tout
+seul!» lui criait Romane,--et Gniedko s'en allait tranquillement
+jusqu'à la cuisine où il s'arrêtait, attendant que les cuisiniers
+et les garçons de chambre vinssent puiser l'eau avec des seaux.--
+«Quel gaillard que notre Gniedko! lui criait-on, il a amené tout
+seul son tonneau! Il obéit, que c'est un vrai plaisir!...»
+
+--C'est vrai! ce n'est qu'un animal, et il comprend ce qu'on lui
+dit.
+
+--Un crâne cheval que Gniedko!
+
+Le cheval secouait alors la tête et s'ébrouait comme s'il eût
+entendu et apprécié les louanges; quelqu'un lui apportait du pain
+et du sel; quand il avait fini, il secouait de nouveau sa tête
+comme pour dire:--Je te connais, je te connais! je suis un bon
+cheval, et tu es un brave homme!
+
+J'aimais aussi à régaler Gniedko de pain. Je trouvais du plaisir à
+regarder son joli museau et à sentir dans la paume de ma main ses
+lèvres chaudes et molles, qui happaient avidement mon offrande.
+
+Nos forçats aimaient les animaux, et si on le leur avait permis,
+ils auraient peuplé les casernes d'oiseaux et d'animaux
+domestiques.
+
+Quelle occupation pourrait mieux ennoblir et adoucir le caractère
+sauvage des détenus? Mais on ne l'autorisait pas. Ni le règlement,
+ni l'espace ne le permettaient.
+
+Pourtant, de mon temps, quelques animaux s'étaient établis à la
+maison de force. Outre Gniedko, nous avions des chiens, des oies,
+un bouc, Vaska, et un aigle, qui ne resta que quelque temps.
+
+Notre chien était, comme je l'ai dit auparavant, Boulot; une bonne
+bête intelligente, avec laquelle j'étais en amitié; mais comme le
+peuple tient le chien pour un animal impur, auquel il ne faut pas
+faire attention, personne ne le regardait. Il demeurait dans la
+maison de force, dormait dans la cour, mangeait les débris de la
+cuisine et n'excitait en aucune façon la sympathie des forçats
+qu'il connaissait tous pourtant et qu'il regardait comme ses
+maîtres. Quand les hommes de corvée revenaient du travail, au cri
+de «Caporal!» il accourait vers la grande porte, et accueillait
+gaiement la bande en frétillant de la queue, en regardant chacun
+des arrivants dans les yeux, comme s'il en attendait quelque
+caresse; mais pendant plusieurs années ses façons engageantes
+furent inutiles; personne, excepté moi, ne le caressait; aussi me
+préférait-il à tout le monde. Je ne sais plus de quelle façon nous
+acquîmes un autre chien, Blanchet. Quant au troisième, Koultiapka,
+je l'apportai moi-même à la maison de force encore tout petit.
+
+Notre Blanchet était une étrange créature. Un télègue l'avait
+écrasé et lui avait courbé l'épine dorsale en dedans. À qui le
+voyait courir de loin, il semblait que ce fussent deux chiens
+jumeaux qui seraient nés joints ensemble. Il était en outre
+galeux, avec des yeux chassieux, une queue dépoilue pendante entre
+les jambes.
+
+Maltraité par le sort, il avait résolu du rester impassible en
+toute occasion; aussi n'aboyait-il contre personne, comme s'il
+avait eu peur de se voir abîmer de nouveau. Il restait presque
+toujours derrière les casernes, et si quelqu'un s'approchait de
+lui, il se roulait aussitôt sur le dos comme pour dire: «Fais de
+moi ce que tu voudras, je ne pense nullement à te résister.» Et
+chaque forçat, quand il faisait la culbute, lui donnait un coup de
+botte en passant, comme par devoir. «Ouh! la sale bête!» Mais
+Blanchet n'osait même pas gémir, et s'il souffrait par trop, il
+poussait un glapissement sourd et étouffé. Il faisait aussi la
+culbute devant Boulot ou tout autre chien, quand il venait
+chercher fortune aux cuisines. Il s'allongeait à terre quand un
+mâtin se jetait sur lui en aboyant. Les chiens aiment l'humilité
+et la soumission chez leurs semblables; aussi la bête furieuse
+s'apaisait tout de suite et restait en arrêt réfléchie, devant
+l'humble suppliant étendu devant elle, puis lui flairait
+curieusement toutes les parties du corps. Que pouvait bien penser
+en ce moment Blanchet, tout fris sonnant de peur? «Ce brigand-là
+me mordra-t-il?» devait-il se demander. Une fois qu'il l'avait
+flairé, le mâtin l'abandonnait aussitôt, n'ayant probablement rien
+découvert en lui de curieux, Blanchet sautait immédiatement sur
+ses pattes et se mettait à suivre une longue bande de ses
+congénères qui donnaient la chasse à une loutchka quelconque.
+
+Blanchet savait fort bien que jamais cette loutchka ne
+s'abaisserait jusqu'à lui, qu'elle était bien trop fière pour
+cela, mais boiter de loin à sa suite le consolait quelque peu de
+ses malheurs. Quant à l'honnêteté, il n'en avait plus qu'une
+notion très-vague; ayant perdu toute espérance pour l'avenir, il
+n'avait d'autre ambition que celle d'avoir le ventre plein, et il
+en faisait montre avec cynisme. J'essayai une fois de le caresser.
+Ce fut là pour lui une nouveauté si inattendue qu'il s'affaissa à
+terre, allongé sur ses quatre pattes, et frissonna de plaisir en
+poussant un jappement. Comme j'en avais pitié, je le caressais
+souvent; aussi, dès qu'il me voyait, il se mettait à japper d'un
+ton plaintif et larmoyant du plus loin qu'il m'apercevait. Il
+creva derrière la maison de forces dans le fossé, déchiré par
+d'autres chiens.
+
+Koultiapka était d'un tout autre caractère. Je ne sais pas
+pourquoi je l'avais apporté d'un des chantiers, où il venait de
+naître; je trouvais du plaisir à le nourrir et à le voir grandir.
+Boulot prit aussitôt Koultiapka sous sa protection et dormit avec
+lui. Quand le jeune chien grandit, il eut pour lui des faiblesses,
+il lui permettait de lui mordre les oreilles, de le tirer par le
+poil; il jouait avec lui comme les chiens adultes jouent avec les
+jeunes chiens. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que Koultiapka
+ne grandissait nullement en hauteur, mais seulement en largeur et
+en longueur: il avait un poil touffu, de la couleur de celui d'une
+souris; Une de ses oreilles pendait, tandis que l'autre restait
+droite. De caractère ardent et enthousiaste, comme tous les jeunes
+chiens, qui jappent de plaisir en voyant leur maître et lui
+sautent au visage pour le lécher, il ne dissimulait pas ses autres
+sentiments. «Pourvu que la joie soit remarquée, les convenances
+peuvent aller au diable!» se disait-il. Où que je fusse, au seul
+appel de: «Koultiapka!» il sortait brusquement d'un coin
+quelconque, de dessous terre, et accourait vers moi, dans son
+enthousiasme tapageur, en roulant comme une boule et faisant la
+culbute. J'aimais beaucoup ce petit monstre: il semblait que la
+destinée ne lui eut réservé que contentement et joie dans ce bas
+monde, mais un beau jour le forçat Neoustroïef, qui fabriquait des
+chaussures de femmes et préparait des peaux, le remarqua: quelque
+chose l'avait évidemment frappé, car il appela Koultiapka, tâta
+son poil et le renversa amicalement à terre. Le chien, qui ne se
+doutait de rien, aboyait de plaisir, mais le lendemain il avait
+disparu. Je le cherchai longtemps, mais en vain; enfin, au bout de
+deux semaines, tout s'expliqua. Le manteau de Koultiapka avait
+séduit Neoustroïef, qui l'avait écorché pour coudre avec sa peau
+des bottines de velours fourrées, commandées par la jeune femme
+d'un auditeur. Il me les montra quand elles furent achevées: le
+poil de l'intérieur était magnifique. Pauvre Koultiapka!
+
+Beaucoup de forçats s'occupaient de corroyage, et amenaient
+souvent avec eux à la maison de force des chiens à joli poil qui
+disparaissaient immédiatement. On les volait ou on les achetait.
+Je me rappelle qu'un jour, je vis deux forçats derrière les
+cuisines, en train de se consulter et de discuter. L'un d'eux
+tenait en laisse un très-beau chien noir de race excellente. Un
+chenapan de laquais l'avait enlevé à son maître et vendu à nos
+cordonniers pour trente kopeks. Ils s'apprêtaient à le pendre:
+cette opération était fort aisée, on enlevait la peau et l'on
+jetait le cadavre dans une fosse d'aisances, qui se trouvait dans
+le coin le plus éloigné de la cour, et qui répandait une puanteur
+horrible pendant les grosses chaleurs de l'été, car on ne la
+curait que rarement. Je crois que la pauvre bête comprenait le
+sort qui lui était réservé. Elle nous regardait d'un air inquiet
+et scrutateur les uns après les autres; de temps à autre
+seulement, elle osait remuer sa queue touffue qui lui pendait
+entre les jambes, comme pour nous attendrir par la confiance
+qu'elle nous montrait. Je me hâtai de quitter les forçats, qui
+terminèrent leur opération sans encombre.
+
+Quant aux oies de notre maison de force, elles s'y étaient
+établies par hasard. Qui les soignait? À qui appartenaient-elles?
+je l'ignore; toujours est-il qu'elles divertissaient nos forçats,
+et qu'elles acquirent une certaine renommée en ville. Elles
+étaient nées à la maison de force et avaient pour quartier général
+la cuisine, d'où elles sortaient en bandes au moment où les
+forçats allaient aux travaux. Dès que le tambour roulait et que
+les détenus se massaient vers la grande porte, les oies couraient
+après eux en jacassant et battant des ailes, puis sautaient l'une
+après l'autre par-dessus le seuil élevé de la poterne; pendant que
+les forçats travaillaient, elles picoraient à une petite distance
+d'eux. Aussitôt que ceux-ci s'en revenaient à la maison de force,
+elles se joignaient de nouveau au convoi.»Tiens, voilà les détenus
+qui passent avec leurs oies!» disaient les passants. «Comment leur
+avez-vous enseigné à vous suivre?» nous demandait quelqu'un.
+«Voici de l'argent pour vos oies!» faisait un autre en mettant la
+main à la poche. Malgré tout leur dévouement, on les égorgea en
+l'honneur de je ne sais plus quelle fin de carême.
+
+Personne ne se serait décidé à tuer notre bouc Vaska sans une
+circonstance particulière. Je ne sais pas comment il se trouvait
+dans notre prison, ni qui l'avait apporté: c'était un cabri blanc
+et très-joli. Au bout de quelques jours, tout le monde l'avait
+pris en affection, il était devenu un sujet de divertissement et
+de consolation. Comme il fallait un prétexte pour le garder à la
+maison de force, on assura qu'il était indispensable d'avoir un
+bouc à l'écurie[34]; ce n'était pourtant point là qu'il demeurait,
+mais bien à la cuisine; et finalement il se trouva chez lui
+partout dans la prison. Ce gracieux animal était d'humeur folâtre,
+il sautait sur les tables, luttait avec les forçats, accourait
+quand on l'appelait, toujours gai et amusant. Un soir, le Lesghine
+Babaï, qui était assis sur le perron de la caserne au milieu d'une
+foule d'autres détenus, s'avisa de lutter avec Vaska, dont les
+cornes étaient passablement longues. Ils heurtèrent longtemps
+leurs fronts l'un contre l'autre,--ce qui était l'amusement
+favori des forçats;--tout à coup Vaska sauta sur la marche la
+plus élevée du perron, et dès que Babaï se fut garé, il se leva
+brusquement sur ses pattes de derrière, ramena ses sabots contre
+son corps et frappa le Lesghine à la nuque de toutes ses forces,
+tant et si bien que celui-ci culbuta du perron, à la grande joie
+de tous les assistants et de Babaï lui-même. En un mot, nous
+adorions notre Vaska. Quand il atteignit l'âge de puberté, on lui
+fit subir, après une conférence générale et fort sérieuse, une
+opération que nos vétérinaires de la maison de force exécutaient à
+la perfection, «Au moins il ne sentira pas le bouc», dirent les
+détenus. Vaska se mit alors à engraisser d'une façon surprenante;
+il faut dire qu'on le nourrissait à bouche que veux-tu. Il devint
+un très-beau bouc, avec de magnifiques cornes, et d'une grosseur
+remarquable; il arrivait même quelquefois qu'il roulait lourdement
+à terre en marchant. Il nous accompagnait aussi aux travaux, ce
+qui égayait les forçats comme les passants, car tout le monde
+connaissait le Vaska de la maison de force. Si l'on travaillait au
+bord de l'eau, les détenus coupaient des branches de saule et du
+feuillage, cueillaient dans le fossé des fleurs pour en orner
+Vaska; ils entrelaçaient des branches et des fleurs dans ses
+cornes, et décoraient son torse de guirlandes. Vaska revenait
+alors en tête du convoi pimpant et paré; les nôtres le suivaient
+et s'enorgueillissaient de le voir si beau. Cet amour pour notre
+bouc alla si loin que quelques détenus agitèrent la question
+enfantine de dorer les cornes de Vaska. Mais ce ne fut qu'un
+projet en l'air, on ne l'exécuta pas. Je demandai à Akim Akimytch,
+le meilleur doreur de la maison de force après Isaï Fomitch, si
+l'on pouvait vraiment dorer les cornes d'un bouc. Il examina
+attentivement celles de Vaska, réfléchit un instant et me répondit
+qu'on pouvait le faire, mais que ce ne serait pas durable et
+parfaitement inutile. La chose en resta là. Vaska aurait vécu
+encore de longues années dans notre maison de force, et serait
+certainement mort asthmatique, si un jour, en revenant de la
+corvée en tête des forçats, il n'avait pas rencontré le major
+assis dans sa voiture. Le bouc était paré et bichonné. «Halte!
+hurla le major, à qui appartient ce bouc?» On le lui dit.
+«Comment, un bouc dans la maison de force, et cela sans ma
+permission! Sous-officier!» Le sous-officier reçut l'ordre de tuer
+immédiatement le bouc, de l'écorcher et de vendre la peau au
+marché; la somme reçue devait être remise à la caisse de la maison
+de force; quant à la viande, il ordonna de la faire cuire avec la
+soupe aux choux aigres des forçats. On parla beaucoup de
+l'événement dans la prison, on regrettait le bouc, mais personne
+n'aurait osé désobéir au major. Vaska fut égorgé près de la fosse
+d'aisances. Un forçat acheta la chair en bloc, il la paya un
+rouble cinquante kopeks. Avec cet argent on fit venir du pain
+blanc pour tout le monde; celui qui avait acheté le bouc le
+revendit au détail sous forme de rôti. La chair en était
+délicieuse.
+
+Nous eûmes aussi pendant quelque temps dans notre prison un aigle
+des steppes, d'une espèce assez petite. Un forçat l'avait apporté
+blessé et à demi mort. Tout le monde l'entoura, il était incapable
+de voler, son aile droite pendait impuissante; une de ses jambes
+était démise. Il regardait d'un air courroucé la foule curieuse,
+et ouvrait son bec crochu, prêt à vendre chèrement sa vie. Quand
+on se sépara après l'avoir assez regardé, l'oiseau boiteux alla,
+en sautillant sur sa patte valide et battant de l'aile, se cacher
+dans la partie la plus reculée de la maison de force, il s'y
+pelotonna dans un coin et se serra contre les pieux. Pendant les
+trois mois qu'il resta dans notre cour, il ne sortit pas de son
+coin. Au commencement, on venait souvent le regarder et lancer
+contre lui Boulot, qui se jetait en avant avec furie, mais
+craignait de s'approcher trop, ce qui égayait les forçats.--«Une
+bête sauvage! ça ne se laisse pas taquiner, hein?» Mais Boulot
+cessa d'avoir peur de lui, et se mit à le harceler; quand on
+l'excitait, il attrapait l'aile malade de l'aigle qui se défendait
+du bec et des serres, et se serrait dans son coin, d'un air
+hautain et sauvage, comme un roi blessé, en fixant les curieux. On
+finit par s'en lasser; on l'oublia tout à fait; pourtant quelqu'un
+déposait chaque jour près de lui un lambeau de viande fraîche et
+un tesson avec de l'eau. Au début et durant plusieurs jours,
+l'aigle ne voulut rien manger; il se décida enfin à prendre ce
+qu'on lui présentait, mais jamais il ne consentit à recevoir
+quelque chose de la main ou en public. Je réussis plusieurs fois à
+l'observer de loin. Quand il ne voyait personne et qu'il croyait
+être seul, il se hasardait à quitter son coin et à boiter le long
+de la palissade une douzaine de pas environ, puis revenait,
+retournait et revenait encore, absolument comme si on lui avait
+ordonné une promenade hygiénique. Aussitôt qu'il m'apercevait, il
+regagnait le plus vite possible son coin en boitant et sautillant;
+la tête renversée en arrière, le bec ouvert, tout hérissé, il
+semblait se préparer au combat. J'eus beau le caresser, je ne
+parvins pas à l'apprivoiser: il mordait et se débattait, sitôt
+qu'on le touchait; il ne prit pas une seule fois la viande que je
+lui offrais, il me fixait de son regard mauvais et perçant tout le
+temps que je restais auprès de lui. Solitaire et rancunier, il
+attendait la mort en continuant à défier tout le monde et à rester
+irréconciliable. Enfin les forçats se souvinrent de lui, après
+deux grands mois d'oubli, et l'on manifesta une sympathie
+inattendue à son égard. On s'entendit pour l'emporter: «Qu'il
+crève, mais qu'au moins il crève libre», disaient les détenus.
+
+--C'est sûr; un oiseau libre et indépendant comme lui ne
+s'habituera jamais à la prison, ajoutaient d'autres.
+
+--Il ne nous ressemble pas, fit quelqu'un.
+
+--Tiens! c'est un oiseau, tandis que nous, nous sommes des gens.
