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+The Project Gutenberg EBook of Bruges-la-morte, by Georges Rodenbach
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Bruges-la-morte
+
+Author: Georges Rodenbach
+
+Release Date: February 5, 2005 [EBook #14911]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRUGES-LA-MORTE ***
+
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+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Georges Rodenbach
+
+
+BRUGES-LA-MORTE
+
+
+(1892)
+
+
+
+Table des matières
+
+_AVERTISSEMENT_
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+VIII
+IX
+X
+XI
+XII
+XIII
+XIV
+XV
+
+
+
+_AVERTISSEMENT__
+
+_Dans cette étude passionnelle, nous avons voulu aussi et
+principalement évoquer une Ville, la Ville comme un personnage
+essentiel, associé aux états d'âme, qui conseille, dissuade,
+détermine à agir._
+
+_Ainsi, dans la réalité, cette Bruges, qu'il nous a plu d'élire,
+apparaît presque humaine... Un ascendant s'établit d'elle sur ceux
+qui y séjournent._
+
+_Elle les façonne selon ses sites et ses cloches._
+
+_Voilà ce que nous avons souhaité de suggérer: la Ville
+orientant une action; ses paysages urbains, non plus seulement
+comme des toiles de fond, comme des thèmes descriptifs un peu
+arbitrairement choisis, mais liés à l'événement même du livre._
+
+_C'est pourquoi il importe, puisque ces décors de Bruges
+collaborent aux péripéties, de les reproduire également ici,
+intercalés entre les pages: quais, rues désertes, vieilles
+demeures, canaux, béguinage, églises, orfèvrerie du culte,
+beffroi, afin que ceux qui nous liront subissent aussi la présence
+et l'influence de la Ville, éprouvent la contagion des eaux mieux
+voisines, sentent à leur tour l'ombre des hautes tours allongée
+sur le texte._
+
+
+
+I
+
+Le jour déclinait, assombrissant les corridors de la grande
+demeure silencieuse, mettant des écrans de crêpe aux vitres.
+
+Hugues Viane se disposa à sortir, comme il en avait l'habitude
+quotidienne à la fin des après-midi. Inoccupé, solitaire, il
+passait toute la journée dans sa chambre, une vaste pièce au
+premier étage, dont les fenêtres donnaient sur le quai du Rosaire,
+au long duquel s'alignait sa maison, mirée dans l'eau.
+
+Il lisait un peu: des revues, de vieux livres; fumait beaucoup;
+rêvassait à la croisée ouverte par les temps gris, perdu dans ses
+souvenirs.
+
+Voilà cinq ans qu'il vivait ainsi, depuis qu'il était venu se
+fixer à Bruges, au lendemain de la mort de sa femme. Cinq ans
+déjà! Et il se répétait à lui-même: «Veuf! Être veuf! Je suis le
+veuf!» Mot irrémédiable et bref! d'une seule syllabe, sans écho.
+Mot impair et qui désigne bien l'être dépareillé.
+
+Pour lui, la séparation avait été terrible: il avait connu l'amour
+dans le luxe, les loisirs, le voyage, les pays neufs renouvelant
+l'idylle. Non seulement le délice paisible d'une vie conjugale
+exemplaire, mais la passion intacte, la fièvre continuée, le
+baiser à peine assagi, l'accord des âmes, distantes et jointes
+pourtant, comme les quais parallèles d'un canal qui mêle leurs
+deux reflets.
+
+Dix années de ce bonheur, à peine senties, tant elles avaient
+passé vite!
+
+Puis, la jeune femme était morte, au seuil de la trentaine,
+seulement alitée quelques semaines, vite étendue sur ce lit du
+dernier jour, où il la revoyait à jamais: fanée et blanche comme
+la cire l'éclairant, celle qu'il avait adorée si belle avec son
+teint de fleur, ses yeux de prunelle dilatée et noire dans de la
+nacre, dont l'obscurité contrastait avec ses cheveux, d'un jaune
+d'ambre, des cheveux qui, déployés, lui couvraient tout le dos,
+longs et ondulés. Les Vierges des Primitifs ont des toisons
+pareilles, qui descendent en frissons calmes.
+
+Sur le cadavre gisant, Hugues avait coupé cette gerbe, tressée en
+longue natte dans les derniers jours de la maladie. N'est-ce pas
+comme une pitié de la mort? Elle ruine tout, mais laisse intactes
+les chevelures. Les yeux, les lèvres, tout se brouille et
+s'effondre. Les cheveux ne se décolorent même pas. C'est en eux
+seuls qu'on se survit! Et maintenant, depuis les cinq années déjà,
+la tresse conservée de la morte n'avait guère pâli, malgré le sel
+de tant de larmes.
+
+Le veuf, ce jour-là, revécut plus douloureusement tout son passé,
+à cause de ces temps gris de novembre où les cloches, dirait-on,
+sèment dans l'air des poussières de sons, la cendre morte des
+années.
+
+Il se décida pourtant à sortir, non pour chercher au dehors
+quelque distraction obligée ou quelque remède à son mal. Il n'en
+voulait point essayer. Mais il aimait cheminer aux approches du
+soir et chercher des analogies à son deuil dans de solitaires
+canaux et d'ecclésiastiques quartiers.
+
+En descendant au rez-de-chaussée de sa demeure, il aperçut, toutes
+ouvertes sur le grand corridor blanc, les portes d'ordinaire
+closes.
+
+Il appela dans le silence sa vieille servante: «Barbe!...
+Barbe!...»
+
+Aussitôt la femme apparut dans l'embrasure de la première porte,
+et devinant pourquoi son maître l'avait hélée:
+
+--Monsieur, fît-elle, j'ai dû m'occuper des salons aujourd'hui,
+parce que demain c'est fête.
+
+--Quelle fête? demanda Hugues, l'air contrarié.
+
+--Comment! monsieur ne sait pas? Mais la fête de la Présentation
+de la Vierge. Il faut que j'aille à la messe et au salut du
+Béguinage. C'est un jour comme un dimanche. Et puisque je ne peux
+pas travailler demain, j'ai rangé les salons aujourd'hui.»
+
+Hugues Viane ne cacha pas son mécontentement. Elle savait bien
+qu'il voulait assister à ce travail-là. Il y avait, dans ces deux
+pièces, trop de trésors, trop de souvenirs d'Elle et de
+l'autrefois pour laisser la servante y circuler seule. Il désirait
+pouvoir la surveiller, suivre ses gestes, contrôler sa prudence,
+épier son respect. Il voulait manier lui-même, quand il les
+fallait déranger pour l'enlèvement des poussières, tel bibelot
+précieux, tels objets de la morte, un coussin, un écran qu'elle
+avait fait elle-même. Il semblait que ses doigts fussent partout
+dans ce mobilier intact et toujours pareil, sofas, divans,
+fauteuils où elle s'était assise, et qui conservaient pour ainsi
+dire la forme de son corps. Les rideaux gardaient les plis
+éternisés qu'elle leur avait donnés. Et dans les miroirs, il
+semblait qu'avec prudence il fallût en frôler d'éponges et de
+linges la surface claire pour ne pas effacer son visage dormant au
+fond. Mais ce que Hugues voulait aussi surveiller et garder de
+tout heurt, ce sont les portraits de la pauvre morte, des
+portraits à ses différents âges, éparpillés un peu partout, sur la
+cheminée, les guéridons, les murs; et puis surtout--un accident à
+cela lui aurait brisé toute l'âme--le trésor conservé de cette
+chevelure intégrale qu'il n'avait point voulu enfermer dans
+quelque tiroir de commode ou quelque coffret obscur--c'aurait été
+comme mettre la chevelure dans un tombeau!--aimant mieux,
+puisqu'elle était toujours vivante, elle, et d'un or sans âge, la
+laisser étalée et visible comme la portion d'immortalité de son
+amour!
+
+Pour la voir sans cesse, dans le grand salon toujours le même,
+cette chevelure qui était encore Elle, il l'avait posée là sur le
+piano désormais muet, simplement gisante--tresse interrompue,
+chaîne brisée, câble sauvé du naufrage! Et, pour l'abriter des
+contaminations, de l'air humide qui l'aurait pu déteindre ou en
+oxyder le métal, il avait eu cette idée, naïve si elle n'eût pas
+été attendrissante, de la mettre sous verre, écrin transparent,
+boîte de cristal où reposait la tresse nue qu'il allait chaque
+jour honorer.
+
+Pour lui, comme pour les choses silencieuses qui vivaient autour,
+il apparaissait que cette chevelure était liée à leur existence et
+qu'elle était l'âme de la maison.
+
+Barbe, la vieille servante flamande, un peu renfrognée, mais
+dévouée et soigneuse, savait de quelles précautions il fallait
+entourer ces objets et n'en approchait qu'en tremblant. Peu
+communicative, elle avait les allures, avec sa robe noire et son
+bonnet de tulle blanc, d'une soeur tourière. D'ailleurs, elle
+allait souvent au Béguinage voir son unique parente, la soeur
+Rosalie, qui était béguine.
+
+De ces fréquentations, de ces habitudes pieuses, elle avait gardé
+le silence, le glissement qu'ont les pas habitués aux dalles
+d'église. Et c'est pour cela, parce qu'elle ne mettait pas de
+bruit ou de rires autour de sa douleur, que Hugues Viane s'en
+était si bien accommodé depuis son arrivée à Bruges. Il n'avait
+pas eu d'autre servante et celle-ci lui était devenue nécessaire,
+malgré sa tyrannie innocente, ses manies de vieille fille et de
+dévote, sa volonté d'agir à sa guise, comme aujourd'hui encore où,
+à cause d'une fête anodine le lendemain, elle avait bouleversé les
+salons à son insu et en dépit de ses ordres formels.
+
+Hugues attendit pour sortir qu'elle eût rangé les meubles,
+s'assura que tout ce qui lui était cher fût intact et remis en
+place. Puis tranquillisé, les persiennes et les portes closes, il
+se décida à son ordinaire promenade du crépuscule, bien qu'il ne
+cessât pas de pluviner, bruine fréquente des fins d'automne,
+petite pluie verticale qui larmoie, tisse de l'eau, faufile l'air,
+hérisse d'aiguilles les canaux planes, capture et transit l'âme
+comme un oiseau dans un filet mouillé, aux mailles interminables!
+
+
+II
+
+Hugues recommençait chaque soir le même itinéraire, suivant la
+ligne des quais, d'une marche indécise, un peu voûté déjà,
+quoiqu'il eût seulement quarante ans. Mais le veuvage avait été
+pour lui un automne précoce. Les tempes étaient dégarnies, les
+cheveux pleins de cendre grise. Ses yeux fanés regardaient loin,
+très loin, au delà de la vie.
+
+Et comme Bruges aussi était triste en ces fins d'après-midi! Il
+l'aimait ainsi! C'est pour sa tristesse même qu'il l'avait choisie
+et y était venu vivre après le grand désastre. Jadis, dans les
+temps de bonheur, quand il voyageait avec sa femme, vivant à sa
+fantaisie, d'une existence un peu cosmopolite, à Paris, en pays
+étranger, au bord de la mer, il y était venu avec elle, en
+passant, sans que la grande mélancolie d'ici pût influencer leur
+joie. Mais plus tard, resté seul, il s'était ressouvenu de Bruges
+et avait eu l'intuition instantanée qu'il fallait s'y fixer
+désormais. Une équation mystérieuse s'établissait. À l'épouse
+morte devait correspondre une ville morte. Son grand deuil
+exigeait un tel décor. La vie ne lui serait supportable qu'ici. Il
+y était venu d'instinct. Que le monde, ailleurs, s'agite, bruisse,
+allume ses fêtes, tresse ses mille rumeurs. Il avait besoin de
+silence infini et d'une existence si monotone qu'elle ne lui
+donnerait presque plus la sensation de vivre.
+
+Autour des douleurs physiques, pourquoi faut-il se taire, étouffer
+les pas dans une chambre de malade? Pourquoi les bruits, pourquoi
+les voix semblent-ils déranger la charpie et rouvrir la plaie?
+
+Aux souffrances morales, le bruit aussi fait mal.
+
+Dans l'atmosphère muette des eaux et des rues inanimées, Hugues
+avait moins senti la souffrance de son coeur, il avait pensé plus
+doucement à la morte. Il l'avait mieux revue, mieux entendue,
+retrouvant au fil des canaux son visage d'Ophélie en allée,
+écoutant sa voix dans la chanson grêle et lointaine des carillons.
