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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:45:41 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Souvenirs de la maison des morts + +Author: Fedor Mikhailovitch Dostoïevski + +Release Date: February 6, 2005 [EBook #14918] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS *** + + + + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Fedor Dostoïevski + +SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS + +(1880) + + + +Table des matières + +AVERTISSEMENT +PREMIÈRE PARTIE +I--LA MAISON DES MORTS. +II--PREMIÈRES IMPRESSIONS. +III--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite). +IV--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite) +V--LE PREMIER MOIS. +VI--LE PREMIER MOIS (Suite). +VII--NOUVELLES CONNAISSANCES.--PÉTROF. +VIII--LES HOMMES DÉTERMINÉS.--LOUKA. +IX--ISAÏ FOMITCH.--LE BAIN.--LE RÉCIT DE BAKLOUCHINE. +X--LA FÊTE DE NOËL. +XI--LA REPRÉSENTATION. + +DEUXIÈME PARTIE +I--L'HÔPITAL. +II--L'HÔPITAL. (Suite). +III--L'HÔPITAL (Suite). +IV--LE MARI D'AKOULKA. (récit.) +V--LA SAISON D'ÉTÉ. +VI--LES ANIMAUX DE LA MAISON DE FORCE. +VII--LE «GRIEF». +VIII--MES CAMARADES. +IX--L'ÉVASION. +X--LA DÉLIVRANCE. + + + +AVERTISSEMENT + +On vient enfin de traduire les _Souvenirs de la maison des morts_, +par le romancier russe Dostoïevsky. De courtes indications seront +peut-être utiles pour préciser l'origine et la signification de ce +livre. + +Le public français connaît déjà Dostoïevsky par un de ses romans +les plus caractéristiques, _le Crime et le châtiment_. Ceux qui +ont lu cette oeuvre ont du prendre leur parti d'aimer ou de haïr +le singulier écrivain. On va nous donner des traductions de ses +autres romans. Elles continueront de plaire à quelques curieux, +aux esprits qui courent le monde en quête d'horizons nouveaux. +Elles achèveront de scandaliser la raison commune, celle qu'on se +procure dans les maisons de confections philosophiques; car ce +temps est merveilleux pour tailler aux intelligences comme aux +corps des vêtements uniformes, décents, à la portée de tous, un +peu étriqués peut-être, mais qui évitent les tracas de la +recherche et de l'invention. Ceux qui n'ont pas eu le courage +d'aborder le monstre sont néanmoins renseignés sur sa façon de +souffrir et de faire souffrir. On a beaucoup parlé de Dostoïevsky, +depuis un an; un critique a expliqué en deux mots la supériorité +du romancier russe.--«Il possède deux facultés qui sont rarement +réunies chez nos écrivains: la faculté d'évoquer et celle +d'analyser.» + +Oui, avec cela tout le principal est dit. Prenez chez nous Victor +Hugo et Sainte-Beuve comme les représentants extrêmes de ces deux +qualités littéraires; derrière l'un ou l'autre, vous pourrez +ranger, en deux familles intellectuelles, presque tous les maîtres +qui ont travaillé sur l'homme. Les premiers le projettent dans +l'action, ils ont toute puissance pour rendre sensible le drame +extérieur, mais ils ne savent pas nous faire voir les mobiles +secrets qui ont décidé le choix de l'âme dans ce drame. Les +seconds étudient ces mobiles avec une pénétration infinie, ils +sont incapables de reconstruire pour le mouvement tragique +l'organisme délicat qu'ils ont démonté. Il y aurait une exception +à faire pour Balzac; quant à Flaubert, il faudrait entrer dans des +distinctions et des réserves sacrilèges; gardons-les pour le jour +où l'on mettra le dieu de Rouen au Panthéon. Toujours est-il que, +dans le pays de Tourguénef, de Tolstoï et de Dostoïevsky, les deux +qualités contradictoires se trouvent souvent réunies; cette +alliance se paye, il est vrai, au prix de défauts que nous +supportons malaisément: la lenteur et l'obscurité. + +Mais ce n'est point des romans que je veux parler aujourd'hui. Les +_Souvenirs de la maison des morts_ n'empruntent rien à la fiction, +sauf quelques précautions de mise en scène, nécessitées par des +causes étrangères à l'art. Ce livre est un fragment +d'autobiographie, mêlé d'observations sur un monde spécial, de +descriptions et de récits très simples; c'est le journal du bagne, +un album de croquis rassemblés dans les casemates de Sibérie. +Avant de vous récrier sur l'éloge d'un galérien, écoutez comment +Dostoïevsky fut précipité dans cette infâme condition. + +Il avait vingt-sept ans en 1848, il commençait à écrire avec +quelque succès. Sa vie, pauvre et solitaire, allait par de mauvais +chemins; misère, maladie, tout lui donnait sur le monde des vues +noires; ses nerfs d'épileptique lui étaient déjà de cruels +ennemis. Avec cela, un malheureux coeur plein de pitié, d'où est +sorti le meilleur de son talent; cette sensibilité contenue, vite +aigrie, qui se change en folles colères devant les aspects +d'injustice de l'ordre social. Il regardait autour de lui, +cherchant l'idéal, le progrès, les moyens de se dévouer; il voyait +la triste Russie, bien froide, bien immobile, bien dure, tout +ulcérée de maux anciens. Sur cette Russie, les idées généreuses du +moment passaient et ramassaient à coup sûr de telles âmes. Le +jeune écrivain fut entraîné, avec beaucoup d'autres de sa +génération littéraire, dans les conciliabules présidés par +Pétrachevsky. Cette sédition intellectuelle n'alla pas bien loin; +des récriminations, des menaces vagues, de beaux projets d'utopie. +Il y a impropriété de mot à appeler cette effervescence d'idées, +comme on le fait habituellement, la conspiration de Pétrachevsky; +de conspiration, il n'y en eut pas, au sens terrible que ce terme +a reçu depuis lors en Russie. En tout cas, Dostoïevsky y prit la +moindre part; toute sa faute ne fut qu'un rêve défendu; +l'instruction ne put relever contre lui aucune charge effective. +Chez nous, il eut été au centre gauche; en Russie, il alla au +bagne. + +Englobé dans l'arrêt commun qui frappa ses complices, il fut jeté +à la citadelle, condamné à mort, gracié sur l'échafaud, conduit en +Sibérie; il y purgea quatre ans de fers dans la «section +réservée», celle des criminels d'État. Le romancier y laissa des +illusions, mais rien de son honneur; vingt ans après, en des temps +meilleurs, les condamnés et leurs juges parlaient de ces souvenirs +avec une égale tristesse, la main dans la main; l'ancien forçat a +fait une carrière glorieuse, remplie de beaux livres, et terminée +récemment par un deuil quasi officiel. Il était nécessaire de +préciser ces points, pour qu'on ne fit pas confusion d'époques; il +n'y eut rien de commun entre le proscrit de 1848 et les +redoutables ennemis contre lesquels le gouvernement russe sévit +aujourd'hui de la même façon, mais à plus juste titre. + +Un des compagnons d'infortune de l'exilé, Yastrjemsky, a consigné +dans ses Mémoires le récit d'une rencontre avec Dostoïevsky, au +début de leur pénible voyage. Le hasard les réunit une nuit dans +la prison d'étapes de Tobolsk, où ils trouvèrent aussi un de leurs +complices les plus connus, Dourof. Ce récit peint sur le vif +l'influence bienfaisante du romancier. + +«On nous conduisit dans une salle étroite, froide et sombre. Il y +avait là des lits de planches avec des sacs bourrés de foin. +L'obscurité était complète. Derrière la porte, sur le seuil, on +entendait le pas lourd de la sentinelle, qui marchait en long et +en large par un froid de 40 degrés. + +«Dourof s'étendit sur le lit de camp, je me pelotonnai sur le +plancher à côté de Dostoïevsky. À travers la mince cloison, un +tapage infernal arrivait jusqu'à nous: un bruit de tasses et de +verres, les cris de gens qui jouaient aux cartes, des injures, des +blasphèmes. Dourof avait les doigts des pieds et des mains gelés; +ses jambes étaient blessées par les fers. Dostoïevsky souffrait +d'une plaie qui lui était venue au visage dans la casemate de la +citadelle, à Pétersbourg. Pour moi, j'avais le nez gelé.--Dans +cette triste situation, je me rappelai ma vie passée, ma jeunesse +écoulée au milieu de mes chers camarades de l'Université; je +pensai à ce qu'aurait dit ma soeur, si elle m'eût aperçu dans cet +état. Convaincu qu'il n'y avait plus rien à espérer pour moi, je +résolus de mettre fin à mes jours... Si je m'appesantis sur cette +heure douloureuse, c'est uniquement parce qu'elle me donna +l'occasion de connaître de plus près la personnalité de +Dostoïevsky. Sa conversation amicale et secourable me sauva du +désespoir; elle réveilla en moi l'énergie. + +«Contre toute espérance, nous parvînmes à nous procurer une +chandelle, des allumettes et du thé chaud qui nous parut plus +délicieux que le nectar. La plus grande partie de la nuit s'écoula +dans un entretien fraternel. La voix douce et sympathique de +Dostoïevsky, sa sensibilité, sa délicatesse de sentiment, ses +saillies enjouées, tout cela produisit sur moi une impression +d'apaisement. Je renonçai à ma résolution désespérée. Au matin, +Dostoïevsky, Dourof et moi, nous nous séparâmes dans cette prison +de Tobolsk, nous nous embrassâmes les larmes aux yeux, et nous ne +nous revîmes plus. + +«Dostoïevsky appartenait à la catégorie de ces êtres dont Michelet +a dit que, tout en étant les plus forts mâles, ils ont beaucoup de +la nature féminine. Par là s'explique tout un côté de ses oeuvres, +où l'on aperçoit la cruauté du talent et le besoin de faire +souffrir. Étant donné cette nature, le martyre cruel et immérité +qu'un sort aveugle lui envoya devait profondément modifier son +caractère. Rien d'étonnant à ce qu'il soit devenu nerveux et +irritable au plus haut degré. Mais je ne crois pas risquer un +paradoxe en disant que son talent bénéficia de ses souffrances, +qu'elles développèrent en lui le sens de l'analyse psychologique.» + +C'était l'opinion de l'écrivain lui-même, non-seulement au point +de vue de son talent, mais de toute la suite de sa vie morale. Il +parlait toujours avec gratitude de cette épreuve, où il disait +avoir tout appris. Encore une leçon sur la vanité universelle de +nos calculs! À quelques degrés de longitude plus à l'ouest, à +Francfort ou à Paris, cette incartade révolutionnaire eût réussi à +Dostoïevsky, elle l'eût porté sur les bancs d'un Parlement, où il +eût fait de médiocres lois; sous un ciel plus rigoureux, la +politique le perd, le déporte en Sibérie; il en revient avec des +oeuvres durables, un grand renom, et l'assurance intime d'avoir +été remis malgré lui dans sa voie. Le destin rit sur nos revers et +nos réussites; il culbute nos combinaisons et nous dispense le +bien ou le mal en raison inverse de notre raison. Quand on écoute +ce rire perpétuel, dans l'histoire de chaque homme et de chaque +jour, on se trouve niais de souhaiter quelque chose. + +Pourtant l'épreuve était cruelle, on le verra de reste en lisant +les pages qui la racontent. Notre auteur feint d'avoir trouvé ce +récit dans les papiers d'un ancien déporté, criminel de droit +commun, qu'il nous représente comme un repenti digne de toute +indulgence. Plusieurs des personnages qu'il met en scène +appartiennent à la même catégorie. C'étaient là des concessions +obligées à l'ombrageuse censure du temps; cette censure +n'admettait pas qu'il y eût des condamnés politiques en Russie. Il +faut tenir compte de cette fiction, il faut se souvenir en lisant +que le narrateur et quelques-uns de ses codétenus sont des gens +d'honneur, de haute éducation. Cette transposition, que le lecteur +russe fait de lui-même, est indispensable pour rendre tout leur +relief aux sentiments, aux contrastes des situations. Ce qui n'est +pas un hommage à la censure, mais un tour d'esprit particulier à +l'écrivain, c'est la résignation, la sérénité, parfois même le +goût de la souffrance avec lesquels il nous décrit ses tortures. +Pas un mot enflé ou frémissant, pas une invective devant les +atrocités physiques et morales où l'on attend que l'indignation +éclate; toujours le ton d'un fils soumis, châtié par un père +barbare, et qui murmure à peine: «C'est bien dur!» On appréciera +ce qu'une telle contention ajoute d'épouvante à l'horreur des +choses dépeintes. + +Ah! il faudra bander ses nerfs et cuirasser son coeur pour achever +quelques-unes de ces pages! Jamais plus âpre réalisme n'a +travaillé sur des sujets plus repoussants. Ressuscitez les pires +visions de Dante, rappelez-vous, si vous avez pratiqué cette +littérature, le _Maleus maleficorum_, les procès-verbaux de +questions extraordinaires rapportés par Llorente, vous serez +encore mal préparé à la lecture de certains chapitres; néanmoins, +je conseille aux dégoûtés d'avoir bon courage et d'attendre +l'impression d'ensemble; ils seront étonnés de trouver cette +impression consolante, presque douce. Voici, je crois, le secret +de cette apparente contradiction. + +À son entrée au bagne, l'infortuné se replie sur lui-même: du +monde ignoble où il est précipité, il n'attend que désespoir et +scandale. Mais peu à peu, il regarde dans son âme et dans les âmes +qui l'entourent, avec la minutieuse patience d'un prisonnier. Il +s'aperçoit que la fatigue physique est saine, que la souffrance +morale est salutaire, qu'elle fait germer en lui d'humbles petites +fleurs aux bons parfums, la semence de vertu qui ne levait pas au +temps du bonheur. Surtout il examine de très-près ses grossiers +compagnons; et voici que, sous les physionomies les plus sombres, +un rayon transparaît qui les embellit et les réchauffe. C'est +l'accoutumance d'un homme jeté dans les ténèbres: il apprend à +voir, et jouit vivement des pâles clartés reconquises. Chez toutes +ces bêtes fauves qui l'effrayaient d'abord, il dégage des parties +humaines, et dans ces parties humaines des parcelles divines. Il +se simplifie au contact de ces natures simples, il s'attache à +quelques-unes, il apprend d'elles à supporter ses maux avec la +soumission héroïque des humbles. Plus il avance dans son étude, +plus il rencontre parmi ces malheureux d'excellents exemplaires de +l'homme. L'horreur du supplice passe bientôt au second plan, +adoucie et noyée dans ce large courant de pitié, de fraternité: +que de bonnes choses ressuscitées dans la maison des morts! +Insensiblement, l'enfer se transforme et prend jour sur le ciel. +Il semble que l'auteur ait prévu cette transformation morale, +quand il disait au début de son récit, en décrivant le préau de la +forteresse: «Par les fentes de la palissade, ... on aperçoit un +petit coin de ciel, non plus de ce ciel qui est au-dessus de la +prison, mais d'un autre ciel, lointain et libre.» + +On comprend maintenant pourquoi cette douloureuse lecture laisse +une impression consolante; beaucoup plus, je vous assure, que tels +livres réputés très-gais, qui font rire en maint endroit, et qu'on +referme avec une incommensurable tristesse; car ceux-ci nous +montrent, dans l'homme le plus heureux, une bête désolée et +stupide, ravalée à terre pour y jouir sans but. Dans un autre art, +regardez le _Martyre de saint Sébastien_ et _l'Orgie romaine_ de +Couture: quel est celui des deux tableaux qui vous attriste le +plus? C'est que la joie et la peine ne résident pas dans les faits +extérieurs, mais dans la disposition d'esprit de l'artiste qui les +envisage; c'est qu'il n'y a qu'un seul malheur véritable, celui de +manquer de foi et d'espérance. De ces trésors, Dostoïevsky avait +assez pour enrichir toute la chiourme. Il les puisait dans +l'unique livre qu'il posséda durant quatre ans, dans le petit +évangile, que lui avait donné la fille d'un proscrit; il vous +racontera comment il apprenait à lire à ses compagnons sur les +pages usées. Et l'on dirait, en effet, que les _Souvenirs_ ont été +écrits sur les marges de ce volume; un seul mot définit bien le +caractère do l'oeuvre et l'esprit de celui qui la conçut: c'est +l'esprit évangélique. La plupart de ces écrivains russes en sont +pénétrés, mais nul ne l'est au même degré que Dostoïevsky, assez +indifférent aux conséquences dogmatiques, il ne retient que la +source de vie morale; tout lui vient de cette source, même le +talent d'écrire, c'est-à-dire de communiquer son coeur aux hommes, +de leur répondre quand ils demandent un peu de lumière et de +compassion. + +En insistant sur ce trait capital, je dois mettre le lecteur en +garde contre une assimilation trompeuse. Quelques-uns diront +peut-être: Tout ceci n'est pas nouveau, c'est la fantaisie romantique +sur laquelle nous vivons depuis soixante ans, la réhabilitation du +forçat, une génération de plus dans la nombreuse famille qui va de +Claude Gueux à Jean Valjean.--Qu'on regarde de plus près; il n'y +a rien de commun entre les deux conceptions. Chez nous, ce parti +pris est trop souvent un jeu d'antithèses qui nous laisse +l'impression de quelque chose d'artificiel et de faux; car on +grandit le forçat au détriment des honnêtes gens, comme la +courtisane aux dépens des honnêtes femmes. Chez l'écrivain russe, +pas l'ombre d'une antithèse; il ne sacrifie personne à ses +clients, il ne fait pas d'eux des héros; il nous les montre ce +qu'ils sont, pleins de vices et de misères; seulement, il persiste +à chercher en eux le reflet divin, à les traiter en frères déchus, +dignes encore de charité. Il ne les voit pas dans un mirage, mais +sous le jour simple de la réalité; il les dépeint avec l'accent de +la vérité vivante, avec cette juste mesure qu'on ne définit point +à l'avance, mais qui s'impose peu a peu au lecteur et contente la +raison. + +Une autre catégorie de modèles pose devant le peintre: les +autorités du bagne, fonctionnaires et gens de police, les tristes +maîtres de ce triste peuple. On retrouvera dans leurs portraits la +même sobriété d'indignation, la même équanimité. Rien ne trahit +chez Dostoïevsky l'ombre d'un ressentiment personnel, ni ce que +nous appellerions l'esprit d'opposition. Il explique, il excuse +presque la brutalité et l'arbitraire de ces hommes par la +perversion fatale qu'entraîne le pouvoir absolu. Il dit quelque +part: «Les instincts d'un bourreau existent en germe dans chacun +de nos contemporains.» L'habitude et l'absence de frein +développent ces instincts, parallèlement à des qualités qui +forcent la sympathie. Il en résulte un bourreau bon garçon, une +réduction de Néron, c'est-à-dire un type foncièrement vrai. On +remarquera dans ce genre l'officier Smékalof, qui prend tant de +plaisir à voir administrer les verges; les forçats raffolent de +lui, parce qu'il les fustige drôlement. + +--C'est un farceur, un coeur d'or, disent-ils à l'envi. + +Qui expliquera les folles contradictions de l'homme, surtout de +l'homme russe, instinctif, prime-sautier, plus près qu'un autre de +la nature? + +J'ai rencontré un de ces tyranneaux des mines sibériennes. Au mois +d'octobre 1878, je me trouvais au célèbre couvent de Saint-Serge, +près de Moscou. Des religieux erraient indolemment dans les cours, +sous la robe noire des basiliens. Mon guide, un petit frère lai +très-dégourdi, m'indiqua, avec une nuance de respect, un vieux +moine accoudé sur la galerie du réfectoire, d'où il émiettait le +reste de son pain de seigle aux pigeons qui s'abattaient des +bouleaux voisins.--«C'est le père un tel, un ancien maître de +police en Sibérie.»--Je m'approchai du cénobite. Il reconnut un +étranger et m'adressa la parole en français. Sa conversation, bien +que très-réservée, dénotait une ouverture d'horizon fort rare dans +le monde où il vivait. Je laissai tomber le nom d'un des proscrits +de décembre 1825, dont l'histoire m'était familière, «L'auriez-vous +rencontré en Sibérie? demandai-je à mon interlocuteur.-- +Comment donc, il a été sous ma juridiction.» J'étais fixé. Je +savais ce qu'avait été cette juridiction. Peu d'hommes dans tout +l'empire eussent pu trouver dans leur mémoire les lourds secrets +et les douloureuses images qui devaient hanter la conscience de ce +moine. Quelle impulsion mystérieuse l'avait amené dans ce couvent, +où il psalmodiait paisiblement les litanies depuis de longues +années? Était-ce piété, remords, lassitude?--«En voilà un qui a +beaucoup à expier, dis-je à mon guide: il a vu et fait des choses +terribles; le repentir l'ai poussé ici, peut-être!»--Le petit +frère convers me regarda d'un air étonné; évidemment, la vocation +de son ancien ne s'était jamais présentée à son esprit sous ce +point de vue,--«Nous sommes tous pécheurs!» répondit-il. Il +ajouta, en clignant de l'oeil vers le vieillard avec une nuance +encore plus marquée de respect et d'admiration: «Sans doute, qu'il +se repent: on raconte qu'il a beaucoup aimé les femmes.» + +Dostoïevsky parcourt en tous sens ces âmes complexes. Le grand +intérêt de son livre, pour les lettrés curieux de formes +nouvelles, c'est qu'ils sentiront les mots leur manquer, quand ils +voudront appliquer nos formules usuelles aux diverses faces de ce +talent. Au premier abord, ils feront appel à toutes les règles de +notre catéchisme littéraire, pour y emprisonner ce réaliste, cet +impassible, cet impressionniste; ils continueront, croyant l'avoir +saisi, et Protée leur échappera; son réalisme farouche découvrira +une recherche inquiète de l'idéal, son impassibilité laissera +deviner une flamme intérieure; cet art subtil épuisera des pages +pour fixer un trait de physionomie et ramassera en une ligne tout +le dessin d'une âme. Il faudra s'avouer vaincu, égaré sur des eaux +troubles et profondes, dans un grand courant de vie qui porte vers +l'aurore. + +Je ne me dissimule point les défauts de Dostoïevsky, la lenteur +habituelle du trait, le désordre et l'obscurité de la narration, +qui revient sans cesse sur elle-même, l'acharnement de myope sur +le menu détail, et parfois la complaisance maladive pour le détail +répugnant. Plus d'un lecteur en sera rebuté, s'il n'a pas la +flexibilité d'esprit nécessaire pour se plier aux procédés du +génie russe, assez semblables à ceux du génie anglais. À l'inverse +de notre goût, qui exige des effets rapides, pressés, pas bien +profonds par exemple, vos consciencieux ouvriers du Nord, un +Thackeray ou un Dostoïevsky, accumulent de longues pages pour +préparer un effet tardif. Mais aussi quelle intensité dans cet +effet, quand on a la patience de l'attendre! Comme le boulet est +chassé loin par cette pesante charge de poudre, tassée grain à +grain! Je crois pouvoir promettre de délicates émotions à ceux qui +auront cette patience de lecture, si difficile à des Français. + +Il y a bien un moyen d'apprivoiser le public; on ne l'emploie que +trop. C'est d'étrangler les traductions de et ces oeuvres +étrangères, de les «adapter» à notre goût. On a impitoyablement +écarté plusieurs de ces fantaisies secourables, on a attendu, pour +nous offrir les _Souvenirs de la maison des morts_, une version +qui fût du moins un décalque fidèle du texte russe. Eût-il été +possible, tout en satisfaisant à ce premier devoir du traducteur, +de donner au récit et surtout aux dialogues une allure plus +conforme aux habitudes de notre langue? C'est un problème ardu que +je ne veux pas examiner, n'ayant pas mission de juger ici la +traduction de M. Neyroud. Je viens de parler de l'écrivain russe +d'après les impressions que m'a laissées son oeuvre originale; je +n'ose espérer que ces impressions soient aussi fortes sur le +lecteur qui va les recevoir par intermédiaire. + +Mais j'ai hâte de laisser la parole à Dostoïevsky. Quelle que soit +la fortune de ses _Souvenirs_, je ne regretterai pas d'avoir +plaidé pour eux. C'est si rare et si bon de recommander un livre +ou l'on est certain que pas une ligne ne peut blesser une âme, que +pas un mot ne risque d'éveiller une passion douteuse; un livre que +chacun fermera avec une idée meilleure de l'humanité, avec un peu +moins de sécheresse pour les misères d'autrui, un peu plus de +courage contre ses propres misères. Voilà, si l'on veut bien y +réfléchir, un divin mystère de solidarité. Une affreuse souffrance +fut endurée, il y a trente ans, par un inconnu, dans une geôle de +Sibérie, presque à nos antipodes; conservée en secret depuis lors, +elle vit, elle sert, elle vient de si loin assainir et fortifier +d'autres hommes. C'est la plante aux sucs amers, morte depuis +longtemps dans quelque vallée d'un autre hémisphère, et dont +l'essence recueillie guérit les plaies de gens qui ne l'ont jamais +vue fleurir. Oui, nulle souffrance ne se perd, toute douleur +fructifie, il en reste un arôme subtil qui se répand indéfiniment +dans le monde. Je ne donne point cette vérité pour une découverte; +c'est tout simplement l'admirable doctrine de l'Église sur le +trésor des souffrances des saints. Ainsi de bien d'autres +inventions qui procurent beaucoup de gloire à tant de beaux +esprits; changez les mots, grattez le vernis de «psychologie +expérimentale», reconnaissez la vieille vérité sous la rouille +théologique; des philosophes vêtus de bure avaient aperçu tout +cela, il y a quelques centaines d'années, en se relevant la nuit +dans un cloître pour interroger leur conscience. + +Enfin, ce n'est pas d'eux qu'il s'agit, mais de ce forçat +sibérien, de ce petit apôtre laïque au corps ravagé, à l'âme +endolorie, toujours agité entre d'atroces visions et de doux +rêves. Je crois le voir encore dans ses accès de zèle patriotique, +déblatérant contre l'abomination de l'Occident et la corruption +française. Comme la plupart des écrivains étrangers, il nous +jugeait sur les grimaces littéraires que nous leur montrons +quelquefois. On l'eût bien étonné, si on lui eût prédit qu'il +irait un matin dans Paris pour y réciter son étrange martyrologe! +--Allez et ne craignez rien, Féodor Michaïlovitch. Quelque mal +qu'on ait pu vous dire de notre ville, vous verrez comme on s'y +fait entendre en lui parlant simplement, avec la vérité qu'on tire +de son coeur. + +Vicomte E. M. de Vogüé. + +PREMIÈRE PARTIE + +Au milieu des steppes, des montagnes ou des forêts impraticables +des contrées reculées de la Sibérie, on rencontre, de loin en +loin, de petites villes d'un millier ou deux d'habitants, +entièrement bâties en bois, fort laides, avec deux églises,-- +l'une au centre de la ville, l'autre dans le cimetière,--en un +mot, des villes qui ressemblent beaucoup plus à un bon village de +la banlieue de Moscou qu'à une ville proprement dite. La plupart +du temps, elles sont abondamment pourvues de maîtres de police, +d'assesseurs et autres employés subalternes. S'il fait froid en +Sibérie, le service du gouvernement y est en revanche +extraordinairement avantageux. Les habitants sont des gens +simples, sans idées libérales; leurs moeurs sont antiques, solides +et consacrées par le temps. Les fonctionnaires, qui forment à bon +droit la noblesse sibérienne, sont ou des gens du pays, Sibériens +enracinés, ou des arrivants de Russie. Ces derniers viennent tout +droit des capitales, séduits par la haute paye, par la subvention +extraordinaire pour frais de voyage et par d'autres espérances non +moins tentantes pour l'avenir. Ceux qui savent résoudre le +problème de la vie restent presque toujours en Sibérie et s'y +fixent définitivement. Les fruits abondants et savoureux qu'ils +récoltent plus tard les dédommagent amplement; quant aux autres, +gens légers et qui ne savent pas résoudre ce problème, ils +s'ennuient bientôt en Sibérie et se demandent avec regret pourquoi +ils ont fait la bêtise d'y venir. C'est avec impatience qu'ils +tuent les trois ans,--terme légal de leur séjour;--une fois +leur engagement expiré, ils sollicitent leur retour et reviennent +chez eux en dénigrant la Sibérie et en s'en moquant. Ils ont tort, +car c'est un pays de béatitude, non seulement en ce qui concerne +le service public, mais encore à bien d'autres points de vue. Le +climat est excellent; les marchands sont riches et hospitaliers; +les Européens aisés y sont nombreux. Quant aux jeunes filles, +elles ressemblent à des roses fleuries; leur moralité est +irréprochable. Le gibier court dans les rues et vient se jeter +contre le chasseur. On y boit du champagne en quantité +prodigieuse; le caviar est étonnant; la récolte rend quelquefois +quinze pour un. En un mot, c'est une terre bénie dont il faut +seulement savoir profiter, et l'on en profite fort bien! + +C'est dans l'une de ces petites villes,--gaies et parfaitement +satisfaites d'elles-mêmes, dont l'aimable population m'a laissé un +souvenir ineffaçable,--que je rencontrai un exilé, Alexandre +Pétrovitch Goriantchikof, ci-devant gentilhomme-propriétaire en +Russie. Il avait été condamné aux travaux forcés de la deuxième +catégorie, pour avoir assassiné sa femme. Après avoir subi sa +condamnation,--dix ans de travaux forcés,--il demeurait +tranquille et inaperçu en qualité de colon dans la petite ville de +K... À vrai dire, il était inscrit dans un des cantons +environnants, mais il vivait à K..., où il trouvait à gagner sa +vie en donnant des leçons aux enfants. On rencontre souvent dans +les villes de Sibérie des déportés qui s'occupent d'enseignement. +On ne les dédaigne pas, car ils enseignent la langue française, si +nécessaire dans la vie, et dont on n'aurait pas la moindre idée +sans eux, dans les parties reculées de la Sibérie. Je vis +Alexandre Pétrovitch pour la première fois chez un fonctionnaire, +Ivan Ivanytch Gvosdikof, respectable vieillard fort hospitalier, +père de cinq filles qui donnaient les plus belles espérances. +Quatre fois par semaine, Alexandre Pétrovitch leur donnait des +leçons à raison de trente kopeks (argent) la leçon. Son extérieur +m'intéressa. C'était un homme excessivement pâle et maigre, jeune +encore,--âgé de trente-cinq ans environ,--petit et débile, +toujours fort proprement habillé à l'européenne. Quand vous lui +parliez, il vous fixait d'un air très-attentif, écoutait chacune +de vos paroles avec une stricte politesse et d'un air réfléchi, +comme si vous lui aviez posé un problème ou que vous vouliez lui +extorquer un secret. Il vous répondait nettement et brièvement, +mais en pesant tellement chaque mot, que l'on se sentait tout à +coup mal à son aise, sans savoir pourquoi, et que l'on se +félicitait de voir la conversation terminée. Je questionnai Ivan +Ivanytch à son sujet; il m'apprit que Goriantchikof était de +moeurs irréprochables, sans quoi, lui, Ivan Ivanytch, ne lui +aurait pas confié l'instruction de ses filles, mais que c'était un +terrible misanthrope, qui se tenait à l'écart de tous, fort +instruit, lisant beaucoup, parlant peu et se prêtant assez mal à +une conversation à coeur ouvert. + +Certaines personnes affirmaient qu'il était fou, mais on trouvait +que ce n'était pas un défaut si grave; aussi les gens les plus +considérables de la ville étaient-ils prêts à témoigner des égards +à Alexandre Pétrovitch, car il pouvait être fort utile, au besoin, +pour écrire des placets. On croyait qu'il avait une parenté fort +honorable en Russie,--peut-être même dans le nombre y avait-il +des gens haut placés,--mais on n'ignorait pas que depuis son +exil il avait rompu toutes relations avec elle. En un mot, il se +faisait du tort à lui-même. Tout le monde connaissait son histoire +et savait qu'il avait tué sa femme par jalousie,--moins d'un an +après son mariage,--et, qu'il s'était livré lui-même à la +justice, ce qui avait beaucoup adouci sa condamnation. Des crimes +semblables sont toujours regardés comme des malheurs, dont il faut +avoir pitié. Néanmoins, cet original se tenait obstinément à +l'écart et ne se montrait que pour donner des leçons. + +Tout d'abord je ne fis aucune attention à lui; puis sans que j'en +sus moi-même la cause, il m'intéressa: il était quelque peu +énigmatique. Causer avec lui était de toute impossibilité. Certes, +il répondait à toutes mes questions: il semblait même s'en faire +un devoir, mais une fois qu'il m'avait répondu, je n'osais +l'interroger plus longtemps; après de semblables conversations, on +voyait toujours sur son visage une sorte de souffrance et +d'épuisement. Je me souviens que par une belle soirée d'été, je +sortis avec lui de chez Ivan Ivanytch. Il me vint brusquement à +l'idée de l'inviter à entrer chez moi, pour fumer une cigarette; +je ne saurais décrire l'effroi qui se peignit sur son visage; il +se troubla tout à fait, marmotta des mots incohérents, et soudain, +après m'avoir regardé d'un air courroucé, il s'enfuit dans une +direction opposée. J'en fus fort étonné. Depuis, lorsqu'il me +rencontrait, il semblait éprouver à ma vue une sorte de frayeur, +mais je ne me décourageai pas. Il avait quelque chose qui +m'attirait; un mois après, j'entrai moi-même chez Goriantchikof, +sans aucun prétexte. Il est évident que j'agis alors sottement et +sans la moindre délicatesse. Il demeurait à l'une des extrémités +de la ville, chez une vieille bourgeoise dont la fille était +poitrinaire. Celle-ci avait une petite enfant naturelle âgée de +dix ans, fort jolie et très-joyeuse. Au moment où j'entrai, +Alexandre Pétrovitch était assis auprès d'elle et lui enseignait à +lire. En me voyant, il se troubla, comme si je l'avais surpris en +flagrant délit. Tout éperdu, il se leva brusquement et me regarda +fort étonné. Nous nous assîmes enfin; il suivait attentivement +chacun de mes regards, comme s'il m'eût soupçonné de quelque +intention mystérieuse. Je devinai qu'il était horriblement +méfiant. Il me regardait avec dépit, et il ne tenait à rien qu'il +me demandât:--Ne t'en iras-tu pas bientôt? + +Je lui parlai de notre petite ville, des nouvelles courantes; il +se taisait ou souriait d'un air mauvais: je pus constater qu'il +ignorait absolument ce qui se faisait dans notre ville et qu'il +n'était nullement curieux de l'apprendre. Je lui parlai ensuite de +notre contrée, de ses besoins: il m'écoutait toujours en silence +en me fixant d'un air si étrange que j'eus honte moi-même de notre +conversation. Je faillis même le fâcher en lui offrant, encore non +coupés, les livres et les journaux que je venais de recevoir par +la dernière poste. Il jeta sur eux un regard avide, mais il +modifia aussitôt son intention et déclina mes offres, prétextant +son manque de loisir. Je pris enfin congé de lui; en sortant, je +sentis comme un poids insupportable tomber de mes épaules. Je +regrettais d'avoir harcelé un homme dont le goût était de se tenir +à l'écart de tout le monde. Mais la sottise était faite. J'avais +remarqué qu'il possédait fort peu de livres; il n'était donc pas +vrai qu'il lût beaucoup. Néanmoins, à deux reprises, comme je +passais en voiture fort tard devant ses fenêtres, je vis de la +lumière dans son logement. Qu'avait-il donc à veiller jusqu'à +l'aube? Écrivait-il, et, si cela était, qu'écrivait-il? + +Je fus absent de notre ville pendant trois mois environ. Quand je +revins chez moi, en hiver, j'appris qu'Alexandre Pétrovitch était +mort et qu'il n'avait pas même appelé un médecin. On l'avait déjà +presque oublié. Son logement était inoccupé. Je fis aussitôt la +connaissance de son hôtesse, dans l'intention d'apprendre d'elle +ce que faisait son locataire et s'il écrivait. Pour vingt kopeks, +elle m'apporta une corbeille pleine de papiers laissés par le +défunt et m'avoua qu'elle avait déjà employé deux cahiers à +allumer son feu. C'était une vieille femme morose et taciturne; je +ne pus tirer d'elle rien d'intéressant. Elle ne sut rien me dire +au sujet de son locataire. Elle me raconta pourtant qu'il ne +travaillait presque jamais et qu'il restait des mois entiers sans +ouvrir un livre ou toucher une plume: en revanche, il se promenait +toute la nuit en long et en large dans sa chambre, livré à ses +réflexions; quelquefois même, il parlait tout haut. Il aimait +beaucoup sa petite fille Katia, surtout quand il eut appris son +nom; le jour de la Sainte-Catherine, il faisait dire à l'église +une messe de Requiem pour l'âme de quelqu'un. Il détestait qu'on +lui rendît des visites et ne sortait que pour donner ses leçons: +il regardait même de travers son hôtesse, quand, une fois par +semaine, elle venait mettre sa chambre en ordre; pendant les trois +ans qu'il avait demeuré chez elle, il ne lui avait presque jamais +adressé la parole. Je demandai à Katia si elle se souvenait de son +maître. Elle me regarda en silence et se tourna du côté de la +muraille pour pleurer. Cet homme s'était pourtant fait aimer de +quelqu'un! + +J'emportai les papiers et je passai ma journée à les examiner. La +plupart n'avaient aucune importance: c'étaient des exercices +d'écoliers. Enfin je trouvai un cahier assez épais, couvert d'une +écriture fine, mais inachevé. Il avait peut-être été oublié par +son auteur. C'était le récit--incohérent et fragmentaire--des +dix années qu'Alexandre Pétrovitch avait passées aux travaux +forcés. Ce récit était interrompu çà et là, soit par une anecdote, +soit par d'étranges, d'effroyables souvenirs, jetés +convulsivement, comme arrachés à l'écrivain. Je relus quelquefois +ces fragments et je me pris à douter s'ils avaient été écrits dans +un moment de folie. Mais ces mémoires d'un forçat, _Souvenirs de +la maison des morts_, comme il les intitule lui-même quelque part +dans son manuscrit, ne me semblèrent pas privés d'intérêt. Un +monde tout à fait nouveau, inconnu jusqu'alors, l'étrangeté de +certains faits, enfin quelques remarques singulières sur ce peuple +déchu,--il y avait là de quoi me séduire, et je lus avec +curiosité. Il se peut que je me sois trompé: je publie quelques +chapitres de ce récit: que le public juge... + + +I--LA MAISON DES MORTS. + +Notre maison de force se trouvait à l'extrémité de la citadelle, +derrière le rempart. Si l'on regarde par les fentes de la +palissade, espérant voir quelque chose,--on n'aperçoit qu'un +petit coin de ciel et un haut rempart de terre, couvert des +grandes herbes de la steppe. Nuit et jour, des sentinelles s'y +promènent en long et en large; on se dit alors que des années +entières s'écouleront et que l'on verra, par la même fente de +palissade, toujours le même rempart, toujours les mêmes +sentinelles et le même petit coin de ciel, non pas de celui qui se +trouve au-dessus de la prison, mais d'un autre ciel, lointain et +libre. Représentez-vous une grande cour, longue de deux cents pas +et large de cent cinquante, enceinte d'une palissade hexagonale +irrégulière, formée de pieux étançonnés et profondément enfoncés +en terre: voilà l'enceinte extérieure de la maison de force. D'un +côté de la palissade est construite une grande porte, solide et +toujours fermée, que gardent constamment des factionnaires, et qui +ne s'ouvre que quand les condamnés vont au travail. Derrière cette +porte se trouvaient la lumière, la liberté; là vivaient des gens +libres. En deçà de lapalissade on se représentait ce monde +merveilleux, fantastique comme un conte de fées: il n'en était pas +de même du nôtre,--tout particulier, car il ne ressemblait à +rien; il avait ses moeurs, son costume, ses lois spéciales: +c'était une maison morte-vivante, une vie sans analogue et des +hommes à part. C'est ce coin que j'entreprends de décrire. + +Quand on pénètre dans l'enceinte, on voit quelques bâtiments. De +chaque côté d'une cour très-vaste s'étendent deux constructions de +bois, faites de troncs équarris et à un seul étage: ce sont les +casernes des forçats. On y parque les détenus, divisés en +plusieurs catégories. Au fond de l'enceinte on aperçoit encore une +maison, la cuisine, divisée en deux chambrées (_artel_[1]); plus +loin encore se trouve une autre construction qui sert tout à la +fois de cave, de hangar et de grenier. Le centre de l'enceinte, +complètement nu, forme une place assez vaste. C'est là que les +détenus se mettent en rang. On y fait la vérification et l'appel +trois fois par jour: le matin, à midi et le soir, et plusieurs +fois encore dans la journée, si les soldats de garde sont défiants +et habiles à compter. Tout autour, entre la palissade et les +constructions, il reste une assez grande surface libre où quelques +détenus misanthropes ou de caractère sombre aiment à se promener, +quand on ne travaille pas: ils ruminent là, à l'abri de tous les +regards, leurs pensées favorites. Lorsque je les rencontrais +pendant ces promenades, j'aimais à regarder leurs visages tristes +et stigmatisés, et à deviner leurs pensées. Un des forçats avait +pour occupation favorite, dans les moments de liberté que nous +laissaient les travaux, de compter les pieux de la palissade. Il y +en avait quinze cents, il les avait tous comptés et les +connaissait même par coeur. Chacun d'eux représentait un jour de +réclusion: il décomptait quotidiennement un pieu et pouvait, de +cette façon, connaître exactement le nombre de jours qu'il devait +encore passer dans la maison de force. Il était sincèrement +heureux quand il avait achevé un des côtés de l'hexagone: et +pourtant, il devait attendre sa libération pendant de longues +années; mais on apprend la patience à la maison de force. Je vis +un jour un détenu qui avait subi sa condamnation et que l'on +mettait en liberté, prendra congé de ses camarades. Il avait été +vingt ans aux travaux forcés. Plus d'un forçat se souvenait de +l'avoir vu arriver jeune, insouciant, ne pensant ni à son crime ni +au châtiment: c'était maintenant un vieillard à cheveux gris, au +visage triste et morose. Il fit en silence le tour de nos six +casernes. En entrant dans chacune d'elles, il priait devant +l'image sainte, saluait profondément ses camarades, en les priant +de ne pas garder un mauvais souvenir de lui. Je me rappelle aussi +qu'un soir on appela vers la porte d'entrée un détenu qui avait +été dans le temps un paysan sibérien fort aisé. Six mois +auparavant, il avait reçu la nouvelle que sa femme s'était +remariée, ce qui l'avait fort attristé. Ce soir-là, elle était +venue à la prison, l'avait fait appeler pour lui donner une +aumône. Ils s'entretinrent deux minutes, pleurèrent tous deux et +se séparèrent pour ne plus se revoir. Je vis l'expression du +visage de ce détenu quand il rentra dans la caserne... Là, en +vérité, on peut apprendre à tout supporter. + +Quand le crépuscule commençait, on nous faisait rentrer dans la +caserne, où l'on nous enfermait pour toute la nuit. Il m'était +toujours pénible de quitter la cour pour la caserne. Qu'on se +figure une longue chambre, basse et étouffante, éclairée à peine +par des chandelles et dans laquelle traînait une odeur lourde et +nauséabonde. Je ne puis comprendre maintenant comment j'y ai vécu +dix ans entiers. Mon lit de camp se composait de trois planches: +c'était toute la place dont je pouvais disposer. Dans une seule +chambre on parquait plus de trente hommes. C'était surtout en +hiver qu'on nous enfermait de bonne heure; il fallait attendre +quatre heures au moins avant que tout le monde fût endormi, aussi +était-ce un tumulte, un vacarme de rires, de jurons, de chaînes +qui sonnaient, une vapeur infecte, une fumée épaisse, un brouhaha +de têtes rasées, de fronts stigmatisés, d'habits en lambeaux, tout +cela encanaillé, dégoûtant; oui, l'homme est un animal vivace! on +pourrait le définir: un être qui s'habitue à tout, et ce serait +peut-être là la meilleure définition qu'on en ait donnée. + +Nous étions en tout deux cent cinquante dans la maison de force. +Ce nombre était presque invariable, car lorsque les uns avaient +subi leur peine, d'autres criminels arrivaient, il en mourait +aussi. Et il y avait là toute sorte de gens. Je crois que chaque +gouvernement, chaque contrée de la Russie avait fourni son +représentant. Il y avait des étrangers et même des montagnards du +Caucase. Tout ce monde se divisait en catégories différentes, +suivant l'importance du crime et par conséquent la durée du +châtiment. Chaque crime, quel qu'il soit, y était représenté. La +population de la maison de force était composée en majeure partie +de déportés aux travaux forcés de la catégorie civile (fortement +condamnés, comme disaient les détenus). C'étaient des criminels +privés de tous leurs droits civils, membres réprouvés de la +société, vomis par elle, et dont le visage marqué au fer devait +éternellement témoigner de leur opprobre. Ils étaient incarcérés +dans la maison de force pour un laps de temps qui variait de huit +à douze ans; à l'expiration de leur peine, on les envoyait dans un +canton sibérien en qualité de colons. Quant aux criminels de la +section militaire, ils n'étaient pas privés de leurs droits +civils,--c'est ce qui a lieu d'ordinaire dans les compagnies de +discipline russes,--et n'étaient envoyés que pour un temps +relativement court. Une fois leur condamnation purgée, ils +retournaient à l'endroit d'où ils étaient venus, et entraient +comme soldats dans les bataillons de ligne sibériens[2]. Beaucoup +d'entre eux nous revenaient bientôt pour des crimes graves, +seulement ce n'était plus pour un petit nombre d'années, mais pour +vingt ans au moins; ils faisaient alors partie d'une section qui +se nommait «à perpétuité». Néanmoins, les _perpétuels_ n'étaient +pas privés de leurs droits. Il existait encore une section assez +nombreuse, composée des pires malfaiteurs, presque tous vétérans +du crime, et qu'on appelait la «section particulière». On envoyait +là des condamnés de toutes les Russies. Ils se regardaient à bon +droit comme détenus à perpétuité, car le terme de leur réclusion +n'avait pas été indiqué. La loi exigeait qu'on leur donnât des +tâches doubles et triples. Ils restèrent dans la prison jusqu'à ce +qu'on entreprit en Sibérie les travaux de force les plus pénibles. +«Vous n'êtes ici que pour un temps fixe, disaient-ils aux autres +forçats; nous, au contraire, nous y sommes pour toute notre vie.» +J'ai entendu dire plus tard que cette section a été abolie. On a +éloigné en même temps les condamnés civils, pour ne conserver que +les condamnés militaires que l'on organisa en compagnie de +discipline unique. L'administration a naturellement été changée. +Je décris, par conséquent, les pratiques d'un autre temps et des +choses abolies depuis longtemps... + +Oui, il y a longtemps de cela; il me semble même que c'est un +rêve. Je me souviens de mon entrée à la maison de force, un soir +de décembre, à la nuit tombante. Les forçats revenaient des +travaux: on se préparait à la vérification. Un sous-officier +moustachu m'ouvrit la porte de cette maison étrange où je devais +rester tant d'années, endurer tant d'émotions dont je ne pourrais +me faire une idée même approximative si je ne les avais pas +ressenties. Ainsi, par exemple, aurais-je jamais pu m'imaginer la +souffrance poignante et terrible qu'il y a à ne jamais être seul +même une minute pendant dix ans? Au travail sous escorte, à la +caserne en compagnie de deux cents camarades, jamais seul, jamais! +Du reste, il fallait que je m'y fisse. + +Il y avait là des meurtriers par imprudence, des meurtriers de +métier, des brigands et des chefs de brigands, de simples filous, +maîtres dans l'industrie de trouver de l'argent dans la poche des +passants ou d'enlever n'importe quoi sur une table. Il aurait +pourtant été difficile de dire pourquoi et comment certains +détenus se trouvaient à la maison de force. Chacun d'eux avait son +histoire, confuse et lourde, pénible comme un lendemain d'ivresse. +Les forçats parlaient généralement fort peu de leur passé, qu'ils +n'aimaient pas à raconter; ils s'efforçaient même de n'y plus +penser. Parmi mes camarades de chaîne j'ai connu des meurtriers +qui étaient si gais et si insouciants qu'on pouvait parier à coup +sûr que jamais leur conscience ne leur avait fait le moindre +reproche; mais il y avait aussi des visages sombres, presque +toujours silencieux. Il était bien rare que quelqu'un racontât son +histoire, car cette curiosité-là n'était pas à la mode, n'était +pas d'usage; disons d'un seul mot que cela n'était pas reçu. Il +arrivait pourtant de loin en loin que par désoeuvrement un détenu +racontât sa vie à un autre forçat qui l'écoutait froidement. +Personne, à vrai dire, n'aurait pu étonner son voisin. «Nous ne +sommes pas des ignorants, nous autres!» disaient-ils souvent avec +une suffisance cynique. Je me souviens qu'un jour un brigand ivre +(on pouvait s'enivrer quelquefois aux travaux forcés) raconta +comment il avait tué et tailladé un enfant de cinq ans: il l'avait +d'abord attiré avec un joujou, puis il l'avait emmené dans un +hangar où il l'avait dépecé. La caserne tout entière, qui, +d'ordinaire, riait de ses plaisanteries, poussa un cri unanime; le +brigand fut obligé de se taire. Si les forçats l'avaient +interrompu, ce n'était nullement parce que son récit avait excité +leur indignation, mais parce qu'il n'était pas reçu de parler de +_cela_. Je dois dire ici que les détenus avaient un certain degré +d'instruction. La moitié d'entre eux,--si ce n'est plus,-- +savaient lire et écrire. Où trouvera-t-on, en Russie, dans +n'importe quel groupe populaire, deux cent cinquante hommes +sachant lire et écrire? Plus tard, j'ai entendu dire et même +conclure, grâce à ces données, que l'instruction démoralisait le +peuple. C'est une erreur: l'instruction est tout à fait étrangère +à cette décadence morale. Il faut néanmoins convenir qu'elle +développa l'esprit de résolution dans le peuple, mais c'est loin +d'être un défaut.--Chaque section avait un costume différent: +l'une portait une veste de drap moitié brune, moitié grise, et un +pantalon dont un canon était brun, l'autre gris. Un jour, comme +nous étions au travail, une petite fille qui vendait des navettes +de pain blanc (kalatchi) s'approcha des forçats; elle me regarda +longtemps, puis éclata de rire:--«Fi! comme ils sont laids! +s'écria-t-elle. Ils n'ont pas même eu assez de drap gris ou de +drap brun pour faire leurs habits.» D'autres forçats portaient une +veste de drap gris uni, mais dont les manches étaient brunes. On +rasait aussi les têtes de différentes façons; le crâne était mis à +nu tantôt en long, tantôt en large, de la nuque au front ou d'une +oreille à l'autre. + +Cette étrange famille avait un air de ressemblance prononcé que +l'on distinguait du premier coup d'oeil; même les personnalités +les plus saillantes, celles qui dominaient involontairement les +autres forçats, s'efforçaient de prendre le ton général de la +maison. Tous les détenus,--à l'exception de quelques-uns qui +jouissaient d'une gaieté inépuisable et qui, par cela même, +s'attiraient le mépris général,--tous les détenus étaient +moroses, envieux, effroyablement vaniteux, présomptueux, +susceptibles et formalistes à l'excès. Ne s'étonner de rien était +à leurs yeux une qualité primordiale, aussi se préoccupaient-ils +fort d'avoir de la tenue. Mais souvent l'apparence la plus +hautaine faisait place, avec la rapidité de l'éclair, à une plate +lâcheté. Pourtant il y avait quelques hommes vraiment forts: ceux-là +étaient naturels et sincères, mais, chose étrange! ils étaient +le plus souvent d'une vanité excessive et maladive. C'était +toujours la vanité qui était au premier plan. La majorité des +détenus était dépravée et pervertie, aussi les calomnies et les +commérages pleuvaient-ils comme grêle. C'était un enfer, une +damnation que notre vie, mais personne n'aurait osé s'élever +contre les règlements intérieurs de la prison et contre les +habitudes reçues; aussi s'y soumettait-on bon gré, mal gré. +Certains caractères intraitables ne pliaient que difficilement, +mais pliaient tout de même. Des détenus qui, encore libres, +avaient dépassé toute mesure, qui, souvent poussés par leur vanité +surexcitée, avaient commis des crimes affreux, inconsciemment, +comme dans un délire, et qui avaient été l'effroi de villes +entières, étaient matés en peu de temps par le régime de notre +prison. Le nouveau qui cherchait à s'orienter remarquait bien vite +qu'ici il n'étonnerait personne; insensiblement il se soumettait, +prenait le ton général, une sorte de dignité personnelle dont +presque chaque détenu était pénétré, absolument comme si la +dénomination de forçat eût été un titre honorable. Pas le moindre +signe de honte ou de repentir, du reste, mais une sorte de +soumission extérieure, en quelque sorte officielle, qui raisonnait +paisiblement la conduite à tenir. «Nous sommes des gens perdus, +disaient-ils, nous n'avons pas su vivre en liberté, maintenant +nous devons parcourir de toutes nos forces la _rue verte[3]_, et +nous faire compter et recompter comme des bêtes.» «Tu n'as pas +voulu obéir à ton père et à ta mère, obéis maintenant à la peau +d'âne!» «Qui n'a pas voulu broder, casse des pierres à l'heure +qu'il est.» Tout cela se disait et se répétait souvent en guise de +morale, comme des sentences et des proverbes, sans qu'on les prît +toutefois au sérieux. Ce n'étaient que des mots en l'air. Y en +avait-il un seul qui s'avouât son iniquité? Qu'un étranger,--pas +un forçat,--essaye de reprocher à un détenu son crime ou de +l'insulter, les injures de part et d'autre n'auront pas de fin. Et +quels raffinés que les forçats en ce qui concerne les injures! Ils +insultent finement, en artistes. L'injure était une vraie science; +ils ne s'efforçaient pas tant d'offenser par l'expression que par +le sens, l'esprit d'une phrase envenimée. Leurs querelles +incessantes contribuaient beaucoup au développement de cet art +spécial. + +Comme ils ne travaillaient que sous la menace du bâton, ils +étaient paresseux et dépravés. Ceux qui n'étaient pas encore +corrompus en arrivant à la maison de force, s'y pervertissaient +bientôt. Réunis malgré eux, ils étaient parfaitement étrangers les +uns aux autres.--«Le diable a usé trois paires de _lapti[4]_ +avant de nous rassembler», disaient-ils. Les intrigues, les +calomnies, les commérages, l'envie, les querelles, tenaient le +haut bout dans cette vie d'enfer. Pas une méchante langue n'aurait +été en état de tenir tête à ces meurtriers, toujours l'injure à la +bouche. + +Comme je l'ai dit plus haut, parmi eux se trouvaient des hommes au +caractère de fer, endurcis et intrépides, habitués à se commander. +Ceux-là, on les estimait involontairement; bien qu'ils fussent +fort jaloux de leur renommée, ils s'efforçaient de n'obséder +personne, et ne s'insultaient jamais sans motif; leur conduite +était en tous points pleine de dignité; ils étaient raisonnables +et presque toujours obéissants, non par principe ou par conscience +de leurs devoirs, mais comme par une convention mutuelle entre eux +et l'administration, convention dont ils reconnaissaient tous les +avantages. On agissait du reste prudemment avec eux. Je me +rappelle qu'un détenu, intrépide et résolu, connu pour ses +penchants de bête fauve, fut appelé un jour pour être fouetté. +C'était pendant l'été; on ne travaillait pas. L'adjudant, chef +direct et immédiat de la maison de force, était arrivé au corps de +garde, qui se trouvait à côté de la grande porte, pour assister à +la punition. (Ce major était un être fatal pour les détenus, qu'il +avait réduits à trembler devant lui. Sévère à en devenir insensé, +il se «jetait» sur eux, disaient-ils; mais c'était surtout son +regard, aussi pénétrant que celui du lynx, que l'on craignait. Il +était impossible de rien lui dissimuler. Il voyait, pour ainsi +dire, sans même regarder. En entrant dans la prison, il savait +déjà ce qui se faisait à l'autre bout de l'enceinte; aussi les +forçats l'appelaient-ils «l'homme aux huit yeux». Son système +était mauvais, car il ne parvenait qu'à irriter des gens déjà +irascibles; sans le commandant, homme bien élevé et raisonnable, +qui modérait les sorties sauvages du major, celui-ci aurait causé +de grands malheurs par sa mauvaise administration. Je ne comprends +pas comment il put prendre sa retraite sain et sauf; il est vrai +qu'il quitta le service après qu'il eut été mis en jugement.) + +Le détenu blêmit quand on l'appela. D'ordinaire, il se couchait +courageusement et sans proférer un mot, pour recevoir les +terribles verges, après quoi, il se relevait en se secouant. Il +supportait ce malheur froidement, en philosophe. Il est vrai qu'on +ne le punissait qu'à bon escient, et avec toutes sortes de +précautions. Mais cette fois, il s'estimait innocent. Il blêmit, +et tout en s'approchant doucement de l'escorte de soldats, il +réussit à cacher dans sa manche un tranchet de cordonnier. Il +était pourtant sévèrement défendu aux détenus d'avoir des +instruments tranchants, des couteaux, etc. Les perquisitions +étaient fréquentes, inattendues et des plus minutieuses; toutes +les infractions à cette règle étaient sévèrement punies; mais +comme il est difficile d'enlever à un criminel ce qu'il veut +cacher, et que, du reste, des instruments tranchants se trouvaient +nécessairement dans la prison, ils n'étaient jamais détruits. Si +l'on parvenait à les ravir aux forçats, ceux-ci s'en procuraient +bien vite de nouveaux. Tous les détenus se jetèrent contre la +palissade, le coeur palpitant, pour regarder à travers les fentes. +On savait que cette fois-ci, Pétrof refuserait de se laisser +fustiger et que la fin du major était venue. Mais au moment +décisif, ce dernier monta dans sa voiture et partit, confiant le +commandement de l'exécution à un officier subalterne: «Dieu l'a +sauvé!» dirent plus tard les forçats. Quant à Pétrof, il subit +tranquillement sa punition; une fois le major parti, sa colère +était tombée. Le détenu est soumis et obéissant jusqu'à un certain +point, mais il y a une limite qu'il ne faut pas dépasser. Rien +n'est plus curieux que ces étranges boutades d'emportement et de +désobéissance. Souvent un homme qui supporte pendant plusieurs +années les châtiments les plus cruels, se révolte pour une +bagatelle, pour un rien. On pourrait même dire que c'est un fou... +C'est du reste ce que l'on fait. + +J'ai déjà dit que pendant plusieurs années je n'ai pas remarqué le +moindre signe de repentance, pas le plus petit malaise du crime +commis, et que la plupart des forçats s'estimaient dans leur for +intérieur en droit d'agir comme bon leur semblait. Certainement la +vanité, les mauvais exemples, la vantardise ou la fausse honte y +étaient pour beaucoup. D'autre part, qui peut dire avoir sondé la +profondeur de ces coeurs livrés à la perdition et les avoir +trouvés fermés à toute lumière? Enfin il semble que durant tant +d'années, j'eusse dû saisir quelque indice, fût-ce le plus +fugitif, d'un regret, d'une souffrance morale. Je n'ai +positivement rien aperçu. On ne saurait juger le crime avec des +opinions toutes faites, et sa philosophie est un peu plus +compliquée qu'on ne le croit. Il est avéré que ni les maisons de +force, ni les bagnes, ni le système des travaux forcés, ne +corrigent le criminel; ces châtiments ne peuvent que le punir et +rassurer la société contre les attentats qu'il pourrait commettre. +La réclusion et les travaux excessifs ne font que développer chez +ces hommes une haine profonde, la soif des jouissances défendues +et une effroyable insouciance. D'autre part, je suis certain que +le célèbre système cellulaire n'atteint qu'un but apparent et +trompeur. Il soutire du criminel toute sa force et son énergie, +énerve son âme qu'il affaiblit et effraye, et montre enfin une +momie desséchée et à moitié folle comme un modèle d'amendement et +de repentir. Le criminel qui s'est révolté contre la société, la +hait et s'estime toujours dans son droit: la société a tort, lui +non. N'a-t-il pas du reste subi sa condamnation? aussi est-il +absous, acquitté à ses propres yeux. Malgré les opinions diverses, +chacun reconnaîtra qu'il y a des crimes qui partout et toujours, +sous n'importe quelle législation, seront indiscutablement crimes +et que l'on regardera comme tels tant que l'homme sera homme. Ce +n'est qu'à la maison de force que j'ai entendu raconter, avec un +rire enfantin à peine contenu, les forfaits les plus étranges, les +plus atroces. Je n'oublierai jamais un parricide,--ci-devant +noble et fonctionnaire. Il avait fait le malheur de son père. Un +vrai fils prodigue. Le vieillard essayait en vain de le retenir +par des remontrances sur la pente fatale où il glissait. Comme il +était criblé de dettes et qu'on soupçonnait son père d'avoir,-- +outre une ferme,--de l'argent caché, il le tua pour entrer plus +vite en possession de son héritage. Ce crime ne fut découvert +qu'au bout d'un mois. Pendant tout ce temps, le meurtrier, qui du +reste avait informé la justice de la disparition de son père, +continua ses débauches. Enfin, pendant son absence, la police +découvrit le cadavre du vieillard dans un canal d'égout recouvert +de planches. La tête grise était séparée du tronc et appuyée +contre le corps, entièrement habillé; sous la tête, comme par +dérision, l'assassin avait glissé un coussin. Le jeune homme +n'avoua rien: il fut dégradé, dépouillé de ses privilèges de +noblesse et envoyé aux travaux forcés pour vingt ans. Aussi +longtemps que je l'ai connu, je l'ai toujours vu d'humeur +très-insouciante. C'était l'homme le plus étourdi et le plus +inconsidéré que j'aie rencontré, quoiqu'il fût loin d'être sot. Je +ne remarquai jamais en lui une cruauté excessive. Les autres +détenus le méprisaient, non pas à cause de son crime, dont il +n'était jamais question, mais parce qu'il manquait de tenue. Il +parlait quelquefois de son père. Ainsi un jour, en vantant la +robuste complexion héréditaire dans sa famille, il ajouta: «-- +Tenez, mon père, par exemple, jusqu'à sa mort, n'a jamais été +malade.» Une insensibilité animale portée à un aussi haut degré +semble impossible: elle est par trop phénoménale. Il devait y +avoir là un défaut organique, une monstruosité physique et morale +inconnue jusqu'à présent à la science, et non un simple délit. Je +ne croyais naturellement pas à un crime aussi atroce, mais des +gens de la même ville que lui, qui connaissaient tous les détails +de son histoire, me la racontèrent. Les faits étaient si clairs, +qu'il aurait été insensé de ne pas se rendre à l'évidence. Les +détenus l'avaient entendu crier une fois, pendant son sommeil: +«Tiens-le! tiens-le! coupe-lui la tête! la tête! la tête!» + +Presque tous les forçats rêvaient à haute voix ou déliraient +pendant leur sommeil; les injures, les mots d'argot, les couteaux, +les haches revenaient le plus souvent dans leurs songes. «Nous +sommes des gens broyés, disaient-ils, nous n'avons plus +d'entrailles, c'est pourquoi nous crions la nuit.» + +Les travaux forcés dans notre forteresse n'étaient pas une +occupation, mais une obligation: les détenus accomplissaient leur +tâche ou travaillaient le nombre d'heures fixé par la loi, puis +retournaient à la maison de force. Ils avaient du reste ce labeur +en haine. Si le détenu n'avait pas un travail personnel auquel il +se livre volontairement avec toute son intelligence, il lui serait +impossible de supporter sa réclusion. De quelle façon ces gens, +tous d'une nature fortement trempée, qui avaient largement vécu et +désiraient vivre encore, qui avaient été réunis contre leur +volonté, après que la société les avait rejetés, auraient-ils pu +vivre d'une façon normale et naturelle? + +Grâce à la seule paresse, les instincts les plus criminels, dont +le détenu n'aurait jamais même conscience, se développeraient en +lui. + +L'homme ne peut exister sans travail, sans propriété légale et +normale; hors de ces conditions il se pervertit et se change en +bête fauve. Aussi chaque forçat, par une exigence toute naturelle +et par instinct de conservation, avait-il chez nous un métier, une +occupation quelconque. Les longues journées d'été étaient prises +presque tout entières par les travaux forcés; la nuit était si +courte qu'on avait juste le temps de dormir. Il n'en était pas de +même en hiver; suivant le règlement, les détenus devaient être +renfermés dans la caserne, à la tombée de la nuit. Que faire +pendant les longues et tristes soirées, sinon travailler? Aussi +chaque caserne, bien que fermée aux verrous, prenait-elle +l'apparence d'un vaste atelier. À vrai dire, le travail n'était +pas défendu, mais il était interdit d'avoir des outils, sans +lesquels il est tout à fait impossible. On travaillait en +cachette, et l'administration, semble-t-il, fermait les yeux. +Beaucoup de détenus arrivaient à la maison de force sans rien +savoir faire de leurs dix doigts, ils apprenaient un métier +quelconque de leurs camarades, et, une fois libérés, devenaient +d'excellents ouvriers. Il y avait là des cordonniers, des +bottiers, des tailleurs, des sculpteurs, des serruriers et des +doreurs. Un Juif même, Içaï Boumstein, était en même temps +bijoutier et usurier. Tout le monde travaillait et gagnait ainsi +quelques sous, car il venait beaucoup de commandes de la ville. +L'argent est une liberté sonnante et trébuchante, inestimable pour +un homme entièrement privé de la vraie liberté. S'il se sent +quelque monnaie en poche, il se console de sa position, même quand +il ne pourrait pas la dépenser. (Mais on peut partout et toujours +dépenser son argent, d'autant plus que le fruit défendu est +doublement savoureux. On peut se procurer de l'eau-de-vie même +dans la maison de force.) Bien que les pipes fussent sévèrement +prohibées, tout le monde fumait. L'argent et le tabac préservaient +les forçats du scorbut, comme le travail les sauvait du crime: +sans lui, ils se seraient mutuellement détruits, comme des +araignées enfermées dans un bocal de verre. Le travail et l'argent +n'en étaient pas moins interdits: on pratiquait fréquemment +pendant la nuit de sévères perquisitions, durant lesquelles on +confisquait tout ce qui n'était pas légalement autorisé. Si +adroitement que fussent cachés les pécules, il arrivait cependant +qu'on les découvrait. C'était là une des raisons pour lesquelles +on ne les conservait pas longtemps: on les échangeait bientôt +contre de l'eau-de-vie; ce qui explique comment celle-ci avait du +s'introduire dans la maison de force. Le délinquant était +non-seulement privé de son pécule, mais encore cruellement fustigé! + +Peu de temps après chaque perquisition, les forçats se procuraient +de nouveau les objets qui avaient été confisqués, et tout marchait +comme ci-devant. L'administration le savait, et bien que la +condition des détenus fût assez semblable à celle des habitants du +Vésuve, ils ne murmuraient jamais contre les punitions infligées +pour ces peccadilles. Qui n'avait pas d'industrie manuelle, +commerçait d'une manière quelconque. Les procédés d'achat et de +vente étaient assez originaux. Les uns s'occupaient de brocantage +et revendaient parfois des objets que personne autre qu'un forçat +n'aurait jamais eu l'idée de vendre ou d'acheter, voire même de +regarder comme ayant une valeur quelconque. Le moindre chiffon +avait pourtant son prix et pouvait servir. Par suite de la +pauvreté même des forçats, l'argent acquérait un prix supérieur à +celui qu'il a en réalité. De longs et pénibles travaux, +quelquefois fort compliqués, ne se payaient que quelques kopeks. +Plusieurs prisonniers prêtaient à la petite semaine et y +trouvaient leur compte. Le détenu, panier percé ou ruiné, portait +à l'usurier les rares objets qui lui appartenaient et les +engageait pour quelques liards qu'on lui prêtait à un taux +fabuleux. S'il ne les rachetait pas au terme fixé, l'usurier les +vendait impitoyablement aux enchères, et cela sans retard. L'usure +florissait si bien dans notre maison de force qu'on prêtait même +sur des objets appartenant à l'État: linge, bottes, etc., choses à +chaque instant indispensables. Lorsque le prêteur sur gages +acceptait de semblables dépôts, l'affaire prenait souvent une +tournure inattendue: le propriétaire allait trouver, aussitôt +après avoir reçu son argent, le sous-officier (surveillant en chef +de la maison de force) et lui dénonçait le recel d'objets +appartenant à l'État, que l'on enlevait à l'usurier, sans même +juger le fait digne d'être rapporté à l'administration supérieure. +Mais jamais aucune querelle,--c'est ce qu'il y a de plus +curieux,--ne s'élevait entre l'usurier et le propriétaire; le +premier rendait silencieusement, d'un air morose, les effets qu'on +lui réclamait, comme s'il s'y attendait depuis longtemps. Peut-être +s'avouait-il qu'à la place du nantisseur, il n'aurait pas agi +autrement. Aussi, si l'on s'insultait après cette perquisition, +c'était moins par haine que par simple acquit de conscience. + +Les forçats se volaient mutuellement sans pudeur. Chaque détenu +avait son petit coffre, muni d'un cadenas, dans lequel il serrait +les effets confiés par l'administration. Quoiqu'on eût autorisé +ces coffres, cela n'empêchait nullement les vols. Le lecteur peut +s'imaginer aisément quels habiles voleurs se trouvaient parmi +nous. Un détenu qui m'était sincèrement dévoué,--je le dis sans +prétention,--me vola ma Bible, le seul livre qui fût permis dans +la maison de force; le même jour, il me l'avoua, non par repentir, +mais parce qu'il eut pitié de me voir la chercher longtemps. Nous +avions au nombre de nos camarades de chaîne plusieurs forçats, +dits «cabaretiers», qui vendaient de l'eau-de-vie, et +s'enrichissaient relativement à ce métier-là. J'en parlerai plus +loin, car ce trafic est assez curieux, pour que je m'y arrête. Un +grand nombre de détenus étaient déportés pour contrebande, ce qui +explique comment on pouvait apporter clandestinement de l'eau-de-vie +dans la maison de force, sous une surveillance aussi sévère +qu'était la nôtre, et malgré les escortes inévitables. Pour le +dire en passant, la contrebande constitue un crime à part. Se +figurerait-on que l'argent, le bénéfice réel de l'affaire, n'a +souvent qu'une importance secondaire pour le contrebandier? C'est +pourtant un fait authentique. Il travaille par vocation: dans son +genre, c'est un poète. Il risque tout ce qu'il possède, s'expose à +des dangers terribles, ruse, invente, se dégage, se débrouille, +agit même quelquefois avec une sorte d'inspiration. Cette passion +est aussi violente que celle du jeu. J'ai connu un détenu de +stature colossale, qui était bien l'homme le plus doux, le plus +paisible et le plus soumis qu'il fût possible de voir. On se +demandait comment il avait pu être déporté: son caractère était si +doux, si sociable, que pendant tout le temps qu'il passa à la +maison de force, il n'eut jamais de querelle avec personne. +Originaire de la Russie occidentale, dont il habitait la +frontière, il avait été envoyé aux travaux forcés pour +contrebande. Comme de juste, il ne résista pas au désir de +transporter de l'eau-de-vie dans la prison. Que de fois ne fut-il +pas puni j pour cela, et Dieu sait quelle peur il avait des +verges! Ce métier si dangereux ne lui rapportait qu'un bénéfice +dérisoire: c'était l'entrepreneur qui s'enrichissait à ses dépens. +Chaque fois qu'il avait été puni, il pleurait comme une vieille +femme et jurait ses grands dieux qu'on ne l'y reprendrait plus. Il +tenait bon pendant tout un mois, mais il finissait par céder de +nouveau à sa passion... Grâce à ces amateurs de contrebande, +l'eau-de-vie ne manquait jamais dans la maison de force. + +Un autre genre de revenu, qui, sans enrichir les détenus, n'en +était pas moins constant et bienfaisant, c'était l'aumône. Les +classes élevées de notre société russe ne savent pas combien les +marchands, les bourgeois et tout notre peuple en général a de +soins pour les «malheureux[5]«. L'aumône ne faisait jamais défaut +et consistait toujours en petits pains blancs, quelquefois en +argent,--mais très-rarement.--Sans les aumônes, l'existence +des forçats, et surtout celle des prévenus, qui sont fort mal +nourris, serait par trop pénible. L'aumône se partage également +entra tous les détenus. Si l'aumône ne suffit pas, on divise les +petits pains par la moitié et quelquefois même en six morceaux, +afin que chaque forçat en ait sa part. Je me souviens de la +première aumône,--une petite pièce de monnaie,--que je reçus. +Peu de temps après mon arrivée, un matin, en revenant du travail +seul avec un soldat d'escorte, je croisai une mère et sa fille, +une enfant de dix ans, jolie comme un ange. Je les avais déjà vues +une fois. (La mère était veuve d'un pauvre soldat qui, jeune +encore, avait passé au conseil de guerre et était mort dans +l'infirmerie de la maison de force, alors que je m'y trouvais. +Elles pleuraient à chaudes larmes quand elles étaient venues +toutes deux lui faire leurs adieux.) En me voyant, la petite fille +rougit et murmura quelques mots à l'oreille de sa mère, qui +s'arrêta et prit dans un panier un quart de kopek qu'elle remit à +la petite fille. Celle-ci courut après moi:--«Tiens, malheureux, +me dit-elle, prends ce kopek au nom du Christ!»--Je pris la +monnaie qu'elle me glissait dans la main; la petite fille retourna +tout heureuse vers sa mère. Je l'ai conservé longtemps, ce kopek-là! + + +II--PREMIÈRES IMPRESSIONS. + +Les premières semaines et en général les commencements de ma +réclusion se présentent vivement à mon imagination. Au contraire, +les années suivantes se sont fondues et ne m'ont laissé qu'un +souvenir confus. Certaines époques de cette vie se sont même tout +à fait effacées de ma mémoire; je n'en ai gardé qu'une impression +unique, toujours la même, pénible, monotone, étouffante. + +Ce que j'ai vu et éprouvé pendant ces premiers temps de ma +détention, il me semble que tout cela est arrivé hier. Il devait +en être ainsi. + +Je me rappelle parfaitement que, tout d'abord, cette vie m'étonna +par cela même qu'elle ne présentait rien de particulier, +d'extraordinaire, ou pour mieux m'exprimer, d'inattendu. Plus tard +seulement, quand j'eus vécu assez longtemps dans la maison de +force, je compris tout l'exceptionnel, l'inattendu d'une existence +semblable, et je m'en étonnai. J'avouerai que cet étonnement ne +m'a pas quitté pendant tout le temps de ma condamnation; je ne +pouvais décidément me réconcilier avec cette existence. + +J'éprouvai tout d'abord une répugnance invincible en arrivant à la +maison de force, mais, chose étrange! la vie m'y sembla moins +pénible que je ne me l'étais figuré en route. + +En effet, les détenus, bien qu'embarrassés par leurs fers, +allaient et venaient librement dans la prison; ils s'injuriaient, +chantaient, travaillaient, fumaient leur pipe et buvaient de +l'eau-de-vie (les buveurs étaient pourtant assez rares); il +s'organisait même de nuit des parties de cartes en règle. Les +travaux ne me parurent pas très-pénibles; il me semblait que ce +n'était pas la vraie fatigue du bagne. Je ne devinai que longtemps +après pourquoi ce travail était dur et excessif; c'était moins par +sa difficulté que parce qu'il était forcé, contraint, obligatoire, +et qu'on ne l'accomplissait que par crainte du bâton. Le paysan +travaille certainement beaucoup plus que le forçat, car pendant +l'été il peine nuit et jour; mais c'est dans son propre intérêt +qu'il se fatigue, son but est raisonnable, aussi endure-t-il moins +que le condamné qui exécute un travail forcé dont il ne retire +aucun profit. Il m'est venu un jour à l'idée que si l'on voulait +réduire un homme à néant, le punir atrocement, l'écraser tellement +que le meurtrier le plus endurci tremblerait lui-même devant ce +châtiment et s'effrayerait d'avance, il suffirait de donner à son +travail un caractère de complète inutilité, voire même +d'absurdité. Les travaux forcés tels qu'ils existent actuellement +ne présentent aucun intérêt pour les condamnés, mais ils ont au +moins leur raison d'être: le forçat fait des briques, creuse la +terre, crépit, construit; toutes ces occupations ont un sens et un +but. Quelquefois même le détenu s'intéresse à ce qu'il fait. Il +veut alors travailler plus adroitement, plus avantageusement; mais +qu'on le contraigne, par exemple, à transvaser de l'eau d'une tine +dans une autre, et vice versa, à concasser du sable ou à +transporter un tas de terre d'un endroit à un autre pour lui +ordonner ensuite la réciproque, je suis persuadé qu'au bout de +quelques jours le détenu s'étranglera ou commettra mille crimes +comportant la peine de mort plutôt que de vivre dans un tel +abaissement et de tels tourments. Il va de soi qu'un châtiment +semblable serait plutôt une torture, une vengeance atroce qu'une +correction; il serait absurde, car il n'atteindrait aucun but +sensé. + +Je n'étais, du reste, arrivé qu'en hiver, au mois de décembre; les +travaux avaient alors peu d'importance dans notre forteresse. Je +ne me faisais aucune idée du travail d'été, cinq fois plus +fatigant. Les détenus, pendant la saison rigoureuse, démolissaient +sur l'Irtych de vieilles barques appartenant à l'État, +travaillaient dans les ateliers, enlevaient la neige amassée par +les ouragans contre les constructions, ou brûlaient et +concassaient de l'albâtre, etc. Comme le jour était très-court, le +travail cessait de bonne heure, et tout le monde rentrait à la +maison de force où il n'y avait presque rien à faire, sauf le +travail supplémentaire que s'étaient créé les forçats. + +Un tiers a peine des détenus travaillaient sérieusement: les +autres fainéantaient et rôdaient sans but dans les casernes, +intriguant, s'injuriant. Ceux qui avaient quelque argent +s'enivraient d'eau-de-vie ou perdaient au jeu leurs économies; +tout cela par fainéantise, par ennui, par désoeuvrement. J'appris +encore à connaître une souffrance qui peut-être est la plus aiguë, +la plus douloureuse qu'on puisse ressentir dans une maison de +détention, à part la privation de liberté: je veux parler de la +cohabitation forcée. La cohabitation est plus ou moins forcée +partout et toujours, mais nulle part elle n'est aussi horrible que +dans une prison; il y a là des hommes avec lesquels personne ne +voudrait vivre. Je suis certain que chaque condamné,-- +inconsciemment peut-être,--en a souffert. + +La nourriture des détenus me parut passable. Ces derniers +affirmaient même qu'elle était incomparablement meilleure que dans +n'importe quelle prison de Russie. Je ne saurais toutefois le +certifier,--car je n'ai jamais été incarcéré ailleurs. Beaucoup +d'entre nous avaient, du reste, la faculté de se procurer la +nourriture qui leur convenait; quoique la viande ne coûtât que +trois kopeks, ceux-là seuls qui avaient toujours de l'argent se +permettaient le luxe d'en manger: la majorité des détenus se +contentaient de la ration réglementaire. Quand ils vantaient la +nourriture de la maison de force, ils n'avaient en vue que le +pain, que l'on distribuait par chambrée et non pas +individuellement et au poids. Cette dernière condition aurait +effrayé les forçats, car un tiers au moins d'entre eux, dans ce +cas, aurait constamment souffert de la faim, tandis qu'avec le +système en vigueur, chacun était content. Notre pain était +particulièrement savoureux et même renommé en ville; on attribuait +sa bonne qualité à une heureuse construction des fours de la +prison. Quant à notre soupe de chou aigre (_chichi_), qui se +cuisait dans un grand chaudron et qu'on épaississait de farine, +elle était loin d'avoir bonne mine. Les jours ouvriers, elle était +fort claire et maigre; mais ce qui m'en dégoûtait surtout, c'était +la quantité de cancrelats qu'on y trouvait. Les détenus n'y +faisaient toutefois aucune attention. + +Les trois jours qui suivirent mon arrivée, je n'allai pas au +travail; on donnait toujours quelque répit aux nouveaux déportés, +afin de leur permettre de se reposer de leurs fatigues. Le +lendemain, je dus sortir de la maison de force pour être ferré. Ma +chaîne n'était pas «d'uniforme», elle se composait d'anneaux qui +rendaient un son clair: c'est ce que j'entendis dire aux autres +détenus. Elle se portait extérieurement, par-dessus le vêtement, +tandis que mes camarades avaient des fers formés non d'anneaux, +mais de quatre tringles épaisses comme le doigt et réunies entre +elles par trois anneaux qu'on portait sous le pantalon. À l'anneau +central s'attachait une courroie, nouée à son tour à une ceinture +bouclée sur la chemise. + +Je revois nettement la première matinée que je passai dans la +maison de force. Le tambour battit la diane au corps de garde, +près de la grande porte de l'enceinte; au bout de dix minutes le +sous-officier de planton ouvrit les casernes. Les détenus +s'éveillaient les uns après les autres et se levaient en tremblant +de froid de leurs lits de planches, à la lumière terne d'une +chandelle. + +Presque tous étaient moroses. Ils bâillaient et s'étiraient, leurs +fronts marqués au fer se contractaient; les uns se signaient; +d'autres commençaient à dire des bêtises. La touffeur était +horrible. L'air froid du dehors s'engouffrait aussitôt qu'on +ouvrait la porte et tourbillonnait dans la caserne. Les détenus se +pressaient autour des seaux pleins d'eau: les uns après les autres +prenaient de l'eau dans la bouche, ils s'en lavaient la figure et +les mains. Cette eau était apportée de la veille par le +_parachnik_, détenu qui, d'après le règlement, devait nettoyer la +caserne. Les condamnés le choisissaient eux-mêmes. Il n'allait pas +au travail, car il devait examiner les lits de camp et les +planchers, apporter et emporter le baquet pour la nuit, remplir +d'eau fraîche les seaux de sa chambrée. Cette eau servait le matin +aux ablutions; pendant la journée c'était la boisson ordinaire des +forçats. Ce matin-là, des disputes s'élevèrent aussitôt au sujet +de la cruche. + +--Que fais-tu là, front marqué? grondait un détenu de haute +taille, sec et basané. + +Il attirait l'attention par les protubérances étranges dont son +crâne était couvert. Il repoussa un autre forçat tout rond, tout +petit, au visage gai et rougeaud. + +--Attends donc! + +--Qu'as-tu à crier! tu sais qu'on paye chez nous quand on veut +faire attendre les autres. File toi-même. Regardez ce beau +monument, frères,... non, il n'a point de _farticultiapnost_[6]. + +Ce mot _farticultiapnost_ fit son effet: les détenus éclatèrent de +rire, c'était tout ce que désirait le joyeux drille, qui tenait +évidemment le rôle de bouffon dans la caserne. L'autre forçat le +regarda d'un air de profond mépris. + +--Hé! la petite vache!... marmotta-t-il, voyez-vous comme le pain +blanc de la prison l'a engraissée. + +--Pour qui te prends-tu? pour un bel oiseau? + +--Parbleu! comme tu le dis. + +--Dis-nous donc quel bel oiseau tu es. + +--Tu le vois. + +--Comment? je le vois! + +--Un oiseau, qu'on te dit! + +--Mais lequel? + +Ils se dévoraient des yeux. Le petit attendait une réponse et +serrait les poings, en apparence prêt à se battre. Je pensais +qu'une rixe s'ensuivrait. Tout cela était nouveau pour moi, aussi +regardai-je cette scène avec curiosité. J'appris plus tard que de +semblables querelles étaient fort innocentes et qu'elles servaient +à l'ébaudissement des autres forçats, comme une comédie amusante: +on n'en venait presque jamais aux mains. Cela caractérisait +clairement les moeurs de la prison. + +Le détenu de haute taille restait tranquille et majestueux. Il +sentait qu'on attendait sa réponse; sous peine de se déshonorer, +de se couvrir de ridicule, il devait soutenir ce qu'il avait dit, +montrer qu'il était un oiseau merveilleux, un personnage. Aussi +jeta-t-il un regard de travers sur son adversaire avec un mépris +inexprimable, s'efforçant de l'irriter en le regardant par-dessus +l'épaule, de haut en bas, comme il aurait fait pour un insecte, et +lentement, distinctement, il répondit: + +--Un _kaghane_! + +C'est-à-dire qu'il était un oiseau _kaghane[7]_. Un formidable +éclat de rire accueillit cette saillie et applaudit à +l'ingéniosité du forçat. + +--Tu n'es pas un kaghane, mais une canaille, hurla le petit gros +qui se sentait battu à plates coutures; furieux de sa défaite, il +se serait jeté sur son adversaire, si ses camarades n'avaient +entouré les deux parties de crainte qu'une querelle sérieuse ne +s'engageât. + +--Battez-vous plutôt que de vous piquer avec la langue, cria de +son coin un spectateur. + +--Oui! retenez-les! lui répondit-on, ils vont se battre. Nous +sommes des gaillards, nous autres, un contre sept nous ne boudons +pas. + +--Oh! les beaux lutteurs! L'un est ici pour avoir chipé une livre +de pain; l'autre est un voleur de pots; il a été fouetté par le +bourreau, parce qu'il avait volé une terrine de lait caillé à une +vieille femme. + +--Allons! allons! assez! cria un invalide dont l'office était de +maintenir l'ordre dans la caserne et qui dormait dans un coin, sur +une couchette particulière. + +--De l'eau, les enfants! de l'eau pour Névalide[8] Pétrovitch, de +l'eau pour notre petit frère Névalide Pétrovitch! il vient de se +réveiller. + +--Ton frère... Est-ce que je suis ton frère? Nous n'avons pas bu +pour un rouble d'eau-de-vie ensemble! marmotta l'invalide en +passant les bras dans les manches de sa capote. + +On se prépara à la vérification, car il faisait déjà clair; les +détenus se pressaient en foule dans la cuisine. Ils avaient revêtu +leurs demi-pelisses (_polouchoubki_) et recevaient dans leur +bonnet bicolore le pain que leur distribuait un des cuisiniers +«cuiseurs de gruau», comme on les appelait. Ces cuisiniers, comme +les _parachniki_, étaient choisis par les détenus eux-mêmes:--il +y en avait deux par cuisine, en tout quatre pour la maison de +force.--Ils disposaient de l'unique couteau de cuisine autorisé +dans la prison, qui leur servait à couper le pain et la viande. + +Les détenus se dispersaient dans les coins et autour des tables, +en bonnets, en pelisses, ceints de leur courroie, tout prêts à se +rendre au travail. Quelques forçats avaient devant eux du +_kvass_[9] dans lequel ils émiettaient leur pain et qu'ils +avalaient ensuite. + +Le tapage était insupportable; plusieurs forçats, cependant, +causaient dans les coins d'un air posé et tranquille. + +--Salut et bon appétit, père Antonytch! dit un jeune détenu, en +s'asseyant à côté d'un vieillard édenté et refrogné. + +--Si tu ne plaisantes pas, eh bien, salut! fit ce dernier sans +lever les yeux, tout en s'efforçant de mâcher son pain avec ses +gencives édentées. + +--Et moi qui pensais que tu étais mort, Antonytch; vrai!... + +--Meurs le premier, je te suivrai... + +Je m'assis auprès d'eux. À ma droite, deux forçats d'importance +avaient lié conversation, et tâchaient de conserver leur dignité +en parlant. + +--Ce n'est pas moi qu'on volera, disait l'un, je crains plutôt de +voler moi-même... + +--Il ne ferait pas bon me voler, diable! il en cuirait. + +--Et que ferais-tu donc? Tu n'es qu'un forçat... Nous n'avons pas +d'autre nom... Tu verras qu'elle te volera, la coquine, sans même +te dire merci. J'en ai été pour mon argent. Figure-toi qu'elle est +venue il y a quelques jours. Où nous fourrer? Bon! je demande la +permission d'aller chez Théodore le bourreau; il avait encore sa +maison du faubourg, celle qu'il avait achetée de Salomon le +galeux, tu sais, ce Juif qui s'est étranglé, il n'y a pas +longtemps... + +--Oui, je le connais, celui qui était cabaretier ici, il y a +trois ans et qu'on appelait Grichka--le cabaret borgne, je +sais... + +--Eh bien! non, tu ne sais pas... d'abord c'est un autre +cabaret... + +--Comment, un autre! Tu ne sais pas ce que tu dis. Je t'amènerai +autant de témoins que tu voudras. + +--Ouais! c'est bien toi qui les amèneras! Qui es-tu, toi? sais-tu +à qui tu parles? + +--Parbleu! + +--Je t'ai assez souvent rossé, bien que je ne m'en vante pas. Ne +fais donc pas tant le fier! + +--Tu m'as rossé? Qui me rossera n'est pas encore né, et qui m'a +rossé est maintenant à six pieds sous terre. + +--Pestiféré de Bender! + +--Que la lèpre sibérienne te ronge d'ulcères! + +--Qu'un Turc fende ta chienne de tête! + +Les injures pleuvaient. + +--Allons! les voilà en train de brailler. Quand on n'a pas su se +conduire, on reste tranquille... ils sont trop contents d'être +venus manger le pain du gouvernement, ces gaillards-là! + +On les sépara aussitôt. Qu'on «se batte de la langue» tant qu'on +veut, cela est permis, car c'est une distraction pour tout le +monde, mais pas de rixes! ce n'est que dans les cas +extraordinaires que les ennemis se battent. Si une rixe survient, +on la dénonce au major, qui ordonne des enquêtes, s'en mêle +lui-même,--et alors tout va de travers pour les détenus; aussi +mettent-ils tout de suite le holà à une querelle sérieuse. Et +puis, les ennemis s'injurient plutôt par distraction, par exercice +de rhétorique. Ils se montent, la querelle prend un caractère +furieux, féroce: on s'attend à les voir s'égorger, il n'en est +rien; une fois que leur colère a atteint un certain diapason, ils +se séparent aussitôt. Cela m'étonnait fort, et si je raconte +quelques-unes des conversations des forçats, c'est avec intention. +Me serais-je figuré que l'on pût s'injurier par plaisir, y trouver +une jouissance quelconque? Il ne faut pas oublier la vanité +caressée: un dialecticien qui sait injurier en artiste est +respecté. Pour peu on l'applaudirait comme un acteur. + +Déjà, la veille au soir, j'avais remarqué quelques regards de +travers à mon adresse. Par contre, plusieurs forçats rôdaient +autour de moi, soupçonnant que j'avais apporté de l'argent; ils +cherchèrent à entrer dans mes bonnes grâces, en m'enseignant à +porter mes fers sans en être gêné; ils me fournirent aussi,--à +prix d'argent, bien entendu,--un coffret avec une serrure pour y +serrer les objets qui m'avaient été remis par l'administration et +le peu de linge qu'on m'avait permis d'apporter avec moi dans la +maison de force. Pas plus tard que le lendemain, ces mêmes détenus +me volèrent mon coffre et burent l'argent qu'ils en avaient +retiré. L'un d'eux me devint fort dévoué par la suite, bien qu'il +me volât toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Il +n'était pas le moins du monde confus de ses vols, car il +commettait ces délits presque inconsciemment, comme par devoir; +aussi ne pouvais-je lui garder rancune. + +Ces forçats m'apprirent que l'on pouvait avoir du thé et que je +ferais bien de me procurer une théière; ils m'en trouvèrent une +que je louai pour un certain temps; ils me recommandèrent aussi un +cuisinier qui, pour trente kopeks par mois, m'accommoderait les +mets que je désirerais, si seulement j'avais l'intention d'acheter +des provisions et de me nourrir à part... Comme de juste, ils +m'empruntèrent de l'argent; le jour de mon arrivée, ils vinrent +m'en demander jusqu'à trois fois. + +Les ci-devant nobles[10] incarcérés dans la maison de force étaient +mal vus de leurs codétenus. Quoiqu'ils fussent déchus de tous +leurs droits, à l'égal des autres forçats,--ceux-ci ne les +reconnaissaient pas pour des camarades. Il n'y avait dans cet +éloignement instinctif aucune part de raisonnement. Nous étions +toujours pour eux des gentilshommes, bien qu'ils se moquassent +souvent de notre abaissement. + +--Eh, eh! c'est fini! La voiture de Mossieu écrasait autrefois du +monde à Moscou, maintenant Mossieu corde du chanvre. + +Ils jouissaient de nos souffrances que nous dissimulions le plus +possible. Ce fut surtout quand nous travaillâmes en commun que +nous eûmes beaucoup à endurer, car nos forces n'égalaient pas les +leurs, et nous ne pouvions vraiment les aider. Rien n'est plus +difficile que de gagner la confiance du peuple, à plus forte +raison celle de gens pareils, et de mériter leur affection. + +Il n'y avait que quelques ci-devant nobles dans toute la maison de +force. D'abord cinq Polonais,--dont je parlerai plus loin en +détail,--que les forçats détestaient, plus peut-être que les +gentilshommes russes. Les Polonais (je ne parle que des condamnés +politiques) étaient toujours avec eux sur un pied de politesse +contrainte et offensante, ne leur adressaient presque jamais la +parole et ne cachaient nullement le dégoût qu'ils ressentaient en +pareille compagnie; les forçats le comprenaient parfaitement et +les payaient de la même monnaie. + +Il me fallut près de deux ans pour gagner la bienveillance de +certains de mes compagnons, mais la majeure partie d'entre eux +m'aimait et déclarait que j'étais un brave homme. + +Nous étions en tout,--en me comptant,--cinq nobles russes dans +la maison de force. J'avais entendu parler de l'un d'eux, même +avant mon arrivée, comme d'une créature vile et basse, +horriblement corrompue, faisant métier d'espion et de délateur; +aussi, dès le premier jour, me refusai-je à entrer en relation +avec cet homme. Le second était le parricide dont j'ai parlé dans +ces mémoires. Quant au troisième, il se nommait Akim Akimytch: +j'ai rarement rencontré un original pareil, le souvenir qu'il m'a +laissé est encore vivant. + +Grand, maigre, faible d'esprit et terriblement ignorant, il était +raisonneur et minutieux comme un Allemand. Les forçats se +moquaient de lui, mais ils le craignaient à cause de son caractère +susceptible, exigeant et querelleur. Dès son arrivée, il s'était +mis sur un pied d'égalité avec eux, il les injuriait et les +battait. D'une honnêteté phénoménale, il lui suffisait de +remarquer une injustice pour qu'il se mêlât d'une affaire qui ne +le regardait pas. Il était en outre excessivement naïf; dans ses +querelles avec les forçats, il leur reprochait d'être des voleurs +et les exhortait sincèrement à ne plus dérober. Il avait servi en +qualité de sous-lieutenant au Caucase. Je me liai avec lui dès le +premier jour, et il me raconta aussitôt son affaire. Il avait +commencé par être _junker_ (volontaire avec le grade de sous-officier) +dans un régiment de ligne. Après avoir attendu longtemps sa +nomination de sous-lieutenant, il la reçut enfin et fut envoyé +dans les montagnes commander un fortin. Un petit prince tributaire +du voisinage mit le feu à cette forteresse et tenta une attaque +nocturne qui n'eut aucun succès. Akim Akimytch usa de finesse à +son égard et fit mine d'ignorer qu'il fût l'auteur de l'attaque: +on l'attribua à des insurgés qui rôdaient dans la montagne. Au +bout d'un mois, il invita amicalement le prince à venir lui faire +visite. Celui-ci arriva à cheval, sans se douter de rien; Akim +Akimytch rangea sa garnison en bataille et découvrit devant les +soldats la félonie et la trahison de son visiteur; il lui reprocha +sa conduite, lui prouva qu'incendier un fort était un crime +honteux, lui expliqua minutieusement les devoirs d'un tributaire; +puis, en guise de conclusion à cette harangue, il fit fusiller le +prince; il informa aussitôt ses supérieurs de cette exécution avec +tous les détails nécessaires. On instruisit le procès d'Akim +Akimytch; il passa en conseil de guerre et fut condamné à mort; on +commua sa peine, on l'envoya en Sibérie comme forçat de la +deuxième catégorie, c'est-à-dire, condamné à douze ans de +forteresse. Il reconnaissait volontiers qu'il avait agi +illégalement, que le prince devait être jugé civilement, et non +par une cour martiale. Néanmoins, il ne pouvait comprendre que son +action fût un crime. + +--Il avait incendié mon fort, que devais-je faire? l'en +remercier?