+
+--L'aigle, camarades, est le roi des forêts... commença
+Skouratof, mais ce jour-là personne ne l'écouta. Une après-midi,
+quand le tambour annonça la reprise des travaux, on prit l'aigle,
+on lui lia le bec, car il faisait mine de se défendre, et on
+l'emporta hors de la prison, sur le rempart. Les douze forçats qui
+composaient la bande étaient fort intrigués de savoir où irait
+l'aigle. Chose étrange, ils étaient tous contents comme s'ils
+avaient reçu eux-mêmes la liberté.
+
+--Eh! la vilaine bête, on lui veut du bien, et il vous déchire la
+main pour vous remercier! disait celui qui le tenait, en regardant
+presque avec amour le méchant oiseau.
+
+--Laisse-le s'envoler, Mikitka!
+
+--Ça ne lui va pas d'être captif. Donne-lui la liberté, la jolie
+petite liberté.
+
+On le jeta du rempart dans la steppe. C'était tout à la fin de
+l'automne, par un jour gris et froid. Le vent sifflait de la
+steppe nue et gémissait dans l'herbe jaunie, desséchée. L'aigle
+s'enfuit tout droit, en battant de son aile malade, comme pressé
+de nous quitter et de se mettre à l'abri de nos regards. Les
+forçats attentifs suivaient de l'oeil sa tête qui dépassait
+l'herbe.
+
+--Le voyez-vous, hein? dit un d'eux, tout pensif.
+
+--Il ne regarde pas en arrière! ajouta un autre. Il n'a pas même
+regardé une fois derrière lui.
+
+--As-tu cru par hasard qu'il reviendrait nous remercier? fit un
+troisième.
+
+--C'est sûr, il est libre. Il a senti la liberté.
+
+--Oui, la liberté.
+
+--On ne le reverra plus, camarades.
+
+--Qu'avez-vous à rester là? en route, marche! crièrent les
+soldats d'escorte, et tous s'en allèrent lentement au travail.
+
+
+VII--LE «GRIEF».
+
+Au commencement de ce chapitre, l'éditeur des _Souvenirs_ de feu
+Alexandre Pétrovitch Goriantchikof croit de son devoir de faire
+aux lecteurs la communication suivante:
+
+«Dans le premier chapitre des _Souvenirs de la Maison des morts_
+il est dit quelques mots d'un parricide, noble de naissance, pris
+comme exemple de l'insensibilité avec laquelle les condamnés
+parlent des crimes qu'ils ont commis. Il a été dit aussi qu'il
+n'avait rien voulu avouer devant le tribunal, mais que, grâce aux
+récits de personnes connaissant tous les détails de son histoire,
+l'évidence de sa culpabilité était hors de doute. Ces personnes
+avaient raconté à l'auteur de ces _Souvenirs_ que le criminel
+était un débauché criblé de dettes, et qui avait assassiné son
+père pour recevoir plus vite son héritage. Du reste, toute la
+ville dans laquelle servait ce parricide racontait son histoire de
+la même manière, ce dont l'éditeur des présents _Souvenirs_ est
+amplement informé. Enfin il a été dit que cet assassin, même à la
+maison de force, était de l'humeur la plus joyeuse et la plus
+gaie, que c'était un homme inconsidéré et étourdi, quoique
+intelligent, et que l'auteur des _Souvenirs_ ne remarqua jamais
+qu'il fût particulièrement cruel, à quoi il ajoute: «Aussi ne
+l'ai-je jamais cru coupable.»
+
+«Il y a quelque temps, l'éditeur des _Souvenirs de la Maison des
+morts_ a reçu de Sibérie la nouvelle que ce parricide était
+innocent, et qu'il avait subi pendant dix ans les travaux forcés
+sans les mériter, son innocence ayant été officiellement reconnue.
+Les vrais criminels avaient été découverts et avaient avoué,
+tandis que le malheureux recevait sa liberté. L'éditeur ne saurait
+douter de l'authenticité de ces nouvelles...
+
+«Il est inutile de rien ajouter. À quoi bon s'étendre sur ce qu'il
+y a de tragique dans ce fait? à quoi bon parler de cette vie
+brisée par une telle accusation? Le fait parle trop haut de
+lui-même.
+
+«Nous pensons aussi que si de pareilles erreurs sont possibles,
+leur seule possibilité ajoute à notre récit un trait saillant et
+nouveau, elle aide à compléter et à caractériser les scènes que
+présentent les _Souvenirs de la Maison des morts_.»
+
+Et maintenant continuons...
+
+J'ai déjà dit que je m'étais accoutumé enfin à ma condition, mais
+cet «enfin» avait été pénible et long à venir. Il me fallut en
+réalité près d'une année pour m'habituer à la prison, et je
+regarderai toujours cette année comme la plus affreuse de ma vie;
+c'est pourquoi elle s'est gravée tout entière dans ma mémoire,
+jusqu'en ses moindres détails. Je crois même que je me souviens de
+chaque heure l'une après l'autre. J'ai dit aussi que les autres
+détenus ne pouvaient pas davantage s'habituer à leur vie. Pendant
+toute cette première année, je me demandais s'ils étaient vraiment
+calmes, comme ils paraissaient l'être. Ces questions me
+préoccupaient fort. Comme je l'ai mentionné plus haut, tous les
+forçats se sentaient étrangers dans le bagne; ils n'y étaient pas
+chez eux, mais bien plutôt comme à l'auberge, de passage, à une
+étape quelconque. Ces hommes, exilés pour toute leur vie,
+paraissaient, les uns agités, les autres abattus, mais chacun
+d'eux rêvait à quelque chose d'impossible. Cette inquiétude
+perpétuelle, qui se trahissait a peine, mais que l'on remarquait,
+l'ardeur et l'impatience de leurs espérances involontairement
+exprimées, mais tellement irréalisables qu'elles ressemblaient à
+du délire, tout donnait un air et un caractère extraordinaires à
+cet endroit, si bien que toute son originalité consistait peut-être
+en ces traits. On sentait en y entrant que hors du bagne, il
+n'y avait rien de pareil. Ici tout le monde rêvassait; cela
+sautait aux yeux; cette sensation était hyperesthésique, nerveuse,
+justement parce que cette rêverie constante donnait à la majorité
+des forçats un aspect sombre et morose, un air maladif. Presque
+tous, ils étaient taciturnes et irascibles; ils n'aimaient pas à
+manifester leurs espérances secrètes. Aussi méprisait-on
+l'ingénuité et la franchise. Plus les espérances étaient
+impossibles, plus le forçat rêvasseur s'avouait à lui-même leur
+impossibilité, plus il les enfouissait jalousement au fond de son
+être, sans pouvoir y renoncer. En avaient-ils honte? Le caractère
+russe est si positif et si sobre dans sa manière de voir, si
+railleur pour ses propres défauts!...
+
+Peut-être était-ce ce mécontentement de soi-même qui causait cette
+intolérance dans leurs rapports quotidiens et cette cruauté
+railleuse pour les autres forçats. Si l'un d'eux, plus naïf ou
+plus impatient que les autres, formulait tout haut ce que chacun
+pensait tout bas, et se lançait dans le monde des châteaux en
+Espagne et des rêves, on l'arrêtait grossièrement, on le
+poursuivait, on l'assaillait de moqueries. J'estime que les plus
+acharnés persécuteurs étaient justement ceux qui l'avaient
+peut-être dépassé dans leurs rêves insensés et dans leurs folles
+espérances. J'ai déjà dit que les gens simples et naïfs étaient
+regardés chez nous comme de stupides imbéciles, pour lesquels on
+n'avait que du mépris. Les forçats étaient si aigris et si
+susceptibles qu'ils haïssaient les gens de bonne humeur, dépourvus
+d'amour-propre. Outre ces bavards ingénus, les autres détenus se
+divisaient en bons et en méchants, en gais et en moroses. Les
+derniers étaient en majorité; si par hasard il s'en trouvait parmi
+eux qui fussent bavards, c'étaient toujours de fieffés
+calomniateurs et des envieux, qui se mêlaient de toutes les
+affaires d'autrui, bien qu'ils se gardassent de mettre à jour leur
+propre âme et leurs idées secrètes; ceci n'était pas admis, pas à
+la mode. Quant aux bons--en très-petit nombre--ils étaient
+paisibles et cachaient silencieusement leurs espérances; ils
+avaient plus de foi dans leurs illusions que les forçats sombres.
+Il me semble qu'il y avait pourtant encore dans notre bagne une
+autre catégorie de déportés: les désespérés, comme le vieillard de
+Starodoub, mais ils étaient très peu nombreux.
+
+En apparence, ce vieillard était tranquille, mais à certains
+signes j'avais tout lieu de supposer que sa situation morale était
+intolérable, horrible; il avait un recours, une consolation: la
+prière et l'idée qu'il était un martyr. Le forçat toujours plongé
+dans la lecture du la Bible, dont j'ai parlé plus haut, qui devint
+fou et qui se jeta sur le major une brique à la main, était
+probablement aussi un de ceux que tout espoir a abandonnés; comme
+il est parfaitement impossible de vivre sans espérances, il avait
+cherché la mort dans un martyre volontaire. Il déclara qu'il
+s'était jeté sur le major sans le moindre grief, simplement pour
+souffrir. Qui sait quelle opération psychologique s'était
+accomplie dans son âme? Aucun homme ne vit sans un but quelconque
+et sans un effort pour atteindre ce but. Une fois que le but et
+l'espérance ont disparu, l'angoisse fait souvent de l'homme un
+monstre... Notre but à tous était la liberté et la sortie de la
+maison de force.
+
+J'essaye de faire rentrer nos forçats dans différentes catégories:
+est-ce possible? La réalité est si infiniment diverse qu'elle
+échappe aux déductions les plus ingénieuses de la pensée
+abstraite; elle ne souffre pas de classifications nettes et
+précises.
+
+La réalité tend toujours au morcellement, à la variété infinie.
+Chacun de nous avait sa vie propre, intérieure et personnelle, en
+dehors de la vie officielle, réglementaire.
+
+Mais comme je l'ai déjà dit, je ne sus pas pénétrer la profondeur
+de cette vie intérieure au commencement de ma réclusion, car
+toutes les manifestations extérieures me blessaient et me
+remplissaient d'une tristesse indicible. Il m'arrivait quelquefois
+de haïr ses martyrs qui souffraient autant que moi. Je les
+enviais, parce qu'ils étaient au milieu des leurs, parce qu'ils se
+comprenaient mutuellement; en réalité cette camaraderie sans le
+fouet et le bâton, cette communauté forcée leur inspirait autant
+d'aversion qu'à moi-même, et chacun s'efforçait de vivre à
+l'écart. Cette envie, qui me hantait dans les instants
+d'irritation, avait ses motifs légitimes, car ceux qui assurent
+qu'un gentilhomme, un homme cultivé ne souffre pas plus aux
+travaux forcés qu'un simple paysan, ont parfaitement tort. J'ai lu
+et entendu soutenir cette allégation. En principe, l'idée paraît
+juste et généreuse: tous les forçats sont des hommes; mais elle
+est par trop abstraite: il ne faut pas perdre de vue une quantité
+de complications pratiques que l'on ne saurait comprendre si on ne
+les éprouve pas dans la vie réelle. Je ne veux pas dire par là que
+le gentilhomme, l'homme cultivé ressentent plus délicatement, plus
+vivement parce qu'ils sont plus développés. Faire passer l'âme de
+tout le monde sous un niveau commun est impossible; l'instruction
+elle-même ne saurait fournir le patron sur lequel on pourrait
+tailler les punitions.
+
+Tout le premier je suis prêt à certifier que parmi ces martyrs,
+dans le milieu le moins instruit, le plus abject, j'ai trouvé des
+traces d'un développement moral. Ainsi, dans notre maison de
+force, il y avait des hommes que je connaissais depuis plusieurs
+années, que je croyais être des bêtes sauvages et que je méprisais
+comme tels; tout à coup, au moment le plus inattendu, leur âme
+s'épanchait involontairement à l'extérieur avec une telle richesse
+de sentiment et de cordialité, avec une compréhension si vive des
+souffrances d'autrui et des leurs, qu'il semblait que les écailles
+vous tombassent des yeux; au premier instant, la stupéfaction
+était telle qu'on hésitait à croire ce qu'on avait vu et entendu.
+Le contraire arrivait aussi: l'homme cultivé se signalait
+quelquefois par une barbarie, par un cynisme à donner des nausées;
+avec la meilleure volonté du monde, on ne trouvait ni excuse ni
+justification en sa faveur.
+
+Je ne dirai rien du changement d'habitudes, de genre de vie, de
+nourriture, etc., qui est plus pénible pour un homme de la haute
+société que pour un paysan, lequel souvent a crevé de faim quand
+il était libre, tandis qu'il est toujours rassasié à la maison de
+force. Je ne discuterai pas cela. Admettons que pour un homme qui
+possède quelque force de caractère, c'est une bagatelle en
+comparaison d'autres privations: et pourtant, changer ses
+habitudes matérielles n'est pas chose facile ni de peu
+d'importance. Mais la condition de forçat a des horreurs devant
+lesquelles tout pâlit, même la fange qui vous entoure, même
+l'exiguïté et la saleté de la nourriture, les étaux qui vous
+étouffent et vous broient. Le point capital, c'est qu'au bout de
+deux heures, tout nouvel arrivé à la maison de force est au même
+rang que les autres; il est chez lui, il jouit d'autant de droit
+dans la communauté des forçats que tous les autres camarades; on
+le comprend et il les comprend, et tous le tiennent pour un des
+leurs, ce qui n'a pas lieu avec le gentilhomme. Si juste, si bon,
+si intelligent que soit ce dernier, tous le haïront et le
+mépriseront pendant des années entières, ils ne le comprendront
+pas et surtout--ne le croiront pas.--Il ne sera ni leur ami ni
+leur camarade, et s'il obtient enfin qu'on ne l'offense pas, il
+n'en demeurera pas moins un étranger, il s'avouera
+douloureusement, perpétuellement, sa solitude et son éloignement
+de tous. Ce vide autour de lui se fait souvent sans mauvaise
+intention de la part des détenus, inconsciemment. Il n'est pas de
+leur bande--et voilà tout.--Rien de plus horrible que de ne
+pas vivre dans son milieu. Le paysan que l'on déporte de Taganrog
+au port de Pétropavlovsk retrouvera là-bas des paysans russes
+comme lui, avec lesquels il s'entendra et s'accordera; en moins de
+deux heures ils se lieront et vivront paisiblement dans la même
+izba ou dans la même baraque. Rien de pareil pour les nobles; un
+abîme sans fond les sépare du petit peuple; cela ne se remarque
+bien que quand un noble perd ses droits primitifs et devient
+lui-même peuple. Et quand même vous seriez toute votre vie en
+relations journalières avec le paysan, quand même pendant quarante
+ans vous auriez affaire à lui chaque jour, par votre service, par
+exemple, dans des fonctions administratives, alors que vous seriez
+un bienfaiteur et un père pour ce peuple--vous ne le connaîtrez
+jamais à fond.--Tout ce que vous croirez savoir ne sera
+qu'illusion d'optique, et rien de plus. Ceux qui me liront diront
+certainement que j'exagère, mais je suis convaincu que ma remarque
+est exacte. J'en suis convaincu non pas théoriquement, pour avoir
+lu cette opinion quelque part, mais parce que la vie réelle m'a
+laissé tout le temps désirable pour contrôler mes convictions.
+Peut-être tout le monde apprendra-t-il jusqu'à quel point ce que
+je dis est fondé.
+
+Dès les premiers jours les événements confirmèrent mes
+observations et agirent maladivement sur mon organisme. Pendant le
+premier été, j'errai solitaire dans la maison de force. J'ai déjà
+dit que j'étais dans une situation morale qui ne me permettait ni
+de juger ni de distinguer les forçats qui pouvaient m'aimer par la
+suite, sans toutefois être jamais avec moi sur un pied d'égalité.
+J'avais des camarades, des ex-gentilshommes, mais leur compagnie
+ne me convenait pas. J'aurais voulu ne voir personne, mais où me
+retirer? Voici un des incidents qui du premier coup me firent
+comprendre toute ma solitude et l'étrangeté de ma position au
+bagne. Un jour du mois d'août, un beau jour très-chaud, vers une
+heure de l'après-midi, moment où d'ordinaire tout le monde faisait
+la sieste avant la reprise des travaux, les forçats se levèrent
+comme un seul homme et se massèrent dans la cour de la maison de
+force. Je ne savais rien encore à ce moment-là. J'étais si
+profondément plongé dans mes propres pensées que je ne remarquai
+presque pas ce qui se faisait autour de moi. Depuis trois jours
+pourtant les forçats s'agitaient sourdement. Cette agitation avait
+peut-être commencé beaucoup plus tôt, comme je le supposai plus
+tard, en me rappelant des bribes de conversations et surtout la
+mauvaise humeur plus marquée des détenus, la continuelle
+irritation dans laquelle ils se trouvaient depuis quelque temps.
+J'attribuais cela aux pénibles travaux de la saison d'été, aux
+journées accablantes par leur longueur, aux rêveries involontaires
+de forêts et de liberté, aux nuits trop courtes, pendant
+lesquelles on ne pouvait prendre qu'un repos insuffisant.
+Peut-être tout cela s'était-il fondu en un gros mécontentement qui
+cherchait à faire explosion et dont le prétexte était la
+nourriture. Depuis quelques jours, les forçats s'en plaignaient
+tout haut et grondaient dans les casernes, surtout quand ils se
+trouvaient réunis à la cuisine pour dîner et pour souper; on avait
+bien essayé de changer un des cuisiniers, mais au bout de deux
+jours on chassa le nouveau pour rappeler l'ancien. En un mot, tout
+le monde était d'une humeur inquiète.
+
+--On s'éreinte à travailler, et on ne nous donne à manger que des
+horreurs, grommelait quelqu'un dans la cuisine.
+
+--Si ça ne te plaît pas, commande du blanc-manger, riposta un
+autre.
+
+--De la soupe aux choux aigres, mais c'est très-bon, j'adore cela
+--exclama un troisième--c'est succulent.
+
+--Et si l'on ne te nourrissait rien qu'avec de la panse de boeuf,
+la trouverais-tu longtemps fameuse?
+
+--C'est vrai, on devrait nous donner de la viande--dit un
+quatrième;--on s'esquinte à la fabrique; et, ma foi, quand on a
+fini sa tâche, on a faim: de la panse, ça ne vous rassasie guère.