+
+La ville, elle aussi, aimée et belle jadis, incarnait de la sorte
+ses regrets. Bruges était sa morte. Et sa morte était Bruges. Tout
+s'unifiait en une destinée pareille. C'était Bruges-la-Morte,
+elle-même mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artères
+froidies de ses canaux, quand avait cessé d'y battre la grande
+pulsation de la mer.
+
+Ce soir-là, plus que jamais, tandis qu'il cheminait au hasard, le
+noir souvenir le hanta, émergea de dessous les ponts où pleurent
+les visages de sources invisibles. Une impression mortuaire
+émanait des logis clos, des vitres comme des yeux brouillés
+d'agonie, des pignons décalquant dans l'eau des escaliers de
+crêpe. Il longea le Quai Vert, le Quai du Miroir, s'éloigna vers
+le Pont du Moulin, les banlieues tristes bordées de peupliers. Et
+partout, sur sa tête, l'égouttement froid, les petites notes
+salées des cloches de paroisse, projetées comme d'un goupillon
+pour quelque absoute.
+
+Dans cette solitude du soir et de l'automne, où le vent balayait
+les dernières feuilles, il éprouva plus que jamais le désir
+d'avoir fini sa vie et l'impatience du tombeau. Il semblait qu'une
+ombre s'allongeât des tours sur son âme; qu'un conseil vînt des
+vieux murs jusqu'à lui; qu'une voix chuchotante montât de l'eau--
+l'eau s'en venant au-devant de lui, comme elle vint au-devant
+d'Ophélie, ainsi que le racontent les fossoyeurs de Shakespeare.
+
+Plus d'une fois déjà il s'était senti circonvenu ainsi. Il avait
+entendu la lente persuasion des pierres; il avait vraiment surpris
+l'_ordre des choses_ de ne pas survivre à la mort d'alentour.
+
+Et il avait songé à se tuer, sérieusement et longtemps. Ah! cette
+femme, comme il l'avait adorée! Ses yeux encore sur lui! Et sa
+voix qu'il poursuivait toujours, enfouie au bout de l'horizon, si
+loin! Qu'avait-elle donc, cette femme, pour se l'être attaché
+tout, et l'avoir dépris du monde entier, depuis qu'elle était
+disparue. Il y a donc des amours pareils à ces fruits de la Mer
+Morte qui ne vous laissent à la bouche qu'un goût de cendre
+impérissable!
+
+S'il avait résisté à ses idées fixes de suicide, c'est encore pour
+elle. Son fond d'enfance religieuse lui était remonté avec la lie
+de sa douleur. Mystique, il espérait que le néant n'était pas
+l'aboutissement de la vie et qu'il la reverrait un jour. La
+religion lui défendait la mort volontaire. C'eût été s'exiler du
+sein de Dieu et s'ôter la vague possibilité de la revoir.
+
+Il vécut donc; il pria même, trouvant un baume à se l'imaginer,
+l'attendant, dans les jardins d'on ne sait quel ciel; à rêver
+d'elle, dans les églises, au bruit de l'orgue.
+
+Ce soir-là, il entra, en passant, dans l'église Notre-Dame où il
+se plaisait à venir souvent, à cause de son caractère mortuaire:
+partout, sur les parois, sur le sol, des dalles tumulaires avec
+des têtes de mort, des noms ébréchés, des inscriptions rongées
+aussi comme des lèvres de pierre... La mort elle-même ici effacée
+par la mort.
+
+Mais, tout à côté, le néant de la vie s'éclairait par la constante
+vision de l'amour se perpétuant dans la mort, et c'est pour cela
+que Hugues venait souvent en pèlerinage à cette église: c'étaient
+les tombeaux célèbres de Charles le Téméraire et de Marie de
+Bourgogne, au fond d'une chapelle latérale. Comme ils étaient
+émouvants! Elle surtout, la douce princesse, les doigts
+juxtaposés, la tête sur un coussin, en robe de cuivre, les pieds
+appuyés à un chien symbolisant la fidélité, toute rigide sur
+l'entablement du sarcophage. Ainsi sa morte reposait à jamais sur
+son âme noire. Et le temps viendrait aussi où il s'allongerait à
+son tour comme le duc Charles et reposerait auprès d'elle. Sommeil
+côte à côte, bon refuge de la mort, si l'espoir chrétien ne devait
+point se réaliser pour eux et les joindre.
+
+Hugues sortit de Notre-Dame plus triste que jamais. Il s'orienta
+du côté de sa demeure, l'heure approchant où il rentrait
+d'habitude pour son repas du soir. Il cherchait en lui le souvenir
+de la morte pour l'appliquer à la forme du tombeau qu'il venait de
+voir et imaginer tout celui-ci, avec un autre visage. Mais la
+figure des morts, que la mémoire nous conserve un temps, s'y
+altère peu à peu, y dépérit, comme d'un pastel sans verre dont la
+poussière s'évapore. Et, dans nous, nos morts meurent une seconde
+fois!
+
+Tout à coup, tandis qu'il recomposait par une fixe tension
+d'esprit--et comme regardant au dedans de lui--ses traits à demi
+effacés déjà, Hugues qui, d'ordinaire, remarquait à peine les
+passants, si rares d'ailleurs, éprouva un émoi subit en voyant une
+jeune femme arriver vers lui. Il ne l'avait point aperçue d'abord,
+s'avançant du bout de la rue, mais seulement quand elle fut toute
+proche.
+
+À sa vue, il s'arrêta net, comme figé; la personne, qui venait en
+sens inverse, avait passé près de lui. Ce fut une secousse, une
+apparition. Hugues eut l'air de chavirer une minute. Il mit la
+main à ses yeux comme pour écarter un songe. Puis, après un moment
+d'hésitation, tourné vers l'inconnue qui s'éloignait en son rythme
+de marche lente, il rétrograda, abandonna le quai qu'il descendait
+et se mit soudain à la suivre. Il marcha vite pour la rejoindre,
+allant d'un trottoir à l'autre, s'approchant d'elle, la regardant
+avec une insistance qui eût été inconvenante si elle n'avait
+apparu toute hallucinée. La jeune femme allait, voyait sans
+regarder, impassible. Hugues semblait de plus en plus étrange et
+hagard. Il la suivait maintenant depuis plusieurs minutes déjà, de
+rue en rue, tantôt rapproché d'elle, comme pour une enquête
+décisive, puis s'en éloignant avec une apparence d'effroi quand il
+en devenait trop voisin. Il semblait attiré et effrayé à la fois,
+comme par un puits où l'on cherche à élucider un visage...
+
+Eh bien! oui! cette fois, il l'avait bien reconnue, et à toute
+évidence. Ce teint de pastel, ces yeux de prunelle dilatée et
+sombre dans la nacre, c'étaient les mêmes. Et tandis qu'il
+marchait derrière elle, ces cheveux qui apparaissaient dans la
+nuque, sous la capote noire et la voilette, étaient bien d'un or
+semblable, couleur d'ambre et de cocon, d'un jaune fluide et
+textuel. Le même désaccord entre les yeux nocturnes et le midi
+flambant de la chevelure.
+
+Est-ce que sa raison périclitait à présent? Ou bien sa rétine, à
+force de sauver la morte, identifiait les passants avec elle?
+Tandis qu'il cherchait son visage, voici que cette femme,
+brusquement surgie, le lui avait offert, trop conforme et trop
+jumeau. Trouble d'une telle apparition! Miracle presque effrayant
+d'une ressemblance qui allait jusqu'à l'identité.
+
+Et tout: sa marche, sa taille, le rythme de son corps,
+l'expression de ses traits, le songe intérieur du regard, ce qui
+n'est plus seulement les lignes et la couleur, mais la
+spiritualité de l'être et le mouvement de l'âme--tout cela lui
+était rendu, réapparaissait, vivait!
+
+L'air d'un somnambule, Hugues la suivait toujours, machinalement
+maintenant, sans savoir pourquoi et sans plus réfléchir, à travers
+le dédale embrumé des rues de Bruges, Arrivé à un carrefour, où
+plusieurs directions s'enchevêtrent, tout à coup, comme il
+marchait un peu derrière elle, il ne la vit plus--en allée,
+disparue dans on ne sait laquelle de ces ruelles tournantes.
+
+Il s'arrêta, regardant au loin, inventoriant le vide, des larmes
+nées au bord des yeux...
+
+Ah! comme elle ressemblait à la morte!
+
+
+III
+
+Hugues garda de cette rencontre un grand trouble. Maintenant,
+quand il songeait à sa femme, c'était l'inconnue de l'autre soir
+qu'il revoyait; elle était son souvenir vivant, précisé. Elle lui
+apparaissait comme la morte plus ressemblante.
+
+Lorsqu'il allait, en de muettes dévotions, baiser la relique de la
+chevelure conservée ou s'attendrir devant quelque portrait, ce
+n'est plus avec la morte qu'il confrontait l'image, mais avec la
+vivante qui lui ressemblait. Mystérieuse identification de ces
+deux visages. C'avait été comme une pitié du sort offrant des
+points de repère à sa mémoire, se mettant de connivence avec lui
+contre l'oubli, substituant une estampe fraîche à celle qui
+pâlissait, déjà jaunie et piquée par le temps.
+
+Hugues possédait maintenant de la disparue une vision toute nette
+et toute neuve. Il n'avait qu'à contempler en sa mémoire le vieux
+quai de l'autre jour, dans le soir qui tombe, et s'avançant vers
+lui une femme qui a la figure de la morte. Il n'avait plus besoin
+de regarder en arrière, loin, dans le recul des années; il lui
+suffisait de songer au dernier ou au pénultième soir. C'était tout
+proche et tout simple maintenant. Son oeil avait emmagasiné le
+cher visage une nouvelle fois; la récente empreinte s'était
+fusionnée avec l'ancienne, se fortifiant l'une par l'autre, en une
+ressemblance qui maintenant donnait presque l'illusion d'une
+présence réelle.
+
+Hugues, les jours suivants, se trouva tout hanté. Donc une femme
+existait, absolument pareille à celle qu'il avait perdue. Pour
+l'avoir vue passer, il avait fait, une minute, le rêve cruel que
+celle-ci allait revenir, était revenue et s'avançait vers lui,
+comme naguère. Les mêmes yeux, le même teint, les mêmes cheveux--
+toute semblable et adéquate. Caprice bizarre de la Nature et de la
+Destinée!
+
+Il aurait voulu la revoir. Peut-être qu'il ne la reverrait jamais
+plus. Pourtant, rien que de la savoir proche et de pouvoir la
+rencontrer, il lui semblait qu'il se sentait moins seul et moins
+veuf. Est-il vraiment veuf, celui dont la femme n'est qu'absente
+et réapparaît en de brefs retours?
+
+Il s'imaginerait retrouver la morte quand passerait celle qui lui
+ressemble. Dans cet espoir, il alla à la même heure du soir, vers
+les parages où il l'avait vue; il arpenta le vieux quai aux
+pignons noircis, aux fenêtres embéguinées de rideaux de mousseline
+derrière lesquels des femmes inoccupées, vite curieuses de son
+va-et-vient, l'épièrent; il s'enfonça dans les rues mortes, les
+ruelles tortueuses, espérant la voir déboucher, brusque, à quelque
+angle d'un carrefour.
+
+Une semaine s'écoula ainsi, d'attente toujours déçue. Il y pensait
+déjà moins quand, un lundi--le même jour précisément que la
+première rencontre--il la revit, tout de suite reconnue, qui
+s'avançait vers lui, de la même marche balancée. Plus encore que
+la précédente fois, elle lui apparut d'une ressemblance totale,
+absolue et vraiment effrayante.
+
+D'émoi, son coeur s'était presque arrêté, comme s'il allait
+mourir; son sang lui avait chanté aux oreilles; des mousselines
+blanches, des voiles de noce, des cortèges de Communiantes avaient
+brouillé ses yeux. Puis, toute proche et noire, la tache de la
+silhouette qui allait passer contre lui.
+
+La femme avait remarqué son trouble sans doute, car elle regarda
+de son côté, l'air étonné. Ah! Ce regard récupéré, sorti du néant!
+Ce regard qu'il n'avait jamais cru revoir, qu'il imaginait délayé
+dans la terre, il le sentait maintenant sur lui, posé et doux,
+refleuri, recaressant. Regard venu de si loin, ressuscité de la
+tombe, et qui était comme celui que Lazare a dû avoir pour Jésus.