--répondait-il à toutes mes objections. + +Bien que les forçats se moquassent d'Akim Akimytch et +prétendissent qu'il était un peu fou, ils l'estimaient pourtant à +cause de son adresse et de son exactitude. + +Il connaissait tous les métiers possibles, et faisait ce que vous +vouliez: cordonnier, bottier, peintre, doreur, serrurier. Il avait +acquis ces talents à la maison de force, car il lui suffisait de +voir un objet pour l'imiter. Il vendait en ville, ou plutôt, +faisait vendre des corbeilles, des lanternes, des joujoux. + +Grâce à son travail, il avait toujours quelque argent, qu'il +employait immédiatement à acheter du linge, un oreiller, etc.; il +s'était arrangé un matelas. Comme il couchait dans la même caserne +que moi, il me fut fort utile au commencement de ma réclusion. + +Avant de sortir de prison pour se rendre au travail, les forçats +se mettaient sur deux rangs devant le corps de garde: des soldats +d'escorte les entouraient, le fusil chargé. Un officier du génie +arrivait alors avec l'intendant des travaux et quelques soldats +qui surveillaient les terrassements. L'intendant comptait les +forçats et les envoyait par bandes aux endroits où ils devaient +s'occuper. + +Je me rendis, ainsi que d'autres détenus, à l'atelier du génie, +maison de briques fort basse, construite au milieu d'une grande +cour encombrée de matériaux. Il y avait là une forge, des ateliers +de menuiserie, de serrurerie, de peinture. Akim Akimytch +travaillait dans ce dernier: il cuisait de l'huile pour ses +vernis, broyait ses couleurs, peignait des tables et d'autres +meubles en faux noyer. + +En attendant qu'on me mît de nouveaux fers, je lui communiquai mes +premières impressions. + +--Oui, dit-il, ils n'aiment pas les nobles, et surtout les +condamnés politiques: ils sont heureux de leur nuire. N'est-ce pas +compréhensible au fond? vous n'êtes pas des leurs, vous ne leur +ressemblez pas: ils ont tous été serfs ou soldats. + +Dites-moi, quelle sympathie peuvent-ils avoir pour vous? La vie +est dure ici, mais ce n'est rien en comparaison des compagnies de +discipline en Russie. On y souffre l'enfer. Ceux qui en viennent +vantent même notre maison de force; c'est un paradis en +comparaison de ce purgatoire. Ce n'est pas que le travail soit +plus pénible. On dit qu'avec les forçats de la première catégorie, +l'administration,--elle n'est pas exclusivement militaire comme +ici,--agit tout autrement qu'avec nous. Ils ont leur petite +maison (on me l'a raconté, je ne l'ai pas vu); ils ne portent pas +d'uniforme, on ne leur rase pas la tête; du reste, à mon avis, +l'uniforme et les têtes rasées ne sont pas de mauvaises choses; +c'est plus ordonné, et puis c'est plus agréable à l'oeil! +Seulement, ils n'aiment pas ça, eux. Et regardez-moi quelle Babel! +des enfants de troupe, des Tcherkesses, des vieux croyants, des +orthodoxes, des paysans qui ont quitté femme et enfants, des +Juifs, des Tsiganes, enfin des gens venus de Dieu sait où! Et tout +ce monde doit faire bon ménage, vivre côte à côte, manger à la +même écuelle, dormir sur les mêmes planches. Pas un instant de +liberté: on ne peut se régaler qu'à la dérobée, il faut cacher son +argent dans ses bottes... et puis, toujours la maison de force et +la maison de force!... Involontairement, des bêtises vous viennent +en tête. + +Je savais déjà tout cela. J'étais surtout curieux de questionner +Akim Akimytch sur le compte de notre major. Il ne me cacha rien, +et l'impression que me laissa son récit fut loin d'être agréable. + +Je devais vivre pendant deux ans sous l'autorité de cet officier. +Tout ce que me raconta sur lui Akim Akimytch n'était que la +stricte vérité. C'était un homme méchant et désordonné, terrible +surtout parce qu'il avait un pouvoir presque absolu sur deux cents +êtres humains. Il regardait les détenus comme ses ennemis +personnels, première faute très-grave. Ses rares capacités, et +peut-être même ses bonnes qualités, étaient perverties par son +intempérance et sa méchanceté. Il arrivait quelquefois comme une +bombe dans les casernes, au milieu de la nuit; s'il remarquait un +détenu endormi sur le dos ou sur le côté gauche, il le réveillait +pour lui dire; «Tu dois dormir comme je l'ai ordonné.» Les forçats +le détestaient et le craignaient comme la peste. Sa mauvaise +figure cramoisie faisait trembler tout le monde. Chacun savait que +le major était entièrement entre les mains de son brosseur Fedka +et qu'il avait failli devenir fou quand son chien Trésor tomba +malade; il préférait ce chien à tout le monde. Quand Fedka lui +apprit qu'un forçat, vétérinaire de hasard, faisait des cures +merveilleuses, il fit appeler sur-le-champ ce détenu et lui dit: + +--Je te confie mon chien; si tu guéris Trésor, je te +récompenserai royalement. + +L'homme, un paysan sibérien fort intelligent, était en effet un +excellent vétérinaire, mais avant tout un rusé moujik. Il raconta +à ses camarades sa visite chez le major, quand cette histoire fut +oubliée. + +--Je regarde son Trésor; il était couché sur un divan, la tête +sur un coussin tout blanc; je vois tout de suite qu'il a une +inflammation et qu'il faut le saigner; je crois que je l'aurais +guéri, mais je me dis:--Qu'arrivera-t-il, s'il crève? ce sera ma +faute.--Non, Votre Haute Noblesse, que je lui dis, vous m'avez +fait venir trop tard; si j'avais vu votre chien hier ou avant-hier, +il serait maintenant sur pied; à l'heure qu'il est je n'y peux +rien: il crèvera! + +Et Trésor creva. + +On me raconta un jour qu'un forçat avait voulu tuer le major. Ce +détenu, depuis plusieurs années, s'était fait remarquer par sa +soumission et aussi par sa taciturnité: on le tenait même pour +fou. Comme il était quelque peu lettré, il passait ses nuits à +lire la Bible. Quand tout le monde était endormi, il se relevait, +grimpait sur le poêle, allumait un cierge d'église, ouvrait son +Évangile et lisait. C'est de cette façon qu'il vécut toute une +année. + +Un beau jour, il sortit des rangs et déclara qu'il ne voulait pas +aller au travail. On le dénonça au major, qui s'emporta et vint +immédiatement à la caserne. Le forçat se rua sur lui, et lui lança +une brique qu'il avait préparée à l'avance, mais il le manqua. On +empoigna le détenu, on le jugea, on le fouetta; ce fut l'affaire +de quelques instants; transporté à l'hôpital, il y mourut trois +jours après. Il déclara pendant son agonie qu'il n'avait de haine +pour personne, mais qu'il avait voulu souffrir. Il n'appartenait +pourtant à aucune secte de dissidents. Quand on parlait de lui +dans les casernes, c'était toujours avec respect. + +On me mit enfin mes nouveaux fers. Pendant qu'on les soudait, des +marchandes de petits pains blancs entrèrent dans la forge, l'une +après l'autre. C'étaient pour la plupart de toutes petites filles, +qui venaient vendre les pains que leurs mères cuisaient. Quand +elles avançaient en âge, elles continuaient à rôder parmi nous, +mais elles n'apportaient plus leur marchandise. On en rencontrait +toujours quelqu'une. Il y avait aussi des femmes mariées. Chaque +petit pain coûtait deux kopeks; presque tous les détenus en +achetaient. + +Je remarquai un forçat menuisier, déjà grisonnant, à la figure +empourprée et souriante. Il plaisantait avec les marchandes de +petits pains. Avant leur arrivée, il s'était noué un mouchoir +rouge autour du cou. Une femme grasse, très-grêlée, posa son +panier sur l'établi du menuisier. Ils causèrent: + +--Pourquoi n'êtes-vous pas venue hier? lui demanda le forçat, +avec un sourire satisfait. + +--Je suis venue, mais vous aviez décampé, répondit hardiment la +femme. + +--Oui, on nous avait fait partir d'ici, sans quoi nous nous +serions certainement vus... Avant-hier, elles sont toutes venues +me voir. + +--Et qui donc? + +--Parbleu! Mariachka, Khavroschka, Tchekoundà... La +Dvougrochevaïa (Quatre-KopeKs) était aussi ici. + +--Eh quoi, demandai-je à Akim Akimytch, est-il possible que...? + +--Oui, cela arrive quelquefois, répondit-il en baissant les yeux, +car c'était un homme fort chaste. + +Cela arrivait quelquefois, mais très-rarement et avec des +difficultés inouïes. Les forçats aimaient mieux employer leur +argent à boire, malgré tout l'accablement de leur vie comprimée. +Il était fort malaisé de joindre ces femmes; il fallait convenir +du lieu, du temps, fixer un rendez-vous, chercher la solitude, et +ce qui était le plus difficile, éviter les escortes, chose presque +impossible, et dépenser des sommes folles--relativement.--J'ai +été cependant quelquefois témoin de scènes amoureuses. Un jour, +nous étions trois occupés à chauffer une briqueterie, dans un +hangar au bord de l'Irtych; les soldats d'escorte étaient de bons +diables. Deux _souffleuses_ (c'est ainsi qu'on les appelait) +apparurent bientôt. + +--Où êtes-vous restées si longtemps? leur demanda un détenu qui +certainement les attendait; n'est-ce pas chez les Zvierkof que +vous vous êtes attardées? + +--Chez les Zvierkof? Il fera beau temps et les poules auront des +dents quand j'irai chez eux, répondit gaiement une d'elles. + +C'était bien la fille la plus sale qu'on pût imaginer; on +l'appelait Tchekoundà; elle était arrivée en compagnie de son amie +la Quatre-Kopeks (Dvougrochevaïa), qui était au-dessous de toute +description. + +--Hein! il y a joliment longtemps qu'on ne vous voit plus, dit le +galant en s'adressant à la Quatre-Kopeks, on dirait que vous avez +maigri. + +--Peut-être;--avant j'étais belle, grasse, tandis que +maintenant on dirait que j'ai avalé des aiguilles. + +--Et vous allez toujours avec les soldats, n'est-ce pas? + +--Voyez les méchantes gens qui nous calomnient. Eh bien, quoi? +après tout; quand on devrait me rouer de coups, j'aime les petits +soldats! + +--Laissez-les, vos soldats; c'est nous que vous devez aimer, nous +avons de l'argent... + +Représentez-vous ce galant au crâne rosé, les fers aux chevilles, +en habit de deux couleurs et sous escorte... + +Comme je pouvais retourner à la maison de force,--on m'avait mis +mes fers,--je dis adieu à Akim Akimytch et je m'en allai, +escorté d'un soldat. Ceux qui travaillent à la tâche reviennent +les premiers; aussi, quand j'arrivai dans notre caserne, y avait-il +déjà des forçats de retour. + +Comme la cuisine n'aurait pu contenir toute une caserne à la fois, +on ne dînait pas ensemble; les premiers arrivés mangeaient leur +portion. Je goûtai la soupe aux choux aigres (_chichi_), mais par +manque d'habitude je ne pus la manger et je me préparai du thé. Je +m'assis au bout d'une table avec un forçat, ci-devant gentilhomme +comme moi. + +Les détenus entraient et sortaient. Ce n'était pas la place qui +manquait, car ils étaient encore peu nombreux; cinq d'entre eux +s'assirent à part, auprès de la grande table. Le cuisinier leur +versa deux écuelles de soupe aigre, et leur apporta une lèchefrite +de poisson rôti. Ces hommes célébraient une fête en se régalant. +Ils nous regardaient de travers. Un des Polonais entra et vint +s'asseoir à nos côtés. + +--Je n'étais pas avec vous, mais je sais que vous faites +ripaille, cria un forçat de grande taille en entrant, et en +enveloppant d'un regard ses camarades. + +C'était un homme d'une cinquantaine d'années, maigre et musculeux. +Sa figure dénotait la ruse et aussi la gaieté; la lèvre +inférieure, charnue et pendante, lui donnait une expression +comique. + +--Eh bien! avez-vous bien dormi? Pourquoi ne dites-vous pas +bonjour? Eh bien, mes amis de Koursk, dit-il en s'asseyant auprès +de ceux qui festinaient: bon appétit! je vous amène un nouveau +convive. + +--Nous ne sommes pas du gouvernement de Koursk. + +--Alors! amis de Tambof. + +--Nous ne sommes pas non plus de Tambof. Tu n'as rien à venir +nous réclamer; si tu veux faire bombance, adresse-toi à un riche +paysan. + +--J'ai aujourd'hui Ivane Taskoune et Maria Ikotichna (_ikote_, le +hoquet) dans le ventre, autrement dit je crève de faim; mais où +loge-t-il, votre paysan? + +--Tiens, parbleu! Gazine; va-t'en vers lui. + +--Gazine boit aujourd'hui, mes petits frères, il mange son +capital. + +--Il a au moins vingt roubles, dit un autre forçat; ça rapporte +d'être cabaretier. + +--Allons! vous ne voulez pas de moi? mangeons alors la cuisine du +gouvernement. + +--Veux-tu du thé? Tiens, demandes-en à ces seigneurs qui en +boivent! + +--Où voyez-vous des seigneurs? ils ne sont plus nobles, ils ne +valent pas mieux que nous, dit d'une voix sombre un forçat assis +dans un coin, et qui n'avait pas risqué un mot jusqu'alors. + +--Je boirais bien un verre de thé, mais j'ai honte d'en demander, +car nous avons de l'amour-propre, dit le forçat à grosse lèvre, en +nous regardant d'un air de bonne humeur. + +--Je vous en donnerai, si vous le désirez, lui dis-je en +l'invitant du geste; en voulez-vous? + +--Comment? si j'en veux? qui n'en voudrait pas? fit-il en +s'approchant de la table. + +--Voyez-vous ça! chez lui, quand il était libre, il ne mangeait +que de la soupe aigre et du pain noir, tandis qu'en prison il lui +faut du thé! comme un vrai gentilhomme! continua le forçat à l'air +sombre. + +--Est-ce que personne ici ne boit du thé? demandai-je à ce +dernier; mais il ne me jugea pas digne d'une réponse. + +--Des pains blancs! des pains blancs! étrennez le marchand! + +Un jeune détenu apportait en effet, passée dans une ficelle, toute +une charge de kalatchi qu'il vendait dans les casernes. Sur dix +pains vendus, la marchande lui en abandonnait un pour sa peine, +c'était précisément sur ce dixième qu'il comptait pour son dîner. + +--Des petits pains! des petits pains! criait-il en entrant dans +la cuisine. Des petits pains de Moscou tout chauds! Je les +mangerais bien tous, mais il faut de l'argent, beaucoup d'argent. +Allons! enfants, il n'en reste plus qu'un! que celui de vous qui a +eu une mère...! + +Cet appel à l'amour filial égaya tout le monde; on lui acheta +quelques pains blancs. + +--Eh bien, dit-il, Gazine fait une telle ribote, que c'est un +vrai péché! Il a joliment choisi son moment, vrai Dieu! Si +l'_homme aux huit yeux_ (le major) arrive... + +--On le cachera... Est-il saoul? + +--Oui, mais il est méchant, il se rebiffe. + +--Pour sûr on en viendra aux coups... + +--De qui parlent-ils? demandai-je au Polonais, mon voisin. + +--De Gazine; c'est un détenu qui vend de l'eau-de-vie. Quand il a +gagné quelque argent dans son commerce, il le boit jusqu'au +dernier kopek. Une bête cruelle et méchante, quand il a bu! À +jeun, il se tient tranquille; mais quand il est ivre, il se montre +tel qu'il est: il se jette sur les gens avec un couteau jusqu'à ce +qu'on le lui arrache. + +--Comment y arrive-t-on? + +--Dix hommes se jettent sur lui et le battent comme plâtre, +atrocement, jusqu'à ce qu'il perde connaissance. Quand il est à +moitié mort de coups, on le couche sur son lit de planches et on +le couvre de sa pelisse. + +--Mais on pourrait le tuer! + +--Un autre en mourrait, lui non! Il est excessivement robuste, +c'est le plus fort de tous les détenus. Sa constitution est si +solide que le lendemain il se relève parfaitement sain. + +--Dites-moi! je vous prie, continuai-je en m'adressant au +Polonais, voilà des gens qui mangent à part, et qui pourtant ont +l'air de m'envier le thé que je bois. + +--Votre thé n'y est pour rien. C'est à vous qu'ils en veulent: +n'êtes vous pas gentilhomme? vous ne leur ressemblez pas; ils +seraient heureux de vous chercher chicane pour vous humilier. Vous +ne savez pas quels ennuis vous attendent. C'est un martyre pour +nous autres que de vivre ici. Car notre vie est doublement +pénible. Il faut une grande force de caractère pour s'y habituer. +On vous fera bien des avanies et des désagréments à cause de votre +nourriture et de votre thé, et pourtant ceux qui mangent à part et +boivent quotidiennement du thé sont assez nombreux. Ils en ont le +droit, tous, non. + +Il s'était levé et avait quitté la table. Quelques instants plus +tard ses prédictions se confirmaient déjà... + + +III--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite). + +À peine M--cki (le Polonais auquel j'avais parlé) fut-il sorti, +que Gazine, complètement ivre, se précipita comme une masse dans +la cuisine. + +Voir un forçat ivre en plein jour, alors que tout le monde devait +se rendre au travail,--étant donné la sévérité bien connue du +major qui d'un instant à l'autre pouvait arriver à la caserne, la +surveillance du sous-officier qui ne quittait pas d'une semelle la +prison, la présence des invalides et des factionnaires,--tout +cela déroutait les idées que je m'étais faites sur notre maison de +force; il me fallut beaucoup de temps pour comprendre et +m'expliquer des faits qui de prime abord me semblaient +énigmatiques. + +J'ai déjà dit que tous les forçats avaient un travail quelconque +et que ce travail était pour eux une exigence naturelle et +impérieuse. Ils aiment passionnément l'argent et l'estiment plus +que tout, presque autant que la liberté. Le déporté est à demi +consolé, si quelques kopeks sonnent dans sa poche. Au contraire, +il est triste, inquiet et désespéré s'il n'a pas d'argent, il est +prêt alors à commettre n'importe quel délit pour s'en procurer. +Pourtant, malgré l'importance que lui donnent les forçats, cet +argent ne reste jamais longtemps dans la poche de son +propriétaire, car il est difficile de le conserver. On le +confisque ou on le leur vole. Quand le major, dans ses +perquisitions soudaines, découvrait un petit pécule péniblement +amassé, il le confisquait; il se peut qu'il l'employât à +l'amélioration de la nourriture des détenus, car on lui remettait +tout l'argent enlevé aux prisonniers. Mais le plus souvent, on le +volait; impossible de se fier à qui que ce soi. On découvrit +cependant un moyen de préservation; un vieillard, Vieux-croyant +originaire de Starodoub, se chargeait de cacher les économies des +forçats. Je ne résiste pas au désir de dire quelques mots de cet +homme, bien que cela me détourne de mon récit. Ce vieillard avait +soixante ans environ, il était maigre, de petite taille et tout +grisonnant. Dès le premier coup d'oeil il m'intrigua fort, car il +ne ressemblait nullement aux autres; son regard était si paisible +et si doux que je voyais toujours avec plaisir ses yeux clairs et +limpides, entourés d'une quantité de petites rides. Je +m'entretenais souvent avec lui, et rarement j'ai vu un être aussi +bon, aussi bienveillant. On l'avait envoyé aux travaux forcés pour +un crime grave. Un certain nombre de Vieux-croyants de Starodoub +(province de Tchernigoff) s'étaient convertis à l'orthodoxie. Le +gouvernement avait tout fait pour les encourager dans cette voie +et engager les autres dissidents à se convertir de même. Le +vieillard et quelques autres fanatiques avaient résolu de +«défendre la foi». Quand on commença à bâtir dans leur ville une +église orthodoxe, ils y mirent le feu. Cet attentat avait valu la +déportation à son auteur. Ce bourgeois aisé (il s'occupait de +commerce) avait quitté une femme et des enfants chéris, mais il +était parti courageusement en exil, estimant dans son aveuglement +qu'il souffrait «pour la foi». Quand on avait vécu quelque temps +aux côtés de ce doux vieillard, on se posait involontairement la +question:--Comment avait-il pu se révolter!--Je l'interrogeai à +plusieurs reprises sur «sa foi». Il ne relâchait rien de ses +convictions, mais je ne remarquai jamais la moindre haine dans ses +répliques. Et pourtant il avait détruit une église, ce qu'il ne +désavouait nullement: il semblait qu'il fût convaincu que son +crime et ce qu'il appelait son «martyre» étaient des actions +glorieuses. Nous avions encore d'autres forçats Vieux-croyants, +Sibériens pour la plupart, très-développés, rusés comme de vrais +paysans. Dialecticiens à leur manière, ils suivaient aveuglément +leur loi, et aimaient fort à discuter. Mais ils avaient de grands +défauts; ils étaient hautains, orgueilleux et fort intolérants. Le +vieillard ne leur ressemblait nullement; très-fort, plus fort même +en exégèse que ses coreligionnaires, il évitait toute controverse. +Comme il était d'un caractère expansif et gai, il lui arrivait de +rire,--non pas du rire grossier et cynique des autres forçats, +--mais d'un rire doux et clair, dans lequel on sentait beaucoup de +simplicité enfantine et qui s'harmonisait parfaitement avec sa +tête grise. (Peut-être fais-je erreur, mais il me semble qu'on +peut connaître un homme rien qu'à son rire; si le rire d'un +inconnu vous semble sympathique, tenez pour certain que c'est un +brave homme.) Ce vieillard s'était acquis le respect unanime des +prisonniers, il n'en tirait pas vanité. Les détenus l'appelaient +grand-père et ne l'offensaient jamais. Je compris alors quelle +influence il avait pu prendre sur ses coreligionnaires. Malgré la +fermeté avec laquelle il supportait la vie de la maison de force, +on sentait qu'il cachait une tristesse profonde, inguérissable. Je +couchais dans la même caserne que lui. Une nuit, vers trois heures +du matin, je me réveillai; j'entendis un sanglot lent, étouffé. Le +vieillard était assis sur le poêle (à la place même où priait +auparavant le forçat qui avait voulu tuer le major) et lisait son +eucologe manuscrit. Il pleurait, je l'entendais répéter: +«Seigneur, ne m'abandonne pas! Maître! fortifie-moi! Mes pauvres +petits enfants! mes chers petits enfants! nous ne nous reverrons +plus.» Je ne puis dire combien je me sentis triste. + +Nous remettions donc notre argent à ce vieillard. Dieu sait +pourquoi le bruit s'était répandu dans notre caserne qu'on ne +pouvait le voler; on savait bien qu'il cachait quelque part +l'épargne qu'on lui confiait, mais personne n'avait pu découvrir +son secret. Il nous le révéla, aux Polonais et à moi. + +L'un des pieux de la palissade avait une branche qui, en +apparence, tenait fortement à l'arbre, mais qu'on pouvait enlever, +puis remettre adroitement en place. On découvrait alors un vide; +c'était la cachette en question. + +Je reprends le fil de mon récit. Pourquoi le détenu ne garde-t-il +pas son argent? Non-seulement il lui est difficile de le garder, +mais encore la prison est si triste! Le forçat, par sa nature +même, a une telle soif de liberté! Par sa position sociale, c'est +un être si insouciant, si désordonné, que l'idée d'engloutir son +capital dans une ribote, de s'étourdir par le tapage et la +musique, lui vient tout naturellement à l'esprit, ne fût-ce que +pour oublier une minute son chagrin. Il était étrange de voir +certains individus courbés sur leur travail, dans le seul but de +dépenser en un jour tout leur gain jusqu'au dernier kopek; puis, +ils se remettaient au travail jusqu'à une nouvelle bamboche, +attendue pendant plusieurs mois.--Certains forçats aimaient les +habits neufs plus ou moins singuliers, comme des pantalons de +fantaisie, des gilets, des sibériennes; mais c'était surtout pour +les chemises d'indienne que les détenus avaient un goût prononcé, +ainsi que pour les ceinturons à boucle de métal. + +Les jours de fête, les élégants s'endimanchaient: il fallait les +voir se pavaner dans toutes les casernes. Le contentement de se +sentir bien mis allait chez eux jusqu'à l'enfantillage. Du reste, +pour beaucoup de choses, les forçats ne sont que de grands +enfants. Ces beaux vêtements disparaissaient bien vite, souvent le +soir même du jour où ils avaient été achetés, leurs propriétaires +les engageaient ou les revendaient pour une bagatelle. Les +bamboches revenaient presque toujours à époque fixe; elles +coïncidaient avec les solennités religieuses ou avec la fête +patronale du forçat en ribote. Celui-ci plaçait un cierge devant +l'image, en se levant, faisait sa prière, puis il s'habillait et +commandait son dîner. Il avait fait acheter d'avance de la viande, +du poisson, des petits pâtés; il s'empiffrait comme un boeuf, +presque toujours seul; il était bien rare qu'un forçat invitât son +camarade à partager son festin. C'est alors que l'eau-de-vie +faisait son apparition: le forçat buvait comme une semelle de +botte et se promenait dans les casernes titubant, trébuchant; il +avait à coeur de bien montrer à tous ses camarades qu'il était +ivre, qu'il «baladait», et de mériter par là une considération +particulière. + +Le peuple russe ressent toujours une certaine sympathie pour un +homme ivre; chez nous, c'était une véritable estime. Dans la +maison de force, une ribote était en quelque sorte une distinction +aristocratique. + +Une fois qu'il se sentait gai, le forçat se procurait un musicien; +nous avions parmi nous un petit Polonais, ancien déserteur, assez +laid, mais qui possédait un violon dont il savait jouer. Comme il +n'avait aucun métier, il s'engageait à suivre le forçat en liesse, +de caserne en caserne, en lui raclant des danses de toutes ses +forces. Souvent son visage exprimait la lassitude et le dégoût que +lui causait cette musique éternellement la même, mais au cri que +poussait le détenu: «Joue, puisque tu as reçu de l'argent pour +cela!» il se remettait à écorcher son violon de plus belle. Ces +ivrognes étaient assurés qu'on veillerait sur eux, et que dans le +cas où le major arriverait, on les cacherait à ses regards. Ce +service était du reste tout désintéressé. De leur côté, le +sous-officier et les invalides qui demeuraient dans la prison pour +maintenir l'ordre étaient parfaitement tranquilles: l'ivrogne ne +pouvait occasionner aucun désordre. À la moindre tentative de +révolte ou de tapage, on l'aurait apaisé, ou même lié; aussi +l'administration subalterne (surveillants, etc.) fermait-elle les +yeux. Elle savait que si l'eau-de-vie était interdite, tout irait +de travers.--Comment se procurait-on cette eau-de-vie? + +On l'achetait dans la maison de force même, chez les cabaretiers, +comme les forçats appelaient ceux qui s'occupaient de ce commerce, +--fort avantageux, du reste, bien que les buveurs et les +bambocheurs fussent peu nombreux, car toute bombance coûtait cher, +étant donné les maigres gains des clients. Le commerce commençait, +continuait et finissait d'une manière assez originale. Un détenu +qui ne connaissait aucun métier, ne voulait pas travailler, et qui +pourtant désirait s'enrichir rapidement, se décidait, quand il +possédait quelque argent, à acheter et revendre de l'eau-de-vie. +L'entreprise était hardie: elle réclamait une grande audace, car +on y risquait sa peau, sans compter la marchandise. Mais le +cabaretier ne recule pas devant ces obstacles. Au début, comme il +n'a que peu d'argent, il apporte lui-même l'eau-de-vie à la prison +et s'en défait d'une façon avantageuse. Il répète cette opération +une seconde, une troisième fois; s'il n'est pas découvert par +l'administration, il possède bientôt un pécule qui lui permet de +donner de l'extension à son commerce; il devient entrepreneur, +capitaliste: il a des agents et des aides; il hasarde beaucoup +moins et gagne beaucoup plus. Ses aides risquent pour lui. + +La prison est toujours abondamment peuplée de détenus ruinés et +sans métier, mais doués d'audace et d'adresse. Leur unique capital +est leur dos; ils se décident souvent à le mettre en circulation, +et proposent au cabaretier d'introduire de l'eau-de-vie dans les +casernes. Il se trouve toujours en ville un soldat, un bourgeois +ou même une fille, qui, pour un bénéfice convenu,--en général +assez maigre,--achète de l'eau-de-vie avec l'argent du +cabaretier et la cache dans un endroit connu du forçat-contrebandier, +près du chantier où travaille celui-ci. Le fournisseur +goûte presque toujours, en route, le précieux liquide +et remplace impitoyablement ce qui manque par de l'eau pure,-- +c'est à prendre ou à laisser; le cabaretier ne peut pas faire le +difficile; il doit s'estimer heureux si on ne lui a pas volé son +argent et s'il reçoit de l'eau-de-vie telle quelle.--Le porteur, +auquel le cabaretier a indiqué l'endroit du rendez-vous, arrive +auprès du fournisseur avec des boyaux de boeuf, qui ont été +préalablement lavés, puis remplis d'eau, et qui conservent ainsi +leur souplesse et leur moiteur. Une fois les boyaux pleins, le +contrebandier les enroule et les cache dans les parties les plus +secrètes de son corps. C'est là que se montrent toute la ruse, +toute l'adresse de ces hardis forçats. Son honneur est piqué au +vif, il faut duper l'escorte et le corps de garde: il les dupera. +Si le porteur est fin, son soldat d'escorte (c'est quelquefois une +recrue) ne voit que du feu dans son manège. Car le détenu l'a +étudié à fond; il a en outre combiné l'heure et le lieu du +rendez-vous. Si le déporté,--un briquetier, par exemple,--grimpe +sur le four qu'il chauffe, le soldat d'escorte ne grimpera +certainement pas avec lui pour surveiller ses mouvements. Qui donc +verra ce qu'il fait? En approchant de la maison de force, il +prépare à tout hasard une pièce de quinze ou vingt kopeks et +attend à la porte le caporal de garde. Celui-ci examine, tâte et +fouille chaque forçat à sa rentrée dans la caserne, puis lui ouvre +la porte. Le porteur d'eau-de-vie espère qu'on aura honte de +l'examiner et de le tâter trop en détail en certains endroits. +Mais si le caporal est un rusé compère, c'est justement les places +délicates qu'il tâte, et il trouve l'eau-de-vie apportée en +contrebande. Il ne reste plus au forçat qu'une seule chance de +salut: il glisse à la dérobée dans la main du sous-officier la +piécette qu'il tient, et souvent, par suite d'une pareille +manoeuvre, l'eau-de-vie arrive sans encombre dans les mains du +cabaretier. Mais quelquefois le truc ne réussit pas, et c'est +alors que l'unique capital du contrebandier entre vraiment en +circulation. On fait un rapport au major, qui ordonne de fustiger +d'importance le capital malchanceux. Quant à l'eau-de-vie, elle +est confisquée. Le contrebandier subit sa punition sans trahir +l'entrepreneur, non parce que cette dénonciation le déshonorerait, +mais parce qu'elle ne lui rapporterait rien: on le fouetterait +tout de même; la seule consolation qu'il pourrait avoir, c'est que +le cabaretier partagerait son châtiment; mais comme il a besoin de +ce dernier, il ne le dénonce pas, quoiqu'il ne reçoive aucun +salaire, s'il s'est laissé surprendre. + +Du reste, la délation fleurit dans la maison de force. Loin de se +fâcher contre un espion ou de le tenir à l'écart, on en fait +souvent son ami; si quelqu'un s'était mis en tête de prouver aux +forçats toute la bassesse qu'il y a à se dénoncer mutuellement, +personne, dans la prison, ne l'aurait compris. Le ci-devant +gentilhomme dont j'ai déjà parlé, cette lâche et vile créature +avec laquelle j'avais rompu dès mon arrivée à la forteresse, était +l'ami de Fedka, le brosseur du major; il lui racontait tout ce qui +se faisait dans la maison de force; celui ci s'empressait +naturellement de rapporter à son maître ce qu'il avait entendu. +Tout le monde le savait, mais personne n'aurait eu l'idée de le +châtier pour cela ou de lui reprocher sa conduite. + +Quand l'eau-de-vie arrivait sans encombre à la maison de force, +l'entrepreneur payait le contrebandier et faisait son compte. Sa +marchandise lui coûtait déjà fort cher; aussi, pour que le +bénéfice fût plus grand, il la transvasait en l'additionnant d'une +moitié d'eau pure: il était prêt et n'avait plus qu'à attendre les +acheteurs. Au premier jour de fête, voire même pendant la semaine, +arrive un forçat: il a travaillé comme un nègre, pendant plusieurs +mois, pour économiser, kopek par kopek, une petite somme qu'il se +décide à dépenser d'un seul coup. Depuis longtemps ce jour de +bombance est prévu et fixé: il en a rêvé pendant les longues nuits +d'hiver, pendant ses durs travaux, et cette perspective l'a +soutenu dans son lourd labeur. L'aurore de ce jour si impatiemment +attendu vient de luire: il a son argent dans sa poche, on ne le +lui a ni volé ni confisqué; il est libre de le dépenser, il porte +ses économies au cabaretier, qui, tout d'abord, lui donne de +l'eau-de-vie presque pure,--elle n'a été baptisée que deux fois; +--mais, à mesure que la bouteille se vide, il la remplit avec de +l'eau. Aussi le forçat paye-t-il une tasse d'eau-de-vie cinq ou +six fois plus cher que dans un cabaret. On peut penser combien il +faut de ces tasses et surtout combien le forçat doit dépenser +d'argent avant d'être ivre. Cependant, comme il a perdu l'habitude +de la boisson, le peu d'alcool qui se trouve dans le liquide +l'enivre assez rapidement. Il boit alors jusqu'à ce qu'il ne reste +plus rien: il engage ou vend tous ses effets neufs,--le +cabaretier est en même temps prêteur sur gages;--mais comme ses +vêtements personnels sont peu nombreux, il engage bientôt les +effets que lui fournit le gouvernement. Quand l'ivrogne a bu sa +dernière chemise, son dernier chiffon, il se couche et se réveille +le lendemain matin avec un fort mal de tête. Il supplie en vain le +cabaretier de lui donner à crédit une goutte d'eau-de-vie pour +dissiper ce malaise, il essuie tristement un refus; le jour même +il se remet au travail. Pendant plusieurs mois de suite, il va +s'échiner, tout en rêvant au bienheureux jour de ribote qui vient +de disparaître dans le passé; peu à peu il reprend courage et +attend un jour pareil, qui est encore bien loin, mais qui +arrivera. + +Quant au cabaretier, s'il a gagné une forte somme,--quelques +dizaines de roubles,--il fait apporter de l'eau-de-vie, mais +celle-là, il ne la baptise pas, car il se la destine: assez de +trafic! il est temps de s'amuser! Il boit, mange, se paye de la +musique. Ses moyens lui permettent de graisser la patte aux +employés subalternes de la maison de force. Cette fête dure +quelquefois plusieurs jours. + +Quand sa provision d'eau-de-vie est épuisée, il s'en va boire chez +les autres cabaretiers, qui s'y attendent: il boit alors son +dernier kopek. Quelque minutieuse que soit l'attention des forçats +à surveiller leurs camarades en goguettes, il arrive cependant que +le major ou l'officier de garde s'aperçoivent du désordre. On +entraîne alors l'ivrogne au corps de garde; on lui confisque son +capital,--s'il a de l'argent sur lui,--et on le fouette. Le +forçat se secoue comme un chien crotté, rentre dans la caserne et +reprend son métier de cabaretier au bout de quelques jours. + +Il se trouve quelquefois parmi les déportés des amateurs du beau +sexe: pour une assez forte somme, ils parviennent, accompagnés +d'un soldat qu'ils ont corrompu, à se glisser à la dérobée hors de +la forteresse, dans un faubourg, au lieu d'aller au travail. Là, +dans une maisonnette d'apparence tranquille, il se fait un festin +où l'on dépense d'assez fortes sommes. L'argent des forçats n'est +pas à dédaigner, aussi les soldats arrangent-ils parfois à +l'avance de ces fugues, sûrs d'être généreusement récompensés. En +général, ces soldats sont de futurs candidats aux travaux forcés. +Ces escapades restent presque toujours secrètes. Je dois avouer +qu'elles sont fort rares, car elles coûtent beaucoup, et les +amateurs du beau sexe recourent à d'autres moyens moins onéreux. + +Au commencement de mon séjour, un jeune détenu au visage régulier +excita vivement ma curiosité. Son nom était Sirotkine: c'était un +être énigmatique à beaucoup d'égards. Sa figure m'avait frappé; il +n'avait pas plus de vingt-trois ans et appartenait à la section +particulière, c'est-à-dire qu'il était condamné aux travaux forcés +à perpétuité: on devait le regarder comme un des criminels +militaires les plus dangereux. Doux et tranquille, il parlait peu +et riait rarement. Ses yeux bleus, son teint pur, ses cheveux +blond clair lui donnaient une expression douce que ne gâtait même +pas son crâne rasé. Quoiqu'il n'eût aucun métier, il se procurait +de temps à autre de l'argent par petites sommes. Par exemple, il +était remarquablement paresseux et toujours vêtu comme un +souillon. Si quelqu'un lui faisait généreusement cadeau d'une +chemise rouge, il ne se sentait pas de joie d'avoir un vêtement +neuf, il le promenait partout. Sirotkine ne buvait ni ne jouait, +et ne se querellait presque jamais avec les autres forçats. Il se +promenait toujours les mains dans les poches, paisiblement, d'un +air pensif. À quoi il pouvait penser, je n'en sais rien. Quand on +l'appelait pour lui demander quelque chose, il répondait aussitôt +avec déférence, nettement, sans bavarder comme les autres: il vous +regardait toujours avec les yeux naïfs d'un enfant de dix ans. +Quand il avait de l'argent, il n'achetait rien de ce que les +autres estimaient indispensable; sa veste avait beau être +déchirée, il ne la faisait pas raccommoder, pas plus qu'il +n'achetait des bottes neuves. Ce qui lui plaisait, c'étaient les +petits pains, les pains d'épice: il les croquait avec le plaisir +d'un bambin de sept ans. Lorsqu'on ne travaillait pas, il errait +habituellement dans les casernes. Quand tout le monde était +occupé, il restait les bras ballants. Si on le plaisantait ou +qu'on se moquât de lui,--ce qui arrivait assez souvent,--il +tournait sur ses talons sans mot dire, et s'en allait ailleurs. Si +la plaisanterie était trop forte, il rougissait. Je me demandais +souvent pour quel crime il avait pu être envoyé aux travaux +forcés. Un jour que j'étais malade et couché à l'hôpital, +Sirotkine se trouvait étendu sur un grabat non loin de moi; je +liai conversation avec lui; il s'anima et me raconta inopinément +comment on l'avait fait soldat, comment sa mère l'avait accompagné +en pleurant et quels tourments il avait endurés au service +militaire. Il ajouta qu'il n'avait pu se faire à cette vie: tout +le monde était sévère et courroucé pour un rien, ses supérieurs +étaient presque toujours mécontents de lui... + +--Mais pourquoi t'a-t-on envoyé ici? Et encore dans la section +particulière. Ah! Sirotkine! Sirotkine! + +--Oui, Alexandre Pétrovitch! je n'ai été en tout qu'une année au +bataillon: on m'a envoyé ici pour avoir tué mon capitaine, Grigori +Pétrovitch. + +--J'ai entendu raconter cela, mais je ne l'ai pas cru. Comment +as-tu pu le tuer? + +--Tout ce qu'on vous a dit est vrai. La vie m'était trop lourde. + +--Mais les autres conscrits la supportent bien, cette vie! Bien +sûr, c'est un peu dur au commencement, mais on s'y habitue, et +l'on devient un excellent soldat. Ta mère a dû te gâter et te +dorloter; je suis sur qu'elle t'a nourri de pain d'épice et de +lait de poule jusqu'à l'âge de dix-huit ans! + +--Ma mère, c'est vrai, m'aimait beaucoup. Quand je suis parti, +elle s'est mise au lit et elle y est restée... Comme alors la vie +de soldat m'était pénible! tout allait à l'envers. On ne cessait +de me punir, et pourquoi? J'obéissais à tout le monde, j'étais +exact, soigneux, je ne buvais pas, je n'empruntais à personne,-- +c'est mauvais, quand un homme commence à emprunter. Et pourtant +tout le monde autour de moi était si cruel, si dur! Je me fourrais +quelquefois dans un coin et je sanglotais, je sanglotais. Un jour, +ou plutôt une nuit, j'étais de garde. C'était l'automne, il +ventait fort et il faisait si sombre qu'on ne voyait pas un chat. +Et j'étais si triste, si triste! J'enlève la baïonnette de mon +fusil et je la pose à côté de moi; puis j'appuie le canon contre +ma poitrine, et avec le gros orteil du pied,--j'avais ôté ma +botte,--je presse la détente. Le coup rate: j'examine mon fusil, +je mets une charge de poudre fraîche, enfin je casse un coin de +mon briquet et je redresse le canon contre ma poitrine. Eh bien! +le coup rate de nouveau.--Que faire? me dis-je; je remets ma +botte, j'ajuste de nouveau ma baïonnette et je me promène de long +en large, le fusil sur l'épaule. Qu'on m'envoie où l'on voudra, +mais je ne veux plus être soldat. Au bout d'une demi-heure, arrive +le capitaine qui faisait la grande ronde. Il vient droit sur moi: + +--«Est-ce qu'on se tient comme ça quand on est de garde?» +J'empoigne mon fusil et je lui plante la baïonnette dans le corps. +On m'a fait faire quatre mille verstes à pied... C'est comme ça +que je suis arrivé dans la section particulière. + +Il ne mentait pas; je ne comprends pourtant pas pourquoi on l'y +avait envoyé. Des crimes semblables entraînaient un châtiment +beaucoup moins sévère.--Sirotkine était le seul des forçats qui +fût vraiment beau; quant à ses camarades de la section +particulière,--au nombre de quinze,--ils étaient horribles à +voir; des physionomies hideuses, dégoûtantes. Les têtes grises +étaient nombreuses. Je parlerai plus loin de cette bande. +Sirotkine était souvent en bonne amitié avec Gazine,--le +cabaretier dont j'ai parlé au commencement de ce chapitre. + +Ce Gazine était un être terrible. L'impression qu'il produisait +sur tout le monde était effrayante, troublante. Il me semblait +qu'il ne pouvait exister une créature plus féroce, plus +monstrueuse que lui. J'ai pourtant vu à Tobolsk Kamenef, le +brigand, qui s'est rendu célèbre par ses crimes. Plus tard, j'ai +vu Sokolof, forçat évadé, ancien déserteur, et qui était un féroce +meurtrier. Mais ni l'un ni l'autre ne m'inspirèrent autant de +dégoût que Gazine. Je croyais avoir sous les yeux une araignée +énorme, gigantesque, de la taille d'un homme. Il était Tartare; il +n'y avait pas de forçat qui fût plus fort que lui. C'étaient moins +par sa taille élevée et sa constitution herculéenne, que par sa +tête énorme et difforme qu'il inspirait la terreur. Les bruits les +plus étranges couraient sur son compte: il avait été soldat, +disait-on; d'autres prétendaient qu'il s'était évadé de +Nertchinsk, qu'il avait été exilé plusieurs fois en Sibérie, mais +qu'il s'était toujours enfui. Échoué enfin dans notre bagne, il y +faisait partie de la section des perpétuels. À ce qu'il parait, il +aimait à tuer les petits enfants qu'il parvenait à attirer dans un +endroit écarté; il effrayait alors le bambin, le tourmentait, et +après avoir pleinement joui de l'effroi et des palpitations du +pauvre petit, il le tuait lentement, posément, avec délices. On +avait peut-être imaginé ces horreurs, par suite de la pénible +impression que produisait ce monstre, mais elles étaient +vraisemblables et cadraient avec sa physionomie. Cependant lorsque +Gazine n'était pas ivre, il se conduisait fort convenablement. Il +était toujours tranquille, ne se querellait jamais, évitait les +disputes par mépris pour son entourage, absolument comme s'il +avait eu une haute opinion de lui-même. Il parlait fort peu. Tous +ses mouvements étaient mesurés, tranquilles, résolus. Son regard +ne manquait pas d'intelligence, mais l'expression en était cruelle +et railleuse, comme son sourire. De tous les forçats marchands +d'eau-de-vie, il était le plus riche. Deux fois par an il +s'enivrait complètement, et c'est alors que se trahissait toute sa +féroce brutalité. Il s'animait peu à peu, et taquinait les détenus +de railleries envenimées, aiguisées longtemps à l'avance; enfin, +quand il était tout à fait soûl, il avait des accès de rage +furieuse; il empoignait un couteau et se ruait sur ses camarades. +Les forçats, qui connaissaient sa vigueur d'Hercule, l'évitaient +et se garaient, car il se jetait sur le premier venu. On trouva +pourtant un moyen de le museler. Une dizaine de détenus +s'élançaient tout à coup sur Gazine et lui portaient des coups +atroces dans le creux de l'estomac, dans le ventre, sous le coeur, +jusqu'à ce qu'il perdit connaissance. On aurait tué n'importe qui +avec un pareil traitement, mais Gazine en réchappait. Quand on +l'avait bien roué de coups, on l'enveloppait dans sa pelisse et on +le jetait sur son lit de planches.--«Qu'il cuve son eau-de-vie!» +--Le lendemain, il se réveillait presque bien portant; il allait +alors au travail, silencieux et sombre. Chaque fois que Gazine +s'enivrait, tous les détenus savaient comment la journée finirait +pour lui. Il le savait également, mais il buvait tout de même. +Quelques années s'écoulèrent de la sorte. On remarqua que Gazine +avait jeté sa gourme et qu'il commençait à faiblir. Il ne faisait +que geindre, se plaignant de différentes maladies. Ses visites à +l'hôpital étaient de plus en plus fréquentes. «Il se soumet +enfin», disaient les détenus. + +Ce jour-là, Gazine était entré dans la cuisine suivi du petit +Polonais qui raclait du violon, et que les forçats en goguettes +louaient pour égayer leur orgie. Il s'arrêta au milieu de la +salle, silencieux, examinant du regard tous ses camarades, l'un +après l'autre. Personne ne souffla mot. Quand il m'aperçut avec +mon compagnon, il nous regarda de son air méchamment railleur et +sourit, horriblement, de l'air d'un homme satisfait d'une bonne +farce qu'il vient d'imaginer. Il s'approcha de notre table en +trébuchant: + +--Pourrais-je savoir, dit-il, d'où vous tenez les revenus qui +vous permettent de boire ici du thé? + +J'échangeai un regard avec mon voisin; je compris que le mieux +était de nous taire et de ne rien répondre. La moindre +contradiction aurait mis Gazine en fureur. + +--Il faut que vous ayez de l'argent..., continua-t-il, il faut +que vous en ayez gros pour boire du thé; mais, dites donc! +êtes-vous aux travaux forcés pourboire du thé? Hein! êtes-vous venus +ici pour en boire? Dites? Répondez un peu pour voir, que je +vous... + +Comprenant que nous nous taisions et que nous avions résolu de ne +pas faire attention à lui, il accourut, livide et tremblant de +rage. À deux pas se trouvait une lourde caisse, qui servait à +mettre le pain coupé pour le dîner et le souper des forçats; son +contenu suffisait pour le repas de la moitié des détenus. En ce +moment elle était vide. Il l'empoigna des deux mains et la brandit +au-dessus de nos têtes. Bien qu'un meurtre ou une tentative de +meurtre fût une source inépuisable de désagréments pour les +déportés (car alors les enquêtes, les contre-enquêtes et les +perquisitions ne cessaient pas), et que ceux-ci empêchassent les +querelles dont les suites auraient pu être fâcheuses, tout le +monde se tut et attendit... + +Pas un mot en notre faveur! Pas un cri contre Gazine!--La haine +des détenus contre les gentilshommes était si grande, que chacun +d'eux jouissait évidemment de nous voir, de nous sentir en +danger... Un incident heureux termina cette scène qui aurait pu +devenir tragique; Gazine allait lâcher l'énorme caisse qu'il +faisait tournoyer, quand un forçat accourut de la caserne où il +dormait et cria: + +--Gazine, on t'a volé ton eau-de-vie! + +L'affreux brigand laissa choir la caisse avec un horrible juron et +se précipita hors de la cuisine.--Allons! Dieu les a sauvés!-- +dirent entre eux les détenus; ils le répétèrent longtemps. + +Je n'ai jamais pu savoir si on lui avait volé son eau-de-vie, ou +si ce n'était qu'une ruse inventée pour nous sauver... + +Ce même soir, avant la fermeture des casernes, comme il faisait +déjà sombre, je me promenais le long de la palissade. Une +tristesse écrasante me tombait sur l'âme; de tout le temps que +j'ai passé dans la maison de force, je ne me suis jamais senti +aussi misérable que ce soir-là. Le premier jour de réclusion est +toujours le plus dur, où que ce soit, aux travaux forcés ou au +cachot... Une pensée m'agitait, qui ne m'a pas laissé de répit +pendant ma déportation,--question insoluble alors et insoluble +maintenant encore.--je réfléchissais à l'inégalité du châtiment +pour les mêmes crimes. On ne saurait, en effet, comparer un crime +à un autre, même par à peu près. Deux meurtriers tuent chacun un +homme, les circonstances dans lesquelles ces deux crimes ont été +commis sont minutieusement examinées et pesées. On applique à l'un +et à l'autre le même châtiment, et pourtant quel abîme entre les +deux actions! L'un a assassiné pour une bagatelle, pour un oignon, +--il a tué sur la grande route un paysan qui passait et n'a +trouvé sur lui qu'un oignon. + +--Eh bien, quoi! on m'a envoyé aux travaux forcés pour un paysan +qui n'avait qu'un oignon. + +--Imbécile que tu es! un oignon vaut un kopek. Si tu avais tué +cent paysans, tu aurais cent kopeks, un rouble, quoi!--Légende +de prison. + +L'autre criminel a tué un débauché qui tyrannisait ou déshonorait +sa femme, sa soeur, sa fille. Un troisième, vagabond, à demi mort +de faim, traqué par toute une escouade de police, a défendu sa +liberté, sa vie. Sera-t-il l'égal du brigand qui assassine des +enfants par jouissance, pour le plaisir de sentir couler leur sang +chaud sur ses mains, de les voir frémir dans une dernière +palpitation d'oiseau, sous le couteau qui déchire leur chair? Eh +bien! les uns et les autres iront aux travaux forcés. La +condamnation n'aura peut-être pas une durée égale, mais les +variétés de peines sont peu nombreuses, tandis qu'il faut compter +les espèces de crimes par milliers. Autant de caractères, autant +de crimes différents. Admettons qu'il soit impossible de faire +disparaître cette première inégalité du châtiment, que le problème +est insoluble, et qu'en matière de pénalité, c'est la quadrature +du cercle. Admettons cela. Même si l'on ne tient pas compte de +cette inégalité, il y en a une autre: celle des conséquences du +châtiment... Voici un homme qui se consume, qui fond comme une +bougie. En voilà au contraire un autre qui ne se doutait même pas, +avant d'être exilé, qu'il put exister une vie si gaie, si +fainéante,--où il trouverait un cercle aussi agréable d'amis. +Des individus de cette dernière catégorie se rencontrent aux +travaux forcés. Prenez maintenant un homme de coeur, d'un esprit +cultivé et d'une conscience affinée. Ce qu'il ressent le tue plus +douloureusement que le châtiment matériel. Le jugement qu'il a +prononcé lui-même sur son crime est plus impitoyable que celui du +plus sévère tribunal, de la loi la plus draconienne. Il vit côte à +côte avec un autre forçat qui n'a pas réfléchi une seule fois au +meurtre qu'il expie, pendant tout le temps de son séjour au bagne, +qui, peut-être, se croit innocent.--N'y a-t-il pas aussi de +pauvres diables qui commettent des crimes afin d'être envoyés aux +travaux forcés et d'échapper ainsi à une liberté incomparablement +plus pénible que la réclusion? La vie est misérable; on n'a +peut-être jamais mangé à sa faim; on se tue de travail pour enrichir +son patron...; au bagne, le travail sera moins ardu, moins +pénible, on mangera tout son soûl, mieux qu'on ne peut l'espérer +maintenant. Les jours de fête, on aura de la viande, et puis il y +a les aumônes, le travail du soir qui fournira quelque argent. Et +la société qu'on trouve à la maison de force, la comptez-vous pour +rien? Les forçats sont des gens habiles, rusés, qui savent tout. +C'est avec une admiration non déguisée que le nouveau venu +regardera ses camarades de chaîne, il n'a rien vu de pareil, aussi +s'estimera-t-il dans la meilleure compagnie du monde. + +Est-il possible que ces hommes si divers ressentent également le +châtiment infligé? Mais à quoi bon s'occuper de questions +insolubles? Le tambour bat, il faut rentrer à la caserne... + + +IV--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite) + +On nous contrôla encore une fois, puis on ferma les portes des +casernes, chacune avec un cadenas particulier, et les détenus +restèrent enfermés jusqu'à l'aube. + +Le contrôle était fait par un sous-officier, accompagné de deux +soldats. Quand, par hasard, un officier y assistait, on faisait +ranger les forçats dans la cour; mais, le plus ordinairement, on +les vérifiait dans les bâtiments mêmes. Comme les soldats se +trompaient souvent, ils sortaient et rentraient pour nous +recompter un à un, jusqu'à ce que leur compte fût exact. Ils +fermaient alors les casernes. Chacune d'elles contenait environ +trente détenus, aussi était-on fort à l'étroit sur les lits de +camp. Comme il était trop tôt pour dormir, les forçats se mirent +au travail. + +Outre l'invalide dont j'ai parlé, qui couchait dans notre dortoir +et représentait pendant la nuit l'administration de la prison, il +y avait dans chaque caserne un «ancien» désigné par le major en +récompense de sa bonne conduite. Il n'était pourtant pas rare que +les anciens eux-mêmes commissent des délits pour lesquels ils +subissaient la peine du fouet; ils perdaient alors leur rang et se +voyaient immédiatement remplacés par ceux de leurs camarades dont +la conduite était satisfaisante. Notre ancien était précisément +Akim Akimytch; à mon grand étonnement, il tançait vertement les +détenus, mais ceux-ci ne répondaient à ses remontrances que par +des railleries. L'invalide, plus avisé, ne se mêlait de rien, et +s'il ouvrait la bouche, ce n'était jamais que par respect des +convenances, par acquit de conscience. Il restait assis, +silencieux, sur sa couchette, occupé à rapetasser de vieilles +bottes. + +Ce jour-là, je fis une remarque dont je pus constater l'exactitude +par la suite; c'est que tous ceux qui ne sont pas forçats et qui +ont affaire à ces derniers, quels qu'ils soient,--à commencer +par les soldats d'escorte et les factionnaires,--considèrent les +forçats d'un point de vue faux et exagéré; ils s'attendent à ce +que pour un oui, pour un non, ceux-ci se jettent sur eux, un +couteau à la main. Les détenus, parfaitement conscients de la +crainte qu'ils inspirent, montrent une certaine arrogance. Aussi +le meilleur chef de prison est-il précisément celui qui n'éprouve +aucune émotion en leur présence. Malgré les airs qu'ils se +donnent, les forçats eux-mêmes préfèrent qu'on ait confiance en +eux. On peut même se les attacher en agissant ainsi. J'ai eu plus +d'une fois l'occasion de remarquer leur étonnement lors de +l'entrée d'un chef sans escorte dans leur prison, et certainement +cet étonnement n'a rien que de flatteur: un visiteur intrépide +impose le respect aux gens du bagne; si un malheur arrive, ce ne +sera jamais en sa présence. La terreur qu'inspirent les forçats +est générale, et pourtant je n'y vois aucun fondement; est-ce +l'aspect du prisonnier, sa mine de franc bandit, qui causent une +certaine répulsion? Ne serait-ce pas plutôt le sentiment qui vous +assaille, dès votre entrée dans la prison, à savoir que malgré +tous les efforts, toutes les mesures prises, il est impossible de +faire d'un homme vivant un cadavre, d'étouffer ses sentiments, sa +soif de vengeance et de vie, ses passions et le besoin impérieux +de les satisfaire? Quoi qu'il en soit, j'affirme qu'il n'y a pas +lieu de craindre les forçats. Un homme ne se jette ni si vite ni +si facilement sur son semblable, un couteau à la main. Si des +accidents arrivent quelquefois, ils sont tellement rares qu'on +peut déclarer le danger nul. Je ne parle bien entendu que des +détenus déjà condamnés, qui subissent leur peine, et dont +quelques-uns sont presque heureux de se trouver enfin au bagne: +tant une nouvelle forme de vie a toujours d'attrait pour l'homme! +Ceux-là vivent tranquilles et soumis. Quant aux turbulents, les +forçats les maintiennent eux-mêmes en repos, et leur arrogance ne +va jamais trop loin. Le détenu, si hardi et audacieux qu'il soit, +a peur de tout en prison. Il n'en est pas de même du prévenu dont +le sort n'est pas décidé. Celui-ci est parfaitement capable de se +jeter sur n'importe qui, sans motif de haine, uniquement parce +qu'il doit être fouetté le lendemain; en effet, s'il commet un +nouveau crime, son affaire se complique, le châtiment est retardé, +il gagne du temps. Cette agression s'explique, car elle a une +cause, un but; le forçat, coûte que coûte, veut «changer son +sort», et cela tout de suite. À ce propos, j'ai été témoin d'un +fait psychologique bien étrange. + +Dans la section des condamnés militaires se trouvait un ancien +soldat envoyé pour deux ans aux travaux forcés, fieffé fanfaron et +couard en même temps.--En général, le soldat russe n'est guère +vantard, car il n'en a pas le temps, alors même qu'il le voudrait. +Quand il s'en trouve un dans le nombre, c'est toujours un lâche et +un fripon.--Doutof,--c'était le nom du détenu dont je parle, +--subit sa peine et rentra de nouveau dans un bataillon de ligne; +mais comme tous ceux qu'on envoie se corriger à la maison de +force, il s'y était complètement perverti. Ces _chevaux de retour_ +reviennent au bagne après deux ou trois semaines de liberté, non +plus pour un temps relativement court, mais pour quinze ou vingt +ans. Ainsi arriva-t-il pour Doutof. Trois semaines après sa mise +en liberté, il vola avec effraction l'un de ses camarades et fit +l'indiscipliné. Il passa en jugement, fut condamné à une sévère +punition corporelle. Horriblement effrayé, comme un lâche qu'il +était, par le châtiment prochain, il s'élança un couteau à la main +sur l'officier de garde qui entrait dans son cachot, la veille du +jour où il devait passer par les baguettes de sa compagnie. Il +comprenait parfaitement que, par là, il aggravait son crime et +augmentait la durée de sa condamnation. Mais tout ce qu'il +voulait, c'était reculer de quelques jours, de quelques heures au +moins, l'effroyable minute du châtiment. Il était si lâche qu'il +ne blessa même pas l'officier avec le couteau qu'il brandissait; +il n'avait commis cette agression que pour ajouter à son dossier +un nouveau crime, lequel nécessiterait sa remise en jugement. + +L'instant qui précède la punition est terrible pour le condamné +aux verges. J'ai vu beaucoup de prévenus, la veille du jour fatal. +Je les rencontrais d'ordinaire à l'hôpital quand j'étais malade, +ce qui m'arrivait souvent. En Russie, les gens qui montrent le +plus de compassion pour les forçats sont bien certainement les +médecins; ils ne font jamais entre les détenus les distinctions +dont sont coupables les autres personnes en rapport direct avec +ceux-ci. Seul, peut-être, le peuple lutte de compassion avec les +docteurs, car il ne reproche jamais au criminel le délit qu'il a +commis, quel qu'il soit; il le lui pardonne en faveur de la peine +subie. + +Ce n'est pas en vain que le peuple, dans toute la Russie, appelle +le crime un malheur et le criminel un malheureux. Cette définition +est expressive, profonde, et d'autant plus importante qu'elle est +inconsciente, instinctive.--Les médecins sont donc le recours +naturel des forçats, surtout quand ceux-ci ont à subir une +punition corporelle... Le prévenu qui a passé en conseil de guerre +sait à peu près à quel moment la sentence sera exécutée; pour y +échapper, il se fait envoyer à l'hôpital, afin de reculer de +quelques jours la terrible minute. Quand il se déclare rétabli, il +n'ignore pas que, le lendemain de sa sortie de l'hôpital, cette +minute arrivera; aussi les forçats sont-ils toujours émus ce jour-là. +Quelques-uns, il est vrai, cherchent par amour-propre à cacher +leur émotion, mais personne ne se laisse tromper par ce +faux-semblant de courage. Chacun comprend la cruauté de ce moment, +et se tait par humanité! J'ai connu un tout jeune forçat, ex-soldat +condamné pour meurtre, qui devait recevoir le maximum de coups de +verges. La veille du jour où il devait être fouetté, il résolut de +boire une bouteille d'eau-de-vie, dans laquelle il avait fait +infuser du tabac à priser.--Le détenu condamné aux verges a +toujours bu, avant le moment critique, de l'eau-de-vie, qu'il +s'est procurée longtemps à l'avance, souvent à un prix fabuleux: +il se priverait du nécessaire pendant six mois plutôt que de ne +pas en avaler un quart de litre avant l'exécution. Les forçats +sont convaincus qu'un homme ivre souffre moins des coups de bâton +ou de fouet que s'il est de sang-froid.--Je reviens à mon récit. +Le pauvre diable tomba malade quelques instants après avoir bu sa +bouteille d'eau-de-vie: il vomit du sang et fut emporté sans +connaissance à l'hôpital. Sa poitrine fut si déchirée par cet +accident qu'une phtisie se déclara et emporta le soldat au bout de +quelques mois. Les docteurs qui le soignaient ne surent jamais la +cause de sa maladie. + +Si les exemples de pusillanimité ne sont pas rares parmi les +détenus, il faut ajouter aussi qu'on en trouve dont l'intrépidité +étonne. Je me souviens de plusieurs traits de fermeté qui allaient +jusqu'à l'insensibilité. L'arrivée d'un effroyable bandit à +l'hôpital est restée gravée dans ma mémoire. Par un beau jour +d'été, le bruit se répandit dans notre infirmerie que le fameux +brigand Orlof devait être fustigé le soir même et qu'on +l'amènerait ensuite à l'ambulance. Les détenus qui se trouvaient à +l'hôpital affirmaient que l'exécution serait cruelle, aussi tout +le monde était-il ému; moi-même, je l'avoue, j'attendais avec +curiosité l'arrivée de ce brigand dont on racontait des choses +inouïes. C'était un malfaiteur comme il y en a peu, capable +d'assassiner de sang-froid des vieillards et des enfants; il était +doué d'une force de volonté indomptable et plein d'une +orgueilleuse conscience de sa force. Comme il était coupable de +plusieurs crimes, il avait été condamné à passer par les +baguettes. On l'amena ou plutôt on l'apporta vers le soir; la +salle était déjà plongée dans l'obscurité, on allumait les +chandelles. Orlof était excessivement pâle, presque sans +connaissance, avec des cheveux épais et bouclés d'un noir mat, +sans reflet. Son dos était tout écorché et enflé, bleu, avec des +taches de sang. Les détenus le soignèrent pendant toute cette +nuit; ils lui changèrent ses compresses, le couchèrent sur le +côté, lui préparèrent la lotion ordonnée par le médecin, en un +mot, ils eurent pour lui autant de sollicitude que pour un parent +ou un bienfaiteur. + +Le lendemain, il reprit entièrement ses sens, et fit un ou deux +tours dans la salle. Cela m'étonna fort, car il était anéanti et +sans force quand on l'avait apporté; il avait reçu la moitié du +nombre de coups de baguettes fixé par l'arrêt. Le docteur avait +fait cesser l'exécution, convaincu que si on la continuait, la +mort d'Orlof devenait inévitable. Ce criminel était de +constitution débile, affaibli par une longue réclusion. Qui a vu +des détenus condamnés aux verges se souviendra toujours de leurs +visages maigres et épuisés, de leurs regards enfiévrés. Orlof fut +bientôt rétabli: sa puissante énergie avait évidemment aidé à +remonter son organisme; ce n'était pas un homme ordinaire. Par +curiosité je fis sa connaissance et je pus l'étudier à loisir +pendant toute une semaine. De ma vie je n'ai rencontré un homme +dont la volonté fût plus ferme, plus inflexible. J'avais vu à +Tobolsk une célébrité du même genre, un ancien chef de brigands. +Celui-là était une véritable bête fauve; en le frôlant, sans même +le connaître, on pressentait en lui une créature dangereuse. Ce +qui m'effrayait surtout, c'était sa stupidité; la matière en lui +avait tellement pris le dessus sur l'esprit, qu'on voyait du +premier regard que rien n'existait plus pour lui, si ce n'est la +satisfaction brutale de ses besoins physiques. Je suis certain +pourtant que Korenef,--ainsi s'appelait ce brigand,--se serait +évanoui en s'entendant condamner à un châtiment corporel aussi +rigoureux que celui d'Orlof; et il eût égorgé le premier venu sans +sourciller. Orlof, au contraire, était une éclatante victoire de +l'esprit sur la chair. Cet homme se commandait parfaitement: il +n'avait que du mépris pour les punitions et ne craignait rien au +monde. Ce qui dominait en lui, c'était une énergie sans bornes, +une soif de vengeance, une activité, une volonté inébranlables +quand il s'agissait d'atteindre un but. Je fus étonné de son air +hautain, il regardait tout du haut de sa grandeur, non pas qu'il +prit la peine de poser; cet orgueil était inné en lui. Je ne pense +pas que personne ait jamais eu quelque influence sur lui. Il +regardait tout d'un oeil impassible, comme si rien au monde ne +pouvait l'étonner. Il savait fort bien que les autres déportés le +respectaient, mais il n'en profitait nullement pour se donner de +grands airs. Et pourtant la vanité et l'outrecuidance sont des +défauts dont aucun forçat n'est exempt. Il était intelligent; sa +franchise étrange ne ressemblait nullement à du bavardage. Il +répondit sans détour à toutes les questions que je lui posai: il +m'avoua qu'il attendait avec impatience son rétablissement, afin +d'en finir avec la punition qu'il devait subir.--«Maintenant, me +dit-il en clignant de l'oeil, c'est fini! je recevrai mon reste et +l'on m'enverra à Nertchinsk avec un convoi de détenus, j'en +profiterai pour m'enfuir. Je m'évaderai, pour sûr! Si seulement +mon dos se cicatrisait plus vite!» Pendant cinq jours, il brûla +d'impatience d'être en état de quitter l'hôpital. Il était +quelquefois gai et de bonne humeur. Je profitai de ces éclaircies +pour l'interroger sur ses aventures. Il fronçait légèrement les +sourcils, mais il répondit toujours avec sincérité à mes +questions. Quand il comprit que j'essayais de le pénétrer et de +trouver en lui quelques traces de repentir, il me regarda d'un air +hautain et méprisant, comme si j'eusse été un gamin un peu bête, +auquel il faisait trop d'honneur en causant. Je surpris sur son +visage une sorte de compassion pour moi. Au bout d'un instant il +se mit à rire à gorge déployée, mais sans la moindre ironie; +j'imagine que plus d'une fois, il a dû rire tout haut, quand mes +paroles lui revenaient à la mémoire. Il se fit inscrire enfin pour +la sortie, bien que son dos ne fût pas entièrement cicatrisé; +comme j'étais presque rétabli, nous quittâmes ensemble +l'infirmerie: je rentrai à la maison de force, tandis qu'on +l'incarcérait au poste où il avait été enfermé auparavant. En me +quittant, il me serra la main, ce qui à ses yeux était une marque +de haute confiance. Je pense qu'il agit ainsi parce qu'il était +bien disposé en ce moment-là. En réalité, il devait me mépriser, +car j'étais un être faible, pitoyable sous tous les rapports, et +qui se résignait à son sort. Le lendemain, il subit la seconde +moitié de sa punition... + +Quand on eut fermé sur nous les portes de notre caserne, elle +prit, en moins de rien, un tout autre aspect, celui d'une demeure +véritable, d'un foyer domestique. Alors seulement je vis mes +camarades les forçats chez eux. Pendant la journée, les +sous-officiers ou quelque autre supérieur pouvaient arriver à +l'improviste, aussi leur contenance était-elle tout autre; +toujours sur le qui-vive, ils n'avaient l'air rassuré qu'à demi. +Une fois qu'on eut poussé les verrous et fermé la porte au +cadenas, chacun s'assit à sa place et se mit au travail. La +caserne s'éclaira d'une façon inattendue: chaque forçat avait sa +bougie et son chandelier de bois. Les uns piquaient des bottes, +les autres cousaient des vêtements quelconques. + +L'air déjà méphitique se corrompait de plus en plus. Quelques +détenus accroupis dans un coin jouaient aux cartes sur un tapis +déroulé. Dans chaque caserne il y avait un détenu qui possédait un +tapis long de quatre-vingts centimètres, une chandelle et des +cartes horriblement poisseuses et graisseuses. Cela s'appelait «un +jeu». Le propriétaire des cartes recevait des joueurs quinze +kopeks par nuit; c'était là son commerce. On jouait d'ordinaire +«aux trois feuilles», à la _gorka_, c'est-à-dire à des jeux de +hasard. Chaque joueur posait devant lui une pile de monnaie de +cuivre,--toute sa fortune,--et ne se relevait que quand il +était à sec ou qu'il avait fait sauter la banque. Le jeu se +prolongeait fort tard dans la nuit; l'aube se levait quelquefois +sur nos joueurs qui n'avaient pas fini leur partie, souvent même +elle ne cessait que quelques minutes avant l'ouverture des portes. +Dans notre salle il y avait,--comme dans toutes les autres, du +reste,--des mendiants ruinés par le jeu et la boisson, ou plutôt +des mendiants «innés». Je dis «innés» et je maintiens mon +expression. En effet, dans notre peuple et dans n'importe quelle +condition, il y a et il y aura toujours de ces personnalités +étranges et paisibles, dont la destinée est de rester toujours +mendiants. Ils sont pauvres diables toute leur vie, hébétés et +accablés, ils restent sous la domination, sous la tutelle de +quelqu'un, principalement des prodigues et des parvenus enrichis. +Tout effort, toute initiative est un fardeau pour eux. Ils ne +vivent qu'à la condition de ne rien entreprendre eux-mêmes, mais +de toujours servir, de toujours vivre par la volonté d'un autre; +ils sont destinés à agir par et pour les autres. Nulle +circonstance ne peut les enrichir, même la plus inattendue, ils +sont toujours mendiants. J'ai rencontré de ces gens dans toutes +les classes de la société, dans toutes les coteries, dans toutes +les associations, même dans le monde littéraire. On les trouve +dans chaque prison, dans chaque caserne. + +Aussitôt qu'un jeu se formait, on appelait un de ces mendiants qui +était indispensable aux joueurs; il recevait cinq kopeks argent +pour toute une nuit de travail, et quel travail! cela consistait à +monter la garde dans le vestibule, par un froid de trente degrés +Réaumur, dans une obscurité complète pendant six ou sept heures. +Le guetteur épiait là le moindre bruit, car le major ou les +officiers de garde faisaient quelquefois leur ronde assez tard +dans la nuit. Ils arrivaient en tapinois et surprenaient en +flagrant délit de désobéissance les joueurs et les travailleurs, +grâce à la lumière des chandelles que l'on pouvait distinguer de +la cour. Quand on entendait la clef grincer dans le cadenas qui +fermait la porte, il était trop tard pour se cacher, éteindre les +chandelles et s'étendre sur les planches. De pareilles surprises +étaient fort rares. Cinq kopeks étaient un salaire dérisoire, même +dans notre maison de force, et néanmoins l'exigence et la dureté +des joueurs m'étonnaient toujours en ce cas, ainsi que dans bien +d'autres.--«Tu es payé, tu dois nous servir!» C'était là un +argument qui ne souffrait pas de réplique. Il suffisait d'avoir +payé quelques sous à quelqu'un pour profiter de lui le plus +possible, et même exiger de la reconnaissance. Plus d'une fois, +j'eus l'occasion de voir des forçats dépenser leur argent sans +compter, à tort et à travers, et tromper leur «serviteur»; j'ai vu +cela dans mainte prison à plusieurs reprises. + +J'ai déjà dit qu'à part les joueurs tout le monde travaillait: +cinq détenus seuls restèrent complètement oisifs, et se couchèrent +presque immédiatement. Ma place sur les planches se trouvait près +de la porte. Au-dessous de moi, celle d'Akim Akimytch; quand nous +étions couchés, nos têtes se touchaient. Il travailla jusqu'à dix +ou onze heures à coller une lanterne multicolore qu'un habitant de +la ville lui avait commandée et pour laquelle il devait être +grassement payé. Il excellait dans ce travail, qu'il exécutait +méthodiquement, sans relâche; quand il eut fini, il serra +soigneusement ses outils, déroula son matelas, fit sa prière et +s'endormit du sommeil du juste. Il poussait l'ordre et la minutie +jusqu'au pédantisme, et devait s'estimer dans son for intérieur un +homme de tête, comme c'est le cas des gens bornés et médiocres. Il +ne me plut pas au premier abord, bien qu'il me donnât beaucoup à +penser ce jour-là; je m'étonnais qu'un pareil homme se trouvât +dans une maison de force au lieu d'avoir fait une brillante +carrière. Je parlerai plus d'une fois d'Akim Akimytch dans la +suite de mon récit. + +Mais il me faut décrire le personnel de notre caserne. J'étais +appelé à y vivre nombre d'années; ceux qui m'entouraient devaient +être mes camarades de toutes les minutes. On conçoit que je les +regardais avec une curiosité avide! À ma gauche, dormait une bande +de montagnards du Caucase, presque tous exilés pour leurs +brigandages, et condamnés à des peines différentes: il y avait là +deux Lezghines, un Tcherkesse et trois Tartares du Daghestan. Le +Tcherkesse était un être morose et sombre, qui ne parlait presque +jamais et vous regardait en dessous, de son mauvais sourire de +bête venimeuse. Un des Lezghines, un vieillard au nez aquilin, +long et mince, paraissait un franc bandit. En revanche, l'autre +Lezghine, Nourra, fit sur moi l'impression la plus favorable et la +plus consolante. De taille moyenne, encore jeune, bâti en Hercule, +avec des cheveux blonds et des yeux de pervenche, il avait le nez +légèrement retroussé, les traits quelque peu finnois: comme tous +les cavaliers, il marchait la pointe des pieds en dedans. Son +corps était zébré de cicatrices, labouré de coups de baïonnette et +de balles; quoique montagnard soumis du Caucase, il s'était joint +aux rebelles, avec lesquels il opérait de continuelles incursions +sur notre territoire. + +Tout le monde l'aimait dans le bagne à cause, de sa gaieté et de +son affabilité. Il travaillait sans murmurer, toujours paisible et +serein; les vols, les friponneries et l'ivrognerie le dégoûtaient +ou le mettaient en fureur; en un mot, il ne pouvait souffrir ce +qui était malhonnête; il ne cherchait querelle à personne, il se +détournait seulement avec indignation. Pendant sa réclusion, il ne +vola ni ne commit aucune mauvaise action. D'une piété fervente, il +récitait religieusement ses prières chaque soir, observait tous +les jeûnes mahométans, en vrai fanatique, et passait des nuits +entières à prier. Tout le monde l'aimait et le tenait pour +sincèrement honnête. «Nourra est un lion!» disaient les forçats. +Ce nom de Lion lui resta. Il était parfaitement convaincu qu'une +fois sa condamnation purgée, on le renverrait au Caucase: à vrai +dire, il ne vivait que de cette espérance: je crois qu'il serait +mort, si on l'en avait privé. Je le remarquai le jour même de mon +arrivée à la maison de force. Comment n'aurait-on pas distingué +cette douce et honnête figure au milieu des visages sombres, +rébarbatifs ou sardoniques? Pendant la première demi-heure, il +passa à côté de moi et me frappa doucement l'épaule en me souriant +d'un air débonnaire. Je ne compris pas tout d'abord ce qu'il +voulait me dire, car il parlait fort mal le russe; mais bientôt +après, il repassa de nouveau et me tapa encore sur l'épaule avec +son sourire amical. Pendant trois jours, il répéta cette manoeuvre +singulière; comme je le devinai par la suite, il m'indiquait par +là qu'il avait pitié de moi et qu'il sentait combien devaient +m'être pénibles ces premiers instants: il voulait me témoigner sa +sympathie, me remonter le moral et m'assurer de sa protection. Bon +et naïf Nourra! + +Des trois Tartares du Daghestan, tous frères, les deux aînés +étaient des hommes faits, tandis que le cadet, Aléi, n'avait pas +plus de vingt-deux ans; à le voir, on l'aurait cru plus jeune. Il +dormait à côté de moi. Son visage intelligent et franc, naïvement +débonnaire, m'attira tout d'abord; je remerciai la destinée de me +l'avoir donné pour voisin au lieu de quelque autre détenu. Son âme +tout entière se lisait sur sa belle figure ouverte. Son sourire si +confiant avait tant de simplicité enfantine, ses grands yeux noirs +étaient si caressants, si tendres, que j'éprouvais toujours un +plaisir particulier à le regarder, et cela me soulageait dans les +instants de tristesse et d'angoisse. Dans son pays, son frère aîné +(il en avait cinq, dont deux se trouvaient aux mines en Sibérie) +lui avait ordonné un jour de prendre son yatagan, de monter à +cheval et de le suivre. Le respect des montagnards pour leurs +aînés est si grand que le jeune Aléi n'osa pas demander le but de +l'expédition; il n'en eut peut-être même pas l'idée. Ses frères ne +jugèrent pas non plus nécessaire de le lui dire. Ils allaient +piller la caravane d'un riche marchand arménien, qu'ils réussirent +en effet à mettre en déroute; ils assassinèrent le marchand et +dérobèrent ses marchandises. Malheureusement pour eux, leur acte +de brigandage fut découvert: on les jugea, on les fouetta, puis on +les envoya en Sibérie, aux travaux forcés. Le tribunal n'admit de +circonstances atténuantes qu'en faveur d'Aléi, qui fut condamné au +minimum de la peine: quatre ans de réclusion. Ses frères +l'aimaient beaucoup: leur affection était plutôt paternelle que +fraternelle. Il était l'unique consolation de leur exil; mornes et +tristes d'ordinaire, ils lui souriaient toujours; quand ils lui +parlaient,--ce qui était fort rare, car ils le tenaient pour un +enfant auquel on ne peut rien dire de sérieux,--leur visage +rébarbatif s'éclaircissait; je devinais qu'ils lui parlaient +toujours d'un ton badin, comme à un bébé; lorsqu'il leur +répondait, les frères échangeaient un coup d'oeil et souriaient +d'un air bonhomme. Il n'aurait pas osé leur adresser la parole, à +cause de son respect pour eux. Comment ce jeune homme put +conserver son coeur tendre, son honnêteté native, sa franche +cordialité sans se pervertir et se corrompre, pendant tout le +temps de ses travaux forcés, cela est presque inexplicable. Malgré +toute sa douceur, il avait une nature forte et stoïque, comme je +pus m'en assurer plus tard. Chaste comme une jeune fille, toute +action vile, cynique, honteuse ou injuste, enflammait +d'indignation ses beaux yeux noirs, qui en devenaient plus beaux +encore. Sans être de ceux qui se seraient laissés impunément +offenser, il évitait les querelles, les injures, et conservait +toute sa dignité. Avec qui se serait-il querellé du reste? Tout le +monde l'aimait et le caressait. Il ne fut tout d'abord que poli +avec moi, mais peu à peu nous en vînmes à causer le soir; quelques +mois lui avaient suffi pour apprendre parfaitement le russe, +tandis que ses frères ne parvinrent jamais à parler correctement +cette langue. Je vis en lui un jeune homme extraordinairement +intelligent, en même temps que modeste et délicat, et fort +raisonnable. Aléi était un être d'exception, et je me souviens +toujours de ma rencontra avec lui comme d'une des meilleures +fortunes de ma vie. Il y a de ces natures si spontanément belles, +et douées par Dieu de si grandes qualités, que l'idée de les voir +se pervertir semble absurde. On est toujours tranquille sur leur +compte, aussi n'ai-je jamais rien craint pour Aléi. Où est-il +maintenant? + +Un jour, assez longtemps après mon arrivée à la maison de force, +j'étais étendu sur mon lit de camp; de pénibles pensées +m'agitaient. Aléi, toujours laborieux, ne travaillait pas en ce +moment. L'heure du sommeil n'était pas encore arrivée. Les frères +célébraient une fête musulmane, aussi restaient-ils inactifs. Aléi +était couché, la tête entre ses deux mains, en train de rêver. +Tout à coup il me demande: + +--Eh bien, tu es très-triste? + +Je le regardai avec curiosité; cette question d'Aléi, toujours si +délicat, si plein de tact, me parut étrange; mais je l'examinai +plus attentivement, je remarquai tant de chagrin, de souffrance +intime sur son visage, souffrance éveillée sans doute par les +souvenirs qui se présentaient à sa mémoire, que je compris qu'en +ce moment lui-même était désolé. Je lui en fis la remarque. Il +soupira profondément et sourit d'un air mélancolique. J'aimais son +sourire toujours gracieux et cordial: quand il riait, il montrait +deux rangées de dents que la première beauté du monde eût pu lui +envier. + +--Tu te rappelais probablement, Aléi, comment on célèbre cette +fête au Daghestan? hein? il fait bon là-bas? + +--Oui, fit-il avec enthousiasme, et ses yeux rayonnaient. Comment +as-tu pu deviner que je rêvais à cela? + +--Comment ne pas le deviner? Est-ce qu'il ne fait pas meilleur +là-bas qu'ici? + +--Oh! pourquoi me dis-tu cela? + +--Quelles belles fleurs il y a dans votre pays, n'est-ce pas? +c'est un vrai paradis? + +--Tais-toi! tais-toi! je t'en prie. Il était vivement ému. + +--Écoute, Aléi, tu avais une soeur? + +--Oui, pourquoi me demandes-tu cela? + +--Elle doit être bien belle, si elle te ressemble. + +--Oh! il n'y a pas de comparaison à faire entre nous deux. Dans +tout le Daghestan, on ne trouvera pas une seule fille aussi belle. +Quelle beauté que ma soeur! Je suis sûr que tu n'en as jamais vu +de pareille. Et puis, ma mère était aussi très-belle. + +--Et ta mère t'aimait? + +--Que dis-tu? Assurément, elle est morte de chagrin; elle +m'aimait tant! J'étais son préféré; oui, elle m'aimait plus que ma +soeur, plus que tous les autres. Cette nuit, en songe, elle est +venue vers moi; elle a versé des larmes sur ma tête. + +Il se tut, et de toute la soirée il n'ouvrit pas la bouche; mais à +partir de ce moment il rechercha ma compagnie et ma conversation, +bien que, par respect, il ne se permit jamais de m'adresser le +premier la parole. En revanche, il était heureux quand je +m'entretenais avec lui. Il parlait souvent du Caucase, de sa vie +passée. Ses frères ne lui défendaient pas de causer avec moi, je +crois même que cela leur était agréable. Quand ils virent que je +me prenais d'affection pour Aléi, ils devinrent eux-mêmes beaucoup +plus affables pour moi. + +Aléi m'aidait souvent aux travaux; à la caserne il faisait ce +qu'il croyait devoir m'être agréable et me procurer quelque +soulagement; il n'y avait dans ces attentions ni servilité ni +espoir d'un avantage quelconque, mais seulement un sentiment +chaleureux et cordial qu'il ne cachait nullement. Il avait une +aptitude extraordinaire pour les arts mécaniques; il avait appris +à coudre fort passablement le linge, et à raccommoder les bottes; +il connaissait même quelque peu de menuiserie,--ce qu'on en +pouvait apprendre à la maison de force. Ses frères étaient fiers +de lui. + +--Écoute, Aléi, lui dis-je un jour, pourquoi n'apprends-tu pas à +lire et à écrire le russe? Cela pourrait t'être fort utile plus +tard ici en Sibérie. + +--Je le voudrais bien, niais qui m'instruira? + +--Ceux qui savent lire et écrire ne manquent pas ici. Si tu veux, +je t'instruirai moi-même. + +--Oh! apprends-moi à lire, je t'en prie, fit Aléi en se +soulevant. Il joignit les mains en me regardant d'un air +suppliant. + +Nous nous mîmes à l'oeuvre le lendemain soir. J'avais avec moi une +traduction russe du Nouveau Testament, l'unique livre qui ne fût +pas défendu à la maison de force. Avec ce seul livre, sans +alphabet, Aléi apprit à lire en quelques semaines. Au bout de +trois mois il comprenait parfaitement le langage écrit, car il +apportait à l'étude un feu, un entraînement extraordinaires. + +Un jour, nous lûmes ensemble, en entier, le Sermon sur la +montagne. Je remarquai qu'il lisait certains passages d'un ton +particulièrement pénétré; je lui demandai alors si ce qu'il venait +de lire lui plaisait. Il me lança un coup d'oeil, et son visage +s'enflamma d'une rougeur subite. + +--Oh! oui, Jésus est un saint prophète, il parle la langue de +Dieu. Comme c'est beau! + +--Mais dis-moi ce qui te plaît le mieux. + +--Le passage où il est dit: «Pardonnez, aimez, aimez vos ennemis, +n'offensez pas.» Ah! comme il parle bien! + +Il se tourna vers ses frères, qui écoutaient notre conversation, +et leur dit quelques mots avec chaleur. Ils causèrent longtemps, +sérieusement, approuvant parfois leur jeune frère d'un hochement +de tête, puis, avec un sourire grave et bienveillant, un sourire +tout musulman (j'aime beaucoup la gravité de ce sourire), ils +m'assurèrent que Isou (Jésus) était un grand prophète. Il avait +fait de grands miracles, créé un oiseau d'un peu d'argile sur +lequel il avait soufflé la vie, et cet oiseau s'était envolé... +Cela était écrit dans leurs livres. Ils étaient convaincus qu'ils +me feraient un grand plaisir en louant Isou; quant à Aléi, il +était heureux de voir ses frères m'approuver et me procurer ce +qu'il estimait être une satisfaction pour moi. Le succès que j'eus +avec mon élève en lui apprenant à écrire fut vraiment admirable. +Aléi s'était procuré du papier (à ses frais, car il n'avait pas +voulu que je fisse cette dépense), des plumes, de l'encre; en +moins de deux mois, il apprit à écrire. Les frères eux-mêmes +furent étonnés d'aussi rapides progrès. Leur orgueil et leur +contentement n'avaient plus e bornes; ils ne savaient trop comment +me manifester leur reconnaissance. Au chantier, s'il nous arrivait +de travailler ensemble, c'était à qui m'aiderait: ils regardaient +cela comme un plaisir. Je ne parle pas d'Aléi; il nourrissait pour +moi une affection aussi profonde que pour ses frères. Je +n'oublierai jamais le jour où il fut libéré. Il me conduisit hors +de la caserne, se jeta à mon cou et sanglota. Il ne m'avait jamais +embrassé, et n'avait jamais pleuré devant moi. + +--Tu as tant fait pour moi, tant fait! disait-il, que ni mon +père, ni ma mère n'ont été meilleurs à mon égard: «tu as fait de +moi un homme, Dieu te bénira; je ne t'oublierai jamais, jamais...» + +Où est-il maintenant? Où est mon bon, mon cher, cher Aléi?... + +Outre les Circassiens, nous avions encore dans notre caserne un +certain nombre de Polonais qui faisaient bande à part; ils +n'avaient presque pas de rapports avec les autres forçats. J'ai +déjà dit que grâce à leur exclusivisme, à leur haine pour les +déportés russes, ils étaient haïs de tout le monde; c'étaient des +natures tourmentées, maladives. Ils étaient au nombre de six; +parmi eux se trouvaient des hommes instruits, dont je parlerai +plus en détail dans la suite de mon récit. C'est d'eux que pendant +les derniers temps de ma réclusion, je tins quelques livres. Le +premier ouvrage que je lus me fit une impression étrange, +profonde... Je parlerai plus loin de ces sensations, que je +considère comme très-curieuses; mois on aura de la peine à les +comprendre, j'en suis certain, car on ne peut juger de certaines +choses, si on ne les a pas éprouvées soi-même. Il me suffira de +dire que les privations intellectuelles sont plus pénibles à +supporter que les tourments physiques les plus effroyables. +L'homme du peuple envoyé au bagne se retrouve dans sa société, +peut-être même dans une société plus développée. Il perd beaucoup +son coin natal, sa famille, mais son milieu reste le même. Un +homme instruit, condamné par la loi à la même peine que l'homme du +peuple, souffre incomparablement plus que ce dernier. Il doit +étouffer tous ses besoins, toutes ses habitudes, il faut qu'il +descende dans un milieu inférieur et insuffisant, qu'il +s'accoutume à respirer un autre air... + +C'est un poisson jeté sur le sable. Le châtiment qu'il subit, égal +pour tous les criminels, suivant l'esprit de la loi, est souvent +dix fois plus douloureux et plus poignant pour lui que pour +l'homme du peuple. C'est une vérité incontestable, alors même +qu'on ne parlerait que des habitudes matérielles qu'il lui faut +sacrifier. + +Mais ces Polonais formaient une bande à part. Ils vivaient +ensemble; de tous les forçats de notre caserne, ils n'aimaient +qu'un Juif, et encore, parce qu'il les amusait. Notre Juif était +du reste généralement aimé, bien que tous se moquassent de lui. +Nous n'en avions qu'un seul, et maintenant encore je ne puis me +souvenir de lui sans rire. Chaque fois que je le regardais, je me +rappelais le Juif Iankel que Gogol a dépeint dans _Tarass Boulba_, +et qui, une fois déshabillé et prêt à se coucher avec sa Juive, +dans une sorte d'armoire, ressemblait fort à un poulet. Içaï +Fomitch et un poulet déplumé se ressemblaient comme deux gouttes +d'eau. Il était déjà d'un certain âge,--cinquante ans environ, +--petit et faible, rusé et en même temps fort bête, hardi, +outrecuidant, quoique horriblement couard. Sa figure était criblée +de rides; il avait sur le front et les joues les stigmates de la +brûlure qu'il avait subie au pilori. Je n'ai jamais pu m'expliquer +comment il avait pu supporter soixante coups de fouet, car il +était condamné pour meurtre. Il portait sur lui une ordonnance +médicale, qui lui avait été remise par d'autres Juifs, aussitôt +après son exécution au pilori. Grâce à l'onguent prescrit par +cette ordonnance, les stigmates devaient disparaître en moins de +deux semaines, mais il n'osait pas l'employer; il attendait +l'expiration de ses vingt ans de réclusion après lesquels il +devait devenir colon, pour utiliser son bienheureux onguent.