+
+--Quand on ne nous donne pas des boyaux, on nous bourre de
+saletés!
+
+--C'est vrai, la nourriture ne vaut pas le diable.
+
+--Il remplit ses poches, n'aie pas peur.
+
+--Ce n'est pas ton affaire.
+
+--Et de qui donc? mon ventre est à moi. Si nous nous plaignions
+tous, vous verriez bien.
+
+--Nous plaindre?
+
+--Oui.
+
+--Avec ça qu'on ne nous a pas assez battu pour ces plaintes! Buse
+que tu es!
+
+--C'est vrai, ajoute un autre d'un air de mauvaise humeur;--ce
+qui se fait vite n'est jamais bien fait. Eh bien? de quoi te
+plaindras-tu, dis-le-nous d'abord.
+
+--Je le dirai, parbleu. Si tout le monde y allait, j'irais aussi,
+car je crève de faim. C'est bon pour ceux qui mangent à part de
+rester assis, mais ceux qui mangent l'ordinaire...
+
+--A-t-il des yeux perçants, cet envieux-la! ses yeux brillent
+rien que de voir ce qui ne lui appartient pas.
+
+--Eh bien, camarades, pourquoi ne nous décidons-nous pas? Assez
+souffert: ils nous écorchent, les brigands! Allons-y.
+
+--À quoi bon? il faudrait te mâcher les morceaux et te les
+fourrer dans la bouche, hein! voyez-vous ce gaillard, il ne
+mangerait que ce qu'on voudrait bien lui mâcher. Nous sommes aux
+travaux forcés.
+
+--Voilà la cause de tout.
+
+--Et comme toujours, le peuple crève de faim, et les chefs se
+remplissent la bedaine.
+
+--C'est vrai. Notre Huit-yeux a joliment engraissé. Il s'est
+acheté une paire de chevaux gris.
+
+--Il n'aime pas boire, dit un forçat d'un ton ironique.
+
+--Il s'est battu il y a quelque temps aux cartes avec le
+vétérinaire. Pendant deux heures il a joué sans avoir un sou dans
+sa poche. C'est Fedka qui l'a dit.
+
+--Voilà pourquoi on nous donne de la soupe aux choux avec de la
+panse.
+
+--Vous êtes tous des imbéciles! Est-ce que cela nous regarde?
+
+--Oui, si nous nous plaignons tous, nous verrons comment il se
+justifiera. Décidons-nous.
+
+--Se justifier? Il t'assénera son poing sur la caboche, et rien
+de plus.
+
+--On le mettra en jugement.
+
+Tous les détenus étaient fort agités, car en effet notre
+nourriture était exécrable. Ce qui mettait le comble au
+mécontentement général, c'était l'angoisse, la souffrance
+perpétuelle, l'attente. Le forçat est querelleur et rebelle de
+tempérament, mais il est bien rare qu'il se révolte en masse, car
+ils ne sont jamais d'accord; chacun de nous le sentait très-bien,
+aussi disait-on plus d'injures qu'on n'agissait réellement.
+Cependant, cette fois-là, l'agitation ne fut pas sans suites. Des
+groupes se formaient dans les casernes, discutaient, injuriaient,
+rappelaient haineusement la mauvaise administration de notre major
+et en sondaient tous les mystères. Dans toute affaire pareille,
+apparaissent des meneurs, des instigateurs. Les meneurs dans ces
+occasions, sont des gens très-remarquables, non-seulement dans les
+bagnes, mais dans toutes les communautés de travailleurs, dans les
+détachements, etc. Ce type particulier est toujours et partout le
+même: ce sont des gens ardents, avides de justice, très-naïfs et
+honnêtement convaincus de la possibilité absolue de réaliser leurs
+désirs; ils ne sont pas plus bêtes que les autres, il y en a même
+d'une intelligence supérieure, mais ils sont trop ardents pour
+être rusés et prudents. Si l'on rencontre des gens qui savent
+diriger les masses et gagner ce qu'ils veulent, ils appartiennent
+déjà à un autre type de meneurs populaires excessivement rare chez
+nous. Ceux dont je parle, chefs et instigateurs de révoltes,
+arrivent presque toujours à leur but, quitte à peupler par la
+suite les travaux forcés et les prisons. Grâce à leur impétuosité,
+ils ont toujours le dessous, mais c'est cette impétuosité qui leur
+donne de l'influence sur la masse: on les suit volontiers, car
+leur ardeur, leur honnête indignation agissent sur tout le monde:
+les plus irrésolus sont entraînés. Leur confiance aveugle dons le
+succès séduit même les sceptiques les plus endurcis, bien que
+souvent cette assurance qui en impose ait des fondements si
+incertains, si enfantins, que l'on s'étonne même qu'on ait pu y
+croire. Le secret de leur influence, c'est qu'ils marchent les
+premiers sans avoir peur de rien. Ils se jettent en avant la tête
+baissée, souvent sans même connaître ce qu'ils entreprennent, sans
+ce jésuitisme pratique grâce auquel souvent un homme abject et vil
+a gain de cause, atteint son but, et sort blanc d'un tonneau
+d'encre. Il faut qu'ils se brisent le crâne. Dans la vie
+ordinaire, ce sont des gens bilieux, irascibles, intolérants et
+dédaigneux, souvent même excessivement bornés, ce qui du reste
+fait aussi leur force. Le plus fâcheux, c'est qu'ils ne
+s'attaquent jamais à l'essentiel, à ce qui est important, ils
+s'arrêtent toujours à des détails, au lieu d'aller droit au but,
+ce qui les perd. Mais la masse les comprend, ils sont redoutables
+à cause de cela.
+
+Je dois dire en quelques mots ce que signifie le mot: «grief.»
+
+Quelques forçats avaient précisément été déportés pour un grief;
+c'étaient les plus agités, entre autres un certain Martinof qui
+avait servi auparavant dans les hussards et qui, tout ardent,
+inquiet et colère qu'il fût, n'en était pas moins honnête et
+véridique. Un autre, Vassili Antonof, s'irritait et se montait à
+froid; il avait un regard effronté avec un sourire sarcastique,
+mais il était aussi honnête et véridique--un homme fort
+développé du reste.--J'en passe, car ils étaient nombreux;
+Pétrof faisait la navette d'un groupe à l'autre; il parlait peu,
+mais bien certainement il était aussi excité, car il bondit le
+premier hors de la caserne quand les autres se massèrent dans la
+cour.
+
+Notre sergent, qui remplissait les fonctions de sergent major,
+arriva aussitôt tout effrayé. Une fois en rang, nos gens le
+prièrent poliment de dire au major que les forçats désiraient lui
+parler et l'interroger sur certains points. Derrière le sergent
+arrivèrent tous les invalides qui se mirent en rang de l'autre
+côté et firent face aux forçats. La commission que l'on venait de
+confier au sergent était si extraordinaire qu'elle le remplit
+d'effroi, mais il n'osait pas ne pas faire son rapport au major,
+parce que si les forçats se révoltaient, Dieu sait ce qui pourrait
+arriver,--Tous nos chefs étaient excessivement poltrons dans
+leurs rapports avec les détenus,--et puis, même si rien de pire
+n'arrivait, si les forçats se ravisaient et se dispersaient, le
+sous-officier devait néanmoins avertir l'administration de tout ce
+qui s'était passé. Pâle et tremblant de peur, il se rendit
+précipitamment chez le major, sans même essayer de raisonner les
+forçats. Il voyait bien que ceux-ci ne s'amuseraient pas à
+discuter avec lui.
+
+Parfaitement ignorant de ce qui se passait, je me mis aussi en
+rang (je n'appris que plus tard les détails de cette histoire). Je
+croyais qu'on allait procéder à un contrôle, mais ne voyant pas
+les soldats d'escorte qui vérifiaient le compte, je m'étonnai et
+regardai autour de moi. Les visages étaient émus et exaspérés; il
+y en avait qui étaient blêmes. Préoccupés et silencieux, nos gens
+réfléchissaient à ce qu'il leur faudrait dire au major. Je
+remarquai que beaucoup de forçats étaient stupéfaits de me voir à
+leurs côtés, mais bientôt après ils se détournèrent de moi. Ils
+trouvaient étrange que je me fusse mis en rang et qu'à mon tour je
+voulusse prendre part à leur plainte, ils n'y croyaient pas. Ils
+se tournèrent de nouveau de mon côté d'un air interrogateur.
+
+--Que viens-tu faire ici? me dit grossièrement et à haute voix
+Vassili Antonof, qui se trouvait à côté de moi, à quelque distance
+des autres, et qui m'avait toujours dit vous avec la plus grande
+politesse.
+
+Je le regardais tout perplexe, en m'efforçant de comprendre ce que
+cela signifiait; je devinais déjà qu'il se passait quelque chose
+d'extraordinaire dans notre maison de force.
+
+--Eh! oui, qu'as-tu à rester ici? va-t'en à la caserne, me dit un
+jeune gars, forçat militaire, que je ne connaissais pas
+jusqu'alors et qui était un bon garçon paisible. Cela ne te
+regarde pas.
+
+--On se met en rang, lui répondis-je; est-ce qu'on ne va pas nous
+contrôler?
+
+--Il est venu s'y mettre aussi, cria un déporté.
+
+--Nez-de-fer[35]! fit un autre.
+
+--Écraseur de mouches! ajouta un troisième avec un mépris
+inexprimable pour ma personne. Ce nouveau surnom fit pouffer de
+rire tout le monde.
+
+--Ils sont partout comme des coqs en pâte, ces gaillards-là. Nous
+sommes au bagne, n'est-ce pas? eh bien! ils se payent du pain
+blanc et des cochons de lait comme des grands seigneurs! N'as-tu
+pas ta nourriture à part? que viens-tu faire ici?
+
+--Votre place n'est pas ici, me dit Koulikof sans gêne, en me
+prenant par la main et me faisant sortir des rangs.
+
+Il était lui-même très-pâle; ses yeux noirs étincelaient; il
+s'était mordu la lèvre inférieure jusqu'au sang, il n'était pas de
+ceux qui attendaient de sang-froid l'arrivée du major.
+
+J'aimais fort à regarder Koulikof en pareille occurrence, c'est-à-dire
+quand il devait se montrer tout entier avec ses qualités et
+ses défauts. Il posait, mais il agissait aussi. Je crois même
+qu'il serait allé à la mort avec une certaine élégance, en
+petit-maître. Alors que tout le monde me tutoyait et m'injuriait,
+il avait redoublé de politesse envers moi, mais il parlait d'un ton
+ferme et résolu, qui ne permettait pas de réplique.
+
+--Nous sommes ici pour nos propres affaires, Alexandre
+Pétrovitch, et vous n'avez pas à vous en mêler. Allez où vous
+voudrez, attendez... Tenez, les vôtres sont à la cuisine, allez-y.
+
+--Ils sont au chaud là-bas.
+
+J'entrevis en effet par la fenêtre ouverte nos Polonais qui se
+trouvaient dans la cuisine, ainsi que beaucoup d'autres forçats.
+Tout embarrassé, j'y entrai, accompagné de rires, d'injures et
+d'une sorte de gloussement qui remplaçait les sifflets et les
+huées à la maison de force.
+
+--Ça ne lui plaît pas!... tiou-tiou-tiou!... attrapez-le.
+
+Je n'avais encore jamais été offensé aussi gravement depuis que
+j'étais à la maison de force. Ce moment fut très-douloureux à
+passer, mais je pouvais m'y attendre; les esprits étaient par trop
+surexcités. Je rencontrai dans l'antichambre T--vski, jeune
+gentilhomme sans grande instruction, mais au caractère ferme et
+généreux; les forçats faisaient exception pour lui dans leur haine
+pour les forçats nobles; ils l'aimaient presque; chacun de ses
+gestes dénotait un homme brave et vigoureux.
+
+--Que faites-vous, Goriantchikof? me cria-t-il; venez donc ici!
+
+--Mais que se passe-t-il?
+
+--Ils veulent se plaindre, ne le savez-vous pas? Cela ne leur
+réussira pas, qui croira des forçats? On va rechercher les
+meneurs, et si nous sommes avec eux, c'est sur nous qu'on mettra
+la faute. Rappelez-vous pourquoi nous avons été déportés! Eux, on
+les fouettera tout simplement, tandis qu'on nous mettra en
+jugement. Le major nous déteste tous et sera trop heureux de nous
+perdre; nous lui servirons de justification.
+
+--Les forçats nous vendront pieds et poings liés, ajouta M--tski,
+quand nous entrâmes dans la cuisine.
+
+Ils n'auront jamais pitié de nous, ajouta T--vski.
+
+Outre les nobles, il y avait encore dans la cuisine une trentaine
+de détenus, qui ne désiraient pas participer à la plainte
+générale, les uns par lâcheté, les autres, par conviction absolue
+de l'inutilité de cette démarche. Akim Akymitch--ennemi naturel
+de toutes plaintes et de tout ce qui pouvait entraver la
+discipline et le service--attendait avec un grand calme la fin
+de cette affaire, dont l'issue ne l'inquiétait nullement; il était
+parfaitement convaincu du triomphe immédiat de l'ordre et de
+l'autorité administrative. Isaï Fomitch, le nez baissé, dans une
+grande perplexité, écoutait ce que nous disions avec une curiosité
+épouvantée; il était excessivement inquiet. Aux nobles polonais
+s'étaient joints des roturiers de même nationalité, ainsi que
+quelques Russes, natures timides, gens toujours hébétés et
+silencieux, qui n'avaient pas osé se liguer avec les autres et
+attendaient tristement l'issue de l'affaire. Il y avait enfin
+quelques forçats moroses et mécontents qui étaient restés dans la
+cuisine, non par timidité, mais parce qu'ils estimaient absurde
+cette quasi-révolte, parce qu'ils ne croyaient pas à son succès;
+je crus remarquer qu'ils étaient mal à leur aise en ce moment, et
+que leur regard n'était pas assuré. Ils sentaient parfaitement
+qu'ils avaient raison, que l'issue de la plainte serait celle
+qu'ils avaient prédite, mais ils se tenaient pour des renégats,
+qui auraient trahi la communauté et vendu leurs camarades au
+major. Iolkine,--ce rusé paysan sibérien envoyé aux travaux
+forcés pour faux monnayage, qui avait enlevé à Koulikof ses
+pratiques en ville,--était aussi là, comme le vieillard de
+Starodoub. Aucun cuisinier n'avait quitté son poste, probablement
+parce qu'ils s'estimaient partie intégrante de l'administration,
+et qu'à leur avis, il n'eût pas été décent de prendre parti contre
+celle-ci.
+
+--Cependant, dis-je à M--tski d'un ton mal assuré,--à part
+ceux-ci, tous les forçats y sont.
+
+--Qu'est-ce que cela peut bien nous faire? grommela D...
+
+--Nous aurions risqué beaucoup plus qu'eux, en les suivant; et
+pourquoi? _Je hais tes brigands_[36]. Croyez-vous même qu'ils
+sauront se plaindre? Je ne vois pas le plaisir qu'ils trouvent à
+se mettre eux-mêmes dans le pétrin.
+
+--Cela n'aboutira à rien, affirma un vieillard opiniâtre et
+aigri. Almazof, qui était aussi avec nous, se hâta de conclure
+dans le même sens.
+
+--On en fouettera une cinquantaine, et c'est à quoi tout cela
+aura servi.
+
+--Le major est arrivé! cria quelqu'un. Tout le monde se précipita
+aux fenêtres.
+
+Le major était arrivé avec ses lunettes, l'air mauvais, furieux,
+tout rouge. Il vint sans dire un mot, mais résolument sur la ligne
+des forçats. En pareille circonstance, il était vraiment hardi et
+ne perdait pas sa présence d'esprit: il faut dire qu'il était
+presque toujours gris. En ce moment, sa casquette graisseuse à
+parement orange et ses épaulettes d'argent terni avaient quelque
+chose de sinistre. Derrière lui venait le fourrier Diatlof,
+personnage très-important dans le bagne, car au fond c'était lui
+qui l'administrait; ce garçon, capable et très-rusé, avait une
+grande influence sur le major; ce n'était pas un méchant homme,
+aussi les forçats en étaient-ils généralement contents. Notre
+sergent le suivait avec trois ou quatre soldats, pas plus;--il
+avait déjà reçu une verte semonce et pouvait en attendre encore
+dix fois plus.--Les forçats qui étaient restés tête nue depuis
+qu'ils avaient envoyé chercher le major, s'étaient redressés,
+chacun d'eux se raffermissant sur l'autre jambe; ils demeurèrent
+immobiles, à attendre le premier mot ou plutôt le premier cri de
+leur chef suprême.
+
+Leur attente ne fut pas longue. Au second mot, le major se mit à
+vociférer à gorge déployée; il était hors de lui. Nous le voyons
+de nos fenêtres courir le long de la ligne des forçats, et se
+jeter sur eux en les questionnant. Comme nous étions assez
+éloignés, nous ne pouvions entendre ni ses demandes ni les
+réponses des forçats. Nous l'entendîmes seulement crier, avec une
+sorte de gémissement ou de grognement:
+
+--Rebelles!... sous les verges!... Meneurs!... Tu es un des
+meneurs! tu es un des meneurs! dit-il en se jetant sur quelqu'un.
+
+Nous n'entendîmes pas la réponse, mais une minute après nous vîmes
+ce forçat quitter les rangs et se diriger vers le corps de
+garde... Un autre le suivit, puis un troisième.
+
+--En jugement!... tout le monde! je vous... Qui y a-t-il encore à
+la cuisine? bêla-t-il en nous apercevant aux fenêtres ouvertes.
+Tous ici! Qu'on les chasse tous!
+
+Le fourrier Diatlof se dirigea vers la cuisine. Quand nous lui
+eûmes dit que nous n'avions aucun grief, il revint immédiatement
+faire son rapport au major.
+
+--Ah! ils ne se plaignent pas, ceux-là! fit-il en baissant la
+voix de deux tons, tout joyeux.--Ça ne fait rien, qu'on les
+amène tous!
+
+Nous sortîmes: je ressentais une sorte de honte; tous, du reste,
+marchaient tête baissée.
