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+The Project Gutenberg EBook of Souvenirs de la maison des morts
+by Fedor Mikhailovitch Dostoïevski
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Souvenirs de la maison des morts
+
+Author: Fedor Mikhailovitch Dostoïevski
+
+Release Date: February 6, 2005 [EBook #14918]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Fedor Dostoïevski
+
+SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS
+
+(1880)
+
+
+
+Table des matières
+
+AVERTISSEMENT
+PREMIÈRE PARTIE
+I--LA MAISON DES MORTS.
+II--PREMIÈRES IMPRESSIONS.
+III--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite).
+IV--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite)
+V--LE PREMIER MOIS.
+VI--LE PREMIER MOIS (Suite).
+VII--NOUVELLES CONNAISSANCES.--PÉTROF.
+VIII--LES HOMMES DÉTERMINÉS.--LOUKA.
+IX--ISAÏ FOMITCH.--LE BAIN.--LE RÉCIT DE BAKLOUCHINE.
+X--LA FÊTE DE NOËL.
+XI--LA REPRÉSENTATION.
+
+DEUXIÈME PARTIE
+I--L'HÔPITAL.
+II--L'HÔPITAL. (Suite).
+III--L'HÔPITAL (Suite).
+IV--LE MARI D'AKOULKA. (récit.)
+V--LA SAISON D'ÉTÉ.
+VI--LES ANIMAUX DE LA MAISON DE FORCE.
+VII--LE «GRIEF».
+VIII--MES CAMARADES.
+IX--L'ÉVASION.
+X--LA DÉLIVRANCE.
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+On vient enfin de traduire les _Souvenirs de la maison des morts_,
+par le romancier russe Dostoïevsky. De courtes indications seront
+peut-être utiles pour préciser l'origine et la signification de ce
+livre.
+
+Le public français connaît déjà Dostoïevsky par un de ses romans
+les plus caractéristiques, _le Crime et le châtiment_. Ceux qui
+ont lu cette oeuvre ont du prendre leur parti d'aimer ou de haïr
+le singulier écrivain. On va nous donner des traductions de ses
+autres romans. Elles continueront de plaire à quelques curieux,
+aux esprits qui courent le monde en quête d'horizons nouveaux.
+Elles achèveront de scandaliser la raison commune, celle qu'on se
+procure dans les maisons de confections philosophiques; car ce
+temps est merveilleux pour tailler aux intelligences comme aux
+corps des vêtements uniformes, décents, à la portée de tous, un
+peu étriqués peut-être, mais qui évitent les tracas de la
+recherche et de l'invention. Ceux qui n'ont pas eu le courage
+d'aborder le monstre sont néanmoins renseignés sur sa façon de
+souffrir et de faire souffrir. On a beaucoup parlé de Dostoïevsky,
+depuis un an; un critique a expliqué en deux mots la supériorité
+du romancier russe.--«Il possède deux facultés qui sont rarement
+réunies chez nos écrivains: la faculté d'évoquer et celle
+d'analyser.»
+
+Oui, avec cela tout le principal est dit. Prenez chez nous Victor
+Hugo et Sainte-Beuve comme les représentants extrêmes de ces deux
+qualités littéraires; derrière l'un ou l'autre, vous pourrez
+ranger, en deux familles intellectuelles, presque tous les maîtres
+qui ont travaillé sur l'homme. Les premiers le projettent dans
+l'action, ils ont toute puissance pour rendre sensible le drame
+extérieur, mais ils ne savent pas nous faire voir les mobiles
+secrets qui ont décidé le choix de l'âme dans ce drame. Les
+seconds étudient ces mobiles avec une pénétration infinie, ils
+sont incapables de reconstruire pour le mouvement tragique
+l'organisme délicat qu'ils ont démonté. Il y aurait une exception
+à faire pour Balzac; quant à Flaubert, il faudrait entrer dans des
+distinctions et des réserves sacrilèges; gardons-les pour le jour
+où l'on mettra le dieu de Rouen au Panthéon. Toujours est-il que,
+dans le pays de Tourguénef, de Tolstoï et de Dostoïevsky, les deux
+qualités contradictoires se trouvent souvent réunies; cette
+alliance se paye, il est vrai, au prix de défauts que nous
+supportons malaisément: la lenteur et l'obscurité.
+
+Mais ce n'est point des romans que je veux parler aujourd'hui. Les
+_Souvenirs de la maison des morts_ n'empruntent rien à la fiction,
+sauf quelques précautions de mise en scène, nécessitées par des
+causes étrangères à l'art. Ce livre est un fragment
+d'autobiographie, mêlé d'observations sur un monde spécial, de
+descriptions et de récits très simples; c'est le journal du bagne,
+un album de croquis rassemblés dans les casemates de Sibérie.
+Avant de vous récrier sur l'éloge d'un galérien, écoutez comment
+Dostoïevsky fut précipité dans cette infâme condition.
+
+Il avait vingt-sept ans en 1848, il commençait à écrire avec
+quelque succès. Sa vie, pauvre et solitaire, allait par de mauvais
+chemins; misère, maladie, tout lui donnait sur le monde des vues
+noires; ses nerfs d'épileptique lui étaient déjà de cruels
+ennemis. Avec cela, un malheureux coeur plein de pitié, d'où est
+sorti le meilleur de son talent; cette sensibilité contenue, vite
+aigrie, qui se change en folles colères devant les aspects
+d'injustice de l'ordre social. Il regardait autour de lui,
+cherchant l'idéal, le progrès, les moyens de se dévouer; il voyait
+la triste Russie, bien froide, bien immobile, bien dure, tout
+ulcérée de maux anciens. Sur cette Russie, les idées généreuses du
+moment passaient et ramassaient à coup sûr de telles âmes. Le
+jeune écrivain fut entraîné, avec beaucoup d'autres de sa
+génération littéraire, dans les conciliabules présidés par
+Pétrachevsky. Cette sédition intellectuelle n'alla pas bien loin;
+des récriminations, des menaces vagues, de beaux projets d'utopie.
+Il y a impropriété de mot à appeler cette effervescence d'idées,
+comme on le fait habituellement, la conspiration de Pétrachevsky;
+de conspiration, il n'y en eut pas, au sens terrible que ce terme
+a reçu depuis lors en Russie. En tout cas, Dostoïevsky y prit la
+moindre part; toute sa faute ne fut qu'un rêve défendu;
+l'instruction ne put relever contre lui aucune charge effective.
+Chez nous, il eut été au centre gauche; en Russie, il alla au
+bagne.
+
+Englobé dans l'arrêt commun qui frappa ses complices, il fut jeté
+à la citadelle, condamné à mort, gracié sur l'échafaud, conduit en
+Sibérie; il y purgea quatre ans de fers dans la «section
+réservée», celle des criminels d'État. Le romancier y laissa des
+illusions, mais rien de son honneur; vingt ans après, en des temps
+meilleurs, les condamnés et leurs juges parlaient de ces souvenirs
+avec une égale tristesse, la main dans la main; l'ancien forçat a
+fait une carrière glorieuse, remplie de beaux livres, et terminée
+récemment par un deuil quasi officiel. Il était nécessaire de
+préciser ces points, pour qu'on ne fit pas confusion d'époques; il
+n'y eut rien de commun entre le proscrit de 1848 et les
+redoutables ennemis contre lesquels le gouvernement russe sévit
+aujourd'hui de la même façon, mais à plus juste titre.
+
+Un des compagnons d'infortune de l'exilé, Yastrjemsky, a consigné
+dans ses Mémoires le récit d'une rencontre avec Dostoïevsky, au
+début de leur pénible voyage. Le hasard les réunit une nuit dans
+la prison d'étapes de Tobolsk, où ils trouvèrent aussi un de leurs
+complices les plus connus, Dourof. Ce récit peint sur le vif
+l'influence bienfaisante du romancier.
+
+«On nous conduisit dans une salle étroite, froide et sombre. Il y
+avait là des lits de planches avec des sacs bourrés de foin.
+L'obscurité était complète. Derrière la porte, sur le seuil, on
+entendait le pas lourd de la sentinelle, qui marchait en long et
+en large par un froid de 40 degrés.
+
+«Dourof s'étendit sur le lit de camp, je me pelotonnai sur le
+plancher à côté de Dostoïevsky. À travers la mince cloison, un
+tapage infernal arrivait jusqu'à nous: un bruit de tasses et de
+verres, les cris de gens qui jouaient aux cartes, des injures, des
+blasphèmes. Dourof avait les doigts des pieds et des mains gelés;
+ses jambes étaient blessées par les fers. Dostoïevsky souffrait
+d'une plaie qui lui était venue au visage dans la casemate de la
+citadelle, à Pétersbourg. Pour moi, j'avais le nez gelé.--Dans
+cette triste situation, je me rappelai ma vie passée, ma jeunesse
+écoulée au milieu de mes chers camarades de l'Université; je
+pensai à ce qu'aurait dit ma soeur, si elle m'eût aperçu dans cet
+état. Convaincu qu'il n'y avait plus rien à espérer pour moi, je
+résolus de mettre fin à mes jours... Si je m'appesantis sur cette
+heure douloureuse, c'est uniquement parce qu'elle me donna
+l'occasion de connaître de plus près la personnalité de
+Dostoïevsky. Sa conversation amicale et secourable me sauva du
+désespoir; elle réveilla en moi l'énergie.
+
+«Contre toute espérance, nous parvînmes à nous procurer une
+chandelle, des allumettes et du thé chaud qui nous parut plus
+délicieux que le nectar. La plus grande partie de la nuit s'écoula
+dans un entretien fraternel. La voix douce et sympathique de
+Dostoïevsky, sa sensibilité, sa délicatesse de sentiment, ses
+saillies enjouées, tout cela produisit sur moi une impression
+d'apaisement. Je renonçai à ma résolution désespérée. Au matin,
+Dostoïevsky, Dourof et moi, nous nous séparâmes dans cette prison
+de Tobolsk, nous nous embrassâmes les larmes aux yeux, et nous ne
+nous revîmes plus.
+
+«Dostoïevsky appartenait à la catégorie de ces êtres dont Michelet
+a dit que, tout en étant les plus forts mâles, ils ont beaucoup de
+la nature féminine. Par là s'explique tout un côté de ses oeuvres,
+où l'on aperçoit la cruauté du talent et le besoin de faire
+souffrir. Étant donné cette nature, le martyre cruel et immérité
+qu'un sort aveugle lui envoya devait profondément modifier son
+caractère. Rien d'étonnant à ce qu'il soit devenu nerveux et
+irritable au plus haut degré. Mais je ne crois pas risquer un
+paradoxe en disant que son talent bénéficia de ses souffrances,
+qu'elles développèrent en lui le sens de l'analyse psychologique.»
+
+C'était l'opinion de l'écrivain lui-même, non-seulement au point
+de vue de son talent, mais de toute la suite de sa vie morale. Il
+parlait toujours avec gratitude de cette épreuve, où il disait
+avoir tout appris. Encore une leçon sur la vanité universelle de
+nos calculs! À quelques degrés de longitude plus à l'ouest, à
+Francfort ou à Paris, cette incartade révolutionnaire eût réussi à
+Dostoïevsky, elle l'eût porté sur les bancs d'un Parlement, où il
+eût fait de médiocres lois; sous un ciel plus rigoureux, la
+politique le perd, le déporte en Sibérie; il en revient avec des
+oeuvres durables, un grand renom, et l'assurance intime d'avoir
+été remis malgré lui dans sa voie. Le destin rit sur nos revers et
+nos réussites; il culbute nos combinaisons et nous dispense le
+bien ou le mal en raison inverse de notre raison. Quand on écoute
+ce rire perpétuel, dans l'histoire de chaque homme et de chaque
+jour, on se trouve niais de souhaiter quelque chose.
+
+Pourtant l'épreuve était cruelle, on le verra de reste en lisant
+les pages qui la racontent. Notre auteur feint d'avoir trouvé ce
+récit dans les papiers d'un ancien déporté, criminel de droit
+commun, qu'il nous représente comme un repenti digne de toute
+indulgence. Plusieurs des personnages qu'il met en scène
+appartiennent à la même catégorie. C'étaient là des concessions
+obligées à l'ombrageuse censure du temps; cette censure
+n'admettait pas qu'il y eût des condamnés politiques en Russie. Il
+faut tenir compte de cette fiction, il faut se souvenir en lisant
+que le narrateur et quelques-uns de ses codétenus sont des gens
+d'honneur, de haute éducation. Cette transposition, que le lecteur
+russe fait de lui-même, est indispensable pour rendre tout leur
+relief aux sentiments, aux contrastes des situations. Ce qui n'est
+pas un hommage à la censure, mais un tour d'esprit particulier à
+l'écrivain, c'est la résignation, la sérénité, parfois même le
+goût de la souffrance avec lesquels il nous décrit ses tortures.
+Pas un mot enflé ou frémissant, pas une invective devant les
+atrocités physiques et morales où l'on attend que l'indignation
+éclate; toujours le ton d'un fils soumis, châtié par un père
+barbare, et qui murmure à peine: «C'est bien dur!» On appréciera
+ce qu'une telle contention ajoute d'épouvante à l'horreur des
+choses dépeintes.
+
+Ah! il faudra bander ses nerfs et cuirasser son coeur pour achever
+quelques-unes de ces pages! Jamais plus âpre réalisme n'a
+travaillé sur des sujets plus repoussants. Ressuscitez les pires
+visions de Dante, rappelez-vous, si vous avez pratiqué cette
+littérature, le _Maleus maleficorum_, les procès-verbaux de
+questions extraordinaires rapportés par Llorente, vous serez
+encore mal préparé à la lecture de certains chapitres; néanmoins,
+je conseille aux dégoûtés d'avoir bon courage et d'attendre
+l'impression d'ensemble; ils seront étonnés de trouver cette
+impression consolante, presque douce. Voici, je crois, le secret
+de cette apparente contradiction.
+
+À son entrée au bagne, l'infortuné se replie sur lui-même: du
+monde ignoble où il est précipité, il n'attend que désespoir et
+scandale. Mais peu à peu, il regarde dans son âme et dans les âmes
+qui l'entourent, avec la minutieuse patience d'un prisonnier. Il
+s'aperçoit que la fatigue physique est saine, que la souffrance
+morale est salutaire, qu'elle fait germer en lui d'humbles petites
+fleurs aux bons parfums, la semence de vertu qui ne levait pas au
+temps du bonheur. Surtout il examine de très-près ses grossiers
+compagnons; et voici que, sous les physionomies les plus sombres,
+un rayon transparaît qui les embellit et les réchauffe. C'est
+l'accoutumance d'un homme jeté dans les ténèbres: il apprend à
+voir, et jouit vivement des pâles clartés reconquises. Chez toutes
+ces bêtes fauves qui l'effrayaient d'abord, il dégage des parties
+humaines, et dans ces parties humaines des parcelles divines. Il
+se simplifie au contact de ces natures simples, il s'attache à
+quelques-unes, il apprend d'elles à supporter ses maux avec la
+soumission héroïque des humbles. Plus il avance dans son étude,
+plus il rencontre parmi ces malheureux d'excellents exemplaires de
+l'homme. L'horreur du supplice passe bientôt au second plan,
+adoucie et noyée dans ce large courant de pitié, de fraternité:
+que de bonnes choses ressuscitées dans la maison des morts!
+Insensiblement, l'enfer se transforme et prend jour sur le ciel.
+Il semble que l'auteur ait prévu cette transformation morale,
+quand il disait au début de son récit, en décrivant le préau de la
+forteresse: «Par les fentes de la palissade, ... on aperçoit un
+petit coin de ciel, non plus de ce ciel qui est au-dessus de la
+prison, mais d'un autre ciel, lointain et libre.»
+
+On comprend maintenant pourquoi cette douloureuse lecture laisse
+une impression consolante; beaucoup plus, je vous assure, que tels
+livres réputés très-gais, qui font rire en maint endroit, et qu'on
+referme avec une incommensurable tristesse; car ceux-ci nous
+montrent, dans l'homme le plus heureux, une bête désolée et
+stupide, ravalée à terre pour y jouir sans but. Dans un autre art,
+regardez le _Martyre de saint Sébastien_ et _l'Orgie romaine_ de
+Couture: quel est celui des deux tableaux qui vous attriste le
+plus? C'est que la joie et la peine ne résident pas dans les faits
+extérieurs, mais dans la disposition d'esprit de l'artiste qui les
+envisage; c'est qu'il n'y a qu'un seul malheur véritable, celui de
+manquer de foi et d'espérance. De ces trésors, Dostoïevsky avait
+assez pour enrichir toute la chiourme. Il les puisait dans
+l'unique livre qu'il posséda durant quatre ans, dans le petit
+évangile, que lui avait donné la fille d'un proscrit; il vous
+racontera comment il apprenait à lire à ses compagnons sur les
+pages usées. Et l'on dirait, en effet, que les _Souvenirs_ ont été
+écrits sur les marges de ce volume; un seul mot définit bien le
+caractère do l'oeuvre et l'esprit de celui qui la conçut: c'est
+l'esprit évangélique. La plupart de ces écrivains russes en sont
+pénétrés, mais nul ne l'est au même degré que Dostoïevsky, assez
+indifférent aux conséquences dogmatiques, il ne retient que la
+source de vie morale; tout lui vient de cette source, même le
+talent d'écrire, c'est-à-dire de communiquer son coeur aux hommes,
+de leur répondre quand ils demandent un peu de lumière et de
+compassion.
+
+En insistant sur ce trait capital, je dois mettre le lecteur en
+garde contre une assimilation trompeuse. Quelques-uns diront
+peut-être: Tout ceci n'est pas nouveau, c'est la fantaisie romantique
+sur laquelle nous vivons depuis soixante ans, la réhabilitation du
+forçat, une génération de plus dans la nombreuse famille qui va de
+Claude Gueux à Jean Valjean.--Qu'on regarde de plus près; il n'y
+a rien de commun entre les deux conceptions. Chez nous, ce parti
+pris est trop souvent un jeu d'antithèses qui nous laisse
+l'impression de quelque chose d'artificiel et de faux; car on
+grandit le forçat au détriment des honnêtes gens, comme la
+courtisane aux dépens des honnêtes femmes. Chez l'écrivain russe,
+pas l'ombre d'une antithèse; il ne sacrifie personne à ses
+clients, il ne fait pas d'eux des héros; il nous les montre ce
+qu'ils sont, pleins de vices et de misères; seulement, il persiste
+à chercher en eux le reflet divin, à les traiter en frères déchus,
+dignes encore de charité. Il ne les voit pas dans un mirage, mais
+sous le jour simple de la réalité; il les dépeint avec l'accent de
+la vérité vivante, avec cette juste mesure qu'on ne définit point
+à l'avance, mais qui s'impose peu a peu au lecteur et contente la
+raison.
+
+Une autre catégorie de modèles pose devant le peintre: les
+autorités du bagne, fonctionnaires et gens de police, les tristes
+maîtres de ce triste peuple. On retrouvera dans leurs portraits la
+même sobriété d'indignation, la même équanimité. Rien ne trahit
+chez Dostoïevsky l'ombre d'un ressentiment personnel, ni ce que
+nous appellerions l'esprit d'opposition. Il explique, il excuse
+presque la brutalité et l'arbitraire de ces hommes par la
+perversion fatale qu'entraîne le pouvoir absolu. Il dit quelque
+part: «Les instincts d'un bourreau existent en germe dans chacun
+de nos contemporains.» L'habitude et l'absence de frein
+développent ces instincts, parallèlement à des qualités qui
+forcent la sympathie. Il en résulte un bourreau bon garçon, une
+réduction de Néron, c'est-à-dire un type foncièrement vrai. On
+remarquera dans ce genre l'officier Smékalof, qui prend tant de
+plaisir à voir administrer les verges; les forçats raffolent de
+lui, parce qu'il les fustige drôlement.
+
+--C'est un farceur, un coeur d'or, disent-ils à l'envi.
+
+Qui expliquera les folles contradictions de l'homme, surtout de
+l'homme russe, instinctif, prime-sautier, plus près qu'un autre de
+la nature?
+
+J'ai rencontré un de ces tyranneaux des mines sibériennes. Au mois
+d'octobre 1878, je me trouvais au célèbre couvent de Saint-Serge,
+près de Moscou. Des religieux erraient indolemment dans les cours,
+sous la robe noire des basiliens. Mon guide, un petit frère lai
+très-dégourdi, m'indiqua, avec une nuance de respect, un vieux
+moine accoudé sur la galerie du réfectoire, d'où il émiettait le
+reste de son pain de seigle aux pigeons qui s'abattaient des
+bouleaux voisins.--«C'est le père un tel, un ancien maître de
+police en Sibérie.»--Je m'approchai du cénobite. Il reconnut un
+étranger et m'adressa la parole en français. Sa conversation, bien
+que très-réservée, dénotait une ouverture d'horizon fort rare dans
+le monde où il vivait. Je laissai tomber le nom d'un des proscrits
+de décembre 1825, dont l'histoire m'était familière, «L'auriez-vous
+rencontré en Sibérie? demandai-je à mon interlocuteur.--
+Comment donc, il a été sous ma juridiction.» J'étais fixé. Je
+savais ce qu'avait été cette juridiction. Peu d'hommes dans tout
+l'empire eussent pu trouver dans leur mémoire les lourds secrets
+et les douloureuses images qui devaient hanter la conscience de ce
+moine. Quelle impulsion mystérieuse l'avait amené dans ce couvent,
+où il psalmodiait paisiblement les litanies depuis de longues
+années? Était-ce piété, remords, lassitude?--«En voilà un qui a
+beaucoup à expier, dis-je à mon guide: il a vu et fait des choses
+terribles; le repentir l'ai poussé ici, peut-être!»--Le petit
+frère convers me regarda d'un air étonné; évidemment, la vocation
+de son ancien ne s'était jamais présentée à son esprit sous ce
+point de vue,--«Nous sommes tous pécheurs!» répondit-il. Il
+ajouta, en clignant de l'oeil vers le vieillard avec une nuance
+encore plus marquée de respect et d'admiration: «Sans doute, qu'il
+se repent: on raconte qu'il a beaucoup aimé les femmes.»
+
+Dostoïevsky parcourt en tous sens ces âmes complexes. Le grand
+intérêt de son livre, pour les lettrés curieux de formes
+nouvelles, c'est qu'ils sentiront les mots leur manquer, quand ils
+voudront appliquer nos formules usuelles aux diverses faces de ce
+talent. Au premier abord, ils feront appel à toutes les règles de
+notre catéchisme littéraire, pour y emprisonner ce réaliste, cet
+impassible, cet impressionniste; ils continueront, croyant l'avoir
+saisi, et Protée leur échappera; son réalisme farouche découvrira
+une recherche inquiète de l'idéal, son impassibilité laissera
+deviner une flamme intérieure; cet art subtil épuisera des pages
+pour fixer un trait de physionomie et ramassera en une ligne tout
+le dessin d'une âme. Il faudra s'avouer vaincu, égaré sur des eaux
+troubles et profondes, dans un grand courant de vie qui porte vers
+l'aurore.
+
+Je ne me dissimule point les défauts de Dostoïevsky, la lenteur
+habituelle du trait, le désordre et l'obscurité de la narration,
+qui revient sans cesse sur elle-même, l'acharnement de myope sur
+le menu détail, et parfois la complaisance maladive pour le détail
+répugnant. Plus d'un lecteur en sera rebuté, s'il n'a pas la
+flexibilité d'esprit nécessaire pour se plier aux procédés du
+génie russe, assez semblables à ceux du génie anglais. À l'inverse
+de notre goût, qui exige des effets rapides, pressés, pas bien
+profonds par exemple, vos consciencieux ouvriers du Nord, un
+Thackeray ou un Dostoïevsky, accumulent de longues pages pour
+préparer un effet tardif. Mais aussi quelle intensité dans cet
+effet, quand on a la patience de l'attendre! Comme le boulet est
+chassé loin par cette pesante charge de poudre, tassée grain à
+grain! Je crois pouvoir promettre de délicates émotions à ceux qui
+auront cette patience de lecture, si difficile à des Français.
+
+Il y a bien un moyen d'apprivoiser le public; on ne l'emploie que
+trop. C'est d'étrangler les traductions de et ces oeuvres
+étrangères, de les «adapter» à notre goût. On a impitoyablement
+écarté plusieurs de ces fantaisies secourables, on a attendu, pour
+nous offrir les _Souvenirs de la maison des morts_, une version
+qui fût du moins un décalque fidèle du texte russe. Eût-il été
+possible, tout en satisfaisant à ce premier devoir du traducteur,
+de donner au récit et surtout aux dialogues une allure plus
+conforme aux habitudes de notre langue? C'est un problème ardu que
+je ne veux pas examiner, n'ayant pas mission de juger ici la
+traduction de M. Neyroud. Je viens de parler de l'écrivain russe
+d'après les impressions que m'a laissées son oeuvre originale; je
+n'ose espérer que ces impressions soient aussi fortes sur le
+lecteur qui va les recevoir par intermédiaire.
+
+Mais j'ai hâte de laisser la parole à Dostoïevsky. Quelle que soit
+la fortune de ses _Souvenirs_, je ne regretterai pas d'avoir
+plaidé pour eux. C'est si rare et si bon de recommander un livre
+ou l'on est certain que pas une ligne ne peut blesser une âme, que
+pas un mot ne risque d'éveiller une passion douteuse; un livre que
+chacun fermera avec une idée meilleure de l'humanité, avec un peu
+moins de sécheresse pour les misères d'autrui, un peu plus de
+courage contre ses propres misères. Voilà, si l'on veut bien y
+réfléchir, un divin mystère de solidarité. Une affreuse souffrance
+fut endurée, il y a trente ans, par un inconnu, dans une geôle de
+Sibérie, presque à nos antipodes; conservée en secret depuis lors,
+elle vit, elle sert, elle vient de si loin assainir et fortifier
+d'autres hommes. C'est la plante aux sucs amers, morte depuis
+longtemps dans quelque vallée d'un autre hémisphère, et dont
+l'essence recueillie guérit les plaies de gens qui ne l'ont jamais
+vue fleurir. Oui, nulle souffrance ne se perd, toute douleur
+fructifie, il en reste un arôme subtil qui se répand indéfiniment
+dans le monde. Je ne donne point cette vérité pour une découverte;
+c'est tout simplement l'admirable doctrine de l'Église sur le
+trésor des souffrances des saints. Ainsi de bien d'autres
+inventions qui procurent beaucoup de gloire à tant de beaux
+esprits; changez les mots, grattez le vernis de «psychologie
+expérimentale», reconnaissez la vieille vérité sous la rouille
+théologique; des philosophes vêtus de bure avaient aperçu tout
+cela, il y a quelques centaines d'années, en se relevant la nuit
+dans un cloître pour interroger leur conscience.
+
+Enfin, ce n'est pas d'eux qu'il s'agit, mais de ce forçat
+sibérien, de ce petit apôtre laïque au corps ravagé, à l'âme
+endolorie, toujours agité entre d'atroces visions et de doux
+rêves. Je crois le voir encore dans ses accès de zèle patriotique,
+déblatérant contre l'abomination de l'Occident et la corruption
+française. Comme la plupart des écrivains étrangers, il nous
+jugeait sur les grimaces littéraires que nous leur montrons
+quelquefois. On l'eût bien étonné, si on lui eût prédit qu'il
+irait un matin dans Paris pour y réciter son étrange martyrologe!
+--Allez et ne craignez rien, Féodor Michaïlovitch. Quelque mal
+qu'on ait pu vous dire de notre ville, vous verrez comme on s'y
+fait entendre en lui parlant simplement, avec la vérité qu'on tire
+de son coeur.
+
+Vicomte E. M. de Vogüé.
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+Au milieu des steppes, des montagnes ou des forêts impraticables
+des contrées reculées de la Sibérie, on rencontre, de loin en
+loin, de petites villes d'un millier ou deux d'habitants,
+entièrement bâties en bois, fort laides, avec deux églises,--
+l'une au centre de la ville, l'autre dans le cimetière,--en un
+mot, des villes qui ressemblent beaucoup plus à un bon village de
+la banlieue de Moscou qu'à une ville proprement dite. La plupart
+du temps, elles sont abondamment pourvues de maîtres de police,
+d'assesseurs et autres employés subalternes. S'il fait froid en
+Sibérie, le service du gouvernement y est en revanche
+extraordinairement avantageux. Les habitants sont des gens
+simples, sans idées libérales; leurs moeurs sont antiques, solides
+et consacrées par le temps. Les fonctionnaires, qui forment à bon
+droit la noblesse sibérienne, sont ou des gens du pays, Sibériens
+enracinés, ou des arrivants de Russie. Ces derniers viennent tout
+droit des capitales, séduits par la haute paye, par la subvention
+extraordinaire pour frais de voyage et par d'autres espérances non
+moins tentantes pour l'avenir. Ceux qui savent résoudre le
+problème de la vie restent presque toujours en Sibérie et s'y
+fixent définitivement. Les fruits abondants et savoureux qu'ils
+récoltent plus tard les dédommagent amplement; quant aux autres,
+gens légers et qui ne savent pas résoudre ce problème, ils
+s'ennuient bientôt en Sibérie et se demandent avec regret pourquoi
+ils ont fait la bêtise d'y venir. C'est avec impatience qu'ils
+tuent les trois ans,--terme légal de leur séjour;--une fois
+leur engagement expiré, ils sollicitent leur retour et reviennent
+chez eux en dénigrant la Sibérie et en s'en moquant. Ils ont tort,
+car c'est un pays de béatitude, non seulement en ce qui concerne
+le service public, mais encore à bien d'autres points de vue. Le
+climat est excellent; les marchands sont riches et hospitaliers;
+les Européens aisés y sont nombreux. Quant aux jeunes filles,
+elles ressemblent à des roses fleuries; leur moralité est
+irréprochable. Le gibier court dans les rues et vient se jeter
+contre le chasseur. On y boit du champagne en quantité
+prodigieuse; le caviar est étonnant; la récolte rend quelquefois
+quinze pour un. En un mot, c'est une terre bénie dont il faut
+seulement savoir profiter, et l'on en profite fort bien!
+
+C'est dans l'une de ces petites villes,--gaies et parfaitement
+satisfaites d'elles-mêmes, dont l'aimable population m'a laissé un
+souvenir ineffaçable,--que je rencontrai un exilé, Alexandre
+Pétrovitch Goriantchikof, ci-devant gentilhomme-propriétaire en
+Russie. Il avait été condamné aux travaux forcés de la deuxième
+catégorie, pour avoir assassiné sa femme. Après avoir subi sa
+condamnation,--dix ans de travaux forcés,--il demeurait
+tranquille et inaperçu en qualité de colon dans la petite ville de
+K... À vrai dire, il était inscrit dans un des cantons
+environnants, mais il vivait à K..., où il trouvait à gagner sa
+vie en donnant des leçons aux enfants. On rencontre souvent dans
+les villes de Sibérie des déportés qui s'occupent d'enseignement.
+On ne les dédaigne pas, car ils enseignent la langue française, si
+nécessaire dans la vie, et dont on n'aurait pas la moindre idée
+sans eux, dans les parties reculées de la Sibérie. Je vis
+Alexandre Pétrovitch pour la première fois chez un fonctionnaire,
+Ivan Ivanytch Gvosdikof, respectable vieillard fort hospitalier,
+père de cinq filles qui donnaient les plus belles espérances.
+Quatre fois par semaine, Alexandre Pétrovitch leur donnait des
+leçons à raison de trente kopeks (argent) la leçon. Son extérieur
+m'intéressa. C'était un homme excessivement pâle et maigre, jeune
+encore,--âgé de trente-cinq ans environ,--petit et débile,
+toujours fort proprement habillé à l'européenne. Quand vous lui
+parliez, il vous fixait d'un air très-attentif, écoutait chacune
+de vos paroles avec une stricte politesse et d'un air réfléchi,
+comme si vous lui aviez posé un problème ou que vous vouliez lui
+extorquer un secret. Il vous répondait nettement et brièvement,
+mais en pesant tellement chaque mot, que l'on se sentait tout à
+coup mal à son aise, sans savoir pourquoi, et que l'on se
+félicitait de voir la conversation terminée. Je questionnai Ivan
+Ivanytch à son sujet; il m'apprit que Goriantchikof était de
+moeurs irréprochables, sans quoi, lui, Ivan Ivanytch, ne lui
+aurait pas confié l'instruction de ses filles, mais que c'était un
+terrible misanthrope, qui se tenait à l'écart de tous, fort
+instruit, lisant beaucoup, parlant peu et se prêtant assez mal à
+une conversation à coeur ouvert.
+
+Certaines personnes affirmaient qu'il était fou, mais on trouvait
+que ce n'était pas un défaut si grave; aussi les gens les plus
+considérables de la ville étaient-ils prêts à témoigner des égards
+à Alexandre Pétrovitch, car il pouvait être fort utile, au besoin,
+pour écrire des placets. On croyait qu'il avait une parenté fort
+honorable en Russie,--peut-être même dans le nombre y avait-il
+des gens haut placés,--mais on n'ignorait pas que depuis son
+exil il avait rompu toutes relations avec elle. En un mot, il se
+faisait du tort à lui-même. Tout le monde connaissait son histoire
+et savait qu'il avait tué sa femme par jalousie,--moins d'un an
+après son mariage,--et, qu'il s'était livré lui-même à la
+justice, ce qui avait beaucoup adouci sa condamnation. Des crimes
+semblables sont toujours regardés comme des malheurs, dont il faut
+avoir pitié. Néanmoins, cet original se tenait obstinément à
+l'écart et ne se montrait que pour donner des leçons.
+
+Tout d'abord je ne fis aucune attention à lui; puis sans que j'en
+sus moi-même la cause, il m'intéressa: il était quelque peu
+énigmatique. Causer avec lui était de toute impossibilité. Certes,
+il répondait à toutes mes questions: il semblait même s'en faire
+un devoir, mais une fois qu'il m'avait répondu, je n'osais
+l'interroger plus longtemps; après de semblables conversations, on
+voyait toujours sur son visage une sorte de souffrance et
+d'épuisement. Je me souviens que par une belle soirée d'été, je
+sortis avec lui de chez Ivan Ivanytch. Il me vint brusquement à
+l'idée de l'inviter à entrer chez moi, pour fumer une cigarette;
+je ne saurais décrire l'effroi qui se peignit sur son visage; il
+se troubla tout à fait, marmotta des mots incohérents, et soudain,
+après m'avoir regardé d'un air courroucé, il s'enfuit dans une
+direction opposée. J'en fus fort étonné. Depuis, lorsqu'il me
+rencontrait, il semblait éprouver à ma vue une sorte de frayeur,
+mais je ne me décourageai pas. Il avait quelque chose qui
+m'attirait; un mois après, j'entrai moi-même chez Goriantchikof,
+sans aucun prétexte. Il est évident que j'agis alors sottement et
+sans la moindre délicatesse. Il demeurait à l'une des extrémités
+de la ville, chez une vieille bourgeoise dont la fille était
+poitrinaire. Celle-ci avait une petite enfant naturelle âgée de
+dix ans, fort jolie et très-joyeuse. Au moment où j'entrai,
+Alexandre Pétrovitch était assis auprès d'elle et lui enseignait à
+lire. En me voyant, il se troubla, comme si je l'avais surpris en
+flagrant délit. Tout éperdu, il se leva brusquement et me regarda
+fort étonné. Nous nous assîmes enfin; il suivait attentivement
+chacun de mes regards, comme s'il m'eût soupçonné de quelque
+intention mystérieuse. Je devinai qu'il était horriblement
+méfiant. Il me regardait avec dépit, et il ne tenait à rien qu'il
+me demandât:--Ne t'en iras-tu pas bientôt?
+
+Je lui parlai de notre petite ville, des nouvelles courantes; il
+se taisait ou souriait d'un air mauvais: je pus constater qu'il
+ignorait absolument ce qui se faisait dans notre ville et qu'il
+n'était nullement curieux de l'apprendre. Je lui parlai ensuite de
+notre contrée, de ses besoins: il m'écoutait toujours en silence
+en me fixant d'un air si étrange que j'eus honte moi-même de notre
+conversation. Je faillis même le fâcher en lui offrant, encore non
+coupés, les livres et les journaux que je venais de recevoir par
+la dernière poste. Il jeta sur eux un regard avide, mais il
+modifia aussitôt son intention et déclina mes offres, prétextant
+son manque de loisir. Je pris enfin congé de lui; en sortant, je
+sentis comme un poids insupportable tomber de mes épaules. Je
+regrettais d'avoir harcelé un homme dont le goût était de se tenir
+à l'écart de tout le monde. Mais la sottise était faite. J'avais
+remarqué qu'il possédait fort peu de livres; il n'était donc pas
+vrai qu'il lût beaucoup. Néanmoins, à deux reprises, comme je
+passais en voiture fort tard devant ses fenêtres, je vis de la
+lumière dans son logement. Qu'avait-il donc à veiller jusqu'à
+l'aube? Écrivait-il, et, si cela était, qu'écrivait-il?
+
+Je fus absent de notre ville pendant trois mois environ. Quand je
+revins chez moi, en hiver, j'appris qu'Alexandre Pétrovitch était
+mort et qu'il n'avait pas même appelé un médecin. On l'avait déjà
+presque oublié. Son logement était inoccupé. Je fis aussitôt la
+connaissance de son hôtesse, dans l'intention d'apprendre d'elle
+ce que faisait son locataire et s'il écrivait. Pour vingt kopeks,
+elle m'apporta une corbeille pleine de papiers laissés par le
+défunt et m'avoua qu'elle avait déjà employé deux cahiers à
+allumer son feu. C'était une vieille femme morose et taciturne; je
+ne pus tirer d'elle rien d'intéressant. Elle ne sut rien me dire
+au sujet de son locataire. Elle me raconta pourtant qu'il ne
+travaillait presque jamais et qu'il restait des mois entiers sans
+ouvrir un livre ou toucher une plume: en revanche, il se promenait
+toute la nuit en long et en large dans sa chambre, livré à ses
+réflexions; quelquefois même, il parlait tout haut. Il aimait
+beaucoup sa petite fille Katia, surtout quand il eut appris son
+nom; le jour de la Sainte-Catherine, il faisait dire à l'église
+une messe de Requiem pour l'âme de quelqu'un. Il détestait qu'on
+lui rendît des visites et ne sortait que pour donner ses leçons:
+il regardait même de travers son hôtesse, quand, une fois par
+semaine, elle venait mettre sa chambre en ordre; pendant les trois
+ans qu'il avait demeuré chez elle, il ne lui avait presque jamais
+adressé la parole. Je demandai à Katia si elle se souvenait de son
+maître. Elle me regarda en silence et se tourna du côté de la
+muraille pour pleurer. Cet homme s'était pourtant fait aimer de
+quelqu'un!
+
+J'emportai les papiers et je passai ma journée à les examiner. La
+plupart n'avaient aucune importance: c'étaient des exercices
+d'écoliers. Enfin je trouvai un cahier assez épais, couvert d'une
+écriture fine, mais inachevé. Il avait peut-être été oublié par
+son auteur. C'était le récit--incohérent et fragmentaire--des
+dix années qu'Alexandre Pétrovitch avait passées aux travaux
+forcés. Ce récit était interrompu çà et là, soit par une anecdote,
+soit par d'étranges, d'effroyables souvenirs, jetés
+convulsivement, comme arrachés à l'écrivain. Je relus quelquefois
+ces fragments et je me pris à douter s'ils avaient été écrits dans
+un moment de folie. Mais ces mémoires d'un forçat, _Souvenirs de
+la maison des morts_, comme il les intitule lui-même quelque part
+dans son manuscrit, ne me semblèrent pas privés d'intérêt. Un
+monde tout à fait nouveau, inconnu jusqu'alors, l'étrangeté de
+certains faits, enfin quelques remarques singulières sur ce peuple
+déchu,--il y avait là de quoi me séduire, et je lus avec
+curiosité. Il se peut que je me sois trompé: je publie quelques
+chapitres de ce récit: que le public juge...
+
+
+I--LA MAISON DES MORTS.
+
+Notre maison de force se trouvait à l'extrémité de la citadelle,
+derrière le rempart. Si l'on regarde par les fentes de la
+palissade, espérant voir quelque chose,--on n'aperçoit qu'un
+petit coin de ciel et un haut rempart de terre, couvert des
+grandes herbes de la steppe. Nuit et jour, des sentinelles s'y
+promènent en long et en large; on se dit alors que des années
+entières s'écouleront et que l'on verra, par la même fente de
+palissade, toujours le même rempart, toujours les mêmes
+sentinelles et le même petit coin de ciel, non pas de celui qui se
+trouve au-dessus de la prison, mais d'un autre ciel, lointain et
+libre. Représentez-vous une grande cour, longue de deux cents pas
+et large de cent cinquante, enceinte d'une palissade hexagonale
+irrégulière, formée de pieux étançonnés et profondément enfoncés
+en terre: voilà l'enceinte extérieure de la maison de force. D'un
+côté de la palissade est construite une grande porte, solide et
+toujours fermée, que gardent constamment des factionnaires, et qui
+ne s'ouvre que quand les condamnés vont au travail. Derrière cette
+porte se trouvaient la lumière, la liberté; là vivaient des gens
+libres. En deçà de lapalissade on se représentait ce monde
+merveilleux, fantastique comme un conte de fées: il n'en était pas
+de même du nôtre,--tout particulier, car il ne ressemblait à
+rien; il avait ses moeurs, son costume, ses lois spéciales:
+c'était une maison morte-vivante, une vie sans analogue et des
+hommes à part. C'est ce coin que j'entreprends de décrire.
+
+Quand on pénètre dans l'enceinte, on voit quelques bâtiments. De
+chaque côté d'une cour très-vaste s'étendent deux constructions de
+bois, faites de troncs équarris et à un seul étage: ce sont les
+casernes des forçats. On y parque les détenus, divisés en
+plusieurs catégories. Au fond de l'enceinte on aperçoit encore une
+maison, la cuisine, divisée en deux chambrées (_artel_[1]); plus
+loin encore se trouve une autre construction qui sert tout à la
+fois de cave, de hangar et de grenier. Le centre de l'enceinte,
+complètement nu, forme une place assez vaste. C'est là que les
+détenus se mettent en rang. On y fait la vérification et l'appel
+trois fois par jour: le matin, à midi et le soir, et plusieurs
+fois encore dans la journée, si les soldats de garde sont défiants
+et habiles à compter. Tout autour, entre la palissade et les
+constructions, il reste une assez grande surface libre où quelques
+détenus misanthropes ou de caractère sombre aiment à se promener,
+quand on ne travaille pas: ils ruminent là, à l'abri de tous les
+regards, leurs pensées favorites. Lorsque je les rencontrais
+pendant ces promenades, j'aimais à regarder leurs visages tristes
+et stigmatisés, et à deviner leurs pensées. Un des forçats avait
+pour occupation favorite, dans les moments de liberté que nous
+laissaient les travaux, de compter les pieux de la palissade. Il y
+en avait quinze cents, il les avait tous comptés et les
+connaissait même par coeur. Chacun d'eux représentait un jour de
+réclusion: il décomptait quotidiennement un pieu et pouvait, de
+cette façon, connaître exactement le nombre de jours qu'il devait
+encore passer dans la maison de force. Il était sincèrement
+heureux quand il avait achevé un des côtés de l'hexagone: et
+pourtant, il devait attendre sa libération pendant de longues
+années; mais on apprend la patience à la maison de force. Je vis
+un jour un détenu qui avait subi sa condamnation et que l'on
+mettait en liberté, prendra congé de ses camarades. Il avait été
+vingt ans aux travaux forcés. Plus d'un forçat se souvenait de
+l'avoir vu arriver jeune, insouciant, ne pensant ni à son crime ni
+au châtiment: c'était maintenant un vieillard à cheveux gris, au
+visage triste et morose. Il fit en silence le tour de nos six
+casernes. En entrant dans chacune d'elles, il priait devant
+l'image sainte, saluait profondément ses camarades, en les priant
+de ne pas garder un mauvais souvenir de lui. Je me rappelle aussi
+qu'un soir on appela vers la porte d'entrée un détenu qui avait
+été dans le temps un paysan sibérien fort aisé. Six mois
+auparavant, il avait reçu la nouvelle que sa femme s'était
+remariée, ce qui l'avait fort attristé. Ce soir-là, elle était
+venue à la prison, l'avait fait appeler pour lui donner une
+aumône. Ils s'entretinrent deux minutes, pleurèrent tous deux et
+se séparèrent pour ne plus se revoir. Je vis l'expression du
+visage de ce détenu quand il rentra dans la caserne... Là, en
+vérité, on peut apprendre à tout supporter.
+
+Quand le crépuscule commençait, on nous faisait rentrer dans la
+caserne, où l'on nous enfermait pour toute la nuit. Il m'était
+toujours pénible de quitter la cour pour la caserne. Qu'on se
+figure une longue chambre, basse et étouffante, éclairée à peine
+par des chandelles et dans laquelle traînait une odeur lourde et
+nauséabonde. Je ne puis comprendre maintenant comment j'y ai vécu
+dix ans entiers. Mon lit de camp se composait de trois planches:
+c'était toute la place dont je pouvais disposer. Dans une seule
+chambre on parquait plus de trente hommes. C'était surtout en
+hiver qu'on nous enfermait de bonne heure; il fallait attendre
+quatre heures au moins avant que tout le monde fût endormi, aussi
+était-ce un tumulte, un vacarme de rires, de jurons, de chaînes
+qui sonnaient, une vapeur infecte, une fumée épaisse, un brouhaha
+de têtes rasées, de fronts stigmatisés, d'habits en lambeaux, tout
+cela encanaillé, dégoûtant; oui, l'homme est un animal vivace! on
+pourrait le définir: un être qui s'habitue à tout, et ce serait
+peut-être là la meilleure définition qu'on en ait donnée.
+
+Nous étions en tout deux cent cinquante dans la maison de force.
+Ce nombre était presque invariable, car lorsque les uns avaient
+subi leur peine, d'autres criminels arrivaient, il en mourait
+aussi. Et il y avait là toute sorte de gens. Je crois que chaque
+gouvernement, chaque contrée de la Russie avait fourni son
+représentant. Il y avait des étrangers et même des montagnards du
+Caucase. Tout ce monde se divisait en catégories différentes,
+suivant l'importance du crime et par conséquent la durée du
+châtiment. Chaque crime, quel qu'il soit, y était représenté. La
+population de la maison de force était composée en majeure partie
+de déportés aux travaux forcés de la catégorie civile (fortement
+condamnés, comme disaient les détenus). C'étaient des criminels
+privés de tous leurs droits civils, membres réprouvés de la
+société, vomis par elle, et dont le visage marqué au fer devait
+éternellement témoigner de leur opprobre. Ils étaient incarcérés
+dans la maison de force pour un laps de temps qui variait de huit
+à douze ans; à l'expiration de leur peine, on les envoyait dans un
+canton sibérien en qualité de colons. Quant aux criminels de la
+section militaire, ils n'étaient pas privés de leurs droits
+civils,--c'est ce qui a lieu d'ordinaire dans les compagnies de
+discipline russes,--et n'étaient envoyés que pour un temps
+relativement court. Une fois leur condamnation purgée, ils
+retournaient à l'endroit d'où ils étaient venus, et entraient
+comme soldats dans les bataillons de ligne sibériens[2]. Beaucoup
+d'entre eux nous revenaient bientôt pour des crimes graves,
+seulement ce n'était plus pour un petit nombre d'années, mais pour
+vingt ans au moins; ils faisaient alors partie d'une section qui
+se nommait «à perpétuité». Néanmoins, les _perpétuels_ n'étaient
+pas privés de leurs droits. Il existait encore une section assez
+nombreuse, composée des pires malfaiteurs, presque tous vétérans
+du crime, et qu'on appelait la «section particulière». On envoyait
+là des condamnés de toutes les Russies. Ils se regardaient à bon
+droit comme détenus à perpétuité, car le terme de leur réclusion
+n'avait pas été indiqué. La loi exigeait qu'on leur donnât des
+tâches doubles et triples. Ils restèrent dans la prison jusqu'à ce
+qu'on entreprit en Sibérie les travaux de force les plus pénibles.
+«Vous n'êtes ici que pour un temps fixe, disaient-ils aux autres
+forçats; nous, au contraire, nous y sommes pour toute notre vie.»
+J'ai entendu dire plus tard que cette section a été abolie. On a
+éloigné en même temps les condamnés civils, pour ne conserver que
+les condamnés militaires que l'on organisa en compagnie de
+discipline unique. L'administration a naturellement été changée.
+Je décris, par conséquent, les pratiques d'un autre temps et des
+choses abolies depuis longtemps...
+
+Oui, il y a longtemps de cela; il me semble même que c'est un
+rêve. Je me souviens de mon entrée à la maison de force, un soir
+de décembre, à la nuit tombante. Les forçats revenaient des
+travaux: on se préparait à la vérification. Un sous-officier
+moustachu m'ouvrit la porte de cette maison étrange où je devais
+rester tant d'années, endurer tant d'émotions dont je ne pourrais
+me faire une idée même approximative si je ne les avais pas
+ressenties. Ainsi, par exemple, aurais-je jamais pu m'imaginer la
+souffrance poignante et terrible qu'il y a à ne jamais être seul
+même une minute pendant dix ans? Au travail sous escorte, à la
+caserne en compagnie de deux cents camarades, jamais seul, jamais!
+Du reste, il fallait que je m'y fisse.
+
+Il y avait là des meurtriers par imprudence, des meurtriers de
+métier, des brigands et des chefs de brigands, de simples filous,
+maîtres dans l'industrie de trouver de l'argent dans la poche des
+passants ou d'enlever n'importe quoi sur une table. Il aurait
+pourtant été difficile de dire pourquoi et comment certains
+détenus se trouvaient à la maison de force. Chacun d'eux avait son
+histoire, confuse et lourde, pénible comme un lendemain d'ivresse.
+Les forçats parlaient généralement fort peu de leur passé, qu'ils
+n'aimaient pas à raconter; ils s'efforçaient même de n'y plus
+penser. Parmi mes camarades de chaîne j'ai connu des meurtriers
+qui étaient si gais et si insouciants qu'on pouvait parier à coup
+sûr que jamais leur conscience ne leur avait fait le moindre
+reproche; mais il y avait aussi des visages sombres, presque
+toujours silencieux. Il était bien rare que quelqu'un racontât son
+histoire, car cette curiosité-là n'était pas à la mode, n'était
+pas d'usage; disons d'un seul mot que cela n'était pas reçu. Il
+arrivait pourtant de loin en loin que par désoeuvrement un détenu
+racontât sa vie à un autre forçat qui l'écoutait froidement.
+Personne, à vrai dire, n'aurait pu étonner son voisin. «Nous ne
+sommes pas des ignorants, nous autres!» disaient-ils souvent avec
+une suffisance cynique. Je me souviens qu'un jour un brigand ivre
+(on pouvait s'enivrer quelquefois aux travaux forcés) raconta
+comment il avait tué et tailladé un enfant de cinq ans: il l'avait
+d'abord attiré avec un joujou, puis il l'avait emmené dans un
+hangar où il l'avait dépecé. La caserne tout entière, qui,
+d'ordinaire, riait de ses plaisanteries, poussa un cri unanime; le
+brigand fut obligé de se taire. Si les forçats l'avaient
+interrompu, ce n'était nullement parce que son récit avait excité
+leur indignation, mais parce qu'il n'était pas reçu de parler de
+_cela_. Je dois dire ici que les détenus avaient un certain degré
+d'instruction. La moitié d'entre eux,--si ce n'est plus,--
+savaient lire et écrire. Où trouvera-t-on, en Russie, dans
+n'importe quel groupe populaire, deux cent cinquante hommes
+sachant lire et écrire? Plus tard, j'ai entendu dire et même
+conclure, grâce à ces données, que l'instruction démoralisait le
+peuple. C'est une erreur: l'instruction est tout à fait étrangère
+à cette décadence morale. Il faut néanmoins convenir qu'elle
+développa l'esprit de résolution dans le peuple, mais c'est loin
+d'être un défaut.--Chaque section avait un costume différent:
+l'une portait une veste de drap moitié brune, moitié grise, et un
+pantalon dont un canon était brun, l'autre gris. Un jour, comme
+nous étions au travail, une petite fille qui vendait des navettes
+de pain blanc (kalatchi) s'approcha des forçats; elle me regarda
+longtemps, puis éclata de rire:--«Fi! comme ils sont laids!
+s'écria-t-elle. Ils n'ont pas même eu assez de drap gris ou de
+drap brun pour faire leurs habits.» D'autres forçats portaient une
+veste de drap gris uni, mais dont les manches étaient brunes. On
+rasait aussi les têtes de différentes façons; le crâne était mis à
+nu tantôt en long, tantôt en large, de la nuque au front ou d'une
+oreille à l'autre.
+
+Cette étrange famille avait un air de ressemblance prononcé que
+l'on distinguait du premier coup d'oeil; même les personnalités
+les plus saillantes, celles qui dominaient involontairement les
+autres forçats, s'efforçaient de prendre le ton général de la
+maison. Tous les détenus,--à l'exception de quelques-uns qui
+jouissaient d'une gaieté inépuisable et qui, par cela même,
+s'attiraient le mépris général,--tous les détenus étaient
+moroses, envieux, effroyablement vaniteux, présomptueux,
+susceptibles et formalistes à l'excès. Ne s'étonner de rien était
+à leurs yeux une qualité primordiale, aussi se préoccupaient-ils
+fort d'avoir de la tenue. Mais souvent l'apparence la plus
+hautaine faisait place, avec la rapidité de l'éclair, à une plate
+lâcheté. Pourtant il y avait quelques hommes vraiment forts: ceux-là
+étaient naturels et sincères, mais, chose étrange! ils étaient
+le plus souvent d'une vanité excessive et maladive. C'était
+toujours la vanité qui était au premier plan. La majorité des
+détenus était dépravée et pervertie, aussi les calomnies et les
+commérages pleuvaient-ils comme grêle. C'était un enfer, une
+damnation que notre vie, mais personne n'aurait osé s'élever
+contre les règlements intérieurs de la prison et contre les
+habitudes reçues; aussi s'y soumettait-on bon gré, mal gré.
+Certains caractères intraitables ne pliaient que difficilement,
+mais pliaient tout de même. Des détenus qui, encore libres,
+avaient dépassé toute mesure, qui, souvent poussés par leur vanité
+surexcitée, avaient commis des crimes affreux, inconsciemment,
+comme dans un délire, et qui avaient été l'effroi de villes
+entières, étaient matés en peu de temps par le régime de notre
+prison. Le nouveau qui cherchait à s'orienter remarquait bien vite
+qu'ici il n'étonnerait personne; insensiblement il se soumettait,
+prenait le ton général, une sorte de dignité personnelle dont
+presque chaque détenu était pénétré, absolument comme si la
+dénomination de forçat eût été un titre honorable. Pas le moindre
+signe de honte ou de repentir, du reste, mais une sorte de
+soumission extérieure, en quelque sorte officielle, qui raisonnait
+paisiblement la conduite à tenir. «Nous sommes des gens perdus,
+disaient-ils, nous n'avons pas su vivre en liberté, maintenant
+nous devons parcourir de toutes nos forces la _rue verte[3]_, et
+nous faire compter et recompter comme des bêtes.» «Tu n'as pas
+voulu obéir à ton père et à ta mère, obéis maintenant à la peau
+d'âne!» «Qui n'a pas voulu broder, casse des pierres à l'heure
+qu'il est.» Tout cela se disait et se répétait souvent en guise de
+morale, comme des sentences et des proverbes, sans qu'on les prît
+toutefois au sérieux. Ce n'étaient que des mots en l'air. Y en
+avait-il un seul qui s'avouât son iniquité? Qu'un étranger,--pas
+un forçat,--essaye de reprocher à un détenu son crime ou de
+l'insulter, les injures de part et d'autre n'auront pas de fin. Et
+quels raffinés que les forçats en ce qui concerne les injures! Ils
+insultent finement, en artistes. L'injure était une vraie science;
+ils ne s'efforçaient pas tant d'offenser par l'expression que par
+le sens, l'esprit d'une phrase envenimée. Leurs querelles
+incessantes contribuaient beaucoup au développement de cet art
+spécial.
+
+Comme ils ne travaillaient que sous la menace du bâton, ils
+étaient paresseux et dépravés. Ceux qui n'étaient pas encore
+corrompus en arrivant à la maison de force, s'y pervertissaient
+bientôt. Réunis malgré eux, ils étaient parfaitement étrangers les
+uns aux autres.--«Le diable a usé trois paires de _lapti[4]_
+avant de nous rassembler», disaient-ils. Les intrigues, les
+calomnies, les commérages, l'envie, les querelles, tenaient le
+haut bout dans cette vie d'enfer. Pas une méchante langue n'aurait
+été en état de tenir tête à ces meurtriers, toujours l'injure à la
+bouche.
+
+Comme je l'ai dit plus haut, parmi eux se trouvaient des hommes au
+caractère de fer, endurcis et intrépides, habitués à se commander.
+Ceux-là, on les estimait involontairement; bien qu'ils fussent
+fort jaloux de leur renommée, ils s'efforçaient de n'obséder
+personne, et ne s'insultaient jamais sans motif; leur conduite
+était en tous points pleine de dignité; ils étaient raisonnables
+et presque toujours obéissants, non par principe ou par conscience
+de leurs devoirs, mais comme par une convention mutuelle entre eux
+et l'administration, convention dont ils reconnaissaient tous les
+avantages. On agissait du reste prudemment avec eux. Je me
+rappelle qu'un détenu, intrépide et résolu, connu pour ses
+penchants de bête fauve, fut appelé un jour pour être fouetté.
+C'était pendant l'été; on ne travaillait pas. L'adjudant, chef
+direct et immédiat de la maison de force, était arrivé au corps de
+garde, qui se trouvait à côté de la grande porte, pour assister à
+la punition. (Ce major était un être fatal pour les détenus, qu'il
+avait réduits à trembler devant lui. Sévère à en devenir insensé,
+il se «jetait» sur eux, disaient-ils; mais c'était surtout son
+regard, aussi pénétrant que celui du lynx, que l'on craignait. Il
+était impossible de rien lui dissimuler. Il voyait, pour ainsi
+dire, sans même regarder. En entrant dans la prison, il savait
+déjà ce qui se faisait à l'autre bout de l'enceinte; aussi les
+forçats l'appelaient-ils «l'homme aux huit yeux». Son système
+était mauvais, car il ne parvenait qu'à irriter des gens déjà
+irascibles; sans le commandant, homme bien élevé et raisonnable,
+qui modérait les sorties sauvages du major, celui-ci aurait causé
+de grands malheurs par sa mauvaise administration. Je ne comprends
+pas comment il put prendre sa retraite sain et sauf; il est vrai
+qu'il quitta le service après qu'il eut été mis en jugement.)
+
+Le détenu blêmit quand on l'appela. D'ordinaire, il se couchait
+courageusement et sans proférer un mot, pour recevoir les
+terribles verges, après quoi, il se relevait en se secouant. Il
+supportait ce malheur froidement, en philosophe. Il est vrai qu'on
+ne le punissait qu'à bon escient, et avec toutes sortes de
+précautions. Mais cette fois, il s'estimait innocent. Il blêmit,
+et tout en s'approchant doucement de l'escorte de soldats, il
+réussit à cacher dans sa manche un tranchet de cordonnier. Il
+était pourtant sévèrement défendu aux détenus d'avoir des
+instruments tranchants, des couteaux, etc. Les perquisitions
+étaient fréquentes, inattendues et des plus minutieuses; toutes
+les infractions à cette règle étaient sévèrement punies; mais
+comme il est difficile d'enlever à un criminel ce qu'il veut
+cacher, et que, du reste, des instruments tranchants se trouvaient
+nécessairement dans la prison, ils n'étaient jamais détruits. Si
+l'on parvenait à les ravir aux forçats, ceux-ci s'en procuraient
+bien vite de nouveaux. Tous les détenus se jetèrent contre la
+palissade, le coeur palpitant, pour regarder à travers les fentes.
+On savait que cette fois-ci, Pétrof refuserait de se laisser
+fustiger et que la fin du major était venue. Mais au moment
+décisif, ce dernier monta dans sa voiture et partit, confiant le
+commandement de l'exécution à un officier subalterne: «Dieu l'a
+sauvé!» dirent plus tard les forçats. Quant à Pétrof, il subit
+tranquillement sa punition; une fois le major parti, sa colère
+était tombée. Le détenu est soumis et obéissant jusqu'à un certain
+point, mais il y a une limite qu'il ne faut pas dépasser. Rien
+n'est plus curieux que ces étranges boutades d'emportement et de
+désobéissance. Souvent un homme qui supporte pendant plusieurs
+années les châtiments les plus cruels, se révolte pour une
+bagatelle, pour un rien. On pourrait même dire que c'est un fou...
+C'est du reste ce que l'on fait.
+
+J'ai déjà dit que pendant plusieurs années je n'ai pas remarqué le
+moindre signe de repentance, pas le plus petit malaise du crime
+commis, et que la plupart des forçats s'estimaient dans leur for
+intérieur en droit d'agir comme bon leur semblait. Certainement la
+vanité, les mauvais exemples, la vantardise ou la fausse honte y
+étaient pour beaucoup. D'autre part, qui peut dire avoir sondé la
+profondeur de ces coeurs livrés à la perdition et les avoir
+trouvés fermés à toute lumière? Enfin il semble que durant tant
+d'années, j'eusse dû saisir quelque indice, fût-ce le plus
+fugitif, d'un regret, d'une souffrance morale. Je n'ai
+positivement rien aperçu. On ne saurait juger le crime avec des
+opinions toutes faites, et sa philosophie est un peu plus
+compliquée qu'on ne le croit. Il est avéré que ni les maisons de
+force, ni les bagnes, ni le système des travaux forcés, ne
+corrigent le criminel; ces châtiments ne peuvent que le punir et
+rassurer la société contre les attentats qu'il pourrait commettre.
+La réclusion et les travaux excessifs ne font que développer chez
+ces hommes une haine profonde, la soif des jouissances défendues
+et une effroyable insouciance. D'autre part, je suis certain que
+le célèbre système cellulaire n'atteint qu'un but apparent et
+trompeur. Il soutire du criminel toute sa force et son énergie,
+énerve son âme qu'il affaiblit et effraye, et montre enfin une
+momie desséchée et à moitié folle comme un modèle d'amendement et
+de repentir. Le criminel qui s'est révolté contre la société, la
+hait et s'estime toujours dans son droit: la société a tort, lui
+non. N'a-t-il pas du reste subi sa condamnation? aussi est-il
+absous, acquitté à ses propres yeux. Malgré les opinions diverses,
+chacun reconnaîtra qu'il y a des crimes qui partout et toujours,
+sous n'importe quelle législation, seront indiscutablement crimes
+et que l'on regardera comme tels tant que l'homme sera homme. Ce
+n'est qu'à la maison de force que j'ai entendu raconter, avec un
+rire enfantin à peine contenu, les forfaits les plus étranges, les
+plus atroces. Je n'oublierai jamais un parricide,--ci-devant
+noble et fonctionnaire. Il avait fait le malheur de son père. Un
+vrai fils prodigue. Le vieillard essayait en vain de le retenir
+par des remontrances sur la pente fatale où il glissait. Comme il
+était criblé de dettes et qu'on soupçonnait son père d'avoir,--
+outre une ferme,--de l'argent caché, il le tua pour entrer plus
+vite en possession de son héritage. Ce crime ne fut découvert
+qu'au bout d'un mois. Pendant tout ce temps, le meurtrier, qui du
+reste avait informé la justice de la disparition de son père,
+continua ses débauches. Enfin, pendant son absence, la police
+découvrit le cadavre du vieillard dans un canal d'égout recouvert
+de planches. La tête grise était séparée du tronc et appuyée
+contre le corps, entièrement habillé; sous la tête, comme par
+dérision, l'assassin avait glissé un coussin. Le jeune homme
+n'avoua rien: il fut dégradé, dépouillé de ses privilèges de
+noblesse et envoyé aux travaux forcés pour vingt ans. Aussi
+longtemps que je l'ai connu, je l'ai toujours vu d'humeur
+très-insouciante. C'était l'homme le plus étourdi et le plus
+inconsidéré que j'aie rencontré, quoiqu'il fût loin d'être sot. Je
+ne remarquai jamais en lui une cruauté excessive. Les autres
+détenus le méprisaient, non pas à cause de son crime, dont il
+n'était jamais question, mais parce qu'il manquait de tenue. Il
+parlait quelquefois de son père. Ainsi un jour, en vantant la
+robuste complexion héréditaire dans sa famille, il ajouta: «--
+Tenez, mon père, par exemple, jusqu'à sa mort, n'a jamais été
+malade.» Une insensibilité animale portée à un aussi haut degré
+semble impossible: elle est par trop phénoménale. Il devait y
+avoir là un défaut organique, une monstruosité physique et morale
+inconnue jusqu'à présent à la science, et non un simple délit. Je
+ne croyais naturellement pas à un crime aussi atroce, mais des
+gens de la même ville que lui, qui connaissaient tous les détails
+de son histoire, me la racontèrent. Les faits étaient si clairs,
+qu'il aurait été insensé de ne pas se rendre à l'évidence. Les
+détenus l'avaient entendu crier une fois, pendant son sommeil:
+«Tiens-le! tiens-le! coupe-lui la tête! la tête! la tête!»
+
+Presque tous les forçats rêvaient à haute voix ou déliraient
+pendant leur sommeil; les injures, les mots d'argot, les couteaux,
+les haches revenaient le plus souvent dans leurs songes. «Nous
+sommes des gens broyés, disaient-ils, nous n'avons plus
+d'entrailles, c'est pourquoi nous crions la nuit.»
+
+Les travaux forcés dans notre forteresse n'étaient pas une
+occupation, mais une obligation: les détenus accomplissaient leur
+tâche ou travaillaient le nombre d'heures fixé par la loi, puis
+retournaient à la maison de force. Ils avaient du reste ce labeur
+en haine. Si le détenu n'avait pas un travail personnel auquel il
+se livre volontairement avec toute son intelligence, il lui serait
+impossible de supporter sa réclusion. De quelle façon ces gens,
+tous d'une nature fortement trempée, qui avaient largement vécu et
+désiraient vivre encore, qui avaient été réunis contre leur
+volonté, après que la société les avait rejetés, auraient-ils pu
+vivre d'une façon normale et naturelle?
+
+Grâce à la seule paresse, les instincts les plus criminels, dont
+le détenu n'aurait jamais même conscience, se développeraient en
+lui.
+
+L'homme ne peut exister sans travail, sans propriété légale et
+normale; hors de ces conditions il se pervertit et se change en
+bête fauve. Aussi chaque forçat, par une exigence toute naturelle
+et par instinct de conservation, avait-il chez nous un métier, une
+occupation quelconque. Les longues journées d'été étaient prises
+presque tout entières par les travaux forcés; la nuit était si
+courte qu'on avait juste le temps de dormir. Il n'en était pas de
+même en hiver; suivant le règlement, les détenus devaient être
+renfermés dans la caserne, à la tombée de la nuit. Que faire
+pendant les longues et tristes soirées, sinon travailler? Aussi
+chaque caserne, bien que fermée aux verrous, prenait-elle
+l'apparence d'un vaste atelier. À vrai dire, le travail n'était
+pas défendu, mais il était interdit d'avoir des outils, sans
+lesquels il est tout à fait impossible. On travaillait en
+cachette, et l'administration, semble-t-il, fermait les yeux.
+Beaucoup de détenus arrivaient à la maison de force sans rien
+savoir faire de leurs dix doigts, ils apprenaient un métier
+quelconque de leurs camarades, et, une fois libérés, devenaient
+d'excellents ouvriers. Il y avait là des cordonniers, des
+bottiers, des tailleurs, des sculpteurs, des serruriers et des
+doreurs. Un Juif même, Içaï Boumstein, était en même temps
+bijoutier et usurier. Tout le monde travaillait et gagnait ainsi
+quelques sous, car il venait beaucoup de commandes de la ville.
+L'argent est une liberté sonnante et trébuchante, inestimable pour
+un homme entièrement privé de la vraie liberté. S'il se sent
+quelque monnaie en poche, il se console de sa position, même quand
+il ne pourrait pas la dépenser. (Mais on peut partout et toujours
+dépenser son argent, d'autant plus que le fruit défendu est
+doublement savoureux. On peut se procurer de l'eau-de-vie même
+dans la maison de force.) Bien que les pipes fussent sévèrement
+prohibées, tout le monde fumait. L'argent et le tabac préservaient
+les forçats du scorbut, comme le travail les sauvait du crime:
+sans lui, ils se seraient mutuellement détruits, comme des
+araignées enfermées dans un bocal de verre. Le travail et l'argent
+n'en étaient pas moins interdits: on pratiquait fréquemment
+pendant la nuit de sévères perquisitions, durant lesquelles on
+confisquait tout ce qui n'était pas légalement autorisé. Si
+adroitement que fussent cachés les pécules, il arrivait cependant
+qu'on les découvrait. C'était là une des raisons pour lesquelles
+on ne les conservait pas longtemps: on les échangeait bientôt
+contre de l'eau-de-vie; ce qui explique comment celle-ci avait du
+s'introduire dans la maison de force. Le délinquant était
+non-seulement privé de son pécule, mais encore cruellement fustigé!
+
+Peu de temps après chaque perquisition, les forçats se procuraient
+de nouveau les objets qui avaient été confisqués, et tout marchait
+comme ci-devant. L'administration le savait, et bien que la
+condition des détenus fût assez semblable à celle des habitants du
+Vésuve, ils ne murmuraient jamais contre les punitions infligées
+pour ces peccadilles. Qui n'avait pas d'industrie manuelle,
+commerçait d'une manière quelconque. Les procédés d'achat et de
+vente étaient assez originaux. Les uns s'occupaient de brocantage
+et revendaient parfois des objets que personne autre qu'un forçat
+n'aurait jamais eu l'idée de vendre ou d'acheter, voire même de
+regarder comme ayant une valeur quelconque. Le moindre chiffon
+avait pourtant son prix et pouvait servir. Par suite de la
+pauvreté même des forçats, l'argent acquérait un prix supérieur à
+celui qu'il a en réalité. De longs et pénibles travaux,
+quelquefois fort compliqués, ne se payaient que quelques kopeks.
+Plusieurs prisonniers prêtaient à la petite semaine et y
+trouvaient leur compte. Le détenu, panier percé ou ruiné, portait
+à l'usurier les rares objets qui lui appartenaient et les
+engageait pour quelques liards qu'on lui prêtait à un taux
+fabuleux. S'il ne les rachetait pas au terme fixé, l'usurier les
+vendait impitoyablement aux enchères, et cela sans retard. L'usure
+florissait si bien dans notre maison de force qu'on prêtait même
+sur des objets appartenant à l'État: linge, bottes, etc., choses à
+chaque instant indispensables. Lorsque le prêteur sur gages
+acceptait de semblables dépôts, l'affaire prenait souvent une
+tournure inattendue: le propriétaire allait trouver, aussitôt
+après avoir reçu son argent, le sous-officier (surveillant en chef
+de la maison de force) et lui dénonçait le recel d'objets
+appartenant à l'État, que l'on enlevait à l'usurier, sans même
+juger le fait digne d'être rapporté à l'administration supérieure.
+Mais jamais aucune querelle,--c'est ce qu'il y a de plus
+curieux,--ne s'élevait entre l'usurier et le propriétaire; le
+premier rendait silencieusement, d'un air morose, les effets qu'on
+lui réclamait, comme s'il s'y attendait depuis longtemps. Peut-être
+s'avouait-il qu'à la place du nantisseur, il n'aurait pas agi
+autrement. Aussi, si l'on s'insultait après cette perquisition,
+c'était moins par haine que par simple acquit de conscience.
+
+Les forçats se volaient mutuellement sans pudeur. Chaque détenu
+avait son petit coffre, muni d'un cadenas, dans lequel il serrait
+les effets confiés par l'administration. Quoiqu'on eût autorisé
+ces coffres, cela n'empêchait nullement les vols. Le lecteur peut
+s'imaginer aisément quels habiles voleurs se trouvaient parmi
+nous. Un détenu qui m'était sincèrement dévoué,--je le dis sans
+prétention,--me vola ma Bible, le seul livre qui fût permis dans
+la maison de force; le même jour, il me l'avoua, non par repentir,
+mais parce qu'il eut pitié de me voir la chercher longtemps. Nous
+avions au nombre de nos camarades de chaîne plusieurs forçats,
+dits «cabaretiers», qui vendaient de l'eau-de-vie, et
+s'enrichissaient relativement à ce métier-là. J'en parlerai plus
+loin, car ce trafic est assez curieux, pour que je m'y arrête. Un
+grand nombre de détenus étaient déportés pour contrebande, ce qui
+explique comment on pouvait apporter clandestinement de l'eau-de-vie
+dans la maison de force, sous une surveillance aussi sévère
+qu'était la nôtre, et malgré les escortes inévitables. Pour le
+dire en passant, la contrebande constitue un crime à part. Se
+figurerait-on que l'argent, le bénéfice réel de l'affaire, n'a
+souvent qu'une importance secondaire pour le contrebandier? C'est
+pourtant un fait authentique. Il travaille par vocation: dans son
+genre, c'est un poète. Il risque tout ce qu'il possède, s'expose à
+des dangers terribles, ruse, invente, se dégage, se débrouille,
+agit même quelquefois avec une sorte d'inspiration. Cette passion
+est aussi violente que celle du jeu. J'ai connu un détenu de
+stature colossale, qui était bien l'homme le plus doux, le plus
+paisible et le plus soumis qu'il fût possible de voir. On se
+demandait comment il avait pu être déporté: son caractère était si
+doux, si sociable, que pendant tout le temps qu'il passa à la
+maison de force, il n'eut jamais de querelle avec personne.
+Originaire de la Russie occidentale, dont il habitait la
+frontière, il avait été envoyé aux travaux forcés pour
+contrebande. Comme de juste, il ne résista pas au désir de
+transporter de l'eau-de-vie dans la prison. Que de fois ne fut-il
+pas puni j pour cela, et Dieu sait quelle peur il avait des
+verges! Ce métier si dangereux ne lui rapportait qu'un bénéfice
+dérisoire: c'était l'entrepreneur qui s'enrichissait à ses dépens.
+Chaque fois qu'il avait été puni, il pleurait comme une vieille
+femme et jurait ses grands dieux qu'on ne l'y reprendrait plus. Il
+tenait bon pendant tout un mois, mais il finissait par céder de
+nouveau à sa passion... Grâce à ces amateurs de contrebande,
+l'eau-de-vie ne manquait jamais dans la maison de force.
+
+Un autre genre de revenu, qui, sans enrichir les détenus, n'en
+était pas moins constant et bienfaisant, c'était l'aumône. Les
+classes élevées de notre société russe ne savent pas combien les
+marchands, les bourgeois et tout notre peuple en général a de
+soins pour les «malheureux[5]«. L'aumône ne faisait jamais défaut
+et consistait toujours en petits pains blancs, quelquefois en
+argent,--mais très-rarement.--Sans les aumônes, l'existence
+des forçats, et surtout celle des prévenus, qui sont fort mal
+nourris, serait par trop pénible. L'aumône se partage également
+entra tous les détenus. Si l'aumône ne suffit pas, on divise les
+petits pains par la moitié et quelquefois même en six morceaux,
+afin que chaque forçat en ait sa part. Je me souviens de la
+première aumône,--une petite pièce de monnaie,--que je reçus.
+Peu de temps après mon arrivée, un matin, en revenant du travail
+seul avec un soldat d'escorte, je croisai une mère et sa fille,
+une enfant de dix ans, jolie comme un ange. Je les avais déjà vues
+une fois. (La mère était veuve d'un pauvre soldat qui, jeune
+encore, avait passé au conseil de guerre et était mort dans
+l'infirmerie de la maison de force, alors que je m'y trouvais.
+Elles pleuraient à chaudes larmes quand elles étaient venues
+toutes deux lui faire leurs adieux.) En me voyant, la petite fille
+rougit et murmura quelques mots à l'oreille de sa mère, qui
+s'arrêta et prit dans un panier un quart de kopek qu'elle remit à
+la petite fille. Celle-ci courut après moi:--«Tiens, malheureux,
+me dit-elle, prends ce kopek au nom du Christ!»--Je pris la
+monnaie qu'elle me glissait dans la main; la petite fille retourna
+tout heureuse vers sa mère. Je l'ai conservé longtemps, ce kopek-là!
+
+
+II--PREMIÈRES IMPRESSIONS.
+
+Les premières semaines et en général les commencements de ma
+réclusion se présentent vivement à mon imagination. Au contraire,
+les années suivantes se sont fondues et ne m'ont laissé qu'un
+souvenir confus. Certaines époques de cette vie se sont même tout
+à fait effacées de ma mémoire; je n'en ai gardé qu'une impression
+unique, toujours la même, pénible, monotone, étouffante.
+
+Ce que j'ai vu et éprouvé pendant ces premiers temps de ma
+détention, il me semble que tout cela est arrivé hier. Il devait
+en être ainsi.
+
+Je me rappelle parfaitement que, tout d'abord, cette vie m'étonna
+par cela même qu'elle ne présentait rien de particulier,
+d'extraordinaire, ou pour mieux m'exprimer, d'inattendu. Plus tard
+seulement, quand j'eus vécu assez longtemps dans la maison de
+force, je compris tout l'exceptionnel, l'inattendu d'une existence
+semblable, et je m'en étonnai. J'avouerai que cet étonnement ne
+m'a pas quitté pendant tout le temps de ma condamnation; je ne
+pouvais décidément me réconcilier avec cette existence.
+
+J'éprouvai tout d'abord une répugnance invincible en arrivant à la
+maison de force, mais, chose étrange! la vie m'y sembla moins
+pénible que je ne me l'étais figuré en route.
+
+En effet, les détenus, bien qu'embarrassés par leurs fers,
+allaient et venaient librement dans la prison; ils s'injuriaient,
+chantaient, travaillaient, fumaient leur pipe et buvaient de
+l'eau-de-vie (les buveurs étaient pourtant assez rares); il
+s'organisait même de nuit des parties de cartes en règle. Les
+travaux ne me parurent pas très-pénibles; il me semblait que ce
+n'était pas la vraie fatigue du bagne. Je ne devinai que longtemps
+après pourquoi ce travail était dur et excessif; c'était moins par
+sa difficulté que parce qu'il était forcé, contraint, obligatoire,
+et qu'on ne l'accomplissait que par crainte du bâton. Le paysan
+travaille certainement beaucoup plus que le forçat, car pendant
+l'été il peine nuit et jour; mais c'est dans son propre intérêt
+qu'il se fatigue, son but est raisonnable, aussi endure-t-il moins
+que le condamné qui exécute un travail forcé dont il ne retire
+aucun profit. Il m'est venu un jour à l'idée que si l'on voulait
+réduire un homme à néant, le punir atrocement, l'écraser tellement
+que le meurtrier le plus endurci tremblerait lui-même devant ce
+châtiment et s'effrayerait d'avance, il suffirait de donner à son
+travail un caractère de complète inutilité, voire même
+d'absurdité. Les travaux forcés tels qu'ils existent actuellement
+ne présentent aucun intérêt pour les condamnés, mais ils ont au
+moins leur raison d'être: le forçat fait des briques, creuse la
+terre, crépit, construit; toutes ces occupations ont un sens et un
+but. Quelquefois même le détenu s'intéresse à ce qu'il fait. Il
+veut alors travailler plus adroitement, plus avantageusement; mais
+qu'on le contraigne, par exemple, à transvaser de l'eau d'une tine
+dans une autre, et vice versa, à concasser du sable ou à
+transporter un tas de terre d'un endroit à un autre pour lui
+ordonner ensuite la réciproque, je suis persuadé qu'au bout de
+quelques jours le détenu s'étranglera ou commettra mille crimes
+comportant la peine de mort plutôt que de vivre dans un tel
+abaissement et de tels tourments. Il va de soi qu'un châtiment
+semblable serait plutôt une torture, une vengeance atroce qu'une
+correction; il serait absurde, car il n'atteindrait aucun but
+sensé.
+
+Je n'étais, du reste, arrivé qu'en hiver, au mois de décembre; les
+travaux avaient alors peu d'importance dans notre forteresse. Je
+ne me faisais aucune idée du travail d'été, cinq fois plus
+fatigant. Les détenus, pendant la saison rigoureuse, démolissaient
+sur l'Irtych de vieilles barques appartenant à l'État,
+travaillaient dans les ateliers, enlevaient la neige amassée par
+les ouragans contre les constructions, ou brûlaient et
+concassaient de l'albâtre, etc. Comme le jour était très-court, le
+travail cessait de bonne heure, et tout le monde rentrait à la
+maison de force où il n'y avait presque rien à faire, sauf le
+travail supplémentaire que s'étaient créé les forçats.
+
+Un tiers a peine des détenus travaillaient sérieusement: les
+autres fainéantaient et rôdaient sans but dans les casernes,
+intriguant, s'injuriant. Ceux qui avaient quelque argent
+s'enivraient d'eau-de-vie ou perdaient au jeu leurs économies;
+tout cela par fainéantise, par ennui, par désoeuvrement. J'appris
+encore à connaître une souffrance qui peut-être est la plus aiguë,
+la plus douloureuse qu'on puisse ressentir dans une maison de
+détention, à part la privation de liberté: je veux parler de la
+cohabitation forcée. La cohabitation est plus ou moins forcée
+partout et toujours, mais nulle part elle n'est aussi horrible que
+dans une prison; il y a là des hommes avec lesquels personne ne
+voudrait vivre. Je suis certain que chaque condamné,--
+inconsciemment peut-être,--en a souffert.
+
+La nourriture des détenus me parut passable. Ces derniers
+affirmaient même qu'elle était incomparablement meilleure que dans
+n'importe quelle prison de Russie. Je ne saurais toutefois le
+certifier,--car je n'ai jamais été incarcéré ailleurs. Beaucoup
+d'entre nous avaient, du reste, la faculté de se procurer la
+nourriture qui leur convenait; quoique la viande ne coûtât que
+trois kopeks, ceux-là seuls qui avaient toujours de l'argent se
+permettaient le luxe d'en manger: la majorité des détenus se
+contentaient de la ration réglementaire. Quand ils vantaient la
+nourriture de la maison de force, ils n'avaient en vue que le
+pain, que l'on distribuait par chambrée et non pas
+individuellement et au poids. Cette dernière condition aurait
+effrayé les forçats, car un tiers au moins d'entre eux, dans ce
+cas, aurait constamment souffert de la faim, tandis qu'avec le
+système en vigueur, chacun était content. Notre pain était
+particulièrement savoureux et même renommé en ville; on attribuait
+sa bonne qualité à une heureuse construction des fours de la
+prison. Quant à notre soupe de chou aigre (_chichi_), qui se
+cuisait dans un grand chaudron et qu'on épaississait de farine,
+elle était loin d'avoir bonne mine. Les jours ouvriers, elle était
+fort claire et maigre; mais ce qui m'en dégoûtait surtout, c'était
+la quantité de cancrelats qu'on y trouvait. Les détenus n'y
+faisaient toutefois aucune attention.
+
+Les trois jours qui suivirent mon arrivée, je n'allai pas au
+travail; on donnait toujours quelque répit aux nouveaux déportés,
+afin de leur permettre de se reposer de leurs fatigues. Le
+lendemain, je dus sortir de la maison de force pour être ferré. Ma
+chaîne n'était pas «d'uniforme», elle se composait d'anneaux qui
+rendaient un son clair: c'est ce que j'entendis dire aux autres
+détenus. Elle se portait extérieurement, par-dessus le vêtement,
+tandis que mes camarades avaient des fers formés non d'anneaux,
+mais de quatre tringles épaisses comme le doigt et réunies entre
+elles par trois anneaux qu'on portait sous le pantalon. À l'anneau
+central s'attachait une courroie, nouée à son tour à une ceinture
+bouclée sur la chemise.
+
+Je revois nettement la première matinée que je passai dans la
+maison de force. Le tambour battit la diane au corps de garde,
+près de la grande porte de l'enceinte; au bout de dix minutes le
+sous-officier de planton ouvrit les casernes. Les détenus
+s'éveillaient les uns après les autres et se levaient en tremblant
+de froid de leurs lits de planches, à la lumière terne d'une
+chandelle.
+
+Presque tous étaient moroses. Ils bâillaient et s'étiraient, leurs
+fronts marqués au fer se contractaient; les uns se signaient;
+d'autres commençaient à dire des bêtises. La touffeur était
+horrible. L'air froid du dehors s'engouffrait aussitôt qu'on
+ouvrait la porte et tourbillonnait dans la caserne. Les détenus se
+pressaient autour des seaux pleins d'eau: les uns après les autres
+prenaient de l'eau dans la bouche, ils s'en lavaient la figure et
+les mains. Cette eau était apportée de la veille par le
+_parachnik_, détenu qui, d'après le règlement, devait nettoyer la
+caserne. Les condamnés le choisissaient eux-mêmes. Il n'allait pas
+au travail, car il devait examiner les lits de camp et les
+planchers, apporter et emporter le baquet pour la nuit, remplir
+d'eau fraîche les seaux de sa chambrée. Cette eau servait le matin
+aux ablutions; pendant la journée c'était la boisson ordinaire des
+forçats. Ce matin-là, des disputes s'élevèrent aussitôt au sujet
+de la cruche.
+
+--Que fais-tu là, front marqué? grondait un détenu de haute
+taille, sec et basané.
+
+Il attirait l'attention par les protubérances étranges dont son
+crâne était couvert. Il repoussa un autre forçat tout rond, tout
+petit, au visage gai et rougeaud.
+
+--Attends donc!
+
+--Qu'as-tu à crier! tu sais qu'on paye chez nous quand on veut
+faire attendre les autres. File toi-même. Regardez ce beau
+monument, frères,... non, il n'a point de _farticultiapnost_[6].
+
+Ce mot _farticultiapnost_ fit son effet: les détenus éclatèrent de
+rire, c'était tout ce que désirait le joyeux drille, qui tenait
+évidemment le rôle de bouffon dans la caserne. L'autre forçat le
+regarda d'un air de profond mépris.
+
+--Hé! la petite vache!... marmotta-t-il, voyez-vous comme le pain
+blanc de la prison l'a engraissée.
+
+--Pour qui te prends-tu? pour un bel oiseau?
+
+--Parbleu! comme tu le dis.
+
+--Dis-nous donc quel bel oiseau tu es.
+
+--Tu le vois.
+
+--Comment? je le vois!
+
+--Un oiseau, qu'on te dit!
+
+--Mais lequel?
+
+Ils se dévoraient des yeux. Le petit attendait une réponse et
+serrait les poings, en apparence prêt à se battre. Je pensais
+qu'une rixe s'ensuivrait. Tout cela était nouveau pour moi, aussi
+regardai-je cette scène avec curiosité. J'appris plus tard que de
+semblables querelles étaient fort innocentes et qu'elles servaient
+à l'ébaudissement des autres forçats, comme une comédie amusante:
+on n'en venait presque jamais aux mains. Cela caractérisait
+clairement les moeurs de la prison.
+
+Le détenu de haute taille restait tranquille et majestueux. Il
+sentait qu'on attendait sa réponse; sous peine de se déshonorer,
+de se couvrir de ridicule, il devait soutenir ce qu'il avait dit,
+montrer qu'il était un oiseau merveilleux, un personnage. Aussi
+jeta-t-il un regard de travers sur son adversaire avec un mépris
+inexprimable, s'efforçant de l'irriter en le regardant par-dessus
+l'épaule, de haut en bas, comme il aurait fait pour un insecte, et
+lentement, distinctement, il répondit:
+
+--Un _kaghane_!
+
+C'est-à-dire qu'il était un oiseau _kaghane[7]_. Un formidable
+éclat de rire accueillit cette saillie et applaudit à
+l'ingéniosité du forçat.
+
+--Tu n'es pas un kaghane, mais une canaille, hurla le petit gros
+qui se sentait battu à plates coutures; furieux de sa défaite, il
+se serait jeté sur son adversaire, si ses camarades n'avaient
+entouré les deux parties de crainte qu'une querelle sérieuse ne
+s'engageât.
+
+--Battez-vous plutôt que de vous piquer avec la langue, cria de
+son coin un spectateur.
+
+--Oui! retenez-les! lui répondit-on, ils vont se battre. Nous
+sommes des gaillards, nous autres, un contre sept nous ne boudons
+pas.
+
+--Oh! les beaux lutteurs! L'un est ici pour avoir chipé une livre
+de pain; l'autre est un voleur de pots; il a été fouetté par le
+bourreau, parce qu'il avait volé une terrine de lait caillé à une
+vieille femme.
+
+--Allons! allons! assez! cria un invalide dont l'office était de
+maintenir l'ordre dans la caserne et qui dormait dans un coin, sur
+une couchette particulière.
+
+--De l'eau, les enfants! de l'eau pour Névalide[8] Pétrovitch, de
+l'eau pour notre petit frère Névalide Pétrovitch! il vient de se
+réveiller.
+
+--Ton frère... Est-ce que je suis ton frère? Nous n'avons pas bu
+pour un rouble d'eau-de-vie ensemble! marmotta l'invalide en
+passant les bras dans les manches de sa capote.
+
+On se prépara à la vérification, car il faisait déjà clair; les
+détenus se pressaient en foule dans la cuisine. Ils avaient revêtu
+leurs demi-pelisses (_polouchoubki_) et recevaient dans leur
+bonnet bicolore le pain que leur distribuait un des cuisiniers
+«cuiseurs de gruau», comme on les appelait. Ces cuisiniers, comme
+les _parachniki_, étaient choisis par les détenus eux-mêmes:--il
+y en avait deux par cuisine, en tout quatre pour la maison de
+force.--Ils disposaient de l'unique couteau de cuisine autorisé
+dans la prison, qui leur servait à couper le pain et la viande.
+
+Les détenus se dispersaient dans les coins et autour des tables,
+en bonnets, en pelisses, ceints de leur courroie, tout prêts à se
+rendre au travail. Quelques forçats avaient devant eux du
+_kvass_[9] dans lequel ils émiettaient leur pain et qu'ils
+avalaient ensuite.
+
+Le tapage était insupportable; plusieurs forçats, cependant,
+causaient dans les coins d'un air posé et tranquille.
+
+--Salut et bon appétit, père Antonytch! dit un jeune détenu, en
+s'asseyant à côté d'un vieillard édenté et refrogné.
+
+--Si tu ne plaisantes pas, eh bien, salut! fit ce dernier sans
+lever les yeux, tout en s'efforçant de mâcher son pain avec ses
+gencives édentées.
+
+--Et moi qui pensais que tu étais mort, Antonytch; vrai!...
+
+--Meurs le premier, je te suivrai...
+
+Je m'assis auprès d'eux. À ma droite, deux forçats d'importance
+avaient lié conversation, et tâchaient de conserver leur dignité
+en parlant.
+
+--Ce n'est pas moi qu'on volera, disait l'un, je crains plutôt de
+voler moi-même...
+
+--Il ne ferait pas bon me voler, diable! il en cuirait.
+
+--Et que ferais-tu donc? Tu n'es qu'un forçat... Nous n'avons pas
+d'autre nom... Tu verras qu'elle te volera, la coquine, sans même
+te dire merci. J'en ai été pour mon argent. Figure-toi qu'elle est
+venue il y a quelques jours. Où nous fourrer? Bon! je demande la
+permission d'aller chez Théodore le bourreau; il avait encore sa
+maison du faubourg, celle qu'il avait achetée de Salomon le
+galeux, tu sais, ce Juif qui s'est étranglé, il n'y a pas
+longtemps...
+
+--Oui, je le connais, celui qui était cabaretier ici, il y a
+trois ans et qu'on appelait Grichka--le cabaret borgne, je
+sais...
+
+--Eh bien! non, tu ne sais pas... d'abord c'est un autre
+cabaret...
+
+--Comment, un autre! Tu ne sais pas ce que tu dis. Je t'amènerai
+autant de témoins que tu voudras.
+
+--Ouais! c'est bien toi qui les amèneras! Qui es-tu, toi? sais-tu
+à qui tu parles?
+
+--Parbleu!
+
+--Je t'ai assez souvent rossé, bien que je ne m'en vante pas. Ne
+fais donc pas tant le fier!
+
+--Tu m'as rossé? Qui me rossera n'est pas encore né, et qui m'a
+rossé est maintenant à six pieds sous terre.
+
+--Pestiféré de Bender!
+
+--Que la lèpre sibérienne te ronge d'ulcères!
+
+--Qu'un Turc fende ta chienne de tête!
+
+Les injures pleuvaient.
+
+--Allons! les voilà en train de brailler. Quand on n'a pas su se
+conduire, on reste tranquille... ils sont trop contents d'être
+venus manger le pain du gouvernement, ces gaillards-là!
+
+On les sépara aussitôt. Qu'on «se batte de la langue» tant qu'on
+veut, cela est permis, car c'est une distraction pour tout le
+monde, mais pas de rixes! ce n'est que dans les cas
+extraordinaires que les ennemis se battent. Si une rixe survient,
+on la dénonce au major, qui ordonne des enquêtes, s'en mêle
+lui-même,--et alors tout va de travers pour les détenus; aussi
+mettent-ils tout de suite le holà à une querelle sérieuse. Et
+puis, les ennemis s'injurient plutôt par distraction, par exercice
+de rhétorique. Ils se montent, la querelle prend un caractère
+furieux, féroce: on s'attend à les voir s'égorger, il n'en est
+rien; une fois que leur colère a atteint un certain diapason, ils
+se séparent aussitôt. Cela m'étonnait fort, et si je raconte
+quelques-unes des conversations des forçats, c'est avec intention.
+Me serais-je figuré que l'on pût s'injurier par plaisir, y trouver
+une jouissance quelconque? Il ne faut pas oublier la vanité
+caressée: un dialecticien qui sait injurier en artiste est
+respecté. Pour peu on l'applaudirait comme un acteur.
+
+Déjà, la veille au soir, j'avais remarqué quelques regards de
+travers à mon adresse. Par contre, plusieurs forçats rôdaient
+autour de moi, soupçonnant que j'avais apporté de l'argent; ils
+cherchèrent à entrer dans mes bonnes grâces, en m'enseignant à
+porter mes fers sans en être gêné; ils me fournirent aussi,--à
+prix d'argent, bien entendu,--un coffret avec une serrure pour y
+serrer les objets qui m'avaient été remis par l'administration et
+le peu de linge qu'on m'avait permis d'apporter avec moi dans la
+maison de force. Pas plus tard que le lendemain, ces mêmes détenus
+me volèrent mon coffre et burent l'argent qu'ils en avaient
+retiré. L'un d'eux me devint fort dévoué par la suite, bien qu'il
+me volât toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Il
+n'était pas le moins du monde confus de ses vols, car il
+commettait ces délits presque inconsciemment, comme par devoir;
+aussi ne pouvais-je lui garder rancune.
+
+Ces forçats m'apprirent que l'on pouvait avoir du thé et que je
+ferais bien de me procurer une théière; ils m'en trouvèrent une
+que je louai pour un certain temps; ils me recommandèrent aussi un
+cuisinier qui, pour trente kopeks par mois, m'accommoderait les
+mets que je désirerais, si seulement j'avais l'intention d'acheter
+des provisions et de me nourrir à part... Comme de juste, ils
+m'empruntèrent de l'argent; le jour de mon arrivée, ils vinrent
+m'en demander jusqu'à trois fois.
+
+Les ci-devant nobles[10] incarcérés dans la maison de force étaient
+mal vus de leurs codétenus. Quoiqu'ils fussent déchus de tous
+leurs droits, à l'égal des autres forçats,--ceux-ci ne les
+reconnaissaient pas pour des camarades. Il n'y avait dans cet
+éloignement instinctif aucune part de raisonnement. Nous étions
+toujours pour eux des gentilshommes, bien qu'ils se moquassent
+souvent de notre abaissement.
+
+--Eh, eh! c'est fini! La voiture de Mossieu écrasait autrefois du
+monde à Moscou, maintenant Mossieu corde du chanvre.
+
+Ils jouissaient de nos souffrances que nous dissimulions le plus
+possible. Ce fut surtout quand nous travaillâmes en commun que
+nous eûmes beaucoup à endurer, car nos forces n'égalaient pas les
+leurs, et nous ne pouvions vraiment les aider. Rien n'est plus
+difficile que de gagner la confiance du peuple, à plus forte
+raison celle de gens pareils, et de mériter leur affection.
+
+Il n'y avait que quelques ci-devant nobles dans toute la maison de
+force. D'abord cinq Polonais,--dont je parlerai plus loin en
+détail,--que les forçats détestaient, plus peut-être que les
+gentilshommes russes. Les Polonais (je ne parle que des condamnés
+politiques) étaient toujours avec eux sur un pied de politesse
+contrainte et offensante, ne leur adressaient presque jamais la
+parole et ne cachaient nullement le dégoût qu'ils ressentaient en
+pareille compagnie; les forçats le comprenaient parfaitement et
+les payaient de la même monnaie.
+
+Il me fallut près de deux ans pour gagner la bienveillance de
+certains de mes compagnons, mais la majeure partie d'entre eux
+m'aimait et déclarait que j'étais un brave homme.
+
+Nous étions en tout,--en me comptant,--cinq nobles russes dans
+la maison de force. J'avais entendu parler de l'un d'eux, même
+avant mon arrivée, comme d'une créature vile et basse,
+horriblement corrompue, faisant métier d'espion et de délateur;
+aussi, dès le premier jour, me refusai-je à entrer en relation
+avec cet homme. Le second était le parricide dont j'ai parlé dans
+ces mémoires. Quant au troisième, il se nommait Akim Akimytch:
+j'ai rarement rencontré un original pareil, le souvenir qu'il m'a
+laissé est encore vivant.
+
+Grand, maigre, faible d'esprit et terriblement ignorant, il était
+raisonneur et minutieux comme un Allemand. Les forçats se
+moquaient de lui, mais ils le craignaient à cause de son caractère
+susceptible, exigeant et querelleur. Dès son arrivée, il s'était
+mis sur un pied d'égalité avec eux, il les injuriait et les
+battait. D'une honnêteté phénoménale, il lui suffisait de
+remarquer une injustice pour qu'il se mêlât d'une affaire qui ne
+le regardait pas. Il était en outre excessivement naïf; dans ses
+querelles avec les forçats, il leur reprochait d'être des voleurs
+et les exhortait sincèrement à ne plus dérober. Il avait servi en
+qualité de sous-lieutenant au Caucase. Je me liai avec lui dès le
+premier jour, et il me raconta aussitôt son affaire. Il avait
+commencé par être _junker_ (volontaire avec le grade de sous-officier)
+dans un régiment de ligne. Après avoir attendu longtemps sa
+nomination de sous-lieutenant, il la reçut enfin et fut envoyé
+dans les montagnes commander un fortin. Un petit prince tributaire
+du voisinage mit le feu à cette forteresse et tenta une attaque
+nocturne qui n'eut aucun succès. Akim Akimytch usa de finesse à
+son égard et fit mine d'ignorer qu'il fût l'auteur de l'attaque:
+on l'attribua à des insurgés qui rôdaient dans la montagne. Au
+bout d'un mois, il invita amicalement le prince à venir lui faire
+visite. Celui-ci arriva à cheval, sans se douter de rien; Akim
+Akimytch rangea sa garnison en bataille et découvrit devant les
+soldats la félonie et la trahison de son visiteur; il lui reprocha
+sa conduite, lui prouva qu'incendier un fort était un crime
+honteux, lui expliqua minutieusement les devoirs d'un tributaire;
+puis, en guise de conclusion à cette harangue, il fit fusiller le
+prince; il informa aussitôt ses supérieurs de cette exécution avec
+tous les détails nécessaires. On instruisit le procès d'Akim
+Akimytch; il passa en conseil de guerre et fut condamné à mort; on
+commua sa peine, on l'envoya en Sibérie comme forçat de la
+deuxième catégorie, c'est-à-dire, condamné à douze ans de
+forteresse. Il reconnaissait volontiers qu'il avait agi
+illégalement, que le prince devait être jugé civilement, et non
+par une cour martiale. Néanmoins, il ne pouvait comprendre que son
+action fût un crime.
+
+--Il avait incendié mon fort, que devais-je faire? l'en
+remercier?--répondait-il à toutes mes objections.
+
+Bien que les forçats se moquassent d'Akim Akimytch et
+prétendissent qu'il était un peu fou, ils l'estimaient pourtant à
+cause de son adresse et de son exactitude.
+
+Il connaissait tous les métiers possibles, et faisait ce que vous
+vouliez: cordonnier, bottier, peintre, doreur, serrurier. Il avait
+acquis ces talents à la maison de force, car il lui suffisait de
+voir un objet pour l'imiter. Il vendait en ville, ou plutôt,
+faisait vendre des corbeilles, des lanternes, des joujoux.
+
+Grâce à son travail, il avait toujours quelque argent, qu'il
+employait immédiatement à acheter du linge, un oreiller, etc.; il
+s'était arrangé un matelas. Comme il couchait dans la même caserne
+que moi, il me fut fort utile au commencement de ma réclusion.
+
+Avant de sortir de prison pour se rendre au travail, les forçats
+se mettaient sur deux rangs devant le corps de garde: des soldats
+d'escorte les entouraient, le fusil chargé. Un officier du génie
+arrivait alors avec l'intendant des travaux et quelques soldats
+qui surveillaient les terrassements. L'intendant comptait les
+forçats et les envoyait par bandes aux endroits où ils devaient
+s'occuper.
+
+Je me rendis, ainsi que d'autres détenus, à l'atelier du génie,
+maison de briques fort basse, construite au milieu d'une grande
+cour encombrée de matériaux. Il y avait là une forge, des ateliers
+de menuiserie, de serrurerie, de peinture. Akim Akimytch
+travaillait dans ce dernier: il cuisait de l'huile pour ses
+vernis, broyait ses couleurs, peignait des tables et d'autres
+meubles en faux noyer.
+
+En attendant qu'on me mît de nouveaux fers, je lui communiquai mes
+premières impressions.
+
+--Oui, dit-il, ils n'aiment pas les nobles, et surtout les
+condamnés politiques: ils sont heureux de leur nuire. N'est-ce pas
+compréhensible au fond? vous n'êtes pas des leurs, vous ne leur
+ressemblez pas: ils ont tous été serfs ou soldats.
+
+Dites-moi, quelle sympathie peuvent-ils avoir pour vous? La vie
+est dure ici, mais ce n'est rien en comparaison des compagnies de
+discipline en Russie. On y souffre l'enfer. Ceux qui en viennent
+vantent même notre maison de force; c'est un paradis en
+comparaison de ce purgatoire. Ce n'est pas que le travail soit
+plus pénible. On dit qu'avec les forçats de la première catégorie,
+l'administration,--elle n'est pas exclusivement militaire comme
+ici,--agit tout autrement qu'avec nous. Ils ont leur petite
+maison (on me l'a raconté, je ne l'ai pas vu); ils ne portent pas
+d'uniforme, on ne leur rase pas la tête; du reste, à mon avis,
+l'uniforme et les têtes rasées ne sont pas de mauvaises choses;
+c'est plus ordonné, et puis c'est plus agréable à l'oeil!
+Seulement, ils n'aiment pas ça, eux. Et regardez-moi quelle Babel!
+des enfants de troupe, des Tcherkesses, des vieux croyants, des
+orthodoxes, des paysans qui ont quitté femme et enfants, des
+Juifs, des Tsiganes, enfin des gens venus de Dieu sait où! Et tout
+ce monde doit faire bon ménage, vivre côte à côte, manger à la
+même écuelle, dormir sur les mêmes planches. Pas un instant de
+liberté: on ne peut se régaler qu'à la dérobée, il faut cacher son
+argent dans ses bottes... et puis, toujours la maison de force et
+la maison de force!... Involontairement, des bêtises vous viennent
+en tête.
+
+Je savais déjà tout cela. J'étais surtout curieux de questionner
+Akim Akimytch sur le compte de notre major. Il ne me cacha rien,
+et l'impression que me laissa son récit fut loin d'être agréable.
+
+Je devais vivre pendant deux ans sous l'autorité de cet officier.
+Tout ce que me raconta sur lui Akim Akimytch n'était que la
+stricte vérité. C'était un homme méchant et désordonné, terrible
+surtout parce qu'il avait un pouvoir presque absolu sur deux cents
+êtres humains. Il regardait les détenus comme ses ennemis
+personnels, première faute très-grave. Ses rares capacités, et
+peut-être même ses bonnes qualités, étaient perverties par son
+intempérance et sa méchanceté. Il arrivait quelquefois comme une
+bombe dans les casernes, au milieu de la nuit; s'il remarquait un
+détenu endormi sur le dos ou sur le côté gauche, il le réveillait
+pour lui dire; «Tu dois dormir comme je l'ai ordonné.» Les forçats
+le détestaient et le craignaient comme la peste. Sa mauvaise
+figure cramoisie faisait trembler tout le monde. Chacun savait que
+le major était entièrement entre les mains de son brosseur Fedka
+et qu'il avait failli devenir fou quand son chien Trésor tomba
+malade; il préférait ce chien à tout le monde. Quand Fedka lui
+apprit qu'un forçat, vétérinaire de hasard, faisait des cures
+merveilleuses, il fit appeler sur-le-champ ce détenu et lui dit:
+
+--Je te confie mon chien; si tu guéris Trésor, je te
+récompenserai royalement.
+
+L'homme, un paysan sibérien fort intelligent, était en effet un
+excellent vétérinaire, mais avant tout un rusé moujik. Il raconta
+à ses camarades sa visite chez le major, quand cette histoire fut
+oubliée.
+
+--Je regarde son Trésor; il était couché sur un divan, la tête
+sur un coussin tout blanc; je vois tout de suite qu'il a une
+inflammation et qu'il faut le saigner; je crois que je l'aurais
+guéri, mais je me dis:--Qu'arrivera-t-il, s'il crève? ce sera ma
+faute.--Non, Votre Haute Noblesse, que je lui dis, vous m'avez
+fait venir trop tard; si j'avais vu votre chien hier ou avant-hier,
+il serait maintenant sur pied; à l'heure qu'il est je n'y peux
+rien: il crèvera!
+
+Et Trésor creva.
+
+On me raconta un jour qu'un forçat avait voulu tuer le major. Ce
+détenu, depuis plusieurs années, s'était fait remarquer par sa
+soumission et aussi par sa taciturnité: on le tenait même pour
+fou. Comme il était quelque peu lettré, il passait ses nuits à
+lire la Bible. Quand tout le monde était endormi, il se relevait,
+grimpait sur le poêle, allumait un cierge d'église, ouvrait son
+Évangile et lisait. C'est de cette façon qu'il vécut toute une
+année.
+
+Un beau jour, il sortit des rangs et déclara qu'il ne voulait pas
+aller au travail. On le dénonça au major, qui s'emporta et vint
+immédiatement à la caserne. Le forçat se rua sur lui, et lui lança
+une brique qu'il avait préparée à l'avance, mais il le manqua. On
+empoigna le détenu, on le jugea, on le fouetta; ce fut l'affaire
+de quelques instants; transporté à l'hôpital, il y mourut trois
+jours après. Il déclara pendant son agonie qu'il n'avait de haine
+pour personne, mais qu'il avait voulu souffrir. Il n'appartenait
+pourtant à aucune secte de dissidents. Quand on parlait de lui
+dans les casernes, c'était toujours avec respect.
+
+On me mit enfin mes nouveaux fers. Pendant qu'on les soudait, des
+marchandes de petits pains blancs entrèrent dans la forge, l'une
+après l'autre. C'étaient pour la plupart de toutes petites filles,
+qui venaient vendre les pains que leurs mères cuisaient. Quand
+elles avançaient en âge, elles continuaient à rôder parmi nous,
+mais elles n'apportaient plus leur marchandise. On en rencontrait
+toujours quelqu'une. Il y avait aussi des femmes mariées. Chaque
+petit pain coûtait deux kopeks; presque tous les détenus en
+achetaient.
+
+Je remarquai un forçat menuisier, déjà grisonnant, à la figure
+empourprée et souriante. Il plaisantait avec les marchandes de
+petits pains. Avant leur arrivée, il s'était noué un mouchoir
+rouge autour du cou. Une femme grasse, très-grêlée, posa son
+panier sur l'établi du menuisier. Ils causèrent:
+
+--Pourquoi n'êtes-vous pas venue hier? lui demanda le forçat,
+avec un sourire satisfait.
+
+--Je suis venue, mais vous aviez décampé, répondit hardiment la
+femme.
+
+--Oui, on nous avait fait partir d'ici, sans quoi nous nous
+serions certainement vus... Avant-hier, elles sont toutes venues
+me voir.
+
+--Et qui donc?
+
+--Parbleu! Mariachka, Khavroschka, Tchekoundà... La
+Dvougrochevaïa (Quatre-KopeKs) était aussi ici.
+
+--Eh quoi, demandai-je à Akim Akimytch, est-il possible que...?
+
+--Oui, cela arrive quelquefois, répondit-il en baissant les yeux,
+car c'était un homme fort chaste.
+
+Cela arrivait quelquefois, mais très-rarement et avec des
+difficultés inouïes. Les forçats aimaient mieux employer leur
+argent à boire, malgré tout l'accablement de leur vie comprimée.
+Il était fort malaisé de joindre ces femmes; il fallait convenir
+du lieu, du temps, fixer un rendez-vous, chercher la solitude, et
+ce qui était le plus difficile, éviter les escortes, chose presque
+impossible, et dépenser des sommes folles--relativement.--J'ai
+été cependant quelquefois témoin de scènes amoureuses. Un jour,
+nous étions trois occupés à chauffer une briqueterie, dans un
+hangar au bord de l'Irtych; les soldats d'escorte étaient de bons
+diables. Deux _souffleuses_ (c'est ainsi qu'on les appelait)
+apparurent bientôt.
+
+--Où êtes-vous restées si longtemps? leur demanda un détenu qui
+certainement les attendait; n'est-ce pas chez les Zvierkof que
+vous vous êtes attardées?
+
+--Chez les Zvierkof? Il fera beau temps et les poules auront des
+dents quand j'irai chez eux, répondit gaiement une d'elles.
+
+C'était bien la fille la plus sale qu'on pût imaginer; on
+l'appelait Tchekoundà; elle était arrivée en compagnie de son amie
+la Quatre-Kopeks (Dvougrochevaïa), qui était au-dessous de toute
+description.
+
+--Hein! il y a joliment longtemps qu'on ne vous voit plus, dit le
+galant en s'adressant à la Quatre-Kopeks, on dirait que vous avez
+maigri.
+
+--Peut-être;--avant j'étais belle, grasse, tandis que
+maintenant on dirait que j'ai avalé des aiguilles.
+
+--Et vous allez toujours avec les soldats, n'est-ce pas?
+
+--Voyez les méchantes gens qui nous calomnient. Eh bien, quoi?
+après tout; quand on devrait me rouer de coups, j'aime les petits
+soldats!
+
+--Laissez-les, vos soldats; c'est nous que vous devez aimer, nous
+avons de l'argent...
+
+Représentez-vous ce galant au crâne rosé, les fers aux chevilles,
+en habit de deux couleurs et sous escorte...
+
+Comme je pouvais retourner à la maison de force,--on m'avait mis
+mes fers,--je dis adieu à Akim Akimytch et je m'en allai,
+escorté d'un soldat. Ceux qui travaillent à la tâche reviennent
+les premiers; aussi, quand j'arrivai dans notre caserne, y avait-il
+déjà des forçats de retour.
+
+Comme la cuisine n'aurait pu contenir toute une caserne à la fois,
+on ne dînait pas ensemble; les premiers arrivés mangeaient leur
+portion. Je goûtai la soupe aux choux aigres (_chichi_), mais par
+manque d'habitude je ne pus la manger et je me préparai du thé. Je
+m'assis au bout d'une table avec un forçat, ci-devant gentilhomme
+comme moi.
+
+Les détenus entraient et sortaient. Ce n'était pas la place qui
+manquait, car ils étaient encore peu nombreux; cinq d'entre eux
+s'assirent à part, auprès de la grande table. Le cuisinier leur
+versa deux écuelles de soupe aigre, et leur apporta une lèchefrite
+de poisson rôti. Ces hommes célébraient une fête en se régalant.
+Ils nous regardaient de travers. Un des Polonais entra et vint
+s'asseoir à nos côtés.
+
+--Je n'étais pas avec vous, mais je sais que vous faites
+ripaille, cria un forçat de grande taille en entrant, et en
+enveloppant d'un regard ses camarades.
+
+C'était un homme d'une cinquantaine d'années, maigre et musculeux.
+Sa figure dénotait la ruse et aussi la gaieté; la lèvre
+inférieure, charnue et pendante, lui donnait une expression
+comique.
+
+--Eh bien! avez-vous bien dormi? Pourquoi ne dites-vous pas
+bonjour? Eh bien, mes amis de Koursk, dit-il en s'asseyant auprès
+de ceux qui festinaient: bon appétit! je vous amène un nouveau
+convive.
+
+--Nous ne sommes pas du gouvernement de Koursk.
+
+--Alors! amis de Tambof.
+
+--Nous ne sommes pas non plus de Tambof. Tu n'as rien à venir
+nous réclamer; si tu veux faire bombance, adresse-toi à un riche
+paysan.
+
+--J'ai aujourd'hui Ivane Taskoune et Maria Ikotichna (_ikote_, le
+hoquet) dans le ventre, autrement dit je crève de faim; mais où
+loge-t-il, votre paysan?
+
+--Tiens, parbleu! Gazine; va-t'en vers lui.
+
+--Gazine boit aujourd'hui, mes petits frères, il mange son
+capital.
+
+--Il a au moins vingt roubles, dit un autre forçat; ça rapporte
+d'être cabaretier.
+
+--Allons! vous ne voulez pas de moi? mangeons alors la cuisine du
+gouvernement.
+
+--Veux-tu du thé? Tiens, demandes-en à ces seigneurs qui en
+boivent!
+
+--Où voyez-vous des seigneurs? ils ne sont plus nobles, ils ne
+valent pas mieux que nous, dit d'une voix sombre un forçat assis
+dans un coin, et qui n'avait pas risqué un mot jusqu'alors.
+
+--Je boirais bien un verre de thé, mais j'ai honte d'en demander,
+car nous avons de l'amour-propre, dit le forçat à grosse lèvre, en
+nous regardant d'un air de bonne humeur.
+
+--Je vous en donnerai, si vous le désirez, lui dis-je en
+l'invitant du geste; en voulez-vous?
+
+--Comment? si j'en veux? qui n'en voudrait pas? fit-il en
+s'approchant de la table.
+
+--Voyez-vous ça! chez lui, quand il était libre, il ne mangeait
+que de la soupe aigre et du pain noir, tandis qu'en prison il lui
+faut du thé! comme un vrai gentilhomme! continua le forçat à l'air
+sombre.
+
+--Est-ce que personne ici ne boit du thé? demandai-je à ce
+dernier; mais il ne me jugea pas digne d'une réponse.
+
+--Des pains blancs! des pains blancs! étrennez le marchand!
+
+Un jeune détenu apportait en effet, passée dans une ficelle, toute
+une charge de kalatchi qu'il vendait dans les casernes. Sur dix
+pains vendus, la marchande lui en abandonnait un pour sa peine,
+c'était précisément sur ce dixième qu'il comptait pour son dîner.
+
+--Des petits pains! des petits pains! criait-il en entrant dans
+la cuisine. Des petits pains de Moscou tout chauds! Je les
+mangerais bien tous, mais il faut de l'argent, beaucoup d'argent.
+Allons! enfants, il n'en reste plus qu'un! que celui de vous qui a
+eu une mère...!
+
+Cet appel à l'amour filial égaya tout le monde; on lui acheta
+quelques pains blancs.
+
+--Eh bien, dit-il, Gazine fait une telle ribote, que c'est un
+vrai péché! Il a joliment choisi son moment, vrai Dieu! Si
+l'_homme aux huit yeux_ (le major) arrive...
+
+--On le cachera... Est-il saoul?
+
+--Oui, mais il est méchant, il se rebiffe.
+
+--Pour sûr on en viendra aux coups...
+
+--De qui parlent-ils? demandai-je au Polonais, mon voisin.
+
+--De Gazine; c'est un détenu qui vend de l'eau-de-vie. Quand il a
+gagné quelque argent dans son commerce, il le boit jusqu'au
+dernier kopek. Une bête cruelle et méchante, quand il a bu! À
+jeun, il se tient tranquille; mais quand il est ivre, il se montre
+tel qu'il est: il se jette sur les gens avec un couteau jusqu'à ce
+qu'on le lui arrache.
+
+--Comment y arrive-t-on?
+
+--Dix hommes se jettent sur lui et le battent comme plâtre,
+atrocement, jusqu'à ce qu'il perde connaissance. Quand il est à
+moitié mort de coups, on le couche sur son lit de planches et on
+le couvre de sa pelisse.
+
+--Mais on pourrait le tuer!
+
+--Un autre en mourrait, lui non! Il est excessivement robuste,
+c'est le plus fort de tous les détenus. Sa constitution est si
+solide que le lendemain il se relève parfaitement sain.
+
+--Dites-moi! je vous prie, continuai-je en m'adressant au
+Polonais, voilà des gens qui mangent à part, et qui pourtant ont
+l'air de m'envier le thé que je bois.
+
+--Votre thé n'y est pour rien. C'est à vous qu'ils en veulent:
+n'êtes vous pas gentilhomme? vous ne leur ressemblez pas; ils
+seraient heureux de vous chercher chicane pour vous humilier. Vous
+ne savez pas quels ennuis vous attendent. C'est un martyre pour
+nous autres que de vivre ici. Car notre vie est doublement
+pénible. Il faut une grande force de caractère pour s'y habituer.
+On vous fera bien des avanies et des désagréments à cause de votre
+nourriture et de votre thé, et pourtant ceux qui mangent à part et
+boivent quotidiennement du thé sont assez nombreux. Ils en ont le
+droit, tous, non.
+
+Il s'était levé et avait quitté la table. Quelques instants plus
+tard ses prédictions se confirmaient déjà...
+
+
+III--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite).
+
+À peine M--cki (le Polonais auquel j'avais parlé) fut-il sorti,
+que Gazine, complètement ivre, se précipita comme une masse dans
+la cuisine.
+
+Voir un forçat ivre en plein jour, alors que tout le monde devait
+se rendre au travail,--étant donné la sévérité bien connue du
+major qui d'un instant à l'autre pouvait arriver à la caserne, la
+surveillance du sous-officier qui ne quittait pas d'une semelle la
+prison, la présence des invalides et des factionnaires,--tout
+cela déroutait les idées que je m'étais faites sur notre maison de
+force; il me fallut beaucoup de temps pour comprendre et
+m'expliquer des faits qui de prime abord me semblaient
+énigmatiques.
+
+J'ai déjà dit que tous les forçats avaient un travail quelconque
+et que ce travail était pour eux une exigence naturelle et
+impérieuse. Ils aiment passionnément l'argent et l'estiment plus
+que tout, presque autant que la liberté. Le déporté est à demi
+consolé, si quelques kopeks sonnent dans sa poche. Au contraire,
+il est triste, inquiet et désespéré s'il n'a pas d'argent, il est
+prêt alors à commettre n'importe quel délit pour s'en procurer.
+Pourtant, malgré l'importance que lui donnent les forçats, cet
+argent ne reste jamais longtemps dans la poche de son
+propriétaire, car il est difficile de le conserver. On le
+confisque ou on le leur vole. Quand le major, dans ses
+perquisitions soudaines, découvrait un petit pécule péniblement
+amassé, il le confisquait; il se peut qu'il l'employât à
+l'amélioration de la nourriture des détenus, car on lui remettait
+tout l'argent enlevé aux prisonniers. Mais le plus souvent, on le
+volait; impossible de se fier à qui que ce soi. On découvrit
+cependant un moyen de préservation; un vieillard, Vieux-croyant
+originaire de Starodoub, se chargeait de cacher les économies des
+forçats. Je ne résiste pas au désir de dire quelques mots de cet
+homme, bien que cela me détourne de mon récit. Ce vieillard avait
+soixante ans environ, il était maigre, de petite taille et tout
+grisonnant. Dès le premier coup d'oeil il m'intrigua fort, car il
+ne ressemblait nullement aux autres; son regard était si paisible
+et si doux que je voyais toujours avec plaisir ses yeux clairs et
+limpides, entourés d'une quantité de petites rides. Je
+m'entretenais souvent avec lui, et rarement j'ai vu un être aussi
+bon, aussi bienveillant. On l'avait envoyé aux travaux forcés pour
+un crime grave. Un certain nombre de Vieux-croyants de Starodoub
+(province de Tchernigoff) s'étaient convertis à l'orthodoxie. Le
+gouvernement avait tout fait pour les encourager dans cette voie
+et engager les autres dissidents à se convertir de même. Le
+vieillard et quelques autres fanatiques avaient résolu de
+«défendre la foi». Quand on commença à bâtir dans leur ville une
+église orthodoxe, ils y mirent le feu. Cet attentat avait valu la
+déportation à son auteur. Ce bourgeois aisé (il s'occupait de
+commerce) avait quitté une femme et des enfants chéris, mais il
+était parti courageusement en exil, estimant dans son aveuglement
+qu'il souffrait «pour la foi». Quand on avait vécu quelque temps
+aux côtés de ce doux vieillard, on se posait involontairement la
+question:--Comment avait-il pu se révolter!--Je l'interrogeai à
+plusieurs reprises sur «sa foi». Il ne relâchait rien de ses
+convictions, mais je ne remarquai jamais la moindre haine dans ses
+répliques. Et pourtant il avait détruit une église, ce qu'il ne
+désavouait nullement: il semblait qu'il fût convaincu que son
+crime et ce qu'il appelait son «martyre» étaient des actions
+glorieuses. Nous avions encore d'autres forçats Vieux-croyants,
+Sibériens pour la plupart, très-développés, rusés comme de vrais
+paysans. Dialecticiens à leur manière, ils suivaient aveuglément
+leur loi, et aimaient fort à discuter. Mais ils avaient de grands
+défauts; ils étaient hautains, orgueilleux et fort intolérants. Le
+vieillard ne leur ressemblait nullement; très-fort, plus fort même
+en exégèse que ses coreligionnaires, il évitait toute controverse.
+Comme il était d'un caractère expansif et gai, il lui arrivait de
+rire,--non pas du rire grossier et cynique des autres forçats,
+--mais d'un rire doux et clair, dans lequel on sentait beaucoup de
+simplicité enfantine et qui s'harmonisait parfaitement avec sa
+tête grise. (Peut-être fais-je erreur, mais il me semble qu'on
+peut connaître un homme rien qu'à son rire; si le rire d'un
+inconnu vous semble sympathique, tenez pour certain que c'est un
+brave homme.) Ce vieillard s'était acquis le respect unanime des
+prisonniers, il n'en tirait pas vanité. Les détenus l'appelaient
+grand-père et ne l'offensaient jamais. Je compris alors quelle
+influence il avait pu prendre sur ses coreligionnaires. Malgré la
+fermeté avec laquelle il supportait la vie de la maison de force,
+on sentait qu'il cachait une tristesse profonde, inguérissable. Je
+couchais dans la même caserne que lui. Une nuit, vers trois heures
+du matin, je me réveillai; j'entendis un sanglot lent, étouffé. Le
+vieillard était assis sur le poêle (à la place même où priait
+auparavant le forçat qui avait voulu tuer le major) et lisait son
+eucologe manuscrit. Il pleurait, je l'entendais répéter:
+«Seigneur, ne m'abandonne pas! Maître! fortifie-moi! Mes pauvres
+petits enfants! mes chers petits enfants! nous ne nous reverrons
+plus.» Je ne puis dire combien je me sentis triste.
+
+Nous remettions donc notre argent à ce vieillard. Dieu sait
+pourquoi le bruit s'était répandu dans notre caserne qu'on ne
+pouvait le voler; on savait bien qu'il cachait quelque part
+l'épargne qu'on lui confiait, mais personne n'avait pu découvrir
+son secret. Il nous le révéla, aux Polonais et à moi.
+
+L'un des pieux de la palissade avait une branche qui, en
+apparence, tenait fortement à l'arbre, mais qu'on pouvait enlever,
+puis remettre adroitement en place. On découvrait alors un vide;
+c'était la cachette en question.
+
+Je reprends le fil de mon récit. Pourquoi le détenu ne garde-t-il
+pas son argent? Non-seulement il lui est difficile de le garder,
+mais encore la prison est si triste! Le forçat, par sa nature
+même, a une telle soif de liberté! Par sa position sociale, c'est
+un être si insouciant, si désordonné, que l'idée d'engloutir son
+capital dans une ribote, de s'étourdir par le tapage et la
+musique, lui vient tout naturellement à l'esprit, ne fût-ce que
+pour oublier une minute son chagrin. Il était étrange de voir
+certains individus courbés sur leur travail, dans le seul but de
+dépenser en un jour tout leur gain jusqu'au dernier kopek; puis,
+ils se remettaient au travail jusqu'à une nouvelle bamboche,
+attendue pendant plusieurs mois.--Certains forçats aimaient les
+habits neufs plus ou moins singuliers, comme des pantalons de
+fantaisie, des gilets, des sibériennes; mais c'était surtout pour
+les chemises d'indienne que les détenus avaient un goût prononcé,
+ainsi que pour les ceinturons à boucle de métal.
+
+Les jours de fête, les élégants s'endimanchaient: il fallait les
+voir se pavaner dans toutes les casernes. Le contentement de se
+sentir bien mis allait chez eux jusqu'à l'enfantillage. Du reste,
+pour beaucoup de choses, les forçats ne sont que de grands
+enfants. Ces beaux vêtements disparaissaient bien vite, souvent le
+soir même du jour où ils avaient été achetés, leurs propriétaires
+les engageaient ou les revendaient pour une bagatelle. Les
+bamboches revenaient presque toujours à époque fixe; elles
+coïncidaient avec les solennités religieuses ou avec la fête
+patronale du forçat en ribote. Celui-ci plaçait un cierge devant
+l'image, en se levant, faisait sa prière, puis il s'habillait et
+commandait son dîner. Il avait fait acheter d'avance de la viande,
+du poisson, des petits pâtés; il s'empiffrait comme un boeuf,
+presque toujours seul; il était bien rare qu'un forçat invitât son
+camarade à partager son festin. C'est alors que l'eau-de-vie
+faisait son apparition: le forçat buvait comme une semelle de
+botte et se promenait dans les casernes titubant, trébuchant; il
+avait à coeur de bien montrer à tous ses camarades qu'il était
+ivre, qu'il «baladait», et de mériter par là une considération
+particulière.
+
+Le peuple russe ressent toujours une certaine sympathie pour un
+homme ivre; chez nous, c'était une véritable estime. Dans la
+maison de force, une ribote était en quelque sorte une distinction
+aristocratique.
+
+Une fois qu'il se sentait gai, le forçat se procurait un musicien;
+nous avions parmi nous un petit Polonais, ancien déserteur, assez
+laid, mais qui possédait un violon dont il savait jouer. Comme il
+n'avait aucun métier, il s'engageait à suivre le forçat en liesse,
+de caserne en caserne, en lui raclant des danses de toutes ses
+forces. Souvent son visage exprimait la lassitude et le dégoût que
+lui causait cette musique éternellement la même, mais au cri que
+poussait le détenu: «Joue, puisque tu as reçu de l'argent pour
+cela!» il se remettait à écorcher son violon de plus belle. Ces
+ivrognes étaient assurés qu'on veillerait sur eux, et que dans le
+cas où le major arriverait, on les cacherait à ses regards. Ce
+service était du reste tout désintéressé. De leur côté, le
+sous-officier et les invalides qui demeuraient dans la prison pour
+maintenir l'ordre étaient parfaitement tranquilles: l'ivrogne ne
+pouvait occasionner aucun désordre. À la moindre tentative de
+révolte ou de tapage, on l'aurait apaisé, ou même lié; aussi
+l'administration subalterne (surveillants, etc.) fermait-elle les
+yeux. Elle savait que si l'eau-de-vie était interdite, tout irait
+de travers.--Comment se procurait-on cette eau-de-vie?
+
+On l'achetait dans la maison de force même, chez les cabaretiers,
+comme les forçats appelaient ceux qui s'occupaient de ce commerce,
+--fort avantageux, du reste, bien que les buveurs et les
+bambocheurs fussent peu nombreux, car toute bombance coûtait cher,
+étant donné les maigres gains des clients. Le commerce commençait,
+continuait et finissait d'une manière assez originale. Un détenu
+qui ne connaissait aucun métier, ne voulait pas travailler, et qui
+pourtant désirait s'enrichir rapidement, se décidait, quand il
+possédait quelque argent, à acheter et revendre de l'eau-de-vie.
+L'entreprise était hardie: elle réclamait une grande audace, car
+on y risquait sa peau, sans compter la marchandise. Mais le
+cabaretier ne recule pas devant ces obstacles. Au début, comme il
+n'a que peu d'argent, il apporte lui-même l'eau-de-vie à la prison
+et s'en défait d'une façon avantageuse. Il répète cette opération
+une seconde, une troisième fois; s'il n'est pas découvert par
+l'administration, il possède bientôt un pécule qui lui permet de
+donner de l'extension à son commerce; il devient entrepreneur,
+capitaliste: il a des agents et des aides; il hasarde beaucoup
+moins et gagne beaucoup plus. Ses aides risquent pour lui.
+
+La prison est toujours abondamment peuplée de détenus ruinés et
+sans métier, mais doués d'audace et d'adresse. Leur unique capital
+est leur dos; ils se décident souvent à le mettre en circulation,
+et proposent au cabaretier d'introduire de l'eau-de-vie dans les
+casernes. Il se trouve toujours en ville un soldat, un bourgeois
+ou même une fille, qui, pour un bénéfice convenu,--en général
+assez maigre,--achète de l'eau-de-vie avec l'argent du
+cabaretier et la cache dans un endroit connu du forçat-contrebandier,
+près du chantier où travaille celui-ci. Le fournisseur
+goûte presque toujours, en route, le précieux liquide
+et remplace impitoyablement ce qui manque par de l'eau pure,--
+c'est à prendre ou à laisser; le cabaretier ne peut pas faire le
+difficile; il doit s'estimer heureux si on ne lui a pas volé son
+argent et s'il reçoit de l'eau-de-vie telle quelle.--Le porteur,
+auquel le cabaretier a indiqué l'endroit du rendez-vous, arrive
+auprès du fournisseur avec des boyaux de boeuf, qui ont été
+préalablement lavés, puis remplis d'eau, et qui conservent ainsi
+leur souplesse et leur moiteur. Une fois les boyaux pleins, le
+contrebandier les enroule et les cache dans les parties les plus
+secrètes de son corps. C'est là que se montrent toute la ruse,
+toute l'adresse de ces hardis forçats. Son honneur est piqué au
+vif, il faut duper l'escorte et le corps de garde: il les dupera.
+Si le porteur est fin, son soldat d'escorte (c'est quelquefois une
+recrue) ne voit que du feu dans son manège. Car le détenu l'a
+étudié à fond; il a en outre combiné l'heure et le lieu du
+rendez-vous. Si le déporté,--un briquetier, par exemple,--grimpe
+sur le four qu'il chauffe, le soldat d'escorte ne grimpera
+certainement pas avec lui pour surveiller ses mouvements. Qui donc
+verra ce qu'il fait? En approchant de la maison de force, il
+prépare à tout hasard une pièce de quinze ou vingt kopeks et
+attend à la porte le caporal de garde. Celui-ci examine, tâte et
+fouille chaque forçat à sa rentrée dans la caserne, puis lui ouvre
+la porte. Le porteur d'eau-de-vie espère qu'on aura honte de
+l'examiner et de le tâter trop en détail en certains endroits.
+Mais si le caporal est un rusé compère, c'est justement les places
+délicates qu'il tâte, et il trouve l'eau-de-vie apportée en
+contrebande. Il ne reste plus au forçat qu'une seule chance de
+salut: il glisse à la dérobée dans la main du sous-officier la
+piécette qu'il tient, et souvent, par suite d'une pareille
+manoeuvre, l'eau-de-vie arrive sans encombre dans les mains du
+cabaretier. Mais quelquefois le truc ne réussit pas, et c'est
+alors que l'unique capital du contrebandier entre vraiment en
+circulation. On fait un rapport au major, qui ordonne de fustiger
+d'importance le capital malchanceux. Quant à l'eau-de-vie, elle
+est confisquée. Le contrebandier subit sa punition sans trahir
+l'entrepreneur, non parce que cette dénonciation le déshonorerait,
+mais parce qu'elle ne lui rapporterait rien: on le fouetterait
+tout de même; la seule consolation qu'il pourrait avoir, c'est que
+le cabaretier partagerait son châtiment; mais comme il a besoin de
+ce dernier, il ne le dénonce pas, quoiqu'il ne reçoive aucun
+salaire, s'il s'est laissé surprendre.
+
+Du reste, la délation fleurit dans la maison de force. Loin de se
+fâcher contre un espion ou de le tenir à l'écart, on en fait
+souvent son ami; si quelqu'un s'était mis en tête de prouver aux
+forçats toute la bassesse qu'il y a à se dénoncer mutuellement,
+personne, dans la prison, ne l'aurait compris. Le ci-devant
+gentilhomme dont j'ai déjà parlé, cette lâche et vile créature
+avec laquelle j'avais rompu dès mon arrivée à la forteresse, était
+l'ami de Fedka, le brosseur du major; il lui racontait tout ce qui
+se faisait dans la maison de force; celui ci s'empressait
+naturellement de rapporter à son maître ce qu'il avait entendu.
+Tout le monde le savait, mais personne n'aurait eu l'idée de le
+châtier pour cela ou de lui reprocher sa conduite.
+
+Quand l'eau-de-vie arrivait sans encombre à la maison de force,
+l'entrepreneur payait le contrebandier et faisait son compte. Sa
+marchandise lui coûtait déjà fort cher; aussi, pour que le
+bénéfice fût plus grand, il la transvasait en l'additionnant d'une
+moitié d'eau pure: il était prêt et n'avait plus qu'à attendre les
+acheteurs. Au premier jour de fête, voire même pendant la semaine,
+arrive un forçat: il a travaillé comme un nègre, pendant plusieurs
+mois, pour économiser, kopek par kopek, une petite somme qu'il se
+décide à dépenser d'un seul coup. Depuis longtemps ce jour de
+bombance est prévu et fixé: il en a rêvé pendant les longues nuits
+d'hiver, pendant ses durs travaux, et cette perspective l'a
+soutenu dans son lourd labeur. L'aurore de ce jour si impatiemment
+attendu vient de luire: il a son argent dans sa poche, on ne le
+lui a ni volé ni confisqué; il est libre de le dépenser, il porte
+ses économies au cabaretier, qui, tout d'abord, lui donne de
+l'eau-de-vie presque pure,--elle n'a été baptisée que deux fois;
+--mais, à mesure que la bouteille se vide, il la remplit avec de
+l'eau. Aussi le forçat paye-t-il une tasse d'eau-de-vie cinq ou
+six fois plus cher que dans un cabaret. On peut penser combien il
+faut de ces tasses et surtout combien le forçat doit dépenser
+d'argent avant d'être ivre. Cependant, comme il a perdu l'habitude
+de la boisson, le peu d'alcool qui se trouve dans le liquide
+l'enivre assez rapidement. Il boit alors jusqu'à ce qu'il ne reste
+plus rien: il engage ou vend tous ses effets neufs,--le
+cabaretier est en même temps prêteur sur gages;--mais comme ses
+vêtements personnels sont peu nombreux, il engage bientôt les
+effets que lui fournit le gouvernement. Quand l'ivrogne a bu sa
+dernière chemise, son dernier chiffon, il se couche et se réveille
+le lendemain matin avec un fort mal de tête. Il supplie en vain le
+cabaretier de lui donner à crédit une goutte d'eau-de-vie pour
+dissiper ce malaise, il essuie tristement un refus; le jour même
+il se remet au travail. Pendant plusieurs mois de suite, il va
+s'échiner, tout en rêvant au bienheureux jour de ribote qui vient
+de disparaître dans le passé; peu à peu il reprend courage et
+attend un jour pareil, qui est encore bien loin, mais qui
+arrivera.
+
+Quant au cabaretier, s'il a gagné une forte somme,--quelques
+dizaines de roubles,--il fait apporter de l'eau-de-vie, mais
+celle-là, il ne la baptise pas, car il se la destine: assez de
+trafic! il est temps de s'amuser! Il boit, mange, se paye de la
+musique. Ses moyens lui permettent de graisser la patte aux
+employés subalternes de la maison de force. Cette fête dure
+quelquefois plusieurs jours.
+
+Quand sa provision d'eau-de-vie est épuisée, il s'en va boire chez
+les autres cabaretiers, qui s'y attendent: il boit alors son
+dernier kopek. Quelque minutieuse que soit l'attention des forçats
+à surveiller leurs camarades en goguettes, il arrive cependant que
+le major ou l'officier de garde s'aperçoivent du désordre. On
+entraîne alors l'ivrogne au corps de garde; on lui confisque son
+capital,--s'il a de l'argent sur lui,--et on le fouette. Le
+forçat se secoue comme un chien crotté, rentre dans la caserne et
+reprend son métier de cabaretier au bout de quelques jours.
+
+Il se trouve quelquefois parmi les déportés des amateurs du beau
+sexe: pour une assez forte somme, ils parviennent, accompagnés
+d'un soldat qu'ils ont corrompu, à se glisser à la dérobée hors de
+la forteresse, dans un faubourg, au lieu d'aller au travail. Là,
+dans une maisonnette d'apparence tranquille, il se fait un festin
+où l'on dépense d'assez fortes sommes. L'argent des forçats n'est
+pas à dédaigner, aussi les soldats arrangent-ils parfois à
+l'avance de ces fugues, sûrs d'être généreusement récompensés. En
+général, ces soldats sont de futurs candidats aux travaux forcés.
+Ces escapades restent presque toujours secrètes. Je dois avouer
+qu'elles sont fort rares, car elles coûtent beaucoup, et les
+amateurs du beau sexe recourent à d'autres moyens moins onéreux.
+
+Au commencement de mon séjour, un jeune détenu au visage régulier
+excita vivement ma curiosité. Son nom était Sirotkine: c'était un
+être énigmatique à beaucoup d'égards. Sa figure m'avait frappé; il
+n'avait pas plus de vingt-trois ans et appartenait à la section
+particulière, c'est-à-dire qu'il était condamné aux travaux forcés
+à perpétuité: on devait le regarder comme un des criminels
+militaires les plus dangereux. Doux et tranquille, il parlait peu
+et riait rarement. Ses yeux bleus, son teint pur, ses cheveux
+blond clair lui donnaient une expression douce que ne gâtait même
+pas son crâne rasé. Quoiqu'il n'eût aucun métier, il se procurait
+de temps à autre de l'argent par petites sommes. Par exemple, il
+était remarquablement paresseux et toujours vêtu comme un
+souillon. Si quelqu'un lui faisait généreusement cadeau d'une
+chemise rouge, il ne se sentait pas de joie d'avoir un vêtement
+neuf, il le promenait partout. Sirotkine ne buvait ni ne jouait,
+et ne se querellait presque jamais avec les autres forçats. Il se
+promenait toujours les mains dans les poches, paisiblement, d'un
+air pensif. À quoi il pouvait penser, je n'en sais rien. Quand on
+l'appelait pour lui demander quelque chose, il répondait aussitôt
+avec déférence, nettement, sans bavarder comme les autres: il vous
+regardait toujours avec les yeux naïfs d'un enfant de dix ans.
+Quand il avait de l'argent, il n'achetait rien de ce que les
+autres estimaient indispensable; sa veste avait beau être
+déchirée, il ne la faisait pas raccommoder, pas plus qu'il
+n'achetait des bottes neuves. Ce qui lui plaisait, c'étaient les
+petits pains, les pains d'épice: il les croquait avec le plaisir
+d'un bambin de sept ans. Lorsqu'on ne travaillait pas, il errait
+habituellement dans les casernes. Quand tout le monde était
+occupé, il restait les bras ballants. Si on le plaisantait ou
+qu'on se moquât de lui,--ce qui arrivait assez souvent,--il
+tournait sur ses talons sans mot dire, et s'en allait ailleurs. Si
+la plaisanterie était trop forte, il rougissait. Je me demandais
+souvent pour quel crime il avait pu être envoyé aux travaux
+forcés. Un jour que j'étais malade et couché à l'hôpital,
+Sirotkine se trouvait étendu sur un grabat non loin de moi; je
+liai conversation avec lui; il s'anima et me raconta inopinément
+comment on l'avait fait soldat, comment sa mère l'avait accompagné
+en pleurant et quels tourments il avait endurés au service
+militaire. Il ajouta qu'il n'avait pu se faire à cette vie: tout
+le monde était sévère et courroucé pour un rien, ses supérieurs
+étaient presque toujours mécontents de lui...
+
+--Mais pourquoi t'a-t-on envoyé ici? Et encore dans la section
+particulière. Ah! Sirotkine! Sirotkine!
+
+--Oui, Alexandre Pétrovitch! je n'ai été en tout qu'une année au
+bataillon: on m'a envoyé ici pour avoir tué mon capitaine, Grigori
+Pétrovitch.
+
+--J'ai entendu raconter cela, mais je ne l'ai pas cru. Comment
+as-tu pu le tuer?
+
+--Tout ce qu'on vous a dit est vrai. La vie m'était trop lourde.
+
+--Mais les autres conscrits la supportent bien, cette vie! Bien
+sûr, c'est un peu dur au commencement, mais on s'y habitue, et
+l'on devient un excellent soldat. Ta mère a dû te gâter et te
+dorloter; je suis sur qu'elle t'a nourri de pain d'épice et de
+lait de poule jusqu'à l'âge de dix-huit ans!
+
+--Ma mère, c'est vrai, m'aimait beaucoup. Quand je suis parti,
+elle s'est mise au lit et elle y est restée... Comme alors la vie
+de soldat m'était pénible! tout allait à l'envers. On ne cessait
+de me punir, et pourquoi? J'obéissais à tout le monde, j'étais
+exact, soigneux, je ne buvais pas, je n'empruntais à personne,--
+c'est mauvais, quand un homme commence à emprunter. Et pourtant
+tout le monde autour de moi était si cruel, si dur! Je me fourrais
+quelquefois dans un coin et je sanglotais, je sanglotais. Un jour,
+ou plutôt une nuit, j'étais de garde. C'était l'automne, il
+ventait fort et il faisait si sombre qu'on ne voyait pas un chat.
+Et j'étais si triste, si triste! J'enlève la baïonnette de mon
+fusil et je la pose à côté de moi; puis j'appuie le canon contre
+ma poitrine, et avec le gros orteil du pied,--j'avais ôté ma
+botte,--je presse la détente. Le coup rate: j'examine mon fusil,
+je mets une charge de poudre fraîche, enfin je casse un coin de
+mon briquet et je redresse le canon contre ma poitrine. Eh bien!
+le coup rate de nouveau.--Que faire? me dis-je; je remets ma
+botte, j'ajuste de nouveau ma baïonnette et je me promène de long
+en large, le fusil sur l'épaule. Qu'on m'envoie où l'on voudra,
+mais je ne veux plus être soldat. Au bout d'une demi-heure, arrive
+le capitaine qui faisait la grande ronde. Il vient droit sur moi:
+
+--«Est-ce qu'on se tient comme ça quand on est de garde?»
+J'empoigne mon fusil et je lui plante la baïonnette dans le corps.
+On m'a fait faire quatre mille verstes à pied... C'est comme ça
+que je suis arrivé dans la section particulière.
+
+Il ne mentait pas; je ne comprends pourtant pas pourquoi on l'y
+avait envoyé. Des crimes semblables entraînaient un châtiment
+beaucoup moins sévère.--Sirotkine était le seul des forçats qui
+fût vraiment beau; quant à ses camarades de la section
+particulière,--au nombre de quinze,--ils étaient horribles à
+voir; des physionomies hideuses, dégoûtantes. Les têtes grises
+étaient nombreuses. Je parlerai plus loin de cette bande.
+Sirotkine était souvent en bonne amitié avec Gazine,--le
+cabaretier dont j'ai parlé au commencement de ce chapitre.
+
+Ce Gazine était un être terrible. L'impression qu'il produisait
+sur tout le monde était effrayante, troublante. Il me semblait
+qu'il ne pouvait exister une créature plus féroce, plus
+monstrueuse que lui. J'ai pourtant vu à Tobolsk Kamenef, le
+brigand, qui s'est rendu célèbre par ses crimes. Plus tard, j'ai
+vu Sokolof, forçat évadé, ancien déserteur, et qui était un féroce
+meurtrier. Mais ni l'un ni l'autre ne m'inspirèrent autant de
+dégoût que Gazine. Je croyais avoir sous les yeux une araignée
+énorme, gigantesque, de la taille d'un homme. Il était Tartare; il
+n'y avait pas de forçat qui fût plus fort que lui. C'étaient moins
+par sa taille élevée et sa constitution herculéenne, que par sa
+tête énorme et difforme qu'il inspirait la terreur. Les bruits les
+plus étranges couraient sur son compte: il avait été soldat,
+disait-on; d'autres prétendaient qu'il s'était évadé de
+Nertchinsk, qu'il avait été exilé plusieurs fois en Sibérie, mais
+qu'il s'était toujours enfui. Échoué enfin dans notre bagne, il y
+faisait partie de la section des perpétuels. À ce qu'il parait, il
+aimait à tuer les petits enfants qu'il parvenait à attirer dans un
+endroit écarté; il effrayait alors le bambin, le tourmentait, et
+après avoir pleinement joui de l'effroi et des palpitations du
+pauvre petit, il le tuait lentement, posément, avec délices. On
+avait peut-être imaginé ces horreurs, par suite de la pénible
+impression que produisait ce monstre, mais elles étaient
+vraisemblables et cadraient avec sa physionomie. Cependant lorsque
+Gazine n'était pas ivre, il se conduisait fort convenablement. Il
+était toujours tranquille, ne se querellait jamais, évitait les
+disputes par mépris pour son entourage, absolument comme s'il
+avait eu une haute opinion de lui-même. Il parlait fort peu. Tous
+ses mouvements étaient mesurés, tranquilles, résolus. Son regard
+ne manquait pas d'intelligence, mais l'expression en était cruelle
+et railleuse, comme son sourire. De tous les forçats marchands
+d'eau-de-vie, il était le plus riche. Deux fois par an il
+s'enivrait complètement, et c'est alors que se trahissait toute sa
+féroce brutalité. Il s'animait peu à peu, et taquinait les détenus
+de railleries envenimées, aiguisées longtemps à l'avance; enfin,
+quand il était tout à fait soûl, il avait des accès de rage
+furieuse; il empoignait un couteau et se ruait sur ses camarades.
+Les forçats, qui connaissaient sa vigueur d'Hercule, l'évitaient
+et se garaient, car il se jetait sur le premier venu. On trouva
+pourtant un moyen de le museler. Une dizaine de détenus
+s'élançaient tout à coup sur Gazine et lui portaient des coups
+atroces dans le creux de l'estomac, dans le ventre, sous le coeur,
+jusqu'à ce qu'il perdit connaissance. On aurait tué n'importe qui
+avec un pareil traitement, mais Gazine en réchappait. Quand on
+l'avait bien roué de coups, on l'enveloppait dans sa pelisse et on
+le jetait sur son lit de planches.--«Qu'il cuve son eau-de-vie!»
+--Le lendemain, il se réveillait presque bien portant; il allait
+alors au travail, silencieux et sombre. Chaque fois que Gazine
+s'enivrait, tous les détenus savaient comment la journée finirait
+pour lui. Il le savait également, mais il buvait tout de même.
+Quelques années s'écoulèrent de la sorte. On remarqua que Gazine
+avait jeté sa gourme et qu'il commençait à faiblir. Il ne faisait
+que geindre, se plaignant de différentes maladies. Ses visites à
+l'hôpital étaient de plus en plus fréquentes. «Il se soumet
+enfin», disaient les détenus.
+
+Ce jour-là, Gazine était entré dans la cuisine suivi du petit
+Polonais qui raclait du violon, et que les forçats en goguettes
+louaient pour égayer leur orgie. Il s'arrêta au milieu de la
+salle, silencieux, examinant du regard tous ses camarades, l'un
+après l'autre. Personne ne souffla mot. Quand il m'aperçut avec
+mon compagnon, il nous regarda de son air méchamment railleur et
+sourit, horriblement, de l'air d'un homme satisfait d'une bonne
+farce qu'il vient d'imaginer. Il s'approcha de notre table en
+trébuchant:
+
+--Pourrais-je savoir, dit-il, d'où vous tenez les revenus qui
+vous permettent de boire ici du thé?
+
+J'échangeai un regard avec mon voisin; je compris que le mieux
+était de nous taire et de ne rien répondre. La moindre
+contradiction aurait mis Gazine en fureur.
+
+--Il faut que vous ayez de l'argent..., continua-t-il, il faut
+que vous en ayez gros pour boire du thé; mais, dites donc!
+êtes-vous aux travaux forcés pourboire du thé? Hein! êtes-vous venus
+ici pour en boire? Dites? Répondez un peu pour voir, que je
+vous...
+
+Comprenant que nous nous taisions et que nous avions résolu de ne
+pas faire attention à lui, il accourut, livide et tremblant de
+rage. À deux pas se trouvait une lourde caisse, qui servait à
+mettre le pain coupé pour le dîner et le souper des forçats; son
+contenu suffisait pour le repas de la moitié des détenus. En ce
+moment elle était vide. Il l'empoigna des deux mains et la brandit
+au-dessus de nos têtes. Bien qu'un meurtre ou une tentative de
+meurtre fût une source inépuisable de désagréments pour les
+déportés (car alors les enquêtes, les contre-enquêtes et les
+perquisitions ne cessaient pas), et que ceux-ci empêchassent les
+querelles dont les suites auraient pu être fâcheuses, tout le
+monde se tut et attendit...
+
+Pas un mot en notre faveur! Pas un cri contre Gazine!--La haine
+des détenus contre les gentilshommes était si grande, que chacun
+d'eux jouissait évidemment de nous voir, de nous sentir en
+danger... Un incident heureux termina cette scène qui aurait pu
+devenir tragique; Gazine allait lâcher l'énorme caisse qu'il
+faisait tournoyer, quand un forçat accourut de la caserne où il
+dormait et cria:
+
+--Gazine, on t'a volé ton eau-de-vie!
+
+L'affreux brigand laissa choir la caisse avec un horrible juron et
+se précipita hors de la cuisine.--Allons! Dieu les a sauvés!--
+dirent entre eux les détenus; ils le répétèrent longtemps.
+
+Je n'ai jamais pu savoir si on lui avait volé son eau-de-vie, ou
+si ce n'était qu'une ruse inventée pour nous sauver...
+
+Ce même soir, avant la fermeture des casernes, comme il faisait
+déjà sombre, je me promenais le long de la palissade. Une
+tristesse écrasante me tombait sur l'âme; de tout le temps que
+j'ai passé dans la maison de force, je ne me suis jamais senti
+aussi misérable que ce soir-là. Le premier jour de réclusion est
+toujours le plus dur, où que ce soit, aux travaux forcés ou au
+cachot... Une pensée m'agitait, qui ne m'a pas laissé de répit
+pendant ma déportation,--question insoluble alors et insoluble
+maintenant encore.--je réfléchissais à l'inégalité du châtiment
+pour les mêmes crimes. On ne saurait, en effet, comparer un crime
+à un autre, même par à peu près. Deux meurtriers tuent chacun un
+homme, les circonstances dans lesquelles ces deux crimes ont été
+commis sont minutieusement examinées et pesées. On applique à l'un
+et à l'autre le même châtiment, et pourtant quel abîme entre les
+deux actions! L'un a assassiné pour une bagatelle, pour un oignon,
+--il a tué sur la grande route un paysan qui passait et n'a
+trouvé sur lui qu'un oignon.
+
+--Eh bien, quoi! on m'a envoyé aux travaux forcés pour un paysan
+qui n'avait qu'un oignon.
+
+--Imbécile que tu es! un oignon vaut un kopek. Si tu avais tué
+cent paysans, tu aurais cent kopeks, un rouble, quoi!--Légende
+de prison.
+
+L'autre criminel a tué un débauché qui tyrannisait ou déshonorait
+sa femme, sa soeur, sa fille. Un troisième, vagabond, à demi mort
+de faim, traqué par toute une escouade de police, a défendu sa
+liberté, sa vie. Sera-t-il l'égal du brigand qui assassine des
+enfants par jouissance, pour le plaisir de sentir couler leur sang
+chaud sur ses mains, de les voir frémir dans une dernière
+palpitation d'oiseau, sous le couteau qui déchire leur chair? Eh
+bien! les uns et les autres iront aux travaux forcés. La
+condamnation n'aura peut-être pas une durée égale, mais les
+variétés de peines sont peu nombreuses, tandis qu'il faut compter
+les espèces de crimes par milliers. Autant de caractères, autant
+de crimes différents. Admettons qu'il soit impossible de faire
+disparaître cette première inégalité du châtiment, que le problème
+est insoluble, et qu'en matière de pénalité, c'est la quadrature
+du cercle. Admettons cela. Même si l'on ne tient pas compte de
+cette inégalité, il y en a une autre: celle des conséquences du
+châtiment... Voici un homme qui se consume, qui fond comme une
+bougie. En voilà au contraire un autre qui ne se doutait même pas,
+avant d'être exilé, qu'il put exister une vie si gaie, si
+fainéante,--où il trouverait un cercle aussi agréable d'amis.
+Des individus de cette dernière catégorie se rencontrent aux
+travaux forcés. Prenez maintenant un homme de coeur, d'un esprit
+cultivé et d'une conscience affinée. Ce qu'il ressent le tue plus
+douloureusement que le châtiment matériel. Le jugement qu'il a
+prononcé lui-même sur son crime est plus impitoyable que celui du
+plus sévère tribunal, de la loi la plus draconienne. Il vit côte à
+côte avec un autre forçat qui n'a pas réfléchi une seule fois au
+meurtre qu'il expie, pendant tout le temps de son séjour au bagne,
+qui, peut-être, se croit innocent.--N'y a-t-il pas aussi de
+pauvres diables qui commettent des crimes afin d'être envoyés aux
+travaux forcés et d'échapper ainsi à une liberté incomparablement
+plus pénible que la réclusion? La vie est misérable; on n'a
+peut-être jamais mangé à sa faim; on se tue de travail pour enrichir
+son patron...; au bagne, le travail sera moins ardu, moins
+pénible, on mangera tout son soûl, mieux qu'on ne peut l'espérer
+maintenant. Les jours de fête, on aura de la viande, et puis il y
+a les aumônes, le travail du soir qui fournira quelque argent. Et
+la société qu'on trouve à la maison de force, la comptez-vous pour
+rien? Les forçats sont des gens habiles, rusés, qui savent tout.
+C'est avec une admiration non déguisée que le nouveau venu
+regardera ses camarades de chaîne, il n'a rien vu de pareil, aussi
+s'estimera-t-il dans la meilleure compagnie du monde.
+
+Est-il possible que ces hommes si divers ressentent également le
+châtiment infligé? Mais à quoi bon s'occuper de questions
+insolubles? Le tambour bat, il faut rentrer à la caserne...
+
+
+IV--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite)
+
+On nous contrôla encore une fois, puis on ferma les portes des
+casernes, chacune avec un cadenas particulier, et les détenus
+restèrent enfermés jusqu'à l'aube.
+
+Le contrôle était fait par un sous-officier, accompagné de deux
+soldats. Quand, par hasard, un officier y assistait, on faisait
+ranger les forçats dans la cour; mais, le plus ordinairement, on
+les vérifiait dans les bâtiments mêmes. Comme les soldats se
+trompaient souvent, ils sortaient et rentraient pour nous
+recompter un à un, jusqu'à ce que leur compte fût exact. Ils
+fermaient alors les casernes. Chacune d'elles contenait environ
+trente détenus, aussi était-on fort à l'étroit sur les lits de
+camp. Comme il était trop tôt pour dormir, les forçats se mirent
+au travail.
+
+Outre l'invalide dont j'ai parlé, qui couchait dans notre dortoir
+et représentait pendant la nuit l'administration de la prison, il
+y avait dans chaque caserne un «ancien» désigné par le major en
+récompense de sa bonne conduite. Il n'était pourtant pas rare que
+les anciens eux-mêmes commissent des délits pour lesquels ils
+subissaient la peine du fouet; ils perdaient alors leur rang et se
+voyaient immédiatement remplacés par ceux de leurs camarades dont
+la conduite était satisfaisante. Notre ancien était précisément
+Akim Akimytch; à mon grand étonnement, il tançait vertement les
+détenus, mais ceux-ci ne répondaient à ses remontrances que par
+des railleries. L'invalide, plus avisé, ne se mêlait de rien, et
+s'il ouvrait la bouche, ce n'était jamais que par respect des
+convenances, par acquit de conscience. Il restait assis,
+silencieux, sur sa couchette, occupé à rapetasser de vieilles
+bottes.
+
+Ce jour-là, je fis une remarque dont je pus constater l'exactitude
+par la suite; c'est que tous ceux qui ne sont pas forçats et qui
+ont affaire à ces derniers, quels qu'ils soient,--à commencer
+par les soldats d'escorte et les factionnaires,--considèrent les
+forçats d'un point de vue faux et exagéré; ils s'attendent à ce
+que pour un oui, pour un non, ceux-ci se jettent sur eux, un
+couteau à la main. Les détenus, parfaitement conscients de la
+crainte qu'ils inspirent, montrent une certaine arrogance. Aussi
+le meilleur chef de prison est-il précisément celui qui n'éprouve
+aucune émotion en leur présence. Malgré les airs qu'ils se
+donnent, les forçats eux-mêmes préfèrent qu'on ait confiance en
+eux. On peut même se les attacher en agissant ainsi. J'ai eu plus
+d'une fois l'occasion de remarquer leur étonnement lors de
+l'entrée d'un chef sans escorte dans leur prison, et certainement
+cet étonnement n'a rien que de flatteur: un visiteur intrépide
+impose le respect aux gens du bagne; si un malheur arrive, ce ne
+sera jamais en sa présence. La terreur qu'inspirent les forçats
+est générale, et pourtant je n'y vois aucun fondement; est-ce
+l'aspect du prisonnier, sa mine de franc bandit, qui causent une
+certaine répulsion? Ne serait-ce pas plutôt le sentiment qui vous
+assaille, dès votre entrée dans la prison, à savoir que malgré
+tous les efforts, toutes les mesures prises, il est impossible de
+faire d'un homme vivant un cadavre, d'étouffer ses sentiments, sa
+soif de vengeance et de vie, ses passions et le besoin impérieux
+de les satisfaire? Quoi qu'il en soit, j'affirme qu'il n'y a pas
+lieu de craindre les forçats. Un homme ne se jette ni si vite ni
+si facilement sur son semblable, un couteau à la main. Si des
+accidents arrivent quelquefois, ils sont tellement rares qu'on
+peut déclarer le danger nul. Je ne parle bien entendu que des
+détenus déjà condamnés, qui subissent leur peine, et dont
+quelques-uns sont presque heureux de se trouver enfin au bagne:
+tant une nouvelle forme de vie a toujours d'attrait pour l'homme!
+Ceux-là vivent tranquilles et soumis. Quant aux turbulents, les
+forçats les maintiennent eux-mêmes en repos, et leur arrogance ne
+va jamais trop loin. Le détenu, si hardi et audacieux qu'il soit,
+a peur de tout en prison. Il n'en est pas de même du prévenu dont
+le sort n'est pas décidé. Celui-ci est parfaitement capable de se
+jeter sur n'importe qui, sans motif de haine, uniquement parce
+qu'il doit être fouetté le lendemain; en effet, s'il commet un
+nouveau crime, son affaire se complique, le châtiment est retardé,
+il gagne du temps. Cette agression s'explique, car elle a une
+cause, un but; le forçat, coûte que coûte, veut «changer son
+sort», et cela tout de suite. À ce propos, j'ai été témoin d'un
+fait psychologique bien étrange.
+
+Dans la section des condamnés militaires se trouvait un ancien
+soldat envoyé pour deux ans aux travaux forcés, fieffé fanfaron et
+couard en même temps.--En général, le soldat russe n'est guère
+vantard, car il n'en a pas le temps, alors même qu'il le voudrait.
+Quand il s'en trouve un dans le nombre, c'est toujours un lâche et
+un fripon.--Doutof,--c'était le nom du détenu dont je parle,
+--subit sa peine et rentra de nouveau dans un bataillon de ligne;
+mais comme tous ceux qu'on envoie se corriger à la maison de
+force, il s'y était complètement perverti. Ces _chevaux de retour_
+reviennent au bagne après deux ou trois semaines de liberté, non
+plus pour un temps relativement court, mais pour quinze ou vingt
+ans. Ainsi arriva-t-il pour Doutof. Trois semaines après sa mise
+en liberté, il vola avec effraction l'un de ses camarades et fit
+l'indiscipliné. Il passa en jugement, fut condamné à une sévère
+punition corporelle. Horriblement effrayé, comme un lâche qu'il
+était, par le châtiment prochain, il s'élança un couteau à la main
+sur l'officier de garde qui entrait dans son cachot, la veille du
+jour où il devait passer par les baguettes de sa compagnie. Il
+comprenait parfaitement que, par là, il aggravait son crime et
+augmentait la durée de sa condamnation. Mais tout ce qu'il
+voulait, c'était reculer de quelques jours, de quelques heures au
+moins, l'effroyable minute du châtiment. Il était si lâche qu'il
+ne blessa même pas l'officier avec le couteau qu'il brandissait;
+il n'avait commis cette agression que pour ajouter à son dossier
+un nouveau crime, lequel nécessiterait sa remise en jugement.
+
+L'instant qui précède la punition est terrible pour le condamné
+aux verges. J'ai vu beaucoup de prévenus, la veille du jour fatal.
+Je les rencontrais d'ordinaire à l'hôpital quand j'étais malade,
+ce qui m'arrivait souvent. En Russie, les gens qui montrent le
+plus de compassion pour les forçats sont bien certainement les
+médecins; ils ne font jamais entre les détenus les distinctions
+dont sont coupables les autres personnes en rapport direct avec
+ceux-ci. Seul, peut-être, le peuple lutte de compassion avec les
+docteurs, car il ne reproche jamais au criminel le délit qu'il a
+commis, quel qu'il soit; il le lui pardonne en faveur de la peine
+subie.
+
+Ce n'est pas en vain que le peuple, dans toute la Russie, appelle
+le crime un malheur et le criminel un malheureux. Cette définition
+est expressive, profonde, et d'autant plus importante qu'elle est
+inconsciente, instinctive.--Les médecins sont donc le recours
+naturel des forçats, surtout quand ceux-ci ont à subir une
+punition corporelle... Le prévenu qui a passé en conseil de guerre
+sait à peu près à quel moment la sentence sera exécutée; pour y
+échapper, il se fait envoyer à l'hôpital, afin de reculer de
+quelques jours la terrible minute. Quand il se déclare rétabli, il
+n'ignore pas que, le lendemain de sa sortie de l'hôpital, cette
+minute arrivera; aussi les forçats sont-ils toujours émus ce jour-là.
+Quelques-uns, il est vrai, cherchent par amour-propre à cacher
+leur émotion, mais personne ne se laisse tromper par ce
+faux-semblant de courage. Chacun comprend la cruauté de ce moment,
+et se tait par humanité! J'ai connu un tout jeune forçat, ex-soldat
+condamné pour meurtre, qui devait recevoir le maximum de coups de
+verges. La veille du jour où il devait être fouetté, il résolut de
+boire une bouteille d'eau-de-vie, dans laquelle il avait fait
+infuser du tabac à priser.--Le détenu condamné aux verges a
+toujours bu, avant le moment critique, de l'eau-de-vie, qu'il
+s'est procurée longtemps à l'avance, souvent à un prix fabuleux:
+il se priverait du nécessaire pendant six mois plutôt que de ne
+pas en avaler un quart de litre avant l'exécution. Les forçats
+sont convaincus qu'un homme ivre souffre moins des coups de bâton
+ou de fouet que s'il est de sang-froid.--Je reviens à mon récit.
+Le pauvre diable tomba malade quelques instants après avoir bu sa
+bouteille d'eau-de-vie: il vomit du sang et fut emporté sans
+connaissance à l'hôpital. Sa poitrine fut si déchirée par cet
+accident qu'une phtisie se déclara et emporta le soldat au bout de
+quelques mois. Les docteurs qui le soignaient ne surent jamais la
+cause de sa maladie.
+
+Si les exemples de pusillanimité ne sont pas rares parmi les
+détenus, il faut ajouter aussi qu'on en trouve dont l'intrépidité
+étonne. Je me souviens de plusieurs traits de fermeté qui allaient
+jusqu'à l'insensibilité. L'arrivée d'un effroyable bandit à
+l'hôpital est restée gravée dans ma mémoire. Par un beau jour
+d'été, le bruit se répandit dans notre infirmerie que le fameux
+brigand Orlof devait être fustigé le soir même et qu'on
+l'amènerait ensuite à l'ambulance. Les détenus qui se trouvaient à
+l'hôpital affirmaient que l'exécution serait cruelle, aussi tout
+le monde était-il ému; moi-même, je l'avoue, j'attendais avec
+curiosité l'arrivée de ce brigand dont on racontait des choses
+inouïes. C'était un malfaiteur comme il y en a peu, capable
+d'assassiner de sang-froid des vieillards et des enfants; il était
+doué d'une force de volonté indomptable et plein d'une
+orgueilleuse conscience de sa force. Comme il était coupable de
+plusieurs crimes, il avait été condamné à passer par les
+baguettes. On l'amena ou plutôt on l'apporta vers le soir; la
+salle était déjà plongée dans l'obscurité, on allumait les
+chandelles. Orlof était excessivement pâle, presque sans
+connaissance, avec des cheveux épais et bouclés d'un noir mat,
+sans reflet. Son dos était tout écorché et enflé, bleu, avec des
+taches de sang. Les détenus le soignèrent pendant toute cette
+nuit; ils lui changèrent ses compresses, le couchèrent sur le
+côté, lui préparèrent la lotion ordonnée par le médecin, en un
+mot, ils eurent pour lui autant de sollicitude que pour un parent
+ou un bienfaiteur.
+
+Le lendemain, il reprit entièrement ses sens, et fit un ou deux
+tours dans la salle. Cela m'étonna fort, car il était anéanti et
+sans force quand on l'avait apporté; il avait reçu la moitié du
+nombre de coups de baguettes fixé par l'arrêt. Le docteur avait
+fait cesser l'exécution, convaincu que si on la continuait, la
+mort d'Orlof devenait inévitable. Ce criminel était de
+constitution débile, affaibli par une longue réclusion. Qui a vu
+des détenus condamnés aux verges se souviendra toujours de leurs
+visages maigres et épuisés, de leurs regards enfiévrés. Orlof fut
+bientôt rétabli: sa puissante énergie avait évidemment aidé à
+remonter son organisme; ce n'était pas un homme ordinaire. Par
+curiosité je fis sa connaissance et je pus l'étudier à loisir
+pendant toute une semaine. De ma vie je n'ai rencontré un homme
+dont la volonté fût plus ferme, plus inflexible. J'avais vu à
+Tobolsk une célébrité du même genre, un ancien chef de brigands.
+Celui-là était une véritable bête fauve; en le frôlant, sans même
+le connaître, on pressentait en lui une créature dangereuse. Ce
+qui m'effrayait surtout, c'était sa stupidité; la matière en lui
+avait tellement pris le dessus sur l'esprit, qu'on voyait du
+premier regard que rien n'existait plus pour lui, si ce n'est la
+satisfaction brutale de ses besoins physiques. Je suis certain
+pourtant que Korenef,--ainsi s'appelait ce brigand,--se serait
+évanoui en s'entendant condamner à un châtiment corporel aussi
+rigoureux que celui d'Orlof; et il eût égorgé le premier venu sans
+sourciller. Orlof, au contraire, était une éclatante victoire de
+l'esprit sur la chair. Cet homme se commandait parfaitement: il
+n'avait que du mépris pour les punitions et ne craignait rien au
+monde. Ce qui dominait en lui, c'était une énergie sans bornes,
+une soif de vengeance, une activité, une volonté inébranlables
+quand il s'agissait d'atteindre un but. Je fus étonné de son air
+hautain, il regardait tout du haut de sa grandeur, non pas qu'il
+prit la peine de poser; cet orgueil était inné en lui. Je ne pense
+pas que personne ait jamais eu quelque influence sur lui. Il
+regardait tout d'un oeil impassible, comme si rien au monde ne
+pouvait l'étonner. Il savait fort bien que les autres déportés le
+respectaient, mais il n'en profitait nullement pour se donner de
+grands airs. Et pourtant la vanité et l'outrecuidance sont des
+défauts dont aucun forçat n'est exempt. Il était intelligent; sa
+franchise étrange ne ressemblait nullement à du bavardage. Il
+répondit sans détour à toutes les questions que je lui posai: il
+m'avoua qu'il attendait avec impatience son rétablissement, afin
+d'en finir avec la punition qu'il devait subir.--«Maintenant, me
+dit-il en clignant de l'oeil, c'est fini! je recevrai mon reste et
+l'on m'enverra à Nertchinsk avec un convoi de détenus, j'en
+profiterai pour m'enfuir. Je m'évaderai, pour sûr! Si seulement
+mon dos se cicatrisait plus vite!» Pendant cinq jours, il brûla
+d'impatience d'être en état de quitter l'hôpital. Il était
+quelquefois gai et de bonne humeur. Je profitai de ces éclaircies
+pour l'interroger sur ses aventures. Il fronçait légèrement les
+sourcils, mais il répondit toujours avec sincérité à mes
+questions. Quand il comprit que j'essayais de le pénétrer et de
+trouver en lui quelques traces de repentir, il me regarda d'un air
+hautain et méprisant, comme si j'eusse été un gamin un peu bête,
+auquel il faisait trop d'honneur en causant. Je surpris sur son
+visage une sorte de compassion pour moi. Au bout d'un instant il
+se mit à rire à gorge déployée, mais sans la moindre ironie;
+j'imagine que plus d'une fois, il a dû rire tout haut, quand mes
+paroles lui revenaient à la mémoire. Il se fit inscrire enfin pour
+la sortie, bien que son dos ne fût pas entièrement cicatrisé;
+comme j'étais presque rétabli, nous quittâmes ensemble
+l'infirmerie: je rentrai à la maison de force, tandis qu'on
+l'incarcérait au poste où il avait été enfermé auparavant. En me
+quittant, il me serra la main, ce qui à ses yeux était une marque
+de haute confiance. Je pense qu'il agit ainsi parce qu'il était
+bien disposé en ce moment-là. En réalité, il devait me mépriser,
+car j'étais un être faible, pitoyable sous tous les rapports, et
+qui se résignait à son sort. Le lendemain, il subit la seconde
+moitié de sa punition...
+
+Quand on eut fermé sur nous les portes de notre caserne, elle
+prit, en moins de rien, un tout autre aspect, celui d'une demeure
+véritable, d'un foyer domestique. Alors seulement je vis mes
+camarades les forçats chez eux. Pendant la journée, les
+sous-officiers ou quelque autre supérieur pouvaient arriver à
+l'improviste, aussi leur contenance était-elle tout autre;
+toujours sur le qui-vive, ils n'avaient l'air rassuré qu'à demi.
+Une fois qu'on eut poussé les verrous et fermé la porte au
+cadenas, chacun s'assit à sa place et se mit au travail. La
+caserne s'éclaira d'une façon inattendue: chaque forçat avait sa
+bougie et son chandelier de bois. Les uns piquaient des bottes,
+les autres cousaient des vêtements quelconques.
+
+L'air déjà méphitique se corrompait de plus en plus. Quelques
+détenus accroupis dans un coin jouaient aux cartes sur un tapis
+déroulé. Dans chaque caserne il y avait un détenu qui possédait un
+tapis long de quatre-vingts centimètres, une chandelle et des
+cartes horriblement poisseuses et graisseuses. Cela s'appelait «un
+jeu». Le propriétaire des cartes recevait des joueurs quinze
+kopeks par nuit; c'était là son commerce. On jouait d'ordinaire
+«aux trois feuilles», à la _gorka_, c'est-à-dire à des jeux de
+hasard. Chaque joueur posait devant lui une pile de monnaie de
+cuivre,--toute sa fortune,--et ne se relevait que quand il
+était à sec ou qu'il avait fait sauter la banque. Le jeu se
+prolongeait fort tard dans la nuit; l'aube se levait quelquefois
+sur nos joueurs qui n'avaient pas fini leur partie, souvent même
+elle ne cessait que quelques minutes avant l'ouverture des portes.
+Dans notre salle il y avait,--comme dans toutes les autres, du
+reste,--des mendiants ruinés par le jeu et la boisson, ou plutôt
+des mendiants «innés». Je dis «innés» et je maintiens mon
+expression. En effet, dans notre peuple et dans n'importe quelle
+condition, il y a et il y aura toujours de ces personnalités
+étranges et paisibles, dont la destinée est de rester toujours
+mendiants. Ils sont pauvres diables toute leur vie, hébétés et
+accablés, ils restent sous la domination, sous la tutelle de
+quelqu'un, principalement des prodigues et des parvenus enrichis.
+Tout effort, toute initiative est un fardeau pour eux. Ils ne
+vivent qu'à la condition de ne rien entreprendre eux-mêmes, mais
+de toujours servir, de toujours vivre par la volonté d'un autre;
+ils sont destinés à agir par et pour les autres. Nulle
+circonstance ne peut les enrichir, même la plus inattendue, ils
+sont toujours mendiants. J'ai rencontré de ces gens dans toutes
+les classes de la société, dans toutes les coteries, dans toutes
+les associations, même dans le monde littéraire. On les trouve
+dans chaque prison, dans chaque caserne.
+
+Aussitôt qu'un jeu se formait, on appelait un de ces mendiants qui
+était indispensable aux joueurs; il recevait cinq kopeks argent
+pour toute une nuit de travail, et quel travail! cela consistait à
+monter la garde dans le vestibule, par un froid de trente degrés
+Réaumur, dans une obscurité complète pendant six ou sept heures.
+Le guetteur épiait là le moindre bruit, car le major ou les
+officiers de garde faisaient quelquefois leur ronde assez tard
+dans la nuit. Ils arrivaient en tapinois et surprenaient en
+flagrant délit de désobéissance les joueurs et les travailleurs,
+grâce à la lumière des chandelles que l'on pouvait distinguer de
+la cour. Quand on entendait la clef grincer dans le cadenas qui
+fermait la porte, il était trop tard pour se cacher, éteindre les
+chandelles et s'étendre sur les planches. De pareilles surprises
+étaient fort rares. Cinq kopeks étaient un salaire dérisoire, même
+dans notre maison de force, et néanmoins l'exigence et la dureté
+des joueurs m'étonnaient toujours en ce cas, ainsi que dans bien
+d'autres.--«Tu es payé, tu dois nous servir!» C'était là un
+argument qui ne souffrait pas de réplique. Il suffisait d'avoir
+payé quelques sous à quelqu'un pour profiter de lui le plus
+possible, et même exiger de la reconnaissance. Plus d'une fois,
+j'eus l'occasion de voir des forçats dépenser leur argent sans
+compter, à tort et à travers, et tromper leur «serviteur»; j'ai vu
+cela dans mainte prison à plusieurs reprises.
+
+J'ai déjà dit qu'à part les joueurs tout le monde travaillait:
+cinq détenus seuls restèrent complètement oisifs, et se couchèrent
+presque immédiatement. Ma place sur les planches se trouvait près
+de la porte. Au-dessous de moi, celle d'Akim Akimytch; quand nous
+étions couchés, nos têtes se touchaient. Il travailla jusqu'à dix
+ou onze heures à coller une lanterne multicolore qu'un habitant de
+la ville lui avait commandée et pour laquelle il devait être
+grassement payé. Il excellait dans ce travail, qu'il exécutait
+méthodiquement, sans relâche; quand il eut fini, il serra
+soigneusement ses outils, déroula son matelas, fit sa prière et
+s'endormit du sommeil du juste. Il poussait l'ordre et la minutie
+jusqu'au pédantisme, et devait s'estimer dans son for intérieur un
+homme de tête, comme c'est le cas des gens bornés et médiocres. Il
+ne me plut pas au premier abord, bien qu'il me donnât beaucoup à
+penser ce jour-là; je m'étonnais qu'un pareil homme se trouvât
+dans une maison de force au lieu d'avoir fait une brillante
+carrière. Je parlerai plus d'une fois d'Akim Akimytch dans la
+suite de mon récit.
+
+Mais il me faut décrire le personnel de notre caserne. J'étais
+appelé à y vivre nombre d'années; ceux qui m'entouraient devaient
+être mes camarades de toutes les minutes. On conçoit que je les
+regardais avec une curiosité avide! À ma gauche, dormait une bande
+de montagnards du Caucase, presque tous exilés pour leurs
+brigandages, et condamnés à des peines différentes: il y avait là
+deux Lezghines, un Tcherkesse et trois Tartares du Daghestan. Le
+Tcherkesse était un être morose et sombre, qui ne parlait presque
+jamais et vous regardait en dessous, de son mauvais sourire de
+bête venimeuse. Un des Lezghines, un vieillard au nez aquilin,
+long et mince, paraissait un franc bandit. En revanche, l'autre
+Lezghine, Nourra, fit sur moi l'impression la plus favorable et la
+plus consolante. De taille moyenne, encore jeune, bâti en Hercule,
+avec des cheveux blonds et des yeux de pervenche, il avait le nez
+légèrement retroussé, les traits quelque peu finnois: comme tous
+les cavaliers, il marchait la pointe des pieds en dedans. Son
+corps était zébré de cicatrices, labouré de coups de baïonnette et
+de balles; quoique montagnard soumis du Caucase, il s'était joint
+aux rebelles, avec lesquels il opérait de continuelles incursions
+sur notre territoire.
+
+Tout le monde l'aimait dans le bagne à cause, de sa gaieté et de
+son affabilité. Il travaillait sans murmurer, toujours paisible et
+serein; les vols, les friponneries et l'ivrognerie le dégoûtaient
+ou le mettaient en fureur; en un mot, il ne pouvait souffrir ce
+qui était malhonnête; il ne cherchait querelle à personne, il se
+détournait seulement avec indignation. Pendant sa réclusion, il ne
+vola ni ne commit aucune mauvaise action. D'une piété fervente, il
+récitait religieusement ses prières chaque soir, observait tous
+les jeûnes mahométans, en vrai fanatique, et passait des nuits
+entières à prier. Tout le monde l'aimait et le tenait pour
+sincèrement honnête. «Nourra est un lion!» disaient les forçats.
+Ce nom de Lion lui resta. Il était parfaitement convaincu qu'une
+fois sa condamnation purgée, on le renverrait au Caucase: à vrai
+dire, il ne vivait que de cette espérance: je crois qu'il serait
+mort, si on l'en avait privé. Je le remarquai le jour même de mon
+arrivée à la maison de force. Comment n'aurait-on pas distingué
+cette douce et honnête figure au milieu des visages sombres,
+rébarbatifs ou sardoniques? Pendant la première demi-heure, il
+passa à côté de moi et me frappa doucement l'épaule en me souriant
+d'un air débonnaire. Je ne compris pas tout d'abord ce qu'il
+voulait me dire, car il parlait fort mal le russe; mais bientôt
+après, il repassa de nouveau et me tapa encore sur l'épaule avec
+son sourire amical. Pendant trois jours, il répéta cette manoeuvre
+singulière; comme je le devinai par la suite, il m'indiquait par
+là qu'il avait pitié de moi et qu'il sentait combien devaient
+m'être pénibles ces premiers instants: il voulait me témoigner sa
+sympathie, me remonter le moral et m'assurer de sa protection. Bon
+et naïf Nourra!
+
+Des trois Tartares du Daghestan, tous frères, les deux aînés
+étaient des hommes faits, tandis que le cadet, Aléi, n'avait pas
+plus de vingt-deux ans; à le voir, on l'aurait cru plus jeune. Il
+dormait à côté de moi. Son visage intelligent et franc, naïvement
+débonnaire, m'attira tout d'abord; je remerciai la destinée de me
+l'avoir donné pour voisin au lieu de quelque autre détenu. Son âme
+tout entière se lisait sur sa belle figure ouverte. Son sourire si
+confiant avait tant de simplicité enfantine, ses grands yeux noirs
+étaient si caressants, si tendres, que j'éprouvais toujours un
+plaisir particulier à le regarder, et cela me soulageait dans les
+instants de tristesse et d'angoisse. Dans son pays, son frère aîné
+(il en avait cinq, dont deux se trouvaient aux mines en Sibérie)
+lui avait ordonné un jour de prendre son yatagan, de monter à
+cheval et de le suivre. Le respect des montagnards pour leurs
+aînés est si grand que le jeune Aléi n'osa pas demander le but de
+l'expédition; il n'en eut peut-être même pas l'idée. Ses frères ne
+jugèrent pas non plus nécessaire de le lui dire. Ils allaient
+piller la caravane d'un riche marchand arménien, qu'ils réussirent
+en effet à mettre en déroute; ils assassinèrent le marchand et
+dérobèrent ses marchandises. Malheureusement pour eux, leur acte
+de brigandage fut découvert: on les jugea, on les fouetta, puis on
+les envoya en Sibérie, aux travaux forcés. Le tribunal n'admit de
+circonstances atténuantes qu'en faveur d'Aléi, qui fut condamné au
+minimum de la peine: quatre ans de réclusion. Ses frères
+l'aimaient beaucoup: leur affection était plutôt paternelle que
+fraternelle. Il était l'unique consolation de leur exil; mornes et
+tristes d'ordinaire, ils lui souriaient toujours; quand ils lui
+parlaient,--ce qui était fort rare, car ils le tenaient pour un
+enfant auquel on ne peut rien dire de sérieux,--leur visage
+rébarbatif s'éclaircissait; je devinais qu'ils lui parlaient
+toujours d'un ton badin, comme à un bébé; lorsqu'il leur
+répondait, les frères échangeaient un coup d'oeil et souriaient
+d'un air bonhomme. Il n'aurait pas osé leur adresser la parole, à
+cause de son respect pour eux. Comment ce jeune homme put
+conserver son coeur tendre, son honnêteté native, sa franche
+cordialité sans se pervertir et se corrompre, pendant tout le
+temps de ses travaux forcés, cela est presque inexplicable. Malgré
+toute sa douceur, il avait une nature forte et stoïque, comme je
+pus m'en assurer plus tard. Chaste comme une jeune fille, toute
+action vile, cynique, honteuse ou injuste, enflammait
+d'indignation ses beaux yeux noirs, qui en devenaient plus beaux
+encore. Sans être de ceux qui se seraient laissés impunément
+offenser, il évitait les querelles, les injures, et conservait
+toute sa dignité. Avec qui se serait-il querellé du reste? Tout le
+monde l'aimait et le caressait. Il ne fut tout d'abord que poli
+avec moi, mais peu à peu nous en vînmes à causer le soir; quelques
+mois lui avaient suffi pour apprendre parfaitement le russe,
+tandis que ses frères ne parvinrent jamais à parler correctement
+cette langue. Je vis en lui un jeune homme extraordinairement
+intelligent, en même temps que modeste et délicat, et fort
+raisonnable. Aléi était un être d'exception, et je me souviens
+toujours de ma rencontra avec lui comme d'une des meilleures
+fortunes de ma vie. Il y a de ces natures si spontanément belles,
+et douées par Dieu de si grandes qualités, que l'idée de les voir
+se pervertir semble absurde. On est toujours tranquille sur leur
+compte, aussi n'ai-je jamais rien craint pour Aléi. Où est-il
+maintenant?
+
+Un jour, assez longtemps après mon arrivée à la maison de force,
+j'étais étendu sur mon lit de camp; de pénibles pensées
+m'agitaient. Aléi, toujours laborieux, ne travaillait pas en ce
+moment. L'heure du sommeil n'était pas encore arrivée. Les frères
+célébraient une fête musulmane, aussi restaient-ils inactifs. Aléi
+était couché, la tête entre ses deux mains, en train de rêver.
+Tout à coup il me demande:
+
+--Eh bien, tu es très-triste?
+
+Je le regardai avec curiosité; cette question d'Aléi, toujours si
+délicat, si plein de tact, me parut étrange; mais je l'examinai
+plus attentivement, je remarquai tant de chagrin, de souffrance
+intime sur son visage, souffrance éveillée sans doute par les
+souvenirs qui se présentaient à sa mémoire, que je compris qu'en
+ce moment lui-même était désolé. Je lui en fis la remarque. Il
+soupira profondément et sourit d'un air mélancolique. J'aimais son
+sourire toujours gracieux et cordial: quand il riait, il montrait
+deux rangées de dents que la première beauté du monde eût pu lui
+envier.
+
+--Tu te rappelais probablement, Aléi, comment on célèbre cette
+fête au Daghestan? hein? il fait bon là-bas?
+
+--Oui, fit-il avec enthousiasme, et ses yeux rayonnaient. Comment
+as-tu pu deviner que je rêvais à cela?
+
+--Comment ne pas le deviner? Est-ce qu'il ne fait pas meilleur
+là-bas qu'ici?
+
+--Oh! pourquoi me dis-tu cela?
+
+--Quelles belles fleurs il y a dans votre pays, n'est-ce pas?
+c'est un vrai paradis?
+
+--Tais-toi! tais-toi! je t'en prie. Il était vivement ému.
+
+--Écoute, Aléi, tu avais une soeur?
+
+--Oui, pourquoi me demandes-tu cela?
+
+--Elle doit être bien belle, si elle te ressemble.
+
+--Oh! il n'y a pas de comparaison à faire entre nous deux. Dans
+tout le Daghestan, on ne trouvera pas une seule fille aussi belle.
+Quelle beauté que ma soeur! Je suis sûr que tu n'en as jamais vu
+de pareille. Et puis, ma mère était aussi très-belle.
+
+--Et ta mère t'aimait?
+
+--Que dis-tu? Assurément, elle est morte de chagrin; elle
+m'aimait tant! J'étais son préféré; oui, elle m'aimait plus que ma
+soeur, plus que tous les autres. Cette nuit, en songe, elle est
+venue vers moi; elle a versé des larmes sur ma tête.
+
+Il se tut, et de toute la soirée il n'ouvrit pas la bouche; mais à
+partir de ce moment il rechercha ma compagnie et ma conversation,
+bien que, par respect, il ne se permit jamais de m'adresser le
+premier la parole. En revanche, il était heureux quand je
+m'entretenais avec lui. Il parlait souvent du Caucase, de sa vie
+passée. Ses frères ne lui défendaient pas de causer avec moi, je
+crois même que cela leur était agréable. Quand ils virent que je
+me prenais d'affection pour Aléi, ils devinrent eux-mêmes beaucoup
+plus affables pour moi.
+
+Aléi m'aidait souvent aux travaux; à la caserne il faisait ce
+qu'il croyait devoir m'être agréable et me procurer quelque
+soulagement; il n'y avait dans ces attentions ni servilité ni
+espoir d'un avantage quelconque, mais seulement un sentiment
+chaleureux et cordial qu'il ne cachait nullement. Il avait une
+aptitude extraordinaire pour les arts mécaniques; il avait appris
+à coudre fort passablement le linge, et à raccommoder les bottes;
+il connaissait même quelque peu de menuiserie,--ce qu'on en
+pouvait apprendre à la maison de force. Ses frères étaient fiers
+de lui.
+
+--Écoute, Aléi, lui dis-je un jour, pourquoi n'apprends-tu pas à
+lire et à écrire le russe? Cela pourrait t'être fort utile plus
+tard ici en Sibérie.
+
+--Je le voudrais bien, niais qui m'instruira?
+
+--Ceux qui savent lire et écrire ne manquent pas ici. Si tu veux,
+je t'instruirai moi-même.
+
+--Oh! apprends-moi à lire, je t'en prie, fit Aléi en se
+soulevant. Il joignit les mains en me regardant d'un air
+suppliant.
+
+Nous nous mîmes à l'oeuvre le lendemain soir. J'avais avec moi une
+traduction russe du Nouveau Testament, l'unique livre qui ne fût
+pas défendu à la maison de force. Avec ce seul livre, sans
+alphabet, Aléi apprit à lire en quelques semaines. Au bout de
+trois mois il comprenait parfaitement le langage écrit, car il
+apportait à l'étude un feu, un entraînement extraordinaires.
+
+Un jour, nous lûmes ensemble, en entier, le Sermon sur la
+montagne. Je remarquai qu'il lisait certains passages d'un ton
+particulièrement pénétré; je lui demandai alors si ce qu'il venait
+de lire lui plaisait. Il me lança un coup d'oeil, et son visage
+s'enflamma d'une rougeur subite.
+
+--Oh! oui, Jésus est un saint prophète, il parle la langue de
+Dieu. Comme c'est beau!
+
+--Mais dis-moi ce qui te plaît le mieux.
+
+--Le passage où il est dit: «Pardonnez, aimez, aimez vos ennemis,
+n'offensez pas.» Ah! comme il parle bien!
+
+Il se tourna vers ses frères, qui écoutaient notre conversation,
+et leur dit quelques mots avec chaleur. Ils causèrent longtemps,
+sérieusement, approuvant parfois leur jeune frère d'un hochement
+de tête, puis, avec un sourire grave et bienveillant, un sourire
+tout musulman (j'aime beaucoup la gravité de ce sourire), ils
+m'assurèrent que Isou (Jésus) était un grand prophète. Il avait
+fait de grands miracles, créé un oiseau d'un peu d'argile sur
+lequel il avait soufflé la vie, et cet oiseau s'était envolé...
+Cela était écrit dans leurs livres. Ils étaient convaincus qu'ils
+me feraient un grand plaisir en louant Isou; quant à Aléi, il
+était heureux de voir ses frères m'approuver et me procurer ce
+qu'il estimait être une satisfaction pour moi. Le succès que j'eus
+avec mon élève en lui apprenant à écrire fut vraiment admirable.
+Aléi s'était procuré du papier (à ses frais, car il n'avait pas
+voulu que je fisse cette dépense), des plumes, de l'encre; en
+moins de deux mois, il apprit à écrire. Les frères eux-mêmes
+furent étonnés d'aussi rapides progrès. Leur orgueil et leur
+contentement n'avaient plus e bornes; ils ne savaient trop comment
+me manifester leur reconnaissance. Au chantier, s'il nous arrivait
+de travailler ensemble, c'était à qui m'aiderait: ils regardaient
+cela comme un plaisir. Je ne parle pas d'Aléi; il nourrissait pour
+moi une affection aussi profonde que pour ses frères. Je
+n'oublierai jamais le jour où il fut libéré. Il me conduisit hors
+de la caserne, se jeta à mon cou et sanglota. Il ne m'avait jamais
+embrassé, et n'avait jamais pleuré devant moi.
+
+--Tu as tant fait pour moi, tant fait! disait-il, que ni mon
+père, ni ma mère n'ont été meilleurs à mon égard: «tu as fait de
+moi un homme, Dieu te bénira; je ne t'oublierai jamais, jamais...»
+
+Où est-il maintenant? Où est mon bon, mon cher, cher Aléi?...
+
+Outre les Circassiens, nous avions encore dans notre caserne un
+certain nombre de Polonais qui faisaient bande à part; ils
+n'avaient presque pas de rapports avec les autres forçats. J'ai
+déjà dit que grâce à leur exclusivisme, à leur haine pour les
+déportés russes, ils étaient haïs de tout le monde; c'étaient des
+natures tourmentées, maladives. Ils étaient au nombre de six;
+parmi eux se trouvaient des hommes instruits, dont je parlerai
+plus en détail dans la suite de mon récit. C'est d'eux que pendant
+les derniers temps de ma réclusion, je tins quelques livres. Le
+premier ouvrage que je lus me fit une impression étrange,
+profonde... Je parlerai plus loin de ces sensations, que je
+considère comme très-curieuses; mois on aura de la peine à les
+comprendre, j'en suis certain, car on ne peut juger de certaines
+choses, si on ne les a pas éprouvées soi-même. Il me suffira de
+dire que les privations intellectuelles sont plus pénibles à
+supporter que les tourments physiques les plus effroyables.
+L'homme du peuple envoyé au bagne se retrouve dans sa société,
+peut-être même dans une société plus développée. Il perd beaucoup
+son coin natal, sa famille, mais son milieu reste le même. Un
+homme instruit, condamné par la loi à la même peine que l'homme du
+peuple, souffre incomparablement plus que ce dernier. Il doit
+étouffer tous ses besoins, toutes ses habitudes, il faut qu'il
+descende dans un milieu inférieur et insuffisant, qu'il
+s'accoutume à respirer un autre air...
+
+C'est un poisson jeté sur le sable. Le châtiment qu'il subit, égal
+pour tous les criminels, suivant l'esprit de la loi, est souvent
+dix fois plus douloureux et plus poignant pour lui que pour
+l'homme du peuple. C'est une vérité incontestable, alors même
+qu'on ne parlerait que des habitudes matérielles qu'il lui faut
+sacrifier.
+
+Mais ces Polonais formaient une bande à part. Ils vivaient
+ensemble; de tous les forçats de notre caserne, ils n'aimaient
+qu'un Juif, et encore, parce qu'il les amusait. Notre Juif était
+du reste généralement aimé, bien que tous se moquassent de lui.
+Nous n'en avions qu'un seul, et maintenant encore je ne puis me
+souvenir de lui sans rire. Chaque fois que je le regardais, je me
+rappelais le Juif Iankel que Gogol a dépeint dans _Tarass Boulba_,
+et qui, une fois déshabillé et prêt à se coucher avec sa Juive,
+dans une sorte d'armoire, ressemblait fort à un poulet. Içaï
+Fomitch et un poulet déplumé se ressemblaient comme deux gouttes
+d'eau. Il était déjà d'un certain âge,--cinquante ans environ,
+--petit et faible, rusé et en même temps fort bête, hardi,
+outrecuidant, quoique horriblement couard. Sa figure était criblée
+de rides; il avait sur le front et les joues les stigmates de la
+brûlure qu'il avait subie au pilori. Je n'ai jamais pu m'expliquer
+comment il avait pu supporter soixante coups de fouet, car il
+était condamné pour meurtre. Il portait sur lui une ordonnance
+médicale, qui lui avait été remise par d'autres Juifs, aussitôt
+après son exécution au pilori. Grâce à l'onguent prescrit par
+cette ordonnance, les stigmates devaient disparaître en moins de
+deux semaines, mais il n'osait pas l'employer; il attendait
+l'expiration de ses vingt ans de réclusion après lesquels il
+devait devenir colon, pour utiliser son bienheureux onguent.--
+«Sans cela, ze ne pourrais pas me marier, et il faut absolument
+que ze me marie.» Nous étions de grands amis. Sa bonne humeur
+était intarissable, la vie de la maison de force ne lui semblait
+pas trop pénible. Orfèvre de son métier, il était assailli de
+commandes, car il n'y avait pas de bijoutier dans notre ville; il
+échappait ainsi aux gros travaux. Comme de juste, il prêtait sur
+gages, à la petite semaine, aux forçats, qui lui payaient de gros
+intérêts. Il était arrivé en prison avant moi; un des Polonais me
+raconta son entrée triomphale. C'est toute une histoire que je
+rapporterai plus loin, car je reviendrai sur le compte d'Içaï
+Fomitch.
+
+Quant aux autres prisonniers, c'étaient d'abord quatre
+Vieux-croyants, parmi lesquels se trouvait le vieillard de Starodoub,
+deux ou trois Petits-Russiens, gens fort moroses, puis un jeune
+forçat au visage délicat et au nez fin, âgé de vingt-trois ans, et
+qui avait déjà commis huit assassinats; ensuite une bande de faux
+monnayeurs, dont l'un était le bouffon de notre caserne, et enfin
+quelques condamnés sombres et chagrins, rasés et défigurés,
+toujours silencieux et pleins d'envie: ils regardaient de travers
+tout ce qui les entourait et devaient encore regarder et envier,
+avec le même froncement de sourcils, pendant de longues années. Je
+ne fis qu'entrevoir tout cela, le soir désolé de mon arrivée à la
+maison de force, au milieu d'une fumée épaisse, d'un air
+méphitique, de jurements obscènes accompagnés de bruits de
+chaînes, d'insultes et de rires cyniques. Je m'étendis sur les
+planches nues, la tête appuyée sur mon habit roulé (je n'avais pas
+alors d'oreiller), et je me couvris de ma touloupe; mais par suite
+des pénibles impressions de cette première journée, je ne pus
+m'endormir tout de suite. Ma vie nouvelle ne faisait que
+commencer. L'avenir me réservait beaucoup de choses que je n'avais
+pas prévues, et auxquelles je n'avais jamais pensé.
+
+
+V--LE PREMIER MOIS.
+
+Trois jours après mon arrivée, je reçus l'ordre d'aller au
+travail. L'impression qui m'est restée de ce jour est encore
+très-nette, bien qu'elle n'ait rien présenté de particulier, si l'on
+ne prend pas en considération ce que ma position avait en elle-même
+d'extraordinaire. Mais c'étaient les premières sensations: à ce
+moment encore, je regardais tout avec curiosité. Ces trois
+premières journées furent certainement les plus pénibles de ma
+réclusion.--«Mes pérégrinations sont finies, me disais-je à
+chaque instant; me voici arrivé au bagne, mon port pour de longues
+années. C'est ici le coin où je dois vivre; j'y entre le coeur
+navré et plein de défiance... Qui sait? quand il me faudra le
+quitter, peut-être le regretterai-je sincèrement», ajoutais-je,
+poussé par cette maligne jouissance qui vous excite à fouiller
+votre plaie, comme pour en savourer les souffrances; on trouve
+quelquefois une jouissance aiguë dans la conscience de l'immensité
+de son propre malheur. La pensée que je pourrais regretter ce
+séjour m'effrayait moi-même. Déjà alors je pressentais à quel
+degré incroyable l'homme est un animal d'accoutumance. Mais ce
+n'était que l'avenir, tandis que le présent qui m'entourait était
+hostile et terrible. Il me semblait du moins qu'il en était ainsi.
+
+La curiosité sauvage avec laquelle m'examinaient mes camarades les
+forçats, leur dureté envers un ex-gentilhomme qui entrait dans
+leur corporation, dureté qui était parfois de la haine,--tout
+cela me tourmentait tellement que je désirais moi-même aller au
+travail, afin de mesurer d'un seul coup l'étendue de mon malheur,
+de vivre comme les autres et de tomber avec eux dans la même
+ornière. Beaucoup de faits m'échappaient, et je ne savais pas
+encore démêler de l'hostilité générale la sympathie que l'on me
+manifestait. Du reste, l'affabilité et la bienveillance que
+m'avaient témoignées certains forçats, me rendirent un peu de
+courage et me ranimèrent. Le plus aimable à mon égard fut Akim
+Akimytch. Je remarquai bientôt aussi quelques bonnes et douces
+figures dans la foule sombre et haineuse des autres.--«On trouve
+partout des méchants, mais, même parmi les méchants, il y a du
+bon, me hâtai-je de penser en guise de consolation. Qui sait? ces
+gens ne sont peut-être pas pires que les autres qui sont libres.»
+Tout en pensant ainsi, je hochais la tête, et pourtant, mon Dieu!
+je ne savais pas combien j'avais raison.
+
+Le forçat Souchiloff par exemple: un homme que je n'appris à
+connaître que beaucoup plus tard, quoiqu'il fût presque toujours
+dans mon voisinage pendant tout mon temps. Dès que je parle des
+forçats qui ne sont pas pires que les autres, involontairement je
+pense à lui. Il me servait, ainsi qu'un autre détenu nommé Osip,
+qu'Akim Akimytch m'avait recommandé dès mon entrée en prison: pour
+trente kopeks par mois, cet homme s'engageait à me cuisiner un
+dîner à part, au cas où l'ordinaire de la prison me dégoûterait et
+où je pourrais me nourrir à mon compte. Osip était un des quatre
+cuisiniers désignés par les détenus dans nos deux cuisines: entre
+parenthèses, ils pouvaient accepter ou refuser ces fonctions et
+les quitter quand bon leur semblait. Les cuisiniers n'allaient pas
+aux travaux de fatigue; leur emploi consistait à faire le pain et
+la soupe aux choux aigres. On les appelait cuisinières, non par
+mépris, car c'étaient toujours les hommes les plus intelligents et
+les plus honnêtes que l'on choisissait, mais par plaisanterie. Ce
+surnom ne les fâchait nullement. Depuis plusieurs années, Osip
+avait été constamment choisi comme cuisinière; il ne déclinait ses
+fonctions que quand il s'ennuyait trop ou lorsqu'il voyait une
+occasion d'apporter de l'eau-de-vie à la caserne. Bien qu'il eût
+été envoyé à la maison de force pour contrebande, il était d'une
+honnêteté et d'une débonnaireté rares (j'ai parlé de lui plus
+haut); horriblement poltron par exemple et craignant les verges
+sur toutes choses. D'un caractère paisible, patient, affable avec
+tout le monde, il ne se querellait jamais; mais, pour rien au
+monde, il n'aurait pu résister à la tentation d'apporter de
+l'eau-de-vie, malgré toute sa poltronnerie, par amour pour la
+contrebande. Comme tous les autres cuisiniers, il faisait le
+commerce d'eau-de-vie, mais dans une mesure infiniment plus
+modeste que Gazine, parce qu'il n'osait pas risquer souvent et
+beaucoup à la fois. Je vécus toujours en bons termes avec Osip.
+
+Pour avoir sa nourriture à part, il ne fallait pas être très-riche:
+je me nourrissais à raison d'un rouble par mois, sauf, bien
+entendu, le pain, qui nous était fourni; quelquefois, quand
+j'étais très-affamé, je me décidais à manger la soupe aux choux
+aigres des forçats, malgré le dégoût qu'elle m'inspirait; plus
+tard, ce dégoût disparut tout à fait. J'achetais d'ordinaire une
+livre de viande par jour, qui me coûtait deux kopeks. Les
+invalides qui surveillaient l'intérieur des casernes consentaient
+par bienveillance à se rendre journellement au marché pour les
+achats des forçats: ils ne recevaient aucune rétribution, si ce
+n'est de loin en loin quelque bagatelle. Ils le faisaient en vue
+de leur propre tranquillité, car leur vie à la maison de force eût
+été un tourment perpétuel, s'ils s'y étaient refusés. Ils
+apportaient du tabac, du thé, de la viande, enfin tout ce qu'on
+voulait, sauf pourtant de l'eau-de-vie. Du reste, on ne les en
+priait jamais, bien qu'ils se fissent régaler quelquefois.
+
+Pendant plusieurs années, Osip me prépara le même morceau de
+viande rôtie; comment il parvenait à la faire cuire, c'était son
+secret. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que durant tout ce
+temps, je n'échangeai peut-être pas deux paroles avec lui: je
+tentai nombre de fois de le faire causer; mais il était incapable
+de soutenir une conversation; il ne savait que sourire et répondre
+oui et non à toutes les questions. C'était singulier, cet Hercule
+qui n'avait pas plus d'intelligence qu'un bambin de sept ans.
+
+Souchiloff était aussi du nombre de ceux qui m'aidaient. Je ne
+l'avais ni appelé ni cherché. Il s'attacha à ma personne de son
+propre mouvement, je ne me souviens pas même à quel moment. Il
+avait pour occupation principale de nettoyer mon linge.--Il y
+avait à cette intention un bassin au milieu de la cour, autour
+duquel les forçats lavaient leur linge dans des baquets
+appartenant à l'État.--Souchiloff avait trouvé le moyen de me
+rendre une foule de petits services; il faisait bouillir ma
+théière, courait à droite et à gauche remplir les diverses
+commissions que je lui confiais; il me procurait tout ce qu'il me
+fallait, prenait le soin de faire raccommoder ma veste, graissait
+mes bottes quatre fois par mois. Il faisait tout cela avec zèle,
+d'un air affairé, comme s'il sentait quelles obligations pesaient
+sur lui; en un mot, il avait tout à fait lié son sort au mien et
+se mêlait de tout ce qui me regardait. Il n'aurait jamais dit, par
+exemple: «Vous avez tant de chemises... votre veste est déchirée»,
+mais bien: «Nous avons tant de chemises... notre veste est
+déchirée.» Il ne voyait de beau que moi, et je crois même que
+j'étais devenu le but unique de toute sa vie. Comme il ne
+connaissait aucun métier, il ne recevait d'autre argent que le
+mien, une misère, bien entendu, et pourtant il était toujours
+content, quelque somme que je lui donnasse. Il n'aurait pu vivre
+sans servir quelqu'un, il m'avait accordé la préférence parce que
+j'étais plus affable et surtout plus équitable que les autres en
+matière d'argent. C'était un de ces êtres qui ne s'enrichissent
+jamais, qui ne font jamais bien leurs affaires; de ces gens que
+les joueurs louaient pour veiller toute la nuit dans
+l'antichambre, aux écoutes du moindre bruit qui annoncerait
+l'arrivée du major; ils recevaient cinq kopeks pour une nuit
+entière. En cas de perquisition nocturne, ils ne recevaient rien;
+leur dos répondait au contraire de leur inattention. Ce qui
+caractérise cette sorte d'hommes, c'est leur absence complète de
+personnalité: ils la perdent partout et toujours, ils ne sont
+jamais qu'au second ou au troisième plan. Cela est inné en eux.
+Souchiloff était un pauvre hère, doux, ahuri; on eût dit qu'il
+venait d'être battu, il l'était de naissance; et pourtant personne
+dans notre caserne n'eût porté la main sur lui. J'ai toujours eu
+pitié de lui sans savoir pourquoi. Je ne pouvais le regarder sans
+éprouver une profonde compassion.--Pourquoi avais-je pitié de
+lui? Je ne saurais répondre à cette question. Je ne pouvais pas
+lui parler, car il ne savait pas causer: il s'animait seulement
+quand, pour mettre fin à la conversation, je lui donnais quelque
+chose à faire, quand je le priais de courir quelque part. J'acquis
+la conviction que je lui causais du plaisir en lui donnant un
+ordre. Ni grand, ni petit, ni laid, ni beau, ni bête, ni
+intelligent, ni vieux, ni jeune, il était difficile de dire
+quelque chose de défini, de certain, de cet homme au visage
+légèrement grêlé, aux cheveux blonds. Un point seulement me
+paraissait ressortir: il appartenait, autant que je pus le
+deviner, à la même compagnie que Sirotkine, il lui appartenait par
+son ahurissement et son irresponsabilité. Les détenus se moquaient
+quelquefois de lui parce qu'il s'était _troqué_ en route, en
+venant en Sibérie, et qu'il s'était _troqué_ pour une chemise
+rouge et un rouble d'argent. On riait de la somme infime pour
+laquelle il s'était vendu. Se _troquer_ signifie échanger son nom
+contre celui d'un autre détenu, et, par conséquent, s'engager à
+subir la condamnation de ce dernier. Si étrange que cela paraisse,
+le fait est de toute authenticité; cette coutume, consacrée par
+les traditions, existait encore parmi les détenus qui
+m'accompagnaient dans mon exil en Sibérie. Je me refusai tout
+d'abord à croire à une pareille chose, mais par la suite je dus me
+rendre à l'évidence.
+
+Voici de quelle façon se pratique ce troc: un convoi de déportés
+se met en route pour la Sibérie; il y a là des condamnés de toute
+catégorie: aux travaux forcés, aux mines, à la simple
+colonisation. Chemin faisant, quelque part, dans le gouvernement
+de Perm, par exemple, un déporté désire troquer son sort contre
+celui d'un autre. Un Mikaïloff, condamné aux travaux forcés pour
+un crime capital, trouve désagréable la perspective de passer de
+nombreuses années privé de liberté; comme il est rusé et déluré,
+il sait ce qu'il doit faire; il cherche dans le convoi un camarade
+simple et bonasse, de caractère tranquille, et dont la peine soit
+moins rigoureuse; quelques années de mines et de travaux forcés,
+ou simplement l'exil. Il trouve enfin un Souchiloff, ancien serf,
+qui n'est condamné qu'à la colonisation. Celui-ci a fait déjà
+quinze cents verstes sans un kopek dans sa poche, par la bonne
+raison qu'un Souchiloff ne peut pas avoir d'argent à lui; il est
+fatigué, exténué, car il n'a pour se nourrir que la portion
+réglementaire, pour se couvrir que l'uniforme des forçats; il ne
+peut même pas s'accorder un bon morceau de temps à autre, et sert
+tout le monde pour quelques liards. Mikaïloff entame conversation
+avec Souchiloff; ils se conviennent, ils se lient; enfin, à une
+étape quelconque, Mikaïloff enivre son camarade. Puis il lui
+demande s'il veut «troquer son sort».--«Je m'appelle Mikaïloff,
+je suis condamné à des travaux forcés qui n'en sont pas, car je
+dois entrer dans une section particulière. Ce sont bien des
+travaux forcés, si tu veux, mais pas comme les autres, ma division
+est particulière, elle doit être probablement meilleure!»
+
+Avant que la division particulière fût abolie, beaucoup de gens
+appartenant au monde officiel, voire même à Pétersbourg, ne se
+doutaient pas de son existence. Elle se trouvait dans un coin si
+retiré d'une des contrées les plus lointaines de la Sibérie qu'il
+était difficile d'en connaître l'existence; elle était d'ailleurs
+insignifiante par le nombre des condamnés (de mon temps, il y en
+avait en tout soixante-dix). J'ai rencontré plus tard des gens qui
+avaient servi en Sibérie, connaissaient parfaitement ce pays, et
+qui entendaient parler pour la première fois d'une «division
+particulière». Dans le _Recueil des Lois_, il n'y a en tout que
+six lignes sur cette institution: «_Il est adjoint à la maison de
+force de _..._ une division particulière pour les criminels les
+plus dangereux, en attendant que les travaux les plus pénibles
+soient organisés._» Les détenus eux-mêmes ne savaient rien de
+cette division particulière; était-elle perpétuelle ou temporaire?
+En réalité, il n'y avait pas de terme fixe, ce n'était qu'un
+intérim qui devait se prolonger «_jusqu'à l'ouverture des travaux
+les plus pénibles_», c'est-à-dire pour longtemps. Ni Souchiloff,
+ni aucun des condamnés au convoi, ni Mikaïloff lui-même ne
+pouvaient deviner la signification de ces deux mots. Pourtant
+Mikaïloff soupçonnait le caractère véritable de cette division; il
+en jugeait par la gravité du crime pour lequel on lui faisait
+parcourir trois ou quatre mille verstes à pied. Certainement, on
+ne l'envoyait pas dans un endroit où il serait très-bien.
+Souchiloff devait être colon: que pouvait désirer de mieux
+Mikaïloff?--«Ne veux-tu pas te troquer?» Souchiloff est un peu
+ivre, c'est un coeur simple, plein de reconnaissance pour son
+camarade qui le régale, il n'ose lui refuser. Il a du reste
+entendu dire à d'autres condamnés qu'on peut se troquer, que
+d'autres l'ont fait, et qu'il n'y a par conséquent rien
+d'extraordinaire, d'inouï, dans cette proposition. On tombe
+d'accord; le rusé Mikaïloff, profitant de la simplicité de
+Souchiloff, lui achète son nom pour une chemise rouge et un rouble
+d'argent qu'il lui donne devant témoins. Le lendemain Souchiloff
+est dégrisé, mais on le fait boire de nouveau, aussi ne peut-il
+plus refuser: le rouble est bu; au bout de peu de temps, la
+chemise rouge a le même sort.--«Si tu ne consens plus au marché,
+rends-moi l'argent que je t'ai donné!» dit Mikaïloff. Où
+Souchiloff prendrait-il un rouble? S'il ne le rend pas, l'artel[11]
+le forcera à le rendre; les déportés sont chatouilleux sur ce
+point-là. Il faut qu'il tienne sa promesse, l'artel l'exige, sans
+quoi, malheur! on tue le malhonnête homme ou au moins on
+l'intimide sérieusement.
+
+En effet, que l'artel montre une seule fois de l'indulgence pour
+ceux qui n'exécutent pas leur promesse, et c'en est fait de ces
+trocs de noms. Si l'on peut renier la parole donnée et rompre le
+marché conclu, après avoir touché la somme fixée, qui se tiendra
+lié par les conditions convenues? En un mot, c'est une question de
+vie ou de mort pour l'artel, une question qui les touche tous;
+aussi les déportés se montrent-ils fort sévères dans ce cas.--
+Souchiloff s'aperçoit enfin qu'il est impossible de reculer, que
+rien ne le sauvera, aussi consent-il à ce qu'on exige de lui. On
+annonce alors le marché à tout le convoi, et si l'on craint les
+dénonciations, on régale convenablement ceux dont on n'est pas
+sûr. Cela leur est bien égal, aux autres! que ce soit Mikaïloff ou
+Souchiloff qui aille au diable; ils ont bu de l'eau-de-vie, ils
+ont été régalés, aussi le secret est-il gardé par tous. À l'étape
+suivante, on fait l'appel; quand le tour de Mikaïloff arrive,
+Souchiloff dit: Présent! Mikaïloff répond: Présent! pour
+Souchiloff, et l'on va plus loin. On ne parle même plus de la
+chose. À Tobolsk, on trie les prisonniers, Mikaïloff s'en ira
+coloniser le pays, tandis que Souchiloff est conduit à la division
+particulière sous une double escorte. Impossible de réclamer, de
+protester, que pourrait-on prouver? Combien d'années l'affaire
+traînerait-elle? Quel bénéfice en retirerait le plaignant? Où sont
+enfin les témoins? Ils se récuseraient, si même on en trouvait.--
+Voilà comment Souchiloff, pour un rouble d'argent et une chemise
+rouge, avait été envoyé à la section particulière.
+
+Les détenus se moquaient de lui, non parce qu'il s'était troqué,
+bien qu'en général ils méprisent les sots qui ont eu la bêtise
+d'échanger un travail plus facile contre un plus pénible, mais
+parce qu'il n'avait rien reçu pour ce marché qu'une chemise rouge
+et un rouble, ce qui était une rétribution par trop dérisoire. On
+se troque d'ordinaire pour de grosses sommes,--relativement aux
+ressources des forçats;--on reçoit même pour cela quelques
+dizaines de roubles. Mais Souchiloff était si nul, si impersonnel,
+si insignifiant, qu'il n'y avait pas moyen de se moquer de lui.
+
+Nous avons vécu longtemps ensemble, lui et moi; j'avais pris
+l'habitude de cet homme, et il avait conçu de l'attachement pour
+ma personne. Un jour cependant,--je ne me pardonnerai jamais ce
+que j'ai fait là,--il n'avait pas exécuté mes ordres; comme il
+vint me demander de l'argent, j'eus la cruauté de lut dire: «--
+Vous savez bien demander de l'argent, mais vous ne faites pas ce
+qu'on vous dit!» Souchiloff se tut et se hâta d'obéir, mais tout à
+coup devint très-triste. Deux jours se passèrent. Je ne pouvais
+croire qu'il pût s'affecter si fort de ce que je lui avais dit. Je
+savais qu'un détenu nommé Vassilief exigeait impérieusement de lui
+le payement d'une petite dette. Il était probablement à court
+d'argent, et n'osait pas m'en demander: «--Souchiloff, vous
+vouliez, je crois, me demander de l'argent pour payer Antône
+Vassilief, tenez, en voici!» J'étais assis sur mon lit de camp.
+Souchiloff resta debout devant moi, fort étonné que je lui
+proposasse moi-même de l'argent et que je me fusse souvenu de sa
+position épineuse, d'autant plus que dans ces derniers temps, à
+son idée, il m'avait demandé beaucoup d'avances et qu'il n'osait
+pas espérer que je lui en donnasse. Il regarda le papier que je
+lui tendais, me regarda, se tourna brusquement et sortit. Cela
+m'étonna au dernier point. Je sortis après lui et le trouvai
+derrière les casernes. Il était debout, la figure appuyée contre
+la palissade, accoudé sur les pieux.
+
+--Souchiloff, qu'avez-vous donc? lui demandai-je. Il ne me
+répondit pas, et à ma grande stupéfaction je m'aperçus qu'il était
+prêt à pleurer.
+
+--Vous... pensez... Alexandre... Pétrovitch... fit-il d'une voix
+tremblante, en tâchant de ne pas me regarder, que je vous... pour
+de l'argent... mais moi... je... eh!
+
+Il se tourna de nouveau et frappa la palissade de son front; il se
+mit à sangloter. C'était la première fois, à la maison de force,
+que je voyais un homme pleurer. Je le consolai à grand'peine; il
+me servit désormais avec encore plus de zèle, si c'est possible,
+il «m'observait»; mais à des indices presque insaisissables, je
+pus deviner que son coeur ne me pardonnerait jamais mon reproche.
+Et cependant d'autres se moquaient de lui, le taquinaient chaque
+fois que l'occasion s'en présentait, l'insultaient même sans qu'il
+se fâchât; au contraire, il vivait avec eux en bonne amitié. Oui,
+il est difficile de connaître un homme, même après l'avoir
+fréquenté de longues années.
+
+Voilà pourquoi la maison de force n'avait pas pour moi au premier
+abord la signification qu'elle devait prendre plus tard. Voilà
+pourquoi, malgré mon attention, je ne pouvais démêler beaucoup de
+faits qui me crevaient les yeux. Ceux qui me frappèrent tout
+d'abord étaient les plus saillants, mais mon point de vue étant
+faux, ils ne me laissaient qu'une impression lourde et
+désespérément triste. Ce qui contribua surtout à ce résultat, ce
+fut ma rencontre avec A--f, le détenu arrivé au bagne avant moi et
+qui m'avait si douloureusement étonné les premiers jours. Il
+empoisonna tout le début de ma réclusion et aggrava encore mes
+souffrances morales déjà si cruelles.
+
+C'était l'exemple le plus repoussant de l'avilissement et de
+l'extrême lâcheté où peut glisser un homme dans lequel tout
+sentiment d'honneur a péri sans lutte et sans repentir. Ce jeune
+homme, un noble,--j'ai déjà parlé de lui,--rapportait à notre
+major tout ce qui se faisait dans les casernes, car il était lié
+avec le brosseur Fedka. Voici son histoire.
+
+Arrivé à Pétersbourg avant d'avoir pu finir ses études, après une
+querelle avec ses parents, que sa vie débauchée effrayaient, il
+n'avait pas reculé pour se procurer de l'argent devant une
+dénonciation; il s'était décidé à vendre le sang de dix hommes,
+pour satisfaire la soif insatiable des plaisirs les plus grossiers
+et les plus déshonnêtes. Il était devenu si avide de ces
+jouissances de bas étage, il s'était si complètement perverti dans
+les tavernes et les maisons mal famées de Pétersbourg, qu'il
+n'hésita pas à se lancer dans une affaire qu'il savait être
+insensée, car il ne manquait pas d'intelligence: il fut condamné à
+l'exil et à dix ans de travaux forcés en Sibérie. Sa vie ne
+faisait que commencer; il semble que l'effroyable coup dont elle
+était frappée aurait dû le surprendre, éveiller en lui quelque
+résistance, provoquer une crise; mais il accepta son nouveau sort
+sans la moindre confusion; il ne s'effraya même pas: ce qui lui
+faisait peur, c'était l'obligation de travailler et de quitter
+pour toujours ses habitudes de débauche. Le nom de forçat n'avait
+fait que le disposer à de plus grandes bassesses et à des vilenies
+plus hideuses encore, «Je suis maintenant forçat, je puis donc
+ramper à mon aise, sans honte.» C'est ainsi qu'il envisageait sa
+situation. Je me souviens de cette créature dégoûtante comme d'un
+phénomène monstrueux. Pendant plusieurs années j'ai vécu au milieu
+de meurtriers, de débauchés et de scélérats avérés, mais de ma vie
+je n'ai rencontré un cas aussi complet d'abaissement moral, de
+corruption voulue et de bassesse effrontée. Parmi nous se trouvait
+un parricide d'origine noble,--j'ai déjà parlé de lui,--mais
+je pus me convaincre par différents traits que celui-ci était
+beaucoup plus convenable et plus humain que A--f. Pendant tout le
+temps de ma condamnation, il n'a jamais été autre chose à mes yeux
+qu'un morceau de chair, pourvu de dents et d'un estomac, avide des
+plus sales et des plus féroces jouissances animales, pour la
+satisfaction desquelles il était prêt à assassiner n'importe qui.
+Je n'exagère rien, car j'ai reconnu en A--f un des spécimens les
+plus complets de l'animalité qui n'est contenu par aucun principe,
+par aucune règle. Combien son sourire éternellement moqueur me
+dégoûtait! C'était un monstre, un Quasimodo moral. Et il était
+intelligent, rusé, joli, quelque peu instruit, avec certaines
+capacités. Non! l'incendie, la peste, la famine, n'importe quel
+fléau est préférable à la présence d'un tel homme dans la société.
+J'ai déjà dit que dans la maison de force, l'espionnage et les
+dénonciations florissaient, comme le produit naturel de
+l'avilissement, sans que les détenus s'en formalisassent le moins
+du monde; au contraire, ils étaient en relations amicales avec A--
+f; on était plus affable pour lui que pour nous. Les bonnes
+dispositions de notre ivrogne de major à son égard lui donnaient
+une certaine importance et même une certaine valeur aux yeux des
+forçats. Plus tard cette lâche créature s'enfuit avec un autre
+forçat et un soldat d'escorte, mais je raconterai cette évasion en
+temps et lieu.--Tout d'abord il vint rôder autour de moi,
+pensant que je ne connaissais pas son histoire. Je le répète, il
+empoisonna les premiers temps de ma réclusion, à me rendre
+vraiment désespéré. J'étais effrayé de l'ignoble milieu de
+bassesse et de lâcheté dans lequel on m'avait jeté. Je supposais
+que tout était aussi vil et aussi lâche, mais je me trompais quand
+je jugeais tout le monde semblable à A--f.
+
+Ces trois premières journées, je ne fis que rôder dans la maison
+de force, quand je ne restais pas étendu sur mon lit de camp. Je
+confiai à un détenu dont j'étais sûr la toile qui m'avait été
+délivrée par l'administration, afin qu'il m'en fit quelques
+chemises. Toujours sur le conseil d'Akim Akimytch, je me procurai
+un matelas pliant. Il était en feutre, couvert de toile, aussi
+mince qu'une galette et fort dur pour qui n'y était pas habitué.
+Akim Akimytch s'engagea à me procurer tous les objets de première
+nécessité et me fit de ses propres mains une couverture avec des
+morceaux de vieux drap de l'État, choisis et découpés dans les
+pantalons et dans les vestes hors d'usage que j'avais achetés à
+différents détenus. Les effets de l'État, quand ils ont été portés
+le temps réglementaire, deviennent la propriété des détenus.
+Ceux-ci les vendent aussitôt, car, si usée que soit une pièce
+d'habillement, elle a toujours une certaine valeur. Tout cela
+m'étonnait beaucoup, surtout au début, lors de mes premiers
+frottements avec ce monde-là. Je devins aussi peuple que mes
+compagnons, aussi forçat qu'eux. Leurs habitudes, leurs idées,
+leurs coutumes déteignirent sur moi et devinrent miennes par le
+dehors, sans pénétrer toutefois dans mon for intérieur. J'étais
+étonné et confus, comme si je n'eusse jamais entendu parler de
+tout cela ni soupçonné rien de pareil, et pourtant je savais à
+quoi m'en tenir, du moins par ce qui m'avait été dit. Mais la
+réalité produisit une toute autre impression que les ouï-dire.
+Pouvais-je supposer que des chiffons délabrés eussent encore une
+valeur? et pourtant ma couverture était cousue tout entière de
+guenilles! Il était difficile de qualifier le drap employé pour
+les habits des détenus: il ressemblait au drap gris épais,
+fabriqué pour les soldats, mais aussitôt qu'il avait été quelque
+peu porté, il montrait la corde et se déchirait abominablement. Un
+uniforme devait suffire pour une année entière, mais il ne durait
+jamais ce temps-là. Le détenu travaille, porte de lourds fardeaux,
+le drap s'use et se troue vite à ce métier-là. Les touloupes
+devaient être conservées trois ans; pendant tout ce temps elles
+servaient de vêtements, de couvertures et de coussins, mais elles
+étaient solides; à la fin de la troisième année, il n'était
+pourtant pas rare de les voir raccommodées avec de la toile
+ordinaire. Bien qu'elles fussent fort usées, on trouvait néanmoins
+moyen de les vendre à raison de quarante kopeks la pièce. Les
+mieux conservées allaient même au prix de soixante kopeks, ce qui
+était une grosse somme dans la maison de force.
+
+L'argent,--je l'ai déjà dit,--a un pouvoir souverain dans la
+vie du bagne. On peut assurer qu'un détenu qui a quelques
+ressources souffre dix fois moins que celui qui n'a rien.--«Du
+moment que l'État subvient à tous les besoins du forçat, pourquoi
+aurait-il de l'argent?» Ainsi raisonnaient nos chefs. Néanmoins,
+je le répète, si les détenus avaient été privés de la faculté de
+posséder quelque chose en propre, ils auraient perdu la raison, ou
+seraient morts comme des mouches, ils auraient commis des crimes
+inouïs,--les uns par ennui, par chagrin,--les autres pour être
+plus vite punis et par suite «changer leur sort», comme ils
+disaient. Si le forçat qui a gagné quelques kopeks à la sueur
+sanglante de son corps, qui s'est engagé dans des entreprises
+périlleuses pour les acquérir, dépense cet argent à tort et à
+travers, avec une stupidité enfantine, cela ne signifie pas le
+moins du monde qu'il n'en sache pas le prix, comme on pourrait le
+croire au premier abord. Le forçat est avide d'argent; il l'est à
+en perdre le jugement; mais s'il le jette par la fenêtre, c'est
+pour se procurer ce qu'il préfère à l'argent. Et que met-il
+au-dessus de l'argent? La liberté, ou du moins un semblant, un rêve
+de liberté! Les forçats sont tous de grands rêvasseurs. J'en
+parlerai plus loin, avec plus de détails, mais pour le moment je
+me bornerai à dire que j'ai vu des condamnés à vingt ans de
+travaux forcés me dire d'un air tranquille: «--Quand je finirai
+mon temps, si Dieu le veut, alors...» Le nom même de forçat
+indique un homme privé de son libre arbitre;--or, quand cet
+homme dépense son argent, il agit à sa guise. Malgré les stigmates
+et les fers, malgré la palissade d'enceinte qui cache le monde
+libre à ses yeux et l'enferme dans une cage comme une bête féroce,
+il peut se procurer de l'eau-de-vie, une fille de joie, et même
+quelquefois (pas toujours) corrompre ses surveillants immédiats,
+les invalides, voire les sous-officiers, qui fermeront les yeux
+sur les infractions à la discipline; il pourra même,--ce qu'il
+adore,--fanfaronner devant eux, c'est-à-dire montrer à ses
+camarades et se persuader à lui-même, pour un temps, qu'il jouit
+de plus de liberté qu'il n'en a en réalité; le pauvre diable veut,
+en un mot, se convaincre de ce qu'il sait être impossible: c'est
+la raison pour laquelle les détenus aiment à se vanter, à exagérer
+comiquement et naïvement leur pauvre personnalité, fut-elle même
+imaginaire. Enfin, ils risquent quelque chose dans ces bombances,
+par conséquent c'est un semblant de vie et de liberté, du seul
+bien qu'ils désirent. Un millionnaire auquel on mettrait la corde
+au cou ne donnerait-il pas tous ses millions pour une gorgée
+d'air?
+
+Un détenu a vécu tranquillement pendant plusieurs années
+consécutives, sa conduite a été si exemplaire qu'on l'a même fait
+_dizainier_; tout à coup, au grand étonnement de ses chefs, cet
+homme se mutine, fait le diable à quatre, et ne recule pas devant
+un crime capital, tel qu'un assassinat, un viol, etc. On s'en
+étonne. La cause de cette explosion inattendue, chez un homme dont
+on n'attendait rien de pareil, c'est la manifestation angoissée,
+convulsive, de la personnalité, une mélancolie instinctive, un
+désir d'affirmer son moi avili, sentiments qui obscurcissent le
+jugement. C'est comme un accès d'épilepsie, un spasme: l'homme
+enterré vivant et qui se réveille tout à coup doit frapper aussi
+désespérément le couvercle de son cercueil; il tâche de le
+repousser, de le soulever, bien que son raisonnement le convainque
+de l'inutilité de tous ses efforts, mais le raisonnement n'a rien
+à voir dans ces convulsions. Il ne faut pas oublier que presque
+toute manifestation volontaire de la personnalité des forçats est
+considérée comme on crime; aussi, que cette manifestation soit
+importante ou insignifiante, cela leur est parfaitement
+indifférent. Débauche pour débauche, risque pour risque, mieux
+vaut aller jusqu'au bout, voire jusqu'au meurtre. Il n'y a que le
+premier pas qui coûte; peu à peu l'homme s'affole, s'enivre, on ne
+le contient plus. C'est pourquoi il vaudrait mieux ne pas le
+pousser à de pareilles extrémités. Tout le monde serait plus
+tranquille.