-- +«Sans cela, ze ne pourrais pas me marier, et il faut absolument +que ze me marie.» Nous étions de grands amis. Sa bonne humeur +était intarissable, la vie de la maison de force ne lui semblait +pas trop pénible. Orfèvre de son métier, il était assailli de +commandes, car il n'y avait pas de bijoutier dans notre ville; il +échappait ainsi aux gros travaux. Comme de juste, il prêtait sur +gages, à la petite semaine, aux forçats, qui lui payaient de gros +intérêts. Il était arrivé en prison avant moi; un des Polonais me +raconta son entrée triomphale. C'est toute une histoire que je +rapporterai plus loin, car je reviendrai sur le compte d'Içaï +Fomitch. + +Quant aux autres prisonniers, c'étaient d'abord quatre +Vieux-croyants, parmi lesquels se trouvait le vieillard de Starodoub, +deux ou trois Petits-Russiens, gens fort moroses, puis un jeune +forçat au visage délicat et au nez fin, âgé de vingt-trois ans, et +qui avait déjà commis huit assassinats; ensuite une bande de faux +monnayeurs, dont l'un était le bouffon de notre caserne, et enfin +quelques condamnés sombres et chagrins, rasés et défigurés, +toujours silencieux et pleins d'envie: ils regardaient de travers +tout ce qui les entourait et devaient encore regarder et envier, +avec le même froncement de sourcils, pendant de longues années. Je +ne fis qu'entrevoir tout cela, le soir désolé de mon arrivée à la +maison de force, au milieu d'une fumée épaisse, d'un air +méphitique, de jurements obscènes accompagnés de bruits de +chaînes, d'insultes et de rires cyniques. Je m'étendis sur les +planches nues, la tête appuyée sur mon habit roulé (je n'avais pas +alors d'oreiller), et je me couvris de ma touloupe; mais par suite +des pénibles impressions de cette première journée, je ne pus +m'endormir tout de suite. Ma vie nouvelle ne faisait que +commencer. L'avenir me réservait beaucoup de choses que je n'avais +pas prévues, et auxquelles je n'avais jamais pensé. + + +V--LE PREMIER MOIS. + +Trois jours après mon arrivée, je reçus l'ordre d'aller au +travail. L'impression qui m'est restée de ce jour est encore +très-nette, bien qu'elle n'ait rien présenté de particulier, si l'on +ne prend pas en considération ce que ma position avait en elle-même +d'extraordinaire. Mais c'étaient les premières sensations: à ce +moment encore, je regardais tout avec curiosité. Ces trois +premières journées furent certainement les plus pénibles de ma +réclusion.--«Mes pérégrinations sont finies, me disais-je à +chaque instant; me voici arrivé au bagne, mon port pour de longues +années. C'est ici le coin où je dois vivre; j'y entre le coeur +navré et plein de défiance... Qui sait? quand il me faudra le +quitter, peut-être le regretterai-je sincèrement», ajoutais-je, +poussé par cette maligne jouissance qui vous excite à fouiller +votre plaie, comme pour en savourer les souffrances; on trouve +quelquefois une jouissance aiguë dans la conscience de l'immensité +de son propre malheur. La pensée que je pourrais regretter ce +séjour m'effrayait moi-même. Déjà alors je pressentais à quel +degré incroyable l'homme est un animal d'accoutumance. Mais ce +n'était que l'avenir, tandis que le présent qui m'entourait était +hostile et terrible. Il me semblait du moins qu'il en était ainsi. + +La curiosité sauvage avec laquelle m'examinaient mes camarades les +forçats, leur dureté envers un ex-gentilhomme qui entrait dans +leur corporation, dureté qui était parfois de la haine,--tout +cela me tourmentait tellement que je désirais moi-même aller au +travail, afin de mesurer d'un seul coup l'étendue de mon malheur, +de vivre comme les autres et de tomber avec eux dans la même +ornière. Beaucoup de faits m'échappaient, et je ne savais pas +encore démêler de l'hostilité générale la sympathie que l'on me +manifestait. Du reste, l'affabilité et la bienveillance que +m'avaient témoignées certains forçats, me rendirent un peu de +courage et me ranimèrent. Le plus aimable à mon égard fut Akim +Akimytch. Je remarquai bientôt aussi quelques bonnes et douces +figures dans la foule sombre et haineuse des autres.--«On trouve +partout des méchants, mais, même parmi les méchants, il y a du +bon, me hâtai-je de penser en guise de consolation. Qui sait? ces +gens ne sont peut-être pas pires que les autres qui sont libres.» +Tout en pensant ainsi, je hochais la tête, et pourtant, mon Dieu! +je ne savais pas combien j'avais raison. + +Le forçat Souchiloff par exemple: un homme que je n'appris à +connaître que beaucoup plus tard, quoiqu'il fût presque toujours +dans mon voisinage pendant tout mon temps. Dès que je parle des +forçats qui ne sont pas pires que les autres, involontairement je +pense à lui. Il me servait, ainsi qu'un autre détenu nommé Osip, +qu'Akim Akimytch m'avait recommandé dès mon entrée en prison: pour +trente kopeks par mois, cet homme s'engageait à me cuisiner un +dîner à part, au cas où l'ordinaire de la prison me dégoûterait et +où je pourrais me nourrir à mon compte. Osip était un des quatre +cuisiniers désignés par les détenus dans nos deux cuisines: entre +parenthèses, ils pouvaient accepter ou refuser ces fonctions et +les quitter quand bon leur semblait. Les cuisiniers n'allaient pas +aux travaux de fatigue; leur emploi consistait à faire le pain et +la soupe aux choux aigres. On les appelait cuisinières, non par +mépris, car c'étaient toujours les hommes les plus intelligents et +les plus honnêtes que l'on choisissait, mais par plaisanterie. Ce +surnom ne les fâchait nullement. Depuis plusieurs années, Osip +avait été constamment choisi comme cuisinière; il ne déclinait ses +fonctions que quand il s'ennuyait trop ou lorsqu'il voyait une +occasion d'apporter de l'eau-de-vie à la caserne. Bien qu'il eût +été envoyé à la maison de force pour contrebande, il était d'une +honnêteté et d'une débonnaireté rares (j'ai parlé de lui plus +haut); horriblement poltron par exemple et craignant les verges +sur toutes choses. D'un caractère paisible, patient, affable avec +tout le monde, il ne se querellait jamais; mais, pour rien au +monde, il n'aurait pu résister à la tentation d'apporter de +l'eau-de-vie, malgré toute sa poltronnerie, par amour pour la +contrebande. Comme tous les autres cuisiniers, il faisait le +commerce d'eau-de-vie, mais dans une mesure infiniment plus +modeste que Gazine, parce qu'il n'osait pas risquer souvent et +beaucoup à la fois. Je vécus toujours en bons termes avec Osip. + +Pour avoir sa nourriture à part, il ne fallait pas être très-riche: +je me nourrissais à raison d'un rouble par mois, sauf, bien +entendu, le pain, qui nous était fourni; quelquefois, quand +j'étais très-affamé, je me décidais à manger la soupe aux choux +aigres des forçats, malgré le dégoût qu'elle m'inspirait; plus +tard, ce dégoût disparut tout à fait. J'achetais d'ordinaire une +livre de viande par jour, qui me coûtait deux kopeks. Les +invalides qui surveillaient l'intérieur des casernes consentaient +par bienveillance à se rendre journellement au marché pour les +achats des forçats: ils ne recevaient aucune rétribution, si ce +n'est de loin en loin quelque bagatelle. Ils le faisaient en vue +de leur propre tranquillité, car leur vie à la maison de force eût +été un tourment perpétuel, s'ils s'y étaient refusés. Ils +apportaient du tabac, du thé, de la viande, enfin tout ce qu'on +voulait, sauf pourtant de l'eau-de-vie. Du reste, on ne les en +priait jamais, bien qu'ils se fissent régaler quelquefois. + +Pendant plusieurs années, Osip me prépara le même morceau de +viande rôtie; comment il parvenait à la faire cuire, c'était son +secret. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que durant tout ce +temps, je n'échangeai peut-être pas deux paroles avec lui: je +tentai nombre de fois de le faire causer; mais il était incapable +de soutenir une conversation; il ne savait que sourire et répondre +oui et non à toutes les questions. C'était singulier, cet Hercule +qui n'avait pas plus d'intelligence qu'un bambin de sept ans. + +Souchiloff était aussi du nombre de ceux qui m'aidaient. Je ne +l'avais ni appelé ni cherché. Il s'attacha à ma personne de son +propre mouvement, je ne me souviens pas même à quel moment. Il +avait pour occupation principale de nettoyer mon linge.--Il y +avait à cette intention un bassin au milieu de la cour, autour +duquel les forçats lavaient leur linge dans des baquets +appartenant à l'État.--Souchiloff avait trouvé le moyen de me +rendre une foule de petits services; il faisait bouillir ma +théière, courait à droite et à gauche remplir les diverses +commissions que je lui confiais; il me procurait tout ce qu'il me +fallait, prenait le soin de faire raccommoder ma veste, graissait +mes bottes quatre fois par mois. Il faisait tout cela avec zèle, +d'un air affairé, comme s'il sentait quelles obligations pesaient +sur lui; en un mot, il avait tout à fait lié son sort au mien et +se mêlait de tout ce qui me regardait. Il n'aurait jamais dit, par +exemple: «Vous avez tant de chemises... votre veste est déchirée», +mais bien: «Nous avons tant de chemises... notre veste est +déchirée.» Il ne voyait de beau que moi, et je crois même que +j'étais devenu le but unique de toute sa vie. Comme il ne +connaissait aucun métier, il ne recevait d'autre argent que le +mien, une misère, bien entendu, et pourtant il était toujours +content, quelque somme que je lui donnasse. Il n'aurait pu vivre +sans servir quelqu'un, il m'avait accordé la préférence parce que +j'étais plus affable et surtout plus équitable que les autres en +matière d'argent. C'était un de ces êtres qui ne s'enrichissent +jamais, qui ne font jamais bien leurs affaires; de ces gens que +les joueurs louaient pour veiller toute la nuit dans +l'antichambre, aux écoutes du moindre bruit qui annoncerait +l'arrivée du major; ils recevaient cinq kopeks pour une nuit +entière. En cas de perquisition nocturne, ils ne recevaient rien; +leur dos répondait au contraire de leur inattention. Ce qui +caractérise cette sorte d'hommes, c'est leur absence complète de +personnalité: ils la perdent partout et toujours, ils ne sont +jamais qu'au second ou au troisième plan. Cela est inné en eux. +Souchiloff était un pauvre hère, doux, ahuri; on eût dit qu'il +venait d'être battu, il l'était de naissance; et pourtant personne +dans notre caserne n'eût porté la main sur lui. J'ai toujours eu +pitié de lui sans savoir pourquoi. Je ne pouvais le regarder sans +éprouver une profonde compassion.--Pourquoi avais-je pitié de +lui? Je ne saurais répondre à cette question. Je ne pouvais pas +lui parler, car il ne savait pas causer: il s'animait seulement +quand, pour mettre fin à la conversation, je lui donnais quelque +chose à faire, quand je le priais de courir quelque part. J'acquis +la conviction que je lui causais du plaisir en lui donnant un +ordre. Ni grand, ni petit, ni laid, ni beau, ni bête, ni +intelligent, ni vieux, ni jeune, il était difficile de dire +quelque chose de défini, de certain, de cet homme au visage +légèrement grêlé, aux cheveux blonds. Un point seulement me +paraissait ressortir: il appartenait, autant que je pus le +deviner, à la même compagnie que Sirotkine, il lui appartenait par +son ahurissement et son irresponsabilité. Les détenus se moquaient +quelquefois de lui parce qu'il s'était _troqué_ en route, en +venant en Sibérie, et qu'il s'était _troqué_ pour une chemise +rouge et un rouble d'argent. On riait de la somme infime pour +laquelle il s'était vendu. Se _troquer_ signifie échanger son nom +contre celui d'un autre détenu, et, par conséquent, s'engager à +subir la condamnation de ce dernier. Si étrange que cela paraisse, +le fait est de toute authenticité; cette coutume, consacrée par +les traditions, existait encore parmi les détenus qui +m'accompagnaient dans mon exil en Sibérie. Je me refusai tout +d'abord à croire à une pareille chose, mais par la suite je dus me +rendre à l'évidence. + +Voici de quelle façon se pratique ce troc: un convoi de déportés +se met en route pour la Sibérie; il y a là des condamnés de toute +catégorie: aux travaux forcés, aux mines, à la simple +colonisation. Chemin faisant, quelque part, dans le gouvernement +de Perm, par exemple, un déporté désire troquer son sort contre +celui d'un autre. Un Mikaïloff, condamné aux travaux forcés pour +un crime capital, trouve désagréable la perspective de passer de +nombreuses années privé de liberté; comme il est rusé et déluré, +il sait ce qu'il doit faire; il cherche dans le convoi un camarade +simple et bonasse, de caractère tranquille, et dont la peine soit +moins rigoureuse; quelques années de mines et de travaux forcés, +ou simplement l'exil. Il trouve enfin un Souchiloff, ancien serf, +qui n'est condamné qu'à la colonisation. Celui-ci a fait déjà +quinze cents verstes sans un kopek dans sa poche, par la bonne +raison qu'un Souchiloff ne peut pas avoir d'argent à lui; il est +fatigué, exténué, car il n'a pour se nourrir que la portion +réglementaire, pour se couvrir que l'uniforme des forçats; il ne +peut même pas s'accorder un bon morceau de temps à autre, et sert +tout le monde pour quelques liards. Mikaïloff entame conversation +avec Souchiloff; ils se conviennent, ils se lient; enfin, à une +étape quelconque, Mikaïloff enivre son camarade. Puis il lui +demande s'il veut «troquer son sort».--«Je m'appelle Mikaïloff, +je suis condamné à des travaux forcés qui n'en sont pas, car je +dois entrer dans une section particulière. Ce sont bien des +travaux forcés, si tu veux, mais pas comme les autres, ma division +est particulière, elle doit être probablement meilleure!» + +Avant que la division particulière fût abolie, beaucoup de gens +appartenant au monde officiel, voire même à Pétersbourg, ne se +doutaient pas de son existence. Elle se trouvait dans un coin si +retiré d'une des contrées les plus lointaines de la Sibérie qu'il +était difficile d'en connaître l'existence; elle était d'ailleurs +insignifiante par le nombre des condamnés (de mon temps, il y en +avait en tout soixante-dix). J'ai rencontré plus tard des gens qui +avaient servi en Sibérie, connaissaient parfaitement ce pays, et +qui entendaient parler pour la première fois d'une «division +particulière». Dans le _Recueil des Lois_, il n'y a en tout que +six lignes sur cette institution: «_Il est adjoint à la maison de +force de _..._ une division particulière pour les criminels les +plus dangereux, en attendant que les travaux les plus pénibles +soient organisés._» Les détenus eux-mêmes ne savaient rien de +cette division particulière; était-elle perpétuelle ou temporaire? +En réalité, il n'y avait pas de terme fixe, ce n'était qu'un +intérim qui devait se prolonger «_jusqu'à l'ouverture des travaux +les plus pénibles_», c'est-à-dire pour longtemps. Ni Souchiloff, +ni aucun des condamnés au convoi, ni Mikaïloff lui-même ne +pouvaient deviner la signification de ces deux mots. Pourtant +Mikaïloff soupçonnait le caractère véritable de cette division; il +en jugeait par la gravité du crime pour lequel on lui faisait +parcourir trois ou quatre mille verstes à pied. Certainement, on +ne l'envoyait pas dans un endroit où il serait très-bien. +Souchiloff devait être colon: que pouvait désirer de mieux +Mikaïloff?--«Ne veux-tu pas te troquer?» Souchiloff est un peu +ivre, c'est un coeur simple, plein de reconnaissance pour son +camarade qui le régale, il n'ose lui refuser. Il a du reste +entendu dire à d'autres condamnés qu'on peut se troquer, que +d'autres l'ont fait, et qu'il n'y a par conséquent rien +d'extraordinaire, d'inouï, dans cette proposition. On tombe +d'accord; le rusé Mikaïloff, profitant de la simplicité de +Souchiloff, lui achète son nom pour une chemise rouge et un rouble +d'argent qu'il lui donne devant témoins. Le lendemain Souchiloff +est dégrisé, mais on le fait boire de nouveau, aussi ne peut-il +plus refuser: le rouble est bu; au bout de peu de temps, la +chemise rouge a le même sort.--«Si tu ne consens plus au marché, +rends-moi l'argent que je t'ai donné!» dit Mikaïloff. Où +Souchiloff prendrait-il un rouble? S'il ne le rend pas, l'artel[11] +le forcera à le rendre; les déportés sont chatouilleux sur ce +point-là. Il faut qu'il tienne sa promesse, l'artel l'exige, sans +quoi, malheur! on tue le malhonnête homme ou au moins on +l'intimide sérieusement. + +En effet, que l'artel montre une seule fois de l'indulgence pour +ceux qui n'exécutent pas leur promesse, et c'en est fait de ces +trocs de noms. Si l'on peut renier la parole donnée et rompre le +marché conclu, après avoir touché la somme fixée, qui se tiendra +lié par les conditions convenues? En un mot, c'est une question de +vie ou de mort pour l'artel, une question qui les touche tous; +aussi les déportés se montrent-ils fort sévères dans ce cas.-- +Souchiloff s'aperçoit enfin qu'il est impossible de reculer, que +rien ne le sauvera, aussi consent-il à ce qu'on exige de lui. On +annonce alors le marché à tout le convoi, et si l'on craint les +dénonciations, on régale convenablement ceux dont on n'est pas +sûr. Cela leur est bien égal, aux autres! que ce soit Mikaïloff ou +Souchiloff qui aille au diable; ils ont bu de l'eau-de-vie, ils +ont été régalés, aussi le secret est-il gardé par tous. À l'étape +suivante, on fait l'appel; quand le tour de Mikaïloff arrive, +Souchiloff dit: Présent! Mikaïloff répond: Présent! pour +Souchiloff, et l'on va plus loin. On ne parle même plus de la +chose. À Tobolsk, on trie les prisonniers, Mikaïloff s'en ira +coloniser le pays, tandis que Souchiloff est conduit à la division +particulière sous une double escorte. Impossible de réclamer, de +protester, que pourrait-on prouver? Combien d'années l'affaire +traînerait-elle? Quel bénéfice en retirerait le plaignant? Où sont +enfin les témoins? Ils se récuseraient, si même on en trouvait.-- +Voilà comment Souchiloff, pour un rouble d'argent et une chemise +rouge, avait été envoyé à la section particulière. + +Les détenus se moquaient de lui, non parce qu'il s'était troqué, +bien qu'en général ils méprisent les sots qui ont eu la bêtise +d'échanger un travail plus facile contre un plus pénible, mais +parce qu'il n'avait rien reçu pour ce marché qu'une chemise rouge +et un rouble, ce qui était une rétribution par trop dérisoire. On +se troque d'ordinaire pour de grosses sommes,--relativement aux +ressources des forçats;--on reçoit même pour cela quelques +dizaines de roubles. Mais Souchiloff était si nul, si impersonnel, +si insignifiant, qu'il n'y avait pas moyen de se moquer de lui. + +Nous avons vécu longtemps ensemble, lui et moi; j'avais pris +l'habitude de cet homme, et il avait conçu de l'attachement pour +ma personne. Un jour cependant,--je ne me pardonnerai jamais ce +que j'ai fait là,--il n'avait pas exécuté mes ordres; comme il +vint me demander de l'argent, j'eus la cruauté de lut dire: «-- +Vous savez bien demander de l'argent, mais vous ne faites pas ce +qu'on vous dit!» Souchiloff se tut et se hâta d'obéir, mais tout à +coup devint très-triste. Deux jours se passèrent. Je ne pouvais +croire qu'il pût s'affecter si fort de ce que je lui avais dit. Je +savais qu'un détenu nommé Vassilief exigeait impérieusement de lui +le payement d'une petite dette. Il était probablement à court +d'argent, et n'osait pas m'en demander: «--Souchiloff, vous +vouliez, je crois, me demander de l'argent pour payer Antône +Vassilief, tenez, en voici!» J'étais assis sur mon lit de camp. +Souchiloff resta debout devant moi, fort étonné que je lui +proposasse moi-même de l'argent et que je me fusse souvenu de sa +position épineuse, d'autant plus que dans ces derniers temps, à +son idée, il m'avait demandé beaucoup d'avances et qu'il n'osait +pas espérer que je lui en donnasse. Il regarda le papier que je +lui tendais, me regarda, se tourna brusquement et sortit. Cela +m'étonna au dernier point. Je sortis après lui et le trouvai +derrière les casernes. Il était debout, la figure appuyée contre +la palissade, accoudé sur les pieux. + +--Souchiloff, qu'avez-vous donc? lui demandai-je. Il ne me +répondit pas, et à ma grande stupéfaction je m'aperçus qu'il était +prêt à pleurer. + +--Vous... pensez... Alexandre... Pétrovitch... fit-il d'une voix +tremblante, en tâchant de ne pas me regarder, que je vous... pour +de l'argent... mais moi... je... eh! + +Il se tourna de nouveau et frappa la palissade de son front; il se +mit à sangloter. C'était la première fois, à la maison de force, +que je voyais un homme pleurer. Je le consolai à grand'peine; il +me servit désormais avec encore plus de zèle, si c'est possible, +il «m'observait»; mais à des indices presque insaisissables, je +pus deviner que son coeur ne me pardonnerait jamais mon reproche. +Et cependant d'autres se moquaient de lui, le taquinaient chaque +fois que l'occasion s'en présentait, l'insultaient même sans qu'il +se fâchât; au contraire, il vivait avec eux en bonne amitié. Oui, +il est difficile de connaître un homme, même après l'avoir +fréquenté de longues années. + +Voilà pourquoi la maison de force n'avait pas pour moi au premier +abord la signification qu'elle devait prendre plus tard. Voilà +pourquoi, malgré mon attention, je ne pouvais démêler beaucoup de +faits qui me crevaient les yeux. Ceux qui me frappèrent tout +d'abord étaient les plus saillants, mais mon point de vue étant +faux, ils ne me laissaient qu'une impression lourde et +désespérément triste. Ce qui contribua surtout à ce résultat, ce +fut ma rencontre avec A--f, le détenu arrivé au bagne avant moi et +qui m'avait si douloureusement étonné les premiers jours. Il +empoisonna tout le début de ma réclusion et aggrava encore mes +souffrances morales déjà si cruelles. + +C'était l'exemple le plus repoussant de l'avilissement et de +l'extrême lâcheté où peut glisser un homme dans lequel tout +sentiment d'honneur a péri sans lutte et sans repentir. Ce jeune +homme, un noble,--j'ai déjà parlé de lui,--rapportait à notre +major tout ce qui se faisait dans les casernes, car il était lié +avec le brosseur Fedka. Voici son histoire. + +Arrivé à Pétersbourg avant d'avoir pu finir ses études, après une +querelle avec ses parents, que sa vie débauchée effrayaient, il +n'avait pas reculé pour se procurer de l'argent devant une +dénonciation; il s'était décidé à vendre le sang de dix hommes, +pour satisfaire la soif insatiable des plaisirs les plus grossiers +et les plus déshonnêtes. Il était devenu si avide de ces +jouissances de bas étage, il s'était si complètement perverti dans +les tavernes et les maisons mal famées de Pétersbourg, qu'il +n'hésita pas à se lancer dans une affaire qu'il savait être +insensée, car il ne manquait pas d'intelligence: il fut condamné à +l'exil et à dix ans de travaux forcés en Sibérie. Sa vie ne +faisait que commencer; il semble que l'effroyable coup dont elle +était frappée aurait dû le surprendre, éveiller en lui quelque +résistance, provoquer une crise; mais il accepta son nouveau sort +sans la moindre confusion; il ne s'effraya même pas: ce qui lui +faisait peur, c'était l'obligation de travailler et de quitter +pour toujours ses habitudes de débauche. Le nom de forçat n'avait +fait que le disposer à de plus grandes bassesses et à des vilenies +plus hideuses encore, «Je suis maintenant forçat, je puis donc +ramper à mon aise, sans honte.» C'est ainsi qu'il envisageait sa +situation. Je me souviens de cette créature dégoûtante comme d'un +phénomène monstrueux. Pendant plusieurs années j'ai vécu au milieu +de meurtriers, de débauchés et de scélérats avérés, mais de ma vie +je n'ai rencontré un cas aussi complet d'abaissement moral, de +corruption voulue et de bassesse effrontée. Parmi nous se trouvait +un parricide d'origine noble,--j'ai déjà parlé de lui,--mais +je pus me convaincre par différents traits que celui-ci était +beaucoup plus convenable et plus humain que A--f. Pendant tout le +temps de ma condamnation, il n'a jamais été autre chose à mes yeux +qu'un morceau de chair, pourvu de dents et d'un estomac, avide des +plus sales et des plus féroces jouissances animales, pour la +satisfaction desquelles il était prêt à assassiner n'importe qui. +Je n'exagère rien, car j'ai reconnu en A--f un des spécimens les +plus complets de l'animalité qui n'est contenu par aucun principe, +par aucune règle. Combien son sourire éternellement moqueur me +dégoûtait! C'était un monstre, un Quasimodo moral. Et il était +intelligent, rusé, joli, quelque peu instruit, avec certaines +capacités. Non! l'incendie, la peste, la famine, n'importe quel +fléau est préférable à la présence d'un tel homme dans la société. +J'ai déjà dit que dans la maison de force, l'espionnage et les +dénonciations florissaient, comme le produit naturel de +l'avilissement, sans que les détenus s'en formalisassent le moins +du monde; au contraire, ils étaient en relations amicales avec A-- +f; on était plus affable pour lui que pour nous. Les bonnes +dispositions de notre ivrogne de major à son égard lui donnaient +une certaine importance et même une certaine valeur aux yeux des +forçats. Plus tard cette lâche créature s'enfuit avec un autre +forçat et un soldat d'escorte, mais je raconterai cette évasion en +temps et lieu.--Tout d'abord il vint rôder autour de moi, +pensant que je ne connaissais pas son histoire. Je le répète, il +empoisonna les premiers temps de ma réclusion, à me rendre +vraiment désespéré. J'étais effrayé de l'ignoble milieu de +bassesse et de lâcheté dans lequel on m'avait jeté. Je supposais +que tout était aussi vil et aussi lâche, mais je me trompais quand +je jugeais tout le monde semblable à A--f. + +Ces trois premières journées, je ne fis que rôder dans la maison +de force, quand je ne restais pas étendu sur mon lit de camp. Je +confiai à un détenu dont j'étais sûr la toile qui m'avait été +délivrée par l'administration, afin qu'il m'en fit quelques +chemises. Toujours sur le conseil d'Akim Akimytch, je me procurai +un matelas pliant. Il était en feutre, couvert de toile, aussi +mince qu'une galette et fort dur pour qui n'y était pas habitué. +Akim Akimytch s'engagea à me procurer tous les objets de première +nécessité et me fit de ses propres mains une couverture avec des +morceaux de vieux drap de l'État, choisis et découpés dans les +pantalons et dans les vestes hors d'usage que j'avais achetés à +différents détenus. Les effets de l'État, quand ils ont été portés +le temps réglementaire, deviennent la propriété des détenus. +Ceux-ci les vendent aussitôt, car, si usée que soit une pièce +d'habillement, elle a toujours une certaine valeur. Tout cela +m'étonnait beaucoup, surtout au début, lors de mes premiers +frottements avec ce monde-là. Je devins aussi peuple que mes +compagnons, aussi forçat qu'eux. Leurs habitudes, leurs idées, +leurs coutumes déteignirent sur moi et devinrent miennes par le +dehors, sans pénétrer toutefois dans mon for intérieur. J'étais +étonné et confus, comme si je n'eusse jamais entendu parler de +tout cela ni soupçonné rien de pareil, et pourtant je savais à +quoi m'en tenir, du moins par ce qui m'avait été dit. Mais la +réalité produisit une toute autre impression que les ouï-dire. +Pouvais-je supposer que des chiffons délabrés eussent encore une +valeur? et pourtant ma couverture était cousue tout entière de +guenilles! Il était difficile de qualifier le drap employé pour +les habits des détenus: il ressemblait au drap gris épais, +fabriqué pour les soldats, mais aussitôt qu'il avait été quelque +peu porté, il montrait la corde et se déchirait abominablement. Un +uniforme devait suffire pour une année entière, mais il ne durait +jamais ce temps-là. Le détenu travaille, porte de lourds fardeaux, +le drap s'use et se troue vite à ce métier-là. Les touloupes +devaient être conservées trois ans; pendant tout ce temps elles +servaient de vêtements, de couvertures et de coussins, mais elles +étaient solides; à la fin de la troisième année, il n'était +pourtant pas rare de les voir raccommodées avec de la toile +ordinaire. Bien qu'elles fussent fort usées, on trouvait néanmoins +moyen de les vendre à raison de quarante kopeks la pièce. Les +mieux conservées allaient même au prix de soixante kopeks, ce qui +était une grosse somme dans la maison de force. + +L'argent,--je l'ai déjà dit,--a un pouvoir souverain dans la +vie du bagne. On peut assurer qu'un détenu qui a quelques +ressources souffre dix fois moins que celui qui n'a rien.--«Du +moment que l'État subvient à tous les besoins du forçat, pourquoi +aurait-il de l'argent?» Ainsi raisonnaient nos chefs. Néanmoins, +je le répète, si les détenus avaient été privés de la faculté de +posséder quelque chose en propre, ils auraient perdu la raison, ou +seraient morts comme des mouches, ils auraient commis des crimes +inouïs,--les uns par ennui, par chagrin,--les autres pour être +plus vite punis et par suite «changer leur sort», comme ils +disaient. Si le forçat qui a gagné quelques kopeks à la sueur +sanglante de son corps, qui s'est engagé dans des entreprises +périlleuses pour les acquérir, dépense cet argent à tort et à +travers, avec une stupidité enfantine, cela ne signifie pas le +moins du monde qu'il n'en sache pas le prix, comme on pourrait le +croire au premier abord. Le forçat est avide d'argent; il l'est à +en perdre le jugement; mais s'il le jette par la fenêtre, c'est +pour se procurer ce qu'il préfère à l'argent. Et que met-il +au-dessus de l'argent? La liberté, ou du moins un semblant, un rêve +de liberté! Les forçats sont tous de grands rêvasseurs. J'en +parlerai plus loin, avec plus de détails, mais pour le moment je +me bornerai à dire que j'ai vu des condamnés à vingt ans de +travaux forcés me dire d'un air tranquille: «--Quand je finirai +mon temps, si Dieu le veut, alors...» Le nom même de forçat +indique un homme privé de son libre arbitre;--or, quand cet +homme dépense son argent, il agit à sa guise. Malgré les stigmates +et les fers, malgré la palissade d'enceinte qui cache le monde +libre à ses yeux et l'enferme dans une cage comme une bête féroce, +il peut se procurer de l'eau-de-vie, une fille de joie, et même +quelquefois (pas toujours) corrompre ses surveillants immédiats, +les invalides, voire les sous-officiers, qui fermeront les yeux +sur les infractions à la discipline; il pourra même,--ce qu'il +adore,--fanfaronner devant eux, c'est-à-dire montrer à ses +camarades et se persuader à lui-même, pour un temps, qu'il jouit +de plus de liberté qu'il n'en a en réalité; le pauvre diable veut, +en un mot, se convaincre de ce qu'il sait être impossible: c'est +la raison pour laquelle les détenus aiment à se vanter, à exagérer +comiquement et naïvement leur pauvre personnalité, fut-elle même +imaginaire. Enfin, ils risquent quelque chose dans ces bombances, +par conséquent c'est un semblant de vie et de liberté, du seul +bien qu'ils désirent. Un millionnaire auquel on mettrait la corde +au cou ne donnerait-il pas tous ses millions pour une gorgée +d'air? + +Un détenu a vécu tranquillement pendant plusieurs années +consécutives, sa conduite a été si exemplaire qu'on l'a même fait +_dizainier_; tout à coup, au grand étonnement de ses chefs, cet +homme se mutine, fait le diable à quatre, et ne recule pas devant +un crime capital, tel qu'un assassinat, un viol, etc. On s'en +étonne. La cause de cette explosion inattendue, chez un homme dont +on n'attendait rien de pareil, c'est la manifestation angoissée, +convulsive, de la personnalité, une mélancolie instinctive, un +désir d'affirmer son moi avili, sentiments qui obscurcissent le +jugement. C'est comme un accès d'épilepsie, un spasme: l'homme +enterré vivant et qui se réveille tout à coup doit frapper aussi +désespérément le couvercle de son cercueil; il tâche de le +repousser, de le soulever, bien que son raisonnement le convainque +de l'inutilité de tous ses efforts, mais le raisonnement n'a rien +à voir dans ces convulsions. Il ne faut pas oublier que presque +toute manifestation volontaire de la personnalité des forçats est +considérée comme on crime; aussi, que cette manifestation soit +importante ou insignifiante, cela leur est parfaitement +indifférent. Débauche pour débauche, risque pour risque, mieux +vaut aller jusqu'au bout, voire jusqu'au meurtre. Il n'y a que le +premier pas qui coûte; peu à peu l'homme s'affole, s'enivre, on ne +le contient plus. C'est pourquoi il vaudrait mieux ne pas le +pousser à de pareilles extrémités. Tout le monde serait plus +tranquille. + +Oui! mais comment y arriver? + + +VI--LE PREMIER MOIS (Suite). + +Lors de mon entrée à la maison de force, je possédais une petite +somme d'argent, mais je n'en portais que peu sur moi, de peur +qu'on ne me le confisquât. J'avais collé quelques assignats dans +la reliure de mon évangile (seul livre autorisé au bagne). Cet +évangile m'avait été donné à Tobolsk par des personnes exilées +depuis plusieurs dizaines d'années et qui s'étaient habituées à +voir un frère dans chaque «malheureux». Il y a en Sibérie des gens +qui consacrent leur vie à secourir fraternellement les +«malheureux»; ils ont pour eux la même sympathie qu'ils auraient +pour leurs enfants; leur compassion est sainte et tout à fait +désintéressée. Je ne puis m'empêcher de raconter en quelques mots +une rencontre que je fis alors. + +Dans la ville où se trouvait notre prison demeurait une veuve, +Nastasia Ivanovna. Naturellement, personne de nous n'était en +relations directes avec cette femme. Elle s'était donné comme but +de son existence de venir en aide à tous les exilés, mais surtout +à nous autres forçats. Y avait-il eu dans sa famille un malheur? +une des personnes qui lui étaient chères avait-elle subi un +châtiment semblable au nôtre? je l'ignore; toujours est-il qu'elle +faisait pour nous tout ce qu'elle pouvait. Elle pouvait très-peu, +car elle était elle-même fort pauvre. + +Mais nous qui étions enfermés dans la maison de force, nous +sentions que nous avions au dehors une amie dévouée. Elle nous +communiquait souvent des nouvelles dont nous avions grand besoin +(nous en étions fort pauvres); quand je quittai le bagne et partis +pour une autre ville, j'eus l'occasion d'aller chez elle et de +faire sa connaissance. Elle demeurait quelque part dans le +faubourg, chez l'un de ses proches parents. + +Nastasia lvanovna n'était ni vieille ni jeune, ni jolie ni laide; +il était difficile, impossible même de savoir si elle était +intelligente et bien élevée. Seulement dans chacune de ses actions +on remarquait une bonté infinie, un désir irrésistible de +complaire, de soulager, de faire quelque chose d'agréable. On +lisait ces sentiments dans son bon et doux regard. Je passai une +soirée entière chez elle avec d'autres camarades de chaîne. Elle +nous regardait en face, riait quand nous riions, consentait +immédiatement à tout; quoi que nous disions, elle se hâtait d'être +de notre avis, et se donnait beaucoup de mouvement pour nous +régaler de son mieux. + +Elle nous servit du thé et quelques friandises; si elle avait été +riche, elle ne s'en fût réjouie, on le devinait, que parce qu'elle +eût pu mieux nous agréer et soulager nos camarades, détenus dans +la maison de force. + +Quand nous prîmes congé d'elle, elle fit cadeau d'un porte-cigare +de carton à chacun, en guise de souvenir; elle les avait +confectionnés elle-même,--Dieu sait comme,--avec du papier de +couleur, de ce papier dont on relie les manuels d'arithmétique +pour les écoles. Tout autour, ces porte-cigares étaient ornés +d'une mince bordure de papier doré, qu'elle avait peut-être acheté +dans une boutique, et qui devait les rendre plus jolis. + +--Comme vous fumez, ces porte-cigares vous conviendront +peut-être, nous dit-elle en s'excusant timidement de son cadeau. + +Il existe des gens qui disent (j'ai lu et entendu cela) qu'un +très-grand amour du prochain n'est en même temps qu'un très-grand +égoïsme. Quel égoïsme pouvait-il y avoir là? je ne le comprendrai +jamais. + +Bien que je n'eusse pas beaucoup d'argent quand j'entrai au bagne, +je ne pouvais cependant m'irriter sérieusement contre ceux des +forçats qui, dès mon arrivée, venaient très-tranquillement, après +m'avoir trompé une première fois, m'emprunter une seconde, une +troisième et même plus souvent. Mais je l'avoue franchement, ce +qui me fâchait fort, c'est que tous ces gens-là, avec leurs ruses +naïves, devaient me prendre pour un niais et se moquer de moi, +justement parce que je leur prêtais de l'argent pour la cinquième +fois. Il devait leur sembler que j'étais dupe de leurs ruses et de +leurs tromperies; si au contraire je leur avais refusé et que je +les eusse renvoyés, je suis certain qu'ils auraient eu beaucoup +plus de respect pour moi; mais, bien qu'il m'arrivât de me fâcher +très-fort, je ne savais pas leur refuser. + +J'étais quelque peu soucieux pendant les premiers jours de savoir +sur quel pied je me mettrais dans la maison de force et quelle +règle de conduite je tiendrais avec mes camarades. Je sentais et +je comprenais parfaitement que ce milieu était tout à fait nouveau +pour moi, que j'y marchais dans les ténèbres, et qu'il serait +impossible de vivre dix ans dans les ténèbres. Je décidai d'agir +franchement, selon que ma conscience et mes sentiments me +l'ordonneraient. Mais je savais aussi que ce n'était qu'un +aphorisme bon en théorie, et que la réalité serait faite +d'imprévu. + +Aussi, malgré tous les soucis de détail que me causait mon +établissement dans notre caserne, soucis dont j'ai déjà parlé, et +dans lesquels m'engageait surtout Akim Akimytch, une angoisse +terrible m'empoisonnait, me tourmentait de plus en plus, «La +maison morte!» me disais-je quand la nuit tombait, en regardant +quelquefois du perron de notre caserne les détenus revenus de la +corvée, qui se promenaient dans la cour, de la cuisine à la +caserne et vice versa. Examinant alors leurs mouvements, leurs +physionomies, j'essayais de deviner quels hommes c'étaient et quel +pouvait être leur caractère. Ils rôdaient devant moi le front +plissé ou très-gais,--ces deux aspects se rencontrent et peuvent +même caractériser le bagne,--s'injuriaient ou causaient tout +simplement, ou bien encore vaguaient solitaires, plongés en +apparence dans leurs réflexions; les uns avec un air épuisé et +apathique; d'autres avec le sentiment d'une supériorité +outrecuidante (eh quoi, même ici!), le bonnet sur l'oreille, la +touloupe jetée sur l'épaule, promenant leur regard hardi et rusé, +leur persiflage impudemment railleur.--«Voilà mon milieu, mon +monde actuel, pensais-je, le monde avec lequel je ne veux pas, +mais avec lequel je dois vivre...» + +Je tentai de questionner Akim Akimytch, avec lequel j'aimais +prendre le thé afin de n'être pas seul, et de l'interroger au +sujet des différents forçats. Entre parenthèses, je dirai que le +thé, au commencement de ma réclusion, fit presque ma seule +nourriture. Akim Akimytch ne me refusait jamais de le prendre en +ma compagnie et allumait lui-même notre piteux samovar de +fer-blanc, fait à la maison de force et que M... m'avait loué. + +Akim Akimytch buvait d'ordinaire un verre de thé (il avait des +verres) posément, en silence, me remerciait quand il avait fini et +se mettait aussitôt à la confection de ma couverture. Mais il ne +put me dire ce que je désirais savoir et ne comprit même pas +l'intérêt que j'avais à connaître le caractère des gens qui nous +entouraient; il m'écouta avec un sourire rusé que j'ai encore +devant les yeux. Non! pensais-je, je dois moi-même tout éprouver +et non interroger les autres. + +Le quatrième jour, les forçats s'alignèrent de grand matin sur +deux rangs, dans la cour devant le corps de garde, près des portes +de la prison. Devant et derrière eux, des soldats, le fusil chargé +et la baïonnette au canon. + +Le soldat a le droit de tirer sur le forçat, si celui-ci essaye de +s'enfuir, mais en revanche, il répond de son coup de fusil, s'il +ne l'a pas fait en cas de nécessité absolue; il en est de même +pour les révoltes de prisonniers; mais qui penserait à s'enfuir +ostensiblement? + +Un officier du génie arriva accompagné du conducteur ainsi que des +sous-officiers de bataillons, d'ingénieurs et de soldats préposés +aux travaux. On fit l'appel; les forçats qui se rendaient aux +ateliers de tailleurs partirent les premiers; ceux-là +travaillaient dans la maison de force qu'ils habillaient tout +entière. Puis les autres déportés se rendirent dans les ateliers, +jusqu'à ce qu'enfin arriva le tour des détenus désignés pour la +corvée. J'étais de ce nombre,--nous étions vingt.--Derrière la +forteresse, sur la rivière gelée, se trouvaient deux barques +appartenant à l'État, qui ne valaient pas le diable et qu'il +fallait démonter, afin de ne pas laisser perdre le bois sans +profit. À vrai dire, il ne valait pas grand'chose, car dans la +ville le bois de chauffage était à un prix insignifiant. Tout le +pays est couvert de forêts. + +On nous donnait ce travail afin de ne pas nous laisser les bras +croisés. On le savait parfaitement, aussi se mettait-on toujours à +l'ouvrage avec mollesse et apathie; c'était tout juste le +contraire quand le travail avait son prix, sa raison d'être, et +quand on pouvait demander une tâche déterminée. Les travailleurs +s'animaient alors, et bien qu'ils ne dussent tirer aucun profit de +leur besogne, j'ai vu des détenus s'exténuer afin d'avoir plus +vite fini; leur amour-propre entrait en jeu. + +Quand un travail--comme celui dont je parlais--s'accomplissait +plutôt pour la forme que par nécessité, on ne pouvait pas demander +de tâche; il fallait continuer jusqu'au roulement du tambour, qui +annonçait le retour à la maison de force à onze heures du matin. + +La journée était tiède et brumeuse, il s'en fallait de peu que la +neige ne fondit. Notre bande tout entière se dirigea vers la +berge, derrière la forteresse, en agitant légèrement ses chaînes; +cachées sous les vêtements, elles rendaient un son clair et sec à +chaque pas. Deux ou trois forçats allèrent chercher les outils au +dépôt. + +Je marchais avec tout le monde; je m'étais même quelque peu animé, +car je désirais voir et savoir ce que c'était que cette corvée. En +quoi consistaient les travaux forcés? Comment travaillerai-je pour +la première fois de ma vie? + +Je me souviens des moindres détails. Nous rencontrâmes en route un +bourgeois à longue barbe, qui s'arrêta et glissa sa main dans sa +poche. Un détenu se détacha aussitôt de notre bande, ôta son +bonnet, et reçut l'aumône,--cinq kopeks,--puis revint +promptement auprès de nous. Le bourgeois se signa et continua sa +route. Ces cinq kopeks furent dépensés le matin même à acheter des +miches de pain blanc, que l'on partagea également entre tous. + +Dans mon escouade, les uns étaient sombres et taciturnes, d'autres +indifférents et indolents; il y en avait qui causaient +paresseusement. Un de ces hommes était extrêmement gai et content, +--Dieu sait pourquoi!--il chanta et dansa le long de la route, +en faisant résonner ses fers à chaque bond: ce forçat trapu et +corpulent était le même qui s'était querellé le jour de mon +arrivée à propos de l'eau des ablutions, pendant le lavage +général, avec un de ses camarades qui avait osé soutenir qu'il +était un oiseau kaghane. On l'appelait Skouratoff. Il finit par +entonner une chanson joyeuse dont le refrain m'est resté dans la +mémoire: + +_«On m'a marié sans mon consentement,_ +_Quand j'étais au moulin.»_ + +Il ne manquait qu'une balalaïka[12]. + +Sa bonne humeur extraordinaire fut comme de juste sévèrement +relevée par plusieurs détenus, qui s'en montrèrent offensés. + +--Le voilà qui hurle! fit un forçat d'un ton de reproche, bien +que cela ne le regardât nullement. + +--Le loup n'a qu'une chanson, et ce Touliak (habitant de Toula) +la lui a empruntée! ajouta un autre, qu'à son accent on +reconnaissait pour un Petit-Russien. + +--C'est vrai, je suis de Toula, répliqua immédiatement +Skouratoff;--mais vous, dans votre Poltava, vous vous étouffiez +de boulettes de pâte à en crever. + +--Menteur! Que mangeais-tu toi-même? Des sandales d'écorce de +tilleul[13] avec des choux aigres! + +--On dirait que le diable t'a nourri d'amandes, ajouta un +troisième. + +--À vrai dire, camarades, je suis un homme amolli, dit Skouratoff +avec un léger soupir et sans s'adresser directement à personne, +comme s'il se fût repenti en réalité d'être efféminé.--Dès ma +plus tendre enfance, j'ai été élevé dans le luxe, nourri de prunes +et de pains délicats; mes frères, à l'heure qu'il est, ont un +grand commerce à Moscou; ils sont marchands en gros du vent qui +souffle, des marchands immensément riches, comme vous voyez. + +--Et toi, que vendais-tu? + +--Chacun a ses qualités. Voilà; quand j'ai reçu mes deux cents +premiers... + +--Roubles? pas possible? interrompit un détenu curieux, qui fit un +mouvement en entendant parler d'une si grosse somme. + +--Non, mon cher, pas deux cents roubles; deux cents coups de +bâton. Louka! eh! Louka! + +--Il y en a qui peuvent m'appeler Louka tout court, mais pour toi +je suis Louka Kouzmitch[14], répondit de mauvaise grâce un forçat +petit et grêle, au nez pointu. + +--Eh bien, Louka Kouzmitch, que le diable t'emporte... + +--Non! je ne suis pas pour toi Louka Kouzmitch, mais un petit +oncle (forme de politesse encore plus respectueuse). + +--Que le diable t'emporte avec ton petit oncle! ça ne vaut +vraiment pas la peine de t'adresser la parole. Et pourtant je +voulais te parler affectueusement.--Camarades, voici comment il +s'est fait que je ne suis pas resté longtemps à Moscou; on m'y +donna mes quinze derniers coups de fouet et puis on m'envoya... Et +voilà... + +--Mais pourquoi t'a-t-on exilé? fit un forçat qui avait écouté +attentivement son récit. + +--...Ne demande donc pas des bêtises! Voilà pourquoi je n'ai pas +pu devenir riche à Moscou. Et pourtant comme je désirais être +riche! J'en avais tellement envie, que vous ne pouvez pas vous en +faire une idée. + +Plusieurs se mirent à rire, Skouratoff était un de ces boute-en-train +débonnaires, de ces farceurs qui prenaient à coeur d'égayer leurs +sombres camarades, et qui, bien naturellement, ne recevaient +pas d'autre payement que des injures. Il appartenait à un type de +gens particuliers et remarquables, dont je parlerai peut-être +encore. + +--Et quel gaillard c'est maintenant, une vraie zibeline! remarqua +Louka Kouzmitch. Rien que ses habits valent plus de cent roubles. + +Skouratoff avait la touloupe la plus vieille et la plus usée qu'on +pût voir; elle était rapetassée en différents endroits de morceaux +qui pendaient. Il toisa Louka attentivement, des pieds à la tête. + +--Mais c'est ma tête, camarades, ma tête qui vaut de l'argent! +répondit-il. Quand j'ai dit adieu à Moscou, j'étais à moitié +consolé, parce que ma tête devait faire la route sur mes épaules. + +Adieu, Moscou! merci pour ton bain, ton air libre, pour la belle +raclée qu'on m'a donnée! Quant à ma touloupe, mon cher, tu n'as +pas besoin de la regarder. + +--Tu voudrais peut-être que je regarde ta tête. + +--Si encore elle était à lui! mais on lui en a fait l'aumône, +s'écria Louka Kouzmitch.--On lui en a fait la charité à Tumène, +quand son convoi a traversé la ville. + +--Skouratoff, tu avais un atelier? + +--Quel atelier pouvait-il avoir? Il était simple savetier; il +battait le cuir sur la pierre, fit un des forçats tristes. + +--C'est vrai, fit Skouratoff, sans remarquer le ton caustique de +son interlocuteur, j'ai essayé de raccommoder des bottes, mais je +n'ai rapiécé en tout qu'une seule paire. + +--Eh bien, quoi, te l'a-t-on achetée? + +--Parbleu! j'ai trouvé un gaillard qui, bien sûr, n'avait aucune +crainte de Dieu, qui n'honorait ni son père ni sa mère: Dieu l'a +puni,--il m'a acheté mon ouvrage! + +Tous ceux qui entouraient Skouratoff éclatèrent de rire. + +--Et puis j'ai travaillé encore une fois à la maison de force, +continua Skouratoff avec un sang-froid imperturbable. J'ai remonté +l'empeigne des bottes de Stépane Fédorytch Pomortser, le +lieutenant. + +--Et il a été content? + +--Ma foi, non! camarades, au contraire. Il m'a tellement injurié, +que cela peut me suffire pour toute ma vie; et puis il m'a encore +poussé le derrière avec son genou. Comme il était en colère!-- +Ah! elle m'a trompé, ma coquine de vie, ma vie de forçat! + +_le mari d'Akoulina est dans la cour,_ +_En attendant un peu._ + +De nouveau il fredonna et se remit à piétiner le sol en gambadant. + +--Ouh! qu'il est indécent! marmotta le Petit-Russien qui marchait +à côté de moi, on le regardant de côté. + +--Un homme inutile! fit un autre d'un ton sérieux et définitif. + +Je ne comprenais pas du tout pourquoi l'on injuriait Skouratoff, +et pourquoi l'on méprisait les forçats qui étaient gais, comme +j'avais pu en faire la remarque ces premiers jours. J'attribuai la +colère du Petit-Russien et des autres à une hostilité personnelle, +en quoi je me trompais; ils étaient mécontents que Skouratoff +n'eût pas cet air gourmé de fausse dignité dont toute la maison de +force était imprégnée, et qu'il fût, selon leur expression, un +homme inutile. On ne se fâchait pas cependant contre tous les +plaisants et on ne les traitait pas tous comme Skouratoff. Il s'en +trouvait qui savaient jouer du bec et qui ne pardonnaient rien: +bon gré, mal gré, on devait les respecter. Il y avait justement +dans notre bande un forçat de ce genre, un garçon charmant et +toujours joyeux; je ne le vis sous son vrai jour que plus tard; +c'était un grand gars qui avait bonne façon, avec un gros grain de +beauté sur la joue; sa figure avait une expression très-comique, +quoique assez jolie et intelligente. On l'appelait «le pionnier», +car il avait servi dans le génie: il faisait partie de la section +particulière. J'en parlerai encore. + +Tous les forçats «sérieux» n'étaient pas, du reste, aussi +expansifs que le Petit-Russien, qui s'indignait de voir des +camarades gais. Nous avions dans notre maison de force quelques +hommes qui visaient à la prééminence, soit en raison de leur +habileté au travail, soit à cause de leur ingéniosité, de leur +caractère ou de leur genre d'esprit. Beaucoup d'entre eux avaient +de l'intelligence, de l'énergie, et atteignaient le but auquel ils +tendaient, c'est-à-dire la primauté et l'influence morale sur +leurs camarades. Ils étaient souvent ennemis à mort,--et avaient +beaucoup d'envieux. Ils regardaient les autres forçats d'un air de +dignité plein de condescendance et ne se querellaient jamais +inutilement. Bien notés auprès de l'administration, ils +dirigeaient en quelque sorte les travaux; aucun d'entre eux ne se +serait abaissé à chercher noise pour des chansons: ils ne se +ravalaient pas à ce point. Tous ces gens-là furent remarquablement +polis envers moi, pendant tout le temps de ma détention, mais +très-peu communicatifs. J'en parlerai aussi en détail. + +Nous arrivâmes sur la berge. En bas, sur la rivière, se trouvait +la vieille barque, toute prise dans les glaçons qu'il fallait +démolir. Du l'autre côté de l'eau bleuissait la steppe, l'horizon +triste et désert. Je m'attendais à voir tout le monde se mettre +hardiment au travail; il n'en fut rien. Quelques forçats +s'assirent nonchalamment sur des poutres qui gisaient sur le +rivage; presque tous tirèrent de leurs bottes des blagues +contenant du tabac indigène (qui se vendait en feuilles au marché, +à raison de trois kopeks la livre) et des pipes de bois à tuyau +court. Ils allumèrent leurs pipes, pendant que les soldats +formaient un cercle autour de nous et se préparaient à nous +surveiller d'un air ennuyé. + +--Qui diable a eu l'idée de mettre bas cette barque? fit un +déporté à haute voix, sans s'adresser toutefois à personne. On +tient donc bien à avoir des copeaux? + +--Ceux qui n'ont pas peur de nous, parbleu, ceux-là ont eu cette +belle idée, remarqua un autre. + +--Où vont tous ces paysans? fit le premier, après un silence. + +Il n'avait même pas entendu la réponse qu'on avait faite à sa +demande. Il montrait du doigt, dans le lointain, une troupe de +paysans qui marchaient à la file dans la neige vierge. Tous les +forçats se tournèrent paresseusement de ce côté, et se mirent à se +moquer des passants par désoeuvrement. Un de ces paysans, le +dernier en ligne, marchait très-drôlement, les bras écartés, la +tête inclinée de côté; il portait un bonnet très-haut, ayant la +forme d'un gâteau de sarrasin. La silhouette se dessinait vivement +sur la neige blanche. + +--Regardez comme notre frérot Pétrovitch est habillé! remarqua un +de mes compagnons en imitant la prononciation des paysans. + +Ce qu'il y avait d'amusant, c'est que les forçats regardaient les +paysans du haut de leur grandeur, bien qu'ils fussent eux-mêmes +paysans pour la plupart. + +--Le dernier surtout..., un dirait qu'il plante des raves. + +--C'est un gros bonnet..., il a beaucoup d'argent, dit un +troisième. + +Tous se mirent à rire, mais mollement, comme de mauvaise grâce. +Pendant ce temps, une marchande de pains blancs était arrivée: +c'était une femme vive, à la mine éveillée. On lui acheta des +miches avec l'aumône de cinq kopeks reçue du bourgeois, et on les +partagea par égales parties. + +Le jeune gars qui vendait des pains dans la maison de force en +prit deux dizaines et entama une vive discussion avec la marchande +pour qu'elle lui fit une remise. Mais elle ne consentit pas à cet +arrangement. + +--Eh bien, et cela, tu ne me le donneras pas? + +--Quoi? + +--Tiens, parbleu, ce que les souris ne mangent pas? + +--Que la peste t'empoisonne! glapit la femme qui éclata de rire. + +Enfin, le sous-officier préposé aux travaux arriva, un bâton à la +main. + +--Eh! qu'avez-vous à vous asseoir! Commencez! + +--Alors, donnez-nous des tâches, Ivane Matvieitch, dit un des +«commandants» en se levant lentement. + +--Que vous faut-il encore?... Tirez la barque, voilà votre tâche. + +Les forçats finirent par se lever et par descendre vers la +rivière, en avançant à peine. Différents «directeurs» apparurent, +directeurs en paroles du moins. On ne devait pas démolir la barque +à tort et à travers, mais conserver intactes les poutres et +surtout les liures transversales, fixées dans toute leur longueur +au fond de la barque au moyen de chevilles,--travail long et +fastidieux. + +--Il faut tirer avant tout cette poutrelle! Allons, enfants! cria +un forçat qui n'était ni «directeur» ni «commandant», mais simple +ouvrier; cet homme paisible, mais un peu bête, n'avait pas encore +dit un mot; il se courba, saisit à deux mains une poutre épaisse, +attendant qu'on l'aidât. Mais personne ne répondit à son appel. + +--Va-t'en voir! tu ne la soulèveras pas; ton grand-père, l'ours, +n'y parviendrait pas,--murmura quelqu'un entre ses dents. + +--Eh bien, frères, commence-t-on? Quant à moi, je ne sais pas +trop..., dit d'un air embarrassé celui qui s'était mis en avant, +en abandonnant la poutre et en se redressant. + +--Tu ne feras pas tout le travail à toi seul?... qu'as-tu à +t'empresser? + +--Mais, camarades, c'est seulement comme ça que je disais..., +s'excusa le pauvre diable désappointé. + +--Faut-il décidément vous donner des couvertures pour vous +réchauffer, ou bien faut-il vous saler pour l'hiver? cria de +nouveau le sous-officier commissaire, en regardant ces vingt +hommes qui ne savaient trop par où commencer.--Commencez! plus +vite! + +--On ne va jamais bien loin quand on se dépêche, Ivan Matvieitch! + +--Mais tu ne fais rien du tout, eh! Savélief! Qu'as-tu à rester +les yeux écarquillés? les vends-tu, par hasard?... Allons, +commencez! + +--Que ferai-je tout seul? + +--Donnez-nous une tâche, Ivan Matvieitch. + +--Je vous ai dit que je ne donnerai point de tâches. Mettez bas +la barque; vous irez ensuite à la maison. Commencez! + +Les détenus se mirent à la besogne, mais de mauvaise grâce, +indolemment, en apprentis. On comprenait l'irritation des chefs en +voyant cette troupe de vigoureux gaillards, qui semblaient ne pas +savoir par où commencer la besogne. Sitôt qu'on enleva la première +liure, toute petite, elle se cassa net. + +«Elle s'est cassée toute seule», dirent les forçats au +commissaire, en manière de justification; on ne pouvait pas +travailler de cette manière; il fallait s'y prendre autrement. Que +faire? Une longue discussion s'ensuivit entre les détenus, peu à +peu on en vint aux injures; cela menaçait même d'aller plus +loin... Le commissaire cria de nouveau en agitant son bâton, mais +la seconde liure se cassa comme la première. On reconnut alors que +les haches manquaient et qu'il fallait d'autres instruments. On +envoya deux gars sous escorte chercher des outils à la forteresse; +en attendant leur retour, les autres forçats s'assirent sur la +barque le plus tranquillement du monde, tirèrent leurs pipes et se +remirent à fumer. Finalement, le commissaire cracha de mépris. + +--Allons, le travail que vous faites ne vous tuera pas! Oh! +quelles gens! quelles gens!--grommela-t-il d'un air de mauvaise +humeur; il fit un geste de la main et s'en fut à la forteresse en +brandissant son bâton. + +Au bout d'une heure arriva le conducteur. Il écouta tranquillement +les forçats, déclara qu'il donnait comme tâche quatre liures +entières à dégager, sans qu'elles fussent brisées, et une partie +considérable de la barque à démolir; une fois ce travail exécuté, +les détenus pouvaient s'en retourner à la maison. La tâche était +considérable, mais, mon Dieu! comme les forçats se mirent à +l'ouvrage! Où étaient leur paresse, leur ignorance de tout à +l'heure? Les haches entrèrent bientôt en danse et firent sortir +les chevilles. Ceux qui n'avaient pas de haches glissaient des +perches épaisses sous les liures, et en peu de temps les +dégageaient d'une façon parfaite, en véritable artiste. À mon +grand étonnement, elles s'enlevaient entières sans se casser. Les +détenus allaient vite en besogne. On aurait dit qu'ils étaient +devenus tout a coup intelligents. On n'entendait ni conversation +ni injures, chacun savait parfaitement ce qu'il avait à dire, à +faire, à conseiller, où il devait se mettre. Juste une demi-heure +avant le roulement du tambour la tâche donnée était exécutée, et +les détenus revinrent à la maison de force, fatigués, mais +contents d'avoir gagné une demi-heure de répit sur le laps de +temps indiqué par le règlement. Pour ce qui me concerne, je pus +observer une chose assez particulière: n'importe où je voulus me +mettre au travail et aider aux travailleurs, je n'étais nulle part +à ma place, je les gênais toujours; on me chassa de partout en +m'insultant presque. + +Le premier déguenillé venu, un pitoyable ouvrier qui n'aurait osé +souffler mot devant les autres forçats plus intelligents et plus +habiles, croyait avoir le droit de jurer contre moi, si j'étais +près de lui, sous le prétexte que je le gênais dans sa besogne. +Enfin un des plus adroits me dit franchement et grossièrement: «-- +Que venez-vous faire ici? allez-vous-en! Pourquoi venez-vous quand +on ne vous appelle pas?» + +--Attrape! ajouta aussitôt un autre. + +--Tu ferais mieux de prendre une cruche, me dit un troisième, et +d'aller chercher de l'eau vers la maison en construction, ou bien +à l'atelier où l'on émiette le tabac: tu n'as rien à faire ici. + +Je dus me mettre à l'écart. Rester de côté quand les autres +travaillent, semble honteux. Quand je m'en fus à l'autre bout de +la barque, on m'injuria de plus belle: «Regarde quels travailleurs +on nous donne! Rien à faire avec des gaillards pareils.» + +Tout cela était dit avec intention; ils étaient heureux de se +moquer d'un noble et profitaient de cette occasion. + +On conçoit maintenant que ma première pensée en entrant au bagne +ait été de me demander comment je me comporterais avec de +pareilles gens. Je pressentais que de semblables faits devaient +souvent se répéter, mais je résolus de ne pas changer ma ligne de +conduite, quels que pussent être ces frottements et ces chocs. Je +savais que mon raisonnement était juste. J'avais décidé de vivre +avec simplicité et indépendance, sans manifester le moindre désir +de me rapprocher de mes compagnons, mais aussi sans les repousser, +s'ils désiraient eux-mêmes se rapprocher de moi; ne craindre +nullement leurs menaces, leur haine, et feindre autant que +possible de ne remarquer ni l'un ni l'autre. Tel était mon plan. +Je devinai de prime abord qu'ils me mépriseraient si j'agissais +autrement. + +Quand je revins le soir à la maison de force après le travail de +l'après-dînée, fatigué, harassé, une tristesse profonde s'empara +de moi. «Combien de milliers de jours semblables m'attendent +encore! Toujours les mêmes!» pensai-je alors. Je me promenais seul +et tout pensif, à la nuit tombante, le long de la palissade +derrière les casernes, quand je vis tout à coup notre Boulot qui +accourait droit vers moi. Boulot était le chien du bagne; car le +bagne a son chien, comme les compagnies, les batteries +d'artillerie et les escadrons ont les leurs. Il y vivait depuis +fort longtemps, n'appartenait à personne, regardait chacun comme +son maître et se nourrissait des restes de la cuisine. C'était un +assez grand mâtin noir, tacheté de blanc, pas très-âgé, avec des +yeux intelligents et une queue fournie. Personne ne le caressait +ni ne faisait attention à lui. Dès mon arrivée je m'en fis un ami +en donnant un morceau de pain. Quand je le flattais, il restait +immobile, me regardait d'un air doux et, de plaisir, agitait +doucement la queue. Ce soir là, ne m'ayant pas vu de tout le jour, +moi, le premier qui, depuis bien des années, avais eu l'idée de le +caresser,--il accourut en me cherchant partout, et bondit à ma +rencontre avec un aboiement. Je ne sais trop ce que je sentis +alors, mais je me mis à l'embrasser, je serrai sa tête contre moi: +il posa ses pattes sur mes épaules et me lécha la figure.-- +«Voilà l'ami que la destinée m'envoie!»--pensai-je; et durant +ses premières semaines si pénibles, chaque fois que je revenais +des travaux, avant tout autre soin, je me hâtais de me rendre +derrière les casernes avec Boulot qui gambadait de joie devant +moi; je lui empoignais la tête, et je le baisais, je le baisais; +un sentiment très-doux, en même temps que troublant et amer, +m'étreignait le coeur. Je me souviens combien il m'était agréable +de penser,--je jouissais en quelque sorte de mon tourment,-- +qu'il ne restait plus au monde qu'un seul être qui m'aimât, qui me +fût attaché, mon ami, mon unique ami,--mon fidèle chien Boulot. + + +VII--NOUVELLES CONNAISSANCES.--PÉTROF. + +Mais le temps s'écoulait, et peu à peu je m'habituais à ma +nouvelle vie; les scènes que j'avais journellement devant les yeux +ne m'affligeaient plus autant; en un mot, la maison de force, ses +habitants, ses moeurs, me laissaient indifférent. Se réconcilier +avec cette vie était impossible, mais je devais l'accepter comme +un fait inévitable. J'avais repoussé au plus profond de mon être +toutes les inquiétudes qui me troublaient. Je n'errais plus dans +la maison de force comme un perdu, et ne me laissais plus dominer +par mon angoisse. La curiosité sauvage des forçats s'était +émoussée: on ne me regardait plus avec une insolence aussi +affectée qu'auparavant: j'étais devenu pour eux un indifférent, et +j'en étais très-satisfait. Je me promenais dans la caserne comme +chez moi, je connaissais ma place pour la nuit; je m'habituai même +à des choses dont l'idée seule m'eût paru jadis inacceptable. +J'allais chaque semaine, régulièrement, me faire raser la tête. On +nous appelait le samedi les uns après les autres au corps de +garde; les barbiers de bataillon nous lavaient impitoyablement le +crâne avec de l'eau de savon froide et le raclaient ensuite de +leurs rasoirs ébréchés: rien que de penser à cette torture, un +frisson me court sur la peau. J'y trouvai bientôt un remède; Akim +Akimytch m'indiqua un détenu de la section militaire qui, pour un +kopek, rasait les amateurs avec son propre rasoir; c'était là son +gagne-pain. Beaucoup de déportés étaient ses pratiques, à la seule +fin d'éviter les barbiers militaires, et pourtant ces gens-là +n'étaient pas douillets. On appelait notre barbier le «major»; +pourquoi,--je n'en sais rien; je serais même embarrassé de dire +quels points de ressemblance il avait avec le major. En écrivant +ces lignes, je revois nettement le «major» et sa figure maigre; +c'était un garçon de haute taille, silencieux, assez bête, +toujours absorbé par son métier; on ne le voyait jamais sans une +courroie à la main sur laquelle il affilait nuit et jour un rasoir +admirablement tranchant; il avait certainement pris ce travail +pour le but suprême de sa vie. Il était en effet heureux au +possible quand son rasoir était bien affilé et que quelqu'un +sollicitait ses services; son savon était toujours chaud; il avait +la main très-légère, un vrai velours. Il s'enorgueillissait de son +adresse, et prenait d'un air détaché le kopek qu'il venait de +gagner; on eût pu croire qu'il travaillait pour l'amour de l'art +et non pour recevoir cette monnaie. A--f fut corrigé d'importance +par le major de place, un jour qu'il eut le malheur de dire: «le +major», en parlant du barbier qui nous rasait. Le vrai major tomba +dans un accès de fureur. + +--Sais-tu, canaille, ce que c'est qu'un major? criait-il, l'écume +à la bouche, en secouant A--f selon son habitude; comprends-tu ce +qu'est un major? Et dire qu'on ose appeler «major» une canaille de +forçat, devant moi, en ma présence! + +Seul A--f pouvait s'entendre avec un pareil homme. + +Dès le premier jour de ma détention, je commençai de rêver à ma +libération. Mon occupation favorite était de compter mille et +mille fois, de mille façons différentes, le nombre de jours que je +devais passer en prison. Je ne pouvais penser à autre chose, et +tout prisonnier privé de sa liberté pour un temps fixe n'agit pas +autrement que moi, j'en suis certain. Je ne puis dire si les +forçats comptaient de même, mais l'étourderie de leurs espérances +m'étonnait étrangement. L'espérance d'un prisonnier diffère +essentiellement de celle que nourrit l'homme libre. Celui-ci peut +espérer une amélioration dans sa destinée, ou bien la réalisation +d'une entreprise quelconque, mais en attendant il vit, il agit: la +vie réelle l'entraîne dans son tourbillon. Rien de semblable pour +le forçat. Il vit aussi, si l'on veut; mais il n'est pas un +condamné à un nombre quelconque d'années de travaux forcés qui +admette son sort comme quelque chose de positif, de définitif, +comme une partie de sa vie véritable. C'est instinctif, il sent +qu'il n'est pas chez lui, il se croit pour ainsi dire en visite. +Il envisage les vingt années de sa condamnation comme deux ans, +tout au plus. Il est sur qu'à cinquante ans, quand il aura subi sa +peine, il sera aussi frais, aussi gaillard qu'à trente-cinq. «Nous +avons encore du temps à vivre», pense-t-il, et il chasse +opiniâtrement les pensées décourageantes et les doutes qui +l'assaillent. Le condamné à perpétuité lui-même compte qu'un beau +jour un ordre arrivera de Pétersbourg: «Transportez un tel aux +mines à Nertchinsk, et fixez un terme à sa détention.» Ce serait +fameux! d'abord parce qu'il faut près de six mois pour aller à +Nertchinsk et que la vie d'un convoi est cent fois préférable à +celle de la maison de force! Il finirait son temps à Nertchinsk, +et alors... Plus d'un vieillard à cheveux gris raisonne de la +sorte. + +J'ai vu à Tobolsk des hommes enchaînés à la muraille; leur chaîne +a deux mètres de long; à côté d'eux se trouve une couchette. On +les enchaîne pour quelque crime terrible, commis après leur +déportation en Sibérie. Ils restent ainsi cinq ans, dix ans. +Presque tous sont des brigands. Je n'en vis qu'un seul qui eût +l'air d'un homme de condition; il avait servi autrefois dans un +département quelconque, et parlait d'un ton mielleux, en sifflant. +Son sourire était doucereux. Il nous montra sa chaîne, et nous +indiqua la manière la plus commode de se coucher. Ce devait être +une jolie espèce!--Tous ces malheureux ont une conduite +parfaite; chacun d'eux semble content, et pourtant le désir de +finir son temps de chaîne le ronge. Pourquoi? dira-t-on. Parce +qu'il sortira alors de sa cellule basse, étouffante, humide, aux +arceaux de briques, pour aller dans la cour de la maison de force, +et... Et c'est tout. On ne le laissera jamais sortir de cette +dernière; il n'ignore pas que ceux qui ont été enchaînés ne +quittent jamais le bagne, et que lui il y finira ses jours, il y +mourra dans les fers. Il sait tout cela, et pourtant il voudrait +en finir avec sa chaîne. Sans ce désir, pourrait-il rester cinq ou +six ans attaché à un mur, et ne pas mourir ou devenir fou? +Pourrait-il y résister? + +Je compris vite que, seul, le travail pouvait me sauver, fortifier +ma santé et mon corps, tandis que l'inquiétude morale incessante, +l'irritation nerveuse et l'air renfermé de la caserne les +ruineraient complètement. Le grand air, la fatigue quotidienne, +l'habitude de porter des fardeaux, devaient me fortifier, pensais-je; +grâce à eux, je sortirais vigoureux, bien portant et plein de +sève. Je ne me trompais pas: le travail et le mouvement me furent +très-utiles. + +Je voyais avec effroi un de mes camarades (un gentilhomme) fondre +comme un morceau de cire. Et pourtant, quand il était arrivé avec +moi à la maison de force, il était jeune, beau, vigoureux; quand +il en sortit, sa santé était ruinée, ses jambes ne le portaient +plus, l'asthme oppressait sa poitrine. Non, me disais-je en le +regardant, je veux vivre et je vivrai. Mon amour pour le travail +me valut tout d'abord le mépris et les moqueries acérées de mes +camarades. Mais je n'y faisais pas attention et je m'en allais +allègrement où l'on m'envoyait, brûler et concasser de l'albâtre, +par exemple. Ce travail, un des premiers que l'on me donna, est +facile. Les ingénieurs faisaient leur possible pour alléger la +corvée des nobles; ce n'était pas de l'indulgence, mais bien de la +justice. N'eût-il pas été étrange d'exiger le même travail d'un +manoeuvre et d'un homme dont les forces sont moitié moindres, qui +n'a jamais travaillé de ses mains? Mais cette «gâterie» n'était +pas permanente; elle se faisait même en cachette, car on nous +surveillait sévèrement. Comme les travaux pénibles n'étaient pas +rares, il arrivait souvent que la tâche était au-dessus de la +force des nobles, qui souffraient ainsi deux fois plus que leurs +camarades. On envoyait d'ordinaire trois, quatre hommes concasser +l'albâtre; presque toujours c'étaient des vieillards ou des +individus faibles:--nous étions naturellement de ce nombre;-- +on nous adjoignait en outre un véritable ouvrier, connaissant ce +métier. Pendant plusieurs années, ce fut toujours le même, +Almazof; il était sévère, déjà âgé, hâlé et fort maigre, du reste +peu communicatif, et difficile. Il nous méprisait profondément, +mais il était si peu expansif, qu'il ne se donnait même pas la +peine de nous injurier. Le hangar sous lequel nous calcinions +l'albâtre était construit sur la berge escarpée et déserte de la +rivière. En hiver, par un jour de brouillard, la vue était triste +sur la rivière et la rive opposée, lointaine. Il y avait quelque +chose de déchirant dans ce paysage morne et nu. Mais on se sentait +encore plus triste quand un soleil éclatant brillait au-dessus de +cette plaine blanche, infinie; on aurait voulu pouvoir s'envoler +au loin dans cette steppe qui commençait à l'autre bord et +s'étendait à plus de quinze cents verstes au sud, unie comme une +nappe immense. Almazof se mettait au travail en silence, d'un air +rébarbatif; nous avions honte de ne pouvoir l'aider efficacement, +mais il venait à bout de son travail tout seul, sans exiger notre +secours, comme s'il eût voulu nous faire comprendre tous nos torts +envers lui, et nous faire repentir de notre inutilité. Ce travail +consistait à chauffer le four, pour calciner l'albâtre que nous y +entassions. + +Le jour suivant, quand l'albâtre était entièrement calciné, nous +le déchargions. Chacun prenait un lourd pilon et remplissait une +caisse d'albâtre qu'il se mettait à concasser. Cette besogne était +agréable. L'albâtre fragile se changeait bientôt en une poussière +blanche et brillante, qui s'émiettait vite et aisément. Nous +brandissions nos lourds marteaux et nous assénions des coups +formidables que nous admirions nous-mêmes. Quand nous étions +fatigués, nous nous sentions plus légers: nos joues étaient +rouges, le sang circulait plus rapidement dans nos veines. Almazof +nous regardait alors avec condescendance, comme il aurait regardé +de petits enfants; il fumait sa pipe d'un air indulgent, sans +toutefois pouvoir s'empêcher de grommeler dès qu'il ouvrait la +bouche. Il était toujours ainsi, d'ailleurs, et avec tout le +monde; je crois qu'au fond c'était un brave homme. + +On me donnait aussi un autre travail qui consistait à mettre en +mouvement la roue du tour. Cette roue était haute et lourde; il me +fallait de grands efforts pour la faire tourner, surtout quand +l'ouvrier (des ateliers du génie) devait faire un balustre +d'escalier ou le pied d'une grande table, ce qui exigeait un tronc +presque entier. Comme un seul homme n'aurait pu en venir à bout, +on envoyait deux forçats,--B..., un des ex-gentilshommes, et moi. +Ce travail nous revint presque toujours pendant quelques années, +quand il y avait quelque chose à tourner. B... était faible, +vaniteux, encore jeune, et souffrait de la poitrine. On l'avait +enfermé une année avant moi, avec deux autres camarades, des +nobles également.--L'un d'eux, un vieillard, priait Dieu nuit et +jour (les détenus le respectaient fort à cause de cela), il mourut +durant ma réclusion. L'autre était un tout jeune homme, frais et +vermeil, fort et courageux, qui avait porté son camarade B..., +pendant sept cents verstes, ce dernier tombant de fatigue au bout +d'une demi-étape. Aussi fallait-il voir leur amitié. B... était un +homme parfaitement bien élevé, d'un caractère noble et généreux, +mais gâté et irrité par la maladie. Nous tournions donc la roue à +nous deux, et cette besogne nous intéressait. Quant à moi, je +trouvais cet exercice excellent. + +J'aimais particulièrement pelleter la neige, ce que nous faisions +après les tourbillons assez fréquents en hiver. Quand le +tourbillon avait fait rage tout un jour, plus d'une maison était +ensevelie jusqu'aux fenêtres, quand elle n'était pas entièrement +recouverte. L'ouragan cessait, le soleil reparaissait, et on nous +ordonnait de dégager les constructions barricadées par des tas de +neige. On nous y envoyait par grandes bandes, et quelquefois même +tous les forçats ensemble. Chacun de nous recevait une pelle et +devait exécuter une tâche, dont il semblait souvent impossible de +venir à bout; tous se mettaient allègrement au travail. La neige +friable ne s'était pas encore tassée et n'était gelée qu'a la +surface; on en prenait d'énormes pelletées, que l'on dispersait +autour de soi. Elle se transformait dans l'air en une poudre +brillante. La pelle s'enfonçait facilement dans la masse blanche, +étincelante au soleil. Les forçats exécutaient presque toujours ce +travail avec gaieté: l'air froid de l'hiver, le mouvement les +animaient. Chacun se sentait plus joyeux: on entendait des rires, +des cris, des plaisanteries. On se jetait des boules de neige, ce +qui excitait au bout d'un instant l'indignation des gens +raisonnables, qui n'aimaient ni le rire ni la gaieté; aussi +l'entrain général finissait-il presque toujours par des injures. + +Peu à peu le cercle de mes connaissances s'étendit, quoique je ne +songeasse nullement à en faire: j'étais toujours inquiet, morose +et défiant. Ces connaissances se firent d'elles-mêmes. Le premier +de tous, le déporté Pétrof me vint visiter. Je dis visiter, et +j'appuie sur ce mot. Il demeurait dans la division particulière, +qui se trouvait être la caserne la plus éloignée de la mienne. En +apparence, il ne pouvait exister entre nous aucune relation, nous +n'avions et ne pouvions avoir aucun lien qui nous rapprochât. +Cependant, durant la première période de mon séjour, Pétrof crut +de son devoir de venir vers moi presque chaque jour dans notre +caserne, ou au moins de m'arrêter pendant le temps du repos, quand +j'allais derrière les casernes, le plus loin possible de tous les +regards. Cette persistance me parut d'abord désagréable, mais il +sut si bien faire que ses visites devinrent pour moi une +distraction, bien que son caractère fût loin d'être communicatif. +Il était de petite taille, solidement bâti, agile et adroit. Son +visage assez agréable était pâle avec des pommettes saillantes, un +regard hardi, des dents blanches, menues et serrées. Il avait +toujours une chique de tabac râpé entre la gencive et la lèvre +inférieure (beaucoup de forçats avaient l'habitude de chiquer). Il +paraissait plus jeune qu'il ne l'était en réalité, car on ne lui +aurait pas donné, à le voir, plus de trente ans, et il en avait +bien quarante. Il me parlait sans aucune gêne et se maintenait +vis-à-vis de moi sur un pied d'égalité, avec beaucoup de +convenance et de délicatesse. Si, par exemple, il remarquait que +je cherchais la solitude, il s'entretenait avec moi pendant deux +minutes et me quittait aussitôt; il me remerciait chaque fois pour +la bienveillance que je lui témoignais, ce qu'il ne faisait jamais +à personne. J'ajoute que ces relations ne changèrent pas, +non-seulement pendant les premiers temps de mon séjour, mais pendant +plusieurs années, et qu'elles ne devinrent presque jamais plus +intimes, bien qu'il me fut vraiment dévoué. Je ne pouvais définir +exactement ce qu'il recherchait dans ma société, et pourquoi il +venait chaque jour auprès de moi. Il me vola quelquefois, mais ce +fut toujours involontairement; il ne venait presque jamais +m'emprunter: donc ce qui l'attirait n'était nullement l'argent ou +quelque autre intérêt. + +Je ne sais trop pourquoi, il me semblait que cet homme ne vivait +pas dans la même prison que moi, mais dans une autre maison, en +ville, fort loin; on eût dit qu'il visitait le bagne par hasard, +pour apprendre des nouvelles, s'enquérir de moi, en un mot, pour +voir comment nous vivions. Il était toujours pressé, comme s'il +eût laissé quelqu'un pour un instant et qu'on l'attendit, ou qu'il +eût abandonné quelque affaire en suspens. Et pourtant, il ne se +hâtait pas. Son regard avait une fixité étrange, avec une légère +nuance de hardiesse et d'ironie; il regardait dans le lointain, +par-dessus les objets, comme s'il s'efforçait de distinguer +quelque chose derrière la personne qui était devant lui. Il +paraissait toujours distrait; quelquefois je me demandais où +allait Pétrof en me quittant. Où l'attendait-on si impatiemment? +Il se rendait d'un pas léger dans une caserne, ou dans la cuisine, +et s'asseyait à côté des causeurs; il écoutait attentivement la +conversation, à laquelle il prenait part avec vivacité, puis se +taisait brusquement. Mais qu'il parlât ou qu'il gardât le silence, +on lisait toujours sur son visage qu'il avait affaire ailleurs et +qu'on l'attendait là-bas, plus loin. Le plus étonnant, c'est qu'il +n'avait jamais aucune affaire; à part les travaux forcés qu'il +exécutait, bien entendu, il demeurait toujours oisif. Il ne +connaissait aucun métier, et n'avait presque jamais d'argent, mais +cela ne l'affligeait nullement.--De quoi me parlait-il? Sa +conversation était aussi étrange qu'il était singulier lui-même. +Quand il remarquait que j'allais seul derrière les casernes, il +faisait un brusque demi-tour de mon côté. Il marchait toujours +vite et tournait court. Il venait au pas et pourtant il semblait +qu'il fut accouru. + +--Bonjour! + +--Bonjour! + +--Je ne vous dérange pas? + +--Non. + +--Je voulais vous demander quelque chose sur Napoléon. Je voulais +vous demander s'il n'est pas parent de celui qui est venu chez +nous en l'année douze. + +Pétrof était fils de soldat et savait lire et écrire. + +--Parfaitement. + +--Et l'on dit qu'il est président? quel président? de quoi? Ses +questions étaient toujours rapides, saccadées, comme s'il voulait +savoir le plus vite possible ce qu'il demandait. + +Je lui expliquai comment et de quoi Napoléon était président, et +j'ajoutai que peut-être il deviendrait empereur. + +--Comment cela? + +Je le renseignai autant que cela m'était possible, Pétrof m'écouta +avec attention; il comprit parfaitement tout ce que je lui dis, et +ajouta en inclinant l'oreille de mon côté: + +--Hem!... Ah! je voulais encore vous demander, Alexandre +Pétrovitch, s'il y a vraiment des singes qui ont des mains aux +pieds et qui sont aussi grands qu'un homme. + +--Oui. + +--Comment sont-ils? + +Je les lui décrivis et lui dis tout ce que je savais sur ce sujet. + +--Et où vivent-ils? + +--Dans les pays chauds. On en trouve dans l'île Sumatra. + +--Est-ce que c'est en Amérique? On dit que là-bas, les gens +marchent la tête en bas? + +--Mais non. Vous voulez parler des antipodes. + +Je lui expliquai de mon mieux ce que c'était que l'Amérique et les +antipodes. Il m'écouta aussi attentivement que si la question des +antipodes l'eût fait seule accourir vers moi. + +--Ah! ah! j'ai lu, l'année dernière, une histoire de la comtesse +de La Vallière:--Aréfief avait apporté ce livre de chez +l'adjudant,--Est-ce la vérité, ou bien une invention? L'ouvrage +est de Dumas. + +--Certainement, c'est une histoire inventée. + +--Allons! adieu. Je vous remercie. + +Et Pétrof disparut; en vérité, nous ne parlions presque jamais +autrement. + +Je me renseignai sur son compte. M--crut devoir me prévenir, +quand il eut connaissance de cette liaison. Il me dit que beaucoup +de forçats avaient excité son horreur dès son arrivée, mais que +pas un, pas même Gazine, n'avait produit sur lui une impression +aussi épouvantable que ce Pétrof. + +--C'est le plus résolu, le plus redoutable de tous les détenus, +me dit M--. Il est capable de tout; rien ne l'arrête, s'il a un +caprice; il vous assassinera, s'il lui en prend la fantaisie, tout +simplement, sans hésiter et sans le moindre repentir. Je crois +même qu'il n'est pas dans son bon sens. + +Cette déclaration m'intéressa extrêmement, mais M--ne put me dire +pourquoi il avait une semblable opinion sur Pétrof. Chose étrange! +pendant plusieurs années, je vis cet homme, je causais avec lui +presque tous les jours; il me fut toujours sincèrement dévoué +(bien que je n'en devinasse pas la cause), et pendant tout ce +temps, quoiqu'il vécût très-sagement et ne fit rien +d'extraordinaire, je me convainquis de plus en plus que M--avait +raison, que c'était peut-être l'homme le plus intrépide et le plus +difficile à contenir de tout le bagne. Et pourquoi? je ne saurais +l'expliquer. + +Ce Pétrof était précisément le forçat qui, lorsqu'on l'avait +appelé pour subir sa punition, avait voulu tuer le major; j'ai dit +comment ce dernier, «sauvé par un miracle», était parti une minute +avant l'exécution. Une fois, quand il était encore soldat,-- +avant son arrivée à la maison de force,--son colonel l'avait +frappé pendant la manoeuvre. On l'avait souvent battu auparavant, +je suppose; mais ce jour-là, il ne se trouvait pas d'humeur à +endurer une offense: en plein jour, devant le bataillon déployé, +il égorgea son colonel. Je ne connais pas tous les détails de +cette histoire, car il ne me la raconta jamais. Bien entendu, ces +explosions ne se manifestaient que quand la nature parlait trop +haut en lui, elles étaient très-rares. Il était habituellement +raisonnable et même tranquille. Ses passions, fortes et ardentes, +étaient cachées;--elles couvaient doucement comme des charbons +sous la cendre. + +Je ne remarquai jamais qu'il fût ni fanfaron ni vaniteux, comme +tant d'autres forçats. + +Il se querellait rarement, il n'était en relations amicales avec +personne, sauf peut-être avec Sirotkine, et seulement quand il +avait besoin de ce dernier. Je le vis pourtant un jour +sérieusement irrité. On l'avait offensé en lui refusant un objet +qu'il réclamait. Il se disputait à ce sujet avec un forçat de +haute taille, vigoureux comme un athlète, nommé Vassili Antonof et +connu pour son caractère méchant, chicaneur; cet homme, qui +appartenait à la catégorie des condamnés civils, était loin d'être +un lâche. Ils crièrent longtemps, et je pensais que cette querelle +finirait comme presque toutes celles du même genre, par de simples +horions; mais l'affaire prit un tour inattendu: Pétrof pâlit tout +à coup; ses lèvres tremblèrent et bleuirent: sa respiration devint +difficile. Il se leva, et lentement, très-lentement, à pas +imperceptibles (il aimait aller pieds nus en été), il s'approcha +d'Antonof. Instantanément, le vacarme et les cris firent place à +un silence de mort dans la caserne; on aurait entendu voler une +mouche. Chacun attendait l'événement. Antonof bondit au-devant de +son adversaire: il n'avait plus figure humaine... Je ne pus +supporter cette scène et je sortis de la caserne. J'étais certain +qu'avant d'être sur l'escalier, j'entendrais les cris d'un homme +qu'on égorge, mais il n'en fût rien. Avant que Pétrof eût réussi à +s'approcher d'Antonof, celui-ci lui avait jeté l'objet en litige +(un misérable chiffon, une mauvaise doublure). Au bout de deux +minutes, Antonof ne manqua pas d'injurier quelque peu Pétrof, par +acquit de conscience et par sentiment des convenances, pour +montrer qu'il n'avait pas eu trop peur. Mais Pétrof n'accorda +aucune attention à ses injures; il ne répondit même pas. Tout +s'était terminé à son avantage,--les injures le touchaient peu, +--il était satisfait d'avoir son chiffon. Un quart d'heure plus +tard il rôdait dans la caserne, parfaitement désoeuvré, cherchant +une compagnie où il pourrait entendre quelque chose de curieux. Il +semblait que tout l'intéressât, et, pourtant, il restait presque +toujours indifférent à ce qu'il entendait, il errait oisif, sans +but, dans les cours. On aurait pu le comparer à un ouvrier, à un +vigoureux ouvrier, devant lequel le travail «tremble», mais qui +pour l'instant n'a rien à faire et condescend, en attendant +l'occasion de déployer ses forces, à jouer avec de petits enfants. +Je ne comprenais pas pourquoi il restait en prison, pourquoi il ne +s'évadait pas. Il n'aurait nullement hésité à s'enfuir, si +seulement il l'avait voulu. Le raisonnement n'a de pouvoir, sur +des gens comme Pétrof, qu'autant qu'ils ne veulent rien. Quand ils +désirent quelque chose, il n'existe pas d'obstacles à leur +volonté. Je suis certain qu'il aurait su habilement s'évader, +qu'il aurait trompé tout le monde, et qu'il serait resté des +semaines entières sans manger, caché dans une forêt ou dans les +roseaux d'une rivière. Mais cette idée ne lui était pas encore +venue. Je ne remarquai en lui ni jugement, ni bon sens. Ces +gens-là naissent avec une idée, qui toute leur vie les roule +inconsciemment à droite et à gauche: ils errent ainsi jusqu'à ce +qu'ils aient rencontré un objet qui éveille violemment leur désir; +alors ils ne marchandent pas leur tête. Je m'étonnais quelquefois +qu'un homme qui avait assassiné son colonel pour avoir été battu, +se couchât sans contestation sous les verges. Car on le fouettait +quand on le surprenait à introduire de l'eau-de-vie dans la +prison: comme tous ceux qui n'avaient pas de métier déterminé, il +faisait la contrebande de l'eau-de-vie. Il se laissait alors +fouetter comme s'il consentait à cette punition et qu'il s'avouât +en faute, autrement on l'aurait tué plutôt que de le faire se +coucher. Plus d'une fois, je m'étonnai de voir qu'il me volait, +malgré son affection pour moi. Cela lui arrivait par boutades. Il +me vola ainsi ma Bible, que je lui avais dit de reporter à ma +place. Il n'avait que quelques pas à faire, mais chemin faisant, +il trouva un acheteur auquel il vendit le livre, et il dépensa +aussitôt en eau-de-vie l'argent reçu. Probablement il ressentait +ce jour-là un violent désir de boire, et quand il désirait quelque +chose, il fallait que cela se fît. Un individu comme Pétrof +assassinera un homme pour vingt-cinq kopeks, uniquement pour avoir +de quoi boire un demi-litre; en toute autre occasion, il +dédaignera des centaines de mille roubles. Il m'avoua le soir même +ce vol, mais sans aucun signe de repentir ou de confusion, d'un +ton parfaitement indifférent, comme s'il se fut agi d'un incident +ordinaire. J'essayai de le tancer comme il le méritait, car je +regrettais ma Bible. Il m'écouta sans irritation, très-paisiblement; +il convint avec moi que la Bible est un livre très-utile, +et regretta sincèrement que je ne l'eusse plus, mais il ne +se repentit pas un instant de me l'avoir volée; il me regardait +avec une telle assurance que je cessai aussitôt de le gronder. Il +supportait mes reproches, parce qu'il jugeait que cela ne pouvait +se passer autrement, qu'il méritait d'être tancé pour une pareille +action, et que par conséquent je devais l'injurier pour me +soulager et me consoler de cette perte; mais dans son for +intérieur, il estimait que c'étaient des bêtises, des bêtises dont +un homme sérieux aurait eu honte de parler. Je crois même qu'il me +tenait pour un enfant, pour un gamin qui ne comprend pas encore +les choses les plus simples du monde. Si je lui parlais d'autres +sujets que de livres ou de sciences, il me répondait, mais par +pure politesse, et en termes laconiques. Je me demandais ce qui le +poussait à m'interroger précisément sur les livres. Je le +regardais à la dérobée pendant ces conversations, comme pour +m'assurer s'il ne se moquait pas de moi. Mais non, il m'écoutait +sérieusement, avec attention, bien que souvent elle ne fût pas +très-soutenue; cette dernière circonstance m'irritait quelquefois. +Les questions qu'il me posait étaient toujours nettes et précises, +il ne paraissait jamais étonné de la réponse qu'elles +exigeaient... Il avait sans doute décidé une fois pour toutes +qu'on ne pouvait me parler comme à tout le monde, et qu'en dehors +des livres je ne comprenais rien. + +Je suis certain qu'il m'aimait, ce qui m'étonnait fort. Me tenait-il +pour un enfant, pour un homme incomplet? ressentait-il pour moi +cette espèce de compassion qu'éprouve tout être fort pour un plus +faible que lui? me prenait-il pour... je n'en sais rien. Quoique +cette compassion ne l'empêchât pas de me voler, je suis certain +qu'en me dérobant, il avait pitié de moi.