+
+--Ah! Prokofief! Iolkine aussi, et toi aussi, Almazof! Ici! venez
+ici, en tas, nous dit le major d'une voix haletante, mais
+radoucie; son regard était même devenu affable.--M--tski, tu en
+es aussi... Prenez les noms! Diatlof! Prenez les noms de tout le
+monde, ceux des satisfaits et ceux des mécontents à part, tous
+sans exception; vous m'en donnerez la liste... Je vous ferai tous
+passer en conseil... Je vous... brigands!
+
+La liste fit son effet.
+
+--Nous sommes satisfaits! cria un des mécontents, d'une voix
+sourde, irrésolue.
+
+--Ah! satisfaits! Qui est satisfait? Que ceux qui sont satisfaits
+sortent du rang!
+
+--Nous! nous! firent quelques autres voix.
+
+--Vous êtes satisfaits de la nourriture? on vous a donc excités?
+il y a eu des meneurs, des mutins? Tant pis pour eux...
+
+--Seigneur! qu'est-ce que ça signifie? fit une voix dans la
+foule.
+
+--Qui a crié cela? qui a crié? rugit le major en se jetant du
+côté d'où venait la voix.--C'est toi qui as crié, Rastorgouïef?
+Au corps de garde!
+
+Rastorgouïef, un jeune gars joufflu et de haute taille, sortit des
+rangs et se rendit lentement au corps de garde. Ce n'était pas lui
+qui avait crié; mais comme on l'avait désigné, il n'essayait pas
+de contredire.
+
+--C'est votre graisse qui vous rend enragés! hurla le major.
+
+--Attends, gros museau, dans trois jours, tu ne...! Attendez, je
+vous rattraperai tous. Que ceux qui ne se plaignent pas, sortent!
+
+--Nous ne nous plaignons pas, Votre Haute Noblesse! dirent
+quelques forçats d'un air sombre; les autres se taisaient
+obstinément. Mais le major n'en désirait pas plus: il trouvait son
+profit à finir cette affaire au plus vite et d'un commun accord.
+
+--Ah! maintenant, personne ne se plaint plus! fit-il en
+bredouillant. Je l'ai vu... je le savais. Ce sont les meneurs...
+Il y a, parbleu, des meneurs! continua-t-il en s'adressant à
+Diatlof;--il faut les trouver tous. Et maintenant... maintenant
+il est temps d'aller aux travaux. Tambour, un roulement!
+
+Il assista en personne à la formation des détachements. Les
+forçats se séparèrent tristement, sans parler, heureux de pouvoir
+disparaître. Tout de suite après la formation des bandes, le major
+se rendit au corps de garde, où il prit ses dispositions à l'égard
+des «meneurs», mais il ne fut pas trop cruel. On voyait qu'il
+avait envie d'en finir au plus vite avec cette affaire. Un d'eux
+raconta ensuite qu'il avait demandé pardon, et que l'officier
+l'avait fait relâcher aussitôt. Certainement notre major n'était
+pas dans son assiette; il avait peut-être eu peur, car une révolte
+est toujours une chose épineuse, et bien que la plainte des
+forçats ne fût pas en réalité une révolte (ou ne l'avait
+communiquée qu'au major, et non au commandant), l'affaire n'en
+était pas moins désagréable. Ce qui le troublait le plus, c'est
+que les détenus avaient été unanimes à se soulever; il fallait par
+conséquent étouffer à tout prix leur réclamation. On relâcha
+bientôt les «meneurs». Le lendemain, la nourriture fut passable,
+mais cette amélioration ne dura pas longtemps; les jours suivants,
+le major visita plus souvent la maison de force, et il avait
+toujours des désordres à punir. Notre sergent allait et venait,
+tout désorienté et préoccupé, comme s'il ne pouvait revenir de sa
+stupéfaction. Quant aux forçats, ils furent longtemps avant de se
+calmer, mais leur agitation ne ressemblait plus à celle des
+premiers jours: ils étaient inquiets, embarrassés. Les uns
+baissaient la tête et se taisaient, tandis que d'autres parlaient
+de cette échauffourée en grommelant et comme malgré eux. Beaucoup
+se moquaient d'eux-mêmes avec amertume comme pour se punir de leur
+mutinerie.
+
+--Tiens, camarade, prends et mange! disait l'un d'eux.
+
+--Où est la souris qui a voulu attacher la sonnette à la queue du
+chat?
+
+--On ne nous persuade qu'avec un gourdin, c'est sûr.
+Félicitons-nous qu'il ne nous ait pas tous fait fouetter.
+
+--Réfléchis plus et bavarde moins, ça vaudra mieux!
+
+--Qu'as-tu à venir me faire la leçon? es-tu maître d'école, par
+hasard?
+
+--Bien sûr qu'il faut te reprendre.
+
+--Qui es-tu donc?
+
+--Moi, je suis un homme; toi, qui es-tu?
+
+--Un rogaton pour les chiens! voilà ce que tu es!
+
+--Toi-même...
+
+--Allons, assez! qu'avez-vous à «brailler»? leur criait-on de
+tous côtés.
+
+Le soir même de la rébellion, je rencontrai Pétrof derrière les
+casernes, après le travail de la journée. Il me cherchait. Il
+marmottait deux ou trois exclamations incompréhensibles en
+s'approchant, il se tut bientôt et se promena machinalement avec
+moi. J'avais encore le coeur gros de toute cette histoire, et je
+crus que Pétrof pourrait me l'expliquer.
+
+--Dites donc, Pétrof, lui demandai-je, les vôtres ne sont pas
+fâchés contre nous?
+
+--Qui se fâche? me dit-il comme revenant à lui.
+
+--Les forçats... contre nous, contre les nobles?
+
+--Et pourquoi donc se fâcheraient-ils?
+
+--Parbleu, parce que nous ne les avons pas soutenus.
+
+--Et pourquoi vous seriez vous mutinés? me répondit-il en
+s'efforçant de comprendre ce que je lui disais,--vous mangez à
+part, vous!
+
+--Mon Dieu! mais il y en a des vôtres qui ne mangent pas
+l'ordinaire et qui se sont mutinés avec vous. Nous devions vous
+soutenir... par camaraderie.
+
+--Allons donc! êtes-vous nos camarades? me demanda-t-il avec
+étonnement.
+
+Je le regardai; il ne me comprenait pas et ne saisissait nullement
+ce que je voulais de lui: moi, en revanche, je le compris
+parfaitement. Pour la première fois, une idée qui remuait
+confusément dans mon cerveau et qui me hantait depuis longtemps
+s'était définitivement formulée; je conçus alors ce que je
+devinais mal jusque-là. Je venais de comprendre que jamais je ne
+serais le camarade des forçats, quand même je serais forçat à
+perpétuité, forçat de la «section particulière». La physionomie de
+Pétrof à ce moment-là m'est restée gravée dans la mémoire. Dans sa
+question: «Allons donc! êtes-vous nos camarades?» il y avait tant
+de naïveté franche, tant d'étonnement ingénu, que je me demandai
+si elle ne cachait pas quelque ironie, quelque méchanceté
+moqueuse. Non! je n'étais pas leur camarade, et voilà tout.
+Va-t'en à droite, nous irons à gauche: tu as tes affaires à toi,
+nous les nôtres.
+
+Je croyais vraiment qu'après la rébellion ils nous déchireraient
+sans pitié, et que notre vie deviendrait un enfer; rien de pareil
+ne se produisit: nous n'entendîmes pas le plus petit reproche, pas la moindre allusion méchante. On continua à nous taquiner comme
+auparavant, quand l'occasion s'en présentait, et ce fut tout.
+Personne ne garda rancune à ceux qui n'avaient pas voulu se
+mutiner et qui étaient restés dans la cuisine, pas plus qu'à ceux
+qui avaient crié les premiers qu'ils ne se plaignaient pas.
+Personne ne souffla mot sur ce sujet. J'en demeurai stupéfait.
+
+
+VIII--MES CAMARADES.
+
+Comme on peut le penser, ceux qui m'attiraient le plus, c'étaient
+les miens, c'est-à-dire les «nobles», surtout dans les premiers
+temps; mais des trois ex-nobles russes qui se trouvaient dans
+notre maison de force; Akim Akimytch, l'espion A--v et celui que
+l'on croyait parricide, je ne connaissais qu'Akim Akimytch et je
+ne parlais qu'à lui seul. À vrai dire, je ne m'adressais à lui
+qu'en désespoir de cause, dans les moments de tristesse les plus
+intolérables, quand je croyais que je n'approcherais jamais de
+personne autre. Dans le chapitre précédent, j'ai essayé de diviser
+nos forçats en diverses catégories; mais en me souvenant d'Akim
+Akimytch, je crois que je dois ajouter une catégorie à ma
+classification. Il est vrai qu'il était seul à la former. Cette
+série est celle des forçats parfaitement indifférents, c'est-à-dire
+ceux auxquels il est absolument égal de vivre en liberté ou
+aux travaux forcés, ce qui était et ne pouvait être chez nous
+qu'une exception. Il s'était établi à la maison de force comme
+s'il devait y passer sa vie entière: tout ce qui lui appartenait,
+son matelas, ses coussins, ses ustensiles, était solidement et
+définitivement arrangé à demeure. Rien qui eût pu faire croire à
+une vie temporaire, à un bivouac. Il devait rester de nombreuses
+années aux travaux forcés, mais je doute qu'il pensât à sa mise en
+liberté: s'il s'était réconcilié avec la réalité, c'était moins de
+bon coeur que par esprit de subordination, ce qui revenait au même
+pour lui. C'était un brave homme, il me vint en aide les premiers
+temps par ses conseils et ses services, mais quelquefois, j'en
+fais l'aveu, il m'inspirait une tristesse profonde, sans pareille,
+qui augmentait et aggravait encore mon penchant à l'angoisse.
+Quand j'étais par trop désespéré, je m'entretenais avec lui;
+j'aimais entendre ses paroles vivantes: eussent-elles été
+haineuses, enfiellées, nous nous serions du moins irrités ensemble
+contre notre destinée; mais il se taisait, collait tranquillement
+ses lanternes, en racontant qu'ils avaient eu une revue en 18..,
+que leur commandant divisionnaire s'appelait ainsi et ainsi, qu'il
+avait été content des manoeuvres, que les signaux pour les
+tirailleurs avaient été changés, etc. Tout cela d'une voix posée
+et égale, comme de l'eau qui serait tombée goutte à goutte. Il ne
+s'animait même pas quand il me contait que dans je ne sais plus
+quelle affaire au Caucase, on l'avait décoré du ruban de Sainte-Anne
+à l'épée. Seulement sa voix devenait plus grave et plus
+posée; il la baissait d'un ton, quand il prononçait le nom de
+«Sainte-Anne» avec un certain mystère; pendant trois minutes au
+moins, il restait silencieux et sérieux... Pendant toute cette
+première année, j'avais des passes absurdes où je haïssais
+cordialement Akim Akimytch, sans savoir pourquoi, des bouffées de
+désespoir durant lesquelles je maudissais la destinée qui m'avait
+donné un lit de camp où sa tête touchait la mienne. Une heure
+après, je me reprochais ces sorties. Du reste, je ne fus en proie
+à ces actes que pendant la première année de ma réclusion. Par la
+suite je me fis au caractère d'Akim Akimytch et j'eus honte de mes
+bourrasques antérieures. Je ne crois pas me souvenir que nous nous
+fussions jamais ouvertement querellés.
+
+De mon temps, outre les trois nobles russes dont j'ai parlé, il y
+en avait encore huit autres: j'étais sur un pied d'amitié étroite
+avec quelques-uns d'entre eux, mais pas avec tous. Les meilleurs
+étaient maladifs, exclusifs et intolérants au plus haut degré. Je
+cessai même de parler à deux d'entre eux. Il n'y en avait que
+trois qui fussent instruits, B--ski, M--tski et le vieillard J--
+ki, qui avait été autrefois professeur de mathématiques,--brave
+homme, grand original et très-borné intellectuellement, malgré son
+érudition.--M--tski et B--ski étaient tout autres. Du premier
+coup, nous nous entendîmes avec M--tski: je ne me querellai pas
+une seule fois avec lui, je l'estimai fort, mais sans l'aimer ni
+m'attacher à lui; je ne pus jamais y arriver. Il était
+profondément aigri et défiant, avec beaucoup d'empire sur
+lui-même: justement cela me déplaisait, on sentait que cet homme
+n'ouvrirait jamais son âme à personne: il se peut pourtant que je
+me trompasse. C'était une forte et noble nature... Son scepticisme
+invétéré se trahissait dans une habileté extraordinaire, dans la
+prudence de son commerce avec son entourage. Il souffrait de cette
+dualité de son âme, car il était en même temps sceptique et
+profondément croyant, d'une foi inébranlable en certaines
+espérances et convictions. Malgré toute son habileté pratique, il
+était en guerre ouverte avec B--ski et son ami T--ski.
+
+Le premier, B--ski, était un homme malade, avec une prédisposition
+à la phtisie, irascible et nerveux, mais bon et généreux. Son
+irritabilité nerveuse le rendait capricieux comme un enfant: je ne
+pouvais supporter un caractère semblable, et je cessai de voir B--
+ski, sans toutefois cesser de l'aimer. C'était tout juste le
+contraire pour M--tski, avec lequel je ne me brouillai jamais,
+mais que je n'aimais pas. En rompant toutes relations avec B--ski,
+je dus rompre aussi avec T--ski, dont j'ai parlé dans le chapitre
+précédent, ce que je regrettai fort, car, s'il était peu instruit,
+il avait bon coeur; c'était un excellent homme, très-courageux. Il
+aimait et respectait tant B--ski, il le vénérait si fort, que ceux
+qui rompaient avec son ami devenaient ses ennemis; ainsi il se
+brouilla avec M--tski à cause de B--ski, pourtant il résista
+longtemps. Tous ces gens-là étaient bilieux, quinteux, méfiants,
+et souffraient d'hyperesthésie morale. Cela se comprend; leur
+position était très-pénible, beaucoup plus dure que la nôtre, car
+ils étaient exilés de leur patrie et déportés pour dix, douze ans;
+ce qui rendait surtout douloureux leur séjour à la maison de
+force, c'étaient les préjugés enracinés, la manière de voir toute
+faite avec lesquels ils regardaient les forçats; ils ne voyaient
+en eux que des bêtes fauves et se refusaient à admettre rien
+d'humain en eux. La force des circonstances et leur destinée les
+engageaient dans cette vue. Leur vie à la maison de force était un
+tourment. Ils étaient aimables et affables avec les Circassiens,
+avec les Tartares, avec Isaï Fomitch, mais ils n'avaient que du
+mépris pour les autres détenus. Seul, le vieillard vieux-croyant
+avait conquis tout leur respect. Et pourtant, pendant tout le
+temps que je passai aux travaux forcés, pas un seul détenu ne leur
+reprocha ni leur extraction, ni leur croyance religieuse, ni leurs
+convictions, toutes choses habituelles au bas peuple, dans ses
+rapports avec les étrangers, surtout les Allemands. Au fond, on ne
+fait que se moquer de l'Allemand, qui est pour le peuple russe un
+être bouffon et grotesque. Nos forçats avaient beaucoup plus de
+respect pour les nobles polonais que pour nous autres Russes; ils
+ne touchaient pas à ceux-là; mais je crois que les Polonais ne
+voulaient pas remarquer ce trait et le prendre en considération.
+--Je parlais de T--ski; je reviens à lui. Quand il quitta avec son
+camarade leur première station d'exil pour passer dans notre
+forteresse, il avait porté presque tout le temps son ami B...,
+faible de constitution et de santé, épuisé au bout d'une
+demi-étape. Ils avaient été exilés tout d'abord à Y--gorsk, où ils se
+trouvaient fort bien; la vie y était moins dure que dans notre
+forteresse. Mais à la suite d'une correspondance innocente avec
+les déportés d'une autre ville, on avait jugé nécessaire de les
+transporter dans notre maison de force pour qu'ils y fussent
+directement surveillés par la haute administration. Jusqu'à leur
+arrivée, M--tski avait été seul. Combien il avait dû languir,
+pendant cette première année de son exil!
+
+J--ki était ce vieillard qui se livrait toujours à la prière, et
+dont j'ai parlé plus haut. Tous les condamnés politiques étaient
+des hommes jeunes, très-jeunes même, tandis que J--ki était âgé de
+cinquante ans au moins.
+
+Il était certainement honnête, mais étrange. Ses camarades T--ski
+et B--ski le détestaient et ne lui parlaient pas; ils le
+déclaraient entêté et tracassier, je puis témoigner qu'ils avaient
+raison. Je crois que dans un bagne,--comme dans tout lieu où les
+gens sont rassemblés de force et non de bon gré,--on se querelle
+et l'on se hait plus vite qu'en liberté. Beaucoup de causes
+contribuent à ces continuelles brouilleries. J--ki était vraiment
+désagréable et borné; aucun de ses camarades n'était bien avec
+lui; nous ne nous brouillâmes pas, mais jamais nous ne fûmes sur
+un pied amical. Je crois qu'il était bon mathématicien. Il
+m'expliqua un jour dans son baragouin demi-russe, demi-polonais,
+un système d'astronomie qu'il avait inventé; on me dit qu'il avait
+écrit un ouvrage sur ce sujet, dont tout le monde savant s'était
+moqué; son jugement était un peu faussé, je crois. Il priait à
+genoux des journées entières, ce qui lui attira le respect des
+forçats; il le conserva jusqu'à sa mort, car il mourut sous mes
+yeux, à la maison de force, à la suite d'une pénible maladie. Dès
+son arrivée il avait gagné la considération des détenus, à la
+suite d'une histoire avec le major. En les amenant d'Y--gorsk par
+étapes à notre forteresse, on ne les avait pas rasés, aussi leurs
+cheveux et leurs barbes avaient-ils démesurément cru; quand on les
+présenta au major, celui-ci s'emporta comme un beau diable; il
+était indigné d'une semblable infraction à la discipline, où il
+n'y avait pourtant pas de leur faute.
+
+--Ils ont l'air de Dieu sait quoi! rugit-il, ce sont des
+vagabonds, des brigands.
+
+J--ski, qui comprenait fort mal le russe, crut qu'on leur
+demandait s'ils étaient des brigands ou des vagabonds, et
+répondit:
+
+--Nous sommes des condamnés politiques, et non des vagabonds.
+
+--Co-oomment? Tu veux faire l'insolent? le rustre? hurla le
+major.--Au corps de garde! et cent verges tout de suite! à
+l'instant même!