+
+Hugues se trouva sans force, tout l'être attiré, entraîné dans le
+sillage de cette apparition. La morte était là devant lui: elle
+cheminait; elle s'en allait. Il fallait marcher derrière elle,
+s'approcher, la regarder, boire ses yeux retrouvés, rallumer sa
+vie à ses cheveux qui étaient de la lumière. Il fallait la suivre,
+sans discuter, simplement, jusqu'au bout de la ville et jusqu'au
+bout du monde.
+
+Il n'avait pas raisonné; mais, machinalement, s'était remis à
+marcher derrière elle, tout près cette fois, avec la peur
+haletante de la perdre encore, à travers cette vieille ville aux
+rues en circuits et en méandres.
+
+Certes, il n'avait pas songé une minute à cette action anormale de
+sa part: suivre une femme. Eh non! c'est sa femme qu'il suivait,
+qu'il accompagnait, dans cette crépusculaire promenade et qu'il
+allait reconduire jusqu'à son tombeau...
+
+Hugues marchait toujours, aimanté, comme dans un rêve, aux côtés
+de l'inconnue ou derrière elle, sans même s'apercevoir qu'après
+les quais solitaires, ils avaient atteint maintenant les rues
+marchandes, le centre de la ville, la Grand'Place où la Tour des
+Halles, immense et noire, se défendait contre la nuit envahissante
+avec le bouclier d'or de son cadran.
+
+La jeune femme, svelte et rapide, l'air de se dérober à cette
+poursuite, s'était engagée dans la rue Flamande--aux vieilles
+façades ornementées et sculptées comme des poupes--apparaissant
+plus nette et d'une silhouette mieux découpée chaque fois qu'elle
+passait devant la vitrine éclairée d'un magasin ou le halo répandu
+d'un réverbère.
+
+Puis il la vit brusquement traverser la rue, s'acheminer vers le
+théâtre dont les portes étaient ouvertes, et elle entra.
+
+Hugues ne s'arrêta pas... Il était devenu une volonté inerte, un
+satellite entraîné. Les mouvements de l'âme ont aussi leur vitesse
+acquise. Obéissant à l'impulsion antérieure, il pénétra à son tour
+dans le vestibule où la foule affluait. Mais la vision s'était
+évanouie. Nulle part, ni parmi le public qui faisait queue, ni au
+contrôle, ni dans les escaliers, il n'aperçut la jeune femme. Où
+avait-elle disparue? Par quel couloir? Par quelle porte latérale?
+Car il l'avait vue entrer, sans erreur possible. Elle allait au
+spectacle sans doute. Elle serait dans la salle tout à l'heure.
+Elle y était déjà peut-être, installée en quelque fauteuil ou dans
+la rouge obscurité d'une loge. La retrouver! La revoir! La
+contempler distinctement une soirée tout entière! Il sentait sa
+tête vaciller à cette pensée qui lui faisait du bien et du mal à
+la fois. Mais résister à la suggestion, il n'y songea même pas. Et
+sans réfléchir à rien: ni aux allures désordonnées où il
+s'abandonnait depuis une heure, ni à la déraison de son nouveau
+projet, ni à l'anomalie d'assister à une représentation théâtrale
+malgré le grand deuil dont il était vêtu éternellement, il se
+dirigea sans hésiter vers le bureau, demanda un fauteuil et
+pénétra dans la salle.
+
+Son oeil fouilla vite toutes les places, les rangs de stalles, les
+baignoires, les loges, les galeries supérieures qui se
+remplissaient peu à peu, éclairées par la lumière contagieuse des
+lustres. Il ne la retrouva pas, tout déconcerté, inquiet, triste.
+Quel mauvais hasard se jouait de lui? Hallucinant visage tour à
+tour montré et dérobé! Apparitions intermittentes, comme celle de
+la lune dans les nuages! Il attendit, chercha encore. Des
+spectateurs attardés se hâtaient, gagnant leurs places dans un
+bruit grinçant de portes et de banquettes.
+
+Elle seule n'arrivait point.
+
+Il commença à regretter son action irréfléchie. D'autant plus
+qu'on avait remarqué sa présence et qu'on s'en étonna en une
+insistance de jumelles qu'il ne fut pas sans apercevoir. Certes,
+il ne fréquentait personne, n'avait noué de relations avec aucune
+famille, vivait seul. Mais chacun le connaissait de vue, au moins,
+savait qui il était et son noble désespoir, en cette Bruges peu
+populeuse, si inoccupée, où tout le monde se connaît, s'enquiert
+des nouveaux venus, informe ses voisins et se renseigne auprès
+d'eux.
+
+Ce fut une surprise, presque la fin d'une légende, et le triomphe
+des malins qui avaient toujours souri quand on parlait du veuf
+inconsolable.
+
+Hugues, par on ne sait quel fluide qui se dégage d'une foule quand
+elle s'unifie en une pensée collective, eut l'impression à ce
+moment d'une faute vis-à-vis de lui-même, d'une noblesse parjurée,
+d'une première fêlure au vase de son culte conjugal par où sa
+douleur, bien entretenue jusqu'ici, s'égoutterait toute.
+
+Cependant l'orchestre venait d'entamer l'ouverture de l'oeuvre
+qu'on allait représenter. Il avait lu sur le programme de son
+voisin, le titre en gros caractère: _Robert le Diable_, un de ces
+opéras de vieille mode dont se compose presque infailliblement le
+spectacle en province. Les violons déroulaient maintenant les
+premières mesures.
+
+Hugues se sentit plus troublé encore. Depuis la mort de sa femme,
+il n'avait entendu aucune musique. Il avait peur du chant des
+instruments. Même un accordéon dans les rues, avec son petit
+concert asthmatique et acidulé, lui tirait des larmes. Et aussi
+les orgues, à Notre-Dame et à Sainte-Walburge, le dimanche, quand
+ils semblaient draper par-dessus les fidèles des velours noirs et
+des catafalques de sons.
+
+La musique de l'opéra maintenant lui noyait les méninges; les
+archets lui jouaient sur les nerfs. Un picotement lui vint aux
+yeux. S'il allait pleurer encore? Il songeait à partir quand une
+pensée étrange lui traversa l'esprit: la femme de tantôt qu'il
+avait, comme dans un coup de folie et pour le baume de sa
+ressemblance, suivie jusqu'en cette salle, ne s'y trouvait pas, il
+en était sûr. Pourtant, elle était entrée au théâtre, presque sous
+ses yeux. Mais si elle ne se trouvait pas dans la salle, peut-être
+allait-elle apparaître sur la scène?
+
+Profanation qui, d'avance, lui déchirait toute l'âme. Le visage
+identique, le visage de l'épouse elle-même dans l'évidence de la
+rampe et souligné de maquillages. Si cette femme, suivie ainsi et
+disparue brusquement sans doute par quelque porte de service,
+était une actrice et qu'il allait la voir surgir, gesticulant et
+chantant? Ah! sa voix? serait-ce aussi la même voix, pour
+continuer la diabolique ressemblance--cette voix de métal grave,
+comme d'argent avec un peu de bronze, qu'il n'avait plus jamais
+entendue, jamais?
+
+Hugues se sentit tout bouleversé, rien que par la possibilité d'un
+hasard qui pourrait bien aller jusqu'au bout; et, plein
+d'angoisse, il attendit, avec une sorte de pressentiment qu'il
+avait soupçonné juste.
+
+Les actes s'écoulèrent, sans rien lui apprendre. Il ne la reconnut
+pas parmi les chanteuses, ni non plus parmi les choristes, fardées
+et peintes comme des poupées de bois. Inattentif, pour le reste,
+au spectacle, il était décidément résolu à partir après la scène
+des Nonnes dont le décor de cimetière le ramenait à toutes ses
+pensées mortuaires. Mais tout à coup, au récitatif d'évocation,
+quand les ballerines, figurant les Soeurs du cloître réveillées de
+la mort, processionnent en longue file, quand Helena s'anime sur
+son tombeau et, rejetant linceul et froc, ressuscite, Hugues
+éprouva une commotion comme un homme sorti d'un rêve noir qui
+entre dans une salle de fête dont la lumière vacille aux balances
+trébuchantes de ses yeux.
+
+Oui! c'était elle! Elle était danseuse! Mais il n'y songea même
+pas une minute. C'était vraiment la morte descendue de la pierre
+de son sépulcre, c'était _sa_ morte qui maintenant souriait
+là-bas, s'avançait, tendait les bras.
+
+Et plus ressemblante ainsi, ressemblante à en pleurer, avec ses
+yeux dont le bistre accentuait le crépuscule, avec ses cheveux
+apparents, d'un or unique comme l'autre...
+
+Saisissante apparition, toute fugitive, sur laquelle bientôt le
+rideau tomba.
+
+Hugues, la tête en feu, bouleversé et rayonnant, s'en retourna au
+long des quais, comme halluciné encore par la vision persistante
+qui ouvrait toujours devant lui, même dans la nuit noire, son
+cadre de lumière... Ainsi le docteur Faust, acharné après le
+miroir magique où la céleste image de femme se dévoile!
+
+
+IV
+
+Hugues eut vite fait d'être renseigné sur elle. Il sut son nom:
+Jane Scott, qui figurait en vedette sur l'affiche; elle résidait à
+Lille, venant deux fois par semaine, avec la troupe dont elle
+faisait partie, donner des représentations à Bruges.
+
+Les danseuses ne passent guère pour être puritaines. Un soir donc,
+induit à se rapprocher d'elle par le charme douloureux de cette
+ressemblance, il l'aborda.
+
+Elle répondit, sans avoir l'air surpris et comme s'attendant à la
+rencontre, d'une voix qui bouleversa Hugues jusqu'à l'âme. La voix
+aussi! La voix de l'autre, toute semblable et réentendue, une voix
+de la même couleur, une voix orfévrée de même. Le démon de
+l'Analogie se jouait de lui! Ou bien y a-t-il une secrète harmonie
+dans les visages et faut-il qu'à tels yeux, à telle chevelure
+corresponde une voix appariée?
+
+Pourquoi n'aurait-elle pas également la parole de la morte
+puisqu'elle avait ses prunelles dilatées et noires dans de la
+nacre, ses cheveux d'or rare et d'un alliage qui semblait
+introuvable? En la voyant maintenant de plus près, de tout près,
+nulle différence ne s'avérait entre la femme ancienne et la
+nouvelle. Hugues en demeurait confondu et que celle-ci, malgré les
+poudres, le fard, la rampe qui brûle, eût le même teint naturel de
+pulpe intacte. Et, dans l'allure aussi, rien du genre désinvolte
+des danseuses: une toilette sobre, un esprit qui semblait réservé
+et doux.
+
+Plusieurs fois, Hugues la revit, conversa avec elle. Le sortilège
+de la ressemblance opérait... Il n'avait eu garde cependant de
+retourner au théâtre. Le premier soir, ç'avait été une manigance
+adorable de la destinée. Puisqu'elle devait être pour lui
+l'illusion de sa morte retrouvée, il était juste qu'elle lui
+apparût d'abord comme une ressuscitée, descendant d'un tombeau
+parmi un décor de féerie et de clair de lune.
+
+Mais désormais il n'entendait plus se la figurer ainsi. Elle était
+la morte redevenue femme, ayant recommencé sa vie à l'ombre,
+s'habillant d'étoffes tranquilles. Pour que l'évocation fût sauve,
+Hugues ne voulut plus voir la danseuse qu'en toilette de ville,
+mieux ressemblante ainsi et toute pareille.
+
+Maintenant il allait la visiter souvent, chaque fois qu'elle
+jouait, l'attendant à l'hôtel où elle descendait. D'abord il se
+contenta du mensonge consolant de son visage. Il cherchait dans ce
+visage la figure de la morte. Pendant de longues minutes, il la
+regardait, avec une joie douloureuse, emmagasinant ses lèvres, ses
+cheveux, son teint, les décalquant au fil de ses yeux stagnants...
+Élan, extase du puits qu'on croyait mort et où s'enchâsse une
+présence. L'eau n'est plus nue; le miroir vit!
+
+Pour s'illusionner aussi avec sa voix, il baissait parfois les
+paupières, il l'écoutait parler, il buvait ce son, presque
+identique à s'y méprendre, sauf par instant un peu de sourdine, un
+peu d'ouate sur les mots. C'était comme si l'ancienne eût parlé
+derrière une tenture.