--«Eh! quel drôle de +particulier! pensait-il assurément en faisant main basse sur mon +bien, il ne sait pas même veiller sur ce qu'il possède!» Il +m'aimait à cause de cela, je crois. Il me dit un jour, comme +involontairement: + +--Vous êtes trop brave homme, vous êtes si simple, si simple, que +cela fait vraiment pitié: ne prenez pas ce que je vous dis en +mauvaise part, Alexandre Pétrovitch,--ajouta-t-il au bout d'une +minute;--je vous le dis sans mauvaise intention. + +On voit quelquefois dans la vie des gens comme Pétrof se +manifester et s'affirmer dans un instant de trouble ou de +révolution; ils trouvent alors l'activité qui leur convient. Ce ne +sont pas des hommes de parole, ils ne sauraient être les +instigateurs et les chefs des insurrections, mais ce sont eux qui +exécutent et agissent. Ils agissent simplement, sans bruit, se +portent les premiers sur l'obstacle, ou se jettent en avant la +poitrine découverte, sans réflexion ni crainte; tout le monde les +suit, les suit aveuglément, jusqu'au pied de la muraille, où ils +laissent d'ordinaire leur vie. Je ne crois pas que Pétrof ait bien +fini: il était marqué pour une fin violente, et s'il n'est pas +mort jusqu'à ce jour, c'est que l'occasion ne s'est pas encore +présentée. Qui sait, du reste? Il atteindra peut-être une extrême +vieillesse et mourra très-tranquillement, après avoir erré sans +but de çà et de là. Mais je crois que M--avait raison, et que ce +Pétrof était l'homme le plus déterminé de toute la maison de +force. + + +VIII--LES HOMMES DÉTERMINÉS.--LOUKA. + +Il est difficile de parler des gens déterminés; au bagne comme +partout, ils sont rares. On les devine à la crainte qu'ils +inspirent, on se gare d'eux. Un sentiment irrésistible me poussa +tout d'abord à me détourner de ces hommes, mais je changeai par la +suite ma manière de voir, même à l'égard des meurtriers les plus +effroyables. Il y a des hommes qui n'ont jamais tué, et pourtant +ils sont plus atroces que ceux qui ont assassiné six personnes. On +ne sait pas comment se faire une idée de certains crimes, tant +leur exécution est étrange. Je dis ceci parce que souvent les +crimes commis par le peuple ont des causes étonnantes. + +Un type de meurtrier que l'on rencontre assez fréquemment est le +suivant: un homme vit tranquille et paisible; son sort est dur,-- +il souffre. (C'est un paysan attaché à la glèbe, un serf +domestique, un bourgeois ou un soldat.) Il sent tout à coup +quelque chose se déchirer en lui: il n'y tient plus et plante son +couteau dans la poitrine de son oppresseur ou de son ennemi. Alors +sa conduite devient étrange, cet homme outre-passe toute mesure: +il a tué son oppresseur, son ennemi: c'est un crime, mais qui +s'explique; il y avait là une cause; plus tard il n'assassine plus +ses ennemis seuls, mais n'importe qui, le premier venu; il tue +pour le plaisir de tuer, pour un mot déplaisant, pour un regard, +pour faire un nombre pair ou tout simplement: «Gare! ôtez-vous de +mon chemin!» Il agit comme un homme ivre, dans un délire. Une fois +qu'il a franchi la ligne fatale, il est lui-même ébahi de ce que +rien de sacré n'existe plus pour lui; il bondit par-dessus toute +légalité, toute puissance, et jouit de la liberté sans bornes, +débordante, qu'il s'est créée, il jouit du tremblement de son +coeur, de l'effroi qu'il ressent. Il sait du reste qu'un châtiment +effroyable l'attend. Ses sensations sont peut-être celles d'un +homme qui se penche du haut d'une tour sur l'abîme béant à ses +pieds, et qui serait heureux de s'y jeter la tête la première, +pour en finir plus vite. Et cela arrive avec les individus les +plus paisibles, les plus ordinaires. Il y en a même qui posent +dans cette extrémité: plus ils étaient hébétés, ahuris auparavant, +plus il leur tarde de parader, d'inspirer de l'effroi. Ce +désespéré jouit de l'horreur qu'il cause, il se complaît dans le +dégoût qu'il excite. Il fait des folies par désespoir, et le plus +souvent il attend une punition prochaine, il est impatient qu'on +résolve son sort, parce qu'il lui semble trop lourd de porter à +lui tout seul le fardeau de ce désespoir. Le plus curieux, c'est +que cette excitation, cette parade se soutiennent jusqu'au pilori; +après, il semble que le fil est coupé: ce terme est fatal, comme +marqué par des règles déterminées à l'avance. L'homme s'apaise +brusquement, s'éteint, devient un chiffon sans conséquence. Sur le +pilori, il défaille et demande pardon au peuple. Une fois à la +maison de force, il est tout autre; on ne dirait jamais à le voir +que cette poule mouillée a tué cinq ou six hommes. Il en est que +le bagne ne dompte pas facilement. Ils conservent une certaine +vantardise, un esprit de bravade. «Eh! dites donc, je ne suis pas +ce que vous croyez, j'en ai expédié six, d'âmes.» Mais il finit +toujours par se soumettre. De temps en temps, il se divertit au +souvenir de son audace, de ses déchaînements, alors qu'il était un +désespéré; il aime à trouver un benêt devant lequel il se vantera, +se pavanera avec une importance décente et auquel il racontera ses +hauts faits, en dissimulant bien entendu le désir qu'il a +d'étonner par son histoire. «Tiens, voilà l'homme que j'étais!» + +Et avec quel raffinement d'amour-propre prudent il se surveille! +avec quelle négligence paresseuse il débite un pareil récit! Dans +l'accent, dans le moindre mot perce une prétention apprise. Et où +ces gens-là l'ont-ils apprise? + +Pendant une des longues soirées des premiers jours de ma +réclusion, j'écoutais l'une de ces conversations; grâce à mon +inexpérience, je pris le conteur pour un malfaiteur colossal, au +caractère de fer, alors que je me moquais presque de Pétrof. Le +narrateur, Louka Kouzmitch, avait _mis bas_ un major, sans autre +motif que son bon plaisir. Ce Louka Kouzmitch était le plus petit +et le plus fluet de toute notre caserne, il était né dans le Midi: +il avait été serf, de ceux qui ne sont pas attachés à la glèbe, +mais servent leur maître en qualité de domestique. Il avait +quelque chose de tranchant et de hautain, «petit oiseau, mais avec +bec et ongles». Les détenus flairent un homme d'instinct: on le +respectait très-peu. Il était excessivement susceptible et plein +d'amour-propre. Ce soir-là, il cousait une chemise, assis sur le +lit de camp, car il s'occupait de couture. Tout auprès de lui se +trouvait un gars borné et stupide, mais bon et complaisant, une +espèce de colosse, son voisin le détenu Kobyline. Louka se +querellait souvent avec lui en qualité de voisin et le traitait du +haut de sa grandeur, d'un air railleur et despotique, que, grâce à +sa bonhomie, Kobyline ne remarquait pas le moins du monde. Il +tricotait un bas et écoutait Louka d'un air indifférent. Celui-ci +parlait haut et distinctement. Il voulait que tout le monde +l'entendît, bien qu'il eût l'air de ne s'adresser qu'à Kobyline. + +--Vois-tu, frère, on m'a renvoyé de mon pays, commnença-t-il en +plantant son aiguille, pour vagabondage. + +--Et y a-t-il longtemps de cela? demanda Kobyline. + +--Quand les pois seront mûrs, il y aura un an. Eh bien, nous +arrivons à K--v, et l'on me met dans la maison de force. Autour de +moi il y avait une douzaine d'hommes, tous Petits-Russiens, bien +bâtis, solides et robustes, de vrais boeufs. Et tranquilles! la +nourriture était mauvaise, le major de la prison en faisait ce +qu'il voulait. Un jour se passe, un autre encore: tous ces +gaillards sont des poltrons, à ce que je vois. + +--Vous avez peur d'un pareil imbécile? que je leur dis. + +--Va-t'en lui parler, vas-y! Et ils éclatent de rire comme des +brutes. Je me tais. Il y avait là un Toupet[15] drôle, mais drôle, +--ajouta le narrateur en quittant Kobyline pour s'adresser à tout +le monde. Il racontait comment on l'avait jugé au tribunal, ce +qu'il leur avait dit, en pleurant à chaudes larmes: «J'ai des +enfants, une femme», qu'il disait. C'était un gros gaillard épais +et tout grisonnant: «Moi, que je lui dis, non! Et il y avait là un +chien qui ne faisait rien qu'écrire, et écrire tout ce que je +disais! Alors, que je me dis, que tu crèves...............Et le +voilà qui écrit, qui écrit encore. C'est là que ma pauvre tête a +été perdue!» + +--Donne-moi du fil, Vacia; celui de la maison est pourri. + +--En voilà qui vient du bazar, répondit Vacia en donnant le fil +demandé. + +--Celui de l'atelier est meilleur. On a envoyé le Névalide en +chercher il n'y a pas longtemps, mais je ne sais pas chez quelle +poison de femme il l'a acheté, il ne vaut rien! fit Louka en +enfilant son aiguille à la lumière. + +--Chez sa commère, parbleu! + +--Bien sûr chez sa commère. + +--Eh bien, ce major?... fit Kobyline, qu'on avait tout à fait +oublié. + +Louka n'attendait que cela, cependant il ne voulut pas continuer +immédiatement son récit, comme si Kobyline ne valait pas une +pareille marque d'attention. Il enfila tranquillement son +aiguille, ramena paresseusement ses jambes sous son torse, et dit +enfin: + +--J'émoustillai si bien mes Toupets, qu'ils réclamèrent le major. +Le matin même, j'avais emprunté le coquin (couteau) de mon voisin, +et je l'avais caché à tout événement. Le major était furieux comme +un enragé. Il arrive. Dites donc, Petits-Russiens, ce n'est pas le +moment d'avoir peur. Mais allez donc! tout leur courage s'était +caché au fin fond de la plante de leurs pieds: ils tremblaient. Le +major accourt, tout à fait ivre. + +--Qu'y a-t-il? Comment ose-ton...? Je suis votre tsar, je suis +votre Dieu. + +Quand il eut dit qu'il était le tsar et le Dieu, je m'approchai de +lui, mon couteau dans ma manche. + +--Non, que je lui dis, Votre Haute Noblesse,--et je m'approche +toujours plus,--cela ne peut pas être, Votre Haute Noblesse, que +vous soyez notre tsar et notre Dieu. + +--Ainsi c'est toi! c'est toi! crie le major,--c'est toi qui es +le meneur. + +--Non, que je lui dis (et je m'approche toujours), non, Votre +Haute Noblesse, comme chacun sait, et comme vous-même le savez, +notre Dieu tout-puissant et partout présent est seul dans le ciel. +Et nous n'avons qu'un seul tsar, mis au-dessus de nous tous, par +Dieu lui-même. Il est monarque, Votre Haute Noblesse. Et vous, +Votre Haute Noblesse, vous n'êtes encore que major, vous n'êtes +notre chef que par la grâce du Tsar et par vos mérites. + +--Comment? commment?? commmment??? Il ne pouvait même plus +parler, il bégayait, tant il était étonné. + +--Voilà comment, que je lui dis: je me jette sur lui et je lui +enfonce mon couteau dans le ventre, tout entier! C'avait été fait +lestement. Il trébucha et tomba en gigotant. J'avais jeté mon +couteau. + +--Allons, vous autres, Toupets, ramassez-le maintenant! + +Je ferai ici une digression hors de mon récit. Les expressions «je +suis tsar, je suis Dieu» et autres semblables étaient +malheureusement trop souvent employées, dans le bon vieux temps, +par beaucoup de commandants. Je dois avouer que leur nombre a +singulièrement diminué, et que les derniers ont peut-être déjà +disparu. Remarquons que ceux qui paradaient ainsi et +affectionnaient de semblables expressions, étaient surtout des +officiers sortant du rang. Le grade d'officier mettait sens dessus +dessous leur cervelle. Après avoir longtemps peiné sous le sac, +ils se voyaient tout à coup officiers, commandants et nobles +par-dessus le marché; grâce au manque d'habitude et à la première +ivresse de leur avancement, ils se faisaient une idée exagérée de +leur puissance et de leur importance, relativement à leurs +subordonnés. Devant leurs supérieurs, ces gens-là sont d'une +servilité révoltante. Les plus rampants s'empressent même +d'annoncer à leurs chefs qu'ils ont été des subalternes et qu'ils +«se souviennent de leur place». Mais envers leurs subordonnés, ce +sont des despotes sans mesure. Rien n'irrite plus les détenus, il +faut le dire, que de pareils abus. Cette arrogante opinion de sa +propre grandeur, cette idée exagérée de l'impunité, engendrent la +haine dans le coeur de l'homme le plus soumis et pousse à bout le +plus patient. Par bonheur, tout cela date d'un passé presque +oublié; et, même alors, l'autorité supérieure reprenait sévèrement +les coupables. J'en sais plus d'un exemple. + +Ce qui exaspère surtout les subordonnés, c'est le dédain, la +répugnance qu'on manifeste dans les rapports avec eux. Ceux qui +croient qu'ils n'ont qu'à bien nourrir et entretenir le détenu, et +qu'à agir en tout selon la loi, se trompent également. L'homme, si +abaissé qu'il soit, exige instinctivement du respect pour sa +dignité d'homme. Chaque détenu sait parfaitement qu'il est +prisonnier, qu'il est un réprouvé, et connaît la distance qui le +sépare de ses supérieurs, mais ni stigmate ni chaînes ne lui +feront oublier qu'il est un homme. Il faut donc le traiter +humainement. Mon Dieu! un traitement humain peut relever celui-là +même en qui l'image divine est depuis longtemps obscurcie. C'est +avec les «malheureux» surtout, qu'il faut agir humainement: là est +leur salut et leur joie. J'ai rencontré des commandants au +caractère noble et bon, et j'ai pu voir quelle influence +bienfaisante ils avaient sur ces humiliés. Quelques mots affables +dits par eux ressuscitaient moralement les détenus. Ils en étaient +joyeux comme des enfants, et aimaient sincèrement leur chef. Une +remarque encore: il ne leur plaît pas que leurs chefs soient +familiers et par trop bonhommes dans les rapports avec eux. Ils +veulent les respecter, et cela même les en empêche. Les détenus +sont fiers, par exemple, que leur chef ait beaucoup de +décorations, qu'il ait bonne façon, qu'il soit bien noté auprès +d'un supérieur puissant, qu'il soit sévère, grave et juste, et +qu'il possède le sentiment de sa dignité. Les forçats le préfèrent +alors à tous les autres: celui-là sait ce qu'il vaut, et n'offense +pas les gens: tout va pour le mieux. + +--Il t'en a cuit, je suppose? demanda tranquillement Kobyline. + +--Hein! Pour cuire, camarades, je l'ai été, cuit, il n'y a pas à +dire. Aléi! donne-moi les ciseaux! Eh bien! dites donc, ne +jouera-t-on pas aux cartes ce soir? + +--Il y a longtemps que le jeu a été bu, remarqua Vacia; si on ne +l'avait pas vendu pour boire, il serait ici. + +--Si!... Les si, on les paye cent roubles à Moscou, remarqua +Louka. + +--Eh bien, Louka, que t'a-t-on donné pour ton coup? fit de +nouveau Kobyline. + +--On me l'a payé cent cinq coups de fouet, cher ami. Vrai +camarades, c'est tout juste s'ils ne m'ont pas tué, reprit Louka +en dédaignant une fois encore son voisin Kobyline.--Quand on m'a +administré ces cent cinq coups, on m'a mené en grand uniforme. Je +n'avais jamais encore reçu le fouet. Partout une masse de peuple. +Toute la ville était accourue pour voir punir le brigand, le +meurtrier. Combien ce peuple-la est bête, je ne puis pas vous le +dire, Timochka (le bourreau) me déshabille, me couche par terre et +crie: «--Tiens-toi bien, je vais te griller!» J'attends. Au +premier coup qu'il me cingle j'aurais voulu crier, mais je ne le +pouvais pas; j'eus beau ouvrir la bouche, ma voix s'était +étranglée. Quand il m'allongea le second coup,--vous ne le +croirez pas si vous voulez,--mais je n'entendis pas comme ils +comptèrent deux. Je reviens à moi et je les entends compter: +dix-sept. On m'enleva quatre fois de dessus le chevalet, pour me +laisser souffler une demi-heure et m'inonder d'eau froide. Je les +regardais tous, les yeux me sortaient de la tête, je me disais: Je +crèverai ici! + +--Et tu n'es pas mort? demanda naïvement Kobyline. Louka le toisa +d'un regard dédaigneux: on éclata de rire. + +--Un vrai imbécile... + +--Il a du mal dans le grenier, remarqua Louka en ayant l'air de +regretter d'avoir daigné parler à un pareil idiot. + +--Il est un peu fou! affirma de son côté Vacia. + +Bien que Louka eût tué six personnes, nul n'eut jamais peur de lui +dans la prison. Il avait pourtant le désir de passer pour un homme +terrible. + + +IX--ISAÏ FOMITCH.--LE BAIN.--LE RÉCIT DE BAKLOUCHINE. + +Les fêtes de Noël approchaient. Les forçats les attendaient avec +une sorte de solennité, et rien qu'à les voir, j'étais moi-même +dans l'expectative de quelque chose d'extraordinaire. Quatre jours +avant les fêtes, on devait nous mener au bain (de vapeur[16]). Tout +le monde se réjouissait et se préparait; nous devions nous y +rendre après le dîner; à cette occasion, il n'y avait pas de +travail dans l'après-midi. De tous les forçats, celui qui se +réjouissait et se démenait le plus était bien certainement Isaï +Fomitch Bumstein, le Juif, dont j'ai déjà parlé au chapitre IV de +mon récit. Il aimait à s'étuver, jusqu'à en perdre connaissance; +chaque fois qu'en fouillant le tas de mes vieux souvenirs, je me +souviens du bain de la prison (qui vaut la peine qu'on ne l'oublie +pas), la première figure qui se présente à ma mémoire est celle du +très-glorieux et inoubliable Isaï Fomitch, mon camarade de bagne. +Seigneur! quel drôle d'homme c'était! J'ai déjà dit quelques mots +de sa figure: cinquante ans, vaniteux, ridé, avec d'affreux +stigmates sur les joues et au front, maigre, faible, un corps de +poulet, tout blanc. Son visage exprimait une suffisance +perpétuelle et inébranlable, j'ajouterai presque: la félicité. Je +crois qu'il ne regrettait nullement d'avoir été envoyé aux travaux +forcés. Comme il était bijoutier de son métier et qu'il n'en +existait pas d'autre dans la ville, il avait toujours du travail +qu'on lui payait tant bien que mal. Il n'avait besoin de rien, il +vivait même richement, sans dépenser tout son gain néanmoins, car +il faisait des économies et prêtait sur gages à toute la maison de +force. Il possédait un samovar, un bon matelas, des tasses, un +couvert. Les Juifs de la ville ne lui ménageaient pas leur +protection. Chaque samedi, il allait sous escorte à la synagogue +(ce qui était autorisé par la loi). Il vivait comme un coq en +pâte; pourtant il attendait avec impatience l'expiration de sa +peine pour «se marier». C'était un mélange comique de naïveté, de +bêtise, de ruse, d'impertinence, de simplicité, de timidité, de +vantardise et d'impudence. Le plus étrange pour moi, c'est que les +déportés ne se moquaient nullement de lui; s'ils le taquinaient, +c'était pour rire. Isaï Fomitch était évidemment un sujet de +distraction et de continuelle réjouissance pour tout le monde: +«Nous n'avons qu'un seul Isaï Fomitch, n'y touchez pas!» disaient +les forçats; et bien qu'il comprit lui-même ce qu'il en était, il +s'enorgueillissait de son importance; cela divertissait beaucoup +les détenus. Il avait fait son entrée au bagne de la façon la plus +risible (elle avait eu lieu avant mon arrivée, mais on me la +raconta). Soudain, un soir, le bruit se répandit dans la maison de +force qu'on avait amené un Juif que l'on rasait en ce moment au +corps de garde, et qu'il allait entrer immédiatement dans la +caserne. Comme il n'y avait pas un seul Juif dans toute la prison, +les détenus l'attendirent avec impatience, et l'entourèrent dès +qu'il eut franchi la grande porte. Le sous-officier de service le +conduisit à la prison civile et lui indiqua sa place sur les +planches. Isaï Fomitch tenait un sac contenant les effets qui lui +avaient été délivrés et ceux qui lui appartenaient. Il posa son +sac, prit place sur le lit de camp et s'assit, les jambes croisées +sous lui, sans oser lever les yeux. On se pâmait de rire autour de +lui, les forçats l'assaillaient de plaisanteries sur son origine +israélite. Soudain un jeune déporté écarta la foule et s'approcha +de lui, portant à la main son vieux pantalon d'été, sale et +déchiré, rapiécé de vieux chiffons. Il s'assit à côté d'Isaï +Fomitch et lui frappa sur l'épaule. + +--Eh! cher ami, voilà six ans que je t'attends. Regarde un peu, +me donneras-tu beaucoup de cette marchandise? + +Et il étala devant lui ses haillons. + +Isaï Fomitch était d'une timidité si grande, qu'il n'osait pas +regarder cette foule railleuse, aux visages mutilés et effrayants, +groupée en cercle compacte autour de lui. Il n'avait pu encore +prononcer une parole, tant il avait peur. Quand il vit le gage +qu'on lui présentait, il tressaillit et il se mit hardiment à +palper les haillons. Il s'approcha même de la lumière. Chacun +attendait ce qu'il allait dire. + +--Eh bien! est-ce que tu ne veux pas me donner un rouble +d'argent? Ça vaut cela pourtant! continua l'emprunteur, en +clignant de l'oeil du côté d'Isaï Fomitch. + +--Un rouble d'argent, non! mais bien sept kopeks! + +Ce furent les premiers mots prononcés par Isaï Fomitch à la maison +de force. Un rire homérique s'éleva parmi les assistants. + +--Sept kopeks! Eh bien, donne-les: tu as du bonheur, ma foi. Fais +attention au moins à mon gage, tu m'en réponds sur ta tête! + +--Avec trois kopeks d'intérêt, cela fera dix kopeks à me payer, +dit le Juif d'une voix saccadée et tremblante, en glissant sa main +dans sa poche pour en tirer la somme convenue et en scrutant les +forçats d'un regard craintif. Il avait horriblement peur, mais +l'envie de conclure une bonne affaire l'emporta. + +--Hein, trois kopeks d'intérêt... par an? + +--Non! pas par an... par mois. + +--Tu es diablement chiche! Comme t'appelle-t-on? + +--Isaï Fomitz[17]. + +--Eh bien! Isaï Fomitch, tu iras loin! Adieu. + +Le Juif examina encore une fois les guenilles sur lesquelles il +venait de prêter sept kopeks, les plia et les fourra soigneusement +dans son sac. Les forçats continuaient à se pâmer de rire. + +En réalité, tout le monde l'aimait, et bien que presque chaque +détenu fût son débiteur, personne ne l'offensait. Il n'avait, du +reste, pas plus de fiel qu'une poule; quand il vit que tout le +monde était bien disposé à son égard, il se donna de grands airs, +mais si comiques qu'on les lui pardonna aussitôt. + +Louka, qui avait connu beaucoup de Juifs quand il était en +liberté, le taquinait souvent, moins par méchanceté que par +amusement, comme on joue avec un chien, un perroquet ou des bêtes +savantes. Isaï Fomitch ne l'ignorait pas, aussi ne s'offensait-il +nullement, et donnait-il prestement la réplique. + +--Tu vas voir, Juif! je te rouerai de coups. + +--Si tu me donnes un coup, je t'en rendrai dix, répondait +crânement Isaï Fomitch. + +--Maudit galeux! + +--Que ze sois galeux tant que tu voudras. + +--Juif rogneux. + +--Que ze sois rogneux tant qu'il te plaira: galeux, mais risse. +Z'ai de l'arzent! + +--Tu as vendu le Christ. + +--Tant que tu voudras. + +--Fameux, notre Isaï Fomitch! un vrai crâne! N'y touchez pas, +nous n'en avons qu'un. + +--Eh! Juif, empoigne un fouet, tu iras en Sibérie! + +--Z'y suis dézà, en Sibérie! + +--On t'enverra encore plus loin. + +--Le Seigneur Dieu y est-il, là-bas? + +--Parbleu, ça va sans dire. + +--Alors comme vous voudrez! tant qu'il y aura le Seigneur Dieu et +de l'arzent,--tout va bien. + +--Un crâne, notre Isaï Fomitch! un crâne, on le voit! crie-t-on +autour de lui. Le Juif voit bien qu'on se moque de lui, mais il ne +perd pas courage, il fait le bravache; les louanges dont on le +comble lui causent un vif plaisir, et d'une voix grêle d'alto qui +grince dans toute la caserne, il commence à chanter: _La, la, la, +la, la_! sur un motif idiot et risible, le seul chant qu'on lui +ait entendu chanter pendant tout son séjour à la maison de force. +Quand il eut fait ma connaissance, il m'assura en jurant ses +grands dieux que c'était le chant et le motif que chantaient six +cent mille Juifs, du plus petit au plus grand, en traversant la +mer Rouge, et qu'il est ordonné à chaque Israélite de le chanter +après une victoire remportée sur l'ennemi. + +La veille de chaque samedi, les forçats venaient exprès des autres +casernes dans la nôtre pour voir Isaï Fomitch célébrer le sabbat. +Il était d'une vanité et d'une jactance si innocentes que cette +curiosité générale le flattait doucement. Il couvrait sa petite +table dans un coin avec un air d'importance pédantesque et outrée, +ouvrait un livre, allumait deux bougies, marmottait quelques mots +mystérieux et revêtait son espèce de chasuble, bariolée, sans +manches, et qu'il conservait précieusement au fond de son coffre. +Il attachait sur ses mains des bracelets de cuir; enfin, il se +fixait sur le front, au moyen d'un ruban, une petite boîte[18]; on +eût dit une corne qui lui sortait de la tête. Il commençait alors +à prier. Il lisait en traînant, criait, crachait, se démenait avec +des gestes sauvages et comiques. Tout cela était prescrit par les +cérémonies de son culte; il n'y avait là rien de risible ou +d'étrange, si ce n'est les airs que se donnait Isaï Fomitch devant +nous, en faisant parade de ces cérémonies. Ainsi, il couvrait +brusquement sa tête de ses deux mains et commençait à lire en +sanglotant... Ses pleurs augmentaient, et dans sa douleur il +couchait presque sur le livre sa tête coiffée de l'arche, en +hurlant; mais tout à coup, au milieu de ces sanglots désespérés, +il éclatait de rire et récitait en nasillant un hymne d'une voix +triomphante, comme attendrie et affaiblie par une surabondance de +bonheur...--«On n'y comprend rien», se disaient parfois les +détenus. Je demandai un jour à Isaï Fomitch ce que signifiaient +ces sanglots et pourquoi il passait brusquement de la désolation +au triomphe du bonheur et de la félicité. Isaï Fomitch aimait fort +ces questions venant de moi. Il m'expliqua immédiatement que les +pleurs et les sanglots sont provoqués par la perte de Jérusalem, +et que la loi ordonne de gémir en se frappant là poitrine. Mais, +au moment de la désolation la plus aiguë, il doit, tout à coup, +lui, Isaï Fomitch, se souvenir, comme par hasard (ce «tout à coup» +est prescrit par la loi), qu'une prophétie a promis aux Juifs le +retour à Jérusalem; il doit manifester aussitôt une joie +débordante, chanter, rire et réciter ses prières en donnant à sa +voix une expression de bonheur, à son visage le plus de solennité +et de noblesse possible. Ce passage soudain, l'obligation absolue +de l'observer, plaisaient excessivement à Isaï Fomitch, il +m'expliquait avec une satisfaction non déguisée cette ingénieuse +règle de la loi. Un soir, au plus fort de la prière, le major +entra, suivi de l'officier de garde et d'une escorte de soldats. +Tous les détenus s'alignèrent aussitôt devant leurs lits de camp; +seul, Isaï Fomitch continua à crier et à gesticuler. Il savait que +son culte était autorisé, que personne ne pouvait l'interrompre, +et qu'en hurlant devant le major, il ne risquait absolument rien. +Il lui plaisait fort de se démener sous les yeux du chef. Le major +s'approcha à un pas de distance: Isaï Fomitch tourna le dos à sa +table et, droit devant l'officier, commença à chanter son hymne de +triomphe, en gesticulant et en traînant sur certaines syllabes. +Quand il dut donner à son visage une expression de bonheur et de +noblesse, il le fit aussitôt en clignotant des yeux, avec des +rires et un hochement de tête du côté du major. Celui-ci s'étonna +tout d'abord, puis pouffa de rire, l'appela «benêt» et s'en alla, +tandis que le Juif continuait à crier. Une heure plus tard, comme +il était en train de souper, je lui demandai ce qu'il aurait fait +si le major avait eu la mauvaise idée et la bêtise de se fâcher. + +--Quel major? + +--Comment? N'avez-vous pas vu le major? + +--Non. + +--Il était pourtant à deux pieds de vous, à vous regarder. + +Mais Isaï Fomitch m'assura le plus sérieusement du monde qu'il +n'avait pas vu le major, car à ce moment de la prière, il était +dans une telle extase qu'il ne voyait et n'entendait rien de ce +qui se passait autour de lui. + +Je vois maintenant Isaï Fomitch baguenauder le samedi dans toute +la prison, et chercher à ne rien faire, comme la loi le prescrit à +tout Juif. Quelles anecdotes invraisemblables ne me racontait-il +pas! Chaque fois qu'il revenait de la synagogue, il m'apportait +toujours des nouvelles de Pétersbourg et des bruits absurdes qu'il +m'assurait tenir de ses coreligionnaires de la ville, qui les +tenaient eux-mêmes de première main. + +Mais j'ai déjà trop parlé d'Isaï Fomitch. + +Dans toute la ville, il n'y avait que deux bains publics. Le +premier, tenu par un Juif, était divisé en compartiments pour +lesquels on payait cinquante kopeks; l'aristocratie de la ville le +fréquentait. L'autre bain, vieux, sale, étroit, était destiné au +peuple; c'était là qu'on menait les forçats. Il faisait froid et +clair: les détenus se réjouissaient de sortir de la forteresse et +de parcourir la ville. Pendant toute la route, les rires et les +plaisanteries ne discontinuèrent pas. Un peloton de soldats, le +fusil chargé, nous accompagnait; c'était un spectacle pour la +ville. Une fois arrivés, vu l'exiguïté du bain, qui ne permettait +pas à tout le monde d'entrer à la fois, on nous divisa en deux +bandes, dont l'une attendait dans le cabinet froid qui se trouve +avant l'étuve, tandis que l'autre se lavait. Malgré cela, la salle +était si étroite qu'il était difficile de se figurer comment la +moitié des forçats pourrait y tenir, Pétrof ne me quitta pas d'une +semelle; il s'empressa auprès de moi sans que je l'eusse prié de +venir m'aider et m'offrit même de me laver. En même temps que +Pétrof, Baklouchine, forçat de la section particulière, me proposa +ses services. Je me souviens de ce détenu, qu'on appelait +«pionnier», comme du plus gai et du plus avenant de tous mes +camarades; ce qu'il était réellement. Nous nous étions liés +d'amitié. Pétrof m'aida à me déshabiller, parce que je mettais +beaucoup de temps à cette opération, à laquelle je n'étais pas +encore habitué; du reste, il faisait presque aussi froid dans le +cabinet que dehors. Il est très-difficile pour un détenu novice de +se déshabiller, car il faut savoir adroitement détacher les +courroies qui soutiennent les chaînes. Ces courroies de cuir ont +dix-sept centimètres de longueur et se bouclent par-dessus le +linge, juste sous l'anneau qui enserre la jambe. Une paire de +courroies coûte soixante kopeks; chaque forçat doit s'en procurer, +car il serait impossible de marcher sans leur secours. L'anneau +n'embrasse pas exactement la jambe, on peut passer le doigt entre +le fer et la chair; aussi cet anneau bat et frotte contre le +mollet, si bien qu'en un seul jour le détenu qui marche sans +courroies se fait des plaies vives. Enlever les courroies ne +présente aucune difficulté: il n'en est pas de même du linge; pour +le retirer, il faut un prodige d'adresse. Une fois qu'on a enlevé +le canon gauche du pantalon, il faut le faire passer tout entier +entre l'anneau et la jambe elle-même, et le faire repasser en sens +contraire sous l'anneau; la jambe gauche est alors tout à fait +libre; le canon gauche du pantalon doit être ensuite glissé sous +l'anneau de la jambe droite et repassé encore une fois en arrière +avec le canon de la jambe droite. La même manoeuvre a lieu quand +on met du linge propre. Le premier qui nous l'enseigna fut +Korenef, à Tobolsk, un ancien chef de brigands, condamné à cinq +ans de chaîne. Les forçats sont habitués à cet exercice et s'en +tirent lestement. Je donnai quelques kopeks à Pétrof, pour acheter +du savon et un torchon de tille dont on se frotte dans l'étuve. On +donnait bien aux forçats un morceau de savon, mais il était grand +comme une pièce de deux kopeks et n'était pas plus épais que les +morceaux de fromage que l'on sert comme entrée dans les soirées +des gens de seconde main. Le savon se vendait dans le cabinet +même, avec du _sbitène_ (boisson faite de miel, d'épices et d'eau +chaude), des miches de pain blanc et de l'eau bouillante, car +chaque forçat n'en recevait qu'un baquet, selon la convention +faite entre le propriétaire du bain et l'administration de la +prison. Les détenus qui désiraient se nettoyer à fond pouvaient +acheter pour deux kopeks un second baquet, que leur remettait le +propriétaire par une fenêtre percée dans la muraille à cet effet. + +Dès que je fus déshabillé, Pétrof me prit le bras, en me faisant +remarquer que j'aurais de la peine à marcher avec mes chaînes. +«Tirez-les en haut, sur vos mollets, me dit-il en me soutenant +par-dessous les aisselles comme si j'étais un vieillard. Faites +attention ici, il faut franchir le seuil de la porte.» J'eus honte +de ses prévenances, je l'assurai que je saurais bien marcher seul, +mais il ne voulut pas me croire. Il avait pour moi les égards +qu'on a pour un petit enfant maladroit, que chacun doit aider. +Pétrof n'était nullement un serviteur; ce n'était surtout pas un +domestique. Si je l'avais offensé, il aurait su comment agir avec +moi. Je ne lui avais rien promis pour ses services, et lui-même ne +m'avait rien demandé. Qu'est-ce qui lui inspirait cette +sollicitude pour moi? + +Quand nous ouvrîmes la porte de l'étuve, je crus que nous entrions +en enfer[19]. Représentez-vous une salle de douze pas de long sur +autant de large dans laquelle on empilerait cent hommes à la fois, +ou tout au moins quatre-vingts, car nous étions en tout deux +cents, divisés en deux sections. La vapeur nous aveuglait; la +suie, la saleté et le manque de place étaient tels que nous ne +savions où mettre le pied. Je m'effrayai et je voulus sortir: +Pétrof me rassura aussitôt. À grand'peine, tant bien que mal, nous +nous hissâmes jusqu'aux bancs en enjambant les têtes des forçats +que nous priions de se pencher afin de nous laisser passer. Mais +tous les bancs étaient déjà occupés. Pétrof m'annonça que je +devais acheter une place et entra immédiatement en pourparlers +avec un forçat, qui se trouvait à côté de la fenêtre. Pour un +kopek celui-ci consentit à me céder sa place, après avoir reçu de +Pétrof la monnaie que ce dernier serrait dans sa main et qu'il +avait prudemment préparée à l'avance. Il se faufila juste +au-dessous de moi dans un endroit sombre et sale: il y avait là au +moins un demi-pouce de moisi; même les places qui se trouvaient +au-dessous des banquettes étaient occupées: les forçats y +grouillaient. Quant au plancher, il n'y avait pas un espace grand +comme la paume de la main qui ne fût occupé par les détenus; ils +faisaient jaillir l'eau de leurs baquets. Ceux qui étaient debout +se lavaient en tenant à la main leur seille; l'eau sale coulait le +long de leur corps et tombait sur les têtes rasées de ceux qui +étaient assis. Sur la banquette et les gradins qui y conduisaient +étaient entassés d'autres forçats qui se lavaient tout +recroquevillés et ramassés, mais c'était le petit nombre. La +populace ne se lave pas volontiers avec de l'eau et du savon; ils +préfèrent s'étuver horriblement, et s'inonder ensuite d'eau +froide;--c'est ainsi qu'ils prennent leur bain. Sur le plancher +on voyait cinquante balais de verges s'élever et s'abaisser à la +fois, tous se fouettaient à en être ivres. On augmentait à chaque +instant la vapeur[20]; aussi ce que l'on ressentait n'était plus de +la chaleur, mais une brûlure comme celle de la poix bouillante. On +criait, on gloussait, au bruit de cent chaînes, traînant sur le +plancher... Ceux qui voulaient passer d'un endroit à l'autre +embarrassaient leurs fers dans d'autres chaînes et heurtaient la +tête des détenus qui se trouvaient plus bas qu'eux, tombaient, +juraient en entraînant dans leur chute ceux auxquels ils +s'accrochaient. Tous étaient dans une espèce de griserie, +d'excitation folle; des cris et des glapissements se croisaient. +Il y avait un entassement, un écrasement du coté de la fenêtre du +cabinet par laquelle on délivrait l'eau chaude; elle jaillissait +sur les têtes de ceux qui étaient assis sur le plancher, avant +qu'elle arrivât à sa destination. Nous avions l'air d'être libres, +et pourtant, de temps à autre, derrière la fenêtre du cabinet ou +la porte entr'ouverte, on voyait la figure moustachue d'un soldat, +le fusil au pied, veillant à ce qu'il n'arrivât aucun désordre. +Les têtes rasées des forçats et leurs corps auxquels la vapeur +donnait une couleur sanglante, paraissaient encore plus +monstrueux. Sur les dos rubéfiés par la vapeur apparaissaient +nettement les cicatrices des coups de fouet ou de verges appliqués +autrefois, si bien que ces échines semblaient avoir été récemment +meurtries. Étranges cicatrices! Un frisson me passa sous la peau, +rien qu'en les voyant. On augmente encore la vapeur--et la salle +du bain est couverte d'un nuage épais, brûlant, dans lequel tout +s'agite, crie, glousse. De ce nuage ressortent des échines +meurtries, des têtes rasées, des raccourcis de bras, de jambes; +pour compléter le tableau, Isaï Fomitch hurle de joie à gorge +déployée, sur la banquette la plus élevée. Il se sature de vapeur, +tout autre tomberait en défaillance, mais nulle température n'est +assez élevée pour lui; il loue un frotteur pour un kopek, mais au +bout d'un instant, celui-ci n'y peut tenir, jette le balai et +court s'inonder d'eau froide. Isaï Fomitch ne perd pas courage et +en loue un second, un troisième; dans ces occasions-là, il ne +regarde pas à la dépense et change jusqu'à cinq fois de frotteur. +--«Il s'étuve bien, ce gaillard d'Isaï Fomitch!» lui crient d'en +bas les forçats. Le Juif sent lui-même qu'il dépasse tous les +autres, qu'il les «enfonce»; il triomphe, de sa voix rêche et +falote il crie son air: _la, la, la, la, la_ qui couvre le tapage. +Je pensais que si jamais nous devions être ensemble en enfer, cela +rappellerait le lieu où nous nous trouvions. Je ne résistai pas au +désir de communiquer cette idée à Pétrof: il regarda tout autour +de lui, et ne répondit rien. J'aurais voulu lui louer une place à +côté de moi, mais il s'assit à mes pieds et me déclara qu'il se +trouvait parfaitement à son aise. Baklouchine nous acheta pendant +ce temps de l'eau chaude, qu'il nous apportait quand nous en +avions besoin. Pétrof me signifia qu'il me nettoierait des pieds à +la tête afin de «me rendre tout propre», et il me pressa de +m'étuver. Je ne m'y décidai pas. Ensuite, il me frotta tout entier +de savon. «Maintenant, je vais vous laver les petons», fit-il en +manière de conclusion. Je voulais lui répondre que je pouvais me +laver moi-même, mais je ne le contredis pas et m'abandonnai à sa +volonté. Dans le diminutif: petons, qu'il avait employé, il n'y +avait aucun sens servile; Pétrof ne pouvait appeler mes pieds par +leur nom, parce que les autres, les vrais hommes, avaient des +jambes; moi, je n'avais que des petons. + +Après m'avoir rapproprié, il me reconduisit dans le cabinet, me +soutenant et m'avertissant à chaque pas comme si j'eusse été de +porcelaine. Il m'aida à passer mon linge, et quand il eut fini de +me dorloter, il s'élança dans le bain pour s'étuver lui-même. + +En arrivant à la caserne, je lui offris un verre de thé qu'il ne +refusa pas. Il le but et me remercia. Je pensai à faire la dépense +d'un verre d'eau-de-vie en son honneur. J'en trouvai dans notre +caserne même. Pétrof fut supérieurement content, il lampa son +eau-de-vie, poussa un grognement de satisfaction, et me fit la +remarque que je lui rendais la vie; puis, précipitamment, il se +rendit à la cuisine, comme si l'on ne pouvait y décider quelque +chose d'important sans lui. Un autre interlocuteur se présenta: +c'était Baklouchine, dont j'ai déjà parlé, et que j'avais aussi +invité à prendre du thé. + +Je ne connais pas de caractère plus agréable que celui de +Baklouchine. À vrai dire, il ne pardonnait rien aux autres et se +querellait même assez souvent; il n'aimait surtout pas qu'on se +mêlât de ses affaires;--en un mot, il savait se défendre. Mais +ses querelles ne duraient jamais longtemps, et je crois que tous +les forçats l'aimaient. Partout où il allait, il était le +bienvenu. Même en ville, on le tenait pour l'homme le plus amusant +du monde. C'était un gars de haute taille, âgé de trente ans, au +visage ingénu et déterminé, assez joli homme avec sa barbiche. Il +avait le talent de dénaturer si comiquement sa figure en imitant +le premier venu que le cercle qui l'entourait se pâmait de rire. +C'était un farceur, mais jamais il ne se laissait marcher sur le +pied par ceux qui faisaient les dégoûtés et n'aimaient pas à rire; +aussi personne ne l'accusait d'être un homme «inutile et sans +cervelle». Il était plein de vie et de feu. Il fit ma connaissance +dès les premiers jours et me raconta sa carrière militaire, enfant +de troupe, soldat au régiment des pionniers, où des personnages +haut placés l'avaient remarqué. Il me fit immédiatement un tas de +questions sur Pétersbourg; il lisait même des livres. Quand il +vint prendre le thé chez moi, il égaya toute la caserne en +racontant comment le lieutenant Ch--avait malmené le matin notre +major; il m'annonça d'un air satisfait, en s'asseyant à côté de +moi, que nous aurions probablement une représentation théâtrale à +la maison de force. Les détenus projetaient de donner un spectacle +pendant les fêtes de Noël. Les acteurs nécessaires étaient +trouvés, et peu à peu l'on préparait les décors. Quelques +personnes de la ville avaient promis de prêter des habits de femme +pour la représentation. On espérait même, par l'entremise d'un +brosseur, obtenir un uniforme d'officier avec des aiguillettes. +Pourvu seulement que le major ne s'avisât pas d'interdire le +spectacle comme l'année précédente! Il était alors de mauvaise +humeur parce qu'il avait perdu au jeu, et puis il y avait eu du +grabuge dans la maison de force; aussi avait-il tout défendu dans +un accès de mécontentement. Cette année peut-être, il ne voudrait +pas empêcher la représentation. Baklouchine était exalté: on +voyait bien qu'il était un des principaux instigateurs du futur +théâtre; je me promis d'assister à ce spectacle. La joie ingénue +que Baklouchine manifestait en parlant de cette entreprise me +toucha. De fil en aiguille nous en vînmes à causer à coeur ouvert. +Il me dit entre autres choses qu'il n'avait pas seulement servi à +Pétersbourg; on l'avait envoyé à R... avec le grade de +sous-officier, dans un bataillon de garnison. + +--C'est de là qu'on m'a expédié ici, ajouta Baklouchine. + +--Et pourquoi? lui demandai-je. + +--Pourquoi? vous ne devineriez pas, Alexandre Pétrovitch. Parce +que je fus amoureux. + +--Allons donc! on n'exile pas encore pour ce motif, répliquai-je +en riant. + +--Il est vrai de dire, reprit Baklouchine, qu'à cause de cela +j'ai tué là-bas un Allemand d'un coup de pistolet. Mais était-ce +bien la peine de m'envoyer aux travaux forcés pour un Allemand? Je +vous en fais juge. + +--Comment cela est-il arrivé? Racontez-moi l'histoire, elle doit +être curieuse. + +--Une drôle d'histoire, Alexandre Pétrovitch! + +--Tant mieux. Racontez. + +--Vous le voulez? Eh bien, écoutez... + +Et j'entendis l'histoire d'un meurtre: elle n'était pas «drôle», +mais en vérité fort étrange... + +--Voici l'affaire, commença Baklouchine.--On m'avait envoyé à +Riga, une grande et belle ville, qui n'a qu'un défaut: trop +d'Allemands. J'étais encore un jeune homme bien noté auprès de mes +chefs; je portais mon bonnet sur l'oreille, et je passais +agréablement mon temps. Je faisais de l'oeil aux Allemandes. Une +d'elles, nommée Louisa, me plut fort. Elle et sa tante étaient +blanchisseuses de linge fin, du plus fin. La vieille était une +vraie caricature, elle avait de l'argent. Tout d'abord je ne +faisais que passer sous les fenêtres, mais bientôt je me liai tout +à fait avec la jeune fille. Louisa parlait bien le russe, en +grasseyant un peu;--elle était charmante, jamais je n'ai +rencontré sa pareille. Je la pressai d'abord vivement, mais elle +me dit: + +«--Ne demande pas cela, Sacha, je veux conserver mon innocence +pour être une femme digne de toi!» Et elle ne faisait que me +caresser, en riant d'un rire si clair... elle était très-proprette, +je n'en ai jamais vu de pareille, je vous dis. Elle m'avait +engagé elle-même à l'épouser. Et comment ne pas l'épouser, +dites un peu! Je me préparais déjà à aller chez le colonel avec ma +pétition... Tout à coup,--Louisa ne vient pas au rendez-vous, +une première fois, une seconde, une troisième... Je lui envoie une +lettre... elle n'y répond pas. Que faire? me dis-je. Si elle me +trompait, elle aurait su me jeter de la poudre aux yeux, elle +aurait répondu à ma lettre et serait venue au rendez-vous. Mais +elle ne savait pas mentir; elle avait rompu tout simplement. C'est +un tour de la tante, pensai-je. Je n'osai pas aller chez celle-ci; +quoiqu'elle connût notre liaison, nous faisions comme si elle +l'ignorait... J'étais comme un possédé; je lui écrivis une +dernière lettre, dans laquelle je lui dis: «--Si tu ne viens pas, +j'irai moi-même chez ta tante.» Elle eut peur et vint. La voilà +qui se met à pleurer et me raconte qu'un Allemand, Schultz, leur +parent éloigné, horloger de son état et d'un certain âge, mais +riche, avait manifesté le désir de l'épouser,--afin de la rendre +heureuse, comme il disait, et pour ne pas rester sans épouse +pendant sa vieillesse; il l'aimait depuis longtemps, à ce qu'elle +disait, et caressait cette idée depuis des années, mais il l'avait +tue et ne se décidait jamais à parler.--Tu vois, Sacha, me dit-elle, +que c'est mon bonheur, car il est riche; voudrais-tu donc me +priver de mon bonheur? Je la regarde, elle pleure, m'embrasse, +m'étreint... + +--Eh! me dis-je, elle a raison! Quel bénéfice d'épouser un +soldat, même un sous-officier?--Allons, adieu, Louisa, Dieu te +protège! je n'ai pas le droit de te priver de ton bonheur. Et +comment est-il de sa personne? est-il joli?--Non, il est âgé, et +puis il a un long nez.--Elle pouffa même de rire. Je la quittai: +Allons, ce n'était pas ma destinée, pensé-je. Le lendemain je +passe près du magasin de Schultz (elle m'avait indiqué la rue où +il demeurait). Je regarde par le vitrage: je vois un Allemand qui +arrange une montre.--Quarante-cinq ans, un nez aquilin, des yeux +bombés, un frac à collet droit, très-haut. Je crachai de mépris en +le voyant: à ce moment-là, j'étais prêt à casser les vitres de sa +devanture... À quoi bon? pensais-je. Il n'y a plus rien à faire, +c'est fini et bien fini... J'arrive à la caserne à la nuit +tombante, je m'étends sur ma couchette et, le croirez-vous, +Alexandre Pétrovitch? je me mets à sangloter, à sangloter... + +Un jour se passe, puis un second, un troisième... Je ne vois plus +Louisa. J'avais pourtant appris d'une vieille commère +(blanchisseuse aussi, chez laquelle mon amante allait quelquefois) +que cet Allemand connaissait notre amour, et que pour cette raison +il s'était décidé à l'épouser le plus tôt possible. Sans quoi il +aurait attendu encore deux ans. Il avait forcé Louisa à jurer +qu'elle ne me verrait plus; il parait qu'à cause de moi, il +serrait les cordons de sa bourse et qu'il les tenait dur toutes +deux, la tante et Louisa. Peut-être changerait-il encore d'idée, +car il n'était pas résolu. Elle me dit aussi qu'il les avait +invitées à prendre le café chez lui le surlendemain,--un +dimanche, et qu'il viendrait encore un autre parent, ancien +marchand, maintenant très-pauvre et surveillant dans un débit de +liqueurs. Quand j'appris qu'ils décideraient cette affaire le +dimanche, je fus si furieux que je ne pus reprendre mon +sang-froid. Tout ce jour-là et le suivant, je ne fis que penser. +J'aurais, dévoré cet Allemand, je crois. + +Le dimanche matin, je n'avais encore rien décidé; sitôt la messe +entendue, je sortis en courant, j'enfilai ma capote et je me +rendis chez cet Allemand. Je pensais les trouver tous là. Pourquoi +j'allais chez l'Allemand et ce que je voulais dire, je n'en savais +rien moi-même. Je glissai un pistolet dans ma poche à tout hasard; +un petit pistolet qui ne valait pas le diable, avec un chien de +l'ancien système,--encore gamin je m'en servais pour tirer,-- +il n'était plus bon à rien. Je le chargeai cependant, parce que je +pensais qu'ils me chasseraient, que cet Allemand me dirait des +grossièretés, et qu'alors je tirerais mon pistolet pour les +effrayer tous. J'arrive. Personne dans l'escalier, ils étaient +tous dans l'arrière-boutique. Pas de domestique, l'unique servante +était absente. Je traverse le magasin, je vois que la porte est +fermée, une vieille porte retenue par un crochet. Le coeur me bat, +je m'arrête et j'écoute: on parle allemand. J'enfonce d'un coup de +pied la porte qui cède. Je regarde, la table est mise. Il y avait +là une grande cafetière, une lampe à esprit-de-vin sur laquelle le +café bouillait, et des biscuits. Sur un autre plateau, un carafon +d'eau-de-vie, des harengs, de la saucisse et une bouteille de vin +quelconque. Louisa et sa tante, toutes deux endimanchées, étaient +assises sur le divan. En face d'elles l'Allemand s'étalait sur une +chaise, comme un fiancé, quoi! bien peigné, en frac et collet +monté. De l'autre côté il y avait encore un Allemand, déjà vieux +celui-là, gros et gris; il se taisait. Quand j'entrai, Louisa +devint toute pâle. La tante se leva d'un bond et se rassit. +L'Allemand se fâcha. Était-il colère! il se leva et me dit en +venant à ma rencontre: + +--Que désirez-vous? + +J'eusse perdu contenance, si la colère ne m'eût soutenu. + +--Ce que je désire? Accueille donc un hôte, fais-lui boire de +l'eau-de-vie. Je suis venu te faire une visite. + +L'Allemand réfléchit un instant et me dit: Asseyez-vous! Je +m'assis. + +--Voici de l'eau-de-vie; buvez, je vous prie. + +--Donne-moi de bonne eau-de-vie, toi! dis donc.--Je me mettais +toujours plus en colère. + +--C'est de bonne eau-de-vie. + +J'enrageai de voir qu'il me regardait de haut en bas. Le plus +affreux, c'est que Louisa contemplait cette scène. Je bus, et je +lui dis: + +--Or çà, l'Allemand, qu'as-tu donc à me dire des grossièretés? +Faisons connaissance, je suis venu chez toi en bon ami. + +--Je ne puis être votre ami, vous êtes un simple soldat. + +Alors je m'emportai. + +--Ah! mannequin! marchand de saucisses! Sais-tu que je puis faire +de toi ce qui me plaira? Tiens, veux-tu que je te casse la tête +avec ce pistolet? + +Je tire mon pistolet, je me lève et je lui applique le canon à +bout portant contre le front. Les femmes étaient plus mortes que +vives; elles avaient peur de souffler; le vieux tremblait comme +une feuille, tout blême. + +L'Allemand s'étonna, mais il revint vite à lui. + +--Je n'ai pas peur de vous et je vous prie, en homme bien élevé, +de cesser immédiatement cette plaisanterie; je n'ai pas peur de +vous du tout. + +--Oh! tu mens, tu as peur! Voyez-le! Il n'ose pas remuer la tête +de dessous le pistolet. + +--Non, dit-il, vous n'oserez pas faire cela. + +--Et pourquoi donc ne l'oserais-je pas? + +--Parce que cela vous est sévèrement défendu et qu'on vous +punirait sévèrement. + +Que le diable emporte cet imbécile d'Allemand! S'il ne m'avait pas +poussé lui-même, il serait encore vivant. + +--Ainsi tu crois que je n'oserai pas?... + +--No-on! + +--Je n'oserai pas? + +--Vous n'oserez pas me faire... + +--Eh bien! tiens! saucisse!--Je tire, et le voilà qui +s'affaisse sur sa chaise. Les autres poussent des cris. + +Je remis mon pistolet dans ma poche, et en rentrant à la +forteresse, je le jetai dans les orties près de la grande porte. + +J'arrive à la caserne, je m'allonge sur ma couchette et je me dis: +«--On va me pincer tout de suite!» Une heure se passe, une autre +encore--on ne m'arrête pas. Vers le soir, je fus pris d'un tel +chagrin que je sortis; je voulais à tout prix voir Louisa. Je +passai devant la maison de l'horloger. Il y avait là un tas de +monde, la police... Je courus chez la vieille commère, je lui dis: +«--Va appeler Louisa!» Je n'attendis qu'un instant, elle accourut +aussitôt, se jeta à mon cou en pleurant.--«C'est ma faute, me +dit-elle, j'ai écouté ma tante.» Elle me raconta que sa tante, +tout de suite après cette scène, était rentrée à la maison; elle +avait eu tellement peur qu'elle en était malade et n'avait pas +soufflé mot. La vieille n'avait dénoncé personne, au contraire, +elle avait même ordonné à sa nièce de se taire parce qu'elle avait +peur: «Qu'ils fassent ce qu'ils veulent.--Personne ne nous a vus +depuis», me dit Louisa. L'horloger avait renvoyé sa servante, car +il la craignait comme le feu; elle lui aurait sauté aux yeux, si +elle avait su qu'il voulait se marier. Il n'y avait aucun ouvrier +à la maison, il les avait tous éloignés. Il avait préparé lui-même +le café et la collation. Quant au parent, comme il s'était tu +toute sa vie, il avait pris son chapeau sans ouvrir la bouche, et +s'en était allé le premier.--»Pour sûr il se taira», ajouta +Louisa. C'est ce qui arriva. Pendant deux semaines, personne ne +m'arrêta, on ne me soupçonnait pas le moins du monde. Ne le croyez +pas si vous voulez, Alexandre Pétrovitch, mais ces deux semaines +ont été tout le bonheur de ma vie. Je voyais Louisa chaque jour. +Et comme elle s'était attachée à moi! Elle me disait en pleurant: +«Si l'on t'exile, j'irai avec toi, je quitterai tout pour te +suivre.» Je pensais déjà à en finir avec ma vie, tant elle m'avait +apitoyé. Mais au bout des deux semaines, on m'arrêta. Le vieux et +la tante s'étaient entendus pour me dénoncer. + +--Mais, interrompis-je, Baklouchine, attendez!--pour cela, on +ne pouvait vous infliger que dix à douze ans de travaux, le +maximum de la peine, et encore dans la section civile; pourtant, +vous êtes dans la «section particulière». Comment cela se fait-il? + +--C'est une autre affaire, dit Baklouchine. Quand on me conduisit +devant le conseil de guerre, le capitaine rapporteur commença à +m'insulter devant le tribunal, à me dire des gros mots. Je n'y +tins pas, je lui criai: «Pourquoi m'injuries-tu? Ne vois-tu pas, +canaille, que tu te regardes dans un miroir?» Cela m'a fait une +nouvelle affaire, on m'a remis en jugement, et pour les deux +choses j'ai été condamné à quatre mille coups de verges et à la +«section particulière». Quand on me fit sortir pour subir ma +punition dans la rue verte, on emmena le capitaine: il avait été +cassé de son grade et envoyé au Caucase en qualité de simple +soldat.--Au revoir, Alexandre Pétrovitch. Ne manquez pas de +venir voir notre représentation. + + +X--LA FÊTE DE NOËL. + +Les fêtes approchaient enfin. La veille du grand jour, les forçats +n'allèrent presque pas au travail. Ceux qui travaillaient dans les +ateliers de couture et autres s'y rendirent comme à l'ordinaire, +les derniers s'en furent à la démonte, mais ils revinrent presque +immédiatement à la maison de force, un à un ou par bandes; après +le dîner, personne ne travailla. Depuis le matin la majeure partie +des forçats n'étaient occupés que de leurs propres affaires et non +de celles de l'administration: les uns s'arrangeaient pour faire +venir de l'eau-de-vie ou en commandaient encore, tandis que les +autres demandaient la permission de voir leurs compères et leurs +commères, ou rassemblaient les petites sommes qu'on leur devait +pour du travail exécuté auparavant. Baklouchine et les forçats qui +prenaient part au spectacle cherchaient à décider quelques-unes de +leurs connaissances, presque tous brosseurs d'officiers, à leur +confier les costumes qui leur étaient nécessaires. + +Les uns allaient et venaient d'un air affairé, uniquement parce +que d'autres étaient pressés et affairés; ils n'avaient aucun +argent à recevoir, et pourtant ils paraissaient attendre un +payement; en un mot, tout le monde était dans l'expectative d'un +changement, de quelque événement extraordinaire. Vers le soir, les +invalides qui faisaient les commissions des forçats apportèrent +toutes sortes de victuailles: de la viande, des cochons de lait, +des oies. Beaucoup de détenus, même les plus simples et les plus +économes, qui toute l'année entassaient leurs kopeks, croyaient de +leur devoir de faire de la dépense ce jour-là et de célébrer +dignement le réveillon. Le lendemain était pour les forçats une +vraie fête, à laquelle ils avaient droit, une fête reconnue par la +loi. Les détenus ne pouvaient être envoyés au travail ce jour-là: +il n'y avait que trois jours semblables dans toute l'année. + +Enfin, qui sait combien de souvenirs devaient tourbillonner dans +les âmes de ces réprouvés à l'approche d'une pareille solennité? +Dès l'enfance, le petit peuple garde vivement la mémoire des +grandes fêtes. Ils devaient se rappeler avec angoisse et tourment +ces jours où l'on se repose des pénibles travaux au sein de la +famille. Le respect des forçats pour ce jour-là avait quelque +chose d'imposant; les riboteurs étaient peu nombreux, presque tout +le monde était sérieux et pour ainsi dire occupé, bien qu'ils +n'eussent rien à faire pour la plupart. Même ceux qui se +permettaient de faire bamboche conservaient un air grave... Le +rire semblait interdit. Une sorte de susceptibilité intolérante +régnait dans tout le bagne, et si quelqu'un contrevenait au repos +général, même involontairement, on le remettait bien vite à sa +place, en criant et en jurant; on se fâchait, comme s'il eût +manqué de respect à la fête elle-même. Cette disposition des +forçats était remarquable et même touchante. Outre la vénération +innée qu'ils ont pour ce grand jour, ils pressentent qu'en +observant cette fête, ils sont en communion avec le reste du +monde, qu'ils ne sont plus tout à fait des réprouvés, perdus et +rejetés par la société, puisqu'à la maison de force on célèbre +cette réjouissance comme au dehors. Ils sentaient tout cela, je +l'ai vu et compris moi-même. + +Akim Akimytch avait aussi fait de grands préparatifs pour la fête: +il n'avait pas de souvenirs de famille, étant né orphelin dans une +maison étrangère, et entré au service dès l'âge de quinze ans; il +n'avait jamais ressenti de grandes joies, ayant toujours vécu +régulièrement, uniformément, dans la crainte d'enfreindre les +devoirs qui lui étaient imposés. Il n'était pas non plus fort +religieux, car son formalisme avait étouffé tous ses dons humains, +toutes ses passions et ses penchants, bons ou mauvais. Il se +préparait par conséquent à fêter Noël sans se trémousser ou +s'émouvoir particulièrement; il n'était attristé par aucun +souvenir chagrin et inutile; il faisait tout avec cette +ponctualité qui était suffisante pour accomplir convenablement ses +devoirs ou pour célébrer une cérémonie fondée une fois pour +toutes. D'ailleurs, il n'aimait pas trop à réfléchir. L'importance +du fait lui-même n'avait jamais effleuré sa cervelle, tandis qu'il +exécutait les règles qu'on lui imposait avec une minutie +religieuse. Si on lui avait ordonné le jour suivant de faire tout +le contraire de ce qu'il avait fait la veille, il aurait obéi avec +la même soumission et le même scrupule qu'il avait montré le jour +avant. Une fois dans sa vie, une seule fois, il avait voulu agir +de sa propre impulsion--et il avait été envoyé aux travaux +forcés. Cette leçon n'avait pas été perdue pour lui. Quoiqu'il fût +écrit qu'il ne devait jamais comprendre sa faute, il avait +pourtant gagné à son aventure une règle de morale salutaire,--ne +jamais raisonner, dans n'importe quelle circonstance, parce que +son esprit n'était jamais à la hauteur de l'affaire à juger. +Aveuglément dévoué aux cérémonies, il regardait avec respect le +cochon de lait qu'il avait farci de gruau et qu'il avait rôti +lui-même (car il avait quelques connaissances culinaires), absolument +comme si ce n'avait pas été un cochon de lait ordinaire, que l'on +pouvait acheter et rôtir en tout temps, mais bien un animal +particulier, né spécialement pour la fête de Noël. Peut-être +était-il habitué, depuis sa tendre enfance, à voir ce jour-là sur +la table un cochon de lait, et en concluait-il qu'un cochon de +lait était indispensable pour célébrer dignement la fête; je suis +certain que si, par malheur, il n'avait pas mangé de cette viande-là, +il aurait eu un remords toute sa vie de n'avoir pas fait son +devoir. Jusqu'au jour de Noël il portait sa vieille veste et son +vieux pantalon, qui, malgré leur raccommodage minutieux, +montraient depuis longtemps la corde. J'appris alors qu'il gardait +soigneusement dans son coffre le nouveau costume qui lui avait été +délivré quatre mois auparavant, et qu'il ne l'avait pas touché à +la seule fin de l'étrenner le jour de Noël. C'est ce qu'il fit. La +veille, il sortit de son coffre les vêtements neufs, les déplia, +les examina, les nettoya, souffla dessus pour enlever la +poussière, et tout étant parfaitement en ordre, il les essaya +préalablement. Le costume lui seyait parfaitement; toutes les +pièces étaient convenables, la veste se boutonnait jusqu'au cou, +le collet droit et roide comme du carton maintenait le menton +très-haut; la taille rappelait de loin la coupe militaire; aussi +Akim Akimytch sourit-il de satisfaction, en se tournant et +retournant non sans braverie devant son tout petit miroir, orné +depuis longtemps par ses soins d'une bordure dorée. Seule, une +agrafe de la veste semblait ne pas être à sa place; Akim Akimytch +la remarqua et résolut de la changer de place; quand il eut fini, +il essaya de nouveau la veste, elle était irréprochable. Il replia +alors son costume comme auparavant et, l'esprit tranquille, le +serra dans son coffre jusqu'au lendemain. Son crâne était +suffisamment rasé, mais après un examen attentif, Akim Akimytch +acquit la certitude qu'il n'était pas absolument lisse; ses +cheveux avaient imperceptiblement repoussé; il se rendit +immédiatement près du «major» pour être rasé comme il faut, à +l'ordonnance. En réalité personne n'aurait songé à le regarder le +lendemain, mais il agissait par acquit de conscience, afin de +remplir tous ses devoirs ce jour-là. Cette vénération pour le plus +petit bouton, pour la moindre torsade d'épaulette, pour la moindre +ganse s'était gravée dans son esprit comme un devoir impérieux, et +dans son coeur, comme l'image de la plus parfaite beauté que peut +et doit atteindre un homme comme il faut. En sa qualité d'»ancien» +de la caserne, il veilla à ce qu'on apportât du foin et à ce qu'on +l'étendit sur le plancher. La même chose se faisait dans les +autres casernes. Je ne sais pas pourquoi l'on jetait toujours du +foin sur le sol le jour de Noël[21]. Une fois qu'Akim Akimytch eut +terminé son travail, il dit ses prières, s'étendit sur sa +couchette et s'endormit du sommeil tranquille de l'enfance, afin +de se réveiller le plus tôt possible le lendemain. Les autres +forçats firent de même, du reste. Tous les détenus se couchèrent +beaucoup plus tôt que de coutume. Les travaux ordinaires furent +délaissés ce soir-là; quant à jouer aux cartes, personne n'aurait +même osé en parler. Tout le monde attendait le matin suivant. + +Il arriva enfin, ce matin! De fort bonne heure, avant même qu'il +fît jour, on battit la diane, et le sous-officier qui entra pour +compter les forçats leur souhaita une heureuse fête. On lui +répondit, d'un ton affable et aimable, par un souhait semblable. +Akim Akimytch et beaucoup d'autres qui avaient leurs oies et leurs +cochons de lait, s'en furent précipitamment à la cuisine, après +avoir dit leurs prières à la hâte, pour voir à quel endroit se +trouvaient leurs victuailles, et comme on les rôtissait. Par les +petites fenêtres de notre caserne, à moitié cachées par la neige +et la glace, on voyait dans les ténèbres flamber le feu vif des +deux cuisines, dont les six poêles étaient allumés. Dans la cour +encore sombre, les forçats, la demi-pelisse jetée sur les épaules +ou complètement vêtus, se pressaient du côté de la cuisine. +Quelques-uns cependant,--en petit nombre,--avaient réussi à +visiter les cabaretiers. C'étaient les plus impatients. Tout le +monde se conduisait avec décence, paisiblement, beaucoup mieux +qu'à l'ordinaire. On n'entendait ni les querelles, ni les injures +habituelles. Chacun comprenait que c'était un grand jour, une +grande fête. Des forçats allaient même dans les autres casernes +souhaiter une heureuse fête à leurs connaissances. Ce jour-là, il +semblait qu'une sorte d'amitié existât entre eux. Je remarquerai +en passant que les forçats n'ont presque jamais de liaisons à la +maison de force, ni communes, ni particulières; ainsi il était +très-rare qu'un forçat se liât avec un autre, comme dans le monde +libre. Nous étions en général durs et secs dans nos rapports +réciproques, à quelques rares exceptions près; c'était un ton +adopté une fois pour toutes. Je sortis aussi de la caserne; il +commençait à faire clair; les étoiles pâlissaient, une légère buée +congelée s'élevait de terre, les spirales de fumée des cheminées +montaient en tournoyant. Plusieurs détenus que je rencontrai me +souhaitèrent avec affabilité une bonne fête. Je les remerciai en +leur rendant leurs souhaits. De ceux-là, quelques-uns ne m'avaient +jamais encore adressé la parole. Près de la cuisine, un forçat de +la caserne militaire, la touloupe sur l'épaule, me rejoignit. Du +milieu de la cour, il m'avait aperçu et me criait: «Alexandre +Pétrovitch! Alexandre Pétrovitch!» Il se hâtait en courant du côté +de la cuisine. Je m'arrêtai pour l'attendre. C'était un jeune gars +au visage rond, aux yeux doux, peu communicatif avec tout le +monde; il ne m'avait pas encore parlé depuis mon entrée à la +maison de force, et n'avait fait jusqu'alors aucune attention à +moi: je ne savais même pas comment il se nommait. Il accourut tout +essoufflé, et resta planté devant moi à me regarder en souriant +bêtement, mais d'un air heureux. + +--Que voulez-vous? lui demandai-je non sans étonnement. Il resta +devant moi souriant, à me regarder de tous ses yeux, sans +toutefois entamer la conversation. + +--Mais, comment donc?... c'est fête..., marmotta-t-il. Il comprit +lui-même qu'il n'avait rien à me dire de plus, et me quitta pour +se rendre précipitamment à la cuisine. + +Je ferai la remarque qu'après cela nous ne nous rencontrâmes +presque jamais, et que nous ne nous adressâmes pas la parole +jusqu'à ma sortie de prison. + +Autour des poêles flambants de la cuisine les forçats affairés se +démenaient et se bousculaient. Chacun surveillait son bien, les +cuisiniers préparaient l'ordinaire du bagne, car le dîner devait +avoir lieu un peu plus tôt que de coutume. Personne n'avait encore +mangé, du reste, bien que tous en eussent envie, mais on observait +les convenances devant les autres. On attendait le prêtre, le +carême ne cessait qu'après son arrivée. Il ne faisait pas encore +jour que l'on entendit déjà le caporal crier de derrière la porte +d'entrée de la prison: «Les cuisiniers!» Ces appels se répétèrent, +Ininterrompus, pendant deux heures. On réclamait les cuisiniers +pour recevoir les aumônes apportées de tous les coins de la ville +en quantité énorme: miches de pain blanc, talmouses, échaudés, +crêpes, et autres pâtisseries au beurre. Je crois qu'il n'y avait +pas une marchande ou une bourgeoise de toute la ville qui n'eût +envoyé quelque chose aux «malheureux». Parmi ces aumônes, il y en +avait d'opulentes, comme des pains de fleur de farine en assez +grand nombre; il y en avait aussi de très-pauvres, une miche de +pain blanc de deux kopeks et deux _changhi_ noirs à peine enduits +de crème aigre: c'était le cadeau du pauvre au pauvre, pour lequel +celui-là avait dépensé son dernier kopek. Tout était accepté avec +une égale reconnaissance, sans distinction de valeur ou de +donateurs. Les forçats qui recevaient les dons ôtaient leurs +bonnets, remerciaient en saluant les donateurs, leur souhaitaient +de bonnes fêtes et emportaient l'aumône à la cuisine. Quand on +avait rassemblé de grands tas de pains, on appelait les anciens de +chaque caserne, qui partageaient le tout par égales portions entre +toutes les sections. Ce partage n'excitait ni querelles ni +injures, il se faisait honnêtement, équitablement. Akim Akimytch, +aidé d'un autre détenu, partageait entre les forçats de notre +caserne le lot qui nous était échu, de sa main, et remettait à +chacun de nous ce qui lui revenait. Chacun était content, pas une +réclamation ne se faisait entendre, aucune envie ne se +manifestait; personne n'aurait eu l'idée d'une tromperie. Quand +Akim Akimytch eut fini ses affaires à la cuisine, il procéda +religieusement à sa toilette et s'habilla d'un air solennel, en +boutonnant tous les crochets de sa veste sans en excepter un: une +fois vêtu de neuf, il se mit à prier, ce qui dura assez longtemps. +Beaucoup de détenus remplissaient leurs devoirs religieux, mais +c'étaient, pour la plupart, des gens âgés: les jeunes ne priaient +presque pas: ils se signaient tout au plus en se levant, et encore +cela n'arrivait que les jours de fête. Akim Akimytch s'approcha de +moi, une fois sa prière finie, pour me faire les souhaits d'usage. +Je l'invitai à prendre du thé, il me rendit ma politesse en +m'offrant de son cochon de lait. Au bout de quelque temps Pétrof +accourut pour m'adresser ses compliments. Je crois qu'il avait +déjà bu, et, bien qu'il fût tout essoufflé, il ne me dit pas +grand'chose; il resta debout devant moi pendant quelques instants +et s'en retourna à la cuisine. On se préparait en ce moment dans +la caserne de la section militaire à recevoir le prêtre. Cette +caserne n'était pas construite comme les autres; les lits de camp +étaient disposés le long de la muraille, et non au milieu de la +salle comme dans toutes les autres, si bien que c'était la seule +dont le milieu ne fût pas obstrué. Elle avait été probablement +construite de cette façon afin qu'en cas de nécessité on put +réunir les forçats. On dressa une petite table au milieu de la +salle; on y plaça une image devant laquelle on alluma une petite +lampe-veilleuse. Le prêtre arriva enfin avec la croix et l'eau +bénite. Il pria et chanta devant l'image, puis se tourna du côté +des forçats qui, tous, les uns après les autres, vinrent baiser la +croix. Le prêtre parcourut ensuite toutes les casernes, qu'il +aspergea d'eau bénite; quand il arriva à la cuisine, il vanta le +pain de la maison de force qui avait de la réputation en ville; +les détenus manifestèrent aussitôt le désir de lui envoyer deux +pains frais encore tout chauds, qu'un invalide fut chargé de lui +porter immédiatement. Les forçats reconduisirent la croix avec le +même respect qu'ils l'avaient accueillie; presque tout de suite +après, le major et le commandant arrivèrent. On aimait le +commandant, on le respectait même. Il fit le tour des casernes en +compagnie du major, souhaita un joyeux Noël aux forçats, entra +dans la cuisine et goûta la soupe aux choux aigres. Elle était +fameuse ce jour-là: chaque détenu avait droit à près d'une livre +de viande; en outre, on avait préparé du gruau de millet, et +certes le beurre n'y avait pas été épargné. Le major reconduisit +le commandant jusqu'à la porte et ordonna aux forçats de dîner. +Ceux-ci s'efforçaient de ne pas se trouver sous ses yeux. On +n'aimait pas son regard méchant, toujours inquisiteur derrière ses +lunettes, errant de droite et de gauche, comme s'il cherchait un +désordre à réprimer, un coupable à punir. + +On dîna. Le cochon de lait d'Akim Akimytch était admirablement +rôti. Je ne pus m'expliquer comment cinq minutes après la sortie +du major il y eut une masse de détenus ivres tandis qu'en sa +présence tout le monde était encore de sang-froid. Les figures +rouges et rayonnantes étaient nombreuses; des balalaïki[22] firent +bientôt leur apparition. Le petit Polonais suivait déjà en jouant +du violon un riboteur qui l'avait engagé pour toute la journée et +auquel il raclait des danses gaies. La conversation devint de plus +en plus bruyante et tapageuse. Le dîner se termina cependant sans +grands désordres. Tout le monde était rassasié. Plusieurs +vieillards, des forçats sérieux, s'en furent immédiatement se +coucher, ce que fit aussi Akim Akimytch qui supposait probablement +qu'on devait absolument dormir après dîner les jours de fête. Le +vieux-croyant de Starodoub, après avoir quelque peu sommeillé, +grimpa sur le poêle, ouvrit son livre; il pria la journée entière +et même fort tard dans la soirée, sans un instant d'interruption. +Le spectacle de cette «honte» lui était pénible, comme il le +disait. Tous les Tcherkesses allèrent s'asseoir sur le seuil; ils +regardaient avec curiosité, mais avec une nuance de dégoût, tout +ce monde ivre. Je rencontrai Nourra: «_Aman, Aman_, me dit-il dans +un élan d'honnête indignation et en hochant la tête,--ouh! +_Aman_! Allah sera fâché!» Isaï Fomitch alluma d'un air arrogant +et opiniâtre une bougie dans son coin et se mit au travail, pour +bien montrer qu'à ses yeux ce n'était pas fête. Par-ci par-là des +parties de cartes s'organisaient. Les forçats ne craignaient pas +les invalides, on plaça pourtant des sentinelles pour le cas où le +sous-officier arriverait à l'improviste, mais celui-ci s'efforçait +de ne rien voir. L'officier de garde fit en tout trois rondes; les +détenus ivres se cachaient vite, les jeux de cartes +disparaissaient en un clin d'oeil; je crois qu'au fond il était +bien résolu à ne pas remarquer les désordres de peu d'importance. +Être ivre n'était pas un méfait ce jour-là. Peu à peu tout le +monde fut en gaieté. Des querelles commencèrent. Le plus grand +nombre cependant était de sang-froid, en effet il y avait de quoi +rire rien qu'à voir ceux qui étaient sortis. Ceux-là buvaient sans +mesure. Gazine triomphait, il se promenait d'un air satisfait près +de son lit de camp, sous lequel il avait caché son eau-de-vie, +enfouie à l'avance sous la neige derrière les casernes, dans un +endroit secret; il riait astucieusement en voyant les +consommateurs arriver en foule. Il était de sang-froid et n'avait +rien bu du tout, car il avait l'intention de bambocher le dernier +jour des fêtes, quand il aurait préalablement vidé les poches des +détenus. Des chansons retentissaient dans les casernes. La +soûlerie devenait infernale, et les chansons touchaient aux +larmes. Les détenus se promenaient par bandes en pinçant d'un air +crâne les cordes de leur balalaïka, la touloupe jetée négligemment +sur l'épaule. Un choeur de huit à dix hommes s'était même formé +dans la division particulière. Ils chantaient d'une façon +supérieure avec accompagnement de guitares et de balalaïki. Les +chansons vraiment populaires étaient rares. Je ne me souviens que +d'une seule, admirablement dite: + +_Hier, moi jeunesse_ +_J'ai été au festin..._ + +C'est au bagne que j'entendis une variante à moi inconnue +auparavant. À la fin du chant étaient ajoutés quelques vers: + +_Chez moi jeunesse,_ +_Tout est arrangé._ +_J'ai lavé les cuillers,_ +_J'ai versé la soupe aux choux,_ +_J'ai gratté les poteaux de porte,_ +_J'ai cuit des pâtés._ + +Ce que l'on chantait surtout, c'étaient les chansons dites «de +forçats». L'une d'elles, «Il arrivait...», tout humoristique, +raconte comment un homme s'amusait et vivait en seigneur, et comme +il avait été envoyé à la maison de force. Il épiçait son +«bla-manger de Chinpagne», tandis que maintenant + +_On me donne des choux à l'eau_ +_Que je dévore à me fendre les oreilles._ + +La chanson suivante, trop connue, était aussi à la mode: + +_Auparavant je vivais,_ +_Gamin encore, je m'amusais_ +_Et j'avais mon capital..._ +_Mon capital, gamin encore, je l'ai perdu_ +_Et j'en suis venu à vivre dans la captivité..._ + +et cætera. Seulement on ne disait pas capital chez nous, mais +_copital_, que l'on faisait dériver du verbe _copit_ (amasser). Il +y en avait aussi de mélancoliques. L'une d'elles, assez connue, je +crois, était une vraie chanson de forçats: + +_La lumière céleste resplendit,_ +_Le tambour bat la diane,_ +_L'ancien ouvre la porte,_ +_Le greffier vient nous appeler._ +_On ne nous voit pas derrière les murailles_ +_Ni comme nous vivons ici._ +_Dieu, le Créateur céleste, est avec nous,_ +_Nous ne périrons pas ici... etc._ + +Une autre chanson encore plus mélancolique, mais dont la mélodie +était superbe, se chantait sur des paroles fades et assez +incorrectes. Je me rappelle quelques vers: + +_Mon regard ne verra plus le pays_ +_Où je suis né;_ +_À souffrir des tourments immérités_ +_Je suis condamné toute ma vie._ +_Le hibou pleurera sur le toit_ +_Et fera retentir la forêt._ +_J'ai le coeur navré de tristesse,_ +_Je ne serai pas là-bas._ + +On la chante souvent, mais non pas en choeur, toujours en solo. +Ainsi, quand les travaux sont finis, un détenu sort de la caserne, +s'assied sur le perron; il réfléchit, son menton appuyé sur sa +main, et chante en traînant sur un fausset élevé. On l'écoute, et +quelque chose se brise dans le coeur. Nous avions de belles voix +parmi les forçats. + +Cependant le crépuscule tombait. L'ennui, le chagrin et +l'abattement reparaissaient à travers l'ivresse et la débauche. Le +détenu qui, une heure avant, se tenait les côtes de rire, +sanglotait maintenant dans un coin, soûl outre mesure. D'autres en +étaient déjà venus aux mains plusieurs fois ou rôdaient en +chancelant dans les casernes, tout pâles, cherchant une querelle. +Ceux qui avaient l'ivresse triste cherchaient leurs amis pour se +soulager et pleurer leur douleur d'ivrogne. Tout ce pauvre monde +voulait s'égayer, passer joyeusement la grande fête,--mais, +juste ciel! comme ce jour fut pénible pour tous! Ils avaient passé +cette journée dans l'espérance d'une félicité vague qui ne se +réalisait pas. Pétrof accourut deux fois vers moi: comme il +n'avait que peu bu, il était de sang-froid, mais jusqu'au dernier +moment, il attendit quelque chose, qui devait arriver pour sûr, +quelque chose d'extraordinaire, de gai et d'amusant. Bien qu'il +n'en dit rien, on le devinait à son regard. Il courait de caserne +en caserne sans fatigue... Rien n'arriva, rien à part la soûlerie +générale, les injures idiotes des ivrognes et un étourdissement +commun de ces têtes enflammées. Sirotkine errait aussi, paré d'une +chemise rouge toute neuve, allant de caserne en caserne, joli +garçon, comme toujours, fort propret; lui aussi, doucement, +naïvement, il attendait quelque chose. Peu à peu le spectacle +devint insupportable, répugnant, à donner des nausées; il y avait +pourtant des choses visibles, mais j'étais tout triste sans motif. +J'éprouvais une pitié profonde pour tous ces hommes, et je me +sentais comme étranglé, étouffé au milieu d'eux. Ici deux forçats +se disputent pour savoir lequel régalera l'autre. Ils discutent +depuis longtemps; ils ont failli en venir aux mains. L'un d'eux +surtout a de vieille date une dent contre l'autre: il se plaint en +bégayant, et veut prouver à son camarade que celui-ci a agi +injustement quand il a vendu l'année dernière une pelisse et caché +l'argent. Et puis, il y avait encore quelque chose... Le plaignant +est un grand gaillard, bien musclé, tranquille, pas bête, mais +qui, lorsqu'il est ivre, veut se faire des amis et épancher sa +douleur dans leur sein. Il injurie son adversaire en énonçant ses +griefs, dans l'intention de se réconcilier plus tard avec lui. +L'autre, un gros homme trapu, solide, au visage rond, rusé comme +un renard, avait peut-être bu plus que son camarade, mais ne +paraissait que légèrement ivre. Ce forçat a du caractère et passe +pour être riche; il est probable qu'il n'a aucun intérêt à irriter +son camarade, aussi le conduit-il vers un cabaretier; l'ami +expansif assure que ce camarade lui doit de l'argent et qu'il est +tenu de l'inviter à boire «s'il est seulement ce qu'on appelle un +honnête homme». + +Le cabaretier, non sans quelque respect pour le consommateur et +avec une nuance de mépris pour l'ami expansif, car celui-ci boit +au compte d'autrui et se fait régaler, prend une tasse et la +remplit d'eau-de-vie. + +--Non, Stepka (Étiennet), c'est toi qui dois payer, parce que tu +me dois de l'argent. + +--Eh! Je ne veux pas me fatiguer la langue à te parler, répond +Stepka. + +--Non, Stepka, tu mens, assure le premier, en prenant la tasse +que le cabaretier lui tend--tu me dois de l'argent; il faut que +tu n'aies pas de conscience; tiens, tes yeux mêmes ne sont pas à +toi, tu les as empruntés comme tu empruntes tout. Canaille, va! +Stepka! en un mot, tu es une canaille! + +--Qu'as-tu à pleurnicher? regarde, tu répands ton eau-de-vie! +Puisqu'on te régale, bois! crie le cabaretier à l'ami expansif-- +je n'ai pas le temps d'attendre jusqu'à demain. + +--Je boirai, n'aie pas peur, qu'as-tu à crier? Mes meilleurs +souhaits à l'occasion de la fête, Stépane Doroféitch! dit celui-ci +poliment en s'inclinant, sa tasse à la main, du côté de Stepka, +qu'une minute auparavant il avait traité de canaille. «Porte-toi +bien et vis cent ans, sans compter ce que tu as déjà vécu!» Il +boit, grogne un soupir de satisfaction et s'essuie.--En ai-je bu +auparavant, de l'eau-de-vie! dit-il avec un sérieux plein de +gravité, en parlant à tout le monde sans s'adresser à personne en +particulier--mais voilà, mon temps finit. Remercie-moi, Stépane +Doroféitch! + +--Il n'y a pas de quoi. + +--Ah! tu ne veux pas me remercier, alors je raconterai à tout le +monde ce que tu m'as fait; outre que tu es une grande canaille, je +te dirai... + +--Eh bien, voilà ce que je te dirai, vilain museau d'ivrogne? +interrompt Stepka qui perd enfin patience. Écoute et fais bien +attention, partageons le monde en deux, prends-en une moitié et +moi l'autre, et laisse-moi tranquille. + +--Ainsi tu ne me rendras pas mon argent. + +--Quel argent veux-tu encore, soûlard? + +--Quand tu... me le rendras dans l'autre monde, eh bien, je ne le +prendrai pas. Notre argent, c'est la sueur de notre front, c'est +le calus que nous avons aux mains. Tu t'en repentiras dans l'autre +monde, tu rôtiras pour ces cinq kopeks. + +--Va-t'en au diable! + +--Qu'as-tu à me talonner? Je ne suis pas un cheval. + +--File! allons, file! + +--Canaille! + +--Forçat! + +Et voilà les injures qui pleuvent, plus fort encore qu'avant la +régalade. + +Deux amis sont assis séparément sur deux lits de camp, l'un est de +grande taille, vigoureux, charnu, un vrai boucher: son visage est +rouge. Il pleure presque, car il est très-ému. L'autre, vaniteux, +fluet, mince, avec un grand nez qui a toujours l'air d'être +enrhumé et de petits yeux bleus fixés en terre. C'est un homme fin +et bien élevé, il a été autrefois secrétaire et traite son ami +avec un peu de dédain, ce qui déplaît à son camarade. Ils avaient +bu ensemble toute la journée. + +--Il a pris une liberté avec moi! crie le plus gros, en secouant +fortement de sa main gauche la tête de son camarade. «Prendre une +liberté» signifie frapper. Ce forçat, ancien sous-officier, envie +secrètement la maigreur de son voisin; aussi luttent-ils de +recherche et d'élégance dans leurs conversations. + +--Je te dis que tu as tort... dit d'un ton dogmatique le +secrétaire, les yeux opiniâtrement fixés en terre d'un air grave, +et sans regarder son interlocuteur. + +--Il m'a frappé, entends-tu! continue l'autre en tiraillant +encore plus fort son cher ami.--Tu es le seul homme qui me reste +ici-bas, entends-tu! Aussi je te le dis: il a pris une liberté. + +--Et je te répéterai qu'une disculpation aussi piètre ne peut que +te faire honte, mon cher ami! réplique le secrétaire d'une voix +grêle et polie--avoue plutôt, cher ami, que toute cette soûlerie +provient de ta propre inconstance. + +L'ami corpulent trébuche en reculant, regarde bêtement de ses yeux +ivres le secrétaire satisfait, et tout à coup il assène de toutes +ses forces son énorme poing sur la figure maigrelette de celui-ci. +Ainsi se termine l'amitié de cette journée. Le cher ami disparaît +sous les lits de camp, éperdu... + +Une de mes connaissances entre dans notre caserne, c'est un forçat +de la section particulière, extrêmement débonnaire et gai, un +garçon qui est loin d'être bête, très-simple et railleur sans +méchante intention: c'est précisément celui qui, lors de mon +arrivée à la maison de force, cherchait un paysan riche, déclarait +qu'il avait de l'amour-propre et avait fini par boire mon thé. Il +avait quarante ans, une lèvre énorme, un gros nez charnu et +bourgeonné. Il tenait une balalaïka, dont il pinçait négligemment +les cordes; un tout petit forçat à grosse tête, que je connaissais +très-peu, auquel du reste personne ne faisait attention, le +suivait comme son ombre. Ce dernier était étrange, défiant, +éternellement taciturne et sérieux; il travaillait dans l'atelier +de couture et s'efforçait de vivre solitaire, sans se lier avec +personne. Maintenant qu'il était ivre, il s'était attaché à +Varlamof comme son ombre, et le suivait, excessivement ému, en +gesticulant, en frappant du poing la muraille et les lits de camp: +il pleurait presque. Varlamof ne le remarquait pas plus que s'il +n'eût pas existé. Le plus curieux, c'est que ces deux hommes ne se +ressemblaient nullement; ni leurs occupations, ni leurs caractères +n'étaient communs. Ils appartenaient à des sections différentes et +demeuraient dans des casernes séparées. On appelait ce petit +forçat: Boulkine. + +Varlamof sourit en me voyant assis à ma place près du poêle. Il +s'arrêta à quelques pas de moi, réfléchit un instant, tituba et +vint de mon côté à pas inégaux, en se déhanchant crânement; il +effleura les cordes de son instrument et fredonna en frappant +légèrement le sol de sa botte sur un ton de récitatif: + +_Ma chérie_ +_À la figura pleine et blanche_ +_Chante comme une mésange;_ +_Dans sa robe de satin_ +_À la brillante garniture_ +_Elle est très-belle._ + +Cette chanson mit Boulkine hors de lui, car il agita ses bras, et +cria en s'adressant à tout le monde: + +--Il ment, frères, il ment comme un arracheur de dents. Il n'y a +pas une ombre de vérité dans tout ce qu'il dit. + +--Mes respects au vieillard Alexandre Pétrovitch! fit Varlamof en +me regardant avec un rire fripon; je crois même qu'il voulait +m'embrasser. Il était gris. Quant à l'expression «Mes respects au +vieillard un tel», elle est employée par le menu peuple de toute +la Sibérie, même en s'adressant à un homme de vingt ans. Le mot de +«vieillard» marque du respect, de la vénération ou de la +flatterie, et s'applique à quelqu'un d'honorable, de digne. + +--Eh bien, Varlamof, comment vous portez-vous? + +--Couci-couça! tout à la douce. Qui est vraiment heureux de la +fête, est ivre depuis le grand matin. Excusez-moi! Varlamof +parlait en traînant. + +--Il ment, il ment de nouveau! fit Boulkine en frappant les lits +de camp dans une sorte de désespoir. On aurait juré que Varlamof +avait donné sa parole d'honneur de ne pas faire attention à celui-ci, +c'était précisément ce qu'il y avait de plus comique, car +Boulkine ne quittait pas Varlamof d'une semelle depuis le matin, +sans aucun motif, simplement parce que celui-ci «mentait» à ce +qu'il lui semblait. Il le suivait comme son ombre, lui cherchait +chicane pour chaque mot, se tordait les mains, battait des poings +contre la muraille et sur les lits de planche, à en saigner, et +souffrait, souffrait visiblement de la conviction qu'il avait que +Varlamof «mentait comme un arracheur de dents». S'il avait eu des +cheveux sur la tête, il se les serait certainement arrachés dans +sa douleur, dans sa mortification profonde. On aurait pu croire +qu'il avait pris l'engagement de répondre des actions de Varlamof, +et que tous les défauts de celui-ci bourrelaient sa conscience. +L'amusant était que le forçat continuait à ne pas remarquer la +comédie de Boulkine. + +--Il ment! il ment! il ment! Rien de vraisemblable!... criait +Boulkine. + +--Qu'est-ce que ça peut bien te faire? répondirent les forçats en +riant. + +--Je vous dirai, Alexandre Pétrovitch, que j'étais très-joli +garçon quand j'étais jeune et que les filles m'aimaient beaucoup, +beaucoup... fit brusquement Varlamof de but en blanc. + +--Il ment! Le voilà qui ment encore! l'interrompit Boulkine en +poussant un gémissement. Les forçats éclatèrent de rire. + +--Et moi, je faisais le beau devant elles; j'avais une chemise +rouge, des pantalons larges, en peluche, je me couchais quand je +voulais, comme le comte de la Bouteille; en un mot, je faisais +tout ce que je pouvais seulement désirer. + +--Il ment! déclare résolument Boulkine. + +--J'avais alors hérité de mon père une maison de pierre, à deux +étages. Eh bien, en deux ans, j'ai mis bas les deux étages, il +m'est resté tout juste une porte cochère sans colonnes ni +montants. Que voulez-vous? l'argent, c'est comme les pigeons, il +arrive et puis il s'envole. + +--Il ment! déclare Boulkine plus résolument encore... + +--Alors, quand je suis arrivé, au bout de quelques jours, j'ai +envoyé une _pleurrade_ (lettre) à ma parenté pour qu'ils +m'expédient de l'argent. Parce qu'on disait que j'avais agi contre +la volonté de mes parents, j'étais irrespectueux. Voilà tantôt +sept ans que je l'ai envoyée, ma lettre! + +--Et pas de réponse? demandai-je en souriant. + +--Eh non! fit-il en riant lui aussi et en approchant toujours +plus son nez de mon visage.--J'ai ici une amoureuse, Alexandre +Pétrovitch!... + +--Vous? une amoureuse? + +--Onuphrief disait, il n'y a pas longtemps: La mienne est grêlée, +laide tant que tu voudras, mais elle a beaucoup de robes; tandis +que la tienne est jolie, mais c'est une mendiante, elle porte la +besace. + +--Est-ce vrai? + +--Parbleu! elle est mendiante! dit-il. Il pouffait de rire sans +bruit, tout le monde rit aussi. Chacun savait, en effet, qu'il +était lié avec une mendiante à laquelle il donnait en tout dix +kopeks chaque six mois. + +--Eh bien! que me voulez-vous? lui demandai-je, car je désirais +m'en débarrasser. + +Il se tut, me regarda en faisant la bouche en coeur, et me dit +tendrement: + +--Ne m'octroierez-vous pas pour cette cause de quoi boire un +demi-litre? Je n'ai bu que du thé aujourd'hui de toute la journée, +ajouta-t-il d'un ton gracieux, en prenant l'argent que je lui +donnai, et voyez-vous, ce thé me tracasse tellement que j'en +deviendrai asthmatique; j'ai le ventre qui me grouille... comme +une bouteille d'eau! + +Comme il prenait l'argent que je lui tendis, le désespoir moral de +Boulkine ne connut plus de limites; il gesticulait comme un +possédé. + +--Braves gens! cria-t-il à toute la caserne ahurie, le +voyez-vous? Il ment! Tout ce qu'il dit, tout, tout est mensonge. + +--Qu'est-ce que ça peut te faire? lui crièrent les forçats qui +s'étonnaient de son emportement, tu es absurde! + +--Je ne lui permettrai pas de mentir, continua Boulkine en +roulant ses yeux et en frappant du poing de toutes ses forces sur +les planches, je ne veux pas qu'il mente! + +Tout le monde rit. Varlamof me salue après avoir pris l'argent, et +se hâte, en faisant des grimaces, d'aller chez le cabaretier. Il +remarqua seulement alors Boulkine. + +--Allons! lui dit-il en s'arrêtant sur le seuil de la caserne, +comme si ce dernier lui était indispensable pour l'exécution d'un +projet. + +--Pommeau! ajouta-t-il avec mépris en faisant passer Boulkine +devant lui; il recommença à tourmenter les cordes de sa balalaïka. + +À quoi bon décrire cet étourdissement! Ce jour suffocant s'achève +enfin. Les forçats s'endorment lourdement sur leurs lits de camp. +Ils parlent et délirent pendant leur sommeil encore plus que les +autres nuits. Par-ci par-là on joue encore aux cartes. La fête, si +impatiemment et si longuement attendue, est écoulée. Et demain, de +nouveau le labeur quotidien, de nouveau aux travaux forcés... + + +XI--LA REPRÉSENTATION. + +Le soir du troisième jour des fêtes eut lieu la première +représentation de notre théâtre. Les tracas n'avaient pas manqué +pour l'organiser, mais les acteurs en avaient pris sur eux tout le +souci, aussi les autres forçats ne savaient-ils pas où en était le +futur spectacle, ni ce qui se faisait. Nous ne savions pas même au +juste ce que l'on représenterait.