+
+Oui! mais comment y arriver?
+
+
+VI--LE PREMIER MOIS (Suite).
+
+Lors de mon entrée à la maison de force, je possédais une petite
+somme d'argent, mais je n'en portais que peu sur moi, de peur
+qu'on ne me le confisquât. J'avais collé quelques assignats dans
+la reliure de mon évangile (seul livre autorisé au bagne). Cet
+évangile m'avait été donné à Tobolsk par des personnes exilées
+depuis plusieurs dizaines d'années et qui s'étaient habituées à
+voir un frère dans chaque «malheureux». Il y a en Sibérie des gens
+qui consacrent leur vie à secourir fraternellement les
+«malheureux»; ils ont pour eux la même sympathie qu'ils auraient
+pour leurs enfants; leur compassion est sainte et tout à fait
+désintéressée. Je ne puis m'empêcher de raconter en quelques mots
+une rencontre que je fis alors.
+
+Dans la ville où se trouvait notre prison demeurait une veuve,
+Nastasia Ivanovna. Naturellement, personne de nous n'était en
+relations directes avec cette femme. Elle s'était donné comme but
+de son existence de venir en aide à tous les exilés, mais surtout
+à nous autres forçats. Y avait-il eu dans sa famille un malheur?
+une des personnes qui lui étaient chères avait-elle subi un
+châtiment semblable au nôtre? je l'ignore; toujours est-il qu'elle
+faisait pour nous tout ce qu'elle pouvait. Elle pouvait très-peu,
+car elle était elle-même fort pauvre.
+
+Mais nous qui étions enfermés dans la maison de force, nous
+sentions que nous avions au dehors une amie dévouée. Elle nous
+communiquait souvent des nouvelles dont nous avions grand besoin
+(nous en étions fort pauvres); quand je quittai le bagne et partis
+pour une autre ville, j'eus l'occasion d'aller chez elle et de
+faire sa connaissance. Elle demeurait quelque part dans le
+faubourg, chez l'un de ses proches parents.
+
+Nastasia lvanovna n'était ni vieille ni jeune, ni jolie ni laide;
+il était difficile, impossible même de savoir si elle était
+intelligente et bien élevée. Seulement dans chacune de ses actions
+on remarquait une bonté infinie, un désir irrésistible de
+complaire, de soulager, de faire quelque chose d'agréable. On
+lisait ces sentiments dans son bon et doux regard. Je passai une
+soirée entière chez elle avec d'autres camarades de chaîne. Elle
+nous regardait en face, riait quand nous riions, consentait
+immédiatement à tout; quoi que nous disions, elle se hâtait d'être
+de notre avis, et se donnait beaucoup de mouvement pour nous
+régaler de son mieux.
+
+Elle nous servit du thé et quelques friandises; si elle avait été
+riche, elle ne s'en fût réjouie, on le devinait, que parce qu'elle
+eût pu mieux nous agréer et soulager nos camarades, détenus dans
+la maison de force.
+
+Quand nous prîmes congé d'elle, elle fit cadeau d'un porte-cigare
+de carton à chacun, en guise de souvenir; elle les avait
+confectionnés elle-même,--Dieu sait comme,--avec du papier de
+couleur, de ce papier dont on relie les manuels d'arithmétique
+pour les écoles. Tout autour, ces porte-cigares étaient ornés
+d'une mince bordure de papier doré, qu'elle avait peut-être acheté
+dans une boutique, et qui devait les rendre plus jolis.
+
+--Comme vous fumez, ces porte-cigares vous conviendront
+peut-être, nous dit-elle en s'excusant timidement de son cadeau.
+
+Il existe des gens qui disent (j'ai lu et entendu cela) qu'un
+très-grand amour du prochain n'est en même temps qu'un très-grand
+égoïsme. Quel égoïsme pouvait-il y avoir là? je ne le comprendrai
+jamais.
+
+Bien que je n'eusse pas beaucoup d'argent quand j'entrai au bagne,
+je ne pouvais cependant m'irriter sérieusement contre ceux des
+forçats qui, dès mon arrivée, venaient très-tranquillement, après
+m'avoir trompé une première fois, m'emprunter une seconde, une
+troisième et même plus souvent. Mais je l'avoue franchement, ce
+qui me fâchait fort, c'est que tous ces gens-là, avec leurs ruses
+naïves, devaient me prendre pour un niais et se moquer de moi,
+justement parce que je leur prêtais de l'argent pour la cinquième
+fois. Il devait leur sembler que j'étais dupe de leurs ruses et de
+leurs tromperies; si au contraire je leur avais refusé et que je
+les eusse renvoyés, je suis certain qu'ils auraient eu beaucoup
+plus de respect pour moi; mais, bien qu'il m'arrivât de me fâcher
+très-fort, je ne savais pas leur refuser.
+
+J'étais quelque peu soucieux pendant les premiers jours de savoir
+sur quel pied je me mettrais dans la maison de force et quelle
+règle de conduite je tiendrais avec mes camarades. Je sentais et
+je comprenais parfaitement que ce milieu était tout à fait nouveau
+pour moi, que j'y marchais dans les ténèbres, et qu'il serait
+impossible de vivre dix ans dans les ténèbres. Je décidai d'agir
+franchement, selon que ma conscience et mes sentiments me
+l'ordonneraient. Mais je savais aussi que ce n'était qu'un
+aphorisme bon en théorie, et que la réalité serait faite
+d'imprévu.
+
+Aussi, malgré tous les soucis de détail que me causait mon
+établissement dans notre caserne, soucis dont j'ai déjà parlé, et
+dans lesquels m'engageait surtout Akim Akimytch, une angoisse
+terrible m'empoisonnait, me tourmentait de plus en plus, «La
+maison morte!» me disais-je quand la nuit tombait, en regardant
+quelquefois du perron de notre caserne les détenus revenus de la
+corvée, qui se promenaient dans la cour, de la cuisine à la
+caserne et vice versa. Examinant alors leurs mouvements, leurs
+physionomies, j'essayais de deviner quels hommes c'étaient et quel
+pouvait être leur caractère. Ils rôdaient devant moi le front
+plissé ou très-gais,--ces deux aspects se rencontrent et peuvent
+même caractériser le bagne,--s'injuriaient ou causaient tout
+simplement, ou bien encore vaguaient solitaires, plongés en
+apparence dans leurs réflexions; les uns avec un air épuisé et
+apathique; d'autres avec le sentiment d'une supériorité
+outrecuidante (eh quoi, même ici!), le bonnet sur l'oreille, la
+touloupe jetée sur l'épaule, promenant leur regard hardi et rusé,
+leur persiflage impudemment railleur.--«Voilà mon milieu, mon
+monde actuel, pensais-je, le monde avec lequel je ne veux pas,
+mais avec lequel je dois vivre...»
+
+Je tentai de questionner Akim Akimytch, avec lequel j'aimais
+prendre le thé afin de n'être pas seul, et de l'interroger au
+sujet des différents forçats. Entre parenthèses, je dirai que le
+thé, au commencement de ma réclusion, fit presque ma seule
+nourriture. Akim Akimytch ne me refusait jamais de le prendre en
+ma compagnie et allumait lui-même notre piteux samovar de
+fer-blanc, fait à la maison de force et que M... m'avait loué.
+
+Akim Akimytch buvait d'ordinaire un verre de thé (il avait des
+verres) posément, en silence, me remerciait quand il avait fini et
+se mettait aussitôt à la confection de ma couverture. Mais il ne
+put me dire ce que je désirais savoir et ne comprit même pas
+l'intérêt que j'avais à connaître le caractère des gens qui nous
+entouraient; il m'écouta avec un sourire rusé que j'ai encore
+devant les yeux. Non! pensais-je, je dois moi-même tout éprouver
+et non interroger les autres.
+
+Le quatrième jour, les forçats s'alignèrent de grand matin sur
+deux rangs, dans la cour devant le corps de garde, près des portes
+de la prison. Devant et derrière eux, des soldats, le fusil chargé
+et la baïonnette au canon.
+
+Le soldat a le droit de tirer sur le forçat, si celui-ci essaye de
+s'enfuir, mais en revanche, il répond de son coup de fusil, s'il
+ne l'a pas fait en cas de nécessité absolue; il en est de même
+pour les révoltes de prisonniers; mais qui penserait à s'enfuir
+ostensiblement?
+
+Un officier du génie arriva accompagné du conducteur ainsi que des
+sous-officiers de bataillons, d'ingénieurs et de soldats préposés
+aux travaux. On fit l'appel; les forçats qui se rendaient aux
+ateliers de tailleurs partirent les premiers; ceux-là
+travaillaient dans la maison de force qu'ils habillaient tout
+entière. Puis les autres déportés se rendirent dans les ateliers,
+jusqu'à ce qu'enfin arriva le tour des détenus désignés pour la
+corvée. J'étais de ce nombre,--nous étions vingt.--Derrière la
+forteresse, sur la rivière gelée, se trouvaient deux barques
+appartenant à l'État, qui ne valaient pas le diable et qu'il
+fallait démonter, afin de ne pas laisser perdre le bois sans
+profit. À vrai dire, il ne valait pas grand'chose, car dans la
+ville le bois de chauffage était à un prix insignifiant. Tout le
+pays est couvert de forêts.
+
+On nous donnait ce travail afin de ne pas nous laisser les bras
+croisés. On le savait parfaitement, aussi se mettait-on toujours à
+l'ouvrage avec mollesse et apathie; c'était tout juste le
+contraire quand le travail avait son prix, sa raison d'être, et
+quand on pouvait demander une tâche déterminée. Les travailleurs
+s'animaient alors, et bien qu'ils ne dussent tirer aucun profit de
+leur besogne, j'ai vu des détenus s'exténuer afin d'avoir plus
+vite fini; leur amour-propre entrait en jeu.
+
+Quand un travail--comme celui dont je parlais--s'accomplissait
+plutôt pour la forme que par nécessité, on ne pouvait pas demander
+de tâche; il fallait continuer jusqu'au roulement du tambour, qui
+annonçait le retour à la maison de force à onze heures du matin.
+
+La journée était tiède et brumeuse, il s'en fallait de peu que la
+neige ne fondit. Notre bande tout entière se dirigea vers la
+berge, derrière la forteresse, en agitant légèrement ses chaînes;
+cachées sous les vêtements, elles rendaient un son clair et sec à
+chaque pas. Deux ou trois forçats allèrent chercher les outils au
+dépôt.
+
+Je marchais avec tout le monde; je m'étais même quelque peu animé,
+car je désirais voir et savoir ce que c'était que cette corvée. En
+quoi consistaient les travaux forcés? Comment travaillerai-je pour
+la première fois de ma vie?
+
+Je me souviens des moindres détails. Nous rencontrâmes en route un
+bourgeois à longue barbe, qui s'arrêta et glissa sa main dans sa
+poche. Un détenu se détacha aussitôt de notre bande, ôta son
+bonnet, et reçut l'aumône,--cinq kopeks,--puis revint
+promptement auprès de nous. Le bourgeois se signa et continua sa
+route. Ces cinq kopeks furent dépensés le matin même à acheter des
+miches de pain blanc, que l'on partagea également entre tous.
+
+Dans mon escouade, les uns étaient sombres et taciturnes, d'autres
+indifférents et indolents; il y en avait qui causaient
+paresseusement. Un de ces hommes était extrêmement gai et content,
+--Dieu sait pourquoi!--il chanta et dansa le long de la route,
+en faisant résonner ses fers à chaque bond: ce forçat trapu et
+corpulent était le même qui s'était querellé le jour de mon
+arrivée à propos de l'eau des ablutions, pendant le lavage
+général, avec un de ses camarades qui avait osé soutenir qu'il
+était un oiseau kaghane. On l'appelait Skouratoff. Il finit par
+entonner une chanson joyeuse dont le refrain m'est resté dans la
+mémoire:
+
+_«On m'a marié sans mon consentement,_
+_Quand j'étais au moulin.»_
+
+Il ne manquait qu'une balalaïka[12].
+
+Sa bonne humeur extraordinaire fut comme de juste sévèrement
+relevée par plusieurs détenus, qui s'en montrèrent offensés.
+
+--Le voilà qui hurle! fit un forçat d'un ton de reproche, bien
+que cela ne le regardât nullement.
+
+--Le loup n'a qu'une chanson, et ce Touliak (habitant de Toula)
+la lui a empruntée! ajouta un autre, qu'à son accent on
+reconnaissait pour un Petit-Russien.
+
+--C'est vrai, je suis de Toula, répliqua immédiatement
+Skouratoff;--mais vous, dans votre Poltava, vous vous étouffiez
+de boulettes de pâte à en crever.
+
+--Menteur! Que mangeais-tu toi-même? Des sandales d'écorce de
+tilleul[13] avec des choux aigres!
+
+--On dirait que le diable t'a nourri d'amandes, ajouta un
+troisième.
+
+--À vrai dire, camarades, je suis un homme amolli, dit Skouratoff
+avec un léger soupir et sans s'adresser directement à personne,
+comme s'il se fût repenti en réalité d'être efféminé.--Dès ma
+plus tendre enfance, j'ai été élevé dans le luxe, nourri de prunes
+et de pains délicats; mes frères, à l'heure qu'il est, ont un
+grand commerce à Moscou; ils sont marchands en gros du vent qui
+souffle, des marchands immensément riches, comme vous voyez.
+
+--Et toi, que vendais-tu?
+
+--Chacun a ses qualités. Voilà; quand j'ai reçu mes deux cents
+premiers...
+
+--Roubles? pas possible? interrompit un détenu curieux, qui fit un
+mouvement en entendant parler d'une si grosse somme.
+
+--Non, mon cher, pas deux cents roubles; deux cents coups de
+bâton. Louka! eh! Louka!
+
+--Il y en a qui peuvent m'appeler Louka tout court, mais pour toi
+je suis Louka Kouzmitch[14], répondit de mauvaise grâce un forçat
+petit et grêle, au nez pointu.
+
+--Eh bien, Louka Kouzmitch, que le diable t'emporte...
+
+--Non! je ne suis pas pour toi Louka Kouzmitch, mais un petit
+oncle (forme de politesse encore plus respectueuse).
+
+--Que le diable t'emporte avec ton petit oncle! ça ne vaut
+vraiment pas la peine de t'adresser la parole. Et pourtant je
+voulais te parler affectueusement.--Camarades, voici comment il
+s'est fait que je ne suis pas resté longtemps à Moscou; on m'y
+donna mes quinze derniers coups de fouet et puis on m'envoya... Et
+voilà...
+
+--Mais pourquoi t'a-t-on exilé? fit un forçat qui avait écouté
+attentivement son récit.
+
+--...Ne demande donc pas des bêtises! Voilà pourquoi je n'ai pas
+pu devenir riche à Moscou. Et pourtant comme je désirais être
+riche! J'en avais tellement envie, que vous ne pouvez pas vous en
+faire une idée.
+
+Plusieurs se mirent à rire, Skouratoff était un de ces boute-en-train
+débonnaires, de ces farceurs qui prenaient à coeur d'égayer leurs
+sombres camarades, et qui, bien naturellement, ne recevaient
+pas d'autre payement que des injures. Il appartenait à un type de
+gens particuliers et remarquables, dont je parlerai peut-être
+encore.
+
+--Et quel gaillard c'est maintenant, une vraie zibeline! remarqua
+Louka Kouzmitch. Rien que ses habits valent plus de cent roubles.
+
+Skouratoff avait la touloupe la plus vieille et la plus usée qu'on
+pût voir; elle était rapetassée en différents endroits de morceaux
+qui pendaient. Il toisa Louka attentivement, des pieds à la tête.
+
+--Mais c'est ma tête, camarades, ma tête qui vaut de l'argent!
+répondit-il. Quand j'ai dit adieu à Moscou, j'étais à moitié
+consolé, parce que ma tête devait faire la route sur mes épaules.
+
+Adieu, Moscou! merci pour ton bain, ton air libre, pour la belle
+raclée qu'on m'a donnée! Quant à ma touloupe, mon cher, tu n'as
+pas besoin de la regarder.
+
+--Tu voudrais peut-être que je regarde ta tête.
+
+--Si encore elle était à lui! mais on lui en a fait l'aumône,
+s'écria Louka Kouzmitch.--On lui en a fait la charité à Tumène,
+quand son convoi a traversé la ville.
+
+--Skouratoff, tu avais un atelier?
+
+--Quel atelier pouvait-il avoir? Il était simple savetier; il
+battait le cuir sur la pierre, fit un des forçats tristes.
+
+--C'est vrai, fit Skouratoff, sans remarquer le ton caustique de
+son interlocuteur, j'ai essayé de raccommoder des bottes, mais je
+n'ai rapiécé en tout qu'une seule paire.
+
+--Eh bien, quoi, te l'a-t-on achetée?
+
+--Parbleu! j'ai trouvé un gaillard qui, bien sûr, n'avait aucune
+crainte de Dieu, qui n'honorait ni son père ni sa mère: Dieu l'a
+puni,--il m'a acheté mon ouvrage!
+
+Tous ceux qui entouraient Skouratoff éclatèrent de rire.
+
+--Et puis j'ai travaillé encore une fois à la maison de force,
+continua Skouratoff avec un sang-froid imperturbable. J'ai remonté
+l'empeigne des bottes de Stépane Fédorytch Pomortser, le
+lieutenant.
+
+--Et il a été content?
+
+--Ma foi, non! camarades, au contraire. Il m'a tellement injurié,
+que cela peut me suffire pour toute ma vie; et puis il m'a encore
+poussé le derrière avec son genou. Comme il était en colère!--
+Ah! elle m'a trompé, ma coquine de vie, ma vie de forçat!
+
+_le mari d'Akoulina est dans la cour,_
+_En attendant un peu._
+
+De nouveau il fredonna et se remit à piétiner le sol en gambadant.
+
+--Ouh! qu'il est indécent! marmotta le Petit-Russien qui marchait
+à côté de moi, on le regardant de côté.
+
+--Un homme inutile! fit un autre d'un ton sérieux et définitif.
+
+Je ne comprenais pas du tout pourquoi l'on injuriait Skouratoff,
+et pourquoi l'on méprisait les forçats qui étaient gais, comme
+j'avais pu en faire la remarque ces premiers jours. J'attribuai la
+colère du Petit-Russien et des autres à une hostilité personnelle,
+en quoi je me trompais; ils étaient mécontents que Skouratoff
+n'eût pas cet air gourmé de fausse dignité dont toute la maison de
+force était imprégnée, et qu'il fût, selon leur expression, un
+homme inutile. On ne se fâchait pas cependant contre tous les
+plaisants et on ne les traitait pas tous comme Skouratoff. Il s'en
+trouvait qui savaient jouer du bec et qui ne pardonnaient rien:
+bon gré, mal gré, on devait les respecter. Il y avait justement
+dans notre bande un forçat de ce genre, un garçon charmant et
+toujours joyeux; je ne le vis sous son vrai jour que plus tard;
+c'était un grand gars qui avait bonne façon, avec un gros grain de
+beauté sur la joue; sa figure avait une expression très-comique,
+quoique assez jolie et intelligente. On l'appelait «le pionnier»,
+car il avait servi dans le génie: il faisait partie de la section
+particulière. J'en parlerai encore.
+
+Tous les forçats «sérieux» n'étaient pas, du reste, aussi
+expansifs que le Petit-Russien, qui s'indignait de voir des
+camarades gais. Nous avions dans notre maison de force quelques
+hommes qui visaient à la prééminence, soit en raison de leur
+habileté au travail, soit à cause de leur ingéniosité, de leur
+caractère ou de leur genre d'esprit. Beaucoup d'entre eux avaient
+de l'intelligence, de l'énergie, et atteignaient le but auquel ils
+tendaient, c'est-à-dire la primauté et l'influence morale sur
+leurs camarades. Ils étaient souvent ennemis à mort,--et avaient
+beaucoup d'envieux. Ils regardaient les autres forçats d'un air de
+dignité plein de condescendance et ne se querellaient jamais
+inutilement. Bien notés auprès de l'administration, ils
+dirigeaient en quelque sorte les travaux; aucun d'entre eux ne se
+serait abaissé à chercher noise pour des chansons: ils ne se
+ravalaient pas à ce point. Tous ces gens-là furent remarquablement
+polis envers moi, pendant tout le temps de ma détention, mais
+très-peu communicatifs. J'en parlerai aussi en détail.
+
+Nous arrivâmes sur la berge. En bas, sur la rivière, se trouvait
+la vieille barque, toute prise dans les glaçons qu'il fallait
+démolir. Du l'autre côté de l'eau bleuissait la steppe, l'horizon
+triste et désert. Je m'attendais à voir tout le monde se mettre
+hardiment au travail; il n'en fut rien. Quelques forçats
+s'assirent nonchalamment sur des poutres qui gisaient sur le
+rivage; presque tous tirèrent de leurs bottes des blagues
+contenant du tabac indigène (qui se vendait en feuilles au marché,
+à raison de trois kopeks la livre) et des pipes de bois à tuyau
+court. Ils allumèrent leurs pipes, pendant que les soldats
+formaient un cercle autour de nous et se préparaient à nous
+surveiller d'un air ennuyé.
+
+--Qui diable a eu l'idée de mettre bas cette barque? fit un
+déporté à haute voix, sans s'adresser toutefois à personne. On
+tient donc bien à avoir des copeaux?
+
+--Ceux qui n'ont pas peur de nous, parbleu, ceux-là ont eu cette
+belle idée, remarqua un autre.
+
+--Où vont tous ces paysans? fit le premier, après un silence.
+
+Il n'avait même pas entendu la réponse qu'on avait faite à sa
+demande. Il montrait du doigt, dans le lointain, une troupe de
+paysans qui marchaient à la file dans la neige vierge. Tous les
+forçats se tournèrent paresseusement de ce côté, et se mirent à se
+moquer des passants par désoeuvrement. Un de ces paysans, le
+dernier en ligne, marchait très-drôlement, les bras écartés, la
+tête inclinée de côté; il portait un bonnet très-haut, ayant la
+forme d'un gâteau de sarrasin. La silhouette se dessinait vivement
+sur la neige blanche.
+
+--Regardez comme notre frérot Pétrovitch est habillé! remarqua un
+de mes compagnons en imitant la prononciation des paysans.
+
+Ce qu'il y avait d'amusant, c'est que les forçats regardaient les
+paysans du haut de leur grandeur, bien qu'ils fussent eux-mêmes
+paysans pour la plupart.
+
+--Le dernier surtout..., un dirait qu'il plante des raves.
+
+--C'est un gros bonnet..., il a beaucoup d'argent, dit un
+troisième.
+
+Tous se mirent à rire, mais mollement, comme de mauvaise grâce.
+Pendant ce temps, une marchande de pains blancs était arrivée:
+c'était une femme vive, à la mine éveillée. On lui acheta des
+miches avec l'aumône de cinq kopeks reçue du bourgeois, et on les
+partagea par égales parties.
+
+Le jeune gars qui vendait des pains dans la maison de force en
+prit deux dizaines et entama une vive discussion avec la marchande
+pour qu'elle lui fit une remise. Mais elle ne consentit pas à cet
+arrangement.
+
+--Eh bien, et cela, tu ne me le donneras pas?
+
+--Quoi?
+
+--Tiens, parbleu, ce que les souris ne mangent pas?
+
+--Que la peste t'empoisonne! glapit la femme qui éclata de rire.
+
+Enfin, le sous-officier préposé aux travaux arriva, un bâton à la
+main.
+
+--Eh! qu'avez-vous à vous asseoir! Commencez!
+
+--Alors, donnez-nous des tâches, Ivane Matvieitch, dit un des
+«commandants» en se levant lentement.
+
+--Que vous faut-il encore?... Tirez la barque, voilà votre tâche.
+
+Les forçats finirent par se lever et par descendre vers la
+rivière, en avançant à peine. Différents «directeurs» apparurent,
+directeurs en paroles du moins. On ne devait pas démolir la barque
+à tort et à travers, mais conserver intactes les poutres et
+surtout les liures transversales, fixées dans toute leur longueur
+au fond de la barque au moyen de chevilles,--travail long et
+fastidieux.
+
+--Il faut tirer avant tout cette poutrelle! Allons, enfants! cria
+un forçat qui n'était ni «directeur» ni «commandant», mais simple
+ouvrier; cet homme paisible, mais un peu bête, n'avait pas encore
+dit un mot; il se courba, saisit à deux mains une poutre épaisse,
+attendant qu'on l'aidât. Mais personne ne répondit à son appel.
+
+--Va-t'en voir! tu ne la soulèveras pas; ton grand-père, l'ours,
+n'y parviendrait pas,--murmura quelqu'un entre ses dents.
+
+--Eh bien, frères, commence-t-on? Quant à moi, je ne sais pas
+trop..., dit d'un air embarrassé celui qui s'était mis en avant,
+en abandonnant la poutre et en se redressant.
+
+--Tu ne feras pas tout le travail à toi seul?... qu'as-tu à
+t'empresser?
+
+--Mais, camarades, c'est seulement comme ça que je disais...,
+s'excusa le pauvre diable désappointé.
+
+--Faut-il décidément vous donner des couvertures pour vous
+réchauffer, ou bien faut-il vous saler pour l'hiver? cria de
+nouveau le sous-officier commissaire, en regardant ces vingt
+hommes qui ne savaient trop par où commencer.--Commencez! plus
+vite!
+
+--On ne va jamais bien loin quand on se dépêche, Ivan Matvieitch!
+
+--Mais tu ne fais rien du tout, eh! Savélief! Qu'as-tu à rester
+les yeux écarquillés? les vends-tu, par hasard?... Allons,
+commencez!
+
+--Que ferai-je tout seul?
+
+--Donnez-nous une tâche, Ivan Matvieitch.
+
+--Je vous ai dit que je ne donnerai point de tâches. Mettez bas
+la barque; vous irez ensuite à la maison. Commencez!
+
+Les détenus se mirent à la besogne, mais de mauvaise grâce,
+indolemment, en apprentis. On comprenait l'irritation des chefs en
+voyant cette troupe de vigoureux gaillards, qui semblaient ne pas
+savoir par où commencer la besogne. Sitôt qu'on enleva la première
+liure, toute petite, elle se cassa net.
+
+«Elle s'est cassée toute seule», dirent les forçats au
+commissaire, en manière de justification; on ne pouvait pas
+travailler de cette manière; il fallait s'y prendre autrement. Que
+faire? Une longue discussion s'ensuivit entre les détenus, peu à
+peu on en vint aux injures; cela menaçait même d'aller plus
+loin... Le commissaire cria de nouveau en agitant son bâton, mais
+la seconde liure se cassa comme la première. On reconnut alors que
+les haches manquaient et qu'il fallait d'autres instruments. On
+envoya deux gars sous escorte chercher des outils à la forteresse;
+en attendant leur retour, les autres forçats s'assirent sur la
+barque le plus tranquillement du monde, tirèrent leurs pipes et se
+remirent à fumer. Finalement, le commissaire cracha de mépris.
+
+--Allons, le travail que vous faites ne vous tuera pas! Oh!
+quelles gens! quelles gens!--grommela-t-il d'un air de mauvaise
+humeur; il fit un geste de la main et s'en fut à la forteresse en
+brandissant son bâton.
+
+Au bout d'une heure arriva le conducteur. Il écouta tranquillement
+les forçats, déclara qu'il donnait comme tâche quatre liures
+entières à dégager, sans qu'elles fussent brisées, et une partie
+considérable de la barque à démolir; une fois ce travail exécuté,
+les détenus pouvaient s'en retourner à la maison. La tâche était
+considérable, mais, mon Dieu! comme les forçats se mirent à
+l'ouvrage! Où étaient leur paresse, leur ignorance de tout à
+l'heure? Les haches entrèrent bientôt en danse et firent sortir
+les chevilles. Ceux qui n'avaient pas de haches glissaient des
+perches épaisses sous les liures, et en peu de temps les
+dégageaient d'une façon parfaite, en véritable artiste. À mon
+grand étonnement, elles s'enlevaient entières sans se casser. Les
+détenus allaient vite en besogne. On aurait dit qu'ils étaient
+devenus tout a coup intelligents. On n'entendait ni conversation
+ni injures, chacun savait parfaitement ce qu'il avait à dire, à
+faire, à conseiller, où il devait se mettre. Juste une demi-heure
+avant le roulement du tambour la tâche donnée était exécutée, et
+les détenus revinrent à la maison de force, fatigués, mais
+contents d'avoir gagné une demi-heure de répit sur le laps de
+temps indiqué par le règlement. Pour ce qui me concerne, je pus
+observer une chose assez particulière: n'importe où je voulus me
+mettre au travail et aider aux travailleurs, je n'étais nulle part
+à ma place, je les gênais toujours; on me chassa de partout en
+m'insultant presque.
+
+Le premier déguenillé venu, un pitoyable ouvrier qui n'aurait osé
+souffler mot devant les autres forçats plus intelligents et plus
+habiles, croyait avoir le droit de jurer contre moi, si j'étais
+près de lui, sous le prétexte que je le gênais dans sa besogne.
+Enfin un des plus adroits me dit franchement et grossièrement: «--
+Que venez-vous faire ici? allez-vous-en! Pourquoi venez-vous quand
+on ne vous appelle pas?»
+
+--Attrape! ajouta aussitôt un autre.
+
+--Tu ferais mieux de prendre une cruche, me dit un troisième, et
+d'aller chercher de l'eau vers la maison en construction, ou bien
+à l'atelier où l'on émiette le tabac: tu n'as rien à faire ici.
+
+Je dus me mettre à l'écart. Rester de côté quand les autres
+travaillent, semble honteux. Quand je m'en fus à l'autre bout de
+la barque, on m'injuria de plus belle: «Regarde quels travailleurs
+on nous donne! Rien à faire avec des gaillards pareils.»
+
+Tout cela était dit avec intention; ils étaient heureux de se
+moquer d'un noble et profitaient de cette occasion.
+
+On conçoit maintenant que ma première pensée en entrant au bagne
+ait été de me demander comment je me comporterais avec de
+pareilles gens. Je pressentais que de semblables faits devaient
+souvent se répéter, mais je résolus de ne pas changer ma ligne de
+conduite, quels que pussent être ces frottements et ces chocs. Je
+savais que mon raisonnement était juste. J'avais décidé de vivre
+avec simplicité et indépendance, sans manifester le moindre désir
+de me rapprocher de mes compagnons, mais aussi sans les repousser,
+s'ils désiraient eux-mêmes se rapprocher de moi; ne craindre
+nullement leurs menaces, leur haine, et feindre autant que
+possible de ne remarquer ni l'un ni l'autre. Tel était mon plan.
+Je devinai de prime abord qu'ils me mépriseraient si j'agissais
+autrement.
+
+Quand je revins le soir à la maison de force après le travail de
+l'après-dînée, fatigué, harassé, une tristesse profonde s'empara
+de moi. «Combien de milliers de jours semblables m'attendent
+encore! Toujours les mêmes!» pensai-je alors. Je me promenais seul
+et tout pensif, à la nuit tombante, le long de la palissade
+derrière les casernes, quand je vis tout à coup notre Boulot qui
+accourait droit vers moi. Boulot était le chien du bagne; car le
+bagne a son chien, comme les compagnies, les batteries
+d'artillerie et les escadrons ont les leurs. Il y vivait depuis
+fort longtemps, n'appartenait à personne, regardait chacun comme
+son maître et se nourrissait des restes de la cuisine. C'était un
+assez grand mâtin noir, tacheté de blanc, pas très-âgé, avec des
+yeux intelligents et une queue fournie. Personne ne le caressait
+ni ne faisait attention à lui. Dès mon arrivée je m'en fis un ami
+en donnant un morceau de pain. Quand je le flattais, il restait
+immobile, me regardait d'un air doux et, de plaisir, agitait
+doucement la queue. Ce soir là, ne m'ayant pas vu de tout le jour,
+moi, le premier qui, depuis bien des années, avais eu l'idée de le
+caresser,--il accourut en me cherchant partout, et bondit à ma
+rencontre avec un aboiement. Je ne sais trop ce que je sentis
+alors, mais je me mis à l'embrasser, je serrai sa tête contre moi:
+il posa ses pattes sur mes épaules et me lécha la figure.--
+«Voilà l'ami que la destinée m'envoie!»--pensai-je; et durant
+ses premières semaines si pénibles, chaque fois que je revenais
+des travaux, avant tout autre soin, je me hâtais de me rendre
+derrière les casernes avec Boulot qui gambadait de joie devant
+moi; je lui empoignais la tête, et je le baisais, je le baisais;
+un sentiment très-doux, en même temps que troublant et amer,
+m'étreignait le coeur. Je me souviens combien il m'était agréable
+de penser,--je jouissais en quelque sorte de mon tourment,--
+qu'il ne restait plus au monde qu'un seul être qui m'aimât, qui me
+fût attaché, mon ami, mon unique ami,--mon fidèle chien Boulot.
+
+
+VII--NOUVELLES CONNAISSANCES.--PÉTROF.
+
+Mais le temps s'écoulait, et peu à peu je m'habituais à ma
+nouvelle vie; les scènes que j'avais journellement devant les yeux
+ne m'affligeaient plus autant; en un mot, la maison de force, ses
+habitants, ses moeurs, me laissaient indifférent. Se réconcilier
+avec cette vie était impossible, mais je devais l'accepter comme
+un fait inévitable. J'avais repoussé au plus profond de mon être
+toutes les inquiétudes qui me troublaient. Je n'errais plus dans
+la maison de force comme un perdu, et ne me laissais plus dominer
+par mon angoisse. La curiosité sauvage des forçats s'était
+émoussée: on ne me regardait plus avec une insolence aussi
+affectée qu'auparavant: j'étais devenu pour eux un indifférent, et
+j'en étais très-satisfait. Je me promenais dans la caserne comme
+chez moi, je connaissais ma place pour la nuit; je m'habituai même
+à des choses dont l'idée seule m'eût paru jadis inacceptable.
+J'allais chaque semaine, régulièrement, me faire raser la tête. On
+nous appelait le samedi les uns après les autres au corps de
+garde; les barbiers de bataillon nous lavaient impitoyablement le
+crâne avec de l'eau de savon froide et le raclaient ensuite de
+leurs rasoirs ébréchés: rien que de penser à cette torture, un
+frisson me court sur la peau. J'y trouvai bientôt un remède; Akim
+Akimytch m'indiqua un détenu de la section militaire qui, pour un
+kopek, rasait les amateurs avec son propre rasoir; c'était là son
+gagne-pain. Beaucoup de déportés étaient ses pratiques, à la seule
+fin d'éviter les barbiers militaires, et pourtant ces gens-là
+n'étaient pas douillets. On appelait notre barbier le «major»;
+pourquoi,--je n'en sais rien; je serais même embarrassé de dire
+quels points de ressemblance il avait avec le major. En écrivant
+ces lignes, je revois nettement le «major» et sa figure maigre;
+c'était un garçon de haute taille, silencieux, assez bête,
+toujours absorbé par son métier; on ne le voyait jamais sans une
+courroie à la main sur laquelle il affilait nuit et jour un rasoir
+admirablement tranchant; il avait certainement pris ce travail
+pour le but suprême de sa vie. Il était en effet heureux au
+possible quand son rasoir était bien affilé et que quelqu'un
+sollicitait ses services; son savon était toujours chaud; il avait
+la main très-légère, un vrai velours. Il s'enorgueillissait de son
+adresse, et prenait d'un air détaché le kopek qu'il venait de
+gagner; on eût pu croire qu'il travaillait pour l'amour de l'art
+et non pour recevoir cette monnaie. A--f fut corrigé d'importance
+par le major de place, un jour qu'il eut le malheur de dire: «le
+major», en parlant du barbier qui nous rasait. Le vrai major tomba
+dans un accès de fureur.
+
+--Sais-tu, canaille, ce que c'est qu'un major? criait-il, l'écume
+à la bouche, en secouant A--f selon son habitude; comprends-tu ce
+qu'est un major? Et dire qu'on ose appeler «major» une canaille de
+forçat, devant moi, en ma présence!
+
+Seul A--f pouvait s'entendre avec un pareil homme.
+
+Dès le premier jour de ma détention, je commençai de rêver à ma
+libération. Mon occupation favorite était de compter mille et
+mille fois, de mille façons différentes, le nombre de jours que je
+devais passer en prison. Je ne pouvais penser à autre chose, et
+tout prisonnier privé de sa liberté pour un temps fixe n'agit pas
+autrement que moi, j'en suis certain. Je ne puis dire si les
+forçats comptaient de même, mais l'étourderie de leurs espérances
+m'étonnait étrangement. L'espérance d'un prisonnier diffère
+essentiellement de celle que nourrit l'homme libre. Celui-ci peut
+espérer une amélioration dans sa destinée, ou bien la réalisation
+d'une entreprise quelconque, mais en attendant il vit, il agit: la
+vie réelle l'entraîne dans son tourbillon. Rien de semblable pour
+le forçat. Il vit aussi, si l'on veut; mais il n'est pas un
+condamné à un nombre quelconque d'années de travaux forcés qui
+admette son sort comme quelque chose de positif, de définitif,
+comme une partie de sa vie véritable. C'est instinctif, il sent
+qu'il n'est pas chez lui, il se croit pour ainsi dire en visite.
+Il envisage les vingt années de sa condamnation comme deux ans,
+tout au plus. Il est sur qu'à cinquante ans, quand il aura subi sa
+peine, il sera aussi frais, aussi gaillard qu'à trente-cinq. «Nous
+avons encore du temps à vivre», pense-t-il, et il chasse
+opiniâtrement les pensées décourageantes et les doutes qui
+l'assaillent. Le condamné à perpétuité lui-même compte qu'un beau
+jour un ordre arrivera de Pétersbourg: «Transportez un tel aux
+mines à Nertchinsk, et fixez un terme à sa détention.» Ce serait
+fameux! d'abord parce qu'il faut près de six mois pour aller à
+Nertchinsk et que la vie d'un convoi est cent fois préférable à
+celle de la maison de force! Il finirait son temps à Nertchinsk,
+et alors... Plus d'un vieillard à cheveux gris raisonne de la
+sorte.
+
+J'ai vu à Tobolsk des hommes enchaînés à la muraille; leur chaîne
+a deux mètres de long; à côté d'eux se trouve une couchette. On
+les enchaîne pour quelque crime terrible, commis après leur
+déportation en Sibérie. Ils restent ainsi cinq ans, dix ans.
+Presque tous sont des brigands. Je n'en vis qu'un seul qui eût
+l'air d'un homme de condition; il avait servi autrefois dans un
+département quelconque, et parlait d'un ton mielleux, en sifflant.
+Son sourire était doucereux. Il nous montra sa chaîne, et nous
+indiqua la manière la plus commode de se coucher. Ce devait être
+une jolie espèce!--Tous ces malheureux ont une conduite
+parfaite; chacun d'eux semble content, et pourtant le désir de
+finir son temps de chaîne le ronge. Pourquoi? dira-t-on. Parce
+qu'il sortira alors de sa cellule basse, étouffante, humide, aux
+arceaux de briques, pour aller dans la cour de la maison de force,
+et... Et c'est tout. On ne le laissera jamais sortir de cette
+dernière; il n'ignore pas que ceux qui ont été enchaînés ne
+quittent jamais le bagne, et que lui il y finira ses jours, il y
+mourra dans les fers. Il sait tout cela, et pourtant il voudrait
+en finir avec sa chaîne. Sans ce désir, pourrait-il rester cinq ou
+six ans attaché à un mur, et ne pas mourir ou devenir fou?
+Pourrait-il y résister?
+
+Je compris vite que, seul, le travail pouvait me sauver, fortifier
+ma santé et mon corps, tandis que l'inquiétude morale incessante,
+l'irritation nerveuse et l'air renfermé de la caserne les
+ruineraient complètement. Le grand air, la fatigue quotidienne,
+l'habitude de porter des fardeaux, devaient me fortifier, pensais-je;
+grâce à eux, je sortirais vigoureux, bien portant et plein de
+sève. Je ne me trompais pas: le travail et le mouvement me furent
+très-utiles.
+
+Je voyais avec effroi un de mes camarades (un gentilhomme) fondre
+comme un morceau de cire. Et pourtant, quand il était arrivé avec
+moi à la maison de force, il était jeune, beau, vigoureux; quand
+il en sortit, sa santé était ruinée, ses jambes ne le portaient
+plus, l'asthme oppressait sa poitrine. Non, me disais-je en le
+regardant, je veux vivre et je vivrai. Mon amour pour le travail
+me valut tout d'abord le mépris et les moqueries acérées de mes
+camarades. Mais je n'y faisais pas attention et je m'en allais
+allègrement où l'on m'envoyait, brûler et concasser de l'albâtre,
+par exemple. Ce travail, un des premiers que l'on me donna, est
+facile. Les ingénieurs faisaient leur possible pour alléger la
+corvée des nobles; ce n'était pas de l'indulgence, mais bien de la
+justice. N'eût-il pas été étrange d'exiger le même travail d'un
+manoeuvre et d'un homme dont les forces sont moitié moindres, qui
+n'a jamais travaillé de ses mains? Mais cette «gâterie» n'était
+pas permanente; elle se faisait même en cachette, car on nous
+surveillait sévèrement. Comme les travaux pénibles n'étaient pas
+rares, il arrivait souvent que la tâche était au-dessus de la
+force des nobles, qui souffraient ainsi deux fois plus que leurs
+camarades. On envoyait d'ordinaire trois, quatre hommes concasser
+l'albâtre; presque toujours c'étaient des vieillards ou des
+individus faibles:--nous étions naturellement de ce nombre;--
+on nous adjoignait en outre un véritable ouvrier, connaissant ce
+métier. Pendant plusieurs années, ce fut toujours le même,
+Almazof; il était sévère, déjà âgé, hâlé et fort maigre, du reste
+peu communicatif, et difficile. Il nous méprisait profondément,
+mais il était si peu expansif, qu'il ne se donnait même pas la
+peine de nous injurier. Le hangar sous lequel nous calcinions
+l'albâtre était construit sur la berge escarpée et déserte de la
+rivière. En hiver, par un jour de brouillard, la vue était triste
+sur la rivière et la rive opposée, lointaine. Il y avait quelque
+chose de déchirant dans ce paysage morne et nu. Mais on se sentait
+encore plus triste quand un soleil éclatant brillait au-dessus de
+cette plaine blanche, infinie; on aurait voulu pouvoir s'envoler
+au loin dans cette steppe qui commençait à l'autre bord et
+s'étendait à plus de quinze cents verstes au sud, unie comme une
+nappe immense. Almazof se mettait au travail en silence, d'un air
+rébarbatif; nous avions honte de ne pouvoir l'aider efficacement,
+mais il venait à bout de son travail tout seul, sans exiger notre
+secours, comme s'il eût voulu nous faire comprendre tous nos torts
+envers lui, et nous faire repentir de notre inutilité. Ce travail
+consistait à chauffer le four, pour calciner l'albâtre que nous y
+entassions.
+
+Le jour suivant, quand l'albâtre était entièrement calciné, nous
+le déchargions. Chacun prenait un lourd pilon et remplissait une
+caisse d'albâtre qu'il se mettait à concasser. Cette besogne était
+agréable. L'albâtre fragile se changeait bientôt en une poussière
+blanche et brillante, qui s'émiettait vite et aisément. Nous
+brandissions nos lourds marteaux et nous assénions des coups
+formidables que nous admirions nous-mêmes. Quand nous étions
+fatigués, nous nous sentions plus légers: nos joues étaient
+rouges, le sang circulait plus rapidement dans nos veines. Almazof
+nous regardait alors avec condescendance, comme il aurait regardé
+de petits enfants; il fumait sa pipe d'un air indulgent, sans
+toutefois pouvoir s'empêcher de grommeler dès qu'il ouvrait la
+bouche. Il était toujours ainsi, d'ailleurs, et avec tout le
+monde; je crois qu'au fond c'était un brave homme.
+
+On me donnait aussi un autre travail qui consistait à mettre en
+mouvement la roue du tour. Cette roue était haute et lourde; il me
+fallait de grands efforts pour la faire tourner, surtout quand
+l'ouvrier (des ateliers du génie) devait faire un balustre
+d'escalier ou le pied d'une grande table, ce qui exigeait un tronc
+presque entier. Comme un seul homme n'aurait pu en venir à bout,
+on envoyait deux forçats,--B..., un des ex-gentilshommes, et moi.
+Ce travail nous revint presque toujours pendant quelques années,
+quand il y avait quelque chose à tourner. B... était faible,
+vaniteux, encore jeune, et souffrait de la poitrine. On l'avait
+enfermé une année avant moi, avec deux autres camarades, des
+nobles également.--L'un d'eux, un vieillard, priait Dieu nuit et
+jour (les détenus le respectaient fort à cause de cela), il mourut
+durant ma réclusion. L'autre était un tout jeune homme, frais et
+vermeil, fort et courageux, qui avait porté son camarade B...,
+pendant sept cents verstes, ce dernier tombant de fatigue au bout
+d'une demi-étape. Aussi fallait-il voir leur amitié. B... était un
+homme parfaitement bien élevé, d'un caractère noble et généreux,
+mais gâté et irrité par la maladie. Nous tournions donc la roue à
+nous deux, et cette besogne nous intéressait. Quant à moi, je
+trouvais cet exercice excellent.
+
+J'aimais particulièrement pelleter la neige, ce que nous faisions
+après les tourbillons assez fréquents en hiver. Quand le
+tourbillon avait fait rage tout un jour, plus d'une maison était
+ensevelie jusqu'aux fenêtres, quand elle n'était pas entièrement
+recouverte. L'ouragan cessait, le soleil reparaissait, et on nous
+ordonnait de dégager les constructions barricadées par des tas de
+neige. On nous y envoyait par grandes bandes, et quelquefois même
+tous les forçats ensemble. Chacun de nous recevait une pelle et
+devait exécuter une tâche, dont il semblait souvent impossible de
+venir à bout; tous se mettaient allègrement au travail. La neige
+friable ne s'était pas encore tassée et n'était gelée qu'a la
+surface; on en prenait d'énormes pelletées, que l'on dispersait
+autour de soi. Elle se transformait dans l'air en une poudre
+brillante. La pelle s'enfonçait facilement dans la masse blanche,
+étincelante au soleil. Les forçats exécutaient presque toujours ce
+travail avec gaieté: l'air froid de l'hiver, le mouvement les
+animaient. Chacun se sentait plus joyeux: on entendait des rires,
+des cris, des plaisanteries. On se jetait des boules de neige, ce
+qui excitait au bout d'un instant l'indignation des gens
+raisonnables, qui n'aimaient ni le rire ni la gaieté; aussi
+l'entrain général finissait-il presque toujours par des injures.
+
+Peu à peu le cercle de mes connaissances s'étendit, quoique je ne
+songeasse nullement à en faire: j'étais toujours inquiet, morose
+et défiant. Ces connaissances se firent d'elles-mêmes. Le premier
+de tous, le déporté Pétrof me vint visiter. Je dis visiter, et
+j'appuie sur ce mot. Il demeurait dans la division particulière,
+qui se trouvait être la caserne la plus éloignée de la mienne. En
+apparence, il ne pouvait exister entre nous aucune relation, nous
+n'avions et ne pouvions avoir aucun lien qui nous rapprochât.
+Cependant, durant la première période de mon séjour, Pétrof crut
+de son devoir de venir vers moi presque chaque jour dans notre
+caserne, ou au moins de m'arrêter pendant le temps du repos, quand
+j'allais derrière les casernes, le plus loin possible de tous les
+regards. Cette persistance me parut d'abord désagréable, mais il
+sut si bien faire que ses visites devinrent pour moi une
+distraction, bien que son caractère fût loin d'être communicatif.
+Il était de petite taille, solidement bâti, agile et adroit. Son
+visage assez agréable était pâle avec des pommettes saillantes, un
+regard hardi, des dents blanches, menues et serrées. Il avait
+toujours une chique de tabac râpé entre la gencive et la lèvre
+inférieure (beaucoup de forçats avaient l'habitude de chiquer). Il
+paraissait plus jeune qu'il ne l'était en réalité, car on ne lui
+aurait pas donné, à le voir, plus de trente ans, et il en avait
+bien quarante. Il me parlait sans aucune gêne et se maintenait
+vis-à-vis de moi sur un pied d'égalité, avec beaucoup de
+convenance et de délicatesse. Si, par exemple, il remarquait que
+je cherchais la solitude, il s'entretenait avec moi pendant deux
+minutes et me quittait aussitôt; il me remerciait chaque fois pour
+la bienveillance que je lui témoignais, ce qu'il ne faisait jamais
+à personne. J'ajoute que ces relations ne changèrent pas,
+non-seulement pendant les premiers temps de mon séjour, mais pendant
+plusieurs années, et qu'elles ne devinrent presque jamais plus
+intimes, bien qu'il me fut vraiment dévoué. Je ne pouvais définir
+exactement ce qu'il recherchait dans ma société, et pourquoi il
+venait chaque jour auprès de moi. Il me vola quelquefois, mais ce
+fut toujours involontairement; il ne venait presque jamais
+m'emprunter: donc ce qui l'attirait n'était nullement l'argent ou
+quelque autre intérêt.
+
+Je ne sais trop pourquoi, il me semblait que cet homme ne vivait
+pas dans la même prison que moi, mais dans une autre maison, en
+ville, fort loin; on eût dit qu'il visitait le bagne par hasard,
+pour apprendre des nouvelles, s'enquérir de moi, en un mot, pour
+voir comment nous vivions. Il était toujours pressé, comme s'il
+eût laissé quelqu'un pour un instant et qu'on l'attendit, ou qu'il
+eût abandonné quelque affaire en suspens. Et pourtant, il ne se
+hâtait pas. Son regard avait une fixité étrange, avec une légère
+nuance de hardiesse et d'ironie; il regardait dans le lointain,
+par-dessus les objets, comme s'il s'efforçait de distinguer
+quelque chose derrière la personne qui était devant lui. Il
+paraissait toujours distrait; quelquefois je me demandais où
+allait Pétrof en me quittant. Où l'attendait-on si impatiemment?
+Il se rendait d'un pas léger dans une caserne, ou dans la cuisine,
+et s'asseyait à côté des causeurs; il écoutait attentivement la
+conversation, à laquelle il prenait part avec vivacité, puis se
+taisait brusquement. Mais qu'il parlât ou qu'il gardât le silence,
+on lisait toujours sur son visage qu'il avait affaire ailleurs et
+qu'on l'attendait là-bas, plus loin. Le plus étonnant, c'est qu'il
+n'avait jamais aucune affaire; à part les travaux forcés qu'il
+exécutait, bien entendu, il demeurait toujours oisif. Il ne
+connaissait aucun métier, et n'avait presque jamais d'argent, mais
+cela ne l'affligeait nullement.--De quoi me parlait-il? Sa
+conversation était aussi étrange qu'il était singulier lui-même.
+Quand il remarquait que j'allais seul derrière les casernes, il
+faisait un brusque demi-tour de mon côté. Il marchait toujours
+vite et tournait court. Il venait au pas et pourtant il semblait
+qu'il fut accouru.
+
+--Bonjour!
+
+--Bonjour!
+
+--Je ne vous dérange pas?
+
+--Non.
+
+--Je voulais vous demander quelque chose sur Napoléon. Je voulais
+vous demander s'il n'est pas parent de celui qui est venu chez
+nous en l'année douze.
+
+Pétrof était fils de soldat et savait lire et écrire.
+
+--Parfaitement.
+
+--Et l'on dit qu'il est président? quel président? de quoi? Ses
+questions étaient toujours rapides, saccadées, comme s'il voulait
+savoir le plus vite possible ce qu'il demandait.
+
+Je lui expliquai comment et de quoi Napoléon était président, et
+j'ajoutai que peut-être il deviendrait empereur.
+
+--Comment cela?
+
+Je le renseignai autant que cela m'était possible, Pétrof m'écouta
+avec attention; il comprit parfaitement tout ce que je lui dis, et
+ajouta en inclinant l'oreille de mon côté:
+
+--Hem!... Ah! je voulais encore vous demander, Alexandre
+Pétrovitch, s'il y a vraiment des singes qui ont des mains aux
+pieds et qui sont aussi grands qu'un homme.
+
+--Oui.
+
+--Comment sont-ils?
+
+Je les lui décrivis et lui dis tout ce que je savais sur ce sujet.
+
+--Et où vivent-ils?
+
+--Dans les pays chauds. On en trouve dans l'île Sumatra.
+
+--Est-ce que c'est en Amérique? On dit que là-bas, les gens
+marchent la tête en bas?
+
+--Mais non. Vous voulez parler des antipodes.
+
+Je lui expliquai de mon mieux ce que c'était que l'Amérique et les
+antipodes. Il m'écouta aussi attentivement que si la question des
+antipodes l'eût fait seule accourir vers moi.
+
+--Ah! ah! j'ai lu, l'année dernière, une histoire de la comtesse
+de La Vallière:--Aréfief avait apporté ce livre de chez
+l'adjudant,--Est-ce la vérité, ou bien une invention? L'ouvrage
+est de Dumas.
+
+--Certainement, c'est une histoire inventée.
+
+--Allons! adieu. Je vous remercie.
+
+Et Pétrof disparut; en vérité, nous ne parlions presque jamais
+autrement.
+
+Je me renseignai sur son compte. M--crut devoir me prévenir,
+quand il eut connaissance de cette liaison. Il me dit que beaucoup
+de forçats avaient excité son horreur dès son arrivée, mais que
+pas un, pas même Gazine, n'avait produit sur lui une impression
+aussi épouvantable que ce Pétrof.
+
+--C'est le plus résolu, le plus redoutable de tous les détenus,
+me dit M--. Il est capable de tout; rien ne l'arrête, s'il a un
+caprice; il vous assassinera, s'il lui en prend la fantaisie, tout
+simplement, sans hésiter et sans le moindre repentir. Je crois
+même qu'il n'est pas dans son bon sens.
+
+Cette déclaration m'intéressa extrêmement, mais M--ne put me dire
+pourquoi il avait une semblable opinion sur Pétrof. Chose étrange!
+pendant plusieurs années, je vis cet homme, je causais avec lui
+presque tous les jours; il me fut toujours sincèrement dévoué
+(bien que je n'en devinasse pas la cause), et pendant tout ce
+temps, quoiqu'il vécût très-sagement et ne fit rien
+d'extraordinaire, je me convainquis de plus en plus que M--avait
+raison, que c'était peut-être l'homme le plus intrépide et le plus
+difficile à contenir de tout le bagne. Et pourquoi? je ne saurais
+l'expliquer.
+
+Ce Pétrof était précisément le forçat qui, lorsqu'on l'avait
+appelé pour subir sa punition, avait voulu tuer le major; j'ai dit
+comment ce dernier, «sauvé par un miracle», était parti une minute
+avant l'exécution. Une fois, quand il était encore soldat,--
+avant son arrivée à la maison de force,--son colonel l'avait
+frappé pendant la manoeuvre. On l'avait souvent battu auparavant,
+je suppose; mais ce jour-là, il ne se trouvait pas d'humeur à
+endurer une offense: en plein jour, devant le bataillon déployé,
+il égorgea son colonel. Je ne connais pas tous les détails de
+cette histoire, car il ne me la raconta jamais. Bien entendu, ces
+explosions ne se manifestaient que quand la nature parlait trop
+haut en lui, elles étaient très-rares. Il était habituellement
+raisonnable et même tranquille. Ses passions, fortes et ardentes,
+étaient cachées;--elles couvaient doucement comme des charbons
+sous la cendre.
+
+Je ne remarquai jamais qu'il fût ni fanfaron ni vaniteux, comme
+tant d'autres forçats.
+
+Il se querellait rarement, il n'était en relations amicales avec
+personne, sauf peut-être avec Sirotkine, et seulement quand il
+avait besoin de ce dernier. Je le vis pourtant un jour
+sérieusement irrité. On l'avait offensé en lui refusant un objet
+qu'il réclamait. Il se disputait à ce sujet avec un forçat de
+haute taille, vigoureux comme un athlète, nommé Vassili Antonof et
+connu pour son caractère méchant, chicaneur; cet homme, qui
+appartenait à la catégorie des condamnés civils, était loin d'être
+un lâche. Ils crièrent longtemps, et je pensais que cette querelle
+finirait comme presque toutes celles du même genre, par de simples
+horions; mais l'affaire prit un tour inattendu: Pétrof pâlit tout
+à coup; ses lèvres tremblèrent et bleuirent: sa respiration devint
+difficile. Il se leva, et lentement, très-lentement, à pas
+imperceptibles (il aimait aller pieds nus en été), il s'approcha
+d'Antonof. Instantanément, le vacarme et les cris firent place à
+un silence de mort dans la caserne; on aurait entendu voler une
+mouche. Chacun attendait l'événement. Antonof bondit au-devant de
+son adversaire: il n'avait plus figure humaine... Je ne pus
+supporter cette scène et je sortis de la caserne. J'étais certain
+qu'avant d'être sur l'escalier, j'entendrais les cris d'un homme
+qu'on égorge, mais il n'en fût rien. Avant que Pétrof eût réussi à
+s'approcher d'Antonof, celui-ci lui avait jeté l'objet en litige
+(un misérable chiffon, une mauvaise doublure). Au bout de deux
+minutes, Antonof ne manqua pas d'injurier quelque peu Pétrof, par
+acquit de conscience et par sentiment des convenances, pour
+montrer qu'il n'avait pas eu trop peur. Mais Pétrof n'accorda
+aucune attention à ses injures; il ne répondit même pas. Tout
+s'était terminé à son avantage,--les injures le touchaient peu,
+--il était satisfait d'avoir son chiffon. Un quart d'heure plus
+tard il rôdait dans la caserne, parfaitement désoeuvré, cherchant
+une compagnie où il pourrait entendre quelque chose de curieux. Il
+semblait que tout l'intéressât, et, pourtant, il restait presque
+toujours indifférent à ce qu'il entendait, il errait oisif, sans
+but, dans les cours. On aurait pu le comparer à un ouvrier, à un
+vigoureux ouvrier, devant lequel le travail «tremble», mais qui
+pour l'instant n'a rien à faire et condescend, en attendant
+l'occasion de déployer ses forces, à jouer avec de petits enfants.
+Je ne comprenais pas pourquoi il restait en prison, pourquoi il ne
+s'évadait pas. Il n'aurait nullement hésité à s'enfuir, si
+seulement il l'avait voulu. Le raisonnement n'a de pouvoir, sur
+des gens comme Pétrof, qu'autant qu'ils ne veulent rien. Quand ils
+désirent quelque chose, il n'existe pas d'obstacles à leur
+volonté. Je suis certain qu'il aurait su habilement s'évader,
+qu'il aurait trompé tout le monde, et qu'il serait resté des
+semaines entières sans manger, caché dans une forêt ou dans les
+roseaux d'une rivière. Mais cette idée ne lui était pas encore
+venue. Je ne remarquai en lui ni jugement, ni bon sens. Ces
+gens-là naissent avec une idée, qui toute leur vie les roule
+inconsciemment à droite et à gauche: ils errent ainsi jusqu'à ce
+qu'ils aient rencontré un objet qui éveille violemment leur désir;
+alors ils ne marchandent pas leur tête. Je m'étonnais quelquefois
+qu'un homme qui avait assassiné son colonel pour avoir été battu,
+se couchât sans contestation sous les verges. Car on le fouettait
+quand on le surprenait à introduire de l'eau-de-vie dans la
+prison: comme tous ceux qui n'avaient pas de métier déterminé, il
+faisait la contrebande de l'eau-de-vie. Il se laissait alors
+fouetter comme s'il consentait à cette punition et qu'il s'avouât
+en faute, autrement on l'aurait tué plutôt que de le faire se
+coucher. Plus d'une fois, je m'étonnai de voir qu'il me volait,
+malgré son affection pour moi. Cela lui arrivait par boutades. Il
+me vola ainsi ma Bible, que je lui avais dit de reporter à ma
+place. Il n'avait que quelques pas à faire, mais chemin faisant,
+il trouva un acheteur auquel il vendit le livre, et il dépensa
+aussitôt en eau-de-vie l'argent reçu. Probablement il ressentait
+ce jour-là un violent désir de boire, et quand il désirait quelque
+chose, il fallait que cela se fît. Un individu comme Pétrof
+assassinera un homme pour vingt-cinq kopeks, uniquement pour avoir
+de quoi boire un demi-litre; en toute autre occasion, il
+dédaignera des centaines de mille roubles. Il m'avoua le soir même
+ce vol, mais sans aucun signe de repentir ou de confusion, d'un
+ton parfaitement indifférent, comme s'il se fut agi d'un incident
+ordinaire. J'essayai de le tancer comme il le méritait, car je
+regrettais ma Bible. Il m'écouta sans irritation, très-paisiblement;
+il convint avec moi que la Bible est un livre très-utile,
+et regretta sincèrement que je ne l'eusse plus, mais il ne
+se repentit pas un instant de me l'avoir volée; il me regardait
+avec une telle assurance que je cessai aussitôt de le gronder. Il
+supportait mes reproches, parce qu'il jugeait que cela ne pouvait
+se passer autrement, qu'il méritait d'être tancé pour une pareille
+action, et que par conséquent je devais l'injurier pour me
+soulager et me consoler de cette perte; mais dans son for
+intérieur, il estimait que c'étaient des bêtises, des bêtises dont
+un homme sérieux aurait eu honte de parler. Je crois même qu'il me
+tenait pour un enfant, pour un gamin qui ne comprend pas encore
+les choses les plus simples du monde. Si je lui parlais d'autres
+sujets que de livres ou de sciences, il me répondait, mais par
+pure politesse, et en termes laconiques. Je me demandais ce qui le
+poussait à m'interroger précisément sur les livres. Je le
+regardais à la dérobée pendant ces conversations, comme pour
+m'assurer s'il ne se moquait pas de moi. Mais non, il m'écoutait
+sérieusement, avec attention, bien que souvent elle ne fût pas
+très-soutenue; cette dernière circonstance m'irritait quelquefois.
+Les questions qu'il me posait étaient toujours nettes et précises,
+il ne paraissait jamais étonné de la réponse qu'elles
+exigeaient... Il avait sans doute décidé une fois pour toutes
+qu'on ne pouvait me parler comme à tout le monde, et qu'en dehors
+des livres je ne comprenais rien.
+
+Je suis certain qu'il m'aimait, ce qui m'étonnait fort. Me tenait-il
+pour un enfant, pour un homme incomplet? ressentait-il pour moi
+cette espèce de compassion qu'éprouve tout être fort pour un plus
+faible que lui? me prenait-il pour... je n'en sais rien. Quoique
+cette compassion ne l'empêchât pas de me voler, je suis certain
+qu'en me dérobant, il avait pitié de moi.--«Eh! quel drôle de
+particulier! pensait-il assurément en faisant main basse sur mon
+bien, il ne sait pas même veiller sur ce qu'il possède!» Il
+m'aimait à cause de cela, je crois. Il me dit un jour, comme
+involontairement:
+
+--Vous êtes trop brave homme, vous êtes si simple, si simple, que
+cela fait vraiment pitié: ne prenez pas ce que je vous dis en
+mauvaise part, Alexandre Pétrovitch,--ajouta-t-il au bout d'une
+minute;--je vous le dis sans mauvaise intention.
+
+On voit quelquefois dans la vie des gens comme Pétrof se
+manifester et s'affirmer dans un instant de trouble ou de
+révolution; ils trouvent alors l'activité qui leur convient. Ce ne
+sont pas des hommes de parole, ils ne sauraient être les
+instigateurs et les chefs des insurrections, mais ce sont eux qui
+exécutent et agissent. Ils agissent simplement, sans bruit, se
+portent les premiers sur l'obstacle, ou se jettent en avant la
+poitrine découverte, sans réflexion ni crainte; tout le monde les
+suit, les suit aveuglément, jusqu'au pied de la muraille, où ils
+laissent d'ordinaire leur vie. Je ne crois pas que Pétrof ait bien
+fini: il était marqué pour une fin violente, et s'il n'est pas
+mort jusqu'à ce jour, c'est que l'occasion ne s'est pas encore
+présentée. Qui sait, du reste? Il atteindra peut-être une extrême
+vieillesse et mourra très-tranquillement, après avoir erré sans
+but de çà et de là. Mais je crois que M--avait raison, et que ce
+Pétrof était l'homme le plus déterminé de toute la maison de
+force.
+
+
+VIII--LES HOMMES DÉTERMINÉS.--LOUKA.
+
+Il est difficile de parler des gens déterminés; au bagne comme
+partout, ils sont rares. On les devine à la crainte qu'ils
+inspirent, on se gare d'eux. Un sentiment irrésistible me poussa
+tout d'abord à me détourner de ces hommes, mais je changeai par la
+suite ma manière de voir, même à l'égard des meurtriers les plus
+effroyables. Il y a des hommes qui n'ont jamais tué, et pourtant
+ils sont plus atroces que ceux qui ont assassiné six personnes. On
+ne sait pas comment se faire une idée de certains crimes, tant
+leur exécution est étrange. Je dis ceci parce que souvent les
+crimes commis par le peuple ont des causes étonnantes.
+
+Un type de meurtrier que l'on rencontre assez fréquemment est le
+suivant: un homme vit tranquille et paisible; son sort est dur,--
+il souffre. (C'est un paysan attaché à la glèbe, un serf
+domestique, un bourgeois ou un soldat.) Il sent tout à coup
+quelque chose se déchirer en lui: il n'y tient plus et plante son
+couteau dans la poitrine de son oppresseur ou de son ennemi. Alors
+sa conduite devient étrange, cet homme outre-passe toute mesure:
+il a tué son oppresseur, son ennemi: c'est un crime, mais qui
+s'explique; il y avait là une cause; plus tard il n'assassine plus
+ses ennemis seuls, mais n'importe qui, le premier venu; il tue
+pour le plaisir de tuer, pour un mot déplaisant, pour un regard,
+pour faire un nombre pair ou tout simplement: «Gare! ôtez-vous de
+mon chemin!» Il agit comme un homme ivre, dans un délire. Une fois
+qu'il a franchi la ligne fatale, il est lui-même ébahi de ce que
+rien de sacré n'existe plus pour lui; il bondit par-dessus toute
+légalité, toute puissance, et jouit de la liberté sans bornes,
+débordante, qu'il s'est créée, il jouit du tremblement de son
+coeur, de l'effroi qu'il ressent. Il sait du reste qu'un châtiment
+effroyable l'attend. Ses sensations sont peut-être celles d'un
+homme qui se penche du haut d'une tour sur l'abîme béant à ses
+pieds, et qui serait heureux de s'y jeter la tête la première,
+pour en finir plus vite. Et cela arrive avec les individus les
+plus paisibles, les plus ordinaires. Il y en a même qui posent
+dans cette extrémité: plus ils étaient hébétés, ahuris auparavant,
+plus il leur tarde de parader, d'inspirer de l'effroi. Ce
+désespéré jouit de l'horreur qu'il cause, il se complaît dans le
+dégoût qu'il excite. Il fait des folies par désespoir, et le plus
+souvent il attend une punition prochaine, il est impatient qu'on
+résolve son sort, parce qu'il lui semble trop lourd de porter à
+lui tout seul le fardeau de ce désespoir. Le plus curieux, c'est
+que cette excitation, cette parade se soutiennent jusqu'au pilori;
+après, il semble que le fil est coupé: ce terme est fatal, comme
+marqué par des règles déterminées à l'avance. L'homme s'apaise
+brusquement, s'éteint, devient un chiffon sans conséquence. Sur le
+pilori, il défaille et demande pardon au peuple. Une fois à la
+maison de force, il est tout autre; on ne dirait jamais à le voir
+que cette poule mouillée a tué cinq ou six hommes. Il en est que
+le bagne ne dompte pas facilement. Ils conservent une certaine
+vantardise, un esprit de bravade. «Eh! dites donc, je ne suis pas
+ce que vous croyez, j'en ai expédié six, d'âmes.» Mais il finit
+toujours par se soumettre. De temps en temps, il se divertit au
+souvenir de son audace, de ses déchaînements, alors qu'il était un
+désespéré; il aime à trouver un benêt devant lequel il se vantera,
+se pavanera avec une importance décente et auquel il racontera ses
+hauts faits, en dissimulant bien entendu le désir qu'il a
+d'étonner par son histoire. «Tiens, voilà l'homme que j'étais!»
+
+Et avec quel raffinement d'amour-propre prudent il se surveille!
+avec quelle négligence paresseuse il débite un pareil récit! Dans
+l'accent, dans le moindre mot perce une prétention apprise. Et où
+ces gens-là l'ont-ils apprise?
+
+Pendant une des longues soirées des premiers jours de ma
+réclusion, j'écoutais l'une de ces conversations; grâce à mon
+inexpérience, je pris le conteur pour un malfaiteur colossal, au
+caractère de fer, alors que je me moquais presque de Pétrof. Le
+narrateur, Louka Kouzmitch, avait _mis bas_ un major, sans autre
+motif que son bon plaisir. Ce Louka Kouzmitch était le plus petit
+et le plus fluet de toute notre caserne, il était né dans le Midi:
+il avait été serf, de ceux qui ne sont pas attachés à la glèbe,
+mais servent leur maître en qualité de domestique. Il avait
+quelque chose de tranchant et de hautain, «petit oiseau, mais avec
+bec et ongles». Les détenus flairent un homme d'instinct: on le
+respectait très-peu. Il était excessivement susceptible et plein
+d'amour-propre. Ce soir-là, il cousait une chemise, assis sur le
+lit de camp, car il s'occupait de couture. Tout auprès de lui se
+trouvait un gars borné et stupide, mais bon et complaisant, une
+espèce de colosse, son voisin le détenu Kobyline. Louka se
+querellait souvent avec lui en qualité de voisin et le traitait du
+haut de sa grandeur, d'un air railleur et despotique, que, grâce à
+sa bonhomie, Kobyline ne remarquait pas le moins du monde. Il
+tricotait un bas et écoutait Louka d'un air indifférent. Celui-ci
+parlait haut et distinctement. Il voulait que tout le monde
+l'entendît, bien qu'il eût l'air de ne s'adresser qu'à Kobyline.
+
+--Vois-tu, frère, on m'a renvoyé de mon pays, commnença-t-il en
+plantant son aiguille, pour vagabondage.
+
+--Et y a-t-il longtemps de cela? demanda Kobyline.
+
+--Quand les pois seront mûrs, il y aura un an. Eh bien, nous
+arrivons à K--v, et l'on me met dans la maison de force. Autour de
+moi il y avait une douzaine d'hommes, tous Petits-Russiens, bien
+bâtis, solides et robustes, de vrais boeufs. Et tranquilles! la
+nourriture était mauvaise, le major de la prison en faisait ce
+qu'il voulait. Un jour se passe, un autre encore: tous ces
+gaillards sont des poltrons, à ce que je vois.
+
+--Vous avez peur d'un pareil imbécile? que je leur dis.
+
+--Va-t'en lui parler, vas-y! Et ils éclatent de rire comme des
+brutes. Je me tais. Il y avait là un Toupet[15] drôle, mais drôle,
+--ajouta le narrateur en quittant Kobyline pour s'adresser à tout
+le monde. Il racontait comment on l'avait jugé au tribunal, ce
+qu'il leur avait dit, en pleurant à chaudes larmes: «J'ai des
+enfants, une femme», qu'il disait. C'était un gros gaillard épais
+et tout grisonnant: «Moi, que je lui dis, non! Et il y avait là un
+chien qui ne faisait rien qu'écrire, et écrire tout ce que je
+disais! Alors, que je me dis, que tu crèves...............Et le
+voilà qui écrit, qui écrit encore. C'est là que ma pauvre tête a
+été perdue!»
+
+--Donne-moi du fil, Vacia; celui de la maison est pourri.
+
+--En voilà qui vient du bazar, répondit Vacia en donnant le fil
+demandé.
+
+--Celui de l'atelier est meilleur. On a envoyé le Névalide en
+chercher il n'y a pas longtemps, mais je ne sais pas chez quelle
+poison de femme il l'a acheté, il ne vaut rien! fit Louka en
+enfilant son aiguille à la lumière.
+
+--Chez sa commère, parbleu!
+
+--Bien sûr chez sa commère.
+
+--Eh bien, ce major?... fit Kobyline, qu'on avait tout à fait
+oublié.
+
+Louka n'attendait que cela, cependant il ne voulut pas continuer
+immédiatement son récit, comme si Kobyline ne valait pas une
+pareille marque d'attention. Il enfila tranquillement son
+aiguille, ramena paresseusement ses jambes sous son torse, et dit
+enfin:
+
+--J'émoustillai si bien mes Toupets, qu'ils réclamèrent le major.
+Le matin même, j'avais emprunté le coquin (couteau) de mon voisin,
+et je l'avais caché à tout événement. Le major était furieux comme
+un enragé. Il arrive. Dites donc, Petits-Russiens, ce n'est pas le
+moment d'avoir peur. Mais allez donc! tout leur courage s'était
+caché au fin fond de la plante de leurs pieds: ils tremblaient. Le
+major accourt, tout à fait ivre.
+
+--Qu'y a-t-il? Comment ose-ton...? Je suis votre tsar, je suis
+votre Dieu.
+
+Quand il eut dit qu'il était le tsar et le Dieu, je m'approchai de
+lui, mon couteau dans ma manche.
+
+--Non, que je lui dis, Votre Haute Noblesse,--et je m'approche
+toujours plus,--cela ne peut pas être, Votre Haute Noblesse, que
+vous soyez notre tsar et notre Dieu.
+
+--Ainsi c'est toi! c'est toi! crie le major,--c'est toi qui es
+le meneur.
+
+--Non, que je lui dis (et je m'approche toujours), non, Votre
+Haute Noblesse, comme chacun sait, et comme vous-même le savez,
+notre Dieu tout-puissant et partout présent est seul dans le ciel.
+Et nous n'avons qu'un seul tsar, mis au-dessus de nous tous, par
+Dieu lui-même. Il est monarque, Votre Haute Noblesse. Et vous,
+Votre Haute Noblesse, vous n'êtes encore que major, vous n'êtes
+notre chef que par la grâce du Tsar et par vos mérites.
+
+--Comment? commment?? commmment??? Il ne pouvait même plus
+parler, il bégayait, tant il était étonné.
+
+--Voilà comment, que je lui dis: je me jette sur lui et je lui
+enfonce mon couteau dans le ventre, tout entier! C'avait été fait
+lestement. Il trébucha et tomba en gigotant. J'avais jeté mon
+couteau.
+
+--Allons, vous autres, Toupets, ramassez-le maintenant!
+
+Je ferai ici une digression hors de mon récit. Les expressions «je
+suis tsar, je suis Dieu» et autres semblables étaient
+malheureusement trop souvent employées, dans le bon vieux temps,
+par beaucoup de commandants. Je dois avouer que leur nombre a
+singulièrement diminué, et que les derniers ont peut-être déjà
+disparu. Remarquons que ceux qui paradaient ainsi et
+affectionnaient de semblables expressions, étaient surtout des
+officiers sortant du rang. Le grade d'officier mettait sens dessus
+dessous leur cervelle. Après avoir longtemps peiné sous le sac,
+ils se voyaient tout à coup officiers, commandants et nobles
+par-dessus le marché; grâce au manque d'habitude et à la première
+ivresse de leur avancement, ils se faisaient une idée exagérée de
+leur puissance et de leur importance, relativement à leurs
+subordonnés. Devant leurs supérieurs, ces gens-là sont d'une
+servilité révoltante. Les plus rampants s'empressent même
+d'annoncer à leurs chefs qu'ils ont été des subalternes et qu'ils
+«se souviennent de leur place». Mais envers leurs subordonnés, ce
+sont des despotes sans mesure. Rien n'irrite plus les détenus, il
+faut le dire, que de pareils abus. Cette arrogante opinion de sa
+propre grandeur, cette idée exagérée de l'impunité, engendrent la
+haine dans le coeur de l'homme le plus soumis et pousse à bout le
+plus patient. Par bonheur, tout cela date d'un passé presque
+oublié; et, même alors, l'autorité supérieure reprenait sévèrement
+les coupables. J'en sais plus d'un exemple.
+
+Ce qui exaspère surtout les subordonnés, c'est le dédain, la
+répugnance qu'on manifeste dans les rapports avec eux. Ceux qui
+croient qu'ils n'ont qu'à bien nourrir et entretenir le détenu, et
+qu'à agir en tout selon la loi, se trompent également. L'homme, si
+abaissé qu'il soit, exige instinctivement du respect pour sa
+dignité d'homme. Chaque détenu sait parfaitement qu'il est
+prisonnier, qu'il est un réprouvé, et connaît la distance qui le
+sépare de ses supérieurs, mais ni stigmate ni chaînes ne lui
+feront oublier qu'il est un homme. Il faut donc le traiter
+humainement. Mon Dieu! un traitement humain peut relever celui-là
+même en qui l'image divine est depuis longtemps obscurcie. C'est
+avec les «malheureux» surtout, qu'il faut agir humainement: là est
+leur salut et leur joie. J'ai rencontré des commandants au
+caractère noble et bon, et j'ai pu voir quelle influence
+bienfaisante ils avaient sur ces humiliés. Quelques mots affables
+dits par eux ressuscitaient moralement les détenus. Ils en étaient
+joyeux comme des enfants, et aimaient sincèrement leur chef. Une
+remarque encore: il ne leur plaît pas que leurs chefs soient
+familiers et par trop bonhommes dans les rapports avec eux. Ils
+veulent les respecter, et cela même les en empêche. Les détenus
+sont fiers, par exemple, que leur chef ait beaucoup de
+décorations, qu'il ait bonne façon, qu'il soit bien noté auprès
+d'un supérieur puissant, qu'il soit sévère, grave et juste, et
+qu'il possède le sentiment de sa dignité. Les forçats le préfèrent
+alors à tous les autres: celui-là sait ce qu'il vaut, et n'offense
+pas les gens: tout va pour le mieux.
+
+--Il t'en a cuit, je suppose? demanda tranquillement Kobyline.
+
+--Hein! Pour cuire, camarades, je l'ai été, cuit, il n'y a pas à
+dire. Aléi! donne-moi les ciseaux! Eh bien! dites donc, ne
+jouera-t-on pas aux cartes ce soir?
+
+--Il y a longtemps que le jeu a été bu, remarqua Vacia; si on ne
+l'avait pas vendu pour boire, il serait ici.
+
+--Si!... Les si, on les paye cent roubles à Moscou, remarqua
+Louka.
+
+--Eh bien, Louka, que t'a-t-on donné pour ton coup? fit de
+nouveau Kobyline.
+
+--On me l'a payé cent cinq coups de fouet, cher ami. Vrai
+camarades, c'est tout juste s'ils ne m'ont pas tué, reprit Louka
+en dédaignant une fois encore son voisin Kobyline.--Quand on m'a
+administré ces cent cinq coups, on m'a mené en grand uniforme. Je
+n'avais jamais encore reçu le fouet. Partout une masse de peuple.
+Toute la ville était accourue pour voir punir le brigand, le
+meurtrier. Combien ce peuple-la est bête, je ne puis pas vous le
+dire, Timochka (le bourreau) me déshabille, me couche par terre et
+crie: «--Tiens-toi bien, je vais te griller!» J'attends. Au
+premier coup qu'il me cingle j'aurais voulu crier, mais je ne le
+pouvais pas; j'eus beau ouvrir la bouche, ma voix s'était
+étranglée. Quand il m'allongea le second coup,--vous ne le
+croirez pas si vous voulez,--mais je n'entendis pas comme ils
+comptèrent deux. Je reviens à moi et je les entends compter:
+dix-sept. On m'enleva quatre fois de dessus le chevalet, pour me
+laisser souffler une demi-heure et m'inonder d'eau froide. Je les
+regardais tous, les yeux me sortaient de la tête, je me disais: Je
+crèverai ici!
+
+--Et tu n'es pas mort? demanda naïvement Kobyline. Louka le toisa
+d'un regard dédaigneux: on éclata de rire.
+
+--Un vrai imbécile...
+
+--Il a du mal dans le grenier, remarqua Louka en ayant l'air de
+regretter d'avoir daigné parler à un pareil idiot.
+
+--Il est un peu fou! affirma de son côté Vacia.
+
+Bien que Louka eût tué six personnes, nul n'eut jamais peur de lui
+dans la prison. Il avait pourtant le désir de passer pour un homme
+terrible.
+
+
+IX--ISAÏ FOMITCH.--LE BAIN.--LE RÉCIT DE BAKLOUCHINE.
+
+Les fêtes de Noël approchaient. Les forçats les attendaient avec
+une sorte de solennité, et rien qu'à les voir, j'étais moi-même
+dans l'expectative de quelque chose d'extraordinaire. Quatre jours
+avant les fêtes, on devait nous mener au bain (de vapeur[16]). Tout
+le monde se réjouissait et se préparait; nous devions nous y
+rendre après le dîner; à cette occasion, il n'y avait pas de
+travail dans l'après-midi. De tous les forçats, celui qui se
+réjouissait et se démenait le plus était bien certainement Isaï
+Fomitch Bumstein, le Juif, dont j'ai déjà parlé au chapitre IV de
+mon récit. Il aimait à s'étuver, jusqu'à en perdre connaissance;
+chaque fois qu'en fouillant le tas de mes vieux souvenirs, je me
+souviens du bain de la prison (qui vaut la peine qu'on ne l'oublie
+pas), la première figure qui se présente à ma mémoire est celle du
+très-glorieux et inoubliable Isaï Fomitch, mon camarade de bagne.
+Seigneur! quel drôle d'homme c'était! J'ai déjà dit quelques mots
+de sa figure: cinquante ans, vaniteux, ridé, avec d'affreux
+stigmates sur les joues et au front, maigre, faible, un corps de
+poulet, tout blanc. Son visage exprimait une suffisance
+perpétuelle et inébranlable, j'ajouterai presque: la félicité. Je
+crois qu'il ne regrettait nullement d'avoir été envoyé aux travaux
+forcés. Comme il était bijoutier de son métier et qu'il n'en
+existait pas d'autre dans la ville, il avait toujours du travail
+qu'on lui payait tant bien que mal. Il n'avait besoin de rien, il
+vivait même richement, sans dépenser tout son gain néanmoins, car
+il faisait des économies et prêtait sur gages à toute la maison de
+force. Il possédait un samovar, un bon matelas, des tasses, un
+couvert. Les Juifs de la ville ne lui ménageaient pas leur
+protection. Chaque samedi, il allait sous escorte à la synagogue
+(ce qui était autorisé par la loi). Il vivait comme un coq en
+pâte; pourtant il attendait avec impatience l'expiration de sa
+peine pour «se marier». C'était un mélange comique de naïveté, de
+bêtise, de ruse, d'impertinence, de simplicité, de timidité, de
+vantardise et d'impudence. Le plus étrange pour moi, c'est que les
+déportés ne se moquaient nullement de lui; s'ils le taquinaient,
+c'était pour rire. Isaï Fomitch était évidemment un sujet de
+distraction et de continuelle réjouissance pour tout le monde:
+«Nous n'avons qu'un seul Isaï Fomitch, n'y touchez pas!» disaient
+les forçats; et bien qu'il comprit lui-même ce qu'il en était, il
+s'enorgueillissait de son importance; cela divertissait beaucoup
+les détenus. Il avait fait son entrée au bagne de la façon la plus
+risible (elle avait eu lieu avant mon arrivée, mais on me la
+raconta). Soudain, un soir, le bruit se répandit dans la maison de
+force qu'on avait amené un Juif que l'on rasait en ce moment au
+corps de garde, et qu'il allait entrer immédiatement dans la
+caserne. Comme il n'y avait pas un seul Juif dans toute la prison,
+les détenus l'attendirent avec impatience, et l'entourèrent dès
+qu'il eut franchi la grande porte. Le sous-officier de service le
+conduisit à la prison civile et lui indiqua sa place sur les
+planches. Isaï Fomitch tenait un sac contenant les effets qui lui
+avaient été délivrés et ceux qui lui appartenaient. Il posa son
+sac, prit place sur le lit de camp et s'assit, les jambes croisées
+sous lui, sans oser lever les yeux. On se pâmait de rire autour de
+lui, les forçats l'assaillaient de plaisanteries sur son origine
+israélite. Soudain un jeune déporté écarta la foule et s'approcha
+de lui, portant à la main son vieux pantalon d'été, sale et
+déchiré, rapiécé de vieux chiffons. Il s'assit à côté d'Isaï
+Fomitch et lui frappa sur l'épaule.
+
+--Eh! cher ami, voilà six ans que je t'attends. Regarde un peu,
+me donneras-tu beaucoup de cette marchandise?
+
+Et il étala devant lui ses haillons.
+
+Isaï Fomitch était d'une timidité si grande, qu'il n'osait pas
+regarder cette foule railleuse, aux visages mutilés et effrayants,
+groupée en cercle compacte autour de lui. Il n'avait pu encore
+prononcer une parole, tant il avait peur. Quand il vit le gage
+qu'on lui présentait, il tressaillit et il se mit hardiment à
+palper les haillons. Il s'approcha même de la lumière. Chacun
+attendait ce qu'il allait dire.
+
+--Eh bien! est-ce que tu ne veux pas me donner un rouble
+d'argent? Ça vaut cela pourtant! continua l'emprunteur, en
+clignant de l'oeil du côté d'Isaï Fomitch.
+
+--Un rouble d'argent, non! mais bien sept kopeks!
+
+Ce furent les premiers mots prononcés par Isaï Fomitch à la maison
+de force. Un rire homérique s'éleva parmi les assistants.
+
+--Sept kopeks! Eh bien, donne-les: tu as du bonheur, ma foi. Fais
+attention au moins à mon gage, tu m'en réponds sur ta tête!
+
+--Avec trois kopeks d'intérêt, cela fera dix kopeks à me payer,
+dit le Juif d'une voix saccadée et tremblante, en glissant sa main
+dans sa poche pour en tirer la somme convenue et en scrutant les
+forçats d'un regard craintif. Il avait horriblement peur, mais
+l'envie de conclure une bonne affaire l'emporta.
+
+--Hein, trois kopeks d'intérêt... par an?
+
+--Non! pas par an... par mois.
+
+--Tu es diablement chiche! Comme t'appelle-t-on?
+
+--Isaï Fomitz[17].
+
+--Eh bien! Isaï Fomitch, tu iras loin! Adieu.
+
+Le Juif examina encore une fois les guenilles sur lesquelles il
+venait de prêter sept kopeks, les plia et les fourra soigneusement
+dans son sac. Les forçats continuaient à se pâmer de rire.
+
+En réalité, tout le monde l'aimait, et bien que presque chaque
+détenu fût son débiteur, personne ne l'offensait. Il n'avait, du
+reste, pas plus de fiel qu'une poule; quand il vit que tout le
+monde était bien disposé à son égard, il se donna de grands airs,
+mais si comiques qu'on les lui pardonna aussitôt.
+
+Louka, qui avait connu beaucoup de Juifs quand il était en
+liberté, le taquinait souvent, moins par méchanceté que par
+amusement, comme on joue avec un chien, un perroquet ou des bêtes
+savantes. Isaï Fomitch ne l'ignorait pas, aussi ne s'offensait-il
+nullement, et donnait-il prestement la réplique.
+
+--Tu vas voir, Juif! je te rouerai de coups.
+
+--Si tu me donnes un coup, je t'en rendrai dix, répondait
+crânement Isaï Fomitch.
+
+--Maudit galeux!
+
+--Que ze sois galeux tant que tu voudras.
+
+--Juif rogneux.
+
+--Que ze sois rogneux tant qu'il te plaira: galeux, mais risse.
+Z'ai de l'arzent!
+
+--Tu as vendu le Christ.
+
+--Tant que tu voudras.
+
+--Fameux, notre Isaï Fomitch! un vrai crâne! N'y touchez pas,
+nous n'en avons qu'un.
+
+--Eh! Juif, empoigne un fouet, tu iras en Sibérie!
+
+--Z'y suis dézà, en Sibérie!
+
+--On t'enverra encore plus loin.
+
+--Le Seigneur Dieu y est-il, là-bas?
+
+--Parbleu, ça va sans dire.
+
+--Alors comme vous voudrez! tant qu'il y aura le Seigneur Dieu et
+de l'arzent,--tout va bien.
+
+--Un crâne, notre Isaï Fomitch! un crâne, on le voit! crie-t-on
+autour de lui. Le Juif voit bien qu'on se moque de lui, mais il ne
+perd pas courage, il fait le bravache; les louanges dont on le
+comble lui causent un vif plaisir, et d'une voix grêle d'alto qui
+grince dans toute la caserne, il commence à chanter: _La, la, la,
+la, la_! sur un motif idiot et risible, le seul chant qu'on lui
+ait entendu chanter pendant tout son séjour à la maison de force.
+Quand il eut fait ma connaissance, il m'assura en jurant ses
+grands dieux que c'était le chant et le motif que chantaient six
+cent mille Juifs, du plus petit au plus grand, en traversant la
+mer Rouge, et qu'il est ordonné à chaque Israélite de le chanter
+après une victoire remportée sur l'ennemi.
+
+La veille de chaque samedi, les forçats venaient exprès des autres
+casernes dans la nôtre pour voir Isaï Fomitch célébrer le sabbat.
+Il était d'une vanité et d'une jactance si innocentes que cette
+curiosité générale le flattait doucement. Il couvrait sa petite
+table dans un coin avec un air d'importance pédantesque et outrée,
+ouvrait un livre, allumait deux bougies, marmottait quelques mots
+mystérieux et revêtait son espèce de chasuble, bariolée, sans
+manches, et qu'il conservait précieusement au fond de son coffre.
+Il attachait sur ses mains des bracelets de cuir; enfin, il se
+fixait sur le front, au moyen d'un ruban, une petite boîte[18]; on
+eût dit une corne qui lui sortait de la tête. Il commençait alors
+à prier. Il lisait en traînant, criait, crachait, se démenait avec
+des gestes sauvages et comiques. Tout cela était prescrit par les
+cérémonies de son culte; il n'y avait là rien de risible ou
+d'étrange, si ce n'est les airs que se donnait Isaï Fomitch devant
+nous, en faisant parade de ces cérémonies. Ainsi, il couvrait
+brusquement sa tête de ses deux mains et commençait à lire en
+sanglotant... Ses pleurs augmentaient, et dans sa douleur il
+couchait presque sur le livre sa tête coiffée de l'arche, en
+hurlant; mais tout à coup, au milieu de ces sanglots désespérés,
+il éclatait de rire et récitait en nasillant un hymne d'une voix
+triomphante, comme attendrie et affaiblie par une surabondance de
+bonheur...--«On n'y comprend rien», se disaient parfois les
+détenus. Je demandai un jour à Isaï Fomitch ce que signifiaient
+ces sanglots et pourquoi il passait brusquement de la désolation
+au triomphe du bonheur et de la félicité. Isaï Fomitch aimait fort
+ces questions venant de moi. Il m'expliqua immédiatement que les
+pleurs et les sanglots sont provoqués par la perte de Jérusalem,
+et que la loi ordonne de gémir en se frappant là poitrine. Mais,
+au moment de la désolation la plus aiguë, il doit, tout à coup,
+lui, Isaï Fomitch, se souvenir, comme par hasard (ce «tout à coup»
+est prescrit par la loi), qu'une prophétie a promis aux Juifs le
+retour à Jérusalem; il doit manifester aussitôt une joie
+débordante, chanter, rire et réciter ses prières en donnant à sa
+voix une expression de bonheur, à son visage le plus de solennité
+et de noblesse possible. Ce passage soudain, l'obligation absolue
+de l'observer, plaisaient excessivement à Isaï Fomitch, il
+m'expliquait avec une satisfaction non déguisée cette ingénieuse
+règle de la loi. Un soir, au plus fort de la prière, le major
+entra, suivi de l'officier de garde et d'une escorte de soldats.
+Tous les détenus s'alignèrent aussitôt devant leurs lits de camp;
+seul, Isaï Fomitch continua à crier et à gesticuler. Il savait que
+son culte était autorisé, que personne ne pouvait l'interrompre,
+et qu'en hurlant devant le major, il ne risquait absolument rien.
+Il lui plaisait fort de se démener sous les yeux du chef. Le major
+s'approcha à un pas de distance: Isaï Fomitch tourna le dos à sa
+table et, droit devant l'officier, commença à chanter son hymne de
+triomphe, en gesticulant et en traînant sur certaines syllabes.
+Quand il dut donner à son visage une expression de bonheur et de
+noblesse, il le fit aussitôt en clignotant des yeux, avec des
+rires et un hochement de tête du côté du major. Celui-ci s'étonna
+tout d'abord, puis pouffa de rire, l'appela «benêt» et s'en alla,
+tandis que le Juif continuait à crier. Une heure plus tard, comme
+il était en train de souper, je lui demandai ce qu'il aurait fait
+si le major avait eu la mauvaise idée et la bêtise de se fâcher.
+
+--Quel major?
+
+--Comment? N'avez-vous pas vu le major?
+
+--Non.
+
+--Il était pourtant à deux pieds de vous, à vous regarder.
+
+Mais Isaï Fomitch m'assura le plus sérieusement du monde qu'il
+n'avait pas vu le major, car à ce moment de la prière, il était
+dans une telle extase qu'il ne voyait et n'entendait rien de ce
+qui se passait autour de lui.
+
+Je vois maintenant Isaï Fomitch baguenauder le samedi dans toute
+la prison, et chercher à ne rien faire, comme la loi le prescrit à
+tout Juif. Quelles anecdotes invraisemblables ne me racontait-il
+pas! Chaque fois qu'il revenait de la synagogue, il m'apportait
+toujours des nouvelles de Pétersbourg et des bruits absurdes qu'il
+m'assurait tenir de ses coreligionnaires de la ville, qui les
+tenaient eux-mêmes de première main.
+
+Mais j'ai déjà trop parlé d'Isaï Fomitch.
+
+Dans toute la ville, il n'y avait que deux bains publics. Le
+premier, tenu par un Juif, était divisé en compartiments pour
+lesquels on payait cinquante kopeks; l'aristocratie de la ville le
+fréquentait. L'autre bain, vieux, sale, étroit, était destiné au
+peuple; c'était là qu'on menait les forçats. Il faisait froid et
+clair: les détenus se réjouissaient de sortir de la forteresse et
+de parcourir la ville. Pendant toute la route, les rires et les
+plaisanteries ne discontinuèrent pas. Un peloton de soldats, le
+fusil chargé, nous accompagnait; c'était un spectacle pour la
+ville. Une fois arrivés, vu l'exiguïté du bain, qui ne permettait
+pas à tout le monde d'entrer à la fois, on nous divisa en deux
+bandes, dont l'une attendait dans le cabinet froid qui se trouve
+avant l'étuve, tandis que l'autre se lavait. Malgré cela, la salle
+était si étroite qu'il était difficile de se figurer comment la
+moitié des forçats pourrait y tenir, Pétrof ne me quitta pas d'une
+semelle; il s'empressa auprès de moi sans que je l'eusse prié de
+venir m'aider et m'offrit même de me laver. En même temps que
+Pétrof, Baklouchine, forçat de la section particulière, me proposa
+ses services. Je me souviens de ce détenu, qu'on appelait
+«pionnier», comme du plus gai et du plus avenant de tous mes
+camarades; ce qu'il était réellement. Nous nous étions liés
+d'amitié. Pétrof m'aida à me déshabiller, parce que je mettais
+beaucoup de temps à cette opération, à laquelle je n'étais pas
+encore habitué; du reste, il faisait presque aussi froid dans le
+cabinet que dehors. Il est très-difficile pour un détenu novice de
+se déshabiller, car il faut savoir adroitement détacher les
+courroies qui soutiennent les chaînes. Ces courroies de cuir ont
+dix-sept centimètres de longueur et se bouclent par-dessus le
+linge, juste sous l'anneau qui enserre la jambe. Une paire de
+courroies coûte soixante kopeks; chaque forçat doit s'en procurer,
+car il serait impossible de marcher sans leur secours. L'anneau
+n'embrasse pas exactement la jambe, on peut passer le doigt entre
+le fer et la chair; aussi cet anneau bat et frotte contre le
+mollet, si bien qu'en un seul jour le détenu qui marche sans
+courroies se fait des plaies vives. Enlever les courroies ne
+présente aucune difficulté: il n'en est pas de même du linge; pour
+le retirer, il faut un prodige d'adresse. Une fois qu'on a enlevé
+le canon gauche du pantalon, il faut le faire passer tout entier
+entre l'anneau et la jambe elle-même, et le faire repasser en sens
+contraire sous l'anneau; la jambe gauche est alors tout à fait
+libre; le canon gauche du pantalon doit être ensuite glissé sous
+l'anneau de la jambe droite et repassé encore une fois en arrière
+avec le canon de la jambe droite. La même manoeuvre a lieu quand
+on met du linge propre. Le premier qui nous l'enseigna fut
+Korenef, à Tobolsk, un ancien chef de brigands, condamné à cinq
+ans de chaîne. Les forçats sont habitués à cet exercice et s'en
+tirent lestement. Je donnai quelques kopeks à Pétrof, pour acheter
+du savon et un torchon de tille dont on se frotte dans l'étuve. On
+donnait bien aux forçats un morceau de savon, mais il était grand
+comme une pièce de deux kopeks et n'était pas plus épais que les
+morceaux de fromage que l'on sert comme entrée dans les soirées
+des gens de seconde main. Le savon se vendait dans le cabinet
+même, avec du _sbitène_ (boisson faite de miel, d'épices et d'eau
+chaude), des miches de pain blanc et de l'eau bouillante, car
+chaque forçat n'en recevait qu'un baquet, selon la convention
+faite entre le propriétaire du bain et l'administration de la
+prison. Les détenus qui désiraient se nettoyer à fond pouvaient
+acheter pour deux kopeks un second baquet, que leur remettait le
+propriétaire par une fenêtre percée dans la muraille à cet effet.
+
+Dès que je fus déshabillé, Pétrof me prit le bras, en me faisant
+remarquer que j'aurais de la peine à marcher avec mes chaînes.
+«Tirez-les en haut, sur vos mollets, me dit-il en me soutenant
+par-dessous les aisselles comme si j'étais un vieillard. Faites
+attention ici, il faut franchir le seuil de la porte.» J'eus honte
+de ses prévenances, je l'assurai que je saurais bien marcher seul,
+mais il ne voulut pas me croire. Il avait pour moi les égards
+qu'on a pour un petit enfant maladroit, que chacun doit aider.
+Pétrof n'était nullement un serviteur; ce n'était surtout pas un
+domestique. Si je l'avais offensé, il aurait su comment agir avec
+moi. Je ne lui avais rien promis pour ses services, et lui-même ne
+m'avait rien demandé. Qu'est-ce qui lui inspirait cette
+sollicitude pour moi?
+
+Quand nous ouvrîmes la porte de l'étuve, je crus que nous entrions
+en enfer[19]. Représentez-vous une salle de douze pas de long sur
+autant de large dans laquelle on empilerait cent hommes à la fois,
+ou tout au moins quatre-vingts, car nous étions en tout deux
+cents, divisés en deux sections. La vapeur nous aveuglait; la
+suie, la saleté et le manque de place étaient tels que nous ne
+savions où mettre le pied. Je m'effrayai et je voulus sortir:
+Pétrof me rassura aussitôt. À grand'peine, tant bien que mal, nous
+nous hissâmes jusqu'aux bancs en enjambant les têtes des forçats
+que nous priions de se pencher afin de nous laisser passer. Mais
+tous les bancs étaient déjà occupés. Pétrof m'annonça que je
+devais acheter une place et entra immédiatement en pourparlers
+avec un forçat, qui se trouvait à côté de la fenêtre. Pour un
+kopek celui-ci consentit à me céder sa place, après avoir reçu de
+Pétrof la monnaie que ce dernier serrait dans sa main et qu'il
+avait prudemment préparée à l'avance. Il se faufila juste
+au-dessous de moi dans un endroit sombre et sale: il y avait là au
+moins un demi-pouce de moisi; même les places qui se trouvaient
+au-dessous des banquettes étaient occupées: les forçats y
+grouillaient. Quant au plancher, il n'y avait pas un espace grand
+comme la paume de la main qui ne fût occupé par les détenus; ils
+faisaient jaillir l'eau de leurs baquets. Ceux qui étaient debout
+se lavaient en tenant à la main leur seille; l'eau sale coulait le
+long de leur corps et tombait sur les têtes rasées de ceux qui
+étaient assis. Sur la banquette et les gradins qui y conduisaient
+étaient entassés d'autres forçats qui se lavaient tout
+recroquevillés et ramassés, mais c'était le petit nombre. La
+populace ne se lave pas volontiers avec de l'eau et du savon; ils
+préfèrent s'étuver horriblement, et s'inonder ensuite d'eau
+froide;--c'est ainsi qu'ils prennent leur bain. Sur le plancher
+on voyait cinquante balais de verges s'élever et s'abaisser à la
+fois, tous se fouettaient à en être ivres. On augmentait à chaque
+instant la vapeur[20]; aussi ce que l'on ressentait n'était plus de
+la chaleur, mais une brûlure comme celle de la poix bouillante. On
+criait, on gloussait, au bruit de cent chaînes, traînant sur le
+plancher... Ceux qui voulaient passer d'un endroit à l'autre
+embarrassaient leurs fers dans d'autres chaînes et heurtaient la
+tête des détenus qui se trouvaient plus bas qu'eux, tombaient,
+juraient en entraînant dans leur chute ceux auxquels ils
+s'accrochaient. Tous étaient dans une espèce de griserie,
+d'excitation folle; des cris et des glapissements se croisaient.
+Il y avait un entassement, un écrasement du coté de la fenêtre du
+cabinet par laquelle on délivrait l'eau chaude; elle jaillissait
+sur les têtes de ceux qui étaient assis sur le plancher, avant
+qu'elle arrivât à sa destination. Nous avions l'air d'être libres,
+et pourtant, de temps à autre, derrière la fenêtre du cabinet ou
+la porte entr'ouverte, on voyait la figure moustachue d'un soldat,
+le fusil au pied, veillant à ce qu'il n'arrivât aucun désordre.
+Les têtes rasées des forçats et leurs corps auxquels la vapeur
+donnait une couleur sanglante, paraissaient encore plus
+monstrueux. Sur les dos rubéfiés par la vapeur apparaissaient
+nettement les cicatrices des coups de fouet ou de verges appliqués
+autrefois, si bien que ces échines semblaient avoir été récemment
+meurtries. Étranges cicatrices! Un frisson me passa sous la peau,
+rien qu'en les voyant. On augmente encore la vapeur--et la salle
+du bain est couverte d'un nuage épais, brûlant, dans lequel tout
+s'agite, crie, glousse. De ce nuage ressortent des échines
+meurtries, des têtes rasées, des raccourcis de bras, de jambes;
+pour compléter le tableau, Isaï Fomitch hurle de joie à gorge
+déployée, sur la banquette la plus élevée. Il se sature de vapeur,
+tout autre tomberait en défaillance, mais nulle température n'est
+assez élevée pour lui; il loue un frotteur pour un kopek, mais au
+bout d'un instant, celui-ci n'y peut tenir, jette le balai et
+court s'inonder d'eau froide. Isaï Fomitch ne perd pas courage et
+en loue un second, un troisième; dans ces occasions-là, il ne
+regarde pas à la dépense et change jusqu'à cinq fois de frotteur.
+--«Il s'étuve bien, ce gaillard d'Isaï Fomitch!» lui crient d'en
+bas les forçats. Le Juif sent lui-même qu'il dépasse tous les
+autres, qu'il les «enfonce»; il triomphe, de sa voix rêche et
+falote il crie son air: _la, la, la, la, la_ qui couvre le tapage.
+Je pensais que si jamais nous devions être ensemble en enfer, cela
+rappellerait le lieu où nous nous trouvions. Je ne résistai pas au
+désir de communiquer cette idée à Pétrof: il regarda tout autour
+de lui, et ne répondit rien. J'aurais voulu lui louer une place à
+côté de moi, mais il s'assit à mes pieds et me déclara qu'il se
+trouvait parfaitement à son aise. Baklouchine nous acheta pendant
+ce temps de l'eau chaude, qu'il nous apportait quand nous en
+avions besoin. Pétrof me signifia qu'il me nettoierait des pieds à
+la tête afin de «me rendre tout propre», et il me pressa de
+m'étuver. Je ne m'y décidai pas. Ensuite, il me frotta tout entier
+de savon. «Maintenant, je vais vous laver les petons», fit-il en
+manière de conclusion. Je voulais lui répondre que je pouvais me
+laver moi-même, mais je ne le contredis pas et m'abandonnai à sa
+volonté. Dans le diminutif: petons, qu'il avait employé, il n'y
+avait aucun sens servile; Pétrof ne pouvait appeler mes pieds par
+leur nom, parce que les autres, les vrais hommes, avaient des
+jambes; moi, je n'avais que des petons.
+
+Après m'avoir rapproprié, il me reconduisit dans le cabinet, me
+soutenant et m'avertissant à chaque pas comme si j'eusse été de
+porcelaine. Il m'aida à passer mon linge, et quand il eut fini de
+me dorloter, il s'élança dans le bain pour s'étuver lui-même.
+
+En arrivant à la caserne, je lui offris un verre de thé qu'il ne
+refusa pas. Il le but et me remercia. Je pensai à faire la dépense
+d'un verre d'eau-de-vie en son honneur. J'en trouvai dans notre
+caserne même. Pétrof fut supérieurement content, il lampa son
+eau-de-vie, poussa un grognement de satisfaction, et me fit la
+remarque que je lui rendais la vie; puis, précipitamment, il se
+rendit à la cuisine, comme si l'on ne pouvait y décider quelque
+chose d'important sans lui. Un autre interlocuteur se présenta:
+c'était Baklouchine, dont j'ai déjà parlé, et que j'avais aussi
+invité à prendre du thé.
+
+Je ne connais pas de caractère plus agréable que celui de
+Baklouchine. À vrai dire, il ne pardonnait rien aux autres et se
+querellait même assez souvent; il n'aimait surtout pas qu'on se
+mêlât de ses affaires;--en un mot, il savait se défendre. Mais
+ses querelles ne duraient jamais longtemps, et je crois que tous
+les forçats l'aimaient. Partout où il allait, il était le
+bienvenu. Même en ville, on le tenait pour l'homme le plus amusant
+du monde. C'était un gars de haute taille, âgé de trente ans, au
+visage ingénu et déterminé, assez joli homme avec sa barbiche. Il
+avait le talent de dénaturer si comiquement sa figure en imitant
+le premier venu que le cercle qui l'entourait se pâmait de rire.
+C'était un farceur, mais jamais il ne se laissait marcher sur le
+pied par ceux qui faisaient les dégoûtés et n'aimaient pas à rire;
+aussi personne ne l'accusait d'être un homme «inutile et sans
+cervelle». Il était plein de vie et de feu. Il fit ma connaissance
+dès les premiers jours et me raconta sa carrière militaire, enfant
+de troupe, soldat au régiment des pionniers, où des personnages
+haut placés l'avaient remarqué. Il me fit immédiatement un tas de
+questions sur Pétersbourg; il lisait même des livres. Quand il
+vint prendre le thé chez moi, il égaya toute la caserne en
+racontant comment le lieutenant Ch--avait malmené le matin notre
+major; il m'annonça d'un air satisfait, en s'asseyant à côté de
+moi, que nous aurions probablement une représentation théâtrale à
+la maison de force. Les détenus projetaient de donner un spectacle
+pendant les fêtes de Noël. Les acteurs nécessaires étaient
+trouvés, et peu à peu l'on préparait les décors. Quelques
+personnes de la ville avaient promis de prêter des habits de femme
+pour la représentation. On espérait même, par l'entremise d'un
+brosseur, obtenir un uniforme d'officier avec des aiguillettes.
+Pourvu seulement que le major ne s'avisât pas d'interdire le
+spectacle comme l'année précédente! Il était alors de mauvaise
+humeur parce qu'il avait perdu au jeu, et puis il y avait eu du
+grabuge dans la maison de force; aussi avait-il tout défendu dans
+un accès de mécontentement. Cette année peut-être, il ne voudrait
+pas empêcher la représentation. Baklouchine était exalté: on
+voyait bien qu'il était un des principaux instigateurs du futur
+théâtre; je me promis d'assister à ce spectacle. La joie ingénue
+que Baklouchine manifestait en parlant de cette entreprise me
+toucha. De fil en aiguille nous en vînmes à causer à coeur ouvert.
+Il me dit entre autres choses qu'il n'avait pas seulement servi à
+Pétersbourg; on l'avait envoyé à R... avec le grade de
+sous-officier, dans un bataillon de garnison.
+
+--C'est de là qu'on m'a expédié ici, ajouta Baklouchine.
+
+--Et pourquoi? lui demandai-je.
+
+--Pourquoi? vous ne devineriez pas, Alexandre Pétrovitch. Parce
+que je fus amoureux.
+
+--Allons donc! on n'exile pas encore pour ce motif, répliquai-je
+en riant.
+
+--Il est vrai de dire, reprit Baklouchine, qu'à cause de cela
+j'ai tué là-bas un Allemand d'un coup de pistolet. Mais était-ce
+bien la peine de m'envoyer aux travaux forcés pour un Allemand? Je
+vous en fais juge.
+
+--Comment cela est-il arrivé? Racontez-moi l'histoire, elle doit
+être curieuse.
+
+--Une drôle d'histoire, Alexandre Pétrovitch!
+
+--Tant mieux. Racontez.
+
+--Vous le voulez? Eh bien, écoutez...
+
+Et j'entendis l'histoire d'un meurtre: elle n'était pas «drôle»,
+mais en vérité fort étrange...
+
+--Voici l'affaire, commença Baklouchine.--On m'avait envoyé à
+Riga, une grande et belle ville, qui n'a qu'un défaut: trop
+d'Allemands. J'étais encore un jeune homme bien noté auprès de mes
+chefs; je portais mon bonnet sur l'oreille, et je passais
+agréablement mon temps. Je faisais de l'oeil aux Allemandes. Une
+d'elles, nommée Louisa, me plut fort. Elle et sa tante étaient
+blanchisseuses de linge fin, du plus fin. La vieille était une
+vraie caricature, elle avait de l'argent. Tout d'abord je ne
+faisais que passer sous les fenêtres, mais bientôt je me liai tout
+à fait avec la jeune fille. Louisa parlait bien le russe, en
+grasseyant un peu;--elle était charmante, jamais je n'ai
+rencontré sa pareille. Je la pressai d'abord vivement, mais elle
+me dit:
+
+«--Ne demande pas cela, Sacha, je veux conserver mon innocence
+pour être une femme digne de toi!» Et elle ne faisait que me
+caresser, en riant d'un rire si clair... elle était très-proprette,
+je n'en ai jamais vu de pareille, je vous dis. Elle m'avait
+engagé elle-même à l'épouser. Et comment ne pas l'épouser,
+dites un peu! Je me préparais déjà à aller chez le colonel avec ma
+pétition... Tout à coup,--Louisa ne vient pas au rendez-vous,
+une première fois, une seconde, une troisième... Je lui envoie une
+lettre... elle n'y répond pas. Que faire? me dis-je. Si elle me
+trompait, elle aurait su me jeter de la poudre aux yeux, elle
+aurait répondu à ma lettre et serait venue au rendez-vous. Mais
+elle ne savait pas mentir; elle avait rompu tout simplement. C'est
+un tour de la tante, pensai-je. Je n'osai pas aller chez celle-ci;
+quoiqu'elle connût notre liaison, nous faisions comme si elle
+l'ignorait... J'étais comme un possédé; je lui écrivis une
+dernière lettre, dans laquelle je lui dis: «--Si tu ne viens pas,
+j'irai moi-même chez ta tante.» Elle eut peur et vint. La voilà
+qui se met à pleurer et me raconte qu'un Allemand, Schultz, leur
+parent éloigné, horloger de son état et d'un certain âge, mais
+riche, avait manifesté le désir de l'épouser,--afin de la rendre
+heureuse, comme il disait, et pour ne pas rester sans épouse
+pendant sa vieillesse; il l'aimait depuis longtemps, à ce qu'elle
+disait, et caressait cette idée depuis des années, mais il l'avait
+tue et ne se décidait jamais à parler.--Tu vois, Sacha, me dit-elle,
+que c'est mon bonheur, car il est riche; voudrais-tu donc me
+priver de mon bonheur? Je la regarde, elle pleure, m'embrasse,
+m'étreint...
+
+--Eh! me dis-je, elle a raison! Quel bénéfice d'épouser un
+soldat, même un sous-officier?--Allons, adieu, Louisa, Dieu te
+protège! je n'ai pas le droit de te priver de ton bonheur. Et
+comment est-il de sa personne? est-il joli?--Non, il est âgé, et
+puis il a un long nez.--Elle pouffa même de rire. Je la quittai:
+Allons, ce n'était pas ma destinée, pensé-je. Le lendemain je
+passe près du magasin de Schultz (elle m'avait indiqué la rue où
+il demeurait). Je regarde par le vitrage: je vois un Allemand qui
+arrange une montre.--Quarante-cinq ans, un nez aquilin, des yeux
+bombés, un frac à collet droit, très-haut. Je crachai de mépris en
+le voyant: à ce moment-là, j'étais prêt à casser les vitres de sa
+devanture... À quoi bon? pensais-je. Il n'y a plus rien à faire,
+c'est fini et bien fini... J'arrive à la caserne à la nuit
+tombante, je m'étends sur ma couchette et, le croirez-vous,
+Alexandre Pétrovitch? je me mets à sangloter, à sangloter...
+
+Un jour se passe, puis un second, un troisième... Je ne vois plus
+Louisa. J'avais pourtant appris d'une vieille commère
+(blanchisseuse aussi, chez laquelle mon amante allait quelquefois)
+que cet Allemand connaissait notre amour, et que pour cette raison
+il s'était décidé à l'épouser le plus tôt possible. Sans quoi il
+aurait attendu encore deux ans. Il avait forcé Louisa à jurer
+qu'elle ne me verrait plus; il parait qu'à cause de moi, il
+serrait les cordons de sa bourse et qu'il les tenait dur toutes
+deux, la tante et Louisa. Peut-être changerait-il encore d'idée,
+car il n'était pas résolu. Elle me dit aussi qu'il les avait
+invitées à prendre le café chez lui le surlendemain,--un
+dimanche, et qu'il viendrait encore un autre parent, ancien
+marchand, maintenant très-pauvre et surveillant dans un débit de
+liqueurs. Quand j'appris qu'ils décideraient cette affaire le
+dimanche, je fus si furieux que je ne pus reprendre mon
+sang-froid. Tout ce jour-là et le suivant, je ne fis que penser.
+J'aurais, dévoré cet Allemand, je crois.
+
+Le dimanche matin, je n'avais encore rien décidé; sitôt la messe
+entendue, je sortis en courant, j'enfilai ma capote et je me
+rendis chez cet Allemand. Je pensais les trouver tous là. Pourquoi
+j'allais chez l'Allemand et ce que je voulais dire, je n'en savais
+rien moi-même. Je glissai un pistolet dans ma poche à tout hasard;
+un petit pistolet qui ne valait pas le diable, avec un chien de
+l'ancien système,--encore gamin je m'en servais pour tirer,--
+il n'était plus bon à rien. Je le chargeai cependant, parce que je
+pensais qu'ils me chasseraient, que cet Allemand me dirait des
+grossièretés, et qu'alors je tirerais mon pistolet pour les
+effrayer tous. J'arrive. Personne dans l'escalier, ils étaient
+tous dans l'arrière-boutique. Pas de domestique, l'unique servante
+était absente. Je traverse le magasin, je vois que la porte est
+fermée, une vieille porte retenue par un crochet. Le coeur me bat,
+je m'arrête et j'écoute: on parle allemand. J'enfonce d'un coup de
+pied la porte qui cède. Je regarde, la table est mise. Il y avait
+là une grande cafetière, une lampe à esprit-de-vin sur laquelle le
+café bouillait, et des biscuits. Sur un autre plateau, un carafon
+d'eau-de-vie, des harengs, de la saucisse et une bouteille de vin
+quelconque. Louisa et sa tante, toutes deux endimanchées, étaient
+assises sur le divan. En face d'elles l'Allemand s'étalait sur une
+chaise, comme un fiancé, quoi! bien peigné, en frac et collet
+monté. De l'autre côté il y avait encore un Allemand, déjà vieux
+celui-là, gros et gris; il se taisait. Quand j'entrai, Louisa
+devint toute pâle. La tante se leva d'un bond et se rassit.
+L'Allemand se fâcha. Était-il colère! il se leva et me dit en
+venant à ma rencontre:
+
+--Que désirez-vous?
+
+J'eusse perdu contenance, si la colère ne m'eût soutenu.
+
+--Ce que je désire? Accueille donc un hôte, fais-lui boire de
+l'eau-de-vie. Je suis venu te faire une visite.
+
+L'Allemand réfléchit un instant et me dit: Asseyez-vous! Je
+m'assis.
+
+--Voici de l'eau-de-vie; buvez, je vous prie.
+
+--Donne-moi de bonne eau-de-vie, toi! dis donc.--Je me mettais
+toujours plus en colère.
+
+--C'est de bonne eau-de-vie.
+
+J'enrageai de voir qu'il me regardait de haut en bas. Le plus
+affreux, c'est que Louisa contemplait cette scène. Je bus, et je
+lui dis:
+
+--Or çà, l'Allemand, qu'as-tu donc à me dire des grossièretés?
+Faisons connaissance, je suis venu chez toi en bon ami.
+
+--Je ne puis être votre ami, vous êtes un simple soldat.
+
+Alors je m'emportai.
+
+--Ah! mannequin! marchand de saucisses! Sais-tu que je puis faire
+de toi ce qui me plaira? Tiens, veux-tu que je te casse la tête
+avec ce pistolet?
+
+Je tire mon pistolet, je me lève et je lui applique le canon à
+bout portant contre le front. Les femmes étaient plus mortes que
+vives; elles avaient peur de souffler; le vieux tremblait comme
+une feuille, tout blême.
+
+L'Allemand s'étonna, mais il revint vite à lui.
+
+--Je n'ai pas peur de vous et je vous prie, en homme bien élevé,
+de cesser immédiatement cette plaisanterie; je n'ai pas peur de
+vous du tout.
+
+--Oh! tu mens, tu as peur! Voyez-le! Il n'ose pas remuer la tête
+de dessous le pistolet.
+
+--Non, dit-il, vous n'oserez pas faire cela.
+
+--Et pourquoi donc ne l'oserais-je pas?
+
+--Parce que cela vous est sévèrement défendu et qu'on vous
+punirait sévèrement.
+
+Que le diable emporte cet imbécile d'Allemand! S'il ne m'avait pas
+poussé lui-même, il serait encore vivant.
+
+--Ainsi tu crois que je n'oserai pas?...
+
+--No-on!
+
+--Je n'oserai pas?
+
+--Vous n'oserez pas me faire...
+
+--Eh bien! tiens! saucisse!--Je tire, et le voilà qui
+s'affaisse sur sa chaise. Les autres poussent des cris.
+
+Je remis mon pistolet dans ma poche, et en rentrant à la
+forteresse, je le jetai dans les orties près de la grande porte.
+
+J'arrive à la caserne, je m'allonge sur ma couchette et je me dis:
+«--On va me pincer tout de suite!» Une heure se passe, une autre
+encore--on ne m'arrête pas. Vers le soir, je fus pris d'un tel
+chagrin que je sortis; je voulais à tout prix voir Louisa. Je
+passai devant la maison de l'horloger. Il y avait là un tas de
+monde, la police... Je courus chez la vieille commère, je lui dis:
+«--Va appeler Louisa!» Je n'attendis qu'un instant, elle accourut
+aussitôt, se jeta à mon cou en pleurant.--«C'est ma faute, me
+dit-elle, j'ai écouté ma tante.» Elle me raconta que sa tante,
+tout de suite après cette scène, était rentrée à la maison; elle
+avait eu tellement peur qu'elle en était malade et n'avait pas
+soufflé mot. La vieille n'avait dénoncé personne, au contraire,
+elle avait même ordonné à sa nièce de se taire parce qu'elle avait
+peur: «Qu'ils fassent ce qu'ils veulent.--Personne ne nous a vus
+depuis», me dit Louisa. L'horloger avait renvoyé sa servante, car
+il la craignait comme le feu; elle lui aurait sauté aux yeux, si
+elle avait su qu'il voulait se marier. Il n'y avait aucun ouvrier
+à la maison, il les avait tous éloignés. Il avait préparé lui-même
+le café et la collation. Quant au parent, comme il s'était tu
+toute sa vie, il avait pris son chapeau sans ouvrir la bouche, et
+s'en était allé le premier.--»Pour sûr il se taira», ajouta
+Louisa. C'est ce qui arriva. Pendant deux semaines, personne ne
+m'arrêta, on ne me soupçonnait pas le moins du monde. Ne le croyez
+pas si vous voulez, Alexandre Pétrovitch, mais ces deux semaines
+ont été tout le bonheur de ma vie. Je voyais Louisa chaque jour.
+Et comme elle s'était attachée à moi! Elle me disait en pleurant:
+«Si l'on t'exile, j'irai avec toi, je quitterai tout pour te
+suivre.» Je pensais déjà à en finir avec ma vie, tant elle m'avait
+apitoyé. Mais au bout des deux semaines, on m'arrêta. Le vieux et
+la tante s'étaient entendus pour me dénoncer.
+
+--Mais, interrompis-je, Baklouchine, attendez!--pour cela, on
+ne pouvait vous infliger que dix à douze ans de travaux, le
+maximum de la peine, et encore dans la section civile; pourtant,
+vous êtes dans la «section particulière». Comment cela se fait-il?
+
+--C'est une autre affaire, dit Baklouchine. Quand on me conduisit
+devant le conseil de guerre, le capitaine rapporteur commença à
+m'insulter devant le tribunal, à me dire des gros mots. Je n'y
+tins pas, je lui criai: «Pourquoi m'injuries-tu? Ne vois-tu pas,
+canaille, que tu te regardes dans un miroir?» Cela m'a fait une
+nouvelle affaire, on m'a remis en jugement, et pour les deux
+choses j'ai été condamné à quatre mille coups de verges et à la
+«section particulière». Quand on me fit sortir pour subir ma
+punition dans la rue verte, on emmena le capitaine: il avait été
+cassé de son grade et envoyé au Caucase en qualité de simple
+soldat.--Au revoir, Alexandre Pétrovitch. Ne manquez pas de
+venir voir notre représentation.
+
+
+X--LA FÊTE DE NOËL.
+
+Les fêtes approchaient enfin. La veille du grand jour, les forçats
+n'allèrent presque pas au travail. Ceux qui travaillaient dans les
+ateliers de couture et autres s'y rendirent comme à l'ordinaire,
+les derniers s'en furent à la démonte, mais ils revinrent presque
+immédiatement à la maison de force, un à un ou par bandes; après
+le dîner, personne ne travailla. Depuis le matin la majeure partie
+des forçats n'étaient occupés que de leurs propres affaires et non
+de celles de l'administration: les uns s'arrangeaient pour faire
+venir de l'eau-de-vie ou en commandaient encore, tandis que les
+autres demandaient la permission de voir leurs compères et leurs
+commères, ou rassemblaient les petites sommes qu'on leur devait
+pour du travail exécuté auparavant. Baklouchine et les forçats qui
+prenaient part au spectacle cherchaient à décider quelques-unes de
+leurs connaissances, presque tous brosseurs d'officiers, à leur
+confier les costumes qui leur étaient nécessaires.
+
+Les uns allaient et venaient d'un air affairé, uniquement parce
+que d'autres étaient pressés et affairés; ils n'avaient aucun
+argent à recevoir, et pourtant ils paraissaient attendre un
+payement; en un mot, tout le monde était dans l'expectative d'un
+changement, de quelque événement extraordinaire. Vers le soir, les
+invalides qui faisaient les commissions des forçats apportèrent
+toutes sortes de victuailles: de la viande, des cochons de lait,
+des oies. Beaucoup de détenus, même les plus simples et les plus
+économes, qui toute l'année entassaient leurs kopeks, croyaient de
+leur devoir de faire de la dépense ce jour-là et de célébrer
+dignement le réveillon. Le lendemain était pour les forçats une
+vraie fête, à laquelle ils avaient droit, une fête reconnue par la
+loi. Les détenus ne pouvaient être envoyés au travail ce jour-là:
+il n'y avait que trois jours semblables dans toute l'année.
+
+Enfin, qui sait combien de souvenirs devaient tourbillonner dans
+les âmes de ces réprouvés à l'approche d'une pareille solennité?
+Dès l'enfance, le petit peuple garde vivement la mémoire des
+grandes fêtes. Ils devaient se rappeler avec angoisse et tourment
+ces jours où l'on se repose des pénibles travaux au sein de la
+famille. Le respect des forçats pour ce jour-là avait quelque
+chose d'imposant; les riboteurs étaient peu nombreux, presque tout
+le monde était sérieux et pour ainsi dire occupé, bien qu'ils
+n'eussent rien à faire pour la plupart. Même ceux qui se
+permettaient de faire bamboche conservaient un air grave... Le
+rire semblait interdit. Une sorte de susceptibilité intolérante
+régnait dans tout le bagne, et si quelqu'un contrevenait au repos
+général, même involontairement, on le remettait bien vite à sa
+place, en criant et en jurant; on se fâchait, comme s'il eût
+manqué de respect à la fête elle-même. Cette disposition des
+forçats était remarquable et même touchante. Outre la vénération
+innée qu'ils ont pour ce grand jour, ils pressentent qu'en
+observant cette fête, ils sont en communion avec le reste du
+monde, qu'ils ne sont plus tout à fait des réprouvés, perdus et
+rejetés par la société, puisqu'à la maison de force on célèbre
+cette réjouissance comme au dehors. Ils sentaient tout cela, je
+l'ai vu et compris moi-même.
+
+Akim Akimytch avait aussi fait de grands préparatifs pour la fête:
+il n'avait pas de souvenirs de famille, étant né orphelin dans une
+maison étrangère, et entré au service dès l'âge de quinze ans; il
+n'avait jamais ressenti de grandes joies, ayant toujours vécu
+régulièrement, uniformément, dans la crainte d'enfreindre les
+devoirs qui lui étaient imposés. Il n'était pas non plus fort
+religieux, car son formalisme avait étouffé tous ses dons humains,
+toutes ses passions et ses penchants, bons ou mauvais. Il se
+préparait par conséquent à fêter Noël sans se trémousser ou
+s'émouvoir particulièrement; il n'était attristé par aucun
+souvenir chagrin et inutile; il faisait tout avec cette
+ponctualité qui était suffisante pour accomplir convenablement ses
+devoirs ou pour célébrer une cérémonie fondée une fois pour
+toutes. D'ailleurs, il n'aimait pas trop à réfléchir. L'importance
+du fait lui-même n'avait jamais effleuré sa cervelle, tandis qu'il
+exécutait les règles qu'on lui imposait avec une minutie
+religieuse. Si on lui avait ordonné le jour suivant de faire tout
+le contraire de ce qu'il avait fait la veille, il aurait obéi avec
+la même soumission et le même scrupule qu'il avait montré le jour
+avant. Une fois dans sa vie, une seule fois, il avait voulu agir
+de sa propre impulsion--et il avait été envoyé aux travaux
+forcés. Cette leçon n'avait pas été perdue pour lui. Quoiqu'il fût
+écrit qu'il ne devait jamais comprendre sa faute, il avait
+pourtant gagné à son aventure une règle de morale salutaire,--ne
+jamais raisonner, dans n'importe quelle circonstance, parce que
+son esprit n'était jamais à la hauteur de l'affaire à juger.
+Aveuglément dévoué aux cérémonies, il regardait avec respect le
+cochon de lait qu'il avait farci de gruau et qu'il avait rôti
+lui-même (car il avait quelques connaissances culinaires), absolument
+comme si ce n'avait pas été un cochon de lait ordinaire, que l'on
+pouvait acheter et rôtir en tout temps, mais bien un animal
+particulier, né spécialement pour la fête de Noël. Peut-être
+était-il habitué, depuis sa tendre enfance, à voir ce jour-là sur
+la table un cochon de lait, et en concluait-il qu'un cochon de
+lait était indispensable pour célébrer dignement la fête; je suis
+certain que si, par malheur, il n'avait pas mangé de cette viande-là,
+il aurait eu un remords toute sa vie de n'avoir pas fait son
+devoir. Jusqu'au jour de Noël il portait sa vieille veste et son
+vieux pantalon, qui, malgré leur raccommodage minutieux,
+montraient depuis longtemps la corde. J'appris alors qu'il gardait
+soigneusement dans son coffre le nouveau costume qui lui avait été
+délivré quatre mois auparavant, et qu'il ne l'avait pas touché à
+la seule fin de l'étrenner le jour de Noël. C'est ce qu'il fit. La
+veille, il sortit de son coffre les vêtements neufs, les déplia,
+les examina, les nettoya, souffla dessus pour enlever la
+poussière, et tout étant parfaitement en ordre, il les essaya
+préalablement. Le costume lui seyait parfaitement; toutes les
+pièces étaient convenables, la veste se boutonnait jusqu'au cou,
+le collet droit et roide comme du carton maintenait le menton
+très-haut; la taille rappelait de loin la coupe militaire; aussi
+Akim Akimytch sourit-il de satisfaction, en se tournant et
+retournant non sans braverie devant son tout petit miroir, orné
+depuis longtemps par ses soins d'une bordure dorée. Seule, une
+agrafe de la veste semblait ne pas être à sa place; Akim Akimytch
+la remarqua et résolut de la changer de place; quand il eut fini,
+il essaya de nouveau la veste, elle était irréprochable. Il replia
+alors son costume comme auparavant et, l'esprit tranquille, le
+serra dans son coffre jusqu'au lendemain. Son crâne était
+suffisamment rasé, mais après un examen attentif, Akim Akimytch
+acquit la certitude qu'il n'était pas absolument lisse; ses
+cheveux avaient imperceptiblement repoussé; il se rendit
+immédiatement près du «major» pour être rasé comme il faut, à
+l'ordonnance. En réalité personne n'aurait songé à le regarder le
+lendemain, mais il agissait par acquit de conscience, afin de
+remplir tous ses devoirs ce jour-là. Cette vénération pour le plus
+petit bouton, pour la moindre torsade d'épaulette, pour la moindre
+ganse s'était gravée dans son esprit comme un devoir impérieux, et
+dans son coeur, comme l'image de la plus parfaite beauté que peut
+et doit atteindre un homme comme il faut. En sa qualité d'»ancien»
+de la caserne, il veilla à ce qu'on apportât du foin et à ce qu'on
+l'étendit sur le plancher. La même chose se faisait dans les
+autres casernes. Je ne sais pas pourquoi l'on jetait toujours du
+foin sur le sol le jour de Noël[21]. Une fois qu'Akim Akimytch eut
+terminé son travail, il dit ses prières, s'étendit sur sa
+couchette et s'endormit du sommeil tranquille de l'enfance, afin
+de se réveiller le plus tôt possible le lendemain. Les autres
+forçats firent de même, du reste. Tous les détenus se couchèrent
+beaucoup plus tôt que de coutume. Les travaux ordinaires furent
+délaissés ce soir-là; quant à jouer aux cartes, personne n'aurait
+même osé en parler. Tout le monde attendait le matin suivant.
+
+Il arriva enfin, ce matin! De fort bonne heure, avant même qu'il
+fît jour, on battit la diane, et le sous-officier qui entra pour
+compter les forçats leur souhaita une heureuse fête. On lui
+répondit, d'un ton affable et aimable, par un souhait semblable.
+Akim Akimytch et beaucoup d'autres qui avaient leurs oies et leurs
+cochons de lait, s'en furent précipitamment à la cuisine, après
+avoir dit leurs prières à la hâte, pour voir à quel endroit se
+trouvaient leurs victuailles, et comme on les rôtissait. Par les
+petites fenêtres de notre caserne, à moitié cachées par la neige
+et la glace, on voyait dans les ténèbres flamber le feu vif des
+deux cuisines, dont les six poêles étaient allumés. Dans la cour
+encore sombre, les forçats, la demi-pelisse jetée sur les épaules
+ou complètement vêtus, se pressaient du côté de la cuisine.
+Quelques-uns cependant,--en petit nombre,--avaient réussi à
+visiter les cabaretiers. C'étaient les plus impatients. Tout le
+monde se conduisait avec décence, paisiblement, beaucoup mieux
+qu'à l'ordinaire. On n'entendait ni les querelles, ni les injures
+habituelles. Chacun comprenait que c'était un grand jour, une
+grande fête. Des forçats allaient même dans les autres casernes
+souhaiter une heureuse fête à leurs connaissances. Ce jour-là, il
+semblait qu'une sorte d'amitié existât entre eux. Je remarquerai
+en passant que les forçats n'ont presque jamais de liaisons à la
+maison de force, ni communes, ni particulières; ainsi il était
+très-rare qu'un forçat se liât avec un autre, comme dans le monde
+libre. Nous étions en général durs et secs dans nos rapports
+réciproques, à quelques rares exceptions près; c'était un ton
+adopté une fois pour toutes. Je sortis aussi de la caserne; il
+commençait à faire clair; les étoiles pâlissaient, une légère buée
+congelée s'élevait de terre, les spirales de fumée des cheminées
+montaient en tournoyant. Plusieurs détenus que je rencontrai me
+souhaitèrent avec affabilité une bonne fête. Je les remerciai en
+leur rendant leurs souhaits. De ceux-là, quelques-uns ne m'avaient
+jamais encore adressé la parole. Près de la cuisine, un forçat de
+la caserne militaire, la touloupe sur l'épaule, me rejoignit. Du
+milieu de la cour, il m'avait aperçu et me criait: «Alexandre
+Pétrovitch! Alexandre Pétrovitch!» Il se hâtait en courant du côté
+de la cuisine. Je m'arrêtai pour l'attendre. C'était un jeune gars
+au visage rond, aux yeux doux, peu communicatif avec tout le
+monde; il ne m'avait pas encore parlé depuis mon entrée à la
+maison de force, et n'avait fait jusqu'alors aucune attention à
+moi: je ne savais même pas comment il se nommait. Il accourut tout
+essoufflé, et resta planté devant moi à me regarder en souriant
+bêtement, mais d'un air heureux.
+
+--Que voulez-vous? lui demandai-je non sans étonnement. Il resta
+devant moi souriant, à me regarder de tous ses yeux, sans
+toutefois entamer la conversation.
+
+--Mais, comment donc?... c'est fête..., marmotta-t-il. Il comprit
+lui-même qu'il n'avait rien à me dire de plus, et me quitta pour
+se rendre précipitamment à la cuisine.
+
+Je ferai la remarque qu'après cela nous ne nous rencontrâmes
+presque jamais, et que nous ne nous adressâmes pas la parole
+jusqu'à ma sortie de prison.
+
+Autour des poêles flambants de la cuisine les forçats affairés se
+démenaient et se bousculaient. Chacun surveillait son bien, les
+cuisiniers préparaient l'ordinaire du bagne, car le dîner devait
+avoir lieu un peu plus tôt que de coutume. Personne n'avait encore
+mangé, du reste, bien que tous en eussent envie, mais on observait
+les convenances devant les autres. On attendait le prêtre, le
+carême ne cessait qu'après son arrivée. Il ne faisait pas encore
+jour que l'on entendit déjà le caporal crier de derrière la porte
+d'entrée de la prison: «Les cuisiniers!» Ces appels se répétèrent,
+Ininterrompus, pendant deux heures. On réclamait les cuisiniers
+pour recevoir les aumônes apportées de tous les coins de la ville
+en quantité énorme: miches de pain blanc, talmouses, échaudés,
+crêpes, et autres pâtisseries au beurre. Je crois qu'il n'y avait
+pas une marchande ou une bourgeoise de toute la ville qui n'eût
+envoyé quelque chose aux «malheureux». Parmi ces aumônes, il y en
+avait d'opulentes, comme des pains de fleur de farine en assez
+grand nombre; il y en avait aussi de très-pauvres, une miche de
+pain blanc de deux kopeks et deux _changhi_ noirs à peine enduits
+de crème aigre: c'était le cadeau du pauvre au pauvre, pour lequel
+celui-là avait dépensé son dernier kopek. Tout était accepté avec
+une égale reconnaissance, sans distinction de valeur ou de
+donateurs. Les forçats qui recevaient les dons ôtaient leurs
+bonnets, remerciaient en saluant les donateurs, leur souhaitaient
+de bonnes fêtes et emportaient l'aumône à la cuisine. Quand on
+avait rassemblé de grands tas de pains, on appelait les anciens de
+chaque caserne, qui partageaient le tout par égales portions entre
+toutes les sections. Ce partage n'excitait ni querelles ni
+injures, il se faisait honnêtement, équitablement. Akim Akimytch,
+aidé d'un autre détenu, partageait entre les forçats de notre
+caserne le lot qui nous était échu, de sa main, et remettait à
+chacun de nous ce qui lui revenait. Chacun était content, pas une
+réclamation ne se faisait entendre, aucune envie ne se
+manifestait; personne n'aurait eu l'idée d'une tromperie. Quand
+Akim Akimytch eut fini ses affaires à la cuisine, il procéda
+religieusement à sa toilette et s'habilla d'un air solennel, en
+boutonnant tous les crochets de sa veste sans en excepter un: une
+fois vêtu de neuf, il se mit à prier, ce qui dura assez longtemps.
+Beaucoup de détenus remplissaient leurs devoirs religieux, mais
+c'étaient, pour la plupart, des gens âgés: les jeunes ne priaient
+presque pas: ils se signaient tout au plus en se levant, et encore
+cela n'arrivait que les jours de fête. Akim Akimytch s'approcha de
+moi, une fois sa prière finie, pour me faire les souhaits d'usage.
+Je l'invitai à prendre du thé, il me rendit ma politesse en
+m'offrant de son cochon de lait. Au bout de quelque temps Pétrof
+accourut pour m'adresser ses compliments. Je crois qu'il avait
+déjà bu, et, bien qu'il fût tout essoufflé, il ne me dit pas
+grand'chose; il resta debout devant moi pendant quelques instants
+et s'en retourna à la cuisine. On se préparait en ce moment dans
+la caserne de la section militaire à recevoir le prêtre. Cette
+caserne n'était pas construite comme les autres; les lits de camp
+étaient disposés le long de la muraille, et non au milieu de la
+salle comme dans toutes les autres, si bien que c'était la seule
+dont le milieu ne fût pas obstrué. Elle avait été probablement
+construite de cette façon afin qu'en cas de nécessité on put
+réunir les forçats. On dressa une petite table au milieu de la
+salle; on y plaça une image devant laquelle on alluma une petite
+lampe-veilleuse. Le prêtre arriva enfin avec la croix et l'eau
+bénite. Il pria et chanta devant l'image, puis se tourna du côté
+des forçats qui, tous, les uns après les autres, vinrent baiser la
+croix. Le prêtre parcourut ensuite toutes les casernes, qu'il
+aspergea d'eau bénite; quand il arriva à la cuisine, il vanta le
+pain de la maison de force qui avait de la réputation en ville;
+les détenus manifestèrent aussitôt le désir de lui envoyer deux
+pains frais encore tout chauds, qu'un invalide fut chargé de lui
+porter immédiatement. Les forçats reconduisirent la croix avec le
+même respect qu'ils l'avaient accueillie; presque tout de suite
+après, le major et le commandant arrivèrent. On aimait le
+commandant, on le respectait même. Il fit le tour des casernes en
+compagnie du major, souhaita un joyeux Noël aux forçats, entra
+dans la cuisine et goûta la soupe aux choux aigres. Elle était
+fameuse ce jour-là: chaque détenu avait droit à près d'une livre
+de viande; en outre, on avait préparé du gruau de millet, et
+certes le beurre n'y avait pas été épargné. Le major reconduisit
+le commandant jusqu'à la porte et ordonna aux forçats de dîner.
+Ceux-ci s'efforçaient de ne pas se trouver sous ses yeux. On
+n'aimait pas son regard méchant, toujours inquisiteur derrière ses
+lunettes, errant de droite et de gauche, comme s'il cherchait un
+désordre à réprimer, un coupable à punir.
+
+On dîna. Le cochon de lait d'Akim Akimytch était admirablement
+rôti. Je ne pus m'expliquer comment cinq minutes après la sortie
+du major il y eut une masse de détenus ivres tandis qu'en sa
+présence tout le monde était encore de sang-froid. Les figures
+rouges et rayonnantes étaient nombreuses; des balalaïki[22] firent
+bientôt leur apparition. Le petit Polonais suivait déjà en jouant
+du violon un riboteur qui l'avait engagé pour toute la journée et
+auquel il raclait des danses gaies. La conversation devint de plus
+en plus bruyante et tapageuse. Le dîner se termina cependant sans
+grands désordres. Tout le monde était rassasié. Plusieurs
+vieillards, des forçats sérieux, s'en furent immédiatement se
+coucher, ce que fit aussi Akim Akimytch qui supposait probablement
+qu'on devait absolument dormir après dîner les jours de fête. Le
+vieux-croyant de Starodoub, après avoir quelque peu sommeillé,
+grimpa sur le poêle, ouvrit son livre; il pria la journée entière
+et même fort tard dans la soirée, sans un instant d'interruption.
+Le spectacle de cette «honte» lui était pénible, comme il le
+disait. Tous les Tcherkesses allèrent s'asseoir sur le seuil; ils
+regardaient avec curiosité, mais avec une nuance de dégoût, tout
+ce monde ivre. Je rencontrai Nourra: «_Aman, Aman_, me dit-il dans
+un élan d'honnête indignation et en hochant la tête,--ouh!
+_Aman_! Allah sera fâché!» Isaï Fomitch alluma d'un air arrogant
+et opiniâtre une bougie dans son coin et se mit au travail, pour
+bien montrer qu'à ses yeux ce n'était pas fête. Par-ci par-là des
+parties de cartes s'organisaient. Les forçats ne craignaient pas
+les invalides, on plaça pourtant des sentinelles pour le cas où le
+sous-officier arriverait à l'improviste, mais celui-ci s'efforçait
+de ne rien voir. L'officier de garde fit en tout trois rondes; les
+détenus ivres se cachaient vite, les jeux de cartes
+disparaissaient en un clin d'oeil; je crois qu'au fond il était
+bien résolu à ne pas remarquer les désordres de peu d'importance.
+Être ivre n'était pas un méfait ce jour-là. Peu à peu tout le
+monde fut en gaieté. Des querelles commencèrent. Le plus grand
+nombre cependant était de sang-froid, en effet il y avait de quoi
+rire rien qu'à voir ceux qui étaient sortis. Ceux-là buvaient sans
+mesure. Gazine triomphait, il se promenait d'un air satisfait près
+de son lit de camp, sous lequel il avait caché son eau-de-vie,
+enfouie à l'avance sous la neige derrière les casernes, dans un
+endroit secret; il riait astucieusement en voyant les
+consommateurs arriver en foule. Il était de sang-froid et n'avait
+rien bu du tout, car il avait l'intention de bambocher le dernier
+jour des fêtes, quand il aurait préalablement vidé les poches des
+détenus. Des chansons retentissaient dans les casernes. La
+soûlerie devenait infernale, et les chansons touchaient aux
+larmes. Les détenus se promenaient par bandes en pinçant d'un air
+crâne les cordes de leur balalaïka, la touloupe jetée négligemment
+sur l'épaule. Un choeur de huit à dix hommes s'était même formé
+dans la division particulière. Ils chantaient d'une façon
+supérieure avec accompagnement de guitares et de balalaïki. Les
+chansons vraiment populaires étaient rares. Je ne me souviens que
+d'une seule, admirablement dite:
+
+_Hier, moi jeunesse_
+_J'ai été au festin..._
+
+C'est au bagne que j'entendis une variante à moi inconnue
+auparavant. À la fin du chant étaient ajoutés quelques vers:
+
+_Chez moi jeunesse,_
+_Tout est arrangé._
+_J'ai lavé les cuillers,_
+_J'ai versé la soupe aux choux,_
+_J'ai gratté les poteaux de porte,_
+_J'ai cuit des pâtés._
+
+Ce que l'on chantait surtout, c'étaient les chansons dites «de
+forçats». L'une d'elles, «Il arrivait...», tout humoristique,
+raconte comment un homme s'amusait et vivait en seigneur, et comme
+il avait été envoyé à la maison de force. Il épiçait son
+«bla-manger de Chinpagne», tandis que maintenant
+
+_On me donne des choux à l'eau_
+_Que je dévore à me fendre les oreilles._
+
+La chanson suivante, trop connue, était aussi à la mode:
+
+_Auparavant je vivais,_
+_Gamin encore, je m'amusais_
+_Et j'avais mon capital..._
+_Mon capital, gamin encore, je l'ai perdu_
+_Et j'en suis venu à vivre dans la captivité..._
+
+et cætera. Seulement on ne disait pas capital chez nous, mais
+_copital_, que l'on faisait dériver du verbe _copit_ (amasser). Il
+y en avait aussi de mélancoliques. L'une d'elles, assez connue, je
+crois, était une vraie chanson de forçats:
+
+_La lumière céleste resplendit,_
+_Le tambour bat la diane,_
+_L'ancien ouvre la porte,_
+_Le greffier vient nous appeler._
+_On ne nous voit pas derrière les murailles_
+_Ni comme nous vivons ici._
+_Dieu, le Créateur céleste, est avec nous,_
+_Nous ne périrons pas ici... etc._
+
+Une autre chanson encore plus mélancolique, mais dont la mélodie
+était superbe, se chantait sur des paroles fades et assez
+incorrectes. Je me rappelle quelques vers:
+
+_Mon regard ne verra plus le pays_
+_Où je suis né;_
+_À souffrir des tourments immérités_
+_Je suis condamné toute ma vie._
+_Le hibou pleurera sur le toit_
+_Et fera retentir la forêt._
+_J'ai le coeur navré de tristesse,_
+_Je ne serai pas là-bas._
+
+On la chante souvent, mais non pas en choeur, toujours en solo.
+Ainsi, quand les travaux sont finis, un détenu sort de la caserne,
+s'assied sur le perron; il réfléchit, son menton appuyé sur sa
+main, et chante en traînant sur un fausset élevé. On l'écoute, et
+quelque chose se brise dans le coeur. Nous avions de belles voix
+parmi les forçats.
+
+Cependant le crépuscule tombait. L'ennui, le chagrin et
+l'abattement reparaissaient à travers l'ivresse et la débauche. Le
+détenu qui, une heure avant, se tenait les côtes de rire,
+sanglotait maintenant dans un coin, soûl outre mesure. D'autres en
+étaient déjà venus aux mains plusieurs fois ou rôdaient en
+chancelant dans les casernes, tout pâles, cherchant une querelle.
+Ceux qui avaient l'ivresse triste cherchaient leurs amis pour se
+soulager et pleurer leur douleur d'ivrogne. Tout ce pauvre monde
+voulait s'égayer, passer joyeusement la grande fête,--mais,
+juste ciel! comme ce jour fut pénible pour tous! Ils avaient passé
+cette journée dans l'espérance d'une félicité vague qui ne se
+réalisait pas. Pétrof accourut deux fois vers moi: comme il
+n'avait que peu bu, il était de sang-froid, mais jusqu'au dernier
+moment, il attendit quelque chose, qui devait arriver pour sûr,
+quelque chose d'extraordinaire, de gai et d'amusant. Bien qu'il
+n'en dit rien, on le devinait à son regard. Il courait de caserne
+en caserne sans fatigue... Rien n'arriva, rien à part la soûlerie
+générale, les injures idiotes des ivrognes et un étourdissement
+commun de ces têtes enflammées. Sirotkine errait aussi, paré d'une
+chemise rouge toute neuve, allant de caserne en caserne, joli
+garçon, comme toujours, fort propret; lui aussi, doucement,
+naïvement, il attendait quelque chose. Peu à peu le spectacle
+devint insupportable, répugnant, à donner des nausées; il y avait
+pourtant des choses visibles, mais j'étais tout triste sans motif.
+J'éprouvais une pitié profonde pour tous ces hommes, et je me
+sentais comme étranglé, étouffé au milieu d'eux. Ici deux forçats
+se disputent pour savoir lequel régalera l'autre. Ils discutent
+depuis longtemps; ils ont failli en venir aux mains. L'un d'eux
+surtout a de vieille date une dent contre l'autre: il se plaint en
+bégayant, et veut prouver à son camarade que celui-ci a agi
+injustement quand il a vendu l'année dernière une pelisse et caché
+l'argent. Et puis, il y avait encore quelque chose... Le plaignant
+est un grand gaillard, bien musclé, tranquille, pas bête, mais
+qui, lorsqu'il est ivre, veut se faire des amis et épancher sa
+douleur dans leur sein. Il injurie son adversaire en énonçant ses
+griefs, dans l'intention de se réconcilier plus tard avec lui.
+L'autre, un gros homme trapu, solide, au visage rond, rusé comme
+un renard, avait peut-être bu plus que son camarade, mais ne
+paraissait que légèrement ivre. Ce forçat a du caractère et passe
+pour être riche; il est probable qu'il n'a aucun intérêt à irriter
+son camarade, aussi le conduit-il vers un cabaretier; l'ami
+expansif assure que ce camarade lui doit de l'argent et qu'il est
+tenu de l'inviter à boire «s'il est seulement ce qu'on appelle un
+honnête homme».
+
+Le cabaretier, non sans quelque respect pour le consommateur et
+avec une nuance de mépris pour l'ami expansif, car celui-ci boit
+au compte d'autrui et se fait régaler, prend une tasse et la
+remplit d'eau-de-vie.
+
+--Non, Stepka (Étiennet), c'est toi qui dois payer, parce que tu
+me dois de l'argent.
+
+--Eh! Je ne veux pas me fatiguer la langue à te parler, répond
+Stepka.
+
+--Non, Stepka, tu mens, assure le premier, en prenant la tasse
+que le cabaretier lui tend--tu me dois de l'argent; il faut que
+tu n'aies pas de conscience; tiens, tes yeux mêmes ne sont pas à
+toi, tu les as empruntés comme tu empruntes tout. Canaille, va!
+Stepka! en un mot, tu es une canaille!
+
+--Qu'as-tu à pleurnicher? regarde, tu répands ton eau-de-vie!
+Puisqu'on te régale, bois! crie le cabaretier à l'ami expansif--
+je n'ai pas le temps d'attendre jusqu'à demain.
+
+--Je boirai, n'aie pas peur, qu'as-tu à crier? Mes meilleurs
+souhaits à l'occasion de la fête, Stépane Doroféitch! dit celui-ci
+poliment en s'inclinant, sa tasse à la main, du côté de Stepka,
+qu'une minute auparavant il avait traité de canaille. «Porte-toi
+bien et vis cent ans, sans compter ce que tu as déjà vécu!» Il
+boit, grogne un soupir de satisfaction et s'essuie.--En ai-je bu
+auparavant, de l'eau-de-vie! dit-il avec un sérieux plein de
+gravité, en parlant à tout le monde sans s'adresser à personne en
+particulier--mais voilà, mon temps finit. Remercie-moi, Stépane
+Doroféitch!
+
+--Il n'y a pas de quoi.
+
+--Ah! tu ne veux pas me remercier, alors je raconterai à tout le
+monde ce que tu m'as fait; outre que tu es une grande canaille, je
+te dirai...
+
+--Eh bien, voilà ce que je te dirai, vilain museau d'ivrogne?
+interrompt Stepka qui perd enfin patience. Écoute et fais bien
+attention, partageons le monde en deux, prends-en une moitié et
+moi l'autre, et laisse-moi tranquille.
+
+--Ainsi tu ne me rendras pas mon argent.
+
+--Quel argent veux-tu encore, soûlard?
+
+--Quand tu... me le rendras dans l'autre monde, eh bien, je ne le
+prendrai pas. Notre argent, c'est la sueur de notre front, c'est
+le calus que nous avons aux mains. Tu t'en repentiras dans l'autre
+monde, tu rôtiras pour ces cinq kopeks.
+
+--Va-t'en au diable!
+
+--Qu'as-tu à me talonner? Je ne suis pas un cheval.
+
+--File! allons, file!
+
+--Canaille!
+
+--Forçat!
+
+Et voilà les injures qui pleuvent, plus fort encore qu'avant la
+régalade.
+
+Deux amis sont assis séparément sur deux lits de camp, l'un est de
+grande taille, vigoureux, charnu, un vrai boucher: son visage est
+rouge. Il pleure presque, car il est très-ému. L'autre, vaniteux,
+fluet, mince, avec un grand nez qui a toujours l'air d'être
+enrhumé et de petits yeux bleus fixés en terre. C'est un homme fin
+et bien élevé, il a été autrefois secrétaire et traite son ami
+avec un peu de dédain, ce qui déplaît à son camarade. Ils avaient
+bu ensemble toute la journée.
+
+--Il a pris une liberté avec moi! crie le plus gros, en secouant
+fortement de sa main gauche la tête de son camarade. «Prendre une
+liberté» signifie frapper. Ce forçat, ancien sous-officier, envie
+secrètement la maigreur de son voisin; aussi luttent-ils de
+recherche et d'élégance dans leurs conversations.
+
+--Je te dis que tu as tort... dit d'un ton dogmatique le
+secrétaire, les yeux opiniâtrement fixés en terre d'un air grave,
+et sans regarder son interlocuteur.
+
+--Il m'a frappé, entends-tu! continue l'autre en tiraillant
+encore plus fort son cher ami.--Tu es le seul homme qui me reste
+ici-bas, entends-tu! Aussi je te le dis: il a pris une liberté.
+
+--Et je te répéterai qu'une disculpation aussi piètre ne peut que
+te faire honte, mon cher ami! réplique le secrétaire d'une voix
+grêle et polie--avoue plutôt, cher ami, que toute cette soûlerie
+provient de ta propre inconstance.
+
+L'ami corpulent trébuche en reculant, regarde bêtement de ses yeux
+ivres le secrétaire satisfait, et tout à coup il assène de toutes
+ses forces son énorme poing sur la figure maigrelette de celui-ci.
+Ainsi se termine l'amitié de cette journée. Le cher ami disparaît
+sous les lits de camp, éperdu...
+
+Une de mes connaissances entre dans notre caserne, c'est un forçat
+de la section particulière, extrêmement débonnaire et gai, un
+garçon qui est loin d'être bête, très-simple et railleur sans
+méchante intention: c'est précisément celui qui, lors de mon
+arrivée à la maison de force, cherchait un paysan riche, déclarait
+qu'il avait de l'amour-propre et avait fini par boire mon thé. Il
+avait quarante ans, une lèvre énorme, un gros nez charnu et
+bourgeonné. Il tenait une balalaïka, dont il pinçait négligemment
+les cordes; un tout petit forçat à grosse tête, que je connaissais
+très-peu, auquel du reste personne ne faisait attention, le
+suivait comme son ombre. Ce dernier était étrange, défiant,
+éternellement taciturne et sérieux; il travaillait dans l'atelier
+de couture et s'efforçait de vivre solitaire, sans se lier avec
+personne. Maintenant qu'il était ivre, il s'était attaché à
+Varlamof comme son ombre, et le suivait, excessivement ému, en
+gesticulant, en frappant du poing la muraille et les lits de camp:
+il pleurait presque. Varlamof ne le remarquait pas plus que s'il
+n'eût pas existé. Le plus curieux, c'est que ces deux hommes ne se
+ressemblaient nullement; ni leurs occupations, ni leurs caractères
+n'étaient communs. Ils appartenaient à des sections différentes et
+demeuraient dans des casernes séparées. On appelait ce petit
+forçat: Boulkine.
+
+Varlamof sourit en me voyant assis à ma place près du poêle. Il
+s'arrêta à quelques pas de moi, réfléchit un instant, tituba et
+vint de mon côté à pas inégaux, en se déhanchant crânement; il
+effleura les cordes de son instrument et fredonna en frappant
+légèrement le sol de sa botte sur un ton de récitatif:
+
+_Ma chérie_
+_À la figura pleine et blanche_
+_Chante comme une mésange;_
+_Dans sa robe de satin_
+_À la brillante garniture_
+_Elle est très-belle._
+
+Cette chanson mit Boulkine hors de lui, car il agita ses bras, et
+cria en s'adressant à tout le monde:
+
+--Il ment, frères, il ment comme un arracheur de dents. Il n'y a
+pas une ombre de vérité dans tout ce qu'il dit.
+
+--Mes respects au vieillard Alexandre Pétrovitch! fit Varlamof en
+me regardant avec un rire fripon; je crois même qu'il voulait
+m'embrasser. Il était gris. Quant à l'expression «Mes respects au
+vieillard un tel», elle est employée par le menu peuple de toute
+la Sibérie, même en s'adressant à un homme de vingt ans. Le mot de
+«vieillard» marque du respect, de la vénération ou de la
+flatterie, et s'applique à quelqu'un d'honorable, de digne.
+
+--Eh bien, Varlamof, comment vous portez-vous?
+
+--Couci-couça! tout à la douce. Qui est vraiment heureux de la
+fête, est ivre depuis le grand matin. Excusez-moi! Varlamof
+parlait en traînant.
+
+--Il ment, il ment de nouveau! fit Boulkine en frappant les lits
+de camp dans une sorte de désespoir. On aurait juré que Varlamof
+avait donné sa parole d'honneur de ne pas faire attention à celui-ci,
+c'était précisément ce qu'il y avait de plus comique, car
+Boulkine ne quittait pas Varlamof d'une semelle depuis le matin,
+sans aucun motif, simplement parce que celui-ci «mentait» à ce
+qu'il lui semblait. Il le suivait comme son ombre, lui cherchait
+chicane pour chaque mot, se tordait les mains, battait des poings
+contre la muraille et sur les lits de planche, à en saigner, et
+souffrait, souffrait visiblement de la conviction qu'il avait que
+Varlamof «mentait comme un arracheur de dents». S'il avait eu des
+cheveux sur la tête, il se les serait certainement arrachés dans
+sa douleur, dans sa mortification profonde. On aurait pu croire
+qu'il avait pris l'engagement de répondre des actions de Varlamof,
+et que tous les défauts de celui-ci bourrelaient sa conscience.
+L'amusant était que le forçat continuait à ne pas remarquer la
+comédie de Boulkine.
+
+--Il ment! il ment! il ment! Rien de vraisemblable!... criait
+Boulkine.
+
+--Qu'est-ce que ça peut bien te faire? répondirent les forçats en
+riant.
+
+--Je vous dirai, Alexandre Pétrovitch, que j'étais très-joli
+garçon quand j'étais jeune et que les filles m'aimaient beaucoup,
+beaucoup... fit brusquement Varlamof de but en blanc.
+
+--Il ment! Le voilà qui ment encore! l'interrompit Boulkine en
+poussant un gémissement. Les forçats éclatèrent de rire.
+
+--Et moi, je faisais le beau devant elles; j'avais une chemise
+rouge, des pantalons larges, en peluche, je me couchais quand je
+voulais, comme le comte de la Bouteille; en un mot, je faisais
+tout ce que je pouvais seulement désirer.
+
+--Il ment! déclare résolument Boulkine.
+
+--J'avais alors hérité de mon père une maison de pierre, à deux
+étages. Eh bien, en deux ans, j'ai mis bas les deux étages, il
+m'est resté tout juste une porte cochère sans colonnes ni
+montants. Que voulez-vous? l'argent, c'est comme les pigeons, il
+arrive et puis il s'envole.
+
+--Il ment! déclare Boulkine plus résolument encore...
+
+--Alors, quand je suis arrivé, au bout de quelques jours, j'ai
+envoyé une _pleurrade_ (lettre) à ma parenté pour qu'ils
+m'expédient de l'argent. Parce qu'on disait que j'avais agi contre
+la volonté de mes parents, j'étais irrespectueux. Voilà tantôt
+sept ans que je l'ai envoyée, ma lettre!
+
+--Et pas de réponse? demandai-je en souriant.
+
+--Eh non! fit-il en riant lui aussi et en approchant toujours
+plus son nez de mon visage.--J'ai ici une amoureuse, Alexandre
+Pétrovitch!...
+
+--Vous? une amoureuse?
+
+--Onuphrief disait, il n'y a pas longtemps: La mienne est grêlée,
+laide tant que tu voudras, mais elle a beaucoup de robes; tandis
+que la tienne est jolie, mais c'est une mendiante, elle porte la
+besace.
+
+--Est-ce vrai?
+
+--Parbleu! elle est mendiante! dit-il. Il pouffait de rire sans
+bruit, tout le monde rit aussi. Chacun savait, en effet, qu'il
+était lié avec une mendiante à laquelle il donnait en tout dix
+kopeks chaque six mois.
+
+--Eh bien! que me voulez-vous? lui demandai-je, car je désirais
+m'en débarrasser.
+
+Il se tut, me regarda en faisant la bouche en coeur, et me dit
+tendrement:
+
+--Ne m'octroierez-vous pas pour cette cause de quoi boire un
+demi-litre? Je n'ai bu que du thé aujourd'hui de toute la journée,
+ajouta-t-il d'un ton gracieux, en prenant l'argent que je lui
+donnai, et voyez-vous, ce thé me tracasse tellement que j'en
+deviendrai asthmatique; j'ai le ventre qui me grouille... comme
+une bouteille d'eau!
+
+Comme il prenait l'argent que je lui tendis, le désespoir moral de
+Boulkine ne connut plus de limites; il gesticulait comme un
+possédé.
+
+--Braves gens! cria-t-il à toute la caserne ahurie, le
+voyez-vous? Il ment! Tout ce qu'il dit, tout, tout est mensonge.
+
+--Qu'est-ce que ça peut te faire? lui crièrent les forçats qui
+s'étonnaient de son emportement, tu es absurde!
+
+--Je ne lui permettrai pas de mentir, continua Boulkine en
+roulant ses yeux et en frappant du poing de toutes ses forces sur
+les planches, je ne veux pas qu'il mente!
+
+Tout le monde rit. Varlamof me salue après avoir pris l'argent, et
+se hâte, en faisant des grimaces, d'aller chez le cabaretier. Il
+remarqua seulement alors Boulkine.
+
+--Allons! lui dit-il en s'arrêtant sur le seuil de la caserne,
+comme si ce dernier lui était indispensable pour l'exécution d'un
+projet.
+
+--Pommeau! ajouta-t-il avec mépris en faisant passer Boulkine
+devant lui; il recommença à tourmenter les cordes de sa balalaïka.
+
+À quoi bon décrire cet étourdissement! Ce jour suffocant s'achève
+enfin. Les forçats s'endorment lourdement sur leurs lits de camp.
+Ils parlent et délirent pendant leur sommeil encore plus que les
+autres nuits. Par-ci par-là on joue encore aux cartes. La fête, si
+impatiemment et si longuement attendue, est écoulée. Et demain, de
+nouveau le labeur quotidien, de nouveau aux travaux forcés...
+
+
+XI--LA REPRÉSENTATION.
+
+Le soir du troisième jour des fêtes eut lieu la première
+représentation de notre théâtre. Les tracas n'avaient pas manqué
+pour l'organiser, mais les acteurs en avaient pris sur eux tout le
+souci, aussi les autres forçats ne savaient-ils pas où en était le
+futur spectacle, ni ce qui se faisait. Nous ne savions pas même au
+juste ce que l'on représenterait.--Les acteurs, pendant ces
+trois jours, en allant au travail, s'ingéniaient à rassembler le
+plus de costumes possible. Chaque fois que je rencontrais
+Baklouchine, il faisait craquer ses doigts de satisfaction, mais
+ne me communiquait rien. Je crois que le major était de bonne
+humeur. Nous ignorions du reste entièrement s'il avait eu veut du
+spectacle, s'il l'avait autorisé ou s'il avait résolu de se taire
+et de fermer les yeux sur les fantaisies des forçats, après s'être
+assuré que tout se passerait le plus convenablement possible. Je
+crois qu'il avait entendu parler de la représentation, mais qu'il
+ne voulait pas s'en mêler, parce qu'il comprenait que tout irait
+peut-être de travers, s'il l'interdisait; les soldats feraient les
+mutins ou s'enivreraient, il valait donc bien mieux qu'ils
+s'occupassent de quelque chose. Je prête ce raisonnement au major,
+uniquement parce que c'est le plus naturel. On peut même dire que
+si les forçats n'avaient pas eu de théâtre pendant les fêtes ou
+quelque chose dans ce genre, il aurait fallu que l'administration
+organisât une distraction quelconque. Mais comme notre major se
+distinguait par des idées directement opposées à celles du reste
+du genre humain, on conçoit que je prends sur moi une grande
+responsabilité en affirmant qu'il avait eu connaissance de notre
+projet et qu'il l'autorisait. Un homme comme lui devait toujours
+écraser, étouffer quelqu'un, enlever quelque chose, priver d'un
+droit, en un mot mettre partout de l'ordre. Sous ce rapport il
+était connu de toute la ville. Il lui était parfaitement égal que
+ces vexations causassent des rébellions. Pour ces délits on avait
+des punitions (il y a des gens qui raisonnent comme notre major);
+avec ces coquins de forçats on ne devait employer qu'une sévérité
+impitoyable et s'en tenir à l'application absolue de la loi--et
+voilà tout. Ces incapables exécuteurs de la loi ne comprennent
+nullement qu'appliquer la loi sans en comprendre l'esprit, mène
+tout droit aux désordres.--«La loi le dit, que voulez-vous de
+plus?» Ils s'étonnent même sincèrement qu'on exige d'eux, outre
+l'exécution de la loi, du bon sens et une tête saine. La dernière
+condition surtout leur parait superflue, elle est pour eux d'un
+luxe révoltant, cela leur semble une vexation, de l'intolérance.
+
+Quoi qu'il en soit, le sergent-major ne s'opposa pas à
+l'organisation du spectacle, et c'est tout ce qu'il fallait aux
+forçats. Je puis dire en toute vérité que si pendant toutes les
+fêtes il ne se produisit aucun désordre grave dans la maison, ni
+querelles sanglantes, ni vol, il faut l'attribuer à l'autorisation
+qu'avaient reçue les forçats d'organiser leur représentation. J'ai
+vu de mes yeux comment ils faisaient disparaître ceux de leurs
+camarades qui avaient trop bu, comme ils empêchaient les rixes,
+sous prétexte qu'on défendrait le théâtre. Le sous-officier
+demanda aux détenus leur parole d'honneur qu'ils se conduiraient
+bien et que tout se passerait tranquillement. Ceux-ci y
+consentirent avec joie et tinrent religieusement leur promesse:
+cela les flattait fort qu'on crût en leur parole d'honneur.
+Ajoutons que cette représentation ne coûtait rien, absolument rien
+à l'administration; elle n'avait pas de dépenses à faire. Les
+places n'avaient pas été marquées à l'avance, car le théâtre se
+montait et se démontait en moins d'un quart d'heure. Le spectacle
+devait durer une heure et demie et dans le cas où l'ordre de
+cesser la représentation serait arrivé à l'improviste, les
+décorations auraient disparu en un clin d'oeil. Les costumes
+étaient cachés dans les coffres des forçats. Avant tout je dirai
+comment notre théâtre était construit, quels étaient les costumes,
+et je parlerai de l'affiche, c'est à dire des pièces que l'on se
+proposait de jouer.
+
+À vrai dire, il n'y avait pas d'affiche écrite, on n'en fit que
+pour la seconde et la troisième représentation. Baklouchine la
+composa pour MM. Les officiers et autres nobles visiteurs qui
+daignaient honorer le spectacle de leur présence, à savoir:
+l'officier de garde qui vint une fois, puis l'officier de service
+préposé aux gardes, enfin un officier du génie; c'est en l'honneur
+de ces nobles visiteurs que l'affiche fut écrite.
+
+On supposait que la renommée de notre théâtre s'étendrait au loin
+dans la forteresse et même en ville, d'autant plus qu'il n'y avait
+aucun théâtre à N...; des représentations d'amateurs et rien de
+plus. Les forçats se réjouissaient du moindre succès, comme de
+vrais enfants, ils se vantaient. «Qui sait--se disait-on--il
+se peut que les chefs apprennent cela, et qu'ils viennent voir;
+c'est alors qu'ils sauraient ce que valent les forçats, car ce
+n'est pas une représentation donnée par les soldats, avec des
+bateaux flottants, des ours et des boucs, mais bien des acteurs,
+de vrais acteurs qui jouent des comédies faites pour les
+seigneurs; dans toute la ville, il n'y a pas un théâtre pareil! Le
+général Abrocimof a eu une représentation chez lui, à ce qu'on
+dit, il y en aura encore une, eh bien! qu'ils nous dament le pion
+avec leur costume, c'est possible! quant à la conversation, c'est
+une chose à voir! Le gouverneur lui-même peut en entendre parler
+--et qui sait? il viendra peut-être. Ils n'ont pas de théâtre, en
+ville!...»
+
+En un mot, la fantaisie des forçats, surtout après le premier
+succès, alla presque jusqu'à s'imaginer qu'on leur distribuerait
+des récompenses ou qu'on diminuerait le chiffre des travaux
+forcés, l'instant d'après ils étaient les premiers à rire de bon
+coeur de leurs imaginations. En un mot, c'étaient des enfants, de
+vrais enfants, bien qu'ils eussent quarante ans. Je connaissais en
+gros le sujet de la représentation que l'on se proposait de
+donner, bien qu'il n'y eût pas d'affiche. Le titre de la première
+pièce était: _Philatka et Mirachka rivaux_. Baklouchine se vantait
+devant moi, une semaine au moins à l'avance, que le rôle de
+Philatka qu'il s'était adjugé serait joué de telle façon qu'on
+n'avait rien vu de pareil, même sur les scènes pétersbourgeoiscs.
+Il se promenait dans les casernes gonflé d'importance, effronté,
+l'air bonhomme malgré tout; s'il lui arrivait de dire quelques
+bouts de son rôle «à la théâtrale», tout le monde éclatait de
+rire, que le fragment fut amusant ou non, on riait parce qu'il
+s'était oublié. Il faut avouer que les forçats savaient se
+contenir et garder leur dignité; pour s'enthousiasmer des tirades
+de Baklouchine, il n'y avait que les plus jeunes... gens sans
+fausse honte, ou bien les plus importants, ceux dont l'autorité
+était si solidement établie qu'ils n'avaient pas peur d'exprimer
+nettement leurs sensations, quelles qu'elles fussent. Les autres
+écoutaient silencieux les bruits et les discussions, sans blâmer
+ni contredire, mais ils s'efforçaient de leur mieux de se
+comporter avec indifférence et dédain envers le théâtre. Ce ne fut
+qu'au dernier moment, le jour même de la représentation, que tout
+le monde s'intéressa à ce qu'on verrait, à ce que feraient nos
+camarades. On se demandait ce que pensait le major. Le spectacle
+réussirait-il comme celui d'il y a deux ans? etc., etc.
+Baklouchine m'assura que tous les acteurs étaient «parfaitement à
+leur place», et qu'il y aurait même un rideau. Le rôle de Philatka
+serait rempli par Sirotkine.--Vous verrez comme il est bien en
+habit de femme, disait-il eu clignant de l'oeil et en faisant
+claquer sa langue contre son palais. La propriétaire bienfaisante
+devait avoir une robe avec des falbalas et des volants, une
+ombrelle, tandis que le propriétaire portait un costume d'officier
+avec des aiguillettes et une canne à la main. La pièce dramatique
+qui devait être jouée en second lieu portait le titre de _Kedril
+le glouton_. Ce titre m'intrigua fort, mais j'eus beau faire des
+questions, je ne pus rien apprendre à l'avance. Je sus seulement
+que cette pièce n'était pas imprimée; c'était une copie
+manuscrite, que l'on tenait d'un sous-officier en retraite du
+faubourg, lequel avait pour sûr participé autrefois à sa
+représentation sur une scène militaire quelconque. Nous avons en
+effet, dans les villes et les gouvernements éloignés, nombre de
+pièces de ce genre qui, je crois, sont parfaitement ignorées et
+n'ont jamais été imprimées, mais qui ont apparu d'elles-mêmes au
+temps voulu pour défrayer le théâtre populaire dans certaines
+zones de la Russie.
+
+J'ai dit «théâtre populaire»: il serait très-bon que nos
+investigateurs de la littérature populaire s'occupassent de faire
+de soigneuses recherches sur ce théâtre, qui existe, et qui peut-être
+n'est pas si insignifiant qu'on le pense. Je ne puis croire
+que tout ce que j'ai vu dans notre maison de force fût l'oeuvre de
+nos forçats. Il faut pour cela des traditions antérieures, des
+procédés établis et des notions transmises de génération en
+génération. Il faut les chercher parmi les soldats, les ouvriers
+de fabrique, dans les villes industrielles et même chez les
+bourgeois de certaines pauvres petites villes ignorées. Ces
+traditions se sont conservées dans certains villages et dans des
+chefs-lieux de gouvernement, chez la valetaille de quelques
+grandes propriétés foncières. Je crois même que les copies de
+beaucoup de vieilles pièces se sont multipliées, précisément grâce
+à cette valetaille de hobereaux. Les anciens propriétaires et les
+seigneurs moscovites avaient leurs propres théâtres sur lesquels
+jouaient leurs serfs. C'est de là que provient notre théâtre
+populaire, dont les marques d'origine sont indiscutables. Quant à
+_Kedril le glouton_, malgré ma vive curiosité, je ne pus rien en
+savoir, si ce n'est que les démons apparaissaient sur la scène et
+emportaient Kedril en enfer. Mais que signifiait ce nom de Kedril?
+pourquoi s'appelait-il Kedril, et non Cyrille? L'action était-elle
+russe ou étrangère? je ne pus pas tirer au clair cette question.
+On annonçait que la représentation se terminerait par une
+«pantomime en musique». Tout cela promettait d'être fort curieux.
+Les acteurs étaient au nombre de quinze, tous gens vifs et
+décodés. Ils se donnaient beaucoup de mouvement, multipliaient les
+répétitions, qui avaient lieu quelquefois derrière les casernes,
+se cachaient, prenaient des airs mystérieux. En un mot, ou voulait
+nous surprendre par quelque chose d'extraordinaire et d'inattendu.
+
+Les jours de travail, on fermait les casernes de très-bonne heure,
+à la nuit tombante, mais on faisait une exception pour les fêtes
+de Noël; alors on ne mettait les cadenas aux portes qu'à la
+retraite du soir (neuf heures). Cette faveur avait été accordée
+spécialement en vue du spectacle. Pendant tout le temps des fêtes,
+chaque soir, on envoyait une députation prier très-humblement
+l'officier de garde de «permettre la représentation et ne pas
+fermer encore la maison de force», en ajoutant qu'il y avait eu
+représentation la veille, et que pourtant il ne s'était produit
+aucun désordre. L'officier de garde faisait le raisonnement
+suivant: Il n'y avait eu aucun désordre, aucune infraction à la
+discipline le jour du spectacle, et du moment qu'ils donnaient
+leur parole que la soirée d'aujourd'hui se passerait de la même
+manière, c'est qu'ils feraient leur police eux-mêmes; ce serait la
+plus rigoureuse de toutes. En outre, il savait bien que s'il
+s'était avisé de défendra la représentation, ces gaillards (qui
+peut savoir, des forçats!) auraient pu faire encore des sottises,
+qui mettraient dans l'embarras les officiers de garde. Enfin une
+dernière raison l'engageait à donner son consentement: monter la
+garde est horriblement ennuyeux; en autorisant la comédie, il
+avait sous la main un spectacle donné non plus par des soldats,
+mais par des forçats, gens curieux; ce serait à coup sur
+intéressant, et il avait tout droit d'y assister.
+
+Dans le cas où l'officier de service arriverait et demanderait
+l'officier de garde, on lui répondrait que ce dernier était allé
+compter les forçats et fermer les casernes; réponse exacte et
+justification aisée. Voilà pourquoi nos surveillants autorisèrent
+le spectacle pendant toute la durée des fêtes; les casernes ne se
+fermèrent chaque soir qu'à la retraite. Les forçats savaient
+d'avance que la garde ne s'opposerait pas à leur projet; ils
+étaient tranquilles de ce côté là.
+
+Vers six heures Pétrof vint me chercher, et nous nous rendîmes
+ensemble dans la salle de spectacle. Presque tous les détenus de
+notre caserne y étaient, à l'exception du vieux-croyant de
+Tchernigof et des Polonais. Ceux-ci ne se décidèrent à assister au
+spectacle que le jour de la dernière représentation, le 4 janvier,
+et encore quand on les eut convaincus que tout était convenable,
+gai et tranquille. Le dédain des Polonais irritait nos forçats,
+aussi furent-ils reçus très-poliment le 4 janvier; on les fit
+asseoir aux meilleures places. Quant aux Tcherkesses et à Isaï
+Fomitch, la comédie était pour eux une véritable réjouissance.
+Isaï Fomitch donna chaque fois trois kopeks: le dernier jour, il
+posa dix kopeks sur l'assiette; la félicité se peignait sur son
+visage. Les acteurs avaient décidé que chaque spectateur donnerait
+ce qu'il voudrait. La recette devait servir à couvrir les dépenses
+et «donner du montant» aux acteurs. Pétrof m'assura qu'on me
+laisserait occuper une des premières places, si plein que fût le
+théâtre, d'abord parce qu'étant plus riche que les autres, il y
+avait des chances pour que je donnasse plus, et puis, parce que je
+m'y connaissais mieux, que personne. Sa prévision se réalisa. Je
+décrirai préalablement la salle et la construction du théâtre.
+
+La caserne de la section militaire qui devait servir de salle de
+spectacle avait quinze pas de long. De la cour, on entrait par un
+perron dans une antichambre, et de là, dans la caserne elle-même.
+Cette longue caserne était de construction particulière, comme je
+l'ai dit plus haut: les lits de camp, rangés contre la muraille,
+laissaient un espace vide au milieu de la chambre. La première
+moitié de la caserne était destinée aux spectateurs, tandis que la
+seconde, qui communiquait avec un autre bâtiment, formait la
+scène. Ce qui m'étonna dès mon entrée, ce fut le rideau, qui
+coupait la caserne en deux sur une longueur de dix pas. C'était
+une merveille dont on pouvait s'étonner à juste titre; il était
+peint avec des couleurs à l'huile, et représentait des arbres, des
+tonnelles, des étangs, des étoiles. Il se composait de toiles
+neuves et vieilles données par les forçats: chemises, bandelettes
+qui tiennent lieu de bas à nos paysans, tout cela cousu tant bien
+que mal et formant un immense drap; où la toile avait manqué, on
+l'avait remplacée par du papier, mendié feuille à feuille dans les
+diverses chancelleries et secrétaireries. Nos peintres (au nombre
+desquels se trouvait notre Brulof[23]) l'avaient décoré tout
+entier, aussi l'effet était-il remarquable. Ce luxueux appareil
+réjouissait les forçats, même les plus mornes et les plus
+exigeants; du reste ceux-ci, une fois le spectacle commencé, se
+montrèrent tous de vrais enfants, ni plus ni moins que les
+impatients et les enthousiastes. Tous étaient contents, avec un
+sentiment de vanité. L'éclairage consistait en quelques chandelles
+coupées en petits bouts. On avait apporté de la cuisine deux
+bancs, placés devant le rideau, ainsi que trois on quatre chaises
+empruntées à la chambre des sous-officiers. Elles avaient été
+mises là pour le cas où les officiers supérieurs assisteraient au
+spectacle. Quant aux bancs, ils étaient destinés aux sous-officiers,
+aux secrétaires du génie, aux directeurs des travaux, à
+tous les chefs immédiats des forçats qui n'avaient pas le grade
+d'officiers, et qui viendraient peut-être jeter un coup d'oeil sur
+le théâtre. En effet, les visiteurs ne manquèrent pas; suivant les
+jours, ils vinrent en plus ou moins grand nombre, mais pour la
+dernière représentation, il ne restait pas une seule place
+inoccupée sur les bancs. Derrière se pressaient les forçats,
+debout et tête nue, par respect pour les visiteurs, en veste ou en
+pelisse courte, malgré la chaleur suffocante de la salle. Comme on
+pouvait s'y attendre, le local était trop exigu pour tous les
+détenus; entassés les uns sur les autres, surtout dans les
+derniers rangs, ils avaient encore occupé les lits de camp, les
+coulisses; il y avait même des amateurs qui disparaissaient
+constamment derrière la scène, dans l'autre caserne, et qui
+regardaient le spectacle de la coulisse du fond. On nous fit
+passer en avant, Pétrof et moi, tout près des bancs, d'où l'on
+voyait beaucoup mieux que du fond de la salle. J'étais pour eux un
+bon juge, un connaisseur qui avait vu bien d'autres théâtres: les
+forçats avaient remarqué que Baklouchine s'était souvent concerté
+avec moi et qu'il avait témoigné de la déférence pour mes
+conseils, ils estimaient qu'on devait par conséquent me faire
+honneur et me donner une des meilleures places. Ces hommes sont
+vaniteux, légers, mais c'est à la surface. Ils se moquaient de moi
+au travail, car j'étais un piètre ouvrier. Almazof avait le droit
+de nous mépriser, nous autres gentilshommes, et de se vanter de
+son adresse à calciner l'albâtre; ces railleries et ces vexations
+avaient pour motif notre origine, car nous appartenions par notre
+naissance à la caste de ses anciens maîtres, dont il ne pouvait
+conserver un bon souvenir. Mais ici, au théâtre, ces mêmes hommes
+me faisaient place, car ils s'avouaient que j'étais plus entendu
+en cette matière qu'eux-mêmes. Ceux mêmes qui n'étaient pas bien
+disposés à mon égard désiraient m'entendre louer leur théâtre et
+me cédaient le pas sans la moindre servilité. J'en juge maintenant
+par mon impression d'alors. Je compris que dans cette décision
+équitable, il n'y avait aucun abaissement de leur part, mais bien
+plutôt le sentiment de leur propre dignité. Le trait le plus
+caractéristique de notre peuple, c'est sa conscience et sa soif de
+justice. Pas de fausse vanité, de sot orgueil à briguer le premier
+rang sans y avoir des titres,--le peuple ne connaît pas ce
+défaut. Enlevez-lui son écorce grossière; Vous apercevrez, en
+l'étudiant sans préjugés, attentivement et de près, des qualités
+dont vous ne vous seriez jamais douté. Nos sages n'ont que peu de
+chose à apprendre à notre peuple; je dirai même plus, ce sont eux
+au contraire qui doivent apprendre à son école.
+
+Pétrof m'avait dit naïvement, quand il m'emmena au spectacle,
+qu'on me ferait passer devant parce que je donnerais plus
+d'argent. Les places n'avaient pas de prix fixe; chacun donnait ce
+qu'il voulait et ce qu'il pouvait. Presque tous déposèrent une
+pièce de monnaie sur l'assiette quand on fit la quête. Même si
+l'on m'eût laissé passer devant dans l'espérance que je donnerais
+plus qu'un autre, n'y avait-il pas là encore un sentiment profond
+de dignité personnelle? «Tu es plus riche que moi, va-t'en au
+premier rang; nous sommes tous égaux, ici, c'est vrai, mais tu
+payes plus, par conséquent un spectateur comme toi fait plaisir
+aux acteurs;--occupe la première place, car nous ne sommes pas
+ici pour notre argent, nous devons nous classer nous-mêmes!»
+Quelle noble fierté dans cette façon d'agir! Ce n'est plus le
+culte de l'argent qui est tout, mais en dernière analyse le
+respect de soi-même. On n'estimait pas trop la richesse chez nous.
+Je ne me souviens pas que l'un de nous se soit jamais humilié pour
+avoir de l'argent, même si je passe en revue toute la maison de
+force. On me quémandait, mais par polissonnerie, par friponnerie,
+plutôt que dans l'espoir du bénéfice lui-même; c'était un trait de
+bonne humeur, de simplicité naïve. Je ne sais pas si je m'exprime
+clairement. J'ai oublié mon théâtre, j'y reviens.
+
+Avant le lever du rideau, la salle présentait un spectacle étrange
+et animé. D'abord la cohue pressée, foulée, écrasée de tous côtés,
+mais impatiente, attendant, le visage resplendissant, le
+commencement de la représentation. Aux derniers rangs grouillait
+une masse confuse de forçats: beaucoup d'entre eux avaient apporté
+de la cuisine des bûches qu'ils dressaient contre la muraille et
+sur lesquelles ils grimpaient; ils passaient deux heures entières
+dans cette position fatigante, s'accotant des deux mains sur les
+épaules de leurs camarades, parfaitement contents d'eux-mêmes et
+de leur place. D'autres arc-boutaient leurs pieds contre le poêle,
+sur la dernière marche, et restaient tout le temps de la
+représentation, soutenus par ceux qui se trouvaient devant eux, au
+fond, près de la muraille. De côté, massée sur des lits de camp,
+se trouvait aussi une foule compacte, car c'étaient là les
+meilleures places. Cinq forçats, les mieux partagés, s'étaient
+hissés et couchés sur le poêle, d'où ils regardaient en bas: ceux-là
+nageaient dans la béatitude. De l'autre côté, fourmillaient les
+retardataires qui n'avaient pas trouvé de bonnes places. Tout le
+monde se conduisait décemment et sans bruit. Chacun voulait se
+montrer avantageusement aux seigneurs qui nous visitaient.
+L'attente la plus naïve se peignait sur ces visages rouges et
+humides de sueur, par suite de la chaleur étouffante. Quel étrange
+reflet de joie enfantine, de plaisir gracieux et sans mélange, sur
+ces figures couturées, sur ces fronts et ces joues marqués,
+sombres et mornes auparavant, et qui brillaient parfois d'un feu
+terrible! Ils étaient tous sans bonnets; comme j'étais à droite,
+il me semblait que leurs têtes étaient entièrement rasées. Tout à
+coup, sur la scène, on entend du bruit, un vacarme... Le rideau va
+se lever. L'orchestre joue... Cet orchestre mérite une mention.
+Sept musiciens s'étaient placés le long des lits de camp: il y
+avait là deux violons (l'un d'eux était la propriété d'un détenu;
+l'autre avait été emprunté hors de la forteresse; les artistes
+étaient des nôtres), trois balalaïki--faites par les forçats
+eux-mêmes, deux guitares et un tambour de basque qui remplaçait la
+contre-basse. Les violons ne faisaient que gémir et grincer, les
+guitares ne valaient rien; en revanche les balalaïki étaient
+remarquables. L'agilité des doigts des artistes aurait fait
+honneur au plus habile prestidigitateur. Ils ne jouaient guère que
+des airs de danses: aux passages les plus entraînants, ils
+frappaient brusquement du doigt sur la planchette de leurs
+instruments: le ton, le goût, l'exécution, le rendu du motif, tout
+était original, personnel. Un des guitaristes possédait à fond son
+instrument. C'était le gentilhomme qui avait tué son père. Quant
+au tambour de basque, il exécutait littéralement des merveilles;
+ainsi il faisait tourner le disque sur un doigt ou traînait son
+pouce sur la peau d'âne, on entendait alors des coups répétés,
+clairs, monotones, qui soudain se brisaient et rejaillissaient en
+une multitude innombrable de petites notes sourdes, chuchotantes
+et rebondissantes. Deux harmonicas se joignirent enfin à cet
+orchestre. Vraiment, je n'avais jusqu'alors aucune idée du parti
+qu'on peut tirer de ces instruments populaires, si grossiers: je
+fus étonné; l'harmonie, le jeu, mais surtout l'expression, la
+conception même du motif étaient supérieurement rendus. Je compris
+parfaitement alors,--et pour la première fois,--la hardiesse
+souveraine et le fol abandon de soi-même qui se trahissent dans
+nos airs de danses populaires et dans nos chansons de cabaret.--
+Le rideau se leva enfin. Chacun fit un mouvement, ceux qui se
+trouvaient dans le fond se dressèrent sur la pointe des pieds;
+quelqu'un tomba de sa bûche; tous ouvrirent la bouche et
+écarquillèrent les yeux: un silence parfait régnait dans toute la
+salle... La représentation commença.
+
+J'étais assis non loin d'Aléi, qui se trouvait au milieu du groupe
+que formaient ses frères et les autres Tcherkesses. Ils étaient
+passionnés pour le théâtre et y assistaient chaque soir. J'ai
+remarqué que tous les musulmans, Tartares, etc., sont grands
+amateurs de spectacles de tout genre. Près d'eux resplendissait
+Isaï Fomitch; dès le lever du rideau, il était tout oreilles et
+tout yeux; son visage exprimait une attente très-avide de miracles
+et de jouissances. J'aurais été désolé de voir son espérance
+trompée. La charmante figure d'Aléi brillait d'une joie si
+enfantine, si pure, que j'étais tout gai rien qu'en la regardant;
+involontairement, chaque fois qu'un rire général faisait écho à
+une réplique amusante, je me tournais de son côté pour voir son
+visage. Il ne me remarquait pas; il avait bien autre chose à faire
+que de penser à moi! Près de ma place, à gauche, se trouvait un
+forçat déjà âgé, toujours sombre, mécontent et grondeur; lui aussi
+avait remarqué Aléi, et je vis plus d'une fois comme il jetait sur
+lui des regards furtifs en souriant à demi, tant le jeune
+Tcherkesse était charmant! Ce détenu l'appelait toujours «Aléi
+Sémionytch», sans que je susse pourquoi.--On avait commencé par
+Philatka et Mirochka. Philatka (Baklouchine) était vraiment
+merveilleux. Il jouait son rôle à la perfection. On voyait qu'il
+avait pesé chaque phrase, chaque mouvement. Il savait donner au
+moindre mot, au moindre geste, un sens, qui répondait parfaitement
+au caractère de son personnage. Ajoutez à cette étude
+consciencieuse une gaieté non feinte, irrésistible, de la
+simplicité, du naturel; si vous aviez vu Baklouchine, vous auriez
+certainement convenu que c'était un véritable acteur, un acteur de
+vocation et de grand talent. J'ai vu plus d'une fois Philatka sur
+les scènes de Pétersbourg et de Moscou, mats je l'affirme, pas un
+artiste des capitales n'était à la hauteur de Baklouchine dans ce
+rôle. C'étaient des paysans de n'importe quel pays, et non de
+vrais moujiks russes; leur désir de représenter des paysans était
+trop apparent.--L'émulation excitait Baklouchine, car on savait
+que le forçat Patsieikine devait jouer le rôle de Kedril dans la
+seconde pièce; je ne sais pourquoi, on croyait que ce dernier
+aurait plus de talent que Baklouchine. Celui-ci souffrait de cette
+préférence comme un enfant. Combien de fois n'était-il pas venu
+vers moi ces derniers jours, pour épancher ses sentiments! Deux
+heures avant la représentation, il était secoué par la fièvre.
+Quand on éclatait de rire et qu'on lui criait:--Bravo!
+Baklouchine! tu es un gaillard! sa figure resplendissait de
+bonheur, et une vraie inspiration brillait dans ses yeux. La scène
+des baisers entre Kirochka et Philatka, où ce dernier crie à la
+fille: «Essuie-toi» et s'essuie lui-même, fut d'un comique achevé.
+Tout le monde éclata de rire. Ce qui m'intéressait le plus,
+c'étaient les spectateurs; tous s'étaient déroidis et
+s'abandonnaient franchement à leur joie. Les cris d'approbation
+retentissaient de plus en plus nourris. Un forçat poussait du
+coude son camarade et lui communiquait à la hâte ses impressions,
+sans même s'inquiéter de savoir qui était à côté de lui.
+Lorsqu'une scène comique commençait, on voyait un autre se
+retourner vivement en agitant les bras, comme pour engager ses
+camarades à rire, puis faire aussitôt face à la scène. Un
+troisième faisait claquer sa langue contre son palais et ne
+pouvait rester tranquille; comme la place lui manquait pour
+changer de position, il piétinait sur une jambe ou sur l'autre.
+Vers la fin de la pièce, la gaieté générale atteignit son apogée.
+Je n'exagère rien. Figurez-vous la maison de force, les chaînes,
+la captivité, les longues années de réclusion, de corvée, la vie
+monotone, qui tombe goutte à goutte pour ainsi dire, les jours
+sombres de l'automne:--tout à coup on permet à ces détenus
+comprimés de s'égayer, de respirer librement pendant une heure,
+d'oublier leur cauchemar, d'organiser un spectacle--et quel
+spectacle! qui excite l'envie et l'admiration de toute la ville.
+«--Voyez-vous, ces forçats!» Tout les intéressait, les costumes
+par exemple. Il leur semblait excessivement curieux de voir VanKa,
+Nietsviétaef ou Baklouchine, dans un autre costume que celui
+qu'ils portaient depuis tant d'années.»C'est un forçat, un vrai
+forçat dont les chaînes sonnent quand il marche, et le voilà
+pourtant qui entre en scène en redingote, en chapeau rond et en
+manteau, comme un civil. Il s'est fait des cheveux, des
+moustaches. Il sort un mouchoir rouge de sa poche, le secoue comme
+un seigneur, un vrai seigneur.» L'enthousiasme était à son comble
+de ce chef. Le «propriétaire bienfaisant» arrive dans un uniforme
+d'aide de camp, très-vieux à la vérité, épaulettes, casquette à
+cocarde: l'effet produit est indescriptible. Il y avait deux
+amateurs pour ce costume, et--le croirait-on?--ils s'étaient
+querellés comme deux gamins, pour savoir qui jouerait ce rôle-là,
+car ils voulaient tous deux se montrer en uniforme d'officier avec
+des aiguillettes! Les autres acteurs les séparèrent; à la majorité
+des voix on confia ce rôle à Nietsviétaef, non pas qu'il fût mieux
+fait de sa personne que l'autre et qu'il ressemblât mieux à un
+seigneur, mais simplement parce qu'il leur avait assuré à tous
+qu'il aurait une badine, qu'il la ferait tourner et en fouetterait
+la terre, en vrai seigneur, en élégant à la dernière mode, ce que
+Vanka Ospiéty ne pouvait essayer, lui qui n'avait jamais connu de
+gentilshommes. En effet, quand Nietsviétaef entra en scène avec
+son épouse, il ne fit que dessiner rapidement des ronds sur le
+sol, de sa légère badine de bambou; il croyait certes que c'était
+là l'indice de la meilleure éducation, d'une suprême élégance.
+Dans son enfance encore, alors qu'il n'était qu'un serf
+va-nu-pieds, il avait probablement été séduit par l'adresse d'un
+seigneur à faire tourner sa canne; cette impression était restée
+ineffaçable pour toujours dans sa mémoire, si bien que quelque
+trente ans plus tard, il s'en souvenait pour séduire et flatter à
+son tour les camarades de la prison, Nietsviétaef était tellement
+enfoncé dans cette occupation qu'il ne regardait personne; il
+donnait la réplique sans même lever les yeux; le plus important
+pour lui, c'était le bout de sa badine et les ronds qu'il traçait.
+La propriétaire bienfaisante était aussi très-remarquable; elle
+apparut en scène dans un vieux costume de mousseline usée, qui
+avait l'air d'une guenille, les bras et le cou nus, un petit
+bonnet de calicot sur la tête, avec des brides sous le menton, une
+ombrelle dans une main, et dans l'autre un éventail de papier de
+couleur dont elle ne faisait que s'éventer. Un fou rire accueillit
+cette grande dame, qui ne put contenir elle-même sa gaîté et
+éclata à plusieurs reprises. Ce rôle était rempli par le forçat
+Ivanof. Quant à Sirotkine, habillé en fille, il était très-joli.
+Les couplets furent fort bien dits. En un mot, la pièce se termina
+à la satisfaction générale. Pas la moindre critique ne s'éleva:
+comment du reste aurait-on pu critiquer?
+
+On joua encore une fois l'ouverture, _Siéni, moï siéni_, et le
+rideau se releva. On allait maintenant représenter «Kedril le
+glouton». Kedril est une sorte de don Juan; on peut faire cette
+comparaison, car des diables emportent le maître et le serviteur
+en enfer à la fin de la pièce. Le manuscrit fut récité en entier,
+mais ce n'était évidemment qu'un fragment; le commencement et la
+fin de la pièce avaient dû se perdre, car elle n'avait ni queue ni
+tête. La scène se passe dans une auberge, quelque part en Russie.
+L'aubergiste introduit dans une chambre un seigneur en manteau et
+en chapeau rond déformé; le valet de ce dernier, Kedril, suit son
+maître, il porte une valise et une poule roulée dans du papier
+bleu. Il a une pelisse courte et une casquette de laquais. C'est
+ce valet qui est le glouton. Le forçat Potsieikine, le rival de
+Baklouchine, jouait ce rôle; tandis que le personnage du seigneur
+était rempli par Ivanof, le même qui faisait la grande dame dans
+la première pièce. L'aubergiste (Nietsviétaef) avertit le
+gentilhomme que cette chambre est hantée par des démons, et se
+retire. Le seigneur est triste et préoccupé, il marmotte tout haut
+qu'il le sait depuis longtemps et ordonne à Kedril de défaire les
+paquets, de préparer le souper. Kedril est glouton et poltron:
+quand il entend parler de diables, il pâlit et tremble comme une
+feuille, il voudrait se sauver, mais il a peur de son maître, et
+puis, il a faim. Il est voluptueux, bête, rusé à sa manière,
+couard. À chaque instant il trompe son maître, qu'il craint
+pourtant connue le feu. C'est un remarquable type de valet, dans
+lequel on retrouve les principaux traits du caractère de
+Leporello, mais indistincts et fondus. Ce caractère était vraiment
+supérieurement rendu par Potsieikine, dont le talent était
+indiscutable et qui surpassait, à mon avis celui de Baklouchine
+lui-même. Quand, le lendemain, j'accostai Baklouchine, je lui
+dissimulais mon impression, car je l'aurais cruellement affligé.
+
+Quant au forçat qui jouait le rôle du seigneur, il n'était pas
+trop mauvais: tout ce qu'il disait n'avait guère de sens et ne
+ressemblait à rien, mais sa diction était pure et nette, les
+gestes tout à fait convenables. Pendant que Kedril s'occupe de la
+valise, son maître se promène en long et en large, et annonce qu'à
+partir de ce jour il cessera de courir le monde. Kedril écoute,
+fait des grimaces, et réjouit les spectateurs par ses réflexions
+en aparté. Il n'a nullement pitié de son maître, mais il a entendu
+parler des diables: il voudrait savoir comme ils sont faits, et le
+voilà qui questionne le seigneur. Celui-ci lui déclare
+qu'autrefois, étant en danger de mort, il a demandé secours à
+l'enfer; les diables l'ont aidé et l'ont délivré, mais le terme de
+sa liberté est échu; si les diables viennent ce soir, c'est pour
+exiger son âme, ainsi qu'il a été convenu dans leur pacte. Kedril
+commence à trembler pour de bon, son maître ne perd pas courage et
+lui ordonne de préparer le souper. En entendant parler de
+mangeaille, Kedril ressuscite, il défait le papier dans lequel est
+enveloppée la poule, sort une bouteille de vin--qu'il entame
+brusquement lui-même, le public se pâme de rire. Mais la porte a
+grincé, le vent a agité les volets, Kedril tremble, et en toute
+hâte, presque inconsciemment, cache dans sa bouche un énorme
+morceau de poule qu'il ne peut avaler. On pouffe de nouveau. «Est-ce
+prêt?» lui crie son maître qui se promène toujours en long et
+en large dans la chambre.--Tout de suite, monsieur, je vous...
+le prépare,--dit Kedril qui s'assied et se met à bâfrer le
+souper. Le public est visiblement charmé par l'astuce de ce valet
+qui berne si habilement un seigneur. Il faut avouer que
+Potsiéikine méritait des éloges. Il avait prononcé admirablement
+les mots: «--Tout de suite, monsieur, je... vous... le prépare.»
+Une fois à table, il mange avec avidité, et, à chaque bouchée,
+tremble que son maître ne s'aperçoive de sa manoeuvre; chaque fois
+que celui-ci se retourne, il se cache sous la table en tenant la
+poule dans sa main. Sa première faim apaisée, il faut bien songer
+au seigneur.--«Kedril! as-tu bientôt fait?» crie celui-ci?--
+«C'est prêt!» répond hardiment Kedril, qui s'aperçoit alors qu'il
+ne reste presque rien: il n'y a en tout sur l'assiette qu'une
+seule cuisse. Le maître, toujours sombre et préoccupé, ne remarque
+rien et s'assied, tandis que Kedril se place derrière lui une
+serviette sur le bras. Chaque mot, chaque geste, chaque grimace du
+valet qui se tourne du côté du public, pour se gausser de son
+maître, excite un rire irrésistible dans la foule des forçats.
+Juste au moment où le jeune seigneur commence à manger, les
+diables font leur entrée: ici l'on ne comprend plus, car ces
+diables ne ressemblent à rien d'humain ni de terrestre; la porte
+de côté s'ouvre, et un fantôme apparaît tout habillé de blanc; en
+guise de tête, le spectre porte une lanterne avec une bougie; un
+autre fantôme le suit, portant aussi une lanterne sur la tête et
+une faux à la main. Pourquoi sont-ils habillés de blanc, portent-ils
+une faux et une lanterne? Personne ne put me l'expliquer; au
+fond on s'en préoccupait fort peu. Cela devait être ainsi pour
+sûr. Le maître fait courageusement face aux apparitions et leur
+crie qu'il est prêt, qu'ils peuvent le prendre. Mais Kedril,
+poltron comme un lièvre, se cache sous la table; malgré sa
+frayeur, il n'oublie pas de prendre avec lui la bouteille. Les
+diables disparaissent, Kedril sort de sa cachette, le maître se
+met à manger sa poule; trois diables entrent dans la chambre et
+l'empoignent pour l'entraîner en enfer. «Kedril, sauve-moi!»
+crie-t-il. Mais Kedril a d'autres soucis; il a pris cette fois la
+bouteille, l'assiette et même le pain en se fourrant dans sa
+cachette. Le voilà seul, les démons sont loin, son maître aussi.
+Il sort de dessous la table, regarde de tous côtés, et... un
+sourire illumine sa figure. Il cligne de l'oeil en vrai fripon,
+s'assied à la place de son maître, et chuchote à demi-voix au
+public:
+
+--Allons, je suis maintenant mon maître... sans maître...
+
+Tout le monde rit de le voir sans maître; il ajoute, toujours à
+demi-voix d'un ton de confidence, mais en clignant joyeusement de
+l'oeil:
+
+--Les diables l'ont emporté!...
+
+L'enthousiasme des spectateurs n'a plus de bornes! cette phrase a
+été prononcée avec une telle coquinerie, avec une grimace si
+moqueuse et si triomphante, qu'il est impossible de ne pas
+applaudir. Mais le bonheur de Kedril ne dure pas longtemps. À
+peine a-t-il pris la bouteille de vin et versé une grande lampée
+dans un verre qu'il porte à ses lèvres, que les diables
+reviennent, se glissent derrière lui et l'empoignent. Kedril hurle
+comme un possédé. Mais il n'ose pas se retourner. Il voudrait se
+défendre, il ne le peut pas: ses mains sont embarrassées de la
+bouteille et du verre dont il ne veut pas se séparer; les yeux
+écarquillés, la bouche béante d'horreur, il reste une minute à
+regarder le public, avec une expression si comique de poltronnerie
+qu'il est vraiment à peindre. Enfin on l'entraîne, on l'emporte,
+il gigote des bras et des jambes en serrant toujours sa bouteille,
+et crie, crie. Les hurlements se font encore entendre de derrière
+les coulisses. Le rideau tombe. Tout le monde rit, est enchanté.
+L'orchestre attaque la fameuse danse kamarinskaïa[24]. On commence
+tout doucement, pianissimo, mais peu à peu le motif se développe,
+se renforce, la mesure s'accélère, des claquements hardis
+retentissent sur la planchette des balalaïki. C'est la
+kamarinskaïa dons tout son emportement! il aurait fallu que Glinka
+l'entendit jouer dans notre maison de force. La pantomime en
+musique commence. Pendant toute sa durée, on joue la kamarinskaïa.
+La scène représente l'intérieur d'une izba; un meunier et sa femme
+sont assis, l'un raccommode, l'autre file du lin. Sirotkine joue
+le rôle de la femme, Nietsviétaef celui du meunier.
+
+Nos décorations étaient très-pauvres. Dans cette pièce comme dans
+les précédentes, il fallait suppléer par l'imagination à ce qui
+manquait à la réalité. Au lieu d'une muraille au fond de la scène,
+ou voyait un tapis ou une couverture; du côté droit, de mauvais
+paravents, tandis qu'à gauche, la scène qui n'était pas fermée
+laissait voir les lits de camp. Mais les spectateurs ne sont pas
+difficiles et consentent à imaginer tout ce qui manque; cela leur
+est facile, tous les détenus sont de grands rêveurs. Du moment que
+l'on dit: c'est un jardin, eh bien, c'est un jardin! une chambre,
+une izba--c'est parfait, il n'y a pas à faire des cérémonies!
+Sirotkine était charmant en costume féminin. Le meunier achève son
+travail, prend son bonnet et son fouet, s'approche de sa femme et
+lui indique par signes que si pendant son absence elle a le
+malheur de recevoir quelqu'un, elle aura affaire à lui... et il
+lui montre son fouet. La femme écoute et secoue affirmativement la
+tête. Ce fouet lui est sans doute connu: la coquine en donne à
+porter! Le mari sort. À peine a-t-il tourné les talons que sa
+femme lui montre le poing. On frappe: la porte s'ouvre; entre le
+voisin, meunier aussi de son état; c'est un paysan barbu en
+cafetan. Il apporte un cadeau, un mouchoir rouge. La jeune femme
+rit, mais dès que le compère veut l'embrasser, on entend frapper
+de nouveau à la porte. Où se fourrer? Elle le fait cacher sous la
+table, et reprend son fuseau. Un autre adorateur se présente:
+c'est le fourrier, eu uniforme de sous-officier. Jusqu'alors la
+pantomime avait très-bien marché, les gestes étaient
+irréprochables. Ou pouvait s'étonner de voir ces acteurs
+improvisés remplir leurs rôles d'une façon aussi correcte, et
+involontairement on se disait: Que de talents se perdent dans
+notre Russie, inutilisés dans les prisons et les lieux d'exil! Le
+forçat qui jouait le rôle du fourrier avait sans doute assisté à
+une représentation dans un théâtre de province ou d'amateurs; il
+estimait que tous nos acteurs, sans exception, ne comprenaient
+rien au jeu et ne marchaient pas comme il fallait. Il entra en
+scène comme les vieux héros classiques de l'ancien répertoire, en
+faisant un grand pas; avant d'avoir même levé l'autre jambe, il
+rejeta la tête et le corps en arrière, et lançant orgueilleusement
+un regard circulaire, il avança majestueusement d'une autre
+enjambée. Si une marche semblable était ridicule chez les héros
+classiques, elle l'était encore bien plus dans une scène comique
+jouée par un secrétaire. Mais le public la trouvait toute
+naturelle et acceptait l'allure triomphante du personnage comme un
+fait nécessaire, sans la critiquer.--Un instant après l'entrée
+du secrétaire, on frappe encore à la porte: l'hôtesse perd la
+tête. Où cacher le second galant? Dans le coffre, qui,
+heureusement, est ouvert. Le secrétaire y disparaît, la commère
+laisse retomber le couvercle. Le nouvel arrivant est un amoureux
+comme les autres, mais d'une espèce particulière. C'est un
+brahmine en costume. Un rire formidable des spectateurs accueille
+son entrée. Ce brahmine n'est autre que le forçat Kochkine, qui
+joue parfaitement ce rôle, car il a tout à fait la figure de
+l'emploi: il explique par gestes son amour pour la meunière, lève
+les bras au ciel, les ramène sur sa poitrine...--De nouveau on
+frappe à la porte: un coup vigoureux cette fois; il n'y a pas à
+s'y tromper, c'est le maître de la maison. La meunière effrayée
+perd la tête, le brahmine court éperdu de tous côtés, suppliant
+qu'on le cache. Elle l'aide à se glisser derrière l'armoire, et se
+met à filer, à filer, oubliant d'ouvrir la porte; elle file
+toujours, sans entendre les coups redoublés de son mari, elle tord
+le fil qu'elle n'a pas dans la main et fait le geste de tourner le
+fuseau, qui gît à terre. Sirotkine représentait parfaitement cette
+frayeur. Le meunier enfonce la porte d'un coup de pied et
+s'approche de sa femme, son fouet à la main. Il a tout remarqué,
+car il épiait les visiteurs; il indique par signes à sa femme
+qu'elle a trois galants cachés chez lui. Puis il se met à les
+chercher. Il trouve d'abord le voisin, qu'il chasse de la chambre
+à coups de poing. Le secrétaire épouvanté veut s'enfuir, il
+soulève avec sa tête le couvercle du coffre, il se trahit
+lui-même. Le meunier le cingle de coups de fouet, et pour le coup, le
+galant secrétaire ne saute plus d'une manière classique. Reste le
+brahmine que le mari cherche longtemps; il le trouve dans son
+coin, derrière l'armoire, le salue poliment et le tire par sa
+barbe jusqu'au milieu de la scène. Le bramine veut se défendre et
+crie: «Maudit! maudit!» (seuls mots prononcés pendant toute la
+pantomime) mais le mari ne l'écoute pas et règle le compte de sa
+femme. Celle-ci, voyant que son tour est arrivé, jette le rouet et
+le fuseau, et se sauve hors de la chambre; un pot dégringole: les
+forçats éclatent de rire. Aléi, sans me regarder, me prend la main
+et me crie: «Regarde! regarde! le brahmine!» Il ne peut se tenir
+debout tant il rit. Le rideau tombe, une autre scène commence. Il
+y en eut encore deux ou trois: toutes fort drôles et d'une franche
+gaieté. Les forçats ne les avaient pas composées eux-mêmes, mais
+ils y avaient mis du leur. Chaque acteur improvisait et chargeait
+si bien qu'il jouait le rôle de différentes manières tous les
+soirs. La dernière pantomime, du genre fantastique, finissait par
+un ballet, où l'on enterrait un mort. Le brahmine fait diverses
+incantations sur le cadavre du défunt, mais rien n'opère. Enfin on
+entend l'air: «Le soleil couchant...», le mort ressuscite, et tous
+dans leur joie commencent à danser. Le brahmine danse avec le mort
+et danse à sa façon, en brahmine. Le spectacle se termina par
+cette scène. Les forçats se séparèrent gais, contents, en louant
+les acteurs et remerciant le sous-officier. On n'entendait pas la
+moindre querelle. Ils étaient tous satisfaits, je dirais même
+heureux, et s'endormirent l'âme tranquille, d'un sommeil qui ne
+ressemble en rien à leur sommeil habituel. Ceci n'est pas un
+fantôme de mon imagination, mais bien la vérité, la pure vérité.
+On avait permis à ces pauvres gens de vivre quelques instants
+comme ils l'entendaient, de s'amuser humainement, d'échapper pour
+une heure à leur condition de forçats--et l'homme change
+moralement, ne fût-ce que pour quelques minutes...
+
+La nuit est déjà tout à fait sombre. J'ai un frisson et je me
+réveille par hasard: le vieux-croyant est toujours sur son poêle à
+prier, il priera jusqu'à l'aube. Aléi dort paisiblement à côté de
+moi. Je me souviens qu'en se couchant il riait encore et parlait
+du théâtre avec ses frères. Involontairement je regarde sa figure
+paisible. Peu à peu je me souviens de tout, de ce dernier jour,
+des fêtes de Noël, de ce mois tout entier... Je lève la tête avec
+effroi et je regarde mes camarades, qui dorment à la lueur
+tremblotante d'une chandelle donnée par l'administration. Je
+regarde leurs visages malheureux, leurs pauvres lits, cette nudité
+et cette misère--je les regarde--et je veux me convaincre que
+ce n'est pas un affreux cauchemar, mais bien la réalité. Oui,
+c'est la réalité: j'entends un gémissement. Quelqu'un replie
+lourdement son bras et fait sonner ses chaînes. Un autre s'agite
+dans un songe et parle, tandis que le vieux grand-père prie pour
+les «chrétiens orthodoxes»: j'entends sa prière régulière, douce,
+un peu traînante: «Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de nous!...»
+
+--Je ne suis pas ici pour toujours, mais pour quelques années! me
+dis-je, et j'appuie de nouveau ma tête sur mon oreiller.
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+I--L'HÔPITAL.
+
+Peu de temps après les fêtes de Noël je tombai malade et je dus me
+rendre à notre hôpital militaire, qui se trouvait à l'écart, à une
+demi-verste environ de la forteresse. C'était un bâtiment à un
+seul étage, très-allongé et peint en jaune. Chaque été, on
+dépensait une grande quantité d'ocre à le rebadigeonner. Dans
+l'immense cour de l'hôpital se trouvaient diverses dépendances,
+les demeures des médecins-chefs et d'autres constructions
+nécessaires, tandis que le bâtiment principal ne contenait que les
+salles destinées aux malades: elles étaient en assez grand nombre;
+mais comme il n'y en avait que deux réservées aux détenus, ces
+dernières étaient presque toujours pleines, surtout l'été: il
+n'était pas rare qu'on fût obligé de rapprocher les lits. Ces
+salles étaient occupées par des «malheureux» de toute espèce:
+d'abord, par les nôtres, les détenus de la maison de force, par
+des prévenus militaires, incarcérés dans les corps de garde, et
+qui avaient été condamnés; il s'en trouvait d'autres encore sous
+jugement, ou de passage; on envoyait aussi dans nos salles les
+malades de la compagnie de discipline--triste institution où
+l'on rassemblait les soldats de mauvaise conduite pour les
+corriger; au bout d'un an ou deux, ils en revenaient les plus
+fieffés chenapans que la terre puisse porter.--Les forçats qui
+se sentaient malades avertissaient leur sous-officier dès le
+matin. Celui-ci les inscrivait sur un carnet qu'il leur remettait,
+et les envoyait à l'hôpital, accompagnés d'un soldat d'escorte: à
+leur arrivée, ils étaient examinés par un médecin qui autorisait
+les forçats à rester à l'hôpital, s'ils étaient vraiment malades.
+On m'inscrivit donc dans le livre, et vers une heure, quand tous
+mes compagnons furent partis pour la corvée de l'après-dînée, je
+me rendis à l'hôpital. Chaque détenu prenait avec lui autant
+d'argent et de pain qu'il pouvait (car il ne fallait pas espérer
+être nourri ce jour-là), une toute petite pipe, un sachet
+contenant du tabac, un briquet et de l'amadou. Ces objets se
+cachaient dans les bottes. Je pénétrai dans l'enceinte de
+l'hôpital, non sans éprouver un sentiment de curiosité pour cet
+aspect nouveau, inconnu, de la vie du bagne.
+
+La journée était chaude, couverte, triste;--c'était une de ces
+journées où des maisons comme un hôpital prennent un air
+particulièrement banal, ennuyeux et rébarbatif. Mon soldat
+d'escorte et moi, nous entrâmes dans la salle de réception, où se
+trouvaient deux baignoires de cuivre; nous y trouvâmes deux
+condamnés qui attendaient la visite, avec leurs gardiens. Un
+feldscherr[25] entra, nous regarda d'un air nonchalant et
+protecteur, et s'en fut plus nonchalamment encore annoncer notre
+arrivée au médecin de service; il arriva bientôt, nous examina,
+tout en nous traitant avec affabilité, et nous délivra des
+feuilles où se trouvaient inscrits nos noms. Le médecin ordinaire
+des salles réservées aux condamnés devait faire le diagnostic de
+notre maladie, indiquer les médicaments à prendre, le régime
+alimentaire à suivre, etc. J'avais déjà entendu dire que les
+détenus n'avaient pas assez de louanges pour leurs docteurs. «Ce
+sont de vrais pères!» me dirent-ils en parlant d'eux, quand
+j'entrai à l'hôpital. Nous nous déshabillâmes pour revêtir un
+autre costume. On nous enleva les habits et le linge que nous
+avions en arrivant, et l'on nous donna du linge de l'hôpital,
+auquel on ajouta de longs bas, des pantoufles, des bonnets de
+coton et une robe de chambre d'un drap brun très-épais, qui était
+doublée non pas de toile, mais bien plutôt d'emplâtres: cette robe
+de chambre était horriblement sale, mais je compris bientôt toute
+son utilité. On nous conduisit ensuite dans les salles des forçats
+qui se trouvaient au bout d'un long corridor, très-élevé et fort
+propre. La propreté extérieure était très-satisfaisante; tout ce
+qui était visible reluisait: du moins cela me sembla ainsi après
+la saleté de notre maison de force. Les deux prévenus entrèrent
+dans la salle qui se trouvait à gauche du corridor, tandis que
+j'allai à droite. Devant la porte fermée au cadenas se promenait
+une sentinelle, le fusil sur l'épaule; non loin d'elle, veillait
+son remplaçant. Le sergent (de la garde de l'hôpital) ordonna de
+me laisser passer. Soudain je me trouvai au milieu d'une chambre
+longue et étroite; le long des murailles étaient rangés des lits
+au nombre de vingt-deux. Trois ou quatre d'entre eux étaient
+encore inoccupés. Ces lits de bois étaient peints en vert, et
+devaient comme tous les lits d'hôpital, bien connus dans toute la
+Russie, être habités par des punaises. Je m'établis dans un coin,
+du côté des fenêtres.
+
+Il n'y avait que peu de détenus dangereusement malades, et alités;
+pour la plupart convalescents ou légèrement indisposés, mes
+nouveaux camarades étaient étendus sur leurs couchettes ou se
+promenaient en long et en large; entre les deux rangées de lits,
+l'espace était suffisant pour leurs allées et venues. L'air de la
+salle était étouffant, avec l'odeur particulière aux hôpitaux: il
+était infecté par différentes émanations, toutes plus désagréables
+les unes que les autres, et par l'odeur des médicaments, bien que
+le poêle fût chauffé presque tout le jour. Mon lit était couvert
+d'une housse rayée, que j'enlevai: il se composait d'une
+couverture de drap, doublée de toile, et de draps grossiers, d'une
+propreté plus que douteuse. À côté du lit, se trouvait une petite
+table avec une cruche et une tasse d'étain, sur laquelle était
+placée une serviette minuscule qui m'était confiée. La table avait
+encore un rayon, où ceux des malades qui buvaient du thé mettaient
+leur théière, le broc de bois pour le kwass, etc.; mais ces
+richards étaient fort peu nombreux. Les pipes et les blagues à
+tabac--car chaque détenu fumait, même les poitrinaires--se
+cachaient sous le matelas. Le docteur et les autres chefs ne
+faisaient presque jamais de perquisitions; quand ils surprenaient
+un malade la pipe à la bouche, ils faisaient semblant de n'avoir
+rien vu. Les détenus étaient d'ailleurs très-prudents, et fumaient
+presque toujours derrière le poêle. Ils ne se permettaient de
+fumer dans leurs lits que la nuit, parce que personne ne faisait
+de rondes, à part l'officier commandant le corps de garde de
+l'hôpital.
+
+Jusqu'alors je n'avais jamais été dans aucun hospice en qualité de
+malade; aussi tout ce qui m'entourait me parut-il fort nouveau. Je
+remarquai que mon entrée avait intrigué quelques détenus: on avait
+entendu parler de moi, et tout ce monde me regardait sans façons,
+avec cette légère nuance de supériorité que les habitués d'une
+salle d'audience, d'une chancellerie, ont pour un nouveau venu ou
+un quémandeur. À ma droite était étendu un prévenu, ex-secrétaire,
+et fils illégitime d'un capitaine en retraite, accusé d'avoir
+fabriqué de la fausse monnaie: il se trouvait à l'hôpital depuis
+près d'une année; il n'était nullement malade, mais il assurait
+aux docteurs qu'il avait un anévrysme. Il les persuada si bien
+qu'il ne subit ni les travaux forcés, ni la punition corporelle à
+laquelle il avait été condamné; on l'envoya une année plus tard à
+T--k, où il fut attaché à un hospice. C'était un vigoureux
+gaillard de vingt-huit ans, trapu, fripon avoué, plus ou moins
+jurisconsulte. Il était intelligent et de manières fort aisées,
+mais très-présomptueux et d'un amour-propre maladif. Convaincu
+qu'il n'y avait pas au monde d'homme plus honnête et plus juste
+que lui, il ne se reconnaissait nullement coupable; il garda cette
+assurance toute sa vie. Ce personnage m'adressa la parole le
+premier et m'interrogea avec curiosité; il me mit au courant des
+moeurs de l'hôpital; bien entendu, avant tout, il m'avait déclaré
+qu'il était le fils d'un capitaine. Il désirait fort que je le
+crusse gentilhomme, ou au moins «de la noblesse». Bientôt après,
+un malade de la compagnie de discipline vint m'assurer qu'il
+connaissait beaucoup de nobles, d'anciens exilés; pour mieux me
+convaincre, il me les nomma par leur prénom et leur nom
+patronymique. Rien qu'à voir la figure de ce soldat grisonnant, on
+devinait qu'il mentait abominablement. Il s'appelait Tchékounof.
+Il venait me faire sa cour, parce qu'il soupçonnait que j'avais de
+l'argent; quand il aperçut un paquet de thé et de sucre, il
+m'offrit aussitôt ses services pour faire bouillir l'eau et me
+procurer une théière. M--kski m'avait promis, de m'envoyer la
+mienne le lendemain, par un des détenus, qui travaillaient dans
+l'hôpital, mais Tchékounov s'arrangea pour que j'eusse tout ce
+qu'il me fallait. Il se procura une marmite de fonte, où il fit
+bouillir l'eau pour le thé; en un mot, il montra un zèle si
+extraordinaire, que cela lui attira aussitôt quelques moqueries
+acérées de la part d'un des malades, un poitrinaire dont le lit se
+trouvait vis-à-vis du mien. Il se nommait Oustiantsef. C'était
+précisément le soldat condamné aux verges, qui, par peur du fouet,
+avait avalé une bouteille d'eau-de-vie dans laquelle il avait fait
+infuser du tabac, et gagné ainsi le germe de la phtisie: j'ai
+parlé de lui plus haut. Il était resté silencieux jusqu'alors,
+étendu sur son lit et respirant avec difficulté tout en me
+dévisageant, d'un air très-sérieux. Il suivait des yeux
+Tchékounof, dont la servilité l'irritait. Sa gravité
+extraordinaire rendait comique son indignation. Enfin il n'y tint
+plus:
+
+--Eh! regardez-moi ce valet qui a trouvé son maître! dit-il avec
+des intervalles, d'une voix étranglée par sa faiblesse, car
+c'était peu de temps avant sa fin.
+
+Tchékounof, mécontent, se tourna:
+
+--Qui est ce valet? demanda-t-il en regardant Oustiantsef avec
+mépris.
+
+--Toi! tu es un valet, lui répondit celui-ci, avec autant
+d'assurance que s'il avait eu le droit de gourmander Tchékounof et
+que c'eût été un devoir impérieux pour lui.
+
+--Moi, un valet?
+
+--Oui, un vrai valet! Entendez-vous, braves gens, il ne veut pas
+me croire. Il s'étonne le gaillard!
+
+--Qu'est-ce que cela peut bien te faire? Tu vois bien qu'ils ne
+savent[26] pas se servir de leurs mains. Ils ne sont pas habitués à
+être sans serviteur. Pourquoi ne le servirais-je pas? farceur au
+museau velu.
+
+--Qui a le museau velu?
+
+--Toi!
+
+--Moi, j'ai le museau velu?
+
+--Oui, un vrai museau velu et poilu!
+
+--Tu es joli, toi! va... Si j'ai le museau velu, tu as la figure
+comme un oeuf de corbeau, toi!
+
+--Museau poilu! Le bon Dieu t'a réglé ton compte, tu ferais bien
+mieux de rester tranquille à crever!
+
+--Pourquoi? J'aimerais mieux me prosterner devant une botte que
+devant une sandale. Mon père ne s'est jamais prosterné et ne m'a
+jamais commandé de le faire. Je... je...
+
+Il voulait continuer, mais une quinte de toux le secoua pendant
+quelques minutes; il crachait le sang. Une sueur froide, causée
+par son épuisement, perla sur son front déprimé. Si la toux ne
+l'avait pas empêché de parler, il eût continué à déblatérer, on le
+voyait à son regard, mais dans son impuissance, il ne put
+qu'agiter la main... si bien que Tchékounof ne pensa plus à lui.
+
+Je sentais bien que la haine de ce poitrinaire s'adressait plutôt
+à moi qu'à Tchékounof. Personne n'aurait eu l'idée de se fâcher
+contre celui-ci ou de le mépriser à cause des services qu'il me
+rendait et des quelques sous qu'il essayait de me soutirer. Chaque
+malade comprenait très-bien qu'il ne faisait tout cela que pour se
+procurer de l'argent. Le peuple n'est pas du tout susceptible à
+cet endroit-là et sait parfaitement ce qu'il en est. J'avais déplu
+à Oustiantsef, comme mon thé lui avait déplu; ce qui l'irritait,
+c'est que, malgré tout, j'étais un seigneur, même avec mes
+chaînes, que je ne pouvais me passer de domestique; et pourtant je
+ne désirais et ne recherchais aucun serviteur. En réalité, je
+tenais à faire tout moi-même, afin de ne pas paraître un douillet
+aux mains blanches, et de ne pas jouer au grand seigneur. J'y
+mettais même un certain amour-propre, pour dire la vérité. Malgré
+tout,--je n'y ai jamais rien compris,--j'étais toujours
+entouré d'officieux et de complaisants, qui s'attachaient à moi de
+leur propre mouvement et qui finirent par me dominer: c'était
+plutôt moi qui étais leur valet; si bien que pour tout le monde,
+bon gré, mal gré, j'étais un seigneur qui ne pouvait se passer des
+services des autres et qui faisait l'important. Cela m'exaspérait.
+Oustiantsef était poitrinaire et partant irascible; les autres
+malades ne me témoignèrent que de l'indifférence avec une nuance
+de dédain. Ils étaient tous occupés d'une circonstance qui me
+revient à la mémoire: j'appris, en écoutant leurs conversations,
+qu'on devait apporter ce soir même à l'hôpital un condamné auquel
+on administrait en ce moment les verges. Les détenus attendaient
+ce nouveau avec quelque curiosité. On disait du reste que la
+punition était légère: cinq cents coups.
+
+Je regardai autour de moi. La plupart des vrais malades étaient--
+autant que je pus le remarquer alors--atteints du scorbut et de
+maux d'yeux, particuliers à cette contrée: c'était la majorité.
+D'autres souffraient de la fièvre, de la poitrine et d'autres
+misères. Dans la salle des détenus, les diverses maladies
+n'étaient pas séparées; toutes étaient réunies dans la même
+chambre. J'ai parlé des vrais malades, car certains forçats
+étaient venus comme ça, pour «se reposer». Les docteurs les
+admettaient par pure compassion, surtout s'il y avait des lits
+vacants. La vie dans les corps de garde et dans les prisons était
+si dure en comparaison de celle de l'hôpital, que beaucoup de
+détenus préféraient rester couchés, malgré l'air étouffant qu'on
+respirait et la défense expresse de sortir de la salle. Il y avait
+même des amateurs de ce genre d'existence: ils appartenaient
+presque tous à la compagnie de discipline. J'examinai avec
+curiosité mes nouveaux camarades; l'un d'eux m'intrigua
+particulièrement. Il était phtisique et agonisait; son lit était
+un peu plus loin que celui d'Oustiantsef et se trouvait presque en
+face du mien. On l'appelait Mikaïlof; je l'avais vu à la maison de
+force deux semaines auparavant; déjà alors il était gravement
+malade; depuis longtemps il aurait dû se soigner, mais il se
+roidissait contre son mal avec une opiniâtreté inutile; il ne s'en
+alla à l'hôpital que vers les fêtes de Noël, pour mourir trois
+semaines après d'une phtisie galopante; il semblait que cet homme
+eût brûlé comme une bougie. Ce qui m'étonna le plus, ce fut son
+visage qui avait terriblement changé--car je l'avais remarqué
+dès mon entrée en prison,--il m'avait pour ainsi dire sauté aux
+yeux. À côté de lui était couché un soldat de la compagnie de
+discipline, un vieil homme de mauvaise mine et d'un extérieur
+dégoûtant. Mais je ne veux pas énumérer tous tes malades... Je
+viens de me souvenir de ce vieillard, simplement parce qu'il fit
+alors impression sur moi et qu'il m'initia d'emblée à certaines
+particularités de la salle des détenus. Il avait un fort rhume de
+cerveau, qui le faisait éternuer à tout moment (il éternua une
+semaine entière) même pendant son sommeil, comme par salves, cinq
+ou six fois de suite, en répétant chaque fois: «--Mon Dieu!