+
+Pourtant, de cette première apparition sur la scène, un souvenir
+troublant persistait: il avait entrevu ses bras nus, sa gorge, la
+ligne souple du dos et se les imaginait aujourd'hui dans la robe
+close.
+
+Une curiosité de chair s'infiltra.
+
+Qui dira les passionnées étreintes d'un couple qui s'aime,
+longuement séparé? Or la mort ici n'avait été qu'une absence,
+puisque la même femme était retrouvée.
+
+En regardant Jane, Hugues songeait à la morte, aux baisers, aux
+enlacements de naguère. Il croirait reposséder l'autre, en
+possédant celle-ci. Ce qui paraissait fini à jamais allait
+recommencer. Et il ne tromperait même pas l'Épouse, puisque c'est
+elle encore qu'il aimerait dans cette effigie et qu'il baiserait
+sur cette bouche telle que la sienne.
+
+Hugues connut ainsi de funèbres et violentes joies. Sa passion ne
+lui apparut pas sacrilège mais bonne, tant il dédoubla ces deux
+femmes en un seul être--perdu, retrouvé, toujours aimé, dans le
+présent comme dans le passé, ayant des yeux communs, une chevelure
+indivise, une seule chair, un seul corps auquel il demeurait
+fidèle.
+
+Chaque fois maintenant que Jane arrivait à Bruges, Hugues la
+rejoignit, soit à la fin de l'après-midi, avant le spectacle; mais
+surtout après, dans les silencieux minuits où, jusque tard, il
+s'enchantait auprès d'elle: malgré l'évidence, son grand deuil
+intact, les appartements d'hôtel toujours l'air étrangers et
+transitoires, il parvenait peu à peu à se persuader que les
+mauvaises années n'avaient point été que c'était toujours le
+foyer, le ménage d'amour, la femme première, l'intimité calme
+avant les baisers permis.
+
+Les douces soirées: chambre close, paix intérieure, unité du
+couple qui se suffit, silence et paix quiète! Les yeux, comme des
+phalènes, ont tout oublié: les angles noirs, les vitres froides,
+la pluie, au dehors, et l'hiver, les carillons sonnant la mort de
+l'heure--pour ne plus papillonner que dans le cercle étroit de la
+lampe!
+
+Hugues revivait ces soirées-là... Oubli total! Recommencements! Le
+temps coule en pente, sur un lit sans pierres... Et il semble que,
+vivant, on vive déjà d'éternité.
+
+
+V
+
+Hugues installa Jane dans une maison riante qu'il avait louée pour
+elle au long d'une promenade qui aboutit à des banlieues de
+verdures et de moulins.
+
+En même temps, il l'avait décidée à quitter le théâtre. Ainsi il
+l'aurait toujours à Bruges et mieux à lui. Pas une minute,
+cependant, il n'avait envisagé le petit ridicule pour un homme
+grave et de son âge, après un si inconsolable deuil notoire, de
+s'amouracher d'une danseuse. À vrai dire, il n'avait pas d'amour
+pour elle. Tout ce qu'il désirait, c'était pouvoir éterniser le
+leurre de ce mirage. Quand il prenait dans ses mains la tête de
+Jane, l'approchait de lui, c'était pour regarder ses yeux, pour y
+chercher quelque chose qu'il avait vu dans d'autres: une nuance,
+un reflet, des perles, une flore dont la racine est dans l'âme--
+et qui y flottaient aussi peut-être.
+
+D'autres fois, il dénouait ses cheveux, en inondait ses épaules,
+les assortissait mentalement à un écheveau absent, comme s'il
+fallait les filer ensemble.
+
+Jane ne comprenait rien à ces allures anormales de Hugues, à ses
+muettes contemplations.
+
+Elle se rappelait, au commencement de leurs relations, son
+inexpliquée tristesse quand elle lui avait dit que sa chevelure
+était teinte; et avec quel émoi, depuis, il l'épiait pour savoir
+si elle la maintenait de la même nuance.
+
+--«J'ai l'envie de ne plus me teindre», avait-elle dit un jour.
+
+Il en avait paru tout troublé, insistant pour qu'elle gardât ses
+cheveux de cet or clair qu'il aimait tant. Et, en disant cela, il
+les avait pris, caressés de la main, y enfonçant les doigts comme
+un avare dans son trésor qu'il retrouve.
+
+Et il avait balbutié des choses confuses: «Ne change rien... c'est
+parce que tu es ainsi que je t'aime! Ah! tu ne sais pas, tu ne
+sauras jamais ce que je manie dans tes cheveux...»
+
+Il semblait vouloir en dire davantage; puis s'arrêtait, comme au
+bord d'un abîme de confidences.
+
+Depuis qu'elle s'était installée à Bruges, il venait la voir
+presque tous les jours, passait d'ordinaire ses soirées chez elle,
+y soupait parfois, malgré la mauvaise humeur de Barbe, sa vieille
+servante qui, le lendemain, maugréait d'avoir inutilement préparé
+le repas et d'avoir attendu. Barbe feignait de croire qu'il avait
+vraiment mangé au restaurant; mais, au fond, demeurait incrédule
+et ne reconnaissait plus son maître, auparavant si ponctuel, si
+casanier.
+
+Hugues sortait beaucoup, partageant les heures entre sa maison et
+celle de Jane.
+
+Il y allait de préférence vers le soir, par habitude prise de ne
+sortir qu'aux fins d'après-midi; et puis aussi pour n'être pas
+trop remarqué en ses promenades vers cette demeure qu'il avait
+expressément choisie dans un quartier solitaire. Lui n'avait
+éprouvé vis-à-vis de lui-même aucune honte ni rougeur d'âme, parce
+qu'il savait le motif, le stratagème de cette transposition qui
+était non seulement une excuse, mais l'absolution, la
+réhabilitation devant la morte et presque devant Dieu. Mais il
+fallait compter avec la province qui est prude: comment ne pas s'y
+inquiéter un peu du voisinage, de l'hostilité ou du respect
+publics lorsqu'on en sent sur soi incessamment les yeux posés,
+l'attouchement pour ainsi dire?
+
+En cette Bruges catholique surtout, où les moeurs sont sévères!
+Les hautes tours dans leurs frocs de pierre partout allongent leur
+ombre. Et il semble que, des innombrables couvents, émane un
+mépris des roses secrètes de la chair, une glorification
+contagieuse de la chasteté. À tous les coins de rue, dans des
+armoires de boiserie et de verre, s'érigent des Vierges en
+manteaux de velours, parmi des fleurs de papier qui se fanent,
+tenant en main une banderole avec un texte déroulé, qui de leur
+côté proclament: «Je suis l'Immaculée.»
+
+Les passions, les accointances des sexes hors mariage y sont
+toujours l'oeuvre perverse, le chemin de l'enfer, le péché du
+sixième et du neuvième commandement qui fait parler bas dans les
+confessionnaux et farde de confusion les pénitentes.
+
+Hugues connaissait cette austérité de Bruges et avait évité de
+l'offusquer. Mais, en cette vie de province tout exiguë, rien
+n'échappe. Bientôt il suscita à son insu une pieuse indignation.
+Or, la foi scandalisée s'y exprime volontiers en ironies. Telle la
+cathédrale rit et nargue le diable avec les masques de ses
+gargouilles.
+
+Quand la liaison du veuf avec la danseuse se fut ébruitée, il
+devint, sans le savoir, la fable de la ville. Nul n'en ignora:
+bavardages de porte en porte; propos d'oisiveté; cancans
+colportés, accueillis avec une curiosité de béguines; herbe de la
+médisance qui, dans les villes mortes, croît entre tous les pavés.
+
+On s'amusa d'autant plus de l'aventure qu'on avait connu son long
+désespoir, ses regrets sans éclaircie, toutes ses pensées
+uniquement cueillies et nouées en bouquet pour une tombe.
+Aujourd'hui, c'est là qu'aboutissait ce deuil qu'on avait pu
+croire éternel.
+
+Tous s'y étaient trompés, le pauvre veuf lui-même, qui avait été
+sans doute ensorcelé par une coquine. On la connaissait bien.
+C'était une ancienne danseuse du théâtre. On se la montrait au
+passage, en riant, en s'indignant un peu de son air de personne
+tranquille que démentaient, trouvait-on, son dandinement et sa
+chevelure jaune. On savait même où elle habitait, et que le veuf
+allait la voir tous les soirs. Encore un peu, on aurait dit les
+heures et son itinéraire...
+
+Les bourgeoises curieuses, dans le vide des après-midi inoccupées,
+surveillaient son passage, assises à une croisée, l'épiant dans
+ces sortes de petits miroirs qu'on appelle des espions et qu'on
+aperçoit à toutes les demeures, fixes sur l'appui extérieur de la
+fenêtre. Glaces obliques où s'encadrent des profils équivoques de
+rues; pièges miroitants qui capturent, à leur insu, tout le manège
+des passants, leurs gestes, leurs sourires, la pensée d'une seule
+minute en leurs yeux--et répercute tout cela dans l'intérieur des
+maisons où quelqu'un guette.
+
+Ainsi, grâce à la trahison des miroirs, on connut vite toutes les
+allées et venues de Hugues et chaque détail du quasi concubinage
+dans lequel il vivait maintenant avec Jane. L'illusion où il
+persistait, ses naïves précautions de ne l'aller voir qu'au soir
+tombant greffèrent d'une sorte de ridicule cette liaison qui avait
+offusqué d'abord, et l'indignation s'acheva dans des rires.
+
+Hugues ne soupçonnait rien. Et il continua à sortir quand le jour
+décline, pour s'acheminer, en de volontaires détours, vers la
+toute proche banlieue.
+
+Comme, à présent, elles lui furent moins douloureuses, ces
+promenades au crépuscule! Il traversait la ville, les ponts
+centenaires, les quais mortuaires au long desquels l'eau soupire.
+Les cloches, dans le soir, sonnaient chaque fois pour quelque obit
+du lendemain. Ah! ces cloches à toutes volées, mais si en allées--
+semblait-il--et déjà si lointaines de lui, tintant comme en
+d'autres ciels...
+
+Et le trop-plein des gouttières avait beau dégouliner, le tunnel
+des ponts suinter des larmes froides, les peupliers du bord de
+l'eau frémir comme la plainte d'une frêle source inconsolable,
+Hugues n'entendait plus cette douleur des choses; il ne voyait
+plus la ville rigide et comme emmaillotée dans les mille
+bandelettes de ses canaux.
+
+La ville d'autrefois, cette Bruges-la-Morte, dont il semblait
+aussi le veuf, ne l'effleurait plus qu'à peine d'un glacis de
+mélancolie; et il marchait, consolé, à travers son silence, comme
+si Bruges aussi avait surgi de son tombeau et s'offrait telle
+qu'une ville neuve qui ressemblerait à l'ancienne.
+
+Et tandis qu'il s'en allait chaque soir retrouver Jane, pas un
+éclair de remords; ni, une seule minute, le sentiment du parjure,
+du grand amour tombé dans la parodie, de la douleur quittée--pas
+même ce petit frisson qui court dans les moelles de la veuve, la
+première fois qu'en ses crêpes et ses cachemires elle agrafe une
+rose rouge.
+
+
+VI
+
+Hugues songeait: quel pouvoir indéfinissable que celui de la
+ressemblance!
+
+Elle correspond aux deux besoins contradictoires de la nature
+humaine: l'habitude et la nouveauté. L'habitude qui est la loi, le
+rythme même de l'être. Hugues l'avait expérimenté avec une acuité
+qui décida de sa destinée sans remède. Pour avoir vécu dix ans
+auprès d'une femme toujours chère, il ne pouvait plus se
+désaccoutumer d'elle, continuait à s'occuper de l'absente et à
+chercher sa figure sur d'autres visages.
+
+D'autre part, le goût de la nouveauté est non moins instinctif.
+L'homme se lasse à posséder le même bien. On ne jouit du bonheur,
+comme de la santé, que par contraste. Et l'amour aussi est dans
+l'intermittence de lui-même.
+
+Or la ressemblance est précisément ce qui les concilie en nous,
+leur fait part égale, les joint en un point imprécis. La
+ressemblance est la ligne d'horizon de l'habitude et de la
+nouveauté.
+
+En amour principalement, cette sorte de raffinement opère: charme
+d'une femme nouvelle arrivant qui ressemblerait à l'ancienne!