+
+On punit le vieillard: il se coucha à terre sous les verges, sans
+opposer de résistance, maintint sa main entre ses dents et endura
+son châtiment sans une plainte, sans un gémissement, immobile sous
+les coups. B--ski et T--ski arrivaient à ce moment à la maison de
+force, où M--ski les attendait à la porte d'entrée; il se jeta à
+leur cou, bien qu'il ne les eût jamais vus. Révoltés de l'accueil
+du major, ils lui racontèrent la scène cruelle qui venait d'avoir
+lieu. M--ski me dit plus tard qu'il était hors de lui en apprenant
+cela:--Je ne me sentais plus de rage, je tremblais de fièvre.
+J'attendis J--ski à la grande porte, car il devait venir tout
+droit du corps de garde après sa punition. La poterne s'ouvrit, et
+je vis passer devant moi J--ski les lèvres tremblantes et toutes
+blanches, le visage pâle; il ne regardait personne et traversa les
+groupes de forçats rassemblés au milieu de la cour--ils savaient
+qu'on venait de punir un noble--entra dans la caserne, alla
+droit à sa place et, sans mot dire, s'agenouilla et pria. Les
+détenus furent surpris et même émus. Quand je vis ce vieillard à
+cheveux blancs, qui avait laissé dans sa patrie une femme et des
+enfants, quand je le vis, après cette honteuse punition,
+agenouillé et priant,--je m'enfuis de la caserne, et pendant
+deux heures je fus comme fou: j'étais comme ivre... Depuis lors,
+les forçats furent pleins de déférence et d'égards pour J--ski; ce
+qui leur avait particulièrement plu, c'est qu'il n'avait pas crié
+sous les verges.
+
+Il faut pourtant être juste et dire la vérité: on ne saurait juger
+par cet exemple des relations de l'administration avec les
+déportés nobles, quels qu'ils soient, Russes ou Polonais. Mon
+anecdote montre qu'on peut tomber sur un méchant homme: si ce
+méchant homme est commandant absolu d'une maison de force, s'il
+déteste par hasard un exilé, le sort de celui-ci est loin d'être
+enviable. Mais l'administration supérieure des travaux forcés en
+Sibérie, qui donne le ton et les directions aux commandants
+subordonnés, est pleine de discernement à l'égard des déportés
+nobles et même, en certains cas, leur montre plus d'indulgence
+qu'aux autres forçats de basse condition. Les causes en sont
+claires: d'abord ces chefs sont eux-mêmes gentilshommes, et puis
+on citait des cas où des nobles avaient refusé de se coucher sous
+les verges et s'étaient jetés sur leurs exécuteurs; les suites de
+ces rébellions étaient toujours fâcheuses; enfin--et je crois
+que c'est la cause principale--il y avait déjà longtemps de
+cela, trente-cinq ans au moins, on avait envoyé d'un coup en
+Sibérie une masse de déportés nobles[37]; ils avaient su si bien se
+poser et se recommander que les chefs des travaux forcés
+regardaient, par une vieille habitude, les criminels nobles d'un
+tout autre oeil que les forçats ordinaires. Les commandants
+subalternes s'étaient réglés sur l'exemple de leurs chefs, et
+obéissaient aveuglément à cette manière de voir. Beaucoup d'entre
+eux critiquaient et déploraient ces dispositions de leurs
+supérieurs; ils étaient très-heureux quand on leur permettait
+d'agir comme bon leur semblait, mais on ne leur donnait pas trop
+de latitude; j'ai tout lieu de le croire, et voici pourquoi. La
+seconde catégorie des travaux forcés, dans laquelle je me trouvais
+et qui se composait de forçats serfs, soumis à l'autorité
+militaire--était beaucoup plus dure que la première (les mines)
+et la troisième (travail de fabrique). Elle était plus dure
+non-seulement pour les nobles, mais aussi pour les autres forçats,
+parce que l'administration et l'organisation en étaient toutes
+militaires, et ressemblaient fort à celles des bagnes de Russie.
+Les chefs étaient plus sévères, les habitudes plus rigoureuses que
+dans les deux autres catégories: on était toujours dans les fers,
+toujours sous escorte, toujours enfermé, ce qui n'existait pas
+ailleurs, à ce que disaient du moins nos forçats, et certes il y
+avait des connaisseurs parmi eux. Ils seraient tous partis avec
+bonheur pour les travaux des mines, que la loi déclarait être la
+punition suprême; ils en rêvaient. Tous ceux qui avaient été dans
+les bagnes russes en parlaient avec horreur et assuraient qu'il
+n'y avait pas d'enfer semblable à celui-là, que la Sibérie était
+un vrai paradis, comparée à la réclusion dans les forteresses en
+Russie. Si donc on avait un peu plus d'égards pour nous autres
+nobles dans notre maison de force qui était directement surveillée
+par le général gouverneur, et dont l'administration était toute
+militaire, on devait avoir encore plus de bienveillance pour les
+forçats de la première et de la troisième catégorie. Je puis
+parler sciemment de ce qui se faisait dans toute la Sibérie: les
+récits que j'ai entendu faire par des déportés de la première et
+de la troisième catégorie confirment ma conclusion. On nous
+surveillait beaucoup plus étroitement que nulle part ailleurs:
+nous n'avions aucune immunité en ce qui concernait les travaux et
+la réclusion: mêmes travaux, mêmes fers, même séquestration que
+les autres détenus; il était parfaitement impossible de nous
+protéger, car je savais que dans _un bon vieux temps très-rapproché_
+les dénonciations, les intrigues, minant le crédit des
+personnes en place, s'étaient tellement multipliées, que
+l'administration craignait les délations, et dans ce temps-là,
+montrer de l'indulgence à une certaine classe de forçats était un
+crime!... Aussi chacun avait-il peur pour lui-même: nous étions
+donc ravalés au niveau des autres forçats, on ne faisait exception
+que pour les punitions corporelles,--et encore nous aurait-on
+fouettés si nous avions commis un délit quelconque, car le service
+exigeait que nous fussions égaux devant le châtiment,--mais on
+ne nous aurait pas fouettés à la légère et sans motif, comme les
+autres détenus. Quand notre commandant eut connaissance du
+châtiment infligé à J--ski, il se fâcha sérieusement contre le
+major et lui ordonna de faire plus d'attention désormais. Tout le
+monde en fut instruit. On sut aussi que le général gouverneur, qui
+avait grande confiance en notre major et qui l'aimait à cause de
+son exactitude à observer la loi et de ses qualités d'employé, lui
+fit une verte semonce, quand il fut informé de cette histoire. Et
+notre major en prit bonne note. Il aurait bien voulu, par exemple,
+se donner la satisfaction de fouetter M--ski, qu'il détestait sur
+la foi des calomnies de A--f, mais il ne put y arriver; il avait
+beau chercher un prétexte, le persécuter et l'espionner, ce
+plaisir lui fut refusé. L'affaire de J--ski se répandit en ville,
+et l'opinion publique fut défavorable au major; les uns lui firent
+des réprimandes, d'autres lui infligèrent des affronts.
+
+Je me rappelle maintenant ma première rencontre avec le major. On
+nous avait épouvantés--moi et un autre déporté noble--encore à
+Tobolsk, par les récits sur le caractère abominable de cet homme.
+Les anciens exilés (condamnés jadis à vingt-cinq ans de travaux
+forcés), nobles comme nous, qui nous avaient visités avec tant de
+bonté pendant notre séjour à la prison de passage, nous avaient
+prévenus contre notre futur commandant; ils nous avaient aussi
+promis de faire tout ce qu'ils pourraient en notre faveur auprès
+de leurs connaissances et de nous épargner ses persécutions. En
+effet, ils écrivirent aux trois filles du général gouverneur, qui
+intercédèrent, je crois, en notre faveur. Mais que pouvait-il
+faire? Il se borna à dire au major d'être équitable dans
+l'application de la loi.--Vers trois heures de l'après-dînée
+nous arrivâmes, mon camarade et moi, dans cette ville; l'escorte
+nous conduisit directement chez notre tyran. Nous restâmes dans
+l'antichambre à l'attendre, pendant qu'on allait chercher le
+sous-officier de la prison. Dès que celui-ci fut arrivé, le major
+entra. Son visage cramoisi, couperosé et mauvais fit sur nous une
+impression douloureuse: il semblait qu'une araignée allait se
+jeter sur une pauvre mouche se débattant dans sa toile.
+
+--Comment t'appelle-t-on? demanda-t-il à mon camarade. Il parlait
+d'une voix dure, saccadée, et voulait produire sur nous de
+l'impression.
+
+Mon camarade se nomma.
+
+--Et toi? dit-il en s'adressant à moi, en me fixant par derrière
+ses lunettes.
+
+Je me nommai.
+
+--Sergent! qu'on les mène à la maison de force, qu'on les rase au
+corps de garde, en civils... la moitié du crâne, et qu'on les
+ferre demain! Quelles capotes avez-vous là? d'où les avez-vous?
+nous demanda-t-il brusquement en apercevant les capotes grises à
+ronds jaunes cousus dans le dos, qu'on nous avait délivrées à
+Tobolsk,--C'est un nouvel uniforme, pour sûr c'est un nouvel
+uniforme... On projette encore... Ça vient de Pétersbourg...
+dit-il en nous examinant tour à tour.--Ils n'ont rien avec eux?
+fit-il soudain au gendarme qui nous escortait.
+
+--Ils ont leurs propres habits, Votre Haute Noblesse, répondit
+celui-ci en se mettant au port d'armes, non sans tressauter
+légèrement. Tout le monde le connaissait et le craignait.
+
+--Enlevez-leur tout ça! Ils ne doivent garder que leur linge, le
+linge blanc; enlevez le linge de couleur s'il y en a, et vendez-le
+aux enchères. On inscrira le montant aux recettes. Le forçat ne
+possède rien, continua-t-il en nous regardant d'un oeil sévère.--
+Faites attention! conduisez-vous bien! que je n'entende pas de
+plaintes! sans quoi... punition corporelle!--Pour le moindre
+délit--les v-v-verges!
+
+Je fus presque malade ce soir-là de cet accueil auquel je n'étais
+pas habitué: l'impression était d'autant plus douloureuse que
+j'entrais dans cet enfer! Mais j'ai déjà raconté tout cela.
+
+J'ai déjà dit que nous n'avions aucune immunité, aucun allégement
+dans notre travail quand les autres forçats étaient présents; on
+essaya pourtant de nous venir en aide en nous envoyant pendant
+trois mois, B--ski et moi, à la chancellerie des ingénieurs en
+qualité de copistes, mais en secret; tous ceux qui devaient le
+savoir le savaient, mais faisaient semblant de ne rien voir.
+C'étaient les chefs ingénieurs qui nous avaient valu cette bonne
+aubaine, pendant le peu de temps que le lieutenant-colonel G--kof
+fut notre commandant. Ce chef (qui ne resta pas plus de six mois,
+car il repartit bientôt pour la Russie) nous sembla un bienfaiteur
+envoyé par le ciel et fit une profonde impression sur tous les
+forçats. Ils ne l'aimaient pas, ils l'adoraient, si l'on peut
+employer ce mot. Je ne sais trop ce qu'il avait fait, mais il
+avait conquis leur affection du premier coup. «C'est un vrai
+père!» disaient à chaque instant les déportés pendant tout le
+temps qu'il dirigea les travaux du génie. C'était un joyeux
+viveur. De petite taille, avec un regard hardi et sûr de lui-même,
+il était aimable et gracieux avec tous les forçats, qu'il aimait
+paternellement. Pourquoi les aimait-il? Je ne saurais trop le
+dire, mais il ne pouvait voir un détenu sans lui adresser un mot
+affable, sans rire et plaisanter avec lui. Il n'y avait rien
+d'autoritaire dans ses plaisanteries, rien qui sentit le maître,
+le chef. C'était leur camarade, leur égal. Malgré cette
+condescendance, je ne me souviens pas que les forçats se soient
+jamais permis d'être irrespectueux ou familiers. Au contraire.
+Seulement la figure du détenu s'éclairait subitement quand il
+rencontrait le commandant; il souriait largement, le bonnet à la
+main, rien que de le voir approcher. Si le commandant lui
+adressait la parole, c'était un grand honneur.--Il y a de ces
+gens populaires!--G--kof avait l'air crâne, marchait à grands
+pas, très-droit: «un aigle», disaient de lui les forçats. Il ne
+pouvait pas leur venir en aide, car il dirigeait les travaux du
+génie, qui sous tous les commandants étaient exécutés dans les
+formes légales établies une fois pour toutes. Quand par hasard il
+rencontrait une bande de forçats dont le travail était terminé, il
+les laissait revenir avant le roulement du tambour. Les détenus
+l'aimaient pour la confiance qu'il leur témoignait, pour son
+horreur des taquineries et des mesquineries, toujours si
+irritantes quand on a des rapports avec les chefs. Je suis sûr que
+s'il avait perdu mille roubles en billets, le voleur le plus
+fieffé de notre prison les lui aurait rendus. Oui, j'en suis
+convaincu. Comme tous les détenus lui furent sympathiques, quand
+ils apprirent qu'il était brouillé à mort avec notre major
+détesté! Cela arriva un mois après son arrivée; leur joie fut au
+comble. Le major avait été autrefois son frère d'armes; quand ils
+se rencontrèrent après une longue séparation, ils menèrent d'abord
+joyeuse vie ensemble, mais bientôt ils cessèrent d'être intimes.
+Ils s'étaient querellés, et G--kof devint l'ennemi juré du major.
+On raconta même qu'ils s'étaient battus à coups de poing, et il
+n'y avait pas là de quoi étonner ceux qui connaissaient notre
+major: il aimait à se battre. Quand les forçats apprirent cette
+querelle, ils ne se tinrent plus de joie: «C'est notre Huit-yeux
+qui peut s'entendre avec le commandant! celui-là est un aigle,
+tandis que notre _honi_...» Ils étaient fort curieux de savoir qui
+avait eu le dessus dans cette lutte, et lequel des deux avait
+rossé l'autre. Si ce bruit eût été démenti, nos forçats en
+auraient éprouvé un cruel désappointement.--«Pour sur, c'est le
+commandant qui l'a éreinté, disaient-ils; tout petit qu'il soit,
+il est audacieux; l'autre se sera fourré sous un lit, tant il aura
+eu peur.» Mais G--kof repartit bientôt, laissant de vifs regrets
+dans le bagne. Nos ingénieurs étaient tous de braves gens: on les
+changea trois ou quatre fois de mon temps.--«Nos aigles ne
+restent jamais bien longtemps, disaient les détenus, surtout quand
+ils nous protègent.»
+
+C'est ce G--kof qui nous envoya, B--ski et moi, travailler à sa
+chancellerie, car il aimait les déportés nobles. Quand il partit,
+notre condition demeura plus tolérable, car il y avait un
+ingénieur qui nous témoignait beaucoup de sympathie. Nous copiions
+des rapports depuis quelque temps, ce qui perfectionnait notre
+écriture, quand arriva un ordre supérieur qui enjoignait de nous
+renvoyer à nos travaux antérieurs. On avait déjà eu le temps de
+nous dénoncer. Au fond, nous n'en fûmes pas trop mécontents, car
+nous étions las de ce travail de copistes. Pendant deux ans
+entiers, je travaillai sans interruption avec B--ski, presque
+toujours dans les ateliers. Nous bavardions et parlions de nos
+espérances, de nos convictions. Celles de l'excellent B--ski
+étaient étranges, exclusives: il y a des gens très-intelligents
+dont les idées sont parfois trop paradoxales, mais ils ont tant
+souffert, tant enduré pour elles, ils les ont gardées au prix de
+tant de sacrifices, que les leur enlever serait impossible et
+cruel, B--ski souffrait de toute objection et y répondait par des
+violences. Il avait peut-être raison, plus raison que moi sur
+certains points, mais nous fûmes obligés de nous séparer, ce dont
+j'éprouvai un grand regret, car nous avions déjà beaucoup d'idées
+communes.
+
+Avec les années M--tski devenait de plus en plus triste et sombre.
+Le désespoir l'accablait. Durant les premiers temps de ma
+réclusion, il était plus communicatif, il laissait mieux voir ce
+qu'il pensait. Il achevait sa deuxième année de travaux forcés
+quand j'y arrivai. Tout d'abord, il s'intéressa fort aux nouvelles
+que je lui apportai, car il ne savait rien de ce qui se faisait au
+dehors: il me questionna, m'écouta, s'émut, mais peu à peu il se
+concentra de plus en plus, ne laissant rien voir de ce qu'il
+pensait. Les charbons ardents se couvrirent de cendre. Et pourtant
+il s'aigrissait toujours plus. «_Je hais ces brigands_[38]«, me
+répétait-il en parlant des forçats que j'avais déjà appris à
+connaître; mes arguments en leur faveur n'avaient aucune prise sur
+lui. Il ne comprenait pas ce que je lui disais, il tombait
+quelquefois d'accord avec moi, mais distraitement: le lendemain il
+me répétait de nouveau: «_Je hais ces brigands_.» (Nous parlions
+souvent français avec lui; aussi un surveillant des travaux, le
+soldat du génie Dranichnikof, nous appelait toujours _aides-chirurgiens_»,
+Dieu sait pourquoi!) M--tski ne s'animait que quand il parlait
+de sa mère. «Elle est vieille et infirme--me disait-il--elle
+m'aime plus que tout au monde, et je ne sais même pas si
+elle est vivante. Si elle apprend qu'on m'a fouetté...»--M-tski
+n'était pas noble, et avait été fouetté avant sa déportation.
+Quand ce souvenir lui revenait, il grinçait des dents et
+détournait les yeux. Vers la fin de sa réclusion, il se promenait
+presque toujours seul. Un jour, à midi, on l'appela chez le
+commandant, qui le reçut le sourire aux lèvres.
+
+--Eh bien! M--tski, qu'as-tu rêvé cette nuit? lui demanda-t-il.
+
+«Quand il me dit cela, je frissonnai, nous raconta plus tard
+M--tski; il me sembla qu'on me perçait le coeur.»
+
+--J'ai rêvé que je recevais une lettre de ma mère, répondit-il.
+
+--Mieux que ça, mieux que ça! répliqua le commandant. Tu es
+libre. Ta mère a supplié l'Empereur... et sa prière a été exaucée.