+quelle punition!» Assis sur sou lit, il se bourrait avidement le
+nez de tabac, qu'il puisait dans un cornet de papier afin
+d'éternuer plus fort et plus régulièrement. Il éternuait dans un
+mouchoir de coton à carreaux qui lui appartenait, tout déteint à
+force d'être lavé. Son petit nez se plissait alors d'une façon
+particulière, en se rayant d'une multitude innombrable de petites
+rides, et laissait voir des dents ébréchées, toutes noires et
+usées, avec des gencives rouges, humides de salive. Quand il avait
+éternué, il dépliait son mouchoir, regardait la quantité de morve
+qu'il avait expulsée et l'essuyait aussitôt à sa robe de chambre
+brune, si bien que toute la morve s'attachait à cette dernière,
+tandis que le mouchoir était à peine humide. Cette économie pour
+un effet personnel, aux dépens de la robe de chambre appartenant à
+l'hôpital, n'éveillait aucune protestation du côté des forçats,
+bien que quelques-uns d'entre eux eussent été obligés de revêtir
+plus tard cette même robe de chambre. On aurait peine à croire
+combien notre menu peuple est peu dégoûté sous ce rapport. Cela
+m'agaça si fort que je me mis à examiner involontairement, avec
+curiosité et répugnance, la robe de chambre que je venais
+d'enfiler. Elle irritait mon odorat par une exhalaison très-forte;
+réchauffée au contact de mon corps, elle sentait les emplâtres et
+les médicaments; on eût dit qu'elle n'avait jamais quitté les
+épaules des malades depuis un temps immémorial. On avait peut-être
+lavé une fois la doublure, mais je n'en jurerais pas; en tout cas
+au moment où je la portais elle était saturée de tous les
+liquides, épithèmes et vésicatoires imaginables, etc. Les
+condamnés aux verges qui avaient subi leur punition venaient
+directement à l'hôpital, le dos encore sanglant; comme on les
+soignait avec des compresses ou des épithèmes, la robe de chambre
+qu'ils revêtaient sur la chemise humide prenait et gardait tout.
+Pendant tout mon temps de travaux forcés, chaque fois que je
+devais me rendre à l'hôpital (ce qui arrivait souvent) j'enfilais
+toujours avec une défiance craintive la robe de chambre que l'on
+me délivrait.
+
+Dès que Tchékounof m'eut servi mon thé (par parenthèses, je dirai
+que l'eau de notre salle, apportée pour toute la journée, se
+corrompait vite sous l'influence de l'air fétide), la porte
+s'ouvrit, et le soldat qui venait de recevoir les verges fut
+introduit sous double escorte. Je voyais pour la première fois un
+homme qui venait d'être fouetté. Plus tard, on en amenait souvent,
+on les apportait même quand la punition était trop forte: chaque
+fois cela procurait une grande distraction aux malades. On
+accueillait ces malheureux avec une expression de gravité
+composée: la réception qu'on leur faisait dépendait presque
+toujours de l'importance du crime commis, et par conséquent du
+nombre de verges reçues. Les condamnés les plus cruellement
+fouettés et qui avaient une réputation de bandits consommés
+jouissaient de plus de respect et d'attention qu'un simple
+déserteur, une recrue, comme celui qu'on venait d'amener.
+Pourtant, ni dans l'un ni dans l'autre cas on ne manifestait de
+sympathie particulière; on s'abstenait aussi de remarques
+irritantes: on soignait le malheureux en silence, et on l'aidait à
+se guérir, surtout s'il était incapable de se soigner lui-même.
+Les _feldschers_ eux-mêmes savaient qu'ils remettaient les
+patients entre des mains adroites et exercées. La médication
+usuelle consistait à appliquer très-souvent sur le dos du fouetté
+une chemise ou un drap trempé dans de l'eau froide; il fallait
+encore retirer adroitement des plaies les échardes laissées par
+les verges qui s'étaient cassées sur le dos du condamné. Cette
+dernière opération était particulièrement douloureuse pour les
+patients; le stoïcisme extraordinaire avec lequel ils supportaient
+leurs souffrances me confondait. J'ai vu beaucoup de condamnés
+fouettés, et cruellement, je vous assure; eh bien! je ne me
+souviens pas que l'un d'eux ait poussé un gémissement. Seulement,
+après une pareille épreuve, le visage se déforme et pâlit, les
+yeux brillent, le regard est égaré, les lèvres tremblent si fort
+que les patients les mordent quelquefois jusqu'au sang.--Le
+soldat qui venait d'entrer avait vingt-trois ans; il était
+solidement musclé, assez bel homme, bien fait et de haute taille,
+avec la peau basanée: son échine--découverte jusqu'à la ceinture
+--avait été sérieusement fustigée; son corps tremblait de fièvre
+sous le drap humide qui lui couvrait le dos; pendant une heure et
+demie environ, il ne fit que se promener en long et en large dans
+la salle. Je regardai son visage: il semblait qu'il ne pensât à
+rien; ses yeux avaient une étrange expression, sauvage et fuyante,
+ils ne s'arrêtaient qu'avec peine sur un objet. Je crus voir qu'il
+regardait fixement mon thé bouillant; une vapeur chaude montait de
+la tasse pleine: le pauvre diable grelottait et claquait des
+dents, aussi l'invitai-je à boire. Il se tourna de mon côté sans
+dire un mot, tout d'une pièce, prit la lasse de thé qu'il avala
+d'un trait, debout, sans la sucrer; il s'efforçait de ne pas me
+regarder. Quand il eut bu, il reposa la tasse en silence, sans
+même me faire un signe de tête, et recommença à se promener de
+long en large: il souffrait trop pour avoir l'idée de me parler ou
+de me remercier. Quant aux détenus, ils s'abstinrent de le
+questionner; une fois qu'ils lui eurent appliqué ses compresses,
+ils ne firent plus attention à lui, ils pensaient probablement
+qu'il valait mieux le laisser tranquille et ne pas l'ennuyer par
+leurs questions et par leur «compassion»; le soldat sembla
+parfaitement satisfait de cette décision.
+
+La nuit tombait pendant ce temps, on alluma la lampe. Quelques
+malades possédaient en propre des chandeliers, mais ceux-là
+étaient rares. Le docteur fit sa visite du soir, après quoi le
+sous-officier de garde compta les malades et ferma la salle, dans
+laquelle on avait apporté préalablement un baquet pour la nuit...
+J'appris avec étonnement que ce baquet devait rester toute la nuit
+dans notre infirmerie; pourtant le véritable cabinet se trouvait à
+deux pas de la porte. Mais c'était l'usage. De jour, on ne
+laissait sortir les détenus qu'une minute au plus; de nuit, il n'y
+fallait pas penser. L'hôpital pour les forçats ne ressemblait pas
+à un hôpital ordinaire: le condamné malade subissait malgré tout
+son châtiment. Par qui cet usage avait-il été établi, je l'ignore;
+ce que je sais bien, c'est que cette mesure était parfaitement
+inutile et que jamais le formalisme pédant et absurde ne s'était
+manifesté d'une façon aussi évidente que dans ce cas. Cette mesure
+n'avait pas été imposée par les docteurs, car, je le répète, les
+détenus ne pouvaient pas assez se louer de leurs médecins: ils les
+regardaient comme de vrais pères et les respectaient; ces médecins
+avaient toujours un mot agréable, une bonne parole pour les
+réprouvés, qui les appréciaient d'autant plus qu'ils en sentaient
+toute la sincérité.
+
+Oui, ces bonnes paroles étaient vraiment sincères, car personne
+n'aurait songé à reprendre les médecins, si ceux-ci avaient été
+grossiers et inhumains: ils étaient bons avec les détenus par pure
+humanité. Ils comprenaient parfaitement qu'un forçat malade a
+autant de droits à respirer un air pur que n'importe quel patient,
+ce dernier fût-il un grand personnage. Les convalescents des
+autres salles avaient le droit de se promener librement dans les
+corridors, de faire de l'exercice, de respirer un air moins
+empesté que celui de notre infirmerie, puant le renfermé, et
+toujours saturé d'émanations délétères.
+
+Durant plusieurs années, un fait inexplicable m'irrita comme un
+problème insoluble, sans que je pusse en trouver la solution. Il
+faut que je m'y arrête avant de continuer ma description: je veux
+parler des chaînes, dont aucun forçat n'est délivré, si gravement
+malade qu'il puisse être. Les poitrinaires eux-mêmes ont expiré
+sous mes yeux, les jambes chargées de leurs fers. Tout le monde y
+était habitué et admettait cela comme un fait naturel,
+inéluctable. Je crois que personne, pas même les médecins,
+n'aurait eu l'idée de réclamer le déferrement des détenus
+gravement malades ou tout au moins des poitrinaires. Les chaînes,
+à vrai dire, n'étaient pas excessivement lourdes, elles ne
+pesaient en général que huit à douze livres, ce qui est un fardeau
+très-supportable pour un homme valide. On me dit pourtant qu'au
+bout de quelques années les jambes des forçats enchaînés se
+desséchaient et dépérissaient; je ne sais si c'est la vérité, mais
+j'incline à le croire. Un poids, si petit qu'il soit, voire même
+de dix livres, s'il est fixé à la jambe pour toujours, augmente la
+pesanteur générale du membre d'une façon anormale, et, au bout
+d'un certain temps, doit avoir une influence désastreuse sur le
+développement de celui-ci... Pour un forçat en bonne santé, cela
+n'est rien, mais en est-il de même pour un malade? Pour les
+détenus gravement atteints, pour les poitrinaires, dont les mains
+et les jambes se dessèchent d'elles-mêmes, le moindre fétu est
+insupportable. Si l'administration médicale réclamait cet
+allègement pour les seuls poitrinaires, ce serait un vrai, un
+grand bienfait, je vous assure... On me dira que les forçats sont
+des malfaiteurs, indignes de toute compassion; mais faut-il
+redoubler de sévérité pour celui sur lequel le doigt de Dieu s'est
+déjà appesanti? On ne saurait croire que cette aggravation ait
+pour but de châtier le forçat. Les poitrinaires sont affranchis
+des punitions corporelles par le tribunal. Il doit y avoir là une
+raison mystérieuse, importante, une précaution salutaire, mais
+laquelle? Voilà ce qui est impossible à comprendre. On ne croit
+pas, on ne peut pas croire, en effet, que le poitrinaire
+s'enfuira. À qui cette idée pourrait-elle venir, surtout si la
+maladie a atteint un certain degré? Il est impossible de tromper
+les docteurs et de leur faire prendre un détenu bien portant pour
+un poitrinaire; c'est là une maladie que l'on reconnaît du premier
+coup d'oeil. Et du reste (disons-le puisque l'occasion s'en
+présente), les fers peuvent-ils empêcher le forçat de s'enfuir?
+Pas le moins du monde. Les fers sont une diffamation, une honte,
+un fardeau physique et moral,--c'est du moins ce que l'on pense,
+--car ils ne sauraient embarrasser personne dans une évasion. Le
+forçat le plus maladroit, le moins intelligent, saura les scier ou
+briser le rivet à coups de pierre, sans trop de peine. Les fers
+sont donc une précaution inutile, et si on les met aux forçats
+comme châtiment de leur crime, ne faut-il pas épargner ce
+châtiment à un agonisant?
+
+En écrivant ces lignes, une physionomie se détache vivement dans
+ma mémoire, la physionomie d'un mourant, d'un poitrinaire, de ce
+même Mikaïlof qui était couché presque en face de moi, non loin
+d'Oustiantsef, et qui expira, je crois, quatre jours après mon
+arrivée à l'hôpital. Quand j'ai parlé plus haut des poitrinaires,
+je n'ai fait que rendre involontairement les sensations et
+reproduire les idées qui m'assaillirent à l'occasion de cette
+mort. Je connaissais peu ce Mikaïlof. C'était un jeune homme de
+vingt-cinq ans au plus, de petite taille, mince et d'une très-belle
+figure. Il était de la «section particulière» et se faisait
+remarquer par une taciturnité étrange, mais douce et triste: on
+aurait dit qu'il «avait séché» dans la maison de force, comme
+s'exprimaient les forçats, qui gardèrent de lui un bon souvenir.
+Je me rappelle qu'il avait de très-beaux yeux--je ne sais
+vraiment pourquoi je m'en souviens si bien. Il mourut à trois
+heures de l'après-midi, par un jour clair et sec. Le soleil
+dardait ses rayons éclatants et obliques à travers les vitres
+verdâtres, congelées de notre salle: un torrent de lumière
+inondait ce malheureux, qui avait perdu connaissance et qui
+agonisa pendant quelques heures. Dès le matin ses yeux se
+troublèrent et ne lui permirent pas de reconnaître ceux qui
+s'approchaient de lui. Les forçats auraient voulu le soulager, car
+ils voyaient qu'il souffrait beaucoup; sa respiration était
+pénible, profonde, enrouée; sa poitrine se soulevait violemment,
+comme s'il manquait d'air. Il rejeta d'abord sa couverture et ses
+vêtements loin de lui, puis il commença à déchirer sa chemise, qui
+semblait lui être un fardeau intolérable. On la lui enleva.
+C'était effrayant de voir ce corps démesurément long, aux mains et
+aux jambes décharnées, au ventre flasque, à la poitrine soulevée,
+et dont les côtes se dessinaient aussi nettement que celles d'un
+squelette. Il ne restait sur ce squelette qu'une croix avec un
+sachet, et les fers, dont ses jambes desséchées auraient pu se
+dégager sans peine. Un quart d'heure avant sa mort, le bruit
+s'apaisa dans notre salle; on ne parlait plus qu'en chuchotant.
+Les forçats marchaient sur la pointe des pieds, discrètement. De
+temps à autre, ils échangeaient leurs réflexions sur des sujets
+étrangers et jetaient un coup d'oeil furtif sur le mourant. Celui-ci
+râlait toujours plus péniblement. Enfin, d'une main tremblante
+et mal assurée, il tâta sa croix sur sa poitrine et fit le geste
+de l'arracher: elle aussi lui pesait, le suffoquait. On la lui
+enleva. Dix minutes plus tard il mourut. On frappa alors à la
+porte, afin d'avertir la sentinelle. Un gardien entra, regarda le
+mort d'un air hébété et s'en alla quérir le _feldscher_. Celui-ci
+était un bon garçon, un peu trop occupé peut-être de son
+extérieur, assez agréable du reste; il arriva bientôt; il
+s'approcha du cadavre à grands pas, ce qui fit un bruit dans la
+salle muette, et lui tâta le pouls avec une mine dégagée qui
+semblait avoir été composée pour la circonstance; il fit un geste
+vague de la main et sortit. On prévint le poste, car le criminel
+était d'importance (il appartenait à la section particulière);
+aussi pour le déclarer dûment mort fallait-il quelques formalités.
+Pendant que nous attendions l'entrée du poste de l'hôpital, un des
+détenus dit à demi-voix qu'il ne serait pas mal de fermer les yeux
+au défunt. Un autre écouta ce conseil, s'approcha en silence de
+Mikaïlof et lui ferma les yeux; apercevant sur le coussin la croix
+qu'on avait détachée du cou, il la prit, la regarda, la remit et
+se signa. Le visage du mort s'ossifiait; un rayon de lumière
+blanche jouait à la surface et éclairait deux rangées de dents
+blanches et jeunes, qui brillaient entre les lèvres minces,
+collées aux gencives de la bouche entr'ouverte. Le sous-officier
+de garde arriva enfin, sous les armes et casque en tête,
+accompagné de deux soldats. Il s'approcha en ralentissant le pas,
+incertain; il examinait du coin de l'oeil les détenus silencieux,
+qui le regardaient d'un air sombre. À un pas du mort, il s'arrêta
+net, comme cloué sur place par une gêne subite. Ce corps nu et
+desséché, chargé de ses fers, l'impressionnait: il défit sa
+jugulaire, enleva son casque (ce qu'il n'avait nullement besoin de
+faire) et fit un grand signe de croix. C'était une figure sévère,
+grisonnante, une tête de soldat qui avait beaucoup servi. Je me
+souviens qu'à côté de lui se trouvait Tchékounof, un vieillard
+grisonnant lui aussi; il regardait tout le temps le sous-officier,
+et suivait tous les mouvements de ce dernier avec une attention
+étrange. Leurs regards se croisèrent, et je vis que la lèvre
+inférieure de Tchékounof tremblait. Il la mordit, serra les dents
+et dit au sous-officier, comme par hasard, avec un mouvement de
+tête qui lui montrait le mort:
+
+--Il avait pourtant une mère, lui aussi...
+
+Ces mots me pénétrèrent... Pourquoi les avait-il dits, et comment
+cette idée lui était-elle venue? On souleva le cadavre avec sa
+couchette; la paille craqua, les chaînes traînèrent à terre avec
+un bruit clair... On les releva et l'on emporta le corps.
+Brusquement tous parlèrent à haute voix. On entendit encore le
+sous-officier, déjà dans le corridor, qui criait à quelqu'un
+d'aller chercher le forgeron. Il fallait déferrer le mort...
+
+Mais j'ai fait une digression hors de mon sujet...
+
+
+II--L'HÔPITAL. (Suite).
+
+Les docteurs visitaient les salles le matin; vers onze heures, ils
+apparaissaient tous ensemble, faisant cortège au médecin en chef:
+une heure et demie avant eux, le médecin ordinaire de notre salle
+venait faire sa ronde; c'était un tout jeune homme, toujours
+affable et gai, que les détenus aimaient beaucoup, et qui
+connaissait parfaitement son art; ils ne lui trouvaient qu'un seul
+défaut, celui d'être «trop doux». En effet, il était peu
+communicatif, il semblait même confus devant nous, rougissait
+parfois et changeait la quantité de nourriture à la première
+réclamation des malades; je crois qu'il aurait consenti à leur
+donner les médicaments qu'ils désiraient: un excellent homme, du
+reste! Beaucoup de médecins en Russie jouissent de l'affection et
+du respect du peuple, et cela à juste titre, autant que j'ai pu le
+remarquer. Je sais que mes paroles sembleront un paradoxe, surtout
+si l'on prend en considération la défiance que ce même peuple a
+pour la médecine et les médicaments étrangers. En effet, il
+préfère, alors même qu'il souffrirait d'une grave maladie,
+s'adresser pendant plusieurs années de suite à une sorcière, ou
+employer des remèdes de bonne femme (qu'il ne faut pas mépriser,
+du reste), plutôt que de consulter un docteur ou d'aller à
+l'hôpital. À vrai dire, il faut surtout attribuer cette prévention
+à une cause profonde et qui n'a aucun rapport avec la médecine, à
+savoir la défiance du peuple pour tout ce qui porte un caractère
+administratif, officiel: il ne faut pas oublier non plus que le
+peuple est effrayé et prévenu contre les hôpitaux par les récits
+souvent absurdes des horreurs fantastiques dont les hospices
+seraient le théâtre. (Ces récits ont pourtant un fond de vérité.)
+Mais ce qui lui répugne le plus, ce sont les habitudes allemandes
+des hôpitaux, c'est l'idée que des étrangers le soigneront pendant
+sa maladie, c'est la sévérité de la diète, enfin les récits qu'on
+lui fait de la dureté persévérante des _feldschers_ et des
+docteurs, de la dissection et de l'autopsie des cadavres, etc. Et
+puis, le bas peuple se dit que ce seront des seigneurs qui le
+soigneront (car pour eux, les médecins sont tout de même des
+seigneurs). Une fois la connaissance faite avec ces derniers (il y
+a sans doute des exceptions, mais elles sont rares), toutes les
+craintes s'évanouissent: il faut attribuer ce succès à nos
+docteurs, principalement aux jeunes, qui savent pour la plupart
+gagner le respect et l'affection du peuple. Je parle du moins de
+ce que j'ai vu et éprouvé à plusieurs reprises, dans différents
+endroits, et je ne pense pas que les choses se passent autrement
+ailleurs. Dans certaines localités reculées les médecins prennent
+des pots-de-vin, abusent de leurs hôpitaux et négligent leurs
+malades; souvent même ils oublient complètement leur art. Cela
+arrive, mais je parle de la majorité, inspirée par cet esprit, par
+cette tendance généreuse qui est en train de régénérer l'art
+médical. Quant aux apostats, aux loups dans la bergerie, ils
+auront beau s'excuser et rejeter la faute sur le milieu qui les
+entoure, qui les a déformés, ils resteront inexcusables, surtout
+s'ils ont perdu toute humanité. Et c'est précisément l'humanité,
+l'affabilité, la compassion fraternelle pour le malade qui sont
+quelquefois les remèdes les plus actifs. Il serait temps que nous
+cessions de nous lamenter apathiquement sur le milieu qui nous a
+gangrené. Il y a du vrai, mais un rusé fripon qui sait se tirer
+d'affaire ne manque pas d'accuser le milieu dans lequel il se
+trouve pour se faire pardonner ainsi ses faiblesses, surtout quand
+il manie la plume ou la parole avec éloquence. Je me suis écarté
+de nouveau de mon sujet: je voulais me borner à dire que le petit
+peuple est défiant et antipathique plutôt à l'égard de la médecine
+administrative que des médecins eux-mêmes. Quand il les voit à
+l'oeuvre, il perd beaucoup de ses préjugés.
+
+Notre médecin s'arrêtait ordinairement devant le lit de chaque
+malade, l'interrogeait sérieusement et attentivement, puis
+prescrivait les remèdes, les potions. Il remarquait quelquefois
+que le prétendu malade ne l'était pas du tout; ce détenu était
+venu se reposer des travaux forcés et dormir sur un matelas dans
+une chambre chauffée, préférable à des planches nues dans un corps
+de garde humide, où sont entassés et parqués une masse de prévenus
+pâles et abattus. (En Russie, les malheureux détenus en prison
+préventive sont presque toujours pâles et abattus, ce qui démontre
+que leur entretien matériel et leur état moral sont encore plus
+pitoyables que ceux des condamnés.) Aussi notre médecin inscrivait
+le faux malade sur son carnet comme affecté d'une «_febris
+catharalis_» et lui permettait quelquefois de rester une semaine à
+l'hôpital. Tout le monde se moquait de cette «_febris
+catharalis_», car on savait bien que c'était la formule admise par
+une conspiration tacite entre le docteur et le malade pour
+indiquer une maladie feinte, les «coliques de rechange», comme les
+appelaient les détenus, qui traduisaient ainsi «_febris_
+_catharalis_»; souvent même, le malade imaginaire abusait de la
+compassion du docteur pour rester à l'hôpital jusqu'à ce qu'on le
+renvoyât de force. C'était alors qu'il fallait voir notre médecin.
+Confus de l'entêtement du forçat, il ne se décidait pas à lui dire
+nettement qu'il était guéri et à lui conseiller de demander son
+billet de sortie, bien qu'il eût le droit de le renvoyer sans la
+moindre explication, en écrivant sur sa feuille: «_Sanat est»_: il
+lui insinuait tout d'abord qu'il était temps de quitter la salle,
+et le priait avec instances: «Tu devrais filer, dis donc, tu es
+guéri maintenant; les places manquent; on est à l'étroit, etc.»,
+jusqu'à ce que le soi-disant malade se piquât d'amour-propre et
+demandât enfin à sortir. Le docteur chef, bien que très-compatissant
+et honnête (les malades l'aimaient aussi beaucoup), était
+incomparablement plus sévère et plus résolu que notre
+médecin ordinaire; dans certains cas, il montrait une sévérité
+impitoyable qui lui attirait le respect des forçats. Il arrivait
+toujours dans notre salle, accompagné de tous les médecins de
+l'hôpital, quand son subordonné avait fait sa tournée, et
+diagnostiquait sur chaque cas en particulier; il s'arrêtait plus
+longtemps auprès de ceux qui étaient gravement atteints et savait
+leur dire un mot encourageant, qui les remontait et laissait
+toujours la meilleure impression. Il ne renvoyait jamais les
+forçats qui arrivaient avec des coliques de rechange, mais, si
+l'un d'eux s'obstinait à rester à l'hôpital, il l'inscrivait bon
+pour la sortie: «--Allons, camarade, tu t'es reposé, va-t'en
+maintenant, il ne faut abuser de rien.» Ceux qui s'entêtaient à
+rester étaient surtout les forçats excédés de la corvée, pendant
+les grosses chaleurs de l'été, ou bien des condamnés qui devaient
+être fouettés. Je me souviens que l'on fut obligé d'employer une
+sévérité particulière, de la cruauté même pour expulser l'un
+d'eux. Il était venu se faire soigner d'une maladie des yeux qu'il
+avait tout rouges: il se plaignait de ressentir une douleur
+lancinante aux paupières. On le traita de différentes manières, on
+employa des vésicatoires, des sangsues, on lui injecta les yeux
+d'une solution corrosive, etc., etc., mais rien n'y fit, le mal ne
+diminuait pas, et l'organe malade était toujours dans le même
+état. Les docteurs devinèrent enfin que cette maladie était
+feinte, car l'inflammation n'empirait ni ne guérissait: le cas
+était suspect. Depuis longtemps les détenus savaient que ce
+n'était qu'une comédie et qu'il trompait les docteurs, bien qu'il
+ne voulût pas l'avouer. C'était un jeune gaillard, assez bien de
+sa personne, mais qui produisait une impression désagréable sur
+tous ses camarades: il était dissimulé, soupçonneux, sombre,
+regardait toujours en dessous, ne parlait avec personne et restait
+à l'écart comme s'il se fût défié de nous. Je me rappelle que
+plusieurs craignaient qu'il ne fît un mauvais coup: étant soldat,
+il avait commis un vol de conséquence; on l'avait arrêté et
+condamné à recevoir mille coups de baguettes, puis à passer dans
+une compagnie de discipline. Pour reculer le moment de la
+punition, les condamnés se décident quelquefois, comme je l'ai dit
+plus haut, à d'effroyables coups de tête; la veille du jour fatal,
+ils plantent un couteau dans le ventre d'un chef ou d'un camarade,
+pour qu'on les remette en jugement, ce qui retarde leur châtiment
+d'un mois ou deux: leur but est atteint. Peu leur importe que leur
+condamnation soit doublée ou triplée au bout de ces trois mois; ce
+qu'ils désirent, c'est reculer temporairement la terrible minute,
+quoi qu'il puisse leur en coûter, tant le coeur leur manque pour
+l'affronter.
+
+Plusieurs malades étaient d'avis de surveiller le nouveau venu,
+parce qu'il pouvait fort bien, de désespoir, assassiner quelqu'un
+pendant la nuit. On s'en tint aux paroles cependant, personne ne
+prit aucune précaution, pas même ceux qui dormaient à côté de lui.
+On avait pourtant remarqué qu'il se frottait les yeux avec du
+plâtre de la muraille et quelque chose d'autre encore, afin qu'ils
+parussent rouges au moment de la visite. Enfin le docteur chef
+menaça d'employer des orties pour le guérir. Quand une maladie
+d'yeux résiste à tous les moyens scientifiques, les médecins se
+décident à essayer un remède héroïque et douloureux: on applique
+les orties au malade, ni plus ni moins qu'à un cheval. Mais le
+pauvre diable ne voulait décidément pas guérir. Il était d'un
+caractère ou trop opiniâtre ou trop lâche; si douloureuses que
+soient les orties, on ne peut pas les comparer aux verges.
+L'opération consiste à empoigner le malade près de la nuque, par
+la peau du cou, à la tirer en arrière autant que possible, et à y
+pratiquer une double incision large et longue, dans laquelle on
+passe une chevillière de coton, de la largeur du doigt; chaque
+jour, à heure fixe, on tire ce ruban en avant et en arrière, comme
+si l'on fendait de nouveau la peau, afin que la blessure suppure
+continuellement et ne se cicatrise pas. Le pauvre diable endura
+cette torture, qui lui causait des souffrances horribles, pendant
+plusieurs jours; enfin il consentit à demander sa sortie. En moins
+d'un jour ses yeux devinrent parfaitement sains, et dès que son
+cou se fut cicatrisé, on l'envoya au corps de garde, qu'il quitta
+le lendemain pour recevoir ses mille coups de baguettes.
+
+Pénible est cette minute qui précède le châtiment, si pénible que
+j'ai peut-être tort de nommer pusillanimité et lâcheté la peur que
+ressentent les condamnés. Il faut qu'elle soit terrible pour que
+les forçats se décident à risquer une punition double ou triple,
+simplement pour la reculer. J'ai pourtant parlé de condamnés qui
+demandaient eux-mêmes à quitter l'hôpital, avant que les blessures
+causées par les premières baguettes se fussent cicatrisées, afin
+de recevoir les derniers coups et d'en finir avec leur état
+préventif; car la vie au corps de garde est certainement pire que
+n'importe quels travaux forcés. L'habitude invétérée de recevoir
+des verges et d'être châtié contribue aussi à donner de
+l'intrépidité et de la décision à quelques condamnés. Ceux qui ont
+été souvent fouettés ont le dos et l'esprit tannés, racornis; ils
+finissent par regarder la punition comme une incommodité
+passagère, qu'ils ne craignent plus. Un de nos forçats de la
+section particulière, Kalmouk baptisé, qui portait le nom
+d'Alexandre ou d'Alexandrine, comme on l'appelait en riant à la
+maison de force (un gaillard étrange, fripon en diable, intrépide
+et pourtant bonhomme), me raconta comment il avait reçu quatre
+mille coups de verges. Il ne parlait jamais de cette punition
+qu'en riant et en plaisantant, mais il me jura très-sérieusement
+que, s'il n'avait pas été élevé dans sa horde à coups de fouet dès
+sa plus tendre enfance,--les cicatrices dont son dos était
+couvert et qui n'avaient pas réussi à disparaître, étaient là pour
+le certifier,--il n'aurait jamais pu supporter ces quatre mille
+coups de verges. Il bénissait cette éducation à coups de lanières.
+«On me battait pour la moindre chose, Alexandre Pétrovitch! me
+dit-il un soir que nous étions assis sur ma couchette, devant le
+feu,--on m'a battu sans motifs pendant quinze ans de suite, du
+plus loin que je me souvienne, plusieurs fois par jour: me rossait
+qui voulait, si bien que je m'habituai tout à fait aux baguettes.»
+Je ne sais plus par quel hasard il était devenu soldat (au fond,
+il mentait peut-être, car il avait, toujours déserté et
+vagabondé). Il me souvient du récit qu'il nous fit un jour de la
+peur qu'il eut, quand on le condamna à recevoir quatre mille coups
+de verges pour avoir tué son supérieur: «Je me doutais bien qu'on
+me punirait sévèrement, je me disais que, si habitué que je fusse
+au fouet, je crèverais peut-être sur place--diable! quatre mille
+verges, ce n'est pas une petite, affaire, et puis tous mes chefs
+étaient d'une humeur de chien à cause de cette histoire. Je savais
+très-bien que cela ne se passerait pas à l'eau de roses; je
+croyais même que je resterais sous les verges. J'essayai tout
+d'abord de me faire baptiser, je me disais peut-être qu'on me
+pardonnerait, essayons voir; on m'avait pourtant averti--les
+camarades--que ça ne servirait à rien, mais je pensais:--Tout
+de même, ils me pardonneront, qui sait? ils auront plus de
+compassion pour un baptisé que pour un mahométan. On me baptisa et
+l'on me donna le nom d'Alexandre; malgré tout, je dus recevoir mes
+baguettes; ils ne m'en auraient pas fait grâce d'une seule. Cela
+me taquina à la fin. Je me dis:--Attendez, je m'en vais tous
+vous mettre dedans de la belle manière. Et parbleu, Alexandre
+Pétrovitch, le croirez-vous? je les ai mis dedans! Je savais
+très-bien faire le mort, non pas que j'eusse l'air tout à fait crevé,
+non! mais on aurait juré que j'allais rendre l'âme. On me conduit
+devant le front du bataillon, je reçois mon premier mille; ça me
+brûle, je commence à hurler: on me donne mon second mille, je me
+dis: Voilà ma fin qui arrive; ils m'avaient fait perdre la tête,
+j'avais les jambes comme rompues... crac! me voilà à terre! avec
+les yeux d'un mort, la figure toute bleue, la bouche pleine
+d'écume; je ne soufflais plus. Le médecin arrive et dit que je
+vais mourir. On me porte à l'hôpital; je reviens tout de suite a
+moi. Deux fois encore on me donna les verges. Comme ils étaient
+fâchés! oh! comme ils enrageaient! mais je les ai tout de même mis
+dedans ces deux fois encore: je reçois mon troisième mille, je
+crève de nouveau; mais, ma foi, quand ils m'ont administré le
+dernier mille, chaque coup aurait dû compter pour trois, c'était
+comme un couteau droit dans le coeur, ouf! comme ils m'ont battu!
+Ils étaient acharnés après moi! Oh! cette charogne de quatrième
+mille (que le.........!), il valait les trois premiers ensemble,
+et si je n'avais pas fait le mort quand il ne m'en restait plus
+que deux cents à recevoir, je crois qu'ils m'auraient fini pour de
+bon; mais je ne me suis pas laissé démonter, je les flibuste
+encore une fois et je fais le mort: ils ont cru de nouveau que
+j'allais crever, et comment ne l'auraient-ils pas cru? le médecin
+lui-même en était sûr; mais après ces deux cents qui me restaient,
+ils eurent beau taper de toute leur force (ça en valait deux
+mille), va te faire fiche! je m'en moquais pas mal, ils ne
+m'avaient tout de même pas esquinté, et pourquoi? Parce que, étant
+gamin, j'avais grandi sous le fouet. Voilà pourquoi je suis encore
+en vie! Oh! m'a-t-on assez battu dans mon existence!» répéta-t-il,
+d'un air pensif, en terminant son récit; et il semblait se
+ressouvenir et compter les coups qu'il avait reçus, «Eh bien, non!
+ajoutait-il après un silence, on ne les comptera pas, on ne
+pourrait pas les compter! on manquerait de chiffres!» Il me
+regarda alors et partit d'un éclat de rire si débonnaire que je ne
+pus m'empêcher de lui répondre par un sourire. «Savez-vous,
+Alexandre Pétrovitch, quand je rêve la nuit, eh bien, je rêve
+toujours qu'on me rosse; je n'ai pas d'autres songes.» Il parlait
+en effet dans son sommeil et hurlait à gorge déployée, si bien
+qu'il réveillait les autres détenus: «Qu'as-tu à brailler, démon?»
+--Ce solide gaillard, de petite taille, âgé de quarante-cinq ans,
+agile et gai, vivait en bonne intelligence avec tout le monde,
+quoiqu'il aimât beaucoup à faire main basse sur ce qui ne lui
+appartenait pas, et qu'on le battit souvent pour cela; mais lequel
+de nos forçats ne volait pas et n'était pas battu pour ses
+larcins?
+
+J'ajouterai à ces remarques que je restai toujours stupéfait de la
+bonhomie extraordinaire, de l'absence de rancune avec lesquelles
+ces malheureux parlaient de leur châtiment et des chefs chargés de
+l'appliquer. Dans ces récits, qui souvent me donnaient des
+palpitations de coeur, on ne sentait pas l'ombre de haine ou de
+rancune. Ils en riaient de bon coeur, comme des enfants. Il n'en
+était pas de même de M--tski, par exemple, quand il me racontait
+son châtiment; comme il n'était pas noble, il avait reçu cinq
+cents verges. Il ne m'en avait jamais parlé; quand je lui demandai
+si c'était vrai, il me répondit affirmativement, en deux mots
+brefs, avec une souffrance intérieure, sans me regarder; il était
+devenu tout rouge; au bout d'un instant, quand il leva les yeux,
+j'y vis briller une flamme de haine; ses lèvres tremblaient
+d'indignation. Je sentis qu'il n'oublierait, qu'il ne pourrait
+jamais oublier cette page de son passé. Nos camarades, au
+contraire (je ne garantis pas qu'il n'y eût pas des exceptions),
+regardaient d'un tout autre oeil leur aventure.--Il est
+impossible, pensais-je quelquefois, qu'ils aient le sentiment de
+leur culpabilité et de la justice de leur peine, surtout quand ce
+n'est pas contre leurs camarades, mais contre leurs chefs qu'ils
+ont péché. La plupart ne s'avouaient nullement coupables. J'ai
+déjà dit que je n'observai en eux aucun remords, même quand le
+crime avait été commis sur des gens de leur condition. Quant aux
+crimes commis contre leurs chefs, je n'en parle pas. Il m'a semblé
+qu'ils avaient, pour ces cas-là, une manière de voir à eux, toute
+pratique et empirique; on excusait ces accidents par sa destinée,
+par la fatalité, sans raisonnement, d'une façon inconsciente,
+comme par l'effet d'une croyance quelconque. Le forçat se donne
+toujours raison dans les crimes commis contre ses chefs, la chose
+ne fait pas question pour lui; mais pourtant, dans la pratique, il
+s'avoue que ses chefs ne partagent pas son avis et que, par
+conséquent, il doit subir un châtiment, qu'alors seulement il sera
+quitte.
+
+La lutte entre l'administration et le prisonnier est également
+acharnée. Ce qui contribue à justifier le criminel à ses propres
+yeux, c'est qu'il ne doute nullement que la sentence du milieu
+dans lequel il est né et il a vécu ne l'acquitte; il est sûr que
+le menu peuple ne le jugera pas définitivement perdu, sauf
+pourtant si le crime a été commis précisément contre des gens de
+ce milieu, contre ses frères. Il est tranquille de ce côté-là;
+fort de sa conscience, il ne perdra jamais son assurance morale,
+et c'est le principal. Il se sent sur un terrain solide, aussi ne
+hait-il nullement le knout qu'on lui administre, il le considère
+seulement comme inévitable, il se console en pensant qu'il n'est
+ni le premier, ni le dernier à le recevoir, et que cette lutte
+passive, sourde et opiniâtre durera longtemps. Le soldat déteste-t-il
+le Turc qu'il combat? nullement, et pourtant celui-ci le sabre,
+le hache, le tue.
+
+Il ne faut pas croire pourtant que tous ces récits fussent faits
+avec indifférence et sang-froid. Quand on parlait du lieutenant
+Jérébiatnikof, c'était toujours avec une indignation contenue. Je
+fis la connaissance de ce lieutenant Jérébiatnikof, lors de mon
+premier séjour à l'hôpital--par les récits des détenus, bien
+entendu.--Je le vis plus tard une fois qu'il commandait la garde
+à la maison de force. Agé de trente ans, il était de taille
+élevée, très-gras et très-fort, avec des joues rougeaudes et
+pendantes de graisse, des dents blanches et le rire formidable de
+Nosdrief[27]. À le voir, on devinait que c'était l'homme du monde
+le moins apte à la réflexion. Il adorait fouetter et donner les
+verges, quand il était désigné comme exécuteur. Je me hâte de dire
+que les autres officiers tenaient Jérébiatnikof pour un monstre,
+et que les forçats avaient de lui la même opinion. Il y avait dans
+le bon vieux temps, qui n'est pas si éloigné, dont «le souvenir
+est vivant, mais auquel on croit difficilement», des exécuteurs
+qui aimaient leur office. Mais d'ordinaire on faisait donner les
+verges sans entraînement, tout bonnement.
+
+Ce lieutenant était une exception, un gourmet raffiné, connaisseur
+en matière d'exécutions. Il était passionné pour son art, il
+l'aimait pour lui-même. Comme un patricien blasé de la Rome
+impériale, il demandait à cet art des raffinements, des
+jouissances contre nature, afin de chatouiller et d'émouvoir
+quelque peu son âme envahie et noyée dans la graisse.--On
+conduit un détenu subir sa peine; c'est Jérébiatnikof qui est
+l'officier exécuteur; la vue seule de la longue ligne de soldats
+armés de grosses verges l'inspire: il parcourt le front d'un air
+satisfait et engage chacun à accomplir son devoir en toute
+conscience, sans quoi... Les soldats savaient d'avance ce que
+signifiait ce sans quoi... Le criminel est amené; s'il ne connaît
+pas encore Jérébiatnikof et s'il n'est pas au courant du mystère,
+le lieutenant lui joue le tour suivant (ce n'est qu'une des
+inventions de Jérébiatnikof, très-ingénieux pour ce genre de
+trouvailles). Tout détenu dont on dénude le torse et que les
+sous-officiers attachent à la crosse du fusil, pour lui faire parcourir
+ensuite la rue verte tout entière, prie d'une voix plaintive et
+larmoyante l'officier exécuteur de faire frapper moins fort et de
+ne pas doubler la punition par une sévérité superflue.--«Votre
+Noblesse, crie le malheureux, ayez pitié, soyez paternel, faites
+que je prie Dieu toute ma vie pour tous, ne me perdez pas,
+compatissez...» Jérébiatnikof attendait cela; il suspendait alors
+l'exécution, et entamait la conversation suivante avec le détenu,
+d'un ton sentimental et pénétré:
+
+--Mais, mon cher, disait-il, que dois-je faire? Ce n'est pas moi
+qui te punis, c'est la loi!
+
+--Votre Noblesse! vous pouvez faire ce que vous voulez; ayez
+pitié de moi!...
+
+--Crois-tu que je n'aie vraiment pas pitié de toi? Penses-tu que
+ce soit un plaisir pour moi de te voir fouetter? Je suis un homme
+pourtant. Voyons, suis-je un homme, oui ou non?
+
+--C'est certain, Votre Noblesse! on sait bien que les officiers
+sont nos pères, et nous leurs enfants. Soyez pour moi un véritable
+père! criait le détenu qui entrevoyait une possibilité d'échapper
+au châtiment.
+
+--Ainsi, mon ami, juge toi-même, tu as une cervelle pour
+réfléchir; je sais bien que, par humanité, je dois te montrer de
+la condescendance et de la miséricorde, à toi, pécheur.
+
+--Votre Noblesse ne dit que la pure vérité.
+
+--Oui, je dois être miséricordieux pour toi, si coupable que tu
+sois. Mais ce n'est pas moi qui te punis, c'est la loi! Pense un
+peu: je sers Dieu et ma patrie, et par conséquent je commets un
+grave péché si j'atténue la punition fixée par la loi, penses-y!
+
+--Votre Noblesse!...
+
+--Allons, que faire? passe pour cette fois! Je sais que je vais
+faire une faute, mais il en sera comme tu le désires... Je te fais
+grâce, je te punirai légèrement. Mais si j'allais te rendre un
+mauvais service par cela même? Je te ferai grâce, je te punirai
+légèrement, et tu penseras qu'une autre fois je serai aussi
+miséricordieux, et tu feras de nouveau des bêtises, hein? ma
+conscience pourtant...
+
+--Votre Noblesse! Dieu m'en préserve... Devant le trône du
+créateur céleste, je vous...
+
+--Bon! bon! Et tu me jures que tu te conduiras bien?
+
+--Que le Seigneur me fasse mourir sur l'heure et que dans l'autre
+monde...
+
+--Ne jure pas ainsi, c'est un péché. Je te croirai si tu me
+donnes ta parole...
+
+--Votre Noblesse!
+
+--Eh bien! écoute! je te fais grâce à cause de tes larmes
+d'orphelin; tu es orphelin, n'est-ce pas?
+
+--Orphelin de père et de mère, Votre Noblesse; je suis seul au
+monde...
+
+--Eh bien, à cause de tes larmes d'orphelin, j'ai pitié de toi;
+mais fais attention, c'est la dernière fois... Conduisez-le,
+ajoutait-il d'une voix si attendrie que le détenu ne savait
+comment remercier Dieu de lui avoir envoyé un si bon officier
+instructeur. La terrible procession se mettait en route; le
+tambour battait un roulement, les premiers soldats brandissaient
+leurs verges...--«Rossez-le! hurlait alors Jérébiatnikof à gorge
+déployée; brûlez-le! tapez! tapez dessus! Écorchez-le! Enlevez-lui
+la peau! Encore, encore, tapez plus fort sur cet orphelin, donnez-lui-en,
+à ce coquin! plus fort, abîmez-le, abîmez-le!» Les soldats
+assènent des coups de toutes leurs forces, à tour de bras, sur le
+dos du malheureux, dont les yeux lancent des étincelles, et qui
+hurle, tandis que Jérébiatnikof court derrière lui, devant la
+ligne, en se tenant les côtes de rire; il pouffe, il se pâme et ne
+peut pas se tenir droit, si bien qu'il fait pitié, ce cher homme.
+C'est qu'il est heureux; il trouve ça burlesque; de temps à autre
+on entend son rire formidable, franc et bien timbré; il répète:
+«Tapez! rossez-le! écorchez-moi ce brigand! abîmez-moi cet
+orphelin!...»
+
+Il avait encore composé des variations sur ce motif. On amène un
+détenu pour lui faire subir sa punition; celui-ci se met à
+supplier le lieutenant d'avoir pitié de lui. Cette fois,
+Jérébiatnikof ne fait pas le bon apôtre, et sans simagrées, il dit
+franchement au condamné:
+
+--Vois-tu, mon cher, je vais te punir comme il faut, car tu le
+mérites. Mais je puis te faire une grâce: je ne te ferai pas
+attacher à la crosse du fusil. Tu iras tout seul, à la nouvelle
+mode: tu n'as qu'à courir de toutes tes forces devant le front!
+Bien entendu chaque verge te frappera, mais tu en auras plus vite
+fini, n'est-ce pas? Voyons, qu'en penses-tu? veux-tu essayer?
+
+Le détenu, qui l'a écouté plein de défiance et d'incertitude, se
+dit: «Qui sait? peut-être bien que cette manière-là est plus
+avantageuse que l'autre; si je cours de toutes mes forces, ça
+durera cinq fois moins, et puis, les verges ne m'atteindront
+peut-être pas toutes.»
+
+--Bien, Votre Noblesse, je consens.
+
+--Et moi aussi, je consens.--Allons! ne bayez pas aux
+corneilles, vous autres! crie le lieutenant aux soldats.--Il
+sait d'avance que pas une verge n'épargnera le dos de l'infortuné;
+le soldat qui manquerait son coup serait sûr de son affaire. Le
+forçat essaye de courir dans la rue verte, mais il ne passe pas
+quinze rangs, car les verges pleuvent comme grêle, comme l'éclair,
+sur sa pauvre échine; le malheureux tombe en poussant un cri, on
+le croirait cloué sur place ou abattu par une balle.--Eh! non,
+Votre Noblesse, j'aime mieux qu'on me fouette d'après le
+règlement, dit-il alors en se soulevant péniblement, pâle et
+effrayé, tandis que Jérébiatnikof, qui savait d'avance l'issue de
+cette farce, se tient les côtes et éclate de rire. Mais je ne puis
+rapporter tous les divertissements qu'il avait inventés et tout ce
+qu'on racontait de lui.
+
+On parlait aussi dans notre salle d'un lieutenant Smékalof, qui
+remplissait les fonctions de commandant de place, avant l'arrivée
+de notre major actuel. On parlait de Jérébiatnikof avec
+indifférence, sans haine, mais aussi sans vanter ses hauts faits;
+on ne le louait pas, en un mot, on le méprisait: tandis qu'au nom
+de Smékalof, la maison de force était unanime dans ses éloges et
+son enthousiasme. Ce lieutenant n'était nullement un amateur
+passionné des baguettes, il n'y avait rien en lui du caractère de
+Jérébiatnikof; pourtant il ne dédaignait pas les verges; comment
+se fait-il qu'on se rappelât chez nous ses exécutions, avec une
+douce satisfaction?--il avait su complaire aux forçats. Pourquoi
+cela? Comment s'était-il acquis une pareille popularité? Nos
+camarades, comme le peuple russe tout entier, sont prêts à oublier
+leurs tourments, si on leur dit une bonne parole (je parle du fait
+lui-même, sans l'analyser ni l'examiner). Aussi n'est-il pas
+difficile d'acquérir l'affection de ce peuple et de devenir
+populaire. Le lieutenant Smékalof avait acquis une popularité
+particulière--aussi, quand on mentionnait ses exécutions,
+c'était toujours avec attendrissement. «Il était bon comme un
+père», disaient parfois les forçats, qui soupiraient en comparant
+leur ancien chef intérimaire avec le major actuel,--«un petit
+coeur! quoi!»--C'était un homme simple, peut-être même bon à sa
+manière. Et pourtant, il y a des chefs qui sont non-seulement
+bons, mais miséricordieux, et que l'on n'aime nullement, dont on
+se moque, tandis que Smékalof avait si bien su faire, que tous les
+détenus le tenaient pour leur homme; c'est un mérite, une qualité
+innée, dont ceux qui la possèdent ne se rendent souvent pas
+compte. Chose étrange: il y a des gens qui sont loin d'être bons
+et qui pourtant ont le talent de se rendre populaires. Ils ne
+méprisent pas le peuple qui leur est subordonné; je crois que
+c'est là la cause de cette popularité. On ne voit pas en eux des
+grands seigneurs, ils n'ont pas d'esprit de caste, ils ont en
+quelque sorte une odeur de peuple, ils l'ont de naissance, et le
+peuple la flaire tout de suite. Il fera tout pour ces gens-là! Il
+changera de gaieté de coeur l'homme le plus doux et le plus humain
+contre un chef très-sévère, si ce dernier possède cette odeur
+particulière. Et si cet homme est en outre débonnaire, à sa
+manière, bien entendu, oh! alors, il est sans prix. Le lieutenant
+Smékalof, comme je l'ai dit, punissait quelquefois très-rudement,
+mais il avait l'air de punir de telle façon que les détenus ne lui
+en gardaient pas rancune; au contraire, on se souvenait de ses
+histoires de fouet en riant. Elles étaient du reste peu
+nombreuses, car il n'avait pas beaucoup d'imagination artistique.
+Il n'avait inventé qu'une farce, une seule, dont il s'était réjoui
+près d'une année entière dans notre maison de force; elle lui
+était chère, probablement parce qu'elle était unique, et ne
+manquait pas de bonne humeur. Smékalof assistait lui-même à
+l'exécution, en plaisantant et en raillant le détenu, qu'il
+questionnait sur des choses étrangères, par exemple sur ses
+affaires personnelles de forçat; il faisait cela sans intention,
+sans arrière-pensée, mais tout simplement parce qu'il désirait
+être au courant des affaires de ce forçat. On lui apportait une
+chaise et les verges qui devaient servir au châtiment du coupable:
+le lieutenant s'asseyait, allumait sa longue pipe. Le détenu le
+suppliait... «Eh! non, camarade! allons, couche-toi! qu'as-tu
+encore?...» Le forçat soupire et s'étend à terre, «Eh bien! mon
+cher, sais-tu lire couramment?»--«Comment donc, Votre Noblesse,
+je suis baptisé, on m'a appris à lire dès mon enfance!»--«Alors,
+lis.» Le forçat sait d'avance ce qu'il va lire et comment finira
+cette lecture, parce que cette plaisanterie s'est répétée plus de
+trente fois. Smékalof, lui aussi, sait que le forçat n'est pas
+dupe de son invention, non plus que les soldats qui tiennent les
+verges levées sur le dos de la malheureuse victime. Le forçat
+commence à lire: les soldats, armés de verges, attendent
+immobiles: Smékalof lui-même cesse de fumer, lève la main et
+guette un mot prévu. Le détenu lit et arrive enfin au mot: «aux
+cieux.» C'est tout ce qu'il faut. «Halte!» crie le lieutenant, qui
+devient tout rouge, et brusquement, avec un geste inspiré, il dit
+à l'homme qui tient sa verge levée: «Et toi, fais l'officieux!»
+
+Et le voilà qui crève de rire. Les soldats debout autour de
+l'officier sourient; le fouetteur sourit, le fouetté même, Dieu me
+pardonne! sourit aussi, bien qu'au commandement de «fais
+l'officieux» la verge siffle et vienne couper comme un rasoir son
+échine coupable. Smékalof est très-heureux, parce que c'est lui
+qui a inventé cette bonne farce, c'est lui qui a trouvé ces deux
+mots «cieux» et «officieux», qui riment parfaitement. Il s'en va
+satisfait, comme le fustigé lui-même, qui est aussi très-content
+de soi et du lieutenant, et qui va raconter au bout d'une demi-heure
+à toute la maison de force, pour la trente et unième fois,
+la farce de Smékalof. «En un mot, un petit coeur! un vrai
+farceur!». On entendait souvent chanter avec attendrissement les
+louanges du bon lieutenant.
+
+--Quelquefois, quand on s'en allait au travail,--raconte un
+forçat dont le visage resplendit au souvenir de ce brave homme,--
+on le voyait à sa fenêtre en robe de chambre, en train de boire le
+thé, la pipe à la bouche. J'ôte mon chapeau.--Où vas-tu, Axénof?
+
+--Au travail, Mikail Vassilitch, mais je dois aller avant à
+l'atelier.--Il riait comme un bienheureux. Un vrai petit coeur!
+oui, un petit coeur.
+
+--On ne les garde jamais bien longtemps, ceux-là! ajoute un des
+auditeurs.
+
+
+III--L'HÔPITAL (Suite)[28].
+
+J'ai parlé ici des punitions et de ceux qui les administraient,
+parce que j'eus une première idée bien nette de ces choses-là
+pendant mon séjour à l'hôpital. Jusqu'alors, je ne les connaissais
+que par ouï-dire. Dans notre salle étaient internés tous les
+condamnés des bataillons qui devaient recevoir les
+_schpizruten_[29], ainsi que les détenus des sections militaires
+établies dans notre ville et dans l'arrondissement qui en
+dépendait. Pendant les premiers jours, je regardais ce qui se
+faisait autour de moi avec tant d'avidité, que ces moeurs
+étranges, ces prisonniers fouettés ou qui allaient l'être me
+laissaient une impression terrible. J'étais ému, épouvanté. En
+entendant les conversations ou les récits des autres détenus sur
+ce sujet, je me posais des questions, que je cherchais à résoudre.
+Je voulais absolument connaître tous les degrés des condamnations
+et des exécutions, toutes leurs nuances, et apprendre l'opinion
+des forçats eux-mêmes: je tâchai de me représenter l'état
+psychologique des fustigés. J'ai déjà dit qu'il était bien rare
+qu'un détenu fût de sang-froid avant le moment fatal, même s'il
+avait été battu à plusieurs reprises. Le condamné éprouve une peur
+horrible, mais purement physique, une peur inconsciente qui
+étourdit son moral. Durant mes quelques années de séjour à la
+maison de force, je pus étudier à loisir les détenus qui
+demandaient leur sortie de l'hôpital, où ils étaient restés
+quelque temps pour soigner leurs échines endommagées par la
+première moitié de leur punition; le lendemain ils devaient
+recevoir l'autre moitié. Cette interruption dans le châtiment est
+toujours provoquée par le médecin qui assiste aux exécutions. Si
+le nombre des coups à recevoir est trop grand pour qu'on puisse
+les administrer en une fois au détenu, on partage le nombre en
+deux ou en trois, suivant l'avis formulé par le docteur pendant
+l'exécution elle-même; il dit si le condamné est en état de subir
+toute sa punition, ou si sa vie est en danger. Cinq cents, mille
+et même quinze cents baguettes sont administrées en une seule
+fois; mais s'il s'agit de deux ou trois mille verges, on, divise
+la condamnation en deux ou en trois. Ceux dont le dos était guéri
+et qui devaient subir le reste de leur punition étaient tristes,
+sombres, taciturnes, la veille et le jour de leur sortie. On
+remarquait en eux une sorte d'abrutissement, de distraction
+affectée. Ces gens-là n'entamaient aucune conversation et
+demeuraient presque toujours silencieux: trait singulier, les
+détenus évitent d'adresser la parole à ceux qui doivent être punis
+et ne font surtout pas allusion à leur châtiment. Ni consolations,
+ni paroles superflues: on ne fait même pas attention à eux, ce qui
+certainement est préférable pour le condamné.
+
+Il y avait pourtant des exceptions, par exemple le forçat Orlof,
+dont j'ai déjà parlé. Il était fâché que son dos ne guérit pas
+plus vite, car il lui tardait de demander sa sortie, d'en finir
+avec les verges, et d'être versé dans un convoi de condamnés, pour
+s'enfuir pendant le voyage. C'était une nature passionnée et
+ardente, occupée uniquement du but à atteindre: un rusé compère!
+Il semblait très-content lors de son arrivée et dans un état
+d'excitation anormale; bien qu'il dissimulât ses impressions, il
+craignait de rester sur place et de mourir sous les verges avant
+même la première moitié de sa punition. Il avait entendu parler
+des mesures prises à son égard par l'administration, alors qu'il
+était encore en jugement; aussi se préparait-il à mourir. Une fois
+qu'il eut reçu ses premières verges, il reprit courage. Quand il
+arriva à l'hôpital, je n'avais jamais vu encore de plaies
+semblables, mais il était tout joyeux: il espérait maintenant
+rester en vie, les bruits qu'on lui avait rapportés étaient
+mensongers, puisque on avait interrompu l'exécution; après sa
+longue réclusion préventive, il commençait à rêver du voyage, de
+son évasion future, de la liberté, des champs, de la forêt... Deux
+jours après sa sortie de l'hôpital, il y revint pour mourir sur la
+même couchette qu'il avait occupée pendant son séjour; il n'avait
+pu supporter la seconde moitié. Mais j'ai déjà parlé de cet homme.
+
+Tous les détenus sans exception, même les plus pusillanimes, ceux
+que tourmentait nuit et jour l'attente de leur châtiment,
+supportaient courageusement leur peine. Il était bien rare que
+j'entendisse des gémissements pendant la nuit qui suivait
+l'exécution; en général, le peuple sait endurer la douleur. Je
+questionnai beaucoup mes camarades au sujet de cette douleur, afin
+de la déterminer exactement et de savoir à quelle souffrance on
+pouvait la comparer. Ce n'était pas une vaine curiosité qui me
+poussait. Je le répète, j'étais ému et épouvanté. Mais j'eus beau
+interroger, je ne pus tirer de personne une réponse satisfaisante.
+Ça brûle comme le feu,--me disait-on généralement: ils
+répondaient tous la même chose. Tout d'abord, j'essayai de
+questionner M--tski: «--Cela brûle comme du feu, comme un enfer;
+il semble qu'on ait le dos au-dessus d'une fournaise ardente.» Ils
+exprimaient tout par ce mot. Je fis un jour une étrange remarque,
+dont je ne garantis pas le bien fondé, quoique l'opinion des
+forçats eux-mêmes confirme mon sentiment, c'est que les verges
+sont le plus terrible des supplices en usage chez nous. Il semble
+tout d'abord que ce soit absurde, impossible, et pourtant cinq
+cents verges, quatre cents même, suffisent pour tuer un homme; au
+dessus de cinq cents la mort est presque certaine. L'homme le plus
+robuste ne sera pas en état de supporter mille verges tandis qu'on
+endure cinq cents-baguettes sans en être trop incommodé et sans
+risquer le moins du monde de perdre la vie. Un homme de complexion
+ordinaire supporte mille baguettes sans danger; deux mille
+baguettes ne peuvent tuer un homme de force moyenne, bien
+constitué. Tous les détenus assuraient que les verges étaient
+pires que les baguettes. «Les verges cuisent plus et tourmentent
+davantage», disaient-ils. Elles torturent beaucoup plus que les
+baguettes, cela est évident, car elles irritent et agissent
+fortement sur le système nerveux qu'elles surexcitent outre
+mesure. Je ne sais s'il existe encore de ces seigneurs,--mais il
+n'y a pas longtemps il y en avait encore--auxquels fouetter une
+victime procurait une jouissance qui rappelait le marquis de Sade
+et la Brinvilliers. Je crois que cette jouissance consiste dans
+une défaillance de coeur, et que ces seigneurs doivent jouir et
+souffrir en même temps. Il y a des gens qui sont comme des tigres,
+avides du sang qu'ils peuvent lécher. Ceux qui ont possédé cette
+puissance illimitée sur la chair, le sang et l'âme de leur
+semblable, de leur frère selon la loi du Christ, ceux qui ont
+éprouvé cette puissance et qui ont eu la faculté d'avilir par
+l'avilissement suprême un autre être, fait à l'image de Dieu,
+ceux-là sont incapables de résister à leurs désirs, à leur soif de
+sensations. La tyrannie est une habitude, capable de se
+développer, et qui devient à la longue une maladie. J'affirme que
+le meilleur homme du monde peut s'endurcir et s'abrutir à tel
+point que rien ne le distinguera d'une bête fauve. Le sang et la
+puissance enivrent: ils aident au développement de la dureté et de
+la débauche; l'esprit et la raison deviennent alors accessibles
+aux phénomènes les plus anormaux, qui leur semblent des
+jouissances. L'homme et le citoyen disparaissent pour toujours
+dans le tyran, et alors le retour à la dignité humaine, le
+repentir, la résurrection morale deviennent presque irréalisables.
+Ajoutons que la possibilité d'une pareille licence agit
+contagieusement sur la société tout entière: un tel pouvoir est
+séduisant. La société qui regarde ces choses d'un oeil indifférent
+est déjà infectée jusqu'à la moelle. En un mot le droit accordé à
+un homme de punir corporellement ses semblables est une des plaies
+de notre société, c'est le plus sûr moyen pour anéantir en elle
+l'esprit de civisme, et ce droit contient en germe les éléments
+d'une décomposition inévitable, imminente.
+
+La société méprise le bourreau de métier, mais non le
+bourreau-seigneur. Chaque fabricant, chaque entrepreneur doit
+ressentir un plaisir irritant en pensant que l'ouvrier qu'il a sous
+ses ordres dépend de lui avec sa famille tout entière. J'en suis sûr,
+une génération n'extirpe pas si vite ce qui est héréditaire en elle;
+l'homme ne peut pas renoncer à ce qu'il a dans le sang, à ce qui
+lui a été transmis avec le lait. Ces révolutions ne
+s'accomplissent pas si vite. Ce n'est pas tout que de confesser sa
+faute, son péché originel, c'est peu, très-peu, il faut encore
+l'arracher, le déraciner, et cela ne se fait pas vite.
+
+J'ai parlé du bourreau. Les instincts d'un bourreau sont en germe
+presque dans chacun de nos contemporains; mais les instincts
+animaux de l'homme ne se développent pas uniformément. Quand ils
+étouffent toutes les autres facultés, l'homme devient un monstre
+hideux. Il y a deux espèces de bourreaux: les bourreaux de bonne
+volonté et les bourreaux par devoir, par fonction. Le bourreau de
+bonne volonté est, sous tous les rapports, au-dessous du bourreau
+payé, qui répugne pourtant si fort au peuple, et qui lui inspire
+un dégoût, une peur irréfléchie, presque mystique. D'où provient
+cette horreur quasi superstitieuse pour le dernier, tandis qu'on
+n'a que de l'indifférence et de l'indulgence pour les premiers? Je
+connais des exemples étranges de gens honnêtes, bons, estimés dans
+leur société; ils trouvaient nécessaire qu'un condamné aux verges
+hurlât, suppliât et demandât grâce. C'était pour eux une chose
+admise, et reconnue inévitable; si la victime ne se décidait pas à
+crier, l'exécuteur, que je tenais en toute autre occasion pour un
+bon homme, regardait cela comme une offense personnelle. Il ne
+voulait tout d'abord qu'une punition légère, mais du moment qu'il
+n'entendait pas les supplications habituelles, «Votre Noblesse!
+ayez pitié! soyez un père pour moi! faites que je remercie Dieu
+toute ma vie, etc.», il devenait furieux et ordonnait
+d'administrer cinquante coups en plus, espérant arriver ainsi à
+entendre les cris et les supplications, et il y arrivait,
+«Impossible autrement; il est trop insolent», me disait-il
+très-sérieusement. Quant au bourreau par devoir, c'est un déporté que
+l'on désigne pour cette fonction; il fait son apprentissage auprès
+d'un ancien, et une fois qu'il sait son métier, il reste toujours
+dans la maison de force, où il est logé à part; il a une chambre
+qu'il ne partage avec personne, quelquefois même il a son ménage
+particulier, mais il se trouve presque toujours sous escorte. Un
+homme n'est pas une machine; bien qu'il fouette par devoir, il
+entre quelquefois en fureur et rosse avec un certain plaisir;
+néanmoins, il n'a aucune haine pour sa victime. Le désir de
+montrer son adresse, sa science dans l'art de fouetter,
+aiguillonnent son amour-propre. Il travaille pour l'art. Il sait
+très-bien qu'il est un réprouvé, qu'il excite partout un effroi
+superstitieux; il est impossible que cette condition n'exerce pas
+une influence sur lui, qu'elle n'irrite pas ses instincts
+bestiaux. Les enfants eux-mêmes savent que cet homme n'a ni père
+ni mère. Chose étrange! tous les bourreaux que j'ai connus étaient
+des gens développés, intelligents, doués d'un amour-propre
+excessif. L'orgueil se développait en eux par suite du mépris
+qu'ils rencontraient partout, et se fortifiait peut-être par la
+conscience qu'ils avaient de la crainte inspirée à leurs victimes
+ou par le sentiment de leur pouvoir sur les malheureux. La mise en
+scène et l'appareil théâtral de leurs fonctions publiques
+contribuent peut-être à leur donner une certaine présomption.
+J'eus pendant quelque temps l'occasion de rencontrer et d'observer
+de près un bourreau de taille ordinaire; c'était un homme d'une
+quarantaine d'années, musculeux, sec, avec un visage agréable et
+intelligent, chargé de cheveux bouclés; son allure était grave,
+paisible, son extérieur convenable; il répondait aux questions
+qu'on lui posait, avec bon sens et netteté, avec une sorte de
+condescendance, comme s'il se prévalait de quelque chose devant
+moi. Les officiers de garde lui adressaient la parole avec un
+certain respect dont il avait parfaitement conscience; aussi,
+devant ses chefs, redoublait-il de politesse, de sécheresse et de
+dignité. Plus ceux-ci étaient aimables, plus il semblait
+inabordable, sans pourtant se départir de sa politesse raffinée;
+je suis sûr qu'à ce moment il s'estimait incomparablement
+supérieur à son interlocuteur: cela se lisait sur son visage. On
+l'envoyait quelquefois sous escorte, en été, quand il faisait
+très-chaud, tuer les chiens de la ville avec une longue perche
+très-mince; ces chiens errants se multipliaient avec une rapidité
+prodigieuse, et devenaient dangereux pendant la canicule; par
+décision des autorités, le bourreau était chargé de leur
+destruction. Cette fonction avilissante ne l'humiliait nullement;
+il fallait voir avec quelle gravité il parcourait les rues de la
+ville, accompagné de son soldat d'escorte fatigué et épuisé,
+comment d'un seul regard il épouvantait les femmes et les enfants,
+et comment il regardait les passants du haut de sa grandeur. Les
+bourreaux vivent à leur aise; ils ont de l'argent, voyagent
+confortablement, boivent de l'eau-de-vie. Ils tirent leurs revenus
+des pots-de-vin que les condamnés civils leur glissent dans la
+main avant l'exécution. Quand ils ont affaire à des condamnés à
+leur aise, ils fixent eux-mêmes une somme proportionnelle aux
+moyens du patient; ils exigent jusqu'à trente roubles, quelquefois
+plus. Le bourreau n'a pas le droit d'épargner sa victime, sa
+propre échine répond de lui; mais, pour un pot-de-vin convenable,
+il s'engage à ne pas frapper trop fort. On consent presque
+toujours à ses exigences, car, si l'on refuse de s'y prêter, il
+frappe en vrai barbare, ce qui est en son pouvoir. Il arrive même
+qu'il exige une forte somme d'un condamné très-pauvre; alors toute
+la parenté de ce dernier, se met en mouvement; ils marchandent,
+quémandent, supplient; malheur à eux, s'ils ne parviennent pas à
+le satisfaire: en pareille occurrence, la crainte superstitieuse
+qu'inspirent les bourreaux leur est d'un puissant secours. On me
+raconta d'eux des traits de sauvagerie. Les forçats m'affirmèrent
+que d'un seul coup le bourreau peut tuer son homme. Est-ce un fait
+d'expérience? Peut-être! qui sait? leur ton était trop affirmatif
+pour que cela ne fût pas vrai. Le bourreau lui-même m'assura qu'il
+pouvait le faire. On me raconta aussi qu'il peut frapper à tour de
+bras l'échine du criminel, sans que celui-ci ressente la moindre
+douleur et sans laisser de balafre. Même dans le cas où le
+bourreau reçoit un pot-de-vin pour ne pas châtier trop sévèrement,
+il donne le premier coup de toutes ses forces, à bras raccourci.
+C'est l'usage; puis il administre les autres coups avec moins de
+dureté, surtout si on l'a bien payé. Je ne sais pourquoi ils
+agissent ainsi: est-ce pour habituer tout d'abord le patient aux
+coups suivants, qui paraîtront beaucoup moins douloureux si le
+premier a été cruel, ou bien désirent-ils effrayer le condamné,
+afin qu'il sache à qui il a affaire? Veulent-ils faire montre et
+tirer vanité de leur vigueur? En tout cas, le bourreau est
+légèrement excité avant l'exécution, il a conscience de sa force,
+de sa puissance: il est acteur à ce moment-là, le public l'admire
+et ressent de l'effroi; aussi n'est-ce pas sans satisfaction qu'il
+crie à sa victime: «Gare! il va t'en cuire!» paroles habituelles
+et fatales qui précèdent le premier coup. On se représente
+difficilement jusqu'à quel point un être humain peut se dénaturer.
+
+Les premiers temps de mon séjour à l'hôpital, j'écoutais
+attentivement ces récits des forçats, qui rompaient la monotonie
+des longues journées de lit, si uniformes, si semblables les unes
+aux autres. Le matin, la tournée des docteurs nous donnait une
+distraction, puis venait le dîner. Comme on pense, le manger était
+une affaire capitale dans notre vie monotone. Les portions étaient
+différentes, suivant la nature des maladies: certains détenus ne
+recevaient que du bouillon au gruau; d'autres, du gruau; d'autres,
+enfin, de la semoule, pour laquelle il y avait beaucoup
+d'amateurs. Les détenus s'amollissaient à la longue et devenaient
+gourmets. Les convalescents recevaient un morceau de bouilli, «du
+boeuf», comme disaient mes camarades. La meilleure nourriture
+était réservée aux scorbutiques: on leur donnait delà viande rôtie
+avec de l'oignon, du raifort et quelquefois même un peu d'eau-de-vie.
+Le pain était, suivant la maladie, noir ou bis. L'exactitude
+observée dans la distribution des rations faisait rire les
+malades. Il y en avait qui ne prenaient absolument rien: on
+troquait les portions, si bien que très-souvent la nourriture
+destinée à un malade était mangée par un autre. Ceux qui étaient à
+la diète ou qui n'avaient qu'une petite ration achetaient celle
+d'un scorbutique, d'autres se procuraient de la viande à prix
+d'argent; il y en avait qui mangeaient deux portions entières, ce
+qui leur revenait assez cher, car on les vendait d'ordinaire cinq
+kopeks. Si personne n'avait de viande à vendre dans notre salle,
+on envoyait le gardien dans l'autre section, et s'il n'en trouvait
+pas, on le priait d'en aller chercher dans les infirmeries
+militaires «libres», comme nous disions. Il y avait toujours des
+malades qui consentaient à vendre leur ration. La pauvreté était
+générale, mais ceux qui possédaient quelques sous envoyaient
+acheter des miches de pain blanc ou des friandises, au marché. Nos
+gardiens exécutaient toutes ces commissions d'une façon
+désintéressée. Le moment le plus pénible était celui qui suivait
+le dîner: les uns dormaient s'ils ne savaient que faire, les
+autres bavardaient, se chamaillaient, ou faisaient des récits à
+haute voix. Si l'on n'amenait pas de nouveaux malades, l'ennui
+était insupportable. L'entrée d'un nouveau faisait toujours un
+certain remue-ménage, surtout quand personne ne le connaissait. On
+l'examinait, on s'informait de son histoire. Les plus intéressants
+étaient les malades de passage; ceux-là avaient toujours quelque
+chose à raconter; bien entendu, ils ne parlaient jamais de leurs
+petites affaires; si le détenu n'entamait pas ce sujet lui-même,
+personne ne l'interrogeait. On lui demandait seulement d'où il
+venait, avec qui il avait fait la route, dans quel état était
+celle-ci, où on le menait, etc. Piqués au jeu par les récits des
+nouveaux, nos camarades racontaient à leur tour ce qu'ils avaient
+vu et fait; on parlait surtout des convois, des exécuteurs, des
+chefs de convois. À ce moment aussi, vers le soir, apparaissaient
+les forçats qui avaient été fouettés: ils produisaient toujours
+une certaine impression, comme je l'ai dit; mais on n'en amenait
+pas tous les jours, et l'on s'ennuyait à mort quand rien ne venait
+stimuler la mollesse et l'indolence générales; il semblait alors
+que les malades fussent exaspérés de voir leurs voisins: parfois
+on se querellait.--Nos forçats se réjouissaient quand on amenait
+un fou à l'examen médical; quelquefois les condamnés aux verges
+feignaient d'avoir perdu l'esprit, afin d'être graciés. On les
+démasquait, ou bien ils se décidaient eux-mêmes à renoncer à leur
+subterfuge; des détenus qui, pendant deux ou trois jours, avaient
+fait des extravagances, redevenaient subitement des gens
+très-sensés, se calmaient et demandaient d'un air sombre à sortir de
+l'hôpital. Ni les forçats, ni les docteurs ne leur reprochaient
+leur ruse ou ne leur rappelaient leurs folies: on les inscrivait
+en silence, on les reconduisait en silence; après quelques jours,
+ils nous revenaient le dos ensanglanté. En revanche, l'arrivée
+d'un véritable aliéné était un malheur pour toute la salle. Ceux
+qui étaient gais, vifs, qui criaient, dansaient, chantaient,
+étaient accueillis d'abord avec enthousiasme par les forçats. «Ça
+va être amusant!» disaient-ils en regardant ces infortunés
+grimacer et faire des contorsions. Mais le spectacle était
+horriblement pénible et triste. Je n'ai jamais pu regarder les
+fous de sang-froid.
+
+On en garda un trois semaines dans notre salle: nous ne savions
+plus où nous cacher. Juste à ce moment on en amena un second.
+Celui-là me fit une impression profonde.
+
+La première année, ou plus exactement les premiers mois de mon
+exil, j'allais au travail, avec une bande de poêliers, à la
+tuilerie qui se trouvait à deux verstes de notre prison: nous
+travaillions à réparer les poêles dans lesquels on cuisait des
+briques pendant l'été. Ce matin-là, M--tski et B. me firent faire
+la connaissance du sous-officier surveillant la fabrique,
+Ostrojski. C'était un Polonais déjà âgé--il avait soixante ans
+au moins,--de haute taille, maigre, d'un extérieur convenable et
+même imposant. Il était depuis longtemps au service en Sibérie, et
+bien qu'il appartint au bas peuple--c'était un soldat de
+l'insurrection de 1830--M--tski et B. l'aimaient et
+l'estimaient. Il lisait toujours la Vulgate. Je lui parlai: sa
+conversation était aimable et sensée; il avait une façon de
+raconter très-intéressante, et il était honnête et débonnaire. Je
+ne le revis plus pendant deux ans, j'appris seulement qu'il se
+trouvait sous le coup d'une enquête, un beau jour on l'amena dans
+notre salle: il était devenu fou. Il entra en glapissant, en
+éclatant de rire, et se mit à danser au milieu de la chambre, avec
+des gestes indécents et qui rappelaient la danse dite
+Kamarinskaïa... Les forçats étaient enthousiasmés, mais je ne sais
+pourquoi, je me sentis très-triste... Trois jours après, nous ne
+savions que devenir; il se querellait, se battait, gémissait,
+chantait au beau milieu de la nuit; à chaque instant ses
+incartades dégoûtantes nous donnaient la nausée. Il ne craignait
+personne: on lui mit la camisole de force, mais notre position ne
+s'améliora pas, car il continua à se quereller et à se battre avec
+tout le monde. Au bout de trois semaines, la chambrée fut unanime
+pour prier le docteur en chef de le transférer dans l'autre salle
+destinée aux forçats. Mais après deux jours, sur la demande des
+malades qui occupaient cette salle, on le ramena dans notre
+infirmerie. Comme nous avions deux fous à la fois, tous deux
+querelleurs et inquiétants, les deux salles ne faisaient que se
+les renvoyer mutuellement et finirent par changer de fou. Tout le
+monde respira plus librement quand on les emmena loin de nous,
+quelque part...
+
+Je me souviens encore d'un aliéné très-étrange. On avait amené un
+jour, pendant l'été, un condamné qui avait l'air d'un solide et
+vigoureux gaillard, âgé de quarante-cinq ans environ; son visage
+était sombre et triste, défiguré par la petite vérole, avec de
+petits yeux rouges tout gonflés. Il se plaça à côté de moi: il
+était excessivement paisible, ne parlait à personne et
+réfléchissait sans cesse à quelque chose qui le préoccupait. La
+nuit tombait: il s'adressa à moi sans préambule, il me raconta à
+brûle-pourpoint, en ayant l'air de me confier un grand secret,
+qu'il devait recevoir deux mille baguettes, mais qu'il n'avait
+rien à craindre, parce que la fille du colonel G. faisait des
+démarches en sa faveur. Je le regardai avec surprise et lui
+répondis qu'en pareil cas, à mon avis, la fille d'un colonel ne
+pouvait rien. Je n'avais pas encore deviné à qui j'avais affaire,
+car on l'avait amené à l'hôpital comme malade de corps et non
+d'esprit. Je lui demandai alors de quelle maladie il souffrait; il
+me répondit qu'il n'en savait rien, qu'on l'avait envoyé chez nous
+pour certaine affaire, mais qu'il était en bonne santé, et que la
+fille du colonel était tombée amoureuse de lui: deux semaines
+avant, elle avait passé en voiture devant le corps de garde au
+moment où il regardait par sa lucarne grillée, et elle s'était
+amourachée de lui rien qu'à le voir. Depuis ce moment-là, elle
+était venue trois fois au corps de garde sous différents
+prétextes: la première fois avec son père, soi-disant pour voir
+son frère, qui était officier de service; la seconde, avec sa
+mère, pour distribuer des aumônes aux prisonniers; en passant
+devant lui, elle lui avait chuchoté qu'elle l'aimait et qu'elle le
+ferait sortir de prison. Il me racontait avec des détails exacts
+et minutieux cette absurdité, née de pied en cap dans sa pauvre
+tête dérangée. Il croyait religieusement qu'on lui ferait grâce de
+sa punition. Il parlait fort tranquillement et avec assurance de
+l'amour passionné qu'il avait inspiré à cette demoiselle. Cette
+invention étrange et romanesque, l'amour d'une jeune fille bien
+élevée pour un homme de près de cinquante ans, affligé d'un visage
+aussi triste, aussi monstrueux, indiquait bien ce que l'effroi du
+châtiment avait pu sur cette timide créature. Peut-être avait-il
+vraiment vu quelqu'un de sa lucarne, et la folie, que la peur
+grandissante avait fait germer en lui, avait trouvé sa forme. Ce
+malheureux soldat, qui sans doute n'avait jamais pensé aux
+demoiselles, avait inventé tout à coup son roman, et s'était
+cramponné à cette espérance. Je l'écoutai en silence et racontai
+ensuite l'histoire aux autres forçats. Quand ceux-ci le
+questionnèrent curieusement, il garda un chaste silence. Le
+lendemain, le docteur l'interrogea; comme le fou affirma qu'il
+n'était pas malade, on l'inscrivit bon pour la sortie. Nous
+apprîmes que le médecin avait griffonné «_Sanat est_» sur sa
+feuille, quand il était déjà trop tard pour l'avertir. Nous aussi,
+du reste, nous ne savions pas au juste ce qu'il avait. La faute en
+était à l'administration, qui nous l'avait envoyé sans indiquer
+pour quelle cause elle jugeait nécessaire de le faire entrer à
+l'hôpital: il y avait là une négligence impardonnable. Quoi qu'il
+en soit, deux jours plus tard, on mena ce malheureux sous les
+verges. Il fut, paraît-il, abasourdi par cette punition
+inattendue; jusqu'au dernier moment il crut qu'on le gracierait;
+quand on le conduisit devant le front du bataillon, il se mit à
+crier au secours. Comme la place et les couchettes manquaient dans
+notre salle, on l'envoya à l'infirmerie; j'appris que pendant huit
+jours entiers il ne dit pas un mot et qu'il demeura confus,
+très-triste... Quand son dos fut guéri, on l'emmena... Je n'entendis
+plus jamais parler de lui.
+
+En ce qui concerne les remèdes et le traitement des malades, ceux
+qui étaient légèrement indisposés n'observaient jamais les
+prescriptions des docteurs et ne prenaient point de médicaments,
+tandis qu'en général les malades exécutaient ponctuellement les
+ordonnances; ils prenaient leurs mixtures, leurs poudres; en un
+mot, ils aimaient à se soigner, mais ils préféraient les remèdes
+externes; les ventouses, les sangsues, les cataplasmes, les
+saignées, pour lesquelles le peuple nourrit une confiance si
+aveugle, étaient en grand honneur dans notre hôpital: on les
+endurait même avec plaisir. Un fait étrange m'intéressait fort:
+des gens qui supportaient sans se plaindre les horribles douleurs
+causées par les baguettes et les verges, se lamentaient,
+grimaçaient et gémissaient pour le moindre bobo, une ventouse
+qu'on leur appliquait. Je ne puis dire s'ils jouaient la comédie.
+Nous avions des ventouses d'une espèce particulière. Comme la
+machine avec laquelle on pratique des incisions instantanées dans
+la peau était gâtée, on devait se servir de la lancette. Pour une
+ventouse, il faut faire douze incisions, qui ne sont nullement
+douloureuses si l'on emploie une machine, car elle les pratique
+instantanément; avec la lancette, c'est une tout autre affaire,
+elle ne coupe que lentement et fait souffrir le patient; si l'on
+doit poser dix ventouses, cela fait cent vingt piqûres qui sont
+très-douloureuses. Je l'ai éprouvé moi-même; outre le mal, cela
+irritait et agaçait; mais la souffrance n'était pas si grande
+qu'on ne pût contenir ses gémissements. C'était risible de voir de
+solides gaillards se crisper et hurler. Ou aurait pu les comparer
+à certains hommes qui sont fermes et calmes quand il s'agit d'une
+affaire importante, mais qui, à la maison, deviennent capricieux
+et montrent de l'humeur pour un rien, parce qu'on ne sert pas leur
+dîner; ils récriminent et jurent: rien ne leur va, tout le monde
+les fâche, les offense;--en un mot, le bien-être les rend
+inquiets et taquins; de pareils caractères, assez communs dans le
+menu peuple, n'étaient que trop nombreux dans notre prison, à
+cause de la cohabitation forcée. Parfois, les détenus raillaient
+ou insultaient ces douillets, qui se taisaient aussitôt; on eût
+dit qu'ils n'attendaient que des injures pour se taire.
+Oustiantsef n'aimait pas ce genre de pose, et ne laissait jamais
+passer l'occasion de remettre à l'ordre un délinquant. Du reste,
+il aimait à réprimander: c'était un besoin engendré par la maladie
+et aussi par sa stupidité. Il vous regardait d'abord fixement et
+se mettait à vous faire une longue admonestation d'un ton calme et
+convaincu. On eût dit qu'il avait mission de veiller à l'ordre et
+à la moralité générale.
+
+--Il faut qu'il se mêle de tout, disaient les détenus en riant,
+car ils avaient pitié de lui et évitaient les querelles.
+
+--A-t-il assez bavardé? trois voitures ne seraient pas de trop
+pour charrier tout ce qu'il a dit.
+
+--Qu'as-tu à parler? on ne se met pas en frais pour un imbécile.
+Qu'a-t-il à crier pour un coup de lancette?
+
+--Qu'est-ce que ça peut bien te faire?
+
+--Non! camarades, interrompt un détenu; les ventouses, ce n'est
+rien; j'en ai goûté, mais le mal le plus ennuyeux, c'est quand on
+vous tire longtemps l'oreille, il n'y a pas à dire.
+
+Tous les détenus partent d'un éclat de rire.
+
+--Est-ce qu'on te les a tirées?
+
+--Parbleu! c'est connu.
+
+--Voilà pourquoi elles se tiennent droites comme des perches.
+
+Ce forçat, Chapkine, avait en effet de très-longues oreilles
+toutes droites. Ancien vagabond, encore jeune, intelligent et
+paisible, il parlait avec une bonne humeur cachée sous une
+apparence sérieuse, ce qui donnait beaucoup de comique à ses
+récits.
+
+--Comment pourrais-je savoir qu'on t'a tiré l'oreille, cerveau
+borné? recommençait Oustiantsef en s'adressant avec indignation à
+Chapkine. Chapkine ne prêtait aucune attention à l'aigre
+interpellation de son camarade.
+
+--Qui donc t'a tiré les oreilles? demanda quelqu'un.
+
+--Le maître de police, parbleu! pour cause de vagabondage,
+camarades. Nous étions arrivés à K... moi et un autre vagabond,
+Ephime. (Il n'avait pas de nom de famille, celui-là.) En route,
+nous nous étions refaits un peu dans le hameau de Tolmina; oui, il
+y a un hameau qui s'appelle comme ça: Tolmina. Nous arrivons dans
+la ville et nous regardons autour de nous, pour voir s'il n'y
+aurait pas un bon coup à faire, et puis filer ensuite. Vous savez,
+en plein champ on est libre comme l'air, tandis que ce n'est pas
+la même chose en ville. Nous entrons tout d'abord dans un cabaret:
+nous jetons un coup d'oeil en ouvrant la porte. Voilà un gaillard
+tout hâlé, avec des coudes troués à son habit allemand, qui
+s'approche de nous. On parle de choses et d'autres.--Permettez-moi,
+qu'il nous dit, de vous demander si vous avez un document[30].
+
+--Non! nous n'en avons pas.
+
+--Tiens, et nous non plus. J'ai encore avec moi deux camarades
+qui sont au service du général Coucou[31]. Nous avons un peu fait
+la vie, et pour le moment nous sommes sans le sou: oserai-je vous
+prier de bien vouloir commander un litre d'eau-de-vie?
+
+--Avec grand plaisir, que nous lui disons.--Nous buvons
+ensemble. Ils nous indiquent alors un endroit où l'on pourrait
+faire un bon coup. C'était dans une maison à l'extrémité de la
+ville, qui appartenait à un riche bourgeois. Il y avait là un tas
+de bonnes choses, aussi nous décidons de tenter l'affaire pendant
+la nuit. Dès que nous essayons de faire notre coup à nous cinq,
+voilà qu'on nous attrape et qu'on nous mène au poste, puis chez le
+maître de police.--Je les interrogerai moi-même, qu'il dit. Il
+sort avec sa pipe, on lui apporte une tasse de thé: c'était un
+solide gaillard, avec des favoris. En plus de nous cinq, il y
+avait encore là trois vagabonds qu'on venait d'amener. Vous savez,
+camarades, qu'il n'y a rien de plus comique qu'un vagabond, parce
+qu'il oublie tout ce qu'il fait; on lui taperait sur la tête avec
+un gourdin, qu'il répondrait tout de même qu'il ne sait rien,
+qu'il a tout oublié.--Le maître de police se tourne de mon côté
+et me demande carrément:--Qui es-tu? Je réponds ce que tous les
+autres disent:--Je ne me souviens de rien, Votre Haute Noblesse.
+
+--Attends, j'ai encore à causer avec toi: je connais ton museau.
+Et le voilà qui me regarde bien fixement. Je ne l'avais pourtant
+vu nulle part. Il demande au second: Qui es-tu?
+
+--File-d'ici, Votre Haute Noblesse!
+
+--On t'appelle File-d'ici?
+
+--On m'appelle comme ça, Votre Haute Noblesse.
+
+--Bien, tu es File-d'ici! et toi? fait-il au troisième.
+
+--Avec-lui, Votre Haute Noblesse!
+
+--Mais comment t'appelle-t-on?
+
+--Moi? je m'appelle «Avec-lui», Votre Haute Noblesse.
+
+--Qui t'a donné ce nom-là, canaille?
+
+--De braves gens, Votre Haute Noblesse! ce ne sont pas les braves
+gens qui manquent sur la terre, Votre Haute Noblesse le sait bien.
+
+--Mais qui sont ces braves gens?
+
+--Je l'ai un peu oublié, Votre Haute Noblesse, pardonnez-moi cela
+généreusement!
+
+--Ainsi tu les as tous oubliés, ces braves gens?
+
+--Tous oubliés, Votre Haute Noblesse.
+
+--Mais tu avais pourtant des parents, un père, une mère. Te
+souviens-tu d'eux?
+
+--Il faut croire que j'en ai eu, des parents, Votre Haute
+Noblesse, mais cela aussi, je l'ai un peu oublié... peut-être bien
+que j'en ai eu, Votre Haute Noblesse.
+
+--Mais où as-tu vécu jusqu'à présent?
+
+--Dans la forêt, Votre Haute Noblesse.
+
+--Toujours dans la forêt?
+
+--Toujours dans la forêt!
+
+--Et en hiver?
+
+--Je n'ai point vu d'hiver, Votre Haute Noblesse.
+
+--Allons! et toi, comment t'appelle-t-on?
+
+--Des Haches (Toporof), Votre Haute Noblesse.
+
+--Et toi?
+
+--Aiguise-sans-bâiller, Votre Haute Noblesse.
+
+--Et toi?
+
+--Affile-sans-peur, Votre Haute Noblesse.
+
+--Et tous, vous ne vous rappelez rien du tout?
+
+--Nous ne nous souvenons de rien du tout.
+
+Il reste debout à rire; les autres se mettent aussi à rire, rien
+qu'à le voir. Ça ne se passe pas toujours comme ça; quelquefois
+ils vous assènent des coups de poing à vous casser toutes les
+dents. Ils sont tous joliment forts et joliment gros, ces gens-là!
+«Conduisez-les à la maison de force, dit-il; je m'occuperai d'eux
+plus tard. Toi, reste!» qu'il me fait.--«Va-t'en là, assieds-toi!»
+Je regarde, je vois du papier, une plume, de l'encre. Je
+pense: Que veut-il encore faire?» Assieds-toi, qu'il me répète,
+prends la plume et écris!» Et le voilà qui m'empoigne l'oreille et
+qui me la tire. Je le regarde du même air que le diable regarde un
+pope: «Je ne sais pas écrire, Votre Haute Noblesse!»--«Écris!»
+
+«--Ayez pitié de moi, Votre Haute Noblesse!»--«Écris comme tu
+pourras, écris donc!» Et il me tire toujours l'oreille; il me la
+tire et me la tord. Oh! camarades, j'aurais mieux aimé recevoir
+trois cents verges, un mal d'enfer; mais non: «Écris!» et voilà
+tout.
+
+--Était-il devenu fou? quoi?...
+
+--Ma foi, non! Peu de temps avant, un secrétaire avait fait un
+coup à Tobolsk: il avait volé la caisse du gouvernement, et
+s'était enfui avec l'argent: il avait aussi de grandes oreilles.
+Alors, vous comprenez, on a fait savoir ça partout. Je répondais
+au signalement; voilà pourquoi il me tourmentait avec son «Écris!»
+Il voulait savoir si je savais écrire et comment j'écrivais.
+
+--Un vrai finaud! Et ça faisait mal?
+
+--Ne m'en parlez pas!
+
+Un éclat de rire unanime retentit.
+
+--Eh bien! tu as écrit?...
+
+--Qu'est-ce que j'aurais écrit? j'ai promené ma plume sur le
+papier, je l'ai tant promenée qu'il a cessé de me tourmenter. Il
+m'a allongé une douzaine de gifles, comme de juste, et puis m'a
+laissé aller... en prison, bien entendu.
+
+--Est-ce que tu sais vraiment écrire?
+
+--Oui, je savais écrire, comment donc? mais depuis qu'on a
+commencé à se servir de plumes, j'ai tout à fait oublié!...
+
+Grâce aux bavardages des forçats qui peuplaient l'hôpital, le
+temps s'écoulait. Mon Dieu! quel ennui! Les jours étaient longs,
+étouffants et monotones, tant ils se ressemblaient. Si seulement
+j'avais eu un livre! Et pourtant, j'allais souvent à l'infirmerie,
+surtout au commencement de mon exil, soit parce que j'étais
+malade, soit pour me reposer, pour sortir de la maison de force.
+La vie était pénible là-bas, encore plus pénible qu'à l'hôpital,
+surtout au point de vue moral. Toujours cette envie, cette
+hostilité querelleuse, ces chicanes continuelles qu'on nous
+cherchait, à nous autres gentilshommes, toujours ces visages
+menaçants, haineux! Ici, à l'ambulance, on vivait au moins sur un
+pied d'égalité, en camarades. Le moment le plus triste de toute la
+journée, c'était la soirée et le commencement de la nuit. On se
+couchait de bonne heure... Une veilleuse fumeuse scintille au fond
+de la salle, près de la porte, comme un point brillant. Dans notre
+coin, nous sommes dans une obscurité presque complète. L'air est
+infect et étouffant. Certains malades ne peuvent pas s'endormir,
+ils se lèvent et restent assis une heure entière sur leurs lits,
+la tête penchée, ils ont l'air de réfléchir à quelque chose. Je
+les regarde, je cherche à deviner ce qu'ils pensent, afin de tuer
+le temps. Et je me mets à songer, je rêve au passé, qui se
+présente en tableaux puissants et larges à mon imagination; je me
+rappelle des détails qu'en tout autre temps j'aurais oublié et qui
+ne m'auraient jamais fait une impression aussi profonde que
+maintenant. Et je rêve de l'avenir: Quand sortirai-je de la maison
+de force? où irai-je? que m'arrivera-t-il alors? reviendrai-je
+dans mon pays natal?... Je pense, je pense, et l'espérance renaît
+dans mon âme... Une autre fois, je me mets à compter: un, deux,
+trois, etc., afin de m'endormir en comptant. J'arrivais
+quelquefois jusqu'à trois mille, sans pouvoir m'assoupir.
+Quelqu'un se retourne sur son lit. Oustiantsef tousse, de sa toux
+de poitrinaire pourri, puis gémit faiblement, et balbutie chaque
+fois: «Mon Dieu, j'ai péché!» Qu'elle est effrayante à entendre,
+cette voix malade, défaillante et brisée, au milieu du calme
+général! Dans un coin, des malades qui ne dorment pas encore
+causent à voix basse, étendus sur leurs couchettes. L'un d'eux
+raconte son passé, des choses lointaines, enfuies; il parle de son
+vagabondage, de ses enfants, de sa femme, de ses anciennes
+habitudes. Et l'on devine à l'accent de cet homme que rien de tout
+cela ne reviendra plus, n'existera jamais pour lui, et que c'est
+un membre coupé, rejeté; un autre l'écoute. On perçoit un
+chuchotement très-faible, comme de l'eau qui murmure quelque part,
+là-bas, bien loin... Je me souviens qu'une fois, pendant une
+interminable nuit d'hiver, j'entendis un récit qui, au premier
+abord, me parut un songe balbutié dans un cauchemar, rêvé dans un
+trouble fiévreux, dans un délire...
+
+
+IV--LE MARI D'AKOULKA. (récit.)
+
+C'était tard dans la nuit, vers onze heures. Je dormais depuis
+quelque temps, je me réveillai en sursaut. La lueur terne et
+faible de la veilleuse éloignée éclairait à peine la salle...
+Presque tout le monde dormait, même Oustiantsef: dans le calme de
+la nuit, j'entendais sa respiration difficile et les glaires qui
+roulaient dans sa gorge à chaque aspiration. Dans l'antichambre
+retentirent les pas lourds et lointains de la patrouille qui
+s'approchait. Une crosse de fusil frappa sourdement le plancher.
+La salle s'ouvrit, et le caporal compta les malades en marchant
+avec précaution. Au bout d'une minute, il referma la porte, après
+y avoir placé un nouveau factionnaire; la patrouille s'éloigna, le
+silence régna de nouveau. Alors seulement je remarquai non loin de
+moi deux détenus qui ne dormaient pas et semblaient chuchoter
+quelque chose. Il arrive quelquefois que deux malades couchés côte
+à côte, et qui n'ont pas échangé une parole pendant des semaines,
+des mois entiers, entament une conversation à brûle-pourpoint, au
+milieu de la nuit, et que l'un d'eux étale son passé devant
+l'autre.
+
+Ils parlaient probablement depuis longtemps. Je n'entendis pas le
+commencement, et je ne pus pas tout saisir du premier coup, mais
+peu à peu je m'habituai à ce chuchotement et je compris tout. Je
+n'avais pas envie de dormir: que pouvais-je faire d'autre, sinon
+écouter? L'un d'eux racontait avec chaleur, à demi couché sur son
+lit, la tête levée et tendue vers son camarade. Il était
+visiblement échauffé et surexcité: il désirait parler. Son
+auditeur, assis d'un air sombre et indifférent sur sa couchette,
+les jambes à plat sur le matelas, marmottait de temps à autre
+quelques mots en réponse à son camarade, plus par convenance
+qu'autrement, et se bourrait à chaque instant le nez de tabac
+qu'il puisait dans une tabatière de corne: c'était le soldat
+Tchérévine, de la compagnie de discipline, un pédant morose,
+froid, raisonneur, un imbécile avec de l'amour-propre, tandis que
+le conteur Chichkof, âgé de trente ans environ, était un forçat
+civil, auquel jusqu'alors je n'avais guère fait attention; pendant
+tout mon temps de bagne je ne ressentis jamais le moindre intérêt
+pour lui, car c'était un homme vain et étourdi. Il se taisait
+quelquefois pendant des semaines, d'un air bourru et grossier;
+soudain il se mêlait d'une affaire quelconque, faisait des
+cancans, s'échauffait pour des futilités, racontait Dieu sait
+quoi, de caserne en caserne, calomniait, paraissait hors de lui.
+On le battait, alors il se taisait de nouveau. Comme il était
+poltron et lâche, on le traitait avec dédain. C'était un homme de
+petite taille, assez maigre, avec des yeux égarés ou bien
+stupidement réfléchis. Quand il racontait quelque chose, il
+s'échauffait, agitait les bras et tout à coup s'interrompait ou
+passait à un autre sujet, se perdait dans de nouveaux détails, et
+oubliait finalement de quoi il parlait. Il se querellait souvent;
+quand il injuriait son adversaire, Chichkof parlait d'un air
+sentimental et pleurait presque... Il ne jouait pas mal de la
+balalaïka, pour laquelle il avait un faible; il dansait même les
+jours de fête, et fort bien, quand d'autres l'y engageaient... (On
+pouvait très-vite le forcer à faire ce qu'on voulait... Non pas
+qu'il fût obéissant, mais il aimait à se faire des camarades et à
+leur complaire.)
+
+Pendant longtemps je ne pus comprendre ce que Chichkof racontait.
+Il me semblait qu'il abandonnait continuellement son sujet pour
+parler d'autre chose. Il avait peut-être remarqué que Tchérévine
+prêtait peu d'attention à son récit, mais je crois qu'il voulait
+ignorer cette indifférence pour ne pas s'en formaliser.
+
+--...Quand il allait au marché, continuait-il, tout le monde le
+saluait, l'honorait... un richard, quoi!
+
+--Tu dis qu'il avait un commerce?
+
+--Oui, un commerce! Notre classe marchande est très-pauvre: c'est
+la misère nue. Les femmes vont à la rivière, et apportent l'eau de
+très-loin, pour arroser leurs jardins; elles s'éreintent,
+s'éreintent, et pourtant, quand vient l'automne, elles n'ont même
+pas de quoi faire une soupe aux choux. Une ruine! Mais celui-là
+possédait un gros lopin de terre que ses ouvriers--il en avait
+trois--labouraient; et puis un rucher, dont il vendait le miel;
+il faisait le commerce du bétail, enfin on le tenait en honneur
+chez nous. Il était fort âgé et tout gris, ses soixante-dix ans
+étaient bien lourds pour ses vieux os. Quand il venait au marché
+dans sa pelisse de renard, tout le monde le saluait.--«Bonjour,
+petit père Ankoudim Trophimytch!»--Bonjour! qu'il répondait.
+«Comment te portes-tu?» Il ne méprisait personne.--«Vivez
+longtemps, Ankoudim Trophimytch!»--«Comment vont tes affaires?»
+--«Elles sont aussi bonnes que la suie est blanche. Et les
+vôtres, petit père?»--«Nous vivons pour nos péchés, nous
+fatiguons la terre.»--«Vivez longtemps, Ankoudim Trophimytch.»
+Il ne méprisait personne. Ses conseils étaient bons; chaque mot de
+lui valait un rouble. C'était un grand liseur, car il était
+savant; il ne faisait que lire des choses du bon Dieu. Il appelait
+sa vieille femme et lui disait: «Écoute, femme, saisis bien ce que
+je te dis.» Et le voilà qui lui explique. La vieille Maria
+Stépanovna n'était pas vieille, si vous voulez, c'était sa seconde
+femme; il l'avait épousée pour avoir des enfants, sa première
+femme ne lui en ayant point donné--il avait deux garçons encore
+jeunes, car le cadet Vacia était né quand son père touchait à
+soixante ans; Akoulka sa fille avait dix-huit ans, elle était
+l'aînée.
+
+--Ta femme, n'est-ce pas?
+
+--Attends un moment; Philka Marosof commence alors à faire du
+tapage. Il dit à Ankoudim: «Partageons, rends-moi mes quatre cents
+roubles; je ne suis pas ton homme de peine, je ne veux plus
+trafiquer avec toi et je ne veux pas épouser ton Akoulka. Je veux
+faire la fête. Maintenant que mes parents sont morts, je boirai
+tout mon argent, puis je me louerai, c'est-à-dire je m'engagerai
+comme soldat, et dans dix ans je reviendrai ici feld-maréchal!»
+Ankoudim lui rendit son argent, tout ce qu'il avait à lui, parce
+qu'autrefois, ils trafiquaient à capital commun avec le père de
+Philka,--«Tu es un homme perdu!» qu'il lui dit.--«Que je sois
+perdu ou non, vieille barbe grise, tu es le plus grand ladre que
+je connaisse. Tu veux faire fortune avec quatre kopeks, tu
+ramasses toutes les saletés imaginables pour t'en servir. Je veux
+cracher là-dessus. Tu amasses, tu enfouis, diable sait pourquoi.
+Moi, j'ai du caractère. Je ne prendrai tout de même pas ton
+Akoulka; j'ai déjà dormi avec elle...»
+
+--Comment oses-tu déshonorer un honnête père, une honnête fille?
+Quand as-tu dormi avec elle, lard de serpent, sang de chien que tu
+es? lui dit Ankoudim eu tremblant de colère. (C'est Philka qui l'a
+raconté plus tard.)
+
+--Non-seulement je n'épouserai pas ta fille, mais je ferai si
+bien que personne ne l'épousera, pas même Mikita Grigoritch, parce
+qu'elle est déshonorée. Nous avons fait la vie ensemble depuis
+l'automne dernier. Mais pour rien au monde je n'en voudrais. Non!
+donne-moi tout ce que tu voudras, je ne la prendrai pas!...
+
+Là-dessus, il fit une fière noce, ce gaillard. Ce n'était qu'un
+cri, qu'une plainte dans toute la ville. Il s'était procuré des
+compagnons, car il avait une masse d'argent, il ribota pendant
+trois mois, une noce à tout casser! il liquida tout. «Je veux voir
+la fin de cet argent, je vendrai la maison, je vendrai tout, et
+puis je m'engagerai ou bien je vagabonderai!» Il était ivre du
+matin au soir et se promenait dans une voiture à deux chevaux avec
+des grelots. C'étaient les filles qui l'aimaient! car il jouait
+bien du théorbe...
+
+--Alors, c'est vrai qu'il avait eu des affaires avec cette
+Akoulka?
+
+--Attends donc. Je venais d'enterrer mon père; ma mère cuisait
+des pains d'épice; on travaillait pour Ankoudim, ça nous donnait
+de quoi manger, mais on vivait joliment mal; nous avions du
+terrain derrière la forêt, on y semait du blé; mais quand mon père
+fut mort, je fis la noce. Je forçais ma mère à me donner de
+l'argent en la rossant moi aussi...
+
+--Tu avais tort de la battre. C'est un grand péché!
+
+--J'étais quelquefois ivre toute la sainte journée. Nous avions
+une maison couci couça toute pourrie si tu veux, mais elle nous
+appartenait. Nous crevions la faim; il y avait des semaines
+entières où nous mâchions des chiffons... Ma mère m'agonisait de
+sottises, mais ça m'était bien égal... Je ne quittais pas Philka
+Marosof, nous étions ensemble nuit et jour. «Joue-moi de la
+guitare, me disait-il, et moi je resterai couché; je te jetterai
+de l'argent parce que je suis l'homme le plus riche du monde!» Il
+ne savait qu'inventer. Seulement il ne prenait rien de ce qui
+avait été volé. «Je ne suis pas un voleur, je suis un honnête
+homme!»--«Allons barbouiller de goudron[32] la porte d'Akoulka,
+parce que je ne veux pas qu'elle épouse Mikita Grigoritch! J'y
+tiens plus que jamais.» Il y avait déjà longtemps que le vieillard
+voulait donner sa fille à Mikita Grigoritch: c'était un homme d'un
+certain âge qui trafiquait aussi et qui portait des lunettes.
+Quand il entendit parler de la mauvaise conduite d'Akoulka, il dit
+au vieux: «--Ce sera une grande honte pour moi, Ankoudim
+Trophimytch; au reste je ne veux pas me marier, maintenant j'ai
+passé l'âge.» Alors, nous barbouillâmes la porte d'Akoulka avec du
+goudron. On la rossa à la maison pour cela, jusqu'à la tuer. Sa
+mère, Maria Stépanovna, criait: «J'en mourrai!»--tandis que le
+vieux disait: «Si nous étions au temps des patriarches, je
+l'aurais hachée sur un bûcher; mais maintenant tout est pourriture
+et corruption ici-bas.» Les voisins entendaient quelquefois hurler
+Akoulka d'un bout de la rue à l'autre. On la fouettait du matin au
+soir. Et Philka criait sur le marché à tout le monde:--Une
+fameuse fille que la Akoulka, pour bien boire ensemble. Je leur ai
+tapé sur le museau, aux autres, ils se souviendront de moi. Un
+jour, je rencontre Akoulka qui allait chercher de l'eau dans des
+seaux, je lui crie: «Bonjour, Akoulina Koudimovna! un effet de
+votre bonté! dis-moi avec qui tu vis et où tu prends de l'argent
+pour être si brave!» Je ne lui dis rien d'autre; elle me regarda
+avec ses grands yeux; elle était maigre comme une bûche. Elle
+n'avait fait que me regarder; sa mère, qui croyait qu'elle
+plaisantait avec moi, lui cria du seuil de sa porte: «Qu'as-tu à
+causer avec lui, éhontée!» Et ce jour-là on recommença de nouveau
+à la battre. On la rossait quelquefois une heure entière. «Je la
+fouette, disait-elle, parce qu'elle n'est plus ma fille.»
+
+--Elle était donc débauchée!
+
+--Écoute donc ce que je te raconte, petit oncle! Nous ne faisions
+que nous enivrer avec Philka; un jour que j'étais couché, ma mère
+arrive et me dit: «--Pourquoi restes-tu couché? canaille, brigand
+que tu es!» Elle m'injuria tout d'abord, puis elle me dit: «--
+Épouse Akoulka. Ils seront contents de te la donner en mariage, et
+ils lui feront une dot de trois cents roubles.» Moi, je lui
+réponds: «Mais maintenant tout le monde sait qu'elle est
+déshonorée.»--«Imbécile! tout cela disparaît sous la couronne de
+mariage; tu n'en vivras que mieux, si elle tremble devant toi
+toute sa vie. Nous serions à l'aise avec leur argent; j'ai déjà
+parlé de ce mariage à Maria Stépanovna: nous sommes d'accord.»
+Moi, je lui dis: «--Donnez-moi vingt roubles tout de suite, et je
+l'épouse.» Ne le crois pas, si tu veux, mais jusqu'au jour de mon
+mariage j'ai été ivre. Et puis Philka Marosof ne faisait que me
+menacer. «Je te casserai les côtes, espèce de fiancé d'Akoulka; si
+je veux, je dormirai toutes les nuits avec ta femme.--Tu mens,
+chien que tu es!» Il me fit honte devant tout le monde dans la
+rue. Je cours à la maison! Je ne veux plus me marier, si l'on ne
+me donne pas cinquante roubles tout de suite.
+
+--Et on te l'a donnée en mariage?
+
+--À moi? pourquoi pas? Nous n'étions pas des gens déshonorés. Mon
+père avait été ruiné par un incendie, un peu avant sa mort; il
+avait même été plus riche qu'Ankoudim Trophimytch. «Des gens sans
+chemise comme vous devraient être trop heureux d'épouser ma
+fille!» que le vieil Ankoudim me dit.--«Et votre porte, n'a-t-elle
+pas été assez barbouillée de goudron?» lui répondis-je.--
+«Qu'est-ce que tu me racontes? Prouve-moi qu'elle est
+déshonorée... Tiens, si tu veux, voilà la porte, tu peux t'en
+aller. Seulement, rends-moi l'argent que je t'ai donné!» Nous
+décidâmes alors avec Philka Marosof d'envoyer Mitri Bykof au père
+Ankoudim pour lui dire que je lui ferais honte devant tout le
+monde. Jusqu'au jour de mon mariage, je ne dessoûlai pas. Ce n'est
+qu'à l'église que je me dégrisai. Quand on nous amena de l'église,
+on nous fit asseoir, et Mitrophane Stépanytch, son oncle à elle,
+dit: «Quoique l'affaire ne soit pas honnête, elle est pourtant
+faite et finie.» Le vieil Ankoudim était assis, il pleurait; les
+larmes coulaient dans sa barbe grise. Moi, camarade, voilà ce que
+j'avais fait: j'avais mis un fouet dans ma poche, avant d'aller à
+l'église, et j'étais résolu à m'en servir à coeur joie, afin qu'on
+sût par quelle abominable tromperie elle se mariait et que tout le
+monde vît bien si j'étais un imbécile...
+
+--C'est ça, et puis tu voulais qu'elle comprit ce qui
+l'attendait...
+
+--Tais-toi, oncle! chez nous, tout de suite après la cérémonie du
+mariage, on mène les époux dans une chambre à part, tandis que les
+autres restent à boire en les attendant. On nous laisse seuls avec
+Akoulka: elle était pâle, sans couleurs aux joues, tout effrayée.
+Ses cheveux étaient aussi fins, aussi clairs que du lin,--ses
+yeux très-grands. Presque toujours elle se taisait; on ne
+l'entendait jamais, on aurait pu croire qu'elle était muette;
+très-singulière, cette Akoulka. Tu peux te figurer la chose; mon
+fouet était prêt, sur le lit.--Eh bien! elle était innocente, et
+je n'avais rien, mais rien à lui reprocher!
+
+--Pas possible!
+
+--Vrai! honnête comme une fille d'une honnête maison. Et
+pourquoi, frère, pourquoi avait-elle enduré cette torture?
+Pourquoi Philka Marosof l'avait-il diffamée?
+
+--Oui, pourquoi?
+
+--Alors je suis descendu du lit et je me suis mis à genoux devant
+elle, en joignant les mains:--Petite mère, Akoulina Koudimovna!
+que je lui dis, pardonne-moi d'avoir été assez sot pour croire
+toutes ces calomnies. Pardonne-moi, je suis une canaille!--Elle
+était assise sur le lit à me regarder; elle me posa les deux mains
+sur les épaules, et se mit à rire, et pourtant les larmes lui
+coulaient le long des joues: elle sanglotait et riait en même
+temps... Je sortis alors et je dis à tous les gens de la noce:
+«Gare à Philka Marosof, si je le rencontre, il ne sera bientôt
+plus de ce monde.» Les vieux ne savaient trop que dire dans leur
+joie; la mère d'Akoulka était prête à se jeter aux pieds de sa
+fille et sanglotait. Alors le vieux dit: «--Si nous avions su et
+connu tout cela, notre fille bien-aimée, nous ne t'aurions pas
+donné un pareil mari,»--Il t'aurait fallu voir comme nous étions
+habillés le premier dimanche après notre mariage, quand nous
+sortîmes de l'église; moi, en cafetan de drap fin, en bonnet de
+fourrure avec des braies de peluche; elle, en pelisse de lièvre
+toute neuve, la tête couverte d'un mouchoir de soie; nous nous
+valions l'un l'autre. Tout le monde nous admirait. Je n'étais pas
+mal, Akoulinouchka non plus; on ne doit pas se vanter, mais il ne
+faut pas non plus se dénigrer: quoi! on n'en fait pas à la
+douzaine, des gens comme nous...
+
+--Bien sûr.
+
+--Allons, écoute! le lendemain de mon mariage, je me suis enfui
+loin de mes hôtes, quoique ivre, et je courais dans la rue en
+criant: «Qu'il vienne ici, ce chenapan de Philka Marosof, qu'il
+vienne seulement, la canaille!» Je hurlais cela sur le marché. Il
+faut dire que j'étais ivre-mort; on me rattrapa pourtant près de
+chez les Vlassof: on eut besoin de trois hommes pour me ramener de
+force au logis. Tout le monde parlait de cela en ville. Les filles
+se disaient en se rencontrant au marché: «--Eh bien, vous savez
+la nouvelle, Akoulka était vierge.» Peu de temps après, je
+rencontre Philka Marosof qui me dit en public, devant des
+étrangers: «--Vends ta femme, tu auras de quoi boire. Tiens, le
+soldat Jachka ne s'est marié que pour cela; il n'a pas même dormi
+une fois avec sa femme, mais au moins il a eu de quoi se soûler
+pendant trois ans.» Je lui réponds: «--Canaille!»--«Imbécile,
+qu'il me fait. Tu t'es marié quand tu n'avais pas ton bon sens.
+Pouvais-tu seulement comprendre quelque chose à cela?» J'arrive à
+la maison et je leur crie: «Vous m'avez marié quand j'étais ivre.»
+La mère d'Akoulka voulut alors s'accrocher à moi, mais je lui dis:
+«Petite mère, tu ne comprends que les affaires d'argent. Amène-moi
+Akoulka!» C'est alors que je commençai à la battre. Je la battis,
+camarade, je la battis deux heures entières, jusqu'à ce que je
+roulasse moi-même par terre; de trois semaines, elle ne put
+quitter le lit.
+
+--C'est sûr! remarqua Tchérévine avec flegme,--si on ne les bat
+pas, elles... L'as-tu trouvée avec son amant?
+
+--Non, à vrai dire, je ne l'ai jamais pincée, fit Chichkof après
+un silence, en parlant avec effort.--Mais j'étais offensé,
+très-offensé, parce que tout le monde se moquait de moi. La cause de
+tout, c'était Philka.--«Ta femme est faite pour que les autres
+la regardent.» Un jour, il nous invita chez lui, et le voilà qui
+commence: «--Regardez un peu quelle bonne femme il a: elle est
+tendre, noble, bien élevée, affectueuse, bienveillante pour tout
+le monde. Aurais-tu oublié par hasard, mon gars, que nous avons
+barbouillé ensemble leur porte de goudron?» J'étais soûl à ce
+moment: il m'empoigna alors par les cheveux, si fort qu'il
+m'allongea à terre du premier coup, «Allons! danse, mari
+d'Akoulka, je te tiendrai par les cheveux, et toi, tu danseras
+pour me divertir!»--«Canaille!» que je lui fais. «--Je viendrai
+en joyeuse compagnie chez toi et je fouetterai ta femme Akoulka
+sous tes yeux, autant que cela me fera plaisir.» Le croiras-tu?
+pendant tout un mois, je n'osais pas sortir de la maison, tant
+j'avais peur qu'il n'arrivât chez nous et qu'il ne fit un scandale
+à ma femme. Aussi, ce que je la battis pour cela!...
+
+--À quoi bon la battre? On peut lier les mains d'une femme, mais
+pas sa langue. Il ne faut pas non plus trop les rosser. Bats-la
+d'abord, puis fais-lui une morale, et caresse-la ensuite. Une
+femme est faite pour ça.
+
+Chichkof resta quelques instants silencieux.
+
+--J'étais très-offensé, continua-t-il,--je repris ma vieille
+habitude, je la battais du matin au soir pour un rien, parce
+qu'elle ne s'était pas levée comme je l'entendais, parce qu'elle
+ne marchait pas comme il faut! Si je ne la rossais pas, je
+m'ennuyais. Elle restait quelquefois assise près de la fenêtre à
+pleurer silencieusement... cela me faisait mal quelquefois de la
+voir pleurer, mais je la battais tout de même... Sa mère
+m'injuriait quelquefois à cause de cela.--«Tu es un coquin, un
+gibier de bagne!»--«Ne me dis pas un mot, ou je t'assomme! vous
+me l'avez fait épouser quand j'étais ivre; vous m'avez trompé.» Le
+vieil Ankoudim voulut d'abord s'en mêler; il me dit un jour: «--
+Fais attention, tu n'es pas un tel prodige qu'on ne puisse te
+mettre à la raison!» Mais il n'en mena pas large. Maria Stépanovna
+était devenue très-douce; une fois, elle vint vers moi tout en
+larmes et me dit: «--J'ai le coeur tout angoissé, Ivan
+Sémionytch, ce que je te demanderai n'a guère d'importance pour
+toi, mais j'y tiens beaucoup; laisse-la partir, te quitter, petit
+père.» Et la voilà qui se prosterne. «Apaise-toi! pardonne-lui!
+Les méchantes gens la calomnient; tu sais bien qu'elle était
+honnête quand tu l'as épousée.» Elle se prosterna encore une fois
+et pleura. Moi, je fis le crâne: «Je ne veux rien entendre, que je
+lui dis; ce que j'aurai envie de vous faire, je vous le ferai
+parce que je suis hors de moi; quant à Philka Marosof, c'est mon
+meilleur et mon plus cher ami...»
+
+--Vous avez recommencé à riboter ensemble?...
+
+--Parbleu! Plus moyen de l'approcher: il se tuait à force de
+boire. Il avait bu tout ce qu'il possédait, et s'était engagé
+comme soldat, remplaçant d'un bourgeois de la ville. Chez nous,
+quand un gars se décide à en remplacer un autre, il est le maître
+de la maison et de tout le monde, jusqu'au moment où il est
+appelé. Il reçoit la somme convenue le jour de son départ, mais en
+attendant il vit dans la maison de son patron, quelquefois six
+mois entiers: il n'y a pas d'horreur que ces gaillards-là ne
+commettent. C'est vraiment à emporter les images saintes loin de
+la maison. Du moment qu'il consent à remplacer le fils de la
+maison, il se considère comme un bienfaiteur et estime que l'on
+doit avoir du respect pour lui; sans quoi il se dédit. Aussi
+Philka Marosof faisait-il les cent coups chez ce bourgeois, il
+dormait avec la fille, empoignait le maître de la maison par la
+barbe après dîner; enfin, il faisait tout ce qui lui passait par
+la tête. On devait lui chauffer le bain (de vapeur) tous les
+jours, et encore fallait-il qu'on augmentât la vapeur avec de
+l'eau-de-vie et que les femmes le menassent au bain en le
+soutenant par-dessous les bras[33]. Quand il revenait chez le
+bourgeois après avoir fait la noce, il s'arrêtait au beau milieu
+la rue et beuglait: «--Je ne veux pas entrer par la porte, mettez
+bas la palissade!» Si bien qu'on devait abattre la barrière, tout
+à côté de la porte, rien que pour le laisser passer. Cela finit
+pourtant, le jour où on l'emmena au régiment; ce jour-là, on le
+dégrisa. Dans toute la rue, la foule se pressait: «On emmène
+Philka Marosof!» Lui, il saluait de tous côtés, à droite, à
+gauche. En ce moment Akoulka revenait du jardin potager. Dès que
+Philka l'aperçut, il lui cria: «--Arrête!» il sauta à bas de la
+télègue et se prosterna devant elle.--«Mon âme, ma petite
+fraise, je t'ai aimée deux ans, maintenant on m'emmène au régiment
+avec de la musique. Pardonne-moi, fille honnête d'un père honnête,
+parce que je suis une canaille, coupable de tout ton malheur.» Et
+le voilà qui se prosterne une seconde fois devant elle. Tout
+d'abord, Akoulka s'était effrayée, mais elle lui fit un grand
+salut qui la plia en deux: «Pardonne-moi aussi, bon garçon, mais
+je ne suis nullement fâchée contre toi!» Je rentre à la maison sur
+ses talons.--«Que lui as-tu dit? viande de chien que tu es!»
+Crois-le, ne le crois pas, comme tu voudras, elle me répondit en
+me regardant franchement:
+
+«--Je l'aime mieux que tout au monde.»
+
+--Tiens!...
+
+--Ce jour-là, je ne soufflai pas mot. Seulement, vers le soir, je
+lui dis: «--Akoulka! je te tuerai maintenant.» Je ne fermai pas
+l'oeil de toute la nuit, j'allai boire du kvas dans l'antichambre;
+quand le jour se leva, je rentrai dans la maison.--«Akoulka,
+prépare-toi à venir aux champs.» Déjà auparavant je me proposais
+d'y aller; ma femme le savait.--«Tu as raison, me dit-elle,
+c'est le moment de la moisson; on m'a dit que depuis deux jours
+l'ouvrier est malade et ne fait rien.» J'attelai la télègue sans
+dire un mot. En sortant de la ville, on trouve une forêt qui a
+quinze verstes de long et au bout de laquelle était situé notre
+champ. Quand nous eûmes fait trois verstes sous bois, j'arrêtai le
+cheval.--«Allons, lève-toi, Akoulka, ta fin est arrivée.» Elle
+me regarde tout effrayée, se lève silencieuse. «Tu m'as assez
+tourmenté, que je lui dis, fais ta prière!» Je l'empoignai par les
+cheveux--elle avait des tresses longues, épaisses; je les
+enroule autour de mon bras, je la maintiens entre mes genoux, je
+sors mon couteau, je lui renverse la tête en arrière, et je lui
+fends la gorge... Elle crie, le sang jaillit; moi, alors, je jette
+mon couteau, je l'étreins dans mes bras, je l'étends à terre et je
+l'embrasse en hurlant de toutes mes forces. Je hurle, elle crie,
+palpite, se débat; le sang--son sang--me saute à la figure,
+jaillit sur mes mains, toujours plus fort.
+
+Je pris peur alors, je la laissai, je laissai mon cheval, et je me
+mis à courir, à courir jusqu'à la maison; j'y entrai par derrière
+et me cachai dans la vieille baraque du bain, toute déjetée et
+hors de service: je me couchai sous la banquette et j'y restai
+caché jusqu'à la nuit noire.
+
+--Et Akoulka?
+
+--Elle se releva pour retourner aussi à la maison. On la retrouva
+plus tard à cent pas de l'endroit.
+
+--Tu ne l'avais pas achevée, alors?
+
+--...Non!--Chichkof s'arrêta un instant.
+
+--Oui, fit Tchérévine, il y a une veine... si on ne la coupe pas
+du premier coup, l'homme se débattra, le sang aura beau couler, eh
+bien! il ne mourra pas.
+
+--Elle est morte tout de même. On la trouva le soir, déjà froide.
+On avertit qui de droit et l'on se mit à ma recherche. On me
+trouva pendant la nuit dans ce vieux bain... Et voilà, je suis ici
+depuis quatre ans déjà, ajouta-t-il après un silence.
+
+--Oui, si on ne les bat pas, on n'arrive à rien, remarqua
+sentencieusement Tchérévine, en sortant de nouveau sa tabatière.
+Il prisa longuement, avec des pauses.
+
+--Pourtant, mon garçon, tu as agi très-bêtement. Moi aussi, j'ai
+surpris ma femme avec un amant. Je la fis venir dans le hangar, je
+pliai alors un licol en deux et je lui dis: «À qui as-tu juré
+d'être fidèle? À qui as-tu juré à l'église, hein?» Je l'ai rossée,
+rossée, avec mon licol, tellement rossée et rossée, pendant une
+heure et demie, qu'à la fin, éreintée, elle me cria: «Je te
+laverai les pieds et je boirai cette eau!» On l'appelait Avdotia.
+
+
+V--LA SAISON D'ÉTÉ.
+
+Avril a déjà commencé; la semaine sainte n'est pas loin. On se met
+aux travaux d'été. Le soleil devient de jour en jour plus chaud et
+plus éclatant; l'air fleure le printemps et agit sur l'organisme
+nerveux. Le forçat enchaîné est troublé, lui aussi, par l'approche
+des beaux jours; ils engendrent en lui des désirs, des
+aspirations, une tristesse nostalgique. On regrette plus ardemment
+sa liberté, je crois, par une journée ensoleillée, que pendant les
+jours pluvieux et mélancoliques de l'automne et de l'hiver. C'est
+un fait à remarquer chez tous les forçats: s'ils éprouvent quelque
+joie d'un beau jour bien clair, ils deviennent en revanche plus
+impatients, plus irritables. J'ai observé qu'au printemps les
+querelles étaient plus fréquentes dans notre maison de force. Le
+tapage, les cris empiraient, les rixes se multipliaient; durant
+les heures du travail, on surprenait parfois un regard méditatif,
+obstinément perdu dans le lointain bleuâtre, quelque part, là-bas,
+de l'autre côté de l'Irtych, où commençait la plaine
+incommensurable, fuyant à des centaines de verstes, la libre
+steppe kirghize; on entendait de longs soupirs, exhalés du fond de
+la poitrine, comme si cet air lointain et libre eût engagé les
+forçats à respirer, comme s'il eût soulagé leur âme prisonnière et
+écrasée.--Ah! fait enfin le condamné, et brusquement, comme pour
+secouer ces rêveries, il empoigne furieusement sa bêche ou ramasse
+les briques qu'il doit porter d'un endroit à un autre. Au bout
+d'un instant il a oublié cette sensation fugitive et se remet à
+rire ou à injurier, suivant son humeur; il s'attaque à la tâche
+imposée, avec une ardeur inaccoutumée, il travaille de toutes ses
+forces, comme s'il désirait étouffer par la fatigue une douleur
+qui l'étrangle. Ce sont des gens vigoureux, tous dans la fleur de
+l'âge, en pleine possession de leurs forces... Comme les fers sont
+lourds pendant cette saison! Je ne fais pas de sentimentalisme et
+je certifie l'exactitude de mon observation. Pendant la saison
+chaude, sous un soleil de feu, quand on sent dans toute son âme,
+dans tout son être, la nature qui renaît autour de vous avec une
+force inexprimable, on a plus de peine à supporter la prison, la
+surveillance de l'escorte, la tyrannie d'une volonté étrangère.
+
+En outre, c'est au printemps, avec le chant de la première
+alouette, que le vagabondage commence dans toute la Sibérie, dans
+toute la Russie: les créatures de Dieu s'évadent des prisons et se
+sauvent dans les forêts. Après la fosse étouffante, les barques,
+les fers, les verges, ils vagabondent où bon leur semble, à
+l'aventure, où la vie leur semble plus agréable et plus facile;
+ils boivent et mangent ce qu'ils trouvent, au petit bonheur, et
+s'endorment tranquilles la nuit dans la forêt ou dans un champ,
+sans souci, sans l'angoisse de la prison, comme des oiseaux du bon
+Dieu, disant bonne nuit aux seules étoiles du ciel, sous l'oeil de
+Dieu. Tout n'est pas rosé: on souffre quelquefois la faim et la
+fatigue «au service du général Coucou». Souvent ces vagabonds
+n'ont pas un morceau de pain à se mettre sous la dent pendant des
+journées entières; il faut se cacher de tout le monde, se terrer
+comme des marmottes, il faut voler, piller et quelquefois même
+assassiner. «Le déporté est un enfant, il se jette sur tout ce
+qu'il voit», dit-on des exilés en Sibérie. Cet adage peut être
+appliqué dans toute sa force et avec plus de justesse encore aux
+vagabonds. Ce sont presque tous des bandits et des voleurs, par
+nécessité plus que par vocation. Les vagabonds endurcis sont
+nombreux; il y a des forçats qui s'enfuient après avoir purgé leur
+condamnation, alors qu'ils sont déjà colons. Ils devraient être
+heureux de leur nouvelle condition, d'avoir leur pain quotidien
+assuré. Eh bien! non, quelque chose les soulève et les entraîne.
+Cette vie dans les forêts, misérable et terrible, mais libre,
+aventureuse, a pour ceux qui l'ont éprouvée un charme séduisant,
+mystérieux;--parmi ces fuyards, on s'étonne de voir des gens
+rangés, tranquilles, qui promettaient de devenir des hommes posés,
+de bons agriculteurs. Un forçat se mariera, aura des enfants,
+vivra pendant cinq ans au même endroit, et tout à coup, un beau
+matin, il disparaîtra, abandonnant femme et enfants, à la
+stupéfaction de sa famille et de l'arrondissement tout entier. On
+me montra un jour au bagne un de ces déserteurs du foyer
+domestique. Il n'avait commis aucun crime, ou du moins on n'avait
+aucun soupçon sur son compte, mais il avait déserté, déserté toute
+sa vie. Il avait été à la frontière méridionale de l'Empire, de
+l'autre côté du Danube, dans la steppe kirghize, dans la Sibérie
+orientale, au Caucase--en un mot, partout. Qui sait? dans
+d'autres conditions, cet homme eût été peut-être un Robinson
+Crusoë, avec sa passion pour les voyages. Je tiens ces détails
+d'autres forçats, car il n'aimait pas à parler et n'ouvrait la
+bouche qu'en cas d'absolue nécessité. C'était un tout petit paysan
+d'une cinquantaine d'années, très-paisible, au visage tranquille
+et même hébété, d'un calme qui ressemblait à l'idiotisme. Il se
+plaisait à demeurer assis au soleil et marmottait entre les dents
+une chanson quelconque, mais si doucement qu'à cinq pas on
+n'entendait plus rien. Ses traits étaient pour ainsi dire
+pétrifiés; il mangeait peu, surtout du pain noir; jamais il
+n'achetait ni pain blanc ni eau-de-vie; je crois même qu'il
+n'avait jamais eu d'argent, et qu'il n'aurait pas su le compter.
+Il était indifférent à tout. Il nourrissait quelquefois les chiens
+de la maison de force de sa propre main, ce que personne ne
+faisait jamais. (En général le Russe n'aime pas nourrir les
+chiens.) On disait qu'il avait été marié, deux fois même, qu'il
+avait quelque part des enfants... Pourquoi l'avait-on envoyé au
+bagne, je n'en sais rien. Les nôtres croyaient toujours qu'il
+s'évaderait, mais soit que son heure ne fût pas venue, soit
+qu'elle fût passée, il subissait sa peine tranquillement. Il
+n'avait aucunes relations avec l'étrange milieu dans lequel il
+vivait; il était trop concentré en lui-même pour cela. Il n'eût
+pas fallu se fier à ce calme apparent; et pourtant qu'aurait-il
+gagné en s'évadant?
+
+Si l'on compare la vie vagabonde dans les forêts à celle de la
+maison de force, c'est une félicité paradisiaque. La destinée du
+vagabond est malheureuse, mais libre du moins. Voilà pourquoi tout
+prisonnier, en quelque endroit de la Russie qu'il se trouve,
+devient inquiet avec les premiers rayons souriants du printemps.
+Tous n'ont pas l'intention de fuir; par crainte des obstacles et
+du châtiment possible, il n'y a guère qu'un prisonnier sur cent
+qui s'y décide, mais les quatre-vingt-dix-neuf autres ne font que
+rêver où et comment ils pourraient s'enfuir. Avec ce désir, l'idée
+seule d'une chance quelconque les soulage; ils se rappellent une
+ancienne évasion. Je ne parle que des forçats déjà condamnés, car
+ceux qui n'ont pas encore subi leur peine se décident beaucoup
+plus facilement. Les condamnés ne s'évadent qu'au commencement de
+leur réclusion. Une fois qu'ils ont passé deux ou trois ans au
+bagne, ils en tiennent compte, et conviennent qu'il vaut mieux
+finir légalement son temps et devenir colon, plutôt que de risquer
+sa perte en cas d'échec, et un échec est toujours possible. Il n'y
+a guère qu'un forçat sur dix qui réussisse à _changer son sort_.
+Ceux-là sont presque toujours les condamnés à une réclusion
+indéfinie. Quinze, vingt ans semblent une éternité. Enfin, la
+marque est un grand obstacle aux évasions. _Changer son sort_ est
+un terme technique. Si l'on surprend un forçat en flagrant délit
+d'évasion, il répondra à l'interrogatoire qu'on lui fait subir
+qu'il voulait «changer son sort». Cette expression quelque peu
+littéraire dépeint parfaitement l'acte qu'elle désigne. Aucun
+évadé n'espère devenir tout à fait libre, car il sait que c'est
+presque l'impossible, mais il veut qu'on l'envoie dans un autre
+établissement, qu'on lui fasse coloniser le pays, qu'on le juge à
+nouveau pour un crime commis pendant son vagabondage--en un mot,
+qu'on l'envoie n'importe où, pourvu que ce ne soit pas la maison
+de force où il a déjà été enfermé, et qui lui est devenue
+intolérable. Tous ces fuyards, s'ils ne trouvent pas pendant l'été
+un gîte inespéré où ils puissent passer l'hiver, s'ils ne
+rencontrent personne qui ait un intérêt quelconque à les cacher,
+si enfin ils ne se procurent pas, par un assassinat quelquefois,
+un passe-port qui leur permette de vivre partout sans inquiétude,
+tous ces fuyards apparaissent en foule pendant l'automne dans les
+villes et dans les maisons de force; ils avouent leur état de
+vagabondage et passent l'hiver dans les prisons, avec la secrète
+espérance de fuir l'été suivant.
+
+Sur moi aussi, le printemps exerça son influence. Je me souviens
+de l'avidité avec laquelle je regardais l'horizon par les fentes
+de la palissade; je restais longtemps, la tête collée contre les
+pieux, à contempler avec opiniâtreté et sans pouvoir m'en
+rassasier l'herbe qui verdissait dans le fossé de l'enceinte, le
+bleu du ciel lointain qui s'épaississait toujours plus. Mon
+angoisse et ma tristesse s'aggravaient de jour en jour, la maison
+de force me devenait odieuse. La haine que ma qualité de
+gentilhomme inspirait aux forçats pendant ces premières années,
+empoisonnait ma vie tout entière. Je demandais souvent à aller à
+l'hôpital sans nécessité, simplement pour ne plus être à la maison
+de force, pour m'affranchir de cette haine obstinée, implacable.
+«Vous autres nobles, vous êtes des becs de fer, vous nous avez
+déchirés à coups de bec quand nous étions serfs», nous disaient
+les forçats. Combien j'enviais les gens du bas peuple qui
+arrivaient au bagne! Ceux-là, du premier coup, devenaient les
+camarades de tout le monde. Ainsi le printemps, le fantôme de
+liberté entrevue, la joie de toute la nature, se traduisaient en
+moi par un redoublement de tristesse et d'irritation nerveuse.
+Vers la sixième semaine du grand carême, je dus faire mes
+dévotions, car les forçats étaient divisés par le sous-officier en
+sept sections--juste le nombre de semaines du carême--qui
+devaient faire leurs dévotions à tour de rôle. Chaque section se
+composait de trente hommes environ. Cette semaine fut pour moi un
+soulagement; nous allions deux et trois fois par jour à l'église,
+qui se trouvait non loin du bagne. Depuis longtemps je n'avais pas
+été à l'église. L'office de carême, que je connaissais très-bien
+depuis ma tendre enfance, pour l'avoir entendu à la maison
+paternelle, les prières solennelles, les prosternations--tout
+cela remuait en moi un passé lointain, très-lointain, réveillait
+mes plus anciennes impressions; j'étais très-heureux, je m'en
+souviens, quand le matin nous nous rendions à la maison de Dieu,
+en marchant sur la terre gelée pendant la nuit, accompagnés d'une
+escorte de soldats aux fusils chargés; cette escorte n'entrait pas
+à l'église. Une fois à l'intérieur, nous nous massions près de la
+porte, si bien que nous n'entendions guère que la voix profonde du
+diacre; de temps à autre nous apercevions une chasuble noire ou le
+crâne nu du prêtre. Je me souvenais comment, étant enfant, je
+regardais le menu peuple qui se pressait à la porte en masse
+compacte, et qui reculait servilement devant une grosse épaulette,
+un seigneur ventru, une dame somptueusement habillée, mais très-dévote,
+pressée de gagner le premier rang et prête à se quereller
+pour avoir l'honneur d'occuper les premières places. C'était là, à
+cette entrée de l'église, me semblait-il alors, que l'on priait
+avec ferveur, avec humilité, en se prosternant jusqu'à terre, avec
+la pleine conscience de son abaissement. Et maintenant j'étais à
+la place de ce menu peuple, non, pas même à sa place, car nous
+étions enchaînés et avilis; on s'écartait de nous, on nous
+craignait, et on nous faisait l'aumône; je me souviens que je
+trouvais là une sensation raffinée, un plaisir étrange. «Qu'il en
+soit ainsi!» pensais-je. Les forçats priaient avec ardeur; ils
+apportaient tous leur pauvre kopek pour un petit cierge ou pour la
+collecte en faveur de l'église, «Et moi aussi je suis un homme»,
+se disaient-ils peut-être en déposant leur offrande: «devant Dieu
+tous sont égaux...» Nous communiâmes après la messe de six heures.
+Quand le prêtre, le ciboire à la main, récita les paroles: «Aie
+pitié de moi comme du brigand que tu as sauvé...»--presque tous
+les forçats se prosternèrent en faisant sonner leurs chaînes, je
+crois qu'ils prenaient à la lettre ces mots pour eux-mêmes.
+
+La semaine sainte arriva. L'administration nous délivra un oeuf de
+Pâques et un morceau de pain de farine de froment.
+
+La ville nous combla d'aumônes. Comme à Noël, visite du prêtre
+avec la croix, visite des chefs, les choux gras, et aussi
+l'enivrement et la flânerie générale, avec cette seule différence
+que l'on pouvait déjà se promener dans la cour et se chauffer au
+soleil. Tout semblait plus clair, plus large qu'en hiver, mais
+plus triste aussi. Le long jour d'été sans fin paraissait plus
+particulièrement insupportable les jours de fête. Les jours
+ouvriers, au moins, la fatigue le rendait plus court. Les travaux
+d'été étaient sans comparaison beaucoup plus pénibles que les
+travaux d'hiver; on s'occupait surtout des constructions ordonnées
+par les ingénieurs. Les forçats bâtissaient, creusaient la terre,
+posaient des briques, ou bien vaquaient aux réparations des
+bâtiments de l'État, en ce qui concernait les ouvrages de
+serrurerie, menuiserie et peinture. D'autres allaient à la
+briqueterie cuire des briques, ce que nous regardions comme la
+corvée la plus pénible; cette fabrique se trouvait à quatre
+verstes environ de la forteresse; pendant tout l'été on y envoyait
+chaque matin à six heures une bande de forçats, au nombre de
+cinquante. On choisissait de préférence les ouvriers qui ne
+connaissaient aucun métier et qui n'appartenaient à aucun atelier.
+Ils prenaient avec eux leur pain de la journée; à cause de la
+grande distance, ils ne pouvaient revenir dîner en même temps que
+les autres, ni faire huit verstes inutiles; ils mangeaient le
+soir, quand ils rentraient à la maison de force. On leur donnait
+des tâches pour toute la journée, mais si considérables que
+c'était à peine si un homme pouvait en venir à bout. Il fallait
+d'abord bêcher et emporter l'argile, l'humecter et la piétiner
+soi-même dans la fosse, et enfin faire une quantité respectable de
+briques, deux cents, voire même deux cent cinquante. Je n'ai été
+que deux fois à la briqueterie. Les forçats envoyés à ce travail
+revenaient le soir harassés, et ne cessaient de reprocher aux
+autres de leur laisser le travail le plus pénible. Je crois que
+ces reproches leur étaient un plaisir, une consolation. Quelques-uns
+avaient du goût pour cette corvée, d'abord parce qu'il fallait
+aller hors de la ville, au bord de l'Irtych, dans un endroit
+découvert, commode; les alentours étaient plus agréables à voir
+que ces affreux bâtiments de l'État. On pouvait y fumer en toute
+liberté, rester même couché une demi-heure avec la plus grande
+satisfaction!
+
+Quant à moi, j'allais ou travailler dans un atelier, ou concasser
+de l'albâtre, ou porter les briques que l'on employait pour les
+constructions. Cette dernière besogne m'échut pendant deux mois de
+suite. Je devais transporter ma charge de briques des bords de
+l'Irtych à une distance de cent quarante mètres environ, et
+traverser le fossé de la forteresse avant d'arriver à la caserne
+que l'on construisait. Ce travail me convenait fort, bien que la
+corde avec laquelle je portais mes briques me sciât les épaules;
+ce qui me plaisait surtout, c'est que mes forces se développaient
+sensiblement. Tout d'abord je ne pouvais porter que huit briques à
+la fois; chacune d'elles pesait environ douze livres. J'arrivai à
+en porter douze et même quinze, ce qui me réjouit beaucoup. Il ne
+me fallait pas moins de force physique que de force morale pour
+supporter toutes les incommodités de cette vie maudite.
+
+Et je voulais vivre encore, après ma sortie du bagne!
+
+Je trouvais du plaisir à porter des briques, non-seulement parce
+que ce travail fortifiait mon corps, mais parce que nous étions
+toujours au bord du l'Irtych. Je parle souvent de cet endroit;
+c'était le seul d'où l'on vit le monde du bon Dieu, le lointain
+pur et clair, les libres steppes désertes, dont la nudité
+produisait toujours sur moi une impression étrange. Tous les
+autres chantiers étaient dans la forteresse ou aux environs, et
+cette forteresse, dès les premiers jours, je l'eus en haine,
+surtout les bâtiments. La maison du major de place me semblait un
+lieu maudit, repoussant, et je la regardais toujours avec une
+haine particulière quand je passais devant, tandis que sur la
+rive, on pouvait au moins s'oublier en regardant cet espace
+immense et désert, comme un prisonnier s'oublie à regarder le
+monde libre par la lucarne grillée de sa prison. Tout m'était cher
+et gracieux dans cet endroit: et le soleil, brillant dans l'infini
+du ciel bleu, et la chanson lointaine des Kirghiz qui venait de la
+rive opposée.
+
+Je fixe longtemps la pauvre hutte enfumée d'un _baïyouch_
+quelconque; j'examine la fumée bleuâtre qui se déroule dans l'air,
+la Kirghize qui s'occupe de ses deux moutons... Ce spectacle était
+sauvage, pauvre, mais libre. Je suis de l'oeil le vol d'un oiseau
+qui file dans l'air transparent et pur; il effleure l'eau, il
+disparaît dans l'azur, et brusquement il reparaît, grand comme un
+point minuscule... Même la pauvre fleurette qui dépérit dans une
+crevasse de la rive et que je trouve au commencement du printemps,
+attire mon attention en m'attendrissant... La tristesse de cette
+première année de travaux forcés était intolérable, énervante.
+Cette angoisse m'empêcha d'abord d'observer les choses qui
+m'entouraient; je fermais les yeux et je ne voulais pas voir.
+Entre les hommes corrompus au milieu desquels je vivais, je ne
+distinguais pas les gens capables de penser et de sentir, malgré
+leur écorce repoussante. Je ne savais pas non plus entendre et
+reconnaître une parole affectueuse au milieu des ironies
+empoisonnées qui pleuvaient, et pourtant cette parole était dite
+tout simplement sans but caché, elle venait du fond du coeur d'un
+homme qui avait souffert et supporté plus que moi. Mais à quoi bon
+m'étendre là-dessus?
+
+La grande fatigue était pour moi une source de satisfaction, car
+elle me faisait espérer un bon sommeil; pendant l'été, le sommeil
+était un tourment, plus intolérable que l'infection de l'hiver. Il
+y avait, à vrai dire, de très-belles soirées. Le soleil qui ne
+cessait d'inonder pendant la journée la cour de la maison de force
+finissait par se cacher. L'air devenait plus frais, et la nuit,
+une nuit de la steppe devenait relativement froide. Les forçats,
+en attendant qu'on les enfermât dans les casernes, se promenaient
+par groupes, surtout du côté de la cuisine, car c'était là que se
+discutaient les questions d'un intérêt général, c'était là que
+l'on commentait les bruits du dehors, souvent absurdes, mais qui
+excitaient toujours l'attention de ces hommes retranchés du monde;
+ainsi, on apprenait brusquement qu'on avait chassé notre major.
+Les forçats sont aussi crédules que des enfants; ils savent
+eux-mêmes que cette nouvelle est fausse, invraisemblable, que celui
+qui l'a apportée est un menteur fieffé, Kvassof; cependant ils
+s'attachent à ce commérage, le discutent, s'en réjouissent, se
+consolent, et finalement sont tout honteux de s'être laissé
+tromper par un Kvassof.
+
+--Et qui le mettra à la porte? crie un forçat, n'aie pas peur!
+c'est un gaillard, il tiendra bon!
+
+--Mais pourtant il a des supérieurs! réplique un autre,
+ardent controversiste, et qui a vu du pays.
+
+--Les loups ne se mangent pas entre eux! dit un troisième
+d'un air morose, comme à part soi: c'est un vieillard grisonnant
+qui mange sa soupe aux choux aigres dans un coin.
+
+--Crois-tu que ses chefs viendront te demander conseil, pour
+savoir s'il faut le mettre à la porte ou non? ajoute un quatrième,
+parfaitement indifférent, en pinçant sa balalaïka.
+
+--Et pourquoi pas? réplique le second avec emportement; si l'on
+vous interroge, répondez franchement. Mais non, chez nous, on crie
+tant qu'on veut, et sitôt qu'il faut se mettre résolument à
+l'oeuvre, tout le monde se dédit.
+
+--Bien sûr! dit le joueur de balalaïka. Les travaux forcés sont
+faits pour cela.
+
+--Ainsi, ces jours derniers, reprend l'autre sans même entendre
+ce qu'on lui répond,--il est resté un peu de farine, des
+raclures, une bagatelle, quoi! ou voulait vendre ces rebuts; eh
+bien, tenez! on les lui a rapportés; il les a confisqués, par
+économie, vous comprenez! Est-ce juste, oui ou non?
+
+--Mais à qui te plaindras-tu?
+
+--À qui? Au _léviseur_ (réviseur) qui va arriver.
+
+--À quel léviseur?
+
+--C'est vrai, camarades, un léviseur va bientôt arriver, dit un
+jeune forçat assez développé, qui a lu la Duchesse de La Vallière
+ou quelque autre livre dans ce genre, et qui a été fourrier dans
+un régiment; c'est un loustic; mais comme il a des connaissances,
+les forçats ont pour lui un certain respect. Sans prêter la
+moindre attention au débat qui agite tout le monde, il s'en va
+tout droit vers la _cuisinière_ lui demander du foie. (Nos
+cuisiniers vendaient souvent des mets de ce genre; par exemple,
+ils achetaient un foie entier, qu'ils coupaient et vendaient au
+détail aux autres forçats.)
+
+--Pour deux kopeks ou pour quatre? demande le cuisinier.
+
+--Coupe-m'en pour quatre; les autres n'ont qu'à m'envier! répond
+le forçat.--Oui, camarades, un général, un vrai général arrive
+de Pétersbourg pour réviser toute la Sibérie. Vrai. On l'a dit
+chez le commandant.
+
+La nouvelle produit une émotion extraordinaire. Pendant un quart
+d'heure, on se demande qui est ce général, quel titre il a, s'il
+est d'un rang plus élevé que les généraux de notre ville. Les
+forçats adorent parler grades, chefs, savoir qui a la primauté,
+qui peut faire plier l'échine des autres fonctionnaires et qui
+courbe la sienne; ils se querellent et s'injurient en l'honneur de
+ces généraux, il s'ensuit même quelquefois des rixes. Quel intérêt
+peuvent-ils bien y avoir? En entendant les forçats parler de
+généraux et de chefs, on mesure le degré de développement et
+d'intelligence de ces hommes tels qu'ils étaient dans la société,
+avant d'entrer au bagne. Il faut dire aussi que chez nous, parler
+des généraux et de l'administration supérieure est regardé comme
+la conversation la plus sérieuse et la plus élégante.
+
+--Vous voyez bien qu'on vient de mettre à la porte notre major,
+remarque Kvassof--un tout petit homme rougeaud, emporté et
+borné. C'est lui qui avait annoncé que le major allait être
+remplacé.
+
+--Il leur graissera la patte! fait d'une voix saccadée le
+vieillard morose qui a fini sa soupe aux choux aigres.
+
+--Parbleu qu'il leur graissera la patte, fait un autre.--Il a
+assez volé d'argent, le brigand. Et dire qu'il a été major de
+bataillon avant de venir ici! il a mis du foin dans ses bottes, il
+n'y a pas longtemps, il s'est fiancé à la fille de l'archiprêtre.
+
+--Mais il ne s'est pas marié: on lui a montré la porte, ça prouve
+qu'il est pauvre. Un joli fiancé! il n'a rien que les habits qu'il
+porte: l'année dernière, à Pâques, il a perdu aux cartes tout ce
+qu'il avait. C'est Fedka qui me l'a dit.
+
+--Eh, eh! camarade, moi aussi j'ai été marié, mais il ne fait pas
+bon se marier pour un pauvre diable; on a vite fait de prendre
+femme, mais le plaisir n'est pas long! remarque Skouratof qui
+vient se mêler à la conversation générale.
+
+--Tu crois qu'on va s'amuser à parler de toi! fait le gars
+dégourdi qui a été fourrier de bataillon.--Quant à toi, Kvassof,
+je te dirai que tu es un grand imbécile. Si tu crois que le major
+peut graisser la patte à un général-réviseur, tu te trompes
+joliment; t'imagines-tu qu'on l'envoie de Pétersbourg spécialement
+pour inspecter ton major! Tu es encore fièrement benêt, mon
+gaillard, c'est moi qui te le dis.
+
+--Et tu crois que parce qu'il est général il ne prend pas de
+pots-de-vin? remarque d'un ton sceptique quelqu'un dans la foule.
+
+--Bien entendu! mais s'il en prend, il les prend gros.
+
+--C'est sûr, ça monte avec le grade.
+
+--Un général se laisse toujours graisser la patte, dit Kvassof
+d'un ton sentencieux.
+
+--Leur as-tu donné de l'argent, toi, pour en parler aussi
+sûrement? interrompt tout à coup Baklouchine d'un ton de mépris.
+--As-tu même vu un général dans ta vie?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Menteur!
+
+--Menteur toi-même!
+
+--Eh bien, enfants, puisqu'il a vu un général, qu'il nous dise
+lequel il a vu! Allons, dis vite; je connais tous les généraux.
+
+--J'ai vu le général Zibert, fait Kvassof d'un ton indécis.
+
+--Zibert! Il n'y a pas de général de ce nom-là. Il t'a
+probablement regardé le dos, ce général-là, quand on te donnait
+les verges. Ce Zibert n'était probablement que lieutenant-colonel,
+mais tu avais si peur à ce moment-là que tu as cru voir un
+général.
+
+--Non! écoutez-moi, crie Skouratof,--parce que je suis un homme
+marié. Il y avait en effet à Moscou un général de ce nom-là,
+Zibert, un Allemand, mais sujet russe. Il se confessait chaque
+année au pope des méfaits qu'il avait commis avec de petites
+dames, et buvait de l'eau comme un canard. Il buvait au moins
+quarante verres d'eau de la Moskva. Il se guérissait ainsi de je
+ne sais plus quelle maladie: c'est son valet de chambre qui me l'a
+dit.
+
+--Eh bien! et les carpes ne lui nageaient pas dans le ventre?
+remarque le forçat à la balalaïka.
+
+--Restez donc tranquilles: on parle sérieusement, et les voilà
+qui commencent à dire des bêtises... Quel _léviseur_ arrive,
+camarades? s'informe un forçat toujours affairé, Martynof,
+vieillard qui a servi dans les hussards.
+
+--Voilà des gens menteurs! fait un des sceptiques. Dieu sait d'où
+ils tiennent cette nouvelle! Tout ça, c'est des blagues.
+
+--Non, ce ne sont pas des blagues! remarque d'un ton dogmatique
+Koulikof, qui a gardé jusqu'alors un silence majestueux. C'est un
+homme de poids, âgé de cinquante ans environ, au visage
+très-régulier et avec des manières superbes et méprisantes, dont il
+tire vanité. Il est Tsigane, vétérinaire, gagne de l'argent en
+ville en soignant les chevaux et vend du vin dans notre maison de
+force: pas bête, intelligent même, avec une mémoire très-meublée,
+il laisse tomber ses paroles avec autant de soin que si chaque mot
+valait un rouble.
+
+--C'est vrai, continue-t-il d'un ton tranquille; je l'ai entendu
+dire encore la semaine dernière: c'est un général à grosses
+épaulettes qui va inspecter toute la Sibérie. On lui graisse la
+patte, c'est sûr, mais en tout cas, pas notre huit-yeux de major:
+il n'osera pas se faufiler près de lui, parce que, voyez-vous,
+camarades, il y a généraux et généraux, comme il y a fagots et
+fagots. Seulement, c'est moi qui vous le dis, notre major restera
+en place. Nous sommes sans langue, nous n'avons pas le droit de
+parler, et quant à nos chefs, ce ne sont pas eux qui iront le
+dénoncer. Le réviseur arrivera dans notre maison de force, jettera
+un coup d'oeil et repartira tout de suite; il dira que tout était
+en ordre.
+
+--Oui, mais toujours est-il que le major a eu peur; il est ivre
+depuis le matin.
+
+--Et ce soir, il a fait emmener deux fourgons... C'est Fedka qui
+l'a dit.
+
+--Vous avez beau frotter un nègre, il ne deviendra jamais blanc.
+Est-ce la première fois que vous le voyez, ivre, hein?
+
+--Non! ce sera une fière injustice si le général ne lui fait
+rien, disent entre eux les forçats qui s'agitent et s'émeuvent.
+
+La nouvelle de l'arrivée du réviseur se répand dans le bagne. Les
+détenus rodent dans la cour avec impatience en répétant la grande
+nouvelle. Les uns se taisent et conservent leur sang-froid, pour
+se donner un air d'importance, les autres restent indifférents.
+Sur le seuil des portes des forçats s'asseyent pour jouer de la
+balalaïka, tandis que d'autres continuent à bavarder. Des groupes
+chantent en traînant, mais en général la cour entière est houleuse
+et excitée.
+
+Vers neuf heures on nous compta, on nous parqua dans les casernes,
+que l'on ferma pour la nuit. C'était une courte nuit d'été; aussi
+nous réveillait-on à cinq heures du matin, et pourtant personne ne
+parvenait à s'endormir avant onze heures du soir, parce que
+jusqu'à ce moment les conversations, le va-et-vient ne cessaient
+pas; il s'organisait aussi quelquefois des parties de cartes comme
+pendant l'hiver. La chaleur était intolérable, étouffante. La
+fenêtre ouverte laisse bien entrer la fraîcheur de la nuit, mais
+les forçats ne font que s'agiter sur leurs lits de bois, comme
+dans un délire. Les puces pullulent. Nous en avions suffisamment
+l'hiver; mais quand venait le printemps, elles se multipliaient
+dans des proportions si inquiétantes, que je n'y pouvais croire
+avant d'en souffrir moi-même. Et plus l'été s'avançait, plus elles
+devenaient mauvaises. On peut s'habituer aux puces, je l'ai
+observé, mais c'est tout du même un tourment si insupportable
+qu'il donne la fièvre; on sent parfaitement dans son sommeil qu'on
+ne dort pas, mais qu'on délire. Enfin, vers le matin, quand
+l'ennemi se fatigue et qu'on s'endort délicieusement dans la
+fraîcheur de l'aube, l'impitoyable diane retentit tout à coup. On
+écoute en les maudissant les coups redoublés et distincts des
+baguettes, on se blottit dans sa demi-pelisse, et involontairement
+l'idée vous vient qu'il en sera de même demain, après-demain,
+pendant plusieurs années de suite, jusqu'au moment où l'on vous
+mettra en liberté. Quand viendra-t-elle, cette liberté? Où
+est-elle? Il faut se lever, on marche autour de vous, le tapage
+habituel recommence... Les forçats s'habillent, se hâtent d'aller
+au travail. On pourra, il est vrai, dormir encore une heure à
+midi!
+
+Ce qu'on avait dit du réviseur n'était que la pure vérité. Les
+bruits se confirmaient de jour en jour, enfin on sut qu'un
+général, un haut fonctionnaire, arrivait de Pétersbourg pour
+inspecter toute la Sibérie, qu'il était déjà à Tobolsk. On
+apprenait chaque jour quelque chose de nouveau: ces rumeurs
+venaient de la ville: on racontait que tout le monde avait peur,
+chacun faisait ses préparatifs pour se montrer sous le meilleur
+jour possible. Les autorités organisaient des réceptions, des
+bals, des fêtes de toutes sortes. On envoya des bandes de forçats
+égaliser les rues de la forteresse, arracher les mottes de terre,
+peindre les haies et les poteaux, plâtrer, badigeonner, réparer
+tout ce qui se voyait et sautait aux yeux. Nos détenus
+comprenaient parfaitement le but de ce travail, et leurs
+discussions s'animaient toujours plus ardentes et plus fougueuses.
+Leur fantaisie ne connaissait plus de limites. Ils s'apprêtaient
+même à manifester des exigences quand le général arriverait, ce
+qui ne les empêchait nullement de s'injurier et de se quereller.
+Notre major était sur des charbons ardents. Il venait
+continuellement visiter la maison de force, criait et se jetait
+encore plus souvent qu'à l'ordinaire sur les gens, les envoyait
+pour un rien au corps de garde attendre une punition et veillait
+sévèrement à la propreté et à la bonne tenue des casernes. À ce
+moment arriva une petite histoire, qui n'émut pas le moins du
+monde cet officier, comme on aurait pu s'y attendre, qui lui
+causa, au contraire, une vive satisfaction. Un forçat en frappa un
+autre avec une allène en pleine poitrine, presque droit au coeur.
+
+Le délinquant s'appelait Lomof; la victime portait dans notre
+maison de force le nom de Gavrilka: c'était un des vagabonds
+endurcis dont j'ai parlé plus haut; je ne sais pas s'il avait un
+autre nom, je ne lui en ai jamais connu d'autre que celui de
+Gavrilka.
+
+Lomof avait été un paysan aisé du gouvernement de T... district de
+K... Ils étaient cinq, qui vivaient ensemble: les deux frères
+Lomof et trois fils. C'étaient de riches paysans, on disait dans
+tout le gouvernement qu'ils avaient plus de trois cent mille
+roubles assignats. Ils labouraient et corroyaient des peaux, mais
+s'occupaient surtout d'usure, de receler les vagabonds et les
+objets volés, enfin d'un tas de jolies choses. La moitié des
+paysans du district leur devait de l'argent et se trouvait ainsi
+entre leurs grilles. Ils passaient pour être intelligents et
+rusés, ils prenaient de très-grands airs. Un grand personnage de
+leur contrée s'étant arrêté chez le père, ce fonctionnaire l'avait
+pris en affection à cause de sa hardiesse et de sa rouerie. Ils
+s'imaginèrent alors qu'ils pouvaient faire ce que bon leur
+semblait et s'engagèrent de plus en plus dans des entreprises
+illégales. Tout le monde murmurait contre eux, on désirait les
+voir disparaître à cent pieds sous terre, mais leur audace allait
+croissant. Les maîtres de police du district, les assesseurs des
+tribunaux ne leur faisaient plus peur. Enfin la chance les trahit;
+ils furent perdus non pas par leurs crimes secrets, mais par une
+accusation calomnieuse et mensongère. Ils possédaient à dix
+verstes de leur hameau une ferme, où vivaient pendant l'automne
+six ouvriers kirghizes, qu'ils avaient réduit en servitude depuis
+longtemps. Un beau jour, ces Kirghizes furent trouvés assassinés.
+On commença une enquête qui dura longtemps, et grâce à laquelle on
+découvrit une foule de choses fort vilaines. Les Lomof furent
+accusés d'avoir assassiné leurs ouvriers. Ils avaient raconté
+eux-mêmes leur histoire, connue de tout le bague: on les soupçonnait
+de devoir beaucoup d'argent aux Kirghizes, et comme ils étaient
+très-avares et avides, malgré leur grande fortune, on crut qu'ils
+avaient assassinés les six Kirghizes afin de ne pas payer leur
+dette. Pendant l'enquête et le jugement leur bien fondit et se
+dissipa. Le père mourut; les fils furent déportés: un de ces
+derniers et leur oncle se virent condamner à quinze ans de travaux
+forcés; ils étaient parfaitement innocents du crime qu'on leur
+imputait. Un beau jour, Gavrilka, un fripon fieffé, connu aussi
+comme vagabond, mais très-gai et très-vif, s'avoua l'auteur de ce
+crime. Je ne sais pas au fond s'il avait fait lui-même l'aveu,
+mais toujours est-il que les forçats le tenaient pour l'assassin
+des Kirghizes: ce Gavrilka, alors qu'il vagabondait encore, avait
+eu une affaire avec les Lomof. (Il n'était incarcéré dans notre
+maison de force que pour un laps de temps très-court, en qualité
+de soldat déserteur et de vagabond.) Il avait égorgé les Kirghizes
+avec trois autres rôdeurs, dans l'espérance de se refaire quelque
+peu par le pillage de la ferme.
+
+On n'aimait pas les Lomof chez nous, je ne sais trop pourquoi.
+L'un d'eux, le neveu, était un rude gaillard, intelligent et
+d'humeur sociable; mais son oncle, celui qui avait frappé Gavrilka
+avec une allène, paysan stupide et emporté, se querellait
+continuellement avec les forçats, qui le battaient comme plâtre.
+Toute la maison de force aimait Gavrilka, à cause de son caractère
+gai et facile. Les Lomof n'ignoraient pas qu'il était l'auteur du
+crime pour lequel ils avaient été condamnés, mais jamais ils ne
+s'étaient disputés avec lui; Gavrilka ne faisait aucune attention
+à eux. La rixe avait commencé à cause d'une fille dégoûtante,
+qu'il disputait à l'oncle Lomof: il s'était vanté de la
+condescendance qu'elle lui avait montrée; le paysan, affolé de
+jalousie, avait fini par lui planter une allène dans la poitrine.
+Bien que les Lomof eussent été ruinés par le jugement qui leur
+avait enlevé tous leurs biens, ils passaient dans le bagne pour
+très-riches; ils avaient de l'argent, un samovar, et buvaient du
+thé. Notre major ne l'ignorait pas et haïssait les deux Lomof, il
+ne leur épargnait aucune vexation. Les victimes de cette haine
+l'expliquaient par le désir qu'avait le major de se faire graisser
+la patte, mais ils ne voulaient pas s'y résoudre.
+
+Si l'oncle Lomof avait enfoncé d'une ligne plus avant son allène
+dans la poitrine de Gavrilka, il l'aurait certainement tué, mais
+il ne réussit qu'à lui faire une égratignure. On rapporta
+l'affaire au major. Je le vois encore arriver tout essoufflé, mais
+avec une satisfaction visible. Il s'adressa à Gavrilka d'un ton
+affable et paternel, comme s'il eût parlé à son fils.
+
+--Eh bien, mon ami, peux-tu aller toi-même à l'hôpital ou faut-il
+qu'on t'y mène? Non, je crois qu'il vaut mieux faire atteler un
+cheval. Qu'on attelle immédiatement! cria-t-il au sous-officier
+d'une voix haletante.
+
+--Mais je ne sens rien, Votre Haute Noblesse. Il ne m'a que
+légèrement piqué là, Votre Haute Noblesse.
+
+--Tu ne sais pas, mon cher ami, tu ne sais pas; tu verras...
+C'est à une mauvaise place qu'il t'a frappé. Tout dépend de la
+place... Il t'a atteint juste au-dessous du coeur, le brigand!
+Attends, attends! hurla-t-il en s'adressant a Lomof.--Je te la
+garde bonne!... Qu'on le conduise au corps de garde!
+
+Il tint ce qu'il avait promis. On mit en jugement Lomof, et
+quoique la blessure fût très-légère, la préméditation étant
+évidente, on augmenta sa condamnation aux travaux forcés de
+plusieurs années et on lui infligea un millier de baguettes. Le
+major fut enchanté... Le réviseur arriva enfin.
+
+Le lendemain de son arrivée en ville, il vint faire son inspection
+à la maison de force. C'était justement un jour de fête; depuis
+quelques jours tout était propre, luisant, minutieusement lavé;
+les forçats étaient rasés de frais, leur linge très-blanc n'avait
+pas la moindre tache. (Comme l'exigeait le règlement, ils
+portaient pendant l'été des vestes et des pantalons de toile.
+Chacun d'eux avait dans le dos un rond noir cousu à la veste, de
+huit centimètres de diamètre.) Pendant une heure on avait fait la
+leçon aux détenus, ce qu'ils devaient répondre et dans quels
+termes, si ce haut fonctionnaire s'avisait de les saluer. On avait
+même procédé à des répétitions; le major semblait avoir perdu la
+tête. Une heure avant l'arrivée du réviseur, tous les forçats
+étaient à leur poste, immobiles comme des statues, le petit doigt
+à la couture du pantalon. Enfin, vers une heure de l'après-midi,
+le réviseur fit son entrée. C'était un général à l'air important,
+si important même que le coeur de tous les fonctionnaires de la
+Sibérie occidentale devait tressauter d'effroi, rien qu'à le voir.
+Il entra d'un air sévère et majestueux, suivi d'un gros de
+généraux et de colonels, ceux qui remplissaient des fonctions dans
+notre ville. Il y avait encore un civil de haute taille, à figure
+régulière, en frac et en souliers; ce personnage gardait une
+allure indépendante et dégagée, et le général s'adressait à lui à
+chaque instant avec une politesse exquise. Ce civil venait aussi
+de Pétersbourg. Il intrigua fort tous les forçats, à cause de la
+déférence qu'avait pour lui un général si important! On apprit son
+nom et ses fonctions par la suite, mais avant de les connaître, on
+parla beaucoup de lui. Notre major, tiré à quatre épingles, en
+collet orange, ne fit pas une impression trop favorable au
+général, à cause de ses yeux injectés de sang et de sa figure
+violacée et couperosée. Par respect pour son supérieur, il avait
+enlevé ses lunettes et restait à quelque distance, droit comme un
+piquet, attendant fiévreusement le moment où l'on exigerait
+quelque chose de lui, pour courir exécuter le désir de Son
+Excellence; mais le besoin de ses services ne se fit pas sentir.
+Le général parcourut silencieusement les casernes, jeta un coup
+d'oeil dans la cuisine, où il goûta la soupe aux choux aigres. On
+me montra à lui, en lui disant que j'étais ex-gentilhomme, que
+j'avais fait ceci et cela.
+
+--Ah! répondit le général.--Et quelle est sa conduite?
+
+--Satisfaisante pour le moment, Votre Excellence, satisfaisante.
+
+Le général fit un signe de tête et sortit de la maison de force au
+bout de deux minutes. Les forçats furent éblouis et désappointés,
+ils demeurèrent perplexes. Quant à se plaindre du major, il ne
+fallait pas même y penser. Celui-ci était rassuré d'avance à cet
+égard.
+
+
+VI--LES ANIMAUX DE LA MAISON DE FORCE.
+
+L'achat de Gniédko (cheval bai), qui eut lieu peu de temps après,
+fut une distraction beaucoup plus agréable et plus intéressante
+pour les forçats que la visite du haut personnage dont je viens de
+parler. Nous avions besoin d'un cheval dans le bagne pour
+transporter l'eau, pour emmener les ordures, etc. Un forçat devait
+s'en occuper, et le conduisait,--sous escorte, bien entendu.--
+Notre cheval avait passablement à faire matin et soir; c'était une
+bonne bête, mais déjà usée, car il servait depuis longtemps. Un
+beau matin, la veille de la Saint-Pierre, Gniédko (Bai), qui
+amenait un tonneau d'eau, s'abattit et creva au bout de quelques
+instants. On le regretta fort; aussi tous les forçats se
+rassemblèrent autour de lui pour discuter et commenter sa mort.
+Ceux qui avaient servi dans la cavalerie, les Tsiganes, les
+vétérinaires et autres prouvèrent une connaissance approfondie des
+chevaux en général, et se querellèrent à ce sujet; tout cela ne
+ressuscita pas notre cheval bai, qui était étendu mort, le ventre
+boursouflé; chacun croyait de son devoir de le tâter du doigt; on
+informa enfin le major de l'accident arrivé par la volonté de
+Dieu; il décida d'en faire acheter immédiatement un autre.
+
+Le jour de la Saint-Pierre, de bon matin, après la messe, quand
+tous les forçats furent réunis, on amena des chevaux pour les
+vendre. Le soin de choisir un cheval était confié aux détenus, car
+il y avait parmi eux de vrais connaisseurs, et il aurait été
+difficile de tromper deux cent cinquante hommes dont le
+maquignonnage avait été la spécialité. Il arriva des Tsiganes, des
+Kirghizes, des maquignons, des bourgeois. Les forçats attendaient
+avec impatience l'apparition de chaque nouveau cheval, et se
+sentaient gais comme des enfants. Ce qui les flattait surtout,
+c'est qu'ils pouvaient acheter une bête comme des gens libres,
+comme pour eux, comme si l'argent sortait de leur poche. On amena
+et emmena trois chevaux avant qu'on eût fini de s'entendre sur
+l'achat du quatrième. Les maquignons regardaient avec étonnement
+et une certaine timidité les soldats d'escorte qui les
+accompagnaient. Deux cents hommes rasés, marqués au fer, avec des
+chaînes aux pieds, étaient bien faits pour inspirer une sorte de
+respect, d'autant plus qu'ils étaient chez eux, dans leur nid de
+forçats, où personne ne pénétrait jamais. Les nôtres étaient
+inépuisables en ruses qui devaient leur faire connaître la valeur
+du cheval qu'on venait de leur amener; ils l'examinaient, le
+tâtaient avec un air affairé, sérieux, comme si la prospérité de
+la maison de force eût dépendu de l'achat de cette bête. Les
+Circassiens sautèrent même sur sa croupe; leurs yeux brillaient,
+ils babillaient rapidement dans leur dialecte incompréhensible, en
+montrant leurs dents blanches et en faisant mouvoir les narines
+dilatées du leurs nez basanés et crochus. Il y avait des Russes
+qui prêtaient une vive attention à leur discussion, et semblaient
+prêts à leur sauter aux yeux; ils ne comprenaient pas les paroles
+que leurs camarades échangeaient, mais on voyait qu'ils auraient
+voulu deviner par l'expression des yeux, savoir si le cheval était
+bon ou non. Qu'importait à un forçat, et surtout à un forçat
+hébété et dompté, qui n'aurait pas même osé prononcer un mot
+devant ses autres camarades, que l'on achetait un cheval ou un
+autre, comme s'il l'eût acquis pour son compte, comme s'il ne lui
+était pas indifférent qu'on choisit celui-là ou un autre? Outre
+les Circassiens, ceux des condamnés auxquels on accordait de
+préférence les premières places et la parole étaient les Tsiganes
+et les ex-maquignons. Il y eut une espèce de duel entre deux
+forçats--le Tsigane Koulikof, ancien maquignon et voleur de
+chevaux, et un vétérinaire par vocation, rusé paysan sibérien qui
+avait été envoyé depuis peu de temps aux travaux forcés et qui
+avait réussi à enlever à Koulikof toutes ses pratiques en ville.
+--Il faut dire que l'on prisait fort les vétérinaires sans diplôme
+de la prison, et que non-seulement les bourgeois et les marchands,
+mais les hauts fonctionnaires de la ville s'adressaient à eux
+quand leurs chevaux tombaient malades, de préférence à plusieurs
+vétérinaires patentés. Jusqu'à l'arrivée de Iolkine, le paysan
+sibérien, Koulikof avait eu force clients dont il recevait des
+preuves sonnantes de reconnaissance; on ne lui connaissait pas de
+rival. Il agissait en vrai Tsigane, dupait et trompait, car il ne
+savait pas son métier aussi bien qu'il s'en vantait. Ses revenus
+avaient fait de lui une espèce d'aristocrate parmi les forçats de
+notre prison: on l'écoutait et on lui obéissait, mais il parlait
+peu, et ne se prononçait que dans les grandes occasions. C'était
+un fanfaron, mais qui disposait d'une énergie réelle: il était
+d'âge mûr, très-beau et surtout très-intelligent. Il nous parlait,
+à nous autres gentilshommes, avec une politesse exquise, tout en
+conservant une dignité parfaite. Je suis sûr que si on l'avait
+habillé convenablement et amené dans un club de capitale sous le
+titre de comte, il aurait tenu son rang, joué au whist, et parlé à
+ravir en homme de poids, qui sait se taire quand il faut: de toute
+la soirée personne n'eût deviné que ce comte était un simple
+vagabond. Il avait probablement beaucoup vu; quant à son passé, il
+nous était parfaitement inconnu--il faisait partie de la section
+particulière.--Sitôt que Iolkine,--simple paysan vieux-croyant,
+mais rusé comme le plus rusé moujik,--fut arrivé, la
+gloire vétérinaire de Koulikof pâlit sensiblement. En moins de
+deux mois, le Sibérien lui enleva presque tous ses clients de la
+ville, car il guérissait en très-peu de temps des chevaux que
+Koulikof avait déclarés incurables, et dont les vétérinaires
+patentés avaient abandonné la cure. Ce paysan avait été condamné
+aux travaux forcés pour avoir fabriqué de la fausse monnaie.
+Quelle mouche l'avait piqué de se mêler d'une pareille industrie?
+Il nous raconta lui-même en se moquant comment il leur fallait
+trois pièces d'or authentiques pour en faire une fausse. Koulikof
+était quelque peu offusqué des succès du paysan, tandis que sa
+gloire déclinait rapidement. Lui qui avait eu jusqu'alors une
+maîtresse dans le faubourg, qui portait une camisole de peluche,
+des bottes à revers, il fut subitement obligé de se faire
+cabaretier; aussi tout le monde s'attendait a une bonne querelle
+lors de l'achat du nouveau cheval. La curiosité était excitée,
+chacun d'eux avait ses partisans; les plus ardents s'agitaient et
+échangeaient déjà des injures. Le visage rusé de Iolkine était
+contracté par un sourire sarcastique; mais il en fut autrement que
+l'on ne pensait: Koulikof n'avait nulle envie de disputer, il agit
+très-habilement sans en venir là. Il céda tout d'abord, écouta
+avec déférence les avis critiques de son rival, mais l'attrapa sur
+un mot, lui faisant remarquer d'un air modeste et ferme qu'il se
+trompait. Avant que Iolkine eût eu le temps de se reprendre et de
+se raviser, son rival lui démontra qu'il avait commis une erreur.
+En un mot, Iolkine fut battu à plate couture, d'une façon
+inattendue et très-habile, si bien que le parti de Koulikof resta
+satisfait.
+
+--Eh! non, enfants, il n'y a pas à dire, on ne le prend pas en
+défaut, il sait ce qu'il fait; eh! eh! disaient les uns.
+
+--Iolkine en sait plus long que lui! faisaient remarquer les
+autres, mais d'un ton conciliant. Les deux partis étaient prêts à
+faire des concessions.
+
+--Et puis, outre qu'il en sait autant que l'autre, il a la main
+plus légère... Oh! pour tout ce qui concerne le bétail, Koulikof
+ne craint personne.
+
+--Lui non plus.
+
+--Il n'a pas son pareil.
+
+On choisit enfin le nouveau cheval, qui fut acheté. C'était un
+hongre excellent, jeune, vigoureux, d'apparence agréable. Une bête
+irréprochable sous tous les points de vue. On commença à
+marchander: le propriétaire demandait trente roubles, les forçats
+ne voulaient en donner que vingt-cinq. On marchanda longtemps et
+avec chaleur, en ajoutant et en cédant de part et d'autre.
+Finalement, les forçats se mirent eux-mêmes à rire.
+
+--Est-ce que tu prends l'argent de ta propre bourse? disaient les
+uns, à quoi bon marchander?
+
+--As-tu envie de faire des économies pour le trésor? criaient les
+autres.
+
+--Mais tout de même, camarades, c'est de l'argent commun.
+
+--Commun! On voit bien qu'on ne sème pas les imbéciles, mais
+qu'ils naissent tout seuls!
+
+Enfin l'affaire se conclut pour vingt-huit roubles; on fit le
+rapport au major, qui autorisa l'achat. On apporta immédiatement
+du pain et du sel, et l'on conduisit triomphalement le nouveau
+pensionnaire à la maison de force. Il n'y eut pas de forçat, je
+crois, qui ne lui flattât le cou ou ne lui caressa le museau. Le
+jour même de son acquisition, on lui fit amener de l'eau: tous les
+détenus le regardaient avec curiosité traîner son tonneau. Notre
+porteur d'eau, le forçat Romane, regardait sa bête avec une
+satisfaction béate. Cet ex-paysan, âgé de cinquante ans environ,
+était sérieux et taciturne comme presque tous les cochers russes,
+comme si vraiment le commerce constant des chevaux donnait de la
+gravité et du sérieux au caractère. Romane était calme, affable
+avec tout le monde, peu parleur; il prisait du tabac qu'il tenait
+dans une tabatière; depuis des temps immémoriaux, il avait eu
+affaire aux chevaux de la maison de force; celui qu'on venait
+d'acheter était le troisième qu'il soignait depuis qu'il était au
+bagne.
+
+La place de cocher revenait de droit à Romane, et personne
+n'aurait eu l'idée de lui contester ce droit. Quand Bai creva,
+personne ne songea à accuser Romane d'imprudence, pas même le
+major: c'était la volonté de Dieu, tout simplement; quant à
+Romane, c'était un bon cocher. Le cheval bai devint bientôt le
+favori de la maison de force; tout insensibles que fussent nos
+forçats, ils venaient souvent le caresser. Quelquefois, quand
+Romane, de retour de la rivière, fermait la grande porte que
+venait de lui ouvrir le sous-officier, Gniedko restait immobile à
+attendra son conducteur, qu'il regardait de côté.--«Va tout
+seul!» lui criait Romane,--et Gniedko s'en allait tranquillement
+jusqu'à la cuisine où il s'arrêtait, attendant que les cuisiniers
+et les garçons de chambre vinssent puiser l'eau avec des seaux.--
+«Quel gaillard que notre Gniedko! lui criait-on, il a amené tout
+seul son tonneau! Il obéit, que c'est un vrai plaisir!...»
+
+--C'est vrai! ce n'est qu'un animal, et il comprend ce qu'on lui
+dit.
+
+--Un crâne cheval que Gniedko!
+
+Le cheval secouait alors la tête et s'ébrouait comme s'il eût
+entendu et apprécié les louanges; quelqu'un lui apportait du pain
+et du sel; quand il avait fini, il secouait de nouveau sa tête
+comme pour dire:--Je te connais, je te connais! je suis un bon
+cheval, et tu es un brave homme!
+
+J'aimais aussi à régaler Gniedko de pain. Je trouvais du plaisir à
+regarder son joli museau et à sentir dans la paume de ma main ses
+lèvres chaudes et molles, qui happaient avidement mon offrande.
+
+Nos forçats aimaient les animaux, et si on le leur avait permis,
+ils auraient peuplé les casernes d'oiseaux et d'animaux
+domestiques.
+
+Quelle occupation pourrait mieux ennoblir et adoucir le caractère
+sauvage des détenus? Mais on ne l'autorisait pas. Ni le règlement,
+ni l'espace ne le permettaient.
+
+Pourtant, de mon temps, quelques animaux s'étaient établis à la
+maison de force. Outre Gniedko, nous avions des chiens, des oies,
+un bouc, Vaska, et un aigle, qui ne resta que quelque temps.
+
+Notre chien était, comme je l'ai dit auparavant, Boulot; une bonne
+bête intelligente, avec laquelle j'étais en amitié; mais comme le
+peuple tient le chien pour un animal impur, auquel il ne faut pas
+faire attention, personne ne le regardait. Il demeurait dans la
+maison de force, dormait dans la cour, mangeait les débris de la
+cuisine et n'excitait en aucune façon la sympathie des forçats
+qu'il connaissait tous pourtant et qu'il regardait comme ses
+maîtres. Quand les hommes de corvée revenaient du travail, au cri
+de «Caporal!» il accourait vers la grande porte, et accueillait
+gaiement la bande en frétillant de la queue, en regardant chacun
+des arrivants dans les yeux, comme s'il en attendait quelque
+caresse; mais pendant plusieurs années ses façons engageantes
+furent inutiles; personne, excepté moi, ne le caressait; aussi me
+préférait-il à tout le monde. Je ne sais plus de quelle façon nous
+acquîmes un autre chien, Blanchet. Quant au troisième, Koultiapka,
+je l'apportai moi-même à la maison de force encore tout petit.
+
+Notre Blanchet était une étrange créature. Un télègue l'avait
+écrasé et lui avait courbé l'épine dorsale en dedans. À qui le
+voyait courir de loin, il semblait que ce fussent deux chiens
+jumeaux qui seraient nés joints ensemble. Il était en outre
+galeux, avec des yeux chassieux, une queue dépoilue pendante entre
+les jambes.
+
+Maltraité par le sort, il avait résolu du rester impassible en
+toute occasion; aussi n'aboyait-il contre personne, comme s'il
+avait eu peur de se voir abîmer de nouveau. Il restait presque
+toujours derrière les casernes, et si quelqu'un s'approchait de
+lui, il se roulait aussitôt sur le dos comme pour dire: «Fais de
+moi ce que tu voudras, je ne pense nullement à te résister.» Et
+chaque forçat, quand il faisait la culbute, lui donnait un coup de
+botte en passant, comme par devoir. «Ouh! la sale bête!» Mais
+Blanchet n'osait même pas gémir, et s'il souffrait par trop, il
+poussait un glapissement sourd et étouffé. Il faisait aussi la
+culbute devant Boulot ou tout autre chien, quand il venait
+chercher fortune aux cuisines. Il s'allongeait à terre quand un
+mâtin se jetait sur lui en aboyant. Les chiens aiment l'humilité
+et la soumission chez leurs semblables; aussi la bête furieuse
+s'apaisait tout de suite et restait en arrêt réfléchie, devant
+l'humble suppliant étendu devant elle, puis lui flairait
+curieusement toutes les parties du corps. Que pouvait bien penser
+en ce moment Blanchet, tout fris sonnant de peur? «Ce brigand-là
+me mordra-t-il?» devait-il se demander. Une fois qu'il l'avait
+flairé, le mâtin l'abandonnait aussitôt, n'ayant probablement rien
+découvert en lui de curieux, Blanchet sautait immédiatement sur
+ses pattes et se mettait à suivre une longue bande de ses
+congénères qui donnaient la chasse à une loutchka quelconque.
+
+Blanchet savait fort bien que jamais cette loutchka ne
+s'abaisserait jusqu'à lui, qu'elle était bien trop fière pour
+cela, mais boiter de loin à sa suite le consolait quelque peu de
+ses malheurs. Quant à l'honnêteté, il n'en avait plus qu'une
+notion très-vague; ayant perdu toute espérance pour l'avenir, il
+n'avait d'autre ambition que celle d'avoir le ventre plein, et il
+en faisait montre avec cynisme. J'essayai une fois de le caresser.
+Ce fut là pour lui une nouveauté si inattendue qu'il s'affaissa à
+terre, allongé sur ses quatre pattes, et frissonna de plaisir en
+poussant un jappement. Comme j'en avais pitié, je le caressais
+souvent; aussi, dès qu'il me voyait, il se mettait à japper d'un
+ton plaintif et larmoyant du plus loin qu'il m'apercevait. Il
+creva derrière la maison de forces dans le fossé, déchiré par
+d'autres chiens.
+
+Koultiapka était d'un tout autre caractère. Je ne sais pas
+pourquoi je l'avais apporté d'un des chantiers, où il venait de
+naître; je trouvais du plaisir à le nourrir et à le voir grandir.
+Boulot prit aussitôt Koultiapka sous sa protection et dormit avec
+lui. Quand le jeune chien grandit, il eut pour lui des faiblesses,
+il lui permettait de lui mordre les oreilles, de le tirer par le
+poil; il jouait avec lui comme les chiens adultes jouent avec les
+jeunes chiens. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que Koultiapka
+ne grandissait nullement en hauteur, mais seulement en largeur et
+en longueur: il avait un poil touffu, de la couleur de celui d'une
+souris; Une de ses oreilles pendait, tandis que l'autre restait
+droite. De caractère ardent et enthousiaste, comme tous les jeunes
+chiens, qui jappent de plaisir en voyant leur maître et lui
+sautent au visage pour le lécher, il ne dissimulait pas ses autres
+sentiments. «Pourvu que la joie soit remarquée, les convenances
+peuvent aller au diable!» se disait-il. Où que je fusse, au seul
+appel de: «Koultiapka!» il sortait brusquement d'un coin
+quelconque, de dessous terre, et accourait vers moi, dans son
+enthousiasme tapageur, en roulant comme une boule et faisant la
+culbute. J'aimais beaucoup ce petit monstre: il semblait que la
+destinée ne lui eut réservé que contentement et joie dans ce bas
+monde, mais un beau jour le forçat Neoustroïef, qui fabriquait des
+chaussures de femmes et préparait des peaux, le remarqua: quelque
+chose l'avait évidemment frappé, car il appela Koultiapka, tâta
+son poil et le renversa amicalement à terre. Le chien, qui ne se
+doutait de rien, aboyait de plaisir, mais le lendemain il avait
+disparu. Je le cherchai longtemps, mais en vain; enfin, au bout de
+deux semaines, tout s'expliqua. Le manteau de Koultiapka avait
+séduit Neoustroïef, qui l'avait écorché pour coudre avec sa peau
+des bottines de velours fourrées, commandées par la jeune femme
+d'un auditeur. Il me les montra quand elles furent achevées: le
+poil de l'intérieur était magnifique. Pauvre Koultiapka!
+
+Beaucoup de forçats s'occupaient de corroyage, et amenaient
+souvent avec eux à la maison de force des chiens à joli poil qui
+disparaissaient immédiatement. On les volait ou on les achetait.
+Je me rappelle qu'un jour, je vis deux forçats derrière les
+cuisines, en train de se consulter et de discuter. L'un d'eux
+tenait en laisse un très-beau chien noir de race excellente. Un
+chenapan de laquais l'avait enlevé à son maître et vendu à nos
+cordonniers pour trente kopeks. Ils s'apprêtaient à le pendre:
+cette opération était fort aisée, on enlevait la peau et l'on
+jetait le cadavre dans une fosse d'aisances, qui se trouvait dans
+le coin le plus éloigné de la cour, et qui répandait une puanteur
+horrible pendant les grosses chaleurs de l'été, car on ne la
+curait que rarement. Je crois que la pauvre bête comprenait le
+sort qui lui était réservé. Elle nous regardait d'un air inquiet
+et scrutateur les uns après les autres; de temps à autre
+seulement, elle osait remuer sa queue touffue qui lui pendait
+entre les jambes, comme pour nous attendrir par la confiance
+qu'elle nous montrait. Je me hâtai de quitter les forçats, qui
+terminèrent leur opération sans encombre.
+
+Quant aux oies de notre maison de force, elles s'y étaient
+établies par hasard. Qui les soignait? À qui appartenaient-elles?
+je l'ignore; toujours est-il qu'elles divertissaient nos forçats,
+et qu'elles acquirent une certaine renommée en ville. Elles
+étaient nées à la maison de force et avaient pour quartier général
+la cuisine, d'où elles sortaient en bandes au moment où les
+forçats allaient aux travaux. Dès que le tambour roulait et que
+les détenus se massaient vers la grande porte, les oies couraient
+après eux en jacassant et battant des ailes, puis sautaient l'une
+après l'autre par-dessus le seuil élevé de la poterne; pendant que
+les forçats travaillaient, elles picoraient à une petite distance
+d'eux. Aussitôt que ceux-ci s'en revenaient à la maison de force,
+elles se joignaient de nouveau au convoi.»Tiens, voilà les détenus
+qui passent avec leurs oies!» disaient les passants. «Comment leur
+avez-vous enseigné à vous suivre?» nous demandait quelqu'un.
+«Voici de l'argent pour vos oies!» faisait un autre en mettant la
+main à la poche. Malgré tout leur dévouement, on les égorgea en
+l'honneur de je ne sais plus quelle fin de carême.
+
+Personne ne se serait décidé à tuer notre bouc Vaska sans une
+circonstance particulière. Je ne sais pas comment il se trouvait
+dans notre prison, ni qui l'avait apporté: c'était un cabri blanc
+et très-joli. Au bout de quelques jours, tout le monde l'avait
+pris en affection, il était devenu un sujet de divertissement et
+de consolation. Comme il fallait un prétexte pour le garder à la
+maison de force, on assura qu'il était indispensable d'avoir un
+bouc à l'écurie[34]; ce n'était pourtant point là qu'il demeurait,
+mais bien à la cuisine; et finalement il se trouva chez lui
+partout dans la prison. Ce gracieux animal était d'humeur folâtre,
+il sautait sur les tables, luttait avec les forçats, accourait
+quand on l'appelait, toujours gai et amusant. Un soir, le Lesghine
+Babaï, qui était assis sur le perron de la caserne au milieu d'une
+foule d'autres détenus, s'avisa de lutter avec Vaska, dont les
+cornes étaient passablement longues. Ils heurtèrent longtemps
+leurs fronts l'un contre l'autre,--ce qui était l'amusement
+favori des forçats;--tout à coup Vaska sauta sur la marche la
+plus élevée du perron, et dès que Babaï se fut garé, il se leva
+brusquement sur ses pattes de derrière, ramena ses sabots contre
+son corps et frappa le Lesghine à la nuque de toutes ses forces,
+tant et si bien que celui-ci culbuta du perron, à la grande joie
+de tous les assistants et de Babaï lui-même. En un mot, nous
+adorions notre Vaska. Quand il atteignit l'âge de puberté, on lui
+fit subir, après une conférence générale et fort sérieuse, une
+opération que nos vétérinaires de la maison de force exécutaient à
+la perfection, «Au moins il ne sentira pas le bouc», dirent les
+détenus. Vaska se mit alors à engraisser d'une façon surprenante;
+il faut dire qu'on le nourrissait à bouche que veux-tu. Il devint
+un très-beau bouc, avec de magnifiques cornes, et d'une grosseur
+remarquable; il arrivait même quelquefois qu'il roulait lourdement
+à terre en marchant. Il nous accompagnait aussi aux travaux, ce
+qui égayait les forçats comme les passants, car tout le monde
+connaissait le Vaska de la maison de force. Si l'on travaillait au
+bord de l'eau, les détenus coupaient des branches de saule et du
+feuillage, cueillaient dans le fossé des fleurs pour en orner
+Vaska; ils entrelaçaient des branches et des fleurs dans ses
+cornes, et décoraient son torse de guirlandes. Vaska revenait
+alors en tête du convoi pimpant et paré; les nôtres le suivaient
+et s'enorgueillissaient de le voir si beau. Cet amour pour notre
+bouc alla si loin que quelques détenus agitèrent la question
+enfantine de dorer les cornes de Vaska. Mais ce ne fut qu'un
+projet en l'air, on ne l'exécuta pas. Je demandai à Akim Akimytch,
+le meilleur doreur de la maison de force après Isaï Fomitch, si
+l'on pouvait vraiment dorer les cornes d'un bouc. Il examina
+attentivement celles de Vaska, réfléchit un instant et me répondit
+qu'on pouvait le faire, mais que ce ne serait pas durable et
+parfaitement inutile. La chose en resta là. Vaska aurait vécu
+encore de longues années dans notre maison de force, et serait
+certainement mort asthmatique, si un jour, en revenant de la
+corvée en tête des forçats, il n'avait pas rencontré le major
+assis dans sa voiture. Le bouc était paré et bichonné. «Halte!
+hurla le major, à qui appartient ce bouc?» On le lui dit.
+«Comment, un bouc dans la maison de force, et cela sans ma
+permission! Sous-officier!» Le sous-officier reçut l'ordre de tuer
+immédiatement le bouc, de l'écorcher et de vendre la peau au
+marché; la somme reçue devait être remise à la caisse de la maison
+de force; quant à la viande, il ordonna de la faire cuire avec la
+soupe aux choux aigres des forçats. On parla beaucoup de
+l'événement dans la prison, on regrettait le bouc, mais personne
+n'aurait osé désobéir au major. Vaska fut égorgé près de la fosse
+d'aisances. Un forçat acheta la chair en bloc, il la paya un
+rouble cinquante kopeks. Avec cet argent on fit venir du pain
+blanc pour tout le monde; celui qui avait acheté le bouc le
+revendit au détail sous forme de rôti. La chair en était
+délicieuse.
+
+Nous eûmes aussi pendant quelque temps dans notre prison un aigle
+des steppes, d'une espèce assez petite. Un forçat l'avait apporté
+blessé et à demi mort. Tout le monde l'entoura, il était incapable
+de voler, son aile droite pendait impuissante; une de ses jambes
+était démise. Il regardait d'un air courroucé la foule curieuse,
+et ouvrait son bec crochu, prêt à vendre chèrement sa vie. Quand
+on se sépara après l'avoir assez regardé, l'oiseau boiteux alla,
+en sautillant sur sa patte valide et battant de l'aile, se cacher
+dans la partie la plus reculée de la maison de force, il s'y
+pelotonna dans un coin et se serra contre les pieux. Pendant les
+trois mois qu'il resta dans notre cour, il ne sortit pas de son
+coin. Au commencement, on venait souvent le regarder et lancer
+contre lui Boulot, qui se jetait en avant avec furie, mais
+craignait de s'approcher trop, ce qui égayait les forçats.--«Une
+bête sauvage! ça ne se laisse pas taquiner, hein?» Mais Boulot
+cessa d'avoir peur de lui, et se mit à le harceler; quand on
+l'excitait, il attrapait l'aile malade de l'aigle qui se défendait
+du bec et des serres, et se serrait dans son coin, d'un air
+hautain et sauvage, comme un roi blessé, en fixant les curieux. On
+finit par s'en lasser; on l'oublia tout à fait; pourtant quelqu'un
+déposait chaque jour près de lui un lambeau de viande fraîche et
+un tesson avec de l'eau. Au début et durant plusieurs jours,
+l'aigle ne voulut rien manger; il se décida enfin à prendre ce
+qu'on lui présentait, mais jamais il ne consentit à recevoir
+quelque chose de la main ou en public. Je réussis plusieurs fois à
+l'observer de loin. Quand il ne voyait personne et qu'il croyait
+être seul, il se hasardait à quitter son coin et à boiter le long
+de la palissade une douzaine de pas environ, puis revenait,
+retournait et revenait encore, absolument comme si on lui avait
+ordonné une promenade hygiénique. Aussitôt qu'il m'apercevait, il
+regagnait le plus vite possible son coin en boitant et sautillant;
+la tête renversée en arrière, le bec ouvert, tout hérissé, il
+semblait se préparer au combat. J'eus beau le caresser, je ne
+parvins pas à l'apprivoiser: il mordait et se débattait, sitôt
+qu'on le touchait; il ne prit pas une seule fois la viande que je
+lui offrais, il me fixait de son regard mauvais et perçant tout le
+temps que je restais auprès de lui. Solitaire et rancunier, il
+attendait la mort en continuant à défier tout le monde et à rester
+irréconciliable. Enfin les forçats se souvinrent de lui, après
+deux grands mois d'oubli, et l'on manifesta une sympathie
+inattendue à son égard. On s'entendit pour l'emporter: «Qu'il
+crève, mais qu'au moins il crève libre», disaient les détenus.
+
+--C'est sûr; un oiseau libre et indépendant comme lui ne
+s'habituera jamais à la prison, ajoutaient d'autres.
+
+--Il ne nous ressemble pas, fit quelqu'un.
+
+--Tiens! c'est un oiseau, tandis que nous, nous sommes des gens.
+
+--L'aigle, camarades, est le roi des forêts... commença
+Skouratof, mais ce jour-là personne ne l'écouta. Une après-midi,
+quand le tambour annonça la reprise des travaux, on prit l'aigle,
+on lui lia le bec, car il faisait mine de se défendre, et on
+l'emporta hors de la prison, sur le rempart. Les douze forçats qui
+composaient la bande étaient fort intrigués de savoir où irait
+l'aigle. Chose étrange, ils étaient tous contents comme s'ils
+avaient reçu eux-mêmes la liberté.
+
+--Eh! la vilaine bête, on lui veut du bien, et il vous déchire la
+main pour vous remercier! disait celui qui le tenait, en regardant
+presque avec amour le méchant oiseau.
+
+--Laisse-le s'envoler, Mikitka!
+
+--Ça ne lui va pas d'être captif. Donne-lui la liberté, la jolie
+petite liberté.
+
+On le jeta du rempart dans la steppe. C'était tout à la fin de
+l'automne, par un jour gris et froid. Le vent sifflait de la
+steppe nue et gémissait dans l'herbe jaunie, desséchée. L'aigle
+s'enfuit tout droit, en battant de son aile malade, comme pressé
+de nous quitter et de se mettre à l'abri de nos regards. Les
+forçats attentifs suivaient de l'oeil sa tête qui dépassait
+l'herbe.
+
+--Le voyez-vous, hein? dit un d'eux, tout pensif.
+
+--Il ne regarde pas en arrière! ajouta un autre. Il n'a pas même
+regardé une fois derrière lui.
+
+--As-tu cru par hasard qu'il reviendrait nous remercier? fit un
+troisième.
+
+--C'est sûr, il est libre. Il a senti la liberté.
+
+--Oui, la liberté.
+
+--On ne le reverra plus, camarades.
+
+--Qu'avez-vous à rester là? en route, marche! crièrent les
+soldats d'escorte, et tous s'en allèrent lentement au travail.
+
+
+VII--LE «GRIEF».
+
+Au commencement de ce chapitre, l'éditeur des _Souvenirs_ de feu
+Alexandre Pétrovitch Goriantchikof croit de son devoir de faire
+aux lecteurs la communication suivante:
+
+«Dans le premier chapitre des _Souvenirs de la Maison des morts_
+il est dit quelques mots d'un parricide, noble de naissance, pris
+comme exemple de l'insensibilité avec laquelle les condamnés
+parlent des crimes qu'ils ont commis. Il a été dit aussi qu'il
+n'avait rien voulu avouer devant le tribunal, mais que, grâce aux
+récits de personnes connaissant tous les détails de son histoire,
+l'évidence de sa culpabilité était hors de doute. Ces personnes
+avaient raconté à l'auteur de ces _Souvenirs_ que le criminel
+était un débauché criblé de dettes, et qui avait assassiné son
+père pour recevoir plus vite son héritage. Du reste, toute la
+ville dans laquelle servait ce parricide racontait son histoire de
+la même manière, ce dont l'éditeur des présents _Souvenirs_ est
+amplement informé. Enfin il a été dit que cet assassin, même à la
+maison de force, était de l'humeur la plus joyeuse et la plus
+gaie, que c'était un homme inconsidéré et étourdi, quoique
+intelligent, et que l'auteur des _Souvenirs_ ne remarqua jamais
+qu'il fût particulièrement cruel, à quoi il ajoute: «Aussi ne
+l'ai-je jamais cru coupable.»
+
+«Il y a quelque temps, l'éditeur des _Souvenirs de la Maison des
+morts_ a reçu de Sibérie la nouvelle que ce parricide était
+innocent, et qu'il avait subi pendant dix ans les travaux forcés
+sans les mériter, son innocence ayant été officiellement reconnue.
+Les vrais criminels avaient été découverts et avaient avoué,
+tandis que le malheureux recevait sa liberté. L'éditeur ne saurait
+douter de l'authenticité de ces nouvelles...
+
+«Il est inutile de rien ajouter. À quoi bon s'étendre sur ce qu'il
+y a de tragique dans ce fait? à quoi bon parler de cette vie
+brisée par une telle accusation? Le fait parle trop haut de
+lui-même.
+
+«Nous pensons aussi que si de pareilles erreurs sont possibles,
+leur seule possibilité ajoute à notre récit un trait saillant et
+nouveau, elle aide à compléter et à caractériser les scènes que
+présentent les _Souvenirs de la Maison des morts_.»
+
+Et maintenant continuons...
+
+J'ai déjà dit que je m'étais accoutumé enfin à ma condition, mais
+cet «enfin» avait été pénible et long à venir. Il me fallut en
+réalité près d'une année pour m'habituer à la prison, et je
+regarderai toujours cette année comme la plus affreuse de ma vie;
+c'est pourquoi elle s'est gravée tout entière dans ma mémoire,
+jusqu'en ses moindres détails. Je crois même que je me souviens de
+chaque heure l'une après l'autre. J'ai dit aussi que les autres
+détenus ne pouvaient pas davantage s'habituer à leur vie. Pendant
+toute cette première année, je me demandais s'ils étaient vraiment
+calmes, comme ils paraissaient l'être. Ces questions me
+préoccupaient fort. Comme je l'ai mentionné plus haut, tous les
+forçats se sentaient étrangers dans le bagne; ils n'y étaient pas
+chez eux, mais bien plutôt comme à l'auberge, de passage, à une
+étape quelconque. Ces hommes, exilés pour toute leur vie,
+paraissaient, les uns agités, les autres abattus, mais chacun
+d'eux rêvait à quelque chose d'impossible. Cette inquiétude
+perpétuelle, qui se trahissait a peine, mais que l'on remarquait,
+l'ardeur et l'impatience de leurs espérances involontairement
+exprimées, mais tellement irréalisables qu'elles ressemblaient à
+du délire, tout donnait un air et un caractère extraordinaires à
+cet endroit, si bien que toute son originalité consistait peut-être
+en ces traits. On sentait en y entrant que hors du bagne, il
+n'y avait rien de pareil. Ici tout le monde rêvassait; cela
+sautait aux yeux; cette sensation était hyperesthésique, nerveuse,
+justement parce que cette rêverie constante donnait à la majorité
+des forçats un aspect sombre et morose, un air maladif. Presque
+tous, ils étaient taciturnes et irascibles; ils n'aimaient pas à
+manifester leurs espérances secrètes. Aussi méprisait-on
+l'ingénuité et la franchise. Plus les espérances étaient
+impossibles, plus le forçat rêvasseur s'avouait à lui-même leur
+impossibilité, plus il les enfouissait jalousement au fond de son
+être, sans pouvoir y renoncer. En avaient-ils honte? Le caractère
+russe est si positif et si sobre dans sa manière de voir, si
+railleur pour ses propres défauts!...
+
+Peut-être était-ce ce mécontentement de soi-même qui causait cette
+intolérance dans leurs rapports quotidiens et cette cruauté
+railleuse pour les autres forçats. Si l'un d'eux, plus naïf ou
+plus impatient que les autres, formulait tout haut ce que chacun
+pensait tout bas, et se lançait dans le monde des châteaux en
+Espagne et des rêves, on l'arrêtait grossièrement, on le
+poursuivait, on l'assaillait de moqueries. J'estime que les plus
+acharnés persécuteurs étaient justement ceux qui l'avaient
+peut-être dépassé dans leurs rêves insensés et dans leurs folles
+espérances. J'ai déjà dit que les gens simples et naïfs étaient
+regardés chez nous comme de stupides imbéciles, pour lesquels on
+n'avait que du mépris. Les forçats étaient si aigris et si
+susceptibles qu'ils haïssaient les gens de bonne humeur, dépourvus
+d'amour-propre. Outre ces bavards ingénus, les autres détenus se
+divisaient en bons et en méchants, en gais et en moroses. Les
+derniers étaient en majorité; si par hasard il s'en trouvait parmi
+eux qui fussent bavards, c'étaient toujours de fieffés
+calomniateurs et des envieux, qui se mêlaient de toutes les
+affaires d'autrui, bien qu'ils se gardassent de mettre à jour leur
+propre âme et leurs idées secrètes; ceci n'était pas admis, pas à
+la mode. Quant aux bons--en très-petit nombre--ils étaient
+paisibles et cachaient silencieusement leurs espérances; ils
+avaient plus de foi dans leurs illusions que les forçats sombres.
+Il me semble qu'il y avait pourtant encore dans notre bagne une
+autre catégorie de déportés: les désespérés, comme le vieillard de
+Starodoub, mais ils étaient très peu nombreux.
+
+En apparence, ce vieillard était tranquille, mais à certains
+signes j'avais tout lieu de supposer que sa situation morale était
+intolérable, horrible; il avait un recours, une consolation: la
+prière et l'idée qu'il était un martyr. Le forçat toujours plongé
+dans la lecture du la Bible, dont j'ai parlé plus haut, qui devint
+fou et qui se jeta sur le major une brique à la main, était
+probablement aussi un de ceux que tout espoir a abandonnés; comme
+il est parfaitement impossible de vivre sans espérances, il avait
+cherché la mort dans un martyre volontaire. Il déclara qu'il
+s'était jeté sur le major sans le moindre grief, simplement pour
+souffrir. Qui sait quelle opération psychologique s'était
+accomplie dans son âme? Aucun homme ne vit sans un but quelconque
+et sans un effort pour atteindre ce but. Une fois que le but et
+l'espérance ont disparu, l'angoisse fait souvent de l'homme un
+monstre... Notre but à tous était la liberté et la sortie de la
+maison de force.
+
+J'essaye de faire rentrer nos forçats dans différentes catégories:
+est-ce possible? La réalité est si infiniment diverse qu'elle
+échappe aux déductions les plus ingénieuses de la pensée
+abstraite; elle ne souffre pas de classifications nettes et
+précises.
+
+La réalité tend toujours au morcellement, à la variété infinie.
+Chacun de nous avait sa vie propre, intérieure et personnelle, en
+dehors de la vie officielle, réglementaire.
+
+Mais comme je l'ai déjà dit, je ne sus pas pénétrer la profondeur
+de cette vie intérieure au commencement de ma réclusion, car
+toutes les manifestations extérieures me blessaient et me
+remplissaient d'une tristesse indicible. Il m'arrivait quelquefois
+de haïr ses martyrs qui souffraient autant que moi. Je les
+enviais, parce qu'ils étaient au milieu des leurs, parce qu'ils se
+comprenaient mutuellement; en réalité cette camaraderie sans le
+fouet et le bâton, cette communauté forcée leur inspirait autant
+d'aversion qu'à moi-même, et chacun s'efforçait de vivre à
+l'écart. Cette envie, qui me hantait dans les instants
+d'irritation, avait ses motifs légitimes, car ceux qui assurent
+qu'un gentilhomme, un homme cultivé ne souffre pas plus aux
+travaux forcés qu'un simple paysan, ont parfaitement tort. J'ai lu
+et entendu soutenir cette allégation. En principe, l'idée paraît
+juste et généreuse: tous les forçats sont des hommes; mais elle
+est par trop abstraite: il ne faut pas perdre de vue une quantité
+de complications pratiques que l'on ne saurait comprendre si on ne
+les éprouve pas dans la vie réelle. Je ne veux pas dire par là que
+le gentilhomme, l'homme cultivé ressentent plus délicatement, plus
+vivement parce qu'ils sont plus développés. Faire passer l'âme de
+tout le monde sous un niveau commun est impossible; l'instruction
+elle-même ne saurait fournir le patron sur lequel on pourrait
+tailler les punitions.
+
+Tout le premier je suis prêt à certifier que parmi ces martyrs,
+dans le milieu le moins instruit, le plus abject, j'ai trouvé des
+traces d'un développement moral. Ainsi, dans notre maison de
+force, il y avait des hommes que je connaissais depuis plusieurs
+années, que je croyais être des bêtes sauvages et que je méprisais
+comme tels; tout à coup, au moment le plus inattendu, leur âme
+s'épanchait involontairement à l'extérieur avec une telle richesse
+de sentiment et de cordialité, avec une compréhension si vive des
+souffrances d'autrui et des leurs, qu'il semblait que les écailles
+vous tombassent des yeux; au premier instant, la stupéfaction
+était telle qu'on hésitait à croire ce qu'on avait vu et entendu.
+Le contraire arrivait aussi: l'homme cultivé se signalait
+quelquefois par une barbarie, par un cynisme à donner des nausées;
+avec la meilleure volonté du monde, on ne trouvait ni excuse ni
+justification en sa faveur.
+
+Je ne dirai rien du changement d'habitudes, de genre de vie, de
+nourriture, etc., qui est plus pénible pour un homme de la haute
+société que pour un paysan, lequel souvent a crevé de faim quand
+il était libre, tandis qu'il est toujours rassasié à la maison de
+force. Je ne discuterai pas cela. Admettons que pour un homme qui
+possède quelque force de caractère, c'est une bagatelle en
+comparaison d'autres privations: et pourtant, changer ses
+habitudes matérielles n'est pas chose facile ni de peu
+d'importance. Mais la condition de forçat a des horreurs devant
+lesquelles tout pâlit, même la fange qui vous entoure, même
+l'exiguïté et la saleté de la nourriture, les étaux qui vous
+étouffent et vous broient. Le point capital, c'est qu'au bout de
+deux heures, tout nouvel arrivé à la maison de force est au même
+rang que les autres; il est chez lui, il jouit d'autant de droit
+dans la communauté des forçats que tous les autres camarades; on
+le comprend et il les comprend, et tous le tiennent pour un des
+leurs, ce qui n'a pas lieu avec le gentilhomme. Si juste, si bon,
+si intelligent que soit ce dernier, tous le haïront et le
+mépriseront pendant des années entières, ils ne le comprendront
+pas et surtout--ne le croiront pas.--Il ne sera ni leur ami ni
+leur camarade, et s'il obtient enfin qu'on ne l'offense pas, il
+n'en demeurera pas moins un étranger, il s'avouera
+douloureusement, perpétuellement, sa solitude et son éloignement
+de tous. Ce vide autour de lui se fait souvent sans mauvaise
+intention de la part des détenus, inconsciemment. Il n'est pas de
+leur bande--et voilà tout.--Rien de plus horrible que de ne
+pas vivre dans son milieu. Le paysan que l'on déporte de Taganrog
+au port de Pétropavlovsk retrouvera là-bas des paysans russes
+comme lui, avec lesquels il s'entendra et s'accordera; en moins de
+deux heures ils se lieront et vivront paisiblement dans la même
+izba ou dans la même baraque. Rien de pareil pour les nobles; un
+abîme sans fond les sépare du petit peuple; cela ne se remarque
+bien que quand un noble perd ses droits primitifs et devient
+lui-même peuple. Et quand même vous seriez toute votre vie en
+relations journalières avec le paysan, quand même pendant quarante
+ans vous auriez affaire à lui chaque jour, par votre service, par
+exemple, dans des fonctions administratives, alors que vous seriez
+un bienfaiteur et un père pour ce peuple--vous ne le connaîtrez
+jamais à fond.--Tout ce que vous croirez savoir ne sera
+qu'illusion d'optique, et rien de plus. Ceux qui me liront diront
+certainement que j'exagère, mais je suis convaincu que ma remarque
+est exacte. J'en suis convaincu non pas théoriquement, pour avoir
+lu cette opinion quelque part, mais parce que la vie réelle m'a
+laissé tout le temps désirable pour contrôler mes convictions.
+Peut-être tout le monde apprendra-t-il jusqu'à quel point ce que
+je dis est fondé.
+
+Dès les premiers jours les événements confirmèrent mes
+observations et agirent maladivement sur mon organisme. Pendant le
+premier été, j'errai solitaire dans la maison de force. J'ai déjà
+dit que j'étais dans une situation morale qui ne me permettait ni
+de juger ni de distinguer les forçats qui pouvaient m'aimer par la
+suite, sans toutefois être jamais avec moi sur un pied d'égalité.
+J'avais des camarades, des ex-gentilshommes, mais leur compagnie
+ne me convenait pas. J'aurais voulu ne voir personne, mais où me
+retirer? Voici un des incidents qui du premier coup me firent
+comprendre toute ma solitude et l'étrangeté de ma position au
+bagne. Un jour du mois d'août, un beau jour très-chaud, vers une
+heure de l'après-midi, moment où d'ordinaire tout le monde faisait
+la sieste avant la reprise des travaux, les forçats se levèrent
+comme un seul homme et se massèrent dans la cour de la maison de
+force. Je ne savais rien encore à ce moment-là. J'étais si
+profondément plongé dans mes propres pensées que je ne remarquai
+presque pas ce qui se faisait autour de moi. Depuis trois jours
+pourtant les forçats s'agitaient sourdement. Cette agitation avait
+peut-être commencé beaucoup plus tôt, comme je le supposai plus
+tard, en me rappelant des bribes de conversations et surtout la
+mauvaise humeur plus marquée des détenus, la continuelle
+irritation dans laquelle ils se trouvaient depuis quelque temps.
+J'attribuais cela aux pénibles travaux de la saison d'été, aux
+journées accablantes par leur longueur, aux rêveries involontaires
+de forêts et de liberté, aux nuits trop courtes, pendant
+lesquelles on ne pouvait prendre qu'un repos insuffisant.
+Peut-être tout cela s'était-il fondu en un gros mécontentement qui
+cherchait à faire explosion et dont le prétexte était la
+nourriture. Depuis quelques jours, les forçats s'en plaignaient
+tout haut et grondaient dans les casernes, surtout quand ils se
+trouvaient réunis à la cuisine pour dîner et pour souper; on avait
+bien essayé de changer un des cuisiniers, mais au bout de deux
+jours on chassa le nouveau pour rappeler l'ancien. En un mot, tout
+le monde était d'une humeur inquiète.
+
+--On s'éreinte à travailler, et on ne nous donne à manger que des
+horreurs, grommelait quelqu'un dans la cuisine.
+
+--Si ça ne te plaît pas, commande du blanc-manger, riposta un
+autre.
+
+--De la soupe aux choux aigres, mais c'est très-bon, j'adore cela
+--exclama un troisième--c'est succulent.
+
+--Et si l'on ne te nourrissait rien qu'avec de la panse de boeuf,
+la trouverais-tu longtemps fameuse?
+
+--C'est vrai, on devrait nous donner de la viande--dit un
+quatrième;--on s'esquinte à la fabrique; et, ma foi, quand on a
+fini sa tâche, on a faim: de la panse, ça ne vous rassasie guère.
+
+--Quand on ne nous donne pas des boyaux, on nous bourre de
+saletés!
+
+--C'est vrai, la nourriture ne vaut pas le diable.
+
+--Il remplit ses poches, n'aie pas peur.
+
+--Ce n'est pas ton affaire.
+
+--Et de qui donc? mon ventre est à moi. Si nous nous plaignions
+tous, vous verriez bien.
+
+--Nous plaindre?
+
+--Oui.
+
+--Avec ça qu'on ne nous a pas assez battu pour ces plaintes! Buse
+que tu es!
+
+--C'est vrai, ajoute un autre d'un air de mauvaise humeur;--ce
+qui se fait vite n'est jamais bien fait. Eh bien? de quoi te
+plaindras-tu, dis-le-nous d'abord.
+
+--Je le dirai, parbleu. Si tout le monde y allait, j'irais aussi,
+car je crève de faim. C'est bon pour ceux qui mangent à part de
+rester assis, mais ceux qui mangent l'ordinaire...
+
+--A-t-il des yeux perçants, cet envieux-la! ses yeux brillent
+rien que de voir ce qui ne lui appartient pas.
+
+--Eh bien, camarades, pourquoi ne nous décidons-nous pas? Assez
+souffert: ils nous écorchent, les brigands! Allons-y.
+
+--À quoi bon? il faudrait te mâcher les morceaux et te les
+fourrer dans la bouche, hein! voyez-vous ce gaillard, il ne
+mangerait que ce qu'on voudrait bien lui mâcher. Nous sommes aux
+travaux forcés.
+
+--Voilà la cause de tout.
+
+--Et comme toujours, le peuple crève de faim, et les chefs se
+remplissent la bedaine.
+
+--C'est vrai. Notre Huit-yeux a joliment engraissé. Il s'est
+acheté une paire de chevaux gris.
+
+--Il n'aime pas boire, dit un forçat d'un ton ironique.
+
+--Il s'est battu il y a quelque temps aux cartes avec le
+vétérinaire. Pendant deux heures il a joué sans avoir un sou dans
+sa poche. C'est Fedka qui l'a dit.
+
+--Voilà pourquoi on nous donne de la soupe aux choux avec de la
+panse.
+
+--Vous êtes tous des imbéciles! Est-ce que cela nous regarde?
+
+--Oui, si nous nous plaignons tous, nous verrons comment il se
+justifiera. Décidons-nous.
+
+--Se justifier? Il t'assénera son poing sur la caboche, et rien
+de plus.
+
+--On le mettra en jugement.
+
+Tous les détenus étaient fort agités, car en effet notre
+nourriture était exécrable. Ce qui mettait le comble au
+mécontentement général, c'était l'angoisse, la souffrance
+perpétuelle, l'attente. Le forçat est querelleur et rebelle de
+tempérament, mais il est bien rare qu'il se révolte en masse, car
+ils ne sont jamais d'accord; chacun de nous le sentait très-bien,
+aussi disait-on plus d'injures qu'on n'agissait réellement.
+Cependant, cette fois-là, l'agitation ne fut pas sans suites. Des
+groupes se formaient dans les casernes, discutaient, injuriaient,
+rappelaient haineusement la mauvaise administration de notre major
+et en sondaient tous les mystères. Dans toute affaire pareille,
+apparaissent des meneurs, des instigateurs. Les meneurs dans ces
+occasions, sont des gens très-remarquables, non-seulement dans les
+bagnes, mais dans toutes les communautés de travailleurs, dans les
+détachements, etc. Ce type particulier est toujours et partout le
+même: ce sont des gens ardents, avides de justice, très-naïfs et
+honnêtement convaincus de la possibilité absolue de réaliser leurs
+désirs; ils ne sont pas plus bêtes que les autres, il y en a même
+d'une intelligence supérieure, mais ils sont trop ardents pour
+être rusés et prudents. Si l'on rencontre des gens qui savent
+diriger les masses et gagner ce qu'ils veulent, ils appartiennent
+déjà à un autre type de meneurs populaires excessivement rare chez
+nous. Ceux dont je parle, chefs et instigateurs de révoltes,
+arrivent presque toujours à leur but, quitte à peupler par la
+suite les travaux forcés et les prisons. Grâce à leur impétuosité,
+ils ont toujours le dessous, mais c'est cette impétuosité qui leur
+donne de l'influence sur la masse: on les suit volontiers, car
+leur ardeur, leur honnête indignation agissent sur tout le monde:
+les plus irrésolus sont entraînés. Leur confiance aveugle dons le
+succès séduit même les sceptiques les plus endurcis, bien que
+souvent cette assurance qui en impose ait des fondements si
+incertains, si enfantins, que l'on s'étonne même qu'on ait pu y
+croire. Le secret de leur influence, c'est qu'ils marchent les
+premiers sans avoir peur de rien. Ils se jettent en avant la tête
+baissée, souvent sans même connaître ce qu'ils entreprennent, sans
+ce jésuitisme pratique grâce auquel souvent un homme abject et vil
+a gain de cause, atteint son but, et sort blanc d'un tonneau
+d'encre. Il faut qu'ils se brisent le crâne. Dans la vie
+ordinaire, ce sont des gens bilieux, irascibles, intolérants et
+dédaigneux, souvent même excessivement bornés, ce qui du reste
+fait aussi leur force. Le plus fâcheux, c'est qu'ils ne
+s'attaquent jamais à l'essentiel, à ce qui est important, ils
+s'arrêtent toujours à des détails, au lieu d'aller droit au but,
+ce qui les perd. Mais la masse les comprend, ils sont redoutables
+à cause de cela.
+
+Je dois dire en quelques mots ce que signifie le mot: «grief.»
+
+Quelques forçats avaient précisément été déportés pour un grief;
+c'étaient les plus agités, entre autres un certain Martinof qui
+avait servi auparavant dans les hussards et qui, tout ardent,
+inquiet et colère qu'il fût, n'en était pas moins honnête et
+véridique. Un autre, Vassili Antonof, s'irritait et se montait à
+froid; il avait un regard effronté avec un sourire sarcastique,
+mais il était aussi honnête et véridique--un homme fort
+développé du reste.--J'en passe, car ils étaient nombreux;
+Pétrof faisait la navette d'un groupe à l'autre; il parlait peu,
+mais bien certainement il était aussi excité, car il bondit le
+premier hors de la caserne quand les autres se massèrent dans la
+cour.
+
+Notre sergent, qui remplissait les fonctions de sergent major,
+arriva aussitôt tout effrayé. Une fois en rang, nos gens le
+prièrent poliment de dire au major que les forçats désiraient lui
+parler et l'interroger sur certains points. Derrière le sergent
+arrivèrent tous les invalides qui se mirent en rang de l'autre
+côté et firent face aux forçats. La commission que l'on venait de
+confier au sergent était si extraordinaire qu'elle le remplit
+d'effroi, mais il n'osait pas ne pas faire son rapport au major,
+parce que si les forçats se révoltaient, Dieu sait ce qui pourrait
+arriver,--Tous nos chefs étaient excessivement poltrons dans
+leurs rapports avec les détenus,--et puis, même si rien de pire
+n'arrivait, si les forçats se ravisaient et se dispersaient, le
+sous-officier devait néanmoins avertir l'administration de tout ce
+qui s'était passé. Pâle et tremblant de peur, il se rendit
+précipitamment chez le major, sans même essayer de raisonner les
+forçats. Il voyait bien que ceux-ci ne s'amuseraient pas à
+discuter avec lui.
+
+Parfaitement ignorant de ce qui se passait, je me mis aussi en
+rang (je n'appris que plus tard les détails de cette histoire). Je
+croyais qu'on allait procéder à un contrôle, mais ne voyant pas
+les soldats d'escorte qui vérifiaient le compte, je m'étonnai et
+regardai autour de moi. Les visages étaient émus et exaspérés; il
+y en avait qui étaient blêmes. Préoccupés et silencieux, nos gens
+réfléchissaient à ce qu'il leur faudrait dire au major. Je
+remarquai que beaucoup de forçats étaient stupéfaits de me voir à
+leurs côtés, mais bientôt après ils se détournèrent de moi. Ils
+trouvaient étrange que je me fusse mis en rang et qu'à mon tour je
+voulusse prendre part à leur plainte, ils n'y croyaient pas. Ils
+se tournèrent de nouveau de mon côté d'un air interrogateur.
+
+--Que viens-tu faire ici? me dit grossièrement et à haute voix
+Vassili Antonof, qui se trouvait à côté de moi, à quelque distance
+des autres, et qui m'avait toujours dit vous avec la plus grande
+politesse.
+
+Je le regardais tout perplexe, en m'efforçant de comprendre ce que
+cela signifiait; je devinais déjà qu'il se passait quelque chose
+d'extraordinaire dans notre maison de force.
+
+--Eh! oui, qu'as-tu à rester ici? va-t'en à la caserne, me dit un
+jeune gars, forçat militaire, que je ne connaissais pas
+jusqu'alors et qui était un bon garçon paisible. Cela ne te
+regarde pas.
+
+--On se met en rang, lui répondis-je; est-ce qu'on ne va pas nous
+contrôler?
+
+--Il est venu s'y mettre aussi, cria un déporté.
+
+--Nez-de-fer[35]! fit un autre.
+
+--Écraseur de mouches! ajouta un troisième avec un mépris
+inexprimable pour ma personne. Ce nouveau surnom fit pouffer de
+rire tout le monde.
+
+--Ils sont partout comme des coqs en pâte, ces gaillards-là. Nous
+sommes au bagne, n'est-ce pas? eh bien! ils se payent du pain
+blanc et des cochons de lait comme des grands seigneurs! N'as-tu
+pas ta nourriture à part? que viens-tu faire ici?
+
+--Votre place n'est pas ici, me dit Koulikof sans gêne, en me
+prenant par la main et me faisant sortir des rangs.
+
+Il était lui-même très-pâle; ses yeux noirs étincelaient; il
+s'était mordu la lèvre inférieure jusqu'au sang, il n'était pas de
+ceux qui attendaient de sang-froid l'arrivée du major.
+
+J'aimais fort à regarder Koulikof en pareille occurrence, c'est-à-dire
+quand il devait se montrer tout entier avec ses qualités et
+ses défauts. Il posait, mais il agissait aussi. Je crois même
+qu'il serait allé à la mort avec une certaine élégance, en
+petit-maître. Alors que tout le monde me tutoyait et m'injuriait,
+il avait redoublé de politesse envers moi, mais il parlait d'un ton
+ferme et résolu, qui ne permettait pas de réplique.
+
+--Nous sommes ici pour nos propres affaires, Alexandre
+Pétrovitch, et vous n'avez pas à vous en mêler. Allez où vous
+voudrez, attendez... Tenez, les vôtres sont à la cuisine, allez-y.
+
+--Ils sont au chaud là-bas.
+
+J'entrevis en effet par la fenêtre ouverte nos Polonais qui se
+trouvaient dans la cuisine, ainsi que beaucoup d'autres forçats.
+Tout embarrassé, j'y entrai, accompagné de rires, d'injures et
+d'une sorte de gloussement qui remplaçait les sifflets et les
+huées à la maison de force.
+
+--Ça ne lui plaît pas!... tiou-tiou-tiou!... attrapez-le.
+
+Je n'avais encore jamais été offensé aussi gravement depuis que
+j'étais à la maison de force. Ce moment fut très-douloureux à
+passer, mais je pouvais m'y attendre; les esprits étaient par trop
+surexcités. Je rencontrai dans l'antichambre T--vski, jeune
+gentilhomme sans grande instruction, mais au caractère ferme et
+généreux; les forçats faisaient exception pour lui dans leur haine
+pour les forçats nobles; ils l'aimaient presque; chacun de ses
+gestes dénotait un homme brave et vigoureux.
+
+--Que faites-vous, Goriantchikof? me cria-t-il; venez donc ici!
+
+--Mais que se passe-t-il?
+
+--Ils veulent se plaindre, ne le savez-vous pas? Cela ne leur
+réussira pas, qui croira des forçats? On va rechercher les
+meneurs, et si nous sommes avec eux, c'est sur nous qu'on mettra
+la faute. Rappelez-vous pourquoi nous avons été déportés! Eux, on
+les fouettera tout simplement, tandis qu'on nous mettra en
+jugement. Le major nous déteste tous et sera trop heureux de nous
+perdre; nous lui servirons de justification.
+
+--Les forçats nous vendront pieds et poings liés, ajouta M--tski,
+quand nous entrâmes dans la cuisine.
+
+Ils n'auront jamais pitié de nous, ajouta T--vski.
+
+Outre les nobles, il y avait encore dans la cuisine une trentaine
+de détenus, qui ne désiraient pas participer à la plainte
+générale, les uns par lâcheté, les autres, par conviction absolue
+de l'inutilité de cette démarche. Akim Akymitch--ennemi naturel
+de toutes plaintes et de tout ce qui pouvait entraver la
+discipline et le service--attendait avec un grand calme la fin
+de cette affaire, dont l'issue ne l'inquiétait nullement; il était
+parfaitement convaincu du triomphe immédiat de l'ordre et de
+l'autorité administrative. Isaï Fomitch, le nez baissé, dans une
+grande perplexité, écoutait ce que nous disions avec une curiosité
+épouvantée; il était excessivement inquiet. Aux nobles polonais
+s'étaient joints des roturiers de même nationalité, ainsi que
+quelques Russes, natures timides, gens toujours hébétés et
+silencieux, qui n'avaient pas osé se liguer avec les autres et
+attendaient tristement l'issue de l'affaire. Il y avait enfin
+quelques forçats moroses et mécontents qui étaient restés dans la
+cuisine, non par timidité, mais parce qu'ils estimaient absurde
+cette quasi-révolte, parce qu'ils ne croyaient pas à son succès;
+je crus remarquer qu'ils étaient mal à leur aise en ce moment, et
+que leur regard n'était pas assuré. Ils sentaient parfaitement
+qu'ils avaient raison, que l'issue de la plainte serait celle
+qu'ils avaient prédite, mais ils se tenaient pour des renégats,
+qui auraient trahi la communauté et vendu leurs camarades au
+major. Iolkine,--ce rusé paysan sibérien envoyé aux travaux
+forcés pour faux monnayage, qui avait enlevé à Koulikof ses
+pratiques en ville,--était aussi là, comme le vieillard de
+Starodoub. Aucun cuisinier n'avait quitté son poste, probablement
+parce qu'ils s'estimaient partie intégrante de l'administration,
+et qu'à leur avis, il n'eût pas été décent de prendre parti contre
+celle-ci.