+
+Hugues en jouissait avec un grandissant délice, lui que la
+solitude et la douleur avaient dès longtemps sensibilisé jusqu'à
+ces nuances d'âme. N'est-ce pas d'ailleurs par un sentiment inné
+des analogies désirables qu'il était venu vivre à Bruges dès son
+veuvage?
+
+Il avait ce qu'on pourrait appeler «le sens de la ressemblance»,
+un sens supplémentaire, frêle et souffreteux, qui rattachait par
+mille liens ténus les choses entre elles, apparentait les arbres
+par des fils de la Vierge, créait une télégraphie immatérielle
+entre son âme et les tours inconsolables.
+
+C'est pour cela qu'il avait choisi Bruges, Bruges d'où la mer
+s'était retirée, comme un grand bonheur aussi.
+
+C'avait été déjà un phénomène de ressemblance, et parce que sa
+pensée serait à l'unisson avec la plus grande des Villes Grises.
+
+Mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont
+l'air de la Toussaint! Ce gris comme fait avec le blanc des
+coiffes de religieuses et le noir des soutanes de prêtres, d'un
+passage incessant ici et contagieux. Mystère de ce gris, d'un
+demi-deuil éternel!
+
+Car partout les façades, au long des rues, se nuancent à l'infini:
+les unes sont d'un badigeon vert pâle ou de briques fanées
+rejointoyées de blanc; mais, tout à côté, d'autres sont noires,
+fusains sévères, eaux-fortes brûlées dont les encres y remédient,
+compensent les tons voisins un peu clairs; et, de l'ensemble,
+c'est quand même du gris qui émane, flotte, se propage au fil des
+murs alignés comme des quais.
+
+Le chant des cloches aussi s'imaginerait plutôt noir; or, ouaté,
+fondu dans l'espace, il arrive en une rumeur également grise qui
+traîne, ricoche, ondule sur l'eau des canaux.
+
+Et cette eau elle-même, malgré tant de reflets: coins de ciel
+bleu, tuiles des toits, neige des cygnes voguant, verdure des
+peupliers du bord, s'unifie en chemins de silence incolores.
+
+Il y a là, par un miracle du climat, une pénétration réciproque,
+on ne sait quelle chimie de l'atmosphère qui neutralise les
+couleurs trop vives, les ramène à une unité de songe, à un
+amalgame de somnolence plutôt grise.
+
+C'est comme si la brume fréquente, la lumière voilée des ciels du
+Nord, le granit des quais, les pluies incessantes, le passage des
+cloches eussent influencé, par leur alliage, la couleur de l'air--
+et aussi, en cette ville âgée, la cendre morte du temps, la
+poussière du sablier des années accumulant, sur tout, son oeuvre
+silencieuse.
+
+Voilà pourquoi Hugues avait voulu se retirer là, pour sentir ses
+dernières énergies imperceptiblement et sûrement s'ensabler,
+s'enliser sous cette petite poussière d'éternité qui lui ferait
+aussi une âme grise, de la couleur de la ville!
+
+Aujourd'hui ce sens de la ressemblance, par une diversion brusque
+et quasi miraculeuse, avait agi encore, mais d'une façon inverse.
+Comment, et par quelle manigance de la destinée, dans cette Bruges
+si lointaine de ses premiers souvenirs, avait surgi brusquement ce
+visage qui devait les ressusciter tous?
+
+Quoi qu'il en fût du singulier hasard, Hugues s'abandonna
+désormais à l'enivrement de cette ressemblance de Jane avec la
+morte, comme jadis il s'exaltait à la ressemblance de lui-même
+avec la ville.
+
+
+VII
+
+Depuis les quelques mois déjà que Hugues avait rencontré Jane,
+rien encore n'avait altéré le mensonge où il revivait. Comme sa
+vie avait changé! Il n'était plus triste. Il n'avait plus cette
+impression de solitude dans un vide immense. Son amour d'autrefois
+qui semblait à jamais si loin et hors de l'atteinte, Jane le lui
+avait rendu; il le retrouvait et le voyait en elle, comme on voit,
+dans l'eau, la lune décalquée, toute pareille. Or, jusqu'ici,
+nulle ride, nul frisson sous un vent mauvais qui atténuât
+l'intégrité de ce reflet.
+
+Et c'est si bien la morte qu'il continuait à honorer dans le
+simulacre de cette ressemblance, qu'il n'avait jamais cru un
+instant manquer de fidélité à son culte ou à sa mémoire. Chaque
+matin, ainsi qu'au lendemain de son décès, il faisait ses
+dévotions--comme les stations du chemin de la croix de l'amour--
+devant les souvenirs conservés d'elle. Dans l'ombre silencieuse
+des salons, aux persiennes entr'ouvertes, parmi les meubles jamais
+dérangés, il allait longuement, dès son lever, s'attendrir encore
+devant les portraits de sa femme: là, une photographie, à l'âge où
+elle était jeune fille, peu de temps avant leurs fiançailles; au
+centre d'un panneau, un grand pastel dont la vitre miroitante tour
+à tour la cachait et la montrait, en une silhouette intermittente;
+ici, sur un guéridon, une autre photographie dans un cadre niellé,
+un portrait des dernières années où elle a déjà un air souffrant
+et de lis qui s'incline... Hugues y mettait les lèvres et les
+baisait comme une patène ou comme des reliquaires.
+
+Chaque matin aussi, il contemplait le coffret de cristal où la
+chevelure de la morte, toujours apparente, reposait. Mais à peine
+s'il en levait le couvercle. Il n'aurait pas osé la prendre ni
+tresser ses doigts avec elle. C'était sacré, cette chevelure!
+c'était la chose même de la morte, qui avait échappé à la tombe
+pour dormir d'un meilleur sommeil dans ce cercueil de verre. Mais
+cela était mort quand même, puisque c'était d'un mort, et il
+fallait n'y jamais toucher. Il devait suffire de la regarder, de
+la savoir intacte, de s'assurer qu'elle était toujours présente,
+cette chevelure, d'où dépendait peut-être la vie de la maison.
+
+Hugues restait ainsi de longues heures à ranimer ses souvenirs,
+tandis que le lustre, au-dessus de sa tête, dans le silence clos
+des salons, émiettait de son goupillon de cristal grelottant la
+bruine d'une petite plainte.
+
+Et puis, il s'en allait chez Jane, ainsi qu'à la dernière station
+de son culte. Jane qui possédait, elle, la chevelure tout entière
+et vivante, Jane qui était comme le portrait le plus ressemblant
+de la morte. Un jour, même, pour se leurrer dans une
+identification plus spéciale, Hugues avait eu une idée bizarre qui
+le séduisit aussitôt: ce n'est pas seulement de menus objets, des
+brimborions, des portraits qu'il conservait de sa femme; il avait
+voulu tout garder d'elle, comme si elle n'était qu'absente. Rien
+n'avait été distrait, donné ou vendu. Sa chambre était toujours
+prête, comme pour son retour possible, rangée et pareille, avec un
+nouveau buis bénit chaque année. Son linge d'autrefois était
+complet et empilé dans les tiroirs, pleins de sachets, qui le
+conservaient intact dans son immobilité un peu jaunie. Les robes
+aussi, toutes les anciennes toilettes pendaient dans les armoires,
+soies et popelines vidées de gestes.
+
+Hugues voulait parfois les revoir, jaloux de ne rien oublier,
+d'éterniser son regret...
+
+L'amour, comme la foi, s'entretient par de petites pratiques. Or,
+un jour, une envie étrange lui traversa l'esprit, qui aussitôt le
+hanta jusqu'à l'accomplissement: voir Jane avec une de ces robes,
+habillée comme la morte l'avait été. Elle déjà si ressemblante,
+ajoutant à l'identité de son visage l'identité d'un de ces
+costumes qu'il avait vus naguère adaptés à une taille toute
+pareille. Ce serait plus encore sa femme revenue.
+
+Minute divine, celle où Jane s'avancerait vers lui ainsi parée,
+minute qui abolirait le temps et les réalités, qui lui donnerait
+l'oubli total!
+
+Une fois entrée en lui, cette idée devint fixe, obsédante, roulant
+son grelot.
+
+Il se décida: un matin, il appela sa vieille servante pour lui
+faire descendre du grenier une malle qui servirait à transporter
+quelques-unes des précieuses robes.
+
+--«Monsieur va en voyage?» demanda la vieille Barbe qui, ne
+s'expliquant pas le nouveau genre de vie de son maître, autrefois
+si cloîtré, ses sorties, ses absences, ses repas au dehors,
+commençait à lui supposer des lubies.
+
+Il se fit aider par elle pour dépendre et trier les toilettes et
+les garantir de la poussière vite envolée en nuages dans ces
+armoires longtemps immobiles.
+
+Il choisit deux robes, les deux dernières que la morte avait
+achetées et les étala soigneusement dans la malle, égalisant la
+jupe, tapotant les plis.
+
+Barbe n'y comprenait rien, mais cela la choquait de voir morceler
+cette garde-robe à laquelle on n'avait jamais touché. Allait-on la
+vendre? Et elle hasarda:
+
+--«Que dirait la pauvre madame?»
+
+Hugues la regarda. Il avait pâli. Est-ce qu'elle aurait deviné?
+Est-ce qu'elle saurait?
+
+--«Que voulez-vous dire?» interrogea-t-il.
+
+--Je pense, répondit la vieille Barbe, que dans mon village, en
+Flandre, quand on n'a pas vendu tout de suite, la semaine de son
+enterrement, les hardes d'un mort, on doit les conserver, sa
+propre vie durant, sous peine de maintenir ce mort en purgatoire
+jusqu'à ce qu'on trépasse soi-même.
+
+--Soyez tranquille, fit Hugues rassuré. Je n'ai l'intention de
+rien vendre. Elle a raison votre légende.»
+
+Barbe demeura donc stupéfaite quand elle le vit peu après, malgré
+ce qu'il venait de dire, faire charger la malle sur un fiacre et
+partir.
+
+Hugues ne sut comment communiquer à Jane sa folle idée; car jamais
+il ne lui avait parlé de son passé--par une sorte de délicatesse,
+de pudeur vis-à-vis de la morte--ni même fait une allusion à la
+douce et cruelle ressemblance qu'il poursuivait en elle.
+
+La malle déposée, Jane poussa de petits cris, elle sautilla:--
+Quelle surprise! Il l'avait comblée sans doute. Quoi? des cadeaux?
+une robe?...
+
+--Oui, des robes, fit Hugues machinalement.
+
+--Ah! tu es gentil! Il y en a donc plus d'une?
+
+--Deux.
+
+--De quelle couleur? Vite! laisse voir! Et elle s'approchait, la
+main tendue, demandant la clé.
+
+Hugues ne savait quoi dire. Il n'osait pas parler, ne voulant pas
+se trahir, expliquer le maladif désir auquel il avait cédé comme
+un impulsif.
+
+La malle ouverte, Jane exhuma les robes et les enveloppa d'un
+rapide coup d'oeil, l'air aussitôt désappointée:
+
+--Quelle laide façon! Et ce dessin dans la soie, comme c'est
+vieux, vieux! Mais où as-tu acheté de pareilles robes? Et dans la
+jupe, ces draperies! Il y a dix ans qu'on portait cela. Je crois
+que tu te moques de moi!...
+
+Hugues demeurait perplexe et très penaud; il cherchait des mots,
+une explication, pas la vraie, mais une autre, vraisemblable. Il
+commençait à voir le ridicule de son idée, et pourtant elle le
+tenaillait toujours.
+
+Oh! qu'elle y consente! qu'elle revête une de ces robes, fût-ce
+une minute! et cette minute, quand il la verra habillée comme
+l'ancienne, contiendra vraiment pour lui tout le paroxysme de la
+ressemblance et l'infini de l'oubli.
+
+Il lui expliqua, à voix câline: «Oui! c'étaient de vieilles
+robes... dont il avait hérité... les robes d'une parente... il
+avait voulu plaisanter... il avait l'envie de la voir avec une de
+ces vieilles robes. C'était fou; mais il en avait l'envie... une
+seule minute!...»
+
+Jane n'y comprenait rien; riait, tournait et retournait chaque
+toilette en tous sens, appréciait l'étoffe, d'une soie riche à
+peine fanée, mais demeurait stupéfaite devant cette façon bizarre
+et un peu ridicule qui pourtant avait été la mode et l'élégance...