--Les acteurs, pendant ces +trois jours, en allant au travail, s'ingéniaient à rassembler le +plus de costumes possible. Chaque fois que je rencontrais +Baklouchine, il faisait craquer ses doigts de satisfaction, mais +ne me communiquait rien. Je crois que le major était de bonne +humeur. Nous ignorions du reste entièrement s'il avait eu veut du +spectacle, s'il l'avait autorisé ou s'il avait résolu de se taire +et de fermer les yeux sur les fantaisies des forçats, après s'être +assuré que tout se passerait le plus convenablement possible. Je +crois qu'il avait entendu parler de la représentation, mais qu'il +ne voulait pas s'en mêler, parce qu'il comprenait que tout irait +peut-être de travers, s'il l'interdisait; les soldats feraient les +mutins ou s'enivreraient, il valait donc bien mieux qu'ils +s'occupassent de quelque chose. Je prête ce raisonnement au major, +uniquement parce que c'est le plus naturel. On peut même dire que +si les forçats n'avaient pas eu de théâtre pendant les fêtes ou +quelque chose dans ce genre, il aurait fallu que l'administration +organisât une distraction quelconque. Mais comme notre major se +distinguait par des idées directement opposées à celles du reste +du genre humain, on conçoit que je prends sur moi une grande +responsabilité en affirmant qu'il avait eu connaissance de notre +projet et qu'il l'autorisait. Un homme comme lui devait toujours +écraser, étouffer quelqu'un, enlever quelque chose, priver d'un +droit, en un mot mettre partout de l'ordre. Sous ce rapport il +était connu de toute la ville. Il lui était parfaitement égal que +ces vexations causassent des rébellions. Pour ces délits on avait +des punitions (il y a des gens qui raisonnent comme notre major); +avec ces coquins de forçats on ne devait employer qu'une sévérité +impitoyable et s'en tenir à l'application absolue de la loi--et +voilà tout. Ces incapables exécuteurs de la loi ne comprennent +nullement qu'appliquer la loi sans en comprendre l'esprit, mène +tout droit aux désordres.--«La loi le dit, que voulez-vous de +plus?» Ils s'étonnent même sincèrement qu'on exige d'eux, outre +l'exécution de la loi, du bon sens et une tête saine. La dernière +condition surtout leur parait superflue, elle est pour eux d'un +luxe révoltant, cela leur semble une vexation, de l'intolérance. + +Quoi qu'il en soit, le sergent-major ne s'opposa pas à +l'organisation du spectacle, et c'est tout ce qu'il fallait aux +forçats. Je puis dire en toute vérité que si pendant toutes les +fêtes il ne se produisit aucun désordre grave dans la maison, ni +querelles sanglantes, ni vol, il faut l'attribuer à l'autorisation +qu'avaient reçue les forçats d'organiser leur représentation. J'ai +vu de mes yeux comment ils faisaient disparaître ceux de leurs +camarades qui avaient trop bu, comme ils empêchaient les rixes, +sous prétexte qu'on défendrait le théâtre. Le sous-officier +demanda aux détenus leur parole d'honneur qu'ils se conduiraient +bien et que tout se passerait tranquillement. Ceux-ci y +consentirent avec joie et tinrent religieusement leur promesse: +cela les flattait fort qu'on crût en leur parole d'honneur. +Ajoutons que cette représentation ne coûtait rien, absolument rien +à l'administration; elle n'avait pas de dépenses à faire. Les +places n'avaient pas été marquées à l'avance, car le théâtre se +montait et se démontait en moins d'un quart d'heure. Le spectacle +devait durer une heure et demie et dans le cas où l'ordre de +cesser la représentation serait arrivé à l'improviste, les +décorations auraient disparu en un clin d'oeil. Les costumes +étaient cachés dans les coffres des forçats. Avant tout je dirai +comment notre théâtre était construit, quels étaient les costumes, +et je parlerai de l'affiche, c'est à dire des pièces que l'on se +proposait de jouer. + +À vrai dire, il n'y avait pas d'affiche écrite, on n'en fit que +pour la seconde et la troisième représentation. Baklouchine la +composa pour MM. Les officiers et autres nobles visiteurs qui +daignaient honorer le spectacle de leur présence, à savoir: +l'officier de garde qui vint une fois, puis l'officier de service +préposé aux gardes, enfin un officier du génie; c'est en l'honneur +de ces nobles visiteurs que l'affiche fut écrite. + +On supposait que la renommée de notre théâtre s'étendrait au loin +dans la forteresse et même en ville, d'autant plus qu'il n'y avait +aucun théâtre à N...; des représentations d'amateurs et rien de +plus. Les forçats se réjouissaient du moindre succès, comme de +vrais enfants, ils se vantaient. «Qui sait--se disait-on--il +se peut que les chefs apprennent cela, et qu'ils viennent voir; +c'est alors qu'ils sauraient ce que valent les forçats, car ce +n'est pas une représentation donnée par les soldats, avec des +bateaux flottants, des ours et des boucs, mais bien des acteurs, +de vrais acteurs qui jouent des comédies faites pour les +seigneurs; dans toute la ville, il n'y a pas un théâtre pareil! Le +général Abrocimof a eu une représentation chez lui, à ce qu'on +dit, il y en aura encore une, eh bien! qu'ils nous dament le pion +avec leur costume, c'est possible! quant à la conversation, c'est +une chose à voir! Le gouverneur lui-même peut en entendre parler +--et qui sait? il viendra peut-être. Ils n'ont pas de théâtre, en +ville!...» + +En un mot, la fantaisie des forçats, surtout après le premier +succès, alla presque jusqu'à s'imaginer qu'on leur distribuerait +des récompenses ou qu'on diminuerait le chiffre des travaux +forcés, l'instant d'après ils étaient les premiers à rire de bon +coeur de leurs imaginations. En un mot, c'étaient des enfants, de +vrais enfants, bien qu'ils eussent quarante ans. Je connaissais en +gros le sujet de la représentation que l'on se proposait de +donner, bien qu'il n'y eût pas d'affiche. Le titre de la première +pièce était: _Philatka et Mirachka rivaux_. Baklouchine se vantait +devant moi, une semaine au moins à l'avance, que le rôle de +Philatka qu'il s'était adjugé serait joué de telle façon qu'on +n'avait rien vu de pareil, même sur les scènes pétersbourgeoiscs. +Il se promenait dans les casernes gonflé d'importance, effronté, +l'air bonhomme malgré tout; s'il lui arrivait de dire quelques +bouts de son rôle «à la théâtrale», tout le monde éclatait de +rire, que le fragment fut amusant ou non, on riait parce qu'il +s'était oublié. Il faut avouer que les forçats savaient se +contenir et garder leur dignité; pour s'enthousiasmer des tirades +de Baklouchine, il n'y avait que les plus jeunes... gens sans +fausse honte, ou bien les plus importants, ceux dont l'autorité +était si solidement établie qu'ils n'avaient pas peur d'exprimer +nettement leurs sensations, quelles qu'elles fussent. Les autres +écoutaient silencieux les bruits et les discussions, sans blâmer +ni contredire, mais ils s'efforçaient de leur mieux de se +comporter avec indifférence et dédain envers le théâtre. Ce ne fut +qu'au dernier moment, le jour même de la représentation, que tout +le monde s'intéressa à ce qu'on verrait, à ce que feraient nos +camarades. On se demandait ce que pensait le major. Le spectacle +réussirait-il comme celui d'il y a deux ans? etc., etc. +Baklouchine m'assura que tous les acteurs étaient «parfaitement à +leur place», et qu'il y aurait même un rideau. Le rôle de Philatka +serait rempli par Sirotkine.--Vous verrez comme il est bien en +habit de femme, disait-il eu clignant de l'oeil et en faisant +claquer sa langue contre son palais. La propriétaire bienfaisante +devait avoir une robe avec des falbalas et des volants, une +ombrelle, tandis que le propriétaire portait un costume d'officier +avec des aiguillettes et une canne à la main. La pièce dramatique +qui devait être jouée en second lieu portait le titre de _Kedril +le glouton_. Ce titre m'intrigua fort, mais j'eus beau faire des +questions, je ne pus rien apprendre à l'avance. Je sus seulement +que cette pièce n'était pas imprimée; c'était une copie +manuscrite, que l'on tenait d'un sous-officier en retraite du +faubourg, lequel avait pour sûr participé autrefois à sa +représentation sur une scène militaire quelconque. Nous avons en +effet, dans les villes et les gouvernements éloignés, nombre de +pièces de ce genre qui, je crois, sont parfaitement ignorées et +n'ont jamais été imprimées, mais qui ont apparu d'elles-mêmes au +temps voulu pour défrayer le théâtre populaire dans certaines +zones de la Russie. + +J'ai dit «théâtre populaire»: il serait très-bon que nos +investigateurs de la littérature populaire s'occupassent de faire +de soigneuses recherches sur ce théâtre, qui existe, et qui peut-être +n'est pas si insignifiant qu'on le pense. Je ne puis croire +que tout ce que j'ai vu dans notre maison de force fût l'oeuvre de +nos forçats. Il faut pour cela des traditions antérieures, des +procédés établis et des notions transmises de génération en +génération. Il faut les chercher parmi les soldats, les ouvriers +de fabrique, dans les villes industrielles et même chez les +bourgeois de certaines pauvres petites villes ignorées. Ces +traditions se sont conservées dans certains villages et dans des +chefs-lieux de gouvernement, chez la valetaille de quelques +grandes propriétés foncières. Je crois même que les copies de +beaucoup de vieilles pièces se sont multipliées, précisément grâce +à cette valetaille de hobereaux. Les anciens propriétaires et les +seigneurs moscovites avaient leurs propres théâtres sur lesquels +jouaient leurs serfs. C'est de là que provient notre théâtre +populaire, dont les marques d'origine sont indiscutables. Quant à +_Kedril le glouton_, malgré ma vive curiosité, je ne pus rien en +savoir, si ce n'est que les démons apparaissaient sur la scène et +emportaient Kedril en enfer. Mais que signifiait ce nom de Kedril? +pourquoi s'appelait-il Kedril, et non Cyrille? L'action était-elle +russe ou étrangère? je ne pus pas tirer au clair cette question. +On annonçait que la représentation se terminerait par une +«pantomime en musique». Tout cela promettait d'être fort curieux. +Les acteurs étaient au nombre de quinze, tous gens vifs et +décodés. Ils se donnaient beaucoup de mouvement, multipliaient les +répétitions, qui avaient lieu quelquefois derrière les casernes, +se cachaient, prenaient des airs mystérieux. En un mot, ou voulait +nous surprendre par quelque chose d'extraordinaire et d'inattendu. + +Les jours de travail, on fermait les casernes de très-bonne heure, +à la nuit tombante, mais on faisait une exception pour les fêtes +de Noël; alors on ne mettait les cadenas aux portes qu'à la +retraite du soir (neuf heures). Cette faveur avait été accordée +spécialement en vue du spectacle. Pendant tout le temps des fêtes, +chaque soir, on envoyait une députation prier très-humblement +l'officier de garde de «permettre la représentation et ne pas +fermer encore la maison de force», en ajoutant qu'il y avait eu +représentation la veille, et que pourtant il ne s'était produit +aucun désordre. L'officier de garde faisait le raisonnement +suivant: Il n'y avait eu aucun désordre, aucune infraction à la +discipline le jour du spectacle, et du moment qu'ils donnaient +leur parole que la soirée d'aujourd'hui se passerait de la même +manière, c'est qu'ils feraient leur police eux-mêmes; ce serait la +plus rigoureuse de toutes. En outre, il savait bien que s'il +s'était avisé de défendra la représentation, ces gaillards (qui +peut savoir, des forçats!) auraient pu faire encore des sottises, +qui mettraient dans l'embarras les officiers de garde. Enfin une +dernière raison l'engageait à donner son consentement: monter la +garde est horriblement ennuyeux; en autorisant la comédie, il +avait sous la main un spectacle donné non plus par des soldats, +mais par des forçats, gens curieux; ce serait à coup sur +intéressant, et il avait tout droit d'y assister. + +Dans le cas où l'officier de service arriverait et demanderait +l'officier de garde, on lui répondrait que ce dernier était allé +compter les forçats et fermer les casernes; réponse exacte et +justification aisée. Voilà pourquoi nos surveillants autorisèrent +le spectacle pendant toute la durée des fêtes; les casernes ne se +fermèrent chaque soir qu'à la retraite. Les forçats savaient +d'avance que la garde ne s'opposerait pas à leur projet; ils +étaient tranquilles de ce côté là. + +Vers six heures Pétrof vint me chercher, et nous nous rendîmes +ensemble dans la salle de spectacle. Presque tous les détenus de +notre caserne y étaient, à l'exception du vieux-croyant de +Tchernigof et des Polonais. Ceux-ci ne se décidèrent à assister au +spectacle que le jour de la dernière représentation, le 4 janvier, +et encore quand on les eut convaincus que tout était convenable, +gai et tranquille. Le dédain des Polonais irritait nos forçats, +aussi furent-ils reçus très-poliment le 4 janvier; on les fit +asseoir aux meilleures places. Quant aux Tcherkesses et à Isaï +Fomitch, la comédie était pour eux une véritable réjouissance. +Isaï Fomitch donna chaque fois trois kopeks: le dernier jour, il +posa dix kopeks sur l'assiette; la félicité se peignait sur son +visage. Les acteurs avaient décidé que chaque spectateur donnerait +ce qu'il voudrait. La recette devait servir à couvrir les dépenses +et «donner du montant» aux acteurs. Pétrof m'assura qu'on me +laisserait occuper une des premières places, si plein que fût le +théâtre, d'abord parce qu'étant plus riche que les autres, il y +avait des chances pour que je donnasse plus, et puis, parce que je +m'y connaissais mieux, que personne. Sa prévision se réalisa. Je +décrirai préalablement la salle et la construction du théâtre. + +La caserne de la section militaire qui devait servir de salle de +spectacle avait quinze pas de long. De la cour, on entrait par un +perron dans une antichambre, et de là, dans la caserne elle-même. +Cette longue caserne était de construction particulière, comme je +l'ai dit plus haut: les lits de camp, rangés contre la muraille, +laissaient un espace vide au milieu de la chambre. La première +moitié de la caserne était destinée aux spectateurs, tandis que la +seconde, qui communiquait avec un autre bâtiment, formait la +scène. Ce qui m'étonna dès mon entrée, ce fut le rideau, qui +coupait la caserne en deux sur une longueur de dix pas. C'était +une merveille dont on pouvait s'étonner à juste titre; il était +peint avec des couleurs à l'huile, et représentait des arbres, des +tonnelles, des étangs, des étoiles. Il se composait de toiles +neuves et vieilles données par les forçats: chemises, bandelettes +qui tiennent lieu de bas à nos paysans, tout cela cousu tant bien +que mal et formant un immense drap; où la toile avait manqué, on +l'avait remplacée par du papier, mendié feuille à feuille dans les +diverses chancelleries et secrétaireries. Nos peintres (au nombre +desquels se trouvait notre Brulof[23]) l'avaient décoré tout +entier, aussi l'effet était-il remarquable. Ce luxueux appareil +réjouissait les forçats, même les plus mornes et les plus +exigeants; du reste ceux-ci, une fois le spectacle commencé, se +montrèrent tous de vrais enfants, ni plus ni moins que les +impatients et les enthousiastes. Tous étaient contents, avec un +sentiment de vanité. L'éclairage consistait en quelques chandelles +coupées en petits bouts. On avait apporté de la cuisine deux +bancs, placés devant le rideau, ainsi que trois on quatre chaises +empruntées à la chambre des sous-officiers. Elles avaient été +mises là pour le cas où les officiers supérieurs assisteraient au +spectacle. Quant aux bancs, ils étaient destinés aux sous-officiers, +aux secrétaires du génie, aux directeurs des travaux, à +tous les chefs immédiats des forçats qui n'avaient pas le grade +d'officiers, et qui viendraient peut-être jeter un coup d'oeil sur +le théâtre. En effet, les visiteurs ne manquèrent pas; suivant les +jours, ils vinrent en plus ou moins grand nombre, mais pour la +dernière représentation, il ne restait pas une seule place +inoccupée sur les bancs. Derrière se pressaient les forçats, +debout et tête nue, par respect pour les visiteurs, en veste ou en +pelisse courte, malgré la chaleur suffocante de la salle. Comme on +pouvait s'y attendre, le local était trop exigu pour tous les +détenus; entassés les uns sur les autres, surtout dans les +derniers rangs, ils avaient encore occupé les lits de camp, les +coulisses; il y avait même des amateurs qui disparaissaient +constamment derrière la scène, dans l'autre caserne, et qui +regardaient le spectacle de la coulisse du fond. On nous fit +passer en avant, Pétrof et moi, tout près des bancs, d'où l'on +voyait beaucoup mieux que du fond de la salle. J'étais pour eux un +bon juge, un connaisseur qui avait vu bien d'autres théâtres: les +forçats avaient remarqué que Baklouchine s'était souvent concerté +avec moi et qu'il avait témoigné de la déférence pour mes +conseils, ils estimaient qu'on devait par conséquent me faire +honneur et me donner une des meilleures places. Ces hommes sont +vaniteux, légers, mais c'est à la surface. Ils se moquaient de moi +au travail, car j'étais un piètre ouvrier. Almazof avait le droit +de nous mépriser, nous autres gentilshommes, et de se vanter de +son adresse à calciner l'albâtre; ces railleries et ces vexations +avaient pour motif notre origine, car nous appartenions par notre +naissance à la caste de ses anciens maîtres, dont il ne pouvait +conserver un bon souvenir. Mais ici, au théâtre, ces mêmes hommes +me faisaient place, car ils s'avouaient que j'étais plus entendu +en cette matière qu'eux-mêmes. Ceux mêmes qui n'étaient pas bien +disposés à mon égard désiraient m'entendre louer leur théâtre et +me cédaient le pas sans la moindre servilité. J'en juge maintenant +par mon impression d'alors. Je compris que dans cette décision +équitable, il n'y avait aucun abaissement de leur part, mais bien +plutôt le sentiment de leur propre dignité. Le trait le plus +caractéristique de notre peuple, c'est sa conscience et sa soif de +justice. Pas de fausse vanité, de sot orgueil à briguer le premier +rang sans y avoir des titres,--le peuple ne connaît pas ce +défaut. Enlevez-lui son écorce grossière; Vous apercevrez, en +l'étudiant sans préjugés, attentivement et de près, des qualités +dont vous ne vous seriez jamais douté. Nos sages n'ont que peu de +chose à apprendre à notre peuple; je dirai même plus, ce sont eux +au contraire qui doivent apprendre à son école. + +Pétrof m'avait dit naïvement, quand il m'emmena au spectacle, +qu'on me ferait passer devant parce que je donnerais plus +d'argent. Les places n'avaient pas de prix fixe; chacun donnait ce +qu'il voulait et ce qu'il pouvait. Presque tous déposèrent une +pièce de monnaie sur l'assiette quand on fit la quête. Même si +l'on m'eût laissé passer devant dans l'espérance que je donnerais +plus qu'un autre, n'y avait-il pas là encore un sentiment profond +de dignité personnelle? «Tu es plus riche que moi, va-t'en au +premier rang; nous sommes tous égaux, ici, c'est vrai, mais tu +payes plus, par conséquent un spectateur comme toi fait plaisir +aux acteurs;--occupe la première place, car nous ne sommes pas +ici pour notre argent, nous devons nous classer nous-mêmes!» +Quelle noble fierté dans cette façon d'agir! Ce n'est plus le +culte de l'argent qui est tout, mais en dernière analyse le +respect de soi-même. On n'estimait pas trop la richesse chez nous. +Je ne me souviens pas que l'un de nous se soit jamais humilié pour +avoir de l'argent, même si je passe en revue toute la maison de +force. On me quémandait, mais par polissonnerie, par friponnerie, +plutôt que dans l'espoir du bénéfice lui-même; c'était un trait de +bonne humeur, de simplicité naïve. Je ne sais pas si je m'exprime +clairement. J'ai oublié mon théâtre, j'y reviens. + +Avant le lever du rideau, la salle présentait un spectacle étrange +et animé. D'abord la cohue pressée, foulée, écrasée de tous côtés, +mais impatiente, attendant, le visage resplendissant, le +commencement de la représentation. Aux derniers rangs grouillait +une masse confuse de forçats: beaucoup d'entre eux avaient apporté +de la cuisine des bûches qu'ils dressaient contre la muraille et +sur lesquelles ils grimpaient; ils passaient deux heures entières +dans cette position fatigante, s'accotant des deux mains sur les +épaules de leurs camarades, parfaitement contents d'eux-mêmes et +de leur place. D'autres arc-boutaient leurs pieds contre le poêle, +sur la dernière marche, et restaient tout le temps de la +représentation, soutenus par ceux qui se trouvaient devant eux, au +fond, près de la muraille. De côté, massée sur des lits de camp, +se trouvait aussi une foule compacte, car c'étaient là les +meilleures places. Cinq forçats, les mieux partagés, s'étaient +hissés et couchés sur le poêle, d'où ils regardaient en bas: ceux-là +nageaient dans la béatitude. De l'autre côté, fourmillaient les +retardataires qui n'avaient pas trouvé de bonnes places. Tout le +monde se conduisait décemment et sans bruit. Chacun voulait se +montrer avantageusement aux seigneurs qui nous visitaient. +L'attente la plus naïve se peignait sur ces visages rouges et +humides de sueur, par suite de la chaleur étouffante. Quel étrange +reflet de joie enfantine, de plaisir gracieux et sans mélange, sur +ces figures couturées, sur ces fronts et ces joues marqués, +sombres et mornes auparavant, et qui brillaient parfois d'un feu +terrible! Ils étaient tous sans bonnets; comme j'étais à droite, +il me semblait que leurs têtes étaient entièrement rasées. Tout à +coup, sur la scène, on entend du bruit, un vacarme... Le rideau va +se lever. L'orchestre joue... Cet orchestre mérite une mention. +Sept musiciens s'étaient placés le long des lits de camp: il y +avait là deux violons (l'un d'eux était la propriété d'un détenu; +l'autre avait été emprunté hors de la forteresse; les artistes +étaient des nôtres), trois balalaïki--faites par les forçats +eux-mêmes, deux guitares et un tambour de basque qui remplaçait la +contre-basse. Les violons ne faisaient que gémir et grincer, les +guitares ne valaient rien; en revanche les balalaïki étaient +remarquables. L'agilité des doigts des artistes aurait fait +honneur au plus habile prestidigitateur. Ils ne jouaient guère que +des airs de danses: aux passages les plus entraînants, ils +frappaient brusquement du doigt sur la planchette de leurs +instruments: le ton, le goût, l'exécution, le rendu du motif, tout +était original, personnel. Un des guitaristes possédait à fond son +instrument. C'était le gentilhomme qui avait tué son père. Quant +au tambour de basque, il exécutait littéralement des merveilles; +ainsi il faisait tourner le disque sur un doigt ou traînait son +pouce sur la peau d'âne, on entendait alors des coups répétés, +clairs, monotones, qui soudain se brisaient et rejaillissaient en +une multitude innombrable de petites notes sourdes, chuchotantes +et rebondissantes. Deux harmonicas se joignirent enfin à cet +orchestre. Vraiment, je n'avais jusqu'alors aucune idée du parti +qu'on peut tirer de ces instruments populaires, si grossiers: je +fus étonné; l'harmonie, le jeu, mais surtout l'expression, la +conception même du motif étaient supérieurement rendus. Je compris +parfaitement alors,--et pour la première fois,--la hardiesse +souveraine et le fol abandon de soi-même qui se trahissent dans +nos airs de danses populaires et dans nos chansons de cabaret.-- +Le rideau se leva enfin. Chacun fit un mouvement, ceux qui se +trouvaient dans le fond se dressèrent sur la pointe des pieds; +quelqu'un tomba de sa bûche; tous ouvrirent la bouche et +écarquillèrent les yeux: un silence parfait régnait dans toute la +salle... La représentation commença. + +J'étais assis non loin d'Aléi, qui se trouvait au milieu du groupe +que formaient ses frères et les autres Tcherkesses. Ils étaient +passionnés pour le théâtre et y assistaient chaque soir. J'ai +remarqué que tous les musulmans, Tartares, etc., sont grands +amateurs de spectacles de tout genre. Près d'eux resplendissait +Isaï Fomitch; dès le lever du rideau, il était tout oreilles et +tout yeux; son visage exprimait une attente très-avide de miracles +et de jouissances. J'aurais été désolé de voir son espérance +trompée. La charmante figure d'Aléi brillait d'une joie si +enfantine, si pure, que j'étais tout gai rien qu'en la regardant; +involontairement, chaque fois qu'un rire général faisait écho à +une réplique amusante, je me tournais de son côté pour voir son +visage. Il ne me remarquait pas; il avait bien autre chose à faire +que de penser à moi! Près de ma place, à gauche, se trouvait un +forçat déjà âgé, toujours sombre, mécontent et grondeur; lui aussi +avait remarqué Aléi, et je vis plus d'une fois comme il jetait sur +lui des regards furtifs en souriant à demi, tant le jeune +Tcherkesse était charmant! Ce détenu l'appelait toujours «Aléi +Sémionytch», sans que je susse pourquoi.--On avait commencé par +Philatka et Mirochka. Philatka (Baklouchine) était vraiment +merveilleux. Il jouait son rôle à la perfection. On voyait qu'il +avait pesé chaque phrase, chaque mouvement. Il savait donner au +moindre mot, au moindre geste, un sens, qui répondait parfaitement +au caractère de son personnage. Ajoutez à cette étude +consciencieuse une gaieté non feinte, irrésistible, de la +simplicité, du naturel; si vous aviez vu Baklouchine, vous auriez +certainement convenu que c'était un véritable acteur, un acteur de +vocation et de grand talent. J'ai vu plus d'une fois Philatka sur +les scènes de Pétersbourg et de Moscou, mats je l'affirme, pas un +artiste des capitales n'était à la hauteur de Baklouchine dans ce +rôle. C'étaient des paysans de n'importe quel pays, et non de +vrais moujiks russes; leur désir de représenter des paysans était +trop apparent.--L'émulation excitait Baklouchine, car on savait +que le forçat Patsieikine devait jouer le rôle de Kedril dans la +seconde pièce; je ne sais pourquoi, on croyait que ce dernier +aurait plus de talent que Baklouchine. Celui-ci souffrait de cette +préférence comme un enfant. Combien de fois n'était-il pas venu +vers moi ces derniers jours, pour épancher ses sentiments! Deux +heures avant la représentation, il était secoué par la fièvre. +Quand on éclatait de rire et qu'on lui criait:--Bravo! +Baklouchine! tu es un gaillard! sa figure resplendissait de +bonheur, et une vraie inspiration brillait dans ses yeux. La scène +des baisers entre Kirochka et Philatka, où ce dernier crie à la +fille: «Essuie-toi» et s'essuie lui-même, fut d'un comique achevé. +Tout le monde éclata de rire. Ce qui m'intéressait le plus, +c'étaient les spectateurs; tous s'étaient déroidis et +s'abandonnaient franchement à leur joie. Les cris d'approbation +retentissaient de plus en plus nourris. Un forçat poussait du +coude son camarade et lui communiquait à la hâte ses impressions, +sans même s'inquiéter de savoir qui était à côté de lui. +Lorsqu'une scène comique commençait, on voyait un autre se +retourner vivement en agitant les bras, comme pour engager ses +camarades à rire, puis faire aussitôt face à la scène. Un +troisième faisait claquer sa langue contre son palais et ne +pouvait rester tranquille; comme la place lui manquait pour +changer de position, il piétinait sur une jambe ou sur l'autre. +Vers la fin de la pièce, la gaieté générale atteignit son apogée. +Je n'exagère rien. Figurez-vous la maison de force, les chaînes, +la captivité, les longues années de réclusion, de corvée, la vie +monotone, qui tombe goutte à goutte pour ainsi dire, les jours +sombres de l'automne:--tout à coup on permet à ces détenus +comprimés de s'égayer, de respirer librement pendant une heure, +d'oublier leur cauchemar, d'organiser un spectacle--et quel +spectacle! qui excite l'envie et l'admiration de toute la ville. +«--Voyez-vous, ces forçats!» Tout les intéressait, les costumes +par exemple. Il leur semblait excessivement curieux de voir VanKa, +Nietsviétaef ou Baklouchine, dans un autre costume que celui +qu'ils portaient depuis tant d'années.»C'est un forçat, un vrai +forçat dont les chaînes sonnent quand il marche, et le voilà +pourtant qui entre en scène en redingote, en chapeau rond et en +manteau, comme un civil. Il s'est fait des cheveux, des +moustaches. Il sort un mouchoir rouge de sa poche, le secoue comme +un seigneur, un vrai seigneur.» L'enthousiasme était à son comble +de ce chef. Le «propriétaire bienfaisant» arrive dans un uniforme +d'aide de camp, très-vieux à la vérité, épaulettes, casquette à +cocarde: l'effet produit est indescriptible. Il y avait deux +amateurs pour ce costume, et--le croirait-on?--ils s'étaient +querellés comme deux gamins, pour savoir qui jouerait ce rôle-là, +car ils voulaient tous deux se montrer en uniforme d'officier avec +des aiguillettes! Les autres acteurs les séparèrent; à la majorité +des voix on confia ce rôle à Nietsviétaef, non pas qu'il fût mieux +fait de sa personne que l'autre et qu'il ressemblât mieux à un +seigneur, mais simplement parce qu'il leur avait assuré à tous +qu'il aurait une badine, qu'il la ferait tourner et en fouetterait +la terre, en vrai seigneur, en élégant à la dernière mode, ce que +Vanka Ospiéty ne pouvait essayer, lui qui n'avait jamais connu de +gentilshommes. En effet, quand Nietsviétaef entra en scène avec +son épouse, il ne fit que dessiner rapidement des ronds sur le +sol, de sa légère badine de bambou; il croyait certes que c'était +là l'indice de la meilleure éducation, d'une suprême élégance. +Dans son enfance encore, alors qu'il n'était qu'un serf +va-nu-pieds, il avait probablement été séduit par l'adresse d'un +seigneur à faire tourner sa canne; cette impression était restée +ineffaçable pour toujours dans sa mémoire, si bien que quelque +trente ans plus tard, il s'en souvenait pour séduire et flatter à +son tour les camarades de la prison, Nietsviétaef était tellement +enfoncé dans cette occupation qu'il ne regardait personne; il +donnait la réplique sans même lever les yeux; le plus important +pour lui, c'était le bout de sa badine et les ronds qu'il traçait. +La propriétaire bienfaisante était aussi très-remarquable; elle +apparut en scène dans un vieux costume de mousseline usée, qui +avait l'air d'une guenille, les bras et le cou nus, un petit +bonnet de calicot sur la tête, avec des brides sous le menton, une +ombrelle dans une main, et dans l'autre un éventail de papier de +couleur dont elle ne faisait que s'éventer. Un fou rire accueillit +cette grande dame, qui ne put contenir elle-même sa gaîté et +éclata à plusieurs reprises. Ce rôle était rempli par le forçat +Ivanof. Quant à Sirotkine, habillé en fille, il était très-joli. +Les couplets furent fort bien dits. En un mot, la pièce se termina +à la satisfaction générale. Pas la moindre critique ne s'éleva: +comment du reste aurait-on pu critiquer? + +On joua encore une fois l'ouverture, _Siéni, moï siéni_, et le +rideau se releva. On allait maintenant représenter «Kedril le +glouton». Kedril est une sorte de don Juan; on peut faire cette +comparaison, car des diables emportent le maître et le serviteur +en enfer à la fin de la pièce. Le manuscrit fut récité en entier, +mais ce n'était évidemment qu'un fragment; le commencement et la +fin de la pièce avaient dû se perdre, car elle n'avait ni queue ni +tête. La scène se passe dans une auberge, quelque part en Russie. +L'aubergiste introduit dans une chambre un seigneur en manteau et +en chapeau rond déformé; le valet de ce dernier, Kedril, suit son +maître, il porte une valise et une poule roulée dans du papier +bleu. Il a une pelisse courte et une casquette de laquais. C'est +ce valet qui est le glouton. Le forçat Potsieikine, le rival de +Baklouchine, jouait ce rôle; tandis que le personnage du seigneur +était rempli par Ivanof, le même qui faisait la grande dame dans +la première pièce. L'aubergiste (Nietsviétaef) avertit le +gentilhomme que cette chambre est hantée par des démons, et se +retire. Le seigneur est triste et préoccupé, il marmotte tout haut +qu'il le sait depuis longtemps et ordonne à Kedril de défaire les +paquets, de préparer le souper. Kedril est glouton et poltron: +quand il entend parler de diables, il pâlit et tremble comme une +feuille, il voudrait se sauver, mais il a peur de son maître, et +puis, il a faim. Il est voluptueux, bête, rusé à sa manière, +couard. À chaque instant il trompe son maître, qu'il craint +pourtant connue le feu. C'est un remarquable type de valet, dans +lequel on retrouve les principaux traits du caractère de +Leporello, mais indistincts et fondus. Ce caractère était vraiment +supérieurement rendu par Potsieikine, dont le talent était +indiscutable et qui surpassait, à mon avis celui de Baklouchine +lui-même. Quand, le lendemain, j'accostai Baklouchine, je lui +dissimulais mon impression, car je l'aurais cruellement affligé. + +Quant au forçat qui jouait le rôle du seigneur, il n'était pas +trop mauvais: tout ce qu'il disait n'avait guère de sens et ne +ressemblait à rien, mais sa diction était pure et nette, les +gestes tout à fait convenables. Pendant que Kedril s'occupe de la +valise, son maître se promène en long et en large, et annonce qu'à +partir de ce jour il cessera de courir le monde. Kedril écoute, +fait des grimaces, et réjouit les spectateurs par ses réflexions +en aparté. Il n'a nullement pitié de son maître, mais il a entendu +parler des diables: il voudrait savoir comme ils sont faits, et le +voilà qui questionne le seigneur. Celui-ci lui déclare +qu'autrefois, étant en danger de mort, il a demandé secours à +l'enfer; les diables l'ont aidé et l'ont délivré, mais le terme de +sa liberté est échu; si les diables viennent ce soir, c'est pour +exiger son âme, ainsi qu'il a été convenu dans leur pacte. Kedril +commence à trembler pour de bon, son maître ne perd pas courage et +lui ordonne de préparer le souper. En entendant parler de +mangeaille, Kedril ressuscite, il défait le papier dans lequel est +enveloppée la poule, sort une bouteille de vin--qu'il entame +brusquement lui-même, le public se pâme de rire. Mais la porte a +grincé, le vent a agité les volets, Kedril tremble, et en toute +hâte, presque inconsciemment, cache dans sa bouche un énorme +morceau de poule qu'il ne peut avaler. On pouffe de nouveau. «Est-ce +prêt?» lui crie son maître qui se promène toujours en long et +en large dans la chambre.--Tout de suite, monsieur, je vous... +le prépare,--dit Kedril qui s'assied et se met à bâfrer le +souper. Le public est visiblement charmé par l'astuce de ce valet +qui berne si habilement un seigneur. Il faut avouer que +Potsiéikine méritait des éloges. Il avait prononcé admirablement +les mots: «--Tout de suite, monsieur, je... vous... le prépare.» +Une fois à table, il mange avec avidité, et, à chaque bouchée, +tremble que son maître ne s'aperçoive de sa manoeuvre; chaque fois +que celui-ci se retourne, il se cache sous la table en tenant la +poule dans sa main. Sa première faim apaisée, il faut bien songer +au seigneur.--«Kedril! as-tu bientôt fait?» crie celui-ci?-- +«C'est prêt!» répond hardiment Kedril, qui s'aperçoit alors qu'il +ne reste presque rien: il n'y a en tout sur l'assiette qu'une +seule cuisse. Le maître, toujours sombre et préoccupé, ne remarque +rien et s'assied, tandis que Kedril se place derrière lui une +serviette sur le bras. Chaque mot, chaque geste, chaque grimace du +valet qui se tourne du côté du public, pour se gausser de son +maître, excite un rire irrésistible dans la foule des forçats. +Juste au moment où le jeune seigneur commence à manger, les +diables font leur entrée: ici l'on ne comprend plus, car ces +diables ne ressemblent à rien d'humain ni de terrestre; la porte +de côté s'ouvre, et un fantôme apparaît tout habillé de blanc; en +guise de tête, le spectre porte une lanterne avec une bougie; un +autre fantôme le suit, portant aussi une lanterne sur la tête et +une faux à la main. Pourquoi sont-ils habillés de blanc, portent-ils +une faux et une lanterne? Personne ne put me l'expliquer; au +fond on s'en préoccupait fort peu. Cela devait être ainsi pour +sûr. Le maître fait courageusement face aux apparitions et leur +crie qu'il est prêt, qu'ils peuvent le prendre. Mais Kedril, +poltron comme un lièvre, se cache sous la table; malgré sa +frayeur, il n'oublie pas de prendre avec lui la bouteille. Les +diables disparaissent, Kedril sort de sa cachette, le maître se +met à manger sa poule; trois diables entrent dans la chambre et +l'empoignent pour l'entraîner en enfer. «Kedril, sauve-moi!» +crie-t-il. Mais Kedril a d'autres soucis; il a pris cette fois la +bouteille, l'assiette et même le pain en se fourrant dans sa +cachette. Le voilà seul, les démons sont loin, son maître aussi. +Il sort de dessous la table, regarde de tous côtés, et... un +sourire illumine sa figure. Il cligne de l'oeil en vrai fripon, +s'assied à la place de son maître, et chuchote à demi-voix au +public: + +--Allons, je suis maintenant mon maître... sans maître... + +Tout le monde rit de le voir sans maître; il ajoute, toujours à +demi-voix d'un ton de confidence, mais en clignant joyeusement de +l'oeil: + +--Les diables l'ont emporté!... + +L'enthousiasme des spectateurs n'a plus de bornes! cette phrase a +été prononcée avec une telle coquinerie, avec une grimace si +moqueuse et si triomphante, qu'il est impossible de ne pas +applaudir. Mais le bonheur de Kedril ne dure pas longtemps. À +peine a-t-il pris la bouteille de vin et versé une grande lampée +dans un verre qu'il porte à ses lèvres, que les diables +reviennent, se glissent derrière lui et l'empoignent. Kedril hurle +comme un possédé. Mais il n'ose pas se retourner. Il voudrait se +défendre, il ne le peut pas: ses mains sont embarrassées de la +bouteille et du verre dont il ne veut pas se séparer; les yeux +écarquillés, la bouche béante d'horreur, il reste une minute à +regarder le public, avec une expression si comique de poltronnerie +qu'il est vraiment à peindre. Enfin on l'entraîne, on l'emporte, +il gigote des bras et des jambes en serrant toujours sa bouteille, +et crie, crie. Les hurlements se font encore entendre de derrière +les coulisses. Le rideau tombe. Tout le monde rit, est enchanté. +L'orchestre attaque la fameuse danse kamarinskaïa[24]. On commence +tout doucement, pianissimo, mais peu à peu le motif se développe, +se renforce, la mesure s'accélère, des claquements hardis +retentissent sur la planchette des balalaïki. C'est la +kamarinskaïa dons tout son emportement! il aurait fallu que Glinka +l'entendit jouer dans notre maison de force. La pantomime en +musique commence. Pendant toute sa durée, on joue la kamarinskaïa. +La scène représente l'intérieur d'une izba; un meunier et sa femme +sont assis, l'un raccommode, l'autre file du lin. Sirotkine joue +le rôle de la femme, Nietsviétaef celui du meunier. + +Nos décorations étaient très-pauvres. Dans cette pièce comme dans +les précédentes, il fallait suppléer par l'imagination à ce qui +manquait à la réalité. Au lieu d'une muraille au fond de la scène, +ou voyait un tapis ou une couverture; du côté droit, de mauvais +paravents, tandis qu'à gauche, la scène qui n'était pas fermée +laissait voir les lits de camp. Mais les spectateurs ne sont pas +difficiles et consentent à imaginer tout ce qui manque; cela leur +est facile, tous les détenus sont de grands rêveurs. Du moment que +l'on dit: c'est un jardin, eh bien, c'est un jardin! une chambre, +une izba--c'est parfait, il n'y a pas à faire des cérémonies! +Sirotkine était charmant en costume féminin. Le meunier achève son +travail, prend son bonnet et son fouet, s'approche de sa femme et +lui indique par signes que si pendant son absence elle a le +malheur de recevoir quelqu'un, elle aura affaire à lui... et il +lui montre son fouet. La femme écoute et secoue affirmativement la +tête. Ce fouet lui est sans doute connu: la coquine en donne à +porter! Le mari sort. À peine a-t-il tourné les talons que sa +femme lui montre le poing. On frappe: la porte s'ouvre; entre le +voisin, meunier aussi de son état; c'est un paysan barbu en +cafetan. Il apporte un cadeau, un mouchoir rouge. La jeune femme +rit, mais dès que le compère veut l'embrasser, on entend frapper +de nouveau à la porte. Où se fourrer? Elle le fait cacher sous la +table, et reprend son fuseau. Un autre adorateur se présente: +c'est le fourrier, eu uniforme de sous-officier. Jusqu'alors la +pantomime avait très-bien marché, les gestes étaient +irréprochables. Ou pouvait s'étonner de voir ces acteurs +improvisés remplir leurs rôles d'une façon aussi correcte, et +involontairement on se disait: Que de talents se perdent dans +notre Russie, inutilisés dans les prisons et les lieux d'exil! Le +forçat qui jouait le rôle du fourrier avait sans doute assisté à +une représentation dans un théâtre de province ou d'amateurs; il +estimait que tous nos acteurs, sans exception, ne comprenaient +rien au jeu et ne marchaient pas comme il fallait. Il entra en +scène comme les vieux héros classiques de l'ancien répertoire, en +faisant un grand pas; avant d'avoir même levé l'autre jambe, il +rejeta la tête et le corps en arrière, et lançant orgueilleusement +un regard circulaire, il avança majestueusement d'une autre +enjambée. Si une marche semblable était ridicule chez les héros +classiques, elle l'était encore bien plus dans une scène comique +jouée par un secrétaire. Mais le public la trouvait toute +naturelle et acceptait l'allure triomphante du personnage comme un +fait nécessaire, sans la critiquer.--Un instant après l'entrée +du secrétaire, on frappe encore à la porte: l'hôtesse perd la +tête. Où cacher le second galant? Dans le coffre, qui, +heureusement, est ouvert. Le secrétaire y disparaît, la commère +laisse retomber le couvercle. Le nouvel arrivant est un amoureux +comme les autres, mais d'une espèce particulière. C'est un +brahmine en costume. Un rire formidable des spectateurs accueille +son entrée. Ce brahmine n'est autre que le forçat Kochkine, qui +joue parfaitement ce rôle, car il a tout à fait la figure de +l'emploi: il explique par gestes son amour pour la meunière, lève +les bras au ciel, les ramène sur sa poitrine...--De nouveau on +frappe à la porte: un coup vigoureux cette fois; il n'y a pas à +s'y tromper, c'est le maître de la maison. La meunière effrayée +perd la tête, le brahmine court éperdu de tous côtés, suppliant +qu'on le cache. Elle l'aide à se glisser derrière l'armoire, et se +met à filer, à filer, oubliant d'ouvrir la porte; elle file +toujours, sans entendre les coups redoublés de son mari, elle tord +le fil qu'elle n'a pas dans la main et fait le geste de tourner le +fuseau, qui gît à terre. Sirotkine représentait parfaitement cette +frayeur. Le meunier enfonce la porte d'un coup de pied et +s'approche de sa femme, son fouet à la main. Il a tout remarqué, +car il épiait les visiteurs; il indique par signes à sa femme +qu'elle a trois galants cachés chez lui. Puis il se met à les +chercher. Il trouve d'abord le voisin, qu'il chasse de la chambre +à coups de poing. Le secrétaire épouvanté veut s'enfuir, il +soulève avec sa tête le couvercle du coffre, il se trahit +lui-même. Le meunier le cingle de coups de fouet, et pour le coup, le +galant secrétaire ne saute plus d'une manière classique. Reste le +brahmine que le mari cherche longtemps; il le trouve dans son +coin, derrière l'armoire, le salue poliment et le tire par sa +barbe jusqu'au milieu de la scène. Le bramine veut se défendre et +crie: «Maudit! maudit!» (seuls mots prononcés pendant toute la +pantomime) mais le mari ne l'écoute pas et règle le compte de sa +femme. Celle-ci, voyant que son tour est arrivé, jette le rouet et +le fuseau, et se sauve hors de la chambre; un pot dégringole: les +forçats éclatent de rire. Aléi, sans me regarder, me prend la main +et me crie: «Regarde! regarde! le brahmine!» Il ne peut se tenir +debout tant il rit. Le rideau tombe, une autre scène commence. Il +y en eut encore deux ou trois: toutes fort drôles et d'une franche +gaieté. Les forçats ne les avaient pas composées eux-mêmes, mais +ils y avaient mis du leur. Chaque acteur improvisait et chargeait +si bien qu'il jouait le rôle de différentes manières tous les +soirs. La dernière pantomime, du genre fantastique, finissait par +un ballet, où l'on enterrait un mort. Le brahmine fait diverses +incantations sur le cadavre du défunt, mais rien n'opère. Enfin on +entend l'air: «Le soleil couchant...», le mort ressuscite, et tous +dans leur joie commencent à danser. Le brahmine danse avec le mort +et danse à sa façon, en brahmine. Le spectacle se termina par +cette scène. Les forçats se séparèrent gais, contents, en louant +les acteurs et remerciant le sous-officier. On n'entendait pas la +moindre querelle. Ils étaient tous satisfaits, je dirais même +heureux, et s'endormirent l'âme tranquille, d'un sommeil qui ne +ressemble en rien à leur sommeil habituel. Ceci n'est pas un +fantôme de mon imagination, mais bien la vérité, la pure vérité. +On avait permis à ces pauvres gens de vivre quelques instants +comme ils l'entendaient, de s'amuser humainement, d'échapper pour +une heure à leur condition de forçats--et l'homme change +moralement, ne fût-ce que pour quelques minutes... + +La nuit est déjà tout à fait sombre. J'ai un frisson et je me +réveille par hasard: le vieux-croyant est toujours sur son poêle à +prier, il priera jusqu'à l'aube. Aléi dort paisiblement à côté de +moi. Je me souviens qu'en se couchant il riait encore et parlait +du théâtre avec ses frères. Involontairement je regarde sa figure +paisible. Peu à peu je me souviens de tout, de ce dernier jour, +des fêtes de Noël, de ce mois tout entier... Je lève la tête avec +effroi et je regarde mes camarades, qui dorment à la lueur +tremblotante d'une chandelle donnée par l'administration. Je +regarde leurs visages malheureux, leurs pauvres lits, cette nudité +et cette misère--je les regarde--et je veux me convaincre que +ce n'est pas un affreux cauchemar, mais bien la réalité. Oui, +c'est la réalité: j'entends un gémissement. Quelqu'un replie +lourdement son bras et fait sonner ses chaînes. Un autre s'agite +dans un songe et parle, tandis que le vieux grand-père prie pour +les «chrétiens orthodoxes»: j'entends sa prière régulière, douce, +un peu traînante: «Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de nous!...» + +--Je ne suis pas ici pour toujours, mais pour quelques années! me +dis-je, et j'appuie de nouveau ma tête sur mon oreiller. + + +DEUXIÈME PARTIE + + +I--L'HÔPITAL. + +Peu de temps après les fêtes de Noël je tombai malade et je dus me +rendre à notre hôpital militaire, qui se trouvait à l'écart, à une +demi-verste environ de la forteresse. C'était un bâtiment à un +seul étage, très-allongé et peint en jaune. Chaque été, on +dépensait une grande quantité d'ocre à le rebadigeonner. Dans +l'immense cour de l'hôpital se trouvaient diverses dépendances, +les demeures des médecins-chefs et d'autres constructions +nécessaires, tandis que le bâtiment principal ne contenait que les +salles destinées aux malades: elles étaient en assez grand nombre; +mais comme il n'y en avait que deux réservées aux détenus, ces +dernières étaient presque toujours pleines, surtout l'été: il +n'était pas rare qu'on fût obligé de rapprocher les lits. Ces +salles étaient occupées par des «malheureux» de toute espèce: +d'abord, par les nôtres, les détenus de la maison de force, par +des prévenus militaires, incarcérés dans les corps de garde, et +qui avaient été condamnés; il s'en trouvait d'autres encore sous +jugement, ou de passage; on envoyait aussi dans nos salles les +malades de la compagnie de discipline--triste institution où +l'on rassemblait les soldats de mauvaise conduite pour les +corriger; au bout d'un an ou deux, ils en revenaient les plus +fieffés chenapans que la terre puisse porter.--Les forçats qui +se sentaient malades avertissaient leur sous-officier dès le +matin. Celui-ci les inscrivait sur un carnet qu'il leur remettait, +et les envoyait à l'hôpital, accompagnés d'un soldat d'escorte: à +leur arrivée, ils étaient examinés par un médecin qui autorisait +les forçats à rester à l'hôpital, s'ils étaient vraiment malades. +On m'inscrivit donc dans le livre, et vers une heure, quand tous +mes compagnons furent partis pour la corvée de l'après-dînée, je +me rendis à l'hôpital. Chaque détenu prenait avec lui autant +d'argent et de pain qu'il pouvait (car il ne fallait pas espérer +être nourri ce jour-là), une toute petite pipe, un sachet +contenant du tabac, un briquet et de l'amadou. Ces objets se +cachaient dans les bottes. Je pénétrai dans l'enceinte de +l'hôpital, non sans éprouver un sentiment de curiosité pour cet +aspect nouveau, inconnu, de la vie du bagne. + +La journée était chaude, couverte, triste;--c'était une de ces +journées où des maisons comme un hôpital prennent un air +particulièrement banal, ennuyeux et rébarbatif. Mon soldat +d'escorte et moi, nous entrâmes dans la salle de réception, où se +trouvaient deux baignoires de cuivre; nous y trouvâmes deux +condamnés qui attendaient la visite, avec leurs gardiens. Un +feldscherr[25] entra, nous regarda d'un air nonchalant et +protecteur, et s'en fut plus nonchalamment encore annoncer notre +arrivée au médecin de service; il arriva bientôt, nous examina, +tout en nous traitant avec affabilité, et nous délivra des +feuilles où se trouvaient inscrits nos noms. Le médecin ordinaire +des salles réservées aux condamnés devait faire le diagnostic de +notre maladie, indiquer les médicaments à prendre, le régime +alimentaire à suivre, etc. J'avais déjà entendu dire que les +détenus n'avaient pas assez de louanges pour leurs docteurs. «Ce +sont de vrais pères!» me dirent-ils en parlant d'eux, quand +j'entrai à l'hôpital. Nous nous déshabillâmes pour revêtir un +autre costume. On nous enleva les habits et le linge que nous +avions en arrivant, et l'on nous donna du linge de l'hôpital, +auquel on ajouta de longs bas, des pantoufles, des bonnets de +coton et une robe de chambre d'un drap brun très-épais, qui était +doublée non pas de toile, mais bien plutôt d'emplâtres: cette robe +de chambre était horriblement sale, mais je compris bientôt toute +son utilité. On nous conduisit ensuite dans les salles des forçats +qui se trouvaient au bout d'un long corridor, très-élevé et fort +propre. La propreté extérieure était très-satisfaisante; tout ce +qui était visible reluisait: du moins cela me sembla ainsi après +la saleté de notre maison de force. Les deux prévenus entrèrent +dans la salle qui se trouvait à gauche du corridor, tandis que +j'allai à droite. Devant la porte fermée au cadenas se promenait +une sentinelle, le fusil sur l'épaule; non loin d'elle, veillait +son remplaçant. Le sergent (de la garde de l'hôpital) ordonna de +me laisser passer. Soudain je me trouvai au milieu d'une chambre +longue et étroite; le long des murailles étaient rangés des lits +au nombre de vingt-deux. Trois ou quatre d'entre eux étaient +encore inoccupés. Ces lits de bois étaient peints en vert, et +devaient comme tous les lits d'hôpital, bien connus dans toute la +Russie, être habités par des punaises. Je m'établis dans un coin, +du côté des fenêtres. + +Il n'y avait que peu de détenus dangereusement malades, et alités; +pour la plupart convalescents ou légèrement indisposés, mes +nouveaux camarades étaient étendus sur leurs couchettes ou se +promenaient en long et en large; entre les deux rangées de lits, +l'espace était suffisant pour leurs allées et venues. L'air de la +salle était étouffant, avec l'odeur particulière aux hôpitaux: il +était infecté par différentes émanations, toutes plus désagréables +les unes que les autres, et par l'odeur des médicaments, bien que +le poêle fût chauffé presque tout le jour. Mon lit était couvert +d'une housse rayée, que j'enlevai: il se composait d'une +couverture de drap, doublée de toile, et de draps grossiers, d'une +propreté plus que douteuse. À côté du lit, se trouvait une petite +table avec une cruche et une tasse d'étain, sur laquelle était +placée une serviette minuscule qui m'était confiée. La table avait +encore un rayon, où ceux des malades qui buvaient du thé mettaient +leur théière, le broc de bois pour le kwass, etc.; mais ces +richards étaient fort peu nombreux. Les pipes et les blagues à +tabac--car chaque détenu fumait, même les poitrinaires--se +cachaient sous le matelas. Le docteur et les autres chefs ne +faisaient presque jamais de perquisitions; quand ils surprenaient +un malade la pipe à la bouche, ils faisaient semblant de n'avoir +rien vu. Les détenus étaient d'ailleurs très-prudents, et fumaient +presque toujours derrière le poêle. Ils ne se permettaient de +fumer dans leurs lits que la nuit, parce que personne ne faisait +de rondes, à part l'officier commandant le corps de garde de +l'hôpital. + +Jusqu'alors je n'avais jamais été dans aucun hospice en qualité de +malade; aussi tout ce qui m'entourait me parut-il fort nouveau. Je +remarquai que mon entrée avait intrigué quelques détenus: on avait +entendu parler de moi, et tout ce monde me regardait sans façons, +avec cette légère nuance de supériorité que les habitués d'une +salle d'audience, d'une chancellerie, ont pour un nouveau venu ou +un quémandeur. À ma droite était étendu un prévenu, ex-secrétaire, +et fils illégitime d'un capitaine en retraite, accusé d'avoir +fabriqué de la fausse monnaie: il se trouvait à l'hôpital depuis +près d'une année; il n'était nullement malade, mais il assurait +aux docteurs qu'il avait un anévrysme. Il les persuada si bien +qu'il ne subit ni les travaux forcés, ni la punition corporelle à +laquelle il avait été condamné; on l'envoya une année plus tard à +T--k, où il fut attaché à un hospice. C'était un vigoureux +gaillard de vingt-huit ans, trapu, fripon avoué, plus ou moins +jurisconsulte. Il était intelligent et de manières fort aisées, +mais très-présomptueux et d'un amour-propre maladif. Convaincu +qu'il n'y avait pas au monde d'homme plus honnête et plus juste +que lui, il ne se reconnaissait nullement coupable; il garda cette +assurance toute sa vie. Ce personnage m'adressa la parole le +premier et m'interrogea avec curiosité; il me mit au courant des +moeurs de l'hôpital; bien entendu, avant tout, il m'avait déclaré +qu'il était le fils d'un capitaine. Il désirait fort que je le +crusse gentilhomme, ou au moins «de la noblesse». Bientôt après, +un malade de la compagnie de discipline vint m'assurer qu'il +connaissait beaucoup de nobles, d'anciens exilés; pour mieux me +convaincre, il me les nomma par leur prénom et leur nom +patronymique. Rien qu'à voir la figure de ce soldat grisonnant, on +devinait qu'il mentait abominablement. Il s'appelait Tchékounof. +Il venait me faire sa cour, parce qu'il soupçonnait que j'avais de +l'argent; quand il aperçut un paquet de thé et de sucre, il +m'offrit aussitôt ses services pour faire bouillir l'eau et me +procurer une théière. M--kski m'avait promis, de m'envoyer la +mienne le lendemain, par un des détenus, qui travaillaient dans +l'hôpital, mais Tchékounov s'arrangea pour que j'eusse tout ce +qu'il me fallait. Il se procura une marmite de fonte, où il fit +bouillir l'eau pour le thé; en un mot, il montra un zèle si +extraordinaire, que cela lui attira aussitôt quelques moqueries +acérées de la part d'un des malades, un poitrinaire dont le lit se +trouvait vis-à-vis du mien. Il se nommait Oustiantsef. C'était +précisément le soldat condamné aux verges, qui, par peur du fouet, +avait avalé une bouteille d'eau-de-vie dans laquelle il avait fait +infuser du tabac, et gagné ainsi le germe de la phtisie: j'ai +parlé de lui plus haut. Il était resté silencieux jusqu'alors, +étendu sur son lit et respirant avec difficulté tout en me +dévisageant, d'un air très-sérieux. Il suivait des yeux +Tchékounof, dont la servilité l'irritait. Sa gravité +extraordinaire rendait comique son indignation. Enfin il n'y tint +plus: + +--Eh! regardez-moi ce valet qui a trouvé son maître! dit-il avec +des intervalles, d'une voix étranglée par sa faiblesse, car +c'était peu de temps avant sa fin. + +Tchékounof, mécontent, se tourna: + +--Qui est ce valet? demanda-t-il en regardant Oustiantsef avec +mépris. + +--Toi! tu es un valet, lui répondit celui-ci, avec autant +d'assurance que s'il avait eu le droit de gourmander Tchékounof et +que c'eût été un devoir impérieux pour lui. + +--Moi, un valet? + +--Oui, un vrai valet! Entendez-vous, braves gens, il ne veut pas +me croire. Il s'étonne le gaillard! + +--Qu'est-ce que cela peut bien te faire? Tu vois bien qu'ils ne +savent[26] pas se servir de leurs mains. Ils ne sont pas habitués à +être sans serviteur. Pourquoi ne le servirais-je pas? farceur au +museau velu. + +--Qui a le museau velu? + +--Toi! + +--Moi, j'ai le museau velu? + +--Oui, un vrai museau velu et poilu! + +--Tu es joli, toi! va... Si j'ai le museau velu, tu as la figure +comme un oeuf de corbeau, toi! + +--Museau poilu! Le bon Dieu t'a réglé ton compte, tu ferais bien +mieux de rester tranquille à crever! + +--Pourquoi? J'aimerais mieux me prosterner devant une botte que +devant une sandale. Mon père ne s'est jamais prosterné et ne m'a +jamais commandé de le faire. Je... je... + +Il voulait continuer, mais une quinte de toux le secoua pendant +quelques minutes; il crachait le sang. Une sueur froide, causée +par son épuisement, perla sur son front déprimé. Si la toux ne +l'avait pas empêché de parler, il eût continué à déblatérer, on le +voyait à son regard, mais dans son impuissance, il ne put +qu'agiter la main... si bien que Tchékounof ne pensa plus à lui. + +Je sentais bien que la haine de ce poitrinaire s'adressait plutôt +à moi qu'à Tchékounof. Personne n'aurait eu l'idée de se fâcher +contre celui-ci ou de le mépriser à cause des services qu'il me +rendait et des quelques sous qu'il essayait de me soutirer. Chaque +malade comprenait très-bien qu'il ne faisait tout cela que pour se +procurer de l'argent. Le peuple n'est pas du tout susceptible à +cet endroit-là et sait parfaitement ce qu'il en est. J'avais déplu +à Oustiantsef, comme mon thé lui avait déplu; ce qui l'irritait, +c'est que, malgré tout, j'étais un seigneur, même avec mes +chaînes, que je ne pouvais me passer de domestique; et pourtant je +ne désirais et ne recherchais aucun serviteur. En réalité, je +tenais à faire tout moi-même, afin de ne pas paraître un douillet +aux mains blanches, et de ne pas jouer au grand seigneur. J'y +mettais même un certain amour-propre, pour dire la vérité. Malgré +tout,--je n'y ai jamais rien compris,--j'étais toujours +entouré d'officieux et de complaisants, qui s'attachaient à moi de +leur propre mouvement et qui finirent par me dominer: c'était +plutôt moi qui étais leur valet; si bien que pour tout le monde, +bon gré, mal gré, j'étais un seigneur qui ne pouvait se passer des +services des autres et qui faisait l'important. Cela m'exaspérait. +Oustiantsef était poitrinaire et partant irascible; les autres +malades ne me témoignèrent que de l'indifférence avec une nuance +de dédain. Ils étaient tous occupés d'une circonstance qui me +revient à la mémoire: j'appris, en écoutant leurs conversations, +qu'on devait apporter ce soir même à l'hôpital un condamné auquel +on administrait en ce moment les verges. Les détenus attendaient +ce nouveau avec quelque curiosité. On disait du reste que la +punition était légère: cinq cents coups. + +Je regardai autour de moi. La plupart des vrais malades étaient-- +autant que je pus le remarquer alors--atteints du scorbut et de +maux d'yeux, particuliers à cette contrée: c'était la majorité. +D'autres souffraient de la fièvre, de la poitrine et d'autres +misères. Dans la salle des détenus, les diverses maladies +n'étaient pas séparées; toutes étaient réunies dans la même +chambre. J'ai parlé des vrais malades, car certains forçats +étaient venus comme ça, pour «se reposer». Les docteurs les +admettaient par pure compassion, surtout s'il y avait des lits +vacants. La vie dans les corps de garde et dans les prisons était +si dure en comparaison de celle de l'hôpital, que beaucoup de +détenus préféraient rester couchés, malgré l'air étouffant qu'on +respirait et la défense expresse de sortir de la salle. Il y avait +même des amateurs de ce genre d'existence: ils appartenaient +presque tous à la compagnie de discipline. J'examinai avec +curiosité mes nouveaux camarades; l'un d'eux m'intrigua +particulièrement. Il était phtisique et agonisait; son lit était +un peu plus loin que celui d'Oustiantsef et se trouvait presque en +face du mien. On l'appelait Mikaïlof; je l'avais vu à la maison de +force deux semaines auparavant; déjà alors il était gravement +malade; depuis longtemps il aurait dû se soigner, mais il se +roidissait contre son mal avec une opiniâtreté inutile; il ne s'en +alla à l'hôpital que vers les fêtes de Noël, pour mourir trois +semaines après d'une phtisie galopante; il semblait que cet homme +eût brûlé comme une bougie. Ce qui m'étonna le plus, ce fut son +visage qui avait terriblement changé--car je l'avais remarqué +dès mon entrée en prison,--il m'avait pour ainsi dire sauté aux +yeux. À côté de lui était couché un soldat de la compagnie de +discipline, un vieil homme de mauvaise mine et d'un extérieur +dégoûtant. Mais je ne veux pas énumérer tous tes malades... Je +viens de me souvenir de ce vieillard, simplement parce qu'il fit +alors impression sur moi et qu'il m'initia d'emblée à certaines +particularités de la salle des détenus. Il avait un fort rhume de +cerveau, qui le faisait éternuer à tout moment (il éternua une +semaine entière) même pendant son sommeil, comme par salves, cinq +ou six fois de suite, en répétant chaque fois: «--Mon Dieu! +quelle punition!» Assis sur sou lit, il se bourrait avidement le +nez de tabac, qu'il puisait dans un cornet de papier afin +d'éternuer plus fort et plus régulièrement. Il éternuait dans un +mouchoir de coton à carreaux qui lui appartenait, tout déteint à +force d'être lavé. Son petit nez se plissait alors d'une façon +particulière, en se rayant d'une multitude innombrable de petites +rides, et laissait voir des dents ébréchées, toutes noires et +usées, avec des gencives rouges, humides de salive. Quand il avait +éternué, il dépliait son mouchoir, regardait la quantité de morve +qu'il avait expulsée et l'essuyait aussitôt à sa robe de chambre +brune, si bien que toute la morve s'attachait à cette dernière, +tandis que le mouchoir était à peine humide. Cette économie pour +un effet personnel, aux dépens de la robe de chambre appartenant à +l'hôpital, n'éveillait aucune protestation du côté des forçats, +bien que quelques-uns d'entre eux eussent été obligés de revêtir +plus tard cette même robe de chambre. On aurait peine à croire +combien notre menu peuple est peu dégoûté sous ce rapport. Cela +m'agaça si fort que je me mis à examiner involontairement, avec +curiosité et répugnance, la robe de chambre que je venais +d'enfiler. Elle irritait mon odorat par une exhalaison très-forte; +réchauffée au contact de mon corps, elle sentait les emplâtres et +les médicaments; on eût dit qu'elle n'avait jamais quitté les +épaules des malades depuis un temps immémorial. On avait peut-être +lavé une fois la doublure, mais je n'en jurerais pas; en tout cas +au moment où je la portais elle était saturée de tous les +liquides, épithèmes et vésicatoires imaginables, etc. Les +condamnés aux verges qui avaient subi leur punition venaient +directement à l'hôpital, le dos encore sanglant; comme on les +soignait avec des compresses ou des épithèmes, la robe de chambre +qu'ils revêtaient sur la chemise humide prenait et gardait tout. +Pendant tout mon temps de travaux forcés, chaque fois que je +devais me rendre à l'hôpital (ce qui arrivait souvent) j'enfilais +toujours avec une défiance craintive la robe de chambre que l'on +me délivrait. + +Dès que Tchékounof m'eut servi mon thé (par parenthèses, je dirai +que l'eau de notre salle, apportée pour toute la journée, se +corrompait vite sous l'influence de l'air fétide), la porte +s'ouvrit, et le soldat qui venait de recevoir les verges fut +introduit sous double escorte. Je voyais pour la première fois un +homme qui venait d'être fouetté. Plus tard, on en amenait souvent, +on les apportait même quand la punition était trop forte: chaque +fois cela procurait une grande distraction aux malades. On +accueillait ces malheureux avec une expression de gravité +composée: la réception qu'on leur faisait dépendait presque +toujours de l'importance du crime commis, et par conséquent du +nombre de verges reçues. Les condamnés les plus cruellement +fouettés et qui avaient une réputation de bandits consommés +jouissaient de plus de respect et d'attention qu'un simple +déserteur, une recrue, comme celui qu'on venait d'amener. +Pourtant, ni dans l'un ni dans l'autre cas on ne manifestait de +sympathie particulière; on s'abstenait aussi de remarques +irritantes: on soignait le malheureux en silence, et on l'aidait à +se guérir, surtout s'il était incapable de se soigner lui-même. +Les _feldschers_ eux-mêmes savaient qu'ils remettaient les +patients entre des mains adroites et exercées. La médication +usuelle consistait à appliquer très-souvent sur le dos du fouetté +une chemise ou un drap trempé dans de l'eau froide; il fallait +encore retirer adroitement des plaies les échardes laissées par +les verges qui s'étaient cassées sur le dos du condamné. Cette +dernière opération était particulièrement douloureuse pour les +patients; le stoïcisme extraordinaire avec lequel ils supportaient +leurs souffrances me confondait. J'ai vu beaucoup de condamnés +fouettés, et cruellement, je vous assure; eh bien! je ne me +souviens pas que l'un d'eux ait poussé un gémissement. Seulement, +après une pareille épreuve, le visage se déforme et pâlit, les +yeux brillent, le regard est égaré, les lèvres tremblent si fort +que les patients les mordent quelquefois jusqu'au sang.--Le +soldat qui venait d'entrer avait vingt-trois ans; il était +solidement musclé, assez bel homme, bien fait et de haute taille, +avec la peau basanée: son échine--découverte jusqu'à la ceinture +--avait été sérieusement fustigée; son corps tremblait de fièvre +sous le drap humide qui lui couvrait le dos; pendant une heure et +demie environ, il ne fit que se promener en long et en large dans +la salle. Je regardai son visage: il semblait qu'il ne pensât à +rien; ses yeux avaient une étrange expression, sauvage et fuyante, +ils ne s'arrêtaient qu'avec peine sur un objet. Je crus voir qu'il +regardait fixement mon thé bouillant; une vapeur chaude montait de +la tasse pleine: le pauvre diable grelottait et claquait des +dents, aussi l'invitai-je à boire. Il se tourna de mon côté sans +dire un mot, tout d'une pièce, prit la lasse de thé qu'il avala +d'un trait, debout, sans la sucrer; il s'efforçait de ne pas me +regarder. Quand il eut bu, il reposa la tasse en silence, sans +même me faire un signe de tête, et recommença à se promener de +long en large: il souffrait trop pour avoir l'idée de me parler ou +de me remercier. Quant aux détenus, ils s'abstinrent de le +questionner; une fois qu'ils lui eurent appliqué ses compresses, +ils ne firent plus attention à lui, ils pensaient probablement +qu'il valait mieux le laisser tranquille et ne pas l'ennuyer par +leurs questions et par leur «compassion»; le soldat sembla +parfaitement satisfait de cette décision. + +La nuit tombait pendant ce temps, on alluma la lampe. Quelques +malades possédaient en propre des chandeliers, mais ceux-là +étaient rares. Le docteur fit sa visite du soir, après quoi le +sous-officier de garde compta les malades et ferma la salle, dans +laquelle on avait apporté préalablement un baquet pour la nuit... +J'appris avec étonnement que ce baquet devait rester toute la nuit +dans notre infirmerie; pourtant le véritable cabinet se trouvait à +deux pas de la porte. Mais c'était l'usage. De jour, on ne +laissait sortir les détenus qu'une minute au plus; de nuit, il n'y +fallait pas penser. L'hôpital pour les forçats ne ressemblait pas +à un hôpital ordinaire: le condamné malade subissait malgré tout +son châtiment. Par qui cet usage avait-il été établi, je l'ignore; +ce que je sais bien, c'est que cette mesure était parfaitement +inutile et que jamais le formalisme pédant et absurde ne s'était +manifesté d'une façon aussi évidente que dans ce cas. Cette mesure +n'avait pas été imposée par les docteurs, car, je le répète, les +détenus ne pouvaient pas assez se louer de leurs médecins: ils les +regardaient comme de vrais pères et les respectaient; ces médecins +avaient toujours un mot agréable, une bonne parole pour les +réprouvés, qui les appréciaient d'autant plus qu'ils en sentaient +toute la sincérité. + +Oui, ces bonnes paroles étaient vraiment sincères, car personne +n'aurait songé à reprendre les médecins, si ceux-ci avaient été +grossiers et inhumains: ils étaient bons avec les détenus par pure +humanité. Ils comprenaient parfaitement qu'un forçat malade a +autant de droits à respirer un air pur que n'importe quel patient, +ce dernier fût-il un grand personnage. Les convalescents des +autres salles avaient le droit de se promener librement dans les +corridors, de faire de l'exercice, de respirer un air moins +empesté que celui de notre infirmerie, puant le renfermé, et +toujours saturé d'émanations délétères. + +Durant plusieurs années, un fait inexplicable m'irrita comme un +problème insoluble, sans que je pusse en trouver la solution. Il +faut que je m'y arrête avant de continuer ma description: je veux +parler des chaînes, dont aucun forçat n'est délivré, si gravement +malade qu'il puisse être. Les poitrinaires eux-mêmes ont expiré +sous mes yeux, les jambes chargées de leurs fers. Tout le monde y +était habitué et admettait cela comme un fait naturel, +inéluctable. Je crois que personne, pas même les médecins, +n'aurait eu l'idée de réclamer le déferrement des détenus +gravement malades ou tout au moins des poitrinaires. Les chaînes, +à vrai dire, n'étaient pas excessivement lourdes, elles ne +pesaient en général que huit à douze livres, ce qui est un fardeau +très-supportable pour un homme valide. On me dit pourtant qu'au +bout de quelques années les jambes des forçats enchaînés se +desséchaient et dépérissaient; je ne sais si c'est la vérité, mais +j'incline à le croire. Un poids, si petit qu'il soit, voire même +de dix livres, s'il est fixé à la jambe pour toujours, augmente la +pesanteur générale du membre d'une façon anormale, et, au bout +d'un certain temps, doit avoir une influence désastreuse sur le +développement de celui-ci... Pour un forçat en bonne santé, cela +n'est rien, mais en est-il de même pour un malade? Pour les +détenus gravement atteints, pour les poitrinaires, dont les mains +et les jambes se dessèchent d'elles-mêmes, le moindre fétu est +insupportable. Si l'administration médicale réclamait cet +allègement pour les seuls poitrinaires, ce serait un vrai, un +grand bienfait, je vous assure... On me dira que les forçats sont +des malfaiteurs, indignes de toute compassion; mais faut-il +redoubler de sévérité pour celui sur lequel le doigt de Dieu s'est +déjà appesanti? On ne saurait croire que cette aggravation ait +pour but de châtier le forçat. Les poitrinaires sont affranchis +des punitions corporelles par le tribunal. Il doit y avoir là une +raison mystérieuse, importante, une précaution salutaire, mais +laquelle? Voilà ce qui est impossible à comprendre. On ne croit +pas, on ne peut pas croire, en effet, que le poitrinaire +s'enfuira. À qui cette idée pourrait-elle venir, surtout si la +maladie a atteint un certain degré? Il est impossible de tromper +les docteurs et de leur faire prendre un détenu bien portant pour +un poitrinaire; c'est là une maladie que l'on reconnaît du premier +coup d'oeil. Et du reste (disons-le puisque l'occasion s'en +présente), les fers peuvent-ils empêcher le forçat de s'enfuir? +Pas le moins du monde. Les fers sont une diffamation, une honte, +un fardeau physique et moral,--c'est du moins ce que l'on pense, +--car ils ne sauraient embarrasser personne dans une évasion. Le +forçat le plus maladroit, le moins intelligent, saura les scier ou +briser le rivet à coups de pierre, sans trop de peine. Les fers +sont donc une précaution inutile, et si on les met aux forçats +comme châtiment de leur crime, ne faut-il pas épargner ce +châtiment à un agonisant? + +En écrivant ces lignes, une physionomie se détache vivement dans +ma mémoire, la physionomie d'un mourant, d'un poitrinaire, de ce +même Mikaïlof qui était couché presque en face de moi, non loin +d'Oustiantsef, et qui expira, je crois, quatre jours après mon +arrivée à l'hôpital. Quand j'ai parlé plus haut des poitrinaires, +je n'ai fait que rendre involontairement les sensations et +reproduire les idées qui m'assaillirent à l'occasion de cette +mort. Je connaissais peu ce Mikaïlof. C'était un jeune homme de +vingt-cinq ans au plus, de petite taille, mince et d'une très-belle +figure. Il était de la «section particulière» et se faisait +remarquer par une taciturnité étrange, mais douce et triste: on +aurait dit qu'il «avait séché» dans la maison de force, comme +s'exprimaient les forçats, qui gardèrent de lui un bon souvenir. +Je me rappelle qu'il avait de très-beaux yeux--je ne sais +vraiment pourquoi je m'en souviens si bien. Il mourut à trois +heures de l'après-midi, par un jour clair et sec. Le soleil +dardait ses rayons éclatants et obliques à travers les vitres +verdâtres, congelées de notre salle: un torrent de lumière +inondait ce malheureux, qui avait perdu connaissance et qui +agonisa pendant quelques heures. Dès le matin ses yeux se +troublèrent et ne lui permirent pas de reconnaître ceux qui +s'approchaient de lui. Les forçats auraient voulu le soulager, car +ils voyaient qu'il souffrait beaucoup; sa respiration était +pénible, profonde, enrouée; sa poitrine se soulevait violemment, +comme s'il manquait d'air. Il rejeta d'abord sa couverture et ses +vêtements loin de lui, puis il commença à déchirer sa chemise, qui +semblait lui être un fardeau intolérable. On la lui enleva. +C'était effrayant de voir ce corps démesurément long, aux mains et +aux jambes décharnées, au ventre flasque, à la poitrine soulevée, +et dont les côtes se dessinaient aussi nettement que celles d'un +squelette. Il ne restait sur ce squelette qu'une croix avec un +sachet, et les fers, dont ses jambes desséchées auraient pu se +dégager sans peine. Un quart d'heure avant sa mort, le bruit +s'apaisa dans notre salle; on ne parlait plus qu'en chuchotant. +Les forçats marchaient sur la pointe des pieds, discrètement. De +temps à autre, ils échangeaient leurs réflexions sur des sujets +étrangers et jetaient un coup d'oeil furtif sur le mourant. Celui-ci +râlait toujours plus péniblement. Enfin, d'une main tremblante +et mal assurée, il tâta sa croix sur sa poitrine et fit le geste +de l'arracher: elle aussi lui pesait, le suffoquait. On la lui +enleva. Dix minutes plus tard il mourut. On frappa alors à la +porte, afin d'avertir la sentinelle. Un gardien entra, regarda le +mort d'un air hébété et s'en alla quérir le _feldscher_. Celui-ci +était un bon garçon, un peu trop occupé peut-être de son +extérieur, assez agréable du reste; il arriva bientôt; il +s'approcha du cadavre à grands pas, ce qui fit un bruit dans la +salle muette, et lui tâta le pouls avec une mine dégagée qui +semblait avoir été composée pour la circonstance; il fit un geste +vague de la main et sortit. On prévint le poste, car le criminel +était d'importance (il appartenait à la section particulière); +aussi pour le déclarer dûment mort fallait-il quelques formalités. +Pendant que nous attendions l'entrée du poste de l'hôpital, un des +détenus dit à demi-voix qu'il ne serait pas mal de fermer les yeux +au défunt. Un autre écouta ce conseil, s'approcha en silence de +Mikaïlof et lui ferma les yeux; apercevant sur le coussin la croix +qu'on avait détachée du cou, il la prit, la regarda, la remit et +se signa. Le visage du mort s'ossifiait; un rayon de lumière +blanche jouait à la surface et éclairait deux rangées de dents +blanches et jeunes, qui brillaient entre les lèvres minces, +collées aux gencives de la bouche entr'ouverte. Le sous-officier +de garde arriva enfin, sous les armes et casque en tête, +accompagné de deux soldats. Il s'approcha en ralentissant le pas, +incertain; il examinait du coin de l'oeil les détenus silencieux, +qui le regardaient d'un air sombre. À un pas du mort, il s'arrêta +net, comme cloué sur place par une gêne subite. Ce corps nu et +desséché, chargé de ses fers, l'impressionnait: il défit sa +jugulaire, enleva son casque (ce qu'il n'avait nullement besoin de +faire) et fit un grand signe de croix. C'était une figure sévère, +grisonnante, une tête de soldat qui avait beaucoup servi. Je me +souviens qu'à côté de lui se trouvait Tchékounof, un vieillard +grisonnant lui aussi; il regardait tout le temps le sous-officier, +et suivait tous les mouvements de ce dernier avec une attention +étrange. Leurs regards se croisèrent, et je vis que la lèvre +inférieure de Tchékounof tremblait. Il la mordit, serra les dents +et dit au sous-officier, comme par hasard, avec un mouvement de +tête qui lui montrait le mort: + +--Il avait pourtant une mère, lui aussi... + +Ces mots me pénétrèrent... Pourquoi les avait-il dits, et comment +cette idée lui était-elle venue? On souleva le cadavre avec sa +couchette; la paille craqua, les chaînes traînèrent à terre avec +un bruit clair... On les releva et l'on emporta le corps. +Brusquement tous parlèrent à haute voix. On entendit encore le +sous-officier, déjà dans le corridor, qui criait à quelqu'un +d'aller chercher le forgeron. Il fallait déferrer le mort... + +Mais j'ai fait une digression hors de mon sujet... + + +II--L'HÔPITAL. (Suite). + +Les docteurs visitaient les salles le matin; vers onze heures, ils +apparaissaient tous ensemble, faisant cortège au médecin en chef: +une heure et demie avant eux, le médecin ordinaire de notre salle +venait faire sa ronde; c'était un tout jeune homme, toujours +affable et gai, que les détenus aimaient beaucoup, et qui +connaissait parfaitement son art; ils ne lui trouvaient qu'un seul +défaut, celui d'être «trop doux». En effet, il était peu +communicatif, il semblait même confus devant nous, rougissait +parfois et changeait la quantité de nourriture à la première +réclamation des malades; je crois qu'il aurait consenti à leur +donner les médicaments qu'ils désiraient: un excellent homme, du +reste! Beaucoup de médecins en Russie jouissent de l'affection et +du respect du peuple, et cela à juste titre, autant que j'ai pu le +remarquer. Je sais que mes paroles sembleront un paradoxe, surtout +si l'on prend en considération la défiance que ce même peuple a +pour la médecine et les médicaments étrangers. En effet, il +préfère, alors même qu'il souffrirait d'une grave maladie, +s'adresser pendant plusieurs années de suite à une sorcière, ou +employer des remèdes de bonne femme (qu'il ne faut pas mépriser, +du reste), plutôt que de consulter un docteur ou d'aller à +l'hôpital. À vrai dire, il faut surtout attribuer cette prévention +à une cause profonde et qui n'a aucun rapport avec la médecine, à +savoir la défiance du peuple pour tout ce qui porte un caractère +administratif, officiel: il ne faut pas oublier non plus que le +peuple est effrayé et prévenu contre les hôpitaux par les récits +souvent absurdes des horreurs fantastiques dont les hospices +seraient le théâtre. (Ces récits ont pourtant un fond de vérité.) +Mais ce qui lui répugne le plus, ce sont les habitudes allemandes +des hôpitaux, c'est l'idée que des étrangers le soigneront pendant +sa maladie, c'est la sévérité de la diète, enfin les récits qu'on +lui fait de la dureté persévérante des _feldschers_ et des +docteurs, de la dissection et de l'autopsie des cadavres, etc. Et +puis, le bas peuple se dit que ce seront des seigneurs qui le +soigneront (car pour eux, les médecins sont tout de même des +seigneurs). Une fois la connaissance faite avec ces derniers (il y +a sans doute des exceptions, mais elles sont rares), toutes les +craintes s'évanouissent: il faut attribuer ce succès à nos +docteurs, principalement aux jeunes, qui savent pour la plupart +gagner le respect et l'affection du peuple. Je parle du moins de +ce que j'ai vu et éprouvé à plusieurs reprises, dans différents +endroits, et je ne pense pas que les choses se passent autrement +ailleurs. Dans certaines localités reculées les médecins prennent +des pots-de-vin, abusent de leurs hôpitaux et négligent leurs +malades; souvent même ils oublient complètement leur art. Cela +arrive, mais je parle de la majorité, inspirée par cet esprit, par +cette tendance généreuse qui est en train de régénérer l'art +médical. Quant aux apostats, aux loups dans la bergerie, ils +auront beau s'excuser et rejeter la faute sur le milieu qui les +entoure, qui les a déformés, ils resteront inexcusables, surtout +s'ils ont perdu toute humanité. Et c'est précisément l'humanité, +l'affabilité, la compassion fraternelle pour le malade qui sont +quelquefois les remèdes les plus actifs. Il serait temps que nous +cessions de nous lamenter apathiquement sur le milieu qui nous a +gangrené. Il y a du vrai, mais un rusé fripon qui sait se tirer +d'affaire ne manque pas d'accuser le milieu dans lequel il se +trouve pour se faire pardonner ainsi ses faiblesses, surtout quand +il manie la plume ou la parole avec éloquence. Je me suis écarté +de nouveau de mon sujet: je voulais me borner à dire que le petit +peuple est défiant et antipathique plutôt à l'égard de la médecine +administrative que des médecins eux-mêmes. Quand il les voit à +l'oeuvre, il perd beaucoup de ses préjugés. + +Notre médecin s'arrêtait ordinairement devant le lit de chaque +malade, l'interrogeait sérieusement et attentivement, puis +prescrivait les remèdes, les potions. Il remarquait quelquefois +que le prétendu malade ne l'était pas du tout; ce détenu était +venu se reposer des travaux forcés et dormir sur un matelas dans +une chambre chauffée, préférable à des planches nues dans un corps +de garde humide, où sont entassés et parqués une masse de prévenus +pâles et abattus. (En Russie, les malheureux détenus en prison +préventive sont presque toujours pâles et abattus, ce qui démontre +que leur entretien matériel et leur état moral sont encore plus +pitoyables que ceux des condamnés.) Aussi notre médecin inscrivait +le faux malade sur son carnet comme affecté d'une «_febris +catharalis_» et lui permettait quelquefois de rester une semaine à +l'hôpital. Tout le monde se moquait de cette «_febris +catharalis_», car on savait bien que c'était la formule admise par +une conspiration tacite entre le docteur et le malade pour +indiquer une maladie feinte, les «coliques de rechange», comme les +appelaient les détenus, qui traduisaient ainsi «_febris_ +_catharalis_»; souvent même, le malade imaginaire abusait de la +compassion du docteur pour rester à l'hôpital jusqu'à ce qu'on le +renvoyât de force. C'était alors qu'il fallait voir notre médecin. +Confus de l'entêtement du forçat, il ne se décidait pas à lui dire +nettement qu'il était guéri et à lui conseiller de demander son +billet de sortie, bien qu'il eût le droit de le renvoyer sans la +moindre explication, en écrivant sur sa feuille: «_Sanat est»_: il +lui insinuait tout d'abord qu'il était temps de quitter la salle, +et le priait avec instances: «Tu devrais filer, dis donc, tu es +guéri maintenant; les places manquent; on est à l'étroit, etc.», +jusqu'à ce que le soi-disant malade se piquât d'amour-propre et +demandât enfin à sortir. Le docteur chef, bien que très-compatissant +et honnête (les malades l'aimaient aussi beaucoup), était +incomparablement plus sévère et plus résolu que notre +médecin ordinaire; dans certains cas, il montrait une sévérité +impitoyable qui lui attirait le respect des forçats. Il arrivait +toujours dans notre salle, accompagné de tous les médecins de +l'hôpital, quand son subordonné avait fait sa tournée, et +diagnostiquait sur chaque cas en particulier; il s'arrêtait plus +longtemps auprès de ceux qui étaient gravement atteints et savait +leur dire un mot encourageant, qui les remontait et laissait +toujours la meilleure impression. Il ne renvoyait jamais les +forçats qui arrivaient avec des coliques de rechange, mais, si +l'un d'eux s'obstinait à rester à l'hôpital, il l'inscrivait bon +pour la sortie: «--Allons, camarade, tu t'es reposé, va-t'en +maintenant, il ne faut abuser de rien.» Ceux qui s'entêtaient à +rester étaient surtout les forçats excédés de la corvée, pendant +les grosses chaleurs de l'été, ou bien des condamnés qui devaient +être fouettés. Je me souviens que l'on fut obligé d'employer une +sévérité particulière, de la cruauté même pour expulser l'un +d'eux. Il était venu se faire soigner d'une maladie des yeux qu'il +avait tout rouges: il se plaignait de ressentir une douleur +lancinante aux paupières. On le traita de différentes manières, on +employa des vésicatoires, des sangsues, on lui injecta les yeux +d'une solution corrosive, etc., etc., mais rien n'y fit, le mal ne +diminuait pas, et l'organe malade était toujours dans le même +état. Les docteurs devinèrent enfin que cette maladie était +feinte, car l'inflammation n'empirait ni ne guérissait: le cas +était suspect. Depuis longtemps les détenus savaient que ce +n'était qu'une comédie et qu'il trompait les docteurs, bien qu'il +ne voulût pas l'avouer. C'était un jeune gaillard, assez bien de +sa personne, mais qui produisait une impression désagréable sur +tous ses camarades: il était dissimulé, soupçonneux, sombre, +regardait toujours en dessous, ne parlait avec personne et restait +à l'écart comme s'il se fût défié de nous. Je me rappelle que +plusieurs craignaient qu'il ne fît un mauvais coup: étant soldat, +il avait commis un vol de conséquence; on l'avait arrêté et +condamné à recevoir mille coups de baguettes, puis à passer dans +une compagnie de discipline. Pour reculer le moment de la +punition, les condamnés se décident quelquefois, comme je l'ai dit +plus haut, à d'effroyables coups de tête; la veille du jour fatal, +ils plantent un couteau dans le ventre d'un chef ou d'un camarade, +pour qu'on les remette en jugement, ce qui retarde leur châtiment +d'un mois ou deux: leur but est atteint. Peu leur importe que leur +condamnation soit doublée ou triplée au bout de ces trois mois; ce +qu'ils désirent, c'est reculer temporairement la terrible minute, +quoi qu'il puisse leur en coûter, tant le coeur leur manque pour +l'affronter. + +Plusieurs malades étaient d'avis de surveiller le nouveau venu, +parce qu'il pouvait fort bien, de désespoir, assassiner quelqu'un +pendant la nuit. On s'en tint aux paroles cependant, personne ne +prit aucune précaution, pas même ceux qui dormaient à côté de lui. +On avait pourtant remarqué qu'il se frottait les yeux avec du +plâtre de la muraille et quelque chose d'autre encore, afin qu'ils +parussent rouges au moment de la visite. Enfin le docteur chef +menaça d'employer des orties pour le guérir. Quand une maladie +d'yeux résiste à tous les moyens scientifiques, les médecins se +décident à essayer un remède héroïque et douloureux: on applique +les orties au malade, ni plus ni moins qu'à un cheval. Mais le +pauvre diable ne voulait décidément pas guérir. Il était d'un +caractère ou trop opiniâtre ou trop lâche; si douloureuses que +soient les orties, on ne peut pas les comparer aux verges. +L'opération consiste à empoigner le malade près de la nuque, par +la peau du cou, à la tirer en arrière autant que possible, et à y +pratiquer une double incision large et longue, dans laquelle on +passe une chevillière de coton, de la largeur du doigt; chaque +jour, à heure fixe, on tire ce ruban en avant et en arrière, comme +si l'on fendait de nouveau la peau, afin que la blessure suppure +continuellement et ne se cicatrise pas. Le pauvre diable endura +cette torture, qui lui causait des souffrances horribles, pendant +plusieurs jours; enfin il consentit à demander sa sortie. En moins +d'un jour ses yeux devinrent parfaitement sains, et dès que son +cou se fut cicatrisé, on l'envoya au corps de garde, qu'il quitta +le lendemain pour recevoir ses mille coups de baguettes. + +Pénible est cette minute qui précède le châtiment, si pénible que +j'ai peut-être tort de nommer pusillanimité et lâcheté la peur que +ressentent les condamnés. Il faut qu'elle soit terrible pour que +les forçats se décident à risquer une punition double ou triple, +simplement pour la reculer. J'ai pourtant parlé de condamnés qui +demandaient eux-mêmes à quitter l'hôpital, avant que les blessures +causées par les premières baguettes se fussent cicatrisées, afin +de recevoir les derniers coups et d'en finir avec leur état +préventif; car la vie au corps de garde est certainement pire que +n'importe quels travaux forcés. L'habitude invétérée de recevoir +des verges et d'être châtié contribue aussi à donner de +l'intrépidité et de la décision à quelques condamnés. Ceux qui ont +été souvent fouettés ont le dos et l'esprit tannés, racornis; ils +finissent par regarder la punition comme une incommodité +passagère, qu'ils ne craignent plus. Un de nos forçats de la +section particulière, Kalmouk baptisé, qui portait le nom +d'Alexandre ou d'Alexandrine, comme on l'appelait en riant à la +maison de force (un gaillard étrange, fripon en diable, intrépide +et pourtant bonhomme), me raconta comment il avait reçu quatre +mille coups de verges. Il ne parlait jamais de cette punition +qu'en riant et en plaisantant, mais il me jura très-sérieusement +que, s'il n'avait pas été élevé dans sa horde à coups de fouet dès +sa plus tendre enfance,--les cicatrices dont son dos était +couvert et qui n'avaient pas réussi à disparaître, étaient là pour +le certifier,--il n'aurait jamais pu supporter ces quatre mille +coups de verges. Il bénissait cette éducation à coups de lanières. +«On me battait pour la moindre chose, Alexandre Pétrovitch! me +dit-il un soir que nous étions assis sur ma couchette, devant le +feu,--on m'a battu sans motifs pendant quinze ans de suite, du +plus loin que je me souvienne, plusieurs fois par jour: me rossait +qui voulait, si bien que je m'habituai tout à fait aux baguettes.» +Je ne sais plus par quel hasard il était devenu soldat (au fond, +il mentait peut-être, car il avait, toujours déserté et +vagabondé). Il me souvient du récit qu'il nous fit un jour de la +peur qu'il eut, quand on le condamna à recevoir quatre mille coups +de verges pour avoir tué son supérieur: «Je me doutais bien qu'on +me punirait sévèrement, je me disais que, si habitué que je fusse +au fouet, je crèverais peut-être sur place--diable! quatre mille +verges, ce n'est pas une petite, affaire, et puis tous mes chefs +étaient d'une humeur de chien à cause de cette histoire. Je savais +très-bien que cela ne se passerait pas à l'eau de roses; je +croyais même que je resterais sous les verges. J'essayai tout +d'abord de me faire baptiser, je me disais peut-être qu'on me +pardonnerait, essayons voir; on m'avait pourtant averti--les +camarades--que ça ne servirait à rien, mais je pensais:--Tout +de même, ils me pardonneront, qui sait? ils auront plus de +compassion pour un baptisé que pour un mahométan. On me baptisa et +l'on me donna le nom d'Alexandre; malgré tout, je dus recevoir mes +baguettes; ils ne m'en auraient pas fait grâce d'une seule. Cela +me taquina à la fin. Je me dis:--Attendez, je m'en vais tous +vous mettre dedans de la belle manière. Et parbleu, Alexandre +Pétrovitch, le croirez-vous? je les ai mis dedans! Je savais +très-bien faire le mort, non pas que j'eusse l'air tout à fait crevé, +non! mais on aurait juré que j'allais rendre l'âme. On me conduit +devant le front du bataillon, je reçois mon premier mille; ça me +brûle, je commence à hurler: on me donne mon second mille, je me +dis: Voilà ma fin qui arrive; ils m'avaient fait perdre la tête, +j'avais les jambes comme rompues... crac! me voilà à terre! avec +les yeux d'un mort, la figure toute bleue, la bouche pleine +d'écume; je ne soufflais plus. Le médecin arrive et dit que je +vais mourir. On me porte à l'hôpital; je reviens tout de suite a +moi. Deux fois encore on me donna les verges. Comme ils étaient +fâchés! oh! comme ils enrageaient! mais je les ai tout de même mis +dedans ces deux fois encore: je reçois mon troisième mille, je +crève de nouveau; mais, ma foi, quand ils m'ont administré le +dernier mille, chaque coup aurait dû compter pour trois, c'était +comme un couteau droit dans le coeur, ouf! comme ils m'ont battu! +Ils étaient acharnés après moi! Oh! cette charogne de quatrième +mille (que le.........!), il valait les trois premiers ensemble, +et si je n'avais pas fait le mort quand il ne m'en restait plus +que deux cents à recevoir, je crois qu'ils m'auraient fini pour de +bon; mais je ne me suis pas laissé démonter, je les flibuste +encore une fois et je fais le mort: ils ont cru de nouveau que +j'allais crever, et comment ne l'auraient-ils pas cru? le médecin +lui-même en était sûr; mais après ces deux cents qui me restaient, +ils eurent beau taper de toute leur force (ça en valait deux +mille), va te faire fiche! je m'en moquais pas mal, ils ne +m'avaient tout de même pas esquinté, et pourquoi? Parce que, étant +gamin, j'avais grandi sous le fouet. Voilà pourquoi je suis encore +en vie! Oh! m'a-t-on assez battu dans mon existence!» répéta-t-il, +d'un air pensif, en terminant son récit; et il semblait se +ressouvenir et compter les coups qu'il avait reçus, «Eh bien, non! +ajoutait-il après un silence, on ne les comptera pas, on ne +pourrait pas les compter! on manquerait de chiffres!» Il me +regarda alors et partit d'un éclat de rire si débonnaire que je ne +pus m'empêcher de lui répondre par un sourire. «Savez-vous, +Alexandre Pétrovitch, quand je rêve la nuit, eh bien, je rêve +toujours qu'on me rosse; je n'ai pas d'autres songes.» Il parlait +en effet dans son sommeil et hurlait à gorge déployée, si bien +qu'il réveillait les autres détenus: «Qu'as-tu à brailler, démon?» +--Ce solide gaillard, de petite taille, âgé de quarante-cinq ans, +agile et gai, vivait en bonne intelligence avec tout le monde, +quoiqu'il aimât beaucoup à faire main basse sur ce qui ne lui +appartenait pas, et qu'on le battit souvent pour cela; mais lequel +de nos forçats ne volait pas et n'était pas battu pour ses +larcins? + +J'ajouterai à ces remarques que je restai toujours stupéfait de la +bonhomie extraordinaire, de l'absence de rancune avec lesquelles +ces malheureux parlaient de leur châtiment et des chefs chargés de +l'appliquer. Dans ces récits, qui souvent me donnaient des +palpitations de coeur, on ne sentait pas l'ombre de haine ou de +rancune. Ils en riaient de bon coeur, comme des enfants. Il n'en +était pas de même de M--tski, par exemple, quand il me racontait +son châtiment; comme il n'était pas noble, il avait reçu cinq +cents verges. Il ne m'en avait jamais parlé; quand je lui demandai +si c'était vrai, il me répondit affirmativement, en deux mots +brefs, avec une souffrance intérieure, sans me regarder; il était +devenu tout rouge; au bout d'un instant, quand il leva les yeux, +j'y vis briller une flamme de haine; ses lèvres tremblaient +d'indignation. Je sentis qu'il n'oublierait, qu'il ne pourrait +jamais oublier cette page de son passé. Nos camarades, au +contraire (je ne garantis pas qu'il n'y eût pas des exceptions), +regardaient d'un tout autre oeil leur aventure.