+
+--Cependant, dis-je à M--tski d'un ton mal assuré,--à part
+ceux-ci, tous les forçats y sont.
+
+--Qu'est-ce que cela peut bien nous faire? grommela D...
+
+--Nous aurions risqué beaucoup plus qu'eux, en les suivant; et
+pourquoi? _Je hais tes brigands_[36]. Croyez-vous même qu'ils
+sauront se plaindre? Je ne vois pas le plaisir qu'ils trouvent à
+se mettre eux-mêmes dans le pétrin.
+
+--Cela n'aboutira à rien, affirma un vieillard opiniâtre et
+aigri. Almazof, qui était aussi avec nous, se hâta de conclure
+dans le même sens.
+
+--On en fouettera une cinquantaine, et c'est à quoi tout cela
+aura servi.
+
+--Le major est arrivé! cria quelqu'un. Tout le monde se précipita
+aux fenêtres.
+
+Le major était arrivé avec ses lunettes, l'air mauvais, furieux,
+tout rouge. Il vint sans dire un mot, mais résolument sur la ligne
+des forçats. En pareille circonstance, il était vraiment hardi et
+ne perdait pas sa présence d'esprit: il faut dire qu'il était
+presque toujours gris. En ce moment, sa casquette graisseuse à
+parement orange et ses épaulettes d'argent terni avaient quelque
+chose de sinistre. Derrière lui venait le fourrier Diatlof,
+personnage très-important dans le bagne, car au fond c'était lui
+qui l'administrait; ce garçon, capable et très-rusé, avait une
+grande influence sur le major; ce n'était pas un méchant homme,
+aussi les forçats en étaient-ils généralement contents. Notre
+sergent le suivait avec trois ou quatre soldats, pas plus;--il
+avait déjà reçu une verte semonce et pouvait en attendre encore
+dix fois plus.--Les forçats qui étaient restés tête nue depuis
+qu'ils avaient envoyé chercher le major, s'étaient redressés,
+chacun d'eux se raffermissant sur l'autre jambe; ils demeurèrent
+immobiles, à attendre le premier mot ou plutôt le premier cri de
+leur chef suprême.
+
+Leur attente ne fut pas longue. Au second mot, le major se mit à
+vociférer à gorge déployée; il était hors de lui. Nous le voyons
+de nos fenêtres courir le long de la ligne des forçats, et se
+jeter sur eux en les questionnant. Comme nous étions assez
+éloignés, nous ne pouvions entendre ni ses demandes ni les
+réponses des forçats. Nous l'entendîmes seulement crier, avec une
+sorte de gémissement ou de grognement:
+
+--Rebelles!... sous les verges!... Meneurs!... Tu es un des
+meneurs! tu es un des meneurs! dit-il en se jetant sur quelqu'un.
+
+Nous n'entendîmes pas la réponse, mais une minute après nous vîmes
+ce forçat quitter les rangs et se diriger vers le corps de
+garde... Un autre le suivit, puis un troisième.
+
+--En jugement!... tout le monde! je vous... Qui y a-t-il encore à
+la cuisine? bêla-t-il en nous apercevant aux fenêtres ouvertes.
+Tous ici! Qu'on les chasse tous!
+
+Le fourrier Diatlof se dirigea vers la cuisine. Quand nous lui
+eûmes dit que nous n'avions aucun grief, il revint immédiatement
+faire son rapport au major.
+
+--Ah! ils ne se plaignent pas, ceux-là! fit-il en baissant la
+voix de deux tons, tout joyeux.--Ça ne fait rien, qu'on les
+amène tous!
+
+Nous sortîmes: je ressentais une sorte de honte; tous, du reste,
+marchaient tête baissée.
+
+--Ah! Prokofief! Iolkine aussi, et toi aussi, Almazof! Ici! venez
+ici, en tas, nous dit le major d'une voix haletante, mais
+radoucie; son regard était même devenu affable.--M--tski, tu en
+es aussi... Prenez les noms! Diatlof! Prenez les noms de tout le
+monde, ceux des satisfaits et ceux des mécontents à part, tous
+sans exception; vous m'en donnerez la liste... Je vous ferai tous
+passer en conseil... Je vous... brigands!
+
+La liste fit son effet.
+
+--Nous sommes satisfaits! cria un des mécontents, d'une voix
+sourde, irrésolue.
+
+--Ah! satisfaits! Qui est satisfait? Que ceux qui sont satisfaits
+sortent du rang!
+
+--Nous! nous! firent quelques autres voix.
+
+--Vous êtes satisfaits de la nourriture? on vous a donc excités?
+il y a eu des meneurs, des mutins? Tant pis pour eux...
+
+--Seigneur! qu'est-ce que ça signifie? fit une voix dans la
+foule.
+
+--Qui a crié cela? qui a crié? rugit le major en se jetant du
+côté d'où venait la voix.--C'est toi qui as crié, Rastorgouïef?
+Au corps de garde!
+
+Rastorgouïef, un jeune gars joufflu et de haute taille, sortit des
+rangs et se rendit lentement au corps de garde. Ce n'était pas lui
+qui avait crié; mais comme on l'avait désigné, il n'essayait pas
+de contredire.
+
+--C'est votre graisse qui vous rend enragés! hurla le major.
+
+--Attends, gros museau, dans trois jours, tu ne...! Attendez, je
+vous rattraperai tous. Que ceux qui ne se plaignent pas, sortent!
+
+--Nous ne nous plaignons pas, Votre Haute Noblesse! dirent
+quelques forçats d'un air sombre; les autres se taisaient
+obstinément. Mais le major n'en désirait pas plus: il trouvait son
+profit à finir cette affaire au plus vite et d'un commun accord.
+
+--Ah! maintenant, personne ne se plaint plus! fit-il en
+bredouillant. Je l'ai vu... je le savais. Ce sont les meneurs...
+Il y a, parbleu, des meneurs! continua-t-il en s'adressant à
+Diatlof;--il faut les trouver tous. Et maintenant... maintenant
+il est temps d'aller aux travaux. Tambour, un roulement!
+
+Il assista en personne à la formation des détachements. Les
+forçats se séparèrent tristement, sans parler, heureux de pouvoir
+disparaître. Tout de suite après la formation des bandes, le major
+se rendit au corps de garde, où il prit ses dispositions à l'égard
+des «meneurs», mais il ne fut pas trop cruel. On voyait qu'il
+avait envie d'en finir au plus vite avec cette affaire. Un d'eux
+raconta ensuite qu'il avait demandé pardon, et que l'officier
+l'avait fait relâcher aussitôt. Certainement notre major n'était
+pas dans son assiette; il avait peut-être eu peur, car une révolte
+est toujours une chose épineuse, et bien que la plainte des
+forçats ne fût pas en réalité une révolte (ou ne l'avait
+communiquée qu'au major, et non au commandant), l'affaire n'en
+était pas moins désagréable. Ce qui le troublait le plus, c'est
+que les détenus avaient été unanimes à se soulever; il fallait par
+conséquent étouffer à tout prix leur réclamation. On relâcha
+bientôt les «meneurs». Le lendemain, la nourriture fut passable,
+mais cette amélioration ne dura pas longtemps; les jours suivants,
+le major visita plus souvent la maison de force, et il avait
+toujours des désordres à punir. Notre sergent allait et venait,
+tout désorienté et préoccupé, comme s'il ne pouvait revenir de sa
+stupéfaction. Quant aux forçats, ils furent longtemps avant de se
+calmer, mais leur agitation ne ressemblait plus à celle des
+premiers jours: ils étaient inquiets, embarrassés. Les uns
+baissaient la tête et se taisaient, tandis que d'autres parlaient
+de cette échauffourée en grommelant et comme malgré eux. Beaucoup
+se moquaient d'eux-mêmes avec amertume comme pour se punir de leur
+mutinerie.
+
+--Tiens, camarade, prends et mange! disait l'un d'eux.
+
+--Où est la souris qui a voulu attacher la sonnette à la queue du
+chat?
+
+--On ne nous persuade qu'avec un gourdin, c'est sûr.
+Félicitons-nous qu'il ne nous ait pas tous fait fouetter.
+
+--Réfléchis plus et bavarde moins, ça vaudra mieux!
+
+--Qu'as-tu à venir me faire la leçon? es-tu maître d'école, par
+hasard?
+
+--Bien sûr qu'il faut te reprendre.
+
+--Qui es-tu donc?
+
+--Moi, je suis un homme; toi, qui es-tu?
+
+--Un rogaton pour les chiens! voilà ce que tu es!
+
+--Toi-même...
+
+--Allons, assez! qu'avez-vous à «brailler»? leur criait-on de
+tous côtés.
+
+Le soir même de la rébellion, je rencontrai Pétrof derrière les
+casernes, après le travail de la journée. Il me cherchait. Il
+marmottait deux ou trois exclamations incompréhensibles en
+s'approchant, il se tut bientôt et se promena machinalement avec
+moi. J'avais encore le coeur gros de toute cette histoire, et je
+crus que Pétrof pourrait me l'expliquer.
+
+--Dites donc, Pétrof, lui demandai-je, les vôtres ne sont pas
+fâchés contre nous?
+
+--Qui se fâche? me dit-il comme revenant à lui.
+
+--Les forçats... contre nous, contre les nobles?
+
+--Et pourquoi donc se fâcheraient-ils?
+
+--Parbleu, parce que nous ne les avons pas soutenus.
+
+--Et pourquoi vous seriez vous mutinés? me répondit-il en
+s'efforçant de comprendre ce que je lui disais,--vous mangez à
+part, vous!
+
+--Mon Dieu! mais il y en a des vôtres qui ne mangent pas
+l'ordinaire et qui se sont mutinés avec vous. Nous devions vous
+soutenir... par camaraderie.
+
+--Allons donc! êtes-vous nos camarades? me demanda-t-il avec
+étonnement.
+
+Je le regardai; il ne me comprenait pas et ne saisissait nullement
+ce que je voulais de lui: moi, en revanche, je le compris
+parfaitement. Pour la première fois, une idée qui remuait
+confusément dans mon cerveau et qui me hantait depuis longtemps
+s'était définitivement formulée; je conçus alors ce que je
+devinais mal jusque-là. Je venais de comprendre que jamais je ne
+serais le camarade des forçats, quand même je serais forçat à
+perpétuité, forçat de la «section particulière». La physionomie de
+Pétrof à ce moment-là m'est restée gravée dans la mémoire. Dans sa
+question: «Allons donc! êtes-vous nos camarades?» il y avait tant
+de naïveté franche, tant d'étonnement ingénu, que je me demandai
+si elle ne cachait pas quelque ironie, quelque méchanceté
+moqueuse. Non! je n'étais pas leur camarade, et voilà tout.
+Va-t'en à droite, nous irons à gauche: tu as tes affaires à toi,
+nous les nôtres.
+
+Je croyais vraiment qu'après la rébellion ils nous déchireraient
+sans pitié, et que notre vie deviendrait un enfer; rien de pareil
+ne se produisit: nous n'entendîmes pas le plus petit reproche, pas la moindre allusion méchante. On continua à nous taquiner comme
+auparavant, quand l'occasion s'en présentait, et ce fut tout.
+Personne ne garda rancune à ceux qui n'avaient pas voulu se
+mutiner et qui étaient restés dans la cuisine, pas plus qu'à ceux
+qui avaient crié les premiers qu'ils ne se plaignaient pas.
+Personne ne souffla mot sur ce sujet. J'en demeurai stupéfait.
+
+
+VIII--MES CAMARADES.
+
+Comme on peut le penser, ceux qui m'attiraient le plus, c'étaient
+les miens, c'est-à-dire les «nobles», surtout dans les premiers
+temps; mais des trois ex-nobles russes qui se trouvaient dans
+notre maison de force; Akim Akimytch, l'espion A--v et celui que
+l'on croyait parricide, je ne connaissais qu'Akim Akimytch et je
+ne parlais qu'à lui seul. À vrai dire, je ne m'adressais à lui
+qu'en désespoir de cause, dans les moments de tristesse les plus
+intolérables, quand je croyais que je n'approcherais jamais de
+personne autre. Dans le chapitre précédent, j'ai essayé de diviser
+nos forçats en diverses catégories; mais en me souvenant d'Akim
+Akimytch, je crois que je dois ajouter une catégorie à ma
+classification. Il est vrai qu'il était seul à la former. Cette
+série est celle des forçats parfaitement indifférents, c'est-à-dire
+ceux auxquels il est absolument égal de vivre en liberté ou
+aux travaux forcés, ce qui était et ne pouvait être chez nous
+qu'une exception. Il s'était établi à la maison de force comme
+s'il devait y passer sa vie entière: tout ce qui lui appartenait,
+son matelas, ses coussins, ses ustensiles, était solidement et
+définitivement arrangé à demeure. Rien qui eût pu faire croire à
+une vie temporaire, à un bivouac. Il devait rester de nombreuses
+années aux travaux forcés, mais je doute qu'il pensât à sa mise en
+liberté: s'il s'était réconcilié avec la réalité, c'était moins de
+bon coeur que par esprit de subordination, ce qui revenait au même
+pour lui. C'était un brave homme, il me vint en aide les premiers
+temps par ses conseils et ses services, mais quelquefois, j'en
+fais l'aveu, il m'inspirait une tristesse profonde, sans pareille,
+qui augmentait et aggravait encore mon penchant à l'angoisse.
+Quand j'étais par trop désespéré, je m'entretenais avec lui;
+j'aimais entendre ses paroles vivantes: eussent-elles été
+haineuses, enfiellées, nous nous serions du moins irrités ensemble
+contre notre destinée; mais il se taisait, collait tranquillement
+ses lanternes, en racontant qu'ils avaient eu une revue en 18..,
+que leur commandant divisionnaire s'appelait ainsi et ainsi, qu'il
+avait été content des manoeuvres, que les signaux pour les
+tirailleurs avaient été changés, etc. Tout cela d'une voix posée
+et égale, comme de l'eau qui serait tombée goutte à goutte. Il ne
+s'animait même pas quand il me contait que dans je ne sais plus
+quelle affaire au Caucase, on l'avait décoré du ruban de Sainte-Anne
+à l'épée. Seulement sa voix devenait plus grave et plus
+posée; il la baissait d'un ton, quand il prononçait le nom de
+«Sainte-Anne» avec un certain mystère; pendant trois minutes au
+moins, il restait silencieux et sérieux... Pendant toute cette
+première année, j'avais des passes absurdes où je haïssais
+cordialement Akim Akimytch, sans savoir pourquoi, des bouffées de
+désespoir durant lesquelles je maudissais la destinée qui m'avait
+donné un lit de camp où sa tête touchait la mienne. Une heure
+après, je me reprochais ces sorties. Du reste, je ne fus en proie
+à ces actes que pendant la première année de ma réclusion. Par la
+suite je me fis au caractère d'Akim Akimytch et j'eus honte de mes
+bourrasques antérieures. Je ne crois pas me souvenir que nous nous
+fussions jamais ouvertement querellés.
+
+De mon temps, outre les trois nobles russes dont j'ai parlé, il y
+en avait encore huit autres: j'étais sur un pied d'amitié étroite
+avec quelques-uns d'entre eux, mais pas avec tous. Les meilleurs
+étaient maladifs, exclusifs et intolérants au plus haut degré. Je
+cessai même de parler à deux d'entre eux. Il n'y en avait que
+trois qui fussent instruits, B--ski, M--tski et le vieillard J--
+ki, qui avait été autrefois professeur de mathématiques,--brave
+homme, grand original et très-borné intellectuellement, malgré son
+érudition.--M--tski et B--ski étaient tout autres. Du premier
+coup, nous nous entendîmes avec M--tski: je ne me querellai pas
+une seule fois avec lui, je l'estimai fort, mais sans l'aimer ni
+m'attacher à lui; je ne pus jamais y arriver. Il était
+profondément aigri et défiant, avec beaucoup d'empire sur
+lui-même: justement cela me déplaisait, on sentait que cet homme
+n'ouvrirait jamais son âme à personne: il se peut pourtant que je
+me trompasse. C'était une forte et noble nature... Son scepticisme
+invétéré se trahissait dans une habileté extraordinaire, dans la
+prudence de son commerce avec son entourage. Il souffrait de cette
+dualité de son âme, car il était en même temps sceptique et
+profondément croyant, d'une foi inébranlable en certaines
+espérances et convictions. Malgré toute son habileté pratique, il
+était en guerre ouverte avec B--ski et son ami T--ski.
+
+Le premier, B--ski, était un homme malade, avec une prédisposition
+à la phtisie, irascible et nerveux, mais bon et généreux. Son
+irritabilité nerveuse le rendait capricieux comme un enfant: je ne
+pouvais supporter un caractère semblable, et je cessai de voir B--
+ski, sans toutefois cesser de l'aimer. C'était tout juste le
+contraire pour M--tski, avec lequel je ne me brouillai jamais,
+mais que je n'aimais pas. En rompant toutes relations avec B--ski,
+je dus rompre aussi avec T--ski, dont j'ai parlé dans le chapitre
+précédent, ce que je regrettai fort, car, s'il était peu instruit,
+il avait bon coeur; c'était un excellent homme, très-courageux. Il
+aimait et respectait tant B--ski, il le vénérait si fort, que ceux
+qui rompaient avec son ami devenaient ses ennemis; ainsi il se
+brouilla avec M--tski à cause de B--ski, pourtant il résista
+longtemps. Tous ces gens-là étaient bilieux, quinteux, méfiants,
+et souffraient d'hyperesthésie morale. Cela se comprend; leur
+position était très-pénible, beaucoup plus dure que la nôtre, car
+ils étaient exilés de leur patrie et déportés pour dix, douze ans;
+ce qui rendait surtout douloureux leur séjour à la maison de
+force, c'étaient les préjugés enracinés, la manière de voir toute
+faite avec lesquels ils regardaient les forçats; ils ne voyaient
+en eux que des bêtes fauves et se refusaient à admettre rien
+d'humain en eux. La force des circonstances et leur destinée les
+engageaient dans cette vue. Leur vie à la maison de force était un
+tourment. Ils étaient aimables et affables avec les Circassiens,
+avec les Tartares, avec Isaï Fomitch, mais ils n'avaient que du
+mépris pour les autres détenus. Seul, le vieillard vieux-croyant
+avait conquis tout leur respect. Et pourtant, pendant tout le
+temps que je passai aux travaux forcés, pas un seul détenu ne leur
+reprocha ni leur extraction, ni leur croyance religieuse, ni leurs
+convictions, toutes choses habituelles au bas peuple, dans ses
+rapports avec les étrangers, surtout les Allemands. Au fond, on ne
+fait que se moquer de l'Allemand, qui est pour le peuple russe un
+être bouffon et grotesque. Nos forçats avaient beaucoup plus de
+respect pour les nobles polonais que pour nous autres Russes; ils
+ne touchaient pas à ceux-là; mais je crois que les Polonais ne
+voulaient pas remarquer ce trait et le prendre en considération.
+--Je parlais de T--ski; je reviens à lui. Quand il quitta avec son
+camarade leur première station d'exil pour passer dans notre
+forteresse, il avait porté presque tout le temps son ami B...,
+faible de constitution et de santé, épuisé au bout d'une
+demi-étape. Ils avaient été exilés tout d'abord à Y--gorsk, où ils se
+trouvaient fort bien; la vie y était moins dure que dans notre
+forteresse. Mais à la suite d'une correspondance innocente avec
+les déportés d'une autre ville, on avait jugé nécessaire de les
+transporter dans notre maison de force pour qu'ils y fussent
+directement surveillés par la haute administration. Jusqu'à leur
+arrivée, M--tski avait été seul. Combien il avait dû languir,
+pendant cette première année de son exil!
+
+J--ki était ce vieillard qui se livrait toujours à la prière, et
+dont j'ai parlé plus haut. Tous les condamnés politiques étaient
+des hommes jeunes, très-jeunes même, tandis que J--ki était âgé de
+cinquante ans au moins.
+
+Il était certainement honnête, mais étrange. Ses camarades T--ski
+et B--ski le détestaient et ne lui parlaient pas; ils le
+déclaraient entêté et tracassier, je puis témoigner qu'ils avaient
+raison. Je crois que dans un bagne,--comme dans tout lieu où les
+gens sont rassemblés de force et non de bon gré,--on se querelle
+et l'on se hait plus vite qu'en liberté. Beaucoup de causes
+contribuent à ces continuelles brouilleries. J--ki était vraiment
+désagréable et borné; aucun de ses camarades n'était bien avec
+lui; nous ne nous brouillâmes pas, mais jamais nous ne fûmes sur
+un pied amical. Je crois qu'il était bon mathématicien. Il
+m'expliqua un jour dans son baragouin demi-russe, demi-polonais,
+un système d'astronomie qu'il avait inventé; on me dit qu'il avait
+écrit un ouvrage sur ce sujet, dont tout le monde savant s'était
+moqué; son jugement était un peu faussé, je crois. Il priait à
+genoux des journées entières, ce qui lui attira le respect des
+forçats; il le conserva jusqu'à sa mort, car il mourut sous mes
+yeux, à la maison de force, à la suite d'une pénible maladie. Dès
+son arrivée il avait gagné la considération des détenus, à la
+suite d'une histoire avec le major. En les amenant d'Y--gorsk par
+étapes à notre forteresse, on ne les avait pas rasés, aussi leurs
+cheveux et leurs barbes avaient-ils démesurément cru; quand on les
+présenta au major, celui-ci s'emporta comme un beau diable; il
+était indigné d'une semblable infraction à la discipline, où il
+n'y avait pourtant pas de leur faute.
+
+--Ils ont l'air de Dieu sait quoi! rugit-il, ce sont des
+vagabonds, des brigands.
+
+J--ski, qui comprenait fort mal le russe, crut qu'on leur
+demandait s'ils étaient des brigands ou des vagabonds, et
+répondit:
+
+--Nous sommes des condamnés politiques, et non des vagabonds.
+
+--Co-oomment? Tu veux faire l'insolent? le rustre? hurla le
+major.--Au corps de garde! et cent verges tout de suite! à
+l'instant même!
+
+On punit le vieillard: il se coucha à terre sous les verges, sans
+opposer de résistance, maintint sa main entre ses dents et endura
+son châtiment sans une plainte, sans un gémissement, immobile sous
+les coups. B--ski et T--ski arrivaient à ce moment à la maison de
+force, où M--ski les attendait à la porte d'entrée; il se jeta à
+leur cou, bien qu'il ne les eût jamais vus. Révoltés de l'accueil
+du major, ils lui racontèrent la scène cruelle qui venait d'avoir
+lieu. M--ski me dit plus tard qu'il était hors de lui en apprenant
+cela:--Je ne me sentais plus de rage, je tremblais de fièvre.
+J'attendis J--ski à la grande porte, car il devait venir tout
+droit du corps de garde après sa punition. La poterne s'ouvrit, et
+je vis passer devant moi J--ski les lèvres tremblantes et toutes
+blanches, le visage pâle; il ne regardait personne et traversa les
+groupes de forçats rassemblés au milieu de la cour--ils savaient
+qu'on venait de punir un noble--entra dans la caserne, alla
+droit à sa place et, sans mot dire, s'agenouilla et pria. Les
+détenus furent surpris et même émus. Quand je vis ce vieillard à
+cheveux blancs, qui avait laissé dans sa patrie une femme et des
+enfants, quand je le vis, après cette honteuse punition,
+agenouillé et priant,--je m'enfuis de la caserne, et pendant
+deux heures je fus comme fou: j'étais comme ivre... Depuis lors,
+les forçats furent pleins de déférence et d'égards pour J--ski; ce
+qui leur avait particulièrement plu, c'est qu'il n'avait pas crié
+sous les verges.
+
+Il faut pourtant être juste et dire la vérité: on ne saurait juger
+par cet exemple des relations de l'administration avec les
+déportés nobles, quels qu'ils soient, Russes ou Polonais. Mon
+anecdote montre qu'on peut tomber sur un méchant homme: si ce
+méchant homme est commandant absolu d'une maison de force, s'il
+déteste par hasard un exilé, le sort de celui-ci est loin d'être
+enviable. Mais l'administration supérieure des travaux forcés en
+Sibérie, qui donne le ton et les directions aux commandants
+subordonnés, est pleine de discernement à l'égard des déportés
+nobles et même, en certains cas, leur montre plus d'indulgence
+qu'aux autres forçats de basse condition. Les causes en sont
+claires: d'abord ces chefs sont eux-mêmes gentilshommes, et puis
+on citait des cas où des nobles avaient refusé de se coucher sous
+les verges et s'étaient jetés sur leurs exécuteurs; les suites de
+ces rébellions étaient toujours fâcheuses; enfin--et je crois
+que c'est la cause principale--il y avait déjà longtemps de
+cela, trente-cinq ans au moins, on avait envoyé d'un coup en
+Sibérie une masse de déportés nobles[37]; ils avaient su si bien se
+poser et se recommander que les chefs des travaux forcés
+regardaient, par une vieille habitude, les criminels nobles d'un
+tout autre oeil que les forçats ordinaires. Les commandants
+subalternes s'étaient réglés sur l'exemple de leurs chefs, et
+obéissaient aveuglément à cette manière de voir. Beaucoup d'entre
+eux critiquaient et déploraient ces dispositions de leurs
+supérieurs; ils étaient très-heureux quand on leur permettait
+d'agir comme bon leur semblait, mais on ne leur donnait pas trop
+de latitude; j'ai tout lieu de le croire, et voici pourquoi. La
+seconde catégorie des travaux forcés, dans laquelle je me trouvais
+et qui se composait de forçats serfs, soumis à l'autorité
+militaire--était beaucoup plus dure que la première (les mines)
+et la troisième (travail de fabrique). Elle était plus dure
+non-seulement pour les nobles, mais aussi pour les autres forçats,
+parce que l'administration et l'organisation en étaient toutes
+militaires, et ressemblaient fort à celles des bagnes de Russie.
+Les chefs étaient plus sévères, les habitudes plus rigoureuses que
+dans les deux autres catégories: on était toujours dans les fers,
+toujours sous escorte, toujours enfermé, ce qui n'existait pas
+ailleurs, à ce que disaient du moins nos forçats, et certes il y
+avait des connaisseurs parmi eux. Ils seraient tous partis avec
+bonheur pour les travaux des mines, que la loi déclarait être la
+punition suprême; ils en rêvaient. Tous ceux qui avaient été dans
+les bagnes russes en parlaient avec horreur et assuraient qu'il
+n'y avait pas d'enfer semblable à celui-là, que la Sibérie était
+un vrai paradis, comparée à la réclusion dans les forteresses en
+Russie. Si donc on avait un peu plus d'égards pour nous autres
+nobles dans notre maison de force qui était directement surveillée
+par le général gouverneur, et dont l'administration était toute
+militaire, on devait avoir encore plus de bienveillance pour les
+forçats de la première et de la troisième catégorie. Je puis
+parler sciemment de ce qui se faisait dans toute la Sibérie: les
+récits que j'ai entendu faire par des déportés de la première et
+de la troisième catégorie confirment ma conclusion. On nous
+surveillait beaucoup plus étroitement que nulle part ailleurs:
+nous n'avions aucune immunité en ce qui concernait les travaux et
+la réclusion: mêmes travaux, mêmes fers, même séquestration que
+les autres détenus; il était parfaitement impossible de nous
+protéger, car je savais que dans _un bon vieux temps très-rapproché_
+les dénonciations, les intrigues, minant le crédit des
+personnes en place, s'étaient tellement multipliées, que
+l'administration craignait les délations, et dans ce temps-là,
+montrer de l'indulgence à une certaine classe de forçats était un
+crime!... Aussi chacun avait-il peur pour lui-même: nous étions
+donc ravalés au niveau des autres forçats, on ne faisait exception
+que pour les punitions corporelles,--et encore nous aurait-on
+fouettés si nous avions commis un délit quelconque, car le service
+exigeait que nous fussions égaux devant le châtiment,--mais on
+ne nous aurait pas fouettés à la légère et sans motif, comme les
+autres détenus. Quand notre commandant eut connaissance du
+châtiment infligé à J--ski, il se fâcha sérieusement contre le
+major et lui ordonna de faire plus d'attention désormais. Tout le
+monde en fut instruit. On sut aussi que le général gouverneur, qui
+avait grande confiance en notre major et qui l'aimait à cause de
+son exactitude à observer la loi et de ses qualités d'employé, lui
+fit une verte semonce, quand il fut informé de cette histoire. Et
+notre major en prit bonne note. Il aurait bien voulu, par exemple,
+se donner la satisfaction de fouetter M--ski, qu'il détestait sur
+la foi des calomnies de A--f, mais il ne put y arriver; il avait
+beau chercher un prétexte, le persécuter et l'espionner, ce
+plaisir lui fut refusé. L'affaire de J--ski se répandit en ville,
+et l'opinion publique fut défavorable au major; les uns lui firent
+des réprimandes, d'autres lui infligèrent des affronts.
+
+Je me rappelle maintenant ma première rencontre avec le major. On
+nous avait épouvantés--moi et un autre déporté noble--encore à
+Tobolsk, par les récits sur le caractère abominable de cet homme.
+Les anciens exilés (condamnés jadis à vingt-cinq ans de travaux
+forcés), nobles comme nous, qui nous avaient visités avec tant de
+bonté pendant notre séjour à la prison de passage, nous avaient
+prévenus contre notre futur commandant; ils nous avaient aussi
+promis de faire tout ce qu'ils pourraient en notre faveur auprès
+de leurs connaissances et de nous épargner ses persécutions. En
+effet, ils écrivirent aux trois filles du général gouverneur, qui
+intercédèrent, je crois, en notre faveur. Mais que pouvait-il
+faire? Il se borna à dire au major d'être équitable dans
+l'application de la loi.--Vers trois heures de l'après-dînée
+nous arrivâmes, mon camarade et moi, dans cette ville; l'escorte
+nous conduisit directement chez notre tyran. Nous restâmes dans
+l'antichambre à l'attendre, pendant qu'on allait chercher le
+sous-officier de la prison. Dès que celui-ci fut arrivé, le major
+entra. Son visage cramoisi, couperosé et mauvais fit sur nous une
+impression douloureuse: il semblait qu'une araignée allait se
+jeter sur une pauvre mouche se débattant dans sa toile.
+
+--Comment t'appelle-t-on? demanda-t-il à mon camarade. Il parlait
+d'une voix dure, saccadée, et voulait produire sur nous de
+l'impression.
+
+Mon camarade se nomma.
+
+--Et toi? dit-il en s'adressant à moi, en me fixant par derrière
+ses lunettes.
+
+Je me nommai.
+
+--Sergent! qu'on les mène à la maison de force, qu'on les rase au
+corps de garde, en civils... la moitié du crâne, et qu'on les
+ferre demain! Quelles capotes avez-vous là? d'où les avez-vous?
+nous demanda-t-il brusquement en apercevant les capotes grises à
+ronds jaunes cousus dans le dos, qu'on nous avait délivrées à
+Tobolsk,--C'est un nouvel uniforme, pour sûr c'est un nouvel
+uniforme... On projette encore... Ça vient de Pétersbourg...
+dit-il en nous examinant tour à tour.--Ils n'ont rien avec eux?
+fit-il soudain au gendarme qui nous escortait.
+
+--Ils ont leurs propres habits, Votre Haute Noblesse, répondit
+celui-ci en se mettant au port d'armes, non sans tressauter
+légèrement. Tout le monde le connaissait et le craignait.
+
+--Enlevez-leur tout ça! Ils ne doivent garder que leur linge, le
+linge blanc; enlevez le linge de couleur s'il y en a, et vendez-le
+aux enchères. On inscrira le montant aux recettes. Le forçat ne
+possède rien, continua-t-il en nous regardant d'un oeil sévère.--
+Faites attention! conduisez-vous bien! que je n'entende pas de
+plaintes! sans quoi... punition corporelle!--Pour le moindre
+délit--les v-v-verges!
+
+Je fus presque malade ce soir-là de cet accueil auquel je n'étais
+pas habitué: l'impression était d'autant plus douloureuse que
+j'entrais dans cet enfer! Mais j'ai déjà raconté tout cela.
+
+J'ai déjà dit que nous n'avions aucune immunité, aucun allégement
+dans notre travail quand les autres forçats étaient présents; on
+essaya pourtant de nous venir en aide en nous envoyant pendant
+trois mois, B--ski et moi, à la chancellerie des ingénieurs en
+qualité de copistes, mais en secret; tous ceux qui devaient le
+savoir le savaient, mais faisaient semblant de ne rien voir.
+C'étaient les chefs ingénieurs qui nous avaient valu cette bonne
+aubaine, pendant le peu de temps que le lieutenant-colonel G--kof
+fut notre commandant. Ce chef (qui ne resta pas plus de six mois,
+car il repartit bientôt pour la Russie) nous sembla un bienfaiteur
+envoyé par le ciel et fit une profonde impression sur tous les
+forçats. Ils ne l'aimaient pas, ils l'adoraient, si l'on peut
+employer ce mot. Je ne sais trop ce qu'il avait fait, mais il
+avait conquis leur affection du premier coup. «C'est un vrai
+père!» disaient à chaque instant les déportés pendant tout le
+temps qu'il dirigea les travaux du génie. C'était un joyeux
+viveur. De petite taille, avec un regard hardi et sûr de lui-même,
+il était aimable et gracieux avec tous les forçats, qu'il aimait
+paternellement. Pourquoi les aimait-il? Je ne saurais trop le
+dire, mais il ne pouvait voir un détenu sans lui adresser un mot
+affable, sans rire et plaisanter avec lui. Il n'y avait rien
+d'autoritaire dans ses plaisanteries, rien qui sentit le maître,
+le chef. C'était leur camarade, leur égal. Malgré cette
+condescendance, je ne me souviens pas que les forçats se soient
+jamais permis d'être irrespectueux ou familiers. Au contraire.
+Seulement la figure du détenu s'éclairait subitement quand il
+rencontrait le commandant; il souriait largement, le bonnet à la
+main, rien que de le voir approcher. Si le commandant lui
+adressait la parole, c'était un grand honneur.--Il y a de ces
+gens populaires!--G--kof avait l'air crâne, marchait à grands
+pas, très-droit: «un aigle», disaient de lui les forçats. Il ne
+pouvait pas leur venir en aide, car il dirigeait les travaux du
+génie, qui sous tous les commandants étaient exécutés dans les
+formes légales établies une fois pour toutes. Quand par hasard il
+rencontrait une bande de forçats dont le travail était terminé, il
+les laissait revenir avant le roulement du tambour. Les détenus
+l'aimaient pour la confiance qu'il leur témoignait, pour son
+horreur des taquineries et des mesquineries, toujours si
+irritantes quand on a des rapports avec les chefs. Je suis sûr que
+s'il avait perdu mille roubles en billets, le voleur le plus
+fieffé de notre prison les lui aurait rendus. Oui, j'en suis
+convaincu. Comme tous les détenus lui furent sympathiques, quand
+ils apprirent qu'il était brouillé à mort avec notre major
+détesté! Cela arriva un mois après son arrivée; leur joie fut au
+comble. Le major avait été autrefois son frère d'armes; quand ils
+se rencontrèrent après une longue séparation, ils menèrent d'abord
+joyeuse vie ensemble, mais bientôt ils cessèrent d'être intimes.
+Ils s'étaient querellés, et G--kof devint l'ennemi juré du major.
+On raconta même qu'ils s'étaient battus à coups de poing, et il
+n'y avait pas là de quoi étonner ceux qui connaissaient notre
+major: il aimait à se battre. Quand les forçats apprirent cette
+querelle, ils ne se tinrent plus de joie: «C'est notre Huit-yeux
+qui peut s'entendre avec le commandant! celui-là est un aigle,
+tandis que notre _honi_...» Ils étaient fort curieux de savoir qui
+avait eu le dessus dans cette lutte, et lequel des deux avait
+rossé l'autre. Si ce bruit eût été démenti, nos forçats en
+auraient éprouvé un cruel désappointement.--«Pour sur, c'est le
+commandant qui l'a éreinté, disaient-ils; tout petit qu'il soit,
+il est audacieux; l'autre se sera fourré sous un lit, tant il aura
+eu peur.» Mais G--kof repartit bientôt, laissant de vifs regrets
+dans le bagne. Nos ingénieurs étaient tous de braves gens: on les
+changea trois ou quatre fois de mon temps.--«Nos aigles ne
+restent jamais bien longtemps, disaient les détenus, surtout quand
+ils nous protègent.»
+
+C'est ce G--kof qui nous envoya, B--ski et moi, travailler à sa
+chancellerie, car il aimait les déportés nobles. Quand il partit,
+notre condition demeura plus tolérable, car il y avait un
+ingénieur qui nous témoignait beaucoup de sympathie. Nous copiions
+des rapports depuis quelque temps, ce qui perfectionnait notre
+écriture, quand arriva un ordre supérieur qui enjoignait de nous
+renvoyer à nos travaux antérieurs. On avait déjà eu le temps de
+nous dénoncer. Au fond, nous n'en fûmes pas trop mécontents, car
+nous étions las de ce travail de copistes. Pendant deux ans
+entiers, je travaillai sans interruption avec B--ski, presque
+toujours dans les ateliers. Nous bavardions et parlions de nos
+espérances, de nos convictions. Celles de l'excellent B--ski
+étaient étranges, exclusives: il y a des gens très-intelligents
+dont les idées sont parfois trop paradoxales, mais ils ont tant
+souffert, tant enduré pour elles, ils les ont gardées au prix de
+tant de sacrifices, que les leur enlever serait impossible et
+cruel, B--ski souffrait de toute objection et y répondait par des
+violences. Il avait peut-être raison, plus raison que moi sur
+certains points, mais nous fûmes obligés de nous séparer, ce dont
+j'éprouvai un grand regret, car nous avions déjà beaucoup d'idées
+communes.
+
+Avec les années M--tski devenait de plus en plus triste et sombre.
+Le désespoir l'accablait. Durant les premiers temps de ma
+réclusion, il était plus communicatif, il laissait mieux voir ce
+qu'il pensait. Il achevait sa deuxième année de travaux forcés
+quand j'y arrivai. Tout d'abord, il s'intéressa fort aux nouvelles
+que je lui apportai, car il ne savait rien de ce qui se faisait au
+dehors: il me questionna, m'écouta, s'émut, mais peu à peu il se
+concentra de plus en plus, ne laissant rien voir de ce qu'il
+pensait. Les charbons ardents se couvrirent de cendre. Et pourtant
+il s'aigrissait toujours plus. «_Je hais ces brigands_[38]«, me
+répétait-il en parlant des forçats que j'avais déjà appris à
+connaître; mes arguments en leur faveur n'avaient aucune prise sur
+lui. Il ne comprenait pas ce que je lui disais, il tombait
+quelquefois d'accord avec moi, mais distraitement: le lendemain il
+me répétait de nouveau: «_Je hais ces brigands_.» (Nous parlions
+souvent français avec lui; aussi un surveillant des travaux, le
+soldat du génie Dranichnikof, nous appelait toujours _aides-chirurgiens_»,
+Dieu sait pourquoi!) M--tski ne s'animait que quand il parlait
+de sa mère. «Elle est vieille et infirme--me disait-il--elle
+m'aime plus que tout au monde, et je ne sais même pas si
+elle est vivante. Si elle apprend qu'on m'a fouetté...»--M-tski
+n'était pas noble, et avait été fouetté avant sa déportation.
+Quand ce souvenir lui revenait, il grinçait des dents et
+détournait les yeux. Vers la fin de sa réclusion, il se promenait
+presque toujours seul. Un jour, à midi, on l'appela chez le
+commandant, qui le reçut le sourire aux lèvres.
+
+--Eh bien! M--tski, qu'as-tu rêvé cette nuit? lui demanda-t-il.
+
+«Quand il me dit cela, je frissonnai, nous raconta plus tard
+M--tski; il me sembla qu'on me perçait le coeur.»
+
+--J'ai rêvé que je recevais une lettre de ma mère, répondit-il.
+
+--Mieux que ça, mieux que ça! répliqua le commandant. Tu es
+libre. Ta mère a supplié l'Empereur... et sa prière a été exaucée.
+Tiens, voilà sa lettre, voilà l'ordre de te mettre en liberté. Tu
+quitteras la maison de force à l'instant même.
+
+Il revint vers nous, pâle et croyant à peine à son bonheur.
+
+Nous le félicitâmes. Il nous serra la main de ses mains froides et
+tremblantes. Beaucoup de forçats le complimentèrent aussi; ils
+étaient heureux de son bonheur.
+
+Il devint colon et s'établit dans notre ville, où peu de temps
+après on lui donna une place. Il venait souvent à la maison de
+force et nous communiquait différentes nouvelles, quand il le
+pouvait. C'était les nouvelles politiques qui l'intéressaient
+surtout.
+
+Outre les quatre Polonais, condamnés politiques dont j'ai parlé,
+il y en avait encore deux tout jeunes, déportés pour un laps de
+temps très-court; ils étaient peu instruits, mais honnêtes,
+simples et francs. Un autre, A--tchoukovski, était par trop simple
+et n'avait rien de remarquable, tandis que B--m, un homme déjà
+âgé, nous fit la plus mauvaise impression. Je ne sais pas pourquoi
+il avait été exilé, bien qu'il le racontât volontiers: c'était un
+caractère mesquin, bourgeois, avec les idées et les habitudes
+grossières d'un boutiquier enrichi. Sans la moindre instruction,
+il ne s'intéressait nullement à ce qui ne concernait pas son
+métier de peintre au gros pinceau; il faut reconnaître que c'était
+un peintre remarquable; nos chefs entendirent bientôt parler de
+ses talents, et toute la ville employa B--m à décorer les
+murailles et les plafonds. En deux ans, il décora presque tous les
+appartements des employés, qui lui payaient grassement son
+travail; aussi ne vivait-il pas trop misérablement. On l'envoya
+travailler avec trois camarades, dont deux apprirent parfaitement
+son métier; l'un d'eux, T--jevski, peignait presque aussi bien que
+lui. Notre major, qui habitait un logement de l'État, fit venir
+B--m et lui ordonna de peindre les murailles et les plafonds. B--m
+se donna tant de peine que l'appartement du général gouverneur
+semblait peu de chose en comparaison de celui du major. La maison
+était vieille et décrépite, à un étage, très-sale, tandis que
+l'intérieur était décoré comme un palais; notre major jubilait...
+Il se frottait les mains et disait à tout le monde qu'il allait se
+marier.--«Comment ne pas se marier, quand on a un pareil
+appartement?» faisait-il très-sérieusement. Il était toujours plus
+content de B--m et de ceux qui l'aidaient. Ce travail dura un
+mois. Pendant tout ce temps, le major changea d'opinion à notre
+sujet et commença même à nous protéger, nous autres condamnés
+politiques. Un jour, il fit appeler J--ki.
+
+--J--ki, lui dit-il, je t'ai offensé, je t'ai fait fouetter sans
+raison. Je m'en repens. Comprends-tu? moi, moi, je me repens!
+
+J--ki répondit qu'il comprenait parfaitement.
+
+--Comprends-tu que moi, moi, ton chef, je t'aie fait appeler pour
+te demander pardon? Imagines-tu cela? qui es-tu pour moi? Un ver!
+moins qu'un ver de terre: tu es un forçat, et moi, par la grâce de
+Dieu[39], major... Major, comprends-tu cela?
+
+J--ki répondit qu'il comprenait aussi cela.
+
+--Eh bien! je veux me réconcilier avec toi. Mais conçois-tu bien
+ce que je fais? conçois-tu toute la grandeur de mon action? Es-tu
+capable de la sentir et de l'apprécier?
+
+Imagine-toi: moi, moi, major!... etc.
+
+J--ki me raconta cette scène. Un sentiment humain existait donc
+dans cette brute toujours ivre, désordonnée et tracassière! Si
+l'on prend en considération ses idées et son développement
+intellectuel, on doit convenir que cette action était vraiment
+généreuse. L'ivresse perpétuelle dans laquelle il se trouvait y
+avait peut-être contribué!
+
+Le rêve du major ne se réalisa pas; il ne se maria pas, quoiqu'il
+fut décidé à prendre femme sitôt qu'on aurait fini de décorer son
+appartement. Au lieu de se marier, il fut mis en jugement; on lui
+enjoignit de donner sa démission. De vieux péchés étaient revenus
+sur l'eau: il avait été, je crois, maître de police de notre
+ville... Ce coup l'assomma inopinément. Tous les forçats se
+réjouirent, quand ils apprirent la grande nouvelle; ce fut une
+fête, une solennité. On dit que le major pleurnichait comme une
+vieille femme et hurlait. Mais que faire? Il dut donner sa
+démission, vendre ses deux chevaux gris et tout ce qu'il
+possédait; il tomba dans la misère. Nous le rencontrions
+quelquefois--plus tard--en habit civil tout râpé avec une
+casquette à cocarde. Il regardait les forçats d'un air mauvais.
+Mais son auréole et son prestige avaient disparu avec son uniforme
+de major. Tant qu'il avait été notre chef, c'était un dieu habillé
+en civil; il avait tout perdu, il ressemblait à un laquais.
+
+Pour combien entre l'uniforme dans l'importance de ces gens-là!
+
+
+IX--L'ÉVASION.
+
+Peu de temps après que le major eut donné sa démission, on
+réorganisa notre maison de force de fond en comble. Les travaux
+forcés y furent abolis et remplacés par un bagne militaire sur le
+modèle des bagnes de Russie. Par suite, on cessa d'y envoyer les
+déportés de la seconde catégorie, qui devait se composer désormais
+des seuls détenus militaires, c'est-à-dire de gens qui
+conservaient leurs droits civiques. C'étaient des soldats comme
+tous les autres, mais qui avaient été fouettés; ils n'étaient
+détenus que pour des périodes très-courtes (six ans au plus); une
+fois leur condamnation purgée, ils rentraient dans leurs
+bataillons en qualité de simples soldats, comme auparavant. Les
+récidivistes étaient condamnés à vingt ans de réclusion.
+Jusqu'alors nous avions eu dans notre prison une division
+militaire, mais simplement parce qu'on ne savait où mettre les
+soldats. Ce qui était l'exception devint la règle. Quant aux
+forçats civils, privés de tous leurs droits, marqués au fer et
+rasés, ils devaient rester dans la forteresse pour y finir leur
+temps; comme il n'en venait plus de nouveaux et que les anciens
+étaient mis en liberté les uns après les autres, elle ne devait
+plus contenir un seul forçat au bout de dix ans. La division
+particulière fut aussi maintenue; de temps à autre arrivaient
+encore des criminels militaires d'importance, qui étaient écroués
+dans notre prison, en attendant qu'on commençât les travaux
+pénibles en Sibérie orientale. Notre genre de vie ne fut pas
+changé. Les travaux, la discipline étaient les mêmes
+qu'auparavant; seule, l'administration avait été renouvelée et
+compliquée. Un officier supérieur, commandant de compagnie, avait
+été désigné comme chef de la prison; il avait sous ses ordres
+quatre officiers subalternes qui étaient de garde à leur tour. Les
+invalides furent renvoyés et remplacés par douze sous-officiers et
+un surveillant d'arsenal. On divisa les sections de détenus en
+dizaines, et l'on choisit des caporaux parmi eux; ils n'avaient,
+bien entendu, qu'un pouvoir nominal sur leurs camarades. Comme de
+juste, Akim Akimytch fut du nombre. Ce nouvel établissement fut
+confié au commandant, qui resta chef de la prison. Les changements
+n'allèrent pas plus loin. Tout d'abord les forçats s'agitèrent
+beaucoup; ils discutaient, cherchaient à pénétrer leurs nouveaux
+chefs; mais quand ils virent qu'au fond tout était comme
+auparavant, ils se tranquillisèrent, et notre vie reprit son cours
+ordinaire. Nous étions au moins délivrés du major; tout le monde
+respira et reprit courage. L'épouvante avait disparu; chacun de
+nous savait qu'en cas de besoin, il avait droit de se plaindre à
+son chef, et qu'on ne pouvait plus le punir s'il avait raison,
+sauf les cas d'erreur. On continua à apporter de l'eau-de-vie
+comme auparavant, bien qu'au lieu d'invalides nous eussions
+maintenant des sous-officiers. C'étaient tous des gens honnêtes et
+avisés, qui comprenaient leur situation. Il y en eut bien qui
+voulurent faire les fanfarons et nous traiter comme des soldats,
+mais ils entrèrent bientôt dans le courant général. Ceux qui
+mirent par trop de temps à comprendre les habitudes de notre
+prison furent instruits par nos forçats eux-mêmes. Il y eut
+quelques histoires assez vives. On tentait un sous-officier avec
+de l'eau-de-vie, on l'enivrait, puis, quand il était dégrisé, on
+lui expliquait, de façon qu'il comprit bien, que comme il avait bu
+avec les détenus, par conséquent... Les sous-officiers finirent
+par fermer les yeux sur le commerce de l'eau-de-vie. Ils allaient
+au marché comme les invalides et apportaient aux détenus du pain
+blanc, de la viande, enfin tout ce qui pouvait être introduit sans
+risque; aussi ne puis-je pas comprendre pourquoi tout avait été
+changé et pourquoi la maison de force était devenue une prison
+militaire. Cela arriva deux ans avant ma sortie. Je devais vivre
+encore deux ans sous ce régime...
+
+Dois-je décrire dans ces mémoires tout le temps que j'ai passé au
+bagne? Non. Si je racontais par ordre tout ce que j'ai vu, je
+pourrais doubler et tripler le nombre des chapitres, mais une
+semblable description serait par trop monotone. Tout ce que je
+raconterais rentrerait forcément dans les chapitres précédents, et
+le lecteur s'est déjà fait en les parcourant une idée de la vie
+des forçats de la seconde catégorie. J'ai voulu représenter notre
+maison de force et ma vie d'une façon exacte et saisissante, je ne
+sais trop si j'ai atteint mon but. Je ne puis juger moi-même mon
+travail. Je crois pourtant que je puis le terminer ici. À remuer
+ces vieux souvenirs, la vieille souffrance remonte et m'étouffe.
+Je ne puis d'ailleurs me souvenir de tout ce que j'ai vu, car les
+dernières années se sont effacées de ma mémoire; je suis sûr que
+j'ai oublié beaucoup de choses. Ce dont je me rappelle, par
+exemple, c'est que ces années se sont écoulées lentement,
+tristement, que les journées étaient longues, ennuyeuses, et
+tombaient goutte à goutte. Je me rappelle aussi un ardent désir de
+ressusciter, de renaître dans une vie nouvelle qui me donnât la
+force de résister, d'attendre et d'espérer. Je m'endurcis enfin:
+j'attendis: je comptais chaque jour; quand même il m'en restait
+mille à passer à la maison de force, j'étais heureux le lendemain
+de pouvoir me dire que je n'en avais plus que neuf cent
+quatre-vingt-dix-neuf, et non plus mille. Je me souviens encore
+qu'entouré de centaines de camarades, j'étais dans une effroyable
+solitude, et que j'en vins à aimer cette solitude. Isolé au milieu
+de la foule des forçats, je repassais ma vie antérieure, je
+l'analysais dans les moindres détails, j'y réfléchissais et je me
+jugeais impitoyablement; quelquefois même je remerciais la
+destinée qui m'avait octroyé cette solitude, sans laquelle je
+n'aurai pu ni me juger ni me replonger dans ma vie passée. Quelles
+espérances germaient alors dans mon coeur! Je pensais, je
+décidais, je me jurais de ne plus commettre les fautes que j'avais
+commises, et d'éviter les chutes qui m'avaient brisé. Je me fis le
+programme de mon avenir, en me promettant d'y rester fidèle. Je
+croyais aveuglément que j'accomplirais, que je pouvais accomplir
+tout ce que je voulais... J'attendais, j'appelais avec transport
+ma liberté... Je voulais essayer de nouveau mes forces dans une
+nouvelle lutte. Parfois une impatience fiévreuse m'étreignait...
+Je souffre rien qu'à réveiller ces souvenirs. Bien entendu, cela
+n'intéresse que moi... J'écris ceci parce que je pense que chacun
+me comprendra, parce que chacun sentira de même, qui aura le
+malheur d'être condamné et emprisonné, dans la fleur de l'âge, en
+pleine possession de ses forces.
+
+Mais à quoi bon!... je préfère terminer mes mémoires par un récit
+quelconque, afin de ne pas les finir trop brusquement.
+
+J'y pense; quelqu'un demandera peut-être s'il est impossible de
+s'enfuir de la maison de force, et si, pendant tout le temps que
+j'y ai passé, il n'y eut pas de tentative d'évasion. J'ai déjà dit
+qu'un détenu qui a subi deux ou trois ans commence à tenir compte
+de ce chiffre, et calcule qu'il vaut mieux finir son temps sans
+encombre, sans danger, et devenir colon après sa mise en liberté.
+Mais ceux qui calculent ainsi sont les forçats condamnés pour un
+temps relativement court: ceux dont la condamnation est longue
+sont toujours prêts à risquer... Pourtant les tentatives d'évasion
+étaient rares. Fallait-il attribuer cela à la lâcheté des forçats,
+à la sévérité de la discipline militaire, ou bien à la situation
+de notre ville qui ne favorisait guère les évasions (car elle
+était en pleine steppe découverte)? Je n'en sais rien. Je crois
+que tous ces motifs avaient leur influence... Il était difficile
+de s'évader de notre prison: de mon temps, deux forçats
+l'essayèrent: c'étaient des criminels d'importance.
+
+Quand notre major eut donné sa démission, A--v (l'espion du bagne)
+resta seul et sans protection. Jeune encore, son caractère prenait
+de la fermeté avec l'âge: il était effronté, résolu et
+très-intelligent. Si on l'avait mis en liberté, il eût certainement
+continué à espionner et à battre monnaie par tous les moyens
+possibles, si honteux qu'ils fussent, mais il ne se serait plus
+laissé reprendre; il avait gagné de l'expérience au bagne. Il
+s'exerçait à fabriquer de faux passe-ports. Je ne l'affirme
+pourtant pas, car je tiens ce fait d'autres forçats. Je crois
+qu'il était prêt à tout risquer dans l'unique espérance de changer
+son sort. J'eus l'occasion de pénétrer dans son âme et d'en voir
+toute la laideur: son froid cynisme était révoltant et excitait en
+moi un dégoût invincible. Je crois que s'il avait eu envie de
+boire de l'eau-de-vie, et que le seul moyen d'en obtenir eût été
+d'assassiner quelqu'un, il n'aurait pas hésité un instant, à
+condition toutefois que son crime restât secret. Il avait appris à
+tout calculer dans notre maison de force. C'est sur lui que le
+Koulikof de la «section particulière» arrêta son choix.
+
+J'ai déjà parlé de Koulikof. Il n'était plus jeune, mais plein
+d'ardeur, de vie et de vigueur, et possédait des facultés
+extraordinaires. Il se sentait fort, et voulait vivre encore: ces
+gens-là veulent vivre quand même la vieillesse a déjà fait d'eux
+sa proie. J'eusse été bien surpris si Koulikof n'avait pas tenté
+de s'évader. Mais il était déjà décidé. Lequel des deux avait le
+plus d'influence sur l'autre, Koulikof ou A--f, je n'en sais rien;
+ils se valaient, et se convenaient de tout point; aussi se
+lièrent-ils bientôt. Je crois que Koulikof comptait sur A--f pour
+lui fabriquer un passe-port; d'ailleurs ce dernier était un noble,
+il appartenait à la bonne société--cela promettait d'heureuses
+chances, s'ils parvenaient à regagner la Russie. Dieu sait comme
+ils s'entendirent et quelles étaient leurs espérances; en tout
+cas, elles devaient sortir de la routine des vagabonds sibériens.
+Koulikof était un comédien qui pouvait remplir divers rôles dans
+la vie, il avait droit d'espérer beaucoup de ses talents. La
+maison de force étrangle et étouffe de pareils hommes. Ils
+complotèrent donc leur évasion.
+
+Mais il était impossible de fuir sans un soldat d'escorte, il
+fallait gagner ce soldat. Dans l'un des bataillons casernes à la
+forteresse se trouvait un Polonais d'un certain âge, homme
+énergique et digne d'un meilleur sort, sérieux, courageux. Quand
+il était arrivé en Sibérie, tout jeune, il avait déserté, car le
+mal du pays le minait. Il fut repris et fouetté; pendant deux ans,
+il fit partie des compagnies de discipline. Rentré dans son
+bataillon, il s'était mis avec zèle au service; on l'en avait
+récompensé en lui donnant le grade de caporal. Il avait de
+l'amour-propre, et parlait du ton d'un homme qui se tient en haute
+estime.
+
+Je le remarquai quelquefois parmi les soldats qui nous
+surveillaient, car les Polonais m'avaient parlé de lui. Je crus
+voir que le mal du pays s'était changé en une haine sourde,
+irréconciliable. Il n'aurait reculé devant rien, et Koulikof, eut
+du flair en le choisissant comme complice de son évasion. Ce
+caporal s'appelait Kohler. Il se concerta avec Koulikof, et ils
+fixèrent le jour. On était au mois de juin, pendant les grandes
+chaleurs. Le climat de notre ville était assez égal, surtout
+l'été, ce qui est très-favorable aux vagabonds. Il ne fallait pas
+penser à s'enfuir directement de la forteresse, car la ville est
+située sur une colline, dans un lieu découvert, les forêts qui
+l'entourent sont à une assez grande distance. Un déguisement était
+indispensable, et pour se le procurer il fallait gagner le
+faubourg, où Koulikof s'était ménagé un repaire depuis longtemps.
+Je ne sais si ses bonnes connaissances du faubourg étaient dans le
+secret. Il faut croire que oui, quoique ce point soit resté
+incertain. Cette année-là, une jeune demoiselle de conduite
+légère, d'extérieur très-agréable, nommée Vanika-Tanika, venait de
+s'établir dans un coin du faubourg; elle donnait déjà de grandes
+espérances, qu'elle devait entièrement justifier par la suite. On
+l'appelait aussi «feu et flamme»; je crois qu'elle était
+d'intelligence avec les fugitifs, car Koulikof avait fait des
+folies pour elle pendant toute une année. Quand on forma les
+détachements, le matin, nos gaillards s'arrangèrent pour se faire
+envoyer avec le forçat Chilkine--poêlier-plâtrier de son métier
+--recrépir des casernes vides que les soldats du camp avaient
+abandonnées. A--f et Koulikof devaient l'aider à transporter les
+matériaux nécessaires. Kohler se fit admettre dans l'escorte;
+comme pour trois détenus le règlement exigeait deux soldats
+d'escorte, on lui confia une jeune recrue, auquel il devait
+apprendre le service en sa qualité de caporal. Il fallait que nos
+fuyards eussent une bien grande influence sur Kohler pour qu'il se
+décidât à les suivre, lui, un homme sérieux, intelligent et
+calculateur, qui n'avait plus que quelques années à passer sous
+les drapeaux.
+
+Ils arrivèrent aux casernes vers six heures du matin. Ils étaient
+complètement seuls. Après avoir travaillé une heure environ,
+Koulikof et A--f dirent à Chilkine qu'ils allaient à l'atelier
+voir quelqu'un et prendre un outil dont ils avaient besoin. Ils
+durent user de ruse avec Chilkine et lui conter cela du ton le
+plus naturel. C'était un Moscovite, poêlier de son métier, rusé,
+pénétrant, peu causeur, d'aspect débile et décharné. Cet homme qui
+aurait du passer sa vie en gilet et en cafetan, dans quelque
+boutique de Moscou, se trouvait dans la «section particulière», au
+nombre des plus redoutables criminels militaires, après de longues
+pérégrinations; ainsi l'avait voulu sa destinée. Qu'avait-il fait
+pour mériter un châtiment si dur? je n'en sais rien; il ne
+manifestait jamais la moindre aigreur et vivait paisiblement; de
+temps à autre, il s'enivrait comme un savetier; à part cela, sa
+conduite était excellente. On ne l'avait pas mis dans le secret
+comme de juste, et il fallait le dérouter. Koulikof lui dit en
+clignant de l'oeil qu'ils allaient chercher de l'eau-de-vie,
+cachée dans l'atelier depuis la veille, ce qui intéressa fort
+Chilkine; il ne se douta de rien et resta seul avec la jeune
+recrue, pendant que Koulikof, A--f et Kohler se rendaient au
+faubourg.
+
+Une demi-heure se passa; les absents ne revenaient pas. Chilkine
+se mit à réfléchir: un éclair lui traversa l'esprit. Il se rappela
+que Koulikof paraissait avoir quelque chose d'extraordinaire,
+qu'il chuchotait avec A--f en clignant de l'oeil; il l'avait vu;
+maintenant il se souvenait de tout. Kohler avait également frappé
+son attention; en partant avec les deux forçats, le caporal avait
+expliqué à la recrue ce qu'elle devait faire pendant son absence,
+ce qui n'était pas dans ses habitudes. Plus Chilkine scrutait ses
+souvenirs, plus ses soupçons augmentaient. Le temps s'écoulait,
+les forçats ne revenaient pas; son inquiétude était extrême, car
+il comprenait que l'administration le soupçonnerait de connivence
+avec les fugitifs: il risquait sa peau par conséquent. On pouvait
+croire qu'il était leur complice, et qu'il les avait laissés
+partir, connaissant leur intention; s'il tardait à dénoncer leur
+disparition, ces soupçons prendraient encore plus de consistance.
+Il n'avait pas de temps à perdre. Il se rappela alors que Koulikof
+et A--f étaient devenus intimes depuis quelque temps, qu'ils
+complotaient souvent derrière les casernes, à l'écart. Il se
+souvint encore que cette idée lui était déjà venue, qu'ils se
+concertaient... Il regarda son soldat d'escorte; celui-ci
+bâillait, accoudé sur son fusil, et se grattait le nez le plus
+innocemment du monde; aussi Chilkine ne jugea-t-il pas nécessaire
+de lui communiquer ses pensées: il lui dit tout simplement de
+venir avec lui à l'atelier du génie. Il voulait demander là si on
+n'avait pas aperçu ses camarades; mais personne ne les avait vus.
+Les soupçons de Chilkine se confirmaient.--S'ils avaient été
+simplement s'enivrer ou bambocher au faubourg, comme Koulikof le
+faisait souvent... mais cela était impossible, pensait Chilkine.
+Ils le lui auraient dit, car à quoi bon lui cacher cela? Chilkine
+quitta son travail, et sans même retourner à la caserne où il
+travaillait, il s'en fut tout droit à la maison de force.
+
+Il était près de neuf heures quand il arriva chez le sergent-major,
+auquel il communiqua ses soupçons. Celui-ci eut peur, et
+tout d'abord ne voulut pas le croire, Chilkine ne lui avait
+communiqué son idée que sous forme de soupçon. Le sergent-major
+courut chez le major, qui courut à son tour chez le commandant. Au
+bout d'un quart d'heure, toutes les mesures nécessaires étaient
+prises. On fit un rapport au général gouverneur. Comme les forçats
+étaient d'importance, on pouvait recevoir une réprimande sévère de
+Pétersbourg. A.--f était classé parmi les condamnés politiques, à
+tort ou à raison; Koulikof était forçat de la «section
+particulière», c'est-à-dire archicriminel, et de plus, ancien
+militaire. On se rappela alors qu'aux termes du règlement, chaque
+forçat de la division particulière devait avoir deux soldats
+d'escorte quand il allait au travail; or cette règle n'avait pas
+été observée, ce qui pouvait faire du tort à tout le monde. On
+envoya aussitôt des exprès dans tous les chefs-lieux de bailliage,
+dans toutes les petites villes environnantes, pour avertir les
+autorités de l'évasion de deux forçats et donner leur signalement.
+On expédia des Cosaques à leur recherche; on écrivit dans tous les
+arrondissements, dans les gouvernements voisins... Enfin, on eut
+une peur horrible.
+
+L'agitation n'était pas moindre dans notre maison de force; à
+mesure que les détenus revenaient du travail, ils apprenaient la
+grande nouvelle, qui courait de bouche en bouche; chacun
+l'accueillait avec une joie cachée et profonde. Le coeur des
+forçats bondissait d'émotion... Outre que cela rompait la
+monotonie de la maison de force et les divertissait, c'était une
+évasion, une évasion qui trouvait un écho sympathique dans toutes
+les âmes et faisait vibrer des cordes depuis longtemps assoupies;
+une sorte d'espérance, d'audace, remuait tous ces coeurs, en leur
+faisant croire à la possibilité de changer leur sort, «Eh bien!
+ils se sont enfuis tout de même! Pourquoi donc nous, ne...» Et
+chacun, à cette pensée, se redressait et regardait ses camarades
+d'un air provocateur. Tous les forçats prirent un air hautain et
+dévisagèrent les sous-officiers du haut de leur grandeur. Comme on
+peut penser, nos chefs accoururent. Le commandant lui-même arriva.
+Les nôtres regardaient tout le monde avec hardiesse, avec une
+nuance de mépris et de gravité sévère: «Hein? nous savons nous
+tirer d'affaire, quand nous le voulons?» Tout le monde s'attendait
+à une visite générale des chefs; on savait d'avance qu'on
+procéderait à une enquête et qu'on ferait des perquisitions; aussi
+avait-on tout caché, car on n'ignorait pas que notre
+administration avait de l'esprit après coup. Ces prévisions furent
+justifiées: il y eut un grand remue-ménage; on mit tout sens
+dessus dessous, on fouilla partout--et comme de juste, on ne
+trouva rien.
+
+Quand vint l'heure des travaux de l'après-dînée, on nous y
+conduisit sous double escorte. Le soir, les officiers et
+sous-officiers de garde venaient à chaque instant nous surprendre: on
+nous compta une fois de plus qu'à l'ordinaire; on se trompa aussi
+deux fois de plus qu'à l'ordinaire, ce qui causa un nouveau
+désordre; on nous chassa dans la cour, pour nous recompter de
+nouveau. Puis, une fois encore, on nous vérifia dans les casernes.
+
+Les forçats ne s'inquiétaient guère de ce remue-ménage. Ils se
+donnaient des airs indépendants, et comme toujours en pareil cas,
+ils se conduisirent très-convenablement toute la soirée. «On ne
+pourra pas nous chercher chicane du moins.» L'administration se
+demandait s'il n'y avait pas parmi nous des complices des évadés,
+elle ordonna de nous surveiller et d'espionner nos conversations,
+mais sans résultat.--«Pas si bête que de laisser derrière soi
+des complices!»--«On cache son jeu quand on tente un pareil
+coup!»--«Koulikof et A--f sont des gaillards assez rusés pour
+avoir su cacher leur piste. Ils ont fait ça en vrais maîtres, sans
+que personne s'en doute. Ils se sont évaporés, les coquins; ils
+passeraient à travers des portes fermées!» En un mot, la gloire de
+Koulikof et de A--f avait grandi de cent coudées. Tous étaient
+fiers d'eux. On sentait que leur exploit serait transmis à la plus
+lointaine postérité, qu'il survivrait à la maison de force.
+
+--De crânes gaillards! disaient les uns.
+
+--Eh bien! on croyait qu'on ne pouvait pas s'enfuir... ils se
+sont pourtant évadés! ajoutaient les autres.
+
+--Oui! faisait un troisième en regardant ses camarades avec
+condescendance.--Mais qui s'est évadé?... Êtes-vous seulement
+dignes de dénouer les cordons de leurs souliers?
+
+En toute autre occasion, le forçat interpellé de cette façon
+aurait répondu au défi et défendu son honneur, mais il garda un
+silence modeste. «C'est vrai! tout le monde n'est pas Koulikof et
+A--f; il faut faire ses preuves d'abord...»
+
+--Au fond, camarades, pourquoi restons-nous ici? interrompit
+brusquement un détenu, assis auprès de la fenêtre de la cuisine;
+sa voix était traînante, mais secrètement satisfaite, il se
+frottait la joue de la paume de la main.--Que faisons-nous ici?
+Nous vivons sans vivre, nous sommes morts sans mourir. Eeeh!
+
+--Parbleu, on ne quitte pas la maison de force comme une vieille
+botte... Elle vous tient aux jambes. Qu'as-tu à soupirer?
+
+--Mais, tiens, Koulikof, par exemple... commença un des plus
+ardents, un jeune blanc-bec.
+
+--Koulikof? riposta un autre, en regardant de travers le
+blanc-bec;--Koulikof!... Les Koulikof, on ne les fait pas à la
+douzaine!
+
+--Et A--f! camarades, quel gaillard!
+
+--Eh! eh! il roulera Koulikof quand et tant qu'il voudra. C'est
+un fin matois.
+
+--Sont-ils loin? voilà ce que j'aimerais savoir...
+
+Et les conversations s'engageaient:--Sont-ils déjà à une grande
+distance de la ville? de quel côté se sont-ils enfuis? de quel
+côté ont-ils plus de chance? quel est le canton le plus proche?
+Comme il y avait des forçats qui connaissaient les environs, on
+les écouta avec curiosité.
+
+Quand on vint à parler des habitants des villages voisins, on
+décida qu'ils ne valaient pas le diable. Près de la ville,
+c'étaient tous des gens qui savaient ce qu'ils avaient à faire;
+pour rien au monde, ils n'aideraient les fugitifs; au contraire,
+ils les traqueraient pour les livrer.
+
+--Si vous saviez quels méchants paysans! Oh! quelles vilaines
+bêtes!
+
+--Des paysans de rien.
+
+--Le Sibérien est mauvais comme tout. Il vous tue un homme pour
+rien.
+
+--Oh! les nôtres...
+
+--Bien entendu, c'est à savoir qui sera le plus fort. Les nôtres
+ne craignent rien.
+
+--En tout cas, si nous ne crevons pas, nous entendrons parler
+d'eux.
+
+--Crois-tu par hasard qu'on les pincera?
+
+--Je suis sûr qu'on ne les attrapera jamais! riposte un des plus
+excités, en donnant un grand coup de poing sur la table.
+
+--Hum! c'est suivant comme ça tournera.
+
+--Eh bien! camarades, dit Skouratof--si je m'évadais, de ma vie
+on ne me pincerait!
+
+--Toi?
+
+Et tout le monde part d'un éclat de rire; d'autres font semblant
+de ne pas même vouloir l'écouter. Mais Skouratof est en train.
+
+--De ma vie on ne me pincerait--fait-il avec énergie.
+Camarades, je me le dis souvent, et ça m'étonne même. Je passerais
+par un trou de serrure plutôt que de me laisser pincer.
+
+--N'aie pas peur, quand la faim te talonnerait, tu irais bel et
+bien demander du pain à un paysan!
+
+Nouveaux éclats de rire.
+
+--Du pain? menteur!
+
+--Qu'as-tu donc à blaguer? Vous avez tué, ton oncle Vacia et toi,
+la mort bovine[40], c'est pour ça qu'on vous a déportés.
+
+Les rires redoublèrent. Les forçats sérieux avaient l'air
+indignés.
+
+--Menteur! cria Skouratof--c'est Mikitka qui vous a raconté
+cela; il ne s'agissait pas de moi, mais de l'oncle Vacia, et vous
+m'avez confondu avec lui. Je suis Moscovite, et vagabond dès ma
+plus tendre enfance. Tenez, quand le chantre m'apprenait à lire la
+liturgie, il me pinçait l'oreille en me disant: Répète: «Aie pitié
+de moi, Seigneur, par ta grande bonté», etc. Et je répétais avec
+lui: «On m'a emmené à la police par ta grande bonté», etc. Voilà
+ce que j'ai fait depuis ma plus tendre enfance.
+
+Tous éclatèrent de rire. C'est tout ce que Kouratof désirait, il
+fallait qu'il fît le bouffon. On en revint bientôt aux
+conversations sérieuses, surtout les vieillards et les
+connaisseurs en évasions. Les autres forçats plus jeunes, ou plus
+calmes de caractère, écoutaient tout réjouis, la tête tendue; une
+grande foule s'était rassemblée à la cuisine. Il n'y avait
+naturellement pas de sous-officiers, sans quoi l'on n'aurait point
+parlé devant eux à coeur ouvert. Parmi les plus joyeux je
+remarquai un Tartare de petite taille, aux pommettes saillantes,
+et dont la figure était très-comique. Il s'appelait Mametka, ne
+parlait presque pas le russe et ne comprenait guère ce que les
+autres disaient, mais il allongeait tout de même la tête dans la
+foule, et écoutait, écoutait avec béatitude.
+
+--Eh bien! Mametka, _iakchi_.
+
+--_Iakchi, oukh iakchi!_ marmottait Mametka, en secouant sa tête
+grotesque.--_Iakchi._
+
+--On ne les attrapera pas? _Iok_.
+
+--_Ioi, iok!_ Et Mametka branlait et hochait la tête, en
+brandissant les bras.
+
+--Tu as donc menti, et moi je n'ai pas compris, hein?
+
+--C'est ça, c'est ça, _iakchi_! répondait Mametka.
+
+--Allons, bon, _iakch_, aussi.
+
+Skouratof lui donna une chiquenaude qui lui enfonça son bonnet
+jusque sur les yeux, et sortit de très-bonne humeur, laissant
+Mametka abasourdi.
+
+Pendant une semaine entière, la discipline fut extrêmement sévère
+dans la maison de force; on se livrait à des battues minutieuses
+dans les environs. Je ne sais comment cela se faisait, mais les
+détenus étaient toujours au courant des dispositions que prenait
+l'administration pour retrouver les fugitifs. Les premiers jours,
+les nouvelles leur étaient très-favorables: ils avaient disparu
+sans laisser de traces. Nos forçats ne faisaient que se moquer des
+chefs, et n'avaient plus aucune inquiétude sur le sort de leurs
+camarades. «On ne trouvera rien, vous verrez qu'on ne les pincera
+pas», disaient-ils avec satisfaction.
+
+On savait que tous les paysans des environs étaient sur pied et
+qu'ils surveillaient les endroits suspects, comme les forêts et
+les ravins.
+
+--Des bêtises! ricanaient les nôtres, pour sûr ils sont cachés
+chez un homme à eux.
+
+--Pour sûr!--ce sont des gaillards qui ne se hasardent pas sans
+avoir tout préparé à l'avance.
+
+Les suppositions allèrent plus loin; on disait qu'ils étaient
+peut-être encore cachés dans le faubourg, dans une cave, en
+attendant que la panique eût cessé et que leurs cheveux eussent
+repoussé. Ils y resteraient peut-être six mois, et alors ils s'en
+iraient tout tranquillement plus loin...
+
+Bref, tous les détenus étaient d'humeur romanesque et fantastique.
+Tout à coup, huit jours après l'évasion, le bruit se répandit
+qu'on avait trouvé la piste. Ce bruit fut naturellement démenti
+avec mépris, mais vers le soir il prit de la consistance. Les
+forçats s'émurent. Le lendemain matin, on disait déjà en ville
+qu'on avait arrêté les fugitifs et qu'on les ramenait. Après le
+dîner, on eut de nouveaux détails: ils avaient été arrêtés à
+soixante-dix verstes de la ville, dans un hameau. Enfin on reçut
+une nouvelle authentique. Le sergent-major, qui revenait de chez
+le major, assura qu'ils seraient amenés au corps de garde le soir
+même. Ils étaient pris, il n'y avait plus à en douter. Il est
+difficile de rendre l'impression que fit cette annonce sur les
+forçats; ils s'exaspérèrent tout d'abord, puis se découragèrent.
+Bientôt je remarquai chez eux une tendance à la moquerie. Ils
+bafouèrent, non plus l'administration, mais les fugitifs
+maladroits. Ce fut d'abord le petit nombre, puis tous firent
+chorus, sauf quelques forçats graves et indépendants, que des
+moqueries ne pouvaient émouvoir. Ceux-là regardèrent avec mépris
+les masses étourdies et gardèrent le silence.
+
+Autant on avait glorifié auparavant Koulikof et A--f, autant on
+les dénigra ensuite. On les dénigrait même avec plaisir, comme
+s'ils avaient offensé leurs camarades en se laissant prendre. On
+disait avec dédain qu'ils avaient eu probablement très-faim, et
+que ne pouvant supporter leurs souffrances, ils étaient venus dans
+un hameau demander du pain aux paysans, ce qui est le dernier
+abaissement pour un vagabond. Ces récits étaient faux, car on
+avait suivi les fugitifs à la piste; quand ils étaient entrés sous
+bois, on avait fait cerner la forêt dans laquelle ils se
+trouvaient. Voyant qu'il n'y avait plus moyen de se sauver, ils se
+rendirent. Ils n'avaient rien d'autre à faire.
+
+On les amena le soir, pieds et poings liés, escortés de gendarmes;
+tous les forçats se jetèrent sur la palissade pour voir ce qu'on
+leur ferait. Ils ne virent que les équipages du major et du
+commandant qui attendaient devant le corps de garde. On mit les
+évadés au secret, après les avoir referrés; le lendemain ils
+passèrent en jugement. Les moqueries et le mépris des détenus pour
+leurs camarades cessèrent d'eux-mêmes, quand on sut les détails:
+on apprit alors qu'ils avaient été obligés de se rendre, parce
+qu'ils étaient cernés de tous côtés; tout le monde s'intéressa
+cordialement au cours de l'affaire.
+
+--On leur en donnera au moins un millier.
+
+--Oh! oh! ils les fouetteront à mort. A--f peut-être ne recevra
+que mille baguettes, mais l'autre, on le tuera pour sûr, parce
+que, vois-tu, il est de la section particulière.
+
+Les forçats se trompaient. A--f fut condamné à cinq cents coups de
+baguettes; sa conduite antérieure lui valut les circonstances
+atténuantes, et puis, c'était son premier délit. Koulikof reçut,
+je crois, mille cinq cents coups. Comme on voit, la punition fut
+assez bénigne. En gens de bon sens, ils n'impliquèrent personne
+dans leur affaire et déclarèrent nettement qu'ils s'étaient enfuis
+de la forteresse sans entrer nulle part. J'avais surtout pitié de
+Koulikof: il avait perdu sa dernière espérance, sans compter les
+deux mille verges qu'il reçut. On l'envoya plus tard dans une
+autre maison de force. A--f fut à peine châtié; on l'épargna,
+grâce aux médecins. Mais une fois à l'hôpital, il fit le fanfaron
+et déclara que maintenant il ne reculerait devant rien et ferait
+encore parler de lui. Koulikof resta le même homme, convenable et
+posé; une fois de retour à la maison de force, après son
+châtiment, il eut l'air de ne l'avoir jamais quittée. Mais les
+forçats ne le regardaient plus du même oeil: bien qu'il n'eût pas
+changé, ils avaient cessé de l'estimer dans leur for intérieur,
+ils le traitèrent désormais de pair à compagnon.
+
+Depuis cette tentative d'évasion, l'étoile de Koulikof pâlit
+sensiblement. Le succès signifie tout dans ce monde...
+
+
+X--LA DÉLIVRANCE.
+
+Cette tentative eut lieu pendant ma dernière année de travaux
+forcés. Je me souviens aussi bien de cette dernière période que de
+la première, mais à quoi bon accumuler les détails? Malgré mon
+impatience de finir mon temps, cette année fut la moins pénible de
+ma déportation. J'avais beaucoup d'amis et de connaissances parmi
+les forçats, qui avaient décidé que j'étais un brave homme.
+Beaucoup d'entre eux m'étaient dévoués et m'aimaient sincèrement.
+Le pionnier avait envie de pleurer lorsqu'il nous accompagna, mon
+compagnon et moi, hors de la maison de force; et quand nous fûmes
+définitivement en liberté, il vint presque tous les jours nous
+voir dans un logement de l'État qui nous avait été assigné,
+pendant le mois que nous passâmes en ville. Il y avait pourtant
+des physionomies dures et rébarbatives, que je n'avais pu gagner.
+Dieu sait pourquoi! Nous étions pour ainsi dire séparés par une
+barrière.
+
+J'eus plus d'immunités pendant cette dernière année. Je retrouvai
+parmi les fonctionnaires militaires de notre ville des
+connaissances et même d'anciens camarades d'école avec lesquels je
+renouai des relations. Grâce à eux, je pouvais recevoir de
+l'argent, écrire à ma famille et même posséder des livres. Depuis
+plusieurs années, je n'avais pas eu un seul livre; aussi est-il
+difficile de se rendre compte de l'impression étrange et de
+l'émotion qu'excita en moi le premier volume que je pus lire à la
+maison de force. Je commençai à le dévorer le soir, quand on ferma
+les portes, et je lus toute la nuit, jusqu'à l'aube. Ce numéro de
+Revue me parut être un messager de l'autre monde: ma vie
+antérieure se dessinait avec relief et netteté devant mes yeux: je
+tâchai de deviner si j'étais resté bien en arrière, s'ils avaient
+beaucoup vécu là-bas sans moi; je me demandais ce qui les agitait,
+quelles questions les occupaient. Je m'attachais anxieusement aux
+mots, je lisais entre les lignes, je m'efforçais de trouver le
+sens mystérieux, les allusions au passé qui m'était connu; je
+recherchais les traces de ce qui causait de l'émotion dans mon
+temps; comme je fus triste quand je dus m'avouer que j'étais
+étranger à la vie nouvelle, que j'étais maintenant un membre
+rejeté de la société! J'étais en retard; il me fallait faire
+connaissance avec la nouvelle génération. Je me jetai sur un
+article, au bas duquel je trouvai le nom d'un homme qui m'était
+cher... Mais les autres noms m'étaient inconnus pour la plupart;
+de nouveaux travailleurs étaient entrés en scène; je me hâtais de
+faire connaissance avec eux, je me désespérais d'avoir si peu de
+livres sous la main et tant de difficulté à me les procurer.
+Auparavant, du temps de notre ancien major, on risquait beaucoup à
+apporter des livres à la maison de force. Si l'on en trouvait un
+lors des perquisitions, c'était toute une histoire; on vous
+demandait d'où vous le teniez.--«Tu as sans doute des
+complices?» Et qu'aurais-je répondu? Aussi avais-je vécu sans
+livres, renfermé en moi-même, me posant des questions, que
+j'essayais de résoudre, et dont la solution me tourmentait
+souvent... Mais je ne pourrai jamais exprimer tout cela...
+
+Comme j'étais arrivé en hiver, je devais être libéré en hiver, le
+jour anniversaire de celui où j'étais entré. Avec quelle
+impatience j'attendais ce bienheureux hiver! avec quelle
+satisfaction je voyais l'été finir, les feuilles jaunir sur les
+arbres, et l'herbe se dessécher dans la steppe! L'été est passé...
+le vent d'automne hurle et gémit, la première neige tombe en
+tournoyant... Cet hiver, si longtemps attendu, est enfin arrivé!
+Mon coeur bat sourdement et précipitamment dans le pressentiment
+de la liberté. Chose étrange! plus le temps passait, plus le terme
+s'approchait, plus je devenais calme et patient. Je m'étonnais
+moi-même et je m'accusais de froideur, d'indifférence. Beaucoup de
+forçats, que je rencontrais dans la cour quand les travaux étaient
+finis, s'entretenaient avec moi et me félicitaient.
+
+--Allons, petit père Alexandre Pétrovitch! Vous allez bientôt
+être mis en liberté! Vous nous laisserez seuls, comme de pauvres
+diables.
+
+--Eh bien! Martynof, avez-vous encore longtemps à attendre? lui
+demandai-je.
+
+--Moi? eh! eh! Sept ans à trimer!...
+
+Il soupire, s'arrête et regarde au loin d'un air distrait, comme
+s'il regardait dans l'avenir... Oui, beaucoup de mes camarades me
+félicitaient sincèrement et cordialement. Il me sembla même qu'on
+avait plus d'affabilité pour moi, je ne leur appartenais déjà
+plus, je n'étais plus leur pareil; aussi me disaient-ils adieu.
+K--tchinski, jeune noble polonais, de caractère doux et paisible,
+aimait à se promener comme moi dans la cour de la prison. Il
+espérait conserver sa santé en prenant de l'exercice et en
+respirant l'air frais, pour compenser le mal que lui faisaient les
+nuits étouffantes des casernes. «J'attends avec impatience votre
+mise en liberté, me dit-il un jour en souriant, comme nous nous
+promenions. Quand vous quitterez le bagne, je saurai alors qu'il
+me reste juste une année de travaux forcés.»
+
+Je dirai ici en passant que, grâce à la perpétuelle idéalisation,
+la liberté nous semblait plus libre que la liberté telle qu'elle
+est en réalité. Les forçats exagéraient l'idée de la liberté; cela
+est commun à tous les prisonniers. L'ordonnance déguenillée d'un
+officier nous semblait être une espèce de roi, l'idéal de l'homme
+libre, relativement aux forçats; il n'avait pas de fers, il
+n'avait pas la tête rasée, et allait où il voulait, sans escorte.
+
+La veille de ma libération, au crépuscule, je fis pour la dernière
+fois le tour de notre maison de force. Que de milliers de fois
+j'avais tourné autour de cette palissade pendant ces dix ans!
+J'avais erré là derrière les casernes pendant toute la première
+année, solitaire et désespéré. Je me souviens comme je comptais
+les jours que j'y devais passer. Il y en avait plusieurs milliers.
+Dieu! comme il y a longtemps de cela! Dans ce coin avait végété
+notre aigle prisonnier; je rencontrais souvent Pétrof à cet
+endroit. Maintenant il ne me quittait plus; il accourait auprès de
+moi, et comme s'il devinait mes pensées, il se promenait
+silencieusement à mes côtés et s'étonnait à part lui, Dieu sait de
+quoi. Je disais adieu mentalement aux noires poutres équarries de
+nos casernes. Combien de jeunesse, de forces inutiles étaient
+enterrées et perdues dans ces murailles, sans profit pour
+personne! Il faut bien le dire: tous ces gens-là étaient peut-être
+les mieux doués, les plus forts de notre peuple. Mais ces forces
+puissantes étaient perdues sans retour. À qui la faute?
+
+Oui, à qui la faute?
+
+Le lendemain de cette soirée, de bon matin, avant qu'on se mit en
+rang pour aller au travail, je parcourus toutes les casernes, pour
+dire adieu aux forçats. Bien des mains calleuses et solides se
+tendirent vers moi avec bienveillance. Quelques-uns me donnaient
+des poignées de main en camarades, mais c'était le petit nombre.
+Les autres comprenaient parfaitement que j'étais devenu un tout
+autre homme, que je n'étais plus un des leurs. Ils savaient que
+j'avais des connaissances en ville, que je m'en irais tout de
+suite chez des messieurs, que je m'assiérais à leur table, que je
+serais leur égal. Ils comprenaient cela, et bien que leur poignée
+de main fût affable et cordiale, ce n'était plus celle d'un égal;
+j'étais devenu pour eux un monsieur. D'autres me tournaient
+durement le dos et ne répondaient pas à mes adieux. Quelques-uns
+même me regardaient avec haine.
+
+Le tambour battit, et tous les forçats se rendirent aux travaux.
+Je restai seul. Souchilof s'était levé avant tout le monde, et se
+trémoussait afin de me préparer une dernière fois mon thé. Pauvre
+Souchilof! il pleura quand je lui donnai mes vêtements, mes
+chemises, mes courroies pour les fers et quelque peu d'argent.--
+«Ce n'est pas cela... ce n'est pas cela... disait-il, en mordant
+ses lèvres tremblantes.--C'est vous que je perds, Alexandre
+Pétrovitch! que ferai-je maintenant sans vous?...» Je dis adieu
+aussi à Akim Akimytch.
+
+--Votre tour de partir arrivera bientôt! lui dis-je.
+
+--Je dois rester ici longtemps, très-longtemps encore, murmura-t-il
+en me serrant la main. Je me jetai à son cou, et nous nous
+embrassâmes.
+
+Dix minutes après la sortie des forçats, nous quittâmes le bagne,
+mon camarade et moi--pour n'y jamais revenir. Nous allâmes à la
+forge où l'on devait briser nos fers. Nous n'avions point
+d'escorte armée; nous nous y rendîmes en compagnie d'un
+sous-officier. Ce furent des forçats qui brisèrent nos fers, dans
+l'atelier du génie. J'attendis qu'on déferrât mon camarade, puis
+je m'approchai de l'enclume. Les forgerons me firent tourner le
+dos, m'empoignèrent la jambe et l'allongèrent sur l'enclume... Ils
+se démenaient, s'agitaient; ils voulaient faire cela lestement,
+habilement.--Le rivet! tourne d'abord le rivet, commanda le
+maître forgeron.--Mets-le comme ça, bien!... Donne maintenant un
+coup de marteau...
+
+Les fers tombèrent. Je les soulevai... Je voulais les tenir dans
+ma main, les regarder encore une fois. J'étais tout surpris qu'un
+moment avant ils fussent à mes jambes.
+
+--Allons, adieu! adieu! me dirent les forçats de leurs voix
+grossières et saccadées, mais qui semblaient joyeuses.
+
+Oui, adieu! La liberté, la vie nouvelle, la résurrection d'entre
+les morts... Ineffable minute!
+
+FIN
+
+
+
+ [1] Association coopérative d'artisans possédant un
+fonds commun.
+ [2] Dostoïevsky devint lui-même soldat en Sibérie
+quand il eut subi sa peine.
+ [3] Allusion aux deux rangées de soldats armés de
+verges vertes entre lesquelles devaient et doivent passer les
+forçats condamnés aux verges. Ce châtiment n'existe plus
+que pour les condamnés privés de tous leurs droits civils.
+ [4] Chaussure légère en écorce de tilleul que portent
+les paysans de la Russie centrale et septentrionale.
+ [5] C'est ainsi que le peuple appelle les condamnés aux
+travaux forcés et les exilés.
+ [6] Ce mot ne signifie rien; le forçat a défiguré le mot
+de _particularité_, qu'il emploie à tort dans le sens de
+_savoir-vivre_.
+ [7] Il n'existe aucun oiseau de ce nom: le forçat, pour
+se tirer d'embarras, invente un nom d'oiseau. Toute cette
+conversation est littéralement intraduisible en français.
+ [8] Les forçats ont fait du mot invalide un prénom
+qu'ils donnent par moquerie au vieux soldat.
+ [9] Bière de seigle.
+ [10] Les nobles condamnés aux travaux forcés perdent
+leurs privilèges. Ce n'est que par une grâce de l'empereur
+qu'ils peuvent être réintégrés dans leurs droits.
+ [11] Association coopérative. Le principe en est si
+répandu en Russie qu'on trouve même chez les forçats des
+essais embryonnaires d'organisation coopérative.
+ [12] Instrument de musique
+ [13] En temps de disette, les paysans mêlaient de
+l'écorce de tilleul à leur farine.
+ [14] Appeler quoiqu'on par son seul nom de baptême
+constitue en Russie une grave impolitesse, surtout dans le
+peuple. On ajoute le nom du père.
+ [15] Toupet. Sobriquet donné par les Grands-Russiens
+aux Petits-Russiens; ceux-ci portaient autrefois--au
+dix-septième siècle--un toupet de cheveux sur l'occiput,
+tandis que le reste du crâne était rasé.
+ [16] Les bains russes diffèrent totalement des nôtres:
+ce sont de grandes étuves dans lesquelles on reste soumis
+à l'action de la vapeur qui débarrasse la peau de toutes les
+substances grasses qui la couvrent.
+ [17] Les Juifs russes zézayent presque tous, et sont
+d'une poltronnerie inouïe.
+ [18] Cette boite cubique, appelée _téphil_ en hébreu,
+représente le temple de Salomon; les dix commandements
+de la loi de Moïse y sont écrits.
+ [19] Voici ce que Tourguénief dit à propos du passage
+suivant dans une de ses lettres: «Le tableau du bain, c'est
+vraiment de Dante.»
+ [20] On jette à cet effet des gouttes d'eau sur le four
+ardent.
+ [21] En Pologne, à l'heure qu'il est, entre la nappe et le
+bois de la table sur laquelle sont disposés les mets, on
+dispose du foin qui doit rappeler aux fidèles que Jésus-Christ
+est né dans une crèche.
+ [22] Espèce de guitare.
+ [23] Peintre russe célèbre dans la première moitié du
+siècle.
+ [24] Cette danse composée par le célèbre compositeur
+Glinka, l'auteur de la _Vie pour le Tsar_, est une des plus
+entraînantes que nous connaissions, et ne rentre dans
+aucun genre connu. C'est la danse russe par excellence.
+ [25] Aide-chirurgien d'armée.
+ [26] Le peuple, en Russie, emploie très-souvent la
+troisième personne du pluriel par politesse en parlant de
+quelqu'un.
+ [27] Type du roman de N. Gogol: _les Âmes mortes._
+ [28] Tout ce que je raconte des punitions corporelles
+existait de mon temps. Maintenant, à ce que j'ai entendu
+dire, tout est changé et change encore. (Note de
+Dostoïevski.)
+ [29] Les _schpitzruten_ sont des verges dont l'usage
+était très-fréquent en Allemagne au siècle dernier, et qui,
+du reste, y ont été inventées.
+ [30] Un passe-port. (Note de Dostoïevski.)
+ [31] C'est-à-dire qui sont dans la forêt, où chante le
+coucou. Il entend par la que ce sont aussi des vagabonds.
+(Note de Dostoïevski.)
+ [32] Barbouiller la porte cochère de la maison où
+demeure une jeune fille indique que celle-ci a perdu son
+innocence.
+ [33] C'est une marque de respect qui s'accordait
+autrefois en Russie, mais maintenant cette habitude est
+tombée en désuétude.
+ [34] Pour écarter des chevaux la vermine qui les dévore
+souvent Russie, on n'étrille que les chevaux de luxe.
+ [35] Injure dont le vrai sens est intraduisible.
+ [36] Cette phrase est en français dans l'original.
+ [37] Les décembristes.
+ [38] Sic. Cette phrase est en français dans l'original.
+ [39] Notre major n'était pas le seul à employer cette
+expression, bien d'autres commandants militaires
+l'imitaient, de mon temps, surtout ceux qui sortaient du
+rang. (Note de Dostoïevski.)
+ [40] C'est-à-dire qu'ils ont tué un paysan ou une
+femme, qu'ils soupçonnaient de jeter un sort sur le bétail.
+Nous avions dans notre maison de force un meurtrier de
+cette catégorie. (Note de Dostoïevski.)
+
+
+
+
+
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+by Fedor Mikhailovitch Dostoïevski
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Souvenirs de la maison des morts
+\par by Fedor Mikhailovitch Dosto\'efevski
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+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+\par with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+\par Title: Souvenirs de la maison des morts
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+\par Author: Fedor Mikhailovitch Dosto\'efevski
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+\par Release Date: February }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 18}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 , 2005 [EBook #14918]
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+\par Language: French
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+\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS ***
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+\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
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+ FOMITCH. \emdash LE BAIN. \emdash LE R\'c9CIT DE BAKLOUCHINE.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96262253 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003200320035003300000000}}
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+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003200320035003600000000}}}{\fldrslt {206}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \s21\qj\li567\ri284\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs30\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96262257"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360032003200350037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul I \endash L\rquote H\'d4PITAL.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96262257 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003200320035003700000000}}}{\fldrslt {206}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96262258"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360032003200350038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul II \endash L\rquote
+H\'d4PITAL. (Suite).}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96262258 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003200320035003800000000}}}{\fldrslt {220}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96262259"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360032003200350039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul III \endash L
+\rquote H\'d4PITAL (Suite).}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96262259 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003200320035003900000000}}}{\fldrslt {235}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96262260"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360032003200360030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul IV \endash LE MARI D
+\rquote AKOULKA. (r\'e9cit.)}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96262260 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003200320036003000000000}}}{\fldrslt {254}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96262261"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360032003200360031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul V \endash LA
+SAISON D\rquote \'c9T\'c9.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96262261 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003200320036003100000000}}}{\fldrslt {267}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96262262"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360032003200360032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul VI \endash
+ LES ANIMAUX DE LA MAISON DE FORCE.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96262262 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003200320036003200000000}}}{\fldrslt {286}}}}}{
+\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96262263"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360032003200360033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul VII \endash LE \'ab
+\~GRIEF\~\'bb.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96262263 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003200320036003300000000}}}{\fldrslt {300}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96262264"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360032003200360034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul VIII \endash
+ MES CAMARADES.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96262264 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003200320036003400000000}}}{\fldrslt {321}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96262265"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360032003200360035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul IX \endash L\rquote
+\'c9VASION.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96262265 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003200320036003500000000}}}{\fldrslt {336}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96262266"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360032003200360036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul X \endash LA D\'c9
+LIVRANCE.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96262266 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003200320036003600000000}}}{\fldrslt {352}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc96262243}AVERTISSEMENT{\*\bkmkend _Toc96262243}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par On vient enfin de traduire les }{\i\cgrid0 Souvenirs de la maison des morts}{\cgrid0 , par le romancier russe Dosto\'efevsky. De courtes indications seront peut-\'eatre utiles pour pr\'e9ciser l\rquote origine et la signification de ce livre.
+\par
+\par Le public fran\'e7ais conna\'eet d\'e9j\'e0 Dosto\'efevsky par un de ses romans les plus caract\'e9ristiques, }{\i\cgrid0 le Crime et le ch\'e2timent}{\cgrid0 . Ceux qui ont lu cette \'9cuvre ont du prendre leur parti d\rquote aimer ou de ha\'ef
+r le singulier \'e9crivain. On va nous donner des traductions de ses autres romans. Elles continueront de plaire \'e0 quelques curieux, aux esprits qui courent le monde en qu\'eate d\rquote horizons nouveaux. Elles ach\'e8
+veront de scandaliser la raison commune, celle qu\rquote on se procure dans les maisons de confections philosophiques\~; car ce temps est merveilleux pour tailler aux intelligences comme aux corps des v\'eatements uniformes, d\'e9cents, \'e0 la port\'e9
+e de tous, un peu \'e9triqu\'e9s peut-\'eatre, mais qui \'e9vitent les tracas de la recherche et de l\rquote invention. Ceux qui n\rquote ont pas eu le courage d\rquote aborder le monstre sont n\'e9anmoins renseign\'e9s sur sa fa\'e7
+on de souffrir et de faire souffrir. On a beaucoup parl\'e9 de Dosto\'efevsky, depuis un an\~; un critique a expliqu\'e9 en deux mots la sup\'e9riorit\'e9 du romancier russe. \emdash \'ab\~Il poss\'e8de deux facult\'e9s qui sont rarement r\'e9
+unies chez nos \'e9crivains\~: la facult\'e9 d\rquote \'e9voquer et celle d\rquote analyser. \'bb
+\par
+\par Oui, avec cela tout le principal est dit. Prenez chez nous Victor Hugo et Sainte-Beuve comme les repr\'e9sentants extr\'eames de ces deux qualit\'e9s litt\'e9raires\~; derri\'e8re l\rquote un ou l\rquote autre, vous pourrez ranger, en d
+eux familles intellectuelles, presque tous les ma\'eetres qui ont travaill\'e9 sur l\rquote homme. Les premiers le projettent dans l\rquote action, ils ont toute puissance pour rendre sensible le drame ext\'e9
+rieur, mais ils ne savent pas nous faire voir les mobiles secrets qui ont d\'e9cid\'e9 le choix de l\rquote \'e2me dans ce drame. Les seconds \'e9tudient ces mobiles avec une p\'e9n\'e9
+tration infinie, ils sont incapables de reconstruire pour le mouvement tragique l\rquote organisme d\'e9licat qu\rquote ils ont d\'e9mont\'e9. Il y aurait une exception \'e0 faire pour Balzac\~; quant \'e0
+ Flaubert, il faudrait entrer dans des distinctions et des r\'e9serves sacril\'e8ges\~; gardons-les pour le jour o\'f9 l\rquote on mettra le dieu de Rouen au Panth\'e9on. Toujours est-il que, dans le pays de Tourgu\'e9nef, de Tolsto\'ef et de Dosto\'ef
+evsky, les deux qualit\'e9s contradictoires se trouvent souvent r\'e9unies\~; cette alliance se paye, il est vrai, au prix de d\'e9fauts que nous supportons malais\'e9ment\~: la lenteur et l\rquote obscurit\'e9.
+\par
+\par Mais ce n\rquote est point des romans que je veux parler aujourd\rquote hui. Les }{\i\cgrid0 Souvenirs de la maison des morts}{\cgrid0 n\rquote empruntent rien \'e0 la fiction, sauf quelques pr\'e9cautions de mise en sc\'e8ne, n\'e9cessit\'e9
+es par des causes \'e9trang\'e8res \'e0 l\rquote art. Ce livre est un fragment d\rquote autobiographie, m\'eal\'e9 d\rquote observations sur un monde sp\'e9cial, de descriptions et de r\'e9cits tr\'e8s simples\~; c\rquote
+est le journal du bagne, un album de croquis rassembl\'e9s dans les casemates de Sib\'e9rie. Avant de vous r\'e9crier sur l\rquote \'e9loge d\rquote un gal\'e9rien, \'e9coutez comment Dosto\'efevsky fut pr\'e9cipit\'e9 dans cette inf\'e2me condition.
+
+\par
+\par Il avait vingt-sept ans en 1848, il commen\'e7ait \'e0 \'e9crire avec quelque succ\'e8s. Sa vie, pauvre et solitaire, allait par de mauvais chemins\~; mis\'e8re, maladie, tout lui donnait sur le monde des vues noires\~; ses nerfs d\rquote \'e9
+pileptique lui \'e9taient d\'e9j\'e0 de cruels ennemis. Avec cela, un malheureux c\'9cur plein de piti\'e9, d\rquote o\'f9 est sorti le meilleur de son talent\~; cette sensibilit\'e9 contenue, vite aigrie, qui se change en folles col\'e8
+res devant les aspects d\rquote injustice de l\rquote ordre social. Il regardait autour de lui, cherchant l\rquote id\'e9al, le progr\'e8s, les moyens de se d\'e9vouer\~; il voyait la triste Russie, bien froide, bien immobile, bien dure, tout ulc\'e9r\'e9
+e de maux anciens. Sur cette Russie, les id\'e9es g\'e9n\'e9reuses du moment passaient et ramassaient \'e0 coup s\'fbr de telles \'e2mes. Le jeune \'e9crivain fut entra\'een\'e9, avec beaucoup d\rquote autres de sa g\'e9n\'e9ration litt\'e9
+raire, dans les conciliabules pr\'e9sid\'e9s par P\'e9trachevsky. Cette s\'e9dition intellectuelle n\rquote alla pas bien loin\~; des r\'e9criminations, des menaces vagues, de beaux projets d\rquote utopie. Il y a impropri\'e9t\'e9 de mot \'e0
+ appeler cette effervescence d\rquote id\'e9es, comme on le fait habituellement, la conspiration de P\'e9trachevsky\~; de conspiration, il n\rquote y en eut pas, au sens terrible que ce terme a re\'e7u depuis lors en Russie. En tout cas, Dosto\'ef
+evsky y prit la moindre part\~; toute sa faute ne fut qu\rquote un r\'eave d\'e9fendu\~; l\rquote instruction ne put relever contre lui aucune charge effective. Chez nous, il eut \'e9t\'e9 au centre gauche\~; en Russie, il alla au bagne.
+\par
+\par Englob\'e9 dans l\rquote arr\'eat commun qui frappa ses complices, il fut jet\'e9 \'e0 la citadelle, condamn\'e9 \'e0 mort, graci\'e9 sur l\rquote \'e9chafaud, conduit en Sib\'e9rie\~; il y purgea quatre ans de fers dans la \'ab\~section r\'e9serv\'e9e\~
+\'bb, celle des criminels d\rquote \'c9tat. Le romancier y laissa des illusions, mais rien de son honneur\~; vingt ans apr\'e8s, en des temps meilleurs, les condamn\'e9s et leurs juges parlaient de ces souvenirs avec une \'e9
+gale tristesse, la main dans la main\~; l\rquote ancien for\'e7at a fait une carri\'e8re glorieuse, remplie de beaux livres, et termin\'e9e r\'e9cemment par un deuil quasi officiel. Il \'e9tait n\'e9cessaire de pr\'e9ciser ces points, pour qu\rquote on
+ ne fit pas confusion d\rquote \'e9poques\~; il n\rquote y eut rien de commun entre le proscrit de 1848 et les redoutables ennemis contre lesquels le gouvernement russe s\'e9vit aujourd\rquote hui de la m\'eame fa\'e7on, mais \'e0 plus juste titre.
+\par
+\par Un des compagnons d\rquote infortune de l\rquote exil\'e9, Yastrjemsky, a consign\'e9 dans ses M\'e9moires le r\'e9cit d\rquote une rencontre avec Dosto\'efevsky, au d\'e9but de leur p\'e9nible voyage. Le hasard les r\'e9unit une nuit dans la prison d
+\rquote \'e9tapes de Tobolsk, o\'f9 ils trouv\'e8rent aussi un de leurs complices les plus connus, Dourof. Ce r\'e9cit peint sur le vif l\rquote influence bienfaisante du romancier.
+\par
+\par \'ab\~On nous conduisit dans une salle \'e9troite, froide et sombre. Il y avait l\'e0 des lits de planches avec des sacs bourr\'e9s de foin. L\rquote obscurit\'e9 \'e9tait compl\'e8te. Derri\'e8re la porte, sur le seuil, on
+entendait le pas lourd de la sentinelle, qui marchait en long et en large par un froid de 40 degr\'e9s.
+\par
+\par \'ab\~Dourof s\rquote \'e9tendit sur le lit de camp, je me pelotonnai sur le plancher \'e0 c\'f4t\'e9 de Dosto\'efevsky. \'c0 travers la mince cloison, un tapage infernal arrivait jusqu\rquote \'e0 nous\~
+: un bruit de tasses et de verres, les cris de gens qui jouaient aux cartes, des injures, des blasph\'e8mes. Dourof avait les doigts des pieds et des mains gel\'e9s\~; ses jambes \'e9taient bless\'e9es par les fers. Dosto\'efevsky souffrait d\rquote
+une plaie qui lui \'e9tait venue au visage dans la casemate de la citadelle, \'e0 P\'e9tersbourg. Pour moi, j\rquote avais le nez gel\'e9. \emdash Dans cette triste situation, je me rappelai ma vie pass\'e9e, ma jeunesse \'e9coul\'e9
+e au milieu de mes chers camarades de l\rquote Universit\'e9\~; je pensai \'e0 ce qu\rquote aurait dit ma s\'9cur, si elle m\rquote e\'fbt aper\'e7u dans cet \'e9tat. Convaincu qu\rquote il n\rquote y avait plus rien \'e0 esp\'e9rer pour moi, je r\'e9
+solus de mettre fin \'e0 mes jours\'85 Si je m\rquote appesantis sur cette heure douloureuse, c\rquote est uniquement parce qu\rquote elle me donna l\rquote occasion de conna\'eetre de plus pr\'e8s la personnalit\'e9 de Dosto\'ef
+evsky. Sa conversation amicale et secourable me sauva du d\'e9sespoir\~; elle r\'e9veilla en moi l\rquote \'e9nergie.
+\par
+\par \'ab\~Contre toute esp\'e9rance, nous parv\'eenmes \'e0 nous procurer une chandelle, des allumettes et du th\'e9 chaud qui nous parut plus d\'e9licieux que le nectar. La plus grande partie de la nuit s\rquote \'e9
+coula dans un entretien fraternel. La voix douce et sympathique de Dosto\'efevsky, sa sensibilit\'e9, sa d\'e9licatesse de sentiment, ses saillies enjou\'e9es, tout cela produisit sur moi une impression d\rquote apaisement. Je renon\'e7ai \'e0 ma r\'e9
+solution d\'e9sesp\'e9r\'e9e. Au matin, Dosto\'efevsky, Dourof et moi, nous nous s\'e9par\'e2mes dans cette prison de Tobolsk, nous nous embrass\'e2mes les larmes aux yeux, et nous ne nous rev\'eemes plus.
+\par
+\par \'ab\~Dosto\'efevsky appartenait \'e0 la cat\'e9gorie de ces \'eatres dont Michelet a dit que, tout en \'e9tant les plus forts m\'e2les, ils ont beaucoup de la nature f\'e9minine. Par l\'e0 s\rquote explique tout un c\'f4t\'e9 de ses \'9cuvres, o\'f9 l
+\rquote on aper\'e7oit la cruaut\'e9 du talent et le besoin de faire souffrir. \'c9tant donn\'e9 cette nature, le martyre cruel et imm\'e9rit\'e9 qu\rquote un sort aveugle lui envoya devait profond\'e9ment modifier son caract\'e8re. Rien d\rquote \'e9
+tonnant \'e0 ce qu\rquote il soit devenu nerveux et irritable au plus haut degr\'e9. Mais je ne crois pas risquer un paradoxe en disant que son talent b\'e9n\'e9ficia de ses souffrances, qu\rquote elles d\'e9velopp\'e8rent en lui le sens de l\rquote
+analyse psychologique.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote \'e9tait l\rquote opinion de l\rquote \'e9crivain lui-m\'eame, non-seulement au point de vue de son talent, mais de toute la suite de sa vie morale. Il parlait toujours avec gratitude de cette \'e9preuve, o\'f9
+ il disait avoir tout appris. Encore une le\'e7on sur la vanit\'e9 universelle de nos calculs\~! \'c0 quelques degr\'e9s de longitude plus \'e0 l\rquote ouest, \'e0 Francfort ou \'e0 Paris, cette incartade r\'e9volutionnaire e\'fbt r\'e9ussi \'e0 Dosto
+\'efevsky, elle l\rquote e\'fbt port\'e9 sur les bancs d\rquote un Parlement, o\'f9 il e\'fbt fait de m\'e9diocres lois\~; sous un ciel plus rigoureux, la politique le perd, le d\'e9porte en Sib\'e9rie\~; il en revient avec des \'9c
+uvres durables, un grand renom, et l\rquote assurance intime d\rquote avoir \'e9t\'e9 remis malgr\'e9 lui dans sa voie. Le destin rit sur nos revers et nos r\'e9ussites\~
+; il culbute nos combinaisons et nous dispense le bien ou le mal en raison inverse de notre raison, Quand on \'e9coute ce rire perp\'e9tuel, dans l\rquote histoire de chaque homme et de chaque jour, on se trouve niais de souhaiter quelque chose.
+\par
+\par Pourtant l\rquote \'e9preuve \'e9tait cruelle, on le verra de reste en lisant les pages qui la racontent. Notre auteur feint d\rquote avoir trouv\'e9 ce r\'e9cit dans les papiers d\rquote un ancien d\'e9port\'e9, criminel de droit commun, qu\rquote
+il nous repr\'e9sente comme un repenti digne de toute indulgence. Plusieurs des personnages qu\rquote il met en sc\'e8ne appartiennent \'e0 la m\'eame cat\'e9gorie. C\rquote \'e9taient l\'e0 des concessions oblig\'e9es \'e0 l\rquote
+ombrageuse censure du temps\~; cette censure n\rquote admettait pas qu\rquote il y e\'fbt des condamn\'e9s politiques en Russie. Il faut tenir compte de cette fiction, il faut se souvenir en lisant que le narrateur et quelques-uns de ses cod\'e9
+tenus sont des gens d\rquote honneur, de haute \'e9ducation. Cette transposition, que le lecteur russe fait de lui-m\'eame, est indispensable pour rendre tout leur relief aux sentiments, aux contrastes des situations. Ce qui n\rquote est pas un hommage
+\'e0 la censure, mais un tour d\rquote esprit particulier \'e0 l\rquote \'e9crivain, c\rquote est la r\'e9signation, la s\'e9r\'e9nit\'e9, parfois m\'eame le go\'fbt de la souffrance avec lesquels il nous d\'e9crit ses tortures. Pas un mot enfl\'e9 ou fr
+\'e9missant, pas une invective devant les atrocit\'e9s physiques et morales o\'f9 l\rquote on attend que l\rquote indignation \'e9clate\~; toujours le ton d\rquote un fils soumis, ch\'e2ti\'e9 par un p\'e8re barbare, et qui murmure \'e0 peine\~: \'ab\~C
+\rquote est bien dur\~!\~\'bb On appr\'e9ciera ce qu\rquote une telle contention ajoute d\rquote \'e9pouvante \'e0 l\rquote horreur des choses d\'e9peintes.
+\par
+\par Ah\~! il faudra bander ses nerfs et cuirasser son c\'9cur pour achever quelques-unes de ces pages\~! Jamais plus \'e2pre r\'e9alisme n\rquote a travaill\'e9 sur des su
+jets plus repoussants. Ressuscitez les pires visions de Dante, rappelez-vous, si vous avez pratiqu\'e9 cette litt\'e9rature, le }{\i\cgrid0 Maleus maleficorum}{\cgrid0 , les proc\'e8s-verbaux de questions extraordinaires rapport\'e9
+s par Llorente, vous serez encore mal pr\'e9par\'e9 \'e0 la lecture de certains chapitres\~; n\'e9anmoins, je conseille aux d\'e9go\'fbt\'e9s d\rquote avoir bon courage et d\rquote attendre l\rquote impression d\rquote ensemble\~; ils seront \'e9tonn\'e9
+s de trouver cette impression consolante, presque douce. Voici, je crois, le secret de cette apparente contradiction.
+\par
+\par \'c0 son entr\'e9e au bagne, l\rquote infortun\'e9 se replie sur lui-m\'eame\~: du monde ignoble o\'f9 il est pr\'e9cipit\'e9, il n\rquote attend que d\'e9sespoir et scandale. Mais peu \'e0 peu, il regarde dans son \'e2me et dans les \'e2mes qui l\rquote
+entourent, avec la minutieuse patience d\rquote un prisonnier. Il s\rquote aper\'e7oit que la fatigue physique est saine, que la souffrance morale est salutaire, qu\rquote elle fait germer en lui d\rquote
+humbles petites fleurs aux bons parfums, la semence de vertu qui ne levait pas au temps du bonheur. Surtout il examine de tr\'e8s-pr\'e8s ses grossiers compagnons\~; et voici que, sous les physionomies les plus sombres, un rayon transpara\'ee
+t qui les embellit et les r\'e9chauffe. C\rquote est l\rquote accoutumance d\rquote un homme jet\'e9 dans les t\'e9n\'e8bres\~: il apprend \'e0 voir, et jouit vivement des p\'e2les clart\'e9s reconquises. Chez toutes ces b\'eates fauves qui l\rquote
+effrayaient d\rquote abord, il d\'e9gage des parties humaines, et dans ces parties humaines des parcelles divines. Il se simplifie au contact de ces natures simples, il s\rquote attache \'e0 quelques-unes, il apprend d\rquote elles \'e0 supporte
+r ses maux avec la soumission h\'e9ro\'efque des humbles. Plus il avance dans son \'e9tude, plus il rencontre parmi ces malheureux d\rquote excellents exemplaires de l\rquote homme. L\rquote horreur du supplice passe bient\'f4
+t au second plan, adoucie et noy\'e9e dans ce large courant de piti\'e9, de fraternit\'e9\~: que de bonnes choses ressuscit\'e9es dans la maison des morts\~! Insensiblement, l\rquote enfer se transforme et prend jour sur le ciel. Il semble que l\rquote
+auteur ait pr\'e9vu cette transformation morale, quand il disait au d\'e9but de son r\'e9cit, en d\'e9crivant le pr\'e9au de la forteresse\~: \'ab\~Par les fentes de la palissade, \'85 on aper\'e7
+oit un petit coin de ciel, non plus de ce ciel qui est au-dessus de la prison, mais d\rquote un autre ciel, lointain et libre.\~\'bb
+\par
+\par On comprend maintenant pourquoi cette douloureuse lecture laisse une impression consolante\~; beaucoup plus, je vous assure, que tels livres r\'e9put\'e9s tr\'e8s-gais, qui font rire en maint endroit, et qu\rquote
+on referme avec une incommensurable tristesse\~; car ceux-ci nous montrent, dans l\rquote homme le plus heureux, une b\'eate d\'e9sol\'e9e et stupide, raval\'e9e \'e0 terre pour y jouir sans but. Dans un autre art, regardez le }{\i\cgrid0
+Martyre de saint S\'e9bastien}{\cgrid0 et }{\i\cgrid0 l\rquote Orgie romaine}{\cgrid0 de Couture\~: quel est celui des deux tableaux qui vous attriste le plus\~? C\rquote est que la joie et la peine ne r\'e9sident pas dans les faits ext\'e9
+rieurs, mais dans la disposition d\rquote esprit de l\rquote artiste qui les envisage\~; c\rquote est qu\rquote il n\rquote y a qu\rquote un seul malheur v\'e9ritable, celui de manquer de foi et d\rquote esp\'e9rance. De ces tr\'e9sors, Dosto\'ef
+evsky avait assez pour enrichir toute la chiourme. Il les puisait dans l\rquote unique livre qu\rquote il poss\'e9da durant quatre ans, dans le petit \'e9vangile, que lui avait donn\'e9 la fille d\rquote un proscrit\~
+; il vous racontera comment il apprenait \'e0 lire \'e0 ses compagnons sur les pages us\'e9es. Et l\rquote on dirait, en effet, que les }{\i\cgrid0 Souvenirs}{\cgrid0 ont \'e9t\'e9 \'e9crits sur les marges de ce volume\~; un seul mot d\'e9
+finit bien le caract\'e8re do l\rquote \'9cuvre et l\rquote esprit de celui qui la con\'e7ut\~: c\rquote est l\rquote esprit \'e9vang\'e9lique. La plupart de ces \'e9crivains russes en sont p\'e9n\'e9tr\'e9s, mais nul ne l\rquote est au m\'eame degr\'e9
+ que Dosto\'efevsky, assez indiff\'e9rent aux cons\'e9quences dogmatiques, il ne retient que la source de vie morale\~; tout lui vient de cette source, m\'eame le talent d\rquote \'e9crire, c\rquote est-\'e0-dire de communiquer son c\'9c
+ur aux hommes, de leur r\'e9pondre quand ils demandent un peu de lumi\'e8re et de compassion.
+\par
+\par En insistant sur ce trait capital, je dois mettre le lecteur en garde contre une assimilation trompeuse. Quelques-uns diront peut-\'eatre\~: Tout ceci n\rquote est pas nouveau, c\rquote est la fantaisie romantique sur laquelle nous vivons depuis so
+ixante ans, la r\'e9habilitation du for\'e7at, une g\'e9n\'e9ration de plus dans la nombreuse famille qui va de Claude Gueux \'e0 Jean Valjean. \emdash Qu\rquote on regarde de plus pr\'e8s\~; il n\rquote
+y a rien de commun entre les deux conceptions. Chez nous, ce parti pris est trop souvent un jeu d\rquote antith\'e8ses qui nous laisse l\rquote impression de quelque chose d\rquote artificiel et de faux\~; car on grandit le for\'e7at au d\'e9
+triment des honn\'eates gens, comme la courtisane aux d\'e9pens des honn\'eates femmes. Chez l\rquote \'e9crivain russe, pas l\rquote ombre d\rquote une antith\'e8se\~; il ne sacrifie personne \'e0 ses clients, il ne fait pas d\rquote eux des h\'e9ros\~
+; il nous les montre ce qu\rquote ils sont, pleins de vices et de mis\'e8res\~; seulement, il persiste \'e0 chercher en eux le reflet divin, \'e0 les traiter en fr\'e8res d\'e9chus, dignes encore de charit\'e9. Il ne
+ les voit pas dans un mirage, mais sous le jour simple de la r\'e9alit\'e9\~; il les d\'e9peint avec l\rquote accent de la v\'e9rit\'e9 vivante, avec cette juste mesure qu\rquote on ne d\'e9finit point \'e0 l\rquote avance, mais qui s\rquote
+impose peu a peu au lecteur et contente la raison.
+\par
+\par Une autre cat\'e9gorie de mod\'e8les pose devant le peintre\~: les autorit\'e9s du bagne, fonctionnaires et gens de police, les tristes ma\'eetres de ce triste peuple. On retrouvera dans leurs portraits la m\'eame sobri\'e9t\'e9 d\rquote indignation, la m
+\'eame \'e9quanimit\'e9. Rien ne trahit chez Dosto\'efevsky l\rquote ombre d\rquote un ressentiment personnel, ni ce que nous appellerions l\rquote esprit d\rquote opposition. Il explique, il excuse presque la brutalit\'e9 et l\rquote
+arbitraire de ces hommes par la perversion fatale qu\rquote entra\'eene le pouvoir absolu. Il dit quelque part\~: \'ab\~Les instincts d\rquote un bourreau existent en germe dans chacun de nos contemporains.\~\'bb L\rquote habitude et l\rquote
+absence de frein d\'e9veloppent ces instincts, parall\'e8lement \'e0 des qualit\'e9s qui forcent la sympathie. Il en r\'e9sulte un bourreau bon gar\'e7on, une r\'e9duction de N\'e9ron, c\rquote est-\'e0-dire un type fonci\'e8
+rement vrai. On remarquera dans ce genre l\rquote officier Sm\'e9kalof, qui prend tant de plaisir \'e0 voir administrer les verges\~; les for\'e7ats raffolent de lui, parce qu\rquote il les fustige dr\'f4lement.
+\par
+\par \emdash C\rquote est un farceur, un c\'9cur d\rquote or, disent-ils \'e0 l\rquote envi.
+\par
+\par Qui expliquera les folles contradictions de l\rquote homme, surtout de l\rquote homme russe, instinctif, prime-sautier, plus pr\'e8s qu\rquote un autre de la nature\~?
+\par
+\par J\rquote ai rencontr\'e9 un de ces tyranneaux des mines sib\'e9riennes. Au mois d\rquote octobre 1878, je me trouvais au c\'e9l\'e8bre couvent de Saint-Serge, pr\'e8
+s de Moscou. Des religieux erraient indolemment dans les cours, sous la robe noire des basiliens. Mon guide, un petit fr\'e8re lai tr\'e8s-d\'e9gourdi, m\rquote indiqua, avec une nuance de respect, un vieux moine accoud\'e9 sur la galerie du r\'e9
+fectoire, d\rquote o\'f9 il \'e9miettait le reste de son pain de seigle aux pigeons qui s\rquote abattaient des bouleaux voisins. \emdash \'ab\~C\rquote est le p\'e8re un tel, un ancien ma\'eetre de police en Sib\'e9rie.\~\'bb \emdash Je m\rquote
+approchai du c\'e9nobite. Il reconnut un \'e9tranger et m\rquote adressa la parole en fran\'e7ais. Sa conversation, bien que tr\'e8s-r\'e9serv\'e9e, d\'e9notait une ouverture d\rquote horizon fort rare dans le monde o\'f9
+ il vivait. Je laissai tomber le nom d\rquote un des proscrits de d\'e9cembre 1825, dont l\rquote histoire m\rquote \'e9tait famili\'e8re, \'ab\~L\rquote auriez-vous rencontr\'e9 en Sib\'e9rie\~? demandai-je \'e0 mon interlocuteur. \emdash
+ Comment donc, il a \'e9t\'e9 sous ma juridiction.\~\'bb J\rquote \'e9tais fix\'e9. Je savais ce qu\rquote avait \'e9t\'e9 cette juridiction. Peu d\rquote hommes dans tout l\rquote empire eussent pu trouver dans leur m\'e9
+moire les lourds secrets et les douloureuses images qui devaient hanter la conscience de ce moine. Quelle impulsion myst\'e9rieuse l\rquote avait amen\'e9 dans ce couvent, o\'f9 il psalmodiait paisiblement les litanies depuis de longues ann\'e9es\~? \'c9
+tait-ce pi\'e9t\'e9, remords, lassitude\~? \emdash \'ab\~En voil\'e0 un qui a beaucoup \'e0 expier, dis-je \'e0 mon guide\~: il a vu et fait des choses terribles\~; le repentir l\rquote ai pouss\'e9 ici, peut-\'eatre\~!\~\'bb \emdash Le\~petit fr\'e8
+re convers me regarda d\rquote un air \'e9tonn\'e9\~; \'e9videmment, la vocation de son ancien ne s\rquote \'e9tait jamais pr\'e9sent\'e9e \'e0 son esprit sous ce point de vue, \emdash \'ab\~Nous sommes tous p\'e9cheurs\~!\~\'bb r\'e9
+pondit-il. Il ajouta, en clignant de l\rquote \'9cil vers le vieillard avec une nuance encore plus marqu\'e9e de respect et d\rquote admiration\~: \'ab\~Sans doute, qu\rquote il se repent\~: on raconte qu\rquote il a beaucoup aim\'e9 les femmes.\~\'bb
+
+\par
+\par Dosto\'efevsky parcourt en tous sens ces \'e2mes complexes. Le grand int\'e9r\'eat de son livre, pour les lettr\'e9s curieux de formes nouvelles, c\rquote est qu\rquote
+ils sentiront les mots leur manquer, quand ils voudront appliquer nos formules usuelles aux diverses faces de ce talent. Au premier abord, ils feront appel \'e0 toutes les r\'e8gles de notre cat\'e9chisme litt\'e9raire, pour y emprisonner ce r\'e9
+aliste, cet impassible, cet impressionniste\~; ils continueront, croyant l\rquote avoir saisi, et Prot\'e9e leur \'e9chappera\~; son r\'e9alisme farouche d\'e9couvrira une recherche inqui\'e8te de l\rquote id\'e9al, son impassibilit\'e9
+ laissera deviner une flamme int\'e9rieure\~; cet art subtil \'e9puisera des pages pour fixer un trait de physionomie et ramassera en une ligne tout le dessin d\rquote une \'e2me. Il faudra s\rquote avouer vaincu, \'e9gar\'e9 sur des ea
+ux troubles et profondes, dans un grand courant de vie qui porte vers l\rquote aurore.
+\par
+\par Je ne me dissimule point les d\'e9fauts de Dosto\'efevsky, la lenteur habituelle du trait, le d\'e9sordre et l\rquote obscurit\'e9 de la narration, qui revient sans cesse sur elle-m\'eame, l\rquote acharnement de myope sur le menu d\'e9
+tail, et parfois la complaisance maladive pour le d\'e9tail r\'e9pugnant. Plus d\rquote un lecteur en sera rebut\'e9, s\rquote il n\rquote a pas la flexibilit\'e9 d\rquote esprit n\'e9cessaire pour se plier aux proc\'e9d\'e9s du g\'e9
+nie russe, assez semblables \'e0 ceux du g\'e9nie anglais. \'c0 l\rquote inverse de notre go\'fbt, qui exige des effets rapides, press\'e9s, pas bien profonds par exemple, vos consciencieux ouvriers du Nord, un Thackeray ou un Dosto\'ef
+evsky, accumulent de longues pages pour pr\'e9parer un effet tardif. Mais aussi quelle intensit\'e9 dans cet effet, quand on a la patience de l\rquote attendre\~! Comme le boulet est chass\'e9 loin par cette pesante charge de poudre, tass\'e9e grain \'e0
+ grain\~! Je crois pouvoir promettre de d\'e9licates \'e9motions \'e0 ceux qui auront cette patience de lecture, si difficile \'e0 des Fran\'e7ais.
+\par
+\par Il y a bien un moyen d\rquote apprivoiser le public\~; on ne l\rquote emploie que trop. C\rquote est d\rquote \'e9trangler les traductions de et ces \'9cuvres \'e9trang\'e8res, de les \'ab\~adapter\~\'bb \'e0 notre go\'fbt. On a impitoyablement \'e9cart
+\'e9 plusieurs de ces fantaisies secourables, on a attendu, pour nous offrir les }{\i\cgrid0 Souvenirs de la maison des morts}{\cgrid0 , une version qui f\'fbt du moins un d\'e9calque fid\'e8le du texte russe. E\'fbt-il \'e9t\'e9
+ possible, tout en satisfaisant \'e0 ce premier devoir du traducteur, de donner au r\'e9cit et surtout aux dialogues une allure plus conforme aux habitudes de notre langue\~? C\rquote est un probl\'e8me ardu que je ne veux pas examiner, n\rquote
+ayant pas mission de juger ici la traduction de M.\~Neyroud. Je viens de parler de l\rquote \'e9crivain russe d\rquote apr\'e8s les impressions que m\rquote a laiss\'e9es son \'9cuvre originale\~; je n\rquote ose esp\'e9
+rer que ces impressions soient aussi fortes sur le lecteur qui va les recevoir par interm\'e9diaire.
+\par
+\par Mais j\rquote ai h\'e2te de laisser la parole \'e0 Dosto\'efevsky. Quelle que soit la fortune de ses }{\i\cgrid0 Souvenirs}{\cgrid0 , je ne regretterai pas d\rquote avoir plaid\'e9 pour eux. C\rquote est si rare et si bon de recommander un livre ou l
+\rquote on est certain que pas une\~ligne ne peut blesser une \'e2me, que pas un mot ne risque d\rquote \'e9veiller une passion douteuse\~; un livre que chacun fermera avec une id\'e9e meilleure de l\rquote humanit\'e9, avec un peu moins de s\'e9
+cheresse pour les mis\'e8res d\rquote autrui, un peu plus de courage contre ses propres mis\'e8res. Voil\'e0, si l\rquote on veut bien y r\'e9fl\'e9chir, un divin myst\'e8re de solidarit\'e9. Une affreuse souffrance fut endur\'e9
+e, il y a trente ans, par un inconnu, dans une ge\'f4le de Sib\'e9rie, presque \'e0 nos antipodes\~; conserv\'e9e en secret depuis lors, elle vit, elle sert, elle vient de si loin assainir et fortifier d\rquote autres hommes. C\rquote
+est la plante aux sucs amers, morte depuis longtemps dans quelque vall\'e9e d\rquote un autre h\'e9misph\'e8re, et dont l\rquote essence recueillie gu\'e9rit les plaies de gens qui ne l\rquote
+ont jamais vue fleurir. Oui, nulle souffrance ne se perd, toute douleur fructifie, il en reste un ar\'f4me subtil qui se r\'e9pand ind\'e9finiment dans le monde. Je ne donne point cette v\'e9rit\'e9 pour une d\'e9couverte\~; c\rquote est tout simplement l
+\rquote admirable doctrine de l\rquote \'c9glise sur le tr\'e9sor des souffrances des saints. Ainsi de bien d\rquote autres inventions qui procurent beaucoup de gloire \'e0 tant de beaux esprits\~; changez les mots, grattez le vernis de \'ab\~psychologi
+e exp\'e9rimentale\~\'bb, reconnaissez la vieille v\'e9rit\'e9 sous la rouille th\'e9ologique\~; des philosophes v\'eatus de bure avaient aper\'e7u tout cela, il y a quelques centaines d\rquote ann\'e9es, en se relevant la nuit dans un clo\'ee
+tre pour interroger leur conscience.
+\par
+\par Enfin, ce n\rquote est pas d\rquote eux qu\rquote il s\rquote agit, mais de ce for\'e7at sib\'e9rien, de ce petit ap\'f4tre la\'efque au corps ravag\'e9, \'e0 l\rquote \'e2me endolorie, toujours agit\'e9 entre d\rquote atroces visions et de doux r\'ea
+ves. Je crois le voir encore dans ses acc\'e8s de z\'e8le patriotique, d\'e9blat\'e9rant contre l\rquote abomination de l\rquote Occident et la corruption fran\'e7aise. Comme la plupart des \'e9crivains \'e9trangers, il nous jugeait sur les grimaces litt
+\'e9raires que nous leur montrons quelquefois. On l\rquote e\'fbt bien \'e9tonn\'e9, si on lui e\'fbt pr\'e9dit qu\rquote il irait un matin dans Paris pour y r\'e9citer son \'e9trange martyrologe\~! \emdash Allez et ne craignez rien, F\'e9odor Micha\'ef
+lovitch. Quelque mal qu\rquote on ait pu vous dire de notre ville, vous verrez comme on s\rquote y fait entendre en lui parlant simplement, avec la v\'e9rit\'e9 qu\rquote on tire de son c\'9cur.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\keepn\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\keepn\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0 Vicomte E. M.\~de\~Vog\'fc\'e9.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc96262244}PREMI\'c8RE PARTIE{\*\bkmkend _Toc96262244}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Au milieu des steppes, des montagnes ou des for\'eats impraticables des contr\'e9es recul\'e9es de la Sib\'e9rie, on rencontre, de loin en loin, de petites villes d\rquote un millier ou deux d\rquote habitants, enti\'e8rement b\'e2
+ties en bois, fort laides, avec deux \'e9glises, \emdash l\rquote une au centre de la ville, l\rquote autre dans le cimeti\'e8re, \emdash en un mot, des villes qui ressemblent beaucoup plus \'e0 un bon village de la banlieue de Moscou qu\rquote \'e0
+ une ville proprement dite. La plupart du temps, elles sont abondamment pourvues de ma\'eetres de police, d\rquote assesseurs et autres employ\'e9s subalternes. S\rquote il fait froid en Sib\'e9
+rie, le service du gouvernement y est en revanche extraordinairement avantageux. Les habitants sont des gens simples, sans id\'e9es lib\'e9rales\~; leurs m\'9curs sont antiques, solides et consacr\'e9es par le temps. Les fonctionnaires, qui forment \'e0
+ bon droit la noblesse sib\'e9rienne, sont ou des gens du pays, Sib\'e9riens enracin\'e9s, ou des arrivants de Russie. Ces derniers viennent tout droit des capitales, s\'e9
+duits par la haute paye, par la subvention extraordinaire pour frais de voyage et par d\rquote autres esp\'e9rances non moins tentantes pour l\rquote avenir. Ceux qui savent r\'e9soudre le probl\'e8me de la vie restent presque toujours en Sib\'e9rie et s
+\rquote y fixent d\'e9finitivement. Les fruits abondants et savoureux qu\rquote ils r\'e9coltent plus tard les d\'e9dommagent amplement\~; quant aux autres, gens l\'e9gers et qui ne savent pas r\'e9soudre ce probl\'e8me, ils s\rquote ennuient bient\'f4
+t en Sib\'e9rie et se demandent avec regret pourquoi ils ont fait la b\'eatise d\rquote y venir. C\rquote est avec impatience qu\rquote ils tuent les trois ans, \emdash terme l\'e9gal de leur s\'e9jour\~; \emdash une fois leur engagement expir\'e9
+, ils sollicitent leur retour et reviennent chez eux en d\'e9nigrant la Sib\'e9rie et en s\rquote en moquant. Ils ont tort, car c\rquote est un pays de b\'e9atitude, non seulement en ce qui concerne le service public, mais encore \'e0 bien d\rquote
+autres points de vue. Le climat est excellent\~; les marchands sont riches et hospitaliers\~; les Europ\'e9ens ais\'e9s y sont nombreux. Quant aux jeunes filles, elles ressemblent \'e0 des roses fleuries\~; leur moralit\'e9 est irr\'e9
+prochable. Le gibier court dans les rues et vient se jeter contre le chasseur. On y boit du champagne en quantit\'e9 prodigieuse\~; le caviar est \'e9tonnant\~; la r\'e9colte rend quelquefois quinze pour un. En un mot, c\rquote est une terre b\'e9
+nie dont il faut seulement savoir profiter, et l\rquote on en profite fort bien\~!
+\par
+\par C\rquote est dans l\rquote une de ces petites villes, \emdash gaies et parfaitement satisfaites d\rquote elles-m\'eames, dont l\rquote aimable population m\rquote a laiss\'e9 un souvenir ineffa\'e7able, \emdash que je rencontrai un exil\'e9, Alexandre P
+\'e9trovitch Goriantchikof, ci-devant gentilhomme-propri\'e9taire en Russie. Il avait \'e9t\'e9 condamn\'e9 aux travaux forc\'e9s de la deuxi\'e8me cat\'e9gorie, pour avoir assassin\'e9 sa femme. Apr\'e8s avoir subi sa condamnation, \emdash
+ dix ans de travaux forc\'e9s, \emdash il demeurait tranquille et inaper\'e7u en qualit\'e9 de colon dans la petite ville de K\'85 \'c0 vrai dire, il \'e9tait inscrit dans un des cantons environnants, mais il vivait \'e0 K\'85, o\'f9 il trouvait \'e0
+ gagner sa vie en donnant des le\'e7ons aux enfants. On rencontre souvent dans les villes de Sib\'e9rie des d\'e9port\'e9s qui s\rquote occupent d\rquote enseignement. On ne les d\'e9daigne pas, car ils enseignent la langue fran\'e7aise, si n\'e9
+cessaire dans la vie, et dont on n\rquote aurait pas la moindre id\'e9e sans eux, dans les parties recul\'e9es de la Sib\'e9rie. Je vis Alexandre P\'e9trovitch pour la premi\'e8
+re fois chez un fonctionnaire, Ivan Ivanytch Gvosdikof, respectable vieillard fort hospitalier, p\'e8re de cinq filles qui donnaient les plus belles esp\'e9rances. Quatre fois par semaine, Alexandre P\'e9trovitch leur donnait des le\'e7ons \'e0
+ raison de trente kopeks (argent) la le\'e7on. Son ext\'e9rieur m\rquote int\'e9ressa. C\rquote \'e9tait un homme excessivement p\'e2le et maigre, jeune encore, \emdash \'e2g\'e9 de trente-cinq ans environ, \emdash petit et d\'e9
+bile, toujours fort proprement habill\'e9 \'e0 l\rquote europ\'e9enne. Quand vous lui parliez, il vous fixait d\rquote un air tr\'e8s-attentif, \'e9coutait chacune de vos paroles avec une stricte politesse et d\rquote un air r\'e9fl\'e9
+chi, comme si vous lui aviez pos\'e9 un probl\'e8me ou que vous vouliez lui extorquer un secret. Il vous r\'e9pondait nettement et bri\'e8vement, mais en pesant tellement chaque mot, que l\rquote on se sentait tout \'e0 coup mal \'e0
+ son aise, sans savoir pourquoi, et que l\rquote on se f\'e9licitait de voir la conversation termin\'e9e. Je questionnai Ivan Ivanytch \'e0 son sujet\~; il m\rquote apprit que Goriantchikof \'e9tait de m\'9curs irr\'e9
+prochables, sans quoi, lui, Ivan Ivanytch, ne lui aurait pas confi\'e9 l\rquote instruction de ses filles, mais que c\rquote \'e9tait un terrible misanthrope, qui se tenait \'e0 l\rquote \'e9
+cart de tous, fort instruit, lisant beaucoup, parlant peu et se pr\'eatant assez mal \'e0 une conversation \'e0 c\'9cur ouvert.
+\par
+\par Certaines personnes affirmaient qu\rquote il \'e9tait fou, mais on trouvait que ce n\rquote \'e9tait pas un d\'e9faut si grave\~; aussi les gens les plus consid\'e9rables de la ville \'e9taient-ils pr\'eats \'e0 t\'e9moigner des \'e9gards \'e0 Alexandre P
+\'e9trovitch, car il pouvait \'eatre fort utile, au besoin, pour \'e9crire des placets. On croyait qu\rquote il avait une parent\'e9 fort honorable en Russie, \emdash peut-\'eatre m\'eame dans le nombre y avait-il des gens haut plac\'e9s, \emdash
+ mais on n\rquote ignorait pas que depuis son exil il avait rompu toutes relations avec elle. En un mot, il se faisait du tort \'e0 lui-m\'eame. Tout le monde connaissait son histoire et savait qu\rquote il avait tu\'e9 sa femme par jalousie, \emdash
+ moins d\rquote un an apr\'e8s son mariage, \emdash et, qu\rquote il s\rquote \'e9tait livr\'e9 lui-m\'eame \'e0 la justice, ce qui avait beaucoup adouci sa condamnation. Des crimes semblables sont toujours regard\'e9
+s comme des malheurs, dont il faut avoir piti\'e9. N\'e9anmoins, cet original se tenait obstin\'e9ment \'e0 l\rquote \'e9cart et ne se montrait que pour donner des le\'e7ons.
+\par
+\par Tout d\rquote abord je ne fis aucune attention \'e0 lui\~; puis sans que j\rquote en sus moi-m\'eame la cause, il m\rquote int\'e9ressa\~: il \'e9tait quelque peu \'e9nigmatique. Causer avec lui \'e9tait de toute impossibilit\'e9. Certes, il r\'e9pondait
+\'e0 toutes mes questions\~: il semblait m\'eame s\rquote en faire un devoir, mais une fois qu\rquote il m\rquote avait r\'e9pondu, je n\rquote osais l\rquote interroger plus longtemps\~; apr\'e8
+s de semblables conversations, on voyait toujours sur son visage une sorte de souffrance et d\rquote \'e9puisement. Je me souviens que par une belle soir\'e9e d\rquote \'e9t\'e9, je sortis avec lui de chez Ivan Ivanytch. Il me vint brusquement \'e0 l
+\rquote id\'e9e de l\rquote inviter \'e0 entrer chez moi, pour fumer une cigarette\~; je ne saurais d\'e9crire l\rquote effroi qui se peignit sur son visage\~; il se troubla tout \'e0 fait, marmotta des mots incoh\'e9rents, et soudain, apr\'e8s m\rquote
+avoir regard\'e9 d\rquote un air courrouc\'e9, il s\rquote enfuit dans une direction oppos\'e9e. J\rquote en fus fort \'e9tonn\'e9. Depuis, lorsqu\rquote il me rencontrait, il semblait \'e9prouver \'e0 ma vue une sorte de frayeur, mais je ne me d\'e9
+courageai pas. Il avait quelque chose qui m\rquote attirait\~; un mois apr\'e8s, j\rquote entrai moi-m\'eame chez Goriantchikof, sans aucun pr\'e9texte. Il est \'e9vident que j\rquote agis alors sottement et sans la moindre d\'e9licatesse. Il demeurait
+\'e0 l\rquote une des extr\'e9mit\'e9s de la ville, chez une vieille bourgeoise dont la fille \'e9tait poitrinaire. Celle-ci avait une petite enfant naturelle \'e2g\'e9e de dix ans, fort jolie et tr\'e8s-joyeuse. Au moment o\'f9 j\rquote
+entrai, Alexandre P\'e9trovitch \'e9tait assis aupr\'e8s d\rquote elle et lui enseignait \'e0 lire. En me voyant, il se troubla, comme si je l\rquote avais surpris en flagrant d\'e9lit. Tout \'e9perdu, il se leva brusquement et me regarda fort \'e9tonn
+\'e9. Nous nous ass\'eemes enfin\~; il suivait attentivement chacun de mes regards, comme s\rquote il m\rquote e\'fbt soup\'e7onn\'e9 de quelque intention myst\'e9rieuse. Je devinai qu\rquote il \'e9tait horriblement m\'e9fiant. Il me regardait avec d\'e9
+pit, et il ne tenait \'e0 rien qu\rquote il me demand\'e2t\~: \emdash Ne t\rquote en iras-tu pas bient\'f4t\~?
+\par
+\par Je lui parlai de notre petite ville, des nouvelles courantes\~; il se taisait ou souriait d\rquote un air mauvais\~: je pus constater qu\rquote il ignorait absolument ce qui se faisait dans notre ville et qu\rquote il n\rquote \'e9
+tait nullement curieux de l\rquote apprendre. Je lui parlai ensuite de notre contr\'e9e, de ses besoins\~: il m\rquote \'e9coutait toujours en silence en me fixant d\rquote un air si \'e9trange que j\rquote eus honte moi-m\'ea
+me de notre conversation. Je faillis m\'eame le f\'e2cher en lui offrant, encore non coup\'e9s, les livres et les journaux que je venais de recevoir par la derni\'e8re poste. Il jeta sur eux un regard avide, mais il modifia aussit\'f4t son intention et d
+\'e9clina mes offres, pr\'e9textant son manque de loisir. Je pris enfin cong\'e9 de lui\~; en sortant, je sentis comme un poids insupportable tomber de mes \'e9paules. Je regrettais d\rquote avoir harcel\'e9 un homme dont le go\'fbt \'e9tait de se tenir
+\'e0 l\rquote \'e9cart de tout le monde. Mais la sottise \'e9tait faite. J\rquote avais remarqu\'e9 qu\rquote il poss\'e9dait fort peu de livres\~; il n\rquote \'e9tait donc pas vrai qu\rquote il l\'fbt beaucoup. N\'e9anmoins, \'e0
+ deux reprises, comme je passais en voiture fort tard devant ses fen\'eatres, je vis de la lumi\'e8re dans son logement. Qu\rquote avait-il donc \'e0 veiller jusqu\rquote \'e0 l\rquote aube\~? \'c9crivait-il, et, si cela \'e9tait, qu\rquote \'e9crivait-il
+\~?
+\par
+\par Je fus absent de notre ville pendant trois mois environ. Quand je revins chez moi, en hiver, j\rquote appris qu\rquote Alexandre P\'e9trovitch \'e9tait mort et qu\rquote il n\rquote avait pas m\'eame appel\'e9 un m\'e9decin. On l\rquote avait d\'e9j\'e0
+ presque oubli\'e9. Son logement \'e9tait inoccup\'e9. Je fis aussit\'f4t la connaissance de son h\'f4tesse, dans l\rquote intention d\rquote apprendre d\rquote elle ce que faisait son locataire et s\rquote il \'e9crivait. Pour vingt kopeks, elle m
+\rquote apporta une corbeille pleine de papiers laiss\'e9s par le d\'e9funt et m\rquote avoua qu\rquote elle avait d\'e9j\'e0 employ\'e9 deux cahiers \'e0 allumer son feu. C\rquote \'e9tait une vieille femme morose et taciturne\~; je ne pus tirer d
+\rquote elle rien d\rquote int\'e9ressant. Elle ne sut rien me dire au sujet de son locataire. Elle me raconta pourtant qu\rquote il ne travaillait presque jamais et qu\rquote il restait des mois entiers sans ouvrir un livre ou toucher une plume\~
+: en revanche, il se promenait toute la nuit en long et en large dans sa chambre, livr\'e9 \'e0 ses r\'e9flexions\~; quelquefois m\'eame, il parlait tout haut. Il aimait beaucoup sa petite fille Katia, surtout quand il eut appris son nom\~
+; le jour de la Sainte-Catherine, il faisait dire \'e0 l\rquote \'e9glise une messe de Requiem pour l\rquote \'e2me de quelqu\rquote un. Il d\'e9testait qu\rquote on lui rend\'eet des visites et ne sortait que pour donner ses le\'e7ons\~: il regardait m
+\'eame de travers son h\'f4tesse, quand, une fois par semaine, elle venait mettre sa chambre en ordre\~; pendant les trois ans qu\rquote il avait demeur\'e9 chez elle, il ne lui avait presque jamais adress\'e9 la parole. Je demandai \'e0
+ Katia si elle se souvenait de son ma\'eetre. Elle me regarda en silence et se tourna du c\'f4t\'e9 de la muraille pour pleurer. Cet homme s\rquote \'e9tait pourtant fait aimer de quelqu\rquote un\~!
+\par
+\par J\rquote emportai les papiers et je passai ma journ\'e9e \'e0 les examiner. La plupart n\rquote avaient aucune importance\~: c\rquote \'e9taient des exercices d\rquote \'e9coliers. Enfin je trouvai un cahier assez \'e9pais, couvert d\rquote une \'e9
+criture fine, mais inachev\'e9. Il avait peut-\'eatre \'e9t\'e9 oubli\'e9 par son auteur. C\rquote \'e9tait le r\'e9cit \emdash incoh\'e9rent et fragmentaire \emdash des dix ann\'e9es qu\rquote Alexandre P\'e9trovitch avait pass\'e9es aux travaux forc
+\'e9s. Ce r\'e9cit \'e9tait interrompu \'e7\'e0 et l\'e0, soit par une anecdote, soit par d\rquote \'e9tranges, d\rquote effroyables souvenirs, jet\'e9s convulsivement, comme arrach\'e9s \'e0 l\rquote \'e9
+crivain. Je relus quelquefois ces fragments et je me pris \'e0 douter s\rquote ils avaient \'e9t\'e9 \'e9crits dans un moment de folie. Mais ces m\'e9moires d\rquote un for\'e7at, }{\i\cgrid0 Souvenirs de la maison des morts}{\cgrid0
+, comme il les intitule lui-m\'eame quelque part dans son manuscrit, ne me sembl\'e8rent pas priv\'e9s d\rquote int\'e9r\'eat. Un monde tout \'e0 fait nouveau, inconnu jusqu\rquote alors, l\rquote \'e9tranget\'e9 de certains faits,
+ enfin quelques remarques singuli\'e8res sur ce peuple d\'e9chu, \emdash il y avait l\'e0 de quoi me s\'e9duire, et je lus avec curiosit\'e9. Il se peut que je me sois tromp\'e9\~: je publie quelques chapitres de ce r\'e9cit\~: que le public juge\'85
+
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262245}I \endash LA MAISON DES MORTS.{\*\bkmkend _Toc96262245}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Notre maison de force se trouvait \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de la citadelle, derri\'e8re le rempart. Si l\rquote on regarde par les fentes de la palissade, esp\'e9rant voir quelque chose, \emdash on n\rquote aper\'e7oit qu\rquote
+un petit coin de ciel et un haut rempart de terre, couvert des grandes herbes de la steppe. Nuit et jour, des sentinelles s\rquote y prom\'e8nent en long et en large\~; on se dit alors que des ann\'e9es enti\'e8res s\rquote \'e9couleront et que l\rquote
+on verra, par la m\'eame fente de palissade, toujours le m\'eame rempart, toujours les m\'eames sentinelles et le m\'eame petit coin de ciel, non pas de celui qui se trouve au-dessus de la prison, mais d\rquote un autre ciel, lointain et libre. Repr\'e9
+sentez-vous une grande cour, longue de deux cents pas et large de cent cinquante, enceinte d\rquote une palissade hexagonale irr\'e9guli\'e8re, form\'e9e de pieux \'e9tan\'e7onn\'e9s et profond\'e9ment enfonc\'e9s en terre\~: voil\'e0 l\rquote
+enceinte ext\'e9rieure de la maison de force. D\rquote un c\'f4t\'e9 de la palissade est construite une grande porte, solide et toujours ferm\'e9e, que gardent constamment des factionnaires, et qui ne s\rquote ouvre que quand les condamn\'e9
+s vont au travail. Derri\'e8re cette porte se trouvaient la lumi\'e8re, la libert\'e9\~; l\'e0 vivaient des gens libres. En de\'e7\'e0 de lapalissade on se repr\'e9sentait ce monde merveilleux, fantastique comme un conte de f\'e9es\~: il n\rquote en \'e9
+tait pas de m\'eame du n\'f4tre, \emdash tout particulier, car il ne ressemblait \'e0 rien\~; il avait ses m\'9curs, son costume, ses lois sp\'e9ciales\~: c\rquote \'e9tait une maison morte-vivante, une vie sans analogue et des hommes \'e0 part. C
+\rquote est ce coin que j\rquote entreprends de d\'e9crire.
+\par
+\par Quand on p\'e9n\'e8tre dans l\rquote enceinte, on voit quelques b\'e2timents. De chaque c\'f4t\'e9 d\rquote une cour tr\'e8s-vaste s\rquote \'e9tendent deux constructions de bois, faites de troncs \'e9quarris et \'e0 un seul \'e9tage\~
+: ce sont les casernes des for\'e7ats. On y parque les d\'e9tenus, divis\'e9s en plusieurs cat\'e9gories. Au fond de l\rquote enceinte on aper\'e7oit encore une maison, la cuisine, divis\'e9e en deux chambr\'e9es (}{\i\cgrid0 artel}{
+\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Association coop\'e9rative d\rquote artisans poss\'e9dant un fonds commun.}}}{\cgrid0
+)\~; plus loin encore se trouve une autre construction qui sert tout \'e0 la fois de cave, de hangar et de grenier. Le centre de l\rquote enceinte, compl\'e8tement nu, forme une place assez vaste. C\rquote est l\'e0 que les d\'e9
+tenus se mettent en rang. On y fait la v\'e9rification et l\rquote appel trois fois par jour\~: le matin, \'e0 midi et le soir, et plusieurs fois encore dans la journ\'e9e, si les soldats de garde sont d\'e9fiants et habiles \'e0
+ compter. Tout autour, entre la palissade et les constructions, il reste une assez grande surface libre o\'f9 quelques d\'e9tenus misanthropes ou de caract\'e8re sombre aiment \'e0 se promener, quand on ne travaille pas\~: ils ruminent l\'e0, \'e0 l
+\rquote abri de tous les regards, leurs pens\'e9es favorites. Lorsque je les rencontrais pendant ces promenades, j\rquote aimais \'e0 regarder leurs visages tristes et stigmatis\'e9s, et \'e0 deviner leurs pens\'e9es. Un des for\'e7ats
+avait pour occupation favorite, dans les moments de libert\'e9 que nous laissaient les travaux, de compter les pieux de la palissade. Il y en avait quinze cents, il les avait tous compt\'e9s et les connaissait m\'eame par c\'9cur. Chacun d\rquote eux repr
+\'e9sentait un jour de r\'e9clusion\~: il d\'e9comptait quotidiennement un pieu et pouvait, de cette fa\'e7on, conna\'eetre exactement le nombre de jours qu\rquote il devait encore passer dans la maison de force. Il \'e9tait sinc\'e8
+rement heureux quand il avait achev\'e9 un des c\'f4t\'e9s de l\rquote hexagone\~: et pourtant, il devait attendre sa lib\'e9ration pendant de longues ann\'e9es\~; mais on apprend la patience \'e0 la maison de force. Je vis un jour un d\'e9
+tenu qui avait subi sa condamnation et que l\rquote on mettait en libert\'e9, prendra cong\'e9 de ses camarades. Il avait \'e9t\'e9 vingt ans aux travaux forc\'e9s. Plus d\rquote un for\'e7at se souvenait de l\rquote
+avoir vu arriver jeune, insouciant, ne pensant ni \'e0 son crime ni au ch\'e2timent\~: c\rquote \'e9tait maintenant un vieillard \'e0 cheveux gris, au visage triste et morose. Il fit en silence le tour de nos six casernes. En entrant dans chacune d
+\rquote elles, il priait devant l\rquote image sainte, saluait profond\'e9ment ses camarades, en les priant de ne pas garder un mauvais souvenir de lui. Je me rappelle aussi qu\rquote un soir on appela vers la porte d\rquote entr\'e9e un d\'e9
+tenu qui avait \'e9t\'e9 dans le temps un paysan sib\'e9rien fort ais\'e9. Six mois auparavant, il avait re\'e7u la nouvelle que sa femme s\rquote \'e9tait remari\'e9e, ce qui l\rquote avait fort attrist\'e9. Ce soir-l\'e0, elle \'e9tait venue \'e0
+ la prison, l\rquote avait fait appeler pour lui donner une aum\'f4ne. Ils s\rquote entretinrent deux minutes, pleur\'e8rent tous deux et se s\'e9par\'e8rent pour ne plus se revoir. Je vis l\rquote expression du visage de ce d\'e9
+tenu quand il rentra dans la caserne\'85 L\'e0, en v\'e9rit\'e9, on peut apprendre \'e0 tout supporter.
+\par
+\par Quand le cr\'e9puscule commen\'e7ait, on nous faisait rentrer dans la caserne, o\'f9 l\rquote on nous enfermait pour toute la nuit. Il m\rquote \'e9tait toujours p\'e9nible de quitter la cour pour la caserne. Qu\rquote
+on se figure une longue chambre, basse et \'e9touffante, \'e9clair\'e9e \'e0 peine par des chandelles et dans laquelle tra\'eenait une odeur lourde et naus\'e9abonde. Je ne puis comprendre maintenant comment j\rquote y ai v\'e9
+cu dix ans entiers. Mon lit de camp se composait de trois planches\~: c\rquote \'e9tait toute la place dont je pouvais disposer. Dans une seule chambre on parquait plus de trente hommes. C\rquote \'e9tait surtout en hiver qu\rquote
+on nous enfermait de bonne heure\~; il fallait attendre quatre heures au moins avant que tout le monde f\'fbt endormi, aussi \'e9tait-ce un tumulte, un vacarme de rires, de jurons, de cha\'eenes qui sonnaient, une vapeur infecte, une fum\'e9e \'e9
+paisse, un brouhaha de t\'eates ras\'e9es, de fronts stigmatis\'e9s, d\rquote habits en lambeaux, tout cela encanaill\'e9, d\'e9go\'fbtant\~; oui, l\rquote homme est un animal vivace\~! on pourrait le d\'e9finir\~: un \'eatre qui s\rquote habitue \'e0
+ tout, et ce\~serait peut-\'eatre l\'e0 la meilleure d\'e9finition qu\rquote on en ait donn\'e9e.
+\par
+\par Nous \'e9tions en tout deux cent cinquante dans la maison de force. Ce nombre \'e9tait presque invariable, car lorsque les uns avaient subi leur peine, d\rquote autres criminels arrivaient, il en mourait aussi. Et il y avait l\'e0 toute sorte de
+ gens. Je crois que chaque gouvernement, chaque contr\'e9e de la Russie avait fourni son repr\'e9sentant. Il y avait des \'e9trangers et m\'eame des montagnards du Caucase. Tout ce monde se divisait en cat\'e9gories diff\'e9rentes, suivant l\rquote
+importance du crime et par cons\'e9quent la dur\'e9e du ch\'e2timent. Chaque crime, quel qu\rquote il soit, y \'e9tait repr\'e9sent\'e9. La population de la maison de force \'e9tait compos\'e9e en majeure partie de d\'e9port\'e9s aux travaux forc\'e9
+s de la cat\'e9gorie civile (fortement condamn\'e9s, comme disaient les d\'e9tenus). C\rquote \'e9taient des criminels priv\'e9s de tous leurs droits civils, membres r\'e9prouv\'e9s de la soci\'e9t\'e9, vomis par elle, et dont le visage marqu\'e9
+ au fer devait \'e9ternellement t\'e9moigner de leur opprobre. Ils \'e9taient incarc\'e9r\'e9s dans la maison de force pour un laps de temps qui variait de huit \'e0 douze ans\~; \'e0 l\rquote expiration de leur peine, on les envoyait dans un canton sib
+\'e9rien en qualit\'e9 de colons. Quant aux criminels de la section militaire, ils n\rquote \'e9taient pas priv\'e9s de leurs droits civils, \emdash c\rquote est ce qui a lieu d\rquote ordinaire dans les compagnies de discipline russes, \emdash et n
+\rquote \'e9taient envoy\'e9s que pour un temps relativement court. Une fois leur condamnation purg\'e9e, ils retournaient \'e0 l\rquote endroit d\rquote o\'f9 ils \'e9taient venus, et entraient comme soldats dans les bataillons de ligne sib\'e9riens}{
+\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Dosto\'efevsky devint lui-m\'eame soldat en Sib\'e9rie quand il eut subi sa peine.}}}{
+\cgrid0 . Beaucoup d\rquote entre eux nous revenaient bient\'f4t pour des crimes graves, seulement ce n\rquote \'e9tait plus pour un petit nombre d\rquote ann\'e9es, mais pour vingt ans au moins\~; ils faisaient alors partie d\rquote
+une section qui se nommait \'ab\~\'e0 perp\'e9tuit\'e9\~\'bb. N\'e9anmoins, les }{\i\cgrid0 perp\'e9tuels}{\cgrid0 n\rquote \'e9taient pas priv\'e9s de leurs droits. Il existait encore\~une section assez nombreuse, compos\'e9
+e des pires malfaiteurs, presque tous v\'e9t\'e9rans du crime, et qu\rquote on appelait la \'ab\~section particuli\'e8re\~\'bb. On envoyait l\'e0 des condamn\'e9s de toutes les Russies. Ils se regardaient \'e0 bon droit comme d\'e9tenus \'e0 perp\'e9tuit
+\'e9, car le terme de leur r\'e9clusion n\rquote avait pas \'e9t\'e9 indiqu\'e9. La loi exigeait qu\rquote on leur donn\'e2t des t\'e2ches doubles et triples. Ils rest\'e8rent dans la prison jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote on entreprit en Sib\'e9
+rie les travaux de force les plus p\'e9nibles. \'ab\~Vous n\rquote \'eates ici que pour un temps fixe, disaient-ils aux autres for\'e7ats\~; nous, au contraire, nous y sommes pour toute notre vie.\~\'bb J\rquote ai entendu dire p
+lus tard que cette section a \'e9t\'e9 abolie. On a \'e9loign\'e9 en m\'eame temps les condamn\'e9s civils, pour ne conserver que les condamn\'e9s militaires que l\rquote on organisa en compagnie de discipline unique. L\rquote
+administration a naturellement \'e9t\'e9 chang\'e9e. Je d\'e9cris, par cons\'e9quent, les pratiques d\rquote un autre temps et des choses abolies depuis longtemps\'85
+\par
+\par Oui, il y a longtemps de cela\~; il me semble m\'eame que c\rquote est un r\'eave, Je me souviens de mon entr\'e9e \'e0 la maison de force, un soir de d\'e9cembre, \'e0 la nuit tombante. Les for\'e7ats revenaient des travaux\~: on se pr\'e9parait \'e0
+ la v\'e9rification. Un sous-officier moustachu m\rquote ouvrit la porte de cette maison \'e9trange o\'f9 je devais rester tant d\rquote ann\'e9es, endurer tant d\rquote \'e9motions dont je ne pourrais me faire une id\'e9e m\'ea
+me approximative si je ne les avais pas ressenties. Ainsi, par exemple, aurais-je jamais pu m\rquote imaginer la souffrance poignante et terrible qu\rquote il y a \'e0 ne jamais \'eatre seul m\'eame une minute pendant dix ans\~? Au travail sous escorte,
+\'e0 la caserne en compagnie de deux cents camarades, jamais seul, jamais\~! Du reste, il fallait que je m\rquote y fisse.
+\par
+\par Il y avait l\'e0 des meurtriers par imprudence, des meurtriers de m\'e9tier, des brigands et des chefs de brigands, de simples filous, ma\'eetres dans l\rquote industrie de trouver de l\rquote argent dans la poche des passants ou d\rquote enlever n
+\rquote importe quoi sur une table. Il aurait pourtant \'e9t\'e9 difficile de dire pourquoi et comment certains d\'e9tenus se trouvaient \'e0 la maison de force. Chacun d\rquote eux avait son histoire, confuse et lourde, p\'e9nible comme un lendemain d
+\rquote ivresse. Les for\'e7ats parlaient g\'e9n\'e9ralement fort peu de leur pass\'e9, qu\rquote ils n\rquote aimaient pas \'e0 raconter\~; ils s\rquote effor\'e7aient m\'eame de n\rquote y plus penser. Parmi mes camarades de cha\'eene j\rquote
+ai connu des meurtriers qui \'e9taient si gais et si insouciants qu\rquote on pouvait parier \'e0 coup s\'fbr que jamais leur conscience ne leur avait fait le moindre-reproche\~; mais il y avait aussi des visages sombres, presque toujours silencieux. Il
+\'e9tait bien rare que quelqu\rquote un racont\'e2t son histoire, car cette curiosit\'e9-l\'e0 n\rquote \'e9tait pas \'e0 la mode, n\rquote \'e9tait pas d\rquote usage\~; disons d\rquote un seul mot que cela n\rquote \'e9tait pas re\'e7
+u. Il arrivait pourtant de loin en loin que par d\'e9s\'9cuvrement un d\'e9tenu racont\'e2t sa vie \'e0 un autre for\'e7at qui l\rquote \'e9coutait froidement. Personne, \'e0 vrai dire, n\rquote aurait pu \'e9tonner son voisin. \'ab\~Nous ne somme
+s pas des ignorants, nous autres\~!\~\'bb disaient-ils souvent avec une suffisance cynique. Je me souviens qu\rquote un jour un brigand ivre (on pouvait s\rquote enivrer quelquefois aux travaux forc\'e9s) raconta comment il avait tu\'e9 et taillad\'e9
+ un enfant de cinq ans\~: il l\rquote avait d\rquote abord attir\'e9 avec un joujou, puis il l\rquote avait emmen\'e9 dans un hangar o\'f9 il l\rquote avait d\'e9pec\'e9. La caserne tout enti\'e8re, qui, d\rquote
+ordinaire, riait de ses plaisanteries, poussa un cri unanime\~; le brigand fut oblig\'e9 de se taire. Si les for\'e7ats l\rquote avaient interrompu, ce n\rquote \'e9tait nullement parce que son r\'e9cit avait excit\'e9 leur indignation, mais parce qu
+\rquote il n\rquote \'e9tait pas re\'e7u de parler de }{\i\cgrid0 cela}{\cgrid0 . Je dois dire ici que les d\'e9tenus avaient un certain degr\'e9 d\rquote instruction. La moiti\'e9 d\rquote entre eux, \emdash si ce n\rquote est plus, \emdash savaient
+ lire et \'e9crire. O\'f9 trouvera-t-on, en Russie, dans n\rquote importe quel groupe populaire, deux cent cinquante hommes sachant lire et \'e9crire\~? Plus tard, j\rquote ai entendu dire et m\'eame conclure, gr\'e2ce \'e0 ces donn\'e9es, que l\rquote
+instruction d\'e9moralisait le peuple. C\rquote est une erreur\~: l\rquote instruction est tout \'e0 fait \'e9trang\'e8re \'e0 cette d\'e9cadence morale. Il faut n\'e9anmoins convenir qu\rquote elle d\'e9veloppa l\rquote esprit de r\'e9
+solution dans le peuple, mais c\rquote est loin d\rquote \'eatre un d\'e9faut. \emdash Chaque section avait un costume diff\'e9rent\~: l\rquote une portait une veste de drap moiti\'e9 brune, moiti\'e9 grise, et un pantalon dont un canon \'e9tait brun, l
+\rquote autre gris. Un jour, comme nous \'e9tions au travail, une petite fille qui vendait des navettes de pain blanc (kalatchi) s\rquote approcha des for\'e7ats\~; elle me regarda longtemps, puis \'e9clata de rire\~: \emdash \'ab\~Fi\~
+! comme ils sont laids\~! s\rquote \'e9cria-t-elle. Ils n\rquote ont pas m\'eame eu assez de drap gris ou de drap brun pour faire leurs habits.\~\'bb D\rquote autres for\'e7ats portaient une veste de drap gris uni, mais dont les manches \'e9
+taient brunes. On rasait aussi les t\'eates de diff\'e9rentes fa\'e7ons\~; le cr\'e2ne \'e9tait mis \'e0 nu tant\'f4t en long, tant\'f4t en large, de la nuque au front ou d\rquote une oreille \'e0 l\rquote autre.
+\par
+\par Cette \'e9trange famille avait un air de ressemblance prononc\'e9 que l\rquote on distinguait du premier coup d\rquote \'9cil\~; m\'eame les personnalit\'e9s les plus saillantes, celles qui dominaient involontairement les autres for\'e7ats, s\rquote effor
+\'e7aient de prendre le ton g\'e9n\'e9ral de la maison. Tous les d\'e9tenus, \emdash \'e0 l\rquote exception de quelques-uns qui jouissaient d\rquote une gaiet\'e9 in\'e9puisable et qui, par cela m\'eame, s\rquote attiraient le m\'e9pris g\'e9n\'e9ral,
+\emdash tous les d\'e9tenus \'e9taient moroses, envieux, effroyablement vaniteux, pr\'e9somptueux, susceptibles et formalistes \'e0 l\rquote exc\'e8s. Ne s\rquote \'e9tonner de rien \'e9tait \'e0 leurs yeux une qualit\'e9 primordiale, aussi se pr\'e9
+occupaient-ils fort d\rquote avoir de la tenue. Mais souvent l\rquote apparence la plus hautaine faisait place, avec la rapidit\'e9 de l\rquote \'e9clair, \'e0 une plate l\'e2chet\'e9. Pourtant il y avait quelques hommes vraiment forts\~: ceux-l\'e0 \'e9
+taient naturels et sinc\'e8res, mais, chose \'e9trange\~! ils \'e9taient le plus souvent d\rquote une vanit\'e9 excessive et maladive. C\rquote \'e9tait toujours la vanit\'e9 qui \'e9tait au premier plan. La majorit\'e9 des d\'e9tenus \'e9tait d\'e9prav
+\'e9e et pervertie, aussi les calomnies et les comm\'e9rages pleuvaient-ils comme gr\'eale. C\rquote \'e9tait un enfer, une damnation que notre vie, mais personne n\rquote aurait os\'e9 s\rquote \'e9lever contre les r\'e8glements int\'e9
+rieurs de la prison et contre les habitudes re\'e7ues\~; aussi s\rquote y soumettait-on bon gr\'e9, mal gr\'e9. Certains caract\'e8res intraitables ne pliaient que difficilement, mais pliaient tout de m\'eame. Des d\'e9tenus qui, encore libres, avaient d
+\'e9pass\'e9 toute mesure, qui, souvent pouss\'e9s par leur vanit\'e9 surexcit\'e9e, avaient commis des crimes affreux, inconsciemment, comme dans un d\'e9lire, et qui avaient \'e9t\'e9 l\rquote effroi de villes enti\'e8res, \'e9taient mat\'e9
+s en peu de temps par le r\'e9gime de notre prison. Le nouveau qui cherchait \'e0 s\rquote orienter remarquait bien vite qu\rquote ici il n\rquote \'e9tonnerait personne\~; insensiblement il se soumettait, prenait le ton g\'e9n\'e9ral, une sorte de dignit
+\'e9 personnelle dont presque chaque d\'e9tenu \'e9tait p\'e9n\'e9tr\'e9, absolument comme si la d\'e9nomination de for\'e7at e\'fbt \'e9t\'e9 un titre honorable. Pas le moindre signe de honte ou de repentir, du reste, mais une sorte de soumission ext\'e9
+rieure, en quelque sorte officielle, qui raisonnait paisiblement la conduite \'e0 tenir. \'ab\~Nous sommes des gens perdus, disaient-ils, nous n\rquote avons pas su vivre en libert\'e9, maintenant nous devons parcourir de toutes nos forces la }{\i\cgrid0
+rue verte}{\cs30\b\i\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Allusion aux deux rang\'e9es de soldats arm\'e9
+s de verges vertes entre lesquelles devaient et doivent passer les for\'e7ats condamn\'e9s aux verges. Ce ch\'e2timent n\rquote existe plus que pour les condamn\'e9s priv\'e9s de tous leurs droits civils.}}}{\cgrid0
+, et nous faire compter et recompter comme des b\'eates.\~\'bb \'ab\~Tu n\rquote as pas voulu ob\'e9ir \'e0 ton p\'e8re et \'e0 ta m\'e8re, ob\'e9is maintenant \'e0 la peau d\rquote \'e2ne\~!\~\'bb \'ab\~Qui n\rquote a pas voulu broder, casse des pierres
+\'e0 l\rquote heure qu\rquote il est.\~\'bb Tout cela se disait et se r\'e9p\'e9tait souvent en guise de morale, comme des sentences et des proverbes, sans qu\rquote on les pr\'eet toutefois au s\'e9rieux. Ce n\rquote \'e9taient que des mots en l\rquote
+air. Y en avait-il un seul qui s\rquote avou\'e2t son iniquit\'e9\~? Qu\rquote un \'e9tranger, \emdash pas un for\'e7at, \emdash essaye de reprocher \'e0 un d\'e9tenu son crime ou de l\rquote insulter, les injures de part et d\rquote autre n\rquote
+auront pas de fin. Et quels raffin\'e9s que les for\'e7ats en ce qui concerne les injures\~! Ils insultent finement, en artistes. L\rquote injure \'e9tait une vraie science\~; ils ne s\rquote effor\'e7aient pas tant d\rquote offenser par l\rquote
+expression que par le sens, l\rquote esprit d\rquote une phrase envenim\'e9e. Leurs querelles incessantes contribuaient beaucoup au d\'e9veloppement de cet art sp\'e9cial.
+\par
+\par Comme ils ne travaillaient que sous la menace du b\'e2ton, ils \'e9taient paresseux et d\'e9prav\'e9s. Ceux qui n\rquote \'e9taient pas encore corrompus en arrivant \'e0 la maison de force, s\rquote y pervertissaient bient\'f4t. R\'e9unis malgr\'e9
+ eux, ils \'e9taient parfaitement \'e9trangers les uns aux autres. \emdash \'ab\~Le diable a us\'e9 trois paires de }{\i\cgrid0 lapti}{\cs30\b\i\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Chaussure l\'e9g\'e8re en \'e9corce de tilleul que portent les paysans de la Russie centrale et septentrionale.}}}{\cgrid0 avant de nous rassembler\~\'bb, disaient-ils. Les intrigues, les
+ calomnies, les comm\'e9rages, l\rquote envie, les querelles, tenaient le haut bout dans cette vie d\rquote enfer. Pas une m\'e9chante langue n\rquote aurait \'e9t\'e9 en \'e9tat de tenir t\'eate \'e0 ces meurtriers, toujours l\rquote injure \'e0
+ la bouche.
+\par
+\par Comme je l\rquote ai dit plus haut, parmi eux se trouvaient des hommes au caract\'e8re de fer, endurcis et intr\'e9pides, habitu\'e9s \'e0 se commander. Ceux-l\'e0, on les estimait involontairement\~; bien qu\rquote ils fussent fort jaloux de leur renomm
+\'e9e, ils s\rquote effor\'e7aient de n\rquote obs\'e9der personne, et ne s\rquote insultaient jamais sans motif\~; leur conduite \'e9tait en tous points pleine de dignit\'e9\~; ils \'e9taient raisonnables et presque toujours ob\'e9
+issants, non par principe ou par conscience de leurs devoirs, mais comme par une convention mutuelle entre eux et l\rquote administration, convention dont ils reconnaissaient tous les avantages. On agissait du reste prudemment avec eux. Je me rappelle qu
+\rquote un d\'e9tenu, intr\'e9pide et r\'e9solu, connu pour ses penchants de b\'eate fauve, fut appel\'e9 un jour pour \'eatre fouett\'e9. C\rquote \'e9tait pendant l\rquote \'e9t\'e9\~; on ne travaillait pas. L\rquote adjudant, chef direct et imm\'e9
+diat de la maison de force, \'e9tait arriv\'e9 au corps de garde, qui se trouvait \'e0 c\'f4t\'e9 de la grande porte, pour assister \'e0 la punition. (Ce major \'e9tait un \'eatre fatal pour les d\'e9tenus, qu\rquote il avait r\'e9duits \'e0
+ trembler devant lui. S\'e9v\'e8re \'e0 en devenir insens\'e9, il se \'ab\~jetait\~\'bb sur eux, disaient-ils\~; mais c\rquote \'e9tait surtout son regard, aussi p\'e9n\'e9trant que celui du lynx, que l\rquote on craignait. Il \'e9
+tait impossible de rien lui dissimuler. Il voyait, pour ainsi dire, sans m\'eame regarder. En entrant dans la prison, il savait d\'e9j\'e0 ce qui se faisait \'e0 l\rquote autre bout de l\rquote enceinte\~; aussi les for\'e7ats l\rquote appelaient-ils \'ab
+\~l\rquote homme aux huit yeux\~\'bb. Son syst\'e8me \'e9tait mauvais, car il ne parvenait qu\rquote \'e0 irriter des gens d\'e9j\'e0 irascibles\~; sans le commandant, homme bien \'e9lev\'e9 et raisonnable, qui mod\'e9
+rait les sorties sauvages du major, celui-ci aurait caus\'e9 de grands malheurs par sa mauvaise administration. Je ne comprends pas comment il put prendre sa retraite sain et sauf\~; il est vrai qu\rquote il quitta le service apr\'e8s qu\rquote il eut
+\'e9t\'e9 mis en jugement.)
+\par
+\par Le d\'e9tenu bl\'eamit quand on l\rquote appela. D\rquote ordinaire, il se couchait courageusement et sans prof\'e9rer un mot, pour recevoir les terribles verges, apr\'e8s quoi, il se relevait en se secouant. Il supportait ce malheur froidement, e
+n philosophe. Il est vrai qu\rquote on ne le punissait qu\rquote \'e0 bon escient, et avec toutes sortes de pr\'e9cautions. Mais cette fois, il s\rquote estimait innocent. Il bl\'eamit, et tout en s\rquote approchant doucement de l\rquote
+escorte de soldats, il r\'e9ussit \'e0 cacher dans sa manche un tranchet de cordonnier. Il \'e9tait pourtant s\'e9v\'e8rement d\'e9fendu aux d\'e9tenus d\rquote avoir des instruments tranchants, des couteaux, etc. Les perquisitions \'e9taient fr\'e9
+quentes, inattendues et des plus minutieuses\~; toutes les infractions \'e0 cette r\'e8gle \'e9taient s\'e9v\'e8rement punies\~; mais comme il est difficile d\rquote enlever \'e0 un criminel ce qu\rquote
+il veut cacher, et que, du reste, des instruments tranchants se trouvaient n\'e9cessairement dans la prison, ils n\rquote \'e9taient jamais d\'e9truits. Si l\rquote on parvenait \'e0 les ravir aux for\'e7ats, ceux-ci s\rquote
+en procuraient bien vite de nouveaux. Tous les d\'e9tenus se jet\'e8rent contre la palissade, le c\'9cur palpitant, pour regarder \'e0 travers les fentes. On savait que cette fois-ci, P\'e9trof refuserait de se laisser fustiger et que la fin du major \'e9
+tait venue. Mais au moment d\'e9cisif, ce dernier monta dans sa voiture et partit, confiant le commandement de l\rquote ex\'e9cution \'e0 un officier subalterne\~: \'ab\~Dieu l\rquote a sauv\'e9\~!\~\'bb dirent plus tard les for\'e7ats. Quant \'e0 P\'e9
+trof, il subit tranquillement sa punition\~; une fois le major parti, sa col\'e8re \'e9tait tomb\'e9e. Le d\'e9tenu est soumis et ob\'e9issant jusqu\rquote \'e0 un certain point, mais il y a une limite qu\rquote il ne faut pas d\'e9passer. Rien n\rquote
+est plus curieux que ces \'e9tranges boutades d\rquote emportement et de d\'e9sob\'e9issance. Souvent un homme qui supporte pendant plusieurs ann\'e9es les ch\'e2timents les plus cruels, se r\'e9volte pour une bagatelle, pour un rien. On pourrait m\'ea
+me dire que c\rquote est un fou\'85 C\rquote est du reste ce que l\rquote on fait.
+\par
+\par J\rquote ai d\'e9j\'e0 dit que pendant plusieurs ann\'e9es je n\rquote ai pas remarqu\'e9 le moindre signe de repentance, pas le plus petit malaise du crime commis, et que la plupart des for\'e7ats s\rquote estimaient dans leur for int\'e9rieur en droit d
+\rquote agir comme bon leur semblait. Certainement la vanit\'e9, les mauvais exemples, la vantardise ou la fausse honte y \'e9taient pour beaucoup. D\rquote autre part, qui peut dire avoir sond\'e9 la profondeur de ces c\'9curs livr\'e9s \'e0
+ la perdition et les avoir trouv\'e9s ferm\'e9s \'e0 toute lumi\'e8re\~? Enfin il semble que durant tant d\rquote ann\'e9es, j\rquote eusse d\'fb saisir quelque indice, f\'fbt-ce le plus fugitif, d\rquote un regret, d\rquote une souffrance morale. Je n
+\rquote ai positivement rien aper\'e7u. On ne saurait juger le crime avec des opinions toutes faites, et sa philosophie est un peu plus compliqu\'e9e qu\rquote on ne le croit. Il est av\'e9r\'e9 que ni les maisons de force, ni les bagnes, ni le syst\'e8
+me des travaux forc\'e9s, ne corrigent le criminel\~; ces ch\'e2timents ne peuvent que le punir et rassurer la soci\'e9t\'e9 contre les attentats qu\rquote il pourrait commettre. La r\'e9clusion et les travaux excessifs ne font que d\'e9
+velopper chez ces hommes une haine profonde, la soif des jouissances d\'e9fendues et une effroyable insouciance. D\rquote autre part, je suis certain que le c\'e9l\'e8bre syst\'e8me cellulaire n\rquote atteint qu\rquote
+un but apparent et trompeur. Il soutire du criminel toute sa force et son \'e9nergie, \'e9nerve son \'e2me qu\rquote il affaiblit et effraye, et montre enfin une momie dess\'e9ch\'e9e et \'e0 moiti\'e9 folle comme un mod\'e8le d\rquote
+amendement et de repentir. Le criminel qui s\rquote est r\'e9volt\'e9 contre la soci\'e9t\'e9, la hait et s\rquote estime toujours dans son droit\~: la soci\'e9t\'e9 a tort, lui non. N\rquote a-t-il pas du reste subi sa condamnation\~
+? aussi est-il absous, acquitt\'e9 \'e0 ses propres yeux. Malgr\'e9 les opinions diverses, chacun reconna\'eetra qu\rquote il y a des crimes qui partout et toujours, sous n\rquote importe quelle l\'e9gislation, seront indiscutablement crimes et que l
+\rquote on regardera comme tels tant que l\rquote homme sera homme. Ce n\rquote est qu\rquote \'e0 la maison de force que j\rquote ai entendu raconter, avec un rire enfantin \'e0 peine contenu, les forfaits les plus \'e9tranges, les plus atroces. Je n
+\rquote oublierai jamais un parricide, \emdash ci-devant noble et fonctionnaire. Il avait fait le malheur de son p\'e8re. Un vrai fils prodigue. Le vieillard essayait en vain de le retenir par des remontrances sur la pente fatale o\'f9
+ il glissait. Comme il \'e9tait cribl\'e9 de dettes et qu\rquote on soup\'e7onnait son p\'e8re d\rquote avoir, \emdash outre une ferme, \emdash de l\rquote argent cach\'e9, il le tua pour entrer plus vite en possession de son h\'e9
+ritage. Ce crime ne fut d\'e9couvert qu\rquote au bout d\rquote un mois. Pendant tout ce temps, le meurtrier, qui du reste avait inform\'e9 la justice de la disparition de son p\'e8re, continua ses d\'e9bauches. Enfin, pendant son absence, la police d\'e9
+couvrit le cadavre du vieillard dans un canal d\rquote \'e9gout recouvert de planches. La t\'eate grise \'e9tait s\'e9par\'e9e du tronc et appuy\'e9e contre le corps, enti\'e8rement habill\'e9\~; sous la t\'eate, comme par d\'e9rision, l\rquote assassi
+n avait gliss\'e9 un coussin. Le jeune homme n\rquote avoua rien\~: il fut d\'e9grad\'e9, d\'e9pouill\'e9 de ses privil\'e8ges de noblesse et envoy\'e9 aux travaux forc\'e9s pour vingt ans. Aussi longtemps que je l\rquote ai connu, je l\rquote
+ai toujours vu d\rquote humeur tr\'e8s-insouciante. C\rquote \'e9tait l\rquote homme le plus \'e9tourdi et le plus inconsid\'e9r\'e9 que j\rquote aie rencontr\'e9, quoiqu\rquote il f\'fbt loin d\rquote \'eatre sot. Je ne remarquai jamais en lui une cruaut
+\'e9 excessive. Les autres d\'e9tenus le m\'e9prisaient, non pas \'e0 cause de son crime, dont il n\rquote \'e9tait jamais question, mais parce qu\rquote il manquait de tenue. Il parlait quelquefois de son p\'e8
+re. Ainsi un jour, en vantant la robuste complexion h\'e9r\'e9ditaire dans sa famille, il ajouta\~: \'ab\~\emdash Tenez, mon p\'e8re, par exemple, jusqu\rquote \'e0 sa mort, n\rquote a jamais \'e9t\'e9 malade.\~\'bb Une insensibilit\'e9 animale port\'e9e
+ \'e0 un aussi haut degr\'e9 semble impossible\~: elle est par trop ph\'e9nom\'e9nale. Il devait y avoir l\'e0 un d\'e9faut organique, une monstruosit\'e9 physique et morale inconnue jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent \'e0 la science, et non un simple d\'e9
+lit. Je ne croyais naturellement pas \'e0 un crime aussi atroce, mais des gens de la m\'eame ville que lui, qui connaissaient tous les d\'e9tails de son histoire, me la racont\'e8rent. Les faits \'e9taient si clairs, qu\rquote il aurait \'e9t\'e9 insens
+\'e9 de ne pas se rendre \'e0 l\rquote \'e9vidence. Les d\'e9tenus l\rquote avaient entendu crier une fois, pendant son sommeil\~: \'ab\~Tiens-le\~! tiens-le\~! coupe-lui la t\'eate\~! la t\'eate\~! la t\'eate\~!\~\'bb
+\par
+\par Presque tous les for\'e7ats r\'eavaient \'e0 haute voix ou d\'e9liraient pendant leur sommeil\~; les injures, les mots d\rquote argot, les couteaux, les haches revenaient le plus souvent dans leurs songes. \'ab\~Nous sommes des gens broy\'e9
+s, disaient-ils, nous n\rquote avons plus d\rquote entrailles, c\rquote est pourquoi nous crions la nuit.\~\'bb
+\par
+\par Les travaux forc\'e9s dans notre forteresse n\rquote \'e9taient pas une occupation, mais une obligation\~: les d\'e9tenus accomplissaient leur t\'e2che ou travaillaient le nombre d\rquote heures fix\'e9 par la loi, puis retournaient \'e0
+ la maison de force. Ils avaient du reste ce labeur en haine. Si le d\'e9tenu n\rquote avait pas un travail personnel auquel il se livre volontairement avec toute son intelligence, il lui serait impossible de supporter sa r\'e9clusion. De quelle fa\'e7
+on ces gens, tous d\rquote une nature fortement tremp\'e9e, qui avaient largement v\'e9cu et d\'e9siraient vivre encore, qui avaient \'e9t\'e9 r\'e9unis contre leur volont\'e9, apr\'e8s que la soci\'e9t\'e9 les avait rejet\'e9s, auraient-ils pu vivre d
+\rquote une fa\'e7on normale et naturelle\~?
+\par
+\par Gr\'e2ce \'e0 la seule paresse, les instincts les plus criminels, dont le d\'e9tenu n\rquote aurait jamais m\'eame conscience, se d\'e9velopperaient en lui.
+\par
+\par L\rquote homme ne peut exister sans travail, sans propri\'e9t\'e9 l\'e9gale et normale\~; hors de ces conditions il se pervertit et se change en b\'eate fauve. Aussi chaque for\'e7
+at, par une exigence toute naturelle et par instinct de conservation, avait-il chez nous un m\'e9tier, une occupation quelconque. Les longues journ\'e9es d\rquote \'e9t\'e9 \'e9taient prises presque tout enti\'e8res par les travaux forc\'e9s\~; la nuit
+\'e9tait si courte qu\rquote on avait juste le temps de dormir. Il n\rquote en \'e9tait pas de m\'eame en hiver\~; suivant le r\'e8glement, les d\'e9tenus devaient \'eatre renferm\'e9s dans la caserne, \'e0 la tomb\'e9e de la nuit. Que
+ faire pendant les longues et tristes soir\'e9es, sinon travailler\~? Aussi chaque caserne, bien que ferm\'e9e aux verrous, prenait-elle l\rquote apparence d\rquote un vaste atelier. \'c0 vrai dire, le travail n\rquote \'e9tait pas d\'e9fendu, mais il
+\'e9tait interdit d\rquote avoir des outils, sans lesquels il est tout \'e0 fait impossible. On travaillait en cachette, et l\rquote administration, semble-t-il, fermait les yeux. Beaucoup de d\'e9tenus arrivaient \'e0
+ la maison de force sans rien savoir faire de leurs dix doigts, ils apprenaient un m\'e9tier quelconque de leurs camarades, et, une fois lib\'e9r\'e9s, devenaient d\rquote excellents ouvriers. Il y avait l\'e0
+ des cordonniers, des bottiers, des tailleurs, des sculpteurs, des serruriers et des doreurs. Un Juif m\'eame, I\'e7a\'ef Boumstein, \'e9tait en m\'eame temps bijoutier et usurier. Tout
+le monde travaillait et gagnait ainsi quelques sous, car il venait beaucoup de commandes de la ville. L\rquote argent est une libert\'e9 sonnante et tr\'e9buchante, inestimable pour un homme enti\'e8rement priv\'e9 de la vraie libert\'e9. S\rquote
+il se sent quelque monnaie en poche, il se console de sa position, m\'eame quand il ne pourrait pas la d\'e9penser. (Mais on peut partout et toujours d\'e9penser son argent, d\rquote autant plus que le fruit d\'e9
+fendu est doublement savoureux. On peut se procurer de l\rquote eau-de-vie m\'eame dans la maison de force.) Bien que les pipes fussent s\'e9v\'e8rement prohib\'e9es, tout le monde fumait. L\rquote argent et le tabac pr\'e9servaient les for\'e7
+ats du scorbut, comme le travail les sauvait du crime\~: sans lui, ils se seraient mutuellement d\'e9truits, comme des araign\'e9es enferm\'e9es dans un bocal de verre. Le travail et l\rquote argent n\rquote en \'e9taient pas moins interdits\~
+: on pratiquait fr\'e9quemment pendant la nuit de s\'e9v\'e8res perquisitions, durant lesquelles on confisquait tout ce qui n\rquote \'e9tait pas l\'e9galement autoris\'e9. Si adroitement que fussent cach\'e9s les p\'e9cules, il arrivait cependant qu
+\rquote on les d\'e9couvrait. C\rquote \'e9tait l\'e0 une des raisons pour lesquelles on ne les conservait pas longtemps\~: on les \'e9changeait bient\'f4t contre de l\rquote eau-de-vie\~; ce qui explique comment celle-ci avait du s\rquote
+introduire dans la maison de force. Le d\'e9linquant \'e9tait non-seulement priv\'e9 de son p\'e9cule, mais encore cruellement fustig\'e9\~!
+\par
+\par Peu de temps apr\'e8s chaque perquisition, les for\'e7ats se procuraient de nouveau les objets qui avaient \'e9t\'e9 confisqu\'e9s, et tout marchait comme ci-devant. L\rquote administration le savait, et bien que la condition des d\'e9tenus f\'fb
+t assez semblable \'e0 celle des habitants du V\'e9suve, ils ne murmuraient jamais contre les punitions inflig\'e9es pour ces peccadilles. Qui n\rquote avait pas d\rquote industrie manuelle, commer\'e7ait d\rquote une mani\'e8re quelconque. Les proc\'e9d
+\'e9s d\rquote achat et de vente \'e9taient assez originaux. Les uns s\rquote occupaient de brocantage et revendaient parfois des objets que personne autre qu\rquote un for\'e7at n\rquote aurait jamais eu l\rquote id\'e9e de vendre ou d\rquote
+acheter, voire m\'eame de regarder comme ayant une valeur quelconque. Le moindre chiffon avait pourtant son prix et pouvait servir. Par suite de la pauvret\'e9 m\'eame des for\'e7ats, l\rquote argent acqu\'e9rait un prix sup\'e9rieur \'e0 celui qu\rquote
+il a en r\'e9alit\'e9. De longs et p\'e9nibles travaux, quelquefois fort compliqu\'e9s, ne se payaient que quelques kopeks. Plusieurs prisonniers pr\'eataient \'e0 la petite semaine et y trouvaient leur compte. Le d\'e9tenu, panier perc\'e9 ou ruin\'e9
+, portait \'e0 l\rquote usurier les rares objets qui lui appartenaient et les engageait pour quelques liards qu\rquote on lui pr\'eatait \'e0 un taux fabuleux. S\rquote il ne les rachetait pas au terme fix\'e9, l\rquote
+usurier les vendait impitoyablement aux ench\'e8res, et cela sans retard, L\rquote usure florissait si bien dans notre maison de force qu\rquote on pr\'eatait m\'eame sur des objets appartenant \'e0 l\rquote \'c9tat\~: linge, bottes, etc., choses \'e0
+ chaque instant indispensables. Lorsque le pr\'eateur sur gages acceptait de semblables d\'e9p\'f4ts, l\rquote affaire prenait souvent une tournure inattendue\~: le propri\'e9taire allait trouver, aussit\'f4t apr\'e8s avoir re\'e7
+u son argent, le sous-officier (surveillant en chef de la maison de force) et lui d\'e9non\'e7ait le recel d\rquote objets appartenant \'e0 l\rquote \'c9tat, que l\rquote on enlevait \'e0 l\rquote usurier, sans m\'eame juger le fait digne d\rquote \'ea
+tre rapport\'e9 \'e0 l\rquote administration sup\'e9rieure. Mais jamais aucune querelle, \emdash c\rquote est ce qu\rquote il y a de plus curieux, \emdash ne s\rquote \'e9levait entre l\rquote usurier et le propri\'e9taire\~
+; le premier rendait silencieusement, d\rquote un air morose, les effets qu\rquote on lui r\'e9clamait, comme s\rquote il s\rquote y attendait depuis longtemps. Peut-\'eatre s\rquote avouait-il qu\rquote \'e0 la place du nantisseur, il n\rquote
+aurait pas agi autrement. Aussi, si l\rquote on s\rquote insultait apr\'e8s cette perquisition, c\rquote \'e9tait moins par haine que par simple acquit de conscience.
+\par
+\par Les for\'e7ats se volaient mutuellement sans pudeur. Chaque d\'e9tenu avait son petit coffre, muni d\rquote un cadenas, dans lequel il serrait les effets confi\'e9s par l\rquote administration. Quoiqu\rquote on e\'fbt autoris\'e9 ces coffres, cela n
+\rquote emp\'eachait nullement les vols. Le lecteur peut s\rquote imaginer ais\'e9ment quels habiles voleurs se trouvaient parmi nous. Un d\'e9tenu qui m\rquote \'e9tait sinc\'e8rement d\'e9vou\'e9, \emdash je le dis sans pr\'e9tention, \emdash
+ me vola ma Bible, le seul livre qui f\'fbt permis dans la maison de force\~; le m\'eame jour, il me l\rquote avoua, non par repentir, mais parce qu\rquote il eut piti\'e9 de me voir la chercher longtemps. Nous avions au nombre de nos camarades de cha\'ee
+ne plusieurs for\'e7ats, dits \'ab\~cabaretiers\~\'bb, qui vendaient de l\rquote eau-de-vie, et s\rquote enrichissaient relativement \'e0 ce m\'e9tier-l\'e0. J\rquote en parlerai plus loin, car ce trafic est assez curieux, pour que je m\rquote y arr\'ea
+te. Un grand nombre de d\'e9tenus \'e9taient d\'e9port\'e9s pour contrebande, ce qui explique comment on pouvait apporter clandestinement de l\rquote eau-de-vie dans la maison de force, sous une surveillance aussi s\'e9v\'e8re qu\rquote \'e9tait la n\'f4
+tre, et malgr\'e9 les escortes in\'e9vitables. Pour le dire en passant, la contrebande constitue un crime \'e0 part. Se figurerait-on que l\rquote argent, le b\'e9n\'e9fice r\'e9el de l\rquote affaire, n\rquote a souvent qu\rquote
+une importance secondaire pour le contrebandier\~? C\rquote est pourtant un fait authentique. Il travaille par vocation\~: dans son genre, c\rquote est un po\'e8te. Il risque tout ce qu\rquote il poss\'e8de, s\rquote expose \'e0
+ des dangers terribles, ruse, invente, se d\'e9gage, se d\'e9brouille, agit m\'eame quelquefois avec une sorte d\rquote inspiration. Cette passion est aussi violente que celle du jeu. J\rquote ai connu un d\'e9tenu de stature colossale, qui \'e9
+tait bien l\rquote homme le plus doux, le plus paisible et le plus soumis qu\rquote il f\'fbt possible de voir. On se demandait comment il avait pu \'eatre d\'e9port\'e9\~: son caract\'e8re \'e9tait si doux, si sociable, que pendant tout le temps qu
+\rquote il passa \'e0 la maison de force, il n\rquote eut jamais de querelle avec personne. Originaire de la Russie occidentale, dont il habitait la fronti\'e8re, il avait \'e9t\'e9 envoy\'e9 aux travaux forc\'e9s pour contrebande. Comme de juste, il ne r
+\'e9sista pas au d\'e9sir de transporter de l\rquote eau-de-vie dans la prison. Que de fois ne fut-il pas puni j pour cela, et Dieu sait quelle peur il avait des verges\~! Ce m\'e9tier si dangereux ne lui rapportait qu\rquote un b\'e9n\'e9fice d\'e9
+risoire\~: c\rquote \'e9tait l\rquote entrepreneur qui s\rquote enrichissait \'e0 ses d\'e9pens. Chaque fois qu\rquote il avait \'e9t\'e9 puni, il pleurait comme une vieille femme et jurait ses grands dieux qu\rquote on ne l\rquote
+y reprendrait plus. Il tenait bon pendant tout un mois, mais il finissait par c\'e9der de nouveau \'e0 sa passion\'85 Gr\'e2ce \'e0 ces amateurs de contrebande, l\rquote eau-de-vie ne manquait jamais dans la maison de force.
+\par
+\par Un autre genre de revenu, qui, sans enrichir les d\'e9tenus, n\rquote en \'e9tait pas moins constant et bienfaisant, c\rquote \'e9tait l\rquote aum\'f4ne. Les classes \'e9lev\'e9es de notre soci\'e9t\'e9
+ russe ne savent pas combien les marchands, les bourgeois et tout notre peuple en g\'e9n\'e9ral a de soins pour les \'ab\~malheureux}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 C\rquote est ainsi que le peuple appelle les condamn\'e9s aux travaux forc\'e9s et les exil\'e9s.}}}{\cgrid0 \~\'bb. L\rquote aum\'f4ne ne faisait jamais d\'e9
+faut et consistait toujours en petits pains blancs, quelquefois en argent, \emdash mais tr\'e8s-rarement. \emdash Sans les aum\'f4nes, l\rquote existence des for\'e7ats, et surtout celle des pr\'e9venus, qui sont fort mal nourris, serait par trop p\'e9
+nible. L\rquote aum\'f4ne se partage \'e9galement entra tous les d\'e9tenus. Si l\rquote aum\'f4ne ne suffit pas, on divise les petits pains par la moiti\'e9 et quelquefois m\'eame en six morceaux, afin que chaque for\'e7
+at en ait sa part. Je me souviens de la premi\'e8re aum\'f4ne, \emdash une petite pi\'e8ce de monnaie, \emdash que je re\'e7us. Peu de temps apr\'e8s mon arriv\'e9e, un matin, en revenant du travail seul avec un soldat d\rquote escorte, je croisai une m
+\'e8re et sa fille, une enfant de dix ans, jolie comme un ange. Je les avais d\'e9j\'e0 vues une fois. (La m\'e8re \'e9tait veuve d\rquote un pauvre soldat qui, jeune encore, avait pass\'e9 au conseil de guerre et \'e9tait mort dans l\rquote
+infirmerie de la maison de force, alors que je m\rquote y trouvais. Elles pleuraient \'e0 chaudes larmes quand elles \'e9taient venues toutes deux lui faire leurs adieux.) En me voyant, la petite fille rougit et murmura quelques mots \'e0 l\rquote
+oreille de sa m\'e8re, qui s\rquote arr\'eata et prit dans un panier un quart de kopek qu\rquote elle remit \'e0 la petite fille. Celle-ci courut apr\'e8s moi\~: \emdash \'ab\~Tiens, malheureux, me dit-elle, prends ce kopek au nom du Christ\~!\~\'bb
+\emdash Je pris la monnaie qu\rquote elle me glissait dans la main\~; la petite fille retourna tout heureuse vers sa m\'e8re. Je l\rquote ai conserv\'e9 longtemps, ce kopek-l\'e0\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262246}II \endash PREMI\'c8RES IMPRESSIONS.{\*\bkmkend _Toc96262246}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Les premi\'e8res semaines et en g\'e9n\'e9ral les commencements de ma r\'e9clusion se pr\'e9sentent vivement \'e0 mon imagination. Au contraire, les ann\'e9es suivantes se sont fondues et ne m\rquote ont laiss\'e9 qu\rquote un souvenir confus. Certaines
+\'e9poques de cette vie se sont m\'eame tout \'e0 fait effac\'e9es de ma m\'e9moire\~; je n\rquote en ai gard\'e9 qu\rquote une impression unique, toujours la m\'eame, p\'e9nible, monotone, \'e9touffante.
+\par
+\par Ce que j\rquote ai vu et \'e9prouv\'e9 pendant ces premiers temps de ma d\'e9tention, il me semble que tout cela est arriv\'e9 hier. Il devait en \'eatre ainsi.
+\par
+\par Je me rappelle parfaitement que, tout d\rquote abord, cette vie m\rquote \'e9tonna par cela m\'eame qu\rquote elle ne pr\'e9sentait rien de particulier, d\rquote extraordinaire, ou pour mieux m\rquote exprimer, d\rquote inattendu
+. Plus tard seulement, quand j\rquote eus v\'e9cu assez longtemps dans la maison de force, je compris tout l\rquote exceptionnel, l\rquote inattendu d\rquote une existence semblable, et je m\rquote en \'e9tonnai. J\rquote avouerai que cet \'e9
+tonnement ne m\rquote a pas quitt\'e9 pendant tout le temps de ma condamnation\~; je ne pouvais d\'e9cid\'e9ment me r\'e9concilier avec cette existence.
+\par
+\par J\rquote \'e9prouvai tout d\rquote abord une r\'e9pugnance invincible en arrivant \'e0 la maison de force, mais, chose \'e9trange\~! la vie m\rquote y sembla moins p\'e9nible que je ne me l\rquote \'e9tais figur\'e9 en route.
+\par
+\par En effet, les d\'e9tenus, bien qu\rquote embarrass\'e9s par leurs fers, allaient et venaient librement dans la prison\~; ils s\rquote injuriaient, chantaient, travaillaient, fumaient leur pipe et buvaient de l\rquote eau-de-vie (les buveurs \'e9
+taient pourtant assez rares)\~; il s\rquote organisait m\'eame de nuit des parties de cartes en r\'e8gle. Les travaux ne me parurent pas tr\'e8s-p\'e9nibles\~; il me semblait que ce n\rquote \'e9
+tait pas la vraie fatigue du bagne. Je ne devinai que longtemps apr\'e8s pourquoi ce travail \'e9tait dur et excessif\~; c\rquote \'e9tait moins par sa difficult\'e9 que parce qu\rquote il \'e9tait forc\'e9, contraint, obligatoire, et qu\rquote on ne l
+\rquote accomplissait que par crainte du b\'e2ton. Le paysan travaille certainement beaucoup plus que le for\'e7at, car pendant l\rquote \'e9t\'e9 il peine nuit et jour\~; mais c\rquote est dans son propre int\'e9r\'eat qu\rquote il s
+e fatigue, son but est raisonnable, aussi endure-t-il moins que le condamn\'e9 qui ex\'e9cute un travail forc\'e9 dont il ne retire aucun profit. Il m\rquote est venu un jour \'e0 l\rquote id\'e9e que si l\rquote on voulait r\'e9duire un homme \'e0 n\'e9
+ant, le punir atrocement, l\rquote \'e9craser tellement que le meurtrier le plus endurci tremblerait lui-m\'eame devant ce ch\'e2timent et s\rquote effrayerait d\rquote avance, il suffirait de donner \'e0 son travail un caract\'e8re de compl\'e8
+te inutilit\'e9, voire m\'eame d\rquote absurdit\'e9. Les travaux forc\'e9s tels qu\rquote ils existent actuellement ne pr\'e9sentent aucun int\'e9r\'eat pour les condamn\'e9s, mais ils ont au moins leur raison d\rquote \'eatre\~: le for\'e7
+at fait des briques, creuse la terre, cr\'e9pit, construit\~; toutes ces occupations ont un sens et un but. Quelquefois m\'eame le d\'e9tenu s\rquote int\'e9resse \'e0 ce qu\rquote il fait. Il veut alors travailler plus adroitement, plus avantageusement\~
+; mais qu\rquote on le contraigne, par exemple, \'e0 transvaser de l\rquote eau d\rquote une tine dans une autre, et vice versa, \'e0 concasser du sable ou \'e0 transporter un tas de terre d\rquote un endroit \'e0 un autre pour lui ordonner ensuite la r
+\'e9ciproque, je suis persuad\'e9 qu\rquote au bout de quelques jours le d\'e9tenu s\rquote \'e9tranglera ou commettra mille crimes comportant la peine de mort plut\'f4t que de vivre dans un tel abaissement et de tels tourments. Il va de soi qu\rquote
+un ch\'e2timent semblable serait plut\'f4t une torture, une vengeance atroce qu\rquote une correction\~; il serait absurde, car il n\rquote atteindrait aucun but sens\'e9.
+\par
+\par Je n\rquote \'e9tais, du reste, arriv\'e9 qu\rquote en hiver, au mois de d\'e9cembre\~; les travaux avaient alors peu d\rquote importance dans notre forteresse. Je ne me faisais aucune id\'e9e du travail d\rquote \'e9t\'e9, cinq fois plus fatigant. Les d
+\'e9tenus, pendant la saison rigoureuse, d\'e9molissaient sur l\rquote Irtych de vieilles barques appartenant \'e0 l\rquote \'c9tat, travaillaient dans les ateliers, enlevaient la neige amass\'e9e par les ouragans contre les constructions, ou br\'fb
+laient et concassaient de l\rquote alb\'e2tre, etc. Comme le jour \'e9tait tr\'e8s-court, le travail cessait de bonne heure, et tout le monde rentrait \'e0 la maison de force o\'f9 il n\rquote y avait presque rien \'e0 faire, sauf le travail suppl\'e9me
+ntaire que s\rquote \'e9taient cr\'e9\'e9 les for\'e7ats.
+\par
+\par Un tiers a peine des d\'e9tenus travaillaient s\'e9rieusement\~: les autres fain\'e9antaient et r\'f4daient sans but dans les casernes, intriguant, s\rquote injuriant. Ceux qui avaient quelque argent s\rquote enivraient d\rquote eau-de-vie ou perdaie
+nt au jeu leurs \'e9conomies\~; tout cela par fain\'e9antise, par ennui, par d\'e9s\'9cuvrement. J\rquote appris encore \'e0 conna\'eetre une souffrance qui peut-\'eatre est la plus aigu\'eb, la plus douloureuse qu\rquote
+on puisse ressentir dans une maison de d\'e9tention, \'e0 part la privation de libert\'e9\~: je veux parler de la cohabitation forc\'e9e. La cohabitation est plus ou moins forc\'e9e partout et toujours, mais nulle part elle n\rquote
+est aussi horrible que dans une prison\~; il y a l\'e0 des hommes avec lesquels personne ne voudrait vivre. Je suis certain que chaque condamn\'e9, \emdash inconsciemment peut-\'eatre, \emdash en a souffert.
+\par
+\par La nourriture des d\'e9tenus me parut passable. Ces derniers affirmaient m\'eame qu\rquote elle \'e9tait incomparablement meilleure que dans n\rquote importe quelle prison de Russie. Je ne saurais toutefois le certifier, \endash car je n\rquote
+ai jamais \'e9t\'e9 incarc\'e9r\'e9 ailleurs. Beaucoup d\rquote entre nous avaient, du reste, la facult\'e9 de se procurer la nourriture qui leur convenait\~; quoique la viande ne co\'fbt\'e2t que trois kopeks, ceux-l\'e0 seuls qui avaient toujours de l
+\rquote argent se permettaient le luxe d\rquote en manger\~: la majorit\'e9 des d\'e9tenus se contentaient de la ration r\'e9glementaire. Quand ils vantaient la nourriture de la maison de force, ils n\rquote avaient en vue que le pain, que l\rquote
+on distribuait par chambr\'e9e et non pas individuellement et au poids. Cette derni\'e8re condition aurait effray\'e9 les for\'e7ats, car un tiers au moins d\rquote entre eux, dans ce cas, aurait constamment souffert de la faim, tandis qu\rquote
+avec le syst\'e8me en vigueur, chacun \'e9tait content. Notre pain \'e9tait particuli\'e8rement savoureux et m\'eame renomm\'e9 en ville\~; on attribuait sa bonne qualit\'e9 \'e0 une heureuse construction des fours de la prison. Quant \'e0
+ notre soupe de chou aigre (}{\i\cgrid0 chichi}{\cgrid0 ), qui se cuisait dans un grand chaudron et qu\rquote on \'e9paississait de farine, elle \'e9tait loin d\rquote avoir bonne mine. Les jours ouvriers, elle \'e9tait fort claire et maigre\~
+; mais ce qui m\rquote en d\'e9go\'fbtait surtout, c\rquote \'e9tait la quantit\'e9 de cancrelats qu\rquote on y trouvait. Les d\'e9tenus n\rquote y faisaient toutefois aucune attention.
+\par
+\par Les trois jours qui suivirent mon arriv\'e9e, je n\rquote allai pas au travail\~; on donnait toujours quelque r\'e9pit aux nouveaux d\'e9port\'e9
+s, afin de leur permettre de se reposer de leurs fatigues. Le lendemain, je dus sortir de la maison de force pour \'eatre ferr\'e9, Ma cha\'eene n\rquote \'e9tait pas \'ab\~d\rquote uniforme\~\'bb, elle se composait d\rquote a
+nneaux qui rendaient un son clair\~: c\rquote est ce que j\rquote entendis dire aux autres d\'e9tenus. Elle se portait ext\'e9rieurement, par-dessus le v\'eatement, tandis que mes camarades avaient des fers form\'e9s non d\rquote
+anneaux, mais de quatre tringles \'e9paisses comme le doigt et r\'e9unies entre elles par trois anneaux qu\rquote on portait sous le pantalon. \'c0 l\rquote anneau central s\rquote attachait une courroie, nou\'e9e \'e0 son tour \'e0 une ceinture boucl\'e9
+e sur la chemise.
+\par
+\par Je revois nettement la premi\'e8re matin\'e9e que je passai dans la maison de force. Le tambour battit la diane au corps de garde, pr\'e8s de la grande porte de l\rquote enceinte\~
+; au bout de dix minutes le sous-officier de planton ouvrit les casernes. Les d\'e9tenus s\rquote \'e9veillaient les uns apr\'e8s les autres et se levaient en tremblant de froid de leurs lits de planches, \'e0 la lumi\'e8re terne d\rquote une chandelle.
+
+\par
+\par Presque tous \'e9taient moroses. Ils b\'e2illaient et s\rquote \'e9tiraient, leurs fronts marqu\'e9s au fer se contractaient\~; les uns se signaient\~; d\rquote autres commen\'e7aient \'e0 dire des b\'eatises. La touffeur \'e9tait horrible. L\rquote air
+froid du dehors s\rquote engouffrait aussit\'f4t qu\rquote on ouvrait la porte et tourbillonnait dans la caserne. Les d\'e9tenus se pressaient autour des seaux pleins d\rquote eau\~: les uns apr\'e8s les autres prenaient de l\rquote
+eau dans la bouche, ils s\rquote en lavaient la figure et les mains. Cette eau \'e9tait apport\'e9e de la veille par le }{\i\cgrid0 parachnik}{\cgrid0 , d\'e9tenu qui, d\rquote apr\'e8s le r\'e8glement, devait nettoyer la caserne. Les condamn\'e9
+s le choisissaient eux-m\'eames. Il n\rquote allait pas au travail, car il devait examiner les lits de camp et les planchers, apporter et emporter le baquet pour la nuit, remplir d\rquote eau fra\'eeche les seaux de sa chambr\'e9
+e. Cette eau servait le matin aux ablutions\~; pendant la journ\'e9e c\rquote \'e9tait la boisson ordinaire des for\'e7ats. Ce matin-l\'e0, des disputes s\rquote \'e9lev\'e8rent aussit\'f4t au sujet de la cruche.
+\par
+\par \emdash Que fais-tu l\'e0, front marqu\'e9\~? grondait un d\'e9tenu de haute taille, sec et basan\'e9.
+\par
+\par Il attirait l\rquote attention par les protub\'e9rances \'e9tranges dont son cr\'e2ne \'e9tait couvert. Il repoussa un autre for\'e7at tout rond, tout petit, au visage gai et rougeaud.
+\par
+\par \emdash Attends donc\~!
+\par
+\par \emdash Qu\rquote as-tu \'e0 crier\~! tu sais qu\rquote on paye chez nous quand on veut faire attendre les autres. File toi-m\'eame. Regardez ce beau monument, fr\'e8res,\'85 non, il n\rquote a point de }{\i\cgrid0 farticultiapnost}{
+\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Ce mot ne signifie rien\~; le for\'e7at a d\'e9figur\'e9 le mot de }{
+\i\cgrid0 particularit\'e9}{\cgrid0 , qu\rquote il emploie \'e0 tort dans le sens de }{\i\cgrid0 savoir-vivre}{\cgrid0 .}}}{\cgrid0 .
+\par
+\par Ce mot }{\i\cgrid0 farticultiapnost}{\cgrid0 fit son effet\~: les d\'e9tenus \'e9clat\'e8rent de rire, c\rquote \'e9tait tout ce que d\'e9sirait le joyeux drille, qui tenait \'e9videmment le r\'f4le de bouffon dans la caserne. L\rquote autre for\'e7
+at le regarda d\rquote un air de profond m\'e9pris.
+\par
+\par \emdash H\'e9\~! la petite vache\~!\'85 marmotta-t-il, voyez-vous comme le pain blanc de la prison l\rquote a engraiss\'e9e.
+\par
+\par \emdash Pour qui te prends-tu\~? pour un bel oiseau\~?
+\par
+\par \emdash Parbleu\~! comme tu le dis.
+\par
+\par \emdash Dis-nous donc quel bel oiseau tu es.
+\par
+\par \emdash Tu le vois.
+\par
+\par \emdash Comment\~? je le vois\~!
+\par
+\par \emdash Un oiseau, qu\rquote on te dit\~!
+\par
+\par \emdash Mais lequel\~?
+\par
+\par Ils se d\'e9voraient des yeux. Le petit attendait une r\'e9ponse et serrait les poings, en apparence pr\'eat \'e0 se battre. Je pensais qu\rquote une rixe s\rquote ensuivrait. Tout cela \'e9tait nouveau pour moi, aussi regardai-je cette sc\'e8
+ne avec curiosit\'e9. J\rquote appris plus tard que de semblables querelles \'e9taient fort innocentes et qu\rquote elles servaient \'e0 l\rquote \'e9baudissement des autres for\'e7ats, comme une com\'e9die amusante\~: on n\rquote en venait presque jam
+ais aux mains. Cela caract\'e9risait clairement les m\'9curs de la prison.
+\par
+\par Le d\'e9tenu de haute taille restait tranquille et majestueux. Il sentait qu\rquote on attendait sa r\'e9ponse\~; sous peine de se d\'e9shonorer, de se couvrir de ridicule, il devait soutenir ce qu\rquote il avait dit, montrer qu\rquote il \'e9
+tait un oiseau merveilleux, un personnage. Aussi jeta-t-il un regard de travers sur son adversaire avec un m\'e9pris inexprimable, s\rquote effor\'e7ant de l\rquote irriter en le regardant par-dessus l\rquote \'e9
+paule, de haut en bas, comme il aurait fait pour un insecte, et lentement, distinctement, il r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \emdash Un }{\i\cgrid0 kaghane}{\cgrid0 \~!
+\par
+\par C\rquote est-\'e0-dire qu\rquote il \'e9tait un oiseau }{\i\cgrid0 kaghane}{\cs30\b\i\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Il}{
+\cgrid0 n\rquote existe aucun oiseau de ce nom\~: le for\'e7at, pour se tirer d\rquote embarras, invente un nom d\rquote oiseau. Toute cette conversation est litt\'e9ralement intraduisible en fran\'e7ais.}}}{\cgrid0 . Un formidable \'e9
+clat de rire accueillit cette saillie et applaudit \'e0 l\rquote ing\'e9niosit\'e9 du for\'e7at.
+\par
+\par \emdash Tu n\rquote es pas un kaghane, mais une canaille, hurla le petit gros qui se sentait battu \'e0 plates coutures\~; furieux de sa d\'e9faite, il se serait jet\'e9 sur son adversaire, si ses camarades n\rquote avaient entour\'e9
+ les deux parties de crainte qu\rquote une querelle s\'e9rieuse ne s\rquote engage\'e2t.
+\par
+\par \emdash Battez-vous plut\'f4t que de vous piquer avec la langue, cria de son coin un spectateur.
+\par
+\par \emdash Oui\~! retenez-les\~! lui r\'e9pondit-on, ils vont se battre. Nous sommes des gaillards, nous autres, un contre sept nous ne boudons pas.
+\par
+\par \emdash Oh\~! les beaux lutteurs\~! L\rquote un est ici pour avoir chip\'e9 une livre de pain\~; l\rquote autre est un voleur de pots\~; il a \'e9t\'e9 fouett\'e9 par le bourreau, parce qu\rquote il avait vol\'e9 une terrine de lait caill\'e9 \'e0
+ une vieille femme.
+\par
+\par \emdash Allons\~! allons\~! assez\~! cria un invalide dont l\rquote office \'e9tait de maintenir l\rquote ordre dans la caserne et qui dormait dans un coin, sur une couchette particuli\'e8re.
+\par
+\par \emdash De l\rquote eau, les enfants\~! de l\rquote eau pour N\'e9valide}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0
+Les for\'e7ats ont fait du mot invalide un pr\'e9nom qu\rquote ils donnent par moquerie au vieux soldat.}}}{\cgrid0 P\'e9trovitch, de l\rquote eau pour notre petit fr\'e8re N\'e9valide P\'e9trovitch\~! il vient de se r\'e9veiller.
+\par
+\par \emdash Ton fr\'e8re\'85 Est-ce que je suis ton fr\'e8re\~? Nous n\rquote avons pas bu pour un rouble d\rquote eau-de-vie ensemble\~! marmotta l\rquote invalide en passant les bras dans les manches de sa capote.
+\par
+\par On se pr\'e9para \'e0 la v\'e9rification, car il faisait d\'e9j\'e0 clair\~; les d\'e9tenus se pressaient en foule dans la cuisine. Ils avaient rev\'eatu leurs demi-pelisses (}{\i\cgrid0 polouchoubki}{\cgrid0
+) et recevaient dans leur bonnet bicolore le pain que leur distribuait un des cuisiniers \'ab\~cuiseurs de gruau\~\'bb, comme on les appelait. Ces cuisiniers, comme les }{\i\cgrid0 parachniki}{\cgrid0 , \'e9taient choisis par les d\'e9tenus eux-m\'eames\~
+: \emdash il y en avait deux par cuisine, en tout quatre pour la maison de force. \emdash Ils disposaient de l\rquote unique couteau de cuisine autoris\'e9 dans la prison, qui leur servait \'e0 couper le pain et la viande.
+\par
+\par Les d\'e9tenus se dispersaient dans les coins et autour des tables, en bonnets, en pelisses, ceints de leur courroie, tout pr\'eats \'e0 se rendre au travail. Quelques for\'e7ats avaient devant eux du }{\i\cgrid0 kvass}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn
+{\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Bi\'e8re de seigle.}}}{\cgrid0 dans lequel ils \'e9miettaient leur pain et qu\rquote ils avalaient ensuite.
+
+\par
+\par Le tapage \'e9tait insupportable\~; plusieurs for\'e7ats, cependant, causaient dans les coins d\rquote un air pos\'e9 et tranquille.
+\par
+\par \emdash Salut et bon app\'e9tit, p\'e8re Antonytch\~! dit un jeune d\'e9tenu, en s\rquote asseyant \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote un vieillard \'e9dent\'e9 et refrogn\'e9.
+\par
+\par \emdash Si tu ne plaisantes pas, eh bien, salut\~! fit ce dernier sans lever les yeux, tout en s\rquote effor\'e7ant de m\'e2cher son pain avec ses gencives \'e9dent\'e9es.
+\par
+\par \emdash Et moi qui pensais que tu \'e9tais mort, Antonytch\~; vrai\~!\'85
+\par
+\par \emdash Meurs le premier, je te suivrai\'85
+\par
+\par Je m\rquote assis aupr\'e8s d\rquote eux. \'c0 ma droite, deux for\'e7ats d\rquote importance avaient li\'e9 conversation, et t\'e2chaient de conserver leur dignit\'e9 en parlant.
+\par
+\par \emdash Ce n\rquote est pas moi qu\rquote on volera, disait l\rquote un, je crains plut\'f4t de voler moi-m\'eame\'85
+\par
+\par \emdash Il ne ferait pas bon me voler, diable\~! il en cuirait.
+\par
+\par \emdash Et que ferais-tu donc\~? Tu n\rquote es qu\rquote un for\'e7at\'85 Nous n\rquote avons pas d\rquote autre nom\'85 Tu verras qu\rquote elle te volera, la coquine, sans m\'eame te dire merci. J\rquote en ai \'e9t\'e9 pour mon argent. Figure-toi qu
+\rquote elle est venue il y a quelques jours. O\'f9 nous fourrer\~? Bon\~! je demande la permission d\rquote aller chez Th\'e9odore le bourreau\~; il avait encore sa maison du faubourg, celle qu\rquote il avait achet\'e9
+e de Salomon le galeux, tu sais, ce Juif qui s\rquote est \'e9trangl\'e9, il n\rquote y a pas longtemps\'85
+\par
+\par \emdash Oui, je le connais, celui qui \'e9tait cabaretier ici, il y a trois ans et qu\rquote on appelait Grichka \emdash le cabaret borgne, je sais\'85
+\par
+\par \emdash Eh bien\~! non, tu ne sais pas\'85 d\rquote abord c\rquote est un autre cabaret\'85
+\par
+\par \emdash Comment, un autre\~! Tu ne sais pas ce que tu dis. Je t\rquote am\'e8nerai autant de t\'e9moins que tu voudras.
+\par
+\par \emdash Ouais\~! c\rquote est bien toi qui les am\'e8neras\~! Qui es-tu, toi\~? sais-tu \'e0 qui tu parles\~?
+\par
+\par \emdash Parbleu\~!
+\par
+\par \emdash Je t\rquote ai assez souvent ross\'e9, bien que je ne m\rquote en vante pas. Ne fais donc pas tant le fier\~!
+\par
+\par \emdash Tu m\rquote as ross\'e9\~? Qui me rossera n\rquote est pas encore n\'e9, et qui m\rquote a ross\'e9 est maintenant \'e0 six pieds sous terre.
+\par
+\par \emdash Pestif\'e9r\'e9 de Bender\~!
+\par
+\par \emdash Que la l\'e8pre sib\'e9rienne te ronge d\rquote ulc\'e8res\~!
+\par
+\par \emdash Qu\rquote un Turc fende ta chienne de t\'eate\~!
+\par
+\par Les injures pleuvaient.
+\par
+\par \emdash Allons\~! les voil\'e0 en train de brailler. Quand on n\rquote a pas su se conduire, on reste tranquille\'85 ils sont trop contents d\rquote \'eatre venus manger le pain du gouvernement, ces gaillards-l\'e0\~!
+\par
+\par On les s\'e9para aussit\'f4t. Qu\rquote on \'ab\~se batte de la langue\~\'bb tant qu\rquote on veut, cela est permis, car c\rquote est une distraction pour tout le monde, mais pas de rixes\~! ce n\rquote est qu
+e dans les cas extraordinaires que les ennemis se battent. Si une rixe survient, on la d\'e9nonce au major, qui ordonne des enqu\'eates, s\rquote en m\'eale lui-m\'eame, \emdash et alors tout va de travers pour les d\'e9tenus\~
+; aussi mettent-ils tout de suite le hol\'e0 \'e0 une querelle s\'e9rieuse. Et puis, les ennemis s\rquote injurient plut\'f4t par distraction, par exercice de rh\'e9torique. Ils se montent, la querelle prend un caract\'e8re furieux, f\'e9roce\~: on s
+\rquote attend \'e0 les voir s\rquote \'e9gorger, il n\rquote en est rien\~; une fois que leur col\'e8re a atteint un certain diapason, ils se s\'e9parent aussit\'f4t. Cela m\rquote \'e9
+tonnait fort, et si je raconte quelques-unes des conversations des for\'e7ats, c\rquote est avec intention. Me serais-je figur\'e9 que l\rquote on p\'fbt s\rquote injurier par plaisir, y trouver une jouissance quelconque\~? Il ne faut pas oublier la vanit
+\'e9 caress\'e9e\~: un dialecticien qui sait injurier en artiste est respect\'e9. Pour peu on l\rquote applaudirait comme un acteur.
+\par
+\par D\'e9j\'e0, la veille au soir, j\rquote avais remarqu\'e9 quelques regards de travers \'e0 mon adresse. Par contre, plusieurs for\'e7ats r\'f4daient autour de moi, soup\'e7onnant que j\rquote avais apport\'e9 de l\rquote argent\~; ils cherch\'e8rent \'e0
+ entrer dans mes bonnes gr\'e2ces, en m\rquote enseignant \'e0 porter mes fers sans en \'eatre g\'ean\'e9\~; ils me fournirent aussi, \emdash \'e0 prix d\rquote argent, bien entendu, \emdash un coffret avec une serrure pour y serrer les objets qui m
+\rquote avaient \'e9t\'e9 remis par l\rquote administration et le peu de linge qu\rquote on m\rquote avait permis d\rquote apporter avec moi dans la maison de force. Pas plus tard que le lendemain, ces m\'eames d\'e9tenus me vol\'e8
+rent mon coffre et burent l\rquote argent qu\rquote ils en avaient retir\'e9. L\rquote un d\rquote eux me devint fort d\'e9vou\'e9 par la suite, bien qu\rquote il me vol\'e2t toutes les fois que l\rquote occasion s\rquote en pr\'e9sentait. Il n\rquote
+\'e9tait pas le moins du monde confus de ses vols, car il commettait ces d\'e9lits presque inconsciemment, comme par devoir\~; aussi ne pouvais-je lui garder rancune.
+\par
+\par Ces for\'e7ats m\rquote apprirent que l\rquote on pouvait avoir du th\'e9 et que je ferais bien de me procurer une th\'e9i\'e8re\~; ils m\rquote en trouv\'e8rent une que je louai pour un certain temps\~; ils me recommand\'e8
+rent aussi un cuisinier qui, pour trente kopeks par mois, m\rquote accommoderait les mets que je d\'e9sirerais, si seulement j\rquote avais l\rquote intention d\rquote acheter des provisions et de me nourrir \'e0 part\'85 Comme de juste, ils m\rquote
+emprunt\'e8rent de l\rquote argent\~; le jour de mon arriv\'e9e, ils vinrent m\rquote en demander jusqu\rquote \'e0 trois fois.
+\par
+\par Les ci-devant nobles}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Les nobles condamn\'e9s aux travaux forc\'e9
+s perdent leurs privil\'e8ges. Ce n\rquote est que par une gr\'e2ce de l\rquote empereur qu\rquote ils peuvent \'eatre r\'e9int\'e9gr\'e9s dans leurs droits.}}}{\cgrid0 incarc\'e9r\'e9s dans la maison de force \'e9taient mal vus de leurs cod\'e9
+tenus. Quoiqu\rquote ils fussent d\'e9chus de tous leurs droits, \'e0 l\rquote \'e9gal des autres for\'e7ats, \emdash ceux-ci ne les reconnaissaient pas pour des camarades. Il n\rquote y avait dans cet \'e9
+loignement instinctif aucune part de raisonnement. Nous \'e9tions toujours pour eux des gentilshommes, bien qu\rquote ils se moquassent souvent de notre abaissement.
+\par
+\par \emdash Eh, eh\~! c\rquote est fini\~! La voiture de Mossieu \'e9crasait autrefois du monde \'e0 Moscou, maintenant Mossieu corde du chanvre.
+\par
+\par Ils jouissaient de nos souffrances que nous dissimulions le plus possible. Ce fut surtout quand nous travaill\'e2mes en commun que nous e\'fbmes beaucoup \'e0 endurer, car nos forces n\rquote \'e9
+galaient pas les leurs, et nous ne pouvions vraiment les aider. Rien n\rquote est plus difficile que de gagner la confiance du peuple, \'e0 plus forte raison celle de gens pareils, et de m\'e9riter leur affection.
+\par
+\par Il n\rquote y avait que quelques ci-devant nobles dans toute la maison de force. D\rquote abord cinq Polonais, \emdash dont je parlerai plus loin en d\'e9tail, \emdash que les for\'e7ats d\'e9testaient, plus peut-\'eatre que les gentilsho
+mmes russes. Les Polonais (je ne parle que des condamn\'e9s politiques) \'e9taient toujours avec eux sur un pied de politesse contrainte et offensante, ne leur adressaient presque jamais la parole et ne cachaient nullement le d\'e9go\'fbt qu\rquote
+ils ressentaient en pareille compagnie\~; les for\'e7ats le comprenaient parfaitement et les payaient de la m\'eame monnaie.
+\par
+\par Il me fallut pr\'e8s de deux ans pour gagner la bienveillance de certains de mes compagnons, mais la majeure partie d\rquote entre eux m\rquote aimait et d\'e9clarait que j\rquote \'e9tais un brave homme.
+\par
+\par Nous \'e9tions en tout, \emdash en me comptant, \emdash cinq nobles russes dans la maison de force. J\rquote avais entendu parler de l\rquote un d\rquote eux, m\'eame avant mon arriv\'e9e, comme d\rquote une cr\'e9
+ature vile et basse, horriblement corrompue, faisant m\'e9tier d\rquote espion et de d\'e9lateur\~; aussi, d\'e8s le premier jour, me refusai-je \'e0 entrer en relation avec cet homme. Le second \'e9tait le parricide dont j\rquote ai parl\'e9 dans ces m
+\'e9moires. Quant au troisi\'e8me, il se nommait Akim Akimytch\~: j\rquote ai rarement rencontr\'e9 un original pareil, le souvenir qu\rquote il m\rquote a laiss\'e9 est encore vivant.