+
+Hugues insistait.
+
+--Mais tu me trouveras laide!
+
+Ahurie d'abord de ce caprice, Jane finit par juger drôle, elle-même,
+de se parer de ces défroques. Rieuse et gamine, elle ôta son
+peignoir et, les bras nus, ajustant la guimpe qui couvrait son
+corset, la refoulant ainsi que les dentelles de sa chemise, elle
+revêtit l'une des deux robes qui était décolletée... Debout devant
+la glace, Jane riait de se voir ainsi: «J'ai l'air d'un vieux
+portrait!»
+
+Et elle minaudait, se contorsionnait; monta sur la table, en
+relevant ses jupes, pour se voir tout entière, riant toujours, la
+gorge secouée, un bout de la chemise mal fixée dépassant du
+corsage sur la chair nue, moins chaste qu'elle, et y apportant
+l'évidence des intimités du linge.
+
+Hugues contemplait. Cette minute, qu'il avait rêvée culminante et
+suprême, apparaissait polluée, triviale. Jane prenait plaisir à ce
+jeu. Elle voulut maintenant essayer l'autre robe et, dans un accès
+de gaîté folle, se mit à danser, multipliant les entrechats,
+reprise de chorégraphie.
+
+Hugues se sentait un malaise d'âme grandissant; il eut
+l'impression d'assister à une douloureuse mascarade. Pour la
+première fois, le prestige de la conformité physique n'avait pas
+suffi. Il avait opéré encore, mais à rebours. Sans la
+ressemblance, Jane ne lui eût apparu que vulgaire. À cause de la
+ressemblance, elle lui donna, durant un instant, cette atroce
+impression de revoir la morte, mais avilie, malgré le même visage
+et la même robe--l'impression qu'on éprouve, les jours de
+procession, quand le soir on rencontre celles ayant figuré la
+Vierge ou les Saintes Femmes, encore affublées du manteau, des
+pieuses tuniques, mais un peu ivres, tombées à un carnaval
+mystique, sous les réverbères dont les plaies saignent dans
+l'ombre.
+
+
+VIII
+
+Un dimanche de mars qui était celui de Pâques, la vieille Barbe
+apprit de son maître, le matin, qu'il ne dînerait ni ne souperait
+chez lui et qu'elle était libre jusqu'au soir. Elle en fut toute
+réjouie, car puisque son jour de congé coïncidait avec un jour de
+grande fête, elle irait au Béguinage, assisterait aux offices: la
+grand'messe, les vêpres, le salut, et passerait le reste de la
+journée chez sa parente, soeur Rosalie, qui habitait un des
+couvents principaux du religieux enclos.
+
+C'était une des meilleures, une des seules joies de Barbe d'aller
+au Béguinage. Tout le monde l'y connaissait. Elle y avait
+plusieurs amies parmi les béguines, et rêvait, pour ses très vieux
+jours, quand elle aurait amassé quelques économies, d'y venir
+elle-même prendre le voile et finir sa vie comme tant d'autres--
+si heureuses!--qu'elle voyait avec une cornette emmaillotant leur
+tête d'ivoire âgé.
+
+Surtout par ce matin de mars adolescent, elle exultait de
+s'acheminer vers son cher Béguinage, d'un pas encore alerte, dans
+sa grande mante noire à capuchon, oscillant comme une cloche. Au
+loin, des tintements semblaient s'accorder avec sa marche,
+sonneries de paroisse unanimes, et, parmi elles, tous les quarts
+d'heure, la musique grêle, chevrotante du carillon, un air comme
+tapoté sur un clavier de verre...
+
+Un commencement de verdure printanière donnait à la banlieue un
+air de campagne. Or bien que, depuis plus de trente ans, Barbe fût
+en condition à la ville, elle avait gardé, comme toutes ses
+pareilles, le souvenir persistant de son village, une âme paysanne
+qu'un peu d'herbe ou de feuillage attendrit.
+
+La bonne matinée! Et comme elle allait d'un pas allègre, dans le
+soleil clair, émue d'un cri d'oiseau, de l'odeur des jeunes
+pousses en ce faubourg déjà rustique où verdoient les sites
+choisis du _Minnewater_--le lac d'amour, a-t-on traduit, mais
+mieux encore: l'eau où l'on aime! et là, devant cet étang qui
+somnole, les nénuphars comme des coeurs de premières communiantes,
+les rives gazonnées pleines de fleurettes, les grands arbres, les
+moulins, à l'horizon, qui gesticulent, Barbe encore une fois eut
+l'illusion du voyage, du retour, à travers champs, vers son
+enfance...
+
+C'était aussi une âme pieuse, de cette foi des Flandres où
+subsiste un peu du catholicisme espagnol, cette foi où les
+scrupules et la terreur remportent sur la confiance et qui a plus
+la peur de l'Enfer que la nostalgie du Ciel. Avec pourtant un
+amour du décor, la sensualité des fleurs, de l'encens, des riches
+étoffes, qui appartient en propre à la race. C'est pourquoi
+l'esprit obscur de la vieille servante s'extasiait par avance aux
+pompes des saints offices, tandis qu'elle franchissait le pont
+arqué du Béguinage et pénétrait dans l'enceinte mystique.
+
+Déjà, ici, le silence d'une église; même le bruit des minces
+sources du dehors, dégoulinées dans le lac, arrivant comme une
+rumeur de bouches qui prient; et les murs, tout autour, des murs
+bas qui bornent les couvents, blancs comme des nappes de Sainte
+Table. Au centre, une herbe étoffée et compacte, une prairie de
+Jean Van Eyck, où paît un mouton qui a l'air de l'Agneau pascal.
+
+Des rues, portant des noms de saintes ou de bienheureux, tournent,
+obliquent, s'enchevêtrent, s'allongent, formant un hameau du moyen
+âge, une petite ville à part dans l'autre ville, plus morte
+encore. Si vide, si muette, d'un silence si contagieux qu'on y
+marche doucement, qu'on y parle bas, comme dans un domaine où il y
+a un malade.
+
+Si par hasard quelque passant approche, et fait du bruit, on a
+l'impression d'une chose anormale et sacrilège. Seules quelques
+béguines peuvent logiquement circuler là, à pas frôlants, dans
+cette atmosphère éteinte; car elles ont moins l'air de marcher que
+de glisser, et ce sont plutôt des cygnes, les soeurs des cygnes
+blancs des longs canaux. Quelques-unes, qui s'étaient attardées,
+se hâtaient sous les ormes du terre-plein, quand Barbe se dirigea
+vers l'église d'où venait déjà l'écho de l'orgue et de la messe
+chantée. Elle entra en même temps que les béguines qui allaient
+prendre place dans les stalles, en double rang de boiseries
+sculptées, s'alignant près du choeur. Toutes les coiffes se
+juxtaposaient, leurs ailes de linge immobilisées, blanches avec
+des reflets décalqués, rouge et bleu, quand le soleil traversait
+les vitraux. Barbe regarda de loin, d'un oeil d'envie, le groupe
+agenouillé des Soeurs de la communauté, épouses de Jésus et
+servantes de Dieu, avec l'espoir, un jour aussi, d'en faire
+partie...
+
+Elle avait pris place dans un des bas côtés de l'église, parmi
+quelques fidèles, laïcs également: vieillards, enfants, familles
+pauvres logées dans les maisons du Béguinage qui se dépeuple;
+Barbe, qui ne savait pas lire, égrenait un gros rosaire, priant à
+pleines lèvres, regardant parfois du côté de soeur Rosalie, sa
+parente, qui occupait la deuxième place dans les stalles, après la
+Mère Révérende.
+
+Comme l'église était belle, toute braséante de cires allumées.
+Barbe, au moment de l'Offertoire, alla acheter un petit cierge à
+la soeur sacristine qui se tenait près d'un if de fer forgé, où
+bientôt l'offrande de la vieille servante brûla à son tour.
+
+De temps en temps, elle suivait la consomption de son cierge,
+qu'elle reconnaissait parmi les autres.
+
+Ah! qu'elle était heureuse! et comme les prêtres ont raison de
+dire que l'église est la maison de Dieu! surtout qu'au Béguinage,
+c'étaient des Soeurs qui chantaient au jubé, avec des voix douces
+comme doivent en avoir les anges seuls.
+
+Barbe ne se lassait pas d'écouter l'harmonium, les cantiques qui
+se dépliaient tout blancs, comme de beaux linges.
+
+Cependant la messe était dite; les lumières s'éteignaient.
+
+Toutes ensemble, dans un frissonnement de leurs cornettes, les
+béguines sortirent--essaim qui prit son vol, sema un moment le
+jardin vert de blanches envergures, d'un départ de mouettes. Barbe
+avait suivi, mais à distance, par une sorte de discrétion
+respectueuse, soeur Rosalie, sa parente; puis, quand elle la vit
+rentrer dans son couvent, elle hâta le pas, et, un moment après, y
+pénétrait à son tour.
+
+Les béguines sont ainsi à plusieurs dans chacune des demeures qui
+composent la communauté. Ici, trois ou quatre; là, jusqu'à quinze
+ou vingt. Le couvent de soeur Rosalie était nombreux; et toutes
+les Soeurs, au moment où Barbe y entra, à peine revenues de
+l'église, causaient, riaient, s'interpellaient dans la vaste salle
+de l'ouvroir. À cause du jour férié, les corbeilles de couture,
+les carreaux de dentelle étaient rangés dans les coins. Les unes,
+dans le jardinet qui précède le logis, examinaient les plantes, la
+croissance des parterres bordés de buis. D'autres, jeunes parfois,
+montraient des cadeaux reçus, des oeufs de Pâques avec du sucre en
+givre. Barbe, un peu intimidée, suivait partout sa parente dans
+les chambres, les parloirs, où d'autres visites affluaient, ayant
+peur de rester seule, de paraître intruse, attendant avec une
+petite anxiété qu'on la priât à dîner, comme c'était la coutume.
+Mais encore! S'il y avait aujourd'hui trop de parents arrivés et
+qu'il n'y eût pas de place?
+
+Barbe fut rassurée quand soeur Rosalie vint l'inviter de la part
+de la Supérieure, en s'excusant de la laisser seule, très
+affairée, car les béguines ont chacune leur tour de diriger le
+ménage une semaine, et c'était le sien.
+
+--Nous causerons après le dîner, ajouta-t-elle. D'autant plus que
+j'ai quelque chose de grave à vous dire.
+
+--De grave? interrogea Barbe effrayée. Alors, dites-le moi tout de
+suite.
+
+--Je n'ai pas le temps... tout à l'heure...
+
+Et elle s'esquiva par les corridors, laissant la vieille servante
+consternée. Quelque chose de grave? Qu'est-ce qu'il pouvait bien y
+avoir? Un malheur? Mais elle n'avait plus rien de cher au monde,
+personne d'autre que cette unique parente.
+
+Alors, il s'agissait d'elle. Qu'est-ce qu'on pouvait bien lui
+reprocher? de quoi l'accusait-on? Elle n'avait jamais trompé d'un
+liard. Quand elle allait à confesse, elle ne savait vraiment quoi
+dire et quel péché s'imputer.
+
+Barbe demeura tout anxieuse. Soeur Rosalie avait eu un air si
+sombre, presque que sévère en lui parlant! C'était fini, la bonne
+joie de cette journée. Elle n'avait plus le coeur à rire, à se
+mêler aux groupes qui, là-bas, s'égayaient, jacassaient,
+examinaient des dentelles commencées, d'un dessin nouveau où
+aboutissent les fils inextricables des bobines.
+
+Seule, à l'écart, sur une chaise, elle songeait maintenant à la
+chose inconnue que soeur Rosalie allait lui dire.
+
+Quand on se fut mis à table, dans le long réfectoire, après la
+prière à voix haute, Barbe mangea à peine et sans plaisir
+vraiment, tandis qu'elle voyait les saines et roses béguines et
+quelques autres invitées, des parentes comme elle, faire honneur à
+ce repas de fête et de dimanche. On servait du vin ce jour-là, du
+vin de Tours, onctueux et d'or, du vin de burettes. Barbe vida le
+verre qu'on lui avait, versé, croyant noyer ses préoccupations.
+Une migraine lui vint.
+
+Le repas lui avait paru interminable. Quand il s'acheva, elle
+courut droit à la soeur Rosalie, l'interrogeant du regard.