--Il est +impossible, pensais-je quelquefois, qu'ils aient le sentiment de +leur culpabilité et de la justice de leur peine, surtout quand ce +n'est pas contre leurs camarades, mais contre leurs chefs qu'ils +ont péché. La plupart ne s'avouaient nullement coupables. J'ai +déjà dit que je n'observai en eux aucun remords, même quand le +crime avait été commis sur des gens de leur condition. Quant aux +crimes commis contre leurs chefs, je n'en parle pas. Il m'a semblé +qu'ils avaient, pour ces cas-là, une manière de voir à eux, toute +pratique et empirique; on excusait ces accidents par sa destinée, +par la fatalité, sans raisonnement, d'une façon inconsciente, +comme par l'effet d'une croyance quelconque. Le forçat se donne +toujours raison dans les crimes commis contre ses chefs, la chose +ne fait pas question pour lui; mais pourtant, dans la pratique, il +s'avoue que ses chefs ne partagent pas son avis et que, par +conséquent, il doit subir un châtiment, qu'alors seulement il sera +quitte. + +La lutte entre l'administration et le prisonnier est également +acharnée. Ce qui contribue à justifier le criminel à ses propres +yeux, c'est qu'il ne doute nullement que la sentence du milieu +dans lequel il est né et il a vécu ne l'acquitte; il est sûr que +le menu peuple ne le jugera pas définitivement perdu, sauf +pourtant si le crime a été commis précisément contre des gens de +ce milieu, contre ses frères. Il est tranquille de ce côté-là; +fort de sa conscience, il ne perdra jamais son assurance morale, +et c'est le principal. Il se sent sur un terrain solide, aussi ne +hait-il nullement le knout qu'on lui administre, il le considère +seulement comme inévitable, il se console en pensant qu'il n'est +ni le premier, ni le dernier à le recevoir, et que cette lutte +passive, sourde et opiniâtre durera longtemps. Le soldat déteste-t-il +le Turc qu'il combat? nullement, et pourtant celui-ci le sabre, +le hache, le tue. + +Il ne faut pas croire pourtant que tous ces récits fussent faits +avec indifférence et sang-froid. Quand on parlait du lieutenant +Jérébiatnikof, c'était toujours avec une indignation contenue. Je +fis la connaissance de ce lieutenant Jérébiatnikof, lors de mon +premier séjour à l'hôpital--par les récits des détenus, bien +entendu.--Je le vis plus tard une fois qu'il commandait la garde +à la maison de force. Agé de trente ans, il était de taille +élevée, très-gras et très-fort, avec des joues rougeaudes et +pendantes de graisse, des dents blanches et le rire formidable de +Nosdrief[27]. À le voir, on devinait que c'était l'homme du monde +le moins apte à la réflexion. Il adorait fouetter et donner les +verges, quand il était désigné comme exécuteur. Je me hâte de dire +que les autres officiers tenaient Jérébiatnikof pour un monstre, +et que les forçats avaient de lui la même opinion. Il y avait dans +le bon vieux temps, qui n'est pas si éloigné, dont «le souvenir +est vivant, mais auquel on croit difficilement», des exécuteurs +qui aimaient leur office. Mais d'ordinaire on faisait donner les +verges sans entraînement, tout bonnement. + +Ce lieutenant était une exception, un gourmet raffiné, connaisseur +en matière d'exécutions. Il était passionné pour son art, il +l'aimait pour lui-même. Comme un patricien blasé de la Rome +impériale, il demandait à cet art des raffinements, des +jouissances contre nature, afin de chatouiller et d'émouvoir +quelque peu son âme envahie et noyée dans la graisse.--On +conduit un détenu subir sa peine; c'est Jérébiatnikof qui est +l'officier exécuteur; la vue seule de la longue ligne de soldats +armés de grosses verges l'inspire: il parcourt le front d'un air +satisfait et engage chacun à accomplir son devoir en toute +conscience, sans quoi... Les soldats savaient d'avance ce que +signifiait ce sans quoi... Le criminel est amené; s'il ne connaît +pas encore Jérébiatnikof et s'il n'est pas au courant du mystère, +le lieutenant lui joue le tour suivant (ce n'est qu'une des +inventions de Jérébiatnikof, très-ingénieux pour ce genre de +trouvailles). Tout détenu dont on dénude le torse et que les +sous-officiers attachent à la crosse du fusil, pour lui faire parcourir +ensuite la rue verte tout entière, prie d'une voix plaintive et +larmoyante l'officier exécuteur de faire frapper moins fort et de +ne pas doubler la punition par une sévérité superflue.--«Votre +Noblesse, crie le malheureux, ayez pitié, soyez paternel, faites +que je prie Dieu toute ma vie pour tous, ne me perdez pas, +compatissez...» Jérébiatnikof attendait cela; il suspendait alors +l'exécution, et entamait la conversation suivante avec le détenu, +d'un ton sentimental et pénétré: + +--Mais, mon cher, disait-il, que dois-je faire? Ce n'est pas moi +qui te punis, c'est la loi! + +--Votre Noblesse! vous pouvez faire ce que vous voulez; ayez +pitié de moi!... + +--Crois-tu que je n'aie vraiment pas pitié de toi? Penses-tu que +ce soit un plaisir pour moi de te voir fouetter? Je suis un homme +pourtant. Voyons, suis-je un homme, oui ou non? + +--C'est certain, Votre Noblesse! on sait bien que les officiers +sont nos pères, et nous leurs enfants. Soyez pour moi un véritable +père! criait le détenu qui entrevoyait une possibilité d'échapper +au châtiment. + +--Ainsi, mon ami, juge toi-même, tu as une cervelle pour +réfléchir; je sais bien que, par humanité, je dois te montrer de +la condescendance et de la miséricorde, à toi, pécheur. + +--Votre Noblesse ne dit que la pure vérité. + +--Oui, je dois être miséricordieux pour toi, si coupable que tu +sois. Mais ce n'est pas moi qui te punis, c'est la loi! Pense un +peu: je sers Dieu et ma patrie, et par conséquent je commets un +grave péché si j'atténue la punition fixée par la loi, penses-y! + +--Votre Noblesse!... + +--Allons, que faire? passe pour cette fois! Je sais que je vais +faire une faute, mais il en sera comme tu le désires... Je te fais +grâce, je te punirai légèrement. Mais si j'allais te rendre un +mauvais service par cela même? Je te ferai grâce, je te punirai +légèrement, et tu penseras qu'une autre fois je serai aussi +miséricordieux, et tu feras de nouveau des bêtises, hein? ma +conscience pourtant... + +--Votre Noblesse! Dieu m'en préserve... Devant le trône du +créateur céleste, je vous... + +--Bon! bon! Et tu me jures que tu te conduiras bien? + +--Que le Seigneur me fasse mourir sur l'heure et que dans l'autre +monde... + +--Ne jure pas ainsi, c'est un péché. Je te croirai si tu me +donnes ta parole... + +--Votre Noblesse! + +--Eh bien! écoute! je te fais grâce à cause de tes larmes +d'orphelin; tu es orphelin, n'est-ce pas? + +--Orphelin de père et de mère, Votre Noblesse; je suis seul au +monde... + +--Eh bien, à cause de tes larmes d'orphelin, j'ai pitié de toi; +mais fais attention, c'est la dernière fois... Conduisez-le, +ajoutait-il d'une voix si attendrie que le détenu ne savait +comment remercier Dieu de lui avoir envoyé un si bon officier +instructeur. La terrible procession se mettait en route; le +tambour battait un roulement, les premiers soldats brandissaient +leurs verges...--«Rossez-le! hurlait alors Jérébiatnikof à gorge +déployée; brûlez-le! tapez! tapez dessus! Écorchez-le! Enlevez-lui +la peau! Encore, encore, tapez plus fort sur cet orphelin, donnez-lui-en, +à ce coquin! plus fort, abîmez-le, abîmez-le!» Les soldats +assènent des coups de toutes leurs forces, à tour de bras, sur le +dos du malheureux, dont les yeux lancent des étincelles, et qui +hurle, tandis que Jérébiatnikof court derrière lui, devant la +ligne, en se tenant les côtes de rire; il pouffe, il se pâme et ne +peut pas se tenir droit, si bien qu'il fait pitié, ce cher homme. +C'est qu'il est heureux; il trouve ça burlesque; de temps à autre +on entend son rire formidable, franc et bien timbré; il répète: +«Tapez! rossez-le! écorchez-moi ce brigand! abîmez-moi cet +orphelin!...» + +Il avait encore composé des variations sur ce motif. On amène un +détenu pour lui faire subir sa punition; celui-ci se met à +supplier le lieutenant d'avoir pitié de lui. Cette fois, +Jérébiatnikof ne fait pas le bon apôtre, et sans simagrées, il dit +franchement au condamné: + +--Vois-tu, mon cher, je vais te punir comme il faut, car tu le +mérites. Mais je puis te faire une grâce: je ne te ferai pas +attacher à la crosse du fusil. Tu iras tout seul, à la nouvelle +mode: tu n'as qu'à courir de toutes tes forces devant le front! +Bien entendu chaque verge te frappera, mais tu en auras plus vite +fini, n'est-ce pas? Voyons, qu'en penses-tu? veux-tu essayer? + +Le détenu, qui l'a écouté plein de défiance et d'incertitude, se +dit: «Qui sait? peut-être bien que cette manière-là est plus +avantageuse que l'autre; si je cours de toutes mes forces, ça +durera cinq fois moins, et puis, les verges ne m'atteindront +peut-être pas toutes.» + +--Bien, Votre Noblesse, je consens. + +--Et moi aussi, je consens.--Allons! ne bayez pas aux +corneilles, vous autres! crie le lieutenant aux soldats.--Il +sait d'avance que pas une verge n'épargnera le dos de l'infortuné; +le soldat qui manquerait son coup serait sûr de son affaire. Le +forçat essaye de courir dans la rue verte, mais il ne passe pas +quinze rangs, car les verges pleuvent comme grêle, comme l'éclair, +sur sa pauvre échine; le malheureux tombe en poussant un cri, on +le croirait cloué sur place ou abattu par une balle.--Eh! non, +Votre Noblesse, j'aime mieux qu'on me fouette d'après le +règlement, dit-il alors en se soulevant péniblement, pâle et +effrayé, tandis que Jérébiatnikof, qui savait d'avance l'issue de +cette farce, se tient les côtes et éclate de rire. Mais je ne puis +rapporter tous les divertissements qu'il avait inventés et tout ce +qu'on racontait de lui. + +On parlait aussi dans notre salle d'un lieutenant Smékalof, qui +remplissait les fonctions de commandant de place, avant l'arrivée +de notre major actuel. On parlait de Jérébiatnikof avec +indifférence, sans haine, mais aussi sans vanter ses hauts faits; +on ne le louait pas, en un mot, on le méprisait: tandis qu'au nom +de Smékalof, la maison de force était unanime dans ses éloges et +son enthousiasme. Ce lieutenant n'était nullement un amateur +passionné des baguettes, il n'y avait rien en lui du caractère de +Jérébiatnikof; pourtant il ne dédaignait pas les verges; comment +se fait-il qu'on se rappelât chez nous ses exécutions, avec une +douce satisfaction?--il avait su complaire aux forçats. Pourquoi +cela? Comment s'était-il acquis une pareille popularité? Nos +camarades, comme le peuple russe tout entier, sont prêts à oublier +leurs tourments, si on leur dit une bonne parole (je parle du fait +lui-même, sans l'analyser ni l'examiner). Aussi n'est-il pas +difficile d'acquérir l'affection de ce peuple et de devenir +populaire. Le lieutenant Smékalof avait acquis une popularité +particulière--aussi, quand on mentionnait ses exécutions, +c'était toujours avec attendrissement. «Il était bon comme un +père», disaient parfois les forçats, qui soupiraient en comparant +leur ancien chef intérimaire avec le major actuel,--«un petit +coeur! quoi!»--C'était un homme simple, peut-être même bon à sa +manière. Et pourtant, il y a des chefs qui sont non-seulement +bons, mais miséricordieux, et que l'on n'aime nullement, dont on +se moque, tandis que Smékalof avait si bien su faire, que tous les +détenus le tenaient pour leur homme; c'est un mérite, une qualité +innée, dont ceux qui la possèdent ne se rendent souvent pas +compte. Chose étrange: il y a des gens qui sont loin d'être bons +et qui pourtant ont le talent de se rendre populaires. Ils ne +méprisent pas le peuple qui leur est subordonné; je crois que +c'est là la cause de cette popularité. On ne voit pas en eux des +grands seigneurs, ils n'ont pas d'esprit de caste, ils ont en +quelque sorte une odeur de peuple, ils l'ont de naissance, et le +peuple la flaire tout de suite. Il fera tout pour ces gens-là! Il +changera de gaieté de coeur l'homme le plus doux et le plus humain +contre un chef très-sévère, si ce dernier possède cette odeur +particulière. Et si cet homme est en outre débonnaire, à sa +manière, bien entendu, oh! alors, il est sans prix. Le lieutenant +Smékalof, comme je l'ai dit, punissait quelquefois très-rudement, +mais il avait l'air de punir de telle façon que les détenus ne lui +en gardaient pas rancune; au contraire, on se souvenait de ses +histoires de fouet en riant. Elles étaient du reste peu +nombreuses, car il n'avait pas beaucoup d'imagination artistique. +Il n'avait inventé qu'une farce, une seule, dont il s'était réjoui +près d'une année entière dans notre maison de force; elle lui +était chère, probablement parce qu'elle était unique, et ne +manquait pas de bonne humeur. Smékalof assistait lui-même à +l'exécution, en plaisantant et en raillant le détenu, qu'il +questionnait sur des choses étrangères, par exemple sur ses +affaires personnelles de forçat; il faisait cela sans intention, +sans arrière-pensée, mais tout simplement parce qu'il désirait +être au courant des affaires de ce forçat. On lui apportait une +chaise et les verges qui devaient servir au châtiment du coupable: +le lieutenant s'asseyait, allumait sa longue pipe. Le détenu le +suppliait... «Eh! non, camarade! allons, couche-toi! qu'as-tu +encore?...» Le forçat soupire et s'étend à terre, «Eh bien! mon +cher, sais-tu lire couramment?»--«Comment donc, Votre Noblesse, +je suis baptisé, on m'a appris à lire dès mon enfance!»--«Alors, +lis.» Le forçat sait d'avance ce qu'il va lire et comment finira +cette lecture, parce que cette plaisanterie s'est répétée plus de +trente fois. Smékalof, lui aussi, sait que le forçat n'est pas +dupe de son invention, non plus que les soldats qui tiennent les +verges levées sur le dos de la malheureuse victime. Le forçat +commence à lire: les soldats, armés de verges, attendent +immobiles: Smékalof lui-même cesse de fumer, lève la main et +guette un mot prévu. Le détenu lit et arrive enfin au mot: «aux +cieux.» C'est tout ce qu'il faut. «Halte!» crie le lieutenant, qui +devient tout rouge, et brusquement, avec un geste inspiré, il dit +à l'homme qui tient sa verge levée: «Et toi, fais l'officieux!» + +Et le voilà qui crève de rire. Les soldats debout autour de +l'officier sourient; le fouetteur sourit, le fouetté même, Dieu me +pardonne! sourit aussi, bien qu'au commandement de «fais +l'officieux» la verge siffle et vienne couper comme un rasoir son +échine coupable. Smékalof est très-heureux, parce que c'est lui +qui a inventé cette bonne farce, c'est lui qui a trouvé ces deux +mots «cieux» et «officieux», qui riment parfaitement. Il s'en va +satisfait, comme le fustigé lui-même, qui est aussi très-content +de soi et du lieutenant, et qui va raconter au bout d'une demi-heure +à toute la maison de force, pour la trente et unième fois, +la farce de Smékalof. «En un mot, un petit coeur! un vrai +farceur!». On entendait souvent chanter avec attendrissement les +louanges du bon lieutenant. + +--Quelquefois, quand on s'en allait au travail,--raconte un +forçat dont le visage resplendit au souvenir de ce brave homme,-- +on le voyait à sa fenêtre en robe de chambre, en train de boire le +thé, la pipe à la bouche. J'ôte mon chapeau.--Où vas-tu, Axénof? + +--Au travail, Mikail Vassilitch, mais je dois aller avant à +l'atelier.--Il riait comme un bienheureux. Un vrai petit coeur! +oui, un petit coeur. + +--On ne les garde jamais bien longtemps, ceux-là! ajoute un des +auditeurs. + + +III--L'HÔPITAL (Suite)[28]. + +J'ai parlé ici des punitions et de ceux qui les administraient, +parce que j'eus une première idée bien nette de ces choses-là +pendant mon séjour à l'hôpital. Jusqu'alors, je ne les connaissais +que par ouï-dire. Dans notre salle étaient internés tous les +condamnés des bataillons qui devaient recevoir les +_schpizruten_[29], ainsi que les détenus des sections militaires +établies dans notre ville et dans l'arrondissement qui en +dépendait. Pendant les premiers jours, je regardais ce qui se +faisait autour de moi avec tant d'avidité, que ces moeurs +étranges, ces prisonniers fouettés ou qui allaient l'être me +laissaient une impression terrible. J'étais ému, épouvanté. En +entendant les conversations ou les récits des autres détenus sur +ce sujet, je me posais des questions, que je cherchais à résoudre. +Je voulais absolument connaître tous les degrés des condamnations +et des exécutions, toutes leurs nuances, et apprendre l'opinion +des forçats eux-mêmes: je tâchai de me représenter l'état +psychologique des fustigés. J'ai déjà dit qu'il était bien rare +qu'un détenu fût de sang-froid avant le moment fatal, même s'il +avait été battu à plusieurs reprises. Le condamné éprouve une peur +horrible, mais purement physique, une peur inconsciente qui +étourdit son moral. Durant mes quelques années de séjour à la +maison de force, je pus étudier à loisir les détenus qui +demandaient leur sortie de l'hôpital, où ils étaient restés +quelque temps pour soigner leurs échines endommagées par la +première moitié de leur punition; le lendemain ils devaient +recevoir l'autre moitié. Cette interruption dans le châtiment est +toujours provoquée par le médecin qui assiste aux exécutions. Si +le nombre des coups à recevoir est trop grand pour qu'on puisse +les administrer en une fois au détenu, on partage le nombre en +deux ou en trois, suivant l'avis formulé par le docteur pendant +l'exécution elle-même; il dit si le condamné est en état de subir +toute sa punition, ou si sa vie est en danger. Cinq cents, mille +et même quinze cents baguettes sont administrées en une seule +fois; mais s'il s'agit de deux ou trois mille verges, on, divise +la condamnation en deux ou en trois. Ceux dont le dos était guéri +et qui devaient subir le reste de leur punition étaient tristes, +sombres, taciturnes, la veille et le jour de leur sortie. On +remarquait en eux une sorte d'abrutissement, de distraction +affectée. Ces gens-là n'entamaient aucune conversation et +demeuraient presque toujours silencieux: trait singulier, les +détenus évitent d'adresser la parole à ceux qui doivent être punis +et ne font surtout pas allusion à leur châtiment. Ni consolations, +ni paroles superflues: on ne fait même pas attention à eux, ce qui +certainement est préférable pour le condamné. + +Il y avait pourtant des exceptions, par exemple le forçat Orlof, +dont j'ai déjà parlé. Il était fâché que son dos ne guérit pas +plus vite, car il lui tardait de demander sa sortie, d'en finir +avec les verges, et d'être versé dans un convoi de condamnés, pour +s'enfuir pendant le voyage. C'était une nature passionnée et +ardente, occupée uniquement du but à atteindre: un rusé compère! +Il semblait très-content lors de son arrivée et dans un état +d'excitation anormale; bien qu'il dissimulât ses impressions, il +craignait de rester sur place et de mourir sous les verges avant +même la première moitié de sa punition. Il avait entendu parler +des mesures prises à son égard par l'administration, alors qu'il +était encore en jugement; aussi se préparait-il à mourir. Une fois +qu'il eut reçu ses premières verges, il reprit courage. Quand il +arriva à l'hôpital, je n'avais jamais vu encore de plaies +semblables, mais il était tout joyeux: il espérait maintenant +rester en vie, les bruits qu'on lui avait rapportés étaient +mensongers, puisque on avait interrompu l'exécution; après sa +longue réclusion préventive, il commençait à rêver du voyage, de +son évasion future, de la liberté, des champs, de la forêt... Deux +jours après sa sortie de l'hôpital, il y revint pour mourir sur la +même couchette qu'il avait occupée pendant son séjour; il n'avait +pu supporter la seconde moitié. Mais j'ai déjà parlé de cet homme. + +Tous les détenus sans exception, même les plus pusillanimes, ceux +que tourmentait nuit et jour l'attente de leur châtiment, +supportaient courageusement leur peine. Il était bien rare que +j'entendisse des gémissements pendant la nuit qui suivait +l'exécution; en général, le peuple sait endurer la douleur. Je +questionnai beaucoup mes camarades au sujet de cette douleur, afin +de la déterminer exactement et de savoir à quelle souffrance on +pouvait la comparer. Ce n'était pas une vaine curiosité qui me +poussait. Je le répète, j'étais ému et épouvanté. Mais j'eus beau +interroger, je ne pus tirer de personne une réponse satisfaisante. +Ça brûle comme le feu,--me disait-on généralement: ils +répondaient tous la même chose. Tout d'abord, j'essayai de +questionner M--tski: «--Cela brûle comme du feu, comme un enfer; +il semble qu'on ait le dos au-dessus d'une fournaise ardente.» Ils +exprimaient tout par ce mot. Je fis un jour une étrange remarque, +dont je ne garantis pas le bien fondé, quoique l'opinion des +forçats eux-mêmes confirme mon sentiment, c'est que les verges +sont le plus terrible des supplices en usage chez nous. Il semble +tout d'abord que ce soit absurde, impossible, et pourtant cinq +cents verges, quatre cents même, suffisent pour tuer un homme; au +dessus de cinq cents la mort est presque certaine. L'homme le plus +robuste ne sera pas en état de supporter mille verges tandis qu'on +endure cinq cents-baguettes sans en être trop incommodé et sans +risquer le moins du monde de perdre la vie. Un homme de complexion +ordinaire supporte mille baguettes sans danger; deux mille +baguettes ne peuvent tuer un homme de force moyenne, bien +constitué. Tous les détenus assuraient que les verges étaient +pires que les baguettes. «Les verges cuisent plus et tourmentent +davantage», disaient-ils. Elles torturent beaucoup plus que les +baguettes, cela est évident, car elles irritent et agissent +fortement sur le système nerveux qu'elles surexcitent outre +mesure. Je ne sais s'il existe encore de ces seigneurs,--mais il +n'y a pas longtemps il y en avait encore--auxquels fouetter une +victime procurait une jouissance qui rappelait le marquis de Sade +et la Brinvilliers. Je crois que cette jouissance consiste dans +une défaillance de coeur, et que ces seigneurs doivent jouir et +souffrir en même temps. Il y a des gens qui sont comme des tigres, +avides du sang qu'ils peuvent lécher. Ceux qui ont possédé cette +puissance illimitée sur la chair, le sang et l'âme de leur +semblable, de leur frère selon la loi du Christ, ceux qui ont +éprouvé cette puissance et qui ont eu la faculté d'avilir par +l'avilissement suprême un autre être, fait à l'image de Dieu, +ceux-là sont incapables de résister à leurs désirs, à leur soif de +sensations. La tyrannie est une habitude, capable de se +développer, et qui devient à la longue une maladie. J'affirme que +le meilleur homme du monde peut s'endurcir et s'abrutir à tel +point que rien ne le distinguera d'une bête fauve. Le sang et la +puissance enivrent: ils aident au développement de la dureté et de +la débauche; l'esprit et la raison deviennent alors accessibles +aux phénomènes les plus anormaux, qui leur semblent des +jouissances. L'homme et le citoyen disparaissent pour toujours +dans le tyran, et alors le retour à la dignité humaine, le +repentir, la résurrection morale deviennent presque irréalisables. +Ajoutons que la possibilité d'une pareille licence agit +contagieusement sur la société tout entière: un tel pouvoir est +séduisant. La société qui regarde ces choses d'un oeil indifférent +est déjà infectée jusqu'à la moelle. En un mot le droit accordé à +un homme de punir corporellement ses semblables est une des plaies +de notre société, c'est le plus sûr moyen pour anéantir en elle +l'esprit de civisme, et ce droit contient en germe les éléments +d'une décomposition inévitable, imminente. + +La société méprise le bourreau de métier, mais non le +bourreau-seigneur. Chaque fabricant, chaque entrepreneur doit +ressentir un plaisir irritant en pensant que l'ouvrier qu'il a sous +ses ordres dépend de lui avec sa famille tout entière. J'en suis sûr, +une génération n'extirpe pas si vite ce qui est héréditaire en elle; +l'homme ne peut pas renoncer à ce qu'il a dans le sang, à ce qui +lui a été transmis avec le lait. Ces révolutions ne +s'accomplissent pas si vite. Ce n'est pas tout que de confesser sa +faute, son péché originel, c'est peu, très-peu, il faut encore +l'arracher, le déraciner, et cela ne se fait pas vite. + +J'ai parlé du bourreau. Les instincts d'un bourreau sont en germe +presque dans chacun de nos contemporains; mais les instincts +animaux de l'homme ne se développent pas uniformément. Quand ils +étouffent toutes les autres facultés, l'homme devient un monstre +hideux. Il y a deux espèces de bourreaux: les bourreaux de bonne +volonté et les bourreaux par devoir, par fonction. Le bourreau de +bonne volonté est, sous tous les rapports, au-dessous du bourreau +payé, qui répugne pourtant si fort au peuple, et qui lui inspire +un dégoût, une peur irréfléchie, presque mystique. D'où provient +cette horreur quasi superstitieuse pour le dernier, tandis qu'on +n'a que de l'indifférence et de l'indulgence pour les premiers? Je +connais des exemples étranges de gens honnêtes, bons, estimés dans +leur société; ils trouvaient nécessaire qu'un condamné aux verges +hurlât, suppliât et demandât grâce. C'était pour eux une chose +admise, et reconnue inévitable; si la victime ne se décidait pas à +crier, l'exécuteur, que je tenais en toute autre occasion pour un +bon homme, regardait cela comme une offense personnelle. Il ne +voulait tout d'abord qu'une punition légère, mais du moment qu'il +n'entendait pas les supplications habituelles, «Votre Noblesse! +ayez pitié! soyez un père pour moi! faites que je remercie Dieu +toute ma vie, etc.», il devenait furieux et ordonnait +d'administrer cinquante coups en plus, espérant arriver ainsi à +entendre les cris et les supplications, et il y arrivait, +«Impossible autrement; il est trop insolent», me disait-il +très-sérieusement. Quant au bourreau par devoir, c'est un déporté que +l'on désigne pour cette fonction; il fait son apprentissage auprès +d'un ancien, et une fois qu'il sait son métier, il reste toujours +dans la maison de force, où il est logé à part; il a une chambre +qu'il ne partage avec personne, quelquefois même il a son ménage +particulier, mais il se trouve presque toujours sous escorte. Un +homme n'est pas une machine; bien qu'il fouette par devoir, il +entre quelquefois en fureur et rosse avec un certain plaisir; +néanmoins, il n'a aucune haine pour sa victime. Le désir de +montrer son adresse, sa science dans l'art de fouetter, +aiguillonnent son amour-propre. Il travaille pour l'art. Il sait +très-bien qu'il est un réprouvé, qu'il excite partout un effroi +superstitieux; il est impossible que cette condition n'exerce pas +une influence sur lui, qu'elle n'irrite pas ses instincts +bestiaux. Les enfants eux-mêmes savent que cet homme n'a ni père +ni mère. Chose étrange! tous les bourreaux que j'ai connus étaient +des gens développés, intelligents, doués d'un amour-propre +excessif. L'orgueil se développait en eux par suite du mépris +qu'ils rencontraient partout, et se fortifiait peut-être par la +conscience qu'ils avaient de la crainte inspirée à leurs victimes +ou par le sentiment de leur pouvoir sur les malheureux. La mise en +scène et l'appareil théâtral de leurs fonctions publiques +contribuent peut-être à leur donner une certaine présomption. +J'eus pendant quelque temps l'occasion de rencontrer et d'observer +de près un bourreau de taille ordinaire; c'était un homme d'une +quarantaine d'années, musculeux, sec, avec un visage agréable et +intelligent, chargé de cheveux bouclés; son allure était grave, +paisible, son extérieur convenable; il répondait aux questions +qu'on lui posait, avec bon sens et netteté, avec une sorte de +condescendance, comme s'il se prévalait de quelque chose devant +moi. Les officiers de garde lui adressaient la parole avec un +certain respect dont il avait parfaitement conscience; aussi, +devant ses chefs, redoublait-il de politesse, de sécheresse et de +dignité. Plus ceux-ci étaient aimables, plus il semblait +inabordable, sans pourtant se départir de sa politesse raffinée; +je suis sûr qu'à ce moment il s'estimait incomparablement +supérieur à son interlocuteur: cela se lisait sur son visage. On +l'envoyait quelquefois sous escorte, en été, quand il faisait +très-chaud, tuer les chiens de la ville avec une longue perche +très-mince; ces chiens errants se multipliaient avec une rapidité +prodigieuse, et devenaient dangereux pendant la canicule; par +décision des autorités, le bourreau était chargé de leur +destruction. Cette fonction avilissante ne l'humiliait nullement; +il fallait voir avec quelle gravité il parcourait les rues de la +ville, accompagné de son soldat d'escorte fatigué et épuisé, +comment d'un seul regard il épouvantait les femmes et les enfants, +et comment il regardait les passants du haut de sa grandeur. Les +bourreaux vivent à leur aise; ils ont de l'argent, voyagent +confortablement, boivent de l'eau-de-vie. Ils tirent leurs revenus +des pots-de-vin que les condamnés civils leur glissent dans la +main avant l'exécution. Quand ils ont affaire à des condamnés à +leur aise, ils fixent eux-mêmes une somme proportionnelle aux +moyens du patient; ils exigent jusqu'à trente roubles, quelquefois +plus. Le bourreau n'a pas le droit d'épargner sa victime, sa +propre échine répond de lui; mais, pour un pot-de-vin convenable, +il s'engage à ne pas frapper trop fort. On consent presque +toujours à ses exigences, car, si l'on refuse de s'y prêter, il +frappe en vrai barbare, ce qui est en son pouvoir. Il arrive même +qu'il exige une forte somme d'un condamné très-pauvre; alors toute +la parenté de ce dernier, se met en mouvement; ils marchandent, +quémandent, supplient; malheur à eux, s'ils ne parviennent pas à +le satisfaire: en pareille occurrence, la crainte superstitieuse +qu'inspirent les bourreaux leur est d'un puissant secours. On me +raconta d'eux des traits de sauvagerie. Les forçats m'affirmèrent +que d'un seul coup le bourreau peut tuer son homme. Est-ce un fait +d'expérience? Peut-être! qui sait? leur ton était trop affirmatif +pour que cela ne fût pas vrai. Le bourreau lui-même m'assura qu'il +pouvait le faire. On me raconta aussi qu'il peut frapper à tour de +bras l'échine du criminel, sans que celui-ci ressente la moindre +douleur et sans laisser de balafre. Même dans le cas où le +bourreau reçoit un pot-de-vin pour ne pas châtier trop sévèrement, +il donne le premier coup de toutes ses forces, à bras raccourci. +C'est l'usage; puis il administre les autres coups avec moins de +dureté, surtout si on l'a bien payé. Je ne sais pourquoi ils +agissent ainsi: est-ce pour habituer tout d'abord le patient aux +coups suivants, qui paraîtront beaucoup moins douloureux si le +premier a été cruel, ou bien désirent-ils effrayer le condamné, +afin qu'il sache à qui il a affaire? Veulent-ils faire montre et +tirer vanité de leur vigueur? En tout cas, le bourreau est +légèrement excité avant l'exécution, il a conscience de sa force, +de sa puissance: il est acteur à ce moment-là, le public l'admire +et ressent de l'effroi; aussi n'est-ce pas sans satisfaction qu'il +crie à sa victime: «Gare! il va t'en cuire!» paroles habituelles +et fatales qui précèdent le premier coup. On se représente +difficilement jusqu'à quel point un être humain peut se dénaturer. + +Les premiers temps de mon séjour à l'hôpital, j'écoutais +attentivement ces récits des forçats, qui rompaient la monotonie +des longues journées de lit, si uniformes, si semblables les unes +aux autres. Le matin, la tournée des docteurs nous donnait une +distraction, puis venait le dîner. Comme on pense, le manger était +une affaire capitale dans notre vie monotone. Les portions étaient +différentes, suivant la nature des maladies: certains détenus ne +recevaient que du bouillon au gruau; d'autres, du gruau; d'autres, +enfin, de la semoule, pour laquelle il y avait beaucoup +d'amateurs. Les détenus s'amollissaient à la longue et devenaient +gourmets. Les convalescents recevaient un morceau de bouilli, «du +boeuf», comme disaient mes camarades. La meilleure nourriture +était réservée aux scorbutiques: on leur donnait delà viande rôtie +avec de l'oignon, du raifort et quelquefois même un peu d'eau-de-vie. +Le pain était, suivant la maladie, noir ou bis. L'exactitude +observée dans la distribution des rations faisait rire les +malades. Il y en avait qui ne prenaient absolument rien: on +troquait les portions, si bien que très-souvent la nourriture +destinée à un malade était mangée par un autre. Ceux qui étaient à +la diète ou qui n'avaient qu'une petite ration achetaient celle +d'un scorbutique, d'autres se procuraient de la viande à prix +d'argent; il y en avait qui mangeaient deux portions entières, ce +qui leur revenait assez cher, car on les vendait d'ordinaire cinq +kopeks. Si personne n'avait de viande à vendre dans notre salle, +on envoyait le gardien dans l'autre section, et s'il n'en trouvait +pas, on le priait d'en aller chercher dans les infirmeries +militaires «libres», comme nous disions. Il y avait toujours des +malades qui consentaient à vendre leur ration. La pauvreté était +générale, mais ceux qui possédaient quelques sous envoyaient +acheter des miches de pain blanc ou des friandises, au marché. Nos +gardiens exécutaient toutes ces commissions d'une façon +désintéressée. Le moment le plus pénible était celui qui suivait +le dîner: les uns dormaient s'ils ne savaient que faire, les +autres bavardaient, se chamaillaient, ou faisaient des récits à +haute voix. Si l'on n'amenait pas de nouveaux malades, l'ennui +était insupportable. L'entrée d'un nouveau faisait toujours un +certain remue-ménage, surtout quand personne ne le connaissait. On +l'examinait, on s'informait de son histoire. Les plus intéressants +étaient les malades de passage; ceux-là avaient toujours quelque +chose à raconter; bien entendu, ils ne parlaient jamais de leurs +petites affaires; si le détenu n'entamait pas ce sujet lui-même, +personne ne l'interrogeait. On lui demandait seulement d'où il +venait, avec qui il avait fait la route, dans quel état était +celle-ci, où on le menait, etc. Piqués au jeu par les récits des +nouveaux, nos camarades racontaient à leur tour ce qu'ils avaient +vu et fait; on parlait surtout des convois, des exécuteurs, des +chefs de convois. À ce moment aussi, vers le soir, apparaissaient +les forçats qui avaient été fouettés: ils produisaient toujours +une certaine impression, comme je l'ai dit; mais on n'en amenait +pas tous les jours, et l'on s'ennuyait à mort quand rien ne venait +stimuler la mollesse et l'indolence générales; il semblait alors +que les malades fussent exaspérés de voir leurs voisins: parfois +on se querellait.--Nos forçats se réjouissaient quand on amenait +un fou à l'examen médical; quelquefois les condamnés aux verges +feignaient d'avoir perdu l'esprit, afin d'être graciés. On les +démasquait, ou bien ils se décidaient eux-mêmes à renoncer à leur +subterfuge; des détenus qui, pendant deux ou trois jours, avaient +fait des extravagances, redevenaient subitement des gens +très-sensés, se calmaient et demandaient d'un air sombre à sortir de +l'hôpital. Ni les forçats, ni les docteurs ne leur reprochaient +leur ruse ou ne leur rappelaient leurs folies: on les inscrivait +en silence, on les reconduisait en silence; après quelques jours, +ils nous revenaient le dos ensanglanté. En revanche, l'arrivée +d'un véritable aliéné était un malheur pour toute la salle. Ceux +qui étaient gais, vifs, qui criaient, dansaient, chantaient, +étaient accueillis d'abord avec enthousiasme par les forçats. «Ça +va être amusant!» disaient-ils en regardant ces infortunés +grimacer et faire des contorsions. Mais le spectacle était +horriblement pénible et triste. Je n'ai jamais pu regarder les +fous de sang-froid. + +On en garda un trois semaines dans notre salle: nous ne savions +plus où nous cacher. Juste à ce moment on en amena un second. +Celui-là me fit une impression profonde. + +La première année, ou plus exactement les premiers mois de mon +exil, j'allais au travail, avec une bande de poêliers, à la +tuilerie qui se trouvait à deux verstes de notre prison: nous +travaillions à réparer les poêles dans lesquels on cuisait des +briques pendant l'été. Ce matin-là, M--tski et B. me firent faire +la connaissance du sous-officier surveillant la fabrique, +Ostrojski. C'était un Polonais déjà âgé--il avait soixante ans +au moins,--de haute taille, maigre, d'un extérieur convenable et +même imposant. Il était depuis longtemps au service en Sibérie, et +bien qu'il appartint au bas peuple--c'était un soldat de +l'insurrection de 1830--M--tski et B. l'aimaient et +l'estimaient. Il lisait toujours la Vulgate. Je lui parlai: sa +conversation était aimable et sensée; il avait une façon de +raconter très-intéressante, et il était honnête et débonnaire. Je +ne le revis plus pendant deux ans, j'appris seulement qu'il se +trouvait sous le coup d'une enquête, un beau jour on l'amena dans +notre salle: il était devenu fou. Il entra en glapissant, en +éclatant de rire, et se mit à danser au milieu de la chambre, avec +des gestes indécents et qui rappelaient la danse dite +Kamarinskaïa... Les forçats étaient enthousiasmés, mais je ne sais +pourquoi, je me sentis très-triste... Trois jours après, nous ne +savions que devenir; il se querellait, se battait, gémissait, +chantait au beau milieu de la nuit; à chaque instant ses +incartades dégoûtantes nous donnaient la nausée. Il ne craignait +personne: on lui mit la camisole de force, mais notre position ne +s'améliora pas, car il continua à se quereller et à se battre avec +tout le monde. Au bout de trois semaines, la chambrée fut unanime +pour prier le docteur en chef de le transférer dans l'autre salle +destinée aux forçats. Mais après deux jours, sur la demande des +malades qui occupaient cette salle, on le ramena dans notre +infirmerie. Comme nous avions deux fous à la fois, tous deux +querelleurs et inquiétants, les deux salles ne faisaient que se +les renvoyer mutuellement et finirent par changer de fou. Tout le +monde respira plus librement quand on les emmena loin de nous, +quelque part... + +Je me souviens encore d'un aliéné très-étrange. On avait amené un +jour, pendant l'été, un condamné qui avait l'air d'un solide et +vigoureux gaillard, âgé de quarante-cinq ans environ; son visage +était sombre et triste, défiguré par la petite vérole, avec de +petits yeux rouges tout gonflés. Il se plaça à côté de moi: il +était excessivement paisible, ne parlait à personne et +réfléchissait sans cesse à quelque chose qui le préoccupait. La +nuit tombait: il s'adressa à moi sans préambule, il me raconta à +brûle-pourpoint, en ayant l'air de me confier un grand secret, +qu'il devait recevoir deux mille baguettes, mais qu'il n'avait +rien à craindre, parce que la fille du colonel G. faisait des +démarches en sa faveur. Je le regardai avec surprise et lui +répondis qu'en pareil cas, à mon avis, la fille d'un colonel ne +pouvait rien. Je n'avais pas encore deviné à qui j'avais affaire, +car on l'avait amené à l'hôpital comme malade de corps et non +d'esprit. Je lui demandai alors de quelle maladie il souffrait; il +me répondit qu'il n'en savait rien, qu'on l'avait envoyé chez nous +pour certaine affaire, mais qu'il était en bonne santé, et que la +fille du colonel était tombée amoureuse de lui: deux semaines +avant, elle avait passé en voiture devant le corps de garde au +moment où il regardait par sa lucarne grillée, et elle s'était +amourachée de lui rien qu'à le voir. Depuis ce moment-là, elle +était venue trois fois au corps de garde sous différents +prétextes: la première fois avec son père, soi-disant pour voir +son frère, qui était officier de service; la seconde, avec sa +mère, pour distribuer des aumônes aux prisonniers; en passant +devant lui, elle lui avait chuchoté qu'elle l'aimait et qu'elle le +ferait sortir de prison. Il me racontait avec des détails exacts +et minutieux cette absurdité, née de pied en cap dans sa pauvre +tête dérangée. Il croyait religieusement qu'on lui ferait grâce de +sa punition. Il parlait fort tranquillement et avec assurance de +l'amour passionné qu'il avait inspiré à cette demoiselle. Cette +invention étrange et romanesque, l'amour d'une jeune fille bien +élevée pour un homme de près de cinquante ans, affligé d'un visage +aussi triste, aussi monstrueux, indiquait bien ce que l'effroi du +châtiment avait pu sur cette timide créature. Peut-être avait-il +vraiment vu quelqu'un de sa lucarne, et la folie, que la peur +grandissante avait fait germer en lui, avait trouvé sa forme. Ce +malheureux soldat, qui sans doute n'avait jamais pensé aux +demoiselles, avait inventé tout à coup son roman, et s'était +cramponné à cette espérance. Je l'écoutai en silence et racontai +ensuite l'histoire aux autres forçats. Quand ceux-ci le +questionnèrent curieusement, il garda un chaste silence. Le +lendemain, le docteur l'interrogea; comme le fou affirma qu'il +n'était pas malade, on l'inscrivit bon pour la sortie. Nous +apprîmes que le médecin avait griffonné «_Sanat est_» sur sa +feuille, quand il était déjà trop tard pour l'avertir. Nous aussi, +du reste, nous ne savions pas au juste ce qu'il avait. La faute en +était à l'administration, qui nous l'avait envoyé sans indiquer +pour quelle cause elle jugeait nécessaire de le faire entrer à +l'hôpital: il y avait là une négligence impardonnable. Quoi qu'il +en soit, deux jours plus tard, on mena ce malheureux sous les +verges. Il fut, paraît-il, abasourdi par cette punition +inattendue; jusqu'au dernier moment il crut qu'on le gracierait; +quand on le conduisit devant le front du bataillon, il se mit à +crier au secours. Comme la place et les couchettes manquaient dans +notre salle, on l'envoya à l'infirmerie; j'appris que pendant huit +jours entiers il ne dit pas un mot et qu'il demeura confus, +très-triste... Quand son dos fut guéri, on l'emmena... Je n'entendis +plus jamais parler de lui. + +En ce qui concerne les remèdes et le traitement des malades, ceux +qui étaient légèrement indisposés n'observaient jamais les +prescriptions des docteurs et ne prenaient point de médicaments, +tandis qu'en général les malades exécutaient ponctuellement les +ordonnances; ils prenaient leurs mixtures, leurs poudres; en un +mot, ils aimaient à se soigner, mais ils préféraient les remèdes +externes; les ventouses, les sangsues, les cataplasmes, les +saignées, pour lesquelles le peuple nourrit une confiance si +aveugle, étaient en grand honneur dans notre hôpital: on les +endurait même avec plaisir. Un fait étrange m'intéressait fort: +des gens qui supportaient sans se plaindre les horribles douleurs +causées par les baguettes et les verges, se lamentaient, +grimaçaient et gémissaient pour le moindre bobo, une ventouse +qu'on leur appliquait. Je ne puis dire s'ils jouaient la comédie. +Nous avions des ventouses d'une espèce particulière. Comme la +machine avec laquelle on pratique des incisions instantanées dans +la peau était gâtée, on devait se servir de la lancette. Pour une +ventouse, il faut faire douze incisions, qui ne sont nullement +douloureuses si l'on emploie une machine, car elle les pratique +instantanément; avec la lancette, c'est une tout autre affaire, +elle ne coupe que lentement et fait souffrir le patient; si l'on +doit poser dix ventouses, cela fait cent vingt piqûres qui sont +très-douloureuses. Je l'ai éprouvé moi-même; outre le mal, cela +irritait et agaçait; mais la souffrance n'était pas si grande +qu'on ne pût contenir ses gémissements. C'était risible de voir de +solides gaillards se crisper et hurler. Ou aurait pu les comparer +à certains hommes qui sont fermes et calmes quand il s'agit d'une +affaire importante, mais qui, à la maison, deviennent capricieux +et montrent de l'humeur pour un rien, parce qu'on ne sert pas leur +dîner; ils récriminent et jurent: rien ne leur va, tout le monde +les fâche, les offense;--en un mot, le bien-être les rend +inquiets et taquins; de pareils caractères, assez communs dans le +menu peuple, n'étaient que trop nombreux dans notre prison, à +cause de la cohabitation forcée. Parfois, les détenus raillaient +ou insultaient ces douillets, qui se taisaient aussitôt; on eût +dit qu'ils n'attendaient que des injures pour se taire. +Oustiantsef n'aimait pas ce genre de pose, et ne laissait jamais +passer l'occasion de remettre à l'ordre un délinquant. Du reste, +il aimait à réprimander: c'était un besoin engendré par la maladie +et aussi par sa stupidité. Il vous regardait d'abord fixement et +se mettait à vous faire une longue admonestation d'un ton calme et +convaincu. On eût dit qu'il avait mission de veiller à l'ordre et +à la moralité générale. + +--Il faut qu'il se mêle de tout, disaient les détenus en riant, +car ils avaient pitié de lui et évitaient les querelles. + +--A-t-il assez bavardé? trois voitures ne seraient pas de trop +pour charrier tout ce qu'il a dit. + +--Qu'as-tu à parler? on ne se met pas en frais pour un imbécile. +Qu'a-t-il à crier pour un coup de lancette? + +--Qu'est-ce que ça peut bien te faire? + +--Non! camarades, interrompt un détenu; les ventouses, ce n'est +rien; j'en ai goûté, mais le mal le plus ennuyeux, c'est quand on +vous tire longtemps l'oreille, il n'y a pas à dire. + +Tous les détenus partent d'un éclat de rire. + +--Est-ce qu'on te les a tirées? + +--Parbleu! c'est connu. + +--Voilà pourquoi elles se tiennent droites comme des perches. + +Ce forçat, Chapkine, avait en effet de très-longues oreilles +toutes droites. Ancien vagabond, encore jeune, intelligent et +paisible, il parlait avec une bonne humeur cachée sous une +apparence sérieuse, ce qui donnait beaucoup de comique à ses +récits. + +--Comment pourrais-je savoir qu'on t'a tiré l'oreille, cerveau +borné? recommençait Oustiantsef en s'adressant avec indignation à +Chapkine. Chapkine ne prêtait aucune attention à l'aigre +interpellation de son camarade. + +--Qui donc t'a tiré les oreilles? demanda quelqu'un. + +--Le maître de police, parbleu! pour cause de vagabondage, +camarades. Nous étions arrivés à K... moi et un autre vagabond, +Ephime. (Il n'avait pas de nom de famille, celui-là.) En route, +nous nous étions refaits un peu dans le hameau de Tolmina; oui, il +y a un hameau qui s'appelle comme ça: Tolmina. Nous arrivons dans +la ville et nous regardons autour de nous, pour voir s'il n'y +aurait pas un bon coup à faire, et puis filer ensuite. Vous savez, +en plein champ on est libre comme l'air, tandis que ce n'est pas +la même chose en ville. Nous entrons tout d'abord dans un cabaret: +nous jetons un coup d'oeil en ouvrant la porte. Voilà un gaillard +tout hâlé, avec des coudes troués à son habit allemand, qui +s'approche de nous. On parle de choses et d'autres.--Permettez-moi, +qu'il nous dit, de vous demander si vous avez un document[30]. + +--Non! nous n'en avons pas. + +--Tiens, et nous non plus. J'ai encore avec moi deux camarades +qui sont au service du général Coucou[31]. Nous avons un peu fait +la vie, et pour le moment nous sommes sans le sou: oserai-je vous +prier de bien vouloir commander un litre d'eau-de-vie? + +--Avec grand plaisir, que nous lui disons.--Nous buvons +ensemble. Ils nous indiquent alors un endroit où l'on pourrait +faire un bon coup. C'était dans une maison à l'extrémité de la +ville, qui appartenait à un riche bourgeois. Il y avait là un tas +de bonnes choses, aussi nous décidons de tenter l'affaire pendant +la nuit. Dès que nous essayons de faire notre coup à nous cinq, +voilà qu'on nous attrape et qu'on nous mène au poste, puis chez le +maître de police.--Je les interrogerai moi-même, qu'il dit. Il +sort avec sa pipe, on lui apporte une tasse de thé: c'était un +solide gaillard, avec des favoris. En plus de nous cinq, il y +avait encore là trois vagabonds qu'on venait d'amener. Vous savez, +camarades, qu'il n'y a rien de plus comique qu'un vagabond, parce +qu'il oublie tout ce qu'il fait; on lui taperait sur la tête avec +un gourdin, qu'il répondrait tout de même qu'il ne sait rien, +qu'il a tout oublié.--Le maître de police se tourne de mon côté +et me demande carrément:--Qui es-tu? Je réponds ce que tous les +autres disent:--Je ne me souviens de rien, Votre Haute Noblesse. + +--Attends, j'ai encore à causer avec toi: je connais ton museau. +Et le voilà qui me regarde bien fixement. Je ne l'avais pourtant +vu nulle part. Il demande au second: Qui es-tu? + +--File-d'ici, Votre Haute Noblesse! + +--On t'appelle File-d'ici? + +--On m'appelle comme ça, Votre Haute Noblesse. + +--Bien, tu es File-d'ici! et toi? fait-il au troisième. + +--Avec-lui, Votre Haute Noblesse! + +--Mais comment t'appelle-t-on? + +--Moi? je m'appelle «Avec-lui», Votre Haute Noblesse. + +--Qui t'a donné ce nom-là, canaille? + +--De braves gens, Votre Haute Noblesse! ce ne sont pas les braves +gens qui manquent sur la terre, Votre Haute Noblesse le sait bien. + +--Mais qui sont ces braves gens? + +--Je l'ai un peu oublié, Votre Haute Noblesse, pardonnez-moi cela +généreusement! + +--Ainsi tu les as tous oubliés, ces braves gens? + +--Tous oubliés, Votre Haute Noblesse. + +--Mais tu avais pourtant des parents, un père, une mère. Te +souviens-tu d'eux? + +--Il faut croire que j'en ai eu, des parents, Votre Haute +Noblesse, mais cela aussi, je l'ai un peu oublié... peut-être bien +que j'en ai eu, Votre Haute Noblesse. + +--Mais où as-tu vécu jusqu'à présent? + +--Dans la forêt, Votre Haute Noblesse. + +--Toujours dans la forêt? + +--Toujours dans la forêt! + +--Et en hiver? + +--Je n'ai point vu d'hiver, Votre Haute Noblesse. + +--Allons! et toi, comment t'appelle-t-on? + +--Des Haches (Toporof), Votre Haute Noblesse. + +--Et toi? + +--Aiguise-sans-bâiller, Votre Haute Noblesse. + +--Et toi? + +--Affile-sans-peur, Votre Haute Noblesse. + +--Et tous, vous ne vous rappelez rien du tout? + +--Nous ne nous souvenons de rien du tout. + +Il reste debout à rire; les autres se mettent aussi à rire, rien +qu'à le voir. Ça ne se passe pas toujours comme ça; quelquefois +ils vous assènent des coups de poing à vous casser toutes les +dents. Ils sont tous joliment forts et joliment gros, ces gens-là! +«Conduisez-les à la maison de force, dit-il; je m'occuperai d'eux +plus tard. Toi, reste!» qu'il me fait.--«Va-t'en là, assieds-toi!» +Je regarde, je vois du papier, une plume, de l'encre. Je +pense: Que veut-il encore faire?» Assieds-toi, qu'il me répète, +prends la plume et écris!» Et le voilà qui m'empoigne l'oreille et +qui me la tire. Je le regarde du même air que le diable regarde un +pope: «Je ne sais pas écrire, Votre Haute Noblesse!»--«Écris!» + +«--Ayez pitié de moi, Votre Haute Noblesse!»--«Écris comme tu +pourras, écris donc!» Et il me tire toujours l'oreille; il me la +tire et me la tord. Oh! camarades, j'aurais mieux aimé recevoir +trois cents verges, un mal d'enfer; mais non: «Écris!» et voilà +tout. + +--Était-il devenu fou? quoi?... + +--Ma foi, non! Peu de temps avant, un secrétaire avait fait un +coup à Tobolsk: il avait volé la caisse du gouvernement, et +s'était enfui avec l'argent: il avait aussi de grandes oreilles. +Alors, vous comprenez, on a fait savoir ça partout. Je répondais +au signalement; voilà pourquoi il me tourmentait avec son «Écris!» +Il voulait savoir si je savais écrire et comment j'écrivais. + +--Un vrai finaud! Et ça faisait mal? + +--Ne m'en parlez pas! + +Un éclat de rire unanime retentit. + +--Eh bien! tu as écrit?... + +--Qu'est-ce que j'aurais écrit? j'ai promené ma plume sur le +papier, je l'ai tant promenée qu'il a cessé de me tourmenter. Il +m'a allongé une douzaine de gifles, comme de juste, et puis m'a +laissé aller... en prison, bien entendu. + +--Est-ce que tu sais vraiment écrire? + +--Oui, je savais écrire, comment donc? mais depuis qu'on a +commencé à se servir de plumes, j'ai tout à fait oublié!... + +Grâce aux bavardages des forçats qui peuplaient l'hôpital, le +temps s'écoulait. Mon Dieu! quel ennui! Les jours étaient longs, +étouffants et monotones, tant ils se ressemblaient. Si seulement +j'avais eu un livre! Et pourtant, j'allais souvent à l'infirmerie, +surtout au commencement de mon exil, soit parce que j'étais +malade, soit pour me reposer, pour sortir de la maison de force. +La vie était pénible là-bas, encore plus pénible qu'à l'hôpital, +surtout au point de vue moral. Toujours cette envie, cette +hostilité querelleuse, ces chicanes continuelles qu'on nous +cherchait, à nous autres gentilshommes, toujours ces visages +menaçants, haineux! Ici, à l'ambulance, on vivait au moins sur un +pied d'égalité, en camarades. Le moment le plus triste de toute la +journée, c'était la soirée et le commencement de la nuit. On se +couchait de bonne heure... Une veilleuse fumeuse scintille au fond +de la salle, près de la porte, comme un point brillant. Dans notre +coin, nous sommes dans une obscurité presque complète. L'air est +infect et étouffant. Certains malades ne peuvent pas s'endormir, +ils se lèvent et restent assis une heure entière sur leurs lits, +la tête penchée, ils ont l'air de réfléchir à quelque chose. Je +les regarde, je cherche à deviner ce qu'ils pensent, afin de tuer +le temps. Et je me mets à songer, je rêve au passé, qui se +présente en tableaux puissants et larges à mon imagination; je me +rappelle des détails qu'en tout autre temps j'aurais oublié et qui +ne m'auraient jamais fait une impression aussi profonde que +maintenant. Et je rêve de l'avenir: Quand sortirai-je de la maison +de force? où irai-je? que m'arrivera-t-il alors? reviendrai-je +dans mon pays natal?... Je pense, je pense, et l'espérance renaît +dans mon âme... Une autre fois, je me mets à compter: un, deux, +trois, etc., afin de m'endormir en comptant. J'arrivais +quelquefois jusqu'à trois mille, sans pouvoir m'assoupir. +Quelqu'un se retourne sur son lit. Oustiantsef tousse, de sa toux +de poitrinaire pourri, puis gémit faiblement, et balbutie chaque +fois: «Mon Dieu, j'ai péché!» Qu'elle est effrayante à entendre, +cette voix malade, défaillante et brisée, au milieu du calme +général! Dans un coin, des malades qui ne dorment pas encore +causent à voix basse, étendus sur leurs couchettes. L'un d'eux +raconte son passé, des choses lointaines, enfuies; il parle de son +vagabondage, de ses enfants, de sa femme, de ses anciennes +habitudes. Et l'on devine à l'accent de cet homme que rien de tout +cela ne reviendra plus, n'existera jamais pour lui, et que c'est +un membre coupé, rejeté; un autre l'écoute. On perçoit un +chuchotement très-faible, comme de l'eau qui murmure quelque part, +là-bas, bien loin... Je me souviens qu'une fois, pendant une +interminable nuit d'hiver, j'entendis un récit qui, au premier +abord, me parut un songe balbutié dans un cauchemar, rêvé dans un +trouble fiévreux, dans un délire... + + +IV--LE MARI D'AKOULKA. (récit.) + +C'était tard dans la nuit, vers onze heures. Je dormais depuis +quelque temps, je me réveillai en sursaut. La lueur terne et +faible de la veilleuse éloignée éclairait à peine la salle... +Presque tout le monde dormait, même Oustiantsef: dans le calme de +la nuit, j'entendais sa respiration difficile et les glaires qui +roulaient dans sa gorge à chaque aspiration. Dans l'antichambre +retentirent les pas lourds et lointains de la patrouille qui +s'approchait. Une crosse de fusil frappa sourdement le plancher. +La salle s'ouvrit, et le caporal compta les malades en marchant +avec précaution. Au bout d'une minute, il referma la porte, après +y avoir placé un nouveau factionnaire; la patrouille s'éloigna, le +silence régna de nouveau. Alors seulement je remarquai non loin de +moi deux détenus qui ne dormaient pas et semblaient chuchoter +quelque chose. Il arrive quelquefois que deux malades couchés côte +à côte, et qui n'ont pas échangé une parole pendant des semaines, +des mois entiers, entament une conversation à brûle-pourpoint, au +milieu de la nuit, et que l'un d'eux étale son passé devant +l'autre. + +Ils parlaient probablement depuis longtemps. Je n'entendis pas le +commencement, et je ne pus pas tout saisir du premier coup, mais +peu à peu je m'habituai à ce chuchotement et je compris tout. Je +n'avais pas envie de dormir: que pouvais-je faire d'autre, sinon +écouter? L'un d'eux racontait avec chaleur, à demi couché sur son +lit, la tête levée et tendue vers son camarade. Il était +visiblement échauffé et surexcité: il désirait parler. Son +auditeur, assis d'un air sombre et indifférent sur sa couchette, +les jambes à plat sur le matelas, marmottait de temps à autre +quelques mots en réponse à son camarade, plus par convenance +qu'autrement, et se bourrait à chaque instant le nez de tabac +qu'il puisait dans une tabatière de corne: c'était le soldat +Tchérévine, de la compagnie de discipline, un pédant morose, +froid, raisonneur, un imbécile avec de l'amour-propre, tandis que +le conteur Chichkof, âgé de trente ans environ, était un forçat +civil, auquel jusqu'alors je n'avais guère fait attention; pendant +tout mon temps de bagne je ne ressentis jamais le moindre intérêt +pour lui, car c'était un homme vain et étourdi. Il se taisait +quelquefois pendant des semaines, d'un air bourru et grossier; +soudain il se mêlait d'une affaire quelconque, faisait des +cancans, s'échauffait pour des futilités, racontait Dieu sait +quoi, de caserne en caserne, calomniait, paraissait hors de lui. +On le battait, alors il se taisait de nouveau. Comme il était +poltron et lâche, on le traitait avec dédain. C'était un homme de +petite taille, assez maigre, avec des yeux égarés ou bien +stupidement réfléchis. Quand il racontait quelque chose, il +s'échauffait, agitait les bras et tout à coup s'interrompait ou +passait à un autre sujet, se perdait dans de nouveaux détails, et +oubliait finalement de quoi il parlait. Il se querellait souvent; +quand il injuriait son adversaire, Chichkof parlait d'un air +sentimental et pleurait presque... Il ne jouait pas mal de la +balalaïka, pour laquelle il avait un faible; il dansait même les +jours de fête, et fort bien, quand d'autres l'y engageaient... (On +pouvait très-vite le forcer à faire ce qu'on voulait... Non pas +qu'il fût obéissant, mais il aimait à se faire des camarades et à +leur complaire.) + +Pendant longtemps je ne pus comprendre ce que Chichkof racontait. +Il me semblait qu'il abandonnait continuellement son sujet pour +parler d'autre chose. Il avait peut-être remarqué que Tchérévine +prêtait peu d'attention à son récit, mais je crois qu'il voulait +ignorer cette indifférence pour ne pas s'en formaliser. + +--...Quand il allait au marché, continuait-il, tout le monde le +saluait, l'honorait... un richard, quoi! + +--Tu dis qu'il avait un commerce? + +--Oui, un commerce! Notre classe marchande est très-pauvre: c'est +la misère nue. Les femmes vont à la rivière, et apportent l'eau de +très-loin, pour arroser leurs jardins; elles s'éreintent, +s'éreintent, et pourtant, quand vient l'automne, elles n'ont même +pas de quoi faire une soupe aux choux. Une ruine! Mais celui-là +possédait un gros lopin de terre que ses ouvriers--il en avait +trois--labouraient; et puis un rucher, dont il vendait le miel; +il faisait le commerce du bétail, enfin on le tenait en honneur +chez nous. Il était fort âgé et tout gris, ses soixante-dix ans +étaient bien lourds pour ses vieux os. Quand il venait au marché +dans sa pelisse de renard, tout le monde le saluait.--«Bonjour, +petit père Ankoudim Trophimytch!»--Bonjour! qu'il répondait. +«Comment te portes-tu?» Il ne méprisait personne.--«Vivez +longtemps, Ankoudim Trophimytch!»--«Comment vont tes affaires?» +--«Elles sont aussi bonnes que la suie est blanche. Et les +vôtres, petit père?»--«Nous vivons pour nos péchés, nous +fatiguons la terre.»--«Vivez longtemps, Ankoudim Trophimytch.» +Il ne méprisait personne. Ses conseils étaient bons; chaque mot de +lui valait un rouble. C'était un grand liseur, car il était +savant; il ne faisait que lire des choses du bon Dieu. Il appelait +sa vieille femme et lui disait: «Écoute, femme, saisis bien ce que +je te dis.» Et le voilà qui lui explique. La vieille Maria +Stépanovna n'était pas vieille, si vous voulez, c'était sa seconde +femme; il l'avait épousée pour avoir des enfants, sa première +femme ne lui en ayant point donné--il avait deux garçons encore +jeunes, car le cadet Vacia était né quand son père touchait à +soixante ans; Akoulka sa fille avait dix-huit ans, elle était +l'aînée. + +--Ta femme, n'est-ce pas? + +--Attends un moment; Philka Marosof commence alors à faire du +tapage. Il dit à Ankoudim: «Partageons, rends-moi mes quatre cents +roubles; je ne suis pas ton homme de peine, je ne veux plus +trafiquer avec toi et je ne veux pas épouser ton Akoulka. Je veux +faire la fête. Maintenant que mes parents sont morts, je boirai +tout mon argent, puis je me louerai, c'est-à-dire je m'engagerai +comme soldat, et dans dix ans je reviendrai ici feld-maréchal!» +Ankoudim lui rendit son argent, tout ce qu'il avait à lui, parce +qu'autrefois, ils trafiquaient à capital commun avec le père de +Philka,--«Tu es un homme perdu!» qu'il lui dit.--«Que je sois +perdu ou non, vieille barbe grise, tu es le plus grand ladre que +je connaisse. Tu veux faire fortune avec quatre kopeks, tu +ramasses toutes les saletés imaginables pour t'en servir. Je veux +cracher là-dessus. Tu amasses, tu enfouis, diable sait pourquoi. +Moi, j'ai du caractère. Je ne prendrai tout de même pas ton +Akoulka; j'ai déjà dormi avec elle...» + +--Comment oses-tu déshonorer un honnête père, une honnête fille? +Quand as-tu dormi avec elle, lard de serpent, sang de chien que tu +es? lui dit Ankoudim eu tremblant de colère. (C'est Philka qui l'a +raconté plus tard.) + +--Non-seulement je n'épouserai pas ta fille, mais je ferai si +bien que personne ne l'épousera, pas même Mikita Grigoritch, parce +qu'elle est déshonorée. Nous avons fait la vie ensemble depuis +l'automne dernier. Mais pour rien au monde je n'en voudrais. Non! +donne-moi tout ce que tu voudras, je ne la prendrai pas!... + +Là-dessus, il fit une fière noce, ce gaillard. Ce n'était qu'un +cri, qu'une plainte dans toute la ville. Il s'était procuré des +compagnons, car il avait une masse d'argent, il ribota pendant +trois mois, une noce à tout casser! il liquida tout. «Je veux voir +la fin de cet argent, je vendrai la maison, je vendrai tout, et +puis je m'engagerai ou bien je vagabonderai!» Il était ivre du +matin au soir et se promenait dans une voiture à deux chevaux avec +des grelots. C'étaient les filles qui l'aimaient! car il jouait +bien du théorbe... + +--Alors, c'est vrai qu'il avait eu des affaires avec cette +Akoulka? + +--Attends donc. Je venais d'enterrer mon père; ma mère cuisait +des pains d'épice; on travaillait pour Ankoudim, ça nous donnait +de quoi manger, mais on vivait joliment mal; nous avions du +terrain derrière la forêt, on y semait du blé; mais quand mon père +fut mort, je fis la noce. Je forçais ma mère à me donner de +l'argent en la rossant moi aussi... + +--Tu avais tort de la battre. C'est un grand péché! + +--J'étais quelquefois ivre toute la sainte journée. Nous avions +une maison couci couça toute pourrie si tu veux, mais elle nous +appartenait. Nous crevions la faim; il y avait des semaines +entières où nous mâchions des chiffons... Ma mère m'agonisait de +sottises, mais ça m'était bien égal... Je ne quittais pas Philka +Marosof, nous étions ensemble nuit et jour. «Joue-moi de la +guitare, me disait-il, et moi je resterai couché; je te jetterai +de l'argent parce que je suis l'homme le plus riche du monde!» Il +ne savait qu'inventer. Seulement il ne prenait rien de ce qui +avait été volé. «Je ne suis pas un voleur, je suis un honnête +homme!»--«Allons barbouiller de goudron[32] la porte d'Akoulka, +parce que je ne veux pas qu'elle épouse Mikita Grigoritch! J'y +tiens plus que jamais.» Il y avait déjà longtemps que le vieillard +voulait donner sa fille à Mikita Grigoritch: c'était un homme d'un +certain âge qui trafiquait aussi et qui portait des lunettes. +Quand il entendit parler de la mauvaise conduite d'Akoulka, il dit +au vieux: «--Ce sera une grande honte pour moi, Ankoudim +Trophimytch; au reste je ne veux pas me marier, maintenant j'ai +passé l'âge.» Alors, nous barbouillâmes la porte d'Akoulka avec du +goudron. On la rossa à la maison pour cela, jusqu'à la tuer. Sa +mère, Maria Stépanovna, criait: «J'en mourrai!»--tandis que le +vieux disait: «Si nous étions au temps des patriarches, je +l'aurais hachée sur un bûcher; mais maintenant tout est pourriture +et corruption ici-bas.» Les voisins entendaient quelquefois hurler +Akoulka d'un bout de la rue à l'autre. On la fouettait du matin au +soir. Et Philka criait sur le marché à tout le monde:--Une +fameuse fille que la Akoulka, pour bien boire ensemble. Je leur ai +tapé sur le museau, aux autres, ils se souviendront de moi. Un +jour, je rencontre Akoulka qui allait chercher de l'eau dans des +seaux, je lui crie: «Bonjour, Akoulina Koudimovna! un effet de +votre bonté! dis-moi avec qui tu vis et où tu prends de l'argent +pour être si brave!» Je ne lui dis rien d'autre; elle me regarda +avec ses grands yeux; elle était maigre comme une bûche. Elle +n'avait fait que me regarder; sa mère, qui croyait qu'elle +plaisantait avec moi, lui cria du seuil de sa porte: «Qu'as-tu à +causer avec lui, éhontée!» Et ce jour-là on recommença de nouveau +à la battre. On la rossait quelquefois une heure entière. «Je la +fouette, disait-elle, parce qu'elle n'est plus ma fille.» + +--Elle était donc débauchée! + +--Écoute donc ce que je te raconte, petit oncle! Nous ne faisions +que nous enivrer avec Philka; un jour que j'étais couché, ma mère +arrive et me dit: «--Pourquoi restes-tu couché? canaille, brigand +que tu es!» Elle m'injuria tout d'abord, puis elle me dit: «-- +Épouse Akoulka. Ils seront contents de te la donner en mariage, et +ils lui feront une dot de trois cents roubles.» Moi, je lui +réponds: «Mais maintenant tout le monde sait qu'elle est +déshonorée.»--«Imbécile! tout cela disparaît sous la couronne de +mariage; tu n'en vivras que mieux, si elle tremble devant toi +toute sa vie. Nous serions à l'aise avec leur argent; j'ai déjà +parlé de ce mariage à Maria Stépanovna: nous sommes d'accord.» +Moi, je lui dis: «--Donnez-moi vingt roubles tout de suite, et je +l'épouse.» Ne le crois pas, si tu veux, mais jusqu'au jour de mon +mariage j'ai été ivre. Et puis Philka Marosof ne faisait que me +menacer. «Je te casserai les côtes, espèce de fiancé d'Akoulka; si +je veux, je dormirai toutes les nuits avec ta femme.--Tu mens, +chien que tu es!» Il me fit honte devant tout le monde dans la +rue. Je cours à la maison! Je ne veux plus me marier, si l'on ne +me donne pas cinquante roubles tout de suite. + +--Et on te l'a donnée en mariage? + +--À moi? pourquoi pas? Nous n'étions pas des gens déshonorés. Mon +père avait été ruiné par un incendie, un peu avant sa mort; il +avait même été plus riche qu'Ankoudim Trophimytch. «Des gens sans +chemise comme vous devraient être trop heureux d'épouser ma +fille!» que le vieil Ankoudim me dit.--«Et votre porte, n'a-t-elle +pas été assez barbouillée de goudron?» lui répondis-je.-- +«Qu'est-ce que tu me racontes? Prouve-moi qu'elle est +déshonorée... Tiens, si tu veux, voilà la porte, tu peux t'en +aller. Seulement, rends-moi l'argent que je t'ai donné!» Nous +décidâmes alors avec Philka Marosof d'envoyer Mitri Bykof au père +Ankoudim pour lui dire que je lui ferais honte devant tout le +monde. Jusqu'au jour de mon mariage, je ne dessoûlai pas. Ce n'est +qu'à l'église que je me dégrisai. Quand on nous amena de l'église, +on nous fit asseoir, et Mitrophane Stépanytch, son oncle à elle, +dit: «Quoique l'affaire ne soit pas honnête, elle est pourtant +faite et finie.» Le vieil Ankoudim était assis, il pleurait; les +larmes coulaient dans sa barbe grise. Moi, camarade, voilà ce que +j'avais fait: j'avais mis un fouet dans ma poche, avant d'aller à +l'église, et j'étais résolu à m'en servir à coeur joie, afin qu'on +sût par quelle abominable tromperie elle se mariait et que tout le +monde vît bien si j'étais un imbécile... + +--C'est ça, et puis tu voulais qu'elle comprit ce qui +l'attendait... + +--Tais-toi, oncle! chez nous, tout de suite après la cérémonie du +mariage, on mène les époux dans une chambre à part, tandis que les +autres restent à boire en les attendant. On nous laisse seuls avec +Akoulka: elle était pâle, sans couleurs aux joues, tout effrayée. +Ses cheveux étaient aussi fins, aussi clairs que du lin,--ses +yeux très-grands. Presque toujours elle se taisait; on ne +l'entendait jamais, on aurait pu croire qu'elle était muette; +très-singulière, cette Akoulka. Tu peux te figurer la chose; mon +fouet était prêt, sur le lit.--Eh bien! elle était innocente, et +je n'avais rien, mais rien à lui reprocher! + +--Pas possible! + +--Vrai! honnête comme une fille d'une honnête maison. Et +pourquoi, frère, pourquoi avait-elle enduré cette torture? +Pourquoi Philka Marosof l'avait-il diffamée? + +--Oui, pourquoi? + +--Alors je suis descendu du lit et je me suis mis à genoux devant +elle, en joignant les mains:--Petite mère, Akoulina Koudimovna! +que je lui dis, pardonne-moi d'avoir été assez sot pour croire +toutes ces calomnies. Pardonne-moi, je suis une canaille!--Elle +était assise sur le lit à me regarder; elle me posa les deux mains +sur les épaules, et se mit à rire, et pourtant les larmes lui +coulaient le long des joues: elle sanglotait et riait en même +temps... Je sortis alors et je dis à tous les gens de la noce: +«Gare à Philka Marosof, si je le rencontre, il ne sera bientôt +plus de ce monde.» Les vieux ne savaient trop que dire dans leur +joie; la mère d'Akoulka était prête à se jeter aux pieds de sa +fille et sanglotait. Alors le vieux dit: «--Si nous avions su et +connu tout cela, notre fille bien-aimée, nous ne t'aurions pas +donné un pareil mari,»--Il t'aurait fallu voir comme nous étions +habillés le premier dimanche après notre mariage, quand nous +sortîmes de l'église; moi, en cafetan de drap fin, en bonnet de +fourrure avec des braies de peluche; elle, en pelisse de lièvre +toute neuve, la tête couverte d'un mouchoir de soie; nous nous +valions l'un l'autre. Tout le monde nous admirait. Je n'étais pas +mal, Akoulinouchka non plus; on ne doit pas se vanter, mais il ne +faut pas non plus se dénigrer: quoi! on n'en fait pas à la +douzaine, des gens comme nous... + +--Bien sûr. + +--Allons, écoute! le lendemain de mon mariage, je me suis enfui +loin de mes hôtes, quoique ivre, et je courais dans la rue en +criant: «Qu'il vienne ici, ce chenapan de Philka Marosof, qu'il +vienne seulement, la canaille!» Je hurlais cela sur le marché. Il +faut dire que j'étais ivre-mort; on me rattrapa pourtant près de +chez les Vlassof: on eut besoin de trois hommes pour me ramener de +force au logis. Tout le monde parlait de cela en ville. Les filles +se disaient en se rencontrant au marché: «--Eh bien, vous savez +la nouvelle, Akoulka était vierge.» Peu de temps après, je +rencontre Philka Marosof qui me dit en public, devant des +étrangers: «--Vends ta femme, tu auras de quoi boire. Tiens, le +soldat Jachka ne s'est marié que pour cela; il n'a pas même dormi +une fois avec sa femme, mais au moins il a eu de quoi se soûler +pendant trois ans.» Je lui réponds: «--Canaille!»--«Imbécile, +qu'il me fait. Tu t'es marié quand tu n'avais pas ton bon sens. +Pouvais-tu seulement comprendre quelque chose à cela?» J'arrive à +la maison et je leur crie: «Vous m'avez marié quand j'étais ivre.» +La mère d'Akoulka voulut alors s'accrocher à moi, mais je lui dis: +«Petite mère, tu ne comprends que les affaires d'argent. Amène-moi +Akoulka!» C'est alors que je commençai à la battre. Je la battis, +camarade, je la battis deux heures entières, jusqu'à ce que je +roulasse moi-même par terre; de trois semaines, elle ne put +quitter le lit. + +--C'est sûr! remarqua Tchérévine avec flegme,--si on ne les bat +pas, elles... L'as-tu trouvée avec son amant? + +--Non, à vrai dire, je ne l'ai jamais pincée, fit Chichkof après +un silence, en parlant avec effort.--Mais j'étais offensé, +très-offensé, parce que tout le monde se moquait de moi. La cause de +tout, c'était Philka.--«Ta femme est faite pour que les autres +la regardent.» Un jour, il nous invita chez lui, et le voilà qui +commence: «--Regardez un peu quelle bonne femme il a: elle est +tendre, noble, bien élevée, affectueuse, bienveillante pour tout +le monde. Aurais-tu oublié par hasard, mon gars, que nous avons +barbouillé ensemble leur porte de goudron?» J'étais soûl à ce +moment: il m'empoigna alors par les cheveux, si fort qu'il +m'allongea à terre du premier coup, «Allons! danse, mari +d'Akoulka, je te tiendrai par les cheveux, et toi, tu danseras +pour me divertir!»--«Canaille!» que je lui fais. «--Je viendrai +en joyeuse compagnie chez toi et je fouetterai ta femme Akoulka +sous tes yeux, autant que cela me fera plaisir.» Le croiras-tu? +pendant tout un mois, je n'osais pas sortir de la maison, tant +j'avais peur qu'il n'arrivât chez nous et qu'il ne fit un scandale +à ma femme. Aussi, ce que je la battis pour cela!... + +--À quoi bon la battre? On peut lier les mains d'une femme, mais +pas sa langue. Il ne faut pas non plus trop les rosser. Bats-la +d'abord, puis fais-lui une morale, et caresse-la ensuite. Une +femme est faite pour ça. + +Chichkof resta quelques instants silencieux. + +--J'étais très-offensé, continua-t-il,--je repris ma vieille +habitude, je la battais du matin au soir pour un rien, parce +qu'elle ne s'était pas levée comme je l'entendais, parce qu'elle +ne marchait pas comme il faut! Si je ne la rossais pas, je +m'ennuyais. Elle restait quelquefois assise près de la fenêtre à +pleurer silencieusement... cela me faisait mal quelquefois de la +voir pleurer, mais je la battais tout de même... Sa mère +m'injuriait quelquefois à cause de cela.--«Tu es un coquin, un +gibier de bagne!»--«Ne me dis pas un mot, ou je t'assomme! vous +me l'avez fait épouser quand j'étais ivre; vous m'avez trompé.» Le +vieil Ankoudim voulut d'abord s'en mêler; il me dit un jour: «-- +Fais attention, tu n'es pas un tel prodige qu'on ne puisse te +mettre à la raison!» Mais il n'en mena pas large. Maria Stépanovna +était devenue très-douce; une fois, elle vint vers moi tout en +larmes et me dit: «--J'ai le coeur tout angoissé, Ivan +Sémionytch, ce que je te demanderai n'a guère d'importance pour +toi, mais j'y tiens beaucoup; laisse-la partir, te quitter, petit +père.» Et la voilà qui se prosterne. «Apaise-toi! pardonne-lui! +Les méchantes gens la calomnient; tu sais bien qu'elle était +honnête quand tu l'as épousée.» Elle se prosterna encore une fois +et pleura. Moi, je fis le crâne: «Je ne veux rien entendre, que je +lui dis; ce que j'aurai envie de vous faire, je vous le ferai +parce que je suis hors de moi; quant à Philka Marosof, c'est mon +meilleur et mon plus cher ami...» + +--Vous avez recommencé à riboter ensemble?... + +--Parbleu! Plus moyen de l'approcher: il se tuait à force de +boire. Il avait bu tout ce qu'il possédait, et s'était engagé +comme soldat, remplaçant d'un bourgeois de la ville. Chez nous, +quand un gars se décide à en remplacer un autre, il est le maître +de la maison et de tout le monde, jusqu'au moment où il est +appelé. Il reçoit la somme convenue le jour de son départ, mais en +attendant il vit dans la maison de son patron, quelquefois six +mois entiers: il n'y a pas d'horreur que ces gaillards-là ne +commettent. C'est vraiment à emporter les images saintes loin de +la maison. Du moment qu'il consent à remplacer le fils de la +maison, il se considère comme un bienfaiteur et estime que l'on +doit avoir du respect pour lui; sans quoi il se dédit. Aussi +Philka Marosof faisait-il les cent coups chez ce bourgeois, il +dormait avec la fille, empoignait le maître de la maison par la +barbe après dîner; enfin, il faisait tout ce qui lui passait par +la tête. On devait lui chauffer le bain (de vapeur) tous les +jours, et encore fallait-il qu'on augmentât la vapeur avec de +l'eau-de-vie et que les femmes le menassent au bain en le +soutenant par-dessous les bras[33]. Quand il revenait chez le +bourgeois après avoir fait la noce, il s'arrêtait au beau milieu +la rue et beuglait: «--Je ne veux pas entrer par la porte, mettez +bas la palissade!» Si bien qu'on devait abattre la barrière, tout +à côté de la porte, rien que pour le laisser passer. Cela finit +pourtant, le jour où on l'emmena au régiment; ce jour-là, on le +dégrisa. Dans toute la rue, la foule se pressait: «On emmène +Philka Marosof!» Lui, il saluait de tous côtés, à droite, à +gauche. En ce moment Akoulka revenait du jardin potager. Dès que +Philka l'aperçut, il lui cria: «--Arrête!» il sauta à bas de la +télègue et se prosterna devant elle.--«Mon âme, ma petite +fraise, je t'ai aimée deux ans, maintenant on m'emmène au régiment +avec de la musique. Pardonne-moi, fille honnête d'un père honnête, +parce que je suis une canaille, coupable de tout ton malheur.» Et +le voilà qui se prosterne une seconde fois devant elle. Tout +d'abord, Akoulka s'était effrayée, mais elle lui fit un grand +salut qui la plia en deux: «Pardonne-moi aussi, bon garçon, mais +je ne suis nullement fâchée contre toi!» Je rentre à la maison sur +ses talons.--«Que lui as-tu dit? viande de chien que tu es!» +Crois-le, ne le crois pas, comme tu voudras, elle me répondit en +me regardant franchement: + +«--Je l'aime mieux que tout au monde.» + +--Tiens!... + +--Ce jour-là, je ne soufflai pas mot. Seulement, vers le soir, je +lui dis: «--Akoulka! je te tuerai maintenant.» Je ne fermai pas +l'oeil de toute la nuit, j'allai boire du kvas dans l'antichambre; +quand le jour se leva, je rentrai dans la maison.--«Akoulka, +prépare-toi à venir aux champs.» Déjà auparavant je me proposais +d'y aller; ma femme le savait.--«Tu as raison, me dit-elle, +c'est le moment de la moisson; on m'a dit que depuis deux jours +l'ouvrier est malade et ne fait rien.» J'attelai la télègue sans +dire un mot. En sortant de la ville, on trouve une forêt qui a +quinze verstes de long et au bout de laquelle était situé notre +champ. Quand nous eûmes fait trois verstes sous bois, j'arrêtai le +cheval.--«Allons, lève-toi, Akoulka, ta fin est arrivée.» Elle +me regarde tout effrayée, se lève silencieuse. «Tu m'as assez +tourmenté, que je lui dis, fais ta prière!» Je l'empoignai par les +cheveux--elle avait des tresses longues, épaisses; je les +enroule autour de mon bras, je la maintiens entre mes genoux, je +sors mon couteau, je lui renverse la tête en arrière, et je lui +fends la gorge... Elle crie, le sang jaillit; moi, alors, je jette +mon couteau, je l'étreins dans mes bras, je l'étends à terre et je +l'embrasse en hurlant de toutes mes forces. Je hurle, elle crie, +palpite, se débat; le sang--son sang--me saute à la figure, +jaillit sur mes mains, toujours plus fort. + +Je pris peur alors, je la laissai, je laissai mon cheval, et je me +mis à courir, à courir jusqu'à la maison; j'y entrai par derrière +et me cachai dans la vieille baraque du bain, toute déjetée et +hors de service: je me couchai sous la banquette et j'y restai +caché jusqu'à la nuit noire. + +--Et Akoulka? + +--Elle se releva pour retourner aussi à la maison. On la retrouva +plus tard à cent pas de l'endroit. + +--Tu ne l'avais pas achevée, alors? + +--...Non!--Chichkof s'arrêta un instant. + +--Oui, fit Tchérévine, il y a une veine... si on ne la coupe pas +du premier coup, l'homme se débattra, le sang aura beau couler, eh +bien! il ne mourra pas. + +--Elle est morte tout de même. On la trouva le soir, déjà froide. +On avertit qui de droit et l'on se mit à ma recherche. On me +trouva pendant la nuit dans ce vieux bain... Et voilà, je suis ici +depuis quatre ans déjà, ajouta-t-il après un silence. + +--Oui, si on ne les bat pas, on n'arrive à rien, remarqua +sentencieusement Tchérévine, en sortant de nouveau sa tabatière. +Il prisa longuement, avec des pauses. + +--Pourtant, mon garçon, tu as agi très-bêtement. Moi aussi, j'ai +surpris ma femme avec un amant. Je la fis venir dans le hangar, je +pliai alors un licol en deux et je lui dis: «À qui as-tu juré +d'être fidèle? À qui as-tu juré à l'église, hein?» Je l'ai rossée, +rossée, avec mon licol, tellement rossée et rossée, pendant une +heure et demie, qu'à la fin, éreintée, elle me cria: «Je te +laverai les pieds et je boirai cette eau!» On l'appelait Avdotia. + + +V--LA SAISON D'ÉTÉ. + +Avril a déjà commencé; la semaine sainte n'est pas loin. On se met +aux travaux d'été. Le soleil devient de jour en jour plus chaud et +plus éclatant; l'air fleure le printemps et agit sur l'organisme +nerveux. Le forçat enchaîné est troublé, lui aussi, par l'approche +des beaux jours; ils engendrent en lui des désirs, des +aspirations, une tristesse nostalgique. On regrette plus ardemment +sa liberté, je crois, par une journée ensoleillée, que pendant les +jours pluvieux et mélancoliques de l'automne et de l'hiver. C'est +un fait à remarquer chez tous les forçats: s'ils éprouvent quelque +joie d'un beau jour bien clair, ils deviennent en revanche plus +impatients, plus irritables. J'ai observé qu'au printemps les +querelles étaient plus fréquentes dans notre maison de force. Le +tapage, les cris empiraient, les rixes se multipliaient; durant +les heures du travail, on surprenait parfois un regard méditatif, +obstinément perdu dans le lointain bleuâtre, quelque part, là-bas, +de l'autre côté de l'Irtych, où commençait la plaine +incommensurable, fuyant à des centaines de verstes, la libre +steppe kirghize; on entendait de longs soupirs, exhalés du fond de +la poitrine, comme si cet air lointain et libre eût engagé les +forçats à respirer, comme s'il eût soulagé leur âme prisonnière et +écrasée.