+\par
+\par Grand, maigre, faible d\rquote esprit et terriblement ignorant, il \'e9tait raisonneur et minutieux comme un Allemand. Les for\'e7ats se moquaient de lui, mais ils le craignaient \'e0 cause de son caract\'e8re susceptible, exigeant et querelleur. D\'e8
+s son arriv\'e9e, il s\rquote \'e9tait mis sur un pied d\rquote \'e9galit\'e9 avec eux, il les injuriait et les battait. D\rquote une honn\'eatet\'e9 ph\'e9nom\'e9nale, il lui suffisait de remarquer une injustice pour qu\rquote il se m\'eal\'e2t d\rquote
+une affaire qui ne le regardait pas. Il \'e9tait en outre excessivement na\'eff\~; dans ses querelles avec les for\'e7ats, il leur reprochait d\rquote \'eatre des voleurs et les exhortait sinc\'e8rement \'e0 ne plus d\'e9rober. Il avait servi en qualit
+\'e9 de sous-lieutenant au Caucase. Je me liai avec lui d\'e8s le premier jour, et il me raconta aussit\'f4t son affaire. Il avait commenc\'e9 par \'eatre }{\i\cgrid0 junker}{\cgrid0 (volontaire avec le grade de sous-officier) dans un r\'e9
+giment de ligne. Apr\'e8s avoir attendu longtemps sa nomination de sous-lieutenant, il la re\'e7ut enfin et fut envoy\'e9 dans les montagnes commander un fortin. Un petit prince tributaire du voisinage mit le feu \'e0
+ cette forteresse et tenta une attaque nocturne qui n\rquote eut aucun succ\'e8s. Akim Akimytch usa de finesse \'e0 son \'e9gard et fit mine d\rquote ignorer qu\rquote il f\'fbt l\rquote auteur de l\rquote attaque\~: on l\rquote attribua \'e0 des insurg
+\'e9s qui r\'f4daient dans la montagne. Au bout d\rquote un mois, il invita amicalement le prince \'e0 venir lui faire visite. Celui-ci arriva \'e0 cheval, sans se douter de rien\~; Akim Akimytch rangea sa garnison en bataille et d\'e9
+couvrit devant les soldats la f\'e9lonie et la trahison de son visiteur\~; il lui reprocha sa conduite, lui prouva qu\rquote incendier un fort \'e9tait un crime honteux, lui expliqua minutieusement les devoirs d\rquote un tributaire\~
+; puis, en guise de conclusion \'e0 cette harangue, il fit fusiller le prince\~; il informa aussit\'f4t ses sup\'e9rieurs de cette ex\'e9cution avec tous les d\'e9tails n\'e9cessaires. On instruisit le proc\'e8s d\rquote Akim Akimytch\~
+; il passa en conseil de guerre et fut condamn\'e9 \'e0 mort\~; on commua sa peine, on l\rquote envoya en Sib\'e9rie comme for\'e7at de la deuxi\'e8me cat\'e9gorie, c\rquote est-\'e0-dire, condamn\'e9 \'e0
+ douze ans de forteresse. Il reconnaissait volontiers qu\rquote il avait agi ill\'e9galement, que le prince devait \'eatre jug\'e9 civilement, et non par une cour martiale. N\'e9anmoins, il ne pouvait comprendre que son action f\'fbt un crime.
+\par
+\par \emdash Il avait incendi\'e9 mon fort, que devais-je faire\~? l\rquote en remercier\~? \emdash r\'e9pondait-il \'e0 toutes mes objections.
+\par
+\par Bien que les for\'e7ats se moquassent d\rquote Akim Akimytch et pr\'e9tendissent qu\rquote il \'e9tait un peu fou, ils l\rquote estimaient pourtant \'e0 cause de son adresse et de son exactitude.
+\par
+\par Il connaissait tous les m\'e9tiers possibles, et faisait ce que vous vouliez\~: cordonnier, bottier, peintre, doreur, serrurier. Il avait acquis ces talents \'e0 la maison de force, car il lui suffisait de voir un objet pour l\rquote
+imiter. Il vendait en ville, ou plut\'f4t, faisait vendre des corbeilles, des lanternes, des joujoux.
+\par
+\par Gr\'e2ce \'e0 son travail, il avait toujours quelque argent, qu\rquote il employait imm\'e9diatement \'e0 acheter du linge, un oreiller, etc.\~; il s\rquote \'e9tait arrang\'e9 un matelas. Comme il couchait dans la m\'ea
+me caserne que moi, il me fut fort utile au commencement de ma r\'e9clusion.
+\par
+\par Avant de sortir de prison pour se rendre au travail, les for\'e7ats se mettaient sur deux rangs devant le corps de garde\~: des soldats d\rquote escorte les entouraient, le fusil charg\'e9. Un officier du g\'e9nie arrivait alors avec l\rquote
+intendant des travaux et quelques soldats qui surveillaient les terrassements. L\rquote intendant comptait les for\'e7ats et les envoyait par bandes aux endroits o\'f9 ils devaient s\rquote occuper.
+\par
+\par Je me rendis, ainsi que d\rquote autres d\'e9tenus, \'e0 l\rquote atelier du g\'e9nie, maison de briques fort basse, construite au milieu d\rquote une grande cour encombr\'e9e de mat\'e9riaux. Il y avait l\'e0
+ une forge, des ateliers de menuiserie, de serrurerie, de peinture. Akim Akimytch travaillait dans ce dernier\~: il cuisait de l\rquote huile pour ses vernis, broyait ses couleurs, peignait des tables et d\rquote autres meubles en faux noyer.
+\par
+\par En attendant qu\rquote on me m\'eet de nouveaux fers, je lui communiquai mes premi\'e8res impressions.
+\par
+\par \emdash Oui, dit-il, ils n\rquote aiment pas les nobles, et surtout les condamn\'e9s politiques\~: ils sont heureux de leur nuire. N\rquote est-ce pas compr\'e9hensible au fond\~? vous n\rquote \'eates pas des leurs, vous ne leur ressemblez pas\~
+: ils ont tous \'e9t\'e9 serfs ou soldats.
+\par
+\par Dites-moi, quelle sympathie peuvent-ils avoir pour vous\~? La vie est dure ici, mais ce n\rquote est rien en comparaison des compagnies de discipline en Russie. On y souffre l\rquote enfer. Ceux qui en viennent vantent m\'eame notre maison de force\~; c
+\rquote est un paradis en comparaison de ce purgatoire. Ce n\rquote est pas que le travail soit plus p\'e9nible. On dit qu\rquote avec les for\'e7ats de la premi\'e8re cat\'e9gorie, l\rquote administration, \emdash elle n\rquote
+est pas exclusivement militaire comme ici, \emdash agit tout autrement qu\rquote avec nous. Ils ont leur petite maison (on me l\rquote a racont\'e9, je ne l\rquote ai pas vu)\~; ils ne portent pas d\rquote uniforme, on ne leur rase pas la t\'eate\~
+; du reste, \'e0 mon avis, l\rquote uniforme et les t\'eates ras\'e9es ne sont pas de mauvaises choses\~; c\rquote est plus ordonn\'e9, et puis c\rquote est plus agr\'e9able \'e0 l\rquote \'9cil\~! Seulement, ils n\rquote aiment pas \'e7a, eux. Et regarde
+z-moi quelle Babel\~! des enfants de troupe, des Tcherkesses, des vieux croyants, des orthodoxes, des paysans qui ont quitt\'e9 femme et enfants, des Juifs, des Tsiganes, enfin des gens venus de Dieu sait o\'f9\~! Et tout ce monde doit faire bon m\'e9
+nage, vivre c\'f4te \'e0 c\'f4te, manger \'e0 la m\'eame \'e9cuelle, dormir sur les m\'eames planches. Pas un instant de libert\'e9\~: on ne peut se r\'e9galer qu\rquote \'e0 la d\'e9rob\'e9e, il faut cacher son argent dans ses bottes\'85
+ et puis, toujours la maison de force et la maison de force\~!\'85 Involontairement, des b\'eatises vous viennent en t\'eate.
+\par
+\par Je savais d\'e9j\'e0 tout cela. J\rquote \'e9tais surtout curieux de questionner Akim Akimytch sur le compte de notre major. Il ne me cacha rien, et l\rquote impression que me laissa son r\'e9cit fut loin d\rquote \'eatre agr\'e9able.
+\par
+\par Je devais vivre pendant deux ans sous l\rquote autorit\'e9 de cet officier. Tout ce que me raconta sur lui Akim Akimytch n\rquote \'e9tait que la stricte v\'e9rit\'e9. C\rquote \'e9tait un homme m\'e9chant et d\'e9sordonn\'e9, terrible surtout parce qu
+\rquote il avait un pouvoir presque absolu sur deux cents \'eatres humains. Il regardait les d\'e9tenus comme ses ennemis personnels, premi\'e8re faute tr\'e8s-grave. Ses rares capacit\'e9s, et peut-\'eatre m\'eame ses bonnes qualit\'e9s, \'e9
+taient perverties par son intemp\'e9rance et sa m\'e9chancet\'e9. Il arrivait quelquefois comme une bombe dans les casernes, au milieu de la nuit\~; s\rquote il remarquait un d\'e9tenu endormi sur le dos ou sur le c\'f4t\'e9 gauche, il le r\'e9
+veillait pour lui dire\~; \'ab\~Tu dois dormir comme je l\rquote ai ordonn\'e9. \'bb Les for\'e7ats le d\'e9testaient et le craignaient comme la peste. Sa mauvaise figure cramoisie faisait trembler tout le monde. Chacun savait que le major \'e9tait enti
+\'e8rement entre les mains de son brosseur Fedka et qu\rquote il avait failli devenir fou quand son chien Tr\'e9sor tomba malade\~; il pr\'e9f\'e9rait ce chien \'e0 tout le monde. Quand Fedka lui apprit qu\rquote un for\'e7at, v\'e9t\'e9
+rinaire de hasard, faisait des cures merveilleuses, il fit appeler sur-le-champ ce d\'e9tenu et lui dit\~:
+\par
+\par \emdash Je te confie mon chien\~; si tu gu\'e9ris Tr\'e9sor, je te r\'e9compenserai royalement.
+\par
+\par L\rquote homme, un paysan sib\'e9rien fort intelligent, \'e9tait en effet un excellent v\'e9t\'e9rinaire, mais avant tout un rus\'e9 moujik. Il raconta \'e0 ses camarades sa visite chez le major, quand cette histoire fut oubli\'e9e.
+\par
+\par \emdash Je regarde son Tr\'e9sor\~; il \'e9tait couch\'e9 sur un divan, la t\'eate sur un coussin tout blanc\~; je vois tout de suite qu\rquote il a une inflammation et qu\rquote il faut le saigner\~; je crois que je l\rquote aurais gu\'e9
+ri, mais je me dis\~: \emdash Qu\rquote arrivera-t-il, s\rquote il cr\'e8ve\~? ce sera ma faute. \emdash Non, Votre Haute Noblesse, que je lui dis, vous m\rquote avez fait venir trop tard\~; si j\rquote avais vu votre chie
+n hier ou avant-hier, il serait maintenant sur pied\~; \'e0 l\rquote heure qu\rquote il est je n\rquote y peux rien\~: il cr\'e8vera\~!
+\par
+\par Et Tr\'e9sor creva.
+\par
+\par On me raconta un jour qu\rquote un for\'e7at avait voulu tuer le major. Ce d\'e9tenu, depuis plusieurs ann\'e9es, s\rquote \'e9tait fait remarquer par sa soumission et aussi par sa taciturnit\'e9\~: on le tenait m\'eame pour fou. Comme il \'e9
+tait quelque peu lettr\'e9, il passait ses nuits \'e0 lire la Bible. Quand tout le monde \'e9tait endormi, il se relevait, grimpait sur le po\'eale, allumait un cierge d\rquote \'e9glise, ouvrait son \'c9vangile et lisait. C\rquote est de cette fa\'e7
+on qu\rquote il v\'e9cut toute une ann\'e9e.
+\par
+\par Un beau jour, il sortit des rangs et d\'e9clara qu\rquote il ne voulait pas aller au travail. On le d\'e9non\'e7a au major, qui s\rquote emporta et vint imm\'e9diatement \'e0 la caserne, Le for\'e7at se rua sur lui, et lui lan\'e7a une brique qu\rquote
+il avait pr\'e9par\'e9e \'e0 l\rquote avance, mais il le manqua. On empoigna le d\'e9tenu, on le jugea, on le fouetta\~; ce fut l\rquote affaire de quelques instants\~; transport\'e9 \'e0 l\rquote h\'f4pital, il y mourut trois jours apr\'e8s. Il d\'e9
+clara pendant son agonie qu\rquote il n\rquote avait de haine pour personne, mais qu\rquote il avait voulu souffrir. Il n\rquote appartenait pourtant \'e0 aucune secte de dissidents. Quand on parlait de lui dans les casernes, c\rquote \'e9
+tait toujours avec respect.
+\par
+\par On me mit enfin mes nouveaux fers. Pendant qu\rquote on les soudait, des marchandes de petits pains blancs entr\'e8rent dans la forge, l\rquote une apr\'e8s l\rquote autre. C\rquote \'e9
+taient pour la plupart de toutes petites filles, qui venaient vendre les pains que leurs m\'e8res cuisaient. Quand elles avan\'e7aient en \'e2ge, elles continuaient \'e0 r\'f4der parmi nous, mais elles n\rquote
+apportaient plus leur marchandise. On en rencontrait toujours quelqu\rquote une. Il y avait aussi des femmes mari\'e9es. Chaque petit pain co\'fbtait deux kopeks\~; presque tous les d\'e9tenus en achetaient.
+\par
+\par Je remarquai un for\'e7at menuisier, d\'e9j\'e0 grisonnant, \'e0 la figure empourpr\'e9e et souriante. Il plaisantait avec les marchandes de petits pains. Avant leur arriv\'e9e, il s\rquote \'e9tait nou\'e9
+ un mouchoir rouge autour du cou. Une femme grasse, tr\'e8s-gr\'eal\'e9e, posa son panier sur l\rquote \'e9tabli du menuisier. Ils caus\'e8rent\~:
+\par
+\par \emdash Pourquoi n\rquote \'eates-vous pas venue hier\~? lui demanda le for\'e7at, avec un sourire satisfait.
+\par
+\par \emdash Je suis venue, mais vous aviez d\'e9camp\'e9, r\'e9pondit hardiment la femme.
+\par
+\par \emdash Oui, on nous avait fait partir d\rquote ici, sans quoi nous nous serions certainement vus\'85 Avant-hier, elles sont toutes venues me voir.
+\par
+\par \emdash Et qui donc\~?
+\par
+\par \emdash Parbleu\~! Mariachka, Khavroschka, Tchekound\'e0\'85 La Dvougrocheva\'efa (Quatre-KopeKs) \'e9tait aussi ici.
+\par
+\par \emdash Eh quoi, demandai-je \'e0 Akim Akimytch, est-il possible que\'85\~?
+\par
+\par \emdash Oui, cela arrive quelquefois, r\'e9pondit-il en baissant les yeux, car c\rquote \'e9tait un homme fort chaste.
+\par
+\par Cela arrivait quelquefois, mais tr\'e8s-rarement et avec des difficult\'e9s inou\'efes. Les for\'e7ats aimaient mieux employer leur argent \'e0 boire, malgr\'e9 tout l\rquote accablement de leur vie comprim\'e9e. Il \'e9tait fort malais\'e9
+ de joindre ces femmes\~; il fallait convenir du lieu, du temps, fixer un rendez-vous, chercher la solitude, et ce qui \'e9tait le plus difficile, \'e9viter les escortes, chose presque impossible, et d\'e9penser des sommes folles \emdash relativement.
+\emdash J\rquote ai \'e9t\'e9 cependant quelquefois t\'e9moin de sc\'e8nes amoureuses. Un jour, nous \'e9tions trois occup\'e9s \'e0 chauffer une briqueterie, dans un hangar au bord de l\rquote Irtych\~; les soldats d\rquote escorte \'e9
+taient de bons diables. Deux }{\i\cgrid0 souffleuses}{\cgrid0 (c\rquote est ainsi qu\rquote on les appelait) apparurent bient\'f4t.
+\par
+\par \emdash O\'f9 \'eates-vous rest\'e9es si longtemps\~? leur demanda un d\'e9tenu qui certainement les attendait\~; n\rquote est-ce pas chez les Zvierkof que vous vous \'eates attard\'e9es\~?
+\par
+\par \emdash Chez les Zvierkof\~? Il fera beau temps et les poules auront des dents quand j\rquote irai chez eux, r\'e9pondit gaiement une d\rquote elles.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait bien la fille la plus sale qu\rquote on p\'fbt imaginer\~; on l\rquote appelait Tchekound\'e0\~; elle \'e9tait arriv\'e9e en compagnie de son amie la Quatre-Kopeks (Dvougrocheva\'efa), qui \'e9tait au-dessous de toute description.
+\par
+\par \emdash Hein\~! il y a joliment longtemps qu\rquote on ne vous voit plus, dit le galant en s\rquote adressant \'e0 la Quatre-Kopeks, on dirait que vous avez maigri.
+\par
+\par \emdash Peut-\'eatre\~; \emdash avant j\rquote \'e9tais belle, grasse, tandis que maintenant on dirait que j\rquote ai aval\'e9 des aiguilles.
+\par
+\par \emdash Et vous allez toujours avec les soldats, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \emdash Voyez les m\'e9chantes gens qui nous calomnient. Eh bien, quoi\~? apr\'e8s tout\~; quand on devrait me rouer de coups, j\rquote aime les petits soldats\~!
+\par
+\par \emdash Laissez-les, vos soldats\~; c\rquote est nous que vous devez aimer, nous avons de l\rquote argent\'85
+\par
+\par Repr\'e9sentez-vous ce galant au cr\'e2ne ros\'e9, les fers aux chevilles, en habit de deux couleurs et sous escorte\'85
+\par
+\par Comme je pouvais retourner \'e0 la maison de force, \emdash on m\rquote avait mis mes fers, \emdash je dis adieu \'e0 Akim Akimytch et je m\rquote en allai, escort\'e9 d\rquote un soldat. Ceux qui travaillent \'e0 la t\'e2che reviennent les premiers\~
+; aussi, quand j\rquote arrivai dans notre caserne, y avait-il d\'e9j\'e0 des for\'e7ats de retour.
+\par
+\par Comme la cuisine n\rquote aurait pu contenir toute une caserne \'e0 la fois, on ne d\'eenait pas ensemble\~; les premiers arriv\'e9s mangeaient leur portion. Je go\'fbtai la soupe aux choux aigres (}{\i\cgrid0 chichi}{\cgrid0 ), mais par manque d\rquote
+habitude je ne pus la manger et je me pr\'e9parai du th\'e9. Je m\rquote assis au bout d\rquote une table avec un for\'e7at, ci-devant gentilhomme comme moi.
+\par
+\par Les d\'e9tenus entraient et sortaient. Ce n\rquote \'e9tait pas la place qui manquait, car ils \'e9taient encore peu nombreux\~; cinq d\rquote entre eux s\rquote assirent \'e0 part, aupr\'e8s de la grande table. Le cuisinier leur versa deux \'e9
+cuelles de soupe aigre, et leur apporta une l\'e8chefrite de poisson r\'f4ti. Ces hommes c\'e9l\'e9braient une f\'eate en se r\'e9galant. Ils nous regardaient de travers. Un des Polonais entra et vint s\rquote asseoir \'e0 nos c\'f4t\'e9s.
+\par
+\par \emdash Je n\rquote \'e9tais pas avec vous, mais je sais que vous faites ripaille, cria un for\'e7at de grande taille en entrant, et en enveloppant d\rquote un regard ses camarades.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait un homme d\rquote une cinquantaine d\rquote ann\'e9es, maigre et musculeux. Sa figure d\'e9notait la ruse et aussi la gaiet\'e9\~; la l\'e8vre inf\'e9rieure, charnue et pendante, lui donnait une expression comique.
+\par
+\par \emdash Eh bien\~! avez-vous bien dormi\~? Pourquoi ne dites-vous pas bonjour\~? Eh bien, mes amis de Koursk, dit-il en s\rquote asseyant aupr\'e8s de ceux qui festinaient\~: bon app\'e9tit\~! je vous am\'e8ne un nouveau convive.
+\par
+\par \emdash Nous ne sommes pas du gouvernement de Koursk.
+\par
+\par \emdash Alors\~! amis de Tambof.
+\par
+\par \emdash Nous ne sommes pas non plus de Tambof. Tu n\rquote as rien \'e0 venir nous r\'e9clamer\~; si tu veux faire bombance, adresse-toi \'e0 un riche paysan.
+\par
+\par \emdash J\rquote ai aujourd\rquote hui Ivane Taskoune et Maria Ikotichna (}{\i\cgrid0 ikote}{\cgrid0 , le hoquet) dans le ventre, autrement dit je cr\'e8ve de faim\~; mais o\'f9 loge-t-il, votre paysan\~?
+\par
+\par \emdash Tiens, parbleu\~! Gazine\~; va-t\rquote en vers lui.
+\par
+\par \emdash Gazine boit aujourd\rquote hui, mes petits fr\'e8res, il mange son capital.
+\par
+\par \emdash Il a au moins vingt roubles, dit un autre for\'e7at\~; \'e7a rapporte d\rquote \'eatre cabaretier.
+\par
+\par \emdash Allons\~! vous ne voulez pas de moi\~? mangeons alors la cuisine du gouvernement.
+\par
+\par \emdash Veux-tu du th\'e9\~? Tiens, demandes-en \'e0 ces seigneurs qui en boivent\~!
+\par
+\par \emdash O\'f9 voyez-vous des seigneurs\~? ils ne sont plus nobles, ils ne valent pas mieux que nous, dit d\rquote une voix sombre un for\'e7at assis dans un coin, et qui n\rquote avait pas risqu\'e9 un mot jusqu\rquote alors.
+\par
+\par \emdash Je boirais bien un verre de th\'e9, mais j\rquote ai honte d\rquote en demander, car nous avons de l\rquote amour-propre, dit le for\'e7at \'e0 grosse l\'e8vre, en nous regardant d\rquote un air de bonne humeur.
+\par
+\par \emdash Je vous en donnerai, si vous le d\'e9sirez, lui dis-je en l\rquote invitant du geste\~; en voulez-vous\~?
+\par
+\par \emdash Comment\~? si j\rquote en veux\~? qui n\rquote en voudrait pas\~? fit-il en s\rquote approchant de la table.
+\par
+\par \emdash Voyez-vous \'e7a\~! chez lui, quand il \'e9tait libre, il ne mangeait que de la soupe aigre et du pain noir, tandis qu\rquote en prison il lui faut du th\'e9\~! comme un vrai gentilhomme\~! continua le for\'e7at \'e0 l\rquote air sombre.
+\par
+\par \emdash Est-ce que personne ici ne boit du th\'e9\~? demandai-je \'e0 ce dernier\~; mais il ne me jugea pas digne d\rquote une r\'e9ponse.
+\par
+\par \emdash Des pains blancs\~! des pains blancs\~! \'e9trennez le marchand\~!
+\par
+\par Un jeune d\'e9tenu apportait en effet, pass\'e9e dans une ficelle, toute une charge de kalatchi qu\rquote il vendait dans les casernes. Sur dix pains vendus, la marchande lui en abandonnait un pour sa peine, c\rquote \'e9tait pr\'e9cis\'e9ment sur ce dixi
+\'e8me qu\rquote il comptait pour son d\'eener.
+\par
+\par \emdash Des petits pains\~! des petits pains\~! criait-il en entrant dans la cuisine. Des petits pains de Moscou tout chauds\~! Je les mangerais bien tous, mais il faut de l\rquote argent, beaucoup d\rquote argent. Allons\~! enfants, il n\rquote
+en reste plus qu\rquote un\~! que celui de vous qui a eu une m\'e8re\'85\~!
+\par
+\par Cet appel \'e0 l\rquote amour filial \'e9gaya tout le monde\~; on lui acheta quelques pains blancs.
+\par
+\par \emdash Eh bien, dit-il, Gazine fait une telle ribote, que c\rquote est un vrai p\'e9ch\'e9\~! Il a joliment choisi son moment, vrai Dieu\~! Si l\rquote }{\i\cgrid0 homme aux huit yeux}{\cgrid0 (le major) arrive\'85
+\par
+\par \emdash On le cachera\'85 Est-il saoul\~?
+\par
+\par \emdash Oui, mais il est m\'e9chant, il se rebiffe.
+\par
+\par \emdash Pour s\'fbr on en viendra aux coups\'85
+\par
+\par \emdash De qui parlent-ils\~? demandai-je au Polonais, mon voisin.
+\par
+\par \emdash De Gazine\~; c\rquote est un d\'e9tenu qui vend de l\rquote eau-de-vie. Quand il a gagn\'e9 quelque argent dans son commerce, il le boit jusqu\rquote au dernier kopek. Une b\'eate cruelle et m\'e9chante, quand il a bu\~! \'c0
+ jeun, il se tient tranquille\~; mais quand il est ivre, il se montre tel qu\rquote il est\~: il se jette sur les gens avec un couteau jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote on le lui arrache.
+\par
+\par \emdash Comment y arrive-t-on\~?
+\par
+\par \emdash Dix hommes se jettent sur lui et le battent comme pl\'e2tre, atrocement, jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote il perde connaissance. Quand il est \'e0 moiti\'e9 mort de coups, on le couche sur son lit de planches et on le couvre de sa pelisse.
+\par
+\par \emdash Mais on pourrait le tuer\~!
+\par
+\par \emdash Un autre en mourrait, lui non\~! Il est excessivement robuste, c\rquote est le plus fort de tous les d\'e9tenus. Sa constitution est si solide que le lendemain il se rel\'e8ve parfaitement sain.
+\par
+\par \emdash Dites-moi\~! je vous prie, continuai-je en m\rquote adressant au Polonais, voil\'e0 des gens qui mangent \'e0 part, et qui pourtant ont l\rquote air de m\rquote envier le th\'e9 que je bois.
+\par
+\par \emdash Votre th\'e9 n\rquote y est pour rien. C\rquote est \'e0 vous qu\rquote ils en veulent\~: n\rquote \'eates vous pas gentilhomme\~? vous ne leur ressemblez pas\~
+; ils seraient heureux de vous chercher chicane pour vous humilier. Vous ne savez pas quels ennuis vous attendent. C\rquote est un martyre pour nous autres que de vivre ici. Car notre vie est doublement p\'e9nible. Il faut une grande force de caract\'e8
+re pour s\rquote y habituer. On vous fera bien des avanies et des d\'e9sagr\'e9ments \'e0 cause de votre nourriture et de votre th\'e9, et pourtant ceux qui mangent \'e0 part et boivent quotidiennement du th\'e9
+ sont assez nombreux. Ils en ont le droit, tous, non.
+\par
+\par Il s\rquote \'e9tait lev\'e9 et avait quitt\'e9 la table. Quelques instants plus tard ses pr\'e9dictions se confirmaient d\'e9j\'e0\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262247}III \endash PREMI\'c8RES IMPRESSIONS (Suite).{\*\bkmkend _Toc96262247}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par \'c0 peine M\emdash cki (le Polonais auquel j\rquote avais parl\'e9) fut-il sorti, que Gazine, compl\'e8tement ivre, se pr\'e9cipita comme une masse dans la cuisine.
+\par
+\par Voir un for\'e7at ivre en plein jour, alors que tout le monde devait se rendre au travail, \emdash \'e9tant donn\'e9 la s\'e9v\'e9rit\'e9 bien connue du major qui d\rquote un instant \'e0 l\rquote autre pouvait arriver \'e0
+ la caserne, la surveillance du sous-officier qui ne quittait pas d\rquote une semelle la prison, la pr\'e9sence des invalides et des factionnaires, \emdash tout cela d\'e9routait les id\'e9es que je m\rquote \'e9tais faites sur notre maison de force\~
+; il me fallut beaucoup de temps pour comprendre et m\rquote expliquer des faits qui de prime abord me semblaient \'e9nigmatiques.
+\par
+\par J\rquote ai d\'e9j\'e0 dit que tous les for\'e7ats avaient un travail quelconque et que ce travail \'e9tait pour eux une exigence naturelle et imp\'e9rieuse. Ils aiment passionn\'e9ment l\rquote argent et l\rquote
+estiment plus que tout, presque autant que la libert\'e9. Le d\'e9port\'e9 est \'e0 demi consol\'e9, si quelques kopeks sonnent dans sa poche. Au contraire, il est triste, inquiet et d\'e9sesp\'e9r\'e9 s\rquote il n\rquote a pas d\rquote argent, il est pr
+\'eat alors \'e0 commettre n\rquote importe quel d\'e9lit pour s\rquote en procurer. Pourtant, malgr\'e9 l\rquote importance que lui donnent les for\'e7ats, cet argent ne reste jamais longtemps dans la poche de son propri\'e9taire, ca
+r il est difficile de le conserver. On le confisque ou on le leur vole. Quand le major, dans ses perquisitions soudaines, d\'e9couvrait un petit p\'e9cule p\'e9niblement amass\'e9, il le confisquait\~; il se peut qu\rquote il l\rquote employ\'e2t \'e0 l
+\rquote am\'e9lioration de la nourriture des d\'e9tenus, car on lui remettait tout l\rquote argent enlev\'e9 aux prisonniers. Mais le plus souvent, on le volait\~; impossible de se fier \'e0 qui que ce soi. On d\'e9couvrit cependant un moyen de pr\'e9
+servation\~; un vieillard, Vieux-croyant originaire de Starodoub, se chargeait de cacher les \'e9conomies des for\'e7ats. Je ne r\'e9siste pas au d\'e9sir de dire quelques mots de cet homme, bien que cela me d\'e9tourne de mon r\'e9
+cit. Ce vieillard avait soixante ans environ, il \'e9tait maigre, de petite taille et tout grisonnant. D\'e8s le premier coup d\rquote \'9cil il m\rquote intrigua fort, car il ne ressemblait nullement aux autres\~; son regard \'e9
+tait si paisible et si doux que je voyais toujours avec plaisir ses yeux clairs et limpides, entour\'e9s d\rquote une quantit\'e9 de petites rides. Je m\rquote entretenais souvent avec lui, et rarement j\rquote ai vu un \'ea
+tre aussi bon, aussi bienveillant. On l\rquote avait envoy\'e9 aux travaux forc\'e9s pour un crime grave. Un certain nombre de Vieux-croyants de Starodoub (province de Tchernigoff) s\rquote \'e9taient convertis \'e0 l\rquote
+orthodoxie. Le gouvernement avait tout fait pour les encourager dans cette voie et engager les autres dissidents \'e0 se convertir de m\'eame. Le vieillard et quelques autres fanatiques avaient r\'e9solu de \'ab\~d\'e9fendre la foi\~\'bb. Quand on commen
+\'e7a \'e0 b\'e2tir dans leur ville une \'e9glise orthodoxe, ils y mirent le feu. Cet attentat avait valu la d\'e9portation \'e0 son auteur. Ce bourgeois ais\'e9 (il s\rquote occupait de commerce) avait quitt\'e9 une femme et des enfants ch\'e9
+ris, mais il \'e9tait parti courageusement en exil, estimant dans son aveuglement qu\rquote il souffrait \'ab\~pour la foi\~\'bb. Quand on avait v\'e9cu quelque temps aux c\'f4t\'e9s de ce doux vieillard, on se posait involontairement la question\~:
+\emdash Comment avait-il pu se r\'e9volter\~! \emdash Je l\rquote interrogeai \'e0 plusieurs reprises sur \'ab\~sa foi\~\'bb. Il ne rel\'e2chait rien de ses convictions, mais je ne remarquai jamais la moindre haine dans ses r\'e9
+pliques. Et pourtant il avait d\'e9truit une \'e9glise, ce qu\rquote il ne d\'e9savouait nullement\~: il semblait qu\rquote il f\'fbt convaincu que son crime et ce qu\rquote il appelait son \'ab\~martyre\~\'bb \'e9taient des actions glorieuses. Nous avion
+s encore d\rquote autres for\'e7ats Vieux-croyants, Sib\'e9riens pour la plupart, tr\'e8s-d\'e9velopp\'e9s, rus\'e9s comme de vrais paysans. Dialecticiens \'e0 leur mani\'e8re, ils suivaient aveugl\'e9ment leur loi, et aimaient fort \'e0
+ discuter. Mais ils avaient de grands d\'e9fauts\~; ils \'e9taient hautains, orgueilleux et fort intol\'e9rants. Le vieillard ne leur ressemblait nullement\~; tr\'e8s-fort, plus fort m\'eame en ex\'e9g\'e8se que ses coreligionnaires, il \'e9
+vitait toute controverse. Comme il \'e9tait d\rquote un caract\'e8re expansif et gai, il lui arrivait de rire, \emdash non pas du rire grossier et cynique des autres for\'e7ats, \emdash mais d\rquote
+un rire doux et clair, dans lequel on sentait beaucoup de simplicit\'e9 enfantine et qui s\rquote harmonisait parfaitement avec sa t\'eate grise. (Peut-\'eatre fais-je erreur, mais il me semble qu\rquote on peut conna\'eetre un homme rien qu\rquote \'e0
+ son rire\~; si le rire d\rquote un inconnu vous semble sympathique, tenez pour certain que c\rquote est un brave homme.) Ce vieillard s\rquote \'e9tait acquis le respect unanime des prisonniers, il n\rquote en tirait pas vanit\'e9. Les d\'e9tenus l
+\rquote appelaient grand-p\'e8re et ne l\rquote offensaient jamais. Je compris alors quelle influence il avait pu prendre sur ses coreligionnaires. Malgr\'e9 la fermet\'e9 avec laquelle il supportait la vie de la maison de force, on sentait qu\rquote
+il cachait une tristesse profonde, ingu\'e9rissable. Je couchais dans la m\'eame caserne que lui. Une nuit, vers trois heures du matin, je me r\'e9veillai\~; j\rquote entendis un sanglot lent, \'e9touff\'e9. Le vieillard \'e9tait assis sur le po\'eale (
+\'e0 la place m\'eame o\'f9 priait auparavant le for\'e7at qui avait voulu tuer le major) et lisait son eucologe manuscrit. Il pleurait, je l\rquote entendais r\'e9p\'e9ter\~: \'ab\~Seigneur, ne m\rquote abandonne pas\~! Ma\'eetre\~! fortifie-moi\~
+! Mes pauvres petits enfants\~! mes chers petits enfants\~! nous ne nous reverrons plus.\~\'bb Je ne puis dire combien je me sentis triste.
+\par
+\par Nous remettions donc notre argent \'e0 ce vieillard. Dieu sait pourquoi le bruit s\rquote \'e9tait r\'e9pandu dans notre caserne qu\rquote on ne pouvait le voler\~; on savait bien qu\rquote il cachait quelque part l\rquote \'e9pargne qu\rquote
+on lui confiait, mais personne n\rquote avait pu d\'e9couvrir son secret. Il nous le r\'e9v\'e9la, aux Polonais et \'e0 moi.
+\par
+\par L\rquote un des pieux de la palissade avait une branche qui, en apparence, tenait fortement \'e0 l\rquote arbre, mais qu\rquote on pouvait enlever, puis remettre adroitement en place. On d\'e9couvrait alors un vide\~; c\rquote \'e9tait la cachett
+e en question.
+\par
+\par Je reprends le fil de mon r\'e9cit. Pourquoi le d\'e9tenu ne garde-t-il pas son argent\~? Non-seulement il lui est difficile de le garder, mais encore la prison est si triste\~! Le for\'e7at, par sa nature m\'eame, a une telle soif de libert\'e9\~
+! Par sa position sociale, c\rquote est un \'eatre si insouciant, si d\'e9sordonn\'e9, que l\rquote id\'e9e d\rquote engloutir son capital dans une ribote, de s\rquote \'e9tourdir par le tapage et la musique, lui vient tout naturellement \'e0 l\rquote
+esprit, ne f\'fbt-ce que pour oublier une minute son chagrin. Il \'e9tait \'e9trange de voir certains individus courb\'e9s sur leur travail, dans le seul but de d\'e9penser en un jour tout leur gain jusqu\rquote au dernier kopek\~
+; puis, ils se remettaient au travail jusqu\rquote \'e0 une nouvelle bamboche, attendue pendant plusieurs mois. \emdash Certains for\'e7ats aimaient les habits neufs plus ou moins singuliers, comme des pantalons de fantaisie, des gilets, des sib\'e9
+riennes\~; mais c\rquote \'e9tait surtout pour les chemises d\rquote indienne que les d\'e9tenus avaient un go\'fbt prononc\'e9, ainsi que pour les ceinturons \'e0 boucle de m\'e9tal.
+\par
+\par Les jours de f\'eate, les \'e9l\'e9gants s\rquote endimanchaient\~: il fallait les voir se pavaner dans toutes les casernes. Le contentement de se sentir bien mis allait chez eux jusqu\rquote \'e0 l\rquote
+enfantillage. Du reste, pour beaucoup de choses, les for\'e7ats ne sont que de grands enfants. Ces beaux v\'eatements disparaissaient bien vite, souvent le soir m\'eame du jour o\'f9 ils avaient \'e9t\'e9 achet\'e9s, leurs propri\'e9
+taires les engageaient ou les revendaient pour une bagatelle. Les bamboches revenaient presque toujours \'e0 \'e9poque fixe\~; elles co\'efncidaient avec les solennit\'e9s religieuses ou avec la f\'eate patronale du for\'e7at en ribote. Celui-ci pla\'e7
+ait un cierge devant l\rquote image, en se levant, faisait sa pri\'e8re, puis il s\rquote habillait et commandait son d\'eener. Il avait fait acheter d\rquote avance de la viande, du poisson, des petits p\'e2t\'e9s\~; il s\rquote empiffrait comme un b\'9c
+uf, presque toujours seul\~; il \'e9tait bien rare qu\rquote un for\'e7at invit\'e2t son camarade \'e0 partager son festin. C\rquote est alors que l\rquote eau-de-vie faisait son apparition\~: le for\'e7at buvait comme une semelle de
+ botte et se promenait dans les casernes titubant, tr\'e9buchant\~; il avait \'e0 c\'9cur de bien montrer \'e0 tous ses camarades qu\rquote il \'e9tait ivre, qu\rquote il \'ab\~baladait\~\'bb, et de m\'e9riter par l\'e0 une consid\'e9ration particuli\'e8
+re.
+\par
+\par Le peuple russe ressent toujours une certaine sympathie pour un homme ivre\~; chez nous, c\rquote \'e9tait une v\'e9ritable estime. Dans la maison de force, une ribote \'e9tait en quelque sorte une distinction aristocratique.
+\par
+\par Une fois qu\rquote il se sentait gai, le for\'e7at se procurait un musicien\~; nous avions parmi nous un petit Polonais, ancien d\'e9serteur, assez laid, mais qui poss\'e9dait un violon dont il savait jouer. Comme il n\rquote avait aucun m\'e9tier, il s
+\rquote engageait \'e0 suivre le for\'e7at en liesse, de caserne en caserne, en lui raclant des danses de toutes ses forces. Souvent son visage exprimait la lassitude et le d\'e9go\'fbt que lui causait cette musique \'e9ternellement la m\'ea
+me, mais au cri que poussait le d\'e9tenu\~: \'ab\~Joue, puisque tu as re\'e7u de l\rquote argent pour cela\~!\~\'bb il se remettait \'e0 \'e9corcher son violon de plus belle. Ces ivrognes \'e9taient assur\'e9s qu\rquote
+on veillerait sur eux, et que dans le cas o\'f9 le major arriverait, on les cacherait \'e0 ses regards. Ce service \'e9tait du reste tout d\'e9sint\'e9ress\'e9. De leur c\'f4t\'e9
+, le sous-officier et les invalides qui demeuraient dans la prison pour maintenir l\rquote ordre \'e9taient parfaitement tranquilles\~: l\rquote ivrogne ne pouvait occasionner aucun d\'e9sordre. \'c0 la moindre tentative de r\'e9volte ou de tapage, on l
+\rquote aurait apais\'e9, ou m\'eame li\'e9\~; aussi l\rquote administration subalterne (surveillants, etc.) fermait-elle les yeux. Elle savait que si l\rquote eau-de-vie \'e9tait interdite, tout irait de travers. \emdash
+ Comment se procurait-on cette eau-de-vie\~?
+\par
+\par On l\rquote achetait dans la maison de force m\'eame, chez les cabaretiers, comme les for\'e7ats appelaient ceux qui s\rquote occupaient de ce commerce, \emdash fort avant
+ageux, du reste, bien que les buveurs et les bambocheurs fussent peu nombreux, car toute bombance co\'fbtait cher, \'e9tant donn\'e9 les maigres gains des clients. Le commerce commen\'e7ait, continuait et finissait d\rquote une mani\'e8
+re assez originale. Un d\'e9tenu qui ne connaissait aucun m\'e9tier, ne voulait pas travailler, et qui pourtant d\'e9sirait s\rquote enrichir rapidement, se d\'e9cidait, quand il poss\'e9dait quelque argent, \'e0 acheter et revendre de l\rquote
+eau-de-vie. L\rquote entreprise \'e9tait hardie\~: elle r\'e9clamait une grande audace, car on y risquait sa peau, sans compter la marchandise. Mais le cabaretier ne recule pas devant ces obstacles. Au d\'e9but, comme il n\rquote a que peu d\rquote
+argent, il apporte lui-m\'eame l\rquote eau-de-vie \'e0 la prison et s\rquote en d\'e9fait d\rquote une fa\'e7on avantageuse. Il r\'e9p\'e8te cette op\'e9ration une seconde, une troisi\'e8me fois\~; s\rquote il n\rquote est pas d\'e9couvert par l\rquote
+administration, il poss\'e8de bient\'f4t un p\'e9cule qui lui permet de donner de l\rquote extension \'e0 son commerce\~; il devient entrepreneur, capitaliste\~: il a des agents et des aides\~; il hasarde beaucoup moi
+ns et gagne beaucoup plus. Ses aides risquent pour lui.
+\par
+\par La prison est toujours abondamment peupl\'e9e de d\'e9tenus ruin\'e9s et sans m\'e9tier, mais dou\'e9s d\rquote audace et d\rquote adresse. Leur unique capital est leur dos\~; ils se d\'e9cident souvent \'e0 le mettre en circulation, e
+t proposent au cabaretier d\rquote introduire de l\rquote eau-de-vie dans les casernes. Il se trouve toujours en ville un soldat, un bourgeois ou m\'eame une fille, qui, pour un b\'e9n\'e9fice convenu, \emdash en g\'e9n\'e9ral assez maigre, \emdash ach
+\'e8te de l\rquote eau-de-vie avec l\rquote argent du cabaretier et la cache dans un endroit connu du for\'e7at-contrebandier, pr\'e8s du chantier o\'f9 travaille celui-ci. Le fournisseur go\'fbte presque toujours, en route, le pr\'e9
+cieux liquide et remplace impitoyablement ce qui manque par de l\rquote eau pure, \emdash c\rquote est \'e0 prendre ou \'e0 laisser\~; le cabaretier ne peut pas faire le difficile\~; il doit s\rquote estimer heureux si on ne lui a pas vol\'e9
+ son argent et s\rquote il re\'e7oit de l\rquote eau-de-vie telle quelle. \emdash Le porteur, auquel le cabaretier a indiqu\'e9 l\rquote endroit du rendez-vous, arrive aupr\'e8s du fournisseur avec des boyaux de b\'9cuf, qui ont \'e9t\'e9 pr\'e9
+alablement lav\'e9s, puis remplis d\rquote eau, et qui conservent ainsi leur souplesse et leur moiteur. Une fois les boyaux pleins, le contrebandier les enroule et les cache dans les parties les plus secr\'e8tes de son corps. C\rquote est l\'e0
+ que se montrent toute la ruse, toute l\rquote adresse de ces hardis for\'e7ats. Son honneur est piqu\'e9 au vif, il faut duper l\rquote escorte et le corps de garde\~: il les dupera. Si le porteur est fin, son soldat d\rquote escorte (c\rquote
+est quelquefois une recrue) ne voit que du feu dans son man\'e8ge. Car le d\'e9tenu l\rquote a \'e9tudi\'e9 \'e0 fond\~; il a en outre combin\'e9 l\rquote heure et le lieu du rendez-vous. Si le d\'e9port\'e9, \emdash un briquetier, par exemple, \emdash
+ grimpe sur le four qu\rquote il chauffe, le soldat d\rquote escorte ne grimpera certainement pas avec lui pour surveiller ses mouvements. Qui donc verra ce qu\rquote il fait\~? En approchant de la maison de force, il pr\'e9pare \'e0 tout hasard une pi
+\'e8ce de quinze ou vingt kopeks et attend \'e0 la porte le caporal de garde. Celui-ci examine, t\'e2te et fouille chaque for\'e7at \'e0 sa rentr\'e9e dans la caserne, puis lui ouvre la porte. Le porteur d\rquote eau-de-vie esp\'e8re qu\rquote
+on aura honte de l\rquote examiner et de le t\'e2ter trop en d\'e9tail en certains endroits. Mais si le caporal est un rus\'e9 comp\'e8re, c\rquote est justement les places d\'e9licates qu\rquote il t\'e2te, et il trouve l\rquote eau-de-vie apport\'e9
+e en contrebande. Il ne reste plus au for\'e7at qu\rquote une seule chance de salut\~: il glisse \'e0 la d\'e9rob\'e9e dans la main du sous-officier la pi\'e9cette qu\rquote il tient, et souvent, par suite d\rquote une pareille man\'9cuvre, l\rquote
+eau-de-vie arrive sans encombre dans les mains du cabaretier. Mais quelquefois le truc ne r\'e9ussit pas, et c\rquote est alors que l\rquote
+unique capital du contrebandier entre vraiment en circulation. On fait un rapport au major, qui ordonne de fustiger d\rquote importance le capital malchanceux. Quant \'e0 l\rquote eau-de-vie, elle est confisqu\'e9
+e. Le contrebandier subit sa punition sans trahir l\rquote entrepreneur, non parce que cette d\'e9nonciation le d\'e9shonorerait, mais parce qu\rquote elle ne lui rapporterait rien\~: on le fouetterait tout de m\'eame\~; la seule consolation qu\rquote
+il pourrait avoir, c\rquote est que le cabaretier partagerait son ch\'e2timent\~; mais comme il a besoin de ce dernier, il ne le d\'e9nonce pas, quoiqu\rquote il ne re\'e7oive aucun salaire, s\rquote il s\rquote est laiss\'e9 surprendre.
+\par
+\par Du reste, la d\'e9lation fleurit dans la maison de force. Loin de se f\'e2cher contre un espion ou de le tenir \'e0 l\rquote \'e9cart, on en fait souvent son ami\~; si quelqu\rquote un s\rquote \'e9tait mis en t\'eate de prouver aux for\'e7
+ats toute la bassesse qu\rquote il y a \'e0 se d\'e9noncer mutuellement, personne, dans la prison, ne l\rquote aurait compris. Le ci-devant gentilhomme dont j\rquote ai d\'e9j\'e0 parl\'e9, cette l\'e2che et vile cr\'e9ature avec laquelle j\rquote
+avais rompu d\'e8s mon arriv\'e9e \'e0 la forteresse, \'e9tait l\rquote ami de Fedka, le brosseur du major\~; il lui racontait tout ce qui se faisait dans la maison de force\~; celui ci s\rquote empressait naturellement de rapporter \'e0 son ma\'ee
+tre ce qu\rquote il avait entendu. Tout le monde le savait, mais personne n\rquote aurait eu l\rquote id\'e9e de le ch\'e2tier pour cela ou de lui reprocher sa conduite.
+\par
+\par Quand l\rquote eau-de-vie arrivait sans encombre \'e0 la maison de force, l\rquote entrepreneur payait le contrebandier et faisait son compte. Sa marchandise lui co\'fbtait d\'e9j\'e0 fort cher\~; aussi, pour que le b\'e9n\'e9fice f\'fb
+t plus grand, il la transvasait en l\rquote additionnant d\rquote une moiti\'e9 d\rquote eau pure\~: il \'e9tait pr\'eat et n\rquote avait plus qu\rquote \'e0 attendre les acheteurs. Au premier jour de f\'eate, voire m\'ea
+me pendant la semaine, arrive un for\'e7at\~: il a travaill\'e9 comme un n\'e8gre, pendant plusieurs mois, pour \'e9conomiser, kopek par kopek, une petite somme qu\rquote il se d\'e9cide \'e0 d\'e9penser d\rquote un seul coup. Depuis longtemps ce
+jour de bombance est pr\'e9vu et fix\'e9\~: il en a r\'eav\'e9 pendant les longues nuits d\rquote hiver, pendant ses durs travaux, et cette perspective l\rquote a soutenu dans son lourd labeur. L\rquote
+aurore de ce jour si impatiemment attendu vient de luire\~: il a son argent dans sa poche, on ne le lui a ni vol\'e9 ni confisqu\'e9\~; il est libre de le d\'e9penser, il porte ses \'e9conomies au cabaretier, qui, tout d\rquote abord, lui donne de l
+\rquote eau-de-vie presque pure, \emdash elle n\rquote a \'e9t\'e9 baptis\'e9e que deux fois\~; \emdash mais, \'e0 mesure que la bouteille se vide, il la remplit avec de l\rquote eau. Aussi le for\'e7at paye-t-il une tasse d\rquote
+eau-de-vie cinq ou six fois plus cher que dans un cabaret. On peut penser combien il faut de ces tasses et surtout combien le for\'e7at doit d\'e9penser d\rquote argent avant d\rquote \'eatre ivre. Cependant, comme il a perdu l\rquote
+habitude de la boisson, le peu d\rquote alcool qui se trouve dans le liquide l\rquote enivre assez rapidement. Il boit alors jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote il ne reste plus rien\~: il engage ou vend tous ses effets neufs, \emdash le cabaretier est en m
+\'eame temps pr\'eateur sur gages\~; \emdash mais comme ses v\'eatements personnels sont peu nombreux, il engage bient\'f4t les effets que lui fournit le gouvernement. Quand l\rquote ivrogne a bu sa derni\'e8
+re chemise, son dernier chiffon, il se couche et se r\'e9veille le lendemain matin avec un fort mal de t\'eate. Il supplie en vain le cabaretier de lui donner \'e0 cr\'e9dit une goutte d\rquote
+eau-de-vie pour dissiper ce malaise, il essuie tristement un refus\~; le jour m\'eame il se remet au travail. Pendant plusieurs mois de suite, il va s\rquote \'e9chiner, tout en r\'eavant au bienheureux jour de ribote qui vient de dispara\'ee
+tre dans le pass\'e9\~; peu \'e0 peu il reprend courage et attend un jour pareil, qui est encore bien loin, mais qui arrivera.
+\par
+\par Quant au cabaretier, s\rquote il a gagn\'e9 une forte somme, \emdash quelques dizaines de roubles, \emdash il fait apporter de l\rquote eau-de-vie, mais celle-l\'e0, il ne la baptise pas, car il se la destine\~: assez de trafic\~! il est temps de s
+\rquote amuser\~! Il boit, mange, se paye de la musique. Ses moyens lui permettent de graisser la patte aux employ\'e9s subalternes de la maison de force. Cette f\'eate dure quelquefois plusieurs jours.
+\par
+\par Quand sa provision d\rquote eau-de-vie est \'e9puis\'e9e, il s\rquote en va boire chez les autres cabaretiers, qui s\rquote y attendent\~: il boit alors son dernier kopek. Quelque minutieuse que soit l\rquote attention des for\'e7ats \'e0
+ surveiller leurs camarades en goguettes, il arrive cependant que le major ou l\rquote officier de garde s\rquote aper\'e7oivent du d\'e9sordre. On entra\'eene alors l\rquote ivrogne au corps de garde\~; on lui confisque son capital, \emdash s\rquote
+il a de l\rquote argent sur lui, \emdash et on le fouette. Le for\'e7at se secoue comme un chien crott\'e9, rentre dans la caserne et reprend son m\'e9tier de cabaretier au bout de quelques jours.
+\par
+\par Il se trouve quelquefois parmi les d\'e9port\'e9s des amateurs du beau sexe\~: pour une assez forte somme, ils parviennent, accompagn\'e9s d\rquote un soldat qu\rquote ils ont corrompu, \'e0 se glisser \'e0 la d\'e9rob\'e9
+e hors de la forteresse, dans un faubourg, au lieu d\rquote aller au travail. L\'e0, dans une maisonnette d\rquote apparence tranquille, il se fait un festin o\'f9 l\rquote on d\'e9pense d\rquote assez fortes sommes. L\rquote argent des for\'e7ats n
+\rquote est pas \'e0 d\'e9daigner, aussi les soldats arrangent-ils parfois \'e0 l\rquote avance de ces fugues, s\'fbrs d\rquote \'eatre g\'e9n\'e9reusement r\'e9compens\'e9s. En g\'e9n\'e9ral, ces soldats sont de futurs candidats aux travaux forc\'e9
+s. Ces escapades restent presque toujours secr\'e8tes. Je dois avouer qu\rquote elles sont fort rares, car elles co\'fbtent beaucoup, et les amateurs du beau sexe recourent \'e0 d\rquote autres moyens moins on\'e9reux.
+\par
+\par Au commencement de mon s\'e9jour, un jeune d\'e9tenu au visage r\'e9gulier excita vivement ma curiosit\'e9. Son nom \'e9tait Sirotkine\~: c\rquote \'e9tait un \'eatre \'e9nigmatique \'e0 beaucoup d\rquote \'e9gards. Sa figure m\rquote avait frapp\'e9\~
+; il n\rquote avait pas plus de vingt-trois ans et appartenait \'e0 la section particuli\'e8re, c\rquote est-\'e0-dire qu\rquote il \'e9tait condamn\'e9 aux travaux forc\'e9s \'e0 perp\'e9tuit\'e9\~: on devait le regarder comme un
+des criminels militaires les plus dangereux. Doux et tranquille, il parlait peu et riait rarement. Ses yeux bleus, son teint pur, ses cheveux blond clair lui donnaient une expression douce que ne g\'e2tait m\'eame pas son cr\'e2ne ras\'e9. Quoiqu\rquote
+il n\rquote e\'fbt aucun m\'e9tier, il se procurait de temps \'e0 autre de l\rquote argent par petites sommes. Par exemple, il \'e9tait remarquablement paresseux et toujours v\'eatu comme un souillon. Si quelqu\rquote un lui faisait g\'e9n\'e9
+reusement cadeau d\rquote une chemise rouge, il ne se sentait pas de joie d\rquote avoir un v\'eatement neuf, il le promenait partout. Sirotkine ne buvait ni ne jouait, et ne se querellait presque jamais avec les autres for\'e7
+ats. Il se promenait toujours les mains dans les poches, paisiblement, d\rquote un air pensif. \'c0 quoi il pouvait penser, je n\rquote en sais rien. Quand on l\rquote appelait pour lui demander quelque chose, il r\'e9pondait aussit\'f4t avec d\'e9f\'e9
+rence, nettement, sans bavarder comme les autres\~: il vous regardait toujours avec les yeux na\'effs d\rquote un enfant de dix ans. Quand il avait de l\rquote argent, il n\rquote achetait rien de ce que les autres estimaient indispensable\~
+; sa veste avait beau \'eatre d\'e9chir\'e9e, il ne la faisait pas raccommoder, pas plus qu\rquote il n\rquote achetait des bottes neuves. Ce qui lui plaisait, c\rquote \'e9taient les petits pains, les pains d\rquote \'e9pice\~: il les croquait avec
+ le plaisir d\rquote un bambin de sept ans. Lorsqu\rquote on ne travaillait pas, il errait habituellement dans les casernes. Quand tout le monde \'e9tait occup\'e9, il restait les bras ballants. Si on le plaisantait ou qu\rquote on se moqu\'e2t de lui,
+\emdash ce qui arrivait assez souvent, \emdash il tournait sur ses talons sans mot dire, et s\rquote en allait ailleurs. Si la plaisanterie \'e9tait trop forte, il rougissait. Je me demandais souvent pour quel crime il avait pu \'eatre envoy\'e9
+ aux travaux forc\'e9s. Un jour que j\rquote \'e9tais malade et couch\'e9 \'e0 l\rquote h\'f4pital, Sirotkine se trouvait \'e9tendu sur un grabat non loin de moi\~; je liai conversation avec lui\~; il s\rquote anima et me raconta inopin\'e9
+ment comment on l\rquote avait fait soldat, comment sa m\'e8re l\rquote avait accompagn\'e9 en pleurant et quels tourments il avait endur\'e9s au service militaire. Il ajouta qu\rquote il n\rquote avait pu se faire \'e0 cette vie\~: tout le monde \'e9
+tait s\'e9v\'e8re et courrouc\'e9 pour un rien, ses sup\'e9rieurs \'e9taient presque toujours m\'e9contents de lui\'85
+\par
+\par \emdash Mais pourquoi t\rquote a-t-on envoy\'e9 ici\~? Et encore dans la section particuli\'e8re. Ah\~! Sirotkine\~! Sirotkine\~!
+\par
+\par \emdash Oui, Alexandre P\'e9trovitch\~! je n\rquote ai \'e9t\'e9 en tout qu\rquote une ann\'e9e au bataillon\~: on m\rquote a envoy\'e9 ici pour avoir tu\'e9 mon capitaine, Grigori P\'e9trovitch.
+\par
+\par \emdash J\rquote ai entendu raconter cela, mais je ne l\rquote ai pas cru. Comment as-tu pu le tuer\~?
+\par
+\par \emdash Tout ce qu\rquote on vous a dit est vrai. La vie m\rquote \'e9tait trop lourde.
+\par
+\par \emdash Mais les autres conscrits la supportent bien, cette vie\~! Bien s\'fbr, c\rquote est un peu dur au commencement, mais on s\rquote y habitue, et l\rquote on devient un excellent soldat. Ta m\'e8re a d\'fb te g\'e2ter et te dorloter\~
+; je suis sur qu\rquote elle t\rquote a nourri de pain d\rquote \'e9pice et de lait de poule jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e2ge de dix-huit ans\~!
+\par
+\par \emdash Ma m\'e8re, c\rquote est vrai, m\rquote aimait beaucoup. Quand je suis parti, elle s\rquote est mise au lit et elle y est rest\'e9e\'85 Comme alors la vie de soldat m\rquote \'e9tait p\'e9nible\~! tout allait \'e0 l\rquote
+envers. On ne cessait de me punir, et pourquoi\~? J\rquote ob\'e9issais \'e0 tout le monde, j\rquote \'e9tais exact, soigneux, je ne buvais pas, je n\rquote empruntais \'e0 personne, \emdash c\rquote est mauvais, quand un homme commence \'e0
+ emprunter. Et pourtant tout le monde autour de moi \'e9tait si cruel, si dur\~! Je me fourrais quelquefois dans un coin et je sanglotais, je sanglotais. Un jour, ou plut\'f4t une nuit, j\rquote \'e9tais de garde. C\rquote \'e9tait l\rquote
+automne, il ventait fort et il faisait si sombre qu\rquote on ne voyait pas un chat. Et j\rquote \'e9tais si triste, si triste\~! J\rquote enl\'e8ve la ba\'efonnette de mon fusil et je la pose \'e0 c\'f4t\'e9 de moi\~; puis j\rquote
+appuie le canon contre ma poitrine, et avec le gros orteil du pied, \emdash j\rquote avais \'f4t\'e9 ma botte, \emdash je presse la d\'e9tente. Le coup rate\~: j\rquote examine mon fusil, je mets une charge de poudre fra\'ee
+che, enfin je casse un coin de mon briquet et je redresse le canon contre ma poitrine. Eh bien\~! le coup rate de nouveau. \emdash Que faire\~? me dis-je\~; je remets ma botte, j\rquote ajuste de nouveau ma ba\'efonnette et je me prom\'e8ne de long en la
+rge, le fusil sur l\rquote \'e9paule. Qu\rquote on m\rquote envoie o\'f9 l\rquote on voudra, mais je ne veux plus \'eatre soldat. Au bout d\rquote une demi-heure, arrive le capitaine qui faisait la grande ronde. Il vient droit sur moi\~:
+\par
+\par \emdash \'ab\~Est-ce qu\rquote on se tient comme \'e7a quand on est de garde\~?\~\'bb J\rquote empoigne mon fusil et je lui plante la ba\'efonnette dans le corps. On m\rquote a fait faire quatre mille verstes \'e0 pied\'85 C\rquote est comme \'e7
+a que je suis arriv\'e9 dans la section particuli\'e8re.
+\par
+\par Il ne mentait pas\~; je ne comprends pourtant pas pourquoi on l\rquote y avait envoy\'e9. Des crimes semblables entra\'eenaient un ch\'e2timent beaucoup moins s\'e9v\'e8re. \emdash Sirotkine \'e9tait le seul des for\'e7ats qui f\'fbt vraiment beau\~
+; quant \'e0 ses camarades de la section particuli\'e8re, \emdash au nombre de quinze, \emdash ils \'e9taient horribles \'e0 voir\~; des physionomies hideuses, d\'e9go\'fbtantes. Les t\'eates grises \'e9
+taient nombreuses. Je parlerai plus loin de cette bande. Sirotkine \'e9tait souvent en bonne amiti\'e9 avec Gazine, \emdash le cabaretier dont j\rquote ai parl\'e9 au commencement de ce chapitre.
+\par
+\par Ce Gazine \'e9tait un \'eatre terrible. L\rquote impression qu\rquote il produisait sur tout le monde \'e9tait effrayante, troublante. Il me semblait qu\rquote il ne pouvait exister une cr\'e9ature plus f\'e9roce, plus monstrueuse que lui. J\rquote
+ai pourtant vu \'e0 Tobolsk Kamenef, le brigand, qui s\rquote est rendu c\'e9l\'e8bre par ses crimes. Plus tard, j\rquote ai vu Sokolof, for\'e7at \'e9vad\'e9, ancien d\'e9serteur, et qui \'e9tait un f\'e9roce meurtrier. Mais ni l\rquote un ni l\rquote
+autre ne m\rquote inspir\'e8rent autant de d\'e9go\'fbt que Gazine. Je croyais avoir sous les yeux une araign\'e9e \'e9norme, gigantesque, de la taille d\rquote un homme. Il \'e9tait Tartare\~; il n\rquote y avait pas de for\'e7at qui f\'fb
+t plus fort que lui. C\rquote \'e9taient moins par sa taille \'e9lev\'e9e et sa constitution hercul\'e9enne, que par sa t\'eate \'e9norme et difforme qu\rquote il inspirait la terreur. Les bruits les plus \'e9tranges couraient sur son compte\~: il avait
+\'e9t\'e9 soldat, disait-on\~; d\rquote autres pr\'e9tendaient qu\rquote il s\rquote \'e9tait \'e9vad\'e9 de Nertchinsk, qu\rquote il avait \'e9t\'e9 exil\'e9 plusieurs fois en Sib\'e9rie, mais qu\rquote il s\rquote \'e9tait toujours enfui. \'c9chou\'e9
+ enfin dans notre bagne, il y faisait partie de la section des perp\'e9tuels. \'c0 ce qu\rquote il parait, il aimait \'e0 tuer les petits enfants qu\rquote il parvenait \'e0 attirer dans un endroit \'e9cart\'e9\~
+; il effrayait alors le bambin, le tourmentait, et apr\'e8s avoir pleinement joui de l\rquote effroi et des palpitations du pauvre petit, il le tuait lentement, pos\'e9ment, avec d\'e9lices. On avait peut-\'eatre imagin\'e9 ces horreurs, par suite de la p
+\'e9nible impression que produisait ce monstre, mais elles \'e9taient vraisemblables et cadraient avec sa physionomie. Cependant lorsque Gazine n\rquote \'e9tait pas ivre, il se conduisait fort convenablement. Il \'e9
+tait toujours tranquille, ne se querellait jamais, \'e9vitait les disputes par m\'e9pris pour son entourage, absolument comme s\rquote il avait eu une haute opinion de lui-m\'eame. Il parlait fort peu. Tous ses mouvements \'e9taient mesur\'e9
+s, tranquilles, r\'e9solus. Son regard ne manquait pas d\rquote intelligence, mais l\rquote expression en \'e9tait cruelle et railleuse, comme son sourire. De tous les for\'e7ats marchands d\rquote eau-de-vie, il \'e9
+tait le plus riche. Deux fois par an il s\rquote enivrait compl\'e8tement, et c\rquote est alors que se trahissait toute sa f\'e9roce brutalit\'e9. Il s\rquote animait peu \'e0 peu, et taquinait les d\'e9tenus de railleries envenim\'e9es, aiguis\'e9
+es longtemps \'e0 l\rquote avance\~; enfin, quand il \'e9tait tout \'e0 fait so\'fbl, il avait des acc\'e8s de rage furieuse\~; il empoignait un couteau et se ruait sur ses camarades. Les for\'e7ats, qui connaissaient sa vigueur d\rquote Hercule, l
+\rquote \'e9vitaient et se garaient, car il se jetait sur le premier venu. On trouva pourtant un moyen de le museler. Une dizaine de d\'e9tenus s\rquote \'e9lan\'e7aient tout \'e0 coup sur Gazine et lui portaient des coups atroces dans le creux de l
+\rquote estomac, dans le ventre, sous le c\'9cur, jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote il perdit connaissance. On aurait tu\'e9 n\rquote importe qui avec un pareil traitement, mais Gazine en r\'e9chappait. Quand on l\rquote avait bien rou\'e9 de coups, on l
+\rquote enveloppait dans sa pelisse et on le jetait sur son lit de planches. \emdash \'ab\~Qu\rquote il cuve son eau-de-vie\~!\~\'bb \emdash Le lendemain, il se r\'e9veillait presque bien portant\~
+; il allait alors au travail, silencieux et sombre. Chaque fois que Gazine s\rquote enivrait, tous les d\'e9tenus savaient comment la journ\'e9e finirait pour lui. Il le savait \'e9galement, mais il buvait tout de m\'eame. Quelques ann\'e9es s\rquote \'e9
+coul\'e8rent de la sorte. On remarqua que Gazine avait jet\'e9 sa gourme et qu\rquote il commen\'e7ait \'e0 faiblir. Il ne faisait que geindre, se plaignant de diff\'e9rentes maladies. Ses visites \'e0 l\rquote h\'f4pital \'e9taient de plus en plus fr\'e9
+quentes. \'ab\~Il se soumet enfin\~\'bb, disaient les d\'e9tenus.
+\par
+\par Ce jour-l\'e0, Gazine \'e9tait entr\'e9 dans la cuisine suivi du petit Polonais qui raclait du violon, et que les for\'e7ats en goguettes louaient pour \'e9gayer leur orgie. Il s\rquote arr\'ea
+ta au milieu de la salle, silencieux, examinant du regard tous ses camarades, l\rquote un apr\'e8s l\rquote autre. Personne ne souffla mot. Quand il m\rquote aper\'e7ut avec mon compagnon, il nous regarda de son air m\'e9chamment railleur et sourit
+, horriblement, de l\rquote air d\rquote un homme satisfait d\rquote une bonne farce qu\rquote il vient d\rquote imaginer. Il s\rquote approcha de notre table en tr\'e9buchant\~:
+\par
+\par \emdash Pourrais-je savoir, dit-il, d\rquote o\'f9 vous tenez les revenus qui vous permettent de boire ici du th\'e9\~?
+\par
+\par J\rquote \'e9changeai un regard avec mon voisin\~; je compris que le mieux \'e9tait de nous taire et de ne rien r\'e9pondre. La moindre contradiction aurait mis Gazine en fureur.
+\par
+\par \emdash Il faut que vous ayez de l\rquote argent\'85, continua-t-il, il faut que vous en ayez gros pour boire du th\'e9\~; mais, dites donc\~! \'eates-vous aux travaux forc\'e9s pourboire du th\'e9\~? Hein\~! \'eates-vous venus ici pour en boire\~? Dites
+\~? R\'e9pondez un peu pour voir, que je vous\'85
+\par
+\par Comprenant que nous nous taisions et que nous avions r\'e9solu de ne pas faire attention \'e0 lui, il accourut, livide et tremblant de rage. \'c0 deux pas se trouvait une lourde caisse, qui servait \'e0 mettre le pain coup\'e9 pour le d\'ee
+ner et le souper des for\'e7ats\~; son contenu suffisait pour le repas de la moiti\'e9 des d\'e9tenus. En ce moment elle \'e9tait vide. Il l\rquote empoigna des deux mains et la brandit au-dessus de nos t\'eates. Bien qu\rquote
+un meurtre ou une tentative de meurtre f\'fbt une source in\'e9puisable de d\'e9sagr\'e9ments pour les d\'e9port\'e9s (car alors les enqu\'eates, les contre-enqu\'eates et les perquisitions ne cessaient pas), et que ceux-ci emp\'ea
+chassent les querelles dont les suites auraient pu \'eatre f\'e2cheuses, tout le monde se tut et attendit\'85
+\par
+\par Pas un mot en notre faveur\~! Pas un cri contre Gazine\~! \emdash La haine des d\'e9tenus contre les gentilshommes \'e9tait si grande, que chacun d\rquote eux jouissait \'e9videmment de nous voir, de nous sentir en danger\'85
+ Un incident heureux termina cette sc\'e8ne qui aurait pu devenir tragique\~; Gazine allait l\'e2cher l\rquote \'e9norme caisse qu\rquote il faisait tournoyer, quand un for\'e7at accourut de la caserne o\'f9 il dormait et cria\~:
+\par
+\par \emdash Gazine, on t\rquote a vol\'e9 ton eau-de-vie\~!
+\par
+\par L\rquote affreux brigand laissa choir la caisse avec un horrible juron et se pr\'e9cipita hors de la cuisine. \emdash Allons\~! Dieu les a sauv\'e9s\~! \emdash dirent entre eux les d\'e9tenus\~; ils le r\'e9p\'e9t\'e8rent longtemps.
+\par
+\par Je n\rquote ai jamais pu savoir si on lui avait vol\'e9 son eau-de-vie, ou si ce n\rquote \'e9tait qu\rquote une ruse invent\'e9e pour nous sauver\'85
+\par
+\par Ce m\'eame soir, avant la fermeture des casernes, comme il faisait d\'e9j\'e0 sombre, je me promenais le long de la palissade. Une tristesse \'e9crasante me tombait sur l\rquote \'e2me\~; de tout le temps que j\rquote ai pass\'e9
+ dans la maison de force, je ne me suis jamais senti aussi mis\'e9rable que ce soir-l\'e0. Le premier jour de r\'e9clusion est toujours le plus dur, o\'f9 que ce soit, aux travaux forc\'e9s ou au cachot\'85 Une pens\'e9e m\rquote agitait, qui ne m\rquote
+a pas laiss\'e9 de r\'e9pit pendant ma d\'e9portation, \emdash question insoluble alors et insoluble maintenant encore. \emdash je r\'e9fl\'e9chissais \'e0 l\rquote in\'e9galit\'e9 du ch\'e2timent pour les m\'ea
+mes crimes. On ne saurait, en effet, comparer un crime \'e0 un autre, m\'eame par \'e0 peu pr\'e8s. Deux meurtriers tuent chacun un homme, les circonstances dans lesquelles ces deux crimes ont \'e9t\'e9 commis sont minutieusement examin\'e9es et pes\'e9
+es. On applique \'e0 l\rquote un et \'e0 l\rquote autre le m\'eame ch\'e2timent, et pourtant quel ab\'eeme entre les deux actions\~! L\rquote un a assassin\'e9 pour une bagatelle, pour un oignon, \emdash il a tu\'e9
+ sur la grande route un paysan qui passait et n\rquote a trouv\'e9 sur lui qu\rquote un oignon.
+\par
+\par \emdash Eh bien, quoi\~! on m\rquote a envoy\'e9 aux travaux forc\'e9s pour un paysan qui n\rquote avait qu\rquote un oignon.
+\par
+\par \emdash Imb\'e9cile que tu es\~! un oignon vaut un kopek. Si tu avais tu\'e9 cent paysans, tu aurais cent kopeks, un rouble, quoi\~! \emdash L\'e9gende de prison.
+\par
+\par L\rquote autre criminel a tu\'e9 un d\'e9bauch\'e9 qui tyrannisait ou d\'e9shonorait sa femme, sa s\'9cur, sa fille. Un troisi\'e8me, vagabond, \'e0 demi mort de faim, traqu\'e9 par toute une escouade de police, a d\'e9fendu sa libert\'e9
+, sa vie. Sera-t-il l\rquote \'e9gal du brigand qui assassine des enfants par jouissance, pour le plaisir de sentir couler leur sang chaud sur ses mains, de les voir fr\'e9mir dans une derni\'e8re palpitation d\rquote oiseau, sous le couteau qui d\'e9
+chire leur chair\~? Eh bien\~! les uns et les autres iront aux travaux forc\'e9s. La condamnation n\rquote aura peut-\'eatre pas une dur\'e9e \'e9gale, mais les vari\'e9t\'e9s de peines sont peu nombreuses, tandis qu\rquote il faut compter les esp\'e8
+ces de crimes par milliers. Autant de caract\'e8res, autant de crimes diff\'e9rents. Admettons qu\rquote il soit impossible de faire dispara\'eetre cette premi\'e8re in\'e9galit\'e9 du ch\'e2timent, que le probl\'e8me est insoluble, et qu\rquote en mati
+\'e8re de p\'e9nalit\'e9, c\rquote est la quadrature du cercle. Admettons cela. M\'eame si l\rquote on ne tient pas compte de cette in\'e9galit\'e9, il y en a une autre\~: celle des cons\'e9quences du ch\'e2timent\'85
+ Voici un homme qui se consume, qui fond comme une bougie. En voil\'e0 au contraire un autre qui ne se doutait m\'eame pas, avant d\rquote \'eatre exil\'e9, qu\rquote il put exister une vie si gaie, si fain\'e9ante, \emdash o\'f9
+ il trouverait un cercle aussi agr\'e9able d\rquote amis. Des individus de cette derni\'e8re cat\'e9gorie se rencontrent aux travaux forc\'e9s. Prenez maintenant un homme de c\'9cur, d\rquote un esprit cultiv\'e9 et d\rquote une conscience affin\'e9
+e. Ce qu\rquote il ressent le tue plus douloureusement que le ch\'e2timent mat\'e9riel. Le jugement qu\rquote il a prononc\'e9 lui-m\'eame sur son crime est plus impitoyable que celui du plus s\'e9v\'e8re tribunal, de la loi la plus draconienne. Il vit c
+\'f4te \'e0 c\'f4te avec un autre for\'e7at qui n\rquote a pas r\'e9fl\'e9chi une seule fois au meurtre qu\rquote il expie, pendant tout le temps de son s\'e9jour au bagne, qui, peut-\'eatre, se croit innocent. \emdash N\rquote
+y a-t-il pas aussi de pauvres diables qui commettent des crimes afin d\rquote \'eatre envoy\'e9s aux travaux forc\'e9s et d\rquote \'e9chapper ainsi \'e0 une libert\'e9 incomparablement plus p\'e9nible que la r\'e9clusion\~? La vie est mis\'e9rable\~
+; on n\rquote a peut-\'eatre jamais mang\'e9 \'e0 sa faim\~; on se tue de travail pour enrichir son patron\'85\~; au bagne, le travail sera moins ardu, moins p\'e9nible, on mangera tout son so\'fbl, mieux qu\rquote on ne peut l\rquote esp\'e9
+rer maintenant. Les jours de f\'eate, on aura de la viande, et puis il y a les aum\'f4nes, le travail du soir qui fournira quelque argent. Et la soci\'e9t\'e9 qu\rquote on trouve \'e0 la maison de force, la comptez-vous pour rien\~? Les for\'e7
+ats sont des gens habiles, rus\'e9s, qui savent tout. C\rquote est avec une admiration non d\'e9guis\'e9e que le nouveau venu regardera ses camarades de cha\'eene, il n\rquote a rien vu de pareil, aussi s\rquote
+estimera-t-il dans la meilleure compagnie du monde.
+\par
+\par Est-il possible que ces hommes si divers ressentent \'e9galement le ch\'e2timent inflig\'e9\~? Mais \'e0 quoi bon s\rquote occuper de questions insolubles\~? Le tambour bat, il faut rentrer \'e0 la caserne\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262248}IV \endash PREMI\'c8RES IMPRESSIONS (Suite){\*\bkmkend _Toc96262248}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par On nous contr\'f4la encore une fois, puis on ferma les portes des casernes, chacune avec un cadenas particulier, et les d\'e9tenus rest\'e8rent enferm\'e9s jusqu\rquote \'e0 l\rquote aube.
+\par
+\par Le contr\'f4le \'e9tait fait par un sous-officier, accompagn\'e9 de deux soldats. Quand, par hasard, un officier y assistait, on faisait ranger les for\'e7ats dans la cour\~; mais, le plus ordinairement, on les v\'e9rifiait dans les b\'e2timents m\'ea
+mes. Comme les soldats se trompaient souvent, ils sortaient et rentraient pour nous recompter un \'e0 un, jusqu\rquote \'e0 ce que leur compte f\'fbt exact. Ils fermaient alors les casernes. Chacune d\rquote elles contenait environ trente d\'e9
+tenus, aussi \'e9tait-on fort \'e0 l\rquote \'e9troit sur les lits de camp. Comme il \'e9tait trop t\'f4t pour dormir, les for\'e7ats se mirent au travail.
+\par
+\par Outre l\rquote invalide dont j\rquote ai parl\'e9, qui couchait dans notre dortoir et repr\'e9sentait pendant la nuit l\rquote administration de la prison, il y avait dans chaque caserne un \'ab\~ancien\~\'bb d\'e9sign\'e9 par le major en r\'e9
+compense de sa bonne conduite. Il n\rquote \'e9tait pourtant pas rare que les anciens eux-m\'eames commissent des d\'e9lits pour lesquels ils subissaient la peine du fouet\~; ils perdaient alors leur rang et se voyaient imm\'e9diatement remplac\'e9
+s par ceux de leurs camarades dont la conduite \'e9tait satisfaisante. Notre ancien \'e9tait pr\'e9cis\'e9ment Akim Akimytch\~; \'e0 mon grand \'e9tonnement, il tan\'e7ait vertement les d\'e9tenus, mais ceux-ci ne r\'e9pondaient \'e0
+ ses remontrances que par des railleries. L\rquote invalide, plus avis\'e9, ne se m\'ealait de rien, et s\rquote il ouvrait la bouche, ce n\rquote \'e9tait jamais que par respect des convenances, par acq
+uit de conscience. Il restait assis, silencieux, sur sa couchette, occup\'e9 \'e0 rapetasser de vieilles bottes.
+\par
+\par Ce jour-l\'e0, je fis une remarque dont je pus constater l\rquote exactitude par la suite\~; c\rquote est que tous ceux qui ne sont pas for\'e7ats et qui ont affaire \'e0 ces derniers, quels qu\rquote ils soient, \emdash \'e0 commencer par les soldats d
+\rquote escorte et les factionnaires, \emdash consid\'e8rent les for\'e7ats d\rquote un point de vue faux et exag\'e9r\'e9\~; ils s\rquote attendent \'e0 ce que pour un oui, pour un non, ceux-ci se jettent sur eux, un couteau \'e0 la main. Les d\'e9
+tenus, parfaitement conscients de la crainte qu\rquote ils inspirent, montrent une certaine arrogance. Aussi le meilleur chef de prison est-il pr\'e9cis\'e9ment celui qui n\rquote \'e9prouve aucune \'e9motion en leur pr\'e9sence. Malgr\'e9 les airs qu
+\rquote ils se donnent, les for\'e7ats eux-m\'eames pr\'e9f\'e8rent qu\rquote on ait confiance en eux. On peut m\'eame se les attacher en agissant ainsi. J\rquote ai eu plus d\rquote une fois l\rquote occasion de remarquer leur \'e9tonnement lors de l
+\rquote entr\'e9e d\rquote un chef sans escorte dans leur prison, et certainement cet \'e9tonnement n\rquote a rien que de flatteur\~: un visiteur intr\'e9pide impose le respect aux gens du bagne\~; si un malheur arrive, ce ne sera jamais en sa pr\'e9
+sence. La terreur qu\rquote inspirent les for\'e7ats est g\'e9n\'e9rale, et pourtant je n\rquote y vois aucun fondement\~; est-ce l\rquote aspect du prisonnier, sa mine de franc bandit, qui causent une certaine r\'e9pulsion\~? Ne serait-ce pas plut\'f4
+t le sentiment qui vous assaille, d\'e8s votre entr\'e9e dans la prison, \'e0 savoir que malgr\'e9 tous les efforts, toutes les mesures prises, il est impossible de faire d\rquote un homme vivant un cadavre, d\rquote \'e9
+touffer ses sentiments, sa soif de vengeance et de vie, ses passions et le besoin imp\'e9rieux de les satisfaire\~? Quoi qu\rquote il en soit, j\rquote affirme qu\rquote il n\rquote y a pas lieu de craindre les for\'e7
+ats. Un homme ne se jette ni si vite ni si facilement sur son semblable, un couteau \'e0 la main. Si des accidents arrivent quelquefois, ils sont tellement rares qu\rquote on peut d\'e9clarer le danger nul. Je ne parle bien entendu que des d\'e9tenus d
+\'e9j\'e0 condamn\'e9s, qui subissent leur peine, et dont quelques-uns sont presque heureux de se trouver enfin au bagne\~: tant une nouvelle forme de vie a toujours d\rquote attrait pour l\rquote homme\~! Ceux-l\'e0
+ vivent tranquilles et soumis. Quant aux turbulents, les for\'e7ats les maintiennent eux-m\'eames en repos, et leur arrogance ne va jamais trop loin, Le d\'e9tenu, si hardi et audacieux qu\rquote il soit, a peur de tout en prison. Il n\rquote
+en est pas de m\'eame du pr\'e9venu dont le sort n\rquote est pas d\'e9cid\'e9. Celui-ci est parfaitement capable de se jeter sur n\rquote importe qui, sans motif de haine, uniquement parce qu\rquote il doit \'eatre fouett\'e9 le lendemain\~; en effet, s
+\rquote il commet un nouveau crime, son affaire se complique, le ch\'e2timent est retard\'e9, il gagne du temps. Cette agression s\rquote explique, car elle a une cause, un but\~; le for\'e7at, co\'fbte que co\'fbte, veut \'ab\~changer son sort\~\'bb, e
+t cela tout de suite. \'c0 ce propos, j\rquote ai \'e9t\'e9 t\'e9moin d\rquote un fait psychologique bien \'e9trange.
+\par
+\par Dans la section des condamn\'e9s militaires se trouvait un ancien soldat envoy\'e9 pour deux ans aux travaux forc\'e9s, fieff\'e9 fanfaron et couard en m\'eame temps. \emdash En g\'e9n\'e9ral, le soldat russe n\rquote est gu\'e8re vantard, car il n
+\rquote en a pas le temps, alors m\'eame qu\rquote il le voudrait. Quand il s\rquote en trouve un dans le nombre, c\rquote est toujours un l\'e2che et un fripon. \emdash Doutof, \emdash c\rquote \'e9tait le nom du d\'e9tenu dont je parle, \emdash
+ subit sa peine et rentra de nouveau dans un bataillon de ligne\~; mais comme tous ceux qu\rquote on envoie se corriger \'e0 la maison de force, il s\rquote y \'e9tait compl\'e8tement perverti. Ces }{\i\cgrid0 chevaux de retour}{\cgrid0
+ reviennent au bagne apr\'e8s deux ou trois semaines de libert\'e9, non plus pour un temps relativement court, mais pour quinze ou vingt ans. Ainsi arriva-t-il pour Doutof. Trois semaines apr\'e8s sa mise en libert\'e9, il vola avec effraction l\rquote
+un de ses camarades et fit l\rquote indisciplin\'e9. Il passa en jugement, fut condamn\'e9 \'e0 une s\'e9v\'e8re punition corporelle. Horriblement effray\'e9, comme un l\'e2che qu\rquote il \'e9tait, par le ch\'e2timent prochain, il s\rquote \'e9lan\'e7
+a un couteau \'e0 la main sur l\rquote officier de garde qui entrait dans son cachot, la veille du jour o\'f9 il devait passer par les baguettes de sa compagnie. Il comprenait parfaitement que, par l\'e0, il aggravait son crime et augmentait la dur\'e9
+e de sa condamnation. Mais tout ce qu\rquote il voulait, c\rquote \'e9tait reculer de quelques jours, de quelques heures au moins, l\rquote effroyable minute du ch\'e2timent. Il \'e9tait si l\'e2che qu\rquote il ne blessa m\'eame pas l\rquote offi
+cier avec le couteau qu\rquote il brandissait\~; il n\rquote avait commis cette agression que pour ajouter \'e0 son dossier un nouveau crime, lequel n\'e9cessiterait sa remise en jugement.
+\par
+\par L\rquote instant qui pr\'e9c\'e8de la punition est terrible pour le condamn\'e9 aux verges. J\rquote ai vu beaucoup de pr\'e9venus, la veille du jour fatal. Je les rencontrais d\rquote ordinaire \'e0 l\rquote h\'f4pital quand j\rquote \'e9
+tais malade, ce qui m\rquote arrivait souvent. En Russie, les gens qui montrent le plus de compassion pour les for\'e7ats sont bien certainement les m\'e9decins\~; ils ne font jamais entre les d\'e9
+tenus les distinctions dont sont coupables les autres personnes en rapport direct avec ceux-ci. Seul, peut-\'eatre, le peuple lutte de compassion avec les docteurs, car il ne reproche jamais au criminel le d\'e9lit qu\rquote il a commis, quel qu\rquote il
+ soit\~; il le lui pardonne en faveur de la peine subie.
+\par
+\par Ce n\rquote est pas en vain que le peuple, dans toute la Russie, appelle le crime un malheur et le criminel un malheureux. Cette d\'e9finition est expressive, profonde, et d\rquote autant plus importante qu\rquote elle est inconsciente, instinctive.
+\emdash Les m\'e9decins sont donc le recours naturel des for\'e7ats, surtout quand ceux-ci ont \'e0 subir une punition corporelle\'85 Le pr\'e9venu qui a pass\'e9 en conseil de guerre sait \'e0 peu pr\'e8s \'e0 quel moment la sentence sera ex\'e9cut\'e9e
+\~; pour y \'e9chapper, il se fait envoyer \'e0 l\rquote h\'f4pital, afin de reculer de quelques jours la terrible minute. Quand il se d\'e9clare r\'e9tabli, il n\rquote ignore pas que, le lendemain de sa sortie de l\rquote h\'f4
+pital, cette minute arrivera\~; aussi les for\'e7ats sont-ils toujours \'e9mus ce jour-l\'e0. Quelques-uns, il est vrai, cherchent par amour-propre \'e0 cacher leur \'e9
+motion, mais personne ne se laisse tromper par ce faux-semblant de courage. Chacun comprend la cruaut\'e9 de ce moment, et se tait par humanit\'e9\~! J\rquote ai connu un tout jeune for\'e7at, ex-soldat condamn\'e9
+ pour meurtre, qui devait recevoir le maximum de coups de verges. La veille du jour o\'f9 il devait \'eatre fouett\'e9, il r\'e9solut de boire une bouteille d\rquote eau-de-vie, dans laquelle il avait fait infuser du tabac \'e0 priser. \emdash Le d\'e9
+tenu condamn\'e9 aux verges a toujours bu, avant le moment critique, de l\rquote eau-de-vie, qu\rquote il s\rquote est procur\'e9e longtemps \'e0 l\rquote avance, souvent \'e0 un prix fabuleux\~: il se priverait du n\'e9cessaire pendant six mois plut\'f4
+t que de ne pas en avaler un quart de litre avant l\rquote ex\'e9cution. Les for\'e7ats sont convaincus qu\rquote un homme ivre souffre moins des coups de b\'e2ton ou de fouet que s\rquote il est de sang-froid. \emdash Je reviens \'e0 mon r\'e9
+cit. Le pauvre diable tomba malade quelques instants apr\'e8s avoir bu sa bouteille d\rquote eau-de-vie\~: il vomit du sang et fut emport\'e9 sans connaissance \'e0 l\rquote h\'f4pital. Sa poitrine fut si d\'e9chir\'e9e par cet accident qu\rquote
+une phtisie se d\'e9clara et emporta le soldat au bout de quelques mois. Les docteurs qui le soignaient ne surent jamais la cause de sa maladie.
+\par
+\par Si les exemples de pusillanimit\'e9 ne sont pas rares parmi les d\'e9tenus, il faut ajouter aussi qu\rquote on en trouve dont l\rquote intr\'e9pidit\'e9 \'e9tonne. Je me souviens de plusieurs traits de fermet\'e9 qui allaient jusqu\rquote \'e0 l\rquote
+insensibilit\'e9. L\rquote arriv\'e9e d\rquote un effroyable bandit \'e0 l\rquote h\'f4pital est rest\'e9e grav\'e9e dans ma m\'e9moire. Par un beau jour d\rquote \'e9t\'e9, le bruit se r\'e9pandit dans notre infirmerie que le fameux brigand Orlof devait
+\'eatre fustig\'e9 le soir m\'eame et qu\rquote on l\rquote am\'e8nerait ensuite \'e0 l\rquote ambulance. Les d\'e9tenus qui se trouvaient \'e0 l\rquote h\'f4pital affirmaient que l\rquote ex\'e9cution serait cruelle, aussi tout le monde \'e9tait-il \'e9
+mu\~; moi-m\'eame, je l\rquote avoue, j\rquote attendais avec curiosit\'e9 l\rquote arriv\'e9e de ce brigand dont on racontait des choses inou\'efes. C\rquote \'e9tait un malfaiteur comme il y en a peu, capable d\rquote
+assassiner de sang-froid des vieillards et des enfants\~; il \'e9tait dou\'e9 d\rquote une force de volont\'e9 indomptable et plein d\rquote une orgueilleuse conscience de sa force. Comme il \'e9tait coupable de plusieurs crimes, il avait \'e9t\'e9
+ condamn\'e9 \'e0 passer par les baguettes. On l\rquote amena ou plut\'f4t on l\rquote apporta vers le soir\~; la salle \'e9tait d\'e9j\'e0 plong\'e9e dans l\rquote obscurit\'e9, on allumait les chandelles. Orlof \'e9tait excessivement p\'e2
+le, presque sans connaissance, avec des cheveux \'e9pais et boucl\'e9s d\rquote un noir mat, sans reflet. Son dos \'e9tait tout \'e9corch\'e9 et enfl\'e9, bleu, avec des taches de sang. Les d\'e9tenus le soign\'e8rent pendant toute cette nuit\~
+; ils lui chang\'e8rent ses compresses, le couch\'e8rent sur le c\'f4t\'e9, lui pr\'e9par\'e8rent la lotion ordonn\'e9e par le m\'e9decin, en un mot, ils eurent pour lui autant de sollicitude que pour un parent ou un bienfaiteur.
+\par
+\par Le lendemain, il reprit enti\'e8rement ses sens, et fit un ou deux tours dans la salle. Cela m\rquote \'e9tonna fort, car il \'e9tait an\'e9anti et sans force quand on l\rquote avait apport\'e9\~; il avait re\'e7u la moiti\'e9
+ du nombre de coups de baguettes fix\'e9 par l\rquote arr\'eat. Le docteur avait fait cesser l\rquote ex\'e9cution, convaincu que si on la continuait, la mort d\rquote Orlof devenait in\'e9vitable. Ce criminel \'e9tait de constitution d\'e9
+bile, affaibli par une longue r\'e9clusion. Qui a vu des d\'e9tenus condamn\'e9s aux verges se souviendra toujours de leurs visages maigres et \'e9puis\'e9s, de leurs regards enfi\'e9vr\'e9s. Orlof fut bient\'f4t r\'e9tabli\~: sa puissante \'e9
+nergie avait \'e9videmment aid\'e9 \'e0 remonter son organisme\~; ce n\rquote \'e9tait pas un homme ordinaire. Par curiosit\'e9 je fis sa connaissance et je pus l\rquote \'e9tudier \'e0 loisir pendant toute une semaine. De ma vie je n\rquote ai rencontr
+\'e9 un homme dont la volont\'e9 f\'fbt plus ferme, plus inflexible. J\rquote avais vu \'e0 Tobolsk une c\'e9l\'e9brit\'e9 du m\'eame genre, un ancien chef de brigands. Celui-l\'e0 \'e9tait une v\'e9ritable b\'eate fauve\~; en le fr\'f4lant, sans m\'ea
+me le conna\'eetre, on pressentait en lui une cr\'e9ature dangereuse. Ce qui m\rquote effrayait surtout, c\rquote \'e9tait sa stupidit\'e9\~; la mati\'e8re en lui avait tellement pris le dessus sur l\rquote esprit, qu\rquote
+on voyait du premier regard que rien n\rquote existait plus pour lui, si ce n\rquote est la satisfaction brutale de ses besoins physiques. Je suis certain pourtant que Korenef, \emdash ainsi s\rquote appelait ce brigand, \emdash se serait \'e9
+vanoui en s\rquote entendant condamner \'e0 un ch\'e2timent corporel aussi rigoureux que celui d\rquote Orlof\~; et il e\'fbt \'e9gorg\'e9 le premier venu sans sourciller. Orlof, au contraire, \'e9tait une \'e9clatante victoire de l\rquote
+esprit sur la chair. Cet homme se commandait parfaitement\~: il n\rquote avait que du m\'e9pris pour les punitions et ne craignait rien au monde. Ce qui dominait en lui, c\rquote \'e9tait une \'e9nergie sans bornes, une soif de vengeance, une activit\'e9
+, une volont\'e9 in\'e9branlables quand il s\rquote agissait d\rquote atteindre un but. Je fus \'e9tonn\'e9 de son air hautain, il regardait tout du haut de sa grandeur, non pas qu\rquote il prit la peine de poser\~; cet orgueil \'e9tait inn\'e9 en lu
+i. Je ne pense pas que personne ait jamais eu quelque influence sur lui. Il regardait tout d\rquote un \'9cil impassible, comme si rien au monde ne pouvait l\rquote \'e9tonner. Il savait fort bien que les autres d\'e9port\'e9s le respectaient, mais il n
+\rquote en profitait nullement pour se donner de grands airs. Et pourtant la vanit\'e9 et l\rquote outrecuidance sont des d\'e9fauts dont aucun for\'e7at n\rquote est exempt. Il \'e9tait intelligent\~; sa franchise \'e9trange ne ressemblait nullement \'e0
+ du bavardage. Il r\'e9pondit sans d\'e9tour \'e0 toutes les questions que je lui posai\~: il m\rquote avoua qu\rquote il attendait avec impatience son r\'e9tablissement, afin d\rquote en finir avec la punition qu\rquote il devait subir. \emdash \'ab\~
+Maintenant, me dit-il en clignant de l\rquote \'9cil, c\rquote est fini\~! je recevrai mon reste et l\rquote on m\rquote enverra \'e0 Nertchinsk avec un convoi de d\'e9tenus, j\rquote en profiterai pour m\rquote enfuir. Je m\rquote \'e9vaderai, pour s\'fb
+r\~! Si seulement mon dos se cicatrisait plus vite\~!\~\'bb Pendant cinq jours, il br\'fbla d\rquote impatience d\rquote \'eatre en \'e9tat de quitter l\rquote h\'f4pital. Il \'e9tait quelquefois gai et de bonne humeur. Je profitai de ces \'e9
+claircies pour l\rquote interroger sur ses aventures. Il fron\'e7ait l\'e9g\'e8rement les sourcils, mais il r\'e9pondit toujours avec sinc\'e9rit\'e9 \'e0 mes questions. Quand il comprit que j\rquote essayais de le p\'e9n\'e9
+trer et de trouver en lui quelques traces de repentir, il me regarda d\rquote un air hautain et m\'e9prisant, comme si j\rquote eusse \'e9t\'e9 un gamin un peu b\'eate, auquel il faisait trop d\rquote
+honneur en causant. Je surpris sur son visage une sorte de compassion pour moi. Au bout d\rquote un instant il se mit \'e0 rire \'e0 gorge d\'e9ploy\'e9e, mais sans la moindre ironie\~; j\rquote imagine que plus d\rquote une fois, il a d\'fb
+ rire tout haut, quand mes paroles lui revenaient \'e0 la m\'e9moire. Il se fit inscrire enfin pour la sortie, bien que son dos ne f\'fbt pas enti\'e8rement cicatris\'e9\~; comme j\rquote \'e9tais presque r\'e9tabli, nous quitt\'e2mes ensemble l\rquote
+infirmerie\~: je rentrai \'e0 la maison de force, tandis qu\rquote on l\rquote incarc\'e9rait au poste o\'f9 il avait \'e9t\'e9 enferm\'e9 auparavant. En me quittant, il me serra la main, ce qui \'e0 ses yeux \'e9
+tait une marque de haute confiance. Je pense qu\rquote il agit ainsi parce qu\rquote il \'e9tait bien dispos\'e9 en ce moment-l\'e0. En r\'e9alit\'e9, il devait me m\'e9priser, car j\rquote \'e9tais un \'ea
+tre faible, pitoyable sous tous les rapports, et qui se r\'e9signait \'e0 son sort. Le lendemain, il subit la seconde moiti\'e9 de sa punition\'85
+\par
+\par Quand on eut ferm\'e9 sur nous les portes de notre caserne, elle prit, en moins de rien, un tout autre aspect, celui d\rquote une demeure v\'e9ritable, d\rquote un foyer domestique. Alors seulement je vis mes camarades les for\'e7
+ats chez eux. Pendant la journ\'e9e, les sous-officiers ou quelque autre sup\'e9rieur pouvaient arriver \'e0 l\rquote improviste, aussi leur contenance \'e9tait-elle tout autre\~; toujours sur le qui-vive, ils n\rquote avaient l\rquote air rassur\'e9 qu
+\rquote \'e0 demi. Une fois qu\rquote on eut pouss\'e9 les verrous et ferm\'e9 la porte au cadenas, chacun s\rquote assit \'e0 sa place et se mit au travail. La caserne s\rquote \'e9claira d\rquote une fa\'e7on inattendue\~: chaque for\'e7
+at avait sa bougie et son chandelier de bois. Les uns piquaient des bottes, les autres cousaient des v\'eatements quelconques.
+\par
+\par L\rquote air d\'e9j\'e0 m\'e9phitique se corrompait de plus en plus. Quelques d\'e9tenus accroupis dans un coin jouaient aux cartes sur un tapis d\'e9roul\'e9. Dans chaque caserne il y avait un d\'e9tenu qui poss\'e9
+dait un tapis long de quatre-vingts centim\'e8tres, une chandelle et des cartes horriblement poisseuses et graisseuses. Cela s\rquote appelait \'ab\~un jeu\~\'bb. Le propri\'e9taire des cartes recevait des joueurs quinze kopeks par nuit\~; c\rquote \'e9
+tait l\'e0 son commerce. On jouait d\rquote ordinaire \'ab\~aux trois feuilles\~\'bb, \'e0 la }{\i\cgrid0 gorka}{\cgrid0 , c\rquote est-\'e0-dire \'e0 des jeux de hasard. Chaque joueur posait devant lui une pile de monnaie de cuivre, \emdash
+ toute sa fortune, \emdash et ne se relevait que quand il \'e9tait \'e0 sec ou qu\rquote il avait fait sauter la banque. Le jeu se prolongeait fort tard dans la nuit\~; l\rquote aube se levait quelquefois sur nos joueurs qui n\rquote
+avaient pas fini leur partie, souvent m\'eame elle ne cessait que quelques minutes avant l\rquote ouverture des portes. Dans notre salle il y avait, \emdash comme dans toutes les autres, du reste, \emdash des mendiants ruin\'e9
+s par le jeu et la boisson, ou plut\'f4t des mendiants \'ab\~inn\'e9s\~\'bb. Je dis \'ab\~inn\'e9s\~\'bb et je maintiens mon expression. En effet, dans notre peuple et dans n\rquote importe quelle condition, il y a et il y aura toujours de ces personnalit
+\'e9s \'e9tranges et paisibles, dont la destin\'e9e est de rester toujours mendiants. Ils sont pauvres diables toute leur vie, h\'e9b\'e9t\'e9s et accabl\'e9s, ils restent sous la domination, sous la tutelle de quelqu\rquote
+un, principalement des prodigues et des parvenus enrichis. Tout effort, toute initiative est un fardeau pour eux. Ils ne vivent qu\rquote \'e0 la condition de ne rien entreprendre eux-m\'eames, mais de toujours servir, de toujours vivre par la volont\'e9
+ d\rquote un autre\~; ils sont destin\'e9s \'e0 agir par et pour les autres. Nulle circonstance ne peut les enrichir, m\'eame la plus inattendue, ils sont toujours mendiants. J\rquote ai rencontr\'e9 de ces gens dans toutes les classes de la soci\'e9t\'e9
+, dans toutes les coteries, dans toutes les associations, m\'eame dans le monde litt\'e9raire. On les trouve dans chaque prison, dans chaque caserne.
+\par
+\par Aussit\'f4t qu\rquote un jeu se formait, on appelait un de ces mendiants qui \'e9tait indispensable aux joueurs\~; il recevait cinq kopeks argent pour toute une nuit de travail, et quel travail\~! cela consistait \'e0
+ monter la garde dans le vestibule, par un froid de trente degr\'e9s R\'e9aumur, dans une obscurit\'e9 compl\'e8te pendant six ou sept heures. Le guetteur \'e9piait l\'e0 le moindre
+ bruit, car le major ou les officiers de garde faisaient quelquefois leur ronde assez tard dans la nuit. Ils arrivaient en tapinois et surprenaient en flagrant d\'e9lit de d\'e9sob\'e9issance les joueurs et les travailleurs, gr\'e2ce \'e0 la lumi\'e8
+re des chandelles que l\rquote on pouvait distinguer de la cour. Quand on entendait la clef grincer dans le cadenas qui fermait la porte, il \'e9tait trop tard pour se cacher, \'e9teindre les chandelles et s\rquote \'e9
+tendre sur les planches. De pareilles surprises \'e9taient fort rares. Cinq kopeks \'e9taient un salaire d\'e9risoire, m\'eame dans notre maison de force, et n\'e9anmoins l\rquote exigence et la duret\'e9 des joueurs m\rquote \'e9
+tonnaient toujours en ce cas, ainsi que dans bien d\rquote autres. \emdash \'ab\~Tu es pay\'e9, tu dois nous servir\~!\~\'bb C\rquote \'e9tait l\'e0 un argument qui ne souffrait pas de r\'e9plique. Il suffisait d\rquote avoir pay\'e9 quelques sous \'e0
+ quelqu\rquote un pour profiter de lui le plus possible, et m\'eame exiger de la reconnaissance. Plus d\rquote une fois, j\rquote eus l\rquote occasion de voir des for\'e7ats d\'e9penser leur argent sans compter, \'e0 tort et \'e0 travers, et tro
+mper leur \'ab\~serviteur\~\'bb\~; j\rquote ai vu cela dans mainte prison \'e0 plusieurs reprises.
+\par
+\par J\rquote ai d\'e9j\'e0 dit qu\rquote \'e0 part les joueurs tout le monde travaillait\~: cinq d\'e9tenus seuls rest\'e8rent compl\'e8tement oisifs, et se couch\'e8rent presque imm\'e9diatement. Ma place sur les planches se trouvait pr\'e8
+s de la porte. Au-dessous de moi, celle d\rquote Akim Akimytch\~; quand nous \'e9tions couch\'e9s, nos t\'eates se touchaient. Il travailla jusqu\rquote \'e0 dix ou onze heures \'e0 coller une lanterne multicolore qu\rquote
+un habitant de la ville lui avait command\'e9e et pour laquelle il devait \'eatre grassement pay\'e9. Il excellait dans ce travail, qu\rquote il ex\'e9cutait m\'e9thodiquement, sans rel\'e2che\~; quand il eut fini, il serra soigneusement ses outils, d\'e9
+roula son matelas, fit sa pri\'e8re et s\rquote endormit du sommeil du juste. Il poussait l\rquote ordre et la minutie jusqu\rquote au p\'e9dantisme, et devait s\rquote estimer dans son for int\'e9rieur un homme de t\'eate, comme c\rquote
+est le cas des gens born\'e9s et m\'e9diocres. Il ne me plut pas au premier abord, bien qu\rquote il me donn\'e2t beaucoup \'e0 penser ce jour-l\'e0\~; je m\rquote \'e9tonnais qu\rquote un pareil homme se trouv\'e2t dans une maison de force au lieu d
+\rquote avoir fait une brillante carri\'e8re. Je parlerai plus d\rquote une fois d\rquote Akim Akimytch dans la suite de mon r\'e9cit.
+\par
+\par Mais il me faut d\'e9crire le personnel de notre caserne. J\rquote \'e9tais appel\'e9 \'e0 y vivre nombre d\rquote ann\'e9es\~; ceux qui m\rquote entouraient devaient \'eatre mes camarades de toutes les minutes. On con\'e7
+oit que je les regardais avec une curiosit\'e9 avide\~! \'c0 ma gauche, dormait une bande de montagnards du Caucase, presque tous exil\'e9s pour leurs brigandages, et condamn\'e9s \'e0 des peines diff\'e9rentes\~: il y avait l\'e0
+ deux Lezghines, un Tcherkesse et trois Tartares du Daghestan. Le Tcherkesse \'e9tait un \'eatre morose et sombre, qui ne parlait presque jamais et vous regardait en dessous, de son mauvais sourire de b\'eate venimeuse
+. Un des Lezghines, un vieillard au nez aquilin, long et mince, paraissait un franc bandit. En revanche, l\rquote autre Lezghine, Nourra, fit sur moi l\rquote impression la plus favorable et la plus consolante. De taille moyenne, encore jeune, b\'e2
+ti en Hercule, avec des cheveux blonds et des yeux de pervenche, il avait le nez l\'e9g\'e8rement retrouss\'e9, les traits quelque peu finnois\~: comme tous les cavaliers, il marchait la pointe des pieds en dedans. Son corps \'e9tait z\'e9br\'e9
+ de cicatrices, labour\'e9 de coups de ba\'efonnette et de balles\~; quoique montagnard soumis du Caucase, il s\rquote \'e9tait joint aux rebelles, avec lesquels il op\'e9rait de continuelles incursions sur notre territoire.
+\par
+\par Tout le monde l\rquote aimait dans le bagne \'e0 cause, de sa gaiet\'e9 et de son affabilit\'e9. Il travaillait sans murmurer, toujours paisible et serein\~; les vols, les friponneries et l\rquote ivrognerie le d\'e9go\'fbtaient ou le mettaient en fureur
+\~; en un mot, il ne pouvait souffrir ce qui \'e9tait malhonn\'eate\~; il ne cherchait querelle \'e0 personne, il se d\'e9tournait seulement avec indignation. Pendant sa r\'e9clusion, il ne vola ni ne commit aucune mauvaise action. D\rquote une pi\'e9t
+\'e9 fervente, il r\'e9citait religieusement ses pri\'e8res chaque soir, observait tous les je\'fbnes mahom\'e9tans, en vrai fanatique, et passait des nuits enti\'e8res \'e0 prier. Tout le monde l\rquote aimait et le tenait pour sinc\'e8rement honn\'ea
+te. \'ab\~Nourra est un lion\~!\~\'bb disaient les for\'e7ats. Ce nom de Lion lui resta. Il \'e9tait parfaitement convaincu qu\rquote une fois sa condamnation purg\'e9e, on le renverrait au Caucase\~: \'e0 vrai dire, il ne vivait que de cette esp\'e9rance
+\~: je crois qu\rquote il serait mort, si on l\rquote en avait priv\'e9. Je le remarquai le jour m\'eame de mon arriv\'e9e \'e0 la maison de force. Comment n\rquote aurait-on pas distingu\'e9 cette douce et honn\'ea
+te figure au milieu des visages sombres, r\'e9barbatifs ou sardoniques\~? Pendant la premi\'e8re demi-heure, il passa \'e0 c\'f4t\'e9 de moi et me frappa doucement l\rquote \'e9paule en me souriant d\rquote un air d\'e9bonnaire. Je ne compris pas tout d
+\rquote abord ce qu\rquote il voulait me dire, car il parlait fort mal le russe\~; mais bient\'f4t apr\'e8s, il repassa de nouveau et me tapa encore sur l\rquote \'e9paule avec son sourire amical. Pendant trois jours, il r\'e9p\'e9ta cette man\'9c
+uvre singuli\'e8re\~; comme je le devinai par la suite, il m\rquote indiquait par l\'e0 qu\rquote il avait piti\'e9 de moi et qu\rquote il sentait combien devaient m\rquote \'eatre p\'e9nibles ces premiers instants\~: il voulait me t\'e9
+moigner sa sympathie, me remonter le moral et m\rquote assurer de sa protection. Bon et na\'eff Nourra\~!
+\par
+\par Des trois Tartares du Daghestan, tous fr\'e8res, les deux a\'een\'e9s \'e9taient des hommes faits, tandis que le cadet, Al\'e9i, n\rquote avait pas plus de vingt-deux ans\~; \'e0 le voir, on l\rquote aurait cru plus jeune. Il dormait \'e0 c\'f4t\'e9
+ de moi. Son visage intelligent et franc, na\'efvement d\'e9bonnaire, m\rquote attira tout d\rquote abord\~; je remerciai la destin\'e9e de me l\rquote avoir donn\'e9 pour voisin au lieu de quelque autre d\'e9tenu. Son \'e2me tout enti\'e8
+re se lisait sur sa belle figure ouverte. Son sourire si confiant avait tant de simplicit\'e9 enfantine, ses grands yeux noirs \'e9taient si caressants, si tendres, que j\rquote \'e9prouvais toujours un plaisir particulier \'e0 le regarder, et cela m
+e soulageait dans les instants de tristesse et d\rquote angoisse. Dans son pays, son fr\'e8re a\'een\'e9 (il en avait cinq, dont deux se trouvaient aux mines en Sib\'e9rie) lui avait ordonn\'e9 un jour de prendre son yatagan, de monter \'e0
+ cheval et de le suivre. Le respect des montagnards pour leurs a\'een\'e9s est si grand que le jeune Al\'e9i n\rquote osa pas demander le but de l\rquote exp\'e9dition\~; il n\rquote en eut peut-\'eatre m\'eame pas l\rquote id\'e9e. Ses fr\'e8res ne jug
+\'e8rent pas non plus n\'e9cessaire de le lui dire. Ils allaient piller la caravane d\rquote un riche marchand arm\'e9nien, qu\rquote ils r\'e9ussirent en effet \'e0 mettre en d\'e9route\~; ils assassin\'e8rent le marchand et d\'e9rob\'e8
+rent ses marchandises. Malheureusement pour eux, leur acte de brigandage fut d\'e9couvert\~: on les jugea, on les fouetta, puis on les envoya en Sib\'e9rie, aux travaux forc\'e9s. Le tribunal n\rquote admit de circonstances att\'e9nuantes qu\rquote
+en faveur d\rquote Al\'e9i, qui fut condamn\'e9 au minimum de la peine\~: quatre ans de r\'e9clusion. Ses fr\'e8res l\rquote aimaient beaucoup\~: leur affection \'e9tait plut\'f4t paternelle que fraternelle. Il \'e9tait l\rquote unique
+ consolation de leur exil\~; mornes et tristes d\rquote ordinaire, ils lui souriaient toujours\~; quand ils lui parlaient, \emdash ce qui \'e9tait fort rare, car ils le tenaient pour un enfant auquel on ne peut rien dire de s\'e9rieux, \emdash
+ leur visage r\'e9barbatif s\rquote \'e9claircissait\~; je devinais qu\rquote ils lui parlaient toujours d\rquote un ton badin, comme \'e0 un b\'e9b\'e9\~; lorsqu\rquote il leur r\'e9pondait, les fr\'e8res \'e9changeaient un coup d\rquote \'9c
+il et souriaient d\rquote un air bonhomme. Il n\rquote aurait pas os\'e9 leur adresser la parole, \'e0 cause de son respect pour eux. Comment ce jeune homme put conserver son c\'9cur tendre, son honn\'eatet\'e9 native, sa franche cordialit\'e9
+ sans se pervertir et se corrompre, pendant tout le temps de ses travaux forc\'e9s, cela est presque inexplicable. Malgr\'e9 toute sa douceur, il avait une nature forte et sto\'efque, comme je pus m\rquote
+en assurer plus tard. Chaste comme une jeune fille, toute action vile, cynique, honteuse ou injuste, enflammait d\rquote indignation ses beaux yeux noirs, qui en devenaient plus beaux encore. Sans \'eatre de ceux qui se seraient laiss\'e9s impun\'e9
+ment offenser, il \'e9vitait les querelles, les injures, et conservait toute sa dignit\'e9. Avec qui se serait-il querell\'e9 du reste\~? Tout le monde l\rquote aimait et le caressait. Il ne fut tout d\rquote abord que poli avec moi, mais peu \'e0
+ peu nous en v\'eenmes \'e0 causer le soir\~; quelques mois lui avaient suffi pour apprendre parfaitement le russe, tandis que ses fr\'e8res ne parvinrent jamais \'e0
+ parler correctement cette langue. Je vis en lui un jeune homme extraordinairement intelligent, en m\'eame temps que modeste et d\'e9licat, et fort raisonnable. Al\'e9i \'e9tait un \'eatre d\rquote
+exception, et je me souviens toujours de ma rencontra avec lui comme d\rquote une des meilleures fortunes de ma vie. Il y a de ces natures si spontan\'e9ment belles, et dou\'e9es par Dieu de si grandes qualit\'e9s, que l\rquote id\'e9e de l
+es voir se pervertir semble absurde. On est toujours tranquille sur leur compte, aussi n\rquote ai-je jamais rien craint pour Al\'e9i. O\'f9 est-il maintenant\~?
+\par
+\par Un jour, assez longtemps apr\'e8s mon arriv\'e9e \'e0 la maison de force, j\rquote \'e9tais \'e9tendu sur mon lit de camp\~; de p\'e9nibles pens\'e9es m\rquote agitaient. Al\'e9i, toujours laborieux, ne travaillait pas en ce moment. L\rquote
+heure du sommeil n\rquote \'e9tait pas encore arriv\'e9e. Les fr\'e8res c\'e9l\'e9braient une f\'eate musulmane, aussi restaient-ils inactifs. Al\'e9i \'e9tait couch\'e9, la t\'eate entre ses deux mains, en train de r\'eaver. Tout \'e0 coup il me demande
+\~:
+\par
+\par \emdash Eh bien, tu es tr\'e8s-triste\~?
+\par
+\par Je le regardai avec curiosit\'e9\~; cette question d\rquote Al\'e9i, toujours si d\'e9licat, si plein de tact, me parut \'e9trange\~; mais je l\rquote examinai plus attentivement, je remarquai tant de cha
+grin, de souffrance intime sur son visage, souffrance \'e9veill\'e9e sans doute par les souvenirs qui se pr\'e9sentaient \'e0 sa m\'e9moire, que je compris qu\rquote en ce moment lui-m\'eame \'e9tait d\'e9sol\'e9
+. Je lui en fis la remarque. Il soupira profond\'e9ment et sourit d\rquote un air m\'e9lancolique. J\rquote aimais son sourire toujours gracieux et cordial\~: quand il riait, il montrait deux rang\'e9es de dents que la premi\'e8re beaut\'e9 du monde e\'fb
+t pu lui envier.
+\par
+\par \emdash Tu te rappelais probablement, Al\'e9i, comment on c\'e9l\'e8bre cette f\'eate au Daghestan\~? hein\~? il fait bon l\'e0-bas\~?
+\par
+\par \emdash Oui, fit-il avec enthousiasme, et ses yeux rayonnaient. Comment as-tu pu deviner que je r\'eavais \'e0 cela\~?
+\par
+\par \emdash Comment ne pas le deviner\~? Est-ce qu\rquote il ne fait pas meilleur l\'e0-bas qu\rquote ici\~?
+\par
+\par \emdash Oh\~! pourquoi me dis-tu cela\~?
+\par
+\par \emdash Quelles belles fleurs il y a dans votre pays, n\rquote est-ce pas\~? c\rquote est un vrai paradis\~?
+\par
+\par \emdash Tais-toi\~! tais-toi\~! je t\rquote en prie. Il \'e9tait vivement \'e9mu.
+\par
+\par \emdash \'c9coute, Al\'e9i, tu avais une s\'9cur\~?
+\par
+\par \emdash Oui, pourquoi me demandes-tu cela\~?
+\par
+\par \emdash Elle doit \'eatre bien belle, si elle te ressemble.
+\par
+\par \emdash Oh\~! il n\rquote y a pas de comparaison \'e0 faire entre nous deux. Dans tout le Daghestan, on ne trouvera pas une seule fille aussi belle. Quelle beaut\'e9 que ma s\'9cur\~! Je suis s\'fbr que tu n\rquote
+en as jamais vu de pareille. Et puis, ma m\'e8re \'e9tait aussi tr\'e8s-belle.
+\par
+\par \emdash Et ta m\'e8re t\rquote aimait\~?
+\par
+\par \emdash Que dis-tu\~? Assur\'e9ment, elle est morte de chagrin\~; elle m\rquote aimait tant\~! J\rquote \'e9tais son pr\'e9f\'e9r\'e9\~; oui, elle m\rquote aimait plus que ma s\'9c
+ur, plus que tous les autres. Cette nuit, en songe, elle est venue vers moi\~; elle a vers\'e9 des larmes sur ma t\'eate.
+\par
+\par Il se tut, et de toute la soir\'e9e il n\rquote ouvrit pas la bouche\~; mais \'e0 partir de ce moment il rechercha ma compagnie et ma conversation, bien que, par respect, il ne se permit jamais de m\rquote adresser le premier la parole. En revanche, il
+\'e9tait heureux quand je m\rquote entretenais avec lui. Il parlait souvent du Caucase, de sa vie pass\'e9e. Ses fr\'e8res ne lui d\'e9fendaient pas de causer avec moi, je crois m\'eame que cela leur \'e9tait agr\'e9
+able. Quand ils virent que je me prenais d\rquote affection pour Al\'e9i, ils devinrent eux-m\'eames beaucoup plus affables pour moi.
+\par
+\par Al\'e9i m\rquote aidait souvent aux travaux\~; \'e0 la caserne il faisait ce qu\rquote il croyait devoir m\rquote \'eatre agr\'e9able et me procurer quelque soulagement\~; il n\rquote y avait dans ces attentions ni servilit\'e9 ni espoir d\rquote un avant
+age quelconque, mais seulement un sentiment chaleureux et cordial qu\rquote il ne cachait nullement. Il avait une aptitude extraordinaire pour les arts m\'e9caniques\~; il avait appris \'e0 coudre fort passablement le linge, et \'e0 raccommoder les bottes
+\~; il connaissait m\'eame quelque peu de menuiserie, \emdash ce qu\rquote on en pouvait apprendre \'e0 la maison de force. Ses fr\'e8res \'e9taient fiers de lui.
+\par
+\par \emdash \'c9coute, Al\'e9i, lui dis-je un jour, pourquoi n\rquote apprends-tu pas \'e0 lire et \'e0 \'e9crire le russe\~? Cela pourrait t\rquote \'eatre fort utile plus tard ici en Sib\'e9rie.
+\par
+\par \emdash Je le voudrais bien, niais qui m\rquote instruira\~?
+\par
+\par \emdash Ceux qui savent lire et \'e9crire ne manquent pas ici. Si tu veux, je t\rquote instruirai moi-m\'eame.
+\par
+\par \emdash Oh\~! apprends-moi \'e0 lire, je t\rquote en prie, fit Al\'e9i en se soulevant. Il joignit les mains en me regardant d\rquote un air suppliant.
+\par
+\par Nous nous m\'eemes \'e0 l\rquote \'9cuvre le lendemain soir. J\rquote avais avec moi une traduction russe du Nouveau Testament, l\rquote unique livre qui ne f\'fbt pas d\'e9fendu \'e0 la maison de force. Avec ce seul livre, sans alphabet, Al\'e9i apprit
+\'e0 lire en quelques semaines. Au bout de trois mois il comprenait parfaitement le langage \'e9crit, car il apportait \'e0 l\rquote \'e9tude un feu, un entra\'eenement extraordinaires.
+\par
+\par Un jour, nous l\'fbmes ensemble, en entier, le Sermon sur la montagne. Je remarquai qu\rquote il lisait certains passages d\rquote un ton particuli\'e8rement p\'e9n\'e9tr\'e9\~; je lui demandai alors si ce qu\rquote
+il venait de lire lui plaisait. Il me lan\'e7a un coup d\rquote \'9cil, et son visage s\rquote enflamma d\rquote une rougeur subite.
+\par
+\par \emdash Oh\~! oui, J\'e9sus est un saint proph\'e8te, il parle la langue de Dieu. Comme c\rquote est beau\~!
+\par
+\par \emdash Mais dis-moi ce qui te pla\'eet le mieux.
+\par
+\par \emdash Le passage o\'f9 il est dit\~: \'ab\~Pardonnez, aimez, aimez vos ennemis, n\rquote offensez pas.\~\'bb Ah\~! comme il parle bien\~!
+\par
+\par Il se tourna vers ses fr\'e8res, qui \'e9coutaient notre conversation, et leur dit quelques mots avec chaleur. Ils caus\'e8rent longtemps, s\'e9rieusement, approuvant parfois leur jeune fr\'e8re d\rquote un hochement de t\'ea
+te, puis, avec un sourire grave et bienveillant, un sourire tout musulman (j\rquote aime beaucoup la gravit\'e9 de ce sourire), ils m\rquote assur\'e8rent que Isou (J\'e9sus) \'e9tait un grand proph\'e8te. Il avait fait de grands miracles, cr\'e9\'e9
+ un oiseau d\rquote un peu d\rquote argile sur lequel il avait souffl\'e9 la vie, et cet oiseau s\rquote \'e9tait envol\'e9\'85 Cela \'e9tait \'e9crit dans leurs livres. Ils \'e9taient convaincus qu\rquote ils me feraient un grand plaisir en louant Isou\~
+; quant \'e0 Al\'e9i, il \'e9tait heureux de voir ses fr\'e8res m\rquote approuver et me procurer ce qu\rquote il estimait \'eatre une satisfaction pour moi. Le succ\'e8s que j\rquote eus avec mon \'e9l\'e8ve en lui apprenant \'e0 \'e9
+crire fut vraiment admirable. Al\'e9i s\rquote \'e9tait procur\'e9 du papier (\'e0 ses frais, car il n\rquote avait pas voulu que je fisse cette d\'e9pense), des plumes, de l\rquote encre\~; en moins de deux mois, il apprit \'e0 \'e9crire. Les fr\'e8
+res eux-m\'eames furent \'e9tonn\'e9s d\rquote aussi rapides progr\'e8s. Leur orgueil et leur contentement n\rquote avaient plus e bornes\~; ils ne savaient trop comment me manifester leur reconnaissance. Au chantier, s\rquote
+il nous arrivait de travailler ensemble, c\rquote \'e9tait \'e0 qui m\rquote aiderait\~: ils regardaient cela comme un plaisir. Je ne parle pas d\rquote Al\'e9i\~; il nourrissait pour moi une affection aussi profonde que pour ses fr\'e8res. Je n\rquote
+oublierai jamais le jour o\'f9 il fut lib\'e9r\'e9. Il me conduisit hors de la caserne, se jeta \'e0 mon cou et sanglota. Il ne m\rquote avait jamais embrass\'e9, et n\rquote avait jamais pleur\'e9 devant moi.
+\par
+\par \emdash Tu as tant fait pour moi, tant fait\~! disait-il, que ni mon p\'e8re, ni ma m\'e8re n\rquote ont \'e9t\'e9 meilleurs \'e0 mon \'e9gard\~: \'ab\~tu as fait de moi un homme, Dieu te b\'e9nira\~; je ne t\rquote oublierai jamais, jamais\'85\~\'bb
+
+\par
+\par O\'f9 est-il maintenant\~? O\'f9 est mon bon, mon cher, cher Al\'e9i\~?\'85
+\par
+\par Outre les Circassiens, nous avions encore dans notre caserne un certain nombre de Polonais qui faisaient bande \'e0 part\~; ils n\rquote avaient presque pas de rapports avec les autres for\'e7ats. J\rquote ai d\'e9j\'e0 dit que gr\'e2ce \'e0
+ leur exclusivisme, \'e0 leur haine pour les d\'e9port\'e9s russes, ils \'e9taient ha\'efs de tout le monde\~; c\rquote \'e9taient des natures tourment\'e9es, maladives. Ils \'e9taient au nombre de six\~
+; parmi eux se trouvaient des hommes instruits, dont je parlerai plus en d\'e9tail dans la suite de mon r\'e9cit. C\rquote est d\rquote eux que pendant les derniers temps de ma r\'e9
+clusion, je tins quelques livres. Le premier ouvrage que je lus me fit une impression \'e9trange, profonde\'85 Je parlerai plus loin de ces sensations, que je consid\'e8re comme tr\'e8s-curieuses\~; mois on aura de la peine \'e0 les comprendre, j\rquote
+en suis certain, car on ne peut juger de certaines choses, si on ne les a pas \'e9prouv\'e9es soi-m\'eame. Il me suffira de dire que les privations intellectuelles sont plus p\'e9nibles \'e0 supporter que les tourments physiques les plus effroyables. L
+\rquote homme du peuple envoy\'e9 au bagne se retrouve dans sa soci\'e9t\'e9, peut-\'eatre m\'eame dans une soci\'e9t\'e9 plus d\'e9velopp\'e9e. Il perd beaucoup son coin natal, sa famille, mais son milieu reste le m\'eame. Un homme instruit, condamn\'e9
+ par la loi \'e0 la m\'eame peine que l\rquote homme du peuple, souffre incomparablement plus que ce dernier. Il doit \'e9touffer tous ses besoins, toutes ses habitudes, il faut qu\rquote il descende dans un milieu inf\'e9rieur et insuffisant, qu\rquote
+il s\rquote accoutume \'e0 respirer un autre air\'85
+\par
+\par C\rquote est un poisson jet\'e9 sur le sable. Le ch\'e2timent qu\rquote il subit, \'e9gal pour tous les criminels, suivant l\rquote esprit de la loi, est souvent dix fois plus douloureux et plus poignant pour lui que pour l\rquote homme du peuple. C
+\rquote est une v\'e9rit\'e9 incontestable, alors m\'eame qu\rquote on ne parlerait que des habitudes mat\'e9rielles qu\rquote il lui faut sacrifier.
+\par
+\par Mais ces Polonais formaient une bande \'e0 part. Ils vivaient ensemble\~; de tous les for\'e7ats de notre caserne, ils n\rquote aimaient qu\rquote un Juif, et encore, parce qu\rquote il les amusait. Notre Juif \'e9tait du reste g\'e9n\'e9ralement aim\'e9
+, bien que tous se moquassent de lui. Nous n\rquote en avions qu\rquote un seul, et maintenant encore je ne puis me souvenir de lui sans rire. Chaque fois que je le regardais, je me rappelais le Juif Iankel que Gogol a d\'e9peint dans }{\i\cgrid0
+Tarass Boulba}{\cgrid0 , et qui, une fois d\'e9shabill\'e9 et pr\'eat \'e0 se coucher avec sa Juive, dans une sorte d\rquote armoire, ressemblait fort \'e0 un poulet. I\'e7a\'ef Fomitch et un poulet d\'e9plum\'e9 se ressemblaient comme deux gouttes d
+\rquote eau. Il \'e9tait d\'e9j\'e0 d\rquote un certain \'e2ge, \emdash cinquante ans environ, \emdash petit et faible, rus\'e9 et en m\'eame temps fort b\'eate, hardi, outrecuidant, quoique horriblement couard. Sa figure \'e9tait cribl\'e9e de rides\~
+; il avait sur le front et les joues les stigmates de la br\'fblure qu\rquote il avait subie au pilori. Je n\rquote ai jamais pu m\rquote expliquer comment il avait pu supporter soixante coups de fouet, car il \'e9tait condamn\'e9
+ pour meurtre. Il portait sur lui une ordonnance m\'e9dicale, qui lui avait \'e9t\'e9 remise par d\rquote autres Juifs, aussit\'f4t apr\'e8s son ex\'e9cution au pilori. Gr\'e2ce \'e0 l\rquote
+onguent prescrit par cette ordonnance, les stigmates devaient dispara\'eetre en moins de deux semaines, mais il n\rquote osait pas l\rquote employer\~; il attendait l\rquote expiration de ses vingt ans de r\'e9clusion apr\'e8
+s lesquels il devait devenir colon, pour utiliser son bienheureux onguent. \emdash \'ab\~Sans cela, ze ne pourrais pas me marier, et il faut absolument que ze me marie.\~\'bb Nous \'e9tions de grands amis. Sa bonne humeur \'e9
+tait intarissable, la vie de la maison de force ne lui semblait pas trop p\'e9nible. Orf\'e8vre de son m\'e9tier, il \'e9tait assailli de commandes, car il n\rquote y avait pas de bijoutier dans notre ville\~; il \'e9
+chappait ainsi aux gros travaux. Comme de juste, il pr\'eatait sur gages, \'e0 la petite semaine, aux for\'e7ats, qui lui payaient de gros int\'e9r\'eats. Il \'e9tait arriv\'e9 en prison avant moi\~; un des Polonais me raconta son entr\'e9e triomphale. C
+\rquote est toute une histoire que je rapporterai plus loin, car je reviendrai sur le compte d\rquote I\'e7a\'ef Fomitch.
+\par
+\par Quant aux autres prisonniers, c\rquote \'e9taient d\rquote abord quatre Vieux-croyants, parmi lesquels se trouvait le vieillard de Starodoub, deux ou trois Petits-Russiens, gens fort moroses, puis un jeune for\'e7at au visage d\'e9licat et au nez fin,
+\'e2g\'e9 de vingt-trois ans, et qui avait d\'e9j\'e0 commis huit assassinats\~; ensuite une bande de faux monnayeurs, dont l\rquote un \'e9tait le bouffon de notre caserne, et enfin quelques condamn\'e9s sombres et chagrins, ras\'e9s et d\'e9figur\'e9
+s, toujours silencieux et pleins d\rquote envie\~: ils regardaient de travers tout ce qui les entourait et devaient encore regarder et envier, avec le m\'eame froncement de sourcils, pendant de longues ann\'e9es. Je ne fis qu\rquote entrevoir tout cela, l
+e soir d\'e9sol\'e9 de mon arriv\'e9e \'e0 la maison de force, au milieu d\rquote une fum\'e9e \'e9paisse, d\rquote un air m\'e9phitique, de jurements obsc\'e8nes accompagn\'e9s de bruits de cha\'eenes, d\rquote insultes et de rires cyniques. Je m\rquote
+\'e9tendis sur les planches nues, la t\'eate appuy\'e9e sur mon habit roul\'e9 (je n\rquote avais pas alors d\rquote oreiller), et je me couvris de ma touloupe\~; mais par suite des p\'e9nibles impressions de cette premi\'e8re journ\'e9e, je ne pus m
+\rquote endormir tout de suite. Ma vie nouvelle ne faisait que commencer. L\rquote avenir me r\'e9servait beaucoup de choses que je n\rquote avais pas pr\'e9vues, et auxquelles je n\rquote avais jamais pens\'e9.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262249}V \endash LE PREMIER MOIS.{\*\bkmkend _Toc96262249}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Trois jours apr\'e8s mon arriv\'e9e, je re\'e7us l\rquote ordre d\rquote aller au travail. L\rquote impression qui m\rquote est rest\'e9e de ce jour est encore tr\'e8s-nette, bien qu\rquote elle n\rquote ait rien pr\'e9sent\'e9 de particulier, si l
+\rquote on ne prend pas en consid\'e9ration ce que ma position avait en elle-m\'eame d\rquote extraordinaire. Mais c\rquote \'e9taient les premi\'e8res sensations\~: \'e0 ce moment encore, je regardais tout avec curiosit\'e9. Ces trois premi\'e8res journ
+\'e9es furent certainement les plus p\'e9nibles de ma r\'e9clusion. \emdash \'ab\~Mes p\'e9r\'e9grinations sont finies, me disais-je \'e0 chaque instant\~; me voici arriv\'e9 au bagne, mon port pour de longues ann\'e9es. C\rquote est ici le coin o\'f9
+ je dois vivre\~; j\rquote y entre le c\'9cur navr\'e9 et plein de d\'e9fiance\'85 Qui sait\~? quand il me faudra le quitter, peut-\'eatre le regretterai-je sinc\'e8rement\~\'bb, ajoutais-je, pouss\'e9 par cette maligne jouissance qui vous excite \'e0
+ fouiller votre plaie, comme pour en savourer les souffrances\~; on trouve quelquefois une jouissance aigu\'eb dans la conscience de l\rquote immensit\'e9 de son propre malheur. La pens\'e9e que je pourrais regretter ce s\'e9jour m\rquote effrayait moi-m
+\'eame. D\'e9j\'e0 alors je pressentais \'e0 quel degr\'e9 incroyable l\rquote homme est un animal d\rquote accoutumance. Mais ce n\rquote \'e9tait que l\rquote avenir, tandis que le pr\'e9sent qui m\rquote entourait \'e9
+tait hostile et terrible. Il me semblait du moins qu\rquote il en \'e9tait ainsi.
+\par
+\par La curiosit\'e9 sauvage avec laquelle m\rquote examinaient mes camarades les for\'e7ats, leur duret\'e9 envers un ex-gentilhomme qui entrait dans leur corporation, duret\'e9 qui \'e9tait parfois de la haine, \emdash
+ tout cela me tourmentait tellement que je d\'e9sirais moi-m\'eame aller au travail, afin de mesurer d\rquote un seul coup l\rquote \'e9tendue de mon malheur, de vivre comme les autres et de tomber avec eux dans la m\'eame orni\'e8re. Beaucoup de faits m
+\rquote \'e9chappaient, et je ne savais pas encore d\'e9m\'ealer de l\rquote hostilit\'e9 g\'e9n\'e9rale la sympathie que l\rquote on me manifestait. Du reste, l\rquote affabilit\'e9 et la bienveillance que m\rquote avaient t\'e9moign\'e9es certains for
+\'e7ats, me rendirent un peu de courage et me ranim\'e8rent. Le plus aimable \'e0 mon \'e9gard fut Akim Akimytch. Je remarquai bient\'f4t aussi quelques bonnes et douces figures dans la foule sombre et haineuse des autres. \emdash \'ab\~
+On trouve partout des m\'e9chants, mais, m\'eame parmi les m\'e9chants, il y a du bon, me h\'e2tai-je de penser en guise de consolation. Qui sait\~? ces gens ne sont peut-\'eatre pas pires que les autres qui sont libres.\~\'bb
+ Tout en pensant ainsi, je hochais la t\'eate, et pourtant, mon Dieu\~! je ne savais pas combien j\rquote avais raison.
+\par
+\par Le for\'e7at Souchiloff par exemple\~: un homme que je n\rquote appris \'e0 conna\'eetre que beaucoup plus tard, quoiqu\rquote il f\'fbt presque toujours dans mon voisinage pendant tout mon temps. D\'e8s que je parle des for\'e7
+ats qui ne sont pas pires que les autres, involontairement je pense \'e0 lui. Il me servait, ainsi qu\rquote un autre d\'e9tenu nomm\'e9 Osip, qu\rquote Akim Akimytch m\rquote avait recommand\'e9 d\'e8s mon entr\'e9e en prison\~
+: pour trente kopeks par mois, cet homme s\rquote engageait \'e0 me cuisiner un d\'eener \'e0 part, au cas o\'f9 l\rquote ordinaire de la prison me d\'e9go\'fbterait et o\'f9 je pourrais me nourrir \'e0 mon compte. Osip \'e9tait un des quatre cuisiniers d
+\'e9sign\'e9s par les d\'e9tenus dans nos deux cuisines\~: entre parenth\'e8ses, ils pouvaient accepter ou refuser ces fonctions et les quitter quand bon leur semblait. Les cuisiniers n\rquote allaient pas aux travaux de fatigue\~; leur emploi consistait
+\'e0 faire le pain et la soupe aux choux aigres. On les appelait cuisini\'e8res, non par m\'e9pris, car c\rquote \'e9taient toujours les hommes les plus intelligents et les plus honn\'eates que l\rquote on choisissait, mais par plaisanterie. Ce surnom
+ne les f\'e2chait nullement. Depuis plusieurs ann\'e9es, Osip avait \'e9t\'e9 constamment choisi comme cuisini\'e8re\~; il ne d\'e9clinait ses fonctions que quand il s\rquote ennuyait trop ou lorsqu\rquote il voyait une occasion d\rquote apporter de l
+\rquote eau-de-vie \'e0 la caserne. Bien qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 envoy\'e9 \'e0 la maison de force pour contrebande, il \'e9tait d\rquote une honn\'eatet\'e9 et d\rquote une d\'e9bonnairet\'e9 rares (j\rquote ai parl\'e9 de lui plus haut)\~
+; horriblement poltron par exemple et craignant les verges sur toutes choses. D\rquote un caract\'e8re paisible, patient, affable avec tout le monde, il ne se querellait jamais\~; mais, pour rien au monde, il n\rquote aurait pu r\'e9sister \'e0
+ la tentation d\rquote apporter de l\rquote eau-de-vie, malgr\'e9 toute sa poltronnerie, par amour pour la contrebande. Comme tous les autres cuisiniers, il faisait le commerce d\rquote e
+au-de-vie, mais dans une mesure infiniment plus modeste que Gazine, parce qu\rquote il n\rquote osait pas risquer souvent et beaucoup \'e0 la fois. Je v\'e9cus toujours en bons termes avec Osip.
+\par
+\par Pour avoir sa nourriture \'e0 part, il ne fallait pas \'eatre tr\'e8s-riche\~: je me nourrissais \'e0 raison d\rquote un rouble par mois, sauf, bien entendu, le pain, qui nous \'e9tait fourni\~; quelquefois, quand j\rquote \'e9tais tr\'e8s-affam\'e9
+, je me d\'e9cidais \'e0 manger la soupe aux choux aigres des for\'e7ats, malgr\'e9 le d\'e9go\'fbt qu\rquote elle m\rquote inspirait\~; plus tard, ce d\'e9go\'fbt disparut tout \'e0 fait. J\rquote achetais d\rquote
+ordinaire une livre de viande par jour, qui me co\'fbtait deux kopeks. Les invalides qui surveillaient l\rquote int\'e9rieur des casernes consentaient par bienveillance \'e0 se rendre journellement au march\'e9 pour les achats des for\'e7ats\~: i
+ls ne recevaient aucune r\'e9tribution, si ce n\rquote est de loin en loin quelque bagatelle. Ils le faisaient en vue de leur propre tranquillit\'e9, car leur vie \'e0 la maison de force e\'fbt \'e9t\'e9 un tourment perp\'e9tuel, s\rquote ils s\rquote y
+\'e9taient refus\'e9s. Ils apportaient du tabac, du th\'e9, de la viande, enfin tout ce qu\rquote on voulait, sauf pourtant de l\rquote eau-de-vie. Du reste, on ne les en priait jamais, bien qu\rquote ils se fissent r\'e9galer quelquefois.
+\par
+\par Pendant plusieurs ann\'e9es, Osip me pr\'e9para le m\'eame morceau de viande r\'f4tie\~; comment il parvenait \'e0 la faire cuire, c\rquote \'e9tait son secret. Ce qu\rquote il y a de plus \'e9trange, c\rquote est que durant tout ce temps, je n\rquote
+\'e9changeai peut-\'eatre pas deux paroles avec lui\~: je tentai nombre de fois de le faire causer\~; mais il \'e9tait incapable de soutenir une conversation\~; il ne savait que sourire et r\'e9pondre oui et non \'e0 toutes les questions. C\rquote \'e9
+tait singulier, cet Hercule qui n\rquote avait pas plus d\rquote intelligence qu\rquote un bambin de sept ans.
+\par
+\par Souchiloff \'e9tait aussi du nombre de ceux qui m\rquote aidaient. Je ne l\rquote avais ni appel\'e9 ni cherch\'e9. Il s\rquote attacha \'e0 ma personne de son propre mouvement, je ne me souviens pas m\'eame \'e0
+ quel moment. Il avait pour occupation principale de nettoyer mon linge. \emdash Il y avait \'e0 cette intention un bassin au milieu de la cour, autour duquel les for\'e7ats lavaient leur linge dans des baquets appartenant \'e0 l\rquote \'c9tat. \emdash
+ Souchiloff avait trouv\'e9 le moyen de me rendre une foule de petits services\~; il faisait bouillir ma th\'e9i\'e8re, courait \'e0 droite et \'e0 gauche remplir les diverses commissions que je lui confiais\~; il me procurait tout ce qu\rquote
+il me fallait, prenait le soin de faire raccommoder ma veste, graissait mes bottes quatre fois par mois. Il faisait tout cela avec z\'e8le, d\rquote un air affair\'e9, comme s\rquote il sentait quelles obligations pesaient sur lui\~
+; en un mot, il avait tout \'e0 fait li\'e9 son sort au mien et se m\'ealait de tout ce qui me regardait. Il n\rquote aurait jamais dit, par exemple\~: \'ab\~Vous avez tant de chemises\'85 votre veste est d\'e9chir\'e9e\~\'bb, mais bien\~: \'ab\~
+Nous avons tant de chemises\'85 notre veste est d\'e9chir\'e9e.\~\'bb Il ne voyait de beau que moi, et je crois m\'eame que j\rquote \'e9tais devenu le but unique de toute sa vie. Comme il ne connaissait aucun m\'e9tier, il ne recevait d\rquote
+autre argent que le mien, une mis\'e8re, bien entendu, et pourtant il \'e9tait toujours content, quelque somme que je lui donnasse. Il n\rquote aurait pu vivre sans servir quelqu\rquote un, il m\rquote avait accord\'e9 la pr\'e9f\'e9rence parce que j
+\rquote \'e9tais plus affable et surtout plus \'e9quitable que les autres en mati\'e8re d\rquote argent. C\rquote \'e9tait un de ces \'eatres qui ne s\rquote enrichissent jamais, qui ne font jamais bien leurs affaires\~
+; de ces gens que les joueurs louaient pour veiller toute la nuit dans l\rquote antichambre, aux \'e9coutes du moindre bruit qui annoncerait l\rquote arriv\'e9e du major\~; ils recevaient cinq kopeks pour une nuit enti\'e8
+re. En cas de perquisition nocturne, ils ne recevaient rien\~; leur dos r\'e9pondait au contraire de leur inattention. Ce qui caract\'e9rise cette sorte d\rquote hommes, c\rquote est leur absence compl\'e8te de personnalit\'e9\~
+: ils la perdent partout et toujours, ils ne sont jamais qu\rquote au second ou au troisi\'e8me plan. Cela est inn\'e9 en eux. Souchiloff \'e9tait un pauvre h\'e8re, doux, ahuri\~; on e\'fbt dit qu\rquote il venait d\rquote \'eatre battu, il l\rquote \'e9
+tait de naissance\~; et pourtant personne dans notre caserne n\rquote e\'fbt port\'e9 la main sur lui. J\rquote ai toujours eu piti\'e9 de lui sans savoir pourquoi. Je ne pouvais le regarder sans \'e9prouver une profonde compassion. \emdash
+ Pourquoi avais-je piti\'e9 de lui\~? Je ne saurais r\'e9pondre \'e0 cette question. Je ne pouvais pas lui parler, car il ne savait pas causer\~: il s\rquote animait seulement quand, pour mettre fin \'e0 la conversation, je lui donnais quelque chose \'e0
+ faire, quand je le priais de courir quelque part. J\rquote acquis la conviction que je lui causais du plaisir en lui donnant un ordre. Ni grand, ni petit, ni laid, ni beau, ni b\'eate, ni intelligent, ni vieux, ni jeune, il \'e9tait difficile
+de dire quelque chose de d\'e9fini, de certain, de cet homme au visage l\'e9g\'e8rement gr\'eal\'e9, aux cheveux blonds. Un point seulement me paraissait ressortir\~: il appartenait, autant que je pus le deviner, \'e0 la m\'ea
+me compagnie que Sirotkine, il lui appartenait par son ahurissement et son irresponsabilit\'e9. Les d\'e9tenus se moquaient quelquefois de lui parce qu\rquote il s\rquote \'e9tait }{\i\cgrid0 troqu\'e9}{\cgrid0 en route, en venant en Sib\'e9rie, et qu
+\rquote il s\rquote \'e9tait }{\i\cgrid0 troqu\'e9}{\cgrid0 pour une chemise rouge et un rouble d\rquote argent. On riait de la somme infime pour laquelle il s\rquote \'e9tait vendu. Se }{\i\cgrid0 troquer}{\cgrid0 signifie \'e9
+changer son nom contre celui d\rquote un autre d\'e9tenu, et, par cons\'e9quent, s\rquote engager \'e0 subir la condamnation de ce dernier. Si \'e9trange que cela paraisse, le fait est de toute authenticit\'e9\~; cette coutume, consacr\'e9e par les t
+raditions, existait encore parmi les d\'e9tenus qui m\rquote accompagnaient dans mon exil en Sib\'e9rie. Je me refusai tout d\rquote abord \'e0 croire \'e0 une pareille chose, mais par la suite je dus me rendre \'e0 l\rquote \'e9vidence.
+\par
+\par Voici de quelle fa\'e7on se pratique ce troc\~: un convoi de d\'e9port\'e9s se met en route pour la Sib\'e9rie\~; il y a l\'e0 des condamn\'e9s de toute cat\'e9gorie\~: aux travaux forc\'e9s, aux mines, \'e0
+ la simple colonisation. Chemin faisant, quelque part, dans le gouvernement de Perm, par exemple, un d\'e9port\'e9 d\'e9sire troquer son sort contre celui d\rquote un autre. Un Mika\'efloff, condamn\'e9 aux travaux forc\'e9
+s pour un crime capital, trouve d\'e9sagr\'e9able la perspective de passer de nombreuses ann\'e9es priv\'e9 de libert\'e9\~; comme il est rus\'e9 et d\'e9lur\'e9, il sait ce qu\rquote il doit faire\~; il cherche dans le convoi
+ un camarade simple et bonasse, de caract\'e8re tranquille, et dont la peine soit moins rigoureuse\~; quelques ann\'e9es de mines et de travaux forc\'e9s, ou simplement l\rquote exil. Il trouve enfin un Souchiloff, ancien serf, qui n\rquote est condamn
+\'e9 qu\rquote \'e0 la colonisation. Celui-ci a fait d\'e9j\'e0 quinze cents verstes sans un kopek dans sa poche, par la bonne raison qu\rquote un Souchiloff ne peut pas avoir d\rquote argent \'e0 lui\~; il est fatigu\'e9, ext\'e9nu\'e9, car il n\rquote
+a pour se nourrir que la portion r\'e9glementaire, pour se couvrir que l\rquote uniforme des for\'e7ats\~; il ne peut m\'eame pas s\rquote accorder un bon morceau de temps \'e0 autre, et sert tout le monde pour quelques liards. Mika\'ef
+loff entame conversation avec Souchiloff\~; ils se conviennent, ils se lient\~; enfin, \'e0 une \'e9tape quelconque, Mika\'efloff enivre son camarade. Puis il lui demande s\rquote il veut \'ab\~troquer son sort\~\'bb. \emdash \'ab\~Je m\rquote
+appelle Mika\'efloff, je suis condamn\'e9 \'e0 des travaux forc\'e9s qui n\rquote en sont pas, car je dois entrer dans une section particuli\'e8re. Ce sont bien des travaux forc\'e9s, si tu veux, mais pas comme les autres, ma division est particuli\'e8
+re, elle doit \'eatre probablement meilleure\~!\~\'bb
+\par
+\par Avant que la division particuli\'e8re f\'fbt abolie, beaucoup de gens appartenant au monde officiel, voire m\'eame \'e0 P\'e9tersbourg, ne se doutaient pas de son existence. Elle se trouvait dans un coin si retir\'e9 d\rquote une des contr\'e9
+es les plus lointaines de la Sib\'e9rie qu\rquote il \'e9tait difficile d\rquote en conna\'eetre l\rquote existence\~; elle \'e9tait d\rquote ailleurs insignifiante par le nombre des condamn\'e9s (de mon temps, il y en avait en tout soixante-dix). J
+\rquote ai rencontr\'e9 plus tard des gens qui avaient servi en Sib\'e9rie, connaissaient parfaitement ce pays, et qui entendaient parler pour la premi\'e8re fois d\rquote une \'ab\~division particuli\'e8re\~\'bb. Dans le }{\i\cgrid0 Recueil des Lois}{
+\cgrid0 , il n\rquote y a en tout que six lignes sur cette institution\~: \'ab\~}{\i\cgrid0 Il est adjoint \'e0 la maison de force de }{\cgrid0 \'85}{\i\cgrid0 une division particuli\'e8
+re pour les criminels les plus dangereux, en attendant que les travaux les plus p\'e9nibles soient organis\'e9s.}{\cgrid0 \~\'bb Les d\'e9tenus eux-m\'eames ne savaient rien de cette division particuli\'e8re\~; \'e9tait-elle perp\'e9tuelle ou temporaire\~
+? En r\'e9alit\'e9, il n\rquote y avait pas de terme fixe, ce n\rquote \'e9tait qu\rquote un int\'e9rim qui devait se prolonger \'ab\~}{\i\cgrid0 jusqu\rquote \'e0 l\rquote ouverture des travaux les plus p\'e9nibles}{\cgrid0 \~\'bb, c\rquote est-\'e0
+-dire pour longtemps. Ni Souchiloff, ni aucun des condamn\'e9s au convoi, ni Mika\'efloff lui-m\'eame ne pouvaient deviner la signification de ces deux mots. Pourtant Mika\'efloff soup\'e7onnait le caract\'e8re v\'e9ritable de cette division\~
+; il en jugeait par la gravit\'e9 du crime pour lequel on lui faisait parcourir trois ou quatre mille verstes \'e0 pied. Certainement, on ne l\rquote envoyait pas dans un endroit o\'f9 il serait tr\'e8s-bien. Souchiloff devait \'eatre colon\~
+: que pouvait d\'e9sirer de mieux Mika\'efloff\~? \emdash \'ab\~Ne veux-tu pas te troquer\~?\~\'bb Souchiloff est un peu ivre, c\rquote est un c\'9cur simple, plein de reconnaissance pour son camarade qui le r\'e9gale, il n\rquote
+ose lui refuser. Il a du reste entendu dire \'e0 d\rquote autres condamn\'e9s qu\rquote on peut se troquer, que d\rquote autres l\rquote ont fait, et qu\rquote il n\rquote y a par cons\'e9quent rien d\rquote extraordinaire, d\rquote inou\'ef
+, dans cette proposition. On tombe d\rquote accord\~; le rus\'e9 Mika\'efloff, profitant de la simplicit\'e9 de Souchiloff, lui ach\'e8te son nom pour une chemise rouge et un rouble d\rquote argent qu\rquote il lui donne devant t\'e9
+moins. Le lendemain Souchiloff est d\'e9gris\'e9, mais on le fait boire de nouveau, aussi ne peut-il plus refuser\~: le rouble est bu\~; au bout de peu de temps, la chemise rouge a le m\'eame sort. \emdash \'ab\~Si tu ne consens plus au march\'e9
+, rends-moi l\rquote argent que je t\rquote ai donn\'e9\~!\~\'bb dit Mika\'efloff. O\'f9 Souchiloff prendrait-il un rouble\~? S\rquote il ne le rend pas, l\rquote artel}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Association coop\'e9rative. Le principe en est si r\'e9pandu en Russie qu\rquote on trouve m\'eame chez les for\'e7
+ats des essais embryonnaires d\rquote organisation coop\'e9rative.}}}{\cgrid0 le forcera \'e0 le rendre\~; les d\'e9port\'e9s sont chatouilleux sur ce point-l\'e0. Il faut qu\rquote il tienne sa promesse, l\rquote artel l\rquote exige, sans quoi, malheur
+\~! on tue le malhonn\'eate homme ou au moins on l\rquote intimide s\'e9rieusement.
+\par
+\par En effet, que l\rquote artel montre une seule fois de l\rquote indulgence pour ceux qui n\rquote ex\'e9cutent pas leur promesse, et c\rquote en est fait de ces trocs de noms. Si l\rquote on peut renier la parole donn\'e9e et rompre le march\'e9
+ conclu, apr\'e8s avoir touch\'e9 la somme fix\'e9e, qui se tiendra li\'e9 par les conditions convenues\~? En un mot, c\rquote est une question de vie ou de mort pour l\rquote artel, une question qui les touche tous\~; aussi les d\'e9port\'e9
+s se montrent-ils fort s\'e9v\'e8res dans ce cas. \emdash Souchiloff s\rquote aper\'e7oit enfin qu\rquote il est impossible de reculer, que rien ne le sauvera, aussi consent-il \'e0 ce qu\rquote on exige de lui. On annonce alors le march\'e9 \'e0
+ tout le convoi, et si l\rquote on craint les d\'e9nonciations, on r\'e9gale convenablement ceux dont on n\rquote est pas s\'fbr. Cela leur est bien \'e9gal, aux autres\~! que ce soit Mika\'efloff ou Souchiloff qui aille au diable\~; ils ont bu de l
+\rquote eau-de-vie, ils ont \'e9t\'e9 r\'e9gal\'e9s, aussi le secret est-il gard\'e9 par tous. \'c0 l\rquote \'e9tape suivante, on fait l\rquote appel\~; quand le tour de Mika\'efloff arrive, Souchiloff dit\~: Pr\'e9sent\~! Mika\'efloff r\'e9pond\~: Pr
+\'e9sent\~! pour Souchiloff, et l\rquote on va plus loin. On ne parle m\'eame plus de la chose. \'c0 Tobolsk, on trie les prisonniers, Mika\'efloff s\rquote en ira coloniser le pays, tandis que Souchiloff est conduit \'e0 la division particuli\'e8
+re sous une double escorte. Impossible de r\'e9clamer, de protester, que pourrait-on prouver\~? Combien d\rquote ann\'e9es l\rquote affaire tra\'eenerait-elle\~? Quel b\'e9n\'e9fice en retirerait le plaignant\~? O\'f9 sont enfin les t\'e9moins\~? Ils se r
+\'e9cuseraient, si m\'eame on en trouvait. \emdash Voil\'e0 comment Souchiloff, pour un rouble d\rquote argent et une chemise rouge, avait \'e9t\'e9 envoy\'e9 \'e0 la section particuli\'e8re.
+\par
+\par Les d\'e9tenus se moquaient de lui, non parce qu\rquote il s\rquote \'e9tait troqu\'e9, bien qu\rquote en g\'e9n\'e9ral ils m\'e9prisent les sots qui ont eu la b\'eatise d\rquote \'e9changer un travail plus facile contre un plus p\'e9nible, mais parce qu
+\rquote il n\rquote avait rien re\'e7u pour ce march\'e9 qu\rquote une chemise rouge et un rouble, ce qui \'e9tait une r\'e9tribution par trop d\'e9risoire. On se troque d\rquote ordinaire pour de grosses sommes, \emdash
+ relativement aux ressources des for\'e7ats\~; \emdash on re\'e7oit m\'eame pour cela quelques dizaines de roubles. Mais Souchiloff \'e9tait si nul, si impersonnel, si insignifiant, qu\rquote il n\rquote y avait pas moyen de se moquer de lui.
+\par
+\par Nous avons v\'e9cu longtemps ensemble, lui et moi\~; j\rquote avais pris l\rquote habitude de cet homme, et il avait con\'e7u de l\rquote attachement pour ma personne. Un jour cependant, \emdash je ne me pardonnerai jamais ce que j\rquote ai fait l\'e0,
+\emdash il n\rquote avait pas ex\'e9cut\'e9 mes ordres\~; comme il vint me demander de l\rquote argent, j\rquote eus la cruaut\'e9 de lut dire\~: \'ab\~\emdash Vous savez bien demander de l\rquote argent, mais vous ne faites pas ce qu\rquote on vous dit
+\~!\~\'bb Souchiloff se tut et se h\'e2ta d\rquote ob\'e9ir, mais tout \'e0 coup devint tr\'e8s-triste. Deux jours se pass\'e8rent. Je ne pouvais croire qu\rquote il p\'fbt s\rquote affecter si fort de ce que je lui avais dit. Je savais qu\rquote un d\'e9
+tenu nomm\'e9 Vassilief exigeait imp\'e9rieusement de lui le payement d\rquote une petite dette. Il \'e9tait probablement \'e0 court d\rquote argent, et n\rquote osait pas m\rquote en demander\~: \'ab\~\emdash So
+uchiloff, vous vouliez, je crois, me demander de l\rquote argent pour payer Ant\'f4ne Vassilief, tenez, en voici\~!\~\'bb J\rquote \'e9tais assis sur mon lit de camp. Souchiloff resta debout devant moi, fort \'e9tonn\'e9 que je lui proposasse moi-m\'ea
+me de l\rquote argent et que je me fusse souvenu de sa position \'e9pineuse, d\rquote autant plus que dans ces derniers temps, \'e0 son id\'e9e, il m\rquote avait demand\'e9 beaucoup d\rquote avances et qu\rquote il n\rquote osait pas esp\'e9
+rer que je lui en donnasse. Il regarda le papier que je lui tendais, me regarda, se tourna brusquement et sortit. Cela m\rquote \'e9tonna au dernier point. Je sortis apr\'e8s lui et le trouvai derri\'e8re les casernes. Il \'e9tait debout, la figure appuy
+\'e9e contre la palissade, accoud\'e9 sur les pieux,
+\par
+\par \emdash Souchiloff, qu\rquote avez-vous donc\~? lui demandai-je. Il ne me r\'e9pondit pas, et \'e0 ma grande stup\'e9faction je m\rquote aper\'e7us qu\rquote il \'e9tait pr\'eat \'e0 pleurer.
+\par
+\par \emdash Vous\'85 pensez\'85 Alexandre\'85 P\'e9trovitch\'85 fit-il d\rquote une voix tremblante, en t\'e2chant de ne pas me regarder, que je vous\'85 pour de l\rquote argent\'85 mais moi\'85 je\'85 eh\~!
+\par
+\par Il se tourna de nouveau et frappa la palissade de son front\~; il se mit \'e0 sangloter. C\rquote \'e9tait la premi\'e8re fois, \'e0 la maison de force, que je voyais un homme pleurer. Je le consolai \'e0 grand\rquote peine\~; il me servit d\'e9
+sormais avec encore plus de z\'e8le, si c\rquote est possible, il \'ab\~m\rquote observait\~\'bb\~; mais \'e0 des indices presque insaisissables, je pus deviner que son c\'9cur ne me pardonnerait jamais mon reproche. Et cependant d\rquote
+autres se moquaient de lui, le taquinaient chaque fois que l\rquote occasion s\rquote en pr\'e9sentait, l\rquote insultaient m\'eame sans qu\rquote il se f\'e2ch\'e2t\~; au contraire, il vivait avec eux en bonne amiti\'e9. Oui, il est difficile de conna
+\'eetre un homme, m\'eame apr\'e8s l\rquote avoir fr\'e9quent\'e9 de longues ann\'e9es.
+\par
+\par Voil\'e0 pourquoi la maison de force n\rquote avait pas pour moi au premier abord la signification qu\rquote elle devait prendre plus tard. Voil\'e0 pourquoi, malgr\'e9 mon attention, je ne pouvais d\'e9m\'ea
+ler beaucoup de faits qui me crevaient les yeux. Ceux qui me frapp\'e8rent tout d\rquote abord \'e9taient les plus saillants, mais mon point de vue \'e9tant faux, ils ne me laissaient qu\rquote une impression lourde et d\'e9sesp\'e9r\'e9
+ment triste. Ce qui contribua surtout \'e0 ce r\'e9sultat, ce fut ma rencontre avec A\emdash f, le d\'e9tenu arriv\'e9 au bagne avant moi et qui m\rquote avait si douloureusement \'e9tonn\'e9 les premiers jours. Il empoisonna tout le d\'e9but de ma r\'e9
+clusion et aggrava encore mes souffrances morales d\'e9j\'e0 si cruelles.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait l\rquote exemple le plus repoussant de l\rquote avilissement et de l\rquote extr\'eame l\'e2chet\'e9 o\'f9 peut glisser un homme dans lequel tout sentiment d\rquote honneur a p\'e9
+ri sans lutte et sans repentir. Ce jeune homme, un noble, \emdash j\rquote ai d\'e9j\'e0 parl\'e9 de lui, \emdash rapportait \'e0 notre major tout ce qui se faisait dans les casernes, car il \'e9tait li\'e9 avec le brosseur Fedka. Voici son histoire.
+
+\par
+\par Arriv\'e9 \'e0 P\'e9tersbourg avant d\rquote avoir pu finir ses \'e9tudes, apr\'e8s une querelle avec ses parents, que sa vie d\'e9bauch\'e9e effrayaient, il n\rquote avait pas recul\'e9 pour se procurer de l\rquote argent devant une d\'e9nonciation\~
+; il s\rquote \'e9tait d\'e9cid\'e9 \'e0 vendre le sang de dix hommes, pour satisfaire la soif insatiable des plaisirs les plus grossiers et les plus d\'e9shonn\'eates. Il \'e9tait devenu si avide de ces jouissances de bas \'e9tage, il s\rquote \'e9
+tait si compl\'e8tement perverti dans les tavernes et les maisons mal fam\'e9es de P\'e9tersbourg, qu\rquote il n\rquote h\'e9sita pas \'e0 se lancer dans une affaire qu\rquote il savait \'eatre insens\'e9e, car il ne manquait pas d\rquote intelligence\~
+: il fut condamn\'e9 \'e0 l\rquote exil et \'e0 dix ans de travaux forc\'e9s en Sib\'e9rie. Sa vie ne faisait que commencer\~; il semble que l\rquote effroyable coup dont elle \'e9tait frapp\'e9e aurait d\'fb le surprendre, \'e9veiller en lui quelque r
+\'e9sistance, provoquer une crise\~; mais il accepta son nouveau sort sans la moindre confusion\~; il ne s\rquote effraya m\'eame pas\~: ce qui lui faisait peur, c\rquote \'e9tait l\rquote
+obligation de travailler et de quitter pour toujours ses habitudes de d\'e9bauche. Le nom de for\'e7at n\rquote avait fait que le disposer \'e0 de plus grandes bassesses et \'e0 des vilenies plus hideuses encore, \'ab\~Je suis maintenant for\'e7
+at, je puis donc ramper \'e0 mon aise, sans honte.\~\'bb C\rquote est ainsi qu\rquote il envisageait sa situation. Je me souviens de cette cr\'e9ature d\'e9go\'fbtante comme d\rquote un ph\'e9nom\'e8ne monstrueux. Pendant plusieurs ann\'e9es j\rquote ai v
+\'e9cu au milieu de meurtriers, de d\'e9bauch\'e9s et de sc\'e9l\'e9rats av\'e9r\'e9s, mais de ma vie je n\rquote ai rencontr\'e9 un cas aussi complet d\rquote abaissement moral, de corruption voulue et de bassesse effront\'e9
+e. Parmi nous se trouvait un parricide d\rquote origine noble, \emdash j\rquote ai d\'e9j\'e0 parl\'e9 de lui, \emdash mais je pus me convaincre par diff\'e9rents traits que celui-ci \'e9tait beaucoup plus convenable et plus humain que A\emdash
+f. Pendant tout le temps de ma condamnation, il n\rquote a jamais \'e9t\'e9 autre chose \'e0 mes yeux qu\rquote un morceau de chair, pourvu de dents et d\rquote un estomac, avide des plus sales et des plus f\'e9
+roces jouissances animales, pour la satisfaction desquelles il \'e9tait pr\'eat \'e0 assassiner n\rquote importe qui. Je n\rquote exag\'e8re rien, car j\rquote ai reconnu en A\emdash f un des sp\'e9cimens les plus complets de l\rquote animalit\'e9 qui n
+\rquote est contenu par aucun principe, par aucune r\'e8gle. Combien son sourire \'e9ternellement moqueur me d\'e9go\'fbtait\~! C\rquote \'e9tait un monstre, un Quasimodo moral. Et il \'e9tait intelligent, rus\'e9
+, joli, quelque peu instruit, avec certaines capacit\'e9s. Non\~! l\rquote incendie, la peste, la famine, n\rquote importe quel fl\'e9au est pr\'e9f\'e9rable \'e0 la pr\'e9sence d\rquote un tel homme dans la soci\'e9t\'e9. J\rquote ai d\'e9j\'e0
+ dit que dans la maison de force, l\rquote espionnage et les d\'e9nonciations florissaient, comme le produit naturel de l\rquote avilissement, sans que les d\'e9tenus s\rquote en formalisassent le moins du monde\~; au contraire, ils \'e9
+taient en relations amicales avec A\emdash f\~; on \'e9tait plus affable pour lui que pour nous. Les bonnes dispositions de notre ivrogne de major \'e0 son \'e9gard lui donnaient une certaine importance et m\'eame une certaine valeur aux yeux des for\'e7
+ats. Plus tard cette l\'e2che cr\'e9ature s\rquote enfuit avec un autre for\'e7at et un soldat d\rquote escorte, mais je raconterai cette \'e9vasion en temps et lieu. \emdash Tout d\rquote abord il vint r\'f4
+der autour de moi, pensant que je ne connaissais pas son histoire. Je le r\'e9p\'e8te, il empoisonna les premiers temps de ma r\'e9clusion, \'e0 me rendre vraiment d\'e9sesp\'e9r\'e9. J\rquote \'e9tais effray\'e9 de l\rquote
+ignoble milieu de bassesse et de l\'e2chet\'e9 dans lequel on m\rquote avait jet\'e9. Je supposais que tout \'e9tait aussi vil et aussi l\'e2che, mais je me trompais quand je jugeais tout le monde semblable \'e0 A\emdash f.
+\par
+\par Ces trois premi\'e8res journ\'e9es, je ne fis que r\'f4der dans la maison de force, quand je ne restais pas \'e9tendu sur mon lit de camp. Je confiai \'e0 un d\'e9tenu dont j\rquote \'e9tais s\'fbr la toile qui m\rquote avait \'e9t\'e9 d\'e9livr\'e9
+e par l\rquote administration, afin qu\rquote il m\rquote en fit quelques chemises. Toujours sur le conseil d\rquote Akim Akimytch, je me procurai un matelas pliant. Il \'e9tait en feutre, couvert de toile, aussi mince qu\rquote
+une galette et fort dur pour qui n\rquote y \'e9tait pas habitu\'e9. Akim Akimytch s\rquote engagea \'e0 me procurer tous les objets de premi\'e8re n\'e9cessit\'e9 et me fit de ses propres mains une couverture avec des morceaux de vieux drap de l\rquote
+\'c9tat, choisis et d\'e9coup\'e9s dans les pantalons et dans les vestes hors d\rquote usage que j\rquote avais achet\'e9s \'e0 diff\'e9rents d\'e9tenus. Les effets de l\rquote \'c9tat, quand ils ont \'e9t\'e9 port\'e9s le temps r\'e9
+glementaire, deviennent la propri\'e9t\'e9 des d\'e9tenus, Ceux-ci les vendent aussit\'f4t, car, si us\'e9e que soit une pi\'e8ce d\rquote habillement, elle a toujours une certaine valeur. Tout cela m\rquote \'e9tonnait beaucoup, surtout au d\'e9
+but, lors de mes premiers frottements avec ce monde-l\'e0. Je devins aussi peuple que mes compagnons, aussi for\'e7at qu\rquote eux. Leurs habitudes, leurs id\'e9es, leurs coutumes d\'e9teignirent sur moi et devinrent miennes par le dehors, sans p\'e9n
+\'e9trer toutefois dans mon for int\'e9rieur. J\rquote \'e9tais \'e9tonn\'e9 et confus, comme si je n\rquote eusse jamais entendu parler de tout cela ni soup\'e7onn\'e9 rien de pareil, et pourtant je savais \'e0 quoi m\rquote
+en tenir, du moins par ce qui m\rquote avait \'e9t\'e9 dit. Mais la r\'e9alit\'e9 produisit une toute autre impression que les ou\'ef-dire. Pouvais-je supposer que des chiffons d\'e9labr\'e9s eussent encore une valeur\~? et pourtant ma couverture \'e9
+tait cousue tout enti\'e8re de guenilles\~! Il \'e9tait difficile de qualifier le drap employ\'e9 pour les habits des d\'e9tenus\~: il ressemblait au drap gris \'e9pais, fabriqu\'e9 pour les soldats, mais aussit\'f4t qu\rquote il avait \'e9t\'e9
+ quelque peu port\'e9, il montrait la corde et se d\'e9chirait abominablement. Un uniforme devait suffire pour une ann\'e9e enti\'e8re, mais il ne durait jamais ce temps-l\'e0. Le d\'e9tenu travaille, porte de lourds fardeaux, le drap s\rquote
+use et se troue vite \'e0 ce m\'e9tier-l\'e0. Les touloupes devaient \'eatre conserv\'e9es trois ans\~; pendant tout ce temps elles servaient de v\'eatements, de couvertures et de coussins, mais elles \'e9taient solides\~; \'e0 la fin de la troisi\'e8
+me ann\'e9e, il n\rquote \'e9tait pourtant pas rare de les voir raccommod\'e9es avec de la toile ordinaire. Bien qu\rquote elles fussent fort us\'e9es, on trouvait n\'e9anmoins moyen de les vendre \'e0 raison de quarante kopeks la pi\'e8
+ce. Les mieux conserv\'e9es allaient m\'eame au prix de soixante kopeks, ce qui \'e9tait une grosse somme dans la maison de force.
+\par
+\par L\rquote argent, \emdash je l\rquote ai d\'e9j\'e0 dit, \emdash a un pouvoir souverain dans la vie du bagne. On peut assurer qu\rquote un d\'e9tenu qui a quelques ressources souffre dix fois moins que celui qui n\rquote a rien. \emdash \'ab\~
+Du moment que l\rquote \'c9tat subvient \'e0 tous les besoins du for\'e7at, pourquoi aurait-il de l\rquote argent\~?\~\'bb Ainsi raisonnaient nos chefs. N\'e9anmoins, je le r\'e9p\'e8te, si les d\'e9tenus avaient \'e9t\'e9 priv\'e9s de la facult\'e9
+ de poss\'e9der quelque chose en propre, ils auraient perdu la raison, ou seraient morts comme des mouches, ils auraient commis des crimes inou\'efs, \emdash les uns par ennui, par chagrin, \emdash les autres pour \'eatre plus vite punis et par suite
+\'ab\~changer leur sort\~\'bb, comme ils disaient. Si le for\'e7at qui a gagn\'e9 quelques kopeks \'e0 la sueur sanglante de son corps, qui s\rquote est engag\'e9 dans des entreprises p\'e9rilleuses pour les acqu\'e9rir, d\'e9pense cet argent \'e0
+ tort et \'e0 travers, avec une stupidit\'e9 enfantine, cela ne signifie pas le moins du monde qu\rquote il n\rquote en sache pas le prix, comme on pourrait le croire au premier abord. Le for\'e7at est avide d\rquote argent\~; il l\rquote est \'e0
+ en perdre le jugement\~; mais s\rquote il le jette par la fen\'eatre, c\rquote est pour se procurer ce qu\rquote il pr\'e9f\'e8re \'e0 l\rquote argent. Et que met-il au-dessus de l\rquote argent\~? La libert\'e9, ou du moins un semblant, un r\'ea
+ve de libert\'e9\~! Les for\'e7ats sont tous de grands r\'eavasseurs. J\rquote en parlerai plus loin, avec plus de d\'e9tails, mais pour le moment je me bornerai \'e0 dire que j\rquote ai vu des condamn\'e9s \'e0 vingt ans de travaux forc\'e9s me dire d
+\rquote un air tranquille\~: \'ab\~\emdash Quand je finirai mon temps, si Dieu le veut, alors\'85\~\'bb Le nom m\'eame de for\'e7at indique un homme priv\'e9 de son libre arbitre\~; \emdash or, quand cet homme d\'e9pense son argent, il agit \'e0
+ sa guise. Malgr\'e9 les stigmates et les fers, malgr\'e9 la palissade d\rquote enceinte qui cache le monde libre \'e0 ses yeux et l\rquote enferme dans une cage comme une b\'eate f\'e9roce, il peut se procurer de l\rquote
+eau-de-vie, une fille de joie, et m\'eame quelquefois (pas toujours) corrompre ses surveillants imm\'e9diats, les invalides, voire les sous-officiers, qui fermeront les yeux sur les infractions \'e0 la discipline\~; il pourra m\'eame, \emdash ce qu
+\rquote il adore, \emdash fanfaronner devant eux, c\rquote est-\'e0-dire montrer \'e0 ses camarades et se persuader \'e0 lui-m\'eame, pour un temps, qu\rquote il jouit de plus de libert\'e9 qu\rquote il n\rquote en a en r\'e9alit\'e9\~
+; le pauvre diable veut, en un mot, se convaincre de ce qu\rquote il sait \'eatre impossible\~: c\rquote est la raison pour laquelle les d\'e9tenus aiment \'e0 se vanter, \'e0 exag\'e9rer comiquement et na\'efvement leur pauvre personnalit\'e9, fut-elle m
+\'eame imaginaire. Enfin, ils risquent quelque chose dans ces bombances, par cons\'e9quent c\rquote est un semblant de vie et de libert\'e9, du seul bien qu\rquote ils d\'e9
+sirent. Un millionnaire auquel on mettrait la corde au cou ne donnerait-il pas tous ses millions pour une gorg\'e9e d\rquote air\~?
+\par
+\par Un d\'e9tenu a v\'e9cu tranquillement pendant plusieurs ann\'e9es cons\'e9cutives, sa conduite a \'e9t\'e9 si exemplaire qu\rquote on l\rquote a m\'eame fait }{\i\cgrid0 dizainier}{\cgrid0 \~; tout \'e0 coup, au grand \'e9
+tonnement de ses chefs, cet homme se mutine, fait le diable \'e0 quatre, et ne recule pas devant un crime capital, tel qu\rquote un assassinat, un viol, etc. On s\rquote en \'e9tonne. La cause de cette explosion inattendue, chez un homme dont on n\rquote
+attendait rien de pareil, c\rquote est la manifestation angoiss\'e9e, convulsive, de la personnalit\'e9, une m\'e9lancolie instinctive, un d\'e9sir d\rquote affirmer son moi avili, sentiments qui obscurcissent le jugement. C\rquote est comme un acc\'e8s d
+\rquote \'e9pilepsie, un spasme\~: l\rquote homme enterr\'e9 vivant et qui se r\'e9veille tout \'e0 coup doit frapper aussi d\'e9sesp\'e9r\'e9ment le couvercle de son cercueil\~; il t\'e2che de le repousser, de le soulever,
+ bien que son raisonnement le convainque de l\rquote inutilit\'e9 de tous ses efforts, mais le raisonnement n\rquote a rien \'e0 voir dans ces convulsions. Il ne faut pas oublier que presque toute manifestation volontaire de la personnalit\'e9 des for\'e7
+ats est consid\'e9r\'e9e comme on crime\~; aussi, que cette manifestation soit importante ou insignifiante, cela leur est parfaitement indiff\'e9rent. D\'e9bauche pour d\'e9bauche, risque pour risque, mieux vaut aller jusqu\rquote au bout, voire jusqu
+\rquote au meurtre. Il n\rquote y a que le premier pas qui co\'fbte\~; peu \'e0 peu l\rquote homme s\rquote affole, s\rquote enivre, on ne le contient plus. C\rquote est pourquoi il vaudrait mieux ne pas le pousser \'e0 de pareilles extr\'e9mit\'e9
+s. Tout le monde serait plus tranquille.
+\par
+\par Oui\~! mais comment y arriver\~?
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262250}VI \endash LE PREMIER MOIS (Suite).{\*\bkmkend _Toc96262250}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Lors de mon entr\'e9e \'e0 la maison de force, je poss\'e9dais une petite somme d\rquote argent, mais je n\rquote en portais que peu sur moi, de peur qu\rquote on ne me le confisqu\'e2t. J\rquote avais coll\'e9 quelques assignats dans la reliure de mon
+\'e9vangile (seul livre autoris\'e9 au bagne). Cet \'e9vangile m\rquote avait \'e9t\'e9 donn\'e9 \'e0 Tobolsk par des personnes exil\'e9es depuis plusieurs dizaines d\rquote ann\'e9es et qui s\rquote \'e9taient habitu\'e9es \'e0 voir un fr\'e8
+re dans chaque \'ab\~malheureux\~\'bb. Il y a en Sib\'e9rie des gens qui consacrent leur vie \'e0 secourir fraternellement les \'ab\~malheureux\~\'bb\~; ils ont pour eux la m\'eame sympathie qu\rquote ils auraient pour leurs enfants\~
+; leur compassion est sainte et tout \'e0 fait d\'e9sint\'e9ress\'e9e. Je ne puis m\rquote emp\'eacher de raconter en quelques mots une rencontre que je fis alors.
+\par
+\par Dans la ville o\'f9 se trouvait notre prison demeurait une veuve, Nastasia Ivanovna. Naturellement, personne de nous n\rquote \'e9tait en relations directes avec cette femme. Elle s\rquote \'e9tait donn\'e9 comme but de son existence de venir en aide \'e0
+ tous les exil\'e9s, mais surtout \'e0 nous autres for\'e7ats. Y avait-il eu dans sa famille un malheur\~? une des personnes qui lui \'e9taient ch\'e8res avait-elle subi un ch\'e2timent semblable au n\'f4tre\~? je l\rquote ignore\~; toujours est-il qu
+\rquote elle faisait pour nous tout ce qu\rquote elle pouvait. Elle pouvait tr\'e8s-peu, car elle \'e9tait elle-m\'eame fort pauvre.
+\par
+\par Mais nous qui \'e9tions enferm\'e9s dans la maison de force, nous sentions que nous avions au dehors une amie d\'e9vou\'e9e. Elle nous communiquait souvent des nouvelles dont nous avions grand besoin (nous en \'e9tions fort pauvres)\~
+; quand je quittai le bagne et partis pour une autre ville, j\rquote eus l\rquote occasion d\rquote aller chez elle et de faire sa connaissance. Elle demeurait quelque part dans le faubourg, chez l\rquote un de ses proches parents.
+\par
+\par Nastasia lvanovna n\rquote \'e9tait ni vieille ni jeune, ni jolie ni laide\~; il \'e9tait difficile, impossible m\'eame de savoir si elle \'e9tait intelligente et bien \'e9lev\'e9e. Seulement dans chacune de ses actions on remarquait une bont\'e9
+ infinie, un d\'e9sir irr\'e9sistible de complaire, de soulager, de faire quelque chose d\rquote agr\'e9able. On lisait ces sentiments dans son bon et doux regard. Je passai une soir\'e9e enti\'e8re chez elle avec d\rquote autres camarades de cha\'ee
+ne. Elle nous regardait en face, riait quand nous riions, consentait imm\'e9diatement \'e0 tout\~; quoi que nous disions, elle se h\'e2tait d\rquote \'eatre de notre avis, et se donnait beaucoup de mouvement pour nous r\'e9galer de son mieux.
+\par
+\par Elle nous servit du th\'e9 et quelques friandises\~; si elle avait \'e9t\'e9 riche, elle ne s\rquote en f\'fbt r\'e9jouie, on le devinait, que parce qu\rquote elle e\'fbt pu mieux nous agr\'e9er et soulager nos camarades, d\'e9
+tenus dans la maison de force.
+\par
+\par Quand nous pr\'eemes cong\'e9 d\rquote elle, elle fit cadeau d\rquote un porte-cigare de carton \'e0 chacun, en guise de souvenir\~; elle les avait confectionn\'e9s elle-m\'eame, \emdash Dieu sait comme, \emdash avec du papier de couleur, de
+ ce papier dont on relie les manuels d\rquote arithm\'e9tique pour les \'e9coles. Tout autour, ces porte-cigares \'e9taient orn\'e9s d\rquote une mince bordure de papier dor\'e9, qu\rquote elle avait peut-\'eatre achet\'e9
+ dans une boutique, et qui devait les rendre plus jolis.
+\par
+\par \emdash Comme vous fumez, ces porte-cigares vous conviendront peut-\'eatre, nous dit-elle en s\rquote excusant timidement de son cadeau,
+\par
+\par Il existe des gens qui disent (j\rquote ai lu et entendu cela) qu\rquote un tr\'e8s-grand amour du prochain n\rquote est en m\'eame temps qu\rquote un tr\'e8s-grand \'e9go\'efsme. Quel \'e9go\'efsme pouvait-il y avoir l\'e0\~? je ne le comprendrai jamais.
+
+\par
+\par Bien que je n\rquote eusse pas beaucoup d\rquote argent quand j\rquote entrai au bagne, je ne pouvais cependant m\rquote irriter s\'e9rieusement contre ceux des for\'e7ats qui, d\'e8s mon arriv\'e9e, venaient tr\'e8s-tranquillement, apr\'e8s m\rquote
+avoir tromp\'e9 une premi\'e8re fois, m\rquote emprunter une seconde, une troisi\'e8me et m\'eame plus souvent. Mais je l\rquote avoue franchement, ce qui me f\'e2chait fort, c\rquote est que tous ces gens-l\'e0, avec leurs ruses na\'ef
+ves, devaient me prendre pour un niais et se moquer de moi, justement parce que je leur pr\'eatais de l\rquote argent pour la cinqui\'e8me fois. Il devait leur sembler que j\rquote \'e9tais dupe de leurs ruses et de leurs tromperies\~
+; si au contraire je leur avais refus\'e9 et que je les eusse renvoy\'e9s, je suis certain qu\rquote ils auraient eu beaucoup plus de respect pour moi\~; mais, bien qu\rquote il m\rquote arriv\'e2t de me f\'e2cher tr\'e8
+s-fort, je ne savais pas leur refuser.
+\par
+\par J\rquote \'e9tais quelque peu soucieux pendant les premiers jours de savoir sur quel pied je me mettrais dans la maison de force et quelle r\'e8gle de conduite je tiendrais avec mes camarades. Je sentais et je comprenais parfaitement que ce milieu \'e9
+tait tout \'e0 fait nouveau pour moi, que j\rquote y marchais dans les t\'e9n\'e8bres, et qu\rquote il serait impossible de vivre dix ans dans les t\'e9n\'e8bres. Je d\'e9cidai d\rquote agir franchement, selon que ma conscience et mes sentiments me l
+\rquote ordonneraient. Mais je savais aussi que ce n\rquote \'e9tait qu\rquote un aphorisme bon en th\'e9orie, et que la r\'e9alit\'e9 serait faite d\rquote impr\'e9vu.
+\par
+\par Aussi, malgr\'e9 tous les soucis de d\'e9tail que me causait mon \'e9tablissement dans notre caserne, soucis dont j\rquote ai d\'e9j\'e0 parl\'e9, et dans lesquels m\rquote engageait surtout Akim Akimytch, une angoisse terrible m\rquote
+empoisonnait, me tourmentait de plus en plus, \'ab\~La maison morte\~!\~\'bb me disais-je quand la nuit tombait, en regardant quelquefois du perron de notre caserne les d\'e9tenus revenus de la corv\'e9e, qui se promenaient dans la cour, de la cuisine
+\'e0 la caserne et vice versa. Examinant alors leurs mouvements, leurs physionomies, j\rquote essayais de deviner quels hommes c\rquote \'e9taient et quel pouvait \'eatre leur caract\'e8re. Ils r\'f4daient devant moi le front pliss\'e9 ou tr\'e8s-gais,
+\emdash ces deux aspects se rencontrent et peuvent m\'eame caract\'e9riser le bagne, \emdash s\rquote injuriaient ou causaient tout simplement, ou bien encore vaguaient solitaires, plong\'e9s en apparence dans leurs r\'e9flexions\~; les uns avec un air
+\'e9puis\'e9 et apathique\~; d\rquote autres avec le sentiment d\rquote une sup\'e9riorit\'e9 outrecuidante (eh quoi, m\'eame ici\~!), le bonnet sur l\rquote oreille, la touloupe jet\'e9e sur l\rquote \'e9paule, promenant leur regard hardi et rus\'e9
+, leur persiflage impudemment railleur.\emdash \'ab\~Voil\'e0 mon milieu, mon monde actuel, pensais-je, le monde avec lequel je ne veux pas, mais avec lequel je dois vivre\'85\~\'bb
+\par
+\par Je tentai de questionner Akim Akimytch, avec lequel j\rquote aimais prendre le th\'e9 afin de n\rquote \'eatre pas seul, et de l\rquote interroger au sujet des diff\'e9rents for\'e7ats. Entre parenth\'e8ses, je dirai que le th\'e9, au commencement de ma r
+\'e9clusion, fit presque ma seule nourriture. Akim Akimytch ne me refusait jamais de le prendre en ma compagnie et allumait lui-m\'eame notre piteux samovar de fer-blanc, fait \'e0 la maison de force et que M\'85 m\rquote avait lou\'e9.
+\par
+\par Akim Akimytch buvait d\rquote ordinaire un verre de th\'e9 (il avait des verres) pos\'e9ment, en silence, me remerciait quand il avait fini et se mettait aussit\'f4t \'e0 la confection de ma couverture. Mais il ne put me dire ce que je d\'e9
+sirais savoir et ne comprit m\'eame pas l\rquote int\'e9r\'eat que j\rquote avais \'e0 conna\'eetre le caract\'e8re des gens qui nous entouraient\~; il m\rquote \'e9couta avec un sourire rus\'e9 que j\rquote ai encore devant les yeux. Non\~
+! pensais-je, je dois moi-m\'eame tout \'e9prouver et non interroger les autres.
+\par
+\par Le quatri\'e8me jour, les for\'e7ats s\rquote align\'e8rent de grand matin sur deux rangs, dans la cour devant le corps de garde, pr\'e8s des portes de la prison. Devant et derri\'e8re eux, des soldats, le fusil charg\'e9 et la ba\'efonnette au canon.
+
+\par
+\par Le soldat a le droit de tirer sur le for\'e7at, si celui-ci essaye de s\rquote enfuir, mais en revanche, il r\'e9pond de son coup de fusil, s\rquote il ne l\rquote a pas fait en cas de n\'e9cessit\'e9 absolue\~; il en est de m\'eame pour les r\'e9
+voltes de prisonniers\~; mais qui penserait \'e0 s\rquote enfuir ostensiblement\~?
+\par
+\par Un officier du g\'e9nie arriva accompagn\'e9 du conducteur ainsi que des sous-officiers de bataillons, d\rquote ing\'e9nieurs et de soldats pr\'e9pos\'e9s aux travaux. On fit l\rquote appel\~; les for\'e7
+ats qui se rendaient aux ateliers de tailleurs partirent les premiers\~; ceux-l\'e0 travaillaient dans la maison de force qu\rquote ils habillaient tout enti\'e8re. Puis les autres d\'e9port\'e9s se rendirent dans les ateliers, jusqu\rquote \'e0 ce qu
+\rquote enfin arriva le tour des d\'e9tenus d\'e9sign\'e9s pour la corv\'e9e. J\rquote \'e9tais de ce nombre, \emdash nous \'e9tions vingt. \emdash Derri\'e8re la forteresse, sur la rivi\'e8re gel\'e9e, se trouvaient deux barques appartenant \'e0 l
+\rquote \'c9tat, qui ne valaient pas le diable et qu\rquote il fallait d\'e9monter, afin de ne pas laisser perdre le bois sans profit. \'c0 vrai dire, il ne valait pas grand\rquote chose, car dans la ville le bois de chauffage \'e9tait \'e0
+ un prix insignifiant. Tout le pays est couvert de for\'eats.
+\par
+\par On nous donnait ce travail afin de ne pas nous laisser les bras crois\'e9s. On le savait parfaitement, aussi se mettait-on toujours \'e0 l\rquote ouvrage avec mollesse et apathie\~; c\rquote \'e9
+tait tout juste le contraire quand le travail avait son prix, sa raison d\rquote \'eatre, et quand on pouvait demander une t\'e2che d\'e9termin\'e9e. Les travailleurs s\rquote animaient alors, et bien qu\rquote
+ils ne dussent tirer aucun profit de leur besogne, j\rquote ai vu des d\'e9tenus s\rquote ext\'e9nuer afin d\rquote avoir plus vite fini\~; leur amour-propre entrait en jeu.
+\par
+\par Quand un travail \emdash comme celui dont je parlais \emdash s\rquote accomplissait plut\'f4t pour la forme que par n\'e9cessit\'e9, on ne pouvait pas demander de t\'e2che\~; il fallait continuer jusqu\rquote au roulement du tambour, qui annon\'e7
+ait le retour \'e0 la maison de force \'e0 onze heures du matin.
+\par
+\par La journ\'e9e \'e9tait ti\'e8de et brumeuse, il s\rquote en fallait de peu que la neige ne fondit. Notre bande tout enti\'e8re se dirigea vers la berge, derri\'e8re la forteresse, en agitant l\'e9g\'e8rement ses cha\'eenes\~; cach\'e9es sous les v\'ea
+tements, elles rendaient un son clair et sec \'e0 chaque pas. Deux ou trois for\'e7ats all\'e8rent chercher les outils au d\'e9p\'f4t.
+\par
+\par Je marchais avec tout le monde\~; je m\rquote \'e9tais m\'eame quelque peu anim\'e9, car je d\'e9sirais voir et savoir ce que c\rquote \'e9tait que cette corv\'e9e. En quoi consistaient les travaux forc\'e9s\~? Comment travaillerai-je pour la premi\'e8
+re fois de ma vie\~?
+\par
+\par Je me souviens des moindres d\'e9tails. Nous rencontr\'e2mes en route un bourgeois \'e0 longue barbe, qui s\rquote arr\'eata et glissa sa main dans sa poche. Un d\'e9tenu se d\'e9tacha aussit\'f4t de notre bande, \'f4ta son bonnet, et re\'e7ut l\rquote
+aum\'f4ne, \emdash cinq kopeks, \emdash puis revint promptement aupr\'e8s de nous. Le bourgeois se signa et continua sa route. Ces cinq kopeks furent d\'e9pens\'e9s le matin m\'eame \'e0 acheter des miches de pain blanc, que l\rquote on partagea \'e9
+galement entre tous.
+\par
+\par Dans mon escouade, les uns \'e9taient sombres et taciturnes, d\rquote autres indiff\'e9rents et indolents\~; il y en avait qui causaient paresseusement. Un de ces hommes \'e9tait extr\'eamement gai et content, \emdash Dieu sait pourquoi\~! \emdash
+ il chanta et dansa le long de la route, en faisant r\'e9sonner ses fers \'e0 chaque bond\~: ce for\'e7at trapu et corpulent \'e9tait le m\'eame qui s\rquote \'e9tait querell\'e9 le jour de mon arriv\'e9e \'e0 propos de l\rquote
+eau des ablutions, pendant le lavage g\'e9n\'e9ral, avec un de ses camarades qui avait os\'e9 soutenir qu\rquote il \'e9tait un oiseau kaghane. On l\rquote appelait Skouratoff. Il finit par entonner une chanson joyeuse dont le refrain m\rquote est rest
+\'e9 dans la m\'e9moire\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i\cgrid0 \'ab\~On m\rquote a mari\'e9 sans mon consentement,}{\cgrid0
+\par }{\i\cgrid0 Quand j\rquote \'e9tais au moulin.\~\'bb}{\cgrid0
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par Il ne manquait qu\rquote une balala\'efka}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Instrument de musique}}}{\cgrid0 .
+\par
+\par Sa bonne humeur extraordinaire fut comme de juste s\'e9v\'e8rement relev\'e9e par plusieurs d\'e9tenus, qui s\rquote en montr\'e8rent offens\'e9s.
+\par
+\par \emdash Le voil\'e0 qui hurle\~! fit un for\'e7at d\rquote un ton de reproche, bien que cela ne le regard\'e2t nullement.
+\par
+\par \emdash Le loup n\rquote a qu\rquote une chanson, et ce Touliak (habitant de Toula) la lui a emprunt\'e9e\~! ajouta un autre, qu\rquote \'e0 son accent on reconnaissait pour un Petit-Russien.
+\par
+\par \emdash C\rquote est vrai, je suis de Toula, r\'e9pliqua imm\'e9diatement Skouratoff\~; \emdash mais vous, dans votre Poltava, vous vous \'e9touffiez de boulettes de p\'e2te \'e0 en crever.
+\par
+\par \emdash Menteur\~! Que mangeais-tu toi-m\'eame\~? Des sandales d\rquote \'e9corce de tilleul}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super
+\chftn }{ }{\cgrid0 En temps de disette, les paysans m\'ealaient de l\rquote \'e9corce de tilleul \'e0 leur farine.}}}{\cgrid0 avec des choux aigres\~!
+\par
+\par \emdash On dirait que le diable t\rquote a nourri d\rquote amandes, ajouta un troisi\'e8me.
+\par
+\par \emdash \'c0 vrai dire, camarades, je suis un homme amolli, dit Skouratoff avec un l\'e9ger soupir et sans s\rquote adresser directement \'e0 personne, comme s\rquote il se f\'fbt repenti en r\'e9alit\'e9 d\rquote \'eatre eff\'e9min\'e9. \emdash D\'e8
+s ma plus tendre enfance, j\rquote ai \'e9t\'e9 \'e9lev\'e9 dans le luxe, nourri de prunes et de pains d\'e9licats\~; mes fr\'e8res, \'e0 l\rquote heure qu\rquote il est, ont un grand commerce \'e0 Moscou\~
+; ils sont marchands en gros du vent qui souffle, des marchands immens\'e9ment riches, comme vous voyez.
+\par
+\par \emdash Et toi, que vendais-tu\~?
+\par
+\par \emdash Chacun a ses qualit\'e9s. Voil\'e0\~; quand j\rquote ai re\'e7u mes deux cents premiers\'85
+\par
+\par \emdash Roubles\~? pas possible\~? interrompit un d\'e9tenu curieux, qui fit un mouvement en entendant parler d\rquote une si grosse somme.
+\par
+\par \emdash Non, mon cher, pas deux cents roubles\~; deux cents coups de b\'e2ton. Louka\~! eh\~! Louka\~!
+\par
+\par \emdash Il y en a qui peuvent m\rquote appeler Louka tout court, mais pour toi je suis Louka Kouzmitch}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Appeler quoiqu\rquote on par son seul nom de bapt\'eame constitue en Russie une grave impolitesse, surtout dans le peuple. On ajoute le nom du p\'e8re.}}}{\cgrid0 , r\'e9pondit de mauvaise gr\'e2ce un for\'e7
+at petit et gr\'eale, au nez pointu.
+\par
+\par \emdash Eh bien, Louka Kouzmitch, que le diable t\rquote emporte\'85
+\par
+\par \emdash Non\~! je ne suis pas pour toi Louka Kouzmitch, mais un petit oncle (forme de politesse encore plus respectueuse).
+\par
+\par \emdash Que le diable t\rquote emporte avec ton petit oncle\~! \'e7a ne vaut vraiment pas la peine de t\rquote adresser la parole. Et pourtant je voulais te parler affectueusement. \emdash Camarades, voici comment il s\rquote est fait que je ne sui
+s pas rest\'e9 longtemps \'e0 Moscou\~; on m\rquote y donna mes quinze derniers coups de fouet et puis on m\rquote envoya\'85 Et voil\'e0\'85
+\par
+\par \emdash Mais pourquoi t\rquote a-t-on exil\'e9\~? fit un for\'e7at qui avait \'e9cout\'e9 attentivement son r\'e9cit.
+\par
+\par \emdash \'85Ne demande donc pas des b\'eatises\~! Voil\'e0 pourquoi je n\rquote ai pas pu devenir riche \'e0 Moscou. Et pourtant comme je d\'e9sirais \'eatre riche\~! J\rquote en avais tellement envie, que vous ne pouvez pas vous en faire une id\'e9e.
+
+\par
+\par Plusieurs se mirent \'e0 rire, Skouratoff \'e9tait un de ces boute-en-train d\'e9bonnaires, de ces farceurs qui prenaient \'e0 c\'9cur d\rquote \'e9gayer leurs sombres camarades, et qui, bien naturellement, ne recevaient pas d\rquote
+autre payement que des injures. Il appartenait \'e0 un type de gens particuliers et remarquables, dont je parlerai peut-\'eatre encore.
+\par
+\par \emdash Et quel gaillard c\rquote est maintenant, une vraie zibeline\~! remarqua Louka Kouzmitch. Rien que ses habits valent plus de cent roubles.
+\par
+\par Skouratoff avait la touloupe la plus vieille et la plus us\'e9e qu\rquote on p\'fbt voir\~; elle \'e9tait rapetass\'e9e en diff\'e9rents endroits de morceaux qui pendaient. Il toisa Louka attentivement, des pieds \'e0 la t\'eate.
+\par
+\par \emdash Mais c\rquote est ma t\'eate, camarades, ma t\'eate qui vaut de l\rquote argent\~! r\'e9pondit-il. Quand j\rquote ai dit adieu \'e0 Moscou, j\rquote \'e9tais \'e0 moiti\'e9 consol\'e9, parce que ma t\'eate devait faire la route sur mes \'e9
+paules.
+\par
+\par Adieu, Moscou\~! merci pour ton bain, ton air libre, pour la belle racl\'e9e qu\rquote on m\rquote a donn\'e9e\~! Quant \'e0 ma touloupe, mon cher, tu n\rquote as pas besoin de la regarder.
+\par
+\par \emdash Tu voudrais peut-\'eatre que je regarde ta t\'eate.
+\par
+\par \emdash Si encore elle \'e9tait \'e0 lui\~! mais on lui en a fait l\rquote aum\'f4ne, s\rquote \'e9cria Louka Kouzmitch. \emdash On lui en a fait la charit\'e9 \'e0 Tum\'e8ne, quand son convoi a travers\'e9 la ville.
+\par
+\par \emdash Skouratoff, tu avais un atelier\~?
+\par
+\par \emdash Quel atelier pouvait-il avoir\~? Il \'e9tait simple savetier\~; il battait le cuir sur la pierre, fit un des for\'e7ats tristes.
+\par
+\par \emdash C\rquote est vrai, fit Skouratoff, sans remarquer le ton caustique de son interlocuteur, j\rquote ai essay\'e9 de raccommoder des bottes, mais je n\rquote ai rapi\'e9c\'e9 en tout qu\rquote une seule paire.
+\par
+\par \emdash Eh bien, quoi, te l\rquote a-t-on achet\'e9e\~?
+\par
+\par \emdash Parbleu\~! j\rquote ai trouv\'e9 un gaillard qui, bien s\'fbr, n\rquote avait aucune crainte de Dieu, qui n\rquote honorait ni son p\'e8re ni sa m\'e8re\~: Dieu l\rquote a puni, \emdash il m\rquote a achet\'e9 mon ouvrage\~!
+\par
+\par Tous ceux qui entouraient Skouratoff \'e9clat\'e8rent de rire.
+\par
+\par \emdash Et puis j\rquote ai travaill\'e9 encore une fois \'e0 la maison de force, continua Skouratoff avec un sang-froid imperturbable. J\rquote ai remont\'e9 l\rquote empeigne des bottes de St\'e9pane F\'e9dorytch Pomortser, le lieutenant.
+\par
+\par \emdash Et il a \'e9t\'e9 content\~?
+\par
+\par \emdash Ma foi, non\~! camarades, au contraire. Il m\rquote a tellement injuri\'e9, que cela peut me suffire pour toute ma vie\~; et puis il m\rquote a encore pouss\'e9 le derri\'e8re avec son genou. Comme il \'e9tait en col\'e8re\~! \emdash Ah\~
+! elle m\rquote a tromp\'e9, ma coquine de vie, ma vie de for\'e7at\~!
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i\cgrid0 le mari d\rquote Akoulina est dans la cour,
+\par En attendant un peu.}{\cgrid0
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par De nouveau il fredonna et se remit \'e0 pi\'e9tiner le sol en gambadant.
+\par
+\par \emdash Ouh\~! qu\rquote il est ind\'e9cent\~! marmotta le Petit-Russien qui marchait \'e0 c\'f4t\'e9 de moi, on le regardant de c\'f4t\'e9.
+\par
+\par \emdash Un homme inutile\~! fit un autre d\rquote un ton s\'e9rieux et d\'e9finitif.
+\par
+\par Je ne comprenais pas du tout pourquoi l\rquote on injuriait Skouratoff, et pourquoi l\rquote on m\'e9prisait les for\'e7ats qui \'e9taient gais, comme j\rquote avais pu en faire la remarque ces premiers jours. J\rquote attribuai la col\'e8
+re du Petit-Russien et des autres \'e0 une hostilit\'e9 personnelle, en quoi je me trompais\~; ils \'e9taient m\'e9contents que Skouratoff n\rquote e\'fbt pas cet air gourm\'e9 de fausse dignit\'e9 dont toute la maison de force \'e9tait impr\'e9gn\'e9
+e, et qu\rquote il f\'fbt, selon leur expression, un homme inutile. On ne se f\'e2chait pas cependant contre tous les plaisants et on ne les traitait pas tous comme Skouratoff. Il s\rquote en trouvait qui savaient jouer du bec et qui ne pardonnaient rien
+\~: bon gr\'e9, mal gr\'e9, on devait les respecter. Il y avait justement dans notre bande un for\'e7at de ce genre, un gar\'e7on charmant et toujours joyeux\~; je ne le vis sous son vrai jour que plus tard\~; c\rquote \'e9
+tait un grand gars qui avait bonne fa\'e7on, avec un gros grain de beaut\'e9 sur la joue\~; sa figure avait une expression tr\'e8s-comique, quoique assez jolie et intelligente. On l\rquote appelait \'ab\~le pionnier\~\'bb, car il avait servi dans le g\'e9
+nie\~: il faisait partie de la section particuli\'e8re. J\rquote en parlerai encore.
+\par
+\par Tous les for\'e7ats \'ab\~s\'e9rieux\~\'bb n\rquote \'e9taient pas, du reste, aussi expansifs que le Petit-Russien, qui s\rquote indignait de voir des camarades gais. Nous avions dans notre maison de force quelques hommes qui visaient \'e0 la pr\'e9\'e9
+minence, soit en raison de leur habilet\'e9 au travail, soit \'e0 cause de leur ing\'e9niosit\'e9, de leur caract\'e8re ou de leur genre d\rquote esprit. Beaucoup d\rquote entre eux avaient de l\rquote intelligence, de l\rquote \'e9
+nergie, et atteignaient le but auquel ils tendaient, c\rquote est-\'e0-dire la primaut\'e9 et l\rquote influence morale sur leurs camarades. Ils \'e9taient souvent ennemis \'e0 mort, \emdash et avaient beaucoup d\rquote
+envieux. Ils regardaient les autres for\'e7ats d\rquote un air de dignit\'e9 plein de condescendance et ne se querellaient jamais inutilement. Bien not\'e9s aupr\'e8s de l\rquote administration, ils dirigeaient en quelque sorte les travaux\~; aucun d
+\rquote entre eux ne se serait abaiss\'e9 \'e0 chercher noise pour des chansons\~: ils ne se ravalaient pas \'e0 ce point. Tous ces gens-l\'e0 furent remarquablement polis envers moi, pendant tout le temps de ma d\'e9tention, mais tr\'e8
+s-peu communicatifs. J\rquote en parlerai aussi en d\'e9tail.
+\par
+\par Nous arriv\'e2mes sur la berge. En bas, sur la rivi\'e8re, se trouvait la vieille barque, toute prise dans les gla\'e7ons qu\rquote il fallait d\'e9molir. Du l\rquote autre c\'f4t\'e9 de l\rquote eau bleuissait la steppe, l\rquote horizon triste et d\'e9
+sert. Je m\rquote attendais \'e0 voir tout le monde se mettre hardiment au travail\~; il n\rquote en fut rien. Quelques for\'e7ats s\rquote assirent nonchalamment sur des poutres qui gisaient sur le rivage\~; presque tous tir\'e8
+rent de leurs bottes des blagues contenant du tabac indig\'e8ne (qui se vendait en feuilles au march\'e9, \'e0 raison de trois kopeks la livre) et des pipes de bois \'e0 tuyau court. Ils allum\'e8rent leurs
+pipes, pendant que les soldats formaient un cercle autour de nous et se pr\'e9paraient \'e0 nous surveiller d\rquote un air ennuy\'e9.
+\par
+\par \emdash Qui diable a eu l\rquote id\'e9e de mettre bas cette barque\~? fit un d\'e9port\'e9 \'e0 haute voix, sans s\rquote adresser toutefois \'e0 personne. On tient donc bien \'e0 avoir des copeaux\~?
+\par
+\par \emdash Ceux qui n\rquote ont pas peur de nous, parbleu, ceux-l\'e0 ont eu cette belle id\'e9e, remarqua un autre.
+\par
+\par \emdash O\'f9 vont tous ces paysans\~? fit le premier, apr\'e8s un silence.
+\par
+\par Il n\rquote avait m\'eame pas entendu la r\'e9ponse qu\rquote on avait faite \'e0 sa demande. Il montrait du doigt, dans le lointain, une troupe de paysans qui marchaient \'e0 la file dans la neige vierge. Tous les for\'e7ats se tourn\'e8
+rent paresseusement de ce c\'f4t\'e9, et se mirent \'e0 se moquer des passants par d\'e9s\'9cuvrement. Un de ces paysans, le dernier en ligne, marchait tr\'e8s-dr\'f4lement, les bras \'e9cart\'e9s, la t\'eate inclin\'e9e de c\'f4t\'e9\~
+; il portait un bonnet tr\'e8s-haut, ayant la forme d\rquote un g\'e2teau de sarrasin. La silhouette se dessinait vivement sur la neige blanche.
+\par
+\par \emdash Regardez comme notre fr\'e9rot P\'e9trovitch est habill\'e9\~! remarqua un de mes compagnons en imitant la prononciation des paysans.
+\par
+\par Ce qu\rquote il y avait d\rquote amusant, c\rquote est que les for\'e7ats regardaient les paysans du haut de leur grandeur, bien qu\rquote ils fussent eux-m\'eames paysans pour la plupart.
+\par
+\par \emdash Le dernier surtout\'85, un dirait qu\rquote il plante des raves.
+\par
+\par \emdash C\rquote est un gros bonnet\'85, il a beaucoup d\rquote argent, dit un troisi\'e8me.
+\par
+\par Tous se mirent \'e0 rire, mais mollement, comme de mauvaise gr\'e2ce. Pendant ce temps, une marchande de pains blancs \'e9tait arriv\'e9e\~: c\rquote \'e9tait une femme vive, \'e0 la mine \'e9veill\'e9e. On lui acheta des miches avec l\rquote aum\'f4
+ne de cinq kopeks re\'e7ue du bourgeois, et on les partagea par \'e9gales parties.
+\par
+\par Le jeune gars qui vendait des pains dans la maison de force en prit deux dizaines et entama une vive discussion avec la marchande pour qu\rquote elle lui fit une remise. Mais elle ne consentit pas \'e0 cet arrangement.
+\par
+\par \emdash Eh bien, et cela, tu ne me le donneras pas\~?
+\par
+\par \emdash Quoi\~?
+\par
+\par \emdash Tiens, parbleu, ce que les souris ne mangent pas\~?
+\par
+\par \emdash Que la peste t\rquote empoisonne\~! glapit la femme qui \'e9clata de rire.
+\par
+\par Enfin, le sous-officier pr\'e9pos\'e9 aux travaux arriva, un b\'e2ton \'e0 la main.
+\par
+\par \emdash Eh\~! qu\rquote avez-vous \'e0 vous asseoir\~! Commencez\~!
+\par
+\par \emdash Alors, donnez-nous des t\'e2ches, Ivane Matvieitch, dit un des \'ab\~commandants\~\'bb en se levant lentement.
+\par
+\par \emdash Que vous faut-il encore\~?\'85 Tirez la barque, voil\'e0 votre t\'e2che.
+\par
+\par Les for\'e7ats finirent par se lever et par descendre vers la rivi\'e8re, en avan\'e7ant \'e0 peine. Diff\'e9rents \'ab\~directeurs\~\'bb apparurent, directeurs en paroles du moins. On ne devait pas d\'e9molir la barque \'e0 tort et \'e0
+ travers, mais conserver intactes les poutres et surtout les liures transversales, fix\'e9es dans toute leur longueur au fond de la barque au moyen de chevilles, \emdash travail long et fastidieux.
+\par
+\par \emdash Il faut tirer avant tout cette poutrelle\~! Allons, enfants\~! cria un for\'e7at qui n\rquote \'e9tait ni \'ab\~directeur\~\'bb ni \'ab\~commandant\~\'bb, mais simple ouvrier\~; cet homme paisible, mais un peu b\'eate, n\rquote
+avait pas encore dit un mot\~; il se courba, saisit \'e0 deux mains une poutre \'e9paisse, attendant qu\rquote on l\rquote aid\'e2t. Mais personne ne r\'e9pondit \'e0 son appel.
+\par
+\par \emdash Va-t\rquote en voir\~! tu ne la soul\'e8veras pas\~; ton grand-p\'e8re, l\rquote ours, n\rquote y parviendrait pas, \emdash murmura quelqu\rquote un entre ses dents.
+\par
+\par \emdash Eh bien, fr\'e8res, commence-t-on\~? Quant \'e0 moi, je ne sais pas trop\'85, dit d\rquote un air embarrass\'e9 celui qui s\rquote \'e9tait mis en avant, en abandonnant la poutre et en se redressant.
+\par
+\par \emdash Tu ne feras pas tout le travail \'e0 toi seul\~?\'85 qu\rquote as-tu \'e0 t\rquote empresser\~?
+\par
+\par \emdash Mais, camarades, c\rquote est seulement comme \'e7a que je disais\'85, s\rquote excusa le pauvre diable d\'e9sappoint\'e9.
+\par
+\par \emdash Faut-il d\'e9cid\'e9ment vous donner des couvertures pour vous r\'e9chauffer, ou bien faut-il vous saler pour l\rquote hiver\~? cria de nouveau le sous-officier commissaire, en regardant ces vingt hommes qui ne savaient trop par o\'f9 commencer.
+\emdash Commencez\~! plus vite\~!
+\par
+\par \emdash On ne va jamais bien loin quand on se d\'e9p\'eache, Ivan Matvieitch\~!
+\par
+\par \emdash Mais tu ne fais rien du tout, eh\~! Sav\'e9lief\~! Qu\rquote as-tu \'e0 rester les yeux \'e9carquill\'e9s\~? les vends-tu, par hasard\~?\'85 Allons, commencez\~!
+\par
+\par \emdash Que ferai-je tout seul\~?
+\par
+\par \emdash Donnez-nous une t\'e2che, Ivan Matvieitch.
+\par
+\par \emdash Je vous ai dit que je ne donnerai point de t\'e2ches. Mettez bas la barque\~; vous irez ensuite \'e0 la maison. Commencez\~!
+\par
+\par Les d\'e9tenus se mirent \'e0 la besogne, mais de mauvaise gr\'e2ce, indolemment, en apprentis. On comprenait l\rquote irritation des chefs en voyant cette troupe de vigoureux gaillards, qui semblaient ne pas savoir par o\'f9 commencer la besogne. Sit\'f4
+t qu\rquote on enleva la premi\'e8re liure, toute petite, elle se cassa net.
+\par
+\par \'ab\~Elle s\rquote est cass\'e9e toute seule\~\'bb, dirent les for\'e7ats au commissaire, en mani\'e8re de justification\~; on ne pouvait pas travailler de cette mani\'e8re\~; il fallait s\rquote y prendre autrement. Que faire\~? Une longue discussion s
+\rquote ensuivit entre les d\'e9tenus, peu \'e0 peu on en vint aux injures\~; cela mena\'e7ait m\'eame d\rquote aller plus loin\'85 Le commissaire cria de nouveau en agitant son b\'e2ton, mais la seconde liure se cassa comme la premi\'e8
+re. On reconnut alors que les haches manquaient et qu\rquote il fallait d\rquote autres instruments. On envoya deux gars sous escorte chercher des outils \'e0 la forteresse\~; en attendant leur retour, les autres for\'e7ats s\rquote
+assirent sur la barque le plus tranquillement du monde, tir\'e8rent leurs pipes et se remirent \'e0 fumer. Finalement, le commissaire cracha de m\'e9pris.
+\par
+\par \emdash Allons, le travail que vous faites ne vous tuera pas\~! Oh\~! quelles gens\~! quelles gens\~! \emdash grommela-t-il d\rquote un air de mauvaise humeur\~; il fit un geste de la main et s\rquote en fut \'e0 la forteresse en brandissant son b\'e2
+ton.
+\par
+\par Au bout d\rquote une heure arriva le conducteur. Il \'e9couta tranquillement les for\'e7ats, d\'e9clara qu\rquote il donnait comme t\'e2che quatre liures enti\'e8res \'e0 d\'e9gager, sans qu\rquote elles fussent bris\'e9es, et une partie consid\'e9
+rable de la barque \'e0 d\'e9molir\~; une fois ce travail ex\'e9cut\'e9, les d\'e9tenus pouvaient s\rquote en retourner \'e0 la maison. La t\'e2che \'e9tait consid\'e9rable, mais, mon Dieu\~! comme les for\'e7ats se mirent \'e0 l\rquote ouvrage\~! O\'f9
+\'e9taient leur paresse, leur ignorance de tout \'e0 l\rquote heure\~? Les haches entr\'e8rent bient\'f4t en danse et firent sortir les chevilles. Ceux qui n\rquote avaient pas de haches glissaient des perches \'e9paisses sous les liures, et en peu
+ de temps les d\'e9gageaient d\rquote une fa\'e7on parfaite, en v\'e9ritable artiste. \'c0 mon grand \'e9tonnement, elles s\rquote enlevaient enti\'e8res sans se casser. Les d\'e9tenus allaient vite en besogne. On aurait dit qu\rquote ils \'e9
+taient devenus tout a coup intelligents. On n\rquote entendait ni conversation ni injures, chacun savait parfaitement ce qu\rquote il avait \'e0 dire, \'e0 faire, \'e0 conseiller, o\'f9
+ il devait se mettre. Juste une demi-heure avant le roulement du tambour la t\'e2che donn\'e9e \'e9tait ex\'e9cut\'e9e, et les d\'e9tenus revinrent \'e0 la maison de force, fatigu\'e9s, mais contents d\rquote avoir gagn\'e9 une demi-heure de r\'e9
+pit sur le laps de temps indiqu\'e9 par le r\'e8glement. Pour ce qui me concerne, je pus observer une chose assez particuli\'e8re\~: n\rquote importe o\'f9 je voulus me mettre au travail et aider aux travailleurs, je n\rquote \'e9tais nulle part \'e0
+ ma place, je les g\'eanais toujours\~; on me chassa de partout en m\rquote insultant presque.
+\par
+\par Le premier d\'e9guenill\'e9 venu, un pitoyable ouvrier qui n\rquote aurait os\'e9 souffler mot devant les autres for\'e7ats plus intelligents et plus habiles, croyait avoir le droit de jurer contre moi, si j\rquote \'e9tais pr\'e8s de lui, sous le pr\'e9
+texte que je le g\'eanais dans sa besogne. Enfin un des plus adroits me dit franchement et grossi\'e8rement\~: \'ab\~\emdash Que venez-vous faire ici\~? allez-vous-en\~! Pourquoi venez-vous quand on ne vous appelle pas\~?\~\'bb
+\par
+\par \emdash Attrape\~! ajouta aussit\'f4t un autre.
+\par
+\par \emdash Tu ferais mieux de prendre une cruche, me dit un troisi\'e8me, et d\rquote aller chercher de l\rquote eau vers la maison en construction, ou bien \'e0 l\rquote atelier o\'f9 l\rquote on \'e9miette le tabac\~: tu n\rquote as rien \'e0 faire ici.
+
+\par
+\par Je dus me mettre \'e0 l\rquote \'e9cart. Rester de c\'f4t\'e9 quand les autres travaillent, semble honteux. Quand je m\rquote en fus \'e0 l\rquote autre bout de la barque, on m\rquote injuria de plus belle\~: \'ab\~Regarde quels travailleurs on nous donne
+\~! Rien \'e0 faire avec des gaillards pareils.\~\'bb
+\par
+\par Tout cela \'e9tait dit avec intention\~; ils \'e9taient heureux de se moquer d\rquote un noble et profitaient de cette occasion.
+\par
+\par On con\'e7oit maintenant que ma premi\'e8re pens\'e9e en entrant au bagne ait \'e9t\'e9 de me demander comment je me comporterais avec de pareilles gens. Je pressentais que de semblables faits devaient souvent se r\'e9p\'e9ter, mais je r\'e9
+solus de ne pas changer ma ligne de conduite, quels que pussent \'eatre ces frottements et ces chocs. Je savais que mon raisonnement \'e9tait juste. J\rquote avais d\'e9cid\'e9 de vivre avec simplicit\'e9 et ind\'e9pendance, sans manifester le moindre d
+\'e9sir de me rapprocher de mes compagnons, mais aussi sans les repousser, s\rquote ils d\'e9siraient eux-m\'eames se rapprocher de moi\~; ne craindre nullement leurs menaces, leur haine, et feindre autant que possible de ne remarquer ni l\rquote un ni l
+\rquote autre. Tel \'e9tait mon plan. Je devinai de prime abord qu\rquote ils me m\'e9priseraient si j\rquote agissais autrement.
+\par
+\par Quand je revins le soir \'e0 la maison de force apr\'e8s le travail de l\rquote apr\'e8s-d\'een\'e9e, fatigu\'e9, harass\'e9, une tristesse profonde s\rquote empara de moi. \'ab\~Combien de milliers de jours semblables m\rquote attendent encore\~
+! Toujours les m\'eames\~!\~\'bb pensai-je alors. Je me promenais seul et tout pensif, \'e0 la nuit tombante, le long de la palissade derri\'e8re les casernes, quand je vis tout \'e0 coup notre Boulot qui accourait droit vers moi. Boulot \'e9
+tait le chien du bagne\~; car le bagne a son chien, comme les compagnies, les batteries d\rquote artillerie et les escadrons ont les leurs. Il y vivait depuis fort longtemps, n\rquote appartenait \'e0 personne, regardait chacun comme son ma\'ee
+tre et se nourrissait des restes de la cuisine. C\rquote \'e9tait un assez grand m\'e2tin noir, tachet\'e9 de blanc, pas tr\'e8s-\'e2g\'e9, avec des yeux intelligents et une queue fournie. Personne ne le caressait ni ne faisait attention \'e0 lui. D\'e8
+s mon arriv\'e9e je m\rquote en fis un ami en donnant un morceau de pain. Quand je le flattais, il restait immobile, me regardait d\rquote un air doux et, de plaisir, agitait doucement la queue. Ce soir l\'e0, ne m\rquote
+ayant pas vu de tout le jour, moi, le premier qui, depuis bien des ann\'e9es, avais eu l\rquote id\'e9e de le caresser, \emdash il accourut en me cherchant partout, et bondit \'e0
+ ma rencontre avec un aboiement. Je ne sais trop ce que je sentis alors, mais je me mis \'e0 l\rquote embrasser, je serrai sa t\'eate contre moi\~: il posa ses pattes sur mes \'e9paules et me l\'e9cha la figure. \emdash \'ab\~Voil\'e0 l\rquote
+ami que la destin\'e9e m\rquote envoie\~!\~\'bb \emdash pensai-je\~; et durant ses premi\'e8res semaines si p\'e9nibles, chaque fois que je revenais des travaux, avant tout autre soin, je me h\'e2tais de me rendre derri\'e8
+re les casernes avec Boulot qui gambadait de joie devant moi\~; je lui empoignais la t\'eate, et je le baisais, je le baisais\~; un sentiment tr\'e8s-doux, en m\'eame temps que troublant et amer, m\rquote \'e9treignait le c\'9c
+ur. Je me souviens combien il m\rquote \'e9tait agr\'e9able de penser, \emdash je jouissais en quelque sorte de mon tourment, \emdash qu\rquote il ne restait plus au monde qu\rquote un seul \'eatre qui m\rquote aim\'e2t, qui me f\'fbt attach\'e9
+, mon ami, mon unique ami, \emdash mon fid\'e8le chien Boulot.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262251}VII \endash NOUVELLES CONNAISSANCES. \emdash P\'c9TROF.{\*\bkmkend _Toc96262251}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Mais le temps s\rquote \'e9coulait, et peu \'e0 peu je m\rquote habituais \'e0 ma nouvelle vie\~; les sc\'e8nes que j\rquote avais journellement devant les yeux ne m\rquote affligeaient plus autant\~; en un mot, la maison de force, ses habitants, ses m
+\'9curs, me laissaient indiff\'e9rent. Se r\'e9concilier avec cette vie \'e9tait impossible, mais je devais l\rquote accepter comme un fait in\'e9vitable. J\rquote avais repouss\'e9 au plus profond de mon \'eatre toutes les inqui\'e9
+tudes qui me troublaient. Je n\rquote errais plus dans la maison de force comme un perdu, et ne me laissais plus dominer par mon angoisse. La curiosit\'e9 sauvage des for\'e7ats s\rquote \'e9tait \'e9mouss\'e9e\~
+: on ne me regardait plus avec une insolence aussi affect\'e9e qu\rquote auparavant\~: j\rquote \'e9tais devenu pour eux un indiff\'e9rent, et j\rquote en \'e9tais tr\'e8
+s-satisfait. Je me promenais dans la caserne comme chez moi, je connaissais ma place pour la nuit\~; je m\rquote habituai m\'eame \'e0 des choses dont l\rquote id\'e9e seule m\rquote e\'fbt paru jadis inacceptable. J\rquote allais chaque semaine, r\'e9
+guli\'e8rement, me faire raser la t\'eate. On nous appelait le samedi les uns apr\'e8s les autres au corps de garde\~; les barbiers de bataillon nous lavaient impitoyablement le cr\'e2ne avec de l\rquote
+eau de savon froide et le raclaient ensuite de leurs rasoirs \'e9br\'e9ch\'e9s\~: rien que de penser \'e0 cette torture, un frisson me court sur la peau. J\rquote y trouvai bient\'f4t un rem\'e8de\~; Akim Akimytch m\rquote indiqua un d\'e9
+tenu de la section militaire qui, pour un kopek, rasait les amateurs avec son propre rasoir\~; c\rquote \'e9tait l\'e0 son gagne-pain. Beaucoup de d\'e9port\'e9s \'e9taient ses pratiques, \'e0 la seule fin d\rquote \'e9
+viter les barbiers militaires, et pourtant ces gens-l\'e0 n\rquote \'e9taient pas douillets. On appelait notre barbier le \'ab\~major\~\'bb\~; pourquoi, \emdash je n\rquote en sais rien\~; je serais m\'eame embarrass\'e9
+ de dire quels points de ressemblance il avait avec le major. En \'e9crivant ces lignes, je revois nettement le \'ab\~major\~\'bb et sa figure maigre\~; c\rquote \'e9tait un gar\'e7on de haute taille, silencieux, assez b\'eate, toujours absorb\'e9
+ par son m\'e9tier\~; on ne le voyait jamais sans une courroie \'e0 la main sur laquelle il affilait nuit et jour un rasoir admirablement tranchant\~; il avait certainement pris ce travail pour le but supr\'eame de sa vie. Il \'e9
+tait en effet heureux au possible quand son rasoir \'e9tait bien affil\'e9 et que quelqu\rquote un sollicitait ses services\~; son savon \'e9tait toujours chaud\~; il avait la main tr\'e8s-l\'e9g\'e8re, un vrai velours. Il s\rquote
+enorgueillissait de son adresse, et prenait d\rquote un air d\'e9tach\'e9 le kopek qu\rquote il venait de gagner\~; on e\'fbt pu croire qu\rquote il travaillait pour l\rquote amour de l\rquote art et non pour recevoir cette monnaie. A\emdash f fut corrig
+\'e9 d\rquote importance par le major de place, un jour qu\rquote il eut le malheur de dire\~: \'ab\~le major\~\'bb, en parlant du barbier qui nous rasait. Le vrai major tomba dans un acc\'e8s de fureur.
+\par
+\par \emdash Sais-tu, canaille, ce que c\rquote est qu\rquote un major\~? criait-il, l\rquote \'e9cume \'e0 la bouche, en secouant A\emdash f selon son habitude\~; comprends-tu ce qu\rquote est un major\~? Et dire qu\rquote on ose appeler \'ab\~major\~\'bb un
+e canaille de for\'e7at, devant moi, en ma pr\'e9sence\~!
+\par
+\par Seul A\emdash f pouvait s\rquote entendre avec un pareil homme.
+\par
+\par D\'e8s le premier jour de ma d\'e9tention, je commen\'e7ai de r\'eaver \'e0 ma lib\'e9ration. Mon occupation favorite \'e9tait de compter mille et mille fois, de mille fa\'e7ons diff\'e9
+rentes, le nombre de jours que je devais passer en prison. Je ne pouvais penser \'e0 autre chose, et tout prisonnier priv\'e9 de sa libert\'e9 pour un temps fixe n\rquote agit pas autrement que moi, j\rquote en suis certain. Je ne puis dire si les for\'e7
+ats comptaient de m\'eame, mais l\rquote \'e9tourderie de leurs esp\'e9rances m\rquote \'e9tonnait \'e9trangement. L\rquote esp\'e9rance d\rquote un prisonnier diff\'e8re essentiellement de celle que nourrit l\rquote homme libre. Celui-ci peut esp\'e9
+rer une am\'e9lioration dans sa destin\'e9e, ou bien la r\'e9alisation d\rquote une entreprise quelconque, mais en attendant il vit, il agit\~: la vie r\'e9elle l\rquote entra\'eene dans son tourbillon. Rien de semblable pour le for\'e7
+at. Il vit aussi, si l\rquote on veut\~; mais il n\rquote est pas un condamn\'e9 \'e0 un nombre quelconque d\rquote ann\'e9es de travaux forc\'e9s qui admette son sort comme quelque chose de positif, de d\'e9finitif, comme une partie de sa vie v\'e9
+ritable. C\rquote est instinctif, il sent qu\rquote il n\rquote est pas chez lui, il se croit pour ainsi dire en visite. Il envisage les vingt ann\'e9es de sa condamnation comme deux ans, tout au plus. Il est sur qu\rquote \'e0
+ cinquante ans, quand il aura subi sa peine, il sera aussi frais, aussi gaillard qu\rquote \'e0 trente-cinq. \'ab\~Nous avons encore du temps \'e0 vivre\~\'bb, pense-t-il, et il chasse opini\'e2trement les pens\'e9es d\'e9courageantes et les doutes qui l
+\rquote assaillent. Le condamn\'e9 \'e0 perp\'e9tuit\'e9 lui-m\'eame compte qu\rquote un beau jour un ordre arrivera de P\'e9tersbourg\~: \'ab\~Transportez un tel aux mines \'e0 Nertchinsk, et fixez un terme \'e0 sa d\'e9tention.\~\'bb Ce serait fameux\~
+! d\rquote abord parce qu\rquote il faut pr\'e8s de six mois pour aller \'e0 Nertchinsk et que la vie d\rquote un convoi est cent fois pr\'e9f\'e9rable \'e0 celle de la maison de force\~! Il finirait son temps \'e0 Nertchinsk, et alors\'85 Plus d\rquote
+un vieillard \'e0 cheveux gris raisonne de la sorte.
+\par
+\par J\rquote ai vu \'e0 Tobolsk des hommes encha\'een\'e9s \'e0 la muraille\~; leur cha\'eene a deux m\'e8tres de long\~; \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote eux se trouve une couchette. On les encha\'eene pour quelque crime terrible, commis apr\'e8s leur d\'e9
+portation en Sib\'e9rie. Ils restent ainsi cinq ans, dix ans. Presque tous sont des brigands. Je n\rquote en vis qu\rquote un seul qui e\'fbt l\rquote air d\rquote un homme de condition\~; il avait servi autrefois dans un d\'e9
+partement quelconque, et parlait d\rquote un ton mielleux, en sifflant. Son sourire \'e9tait doucereux. Il nous montra sa cha\'eene, et nous indiqua la mani\'e8re la plus commode de se coucher. Ce devait \'eatre une jolie esp\'e8ce\~! \emdash
+ Tous ces malheureux ont une conduite parfaite\~; chacun d\rquote eux semble content, et pourtant le d\'e9sir de finir son temps de cha\'eene le ronge. Pourquoi\~? dira-t-on. Parce qu\rquote il sortira alors de sa cellule basse, \'e9
+touffante, humide, aux arceaux de briques, pour aller dans la cour de la maison de force, et\'85 Et c\rquote est tout. On ne le laissera jamais sortir de cette derni\'e8re\~; il n\rquote ignore pas que ceux qui ont \'e9t\'e9 encha\'een\'e9
+s ne quittent jamais le bagne, et que lui il y finira ses jours, il y mourra dans les fers. Il sait tout cela, et pourtant il voudrait en finir avec sa cha\'eene. Sans ce d\'e9sir, pourrait-il rester cinq ou six ans attach\'e9 \'e0
+ un mur, et ne pas mourir ou devenir fou\~? Pourrait-il y r\'e9sister\~?