+Tiens, voilà sa lettre, voilà l'ordre de te mettre en liberté. Tu
+quitteras la maison de force à l'instant même.
+
+Il revint vers nous, pâle et croyant à peine à son bonheur.
+
+Nous le félicitâmes. Il nous serra la main de ses mains froides et
+tremblantes. Beaucoup de forçats le complimentèrent aussi; ils
+étaient heureux de son bonheur.
+
+Il devint colon et s'établit dans notre ville, où peu de temps
+après on lui donna une place. Il venait souvent à la maison de
+force et nous communiquait différentes nouvelles, quand il le
+pouvait. C'était les nouvelles politiques qui l'intéressaient
+surtout.
+
+Outre les quatre Polonais, condamnés politiques dont j'ai parlé,
+il y en avait encore deux tout jeunes, déportés pour un laps de
+temps très-court; ils étaient peu instruits, mais honnêtes,
+simples et francs. Un autre, A--tchoukovski, était par trop simple
+et n'avait rien de remarquable, tandis que B--m, un homme déjà
+âgé, nous fit la plus mauvaise impression. Je ne sais pas pourquoi
+il avait été exilé, bien qu'il le racontât volontiers: c'était un
+caractère mesquin, bourgeois, avec les idées et les habitudes
+grossières d'un boutiquier enrichi. Sans la moindre instruction,
+il ne s'intéressait nullement à ce qui ne concernait pas son
+métier de peintre au gros pinceau; il faut reconnaître que c'était
+un peintre remarquable; nos chefs entendirent bientôt parler de
+ses talents, et toute la ville employa B--m à décorer les
+murailles et les plafonds. En deux ans, il décora presque tous les
+appartements des employés, qui lui payaient grassement son
+travail; aussi ne vivait-il pas trop misérablement. On l'envoya
+travailler avec trois camarades, dont deux apprirent parfaitement
+son métier; l'un d'eux, T--jevski, peignait presque aussi bien que
+lui. Notre major, qui habitait un logement de l'État, fit venir
+B--m et lui ordonna de peindre les murailles et les plafonds. B--m
+se donna tant de peine que l'appartement du général gouverneur
+semblait peu de chose en comparaison de celui du major. La maison
+était vieille et décrépite, à un étage, très-sale, tandis que
+l'intérieur était décoré comme un palais; notre major jubilait...
+Il se frottait les mains et disait à tout le monde qu'il allait se
+marier.--«Comment ne pas se marier, quand on a un pareil
+appartement?» faisait-il très-sérieusement. Il était toujours plus
+content de B--m et de ceux qui l'aidaient. Ce travail dura un
+mois. Pendant tout ce temps, le major changea d'opinion à notre
+sujet et commença même à nous protéger, nous autres condamnés
+politiques. Un jour, il fit appeler J--ki.
+
+--J--ki, lui dit-il, je t'ai offensé, je t'ai fait fouetter sans
+raison. Je m'en repens. Comprends-tu? moi, moi, je me repens!
+
+J--ki répondit qu'il comprenait parfaitement.
+
+--Comprends-tu que moi, moi, ton chef, je t'aie fait appeler pour
+te demander pardon? Imagines-tu cela? qui es-tu pour moi? Un ver!
+moins qu'un ver de terre: tu es un forçat, et moi, par la grâce de
+Dieu[39], major... Major, comprends-tu cela?
+
+J--ki répondit qu'il comprenait aussi cela.
+
+--Eh bien! je veux me réconcilier avec toi. Mais conçois-tu bien
+ce que je fais? conçois-tu toute la grandeur de mon action? Es-tu
+capable de la sentir et de l'apprécier?
+
+Imagine-toi: moi, moi, major!... etc.
+
+J--ki me raconta cette scène. Un sentiment humain existait donc
+dans cette brute toujours ivre, désordonnée et tracassière! Si
+l'on prend en considération ses idées et son développement
+intellectuel, on doit convenir que cette action était vraiment
+généreuse. L'ivresse perpétuelle dans laquelle il se trouvait y
+avait peut-être contribué!
+
+Le rêve du major ne se réalisa pas; il ne se maria pas, quoiqu'il
+fut décidé à prendre femme sitôt qu'on aurait fini de décorer son
+appartement. Au lieu de se marier, il fut mis en jugement; on lui
+enjoignit de donner sa démission. De vieux péchés étaient revenus
+sur l'eau: il avait été, je crois, maître de police de notre
+ville... Ce coup l'assomma inopinément. Tous les forçats se
+réjouirent, quand ils apprirent la grande nouvelle; ce fut une
+fête, une solennité. On dit que le major pleurnichait comme une
+vieille femme et hurlait. Mais que faire? Il dut donner sa
+démission, vendre ses deux chevaux gris et tout ce qu'il
+possédait; il tomba dans la misère. Nous le rencontrions
+quelquefois--plus tard--en habit civil tout râpé avec une
+casquette à cocarde. Il regardait les forçats d'un air mauvais.
+Mais son auréole et son prestige avaient disparu avec son uniforme
+de major. Tant qu'il avait été notre chef, c'était un dieu habillé
+en civil; il avait tout perdu, il ressemblait à un laquais.
+
+Pour combien entre l'uniforme dans l'importance de ces gens-là!
+
+
+IX--L'ÉVASION.
+
+Peu de temps après que le major eut donné sa démission, on
+réorganisa notre maison de force de fond en comble. Les travaux
+forcés y furent abolis et remplacés par un bagne militaire sur le
+modèle des bagnes de Russie. Par suite, on cessa d'y envoyer les
+déportés de la seconde catégorie, qui devait se composer désormais
+des seuls détenus militaires, c'est-à-dire de gens qui
+conservaient leurs droits civiques. C'étaient des soldats comme
+tous les autres, mais qui avaient été fouettés; ils n'étaient
+détenus que pour des périodes très-courtes (six ans au plus); une
+fois leur condamnation purgée, ils rentraient dans leurs
+bataillons en qualité de simples soldats, comme auparavant. Les
+récidivistes étaient condamnés à vingt ans de réclusion.
+Jusqu'alors nous avions eu dans notre prison une division
+militaire, mais simplement parce qu'on ne savait où mettre les
+soldats. Ce qui était l'exception devint la règle. Quant aux
+forçats civils, privés de tous leurs droits, marqués au fer et
+rasés, ils devaient rester dans la forteresse pour y finir leur
+temps; comme il n'en venait plus de nouveaux et que les anciens
+étaient mis en liberté les uns après les autres, elle ne devait
+plus contenir un seul forçat au bout de dix ans. La division
+particulière fut aussi maintenue; de temps à autre arrivaient
+encore des criminels militaires d'importance, qui étaient écroués
+dans notre prison, en attendant qu'on commençât les travaux
+pénibles en Sibérie orientale. Notre genre de vie ne fut pas
+changé. Les travaux, la discipline étaient les mêmes
+qu'auparavant; seule, l'administration avait été renouvelée et
+compliquée. Un officier supérieur, commandant de compagnie, avait
+été désigné comme chef de la prison; il avait sous ses ordres
+quatre officiers subalternes qui étaient de garde à leur tour. Les
+invalides furent renvoyés et remplacés par douze sous-officiers et
+un surveillant d'arsenal. On divisa les sections de détenus en
+dizaines, et l'on choisit des caporaux parmi eux; ils n'avaient,
+bien entendu, qu'un pouvoir nominal sur leurs camarades. Comme de
+juste, Akim Akimytch fut du nombre. Ce nouvel établissement fut
+confié au commandant, qui resta chef de la prison. Les changements
+n'allèrent pas plus loin. Tout d'abord les forçats s'agitèrent
+beaucoup; ils discutaient, cherchaient à pénétrer leurs nouveaux
+chefs; mais quand ils virent qu'au fond tout était comme
+auparavant, ils se tranquillisèrent, et notre vie reprit son cours
+ordinaire. Nous étions au moins délivrés du major; tout le monde
+respira et reprit courage. L'épouvante avait disparu; chacun de
+nous savait qu'en cas de besoin, il avait droit de se plaindre à
+son chef, et qu'on ne pouvait plus le punir s'il avait raison,
+sauf les cas d'erreur. On continua à apporter de l'eau-de-vie
+comme auparavant, bien qu'au lieu d'invalides nous eussions
+maintenant des sous-officiers. C'étaient tous des gens honnêtes et
+avisés, qui comprenaient leur situation. Il y en eut bien qui
+voulurent faire les fanfarons et nous traiter comme des soldats,
+mais ils entrèrent bientôt dans le courant général. Ceux qui
+mirent par trop de temps à comprendre les habitudes de notre
+prison furent instruits par nos forçats eux-mêmes. Il y eut
+quelques histoires assez vives. On tentait un sous-officier avec
+de l'eau-de-vie, on l'enivrait, puis, quand il était dégrisé, on
+lui expliquait, de façon qu'il comprit bien, que comme il avait bu
+avec les détenus, par conséquent... Les sous-officiers finirent
+par fermer les yeux sur le commerce de l'eau-de-vie. Ils allaient
+au marché comme les invalides et apportaient aux détenus du pain
+blanc, de la viande, enfin tout ce qui pouvait être introduit sans
+risque; aussi ne puis-je pas comprendre pourquoi tout avait été
+changé et pourquoi la maison de force était devenue une prison
+militaire. Cela arriva deux ans avant ma sortie. Je devais vivre
+encore deux ans sous ce régime...
+
+Dois-je décrire dans ces mémoires tout le temps que j'ai passé au
+bagne? Non. Si je racontais par ordre tout ce que j'ai vu, je
+pourrais doubler et tripler le nombre des chapitres, mais une
+semblable description serait par trop monotone. Tout ce que je
+raconterais rentrerait forcément dans les chapitres précédents, et
+le lecteur s'est déjà fait en les parcourant une idée de la vie
+des forçats de la seconde catégorie. J'ai voulu représenter notre
+maison de force et ma vie d'une façon exacte et saisissante, je ne
+sais trop si j'ai atteint mon but. Je ne puis juger moi-même mon
+travail. Je crois pourtant que je puis le terminer ici. À remuer
+ces vieux souvenirs, la vieille souffrance remonte et m'étouffe.
+Je ne puis d'ailleurs me souvenir de tout ce que j'ai vu, car les
+dernières années se sont effacées de ma mémoire; je suis sûr que
+j'ai oublié beaucoup de choses. Ce dont je me rappelle, par
+exemple, c'est que ces années se sont écoulées lentement,
+tristement, que les journées étaient longues, ennuyeuses, et
+tombaient goutte à goutte. Je me rappelle aussi un ardent désir de
+ressusciter, de renaître dans une vie nouvelle qui me donnât la
+force de résister, d'attendre et d'espérer. Je m'endurcis enfin:
+j'attendis: je comptais chaque jour; quand même il m'en restait
+mille à passer à la maison de force, j'étais heureux le lendemain
+de pouvoir me dire que je n'en avais plus que neuf cent
+quatre-vingt-dix-neuf, et non plus mille. Je me souviens encore
+qu'entouré de centaines de camarades, j'étais dans une effroyable
+solitude, et que j'en vins à aimer cette solitude. Isolé au milieu
+de la foule des forçats, je repassais ma vie antérieure, je
+l'analysais dans les moindres détails, j'y réfléchissais et je me
+jugeais impitoyablement; quelquefois même je remerciais la
+destinée qui m'avait octroyé cette solitude, sans laquelle je
+n'aurai pu ni me juger ni me replonger dans ma vie passée. Quelles
+espérances germaient alors dans mon coeur! Je pensais, je
+décidais, je me jurais de ne plus commettre les fautes que j'avais
+commises, et d'éviter les chutes qui m'avaient brisé. Je me fis le
+programme de mon avenir, en me promettant d'y rester fidèle. Je
+croyais aveuglément que j'accomplirais, que je pouvais accomplir
+tout ce que je voulais... J'attendais, j'appelais avec transport
+ma liberté... Je voulais essayer de nouveau mes forces dans une
+nouvelle lutte. Parfois une impatience fiévreuse m'étreignait...
+Je souffre rien qu'à réveiller ces souvenirs. Bien entendu, cela
+n'intéresse que moi... J'écris ceci parce que je pense que chacun
+me comprendra, parce que chacun sentira de même, qui aura le
+malheur d'être condamné et emprisonné, dans la fleur de l'âge, en
+pleine possession de ses forces.
+
+Mais à quoi bon!... je préfère terminer mes mémoires par un récit
+quelconque, afin de ne pas les finir trop brusquement.
+
+J'y pense; quelqu'un demandera peut-être s'il est impossible de
+s'enfuir de la maison de force, et si, pendant tout le temps que
+j'y ai passé, il n'y eut pas de tentative d'évasion. J'ai déjà dit
+qu'un détenu qui a subi deux ou trois ans commence à tenir compte
+de ce chiffre, et calcule qu'il vaut mieux finir son temps sans
+encombre, sans danger, et devenir colon après sa mise en liberté.
+Mais ceux qui calculent ainsi sont les forçats condamnés pour un
+temps relativement court: ceux dont la condamnation est longue
+sont toujours prêts à risquer... Pourtant les tentatives d'évasion
+étaient rares. Fallait-il attribuer cela à la lâcheté des forçats,
+à la sévérité de la discipline militaire, ou bien à la situation
+de notre ville qui ne favorisait guère les évasions (car elle
+était en pleine steppe découverte)? Je n'en sais rien. Je crois
+que tous ces motifs avaient leur influence... Il était difficile
+de s'évader de notre prison: de mon temps, deux forçats
+l'essayèrent: c'étaient des criminels d'importance.
+
+Quand notre major eut donné sa démission, A--v (l'espion du bagne)
+resta seul et sans protection. Jeune encore, son caractère prenait
+de la fermeté avec l'âge: il était effronté, résolu et
+très-intelligent. Si on l'avait mis en liberté, il eût certainement
+continué à espionner et à battre monnaie par tous les moyens
+possibles, si honteux qu'ils fussent, mais il ne se serait plus
+laissé reprendre; il avait gagné de l'expérience au bagne. Il
+s'exerçait à fabriquer de faux passe-ports. Je ne l'affirme
+pourtant pas, car je tiens ce fait d'autres forçats. Je crois
+qu'il était prêt à tout risquer dans l'unique espérance de changer
+son sort. J'eus l'occasion de pénétrer dans son âme et d'en voir
+toute la laideur: son froid cynisme était révoltant et excitait en
+moi un dégoût invincible. Je crois que s'il avait eu envie de
+boire de l'eau-de-vie, et que le seul moyen d'en obtenir eût été
+d'assassiner quelqu'un, il n'aurait pas hésité un instant, à
+condition toutefois que son crime restât secret. Il avait appris à
+tout calculer dans notre maison de force. C'est sur lui que le
+Koulikof de la «section particulière» arrêta son choix.
+
+J'ai déjà parlé de Koulikof. Il n'était plus jeune, mais plein
+d'ardeur, de vie et de vigueur, et possédait des facultés
+extraordinaires. Il se sentait fort, et voulait vivre encore: ces
+gens-là veulent vivre quand même la vieillesse a déjà fait d'eux
+sa proie. J'eusse été bien surpris si Koulikof n'avait pas tenté
+de s'évader. Mais il était déjà décidé. Lequel des deux avait le
+plus d'influence sur l'autre, Koulikof ou A--f, je n'en sais rien;
+ils se valaient, et se convenaient de tout point; aussi se
+lièrent-ils bientôt. Je crois que Koulikof comptait sur A--f pour
+lui fabriquer un passe-port; d'ailleurs ce dernier était un noble,
+il appartenait à la bonne société--cela promettait d'heureuses
+chances, s'ils parvenaient à regagner la Russie. Dieu sait comme
+ils s'entendirent et quelles étaient leurs espérances; en tout
+cas, elles devaient sortir de la routine des vagabonds sibériens.
+Koulikof était un comédien qui pouvait remplir divers rôles dans
+la vie, il avait droit d'espérer beaucoup de ses talents. La
+maison de force étrangle et étouffe de pareils hommes. Ils
+complotèrent donc leur évasion.
+
+Mais il était impossible de fuir sans un soldat d'escorte, il
+fallait gagner ce soldat. Dans l'un des bataillons casernes à la
+forteresse se trouvait un Polonais d'un certain âge, homme
+énergique et digne d'un meilleur sort, sérieux, courageux. Quand
+il était arrivé en Sibérie, tout jeune, il avait déserté, car le
+mal du pays le minait. Il fut repris et fouetté; pendant deux ans,
+il fit partie des compagnies de discipline. Rentré dans son
+bataillon, il s'était mis avec zèle au service; on l'en avait
+récompensé en lui donnant le grade de caporal. Il avait de
+l'amour-propre, et parlait du ton d'un homme qui se tient en haute
+estime.
+
+Je le remarquai quelquefois parmi les soldats qui nous
+surveillaient, car les Polonais m'avaient parlé de lui. Je crus
+voir que le mal du pays s'était changé en une haine sourde,
+irréconciliable. Il n'aurait reculé devant rien, et Koulikof, eut
+du flair en le choisissant comme complice de son évasion. Ce
+caporal s'appelait Kohler. Il se concerta avec Koulikof, et ils
+fixèrent le jour. On était au mois de juin, pendant les grandes
+chaleurs. Le climat de notre ville était assez égal, surtout
+l'été, ce qui est très-favorable aux vagabonds. Il ne fallait pas
+penser à s'enfuir directement de la forteresse, car la ville est
+située sur une colline, dans un lieu découvert, les forêts qui
+l'entourent sont à une assez grande distance. Un déguisement était
+indispensable, et pour se le procurer il fallait gagner le
+faubourg, où Koulikof s'était ménagé un repaire depuis longtemps.