--Ah! fait enfin le condamné, et brusquement, comme pour +secouer ces rêveries, il empoigne furieusement sa bêche ou ramasse +les briques qu'il doit porter d'un endroit à un autre. Au bout +d'un instant il a oublié cette sensation fugitive et se remet à +rire ou à injurier, suivant son humeur; il s'attaque à la tâche +imposée, avec une ardeur inaccoutumée, il travaille de toutes ses +forces, comme s'il désirait étouffer par la fatigue une douleur +qui l'étrangle. Ce sont des gens vigoureux, tous dans la fleur de +l'âge, en pleine possession de leurs forces... Comme les fers sont +lourds pendant cette saison! Je ne fais pas de sentimentalisme et +je certifie l'exactitude de mon observation. Pendant la saison +chaude, sous un soleil de feu, quand on sent dans toute son âme, +dans tout son être, la nature qui renaît autour de vous avec une +force inexprimable, on a plus de peine à supporter la prison, la +surveillance de l'escorte, la tyrannie d'une volonté étrangère. + +En outre, c'est au printemps, avec le chant de la première +alouette, que le vagabondage commence dans toute la Sibérie, dans +toute la Russie: les créatures de Dieu s'évadent des prisons et se +sauvent dans les forêts. Après la fosse étouffante, les barques, +les fers, les verges, ils vagabondent où bon leur semble, à +l'aventure, où la vie leur semble plus agréable et plus facile; +ils boivent et mangent ce qu'ils trouvent, au petit bonheur, et +s'endorment tranquilles la nuit dans la forêt ou dans un champ, +sans souci, sans l'angoisse de la prison, comme des oiseaux du bon +Dieu, disant bonne nuit aux seules étoiles du ciel, sous l'oeil de +Dieu. Tout n'est pas rosé: on souffre quelquefois la faim et la +fatigue «au service du général Coucou». Souvent ces vagabonds +n'ont pas un morceau de pain à se mettre sous la dent pendant des +journées entières; il faut se cacher de tout le monde, se terrer +comme des marmottes, il faut voler, piller et quelquefois même +assassiner. «Le déporté est un enfant, il se jette sur tout ce +qu'il voit», dit-on des exilés en Sibérie. Cet adage peut être +appliqué dans toute sa force et avec plus de justesse encore aux +vagabonds. Ce sont presque tous des bandits et des voleurs, par +nécessité plus que par vocation. Les vagabonds endurcis sont +nombreux; il y a des forçats qui s'enfuient après avoir purgé leur +condamnation, alors qu'ils sont déjà colons. Ils devraient être +heureux de leur nouvelle condition, d'avoir leur pain quotidien +assuré. Eh bien! non, quelque chose les soulève et les entraîne. +Cette vie dans les forêts, misérable et terrible, mais libre, +aventureuse, a pour ceux qui l'ont éprouvée un charme séduisant, +mystérieux;--parmi ces fuyards, on s'étonne de voir des gens +rangés, tranquilles, qui promettaient de devenir des hommes posés, +de bons agriculteurs. Un forçat se mariera, aura des enfants, +vivra pendant cinq ans au même endroit, et tout à coup, un beau +matin, il disparaîtra, abandonnant femme et enfants, à la +stupéfaction de sa famille et de l'arrondissement tout entier. On +me montra un jour au bagne un de ces déserteurs du foyer +domestique. Il n'avait commis aucun crime, ou du moins on n'avait +aucun soupçon sur son compte, mais il avait déserté, déserté toute +sa vie. Il avait été à la frontière méridionale de l'Empire, de +l'autre côté du Danube, dans la steppe kirghize, dans la Sibérie +orientale, au Caucase--en un mot, partout. Qui sait? dans +d'autres conditions, cet homme eût été peut-être un Robinson +Crusoë, avec sa passion pour les voyages. Je tiens ces détails +d'autres forçats, car il n'aimait pas à parler et n'ouvrait la +bouche qu'en cas d'absolue nécessité. C'était un tout petit paysan +d'une cinquantaine d'années, très-paisible, au visage tranquille +et même hébété, d'un calme qui ressemblait à l'idiotisme. Il se +plaisait à demeurer assis au soleil et marmottait entre les dents +une chanson quelconque, mais si doucement qu'à cinq pas on +n'entendait plus rien. Ses traits étaient pour ainsi dire +pétrifiés; il mangeait peu, surtout du pain noir; jamais il +n'achetait ni pain blanc ni eau-de-vie; je crois même qu'il +n'avait jamais eu d'argent, et qu'il n'aurait pas su le compter. +Il était indifférent à tout. Il nourrissait quelquefois les chiens +de la maison de force de sa propre main, ce que personne ne +faisait jamais. (En général le Russe n'aime pas nourrir les +chiens.) On disait qu'il avait été marié, deux fois même, qu'il +avait quelque part des enfants... Pourquoi l'avait-on envoyé au +bagne, je n'en sais rien. Les nôtres croyaient toujours qu'il +s'évaderait, mais soit que son heure ne fût pas venue, soit +qu'elle fût passée, il subissait sa peine tranquillement. Il +n'avait aucunes relations avec l'étrange milieu dans lequel il +vivait; il était trop concentré en lui-même pour cela. Il n'eût +pas fallu se fier à ce calme apparent; et pourtant qu'aurait-il +gagné en s'évadant? + +Si l'on compare la vie vagabonde dans les forêts à celle de la +maison de force, c'est une félicité paradisiaque. La destinée du +vagabond est malheureuse, mais libre du moins. Voilà pourquoi tout +prisonnier, en quelque endroit de la Russie qu'il se trouve, +devient inquiet avec les premiers rayons souriants du printemps. +Tous n'ont pas l'intention de fuir; par crainte des obstacles et +du châtiment possible, il n'y a guère qu'un prisonnier sur cent +qui s'y décide, mais les quatre-vingt-dix-neuf autres ne font que +rêver où et comment ils pourraient s'enfuir. Avec ce désir, l'idée +seule d'une chance quelconque les soulage; ils se rappellent une +ancienne évasion. Je ne parle que des forçats déjà condamnés, car +ceux qui n'ont pas encore subi leur peine se décident beaucoup +plus facilement. Les condamnés ne s'évadent qu'au commencement de +leur réclusion. Une fois qu'ils ont passé deux ou trois ans au +bagne, ils en tiennent compte, et conviennent qu'il vaut mieux +finir légalement son temps et devenir colon, plutôt que de risquer +sa perte en cas d'échec, et un échec est toujours possible. Il n'y +a guère qu'un forçat sur dix qui réussisse à _changer son sort_. +Ceux-là sont presque toujours les condamnés à une réclusion +indéfinie. Quinze, vingt ans semblent une éternité. Enfin, la +marque est un grand obstacle aux évasions. _Changer son sort_ est +un terme technique. Si l'on surprend un forçat en flagrant délit +d'évasion, il répondra à l'interrogatoire qu'on lui fait subir +qu'il voulait «changer son sort». Cette expression quelque peu +littéraire dépeint parfaitement l'acte qu'elle désigne. Aucun +évadé n'espère devenir tout à fait libre, car il sait que c'est +presque l'impossible, mais il veut qu'on l'envoie dans un autre +établissement, qu'on lui fasse coloniser le pays, qu'on le juge à +nouveau pour un crime commis pendant son vagabondage--en un mot, +qu'on l'envoie n'importe où, pourvu que ce ne soit pas la maison +de force où il a déjà été enfermé, et qui lui est devenue +intolérable. Tous ces fuyards, s'ils ne trouvent pas pendant l'été +un gîte inespéré où ils puissent passer l'hiver, s'ils ne +rencontrent personne qui ait un intérêt quelconque à les cacher, +si enfin ils ne se procurent pas, par un assassinat quelquefois, +un passe-port qui leur permette de vivre partout sans inquiétude, +tous ces fuyards apparaissent en foule pendant l'automne dans les +villes et dans les maisons de force; ils avouent leur état de +vagabondage et passent l'hiver dans les prisons, avec la secrète +espérance de fuir l'été suivant. + +Sur moi aussi, le printemps exerça son influence. Je me souviens +de l'avidité avec laquelle je regardais l'horizon par les fentes +de la palissade; je restais longtemps, la tête collée contre les +pieux, à contempler avec opiniâtreté et sans pouvoir m'en +rassasier l'herbe qui verdissait dans le fossé de l'enceinte, le +bleu du ciel lointain qui s'épaississait toujours plus. Mon +angoisse et ma tristesse s'aggravaient de jour en jour, la maison +de force me devenait odieuse. La haine que ma qualité de +gentilhomme inspirait aux forçats pendant ces premières années, +empoisonnait ma vie tout entière. Je demandais souvent à aller à +l'hôpital sans nécessité, simplement pour ne plus être à la maison +de force, pour m'affranchir de cette haine obstinée, implacable. +«Vous autres nobles, vous êtes des becs de fer, vous nous avez +déchirés à coups de bec quand nous étions serfs», nous disaient +les forçats. Combien j'enviais les gens du bas peuple qui +arrivaient au bagne! Ceux-là, du premier coup, devenaient les +camarades de tout le monde. Ainsi le printemps, le fantôme de +liberté entrevue, la joie de toute la nature, se traduisaient en +moi par un redoublement de tristesse et d'irritation nerveuse. +Vers la sixième semaine du grand carême, je dus faire mes +dévotions, car les forçats étaient divisés par le sous-officier en +sept sections--juste le nombre de semaines du carême--qui +devaient faire leurs dévotions à tour de rôle. Chaque section se +composait de trente hommes environ. Cette semaine fut pour moi un +soulagement; nous allions deux et trois fois par jour à l'église, +qui se trouvait non loin du bagne. Depuis longtemps je n'avais pas +été à l'église. L'office de carême, que je connaissais très-bien +depuis ma tendre enfance, pour l'avoir entendu à la maison +paternelle, les prières solennelles, les prosternations--tout +cela remuait en moi un passé lointain, très-lointain, réveillait +mes plus anciennes impressions; j'étais très-heureux, je m'en +souviens, quand le matin nous nous rendions à la maison de Dieu, +en marchant sur la terre gelée pendant la nuit, accompagnés d'une +escorte de soldats aux fusils chargés; cette escorte n'entrait pas +à l'église. Une fois à l'intérieur, nous nous massions près de la +porte, si bien que nous n'entendions guère que la voix profonde du +diacre; de temps à autre nous apercevions une chasuble noire ou le +crâne nu du prêtre. Je me souvenais comment, étant enfant, je +regardais le menu peuple qui se pressait à la porte en masse +compacte, et qui reculait servilement devant une grosse épaulette, +un seigneur ventru, une dame somptueusement habillée, mais très-dévote, +pressée de gagner le premier rang et prête à se quereller +pour avoir l'honneur d'occuper les premières places. C'était là, à +cette entrée de l'église, me semblait-il alors, que l'on priait +avec ferveur, avec humilité, en se prosternant jusqu'à terre, avec +la pleine conscience de son abaissement. Et maintenant j'étais à +la place de ce menu peuple, non, pas même à sa place, car nous +étions enchaînés et avilis; on s'écartait de nous, on nous +craignait, et on nous faisait l'aumône; je me souviens que je +trouvais là une sensation raffinée, un plaisir étrange. «Qu'il en +soit ainsi!» pensais-je. Les forçats priaient avec ardeur; ils +apportaient tous leur pauvre kopek pour un petit cierge ou pour la +collecte en faveur de l'église, «Et moi aussi je suis un homme», +se disaient-ils peut-être en déposant leur offrande: «devant Dieu +tous sont égaux...» Nous communiâmes après la messe de six heures. +Quand le prêtre, le ciboire à la main, récita les paroles: «Aie +pitié de moi comme du brigand que tu as sauvé...»--presque tous +les forçats se prosternèrent en faisant sonner leurs chaînes, je +crois qu'ils prenaient à la lettre ces mots pour eux-mêmes. + +La semaine sainte arriva. L'administration nous délivra un oeuf de +Pâques et un morceau de pain de farine de froment. + +La ville nous combla d'aumônes. Comme à Noël, visite du prêtre +avec la croix, visite des chefs, les choux gras, et aussi +l'enivrement et la flânerie générale, avec cette seule différence +que l'on pouvait déjà se promener dans la cour et se chauffer au +soleil. Tout semblait plus clair, plus large qu'en hiver, mais +plus triste aussi. Le long jour d'été sans fin paraissait plus +particulièrement insupportable les jours de fête. Les jours +ouvriers, au moins, la fatigue le rendait plus court. Les travaux +d'été étaient sans comparaison beaucoup plus pénibles que les +travaux d'hiver; on s'occupait surtout des constructions ordonnées +par les ingénieurs. Les forçats bâtissaient, creusaient la terre, +posaient des briques, ou bien vaquaient aux réparations des +bâtiments de l'État, en ce qui concernait les ouvrages de +serrurerie, menuiserie et peinture. D'autres allaient à la +briqueterie cuire des briques, ce que nous regardions comme la +corvée la plus pénible; cette fabrique se trouvait à quatre +verstes environ de la forteresse; pendant tout l'été on y envoyait +chaque matin à six heures une bande de forçats, au nombre de +cinquante. On choisissait de préférence les ouvriers qui ne +connaissaient aucun métier et qui n'appartenaient à aucun atelier. +Ils prenaient avec eux leur pain de la journée; à cause de la +grande distance, ils ne pouvaient revenir dîner en même temps que +les autres, ni faire huit verstes inutiles; ils mangeaient le +soir, quand ils rentraient à la maison de force. On leur donnait +des tâches pour toute la journée, mais si considérables que +c'était à peine si un homme pouvait en venir à bout. Il fallait +d'abord bêcher et emporter l'argile, l'humecter et la piétiner +soi-même dans la fosse, et enfin faire une quantité respectable de +briques, deux cents, voire même deux cent cinquante. Je n'ai été +que deux fois à la briqueterie. Les forçats envoyés à ce travail +revenaient le soir harassés, et ne cessaient de reprocher aux +autres de leur laisser le travail le plus pénible. Je crois que +ces reproches leur étaient un plaisir, une consolation. Quelques-uns +avaient du goût pour cette corvée, d'abord parce qu'il fallait +aller hors de la ville, au bord de l'Irtych, dans un endroit +découvert, commode; les alentours étaient plus agréables à voir +que ces affreux bâtiments de l'État. On pouvait y fumer en toute +liberté, rester même couché une demi-heure avec la plus grande +satisfaction! + +Quant à moi, j'allais ou travailler dans un atelier, ou concasser +de l'albâtre, ou porter les briques que l'on employait pour les +constructions. Cette dernière besogne m'échut pendant deux mois de +suite. Je devais transporter ma charge de briques des bords de +l'Irtych à une distance de cent quarante mètres environ, et +traverser le fossé de la forteresse avant d'arriver à la caserne +que l'on construisait. Ce travail me convenait fort, bien que la +corde avec laquelle je portais mes briques me sciât les épaules; +ce qui me plaisait surtout, c'est que mes forces se développaient +sensiblement. Tout d'abord je ne pouvais porter que huit briques à +la fois; chacune d'elles pesait environ douze livres. J'arrivai à +en porter douze et même quinze, ce qui me réjouit beaucoup. Il ne +me fallait pas moins de force physique que de force morale pour +supporter toutes les incommodités de cette vie maudite. + +Et je voulais vivre encore, après ma sortie du bagne! + +Je trouvais du plaisir à porter des briques, non-seulement parce +que ce travail fortifiait mon corps, mais parce que nous étions +toujours au bord du l'Irtych. Je parle souvent de cet endroit; +c'était le seul d'où l'on vit le monde du bon Dieu, le lointain +pur et clair, les libres steppes désertes, dont la nudité +produisait toujours sur moi une impression étrange. Tous les +autres chantiers étaient dans la forteresse ou aux environs, et +cette forteresse, dès les premiers jours, je l'eus en haine, +surtout les bâtiments. La maison du major de place me semblait un +lieu maudit, repoussant, et je la regardais toujours avec une +haine particulière quand je passais devant, tandis que sur la +rive, on pouvait au moins s'oublier en regardant cet espace +immense et désert, comme un prisonnier s'oublie à regarder le +monde libre par la lucarne grillée de sa prison. Tout m'était cher +et gracieux dans cet endroit: et le soleil, brillant dans l'infini +du ciel bleu, et la chanson lointaine des Kirghiz qui venait de la +rive opposée. + +Je fixe longtemps la pauvre hutte enfumée d'un _baïyouch_ +quelconque; j'examine la fumée bleuâtre qui se déroule dans l'air, +la Kirghize qui s'occupe de ses deux moutons... Ce spectacle était +sauvage, pauvre, mais libre. Je suis de l'oeil le vol d'un oiseau +qui file dans l'air transparent et pur; il effleure l'eau, il +disparaît dans l'azur, et brusquement il reparaît, grand comme un +point minuscule... Même la pauvre fleurette qui dépérit dans une +crevasse de la rive et que je trouve au commencement du printemps, +attire mon attention en m'attendrissant... La tristesse de cette +première année de travaux forcés était intolérable, énervante. +Cette angoisse m'empêcha d'abord d'observer les choses qui +m'entouraient; je fermais les yeux et je ne voulais pas voir. +Entre les hommes corrompus au milieu desquels je vivais, je ne +distinguais pas les gens capables de penser et de sentir, malgré +leur écorce repoussante. Je ne savais pas non plus entendre et +reconnaître une parole affectueuse au milieu des ironies +empoisonnées qui pleuvaient, et pourtant cette parole était dite +tout simplement sans but caché, elle venait du fond du coeur d'un +homme qui avait souffert et supporté plus que moi. Mais à quoi bon +m'étendre là-dessus? + +La grande fatigue était pour moi une source de satisfaction, car +elle me faisait espérer un bon sommeil; pendant l'été, le sommeil +était un tourment, plus intolérable que l'infection de l'hiver. Il +y avait, à vrai dire, de très-belles soirées. Le soleil qui ne +cessait d'inonder pendant la journée la cour de la maison de force +finissait par se cacher. L'air devenait plus frais, et la nuit, +une nuit de la steppe devenait relativement froide. Les forçats, +en attendant qu'on les enfermât dans les casernes, se promenaient +par groupes, surtout du côté de la cuisine, car c'était là que se +discutaient les questions d'un intérêt général, c'était là que +l'on commentait les bruits du dehors, souvent absurdes, mais qui +excitaient toujours l'attention de ces hommes retranchés du monde; +ainsi, on apprenait brusquement qu'on avait chassé notre major. +Les forçats sont aussi crédules que des enfants; ils savent +eux-mêmes que cette nouvelle est fausse, invraisemblable, que celui +qui l'a apportée est un menteur fieffé, Kvassof; cependant ils +s'attachent à ce commérage, le discutent, s'en réjouissent, se +consolent, et finalement sont tout honteux de s'être laissé +tromper par un Kvassof. + +--Et qui le mettra à la porte? crie un forçat, n'aie pas peur! +c'est un gaillard, il tiendra bon! + +--Mais pourtant il a des supérieurs! réplique un autre, +ardent controversiste, et qui a vu du pays. + +--Les loups ne se mangent pas entre eux! dit un troisième +d'un air morose, comme à part soi: c'est un vieillard grisonnant +qui mange sa soupe aux choux aigres dans un coin. + +--Crois-tu que ses chefs viendront te demander conseil, pour +savoir s'il faut le mettre à la porte ou non? ajoute un quatrième, +parfaitement indifférent, en pinçant sa balalaïka. + +--Et pourquoi pas? réplique le second avec emportement; si l'on +vous interroge, répondez franchement. Mais non, chez nous, on crie +tant qu'on veut, et sitôt qu'il faut se mettre résolument à +l'oeuvre, tout le monde se dédit. + +--Bien sûr! dit le joueur de balalaïka. Les travaux forcés sont +faits pour cela. + +--Ainsi, ces jours derniers, reprend l'autre sans même entendre +ce qu'on lui répond,--il est resté un peu de farine, des +raclures, une bagatelle, quoi! ou voulait vendre ces rebuts; eh +bien, tenez! on les lui a rapportés; il les a confisqués, par +économie, vous comprenez! Est-ce juste, oui ou non? + +--Mais à qui te plaindras-tu? + +--À qui? Au _léviseur_ (réviseur) qui va arriver. + +--À quel léviseur? + +--C'est vrai, camarades, un léviseur va bientôt arriver, dit un +jeune forçat assez développé, qui a lu la Duchesse de La Vallière +ou quelque autre livre dans ce genre, et qui a été fourrier dans +un régiment; c'est un loustic; mais comme il a des connaissances, +les forçats ont pour lui un certain respect. Sans prêter la +moindre attention au débat qui agite tout le monde, il s'en va +tout droit vers la _cuisinière_ lui demander du foie. (Nos +cuisiniers vendaient souvent des mets de ce genre; par exemple, +ils achetaient un foie entier, qu'ils coupaient et vendaient au +détail aux autres forçats.) + +--Pour deux kopeks ou pour quatre? demande le cuisinier. + +--Coupe-m'en pour quatre; les autres n'ont qu'à m'envier! répond +le forçat.--Oui, camarades, un général, un vrai général arrive +de Pétersbourg pour réviser toute la Sibérie. Vrai. On l'a dit +chez le commandant. + +La nouvelle produit une émotion extraordinaire. Pendant un quart +d'heure, on se demande qui est ce général, quel titre il a, s'il +est d'un rang plus élevé que les généraux de notre ville. Les +forçats adorent parler grades, chefs, savoir qui a la primauté, +qui peut faire plier l'échine des autres fonctionnaires et qui +courbe la sienne; ils se querellent et s'injurient en l'honneur de +ces généraux, il s'ensuit même quelquefois des rixes. Quel intérêt +peuvent-ils bien y avoir? En entendant les forçats parler de +généraux et de chefs, on mesure le degré de développement et +d'intelligence de ces hommes tels qu'ils étaient dans la société, +avant d'entrer au bagne. Il faut dire aussi que chez nous, parler +des généraux et de l'administration supérieure est regardé comme +la conversation la plus sérieuse et la plus élégante. + +--Vous voyez bien qu'on vient de mettre à la porte notre major, +remarque Kvassof--un tout petit homme rougeaud, emporté et +borné. C'est lui qui avait annoncé que le major allait être +remplacé. + +--Il leur graissera la patte! fait d'une voix saccadée le +vieillard morose qui a fini sa soupe aux choux aigres. + +--Parbleu qu'il leur graissera la patte, fait un autre.--Il a +assez volé d'argent, le brigand. Et dire qu'il a été major de +bataillon avant de venir ici! il a mis du foin dans ses bottes, il +n'y a pas longtemps, il s'est fiancé à la fille de l'archiprêtre. + +--Mais il ne s'est pas marié: on lui a montré la porte, ça prouve +qu'il est pauvre. Un joli fiancé! il n'a rien que les habits qu'il +porte: l'année dernière, à Pâques, il a perdu aux cartes tout ce +qu'il avait. C'est Fedka qui me l'a dit. + +--Eh, eh! camarade, moi aussi j'ai été marié, mais il ne fait pas +bon se marier pour un pauvre diable; on a vite fait de prendre +femme, mais le plaisir n'est pas long! remarque Skouratof qui +vient se mêler à la conversation générale. + +--Tu crois qu'on va s'amuser à parler de toi! fait le gars +dégourdi qui a été fourrier de bataillon.--Quant à toi, Kvassof, +je te dirai que tu es un grand imbécile. Si tu crois que le major +peut graisser la patte à un général-réviseur, tu te trompes +joliment; t'imagines-tu qu'on l'envoie de Pétersbourg spécialement +pour inspecter ton major! Tu es encore fièrement benêt, mon +gaillard, c'est moi qui te le dis. + +--Et tu crois que parce qu'il est général il ne prend pas de +pots-de-vin? remarque d'un ton sceptique quelqu'un dans la foule. + +--Bien entendu! mais s'il en prend, il les prend gros. + +--C'est sûr, ça monte avec le grade. + +--Un général se laisse toujours graisser la patte, dit Kvassof +d'un ton sentencieux. + +--Leur as-tu donné de l'argent, toi, pour en parler aussi +sûrement? interrompt tout à coup Baklouchine d'un ton de mépris. +--As-tu même vu un général dans ta vie? + +--Oui, monsieur. + +--Menteur! + +--Menteur toi-même! + +--Eh bien, enfants, puisqu'il a vu un général, qu'il nous dise +lequel il a vu! Allons, dis vite; je connais tous les généraux. + +--J'ai vu le général Zibert, fait Kvassof d'un ton indécis. + +--Zibert! Il n'y a pas de général de ce nom-là. Il t'a +probablement regardé le dos, ce général-là, quand on te donnait +les verges. Ce Zibert n'était probablement que lieutenant-colonel, +mais tu avais si peur à ce moment-là que tu as cru voir un +général. + +--Non! écoutez-moi, crie Skouratof,--parce que je suis un homme +marié. Il y avait en effet à Moscou un général de ce nom-là, +Zibert, un Allemand, mais sujet russe. Il se confessait chaque +année au pope des méfaits qu'il avait commis avec de petites +dames, et buvait de l'eau comme un canard. Il buvait au moins +quarante verres d'eau de la Moskva. Il se guérissait ainsi de je +ne sais plus quelle maladie: c'est son valet de chambre qui me l'a +dit. + +--Eh bien! et les carpes ne lui nageaient pas dans le ventre? +remarque le forçat à la balalaïka. + +--Restez donc tranquilles: on parle sérieusement, et les voilà +qui commencent à dire des bêtises... Quel _léviseur_ arrive, +camarades? s'informe un forçat toujours affairé, Martynof, +vieillard qui a servi dans les hussards. + +--Voilà des gens menteurs! fait un des sceptiques. Dieu sait d'où +ils tiennent cette nouvelle! Tout ça, c'est des blagues. + +--Non, ce ne sont pas des blagues! remarque d'un ton dogmatique +Koulikof, qui a gardé jusqu'alors un silence majestueux. C'est un +homme de poids, âgé de cinquante ans environ, au visage +très-régulier et avec des manières superbes et méprisantes, dont il +tire vanité. Il est Tsigane, vétérinaire, gagne de l'argent en +ville en soignant les chevaux et vend du vin dans notre maison de +force: pas bête, intelligent même, avec une mémoire très-meublée, +il laisse tomber ses paroles avec autant de soin que si chaque mot +valait un rouble. + +--C'est vrai, continue-t-il d'un ton tranquille; je l'ai entendu +dire encore la semaine dernière: c'est un général à grosses +épaulettes qui va inspecter toute la Sibérie. On lui graisse la +patte, c'est sûr, mais en tout cas, pas notre huit-yeux de major: +il n'osera pas se faufiler près de lui, parce que, voyez-vous, +camarades, il y a généraux et généraux, comme il y a fagots et +fagots. Seulement, c'est moi qui vous le dis, notre major restera +en place. Nous sommes sans langue, nous n'avons pas le droit de +parler, et quant à nos chefs, ce ne sont pas eux qui iront le +dénoncer. Le réviseur arrivera dans notre maison de force, jettera +un coup d'oeil et repartira tout de suite; il dira que tout était +en ordre. + +--Oui, mais toujours est-il que le major a eu peur; il est ivre +depuis le matin. + +--Et ce soir, il a fait emmener deux fourgons... C'est Fedka qui +l'a dit. + +--Vous avez beau frotter un nègre, il ne deviendra jamais blanc. +Est-ce la première fois que vous le voyez, ivre, hein? + +--Non! ce sera une fière injustice si le général ne lui fait +rien, disent entre eux les forçats qui s'agitent et s'émeuvent. + +La nouvelle de l'arrivée du réviseur se répand dans le bagne. Les +détenus rodent dans la cour avec impatience en répétant la grande +nouvelle. Les uns se taisent et conservent leur sang-froid, pour +se donner un air d'importance, les autres restent indifférents. +Sur le seuil des portes des forçats s'asseyent pour jouer de la +balalaïka, tandis que d'autres continuent à bavarder. Des groupes +chantent en traînant, mais en général la cour entière est houleuse +et excitée. + +Vers neuf heures on nous compta, on nous parqua dans les casernes, +que l'on ferma pour la nuit. C'était une courte nuit d'été; aussi +nous réveillait-on à cinq heures du matin, et pourtant personne ne +parvenait à s'endormir avant onze heures du soir, parce que +jusqu'à ce moment les conversations, le va-et-vient ne cessaient +pas; il s'organisait aussi quelquefois des parties de cartes comme +pendant l'hiver. La chaleur était intolérable, étouffante. La +fenêtre ouverte laisse bien entrer la fraîcheur de la nuit, mais +les forçats ne font que s'agiter sur leurs lits de bois, comme +dans un délire. Les puces pullulent. Nous en avions suffisamment +l'hiver; mais quand venait le printemps, elles se multipliaient +dans des proportions si inquiétantes, que je n'y pouvais croire +avant d'en souffrir moi-même. Et plus l'été s'avançait, plus elles +devenaient mauvaises. On peut s'habituer aux puces, je l'ai +observé, mais c'est tout du même un tourment si insupportable +qu'il donne la fièvre; on sent parfaitement dans son sommeil qu'on +ne dort pas, mais qu'on délire. Enfin, vers le matin, quand +l'ennemi se fatigue et qu'on s'endort délicieusement dans la +fraîcheur de l'aube, l'impitoyable diane retentit tout à coup. On +écoute en les maudissant les coups redoublés et distincts des +baguettes, on se blottit dans sa demi-pelisse, et involontairement +l'idée vous vient qu'il en sera de même demain, après-demain, +pendant plusieurs années de suite, jusqu'au moment où l'on vous +mettra en liberté. Quand viendra-t-elle, cette liberté? Où +est-elle? Il faut se lever, on marche autour de vous, le tapage +habituel recommence... Les forçats s'habillent, se hâtent d'aller +au travail. On pourra, il est vrai, dormir encore une heure à +midi! + +Ce qu'on avait dit du réviseur n'était que la pure vérité. Les +bruits se confirmaient de jour en jour, enfin on sut qu'un +général, un haut fonctionnaire, arrivait de Pétersbourg pour +inspecter toute la Sibérie, qu'il était déjà à Tobolsk. On +apprenait chaque jour quelque chose de nouveau: ces rumeurs +venaient de la ville: on racontait que tout le monde avait peur, +chacun faisait ses préparatifs pour se montrer sous le meilleur +jour possible. Les autorités organisaient des réceptions, des +bals, des fêtes de toutes sortes. On envoya des bandes de forçats +égaliser les rues de la forteresse, arracher les mottes de terre, +peindre les haies et les poteaux, plâtrer, badigeonner, réparer +tout ce qui se voyait et sautait aux yeux. Nos détenus +comprenaient parfaitement le but de ce travail, et leurs +discussions s'animaient toujours plus ardentes et plus fougueuses. +Leur fantaisie ne connaissait plus de limites. Ils s'apprêtaient +même à manifester des exigences quand le général arriverait, ce +qui ne les empêchait nullement de s'injurier et de se quereller. +Notre major était sur des charbons ardents. Il venait +continuellement visiter la maison de force, criait et se jetait +encore plus souvent qu'à l'ordinaire sur les gens, les envoyait +pour un rien au corps de garde attendre une punition et veillait +sévèrement à la propreté et à la bonne tenue des casernes. À ce +moment arriva une petite histoire, qui n'émut pas le moins du +monde cet officier, comme on aurait pu s'y attendre, qui lui +causa, au contraire, une vive satisfaction. Un forçat en frappa un +autre avec une allène en pleine poitrine, presque droit au coeur. + +Le délinquant s'appelait Lomof; la victime portait dans notre +maison de force le nom de Gavrilka: c'était un des vagabonds +endurcis dont j'ai parlé plus haut; je ne sais pas s'il avait un +autre nom, je ne lui en ai jamais connu d'autre que celui de +Gavrilka. + +Lomof avait été un paysan aisé du gouvernement de T... district de +K... Ils étaient cinq, qui vivaient ensemble: les deux frères +Lomof et trois fils. C'étaient de riches paysans, on disait dans +tout le gouvernement qu'ils avaient plus de trois cent mille +roubles assignats. Ils labouraient et corroyaient des peaux, mais +s'occupaient surtout d'usure, de receler les vagabonds et les +objets volés, enfin d'un tas de jolies choses. La moitié des +paysans du district leur devait de l'argent et se trouvait ainsi +entre leurs grilles. Ils passaient pour être intelligents et +rusés, ils prenaient de très-grands airs. Un grand personnage de +leur contrée s'étant arrêté chez le père, ce fonctionnaire l'avait +pris en affection à cause de sa hardiesse et de sa rouerie. Ils +s'imaginèrent alors qu'ils pouvaient faire ce que bon leur +semblait et s'engagèrent de plus en plus dans des entreprises +illégales. Tout le monde murmurait contre eux, on désirait les +voir disparaître à cent pieds sous terre, mais leur audace allait +croissant. Les maîtres de police du district, les assesseurs des +tribunaux ne leur faisaient plus peur. Enfin la chance les trahit; +ils furent perdus non pas par leurs crimes secrets, mais par une +accusation calomnieuse et mensongère. Ils possédaient à dix +verstes de leur hameau une ferme, où vivaient pendant l'automne +six ouvriers kirghizes, qu'ils avaient réduit en servitude depuis +longtemps. Un beau jour, ces Kirghizes furent trouvés assassinés. +On commença une enquête qui dura longtemps, et grâce à laquelle on +découvrit une foule de choses fort vilaines. Les Lomof furent +accusés d'avoir assassiné leurs ouvriers. Ils avaient raconté +eux-mêmes leur histoire, connue de tout le bague: on les soupçonnait +de devoir beaucoup d'argent aux Kirghizes, et comme ils étaient +très-avares et avides, malgré leur grande fortune, on crut qu'ils +avaient assassinés les six Kirghizes afin de ne pas payer leur +dette. Pendant l'enquête et le jugement leur bien fondit et se +dissipa. Le père mourut; les fils furent déportés: un de ces +derniers et leur oncle se virent condamner à quinze ans de travaux +forcés; ils étaient parfaitement innocents du crime qu'on leur +imputait. Un beau jour, Gavrilka, un fripon fieffé, connu aussi +comme vagabond, mais très-gai et très-vif, s'avoua l'auteur de ce +crime. Je ne sais pas au fond s'il avait fait lui-même l'aveu, +mais toujours est-il que les forçats le tenaient pour l'assassin +des Kirghizes: ce Gavrilka, alors qu'il vagabondait encore, avait +eu une affaire avec les Lomof. (Il n'était incarcéré dans notre +maison de force que pour un laps de temps très-court, en qualité +de soldat déserteur et de vagabond.) Il avait égorgé les Kirghizes +avec trois autres rôdeurs, dans l'espérance de se refaire quelque +peu par le pillage de la ferme. + +On n'aimait pas les Lomof chez nous, je ne sais trop pourquoi. +L'un d'eux, le neveu, était un rude gaillard, intelligent et +d'humeur sociable; mais son oncle, celui qui avait frappé Gavrilka +avec une allène, paysan stupide et emporté, se querellait +continuellement avec les forçats, qui le battaient comme plâtre. +Toute la maison de force aimait Gavrilka, à cause de son caractère +gai et facile. Les Lomof n'ignoraient pas qu'il était l'auteur du +crime pour lequel ils avaient été condamnés, mais jamais ils ne +s'étaient disputés avec lui; Gavrilka ne faisait aucune attention +à eux. La rixe avait commencé à cause d'une fille dégoûtante, +qu'il disputait à l'oncle Lomof: il s'était vanté de la +condescendance qu'elle lui avait montrée; le paysan, affolé de +jalousie, avait fini par lui planter une allène dans la poitrine. +Bien que les Lomof eussent été ruinés par le jugement qui leur +avait enlevé tous leurs biens, ils passaient dans le bagne pour +très-riches; ils avaient de l'argent, un samovar, et buvaient du +thé. Notre major ne l'ignorait pas et haïssait les deux Lomof, il +ne leur épargnait aucune vexation. Les victimes de cette haine +l'expliquaient par le désir qu'avait le major de se faire graisser +la patte, mais ils ne voulaient pas s'y résoudre. + +Si l'oncle Lomof avait enfoncé d'une ligne plus avant son allène +dans la poitrine de Gavrilka, il l'aurait certainement tué, mais +il ne réussit qu'à lui faire une égratignure. On rapporta +l'affaire au major. Je le vois encore arriver tout essoufflé, mais +avec une satisfaction visible. Il s'adressa à Gavrilka d'un ton +affable et paternel, comme s'il eût parlé à son fils. + +--Eh bien, mon ami, peux-tu aller toi-même à l'hôpital ou faut-il +qu'on t'y mène? Non, je crois qu'il vaut mieux faire atteler un +cheval. Qu'on attelle immédiatement! cria-t-il au sous-officier +d'une voix haletante. + +--Mais je ne sens rien, Votre Haute Noblesse. Il ne m'a que +légèrement piqué là, Votre Haute Noblesse. + +--Tu ne sais pas, mon cher ami, tu ne sais pas; tu verras... +C'est à une mauvaise place qu'il t'a frappé. Tout dépend de la +place... Il t'a atteint juste au-dessous du coeur, le brigand! +Attends, attends! hurla-t-il en s'adressant a Lomof.--Je te la +garde bonne!... Qu'on le conduise au corps de garde! + +Il tint ce qu'il avait promis. On mit en jugement Lomof, et +quoique la blessure fût très-légère, la préméditation étant +évidente, on augmenta sa condamnation aux travaux forcés de +plusieurs années et on lui infligea un millier de baguettes. Le +major fut enchanté... Le réviseur arriva enfin. + +Le lendemain de son arrivée en ville, il vint faire son inspection +à la maison de force. C'était justement un jour de fête; depuis +quelques jours tout était propre, luisant, minutieusement lavé; +les forçats étaient rasés de frais, leur linge très-blanc n'avait +pas la moindre tache. (Comme l'exigeait le règlement, ils +portaient pendant l'été des vestes et des pantalons de toile. +Chacun d'eux avait dans le dos un rond noir cousu à la veste, de +huit centimètres de diamètre.) Pendant une heure on avait fait la +leçon aux détenus, ce qu'ils devaient répondre et dans quels +termes, si ce haut fonctionnaire s'avisait de les saluer. On avait +même procédé à des répétitions; le major semblait avoir perdu la +tête. Une heure avant l'arrivée du réviseur, tous les forçats +étaient à leur poste, immobiles comme des statues, le petit doigt +à la couture du pantalon. Enfin, vers une heure de l'après-midi, +le réviseur fit son entrée. C'était un général à l'air important, +si important même que le coeur de tous les fonctionnaires de la +Sibérie occidentale devait tressauter d'effroi, rien qu'à le voir. +Il entra d'un air sévère et majestueux, suivi d'un gros de +généraux et de colonels, ceux qui remplissaient des fonctions dans +notre ville. Il y avait encore un civil de haute taille, à figure +régulière, en frac et en souliers; ce personnage gardait une +allure indépendante et dégagée, et le général s'adressait à lui à +chaque instant avec une politesse exquise. Ce civil venait aussi +de Pétersbourg. Il intrigua fort tous les forçats, à cause de la +déférence qu'avait pour lui un général si important! On apprit son +nom et ses fonctions par la suite, mais avant de les connaître, on +parla beaucoup de lui. Notre major, tiré à quatre épingles, en +collet orange, ne fit pas une impression trop favorable au +général, à cause de ses yeux injectés de sang et de sa figure +violacée et couperosée. Par respect pour son supérieur, il avait +enlevé ses lunettes et restait à quelque distance, droit comme un +piquet, attendant fiévreusement le moment où l'on exigerait +quelque chose de lui, pour courir exécuter le désir de Son +Excellence; mais le besoin de ses services ne se fit pas sentir. +Le général parcourut silencieusement les casernes, jeta un coup +d'oeil dans la cuisine, où il goûta la soupe aux choux aigres. On +me montra à lui, en lui disant que j'étais ex-gentilhomme, que +j'avais fait ceci et cela. + +--Ah! répondit le général.--Et quelle est sa conduite? + +--Satisfaisante pour le moment, Votre Excellence, satisfaisante. + +Le général fit un signe de tête et sortit de la maison de force au +bout de deux minutes. Les forçats furent éblouis et désappointés, +ils demeurèrent perplexes. Quant à se plaindre du major, il ne +fallait pas même y penser. Celui-ci était rassuré d'avance à cet +égard. + + +VI--LES ANIMAUX DE LA MAISON DE FORCE. + +L'achat de Gniédko (cheval bai), qui eut lieu peu de temps après, +fut une distraction beaucoup plus agréable et plus intéressante +pour les forçats que la visite du haut personnage dont je viens de +parler. Nous avions besoin d'un cheval dans le bagne pour +transporter l'eau, pour emmener les ordures, etc. Un forçat devait +s'en occuper, et le conduisait,--sous escorte, bien entendu.-- +Notre cheval avait passablement à faire matin et soir; c'était une +bonne bête, mais déjà usée, car il servait depuis longtemps. Un +beau matin, la veille de la Saint-Pierre, Gniédko (Bai), qui +amenait un tonneau d'eau, s'abattit et creva au bout de quelques +instants. On le regretta fort; aussi tous les forçats se +rassemblèrent autour de lui pour discuter et commenter sa mort. +Ceux qui avaient servi dans la cavalerie, les Tsiganes, les +vétérinaires et autres prouvèrent une connaissance approfondie des +chevaux en général, et se querellèrent à ce sujet; tout cela ne +ressuscita pas notre cheval bai, qui était étendu mort, le ventre +boursouflé; chacun croyait de son devoir de le tâter du doigt; on +informa enfin le major de l'accident arrivé par la volonté de +Dieu; il décida d'en faire acheter immédiatement un autre. + +Le jour de la Saint-Pierre, de bon matin, après la messe, quand +tous les forçats furent réunis, on amena des chevaux pour les +vendre. Le soin de choisir un cheval était confié aux détenus, car +il y avait parmi eux de vrais connaisseurs, et il aurait été +difficile de tromper deux cent cinquante hommes dont le +maquignonnage avait été la spécialité. Il arriva des Tsiganes, des +Kirghizes, des maquignons, des bourgeois. Les forçats attendaient +avec impatience l'apparition de chaque nouveau cheval, et se +sentaient gais comme des enfants. Ce qui les flattait surtout, +c'est qu'ils pouvaient acheter une bête comme des gens libres, +comme pour eux, comme si l'argent sortait de leur poche. On amena +et emmena trois chevaux avant qu'on eût fini de s'entendre sur +l'achat du quatrième. Les maquignons regardaient avec étonnement +et une certaine timidité les soldats d'escorte qui les +accompagnaient. Deux cents hommes rasés, marqués au fer, avec des +chaînes aux pieds, étaient bien faits pour inspirer une sorte de +respect, d'autant plus qu'ils étaient chez eux, dans leur nid de +forçats, où personne ne pénétrait jamais. Les nôtres étaient +inépuisables en ruses qui devaient leur faire connaître la valeur +du cheval qu'on venait de leur amener; ils l'examinaient, le +tâtaient avec un air affairé, sérieux, comme si la prospérité de +la maison de force eût dépendu de l'achat de cette bête. Les +Circassiens sautèrent même sur sa croupe; leurs yeux brillaient, +ils babillaient rapidement dans leur dialecte incompréhensible, en +montrant leurs dents blanches et en faisant mouvoir les narines +dilatées du leurs nez basanés et crochus. Il y avait des Russes +qui prêtaient une vive attention à leur discussion, et semblaient +prêts à leur sauter aux yeux; ils ne comprenaient pas les paroles +que leurs camarades échangeaient, mais on voyait qu'ils auraient +voulu deviner par l'expression des yeux, savoir si le cheval était +bon ou non. Qu'importait à un forçat, et surtout à un forçat +hébété et dompté, qui n'aurait pas même osé prononcer un mot +devant ses autres camarades, que l'on achetait un cheval ou un +autre, comme s'il l'eût acquis pour son compte, comme s'il ne lui +était pas indifférent qu'on choisit celui-là ou un autre? Outre +les Circassiens, ceux des condamnés auxquels on accordait de +préférence les premières places et la parole étaient les Tsiganes +et les ex-maquignons. Il y eut une espèce de duel entre deux +forçats--le Tsigane Koulikof, ancien maquignon et voleur de +chevaux, et un vétérinaire par vocation, rusé paysan sibérien qui +avait été envoyé depuis peu de temps aux travaux forcés et qui +avait réussi à enlever à Koulikof toutes ses pratiques en ville. +--Il faut dire que l'on prisait fort les vétérinaires sans diplôme +de la prison, et que non-seulement les bourgeois et les marchands, +mais les hauts fonctionnaires de la ville s'adressaient à eux +quand leurs chevaux tombaient malades, de préférence à plusieurs +vétérinaires patentés. Jusqu'à l'arrivée de Iolkine, le paysan +sibérien, Koulikof avait eu force clients dont il recevait des +preuves sonnantes de reconnaissance; on ne lui connaissait pas de +rival. Il agissait en vrai Tsigane, dupait et trompait, car il ne +savait pas son métier aussi bien qu'il s'en vantait. Ses revenus +avaient fait de lui une espèce d'aristocrate parmi les forçats de +notre prison: on l'écoutait et on lui obéissait, mais il parlait +peu, et ne se prononçait que dans les grandes occasions. C'était +un fanfaron, mais qui disposait d'une énergie réelle: il était +d'âge mûr, très-beau et surtout très-intelligent. Il nous parlait, +à nous autres gentilshommes, avec une politesse exquise, tout en +conservant une dignité parfaite. Je suis sûr que si on l'avait +habillé convenablement et amené dans un club de capitale sous le +titre de comte, il aurait tenu son rang, joué au whist, et parlé à +ravir en homme de poids, qui sait se taire quand il faut: de toute +la soirée personne n'eût deviné que ce comte était un simple +vagabond. Il avait probablement beaucoup vu; quant à son passé, il +nous était parfaitement inconnu--il faisait partie de la section +particulière.--Sitôt que Iolkine,--simple paysan vieux-croyant, +mais rusé comme le plus rusé moujik,--fut arrivé, la +gloire vétérinaire de Koulikof pâlit sensiblement. En moins de +deux mois, le Sibérien lui enleva presque tous ses clients de la +ville, car il guérissait en très-peu de temps des chevaux que +Koulikof avait déclarés incurables, et dont les vétérinaires +patentés avaient abandonné la cure. Ce paysan avait été condamné +aux travaux forcés pour avoir fabriqué de la fausse monnaie. +Quelle mouche l'avait piqué de se mêler d'une pareille industrie? +Il nous raconta lui-même en se moquant comment il leur fallait +trois pièces d'or authentiques pour en faire une fausse. Koulikof +était quelque peu offusqué des succès du paysan, tandis que sa +gloire déclinait rapidement. Lui qui avait eu jusqu'alors une +maîtresse dans le faubourg, qui portait une camisole de peluche, +des bottes à revers, il fut subitement obligé de se faire +cabaretier; aussi tout le monde s'attendait a une bonne querelle +lors de l'achat du nouveau cheval. La curiosité était excitée, +chacun d'eux avait ses partisans; les plus ardents s'agitaient et +échangeaient déjà des injures. Le visage rusé de Iolkine était +contracté par un sourire sarcastique; mais il en fut autrement que +l'on ne pensait: Koulikof n'avait nulle envie de disputer, il agit +très-habilement sans en venir là. Il céda tout d'abord, écouta +avec déférence les avis critiques de son rival, mais l'attrapa sur +un mot, lui faisant remarquer d'un air modeste et ferme qu'il se +trompait. Avant que Iolkine eût eu le temps de se reprendre et de +se raviser, son rival lui démontra qu'il avait commis une erreur. +En un mot, Iolkine fut battu à plate couture, d'une façon +inattendue et très-habile, si bien que le parti de Koulikof resta +satisfait. + +--Eh! non, enfants, il n'y a pas à dire, on ne le prend pas en +défaut, il sait ce qu'il fait; eh! eh! disaient les uns. + +--Iolkine en sait plus long que lui! faisaient remarquer les +autres, mais d'un ton conciliant. Les deux partis étaient prêts à +faire des concessions. + +--Et puis, outre qu'il en sait autant que l'autre, il a la main +plus légère... Oh! pour tout ce qui concerne le bétail, Koulikof +ne craint personne. + +--Lui non plus. + +--Il n'a pas son pareil. + +On choisit enfin le nouveau cheval, qui fut acheté. C'était un +hongre excellent, jeune, vigoureux, d'apparence agréable. Une bête +irréprochable sous tous les points de vue. On commença à +marchander: le propriétaire demandait trente roubles, les forçats +ne voulaient en donner que vingt-cinq. On marchanda longtemps et +avec chaleur, en ajoutant et en cédant de part et d'autre. +Finalement, les forçats se mirent eux-mêmes à rire. + +--Est-ce que tu prends l'argent de ta propre bourse? disaient les +uns, à quoi bon marchander? + +--As-tu envie de faire des économies pour le trésor? criaient les +autres. + +--Mais tout de même, camarades, c'est de l'argent commun. + +--Commun! On voit bien qu'on ne sème pas les imbéciles, mais +qu'ils naissent tout seuls! + +Enfin l'affaire se conclut pour vingt-huit roubles; on fit le +rapport au major, qui autorisa l'achat. On apporta immédiatement +du pain et du sel, et l'on conduisit triomphalement le nouveau +pensionnaire à la maison de force. Il n'y eut pas de forçat, je +crois, qui ne lui flattât le cou ou ne lui caressa le museau. Le +jour même de son acquisition, on lui fit amener de l'eau: tous les +détenus le regardaient avec curiosité traîner son tonneau. Notre +porteur d'eau, le forçat Romane, regardait sa bête avec une +satisfaction béate. Cet ex-paysan, âgé de cinquante ans environ, +était sérieux et taciturne comme presque tous les cochers russes, +comme si vraiment le commerce constant des chevaux donnait de la +gravité et du sérieux au caractère. Romane était calme, affable +avec tout le monde, peu parleur; il prisait du tabac qu'il tenait +dans une tabatière; depuis des temps immémoriaux, il avait eu +affaire aux chevaux de la maison de force; celui qu'on venait +d'acheter était le troisième qu'il soignait depuis qu'il était au +bagne. + +La place de cocher revenait de droit à Romane, et personne +n'aurait eu l'idée de lui contester ce droit. Quand Bai creva, +personne ne songea à accuser Romane d'imprudence, pas même le +major: c'était la volonté de Dieu, tout simplement; quant à +Romane, c'était un bon cocher. Le cheval bai devint bientôt le +favori de la maison de force; tout insensibles que fussent nos +forçats, ils venaient souvent le caresser. Quelquefois, quand +Romane, de retour de la rivière, fermait la grande porte que +venait de lui ouvrir le sous-officier, Gniedko restait immobile à +attendra son conducteur, qu'il regardait de côté.--«Va tout +seul!» lui criait Romane,--et Gniedko s'en allait tranquillement +jusqu'à la cuisine où il s'arrêtait, attendant que les cuisiniers +et les garçons de chambre vinssent puiser l'eau avec des seaux.-- +«Quel gaillard que notre Gniedko! lui criait-on, il a amené tout +seul son tonneau! Il obéit, que c'est un vrai plaisir!...» + +--C'est vrai! ce n'est qu'un animal, et il comprend ce qu'on lui +dit. + +--Un crâne cheval que Gniedko! + +Le cheval secouait alors la tête et s'ébrouait comme s'il eût +entendu et apprécié les louanges; quelqu'un lui apportait du pain +et du sel; quand il avait fini, il secouait de nouveau sa tête +comme pour dire:--Je te connais, je te connais! je suis un bon +cheval, et tu es un brave homme! + +J'aimais aussi à régaler Gniedko de pain. Je trouvais du plaisir à +regarder son joli museau et à sentir dans la paume de ma main ses +lèvres chaudes et molles, qui happaient avidement mon offrande. + +Nos forçats aimaient les animaux, et si on le leur avait permis, +ils auraient peuplé les casernes d'oiseaux et d'animaux +domestiques. + +Quelle occupation pourrait mieux ennoblir et adoucir le caractère +sauvage des détenus? Mais on ne l'autorisait pas. Ni le règlement, +ni l'espace ne le permettaient. + +Pourtant, de mon temps, quelques animaux s'étaient établis à la +maison de force. Outre Gniedko, nous avions des chiens, des oies, +un bouc, Vaska, et un aigle, qui ne resta que quelque temps. + +Notre chien était, comme je l'ai dit auparavant, Boulot; une bonne +bête intelligente, avec laquelle j'étais en amitié; mais comme le +peuple tient le chien pour un animal impur, auquel il ne faut pas +faire attention, personne ne le regardait. Il demeurait dans la +maison de force, dormait dans la cour, mangeait les débris de la +cuisine et n'excitait en aucune façon la sympathie des forçats +qu'il connaissait tous pourtant et qu'il regardait comme ses +maîtres. Quand les hommes de corvée revenaient du travail, au cri +de «Caporal!» il accourait vers la grande porte, et accueillait +gaiement la bande en frétillant de la queue, en regardant chacun +des arrivants dans les yeux, comme s'il en attendait quelque +caresse; mais pendant plusieurs années ses façons engageantes +furent inutiles; personne, excepté moi, ne le caressait; aussi me +préférait-il à tout le monde. Je ne sais plus de quelle façon nous +acquîmes un autre chien, Blanchet. Quant au troisième, Koultiapka, +je l'apportai moi-même à la maison de force encore tout petit. + +Notre Blanchet était une étrange créature. Un télègue l'avait +écrasé et lui avait courbé l'épine dorsale en dedans. À qui le +voyait courir de loin, il semblait que ce fussent deux chiens +jumeaux qui seraient nés joints ensemble. Il était en outre +galeux, avec des yeux chassieux, une queue dépoilue pendante entre +les jambes. + +Maltraité par le sort, il avait résolu du rester impassible en +toute occasion; aussi n'aboyait-il contre personne, comme s'il +avait eu peur de se voir abîmer de nouveau. Il restait presque +toujours derrière les casernes, et si quelqu'un s'approchait de +lui, il se roulait aussitôt sur le dos comme pour dire: «Fais de +moi ce que tu voudras, je ne pense nullement à te résister.» Et +chaque forçat, quand il faisait la culbute, lui donnait un coup de +botte en passant, comme par devoir. «Ouh! la sale bête!» Mais +Blanchet n'osait même pas gémir, et s'il souffrait par trop, il +poussait un glapissement sourd et étouffé. Il faisait aussi la +culbute devant Boulot ou tout autre chien, quand il venait +chercher fortune aux cuisines. Il s'allongeait à terre quand un +mâtin se jetait sur lui en aboyant. Les chiens aiment l'humilité +et la soumission chez leurs semblables; aussi la bête furieuse +s'apaisait tout de suite et restait en arrêt réfléchie, devant +l'humble suppliant étendu devant elle, puis lui flairait +curieusement toutes les parties du corps. Que pouvait bien penser +en ce moment Blanchet, tout fris sonnant de peur? «Ce brigand-là +me mordra-t-il?» devait-il se demander. Une fois qu'il l'avait +flairé, le mâtin l'abandonnait aussitôt, n'ayant probablement rien +découvert en lui de curieux, Blanchet sautait immédiatement sur +ses pattes et se mettait à suivre une longue bande de ses +congénères qui donnaient la chasse à une loutchka quelconque. + +Blanchet savait fort bien que jamais cette loutchka ne +s'abaisserait jusqu'à lui, qu'elle était bien trop fière pour +cela, mais boiter de loin à sa suite le consolait quelque peu de +ses malheurs. Quant à l'honnêteté, il n'en avait plus qu'une +notion très-vague; ayant perdu toute espérance pour l'avenir, il +n'avait d'autre ambition que celle d'avoir le ventre plein, et il +en faisait montre avec cynisme. J'essayai une fois de le caresser. +Ce fut là pour lui une nouveauté si inattendue qu'il s'affaissa à +terre, allongé sur ses quatre pattes, et frissonna de plaisir en +poussant un jappement. Comme j'en avais pitié, je le caressais +souvent; aussi, dès qu'il me voyait, il se mettait à japper d'un +ton plaintif et larmoyant du plus loin qu'il m'apercevait. Il +creva derrière la maison de forces dans le fossé, déchiré par +d'autres chiens. + +Koultiapka était d'un tout autre caractère. Je ne sais pas +pourquoi je l'avais apporté d'un des chantiers, où il venait de +naître; je trouvais du plaisir à le nourrir et à le voir grandir. +Boulot prit aussitôt Koultiapka sous sa protection et dormit avec +lui. Quand le jeune chien grandit, il eut pour lui des faiblesses, +il lui permettait de lui mordre les oreilles, de le tirer par le +poil; il jouait avec lui comme les chiens adultes jouent avec les +jeunes chiens. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que Koultiapka +ne grandissait nullement en hauteur, mais seulement en largeur et +en longueur: il avait un poil touffu, de la couleur de celui d'une +souris; Une de ses oreilles pendait, tandis que l'autre restait +droite. De caractère ardent et enthousiaste, comme tous les jeunes +chiens, qui jappent de plaisir en voyant leur maître et lui +sautent au visage pour le lécher, il ne dissimulait pas ses autres +sentiments. «Pourvu que la joie soit remarquée, les convenances +peuvent aller au diable!» se disait-il. Où que je fusse, au seul +appel de: «Koultiapka!» il sortait brusquement d'un coin +quelconque, de dessous terre, et accourait vers moi, dans son +enthousiasme tapageur, en roulant comme une boule et faisant la +culbute. J'aimais beaucoup ce petit monstre: il semblait que la +destinée ne lui eut réservé que contentement et joie dans ce bas +monde, mais un beau jour le forçat Neoustroïef, qui fabriquait des +chaussures de femmes et préparait des peaux, le remarqua: quelque +chose l'avait évidemment frappé, car il appela Koultiapka, tâta +son poil et le renversa amicalement à terre. Le chien, qui ne se +doutait de rien, aboyait de plaisir, mais le lendemain il avait +disparu. Je le cherchai longtemps, mais en vain; enfin, au bout de +deux semaines, tout s'expliqua. Le manteau de Koultiapka avait +séduit Neoustroïef, qui l'avait écorché pour coudre avec sa peau +des bottines de velours fourrées, commandées par la jeune femme +d'un auditeur. Il me les montra quand elles furent achevées: le +poil de l'intérieur était magnifique. Pauvre Koultiapka! + +Beaucoup de forçats s'occupaient de corroyage, et amenaient +souvent avec eux à la maison de force des chiens à joli poil qui +disparaissaient immédiatement. On les volait ou on les achetait. +Je me rappelle qu'un jour, je vis deux forçats derrière les +cuisines, en train de se consulter et de discuter. L'un d'eux +tenait en laisse un très-beau chien noir de race excellente. Un +chenapan de laquais l'avait enlevé à son maître et vendu à nos +cordonniers pour trente kopeks. Ils s'apprêtaient à le pendre: +cette opération était fort aisée, on enlevait la peau et l'on +jetait le cadavre dans une fosse d'aisances, qui se trouvait dans +le coin le plus éloigné de la cour, et qui répandait une puanteur +horrible pendant les grosses chaleurs de l'été, car on ne la +curait que rarement. Je crois que la pauvre bête comprenait le +sort qui lui était réservé. Elle nous regardait d'un air inquiet +et scrutateur les uns après les autres; de temps à autre +seulement, elle osait remuer sa queue touffue qui lui pendait +entre les jambes, comme pour nous attendrir par la confiance +qu'elle nous montrait. Je me hâtai de quitter les forçats, qui +terminèrent leur opération sans encombre. + +Quant aux oies de notre maison de force, elles s'y étaient +établies par hasard. Qui les soignait? À qui appartenaient-elles? +je l'ignore; toujours est-il qu'elles divertissaient nos forçats, +et qu'elles acquirent une certaine renommée en ville. Elles +étaient nées à la maison de force et avaient pour quartier général +la cuisine, d'où elles sortaient en bandes au moment où les +forçats allaient aux travaux. Dès que le tambour roulait et que +les détenus se massaient vers la grande porte, les oies couraient +après eux en jacassant et battant des ailes, puis sautaient l'une +après l'autre par-dessus le seuil élevé de la poterne; pendant que +les forçats travaillaient, elles picoraient à une petite distance +d'eux. Aussitôt que ceux-ci s'en revenaient à la maison de force, +elles se joignaient de nouveau au convoi.»Tiens, voilà les détenus +qui passent avec leurs oies!» disaient les passants. «Comment leur +avez-vous enseigné à vous suivre?» nous demandait quelqu'un. +«Voici de l'argent pour vos oies!» faisait un autre en mettant la +main à la poche. Malgré tout leur dévouement, on les égorgea en +l'honneur de je ne sais plus quelle fin de carême. + +Personne ne se serait décidé à tuer notre bouc Vaska sans une +circonstance particulière. Je ne sais pas comment il se trouvait +dans notre prison, ni qui l'avait apporté: c'était un cabri blanc +et très-joli. Au bout de quelques jours, tout le monde l'avait +pris en affection, il était devenu un sujet de divertissement et +de consolation. Comme il fallait un prétexte pour le garder à la +maison de force, on assura qu'il était indispensable d'avoir un +bouc à l'écurie[34]; ce n'était pourtant point là qu'il demeurait, +mais bien à la cuisine; et finalement il se trouva chez lui +partout dans la prison. Ce gracieux animal était d'humeur folâtre, +il sautait sur les tables, luttait avec les forçats, accourait +quand on l'appelait, toujours gai et amusant. Un soir, le Lesghine +Babaï, qui était assis sur le perron de la caserne au milieu d'une +foule d'autres détenus, s'avisa de lutter avec Vaska, dont les +cornes étaient passablement longues. Ils heurtèrent longtemps +leurs fronts l'un contre l'autre,--ce qui était l'amusement +favori des forçats;--tout à coup Vaska sauta sur la marche la +plus élevée du perron, et dès que Babaï se fut garé, il se leva +brusquement sur ses pattes de derrière, ramena ses sabots contre +son corps et frappa le Lesghine à la nuque de toutes ses forces, +tant et si bien que celui-ci culbuta du perron, à la grande joie +de tous les assistants et de Babaï lui-même. En un mot, nous +adorions notre Vaska. Quand il atteignit l'âge de puberté, on lui +fit subir, après une conférence générale et fort sérieuse, une +opération que nos vétérinaires de la maison de force exécutaient à +la perfection, «Au moins il ne sentira pas le bouc», dirent les +détenus. Vaska se mit alors à engraisser d'une façon surprenante; +il faut dire qu'on le nourrissait à bouche que veux-tu. Il devint +un très-beau bouc, avec de magnifiques cornes, et d'une grosseur +remarquable; il arrivait même quelquefois qu'il roulait lourdement +à terre en marchant. Il nous accompagnait aussi aux travaux, ce +qui égayait les forçats comme les passants, car tout le monde +connaissait le Vaska de la maison de force. Si l'on travaillait au +bord de l'eau, les détenus coupaient des branches de saule et du +feuillage, cueillaient dans le fossé des fleurs pour en orner +Vaska; ils entrelaçaient des branches et des fleurs dans ses +cornes, et décoraient son torse de guirlandes. Vaska revenait +alors en tête du convoi pimpant et paré; les nôtres le suivaient +et s'enorgueillissaient de le voir si beau. Cet amour pour notre +bouc alla si loin que quelques détenus agitèrent la question +enfantine de dorer les cornes de Vaska. Mais ce ne fut qu'un +projet en l'air, on ne l'exécuta pas. Je demandai à Akim Akimytch, +le meilleur doreur de la maison de force après Isaï Fomitch, si +l'on pouvait vraiment dorer les cornes d'un bouc. Il examina +attentivement celles de Vaska, réfléchit un instant et me répondit +qu'on pouvait le faire, mais que ce ne serait pas durable et +parfaitement inutile. La chose en resta là. Vaska aurait vécu +encore de longues années dans notre maison de force, et serait +certainement mort asthmatique, si un jour, en revenant de la +corvée en tête des forçats, il n'avait pas rencontré le major +assis dans sa voiture. Le bouc était paré et bichonné. «Halte! +hurla le major, à qui appartient ce bouc?» On le lui dit. +«Comment, un bouc dans la maison de force, et cela sans ma +permission! Sous-officier!» Le sous-officier reçut l'ordre de tuer +immédiatement le bouc, de l'écorcher et de vendre la peau au +marché; la somme reçue devait être remise à la caisse de la maison +de force; quant à la viande, il ordonna de la faire cuire avec la +soupe aux choux aigres des forçats. On parla beaucoup de +l'événement dans la prison, on regrettait le bouc, mais personne +n'aurait osé désobéir au major. Vaska fut égorgé près de la fosse +d'aisances. Un forçat acheta la chair en bloc, il la paya un +rouble cinquante kopeks. Avec cet argent on fit venir du pain +blanc pour tout le monde; celui qui avait acheté le bouc le +revendit au détail sous forme de rôti. La chair en était +délicieuse. + +Nous eûmes aussi pendant quelque temps dans notre prison un aigle +des steppes, d'une espèce assez petite. Un forçat l'avait apporté +blessé et à demi mort. Tout le monde l'entoura, il était incapable +de voler, son aile droite pendait impuissante; une de ses jambes +était démise. Il regardait d'un air courroucé la foule curieuse, +et ouvrait son bec crochu, prêt à vendre chèrement sa vie. Quand +on se sépara après l'avoir assez regardé, l'oiseau boiteux alla, +en sautillant sur sa patte valide et battant de l'aile, se cacher +dans la partie la plus reculée de la maison de force, il s'y +pelotonna dans un coin et se serra contre les pieux. Pendant les +trois mois qu'il resta dans notre cour, il ne sortit pas de son +coin. Au commencement, on venait souvent le regarder et lancer +contre lui Boulot, qui se jetait en avant avec furie, mais +craignait de s'approcher trop, ce qui égayait les forçats.--«Une +bête sauvage! ça ne se laisse pas taquiner, hein?» Mais Boulot +cessa d'avoir peur de lui, et se mit à le harceler; quand on +l'excitait, il attrapait l'aile malade de l'aigle qui se défendait +du bec et des serres, et se serrait dans son coin, d'un air +hautain et sauvage, comme un roi blessé, en fixant les curieux. On +finit par s'en lasser; on l'oublia tout à fait; pourtant quelqu'un +déposait chaque jour près de lui un lambeau de viande fraîche et +un tesson avec de l'eau. Au début et durant plusieurs jours, +l'aigle ne voulut rien manger; il se décida enfin à prendre ce +qu'on lui présentait, mais jamais il ne consentit à recevoir +quelque chose de la main ou en public. Je réussis plusieurs fois à +l'observer de loin. Quand il ne voyait personne et qu'il croyait +être seul, il se hasardait à quitter son coin et à boiter le long +de la palissade une douzaine de pas environ, puis revenait, +retournait et revenait encore, absolument comme si on lui avait +ordonné une promenade hygiénique. Aussitôt qu'il m'apercevait, il +regagnait le plus vite possible son coin en boitant et sautillant; +la tête renversée en arrière, le bec ouvert, tout hérissé, il +semblait se préparer au combat. J'eus beau le caresser, je ne +parvins pas à l'apprivoiser: il mordait et se débattait, sitôt +qu'on le touchait; il ne prit pas une seule fois la viande que je +lui offrais, il me fixait de son regard mauvais et perçant tout le +temps que je restais auprès de lui. Solitaire et rancunier, il +attendait la mort en continuant à défier tout le monde et à rester +irréconciliable. Enfin les forçats se souvinrent de lui, après +deux grands mois d'oubli, et l'on manifesta une sympathie +inattendue à son égard. On s'entendit pour l'emporter: «Qu'il +crève, mais qu'au moins il crève libre», disaient les détenus. + +--C'est sûr; un oiseau libre et indépendant comme lui ne +s'habituera jamais à la prison, ajoutaient d'autres. + +--Il ne nous ressemble pas, fit quelqu'un. + +--Tiens! c'est un oiseau, tandis que nous, nous sommes des gens. + +--L'aigle, camarades, est le roi des forêts... commença +Skouratof, mais ce jour-là personne ne l'écouta. Une après-midi, +quand le tambour annonça la reprise des travaux, on prit l'aigle, +on lui lia le bec, car il faisait mine de se défendre, et on +l'emporta hors de la prison, sur le rempart. Les douze forçats qui +composaient la bande étaient fort intrigués de savoir où irait +l'aigle. Chose étrange, ils étaient tous contents comme s'ils +avaient reçu eux-mêmes la liberté. + +--Eh! la vilaine bête, on lui veut du bien, et il vous déchire la +main pour vous remercier! disait celui qui le tenait, en regardant +presque avec amour le méchant oiseau. + +--Laisse-le s'envoler, Mikitka! + +--Ça ne lui va pas d'être captif. Donne-lui la liberté, la jolie +petite liberté. + +On le jeta du rempart dans la steppe. C'était tout à la fin de +l'automne, par un jour gris et froid. Le vent sifflait de la +steppe nue et gémissait dans l'herbe jaunie, desséchée. L'aigle +s'enfuit tout droit, en battant de son aile malade, comme pressé +de nous quitter et de se mettre à l'abri de nos regards. Les +forçats attentifs suivaient de l'oeil sa tête qui dépassait +l'herbe. + +--Le voyez-vous, hein? dit un d'eux, tout pensif. + +--Il ne regarde pas en arrière! ajouta un autre. Il n'a pas même +regardé une fois derrière lui. + +--As-tu cru par hasard qu'il reviendrait nous remercier? fit un +troisième. + +--C'est sûr, il est libre. Il a senti la liberté. + +--Oui, la liberté. + +--On ne le reverra plus, camarades. + +--Qu'avez-vous à rester là? en route, marche! crièrent les +soldats d'escorte, et tous s'en allèrent lentement au travail. + + +VII--LE «GRIEF». + +Au commencement de ce chapitre, l'éditeur des _Souvenirs_ de feu +Alexandre Pétrovitch Goriantchikof croit de son devoir de faire +aux lecteurs la communication suivante: + +«Dans le premier chapitre des _Souvenirs de la Maison des morts_ +il est dit quelques mots d'un parricide, noble de naissance, pris +comme exemple de l'insensibilité avec laquelle les condamnés +parlent des crimes qu'ils ont commis. Il a été dit aussi qu'il +n'avait rien voulu avouer devant le tribunal, mais que, grâce aux +récits de personnes connaissant tous les détails de son histoire, +l'évidence de sa culpabilité était hors de doute. Ces personnes +avaient raconté à l'auteur de ces _Souvenirs_ que le criminel +était un débauché criblé de dettes, et qui avait assassiné son +père pour recevoir plus vite son héritage. Du reste, toute la +ville dans laquelle servait ce parricide racontait son histoire de +la même manière, ce dont l'éditeur des présents _Souvenirs_ est +amplement informé. Enfin il a été dit que cet assassin, même à la +maison de force, était de l'humeur la plus joyeuse et la plus +gaie, que c'était un homme inconsidéré et étourdi, quoique +intelligent, et que l'auteur des _Souvenirs_ ne remarqua jamais +qu'il fût particulièrement cruel, à quoi il ajoute: «Aussi ne +l'ai-je jamais cru coupable.» + +«Il y a quelque temps, l'éditeur des _Souvenirs de la Maison des +morts_ a reçu de Sibérie la nouvelle que ce parricide était +innocent, et qu'il avait subi pendant dix ans les travaux forcés +sans les mériter, son innocence ayant été officiellement reconnue. +Les vrais criminels avaient été découverts et avaient avoué, +tandis que le malheureux recevait sa liberté. L'éditeur ne saurait +douter de l'authenticité de ces nouvelles... + +«Il est inutile de rien ajouter. À quoi bon s'étendre sur ce qu'il +y a de tragique dans ce fait? à quoi bon parler de cette vie +brisée par une telle accusation? Le fait parle trop haut de +lui-même. + +«Nous pensons aussi que si de pareilles erreurs sont possibles, +leur seule possibilité ajoute à notre récit un trait saillant et +nouveau, elle aide à compléter et à caractériser les scènes que +présentent les _Souvenirs de la Maison des morts_.» + +Et maintenant continuons... + +J'ai déjà dit que je m'étais accoutumé enfin à ma condition, mais +cet «enfin» avait été pénible et long à venir. Il me fallut en +réalité près d'une année pour m'habituer à la prison, et je +regarderai toujours cette année comme la plus affreuse de ma vie; +c'est pourquoi elle s'est gravée tout entière dans ma mémoire, +jusqu'en ses moindres détails. Je crois même que je me souviens de +chaque heure l'une après l'autre. J'ai dit aussi que les autres +détenus ne pouvaient pas davantage s'habituer à leur vie. Pendant +toute cette première année, je me demandais s'ils étaient vraiment +calmes, comme ils paraissaient l'être. Ces questions me +préoccupaient fort. Comme je l'ai mentionné plus haut, tous les +forçats se sentaient étrangers dans le bagne; ils n'y étaient pas +chez eux, mais bien plutôt comme à l'auberge, de passage, à une +étape quelconque. Ces hommes, exilés pour toute leur vie, +paraissaient, les uns agités, les autres abattus, mais chacun +d'eux rêvait à quelque chose d'impossible. Cette inquiétude +perpétuelle, qui se trahissait a peine, mais que l'on remarquait, +l'ardeur et l'impatience de leurs espérances involontairement +exprimées, mais tellement irréalisables qu'elles ressemblaient à +du délire, tout donnait un air et un caractère extraordinaires à +cet endroit, si bien que toute son originalité consistait peut-être +en ces traits. On sentait en y entrant que hors du bagne, il +n'y avait rien de pareil. Ici tout le monde rêvassait; cela +sautait aux yeux; cette sensation était hyperesthésique, nerveuse, +justement parce que cette rêverie constante donnait à la majorité +des forçats un aspect sombre et morose, un air maladif. Presque +tous, ils étaient taciturnes et irascibles; ils n'aimaient pas à +manifester leurs espérances secrètes. Aussi méprisait-on +l'ingénuité et la franchise. Plus les espérances étaient +impossibles, plus le forçat rêvasseur s'avouait à lui-même leur +impossibilité, plus il les enfouissait jalousement au fond de son +être, sans pouvoir y renoncer. En avaient-ils honte? Le caractère +russe est si positif et si sobre dans sa manière de voir, si +railleur pour ses propres défauts!... + +Peut-être était-ce ce mécontentement de soi-même qui causait cette +intolérance dans leurs rapports quotidiens et cette cruauté +railleuse pour les autres forçats. Si l'un d'eux, plus naïf ou +plus impatient que les autres, formulait tout haut ce que chacun +pensait tout bas, et se lançait dans le monde des châteaux en +Espagne et des rêves, on l'arrêtait grossièrement, on le +poursuivait, on l'assaillait de moqueries. J'estime que les plus +acharnés persécuteurs étaient justement ceux qui l'avaient +peut-être dépassé dans leurs rêves insensés et dans leurs folles +espérances. J'ai déjà dit que les gens simples et naïfs étaient +regardés chez nous comme de stupides imbéciles, pour lesquels on +n'avait que du mépris. Les forçats étaient si aigris et si +susceptibles qu'ils haïssaient les gens de bonne humeur, dépourvus +d'amour-propre. Outre ces bavards ingénus, les autres détenus se +divisaient en bons et en méchants, en gais et en moroses. Les +derniers étaient en majorité; si par hasard il s'en trouvait parmi +eux qui fussent bavards, c'étaient toujours de fieffés +calomniateurs et des envieux, qui se mêlaient de toutes les +affaires d'autrui, bien qu'ils se gardassent de mettre à jour leur +propre âme et leurs idées secrètes; ceci n'était pas admis, pas à +la mode. Quant aux bons--en très-petit nombre--ils étaient +paisibles et cachaient silencieusement leurs espérances; ils +avaient plus de foi dans leurs illusions que les forçats sombres. +Il me semble qu'il y avait pourtant encore dans notre bagne une +autre catégorie de déportés: les désespérés, comme le vieillard de +Starodoub, mais ils étaient très peu nombreux. + +En apparence, ce vieillard était tranquille, mais à certains +signes j'avais tout lieu de supposer que sa situation morale était +intolérable, horrible; il avait un recours, une consolation: la +prière et l'idée qu'il était un martyr. Le forçat toujours plongé +dans la lecture du la Bible, dont j'ai parlé plus haut, qui devint +fou et qui se jeta sur le major une brique à la main, était +probablement aussi un de ceux que tout espoir a abandonnés; comme +il est parfaitement impossible de vivre sans espérances, il avait +cherché la mort dans un martyre volontaire. Il déclara qu'il +s'était jeté sur le major sans le moindre grief, simplement pour +souffrir. Qui sait quelle opération psychologique s'était +accomplie dans son âme? Aucun homme ne vit sans un but quelconque +et sans un effort pour atteindre ce but. Une fois que le but et +l'espérance ont disparu, l'angoisse fait souvent de l'homme un +monstre... Notre but à tous était la liberté et la sortie de la +maison de force. + +J'essaye de faire rentrer nos forçats dans différentes catégories: +est-ce possible? La réalité est si infiniment diverse qu'elle +échappe aux déductions les plus ingénieuses de la pensée +abstraite; elle ne souffre pas de classifications nettes et +précises. + +La réalité tend toujours au morcellement, à la variété infinie. +Chacun de nous avait sa vie propre, intérieure et personnelle, en +dehors de la vie officielle, réglementaire. + +Mais comme je l'ai déjà dit, je ne sus pas pénétrer la profondeur +de cette vie intérieure au commencement de ma réclusion, car +toutes les manifestations extérieures me blessaient et me +remplissaient d'une tristesse indicible. Il m'arrivait quelquefois +de haïr ses martyrs qui souffraient autant que moi. Je les +enviais, parce qu'ils étaient au milieu des leurs, parce qu'ils se +comprenaient mutuellement; en réalité cette camaraderie sans le +fouet et le bâton, cette communauté forcée leur inspirait autant +d'aversion qu'à moi-même, et chacun s'efforçait de vivre à +l'écart. Cette envie, qui me hantait dans les instants +d'irritation, avait ses motifs légitimes, car ceux qui assurent +qu'un gentilhomme, un homme cultivé ne souffre pas plus aux +travaux forcés qu'un simple paysan, ont parfaitement tort. J'ai lu +et entendu soutenir cette allégation. En principe, l'idée paraît +juste et généreuse: tous les forçats sont des hommes; mais elle +est par trop abstraite: il ne faut pas perdre de vue une quantité +de complications pratiques que l'on ne saurait comprendre si on ne +les éprouve pas dans la vie réelle. Je ne veux pas dire par là que +le gentilhomme, l'homme cultivé ressentent plus délicatement, plus +vivement parce qu'ils sont plus développés. Faire passer l'âme de +tout le monde sous un niveau commun est impossible; l'instruction +elle-même ne saurait fournir le patron sur lequel on pourrait +tailler les punitions. + +Tout le premier je suis prêt à certifier que parmi ces martyrs, +dans le milieu le moins instruit, le plus abject, j'ai trouvé des +traces d'un développement moral. Ainsi, dans notre maison de +force, il y avait des hommes que je connaissais depuis plusieurs +années, que je croyais être des bêtes sauvages et que je méprisais +comme tels; tout à coup, au moment le plus inattendu, leur âme +s'épanchait involontairement à l'extérieur avec une telle richesse +de sentiment et de cordialité, avec une compréhension si vive des +souffrances d'autrui et des leurs, qu'il semblait que les écailles +vous tombassent des yeux; au premier instant, la stupéfaction +était telle qu'on hésitait à croire ce qu'on avait vu et entendu. +Le contraire arrivait aussi: l'homme cultivé se signalait +quelquefois par une barbarie, par un cynisme à donner des nausées; +avec la meilleure volonté du monde, on ne trouvait ni excuse ni +justification en sa faveur. + +Je ne dirai rien du changement d'habitudes, de genre de vie, de +nourriture, etc., qui est plus pénible pour un homme de la haute +société que pour un paysan, lequel souvent a crevé de faim quand +il était libre, tandis qu'il est toujours rassasié à la maison de +force. Je ne discuterai pas cela. Admettons que pour un homme qui +possède quelque force de caractère, c'est une bagatelle en +comparaison d'autres privations: et pourtant, changer ses +habitudes matérielles n'est pas chose facile ni de peu +d'importance. Mais la condition de forçat a des horreurs devant +lesquelles tout pâlit, même la fange qui vous entoure, même +l'exiguïté et la saleté de la nourriture, les étaux qui vous +étouffent et vous broient. Le point capital, c'est qu'au bout de +deux heures, tout nouvel arrivé à la maison de force est au même +rang que les autres; il est chez lui, il jouit d'autant de droit +dans la communauté des forçats que tous les autres camarades; on +le comprend et il les comprend, et tous le tiennent pour un des +leurs, ce qui n'a pas lieu avec le gentilhomme. Si juste, si bon, +si intelligent que soit ce dernier, tous le haïront et le +mépriseront pendant des années entières, ils ne le comprendront +pas et surtout--ne le croiront pas.--Il ne sera ni leur ami ni +leur camarade, et s'il obtient enfin qu'on ne l'offense pas, il +n'en demeurera pas moins un étranger, il s'avouera +douloureusement, perpétuellement, sa solitude et son éloignement +de tous. Ce vide autour de lui se fait souvent sans mauvaise +intention de la part des détenus, inconsciemment. Il n'est pas de +leur bande--et voilà tout.--Rien de plus horrible que de ne +pas vivre dans son milieu. Le paysan que l'on déporte de Taganrog +au port de Pétropavlovsk retrouvera là-bas des paysans russes +comme lui, avec lesquels il s'entendra et s'accordera; en moins de +deux heures ils se lieront et vivront paisiblement dans la même +izba ou dans la même baraque. Rien de pareil pour les nobles; un +abîme sans fond les sépare du petit peuple; cela ne se remarque +bien que quand un noble perd ses droits primitifs et devient +lui-même peuple. Et quand même vous seriez toute votre vie en +relations journalières avec le paysan, quand même pendant quarante +ans vous auriez affaire à lui chaque jour, par votre service, par +exemple, dans des fonctions administratives, alors que vous seriez +un bienfaiteur et un père pour ce peuple--vous ne le connaîtrez +jamais à fond.--Tout ce que vous croirez savoir ne sera +qu'illusion d'optique, et rien de plus. Ceux qui me liront diront +certainement que j'exagère, mais je suis convaincu que ma remarque +est exacte. J'en suis convaincu non pas théoriquement, pour avoir +lu cette opinion quelque part, mais parce que la vie réelle m'a +laissé tout le temps désirable pour contrôler mes convictions. +Peut-être tout le monde apprendra-t-il jusqu'à quel point ce que +je dis est fondé. + +Dès les premiers jours les événements confirmèrent mes +observations et agirent maladivement sur mon organisme. Pendant le +premier été, j'errai solitaire dans la maison de force. J'ai déjà +dit que j'étais dans une situation morale qui ne me permettait ni +de juger ni de distinguer les forçats qui pouvaient m'aimer par la +suite, sans toutefois être jamais avec moi sur un pied d'égalité. +J'avais des camarades, des ex-gentilshommes, mais leur compagnie +ne me convenait pas. J'aurais voulu ne voir personne, mais où me +retirer? Voici un des incidents qui du premier coup me firent +comprendre toute ma solitude et l'étrangeté de ma position au +bagne. Un jour du mois d'août, un beau jour très-chaud, vers une +heure de l'après-midi, moment où d'ordinaire tout le monde faisait +la sieste avant la reprise des travaux, les forçats se levèrent +comme un seul homme et se massèrent dans la cour de la maison de +force. Je ne savais rien encore à ce moment-là. J'étais si +profondément plongé dans mes propres pensées que je ne remarquai +presque pas ce qui se faisait autour de moi. Depuis trois jours +pourtant les forçats s'agitaient sourdement. Cette agitation avait +peut-être commencé beaucoup plus tôt, comme je le supposai plus +tard, en me rappelant des bribes de conversations et surtout la +mauvaise humeur plus marquée des détenus, la continuelle +irritation dans laquelle ils se trouvaient depuis quelque temps. +J'attribuais cela aux pénibles travaux de la saison d'été, aux +journées accablantes par leur longueur, aux rêveries involontaires +de forêts et de liberté, aux nuits trop courtes, pendant +lesquelles on ne pouvait prendre qu'un repos insuffisant. +Peut-être tout cela s'était-il fondu en un gros mécontentement qui +cherchait à faire explosion et dont le prétexte était la +nourriture. Depuis quelques jours, les forçats s'en plaignaient +tout haut et grondaient dans les casernes, surtout quand ils se +trouvaient réunis à la cuisine pour dîner et pour souper; on avait +bien essayé de changer un des cuisiniers, mais au bout de deux +jours on chassa le nouveau pour rappeler l'ancien. En un mot, tout +le monde était d'une humeur inquiète. + +--On s'éreinte à travailler, et on ne nous donne à manger que des +horreurs, grommelait quelqu'un dans la cuisine. + +--Si ça ne te plaît pas, commande du blanc-manger, riposta un +autre. + +--De la soupe aux choux aigres, mais c'est très-bon, j'adore cela +--exclama un troisième--c'est succulent. + +--Et si l'on ne te nourrissait rien qu'avec de la panse de boeuf, +la trouverais-tu longtemps fameuse? + +--C'est vrai, on devrait nous donner de la viande--dit un +quatrième;--on s'esquinte à la fabrique; et, ma foi, quand on a +fini sa tâche, on a faim: de la panse, ça ne vous rassasie guère. + +--Quand on ne nous donne pas des boyaux, on nous bourre de +saletés! + +--C'est vrai, la nourriture ne vaut pas le diable. + +--Il remplit ses poches, n'aie pas peur. + +--Ce n'est pas ton affaire. + +--Et de qui donc? mon ventre est à moi. Si nous nous plaignions +tous, vous verriez bien. + +--Nous plaindre? + +--Oui. + +--Avec ça qu'on ne nous a pas assez battu pour ces plaintes! Buse +que tu es! + +--C'est vrai, ajoute un autre d'un air de mauvaise humeur;--ce +qui se fait vite n'est jamais bien fait. Eh bien? de quoi te +plaindras-tu, dis-le-nous d'abord. + +--Je le dirai, parbleu. Si tout le monde y allait, j'irais aussi, +car je crève de faim. C'est bon pour ceux qui mangent à part de +rester assis, mais ceux qui mangent l'ordinaire... + +--A-t-il des yeux perçants, cet envieux-la! ses yeux brillent +rien que de voir ce qui ne lui appartient pas. + +--Eh bien, camarades, pourquoi ne nous décidons-nous pas? Assez +souffert: ils nous écorchent, les brigands! Allons-y. + +--À quoi bon? il faudrait te mâcher les morceaux et te les +fourrer dans la bouche, hein! voyez-vous ce gaillard, il ne +mangerait que ce qu'on voudrait bien lui mâcher. Nous sommes aux +travaux forcés. + +--Voilà la cause de tout. + +--Et comme toujours, le peuple crève de faim, et les chefs se +remplissent la bedaine. + +--C'est vrai. Notre Huit-yeux a joliment engraissé. Il s'est +acheté une paire de chevaux gris. + +--Il n'aime pas boire, dit un forçat d'un ton ironique. + +--Il s'est battu il y a quelque temps aux cartes avec le +vétérinaire. Pendant deux heures il a joué sans avoir un sou dans +sa poche. C'est Fedka qui l'a dit. + +--Voilà pourquoi on nous donne de la soupe aux choux avec de la +panse. + +--Vous êtes tous des imbéciles! Est-ce que cela nous regarde? + +--Oui, si nous nous plaignons tous, nous verrons comment il se +justifiera. Décidons-nous. + +--Se justifier? Il t'assénera son poing sur la caboche, et rien +de plus. + +--On le mettra en jugement. + +Tous les détenus étaient fort agités, car en effet notre +nourriture était exécrable. Ce qui mettait le comble au +mécontentement général, c'était l'angoisse, la souffrance +perpétuelle, l'attente. Le forçat est querelleur et rebelle de +tempérament, mais il est bien rare qu'il se révolte en masse, car +ils ne sont jamais d'accord; chacun de nous le sentait très-bien, +aussi disait-on plus d'injures qu'on n'agissait réellement. +Cependant, cette fois-là, l'agitation ne fut pas sans suites. Des +groupes se formaient dans les casernes, discutaient, injuriaient, +rappelaient haineusement la mauvaise administration de notre major +et en sondaient tous les mystères. Dans toute affaire pareille, +apparaissent des meneurs, des instigateurs. Les meneurs dans ces +occasions, sont des gens très-remarquables, non-seulement dans les +bagnes, mais dans toutes les communautés de travailleurs, dans les +détachements, etc. Ce type particulier est toujours et partout le +même: ce sont des gens ardents, avides de justice, très-naïfs et +honnêtement convaincus de la possibilité absolue de réaliser leurs +désirs; ils ne sont pas plus bêtes que les autres, il y en a même +d'une intelligence supérieure, mais ils sont trop ardents pour +être rusés et prudents. Si l'on rencontre des gens qui savent +diriger les masses et gagner ce qu'ils veulent, ils appartiennent +déjà à un autre type de meneurs populaires excessivement rare chez +nous. Ceux dont je parle, chefs et instigateurs de révoltes, +arrivent presque toujours à leur but, quitte à peupler par la +suite les travaux forcés et les prisons. Grâce à leur impétuosité, +ils ont toujours le dessous, mais c'est cette impétuosité qui leur +donne de l'influence sur la masse: on les suit volontiers, car +leur ardeur, leur honnête indignation agissent sur tout le monde: +les plus irrésolus sont entraînés. Leur confiance aveugle dons le +succès séduit même les sceptiques les plus endurcis, bien que +souvent cette assurance qui en impose ait des fondements si +incertains, si enfantins, que l'on s'étonne même qu'on ait pu y +croire. Le secret de leur influence, c'est qu'ils marchent les +premiers sans avoir peur de rien. Ils se jettent en avant la tête +baissée, souvent sans même connaître ce qu'ils entreprennent, sans +ce jésuitisme pratique grâce auquel souvent un homme abject et vil +a gain de cause, atteint son but, et sort blanc d'un tonneau +d'encre. Il faut qu'ils se brisent le crâne. Dans la vie +ordinaire, ce sont des gens bilieux, irascibles, intolérants et +dédaigneux, souvent même excessivement bornés, ce qui du reste +fait aussi leur force. Le plus fâcheux, c'est qu'ils ne +s'attaquent jamais à l'essentiel, à ce qui est important, ils +s'arrêtent toujours à des détails, au lieu d'aller droit au but, +ce qui les perd. Mais la masse les comprend, ils sont redoutables +à cause de cela. + +Je dois dire en quelques mots ce que signifie le mot: «grief.» + +Quelques forçats avaient précisément été déportés pour un grief; +c'étaient les plus agités, entre autres un certain Martinof qui +avait servi auparavant dans les hussards et qui, tout ardent, +inquiet et colère qu'il fût, n'en était pas moins honnête et +véridique. Un autre, Vassili Antonof, s'irritait et se montait à +froid; il avait un regard effronté avec un sourire sarcastique, +mais il était aussi honnête et véridique--un homme fort +développé du reste.