+\par
+\par Je compris vite que, seul, le travail pouvait me sauver, fortifier ma sant\'e9 et mon corps, tandis que l\rquote inqui\'e9tude morale incessante, l\rquote irritation nerveuse et l\rquote air renferm\'e9 de la caserne les ruineraient compl\'e8
+tement. Le grand air, la fatigue quotidienne, l\rquote habitude de porter des fardeaux, devaient me fortifier, pensais-je\~; gr\'e2ce \'e0 eux, je sortirais vigoureux, bien portant et plein de s\'e8ve. Je ne me trompais pas\~
+: le travail et le mouvement me furent tr\'e8s-utiles.
+\par
+\par Je voyais avec effroi un de mes camarades (un gentilhomme) fondre comme un morceau de cire. Et pourtant, quand il \'e9tait arriv\'e9 avec moi \'e0 la maison de force, il \'e9tait jeune, beau, vigoureux\~; quand il en sortit, sa sant\'e9 \'e9tait ruin\'e9
+e, ses jambes ne le portaient plus, l\rquote asthme oppressait sa poitrine. Non, me disais-je en le regardant, je veux vivre et je vivrai. Mon amour pour le travail me valut tout d\rquote abord le m\'e9pris et les moqueries ac\'e9r\'e9
+es de mes camarades. Mais je n\rquote y faisais pas attention et je m\rquote en allais all\'e8grement o\'f9 l\rquote on m\rquote envoyait, br\'fbler et concasser de l\rquote alb\'e2tre, par exemple. Ce travail, un des premiers que l\rquote
+on me donna, est facile. Les ing\'e9nieurs faisaient leur possible pour all\'e9ger la corv\'e9e des nobles\~; ce n\rquote \'e9tait pas de l\rquote indulgence, mais bien de la justice. N\rquote e\'fbt-il pas \'e9t\'e9 \'e9trange d\rquote exiger le m\'ea
+me travail d\rquote un man\'9cuvre et d\rquote un homme dont les forces sont moiti\'e9 moindres, qui n\rquote a jamais travaill\'e9 de ses mains\~? Mais cette \'ab\~g\'e2terie\~\'bb n\rquote \'e9tait pas permanente\~; elle se faisait m\'ea
+me en cachette, car on nous surveillait s\'e9v\'e8rement. Comme les travaux p\'e9nibles n\rquote \'e9taient pas rares, il arrivait souvent que la t\'e2che \'e9
+tait au-dessus de la force des nobles, qui souffraient ainsi deux fois plus que leurs camarades. On envoyait d\rquote ordinaire trois, quatre hommes concasser l\rquote alb\'e2tre\~; presque toujours c\rquote \'e9
+taient des vieillards ou des individus faibles\~: \emdash nous \'e9tions naturellement de ce nombre\~; \emdash on nous adjoignait en outre un v\'e9ritable ouvrier, connaissant ce m\'e9tier. Pendant plusieurs ann\'e9es, ce fut toujours le m\'ea
+me, Almazof\~; il \'e9tait s\'e9v\'e8re, d\'e9j\'e0 \'e2g\'e9, h\'e2l\'e9 et fort maigre, du reste peu communicatif, et difficile. Il nous m\'e9prisait profond\'e9ment, mais il \'e9tait si peu expansif, qu\rquote il ne se donnait m\'ea
+me pas la peine de nous injurier. Le hangar sous lequel nous calcinions l\rquote alb\'e2tre \'e9tait construit sur la berge escarp\'e9e et d\'e9serte de la rivi\'e8re. En hiver, par un jour de brouillard, la vue \'e9tait triste sur la rivi\'e8
+re et la rive oppos\'e9e, lointaine. Il y avait quelque chose de d\'e9chirant dans ce paysage morne et nu. Mais on se sentait encore plus triste quand un soleil \'e9clatant brillait au-dessus de cette plaine blanche, infinie\~; on aurait voulu pouvoir s
+\rquote envoler au loin dans cette steppe qui commen\'e7ait \'e0 l\rquote autre bord et s\rquote \'e9tendait \'e0 plus de quinze cents verstes au sud, unie comme une nappe immense. Almazof se mettait au travail en silence, d\rquote un air r\'e9barbatif\~
+; nous avions honte de ne pouvoir l\rquote aider efficacement, mais il venait \'e0 bout de son travail tout seul, sans exiger notre secours, comme s\rquote il e\'fb
+t voulu nous faire comprendre tous nos torts envers lui, et nous faire repentir de notre inutilit\'e9. Ce travail consistait \'e0 chauffer le four, pour calciner l\rquote alb\'e2tre que nous y entassions.
+\par
+\par Le jour suivant, quand l\rquote alb\'e2tre \'e9tait enti\'e8rement calcin\'e9, nous le d\'e9chargions. Chacun prenait un lourd pilon et remplissait une caisse d\rquote alb\'e2tre qu\rquote il se mettait \'e0 concasser. Cette besogne \'e9tait agr\'e9
+able. L\rquote alb\'e2tre fragile se changeait bient\'f4t en une poussi\'e8re blanche et brillante, qui s\rquote \'e9miettait vite et ais\'e9ment. Nous brandissions nos lourds marteaux et nous ass\'e9nions des coups formidables que nous admirions nous-m
+\'eames. Quand nous \'e9tions fatigu\'e9s, nous nous sentions plus l\'e9gers\~: nos joues \'e9taient rouges, le sang circulait plus rapidement dans nos veines. Almazof nous regardait alors avec condescendance, comme il aurait regard\'e9 de petits enfants
+\~; il fumait sa pipe d\rquote un air indulgent, sans toutefois pouvoir s\rquote emp\'eacher de grommeler d\'e8s qu\rquote il ouvrait la bouche. Il \'e9tait toujours ainsi, d\rquote ailleurs, et avec tout le monde\~; je crois qu\rquote au fond c\rquote
+\'e9tait un brave homme.
+\par
+\par On me donnait aussi un autre travail qui consistait \'e0 mettre en mouvement la roue du tour. Cette roue \'e9tait haute et lourde\~; il me fallait de grands efforts pour la faire tourner, surtout quand l\rquote ouvrier (des ateliers du g\'e9
+nie) devait faire un balustre d\rquote escalier ou le pied d\rquote une grande table, ce qui exigeait un tronc presque entier. Comme un seul homme n\rquote aurait pu en venir \'e0 bout, on envoyait deux for\'e7ats, \emdash B\'85
+, un des ex-gentilshommes, et moi. Ce travail nous revint presque toujours pendant quelques ann\'e9es, quand il y avait quelque chose \'e0 tourner. B\'85 \'e9tait faible, vaniteux, encore jeune, et souffrait de la poitrine. On l\rquote avait enferm\'e9
+ une ann\'e9e avant moi, avec deux autres camarades, des nobles \'e9galement. \emdash L\rquote un d\rquote eux, un vieillard, priait Dieu nuit et jour (les d\'e9tenus le respectaient fort \'e0 cause de cela), il mourut durant ma r\'e9clusion. L\rquote
+autre \'e9tait un tout jeune homme, frais et vermeil, fort et courageux, qui avait port\'e9 son camarade B\'85, pendant sept cents verstes, ce dernier tombant de fatigue au bout d\rquote une demi-\'e9tape. Aussi fallait-il voir leur amiti\'e9. B\'85 \'e9
+tait un homme parfaitement bien \'e9lev\'e9, d\rquote un caract\'e8re noble et g\'e9n\'e9reux, mais g\'e2t\'e9 et irrit\'e9 par la maladie. Nous tournions donc la roue \'e0 nous deux, et cette besogne nous int\'e9ressait. Quant \'e0
+ moi, je trouvais cet exercice excellent.
+\par
+\par J\rquote aimais particuli\'e8rement pelleter la neige, ce que nous faisions apr\'e8s les tourbillons assez fr\'e9quents en hiver. Quand le tourbillon avait fait rage tout un jour, plus d\rquote une maison \'e9tait ensevelie jusqu\rquote aux fen\'ea
+tres, quand elle n\rquote \'e9tait pas enti\'e8rement recouverte. L\rquote ouragan cessait, le soleil reparaissait, et on nous ordonnait de d\'e9gager les constructions barricad\'e9
+es par des tas de neige. On nous y envoyait par grandes bandes, et quelquefois m\'eame tous les for\'e7ats ensemble. Chacun de nous recevait une pelle et devait ex\'e9cuter une t\'e2che, dont il semblait souvent impossible de venir \'e0 bout\~
+; tous se mettaient all\'e8grement au travail. La neige friable ne s\rquote \'e9tait pas encore tass\'e9e et n\rquote \'e9tait gel\'e9e qu\rquote a la surface\~; on en prenait d\rquote \'e9normes pellet\'e9es, que l\rquote on dispersait autour de s
+oi. Elle se transformait dans l\rquote air en une poudre brillante. La pelle s\rquote enfon\'e7ait facilement dans la masse blanche, \'e9tincelante au soleil. Les for\'e7ats ex\'e9cutaient presque toujours ce travail avec gaiet\'e9\~: l\rquote
+air froid de l\rquote hiver, le mouvement les animaient. Chacun se sentait plus joyeux\~: on entendait des rires, des cris, des plaisanteries. On se jetait des boules de neige, ce qui excitait au bout d\rquote un instant l\rquote
+indignation des gens raisonnables, qui n\rquote aimaient ni le rire ni la gaiet\'e9\~; aussi l\rquote entrain g\'e9n\'e9ral finissait-il presque toujours par des injures.
+\par
+\par Peu \'e0 peu le cercle de mes connaissances s\rquote \'e9tendit, quoique je ne songeasse nullement \'e0 en faire\~: j\rquote \'e9tais toujours inquiet, morose et d\'e9fiant. Ces connaissances se firent d\rquote elles-m\'eames. Le premier de tous, le d\'e9
+port\'e9 P\'e9trof me vint visiter. Je dis visiter, et j\rquote appuie sur ce mot. Il demeurait dans la division particuli\'e8re, qui se trouvait \'eatre la caserne la plus \'e9loign\'e9
+e de la mienne. En apparence, il ne pouvait exister entre nous aucune relation, nous n\rquote avions et ne pouvions avoir aucun lien qui nous rapproch\'e2t. Cependant, durant la premi\'e8re p\'e9riode de mon s\'e9jour, P\'e9
+trof crut de son devoir de venir vers moi presque chaque jour dans notre caserne, ou au moins de m\rquote arr\'eater pendant le temps du repos, quand j\rquote allais derri\'e8
+re les casernes, le plus loin possible de tous les regards. Cette persistance me parut d\rquote abord d\'e9sagr\'e9able, mais il sut si bien faire que ses visites devinrent pour moi une distraction, bien que son caract\'e8re f\'fbt loin d\rquote \'ea
+tre communicatif. Il \'e9tait de petite taille, solidement b\'e2ti, agile et adroit. Son visage assez agr\'e9able \'e9tait p\'e2le avec des pommettes saillantes, un regard hardi, des dents blanches, menues et serr\'e9
+es. Il avait toujours une chique de tabac r\'e2p\'e9 entre la gencive et la l\'e8vre inf\'e9rieure (beaucoup de for\'e7ats avaient l\rquote habitude de chiquer). Il paraissait plus jeune qu\rquote il ne l\rquote \'e9tait en r\'e9alit\'e9
+, car on ne lui aurait pas donn\'e9, \'e0 le voir, plus de trente ans, et il en avait bien quarante. Il me parlait sans aucune g\'eane et se maintenait vis-\'e0-vis de moi sur un pied d\rquote \'e9galit\'e9, avec beaucoup de convenance et de d\'e9
+licatesse. Si, par exemple, il remarquait que je cherchais la solitude, il s\rquote entretenait avec moi pendant deux minutes et me quittait aussit\'f4t\~; il me remerciait chaque fois pour la bienveillance que je lui t\'e9moignais, ce qu\rquote
+il ne faisait jamais \'e0 personne. J\rquote ajoute que ces relations ne chang\'e8rent pas, non-seulement pendant les premiers temps de mon s\'e9jour, mais pendant plusieurs ann\'e9es, et qu\rquote elles ne devinrent presque jamais plus intimes, bien qu
+\rquote il me fut vraiment d\'e9vou\'e9. Je ne pouvais d\'e9finir exactement ce qu\rquote il recherchait dans ma soci\'e9t\'e9, et pourquoi il venait chaque jour aupr\'e8s de moi. Il me vola quelquefois, mais ce fut toujours involontairement\~
+; il ne venait presque jamais m\rquote emprunter\~: donc ce qui l\rquote attirait n\rquote \'e9tait nullement l\rquote argent ou quelque autre int\'e9r\'eat.
+\par
+\par Je ne sais trop pourquoi, il me semblait que cet homme ne vivait pas dans la m\'eame prison que moi, mais dans une autre maison, en ville, fort loin\~; on e\'fbt dit qu\rquote il visitait le bagne par hasard, pour apprendre des nouvelles, s\rquote enqu
+\'e9rir de moi, en un mot, pour voir comment nous vivions. Il \'e9tait toujours press\'e9, comme s\rquote il e\'fbt laiss\'e9 quelqu\rquote un pour un instant et qu\rquote on l\rquote attendit, ou qu\rquote il e\'fbt abandonn\'e9 quelque affaire
+en suspens. Et pourtant, il ne se h\'e2tait pas. Son regard avait une fixit\'e9 \'e9trange, avec une l\'e9g\'e8re nuance de hardiesse et d\rquote ironie\~; il regardait dans le lointain, par-dessus les objets, comme s\rquote il s\rquote effor\'e7
+ait de distinguer quelque chose derri\'e8re la personne qui \'e9tait devant lui. Il paraissait toujours distrait\~; quelquefois je me demandais o\'f9 allait P\'e9trof en me quittant. O\'f9 l\rquote attendait-on si impatiemment\~? Il se rendait d\rquote
+un pas l\'e9ger dans une caserne, ou dans la cuisine, et s\rquote asseyait \'e0 c\'f4t\'e9 des causeurs\~; il \'e9coutait attentivement la conversation, \'e0 laquelle il prenait part avec vivacit\'e9, puis se taisait brusquement. Mais qu\rquote il parl
+\'e2t ou qu\rquote il gard\'e2t le silence, on lisait toujours sur son visage qu\rquote il avait affaire ailleurs et qu\rquote on l\rquote attendait l\'e0-bas, plus loin. Le plus \'e9tonnant, c\rquote est qu\rquote il n\rquote avait jamais aucune affaire
+\~; \'e0 part les travaux forc\'e9s qu\rquote il ex\'e9cutait, bien entendu, il demeurait toujours oisif. Il ne connaissait aucun m\'e9tier, et n\rquote avait presque jamais d\rquote argent, mais cela ne l\rquote affligeait nullement. \emdash
+ De quoi me parlait-il\~? Sa conversation \'e9tait aussi \'e9trange qu\rquote il \'e9tait singulier lui-m\'eame. Quand il remarquait que j\rquote allais seul derri\'e8re les casernes, il faisait un brusque demi-tour de mon c\'f4t\'e9
+. Il marchait toujours vite et tournait court. Il venait au pas et pourtant il semblait qu\rquote il fut accouru.
+\par
+\par \emdash Bonjour\~!
+\par
+\par \emdash Bonjour\~!
+\par
+\par \emdash Je ne vous d\'e9range pas\~?
+\par
+\par \emdash Non.
+\par
+\par \emdash Je voulais vous demander quelque chose sur Napol\'e9on. Je voulais vous demander s\rquote il n\rquote est pas parent de celui qui est venu chez nous en l\rquote ann\'e9e douze,
+\par
+\par P\'e9trof \'e9tait fils de soldat et savait lire et \'e9crire.
+\par
+\par \emdash Parfaitement.
+\par
+\par \emdash Et l\rquote on dit qu\rquote il est pr\'e9sident\~? quel pr\'e9sident\~? de quoi\~? Ses questions \'e9taient toujours rapides, saccad\'e9es, comme s\rquote il voulait savoir le plus vite possible ce qu\rquote il demandait.
+\par
+\par Je lui expliquai comment et de quoi Napol\'e9on \'e9tait pr\'e9sident, et j\rquote ajoutai que peut-\'eatre il deviendrait empereur.
+\par
+\par \emdash Comment cela\~?
+\par
+\par Je le renseignai autant que cela m\rquote \'e9tait possible, P\'e9trof m\rquote \'e9couta avec attention\~; il comprit parfaitement tout ce que je lui dis, et ajouta en inclinant l\rquote oreille de mon c\'f4t\'e9\~:
+\par
+\par \emdash Hem\~!\'85 Ah\~! je voulais encore vous demander, Alexandre P\'e9trovitch, s\rquote il y a vraiment des singes qui ont des mains aux pieds et qui sont aussi grands qu\rquote un homme.
+\par
+\par \emdash Oui.
+\par
+\par \emdash Comment sont-ils\~?
+\par
+\par Je les lui d\'e9crivis et lui dis tout ce que je savais sur ce sujet.
+\par
+\par \emdash Et o\'f9 vivent-ils\~?
+\par
+\par \emdash Dans les pays chauds. On en trouve dans l\rquote \'eele Sumatra.
+\par
+\par \emdash Est-ce que c\rquote est en Am\'e9rique\~? On dit que l\'e0-bas, les gens marchent la t\'eate en bas\~?
+\par
+\par \emdash Mais non. Vous voulez parler des antipodes.
+\par
+\par Je lui expliquai de mon mieux ce que c\rquote \'e9tait que l\rquote Am\'e9rique et les antipodes. Il m\rquote \'e9couta aussi attentivement que si la question des antipodes l\rquote e\'fbt fait seule accourir vers moi.
+\par
+\par \emdash Ah\~! ah\~! j\rquote ai lu, l\rquote ann\'e9e derni\'e8re, une histoire de la comtesse de La Valli\'e8re\~: \emdash Ar\'e9fief avait apport\'e9 ce livre de chez l\rquote adjudant, \emdash Est-ce la v\'e9rit\'e9, ou bien une invention\~? L
+\rquote ouvrage est de Dumas.
+\par
+\par \emdash Certainement, c\rquote est une histoire invent\'e9e.
+\par
+\par \emdash Allons\~! adieu. Je vous remercie.
+\par
+\par Et P\'e9trof disparut\~; en v\'e9rit\'e9, nous ne parlions presque jamais autrement.
+\par
+\par Je me renseignai sur son compte. M\emdash crut devoir me pr\'e9venir, quand il eut connaissance de cette liaison. Il me dit que beaucoup de for\'e7ats avaient excit\'e9 son horreur d\'e8s son arriv\'e9e, mais que pas un, pas m\'eame Gazine, n\rquote
+avait produit sur lui une impression aussi \'e9pouvantable que ce P\'e9trof.
+\par
+\par \emdash C\rquote est le plus r\'e9solu, le plus redoutable de tous les d\'e9tenus, me dit M\emdash . Il est capable de tout\~; rien ne l\rquote arr\'eate, s\rquote il a un caprice\~; il vous assassinera, s\rquote
+il lui en prend la fantaisie, tout simplement, sans h\'e9siter et sans le moindre repentir. Je crois m\'eame qu\rquote il n\rquote est pas dans son bon sens.
+\par
+\par Cette d\'e9claration m\rquote int\'e9ressa extr\'eamement, mais M\emdash ne put me dire pourquoi il avait une semblable opinion sur P\'e9trof. Chose \'e9trange\~! pendant plusieurs ann\'e9es, je vis cet homme, je causais avec lui presque tous les jours\~
+; il me fut toujours sinc\'e8rement d\'e9vou\'e9 (bien que je n\rquote en devinasse pas la cause), et pendant tout ce temps, quoiqu\rquote il v\'e9c\'fbt tr\'e8s-sagement et ne fit rien d\rquote extraordinaire, je me convainquis de plus en plus que M
+\emdash avait raison, que c\rquote \'e9tait peut-\'eatre l\rquote homme le plus intr\'e9pide et le plus difficile \'e0 contenir de tout le bagne. Et pourquoi\~? je ne saurais l\rquote expliquer.
+\par
+\par Ce P\'e9trof \'e9tait pr\'e9cis\'e9ment le for\'e7at qui, lorsqu\rquote on l\rquote avait appel\'e9 pour subir sa punition, avait voulu tuer le major\~; j\rquote ai dit comment ce dernier, \'ab\~sauv\'e9 par un miracle\~\'bb, \'e9
+tait parti une minute avant l\rquote ex\'e9cution. Une fois, quand il \'e9tait encore soldat, \emdash avant son arriv\'e9e \'e0 la maison de force, \emdash son colonel l\rquote avait frapp\'e9 pendant la man\'9cuvre. On l\rquote
+avait souvent battu auparavant, je suppose\~; mais ce jour-l\'e0, il ne se trouvait pas d\rquote humeur \'e0 endurer une offense\~: en plein jour, devant le bataillon d\'e9ploy\'e9, il \'e9gorgea son colonel. Je ne connais pas tous les d\'e9
+tails de cette histoire, car il ne me la raconta jamais. Bien entendu, ces explosions ne se manifestaient que quand la nature parlait trop haut en lui, elles \'e9taient tr\'e8s-rares. Il \'e9tait habituellement raisonnable et m\'ea
+me tranquille. Ses passions, fortes et ardentes, \'e9taient cach\'e9es\~; \emdash elles couvaient doucement comme des charbons sous la cendre.
+\par
+\par Je ne remarquai jamais qu\rquote il f\'fbt ni fanfaron ni vaniteux, comme tant d\rquote autres for\'e7ats.
+\par
+\par Il se querellait rarement, il n\rquote \'e9tait en relations amicales avec personne, sauf peut-\'eatre avec Sirotkine, et seulement quand il avait besoin de ce dernier. Je le vis pourtant un jour s\'e9rieusement irrit\'e9. On l\rquote avait offens\'e9
+ en lui refusant un objet qu\rquote il r\'e9clamait. Il se disputait \'e0 ce sujet avec un for\'e7at de haute taille, vigoureux comme un athl\'e8te, nomm\'e9 Vassili Antonof et connu pour son caract\'e8re m\'e9chant, chicaneur\~
+; cet homme, qui appartenait \'e0 la cat\'e9gorie des condamn\'e9s civils, \'e9tait loin d\rquote \'eatre un l\'e2che. Ils cri\'e8rent longtemps, et je pensais que cette querelle finirait comme presque toutes celles du m\'ea
+me genre, par de simples horions\~; mais l\rquote affaire prit un tour inattendu\~: P\'e9trof p\'e2lit tout \'e0 coup\~; ses l\'e8vres trembl\'e8rent et bleuirent\~: sa respiration devint difficile. Il se leva, et lentement, tr\'e8s-lentement, \'e0
+ pas imperceptibles (il aimait aller pieds nus en \'e9t\'e9), il s\rquote approcha d\rquote Antonof. Instantan\'e9ment, le vacarme et les cris firent place \'e0 un silence de mort dans la caserne\~; on aurait entendu voler une mouche. Chacun attendait l
+\rquote \'e9v\'e9nement. Antonof bondit au-devant de son adversaire\~: il n\rquote avait plus figure humaine\'85 Je ne pus supporter cette sc\'e8ne et je sortis de la caserne. J\rquote \'e9tais certain qu\rquote avant d\rquote \'eatre sur l\rquote
+escalier, j\rquote entendrais les cris d\rquote un homme qu\rquote on \'e9gorge, mais il n\rquote en f\'fbt rien. Avant que P\'e9trof e\'fbt r\'e9ussi \'e0 s\rquote approcher d\rquote Antonof, celui-ci lui avait jet\'e9 l\rquote objet en litige (un mis
+\'e9rable chiffon, une mauvaise doublure). Au bout de deux minutes, Antonof ne manqua pas d\rquote injurier quelque peu P\'e9trof, par acquit de conscience et par sentiment des convenances, pour montrer qu\rquote il n\rquote avait pas eu trop peur. Mais P
+\'e9trof n\rquote accorda aucune attention \'e0 ses injures\~; il ne r\'e9pondit m\'eame pas. Tout s\rquote \'e9tait termin\'e9 \'e0 son avantage, \emdash les injures le touchaient peu, \emdash il \'e9tait satisfait d\rquote avoir
+son chiffon. Un quart d\rquote heure plus tard il r\'f4dait dans la caserne, parfaitement d\'e9s\'9cuvr\'e9, cherchant une compagnie o\'f9 il pourrait entendre quelque chose de curieux. Il semblait que tout l\rquote int\'e9ress\'e2
+t, et, pourtant, il restait presque toujours indiff\'e9rent \'e0 ce qu\rquote il entendait, il errait oisif, sans but, dans les cours. On aurait pu le comparer \'e0 un ouvrier, \'e0 un vigoureux ouvrier, devant lequel le travail \'ab\~tremble\~\'bb
+, mais qui pour l\rquote instant n\rquote a rien \'e0 faire et condescend, en attendant l\rquote occasion de d\'e9ployer ses forces, \'e0 jouer avec de petits enfants. Je ne comprenais pas pourquoi il restait en prison, pourquoi il ne s\rquote \'e9
+vadait pas. Il n\rquote aurait nullement h\'e9sit\'e9 \'e0 s\rquote enfuir, si seulement il l\rquote avait voulu. Le raisonnement n\rquote a de pouvoir, sur des gens comme P\'e9trof, qu\rquote autant qu\rquote ils ne veulent rien. Quand ils d\'e9
+sirent quelque chose, il n\rquote existe pas d\rquote obstacles \'e0 leur volont\'e9. Je suis certain qu\rquote il aurait su habilement s\rquote \'e9vader, qu\rquote il aurait tromp\'e9 tout le monde, et qu\rquote il serait rest\'e9 des semaines enti\'e8
+res sans manger, cach\'e9 dans une for\'eat ou dans les roseaux d\rquote une rivi\'e8re. Mais cette id\'e9e ne lui \'e9tait pas encore venue. Je ne remarquai en lui ni jugement, ni bon sens. Ces gens-l\'e0 naissent avec une id\'e9
+e, qui toute leur vie les roule inconsciemment \'e0 droite et \'e0 gauche\~: ils errent ainsi jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote ils aient rencontr\'e9 un objet qui \'e9veille violemment leur d\'e9sir\~; alors ils ne marchandent pas leur t\'eate. Je m\rquote
+\'e9tonnais quelquefois qu\rquote un homme qui avait assassin\'e9 son colonel pour avoir \'e9t\'e9 battu, se couch\'e2t sans contestation sous les verges. Car on le fouettait quand on le surprenait \'e0 introduire de l\rquote eau-de-vie dans la prison\~
+: comme tous ceux qui n\rquote avaient pas de m\'e9tier d\'e9termin\'e9, il faisait la contrebande de l\rquote eau-de-vie. Il se laissait alors fouetter comme s\rquote il consentait \'e0 cette punition et qu\rquote il s\rquote avou\'e2
+t en faute, autrement on l\rquote aurait tu\'e9 plut\'f4t que de le faire se coucher. Plus d\rquote une fois, je m\rquote \'e9tonnai de voir qu\rquote il me volait, malgr\'e9
+ son affection pour moi. Cela lui arrivait par boutades. Il me vola ainsi ma Bible, que je lui avais dit de reporter \'e0 ma place. Il n\rquote avait que quelques pas \'e0
+ faire, mais chemin faisant, il trouva un acheteur auquel il vendit le livre, et il d\'e9pensa aussit\'f4t en eau-de-vie l\rquote argent re\'e7u. Probablement il ressentait ce jour-l\'e0 un violent d\'e9sir de boire, et quand il d\'e9
+sirait quelque chose, il fallait que cela se f\'eet. Un individu comme P\'e9trof assassinera un homme pour vingt-cinq kopeks, uniquement pour avoir de quoi boire un demi-litre\~; en toute autre occasion, il d\'e9daignera des centaines de mille
+ roubles. Il m\rquote avoua le soir m\'eame ce vol, mais sans aucun signe de repentir ou de confusion, d\rquote un ton parfaitement indiff\'e9rent, comme s\rquote il se fut agi d\rquote un incident ordinaire. J\rquote essayai de le tancer comme il le m
+\'e9ritait, car je regrettais ma Bible. Il m\rquote \'e9couta sans irritation, tr\'e8s-paisiblement\~; il convint avec moi que la Bible est un livre tr\'e8s-utile, et regretta sinc\'e8rement que je ne l\rquote
+eusse plus, mais il ne se repentit pas un instant de me l\rquote avoir vol\'e9e\~; il me regardait avec une telle assurance que je cessai aussit\'f4t de le gronder. Il supportait mes reproches, parce qu\rquote
+il jugeait que cela ne pouvait se passer autrement, qu\rquote il m\'e9ritait d\rquote \'eatre tanc\'e9 pour une pareille action, et que par cons\'e9quent je devais l\rquote injurier pour me soulager et me consoler de cette perte\~; mais dans son for int
+\'e9rieur, il estimait que c\rquote \'e9taient des b\'eatises, des b\'eatises dont un homme s\'e9rieux aurait eu honte de parler. Je crois m\'eame qu\rquote
+il me tenait pour un enfant, pour un gamin qui ne comprend pas encore les choses les plus simples du monde. Si je lui parlais d\rquote autres sujets que de livres ou de sciences, il me r\'e9
+pondait, mais par pure politesse, et en termes laconiques. Je me demandais ce qui le poussait \'e0 m\rquote interroger pr\'e9cis\'e9ment sur les livres. Je le regardais \'e0 la d\'e9rob\'e9e pendant ces conversations, comme pour m\rquote assurer s\rquote
+il ne se moquait pas de moi. Mais non, il m\rquote \'e9coutait s\'e9rieusement, avec attention, bien que souvent elle ne f\'fbt pas tr\'e8s-soutenue\~; cette derni\'e8re circonstance m\rquote irritait quelquefois. Les questions qu\rquote il me posait \'e9
+taient toujours nettes et pr\'e9cises, il ne paraissait jamais \'e9tonn\'e9 de la r\'e9ponse qu\rquote elles exigeaient\'85 Il avait sans doute d\'e9cid\'e9 une fois pour toutes qu\rquote on ne pouvait me parler comme \'e0 tout le monde, et qu\rquote
+en dehors des livres je ne comprenais rien.
+\par
+\par Je suis certain qu\rquote il m\rquote aimait, ce qui m\rquote \'e9tonnait fort. Me tenait-il pour un enfant, pour un homme incomplet\~? ressentait-il pour moi cette esp\'e8ce de compassion qu\rquote \'e9prouve tout \'eatre fort pour un plus faible que lui
+\~? me prenait-il pour\'85 je n\rquote en sais rien. Quoique cette compassion ne l\rquote emp\'each\'e2t pas de me voler, je suis certain qu\rquote en me d\'e9robant, il avait piti\'e9 de moi. \emdash \'ab\~Eh\~! quel dr\'f4le de particulier\~
+! pensait-il assur\'e9ment en faisant main basse sur mon bien, il ne sait pas m\'eame veiller sur ce qu\rquote il poss\'e8de\~!\~\'bb Il m\rquote aimait \'e0 cause de cela, je crois. Il me dit un jour, comme involontairement\~:
+\par
+\par \emdash Vous \'eates trop brave homme, vous \'eates si simple, si simple, que cela fait vraiment piti\'e9\~: ne prenez pas ce que je vous dis en mauvaise part, Alexandre P\'e9trovitch, \emdash ajouta-t-il au bout d\rquote une minute\~; \emdash
+ je vous le dis sans mauvaise intention.
+\par
+\par On voit quelquefois dans la vie des gens comme P\'e9trof se manifester et s\rquote affirmer dans un instant de trouble ou de r\'e9volution\~; ils trouvent alors l\rquote activit\'e9 qui leur convient. Ce ne sont pas des hommes de parole, ils ne sauraient
+\'eatre les instigateurs et les chefs des insurrections, mais ce sont eux qui ex\'e9cutent et agissent. Ils agissent simplement, sans bruit, se portent les premiers sur l\rquote obstacle, ou se jettent en avant la poitrine d\'e9couverte, sans r\'e9
+flexion ni crainte\~; tout le monde les suit, les suit aveugl\'e9ment, jusqu\rquote au pied de la muraille, o\'f9 ils laissent d\rquote ordinaire leur vie. Je ne crois pas que P\'e9trof ait bien fini\~: il \'e9tait marqu\'e9 pour une fin violente, et s
+\rquote il n\rquote est pas mort jusqu\rquote \'e0 ce jour, c\rquote est que l\rquote occasion ne s\rquote est pas encore pr\'e9sent\'e9e. Qui sait, du reste\~? Il atteindra peut-\'eatre une extr\'eame vieillesse et mourra tr\'e8s-tranquillement, apr\'e8
+s avoir err\'e9 sans but de \'e7\'e0 et de l\'e0. Mais je crois que M\emdash avait raison, et que ce P\'e9trof \'e9tait l\rquote homme le plus d\'e9termin\'e9 de toute la maison de force.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262252}VIII \endash LES HOMMES D\'c9TERMIN\'c9S. \emdash LOUKA.{\*\bkmkend _Toc96262252}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Il est difficile de parler des gens d\'e9termin\'e9s\~; au bagne comme partout, ils sont rares. On les devine \'e0 la crainte qu\rquote ils inspirent, on se gare d\rquote eux. Un sentiment irr\'e9sistible me poussa tout d\rquote abord \'e0 me d\'e9
+tourner de ces hommes, mais je changeai par la suite ma mani\'e8re de voir, m\'eame \'e0 l\rquote \'e9gard des meurtriers les plus effroyables. Il y a des hommes qui n\rquote ont jamais tu\'e9, et pourtant ils sont plus atroces que ceux qui ont assassin
+\'e9 six personnes. On ne sait pas comment se faire une id\'e9e de certains crimes, tant leur ex\'e9cution est \'e9trange. Je dis ceci parce que souvent les crimes commis par le peuple ont des causes \'e9tonnantes.
+\par
+\par Un type de meurtrier que l\rquote on rencontre assez fr\'e9quemment est le suivant\~: un homme vit tranquille et paisible\~; son sort est dur, \emdash il souffre. (C\rquote est un paysan attach\'e9 \'e0 la gl\'e8
+be, un serf domestique, un bourgeois ou un soldat.) Il sent tout \'e0 coup quelque chose se d\'e9chirer en lui\~: il n\rquote y tient plus et plante son couteau dans la poitrine de son oppresseur ou de son ennemi. Alors sa conduite devient \'e9
+trange, cet homme outre-passe toute mesure\~: il a tu\'e9 son oppresseur, son ennemi\~: c\rquote est un crime, mais qui s\rquote explique\~; il y avait l\'e0 une cause\~; plus tard il n\rquote assassine plus ses ennemis seuls, mais n\rquote
+importe qui, le premier venu\~; il tue pour le plaisir de tuer, pour un mot d\'e9plaisant, pour un regard, pour faire un nombre pair ou tout simplement\~: \'ab\~Gare\~! \'f4tez-vous de mon chemin\~!\~\'bb Il agit comme un homme ivre, dans un d\'e9
+lire. Une fois qu\rquote il a franchi la ligne fatale, il est lui-m\'eame \'e9bahi de ce que rien de sacr\'e9 n\rquote existe plus pour lui\~; il bondit par-dessus toute l\'e9galit\'e9, toute puissance, et jouit de la libert\'e9 sans bornes, d\'e9
+bordante, qu\rquote il s\rquote est cr\'e9\'e9e, il jouit du tremblement de son c\'9cur, de l\rquote effroi qu\rquote il ressent. Il sait du reste qu\rquote un ch\'e2timent effroyable l\rquote attend. Ses sensations sont peut-\'eatre celles d\rquote
+un homme qui se penche du haut d\rquote une tour sur l\rquote ab\'eeme b\'e9ant \'e0 ses pieds, et qui serait heureux de s\rquote y jeter la t\'eate la premi\'e8
+re, pour en finir plus vite. Et cela arrive avec les individus les plus paisibles, les plus ordinaires. Il y en a m\'eame qui posent dans cette extr\'e9mit\'e9\~: plus ils \'e9taient h\'e9b\'e9t\'e9s, ahuris auparavant, plus il leur tarde de parader, d
+\rquote inspirer de l\rquote effroi. Ce d\'e9sesp\'e9r\'e9 jouit de l\rquote horreur qu\rquote il cause, il se compla\'eet dans le d\'e9go\'fbt qu\rquote il excite. Il fait des folies par d\'e9
+sespoir, et le plus souvent il attend une punition prochaine, il est impatient qu\rquote on r\'e9solve son sort, parce qu\rquote il lui semble trop lourd de porter \'e0 lui tout seul le fardeau de ce d\'e9sespoir. Le plus curieux, c\rquote
+est que cette excitation, cette parade se soutiennent jusqu\rquote au pilori\~; apr\'e8s, il semble que le fil est coup\'e9\~: ce terme est fatal, comme marqu\'e9 par des r\'e8gles d\'e9termin\'e9es \'e0 l\rquote avance. L\rquote homme s\rquote
+apaise brusquement, s\rquote \'e9teint, devient un chiffon sans cons\'e9quence. Sur le pilori, il d\'e9faille et demande pardon au peuple. Une fois \'e0 la maison de force, il est tout autre\~; on ne dirait jamais \'e0 le voir que cette poule mouill\'e9
+e a tu\'e9 cinq ou six hommes. Il en est que le bagne ne dompte pas facilement. Ils conservent une certaine vantardise, un esprit de bravade. \'ab\~Eh\~! dites donc, je ne suis pas ce que vous croyez, j\rquote en ai exp\'e9di\'e9 six, d\rquote \'e2mes.\~
+\'bb Mais il finit toujours par se soumettre. De temps en temps, il se divertit au souvenir de son audace, de ses d\'e9cha\'eenements, alors qu\rquote il \'e9tait un d\'e9sesp\'e9r\'e9\~; il aime \'e0 trouver un ben\'ea
+t devant lequel il se vantera, se pavanera avec une importance d\'e9cente et auquel il racontera ses hauts faits, en dissimulant bien entendu le d\'e9sir qu\rquote il a d\rquote \'e9tonner par son histoire. \'ab\~Tiens, voil\'e0 l\rquote homme que j
+\rquote \'e9tais\~!\~\'bb
+\par
+\par Et avec quel raffinement d\rquote amour-propre prudent il se surveille\~! avec quelle n\'e9gligence paresseuse il d\'e9bite un pareil r\'e9cit\~! Dans l\rquote accent, dans le moindre mot perce une pr\'e9tention apprise. Et o\'f9 ces gens-l\'e0 l\rquote
+ont-ils apprise\~?
+\par
+\par Pendant une des longues soir\'e9es des premiers jours de ma r\'e9clusion, j\rquote \'e9coutais l\rquote une de ces conversations\~; gr\'e2ce \'e0 mon inexp\'e9rience, je pris le conteur pour un malfaiteur colossal, au caract\'e8
+re de fer, alors que je me moquais presque de P\'e9trof. Le narrateur, Louka Kouzmitch, avait }{\i\cgrid0 mis bas}{\cgrid0 un major, sans autre motif que son bon plaisir. Ce Louka Kouzmitch \'e9tait l
+e plus petit et le plus fluet de toute notre caserne, il \'e9tait n\'e9 dans le Midi\~: il avait \'e9t\'e9 serf, de ceux qui ne sont pas attach\'e9s \'e0 la gl\'e8be, mais servent leur ma\'eetre en qualit\'e9
+ de domestique. Il avait quelque chose de tranchant et de hautain, \'ab\~petit oiseau, mais avec bec et ongles\~\'bb. Les d\'e9tenus flairent un homme d\rquote instinct\~: on le respectait tr\'e8s-peu. Il \'e9tait excessivement susceptible et plein d
+\rquote amour-propre. Ce soir-l\'e0, il cousait une chemise, assis sur le lit de camp, car il s\rquote occupait de couture. Tout aupr\'e8s de lui se trouvait un gars born\'e9 et stupide, mais bon et complaisant, une esp\'e8ce de colosse, son voisin le d
+\'e9tenu Kobyline. Louka se querellait souvent avec lui en qualit\'e9 de voisin et le traitait du haut de sa grandeur, d\rquote un air railleur et despotique, que, gr\'e2ce \'e0
+ sa bonhomie, Kobyline ne remarquait pas le moins du monde. Il tricotait un bas et \'e9coutait Louka d\rquote un air indiff\'e9rent. Celui-ci parlait haut et distinctement. Il voulait que tout le monde l\rquote entend\'eet, bien qu\rquote il e\'fbt l
+\rquote air de ne s\rquote adresser qu\rquote \'e0 Kobyline.
+\par
+\par \emdash Vois-tu, fr\'e8re, on m\rquote a renvoy\'e9 de mon pays, commnen\'e7a-t-il en plantant son aiguille, pour vagabondage.
+\par
+\par \emdash Et y a-t-il longtemps de cela\~? demanda Kobyline.
+\par
+\par \emdash Quand les pois seront m\'fbrs, il y aura un an. Eh bien, nous arrivons \'e0 K\emdash v, et l\rquote on me met dans la maison de force. Autour de moi il y avait une douzaine d\rquote hommes, tous Petits-Russiens, bien b\'e2
+tis, solides et robustes, de vrais b\'9cufs. Et tranquilles\~! la nourriture \'e9tait mauvaise, le major de la prison en faisait ce qu\rquote il voulait. Un jour se passe, un autre encore\~: tous ces gaillards sont des poltrons, \'e0 ce que je vois.
+
+\par
+\par \emdash Vous avez peur d\rquote un pareil imb\'e9cile\~? que je leur dis.
+\par
+\par \emdash Va-t\rquote en lui parler, vas-y\~! Et ils \'e9clatent de rire comme des brutes. Je me tais. Il y avait l\'e0 un Toupet}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Toupet. Sobriquet donn\'e9 par les Grands-Russiens aux Petits-Russiens\~; ceux-ci portaient autrefois \emdash au dix-septi\'e8me si\'e8cle \emdash un toupet de cheveux sur l\rquote
+occiput, tandis que le reste du cr\'e2ne \'e9tait ras\'e9.}}}{\cgrid0 dr\'f4le, mais dr\'f4le, \emdash ajouta le narrateur en quittant Kobyline pour s\rquote adresser \'e0 tout le monde. Il racontait comment on l\rquote avait jug\'e9 au tribunal, ce qu
+\rquote il leur avait dit, en pleurant \'e0 chaudes larmes\~: \'ab\~J\rquote ai des enfants, une femme\~\'bb, qu\rquote il disait. C\rquote \'e9tait un gros gaillard \'e9pais et tout grisonnant\~: \'ab\~Moi, que je lui dis, non\~! Et il y avait l\'e0
+ un chien qui ne faisait rien qu\rquote \'e9crire, et \'e9crire tout ce que je disais\~! Alors, que je me dis, que tu cr\'e8ves\'85\'85\'85\'85\'85Et le voil\'e0 qui \'e9crit, qui \'e9crit encore. C\rquote est l\'e0 que ma pauvre t\'eate a \'e9t\'e9
+ perdue\~!\~\'bb
+\par
+\par \emdash Donne-moi du fil, Vacia\~; celui de la maison est pourri.
+\par
+\par \emdash En voil\'e0 qui vient du bazar, r\'e9pondit Vacia en donnant le fil demand\'e9.
+\par
+\par \emdash Celui de l\rquote atelier est meilleur. On a envoy\'e9 le N\'e9valide en chercher il n\rquote y a pas longtemps, mais je ne sais pas chez quelle poison de femme il l\rquote a achet\'e9, il ne vaut rien\~! fit Louka en enfilant son aiguille \'e0
+ la lumi\'e8re.
+\par
+\par \emdash Chez sa comm\'e8re, parbleu\~!
+\par
+\par \emdash Bien s\'fbr chez sa comm\'e8re.
+\par
+\par \emdash Eh bien, ce major\~?\'85 fit Kobyline, qu\rquote on avait tout \'e0 fait oubli\'e9.
+\par
+\par Louka n\rquote attendait que cela, cependant il ne voulut pas continuer imm\'e9diatement son r\'e9cit, comme si Kobyline ne valait pas une pareille marque d\rquote
+attention. Il enfila tranquillement son aiguille, ramena paresseusement ses jambes sous son torse, et dit enfin\~:
+\par
+\par \emdash J\rquote \'e9moustillai si bien mes Toupets, qu\rquote ils r\'e9clam\'e8rent le major. Le matin m\'eame, j\rquote avais emprunt\'e9 le coquin (couteau) de mon voisin, et je l\rquote avais cach\'e9 \'e0 tout \'e9v\'e9nement. Le major \'e9
+tait furieux comme un enrag\'e9. Il arrive. Dites donc, Petits-Russiens, ce n\rquote est pas le moment d\rquote avoir peur. Mais allez donc\~! tout leur courage s\rquote \'e9tait cach\'e9 au fin fond de la plante de leurs pieds\~
+: ils tremblaient. Le major accourt, tout \'e0 fait ivre.
+\par
+\par \emdash Qu\rquote y a-t-il\~? Comment ose-ton\'85\~? Je suis votre tsar, je suis votre Dieu.
+\par
+\par Quand il eut dit qu\rquote il \'e9tait le tsar et le Dieu, je m\rquote approchai de lui, mon couteau dans ma manche.
+\par
+\par \emdash Non, que je lui dis, Votre Haute Noblesse, \emdash et je m\rquote approche toujours plus, \emdash cela ne peut pas \'eatre, Votre Haute Noblesse, que vous soyez notre tsar et notre Dieu.
+\par
+\par \emdash Ainsi c\rquote est toi\~! c\rquote est toi\~! crie le major, \emdash c\rquote est toi qui es le meneur.
+\par
+\par \emdash Non, que je lui dis (et je m\rquote approche toujours), non, Votre Haute Noblesse, comme chacun sait, et comme vous-m\'eame le savez, notre Dieu tout-puissant et partout pr\'e9sent est seul dans le ciel. Et nous n\rquote avons qu\rquote
+un seul tsar, mis au-dessus de nous tous, par Dieu lui-m\'eame. Il est monarque, Votre Haute Noblesse. Et vous, Votre Haute Noblesse, vous n\rquote \'eates encore que major, vous n\rquote \'eates notre chef que par la gr\'e2ce du Tsar et par vos m\'e9
+rites.
+\par
+\par \emdash Comment\~? commment\~?\~? commmment\~?\~?\~? Il ne pouvait m\'eame plus parler, il b\'e9gayait, tant il \'e9tait \'e9tonn\'e9.
+\par
+\par \emdash Voil\'e0 comment, que je lui dis\~: je me jette sur lui et je lui enfonce mon couteau dans le ventre, tout entier\~! C\rquote avait \'e9t\'e9 fait lestement. Il tr\'e9bucha et tomba en gigotant. J\rquote avais jet\'e9 mon couteau.
+\par
+\par \emdash Allons, vous autres, Toupets, ramassez-le maintenant\~!
+\par
+\par Je ferai ici une digression hors de mon r\'e9cit. Les expressions \'ab\~je suis tsar, je suis Dieu\~\'bb et autres semblables \'e9taient malheureusement trop souvent employ\'e9
+es, dans le bon vieux temps, par beaucoup de commandants. Je dois avouer que leur nombre a singuli\'e8rement diminu\'e9, et que les derniers ont peut-\'eatre d\'e9j\'e0
+ disparu. Remarquons que ceux qui paradaient ainsi et affectionnaient de semblables expressions, \'e9taient surtout des officiers sortant du rang. Le grade d\rquote officier mettait sens dessus dessous leur cervelle. Apr\'e8s avoir longtemps pein\'e9
+ sous le sac, ils se voyaient tout \'e0 coup officiers, commandants et nobles par-dessus le march\'e9\~; gr\'e2ce au manque d\rquote habitude et \'e0 la premi\'e8re ivresse de leur avancement, ils se faisaient une id\'e9e exag\'e9r\'e9
+e de leur puissance et de leur importance, relativement \'e0 leurs subordonn\'e9s. Devant leurs sup\'e9rieurs, ces gens-l\'e0 sont d\rquote une servilit\'e9 r\'e9voltante. Les plus rampants s\rquote empressent m\'eame d\rquote annoncer \'e0 leurs chefs qu
+\rquote ils ont \'e9t\'e9 des subalternes et qu\rquote ils \'ab\~se souviennent de leur place\~\'bb. Mais envers leurs subordonn\'e9s, ce sont des despotes sans mesure. Rien n\rquote irrite plus les d\'e9
+tenus, il faut le dire, que de pareils abus. Cette arrogante opinion de sa propre grandeur, cette id\'e9e exag\'e9r\'e9e de l\rquote impunit\'e9, engendrent la haine dans le c\'9cur de l\rquote homme le plus soumis et pousse \'e0
+ bout le plus patient. Par bonheur, tout cela date d\rquote un pass\'e9 presque oubli\'e9\~; et, m\'eame alors, l\rquote autorit\'e9 sup\'e9rieure reprenait s\'e9v\'e8rement les coupables. J\rquote en sais plus d\rquote un exemple.
+\par
+\par Ce qui exasp\'e8re surtout les subordonn\'e9s, c\rquote est le d\'e9dain, la r\'e9pugnance qu\rquote on manifeste dans les rapports avec eux. Ceux qui croient qu\rquote ils n\rquote ont qu\rquote \'e0 bien nourrir et entretenir le d\'e9tenu, et qu\rquote
+\'e0 agir en tout selon la loi, se trompent \'e9galement. L\rquote homme, si abaiss\'e9 qu\rquote il soit, exige instinctivement du respect pour sa dignit\'e9 d\rquote homme. Chaque d\'e9tenu sait parfaitement qu\rquote il est prisonnier, qu\rquote
+il est un r\'e9prouv\'e9, et conna\'eet la distance qui le s\'e9pare de ses sup\'e9rieurs, mais ni stigmate ni cha\'eenes ne lui feront oublier qu\rquote il est un homme. Il faut donc le traiter humainement. Mon Dieu\~
+! un traitement humain peut relever celui-l\'e0 m\'eame en qui l\rquote image divine est depuis longtemps obscurcie. C\rquote est avec les \'ab\~malheureux\~\'bb surtout, qu\rquote il faut agir humainement\~: l\'e0 est leur salut et leur joie. J\rquote
+ai rencontr\'e9 des commandants au caract\'e8re noble et bon, et j\rquote ai pu voir quelle influence bienfaisante ils avaient sur ces humili\'e9s. Quelques mots affables dits par eux ressuscitaient moralement les d\'e9tenus. Ils en \'e9
+taient joyeux comme des enfants, et aimaient sinc\'e8rement leur chef. Une remarque encore\~: il ne leur pla\'eet pas que leurs chefs soient familiers et par trop bonhommes dans les rapports avec eux. Ils veulent les respecter, et cela m\'eame les en emp
+\'eache. Les d\'e9tenus sont fiers, par exemple, que leur chef ait beaucoup de d\'e9corations, qu\rquote il ait bonne fa\'e7on, qu\rquote il soit bien not\'e9 aupr\'e8s d\rquote un sup\'e9rieur puissant, qu\rquote il soit s\'e9v\'e8
+re, grave et juste, et qu\rquote il poss\'e8de le sentiment de sa dignit\'e9. Les for\'e7ats le pr\'e9f\'e8rent alors \'e0 tous les autres\~: celui-l\'e0 sait ce qu\rquote il vaut, et n\rquote offense pas les gens\~: tout va pour le mieux.
+\par
+\par \emdash Il t\rquote en a cuit, je suppose\~? demanda tranquillement Kobyline.
+\par
+\par \emdash Hein\~! Pour cuire, camarades, je l\rquote ai \'e9t\'e9, cuit, il n\rquote y a pas \'e0 dire. Al\'e9i\~! donne-moi les ciseaux\~! Eh bien\~! dites donc, ne jouera-t-on pas aux cartes ce soir\~?
+\par
+\par \emdash Il y a longtemps que le jeu a \'e9t\'e9 bu, remarqua Vacia\~; si on ne l\rquote avait pas vendu pour boire, il serait ici.
+\par
+\par \emdash Si\~!\'85 Les si, on les paye cent roubles \'e0 Moscou, remarqua Louka.
+\par
+\par \emdash Eh bien, Louka, que t\rquote a-t-on donn\'e9 pour ton coup\~? fit de nouveau Kobyline,
+\par
+\par \emdash On me l\rquote a pay\'e9 cent cinq coups de fouet, cher ami. Vrai (camarades, c\rquote est tout juste s\rquote ils ne m\rquote ont pas tu\'e9, reprit Louka en d\'e9daignant une fois encore son voisin Kobyline. \emdash Quand on m\rquote
+a administr\'e9 ces cent cinq coups, on m\rquote a men\'e9 en grand uniforme. Je n\rquote avais jamais encore re\'e7u le fouet. Partout une masse de peuple. Toute la ville \'e9tait accourue pour voir punir le bri
+gand, le meurtrier. Combien ce peuple-la est b\'eate, je ne puis pas vous le dire, Timochka (le bourreau) me d\'e9shabille, me couche par terre et crie\~: \'ab\~\emdash Tiens-toi bien, je vais te griller\~!\~\'bb J\rquote attends. Au premier coup qu
+\rquote il me cingle j\rquote aurais voulu crier, mais je ne le pouvais pas\~; j\rquote eus beau ouvrir la bouche, ma voix s\rquote \'e9tait \'e9trangl\'e9e. Quand il m\rquote allongea le second coup, \emdash vous ne le croirez pas si vous voulez,
+\emdash mais je n\rquote entendis pas comme ils compt\'e8rent deux. Je reviens \'e0 moi et je les entends compter\~: dix-sept. On m\rquote enleva quatre fois de dessus le chevalet, pour me laisser souffler une demi-heure et m\rquote inonder d\rquote
+eau froide. Je les regardais tous, les yeux me sortaient de la t\'eate, je me disais\~: Je cr\'e8verai ici\~!
+\par
+\par \emdash Et tu n\rquote es pas mort\~? demanda na\'efvement Kobyline. Louka le toisa d\rquote un regard d\'e9daigneux\~: on \'e9clata de rire.
+\par
+\par \emdash Un vrai imb\'e9cile\'85
+\par
+\par \emdash Il a du mal dans le grenier, remarqua Louka en ayant l\rquote air de regretter d\rquote avoir daign\'e9 parler \'e0 un pareil idiot.
+\par
+\par \emdash Il est un peu fou\~! affirma de son c\'f4t\'e9 Vacia.
+\par
+\par Bien que Louka e\'fbt tu\'e9 six personnes, nul n\rquote eut jamais peur de lui dans la prison. Il avait pourtant le d\'e9sir de passer pour un homme terrible.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262253}IX \endash ISA\'cf FOMITCH. \emdash LE BAIN. \emdash LE R\'c9CIT DE BAKLOUCHINE.{\*\bkmkend _Toc96262253}\line
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Les f\'eates de No\'ebl approchaient. Les for\'e7ats les attendaient avec une sorte de solennit\'e9, et rien qu\rquote \'e0 les voir, j\rquote \'e9tais moi-m\'eame dans l\rquote expectative de quelque chose d\rquote
+extraordinaire. Quatre jours avant les f\'eates, on devait nous mener au bain (de vapeur}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super
+\chftn }{ }{\cgrid0 Les bains russes diff\'e8rent totalement des n\'f4tres\~: ce sont de grandes \'e9tuves dans lesquelles on reste soumis \'e0 l\rquote action de la vapeur qui d\'e9barrasse la peau de toutes les substances grasses qui la couvrent.}}}{
+\cgrid0 ). Tout le monde se r\'e9jouissait et se pr\'e9parait\~; nous devions nous y rendre apr\'e8s le d\'eener\~; \'e0 cette occasion, il n\rquote y avait pas de travail dans l\rquote apr\'e8s-midi. De tous les for\'e7ats, celui qui se r\'e9
+jouissait et se d\'e9menait le plus \'e9tait bien certainement Isa\'ef Fomitch Bumstein, le Juif, dont j\rquote ai d\'e9j\'e0 parl\'e9 au chapitre IV de mon r\'e9cit. Il aimait \'e0 s\rquote \'e9tuver, jusqu\rquote \'e0 en perdre connaissance\~
+; chaque fois qu\rquote en fouillant le tas de mes vieux souvenirs, je me souviens du bain de la prison (qui vaut la peine qu\rquote on ne l\rquote oublie pas), la premi\'e8re figure qui se pr\'e9sente \'e0 ma m\'e9moire est celle du tr\'e8
+s-glorieux et inoubliable Isa\'ef Fomitch, mon camarade de bagne. Seigneur\~! quel dr\'f4le d\rquote homme c\rquote \'e9tait\~! J\rquote ai d\'e9j\'e0 dit quelques mots de sa figure\~: cinquante ans, vaniteux, rid\'e9, avec d\rquote
+affreux stigmates sur les joues et au front, maigre, faible, un corps de poulet, tout blanc. Son visage exprimait une suffisance perp\'e9tuelle et in\'e9branlable, j\rquote ajouterai presque\~: la f\'e9licit\'e9. Je crois qu\rquote
+il ne regrettait nullement d\rquote avoir \'e9t\'e9 envoy\'e9 aux travaux forc\'e9s. Comme il \'e9tait bijoutier de son m\'e9tier et qu\rquote il n\rquote en existait pas d\rquote autre dans la ville, il avait toujours du travail qu\rquote
+on lui payait tant bien que mal. Il n\rquote avait besoin de rien, il vivait m\'eame richement, sans d\'e9penser tout son gain n\'e9anmoins, car il faisait des \'e9conomies et pr\'eatait sur gages \'e0 toute la maison de force. Il poss\'e9
+dait un samovar, un bon matelas, des tasses, un couvert. Les Juifs de la ville ne lui m\'e9nageaient pas leur protection. Chaque samedi, il allait sous escorte \'e0 la synagogue (ce qui \'e9tait autoris\'e9 par la loi). Il vivait comme un coq en p\'e2te\~
+; pourtant il attendait avec impatience l\rquote expiration de sa peine pour \'ab\~se marier\~\'bb. C\rquote \'e9tait un m\'e9lange comique de na\'efvet\'e9, de b\'eatise, de ruse, d\rquote impertinence, de simplicit\'e9, de timidit\'e9
+, de vantardise et d\rquote impudence. Le plus \'e9trange pour moi, c\rquote est que les d\'e9port\'e9s ne se moquaient nullement de lui\~; s\rquote ils le taquinaient, c\rquote \'e9tait pour rire. Isa\'ef Fomitch \'e9tait \'e9
+videmment un sujet de distraction et de continuelle r\'e9jouissance pour tout le monde\~: \'ab\~Nous n\rquote avons qu\rquote un seul Isa\'ef Fomitch, n\rquote y touchez pas\~!\~\'bb disaient les for\'e7ats\~; et bien qu\rquote il comprit lui-m\'ea
+me ce qu\rquote il en \'e9tait, il s\rquote enorgueillissait de son importance\~; cela divertissait beaucoup les d\'e9tenus. Il avait fait son entr\'e9e au bagne de la fa\'e7on la plus risible (elle avait eu lieu avant mon arriv\'e9
+e, mais on me la raconta). Soudain, un soir, le bruit se r\'e9pandit dans la maison de force qu\rquote on avait amen\'e9 un Juif que l\rquote on rasait en ce moment au corps de garde, et qu\rquote il allait entrer imm\'e9
+diatement dans la caserne. Comme il n\rquote y avait pas un seul Juif dans toute la prison, les d\'e9tenus l\rquote attendirent avec impatience, et l\rquote entour\'e8rent d\'e8s qu\rquote
+il eut franchi la grande porte. Le sous-officier de service le conduisit \'e0 la prison civile et lui indiqua sa place sur les planches. Isa\'ef Fomitch tenait un sac contenant les effets qui lui avaient \'e9t\'e9 d\'e9livr\'e9
+s et ceux qui lui appartenaient. Il posa son sac, prit place sur le lit de camp et s\rquote assit, les jambes crois\'e9es sous lui, sans oser lever les yeux. On se p\'e2mait de rire autour de lui, les for\'e7ats l\rquote assaillaient
+de plaisanteries sur son origine isra\'e9lite. Soudain un jeune d\'e9port\'e9 \'e9carta la foule et s\rquote approcha de lui, portant \'e0 la main son vieux pantalon d\rquote \'e9t\'e9, sale et d\'e9chir\'e9, rapi\'e9c\'e9 de vieux chiffons. Il s\rquote
+assit \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote Isa\'ef Fomitch et lui frappa sur l\rquote \'e9paule.
+\par
+\par \emdash Eh\~! cher ami, voil\'e0 six ans que je t\rquote attends. Regarde un peu, me donneras-tu beaucoup de cette marchandise\~?
+\par
+\par Et il \'e9tala devant lui ses haillons.
+\par
+\par Isa\'ef Fomitch \'e9tait d\rquote une timidit\'e9 si grande, qu\rquote il n\rquote osait pas regarder cette foule railleuse, aux visages mutil\'e9s et effrayants, group\'e9e en cercle compacte autour de lui. Il n\rquote
+avait pu encore prononcer une parole, tant il avait peur. Quand il vit le gage qu\rquote on lui pr\'e9sentait, il tressaillit et il se mit hardiment \'e0 palper les haillons. Il s\rquote approcha m\'eame de la lumi\'e8re. Chacun attendait ce qu\rquote
+il allait dire.
+\par
+\par \emdash Eh bien\~! est-ce que tu ne veux pas me donner un rouble d\rquote argent\~? \'c7a vaut cela pourtant\~! continua l\rquote emprunteur, en clignant de l\rquote \'9cil du c\'f4t\'e9 d\rquote Isa\'ef Fomitch.
+\par
+\par \emdash Un rouble d\rquote argent, non\~! mais bien sept kopeks\~!
+\par
+\par Ce furent les premiers mots prononc\'e9s par Isa\'ef Fomitch \'e0 la maison de force. Un rire hom\'e9rique s\rquote \'e9leva parmi les assistants.
+\par
+\par \emdash Sept kopeks\~! Eh bien, donne-les\~: tu as du bonheur, ma foi. Fais attention au moins \'e0 mon gage, tu m\rquote en r\'e9ponds sur ta t\'eate\~!
+\par
+\par \emdash Avec trois kopeks d\rquote int\'e9r\'eat, cela fera dix kopeks \'e0 me payer, dit le Juif d\rquote une voix saccad\'e9e et tremblante, en glissant sa main dans sa poche pour en tirer la somme convenue et en scrutant les for\'e7ats d\rquote
+un regard craintif. Il avait horriblement peur, mais l\rquote envie de conclure une bonne affaire l\rquote emporta.
+\par
+\par \emdash Hein, trois kopeks d\rquote int\'e9r\'eat\'85 par an\~?
+\par
+\par \emdash Non\~! pas par an\'85 par mois.
+\par
+\par \emdash Tu es diablement chiche\~! Comme t\rquote appelle-t-on\~?
+\par
+\par \emdash Isa\'ef Fomitz}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Les Juifs russes z\'e9
+zayent presque tous, et sont d\rquote une poltronnerie inou\'efe.}}}{\cgrid0 .
+\par
+\par \emdash Eh bien\~! Isa\'ef Fomitch, tu iras loin\~! Adieu.
+\par
+\par Le Juif examina encore une fois les guenilles sur lesquelles il venait de pr\'eater sept kopeks, les plia et les fourra soigneusement dans son sac. Les for\'e7ats continuaient \'e0 se p\'e2mer de rire.
+\par
+\par En r\'e9alit\'e9, tout le monde l\rquote aimait, et bien que presque chaque d\'e9tenu f\'fbt son d\'e9biteur, personne ne l\rquote offensait. Il n\rquote avait, du reste, pas plus de fiel qu\rquote une poule\~; quand il vit que tout le monde \'e9
+tait bien dispos\'e9 \'e0 son \'e9gard, il se donna de grands airs, mais si comiques qu\rquote on les lui pardonna aussit\'f4t,
+\par
+\par Louka, qui avait connu beaucoup de Juifs quand il \'e9tait en libert\'e9, le taquinait souvent, moins par m\'e9chancet\'e9 que par amusement, comme on joue avec un chien, un perroquet ou des b\'eates savantes. Isa\'ef Fomitch ne l\rquote
+ignorait pas, aussi ne s\rquote offensait-il nullement, et donnait-il prestement la r\'e9plique.
+\par
+\par \emdash Tu vas voir, Juif\~! je te rouerai de coups.
+\par
+\par \emdash Si tu me donnes un coup, je t\rquote en rendrai dix, r\'e9pondait cr\'e2nement Isa\'ef Fomitch.
+\par
+\par \emdash Maudit galeux\~!
+\par
+\par \emdash Que ze sois galeux tant que tu voudras.
+\par
+\par \emdash Juif rogneux.
+\par
+\par \emdash Que ze sois rogneux tant qu\rquote il te plaira\~: galeux, mais risse. Z\rquote ai de l\rquote arzent\~!
+\par
+\par \emdash Tu as vendu le Christ.
+\par
+\par \emdash Tant que tu voudras.
+\par
+\par \emdash Fameux, notre Isa\'ef Fomitch\~! un vrai cr\'e2ne\~! N\rquote y touchez pas, nous n\rquote en avons qu\rquote un.
+\par
+\par \emdash Eh\~! Juif, empoigne un fouet, tu iras en Sib\'e9rie\~!
+\par
+\par \emdash Z\rquote y suis d\'e9z\'e0, en Sib\'e9rie\~!
+\par
+\par \emdash On t\rquote enverra encore plus loin.
+\par
+\par \emdash Le Seigneur Dieu y est-il, l\'e0-bas\~?
+\par
+\par \emdash Parbleu, \'e7a va sans dire.
+\par
+\par \emdash Alors comme vous voudrez\~! tant qu\rquote il y aura le Seigneur Dieu et de l\rquote arzent, \emdash tout va bien.
+\par
+\par \emdash Un cr\'e2ne, notre Isa\'ef Fomitch\~! un cr\'e2ne, on le voit\~! crie-t-on autour de lui. Le Juif voit bien qu\rquote on se moque de lui, mais il ne perd pas courage, il fait le bravache\~; les louanges don
+t on le comble lui causent un vif plaisir, et d\rquote une voix gr\'eale d\rquote alto qui grince dans toute la caserne, il commence \'e0 chanter\~: }{\i\cgrid0 La, la, la, la, la}{\cgrid0 \~! sur un motif idiot et risible, le seul chant qu\rquote
+on lui ait entendu chanter pendant tout son s\'e9jour \'e0 la maison de force. Quand il eut fait ma connaissance, il m\rquote assura en jurant ses grands dieux que c\rquote \'e9
+tait le chant et le motif que chantaient six cent mille Juifs, du plus petit au plus grand, en traversant la mer Rouge, et qu\rquote il est ordonn\'e9 \'e0 chaque Isra\'e9lite de le chanter apr\'e8s une victoire remport\'e9e sur l\rquote ennemi.
+\par
+\par La veille de chaque samedi, les for\'e7ats venaient expr\'e8s des autres casernes dans la n\'f4tre pour voir Isa\'ef Fomitch c\'e9l\'e9brer le sabbat. Il \'e9tait d\rquote une vanit\'e9 et d\rquote une jactance si innocentes que cette curiosit\'e9 g\'e9n
+\'e9rale le flattait doucement. Il couvrait sa petite table dans un coin avec un air d\rquote importance p\'e9dantesque et outr\'e9e, ouvrait un livre, allumait deux bougies, marmottait quelques mots myst\'e9rieux et rev\'eatait son esp\'e8
+ce de chasuble, bariol\'e9e, sans manches, et qu\rquote il conservait pr\'e9cieusement au fond de son coffre. Il attachait sur ses mains des bracelets de cuir\~; enfin, il se fixait sur le front, au moyen d\rquote un ruban, une petite bo\'eete}{
+\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Cette boite cubique, appel\'e9e }{\i\cgrid0 t\'e9phil}{\cgrid0 en h\'e9
+breu, repr\'e9sente le temple de Salomon\~; les dix commandements de la loi de Mo\'efse y sont \'e9crits.}}}{\cgrid0 \~; on e\'fbt dit une corne qui lui sortait de la t\'eate. Il commen\'e7ait alors \'e0 prier. Il lisait en tra\'ee
+nant, criait, crachait, se d\'e9menait avec des gestes sauvages et comiques. Tout cela \'e9tait prescrit par les c\'e9r\'e9monies de son culte\~; il n\rquote y avait l\'e0 rien de risible ou d\rquote \'e9trange, si ce n\rquote
+est les airs que se donnait Isa\'ef Fomitch devant nous, en faisant parade de ces c\'e9r\'e9monies. Ainsi, il couvrait brusquement sa t\'eate de ses deux mains et commen\'e7ait \'e0 lire en sanglotant\'85
+ Ses pleurs augmentaient, et dans sa douleur il couchait presque sur le livre sa t\'eate coiff\'e9e de l\rquote arche, en hurlant\~; mais tout \'e0 coup, au milieu de ces sanglots d\'e9sesp\'e9r\'e9s, il \'e9clatait de rire et r\'e9
+citait en nasillant un hymne d\rquote une voix triomphante, comme attendrie et affaiblie par une surabondance de bonheur\'85 \emdash \'ab\~On n\rquote y comprend rien\~\'bb, se disaient parfois les d\'e9tenus. Je demandai un jour \'e0 Isa\'ef
+ Fomitch ce que signifiaient ces sanglots et pourquoi il passait brusquement de la d\'e9solation au triomphe du bonheur et de la f\'e9licit\'e9. Isa\'ef Fomitch aimait fort ces questions venant de moi. Il m\rquote expliqua imm\'e9
+diatement que les pleurs et les sanglots sont provoqu\'e9s par la perte de J\'e9rusalem, et que la loi ordonne de g\'e9mir en se frappant l\'e0 poitrine. Mais, au moment de la d\'e9solation la plus aigu\'eb, il doit, tout \'e0 coup, lui, Isa\'ef
+ Fomitch, se souvenir, comme par hasard (ce \'ab\~tout \'e0 coup\~\'bb est prescrit par la loi), qu\rquote une proph\'e9tie a promis aux Juifs le retour \'e0 J\'e9rusalem\~; il doit manifester aussit\'f4t une joie d\'e9bordante, chanter, rire et r\'e9
+citer ses pri\'e8res en donnant \'e0 sa voix une expression de bonheur, \'e0 son visage le plus de solennit\'e9 et de noblesse possible. Ce passage soudain, l\rquote obligation absolue de l\rquote observer, plaisaient excessivement \'e0 Isa\'ef
+ Fomitch, il m\rquote expliquait avec une satisfaction non d\'e9guis\'e9e cette ing\'e9nieuse r\'e8gle de la loi. Un soir, au plus fort de la pri\'e8re, le major entra, suivi de l\rquote officier de garde et d\rquote une escorte de soldats. Tous les d\'e9
+tenus s\rquote align\'e8rent aussit\'f4t devant leurs lits de camp\~; seul, Isa\'ef Fomitch continua \'e0 crier et \'e0 gesticuler. Il savait que son culte \'e9tait autoris\'e9, que personne ne pouvait l\rquote interrompre, et qu\rquote
+en hurlant devant le major, il ne risquait absolument rien. Il lui plaisait fort de se d\'e9mener sous les yeux du chef. Le major s\rquote approcha \'e0 un pas de distance\~: Isa\'ef Fomitch tourna le dos \'e0 sa table et, droit devant l\rquote
+officier, commen\'e7a \'e0 chanter son hymne de triomphe, en gesticulant et en tra\'eenant sur certaines syllabes. Quand il dut donner \'e0 son visage une expression de bonheur et de noblesse, il le fit aussit\'f4
+t en clignotant des yeux, avec des rires et un hochement de t\'eate du c\'f4t\'e9 du major. Celui-ci s\rquote \'e9tonna tout d\rquote abord, puis pouffa de rire, l\rquote appela \'ab\~ben\'eat\~\'bb et s\rquote en alla, tandis que le Juif continuait \'e0
+ crier. Une heure plus tard, comme il \'e9tait en train de souper, je lui demandai ce qu\rquote il aurait fait si le major avait eu la mauvaise id\'e9e et la b\'eatise de se f\'e2cher.
+\par
+\par \emdash Quel major\~?
+\par
+\par \emdash Comment\~? N\rquote avez-vous pas vu le major\~?
+\par
+\par \emdash Non.
+\par
+\par \emdash Il \'e9tait pourtant \'e0 deux pieds de vous, \'e0 vous regarder.
+\par
+\par Mais Isa\'ef Fomitch m\rquote assura le plus s\'e9rieusement du monde qu\rquote il n\rquote avait pas vu le major, car \'e0 ce moment de la pri\'e8re, il \'e9tait dans une telle extase qu\rquote il ne voyait et n\rquote entendait rien de ce qui se pass
+ait autour de lui.
+\par
+\par Je vois maintenant Isa\'ef Fomitch baguenauder le samedi dans toute la prison, et chercher \'e0 ne rien faire, comme la loi le prescrit \'e0 tout Juif. Quelles anecdotes invraisemblables ne me racontait-il pas\~! Chaque fois qu\rquote il revenait de la
+synagogue, il m\rquote apportait toujours des nouvelles de P\'e9tersbourg et des bruits absurdes qu\rquote il m\rquote assurait tenir de ses coreligionnaires de la ville, qui les tenaient eux-m\'eames de premi\'e8re main.
+\par
+\par Mais j\rquote ai d\'e9j\'e0 trop parl\'e9 d\rquote Isa\'ef Fomitch.
+\par
+\par Dans toute la ville, il n\rquote y avait que deux bains publics. Le premier, tenu par un Juif, \'e9tait divis\'e9 en compartiments pour lesquels on payait cinquante kopeks\~; l\rquote aristocratie de la ville le fr\'e9quentait. L\rquote
+autre bain, vieux, sale, \'e9troit, \'e9tait destin\'e9 au peuple\~; c\rquote \'e9tait l\'e0 qu\rquote on menait les for\'e7ats. Il faisait froid et clair\~: les d\'e9tenus se r\'e9
+jouissaient de sortir de la forteresse et de parcourir la ville. Pendant toute la route, les rires et les plaisanteries ne discontinu\'e8rent pas. Un peloton de soldats, le fusil charg\'e9, nous accompagnait\~; c\rquote \'e9
+tait un spectacle pour la ville. Une fois arriv\'e9s, vu l\rquote exigu\'eft\'e9 du bain, qui ne permettait pas \'e0 tout le monde d\rquote entrer \'e0 la fois, on nous divisa en deux bandes, dont l\rquote
+une attendait dans le cabinet froid qui se trouve avant l\rquote \'e9tuve, tandis que l\rquote autre se lavait. Malgr\'e9 cela, la salle \'e9tait si \'e9troite qu\rquote il \'e9tait difficile de se figurer comment la moiti\'e9 des for\'e7
+ats pourrait y tenir, P\'e9trof ne me quitta pas d\rquote une semelle\~; il s\rquote empressa aupr\'e8s de moi sans que je l\rquote eusse pri\'e9 de venir m\rquote aider et m\rquote offrit m\'eame de me laver. En m\'eame temps que P\'e9
+trof, Baklouchine, for\'e7at de la section particuli\'e8re, me proposa ses services. Je me souviens de ce d\'e9tenu, qu\rquote on appelait \'ab\~pionnier\~\'bb, comme du plus gai et du plus avenant de tous mes camarades\~; ce qu\rquote il \'e9tait r\'e9
+ellement. Nous nous \'e9tions li\'e9s d\rquote amiti\'e9. P\'e9trof m\rquote aida \'e0 me d\'e9shabiller, parce que je mettais beaucoup de temps \'e0 cette op\'e9ration, \'e0 laquelle je n\rquote \'e9tais pas encore habitu\'e9\~
+; du reste, il faisait presque aussi froid dans le cabinet que dehors. Il est tr\'e8s-difficile pour un d\'e9tenu novice de se d\'e9shabiller, car il faut savoir adroitement d\'e9tacher les courroies qui soutiennent les cha\'ee
+nes. Ces courroies de cuir ont dix-sept centim\'e8tres de longueur et se bouclent par-dessus le linge, juste sous l\rquote anneau qui enserre la jambe. Une paire de courroies co\'fbte soixante kopeks\~; chaque for\'e7at doit s\rquote
+en procurer, car il serait impossible de marcher sans leur secours. L\rquote anneau n\rquote embrasse pas exactement la jambe, on peut passer le doigt entre le fer et la chair\~; aussi cet anneau bat et frotte contre le mollet, si bien qu\rquote
+en un seul jour le d\'e9tenu qui marche sans courroies se fait des plaies vives. Enlever les courroies ne pr\'e9sente aucune difficult\'e9\~: il n\rquote en est pas de m\'eame du linge\~; pour le retirer, il faut un prodige d\rquote adresse. Une fois qu
+\rquote on a enlev\'e9 le canon gauche du pantalon, il faut le faire passer tout entier entre l\rquote anneau et la jambe elle-m\'eame, et le faire repasser en sens contraire sous l\rquote anneau\~; la jambe gauche est alors tout \'e0 fait libre\~; le
+ canon gauche du pantalon doit \'eatre ensuite gliss\'e9 sous l\rquote anneau de la jambe droite et repass\'e9 encore une fois en arri\'e8re avec le canon de la jambe droite. La m\'eame man\'9c
+uvre a lieu quand on met du linge propre. Le premier qui nous l\rquote enseigna fut Korenef, \'e0 Tobolsk, un ancien chef de brigands, condamn\'e9 \'e0 cinq ans de cha\'eene. Les for\'e7ats sont habitu\'e9s \'e0 cet exercice et s\rquote
+en tirent lestement. Je donnai quelques kopeks \'e0 P\'e9trof, pour acheter du savon et un torchon de tille dont on se frotte dans l\rquote \'e9tuve. On donnait bien aux for\'e7ats un morceau de savon, mais il \'e9tait grand comme une pi\'e8
+ce de deux kopeks et n\rquote \'e9tait pas plus \'e9pais que les morceaux de fromage que l\rquote on sert comme entr\'e9e dans les soir\'e9es des gens de seconde main. Le savon se vendait dans le cabinet m\'eame, avec du }{\i\cgrid0 sbit\'e8ne}{\cgrid0
+ (boisson faite de miel, d\rquote \'e9pices et d\rquote eau chaude), des miches de pain blanc et de l\rquote eau bouillante, car chaque for\'e7at n\rquote en recevait qu\rquote un baquet, selon la convention faite entre le propri\'e9taire du bain et l
+\rquote administration de la prison. Les d\'e9tenus qui d\'e9siraient se nettoyer \'e0 fond pouvaient acheter pour deux kopeks un second baquet, que leur remettait le propri\'e9taire par une fen\'eatre perc\'e9e dans la muraille \'e0 cet effet.
+\par
+\par D\'e8s que je fus d\'e9shabill\'e9, P\'e9trof me prit le bras, en me faisant remarquer que j\rquote aurais de la peine \'e0 marcher avec mes cha\'eenes. \'ab\~
+Tirez-les en haut, sur vos mollets, me dit-il en me soutenant par-dessous les aisselles comme si j\rquote \'e9tais un vieillard. Faites attention ici, il faut franchir le seuil de la porte.\~\'bb J\rquote eus honte de ses pr\'e9venances, je l\rquote
+assurai que je saurais bien marcher seul, mais il ne voulut pas me croire. Il avait pour moi les \'e9gards qu\rquote on a pour un petit enfant maladroit, que chacun doit aider. P\'e9trof n\rquote \'e9tait nullement un serviteur\~; ce n\rquote \'e9
+tait surtout pas un domestique. Si je l\rquote avais offens\'e9, il aurait su comment agir avec moi. Je ne lui avais rien promis pour ses services, et lui-m\'eame ne m\rquote avait rien demand\'e9. Qu\rquote
+est-ce qui lui inspirait cette sollicitude pour moi\~?
+\par
+\par Quand nous ouvr\'eemes la porte de l\rquote \'e9tuve, je crus que nous entrions en enfer}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super
+\chftn }{ }{\cgrid0 Voici ce que Tourgu\'e9nief dit \'e0 propos du passage suivant dans une de ses lettres\~: \'ab\~Le tableau du bain, c\rquote est vraiment de Dante.\~\'bb}}}{\cgrid0 . Repr\'e9
+sentez-vous une salle de douze pas de long sur autant de large dans laquelle on empilerait cent hommes \'e0 la fois, ou tout au moins quatre-vingts, car nous \'e9tions en tout deux cents, divis\'e9s en deux sections. La vapeur nous aveuglait\~
+; la suie, la salet\'e9 et le manque de place \'e9taient tels que nous ne savions o\'f9 mettre le pied. Je m\rquote effrayai et je voulus sortir\~: P\'e9trof me rassura aussit\'f4t. \'c0 grand\rquote peine, tant bien que mal, nous nous hiss\'e2mes jusqu
+\rquote aux bancs en enjambant les t\'eates des for\'e7ats que nous priions de se pencher afin de nous laisser passer. Mais tous les bancs \'e9taient d\'e9j\'e0 occup\'e9s. P\'e9trof m\rquote annon\'e7a que je devais acheter une place et entra imm\'e9
+diatement en pourparlers avec un for\'e7at, qui se trouvait \'e0 c\'f4t\'e9 de la fen\'eatre. Pour un kopek celui-ci consentit \'e0 me c\'e9der sa place, apr\'e8s avoir re\'e7u de P\'e9trof la monnaie que ce dernier serrait dans sa main et qu\rquote
+il avait prudemment pr\'e9par\'e9e \'e0 l\rquote avance. Il se faufila juste au-dessous de moi dans un endroit sombre et sale\~: il y avait l\'e0 au moins un demi-pouce de moisi\~; m\'eame les places qui se trouvaient au-dessous des banquettes \'e9
+taient occup\'e9es\~: les for\'e7ats y grouillaient. Quant au plancher, il n\rquote y avait pas un espace grand comme la paume de la main qui ne f\'fbt occup\'e9 par les d\'e9tenus\~; ils faisaient jaillir l\rquote eau de leurs baquets. Ceux qui \'e9
+taient debout se lavaient en tenant \'e0 la main leur seille\~; l\rquote eau sale coulait le long de leur corps et tombait sur les t\'eates ras\'e9es de ceux qui \'e9taient assis. Sur la banquette et les gradins qui y conduisaient \'e9taient entass\'e9s d
+\rquote autres for\'e7ats qui se lavaient tout recroquevill\'e9s et ramass\'e9s, mais c\rquote \'e9tait le petit nombre. La populace ne se lave pas volontiers avec de l\rquote eau et du savon\~; ils pr\'e9f\'e8rent s\rquote \'e9tuver horriblement, et s
+\rquote inonder ensuite d\rquote eau froide\~; \emdash c\rquote est ainsi qu\rquote ils prennent leur bain. Sur le plancher on voyait cinquante balais de verges s\rquote \'e9lever et s\rquote abaisser \'e0 la fois, tous se fouettaient \'e0 en \'ea
+tre ivres. On augmentait \'e0 chaque instant la vapeur}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 On jette \'e0
+ cet effet des gouttes d\rquote eau sur le four ardent.}}}{\cgrid0 \~; aussi ce que l\rquote on ressentait n\rquote \'e9tait plus de la chaleur, mais une br\'fblure comme celle de la poix bouillante. On criait, on gloussait, au bruit de cent cha\'ee
+nes, tra\'eenant sur le plancher\'85 Ceux qui voulaient passer d\rquote un endroit \'e0 l\rquote autre embarrassaient leurs fers dans d\rquote autres cha\'eenes et heurtaient la t\'eate des d\'e9tenus qui se trouvaient plus bas qu\rquote
+eux, tombaient, juraient en entra\'eenant dans leur chute ceux auxquels ils s\rquote accrochaient. Tous \'e9taient dans une esp\'e8ce de griserie, d\rquote excitation folle\~; des cris et des glapissements se croisaient. Il y avait un entassement, un \'e9
+crasement du cot\'e9 de la fen\'eatre du cabinet par laquelle on d\'e9livrait l\rquote eau chaude\~; elle jaillissait sur les t\'eates de ceux qui \'e9taient assis sur le plancher, avant qu\rquote elle arriv\'e2t \'e0 sa destination. Nous avions l\rquote
+air d\rquote \'eatre libres, et pourtant, de temps \'e0 autre, derri\'e8re la fen\'eatre du cabinet ou la porte entr\rquote ouverte, on voyait la figure moustachue d\rquote un soldat, le fusil au pied, veillant \'e0 ce qu\rquote il n\rquote arriv\'e2
+t aucun d\'e9sordre. Les t\'eates ras\'e9es des for\'e7ats et leurs corps auxquels la vapeur donnait une couleur sanglante, paraissaient encore plus monstrueux. Sur les dos rub\'e9fi\'e9
+s par la vapeur apparaissaient nettement les cicatrices des coups de fouet ou de verges appliqu\'e9s autrefois, si bien que ces \'e9chines semblaient avoir \'e9t\'e9 r\'e9cemment meurtries. \'c9tranges cicatrices\~! Un frisson me pass
+a sous la peau, rien qu\rquote en les voyant. On augmente encore la vapeur \emdash et la salle du bain est couverte d\rquote un nuage \'e9pais, br\'fblant, dans lequel tout s\rquote agite, crie, glousse. De ce nuage ressortent des \'e9
+chines meurtries, des t\'eates ras\'e9es, des raccourcis de bras, de jambes\~; pour compl\'e9ter le tableau, Isa\'ef Fomitch hurle de joie \'e0 gorge d\'e9ploy\'e9e, sur la banquette la plus \'e9lev\'e9e. Il se sature de vapeur, tout autre tomberait en d
+\'e9faillance, mais nulle temp\'e9rature n\rquote est assez \'e9lev\'e9e pour lui\~; il loue un frotteur pour un kopek, mais au bout d\rquote un instant, celui-ci n\rquote y peut tenir, jette le\~balai et court s\rquote inonder d\rquote eau froide. Isa
+\'ef Fomitch ne perd pas courage et en loue un second, un troisi\'e8me\~; dans ces occasions-l\'e0, il ne regarde pas \'e0 la d\'e9pense et change jusqu\rquote \'e0 cinq fois de frotteur. \emdash \'ab\~Il s\rquote \'e9tuve bien, ce gaillard d\rquote Isa
+\'ef Fomitch\~!\~\'bb lui crient d\rquote en bas les for\'e7ats. Le Juif sent lui-m\'eame qu\rquote il d\'e9passe tous les autres, qu\rquote il les \'ab\~enfonce\~\'bb\~; il triomphe, de sa voix r\'eache et falote il crie son air\~: }{\i\cgrid0
+la, la, la, la, la}{\cgrid0 qui couvre le tapage. Je pensais que si jamais nous devions \'eatre ensemble en enfer, cela rappellerait le lieu o\'f9 nous nous trouvions. Je ne r\'e9sistai pas au d\'e9sir de communiquer cette id\'e9e \'e0 P\'e9trof\~
+: il regarda tout autour de lui, et ne r\'e9pondit rien. J\rquote aurais voulu lui louer une place \'e0 c\'f4t\'e9 de moi, mais il s\rquote assit \'e0 mes pieds et me d\'e9clara qu\rquote il se trouvait parfaitement \'e0
+ son aise. Baklouchine nous acheta pendant ce temps de l\rquote eau chaude, qu\rquote il nous apportait quand nous en avions besoin. P\'e9trof me signifia qu\rquote il me nettoierait des pieds \'e0 la t\'eate afin de \'ab\~me rendre tout propre\~\'bb
+, et il me pressa de m\rquote \'e9tuver. Je ne m\rquote y d\'e9cidai pas. Ensuite, il me frotta tout entier de savon. \'ab\~Maintenant, je vais vous laver les petons\~\'bb, fit-il en mani\'e8re de conclusion. Je voulais lui r\'e9
+pondre que je pouvais me laver moi-m\'eame, mais je ne le contredis pas et m\rquote abandonnai \'e0 sa volont\'e9. Dans le diminutif\~: petons, qu\rquote il avait employ\'e9, il n\rquote y avait aucun sens servile\~; P\'e9
+trof ne pouvait appeler mes pieds par leur nom, parce que les autres, les vrais hommes, avaient des jambes\~; moi, je n\rquote avais que des petons.
+\par
+\par Apr\'e8s m\rquote avoir rappropri\'e9, il me reconduisit dans le cabinet, me soutenant et m\rquote avertissant \'e0 chaque pas comme si j\rquote eusse \'e9t\'e9 de porcelaine. Il m\rquote aida \'e0 passer mon ling
+e, et quand il eut fini de me dorloter, il s\rquote \'e9lan\'e7a dans le bain pour s\rquote \'e9tuver lui-m\'eame.
+\par
+\par En arrivant \'e0 la caserne, je lui offris un verre de th\'e9 qu\rquote il ne refusa pas. Il le but et me remercia. Je pensai \'e0 faire la d\'e9pense d\rquote un verre d\rquote eau-de-vie en son honneur. J\rquote en trouvai dans notre caserne m\'eame. P
+\'e9trof fut sup\'e9rieurement content, il lampa son eau-de-vie, poussa un grognement de satisfaction, et me fit la remarque que je lui rendais la vie\~; puis, pr\'e9cipitamment, il se rendit \'e0 la cuisine, comme si l\rquote on ne pouvait y d\'e9
+cider quelque chose d\rquote important sans lui. Un autre interlocuteur se pr\'e9senta\~: c\rquote \'e9tait Baklouchine, dont j\rquote ai d\'e9j\'e0 parl\'e9, et que j\rquote avais aussi invit\'e9 \'e0 prendre du th\'e9.
+\par
+\par Je ne connais pas de caract\'e8re plus agr\'e9able que celui de Baklouchine. \'c0 vrai dire, il ne pardonnait rien aux autres et se querellait m\'eame assez souvent\~; il n\rquote aimait surtout pas qu\rquote on se m\'eal\'e2t de ses affaires\~; \emdash
+ en un mot, il savait se d\'e9fendre. Mais ses querelles ne duraient jamais longtemps, et je crois que tous les for\'e7ats l\rquote aimaient. Partout o\'f9 il allait, il \'e9tait le bienvenu. M\'eame en ville, on le tenait pour l\rquote
+homme le plus amusant du monde. C\rquote \'e9tait un gars de haute taille, \'e2g\'e9 de trente ans, au visage ing\'e9nu et d\'e9termin\'e9, assez joli homme avec sa barbiche. Il avait le talent de d\'e9
+naturer si comiquement sa figure en imitant le premier venu que le cercle qui l\rquote entourait se p\'e2mait de rire. C\rquote \'e9tait un farceur, mais jamais il ne se laissait marcher sur le pied par ceux qui faisaient les d\'e9go\'fbt\'e9s et n
+\rquote aimaient pas \'e0 rire\~; aussi personne ne l\rquote accusait d\rquote \'eatre un homme \'ab\~inutile et sans cervelle\~\'bb. Il \'e9tait plein de vie et de feu. Il fit ma connaissance d\'e8s les premiers jours et me raconta sa carri\'e8
+re militaire, enfant de troupe, soldat au r\'e9giment des pionniers, o\'f9 des personnages haut plac\'e9s l\rquote avaient remarqu\'e9. Il me fit imm\'e9diatement un tas de questions sur P\'e9tersbourg\~; il lisait m\'ea
+me des livres. Quand il vint prendre le th\'e9 chez moi, il \'e9gaya toute la caserne en racontant comment le lieutenant Ch\emdash avait malmen\'e9 le matin notre major\~; il m\rquote annon\'e7a d\rquote un air satisfait, en s\rquote asseyant \'e0 c\'f4t
+\'e9 de moi, que nous aurions probablement une repr\'e9sentation th\'e9\'e2trale \'e0 la maison de force. Les d\'e9tenus projetaient de donner un spectacle pendant les f\'eates de No\'ebl. Les acteurs n\'e9cessaires \'e9taient trouv\'e9s, et peu \'e0
+ peu l\rquote on pr\'e9parait les d\'e9cors. Quelques personnes de la ville avaient promis de pr\'eater des habits de femme pour la repr\'e9sentation. On esp\'e9rait m\'eame, par l\rquote entremise d\rquote un brosseur, obtenir un uniforme d\rquote
+officier avec des aiguillettes. Pourvu seulement que le major ne s\rquote avis\'e2t pas d\rquote interdire le spectacle comme l\rquote ann\'e9e pr\'e9c\'e9dente\~! Il \'e9tait alors de mauvaise humeur parce qu\rquote
+il avait perdu au jeu, et puis il y avait eu du grabuge dans la maison de force\~; aussi avait-il tout d\'e9fendu dans un acc\'e8s de m\'e9contentement. Cette ann\'e9e peut-\'eatre, il ne voudrait pas emp\'eacher la repr\'e9sentation. Baklouchine \'e9
+tait exalt\'e9\~: on voyait bien qu\rquote il \'e9tait un des principaux instigateurs du futur th\'e9\'e2tre\~; je me promis d\rquote assister \'e0 ce spectacle. La joie ing\'e9nue q
+ue Baklouchine manifestait en parlant de cette entreprise me toucha. De fil en aiguille nous en v\'eenmes \'e0 causer \'e0 c\'9cur ouvert. Il me dit entre autres choses qu\rquote il n\rquote avait pas seulement servi \'e0 P\'e9tersbourg\~; on l\rquote
+avait envoy\'e9 \'e0 R\'85 avec le grade de sous-officier, dans un bataillon de garnison.
+\par
+\par \emdash C\rquote est de l\'e0 qu\rquote on m\rquote a exp\'e9di\'e9 ici, ajouta Baklouchine.
+\par
+\par \emdash Et pourquoi\~? lui demandai-je.
+\par
+\par \emdash Pourquoi\~? vous ne devineriez pas, Alexandre P\'e9trovitch. Parce que je fus amoureux.
+\par
+\par \emdash Allons donc\~! on n\rquote exile pas encore pour ce motif, r\'e9pliquai-je en riant.
+\par
+\par \emdash Il est vrai de dire, reprit Baklouchine, qu\rquote \'e0 cause de cela j\rquote ai tu\'e9 l\'e0-bas un Allemand d\rquote un coup de pistolet. Mais \'e9tait-ce bien la peine de m\rquote envoyer aux travaux forc\'e9s pour un Allemand\~
+? Je vous en fais juge.
+\par
+\par \emdash Comment cela est-il arriv\'e9\~? Racontez-moi l\rquote histoire, elle doit \'eatre curieuse.
+\par
+\par \emdash Une dr\'f4le d\rquote histoire, Alexandre P\'e9trovitch\~!
+\par
+\par \emdash Tant mieux. Racontez.
+\par
+\par \emdash Vous le voulez\~? Eh bien, \'e9coutez\'85
+\par
+\par Et j\rquote entendis l\rquote histoire d\rquote un meurtre\~: elle n\rquote \'e9tait pas \'ab\~dr\'f4le\~\'bb, mais en v\'e9rit\'e9 fort \'e9trange\'85
+\par
+\par \emdash Voici l\rquote affaire, commen\'e7a Baklouchine. \emdash On m\rquote avait envoy\'e9 \'e0 Riga, une grande et belle ville, qui n\rquote a qu\rquote un d\'e9faut\~: trop d\rquote Allemands. J\rquote \'e9tais encore un jeune homme bien not\'e9
+ aupr\'e8s de mes chefs\~; je portais mon bonnet sur l\rquote oreille, et je passais agr\'e9ablement mon temps. Je faisais de l\rquote \'9cil aux Allemandes. Une d\rquote elles, nomm\'e9e Louisa, me plut fort. Elle et sa tante \'e9
+taient blanchisseuses de linge fin, du plus fin. La vieille \'e9tait une vraie caricature, elle avait de l\rquote argent. Tout d\rquote abord je ne faisais que passer sous les fen\'eatres, mais bient\'f4t je me liai tout \'e0
+ fait avec la jeune fille. Louisa parlait bien le russe, en grasseyant un peu\~; \emdash elle \'e9tait charmante, jamais je n\rquote ai rencontr\'e9 sa pareille. Je la pressai d\rquote abord vivement, mais elle me dit\~:
+\par
+\par \'ab\~\emdash Ne demande pas cela, Sacha, je veux conserver mon innocence pour \'eatre une femme digne de toi\~!\~\'bb Et elle ne faisait que me caresser, en riant d\rquote un rire si clair\'85 elle \'e9tait tr\'e8s-proprette, je n\rquote
+en ai jamais vu de pareille, je vous dis. Elle m\rquote avait engag\'e9 elle-m\'eame \'e0 l\rquote \'e9pouser. Et comment ne pas l\rquote \'e9pouser, dites un peu\~! Je me pr\'e9parais d\'e9j\'e0 \'e0 aller chez le colonel avec ma p\'e9tition\'85 Tout
+\'e0 coup, \emdash Louisa ne vient pas au rendez-vous, une premi\'e8re fois, une seconde, une troisi\'e8me\'85 Je lui envoie une lettre\'85 elle n\rquote y r\'e9pond pas. Que faire\~
+? me dis-je. Si elle me trompait, elle aurait su me jeter de la poudre aux yeux, elle aurait r\'e9pondu \'e0 ma lettre et serait venue au rendez-vous. Mais elle ne savait pas mentir\~; elle avait rompu tout simplement. C\rquote
+est un tour de la tante, pensai-je. Je n\rquote osai pas aller chez celle-ci\~; quoiqu\rquote elle conn\'fbt notre liaison, nous faisions comme si elle l\rquote ignorait\'85 J\rquote \'e9tais comme un poss\'e9d\'e9\~; je lui \'e9crivis une derni\'e8
+re lettre, dans laquelle je lui dis\~: \'ab\~\emdash Si tu ne viens pas, j\rquote irai moi-m\'eame chez ta tante.\~\'bb Elle eut peur et vint. La voil\'e0 qui se met \'e0 pleurer et me raconte qu\rquote un Allemand, Schultz, leur parent \'e9loign\'e9
+, horloger de son \'e9tat et d\rquote un certain \'e2ge, mais riche, avait manifest\'e9 le d\'e9sir de l\rquote \'e9pouser, \emdash afin de la rendre heureuse, comme il disait, et pour ne pas rester sans \'e9pouse pendant sa vieillesse\~; il l\rquote
+aimait depuis longtemps, \'e0 ce qu\rquote elle disait, et caressait cette id\'e9e depuis des ann\'e9es, mais il l\rquote avait tue et ne se d\'e9cidait jamais \'e0 parler. \emdash Tu vois, Sacha, me dit-elle, que c\rquote
+est mon bonheur, car il est riche\~; voudrais-tu donc me priver de mon bonheur\~? Je la regarde, elle pleure, m\rquote embrasse, m\rquote \'e9treint\'85
+\par
+\par \emdash Eh\~! me dis-je, elle a raison\~! Quel b\'e9n\'e9fice d\rquote \'e9pouser un soldat, m\'eame un sous-officier\~? \emdash Allons, adieu, Louisa, Dieu te prot\'e8ge\~! je n\rquote
+ai pas le droit de te priver de ton bonheur. Et comment est-il de sa personne\~? est-il joli\~? \emdash Non, il est \'e2g\'e9, et puis il a un long nez. \emdash Elle pouffa m\'eame de rire. Je la quittai\~: Allons, ce n\rquote \'e9tait pas ma destin\'e9
+e, pens\'e9-je. Le lendemain je passe pr\'e8s du magasin de Schultz (elle m\rquote avait indiqu\'e9 la rue o\'f9 il demeurait). Je regarde par le vitrage\~: je vois un Allemand qui arrange une montre. \emdash
+ Quarante-cinq ans, un nez aquilin, des yeux bomb\'e9s, un frac \'e0 collet droit, tr\'e8s-haut. Je crachai de m\'e9pris en le voyant\~: \'e0 ce moment-l\'e0, j\rquote \'e9tais pr\'eat \'e0 casser les vitres de sa devanture\'85 \'c0 quoi bon\~
+? pensais-je. Il n\rquote y a plus rien \'e0 faire, c\rquote est fini et bien fini\'85 J\rquote arrive \'e0 la caserne \'e0 la nuit tombante, je m\rquote \'e9tends sur ma couchette et, le croirez-vous, Alexandre P\'e9trovitch\~? je me mets \'e0
+ sangloter, \'e0 sangloter\'85
+\par
+\par Un jour se passe, puis un second, un troisi\'e8me\'85 Je ne vois plus Louisa. J\rquote avais pourtant appris d\rquote une vieille comm\'e8re (blanchisseuse aussi, chez l
+aquelle mon amante allait quelquefois) que cet Allemand connaissait notre amour, et que pour cette raison il s\rquote \'e9tait d\'e9cid\'e9 \'e0 l\rquote \'e9pouser le plus t\'f4t possible. Sans quoi il aurait attendu encore deux ans. Il avait forc\'e9
+ Louisa \'e0 jurer qu\rquote elle ne me verrait plus\~; il parait qu\rquote \'e0 cause de moi, il serrait les cordons de sa bourse et qu\rquote il les tenait dur toutes deux, la tante et Louisa. Peut-\'eatre changerait-il encore d\rquote id\'e9e, car il n
+\rquote \'e9tait pas r\'e9solu. Elle me dit aussi qu\rquote il les avait invit\'e9es \'e0 prendre le caf\'e9 chez lui le surlendemain, \emdash un dimanche, et qu\rquote il viendrait encore un autre parent, ancien marchand, maintenant tr\'e8
+s-pauvre et surveillant dans un d\'e9bit de liqueurs. Quand j\rquote appris qu\rquote ils d\'e9cideraient cette affaire le dimanche, je fus si furieux que je ne pus reprendre mon sang-froid. Tout ce jour-l\'e0 et le suivant, je ne fis que penser. J
+\rquote aurais, d\'e9vor\'e9 cet Allemand, je crois.
+\par
+\par Le dimanche matin, je n\rquote avais encore rien d\'e9cid\'e9\~; sit\'f4t la messe entendue, je sortis en courant, j\rquote enfilai ma capote et je me rendis chez cet Allemand. Je pensais les trouver tous l\'e0. Pourquoi j\rquote allais chez l\rquote
+Allemand et ce que je voulais dire, je n\rquote en savais rien moi-m\'eame. Je glissai un pistolet dans ma poche \'e0 tout hasard\~; un petit pistolet qui ne valait pas le diable, avec un chien de l\rquote ancien syst\'e8me, \emdash encore gamin je m
+\rquote en servais pour tirer, \emdash il n\rquote \'e9tait plus bon \'e0 rien. Je le chargeai cependant, parce que je pensais qu\rquote ils me chasseraient, que cet Allemand me dirait des grossi\'e8ret\'e9s, et qu\rquote
+alors je tirerais mon pistolet pour les effrayer tous. J\rquote arrive. Personne dans l\rquote escalier, ils \'e9taient tous dans l\rquote arri\'e8re-boutique. Pas de domestique, l\rquote unique servante \'e9
+tait absente. Je traverse le magasin, je vois que la porte est ferm\'e9e, une vieille porte retenue par un crochet. Le c\'9cur me bat, je m\rquote arr\'eate et j\rquote \'e9coute\~: on parle allemand. J\rquote enfonce d\rquote
+un coup de pied la porte qui c\'e8de. Je regarde, la table est mise. Il y avait l\'e0 une grande cafeti\'e8re, une lampe \'e0 esprit-de-vin sur laquelle le caf\'e9 bouillait, et des biscuits. Sur un autre plateau, un carafon d\rquote
+eau-de-vie, des harengs, de la saucisse et une bouteille de vin quelconque. Louisa et sa tante, toutes deux endimanch\'e9es, \'e9taient assises sur le divan. En face d\rquote elles l\rquote Allemand s\rquote \'e9talait sur une chaise, comme un fianc\'e9
+, quoi\~! bien peign\'e9, en frac et collet mont\'e9. De l\rquote autre c\'f4t\'e9 il y avait encore un Allemand, d\'e9j\'e0 vieux celui-l\'e0, gros et gris\~; il se taisait. Quand j\rquote entrai, Louisa devint toute p\'e2le. La tante se leva d\rquote
+un bond et se rassit. L\rquote Allemand se f\'e2cha. \'c9tait-il col\'e8re\~! il se leva et me dit en venant \'e0 ma rencontre\~:
+\par
+\par \emdash Que d\'e9sirez-vous\~?
+\par
+\par J\rquote eusse perdu contenance, si la col\'e8re ne m\rquote e\'fbt soutenu.
+\par
+\par \emdash Ce que je d\'e9sire\~? Accueille donc un h\'f4te, fais-lui boire de l\rquote eau-de-vie. Je suis venu te faire une visite.
+\par
+\par L\rquote Allemand r\'e9fl\'e9chit un instant et me dit\~: Asseyez-vous\~! Je m\rquote assis.
+\par
+\par \emdash Voici de l\rquote eau-de-vie\~; buvez, je vous prie.
+\par
+\par \emdash Donne-moi de bonne eau-de-vie, toi\~! dis donc. \emdash Je me mettais toujours plus en col\'e8re.
+\par
+\par \emdash C\rquote est de bonne eau-de-vie.
+\par
+\par J\rquote enrageai de voir qu\rquote il me regardait de haut en bas. Le plus affreux, c\rquote est que Louisa contemplait cette sc\'e8ne. Je bus, et je lui dis\~:
+\par
+\par \emdash Or \'e7\'e0, l\rquote Allemand, qu\rquote as-tu donc \'e0 me dire des grossi\'e8ret\'e9s\~? Faisons connaissance, je suis venu chez toi en bon ami.
+\par
+\par \emdash Je ne puis \'eatre votre ami, vous \'eates un simple soldat.
+\par
+\par Alors je m\rquote emportai.
+\par
+\par \emdash Ah\~! mannequin\~! marchand de saucisses\~! Sais-tu que je puis faire de toi ce qui me plaira\~? Tiens, veux-tu que je te casse la t\'eate avec ce pistolet\~?
+\par
+\par Je tire mon pistolet, je me l\'e8ve et je lui applique le canon \'e0 bout portant contre le front. Les femmes \'e9taient plus mortes que vives\~; elles avaient peur de souffler\~; le vieux tremblait comme une feuille, tout bl\'eame.
+\par
+\par L\rquote Allemand s\rquote \'e9tonna, mais il revint vite \'e0 lui.
+\par
+\par \emdash Je n\rquote ai pas peur de vous et je vous prie, en homme bien \'e9lev\'e9, de cesser imm\'e9diatement cette plaisanterie\~; je n\rquote ai pas peur de vous du tout.
+\par
+\par \emdash Oh\~! tu mens, tu as peur\~! Voyez-le\~! Il n\rquote ose pas remuer la t\'eate de dessous le pistolet.
+\par
+\par \emdash Non, dit-il, vous n\rquote oserez pas faire cela.
+\par
+\par \emdash Et pourquoi donc ne l\rquote oserais-je pas\~?
+\par
+\par \emdash Parce que cela vous est s\'e9v\'e8rement d\'e9fendu et qu\rquote on vous punirait s\'e9v\'e8rement.
+\par
+\par Que le diable emporte cet imb\'e9cile d\rquote Allemand\~! S\rquote il ne m\rquote avait pas pouss\'e9 lui-m\'eame, il serait encore vivant.
+\par
+\par \emdash Ainsi tu crois que je n\rquote oserai pas\~?\'85
+\par
+\par \emdash No-on\~!
+\par
+\par \emdash Je n\rquote oserai pas\~?
+\par
+\par \emdash Vous n\rquote oserez pas me faire\'85
+\par
+\par \emdash Eh bien\~! tiens\~! saucisse\~! \emdash Je tire, et le voil\'e0 qui s\rquote affaisse sur sa chaise. Les autres poussent des cris.
+\par
+\par Je remis mon pistolet dans ma poche, et en rentrant \'e0 la forteresse, je le jetai dans les orties pr\'e8s de la grande porte.
+\par
+\par J\rquote arrive \'e0 la caserne, je m\rquote allonge sur ma couchette et je me dis\~: \'ab\~\emdash On va me pincer tout de suite\~!\~\'bb Une heure se passe, une autre encore \emdash on ne m\rquote arr\'eate pas. Vers le soir, je fus pris d\rquote un
+tel chagrin que je sortis\~; je voulais \'e0 tout prix voir Louisa. Je passai devant la maison de l\rquote horloger. Il y avait l\'e0 un tas de monde, la police\'85 Je courus chez la vieille comm\'e8re, je lui dis\~: \'ab\~\emdash Va appeler Louisa\~!\~
+\'bb Je n\rquote attendis qu\rquote un instant, elle accourut aussit\'f4t, se jeta \'e0 mon cou en pleurant. \emdash \'ab\~C\rquote est ma faute, me dit-elle, j\rquote ai \'e9cout\'e9 ma tante.\~\'bb Elle me raconta que sa tante, tout de suite apr\'e8
+s cette sc\'e8ne, \'e9tait rentr\'e9e \'e0 la maison\~; elle avait eu tellement peur qu\rquote elle en \'e9tait malade et n\rquote avait pas souffl\'e9 mot. La vieille n\rquote avait d\'e9nonc\'e9 personne, au contraire, elle avait m\'eame ordonn\'e9 \'e0
+ sa ni\'e8ce de se taire parce qu\rquote elle avait peur\~: \'ab\~Qu\rquote ils fassent ce qu\rquote ils veulent. \emdash Personne ne nous a vus depuis\~\'bb, me dit Louisa. L\rquote horloger avait renvoy\'e9 sa servante, car il la craignait comme le feu
+\~; elle lui aurait saut\'e9 aux yeux, si elle avait su qu\rquote il voulait se marier. Il n\rquote y avait aucun ouvrier \'e0 la maison, il les avait tous \'e9loign\'e9s. Il avait pr\'e9par\'e9 lui-m\'eame le caf\'e9 et la collation. Quant au par
+ent, comme il s\rquote \'e9tait tu toute sa vie, il avait pris son chapeau sans ouvrir la bouche, et s\rquote en \'e9tait all\'e9 le premier. \emdash \~\'ab\~Pour s\'fbr il se taira\~\'bb, ajouta Louisa. C\rquote
+est ce qui arriva. Pendant deux semaines, personne ne m\rquote arr\'eata, on ne me soup\'e7onnait pas le moins du monde. Ne le croyez pas si vous voulez, Alexandre P\'e9trovitch, mais ces deux semaines ont \'e9t\'e9
+ tout le bonheur de ma vie. Je voyais Louisa chaque jour. Et comme elle s\rquote \'e9tait attach\'e9e \'e0 moi\~! Elle me disait en pleurant\~: \'ab\~Si l\rquote on t\rquote exile, j\rquote irai avec toi, je quitterai tout pour te suivre.\~\'bb
+ Je pensais d\'e9j\'e0 \'e0 en finir avec ma vie, tant elle m\rquote avait apitoy\'e9. Mais au bout des deux semaines, on m\rquote arr\'eata. Le vieux et la tante s\rquote \'e9taient entendus pour me d\'e9noncer.
+\par
+\par \emdash Mais, interrompis-je, Baklouchine, attendez\~! \emdash pour cela, on ne pouvait vous infliger que dix \'e0 douze ans de travaux, le maximum de la peine, et encore dans la section civile\~; pourtant, vous \'eates dans la \'ab\~section particuli
+\'e8re\~\'bb. Comment cela se fait-il\~?
+\par
+\par \emdash C\rquote est une autre affaire, dit Baklouchine. Quand on me conduisit devant le conseil de guerre, le capitaine rapporteur commen\'e7a \'e0 m\rquote insulter devant le tribunal, \'e0 me dire des gros mots. Je n\rquote y tins pas, je lui criai\~
+: \'ab\~Pourquoi m\rquote injuries-tu\~? Ne vois-tu pas, canaille, que tu te regardes dans un miroir\~?\~\'bb Cela m\rquote a fait une nouvelle affaire, on m\rquote a remis en jugement, et pour les deux choses j\rquote ai \'e9t\'e9 condamn\'e9 \'e0
+ quatre mille coups de verges et \'e0 la \'ab\~section particuli\'e8re\~\'bb. Quand on me fit sortir pour subir ma punition dans la rue verte, on emmena le capitaine\~: il avait \'e9t\'e9 cass\'e9 de son grade et envoy\'e9 au Caucase en qualit\'e9
+ de simple soldat. \emdash Au revoir, Alexandre P\'e9trovitch. Ne manquez pas de venir voir notre repr\'e9sentation.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262254}X \endash LA F\'caTE DE NO\'cbL.{\*\bkmkend _Toc96262254}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Les f\'eates approchaient enfin. La veille du grand jour, les for\'e7ats n\rquote all\'e8rent presque pas au travail. Ceux qui travaillaient dans les ateliers de couture et autres s\rquote y rendirent comme \'e0 l\rquote ordinaire, les derniers s\rquote
+en furent \'e0 la d\'e9monte, mais ils revinrent presque imm\'e9diatement \'e0 la maison de force, un \'e0 un ou par bandes\~; apr\'e8s le d\'eener, personne ne travailla. Depuis le matin la majeure partie des for\'e7ats n\rquote \'e9taient occup\'e9
+s que de leurs propres affaires et non de celles de l\rquote administration\~: les uns s\rquote arrangeaient pour faire venir de l\rquote eau-de-vie ou en commandaient encore, tandis que les autres demandaient la permission de voir leurs comp\'e8
+res et leurs comm\'e8res, ou rassemblaient les petites sommes qu\rquote on leur devait pour du travail ex\'e9cut\'e9 auparavant. Baklouchine et les for\'e7ats qui prenaient part au spectacle cherchaient \'e0 d\'e9
+cider quelques-unes de leurs connaissances, presque tous brosseurs d\rquote officiers, \'e0 leur confier les costumes qui leur \'e9taient n\'e9cessaires.
+\par
+\par Les uns allaient et venaient d\rquote un air affair\'e9, uniquement parce que d\rquote autres \'e9taient press\'e9s et affair\'e9s\~; ils n\rquote avaient aucun argent \'e0 recevoir, et pourtant ils paraissaient attendre un payement\~
+; en un mot, tout le monde \'e9tait dans l\rquote expectative d\rquote un changement, de quelque \'e9v\'e9nement extraordinaire. Vers le soir, les invalides qui faisaient les commissions des for\'e7ats apport\'e8rent toutes sortes de victuailles\~
+: de la viande, des cochons de lait, des oies. Beaucoup de d\'e9tenus, m\'eame les plus simples et les plus \'e9conomes, qui toute l\rquote ann\'e9e entassaient leurs kopeks, croyaient de leur devoir de faire de la d\'e9pense ce jour-l\'e0 et de c\'e9l
+\'e9brer dignement le r\'e9veillon. Le lendemain \'e9tait pour les for\'e7ats une vraie f\'eate, \'e0 laquelle ils avaient droit, une f\'eate reconnue par la loi. Les d\'e9tenus ne pouvaient \'eatre envoy\'e9s au travail ce jour-l\'e0\~: il n\rquote
+y avait que trois jours semblables dans toute l\rquote ann\'e9e.
+\par
+\par Enfin, qui sait combien de souvenirs devaient tourbillonner dans les \'e2mes de ces r\'e9prouv\'e9s \'e0 l\rquote approche d\rquote une pareille solennit\'e9\~? D\'e8s l\rquote enfance, le petit peuple garde vivement la m\'e9moire des grandes f\'ea
+tes. Ils devaient se rappeler avec angoisse et tourment ces jours o\'f9 l\rquote on se repose des p\'e9nibles travaux au sein de la famille. Le respect des for\'e7ats pour ce jour-l\'e0 avait quelque chose d\rquote imposant\~; les riboteurs \'e9
+taient peu nombreux, presque tout le monde \'e9tait s\'e9rieux et pour ainsi dire occup\'e9, bien qu\rquote ils n\rquote eussent rien \'e0 faire pour la plupart. M\'eame ceux qui se permettaient de faire bamboche conservaient un air grave\'85
+ Le rire semblait interdit. Une sorte de susceptibilit\'e9 intol\'e9rante r\'e9gnait dans tout le bagne, et si quelqu\rquote un contrevenait au repos g\'e9n\'e9ral, m\'eame involontairement, on le remettait bien vite \'e0 sa place, en criant et en jurant
+\~; on se f\'e2chait, comme s\rquote il e\'fbt manqu\'e9 de respect \'e0 la f\'eate elle-m\'eame. Cette disposition des for\'e7ats \'e9tait remarquable et m\'eame touchante. Outre la v\'e9n\'e9ration inn\'e9e qu\rquote
+ils ont pour ce grand jour, ils pressentent qu\rquote en observant cette f\'eate, ils sont en communion avec le reste du monde, qu\rquote ils ne sont plus tout \'e0 fait des r\'e9prouv\'e9s, perdus et rejet\'e9s par la soci\'e9t\'e9, puisqu\rquote \'e0
+ la maison de force on c\'e9l\'e8bre cette r\'e9jouissance comme au dehors. Ils sentaient tout cela, je l\rquote ai vu et compris moi-m\'eame.
+\par
+\par Akim Akimytch avait aussi fait de grands pr\'e9paratifs pour la f\'eate\~: il n\rquote avait pas de souvenirs de famille, \'e9tant n\'e9 orphelin dans une maison \'e9trang\'e8re, et entr\'e9 au service d\'e8s l\rquote \'e2ge de quinze ans\~; il n\rquote
+avait jamais ressenti de grandes joies, ayant toujours v\'e9cu r\'e9guli\'e8rement, uniform\'e9ment, dans la crainte d\rquote enfreindre les devoirs qui lui \'e9taient impos\'e9s. Il n\rquote \'e9tait pas non plus fort religieux, car son formalisme avait
+\'e9touff\'e9 tous ses dons humains, toutes ses passions et ses penchants, bons ou mauvais. Il se pr\'e9parait par cons\'e9quent \'e0 f\'eater No\'ebl sans se tr\'e9mousser ou s\rquote \'e9mouvoir particuli\'e8rement\~; il n\rquote \'e9tait attrist\'e9
+ par aucun souvenir chagrin et inutile\~; il faisait tout avec cette ponctualit\'e9 qui \'e9tait suffisante pour accomplir convenablement ses devoirs ou pour c\'e9l\'e9brer une c\'e9r\'e9monie fond\'e9e une fois pour toutes. D\rquote ailleurs, il n
+\rquote aimait pas trop \'e0 r\'e9fl\'e9chir. L\rquote importance du fait lui-m\'eame n\rquote avait jamais effleur\'e9 sa cervelle, tandis qu\rquote il ex\'e9cutait les r\'e8gles qu\rquote
+on lui imposait avec une minutie religieuse. Si on lui avait ordonn\'e9 le jour suivant de faire tout le contraire de ce qu\rquote il avait fait la veille, il aurait ob\'e9i avec la m\'eame soumission et le m\'eame scrupule qu\rquote il avait montr\'e9
+ le jour avant. Une fois dans sa vie, une seule fois, il avait voulu agir de sa propre impulsion \emdash et il avait \'e9t\'e9 envoy\'e9 aux travaux forc\'e9s. Cette le\'e7on n\rquote avait pas \'e9t\'e9 perdue pour lui. Quoiqu\rquote il f\'fbt \'e9
+crit qu\rquote il ne devait jamais comprendre sa faute, il avait pourtant gagn\'e9 \'e0 son aventure une r\'e8gle de morale salutaire, \emdash ne jamais raisonner, dans n\rquote importe quelle circonstance, parce que son esprit n\rquote \'e9tait jamais
+\'e0 la hauteur de l\rquote affaire \'e0 juger. Aveugl\'e9ment d\'e9vou\'e9 aux c\'e9r\'e9monies, il regardait avec respect le cochon de lait qu\rquote il avait farci de gruau et qu\rquote il avait r\'f4ti lui-m\'ea
+me (car il avait quelques connaissances culinaires), absolument comme si ce n\rquote avait pas \'e9t\'e9 un cochon de lait ordinaire, que l\rquote on pouvait acheter et r\'f4tir en tout temps, mais bien un animal particulier, n\'e9 sp\'e9
+cialement pour la f\'eate de No\'ebl. Peut-\'eatre \'e9tait-il habitu\'e9, depuis sa tendre enfance, \'e0 voir ce jour-l\'e0 sur la table un cochon de lait, et en concluait-il qu\rquote un cochon de lait \'e9tait indispensable pour c\'e9l\'e9
+brer dignement la f\'eate\~; je suis certain que si, par malheur, il n\rquote avait pas mang\'e9 de cette viande-l\'e0, il aurait eu un remords toute sa vie de n\rquote avoir pas fait son devoir. Jusqu\rquote au jour de No\'ebl il portait sa vieille
+ veste et son vieux pantalon, qui, malgr\'e9 leur raccommodage minutieux, montraient depuis longtemps la corde. J\rquote appris alors qu\rquote il gardait soigneusement dans son coffre le nouveau costume qui lui avait \'e9t\'e9 d\'e9livr\'e9
+ quatre mois auparavant, et qu\rquote il ne l\rquote avait pas touch\'e9 \'e0 la seule fin de l\rquote \'e9trenner le jour de No\'ebl. C\rquote est ce qu\rquote il fit. La veille, il sortit de son coffre les v\'eatements neufs, les d\'e9
+plia, les examina, les nettoya, souffla dessus pour enlever la poussi\'e8re, et tout \'e9tant parfaitement en ordre, il les essaya pr\'e9alablement. Le costume lui seyait parfaitement\~; toutes les pi\'e8ces \'e9
+taient convenables, la veste se boutonnait jusqu\rquote au cou, le collet droit et roide comme du carton maintenait le menton tr\'e8s-haut\~; la taille rappelait de loin la coupe militaire\~
+; aussi Akim Akimytch sourit-il de satisfaction, en se tournant et retournant non sans braverie devant son tout petit miroir, orn\'e9 depuis longtemps par ses soins d\rquote une bordure dor\'e9e. Seule, une agrafe de la veste semblait ne pas \'eatre \'e0
+ sa place\~; Akim Akimytch la remarqua et r\'e9solut de la changer de place\~; quand il eut fini, il essaya de nouveau la veste, elle \'e9tait irr\'e9prochable. Il replia alors son costume comme auparavant et, l\rquote
+esprit tranquille, le serra dans son coffre jusqu\rquote au lendemain. Son cr\'e2ne \'e9tait suffisamment ras\'e9, mais apr\'e8s un examen attentif, Akim Akimytch acquit la certitude qu\rquote il n\rquote \'e9tait pas absolument lisse\~
+; ses cheveux avaient imperceptiblement repouss\'e9\~; il se rendit imm\'e9diatement pr\'e8s du \'ab\~major\~\'bb pour \'eatre ras\'e9 comme il faut, \'e0 l\rquote ordonnance. En r\'e9alit\'e9 personne n\rquote aurait song\'e9 \'e0
+ le regarder le lendemain, mais il agissait par acquit de conscience, afin de remplir tous ses devoirs ce jour-l\'e0. Cette v\'e9n\'e9ration pour le plus petit bouton, pour la moindre torsade d\rquote \'e9paulette, pour la moindre ganse s\rquote \'e9
+tait grav\'e9e dans son esprit comme un devoir imp\'e9rieux, et dans son c\'9cur, comme l\rquote image de la plus parfaite beaut\'e9 que peut et doit atteindre un homme comme il faut. En sa qualit\'e9 d\rquote \~\'ab\~ancien\~\'bb
+ de la caserne, il veilla \'e0 ce qu\rquote on apport\'e2t du foin et \'e0 ce qu\rquote on l\rquote \'e9tendit sur le plancher. La m\'eame chose se faisait dans les autres casernes. Je ne sais pas pourquoi l\rquote
+on jetait toujours du foin sur le sol le jour de No\'ebl}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 En Pologne, \'e0 l
+\rquote heure qu\rquote il est, entre la nappe et le bois de la table sur laquelle sont dispos\'e9s les mets, on dispose du foin qui doit rappeler aux fid\'e8les que J\'e9sus-Christ est n\'e9 dans une cr\'e8che.}}}{\cgrid0 . Une fois qu\rquote
+Akim Akimytch eut termin\'e9 son travail, il dit ses pri\'e8res, s\rquote \'e9tendit sur sa couchette et s\rquote endormit du sommeil tranquille de l\rquote enfance, afin de se r\'e9veiller le plus t\'f4t possible le lendemain. Les autres for\'e7
+ats firent de m\'eame, du reste. Tous les d\'e9tenus se couch\'e8rent beaucoup plus t\'f4t que de coutume. Les travaux ordinaires furent d\'e9laiss\'e9s ce soir-l\'e0\~; quant \'e0 jouer aux cartes, personne n\rquote aurait m\'eame os\'e9
+ en parler. Tout le monde attendait le matin suivant.
+\par
+\par Il arriva enfin, ce matin\~! De fort bonne heure, avant m\'eame qu\rquote il f\'eet jour, on battit la diane, et le sous-officier qui entra pour compter les for\'e7ats leur souhaita une heureuse f\'eate. On lui r\'e9pondit, d\rquote
+un ton affable et aimable, par un souhait semblable. Akim Akimytch et beaucoup d\rquote autres qui avaient leurs oies et leurs cochons de lait, s\rquote en furent pr\'e9cipitamment \'e0 la cuisine, apr\'e8s avoir dit leurs pri\'e8res \'e0 la h\'e2
+te, pour voir \'e0 quel endroit se trouvaient leurs victuailles, et comme on les r\'f4tissait. Par les petites fen\'eatres de notre caserne, \'e0 moiti\'e9 cach\'e9es par la neige et la glace, on voyait dans les t\'e9n\'e8
+bres flamber le feu vif des deux cuisines, dont les six po\'eales \'e9taient allum\'e9s. Dans la cour encore sombre, les for\'e7ats, la demi-pelisse jet\'e9e sur les \'e9paules ou compl\'e8tement v\'eatus, se pressaient du c\'f4t\'e9
+ de la cuisine. Quelques-uns cependant, \emdash en petit nombre, \emdash avaient r\'e9ussi \'e0 visiter les cabaretiers. C\rquote \'e9taient les plus impatients. Tout le monde se conduisait avec d\'e9cence, paisiblement, beaucoup mieux qu\rquote \'e0 l
+\rquote ordinaire. On n\rquote entendait ni les querelles, ni les injures habituelles. Chacun comprenait que c\rquote \'e9tait un grand jour, une grande f\'eate. Des for\'e7ats allaient m\'eame dans les autres casernes souhaiter une heureuse f\'eate \'e0
+ leurs connaissances. Ce jour-l\'e0, il semblait qu\rquote une sorte d\rquote amiti\'e9 exist\'e2t entre eux. Je remarquerai en passant que les for\'e7ats n\rquote ont presque jamais de liaisons \'e0 la maison de force, ni communes, ni particuli\'e8res\~
+; ainsi il \'e9tait tr\'e8s-rare qu\rquote un for\'e7at se li\'e2t avec un autre, comme dans le monde libre. Nous \'e9tions en g\'e9n\'e9ral durs et secs dans nos rapports r\'e9ciproques, \'e0 quelques rares exceptions pr\'e8s\~; c\rquote \'e9
+tait un ton adopt\'e9 une fois pour toutes. Je sortis aussi de la caserne\~; il commen\'e7ait \'e0 faire clair\~; les \'e9toiles p\'e2lissaient, une l\'e9g\'e8re bu\'e9e congel\'e9e s\rquote \'e9levait de terre, les spirales de fum\'e9e des chemin\'e9
+es montaient en tournoyant. Plusieurs d\'e9tenus que je rencontrai me souhait\'e8rent avec affabilit\'e9 une bonne f\'eate. Je les remerciai en leur rendant leurs souhaits. De ceux-l\'e0, quelques-uns ne m\rquote avaient jamais encore adress\'e9
+ la parole. Pr\'e8s de la cuisine, un for\'e7at de la caserne militaire, la touloupe sur l\rquote \'e9paule, me rejoignit. Du milieu de la cour, il m\rquote avait aper\'e7u et me criait\~: \'ab\~Alexandre P\'e9trovitch\~! Alexandre P\'e9trovitch\~!\~\'bb
+ Il se h\'e2tait en courant du c\'f4t\'e9 de la cuisine. Je m\rquote arr\'eatai pour l\rquote attendre. C\rquote \'e9tait un jeune gars au visage rond, aux yeux doux, peu communicatif avec tout le monde\~; il ne m\rquote avait pas encore parl\'e9
+ depuis mon entr\'e9e \'e0 la maison de force, et n\rquote avait fait jusqu\rquote alors aucune attention \'e0 moi\~: je ne savais m\'eame pas comment il se nommait. Il accourut tout essouffl\'e9, et resta plant\'e9 devant moi \'e0 me regarder en
+souriant b\'eatement, mais d\rquote un air heureux.
+\par
+\par \emdash Que voulez-vous\~? lui demandai-je non sans \'e9tonnement. Il resta devant moi souriant, \'e0 me regarder de tous ses yeux, sans toutefois entamer la conversation.
+\par
+\par \emdash Mais, comment donc\~?\'85 c\rquote est f\'eate\'85, marmotta-t-il. Il comprit lui-m\'eame qu\rquote il n\rquote avait rien \'e0 me dire de plus, et me quitta pour se rendre pr\'e9cipitamment \'e0 la cuisine.
+\par
+\par Je ferai la remarque qu\rquote apr\'e8s cela nous ne nous rencontr\'e2mes presque jamais, et que nous ne nous adress\'e2mes pas la parole jusqu\rquote \'e0 ma sortie de prison.
+\par
+\par Autour des po\'eales flambants de la cuisine les for\'e7ats affair\'e9s se d\'e9menaient et se bousculaient. Chacun surveillait son bien, les cuisiniers pr\'e9paraient l\rquote ordinaire du bagne, car le d\'eener devait avoir lieu un peu plus t\'f4
+t que de coutume. Personne n\rquote avait encore mang\'e9, du reste, bien que tous en eussent envie, mais on observait les convenances devant les autres. On attendait le pr\'eatre, le car\'eame ne cessait qu\rquote apr\'e8s son arriv\'e9
+e. Il ne faisait pas encore jour que l\rquote on entendit d\'e9j\'e0 le caporal crier de derri\'e8re la porte d\rquote entr\'e9e de la prison\~: \'ab\~Les cuisiniers\~!\~\'bb Ces appels se r\'e9p\'e9t\'e8rent, Ininterrompus, pendant deux heures. On r\'e9
+clamait les cuisiniers pour recevoir les aum\'f4nes apport\'e9es de tous les coins de la ville en quantit\'e9 \'e9norme\~: miches de pain blanc, talmouses, \'e9chaud\'e9s, cr\'eapes, et autres p\'e2tisseries au beurre. Je crois qu\rquote il n\rquote
+y avait pas une marchande ou une bourgeoise de toute la ville qui n\rquote e\'fbt envoy\'e9 quelque chose aux \'ab\~malheureux\~\'bb. Parmi ces aum\'f4nes, il y en avait d\rquote opulentes, comme des pains de fleur de farine en assez grand nombre\~
+; il y en avait aussi de tr\'e8s-pauvres, une miche de pain blanc de deux kopeks et deux }{\i\cgrid0 changhi}{\cgrid0 noirs \'e0 peine enduits de cr\'e8me aigre\~: c\rquote \'e9tait le cadeau du pauvre au pauvre, pour lequel celui-l\'e0 avait d\'e9pens
+\'e9 son dernier kopek. Tout \'e9tait accept\'e9 avec une \'e9gale reconnaissance, sans distinction de valeur ou de donateurs. Les for\'e7ats qui recevaient les dons \'f4
+taient leurs bonnets, remerciaient en saluant les donateurs, leur souhaitaient de bonnes f\'eates et emportaient l\rquote aum\'f4ne \'e0 la cuisine. Quand on avait rassembl\'e9
+ de grands tas de pains, on appelait les anciens de chaque caserne, qui partageaient le tout par \'e9gales portions entre toutes les sections. Ce partage n\rquote excitait ni querelles ni injures, il se faisait honn\'eatement, \'e9
+quitablement. Akim Akimytch, aid\'e9 d\rquote un autre d\'e9tenu, partageait entre les for\'e7ats de notre caserne le lot qui nous \'e9tait \'e9chu, de sa main, et remettait \'e0 chacun de nous ce qui lui revenait. Chacun \'e9tait content, pas une r\'e9
+clamation ne se faisait entendre, aucune envie ne se manifestait\~; personne n\rquote aurait eu l\rquote id\'e9e d\rquote une tromperie. Quand Akim Akimytch eut fini ses affaires \'e0 la cuisine, il proc\'e9da religieusement \'e0 sa toilette et s\rquote
+habilla d\rquote un air solennel, en boutonnant tous les crochets de sa veste sans en excepter un\~: une fois v\'eatu de neuf, il se mit \'e0 prier, ce qui dura assez longtemps. Beaucoup de d\'e9tenus remplissaient leurs devoirs religieux, mais c\rquote
+\'e9taient, pour la plupart, des gens \'e2g\'e9s\~: les jeunes ne priaient presque pas\~: ils se signaient tout au plus en se levant, et encore cela n\rquote arrivait que les jours de f\'eate. Akim Akimytch s\rquote approcha de moi, une fois sa pri\'e8
+re finie, pour me faire les souhaits d\rquote usage. Je l\rquote invitai \'e0 prendre du th\'e9, il me rendit ma politesse en m\rquote offrant de son cochon de lait. Au bout de quelque temps P\'e9trof accourut pour m\rquote
+adresser ses compliments. Je crois qu\rquote il avait d\'e9j\'e0 bu, et, bien qu\rquote il f\'fbt tout essouffl\'e9, il ne me dit pas grand\rquote chose\~; il resta debout devant moi pendant quelques instants et s\rquote en retourna \'e0 la c
+uisine. On se pr\'e9parait en ce moment dans la caserne de la section militaire \'e0 recevoir le pr\'eatre. Cette caserne n\rquote \'e9tait pas construite comme les autres\~; les lits de camp \'e9taient dispos\'e9
+s le long de la muraille, et non au milieu de la salle comme dans toutes les autres, si bien que c\rquote \'e9tait la seule dont le milieu ne f\'fbt pas obstru\'e9. Elle avait \'e9t\'e9 probablement construite de cette fa\'e7on afin qu\rquote en cas de n
+\'e9cessit\'e9 on put r\'e9unir les for\'e7ats. On dressa une petite table au milieu de la salle\~; on y pla\'e7a une image devant laquelle on alluma une petite lampe-veilleuse. Le pr\'eatre arriva enfin avec la croix et l\rquote eau b\'e9
+nite. Il pria et chanta devant l\rquote image, puis se tourna du c\'f4t\'e9 des for\'e7ats qui, tous, les uns apr\'e8s les autres, vinrent baiser la croix. Le pr\'eatre parcourut ensuite toutes les casernes, qu\rquote il aspergea d\rquote eau b\'e9nite\~
+; quand il arriva \'e0 la cuisine, il vanta le pain de la maison de force qui avait de la r\'e9putation en ville\~; les d\'e9tenus manifest\'e8rent aussit\'f4t le d\'e9sir de lui envoyer deux pains frais encore tout chauds, qu\rquote un invalide fut charg
+\'e9 de lui porter imm\'e9diatement. Les for\'e7ats reconduisirent la croix avec le m\'eame respect qu\rquote ils l\rquote avaient accueillie\~; presque tout de suite apr\'e8s, le major et le commandant arriv\'e8rent. On aimait le commandant, on le re
+spectait m\'eame. Il fit le tour des casernes en compagnie du major, souhaita un joyeux No\'ebl aux for\'e7ats, entra dans la cuisine et go\'fbta la soupe aux choux aigres. Elle \'e9tait fameuse ce jour-l\'e0\~: chaque d\'e9tenu avait droit \'e0 pr\'e8s d
+\rquote une livre de viande\~; en outre, on avait pr\'e9par\'e9 du gruau de millet, et certes le beurre n\rquote y avait pas \'e9t\'e9 \'e9pargn\'e9. Le major reconduisit le commandant jusqu\rquote \'e0 la porte et ordonna aux for\'e7ats de d\'ee
+ner. Ceux-ci s\rquote effor\'e7aient de ne pas se trouver sous ses yeux. On n\rquote aimait pas son regard m\'e9chant, toujours inquisiteur derri\'e8re ses lunettes, errant de droite et de gauche, comme s\rquote il cherchait un d\'e9sordre \'e0 r\'e9
+primer, un coupable \'e0 punir.
+\par
+\par On d\'eena. Le cochon de lait d\rquote Akim Akimytch \'e9tait admirablement r\'f4ti. Je ne pus m\rquote expliquer comment cinq minutes apr\'e8s la sortie du major il y eut une masse de d\'e9tenus ivres tandis qu\rquote en sa pr\'e9sence tout le monde \'e9
+tait encore de sang-froid. Les figures rouges et rayonnantes \'e9taient nombreuses\~; des balala\'efki}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Esp\'e8ce de guitare.}}}{\cgrid0 firent bient\'f4t leur apparition. Le petit Polonais suivait d\'e9j\'e0 en jouant du violon un riboteur qui l\rquote avait engag\'e9 pour toute la journ\'e9
+e et auquel il raclait des danses gaies. La conversation devint de plus en plus bruyante et tapageuse. Le d\'eener se termina cependant sans grands d\'e9sordres. Tout le monde \'e9tait rassasi\'e9. Plusieurs vieillards, des for\'e7ats s\'e9rieux, s
+\rquote en furent imm\'e9diatement se coucher, ce que fit aussi Akim Akimytch qui supposait probablement qu\rquote on devait absolument dormir apr\'e8s d\'eener les jours de f\'eate. Le vieux-croyant de Starodoub, apr\'e8s avoir quelque peu sommeill\'e9
+, grimpa sur le po\'eale, ouvrit son livre\~; il pria la journ\'e9e enti\'e8re et m\'eame fort tard dans la soir\'e9e, sans un instant d\rquote interruption. Le spectacle de cette \'ab\~honte\~\'bb lui \'e9tait p\'e9nible, comme il le disait. Tous
+les Tcherkesses all\'e8rent s\rquote asseoir sur le seuil\~; ils regardaient avec curiosit\'e9, mais avec une nuance de d\'e9go\'fbt, tout ce monde ivre. Je rencontrai Nourra\~: \'ab\~}{\i\cgrid0 Aman, Aman}{\cgrid0 , me dit-il dans un \'e9lan d\rquote
+honn\'eate indignation et en hochant la t\'eate, \emdash ouh\~! }{\i\cgrid0 Aman}{\cgrid0 \~! Allah sera f\'e2ch\'e9\~!\~\'bb Isa\'ef Fomitch alluma d\rquote un air arrogant et opini\'e2
+tre une bougie dans son coin et se mit au travail, pour bien montrer qu\rquote \'e0 ses yeux ce n\rquote \'e9tait pas f\'eate. Par-ci par-l\'e0 des parties de cartes s\rquote organisaient. Les for\'e7ats ne craignaient pas les invalides, on pla\'e7
+a pourtant des sentinelles pour le cas o\'f9 le sous-officier arriverait \'e0 l\rquote improviste, mais celui-ci s\rquote effor\'e7ait de ne rien voir. L\rquote officier de garde fit en tout trois rondes\~; les d\'e9
+tenus ivres se cachaient vite, les jeux de cartes disparaissaient en un clin d\rquote \'9cil\~; je crois qu\rquote au fond il \'e9tait bien r\'e9solu \'e0 ne pas remarquer les d\'e9sordres de peu d\rquote importance. \'catre ivre n\rquote \'e9
+tait pas un m\'e9fait ce jour-l\'e0. Peu \'e0 peu tout le monde fut en gaiet\'e9. Des querelles commenc\'e8rent. Le plus grand nombre cependant \'e9tait de sang-froid, en effet il y avait de quoi rire rien qu\rquote \'e0 voir ceux qui \'e9
+taient sortis. Ceux-l\'e0 buvaient sans mesure. Gazine triomphait, il se promenait d\rquote un air satisfait pr\'e8s de son lit de camp, sous lequel il avait cach\'e9 son eau-de-vie, enfouie \'e0 l\rquote avance sous la neige derri\'e8
+re les casernes, dans un endroit secret\~; il riait astucieusement en voyant les consommateurs arriver en foule. Il \'e9tait de sang-froid et n\rquote avait rien bu du tout, car il avait l\rquote intention de bambocher le dernier jour des f\'ea
+tes, quand il aurait pr\'e9alablement vid\'e9 les poches des d\'e9tenus. Des chansons retentissaient dans les casernes. La so\'fblerie devenait infernale, et les chansons touchaient aux larmes. Les d\'e9tenus se promenaient par bandes en pin\'e7ant d
+\rquote un air cr\'e2ne les cordes de leur balala\'efka, la touloupe jet\'e9e n\'e9gligemment sur l\rquote \'e9paule. Un ch\'9cur de huit \'e0 dix hommes s\rquote \'e9tait m\'eame form\'e9 dans la division particuli\'e8re. Ils chantaient d\rquote une fa
+\'e7on sup\'e9rieure avec accompagnement de guitares et de balala\'efki. Les chansons vraiment populaires \'e9taient rares. Je ne me souviens que d\rquote une seule, admirablement dite\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i\cgrid0 Hier, moi jeunesse
+\par J\rquote ai \'e9t\'e9 au festin\'85
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par C\rquote est au bagne que j\rquote entendis une variante \'e0 moi inconnue auparavant. \'c0 la fin du chant \'e9taient ajout\'e9s quelques vers\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i\cgrid0 Chez moi jeunesse,
+\par Tout est arrang\'e9.
+\par J\rquote ai lav\'e9 les cuillers,
+\par J\rquote ai vers\'e9 la soupe aux choux,
+\par J\rquote ai gratt\'e9 les poteaux de porte,
+\par J\rquote ai cuit des p\'e2t\'e9s.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par Ce que l\rquote on chantait surtout, c\rquote \'e9taient les chansons dites \'ab\~de for\'e7ats\~\'bb. L\rquote une d\rquote elles, \'ab\~Il arrivait\'85\~\'bb, tout humoristique, raconte comment un homme s\rquote
+amusait et vivait en seigneur, et comme il avait \'e9t\'e9 envoy\'e9 \'e0 la maison de force. Il \'e9pi\'e7ait son \'ab\~bla-manger de Chinpagne\~\'bb, tandis que maintenant
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i\cgrid0 On me donne des choux \'e0 l\rquote eau
+\par }\pard\plain \s29\qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f1\fs32\lang1036\cgrid {\i\f40\cgrid0 Que je d\'e9vore \'e0 me fendre les oreilles.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par La chanson suivante, trop connue, \'e9tait aussi \'e0 la mode\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i\cgrid0 Auparavant je vivais,
+\par Gamin encore, je m\rquote amusais
+\par Et j\rquote avais mon capital\'85
+\par Mon capital, gamin encore, je l\rquote ai perdu
+\par Et j\rquote en suis venu \'e0 vivre dans la captivit\'e9\'85
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par et c\'e6tera. Seulement on ne disait pas capital chez nous, mais }{\i\cgrid0 copital}{\cgrid0 , que l\rquote on faisait d\'e9river du verbe }{\i\cgrid0 copit}{\cgrid0 (amasser). Il y en avait aussi de m\'e9lancoliques. L\rquote une d\rquote
+elles, assez connue, je crois, \'e9tait une vraie chanson de for\'e7ats\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i\cgrid0 La lumi\'e8re c\'e9leste resplendit,}{\cgrid0
+\par }{\i\cgrid0 Le tambour bat la diane,}{\cgrid0
+\par }{\i\cgrid0 L\rquote ancien ouvre la porte,}{\cgrid0
+\par }{\i\cgrid0 Le greffier vient nous appeler.}{\cgrid0
+\par }{\i\cgrid0 On ne nous voit pas derri\'e8re les murailles}{\cgrid0
+\par }{\i\cgrid0 Ni comme nous vivons ici.
+\par Dieu, le Cr\'e9ateur c\'e9leste, est avec nous,}{\cgrid0
+\par }{\i\cgrid0 Nous ne p\'e9rirons pas ici\'85 etc.}{\cgrid0
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par Une autre chanson encore plus m\'e9lancolique, mais dont la m\'e9lodie \'e9tait superbe, se chantait sur des paroles fades et assez incorrectes. Je me rappelle quelques vers\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i\cgrid0 Mon regard ne verra plus le pays}{\cgrid0
+\par }{\i\cgrid0 O\'f9 je suis n\'e9\~;}{\cgrid0
+\par }{\i\cgrid0 \'c0 souffrir des tourments imm\'e9rit\'e9s}{\cgrid0
+\par }{\i Je suis condamn\'e9 toute ma vie.
+\par Le hibou pleurera sur le toit
+\par Et fera retentir la for\'eat.
+\par J\rquote ai le c\'9cur navr\'e9 de tristesse,
+\par Je ne serai pas l\'e0-bas.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par On la chante souvent, mais non pas en ch\'9cur, toujours en solo. Ainsi, quand les travaux sont finis, un d\'e9tenu sort de la caserne, s\rquote assied sur le perron\~; il r\'e9fl\'e9chit, son menton appuy\'e9 sur sa main, et chante en tra\'ee
+nant sur un fausset \'e9lev\'e9. On l\rquote \'e9coute, et quelque chose se brise dans le c\'9cur. Nous avions de belles voix parmi les for\'e7ats.
+\par
+\par Cependant le cr\'e9puscule tombait. L\rquote ennui, le chagrin et l\rquote abattement reparaissaient \'e0 travers l\rquote ivresse et la d\'e9bauche. Le d\'e9tenu qui, une heure avant, se tenait les c\'f4tes de rire, sanglotait maintenant dans un coin, so
+\'fbl outre mesure. D\rquote autres en \'e9taient d\'e9j\'e0 venus aux mains plusieurs fois ou r\'f4daient en chancelant dans les casernes, tout p\'e2les, cherchant une querelle. Ceux qui avaient l\rquote
+ivresse triste cherchaient leurs amis pour se soulager et pleurer leur douleur d\rquote ivrogne. Tout ce pauvre monde voulait s\rquote \'e9gayer, passer joyeusement la grande f\'eate, \emdash mais, juste ciel\~! comme ce jour fut p\'e9nible pour tous\~
+! Ils avaient pass\'e9 cette journ\'e9e dans l\rquote esp\'e9rance d\rquote une f\'e9licit\'e9 vague qui ne se r\'e9alisait pas. P\'e9trof accourut deux fois vers moi\~: comme il n\rquote avait que peu bu, il \'e9tait de sang-froid, mais jusqu\rquote
+au dernier moment, il attendit quelque chose, qui devait arriver pour s\'fbr, quelque chose d\rquote extraordinaire, de gai et d\rquote amusant. Bien qu\rquote il n\rquote en dit rien, on le devinait \'e0
+ son regard. Il courait de caserne en caserne sans fatigue\'85 Rien n\rquote arriva, rien \'e0 part la so\'fblerie g\'e9n\'e9rale, les injures idiotes des ivrognes et un \'e9tourdissement commun de ces t\'eates enflamm\'e9es. Sirotkine errait aussi, par
+\'e9 d\rquote une chemise rouge toute neuve, allant de caserne en caserne, joli gar\'e7on, comme toujours, fort propret\~; lui aussi, doucement, na\'efvement, il attendait quelque chose. Peu \'e0 peu le spectacle devint insupportable, r\'e9pugnant, \'e0
+ donner des naus\'e9es\~; il y avait pourtant des choses visibles, mais j\rquote \'e9tais tout triste sans motif. J\rquote \'e9prouvais une piti\'e9 profonde pour tous ces hommes, et je me sentais comme \'e9trangl\'e9, \'e9touff\'e9 au milieu d\rquote
+eux. Ici deux for\'e7ats se disputent pour savoir lequel r\'e9galera l\rquote autre. Ils discutent depuis longtemps\~; ils ont failli en venir aux mains. L\rquote un d\rquote eux surtout a de vieille date une dent contre l\rquote autre\~: il se
+plaint en b\'e9gayant, et veut prouver \'e0 son camarade que celui-ci a agi injustement quand il a vendu l\rquote ann\'e9e derni\'e8re une pelisse et cach\'e9 l\rquote argent. Et puis, il y avait encore quelque chose\'85
+ Le plaignant est un grand gaillard, bien muscl\'e9, tranquille, pas b\'eate, mais qui, lorsqu\rquote il est ivre, veut se faire des amis et \'e9pancher sa douleur dans leur sein. Il injurie son adversaire en \'e9non\'e7ant ses griefs, dans l\rquote
+intention de se r\'e9concilier plus tard avec lui. L\rquote autre, un gros homme trapu, solide, au visage rond, rus\'e9 comme un renard, avait peut-\'eatre bu plus que son camarade, mais ne paraissait que l\'e9g\'e8rement ivre. Ce for\'e7at a du caract
+\'e8re et passe pour \'eatre riche\~; il est probable qu\rquote il n\rquote a aucun int\'e9r\'eat \'e0 irriter son camarade, aussi le conduit-il vers un cabaretier\~; l\rquote ami expansif assure que ce camarade lui doit de l\rquote argent et qu\rquote
+il est tenu de l\rquote inviter \'e0 boire \'ab\~s\rquote il est seulement ce qu\rquote on appelle un honn\'eate homme\~\'bb.
+\par
+\par Le cabaretier, non sans quelque respect pour le consommateur et avec une nuance de m\'e9pris pour l\rquote ami expansif, car celui-ci boit au compte d\rquote autrui et se fait r\'e9galer, prend une tasse et la remplit d\rquote eau-de-vie.
+\par
+\par \emdash Non, Stepka (\'c9tiennet), c\rquote est toi qui dois payer, parce que tu me dois de l\rquote argent.
+\par
+\par \emdash Eh\~! Je ne veux pas me fatiguer la langue \'e0 te parler, r\'e9pond Stepka.
+\par
+\par \emdash Non, Stepka, tu mens, assure le premier, en prenant la tasse que le cabaretier lui tend \emdash tu me dois de l\rquote argent\~; il faut que tu n\rquote aies pas de conscience\~; tiens, tes yeux m\'eames ne sont pas \'e0 toi, tu les as emprunt
+\'e9s comme tu empruntes tout. Canaille, va\~! Stepka\~! en un mot, tu es une canaille\~!
+\par
+\par \emdash Qu\rquote as-tu \'e0 pleurnicher\~? regarde, tu r\'e9pands ton eau-de-vie\~! Puisqu\rquote on te r\'e9gale, bois\~! crie le cabaretier \'e0 l\rquote ami expansif \emdash je n\rquote ai pas le temps d\rquote attendre jusqu\rquote \'e0 demain.
+
+\par
+\par \emdash Je boirai, n\rquote aie pas peur, qu\rquote as-tu \'e0 crier\~? Mes meilleurs souhaits \'e0 l\rquote occasion de la f\'eate, St\'e9pane Dorof\'e9itch\~! dit celui-ci poliment en s\rquote inclinant, sa tasse \'e0 la main, du c\'f4t\'e9
+ de Stepka, qu\rquote une minute auparavant il avait trait\'e9 de canaille. \'ab\~Porte-toi bien et vis cent ans, sans compter ce que tu as d\'e9j\'e0 v\'e9cu\~!\~\'bb Il boit, grogne un soupir de satisfaction et s\rquote essuie. \emdash
+ En ai-je bu auparavant, de l\rquote eau-de-vie\~! dit-il avec un s\'e9rieux plein de gravit\'e9, en parlant \'e0 tout le monde sans s\rquote adresser \'e0 personne en particulier \emdash mais voil\'e0, mon temps finit. Remercie-moi, St\'e9pane Dorof\'e9
+itch\~!
+\par
+\par \emdash Il n\rquote y a pas de quoi.
+\par
+\par \emdash Ah\~! tu ne veux pas me remercier, alors je raconterai \'e0 tout le monde ce que tu m\rquote as fait\~; outre que tu es une grande canaille, je te dirai\'85
+\par
+\par \emdash Eh bien, voil\'e0 ce que je te dirai, vilain museau d\rquote ivrogne\~? interrompt Stepka qui perd enfin patience. \'c9coute et fais bien attention, partageons le monde en deux, prends-en une moiti\'e9 et moi l\rquote
+autre, et laisse-moi tranquille.
+\par
+\par \emdash Ainsi tu ne me rendras pas mon argent.
+\par
+\par \emdash Quel argent veux-tu encore, so\'fblard\~?
+\par
+\par \emdash Quand tu\'85 me le rendras dans l\rquote autre monde, eh bien, je ne le prendrai pas. Notre argent, c\rquote est la sueur de notre front, c\rquote est le calus que nous avons aux mains. Tu t\rquote en repentiras dans l\rquote autre monde, tu r
+\'f4tiras pour ces cinq kopeks.
+\par
+\par \emdash Va-t\rquote en au diable\~!
+\par
+\par \emdash Qu\rquote as-tu \'e0 me talonner\~? Je ne suis pas un cheval.
+\par
+\par \emdash File\~! allons, file\~!
+\par
+\par \emdash Canaille\~!
+\par
+\par \emdash For\'e7at\~!
+\par
+\par Et voil\'e0 les injures qui pleuvent, plus fort encore qu\rquote avant la r\'e9galade.
+\par
+\par Deux amis sont assis s\'e9par\'e9ment sur deux lits de camp, l\rquote un est de grande taille, vigoureux, charnu, un vrai boucher\~: son visage est rouge. Il pleure presque, car il est tr\'e8s-\'e9mu. L\rquote
+autre, vaniteux, fluet, mince, avec un grand nez qui a toujours l\rquote air d\rquote \'eatre enrhum\'e9 et de petits yeux bleus fix\'e9s en terre. C\rquote est un homme fin et bien \'e9lev\'e9, il a \'e9t\'e9 autrefois secr\'e9
+taire et traite son ami avec un peu de d\'e9dain, ce qui d\'e9pla\'eet \'e0 son camarade. Ils avaient bu ensemble toute la journ\'e9e.
+\par
+\par \emdash Il a pris une libert\'e9 avec moi\~! crie le plus gros, en secouant fortement de sa main gauche la t\'eate de son camarade. \'ab\~Prendre une libert\'e9\~\'bb signifie frapper. Ce for\'e7at, ancien sous-officier, envie secr\'e8
+tement la maigreur de son voisin\~; aussi luttent-ils de recherche et d\rquote \'e9l\'e9gance dans leurs conversations.
+\par
+\par \emdash Je te dis que tu as tort\'85 dit d\rquote un ton dogmatique le secr\'e9taire, les yeux opini\'e2trement fix\'e9s en terre d\rquote un air grave, et sans regarder son interlocuteur.
+\par
+\par \emdash Il m\rquote a frapp\'e9, entends-tu\~! continue l\rquote autre en tiraillant encore plus fort son cher ami. \emdash Tu es le seul homme qui me reste ici-bas, entends-tu\~! Aussi je te le dis\~: il a pris une libert\'e9.
+\par
+\par \emdash Et je te r\'e9p\'e9terai qu\rquote une disculpation aussi pi\'e8tre ne peut que te faire honte, mon cher ami\~! r\'e9plique le secr\'e9taire d\rquote une voix gr\'eale et polie \emdash avoue plut\'f4t, cher ami, que toute cette so\'fb
+lerie provient de ta propre inconstance.
+\par
+\par L\rquote ami corpulent tr\'e9buche en reculant, regarde b\'eatement de ses yeux ivres le secr\'e9taire satisfait, et tout \'e0 coup il ass\'e8ne de toutes ses forces son \'e9norme poing sur la figure maigrelette de celui-ci. Ainsi se termine l\rquote
+amiti\'e9 de cette journ\'e9e. Le cher ami dispara\'eet sous les lits de camp, \'e9perdu\'85
+\par
+\par Une de mes connaissances entre dans notre caserne, c\rquote est un for\'e7at de la section particuli\'e8re, extr\'eamement d\'e9bonnaire et gai, un gar\'e7on qui est loin d\rquote \'eatre b\'eate, tr\'e8s-simple et railleur sans m\'e9chante intention\~: c
+\rquote est pr\'e9cis\'e9ment celui qui, lors de mon arriv\'e9e \'e0 la maison de force, cherchait un paysan riche, d\'e9clarait qu\rquote il avait de l\rquote amour-propre et avait fini par boire mon th\'e9. Il avait quarante ans, une l\'e8vre \'e9
+norme, un gros nez charnu et bourgeonn\'e9. Il tenait une balala\'efka, dont il pin\'e7ait n\'e9gligemment les cordes\~; un tout petit for\'e7at \'e0 grosse t\'eate, que je connaissais tr\'e8s-peu, auquel du reste personne ne faisait a
+ttention, le suivait comme son ombre. Ce dernier \'e9tait \'e9trange, d\'e9fiant, \'e9ternellement taciturne et s\'e9rieux\~; il travaillait dans l\rquote atelier de couture et s\rquote effor\'e7
+ait de vivre solitaire, sans se lier avec personne, Maintenant qu\rquote il \'e9tait ivre, il s\rquote \'e9tait attach\'e9 \'e0 Varlamof comme son ombre, et le suivait, excessivement \'e9
+mu, en gesticulant, en frappant du poing la muraille et les lits de camp\~: il pleurait presque. Varlamof ne le remarquait pas plus que s\rquote il n\rquote e\'fbt pas exist\'e9. Le plus curieux, c\rquote est que ces deu
+x hommes ne se ressemblaient nullement\~; ni leurs occupations, ni leurs caract\'e8res n\rquote \'e9taient communs. Ils appartenaient \'e0 des sections diff\'e9rentes et demeuraient dans des casernes s\'e9par\'e9es. On appelait ce petit for\'e7at\~
+: Boulkine.
+\par
+\par Varlamof sourit en me voyant assis \'e0 ma place pr\'e8s du po\'eale. Il s\rquote arr\'eata \'e0 quelques pas de moi, r\'e9fl\'e9chit un instant, tituba et vint de mon c\'f4t\'e9 \'e0 pas in\'e9gaux, en se d\'e9hanchant cr\'e2nement\~
+; il effleura les cordes de son instrument et fredonna en frappant l\'e9g\'e8rement le sol de sa botte sur un ton de r\'e9citatif\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i\cgrid0 Ma ch\'e9rie}{\cgrid0
+\par }{\i\cgrid0 \'c0 la figura pleine et blanche}{\cgrid0
+\par }{\i\cgrid0 Chante comme une m\'e9sange\~;}{\cgrid0
+\par }{\i\cgrid0 Dans sa robe de satin}{\cgrid0
+\par }{\i\cgrid0 \'c0 la brillante garniture}{\cgrid0
+\par }{\i\cgrid0 Elle est tr\'e8s-belle.}{\cgrid0
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036 {Cette chanson mit Boulkine hors de lui, car il agita ses bras, et cria en s\rquote adressant \'e0 tout le monde\~:
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par \emdash Il ment, fr\'e8res, il ment comme un arracheur de dents. Il n\rquote y a pas une ombre de v\'e9rit\'e9 dans tout ce qu\rquote il dit.
+\par
+\par \emdash Mes respects au vieillard Alexandre P\'e9trovitch\~! fit Varlamof en me regardant avec un rire fripon\~; je crois m\'eame qu\rquote il voulait m\rquote embrasser. Il \'e9tait gris. Quant \'e0 l\rquote expression \'ab\~
+Mes respects au vieillard un tel\~\'bb, elle est employ\'e9e par le menu peuple de toute la Sib\'e9rie, m\'eame en s\rquote adressant \'e0 un homme de vingt ans. Le mot de \'ab\~vieillard\~\'bb marque du respect, de la v\'e9n\'e9ration ou
+de la flatterie, et s\rquote applique \'e0 quelqu\rquote un d\rquote honorable, de digne.
+\par
+\par \emdash Eh bien, Varlamof, comment vous portez-vous\~?
+\par
+\par \emdash Couci-cou\'e7a\~! tout \'e0 la douce. Qui est vraiment heureux de la f\'eate, est ivre depuis le grand matin. Excusez-moi\~! Varlamof parlait en tra\'eenant.
+\par
+\par \emdash Il ment, il ment de nouveau\~! fit Boulkine en frappant les lits de camp dans une sorte de d\'e9sespoir. On aurait jur\'e9 que Varlamof avait donn\'e9 sa parole d\rquote honneur de ne pas faire attention \'e0 celui-ci, c\rquote \'e9tait pr\'e9cis
+\'e9ment ce qu\rquote il y avait de plus comique, car Boulkine ne quittait pas Varlamof d\rquote une semelle depuis le matin, sans aucun motif, simplement parce que celui-ci \'ab\~mentait\~\'bb \'e0 ce qu\rquote
+il lui semblait. Il le suivait comme son ombre, lui cherchait chicane pour chaque mot, se tordait les mains, battait des poings contre la muraille et sur les lits de planche, \'e0 en saigner, et souffrait, souffrait visiblement de la conviction qu\rquote
+il avait que Varlamof \'ab\~mentait comme un arracheur de dents\~\'bb. S\rquote il avait eu des cheveux sur la t\'eate, il se les serait certainement arrach\'e9s dans sa douleur, dans sa mortification profonde. On aurait pu croire qu\rquote
+il avait pris l\rquote engagement de r\'e9pondre des actions de Varlamof, et que tous les d\'e9fauts de celui-ci bourrelaient sa conscience. L\rquote amusant \'e9tait que le for\'e7at continuait \'e0 ne pas remarquer la com\'e9die de Boulkine.
+\par
+\par \emdash Il ment\~! il ment\~! il ment\~! Rien de vraisemblable\~!\'85 criait Boulkine.
+\par
+\par \emdash Qu\rquote est-ce que \'e7a peut bien te faire\~? r\'e9pondirent les for\'e7ats en riant.
+\par
+\par \emdash Je vous dirai, Alexandre P\'e9trovitch, que j\rquote \'e9tais tr\'e8s-joli gar\'e7on quand j\rquote \'e9tais jeune et que les filles m\rquote aimaient beaucoup, beaucoup\'85 fit brusquement Varlamof de but en blanc.
+\par
+\par \emdash Il ment\~! Le voil\'e0 qui ment encore\~! l\rquote interrompit Boulkine en poussant un g\'e9missement. Les for\'e7ats \'e9clat\'e8rent de rire.
+\par
+\par \emdash Et moi, je faisais le beau devant elles\~; j\rquote avais une chemise rouge, des pantalons larges, en peluche, je me couchais quand je voulais, comme le comte de la Bouteille\~; en un mot, je faisais tout ce que je pouvais seulement d\'e9sirer.
+
+\par
+\par \emdash Il ment\~! d\'e9clare r\'e9solument Boulkine.
+\par
+\par \emdash J\rquote avais alors h\'e9rit\'e9 de mon p\'e8re une maison de pierre, \'e0 deux \'e9tages. Eh bien, en deux ans, j\rquote ai mis bas les deux \'e9tages, il m\rquote est rest\'e9 tout juste une porte coch\'e8
+re sans colonnes ni montants. Que voulez-vous\~? l\rquote argent, c\rquote est comme les pigeons, il arrive et puis il s\rquote envole.
+\par
+\par \emdash Il ment\~! d\'e9clare Boulkine plus r\'e9solument encore\'85
+\par
+\par \emdash Alors, quand je suis arriv\'e9, au bout de quelques jours, j\rquote ai envoy\'e9 une }{\i\cgrid0 pleurrade}{\cgrid0 (lettre) \'e0 ma parent\'e9 pour qu\rquote ils m\rquote exp\'e9dient de l\rquote argent. Parce qu\rquote on disait que j\rquote
+avais agi contre la volont\'e9 de mes parents, j\rquote \'e9tais irrespectueux. Voil\'e0 tant\'f4t sept ans que je l\rquote ai envoy\'e9e, ma lettre\~!
+\par
+\par \emdash Et pas de r\'e9ponse\~? demandai-je en souriant.
+\par
+\par \emdash Eh non\~! fit-il en riant lui aussi et en approchant toujours plus son nez de mon visage. \emdash J\rquote ai ici une amoureuse, Alexandre P\'e9trovitch\~!\'85
+\par
+\par \emdash Vous\~? une amoureuse\~?
+\par
+\par \emdash Onuphrief disait, il n\rquote y a pas longtemps\~: La mienne est gr\'eal\'e9e, laide tant que tu voudras, mais elle a beaucoup de robes\~; tandis que la tienne est jolie, mais c\rquote est une mendiante, elle porte la besace.
+\par
+\par \emdash Est-ce vrai\~?
+\par
+\par \emdash Parbleu\~! elle est mendiante\~! dit-il. Il pouffait de rire sans bruit, tout le monde rit aussi. Chacun savait, en effet, qu\rquote il \'e9tait li\'e9 avec une mendiante \'e0 laquelle il donnait en tout dix kopeks chaque six mois,
+\par
+\par \emdash Eh bien\~! que me voulez-vous\~? lui demandai-je, car je d\'e9sirais m\rquote en d\'e9barrasser,
+\par
+\par Il se tut, me regarda en faisant la bouche en c\'9cur, et me dit tendrement\~:
+\par
+\par \emdash Ne m\rquote octroierez-vous pas pour cette cause de quoi boire un demi-litre\~? Je n\rquote ai bu que du th\'e9 aujourd\rquote hui de toute la journ\'e9e, ajouta-t-il d\rquote un ton gracieux, en prenant l\rquote
+argent que je lui donnai, et voyez-vous, ce th\'e9 me tracasse tellement que j\rquote en deviendrai asthmatique\~; j\rquote ai le ventre qui me grouille\'85 comme une bouteille d\rquote eau\~!
+\par
+\par Comme il prenait l\rquote argent que je lui tendis, le d\'e9sespoir moral de Boulkine ne connut plus de limites\~; il gesticulait comme un poss\'e9d\'e9.
+\par
+\par \emdash Braves gens\~! cria-t-il \'e0 toute la caserne ahurie, le voyez-vous\~? Il ment\~! Tout ce qu\rquote il dit, tout, tout est mensonge.
+\par
+\par \emdash Qu\rquote est-ce que \'e7a peut te faire\~? lui cri\'e8rent les for\'e7ats qui s\rquote \'e9tonnaient de son emportement, tu es absurde\~!
+\par
+\par \emdash Je ne lui permettrai pas de mentir, continua Boulkine en roulant ses yeux et en frappant du poing de toutes ses forces sur les planches, je ne veux pas qu\rquote il mente\~!
+\par
+\par Tout le monde rit. Varlamof me salue apr\'e8s avoir pris l\rquote argent, et se h\'e2te, en faisant des grimaces, d\rquote aller chez le cabaretier. Il remarqua seulement alors Boulkine.
+\par
+\par \emdash Allons\~! lui dit-il en s\rquote arr\'eatant sur le seuil de la caserne, comme si ce dernier lui \'e9tait indispensable pour l\rquote ex\'e9cution d\rquote un projet.
+\par
+\par \emdash Pommeau\~! ajouta-t-il avec m\'e9pris en faisant passer Boulkine devant lui\~; il recommen\'e7a \'e0 tourmenter les cordes de sa balala\'efka.
+\par
+\par \'c0 quoi bon d\'e9crire cet \'e9tourdissement\~! Ce jour suffocant s\rquote ach\'e8ve enfin. Les for\'e7ats s\rquote endorment lourdement sur leurs lits de camp. Ils parlent et d\'e9
+lirent pendant leur sommeil encore plus que les autres nuits. Par-ci par-l\'e0 on joue encore aux cartes. La f\'eate, si impatiemment et si longuement attendue, est \'e9coul\'e9e. Et demain, de nouveau le labeur quotidien, de nouveau aux travaux forc\'e9s
+\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262255}XI \endash LA REPR\'c9SENTATION.{\*\bkmkend _Toc96262255}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Le soir du troisi\'e8me jour des f\'eates eut lieu la premi\'e8re repr\'e9sentation de notre th\'e9\'e2tre. Les tracas n\rquote avaient pas manqu\'e9 pour l\rquote organiser, mais les acteurs en avaient pris sur eux tout le souci, aussi les autres for\'e7
+ats ne savaient-ils pas o\'f9 en \'e9tait le futur spectacle, ni ce qui se faisait. Nous ne savions pas m\'eame au juste ce que l\rquote on repr\'e9senterait. \emdash Les acteurs, pendant ces trois jours, en allant au travail, s\rquote ing\'e9niaient
+\'e0 rassembler le plus de costumes possible. Chaque fois que je rencontrais Baklouchine, il faisait craquer ses doigts de satisfaction, mais ne me communiquait rien. Je crois que le major \'e9tait de bonne humeur. Nous ignorions du reste enti\'e8rement s
+\rquote il avait eu veut du spectacle, s\rquote il l\rquote avait autoris\'e9 ou s\rquote il avait r\'e9solu de se taire et de fermer les yeux sur les fantaisies des for\'e7ats, apr\'e8s s\rquote \'eatre assur\'e9 que tout se passerait le plus conv
+enablement possible. Je crois qu\rquote il avait entendu parler de la repr\'e9sentation, mais qu\rquote il ne voulait pas s\rquote en m\'ealer, parce qu\rquote il comprenait que tout irait peut-\'eatre de travers, s\rquote il l\rquote interdisait\~
+; les soldats feraient les mutins ou s\rquote enivreraient, il valait donc bien mieux qu\rquote ils s\rquote occupassent de quelque chose. Je pr\'eate ce raisonnement au major, uniquement parce que c\rquote est le plus naturel. On peut m\'ea
+me dire que si les for\'e7ats n\rquote avaient pas eu de th\'e9\'e2tre pendant les f\'eates ou quelque chose dans ce\~genre, il aurait fallu que l\rquote administration organis\'e2
+t une distraction quelconque. Mais comme notre major se distinguait par des id\'e9es directement oppos\'e9es \'e0 celles du reste du genre humain, on con\'e7oit que je prends sur moi une grande responsabilit\'e9 en affirmant qu\rquote il
+ avait eu connaissance de notre projet et qu\rquote il l\rquote autorisait. Un homme comme lui devait toujours \'e9craser, \'e9touffer quelqu\rquote un, enlever quelque chose, priver d\rquote un droit, en un mot mettre partout de l\rquote
+ordre. Sous ce rapport il \'e9tait connu de toute la ville. Il lui \'e9tait parfaitement \'e9gal que ces vexations causassent des r\'e9bellions. Pour ces d\'e9lits on avait des punitions (il y a des gens qui raisonnent comme notre major)\~
+; avec ces coquins de for\'e7ats on ne devait employer qu\rquote une s\'e9v\'e9rit\'e9 impitoyable et s\rquote en tenir \'e0 l\rquote application absolue de la loi \emdash et voil\'e0 tout. Ces incapables ex\'e9
+cuteurs de la loi ne comprennent nullement qu\rquote appliquer la loi sans en comprendre l\rquote esprit, m\'e8ne tout droit aux d\'e9sordres. \emdash \'ab\~La loi le dit, que voulez-vous de plus\~?\~\'bb Ils s\rquote \'e9tonnent m\'eame sinc\'e8
+rement qu\rquote on exige d\rquote eux, outre l\rquote ex\'e9cution de la loi, du bon sens et une t\'eate saine. La derni\'e8re condition surtout leur parait superflue, elle est pour eux d\rquote un luxe r\'e9voltant, cela leur semble une vexation, de l
+\rquote intol\'e9rance.
+\par
+\par Quoi qu\rquote il en soit, le sergent-major ne s\rquote opposa pas \'e0 l\rquote organisation du spectacle, et c\rquote est tout ce qu\rquote il fallait aux for\'e7ats. Je puis dire en toute v\'e9rit\'e9 que si pendant toutes les f\'ea
+tes il ne se produisit aucun d\'e9sordre grave dans la maison, ni querelles sanglantes, ni vol, il faut l\rquote attribuer \'e0 l\rquote autorisation qu\rquote avaient re\'e7ue les for\'e7ats d\rquote organiser leur repr\'e9sentation. J\rquote
+ai vu de mes yeux comment ils faisaient dispara\'eetre ceux de leurs camarades qui avaient trop bu, comme ils emp\'eachaient les rixes, sous pr\'e9texte qu\rquote on d\'e9fendrait le th\'e9\'e2tre. Le sous-officier demanda aux d\'e9tenus leur parole d
+\rquote honneur qu\rquote ils se conduiraient bien et que tout se passerait tranquillement. Ceux-ci y consentirent avec joie et tinrent religieusement leur promesse\~: cela les flattait fort qu\rquote on cr\'fbt en leur parole d\rquote
+honneur. Ajoutons que cette repr\'e9sentation ne co\'fbtait rien, absolument rien \'e0 l\rquote administration\~; elle n\rquote avait pas de d\'e9penses \'e0 faire. Les places n\rquote avaient pas \'e9t\'e9 marqu\'e9es \'e0 l\rquote avance, car le th\'e9
+\'e2tre se montait et se d\'e9montait en moins d\rquote un quart d\rquote heure. Le spectacle devait durer une heure et demie et dans le cas o\'f9 l\rquote ordre de cesser la repr\'e9sentation serait arriv\'e9 \'e0 l\rquote improviste, les d\'e9
+corations auraient disparu en un clin d\rquote \'9cil. Les costumes \'e9taient cach\'e9s dans les coffres des for\'e7ats. Avant tout je dirai comment notre th\'e9\'e2tre \'e9tait construit, quels \'e9taient les costumes, et je parlerai de l\rquote
+affiche, c\rquote est \'e0 dire des pi\'e8ces que l\rquote on se proposait de jouer.
+\par
+\par \'c0 vrai dire, il n\rquote y avait pas d\rquote affiche \'e9crite, on n\rquote en fit que pour la seconde et la troisi\'e8me repr\'e9sentation. Baklouchine la composa pour MM.\~
+Les officiers et autres nobles visiteurs qui daignaient honorer le spectacle de leur pr\'e9sence, \'e0 savoir\~: l\rquote officier de garde qui vint une fois, puis l\rquote officier de service pr\'e9pos\'e9 aux gardes, enfin un officier du g\'e9nie\~; c
+\rquote est en l\rquote honneur de\~ces nobles visiteurs que l\rquote affiche fut \'e9crite.
+\par
+\par On supposait que la renomm\'e9e de notre th\'e9\'e2tre s\rquote \'e9tendrait au loin dans la forteresse et m\'eame en ville, d\rquote autant plus qu\rquote il n\rquote y avait aucun th\'e9\'e2tre \'e0 N\'85\~; des repr\'e9sentations d\rquote
+amateurs et rien de plus. Les for\'e7ats se r\'e9jouissaient du moindre succ\'e8s, comme de vrais enfants, ils se vantaient. \'ab\~Qui sait \emdash se disait-on \emdash il se peut que les chefs apprennent cela, et qu\rquote ils viennent voir\~; c
+\rquote est alors qu\rquote ils sauraient ce que valent les for\'e7ats, car ce n\rquote est pas une repr\'e9sentation donn\'e9e par les soldats, avec des bateaux flottants, des ours et des boucs, mais bien des acteurs, de vrais acteurs qui jouent des com
+\'e9dies faites pour les seigneurs\~; dans toute la ville, il n\rquote y a pas un th\'e9\'e2tre pareil\~! Le g\'e9n\'e9ral Abrocimof a eu une repr\'e9sentation chez lui, \'e0 ce qu\rquote on dit, il y en aura encore une, eh bien\~! qu\rquote
+ils nous dament le pion avec leur costume, c\rquote est possible\~! quant \'e0 la conversation, c\rquote est une chose \'e0 voir\~! Le gouverneur lui-m\'eame peut en entendre parler \emdash et qui sait\~? il viendra peut-\'eatre. Ils n\rquote
+ont pas de th\'e9\'e2tre, en ville\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par En un mot, la fantaisie des for\'e7ats, surtout apr\'e8s le premier succ\'e8s, alla presque jusqu\rquote \'e0 s\rquote imaginer qu\rquote on leur distribuerait des r\'e9compenses ou qu\rquote on diminuerait le chiffre des travaux forc\'e9s, l\rquote
+instant d\rquote apr\'e8s ils \'e9taient les premiers \'e0 rire de bon c\'9cur de leurs imaginations. En un mot, c\rquote \'e9taient des enfants, de vrais enfants, bien qu\rquote ils eussent quarante ans. Je connaissais en gros le sujet de la repr\'e9
+sentation que l\rquote on se proposait de donner, bien qu\rquote il n\rquote y e\'fbt pas d\rquote affiche. Le titre de la premi\'e8re pi\'e8ce \'e9tait\~: }{\i\cgrid0 Philatka et Mirachka rivaux}{\cgrid0
+. Baklouchine se vantait devant moi, une semaine au moins \'e0 l\rquote avance, que le r\'f4le de Philatka qu\rquote il s\rquote \'e9tait adjug\'e9 serait jou\'e9 de telle fa\'e7on qu\rquote on n\rquote avait rien vu de pareil, m\'eame sur les sc\'e8nes p
+\'e9tersbourgeoiscs. Il se promenait dans les casernes gonfl\'e9 d\rquote importance, effront\'e9, l\rquote air bonhomme malgr\'e9 tout\~; s\rquote il lui arrivait de dire quelques bouts de son r\'f4le \'ab\~\'e0 la th\'e9\'e2trale\~\'bb, tout le monde
+\'e9clatait de rire, que le fragment fut amusant ou non, on riait parce qu\rquote il s\rquote \'e9tait oubli\'e9. Il faut avouer que les for\'e7ats savaient se contenir et garder leur dignit\'e9\~; pour s\rquote enthousiasmer des tirades de Bakl
+ouchine, il n\rquote y avait que les plus jeunes\'85 gens sans fausse honte, ou bien les plus importants, ceux dont l\rquote autorit\'e9 \'e9tait si solidement \'e9tablie qu\rquote ils n\rquote avaient pas peur d\rquote
+exprimer nettement leurs sensations, quelles qu\rquote elles fussent. Les autres \'e9coutaient silencieux les bruits et les discussions, sans bl\'e2mer ni contredire, mais ils s\rquote effor\'e7aient de leur mieux de se comporter avec indiff\'e9rence et d
+\'e9dain envers le th\'e9\'e2tre. Ce ne fut qu\rquote au dernier moment, le jour m\'eame de la repr\'e9sentation, que tout le monde s\rquote int\'e9ressa \'e0 ce qu\rquote on verrait, \'e0
+ ce que feraient nos camarades. On se demandait ce que pensait le major. Le spectacle r\'e9ussirait-il comme celui d\rquote il y a deux ans\~? etc., etc. Baklouchine m\rquote assura que tous les acteurs \'e9taient \'ab\~parfaitement \'e0 leur place\~\'bb,
+ et qu\rquote il y aurait m\'eame un rideau. Le r\'f4le de Philatka serait rempli par Sirotkine. \emdash Vous verrez comme il est bien en habit de femme, disait-il eu clignant de l\rquote \'9c
+il et en faisant claquer sa langue contre son palais. La propri\'e9taire bienfaisante devait avoir une robe avec des falbalas et des volants, une ombrelle, tandis que le propri\'e9taire portait un costume d\rquote
+officier avec des aiguillettes et une canne \'e0 la main. La pi\'e8ce dramatique qui devait \'eatre jou\'e9e en second lieu portait le titre de }{\i\cgrid0 Kedril le glouton}{\cgrid0 . Ce titre m\rquote intrigua fort, mais j\rquote
+eus beau faire des questions, je ne pus rien apprendre \'e0 l\rquote avance. Je sus seulement que cette pi\'e8ce n\rquote \'e9tait pas imprim\'e9e\~; c\rquote \'e9tait une copie manuscrite, que l\rquote on tenait d\rquote
+un sous-officier en retraite du faubourg, lequel avait pour s\'fbr particip\'e9 autrefois \'e0 sa repr\'e9sentation sur une sc\'e8ne militaire quelconque. Nous avons en effet, dans les villes et les gouvernements \'e9loign\'e9s, nombre de pi\'e8
+ces de ce genre qui, je crois, sont parfaitement ignor\'e9es et n\rquote ont jamais \'e9t\'e9 imprim\'e9es, mais qui ont apparu d\rquote elles-m\'eames au temps voulu pour d\'e9frayer le th\'e9\'e2tre populaire dans certaines zones de la Russie.
+\par
+\par J\rquote ai dit \'ab\~th\'e9\'e2tre populaire\~\'bb\~: il serait tr\'e8s-bon que nos investigateurs de la litt\'e9rature populaire s\rquote occupassent de faire de soigneuses recherches sur ce th\'e9\'e2tre, qui existe, et qui peut-\'eatre n\rquote
+est pas si insignifiant qu\rquote on le pense. Je ne puis croire que tout ce que j\rquote ai vu dans notre maison de force f\'fbt l\rquote \'9cuvre de nos for\'e7ats. Il faut pour cela des traditions ant\'e9rieures, des proc\'e9d\'e9s \'e9
+tablis et des notions transmises de g\'e9n\'e9ration en g\'e9n\'e9ration. Il faut les chercher parmi les soldats, les ouvriers de fabrique, dans les villes industrielles et m\'eame chez les bourgeois de certaines pauvres petites villes ignor\'e9
+es. Ces traditions se sont conserv\'e9es dans certains villages et dans des chefs-lieux de gouvernement, chez la valetaille de quelques grandes propri\'e9t\'e9s fonci\'e8res. Je crois m\'eame que les copies de beaucoup de vieilles pi\'e8
+ces se sont multipli\'e9es, pr\'e9cis\'e9ment gr\'e2ce \'e0 cette valetaille de hobereaux. Les anciens propri\'e9taires et les seigneurs moscovites avaient leurs propres th\'e9\'e2tres sur lesquels jouaient leurs serfs. C\rquote est de l\'e0
+ que provient notre th\'e9\'e2tre populaire, dont les marques d\rquote origine sont indiscutables. Quant \'e0 }{\i\cgrid0 Kedril le glouton}{\cgrid0 , malgr\'e9 ma vive curiosit\'e9, je ne pus rien en savoir, si ce n\rquote est que les d\'e9
+mons apparaissaient sur la sc\'e8ne et emportaient Kedril en enfer. Mais que signifiait ce nom de Kedril\~? pourquoi s\rquote appelait-il Kedril, et non Cyrille\~? L\rquote action \'e9tait-elle russe ou \'e9trang\'e8re\~
+? je ne pus pas tirer au clair cette question. On annon\'e7ait que la repr\'e9sentation se terminerait par une \'ab\~pantomime en musique\~\'bb. Tout cela promettait d\rquote \'eatre fort curieux. Les acteurs \'e9
+taient au nombre de quinze, tous gens vifs et d\'e9cod\'e9s. Ils se donnaient beaucoup de mouvement, multipliaient les r\'e9p\'e9titions, qui avaient lieu quelquefois derri\'e8re les casernes, se cachaient, prenaient des airs myst\'e9
+rieux. En un mot, ou voulait nous surprendre par quelque chose d\rquote extraordinaire et d\rquote inattendu.
+\par
+\par Les jours de travail, on fermait les casernes de tr\'e8s-bonne heure, \'e0 la nuit tombante, mais on faisait une exception pour les f\'eates de No\'ebl\~; alors on ne mettait les cadenas aux portes qu\rquote \'e0
+ la retraite du soir (neuf heures). Cette faveur avait \'e9t\'e9 accord\'e9e sp\'e9cialement en vue du spectacle. Pendant tout le temps des f\'eates, chaque soir, on envoyait une d\'e9putation prier tr\'e8s-humblement l\rquote officier de garde de \'ab\~
+permettre la repr\'e9sentation et ne pas fermer encore la maison de force\~\'bb, en ajoutant qu\rquote il y avait eu repr\'e9sentation la veille, et que pourtant il ne s\rquote \'e9tait produit aucun d\'e9sordre. L\rquote
+officier de garde faisait le raisonnement suivant\~: Il n\rquote y avait eu aucun d\'e9sordre, aucune infraction \'e0 la discipline le jour du spectacle, et du moment qu\rquote ils donnaient leur parole que la soir\'e9e d\rquote aujourd\rquote
+hui se passerait de la m\'eame mani\'e8re, c\rquote est qu\rquote ils feraient leur police eux-m\'eames\~; ce serait la plus rigoureuse de toutes. En outre, il savait bien que s\rquote il s\rquote \'e9tait avis\'e9 de d\'e9fendra la repr\'e9
+sentation, ces gaillards (qui peut savoir, des for\'e7ats\~!) auraient pu faire encore des sottises, qui mettraient dans l\rquote embarras les officiers de garde. Enfin une derni\'e8re raison l\rquote engageait \'e0 donner son consentement\~
+: monter la garde est horriblement ennuyeux\~; en autorisant la com\'e9die, il avait sous la main un spectacle donn\'e9 non plus par des soldats, mais par des for\'e7ats, gens curieux\~; ce serait \'e0 coup sur int\'e9ressant, et il avait tout droit d
+\rquote y assister.
+\par
+\par Dans le cas o\'f9 l\rquote officier de service arriverait et demanderait l\rquote officier de garde, on lui r\'e9pondrait que ce dernier \'e9tait all\'e9 compter les for\'e7ats et fermer les casernes\~; r\'e9ponse exacte et justification ais\'e9e. Voil
+\'e0 pourquoi nos surveillants autoris\'e8rent le spectacle pendant toute la dur\'e9e des f\'eates\~; les casernes ne se ferm\'e8rent chaque soir qu\rquote \'e0 la retraite. Les for\'e7ats savaient d\rquote avance que la garde ne s\rquote opposerait pas
+\'e0 leur projet\~; ils \'e9taient tranquilles de ce c\'f4t\'e9 l\'e0.
+\par
+\par Vers six heures P\'e9trof vint me chercher, et nous nous rend\'eemes ensemble dans la salle de spectacle. Presque tous les d\'e9tenus de notre caserne y \'e9taient, \'e0 l\rquote exception du vieux-croyant de Tchernigof et des Polonais. Ceux-ci ne se d
+\'e9cid\'e8rent \'e0 assister au spectacle que le jour de la derni\'e8re repr\'e9sentation, le 4 janvier, et encore quand on les eut convaincus que tout \'e9tait convenable, gai et tranquille. Le d\'e9dain des Polonais irritait nos for\'e7
+ats, aussi furent-ils re\'e7us tr\'e8s-poliment le 4 janvier\~; on les fit asseoir aux meilleures places. Quant aux Tcherkesses et \'e0 Isa\'ef Fomitch, la com\'e9die \'e9tait pour eux une v\'e9ritable r\'e9jouissance. Isa\'ef
+ Fomitch donna chaque fois trois kopeks\~: le dernier jour, il posa dix kopeks sur l\rquote assiette\~; la f\'e9licit\'e9 se peignait sur son visage. Les acteurs avaient d\'e9cid\'e9 que chaque spectateur donnerait ce qu\rquote
+il voudrait. La recette devait servir \'e0 couvrir les d\'e9penses et \'ab\~donner du montant\~\'bb aux acteurs. P\'e9trof m\rquote assura qu\rquote on me laisserait occuper une des premi\'e8res places, si plein que f\'fbt le th\'e9\'e2tre, d\rquote
+abord parce qu\rquote \'e9tant plus riche que les autres, il y avait des chances pour que je donnasse plus, et puis, parce que je m\rquote y connaissais mieux, que personne. Sa pr\'e9vision se r\'e9alisa. Je d\'e9crirai pr\'e9
+alablement la salle et la construction du th\'e9\'e2tre.
+\par
+\par La caserne de la section militaire qui devait servir de salle de spectacle avait quinze pas de long. De la cour, on entrait par un perron dans une antichambre, et de l\'e0, dans la caserne elle-m\'eame. Cette longue caserne \'e9
+tait de construction particuli\'e8re, comme je l\rquote ai dit plus haut\~: les lits de camp, rang\'e9s contre la muraille, laissaient un espace vide au milieu de la chambre. La premi\'e8re moiti\'e9 de la caserne \'e9tait destin\'e9
+e aux spectateurs, tandis que la seconde, qui communiquait avec un autre b\'e2timent, formait la sc\'e8ne. Ce qui m\rquote \'e9tonna d\'e8s mon entr\'e9e, ce fut le rideau, qui coupait la caserne en deux sur une longueur de dix pas. C\rquote \'e9
+tait une merveille dont on pouvait s\rquote \'e9tonner \'e0 juste titre\~; il \'e9tait peint avec des couleurs \'e0 l\rquote huile, et repr\'e9sentait des arbres, des tonnelles, des \'e9tangs, des \'e9
+toiles. Il se composait de toiles neuves et vieilles donn\'e9es par les for\'e7ats\~: chemises, bandelettes qui tiennent lieu de bas \'e0 nos paysans, tout cela cousu tant bien que mal et formant un immense drap\~; o\'f9 la toile avait manqu\'e9, on l
+\rquote avait remplac\'e9e par du papier, mendi\'e9 feuille \'e0 feuille dans les diverses chancelleries et secr\'e9taireries. Nos peintres (au nombre desquels se trouvait notre Brulof}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Peintre russe c\'e9l\'e8bre dans la premi\'e8re moiti\'e9 du si\'e8cle.}}}{\cgrid0 ) l\rquote avaient d\'e9cor\'e9
+ tout entier, aussi l\rquote effet \'e9tait-il remarquable. Ce luxueux appareil r\'e9jouissait les for\'e7ats, m\'eame les plus mornes et les plus exigeants\~; du reste ceux-ci, une fois le spectacle commenc\'e9, se montr\'e8
+rent tous de vrais enfants, ni plus ni moins que les impatients et les enthousiastes. Tous \'e9taient contents, avec un sentiment de vanit\'e9. L\rquote \'e9clairage consistait en quelques chandelles coup\'e9es en petits bouts. On avait apport\'e9
+ de la cuisine deux bancs, plac\'e9s devant le rideau, ainsi que trois on quatre chaises emprunt\'e9es \'e0 la chambre des sous-officiers. Elles avaient \'e9t\'e9 mises l\'e0 pour le cas o\'f9 les officiers sup\'e9
+rieurs assisteraient au spectacle. Quant aux bancs, ils \'e9taient destin\'e9s aux sous-officiers, aux secr\'e9taires du g\'e9nie, aux directeurs des travaux, \'e0 tous les chefs imm\'e9diats des for\'e7ats qui n\rquote avaient pas le grade d\rquote
+officiers, et qui viendraient peut-\'eatre jeter un coup d\rquote \'9cil sur le th\'e9\'e2tre. En effet, les visiteurs ne manqu\'e8rent pas\~; suivant les jours, ils vinrent en plus ou moins grand nombre, mais pour la derni\'e8re repr\'e9
+sentation, il ne restait pas une seule place inoccup\'e9e sur les bancs. Derri\'e8re se pressaient les for\'e7ats, debout et t\'eate nue, par respect pour les visiteurs, en veste ou en pelisse courte, malgr\'e9
+ la chaleur suffocante de la salle. Comme on pouvait s\rquote y attendre, le local \'e9tait trop exigu pour tous les d\'e9tenus\~; entass\'e9s les uns sur les autres, surtout dans les derniers rangs, ils avaient encore occup\'e9
+ les lits de camp, les coulisses\~; il y avait m\'eame des amateurs qui disparaissaient constamment derri\'e8re la sc\'e8ne, dans l\rquote autre caserne, et qui regardaient le spectacle de la coulisse du fond. On nous fit passer en avant, P\'e9
+trof et moi, tout pr\'e8s des bancs, d\rquote o\'f9 l\rquote on voyait beaucoup mieux que du fond de la salle. J\rquote \'e9tais pour eux un bon juge, un connaisseur qui avait vu bien d\rquote autres th\'e9\'e2tres\~: les for\'e7ats avaient remarqu\'e9
+ que Baklouchine s\rquote \'e9tait souvent concert\'e9 avec moi et qu\rquote il avait t\'e9moign\'e9 de la d\'e9f\'e9rence pour mes conseils, ils estimaient qu\rquote on devait par cons\'e9
+quent me faire honneur et me donner une des meilleures places. Ces hommes sont vaniteux, l\'e9gers, mais c\rquote est \'e0 la surface. Ils se moquaient de moi au travail, car j\rquote \'e9tais un pi\'e8tre ouvrier. Almazof avait le droit de nous m\'e9
+priser, nous autres gentilshommes, et de se vanter de son adresse \'e0 calciner l\rquote alb\'e2tre\~; ces railleries et ces vexations avaient pour motif notre origine, car nous appartenions par notre naissance \'e0 la caste de ses anciens ma\'ee
+tres, dont il ne pouvait conserver un bon souvenir. Mais ici, au th\'e9\'e2tre, ces m\'eames hommes me faisaient place, car ils s\rquote avouaient que j\rquote \'e9tais plus entendu en cette mati\'e8re qu\rquote eux-m\'eames. Ceux m\'eames qui n\rquote
+\'e9taient pas bien dispos\'e9s \'e0 mon \'e9gard d\'e9siraient m\rquote entendre louer leur th\'e9\'e2tre et me c\'e9daient le pas sans la moindre servilit\'e9. J\rquote en juge maintenant par mon impression d\rquote alors. Je compris que dans cette d
+\'e9cision \'e9quitable, il n\rquote y avait aucun abaissement de leur part, mais bien plut\'f4t le sentiment de leur propre dignit\'e9. Le trait le plus caract\'e9ristique de notre peuple, c\rquote
+est sa conscience et sa soif de justice. Pas de fausse vanit\'e9, de sot orgueil \'e0 briguer le premier rang sans y avoir des titres, \emdash le peuple ne conna\'eet pas ce d\'e9faut. Enlevez-lui son \'e9corce grossi\'e8re\~; Vous apercevrez, en l
+\rquote \'e9tudiant sans pr\'e9jug\'e9s, attentivement et de pr\'e8s, des qualit\'e9s dont vous ne vous seriez jamais dout\'e9. Nos sages n\rquote ont que peu de chose \'e0 apprendre \'e0 notre peuple\~; je dirai m\'ea
+me plus, ce sont eux au contraire qui doivent apprendre \'e0 son \'e9cole.
+\par
+\par P\'e9trof m\rquote avait dit na\'efvement, quand il m\rquote emmena au spectacle, qu\rquote on me ferait passer devant parce que je donnerais plus d\rquote argent. Les places n\rquote avaient pas de prix fixe\~; chacun donnait ce qu\rquote
+il voulait et ce qu\rquote il pouvait. Presque tous d\'e9pos\'e8rent une pi\'e8ce de monnaie sur l\rquote assiette quand on fit la qu\'eate. M\'eame si l\rquote on m\rquote e\'fbt laiss\'e9 passer devant dans l\rquote esp\'e9rance que je donnerais plus qu
+\rquote un autre, n\rquote y avait-il pas l\'e0 encore un sentiment profond de dignit\'e9 personnelle\~? \'ab\~Tu es plus riche que moi, va-t\rquote en au premier rang\~; nous sommes tous \'e9gaux, ici, c\rquote est vrai, mais tu payes plus, par cons\'e9
+quent un spectateur comme toi fait plaisir aux acteurs\~; \emdash occupe la premi\'e8re place, car nous ne sommes pas ici pour notre argent, nous devons nous classer nous-m\'eames\~!\~\'bb Quelle noble fiert\'e9 dans cette fa\'e7on d\rquote agir\~! Ce n
+\rquote est plus le culte de l\rquote argent qui est tout, mais en derni\'e8re analyse le respect de soi-m\'eame. On n\rquote estimait pas trop la richesse chez nous. Je ne me souviens pas que l\rquote un de nous se soit jamais humili\'e9 pour avoir de l
+\rquote argent, m\'eame si je passe en revue toute la maison de force. On me qu\'e9mandait, mais par polissonnerie, par friponnerie, plut\'f4t que dans l\rquote espoir du b\'e9n\'e9fice lui-m\'eame\~; c\rquote \'e9
+tait un trait de bonne humeur, de simplicit\'e9 na\'efve. Je ne sais pas si je m\rquote exprime clairement. J\rquote ai oubli\'e9 mon th\'e9\'e2tre, j\rquote y reviens.
+\par
+\par Avant le lever du rideau, la salle pr\'e9sentait un spectacle \'e9trange et anim\'e9. D\rquote abord la cohue press\'e9e, foul\'e9e, \'e9cras\'e9e de tous c\'f4t\'e9s, mais impatiente, attendant, le visage resplendissant, le commencement de la repr\'e9
+sentation. Aux derniers rangs grouillait une masse confuse de for\'e7ats\~: beaucoup d\rquote entre eux avaient apport\'e9 de la cuisine des b\'fbches qu\rquote ils dressaient contre la muraille et sur lesquelles ils grimpaient\~
+; ils passaient deux heures enti\'e8res dans cette position fatigante, s\rquote accotant des deux mains sur les \'e9paules de leurs camarades, parfaitement contents d\rquote eux-m\'eames et de leur place. D\rquote autres arc-boutaie
+nt leurs pieds contre le po\'eale, sur la derni\'e8re marche, et restaient tout le temps de la repr\'e9sentation, soutenus par ceux qui se trouvaient devant eux, au fond, pr\'e8s de la muraille. De c\'f4t\'e9, mass\'e9
+e sur des lits de camp, se trouvait aussi une foule compacte, car c\rquote \'e9taient l\'e0 les meilleures places. Cinq for\'e7ats, les mieux partag\'e9s, s\rquote \'e9taient hiss\'e9s et couch\'e9s sur le po\'eale, d\rquote o\'f9 ils regardaient en bas\~
+: ceux-l\'e0 nageaient dans la b\'e9atitude. De l\rquote autre c\'f4t\'e9, fourmillaient les retardataires qui n\rquote avaient pas trouv\'e9 de bonnes places. Tout le monde se conduisait d\'e9
+cemment et sans bruit. Chacun voulait se montrer avantageusement aux seigneurs qui nous visitaient. L\rquote attente la plus na\'efve se peignait sur ces visages rouges et humides de sueur, par suite de la chaleur \'e9touffante. Quel \'e9
+trange reflet de joie enfantine, de plaisir gracieux et sans m\'e9lange, sur ces figures coutur\'e9es, sur ces fronts et ces joues marqu\'e9s, sombres et mornes auparavant, et qui brillaient parfois d\rquote un feu terrible\~! Ils \'e9
+taient tous sans bonnets\~; comme j\rquote \'e9tais \'e0 droite, il me semblait que leurs t\'eates \'e9taient enti\'e8rement ras\'e9es. Tout \'e0 coup, sur la sc\'e8ne, on entend du bruit, un vacarme\'85 Le rideau va se lever. L\rquote orchestre joue\'85
+ Cet orchestre m\'e9rite une mention. Sept musiciens s\rquote \'e9taient plac\'e9s le long des lits de camp\~: il y avait l\'e0 deux violons (l\rquote un d\rquote eux \'e9tait la propri\'e9t\'e9 d\rquote un d\'e9tenu\~; l\rquote autre avait \'e9t\'e9
+ emprunt\'e9 hors de la forteresse\~; les artistes \'e9taient des n\'f4tres), trois balala\'efki \emdash faites par les for\'e7ats eux-m\'eames, deux guitares et un tambour de basque qui rempla\'e7ait la contre-basse. Les violons ne faisaient que g\'e9
+mir et grincer, les guitares ne valaient rien\~; en revanche les balala\'efki \'e9taient remarquables. L\rquote agilit\'e9 des doigts des artistes aurait fait honneur au plus habile prestidigitateur. Ils ne jouaient gu\'e8re que des airs de danses\~
+: aux passages les plus entra\'eenants, ils frappaient brusquement du doigt sur la planchette de leurs instruments\~: le ton, le go\'fbt, l\rquote ex\'e9cution, le rendu du motif, tout \'e9tait original, personnel. Un des guitaristes poss\'e9dait \'e0
+ fond son instrument. C\rquote \'e9tait le gentilhomme qui avait tu\'e9 son p\'e8re. Quant au tambour de basque, il ex\'e9cutait litt\'e9ralement des merveilles\~; ainsi il faisait tourner le disque sur un doigt ou tra\'eenait son pouce sur la peau d
+\rquote \'e2ne, on entendait alors des coups r\'e9p\'e9t\'e9s, clairs, monotones, qui soudain se brisaient et rejaillissaient en une multitude innombrable de petites notes sourdes, chuchotantes et rebondissantes. Deux harmonicas se joignirent enfin \'e0
+ cet orchestre. Vraiment, je n\rquote avais jusqu\rquote alors aucune id\'e9e du parti qu\rquote on peut tirer de ces instruments populaires, si grossiers\~: je fus \'e9tonn\'e9\~; l\rquote harmonie, le jeu, mais surtout l\rquote
+expression, la conception m\'eame du motif \'e9taient sup\'e9rieurement rendus. Je compris parfaitement alors, \emdash et pour la premi\'e8re fois, \emdash la hardiesse souveraine et le fol abandon de soi-m\'ea
+me qui se trahissent dans nos airs de danses populaires et dans nos chansons de cabaret. \emdash Le rideau se leva enfin. Chacun fit un mouvement, ceux qui se trouvaient dans le fond se dress\'e8rent sur la pointe des pieds\~; quelqu\rquote
+un tomba de sa b\'fbche\~; tous ouvrirent la bouche et \'e9carquill\'e8rent les yeux\~: un silence parfait r\'e9gnait dans toute la salle\'85 La repr\'e9sentation commen\'e7a.
+\par
+\par J\rquote \'e9tais assis non loin d\rquote Al\'e9i, qui se trouvait au milieu du groupe que formaient ses fr\'e8res et les autres Tcherkesses. Ils \'e9taient passionn\'e9s pour le th\'e9\'e2tre et y assistaient chaque soir. J\rquote ai remarqu\'e9
+ que tous les musulmans, Tartares, etc., sont grands amateurs de spectacles de tout genre. Pr\'e8s d\rquote eux resplendissait Isa\'ef Fomitch\~; d\'e8s le lever du rideau, il \'e9tait tout oreilles et tout yeux\~; son visage exprimait une attente tr\'e8
+s-avide de miracles et de jouissances. J\rquote aurais \'e9t\'e9 d\'e9sol\'e9 de voir son esp\'e9rance tromp\'e9e. La charmante figure d\rquote Al\'e9i brillait d\rquote une joie si enfantine, si pure, que j\rquote \'e9tais tout gai rien qu\rquote
+en la regardant\~; involontairement, chaque fois qu\rquote un rire g\'e9n\'e9ral faisait \'e9cho \'e0 une r\'e9plique amusante, je me tournais de son c\'f4t\'e9 pour voir son visage. Il ne me remarquait pas\~; il avait bien autre chose \'e0 fa
+ire que de penser \'e0 moi\~! Pr\'e8s de ma place, \'e0 gauche, se trouvait un for\'e7at d\'e9j\'e0 \'e2g\'e9, toujours sombre, m\'e9content et grondeur\~; lui aussi avait remarqu\'e9 Al\'e9i, et je vis plus d\rquote
+une fois comme il jetait sur lui des regards furtifs en souriant \'e0 demi, tant le jeune Tcherkesse \'e9tait charmant\~! Ce d\'e9tenu l\rquote appelait toujours \'ab\~Al\'e9i S\'e9mionytch\~\'bb, sans que je susse pourquoi. \emdash On avait commenc\'e9
+ par Philatka et Mirochka. Philatka (Baklouchine) \'e9tait vraiment merveilleux. Il jouait son r\'f4le \'e0 la perfection. On voyait qu\rquote il avait pes\'e9
+ chaque phrase, chaque mouvement. Il savait donner au moindre mot, au moindre geste, un sens, qui r\'e9pondait parfaitement au caract\'e8re de son personnage. Ajoutez \'e0 cette \'e9tude consciencieuse une gaiet\'e9 non feinte, irr\'e9
+sistible, de la simplicit\'e9, du naturel\~; si vous aviez vu Baklouchine, vous auriez certainement convenu que c\rquote \'e9tait un v\'e9ritable acteur, un acteur de vocation et de grand talent. J\rquote ai vu plus d\rquote une fois Philatka sur les sc
+\'e8nes de P\'e9tersbourg et de Moscou, mats je l\rquote affirme, pas un artiste des capitales n\rquote \'e9tait \'e0 la hauteur de Baklouchine dans ce r\'f4le. C\rquote \'e9taient des paysans de n\rquote importe quel pays, et non de vrais moujiks russes
+\~; leur d\'e9sir de repr\'e9senter des paysans \'e9tait trop apparent. \emdash L\rquote \'e9mulation excitait Baklouchine, car on savait que le for\'e7at Patsieikine devait jouer le r\'f4le de Kedril dans la seconde pi\'e8ce\~
+; je ne sais pourquoi, on croyait que ce dernier aurait plus de talent que Baklouchine. Celui-ci souffrait de cette pr\'e9f\'e9rence comme un enfant. Combien de fois n\rquote \'e9tait-il pas venu vers moi ces derniers jours, pour \'e9
+pancher ses sentiments\~! Deux heures avant la repr\'e9sentation, il \'e9tait secou\'e9 par la fi\'e8vre. Quand on \'e9clatait de rire et qu\rquote on lui criait\~: \emdash Bravo\~! Baklouchine\~! tu es un gaillard\~! sa figure resplendissait d
+e bonheur, et une vraie inspiration brillait dans ses yeux. La sc\'e8ne des baisers entre Kirochka et Philatka, o\'f9 ce dernier crie \'e0 la fille\~: \'ab\~Essuie-toi\~\'bb et s\rquote essuie lui-m\'eame, fut d\rquote un comique achev\'e9. Tout le monde
+\'e9clata de rire. Ce qui m\rquote int\'e9ressait le plus, c\rquote \'e9taient les spectateurs\~; tous s\rquote \'e9taient d\'e9roidis et s\rquote abandonnaient franchement \'e0 leur joie. Les cris d\rquote
+approbation retentissaient de plus en plus nourris. Un for\'e7at poussait du coude son camarade et lui communiquait \'e0 la h\'e2te ses impressions, sans m\'eame s\rquote inqui\'e9ter de savoir qui \'e9tait \'e0 c\'f4t\'e9 de lui. Lorsqu\rquote une sc\'e8
+ne comique commen\'e7ait, on voyait un autre se retourner vivement en agitant les bras, comme pour engager ses camarades \'e0 rire, puis faire aussit\'f4t face \'e0 la sc\'e8ne. Un troisi\'e8me faisait cla
+quer sa langue contre son palais et ne pouvait rester tranquille\~; comme la place lui manquait pour changer de position, il pi\'e9tinait sur une jambe ou sur l\rquote autre. Vers la fin de la pi\'e8ce, la gaiet\'e9 g\'e9n\'e9rale atteignit son apog\'e9
+e. Je n\rquote exag\'e8re rien. Figurez-vous la maison de force, les cha\'eenes, la captivit\'e9, les longues ann\'e9es de r\'e9clusion, de corv\'e9e, la vie monotone, qui tombe goutte \'e0 goutte pour ainsi dire, les jours sombres de l\rquote automne\~:
+\emdash tout \'e0 coup on permet \'e0 ces d\'e9tenus comprim\'e9s de s\rquote \'e9gayer, de respirer librement pendant une heure, d\rquote oublier leur cauchemar, d\rquote organiser un spectacle \emdash et quel spectacle\~! qui excite l\rquote
+envie et l\rquote admiration de toute la ville. \'ab\~\emdash Voyez-vous, ces for\'e7ats\~!\~\'bb Tout les int\'e9ressait, les costumes par exemple. Il leur semblait excessivement curieux de voir VanKa, Nietsvi\'e9
+taef ou Baklouchine, dans un autre costume que celui qu\rquote ils portaient depuis tant d\rquote ann\'e9es.\~\'ab\~C\rquote est un for\'e7at, un vrai for\'e7at dont les cha\'eenes sonnent quand il marche, et le voil\'e0 pourtant qui entre en sc\'e8ne
+ en redingote, en chapeau rond et en manteau, comme un civil. Il s\rquote est fait des cheveux, des moustaches. Il sort un mouchoir rouge de sa poche, le secoue comme un seigneur, un vrai seigneur.\~\'bb L\rquote enthousiasme \'e9tait \'e0
+ son comble de ce chef. Le \'ab\~propri\'e9taire bienfaisant\~\'bb arrive dans un uniforme d\rquote aide de camp, tr\'e8s-vieux \'e0 la v\'e9rit\'e9, \'e9paulettes, casquette \'e0 cocarde\~: l\rquote
+effet produit est indescriptible. Il y avait deux amateurs pour ce costume, et \emdash le croirait-on\~? \emdash ils s\rquote \'e9taient querell\'e9s comme deux gamins, pour savoir qui jouerait ce r\'f4le-l\'e0
+, car ils voulaient tous deux se montrer en uniforme d\rquote officier avec des aiguillettes\~! Les autres acteurs les s\'e9par\'e8rent\~; \'e0 la majorit\'e9 des voix on confia ce r\'f4le \'e0 Nietsvi\'e9taef, non pas qu\rquote il f\'fb
+t mieux fait de sa personne que l\rquote autre et qu\rquote il ressembl\'e2t mieux \'e0 un seigneur, mais simplement parce qu\rquote il leur avait assur\'e9 \'e0 tous qu\rquote il aurait une badine, qu\rquote
+il la ferait tourner et en fouetterait la terre, en vrai seigneur, en \'e9l\'e9gant \'e0 la derni\'e8re mode, ce que Vanka Ospi\'e9ty ne pouvait essayer, lui qui n\rquote avait jamais connu de gentilshommes. En effet, quand Nietsvi\'e9taef entra en sc\'e8
+ne avec son \'e9pouse, il ne fit que dessiner rapidement des ronds sur le sol, de sa l\'e9g\'e8re badine de bambou\~; il croyait certes que c\rquote \'e9tait l\'e0 l\rquote indice de la meilleure \'e9ducation, d\rquote une supr\'eame \'e9l\'e9
+gance. Dans son enfance encore, alors qu\rquote il n\rquote \'e9tait qu\rquote un serf va-nu-pieds, il avait probablement \'e9t\'e9 s\'e9duit par l\rquote adresse d\rquote un seigneur \'e0 faire tourner sa canne\~; cette impression \'e9tait rest\'e9
+e ineffa\'e7able pour toujours dans sa m\'e9moire, si bien que quelque trente ans plus tard, il s\rquote en souvenait pour s\'e9duire et flatter \'e0 son tour les camarades de la prison, Nietsvi\'e9taef \'e9tait tellement enfonc\'e9
+ dans cette occupation qu\rquote il ne regardait personne\~; il donnait la r\'e9plique sans m\'eame lever les yeux\~; le plus important pour lui, c\rquote \'e9tait le bout de sa badine et les ronds qu\rquote il tra\'e7ait. La propri\'e9taire bienfaisante
+\'e9tait aussi tr\'e8s-remarquable\~; elle apparut en sc\'e8ne dans un vieux costume de mousseline us\'e9e, qui avait l\rquote air d\rquote une guenille, les bras et le cou nus, un petit bonnet de calicot sur la t\'ea
+te, avec des brides sous le menton, une ombrelle dans une main, et dans l\rquote autre un \'e9ventail de papier de couleur dont elle ne faisait que s\rquote \'e9venter. Un fou rire accueillit cette grande dame, qui ne put contenir elle-m\'eame sa ga\'eet
+\'e9 et \'e9clata \'e0 plusieurs reprises. Ce r\'f4le \'e9tait rempli par le for\'e7at Ivanof. Quant \'e0 Sirotkine, habill\'e9 en fille, il \'e9tait tr\'e8s-joli. Les couplets furent fort bien dits. En un mot, la pi\'e8ce se\~termina \'e0
+la satisfaction g\'e9n\'e9rale. Pas la moindre critique ne s\rquote \'e9leva\~: comment du reste aurait-on pu critiquer\~?
+\par
+\par On joua encore une fois l\rquote ouverture, }{\i\cgrid0 Si\'e9ni, mo\'ef si\'e9ni}{\cgrid0 , et le rideau se releva. On allait maintenant repr\'e9senter \'ab\~Kedril le glouton\~\'bb. Kedril est une sorte de don Juan\~
+; on peut faire cette comparaison, car des diables emportent le ma\'eetre et le serviteur en enfer \'e0 la fin de la pi\'e8ce. Le manuscrit fut r\'e9cit\'e9 en entier, mais ce n\rquote \'e9tait \'e9videmment qu\rquote un fragment\~
+; le commencement et la fin de la pi\'e8ce avaient d\'fb se perdre, car elle n\rquote avait ni queue ni t\'eate. La sc\'e8ne se passe dans une auberge, quelque part en Russie. L\rquote
+aubergiste introduit dans une chambre un seigneur en manteau et en chapeau rond d\'e9form\'e9\~; le valet de ce dernier, Kedril, suit son ma\'eetre, il porte une valise et une poule roul\'e9
+e dans du papier bleu. Il a une pelisse courte et une casquette de laquais. C\rquote est ce valet qui est le glouton. Le for\'e7at Potsieikine, le rival de Baklouchine, jouait ce r\'f4le\~; tandis que le personnage du seigneur \'e9tait
+rempli par Ivanof, le m\'eame qui faisait la grande dame dans la premi\'e8re pi\'e8ce. L\rquote aubergiste (Nietsvi\'e9taef) avertit le gentilhomme que cette chambre est hant\'e9e par des d\'e9mons, et se retire. Le seigneur est triste et pr\'e9occup\'e9
+, il marmotte tout haut qu\rquote il le sait depuis longtemps et ordonne \'e0 Kedril de d\'e9faire les paquets, de\~pr\'e9parer le souper. Kedril est glouton et poltron\~: quand il entend parler de diables, il p\'e2
+lit et tremble comme une feuille, il voudrait se sauver, mais il a peur de son ma\'eetre, et puis, il a faim. Il est voluptueux, b\'eate, rus\'e9 \'e0 sa mani\'e8re, couard. \'c0 chaque instant il trompe son ma\'eetre, qu\rquote
+il craint pourtant connue le feu. C\rquote est un remarquable type de valet, dans lequel on retrouve les principaux traits du caract\'e8re de Leporello, mais indistincts et fondus. Ce caract\'e8re \'e9tait vraiment sup\'e9
+rieurement rendu par Potsieikine, dont le talent \'e9tait indiscutable et qui surpassait, \'e0 mon avis celui de Baklouchine lui-m\'eame. Quand, le lendemain, j\rquote accostai Baklouchine, je lui dissimulais mon impression, car je l\rquote
+aurais cruellement afflig\'e9.
+\par
+\par Quant au for\'e7at qui jouait le r\'f4le du seigneur, il n\rquote \'e9tait pas trop mauvais\~: tout ce qu\rquote il disait n\rquote avait gu\'e8re de sens et ne ressemblait \'e0 rien, mais sa diction \'e9tait pure et nette, les gestes tout \'e0 fait conve
+nables. Pendant que Kedril s\rquote occupe de la valise, son ma\'eetre se prom\'e8ne en long et en large, et annonce qu\rquote \'e0 partir de ce jour il cessera de courir le monde. Kedril \'e9coute, fait des grimaces, et r\'e9
+jouit les spectateurs par ses r\'e9flexions en apart\'e9. Il n\rquote a nullement piti\'e9 de son ma\'eetre, mais il a entendu parler des diables\~: il voudrait savoir comme ils sont faits, et le voil\'e0 qui questionne le seigneur. Celui-ci lui d\'e9
+clare qu\rquote autrefois, \'e9tant en danger de mort, il a demand\'e9 secours \'e0 l\rquote enfer\~; les diables l\rquote ont aid\'e9 et l\rquote ont d\'e9livr\'e9, mais le terme de sa libert\'e9 est \'e9chu\~; si les diables viennent ce soir, c\rquote
+est pour exiger son \'e2me, ainsi qu\rquote il a \'e9t\'e9 convenu dans leur pacte. Kedril commence \'e0 trembler pour de bon, son ma\'eetre ne perd pas courage et lui ordonne de pr\'e9
+parer le souper. En entendant parler de mangeaille, Kedril ressuscite, il d\'e9fait le papier dans lequel est envelopp\'e9e la poule, sort une bouteille de vin \emdash qu\rquote il entame brusquement lui-m\'eame, le public se p\'e2
+me de rire. Mais la porte a grinc\'e9, le vent a agit\'e9 les volets, Kedril tremble, et en toute h\'e2te, presque inconsciemment, cache dans sa bouche un \'e9norme morceau de poule qu\rquote il ne peut avaler. On pouffe de nouveau. \'ab\~Est-ce pr\'eat\~
+?\~\'bb lui crie son ma\'eetre qui se prom\'e8ne toujours en long et en large dans la chambre. \emdash Tout de suite, monsieur, je vous\'85 le pr\'e9pare, \emdash dit Kedril qui s\rquote assied et se met \'e0 b\'e2frer le souper. Le\~
+public est visiblement charm\'e9 par l\rquote astuce de ce valet qui berne si habilement un seigneur. Il faut avouer que Potsi\'e9ikine m\'e9ritait des \'e9loges. Il avait prononc\'e9 admirablement les mots\~: \'ab\~\emdash Tout de suite, monsieur, je
+\'85 vous\'85 le pr\'e9pare.\~\'bb Une fois \'e0 table, il mange avec avidit\'e9, et, \'e0 chaque bouch\'e9e, tremble que son ma\'eetre ne s\rquote aper\'e7oive de sa man\'9cuvre\~; chaque fois que celui-ci se retour
+ne, il se cache sous la table en tenant la poule dans sa main. Sa premi\'e8re faim apais\'e9e, il faut bien songer au seigneur. \emdash \'ab\~Kedril\~! as-tu bient\'f4t fait\~?\~\'bb crie celui-ci\~? \emdash \'ab\~C\rquote est pr\'eat\~!\~\'bb r\'e9
+pond hardiment Kedril, qui s\rquote aper\'e7oit alors qu\rquote il ne reste presque rien\~: il n\rquote y a en tout sur l\rquote assiette qu\rquote une seule cuisse. Le ma\'eetre, toujours sombre et pr\'e9occup\'e9, ne remarque rien et s\rquote
+assied, tandis que Kedril se place derri\'e8re lui une serviette sur le bras. Chaque mot, chaque geste, chaque grimace du valet qui se tourne du c\'f4t\'e9 du public, pour se gausser de son ma\'eetre, excite un rire irr\'e9sistible dans la foule des for
+\'e7ats. Juste au moment o\'f9 le jeune seigneur commence \'e0 manger, les diables font leur entr\'e9e\~: ici l\rquote on ne comprend plus, car ces diables ne ressemblent \'e0 rien d\rquote humain ni de terrestre\~; la porte de c\'f4t\'e9 s\rquote
+ouvre, et un fant\'f4me appara\'eet tout habill\'e9 de blanc\~; en guise de t\'eate, le spectre porte une lanterne avec une bougie\~; un autre fant\'f4me le suit, portant aussi une lanterne sur la t\'eate et une faux \'e0 la main. Pourquoi sont-ils habill
+\'e9s de blanc, portent-ils une faux et une lanterne\~? Personne ne put me l\rquote expliquer\~; au fond on s\rquote en pr\'e9occupait fort peu. Cela devait \'eatre ainsi pour s\'fbr. Le ma\'eetre fait courageusement face aux apparitions et leur crie qu
+\rquote il est pr\'eat, qu\rquote ils peuvent le prendre. Mais Kedril, poltron comme un li\'e8vre, se cache sous la table\~; malgr\'e9 sa frayeur, il n\rquote
+oublie pas de prendre avec lui la bouteille. Les diables disparaissent, Kedril sort de sa cachette, le ma\'eetre se met \'e0 manger sa poule\~; trois diables entrent dans la chambre et l\rquote empoignent pour l\rquote entra\'eener en enfer. \'ab\~
+Kedril, sauve-moi\~!\~\'bb crie-t-il. Mais Kedril a d\rquote autres soucis\~; il a pris cette fois la bouteille, l\rquote assiette et m\'eame le pain en se fourrant dans sa cachette. Le voil\'e0 seul, les d\'e9mons sont loin, son ma\'ee
+tre aussi. Il sort de dessous la table, regarde de tous c\'f4t\'e9s, et\'85 un sourire illumine sa figure. Il cligne de l\rquote \'9cil en vrai fripon, s\rquote assied \'e0 la place de son ma\'eetre, et chuchote \'e0 demi-voix au public\~:
+\par
+\par \emdash Allons, je suis maintenant mon ma\'eetre\'85 sans ma\'eetre\'85
+\par
+\par Tout le monde rit de le voir sans ma\'eetre\~; il ajoute, toujours \'e0 demi-voix d\rquote un ton de confidence, mais en clignant joyeusement de l\rquote \'9cil\~:
+\par
+\par \emdash Les diables l\rquote ont emport\'e9\~!\'85
+\par
+\par L\rquote enthousiasme des spectateurs n\rquote a plus de bornes\~! cette phrase a \'e9t\'e9 prononc\'e9e avec une telle coquinerie, avec une grimace si moqueuse et si triomphante, qu\rquote
+il est impossible de ne pas applaudir. Mais le bonheur de Kedril ne dure pas longtemps. \'c0 peine a-t-il pris la bouteille de vin et vers\'e9 une grande lamp\'e9e dans un verre qu\rquote il porte \'e0 ses l\'e8
+vres, que les diables reviennent, se glissent derri\'e8re lui et l\rquote empoignent. Kedril hurle comme un poss\'e9d\'e9. Mais il n\rquote ose pas se retourner. Il voudrait se d\'e9fendre, il ne le peut pas\~: ses mains sont embarrass\'e9
+es de la bouteille et du verre dont il ne veut pas se s\'e9parer\~; les yeux \'e9carquill\'e9s, la bouche b\'e9ante d\rquote horreur, il reste une minute \'e0 regarder le public, avec une expression si comique de poltronnerie qu\rquote il est vraiment
+\'e0 peindre. Enfin on l\rquote entra\'eene, on l\rquote emporte, il gigote des bras et des jambes en serrant toujours sa bouteille, et crie, crie. Les hurlements se font encore entendre de derri\'e8
+re les coulisses. Le rideau tombe. Tout le monde rit, est enchant\'e9. L\rquote orchestre attaque la fameuse danse kamarinska\'efa}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Cette danse compos\'e9e par le c\'e9l\'e8bre compositeur Glinka, l\rquote auteur de la }{\i\cgrid0 Vie\~pour le Tsar}{\cgrid0 , est une des plus entra\'ee
+nantes que nous connaissions, et ne rentre dans aucun genre connu. C\rquote est la danse russe par excellence.}}}{\cgrid0 . On commence tout doucement, pianissimo, mais peu \'e0 peu le motif se d\'e9veloppe, se renforce, la mesure s\rquote acc\'e9l\'e8
+re, des claquements hardis retentissent sur la planchette des balala\'efki. C\rquote est la kamarinska\'efa dons tout son emportement\~! il aurait fallu que Glinka l\rquote
+entendit jouer dans notre maison de force, La pantomime en musique commence. Pendant toute sa dur\'e9e, on joue la kamarinska\'efa. La sc\'e8ne repr\'e9sente l\rquote int\'e9rieur d\rquote une izba\~; un meunier et sa femme sont assis, l\rquote
+un raccommode, l\rquote autre file du lin. Sirotkine joue le r\'f4le de la femme, Nietsvi\'e9taef celui du meunier.