+Celle-ci remarqua son trouble et vite tâcha de la calmer.
+
+--Ce n'est rien, Barbe! Voyons, mon amie, ne vous alarmez pas
+ainsi.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Rien! rien de très grave. Un petit conseil que je devais vous
+donner.
+
+--Ah! vous m'avez fait peur...
+
+--Quand je dis rien de grave, il s'agit du présent. Mais la chose
+pourrait devenir grave. Voici: il sera peut-être nécessaire que
+vous changiez de service.
+
+--Changer de service! Et pourquoi donc? Voilà cinq ans que je suis
+chez M. Viane. Je lui suis attachée parce que je l'ai vu bien
+malheureux; et il tient à moi. C'est le plus honnête homme du
+monde.
+
+--Ah! ma pauvre fille, comme vous êtes naïve! Eh bien, non! ce
+n'est pas le plus honnête homme du monde.
+
+Barbe était devenue toute pâle et demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous voulez dire! qu'est-ce que mon maître a fait
+de mal?
+
+Soeur Rosalie lui raconta alors l'histoire qui avait couru la
+ville et s'était divulguée jusque dans cette placide enceinte du
+Béguinage: l'inconduite de celui dont tout le monde admirait
+autrefois la douleur de veuf si poignante et si inconsolable. Eh
+bien! il s'était consolé d'une abominable façon! Il allait
+maintenant chez une mauvaise femme, une ancienne danseuse du
+théâtre...
+
+Barbe tremblait; à chaque mot, étouffait une révolte intérieure;
+car elle vénérait sa parente, et ces révélations si offensantes,
+si incroyables pour elle, prenaient une autorité dans sa bouche.
+C'était donc là la cause de tout ce changement d'existence auquel
+elle ne comprenait rien, les sorties fréquentes, les allées et
+venues, les repas pris dehors, les rentrées tardives, les absences
+nocturnes...?
+
+La béguine continuait:
+
+--Avez-vous réfléchi, Barbe, qu'une servante honnête et chrétienne
+ne peut pas rester davantage au service d'un homme qui est devenu
+un libertin?
+
+À ce mot, Barbe éclata: ce n'était pas possible! des calomnies,
+tout cela, dont soeur Rosalie était dupe. Un si bon maître, qui
+adorait sa femme! et, chaque matin encore, sous ses propres yeux,
+allait pleurer devant les portraits de la défunte; gardait ses
+cheveux mieux qu'une relique.
+
+--C'est comme je vous le dis, répondit avec calme soeur Rosalie.
+Je sais tout. Je connais même la maison où habite cette femme.
+Elle est située sur mon chemin pour aller en ville et j'y ai vu
+entrer ou sortir plus d'une fois M. Viane.
+
+Ceci était formel. Barbe parut matée. Elle ne répliqua rien,
+s'absorba dans une songerie, avec un gros pli et des fronces dans
+le milieu du front.
+
+Puis elle dit ces simples mots: «Je réfléchirai», tandis que sa
+parente, rappelée à l'office par les occupations de sa charge,
+prenait pour un moment congé d'elle.
+
+La vieille servante demeura stupide, sans force, ses idées
+brouillées, devant cette nouvelle qui contrariait tous ses espoirs
+et dérangeait tout le chemin de son avenir.
+
+D'abord elle était attachée à son maître et ne le quitterait pas
+sans des regrets.
+
+Et puis quel autre service trouver, aussi bon, aisé, lucratif? En
+ce ménage de vieux garçon, elle aurait pu parfaire ses économies,
+la petite dot indispensable pour venir finir ses jours au
+Béguinage. Pourtant soeur Rosalie avait raison. Elle ne pouvait
+pas rester davantage chez un homme qui scandalise le prochain.
+
+Elle savait déjà qu'on ne peut pas servir chez des impies, qui ne
+prient pas, qui n'observent pas les lois de l'Église, les
+Quatre-Temps, le Carême. La même raison existe pour les débauchés.
+Ils commettent même le pire péché, celui que les prédicateurs, dans
+les sermons et les retraites, menacent le plus des feux de
+l'enfer. Et Barbe écartait vite d'elle jusqu'à cette lointaine
+correspondance avec la Luxure, au seul nom de laquelle elle se
+signait.
+
+Quoi décider? Barbe demeura bien perplexe, durant tout le temps
+des vêpres et du salut solennel pour la célébration desquels elle
+était retournée à l'église, avec la Communauté. Elle pria le
+Saint-Esprit de l'éclairer; et ses oraisons furent exaucées, car,
+en sortant, elle avait pris une décision.
+
+Puisque le cas était épineux et au-dessus de son jugement, elle
+irait du même pas chez son confesseur habituel, en l'église de
+Notre-Dame, et suivrait docilement sa sentence.
+
+Le prêtre à qui elle raconta tout ce qu'elle venait d'apprendre et
+qui connaissait depuis des années cette nature simple, droite,
+vite bourrelée de scrupules grâce auxquels sa pauvre âme obscure
+apparaissait vraiment comme couronnée d'épines, chercha à la
+tranquilliser, lui fit promettre de ne rien brusquer: si ce qu'on
+disait de son maître était vrai et qu'il eût ainsi des relations
+coupables, il y avait lieu encore de distinguer, quant à elle:
+tant que les entrevues avaient lieu en dehors de la maison, elle
+devait les ignorer, en tous cas ne pas s'en émouvoir; si, par
+malheur, cette femme de mauvaise vie dont il était question venait
+chez son maître, le visiter, dîner ou autrement, elle ne pouvait
+plus, dans ce cas, être complice de la débauche, devrait refuser
+ses services et partir.
+
+Barbe se fit répéter deux fois la distinction; puis, l'ayant
+comprise, enfin, elle sortit du confessionnal, quitta l'église
+après une courte prière et s'en retourna vers le quai du Rosaire,
+vers la demeure d'où elle était partie si heureuse, le matin, et
+qu'il lui faudrait abandonner (elle le sentait bien!) tôt ou
+tard...
+
+Ah! comme il est difficile d'être joyeux longtemps! Et elle
+rentrait par les rues mortes, regrettant la verte banlieue de
+l'aube, la messe, les cantiques blancs, toutes les choses sur
+lesquelles la nuit tombait; songeant à des départs proches, à de
+nouveaux visages, à son maître en état de péché mortel; et se
+voyant elle-même, sans espoir désormais de finir sa vie au
+Béguinage, mourir un soir pareil, toute seule, à l'hospice dont
+les fenêtres donnent sur le canal...
+
+
+IX
+
+Hugues avait éprouvé une grande désillusion depuis le jour où il
+eut ce bizarre caprice de vêtir Jane d'une des robes surannées de
+la morte. Il avait dépassé le but. À force de vouloir fusionner
+les deux femmes, leur ressemblance s'était amoindrie. Tant
+qu'elles demeuraient à distance l'une de l'autre, avec le
+brouillard de la mort entre elles, le leurre était possible. Trop
+rapprochées, les différences apparurent.
+
+À l'origine, tout ébloui du même visage retrouvé, son émoi était
+complice; puis peu à peu, à force de vouloir émietter le
+parallèle, il en vint à se tourmenter pour des nuances.
+
+Les ressemblances ne sont jamais que dans les lignes et dans
+l'ensemble. Si on s'ingénie aux détails, tout diffère. Mais
+Hugues, sans s'apercevoir qu'il avait changé lui-même sa façon de
+regarder, confrontant avec un soin plus minutieux, en imputait la
+faute à Jane et la croyait elle-même toute transformée.
+
+Certes, elle avait toujours les mêmes yeux. Mais, si les yeux sont
+les fenêtres de l'âme, il est certain qu'une autre âme y émergeait
+aujourd'hui que dans ceux, toujours présents, de la morte. Jane,
+douce et réservée d'abord, se lâchait peu à peu. Un relent de
+coulisses et de théâtre réapparaissait. L'intimité lui avait rendu
+une liberté d'allures, une gaîté bruyante et dégingandée, des
+propos libres, son ancienne habitude de toilette négligée,
+peignoir sans ordre et cheveux en brouillamini, toute la journée,
+dans la maison. La distinction de Hugues s'en offensait. Pourtant
+il allait toujours chez elle, cherchant à ressaisir le mirage qui
+échappait. Lentes heures! Soirées maussades! Il avait besoin de
+cette voix. Il en buvait encore le flot foncé. Et en même temps il
+souffrait des paroles dites.
+
+Jane, de son côté, se lassait de ses humeurs noires, de ses longs
+silences. Maintenant, quand il arrivait, vers le soir, elle
+n'était pas revenue, attardée à des flâneries en ville, des achats
+dans les magasins, des essayages de robes. Il venait aussi la voir
+à d'autres heures, en plein jour, le matin ou dans l'après-midi.
+Souvent elle était sortie, n'aimant plus à rester chez elle,
+s'ennuyant du logis, toujours en courses par les rues. Où
+allait-elle? Hugues ne lui connaissait aucune amie. Il l'attendait;
+il n'aimait pas à rester seul, il préférait se promener aux environs
+jusqu'à son retour. Inquiet, triste, craignant les regards, il
+marchait sans but, à la dérive, d'un trottoir à l'autre, gagnait
+des quais proches, longeait le bord de l'eau, arrivait à des
+places symétriques, attristées d'une plainte d'arbres, s'enfonçait
+dans l'écheveau infini des rues grises.
+
+Ah! toujours ce gris des rues de Bruges!
+
+Hugues sentait son âme de plus en plus sous cette influence grise.
+Il subissait la contagion de ce silence épars, de ce vide sans
+passants--à peine quelques vieilles, en mante noire, la tête sous
+le capuchon, qui, pareilles à des ombres, s'en revenaient d'avoir
+été allumer un cierge à la chapelle du Saint-Sang. Chose curieuse:
+on ne voit jamais tant de vieilles femmes que dans les vieilles
+villes. Elles cheminent--déjà de la couleur de la terre--âgées
+et se taisant, comme si elles avaient dépensé toutes leurs
+paroles... Hugues les remarquait à peine, marchant au hasard, trop
+absorbé par son ancienne douleur et ses soucis présents.
+Machinalement, il revenait à la maison de Jane. Personne encore!
+
+Il recommençait à marcher, hésitait, tournoyait dans les rues
+atrophiées et, sans s'en douter, arrivait au quai du Rosaire.
+Alors il se décidait à rentrer chez lui; il n'irait chez Jane que
+plus tard, dans la soirée; s'asseyait en un fauteuil, essayait de
+lire; puis, au bout d'un instant, noyé de solitude, envahi par le
+silence froid de ces grands corridors, il sortait de nouveau.
+
+C'est le soir... il bruine, d'une petite pluie qui s'étire,
+s'accélère, lui épingle l'âme... Hugues se sentait reconquis,
+hanté par le visage, poussé vers la demeure de Jane; il
+s'acheminait, en approchait, revenait sur ses pas, pris tout à
+coup d'un besoin d'isolement, ayant peur maintenant qu'elle fût
+chez elle à l'attendre et ne voulant pas la voir.
+
+À pas rapides, il marchait dans la direction opposée, enfilant des
+quartiers vieux, déambulant sans savoir où, vague, lamentable,
+dans la boue. La pluie se hâtait, dévidant ses fils, embrouillant
+sa toile, mailles de plus en plus étroites, filet impalpable et
+mouillé où peu à peu Hugues se sentait amollir. Il recommençait à
+se souvenir... il pensait à Jane. Que faisait-elle à pareille
+heure, dehors, par ce temps désolé? Il pensait à la morte... Que
+devenait-elle aussi? Ah! sa pauvre tombe... les couronnes et les
+fleurs en ruines dans ces averses...
+
+Et des cloches tintaient, si pâles, si lointaines! Comme la ville
+est loin! On dirait qu'à son tour elle n'est plus, fondue, en
+allée, noyée dans la pluie qui l'a submergée toute... Tristesse
+appariée! C'est pour Bruges-la-Morte que, des plus hauts clochers
+survivants, une sonnerie de paroisse tombe encore, et s'afflige!
+
+
+X
+
+À mesure que Hugues sentait son touchant mensonge lui échapper, à
+mesure aussi il se retourna vers la Ville, raccordant son âme avec
+elle, s'ingéniant à cet autre parallèle dont déjà auparavant--
+dans les premiers temps de son veuvage et de son arrivée à Bruges
+--il avait occupé sa douleur. Maintenant que Jane cessait de lui
+apparaître toute pareille à la morte, lui-même recommença d'être
+semblable à la ville. Il le sentit bien dans ses monotones et
+continuelles promenades à travers les rues vides.