+Je ne sais si ses bonnes connaissances du faubourg étaient dans le
+secret. Il faut croire que oui, quoique ce point soit resté
+incertain. Cette année-là, une jeune demoiselle de conduite
+légère, d'extérieur très-agréable, nommée Vanika-Tanika, venait de
+s'établir dans un coin du faubourg; elle donnait déjà de grandes
+espérances, qu'elle devait entièrement justifier par la suite. On
+l'appelait aussi «feu et flamme»; je crois qu'elle était
+d'intelligence avec les fugitifs, car Koulikof avait fait des
+folies pour elle pendant toute une année. Quand on forma les
+détachements, le matin, nos gaillards s'arrangèrent pour se faire
+envoyer avec le forçat Chilkine--poêlier-plâtrier de son métier
+--recrépir des casernes vides que les soldats du camp avaient
+abandonnées. A--f et Koulikof devaient l'aider à transporter les
+matériaux nécessaires. Kohler se fit admettre dans l'escorte;
+comme pour trois détenus le règlement exigeait deux soldats
+d'escorte, on lui confia une jeune recrue, auquel il devait
+apprendre le service en sa qualité de caporal. Il fallait que nos
+fuyards eussent une bien grande influence sur Kohler pour qu'il se
+décidât à les suivre, lui, un homme sérieux, intelligent et
+calculateur, qui n'avait plus que quelques années à passer sous
+les drapeaux.
+
+Ils arrivèrent aux casernes vers six heures du matin. Ils étaient
+complètement seuls. Après avoir travaillé une heure environ,
+Koulikof et A--f dirent à Chilkine qu'ils allaient à l'atelier
+voir quelqu'un et prendre un outil dont ils avaient besoin. Ils
+durent user de ruse avec Chilkine et lui conter cela du ton le
+plus naturel. C'était un Moscovite, poêlier de son métier, rusé,
+pénétrant, peu causeur, d'aspect débile et décharné. Cet homme qui
+aurait du passer sa vie en gilet et en cafetan, dans quelque
+boutique de Moscou, se trouvait dans la «section particulière», au
+nombre des plus redoutables criminels militaires, après de longues
+pérégrinations; ainsi l'avait voulu sa destinée. Qu'avait-il fait
+pour mériter un châtiment si dur? je n'en sais rien; il ne
+manifestait jamais la moindre aigreur et vivait paisiblement; de
+temps à autre, il s'enivrait comme un savetier; à part cela, sa
+conduite était excellente. On ne l'avait pas mis dans le secret
+comme de juste, et il fallait le dérouter. Koulikof lui dit en
+clignant de l'oeil qu'ils allaient chercher de l'eau-de-vie,
+cachée dans l'atelier depuis la veille, ce qui intéressa fort
+Chilkine; il ne se douta de rien et resta seul avec la jeune
+recrue, pendant que Koulikof, A--f et Kohler se rendaient au
+faubourg.
+
+Une demi-heure se passa; les absents ne revenaient pas. Chilkine
+se mit à réfléchir: un éclair lui traversa l'esprit. Il se rappela
+que Koulikof paraissait avoir quelque chose d'extraordinaire,
+qu'il chuchotait avec A--f en clignant de l'oeil; il l'avait vu;
+maintenant il se souvenait de tout. Kohler avait également frappé
+son attention; en partant avec les deux forçats, le caporal avait
+expliqué à la recrue ce qu'elle devait faire pendant son absence,
+ce qui n'était pas dans ses habitudes. Plus Chilkine scrutait ses
+souvenirs, plus ses soupçons augmentaient. Le temps s'écoulait,
+les forçats ne revenaient pas; son inquiétude était extrême, car
+il comprenait que l'administration le soupçonnerait de connivence
+avec les fugitifs: il risquait sa peau par conséquent. On pouvait
+croire qu'il était leur complice, et qu'il les avait laissés
+partir, connaissant leur intention; s'il tardait à dénoncer leur
+disparition, ces soupçons prendraient encore plus de consistance.
+Il n'avait pas de temps à perdre. Il se rappela alors que Koulikof
+et A--f étaient devenus intimes depuis quelque temps, qu'ils
+complotaient souvent derrière les casernes, à l'écart. Il se
+souvint encore que cette idée lui était déjà venue, qu'ils se
+concertaient... Il regarda son soldat d'escorte; celui-ci
+bâillait, accoudé sur son fusil, et se grattait le nez le plus
+innocemment du monde; aussi Chilkine ne jugea-t-il pas nécessaire
+de lui communiquer ses pensées: il lui dit tout simplement de
+venir avec lui à l'atelier du génie. Il voulait demander là si on
+n'avait pas aperçu ses camarades; mais personne ne les avait vus.
+Les soupçons de Chilkine se confirmaient.--S'ils avaient été
+simplement s'enivrer ou bambocher au faubourg, comme Koulikof le
+faisait souvent... mais cela était impossible, pensait Chilkine.
+Ils le lui auraient dit, car à quoi bon lui cacher cela? Chilkine
+quitta son travail, et sans même retourner à la caserne où il
+travaillait, il s'en fut tout droit à la maison de force.
+
+Il était près de neuf heures quand il arriva chez le sergent-major,
+auquel il communiqua ses soupçons. Celui-ci eut peur, et
+tout d'abord ne voulut pas le croire, Chilkine ne lui avait
+communiqué son idée que sous forme de soupçon. Le sergent-major
+courut chez le major, qui courut à son tour chez le commandant. Au
+bout d'un quart d'heure, toutes les mesures nécessaires étaient
+prises. On fit un rapport au général gouverneur. Comme les forçats
+étaient d'importance, on pouvait recevoir une réprimande sévère de
+Pétersbourg. A.--f était classé parmi les condamnés politiques, à
+tort ou à raison; Koulikof était forçat de la «section
+particulière», c'est-à-dire archicriminel, et de plus, ancien
+militaire. On se rappela alors qu'aux termes du règlement, chaque
+forçat de la division particulière devait avoir deux soldats
+d'escorte quand il allait au travail; or cette règle n'avait pas
+été observée, ce qui pouvait faire du tort à tout le monde. On
+envoya aussitôt des exprès dans tous les chefs-lieux de bailliage,
+dans toutes les petites villes environnantes, pour avertir les
+autorités de l'évasion de deux forçats et donner leur signalement.
+On expédia des Cosaques à leur recherche; on écrivit dans tous les
+arrondissements, dans les gouvernements voisins... Enfin, on eut
+une peur horrible.
+
+L'agitation n'était pas moindre dans notre maison de force; à
+mesure que les détenus revenaient du travail, ils apprenaient la
+grande nouvelle, qui courait de bouche en bouche; chacun
+l'accueillait avec une joie cachée et profonde. Le coeur des
+forçats bondissait d'émotion... Outre que cela rompait la
+monotonie de la maison de force et les divertissait, c'était une
+évasion, une évasion qui trouvait un écho sympathique dans toutes
+les âmes et faisait vibrer des cordes depuis longtemps assoupies;
+une sorte d'espérance, d'audace, remuait tous ces coeurs, en leur
+faisant croire à la possibilité de changer leur sort, «Eh bien!
+ils se sont enfuis tout de même! Pourquoi donc nous, ne...» Et
+chacun, à cette pensée, se redressait et regardait ses camarades
+d'un air provocateur. Tous les forçats prirent un air hautain et
+dévisagèrent les sous-officiers du haut de leur grandeur. Comme on
+peut penser, nos chefs accoururent. Le commandant lui-même arriva.
+Les nôtres regardaient tout le monde avec hardiesse, avec une
+nuance de mépris et de gravité sévère: «Hein? nous savons nous
+tirer d'affaire, quand nous le voulons?» Tout le monde s'attendait
+à une visite générale des chefs; on savait d'avance qu'on
+procéderait à une enquête et qu'on ferait des perquisitions; aussi
+avait-on tout caché, car on n'ignorait pas que notre
+administration avait de l'esprit après coup. Ces prévisions furent
+justifiées: il y eut un grand remue-ménage; on mit tout sens
+dessus dessous, on fouilla partout--et comme de juste, on ne
+trouva rien.
+
+Quand vint l'heure des travaux de l'après-dînée, on nous y
+conduisit sous double escorte. Le soir, les officiers et
+sous-officiers de garde venaient à chaque instant nous surprendre: on
+nous compta une fois de plus qu'à l'ordinaire; on se trompa aussi
+deux fois de plus qu'à l'ordinaire, ce qui causa un nouveau
+désordre; on nous chassa dans la cour, pour nous recompter de
+nouveau. Puis, une fois encore, on nous vérifia dans les casernes.
+
+Les forçats ne s'inquiétaient guère de ce remue-ménage. Ils se
+donnaient des airs indépendants, et comme toujours en pareil cas,
+ils se conduisirent très-convenablement toute la soirée. «On ne
+pourra pas nous chercher chicane du moins.» L'administration se
+demandait s'il n'y avait pas parmi nous des complices des évadés,
+elle ordonna de nous surveiller et d'espionner nos conversations,
+mais sans résultat.--«Pas si bête que de laisser derrière soi
+des complices!»--«On cache son jeu quand on tente un pareil
+coup!»--«Koulikof et A--f sont des gaillards assez rusés pour
+avoir su cacher leur piste. Ils ont fait ça en vrais maîtres, sans
+que personne s'en doute. Ils se sont évaporés, les coquins; ils
+passeraient à travers des portes fermées!» En un mot, la gloire de
+Koulikof et de A--f avait grandi de cent coudées. Tous étaient
+fiers d'eux. On sentait que leur exploit serait transmis à la plus
+lointaine postérité, qu'il survivrait à la maison de force.
+
+--De crânes gaillards! disaient les uns.
+
+--Eh bien! on croyait qu'on ne pouvait pas s'enfuir... ils se
+sont pourtant évadés! ajoutaient les autres.
+
+--Oui! faisait un troisième en regardant ses camarades avec
+condescendance.--Mais qui s'est évadé?... Êtes-vous seulement
+dignes de dénouer les cordons de leurs souliers?
+
+En toute autre occasion, le forçat interpellé de cette façon
+aurait répondu au défi et défendu son honneur, mais il garda un
+silence modeste. «C'est vrai! tout le monde n'est pas Koulikof et
+A--f; il faut faire ses preuves d'abord...»
+
+--Au fond, camarades, pourquoi restons-nous ici? interrompit
+brusquement un détenu, assis auprès de la fenêtre de la cuisine;
+sa voix était traînante, mais secrètement satisfaite, il se
+frottait la joue de la paume de la main.--Que faisons-nous ici?
+Nous vivons sans vivre, nous sommes morts sans mourir. Eeeh!
+
+--Parbleu, on ne quitte pas la maison de force comme une vieille
+botte... Elle vous tient aux jambes. Qu'as-tu à soupirer?
+
+--Mais, tiens, Koulikof, par exemple... commença un des plus
+ardents, un jeune blanc-bec.
+
+--Koulikof? riposta un autre, en regardant de travers le
+blanc-bec;--Koulikof!... Les Koulikof, on ne les fait pas à la
+douzaine!
+
+--Et A--f! camarades, quel gaillard!
+
+--Eh! eh! il roulera Koulikof quand et tant qu'il voudra. C'est
+un fin matois.
+
+--Sont-ils loin? voilà ce que j'aimerais savoir...
+
+Et les conversations s'engageaient:--Sont-ils déjà à une grande
+distance de la ville? de quel côté se sont-ils enfuis? de quel
+côté ont-ils plus de chance? quel est le canton le plus proche?
+Comme il y avait des forçats qui connaissaient les environs, on
+les écouta avec curiosité.
+
+Quand on vint à parler des habitants des villages voisins, on
+décida qu'ils ne valaient pas le diable. Près de la ville,
+c'étaient tous des gens qui savaient ce qu'ils avaient à faire;
+pour rien au monde, ils n'aideraient les fugitifs; au contraire,
+ils les traqueraient pour les livrer.
+
+--Si vous saviez quels méchants paysans! Oh! quelles vilaines
+bêtes!
+
+--Des paysans de rien.
+
+--Le Sibérien est mauvais comme tout. Il vous tue un homme pour
+rien.
+
+--Oh! les nôtres...
+
+--Bien entendu, c'est à savoir qui sera le plus fort. Les nôtres
+ne craignent rien.
+
+--En tout cas, si nous ne crevons pas, nous entendrons parler
+d'eux.
+
+--Crois-tu par hasard qu'on les pincera?
+
+--Je suis sûr qu'on ne les attrapera jamais! riposte un des plus
+excités, en donnant un grand coup de poing sur la table.
+
+--Hum! c'est suivant comme ça tournera.
+
+--Eh bien! camarades, dit Skouratof--si je m'évadais, de ma vie
+on ne me pincerait!
+
+--Toi?
+
+Et tout le monde part d'un éclat de rire; d'autres font semblant
+de ne pas même vouloir l'écouter. Mais Skouratof est en train.
+
+--De ma vie on ne me pincerait--fait-il avec énergie.
+Camarades, je me le dis souvent, et ça m'étonne même. Je passerais
+par un trou de serrure plutôt que de me laisser pincer.
+
+--N'aie pas peur, quand la faim te talonnerait, tu irais bel et
+bien demander du pain à un paysan!
+
+Nouveaux éclats de rire.
+
+--Du pain? menteur!
+
+--Qu'as-tu donc à blaguer? Vous avez tué, ton oncle Vacia et toi,
+la mort bovine[40], c'est pour ça qu'on vous a déportés.
+
+Les rires redoublèrent. Les forçats sérieux avaient l'air
+indignés.
+
+--Menteur! cria Skouratof--c'est Mikitka qui vous a raconté
+cela; il ne s'agissait pas de moi, mais de l'oncle Vacia, et vous
+m'avez confondu avec lui. Je suis Moscovite, et vagabond dès ma
+plus tendre enfance. Tenez, quand le chantre m'apprenait à lire la
+liturgie, il me pinçait l'oreille en me disant: Répète: «Aie pitié
+de moi, Seigneur, par ta grande bonté», etc. Et je répétais avec
+lui: «On m'a emmené à la police par ta grande bonté», etc. Voilà
+ce que j'ai fait depuis ma plus tendre enfance.
+
+Tous éclatèrent de rire. C'est tout ce que Kouratof désirait, il
+fallait qu'il fît le bouffon. On en revint bientôt aux
+conversations sérieuses, surtout les vieillards et les
+connaisseurs en évasions. Les autres forçats plus jeunes, ou plus
+calmes de caractère, écoutaient tout réjouis, la tête tendue; une
+grande foule s'était rassemblée à la cuisine. Il n'y avait
+naturellement pas de sous-officiers, sans quoi l'on n'aurait point
+parlé devant eux à coeur ouvert. Parmi les plus joyeux je
+remarquai un Tartare de petite taille, aux pommettes saillantes,
+et dont la figure était très-comique. Il s'appelait Mametka, ne
+parlait presque pas le russe et ne comprenait guère ce que les
+autres disaient, mais il allongeait tout de même la tête dans la
+foule, et écoutait, écoutait avec béatitude.
+
+--Eh bien! Mametka, _iakchi_.
+
+--_Iakchi, oukh iakchi!_ marmottait Mametka, en secouant sa tête
+grotesque.--_Iakchi._
+
+--On ne les attrapera pas? _Iok_.
+
+--_Ioi, iok!_ Et Mametka branlait et hochait la tête, en
+brandissant les bras.
+
+--Tu as donc menti, et moi je n'ai pas compris, hein?
+
+--C'est ça, c'est ça, _iakchi_! répondait Mametka.
+
+--Allons, bon, _iakch_, aussi.
+
+Skouratof lui donna une chiquenaude qui lui enfonça son bonnet
+jusque sur les yeux, et sortit de très-bonne humeur, laissant
+Mametka abasourdi.
+
+Pendant une semaine entière, la discipline fut extrêmement sévère
+dans la maison de force; on se livrait à des battues minutieuses
+dans les environs. Je ne sais comment cela se faisait, mais les
+détenus étaient toujours au courant des dispositions que prenait
+l'administration pour retrouver les fugitifs. Les premiers jours,
+les nouvelles leur étaient très-favorables: ils avaient disparu
+sans laisser de traces. Nos forçats ne faisaient que se moquer des
+chefs, et n'avaient plus aucune inquiétude sur le sort de leurs
+camarades. «On ne trouvera rien, vous verrez qu'on ne les pincera
+pas», disaient-ils avec satisfaction.
+
+On savait que tous les paysans des environs étaient sur pied et
+qu'ils surveillaient les endroits suspects, comme les forêts et
+les ravins.
+
+--Des bêtises! ricanaient les nôtres, pour sûr ils sont cachés
+chez un homme à eux.
+
+--Pour sûr!--ce sont des gaillards qui ne se hasardent pas sans
+avoir tout préparé à l'avance.
+
+Les suppositions allèrent plus loin; on disait qu'ils étaient
+peut-être encore cachés dans le faubourg, dans une cave, en
+attendant que la panique eût cessé et que leurs cheveux eussent
+repoussé. Ils y resteraient peut-être six mois, et alors ils s'en
+iraient tout tranquillement plus loin...
+
+Bref, tous les détenus étaient d'humeur romanesque et fantastique.
+Tout à coup, huit jours après l'évasion, le bruit se répandit
+qu'on avait trouvé la piste. Ce bruit fut naturellement démenti
+avec mépris, mais vers le soir il prit de la consistance. Les
+forçats s'émurent. Le lendemain matin, on disait déjà en ville
+qu'on avait arrêté les fugitifs et qu'on les ramenait. Après le
+dîner, on eut de nouveaux détails: ils avaient été arrêtés à
+soixante-dix verstes de la ville, dans un hameau. Enfin on reçut
+une nouvelle authentique. Le sergent-major, qui revenait de chez
+le major, assura qu'ils seraient amenés au corps de garde le soir
+même. Ils étaient pris, il n'y avait plus à en douter. Il est
+difficile de rendre l'impression que fit cette annonce sur les
+forçats; ils s'exaspérèrent tout d'abord, puis se découragèrent.
+Bientôt je remarquai chez eux une tendance à la moquerie. Ils
+bafouèrent, non plus l'administration, mais les fugitifs
+maladroits. Ce fut d'abord le petit nombre, puis tous firent
+chorus, sauf quelques forçats graves et indépendants, que des
+moqueries ne pouvaient émouvoir. Ceux-là regardèrent avec mépris
+les masses étourdies et gardèrent le silence.
+
+Autant on avait glorifié auparavant Koulikof et A--f, autant on
+les dénigra ensuite. On les dénigrait même avec plaisir, comme
+s'ils avaient offensé leurs camarades en se laissant prendre. On
+disait avec dédain qu'ils avaient eu probablement très-faim, et
+que ne pouvant supporter leurs souffrances, ils étaient venus dans
+un hameau demander du pain aux paysans, ce qui est le dernier
+abaissement pour un vagabond. Ces récits étaient faux, car on
+avait suivi les fugitifs à la piste; quand ils étaient entrés sous
+bois, on avait fait cerner la forêt dans laquelle ils se
+trouvaient. Voyant qu'il n'y avait plus moyen de se sauver, ils se
+rendirent. Ils n'avaient rien d'autre à faire.