+\par
+\par Nos d\'e9corations \'e9taient tr\'e8s-pauvres. Dans cette pi\'e8ce comme dans les pr\'e9c\'e9dentes, il fallait suppl\'e9er par l\rquote imagination \'e0 ce qui manquait \'e0 la r\'e9alit\'e9. Au lieu d\rquote une muraille au fond de la sc\'e8
+ne, ou voyait un tapis ou une couverture\~; du c\'f4t\'e9 droit, de mauvais paravents, tandis qu\rquote \'e0 gauche, la sc\'e8ne qui n\rquote \'e9tait pas ferm\'e9e laissait voir les lits de camp. Mais les spectateurs ne sont pas difficiles et consentent
+\'e0 imaginer tout ce qui manque\~; cela leur est facile, tous les d\'e9tenus sont de grands r\'eaveurs. Du moment que l\rquote on dit\~: c\rquote est un jardin, eh bien, c\rquote est un jardin\~! une chambre, une izba \emdash c\rquote est parfait, il n
+\rquote y a pas \'e0 faire des c\'e9r\'e9monies\~! Sirotkine \'e9tait charmant en costume f\'e9minin. Le meunier ach\'e8ve son travail, prend son bonnet et son fouet, s\rquote
+approche de sa femme et lui indique par signes que si pendant son absence elle a le malheur de recevoir quelqu\rquote un, elle aura affaire \'e0 lui\'85 et il lui montre son fouet. La femme \'e9coute et secoue affirmativement la t\'ea
+te. Ce fouet lui est sans doute connu\~: la coquine en donne \'e0 porter\~! Le mari sort. \'c0 peine a-t-il tourn\'e9 les talons que sa femme lui montre le poing. On frappe\~: la porte s\rquote ouvre\~; entre le voisin, meunier aussi de son \'e9tat\~; c
+\rquote est un paysan barbu en cafetan. Il apporte un cadeau, un mouchoir rouge. La jeune femme rit, mais d\'e8s que le comp\'e8re veut l\rquote embrasser, on entend frapper de nouveau \'e0 la porte. O\'f9 se fourrer\~
+? Elle le fait cacher sous la table, et reprend son fuseau. Un autre adorateur se pr\'e9sente\~: c\rquote est le fourrier, eu uniforme de sous-officier. Jusqu\rquote alors la pantomime avait tr\'e8s-bien march\'e9, les gestes \'e9taient irr\'e9
+prochables. Ou pouvait s\rquote \'e9tonner de voir ces acteurs improvis\'e9s remplir leurs r\'f4les d\rquote une fa\'e7on aussi correcte, et involontairement on se disait\~: Que de talents se perdent dans notre Russie, inutilis\'e9
+s dans les prisons et les lieux d\rquote exil\~! Le for\'e7at qui jouait le r\'f4le du fourrier avait sans doute assist\'e9 \'e0 une repr\'e9sentation dans un th\'e9\'e2tre de province ou d\rquote amateurs\~
+; il estimait que tous nos acteurs, sans exception, ne comprenaient rien au jeu et ne marchaient pas comme il fallait. Il entra en sc\'e8ne comme les vieux h\'e9ros classiques de l\rquote ancien r\'e9pertoire, en faisant un grand pas\~; avant d\rquote
+avoir m\'eame lev\'e9 l\rquote autre jambe, il rejeta la t\'eate et le corps en arri\'e8re, et lan\'e7ant orgueilleusement un regard circulaire, il avan\'e7a majestueusement d\rquote une autre enjamb\'e9e. Si une marche semblable \'e9
+tait ridicule chez les h\'e9ros classiques, elle l\rquote \'e9tait encore bien plus dans une sc\'e8ne comique jou\'e9e par un secr\'e9taire. Mais le public la trouvait toute naturelle et acceptait l\rquote allure triomphante du personnage comme un fait n
+\'e9cessaire, sans la critiquer. \emdash Un instant apr\'e8s l\rquote entr\'e9e du secr\'e9taire, on frappe encore \'e0 la porte\~: l\rquote h\'f4tesse perd la t\'eate. O\'f9 cacher le second galant\~
+? Dans le coffre, qui, heureusement, est ouvert. Le secr\'e9taire y dispara\'eet, la comm\'e8re laisse retomber le couvercle. Le nouvel arrivant est un amoureux comme les autres, mais d\rquote une esp\'e8ce particuli\'e8re. C\rquote est un brahmine e
+n costume. Un rire formidable des spectateurs accueille son entr\'e9e. Ce brahmine n\rquote est autre que le for\'e7at Kochkine, qui joue parfaitement ce r\'f4le, car il a tout \'e0 fait la figure de l\rquote emploi\~
+: il explique par gestes son amour pour la meuni\'e8re, l\'e8ve les bras au ciel, les ram\'e8ne sur sa poitrine\'85 \emdash De nouveau on frappe \'e0 la porte\~: un coup vigoureux cette fois\~; il n\rquote y a pas \'e0 s\rquote y tromper, c\rquote
+est le ma\'eetre de la maison. La meuni\'e8re effray\'e9e perd la t\'eate, le brahmine court \'e9perdu de tous c\'f4t\'e9s, suppliant qu\rquote on le cache. Elle l\rquote aide \'e0 se glisser derri\'e8re l\rquote armoire, et se met \'e0 filer, \'e0
+ filer, oubliant d\rquote ouvrir la porte\~; elle file toujours, sans entendre les coups redoubl\'e9s de son mari, elle tord le fil qu\rquote elle n\rquote a pas dans la main et fait le geste de tourner le fuseau, qui g\'eet \'e0 terre. Sirotkine repr\'e9
+sentait parfaitement cette frayeur. Le meunier enfonce la porte d\rquote un coup de pied et s\rquote approche de sa femme, son fouet \'e0 la main. Il a tout remarqu\'e9, car il \'e9piait les visiteurs\~; il indique par signes \'e0 sa femme qu\rquote el
+le a trois galants cach\'e9s chez lui. Puis il se met \'e0 les chercher. Il trouve d\rquote abord le voisin, qu\rquote il chasse de la chambre \'e0 coups de poing. Le secr\'e9taire \'e9pouvant\'e9 veut s\rquote enfuir, il soul\'e8ve avec sa t\'ea
+te le couvercle du coffre, il se trahit lui-m\'eame. Le meunier le cingle de coups de fouet, et pour le coup, le galant secr\'e9taire ne saute plus d\rquote une mani\'e8re classique. Reste le brahmine que le mari cherche longtemps\~
+; il le trouve dans son coin, derri\'e8re l\rquote armoire, le salue poliment et le tire par sa barbe jusqu\rquote au milieu de la sc\'e8ne. Le bramine veut se d\'e9fendre et crie\~: \'ab\~Maudit\~! maudit\~!\~\'bb (seuls mots prononc\'e9
+s pendant toute la pantomime) mais le mari ne l\rquote \'e9coute pas et r\'e8gle le compte de sa femme. Celle-ci, voyant que son tour est arriv\'e9, jette le rouet et le fuseau, et se sauve hors de la chambre\~; un pot d\'e9gringole\~: les for\'e7ats \'e9
+clatent de rire. Al\'e9i, sans me regarder, me prend la main et me crie\~: \'ab\~Regarde\~! regarde\~! le brahmine\~!\~\'bb Il ne peut se tenir debout tant il rit. Le rideau tombe, une autre sc\'e8ne commence. Il y en eut encore deux ou trois\~
+: toutes fort dr\'f4les et d\rquote une franche gaiet\'e9. Les for\'e7ats ne les avaient pas compos\'e9es eux-m\'eames, mais ils y avaient mis du leur. Chaque acteur improvisait et chargeait si bien qu\rquote il jouait le r\'f4le de diff\'e9rentes mani
+\'e8res tous les soirs. La derni\'e8re pantomime, du genre fantastique, finissait par un ballet, o\'f9 l\rquote on enterrait un mort. Le brahmine fait diverses incantations sur le cadavre du d\'e9funt, mais rien n\rquote op\'e8re. Enfin on entend l
+\rquote air\~: \'ab\~Le soleil couchant\'85\~\'bb, le mort ressuscite, et tous dans leur joie commencent \'e0 danser. Le brahmine danse avec le mort et danse \'e0 sa fa\'e7on, en brahmine. Le spectacle se termina par cette sc\'e8ne. Les for\'e7ats se s
+\'e9par\'e8rent gais, contents, en louant les acteurs et remerciant le sous-officier. On n\rquote entendait pas la moindre querelle. Ils \'e9taient tous satisfaits, je dirais m\'eame heureux, et s\rquote endormirent l\rquote \'e2me tranquille, d\rquote
+un sommeil qui ne ressemble en rien \'e0 leur sommeil habituel. Ceci n\rquote est pas un fant\'f4me de mon imagination, mais bien la v\'e9rit\'e9, la pure v\'e9rit\'e9. On avait permis \'e0 ces pauvres gens de vivre quelques instants comme ils l\rquote
+entendaient, de s\rquote amuser humainement, d\rquote \'e9chapper pour une heure \'e0 leur condition de for\'e7ats \emdash et l\rquote homme change moralement, ne f\'fbt-ce que pour quelques minutes\'85
+\par
+\par La nuit est d\'e9j\'e0 tout \'e0 fait sombre. J\rquote ai un frisson et je me r\'e9veille par hasard\~: le vieux-croyant est toujours sur son po\'eale \'e0 prier, il priera jusqu\rquote \'e0 l\rquote aube. Al\'e9i dort paisiblement \'e0 c\'f4t\'e9
+ de moi. Je me souviens qu\rquote en se couchant il riait encore et parlait du th\'e9\'e2tre avec ses fr\'e8res. Involontairement je regarde sa figure paisible. Peu \'e0 peu je me souviens de tout, de ce dernier jour, des f\'eates de No\'eb
+l, de ce mois tout entier\'85 Je l\'e8ve la t\'eate avec effroi et je regarde mes camarades, qui dorment \'e0 la lueur tremblotante d\rquote une chandelle donn\'e9e par l\rquote
+administration. Je regarde leurs visages malheureux, leurs pauvres lits, cette nudit\'e9 et cette mis\'e8re \emdash je les regarde \emdash et je veux me convaincre que ce n\rquote est pas un affreux cauchemar, mais bien la r\'e9alit\'e9. Oui, c\rquote
+est la r\'e9alit\'e9\~: j\rquote entends un g\'e9missement. Quelqu\rquote un replie lourdement son bras et fait sonner ses cha\'eenes. Un autre s\rquote agite dans un songe et parle, tandis que le vieux grand-p\'e8re prie pour les \'ab\~chr\'e9
+tiens orthodoxes\~\'bb\~: j\rquote entends sa pri\'e8re r\'e9guli\'e8re, douce, un peu tra\'eenante\~: \'ab\~Seigneur J\'e9sus-Christ, aie piti\'e9 de nous\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par \emdash Je ne suis pas ici pour toujours, mais pour quelques ann\'e9es\~! me dis-je, et j\rquote appuie de nouveau ma t\'eate sur mon oreiller.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc96262256}DEUXI\'c8ME PARTIE{\*\bkmkend _Toc96262256}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262257}I \endash L\rquote H\'d4PITAL.{\*\bkmkend _Toc96262257}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Peu de temps apr\'e8s les f\'eates de No\'ebl je tombai malade et je dus me rendre \'e0 notre h\'f4pital militaire, qui se trouvait \'e0 l\rquote \'e9cart, \'e0 une demi-verste environ de la forteresse. C\rquote \'e9tait un b\'e2timent \'e0 un seul \'e9
+tage, tr\'e8s-allong\'e9 et peint en jaune. Chaque \'e9t\'e9, on d\'e9pensait une grande quantit\'e9 d\rquote ocre \'e0 le rebadigeonner. Dans l\rquote immense cour de l\rquote h\'f4pital se trouvaient diverses d\'e9pendances, les demeures des m\'e9
+decins-chefs et d\rquote autres constructions n\'e9cessaires, tandis que le b\'e2timent principal ne contenait que les salles destin\'e9es aux malades\~: elles \'e9taient en assez grand nombre\~; mais comme il n\rquote y en avait que deux r\'e9serv\'e9
+es aux d\'e9tenus, ces derni\'e8res \'e9taient presque toujours pleines, surtout l\rquote \'e9t\'e9\~: il n\rquote \'e9tait pas rare qu\rquote on f\'fbt oblig\'e9 de rapprocher les lits. Ces salles \'e9taient occup\'e9es par des \'ab\~malheureux\~\'bb
+ de toute esp\'e8ce\~: d\rquote abord, par les n\'f4tres, les d\'e9tenus de la maison de force, par des pr\'e9venus militaires, incarc\'e9r\'e9s dans les corps de garde, et qui avaient \'e9t\'e9 condamn\'e9s\~; il s\rquote en trouvait d\rquote
+autres encore sous jugement, ou de passage\~; on envoyait aussi dans nos salles les malades de la compagnie de discipline \emdash triste institution o\'f9 l\rquote on rassemblait les soldats de mauvaise conduite pour les corriger\~; au bout d\rquote
+un an ou deux, ils en revenaient les plus fieff\'e9s chenapans que la terre puisse porter. \emdash Les for\'e7ats qui se sentaient malades avertissaient leur sous-officier d\'e8s le matin. Celui-ci les inscrivait sur un carnet qu\rquote
+il leur remettait, et les envoyait \'e0 l\rquote h\'f4pital, accompagn\'e9s d\rquote un soldat d\rquote escorte\~: \'e0 leur arriv\'e9e, ils \'e9taient examin\'e9s par un m\'e9decin qui autorisait les for\'e7ats \'e0 rester \'e0 l\rquote h\'f4pital, s
+\rquote ils \'e9taient vraiment malades. On m\rquote inscrivit donc dans le livre, et vers une heure, quand tous mes compagnons furent partis pour la corv\'e9e de l\rquote apr\'e8s-d\'een\'e9e, je me rendis \'e0 l\rquote h\'f4pital. Chaque d\'e9
+tenu prenait avec lui autant d\rquote argent et de pain qu\rquote il pouvait (car il ne fallait pas esp\'e9rer \'eatre nourri ce jour-l\'e0), une toute petite pipe, un sachet contenant du tabac, un briquet et de l\rquote
+amadou. Ces objets se cachaient dans les bottes. Je p\'e9n\'e9trai dans l\rquote enceinte de l\rquote h\'f4pital, non sans \'e9prouver un sentiment de curiosit\'e9 pour cet aspect nouveau, inconnu, de la vie du bagne.
+\par
+\par La journ\'e9e \'e9tait chaude, couverte, triste\~; \emdash c\rquote \'e9tait une de ces journ\'e9es o\'f9 des maisons comme un h\'f4pital prennent un air particuli\'e8rement banal, ennuyeux et r\'e9barbatif. Mon soldat d\rquote escorte et moi, nous entr
+\'e2mes dans la salle de r\'e9ception, o\'f9 se trouvaient deux baignoires de cuivre\~; nous y trouv\'e2mes deux condamn\'e9s qui attendaient la visite, avec leurs gardiens. Un feldscherr}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Aide-chirurgien d\rquote arm\'e9e.}}}{\cgrid0 entra, nous regarda d\rquote un air nonchalant et protecteur, et s\rquote
+en fut plus nonchalamment encore annoncer notre arriv\'e9e au m\'e9decin de service\~; il arriva bient\'f4t, nous examina, tout en nous traitant avec affabilit\'e9, et nous d\'e9livra des feuilles o\'f9 se trouvaient inscrits nos noms. Le m\'e9
+decin ordinaire des salles r\'e9serv\'e9es aux condamn\'e9s devait faire le diagnostic de notre maladie, indiquer les m\'e9dicaments \'e0 prendre, le r\'e9gime alimentaire \'e0 suivre, etc. (J\rquote avais d\'e9j\'e0 entendu dire que les d\'e9tenus n
+\rquote avaient pas assez de louanges pour leurs docteurs. \'ab\~Ce sont de vrais p\'e8res\~!\~\'bb me dirent-ils en parlant d\rquote eux, quand j\rquote entrai \'e0 l\rquote h\'f4pital. Nous nous d\'e9shabill\'e2mes pour rev\'eatir un autre
+ costume. On nous enleva les habits et le linge que nous avions en arrivant, et l\rquote on nous donna du linge de l\rquote h\'f4pital, auquel on ajouta de longs bas, des pantoufles, des bonnets de coton et une robe de chambre d\rquote un drap brun tr\'e8
+s-\'e9pais, qui \'e9tait doubl\'e9e non pas de toile, mais bien plut\'f4t d\rquote empl\'e2tres\~: cette robe de chambre \'e9tait horriblement sale, mais je compris bient\'f4t toute son utilit\'e9. On nous conduisit ensuite dans les salles des for\'e7
+ats qui se trouvaient au bout d\rquote un long corridor, tr\'e8s-\'e9lev\'e9 et fort propre. La propret\'e9 ext\'e9rieure \'e9tait tr\'e8s-satisfaisante\~; tout ce qui \'e9tait visible reluisait\~: du moins cela me sembla ainsi apr\'e8s la salet\'e9
+ de notre maison de force. Les deux pr\'e9venus entr\'e8rent dans la salle qui se trouvait \'e0 gauche du corridor, tandis que j\rquote allai \'e0 droite. Devant la porte ferm\'e9e au cadenas se promenait une sentinelle, le fusil sur l\rquote \'e9paule\~
+; non loin d\rquote elle, veillait son rempla\'e7ant. Le sergent (de la garde de l\rquote h\'f4pital) ordonna de me laisser passer. Soudain je me trouvai au milieu d\rquote une chambre longue et \'e9troite\~; le long des murailles \'e9taient rang\'e9
+s des lits au nombre de vingt-deux. Trois ou quatre d\rquote entre eux \'e9taient encore inoccup\'e9s. Ces lits de bois \'e9taient peints en vert, et devaient comme tous les lits d\rquote h\'f4pital, bien connus dans toute la Russie, \'eatre habit\'e9
+s par des punaises. Je m\rquote \'e9tablis dans un coin, du c\'f4t\'e9 des fen\'eatres.
+\par
+\par Il n\rquote y avait que peu de d\'e9tenus dangereusement malades, et alit\'e9s\~; pour la plupart convalescents ou l\'e9g\'e8rement indispos\'e9s, mes nouveaux camarades \'e9taient \'e9tendus sur leurs couchettes ou se promenaient en long et en large\~
+; entre les deux rang\'e9es de lits, l\rquote espace \'e9tait suffisant pour leurs all\'e9es et venues. L\rquote air de la salle \'e9tait \'e9touffant, avec l\rquote odeur particuli\'e8re aux h\'f4pitaux\~: il \'e9tait infect\'e9 par diff\'e9rentes \'e9
+manations, toutes plus d\'e9sagr\'e9ables les unes que les autres, et par l\rquote odeur des m\'e9dicaments, bien que le po\'eale f\'fbt chauff\'e9 presque tout le jour. Mon lit \'e9tait couvert d\rquote une housse ray\'e9e, que j\rquote enlevai\~
+: il se composait d\rquote une couverture de drap, doubl\'e9e de toile, et de draps grossiers, d\rquote une propret\'e9 plus que douteuse. \'c0 c\'f4t\'e9 du lit, se trouvait une petite table avec une cruche et une tasse d\rquote \'e9tain, sur laquelle
+\'e9tait plac\'e9e une serviette minuscule qui m\rquote \'e9tait confi\'e9e. La table avait encore un rayon, o\'f9 ceux des malades qui buvaient du th\'e9 mettaient leur th\'e9i\'e8re, le broc de bois pour le kwass, etc.\~; mais ces richards \'e9
+taient fort peu nombreux. Les pipes et les blagues \'e0 tabac \emdash car chaque d\'e9tenu fumait, m\'eame les poitrinaires \emdash se cachaient sous le matelas. Le docteur et les autres chefs ne faisaient presque jamais de perquisitions\~
+; quand ils surprenaient un malade la pipe \'e0 la bouche, ils faisaient semblant de n\rquote avoir rien vu. Les d\'e9tenus \'e9taient d\rquote ailleurs tr\'e8s-prudents, et fumaient presque toujours derri\'e8re le po\'ea
+le. Ils ne se permettaient de fumer dans leurs lits que la nuit, parce que personne ne faisait de rondes, \'e0 part l\rquote officier commandant le corps de garde de l\rquote h\'f4pital.
+\par
+\par Jusqu\rquote alors je n\rquote avais jamais \'e9t\'e9 dans aucun hospice en qualit\'e9 de malade\~; aussi tout ce qui m\rquote entourait me parut-il fort nouveau. Je remarquai que mon entr\'e9e avait intrigu\'e9 quelques d\'e9tenus\~
+: on avait entendu parler de moi, et tout ce monde me regardait sans fa\'e7ons, avec cette l\'e9g\'e8re nuance de sup\'e9riorit\'e9 que les habitu\'e9s d\rquote une salle d\rquote audience, d\rquote une chancellerie, ont pour un nouveau venu ou un qu\'e9
+mandeur. \'c0 ma droite \'e9tait \'e9tendu un pr\'e9venu, ex-secr\'e9taire, et fils ill\'e9gitime d\rquote un capitaine en retraite, accus\'e9 d\rquote avoir fabriqu\'e9 de la fausse monnaie\~: il se trouvait \'e0 l\rquote h\'f4pital depuis pr\'e8s d
+\rquote une ann\'e9e\~; il n\rquote \'e9tait nullement malade, mais il assurait aux docteurs qu\rquote il avait un an\'e9vrysme. Il les persuada si bien qu\rquote il ne subit ni les travaux forc\'e9s, ni la punition corporelle \'e0 laquelle il avait \'e9t
+\'e9 condamn\'e9\~; on l\rquote envoya une ann\'e9e plus tard \'e0 T\emdash k, o\'f9 il fut attach\'e9 \'e0 un hospice. C\rquote \'e9tait un vigoureux gaillard de vingt-huit ans, trapu, fripon avou\'e9, plus ou moins jurisconsulte. Il \'e9
+tait intelligent et de mani\'e8res fort ais\'e9es, mais tr\'e8s-pr\'e9somptueux et d\rquote un amour-propre maladif. Convaincu qu\rquote il n\rquote y avait pas au monde d\rquote homme plus honn\'ea
+te et plus juste que lui, il ne se reconnaissait nullement coupable\~; il garda cette assurance toute sa vie. Ce personnage m\rquote adressa la parole le premier et m\rquote interrogea avec curiosit\'e9\~; il me mit au courant des m\'9curs de l\rquote h
+\'f4pital\~; bien entendu, avant tout, il m\rquote avait d\'e9clar\'e9 qu\rquote il \'e9tait le fils d\rquote un capitaine. Il d\'e9sirait fort que je le crusse gentilhomme, ou au moins \'ab\~de la noblesse\~\'bb. Bient\'f4t apr\'e8
+s, un malade de la compagnie de discipline vint m\rquote assurer qu\rquote il connaissait beaucoup de nobles, d\rquote anciens exil\'e9s\~; pour mieux me convaincre, il me les nomma par leur pr\'e9nom et leur nom patronymique. Rien qu\rquote \'e0
+ voir la figure de ce soldat grisonnant, on devinait qu\rquote il mentait abominablement. Il s\rquote appelait Tch\'e9kounof. Il venait me faire sa cour, parce qu\rquote il soup\'e7onnait que j\rquote avais de l\rquote argent\~; quand il aper\'e7
+ut un paquet de th\'e9 et de sucre, il m\rquote offrit aussit\'f4t ses services pour faire bouillir l\rquote eau et me procurer une th\'e9i\'e8re. M\emdash kski m\rquote avait promis, de m\rquote envoyer la mienne le lendemain, par un des d\'e9
+tenus, qui travaillaient dans l\rquote h\'f4pital, mais Tch\'e9kounov s\rquote arrangea pour que j\rquote eusse tout ce qu\rquote il me fallait. Il se procura une marmite de fonte, o\'f9 il fit bouillir l\rquote eau pour le th\'e9\~
+; en un mot, il montra un z\'e8le si extraordinaire, que cela lui attira aussit\'f4t quelques moqueries ac\'e9r\'e9es de la part d\rquote un des malades, un poitrinaire dont le lit se trouvait vis-\'e0-vis du mien. Il se nommait Oustiantsef. C\rquote \'e9
+tait pr\'e9cis\'e9ment le soldat condamn\'e9 aux verges, qui, par peur du fouet, avait aval\'e9 une bouteille d\rquote eau-de-vie dans laquelle il avait fait infuser du tabac, et gagn\'e9 ainsi le germe de la phtisie\~: j\rquote ai parl\'e9
+ de lui plus haut. Il \'e9tait rest\'e9 silencieux jusqu\rquote alors, \'e9tendu sur son lit et respirant avec difficult\'e9 tout en me d\'e9visageant, d\rquote un air tr\'e8s-s\'e9rieux. Il suivait des yeux Tch\'e9kounof, dont la servilit\'e9 l\rquote
+irritait. Sa gravit\'e9 extraordinaire rendait comique son indignation. Enfin il n\rquote y tint plus\~:
+\par
+\par \emdash Eh\~! regardez-moi ce valet qui a trouv\'e9 son ma\'eetre\~! dit-il avec des intervalles, d\rquote une voix \'e9trangl\'e9e par sa faiblesse, car c\rquote \'e9tait peu de temps avant sa fin.
+\par
+\par Tch\'e9kounof, m\'e9content, se tourna\~:
+\par
+\par \emdash Qui est ce valet\~? demanda-t-il en regardant Oustiantsef avec m\'e9pris.
+\par
+\par \emdash Toi\~! tu es un valet, lui r\'e9pondit celui-ci, avec autant d\rquote assurance que s\rquote il avait eu le droit de gourmander Tch\'e9kounof et que c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 un devoir imp\'e9rieux pour lui.
+\par
+\par \emdash Moi, un valet\~?
+\par
+\par \emdash Oui, un vrai valet\~! Entendez-vous, braves gens, il ne veut pas me croire. Il s\rquote \'e9tonne le gaillard\~!
+\par
+\par \emdash Qu\rquote est-ce que cela peut bien te faire\~? Tu vois bien qu\rquote ils ne savent}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super
+\chftn }{ }{\cgrid0 Le peuple, en Russie, emploie tr\'e8s-souvent la troisi\'e8me personne du pluriel par politesse en parlant de quelqu\rquote un.}}}{\cgrid0 pas se servir de leurs mains. Ils ne sont pas habitu\'e9s \'e0 \'ea
+tre sans serviteur. Pourquoi ne le servirais-je pas\~? farceur au museau velu.
+\par
+\par \emdash Qui a le museau velu\~?
+\par
+\par \emdash Toi\~!
+\par
+\par \emdash Moi, j\rquote ai le museau velu\~?
+\par
+\par \emdash Oui, un vrai museau velu et poilu\~!
+\par
+\par \emdash Tu es joli, toi\~! va\'85 Si j\rquote ai le museau velu, tu as la figure comme un \'9cuf de corbeau, toi\~!
+\par
+\par \emdash Museau poilu\~! Le bon Dieu t\rquote a r\'e9gl\'e9 ton compte, tu ferais bien mieux de rester tranquille \'e0 crever\~!
+\par
+\par \emdash Pourquoi\~? J\rquote aimerais mieux me prosterner devant une botte que devant une sandale. Mon p\'e8re ne s\rquote est jamais prostern\'e9 et ne m\rquote a jamais command\'e9 de le faire. Je\'85 je\'85
+\par
+\par Il voulait continuer, mais une quinte de toux le secoua pendant quelques minutes\~; il crachait le sang. Une sueur froide, caus\'e9e par son \'e9puisement, perla sur son front d\'e9prim\'e9. Si la toux ne l\rquote avait pas emp\'each\'e9 de parler, il e
+\'fbt continu\'e9 \'e0 d\'e9blat\'e9rer, on le voyait \'e0 son regard, mais dans son impuissance, il ne put qu\rquote agiter la main\'85 si bien que Tch\'e9kounof ne pensa plus \'e0 lui.
+\par
+\par Je sentais bien que la haine de ce poitrinaire s\rquote adressait plut\'f4t \'e0 moi qu\rquote \'e0 Tch\'e9kounof. Personne n\rquote aurait eu l\rquote id\'e9e de se f\'e2cher contre celui-ci ou de le m\'e9priser \'e0 cause des services qu\rquote
+il me rendait et des quelques sous qu\rquote il essayait de me soutirer. Chaque malade comprenait tr\'e8s-bien qu\rquote il ne faisait tout cela que pour se procurer de l\rquote argent. Le peuple n\rquote est pas du tout susceptible \'e0 cet endroit-l\'e0
+ et sait parfaitement ce qu\rquote il en est. J\rquote avais d\'e9plu \'e0 Oustiantsef, comme mon th\'e9 lui avait d\'e9plu\~; ce qui l\rquote irritait, c\rquote est que, malgr\'e9 tout, j\rquote \'e9tais un seigneur, m\'eame avec mes cha\'ee
+nes, que je ne pouvais me passer de domestique\~; et pourtant je ne d\'e9sirais et ne recherchais aucun serviteur. En r\'e9alit\'e9, je tenais \'e0 faire tout moi-m\'eame, afin de ne pas para\'ee
+tre un douillet aux mains blanches, et de ne pas jouer au grand seigneur. J\rquote y mettais m\'eame un certain amour-propre, pour dire la v\'e9rit\'e9. Malgr\'e9 tout, \emdash je n\rquote y ai jamais rien compris, \emdash j\rquote \'e9
+tais toujours entour\'e9 d\rquote officieux et de complaisants, qui s\rquote attachaient \'e0 moi de leur propre mouvement et qui finirent par me dominer\~: c\rquote \'e9tait plut\'f4t moi qui \'e9tais leur valet\~; si bien que pour tout le monde, bon gr
+\'e9, mal gr\'e9, j\rquote \'e9tais un seigneur qui ne pouvait se passer des services des autres et qui faisait l\rquote important. Cela m\rquote exasp\'e9rait. Oustiantsef \'e9tait poitrinaire et partant irascible\~; les autres malades ne me t\'e9moign
+\'e8rent que de l\rquote indiff\'e9rence avec une nuance de d\'e9dain. Ils \'e9taient tous occup\'e9s d\rquote une circonstance qui me revient \'e0 la m\'e9moire\~: j\rquote appris, en \'e9coutant leurs conversations, qu\rquote
+on devait apporter ce soir m\'eame \'e0 l\rquote h\'f4pital un condamn\'e9 auquel on administrait en ce moment les verges. Les d\'e9tenus attendaient ce nouveau avec quelque curiosit\'e9. On disait du reste que la punition \'e9tait l\'e9g\'e8re\~
+: cinq cents coups.
+\par
+\par Je regardai autour de moi. La plupart des vrais malades \'e9taient \emdash autant que je pus le remarquer alors \emdash atteints du scorbut et de maux d\rquote yeux, particuliers \'e0 cette contr\'e9e\~: c\rquote \'e9tait la majorit\'e9. D\rquote
+autres souffraient de la fi\'e8vre, de la poitrine et d\rquote autres mis\'e8res. Dans la salle des d\'e9tenus, les diverses maladies n\rquote \'e9taient pas s\'e9par\'e9es\~; toutes \'e9taient r\'e9unies dans la m\'eame chambre. J\rquote ai parl\'e9
+ des vrais malades, car certains for\'e7ats \'e9taient venus comme \'e7a, pour \'ab\~se reposer\~\'bb. Les docteurs les admettaient par pure compassion, surtout s\rquote il y avait des lits vacants. La vie dans les corps de garde et dans les prisons \'e9
+tait si dure en comparaison de celle de l\rquote h\'f4pital, que beaucoup de d\'e9tenus pr\'e9f\'e9raient rester couch\'e9s, malgr\'e9 l\rquote air \'e9touffant qu\rquote on respirait et la d\'e9fense expresse de sortir de la salle. Il y avait m\'ea
+me des amateurs de ce genre d\rquote existence\~: ils appartenaient presque tous \'e0 la compagnie de discipline. J\rquote examinai avec curiosit\'e9 mes nouveaux camarades\~; l\rquote un d\rquote eux m\rquote intrigua particuli\'e8rement. Il \'e9
+tait phtisique et agonisait\~; son lit \'e9tait un peu plus loin que celui d\rquote Oustiantsef et se trouvait presque en face du mien. On l\rquote appelait Mika\'eflof\~; je l\rquote avais vu \'e0 la maison de force deux semaines auparavant\~; d\'e9j\'e0
+ alors il \'e9tait gravement malade\~; depuis longtemps il aurait d\'fb se soigner, mais il se roidissait contre son mal avec une opini\'e2tret\'e9 inutile\~; il ne s\rquote en alla \'e0 l\rquote h\'f4pital que vers les f\'eates de No\'eb
+l, pour mourir trois semaines apr\'e8s d\rquote une phtisie galopante\~; il semblait que cet homme e\'fbt br\'fbl\'e9 comme une bougie. Ce qui m\rquote \'e9tonna le plus, ce fut son visage qui avait terriblement chang\'e9 \emdash car je l\rquote
+avais remarqu\'e9 d\'e8s mon entr\'e9e en prison, \emdash il m\rquote avait pour ainsi dire saut\'e9 aux yeux. \'c0 c\'f4t\'e9 de lui \'e9tait couch\'e9 un soldat de la compagnie de discipline, un vieil homme de mauvaise mine et d\rquote un ext\'e9
+rieur d\'e9go\'fbtant. Mais je ne veux pas \'e9num\'e9rer tous tes malades\'85 Je viens de me souvenir de ce vieillard, simplement parce qu\rquote il fit alors impression sur moi et qu\rquote il m\rquote initia d\rquote embl\'e9e \'e0
+ certaines particularit\'e9s de la salle des d\'e9tenus. Il avait un fort rhume de cerveau, qui le faisait \'e9ternuer \'e0 tout moment (il \'e9ternua une semaine enti\'e8re) m\'eame pendant son sommeil, comme par salves, cinq ou six fois de suite, en r
+\'e9p\'e9tant chaque fois\~: \'ab\~\emdash Mon Dieu\~! quelle punition\~!\~\'bb Assis sur sou lit, il se bourrait avidement le nez de tabac, qu\rquote il puisait dans un cornet de papier afin d\rquote \'e9ternuer plus fort et plus r\'e9guli\'e8
+rement. Il \'e9ternuait dans un mouchoir de coton \'e0 carreaux qui lui appartenait, tout d\'e9teint \'e0 force d\rquote \'eatre lav\'e9. Son petit nez se plissait alors d\rquote une fa\'e7on particuli\'e8re, en se rayant d\rquote
+une multitude innombrable de petites rides, et laissait voir des dents \'e9br\'e9ch\'e9es, toutes noires et us\'e9es, avec des gencives rouges, humides de salive. Quand il avait \'e9ternu\'e9, il d\'e9pliait son mouchoir, regardait la quantit\'e9
+ de morve qu\rquote il avait expuls\'e9e et l\rquote essuyait aussit\'f4t \'e0 sa robe de chambre brune, si bien que toute la morve s\rquote attachait \'e0 cette derni\'e8re, tandis que le mouchoir \'e9tait \'e0 peine humide. Cette \'e9
+conomie pour un effet personnel, aux d\'e9pens de la robe de chambre appartenant \'e0 l\rquote h\'f4pital, n\rquote \'e9veillait aucune protestation du c\'f4t\'e9 des for\'e7ats, bien que quelques-uns d\rquote entre eux eussent \'e9t\'e9 oblig\'e9s de rev
+\'eatir plus tard cette m\'eame robe de chambre. On aurait peine \'e0 croire combien notre menu peuple est peu d\'e9go\'fbt\'e9 sous ce rapport. Cela m\rquote aga\'e7a si fort que je me mis \'e0 examiner involontairement, avec curiosit\'e9 et r\'e9
+pugnance, la robe de chambre que je venais d\rquote enfiler. Elle irritait mon odorat par une exhalaison tr\'e8s-forte\~; r\'e9chauff\'e9e au contact de mon corps, elle sentait les empl\'e2tres et les m\'e9dicaments\~; on e\'fbt dit qu\rquote elle n
+\rquote avait jamais quitt\'e9 les \'e9paules des malades depuis un temps imm\'e9morial. On avait peut-\'eatre lav\'e9 une fois la doublure, mais je n\rquote en jurerais pas\~; en tout cas au moment o\'f9 je la portais elle \'e9tait satur\'e9
+e de tous les liquides, \'e9pith\'e8mes et v\'e9sicatoires imaginables, etc. Les condamn\'e9s aux verges qui avaient subi leur punition venaient directement \'e0 l\rquote h\'f4pital, le dos encore sanglant\~
+; comme on les soignait avec des compresses ou des \'e9pith\'e8mes, la robe de chambre qu\rquote ils rev\'eataient sur la chemise humide prenait et gardait tout. Pendant tout mon temps de travaux forc\'e9s, chaque fois que je devais me rendre \'e0 l
+\rquote h\'f4pital (ce qui arrivait souvent) j\rquote enfilais toujours avec une d\'e9fiance craintive la robe de chambre que l\rquote on me d\'e9livrait.
+\par
+\par D\'e8s que Tch\'e9kounof m\rquote eut servi mon th\'e9 (par parenth\'e8ses, je dirai que l\rquote eau de notre salle, apport\'e9e pour toute la journ\'e9e, se corrompait vite sous l\rquote influence de l\rquote air f\'e9tide), la\~porte s\rquote
+ouvrit, et le soldat qui venait de recevoir les verges fut introduit sous double escorte. Je voyais pour la premi\'e8re fois un homme qui venait d\rquote \'eatre fouett\'e9. Plus tard, on en amenait souvent, on les apportait m\'eame quand la punition \'e9
+tait trop forte\~: chaque fois cela procurait une grande distraction aux malades. On accueillait ces malheureux avec une expression de gravit\'e9 compos\'e9e\~: la r\'e9ception qu\rquote on leur faisait d\'e9pendait presque toujours de l\rquote
+importance du crime commis, et par cons\'e9quent du nombre de verges re\'e7ues. Les condamn\'e9s les plus cruellement fouett\'e9s et qui avaient une r\'e9putation de bandits consomm\'e9s jouissaient de plus de respect et d\rquote attention qu\rquote
+un simple d\'e9serteur, une recrue, comme celui qu\rquote on venait d\rquote amener. Pourtant, ni dans l\rquote un ni dans l\rquote autre cas on ne manifestait de sympathie particuli\'e8re\~; on s\rquote abstenait aussi de remarques irritantes\~
+: on soignait le malheureux en silence, et on l\rquote aidait \'e0 se gu\'e9rir, surtout s\rquote il \'e9tait incapable de se soigner lui-m\'eame. Les }{\i\cgrid0 feldschers}{\cgrid0 eux-m\'eames savaient qu\rquote
+ils remettaient les patients entre des mains adroites et exerc\'e9es. La m\'e9dication usuelle consistait \'e0 appliquer tr\'e8s-souvent sur le dos du fouett\'e9 une chemise ou un drap tremp\'e9 dans de l\rquote eau froide\~
+; il fallait encore retirer adroitement des plaies les \'e9chardes laiss\'e9es par les verges qui s\rquote \'e9taient cass\'e9es sur le dos du condamn\'e9. Cette derni\'e8re op\'e9ration \'e9tait particuli\'e8rement douloureuse pour les patients\~; le sto
+\'efcisme extraordinaire avec lequel ils supportaient leurs souffrances me confondait. J\rquote ai vu beaucoup de condamn\'e9s fouett\'e9s, et cruellement, je vous assure\~; eh bien\~! je ne me souviens pas que l\rquote un d\rquote eux ait pouss\'e9 un g
+\'e9missement. Seulement, apr\'e8s une pareille \'e9preuve, le visage se d\'e9forme et p\'e2lit, les yeux brillent, le regard est \'e9gar\'e9, les l\'e8vres tremblent si fort que les patients les mordent quelquefois jusqu\rquote au sang. \emdash
+Le soldat qui venait d\rquote entrer avait vingt-trois ans\~; il \'e9tait solidement muscl\'e9, assez bel homme, bien fait et de haute taille, avec la peau basan\'e9e\~: son \'e9chine \emdash d\'e9couverte jusqu\rquote \'e0 la ceinture \emdash avait
+\'e9t\'e9 s\'e9rieusement fustig\'e9e\~; son corps tremblait de fi\'e8vre sous le drap humide qui lui couvrait le dos\~; pendant une heure et demie environ, il ne fit que se promener en long et en large dans la salle. Je regardai son visage\~
+: il semblait qu\rquote il ne pens\'e2t \'e0 rien\~; ses yeux avaient une \'e9trange expression, sauvage et fuyante, ils ne s\rquote arr\'eataient qu\rquote avec peine sur un objet. Je crus voir qu\rquote il regardait fixement mon th\'e9 bouillant\~
+; une vapeur chaude montait de la tasse pleine\~: le pauvre diable grelottait et claquait des dents, aussi l\rquote invitai-je \'e0 boire. Il se tourna de mon c\'f4t\'e9 sans dire un mot, tout d\rquote une pi\'e8ce, prit la lasse de th\'e9 qu\rquote
+il avala d\rquote un trait, debout, sans la sucrer\~; il s\rquote effor\'e7ait de ne pas me regarder. Quand il eut bu, il reposa la tasse en silence, sans m\'eame me faire un signe de t\'eate, et recommen\'e7a \'e0 se promener de long en large\~: il souf
+frait trop pour avoir l\rquote id\'e9e de me parler ou de me remercier. Quant aux d\'e9tenus, ils s\rquote abstinrent de le questionner\~; une fois qu\rquote ils lui eurent appliqu\'e9 ses compresses, ils ne firent plus attention \'e0
+ lui, ils pensaient probablement qu\rquote il valait mieux le laisser tranquille et ne pas l\rquote ennuyer par leurs questions et par leur \'ab\~compassion\~\'bb\~; le soldat sembla parfaitement satisfait de cette d\'e9cision.
+\par
+\par La nuit tombait pendant ce temps, on alluma la lampe. Quelques malades poss\'e9daient en propre des chandeliers, mais ceux-l\'e0 \'e9taient rares, Le docteur fit sa visite du soir, apr\'e8
+s quoi le sous-officier de garde compta les malades et ferma la salle, dans laquelle on avait apport\'e9 pr\'e9alablement un baquet pour la nuit\'85 J\rquote appris avec \'e9tonnement que ce baquet devait rester toute la nuit dans notre infirmerie\~
+; pourtant le v\'e9ritable cabinet se trouvait \'e0 deux pas de la porte. Mais c\rquote \'e9tait l\rquote usage. De jour, on ne laissait sortir les d\'e9tenus qu\rquote une minute au plus\~; de nuit, il n\rquote y fallait pas penser. L\rquote h\'f4
+pital pour les for\'e7ats ne ressemblait pas \'e0 un h\'f4pital ordinaire\~: le condamn\'e9 malade subissait malgr\'e9 tout son ch\'e2timent. Par qui cet usage avait-il \'e9t\'e9 \'e9tabli, je l\rquote ignore\~; ce que je sais bien, c\rquote
+est que cette mesure \'e9tait parfaitement inutile et que jamais le formalisme p\'e9dant et absurde ne s\rquote \'e9tait manifest\'e9 d\rquote une fa\'e7on aussi \'e9vidente que dans ce cas. Cette mesure n\rquote avait pas \'e9t\'e9 impos\'e9
+e par les docteurs, car, je le r\'e9p\'e8te, les d\'e9tenus ne pouvaient pas assez se louer de leurs m\'e9decins\~: ils les regardaient comme de vrais p\'e8res et les respectaient\~; ces m\'e9decins avaient toujours un mot agr\'e9
+able, une bonne parole pour les r\'e9prouv\'e9s, qui les appr\'e9ciaient d\rquote autant plus qu\rquote ils en sentaient toute la sinc\'e9rit\'e9.
+\par
+\par Oui, ces bonnes paroles \'e9taient vraiment sinc\'e8res, car personne n\rquote aurait song\'e9 \'e0 reprendre les m\'e9decins, si ceux-ci avaient \'e9t\'e9 grossiers et inhumains\~: ils \'e9taient bons avec les d\'e9tenus par pure humanit\'e9
+. Ils comprenaient parfaitement qu\rquote un for\'e7at malade a autant de droits \'e0 respirer un air pur que n\rquote importe quel patient, ce dernier f\'fb
+t-il un grand personnage. Les convalescents des autres salles avaient le droit de se promener librement dans les corridors, de faire de l\rquote exercice, de respirer un air moins empest\'e9 que celui de notre infirmerie, puant le renferm\'e9, et toujours
+ satur\'e9 d\rquote \'e9manations d\'e9l\'e9t\'e8res.
+\par
+\par Durant plusieurs ann\'e9es, un fait inexplicable m\rquote irrita comme un probl\'e8me insoluble, sans que je pusse en trouver la solution. Il faut que je m\rquote y arr\'eate avant de continuer ma description\~: je veux parler des cha\'eenes, dont au
+cun for\'e7at n\rquote est d\'e9livr\'e9, si gravement malade qu\rquote il puisse \'eatre. Les poitrinaires eux-m\'eames ont expir\'e9 sous mes yeux, les jambes charg\'e9es de leurs fers. Tout le monde y \'e9tait habitu\'e9
+ et admettait cela comme un fait naturel, in\'e9luctable. Je crois que personne, pas m\'eame les m\'e9decins, n\rquote aurait eu l\rquote id\'e9e de r\'e9clamer le d\'e9ferrement des d\'e9tenus gravement malades ou tout au moins des poitrinaires. Les cha
+\'eenes, \'e0 vrai dire, n\rquote \'e9taient pas excessivement lourdes, elles ne pesaient en g\'e9n\'e9ral que huit \'e0 douze livres, ce qui est un fardeau tr\'e8s-supportable pour un homme valide. On me dit pourtant qu\rquote au bout de quelques ann\'e9
+es les jambes des for\'e7ats encha\'een\'e9s se dess\'e9chaient et d\'e9p\'e9rissaient\~; je ne sais si c\rquote est la v\'e9rit\'e9, mais j\rquote incline \'e0 le croire. Un poids, si petit qu\rquote il soit, voire m\'eame de dix livres, s\rquote
+il est fix\'e9 \'e0 la jambe pour toujours, augmente la pesanteur g\'e9n\'e9rale du membre d\rquote une fa\'e7on anormale, et, au bout d\rquote un certain temps, doit avoir une influence d\'e9sastreuse sur le d\'e9veloppement de celui-ci\'85 Pour un for
+\'e7at en bonne sant\'e9, cela n\rquote est rien, mais en est-il de m\'eame pour un malade\~? Pour les d\'e9tenus gravement atteints, pour les poitrinaires, dont les mains et les jambes se dess\'e8chent d\rquote elles-m\'eames, le moindre f\'e9
+tu est insupportable. Si l\rquote administration m\'e9dicale r\'e9clamait cet all\'e8gement pour les seuls poitrinaires, ce serait un vrai, un grand bienfait, je vous assure\'85 On me dira que les for\'e7
+ats sont des malfaiteurs, indignes de toute compassion\~; mais faut-il redoubler de s\'e9v\'e9rit\'e9 pour celui sur lequel le doigt de Dieu s\rquote est d\'e9j\'e0 appesanti\~? On ne saurait croire que cette aggravation ait pour but de ch\'e2tier le for
+\'e7at. Les poitrinaires sont affranchis des punitions corporelles par le tribunal. Il doit y avoir l\'e0 une raison myst\'e9rieuse, importante, une pr\'e9caution salutaire, mais laquelle\~? Voil\'e0 ce qui est impossible \'e0
+ comprendre. On ne croit pas, on ne peut pas croire, en effet, que le poitrinaire s\rquote enfuira. \'c0 qui cette id\'e9e pourrait-elle venir, surtout si la maladie a atteint un certain degr\'e9\~? Il est impossible de
+ tromper les docteurs et de leur faire prendre un d\'e9tenu bien portant pour un poitrinaire\~; c\rquote est l\'e0 une maladie que l\rquote on reconna\'eet du premier coup d\rquote \'9cil. Et du reste (disons-le puisque l\rquote occasion s\rquote en pr
+\'e9sente), les fers peuvent-ils emp\'eacher le for\'e7at de s\rquote enfuir\~? Pas le moins du monde. Les fers sont une diffamation, une honte, un fardeau physique et moral, \emdash c\rquote est du moins ce que l\rquote on pense, \emdash
+ car ils ne sauraient embarrasser personne dans une \'e9vasion. Le for\'e7at le plus maladroit, le moins intelligent, saura les scier ou briser le rivet \'e0 coups de pierre, sans trop de peine. Les fers sont donc une pr\'e9
+caution inutile, et si on les met aux for\'e7ats comme ch\'e2timent de leur crime, ne faut-il pas \'e9pargner ce ch\'e2timent \'e0 un agonisant\~?
+\par
+\par En \'e9crivant ces lignes, une physionomie se d\'e9tache vivement dans ma m\'e9moire, la physionomie d\rquote un mourant, d\rquote un poitrinaire, de ce m\'eame Mika\'eflof qui \'e9tait couch\'e9 presque en face de moi, non loin d\rquote
+Oustiantsef, et qui expira, je crois, quatre jours apr\'e8s mon arriv\'e9e \'e0 l\rquote h\'f4pital. Quand j\rquote ai parl\'e9 plus haut des poitrinaires, je n\rquote ai fait que rendre involontairement les sensations et reproduire les id\'e9es qui m
+\rquote assaillirent \'e0 l\rquote occasion de cette mort. Je connaissais peu ce Mika\'eflof. C\rquote \'e9tait un jeune homme de vingt-cinq ans au plus, de petite taille, mince et d\rquote une tr\'e8s-belle figure. Il \'e9tait de la \'ab\~
+section particuli\'e8re\~\'bb et se faisait remarquer par une taciturnit\'e9 \'e9trange, mais douce et triste\~: on aurait dit qu\rquote il \'ab\~avait s\'e9ch\'e9\~\'bb dans la maison de force, comme s\rquote exprimaient les for\'e7ats, qui gard\'e8
+rent de lui un bon souvenir. Je me rappelle qu\rquote il avait de tr\'e8s-beaux yeux \emdash je ne sais vraiment pourquoi je m\rquote en souviens si bien. Il mourut \'e0 trois heures de l\rquote apr\'e8
+s-midi, par un jour clair et sec. Le soleil dardait ses rayons \'e9clatants et obliques \'e0 travers les vitres verd\'e2tres, congel\'e9es de notre salle\~: un torrent de lumi\'e8
+re inondait ce malheureux, qui avait perdu connaissance et qui agonisa pendant quelques heures. D\'e8s le matin ses yeux se troubl\'e8rent et ne lui permirent pas de reconna\'eetre ceux qui s\rquote approchaient de lui. Les for\'e7
+ats auraient voulu le soulager, car ils voyaient qu\rquote il souffrait beaucoup\~; sa respiration \'e9tait p\'e9nible, profonde, enrou\'e9e\~; sa poitrine se soulevait violemment, comme s\rquote il manquait d\rquote air. Il rejeta d\rquote abord sa couve
+rture et ses v\'eatements loin de lui, puis il commen\'e7a \'e0 d\'e9chirer sa chemise, qui semblait lui \'eatre un fardeau intol\'e9rable. On la lui enleva. C\rquote \'e9tait effrayant de voir ce corps d\'e9mesur\'e9ment long, aux mains et aux jambes d
+\'e9charn\'e9es, au ventre flasque, \'e0 la poitrine soulev\'e9e, et dont les c\'f4tes se dessinaient aussi nettement que celles d\rquote un squelette. Il ne restait sur ce squelette qu\rquote une croix avec un sachet, et les fers, dont ses jambes dess
+\'e9ch\'e9es auraient pu se d\'e9gager sans peine. Un quart d\rquote heure avant sa mort, le bruit s\rquote apaisa dans notre salle\~; on ne parlait plus qu\rquote en chuchotant. Les for\'e7ats marchaient sur la pointe des pieds, discr\'e8
+tement. De temps \'e0 autre, ils \'e9changeaient leurs r\'e9flexions sur des sujets \'e9trangers et jetaient un coup d\rquote \'9cil furtif sur le mourant. Celui-ci r\'e2lait toujours plus p\'e9niblement. Enfin, d\rquote une main tremblante et mal assur
+\'e9e, il t\'e2ta sa croix sur sa poitrine et fit le geste de l\rquote arracher\~: elle aussi lui pesait, le suffoquait. On la lui enleva. Dix minutes plus tard il mourut. On frappa alors \'e0 la porte, afin d\rquote
+avertir la sentinelle. Un gardien entra, regarda le mort d\rquote un air h\'e9b\'e9t\'e9 et s\rquote en alla qu\'e9rir le }{\i\cgrid0 feldscher}{\cgrid0 . Celui-ci \'e9tait un bon gar\'e7on, un peu trop occup\'e9 peut-\'eatre de son ext\'e9
+rieur, assez agr\'e9able du reste\~; il arriva bient\'f4t\~; il s\rquote approcha du cadavre \'e0 grands pas, ce qui fit un bruit dans la salle muette, et lui t\'e2ta le pouls avec une mine d\'e9gag\'e9e qui semblait avoir \'e9t\'e9 compos\'e9
+e pour la circonstance\~; il fit un geste vague de la main et sortit. On pr\'e9vint le poste, car le criminel \'e9tait d\rquote importance (il appartenait \'e0 la section particuli\'e8re)\~; aussi pour le d\'e9clarer d\'fb
+ment mort fallait-il quelques formalit\'e9s. Pendant que nous attendions l\rquote entr\'e9e du poste de l\rquote h\'f4pital, un des d\'e9tenus dit \'e0 demi-voix qu\rquote il ne serait pas mal de fermer les yeux au d\'e9funt. Un autre \'e9
+couta ce conseil, s\rquote approcha en silence de Mika\'eflof et lui ferma les yeux\~; apercevant sur le coussin la croix qu\rquote on avait d\'e9tach\'e9e du cou, il la prit, la regarda, la remit et se signa. Le visage du mort s\rquote ossifiait\~;
+un rayon de lumi\'e8re blanche jouait \'e0 la surface et \'e9clairait deux rang\'e9es de dents blanches et jeunes, qui brillaient entre les l\'e8vres minces, coll\'e9es aux gencives de la bouche entr\rquote
+ouverte. Le sous-officier de garde arriva enfin, sous les armes et casque en t\'eate, accompagn\'e9 de deux soldats. Il s\rquote approcha en ralentissant le pas, incertain\~; il examinait du coin de l\rquote \'9cil les d\'e9
+tenus silencieux, qui le regardaient d\rquote un air sombre. \'c0 un pas du mort, il s\rquote arr\'eata net, comme clou\'e9 sur place par une g\'eane subite. Ce corps nu et dess\'e9ch\'e9, charg\'e9 de ses fers, l\rquote impressionnait\~: il d\'e9
+fit sa jugulaire, enleva son casque (ce qu\rquote il n\rquote avait nullement besoin de faire) et fit un grand signe de croix. C\rquote \'e9tait une figure s\'e9v\'e8re, grisonnante, une t\'eate de soldat qui avait beaucoup servi. Je me souviens qu
+\rquote \'e0 c\'f4t\'e9 de lui se trouvait Tch\'e9kounof, un vieillard grisonnant lui aussi\~; il regardait tout le temps le sous-officier, et suivait tous les mouvements de ce dernier avec une attention \'e9trange. Leurs regards se crois\'e8rent, et je v
+is que la l\'e8vre inf\'e9rieure de Tch\'e9kounof tremblait. Il la mordit, serra les dents et dit au sous-officier, comme par hasard, avec un mouvement de t\'eate qui lui montrait le mort\~:
+\par
+\par \emdash Il avait pourtant une m\'e8re, lui aussi\'85
+\par
+\par Ces mots me p\'e9n\'e9tr\'e8rent\'85 Pourquoi les avait-il dits, et comment cette id\'e9e lui \'e9tait-elle venue\~? On souleva le cadavre avec sa couchette\~; la paille craqua, les cha\'eenes tra\'een\'e8rent \'e0 terre avec un bruit clair\'85
+ On les releva et l\rquote on emporta le corps. Brusquement tous parl\'e8rent \'e0 haute voix. On entendit encore le sous-officier, d\'e9j\'e0 dans le corridor, qui criait \'e0 quelqu\rquote un d\rquote aller chercher le forgeron. Il fallait d\'e9
+ferrer le mort\'85
+\par
+\par Mais j\rquote ai fait une digression hors de mon sujet\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262258}II \endash L\rquote H\'d4PITAL. (Suite).{\*\bkmkend _Toc96262258}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Les docteurs visitaient les salles le matin\~; vers onze heures, ils apparaissaient tous ensemble, faisant cort\'e8ge au m\'e9decin en chef\~: une heure et demie avant eux, le m\'e9decin ordinaire de notre salle venait faire sa ronde\~; c\rquote \'e9
+tait un tout jeune homme, toujours affable et gai, que les d\'e9tenus aimaient beaucoup, et qui connaissait parfaitement son art\~; ils ne lui trouvaient qu\rquote un seul d\'e9faut, celui d\rquote \'eatre \'ab\~trop doux\~\'bb. En effet, il \'e9
+tait peu communicatif, il semblait m\'eame confus devant nous, rougissait parfois et changeait la quantit\'e9 de nourriture \'e0 la premi\'e8re r\'e9clamation des malades\~; je crois qu\rquote il aurait consenti \'e0 leur donner les m\'e9dicaments qu
+\rquote ils d\'e9siraient\~: un excellent homme, du reste\~! Beaucoup de m\'e9decins en Russie jouissent de l\rquote affection et du respect du peuple, et cela \'e0 juste titre, autant que j\rquote
+ai pu le remarquer. Je sais que mes paroles sembleront un paradoxe, surtout si l\rquote on prend en consid\'e9ration la d\'e9fiance que ce m\'eame peuple a pour la m\'e9decine et les m\'e9dicaments \'e9trangers. En effet, il pr\'e9f\'e8re, alors m\'ea
+me qu\rquote il souffrirait d\rquote une grave maladie, s\rquote adresser pendant plusieurs ann\'e9es de suite \'e0 une sorci\'e8re, ou employer des rem\'e8des de bonne femme (qu\rquote il ne faut pas m\'e9priser, du reste), plut\'f4
+t que de consulter un docteur ou d\rquote aller \'e0 l\rquote h\'f4pital. \'c0 vrai dire, il faut surtout attribuer cette pr\'e9vention \'e0 une cause profonde et qui n\rquote a aucun rapport avec la m\'e9decine, \'e0 savoir la d\'e9
+fiance du peuple pour tout ce qui porte un caract\'e8re administratif, officiel\~: il ne faut pas oublier non plus que le peuple est effray\'e9 et pr\'e9venu contre les h\'f4pitaux par les r\'e9
+cits souvent absurdes des horreurs fantastiques dont les hospices seraient le th\'e9\'e2tre. (Ces r\'e9cits ont pourtant un fond de v\'e9rit\'e9.) Mais ce qui lui r\'e9pugne le plus, ce sont les habitudes allemandes des h\'f4pitaux, c\rquote est l\rquote
+id\'e9e que des \'e9trangers le soigneront pendant sa maladie, c\rquote est la s\'e9v\'e9rit\'e9 de la di\'e8te, enfin les r\'e9cits qu\rquote on lui fait de la duret\'e9 pers\'e9v\'e9rante des }{\i\cgrid0 feldschers}{\cgrid0
+ et des docteurs, de la dissection et de l\rquote autopsie des cadavres, etc. Et puis, le bas peuple se dit que ce seront des seigneurs qui le soigneront (car pour eux, les m\'e9decins sont tout de m\'ea
+me des seigneurs). Une fois la connaissance faite avec ces derniers (il y a sans doute des exceptions, mais elles sont rares), toutes les craintes s\rquote \'e9vanouissent\~: il faut attribuer ce succ\'e8s \'e0
+ nos docteurs, principalement aux jeunes, qui savent pour la plupart gagner le respect et l\rquote affection du peuple. Je parle du moins de ce que j\rquote ai vu et \'e9prouv\'e9 \'e0 plusieurs reprises, dans diff\'e9rents endroits, et je
+ ne pense pas que les choses se passent autrement ailleurs. Dans certaines localit\'e9s recul\'e9es les m\'e9decins prennent des pots-de-vin, abusent de leurs h\'f4pitaux et n\'e9gligent leurs malades\~; souvent m\'eame ils oublient compl\'e8
+tement leur art. Cela arrive, mais je parle de la majorit\'e9, inspir\'e9e par cet esprit, par cette tendance g\'e9n\'e9reuse qui est en train de r\'e9g\'e9n\'e9rer l\rquote art m\'e9dical. Quant aux apostats, aux loups dans la bergerie, ils auront beau s
+\rquote excuser et rejeter la faute sur le milieu qui les entoure, qui les a d\'e9form\'e9s, ils resteront inexcusables, surtout s\rquote ils ont perdu toute humanit\'e9. Et c\rquote est pr\'e9cis\'e9ment l\rquote humanit\'e9, l\rquote affabilit\'e9
+, la compassion fraternelle pour le malade qui sont quelquefois les rem\'e8des les plus actifs. Il serait temps que nous cessions de nous lamenter apathiquement sur le milieu qui nous a gangren\'e9. Il y a du vrai, mais un rus\'e9
+ fripon qui sait se tirer d\rquote affaire ne manque pas d\rquote accuser le milieu dans lequel il se trouve pour se faire pardonner ainsi ses faiblesses, surtout quand il manie la plume ou la parole avec \'e9loquence. Je me suis \'e9cart\'e9
+ de nouveau de mon sujet\~: je voulais me borner \'e0 dire que le petit peuple est d\'e9fiant et antipathique plut\'f4t \'e0 l\rquote \'e9gard de la m\'e9decine administrative que des m\'e9decins eux-m\'eames. Quand il les voit \'e0 l\rquote \'9cuv
+re, il perd beaucoup de ses pr\'e9jug\'e9s.
+\par
+\par Notre m\'e9decin s\rquote arr\'eatait ordinairement devant le lit de chaque malade, l\rquote interrogeait s\'e9rieusement et attentivement, puis prescrivait les rem\'e8des, les potions. Il remarquait quelquefois que le pr\'e9tendu malade ne l\rquote \'e9
+tait pas du tout\~; ce d\'e9tenu \'e9tait venu se reposer des travaux forc\'e9s et dormir sur un matelas dans une chambre chauff\'e9e, pr\'e9f\'e9rable \'e0 des planches nues dans un corps de garde humide, o\'f9 sont entass\'e9s et parqu\'e9
+s une masse de pr\'e9venus p\'e2les et abattus. (En Russie, les malheureux d\'e9tenus en prison pr\'e9ventive sont presque toujours p\'e2les et abattus, ce qui d\'e9montre que leur entretien mat\'e9riel et leur \'e9
+tat moral sont encore plus pitoyables que ceux des condamn\'e9s.) Aussi notre m\'e9decin inscrivait le faux malade sur son carnet comme affect\'e9 d\rquote une \'ab\~}{\i\cgrid0 febris catharalis}{\cgrid0 \~\'bb
+ et lui permettait quelquefois de rester une semaine \'e0 l\rquote h\'f4pital. Tout le monde se moquait de cette \'ab\~}{\i\cgrid0 febris catharalis}{\cgrid0 \~\'bb, car on savait bien que c\rquote \'e9
+tait la formule admise par une conspiration tacite entre le docteur et le malade pour indiquer une maladie feinte, les \'ab\~coliques de rechange\~\'bb, comme les appelaient les d\'e9tenus, qui traduisaient ainsi \'ab\~}{\i\cgrid0 febris}{\cgrid0 }{
+\i\cgrid0 catharalis}{\cgrid0 \~\'bb\~; souvent m\'eame, le malade imaginaire abusait de la compassion du docteur pour rester \'e0 l\rquote h\'f4pital jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote on le renvoy\'e2t de force. C\rquote \'e9tait alors qu\rquote
+il fallait voir notre m\'e9decin. Confus de l\rquote ent\'eatement du for\'e7at, il ne se d\'e9cidait pas \'e0 lui dire nettement qu\rquote il \'e9tait gu\'e9ri et \'e0 lui conseiller de demander son billet de sortie, bien qu\rquote il e\'fb
+t le droit de le renvoyer sans la moindre explication, en \'e9crivant sur sa feuille\~: \'ab\~}{\i\cgrid0 Sanat est\~}{\cgrid0 \'bb\~: il lui insinuait tout d\rquote abord qu\rquote il \'e9tait temps de quitter la salle, et le priait avec instances\~:
+\'ab\~Tu devrais filer, dis donc, tu es gu\'e9ri maintenant\~; les places manquent\~; on est \'e0 l\rquote \'e9troit, etc.\~\'bb, jusqu\rquote \'e0 ce que le soi-disant malade se piqu\'e2t d\rquote amour-propre et demand\'e2t enfin \'e0
+ sortir. Le docteur chef, bien que tr\'e8s-compatissant et honn\'eate (les malades l\rquote aimaient aussi beaucoup), \'e9tait incomparablement plus s\'e9v\'e8re et plus r\'e9solu que notre m\'e9decin ordinaire\~; dans certains cas, il montrait une s\'e9v
+\'e9rit\'e9 impitoyable qui lui attirait le respect des for\'e7ats. Il arrivait toujours dans notre salle, accompagn\'e9 de tous les m\'e9decins de l\rquote h\'f4pital, quand son subordonn\'e9 avait fait sa tourn\'e9
+e, et diagnostiquait sur chaque cas en particulier\~; il s\rquote arr\'eatait plus longtemps aupr\'e8s de ceux qui \'e9taient gravement atteints et savait leur dire un mot encourageant, qui les remontait et laissait toujours la meilleure impressio
+n. Il ne renvoyait jamais les for\'e7ats qui arrivaient avec des coliques de rechange, mais, si l\rquote un d\rquote eux s\rquote obstinait \'e0 rester \'e0 l\rquote h\'f4pital, il l\rquote inscrivait bon pour la sortie\~: \'ab\~\emdash
+ Allons, camarade, tu t\rquote es repos\'e9, va-t\rquote en maintenant, il ne faut abuser de rien.\~\'bb Ceux qui s\rquote ent\'eataient \'e0 rester \'e9taient surtout les for\'e7ats exc\'e9d\'e9s de la corv\'e9e, pendant les grosses chaleurs de l\rquote
+\'e9t\'e9, ou bien des condamn\'e9s qui devaient \'eatre fouett\'e9s. Je me souviens que l\rquote on fut oblig\'e9 d\rquote employer une s\'e9v\'e9rit\'e9 particuli\'e8re, de la cruaut\'e9 m\'eame pour expulser l\rquote un d\rquote eux. Il \'e9
+tait venu se faire soigner d\rquote une maladie des yeux qu\rquote il avait tout rouges\~: il se plaignait de ressentir une douleur lancinante aux paupi\'e8res. On le traita de diff\'e9rentes mani\'e8res, on employa des v\'e9sicatoires, des
+sangsues, on lui injecta les yeux d\rquote une solution corrosive, etc., etc., mais rien n\rquote y fit, le mal ne diminuait pas, et l\rquote organe malade \'e9tait toujours dans le m\'eame \'e9tat. Les docteurs devin\'e8rent enfin que cette maladie \'e9
+tait feinte, car l\rquote inflammation n\rquote empirait ni ne gu\'e9rissait\~: le cas \'e9tait suspect. Depuis longtemps les d\'e9tenus savaient que ce n\rquote \'e9tait qu\rquote une com\'e9die et qu\rquote il trompait les docteurs, bien qu\rquote
+il ne voul\'fbt pas l\rquote avouer. C\rquote \'e9tait un jeune gaillard, assez bien de sa personne, mais qui produisait une impression d\'e9sagr\'e9able sur tous ses camarades\~: il \'e9tait dissimul\'e9, soup\'e7
+onneux, sombre, regardait toujours en dessous, ne parlait avec personne et restait \'e0 l\rquote \'e9cart comme s\rquote il se f\'fbt d\'e9fi\'e9 de nous. Je me rappelle que plusieurs craignaient qu\rquote il ne f\'eet un mauvais coup\~: \'e9
+tant soldat, il avait commis un vol de cons\'e9quence\~; on l\rquote avait arr\'eat\'e9 et condamn\'e9 \'e0 recevoir mille coups de baguettes, puis \'e0 passer dans une compagnie de discipline. Pour reculer le moment de la punition, les condamn\'e9s se d
+\'e9cident quelquefois, comme je l\rquote ai dit plus haut, \'e0 d\rquote effroyables coups de t\'eate\~; la veille du jour fatal, ils plantent un couteau dans le ventre d\rquote un chef ou d\rquote un camarade, pour qu\rquote
+on les remette en jugement, ce qui retarde leur ch\'e2timent d\rquote un mois ou deux\~: leur but est atteint. Peu leur importe que leur condamnation soit doubl\'e9e ou tripl\'e9e au bout de ces trois mois\~; ce qu\rquote ils d\'e9sirent, c\rquote
+est reculer temporairement la terrible minute, quoi qu\rquote il puisse leur en co\'fbter, tant le c\'9cur leur manque pour l\rquote affronter.
+\par
+\par Plusieurs malades \'e9taient d\rquote avis de surveiller le nouveau venu, parce qu\rquote il pouvait fort bien, de d\'e9sespoir, assassiner quelqu\rquote un pendant la nuit. On s\rquote en tint aux paroles cependant, personne ne prit aucune pr\'e9
+caution, pas m\'eame ceux qui dormaient \'e0 c\'f4t\'e9 de lui. On avait pourtant remarqu\'e9 qu\rquote il se frottait les yeux avec du pl\'e2tre de la muraille et quelque chose d\rquote autre encore, afin qu\rquote
+ils parussent rouges au moment de la visite. Enfin le docteur chef mena\'e7a d\rquote employer des orties pour le gu\'e9rir. Quand une maladie d\rquote yeux r\'e9siste \'e0 tous les moyens scientifiques, les m\'e9decins se d\'e9cident \'e0 essayer un rem
+\'e8de h\'e9ro\'efque et douloureux\~: on applique les orties au malade, ni plus ni moins qu\rquote \'e0 un cheval. Mais le pauvre diable ne voulait d\'e9cid\'e9ment pas gu\'e9rir. Il \'e9tait d\rquote un caract\'e8re ou trop opini\'e2tre ou trop l\'e2che
+\~; si douloureuses que soient les orties, on ne peut pas les comparer aux verges. L\rquote op\'e9ration consiste \'e0 empoigner le malade pr\'e8s de la nuque, par la peau du cou, \'e0 la tirer en arri\'e8re autant que possible, et \'e0 y pr
+atiquer une double incision large et longue, dans laquelle on passe une chevilli\'e8re de coton, de la largeur du doigt\~; chaque jour, \'e0 heure fixe, on tire ce ruban en avant et en arri\'e8re, comme si l\rquote
+on fendait de nouveau la peau, afin que la blessure suppure continuellement et ne se cicatrise pas. Le pauvre diable endura cette torture, qui lui causait des souffrances horribles, pendant plusieurs jours\~; enfin il consentit \'e0
+ demander sa sortie. En moins d\rquote un jour ses yeux devinrent parfaitement sains, et d\'e8s que son cou se fut cicatris\'e9, on l\rquote envoya au corps de garde, qu\rquote il quitta le lendemain pour recevoir ses mille coups de baguettes.
+\par
+\par P\'e9nible est cette minute qui pr\'e9c\'e8de le ch\'e2timent, si p\'e9nible que j\rquote ai peut-\'eatre tort de nommer pusillanimit\'e9 et l\'e2chet\'e9 la peur que ressentent les condamn\'e9s. Il faut qu\rquote elle soit terrible pour que les for\'e7
+ats se d\'e9cident \'e0 risquer une punition double ou triple, simplement pour la reculer. J\rquote ai pourtant parl\'e9 de condamn\'e9s qui demandaient eux-m\'eames \'e0 quitter l\rquote h\'f4pital, avant que les blessures caus\'e9es par les premi\'e8
+res baguettes se fussent cicatris\'e9es, afin de recevoir les derniers coups et d\rquote en finir avec leur \'e9tat pr\'e9ventif\~; car la vie au corps de garde est certainement pire que n\rquote importe quels travaux forc\'e9s. L\rquote habitude inv\'e9t
+\'e9r\'e9e de recevoir des verges et d\rquote \'eatre ch\'e2ti\'e9 contribue aussi \'e0 donner de l\rquote intr\'e9pidit\'e9 et de la d\'e9cision \'e0 quelques condamn\'e9s. Ceux qui ont \'e9t\'e9 souvent fouett\'e9s ont le dos et l\rquote esprit tann\'e9
+s, racornis\~; ils finissent par regarder la punition comme une incommodit\'e9 passag\'e8re, qu\rquote ils ne craignent plus. Un de nos for\'e7ats de la section particuli\'e8re, Kalmouk baptis\'e9, qui portait le nom d\rquote Alexandre ou d\rquote
+Alexandrine, comme on l\rquote appelait en riant \'e0 la maison de force (un gaillard \'e9trange, fripon en diable, intr\'e9pide et pourtant bonhomme), me raconta comment il avait re\'e7
+u quatre mille coups de verges. Il ne parlait jamais de cette punition qu\rquote en riant et en plaisantant, mais il me jura tr\'e8s-s\'e9rieusement que, s\rquote il n\rquote avait pas \'e9t\'e9 \'e9lev\'e9 dans sa horde \'e0 coups de fouet d\'e8s
+ sa plus tendre enfance, \emdash les cicatrices dont son dos \'e9tait couvert et qui n\rquote avaient pas r\'e9ussi \'e0 dispara\'eetre, \'e9taient l\'e0 pour le certifier, \emdash il n\rquote
+aurait jamais pu supporter ces quatre mille coups de verges. Il b\'e9nissait cette \'e9ducation \'e0 coups de lani\'e8res. \'ab\~On me battait pour la moindre chose, Alexandre P\'e9trovitch\~! me dit-il un soir que nous \'e9
+tions assis sur ma couchette, devant le feu, \emdash on m\rquote a battu sans motifs pendant quinze ans de suite, du plus loin que je me souvienne, plusieurs fois par jour\~: me rossait qui voulait, si bien que je m\rquote habituai tout \'e0
+ fait aux baguettes.\~\'bb Je ne sais plus par quel hasard il \'e9tait devenu soldat (au fond, il mentait peut-\'eatre, car il avait, toujours d\'e9sert\'e9 et vagabond\'e9). Il me souvient du r\'e9cit qu\rquote il nous fit un jour de la peur qu\rquote
+il eut, quand on le condamna \'e0 recevoir quatre mille coups de verges pour avoir tu\'e9 son sup\'e9rieur\~: \'ab\~Je me doutais bien qu\rquote on me punirait s\'e9v\'e8rement, je me disais que, si habitu\'e9 que je fusse au fouet, je cr\'e8verais peut-
+\'eatre sur place \emdash diable\~! quatre mille verges, ce n\rquote est pas une petite, affaire, et puis tous mes chefs \'e9taient d\rquote une humeur de chien \'e0 cause de cette histoire. Je savais tr\'e8s-bien que cela ne se passerait pas \'e0 l
+\rquote eau de roses\~; je croyais m\'eame que je resterais sous les verges. J\rquote essayai tout d\rquote abord de me faire baptiser, je me disais peut-\'eatre qu\rquote on me pardonnerait, essayons voir\~; on m\rquote avait pourtant averti \emdash
+ les camarades \emdash que \'e7a ne servirait \'e0 rien, mais je pensais\~: \emdash Tout de m\'eame, ils me pardonneront, qui sait\~? ils auront plus de compassion pour un baptis\'e9 que pour un mahom\'e9tan. On me baptisa et l\rquote
+on me donna le nom d\rquote Alexandre\~; malgr\'e9 tout, je dus recevoir mes baguettes\~; ils ne m\rquote en auraient pas fait gr\'e2ce d\rquote une seule. Cela me taquina \'e0 la fin. Je me dis\~: \emdash Attendez, je m\rquote
+en vais tous vous mettre dedans de la belle mani\'e8re. Et parbleu, Alexandre P\'e9trovitch, le croirez-vous\~? je les ai mis dedans\~! Je savais tr\'e8s-bien faire le mort, non pas que j\rquote eusse l\rquote air tout \'e0 fait crev\'e9, non\~
+! mais on aurait jur\'e9 que j\rquote allais rendre l\rquote \'e2me. On me conduit devant le front du bataillon, je re\'e7ois mon premier mille\~; \'e7a me br\'fble, je commence \'e0 hurler\~: on me donne mon second mille, je me dis\~: Voil\'e0
+ ma fin qui arrive\~; ils m\rquote avaient fait perdre la t\'eate, j\rquote avais les jambes comme rompues\'85 crac\~! me voil\'e0 \'e0 terre\~! avec les yeux d\rquote un mort, la figure toute bleue, la bouche pleine d\rquote \'e9cume\~
+; je ne soufflais plus. Le m\'e9decin arrive et dit que je vais mourir. On me porte \'e0 l\rquote h\'f4pital\~; je reviens tout de suite a moi. Deux fois encore on me donna les verges. Comme ils \'e9taient f\'e2ch\'e9s\~! oh\~! comme ils enrageaient\~
+! mais je les ai tout de m\'eame mis dedans ces deux fois encore\~: je re\'e7ois mon troisi\'e8me mille, je cr\'e8ve de nouveau\~; mais, ma foi, quand ils m\rquote ont administr\'e9 le dernier mille, chaque coup aurait d\'fb compter pour trois, c\rquote
+\'e9tait comme un couteau droit dans le c\'9cur, ouf\~! comme ils m\rquote ont battu\~! Ils \'e9taient acharn\'e9s apr\'e8s moi\~! Oh\~! cette charogne de quatri\'e8me mille (que le\'85\'85\'85\~!), il valait les trois premiers ensemble, et si je n
+\rquote avais pas fait le mort quand il ne m\rquote en restait plus que deux cents \'e0 recevoir, je crois qu\rquote ils m\rquote auraient fini pour de bon\~; mais je ne me suis pas laiss\'e9 d\'e9monter, je les flibuste encore une fois et je fais le mort
+\~: ils ont cru de nouveau que j\rquote allais crever, et comment ne l\rquote auraient-ils pas cru\~? le m\'e9decin lui-m\'eame en \'e9tait s\'fbr\~; mais apr\'e8s ces deux cents qui me restaient, ils eurent beau taper de toute leur force (\'e7
+a en valait deux mille), va te faire fiche\~! je m\rquote en moquais pas mal, ils ne m\rquote avaient tout de m\'eame pas esquint\'e9, et pourquoi\~? Parce que, \'e9tant gamin, j\rquote avais grandi sous le fouet. Voil\'e0 pourquoi je suis encore en vie\~
+! Oh\~! m\rquote a-t-on assez battu dans mon existence\~!\~\'bb r\'e9p\'e9ta-t-il, d\rquote un air pensif, en terminant son r\'e9cit\~; et il semblait se ressouvenir et compter les coups qu\rquote il avait re\'e7us, \'ab\~Eh bien, non\~! ajoutait-il apr
+\'e8s un silence, on ne les comptera pas, on ne pourrait pas les compter\~! on manquerait de chiffres\~!\~\'bb Il me regarda alors et partit d\rquote un \'e9clat de rire si d\'e9bonnaire que je ne pus m\rquote emp\'eacher de lui r\'e9
+pondre par un sourire. \'ab\~Savez-vous, Alexandre P\'e9trovitch, quand je r\'eave la nuit, eh bien, je r\'eave toujours qu\rquote on me rosse\~; je n\rquote ai pas d\rquote autres songes.\~\'bb Il parlait en effet dans son sommeil et hurlait \'e0 gorge d
+\'e9ploy\'e9e, si bien qu\rquote il r\'e9veillait les autres d\'e9tenus\~: \'ab\~Qu\rquote as-tu \'e0 brailler, d\'e9mon\~?\~\'bb \emdash Ce solide gaillard, de petite taille, \'e2g\'e9
+ de quarante-cinq ans, agile et gai, vivait en bonne intelligence avec tout le monde, quoiqu\rquote il aim\'e2t beaucoup \'e0 faire main basse sur ce qui ne lui appartenait pas, et qu\rquote on le battit souvent pour cela\~; mais lequel de nos for\'e7
+ats ne volait pas et n\rquote \'e9tait pas battu pour ses larcins\~?
+\par
+\par J\rquote ajouterai \'e0 ces remarques que je restai toujours stup\'e9fait de la bonhomie extraordinaire, de l\rquote absence de rancune avec lesquelles ces malheureux parlaient de leur ch\'e2timent et des chefs charg\'e9s de l\rquote appliquer. Dans ces r
+\'e9cits, qui souvent me donnaient des palpitations de c\'9cur, on ne sentait pas l\rquote ombre de haine ou de rancune. Ils en riaient de bon c\'9cur, comme des enfants. Il n\rquote en \'e9tait pas de m\'eame de M\emdash
+tski, par exemple, quand il me racontait son ch\'e2timent\~; comme il n\rquote \'e9tait pas noble, il avait re\'e7u cinq cents verges. Il ne m\rquote en avait jamais parl\'e9\~; quand je lui demandai si c\rquote \'e9tait vrai, il me r\'e9pond
+it affirmativement, en deux mots brefs, avec une souffrance int\'e9rieure, sans me regarder\~; il \'e9tait devenu tout rouge\~; au bout d\rquote un instant, quand il leva les yeux, j\rquote y vis briller une flamme de haine\~; ses l\'e8vres tremblaient d
+\rquote indignation. Je sentis qu\rquote il n\rquote oublierait, qu\rquote il ne pourrait jamais oublier cette page de son pass\'e9. Nos camarades, au contraire (je ne garantis pas qu\rquote il n\rquote y e\'fbt pas des exceptions), regardaient d\rquote
+un tout autre \'9cil leur aventure. \emdash Il est impossible, pensais-je quelquefois, qu\rquote ils aient le sentiment de leur culpabilit\'e9 et de la justice de leur peine, surtout quand ce n\rquote
+est pas contre leurs camarades, mais contre leurs chefs qu\rquote ils ont p\'e9ch\'e9. La plupart ne s\rquote avouaient nullement coupables. J\rquote ai d\'e9j\'e0 dit que je n\rquote observai en eux aucun remords, m\'eame quand le crime avait \'e9t\'e9
+ commis sur des gens de leur condition. Quant aux crimes commis contre leurs chefs, je n\rquote en parle pas. Il m\rquote a sembl\'e9 qu\rquote ils avaient, pour ces cas-l\'e0, une mani\'e8re de voir \'e0 eux, toute pratique et empirique\~; on excusait
+ ces accidents par sa destin\'e9e, par la fatalit\'e9, sans raisonnement, d\rquote une fa\'e7on inconsciente, comme par l\rquote effet d\rquote une croyance quelconque. Le for\'e7
+at se donne toujours raison dans les crimes commis contre ses chefs, la chose ne fait pas question pour lui\~; mais pourtant, dans la pratique, il s\rquote avoue que ses chefs ne partagent pas son avis et que, par cons\'e9quent, il doit subir un ch\'e2
+timent, qu\rquote alors seulement il sera quitte.
+\par
+\par La lutte entre l\rquote administration et le prisonnier est \'e9galement acharn\'e9e. Ce qui contribue \'e0 justifier le criminel \'e0 ses propres yeux, c\rquote est qu\rquote il ne doute nullement que la sentence du milieu dans lequel il est n\'e9
+ et il a v\'e9cu ne l\rquote acquitte\~; il est s\'fbr que le menu peuple ne le jugera pas d\'e9finitivement perdu, sauf pourtant si le crime a \'e9t\'e9 commis pr\'e9cis\'e9ment contre des gens de ce milieu, contre ses fr\'e8
+res. Il est tranquille de ce c\'f4t\'e9-l\'e0\~; fort de sa conscience, il ne perdra jamais son assurance morale, et c\rquote est le principal. Il se sent sur un terrain solide, aussi ne hait-il nullement le knout qu\rquote on lui administre, il le consid
+\'e8re seulement comme in\'e9vitable, il se console en pensant qu\rquote il n\rquote est ni le premier, ni le dernier \'e0 le recevoir, et que cette lutte passive, sourde et opini\'e2tre durera longtemps. Le soldat d\'e9teste-t-il le Turc qu\rquote il
+ combat\~? nullement, et pourtant celui-ci le sabre, le hache, le tue.
+\par
+\par Il ne faut pas croire pourtant que tous ces r\'e9cits fussent faits avec indiff\'e9rence et sang-froid. Quand on parlait du lieutenant J\'e9r\'e9biatnikof, c\rquote \'e9tait toujours avec une indignation contenue. Je fis la connaissance de ce lieutenant J
+\'e9r\'e9biatnikof, lors de mon premier s\'e9jour \'e0 l\rquote h\'f4pital \emdash par les r\'e9cits des d\'e9tenus, bien entendu. \emdash Je le vis plus tard une fois qu\rquote il commandait la garde \'e0 la maison de force. Ag\'e9 de trente ans, il
+\'e9tait de taille \'e9lev\'e9e, tr\'e8s-gras et tr\'e8s-fort, avec des joues rougeaudes et pendantes de graisse, des dents blanches et le rire formidable de Nosdrief}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Type du roman de N. Gogol\~: }{\i\cgrid0 les \'c2mes mortes.}}}{\cgrid0 . \'c0 le voir, on devinait que c\rquote \'e9tait l\rquote
+homme du monde le moins apte \'e0 la r\'e9flexion. Il adorait fouetter et donner les verges, quand il \'e9tait d\'e9sign\'e9 comme ex\'e9cuteur. Je me h\'e2te de dire que les autres officiers tenaient J\'e9r\'e9biatnikof pour un monstre, et que les for
+\'e7ats avaient de lui la m\'eame opinion. Il y avait dans le bon vieux temps, qui n\rquote est pas si \'e9loign\'e9, dont \'ab\~le souvenir est vivant, mais auquel on croit difficilement\~\'bb, des ex\'e9cuteurs qui aimaient leur office. Mais d\rquote
+ordinaire on faisait donner les verges sans entra\'eenement, tout bonnement.
+\par
+\par Ce lieutenant \'e9tait une exception, un gourmet raffin\'e9, connaisseur en mati\'e8re d\rquote ex\'e9cutions. Il \'e9tait passionn\'e9 pour son art, il l\rquote aimait pour lui-m\'eame. Comme un patricien blas\'e9 de la Rome imp\'e9riale, il demandait
+\'e0 cet art des raffinements, des jouissances contre nature, afin de chatouiller et d\rquote \'e9mouvoir quelque peu son \'e2me envahie et noy\'e9e dans la graisse. \emdash On conduit un d\'e9tenu subir sa peine\~; c\rquote est J\'e9r\'e9
+biatnikof qui est l\rquote officier ex\'e9cuteur\~; la vue seule de la longue ligne de soldats arm\'e9s de grosses verges l\rquote inspire\~: il parcourt le front d\rquote un air satisfait et engage chacun \'e0
+ accomplir son devoir en toute conscience, sans quoi\'85 Les soldats savaient d\rquote avance ce que signifiait ce sans quoi\'85 Le criminel est amen\'e9\~; s\rquote il ne conna\'eet pas encore J\'e9r\'e9biatnikof et s\rquote il n\rquote est pas au cou
+rant du myst\'e8re, le lieutenant lui joue le tour suivant (ce n\rquote est qu\rquote une des inventions de J\'e9r\'e9biatnikof, tr\'e8s-ing\'e9nieux pour ce genre de trouvailles). Tout d\'e9tenu dont on d\'e9
+nude le torse et que les sous-officiers attachent \'e0 la crosse du fusil, pour lui faire parcourir ensuite la rue verte tout enti\'e8re, prie d\rquote une voix plaintive et larmoyante l\rquote officier ex\'e9
+cuteur de faire frapper moins fort et de ne pas doubler la punition par une s\'e9v\'e9rit\'e9 superflue. \emdash \'ab\~Votre Noblesse, crie le malheureux, ayez piti\'e9, soye
+z paternel, faites que je prie Dieu toute ma vie pour tous, ne me perdez pas, compatissez\'85\~\'bb J\'e9r\'e9biatnikof attendait cela\~; il suspendait alors l\rquote ex\'e9cution, et entamait la conversation suivante avec le d\'e9tenu, d\rquote
+un ton sentimental et p\'e9n\'e9tr\'e9\~:
+\par
+\par \emdash Mais, mon cher, disait-il, que dois-je faire\~? Ce n\rquote est pas moi qui te punis, c\rquote est la loi\~!
+\par
+\par \emdash Votre Noblesse\~! vous pouvez faire ce que vous voulez\~; ayez piti\'e9 de moi\~!\'85
+\par
+\par \emdash Crois-tu que je n\rquote aie vraiment pas piti\'e9 de toi\~? Penses-tu que ce soit un plaisir pour moi de te voir fouetter\~? Je suis un homme pourtant. Voyons, suis-je un homme, oui ou non\~?
+\par
+\par \emdash C\rquote est certain, Votre Noblesse\~! on sait bien que les officiers sont nos p\'e8res, et nous leurs enfants. Soyez pour moi un v\'e9ritable p\'e8re\~! criait le d\'e9tenu qui entrevoyait une possibilit\'e9 d\rquote \'e9chapper au ch\'e2
+timent.
+\par
+\par \emdash Ainsi, mon ami, juge toi-m\'eame, tu as une cervelle pour r\'e9fl\'e9chir\~; je sais bien que, par humanit\'e9, je dois te montrer de la condescendance et de la mis\'e9ricorde, \'e0 toi, p\'e9cheur.
+\par
+\par \emdash Votre Noblesse ne dit que la pure v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \emdash Oui, je dois \'eatre mis\'e9ricordieux pour toi, si coupable que tu sois. Mais ce n\rquote est pas moi qui te punis, c\rquote est la loi\~! Pense un peu\~: je sers Dieu et ma patrie, et par cons\'e9quent je commets un grave p\'e9ch\'e9 si j
+\rquote att\'e9nue la punition fix\'e9e par la loi, penses-y\~!
+\par
+\par \emdash Votre Noblesse\~!\'85
+\par
+\par \emdash Allons, que faire\~? passe pour cette fois\~! Je sais que je vais faire une faute, mais il en sera comme tu le d\'e9sires\'85 Je te fais gr\'e2ce, je te punirai l\'e9g\'e8rement. Mais si j\rquote allais te rendre un mauvais service par cela m\'ea
+me\~? Je te ferai gr\'e2ce, je te punirai l\'e9g\'e8rement, et tu penseras qu\rquote une autre fois je serai aussi mis\'e9ricordieux, et tu feras de nouveau des b\'eatises, hein\~? ma conscience pourtant\'85
+\par
+\par \emdash Votre Noblesse\~! Dieu m\rquote en pr\'e9serve\'85 Devant le tr\'f4ne du cr\'e9ateur c\'e9leste, je vous\'85
+\par
+\par \emdash Bon\~! bon\~! Et tu me jures que tu te conduiras bien\~?
+\par
+\par \emdash Que le Seigneur me fasse mourir sur l\rquote heure et que dans l\rquote autre monde\'85
+\par
+\par \emdash Ne jure pas ainsi, c\rquote est un p\'e9ch\'e9. Je te croirai si tu me donnes ta parole\'85
+\par
+\par \emdash Votre Noblesse\~!
+\par
+\par \emdash Eh bien\~! \'e9coute\~! je te fais gr\'e2ce \'e0 cause de tes larmes d\rquote orphelin\~; tu es orphelin, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \emdash Orphelin de p\'e8re et de m\'e8re, Votre Noblesse\~; je suis seul au monde\'85
+\par
+\par \emdash Eh bien, \'e0 cause de tes larmes d\rquote orphelin, j\rquote ai piti\'e9 de toi\~; mais fais attention, c\rquote est la derni\'e8re fois\'85 Conduisez-le, ajoutait-il d\rquote une voix si attendrie que le d\'e9
+tenu ne savait comment remercier Dieu de lui avoir envoy\'e9 un si bon officier instructeur. La terrible procession se mettait en route\~; le tambour battait un roulement, les premiers soldats brandissaient leurs verges\'85 \emdash \'ab\~Rossez-le\~
+! hurlait alors J\'e9r\'e9biatnikof \'e0 gorge d\'e9ploy\'e9e\~; br\'fblez-le\~! tapez\~! tapez dessus\~! \'c9corchez-le\~! Enlevez-lui la peau\~! Encore, encore, tapez plus fort sur cet orphelin, donnez-lui-en, \'e0 ce coquin\~! plus fort, ab\'ee
+mez-le, ab\'eemez-le\~!\~\'bb Les soldats ass\'e8nent des coups de toutes leurs forces, \'e0 tour de bras, sur le dos du malheureux, dont les yeux lancent des \'e9tincelles, et qui hurle, tandis que J\'e9r\'e9biatnikof court derri\'e8
+re lui, devant la ligne, en se tenant les c\'f4tes de rire\~; il pouffe, il se p\'e2me et ne peut pas se tenir droit, si bien qu\rquote il fait piti\'e9, ce cher homme. C\rquote est qu\rquote il est heureux\~; il trouve \'e7a burlesque\~; de temps \'e0
+ autre on entend son rire formidable, franc et bien timbr\'e9\~; il r\'e9p\'e8te\~: \'ab\~Tapez\~! rossez-le\~! \'e9corchez-moi ce brigand\~! ab\'eemez-moi cet orphelin\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par Il avait encore compos\'e9 des variations sur ce motif. On am\'e8ne un d\'e9tenu pour lui faire subir sa punition\~; celui-ci se met \'e0 supplier le lieutenant d\rquote avoir piti\'e9 de lui. Cette fois, J\'e9r\'e9biatnikof ne fait pas le bon ap\'f4
+tre, et sans simagr\'e9es, il dit franchement au condamn\'e9\~:
+\par
+\par \emdash Vois-tu, mon cher, je vais te punir comme il faut, car tu le m\'e9rites. Mais je puis te faire une gr\'e2ce\~: je ne te ferai pas attacher \'e0 la crosse du fusil. Tu iras tout seul, \'e0 la nouvelle mode\~: tu n\rquote as qu\rquote \'e0
+ courir de toutes tes forces devant le front\~! Bien entendu chaque verge te frappera, mais tu en auras plus vite fini, n\rquote est-ce pas\~? Voyons, qu\rquote en penses-tu\~? veux-tu essayer\~?
+\par
+\par Le d\'e9tenu, qui l\rquote a \'e9cout\'e9 plein de d\'e9fiance et d\rquote incertitude, se dit\~: \'ab\~Qui sait\~? peut-\'eatre bien que cette mani\'e8re-l\'e0 est plus avantageuse que l\rquote autre\~; si je cours de toutes mes forces, \'e7
+a durera cinq fois moins, et puis, les verges ne m\rquote atteindront peut-\'eatre pas toutes.\~\'bb
+\par
+\par \emdash Bien, Votre Noblesse, je consens.
+\par
+\par \emdash Et moi aussi, je consens. \emdash Allons\~! ne bayez pas aux corneilles, vous autres\~! crie le lieutenant aux soldats. \emdash Il sait d\rquote avance que pas une verge n\rquote \'e9pargnera le dos de l\rquote infortun\'e9\~
+; le soldat qui manquerait son coup serait s\'fbr de son affaire. Le for\'e7at essaye de courir dans la rue verte, mais il ne passe pas quinze rangs, car les verges pleuvent comme gr\'eale, comme l\rquote \'e9clair, sur sa pauvre \'e9chine\~
+; le malheureux tombe en poussant un cri, on le croirait clou\'e9 sur place ou abattu par une balle. \emdash Eh\~! non, Votre Noblesse, j\rquote aime mieux qu\rquote on me fouette d\rquote apr\'e8s le r\'e8glement, dit-il alors en se soulevant p\'e9
+niblement, p\'e2le et effray\'e9, tandis que J\'e9r\'e9biatnikof, qui savait d\rquote avance l\rquote issue de cette farce, se tient les c\'f4tes et \'e9clate de rire. Mais je ne puis rapporter tous les divertissements qu\rquote il avait invent\'e9
+s et tout ce qu\rquote on racontait de lui.
+\par
+\par On parlait aussi dans notre salle d\rquote un lieutenant Sm\'e9kalof, qui remplissait les fonctions de commandant de place, avant l\rquote arriv\'e9e de notre major actuel. On parlait de J\'e9r\'e9biatnikof avec indiff\'e9
+rence, sans haine, mais aussi sans vanter ses hauts faits\~; on ne le louait pas, en un mot, on le m\'e9prisait\~: tandis qu\rquote au nom de Sm\'e9kalof, la maison de force \'e9tait unanime dans ses \'e9loges et son enthousiasme. Ce lieutenant n\rquote
+\'e9tait nullement un amateur passionn\'e9 des baguettes, il n\rquote y avait rien en lui du caract\'e8re de J\'e9r\'e9biatnikof\~; pourtant il ne d\'e9daignait pas les verges\~; comment se fait-il qu\rquote on se rappel\'e2t chez nous ses ex\'e9
+cutions, avec une douce satisfaction\~?\emdash il avait su complaire aux for\'e7ats. Pourquoi cela\~? Comment s\rquote \'e9tait-il acquis une pareille popularit\'e9\~? Nos camarades, comme le peuple russe tout entier, sont pr\'eats \'e0
+ oublier leurs tourments, si on leur dit une bonne parole (je parle du fait lui-m\'eame, sans l\rquote analyser ni l\rquote examiner). Aussi n\rquote est-il pas difficile d\rquote acqu\'e9rir l\rquote
+affection de ce peuple et de devenir populaire. Le lieutenant Sm\'e9kalof avait acquis une popularit\'e9 particuli\'e8re \emdash aussi, quand on mentionnait ses ex\'e9cutions, c\rquote \'e9tait toujours avec attendrissement. \'ab\~Il \'e9
+tait bon comme un p\'e8re\~\'bb, disaient parfois les for\'e7ats, qui soupiraient en comparant leur ancien chef int\'e9rimaire avec le major actuel, \emdash \'ab\~un petit c\'9cur\~! quoi\~!\~\'bb \emdash C\rquote \'e9tait un homme simple, peut-\'ea
+tre m\'eame bon \'e0 sa mani\'e8re. Et pourtant, il y a des chefs qui sont non-seulement bons, mais mis\'e9ricordieux, et que l\rquote on n\rquote aime nullement, dont on se moque, tandis que Sm\'e9kalof avait si bien su faire, que tous les d\'e9
+tenus le tenaient pour leur homme\~; c\rquote est un m\'e9rite, une qualit\'e9 inn\'e9e, dont ceux qui la poss\'e8dent ne se rendent souvent pas compte. Chose \'e9trange\~: il y a des gens qui sont loin d\rquote \'ea
+tre bons et qui pourtant ont le talent de se rendre populaires. Ils ne m\'e9prisent pas le peuple qui leur est subordonn\'e9\~; je crois que c\rquote est l\'e0 la cause de cette popularit\'e9. On ne voit pas en eux des grands seigneurs, ils n\rquote
+ont pas d\rquote esprit de caste, ils ont en quelque sorte une odeur de peuple, ils l\rquote ont de naissance, et le peuple la flaire tout de suite. Il fera tout pour ces gens-l\'e0\~! Il changera de gaiet\'e9 de c\'9cur l\rquote
+homme le plus doux et le plus humain contre un chef tr\'e8s-s\'e9v\'e8re, si ce dernier poss\'e8de cette odeur particuli\'e8re. Et si cet homme est en outre d\'e9bonnaire, \'e0 sa mani\'e8re, bien entendu, oh\~! alors, il est sans prix. Le lieutenant Sm
+\'e9kalof, comme je l\rquote ai dit, punissait quelquefois tr\'e8s-rudement, mais il avait l\rquote air de punir de telle fa\'e7on que les d\'e9tenus ne lui en gardaient pas rancune\~
+; au contraire, on se souvenait de ses histoires de fouet en riant. Elles \'e9taient du reste peu nombreuses, car il n\rquote avait pas beaucoup d\rquote imagination artistique. Il n\rquote avait invent\'e9 qu\rquote une farce, une seule, dont il s
+\rquote \'e9tait r\'e9joui pr\'e8s d\rquote une ann\'e9e enti\'e8re dans notre maison de force\~; elle lui \'e9tait ch\'e8re, probablement parce qu\rquote elle \'e9tait unique, et ne manquait pas de bonne humeur. Sm\'e9kalof assistait lui-m\'eame \'e0 l
+\rquote ex\'e9cution, en plaisantant et en raillant le d\'e9tenu, qu\rquote il questionnait sur des choses \'e9trang\'e8res, par exemple sur ses affaires personnelles de for\'e7at\~; il faisait cela sans intention, sans arri\'e8re-pens\'e9
+e, mais tout simplement parce qu\rquote il d\'e9sirait \'eatre au courant des affaires de ce for\'e7at. On lui apportait une chaise et les verges qui devaient servir au ch\'e2timent du coupable\~: le lieutenant s\rquote
+asseyait, allumait sa longue pipe. Le d\'e9tenu le suppliait\'85 \'ab\~Eh\~! non, camarade\~! allons, couche-toi\~! qu\rquote as-tu encore\~?\'85\~\'bb Le for\'e7at soupire et s\rquote \'e9tend \'e0 terre, \'ab\~Eh bien\~
+! mon cher, sais-tu lire couramment\~?\~\'bb \emdash \'ab\~Comment donc, Votre Noblesse, je suis baptis\'e9, on m\rquote a appris \'e0 lire d\'e8s mon enfance\~!\~\'bb \emdash \'ab\~Alors, lis.\~\'bb Le for\'e7at sait d\rquote avance ce qu\rquote
+il va lire et comment finira cette lecture, parce que cette plaisanterie s\rquote est r\'e9p\'e9t\'e9e plus de trente fois. Sm\'e9kalof, lui aussi, sait que le for\'e7at n\rquote est pas dupe de son invention, non plus que les soldats qui tiennent le
+s verges lev\'e9es sur le dos de la malheureuse victime. Le for\'e7at commence \'e0 lire\~: les soldats, arm\'e9s de verges, attendent immobiles\~: Sm\'e9kalof lui-m\'eame cesse de fumer, l\'e8ve la main et guette un mot pr\'e9vu. Le d\'e9
+tenu lit et arrive enfin au mot\~: \'ab\~aux cieux.\~\'bb C\rquote est tout ce qu\rquote il faut. \'ab\~Halte\~!\~\'bb crie le lieutenant, qui devient tout rouge, et brusquement, avec un geste inspir\'e9, il dit \'e0 l\rquote homme qui tient sa verge lev
+\'e9e\~: \'ab\~Et toi, fais l\rquote officieux\~!\~\'bb
+\par
+\par Et le voil\'e0 qui cr\'e8ve de rire. Les soldats debout autour de l\rquote officier sourient\~; le fouetteur sourit, le fouett\'e9 m\'eame, Dieu me pardonne\~! sourit aussi, bien qu\rquote au commandement de \'ab\~fais l\rquote officieux\~\'bb
+ la verge siffle et vienne couper comme un rasoir son \'e9chine coupable. Sm\'e9kalof est tr\'e8s-heureux, parce que c\rquote est lui qui a invent\'e9 cette bonne farce, c\rquote est lui qui a trouv\'e9 ces deux mots \'ab\~cieux\~\'bb et \'ab\~officieux\~
+\'bb, qui riment parfaitement. Il s\rquote en va satisfait, comme le fustig\'e9 lui-m\'eame, qui est aussi tr\'e8s-content de soi et du lieutenant, et qui va raconter au bout d\rquote une demi-heure \'e0 toute la maison de force, pour la trente et uni\'e8
+me fois, la farce de Sm\'e9kalof. \'ab\~En un mot, un petit c\'9cur\~! un vrai farceur\~!\~\'bb. On entendait souvent chanter avec attendrissement les louanges du bon lieutenant.
+\par
+\par \emdash Quelquefois, quand on s\rquote en allait au travail, \emdash raconte un for\'e7at dont le visage resplendit au souvenir de ce brave homme, \emdash on le voyait \'e0 sa fen\'eatre en robe de chambre, en train de boire le th\'e9, la pipe \'e0
+ la bouche. J\rquote \'f4te mon chapeau. \emdash O\'f9 vas-tu, Ax\'e9nof\~?
+\par
+\par \emdash Au travail, Mikail Vassilitch, mais je dois aller avant \'e0 l\rquote atelier. \emdash Il riait comme un bienheureux. Un vrai petit c\'9cur\~! oui, un petit c\'9cur.
+\par
+\par \emdash On ne les garde jamais bien longtemps, ceux-l\'e0\~! ajoute un des auditeurs.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262259}III \endash L\rquote H\'d4PITAL (Suite)}{\cs30\b0\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Tout ce que je raconte des punitions corporelles existait de mon temps. Maintenant, \'e0 ce que j\rquote
+ai entendu dire, tout est chang\'e9 et change encore. (Note de Dosto\'efevski.)}}}{.{\*\bkmkend _Toc96262259}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par J\rquote ai parl\'e9 ici des punitions et de ceux qui les administraient, parce que j\rquote eus une premi\'e8re id\'e9e bien nette de ces choses-l\'e0 pendant mon s\'e9jour \'e0 l\rquote h\'f4pital. Jusqu\rquote alors, je ne les connaissais que par ou
+\'ef-dire. Dans notre salle \'e9taient intern\'e9s tous les condamn\'e9s des bataillons qui devaient recevoir les }{\i\cgrid0 schpizruten}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Les }{\i\cgrid0 schpitzruten}{\cgrid0 sont des verges dont l\rquote usage \'e9tait tr\'e8s-fr\'e9quent en Allemagne au si\'e8cle dernier, et qui, du reste, y ont \'e9t\'e9 invent\'e9es.}}}{
+\cgrid0 , ainsi que les d\'e9tenus des sections militaires \'e9tablies dans notre ville et dans l\rquote arrondissement qui en d\'e9pendait. Pendant les premiers jours, je regardais ce qui se faisait autour de moi avec tant d\rquote avidit\'e9, que ces m
+\'9curs \'e9tranges, ces prisonniers fouett\'e9s ou qui allaient l\rquote \'eatre me laissaient une impression terrible. J\rquote \'e9tais \'e9mu, \'e9pouvant\'e9. En entendant les conversations ou les r\'e9cits des autres d\'e9
+tenus sur ce sujet, je me posais des questions, que je cherchais \'e0 r\'e9soudre. Je voulais absolument conna\'eetre tous les degr\'e9s des condamnations et des ex\'e9cutions, toutes leurs nuances, et apprendre l\rquote opinion des for\'e7ats eux-m\'ea
+mes\~: je t\'e2chai de me repr\'e9senter l\rquote \'e9tat psychologique des fustig\'e9s. J\rquote ai d\'e9j\'e0 dit qu\rquote il \'e9tait bien rare qu\rquote un d\'e9tenu f\'fbt de sang-froid avant le moment fatal, m\'eame s\rquote il avait \'e9t\'e9
+ battu \'e0 plusieurs reprises. Le condamn\'e9 \'e9prouve une peur horrible, mais purement physique, une peur inconsciente qui \'e9tourdit son moral. Durant mes quelques ann\'e9es de s\'e9jour \'e0 la maison de force, je pus \'e9tudier \'e0 loisir les d
+\'e9tenus qui demandaient leur sortie de l\rquote h\'f4pital, o\'f9 ils \'e9taient rest\'e9s quelque temps pour soigner leurs \'e9chines endommag\'e9es par la premi\'e8re moiti\'e9 de leur punition\~; le lendemain ils devaient recevoir l\rquote
+autre moiti\'e9. Cette interruption dans le ch\'e2timent est toujours provoqu\'e9e par le m\'e9decin qui assiste aux ex\'e9cutions. Si le nombre des coups \'e0 recevoir est trop grand pour qu\rquote on puisse les administrer en une fois au d\'e9
+tenu, on partage le nombre en deux ou en trois, suivant l\rquote avis formul\'e9 par le docteur pendant l\rquote ex\'e9cution elle-m\'eame\~; il dit si le condamn\'e9 est en \'e9tat de subir toute sa punition, ou si sa vie est en danger
+. Cinq cents, mille et m\'eame quinze cents baguettes sont administr\'e9es en une seule fois\~; mais s\rquote il s\rquote agit de deux ou trois mille verges, on, divise la condamnation en deux ou en trois. Ceux dont le dos \'e9tait gu\'e9
+ri et qui devaient subir le reste de leur punition \'e9taient tristes, sombres, taciturnes, la veille et le jour de leur sortie. On remarquait en eux une sorte d\rquote abrutissement, de distraction affect\'e9e. Ces gens-l\'e0 n\rquote
+entamaient aucune conversation et demeuraient presque toujours silencieux\~: trait singulier, les d\'e9tenus \'e9vitent d\rquote adresser la parole \'e0 ceux qui doivent \'eatre punis et ne font surtout pas allusion \'e0 leur ch\'e2
+timent. Ni consolations, ni paroles superflues\~: on ne fait m\'eame pas attention \'e0 eux, ce qui certainement est pr\'e9f\'e9rable pour le condamn\'e9.
+\par
+\par Il y avait pourtant des exceptions, par exemple le for\'e7at Orlof, dont j\rquote ai d\'e9j\'e0 parl\'e9. Il \'e9tait f\'e2ch\'e9 que son dos ne gu\'e9rit pas plus vite, car il lui tardait de demander sa sortie, d\rquote en finir avec les verges, et d
+\rquote \'eatre vers\'e9 dans un convoi de condamn\'e9s, pour s\rquote enfuir pendant le voyage. C\rquote \'e9tait une nature passionn\'e9e et ardente, occup\'e9e uniquement du but \'e0 atteindre\~: un rus\'e9 comp\'e8re\~! Il semblait tr\'e8
+s-content lors de son arriv\'e9e et dans un \'e9tat d\rquote excitation anormale\~; bien qu\rquote il dissimul\'e2t ses impressions, il craignait de rester sur place et de mourir sous les verges avant m\'eame la premi\'e8re moiti\'e9
+ de sa punition. Il avait entendu parler des mesures prises \'e0 son \'e9gard par l\rquote administration, alors qu\rquote il \'e9tait encore en jugement\~; aussi se pr\'e9parait-il \'e0 mourir. Une fois qu\rquote il eut re\'e7u ses premi\'e8
+res verges, il reprit courage. Quand il arriva \'e0 l\rquote h\'f4pital, je n\rquote avais jamais vu encore de plaies semblables, mais il \'e9tait tout joyeux\~: il esp\'e9rait maintenant rester en vie, les bruits qu\rquote on lui avait rapport\'e9s \'e9
+taient mensongers, puisque on avait interrompu l\rquote ex\'e9cution\~; apr\'e8s sa longue r\'e9clusion pr\'e9ventive, il commen\'e7ait \'e0 r\'eaver du voyage, de son \'e9vasion future, de la libert\'e9, des champs, de la for\'eat\'85 Deux jours apr\'e8
+s sa sortie de l\rquote h\'f4pital, il y revint pour mourir sur la m\'eame couchette qu\rquote il avait occup\'e9e pendant son s\'e9jour\~; il n\rquote avait pu supporter la seconde moiti\'e9. Mais j\rquote ai d\'e9j\'e0 parl\'e9 de cet homme.
+\par
+\par Tous les d\'e9tenus sans exception, m\'eame les plus pusillanimes, ceux que tourmentait nuit et jour l\rquote attente de leur ch\'e2timent, supportaient courageusement leur peine. Il \'e9tait bien rare que j\rquote entendisse des g\'e9
+missements pendant la nuit qui suivait l\rquote ex\'e9cution\~; en g\'e9n\'e9ral, le peuple sait endurer la douleur. Je questionnai beaucoup mes camarades au sujet de cette douleur, afin de la d\'e9terminer exactement et de savoir \'e0
+ quelle souffrance on pouvait la comparer. Ce n\rquote \'e9tait pas une vaine curiosit\'e9 qui me poussait. Je le r\'e9p\'e8te, j\rquote \'e9tais \'e9mu et \'e9pouvant\'e9. Mais j\rquote eus beau interroger, je ne pus tirer de personne une r\'e9
+ponse satisfaisante. \'c7a br\'fble comme le feu, \emdash me disait-on g\'e9n\'e9ralement\~: ils r\'e9pondaient tous la m\'eame chose. Tout d\rquote abord, j\rquote essayai de questionner M\emdash tski\~: \'ab\~\emdash Cela br\'fb
+le comme du feu, comme un enfer\~; il semble qu\rquote on ait le dos au-dessus d\rquote une fournaise ardente.\~\'bb Ils exprimaient tout par ce mot. Je fis un jour une \'e9trange remarque, dont je ne garantis pas le bien fond\'e9, quoique l\rquote
+opinion des for\'e7ats eux-m\'eames confirme mon sentiment, c\rquote est que les verges sont le plus terrible des supplices en usage chez nous. Il semble tout d\rquote abord que ce soit absurde, impossible, et pourtant cinq cents verges, quatre cents m
+\'eame, suffisent pour tuer un homme\~; au dessus de cinq cents la mort est presque certaine. L\rquote homme le plus robuste ne sera pas en \'e9tat de supporter mille verges tandis qu\rquote on endure cinq cents-baguettes sans en \'eatre trop incommod\'e9
+ et sans risquer le moins du monde de perdre la vie. Un homme de complexion ordinaire supporte mille baguettes sans danger\~; deux mille baguettes ne peuvent tuer un homme de force moyenne, bien constitu\'e9. Tous les d\'e9tenus assuraient que les verges
+\'e9taient pires que les baguettes. \'ab\~Les verges cuisent plus et tourmentent davantage\~\'bb, disaient-ils. Elles torturent beaucoup plus que les baguettes, cela est \'e9vident, car elles irritent et agissent fortement sur le syst\'e8me nerveux qu
+\rquote elles surexcitent outre mesure. Je ne sais s\rquote il existe encore de ces seigneurs, \emdash mais il n\rquote y a pas longtemps il y en avait encore \emdash auxquels fouetter une victime procurait une jouissance qui rappelait le marquis de Sad
+e et la Brinvilliers. Je crois que cette jouissance consiste dans une d\'e9faillance de c\'9cur, et que ces seigneurs doivent jouir et souffrir en m\'eame temps. Il y a des gens qui sont comme des tigres, avides du sang qu\rquote ils peuvent l\'e9
+cher. Ceux qui ont poss\'e9d\'e9 cette puissance illimit\'e9e sur la chair, le sang et l\rquote \'e2me de leur semblable, de leur fr\'e8re selon la loi du Christ, ceux qui ont \'e9prouv\'e9 cette puissance et qui ont eu la facult\'e9 d\rquote avilir par l
+\rquote avilissement supr\'eame un autre \'eatre, fait \'e0 l\rquote image de Dieu, ceux-l\'e0 sont incapables de r\'e9sister \'e0 leurs d\'e9sirs, \'e0 leur soif de sensations. La tyrannie est une habitude, capable de se d\'e9velopper, et qui devient
+\'e0 la longue une maladie. J\rquote affirme que le meilleur homme du monde peut s\rquote endurcir et s\rquote abrutir \'e0 tel point que rien ne le distinguera d\rquote une b\'eate fauve. Le sang et la puissance enivrent\~: ils aident au d\'e9
+veloppement de la duret\'e9 et de la d\'e9bauche\~; l\rquote esprit et la raison deviennent alors accessibles aux ph\'e9nom\'e8nes les plus anormaux, qui leur semblent des jouissances. L\rquote
+homme et le citoyen disparaissent pour toujours dans le tyran, et alors le retour \'e0 la dignit\'e9 humaine, le repentir, la r\'e9surrection morale deviennent presque irr\'e9alisables. Ajoutons que la possibilit\'e9 d\rquote
+une pareille licence agit contagieusement sur la soci\'e9t\'e9 tout enti\'e8re\~: un tel pouvoir est s\'e9duisant. La soci\'e9t\'e9 qui regarde ces choses d\rquote un \'9cil indiff\'e9rent est d\'e9j\'e0 infect\'e9e jusqu\rquote \'e0
+ la moelle. En un mot le droit accord\'e9 \'e0 un homme de punir corporellement ses semblables est une des plaies de notre soci\'e9t\'e9, c\rquote est le plus s\'fbr moyen pour an\'e9antir en elle l\rquote
+esprit de civisme, et ce droit contient en germe les \'e9l\'e9ments d\rquote une d\'e9composition in\'e9vitable, imminente.
+\par
+\par La soci\'e9t\'e9 m\'e9prise le bourreau de m\'e9tier, mais non le bourreau-seigneur. Chaque fabricant, chaque entrepreneur doit ressentir un plaisir irritant en pensant que l\rquote ouvrier qu\rquote il a sous ses ordres d\'e9
+pend de lui avec sa famille tout enti\'e8re. J\rquote en suis s\'fbr, une g\'e9n\'e9ration n\rquote extirpe pas si vite ce qui est h\'e9r\'e9ditaire en elle\~; l\rquote homme ne peut pas renoncer \'e0 ce qu\rquote il a dans le sang, \'e0 ce qui lui a \'e9
+t\'e9 transmis avec le lait. Ces r\'e9volutions ne s\rquote accomplissent pas si vite. Ce n\rquote est pas tout que de confesser sa faute, son p\'e9ch\'e9 originel, c\rquote est peu, tr\'e8s-peu, il faut encore l\rquote arracher, le d\'e9
+raciner, et cela ne se fait pas vite.
+\par
+\par J\rquote ai parl\'e9 du bourreau. Les instincts d\rquote un bourreau sont en germe presque dans chacun de nos contemporains\~; mais les instincts animaux de l\rquote homme ne se d\'e9veloppent pas uniform\'e9ment. Quand ils \'e9
+touffent toutes les autres facult\'e9s, l\rquote homme devient un monstre hideux. Il y a deux esp\'e8ces de bourreaux\~: les bourreaux de bonne volont\'e9 et les bourreaux par devoir, par fonction. Le bourreau de bonne volont\'e9
+ est, sous tous les rapports, au-dessous du bourreau pay\'e9, qui r\'e9pugne pourtant si fort au peuple, et qui lui inspire un d\'e9go\'fbt, une peur irr\'e9fl\'e9chie, presque mystique. D\rquote o\'f9
+ provient cette horreur quasi superstitieuse pour le dernier, tandis qu\rquote on n\rquote a que de l\rquote indiff\'e9rence et de l\rquote indulgence pour les premiers\~? Je connais des exemples \'e9tranges de gens honn\'eates, bons, estim\'e9
+s dans leur soci\'e9t\'e9\~; ils trouvaient n\'e9cessaire qu\rquote un condamn\'e9 aux verges hurl\'e2t, suppli\'e2t et demand\'e2t gr\'e2ce. C\rquote \'e9tait pour eux une chose admise, et reconnue in\'e9vitable\~; si la victime ne se d\'e9cidait pas
+\'e0 crier, l\rquote ex\'e9cuteur, que je tenais en toute autre occasion pour un bon homme, regardait cela comme une offense personnelle. Il ne voulait tout d\rquote abord qu\rquote une punition l\'e9g\'e8re, mais du moment qu\rquote il n\rquote
+entendait pas les supplications habituelles, \'ab\~Votre Noblesse\~! ayez piti\'e9\~! soyez un p\'e8re pour moi\~! faites que je remercie Dieu toute ma vie, etc.\~\'bb, il devenait furieux et ordonnait d\rquote administrer cinquante coups en plus, esp\'e9
+rant arriver ainsi \'e0 entendre les cris et les supplications, et il y arrivait, \'ab\~Impossible autrement\~; il est trop insolent\~\'bb, me disait-il tr\'e8s-s\'e9rieusement. Quant au bourreau par devoir, c\rquote est un d\'e9port\'e9 que l\rquote on d
+\'e9signe pour cette fonction\~; il fait son apprentissage aupr\'e8s d\rquote un ancien, et une fois qu\rquote il sait son m\'e9tier, il reste toujours dans la maison de force, o\'f9 il est log\'e9 \'e0 part\~; il a une chambre qu\rquote
+il ne partage avec personne, quelquefois m\'eame il a son m\'e9nage particulier, mais il se trouve presque toujours sous escorte. Un homme n\rquote est pas une machine\~; bien qu\rquote il fouette par devoir, il entre quelquefois en
+ fureur et rosse avec un certain plaisir\~; n\'e9anmoins, il n\rquote a aucune haine pour sa victime. Le d\'e9sir de montrer son adresse, sa science dans l\rquote art de fouetter, aiguillonnent son amour-propre. Il travaille pour l\rquote art. Il sait tr
+\'e8s-bien qu\rquote il est un r\'e9prouv\'e9, qu\rquote il excite partout un effroi superstitieux\~; il est impossible que cette condition n\rquote exerce pas une influence sur lui, qu\rquote elle n\rquote
+irrite pas ses instincts bestiaux. Les enfants eux-m\'eames savent que cet homme n\rquote a ni p\'e8re ni m\'e8re. Chose \'e9trange\~! tous les bourreaux que j\rquote ai connus \'e9taient des gens d\'e9velopp\'e9s, intelligents, dou\'e9s d\rquote
+un amour-propre excessif. L\rquote orgueil se d\'e9veloppait en eux par suite du m\'e9pris qu\rquote ils rencontraient partout, et se fortifiait peut-\'eatre par la conscience qu\rquote ils avaient de la crainte inspir\'e9e \'e0
+ leurs victimes ou par le sentiment de leur pouvoir sur les malheureux. La mise en sc\'e8ne et l\rquote appareil th\'e9\'e2tral de leurs fonctions publiques contribuent peut-\'eatre \'e0 leur donner une certaine pr\'e9somption. J\rquote
+eus pendant quelque temps l\rquote occasion de rencontrer et d\rquote observer de pr\'e8s un bourreau de taille ordinaire\~; c\rquote \'e9tait un homme d\rquote une quarantaine d\rquote ann\'e9es, musculeux, sec, avec un visage agr\'e9
+able et intelligent, charg\'e9 de cheveux boucl\'e9s\~; son allure \'e9tait grave, paisible, son ext\'e9rieur convenable\~; il r\'e9pondait aux questions qu\rquote on lui posait, avec bon sens et nettet\'e9, avec une sorte de condescendance, comme s
+\rquote il se pr\'e9valait de quelque chose devant moi. Les officiers de garde lui adressaient la parole avec un certain respect dont il avait parfaitement conscience\~; aussi, devant ses chefs, redoublait-il de politesse, de s\'e9cheresse et de dignit
+\'e9. Plus ceux-ci \'e9taient aimables, plus il semblait inabordable, sans pourtant se d\'e9partir de sa politesse raffin\'e9e\~; je suis s\'fbr qu\rquote \'e0 ce moment il s\rquote estimait incomparablement sup\'e9rieur \'e0 son interlocuteur\~
+: cela se lisait sur son visage. On l\rquote envoyait quelquefois sous escorte, en \'e9t\'e9, quand il faisait tr\'e8s-chaud, tuer les chiens de la ville avec une longue perche tr\'e8s-mince\~; ces chiens errants se multipliaient avec une rapidit\'e9
+ prodigieuse, et devenaient dangereux pendant la canicule\~; par d\'e9cision des autorit\'e9s, le bourreau \'e9tait charg\'e9 de leur destruction. Cette fonction avilissante ne l\rquote humiliait nullement\~; il fallait voir avec quelle gravit\'e9
+ il parcourait les rues de la ville, accompagn\'e9 de son soldat d\rquote escorte fatigu\'e9 et \'e9puis\'e9, comment d\rquote un seul regard il \'e9
+pouvantait les femmes et les enfants, et comment il regardait les passants du haut de sa grandeur. Les bourreaux vivent \'e0 leur aise\~; ils ont de l\rquote argent, voyagent confortablement, boivent de l\rquote
+eau-de-vie. Ils tirent leurs revenus des pots-de-vin que les condamn\'e9s civils leur glissent dans la main avant l\rquote ex\'e9cution. Quand ils ont affaire \'e0 des condamn\'e9s \'e0 leur aise, ils fixent eux-m\'eames une somme proporti
+onnelle aux moyens du patient\~; ils exigent jusqu\rquote \'e0 trente roubles, quelquefois plus. Le bourreau n\rquote a pas le droit d\rquote \'e9pargner sa victime, sa propre \'e9chine r\'e9pond de lui\~; mais, pour un pot-de-vin convenable, il s\rquote
+engage \'e0 ne pas frapper trop fort. On consent presque toujours \'e0 ses exigences, car, si l\rquote on refuse de s\rquote y pr\'eater, il frappe en vrai barbare, ce qui est en son pouvoir. Il arrive m\'eame qu\rquote il exige une forte somme d\rquote
+un condamn\'e9 tr\'e8s-pauvre\~; alors toute la parent\'e9 de ce dernier, se met en mouvement\~; ils marchandent, qu\'e9mandent, supplient\~; malheur \'e0 eux, s\rquote ils ne parviennent pas \'e0 le satisfaire\~
+: en pareille occurrence, la crainte superstitieuse qu\rquote inspirent les bourreaux leur est d\rquote un puissant secours. On me raconta d\rquote eux des traits de sauvagerie. Les for\'e7ats m\rquote affirm\'e8rent que d\rquote
+un seul coup le bourreau peut tuer son homme. Est-ce un fait d\rquote exp\'e9rience\~? Peut-\'eatre\~! qui sait\~? leur ton \'e9tait trop affirmatif pour que cela ne f\'fbt pas vrai. Le bourreau lui-m\'eame m\rquote assura qu\rquote
+il pouvait le faire. On me raconta aussi qu\rquote il peut frapper \'e0 tour de bras l\rquote \'e9chine du criminel, sans que celui-ci ressente la moindre douleur et sans laisser de balafre. M\'eame dans le cas o\'f9 le bourreau re\'e7
+oit un pot-de-vin pour ne pas ch\'e2tier trop s\'e9v\'e8rement, il donne le premier coup de toutes ses forces, \'e0 bras raccourci. C\rquote est l\rquote usage\~; puis il administre les autres coups avec moins de duret\'e9, surtout si on l\rquote
+a bien pay\'e9. Je ne sais pourquoi ils agissent ainsi\~: est-ce pour habituer tout d\rquote abord le patient aux coups suivants, qui para\'eetront beaucoup moins douloureux si le premier a \'e9t\'e9 cruel, ou bien d\'e9sirent-ils effrayer le condamn\'e9
+, afin qu\rquote il sache \'e0 qui il a affaire\~? Veulent-ils faire montre et tirer vanit\'e9 de leur vigueur\~? En tout cas, le bourreau est l\'e9g\'e8rement excit\'e9 avant l\rquote ex\'e9cution, il a conscience de sa force, de sa puissance\~
+: il est acteur \'e0 ce moment-l\'e0, le public l\rquote admire et ressent de l\rquote effroi\~; aussi n\rquote est-ce pas sans satisfaction qu\rquote il crie \'e0 sa victime\~: \'ab\~Gare\~! il va t\rquote en cuire\~!\~\'bb
+ paroles habituelles et fatales qui pr\'e9c\'e8dent le premier coup. On se repr\'e9sente difficilement jusqu\rquote \'e0 quel point un \'eatre humain peut se d\'e9naturer.
+\par
+\par Les premiers temps de mon s\'e9jour \'e0 l\rquote h\'f4pital, j\rquote \'e9coutais attentivement ces r\'e9cits des for\'e7ats, qui rompaient la monotonie des longues journ\'e9es de lit, si uniformes, si semblables les unes aux autres. Le matin, la tourn
+\'e9e des docteurs nous donnait une distraction, puis venait le d\'eener. Comme on pense, le manger \'e9tait une affaire capitale dans notre vie monotone. Les portions \'e9taient diff\'e9rentes, suivant la nature des maladies\~: certains d\'e9
+tenus ne recevaient que du bouillon au gruau\~; d\rquote autres, du gruau\~; d\rquote autres, enfin, de la semoule, pour laquelle il y avait beaucoup d\rquote amateurs. Les d\'e9tenus s\rquote amollissaient \'e0 la longue et devenaient gourmets. L
+es convalescents recevaient un morceau de bouilli, \'ab\~du b\'9cuf\~\'bb, comme disaient mes camarades. La meilleure nourriture \'e9tait r\'e9serv\'e9e aux scorbutiques\~: on leur donnait del\'e0 viande r\'f4tie avec de l\rquote
+oignon, du raifort et quelquefois m\'eame un peu d\rquote eau-de-vie. Le pain \'e9tait, suivant la maladie, noir ou bis. L\rquote exactitude observ\'e9
+e dans la distribution des rations faisait rire les malades. Il y en avait qui ne prenaient absolument rien\~: on troquait les portions, si bien que tr\'e8s-souvent la nourriture destin\'e9e \'e0 un malade \'e9tait mang\'e9e par un autre. Ceux qui \'e9
+taient \'e0 la di\'e8te ou qui n\rquote avaient qu\rquote une petite ration achetaient celle d\rquote un scorbutique, d\rquote autres se procuraient de la viande \'e0 prix d\rquote argent\~; il y en avait qui mangeaient deux portions enti\'e8
+res, ce qui leur revenait assez cher, car on les vendait d\rquote ordinaire cinq kopeks. Si personne n\rquote avait de viande \'e0 vendre dans notre salle, on envoyait le gardien dans l\rquote autre section, et s\rquote il n\rquote
+en trouvait pas, on le priait d\rquote en aller chercher dans les infirmeries militaires \'ab\~libres\~\'bb, comme nous disions. Il y avait toujours des malades qui consentaient \'e0 vendre leur ration. La pauvret\'e9 \'e9tait g\'e9n\'e9
+rale, mais ceux qui poss\'e9daient quelques sous envoyaient acheter des miches de pain blanc ou des friandises, au march\'e9. Nos gardiens ex\'e9cutaient toutes ces commissions d\rquote une fa\'e7on d\'e9sint\'e9ress\'e9e. Le moment le plus p\'e9nible
+\'e9tait celui qui suivait le d\'eener\~: les uns dormaient s\rquote ils ne savaient que faire, les autres bavardaient, se chamaillaient, ou faisaient des r\'e9cits \'e0 haute voix. Si l\rquote on n\rquote amenait pas de nouveaux malades, l\rquote ennui
+\'e9tait insupportable. L\rquote entr\'e9e d\rquote un nouveau faisait toujours un certain remue-m\'e9nage, surtout quand personne ne le connaissait. On l\rquote examinait, on s\rquote informait de son histoire. Les plus int\'e9ressants \'e9taient l
+es malades de passage\~; ceux-l\'e0 avaient toujours quelque chose \'e0 raconter\~; bien entendu, ils ne parlaient jamais de leurs petites affaires\~; si le d\'e9tenu n\rquote entamait pas ce sujet lui-m\'eame, personne ne l\rquote
+interrogeait. On lui demandait seulement d\rquote o\'f9 il venait, avec qui il avait fait la route, dans quel \'e9tat \'e9tait celle-ci, o\'f9 on le menait, etc. Piqu\'e9s au jeu par les r\'e9cits des nouveaux, nos camarades racontaient \'e0
+ leur tour ce qu\rquote ils avaient vu et fait\~; on parlait surtout des convois, des ex\'e9cuteurs, des chefs de convois. \'c0 ce moment aussi, vers le soir, apparaissaient les for\'e7ats qui avaient \'e9t\'e9 fouett\'e9s\~
+: ils produisaient toujours une certaine impression, comme je l\rquote ai dit\~; mais on n\rquote en amenait pas tous les jours, et l\rquote on s\rquote ennuyait \'e0 mort quand rien ne venait stimuler la mollesse et l\rquote indolence g\'e9n\'e9rales\~
+; il semblait alors que les malades fussent exasp\'e9r\'e9s de voir leurs voisins\~: parfois on se querellait. \emdash Nos for\'e7ats se r\'e9jouissaient quand on amenait un fou \'e0 l\rquote examen m\'e9dical\~; quelquefois les condamn\'e9
+s aux verges feignaient d\rquote avoir perdu l\rquote esprit, afin d\rquote \'eatre graci\'e9s. On les d\'e9masquait, ou bien ils se d\'e9cidaient eux-m\'eames \'e0 renoncer \'e0 leur subterfuge\~; des d\'e9
+tenus qui, pendant deux ou trois jours, avaient fait des extravagances, redevenaient subitement des gens tr\'e8s-sens\'e9s, se calmaient et demandaient d\rquote un air sombre \'e0 sortir de l\rquote h\'f4pital. Ni les for\'e7
+ats, ni les docteurs ne leur reprochaient leur ruse ou ne leur rappelaient leurs folies\~: on les inscrivait en silence, on les reconduisait en silence\~; apr\'e8s quelques jours, ils nous revenaient le dos ensanglant\'e9. En revanche, l\rquote arriv\'e9
+e d\rquote un v\'e9ritable ali\'e9n\'e9 \'e9tait un malheur pour toute la salle. Ceux qui \'e9taient gais, vifs, qui criaient, dansaient, chantaient, \'e9taient accueillis d\rquote abord avec enthousiasme par les for\'e7ats. \'ab\~\'c7a va \'eatre amusant
+\~!\~\'bb disaient-ils en regardant ces infortun\'e9s grimacer et faire des contorsions. Mais le spectacle \'e9tait horriblement p\'e9nible et triste. Je n\rquote ai jamais pu regarder les fous de sang-froid.
+\par
+\par On en garda un trois semaines dans notre salle\~: nous ne savions plus o\'f9 nous cacher. Juste \'e0 ce moment on en amena un second. Celui-l\'e0 me fit une impression profonde.
+\par
+\par La premi\'e8re ann\'e9e, ou plus exactement les premiers mois de mon exil, j\rquote allais au travail, avec une bande de po\'ealiers, \'e0 la tuilerie qui se trouvait \'e0 deux verstes de notre prison\~: nous travaillions \'e0 r\'e9parer les po\'ea
+les dans lesquels on cuisait des briques pendant l\rquote \'e9t\'e9. Ce matin-l\'e0, M\emdash tski et B. me firent faire la connaissance du sous-officier surveillant la fabrique, Ostrojski. C\rquote \'e9tait un Polonais d\'e9j\'e0 \'e2g\'e9 \emdash
+ il avait soixante ans au moins, \emdash de haute taille, maigre, d\rquote un ext\'e9rieur convenable et m\'eame imposant. Il \'e9tait depuis longtemps au service en Sib\'e9rie, et bien qu\rquote il appartint au bas peuple \emdash c\rquote \'e9
+tait un soldat de l\rquote insurrection de 1830 \emdash M\emdash tski et B. l\rquote aimaient et l\rquote estimaient. Il lisait toujours la Vulgate. Je lui parlai\~: sa conversation \'e9tait aimable et sens\'e9e\~; il avait une fa\'e7on de raconter tr
+\'e8s-int\'e9ressante, et il \'e9tait honn\'eate et d\'e9bonnaire. Je ne le revis plus pendant deux ans, j\rquote appris seulement qu\rquote il se trouvait sous le coup d\rquote une enqu\'eate, un beau jour on l\rquote amena dans notre salle\~: il \'e9
+tait devenu fou. Il entra en glapissant, en \'e9clatant de rire, et se mit \'e0 danser au milieu de la chambre, avec des gestes ind\'e9cents et qui rappelaient la danse dite Kamarinska\'efa\'85 Les for\'e7ats \'e9taient enthousiasm\'e9
+s, mais je ne sais pourquoi, je me sentis tr\'e8s-triste\'85 Trois jours apr\'e8s, nous ne savions que devenir\~; il se querellait, se battait, g\'e9missait, chantait au beau milieu de la nuit\~; \'e0 chaque instant ses incartades d\'e9go\'fb
+tantes nous donnaient la naus\'e9e. Il ne craignait personne\~: on lui mit la camisole de force, mais notre position ne s\rquote am\'e9liora pas, car il continua \'e0 se quereller et \'e0 se battre avec tout le monde. Au bout de trois semaines, la chambr
+\'e9e fut unanime pour prier le docteur en chef de le transf\'e9rer dans l\rquote autre salle destin\'e9e aux for\'e7ats. Mais apr\'e8s deux jours, sur la demande des malades qui occupaient cette salle, on le ramena dans notre infirmerie. Comme nous av
+ions deux fous \'e0 la fois, tous deux querelleurs et inqui\'e9tants, les deux salles ne faisaient que se les renvoyer mutuellement et finirent par changer de fou. Tout le monde respira plus librement quand on les emmena loin de nous, quelque part\'85
+
+\par
+\par Je me souviens encore d\rquote un ali\'e9n\'e9 tr\'e8s-\'e9trange. On avait amen\'e9 un jour, pendant l\rquote \'e9t\'e9, un condamn\'e9 qui avait l\rquote air d\rquote un solide et vigoureux gaillard, \'e2g\'e9 de quarante-cinq ans environ\~; son visage
+\'e9tait sombre et triste, d\'e9figur\'e9 par la petite v\'e9role, avec de petits yeux rouges tout gonfl\'e9s. Il se pla\'e7a \'e0 c\'f4t\'e9 de moi\~: il \'e9tait excessivement paisible, ne parlait \'e0 personne et r\'e9fl\'e9chissait sans cesse \'e0
+ quelque chose qui le pr\'e9occupait. La nuit tombait\~: il s\rquote adressa \'e0 moi sans pr\'e9ambule, il me raconta \'e0 br\'fble-pourpoint, en ayant l\rquote air de me confier un grand secret, qu\rquote il devait recevoir deux mille baguettes, mais qu
+\rquote il n\rquote avait rien \'e0 craindre, parce que la fille du colonel G. faisait des d\'e9marches en sa faveur. Je le regardai avec surprise et lui r\'e9pondis qu\rquote en pareil cas, \'e0 mon avis, la fille d\rquote
+un colonel ne pouvait rien. Je n\rquote avais pas encore devin\'e9 \'e0 qui j\rquote avais affaire, car on l\rquote avait amen\'e9 \'e0 l\rquote h\'f4pital comme malade de corps et non d\rquote esprit. Je lui demandai alors de quelle maladie il souffrait
+\~; il me r\'e9pondit qu\rquote il n\rquote en savait rien, qu\rquote on l\rquote avait envoy\'e9 chez nous pour certaine affaire, mais qu\rquote il \'e9tait en bonne sant\'e9, et que la fille du colonel \'e9tait tomb\'e9e amoureuse de lui\~
+: deux semaines avant, elle avait pass\'e9 en voiture devant le corps de garde au moment o\'f9 il regardait par sa lucarne grill\'e9e, et elle s\rquote \'e9tait amourach\'e9e de lui rien qu\rquote \'e0 le voir. Depuis ce moment-l\'e0, elle \'e9
+tait venue trois fois au corps de garde sous diff\'e9rents pr\'e9textes\~: la premi\'e8re fois avec son p\'e8re, soi-disant pour voir son fr\'e8re, qui \'e9tait officier de service\~; la seconde, avec sa m\'e8re, pour distribuer des aum\'f4
+nes aux prisonniers\~; en passant devant lui, elle lui avait chuchot\'e9 qu\rquote elle l\rquote aimait et qu\rquote elle le ferait sortir de prison. Il me racontait avec des d\'e9tails exacts et minutieux cette absurdit\'e9, n\'e9
+e de pied en cap dans sa pauvre t\'eate d\'e9rang\'e9e. Il croyait religieusement qu\rquote on lui ferait gr\'e2ce de sa punition. Il parlait fort tranquillement et avec assurance de l\rquote amour passionn\'e9 qu\rquote il avait inspir\'e9 \'e0
+ cette demoiselle. Cette invention \'e9trange et romanesque, l\rquote amour d\rquote une jeune fille bien \'e9lev\'e9e pour un homme de pr\'e8s de cinquante ans, afflig\'e9 d\rquote un visage aussi triste, aussi monstrueux, indiquait bien ce que l\rquote
+effroi du ch\'e2timent avait pu sur cette timide cr\'e9ature. Peut-\'eatre avait-il vraiment vu quelqu\rquote un de sa lucarne, et la folie, que la peur grandissante avait fait germer en lui, avait trouv\'e9
+ sa forme. Ce malheureux soldat, qui sans doute n\rquote avait jamais pens\'e9 aux demoiselles, avait invent\'e9 tout \'e0 coup son roman, et s\rquote \'e9tait cramponn\'e9 \'e0 cette esp\'e9rance. Je l\rquote \'e9coutai en silence et racontai ensuite l
+\rquote histoire aux autres for\'e7ats. Quand ceux-ci le questionn\'e8rent curieusement, il garda un chaste silence. Le lendemain, le docteur l\rquote interrogea\~; comme le fou affirma qu\rquote il n\rquote \'e9tait pas malade, on l\rquote inscrivi
+t bon pour la sortie. Nous appr\'eemes que le m\'e9decin avait griffonn\'e9 \'ab\~}{\i\cgrid0 Sanat est}{\cgrid0 \~\'bb sur sa feuille, quand il \'e9tait d\'e9j\'e0 trop tard pour l\rquote avertir. Nous aussi, du reste, nous ne savions pas au juste ce qu
+\rquote il avait. La faute en \'e9tait \'e0 l\rquote administration, qui nous l\rquote avait envoy\'e9 sans indiquer pour quelle cause elle jugeait n\'e9cessaire de le faire entrer \'e0 l\rquote h\'f4pital\~: il y avait l\'e0 une n\'e9
+gligence impardonnable. Quoi qu\rquote il en soit, deux jours plus tard, on mena ce malheureux sous les verges. Il fut, para\'eet-il, abasourdi par cette punition inattendue\~; jusqu\rquote au dernier moment il crut qu\rquote on le gracierait\~
+; quand on le conduisit devant le front du bataillon, il se mit \'e0 crier au secours. Comme la place et les couchettes manquaient dans notre salle, on l\rquote envoya \'e0 l\rquote infirmerie\~; j\rquote
+appris que pendant huit jours entiers il ne dit pas un mot et qu\rquote il demeura confus, tr\'e8s-triste\'85 Quand son dos fut gu\'e9ri, on l\rquote emmena\'85 Je n\rquote entendis plus jamais parler de lui.
+\par
+\par En ce qui concerne les rem\'e8des et le traitement des malades, ceux qui \'e9taient l\'e9g\'e8rement indispos\'e9s n\rquote observaient jamais les prescriptions des docteurs et ne prenaient point de m\'e9dicaments, tandis qu\rquote en g\'e9n\'e9
+ral les malades ex\'e9cutaient ponctuellement les ordonnances\~; ils prenaient leurs mixtures, leurs poudres\~; en un mot, ils aimaient \'e0 se soigner, mais ils pr\'e9f\'e9raient les rem\'e8des externes\~
+; les ventouses, les sangsues, les cataplasmes, les saign\'e9es, pour lesquelles le peuple nourrit une confiance si aveugle, \'e9taient en grand honneur dans notre h\'f4pital\~: on les endurait m\'eame avec plaisir. Un fait \'e9trange m\rquote int\'e9
+ressait fort\~: des gens qui supportaient sans se plaindre les horribles douleurs caus\'e9es par les baguettes et les verges, se lamentaient, grima\'e7aient et g\'e9missaient pour le moindre bobo, une ventouse qu\rquote on leur appliquai
+t. Je ne puis dire s\rquote ils jouaient la com\'e9die. Nous avions des ventouses d\rquote une esp\'e8ce particuli\'e8re. Comme la machine avec laquelle on pratique des incisions instantan\'e9es dans la peau \'e9tait g\'e2t\'e9
+e, on devait se servir de la lancette. Pour une ventouse, il faut faire douze incisions, qui ne sont nullement douloureuses si l\rquote on emploie une machine, car elle les pratique instantan\'e9ment\~; avec la lancette, c\rquote
+est une tout autre affaire, elle ne coupe que lentement et fait souffrir le patient\~; si l\rquote on doit poser dix ventouses, cela fait cent vingt piq\'fbres qui sont tr\'e8s-douloureuses. Je l\rquote ai \'e9prouv\'e9 moi-m\'eame\~
+; outre le mal, cela irritait et aga\'e7ait\~; mais la souffrance n\rquote \'e9tait pas si grande qu\rquote on ne p\'fbt contenir ses g\'e9missements. C\rquote \'e9tait risible de voir de solides gaillards se crisper et hurler. Ou aurait pu les comparer
+\'e0 certains hommes qui sont fermes et calmes quand il s\rquote agit d\rquote une affaire importante, mais qui, \'e0 la maison, deviennent capricieux et montrent de l\rquote humeur pour un rien, parce qu\rquote on ne sert pas leur d\'eener\~; ils r\'e9
+criminent et jurent\~: rien ne leur va, tout le monde les f\'e2che, les offense\~; \emdash en un mot, le bien-\'eatre les rend inquiets et taquins\~; de pareils caract\'e8res, assez communs dans le menu peuple, n\rquote \'e9
+taient que trop nombreux dans notre prison, \'e0 cause de la cohabitation forc\'e9e. Parfois, les d\'e9tenus raillaient ou insultaient ces douillets, qui se taisaient aussit\'f4t\~; on e\'fbt dit qu\rquote ils n\rquote
+attendaient que des injures pour se taire. Oustiantsef n\rquote aimait pas ce genre de pose, et ne laissait jamais passer l\rquote occasion de remettre \'e0 l\rquote ordre un d\'e9linquant. Du reste, il aimait \'e0 r\'e9primander\~: c\rquote \'e9
+tait un besoin engendr\'e9 par la maladie et aussi par sa stupidit\'e9. Il vous regardait d\rquote abord fixement et se mettait \'e0 vous faire une longue admonestation d\rquote un ton calme et convaincu. On e\'fbt dit qu\rquote
+il avait mission de veiller \'e0 l\rquote ordre et \'e0 la moralit\'e9 g\'e9n\'e9rale.
+\par
+\par \emdash Il faut qu\rquote il se m\'eale de tout, disaient les d\'e9tenus en riant, car ils avaient piti\'e9 de lui et \'e9vitaient les querelles.
+\par
+\par \emdash A-t-il assez bavard\'e9\~? trois voitures ne seraient pas de trop pour charrier tout ce qu\rquote il a dit.
+\par
+\par \emdash Qu\rquote as-tu \'e0 parler\~? on ne se met pas en frais pour un imb\'e9cile. Qu\rquote a-t-il \'e0 crier pour un coup de lancette\~?
+\par
+\par \emdash Qu\rquote est-ce que \'e7a peut bien te faire\~?
+\par
+\par \emdash Non\~! camarades, interrompt un d\'e9tenu\~; les ventouses, ce n\rquote est rien\~; j\rquote en ai go\'fbt\'e9, mais le mal le plus ennuyeux, c\rquote est quand on vous tire longtemps l\rquote oreille, il n\rquote y a pas \'e0 dire.
+\par
+\par Tous les d\'e9tenus partent d\rquote un \'e9clat de rire.
+\par
+\par \emdash Est-ce qu\rquote on te les a tir\'e9es\~?
+\par
+\par \emdash Parbleu\~! c\rquote est connu.
+\par
+\par \emdash Voil\'e0 pourquoi elles se tiennent droites comme des perches.
+\par
+\par Ce for\'e7at, Chapkine, avait en effet de tr\'e8s-longues oreilles toutes droites. Ancien vagabond, encore jeune, intelligent et paisible, il parlait avec une bonne humeur cach\'e9e sous une apparence s\'e9rieuse, ce qui donnait beaucoup de comique \'e0
+ ses r\'e9cits.
+\par
+\par \emdash Comment pourrais-je savoir qu\rquote on t\rquote a tir\'e9 l\rquote oreille, cerveau born\'e9\~? recommen\'e7ait Oustiantsef en s\rquote adressant avec indignation \'e0 Chapkine. Chapkine ne pr\'eatait aucune attention \'e0 l\rquote aigre
+interpellation de son camarade.
+\par
+\par \emdash Qui donc t\rquote a tir\'e9 les oreilles\~? demanda quelqu\rquote un.
+\par
+\par \emdash Le ma\'eetre de police, parbleu\~! pour cause de vagabondage, camarades. Nous \'e9tions arriv\'e9s \'e0 K\'85 moi et un autre vagabond, Ephime. (Il n\rquote avait pas de nom de famille, celui-l\'e0.) En route, nous nous \'e9
+tions refaits un peu dans le hameau de Tolmina\~; oui, il y a un hameau qui s\rquote appelle comme \'e7a\~: Tolmina. Nous arrivons dans la ville et nous regardons autour de nous, pour voir s\rquote il n\rquote y aurait pas un bon coup \'e0 faire, et puis
+filer ensuite. Vous savez, en plein champ on est libre comme l\rquote air, tandis que ce n\rquote est pas la m\'eame chose en ville. Nous entrons tout d\rquote abord dans un cabaret\~: nous jetons un coup d\rquote \'9cil en ouvrant la porte. Voil\'e0
+ un gaillard tout h\'e2l\'e9, avec des coudes trou\'e9s \'e0 son habit allemand, qui s\rquote approche de nous. On parle de choses et d\rquote autres. \emdash Permettez-moi, qu\rquote il nous dit, de vous demander si vous avez un document}{
+\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Un passe-port. (Note de Dosto\'efevski.)}}}{\cgrid0 .
+\par
+\par \emdash Non\~! nous n\rquote en avons pas.
+\par
+\par \emdash Tiens, et nous non plus. J\rquote ai encore avec moi deux camarades qui sont au service du g\'e9n\'e9ral Coucou}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 C\rquote est-\'e0-dire qui sont dans la for\'eat, o\'f9 chante le coucou. Il entend par la que ce sont aussi des vagabonds. (Note de Dosto\'efevski.)}}}{\cgrid0
+. Nous avons un peu fait la vie, et pour le moment nous sommes sans le sou\~: oserai-je vous prier de bien vouloir commander un litre d\rquote eau-de-vie\~?
+\par
+\par \emdash Avec grand plaisir, que nous lui disons. \emdash Nous buvons ensemble. Ils nous indiquent alors un endroit o\'f9 l\rquote on pourrait faire un bon coup. C\rquote \'e9tait dans une maison \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9
+ de la ville, qui appartenait \'e0 un riche bourgeois. Il y avait l\'e0 un tas de bonnes choses, aussi nous d\'e9cidons de tenter l\rquote affaire pendant la nuit. D\'e8s que nous essayons de faire notre coup \'e0 nous cinq, voil\'e0 qu\rquote
+on nous attrape et qu\rquote on nous m\'e8ne au poste, puis chez le ma\'eetre de police. \emdash Je les interrogerai moi-m\'eame, qu\rquote il dit. Il sort avec sa pipe, on lui apporte une tasse de th\'e9\~: c\rquote \'e9
+tait un solide gaillard, avec des favoris. En plus de nous cinq, il y avait encore l\'e0 trois vagabonds qu\rquote on venait d\rquote amener. Vous savez, camarades, qu\rquote il n\rquote y a rien de plus comique qu\rquote un vagabond, parce qu\rquote
+il oublie tout ce qu\rquote il fait\~; on lui taperait sur la t\'eate avec un gourdin, qu\rquote il r\'e9pondrait tout de m\'eame qu\rquote il ne sait rien, qu\rquote il a tout oubli\'e9. \emdash Le ma\'eetre de police se tourne de mon c\'f4t\'e9
+ et me demande carr\'e9ment\~: \emdash Qui es-tu\~? Je r\'e9ponds ce que tous les autres disent\~: \emdash Je ne me souviens de rien, Votre Haute Noblesse.
+\par
+\par \emdash Attends, j\rquote ai encore \'e0 causer avec toi\~: je connais ton museau. Et le voil\'e0 qui me regarde bien fixement. Je ne l\rquote avais pourtant vu nulle part. Il demande au second\~: Qui es-tu\~?
+\par
+\par \emdash File-d\rquote ici, Votre Haute Noblesse\~!
+\par
+\par \emdash On t\rquote appelle File-d\rquote ici\~?
+\par
+\par \emdash On m\rquote appelle comme \'e7a, Votre Haute Noblesse.
+\par
+\par \emdash Bien, tu es File-d\rquote ici\~! et toi\~? fait-il au troisi\'e8me.
+\par
+\par \emdash Avec-lui, Votre Haute Noblesse\~!
+\par
+\par \emdash Mais comment t\rquote appelle-t-on\~?
+\par
+\par \emdash Moi\~? je m\rquote appelle \'ab\~Avec-lui\~\'bb, Votre Haute Noblesse.
+\par
+\par \emdash Qui t\rquote a donn\'e9 ce nom-l\'e0, canaille\~?
+\par
+\par \emdash De braves gens, Votre Haute Noblesse\~! ce ne sont pas les braves gens qui manquent sur la terre, Votre Haute Noblesse le sait bien.
+\par
+\par \emdash Mais qui sont ces braves gens\~?
+\par
+\par \emdash Je l\rquote ai un peu oubli\'e9, Votre Haute Noblesse, pardonnez-moi cela g\'e9n\'e9reusement\~!
+\par
+\par \emdash Ainsi tu les as tous oubli\'e9s, ces braves gens\~?
+\par
+\par \emdash Tous oubli\'e9s, Votre Haute Noblesse.
+\par
+\par \emdash Mais tu avais pourtant des parents, un p\'e8re, une m\'e8re. Te souviens-tu d\rquote eux\~?
+\par
+\par \emdash Il faut croire que j\rquote en ai eu, des parents, Votre Haute Noblesse, mais cela aussi, je l\rquote ai un peu oubli\'e9\'85 peut-\'eatre bien que j\rquote en ai eu, Votre Haute Noblesse.
+\par
+\par \emdash Mais o\'f9 as-tu v\'e9cu jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent\~?
+\par
+\par \emdash Dans la for\'eat, Votre Haute Noblesse.
+\par
+\par \emdash Toujours dans la for\'eat\~?
+\par
+\par \emdash Toujours dans la for\'eat\~!
+\par
+\par \emdash Et en hiver\~?
+\par
+\par \emdash Je n\rquote ai point vu d\rquote hiver, Votre Haute Noblesse.
+\par
+\par \emdash Allons\~! et toi, comment t\rquote appelle-t-on\~?
+\par
+\par \emdash Des Haches (Toporof), Votre Haute Noblesse.
+\par
+\par \emdash Et toi\~?
+\par
+\par \emdash Aiguise-sans-b\'e2iller, Votre Haute Noblesse.
+\par
+\par \emdash Et toi\~?
+\par
+\par \emdash Affile-sans-peur, Votre Haute Noblesse.
+\par
+\par \emdash Et tous, vous ne vous rappelez rien du tout\~?
+\par
+\par \emdash Nous ne nous souvenons de rien du tout.
+\par
+\par Il reste debout \'e0 rire\~; les autres se mettent aussi \'e0 rire, rien qu\rquote \'e0 le voir. \'c7a ne se passe pas toujours comme \'e7a\~; quelquefois ils vous ass\'e8nent des coups de poing \'e0 vous casser toutes les dents. Ils sont tous
+joliment forts et joliment gros, ces gens-l\'e0\~! \'ab\~Conduisez-les \'e0 la maison de force, dit-il\~; je m\rquote occuperai d\rquote eux plus tard. Toi, reste\~!\~\'bb qu\rquote il me fait. \emdash \'ab\~Va-t\rquote en l\'e0, assieds-toi\~!\~\'bb
+ Je regarde, je vois du papier, une plume, de l\rquote encre. Je pense\~: Que veut-il encore faire\~?\~\'bb Assieds-toi, qu\rquote il me r\'e9p\'e8te, prends la plume et \'e9cris\~!\~\'bb Et le voil\'e0 qui m\rquote empoigne l\rquote
+oreille et qui me la tire. Je le regarde du m\'eame air que le diable regarde un pope\~: \'ab\~Je ne sais pas \'e9crire, Votre Haute Noblesse\~!\~\'bb \emdash \'ab\~\'c9cris\~!\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~\emdash Ayez piti\'e9 de moi, Votre Haute Noblesse\~!\~\'bb \emdash \'ab\~\'c9cris comme tu pourras, \'e9cris donc\~!\~\'bb Et il me tire toujours l\rquote oreille\~; il me la tire et me la tord. Oh\~! camarades, j\rquote aurais mieux aim\'e9
+ recevoir trois cents verges, un mal d\rquote enfer\~; mais non\~: \'ab\~\'c9cris\~!\~\'bb et voil\'e0 tout.
+\par
+\par \emdash \'c9tait-il devenu fou\~? quoi\~?\'85
+\par
+\par \emdash Ma foi, non\~! Peu de temps avant, un secr\'e9taire avait fait un coup \'e0 Tobolsk\~: il avait vol\'e9 la caisse du gouvernement, et s\rquote \'e9tait enfui avec l\rquote argent\~: il avait aussi de grandes oreilles. Alor
+s, vous comprenez, on a fait savoir \'e7a partout. Je r\'e9pondais au signalement\~; voil\'e0 pourquoi il me tourmentait avec son \'ab\~\'c9cris\~!\~\'bb Il voulait savoir si je savais \'e9crire et comment j\rquote \'e9crivais.
+\par
+\par \emdash Un vrai finaud\~! Et \'e7a faisait mal\~?
+\par
+\par \emdash Ne m\rquote en parlez pas\~!
+\par
+\par Un \'e9clat de rire unanime retentit.
+\par
+\par \emdash Eh bien\~! tu as \'e9crit\~?\'85
+\par
+\par \emdash Qu\rquote est-ce que j\rquote aurais \'e9crit\~? j\rquote ai promen\'e9 ma plume sur le papier, je l\rquote ai tant promen\'e9e qu\rquote il a cess\'e9 de me tourmenter. Il m\rquote a allong\'e9 une douzaine de gifles, comme de juste, et puis m
+\rquote a laiss\'e9 aller\'85 en prison, bien entendu.
+\par
+\par \emdash Est-ce que tu sais vraiment \'e9crire\~?
+\par
+\par \emdash Oui, je savais \'e9crire, comment donc\~? mais depuis qu\rquote on a commenc\'e9 \'e0 se servir de plumes, j\rquote ai tout \'e0 fait oubli\'e9\~!\'85
+\par
+\par Gr\'e2ce aux bavardages des for\'e7ats qui peuplaient l\rquote h\'f4pital, le temps s\rquote \'e9coulait. Mon Dieu\~! quel ennui\~! Les jours \'e9taient longs, \'e9touffants et monotones, tant ils se ressemblaient. Si seulement j\rquote avais eu un livre
+\~! Et pourtant, j\rquote allais souvent \'e0 l\rquote infirmerie, surtout au commencement de mon exil, soit parce que j\rquote \'e9tais malade, soit pour me reposer, pour sortir de la maison de force. La vie \'e9tait p\'e9nible l\'e0-bas, encore plus p
+\'e9nible qu\rquote \'e0 l\rquote h\'f4pital, surtout au point de vue moral. Toujours cette envie, cette hostilit\'e9 querelleuse, ces chicanes continuelles qu\rquote on nous cherchait, \'e0 nous autres gentilshommes, toujours ces visages mena\'e7
+ants, haineux\~! Ici, \'e0 l\rquote ambulance, on vivait au moins sur un pied d\rquote \'e9galit\'e9, en camarades. Le moment le plus triste de toute la journ\'e9e, c\rquote \'e9tait la soir\'e9e et le commencement de la nu
+it. On se couchait de bonne heure\'85 Une veilleuse fumeuse scintille au fond de la salle, pr\'e8s de la porte, comme un point brillant. Dans notre coin, nous sommes dans une obscurit\'e9 presque compl\'e8te. L\rquote air est infect et \'e9
+touffant. Certains malades ne peuvent pas s\rquote endormir, ils se l\'e8vent et restent assis une heure enti\'e8re sur leurs lits, la t\'eate pench\'e9e, ils ont l\rquote air de r\'e9fl\'e9chir \'e0 quelque chose, Je les regarde, je cherche \'e0
+ deviner ce qu\rquote ils pensent, afin de tuer le temps. Et je me mets \'e0 songer, je r\'eave au pass\'e9, qui se pr\'e9sente en tableaux puissants et larges \'e0 mon imagination\~; je me rappelle des d\'e9tails qu\rquote en tout autre temps j\rquote
+aurais oubli\'e9 et qui ne m\rquote auraient jamais fait une impression aussi profonde que maintenant. Et je r\'eave de l\rquote avenir\~: Quand sortirai-je de la maison de force\~? o\'f9 irai-je\~? que m\rquote arrivera-t-il alors\~
+? reviendrai-je dans mon pays natal\~?\'85 Je pense, je pense, et l\rquote esp\'e9rance rena\'eet dans mon \'e2me\'85 Une autre fois, je me mets \'e0 compter\~: un, deux, trois, etc., afin de m\rquote endormir en comptant. J\rquote
+arrivais quelquefois jusqu\rquote \'e0 trois mille, sans pouvoir m\rquote assoupir. Quelqu\rquote un se retourne sur son lit. Oustiantsef tousse, de sa toux de poitrinaire pourri, puis g\'e9mit faiblement, et balbutie chaque fois\~: \'ab\~Mon Dieu, j
+\rquote ai p\'e9ch\'e9\~!\~\'bb Qu\rquote elle est effrayante \'e0 entendre, cette voix malade, d\'e9faillante et bris\'e9e, au milieu du calme g\'e9n\'e9ral\~! Dans un coin, des malades qui ne dorment pas encore causent \'e0 voix basse, \'e9
+tendus sur leurs couchettes. L\rquote un d\rquote eux raconte son pass\'e9, des choses lointaines, enfuies\~; il parle de son vagabondage, de ses enfants, de sa femme, de ses anciennes habitudes. Et l\rquote on devine \'e0 l\rquote
+accent de cet homme que rien de tout cela ne reviendra plus, n\rquote existera jamais pour lui, et que c\rquote est un membre coup\'e9, rejet\'e9\~; un autre l\rquote \'e9coute. On per\'e7oit un chuchotement tr\'e8s-faible, comme de l\rquote
+eau qui murmure quelque part, l\'e0-bas, bien loin\'85 Je me souviens qu\rquote une fois, pendant une interminable nuit d\rquote hiver, j\rquote entendis un r\'e9cit qui, au premier abord, me parut un songe balbuti\'e9 dans un cauchemar, r\'eav\'e9 d
+ans un trouble fi\'e9vreux, dans un d\'e9lire\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262260}IV \endash LE MARI D\rquote AKOULKA. (r\'e9cit.){\*\bkmkend _Toc96262260}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par C\rquote \'e9tait tard dans la nuit, vers onze heures. Je dormais depuis quelque temps, je me r\'e9veillai en sursaut. La lueur terne et faible de la veilleuse \'e9loign\'e9e \'e9clairait \'e0 peine la salle\'85 Presque tout le monde dormait, m\'ea
+me Oustiantsef\~: dans le calme de la nuit, j\rquote entendais sa respiration difficile et les glaires qui roulaient dans sa gorge \'e0 chaque aspiration. Dans l\rquote antichambre retentirent les pas lourds et lointains de la patrouille qui s\rquote
+approchait. Une crosse de fusil frappa sourdement le plancher. La salle s\rquote ouvrit, et le caporal compta les malades en marchant avec pr\'e9caution. Au bout d\rquote une minute, il referma la porte, apr\'e8s y avoir plac\'e9 un nouveau factionnaire\~
+; la patrouille s\rquote \'e9loigna, le silence r\'e9gna de nouveau. Alors seulement je remarquai non loin de moi deux d\'e9tenus qui ne dormaient pas et semblaient chuchoter quelque chose. Il arrive quelquefois que deux malades couch\'e9s c\'f4te \'e0 c
+\'f4te, et qui n\rquote ont pas \'e9chang\'e9 une parole pendant des semaines, des mois entiers, entament une conversation \'e0 br\'fble-pourpoint, au milieu de la nuit, et que l\rquote un d\rquote eux \'e9tale son pass\'e9 devant l\rquote autre.
+\par
+\par Ils parlaient probablement depuis longtemps. Je n\rquote entendis pas le commencement, et je ne pus pas tout saisir du premier coup, mais peu \'e0 peu je m\rquote habituai \'e0 ce chuchotement et je compris tout. Je n\rquote avais pas envie de dormir\~
+: que pouvais-je faire d\rquote autre, sinon \'e9couter\~? L\rquote un d\rquote eux racontait avec chaleur, \'e0 demi couch\'e9 sur son lit, la t\'eate lev\'e9e et tendue vers son camarade. Il \'e9tait visiblement \'e9chauff\'e9 et surexcit\'e9\~: il d
+\'e9sirait parler. Son auditeur, assis d\rquote un air sombre et indiff\'e9rent sur sa couchette, les jambes \'e0 plat sur le matelas, marmottait de temps \'e0 autre quelques mots en r\'e9ponse \'e0 son camarade, plus par convenance qu\rquote
+autrement, et se bourrait \'e0 chaque instant le nez de tabac qu\rquote il puisait dans une tabati\'e8re de corne\~: c\rquote \'e9tait le soldat Tch\'e9r\'e9vine, de la compagnie de discipline, un p\'e9dant morose, froid, raisonneur, un imb\'e9
+cile avec de l\rquote amour-propre, tandis que le conteur Chichkof, \'e2g\'e9 de trente ans environ, \'e9tait un for\'e7at civil, auquel jusqu\rquote alors je n\rquote avais gu\'e8re fait attention\~
+; pendant tout mon temps de bagne je ne ressentis jamais le moindre int\'e9r\'eat pour lui, car c\rquote \'e9tait un homme vain et \'e9tourdi. Il se taisait quelquefois pendant des semaines, d\rquote un air bourru et grossier\~; soudain il se m\'ealait d
+\rquote une affaire quelconque, faisait des cancans, s\rquote \'e9chauffait pour des futilit\'e9s, racontait Dieu sait quoi, de caserne en caserne, calomniait, paraissait hors de lui. On le battait, alors il se taisait de nouveau. Comme il \'e9
+tait poltron et l\'e2che, on le traitait avec d\'e9dain. C\rquote \'e9tait un homme de petite taille, assez maigre, avec des yeux \'e9gar\'e9s ou bien stupidement r\'e9fl\'e9chis. Quand il racontait quelque chose, il s\rquote \'e9
+chauffait, agitait les bras et tout \'e0 coup s\rquote interrompait ou passait \'e0 un autre sujet, se perdait dans de nouveaux d\'e9tails, et oubliait finalement de quoi il parlait. Il se querellait souvent\~; quand il injuriait son adversai
+re, Chichkof parlait d\rquote un air sentimental et pleurait presque\'85 Il ne jouait pas mal de la balala\'efka, pour laquelle il avait un faible\~; il dansait m\'eame les jours de f\'eate, et fort bien, quand d\rquote autres l\rquote y engageaient\'85
+ (On pouvait tr\'e8s-vite le forcer \'e0 faire ce qu\rquote on voulait\'85 Non pas qu\rquote il f\'fbt ob\'e9issant, mais il aimait \'e0 se faire des camarades et \'e0 leur complaire.)
+\par
+\par Pendant longtemps je ne pus comprendre ce que Chichkof racontait. Il me semblait qu\rquote il abandonnait continuellement son sujet pour parler d\rquote autre chose. Il avait peut-\'eatre remarqu\'e9 que Tch\'e9r\'e9vine pr\'eatait peu d\rquote attention
+\'e0 son r\'e9cit, mais je crois qu\rquote il voulait ignorer cette indiff\'e9rence pour ne pas s\rquote en formaliser.
+\par
+\par \emdash \'85Quand il allait au march\'e9, continuait-il, tout le monde le saluait, l\rquote honorait\'85 un richard, quoi\~!
+\par
+\par \emdash Tu dis qu\rquote il avait un commerce\~?
+\par
+\par \emdash Oui, un commerce\~! Notre classe marchande est tr\'e8s-pauvre\~: c\rquote est la mis\'e8re nue. Les femmes vont \'e0 la rivi\'e8re, et apportent l\rquote eau de tr\'e8s-loin, pour arroser leurs jardins\~; elles s\rquote \'e9reintent, s\rquote
+\'e9reintent, et pourtant, quand vient l\rquote automne, elles n\rquote ont m\'eame pas de quoi faire une soupe aux choux. Une ruine\~! Mais celui-l\'e0 poss\'e9dait un gros lopin de terre que ses ouvriers \emdash il en avait trois \emdash labouraient\~
+; et puis un rucher, dont il vendait le miel\~; il faisait le commerce du b\'e9tail, enfin on le tenait en honneur chez nous. Il \'e9tait fort \'e2g\'e9 et tout gris, ses soixante-dix ans \'e9taient bien lourds pour ses vieux os. Quand il venait au march
+\'e9 dans sa pelisse de renard, tout le monde le saluait. \emdash \'ab\~Bonjour, petit p\'e8re Ankoudim Trophimytch\~!\~\'bb \emdash Bonjour\~! qu\rquote il r\'e9pondait. \'ab\~Comment te portes-tu\~?\~\'bb Il ne m\'e9prisait personne. \emdash \'ab\~
+Vivez longtemps, Ankoudim Trophimytch\~!\~\'bb \emdash \'ab\~Comment vont tes affaires\~?\~\'bb \emdash \'ab\~Elles sont aussi bonnes que la suie est blanche. Et les v\'f4tres, petit p\'e8re\~?\~\'bb \emdash \'ab\~Nous vivons pour nos p\'e9ch\'e9
+s, nous fatiguons la terre.\~\'bb \emdash \'ab\~Vivez longtemps, Ankoudim Trophimytch.\~\'bb Il ne m\'e9prisait personne. Ses conseils \'e9taient bons\~; chaque mot de lui valait un rouble. C\rquote \'e9tait un grand liseur, car il \'e9tait savant\~
+; il ne faisait que lire des choses du bon Dieu. Il appelait sa vieille femme et lui disait\~: \'ab\~\'c9coute, femme, saisis bien ce que je te dis.\~\'bb Et le voil\'e0 qui lui explique. La vieille Maria St\'e9panovna n\rquote \'e9
+tait pas vieille, si vous voulez, c\rquote \'e9tait sa seconde femme\~; il l\rquote avait \'e9pous\'e9e pour avoir des enfants, sa premi\'e8re femme ne lui en ayant point donn\'e9 \emdash il avait deux gar\'e7ons encore jeunes, car le cadet Vacia \'e9
+tait n\'e9 quand son p\'e8re touchait \'e0 soixante ans\~; Akoulka sa fille avait dix-huit ans, elle \'e9tait l\rquote a\'een\'e9e.
+\par
+\par \emdash Ta femme, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \emdash Attends un moment\~; Philka Marosof commence alors \'e0 faire du tapage. Il dit \'e0 Ankoudim\~: \'ab\~Partageons, rends-moi mes quatre cents roubles\~; je ne suis pas ton homme de peine, je ne veux plus trafiquer avec toi et je ne veux pas \'e9
+pouser ton Akoulka. Je veux faire la f\'eate. Maintenant que mes parents sont morts, je boirai tout mon argent, puis je me louerai, c\rquote est-\'e0-dire je m\rquote engagerai comme soldat, et dans dix ans je reviendrai ici feld-mar\'e9chal\~!\~\'bb
+ Ankoudim lui rendit son argent, tout ce qu\rquote il avait \'e0 lui, parce qu\rquote autrefois, ils trafiquaient \'e0 capital commun avec le p\'e8re de Philka, \emdash \'ab\~Tu es un homme perdu\~!\~\'bb qu\rquote il lui dit. \emdash \'ab\~
+Que je sois perdu ou non, vieille barbe grise, tu es le plus grand ladre que je connaisse. Tu veux faire fortune avec quatre kopeks, tu ramasses toutes les salet\'e9s imaginables pour t\rquote en servir. Je veux cracher l\'e0
+-dessus. Tu amasses, tu enfouis, diable sait pourquoi. Moi, j\rquote ai du caract\'e8re. Je ne prendrai tout de m\'eame pas ton Akoulka\~; j\rquote ai d\'e9j\'e0 dormi avec elle\'85\~\'bb
+\par
+\par \emdash Comment oses-tu d\'e9shonorer un honn\'eate p\'e8re, une honn\'eate fille\~? Quand as-tu dormi avec elle, lard de serpent, sang de chien que tu es\~? lui dit Ankoudim eu tremblant de col\'e8re. (C\rquote est Philka qui l\rquote a racont\'e9
+ plus tard.)
+\par
+\par \emdash Non-seulement je n\rquote \'e9pouserai pas ta fille, mais je ferai si bien que personne ne l\rquote \'e9pousera, pas m\'eame Mikita Grigoritch, parce qu\rquote elle est d\'e9shonor\'e9e. Nous avons fait la vie ensemble depuis l\rquote
+automne dernier. Mais pour rien au monde je n\rquote en voudrais. Non\~! donne-moi tout ce que tu voudras, je ne la prendrai pas\~!\'85
+\par
+\par L\'e0-dessus, il fit une fi\'e8re noce, ce gaillard. Ce n\rquote \'e9tait qu\rquote un cri, qu\rquote une plainte dans toute la ville. Il s\rquote \'e9tait procur\'e9 des compagnons, car il avait une masse d\rquote argent, il ribota pendant trois m
+ois, une noce \'e0 tout casser\~! il liquida tout. \'ab\~Je veux voir la fin de cet argent, je vendrai la maison, je vendrai tout, et puis je m\rquote engagerai ou bien je vagabonderai\~!\~\'bb Il \'e9
+tait ivre du matin au soir et se promenait dans une voiture \'e0 deux chevaux avec des grelots. C\rquote \'e9taient les filles qui l\rquote aimaient\~! car il jouait bien du th\'e9orbe\'85
+\par
+\par \emdash Alors, c\rquote est vrai qu\rquote il avait eu des affaires avec cette Akoulka\~?
+\par
+\par \emdash Attends donc. Je venais d\rquote enterrer mon p\'e8re\~; ma m\'e8re cuisait des pains d\rquote \'e9pice\~; on travaillait pour Ankoudim, \'e7a nous donnait de quoi manger, mais on vivait joliment mal\~; nous avions du terrain derri\'e8re la for
+\'eat, on y semait du bl\'e9\~; mais quand mon p\'e8re fut mort, je fis la noce. Je for\'e7ais ma m\'e8re \'e0 me donner de l\rquote argent en la rossant moi aussi\'85
+\par
+\par \emdash Tu avais tort de la battre. C\rquote est un grand p\'e9ch\'e9\~!
+\par
+\par \emdash J\rquote \'e9tais quelquefois ivre toute la sainte journ\'e9e. Nous avions une maison couci cou\'e7a toute pourrie si tu veux, mais elle nous appartenait. Nous crevions la faim\~; il y avait des semaines enti\'e8res o\'f9 nous m\'e2
+chions des chiffons\'85 Ma m\'e8re m\rquote agonisait de sottises, mais \'e7a m\rquote \'e9tait bien \'e9gal\'85 Je ne quittais pas Philka Marosof, nous \'e9tions ensemble nuit et jour. \'ab\~Joue-moi de la guitare, me disait-il, et moi je resterai couch
+\'e9\~; je te jetterai de l\rquote argent parce que je suis l\rquote homme le plus riche du monde\~!\~\'bb Il ne savait qu\rquote inventer. Seulement il ne prenait rien de ce qui avait \'e9t\'e9 vol\'e9. \'ab\~Je ne suis pas un voleur, je suis un honn\'ea
+te homme\~!\~\'bb \emdash \'ab\~Allons barbouiller de goudron}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0
+Barbouiller la porte coch\'e8re de la maison o\'f9 demeure une jeune fille indique que celle-ci a perdu son innocence.}}}{\cgrid0 la porte d\rquote Akoulka, parce que je ne veux pas qu\rquote elle \'e9pouse Mikita Grigoritch\~! J\rquote
+y tiens plus que jamais.\~\'bb Il y avait d\'e9j\'e0 longtemps que le vieillard voulait donner sa fille \'e0 Mikita Grigoritch\~: c\rquote \'e9tait un homme d\rquote un certain \'e2
+ge qui trafiquait aussi et qui portait des lunettes. Quand il entendit parler de la mauvaise conduite d\rquote Akoulka, il dit au vieux\~: \'ab\~\emdash Ce sera une grande honte pour moi, Ankoudim Trophimytch\~; au reste j
+e ne veux pas me marier, maintenant j\rquote ai pass\'e9 l\rquote \'e2ge.\~\'bb Alors, nous barbouill\'e2mes la porte d\rquote Akoulka avec du goudron. On la rossa \'e0 la maison pour cela, jusqu\rquote \'e0 la tuer. Sa m\'e8re, Maria St\'e9
+panovna, criait\~: \'ab\~J\rquote en mourrai\~!\~\'bb \emdash tandis que le vieux disait\~: \'ab\~Si nous \'e9tions au temps des patriarches, je l\rquote aurais hach\'e9e sur un b\'fbcher\~; mais maintenant tout est pourriture et corruption ici-bas.\~
+\'bb Les voisins entendaient quelquefois hurler Akoulka d\rquote un bout de la rue \'e0 l\rquote autre. On la fouettait du matin au soir. Et Philka criait sur le march\'e9 \'e0 tout le monde\~: \emdash
+Une fameuse fille que la Akoulka, pour bien boire ensemble. Je leur ai tap\'e9 sur le museau, aux autres, ils se souviendront de moi. Un jour, je rencontre Akoulka qui allait chercher de l\rquote eau dans des seaux, je lui crie\~: \'ab\~
+Bonjour, Akoulina Koudimovna\~! un effet de votre bont\'e9\~! dis-moi avec qui tu vis et o\'f9 tu prends de l\rquote argent pour \'eatre si brave\~!\~\'bb Je ne lui dis rien d\rquote autre\~; elle me regarda avec ses grands yeux\~; elle \'e9
+tait maigre comme une b\'fbche. Elle n\rquote avait fait que me regarder\~; sa m\'e8re, qui croyait qu\rquote elle plaisantait avec moi, lui cria du seuil de sa porte\~: \'ab\~Qu\rquote as-tu \'e0 causer avec lui, \'e9hont\'e9e\~!\~\'bb Et ce jour-l\'e0
+ on recommen\'e7a de nouveau \'e0 la battre. On la rossait quelquefois une heure enti\'e8re. \'ab\~Je la fouette, disait-elle, parce qu\rquote elle n\rquote est plus ma fille.\~\'bb
+\par
+\par \emdash Elle \'e9tait donc d\'e9bauch\'e9e\~!
+\par
+\par \emdash \'c9coute donc ce que je te raconte, petit oncle\~! Nous ne faisions que nous enivrer avec Philka\~; un jour que j\rquote \'e9tais couch\'e9, ma m\'e8re arrive et me dit\~: \'ab\~\emdash Pourquoi restes-tu couch\'e9\~
+? canaille, brigand que tu es\~!\~\'bb Elle m\rquote injuria tout d\rquote abord, puis elle me dit\~: \'ab\~\emdash \'c9pouse Akoulka. Ils seront contents de te la donner en mariage, et ils lui feront une dot de trois cents roubles.\~\'bb Moi, je lui r
+\'e9ponds\~: \'ab\~Mais maintenant tout le monde sait qu\rquote elle est d\'e9shonor\'e9e.\~\'bb \emdash \'ab\~Imb\'e9cile\~! tout cela dispara\'eet sous la couronne de mariage\~; tu n\rquote
+en vivras que mieux, si elle tremble devant toi toute sa vie. Nous serions \'e0 l\rquote aise avec leur argent\~; j\rquote ai d\'e9j\'e0 parl\'e9 de ce mariage \'e0 Maria St\'e9panovna\~: nous sommes d\rquote accord.\~\'bb Moi, je lui dis\~: \'ab\~
+\emdash Donnez-moi vingt roubles tout de suite, et je l\rquote \'e9pouse.\~\'bb Ne le crois pas, si tu veux, mais jusqu\rquote au jour de mon mariage j\rquote ai \'e9t\'e9 ivre. Et puis Philka Marosof ne faisait que me menacer. \'ab\~Je te casserai les c
+\'f4tes, esp\'e8ce de fianc\'e9 d\rquote Akoulka\~; si je veux, je dormirai toutes les nuits avec ta femme. \emdash Tu mens, chien que tu es\~!\~\'bb Il me fit honte devant tout le monde dans la rue. Je cours \'e0 la maison\~
+! Je ne veux plus me marier, si l\rquote on ne me donne pas cinquante roubles tout de suite.
+\par
+\par \emdash Et on te l\rquote a donn\'e9e en mariage\~?
+\par
+\par \emdash \'c0 moi\~? pourquoi pas\~? Nous n\rquote \'e9tions pas des gens d\'e9shonor\'e9s. Mon p\'e8re avait \'e9t\'e9 ruin\'e9 par un incendie, un peu avant sa mort\~; il avait m\'eame \'e9t\'e9 plus riche qu\rquote Ankoudim Trophimytch. \'ab\~
+Des gens sans chemise comme vous devraient \'eatre trop heureux d\rquote \'e9pouser ma fille\~!\~\'bb que le vieil Ankoudim me dit. \emdash \'ab\~Et votre porte, n\rquote a-t-elle pas \'e9t\'e9 assez barbouill\'e9e de goudron\~?\~\'bb lui r\'e9
+pondis-je. \emdash \'ab\~Qu\rquote est-ce que tu me racontes\~? Prouve-moi qu\rquote elle est d\'e9shonor\'e9e\'85 Tiens, si tu veux, voil\'e0 la porte, tu peux t\rquote en aller. Seulement, rends-moi l\rquote argent que je t\rquote ai donn\'e9\~!\~\'bb
+ Nous d\'e9cid\'e2mes alors avec Philka Marosof d\rquote envoyer Mitri Bykof au p\'e8re Ankoudim pour lui dire que je lui ferais honte devant tout le monde. Jusqu\rquote au jour de mon mariage, je ne desso\'fblai pas. Ce n\rquote est qu\rquote \'e0 l
+\rquote \'e9glise que je me d\'e9grisai. Quand on nous amena de l\rquote \'e9glise, on nous fit asseoir, et Mitrophane St\'e9panytch, son oncle \'e0 elle, dit\~: \'ab\~Quoique l\rquote affaire ne soit pas honn\'eate, elle est pourtant faite et finie.\~
+\'bb Le vieil Ankoudim \'e9tait assis, il pleurait\~; les larmes coulaient dans sa barbe grise. Moi, camarade, voil\'e0 ce que j\rquote avais fait\~: j\rquote avais mis un fouet dans ma poche, avant d\rquote aller \'e0 l\rquote \'e9glise, et j\rquote \'e9
+tais r\'e9solu \'e0 m\rquote en servir \'e0 c\'9cur joie, afin qu\rquote on s\'fbt par quelle abominable tromperie elle se mariait et que tout le monde v\'eet bien si j\rquote \'e9tais un imb\'e9cile\'85
+\par
+\par \emdash C\rquote est \'e7a, et puis tu voulais qu\rquote elle comprit ce qui l\rquote attendait\'85
+\par
+\par \emdash Tais-toi, oncle\~! chez nous, tout de suite apr\'e8s la c\'e9r\'e9monie du mariage, on m\'e8ne les \'e9poux dans une chambre \'e0 part, tandis que les autres restent \'e0 boire en les attendant. On nous laisse seuls avec Akoulka\~: elle \'e9
+tait p\'e2le, sans couleurs aux joues, tout effray\'e9e. Ses cheveux \'e9taient aussi fins, aussi clairs que du lin, \emdash ses yeux tr\'e8s-grands. Presque toujours elle se taisait\~; on ne l\rquote entendait jamais, on aurait pu croire qu\rquote elle
+\'e9tait muette\~; tr\'e8s-singuli\'e8re, cette Akoulka. Tu peux te figurer la chose\~; mon fouet \'e9tait pr\'eat, sur le lit. \emdash Eh bien\~! elle \'e9tait innocente, et je n\rquote avais rien, mais rien \'e0 lui reprocher\~!
+\par
+\par \emdash Pas possible\~!
+\par
+\par \emdash Vrai\~! honn\'eate comme une fille d\rquote une honn\'eate maison. Et pourquoi, fr\'e8re, pourquoi avait-elle endur\'e9 cette torture\~? Pourquoi Philka Marosof l\rquote avait-il diffam\'e9e\~?
+\par
+\par \emdash Oui, pourquoi\~?
+\par
+\par \emdash Alors je suis descendu du lit et je me suis mis \'e0 genoux devant elle, en joignant les mains\~: \emdash Petite m\'e8re, Akoulina Koudimovna\~! que je lui dis, pardonne-moi d\rquote avoir \'e9t\'e9
+ assez sot pour croire toutes ces calomnies. Pardonne-moi, je suis une canaille\~! \emdash Elle \'e9tait assise sur le lit \'e0 me regarder\~; elle me posa les deux mains sur les \'e9paules, et se mit \'e0
+ rire, et pourtant les larmes lui coulaient le long des joues\~: elle sanglotait et riait en m\'eame temps\'85 Je sortis alors et je dis \'e0 tous les gens de la noce\~: \'ab\~Gare \'e0 Philka Marosof, si je le rencontre, il ne sera bient\'f4
+t plus de ce monde.\~\'bb Les vieux ne savaient trop que dire dans leur joie\~; la m\'e8re d\rquote Akoulka \'e9tait pr\'eate \'e0 se jeter aux pieds de sa fille et sanglotait. Alors le vieux dit\~: \'ab\~\emdash
+ Si nous avions su et connu tout cela, notre fille bien-aim\'e9e, nous ne t\rquote aurions pas donn\'e9 un pareil mari, \'bb \emdash Il t\rquote aurait fallu voir comme nous \'e9tions habill\'e9s le premier dimanche apr\'e8
+s notre mariage, quand nous sort\'eemes de l\rquote \'e9glise\~; moi, en cafetan de drap fin, en bonnet de fourrure avec des braies de peluche\~; elle, en pelisse de li\'e8vre toute neuve, la t\'eate couverte d\rquote un mouchoir de soie\~
+; nous nous valions l\rquote un l\rquote autre. Tout le monde nous admirait. Je n\rquote \'e9tais pas mal, Akoulinouchka non plus\~; on ne doit pas se vanter, mais il ne faut pas non plus se d\'e9nigrer\~: quoi\~! on n\rquote en fait pas \'e0
+ la douzaine, des gens comme nous\'85
+\par
+\par \emdash Bien s\'fbr.
+\par
+\par \emdash Allons, \'e9coute\~! le lendemain de mon mariage, je me suis enfui loin de mes h\'f4tes, quoique ivre, et je courais dans la rue en criant\~: \'ab\~Qu\rquote il vienne ici, ce chenapan de Philka Marosof, qu\rquote il vienne seulement, la canaille
+\~!\~\'bb Je hurlais cela sur le march\'e9. Il faut dire que j\rquote \'e9tais ivre-mort\~; on me rattrapa pourtant pr\'e8s de chez les Vlassof\~: on eut besoin de trois hommes po
+ur me ramener de force au logis. Tout le monde parlait de cela en ville. Les filles se disaient en se rencontrant au march\'e9\~: \'ab\~\emdash Eh bien, vous savez la nouvelle, Akoulka \'e9tait vierge.\~\'bb Peu de temps apr\'e8
+s, je rencontre Philka Marosof qui me dit en public, devant des \'e9trangers\~: \'ab\~\emdash Vends ta femme, tu auras de quoi boire. Tiens, le soldat Jachka ne s\rquote est mari\'e9 que pour cela\~; il n\rquote a pas m\'ea
+me dormi une fois avec sa femme, mais au moins il a eu de quoi se so\'fbler pendant trois ans.\~\'bb Je lui r\'e9ponds\~: \'ab\~\emdash Canaille\~!\~\'bb \emdash \'ab\~Imb\'e9cile, qu\rquote il me fait. Tu t\rquote es mari\'e9 quand tu n\rquote
+avais pas ton bon sens. Pouvais-tu seulement comprendre quelque chose \'e0 cela\~?\~\'bb J\rquote arrive \'e0 la maison et je leur crie\~: \'ab\~Vous m\rquote avez mari\'e9 quand j\rquote \'e9tais ivre.\~\'bb La m\'e8re d\rquote Akoulka voulut alors s
+\rquote accrocher \'e0 moi, mais je lui dis\~: \'ab\~Petite m\'e8re, tu ne comprends que les affaires d\rquote argent. Am\'e8ne-moi Akoulka\~!\~\'bb C\rquote est alors que je commen\'e7ai \'e0
+ la battre. Je la battis, camarade, je la battis deux heures enti\'e8res, jusqu\rquote \'e0 ce que je roulasse moi-m\'eame par terre\~; de trois semaines, elle ne put quitter le lit.
+\par
+\par \emdash C\rquote est s\'fbr\~! remarqua Tch\'e9r\'e9vine avec flegme, \emdash si on ne les bat pas, elles\'85 L\rquote as-tu trouv\'e9e avec son amant\~?
+\par
+\par \emdash Non, \'e0 vrai dire, je ne l\rquote ai jamais pinc\'e9e, fit Chichkof apr\'e8s un silence, en parlant avec effort. \emdash Mais j\rquote \'e9tais offens\'e9, tr\'e8s-offens\'e9, parce que tout le monde se moquait de moi. La cause de tout, c
+\rquote \'e9tait Philka. \emdash \'ab\~Ta femme est faite pour que les autres la regardent.\~\'bb Un jour, il nous invita chez lui, et le voil\'e0 qui commence\~: \'ab\~\emdash Regardez un peu quelle bonne femme il a\~: elle est tendre, noble, bien \'e9
+lev\'e9e, affectueuse, bienveillante pour tout le monde. Aurais-tu oubli\'e9 par hasard, mon gars, que nous avons barbouill\'e9 ensemble leur porte de goudron\~?\~\'bb J\rquote \'e9tais so\'fbl \'e0 ce moment\~: il m\rquote
+empoigna alors par les cheveux, si fort qu\rquote il m\rquote allongea \'e0 terre du premier coup, \'ab\~Allons\~! danse, mari d\rquote Akoulka, je te tiendrai par les cheveux, et toi, tu danseras pour me divertir\~!\~\'bb \emdash \'ab\~Canaille\~!\~\'bb
+ que je lui fais. \'ab\~\emdash Je viendrai en joyeuse compagnie chez toi et je fouetterai ta femme Akoulka sous tes yeux, autant que cela me fera plaisir.\~\'bb Le croiras-tu\~? pendant tout un mois, je n\rquote osais pas sortir de la maison, tant j
+\rquote avais peur qu\rquote il n\rquote arriv\'e2t chez nous et qu\rquote il ne fit un scandale \'e0 ma femme. Aussi, ce que je la battis pour cela\~!\'85
+\par
+\par \emdash \'c0 quoi bon la battre\~? On peut lier les mains d\rquote une femme, mais pas sa langue. Il ne faut pas non plus trop les rosser. Bats-la d\rquote abord, puis fais-lui une morale, et caresse-la ensuite. Une femme est faite pour \'e7a.
+\par
+\par Chichkof resta quelques instants silencieux.
+\par
+\par \emdash J\rquote \'e9tais tr\'e8s-offens\'e9, continua-t-il, \emdash je repris ma vieille habitude, je la battais du matin au soir pour un rien, parce qu\rquote elle ne s\rquote \'e9tait pas lev\'e9e comme je l\rquote entendais, parce qu\rquote el
+le ne marchait pas comme il faut\~! Si je ne la rossais pas, je m\rquote ennuyais. Elle restait quelquefois assise pr\'e8s de la fen\'eatre \'e0 pleurer silencieusement\'85 cela me faisait mal quelquefois de la voir pleurer, mais je la battais tout de m
+\'eame\'85 Sa m\'e8re m\rquote injuriait quelquefois \'e0 cause de cela. \emdash \'ab\~Tu es un coquin, un gibier de bagne\~!\~\'bb \emdash \'ab\~Ne me dis pas un mot, ou je t\rquote assomme\~! vous me l\rquote avez fait \'e9pouser quand j\rquote \'e9
+tais ivre\~; vous m\rquote avez tromp\'e9.\~\'bb Le vieil Ankoudim voulut d\rquote abord s\rquote en m\'ealer\~; il me dit un jour\~: \'ab\~\emdash Fais attention, tu n\rquote es pas un tel prodige qu\rquote on ne puisse te mettre \'e0 la raison\~!\~\'bb
+ Mais il n\rquote en mena pas large. Maria St\'e9panovna \'e9tait devenue tr\'e8s-douce\~; une fois, elle vint vers moi tout en larmes et me dit\~: \'ab\~\emdash J\rquote ai le c\'9cur tout angoiss\'e9, Ivan S\'e9mionytch, ce que je te demanderai n
+\rquote a gu\'e8re d\rquote importance pour toi, mais j\rquote y tiens beaucoup\~; laisse-la partir, te quitter, petit p\'e8re.\~\'bb Et la voil\'e0 qui se prosterne. \'ab\~Apaise-toi\~! pardonne-lui\~! Les m\'e9chantes gens la calomnient\~
+; tu sais bien qu\rquote elle \'e9tait honn\'eate quand tu l\rquote as \'e9pous\'e9e.\~\'bb Elle se prosterna encore une fois et pleura. Moi, je fis le cr\'e2ne\~: \'ab\~Je ne veux rien entendre, que je lui dis\~; ce que j\rquote
+aurai envie de vous faire, je vous le ferai parce que je suis hors de moi\~; quant \'e0 Philka Marosof, c\rquote est mon meilleur et mon plus cher ami\'85\~\'bb
+\par
+\par \emdash Vous avez recommenc\'e9 \'e0 riboter ensemble\~?\'85
+\par
+\par \emdash Parbleu\~! Plus moyen de l\rquote approcher\~: il se tuait \'e0 force de boire. Il avait bu tout ce qu\rquote il poss\'e9dait, et s\rquote \'e9tait engag\'e9 comme soldat, rempla\'e7ant d\rquote un bourgeoi
+s de la ville. Chez nous, quand un gars se d\'e9cide \'e0 en remplacer un autre, il est le ma\'eetre de la maison et de tout le monde, jusqu\rquote au moment o\'f9 il est appel\'e9. Il re\'e7oit la somme convenue le jour de son d\'e9
+part, mais en attendant il vit dans la maison de son patron, quelquefois six mois entiers\~: il n\rquote y a pas d\rquote horreur que ces gaillards-l\'e0 ne commettent. C\rquote est vraiment \'e0 emporter les images saintes loin de la maison. Du moment qu
+\rquote il consent \'e0 remplacer le fils de la maison, il se consid\'e8re comme un bienfaiteur et estime que l\rquote on doit avoir du respect pour lui\~; sans quoi il se d\'e9
+dit. Aussi Philka Marosof faisait-il les cent coups chez ce bourgeois, il dormait avec la fille, empoignait le ma\'eetre de la maison par la barbe apr\'e8s d\'eener\~; enfin, il faisait tout ce qui lui passait par la t\'ea
+te. On devait lui chauffer le bain (de vapeur) tous les jours, et encore fallait-il qu\rquote on augment\'e2t la vapeur avec de l\rquote eau-de-vie et que les femmes le menassent au bain en le soutenant par-dessous les bras}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0
+\chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 C\rquote est une marque de respect qui s\rquote
+accordait autrefois en Russie, mais maintenant cette habitude est tomb\'e9e en d\'e9su\'e9tude.}}}{\cgrid0 . Quand il revenait chez le bourgeois apr\'e8s avoir fait la noce, il s\rquote arr\'eatait au beau milieu la rue et beuglait\~: \'ab\~\emdash
+ Je ne veux pas entrer par la porte, mettez bas la palissade\~!\~\'bb Si bien qu\rquote on devait abattre la barri\'e8re, tout \'e0 c\'f4t\'e9 de la porte, rien que pour le laisser passer. Cela finit pourtant, le jour o\'f9 on l\rquote emmena au r\'e9
+giment\~; ce jour-l\'e0, on le d\'e9grisa. Dans toute la rue, la foule se pressait\~: \'ab\~On emm\'e8ne Philka Marosof\~!\~\'bb Lui, il saluait de tous c\'f4t\'e9s, \'e0 droite, \'e0 gauche. En ce moment Akoulka revenait du jardin potager. D\'e8
+s que Philka l\rquote aper\'e7ut, il lui cria\~: \'ab\~\emdash Arr\'eate\~!\~\'bb il sauta \'e0 bas de la t\'e9l\'e8gue et se prosterna devant elle. \emdash \'ab\~Mon \'e2me, ma petite fraise, je t\rquote ai aim\'e9e deux ans, maintenant on m\rquote emm
+\'e8ne au r\'e9giment avec de la musique. Pardonne-moi, fille honn\'eate d\rquote un p\'e8re honn\'eate, parce que je suis une canaille, coupable de tout ton malheur.\~\'bb Et le voil\'e0 qui se prosterne une seconde fois devant elle. Tout d\rquote
+abord, Akoulka s\rquote \'e9tait effray\'e9e, mais elle lui fit un grand salut qui la plia en deux\~: \'ab\~Pardonne-moi aussi, bon gar\'e7on, mais je ne suis nullement f\'e2ch\'e9e contre toi\~!\~\'bb Je rentre \'e0 la maison sur ses talons. \emdash
+\'ab\~Que lui as-tu dit\~? viande de chien que tu es\~!\~\'bb Crois-le, ne le crois pas, comme tu voudras, elle me r\'e9pondit en me regardant franchement\~:
+\par
+\par \'ab\~\emdash Je l\rquote aime mieux que tout au monde.\~\'bb
+\par
+\par \emdash Tiens\~!\'85
+\par
+\par \emdash Ce jour-l\'e0, je ne soufflai pas mot. Seulement, vers le soir, je lui dis\~: \'ab\~\emdash Akoulka\~! je te tuerai maintenant.\~\'bb Je ne fermai pas l\rquote \'9cil de toute la nuit, j\rquote allai boire du kvas dans l\rquote antichambre\~
+; quand le jour se leva, je rentrai dans la maison. \emdash \'ab\~Akoulka, pr\'e9pare-toi \'e0 venir aux champs.\~\'bb D\'e9j\'e0 auparavant je me proposais d\rquote y aller\~; ma femme le savait. \emdash \'ab\~Tu as raison, me dit-elle, c\rquote
+est le moment de la moisson\~; on m\rquote a dit que depuis deux jours l\rquote ouvrier est malade et ne fait rien.\~\'bb J\rquote attelai la t\'e9l\'e8gue sans dire un mot. En sortant de la ville, on trouve une for\'eat qui a quinze verst
+es de long et au bout de laquelle \'e9tait situ\'e9 notre champ. Quand nous e\'fbmes fait trois verstes sous bois, j\rquote arr\'eatai le cheval. \emdash \'ab\~Allons, l\'e8ve-toi, Akoulka, ta fin est arriv\'e9e.\~\'bb Elle me regarde tout effray\'e9
+e, se l\'e8ve silencieuse. \'ab\~Tu m\rquote as assez tourment\'e9, que je lui dis, fais ta pri\'e8re\~!\~\'bb Je l\rquote empoignai par les cheveux \emdash elle avait des tresses longues, \'e9paisses\~
+; je les enroule autour de mon bras, je la maintiens entre mes genoux, je sors mon couteau, je lui renverse la t\'eate en arri\'e8re, et je lui fends la gorge\'85 Elle crie, le sang jaillit\~; moi, alors, je jette mon couteau, je l\rquote \'e9
+treins dans mes bras, je l\rquote \'e9tends \'e0 terre et je l\rquote embrasse en hurlant de toutes mes forces. Je hurle, elle crie, palpite, se d\'e9bat\~; le sang \emdash son sang \emdash me saute \'e0 la figure, j
+aillit sur mes mains, toujours plus fort.
+\par
+\par Je pris peur alors, je la laissai, je laissai mon cheval, et je me mis \'e0 courir, \'e0 courir jusqu\rquote \'e0 la maison\~; j\rquote y entrai par derri\'e8re et me cachai dans la vieille baraque du bain, toute d\'e9jet\'e9e et hors de service\~
+: je me couchai sous la banquette et j\rquote y restai cach\'e9 jusqu\rquote \'e0 la nuit noire.
+\par
+\par \emdash Et Akoulka\~?
+\par
+\par \emdash Elle se releva pour retourner aussi \'e0 la maison. On la retrouva plus tard \'e0 cent pas de l\rquote endroit.
+\par
+\par \emdash Tu ne l\rquote avais pas achev\'e9e, alors\~?
+\par
+\par \emdash \'85Non\~! \emdash Chichkof s\rquote arr\'eata un instant.
+\par
+\par \emdash Oui, fit Tch\'e9r\'e9vine, il y a une veine\'85 si on ne la coupe pas du premier coup, l\rquote homme se d\'e9battra, le sang aura beau couler, eh bien\~! il ne mourra pas.
+\par
+\par \emdash Elle est morte tout de m\'eame. On la trouva le soir, d\'e9j\'e0 froide. On avertit qui de droit et l\rquote on se mit \'e0 ma recherche. On me trouva pendant la nuit dans ce vieux bain\'85 Et voil\'e0, je suis ici depuis quatre ans d\'e9j\'e0
+, ajouta-t-il apr\'e8s un silence.
+\par
+\par \emdash Oui, si on ne les bat pas, on n\rquote arrive \'e0 rien, remarqua sentencieusement Tch\'e9r\'e9vine, en sortant de nouveau sa tabati\'e8re. Il prisa longuement, avec des pauses.
+\par
+\par \emdash Pourtant, mon gar\'e7on, tu as agi tr\'e8s-b\'eatement. Moi aussi, j\rquote ai surpris ma femme avec un amant. Je la fis venir dans le hangar, je pliai alors un licol en deux et je lui dis\~: \'ab\~\'c0 qui as-tu jur\'e9 d\rquote \'eatre fid\'e8
+le\~? \'c0 qui as-tu jur\'e9 \'e0 l\rquote \'e9glise, hein\~?\~\'bb Je l\rquote ai ross\'e9e, ross\'e9e, avec mon licol, tellement ross\'e9e et ross\'e9e, pendant une heure et demie, qu\rquote \'e0 la fin, \'e9reint\'e9e, elle me cria\~: \'ab\~
+Je te laverai les pieds et je boirai cette eau\~!\~\'bb On l\rquote appelait Avdotia.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262261}V \endash LA SAISON D\rquote \'c9T\'c9.{\*\bkmkend _Toc96262261}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Avril a d\'e9j\'e0 commenc\'e9\~; la semaine sainte n\rquote est pas loin. On se met aux travaux d\rquote \'e9t\'e9. Le soleil devient de jour en jour plus chaud et plus \'e9clatant\~; l\rquote air fleure le printemps et agit sur l\rquote
+organisme nerveux. Le for\'e7at encha\'een\'e9 est troubl\'e9, lui aussi, par l\rquote approche des beaux jours\~; ils engendrent en lui des d\'e9sirs, des aspirations, une tristesse nostalgique. On regrette plus ardemment sa libert\'e9
+, je crois, par une journ\'e9e ensoleill\'e9e, que pendant les jours pluvieux et m\'e9lancoliques de l\rquote automne et de l\rquote hiver. C\rquote est un fait \'e0 remarquer chez tous les for\'e7ats\~: s\rquote ils \'e9prouvent quelque joie d\rquote
+un beau jour bien clair, ils deviennent en revanche plus impatients, plus irritables. J\rquote ai observ\'e9 qu\rquote au printemps les querelles \'e9taient plus fr\'e9
+quentes dans notre maison de force. Le tapage, les cris empiraient, les rixes se multipliaient\~; durant les heures du travail, on surprenait parfois un regard m\'e9ditatif, obstin\'e9ment perdu dans le lointain bleu\'e2tre, quelque part, l\'e0-bas, de l
+\rquote autre c\'f4t\'e9 de l\rquote Irtych, o\'f9 commen\'e7ait la plaine incommensurable, fuyant \'e0 des centaines de verstes, la libre steppe kirghize\~; on entendait de longs soupirs, exhal\'e9
+s du fond de la poitrine, comme si cet air lointain et libre e\'fbt engag\'e9 les for\'e7ats \'e0 respirer, comme s\rquote il e\'fbt soulag\'e9 leur \'e2me prisonni\'e8re et \'e9cras\'e9e. \emdash Ah\~! fait enfin le condamn\'e9
+, et brusquement, comme pour secouer ces r\'eaveries, il empoigne furieusement sa b\'eache ou ramasse les briques qu\rquote il doit porter d\rquote un endroit \'e0 un autre. Au bout d\rquote un instant il a oubli\'e9 cette sensation fugitive et se remet
+\'e0 rire ou \'e0 injurier, suivant son humeur\~; il s\rquote attaque \'e0 la t\'e2che impos\'e9e, avec une ardeur inaccoutum\'e9e, il travaille de toutes ses forces, comme s\rquote il d\'e9sirait \'e9touffer par la fatigue une douleur qui l\rquote \'e9
+trangle. Ce sont des gens vigoureux, tous dans la fleur de l\rquote \'e2ge, en pleine possession de leurs forces\'85 Comme les fers sont lourds pendant cette saison\~! Je ne fais pas de sentimentalisme et je certifie l\rquote exactitude de mon
+observation. Pendant la saison chaude, sous un soleil de feu, quand on sent dans toute son \'e2me, dans tout son \'eatre, la nature qui rena\'eet autour de vous avec une force inexprimable, on a plus de peine \'e0 supporter la prison, la surveillance de l
+\rquote escorte, la tyrannie d\rquote une volont\'e9 \'e9trang\'e8re.
+\par
+\par En outre, c\rquote est au printemps, avec le chant de la premi\'e8re alouette, que le vagabondage commence dans toute la Sib\'e9rie, dans toute la Russie\~: les cr\'e9atures de Dieu s\rquote \'e9vadent des prisons et se sauvent dans les for\'eats. Apr\'e8
+s la fosse \'e9touffante, les barques, les fers, les verges, ils vagabondent o\'f9 bon leur semble, \'e0 l\rquote aventure, o\'f9 la vie leur semble plus agr\'e9able et plus facile\~; ils boivent et mangent ce qu\rquote
+ils trouvent, au petit bonheur, et s\rquote endorment tranquilles la nuit dans la for\'eat ou dans un champ, sans souci, sans l\rquote angoisse de la prison, comme des oiseaux du bon Dieu, disant bonne nuit aux seules \'e9toiles du ciel, sous l\rquote
+\'9cil de Dieu. Tout n\rquote est pas ros\'e9\~: on souffre quelquefois la faim et la fatigue \'ab\~au service du g\'e9n\'e9ral Coucou\~\'bb. Souvent ces vagabonds n\rquote ont pas un morceau de pain \'e0 se mettre sous la dent pendant des journ\'e9
+es enti\'e8res\~; il faut se cacher de tout le monde, se terrer comme des marmottes, il faut voler, piller et quelquefois m\'eame assassiner. \'ab\~Le d\'e9port\'e9 est un enfant, il se jette sur tout ce qu\rquote il voit\~\'bb, dit-on des exil\'e9
+s en Sib\'e9rie. Cet adage peut \'eatre appliqu\'e9 dans toute sa force et avec plus de justesse encore aux vagabonds. Ce sont presque tous des bandits et des voleurs, par n\'e9cessit\'e9 plus que par vocation. Les vagabonds endurcis sont nombreux\~
+; il y a des for\'e7ats qui s\rquote enfuient apr\'e8s avoir purg\'e9 leur condamnation, alors qu\rquote ils sont d\'e9j\'e0 colons. Ils devraient \'eatre heureux de leur nouvelle condition, d\rquote avoir leur pain quotidien assur\'e9. Eh bien\~! n
+on, quelque chose les soul\'e8ve et les entra\'eene. Cette vie dans les for\'eats, mis\'e9rable et terrible, mais libre, aventureuse, a pour ceux qui l\rquote ont \'e9prouv\'e9e un charme s\'e9duisant, myst\'e9rieux\~; \emdash parmi ces fuyards, on s
+\rquote \'e9tonne de voir des gens rang\'e9s, tranquilles, qui promettaient de devenir des hommes pos\'e9s, de bons agriculteurs. Un for\'e7at se mariera, aura des enfants, vivra pendant cinq ans au m\'eame endroit, et tout \'e0
+ coup, un beau matin, il dispara\'eetra, abandonnant femme et enfants, \'e0 la stup\'e9faction de sa famille et de l\rquote arrondissement tout entier. On me montra un jour au bagne un de ces d\'e9serteurs du foyer domestique. Il n\rquote
+avait commis aucun crime, ou du moins on n\rquote avait aucun soup\'e7on sur son compte, mais il avait d\'e9sert\'e9, d\'e9sert\'e9 toute sa vie. Il avait \'e9t\'e9 \'e0 la fronti\'e8re m\'e9ridionale de l\rquote Empire, de l\rquote autre c\'f4t\'e9
+ du Danube, dans la steppe kirghize, dans la Sib\'e9rie orientale, au Caucase \emdash en un mot, partout. Qui sait\~? dans d\rquote autres conditions, cet homme e\'fbt \'e9t\'e9 peut-\'eatre un Robinson Cruso\'eb, avec sa passion pour l
+es voyages. Je tiens ces d\'e9tails d\rquote autres for\'e7ats, car il n\rquote aimait pas \'e0 parler et n\rquote ouvrait la bouche qu\rquote en cas d\rquote absolue n\'e9cessit\'e9. C\rquote \'e9tait un tout petit paysan d\rquote une cinquantaine d
+\rquote ann\'e9es, tr\'e8s-paisible, au visage tranquille et m\'eame h\'e9b\'e9t\'e9, d\rquote un calme qui ressemblait \'e0 l\rquote idiotisme. Il se plaisait \'e0
+ demeurer assis au soleil et marmottait entre les dents une chanson quelconque, mais si doucement qu\rquote \'e0 cinq pas on n\rquote entendait plus rien. Ses traits \'e9taient pour ainsi dire p\'e9trifi\'e9s\~; il mangeait peu, surtout du pain noir\~
+; jamais il n\rquote achetait ni pain blanc ni eau-de-vie\~; je crois m\'eame qu\rquote il n\rquote avait jamais eu d\rquote argent, et qu\rquote il n\rquote aurait pas su le compter. Il \'e9tait indiff\'e9rent \'e0
+ tout. Il nourrissait quelquefois les chiens de la maison de force de sa propre main, ce que personne ne faisait jamais. (En g\'e9n\'e9ral le Russe n\rquote aime pas nourrir les chiens.) On disait qu\rquote il avait \'e9t\'e9 mari\'e9, deux fois m\'ea
+me, qu\rquote il avait quelque part des enfants\'85 Pourquoi l\rquote avait-on envoy\'e9 au bagne, je n\rquote en sais rien. Les n\'f4tres croyaient toujours qu\rquote il s\rquote \'e9vaderait, mais soit que son heure ne f\'fbt pas venue, soit qu\rquote
+elle f\'fbt pass\'e9e, il subissait sa peine tranquillement. Il n\rquote avait aucunes relations avec l\rquote \'e9trange milieu dans lequel il vivait\~; il \'e9tait trop concentr\'e9 en lui-m\'eame pour cela. Il n\rquote e\'fbt pas fallu se fier \'e0
+ ce calme apparent\~; et pourtant qu\rquote aurait-il gagn\'e9 en s\rquote \'e9vadant\~?
+\par
+\par Si l\rquote on compare la vie vagabonde dans les for\'eats \'e0 celle de la maison de force, c\rquote est une f\'e9licit\'e9 paradisiaque. La destin\'e9e du vagabond est malheureuse, mais libre du moins. Voil\'e0
+ pourquoi tout prisonnier, en quelque endroit de la Russie qu\rquote il se trouve, devient inquiet avec les premiers rayons souriants du printemps. Tous n\rquote ont pas l\rquote intention de fuir\~; par crainte des obstacles et du ch\'e2
+timent possible, il n\rquote y a gu\'e8re qu\rquote un prisonnier sur cent qui s\rquote y d\'e9cide, mais les quatre-vingt-dix-neuf autres ne font que r\'eaver o\'f9 et comment ils pourraient s\rquote enfuir. Avec ce d\'e9sir, l\rquote id\'e9e seule d
+\rquote une chance quelconque les soulage\~; ils se rappellent une ancienne \'e9vasion. Je ne parle que des for\'e7ats d\'e9j\'e0 condamn\'e9s, car ceux qui n\rquote ont pas encore subi leur peine se d\'e9cident beaucoup plus facilement. Les condamn\'e9
+s ne s\rquote \'e9vadent qu\rquote au commencement de leur r\'e9clusion. Une fois qu\rquote ils ont pass\'e9 deux ou trois ans au bagne, ils en tiennent compte, et conviennent qu\rquote il vaut mieux finir l\'e9galement son temps et devenir colon, plut
+\'f4t que de risquer sa perte en cas d\rquote \'e9chec, et un \'e9chec est toujours possible. Il n\rquote y a gu\'e8re qu\rquote un for\'e7at sur dix qui r\'e9ussisse \'e0 }{\i\cgrid0 changer son sort}{\cgrid0 . Ceux-l\'e0 sont presq
+ue toujours les condamn\'e9s \'e0 une r\'e9clusion ind\'e9finie. Quinze, vingt ans semblent une \'e9ternit\'e9. Enfin, la marque est un grand obstacle aux \'e9vasions. }{\i\cgrid0 Changer son sort}{\cgrid0 est un terme technique. Si l\rquote
+on surprend un for\'e7at en flagrant d\'e9lit d\rquote \'e9vasion, il r\'e9pondra \'e0 l\rquote interrogatoire qu\rquote on lui fait subir qu\rquote il voulait \'ab\~changer son sort\~\'bb. Cette expression quelque peu litt\'e9raire d\'e9
+peint parfaitement l\rquote acte qu\rquote elle d\'e9signe. Aucun \'e9vad\'e9 n\rquote esp\'e8re devenir tout \'e0 fait libre, car il sait que c\rquote est presque l\rquote impossible, mais il veut qu\rquote on l\rquote envoie dans un autre \'e9
+tablissement, qu\rquote on lui fasse coloniser le pays, qu\rquote on le juge \'e0 nouveau pour un crime commis pendant son vagabondage \emdash en un mot, qu\rquote on l\rquote envoie n\rquote importe o\'f9, pourvu que ce ne soit pas la maison de force o
+\'f9 il a d\'e9j\'e0 \'e9t\'e9 enferm\'e9, et qui lui est devenue intol\'e9rable. Tous ces fuyards, s\rquote ils ne trouvent pas pendant l\rquote \'e9t\'e9 un g\'eete inesp\'e9r\'e9 o\'f9 ils puissent passer l\rquote hiver, s\rquote
+ils ne rencontrent personne qui ait un int\'e9r\'eat quelconque \'e0 les cacher, si enfin ils ne se procurent pas, par un assassinat quelquefois, un passe-port qui leur permette de vivre partout sans inqui\'e9
+tude, tous ces fuyards apparaissent en foule pendant l\rquote automne dans les villes et dans les maisons de force\~; ils avouent leur \'e9tat de vagabondage et passent l\rquote hiver dans les prisons, avec la secr\'e8te esp\'e9rance de fuir l\rquote \'e9
+t\'e9 suivant.
+\par
+\par Sur moi aussi, le printemps exer\'e7a son influence. Je me souviens de l\rquote avidit\'e9 avec laquelle je regardais l\rquote horizon par les fentes de la palissade\~; je restais longtemps, la t\'eate coll\'e9e contre les pieux, \'e0
+ contempler avec opini\'e2tret\'e9 et sans pouvoir m\rquote en rassasier l\rquote herbe qui verdissait dans le foss\'e9 de l\rquote enceinte, le bleu du ciel lointain qui s\rquote \'e9paississait toujours plus. Mon angoisse et ma tristesse s\rquote
+aggravaient de jour en jour, la maison de force me devenait odieuse. La haine que ma qualit\'e9 de gentilhomme inspirait aux for\'e7ats pendant ces premi\'e8res ann\'e9es, empoisonnait ma vie tout enti\'e8re, Je demandais souvent \'e0 aller \'e0 l\rquote
+h\'f4pital sans n\'e9cessit\'e9, simplement pour ne plus \'eatre \'e0 la maison de force, pour m\rquote affranchir de cette haine obstin\'e9e, implacable. \'ab\~Vous autres nobles, vous \'eates des becs de fer, vous nous avez d\'e9chir\'e9s \'e0
+ coups de bec quand nous \'e9tions serfs\~\'bb, nous disaient les for\'e7ats. Combien j\rquote enviais les gens du bas peuple qui arrivaient au bagne\~! Ceux-l\'e0, du premier coup, devenaient les camarades de tout le monde. Ainsi le printemps, le fant
+\'f4me de libert\'e9 entrevue, la joie de toute la nature, se traduisaient en moi par un redoublement de tristesse et d\rquote irritation nerveuse. Vers la sixi\'e8me semaine du grand car\'eame, je dus faire mes d\'e9votions, car les for\'e7ats \'e9
+taient divis\'e9s par le sous-officier en sept sections \emdash juste le nombre de semaines du car\'eame \emdash qui devaient faire leurs d\'e9votions \'e0 tour de r\'f4le. Chaque section se composai
+t de trente hommes environ. Cette semaine fut pour moi un soulagement\~; nous allions deux et trois fois par jour \'e0 l\rquote \'e9glise, qui se trouvait non loin du bagne. Depuis longtemps je n\rquote avais pas \'e9t\'e9 \'e0 l\rquote \'e9glise. L
+\rquote office de car\'eame, que je connaissais tr\'e8s-bien depuis ma tendre enfance, pour l\rquote avoir entendu \'e0 la maison paternelle, les pri\'e8res solennelles, les prosternations \emdash tout cela remuait en moi un pass\'e9 lointain, tr\'e8
+s-lointain, r\'e9veillait mes plus anciennes impressions\~; j\rquote \'e9tais tr\'e8s-heureux, je m\rquote en souviens, quand le matin nous nous rendions \'e0 la maison de Dieu, en marchant sur la terre gel\'e9e pendant la nuit, accompagn\'e9s d\rquote
+une escorte de soldats aux fusils charg\'e9s\~; cette escorte n\rquote entrait pas \'e0 l\rquote \'e9glise. Une fois \'e0 l\rquote int\'e9rieur, nous nous massions pr\'e8s de la porte, si bien que nous n\rquote entendions gu\'e8
+re que la voix profonde du diacre\~; de temps \'e0 autre nous apercevions une chasuble noire ou le cr\'e2ne nu du pr\'eatre. Je me souvenais comment, \'e9tant enfant, je regardais le menu peuple qui se pressait \'e0 la porte en
+masse compacte, et qui reculait servilement devant une grosse \'e9paulette, un seigneur ventru, une dame somptueusement habill\'e9e, mais tr\'e8s-d\'e9vote, press\'e9e de gagner le premier rang et pr\'eate \'e0 se quereller pour avoir l\rquote honneur d
+\rquote occuper les premi\'e8res places. C\rquote \'e9tait l\'e0, \'e0 cette entr\'e9e de l\rquote \'e9glise, me semblait-il alors, que l\rquote on priait avec ferveur, avec humilit\'e9, en se prosternant jusqu\rquote \'e0
+ terre, avec la pleine conscience de son abaissement. Et maintenant j\rquote \'e9tais \'e0 la place de ce menu peuple, non, pas m\'eame \'e0 sa place, car nous \'e9tions encha\'een\'e9s et avilis\~; on s\rquote \'e9
+cartait de nous, on nous craignait, et on nous faisait l\rquote aum\'f4ne\~; je me souviens que je trouvais l\'e0 une sensation raffin\'e9e, un plaisir \'e9trange. \'ab\~Qu\rquote il en soit ainsi\~!\~\'bb pensais-je. Les for\'e7ats priaient avec ardeur\~
+; ils apportaient tous leur pauvre kopek pour un petit cierge ou pour la collecte en faveur de l\rquote \'e9glise, \'ab\~Et moi aussi je suis un homme\~\'bb, se disaient-ils peut-\'eatre en d\'e9posant leur offrande\~: \'ab\~devant Dieu tous sont \'e9gaux
+\'85 \'bb Nous communi\'e2mes apr\'e8s la messe de six heures. Quand le pr\'eatre, le ciboire \'e0 la main, r\'e9cita les paroles\~: \'ab\~Aie piti\'e9 de moi comme du brigand que tu as sauv\'e9\'85\~\'bb \emdash presque tous les for\'e7ats se prostern
+\'e8rent en faisant sonner leurs cha\'eenes, je crois qu\rquote ils prenaient \'e0 la lettre ces mots pour eux-m\'eames.
+\par
+\par La semaine sainte arriva. L\rquote administration nous d\'e9livra un \'9cuf de P\'e2ques et un morceau de pain de farine de froment.
+\par
+\par La ville nous combla d\rquote aum\'f4nes. Comme \'e0 No\'ebl, visite du pr\'eatre avec la croix, visite des chefs, les choux gras, et aussi l\rquote enivrement et la fl\'e2nerie g\'e9n\'e9rale, avec cette seule diff\'e9rence que l\rquote on pouvait d\'e9j
+\'e0 se promener dans la cour et se chauffer au soleil. Tout semblait plus clair, plus large qu\rquote en hiver, mais plus triste aussi. Le long jour d\rquote \'e9t\'e9 sans fin paraissait plus particuli\'e8rement insupportable les jours de f\'ea
+te. Les jours ouvriers, au moins, la fatigue le rendait plus court. Les travaux d\rquote \'e9t\'e9 \'e9taient sans comparaison beaucoup plus p\'e9nibles que les travaux d\rquote hiver\~; on s\rquote occupait surtout des constructions ordonn\'e9
+es par les ing\'e9nieurs. Les for\'e7ats b\'e2tissaient, creusaient la terre, posaient des briques, ou bien vaquaient aux r\'e9parations des b\'e2timents de l\rquote \'c9tat, en ce qui concernait les ouvrages de serrurerie, menuiserie et peinture. D
+\rquote autres allaient \'e0 la briqueterie cuire des briques, ce que nous regardions comme la corv\'e9e la plus p\'e9nible\~; cette fabrique se trouvait \'e0 quatre verstes environ de la forteresse\~; pendant tout l\rquote \'e9t\'e9
+ on y envoyait chaque matin \'e0 six heures une bande de for\'e7ats, au nombre de cinquante. On choisissait de pr\'e9f\'e9rence les ouvriers qui ne connaissaient aucun m\'e9tier et qui n\rquote appartenaient \'e0
+ aucun atelier. Ils prenaient avec eux leur pain de la journ\'e9e\~; \'e0 cause de la grande distance, ils ne pouvaient revenir d\'eener en m\'eame temps que les autres, ni faire huit verstes inutiles\~; ils mangeaient le soir, quand ils rentraient \'e0
+ la maison de force. On leur donnait des t\'e2ches pour toute la journ\'e9e, mais si consid\'e9rables que c\rquote \'e9tait \'e0 peine si un homme pouvait en venir \'e0 bout. Il fallait d\rquote abord b\'eacher et emporter l\rquote argile, l\rquote
+humecter et la pi\'e9tiner soi-m\'eame dans la fosse, et enfin faire une quantit\'e9 respectable de briques, deux cents, voire m\'eame deux cent cinquante. Je n\rquote ai \'e9t\'e9 que deux fois \'e0 la briqueterie. Les for\'e7ats envoy\'e9s \'e0
+ ce travail revenaient le soir harass\'e9s, et ne cessaient de reprocher aux autres de leur laisser le travail le plus p\'e9nible. Je crois que ces reproches leur \'e9taient un plaisir, une consolation. Quelques-uns avaient du go\'fbt pour cette corv\'e9
+e, d\rquote abord parce qu\rquote il fallait aller hors de la ville, au bord de l\rquote Irtych, dans un endroit d\'e9couvert, commode\~; les alentours \'e9taient plus agr\'e9ables \'e0 voir que ces affreux b\'e2timents de l\rquote \'c9
+tat. On pouvait y fumer en toute libert\'e9, rester m\'eame couch\'e9 une demi-heure avec la plus grande satisfaction\~!
+\par
+\par Quant \'e0 moi, j\rquote allais ou travailler dans un atelier, ou concasser de l\rquote alb\'e2tre, ou porter les briques que l\rquote on employait pour les constructions. Cette derni\'e8re besogne m\rquote \'e9
+chut pendant deux mois de suite. Je devais transporter ma charge de briques des bords de l\rquote Irtych \'e0 une distance de cent quarante m\'e8tres environ, et traverser le foss\'e9 de la forteresse avant d\rquote arriver \'e0 la caserne que l\rquote
+on construisait. Ce travail me convenait fort, bien que la corde avec laquelle je portais mes briques me sci\'e2t les \'e9paules\~; ce qui me plaisait surtout, c\rquote est que mes forces se d\'e9veloppaient sensiblement. Tout d\rquote
+abord je ne pouvais porter que huit briques \'e0 la fois\~; chacune d\rquote elles pesait environ douze livres, J\rquote arrivai \'e0 en porter douze et m\'eame quinze, ce qui me r\'e9
+jouit beaucoup. Il ne me fallait pas moins de force physique que de force morale pour supporter toutes les incommodit\'e9s de cette vie maudite.
+\par
+\par Et je voulais vivre encore, apr\'e8s ma sortie du bagne\~!
+\par
+\par Je trouvais du plaisir \'e0 porter des briques, non-seulement parce que ce travail fortifiait mon corps, mais parce que nous \'e9tions toujours au bord du l\rquote Irtych. Je parle souvent de cet endroit\~; c\rquote \'e9tait le seul d\rquote o\'f9 l
+\rquote on vit le monde du bon Dieu, le lointain pur et clair, les libres steppes d\'e9sertes, dont la nudit\'e9 produisait toujours sur moi une impression \'e9trange. Tous les autres chantiers \'e9
+taient dans la forteresse ou aux environs, et cette forteresse, d\'e8s les premiers jours, je l\rquote eus en haine, surtout les b\'e2timents. La maison du
+ major de place me semblait un lieu maudit, repoussant, et je la regardais toujours avec une haine particuli\'e8re quand je passais devant, tandis que sur la rive, on pouvait au moins s\rquote oublier en regardant cet espace immense et d\'e9
+sert, comme un prisonnier s\rquote oublie \'e0 regarder le monde libre par la lucarne grill\'e9e de sa prison. Tout m\rquote \'e9tait cher et gracieux dans cet endroit\~: et le soleil, brillant dans l\rquote
+infini du ciel bleu, et la chanson lointaine des Kirghiz qui venait de la rive oppos\'e9e.
+\par
+\par Je fixe longtemps la pauvre hutte enfum\'e9e d\rquote un }{\i\cgrid0 ba\'efyouch}{\cgrid0 quelconque\~; j\rquote examine la fum\'e9e bleu\'e2tre qui se d\'e9roule dans l\rquote air, la Kirghize qui s\rquote occupe de ses deux moutons\'85 Ce spectacle
+\'e9tait sauvage, pauvre, mais libre. Je suis de l\rquote \'9cil le vol d\rquote un oiseau qui file dans l\rquote air transparent et pur\~; il effleure l\rquote eau, il dispara\'eet dans l\rquote azur, et brusquement il repara\'ee
+t, grand comme un point minuscule\'85 M\'eame la pauvre fleurette qui d\'e9p\'e9rit dans une crevasse de la rive et que je trouve au commencement du printemps, attire mon attention en m\rquote attendrissant\'85 La tristesse de cette premi\'e8re ann\'e9
+e de travaux forc\'e9s \'e9tait intol\'e9rable, \'e9nervante. Cette angoisse m\rquote emp\'eacha d\rquote abord d\rquote observer les choses qui m\rquote entouraient\~; je fermais les yeux et je ne voulais pas voir. Entre les hommes corrompu
+s au milieu desquels je vivais, je ne distinguais pas les gens capables de penser et de sentir, malgr\'e9 leur \'e9corce repoussante. Je\~ne savais pas non plus entendre et reconna\'eetre une parole affectueuse au milieu des ironies empoisonn\'e9
+es qui pleuvaient, et pourtant cette parole \'e9tait dite tout simplement sans but cach\'e9, elle venait du fond du c\'9cur d\rquote un homme qui avait souffert et support\'e9 plus que moi. Mais \'e0 quoi bon m\rquote \'e9tendre l\'e0-dessus\~?
+\par
+\par La grande fatigue \'e9tait pour moi une source de satisfaction, car elle me faisait esp\'e9rer un bon sommeil\~; pendant l\rquote \'e9t\'e9, le sommeil \'e9tait un tourment, plus intol\'e9rable que l\rquote infection de l\rquote hiver. Il y avait, \'e0
+ vrai dire, de tr\'e8s-belles soir\'e9es. Le soleil qui ne cessait d\rquote inonder pendant la journ\'e9e la cour de la maison de force finissait par se cacher. L\rquote
+air devenait plus frais, et la nuit, une nuit de la steppe devenait relativement froide. Les for\'e7ats, en attendant qu\rquote on les enferm\'e2t dans les casernes, se promenaient par groupes, surtout du c\'f4t\'e9 de la cuisine, car c\rquote \'e9tait l
+\'e0 que se discutaient les questions d\rquote un int\'e9r\'eat g\'e9n\'e9ral, c\rquote \'e9tait l\'e0 que l\rquote on commentait les bruits du dehors, souvent absurdes, mais qui excitaient toujours l\rquote attention de ces hommes retranch\'e9s du monde
+\~; ainsi, on apprenait brusquement qu\rquote on avait chass\'e9 notre major. Les for\'e7ats sont aussi cr\'e9dules que des enfants\~; ils savent eux-m\'eames que cette nouvelle est fausse, invraisemblable, que celui qui l\rquote a apport\'e9
+e est un menteur fieff\'e9, Kvassof\~; cependant ils s\rquote attachent \'e0 ce comm\'e9rage, le discutent, s\rquote en r\'e9jouissent, se consolent, et finalement sont tout honteux de s\rquote \'eatre laiss\'e9 tromper par un Kvassof.
+\par
+\par \emdash Et qui le mettra \'e0 la porte\~? crie un for\'e7at, n\rquote aie pas peur\~! c\rquote est un gaillard, il tiendra bon\~!
+\par
+\par \emdash Mais pourtant il a des sup\'e9rieurs\~! r\'e9plique un autre, ardent\~controversiste, et qui a vu du pays.
+\par
+\par \emdash Les loups ne se mangent pas entre eux\~! dit un troisi\'e8me d\rquote un\~air morose, comme \'e0 part soi\~: c\rquote est un vieillard grisonnant qui mange sa soupe aux choux aigres dans un coin.
+\par
+\par \emdash Crois-tu que ses chefs viendront te demander conseil, pour savoir s\rquote il faut le mettre \'e0 la porte ou non\~? ajoute un quatri\'e8me, parfaitement indiff\'e9rent, en pin\'e7ant sa balala\'efka.
+\par
+\par \emdash Et pourquoi pas\~? r\'e9plique le second avec emportement\~; si l\rquote on vous interroge, r\'e9pondez franchement. Mais non, chez nous, on crie tant qu\rquote on veut, et sit\'f4t qu\rquote il faut se mettre r\'e9solument \'e0 l\rquote \'9c
+uvre, tout le monde se d\'e9dit.
+\par
+\par \emdash Bien s\'fbr\~! dit le joueur de balala\'efka. Les travaux forc\'e9s sont faits pour cela.
+\par
+\par \emdash Ainsi, ces jours derniers, reprend l\rquote autre sans m\'eame entendre ce qu\rquote on lui r\'e9pond, \emdash il est rest\'e9 un peu de farine, des raclures, une bagatelle, quoi\~! ou voulait vendre ces rebuts\~; eh bien, tenez\~
+! on les lui a rapport\'e9s\~; il les a confisqu\'e9s, par \'e9conomie, vous comprenez\~! Est-ce juste, oui ou non\~?
+\par
+\par \emdash Mais \'e0 qui te plaindras-tu\~?
+\par
+\par \emdash \'c0 qui\~? Au }{\i\cgrid0 l\'e9viseur}{\cgrid0 (r\'e9viseur) qui va arriver.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036 {\emdash \'c0 quel l\'e9viseur\~?
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par \emdash C\rquote est vrai, camarades, un l\'e9viseur va bient\'f4t arriver, dit un jeune for\'e7at assez d\'e9velopp\'e9, qui a lu la Duchesse de La Valli\'e8re ou quelque autre livre dans ce genre, et qui a \'e9t\'e9 fourrier dans un r\'e9giment\~; c
+\rquote est un loustic\~; mais comme il a des connaissances, les for\'e7ats ont pour lui un certain respect. Sans pr\'eater la moindre attention au d\'e9bat qui agite tout le monde, il s\rquote en va tout droit vers la }{\i\cgrid0 cuisini\'e8re}{\cgrid0
+ lui demander du foie. (Nos cuisiniers vendaient souvent des mets de ce genre\~; par exemple, ils achetaient un foie entier, qu\rquote ils coupaient et vendaient au d\'e9tail aux autres for\'e7ats.)
+\par
+\par \emdash Pour deux kopeks ou pour quatre\~? demande le cuisinier.
+\par
+\par \emdash Coupe-m\rquote en pour quatre\~; les autres n\rquote ont qu\rquote \'e0 m\rquote envier\~! r\'e9pond le for\'e7at. \emdash Oui, camarades, un g\'e9n\'e9ral, un vrai g\'e9n\'e9ral arrive de P\'e9tersbourg\~pour r\'e9viser toute la Sib\'e9
+rie. Vrai. On l\rquote a dit chez le commandant.
+\par
+\par La nouvelle produit une \'e9motion extraordinaire. Pendant un quart d\rquote heure, on se demande qui est ce g\'e9n\'e9ral, quel titre il a, s\rquote il est d\rquote un rang plus \'e9lev\'e9 que les g\'e9n\'e9raux de notre ville. Les for\'e7
+ats adorent parler grades, chefs, savoir qui a la primaut\'e9, qui peut faire plier l\rquote \'e9chine des autres fonctionnaires et qui courbe la sienne\~; ils se querellent et s\rquote injurient en l\rquote honneur de ces g\'e9n\'e9raux, il s\rquote
+ensuit m\'eame quelquefois des rixes. Quel int\'e9r\'eat peuvent-ils bien y avoir\~? En entendant les for\'e7ats parler de g\'e9n\'e9raux et de chefs, on mesure le degr\'e9 de d\'e9veloppement et d\rquote intelligence de ces hommes tels qu\rquote ils \'e9
+taient dans la soci\'e9t\'e9, avant d\rquote entrer au bagne. Il faut dire aussi que chez nous, parler des g\'e9n\'e9raux et de l\rquote administration sup\'e9rieure est regard\'e9 comme la conversation la plus s\'e9rieuse et la plus \'e9l\'e9gante.
+
+\par
+\par \emdash Vous voyez bien qu\rquote on vient de mettre \'e0 la porte notre major, remarque Kvassof \emdash un tout petit homme rougeaud, emport\'e9 et born\'e9. C\rquote est lui qui avait annonc\'e9 que le major allait \'eatre remplac\'e9.
+\par
+\par \emdash Il leur graissera la patte\~! fait d\rquote une voix saccad\'e9e le vieillard morose qui a fini sa soupe aux choux aigres.
+\par
+\par \emdash Parbleu qu\rquote il leur graissera la patte, fait un autre. \emdash Il a assez vol\'e9 d\rquote argent, le brigand. Et dire qu\rquote il a \'e9t\'e9 major de bataillon avant de venir ici\~! il a mis du foin dans ses bottes, il n\rquote
+y a pas longtemps, il s\rquote est fianc\'e9 \'e0 la fille de l\rquote archipr\'eatre.