--J'en passe, car ils étaient nombreux; +Pétrof faisait la navette d'un groupe à l'autre; il parlait peu, +mais bien certainement il était aussi excité, car il bondit le +premier hors de la caserne quand les autres se massèrent dans la +cour. + +Notre sergent, qui remplissait les fonctions de sergent major, +arriva aussitôt tout effrayé. Une fois en rang, nos gens le +prièrent poliment de dire au major que les forçats désiraient lui +parler et l'interroger sur certains points. Derrière le sergent +arrivèrent tous les invalides qui se mirent en rang de l'autre +côté et firent face aux forçats. La commission que l'on venait de +confier au sergent était si extraordinaire qu'elle le remplit +d'effroi, mais il n'osait pas ne pas faire son rapport au major, +parce que si les forçats se révoltaient, Dieu sait ce qui pourrait +arriver,--Tous nos chefs étaient excessivement poltrons dans +leurs rapports avec les détenus,--et puis, même si rien de pire +n'arrivait, si les forçats se ravisaient et se dispersaient, le +sous-officier devait néanmoins avertir l'administration de tout ce +qui s'était passé. Pâle et tremblant de peur, il se rendit +précipitamment chez le major, sans même essayer de raisonner les +forçats. Il voyait bien que ceux-ci ne s'amuseraient pas à +discuter avec lui. + +Parfaitement ignorant de ce qui se passait, je me mis aussi en +rang (je n'appris que plus tard les détails de cette histoire). Je +croyais qu'on allait procéder à un contrôle, mais ne voyant pas +les soldats d'escorte qui vérifiaient le compte, je m'étonnai et +regardai autour de moi. Les visages étaient émus et exaspérés; il +y en avait qui étaient blêmes. Préoccupés et silencieux, nos gens +réfléchissaient à ce qu'il leur faudrait dire au major. Je +remarquai que beaucoup de forçats étaient stupéfaits de me voir à +leurs côtés, mais bientôt après ils se détournèrent de moi. Ils +trouvaient étrange que je me fusse mis en rang et qu'à mon tour je +voulusse prendre part à leur plainte, ils n'y croyaient pas. Ils +se tournèrent de nouveau de mon côté d'un air interrogateur. + +--Que viens-tu faire ici? me dit grossièrement et à haute voix +Vassili Antonof, qui se trouvait à côté de moi, à quelque distance +des autres, et qui m'avait toujours dit vous avec la plus grande +politesse. + +Je le regardais tout perplexe, en m'efforçant de comprendre ce que +cela signifiait; je devinais déjà qu'il se passait quelque chose +d'extraordinaire dans notre maison de force. + +--Eh! oui, qu'as-tu à rester ici? va-t'en à la caserne, me dit un +jeune gars, forçat militaire, que je ne connaissais pas +jusqu'alors et qui était un bon garçon paisible. Cela ne te +regarde pas. + +--On se met en rang, lui répondis-je; est-ce qu'on ne va pas nous +contrôler? + +--Il est venu s'y mettre aussi, cria un déporté. + +--Nez-de-fer[35]! fit un autre. + +--Écraseur de mouches! ajouta un troisième avec un mépris +inexprimable pour ma personne. Ce nouveau surnom fit pouffer de +rire tout le monde. + +--Ils sont partout comme des coqs en pâte, ces gaillards-là. Nous +sommes au bagne, n'est-ce pas? eh bien! ils se payent du pain +blanc et des cochons de lait comme des grands seigneurs! N'as-tu +pas ta nourriture à part? que viens-tu faire ici? + +--Votre place n'est pas ici, me dit Koulikof sans gêne, en me +prenant par la main et me faisant sortir des rangs. + +Il était lui-même très-pâle; ses yeux noirs étincelaient; il +s'était mordu la lèvre inférieure jusqu'au sang, il n'était pas de +ceux qui attendaient de sang-froid l'arrivée du major. + +J'aimais fort à regarder Koulikof en pareille occurrence, c'est-à-dire +quand il devait se montrer tout entier avec ses qualités et +ses défauts. Il posait, mais il agissait aussi. Je crois même +qu'il serait allé à la mort avec une certaine élégance, en +petit-maître. Alors que tout le monde me tutoyait et m'injuriait, +il avait redoublé de politesse envers moi, mais il parlait d'un ton +ferme et résolu, qui ne permettait pas de réplique. + +--Nous sommes ici pour nos propres affaires, Alexandre +Pétrovitch, et vous n'avez pas à vous en mêler. Allez où vous +voudrez, attendez... Tenez, les vôtres sont à la cuisine, allez-y. + +--Ils sont au chaud là-bas. + +J'entrevis en effet par la fenêtre ouverte nos Polonais qui se +trouvaient dans la cuisine, ainsi que beaucoup d'autres forçats. +Tout embarrassé, j'y entrai, accompagné de rires, d'injures et +d'une sorte de gloussement qui remplaçait les sifflets et les +huées à la maison de force. + +--Ça ne lui plaît pas!... tiou-tiou-tiou!... attrapez-le. + +Je n'avais encore jamais été offensé aussi gravement depuis que +j'étais à la maison de force. Ce moment fut très-douloureux à +passer, mais je pouvais m'y attendre; les esprits étaient par trop +surexcités. Je rencontrai dans l'antichambre T--vski, jeune +gentilhomme sans grande instruction, mais au caractère ferme et +généreux; les forçats faisaient exception pour lui dans leur haine +pour les forçats nobles; ils l'aimaient presque; chacun de ses +gestes dénotait un homme brave et vigoureux. + +--Que faites-vous, Goriantchikof? me cria-t-il; venez donc ici! + +--Mais que se passe-t-il? + +--Ils veulent se plaindre, ne le savez-vous pas? Cela ne leur +réussira pas, qui croira des forçats? On va rechercher les +meneurs, et si nous sommes avec eux, c'est sur nous qu'on mettra +la faute. Rappelez-vous pourquoi nous avons été déportés! Eux, on +les fouettera tout simplement, tandis qu'on nous mettra en +jugement. Le major nous déteste tous et sera trop heureux de nous +perdre; nous lui servirons de justification. + +--Les forçats nous vendront pieds et poings liés, ajouta M--tski, +quand nous entrâmes dans la cuisine. + +Ils n'auront jamais pitié de nous, ajouta T--vski. + +Outre les nobles, il y avait encore dans la cuisine une trentaine +de détenus, qui ne désiraient pas participer à la plainte +générale, les uns par lâcheté, les autres, par conviction absolue +de l'inutilité de cette démarche. Akim Akymitch--ennemi naturel +de toutes plaintes et de tout ce qui pouvait entraver la +discipline et le service--attendait avec un grand calme la fin +de cette affaire, dont l'issue ne l'inquiétait nullement; il était +parfaitement convaincu du triomphe immédiat de l'ordre et de +l'autorité administrative. Isaï Fomitch, le nez baissé, dans une +grande perplexité, écoutait ce que nous disions avec une curiosité +épouvantée; il était excessivement inquiet. Aux nobles polonais +s'étaient joints des roturiers de même nationalité, ainsi que +quelques Russes, natures timides, gens toujours hébétés et +silencieux, qui n'avaient pas osé se liguer avec les autres et +attendaient tristement l'issue de l'affaire. Il y avait enfin +quelques forçats moroses et mécontents qui étaient restés dans la +cuisine, non par timidité, mais parce qu'ils estimaient absurde +cette quasi-révolte, parce qu'ils ne croyaient pas à son succès; +je crus remarquer qu'ils étaient mal à leur aise en ce moment, et +que leur regard n'était pas assuré. Ils sentaient parfaitement +qu'ils avaient raison, que l'issue de la plainte serait celle +qu'ils avaient prédite, mais ils se tenaient pour des renégats, +qui auraient trahi la communauté et vendu leurs camarades au +major. Iolkine,--ce rusé paysan sibérien envoyé aux travaux +forcés pour faux monnayage, qui avait enlevé à Koulikof ses +pratiques en ville,--était aussi là, comme le vieillard de +Starodoub. Aucun cuisinier n'avait quitté son poste, probablement +parce qu'ils s'estimaient partie intégrante de l'administration, +et qu'à leur avis, il n'eût pas été décent de prendre parti contre +celle-ci. + +--Cependant, dis-je à M--tski d'un ton mal assuré,--à part +ceux-ci, tous les forçats y sont. + +--Qu'est-ce que cela peut bien nous faire? grommela D... + +--Nous aurions risqué beaucoup plus qu'eux, en les suivant; et +pourquoi? _Je hais tes brigands_[36]. Croyez-vous même qu'ils +sauront se plaindre? Je ne vois pas le plaisir qu'ils trouvent à +se mettre eux-mêmes dans le pétrin. + +--Cela n'aboutira à rien, affirma un vieillard opiniâtre et +aigri. Almazof, qui était aussi avec nous, se hâta de conclure +dans le même sens. + +--On en fouettera une cinquantaine, et c'est à quoi tout cela +aura servi. + +--Le major est arrivé! cria quelqu'un. Tout le monde se précipita +aux fenêtres. + +Le major était arrivé avec ses lunettes, l'air mauvais, furieux, +tout rouge. Il vint sans dire un mot, mais résolument sur la ligne +des forçats. En pareille circonstance, il était vraiment hardi et +ne perdait pas sa présence d'esprit: il faut dire qu'il était +presque toujours gris. En ce moment, sa casquette graisseuse à +parement orange et ses épaulettes d'argent terni avaient quelque +chose de sinistre. Derrière lui venait le fourrier Diatlof, +personnage très-important dans le bagne, car au fond c'était lui +qui l'administrait; ce garçon, capable et très-rusé, avait une +grande influence sur le major; ce n'était pas un méchant homme, +aussi les forçats en étaient-ils généralement contents. Notre +sergent le suivait avec trois ou quatre soldats, pas plus;--il +avait déjà reçu une verte semonce et pouvait en attendre encore +dix fois plus.--Les forçats qui étaient restés tête nue depuis +qu'ils avaient envoyé chercher le major, s'étaient redressés, +chacun d'eux se raffermissant sur l'autre jambe; ils demeurèrent +immobiles, à attendre le premier mot ou plutôt le premier cri de +leur chef suprême. + +Leur attente ne fut pas longue. Au second mot, le major se mit à +vociférer à gorge déployée; il était hors de lui. Nous le voyons +de nos fenêtres courir le long de la ligne des forçats, et se +jeter sur eux en les questionnant. Comme nous étions assez +éloignés, nous ne pouvions entendre ni ses demandes ni les +réponses des forçats. Nous l'entendîmes seulement crier, avec une +sorte de gémissement ou de grognement: + +--Rebelles!... sous les verges!... Meneurs!... Tu es un des +meneurs! tu es un des meneurs! dit-il en se jetant sur quelqu'un. + +Nous n'entendîmes pas la réponse, mais une minute après nous vîmes +ce forçat quitter les rangs et se diriger vers le corps de +garde... Un autre le suivit, puis un troisième. + +--En jugement!... tout le monde! je vous... Qui y a-t-il encore à +la cuisine? bêla-t-il en nous apercevant aux fenêtres ouvertes. +Tous ici! Qu'on les chasse tous! + +Le fourrier Diatlof se dirigea vers la cuisine. Quand nous lui +eûmes dit que nous n'avions aucun grief, il revint immédiatement +faire son rapport au major. + +--Ah! ils ne se plaignent pas, ceux-là! fit-il en baissant la +voix de deux tons, tout joyeux.--Ça ne fait rien, qu'on les +amène tous! + +Nous sortîmes: je ressentais une sorte de honte; tous, du reste, +marchaient tête baissée. + +--Ah! Prokofief! Iolkine aussi, et toi aussi, Almazof! Ici! venez +ici, en tas, nous dit le major d'une voix haletante, mais +radoucie; son regard était même devenu affable.--M--tski, tu en +es aussi... Prenez les noms! Diatlof! Prenez les noms de tout le +monde, ceux des satisfaits et ceux des mécontents à part, tous +sans exception; vous m'en donnerez la liste... Je vous ferai tous +passer en conseil... Je vous... brigands! + +La liste fit son effet. + +--Nous sommes satisfaits! cria un des mécontents, d'une voix +sourde, irrésolue. + +--Ah! satisfaits! Qui est satisfait? Que ceux qui sont satisfaits +sortent du rang! + +--Nous! nous! firent quelques autres voix. + +--Vous êtes satisfaits de la nourriture? on vous a donc excités? +il y a eu des meneurs, des mutins? Tant pis pour eux... + +--Seigneur! qu'est-ce que ça signifie? fit une voix dans la +foule. + +--Qui a crié cela? qui a crié? rugit le major en se jetant du +côté d'où venait la voix.--C'est toi qui as crié, Rastorgouïef? +Au corps de garde! + +Rastorgouïef, un jeune gars joufflu et de haute taille, sortit des +rangs et se rendit lentement au corps de garde. Ce n'était pas lui +qui avait crié; mais comme on l'avait désigné, il n'essayait pas +de contredire. + +--C'est votre graisse qui vous rend enragés! hurla le major. + +--Attends, gros museau, dans trois jours, tu ne...! Attendez, je +vous rattraperai tous. Que ceux qui ne se plaignent pas, sortent! + +--Nous ne nous plaignons pas, Votre Haute Noblesse! dirent +quelques forçats d'un air sombre; les autres se taisaient +obstinément. Mais le major n'en désirait pas plus: il trouvait son +profit à finir cette affaire au plus vite et d'un commun accord. + +--Ah! maintenant, personne ne se plaint plus! fit-il en +bredouillant. Je l'ai vu... je le savais. Ce sont les meneurs... +Il y a, parbleu, des meneurs! continua-t-il en s'adressant à +Diatlof;--il faut les trouver tous. Et maintenant... maintenant +il est temps d'aller aux travaux. Tambour, un roulement! + +Il assista en personne à la formation des détachements. Les +forçats se séparèrent tristement, sans parler, heureux de pouvoir +disparaître. Tout de suite après la formation des bandes, le major +se rendit au corps de garde, où il prit ses dispositions à l'égard +des «meneurs», mais il ne fut pas trop cruel. On voyait qu'il +avait envie d'en finir au plus vite avec cette affaire. Un d'eux +raconta ensuite qu'il avait demandé pardon, et que l'officier +l'avait fait relâcher aussitôt. Certainement notre major n'était +pas dans son assiette; il avait peut-être eu peur, car une révolte +est toujours une chose épineuse, et bien que la plainte des +forçats ne fût pas en réalité une révolte (ou ne l'avait +communiquée qu'au major, et non au commandant), l'affaire n'en +était pas moins désagréable. Ce qui le troublait le plus, c'est +que les détenus avaient été unanimes à se soulever; il fallait par +conséquent étouffer à tout prix leur réclamation. On relâcha +bientôt les «meneurs». Le lendemain, la nourriture fut passable, +mais cette amélioration ne dura pas longtemps; les jours suivants, +le major visita plus souvent la maison de force, et il avait +toujours des désordres à punir. Notre sergent allait et venait, +tout désorienté et préoccupé, comme s'il ne pouvait revenir de sa +stupéfaction. Quant aux forçats, ils furent longtemps avant de se +calmer, mais leur agitation ne ressemblait plus à celle des +premiers jours: ils étaient inquiets, embarrassés. Les uns +baissaient la tête et se taisaient, tandis que d'autres parlaient +de cette échauffourée en grommelant et comme malgré eux. Beaucoup +se moquaient d'eux-mêmes avec amertume comme pour se punir de leur +mutinerie. + +--Tiens, camarade, prends et mange! disait l'un d'eux. + +--Où est la souris qui a voulu attacher la sonnette à la queue du +chat? + +--On ne nous persuade qu'avec un gourdin, c'est sûr. +Félicitons-nous qu'il ne nous ait pas tous fait fouetter. + +--Réfléchis plus et bavarde moins, ça vaudra mieux! + +--Qu'as-tu à venir me faire la leçon? es-tu maître d'école, par +hasard? + +--Bien sûr qu'il faut te reprendre. + +--Qui es-tu donc? + +--Moi, je suis un homme; toi, qui es-tu? + +--Un rogaton pour les chiens! voilà ce que tu es! + +--Toi-même... + +--Allons, assez! qu'avez-vous à «brailler»? leur criait-on de +tous côtés. + +Le soir même de la rébellion, je rencontrai Pétrof derrière les +casernes, après le travail de la journée. Il me cherchait. Il +marmottait deux ou trois exclamations incompréhensibles en +s'approchant, il se tut bientôt et se promena machinalement avec +moi. J'avais encore le coeur gros de toute cette histoire, et je +crus que Pétrof pourrait me l'expliquer. + +--Dites donc, Pétrof, lui demandai-je, les vôtres ne sont pas +fâchés contre nous? + +--Qui se fâche? me dit-il comme revenant à lui. + +--Les forçats... contre nous, contre les nobles? + +--Et pourquoi donc se fâcheraient-ils? + +--Parbleu, parce que nous ne les avons pas soutenus. + +--Et pourquoi vous seriez vous mutinés? me répondit-il en +s'efforçant de comprendre ce que je lui disais,--vous mangez à +part, vous! + +--Mon Dieu! mais il y en a des vôtres qui ne mangent pas +l'ordinaire et qui se sont mutinés avec vous. Nous devions vous +soutenir... par camaraderie. + +--Allons donc! êtes-vous nos camarades? me demanda-t-il avec +étonnement. + +Je le regardai; il ne me comprenait pas et ne saisissait nullement +ce que je voulais de lui: moi, en revanche, je le compris +parfaitement. Pour la première fois, une idée qui remuait +confusément dans mon cerveau et qui me hantait depuis longtemps +s'était définitivement formulée; je conçus alors ce que je +devinais mal jusque-là. Je venais de comprendre que jamais je ne +serais le camarade des forçats, quand même je serais forçat à +perpétuité, forçat de la «section particulière». La physionomie de +Pétrof à ce moment-là m'est restée gravée dans la mémoire. Dans sa +question: «Allons donc! êtes-vous nos camarades?» il y avait tant +de naïveté franche, tant d'étonnement ingénu, que je me demandai +si elle ne cachait pas quelque ironie, quelque méchanceté +moqueuse. Non! je n'étais pas leur camarade, et voilà tout. +Va-t'en à droite, nous irons à gauche: tu as tes affaires à toi, +nous les nôtres. + +Je croyais vraiment qu'après la rébellion ils nous déchireraient +sans pitié, et que notre vie deviendrait un enfer; rien de pareil +ne se produisit: nous n'entendîmes pas le plus petit reproche, pas la moindre allusion méchante. On continua à nous taquiner comme +auparavant, quand l'occasion s'en présentait, et ce fut tout. +Personne ne garda rancune à ceux qui n'avaient pas voulu se +mutiner et qui étaient restés dans la cuisine, pas plus qu'à ceux +qui avaient crié les premiers qu'ils ne se plaignaient pas. +Personne ne souffla mot sur ce sujet. J'en demeurai stupéfait. + + +VIII--MES CAMARADES. + +Comme on peut le penser, ceux qui m'attiraient le plus, c'étaient +les miens, c'est-à-dire les «nobles», surtout dans les premiers +temps; mais des trois ex-nobles russes qui se trouvaient dans +notre maison de force; Akim Akimytch, l'espion A--v et celui que +l'on croyait parricide, je ne connaissais qu'Akim Akimytch et je +ne parlais qu'à lui seul. À vrai dire, je ne m'adressais à lui +qu'en désespoir de cause, dans les moments de tristesse les plus +intolérables, quand je croyais que je n'approcherais jamais de +personne autre. Dans le chapitre précédent, j'ai essayé de diviser +nos forçats en diverses catégories; mais en me souvenant d'Akim +Akimytch, je crois que je dois ajouter une catégorie à ma +classification. Il est vrai qu'il était seul à la former. Cette +série est celle des forçats parfaitement indifférents, c'est-à-dire +ceux auxquels il est absolument égal de vivre en liberté ou +aux travaux forcés, ce qui était et ne pouvait être chez nous +qu'une exception. Il s'était établi à la maison de force comme +s'il devait y passer sa vie entière: tout ce qui lui appartenait, +son matelas, ses coussins, ses ustensiles, était solidement et +définitivement arrangé à demeure. Rien qui eût pu faire croire à +une vie temporaire, à un bivouac. Il devait rester de nombreuses +années aux travaux forcés, mais je doute qu'il pensât à sa mise en +liberté: s'il s'était réconcilié avec la réalité, c'était moins de +bon coeur que par esprit de subordination, ce qui revenait au même +pour lui. C'était un brave homme, il me vint en aide les premiers +temps par ses conseils et ses services, mais quelquefois, j'en +fais l'aveu, il m'inspirait une tristesse profonde, sans pareille, +qui augmentait et aggravait encore mon penchant à l'angoisse. +Quand j'étais par trop désespéré, je m'entretenais avec lui; +j'aimais entendre ses paroles vivantes: eussent-elles été +haineuses, enfiellées, nous nous serions du moins irrités ensemble +contre notre destinée; mais il se taisait, collait tranquillement +ses lanternes, en racontant qu'ils avaient eu une revue en 18.., +que leur commandant divisionnaire s'appelait ainsi et ainsi, qu'il +avait été content des manoeuvres, que les signaux pour les +tirailleurs avaient été changés, etc. Tout cela d'une voix posée +et égale, comme de l'eau qui serait tombée goutte à goutte. Il ne +s'animait même pas quand il me contait que dans je ne sais plus +quelle affaire au Caucase, on l'avait décoré du ruban de Sainte-Anne +à l'épée. Seulement sa voix devenait plus grave et plus +posée; il la baissait d'un ton, quand il prononçait le nom de +«Sainte-Anne» avec un certain mystère; pendant trois minutes au +moins, il restait silencieux et sérieux... Pendant toute cette +première année, j'avais des passes absurdes où je haïssais +cordialement Akim Akimytch, sans savoir pourquoi, des bouffées de +désespoir durant lesquelles je maudissais la destinée qui m'avait +donné un lit de camp où sa tête touchait la mienne. Une heure +après, je me reprochais ces sorties. Du reste, je ne fus en proie +à ces actes que pendant la première année de ma réclusion. Par la +suite je me fis au caractère d'Akim Akimytch et j'eus honte de mes +bourrasques antérieures. Je ne crois pas me souvenir que nous nous +fussions jamais ouvertement querellés. + +De mon temps, outre les trois nobles russes dont j'ai parlé, il y +en avait encore huit autres: j'étais sur un pied d'amitié étroite +avec quelques-uns d'entre eux, mais pas avec tous. Les meilleurs +étaient maladifs, exclusifs et intolérants au plus haut degré. Je +cessai même de parler à deux d'entre eux. Il n'y en avait que +trois qui fussent instruits, B--ski, M--tski et le vieillard J-- +ki, qui avait été autrefois professeur de mathématiques,--brave +homme, grand original et très-borné intellectuellement, malgré son +érudition.--M--tski et B--ski étaient tout autres. Du premier +coup, nous nous entendîmes avec M--tski: je ne me querellai pas +une seule fois avec lui, je l'estimai fort, mais sans l'aimer ni +m'attacher à lui; je ne pus jamais y arriver. Il était +profondément aigri et défiant, avec beaucoup d'empire sur +lui-même: justement cela me déplaisait, on sentait que cet homme +n'ouvrirait jamais son âme à personne: il se peut pourtant que je +me trompasse. C'était une forte et noble nature... Son scepticisme +invétéré se trahissait dans une habileté extraordinaire, dans la +prudence de son commerce avec son entourage. Il souffrait de cette +dualité de son âme, car il était en même temps sceptique et +profondément croyant, d'une foi inébranlable en certaines +espérances et convictions. Malgré toute son habileté pratique, il +était en guerre ouverte avec B--ski et son ami T--ski. + +Le premier, B--ski, était un homme malade, avec une prédisposition +à la phtisie, irascible et nerveux, mais bon et généreux. Son +irritabilité nerveuse le rendait capricieux comme un enfant: je ne +pouvais supporter un caractère semblable, et je cessai de voir B-- +ski, sans toutefois cesser de l'aimer. C'était tout juste le +contraire pour M--tski, avec lequel je ne me brouillai jamais, +mais que je n'aimais pas. En rompant toutes relations avec B--ski, +je dus rompre aussi avec T--ski, dont j'ai parlé dans le chapitre +précédent, ce que je regrettai fort, car, s'il était peu instruit, +il avait bon coeur; c'était un excellent homme, très-courageux. Il +aimait et respectait tant B--ski, il le vénérait si fort, que ceux +qui rompaient avec son ami devenaient ses ennemis; ainsi il se +brouilla avec M--tski à cause de B--ski, pourtant il résista +longtemps. Tous ces gens-là étaient bilieux, quinteux, méfiants, +et souffraient d'hyperesthésie morale. Cela se comprend; leur +position était très-pénible, beaucoup plus dure que la nôtre, car +ils étaient exilés de leur patrie et déportés pour dix, douze ans; +ce qui rendait surtout douloureux leur séjour à la maison de +force, c'étaient les préjugés enracinés, la manière de voir toute +faite avec lesquels ils regardaient les forçats; ils ne voyaient +en eux que des bêtes fauves et se refusaient à admettre rien +d'humain en eux. La force des circonstances et leur destinée les +engageaient dans cette vue. Leur vie à la maison de force était un +tourment. Ils étaient aimables et affables avec les Circassiens, +avec les Tartares, avec Isaï Fomitch, mais ils n'avaient que du +mépris pour les autres détenus. Seul, le vieillard vieux-croyant +avait conquis tout leur respect. Et pourtant, pendant tout le +temps que je passai aux travaux forcés, pas un seul détenu ne leur +reprocha ni leur extraction, ni leur croyance religieuse, ni leurs +convictions, toutes choses habituelles au bas peuple, dans ses +rapports avec les étrangers, surtout les Allemands. Au fond, on ne +fait que se moquer de l'Allemand, qui est pour le peuple russe un +être bouffon et grotesque. Nos forçats avaient beaucoup plus de +respect pour les nobles polonais que pour nous autres Russes; ils +ne touchaient pas à ceux-là; mais je crois que les Polonais ne +voulaient pas remarquer ce trait et le prendre en considération. +--Je parlais de T--ski; je reviens à lui. Quand il quitta avec son +camarade leur première station d'exil pour passer dans notre +forteresse, il avait porté presque tout le temps son ami B..., +faible de constitution et de santé, épuisé au bout d'une +demi-étape. Ils avaient été exilés tout d'abord à Y--gorsk, où ils se +trouvaient fort bien; la vie y était moins dure que dans notre +forteresse. Mais à la suite d'une correspondance innocente avec +les déportés d'une autre ville, on avait jugé nécessaire de les +transporter dans notre maison de force pour qu'ils y fussent +directement surveillés par la haute administration. Jusqu'à leur +arrivée, M--tski avait été seul. Combien il avait dû languir, +pendant cette première année de son exil! + +J--ki était ce vieillard qui se livrait toujours à la prière, et +dont j'ai parlé plus haut. Tous les condamnés politiques étaient +des hommes jeunes, très-jeunes même, tandis que J--ki était âgé de +cinquante ans au moins. + +Il était certainement honnête, mais étrange. Ses camarades T--ski +et B--ski le détestaient et ne lui parlaient pas; ils le +déclaraient entêté et tracassier, je puis témoigner qu'ils avaient +raison. Je crois que dans un bagne,--comme dans tout lieu où les +gens sont rassemblés de force et non de bon gré,--on se querelle +et l'on se hait plus vite qu'en liberté. Beaucoup de causes +contribuent à ces continuelles brouilleries. J--ki était vraiment +désagréable et borné; aucun de ses camarades n'était bien avec +lui; nous ne nous brouillâmes pas, mais jamais nous ne fûmes sur +un pied amical. Je crois qu'il était bon mathématicien. Il +m'expliqua un jour dans son baragouin demi-russe, demi-polonais, +un système d'astronomie qu'il avait inventé; on me dit qu'il avait +écrit un ouvrage sur ce sujet, dont tout le monde savant s'était +moqué; son jugement était un peu faussé, je crois. Il priait à +genoux des journées entières, ce qui lui attira le respect des +forçats; il le conserva jusqu'à sa mort, car il mourut sous mes +yeux, à la maison de force, à la suite d'une pénible maladie. Dès +son arrivée il avait gagné la considération des détenus, à la +suite d'une histoire avec le major. En les amenant d'Y--gorsk par +étapes à notre forteresse, on ne les avait pas rasés, aussi leurs +cheveux et leurs barbes avaient-ils démesurément cru; quand on les +présenta au major, celui-ci s'emporta comme un beau diable; il +était indigné d'une semblable infraction à la discipline, où il +n'y avait pourtant pas de leur faute. + +--Ils ont l'air de Dieu sait quoi! rugit-il, ce sont des +vagabonds, des brigands. + +J--ski, qui comprenait fort mal le russe, crut qu'on leur +demandait s'ils étaient des brigands ou des vagabonds, et +répondit: + +--Nous sommes des condamnés politiques, et non des vagabonds. + +--Co-oomment? Tu veux faire l'insolent? le rustre? hurla le +major.--Au corps de garde! et cent verges tout de suite! à +l'instant même! + +On punit le vieillard: il se coucha à terre sous les verges, sans +opposer de résistance, maintint sa main entre ses dents et endura +son châtiment sans une plainte, sans un gémissement, immobile sous +les coups. B--ski et T--ski arrivaient à ce moment à la maison de +force, où M--ski les attendait à la porte d'entrée; il se jeta à +leur cou, bien qu'il ne les eût jamais vus. Révoltés de l'accueil +du major, ils lui racontèrent la scène cruelle qui venait d'avoir +lieu. M--ski me dit plus tard qu'il était hors de lui en apprenant +cela:--Je ne me sentais plus de rage, je tremblais de fièvre. +J'attendis J--ski à la grande porte, car il devait venir tout +droit du corps de garde après sa punition. La poterne s'ouvrit, et +je vis passer devant moi J--ski les lèvres tremblantes et toutes +blanches, le visage pâle; il ne regardait personne et traversa les +groupes de forçats rassemblés au milieu de la cour--ils savaient +qu'on venait de punir un noble--entra dans la caserne, alla +droit à sa place et, sans mot dire, s'agenouilla et pria. Les +détenus furent surpris et même émus. Quand je vis ce vieillard à +cheveux blancs, qui avait laissé dans sa patrie une femme et des +enfants, quand je le vis, après cette honteuse punition, +agenouillé et priant,--je m'enfuis de la caserne, et pendant +deux heures je fus comme fou: j'étais comme ivre... Depuis lors, +les forçats furent pleins de déférence et d'égards pour J--ski; ce +qui leur avait particulièrement plu, c'est qu'il n'avait pas crié +sous les verges. + +Il faut pourtant être juste et dire la vérité: on ne saurait juger +par cet exemple des relations de l'administration avec les +déportés nobles, quels qu'ils soient, Russes ou Polonais. Mon +anecdote montre qu'on peut tomber sur un méchant homme: si ce +méchant homme est commandant absolu d'une maison de force, s'il +déteste par hasard un exilé, le sort de celui-ci est loin d'être +enviable. Mais l'administration supérieure des travaux forcés en +Sibérie, qui donne le ton et les directions aux commandants +subordonnés, est pleine de discernement à l'égard des déportés +nobles et même, en certains cas, leur montre plus d'indulgence +qu'aux autres forçats de basse condition. Les causes en sont +claires: d'abord ces chefs sont eux-mêmes gentilshommes, et puis +on citait des cas où des nobles avaient refusé de se coucher sous +les verges et s'étaient jetés sur leurs exécuteurs; les suites de +ces rébellions étaient toujours fâcheuses; enfin--et je crois +que c'est la cause principale--il y avait déjà longtemps de +cela, trente-cinq ans au moins, on avait envoyé d'un coup en +Sibérie une masse de déportés nobles[37]; ils avaient su si bien se +poser et se recommander que les chefs des travaux forcés +regardaient, par une vieille habitude, les criminels nobles d'un +tout autre oeil que les forçats ordinaires. Les commandants +subalternes s'étaient réglés sur l'exemple de leurs chefs, et +obéissaient aveuglément à cette manière de voir. Beaucoup d'entre +eux critiquaient et déploraient ces dispositions de leurs +supérieurs; ils étaient très-heureux quand on leur permettait +d'agir comme bon leur semblait, mais on ne leur donnait pas trop +de latitude; j'ai tout lieu de le croire, et voici pourquoi. La +seconde catégorie des travaux forcés, dans laquelle je me trouvais +et qui se composait de forçats serfs, soumis à l'autorité +militaire--était beaucoup plus dure que la première (les mines) +et la troisième (travail de fabrique). Elle était plus dure +non-seulement pour les nobles, mais aussi pour les autres forçats, +parce que l'administration et l'organisation en étaient toutes +militaires, et ressemblaient fort à celles des bagnes de Russie. +Les chefs étaient plus sévères, les habitudes plus rigoureuses que +dans les deux autres catégories: on était toujours dans les fers, +toujours sous escorte, toujours enfermé, ce qui n'existait pas +ailleurs, à ce que disaient du moins nos forçats, et certes il y +avait des connaisseurs parmi eux. Ils seraient tous partis avec +bonheur pour les travaux des mines, que la loi déclarait être la +punition suprême; ils en rêvaient. Tous ceux qui avaient été dans +les bagnes russes en parlaient avec horreur et assuraient qu'il +n'y avait pas d'enfer semblable à celui-là, que la Sibérie était +un vrai paradis, comparée à la réclusion dans les forteresses en +Russie. Si donc on avait un peu plus d'égards pour nous autres +nobles dans notre maison de force qui était directement surveillée +par le général gouverneur, et dont l'administration était toute +militaire, on devait avoir encore plus de bienveillance pour les +forçats de la première et de la troisième catégorie. Je puis +parler sciemment de ce qui se faisait dans toute la Sibérie: les +récits que j'ai entendu faire par des déportés de la première et +de la troisième catégorie confirment ma conclusion. On nous +surveillait beaucoup plus étroitement que nulle part ailleurs: +nous n'avions aucune immunité en ce qui concernait les travaux et +la réclusion: mêmes travaux, mêmes fers, même séquestration que +les autres détenus; il était parfaitement impossible de nous +protéger, car je savais que dans _un bon vieux temps très-rapproché_ +les dénonciations, les intrigues, minant le crédit des +personnes en place, s'étaient tellement multipliées, que +l'administration craignait les délations, et dans ce temps-là, +montrer de l'indulgence à une certaine classe de forçats était un +crime!... Aussi chacun avait-il peur pour lui-même: nous étions +donc ravalés au niveau des autres forçats, on ne faisait exception +que pour les punitions corporelles,--et encore nous aurait-on +fouettés si nous avions commis un délit quelconque, car le service +exigeait que nous fussions égaux devant le châtiment,--mais on +ne nous aurait pas fouettés à la légère et sans motif, comme les +autres détenus. Quand notre commandant eut connaissance du +châtiment infligé à J--ski, il se fâcha sérieusement contre le +major et lui ordonna de faire plus d'attention désormais. Tout le +monde en fut instruit. On sut aussi que le général gouverneur, qui +avait grande confiance en notre major et qui l'aimait à cause de +son exactitude à observer la loi et de ses qualités d'employé, lui +fit une verte semonce, quand il fut informé de cette histoire. Et +notre major en prit bonne note. Il aurait bien voulu, par exemple, +se donner la satisfaction de fouetter M--ski, qu'il détestait sur +la foi des calomnies de A--f, mais il ne put y arriver; il avait +beau chercher un prétexte, le persécuter et l'espionner, ce +plaisir lui fut refusé. L'affaire de J--ski se répandit en ville, +et l'opinion publique fut défavorable au major; les uns lui firent +des réprimandes, d'autres lui infligèrent des affronts. + +Je me rappelle maintenant ma première rencontre avec le major. On +nous avait épouvantés--moi et un autre déporté noble--encore à +Tobolsk, par les récits sur le caractère abominable de cet homme. +Les anciens exilés (condamnés jadis à vingt-cinq ans de travaux +forcés), nobles comme nous, qui nous avaient visités avec tant de +bonté pendant notre séjour à la prison de passage, nous avaient +prévenus contre notre futur commandant; ils nous avaient aussi +promis de faire tout ce qu'ils pourraient en notre faveur auprès +de leurs connaissances et de nous épargner ses persécutions. En +effet, ils écrivirent aux trois filles du général gouverneur, qui +intercédèrent, je crois, en notre faveur. Mais que pouvait-il +faire? Il se borna à dire au major d'être équitable dans +l'application de la loi.--Vers trois heures de l'après-dînée +nous arrivâmes, mon camarade et moi, dans cette ville; l'escorte +nous conduisit directement chez notre tyran. Nous restâmes dans +l'antichambre à l'attendre, pendant qu'on allait chercher le +sous-officier de la prison. Dès que celui-ci fut arrivé, le major +entra. Son visage cramoisi, couperosé et mauvais fit sur nous une +impression douloureuse: il semblait qu'une araignée allait se +jeter sur une pauvre mouche se débattant dans sa toile. + +--Comment t'appelle-t-on? demanda-t-il à mon camarade. Il parlait +d'une voix dure, saccadée, et voulait produire sur nous de +l'impression. + +Mon camarade se nomma. + +--Et toi? dit-il en s'adressant à moi, en me fixant par derrière +ses lunettes. + +Je me nommai. + +--Sergent! qu'on les mène à la maison de force, qu'on les rase au +corps de garde, en civils... la moitié du crâne, et qu'on les +ferre demain! Quelles capotes avez-vous là? d'où les avez-vous? +nous demanda-t-il brusquement en apercevant les capotes grises à +ronds jaunes cousus dans le dos, qu'on nous avait délivrées à +Tobolsk,--C'est un nouvel uniforme, pour sûr c'est un nouvel +uniforme... On projette encore... Ça vient de Pétersbourg... +dit-il en nous examinant tour à tour.--Ils n'ont rien avec eux? +fit-il soudain au gendarme qui nous escortait. + +--Ils ont leurs propres habits, Votre Haute Noblesse, répondit +celui-ci en se mettant au port d'armes, non sans tressauter +légèrement. Tout le monde le connaissait et le craignait. + +--Enlevez-leur tout ça! Ils ne doivent garder que leur linge, le +linge blanc; enlevez le linge de couleur s'il y en a, et vendez-le +aux enchères. On inscrira le montant aux recettes. Le forçat ne +possède rien, continua-t-il en nous regardant d'un oeil sévère.-- +Faites attention! conduisez-vous bien! que je n'entende pas de +plaintes! sans quoi... punition corporelle!--Pour le moindre +délit--les v-v-verges! + +Je fus presque malade ce soir-là de cet accueil auquel je n'étais +pas habitué: l'impression était d'autant plus douloureuse que +j'entrais dans cet enfer! Mais j'ai déjà raconté tout cela. + +J'ai déjà dit que nous n'avions aucune immunité, aucun allégement +dans notre travail quand les autres forçats étaient présents; on +essaya pourtant de nous venir en aide en nous envoyant pendant +trois mois, B--ski et moi, à la chancellerie des ingénieurs en +qualité de copistes, mais en secret; tous ceux qui devaient le +savoir le savaient, mais faisaient semblant de ne rien voir. +C'étaient les chefs ingénieurs qui nous avaient valu cette bonne +aubaine, pendant le peu de temps que le lieutenant-colonel G--kof +fut notre commandant. Ce chef (qui ne resta pas plus de six mois, +car il repartit bientôt pour la Russie) nous sembla un bienfaiteur +envoyé par le ciel et fit une profonde impression sur tous les +forçats. Ils ne l'aimaient pas, ils l'adoraient, si l'on peut +employer ce mot. Je ne sais trop ce qu'il avait fait, mais il +avait conquis leur affection du premier coup. «C'est un vrai +père!» disaient à chaque instant les déportés pendant tout le +temps qu'il dirigea les travaux du génie. C'était un joyeux +viveur. De petite taille, avec un regard hardi et sûr de lui-même, +il était aimable et gracieux avec tous les forçats, qu'il aimait +paternellement. Pourquoi les aimait-il? Je ne saurais trop le +dire, mais il ne pouvait voir un détenu sans lui adresser un mot +affable, sans rire et plaisanter avec lui. Il n'y avait rien +d'autoritaire dans ses plaisanteries, rien qui sentit le maître, +le chef. C'était leur camarade, leur égal. Malgré cette +condescendance, je ne me souviens pas que les forçats se soient +jamais permis d'être irrespectueux ou familiers. Au contraire. +Seulement la figure du détenu s'éclairait subitement quand il +rencontrait le commandant; il souriait largement, le bonnet à la +main, rien que de le voir approcher. Si le commandant lui +adressait la parole, c'était un grand honneur.--Il y a de ces +gens populaires!--G--kof avait l'air crâne, marchait à grands +pas, très-droit: «un aigle», disaient de lui les forçats. Il ne +pouvait pas leur venir en aide, car il dirigeait les travaux du +génie, qui sous tous les commandants étaient exécutés dans les +formes légales établies une fois pour toutes. Quand par hasard il +rencontrait une bande de forçats dont le travail était terminé, il +les laissait revenir avant le roulement du tambour. Les détenus +l'aimaient pour la confiance qu'il leur témoignait, pour son +horreur des taquineries et des mesquineries, toujours si +irritantes quand on a des rapports avec les chefs. Je suis sûr que +s'il avait perdu mille roubles en billets, le voleur le plus +fieffé de notre prison les lui aurait rendus. Oui, j'en suis +convaincu. Comme tous les détenus lui furent sympathiques, quand +ils apprirent qu'il était brouillé à mort avec notre major +détesté! Cela arriva un mois après son arrivée; leur joie fut au +comble. Le major avait été autrefois son frère d'armes; quand ils +se rencontrèrent après une longue séparation, ils menèrent d'abord +joyeuse vie ensemble, mais bientôt ils cessèrent d'être intimes. +Ils s'étaient querellés, et G--kof devint l'ennemi juré du major. +On raconta même qu'ils s'étaient battus à coups de poing, et il +n'y avait pas là de quoi étonner ceux qui connaissaient notre +major: il aimait à se battre. Quand les forçats apprirent cette +querelle, ils ne se tinrent plus de joie: «C'est notre Huit-yeux +qui peut s'entendre avec le commandant! celui-là est un aigle, +tandis que notre _honi_...» Ils étaient fort curieux de savoir qui +avait eu le dessus dans cette lutte, et lequel des deux avait +rossé l'autre. Si ce bruit eût été démenti, nos forçats en +auraient éprouvé un cruel désappointement.--«Pour sur, c'est le +commandant qui l'a éreinté, disaient-ils; tout petit qu'il soit, +il est audacieux; l'autre se sera fourré sous un lit, tant il aura +eu peur.» Mais G--kof repartit bientôt, laissant de vifs regrets +dans le bagne. Nos ingénieurs étaient tous de braves gens: on les +changea trois ou quatre fois de mon temps.--«Nos aigles ne +restent jamais bien longtemps, disaient les détenus, surtout quand +ils nous protègent.» + +C'est ce G--kof qui nous envoya, B--ski et moi, travailler à sa +chancellerie, car il aimait les déportés nobles. Quand il partit, +notre condition demeura plus tolérable, car il y avait un +ingénieur qui nous témoignait beaucoup de sympathie. Nous copiions +des rapports depuis quelque temps, ce qui perfectionnait notre +écriture, quand arriva un ordre supérieur qui enjoignait de nous +renvoyer à nos travaux antérieurs. On avait déjà eu le temps de +nous dénoncer. Au fond, nous n'en fûmes pas trop mécontents, car +nous étions las de ce travail de copistes. Pendant deux ans +entiers, je travaillai sans interruption avec B--ski, presque +toujours dans les ateliers. Nous bavardions et parlions de nos +espérances, de nos convictions. Celles de l'excellent B--ski +étaient étranges, exclusives: il y a des gens très-intelligents +dont les idées sont parfois trop paradoxales, mais ils ont tant +souffert, tant enduré pour elles, ils les ont gardées au prix de +tant de sacrifices, que les leur enlever serait impossible et +cruel, B--ski souffrait de toute objection et y répondait par des +violences. Il avait peut-être raison, plus raison que moi sur +certains points, mais nous fûmes obligés de nous séparer, ce dont +j'éprouvai un grand regret, car nous avions déjà beaucoup d'idées +communes. + +Avec les années M--tski devenait de plus en plus triste et sombre. +Le désespoir l'accablait. Durant les premiers temps de ma +réclusion, il était plus communicatif, il laissait mieux voir ce +qu'il pensait. Il achevait sa deuxième année de travaux forcés +quand j'y arrivai. Tout d'abord, il s'intéressa fort aux nouvelles +que je lui apportai, car il ne savait rien de ce qui se faisait au +dehors: il me questionna, m'écouta, s'émut, mais peu à peu il se +concentra de plus en plus, ne laissant rien voir de ce qu'il +pensait. Les charbons ardents se couvrirent de cendre. Et pourtant +il s'aigrissait toujours plus. «_Je hais ces brigands_[38]«, me +répétait-il en parlant des forçats que j'avais déjà appris à +connaître; mes arguments en leur faveur n'avaient aucune prise sur +lui. Il ne comprenait pas ce que je lui disais, il tombait +quelquefois d'accord avec moi, mais distraitement: le lendemain il +me répétait de nouveau: «_Je hais ces brigands_.» (Nous parlions +souvent français avec lui; aussi un surveillant des travaux, le +soldat du génie Dranichnikof, nous appelait toujours _aides-chirurgiens_», +Dieu sait pourquoi!) M--tski ne s'animait que quand il parlait +de sa mère. «Elle est vieille et infirme--me disait-il--elle +m'aime plus que tout au monde, et je ne sais même pas si +elle est vivante. Si elle apprend qu'on m'a fouetté...»--M-tski +n'était pas noble, et avait été fouetté avant sa déportation. +Quand ce souvenir lui revenait, il grinçait des dents et +détournait les yeux. Vers la fin de sa réclusion, il se promenait +presque toujours seul. Un jour, à midi, on l'appela chez le +commandant, qui le reçut le sourire aux lèvres. + +--Eh bien! M--tski, qu'as-tu rêvé cette nuit? lui demanda-t-il. + +«Quand il me dit cela, je frissonnai, nous raconta plus tard +M--tski; il me sembla qu'on me perçait le coeur.» + +--J'ai rêvé que je recevais une lettre de ma mère, répondit-il. + +--Mieux que ça, mieux que ça! répliqua le commandant. Tu es +libre. Ta mère a supplié l'Empereur... et sa prière a été exaucée. +Tiens, voilà sa lettre, voilà l'ordre de te mettre en liberté. Tu +quitteras la maison de force à l'instant même. + +Il revint vers nous, pâle et croyant à peine à son bonheur. + +Nous le félicitâmes. Il nous serra la main de ses mains froides et +tremblantes. Beaucoup de forçats le complimentèrent aussi; ils +étaient heureux de son bonheur. + +Il devint colon et s'établit dans notre ville, où peu de temps +après on lui donna une place. Il venait souvent à la maison de +force et nous communiquait différentes nouvelles, quand il le +pouvait. C'était les nouvelles politiques qui l'intéressaient +surtout. + +Outre les quatre Polonais, condamnés politiques dont j'ai parlé, +il y en avait encore deux tout jeunes, déportés pour un laps de +temps très-court; ils étaient peu instruits, mais honnêtes, +simples et francs. Un autre, A--tchoukovski, était par trop simple +et n'avait rien de remarquable, tandis que B--m, un homme déjà +âgé, nous fit la plus mauvaise impression. Je ne sais pas pourquoi +il avait été exilé, bien qu'il le racontât volontiers: c'était un +caractère mesquin, bourgeois, avec les idées et les habitudes +grossières d'un boutiquier enrichi. Sans la moindre instruction, +il ne s'intéressait nullement à ce qui ne concernait pas son +métier de peintre au gros pinceau; il faut reconnaître que c'était +un peintre remarquable; nos chefs entendirent bientôt parler de +ses talents, et toute la ville employa B--m à décorer les +murailles et les plafonds. En deux ans, il décora presque tous les +appartements des employés, qui lui payaient grassement son +travail; aussi ne vivait-il pas trop misérablement. On l'envoya +travailler avec trois camarades, dont deux apprirent parfaitement +son métier; l'un d'eux, T--jevski, peignait presque aussi bien que +lui. Notre major, qui habitait un logement de l'État, fit venir +B--m et lui ordonna de peindre les murailles et les plafonds. B--m +se donna tant de peine que l'appartement du général gouverneur +semblait peu de chose en comparaison de celui du major. La maison +était vieille et décrépite, à un étage, très-sale, tandis que +l'intérieur était décoré comme un palais; notre major jubilait... +Il se frottait les mains et disait à tout le monde qu'il allait se +marier.--«Comment ne pas se marier, quand on a un pareil +appartement?» faisait-il très-sérieusement. Il était toujours plus +content de B--m et de ceux qui l'aidaient. Ce travail dura un +mois. Pendant tout ce temps, le major changea d'opinion à notre +sujet et commença même à nous protéger, nous autres condamnés +politiques. Un jour, il fit appeler J--ki. + +--J--ki, lui dit-il, je t'ai offensé, je t'ai fait fouetter sans +raison. Je m'en repens. Comprends-tu? moi, moi, je me repens! + +J--ki répondit qu'il comprenait parfaitement. + +--Comprends-tu que moi, moi, ton chef, je t'aie fait appeler pour +te demander pardon? Imagines-tu cela? qui es-tu pour moi? Un ver! +moins qu'un ver de terre: tu es un forçat, et moi, par la grâce de +Dieu[39], major... Major, comprends-tu cela? + +J--ki répondit qu'il comprenait aussi cela. + +--Eh bien! je veux me réconcilier avec toi. Mais conçois-tu bien +ce que je fais? conçois-tu toute la grandeur de mon action? Es-tu +capable de la sentir et de l'apprécier? + +Imagine-toi: moi, moi, major!... etc. + +J--ki me raconta cette scène. Un sentiment humain existait donc +dans cette brute toujours ivre, désordonnée et tracassière! Si +l'on prend en considération ses idées et son développement +intellectuel, on doit convenir que cette action était vraiment +généreuse. L'ivresse perpétuelle dans laquelle il se trouvait y +avait peut-être contribué! + +Le rêve du major ne se réalisa pas; il ne se maria pas, quoiqu'il +fut décidé à prendre femme sitôt qu'on aurait fini de décorer son +appartement. Au lieu de se marier, il fut mis en jugement; on lui +enjoignit de donner sa démission. De vieux péchés étaient revenus +sur l'eau: il avait été, je crois, maître de police de notre +ville... Ce coup l'assomma inopinément. Tous les forçats se +réjouirent, quand ils apprirent la grande nouvelle; ce fut une +fête, une solennité. On dit que le major pleurnichait comme une +vieille femme et hurlait. Mais que faire? Il dut donner sa +démission, vendre ses deux chevaux gris et tout ce qu'il +possédait; il tomba dans la misère. Nous le rencontrions +quelquefois--plus tard--en habit civil tout râpé avec une +casquette à cocarde. Il regardait les forçats d'un air mauvais. +Mais son auréole et son prestige avaient disparu avec son uniforme +de major. Tant qu'il avait été notre chef, c'était un dieu habillé +en civil; il avait tout perdu, il ressemblait à un laquais. + +Pour combien entre l'uniforme dans l'importance de ces gens-là! + + +IX--L'ÉVASION. + +Peu de temps après que le major eut donné sa démission, on +réorganisa notre maison de force de fond en comble. Les travaux +forcés y furent abolis et remplacés par un bagne militaire sur le +modèle des bagnes de Russie. Par suite, on cessa d'y envoyer les +déportés de la seconde catégorie, qui devait se composer désormais +des seuls détenus militaires, c'est-à-dire de gens qui +conservaient leurs droits civiques. C'étaient des soldats comme +tous les autres, mais qui avaient été fouettés; ils n'étaient +détenus que pour des périodes très-courtes (six ans au plus); une +fois leur condamnation purgée, ils rentraient dans leurs +bataillons en qualité de simples soldats, comme auparavant. Les +récidivistes étaient condamnés à vingt ans de réclusion. +Jusqu'alors nous avions eu dans notre prison une division +militaire, mais simplement parce qu'on ne savait où mettre les +soldats. Ce qui était l'exception devint la règle. Quant aux +forçats civils, privés de tous leurs droits, marqués au fer et +rasés, ils devaient rester dans la forteresse pour y finir leur +temps; comme il n'en venait plus de nouveaux et que les anciens +étaient mis en liberté les uns après les autres, elle ne devait +plus contenir un seul forçat au bout de dix ans. La division +particulière fut aussi maintenue; de temps à autre arrivaient +encore des criminels militaires d'importance, qui étaient écroués +dans notre prison, en attendant qu'on commençât les travaux +pénibles en Sibérie orientale. Notre genre de vie ne fut pas +changé. Les travaux, la discipline étaient les mêmes +qu'auparavant; seule, l'administration avait été renouvelée et +compliquée. Un officier supérieur, commandant de compagnie, avait +été désigné comme chef de la prison; il avait sous ses ordres +quatre officiers subalternes qui étaient de garde à leur tour. Les +invalides furent renvoyés et remplacés par douze sous-officiers et +un surveillant d'arsenal. On divisa les sections de détenus en +dizaines, et l'on choisit des caporaux parmi eux; ils n'avaient, +bien entendu, qu'un pouvoir nominal sur leurs camarades. Comme de +juste, Akim Akimytch fut du nombre. Ce nouvel établissement fut +confié au commandant, qui resta chef de la prison. Les changements +n'allèrent pas plus loin. Tout d'abord les forçats s'agitèrent +beaucoup; ils discutaient, cherchaient à pénétrer leurs nouveaux +chefs; mais quand ils virent qu'au fond tout était comme +auparavant, ils se tranquillisèrent, et notre vie reprit son cours +ordinaire. Nous étions au moins délivrés du major; tout le monde +respira et reprit courage. L'épouvante avait disparu; chacun de +nous savait qu'en cas de besoin, il avait droit de se plaindre à +son chef, et qu'on ne pouvait plus le punir s'il avait raison, +sauf les cas d'erreur. On continua à apporter de l'eau-de-vie +comme auparavant, bien qu'au lieu d'invalides nous eussions +maintenant des sous-officiers. C'étaient tous des gens honnêtes et +avisés, qui comprenaient leur situation. Il y en eut bien qui +voulurent faire les fanfarons et nous traiter comme des soldats, +mais ils entrèrent bientôt dans le courant général. Ceux qui +mirent par trop de temps à comprendre les habitudes de notre +prison furent instruits par nos forçats eux-mêmes. Il y eut +quelques histoires assez vives. On tentait un sous-officier avec +de l'eau-de-vie, on l'enivrait, puis, quand il était dégrisé, on +lui expliquait, de façon qu'il comprit bien, que comme il avait bu +avec les détenus, par conséquent... Les sous-officiers finirent +par fermer les yeux sur le commerce de l'eau-de-vie. Ils allaient +au marché comme les invalides et apportaient aux détenus du pain +blanc, de la viande, enfin tout ce qui pouvait être introduit sans +risque; aussi ne puis-je pas comprendre pourquoi tout avait été +changé et pourquoi la maison de force était devenue une prison +militaire. Cela arriva deux ans avant ma sortie. Je devais vivre +encore deux ans sous ce régime... + +Dois-je décrire dans ces mémoires tout le temps que j'ai passé au +bagne? Non. Si je racontais par ordre tout ce que j'ai vu, je +pourrais doubler et tripler le nombre des chapitres, mais une +semblable description serait par trop monotone. Tout ce que je +raconterais rentrerait forcément dans les chapitres précédents, et +le lecteur s'est déjà fait en les parcourant une idée de la vie +des forçats de la seconde catégorie. J'ai voulu représenter notre +maison de force et ma vie d'une façon exacte et saisissante, je ne +sais trop si j'ai atteint mon but. Je ne puis juger moi-même mon +travail. Je crois pourtant que je puis le terminer ici. À remuer +ces vieux souvenirs, la vieille souffrance remonte et m'étouffe. +Je ne puis d'ailleurs me souvenir de tout ce que j'ai vu, car les +dernières années se sont effacées de ma mémoire; je suis sûr que +j'ai oublié beaucoup de choses. Ce dont je me rappelle, par +exemple, c'est que ces années se sont écoulées lentement, +tristement, que les journées étaient longues, ennuyeuses, et +tombaient goutte à goutte. Je me rappelle aussi un ardent désir de +ressusciter, de renaître dans une vie nouvelle qui me donnât la +force de résister, d'attendre et d'espérer. Je m'endurcis enfin: +j'attendis: je comptais chaque jour; quand même il m'en restait +mille à passer à la maison de force, j'étais heureux le lendemain +de pouvoir me dire que je n'en avais plus que neuf cent +quatre-vingt-dix-neuf, et non plus mille. Je me souviens encore +qu'entouré de centaines de camarades, j'étais dans une effroyable +solitude, et que j'en vins à aimer cette solitude. Isolé au milieu +de la foule des forçats, je repassais ma vie antérieure, je +l'analysais dans les moindres détails, j'y réfléchissais et je me +jugeais impitoyablement; quelquefois même je remerciais la +destinée qui m'avait octroyé cette solitude, sans laquelle je +n'aurai pu ni me juger ni me replonger dans ma vie passée. Quelles +espérances germaient alors dans mon coeur! Je pensais, je +décidais, je me jurais de ne plus commettre les fautes que j'avais +commises, et d'éviter les chutes qui m'avaient brisé. Je me fis le +programme de mon avenir, en me promettant d'y rester fidèle. Je +croyais aveuglément que j'accomplirais, que je pouvais accomplir +tout ce que je voulais... J'attendais, j'appelais avec transport +ma liberté... Je voulais essayer de nouveau mes forces dans une +nouvelle lutte. Parfois une impatience fiévreuse m'étreignait... +Je souffre rien qu'à réveiller ces souvenirs. Bien entendu, cela +n'intéresse que moi... J'écris ceci parce que je pense que chacun +me comprendra, parce que chacun sentira de même, qui aura le +malheur d'être condamné et emprisonné, dans la fleur de l'âge, en +pleine possession de ses forces. + +Mais à quoi bon!... je préfère terminer mes mémoires par un récit +quelconque, afin de ne pas les finir trop brusquement. + +J'y pense; quelqu'un demandera peut-être s'il est impossible de +s'enfuir de la maison de force, et si, pendant tout le temps que +j'y ai passé, il n'y eut pas de tentative d'évasion. J'ai déjà dit +qu'un détenu qui a subi deux ou trois ans commence à tenir compte +de ce chiffre, et calcule qu'il vaut mieux finir son temps sans +encombre, sans danger, et devenir colon après sa mise en liberté. +Mais ceux qui calculent ainsi sont les forçats condamnés pour un +temps relativement court: ceux dont la condamnation est longue +sont toujours prêts à risquer... Pourtant les tentatives d'évasion +étaient rares. Fallait-il attribuer cela à la lâcheté des forçats, +à la sévérité de la discipline militaire, ou bien à la situation +de notre ville qui ne favorisait guère les évasions (car elle +était en pleine steppe découverte)? Je n'en sais rien. Je crois +que tous ces motifs avaient leur influence... Il était difficile +de s'évader de notre prison: de mon temps, deux forçats +l'essayèrent: c'étaient des criminels d'importance. + +Quand notre major eut donné sa démission, A--v (l'espion du bagne) +resta seul et sans protection. Jeune encore, son caractère prenait +de la fermeté avec l'âge: il était effronté, résolu et +très-intelligent. Si on l'avait mis en liberté, il eût certainement +continué à espionner et à battre monnaie par tous les moyens +possibles, si honteux qu'ils fussent, mais il ne se serait plus +laissé reprendre; il avait gagné de l'expérience au bagne. Il +s'exerçait à fabriquer de faux passe-ports. Je ne l'affirme +pourtant pas, car je tiens ce fait d'autres forçats. Je crois +qu'il était prêt à tout risquer dans l'unique espérance de changer +son sort. J'eus l'occasion de pénétrer dans son âme et d'en voir +toute la laideur: son froid cynisme était révoltant et excitait en +moi un dégoût invincible. Je crois que s'il avait eu envie de +boire de l'eau-de-vie, et que le seul moyen d'en obtenir eût été +d'assassiner quelqu'un, il n'aurait pas hésité un instant, à +condition toutefois que son crime restât secret. Il avait appris à +tout calculer dans notre maison de force. C'est sur lui que le +Koulikof de la «section particulière» arrêta son choix. + +J'ai déjà parlé de Koulikof. Il n'était plus jeune, mais plein +d'ardeur, de vie et de vigueur, et possédait des facultés +extraordinaires. Il se sentait fort, et voulait vivre encore: ces +gens-là veulent vivre quand même la vieillesse a déjà fait d'eux +sa proie. J'eusse été bien surpris si Koulikof n'avait pas tenté +de s'évader. Mais il était déjà décidé. Lequel des deux avait le +plus d'influence sur l'autre, Koulikof ou A--f, je n'en sais rien; +ils se valaient, et se convenaient de tout point; aussi se +lièrent-ils bientôt. Je crois que Koulikof comptait sur A--f pour +lui fabriquer un passe-port; d'ailleurs ce dernier était un noble, +il appartenait à la bonne société--cela promettait d'heureuses +chances, s'ils parvenaient à regagner la Russie. Dieu sait comme +ils s'entendirent et quelles étaient leurs espérances; en tout +cas, elles devaient sortir de la routine des vagabonds sibériens. +Koulikof était un comédien qui pouvait remplir divers rôles dans +la vie, il avait droit d'espérer beaucoup de ses talents. La +maison de force étrangle et étouffe de pareils hommes. Ils +complotèrent donc leur évasion. + +Mais il était impossible de fuir sans un soldat d'escorte, il +fallait gagner ce soldat. Dans l'un des bataillons casernes à la +forteresse se trouvait un Polonais d'un certain âge, homme +énergique et digne d'un meilleur sort, sérieux, courageux. Quand +il était arrivé en Sibérie, tout jeune, il avait déserté, car le +mal du pays le minait. Il fut repris et fouetté; pendant deux ans, +il fit partie des compagnies de discipline. Rentré dans son +bataillon, il s'était mis avec zèle au service; on l'en avait +récompensé en lui donnant le grade de caporal. Il avait de +l'amour-propre, et parlait du ton d'un homme qui se tient en haute +estime. + +Je le remarquai quelquefois parmi les soldats qui nous +surveillaient, car les Polonais m'avaient parlé de lui. Je crus +voir que le mal du pays s'était changé en une haine sourde, +irréconciliable. Il n'aurait reculé devant rien, et Koulikof, eut +du flair en le choisissant comme complice de son évasion. Ce +caporal s'appelait Kohler. Il se concerta avec Koulikof, et ils +fixèrent le jour. On était au mois de juin, pendant les grandes +chaleurs. Le climat de notre ville était assez égal, surtout +l'été, ce qui est très-favorable aux vagabonds. Il ne fallait pas +penser à s'enfuir directement de la forteresse, car la ville est +située sur une colline, dans un lieu découvert, les forêts qui +l'entourent sont à une assez grande distance. Un déguisement était +indispensable, et pour se le procurer il fallait gagner le +faubourg, où Koulikof s'était ménagé un repaire depuis longtemps. +Je ne sais si ses bonnes connaissances du faubourg étaient dans le +secret. Il faut croire que oui, quoique ce point soit resté +incertain. Cette année-là, une jeune demoiselle de conduite +légère, d'extérieur très-agréable, nommée Vanika-Tanika, venait de +s'établir dans un coin du faubourg; elle donnait déjà de grandes +espérances, qu'elle devait entièrement justifier par la suite. On +l'appelait aussi «feu et flamme»; je crois qu'elle était +d'intelligence avec les fugitifs, car Koulikof avait fait des +folies pour elle pendant toute une année. Quand on forma les +détachements, le matin, nos gaillards s'arrangèrent pour se faire +envoyer avec le forçat Chilkine--poêlier-plâtrier de son métier +--recrépir des casernes vides que les soldats du camp avaient +abandonnées. A--f et Koulikof devaient l'aider à transporter les +matériaux nécessaires. Kohler se fit admettre dans l'escorte; +comme pour trois détenus le règlement exigeait deux soldats +d'escorte, on lui confia une jeune recrue, auquel il devait +apprendre le service en sa qualité de caporal. Il fallait que nos +fuyards eussent une bien grande influence sur Kohler pour qu'il se +décidât à les suivre, lui, un homme sérieux, intelligent et +calculateur, qui n'avait plus que quelques années à passer sous +les drapeaux. + +Ils arrivèrent aux casernes vers six heures du matin. Ils étaient +complètement seuls. Après avoir travaillé une heure environ, +Koulikof et A--f dirent à Chilkine qu'ils allaient à l'atelier +voir quelqu'un et prendre un outil dont ils avaient besoin. Ils +durent user de ruse avec Chilkine et lui conter cela du ton le +plus naturel. C'était un Moscovite, poêlier de son métier, rusé, +pénétrant, peu causeur, d'aspect débile et décharné. Cet homme qui +aurait du passer sa vie en gilet et en cafetan, dans quelque +boutique de Moscou, se trouvait dans la «section particulière», au +nombre des plus redoutables criminels militaires, après de longues +pérégrinations; ainsi l'avait voulu sa destinée. Qu'avait-il fait +pour mériter un châtiment si dur? je n'en sais rien; il ne +manifestait jamais la moindre aigreur et vivait paisiblement; de +temps à autre, il s'enivrait comme un savetier; à part cela, sa +conduite était excellente. On ne l'avait pas mis dans le secret +comme de juste, et il fallait le dérouter. Koulikof lui dit en +clignant de l'oeil qu'ils allaient chercher de l'eau-de-vie, +cachée dans l'atelier depuis la veille, ce qui intéressa fort +Chilkine; il ne se douta de rien et resta seul avec la jeune +recrue, pendant que Koulikof, A--f et Kohler se rendaient au +faubourg. + +Une demi-heure se passa; les absents ne revenaient pas. Chilkine +se mit à réfléchir: un éclair lui traversa l'esprit. Il se rappela +que Koulikof paraissait avoir quelque chose d'extraordinaire, +qu'il chuchotait avec A--f en clignant de l'oeil; il l'avait vu; +maintenant il se souvenait de tout. Kohler avait également frappé +son attention; en partant avec les deux forçats, le caporal avait +expliqué à la recrue ce qu'elle devait faire pendant son absence, +ce qui n'était pas dans ses habitudes. Plus Chilkine scrutait ses +souvenirs, plus ses soupçons augmentaient. Le temps s'écoulait, +les forçats ne revenaient pas; son inquiétude était extrême, car +il comprenait que l'administration le soupçonnerait de connivence +avec les fugitifs: il risquait sa peau par conséquent. On pouvait +croire qu'il était leur complice, et qu'il les avait laissés +partir, connaissant leur intention; s'il tardait à dénoncer leur +disparition, ces soupçons prendraient encore plus de consistance. +Il n'avait pas de temps à perdre. Il se rappela alors que Koulikof +et A--f étaient devenus intimes depuis quelque temps, qu'ils +complotaient souvent derrière les casernes, à l'écart. Il se +souvint encore que cette idée lui était déjà venue, qu'ils se +concertaient... Il regarda son soldat d'escorte; celui-ci +bâillait, accoudé sur son fusil, et se grattait le nez le plus +innocemment du monde; aussi Chilkine ne jugea-t-il pas nécessaire +de lui communiquer ses pensées: il lui dit tout simplement de +venir avec lui à l'atelier du génie. Il voulait demander là si on +n'avait pas aperçu ses camarades; mais personne ne les avait vus. +Les soupçons de Chilkine se confirmaient.--S'ils avaient été +simplement s'enivrer ou bambocher au faubourg, comme Koulikof le +faisait souvent... mais cela était impossible, pensait Chilkine. +Ils le lui auraient dit, car à quoi bon lui cacher cela? Chilkine +quitta son travail, et sans même retourner à la caserne où il +travaillait, il s'en fut tout droit à la maison de force. + +Il était près de neuf heures quand il arriva chez le sergent-major, +auquel il communiqua ses soupçons. Celui-ci eut peur, et +tout d'abord ne voulut pas le croire, Chilkine ne lui avait +communiqué son idée que sous forme de soupçon. Le sergent-major +courut chez le major, qui courut à son tour chez le commandant. Au +bout d'un quart d'heure, toutes les mesures nécessaires étaient +prises. On fit un rapport au général gouverneur. Comme les forçats +étaient d'importance, on pouvait recevoir une réprimande sévère de +Pétersbourg. A.--f était classé parmi les condamnés politiques, à +tort ou à raison; Koulikof était forçat de la «section +particulière», c'est-à-dire archicriminel, et de plus, ancien +militaire. On se rappela alors qu'aux termes du règlement, chaque +forçat de la division particulière devait avoir deux soldats +d'escorte quand il allait au travail; or cette règle n'avait pas +été observée, ce qui pouvait faire du tort à tout le monde. On +envoya aussitôt des exprès dans tous les chefs-lieux de bailliage, +dans toutes les petites villes environnantes, pour avertir les +autorités de l'évasion de deux forçats et donner leur signalement. +On expédia des Cosaques à leur recherche; on écrivit dans tous les +arrondissements, dans les gouvernements voisins... Enfin, on eut +une peur horrible. + +L'agitation n'était pas moindre dans notre maison de force; à +mesure que les détenus revenaient du travail, ils apprenaient la +grande nouvelle, qui courait de bouche en bouche; chacun +l'accueillait avec une joie cachée et profonde. Le coeur des +forçats bondissait d'émotion... Outre que cela rompait la +monotonie de la maison de force et les divertissait, c'était une +évasion, une évasion qui trouvait un écho sympathique dans toutes +les âmes et faisait vibrer des cordes depuis longtemps assoupies; +une sorte d'espérance, d'audace, remuait tous ces coeurs, en leur +faisant croire à la possibilité de changer leur sort, «Eh bien! +ils se sont enfuis tout de même! Pourquoi donc nous, ne...» Et +chacun, à cette pensée, se redressait et regardait ses camarades +d'un air provocateur. Tous les forçats prirent un air hautain et +dévisagèrent les sous-officiers du haut de leur grandeur. Comme on +peut penser, nos chefs accoururent. Le commandant lui-même arriva. +Les nôtres regardaient tout le monde avec hardiesse, avec une +nuance de mépris et de gravité sévère: «Hein? nous savons nous +tirer d'affaire, quand nous le voulons?» Tout le monde s'attendait +à une visite générale des chefs; on savait d'avance qu'on +procéderait à une enquête et qu'on ferait des perquisitions; aussi +avait-on tout caché, car on n'ignorait pas que notre +administration avait de l'esprit après coup. Ces prévisions furent +justifiées: il y eut un grand remue-ménage; on mit tout sens +dessus dessous, on fouilla partout--et comme de juste, on ne +trouva rien. + +Quand vint l'heure des travaux de l'après-dînée, on nous y +conduisit sous double escorte. Le soir, les officiers et +sous-officiers de garde venaient à chaque instant nous surprendre: on +nous compta une fois de plus qu'à l'ordinaire; on se trompa aussi +deux fois de plus qu'à l'ordinaire, ce qui causa un nouveau +désordre; on nous chassa dans la cour, pour nous recompter de +nouveau. Puis, une fois encore, on nous vérifia dans les casernes. + +Les forçats ne s'inquiétaient guère de ce remue-ménage. Ils se +donnaient des airs indépendants, et comme toujours en pareil cas, +ils se conduisirent très-convenablement toute la soirée. «On ne +pourra pas nous chercher chicane du moins.» L'administration se +demandait s'il n'y avait pas parmi nous des complices des évadés, +elle ordonna de nous surveiller et d'espionner nos conversations, +mais sans résultat.--«Pas si bête que de laisser derrière soi +des complices!»--«On cache son jeu quand on tente un pareil +coup!»--«Koulikof et A--f sont des gaillards assez rusés pour +avoir su cacher leur piste. Ils ont fait ça en vrais maîtres, sans +que personne s'en doute. Ils se sont évaporés, les coquins; ils +passeraient à travers des portes fermées!» En un mot, la gloire de +Koulikof et de A--f avait grandi de cent coudées. Tous étaient +fiers d'eux. On sentait que leur exploit serait transmis à la plus +lointaine postérité, qu'il survivrait à la maison de force. + +--De crânes gaillards! disaient les uns. + +--Eh bien! on croyait qu'on ne pouvait pas s'enfuir... ils se +sont pourtant évadés! ajoutaient les autres. + +--Oui! faisait un troisième en regardant ses camarades avec +condescendance.--Mais qui s'est évadé?... Êtes-vous seulement +dignes de dénouer les cordons de leurs souliers? + +En toute autre occasion, le forçat interpellé de cette façon +aurait répondu au défi et défendu son honneur, mais il garda un +silence modeste. «C'est vrai! tout le monde n'est pas Koulikof et +A--f; il faut faire ses preuves d'abord...» + +--Au fond, camarades, pourquoi restons-nous ici? interrompit +brusquement un détenu, assis auprès de la fenêtre de la cuisine; +sa voix était traînante, mais secrètement satisfaite, il se +frottait la joue de la paume de la main.--Que faisons-nous ici? +Nous vivons sans vivre, nous sommes morts sans mourir. Eeeh! + +--Parbleu, on ne quitte pas la maison de force comme une vieille +botte... Elle vous tient aux jambes. Qu'as-tu à soupirer? + +--Mais, tiens, Koulikof, par exemple... commença un des plus +ardents, un jeune blanc-bec. + +--Koulikof? riposta un autre, en regardant de travers le +blanc-bec;--Koulikof!... Les Koulikof, on ne les fait pas à la +douzaine! + +--Et A--f! camarades, quel gaillard! + +--Eh! eh! il roulera Koulikof quand et tant qu'il voudra. C'est +un fin matois. + +--Sont-ils loin? voilà ce que j'aimerais savoir... + +Et les conversations s'engageaient:--Sont-ils déjà à une grande +distance de la ville? de quel côté se sont-ils enfuis? de quel +côté ont-ils plus de chance? quel est le canton le plus proche? +Comme il y avait des forçats qui connaissaient les environs, on +les écouta avec curiosité. + +Quand on vint à parler des habitants des villages voisins, on +décida qu'ils ne valaient pas le diable. Près de la ville, +c'étaient tous des gens qui savaient ce qu'ils avaient à faire; +pour rien au monde, ils n'aideraient les fugitifs; au contraire, +ils les traqueraient pour les livrer. + +--Si vous saviez quels méchants paysans! Oh! quelles vilaines +bêtes! + +--Des paysans de rien. + +--Le Sibérien est mauvais comme tout. Il vous tue un homme pour +rien. + +--Oh! les nôtres... + +--Bien entendu, c'est à savoir qui sera le plus fort. Les nôtres +ne craignent rien. + +--En tout cas, si nous ne crevons pas, nous entendrons parler +d'eux. + +--Crois-tu par hasard qu'on les pincera? + +--Je suis sûr qu'on ne les attrapera jamais! riposte un des plus +excités, en donnant un grand coup de poing sur la table. + +--Hum! c'est suivant comme ça tournera. + +--Eh bien! camarades, dit Skouratof--si je m'évadais, de ma vie +on ne me pincerait! + +--Toi? + +Et tout le monde part d'un éclat de rire; d'autres font semblant +de ne pas même vouloir l'écouter. Mais Skouratof est en train. + +--De ma vie on ne me pincerait--fait-il avec énergie. +Camarades, je me le dis souvent, et ça m'étonne même. Je passerais +par un trou de serrure plutôt que de me laisser pincer. + +--N'aie pas peur, quand la faim te talonnerait, tu irais bel et +bien demander du pain à un paysan! + +Nouveaux éclats de rire. + +--Du pain? menteur! + +--Qu'as-tu donc à blaguer? Vous avez tué, ton oncle Vacia et toi, +la mort bovine[40], c'est pour ça qu'on vous a déportés. + +Les rires redoublèrent. Les forçats sérieux avaient l'air +indignés. + +--Menteur! cria Skouratof--c'est Mikitka qui vous a raconté +cela; il ne s'agissait pas de moi, mais de l'oncle Vacia, et vous +m'avez confondu avec lui. Je suis Moscovite, et vagabond dès ma +plus tendre enfance. Tenez, quand le chantre m'apprenait à lire la +liturgie, il me pinçait l'oreille en me disant: Répète: «Aie pitié +de moi, Seigneur, par ta grande bonté», etc. Et je répétais avec +lui: «On m'a emmené à la police par ta grande bonté», etc. Voilà +ce que j'ai fait depuis ma plus tendre enfance. + +Tous éclatèrent de rire. C'est tout ce que Kouratof désirait, il +fallait qu'il fît le bouffon. On en revint bientôt aux +conversations sérieuses, surtout les vieillards et les +connaisseurs en évasions. Les autres forçats plus jeunes, ou plus +calmes de caractère, écoutaient tout réjouis, la tête tendue; une +grande foule s'était rassemblée à la cuisine. Il n'y avait +naturellement pas de sous-officiers, sans quoi l'on n'aurait point +parlé devant eux à coeur ouvert. Parmi les plus joyeux je +remarquai un Tartare de petite taille, aux pommettes saillantes, +et dont la figure était très-comique. Il s'appelait Mametka, ne +parlait presque pas le russe et ne comprenait guère ce que les +autres disaient, mais il allongeait tout de même la tête dans la +foule, et écoutait, écoutait avec béatitude. + +--Eh bien! Mametka, _iakchi_. + +--_Iakchi, oukh iakchi!_ marmottait Mametka, en secouant sa tête +grotesque.--_Iakchi._ + +--On ne les attrapera pas? _Iok_. + +--_Ioi, iok!_ Et Mametka branlait et hochait la tête, en +brandissant les bras. + +--Tu as donc menti, et moi je n'ai pas compris, hein? + +--C'est ça, c'est ça, _iakchi_! répondait Mametka. + +--Allons, bon, _iakch_, aussi. + +Skouratof lui donna une chiquenaude qui lui enfonça son bonnet +jusque sur les yeux, et sortit de très-bonne humeur, laissant +Mametka abasourdi. + +Pendant une semaine entière, la discipline fut extrêmement sévère +dans la maison de force; on se livrait à des battues minutieuses +dans les environs. Je ne sais comment cela se faisait, mais les +détenus étaient toujours au courant des dispositions que prenait +l'administration pour retrouver les fugitifs. Les premiers jours, +les nouvelles leur étaient très-favorables: ils avaient disparu +sans laisser de traces. Nos forçats ne faisaient que se moquer des +chefs, et n'avaient plus aucune inquiétude sur le sort de leurs +camarades. «On ne trouvera rien, vous verrez qu'on ne les pincera +pas», disaient-ils avec satisfaction. + +On savait que tous les paysans des environs étaient sur pied et +qu'ils surveillaient les endroits suspects, comme les forêts et +les ravins. + +--Des bêtises! ricanaient les nôtres, pour sûr ils sont cachés +chez un homme à eux. + +--Pour sûr!--ce sont des gaillards qui ne se hasardent pas sans +avoir tout préparé à l'avance. + +Les suppositions allèrent plus loin; on disait qu'ils étaient +peut-être encore cachés dans le faubourg, dans une cave, en +attendant que la panique eût cessé et que leurs cheveux eussent +repoussé. Ils y resteraient peut-être six mois, et alors ils s'en +iraient tout tranquillement plus loin... + +Bref, tous les détenus étaient d'humeur romanesque et fantastique. +Tout à coup, huit jours après l'évasion, le bruit se répandit +qu'on avait trouvé la piste. Ce bruit fut naturellement démenti +avec mépris, mais vers le soir il prit de la consistance. Les +forçats s'émurent. Le lendemain matin, on disait déjà en ville +qu'on avait arrêté les fugitifs et qu'on les ramenait. Après le +dîner, on eut de nouveaux détails: ils avaient été arrêtés à +soixante-dix verstes de la ville, dans un hameau. Enfin on reçut +une nouvelle authentique. Le sergent-major, qui revenait de chez +le major, assura qu'ils seraient amenés au corps de garde le soir +même. Ils étaient pris, il n'y avait plus à en douter. Il est +difficile de rendre l'impression que fit cette annonce sur les +forçats; ils s'exaspérèrent tout d'abord, puis se découragèrent. +Bientôt je remarquai chez eux une tendance à la moquerie. Ils +bafouèrent, non plus l'administration, mais les fugitifs +maladroits. Ce fut d'abord le petit nombre, puis tous firent +chorus, sauf quelques forçats graves et indépendants, que des +moqueries ne pouvaient émouvoir. Ceux-là regardèrent avec mépris +les masses étourdies et gardèrent le silence. + +Autant on avait glorifié auparavant Koulikof et A--f, autant on +les dénigra ensuite. On les dénigrait même avec plaisir, comme +s'ils avaient offensé leurs camarades en se laissant prendre. On +disait avec dédain qu'ils avaient eu probablement très-faim, et +que ne pouvant supporter leurs souffrances, ils étaient venus dans +un hameau demander du pain aux paysans, ce qui est le dernier +abaissement pour un vagabond. Ces récits étaient faux, car on +avait suivi les fugitifs à la piste; quand ils étaient entrés sous +bois, on avait fait cerner la forêt dans laquelle ils se +trouvaient. Voyant qu'il n'y avait plus moyen de se sauver, ils se +rendirent. Ils n'avaient rien d'autre à faire. + +On les amena le soir, pieds et poings liés, escortés de gendarmes; +tous les forçats se jetèrent sur la palissade pour voir ce qu'on +leur ferait. Ils ne virent que les équipages du major et du +commandant qui attendaient devant le corps de garde. On mit les +évadés au secret, après les avoir referrés; le lendemain ils +passèrent en jugement. Les moqueries et le mépris des détenus pour +leurs camarades cessèrent d'eux-mêmes, quand on sut les détails: +on apprit alors qu'ils avaient été obligés de se rendre, parce +qu'ils étaient cernés de tous côtés; tout le monde s'intéressa +cordialement au cours de l'affaire. + +--On leur en donnera au moins un millier. + +--Oh! oh! ils les fouetteront à mort. A--f peut-être ne recevra +que mille baguettes, mais l'autre, on le tuera pour sûr, parce +que, vois-tu, il est de la section particulière. + +Les forçats se trompaient. A--f fut condamné à cinq cents coups de +baguettes; sa conduite antérieure lui valut les circonstances +atténuantes, et puis, c'était son premier délit. Koulikof reçut, +je crois, mille cinq cents coups. Comme on voit, la punition fut +assez bénigne. En gens de bon sens, ils n'impliquèrent personne +dans leur affaire et déclarèrent nettement qu'ils s'étaient enfuis +de la forteresse sans entrer nulle part. J'avais surtout pitié de +Koulikof: il avait perdu sa dernière espérance, sans compter les +deux mille verges qu'il reçut. On l'envoya plus tard dans une +autre maison de force. A--f fut à peine châtié; on l'épargna, +grâce aux médecins. Mais une fois à l'hôpital, il fit le fanfaron +et déclara que maintenant il ne reculerait devant rien et ferait +encore parler de lui. Koulikof resta le même homme, convenable et +posé; une fois de retour à la maison de force, après son +châtiment, il eut l'air de ne l'avoir jamais quittée. Mais les +forçats ne le regardaient plus du même oeil: bien qu'il n'eût pas +changé, ils avaient cessé de l'estimer dans leur for intérieur, +ils le traitèrent désormais de pair à compagnon. + +Depuis cette tentative d'évasion, l'étoile de Koulikof pâlit +sensiblement. Le succès signifie tout dans ce monde... + + +X--LA DÉLIVRANCE. + +Cette tentative eut lieu pendant ma dernière année de travaux +forcés. Je me souviens aussi bien de cette dernière période que de +la première, mais à quoi bon accumuler les détails? Malgré mon +impatience de finir mon temps, cette année fut la moins pénible de +ma déportation. J'avais beaucoup d'amis et de connaissances parmi +les forçats, qui avaient décidé que j'étais un brave homme. +Beaucoup d'entre eux m'étaient dévoués et m'aimaient sincèrement. +Le pionnier avait envie de pleurer lorsqu'il nous accompagna, mon +compagnon et moi, hors de la maison de force; et quand nous fûmes +définitivement en liberté, il vint presque tous les jours nous +voir dans un logement de l'État qui nous avait été assigné, +pendant le mois que nous passâmes en ville. Il y avait pourtant +des physionomies dures et rébarbatives, que je n'avais pu gagner. +Dieu sait pourquoi! Nous étions pour ainsi dire séparés par une +barrière. + +J'eus plus d'immunités pendant cette dernière année. Je retrouvai +parmi les fonctionnaires militaires de notre ville des +connaissances et même d'anciens camarades d'école avec lesquels je +renouai des relations. Grâce à eux, je pouvais recevoir de +l'argent, écrire à ma famille et même posséder des livres. Depuis +plusieurs années, je n'avais pas eu un seul livre; aussi est-il +difficile de se rendre compte de l'impression étrange et de +l'émotion qu'excita en moi le premier volume que je pus lire à la +maison de force. Je commençai à le dévorer le soir, quand on ferma +les portes, et je lus toute la nuit, jusqu'à l'aube. Ce numéro de +Revue me parut être un messager de l'autre monde: ma vie +antérieure se dessinait avec relief et netteté devant mes yeux: je +tâchai de deviner si j'étais resté bien en arrière, s'ils avaient +beaucoup vécu là-bas sans moi; je me demandais ce qui les agitait, +quelles questions les occupaient. Je m'attachais anxieusement aux +mots, je lisais entre les lignes, je m'efforçais de trouver le +sens mystérieux, les allusions au passé qui m'était connu; je +recherchais les traces de ce qui causait de l'émotion dans mon +temps; comme je fus triste quand je dus m'avouer que j'étais +étranger à la vie nouvelle, que j'étais maintenant un membre +rejeté de la société! J'étais en retard; il me fallait faire +connaissance avec la nouvelle génération. Je me jetai sur un +article, au bas duquel je trouvai le nom d'un homme qui m'était +cher... Mais les autres noms m'étaient inconnus pour la plupart; +de nouveaux travailleurs étaient entrés en scène; je me hâtais de +faire connaissance avec eux, je me désespérais d'avoir si peu de +livres sous la main et tant de difficulté à me les procurer. +Auparavant, du temps de notre ancien major, on risquait beaucoup à +apporter des livres à la maison de force. Si l'on en trouvait un +lors des perquisitions, c'était toute une histoire; on vous +demandait d'où vous le teniez.--«Tu as sans doute des +complices?» Et qu'aurais-je répondu? Aussi avais-je vécu sans +livres, renfermé en moi-même, me posant des questions, que +j'essayais de résoudre, et dont la solution me tourmentait +souvent... Mais je ne pourrai jamais exprimer tout cela... + +Comme j'étais arrivé en hiver, je devais être libéré en hiver, le +jour anniversaire de celui où j'étais entré. Avec quelle +impatience j'attendais ce bienheureux hiver! avec quelle +satisfaction je voyais l'été finir, les feuilles jaunir sur les +arbres, et l'herbe se dessécher dans la steppe! L'été est passé... +le vent d'automne hurle et gémit, la première neige tombe en +tournoyant... Cet hiver, si longtemps attendu, est enfin arrivé! +Mon coeur bat sourdement et précipitamment dans le pressentiment +de la liberté. Chose étrange! plus le temps passait, plus le terme +s'approchait, plus je devenais calme et patient. Je m'étonnais +moi-même et je m'accusais de froideur, d'indifférence. Beaucoup de +forçats, que je rencontrais dans la cour quand les travaux étaient +finis, s'entretenaient avec moi et me félicitaient. + +--Allons, petit père Alexandre Pétrovitch! Vous allez bientôt +être mis en liberté! Vous nous laisserez seuls, comme de pauvres +diables. + +--Eh bien! Martynof, avez-vous encore longtemps à attendre? lui +demandai-je. + +--Moi? eh! eh! Sept ans à trimer!... + +Il soupire, s'arrête et regarde au loin d'un air distrait, comme +s'il regardait dans l'avenir... Oui, beaucoup de mes camarades me +félicitaient sincèrement et cordialement. Il me sembla même qu'on +avait plus d'affabilité pour moi, je ne leur appartenais déjà +plus, je n'étais plus leur pareil; aussi me disaient-ils adieu. +K--tchinski, jeune noble polonais, de caractère doux et paisible, +aimait à se promener comme moi dans la cour de la prison. Il +espérait conserver sa santé en prenant de l'exercice et en +respirant l'air frais, pour compenser le mal que lui faisaient les +nuits étouffantes des casernes. «J'attends avec impatience votre +mise en liberté, me dit-il un jour en souriant, comme nous nous +promenions. Quand vous quitterez le bagne, je saurai alors qu'il +me reste juste une année de travaux forcés.» + +Je dirai ici en passant que, grâce à la perpétuelle idéalisation, +la liberté nous semblait plus libre que la liberté telle qu'elle +est en réalité. Les forçats exagéraient l'idée de la liberté; cela +est commun à tous les prisonniers. L'ordonnance déguenillée d'un +officier nous semblait être une espèce de roi, l'idéal de l'homme +libre, relativement aux forçats; il n'avait pas de fers, il +n'avait pas la tête rasée, et allait où il voulait, sans escorte. + +La veille de ma libération, au crépuscule, je fis pour la dernière +fois le tour de notre maison de force. Que de milliers de fois +j'avais tourné autour de cette palissade pendant ces dix ans! +J'avais erré là derrière les casernes pendant toute la première +année, solitaire et désespéré. Je me souviens comme je comptais +les jours que j'y devais passer. Il y en avait plusieurs milliers. +Dieu! comme il y a longtemps de cela! Dans ce coin avait végété +notre aigle prisonnier; je rencontrais souvent Pétrof à cet +endroit. Maintenant il ne me quittait plus; il accourait auprès de +moi, et comme s'il devinait mes pensées, il se promenait +silencieusement à mes côtés et s'étonnait à part lui, Dieu sait de +quoi. Je disais adieu mentalement aux noires poutres équarries de +nos casernes. Combien de jeunesse, de forces inutiles étaient +enterrées et perdues dans ces murailles, sans profit pour +personne! Il faut bien le dire: tous ces gens-là étaient peut-être +les mieux doués, les plus forts de notre peuple. Mais ces forces +puissantes étaient perdues sans retour. À qui la faute? + +Oui, à qui la faute? + +Le lendemain de cette soirée, de bon matin, avant qu'on se mit en +rang pour aller au travail, je parcourus toutes les casernes, pour +dire adieu aux forçats. Bien des mains calleuses et solides se +tendirent vers moi avec bienveillance. Quelques-uns me donnaient +des poignées de main en camarades, mais c'était le petit nombre. +Les autres comprenaient parfaitement que j'étais devenu un tout +autre homme, que je n'étais plus un des leurs. Ils savaient que +j'avais des connaissances en ville, que je m'en irais tout de +suite chez des messieurs, que je m'assiérais à leur table, que je +serais leur égal. Ils comprenaient cela, et bien que leur poignée +de main fût affable et cordiale, ce n'était plus celle d'un égal; +j'étais devenu pour eux un monsieur. D'autres me tournaient +durement le dos et ne répondaient pas à mes adieux. Quelques-uns +même me regardaient avec haine. + +Le tambour battit, et tous les forçats se rendirent aux travaux. +Je restai seul. Souchilof s'était levé avant tout le monde, et se +trémoussait afin de me préparer une dernière fois mon thé. Pauvre +Souchilof! il pleura quand je lui donnai mes vêtements, mes +chemises, mes courroies pour les fers et quelque peu d'argent.-- +«Ce n'est pas cela... ce n'est pas cela... disait-il, en mordant +ses lèvres tremblantes.--C'est vous que je perds, Alexandre +Pétrovitch! que ferai-je maintenant sans vous?...» Je dis adieu +aussi à Akim Akimytch. + +--Votre tour de partir arrivera bientôt! lui dis-je. + +--Je dois rester ici longtemps, très-longtemps encore, murmura-t-il +en me serrant la main. Je me jetai à son cou, et nous nous +embrassâmes. + +Dix minutes après la sortie des forçats, nous quittâmes le bagne, +mon camarade et moi--pour n'y jamais revenir. Nous allâmes à la +forge où l'on devait briser nos fers. Nous n'avions point +d'escorte armée; nous nous y rendîmes en compagnie d'un +sous-officier. Ce furent des forçats qui brisèrent nos fers, dans +l'atelier du génie. J'attendis qu'on déferrât mon camarade, puis +je m'approchai de l'enclume. Les forgerons me firent tourner le +dos, m'empoignèrent la jambe et l'allongèrent sur l'enclume... Ils +se démenaient, s'agitaient; ils voulaient faire cela lestement, +habilement.--Le rivet! tourne d'abord le rivet, commanda le +maître forgeron.--Mets-le comme ça, bien!... Donne maintenant un +coup de marteau... + +Les fers tombèrent. Je les soulevai... Je voulais les tenir dans +ma main, les regarder encore une fois. J'étais tout surpris qu'un +moment avant ils fussent à mes jambes. + +--Allons, adieu! adieu! me dirent les forçats de leurs voix +grossières et saccadées, mais qui semblaient joyeuses. + +Oui, adieu! La liberté, la vie nouvelle, la résurrection d'entre +les morts... Ineffable minute! + +FIN + + + + [1] Association coopérative d'artisans possédant un +fonds commun. + [2] Dostoïevsky devint lui-même soldat en Sibérie +quand il eut subi sa peine. + [3] Allusion aux deux rangées de soldats armés de +verges vertes entre lesquelles devaient et doivent passer les +forçats condamnés aux verges. Ce châtiment n'existe plus +que pour les condamnés privés de tous leurs droits civils. + [4] Chaussure légère en écorce de tilleul que portent +les paysans de la Russie centrale et septentrionale. + [5] C'est ainsi que le peuple appelle les condamnés aux +travaux forcés et les exilés. + [6] Ce mot ne signifie rien; le forçat a défiguré le mot +de _particularité_, qu'il emploie à tort dans le sens de +_savoir-vivre_. + [7] Il n'existe aucun oiseau de ce nom: le forçat, pour +se tirer d'embarras, invente un nom d'oiseau. Toute cette +conversation est littéralement intraduisible en français. + [8] Les forçats ont fait du mot invalide un prénom +qu'ils donnent par moquerie au vieux soldat. + [9] Bière de seigle. + [10] Les nobles condamnés aux travaux forcés perdent +leurs privilèges. Ce n'est que par une grâce de l'empereur +qu'ils peuvent être réintégrés dans leurs droits. + [11] Association coopérative. Le principe en est si +répandu en Russie qu'on trouve même chez les forçats des +essais embryonnaires d'organisation coopérative. + [12] Instrument de musique + [13] En temps de disette, les paysans mêlaient de +l'écorce de tilleul à leur farine. + [14] Appeler quoiqu'on par son seul nom de baptême +constitue en Russie une grave impolitesse, surtout dans le +peuple. On ajoute le nom du père. + [15] Toupet. Sobriquet donné par les Grands-Russiens +aux Petits-Russiens; ceux-ci portaient autrefois--au +dix-septième siècle--un toupet de cheveux sur l'occiput, +tandis que le reste du crâne était rasé. + [16] Les bains russes diffèrent totalement des nôtres: +ce sont de grandes étuves dans lesquelles on reste soumis +à l'action de la vapeur qui débarrasse la peau de toutes les +substances grasses qui la couvrent. + [17] Les Juifs russes zézayent presque tous, et sont +d'une poltronnerie inouïe. + [18] Cette boite cubique, appelée _téphil_ en hébreu, +représente le temple de Salomon; les dix commandements +de la loi de Moïse y sont écrits. + [19] Voici ce que Tourguénief dit à propos du passage +suivant dans une de ses lettres: «Le tableau du bain, c'est +vraiment de Dante.» + [20] On jette à cet effet des gouttes d'eau sur le four +ardent. + [21] En Pologne, à l'heure qu'il est, entre la nappe et le +bois de la table sur laquelle sont disposés les mets, on +dispose du foin qui doit rappeler aux fidèles que Jésus-Christ +est né dans une crèche. + [22] Espèce de guitare. + [23] Peintre russe célèbre dans la première moitié du +siècle. + [24] Cette danse composée par le célèbre compositeur +Glinka, l'auteur de la _Vie pour le Tsar_, est une des plus +entraînantes que nous connaissions, et ne rentre dans +aucun genre connu. C'est la danse russe par excellence. + [25] Aide-chirurgien d'armée. + [26] Le peuple, en Russie, emploie très-souvent la +troisième personne du pluriel par politesse en parlant de +quelqu'un. + [27] Type du roman de N. Gogol: _les Âmes mortes._ + [28] Tout ce que je raconte des punitions corporelles +existait de mon temps. Maintenant, à ce que j'ai entendu +dire, tout est changé et change encore. (Note de +Dostoïevski.) + [29] Les _schpitzruten_ sont des verges dont l'usage +était très-fréquent en Allemagne au siècle dernier, et qui, +du reste, y ont été inventées. + [30] Un passe-port. (Note de Dostoïevski.) + [31] C'est-à-dire qui sont dans la forêt, où chante le +coucou. Il entend par la que ce sont aussi des vagabonds. +(Note de Dostoïevski.) + [32] Barbouiller la porte cochère de la maison où +demeure une jeune fille indique que celle-ci a perdu son +innocence. + [33] C'est une marque de respect qui s'accordait +autrefois en Russie, mais maintenant cette habitude est +tombée en désuétude. + [34] Pour écarter des chevaux la vermine qui les dévore +souvent Russie, on n'étrille que les chevaux de luxe. + [35] Injure dont le vrai sens est intraduisible. + [36] Cette phrase est en français dans l'original. + [37] Les décembristes. + [38] Sic. Cette phrase est en français dans l'original. + [39] Notre major n'était pas le seul à employer cette +expression, bien d'autres commandants militaires +l'imitaient, de mon temps, surtout ceux qui sortaient du +rang. (Note de Dostoïevski.) + [40] C'est-à-dire qu'ils ont tué un paysan ou une +femme, qu'ils soupçonnaient de jeter un sort sur le bétail. +Nous avions dans notre maison de force un meurtrier de +cette catégorie. (Note de Dostoïevski.) + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs de la maison des morts +by Fedor Mikhailovitch Dostoïevski + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS *** + +***** This file should be named 14918-8.txt or 14918-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/9/1/14918/ + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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