+
+On les amena le soir, pieds et poings liés, escortés de gendarmes;
+tous les forçats se jetèrent sur la palissade pour voir ce qu'on
+leur ferait. Ils ne virent que les équipages du major et du
+commandant qui attendaient devant le corps de garde. On mit les
+évadés au secret, après les avoir referrés; le lendemain ils
+passèrent en jugement. Les moqueries et le mépris des détenus pour
+leurs camarades cessèrent d'eux-mêmes, quand on sut les détails:
+on apprit alors qu'ils avaient été obligés de se rendre, parce
+qu'ils étaient cernés de tous côtés; tout le monde s'intéressa
+cordialement au cours de l'affaire.
+
+--On leur en donnera au moins un millier.
+
+--Oh! oh! ils les fouetteront à mort. A--f peut-être ne recevra
+que mille baguettes, mais l'autre, on le tuera pour sûr, parce
+que, vois-tu, il est de la section particulière.
+
+Les forçats se trompaient. A--f fut condamné à cinq cents coups de
+baguettes; sa conduite antérieure lui valut les circonstances
+atténuantes, et puis, c'était son premier délit. Koulikof reçut,
+je crois, mille cinq cents coups. Comme on voit, la punition fut
+assez bénigne. En gens de bon sens, ils n'impliquèrent personne
+dans leur affaire et déclarèrent nettement qu'ils s'étaient enfuis
+de la forteresse sans entrer nulle part. J'avais surtout pitié de
+Koulikof: il avait perdu sa dernière espérance, sans compter les
+deux mille verges qu'il reçut. On l'envoya plus tard dans une
+autre maison de force. A--f fut à peine châtié; on l'épargna,
+grâce aux médecins. Mais une fois à l'hôpital, il fit le fanfaron
+et déclara que maintenant il ne reculerait devant rien et ferait
+encore parler de lui. Koulikof resta le même homme, convenable et
+posé; une fois de retour à la maison de force, après son
+châtiment, il eut l'air de ne l'avoir jamais quittée. Mais les
+forçats ne le regardaient plus du même oeil: bien qu'il n'eût pas
+changé, ils avaient cessé de l'estimer dans leur for intérieur,
+ils le traitèrent désormais de pair à compagnon.
+
+Depuis cette tentative d'évasion, l'étoile de Koulikof pâlit
+sensiblement. Le succès signifie tout dans ce monde...
+
+
+X--LA DÉLIVRANCE.
+
+Cette tentative eut lieu pendant ma dernière année de travaux
+forcés. Je me souviens aussi bien de cette dernière période que de
+la première, mais à quoi bon accumuler les détails? Malgré mon
+impatience de finir mon temps, cette année fut la moins pénible de
+ma déportation. J'avais beaucoup d'amis et de connaissances parmi
+les forçats, qui avaient décidé que j'étais un brave homme.
+Beaucoup d'entre eux m'étaient dévoués et m'aimaient sincèrement.
+Le pionnier avait envie de pleurer lorsqu'il nous accompagna, mon
+compagnon et moi, hors de la maison de force; et quand nous fûmes
+définitivement en liberté, il vint presque tous les jours nous
+voir dans un logement de l'État qui nous avait été assigné,
+pendant le mois que nous passâmes en ville. Il y avait pourtant
+des physionomies dures et rébarbatives, que je n'avais pu gagner.
+Dieu sait pourquoi! Nous étions pour ainsi dire séparés par une
+barrière.
+
+J'eus plus d'immunités pendant cette dernière année. Je retrouvai
+parmi les fonctionnaires militaires de notre ville des
+connaissances et même d'anciens camarades d'école avec lesquels je
+renouai des relations. Grâce à eux, je pouvais recevoir de
+l'argent, écrire à ma famille et même posséder des livres. Depuis
+plusieurs années, je n'avais pas eu un seul livre; aussi est-il
+difficile de se rendre compte de l'impression étrange et de
+l'émotion qu'excita en moi le premier volume que je pus lire à la
+maison de force. Je commençai à le dévorer le soir, quand on ferma
+les portes, et je lus toute la nuit, jusqu'à l'aube. Ce numéro de
+Revue me parut être un messager de l'autre monde: ma vie
+antérieure se dessinait avec relief et netteté devant mes yeux: je
+tâchai de deviner si j'étais resté bien en arrière, s'ils avaient
+beaucoup vécu là-bas sans moi; je me demandais ce qui les agitait,
+quelles questions les occupaient. Je m'attachais anxieusement aux
+mots, je lisais entre les lignes, je m'efforçais de trouver le
+sens mystérieux, les allusions au passé qui m'était connu; je
+recherchais les traces de ce qui causait de l'émotion dans mon
+temps; comme je fus triste quand je dus m'avouer que j'étais
+étranger à la vie nouvelle, que j'étais maintenant un membre
+rejeté de la société! J'étais en retard; il me fallait faire
+connaissance avec la nouvelle génération. Je me jetai sur un
+article, au bas duquel je trouvai le nom d'un homme qui m'était
+cher... Mais les autres noms m'étaient inconnus pour la plupart;
+de nouveaux travailleurs étaient entrés en scène; je me hâtais de
+faire connaissance avec eux, je me désespérais d'avoir si peu de
+livres sous la main et tant de difficulté à me les procurer.
+Auparavant, du temps de notre ancien major, on risquait beaucoup à
+apporter des livres à la maison de force. Si l'on en trouvait un
+lors des perquisitions, c'était toute une histoire; on vous
+demandait d'où vous le teniez.--«Tu as sans doute des
+complices?» Et qu'aurais-je répondu? Aussi avais-je vécu sans
+livres, renfermé en moi-même, me posant des questions, que
+j'essayais de résoudre, et dont la solution me tourmentait
+souvent... Mais je ne pourrai jamais exprimer tout cela...
+
+Comme j'étais arrivé en hiver, je devais être libéré en hiver, le
+jour anniversaire de celui où j'étais entré. Avec quelle
+impatience j'attendais ce bienheureux hiver! avec quelle
+satisfaction je voyais l'été finir, les feuilles jaunir sur les
+arbres, et l'herbe se dessécher dans la steppe! L'été est passé...
+le vent d'automne hurle et gémit, la première neige tombe en
+tournoyant... Cet hiver, si longtemps attendu, est enfin arrivé!
+Mon coeur bat sourdement et précipitamment dans le pressentiment
+de la liberté. Chose étrange! plus le temps passait, plus le terme
+s'approchait, plus je devenais calme et patient. Je m'étonnais
+moi-même et je m'accusais de froideur, d'indifférence. Beaucoup de
+forçats, que je rencontrais dans la cour quand les travaux étaient
+finis, s'entretenaient avec moi et me félicitaient.
+
+--Allons, petit père Alexandre Pétrovitch! Vous allez bientôt
+être mis en liberté! Vous nous laisserez seuls, comme de pauvres
+diables.
+
+--Eh bien! Martynof, avez-vous encore longtemps à attendre? lui
+demandai-je.
+
+--Moi? eh! eh! Sept ans à trimer!...
+
+Il soupire, s'arrête et regarde au loin d'un air distrait, comme
+s'il regardait dans l'avenir... Oui, beaucoup de mes camarades me
+félicitaient sincèrement et cordialement. Il me sembla même qu'on
+avait plus d'affabilité pour moi, je ne leur appartenais déjà
+plus, je n'étais plus leur pareil; aussi me disaient-ils adieu.
+K--tchinski, jeune noble polonais, de caractère doux et paisible,
+aimait à se promener comme moi dans la cour de la prison. Il
+espérait conserver sa santé en prenant de l'exercice et en
+respirant l'air frais, pour compenser le mal que lui faisaient les
+nuits étouffantes des casernes. «J'attends avec impatience votre
+mise en liberté, me dit-il un jour en souriant, comme nous nous
+promenions. Quand vous quitterez le bagne, je saurai alors qu'il
+me reste juste une année de travaux forcés.»
+
+Je dirai ici en passant que, grâce à la perpétuelle idéalisation,
+la liberté nous semblait plus libre que la liberté telle qu'elle
+est en réalité. Les forçats exagéraient l'idée de la liberté; cela
+est commun à tous les prisonniers. L'ordonnance déguenillée d'un
+officier nous semblait être une espèce de roi, l'idéal de l'homme
+libre, relativement aux forçats; il n'avait pas de fers, il
+n'avait pas la tête rasée, et allait où il voulait, sans escorte.
+
+La veille de ma libération, au crépuscule, je fis pour la dernière
+fois le tour de notre maison de force. Que de milliers de fois
+j'avais tourné autour de cette palissade pendant ces dix ans!
+J'avais erré là derrière les casernes pendant toute la première
+année, solitaire et désespéré. Je me souviens comme je comptais
+les jours que j'y devais passer. Il y en avait plusieurs milliers.
+Dieu! comme il y a longtemps de cela! Dans ce coin avait végété
+notre aigle prisonnier; je rencontrais souvent Pétrof à cet
+endroit. Maintenant il ne me quittait plus; il accourait auprès de
+moi, et comme s'il devinait mes pensées, il se promenait
+silencieusement à mes côtés et s'étonnait à part lui, Dieu sait de
+quoi. Je disais adieu mentalement aux noires poutres équarries de
+nos casernes. Combien de jeunesse, de forces inutiles étaient
+enterrées et perdues dans ces murailles, sans profit pour
+personne! Il faut bien le dire: tous ces gens-là étaient peut-être
+les mieux doués, les plus forts de notre peuple. Mais ces forces
+puissantes étaient perdues sans retour. À qui la faute?
+
+Oui, à qui la faute?
+
+Le lendemain de cette soirée, de bon matin, avant qu'on se mit en
+rang pour aller au travail, je parcourus toutes les casernes, pour
+dire adieu aux forçats. Bien des mains calleuses et solides se
+tendirent vers moi avec bienveillance. Quelques-uns me donnaient
+des poignées de main en camarades, mais c'était le petit nombre.
+Les autres comprenaient parfaitement que j'étais devenu un tout
+autre homme, que je n'étais plus un des leurs. Ils savaient que
+j'avais des connaissances en ville, que je m'en irais tout de
+suite chez des messieurs, que je m'assiérais à leur table, que je
+serais leur égal. Ils comprenaient cela, et bien que leur poignée
+de main fût affable et cordiale, ce n'était plus celle d'un égal;
+j'étais devenu pour eux un monsieur. D'autres me tournaient
+durement le dos et ne répondaient pas à mes adieux. Quelques-uns
+même me regardaient avec haine.
+
+Le tambour battit, et tous les forçats se rendirent aux travaux.
+Je restai seul. Souchilof s'était levé avant tout le monde, et se
+trémoussait afin de me préparer une dernière fois mon thé. Pauvre
+Souchilof! il pleura quand je lui donnai mes vêtements, mes
+chemises, mes courroies pour les fers et quelque peu d'argent.--
+«Ce n'est pas cela... ce n'est pas cela... disait-il, en mordant
+ses lèvres tremblantes.--C'est vous que je perds, Alexandre
+Pétrovitch! que ferai-je maintenant sans vous?...» Je dis adieu
+aussi à Akim Akimytch.
+
+--Votre tour de partir arrivera bientôt! lui dis-je.
+
+--Je dois rester ici longtemps, très-longtemps encore, murmura-t-il
+en me serrant la main. Je me jetai à son cou, et nous nous
+embrassâmes.
+
+Dix minutes après la sortie des forçats, nous quittâmes le bagne,
+mon camarade et moi--pour n'y jamais revenir. Nous allâmes à la
+forge où l'on devait briser nos fers. Nous n'avions point
+d'escorte armée; nous nous y rendîmes en compagnie d'un
+sous-officier. Ce furent des forçats qui brisèrent nos fers, dans
+l'atelier du génie. J'attendis qu'on déferrât mon camarade, puis
+je m'approchai de l'enclume. Les forgerons me firent tourner le
+dos, m'empoignèrent la jambe et l'allongèrent sur l'enclume... Ils
+se démenaient, s'agitaient; ils voulaient faire cela lestement,
+habilement.--Le rivet! tourne d'abord le rivet, commanda le
+maître forgeron.--Mets-le comme ça, bien!... Donne maintenant un
+coup de marteau...
+
+Les fers tombèrent. Je les soulevai... Je voulais les tenir dans
+ma main, les regarder encore une fois. J'étais tout surpris qu'un
+moment avant ils fussent à mes jambes.
+
+--Allons, adieu! adieu! me dirent les forçats de leurs voix
+grossières et saccadées, mais qui semblaient joyeuses.
+
+Oui, adieu! La liberté, la vie nouvelle, la résurrection d'entre
+les morts... Ineffable minute!
+
+FIN
+
+
+
+ [1] Association coopérative d'artisans possédant un
+fonds commun.
+ [2] Dostoïevsky devint lui-même soldat en Sibérie
+quand il eut subi sa peine.
+ [3] Allusion aux deux rangées de soldats armés de
+verges vertes entre lesquelles devaient et doivent passer les
+forçats condamnés aux verges. Ce châtiment n'existe plus
+que pour les condamnés privés de tous leurs droits civils.
+ [4] Chaussure légère en écorce de tilleul que portent
+les paysans de la Russie centrale et septentrionale.
+ [5] C'est ainsi que le peuple appelle les condamnés aux
+travaux forcés et les exilés.
+ [6] Ce mot ne signifie rien; le forçat a défiguré le mot
+de _particularité_, qu'il emploie à tort dans le sens de
+_savoir-vivre_.
+ [7] Il n'existe aucun oiseau de ce nom: le forçat, pour
+se tirer d'embarras, invente un nom d'oiseau. Toute cette
+conversation est littéralement intraduisible en français.
+ [8] Les forçats ont fait du mot invalide un prénom
+qu'ils donnent par moquerie au vieux soldat.
+ [9] Bière de seigle.
+ [10] Les nobles condamnés aux travaux forcés perdent
+leurs privilèges. Ce n'est que par une grâce de l'empereur
+qu'ils peuvent être réintégrés dans leurs droits.
+ [11] Association coopérative. Le principe en est si
+répandu en Russie qu'on trouve même chez les forçats des
+essais embryonnaires d'organisation coopérative.
+ [12] Instrument de musique
+ [13] En temps de disette, les paysans mêlaient de
+l'écorce de tilleul à leur farine.
+ [14] Appeler quoiqu'on par son seul nom de baptême
+constitue en Russie une grave impolitesse, surtout dans le
+peuple. On ajoute le nom du père.
+ [15] Toupet. Sobriquet donné par les Grands-Russiens
+aux Petits-Russiens; ceux-ci portaient autrefois--au
+dix-septième siècle--un toupet de cheveux sur l'occiput,
+tandis que le reste du crâne était rasé.
+ [16] Les bains russes diffèrent totalement des nôtres:
+ce sont de grandes étuves dans lesquelles on reste soumis
+à l'action de la vapeur qui débarrasse la peau de toutes les
+substances grasses qui la couvrent.
+ [17] Les Juifs russes zézayent presque tous, et sont
+d'une poltronnerie inouïe.
+ [18] Cette boite cubique, appelée _téphil_ en hébreu,
+représente le temple de Salomon; les dix commandements
+de la loi de Moïse y sont écrits.
+ [19] Voici ce que Tourguénief dit à propos du passage
+suivant dans une de ses lettres: «Le tableau du bain, c'est
+vraiment de Dante.»
+ [20] On jette à cet effet des gouttes d'eau sur le four
+ardent.
+ [21] En Pologne, à l'heure qu'il est, entre la nappe et le
+bois de la table sur laquelle sont disposés les mets, on
+dispose du foin qui doit rappeler aux fidèles que Jésus-Christ
+est né dans une crèche.
+ [22] Espèce de guitare.
+ [23] Peintre russe célèbre dans la première moitié du
+siècle.
+ [24] Cette danse composée par le célèbre compositeur
+Glinka, l'auteur de la _Vie pour le Tsar_, est une des plus
+entraînantes que nous connaissions, et ne rentre dans
+aucun genre connu. C'est la danse russe par excellence.
+ [25] Aide-chirurgien d'armée.
+ [26] Le peuple, en Russie, emploie très-souvent la
+troisième personne du pluriel par politesse en parlant de
+quelqu'un.
+ [27] Type du roman de N. Gogol: _les Âmes mortes._
+ [28] Tout ce que je raconte des punitions corporelles
+existait de mon temps. Maintenant, à ce que j'ai entendu
+dire, tout est changé et change encore. (Note de
+Dostoïevski.)
+ [29] Les _schpitzruten_ sont des verges dont l'usage
+était très-fréquent en Allemagne au siècle dernier, et qui,
+du reste, y ont été inventées.
+ [30] Un passe-port. (Note de Dostoïevski.)
+ [31] C'est-à-dire qui sont dans la forêt, où chante le
+coucou. Il entend par la que ce sont aussi des vagabonds.
+(Note de Dostoïevski.)
+ [32] Barbouiller la porte cochère de la maison où
+demeure une jeune fille indique que celle-ci a perdu son
+innocence.
+ [33] C'est une marque de respect qui s'accordait
+autrefois en Russie, mais maintenant cette habitude est
+tombée en désuétude.
+ [34] Pour écarter des chevaux la vermine qui les dévore
+souvent Russie, on n'étrille que les chevaux de luxe.
+ [35] Injure dont le vrai sens est intraduisible.
+ [36] Cette phrase est en français dans l'original.
+ [37] Les décembristes.
+ [38] Sic. Cette phrase est en français dans l'original.
+ [39] Notre major n'était pas le seul à employer cette
+expression, bien d'autres commandants militaires
+l'imitaient, de mon temps, surtout ceux qui sortaient du
+rang. (Note de Dostoïevski.)
+ [40] C'est-à-dire qu'ils ont tué un paysan ou une
+femme, qu'ils soupçonnaient de jeter un sort sur le bétail.
+Nous avions dans notre maison de force un meurtrier de
+cette catégorie. (Note de Dostoïevski.)
+
+
+
+
+
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+by Fedor Mikhailovitch Dostoïevski
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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