+\par
+\par \emdash Mais il ne s\rquote est pas mari\'e9\~: on lui a montr\'e9 la porte, \'e7a prouve qu\rquote il est pauvre. Un joli fianc\'e9\~! il n\rquote a rien que les habits qu\rquote il porte\~: l\rquote ann\'e9e derni\'e8re, \'e0 P\'e2
+ques, il a perdu aux cartes tout ce qu\rquote il avait. C\rquote est Fedka qui me l\rquote a dit.
+\par
+\par \emdash Eh, eh\~! camarade, moi aussi j\rquote ai \'e9t\'e9 mari\'e9, mais il ne fait pas bon se marier pour un pauvre diable\~; on a vite fait de prendre femme, mais le plaisir n\rquote est pas long\~! remarque Skouratof qui vient se m\'ealer \'e0
+ la conversation g\'e9n\'e9rale.
+\par
+\par \emdash Tu crois qu\rquote on va s\rquote amuser \'e0 parler de toi\~! fait le gars d\'e9gourdi qui a \'e9t\'e9 fourrier de bataillon. \emdash Quant \'e0 toi, Kvassof, je te dirai que tu es un grand imb\'e9cile. S
+i tu crois que le major peut graisser la patte \'e0 un g\'e9n\'e9ral-r\'e9viseur, tu te trompes joliment\~; t\rquote imagines-tu qu\rquote on l\rquote envoie de P\'e9tersbourg sp\'e9cialement pour inspecter ton major\~! Tu es encore fi\'e8rement ben\'ea
+t, mon gaillard, c\rquote est moi qui te le dis.
+\par
+\par \emdash Et tu crois que parce qu\rquote il est g\'e9n\'e9ral il ne prend pas de pots-de-vin\~? remarque d\rquote un ton sceptique quelqu\rquote un dans la foule.
+\par
+\par \emdash Bien entendu\~! mais s\rquote il en prend, il les prend gros.
+\par
+\par \emdash C\rquote est s\'fbr, \'e7a monte avec le grade.
+\par
+\par \emdash Un g\'e9n\'e9ral se laisse toujours graisser la patte, dit Kvassof d\rquote un ton sentencieux.
+\par
+\par \emdash Leur as-tu donn\'e9 de l\rquote argent, toi, pour en parler aussi s\'fbrement\~? interrompt tout \'e0 coup Baklouchine d\rquote un ton de m\'e9pris. \emdash As-tu m\'eame vu un g\'e9n\'e9ral dans ta vie\~?
+\par
+\par \emdash Oui, monsieur.
+\par
+\par \emdash Menteur\~!
+\par
+\par \emdash Menteur toi-m\'eame\~!
+\par
+\par \emdash Eh bien, enfants, puisqu\rquote il a vu un g\'e9n\'e9ral, qu\rquote il nous dise lequel il a vu\~! Allons, dis vite\~; je connais tous les g\'e9n\'e9raux.
+\par
+\par \emdash J\rquote ai vu le g\'e9n\'e9ral Zibert, fait Kvassof d\rquote un ton ind\'e9cis.
+\par
+\par \emdash Zibert\~! Il n\rquote y a pas de g\'e9n\'e9ral de ce nom-l\'e0. Il t\rquote a probablement regard\'e9 le dos, ce g\'e9n\'e9ral-l\'e0, quand on te donnait les verges. Ce Zibert n\rquote \'e9
+tait probablement que lieutenant-colonel, mais tu avais si peur \'e0 ce moment-l\'e0 que tu as cru voir un g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par \emdash Non\~! \'e9coutez-moi, crie Skouratof, \emdash parce que je suis un homme mari\'e9. Il y avait en effet \'e0 Moscou un g\'e9n\'e9ral de ce nom-l\'e0, Zibert, un Allemand, mais sujet russe. Il se confessait chaque ann\'e9e au pope des m\'e9
+faits qu\rquote il avait commis avec de petites dames, et buvait de l\rquote eau comme un canard. Il buvait au moins quarante verres d\rquote eau de la Moskva. Il se gu\'e9rissait ainsi de je ne sais plus quelle maladie\~: c\rquote
+est son valet de chambre qui me l\rquote a dit.
+\par
+\par \emdash Eh bien\~! et les carpes ne lui nageaient pas dans le ventre\~? remarque le for\'e7at \'e0 la balala\'efka.
+\par
+\par \emdash Restez donc tranquilles\~: on parle s\'e9rieusement, et les voil\'e0 qui commencent \'e0 dire des b\'eatises\'85 Quel }{\i\cgrid0 l\'e9viseur}{\cgrid0 arrive, camarades\~? s\rquote informe un for\'e7at toujours affair\'e9
+, Martynof, vieillard qui a servi dans les hussards.
+\par
+\par \emdash Voil\'e0 des gens menteurs\~! fait un des sceptiques. Dieu sait d\rquote o\'f9 ils tiennent cette nouvelle\~! Tout \'e7a, c\rquote est des blagues.
+\par
+\par \emdash Non, ce ne sont pas des blagues\~! remarque d\rquote un ton dogmatique Koulikof, qui a gard\'e9 jusqu\rquote alors un silence majestueux. C\rquote est un homme de poids, \'e2g\'e9 de cinquante ans environ, au visage tr\'e8s-r\'e9
+gulier et avec des mani\'e8res superbes et m\'e9prisantes, dont il tire vanit\'e9. Il est Tsigane, v\'e9t\'e9rinaire, gagne de l\rquote argent en ville en soignant les chevaux et vend du vin dans notre maison de force\~: pas b\'eate, intelligent m\'ea
+me, avec une m\'e9moire tr\'e8s-meubl\'e9e, il laisse tomber ses paroles avec autant de soin que si chaque mot valait un rouble.
+\par
+\par \emdash C\rquote est vrai, continue-t-il d\rquote un ton tranquille\~; je l\rquote ai entendu dire encore la semaine derni\'e8re\~: c\rquote est un g\'e9n\'e9ral \'e0 grosses \'e9paulettes qui va inspecter toute la Sib\'e9rie. On lui graisse la patte, c
+\rquote est s\'fbr, mais en tout cas, pas notre huit-yeux de major\~: il n\rquote osera pas se faufiler pr\'e8s de lui, parce que, voyez-vous, camarades, il y a g\'e9n\'e9raux et g\'e9n\'e9raux, comme il y a fagots et fagots. Seulement, c\rquote
+est moi qui vous le dis, notre major restera en place. Nous sommes sans langue, nous n\rquote avons pas le droit de parler, et quant \'e0 nos chefs, ce ne sont pas eux qui iront le d\'e9noncer, Le r\'e9
+viseur arrivera dans notre maison de force, jettera un coup d\rquote \'9cil et repartira tout de suite\~; il dira que tout \'e9tait en ordre.
+\par
+\par \emdash Oui, mais toujours est-il que le major a eu peur\~; il est ivre depuis le matin.
+\par
+\par \emdash Et ce soir, il a fait emmener deux fourgons\'85 C\rquote est Fedka qui l\rquote a dit.
+\par
+\par \emdash Vous avez beau frotter un n\'e8gre, il ne deviendra jamais blanc. Est-ce la premi\'e8re fois que vous le voyez, ivre, hein\~?
+\par
+\par \emdash Non\~! ce sera une fi\'e8re injustice si le g\'e9n\'e9ral ne lui fait rien, disent entre eux les for\'e7ats qui s\rquote agitent et s\rquote \'e9meuvent.
+\par
+\par La nouvelle de l\rquote arriv\'e9e du r\'e9viseur se r\'e9pand dans le bagne. Les d\'e9tenus rodent dans la cour avec impatience en r\'e9p\'e9tant la grande nouvelle. Les uns se taisent et conservent leur sang-froid, pour se donner un air d\rquote
+importance, les autres restent indiff\'e9rents. Sur le seuil des portes des for\'e7ats s\rquote asseyent pour jouer de la balala\'efka, tandis que d\rquote autres continuent \'e0 bavarder. Des groupes chantent en tra\'eenant, mais en g\'e9n\'e9
+ral la cour enti\'e8re est houleuse et excit\'e9e.
+\par
+\par Vers neuf heures on nous compta, on nous parqua dans les casernes, que l\rquote on ferma pour la nuit. C\rquote \'e9tait une courte nuit d\rquote \'e9t\'e9\~; aussi nous r\'e9veillait-on \'e0 cinq heures du matin, et pourtant personne ne parvenait \'e0 s
+\rquote endormir avant onze heures du soir, parce que jusqu\rquote \'e0 ce moment les conversations, le va-et-vient ne cessaient pas\~; il s\rquote organisait aussi quelquefois des parties de cartes comme pendant l\rquote hiver. La chaleur \'e9tait intol
+\'e9rable, \'e9touffante. La fen\'eatre ouverte laisse bien entrer la fra\'eecheur de la nuit, mais les for\'e7ats ne font que s\rquote agiter sur leurs lits de bois, comme dans un d\'e9lire. Les puces pullulent. Nous en avions suffisamment l\rquote hiver
+\~; mais quand venait le printemps, elles se multipliaient dans des proportions si inqui\'e9tantes, que je n\rquote y pouvais croire avant d\rquote en souffrir moi-m\'eame. Et plus l\rquote \'e9t\'e9 s\rquote avan\'e7ait, plus elles deven
+aient mauvaises. On peut s\rquote habituer aux puces, je l\rquote ai observ\'e9, mais c\rquote est tout du m\'eame un tourment si insupportable qu\rquote il donne la fi\'e8vre\~; on sent parfaitement dans son sommeil qu\rquote on ne dort pas, mais qu
+\rquote on d\'e9lire. Enfin, vers le matin, quand l\rquote ennemi se fatigue et qu\rquote on s\rquote endort d\'e9licieusement dans la fra\'eecheur de l\rquote aube, l\rquote impitoyable diane retentit tout \'e0 coup. On \'e9
+coute en les maudissant les coups redoubl\'e9s et distincts des baguettes, on se blottit dans sa demi-pelisse, et involontairement l\rquote id\'e9e vous vient qu\rquote il en sera de m\'eame demain, apr\'e8s-demain, pendant plusieurs ann\'e9
+es de suite, jusqu\rquote au moment o\'f9 l\rquote on vous mettra en libert\'e9. Quand viendra-t-elle, cette libert\'e9\~? o\'f9 est-elle\~? Il faut se lever, on marche autour de vous, le tapage habituel recommence\'85 Les for\'e7ats s\rquote
+habillent, se h\'e2tent d\rquote aller au travail. On pourra, il est vrai, dormir encore une heure \'e0 midi\~!
+\par
+\par Ce qu\rquote on avait dit du r\'e9viseur n\rquote \'e9tait que la pure v\'e9rit\'e9. Les bruits se confirmaient de jour en jour, enfin on sut qu\rquote un g\'e9n\'e9ral, un haut fonctionnaire, arrivait de P\'e9tersbourg pour inspecter toute la Sib\'e9
+rie, qu\rquote il \'e9tait d\'e9j\'e0 \'e0 Tobolsk. On apprenait chaque jour quelque chose de nouveau\~: ces rumeurs venaient de la ville\~: on racontait que tout le monde avait peur, chacun faisait ses pr\'e9par
+atifs pour se montrer sous le meilleur jour possible. Les autorit\'e9s organisaient des r\'e9ceptions, des bals, des f\'eates de toutes sortes. On envoya des bandes de for\'e7ats \'e9
+galiser les rues de la forteresse, arracher les mottes de terre, peindre les haies et les poteaux, pl\'e2trer, badigeonner, r\'e9parer tout ce qui se voyait et sautait aux yeux. Nos d\'e9
+tenus comprenaient parfaitement le but de ce travail, et leurs discussions s\rquote animaient toujours plus ardentes et plus fougueuses. Leur fantaisie ne connaissait plus de limites. Ils s\rquote appr\'eataient m\'eame \'e0
+ manifester des exigences quand le g\'e9n\'e9ral arriverait, ce qui ne les emp\'eachait nullement de s\rquote injurier et de se quereller. Notre major \'e9tait sur des charbons ardents, Il venait continuellement visiter la maison de force,
+criait et se jetait encore plus souvent qu\rquote \'e0 l\rquote ordinaire sur les gens, les envoyait pour un rien au corps de garde attendre une punition et veillait s\'e9v\'e8rement \'e0 la propret\'e9 et \'e0 la bonne tenue des casernes, \'c0
+ ce moment arriva une petite histoire, qui n\rquote \'e9mut pas le moins du monde cet officier, comme on aurait pu s\rquote y attendre, qui lui causa, au contraire, une vive satisfaction. Un for\'e7at en frappa un autre avec une all\'e8
+ne en pleine poitrine, presque droit au c\'9cur.
+\par
+\par Le d\'e9linquant s\rquote appelait Lomof\~; la victime portait dans notre maison de force le nom de Gavrilka\~: c\rquote \'e9tait un des vagabonds endurcis dont j\rquote ai parl\'e9 plus haut\~; je ne sais pas s\rquote
+il avait un autre nom, je ne lui en ai jamais connu d\rquote autre que celui de Gavrilka.
+\par
+\par Lomof avait \'e9t\'e9 un paysan ais\'e9 du gouvernement de T\'85 district de K\'85 Ils \'e9taient cinq, qui vivaient ensemble\~: les deux fr\'e8res Lomof et trois fils. C\rquote \'e9taient de riches paysans, on disait dans tout le gouvernement qu\rquote
+ils avaient plus de trois cent mille roubles assignats. Ils labouraient et corroyaient des peaux, mais s\rquote occupaient surtout d\rquote usure, de receler les vagabonds et les objets vol\'e9s, enfin d\rquote un tas de jolies choses. La moiti\'e9
+ des paysans du district leur devait de l\rquote argent et se trouvait ainsi entre leurs grilles. Ils passaient pour \'eatre intelligents et rus\'e9s, ils prenaient de tr\'e8s-grands airs. Un grand personnage de leur contr\'e9e s\rquote \'e9tant arr\'eat
+\'e9 chez le p\'e8re, ce fonctionnaire l\rquote avait pris en affection \'e0 cause de sa hardiesse et de sa rouerie. Ils s\rquote imagin\'e8rent alors qu\rquote ils pouvaient faire ce que bon leur semblait et s\rquote engag\'e8
+rent de plus en plus dans des entreprises ill\'e9gales. Tout le monde murmurait contre eux, on d\'e9sirait les voir dispara\'eetre \'e0 cent pieds sous terre, mais leur audace allait croissant, Les ma\'eetres de police du district, l
+es assesseurs des tribunaux ne leur faisaient plus peur. Enfin la chance les trahit\~; ils furent perdus non pas par leurs crimes secrets, mais par une accusation calomnieuse et mensong\'e8re. Ils poss\'e9daient \'e0
+ dix verstes de leur hameau une ferme, o\'f9 vivaient pendant l\rquote automne six ouvriers kirghizes, qu\rquote ils avaient r\'e9duit en servitude depuis longtemps. Un beau jour, ces Kirghizes furent trouv\'e9s assassin\'e9s. On commen\'e7a une enqu\'ea
+te qui dura longtemps, et gr\'e2ce \'e0 laquelle on d\'e9couvrit une foule de choses fort vilaines. Les Lomof furent accus\'e9s d\rquote avoir assassin\'e9 leurs ouvriers. Ils avaient racont\'e9 eux-m\'eames leur histoire, connue de tout le bague\~
+: on les soup\'e7onnait de devoir beaucoup d\rquote argent aux Kirghizes, et comme ils \'e9taient tr\'e8s-avares et avides, malgr\'e9 leur grande fortune, on crut qu\rquote ils avaient assassin\'e9
+s les six Kirghizes afin de ne pas payer leur dette. Pendant l\rquote enqu\'eate et le jugement leur bien fondit et se dissipa. Le p\'e8re mourut\~; les fils furent d\'e9port\'e9s\~: un de ces derniers et leur oncle se virent condamner \'e0
+ quinze ans de travaux forc\'e9s\~; ils \'e9taient parfaitement innocents du crime qu\rquote on leur imputait. Un beau jour, Gavrilka, un fripon fieff\'e9, connu aussi comme vagabond, mais tr\'e8s-gai et tr\'e8s-vif, s\rquote avoua l\rquote
+auteur de ce crime. Je ne sais pas au fond s\rquote il avait fait lui-m\'eame l\rquote aveu, mais toujours est-il que les for\'e7ats le tenaient pour l\rquote assassin des Kirghizes\~: ce Gavrilka, alors qu\rquote
+il vagabondait encore, avait eu une affaire avec les Lomof. (Il n\rquote \'e9tait incarc\'e9r\'e9 dans notre maison de force que pour un laps de temps tr\'e8s-court, en qualit\'e9 de soldat d\'e9serteur et de vagabond.) Il avait \'e9gorg\'e9
+ les Kirghizes avec trois autres r\'f4deurs, dans l\rquote esp\'e9rance de se refaire quelque peu par le pillage de la ferme.
+\par
+\par On n\rquote aimait pas les Lomof chez nous, je ne sais trop pourquoi. L\rquote un d\rquote eux, le neveu, \'e9tait un rude gaillard, intelligent et d\rquote humeur sociable\~; mais son oncle, celui qui avait frapp\'e9 Gavrilka avec une all\'e8
+ne, paysan stupide et emport\'e9, se querellait continuellement avec les for\'e7ats, qui le battaient comme pl\'e2tre. Toute la maison de force aimait Gavrilka, \'e0 cause de son caract\'e8re gai et facile. Les Lomof n\rquote ignoraient pas qu\rquote il
+\'e9tait l\rquote auteur du crime pour lequel ils avaient \'e9t\'e9 condamn\'e9s, mais jamais ils ne s\rquote \'e9taient disput\'e9s avec lui\~; Gavrilka ne faisait aucune attention \'e0 eux. La rixe avait commenc\'e9 \'e0 cause d\rquote une fille d\'e9go
+\'fbtante, qu\rquote il disputait \'e0 l\rquote oncle Lomof\~: il s\rquote \'e9tait vant\'e9 de la condescendance qu\rquote elle lui avait montr\'e9e\~; le paysan, affol\'e9 de jalousie, avait fini par lui planter une all\'e8ne dans la poit
+rine. Bien que les Lomof eussent \'e9t\'e9 ruin\'e9s par le jugement qui leur avait enlev\'e9 tous leurs biens, ils passaient dans le bagne pour tr\'e8s-riches\~; ils avaient de l\rquote argent, un samovar, et buvaient du th\'e9. Notre major ne l\rquote
+ignorait pas et ha\'efssait les deux Lomof, il ne leur \'e9pargnait aucune vexation. Les victimes de cette haine l\rquote expliquaient par le d\'e9sir qu\rquote avait le major de se faire graisser la patte, mais ils ne voulaient pas s\rquote y r\'e9
+soudre.
+\par
+\par Si l\rquote oncle Lomof avait enfonc\'e9 d\rquote une ligne plus avant son all\'e8ne dans la poitrine de Gavrilka, il l\rquote aurait certainement tu\'e9, mais il ne r\'e9ussit qu\rquote \'e0 lui faire une \'e9gratignure. On rapporta l\rquote
+affaire au major. Je le vois encore arriver tout essouffl\'e9, mais avec une satisfaction visible. Il s\rquote adressa \'e0 Gavrilka d\rquote un ton affable et paternel, comme s\rquote il e\'fbt parl\'e9 \'e0 son fils.
+\par
+\par \emdash Eh bien, mon ami, peux-tu aller toi-m\'eame \'e0 l\rquote h\'f4pital ou faut-il qu\rquote on t\rquote y m\'e8ne\~? Non, je crois qu\rquote il vaut mieux faire atteler un cheval. Qu\rquote on attelle imm\'e9diatement\~
+! cria-t-il au sous-officier d\rquote une voix haletante.
+\par
+\par \emdash Mais je ne sens rien, Votre Haute Noblesse. Il ne m\rquote a que l\'e9g\'e8rement piqu\'e9 l\'e0, Votre Haute Noblesse.
+\par
+\par \emdash Tu ne sais pas, mon cher ami, tu ne sais pas\~; tu verras\'85 C\rquote est \'e0 une mauvaise place qu\rquote il t\rquote a frapp\'e9. Tout d\'e9pend de la place\'85 Il t\rquote a atteint juste au-dessous du c\'9cur, le brigand\~! Attends, attends
+\~! hurla-t-il en s\rquote adressant a Lomof. \emdash Je te la garde bonne\~!\'85 Qu\rquote on le conduise au corps de garde\~!
+\par
+\par Il tint ce qu\rquote il avait promis. On mit en jugement Lomof, et quoique la blessure f\'fbt tr\'e8s-l\'e9g\'e8re, la pr\'e9m\'e9ditation \'e9tant \'e9vidente, on augmenta sa condamnation aux travaux forc\'e9s de plusieurs ann\'e9
+es et on lui infligea un millier de baguettes. Le major fut enchant\'e9\'85 Le r\'e9viseur arriva enfin.
+\par
+\par Le lendemain de son arriv\'e9e en ville, il vint faire son inspection \'e0 la maison de force. C\rquote \'e9tait justement un jour de f\'eate\~; depuis quelques jours tout \'e9tait propre, luisant, minutieusement lav\'e9\~; les for\'e7ats \'e9taient ras
+\'e9s de frais, leur linge tr\'e8s-blanc n\rquote avait pas la moindre tache. (Comme l\rquote exigeait le r\'e8glement, ils portaient pendant l\rquote \'e9t\'e9 des vestes et des pantalons de toile. Chacun d\rquote
+eux avait dans le dos un rond noir cousu \'e0 la veste, de huit centim\'e8tres de diam\'e8tre.) Pendant une heure on avait fait la le\'e7on aux d\'e9tenus, ce qu\rquote ils devaient r\'e9pondre et dans quels termes, si ce haut fonctionnaire s\rquote
+avisait de les saluer. On avait m\'eame proc\'e9d\'e9 \'e0 des r\'e9p\'e9titions\~; le major semblait avoir perdu la t\'eate. Une heure avant l\rquote arriv\'e9e du r\'e9viseur, tous les for\'e7ats \'e9taient \'e0
+ leur poste, immobiles comme des statues, le petit doigt \'e0 la couture du pantalon. Enfin, vers une heure de l\rquote apr\'e8s-midi, le r\'e9viseur fit son entr\'e9e. C\rquote \'e9tait un g\'e9n\'e9ral \'e0 l\rquote air important, si important m\'ea
+me que le c\'9cur de tous les fonctionnaires de la Sib\'e9rie occidentale devait tressauter d\rquote effroi, rien qu\rquote \'e0 le voir. Il entra d\rquote un air s\'e9v\'e8re et majestueux, suivi d\rquote un gros de g\'e9n\'e9
+raux et de colonels, ceux qui remplissaient des fonctions dans notre ville. Il y avait encore un civil de haute taille, \'e0 figure r\'e9guli\'e8re, en frac et en souliers\~; ce personnage gardait une allure ind\'e9pendante et d\'e9gag\'e9e, et le g\'e9n
+\'e9ral s\rquote adressait \'e0 lui \'e0 chaque instant avec une politesse exquise. Ce civil venait aussi de P\'e9tersbourg. Il intrigua fort tous les for\'e7ats, \'e0 cause de la d\'e9f\'e9rence qu\rquote avait pour lui un g\'e9n\'e9ral si important\~
+! On apprit son nom et ses fonctions par la suite, mais avant de les conna\'eetre, on parla beaucoup de lui. Notre major, tir\'e9 \'e0 quatre \'e9pingles, en collet orange, ne fit pas une impression trop favorable au g\'e9n\'e9ral, \'e0
+ cause de ses yeux inject\'e9s de sang et de sa figure violac\'e9e et couperos\'e9e. Par respect pour son sup\'e9rieur, il avait enlev\'e9 ses lunettes et restait \'e0 quelque distance, droit comme un piquet, attendant fi\'e9vreusement le moment o\'f9 l
+\rquote on exigerait quelque chose de lui, pour courir ex\'e9cuter le d\'e9sir de Son Excellence\~; mais le besoin de ses services ne se fit pas sentir. Le g\'e9n\'e9ral parcourut silencieusement les casernes, jeta un coup d\rquote \'9c
+il dans la cuisine, o\'f9 il go\'fbta la soupe aux choux aigres. On me montra \'e0 lui, en lui disant que j\rquote \'e9tais ex-gentilhomme, que j\rquote avais fait ceci et cela.
+\par
+\par \emdash Ah\~! r\'e9pondit le g\'e9n\'e9ral. \emdash Et quelle est sa conduite\~?
+\par
+\par \emdash Satisfaisante pour le moment, Votre Excellence, satisfaisante.
+\par
+\par Le g\'e9n\'e9ral fit un signe de t\'eate et sortit de la maison de force au bout de deux minutes. Les for\'e7ats furent \'e9blouis et d\'e9sappoint\'e9s, ils demeur\'e8rent perplexes. Quant \'e0 se plaindre du major, il ne fallait pas m\'ea
+me y penser. Celui-ci \'e9tait rassur\'e9 d\rquote avance \'e0 cet \'e9gard.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262262}VI \endash LES ANIMAUX DE LA MAISON DE FORCE.{\*\bkmkend _Toc96262262}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par L\rquote achat de Gni\'e9dko (cheval bai), qui eut lieu peu de temps apr\'e8s, fut une distraction beaucoup plus agr\'e9able et plus int\'e9ressante pour les for\'e7ats que la visite du haut personnage dont je viens de parler. Nous avions besoin d\rquote
+un cheval dans le bagne pour transporter l\rquote eau, pour emmener les ordures, etc. Un for\'e7at devait s\rquote en occuper, et le conduisait, \emdash sous escorte, bien entendu. \emdash Notre cheval avait passablement \'e0 faire matin et soir\~; c
+\rquote \'e9tait une bonne b\'eate, mais d\'e9j\'e0 us\'e9e, car il servait depuis longtemps. Un beau matin, la veille de la Saint-Pierre, Gni\'e9dko (Bai), qui amenait un tonneau d\rquote eau, s\rquote
+abattit et creva au bout de quelques instants. On le regretta fort\~; aussi tous les for\'e7ats se rassembl\'e8rent autour de lui pour discuter et commenter sa mort. Ceux qui avaient servi dans la cavalerie, les Tsiganes, les v\'e9t\'e9
+rinaires et autres prouv\'e8rent une connaissance approfondie des chevaux en g\'e9n\'e9ral, et se querell\'e8rent \'e0 ce sujet\~; tout cela ne ressuscita pas notre cheval bai, qui \'e9tait \'e9tendu mort, le ventre boursoufl\'e9\~
+; chacun croyait de son devoir de le t\'e2ter du doigt\~; on informa enfin le major de l\rquote accident arriv\'e9 par la volont\'e9 de Dieu\~; il d\'e9cida d\rquote en faire acheter imm\'e9diatement un autre.
+\par
+\par Le jour de la Saint-Pierre, de bon matin, apr\'e8s la messe, quand tous les for\'e7ats furent r\'e9unis, on amena des chevaux pour les vendre. Le soin de choisir un cheval \'e9tait confi\'e9 aux d\'e9
+tenus, car il y avait parmi eux de vrais connaisseurs, et il aurait \'e9t\'e9 difficile de tromper deux cent cinquante hommes dont le maquignonnage avait \'e9t\'e9 la sp\'e9cialit\'e9
+. Il arriva des Tsiganes, des Kirghizes, des maquignons, des bourgeois. Les for\'e7ats attendaient avec impatience l\rquote apparition de chaque nouveau cheval, et se sentaient gais comme des enfants. Ce qui les flattait surtout, c\rquote est qu\rquote
+ils pouvaient acheter une b\'eate comme des gens libres, comme pour eux, comme si l\rquote argent sortait de leur poche. On amena et emmena trois chevaux avant qu\rquote on e\'fbt fini de s\rquote entendre sur l\rquote achat du quatri\'e8me. Le
+s maquignons regardaient avec \'e9tonnement et une certaine timidit\'e9 les soldats d\rquote escorte qui les accompagnaient. Deux cents hommes ras\'e9s, marqu\'e9s au fer, avec des cha\'eenes aux pieds, \'e9
+taient bien faits pour inspirer une sorte de respect, d\rquote autant plus qu\rquote ils \'e9taient chez eux, dans leur nid de for\'e7ats, o\'f9 personne ne p\'e9n\'e9trait jamais. Les n\'f4tres \'e9taient in\'e9
+puisables en ruses qui devaient leur faire conna\'eetre la valeur du cheval qu\rquote on venait de leur amener\~; ils l\rquote examinaient, le t\'e2taient avec un air affair\'e9, s\'e9rieux, comme si la prosp\'e9rit\'e9 de la maison de force e\'fbt d\'e9
+pendu de l\rquote achat de cette b\'eate, Les Circassiens saut\'e8rent m\'eame sur sa croupe\~; leurs yeux brillaient, ils babillaient rapidement dans leur dialecte incompr\'e9hensible, en montrant leurs dents blanche
+s et en faisant mouvoir les narines dilat\'e9es du leurs nez basan\'e9s et crochus. Il y avait des Russes qui pr\'eataient une vive attention \'e0 leur discussion, et semblaient pr\'eats \'e0 leur sauter aux yeux\~
+; ils ne comprenaient pas les paroles que leurs camarades \'e9changeaient, mais on voyait qu\rquote ils auraient voulu deviner par l\rquote expression des yeux, savoir si le cheval \'e9tait bon ou non. Qu\rquote importait \'e0 un for\'e7at, et surtout
+\'e0 un for\'e7at h\'e9b\'e9t\'e9 et dompt\'e9, qui n\rquote aurait pas m\'eame os\'e9 prononcer un mot devant ses autres camarades, que l\rquote on achetait un cheval ou un autre, comme s\rquote il l\rquote e\'fbt acquis pour son compte, comme s\rquote
+il ne lui \'e9tait pas indiff\'e9rent qu\rquote on choisit celui-l\'e0 ou un autre\~? Outre les Circassiens, ceux des condamn\'e9s auxquels on accordait de pr\'e9f\'e9rence les premi\'e8res places et la parole \'e9
+taient les Tsiganes et les ex-maquignons. Il y eut une esp\'e8ce de duel entre deux for\'e7ats \emdash le Tsigane Koulikof, ancien maquignon et voleur de chevaux, et un v\'e9t\'e9rinaire par vocation, rus\'e9 paysan sib\'e9rien qui avait \'e9t\'e9 envoy
+\'e9 depuis peu de temps aux travaux forc\'e9s et qui avait r\'e9ussi \'e0 enlever \'e0 Koulikof toutes ses pratiques en ville. \emdash Il faut dire que l\rquote on prisait fort les v\'e9t\'e9rinaires sans dipl\'f4
+me de la prison, et que non-seulement les bourgeois et les marchands, mais les hauts fonctionnaires de la ville s\rquote adressaient \'e0 eux quand leurs chevaux tombaient malades, de pr\'e9f\'e9rence \'e0 plusieurs v\'e9t\'e9rinaires patent\'e9s. Jusqu
+\rquote \'e0 l\rquote arriv\'e9e de Iolkine, le paysan sib\'e9rien, Koulikof avait eu force clients dont il recevait des preuves sonnantes de reconnaissance\~
+; on ne lui connaissait pas de rival. Il agissait en vrai Tsigane, dupait et trompait, car il ne savait pas son m\'e9tier aussi bien qu\rquote il s\rquote en vantait. Ses revenus avaient fait de lui une esp\'e8ce d\rquote aristocrate parmi les for\'e7
+ats de notre prison\~: on l\lquote \'e9coutait et on lui ob\'e9issait, mais il parlait peu, et ne se pronon\'e7ait que dans les grandes occasions. C\rquote \'e9tait un fanfaron, mais qui disposait d\rquote une \'e9nergie r\'e9elle\~: il \'e9tait d\rquote
+\'e2ge m\'fbr, tr\'e8s-beau et surtout tr\'e8s-intelligent. Il nous parlait, \'e0 nous autres gentilshommes, avec une politesse exquise, tout en conservant une dignit\'e9 parfaite. Je suis s\'fbr que si on l\rquote avait habill\'e9 convenablement et amen
+\'e9 dans un club de capitale sous le titre de comte, il aurait tenu son rang, jou\'e9 au whist, et parl\'e9 \'e0 ravir en homme de poids, qui sait se taire quand il faut\~: de toute la soir\'e9e personne n\rquote e\'fbt devin\'e9 que ce comte \'e9
+tait un simple vagabond. Il avait probablement beaucoup vu\~; quant \'e0 son pass\'e9, il nous \'e9tait parfaitement inconnu \emdash il faisait partie de la section particuli\'e8re. \emdash Sit\'f4t que Iolkine, \emdash
+ simple paysan vieux-croyant, mais rus\'e9 comme le plus rus\'e9 moujik, \emdash fut arriv\'e9, la gloire v\'e9t\'e9rinaire de Koulikof p\'e2lit sensiblement. En moins de deux mois, le Sib\'e9rien lui enleva presque tous ses clients de la ville, ca
+r il gu\'e9rissait en tr\'e8s-peu de temps des chevaux que Koulikof avait d\'e9clar\'e9s incurables, et dont les v\'e9t\'e9rinaires patent\'e9s avaient abandonn\'e9 la cure. Ce paysan avait \'e9t\'e9 condamn\'e9 aux travaux forc\'e9s pour avoir fabriqu
+\'e9 de la fausse monnaie. Quelle mouche l\rquote avait piqu\'e9 de se m\'ealer d\rquote une pareille industrie\~? Il nous raconta lui-m\'eame en se moquant comment il leur fallait trois pi\'e8ces d\rquote
+or authentiques pour en faire une fausse. Koulikof \'e9tait quelque peu offusqu\'e9 des succ\'e8s du paysan, tandis que sa gloire d\'e9clinait rapidement. Lui qui avait eu jusqu\rquote alors une ma\'ee
+tresse dans le faubourg, qui portait une camisole de peluche, des bottes \'e0 revers, il fut subitement oblig\'e9 de se faire cabaretier\~; aussi tout le monde s\rquote attendait a une bonne querelle lors de l\rquote achat du nouveau cheval. La curiosit
+\'e9 \'e9tait excit\'e9e, chacun d\rquote eux avait ses partisans\~; les plus ardents s\rquote agitaient et \'e9changeaient d\'e9j\'e0 des injures. Le visage rus\'e9 de Iolkine \'e9tait contract\'e9 par un sourire sarcastique\~
+; mais il en fut autrement que l\rquote on ne pensait\~: Koulikof n\rquote avait nulle envie de disputer, il agit tr\'e8s-habilement sans en venir l\'e0. Il c\'e9da tout d\rquote abord, \'e9couta avec d\'e9f\'e9
+rence les avis critiques de son rival, mais l\rquote attrapa sur un mot, lui faisant remarquer d\rquote un air modeste et ferme qu\rquote il se trompait. Avant que Iolkine e\'fbt eu le temps de se reprendre et de se raviser, son rival lui d\'e9montra qu
+\rquote il avait commis une erreur. En un mot, Iolkine fut battu \'e0 plate couture, d\rquote une fa\'e7on inattendue et tr\'e8s-habile, si bien que le parti de Koulikof resta satisfait.
+\par
+\par \emdash Eh\~! non, enfants, il n\rquote y a pas \'e0 dire, on ne le prend pas en d\'e9faut, il sait ce qu\rquote il fait\~; eh\~! eh\~! disaient les uns.
+\par
+\par \emdash Iolkine en sait plus long que lui\~! faisaient remarquer les autres, mais d\rquote un ton conciliant. Les deux partis \'e9taient pr\'eats \'e0 faire des concessions.
+\par
+\par \emdash Et puis, outre qu\rquote il en sait autant que l\rquote autre, il a la main plus l\'e9g\'e8re\'85 Oh\~! pour tout ce qui concerne le b\'e9tail, Koulikof ne craint personne.
+\par
+\par \emdash Lui non plus.
+\par
+\par \emdash Il n\rquote a pas son pareil.
+\par
+\par On choisit enfin le nouveau cheval, qui fut achet\'e9. C\rquote \'e9tait un hongre excellent, jeune, vigoureux, d\rquote apparence agr\'e9able. Une b\'eate irr\'e9prochable sous tous les points de vue. On commen\'e7a \'e0 marchander\~: le propri\'e9
+taire demandait trente roubles, les for\'e7ats ne voulaient en donner que vingt-cinq. On marchanda longtemps et avec chaleur, en ajoutant et en c\'e9dant de part et d\rquote autre. Finalement, les for\'e7ats se mirent eux-m\'eames \'e0 rire.
+\par
+\par \emdash Est-ce que tu prends l\rquote argent de ta propre bourse\~? disaient les uns, \'e0 quoi bon marchander\~?
+\par
+\par \emdash As-tu envie de faire des \'e9conomies pour le tr\'e9sor\~? criaient les autres.
+\par
+\par \emdash Mais tout de m\'eame, camarades, c\rquote est de l\rquote argent commun.
+\par
+\par \emdash Commun\~! On voit bien qu\rquote on ne s\'e8me pas les imb\'e9ciles, mais qu\rquote ils naissent tout seuls\~!
+\par
+\par Enfin l\rquote affaire se conclut pour vingt-huit roubles\~; on fit le rapport au major, qui autorisa l\rquote achat. On apporta imm\'e9diatement du pain et du sel, et l\rquote on conduisit triomphalement le nouveau pensionnaire \'e0
+ la maison de force. Il n\rquote y eut pas de for\'e7at, je crois, qui ne lui flatt\'e2t le cou ou ne\~lui caressa le museau. Le jour m\'eame de son acquisition, on lui fit amener de l\rquote eau\~: tous les d\'e9tenus le regardaient avec curiosit\'e9 tra
+\'eener son tonneau. Notre porteur d\rquote eau, le for\'e7at Romane, regardait sa\~b\'eate avec une satisfaction b\'e9ate. Cet ex-paysan, \'e2g\'e9 de cinquante ans environ, \'e9tait s\'e9
+rieux et taciturne comme presque tous les cochers russes, comme si vraiment le commerce constant des chevaux donnait de la gravit\'e9 et du s\'e9rieux au caract\'e8re. Romane \'e9tait calme, affable avec tout le monde, peu parleur\~; il prisait
+du tabac qu\rquote il tenait dans une tabati\'e8re\~; depuis des temps imm\'e9moriaux, il avait eu affaire aux chevaux de la maison de force\~; celui qu\rquote on venait d\rquote acheter \'e9tait le troisi\'e8me qu\rquote il soignait depuis qu\rquote il
+\'e9tait au bagne.
+\par
+\par La place de cocher revenait de droit \'e0 Romane, et personne n\rquote aurait eu l\rquote id\'e9e de lui contester ce droit. Quand Bai creva, personne ne songea \'e0 accuser Romane d\rquote imprudence, pas m\'eame le major\~: c\rquote \'e9tait la volont
+\'e9 de Dieu, tout simplement\~; quant \'e0 Romane, c\rquote \'e9tait un bon cocher. Le cheval bai devint bient\'f4t le favori de la maison de force\~; tout insensibles que fussent nos for\'e7
+ats, ils venaient souvent le caresser. Quelquefois, quand Romane, de retour de la rivi\'e8re, fermait la grande porte que venait de lui ouvrir le sous-officier, Gniedko restait immobile \'e0 attendra son conducteur, qu\rquote il regardait de c\'f4t\'e9.
+\emdash \'ab\~Va tout seul\~!\~\'bb lui criait Romane, \emdash et Gniedko s\rquote en allait tranquillement jusqu\rquote \'e0 la cuisine o\'f9 il s\rquote arr\'eatait, attendant que\~les cuisiniers et les gar\'e7ons de chambre vinssent puiser l\rquote
+eau avec des seaux. \emdash \'ab\~Quel gaillard que notre Gniedko\~! lui criait-on, il a amen\'e9 tout seul son tonneau\~! Il ob\'e9it, que c\rquote est un vrai plaisir\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par \emdash C\rquote est vrai\~! ce n\rquote est qu\rquote un animal, et il comprend ce qu\rquote on lui dit.
+\par
+\par \emdash Un cr\'e2ne cheval que Gniedko\~!
+\par
+\par Le cheval secouait alors la t\'eate et s\rquote \'e9brouait comme s\rquote il e\'fbt entendu et appr\'e9ci\'e9 les louanges\~; quelqu\rquote un lui apportait du pain et du sel\~; quand il avait fini, il secouait de nouveau sa t\'eate comme pour dire\~:
+\emdash Je te connais, je te connais\~! je suis un bon cheval, et tu es un brave homme\~!
+\par
+\par J\rquote aimais aussi \'e0 r\'e9galer Gniedko de pain. Je trouvais du plaisir \'e0 regarder son joli museau et \'e0 sentir dans la paume de ma main ses l\'e8vres chaudes et molles, qui happaient avidement mon offrande.
+\par
+\par Nos for\'e7ats aimaient les animaux, et si on le leur avait permis, ils auraient peupl\'e9 les casernes d\rquote oiseaux et d\rquote animaux domestiques.
+\par
+\par Quelle occupation pourrait mieux ennoblir et adoucir le caract\'e8re sauvage des d\'e9tenus\~? Mais on ne l\rquote autorisait pas. Ni le r\'e8glement, ni l\rquote espace ne le permettaient.
+\par
+\par Pourtant, de mon temps, quelques animaux s\rquote \'e9taient \'e9tablis \'e0 la maison de force. Outre Gniedko, nous avions des chiens, des oies, un bouc, Vaska, et un aigle, qui ne resta que quelque temps.
+\par
+\par Notre chien \'e9tait, comme je l\rquote ai dit auparavant, Boulot\~; une bonne b\'eate intelligente, avec laquelle j\rquote \'e9tais en amiti\'e9\~
+; mais comme le peuple tient le chien pour un animal impur, auquel il ne faut pas faire attention, personne ne le regardait. Il demeurait dans la maison de force, dormait dans la cour, mangeait les d\'e9bris de la cuisine et n\rquote excitait en aucune fa
+\'e7on la sympathie des for\'e7ats qu\rquote il connaissait tous pourtant et qu\rquote il regardait comme ses ma\'eetres. Quand les hommes de corv\'e9e revenaient du travail, au cri de \'ab\~Caporal\~!\~\'bb
+ il accourait vers la grande porte, et accueillait gaiement la bande en fr\'e9tillant de la queue, en regardant chacun des arrivants dans les yeux, comme s\rquote il en attendait quelque caresse\~; mais pendant plusieurs ann\'e9es ses fa\'e7ons engageant
+es furent inutiles\~; personne, except\'e9 moi, ne le caressait\~; aussi me pr\'e9f\'e9rait-il \'e0 tout le monde. Je ne sais plus de quelle fa\'e7on nous acqu\'eemes un autre chien, Blanchet. Quant au troisi\'e8me, Koultiapka, je l\rquote apportai moi-m
+\'eame \'e0 la maison de force encore tout petit.
+\par
+\par Notre Blanchet \'e9tait une \'e9trange cr\'e9ature. Un t\'e9l\'e8gue l\rquote avait \'e9cras\'e9 et lui avait courb\'e9 l\rquote \'e9pine dorsale en dedans. \'c0 qui le voyait courir de loin, il semblait que ce fussent deux chiens jumeaux qui seraient n
+\'e9s joints ensemble. Il \'e9tait en outre galeux, avec des yeux chassieux, une queue d\'e9poilue pendante entre les jambes.
+\par
+\par Maltrait\'e9 par le sort, il avait r\'e9solu du rester impassible en toute occasion\~; aussi n\rquote aboyait-il contre personne, comme s\rquote il avait eu peur de se voir ab\'eemer de nouveau. Il restait presque toujours derri\'e8
+re les casernes, et si quelqu\rquote un s\rquote approchait de lui, il se roulait aussit\'f4t sur le dos comme pour dire\~: \'ab\~Fais de moi ce que tu voudras, je ne pense nullement \'e0 te r\'e9sister.\~\'bb Et chaque for\'e7
+at, quand il faisait la culbute, lui donnait un coup de botte en passant, comme par devoir. \'ab\~Ouh\~! la sale b\'eate\~!\~\'bb Mais Blanchet n\rquote osait m\'eame pas g\'e9mir, et s\rquote il souffrait par trop, il poussait un glapissement sourd et
+\'e9touff\'e9. Il faisait aussi la culbute devant Boulot ou tout autre chien, quand il venait chercher fortune aux cuisines. Il s\rquote allongeait \'e0 terre quand un m\'e2tin se jetait sur lui en aboyant. Les chiens aiment l\rquote humilit\'e9
+ et la soumission chez leurs semblables\~; aussi la b\'eate furieuse s\rquote apaisait tout de suite et restait en arr\'eat r\'e9fl\'e9chie, devant l\rquote humble suppliant \'e9
+tendu devant elle, puis lui flairait curieusement toutes les parties du corps. Que pouvait bien penser en ce moment Blanchet, tout fris sonnant de peur\~? \'ab\~Ce brigand-l\'e0 me mordra-t-il\~?\~\'bb devait-il se demander. Une fois qu\rquote il l
+\rquote avait flair\'e9, le m\'e2tin l\rquote abandonnait aussit\'f4t, n\rquote ayant probablement rien d\'e9couvert en lui de curieux, Blanchet sautait imm\'e9diatement sur ses pattes et se mettait \'e0 suivre une longue bande de ses cong\'e9n\'e8
+res qui donnaient la chasse \'e0 une loutchka quelconque.
+\par
+\par Blanchet savait fort bien que jamais cette loutchka ne s\rquote abaisserait jusqu\rquote \'e0 lui, qu\rquote elle \'e9tait bien trop fi\'e8re pour cela, mais boiter de loin \'e0 sa suite le consolait quelque peu de ses malheurs. Quant \'e0 l\rquote honn
+\'eatet\'e9, il n\rquote en avait plus qu\rquote une notion tr\'e8s-vague\~; ayant perdu toute esp\'e9rance pour l\rquote avenir, il n\rquote avait d\rquote autre ambition que celle d\rquote avoir le ventre plein, et il en faisait montre avec cynisme. J
+\rquote essayai une fois de le caresser. Ce fut l\'e0 pour lui une nouveaut\'e9 si inattendue qu\rquote il s\rquote affaissa \'e0 terre, allong\'e9 sur ses quatre pattes, et frissonna de plaisir en poussant un jappement. Comme j\rquote en avais piti\'e9
+, je le caressais souvent\~; aussi, d\'e8s qu\rquote il me voyait, il se mettait \'e0 japper d\rquote un ton plaintif et larmoyant du plus loin qu\rquote il m\rquote apercevait. Il creva derri\'e8re la maison de forces dans le foss\'e9, d\'e9chir\'e9
+ par d\rquote autres chiens.
+\par
+\par Koultiapka \'e9tait d\rquote un tout autre caract\'e8re. Je ne sais pas pourquoi je l\rquote avais apport\'e9 d\rquote un des chantiers, o\'f9 il venait de na\'eetre\~; je trouvais du plaisir \'e0 le nourrir et \'e0 le voir grandir. Boulot prit aussit\'f4
+t Koultiapka sous sa protection et dormit avec lui. Quand le jeune chien grandit, il eut pour lui des faiblesses, il lui permettait de\~lui mordre les oreilles, de le tirer par le poil\~; il jouait avec lui comme
+les chiens adultes jouent avec les jeunes chiens. Ce qu\rquote il y a de remarquable, c\rquote est que Koultiapka ne grandissait nullement en hauteur, mais seulement en largeur et en longueur\~: il avait un poil touffu, de la couleur de celui d\rquote
+une souris\~; Une de ses oreilles pendait, tandis que l\rquote autre restait droite. De caract\'e8re ardent et enthousiaste, comme tous les jeunes chiens, qui jappent de plaisir en voyant leur ma\'eetre et lui sautent au visage pour le l\'e9
+cher, il ne dissimulait pas ses autres sentiments. \'ab\~Pourvu que la joie soit remarqu\'e9e, les convenances peuvent aller au diable\~!\~\'bb se disait-il. O\'f9 que je fusse, au seul appel de\~: \'ab\~Koultiapka\~!\~\'bb il sortait brusquement d
+\rquote un coin quelconque, de dessous terre, et accourait vers moi, dans son enthousiasme tapageur, en roulant comme une boule et faisant la culbute. J\rquote aimais beaucoup ce petit monstre\~: il semblait que la destin\'e9e ne lui eut r\'e9serv\'e9
+ que contentement et joie dans ce bas monde, mais un beau jour le for\'e7at Neoustro\'efef, qui fabriquait des chaussures de femmes et pr\'e9parait des peaux, le remarqua\~: quelque chose l\rquote avait \'e9videmment frapp\'e9, car il appela Koultiapka, t
+\'e2ta son poil et le renversa amicalement \'e0 terre. Le chien, qui ne se doutait de rien, aboyait de plaisir, mais le lendemain il avait disparu. Je le cherchai longtemps, mais en vain\~; enfin, au bout de deux semaines, tout s\rquote
+expliqua. Le manteau de Koultiapka avait s\'e9duit Neoustro\'efef, qui l\rquote avait \'e9corch\'e9 pour coudre avec sa peau des bottines de velours fourr\'e9es, command\'e9es par la jeune femme d\rquote un au
+diteur. Il me les montra quand elles furent achev\'e9es\~: le poil de l\rquote int\'e9rieur \'e9tait magnifique. Pauvre Koultiapka\~!
+\par
+\par Beaucoup de for\'e7ats s\rquote occupaient de corroyage, et amenaient souvent avec eux \'e0 la maison de force des chiens \'e0 joli poil qui disparaissaient imm\'e9diatement. On les volait ou on les achetait. Je me rappelle qu\rquote
+un jour, je vis deux for\'e7ats derri\'e8re les cuisines, en train de se consulter et de discuter. L\rquote un d\rquote eux tenait en laisse un tr\'e8s-beau chien noir de race excellente. Un chenapan de laquais l\rquote avait enlev\'e9 \'e0 son ma\'ee
+tre et vendu \'e0 nos cordonniers pour trente kopeks. Ils s\rquote appr\'eataient \'e0 le pendre\~: cette op\'e9ration \'e9tait fort ais\'e9e, on enlevait la peau et l\rquote on jetait le cadavre dans une fosse d\rquote
+aisances, qui se trouvait dans le coin le plus \'e9loign\'e9 de la cour, et qui r\'e9pandait une puanteur horrible pendant les grosses chaleurs de l\rquote \'e9t\'e9, car on ne la curait que rarement. Je crois que la pauvre b\'ea
+te comprenait le sort qui lui \'e9tait r\'e9serv\'e9. Elle nous regardait d\rquote un air inquiet et scrutateur les uns apr\'e8s les autres\~; de temps \'e0
+ autre seulement, elle osait remuer sa queue touffue qui lui pendait entre les jambes, comme pour nous attendrir par la confiance qu\rquote elle nous montrait. Je me h\'e2tai de quitter les for\'e7ats, qui termin\'e8rent leur op\'e9ration sans encombre.
+
+\par
+\par Quant aux oies de notre maison de force, elles s\rquote y \'e9taient \'e9tablies par hasard. Qui les soignait\~? \'c0 qui appartenaient-elles\~? je l\rquote ignore\~; toujours est-il qu\rquote elles divertissaient nos for\'e7ats, et qu\rquote
+elles acquirent une certaine renomm\'e9e en ville. Elles \'e9taient n\'e9es \'e0 la maison de force et avaient pour quartier g\'e9n\'e9ral la cuisine, d\rquote o\'f9 elles sortaient en bandes au moment o\'f9 les for\'e7ats allaient aux travaux. D\'e8
+s que le tambour roulait et que les d\'e9tenus se massaient vers la grande porte, les oies couraient apr\'e8s eux en jacassant et battant des ailes, puis sautaient l\rquote une apr\'e8s l\rquote autre par-dessus le seuil \'e9lev\'e9 de la poterne\~
+; pendant que les for\'e7ats travaillaient, elles picoraient \'e0 une petite distance d\rquote eux. Aussit\'f4t que ceux-ci s\rquote en revenaient \'e0 la maison de force, elles se joignaient de nouveau au convoi.\~\'ab\~Tiens, voil\'e0 les d\'e9
+tenus qui passent avec leurs oies\~!\~\'bb disaient les passants. \'ab\~Comment leur avez-vous enseign\'e9 \'e0 vous suivre\~?\~\'bb nous demandait quelqu\rquote un. \'ab\~Voici de l\rquote argent pour vos oies\~!\~\'bb
+ faisait un autre en mettant la main \'e0 la poche. Malgr\'e9 tout leur d\'e9vouement, on les \'e9gorgea en l\rquote honneur de je ne sais plus quelle fin de car\'eame.
+\par
+\par Personne ne se serait d\'e9cid\'e9 \'e0 tuer notre bouc Vaska sans une circonstance particuli\'e8re. Je ne sais pas comment il se trouvait dans notre prison, ni qui l\rquote avait apport\'e9\~: c\rquote \'e9tait un cabri blanc et tr\'e8
+s-joli. Au bout de quelques jours, tout le monde l\rquote avait pris en affection, il \'e9tait devenu un sujet de divertissement et de consolation. Comme il fallait un pr\'e9texte pour le garder \'e0 la maison de force, on assura qu\rquote il \'e9
+tait indispensable d\rquote avoir un bouc \'e0 l\rquote \'e9curie}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Pour \'e9
+carter des chevaux la vermine qui les d\'e9vore souvent Russie, on n\rquote \'e9trille que les chevaux de luxe.}}}{\cgrid0 \~; ce n\rquote \'e9tait pourtant point l\'e0 qu\rquote il demeurait, mais bien \'e0 la cuisine\~
+; et finalement il se trouva chez lui partout dans la prison. Ce gracieux animal \'e9tait d\rquote humeur fol\'e2tre, il sautait sur les tables, luttait avec les for\'e7ats, accourait quand on l\rquote appelait, toujours gai et amusant. Un s
+oir, le Lesghine Baba\'ef, qui \'e9tait assis sur le perron de la caserne au milieu d\rquote une foule d\rquote autres d\'e9tenus, s\rquote avisa de lutter avec Vaska, dont les cornes \'e9taient passablement longues. Ils heurt\'e8
+rent longtemps leurs fronts l\rquote un contre l\rquote autre, \emdash ce qui \'e9tait l\rquote amusement favori des for\'e7ats\~; \emdash tout \'e0 coup Vaska sauta sur la marche la plus \'e9lev\'e9e du perron, et d\'e8s que Baba\'ef se fut gar\'e9
+, il se leva brusquement sur ses pattes de derri\'e8re, ramena ses sabots contre son corps et frappa le Lesghine \'e0 la nuque de toutes ses forces, tant et si bien que celui-ci culbuta du perron, \'e0 la grande joie de tous les assistants et de Baba\'ef
+ lui-m\'eame. En un mot, nous adorions notre Vaska. Quand il atteignit l\rquote \'e2ge de pubert\'e9, on lui fit subir, apr\'e8s une conf\'e9rence g\'e9n\'e9rale et fort s\'e9rieuse, une op\'e9ration que nos v\'e9t\'e9rinaires de la maison de force ex\'e9
+cutaient \'e0 la perfection, \'ab\~Au moins il ne sentira pas le bouc\~\'bb, dirent les d\'e9tenus. Vaska se mit alors \'e0 engraisser d\rquote une fa\'e7on surprenante\~; il faut dire qu\rquote on le nourrissait \'e0 bouche que veux-tu. Il devint un tr
+\'e8s-beau bouc, avec de magnifiques cornes, et d\rquote une grosseur remarquable\~; il arrivait m\'eame quelquefois qu\rquote il roulait lourdement \'e0 terre en marchant. Il nous accompagnait aussi aux travaux, ce qui \'e9gayait les for\'e7ats comme les
+ passants, car tout le monde connaissait le Vaska de la maison de force. Si l\rquote on travaillait au bord de l\rquote eau, les d\'e9tenus coupaient des branches de saule et du feuillage, cueillaient dans le foss\'e9 des fleurs pour en orner Vaska\~
+; ils entrela\'e7aient des branches et des fleurs dans ses cornes, et d\'e9coraient son torse de guirlandes. Vaska revenait alors en t\'eate du convoi pimpant et par\'e9\~; les n\'f4tres le suivaient et s\rquote
+enorgueillissaient de le voir si beau. Cet amour pour notre bouc alla si loin que quelques d\'e9tenus agit\'e8rent la question enfantine de dorer les cornes de Vaska. Mais ce ne fut qu\rquote un projet en l\rquote air, on ne l\rquote ex\'e9
+cuta pas. Je demandai \'e0 Akim Akimytch, le meilleur doreur de la maison de force apr\'e8s Isa\'ef Fomitch, si l\rquote on pouvait vraiment dorer les cornes d\rquote un bouc. Il examina attentivement celles de Vaska, r\'e9fl\'e9chit un instant et me r
+\'e9pondit qu\rquote on pouvait le faire, mais que ce ne serait pas durable et parfaitement inutile. La chose en resta l\'e0. Vaska aurait v\'e9cu encore de longues ann\'e9es dans notre maison
+de force, et serait certainement mort asthmatique, si un jour, en revenant de la corv\'e9e en t\'eate des for\'e7ats, il n\rquote avait pas rencontr\'e9 le major assis dans sa voiture. Le bouc \'e9tait par\'e9 et bichonn\'e9. \'ab\~Halte\~
+! hurla le major, \'e0 qui appartient ce bouc\~?\~\'bb On le lui dit. \'ab\~Comment, un bouc dans la maison de force, et cela sans ma permission\~! Sous-officier\~!\~\'bb Le sous-officier re\'e7ut l\rquote ordre de tuer imm\'e9diatement le bouc, de l
+\rquote \'e9corcher et de vendre la peau au march\'e9\~; la somme re\'e7ue devait \'eatre remise \'e0 la caisse de la maison de force\~; quant \'e0 la viande, il ordonna de la faire cuire avec la soupe aux choux aigres des for\'e7
+ats. On parla beaucoup de l\rquote \'e9v\'e9nement dans la prison, on regrettait le bouc, mais personne n\rquote aurait os\'e9 d\'e9sob\'e9ir au major. Vaska fut \'e9gorg\'e9 pr\'e8s de la fosse d\rquote aisances. Un for\'e7
+at acheta la chair en bloc, il la paya un rouble cinquante kopeks. Avec cet argent on fit venir du pain blanc pour tout le monde\~; celui qui avait achet\'e9 le bouc le revendit au d\'e9tail sous forme de r\'f4ti. La chair en \'e9tait d\'e9licieuse.
+
+\par
+\par Nous e\'fbmes aussi pendant quelque temps dans notre prison un aigle des steppes, d\rquote une esp\'e8ce assez petite. Un for\'e7at l\rquote avait apport\'e9 bless\'e9 et \'e0 demi mort. Tout le monde l\rquote entoura, il \'e9
+tait incapable de voler, son aile droite pendait impuissante\~; une de ses jambes \'e9tait d\'e9mise. Il regardait d\rquote un air courrouc\'e9 la foule curieuse, et ouvrait son bec crochu, pr\'eat \'e0 vendre ch\'e8rement sa vie. Quand on se s\'e9
+para apr\'e8s l\rquote avoir assez regard\'e9, l\rquote oiseau boiteux alla, en sautillant sur sa patte valide et battant de l\rquote aile, se cacher dans la partie la plus recul\'e9e de la maison de force, il s\rquote
+y pelotonna dans un coin et se serra contre les pieux. Pendant les trois mois qu\rquote il resta dans notre cour, il ne sortit pas de son coin. Au commencement, on venait souvent
+ le regarder et lancer contre lui Boulot, qui se jetait en avant avec furie, mais craignait de s\rquote approcher trop, ce qui \'e9gayait les for\'e7ats. \emdash \'ab\~Une b\'eate sauvage\~! \'e7a ne se laisse pas taquiner, hein\~?\~\'bb
+ Mais Boulot cessa d\rquote avoir peur de lui, et se mit \'e0 le harceler\~; quand on l\rquote excitait, il attrapait l\rquote aile malade de l\rquote aigle qui se d\'e9fendait du bec et des serres, et se serrait dans son coin, d\rquote
+un air hautain et sauvage, comme un roi bless\'e9, en fixant les curieux. On finit par s\rquote en lasser\~; on l\rquote oublia tout \'e0 fait\~; pourtant quelqu\rquote un d\'e9posait chaque jour pr\'e8s de lui un lambeau de viande fra\'ee
+che et un tesson avec de l\rquote eau. Au d\'e9but et durant plusieurs jours, l\rquote aigle ne voulut rien manger\~; il se d\'e9cida enfin \'e0 prendre ce qu\rquote on lui pr\'e9sentait, mais jamais il ne consentit \'e0
+ recevoir quelque chose de la main ou en public. Je r\'e9ussis plusieurs fois \'e0 l\rquote observer de loin. Quand il ne voyait personne et qu\rquote il croyait \'eatre seul, il se hasardait \'e0 quitter son coin et \'e0
+ boiter le long de la palissade une douzaine de pas environ, puis revenait, retournait et revenait encore, absolument comme si on lui avait ordonn\'e9 une promenade hygi\'e9nique. Aussit\'f4t qu\rquote il m\rquote
+apercevait, il regagnait le plus vite possible son coin en boitant et sautillant\~; la t\'eate renvers\'e9e en arri\'e8re, le bec ouvert, tout h\'e9riss\'e9, il semblait se pr\'e9parer au combat. J\rquote eus beau le caresser, je ne parvins pas \'e0 l
+\rquote apprivoiser\~: il mordait et se d\'e9battait, sit\'f4t qu\rquote on le touchait\~; il ne prit pas une seule fois la viande que je lui offrais, il me fixait de son regard mauvais et per\'e7ant tout le temps que je restais aupr\'e8
+s de lui. Solitaire et rancunier, il attendait la mort en continuant \'e0 d\'e9fier tout le monde et \'e0 rester irr\'e9conciliable. Enfin les for\'e7ats se souvinrent de lui, apr\'e8s deux grands mois d\rquote oubli, et l\rquote
+on manifesta une sympathie inattendue \'e0 son \'e9gard. On s\rquote entendit pour l\rquote emporter\~: \'ab\~Qu\rquote il cr\'e8ve, mais qu\rquote au moins il cr\'e8ve libre\~\'bb, disaient les d\'e9tenus.
+\par
+\par \emdash C\rquote est s\'fbr\~; un oiseau libre et ind\'e9pendant comme lui ne s\rquote habituera jamais \'e0 la prison, ajoutaient d\rquote autres.
+\par
+\par \emdash Il ne nous ressemble pas, fit quelqu\rquote un.
+\par
+\par \emdash Tiens\~! c\rquote est un oiseau, tandis que nous, nous sommes des gens.
+\par
+\par \emdash L\rquote aigle, camarades, est le roi des for\'eats\'85 commen\'e7a Skouratof, mais ce jour-l\'e0 personne ne l\rquote \'e9couta. Une apr\'e8s-midi, quand le tambour annon\'e7a la reprise des travaux, on prit l\rquote
+aigle, on lui lia le bec, car il faisait mine de se d\'e9fendre, et on l\rquote emporta hors de la prison, sur le rempart. Les douze for\'e7ats qui composaient la bande \'e9taient fort intrigu\'e9s de savoir o\'f9 irait l\rquote aigle. Chose \'e9
+trange, ils \'e9taient tous contents comme s\rquote ils avaient re\'e7u eux-m\'eames la libert\'e9.
+\par
+\par \emdash Eh\~! la vilaine b\'eate, on lui veut du bien, et il vous d\'e9chire la main pour vous remercier\~! disait celui qui le tenait, en regardant presque avec amour le m\'e9chant oiseau.
+\par
+\par \emdash Laisse-le s\rquote envoler, Mikitka\~!
+\par
+\par \emdash \'c7a ne lui va pas d\rquote \'eatre captif. Donne-lui la libert\'e9, la jolie petite libert\'e9.
+\par
+\par On le jeta du rempart dans la steppe. C\rquote \'e9tait tout \'e0 la fin de l\rquote automne, par un jour gris et froid. Le vent sifflait de la steppe nue et g\'e9missait dans l\rquote herbe jaunie, dess\'e9ch\'e9e. L\rquote aigle s\rquote
+enfuit tout droit, en battant de son aile malade, comme press\'e9 de nous quitter et de se mettre \'e0 l\rquote abri de nos regards. Les for\'e7ats attentifs suivaient de l\rquote \'9cil sa t\'eate qui d\'e9passait l\rquote herbe.
+\par
+\par \emdash Le voyez-vous, hein\~? dit un d\rquote eux, tout pensif.
+\par
+\par \emdash Il ne regarde pas en arri\'e8re\~! ajouta un autre. Il n\rquote a pas m\'eame regard\'e9 une fois derri\'e8re lui.
+\par
+\par \emdash As-tu cru par hasard qu\rquote il reviendrait nous remercier\~? fit un troisi\'e8me,
+\par
+\par \emdash C\rquote est s\'fbr, il est libre. Il a senti la libert\'e9.
+\par
+\par \emdash Oui, la libert\'e9.
+\par
+\par \emdash On ne le reverra plus, camarades.
+\par
+\par \emdash Qu\rquote avez-vous \'e0 rester l\'e0\~? en route, marche\~! cri\'e8rent les soldats d\rquote escorte, et tous s\rquote en all\'e8rent lentement au travail.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262263}VII \endash LE \'ab\~GRIEF\~\'bb.{\*\bkmkend _Toc96262263}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Au commencement de ce chapitre, l\rquote \'e9diteur des }{\i\cgrid0 Souvenirs}{\cgrid0 de feu Alexandre P\'e9trovitch Goriantchikof croit de son devoir de faire aux lecteurs la communication suivante\~:
+\par
+\par \'ab\~Dans le premier chapitre des }{\i\cgrid0 Souvenirs de la Maison des morts}{\cgrid0 il est dit quelques mots d\rquote un parricide, noble de naissance, pris comme exemple de l\rquote insensibilit\'e9 avec laquelle les condamn\'e9
+s parlent des crimes qu\rquote ils ont commis. Il a \'e9t\'e9 dit aussi qu\rquote il n\rquote avait rien voulu avouer devant le tribunal, mais que, gr\'e2ce aux r\'e9cits de personnes connaissant tous les d\'e9tails de son histoire, l\rquote \'e9
+vidence de sa culpabilit\'e9 \'e9tait hors de doute. Ces personnes avaient racont\'e9 \'e0 l\rquote auteur de ces }{\i\cgrid0 Souvenirs}{\cgrid0 que le criminel \'e9tait un d\'e9bauch\'e9 cribl\'e9 de dettes, et qui avait assassin\'e9 son p\'e8
+re pour recevoir plus vite son h\'e9ritage. Du reste, toute la ville dans laquelle servait ce parricide racontait son histoire de la m\'eame mani\'e8re, ce dont l\rquote \'e9diteur des pr\'e9sents }{\i\cgrid0 Souvenirs}{\cgrid0 est amplement inform\'e9
+. Enfin il a \'e9t\'e9 dit que cet assassin, m\'eame \'e0 la maison de force, \'e9tait de l\rquote humeur la plus joyeuse et la plus gaie, que c\rquote \'e9tait un homme inconsid\'e9r\'e9 et \'e9tourdi, quoique intelligent, et que l\rquote auteur des }{
+\i\cgrid0 Souvenirs}{\cgrid0 ne remarqua jamais qu\rquote il f\'fbt particuli\'e8rement cruel, \'e0 quoi il ajoute\~: \'ab\~Aussi ne lai-je jamais cru coupable.\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Il y a quelque temps, l\rquote \'e9diteur des }{\i\cgrid0 Souvenirs de la Maison des morts}{\cgrid0 a re\'e7u de Sib\'e9rie la nouvelle que ce parricide \'e9tait innocent, et qu\rquote il avait subi pendant dix ans les travaux forc\'e9s sans les m
+\'e9riter, son innocence ayant \'e9t\'e9 officiellement reconnue. Les vrais criminels avaient \'e9t\'e9 d\'e9couverts et avaient avou\'e9, tandis que le malheureux recevait sa libert\'e9. L\rquote \'e9diteur ne saurait douter de l\rquote authenticit\'e9
+ de ces nouvelles\'85
+\par
+\par \'ab\~Il est inutile de rien ajouter. \'c0 quoi bon s\rquote \'e9tendre sur ce qu\rquote il y a de tragique dans ce fait\~? \'e0 quoi bon parler de cette vie bris\'e9e par une telle accusation\~? Le fait parle trop haut de lui-m\'eame.
+\par
+\par \'ab\~Nous pensons aussi que si de pareilles erreurs sont possibles, leur seule possibilit\'e9 ajoute \'e0 notre r\'e9cit un trait saillant et nouveau, elle aide \'e0 compl\'e9ter et \'e0 caract\'e9riser les sc\'e8nes que pr\'e9sentent les }{\i\cgrid0
+Souvenirs de la Maison des morts}{\cgrid0 .\~\'bb
+\par }\pard\plain \s18\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0 Et maintenant continuons\'85
+\par
+\par J\rquote ai d\'e9j\'e0 dit que je m\rquote \'e9tais accoutum\'e9 enfin \'e0 ma condition, mais cet \'ab\~enfin\~\'bb avait \'e9t\'e9 p\'e9nible et long \'e0 venir. Il me fallut en r\'e9alit\'e9 pr\'e8s d\rquote une ann\'e9e pour m\rquote habituer \'e0
+ la prison, et je regarderai toujours cette ann\'e9e comme la plus affreuse de ma vie\~; c\rquote est pourquoi elle s\rquote est grav\'e9e tout enti\'e8re dans ma m\'e9moire, jusqu\rquote en ses moindres d\'e9tails. Je crois m\'eame q
+ue je me souviens de chaque heure l\rquote une apr\'e8s l\rquote autre. J\rquote ai dit aussi que les autres d\'e9tenus ne pouvaient pas davantage s\rquote habituer \'e0 leur vie. Pendant toute cette premi\'e8re ann\'e9e, je me demandais s\rquote ils \'e9
+taient vraiment calmes, comme ils paraissaient l\rquote \'eatre. Ces questions me pr\'e9occupaient fort. Comme je l\rquote ai mentionn\'e9 plus haut, tous les for\'e7ats se sentaient \'e9trangers dans le bagne\~; ils n\rquote y \'e9
+taient pas chez eux, mais bien plut\'f4t comme \'e0 l\rquote auberge, de passage, \'e0 une \'e9tape quelconque. Ces hommes, exil\'e9s pour toute leur vie, paraissaient, les uns agit\'e9s, les autres abattus, mais chacun d\rquote eux r\'eavait \'e0
+ quelque chose d\rquote impossible. Cette inqui\'e9tude perp\'e9tuelle, qui se trahissait a peine, mais que l\rquote on remarquait, l\rquote ardeur et l\rquote impatience\~de leurs esp\'e9rances involontairement exprim\'e9es, mais tellement irr\'e9
+alisables qu\rquote elles ressemblaient \'e0 du d\'e9lire, tout donnait un air et un caract\'e8re extraordinaires \'e0 cet endroit, si bien que toute son originalit\'e9 consistait peut-\'eatre en ces traits. On sentait en y entrant que hors du bagne, il n
+\rquote y avait rien de pareil. Ici tout le monde r\'eavassait\~; cela sautait aux yeux\~; cette sensation \'e9tait hyperesth\'e9sique, nerveuse, justement parce que cette r\'eaverie constante donnait \'e0 la majorit\'e9 des for\'e7
+ats un aspect sombre et morose, un air maladif. Presque tous, ils \'e9taient taciturnes et irascibles\~; ils n\rquote aimaient pas \'e0 manifester leurs esp\'e9rances secr\'e8tes. Aussi m\'e9prisait-on l\rquote ing\'e9nuit\'e9
+ et la franchise. Plus les esp\'e9rances \'e9taient impossibles, plus le for\'e7at r\'eavasseur s\rquote avouait \'e0 lui-m\'eame leur impossibilit\'e9, plus il les enfouissait jalousement au fond de son \'ea
+tre, sans pouvoir y renoncer. En avaient-ils honte\~? Le caract\'e8re russe est si positif et si sobre dans sa mani\'e8re de voir, si railleur pour ses propres d\'e9fauts\~!\'85
+\par
+\par Peut-\'eatre \'e9tait-ce ce m\'e9contentement de soi-m\'eame qui causait cette intol\'e9rance dans leurs rapports quotidiens et cette cruaut\'e9 railleuse pour les autres for\'e7ats. Si l\rquote un d\rquote eux, plus na\'ef
+f ou plus impatient que les autres, formulait tout haut ce que chacun pensait tout bas, et se lan\'e7ait dans le monde des ch\'e2teaux en Espagne et des r\'eaves, on l\rquote arr\'eatait grossi\'e8rement, on le poursuivait, on l\rquote
+assaillait de moqueries. J\rquote estime que les plus acharn\'e9s pers\'e9cuteurs \'e9taient justement ceux qui l\rquote avaient peut-\'eatre d\'e9pass\'e9 dans leurs r\'eaves insens\'e9s et dans leurs folles esp\'e9rances. J\rquote ai d\'e9j\'e0
+ dit que les gens simples et na\'effs \'e9taient regard\'e9s chez nous comme de stupides imb\'e9ciles, pour lesquels on n\rquote avait que du m\'e9pris. Les for\'e7ats \'e9taient si aigris et si susceptibles qu\rquote ils ha\'efssaient les gen
+s de bonne humeur, d\'e9pourvus d\rquote amour-propre. Outre ces bavards ing\'e9nus, les autres d\'e9tenus se divisaient en bons et en m\'e9chants, en gais et en moroses. Les derniers \'e9taient en majorit\'e9\~; si par hasard il s\rquote
+en trouvait parmi eux qui fussent bavards, c\rquote \'e9taient toujours de fieff\'e9s calomniateurs et des envieux, qui se m\'ealaient de toutes les affaires d\rquote autrui, bien qu\rquote ils se gardassent de mettre \'e0 jour leur propre \'e2
+me et leurs id\'e9es secr\'e8tes\~; ceci n\rquote \'e9tait pas admis, pas \'e0 la mode. Quant aux bons \emdash en tr\'e8s-petit nombre \emdash ils \'e9taient paisibles et cachaient silencieusement leurs esp\'e9rances\~
+; ils avaient plus de foi dans leurs illusions que les for\'e7ats sombres. Il me semble qu\rquote il y avait pourtant encore dans notre bagne une autre cat\'e9gorie de d\'e9port\'e9s\~: les d\'e9sesp\'e9r\'e9s, comme le vieillard de Starodoub, mais ils
+\'e9taient tr\'e8s peu nombreux.
+\par
+\par En apparence, ce vieillard \'e9tait tranquille, mais \'e0 certains signes j\rquote avais tout lieu de supposer que sa situation morale \'e9tait intol\'e9rable, horrible\~; il avait un recours, une consolation\~: la pri\'e8re et l\rquote id\'e9e qu\rquote
+il \'e9tait un martyr. Le for\'e7at toujours plong\'e9 dans la lecture du la Bible, dont j\rquote ai parl\'e9 plus haut, qui devint fou et qui se jeta sur\~le major une brique \'e0 la main, \'e9tait probablement aussi un de ceux que tout espoir a abandonn
+\'e9s\~; comme il est parfaitement impossible de vivre sans esp\'e9rances, il avait cherch\'e9 la mort dans un martyre volontaire. Il d\'e9clara qu\rquote il s\rquote \'e9tait jet\'e9
+ sur le major sans le moindre grief, simplement pour souffrir. Qui sait quelle op\'e9ration psychologique s\rquote \'e9tait accomplie dans son \'e2me\~
+? Aucun homme ne vit sans un but quelconque et sans un effort pour atteindre ce but. Une fois que le but et l\rquote esp\'e9rance ont disparu, l\rquote angoisse fait souvent de l\rquote homme un monstre\'85 Notre but \'e0 tous \'e9tait la libert\'e9
+ et la sortie de la maison de force.
+\par
+\par J\rquote essaye de faire rentrer nos for\'e7ats dans diff\'e9rentes cat\'e9gories\~: est-ce possible\~? La r\'e9alit\'e9 est si infiniment diverse qu\rquote elle \'e9chappe aux d\'e9ductions les plus ing\'e9nieuses de la pens\'e9e abstraite\~
+; elle ne souffre pas de classifications nettes et pr\'e9cises.
+\par }\pard \qj\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0 La r\'e9alit\'e9 tend toujours au morcellement, \'e0 la vari\'e9t\'e9 infinie. Chacun de nous avait sa vie propre, int\'e9rieure et personnelle, en dehors de la vie officielle, r\'e9
+glementaire.
+\par
+\par Mais comme je l\rquote ai d\'e9j\'e0 dit, je ne sus pas p\'e9n\'e9trer la profondeur de cette vie int\'e9rieure au commencement de ma r\'e9clusion, car toutes les manifestations ext\'e9rieures me blessaient et me remplissaient d\rquote
+une tristesse indicible. Il m\rquote arrivait quelquefois de ha\'efr ses martyrs qui souffraient autant que moi. Je les enviais, parce qu\rquote ils \'e9taient au milieu des leurs, parce qu\rquote ils se comprenaient mutuellement\~; en r\'e9alit\'e9
+ cette camaraderie sans le fouet et le b\'e2ton, cette communaut\'e9 forc\'e9e leur\~inspirait autant d\rquote aversion qu\rquote \'e0 moi-m\'eame, et chacun s\rquote effor\'e7ait de vivre \'e0 l\rquote \'e9
+cart. Cette envie, qui me hantait dans les instants d\rquote irritation, avait ses motifs l\'e9gitimes, car ceux qui assurent qu\rquote un gentilhomme, un homme cultiv\'e9 ne souffre pas plus aux travaux forc\'e9s qu\rquote un simple paysan, ont p
+arfaitement tort. J\rquote ai lu et entendu soutenir cette all\'e9gation. En principe, l\rquote id\'e9e para\'eet juste et g\'e9n\'e9reuse\~: tous les for\'e7ats sont des hommes\~; mais elle est par trop abstraite\~
+: il ne faut pas perdre de vue une quantit\'e9 de complications pratiques que l\rquote on ne saurait comprendre si on ne les \'e9prouve pas dans la vie r\'e9elle. Je ne veux pas dire par l\'e0 que le gentilhomme, l\rquote homme cultiv\'e9
+ ressentent plus d\'e9licatement, plus vivement parce qu\rquote ils sont plus d\'e9velopp\'e9s. Faire passer l\rquote \'e2me de tout le monde sous un niveau commun est impossible\~; l\rquote instruction elle-m\'ea
+me ne saurait fournir le patron sur lequel on pourrait tailler les punitions.
+\par
+\par Tout le premier je suis pr\'eat \'e0 certifier que parmi ces martyrs, dans le milieu le moins instruit, le plus abject, j\rquote ai trouv\'e9 des traces d\rquote un d\'e9
+veloppement moral. Ainsi, dans notre maison de force, il y avait des hommes que je connaissais depuis plusieurs ann\'e9es, que je croyais \'eatre des b\'eates sauvages et que je m\'e9prisais comme tels\~; tout \'e0 coup, au moment le plus inattendu, leur
+\'e2me s\rquote \'e9panchait involontairement \'e0 l\rquote ext\'e9rieur avec une telle richesse de sentiment et de cordialit\'e9, avec une compr\'e9hension si vive des souffrances d\rquote autrui et des leurs, qu\rquote il semblait que les \'e9
+cailles vous tombassent des yeux\~; au premier instant, la stup\'e9faction \'e9tait telle qu\rquote on h\'e9sitait \'e0 croire ce qu\rquote on avait vu et entendu. Le contraire arrivait aussi\~: l\rquote homme cultiv\'e9
+ se signalait quelquefois par une barbarie, par un cynisme \'e0 donner des naus\'e9es\~; avec la meilleure volont\'e9 du monde, on ne trouvait ni excuse ni justification en sa faveur.
+\par
+\par Je ne dirai rien du changement d\rquote habitudes, de genre de vie, de nourriture, etc., qui est plus p\'e9nible pour un homme de la haute soci\'e9t\'e9 que pour un paysan, lequel souvent a crev\'e9 de\~faim quand il \'e9tait libre, tandis qu\rquote
+il est toujours rassasi\'e9 \'e0 la maison de force. Je ne discuterai pas cela. Admettons que pour un homme qui poss\'e8de quelque force de caract\'e8re, c\rquote est une bagatelle en comparaison d\rquote autres privations\~
+: et pourtant, changer ses habitudes mat\'e9rielles n\rquote est pas chose facile ni de peu d\rquote importance. Mais la condition de for\'e7at a des horreurs devant lesquelles tout p\'e2lit, m\'eame la fange qui vous entoure, m\'eame l\rquote exigu\'eft
+\'e9 et la salet\'e9 de la nourriture, les \'e9taux qui vous \'e9touffent et vous broient. Le point capital, c\rquote est qu\rquote au bout de deux heures, tout nouvel arriv\'e9 \'e0 la maison de force est au m\'eame rang que les autres\~
+; il est chez lui, il jouit d\rquote autant de droit dans la communaut\'e9 des for\'e7ats que tous les autres camarades\~; on le comprend et il les comprend, et tous le tiennent pour un des leurs, ce qui n\rquote
+a pas lieu avec le gentilhomme. Si juste, si bon, si intelligent que soit ce dernier, tous le ha\'efront et le m\'e9priseront pendant des ann\'e9es enti\'e8res, ils ne le comprendront pas et surtout \emdash ne le croiront pas. \emdash
+ Il ne sera ni leur ami ni leur camarade, et s\rquote il obtient enfin qu\rquote on ne l\rquote offense pas, il n\rquote en demeurera pas moins un \'e9tranger, il s\rquote avouera douloureusement, perp\'e9tuellement, sa solitude et son \'e9
+loignement de tous. Ce vide autour de lui se fait souvent sans mauvaise intention de la part des d\'e9tenus, inconsciemment. Il n\rquote est pas de leur bande \emdash et voil\'e0 tout. \emdash \~
+Rien de plus horrible que de ne pas vivre dans son milieu. Le paysan que l\rquote on d\'e9porte de Taganrog au port de P\'e9tropavlovsk retrouvera l\'e0-bas des paysans russes comme lui, avec lesquels il s\rquote entendra et s\rquote accordera\~
+; en moins de deux heures ils se lieront et vivront paisiblement dans la m\'eame izba ou dans la m\'eame baraque. Rien de pareil pour les nobles\~; un ab\'eeme sans fond les s\'e9pare du petit peuple\~; c
+ela ne se remarque bien que quand un noble perd ses droits primitifs et devient lui-m\'eame peuple. Et quand m\'eame vous seriez toute votre vie en relations journali\'e8res avec le paysan, quand m\'eame pendant quarante ans vous auriez affaire \'e0
+ lui chaque jour, par votre service, par exemple, dans des fonctions administratives, alors que vous seriez un bienfaiteur et un p\'e8re pour ce peuple \emdash vous ne le conna\'eetrez jamais \'e0 fond. \emdash Tout ce que vous croirez savoir ne sera qu
+\rquote illusion d\rquote optique, et rien de plus. Ceux qui me liront diront certainement que j\rquote exag\'e8re, mais je suis convaincu que ma remarque est exacte. J\rquote en suis convaincu non pas th\'e9
+oriquement, pour avoir lu cette opinion quelque part, mais parce que la vie r\'e9elle m\rquote a laiss\'e9 tout le temps d\'e9sirable pour contr\'f4ler mes convictions. Peut-\'eatre tout le monde apprendra-t-il jusqu\rquote \'e0
+ quel point ce que je dis est fond\'e9.
+\par
+\par D\'e8s les premiers jours les \'e9v\'e9nements confirm\'e8rent mes observations et agirent maladivement sur mon organisme. Pendant le premier \'e9t\'e9, j\rquote errai solitaire dans la maison de force. J\rquote ai d\'e9j\'e0 dit que j\rquote \'e9
+tais dans une situation morale qui ne me permettait ni de juger ni de distinguer les for\'e7ats qui pouvaient m\rquote aimer par la suite, sans toutefois \'eatre jamais avec moi sur un pied d\rquote \'e9galit\'e9. J\rquote avais des camarad
+es, des ex-gentilshommes, mais leur compagnie ne me convenait pas. J\rquote aurais voulu ne voir personne, mais o\'f9 me retirer\~? Voici un des incidents qui du premier coup me firent comprendre toute ma solitude et l\rquote \'e9tranget\'e9
+ de ma position au bagne. Un jour du mois d\rquote ao\'fbt, un beau jour tr\'e8s-chaud, vers une heure de l\rquote apr\'e8s-midi, moment o\'f9 d\rquote ordinaire tout le monde faisait la sieste avant la reprise des travaux, les for\'e7ats se lev\'e8
+rent comme un seul homme et se mass\'e8rent dans la cour de la maison de force. Je ne savais rien encore \'e0 ce moment-l\'e0. J\rquote \'e9tais si profond\'e9ment plong\'e9 dans mes propres pens\'e9
+es que je ne remarquai presque pas ce qui se faisait autour de moi. Depuis trois jours pourtant les for\'e7ats s\rquote agitaient sourdement. Cette agitation avait peut-\'eatre commenc\'e9 beaucoup plus t\'f4
+t, comme je le supposai plus tard, en me rappelant des bribes de conversations et surtout la mauvaise humeur plus marqu\'e9e des d\'e9tenus, la continuelle irritation dans laquelle ils se trouvaient depuis quelque temps. J\rquote attribuais cela aux p\'e9
+nibles travaux de la saison d\rquote \'e9t\'e9, aux journ\'e9es accablantes par leur longueur, aux r\'eaveries involontaires de for\'eats et de libert\'e9, aux nuits trop courtes, pendant lesquelles on ne pouvait prendre qu\rquote un repos\~
+insuffisant. Peut-\'eatre tout cela s\rquote \'e9tait-il fondu en un gros m\'e9contentement qui cherchait \'e0 faire explosion et dont le pr\'e9texte \'e9tait la nourriture. Depuis quelques jours, les for\'e7ats s\rquote
+en plaignaient tout haut et grondaient dans les casernes, surtout quand ils se trouvaient r\'e9unis \'e0 la cuisine pour d\'eener et pour souper\~; on avait bien essay\'e9
+ de changer un des cuisiniers, mais au bout de deux jours on chassa le nouveau pour rappeler l\rquote ancien. En un mot, tout le monde \'e9tait d\rquote une humeur inqui\'e8te.
+\par
+\par \emdash On s\rquote \'e9reinte \'e0 travailler, et on ne nous donne \'e0 manger que des horreurs, grommelait quelqu\rquote un dans la cuisine.
+\par
+\par \emdash Si \'e7a ne te pla\'eet pas, commande du blanc-manger, riposta un autre.
+\par
+\par \emdash De la soupe aux choux aigres, mais c\lquote est tr\'e8s-bon, j\rquote adore cela \emdash exclama un troisi\'e8me \emdash c\rquote est succulent.
+\par
+\par \emdash Et si l\rquote on ne te nourrissait rien qu\rquote avec de la panse de b\'9cuf, la trouverais-tu longtemps fameuse\~?
+\par
+\par \emdash C\rquote est vrai, on devrait nous donner de la viande \emdash dit un quatri\'e8me\~; \emdash on s\rquote esquinte \'e0 la fabrique\~; et, ma foi, quand on a fini sa t\'e2che, on a faim\~: de la panse, \'e7a ne vous rassasie gu\'e8re.
+\par
+\par \emdash Quand on ne nous donne pas des boyaux, on nous bourre de salet\'e9s\~!
+\par
+\par \emdash C\rquote est vrai, la nourriture ne vaut pas le diable.
+\par
+\par \emdash Il remplit ses poches, n\rquote aie pas peur.
+\par
+\par \emdash Ce n\rquote est pas ton affaire.
+\par
+\par \emdash Et de qui donc\~? mon ventre est \'e0 moi. Si nous nous plaignions tous, vous verriez bien.
+\par
+\par \emdash Nous plaindre\~?
+\par
+\par \emdash Oui.
+\par
+\par \emdash Avec \'e7a qu\rquote on ne nous a pas assez battu pour ces plaintes\~! Buse que tu es\~!
+\par
+\par \emdash C\rquote est vrai, ajoute un autre d\rquote un air de mauvaise humeur\~; \emdash ce qui se fait vite n\rquote est jamais bien fait. Eh bien\~? de quoi te plaindras-tu, dis-le-nous d\rquote abord.
+\par
+\par \emdash Je le dirai, parbleu. Si tout le monde y allait, j\rquote irais aussi, car je cr\'e8ve de faim. C\rquote est bon pour ceux qui mangent \'e0 part de rester assis, mais ceux qui mangent l\rquote ordinaire\'85
+\par
+\par \emdash A-t-il des yeux per\'e7ants, cet envieux-la\~! ses yeux brillent rien que de voir ce qui ne lui appartient pas.
+\par
+\par \emdash Eh bien, camarades, pourquoi ne nous d\'e9cidons-nous pas\~? Assez souffert\~: ils nous \'e9corchent, les brigands\~! Allons-y.
+\par
+\par \emdash \'c0 quoi bon\~? il faudrait te m\'e2cher les morceaux et te les fourrer dans la bouche, hein\~! voyez-vous ce gaillard, il ne mangerait que ce qu\rquote on voudrait bien lui m\'e2cher. Nous sommes aux travaux forc\'e9s.
+\par
+\par \emdash Voil\'e0 la cause de tout.
+\par
+\par \emdash Et comme toujours, le peuple cr\'e8ve de faim, et les chefs se remplissent la bedaine.
+\par
+\par \emdash C\rquote est vrai. Notre Huit-yeux a joliment engraiss\'e9. Il s\rquote est achet\'e9 une paire de chevaux gris.
+\par
+\par \emdash Il n\rquote aime pas boire, dit un for\'e7at d\rquote un ton ironique.
+\par
+\par \emdash Il s\rquote est battu il y a quelque temps aux cartes avec le v\'e9t\'e9rinaire. Pendant deux heures il a jou\'e9 sans avoir un sou dans sa poche. C\rquote est Fedka qui l\rquote a dit.
+\par
+\par \emdash Voil\'e0 pourquoi on nous donne de la soupe aux choux avec de la panse.
+\par
+\par \emdash Vous \'eates tous des imb\'e9ciles\~! Est-ce que cela nous regarde\~?
+\par
+\par \emdash Oui, si nous nous plaignons tous, nous verrons comment il se justifiera. D\'e9cidons-nous.
+\par
+\par \emdash Se justifier\~? Il t\rquote ass\'e9nera son poing sur la caboche, et rien de plus.
+\par
+\par \emdash On le mettra en jugement.
+\par
+\par Tous les d\'e9tenus \'e9taient fort agit\'e9s, car en effet notre nourriture \'e9tait ex\'e9crable. Ce qui mettait le comble au m\'e9contentement g\'e9n\'e9ral, c\rquote \'e9tait l\rquote angoisse, la souffrance perp\'e9tuelle, l\rquote attente. Le for
+\'e7at est querelleur et rebelle de temp\'e9rament, mais il est bien rare qu\rquote il se r\'e9volte en masse, car ils ne sont jamais d\rquote accord\~; chacun de nous le sentait tr\'e8s-bien, aussi disait-on plus d\rquote injures qu\rquote on n\rquote
+agissait r\'e9ellement. Cependant, cette fois-l\'e0, l\rquote agitation ne fut pas sans suites. Des groupes se formaient dans les casernes, discutaient, injuriaient, rappelaient hai
+neusement la mauvaise administration de notre major et en sondaient tous les myst\'e8res. Dans toute affaire pareille, apparaissent des meneurs, des instigateurs. Les meneurs dans ces occasions, sont des gens tr\'e8
+s-remarquables, non-seulement dans les bagnes, mais dans toutes les communaut\'e9s de travailleurs, dans les d\'e9tachements, etc. Ce type particulier est toujours et partout le m\'eame\~: ce sont des gens ardents, avides de justice, tr\'e8s-na\'ef
+fs et honn\'eatement convaincus de la possibilit\'e9 absolue de r\'e9aliser leurs d\'e9sirs\~; ils ne sont pas plus b\'eates que les autres, il y en a m\'eame d\rquote une intelligence sup\'e9rieure, mais ils sont trop ardents pour \'eatre rus\'e9
+s et prudents. Si l\rquote on rencontre des gens qui savent diriger les masses et gagner ce qu\rquote ils veulent, ils appartiennent d\'e9j\'e0 \'e0
+ un autre type de meneurs populaires excessivement rare chez nous. Ceux dont je parle, chefs et instigateurs de r\'e9voltes, arrivent presque toujours \'e0 leur but, quitte \'e0 peupler par la suite les travaux forc\'e9s et les prisons. Gr\'e2ce \'e0
+ leur imp\'e9tuosit\'e9, ils ont toujours le dessous, mais c\rquote est cette imp\'e9tuosit\'e9 qui leur donne de l\rquote influence sur la masse\~: on les suit volontiers, car leur ardeur, leur honn\'eate indignation agissent sur tout le monde\~
+: les plus irr\'e9solus sont entra\'een\'e9s. Leur confiance aveugle dons le succ\'e8s s\'e9duit m\'eame les sceptiques les plus endurcis, bien que souvent cette assurance qui en impose ait des fondements si incertains, si enfantins, que l\rquote on s
+\rquote \'e9tonne m\'eame qu\rquote on ait pu y croire. Le secret de leur influence, c\rquote est qu\rquote ils marchent les premiers sans avoir peur de rien. Ils se jettent en avant la t\'eate baiss\'e9e, souvent sans m\'eame conna\'eetre ce qu\rquote
+ils entreprennent, sans ce j\'e9suitisme pratique gr\'e2ce auquel souvent un homme abject et vil a gain de cause, atteint son but, et sort blanc d\rquote un tonneau d\rquote encre. Il faut qu\rquote ils se brisent le cr\'e2
+ne. Dans la vie ordinaire, ce sont des gens bilieux, irascibles, intol\'e9rants et d\'e9daigneux, souvent m\'eame excessivement born\'e9s, ce qui du reste fait aussi leur force. Le plus f\'e2cheux, c\rquote est qu\rquote ils ne s\rquote attaquent jamais
+\'e0 l\rquote essentiel, \'e0 ce qui est important, ils s\rquote arr\'eatent toujours \'e0 des d\'e9tails, au lieu d\rquote aller droit au but, ce qui les perd. Mais la masse les comprend, ils sont redoutables \'e0 cause de cela.
+\par
+\par Je dois dire en quelques mots ce que signifie le mot\~: \'ab\~grief.\~\'bb
+\par
+\par Quelques for\'e7ats avaient pr\'e9cis\'e9ment \'e9t\'e9 d\'e9port\'e9s pour un grief\~; c\rquote \'e9taient les plus agit\'e9s, entre autres un certain Martinof qui avait servi auparavant dans les hussards et qui, tout ardent, inquiet et col\'e8re qu
+\rquote il f\'fbt, n\rquote en \'e9tait pas moins honn\'eate et v\'e9ridique. Un autre, Vassili Antonof, s\rquote irritait et se montait \'e0 froid\~; il avait un regard effront\'e9 avec un sourire sarcastique, mais il \'e9tait aussi honn\'eate et v\'e9
+ridique \emdash un homme fort d\'e9velopp\'e9 du reste. \emdash J\rquote en passe, car ils \'e9taient nombreux\~; P\'e9trof faisait la navette d\rquote un groupe \'e0 l\rquote autre\~; il parlait peu, mais bien certainement il \'e9tait aussi excit\'e9
+, car il bondit le premier hors de la caserne quand les autres se mass\'e8rent dans la cour.
+\par
+\par Notre sergent, qui remplissait les fonctions de sergent major, arriva aussit\'f4t tout effray\'e9. Une fois en rang, nos gens le pri\'e8rent poliment de dire au major que les for\'e7ats d\'e9siraient lui parler et l\rquote
+interroger sur certains points. Derri\'e8re le sergent arriv\'e8rent tous les invalides qui se mirent en rang de l\rquote autre c\'f4t\'e9 et firent face aux for\'e7ats. La commission que l\rquote on venait de confier au sergent \'e9
+tait si extraordinaire qu\rquote elle le remplit d\rquote effroi, mais il n\rquote osait pas ne pas faire son rapport au major, parce que si les for\'e7ats se r\'e9voltaient, Dieu sait ce qui pourrait arriver, \emdash Tous nos chefs \'e9
+taient excessivement poltrons dans leurs rapports avec les d\'e9tenus, \emdash et puis, m\'eame si rien de pire n\rquote arrivait, si les for\'e7ats se ravisaient et se dispersaient, le sous-officier devait n\'e9anmoins avertir l\rquote administr
+ation de tout ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9. P\'e2le et tremblant de peur, il se rendit pr\'e9cipitamment chez le major, sans m\'eame essayer de raisonner les for\'e7ats. Il voyait bien que ceux-ci ne s\rquote amuseraient pas \'e0 discuter avec lui.
+
+\par
+\par Parfaitement ignorant de ce qui se passait, je me mis aussi en rang (je n\rquote appris que plus tard les d\'e9tails de cette histoire). Je croyais qu\rquote on allait proc\'e9der \'e0 un contr\'f4le, mais ne voyant pas les soldats d\rquote escorte qui v
+\'e9rifiaient le compte, je m\rquote \'e9tonnai et regardai autour de moi. Les visages \'e9taient \'e9mus et exasp\'e9r\'e9s\~; il y en avait qui \'e9taient bl\'eames. Pr\'e9occup\'e9s et silencieux, nos gens r\'e9fl\'e9chissaient \'e0 ce qu\rquote
+il leur faudrait dire au major. Je remarquai que beaucoup de for\'e7ats \'e9taient stup\'e9faits de me voir \'e0 leurs c\'f4t\'e9s, mais bient\'f4t apr\'e8s ils se d\'e9tourn\'e8rent de moi. Ils trouvaient \'e9trange que je me fusse mis en rang et qu
+\rquote \'e0 mon tour je voulusse prendre part \'e0 leur plainte, ils n\rquote y croyaient pas. Ils se tourn\'e8rent de nouveau de mon c\'f4t\'e9 d\rquote un air interrogateur.
+\par
+\par \emdash Que viens-tu faire ici\~? me dit grossi\'e8rement et \'e0 haute voix Vassili Antonof, qui se trouvait \'e0 c\'f4t\'e9 de moi, \'e0 quelque distance des autres, et qui m\rquote avait toujours dit vous avec la plus grande politesse.
+\par
+\par Je le regardais tout perplexe, en m\rquote effor\'e7ant de comprendre ce que cela signifiait\~; je devinais d\'e9j\'e0 qu\rquote il se passait quelque chose d\rquote extraordinaire dans notre maison de force.
+\par
+\par \emdash Eh\~! oui, qu\rquote as-tu \'e0 rester ici\~? va-t\rquote en \'e0 la caserne, me dit un jeune gars, for\'e7at militaire, que je ne connaissais pas jusqu\rquote alors et qui \'e9tait un bon gar\'e7on paisible. Cela ne te regarde pas.
+\par
+\par \emdash On se met en rang, lui r\'e9pondis-je\~; est-ce qu\rquote on ne va pas nous contr\'f4ler\~?
+\par
+\par \emdash Il est venu s\rquote y mettre aussi, cria un d\'e9port\'e9.
+\par
+\par \emdash Nez-de-fer}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Injure dont le vrai sens est intraduisible.}}}{\cgrid0
+\~! fit un autre.
+\par
+\par \emdash \'c9craseur de mouches\~! ajouta un troisi\'e8me avec un m\'e9pris inexprimable pour ma personne. Ce nouveau surnom fit pouffer de rire tout le monde.
+\par
+\par \emdash Ils sont partout comme des coqs en p\'e2te, ces gaillards-l\'e0. Nous sommes au bagne, n\rquote est-ce pas\~? eh bien\~! ils se payent du pain blanc et des cochons de lait comme des grands seigneurs\~! N\rquote as-tu pas ta nourriture \'e0 part\~
+? que viens-tu faire ici\~?
+\par
+\par \emdash Votre place n\rquote est pas ici, me dit Koulikof sans g\'eane, en me prenant par la main et me faisant sortir des rangs.
+\par
+\par Il \'e9tait lui-m\'eame tr\'e8s-p\'e2le\~; ses yeux noirs \'e9tincelaient\~; il s\rquote \'e9tait mordu la l\'e8vre inf\'e9rieure jusqu\rquote au sang, il n\rquote \'e9tait pas de ceux qui attendaient de sang-froid l\rquote arriv\'e9e du major.
+\par
+\par J\rquote aimais fort \'e0 regarder Koulikof en pareille occurrence, c\rquote est-\'e0-dire quand il devait se montrer tout entier avec ses qualit\'e9s et ses d\'e9fauts. Il posait, mais il agissait aussi. Je crois m\'eame qu\rquote il serait all\'e9 \'e0
+ la mort avec une certaine \'e9l\'e9gance, en petit-ma\'eetre. Alors que tout le monde me tutoyait et m\rquote injuriait, il avait redoubl\'e9 de politesse envers moi, mais il parlait d\rquote un ton ferme et r\'e9solu, qui ne permettait pas de r\'e9
+plique.
+\par
+\par \emdash Nous sommes ici pour nos propres affaires, Alexandre P\'e9trovitch, et vous n\rquote avez pas \'e0 vous en m\'ealer. Allez o\'f9 vous voudrez, attendez\'85 Tenez, les v\'f4tres sont \'e0 la cuisine, allez-y.
+\par
+\par \emdash Ils sont au chaud l\'e0-bas.
+\par
+\par J\rquote entrevis en effet par la fen\'eatre ouverte nos Polonais qui se trouvaient dans la cuisine, ainsi que beaucoup d\rquote autres for\'e7ats. Tout embarrass\'e9, j\rquote y entrai, accompagn\'e9 de rires, d\rquote injures et d\rquote u
+ne sorte de gloussement qui rempla\'e7ait les sifflets et les hu\'e9es \'e0 la maison de force.
+\par
+\par \emdash \'c7a ne lui pla\'eet pas\~!\'85 tiou-tiou-tiou\~!\'85 attrapez-le.
+\par
+\par Je n\rquote avais encore jamais \'e9t\'e9 offens\'e9 aussi gravement depuis que j\rquote \'e9tais \'e0 la maison de force. Ce moment fut tr\'e8s-douloureux \'e0 passer, mais je pouvais m\rquote y attendre\~; les esprits \'e9taient par trop surexcit\'e9
+s. Je rencontrai dans l\rquote antichambre T\emdash vski, jeune gentilhomme sans grande instruction, mais au caract\'e8re ferme et g\'e9n\'e9reux\~; les for\'e7ats faisaient exception pour lui dans leur haine pour les for\'e7ats nobles\~; ils l\rquote
+aimaient presque\~; chacun de ses gestes d\'e9notait un homme brave et vigoureux.
+\par
+\par \emdash Que faites-vous, Goriantchikof\~? me cria-t-il\~; venez donc ici\~!
+\par
+\par \emdash Mais que se passe-t-il\~?
+\par
+\par \emdash Ils veulent se plaindre, ne le savez-vous pas\~? Cela ne leur r\'e9ussira pas, qui croira des for\'e7ats\~? On va rechercher les meneurs, et si nous sommes avec eux, c\rquote est sur nous qu\rquote
+on mettra la faute. Rappelez-vous pourquoi nous avons \'e9t\'e9 d\'e9port\'e9s\~! Eux, on les fouettera tout simplement, tandis qu\rquote on nous mettra en jugement. Le major nous d\'e9teste tous et sera trop heureux de nous perdre\~
+; nous lui servirons de justification.
+\par
+\par \emdash Les for\'e7ats nous vendront pieds et poings li\'e9s, ajouta M\emdash tski, quand nous entr\'e2mes dans la cuisine.
+\par
+\par Ils n\rquote auront jamais piti\'e9 de nous, ajouta T\emdash vski.
+\par
+\par Outre les nobles, il y avait encore dans la cuisine une trentaine de d\'e9tenus, qui ne d\'e9siraient pas participer \'e0 la plainte g\'e9n\'e9rale, les uns par l\'e2chet\'e9, les autres, par conviction absolue de l\rquote inutilit\'e9 de cette d\'e9
+marche. Akim Akymitch \emdash ennemi naturel de toutes plaintes et de tout ce qui pouvait entraver la discipline et le service \emdash attendait avec un grand calme la fin de cette affaire, dont l\rquote issue ne l\rquote inqui\'e9tait nullement\~; il
+\'e9tait parfaitement convaincu du triomphe imm\'e9diat de l\rquote ordre et de l\rquote autorit\'e9 administrative. Isa\'ef Fomitch, le nez baiss\'e9, dans une grande perplexit\'e9, \'e9coutait ce que nous disions avec une curiosit\'e9 \'e9pouvant\'e9e\~
+; il \'e9tait excessivement inquiet. Aux nobles polonais s\rquote \'e9taient joints des roturiers de m\'eame nationalit\'e9, ainsi que quelques Russes, natures timides, gens toujours h\'e9b\'e9t\'e9s et silencieux, qui n\rquote avaient pas os\'e9
+ se liguer avec les autres et attendaient tristement l\rquote issue de l\rquote affaire. Il y avait enfin quelques for\'e7ats moroses et m\'e9contents qui \'e9taient rest\'e9s dans la cuisine, non par timidit\'e9, mais parce qu\rquote
+ils estimaient absurde cette quasi-r\'e9volte, parce qu\rquote ils ne croyaient pas \'e0 son succ\'e8s\~; je crus remarquer qu\rquote ils \'e9taient mal \'e0 leur aise en ce moment, et que leur regard n\rquote \'e9tait pas assur\'e9
+. Ils sentaient parfaitement qu\rquote ils avaient raison, que l\rquote issue de la plainte serait celle qu\rquote ils avaient pr\'e9dite, mais ils se tenaient pour des ren\'e9gats, qui auraient trahi la communaut\'e9
+ et vendu leurs camarades au major. Iolkine, \emdash ce rus\'e9 paysan sib\'e9rien envoy\'e9 aux travaux forc\'e9s pour faux monnayage, qui avait enlev\'e9 \'e0 Koulikof ses pratiques en ville, \emdash \'e9tait aussi l\'e0
+, comme le vieillard de Starodoub. Aucun cuisinier n\rquote avait quitt\'e9 son poste, probablement parce qu\rquote ils s\rquote estimaient partie int\'e9grante de l\rquote administration, et qu\rquote \'e0 leur avis, il n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 d
+\'e9cent de prendre parti contre celle-ci.
+\par
+\par \emdash Cependant, dis-je \'e0 M\emdash tski d\rquote un ton mal assur\'e9, \emdash \'e0 part ceux-ci, tous les for\'e7ats y sont.
+\par
+\par \emdash Qu\rquote est-ce que cela peut bien nous faire\~? grommela D\'85
+\par
+\par \emdash Nous aurions risqu\'e9 beaucoup plus qu\rquote eux, en les suivant\~; et pourquoi\~? }{\i\cgrid0 Je hais tes brigands}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Cette phrase est en fran\'e7ais dans l\rquote original.}}}{\cgrid0 . Croyez-vous m\'eame qu\rquote ils sauront se plaindre\~? Je ne vois pas le plaisir qu\rquote ils trouvent \'e0
+ se mettre eux-m\'eames dans le p\'e9trin.
+\par
+\par \emdash Cela n\rquote aboutira \'e0 rien, affirma un vieillard opini\'e2tre et aigri. Almazof, qui \'e9tait aussi avec nous, se h\'e2ta de conclure dans le m\'eame sens.
+\par
+\par \emdash On en fouettera une cinquantaine, et c\rquote est \'e0 quoi tout cela aura servi.
+\par
+\par \emdash Le major est arriv\'e9\~! cria quelqu\rquote un. Tout le monde se pr\'e9cipita aux fen\'eatres.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036 {Le major \'e9tait arriv\'e9 avec ses lunettes, l\rquote air mauvais, furieux, tout rouge. Il vint sans dire un mot, mais r\'e9solument sur la ligne des for\'e7
+ats. En pareille circonstance, il \'e9tait vraiment hardi et ne perdait pas sa pr\'e9sence d\rquote esprit\~: il faut dire qu\rquote il \'e9tait presque toujours gris. En ce moment, sa casquette graisseuse \'e0 parement orange et ses \'e9paulettes d
+\rquote argent terni avaient quelque chose de sinistre. Derri\'e8re lui venait le fourrier Diatlof, personnage tr\'e8s-important dans le bagne, car au fond c\rquote \'e9tait lui qui l\rquote administrait\~; ce gar\'e7on, capable et tr\'e8s-rus\'e9
+, avait une grande influence sur le major\~; ce n\rquote \'e9tait pas un m\'e9chant homme, aussi les for\'e7ats en \'e9taient-ils g\'e9n\'e9ralement contents. Notre sergent le suivait avec trois ou quatre soldats, pas plus\~; \emdash il avait d\'e9j\'e0
+ re\'e7u une verte semonce et pouvait en attendre encore dix fois plus. \emdash Les for\'e7ats qui \'e9taient rest\'e9s t\'eate nue depuis qu\rquote ils avaient envoy\'e9 chercher le major, s\rquote \'e9taient redress\'e9s, chacun d\rquote
+eux se raffermissant sur l\rquote autre jambe\~; ils demeur\'e8rent immobiles, \'e0 attendre le premier mot ou plut\'f4t le premier cri de leur chef supr\'eame.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Leur attente ne fut pas longue. Au second mot, le major se mit \'e0 vocif\'e9rer \'e0 gorge d\'e9ploy\'e9e\~; il \'e9tait hors de lui. Nous le voyons de nos fen\'eatres courir le long de la ligne des for\'e7
+ats, et se jeter sur eux en les questionnant. Comme nous \'e9tions assez \'e9loign\'e9s, nous ne pouvions entendre ni ses demandes ni les r\'e9ponses des for\'e7ats. Nous l\rquote entend\'eemes seulement crier, avec une sorte de g\'e9
+missement ou de grognement\~:
+\par
+\par \emdash Rebelles\~!\'85 sous les verges\~!\'85 Meneurs\~!\'85 Tu es un des meneurs\~! tu es un des meneurs\~! dit-il en se jetant sur quelqu\rquote un.
+\par
+\par Nous n\rquote entend\'eemes pas la r\'e9ponse, mais une minute apr\'e8s nous v\'eemes ce for\'e7at quitter les rangs et se diriger vers le corps de garde\'85 Un autre le suivit, puis un troisi\'e8me.
+\par
+\par \emdash En jugement\~!\'85 tout le monde\~! je vous\'85 Qui y a-t-il encore \'e0 la cuisine\~? b\'eala-t-il en nous apercevant aux fen\'eatres ouvertes. Tous ici\~! Qu\rquote on les chasse tous\~!
+\par
+\par Le fourrier Diatlof se dirigea vers la cuisine. Quand nous lui e\'fbmes dit que nous n\rquote avions aucun grief, il revint imm\'e9diatement faire son rapport au major.
+\par
+\par \emdash Ah\~! ils ne se plaignent pas, ceux-l\'e0\~! fit-il en baissant la voix de deux tons, tout joyeux. \emdash \'c7a ne fait rien, qu\rquote on les am\'e8ne tous\~!
+\par
+\par Nous sort\'eemes\~: je ressentais une sorte de honte\~; tous, du reste, marchaient t\'eate baiss\'e9e.
+\par
+\par \emdash Ah\~! Prokofief\~! Iolkine aussi, et toi aussi, Almazof\~! Ici\~! venez ici, en tas, nous dit le major d\rquote une voix haletante, mais radoucie\~; son regard \'e9tait m\'eame devenu affable. \emdash M\emdash tski, tu en es aussi\'85
+ Prenez les noms\~! Diatlof\~! Prenez les noms de tout le monde, ceux des satisfaits et ceux des m\'e9contents \'e0 part, tous sans exception\~; vous m\rquote en donnerez la liste\'85 Je vous ferai tous passer en conseil\'85 Je vous\'85 brigands\~!
+\par
+\par La liste fit son effet.
+\par
+\par \emdash Nous sommes satisfaits\~! cria un des m\'e9contents, d\rquote une voix sourde, irr\'e9solue.
+\par
+\par \emdash Ah\~! satisfaits\~! Qui est satisfait\~? Que ceux qui sont satisfaits sortent du rang\~!
+\par
+\par \emdash Nous\~! nous\~! firent quelques autres voix.
+\par
+\par \emdash Vous \'eates satisfaits de la nourriture\~? on vous a donc excit\'e9s\~? il y a eu des meneurs, des mutins\~? Tant pis pour eux\'85
+\par
+\par \emdash Seigneur\~! qu\rquote est-ce que \'e7a signifie\~? fit une voix dans la foule.
+\par
+\par \emdash Qui a cri\'e9 cela\~? qui a cri\'e9\~? rugit le major en se jetant du c\'f4t\'e9 d\rquote o\'f9 venait la voix. \emdash C\rquote est toi qui as cri\'e9, Rastorgou\'efef\~? Au corps de garde\~!
+\par
+\par Rastorgou\'efef, un jeune gars joufflu et de haute taille, sortit des rangs et se rendit lentement au corps de garde. Ce n\rquote \'e9tait pas lui qui avait cri\'e9\~; mais comme on l\rquote avait d\'e9sign\'e9, il n\rquote essayait pas de contredire.
+
+\par
+\par \emdash C\rquote est votre graisse qui vous rend enrag\'e9s\~! hurla le major.
+\par
+\par \emdash Attends, gros museau, dans trois jours, tu ne\'85\~! Attendez, je vous rattraperai tous. Que ceux qui ne se plaignent pas, sortent\~!
+\par
+\par \emdash Nous ne nous plaignons pas, Votre Haute Noblesse\~! dirent quelques for\'e7ats d\rquote un air sombre\~; les autres se taisaient obstin\'e9ment. Mais le major n\rquote en d\'e9sirait pas plus\~: il trouvait son profit \'e0
+ finir cette affaire au plus vite et d\rquote un commun accord.
+\par
+\par \emdash Ah\~! maintenant, personne ne se plaint plus\~! fit-il en bredouillant. Je l\rquote ai vu\'85 je le savais. Ce sont les meneurs\'85 Il y a, parbleu, des meneurs\~! continua-t-il en s\rquote adressant \'e0 Diatlof\~; \emdash
+ il faut les trouver tous. Et maintenant\'85 maintenant il est temps d\rquote aller aux travaux. Tambour, un roulement\~!
+\par
+\par Il assista en personne \'e0 la formation des d\'e9tachements. Les for\'e7ats se s\'e9par\'e8rent tristement, sans parler, heureux de pouvoir dispara\'eetre. Tout de suite apr\'e8s la formation des bandes, le major se rendit au corps de garde, o\'f9
+ il prit ses dispositions \'e0 l\rquote \'e9gard des \'ab\~meneurs\~\'bb, mais il ne fut pas trop cruel. On voyait qu\rquote il avait envie d\rquote en finir au plus vite avec cette affaire. Un d\rquote eux raconta ensuite qu\rquote il avait demand\'e9
+ pardon, et que l\rquote officier l\rquote avait fait rel\'e2cher aussit\'f4t. Certainement notre major n\rquote \'e9tait pas dans son assiette\~; il avait peut-\'eatre eu peur, car une r\'e9volte est toujours une chose \'e9pineuse, et bien que la plai
+nte des for\'e7ats ne f\'fbt pas en r\'e9alit\'e9 une r\'e9volte (ou ne l\rquote avait communiqu\'e9e qu\rquote au major, et non au commandant), l\rquote affaire n\rquote en \'e9tait pas moins d\'e9sagr\'e9able. Ce qui le troublait le plus, c\rquote
+est que les d\'e9tenus avaient \'e9t\'e9 unanimes \'e0 se soulever\~; il fallait par cons\'e9quent \'e9touffer \'e0 tout prix leur r\'e9clamation. On rel\'e2cha bient\'f4t les \'ab\~meneurs\~\'bb. Le lendemain, la nourriture fut passable, mais cette am
+\'e9lioration ne dura pas longtemps\~; les jours suivants, le major visita plus souvent la maison de force, et il avait toujours des d\'e9sordres \'e0 punir. Notre sergent allait et venait, tout d\'e9sorient\'e9 et pr\'e9occup\'e9, comme s\rquote
+il ne pouvait revenir de sa stup\'e9faction. Quant aux for\'e7ats, ils furent longtemps avant de se calmer, mais leur agitation ne ressemblait plus \'e0 celle des premiers jours\~: ils \'e9taient inquiets, embarrass\'e9s. Les uns baissaient la t\'ea
+te et se taisaient, tandis que d\rquote autres parlaient de cette \'e9chauffour\'e9e en grommelant et comme malgr\'e9 eux. Beaucoup se moquaient d\rquote eux-m\'eames avec amertume comme pour se punir de leur mutinerie.
+\par
+\par \emdash Tiens, camarade, prends et mange\~! disait l\rquote un d\rquote eux.
+\par
+\par \emdash O\'f9 est la souris qui a voulu attacher la sonnette \'e0 la queue du chat\~?
+\par
+\par \emdash On ne nous persuade qu\rquote avec un gourdin, c\rquote est s\'fbr. F\'e9licitons-nous qu\rquote il ne nous ait pas tous fait fouetter.
+\par
+\par \emdash R\'e9fl\'e9chis plus et bavarde moins, \'e7a vaudra mieux\~!
+\par
+\par \emdash Qu\rquote as-tu \'e0 venir me faire la le\'e7on\~? es-tu ma\'eetre d\rquote \'e9cole, par hasard\~?
+\par
+\par \emdash Bien s\'fbr qu\rquote il faut te reprendre.
+\par
+\par \emdash Qui es-tu donc\~?
+\par
+\par \emdash Moi, je suis un homme\~; toi, qui es-tu\~?
+\par
+\par \emdash Un rogaton pour les chiens\~! voil\'e0 ce que tu es\~!
+\par
+\par \emdash Toi-m\'eame\'85
+\par
+\par \emdash Allons, assez\~! qu\rquote avez-vous \'e0 \'ab\~brailler\~\'bb\~? leur criait-on de tous c\'f4t\'e9s.
+\par
+\par Le\~soir m\'eame de la r\'e9bellion, je rencontrai P\'e9trof derri\'e8re les casernes, apr\'e8s le travail de la journ\'e9e. Il me cherchait. Il marmottait deux ou trois exclamations incompr\'e9hensibles en s\rquote approchant, il se tut bient\'f4
+t et se promena machinalement avec moi. J\rquote avais encore le c\'9cur gros de toute cette histoire, et je crus que P\'e9trof pourrait me l\rquote expliquer.
+\par
+\par \emdash Dites donc, P\'e9trof, lui demandai-je, les v\'f4tres ne sont pas f\'e2ch\'e9s contre nous\~?
+\par
+\par \emdash Qui se f\'e2che\~? me dit-il comme revenant \'e0 lui.
+\par
+\par \emdash Les for\'e7ats\'85 contre nous, contre les nobles\~?
+\par
+\par \emdash Et pourquoi donc se f\'e2cheraient-ils\~?
+\par
+\par \emdash Parbleu, parce que nous ne les avons pas soutenus.
+\par
+\par \emdash Et pourquoi vous seriez vous mutin\'e9s\~? me r\'e9pondit-il en s\rquote effor\'e7ant de comprendre ce que je lui disais, \emdash vous mangez \'e0 part, vous\~!
+\par
+\par \emdash Mon Dieu\~! mais il y en a des v\'f4tres qui ne mangent pas l\rquote ordinaire et qui se sont mutin\'e9s avec vous. Nous devions vous soutenir\'85 par camaraderie.
+\par
+\par \emdash Allons donc\~! \'eates-vous nos camarades\~? me demanda-t-il avec \'e9tonnement.
+\par
+\par Je le regardai\~; il ne me comprenait pas et ne saisissait nullement ce que je voulais de lui\~: moi, en revanche, je le compris parfaitement. Pour la premi\'e8re fois, une id\'e9e qui remuait confus\'e9
+ment dans mon cerveau et qui me hantait depuis longtemps s\rquote \'e9tait d\'e9finitivement formul\'e9e\~; je con\'e7us alors ce que je devinais mal jusque-l\'e0. Je venais de comprendre que jamais je ne serais le camarade des for\'e7ats, quand m\'ea
+me je serais for\'e7at \'e0 perp\'e9tuit\'e9, for\'e7at de la \'ab\~section particuli\'e8re\~\'bb, La physionomie de P\'e9trof \'e0 ce moment-l\'e0 m\rquote est rest\'e9e grav\'e9e dans la m\'e9moire. Dans sa question\~: \'ab\~Allons donc\~! \'ea
+tes-vous nos camarades\~?\~\'bb il y avait tant de na\'efvet\'e9 franche, tant d\rquote \'e9tonnement ing\'e9nu, que je me demandai si elle ne cachait pas quelque ironie, quelque m\'e9chancet\'e9 moqueuse. Non\~! je n\rquote \'e9
+tais pas leur camarade, et voil\'e0 tout. Va-t\rquote en \'e0 droite, nous irons \'e0 gauche\~: tu as tes affaires \'e0 toi, nous les n\'f4tres.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\tx9000\adjustright \f40\fs32\lang1036 {Je croyais vraiment qu\rquote apr\'e8s la r\'e9bellion ils nous d\'e9chireraient sans piti\'e9, et que notre vie deviendrait un enfer\~
+; rien de pareil ne se produisit\~: nous n\rquote entend\'eemes pas le plus petit reproche, pas la moindre allusion m\'e9chante. On continua \'e0 nous taquiner comme auparavant, quand l\rquote occasion s\rquote en pr\'e9
+sentait, et ce fut tout. Personne ne garda rancune \'e0 ceux qui n\rquote avaient pas voulu se mutiner et qui \'e9taient rest\'e9s dans la cuisine, pas plus qu\rquote \'e0 ceux qui avaient cri\'e9 les premiers qu\rquote ils ne se plaignaient pas.
+Personne ne souffla mot sur ce sujet. J\rquote en demeurai stup\'e9fait.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262264}VIII \endash MES CAMARADES.{\*\bkmkend _Toc96262264}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Comme on peut le penser, ceux qui m\rquote attiraient le plus, c\rquote \'e9taient les miens, c\rquote est-\'e0-dire les \'ab\~nobles\~\'bb, surtout dans les premiers temps\~; mais des trois ex-nobles russes qui se trouvaient dans notre maison de force\~
+; Akim Akimytch, l\rquote espion A\emdash v et celui que l\rquote on croyait parricide, je ne connaissais qu\rquote Akim Akimytch et je ne parlais qu\rquote \'e0 lui seul. \'c0 vrai dire, je ne m\rquote adressais \'e0 lui qu\rquote en d\'e9sesp
+oir de cause, dans les moments de tristesse les plus intol\'e9rables, quand je croyais que je n\rquote approcherais jamais de personne autre. Dans le chapitre pr\'e9c\'e9dent, j\rquote ai essay\'e9 de diviser nos for\'e7ats en diverses cat\'e9gories\~
+; mais en me souvenant d\rquote Akim Akimytch, je crois que je dois ajouter une cat\'e9gorie \'e0 ma classification. Il est vrai qu\rquote il \'e9tait seul \'e0 la former. Cette s\'e9rie est celle des for\'e7ats parfaitement indiff\'e9rents, c\rquote est-
+\'e0-dire ceux auxquels il est absolument \'e9gal de vivre en libert\'e9 ou aux travaux forc\'e9s, ce qui \'e9tait et ne pouvait \'eatre chez nous qu\rquote une exception. Il s\rquote \'e9tait \'e9tabli \'e0 la maison de force comme s\rquote
+il devait y passer sa vie enti\'e8re\~: tout ce qui lui appartenait, son matelas, ses coussins, ses ustensiles, \'e9tait solidement et d\'e9finitivement arrang\'e9 \'e0 demeure. Rien qui e\'fbt pu faire croire \'e0 une vie temporaire, \'e0
+ un bivouac. Il devait rester de nombreuses ann\'e9es aux travaux forc\'e9s, mais je doute qu\rquote il pens\'e2t \'e0 sa mise en libert\'e9\~: s\rquote il s\rquote \'e9tait r\'e9concili\'e9 avec la r\'e9alit\'e9, c\rquote \'e9tait moins de bon c\'9c
+ur que par esprit de subordination, ce qui revenait au m\'eame pour lui. C\rquote \'e9tait un brave homme, il me vint en aide les premiers temps par ses conseils et ses services, mais quelquefois, j\rquote en fais l\rquote aveu, il m\rquote
+inspirait une tristesse profonde, sans pareille, qui augmentait et aggravait encore mon penchant \'e0 l\rquote angoisse. Quand j\rquote \'e9tais par trop d\'e9sesp\'e9r\'e9, je m\rquote entretenais avec lui\~; j\rquote aimais entendre ses paroles vivantes
+\~: eussent-elles \'e9t\'e9 haineuses, enfiell\'e9es, nous nous serions du moins irrit\'e9s ensemble contre notre destin\'e9e\~; mais il se taisait, collait tranquillement ses lanternes, en racontant qu\rquote
+ils avaient eu une revue en 18.., que leur commandant divisionnaire s\rquote appelait ainsi et ainsi, qu\rquote il avait \'e9t\'e9 content des man\'9cuvres, que les signaux pour les tirailleurs avaient \'e9t\'e9 chang\'e9s, etc. Tout cela d\rquote
+une voix pos\'e9e et \'e9gale, comme de l\rquote eau qui serait tomb\'e9e goutte \'e0 goutte. Il ne s\rquote animait m\'eame pas quand il me contait que dans je ne sais plus quelle affaire au Caucase, on l\rquote avait d\'e9cor\'e9 du ruban de Sainte-An
+ne \'e0 l\rquote \'e9p\'e9e. Seulement sa voix devenait plus grave et plus pos\'e9e\~; il la baissait d\rquote un ton, quand il pronon\'e7ait le nom de \'ab\~Sainte-Anne\~\'bb avec un certain myst\'e8re\~
+; pendant trois minutes au moins, il restait silencieux et s\'e9rieux\'85 Pendant toute cette premi\'e8re ann\'e9e, j\rquote avais des passes absurdes o\'f9 je ha\'efssais cordialement Akim Akimytch, sans savoir pourquoi, des bouff\'e9es de d\'e9
+sespoir durant lesquelles je maudissais la destin\'e9e qui m\rquote avait donn\'e9 un lit de camp o\'f9 sa t\'eate touchait la mienne. Une heure apr\'e8s, je me reprochais ces sorties. Du reste, je ne fus en proie \'e0 ces actes que pendant la premi\'e8
+re ann\'e9e de ma r\'e9clusion. Par la suite je me fis au caract\'e8re d\rquote Akim Akimytch et j\rquote eus honte de mes bourrasques ant\'e9rieures. Je ne crois pas me souvenir que nous nous fussions jamais ouvertement querell\'e9s.
+\par
+\par De mon temps, outre les trois nobles russes dont j\rquote ai parl\'e9, il y en avait encore huit autres\~: j\rquote \'e9tais sur un pied d\rquote amiti\'e9 \'e9troite avec quelques-uns d\rquote entre eux, mais pas avec tous. Les meilleurs \'e9
+taient maladifs, exclusifs et intol\'e9rants au plus haut degr\'e9. Je cessai m\'eame de parler \'e0 deux d\rquote entre eux. Il n\rquote y en avait que trois qui fussent instruits, B\emdash ski, M\emdash tski et le vieillard J\emdash ki, qui avait \'e9t
+\'e9 autrefois professeur de math\'e9matiques, \emdash brave homme, grand original et tr\'e8s-born\'e9 intellectuellement, malgr\'e9 son \'e9rudition. \emdash M\emdash tski et B\emdash ski \'e9taient tout autres. Du premier coup, nous nous entend\'ee
+mes avec M\emdash tski\~: je ne me querellai pas une seule fois avec lui, je l\rquote estimai fort, mais sans l\rquote aimer ni m\rquote attacher \'e0 lui\~; je ne pus jamais y arriver. Il \'e9tait profond\'e9ment aigri et d\'e9fiant, avec beaucoup d
+\rquote empire sur lui-m\'eame\~: justement cela me d\'e9plaisait, on sentait que cet homme n\rquote ouvrirait jamais son \'e2me \'e0 personne\~: il se peut pourtant que je me trompasse. C\rquote \'e9tait une forte et noble nature\'85 Son scepticisme inv
+\'e9t\'e9r\'e9 se trahissait dans une habilet\'e9 extraordinaire, dans la prudence de son commerce avec son entourage. Il souffrait de cette dualit\'e9 de son \'e2me, car il \'e9tait en m\'eame temps sceptique et profond\'e9ment croyant, d\rquote un
+e foi in\'e9branlable en certaines esp\'e9rances et convictions. Malgr\'e9 toute son habilet\'e9 pratique, il \'e9tait en guerre ouverte avec B\emdash ski et son ami T\emdash ski.
+\par
+\par Le premier, B\emdash ski, \'e9tait un homme malade, avec une pr\'e9disposition \'e0 la phtisie, irascible et nerveux, mais bon et g\'e9n\'e9reux. Son irritabilit\'e9 nerveuse le rendait capricieux comme un enfant\~: je ne pouvais supporter un caract\'e8
+re semblable, et je cessai de voir B\emdash ski, sans toutefois cesser de l\rquote aimer. C\rquote \'e9tait tout juste le contraire pour M\emdash tski, avec lequel je ne me brouillai jamais, mais que je n\rquote
+aimais pas. En rompant toutes relations avec B\emdash ski, je dus rompre aussi avec T\emdash ski, dont j\rquote ai parl\'e9 dans le chapitre pr\'e9c\'e9dent, ce que je regrettai fort, car, s\rquote il \'e9tait peu instruit, il avait bon c\'9cur\~; c
+\rquote \'e9tait un excellent homme, tr\'e8s-courageux. Il aimait et respectait tant B\emdash ski, il le v\'e9n\'e9rait si fort, que ceux qui rompaient avec son ami devenaient ses ennemis\~; ainsi il se brouilla avec M\emdash tski \'e0 cause de B\emdash
+ski, pourtant il r\'e9sista longtemps. Tous ces gens-l\'e0 \'e9taient bilieux, quinteux, m\'e9fiants, et souffraient d\rquote hyperesth\'e9sie morale. Cela se comprend\~; leur position \'e9tait tr\'e8s-p\'e9nible, beaucoup plus dure que la n\'f4
+tre, car ils \'e9taient exil\'e9s de leur patrie et d\'e9port\'e9s pour dix, douze ans\~; ce qui rendait surtout douloureux leur s\'e9jour \'e0 la maison de force, c\rquote \'e9taient les pr\'e9jug\'e9s enracin\'e9s, la mani\'e8
+re de voir toute faite avec lesquels ils regardaient les for\'e7ats\~; ils ne voyaient en eux que des b\'eates fauves et se refusaient \'e0 admettre rien d\rquote humain en eux. La force des circonstances et leur destin\'e9
+e les engageaient dans cette vue. Leur vie \'e0 la maison de force \'e9tait un tourment. Ils \'e9taient aimables et affables avec les Circassiens, avec les Tartares, avec Isa\'ef Fomitch, mais ils n\rquote avaient que du m\'e9pris pour les autres d\'e9
+tenus. Seul, le vieillard vieux-croyant avait conquis tout leur respect. Et pourtant, pendant tout le temps que je passai aux travaux forc\'e9s, pas un seul d\'e9
+tenu ne leur reprocha ni leur extraction, ni leur croyance religieuse, ni leurs convictions, toutes choses habituelles au bas peuple, dans ses rapports avec les \'e9trangers, surtout les Allemands. Au fond, on ne fait que se moquer de l\rquote
+Allemand, qui est pour le peuple russe un \'eatre bouffon et grotesque. Nos for\'e7ats avaient beaucoup plus de respect pour les nobles polonais que pour nous autres Russes\~; ils ne touchaient pas \'e0 ceux-l\'e0\~
+; mais je crois que les Polonais ne voulaient pas remarquer ce trait et le prendre en consid\'e9ration. \emdash Je parlais de T\emdash ski\~; je reviens \'e0 lui. Quand il quitta avec son camarade leur premi\'e8re station d\rquote
+exil pour passer dans notre forteresse, il avait port\'e9 presque tout le temps son ami B\'85, faible de constitution et de sant\'e9, \'e9puis\'e9 au bout d\rquote une demi-\'e9tape. Ils avaient \'e9t\'e9 exil\'e9s tout d\rquote abord \'e0 Y\emdash
+gorsk, o\'f9 ils se trouvaient fort bien\~; la vie y \'e9tait moins dure que dans notre forteresse. Mais \'e0 la suite d\rquote une correspondance innocente avec les d\'e9port\'e9s d\rquote une autre ville, on avait jug\'e9 n\'e9
+cessaire de les transporter dans notre maison de force pour qu\rquote ils y fussent directement surveill\'e9s par la haute administration. Jusqu\rquote \'e0 leur arriv\'e9e, M\emdash tski avait \'e9t\'e9 seul. Combien il avait d\'fb
+ languir, pendant cette premi\'e8re ann\'e9e de son exil\~!
+\par
+\par J\emdash ki \'e9tait ce vieillard qui se livrait toujours \'e0 la pri\'e8re, et dont j\rquote ai parl\'e9 plus haut. Tous les condamn\'e9s politiques \'e9taient des hommes jeunes, tr\'e8s-jeunes m\'eame, tandis que J\emdash ki \'e9tait \'e2g\'e9
+ de cinquante ans au moins.
+\par
+\par Il \'e9tait certainement honn\'eate, mais \'e9trange. Ses camarades T\emdash ski et B\emdash ski le d\'e9testaient et ne lui parlaient pas\~; ils le d\'e9claraient ent\'eat\'e9 et tracassier, je puis t\'e9moigner qu\rquote
+ils avaient raison. Je crois que dans un bagne, \emdash comme dans tout lieu o\'f9 les gens sont rassembl\'e9s de force et non de bon gr\'e9, \emdash on se querelle et l\rquote on se hait plus vite qu\rquote en libert\'e9. Beaucoup
+de causes contribuent \'e0 ces continuelles brouilleries. J\emdash ki \'e9tait vraiment d\'e9sagr\'e9able et born\'e9\~; aucun de ses camarades n\rquote \'e9tait bien avec lui\~; nous ne nous brouill\'e2mes pas, mais jamais nous ne f\'fb
+mes sur un pied amical. Je crois qu\rquote il \'e9tait bon math\'e9maticien. Il m\rquote expliqua un jour dans son baragouin demi-russe, demi-polonais, un syst\'e8me d\rquote astronomie qu\rquote il avait invent\'e9\~; on me dit qu\rquote il avait \'e9
+crit un ouvrage sur ce sujet, dont tout le monde savant s\rquote \'e9tait moqu\'e9\~; son jugement \'e9tait un peu fauss\'e9, je crois. Il priait \'e0 genoux des journ\'e9es enti\'e8res, ce qui lui attira le respect des for\'e7ats\~; il le conserva jusqu
+\rquote \'e0 sa mort, car il mourut sous mes yeux, \'e0 la maison de force, \'e0 la suite d\rquote une p\'e9nible maladie. D\'e8s son arriv\'e9e il avait gagn\'e9 la consid\'e9ration des d\'e9tenus, \'e0 la suite d\rquote
+une histoire avec le major. En les amenant d\rquote Y\emdash gorsk par \'e9tapes \'e0 notre forteresse, on ne les avait pas ras\'e9s, aussi leurs cheveux et leurs barbes avaient-ils d\'e9mesur\'e9ment cru\~; quand on les pr\'e9senta au major, celui-ci s
+\rquote emporta comme un beau diable\~; il \'e9tait indign\'e9 d\rquote une semblable infraction \'e0 la discipline, o\'f9 il n\rquote y avait pourtant pas de leur faute.
+\par
+\par \emdash Ils ont l\rquote air de Dieu sait quoi\~! rugit-il, ce sont des vagabonds, des brigands.
+\par
+\par J\emdash ski, qui comprenait fort mal le russe, crut qu\rquote on leur demandait s\rquote ils \'e9taient des brigands ou des vagabonds, et r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \emdash Nous sommes des condamn\'e9s politiques, et non des vagabonds.
+\par
+\par \emdash Co-oomment\~? Tu veux faire l\rquote insolent\~? le rustre\~? hurla le major. \emdash Au corps de garde\~! et cent verges tout de suite\~! \'e0 l\rquote instant m\'eame\~!
+\par
+\par On punit le vieillard\~: il se coucha \'e0 terre sous les verges, sans opposer de r\'e9sistance, maintint sa main entre ses dents et endura son ch\'e2timent sans une plainte, sans un g\'e9missement, immobile sous les coups. B\emdash ski et T\emdash ski
+ arrivaient \'e0 ce moment \'e0 la maison de force, o\'f9 M\emdash ski les attendait \'e0 la porte d\rquote entr\'e9e\~; il se jeta \'e0 leur cou, bien qu\rquote il ne les e\'fbt jamais vus. R\'e9volt\'e9s de l\rquote accueil du major, ils lui racont\'e8
+rent la sc\'e8ne cruelle qui venait d\rquote avoir lieu. M\emdash ski me dit plus tard qu\rquote il \'e9tait hors de lui en apprenant cela\~: \emdash Je ne me sentais plus de rage, je tremblais de fi\'e8vre. J\rquote attendis J\emdash ski \'e0
+ la grande porte, car il devait venir tout droit du corps de garde apr\'e8s sa punition. La poterne s\rquote ouvrit, et je vis passer devant moi J\emdash ski les l\'e8vres tremblantes et toutes blanches, le visage p\'e2le\~
+; il ne regardait personne et traversa les groupes de for\'e7ats rassembl\'e9s au milieu de la cour \emdash ils savaient qu\rquote on venait de punir un noble \emdash entra dans la caserne, alla droit \'e0 sa place et, sans mot dire, s\rquote
+agenouilla et pria. Les d\'e9tenus furent surpris et m\'eame \'e9mus. Quand je vis ce vieillard \'e0 cheveux blancs, qui avait laiss\'e9 dans sa patrie une femme et des enfants, quand je le vis, apr\'e8s cette honteuse punition, agenouill\'e9 et priant,
+\emdash je m\rquote enfuis de la caserne, et pendant deux heures je fus comme fou\~: j\rquote \'e9tais comme ivre\'85 Depuis lors, les for\'e7ats furent pleins de d\'e9f\'e9rence et d\rquote \'e9gards pour J\emdash ski\~; ce qui leur avait particuli\'e8
+rement plu, c\rquote est qu\rquote il n\rquote avait pas cri\'e9 sous les verges.
+\par
+\par Il faut pourtant \'eatre juste et dire la v\'e9rit\'e9\~: on ne saurait juger par cet exemple des relations de l\rquote administration avec les d\'e9port\'e9s nobles, quels qu\rquote ils soient, Russes ou Polonais. Mon anecdote montre qu\rquote
+on peut tomber sur un m\'e9chant homme\~: si ce m\'e9chant homme est commandant absolu d\rquote une maison de force, s\rquote il d\'e9teste par hasard un exil\'e9, le sort de celui-ci est loin d\rquote \'eatre enviable. Mais l\rquote administration sup
+\'e9rieure des travaux forc\'e9s en Sib\'e9rie, qui donne le ton et les directions aux commandants subordonn\'e9s, est pleine de discernement \'e0 l\rquote \'e9gard des d\'e9port\'e9s nobles et m\'eame, en certains cas, leur montre plus d\rquote
+indulgence qu\rquote aux autres for\'e7ats de basse condition. Les causes en sont claires\~: d\rquote abord ces chefs sont eux-m\'eames gentilshommes, et puis on citait des cas o\'f9 des nobles avaient refus\'e9 de se coucher sous les verges et s\rquote
+\'e9taient jet\'e9s sur leurs ex\'e9cuteurs\~; les suites de ces r\'e9bellions \'e9taient toujours f\'e2cheuses\~; enfin \emdash et je crois que c\rquote est la cause principale \emdash il y avait d\'e9j\'e0 longtemps de cela, tr
+ente-cinq ans au moins, on avait envoy\'e9 d\rquote un coup en Sib\'e9rie une masse de d\'e9port\'e9s nobles}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Les d\'e9cembristes.}}}{\cgrid0 \~; ils avaient su si bien se poser et se recommander que les chefs des travaux forc\'e9s regardaient, par une vieille habitude, les criminels nobles d\rquote un tout autre \'9c
+il que les for\'e7ats ordinaires. Les commandants subalternes s\rquote \'e9taient r\'e9gl\'e9s sur l\rquote exemple de leurs chefs, et ob\'e9issaient aveugl\'e9ment \'e0 cette mani\'e8re de voir. Beaucoup d\rquote entre eux critiquaient et d\'e9
+ploraient ces dispositions de leurs sup\'e9rieurs\~; ils \'e9taient tr\'e8s-heureux quand on leur permettait d\rquote agir comme bon leur semblait, mais on ne leur donnait pas trop de latitude\~; j\rquote
+ai tout lieu de le croire, et voici pourquoi. La seconde cat\'e9gorie des travaux forc\'e9s, dans laquelle je me trouvais et qui se composait de for\'e7ats serfs, soumis \'e0 l\rquote autorit\'e9 militaire \emdash \'e9tait beaucoup plus dure que la premi
+\'e8re (les mines) et la troisi\'e8me (travail de fabrique). Elle \'e9tait plus dure non-seulement pour les nobles, mais aussi pour les autres for\'e7ats, parce que l\rquote administration et l\rquote organisation en \'e9
+taient toutes militaires, et ressemblaient fort \'e0 celles des bagnes de Russie. Les chefs \'e9taient plus s\'e9v\'e8res, les habitudes plus rigoureuses que dans les deux autres cat\'e9gories\~: on \'e9tait toujours dans les fers, to
+ujours sous escorte, toujours enferm\'e9, ce qui n\rquote existait pas ailleurs, \'e0 ce que disaient du moins nos for\'e7ats, et certes il y avait des connaisseurs parmi eux. Ils seraient tous partis avec bonheur pour les travaux des mines, que la loi d
+\'e9clarait \'eatre la punition supr\'eame\~; ils en r\'eavaient. Tous ceux qui avaient \'e9t\'e9 dans les bagnes russes en parlaient avec horreur et assuraient qu\rquote il n\rquote y avait pas d\rquote enfer semblable \'e0 celui-l\'e0, que la Sib\'e9
+rie \'e9tait un vrai paradis, compar\'e9e \'e0 la r\'e9clusion dans les forteresses en Russie. Si donc on avait un peu plus d\rquote \'e9gards pour nous autres nobles dans notre maison de force qui \'e9tait directement surveill\'e9e par le g\'e9n\'e9
+ral gouverneur, et dont l\rquote administration \'e9tait toute militaire, on devait avoir encore plus de bienveillance pour les for\'e7ats de la premi\'e8re et de la troisi\'e8me cat\'e9
+gorie. Je puis parler sciemment de ce qui se faisait dans toute la Sib\'e9rie\~: les r\'e9cits que j\rquote ai entendu faire par des d\'e9port\'e9s de la premi\'e8re et de la troisi\'e8me cat\'e9gorie confirment ma conclusion. On no
+us surveillait beaucoup plus \'e9troitement que nulle part ailleurs\~: nous n\rquote avions aucune immunit\'e9 en ce qui concernait les travaux et la r\'e9clusion\~: m\'eames travaux, m\'eames fers, m\'eame s\'e9questration que les autres d\'e9tenus\~
+; il \'e9tait parfaitement impossible de nous prot\'e9ger, car je savais que dans }{\i\cgrid0 un bon vieux temps tr\'e8s-rapproch\'e9}{\cgrid0 les d\'e9nonciations, les intrigues, minant le cr\'e9dit des personnes en place, s\rquote \'e9
+taient tellement multipli\'e9es, que l\rquote administration craignait les d\'e9lations, et dans ce temps-l\'e0, montrer de l\rquote indulgence \'e0 une certaine classe de for\'e7ats \'e9tait un crime\~!\'85 Aussi chacun avait-il peur pour lui-m\'eame\~
+: nous \'e9tions donc raval\'e9s au niveau des autres for\'e7ats, on ne faisait exception que pour les punitions corporelles, \emdash et encore nous aurait-on fouett\'e9s si nous avions commis un d\'e9
+lit quelconque, car le service exigeait que nous fussions \'e9gaux devant le ch\'e2timent, \emdash mais on ne nous aurait pas fouett\'e9s \'e0 la l\'e9g\'e8re et sans motif, comme les autres d\'e9tenus. Quand notre commandant eut connaissance du ch\'e2
+timent inflig\'e9 \'e0 J\emdash ski, il se f\'e2cha s\'e9rieusement contre le major et lui ordonna de faire plus d\rquote attention d\'e9sormais. Tout le monde en fut instruit. On sut aussi que le g\'e9n\'e9
+ral gouverneur, qui avait grande confiance en notre major et qui l\rquote aimait \'e0 cause de son exactitude \'e0 observer la loi et de ses qualit\'e9s d\rquote employ\'e9, lui fit une verte semonce, quand il fut inform\'e9
+ de cette histoire. Et notre major en prit bonne note. Il aurait bien voulu, par exemple, se donner la satisfaction de fouetter M\emdash ski, qu\rquote il d\'e9testait sur la foi des calomnies de A\emdash f, mais il ne put y arriver\~
+; il avait beau chercher un pr\'e9texte, le pers\'e9cuter et l\rquote espionner, ce plaisir lui fut refus\'e9. L\rquote affaire de J\emdash ski se r\'e9pandit en ville, et l\rquote opinion publique fut d\'e9favorable au major\~; les uns lui firent des r
+\'e9primandes, d\rquote autres lui inflig\'e8rent des affronts.
+\par
+\par Je me rappelle maintenant ma premi\'e8re rencontre avec le major. On nous avait \'e9pouvant\'e9s \emdash moi et un autre d\'e9port\'e9 noble\emdash encore \'e0 Tobolsk, par les r\'e9cits sur le caract\'e8re abominable de cet homme. Les anciens exil\'e9
+s (condamn\'e9s jadis \'e0 vingt-cinq ans de travaux forc\'e9s), nobles comme nous, qui nous avaient visit\'e9s avec tant de bont\'e9 pendant notre s\'e9jour \'e0 la prison de passage, nous avaient pr\'e9venus contre notre futur commandant\~
+; ils nous avaient aussi promis de faire tout ce qu\rquote ils pourraient en notre faveur aupr\'e8s de leurs connaissances et de nous \'e9pargner ses pers\'e9cutions. En effet, ils \'e9crivirent aux trois filles du g\'e9n\'e9ral gouverneur, qui interc\'e9
+d\'e8rent, je crois, en notre faveur. Mais que pouvait-il faire\~? Il se borna \'e0 dire au major d\rquote \'eatre \'e9quitable dans l\rquote application de la loi. \emdash Vers trois heures de l\rquote apr\'e8s-d\'een\'e9e nous arriv\'e2
+mes, mon camarade et moi, dans cette ville\~; l\rquote escorte nous conduisit directement chez notre tyran. Nous rest\'e2mes dans l\rquote antichambre \'e0 l\rquote attendre, pendant qu\rquote on allait chercher le sous-officier de la prison. D\'e8
+s que celui-ci fut arriv\'e9, le major entra. Son visage cramoisi, couperos\'e9 et mauvais fit sur nous une impression douloureuse\~: il semblait qu\rquote une araign\'e9e allait se jeter sur une pauvre mouche se d\'e9battant dans sa toile.
+\par
+\par \emdash Comment t\rquote appelle-t-on\~? demanda-t-il \'e0 mon camarade. Il parlait d\rquote une voix dure, saccad\'e9e, et voulait produire sur nous de l\rquote impression.
+\par
+\par Mon camarade se nomma.
+\par
+\par \emdash Et toi\~? dit-il en s\rquote adressant \'e0 moi, en me fixant par derri\'e8re ses lunettes.
+\par
+\par Je me nommai.
+\par
+\par \emdash Sergent\~! qu\rquote on les m\'e8ne \'e0 la maison de force, qu\rquote on les rase au corps de garde, en civils\'85 la moiti\'e9 du cr\'e2ne, et qu\rquote on les ferre demain\~! Quelles capotes avez-vous l\'e0\~? d\rquote o\'f9 les avez-vous\~
+? nous demanda-t-il brusquement en apercevant les capotes grises \'e0 ronds jaunes cousus dans le dos, qu\rquote on nous avait d\'e9livr\'e9es \'e0 Tobolsk, \emdash C\rquote est un nouvel uniforme, pour s\'fbr c\rquote est un nouvel uniforme\'85
+ On projette encore\'85 \'c7a vient de P\'e9tersbourg\'85 dit-il en nous examinant tour \'e0 tour. \emdash Ils n\rquote ont rien avec eux\~? fit-il soudain au gendarme qui nous escortait.
+\par
+\par \emdash Ils ont leurs propres habits, Votre Haute Noblesse, r\'e9pondit celui-ci en se mettant au port d\rquote armes, non sans tressauter l\'e9g\'e8rement. Tout le monde le connaissait et le craignait.
+\par
+\par \emdash Enlevez-leur tout \'e7a\~! Ils ne doivent garder que leur linge, le linge blanc\~; enlevez le linge de couleur s\rquote il y en a, et vendez-le aux ench\'e8res. On inscrira le montant aux recettes. Le for\'e7at ne poss\'e8
+de rien, continua-t-il en nous regardant d\rquote un \'9cil s\'e9v\'e8re. \emdash Faites attention\~! conduisez-vous bien\~! que je n\rquote entende pas de plaintes\~! sans quoi\'85 punition corporelle\~! \emdash Pour le moindre d\'e9lit \emdash
+ les v-v-verges\~!
+\par
+\par Je fus presque malade ce soir-l\'e0 de cet accueil auquel je n\rquote \'e9tais pas habitu\'e9\~: l\rquote impression \'e9tait d\rquote autant plus douloureuse que j\rquote entrais dans cet enfer\~! Mais j\rquote ai d\'e9j\'e0 racont\'e9 tout cela.
+\par
+\par J\rquote ai d\'e9j\'e0 dit que nous n\rquote avions aucune immunit\'e9, aucun all\'e9gement dans notre travail quand les autres for\'e7ats \'e9taient pr\'e9sents\~; on essaya pourtant de nous venir en aide en nous envoyant pendant trois mois, B\emdash
+ski et moi, \'e0 la chancellerie des ing\'e9nieurs en qualit\'e9 de copistes, mais en secret\~; tous ceux qui devaient le savoir le savaient, mais faisaient semblant de ne rien voir. C\rquote \'e9taient les chefs ing\'e9
+nieurs qui nous avaient valu cette bonne aubaine, pendant le peu de temps que le lieutenant-colonel G\emdash kof fut notre commandant. Ce chef (qui ne resta pas plus de six mois, car il repartit bient\'f4t pour la Russie) nous sembla un bienfaiteur envoy
+\'e9 par le ciel et fit une profonde impression sur tous les for\'e7ats. Ils ne l\rquote aimaient pas, ils l\rquote adoraient, si l\rquote on peut employer ce mot. Je ne sais trop ce qu\rquote
+il avait fait, mais il avait conquis leur affection du premier coup. \'ab\~C\rquote est un vrai p\'e8re\~!\~\'bb disaient \'e0 chaque instant les d\'e9port\'e9s pendant tout le temps qu\rquote il dirigea les travaux du g\'e9nie. C\rquote \'e9
+tait un joyeux viveur. De petite taille, avec un regard hardi et s\'fbr de lui-m\'eame, il \'e9tait aimable et gracieux avec tous les for\'e7ats, qu\rquote il aimait paternellement. Pourquoi les aimait-il\~
+? Je ne saurais trop le dire, mais il ne pouvait voir un d\'e9tenu sans lui adresser un mot affable, sans rire et plaisanter avec lui. Il n\rquote y avait rien d\rquote autoritaire dans ses plaisanteries, rien qui sentit le ma\'eetre, le chef. C\rquote
+\'e9tait leur camarade, leur \'e9gal. Malgr\'e9 cette condescendance, je ne me souviens pas que les for\'e7ats se soient jamais permis d\rquote \'eatre irrespectueux ou familiers. Au contraire. Seulement la figure du d\'e9tenu s\rquote \'e9
+clairait subitement quand il rencontrait le commandant\~; il souriait largement, le bonnet \'e0 la main, rien que de le voir approcher. Si le commandant lui adressait la parole, c\rquote \'e9tait un grand honneur. \emdash Il y a de ces gens populaires\~
+! \emdash G\emdash kof avait l\rquote air cr\'e2ne, marchait \'e0 grands pas, tr\'e8s-droit\~: \'ab\~un aigle\~\'bb, disaient de lui les for\'e7ats. Il ne pouvait pas leur venir en aide, car il dirigeait les travaux du g\'e9
+nie, qui sous tous les commandants \'e9taient ex\'e9cut\'e9s dans les formes l\'e9gales \'e9tablies une fois pour toutes. Quand par hasard il rencontrait une bande de for\'e7ats dont le travail \'e9tait termin\'e9
+, il les laissait revenir avant le roulement du tambour. Les d\'e9tenus l\rquote aimaient pour la confiance qu\rquote il leur t\'e9moignait, pour son horreur des taquineries et des mesquineries, toujours si ir
+ritantes quand on a des rapports avec les chefs. Je suis s\'fbr que s\rquote il avait perdu mille roubles en billets, le voleur le plus fieff\'e9 de notre prison les lui aurait rendus. Oui, j\rquote en suis convaincu. Comme tous les d\'e9
+tenus lui furent sympathiques, quand ils apprirent qu\rquote il \'e9tait brouill\'e9 \'e0 mort avec notre major d\'e9test\'e9\~! Cela arriva un mois apr\'e8s son arriv\'e9e\~; leur joie fut au comble. Le major avait \'e9t\'e9 autrefois son fr\'e8re d
+\rquote armes\~; quand ils se rencontr\'e8rent apr\'e8s une longue s\'e9paration, ils men\'e8rent d\rquote abord joyeuse vie ensemble, mais bient\'f4t ils cess\'e8rent d\rquote \'eatre intimes. Ils s\rquote \'e9taient querell\'e9s, et G\emdash
+kof devint l\rquote ennemi jur\'e9 du major. On raconta m\'eame qu\rquote ils s\rquote \'e9taient battus \'e0 coups de poing, et il n\rquote y avait pas l\'e0 de quoi \'e9tonner ceux qui connaissaient notre major\~: il aimait \'e0 se battre. Quand les for
+\'e7ats apprirent cette querelle, ils ne se tinrent plus de joie\~: \'ab\~C\rquote est notre Huit-yeux qui peut s\rquote entendre avec le commandant\~! celui-l\'e0 est un aigle, tandis que notre }{\i\cgrid0 honi}{\cgrid0 \'85\~\'bb Ils \'e9
+taient fort curieux de savoir qui avait eu le dessus dans cette lutte, et lequel des deux avait ross\'e9 l\rquote autre. Si ce bruit e\'fbt \'e9t\'e9 d\'e9menti, nos for\'e7ats en auraient \'e9prouv\'e9 un cruel d\'e9sappointement. \emdash \'ab\~
+Pour sur, c\rquote est le commandant qui l\rquote a \'e9reint\'e9, disaient-ils\~; tout petit qu\rquote il soit, il est audacieux\~; l\rquote autre se sera fourr\'e9 sous un lit, tant il aura eu peur.\~\'bb Mais G\emdash kof repartit bient\'f4
+t, laissant de vifs regrets dans le bagne. Nos ing\'e9nieurs \'e9taient tous de braves gens\~: on les changea trois ou quatre fois de mon temps. \emdash \'ab\~Nos aigles ne restent jamais bien longtemps, disaient les d\'e9
+tenus, surtout quand ils nous prot\'e8gent.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est ce G\emdash kof qui nous envoya, B\emdash ski et moi, travailler \'e0 sa chancellerie, car il aimait les d\'e9port\'e9s nobles. Quand il partit, notre condition demeura plus tol\'e9rable, car il y avait un ing\'e9nieur qui nous t\'e9
+moignait beaucoup de sympathie. Nous copiions des rapports depuis quelque temps, ce qui perfectionnait notre \'e9criture, quand arriva un ordre sup\'e9rieur qui enjoignait de nous renvoyer \'e0 nos travaux ant\'e9rieurs. On avait d\'e9j\'e0
+ eu le temps de nous d\'e9noncer. Au fond, nous n\rquote en f\'fbmes pas trop m\'e9contents, car nous \'e9tions las de ce travail de copistes. Pendant deux ans entiers, je travaillai sans interruption avec B\emdash
+ski, presque toujours dans les ateliers. Nous bavardions et parlions de nos esp\'e9rances, de nos convictions, Celles de l\rquote excellent B\emdash ski \'e9taient \'e9tranges, exclusives\~: il y a des gens tr\'e8s-intelligents dont les id\'e9
+es sont parfois trop paradoxales, mais ils ont tant souffert, tant endur\'e9 pour elles, ils les ont gard\'e9es au prix de tant de sacrifices, que les leur enlever serait impossible et cruel, B\emdash ski souffrait de toute objection et y r\'e9
+pondait par des violences. Il avait peut-\'eatre raison, plus raison que moi sur certains points, mais nous f\'fbmes oblig\'e9s de nous s\'e9parer, ce dont j\rquote \'e9prouvai un grand regret, car nous avions d\'e9j\'e0 beaucoup d\rquote id\'e9
+es communes.
+\par
+\par Avec les ann\'e9es M\emdash tski devenait de plus en plus triste et sombre. Le d\'e9sespoir l\rquote accablait. Durant les premiers temps de ma r\'e9clusion, il \'e9tait plus communicatif, il laissait mieux voir ce qu\rquote
+il pensait. Il achevait sa deuxi\'e8me ann\'e9e de travaux forc\'e9s quand j\rquote y arrivai. Tout d\rquote abord, il s\rquote int\'e9ressa fort aux nouvelles que je lui apportai, car il ne savait rien de ce qui se faisait au dehors\~
+: il me questionna, m\rquote \'e9couta, s\rquote \'e9mut, mais peu \'e0 peu il se concentra de plus en plus, ne laissant rien voir de ce qu\rquote il pensait. Les charbons ardents se couvrirent de cendre. Et pourtant il s\rquote aigrissait toujours plus.
+\'ab\~}{\i\cgrid0 Je hais ces brigands}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Sic. Cette phrase est en fran\'e7
+ais dans l\rquote original.}}}{\cgrid0 \~\'bb, me r\'e9p\'e9tait-il en parlant des for\'e7ats que j\rquote avais d\'e9j\'e0 appris \'e0 conna\'eetre\~; mes arguments en leur faveur n\rquote
+avaient aucune prise sur lui. Il ne comprenait pas ce que je lui disais, il tombait quelquefois d\rquote accord avec moi, mais distraitement\~: le lendemain il me r\'e9p\'e9tait de nouveau\~: \'ab\~}{\i\cgrid0 Je hais ces brigands}{\cgrid0 .\~\'bb
+ (Nous parlions souvent fran\'e7ais avec lui\~; aussi un surveillant des travaux, le soldat du g\'e9nie Dranichnikof, nous appelait toujours }{\i\cgrid0 aides-chirurgiens}{\cgrid0 \~\'bb, Dieu sait pourquoi\~!) M\emdash tski ne s\rquote
+animait que quand il parlait de sa m\'e8re. \'ab\~Elle est vieille et infirme \emdash me disait-il \emdash elle m\rquote aime plus que tout au monde, et je ne sais m\'eame pas si elle est vivante. Si elle apprend qu\rquote on m\rquote a fouett\'e9\'85\~
+\'bb \emdash M-tski n\rquote \'e9tait pas noble, et avait \'e9t\'e9 fouett\'e9 avant sa d\'e9portation. Quand ce souvenir lui revenait, il grin\'e7ait des dents et d\'e9tournait les yeux. Vers la fin de sa r\'e9
+clusion, il se promenait presque toujours seul. Un jour, \'e0 midi, on l\rquote appela chez le commandant, qui le re\'e7ut le sourire aux l\'e8vres.
+\par
+\par \emdash Eh bien\~! M\emdash tski, qu\rquote as-tu r\'eav\'e9 cette nuit\~? lui demanda-t-il.
+\par
+\par \'ab\~Quand il me dit cela, je frissonnai, nous raconta plus tard M\emdash tski\~; il me sembla qu\rquote on me per\'e7ait le c\'9cur.\~\'bb
+\par
+\par \emdash J\rquote ai r\'eav\'e9 que je recevais une lettre de ma m\'e8re, r\'e9pondit-il.
+\par
+\par \emdash Mieux que \'e7a, mieux que \'e7a\~! r\'e9pliqua le commandant. Tu es libre. Ta m\'e8re a suppli\'e9 l\rquote Empereur\'85 et sa pri\'e8re a \'e9t\'e9 exauc\'e9e. Tiens, voil\'e0 sa lettre, voil\'e0 l\rquote ordre de te mettre en libert\'e9
+. Tu quitteras la maison de force \'e0 l\rquote instant m\'eame.
+\par
+\par Il revint vers nous, p\'e2le et croyant \'e0 peine \'e0 son bonheur.
+\par
+\par Nous le f\'e9licit\'e2mes. Il nous serra la main de ses mains froides et tremblantes. Beaucoup de for\'e7ats le compliment\'e8rent aussi\~; ils \'e9taient heureux de son bonheur.
+\par
+\par Il devint colon et s\rquote \'e9tablit dans notre ville, o\'f9 peu de temps apr\'e8s on lui donna une place. Il venait souvent \'e0 la maison de force et nous communiquait diff\'e9rentes nouvelles, quand il le pouvait. C\rquote \'e9
+tait les nouvelles politiques qui l\rquote int\'e9ressaient surtout.
+\par
+\par Outre les quatre Polonais, condamn\'e9s politiques dont j\rquote ai parl\'e9, il y en avait encore deux tout jeunes, d\'e9port\'e9s pour un laps de temps tr\'e8s-court\~; ils \'e9taient peu instruits, mais honn\'eates, simples et francs. Un autre, A
+\emdash tchoukovski, \'e9tait par trop simple et n\rquote avait rien de remarquable, tandis que B\emdash m, un homme d\'e9j\'e0 \'e2g\'e9, nous fit la plus mauvaise impression. Je ne sais pas pourquoi il avait \'e9t\'e9 exil\'e9, bien qu\rquote
+il le racont\'e2t volontiers\~: c\rquote \'e9tait un caract\'e8re mesquin, bourgeois, avec les id\'e9es et les habitudes grossi\'e8res d\rquote un boutiquier enrichi. Sans la moindre instruction, il ne s\rquote int\'e9ressait nullement \'e0
+ ce qui ne concernait pas son m\'e9tier de peintre au gros pinceau\~; il faut reconna\'eetre que c\rquote \'e9tait un peintre remarquable\~; nos chefs entendirent bient\'f4t parler de ses talents, et toute la ville employa B\emdash m \'e0 d\'e9co
+rer les murailles et les plafonds. En deux ans, il d\'e9cora presque tous les appartements des employ\'e9s, qui lui payaient grassement son travail\~; aussi ne vivait-il pas trop mis\'e9rablement. On l\rquote
+envoya travailler avec trois camarades, dont deux apprirent parfaitement son m\'e9tier\~; l\rquote un d\rquote eux, T\emdash jevski, peignait presque aussi bien que lui. Notre major, qui habitait un logement de l\rquote \'c9tat, fit venir B\emdash
+m et lui ordonna de peindre les murailles et les plafonds. B\emdash m se donna tant de peine que l\rquote appartement du g\'e9n\'e9ral gouverneur semblait peu de chose en comparaison de celui du major. La maison \'e9tait vieille et d\'e9cr\'e9pite, \'e0
+ un \'e9tage, tr\'e8s-sale, tandis que l\rquote int\'e9rieur \'e9tait d\'e9cor\'e9 comme un palais\~; notre major jubilait\'85 Il se frottait les mains et disait \'e0 tout le monde qu\rquote il allait se marier. \emdash \'ab\~
+Comment ne pas se marier, quand on a un pareil appartement\~?\~\'bb faisait-il tr\'e8s-s\'e9rieusement. Il \'e9tait toujours plus content de B\emdash m et de ceux qui l\rquote aidaient. Ce travail dura un mois. Pendant tout ce temps, le major changea d
+\rquote opinion \'e0 notre sujet et commen\'e7a m\'eame \'e0 nous prot\'e9ger, nous autres condamn\'e9s politiques. Un jour, il fit appeler J\emdash ki.
+\par
+\par \emdash J\emdash ki, lui dit-il, je t\rquote ai offens\'e9, je t\rquote ai fait fouetter sans raison. Je m\rquote en repens. Comprends-tu\~? moi, moi, je me repens\~!
+\par
+\par J\emdash ki r\'e9pondit qu\rquote il comprenait parfaitement.
+\par
+\par \emdash Comprends-tu que moi, moi, ton chef, je t\rquote aie fait appeler pour te demander pardon\~? Imagines-tu cela\~? qui es-tu pour moi\~? Un ver\~! moins qu\rquote un ver de terre\~: tu es un for\'e7at, et moi, par la gr\'e2ce de Dieu}{
+\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 Notre major n\rquote \'e9tait pas le seul \'e0
+ employer cette expression, bien d\rquote autres commandants militaires l\rquote imitaient, de mon temps, surtout ceux qui sortaient du rang. (Note de Dosto\'efevski.)}}}{\cgrid0 , major\'85 Major, comprends-tu cela\~?
+\par
+\par J\emdash ki r\'e9pondit qu\rquote il comprenait aussi cela.
+\par
+\par \emdash Eh bien\~! je veux me r\'e9concilier avec toi. Mais con\'e7ois-tu bien ce que je fais\~? con\'e7ois-tu toute la grandeur de mon action\~? Es-tu capable de la sentir et de l\rquote appr\'e9cier\~?
+\par
+\par Imagine-toi\~: moi, moi, major\~!\'85 etc.
+\par
+\par J\emdash ki me raconta cette sc\'e8ne. Un sentiment humain existait donc dans cette brute toujours ivre, d\'e9sordonn\'e9e et tracassi\'e8re\~! Si l\rquote on prend en consid\'e9ration ses id\'e9es et son d\'e9
+veloppement intellectuel, on doit convenir que cette action \'e9tait vraiment g\'e9n\'e9reuse. L\rquote ivresse perp\'e9tuelle dans laquelle il se trouvait y avait peut-\'eatre contribu\'e9\~!
+\par
+\par Le r\'eave du major ne se r\'e9alisa pas\~; il ne se maria pas, quoiqu\rquote il fut d\'e9cid\'e9 \'e0 prendre femme sit\'f4t qu\rquote on aurait fini de d\'e9corer son appartement. Au lieu de se marier, il fut mis en jugement\~; on lui enjoigni
+t de donner sa d\'e9mission. De vieux p\'e9ch\'e9s \'e9taient revenus sur l\rquote eau\~: il avait \'e9t\'e9, je crois, ma\'eetre de police de notre ville\'85 Ce coup l\rquote assomma inopin\'e9ment. Tous les for\'e7ats se r\'e9
+jouirent, quand ils apprirent la grande nouvelle\~; ce fut une f\'eate, une solennit\'e9. On dit que le major pleurnichait comme une vieille femme et hurlait. Mais que faire\~? Il dut donner sa d\'e9mission, vendre ses deux chevaux gris et tout ce qu
+\rquote il poss\'e9dait\~; il tomba dans la mis\'e8re. Nous le rencontrions quelquefois \emdash plus tard \emdash en habit civil tout r\'e2p\'e9 avec une casquette \'e0 cocarde. Il regardait les for\'e7ats d\rquote un air mauvais. Mais son aur\'e9
+ole et son prestige avaient disparu avec son uniforme de major. Tant qu\rquote il avait \'e9t\'e9 notre chef, c\rquote \'e9tait un dieu habill\'e9 en civil\~; il avait tout perdu, il ressemblait \'e0 un laquais.
+\par
+\par Pour combien entre l\rquote uniforme dans l\rquote importance de ces gens-l\'e0\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262265}IX \endash L\rquote \'c9VASION.{\*\bkmkend _Toc96262265}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Peu de temps apr\'e8s que le major eut donn\'e9 sa d\'e9mission, on r\'e9organisa notre maison de force de fond en comble. Les travaux forc\'e9s y furent abolis et remplac\'e9s par un bagne militaire sur le mod\'e8
+le des bagnes de Russie. Par suite, on cessa d\rquote y envoyer les d\'e9port\'e9s de la seconde cat\'e9gorie, qui devait se composer d\'e9sormais des seuls d\'e9tenus militaires, c\rquote est-\'e0-dire de gens qui conservaient leurs droits civiques. C
+\rquote \'e9taient des soldats comme tous les autres, mais qui avaient \'e9t\'e9 fouett\'e9s\~; ils n\rquote \'e9taient d\'e9tenus que pour des p\'e9riodes tr\'e8s-courtes (six ans au plus)\~; une fois leur condamnation purg\'e9
+e, ils rentraient dans leurs bataillons en qualit\'e9 de simples soldats, comme auparavant. Les r\'e9cidivistes \'e9taient condamn\'e9s \'e0 vingt ans de r\'e9clusion. Jusqu\rquote
+alors nous avions eu dans notre prison une division militaire, mais simplement parce qu\rquote on ne savait o\'f9 mettre les soldats. Ce qui \'e9tait l\rquote exception devint la r\'e8gle. Quant aux for\'e7ats civils, priv\'e9s de tous leurs droits, marqu
+\'e9s au fer et ras\'e9s, ils devaient rester dans la forteresse pour y finir leur temps\~; comme il n\rquote en venait plus de nouveaux et que les anciens \'e9taient mis en libert\'e9 les uns apr\'e8s les autres, elle ne devait plus contenir un seul for
+\'e7at au bout de dix ans. La division particuli\'e8re fut aussi maintenue\~; de temps \'e0 autre arrivaient encore des criminels militaires d\rquote importance, qui \'e9taient \'e9crou\'e9s dans notre prison, en attendant qu\rquote on commen\'e7\'e2
+t les travaux p\'e9nibles en Sib\'e9rie orientale. Notre genre de vie ne fut pas chang\'e9. Les travaux, la discipline \'e9taient les m\'eames qu\rquote auparavant\~; seule, l\rquote administration avait \'e9t\'e9 renouvel\'e9e et compliqu\'e9
+e. Un officier sup\'e9rieur, commandant de compagnie, avait \'e9t\'e9 d\'e9sign\'e9 comme chef de la prison\~; il avait sous ses ordres quatre officiers subalternes qui \'e9taient de garde \'e0 leur tour. Les invalides furent renvoy\'e9s et remplac\'e9
+s par douze sous-officiers et un surveillant d\rquote arsenal. On divisa les sections de d\'e9tenus en dizaines, et l\rquote on choisit des caporaux parmi eux\~; ils n\rquote avaient, bien entendu, qu\rquote
+un pouvoir nominal sur leurs camarades. Comme de juste, Akim Akimytch fut du nombre. Ce nouvel \'e9tablissement fut confi\'e9 au commandant, qui resta chef de la prison. Les changements n\rquote all\'e8rent pas plus loin. Tout d\rquote abord les for\'e7
+ats s\rquote agit\'e8rent beaucoup\~; ils discutaient, cherchaient \'e0 p\'e9n\'e9trer leurs nouveaux chefs\~; mais quand ils virent qu\rquote au fond tout \'e9tait comme auparavant, ils se tranquillis\'e8
+rent, et notre vie reprit son cours ordinaire. Nous \'e9tions au moins d\'e9livr\'e9s du major\~; tout le monde respira et reprit courage. L\rquote \'e9pouvante avait disparu\~; chacun de nous savait qu\rquote
+en cas de besoin, il avait droit de se plaindre \'e0 son chef, et qu\rquote on ne pouvait plus le punir s\rquote il avait raison, sauf les cas d\rquote erreur. On continua \'e0 apporter de l\rquote eau-de-vie comme auparavant, bien qu\rquote au lieu d
+\rquote invalides nous eussions maintenant des sous-officiers. C\rquote \'e9taient tous des gens honn\'eates et avis\'e9s, qui comprenaient leur situation. Il y en eut bien qui voulurent faire les fanfarons et nous traiter comme des soldats, mais ils entr
+\'e8rent bient\'f4t dans le courant g\'e9n\'e9ral. Ceux qui mirent par trop de temps \'e0 comprendre les habitudes de notre prison furent instruits par nos for\'e7ats eux-m\'ea
+mes. Il y eut quelques histoires assez vives. On tentait un sous-officier avec de l\rquote eau-de-vie, on l\rquote enivrait, puis, quand il \'e9tait d\'e9gris\'e9, on lui expliquait, de fa\'e7on qu\rquote il comprit bien, que comme il avait bu avec les d
+\'e9tenus, par cons\'e9quent\'85 Les sous-officiers finirent par fermer les yeux sur le commerce de l\rquote eau-de-vie. Ils allaient au march\'e9 comme les invalides et apportaient aux d\'e9tenus du pain blanc, de la viande, enfin tout ce qui pouvait
+\'eatre introduit sans risque\~; aussi ne puis-je pas comprendre pourquoi tout avait \'e9t\'e9 chang\'e9 et pourquoi la maison de force \'e9tait devenue une prison militaire. Cela arriva deux ans avant ma sortie. Je devais vivre encore deux ans sous ce r
+\'e9gime\'85
+\par
+\par Dois-je d\'e9crire dans ces m\'e9moires tout le temps que j\rquote ai pass\'e9 au bagne\~? Non. Si je racontais par ordre tout ce que j\rquote
+ai vu, je pourrais doubler et tripler le nombre des chapitres, mais une semblable description serait par trop monotone. Tout ce que je raconterais rentrerait forc\'e9ment dans les chapitres pr\'e9c\'e9dents, et le lecteur s\rquote est d\'e9j\'e0
+ fait en les parcourant une id\'e9e de la vie des for\'e7ats de la seconde cat\'e9gorie. J\rquote ai voulu repr\'e9senter notre maison de force et ma vie d\rquote une fa\'e7on exacte et saisissante, je ne sais trop si j\rquote
+ai atteint mon but. Je ne puis juger moi-m\'eame mon travail. Je crois pourtant que je puis le terminer ici. \'c0 remuer ces vieux souvenirs, la vieille souffrance remonte et m\rquote \'e9touffe. Je ne puis d\rquote ailleurs me souvenir de tout ce que j
+\rquote ai vu, car les derni\'e8res ann\'e9es se sont effac\'e9es de ma m\'e9moire\~; je suis s\'fbr que j\rquote ai oubli\'e9 beaucoup de choses. Ce dont je me rappelle, par exemple, c\rquote est que ces ann\'e9es se sont \'e9coul\'e9
+es lentement, tristement, que les journ\'e9es \'e9taient longues, ennuyeuses, et tombaient goutte \'e0 goutte. Je me rappelle aussi un ardent d\'e9sir de ressusciter, de rena\'eetre dans une vie nouvelle qui me donn\'e2t la force de r\'e9sister, d\rquote
+attendre et d\rquote esp\'e9rer. Je m\rquote endurcis enfin\~: j\rquote attendis\~: je comptais chaque jour\~; quand m\'eame il m\rquote en restait mille \'e0 passer \'e0 la maison de force, j\rquote \'e9tais heureu
+x le lendemain de pouvoir me dire que je n\rquote en avais plus que neuf cent quatre-vingt-dix-neuf, et non plus mille. Je me souviens encore qu\rquote entour\'e9 de centaines de camarades, j\rquote \'e9tais dans une effroyable solitude, et que j\rquote
+en vins \'e0 aimer cette solitude. Isol\'e9 au milieu de la foule des for\'e7ats, je repassais ma vie ant\'e9rieure, je l\rquote analysais dans les moindres d\'e9tails, j\rquote y r\'e9fl\'e9chissais et je me jugeais impitoyablement\~; quelquefois m\'ea
+me je remerciais la destin\'e9e qui m\rquote avait octroy\'e9 cette solitude, sans laquelle je n\rquote aurai pu ni me juger ni me replonger dans ma vie pass\'e9e. Quelles esp\'e9rances germaient alors dans mon c\'9cur\~! Je pensais, je d\'e9
+cidais, je me jurais de ne plus commettre les fautes que j\rquote avais commises, et d\rquote \'e9viter les chutes qui m\rquote avaient bris\'e9. Je me fis le programme de mon avenir, en me promettant d\rquote y rester fid\'e8le. Je croyais aveugl\'e9
+ment que j\rquote accomplirais, que je pouvais accomplir tout ce que je voulais\'85 J\rquote attendais, j\rquote appelais avec transport ma libert\'e9\'85 Je voulais essayer de nouveau mes forces dans une nouvelle lutte. Parfois une impatience fi\'e9
+vreuse m\rquote \'e9treignait\'85 Je souffre rien qu\rquote \'e0 r\'e9veiller ces souvenirs. Bien entendu, cela n\rquote int\'e9resse que moi\'85 J\rquote \'e9cris ceci parce que je pense que chacun me comprendra, parce que chacun sentira de m\'ea
+me, qui aura le malheur d\rquote \'eatre condamn\'e9 et emprisonn\'e9, dans la fleur de l\rquote \'e2ge, en pleine possession de ses forces.
+\par
+\par Mais \'e0 quoi bon\~!\'85 je pr\'e9f\'e8re terminer mes m\'e9moires par un r\'e9cit quelconque, afin de ne pas les finir trop brusquement.
+\par
+\par J\rquote y pense\~; quelqu\rquote un demandera peut-\'eatre s\rquote il est impossible de s\rquote enfuir de la maison de force, et si, pendant tout le temps que j\rquote y ai pass\'e9, il n\rquote y eut pas de tentative d\rquote \'e9vasion. J\rquote ai d
+\'e9j\'e0 dit qu\rquote un d\'e9tenu qui a subi deux ou trois ans commence \'e0 tenir compte de ce chiffre, et calcule qu\rquote il vaut mieux finir son temps sans encombre, sans danger, et devenir colon apr\'e8s sa mise en libert\'e9
+. Mais ceux qui calculent ainsi sont les for\'e7ats condamn\'e9s pour un temps relativement court\~: ceux dont la condamnation est longue sont toujours pr\'eats \'e0 risquer\'85 Pourtant les tentatives d\rquote \'e9vasion \'e9
+taient rares. Fallait-il attribuer cela \'e0 la l\'e2chet\'e9 des for\'e7ats, \'e0 la s\'e9v\'e9rit\'e9 de la discipline militaire, ou bien \'e0 la situation de notre ville qui ne favorisait gu\'e8re les \'e9vasions (car elle \'e9tait en pleine steppe d
+\'e9couverte)\~? Je n\rquote en sais rien. Je crois que tous ces motifs avaient leur influence\'85 Il \'e9tait difficile de s\rquote \'e9vader de notre prison\~: de mon temps, deux for\'e7ats l\rquote essay\'e8rent\~: c\rquote \'e9taient des criminels d
+\rquote importance.
+\par }\pard \qj\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0 Quand notre major eut donn\'e9 sa d\'e9mission, A\emdash v (l\rquote espion du bagne) resta seul et sans protection. Jeune encore, son caract\'e8re prenait de la fermet\'e9 avec l
+\rquote \'e2ge\~: il \'e9tait effront\'e9, r\'e9solu et tr\'e8s-intelligent. Si on l\rquote avait mis en libert\'e9, il e\'fbt certainement continu\'e9 \'e0 espionner et \'e0 battre monnaie par tous les moyens possibles, si honteux qu\rquote
+ils fussent, mais il ne se serait plus laiss\'e9 reprendre\~; il avait gagn\'e9 de l\rquote exp\'e9rience au bagne. Il s\rquote exer\'e7ait \'e0 fabriquer de faux passe-ports. Je ne l\rquote affirme pourtant pas, car je tiens ce fait d\rquote autres for
+\'e7ats. Je crois qu\rquote il \'e9tait pr\'eat \'e0 tout risquer dans l\rquote unique esp\'e9rance de changer son sort. J\rquote eus l\rquote occasion de p\'e9n\'e9trer dans son \'e2me et d\rquote en voir toute la laideur\~: son froid cynisme \'e9tait r
+\'e9voltant et excitait en moi un d\'e9go\'fbt invincible. Je crois que s\rquote il avait eu envie de boire de l\rquote eau-de-vie, et que le seul moyen d\rquote en obtenir e\'fbt \'e9t\'e9 d\rquote assassiner quelqu\rquote un, il n\rquote aurait pas h
+\'e9sit\'e9 un instant, \'e0 condition toutefois que son crime rest\'e2t secret. Il avait appris \'e0 tout calculer dans notre maison de force. C\rquote est sur lui que le Koulikof de la \'ab\~section particuli\'e8re\~\'bb arr\'eata son choix.
+\par
+\par J\rquote ai d\'e9j\'e0 parl\'e9 de Koulikof. Il n\rquote \'e9tait plus jeune, mais plein d\rquote ardeur, de vie et de vigueur, et poss\'e9dait des facult\'e9s extraordinaires. Il se sentait fort, et voulait vivre encore\~: ces gens-l\'e0
+ veulent vivre quand m\'eame la vieillesse a d\'e9j\'e0 fait d\rquote eux sa proie. J\rquote eusse \'e9t\'e9 bien surpris si Koulikof n\rquote avait pas tent\'e9 de s\rquote \'e9vader. Mais il \'e9tait d\'e9j\'e0 d\'e9cid\'e9
+. Lequel des deux avait le plus d\rquote influence sur l\rquote autre, Koulikof ou A\emdash f, je n\rquote en sais rien\~; ils se valaient, et se convenaient de tout point\~; aussi se li\'e8rent-ils bient\'f4t. Je crois que Koulikof comptait sur A\emdash
+f pour lui fabriquer un passe-port\~; d\rquote ailleurs ce dernier \'e9tait un noble, il appartenait \'e0 la bonne soci\'e9t\'e9 \emdash cela promettait d\rquote heureuses chances, s\rquote ils parvenaient \'e0 regagner la Russie. Dieu sait comme ils s
+\rquote entendirent et quelles \'e9taient leurs esp\'e9rances\~; en tout cas, elles devaient sortir de la routine des vagabonds sib\'e9riens. Koulikof \'e9tait un com\'e9dien qui pouvait remplir divers r\'f4les dans la vie, il avait droit d\rquote esp\'e9
+rer beaucoup de ses talents. La maison de force \'e9trangle et \'e9touffe de pareils hommes. Ils complot\'e8rent donc leur \'e9vasion.
+\par
+\par Mais il \'e9tait impossible de fuir sans un soldat d\rquote escorte, il fallait gagner ce soldat. Dans l\rquote un des bataillons casernes \'e0 la forteresse se trouvait un Polonais d\rquote un certain \'e2ge, homme \'e9nergique et digne d\rquote
+un meilleur sort, s\'e9rieux, courageux. Quand il \'e9tait arriv\'e9 en Sib\'e9rie, tout jeune, il avait d\'e9sert\'e9, car le mal du pays le minait. Il fut repris et fouett\'e9\~; pendant deux ans, il fit partie des compagnies de discipline. Rentr\'e9
+ dans son bataillon, il s\rquote \'e9tait mis avec z\'e8le au service\~; on l\rquote en avait r\'e9compens\'e9 en lui donnant le grade de caporal. Il avait de l\rquote amour-propre, et parlait du ton d\rquote un homme qui se tient en haute estime.
+\par
+\par Je le remarquai quelquefois parmi les soldats qui nous surveillaient, car les Polonais m\rquote avaient parl\'e9 de lui. Je crus voir que le mal du pays s\rquote \'e9tait chang\'e9 en une haine sourde, irr\'e9conciliable. Il n\rquote aurait recul\'e9
+ devant rien, et Koulikof, eut du flair en le choisissant comme complice de son \'e9vasion. Ce caporal s\rquote appelait Kohler. Il se concerta avec Koulikof, et ils fix\'e8rent le jour. On \'e9
+tait au mois de juin, pendant les grandes chaleurs. Le climat de notre ville \'e9tait assez \'e9gal, surtout l\rquote \'e9t\'e9, ce qui est tr\'e8s-favorable aux vagabonds. Il ne fallait pas penser \'e0 s\rquote
+enfuir directement de la forteresse, car la ville est situ\'e9e sur une colline, dans un lieu d\'e9couvert, les for\'eats qui l\rquote entourent sont \'e0 une assez grande distance. Un d\'e9guisement \'e9
+tait indispensable, et pour se le procurer il fallait gagner le faubourg, o\'f9 Koulikof s\rquote \'e9tait m\'e9nag\'e9 un repaire depuis longtemps. Je ne sais si ses bonnes connaissances du faubourg \'e9taient dans le secret. Il faut cro
+ire que oui, quoique ce point soit rest\'e9 incertain. Cette ann\'e9e-l\'e0, une jeune demoiselle de conduite l\'e9g\'e8re, d\rquote ext\'e9rieur tr\'e8s-agr\'e9able, nomm\'e9e Vanika-Tanika, venait de s\rquote \'e9tablir dans un coin du faubourg\~
+; elle donnait d\'e9j\'e0 de grandes esp\'e9rances, qu\rquote elle devait enti\'e8rement justifier par la suite. On l\rquote appelait aussi \'ab\~feu et flamme\~\'bb\~; je crois qu\rquote elle \'e9tait d\rquote
+intelligence avec les fugitifs, car Koulikof avait fait des folies pour elle pendant toute une ann\'e9e. Quand on forma les d\'e9tachements, le matin, nos gaillards s\rquote arrang\'e8rent pour se faire envoyer avec le for\'e7at Chilkine \emdash po\'ea
+lier-pl\'e2trier de son m\'e9tier \emdash recr\'e9pir des casernes vides que les soldats du camp avaient abandonn\'e9es. A\emdash f et Koulikof devaient l\rquote aider \'e0 transporter les mat\'e9riaux n\'e9cessaires. Kohler se fit admettre dans l
+\rquote escorte\~; comme pour trois d\'e9tenus le r\'e8glement exigeait deux soldats d\rquote escorte, on lui confia une jeune recrue, auquel il devait apprendre le service en sa qualit\'e9 de caporal. Il fallait que nos fuyards eussent une bien grande in
+fluence sur Kohler pour qu\rquote il se d\'e9cid\'e2t \'e0 les suivre, lui, un homme s\'e9rieux, intelligent et calculateur, qui n\rquote avait plus que quelques ann\'e9es \'e0 passer sous les drapeaux.
+\par
+\par Ils arriv\'e8rent aux casernes vers six heures du matin. Ils \'e9taient compl\'e8tement seuls. Apr\'e8s avoir travaill\'e9 une heure environ, Koulikof et A\emdash f dirent \'e0 Chilkine qu\rquote ils allaient \'e0 l\rquote atelier voir quelqu\rquote
+un et prendre un outil dont ils avaient besoin. Ils durent user de ruse avec Chilkine et lui conter cela du ton le plus naturel. C\rquote \'e9tait un Moscovite, po\'ealier de son m\'e9tier, rus\'e9, p\'e9n\'e9trant, peu causeur, d\rquote aspect d\'e9
+bile et d\'e9charn\'e9. Cet homme qui aurait du passer sa vie en gilet et en cafetan, dans quelque boutique de Moscou, se trouvait dans la \'ab\~section particuli\'e8re\~\'bb, au nombre des plus redoutables criminels militaires, apr\'e8s de longues p\'e9r
+\'e9grinations\~; ainsi l\rquote avait voulu sa destin\'e9e. Qu\rquote avait-il fait pour m\'e9riter un ch\'e2timent si dur\~? je n\rquote en sais rien\~; il ne manifestait jamais la moindre aigreur et vivait paisiblement\~; de temps \'e0 autre, il s
+\rquote enivrait comme un savetier\~; \'e0 part cela, sa conduite \'e9tait excellente. On ne l\rquote avait pas mis dans le secret comme de juste, et il fallait le d\'e9router. Koulikof lui dit en clignant de l\rquote \'9cil qu\rquote
+ils allaient chercher de l\rquote eau-de-vie, cach\'e9e dans l\rquote atelier depuis la veille, ce qui int\'e9ressa fort Chilkine\~; il ne se douta de rien et resta seul avec la jeune recrue, pendant que Koulikof, A\emdash
+f et Kohler se rendaient au faubourg.
+\par
+\par Une demi-heure se passa\~; les absents ne revenaient pas. Chilkine se mit \'e0 r\'e9fl\'e9chir\~: un \'e9clair lui traversa l\rquote esprit. Il se rappela que Koulikof paraissait avoir quelque chose d\rquote extraordinaire, qu\rquote il chuchotait avec A
+\emdash f en clignant de l\rquote \'9cil\~; il l\rquote avait vu\~; maintenant il se souvenait de tout. Kohler avait \'e9galement frapp\'e9 son attention\~; en partant avec les deux for\'e7ats, le caporal avait expliqu\'e9 \'e0 la recrue ce qu\rquote
+elle devait faire pendant son absence, ce qui n\rquote \'e9tait pas dans ses habitudes. Plus Chilkine scrutait ses souvenirs, plus ses soup\'e7ons augmentaient. Le temps s\rquote \'e9coulait, les for\'e7ats ne revenaient pas\~; son inqui\'e9tude \'e9
+tait extr\'eame, car il comprenait que l\rquote administration le soup\'e7onnerait de connivence avec les fugitifs\~: il risquait sa peau par cons\'e9quent. On pouvait croire qu\rquote il \'e9tait leur complice, et qu\rquote il les avait laiss\'e9
+s partir, connaissant leur intention\~; s\rquote il tardait \'e0 d\'e9noncer leur disparition, ces soup\'e7ons prendraient encore plus de consistance. Il n\rquote avait pas de temps \'e0 perdre. Il se rappela alors que Koulikof et A\emdash f \'e9
+taient devenus intimes depuis quelque temps, qu\rquote ils complotaient souvent derri\'e8re les casernes, \'e0 l\rquote \'e9cart. Il se souvint encore que cette id\'e9e lui \'e9tait d\'e9j\'e0 venue, qu\rquote ils se concertaient\'85
+ Il regarda son soldat d\rquote escorte\~; celui-ci b\'e2illait, accoud\'e9 sur son fusil, et se grattait le nez le plus innocemment du monde\~; aussi Chilkine ne jugea-t-il pas n\'e9cessaire de lui communiquer ses pens\'e9es\~
+: il lui dit tout simplement de venir avec lui \'e0 l\rquote atelier du g\'e9nie. Il voulait demander l\'e0 si on n\rquote avait pas aper\'e7u ses camarades\~; mais personne ne les avait vus. Les soup\'e7ons de Chilkine se confirmaient. \emdash S\rquote
+ils avaient \'e9t\'e9 simplement s\rquote enivrer ou bambocher au faubourg, comme Koulikof le faisait souvent\'85 mais cela \'e9tait impossible, pensait Chilkine. Ils le lui auraient dit, car \'e0 quoi bon lui cacher cela\~? Chilkine
+ quitta son travail, et sans m\'eame retourner \'e0 la caserne o\'f9 il travaillait, il s\rquote en fut tout droit \'e0 la maison de force.
+\par
+\par Il \'e9tait pr\'e8s de neuf heures quand il arriva chez le sergent-major, auquel il communiqua ses soup\'e7ons. Celui-ci eut peur, et tout d\rquote abord ne voulut pas le croire, Chilkine ne lui avait communiqu\'e9 son id\'e9e que sous forme de soup\'e7
+on. Le sergent-major courut chez le major, qui courut \'e0 son tour chez le commandant. Au bout d\rquote un quart d\rquote heure, toutes les mesures n\'e9cessaires \'e9taient prises. On fit un rapport au g\'e9n\'e9ral gouverneur. Comme les for\'e7ats \'e9
+taient d\rquote importance, on pouvait recevoir une r\'e9primande s\'e9v\'e8re de P\'e9tersbourg. A.\emdash f \'e9tait class\'e9 parmi les condamn\'e9s politiques, \'e0 tort ou \'e0 raison\~; Koulikof \'e9tait for\'e7at de la \'ab\~section particuli\'e8re
+\~\'bb, c\rquote est-\'e0-dire archicriminel, et de plus, ancien militaire. On se rappela alors qu\rquote aux termes du r\'e8glement, chaque for\'e7at de la division particuli\'e8re devait avoir deux soldats d\rquote escorte quand il allait au travail\~
+; or cette r\'e8gle n\rquote avait pas \'e9t\'e9 observ\'e9e, ce qui pouvait faire du tort \'e0 tout le monde. On envoya aussit\'f4t des expr\'e8
+s dans tous les chefs-lieux de bailliage, dans toutes les petites villes environnantes, pour avertir les autorit\'e9s de l\rquote \'e9vasion de deux for\'e7ats et donner leur signalement. On exp\'e9dia des Cosaques \'e0 leur recherche\~; on \'e9
+crivit dans tous les arrondissements, dans les gouvernements voisins\'85 Enfin, on eut une peur horrible.
+\par
+\par L\rquote agitation n\rquote \'e9tait pas moindre dans notre maison de force\~; \'e0 mesure que les d\'e9tenus revenaient du travail, ils apprenaient la grande nouvelle, qui courait de bouche en bouche\~; chacun l\rquote accueillait avec une joie cach\'e9
+e et profonde. Le c\'9cur des for\'e7ats bondissait d\rquote \'e9motion\'85 Outre que cela rompait la monotonie de la maison de force et les divertissait, c\rquote \'e9tait une \'e9vasion, une \'e9vasion qui trouvait un \'e9
+cho sympathique dans toutes les \'e2mes et faisait vibrer des cordes depuis longtemps assoupies\~; une sorte d\rquote esp\'e9rance, d\rquote audace, remuait tous ces c\'9curs, en leur faisant croire \'e0 la possibilit\'e9 de changer leur sort, \'ab\~Eh
+ bien\~! ils se sont enfuis tout de m\'eame\~! Pourquoi donc nous, ne\'85\~\'bb Et chacun, \'e0 cette pens\'e9e, se redressait et regardait ses camarades d\rquote un air provocateur. Tous les for\'e7ats prirent un air hautain et d\'e9visag\'e8
+rent les sous-officiers du haut de leur grandeur. Comme on peut penser, nos chefs accoururent. Le commandant lui-m\'eame arriva. Les n\'f4tres regardaient tout le monde avec hardiesse, avec une nuance de m\'e9pris et de gravit\'e9 s\'e9v\'e8re\~: \'ab\~
+Hein\~? nous savons nous tirer d\rquote affaire, quand nous le voulons\~?\~\'bb Tout le monde s\rquote attendait \'e0 une visite g\'e9n\'e9rale des chefs\~; on savait d\rquote avance qu\rquote on proc\'e9derait \'e0 une enqu\'eate et qu\rquote
+on ferait des perquisitions\~; aussi avait-on tout cach\'e9, car on n\rquote ignorait pas que notre administration avait de l\rquote esprit apr\'e8s coup. Ces pr\'e9visions furent justifi\'e9es\~: il y eut un grand remue-m\'e9nage\~
+; on mit tout sens dessus dessous, on fouilla partout \emdash et comme de juste, on ne trouva rien.
+\par
+\par Quand vint l\rquote heure des travaux de l\rquote apr\'e8s-d\'een\'e9e, on nous y conduisit sous double escorte. Le soir, les officiers et sous-officiers de garde venaient \'e0 chaque instant nous surprendre\~: on nous compta une fois de plus qu\rquote
+\'e0 l\rquote ordinaire\~; on se trompa aussi deux fois de plus qu\rquote \'e0 l\rquote ordinaire, ce qui causa un nouveau d\'e9sordre\~; on nous chassa dans la cour, pour nous recompter de nouveau. Puis, une fois encore, on nous v\'e9
+rifia dans les casernes.
+\par
+\par Les for\'e7ats ne s\rquote inqui\'e9taient gu\'e8re de ce remue-m\'e9nage. Ils se donnaient des airs ind\'e9pendants, et comme toujours en pareil cas, ils se conduisirent tr\'e8s-convenablement toute la soir\'e9e. \'ab\~
+On ne pourra pas nous chercher chicane du moins.\~\'bb L\rquote administration se demandait s\rquote il n\rquote y avait pas parmi nous des complices des \'e9vad\'e9s, elle ordonna de nous surveiller et d\rquote espionner nos conversations, mais sans r
+\'e9sultat. \emdash \'ab\~Pas si b\'eate que de laisser derri\'e8re soi des complices\~!\~\'bb \emdash \'ab\~On cache son jeu quand on tente un pareil coup\~!\~\'bb \emdash \'ab\~Koulikof et A\emdash f sont des gaillards assez rus\'e9
+s pour avoir su cacher leur piste. Ils ont fait \'e7a en vrais ma\'eetres, sans que personne s\rquote en doute. Ils se sont \'e9vapor\'e9s, les coquins\~; ils passeraient \'e0 travers des portes ferm\'e9es\~!\~\'bb En un mot, la gloire de Koulikof et de A
+\emdash f avait grandi de cent coud\'e9es. Tous \'e9taient fiers d\rquote eux. On sentait que leur exploit serait transmis \'e0 la plus lointaine post\'e9rit\'e9, qu\rquote il survivrait \'e0 la maison de force.
+\par
+\par \emdash De cr\'e2nes gaillards\~! disaient les uns.
+\par
+\par \emdash Eh bien\~! on croyait qu\rquote on ne pouvait pas s\rquote enfuir\'85 ils se sont pourtant \'e9vad\'e9s\~! ajoutaient les autres.
+\par
+\par \emdash Oui\~! faisait un troisi\'e8me en regardant ses camarades avec condescendance. \emdash Mais qui s\rquote est \'e9vad\'e9\~?\'85 \'cates-vous seulement dignes de d\'e9nouer les cordons de leurs souliers\~?
+\par
+\par En toute autre occasion, le for\'e7at interpell\'e9 de cette fa\'e7on aurait r\'e9pondu au d\'e9fi et d\'e9fendu son honneur, mais il garda un silence modeste. \'ab\~C\rquote est vrai\~! tout le monde n\rquote est pas Koulikof et A\emdash f\~
+; il faut faire ses preuves d\rquote abord\'85\~\'bb
+\par
+\par \emdash Au fond, camarades, pourquoi restons-nous ici\~? interrompit brusquement un d\'e9tenu, assis aupr\'e8s de la fen\'eatre de la cuisine\~; sa voix \'e9tait tra\'eenante, mais secr\'e8
+tement satisfaite, il se frottait la joue de la paume de la main. \emdash Que faisons-nous ici\~? Nous vivons sans vivre, nous sommes morts sans mourir. Eeeh\~!
+\par
+\par \emdash Parbleu, on ne quitte pas la maison de force comme une vieille botte\'85 Elle vous tient aux jambes. Qu\rquote as-tu \'e0 soupirer\~?
+\par
+\par \emdash Mais, tiens, Koulikof, par exemple\'85 commen\'e7a un des plus ardents, un jeune blanc-bec.
+\par
+\par \emdash Koulikof\~? riposta un autre, en regardant de travers le blanc-bec\~; \emdash Koulikof\~!\'85 Les Koulikof, on ne les fait pas \'e0 la douzaine\~!
+\par
+\par \emdash Et A\emdash f\~! camarades, quel gaillard\~!
+\par
+\par \emdash Eh\~! eh\~! il roulera Koulikof quand et tant qu\rquote il voudra. C\rquote est un fin matois.
+\par
+\par \emdash Sont-ils loin\~? voil\'e0 ce que j\rquote aimerais savoir\'85
+\par
+\par Et les conversations s\rquote engageaient\~: \emdash Sont-ils d\'e9j\'e0 \'e0 une grande distance de la ville\~? de quel c\'f4t\'e9 se sont-ils enfuis\~? de quel c\'f4t\'e9 ont-ils plus de chance\~? quel est le canton le plus proche\~
+? Comme il y avait des for\'e7ats qui connaissaient les environs, on les \'e9couta avec curiosit\'e9.
+\par
+\par Quand on vint \'e0 parler des habitants des villages voisins, on d\'e9cida qu\rquote ils ne valaient pas le diable. Pr\'e8s de la ville, c\rquote \'e9taient tous des gens qui savaient ce qu\rquote ils avaient \'e0 faire\~; pour rien au monde, ils n
+\rquote aideraient les fugitifs\~; au contraire, ils les traqueraient pour les livrer.
+\par
+\par \emdash Si vous saviez quels m\'e9chants paysans\~! Oh\~! quelles vilaines b\'eates\~!
+\par
+\par \emdash Des paysans de rien.
+\par
+\par \emdash Le Sib\'e9rien est mauvais comme tout. Il vous tue un homme pour rien.
+\par
+\par \emdash Oh\~! les n\'f4tres\'85
+\par
+\par \emdash Bien entendu, c\rquote est \'e0 savoir qui sera le plus fort. Les n\'f4tres ne craignent rien.
+\par
+\par \emdash En tout cas, si nous ne crevons pas, nous entendrons parler d\rquote eux.
+\par
+\par \emdash Crois-tu par hasard qu\rquote on les pincera\~?
+\par
+\par \emdash Je suis s\'fbr qu\rquote on ne les attrapera jamais\~! riposte un des plus excit\'e9s, en donnant un grand coup de poing sur la table.
+\par
+\par \emdash Hum\~! c\rquote est suivant comme \'e7a tournera.
+\par
+\par \emdash Eh bien\~! camarades, dit Skouratof\emdash si je m\rquote \'e9vadais, de ma vie on ne me pincerait\~!
+\par
+\par \emdash Toi\~?
+\par
+\par Et tout le monde part d\rquote un \'e9clat de rire\~; d\rquote autres font semblant de ne pas m\'eame vouloir l\rquote \'e9couter. Mais Skouratof est en train.
+\par
+\par \emdash De ma vie on ne me pincerait \emdash fait-il avec \'e9nergie. Camarades, je me le dis souvent, et \'e7a m\rquote \'e9tonne m\'eame. Je passerais par un trou de serrure plut\'f4t que de me laisser pincer.
+\par
+\par \emdash N\rquote aie pas peur, quand la faim te talonnerait, tu irais bel et bien demander du pain \'e0 un paysan\~!
+\par
+\par Nouveaux \'e9clats de rire.
+\par
+\par \emdash Du pain\~? menteur\~!
+\par
+\par \emdash Qu\rquote as-tu donc \'e0 blaguer\~? Vous avez tu\'e9, ton oncle Vacia et toi, la mort bovine}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\cgrid0 C\rquote est-\'e0-dire qu\rquote ils ont tu\'e9 un paysan ou une femme, qu\rquote ils soup\'e7onnaient de jeter un sort sur le b\'e9tail. Nous avions dans notre maison de force un meurtrier de cette cat\'e9
+gorie. (Note de Dosto\'efevski.)}}}{\cgrid0 , c\rquote est pour \'e7a qu\rquote on vous a d\'e9port\'e9s.
+\par
+\par Les rires redoubl\'e8rent. Les for\'e7ats s\'e9rieux avaient l\rquote air indign\'e9s.
+\par
+\par \emdash Menteur\~! cria Skouratof \emdash c\rquote est Mikitka qui vous a racont\'e9 cela\~; il ne s\rquote agissait pas de moi, mais de l\rquote oncle Vacia, et vous m\rquote avez confondu avec lui. Je suis Moscovite, et vagabond d\'e8
+s ma plus tendre enfance. Tenez, quand le chantre m\rquote apprenait \'e0 lire la liturgie, il me pin\'e7ait l\rquote oreille en me disant\~: R\'e9p\'e8te\~: \'ab\~Aie piti\'e9 de moi, Seigneur, par ta grande bont\'e9\~\'bb, etc. Et je r\'e9p\'e9
+tais avec lui\~: \'ab\~On m\rquote a emmen\'e9 \'e0 la police par ta grande bont\'e9\~\'bb, etc. Voil\'e0 ce que j\rquote ai fait depuis ma plus tendre enfance.
+\par
+\par Tous \'e9clat\'e8rent de rire. C\rquote est tout ce que Kouratof d\'e9sirait, il fallait qu\rquote il f\'eet le bouffon. On en revint bient\'f4t aux conversations s\'e9rieuses, surtout les vieillards et les connaisseurs en \'e9vasions. Les autres for\'e7
+ats plus jeunes, ou plus calmes de caract\'e8re, \'e9coutaient tout r\'e9jouis, la t\'eate tendue\~; une grande foule s\rquote \'e9tait rassembl\'e9e \'e0 la cuisine. Il n\rquote y avait naturellement pas de sous-officiers, sans quoi l\rquote on n\rquote
+aurait point parl\'e9 devant eux \'e0 c\'9cur ouvert. Parmi les plus joyeux je remarquai un Tartare de petite taille, aux pommettes saillantes, et dont la figure \'e9tait tr\'e8s-comique. Il s\rquote
+appelait Mametka, ne parlait presque pas le russe et ne comprenait gu\'e8re ce que les autres disaient, mais il allongeait tout de m\'eame la t\'eate dans la foule, et \'e9coutait, \'e9coutait avec b\'e9atitude.
+\par
+\par \emdash Eh bien\~! Mametka, }{\i\cgrid0 iakchi}{\cgrid0 .
+\par
+\par \emdash }{\i\cgrid0 Iakchi, oukh iakchi\~!}{\cgrid0 marmottait Mametka, en secouant sa t\'eate grotesque. \emdash }{\i\cgrid0 Iakchi.}{\cgrid0
+\par
+\par \emdash On ne les attrapera pas\~? }{\i\cgrid0 Iok}{\cgrid0 .
+\par }\pard\plain \s18\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0 \emdash }{\i\cgrid0 Ioi, iok\~!}{\cgrid0 Et Mametka branlait et hochait la t\'eate, en brandissant les bras.
+\par
+\par \emdash Tu as donc menti, et moi je n\rquote ai pas compris, hein\~?
+\par
+\par \emdash C\rquote est \'e7a, c\rquote est \'e7a, }{\i\cgrid0 iakchi}{\cgrid0 \~! r\'e9pondait Mametka.
+\par
+\par \emdash Allons, bon, }{\i\cgrid0 iakch}{\cgrid0 , aussi.
+\par
+\par Skouratof lui donna une chiquenaude qui lui enfon\'e7a son bonnet jusque sur les yeux, et sortit de tr\'e8s-bonne humeur, laissant Mametka abasourdi.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036 {Pendant une semaine enti\'e8re, la discipline fut extr\'eamement s\'e9v\'e8re dans la maison de force\~; on se livrait \'e0
+ des battues minutieuses dans les environs. Je ne sais comment cela se faisait, mais les d\'e9tenus \'e9taient toujours au courant des dispositions que prenait l\rquote administration pour retrouver les fugitifs. Les premiers jours, les nouvelles leur
+\'e9taient tr\'e8s-favorables\~: ils avaient disparu sans laisser de traces. Nos for\'e7ats ne faisaient que se moquer des chefs, et n\rquote avaient plus aucune inqui\'e9tude sur le sort de leurs camarades. \'ab\~On ne trouvera rien, vous verrez qu
+\rquote on ne les pincera pas\~\'bb, disaient-ils avec satisfaction.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par On savait que tous les paysans des environs \'e9taient sur pied et qu\rquote ils surveillaient les endroits suspects, comme les for\'eats et les ravins.
+\par
+\par \emdash Des b\'eatises\~! ricanaient les n\'f4tres, pour s\'fbr ils sont cach\'e9s chez un homme \'e0 eux.
+\par
+\par \emdash Pour s\'fbr\~! \emdash ce sont des gaillards qui ne se hasardent pas sans avoir tout pr\'e9par\'e9 \'e0 l\rquote avance.
+\par
+\par Les suppositions all\'e8rent plus loin\~; on disait qu\rquote ils \'e9taient peut-\'eatre encore cach\'e9s dans le faubourg, dans une cave, en attendant que la panique e\'fbt cess\'e9 et que leurs cheveux eussent repouss\'e9. Ils y resteraient peut-\'ea
+tre six mois, et alors ils s\rquote en iraient tout tranquillement plus loin\'85
+\par
+\par Bref, tous les d\'e9tenus \'e9taient d\rquote humeur romanesque et fantastique. Tout \'e0 coup, huit jours apr\'e8s l\rquote \'e9vasion, le bruit se r\'e9pandit qu\rquote on avait trouv\'e9 la piste. Ce bruit fut naturellement d\'e9menti avec m\'e9
+pris, mais vers le soir il prit de la consistance. Les for\'e7ats s\rquote \'e9murent. Le lendemain matin, on disait d\'e9j\'e0 en ville qu\rquote on avait arr\'eat\'e9 les fugitifs et qu\rquote on les ramenait. Apr\'e8s le d\'eener, on eut de nouveaux d
+\'e9tails\~: ils avaient \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9s \'e0 soixante-dix verstes de la ville, dans un hameau. Enfin on re\'e7ut une nouvelle authentique. Le sergent-major, qui revenait de chez le major, assura qu\rquote ils seraient amen\'e9
+s au corps de garde le soir m\'eame. Ils \'e9taient pris, il n\rquote y avait plus \'e0 en douter. Il est difficile de rendre l\rquote impression que fit cette annonce sur les for\'e7ats\~; ils s\rquote exasp\'e9r\'e8rent tout d\rquote abord, puis se d
+\'e9courag\'e8rent. Bient\'f4t je remarquai chez eux une tendance \'e0 la moquerie. Ils bafou\'e8rent, non plus l\rquote administration, mais les fugitifs maladroits. Ce fut d\rquote abord le petit nombre, puis tous firent chorus, sauf quelques for\'e7
+ats graves et ind\'e9pendants, que des moqueries ne pouvaient \'e9mouvoir. Ceux-l\'e0 regard\'e8rent avec m\'e9pris les masses \'e9tourdies et gard\'e8rent le silence.
+\par
+\par Autant on avait glorifi\'e9 auparavant Koulikof et A\emdash f, autant on les d\'e9nigra ensuite. On les d\'e9nigrait m\'eame avec plaisir, comme s\rquote ils avaient offens\'e9 leurs camarades en se laissant prendre. On disait avec d\'e9dain qu\rquote
+ils avaient eu probablement tr\'e8s-faim, et que ne pouvant supporter leurs souffrances, ils \'e9taient venus dans un hameau demander du pain aux paysans, ce qui est le dernier abaissement pour un vagabond. Ces r\'e9cits \'e9
+taient faux, car on avait suivi les fugitifs \'e0 la piste\~; quand ils \'e9taient entr\'e9s sous bois, on avait fait cerner la for\'eat dans laquelle ils se trouvaient. Voyant qu\rquote il n\rquote y avait plus moyen de se sauver, ils se rendirent. Ils n
+\rquote avaient rien d\rquote autre \'e0 faire.
+\par
+\par On les amena le soir, pieds et poings li\'e9s, escort\'e9s de gendarmes\~; tous les for\'e7ats se jet\'e8rent sur la palissade pour voir ce qu\rquote on leur ferait. Ils ne virent que les \'e9quipages du major et du commandant qui attendaient devant le
+ corps de garde. On mit les \'e9vad\'e9s au secret, apr\'e8s les avoir referr\'e9s\~; le lendemain ils pass\'e8rent en jugement. Les moqueries et le m\'e9pris des d\'e9tenus pour leurs camarades cess\'e8rent d\rquote eux-m\'eames, quand on sut les d\'e9
+tails\~: on apprit alors qu\rquote ils avaient \'e9t\'e9 oblig\'e9s de se rendre, parce qu\rquote ils \'e9taient cern\'e9s de tous c\'f4t\'e9s\~; tout le monde s\rquote int\'e9ressa cordialement au cours de l\rquote affaire.
+\par
+\par \emdash On leur en donnera au moins un millier.
+\par
+\par \emdash Oh\~! oh\~! ils les fouetteront \'e0 mort. A\emdash f peut-\'eatre ne recevra que mille baguettes, mais l\rquote autre, on le tuera pour s\'fbr, parce que, vois-tu, il est de la section particuli\'e8re.
+\par
+\par Les for\'e7ats se trompaient. A\emdash f fut condamn\'e9 \'e0 cinq cents coups de baguettes\~; sa conduite ant\'e9rieure lui valut les circonstances att\'e9nuantes, et puis, c\rquote \'e9tait son premier d\'e9lit. Koulikof re\'e7
+ut, je crois, mille cinq cents coups. Comme on voit, la punition fut assez b\'e9nigne. En gens de bon sens, ils n\rquote impliqu\'e8rent personne dans leur affaire et d\'e9clar\'e8rent nettement qu\rquote ils s\rquote \'e9
+taient enfuis de la forteresse sans entrer nulle part. J\rquote avais surtout piti\'e9 de Koulikof\~: il avait perdu sa derni\'e8re esp\'e9rance, sans compter les deux mille verges qu\rquote il re\'e7ut. On l\rquote
+envoya plus tard dans une autre maison de force. A\emdash f fut \'e0 peine ch\'e2ti\'e9\~; on l\rquote \'e9pargna, gr\'e2ce aux m\'e9decins. Mais une fois \'e0 l\rquote h\'f4pital, il fit le fanfaron et d\'e9
+clara que maintenant il ne reculerait devant rien et ferait encore parler de lui. Koulikof resta le m\'eame homme, convenable et pos\'e9\~; une fois de retour \'e0 la maison de force, apr\'e8s son ch\'e2timent, il eut l\rquote air de ne l\rquote
+avoir jamais quitt\'e9e. Mais les for\'e7ats ne le regardaient plus du m\'eame \'9cil\~: bien qu\rquote il n\rquote e\'fbt pas chang\'e9, ils avaient cess\'e9 de l\rquote estimer dans leur for int\'e9rieur, ils le trait\'e8rent d\'e9sormais de pair \'e0
+ compagnon.
+\par
+\par Depuis cette tentative d\rquote \'e9vasion, l\rquote \'e9toile de Koulikof p\'e2lit sensiblement. Le succ\'e8s signifie tout dans ce monde\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc96262266}X \endash LA D\'c9LIVRANCE.{\*\bkmkend _Toc96262266}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Cette tentative eut lieu pendant ma derni\'e8re ann\'e9e de travaux forc\'e9s. Je me souviens aussi bien de cette derni\'e8re p\'e9riode que de la premi\'e8re, mais \'e0 quoi bon accumuler les d\'e9tails\~? Malgr\'e9
+ mon impatience de finir mon temps, cette ann\'e9e fut la moins p\'e9nible de ma d\'e9portation. J\rquote avais beaucoup d\rquote amis et de connaissances parmi les for\'e7ats, qui avaient d\'e9cid\'e9 que j\rquote \'e9tais un brave homme. Beaucoup d
+\rquote entre eux m\rquote \'e9taient d\'e9vou\'e9s et m\rquote aimaient sinc\'e8rement. Le pionnier avait envie de pleurer lorsqu\rquote il nous accompagna, mon compagnon et moi, hors de la maison de force\~; et quand nous f\'fbmes d\'e9
+finitivement en libert\'e9, il vint presque tous les jours nous voir dans un logement de l\rquote \'c9tat qui nous avait \'e9t\'e9 assign\'e9, pendant le mois que nous pass\'e2mes en ville. Il y avait pourtant des physionomies dures et r\'e9
+barbatives, que je n\rquote avais pu gagner. Dieu sait pourquoi\~! Nous \'e9tions pour ainsi dire s\'e9par\'e9s par une barri\'e8re.
+\par
+\par J\rquote eus plus d\rquote immunit\'e9s pendant cette derni\'e8re ann\'e9e. Je retrouvai parmi les fonctionnaires militaires de notre ville des connaissances et m\'eame d\rquote anciens camarades d\rquote \'e9
+cole avec lesquels je renouai des relations. Gr\'e2ce \'e0 eux, je pouvais recevoir de l\rquote argent, \'e9crire \'e0 ma famille et m\'eame poss\'e9der des livres. Depuis plusieurs ann\'e9es, je n\rquote avais pas eu un seul livre\~
+; aussi est-il difficile de se rendre compte de l\rquote impression \'e9trange et de l\rquote \'e9motion qu\rquote excita en moi le premier volume que je pus lire \'e0 la maison de force. Je commen\'e7ai \'e0 le d\'e9
+vorer le soir, quand on ferma les portes, et je lus toute la nuit, jusqu\rquote \'e0 l\rquote aube. Ce num\'e9ro de Revue me parut \'eatre un messager de l\rquote autre monde\~: ma vie ant\'e9rieure se dessinait avec relief et nettet\'e9 devant mes yeux\~
+: je t\'e2chai de deviner si j\rquote \'e9tais rest\'e9 bien en arri\'e8re, s\rquote ils avaient beaucoup v\'e9cu l\'e0-bas sans moi\~; je me demandais ce qui les agitait, quelles questions les occupaient. Je m\rquote
+attachais anxieusement aux mots, je lisais entre les lignes, je m\rquote effor\'e7ais de trouver le sens myst\'e9rieux, les allusions au pass\'e9 qui m\rquote \'e9tait connu\~; je recherchais les traces de ce qui causait de l\rquote \'e9
+motion dans mon temps\~; comme je fus triste quand je dus m\rquote avouer que j\rquote \'e9tais \'e9tranger \'e0 la vie nouvelle, que j\rquote \'e9tais maintenant un membre rejet\'e9 de la soci\'e9t\'e9\~! J\rquote \'e9tais en retard\~
+; il me fallait faire connaissance avec la nouvelle g\'e9n\'e9ration. Je me jetai sur un article, au bas duquel je trouvai le nom d\rquote un homme qui m\rquote \'e9tait cher\'85 Mais les autres noms m\rquote \'e9taient inconnus pour la plupart\~;
+ de nouveaux travailleurs \'e9taient entr\'e9s en sc\'e8ne\~; je me h\'e2tais de faire connaissance avec eux, je me d\'e9sesp\'e9rais d\rquote avoir si peu de livres sous la main et tant de difficult\'e9 \'e0
+ me les procurer. Auparavant, du temps de notre ancien major, on risquait beaucoup \'e0 apporter des livres \'e0 la maison de force. Si l\rquote on en trouvait un lors des perquisitions, c\rquote \'e9tait toute une histoire\~; on vous demandait d\rquote o
+\'f9 vous le teniez. \emdash \'ab\~Tu as sans doute des complices\~?\~\'bb Et qu\rquote aurais-je r\'e9pondu\~? Aussi avais-je v\'e9cu sans livres, renferm\'e9 en moi-m\'eame, me posant des questions, que j\rquote essayais de r\'e9
+soudre, et dont la solution me tourmentait souvent\'85 Mais je ne pourrai jamais exprimer tout cela\'85
+\par
+\par Comme j\rquote \'e9tais arriv\'e9 en hiver, je devais \'eatre lib\'e9r\'e9 en hiver, le jour anniversaire de celui o\'f9 j\rquote \'e9tais entr\'e9. Avec quelle impatience j\rquote attendais ce bienheureux hiver\~! avec quelle satisfaction je voyais l
+\rquote \'e9t\'e9 finir, les feuilles jaunir sur les arbres, et l\rquote herbe se dess\'e9cher dans la steppe\~! L\rquote \'e9t\'e9 est pass\'e9\'85 le vent d\rquote automne hurle et g\'e9mit, la premi\'e8re neige tombe en tournoyant\'85
+ Cet hiver, si longtemps attendu, est enfin arriv\'e9\~! Mon c\'9cur bat sourdement et pr\'e9cipitamment dans le pressentiment de la libert\'e9. Chose \'e9trange\~! plus le temps passait, plus le terme s\rquote approchait, plus je devenais
+ calme et patient. Je m\rquote \'e9tonnais moi-m\'eame et je m\rquote accusais de froideur, d\rquote indiff\'e9rence. Beaucoup de for\'e7ats, que je rencontrais dans la cour quand les travaux \'e9taient finis, s\rquote entretenaient avec moi et me f\'e9
+licitaient.
+\par
+\par \emdash Allons, petit p\'e8re Alexandre P\'e9trovitch\~! Vous allez bient\'f4t \'eatre mis en libert\'e9\~! Vous nous laisserez seuls, comme de pauvres diables.
+\par
+\par \emdash Eh bien\~! Martynof, avez-vous encore longtemps \'e0 attendre\~? lui demandai-je.
+\par
+\par \emdash Moi\~? eh\~! eh\~! Sept ans \'e0 trimer\~!\'85
+\par
+\par Il soupire, s\rquote arr\'eate et regarde au loin d\rquote un air distrait, comme s\rquote il regardait dans l\rquote avenir\'85 Oui, beaucoup de mes camarades me f\'e9licitaient sinc\'e8rement et cordialement. Il me sembla m\'eame qu\rquote
+on avait plus d\rquote affabilit\'e9 pour moi, je ne leur appartenais d\'e9j\'e0 plus, je n\rquote \'e9tais plus leur pareil\~; aussi me disaient-ils adieu. K\emdash tchinski, jeune noble polonais, de caract\'e8re doux et paisible, aimait \'e0
+ se promener comme moi dans la cour de la prison. Il esp\'e9rait conserver sa sant\'e9 en prenant de l\rquote exercice et en respirant l\rquote air frais, pour compenser le mal que lui faisaient les nuits \'e9touffantes des casernes. \'ab\~J\rquote
+attends avec impatience votre mise en libert\'e9, me dit-il un jour en souriant, comme nous nous promenions. Quand vous quitterez le bagne, je saurai alors qu\rquote il me reste juste une ann\'e9e de travaux forc\'e9s.\~\'bb
+\par
+\par Je dirai ici en passant que, gr\'e2ce \'e0 la perp\'e9tuelle id\'e9alisation, la libert\'e9 nous semblait plus libre que la libert\'e9 telle qu\rquote elle est en r\'e9alit\'e9. Les for\'e7ats exag\'e9raient l\rquote id\'e9e de la libert\'e9\~
+; cela est commun \'e0 tous les prisonniers. L\rquote ordonnance d\'e9guenill\'e9e d\rquote un officier nous semblait \'eatre une esp\'e8ce de roi, l\rquote id\'e9al de l\rquote homme libre, relativement aux for\'e7ats\~; il n\rquote
+avait pas de fers, il n\rquote avait pas la t\'eate ras\'e9e, et allait o\'f9 il voulait, sans escorte.
+\par
+\par La veille de ma lib\'e9ration, au cr\'e9puscule, je fis pour la derni\'e8re fois le tour de notre maison de force. Que de milliers de fois j\rquote avais tourn\'e9 autour de cette palissade pendant ces dix ans\~! J\rquote avais err\'e9 l\'e0 derri\'e8
+re les casernes pendant toute la premi\'e8re ann\'e9e, solitaire et d\'e9sesp\'e9r\'e9. Je me souviens comme je comptais les jours que j\rquote y devais passer. Il y en avait plusieurs milliers. Dieu\~! comme il y a longtemps de cela\~
+! Dans ce coin avait v\'e9g\'e9t\'e9 notre aigle prisonnier\~; je rencontrais souvent P\'e9trof \'e0 cet endroit. Maintenant il ne me quittait plus\~; il accourait aupr\'e8s de moi, et comme s\rquote il devinait mes pens\'e9
+es, il se promenait silencieusement \'e0 mes c\'f4t\'e9s et s\rquote \'e9tonnait \'e0 part lui, Dieu sait de quoi. Je disais adieu mentalement aux noires poutres \'e9quarries de nos casernes. Combien de jeunesse, de forces inutiles \'e9taient enterr\'e9
+es et perdues dans ces murailles, sans profit pour personne\~! Il faut bien le dire\~: tous ces gens-l\'e0 \'e9taient peut-\'eatre les mieux dou\'e9s, les plus forts de notre peuple. Mais ces forces puissantes \'e9taient perdues sans retour. \'c0
+ qui la faute\~?
+\par
+\par Oui, \'e0 qui la faute\~?
+\par
+\par Le lendemain de cette soir\'e9e, de bon matin, avant qu\rquote on se mit en rang pour aller au travail, je parcourus toutes les casernes, pour dire adieu aux for\'e7ats. Bien des mains calleuses et solides se tendirent
+vers moi avec bienveillance. Quelques-uns me donnaient des poign\'e9es de main en camarades, mais c\rquote \'e9tait le petit nombre. Les autres comprenaient parfaitement que j\rquote \'e9tais devenu un tout autre homme, que je n\rquote \'e9
+tais plus un des leurs. Ils savaient que j\rquote avais des connaissances en ville, que je m\rquote en irais tout de suite chez des messieurs, que je m\rquote assi\'e9rais \'e0 leur table, que je serais leur \'e9
+gal. Ils comprenaient cela, et bien que leur poign\'e9e de main f\'fbt affable et cordiale, ce n\rquote \'e9tait plus celle d\rquote un \'e9gal\~; j\rquote \'e9tais devenu pour eux un monsieur. D\rquote autres me tournaient durement le dos et ne r\'e9
+pondaient pas \'e0 mes adieux. Quelques-uns m\'eame me regardaient avec haine.
+\par
+\par Le tambour battit, et tous les for\'e7ats se rendirent aux travaux. Je restai seul. Souchilof s\rquote \'e9tait lev\'e9 avant tout le monde, et se tr\'e9moussait afin de me pr\'e9parer une derni\'e8re fois mon th\'e9. Pauvre Souchilof\~
+! il pleura quand je lui donnai mes v\'eatements, mes chemises, mes courroies pour les fers et quelque peu d\rquote argent. \emdash \'ab\~Ce n\rquote est pas cela\'85 ce n\rquote est pas cela\'85 disait-il, en mordant ses l\'e8vres tremblantes. \emdash
+ C\rquote est vous que je perds, Alexandre P\'e9trovitch\~! que ferai-je maintenant sans vous\~?\'85\~\'bb Je dis adieu aussi \'e0 Akim Akimytch.
+\par
+\par \emdash Votre tour de partir arrivera bient\'f4t\~! lui dis-je.
+\par
+\par \emdash Je dois rester ici longtemps, tr\'e8s-longtemps encore, murmura-t-il en me serrant la main. Je me jetai \'e0 son cou, et nous nous embrass\'e2mes.
+\par
+\par Dix minutes apr\'e8s la sortie des for\'e7ats, nous quitt\'e2mes le bagne, mon camarade et moi \emdash pour n\rquote y jamais revenir. Nous all\'e2mes \'e0 la forge o\'f9 l\rquote on devait briser nos fers. Nous n\rquote avions point d\rquote escorte arm
+\'e9e\~; nous nous y rend\'eemes en compagnie d\rquote un sous-officier. Ce furent des for\'e7ats qui bris\'e8rent nos fers, dans l\rquote atelier du g\'e9nie. J\rquote attendis qu\rquote on d\'e9ferr\'e2t mon camarade, puis je m\rquote approchai de l
+\rquote enclume. Les forgerons me firent tourner le dos, m\rquote empoign\'e8rent la jambe et l\rquote allong\'e8rent sur l\rquote enclume\'85 Ils se d\'e9menaient, s\rquote agitaient\~; ils voulaient faire cela lestement, habilement. \emdash Le rivet\~
+! tourne d\rquote abord le rivet, commanda le ma\'eetre forgeron. \emdash Mets-le comme \'e7a, bien\~!\'85 Donne maintenant un coup de marteau\'85
+\par
+\par Les fers tomb\'e8rent. Je les soulevai\'85 Je voulais les tenir dans ma main, les regarder encore une fois. J\rquote \'e9tais tout surpris qu\rquote un moment avant ils fussent \'e0 mes jambes.
+\par
+\par \emdash Allons, adieu\~! adieu\~! me dirent les for\'e7ats de leurs voix grossi\'e8res et saccad\'e9es, mais qui semblaient joyeuses.
+\par
+\par Oui, adieu\~! La libert\'e9, la vie nouvelle, la r\'e9surrection d\rquote entre les morts\'85 Ineffable minute\~!
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0 FIN
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0 \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of Souv}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 nirs de la maison des morts
+\par by Fedor Mikhailovitch Dosto\'efevski
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS ***
+\par
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+\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .zip *****
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+\par Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+\par
+\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+\par because of the efforts of hundreds of volu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 teers and donations from
+\par people in all walks of life.
+\par
+\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+\par assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+\par goals and ensuring that the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm collection will
+\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+\par
+\par
+\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+\par Foundation
+\par
+\par The Project Gutenberg Literary Archive Fou}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dation is a non profit
+\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation are tax deduct}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ble to the full extent
+\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+\par
+\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+\par throughout numerous locations. Its business office is located at
+\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+\par information can be found at the Foundation's web site and official
+\par page at https://pglaf.org
+\par
+\par For additional contact information:
+\par Dr. Gregory B. Newby
+\par Chief Executive and Director
+\par gbnewby@pglaf.org
+\par
+\par
+\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation
+\par
+\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+\par spread public support and donations to carry out its mission of
+\par increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+\par array of equipment including outdated equi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment. Many small donations
+\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+\par status with the IRS.
+\par
+\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+\par charities and charitable donations in all 50 states of the United
+\par States. Compliance requirements are not un}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 form and it takes a
+\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+\par with these requirements. We do not solicit donations in locations
+\par where we have not received written confirm}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion of compliance. To
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+\par
+\par While we cannot and do not solicit contrib}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tions from states where we
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+\par
+\par International donations are gratefully a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted, but we cannot make
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+\par methods and addresses. Donations are a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted in a number of other
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+\par
+\par Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+\par works.
+\par
+\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+\par concept of a library of electronic works that could be freely shared
+\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+\par
+\par Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+\par editions, all of which are confirmed as Pu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 b}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lic Domain in the U.S.
+\par unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+\par
+\par Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+\par
+\par This Web site includes information about Pr}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 o}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ject Gutenberg-tm,
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