+
+Car il en arrivait à être incapable de rester chez lui, effrayé de
+la solitude de sa demeure, du vent pleurant dans les cheminées,
+des souvenirs qui y multipliaient autour de lui comme une fixité
+d'yeux. Il sortait presque toute la journée, au hasard, désemparé,
+incertain de Jane et de son propre sentiment pour elle.
+
+L'aimait-il vraiment? Et elle-même, quelle indifférence ou quelle
+trahison dissimulait-elle? Incertitudes lancinantes! Tristes fins
+des après-midi d'hiver abrégées! Brume flottante qui s'agglomère!
+Il sentait le brouillard contagieux lui entrer dans l'âme aussi,
+et toutes ses pensées estompées, noyées, dans une léthargie grise.
+
+Ah! cette Bruges en hiver, le soir!
+
+L'influence de la ville sur lui recommençait: leçon de silence
+venue des canaux immobiles, à qui leur calme vaut la présence de
+nobles cygnes; exemple de résignation offert par les quais
+taciturnes; conseil surtout de piété et d'austérité tombant des
+hauts clochers de Notre-Dame et de Saint-Sauveur, toujours au bout
+de la perspective. Il y levait les yeux instinctivement comme pour
+y chercher un refuge; mais les tours prenaient en dérision son
+misérable amour. Elles semblaient dire: «Regardez-nous! Nous ne
+sommes que de la Foi! Inégayées, sans sourires de sculpture, avec
+des allures de citadelles de l'air, nous montons vers Dieu. Nous
+sommes les clochers militaires. Et le Malin a épuisé ses flèches
+contre nous!»
+
+Oh! oui! Hugues aurait voulu être ainsi. Rien qu'une tour,
+au-dessus de la vie! Mais lui ne pouvait pas s'enorgueillir, comme
+ces clochers de Bruges, d'avoir déjoué les efforts du Malin. On
+eût dit, au contraire, un maléfice du Diable, cette passion
+envahissante dont à présent il souffre comme d'une possession.
+
+Des histoires de satanisme, des lectures lui revenaient. Est-ce
+qu'il n'y avait pas quelque fondement à ces appréhensions de
+pouvoirs occultes et d'envoûtement?
+
+Et n'était-ce pas comme la suite d'un pacte qui avait besoin de
+sang et l'acheminerait à quelque drame? Par moments, Hugues
+sentait ainsi comme l'ombre de la Mort qui se serait rapprochée de
+lui.
+
+Il avait voulu éluder la Mort, en triompher et la narguer par le
+spécieux artifice d'une ressemblance. La Mort, peut-être, se
+vengerait.
+
+Mais il pouvait encore échapper, s'exorciser à temps! Et à travers
+les quartiers de la grande ville mystique où il s'acheminait, il
+relevait les yeux vers les tours miséricordieuses, la consolation
+des cloches, l'accueil apitoyé des Saintes Vierges qui, au coin de
+chaque rue, ouvrant les bras du fond d'une niche, parmi des cires
+et des roses sous un globe, qu'on dirait des fleurs mortes dans un
+cercueil de verre.
+
+Oui, il secouerait le joug mauvais! Il se repentait. Il avait été
+le _défroqué de la douleur_. Mais il ferait pénitence. Il
+redeviendrait ce qu'il fut. Déjà il recommençait à être pareil à
+la ville. Il se retrouvait le frère en silence et en mélancolie de
+cette Bruges douloureuse, _soror dolorosa_. Ah! comme il avait
+bien fait d'y venir au temps de son grand deuil! Muettes
+analogies! Pénétration réciproque de l'âme et des choses! Nous
+entrons en elles, tandis qu'elles pénètrent en nous.
+
+Les villes surtout ont ainsi une personnalité, un esprit autonome,
+un caractère presque extériorisé qui correspond à la joie, à
+l'amour nouveau, au renoncement, au veuvage. Toute cité est un
+état d'âme, et d'y séjourner à peine, cet état d'âme se
+communique, se propage à nous en un fluide qui s'inocule et qu'on
+incorpore avec la nuance de l'air.
+
+Hugues avait senti, à l'origine, cette influence pâle et
+lénifiante de Bruges, et par elle il s'était résigné aux seuls
+souvenirs, à la désuétude de l'espoir, à l'attente de la bonne
+mort...
+
+Et maintenant encore, malgré les angoisses du présent, sa peine
+quand même se délayait un peu, le soir, dans les longs canaux
+d'eau quiète, et il tâchait de redevenir à l'image et à la
+ressemblance de la ville.
+
+
+XI
+
+Or la Ville a surtout un visage de Croyante. Ce sont des conseils
+de foi et de renoncement qui émanent d'elle, de ses murs
+d'hospices et de couvents, de ses fréquentes églises à genoux dans
+des rochets de pierre. Elle commença à gouverner Hugues et à
+imposer son obédience. Elle redevint un Personnage, le principal
+interlocuteur de sa vie, qui impressionne, dissuade, commande,
+d'après lequel on s'oriente et d'où l'on tire toutes ses raisons
+d'agir.
+
+Hugues se retrouva bientôt conquis par cette face mystique de la
+Ville, maintenant qu'il échappait un peu à la figure du sexe et du
+mensonge de la Femme. Il écoutait moins celle-ci; et, à mesure, il
+entendit davantage les cloches.
+
+Cloches nombreuses et jamais lassées tandis que, dans ses rechutes
+de tristesse, il s'était remis à sortir au crépuscule, à errer au
+hasard le long des quais.
+
+Cela lui faisait mal, ces cloches permanentes--glas d'obit, de
+requiem, de trentaines; sonneries de matines et de vêpres--tout
+le jour balançant leurs encensoirs noirs qu'on ne voyait pas et
+d'où se déroulait comme une fumée de sons.
+
+Ah! ces cloches de Bruges ininterrompues, ce grand office des
+morts sans répit psalmodié dans l'air! Comme il en venait un
+dégoût de la vie, le sens clair de la vanité de tout et
+l'avertissement de la mort en chemin...
+
+Dans les rues vides où de loin en loin un réverbère vivote,
+quelques silhouettes rares s'espaçaient, des femmes du peuple en
+longue mante, ces mantes de drap, noires comme les cloches de
+bronze, oscillant comme elles. Et, parallèlement, les cloches et
+les mantes semblaient cheminer vers les églises, en un même
+itinéraire.
+
+Hugues se sentait conseillé insensiblement. Il suivait le sillage.
+Il était regagné par la ferveur ambiante. La propagande de
+l'exemple, la volonté latente des choses l'entraînaient à son tour
+dans le recueillement des vieux temples.
+
+Comme à l'origine, il se remit à aimer y faire halte le soir, dans
+ces nefs de Saint-Sauveur surtout, aux longs marbres noirs, au
+jubé emphatique d'où parfois tombe une musique qui se moire et
+déferle...
+
+Cette musique était vaste, ruisselait des tuyaux sur les dalles;
+et c'est elle, eût-on dit, qui noyait, effaçait les inscriptions
+poussiéreuses sur les pierres tumulaires et les plaques de cuivre
+dont partout la basilique est semée. On pouvait dire vraiment
+qu'on y marchait dans la mort!
+
+Aussi rien, ni les jardins des vitraux, ni les tableaux
+merveilleux et sans âge: des Fourbus, des Van Orley, des Érasme
+Quellyn, des Crayer, des Seghers aux guirlandes de tulipes jamais
+fanées--ne pouvait édulcorer la tristesse tombale du lieu. Et
+même, des triptyques et des retables, Hugues n'envisageait qu'à
+peine la féerie de couleurs et ce songe éternisé de lointains
+peintres, pour ne songer qu'avec plus de mélancolie à la mort en
+voyant, sur les volets, le donateur, mains jointes, et la
+donatrice aux yeux de cornalines--dont rien ne reste que ces
+portraits! Alors il évoquait de nouveau la morte--il ne voulait
+plus penser à la vivante, à cette Jane impure dont il laissait
+l'image à la porte de l'église--c'est avec la morte qu'il se
+rêvait aussi agenouillé autour de Dieu, comme les pieux donateurs
+de naguère.
+
+Hugues aimait encore, en ses crises de mysticisme, à aller
+s'ensevelir dans le silence de la petite chapelle de Jérusalem.
+C'est là surtout que se dirigeaient, au couchant, les femmes en
+mante... Il entrait après elles; les nefs étaient basses; une
+sorte de crypte. Tout au fond, dans cette chapelle édifiée pour
+l'adoration des plaies du Sauveur, un Christ grandeur nature, un
+Christ au tombeau, livide sous un linceul de fine dentelle. Les
+femmes en mante allumaient de petits cierges, puis s'éloignaient à
+pas glissants. Et les cires saignaient un peu. On aurait dit, dans
+cette ombre, que c'étaient les stigmates de Jésus, se rouvrant, se
+reprenant à couler, pour laver les fautes de ceux qui venaient là.
+
+Mais, parmi ses pèlerinages à travers la ville, Hugues adorait
+surtout l'hôpital Saint-Jean, où le divin Memling vécut et a
+laissé de candides chefs-d'oeuvre pour y dire, au long des
+siècles, la fraîcheur de ses rêves quand il entra en
+convalescence. Hugues y allait aussi avec l'espoir de se guérir,
+de lotionner sa rétine en fièvre à ces murs blancs. Le grand
+Catéchisme du Calme!
+
+Des jardins intérieurs, ourlés de buis; des chambres de malades,
+toutes lointaines, où l'on parle bas. Quelques religieuses
+passent, déplaçant à peine un peu de silence, comme les cygnes des
+canaux déplacent à peine un peu d'eau. Il flotte une odeur de
+linge humide, de coiffes défraîchies à la pluie, de nappes d'autel
+qu'on vient d'extraire d'antiques armoires...
+
+Enfin Hugues arrivait au sanctuaire d'art où sont les uniques
+tableaux, où rayonne la célèbre châsse de sainte Ursule, telle
+qu'une petite chapelle gothique en or, déroulant, de chaque côté,
+sur trois panneaux, l'histoire des onze mille Vierges; tandis que
+dans le métal émaillé de la toiture, en médaillons fins comme des
+miniatures, il y a des Anges musiciens, avec des violons couleur
+de leurs cheveux et des harpes en forme de leurs ailes.
+
+Ainsi le martyre s'accompagne de musiques peintes. C'est qu'elle
+est douce infiniment, cette mort des Vierges, groupées comme un
+motif d'azalées dans la galère s'amarrant qui sera leur tombeau.
+Les soldats sont sur le rivage. Ils ont déjà commencé le massacre;
+Ursule et ses compagnes ont débarqué. Le sang coule, mais si rosé!
+Les blessures sont des pétales... Le sang ne s'égoutte pas; il
+s'effeuille des poitrines.
+
+Les Vierges sont heureuses et toutes tranquilles, mirant leur
+courage dans les armures des soldats, qui luisent en miroirs. Et
+l'arc, d'où la mort vient, lui-même leur paraît doux comme le
+croissant de la lune!
+
+Par ces fines subtilités, l'artiste avait exprimé que l'agonie,
+pour les Vierges pleines de foi, n'était qu'une
+transsubstantiation, une épreuve acceptée en faveur de la joie
+très prochaine. Voilà pourquoi la paix, qui régnait déjà en elles,
+se propageait jusqu'au paysage, l'emplissait de leur âme comme
+projetée.
+
+Minute transitoire: c'est moins la tuerie que déjà l'apothéose;
+les gouttes de sang commencent à se durcifier en rubis pour des
+diadèmes éternels; et, sur la terre arrosée, le ciel s'ouvre, sa
+lumière est visible, elle empiète...
+
+Angélique compréhension du martyre! Paradisiaque vision d'un
+peintre aussi pieux que génial.
+
+Hugues s'émouvait. Il songeait à la foi de ces grands artistes de
+Flandre, qui nous laissèrent ces tableaux vraiment votifs--eux
+qui peignaient comme on prie!
+
+Ainsi de tous ces spectacles: les oeuvres d'art, les orfèvreries,
+les architectures, les maisons aux airs de cloîtres, les pignons
+en forme de mitres, les rues ornées de madones, le vent rempli de
+cloches, affluait vers Hugues un exemple de piété et d'austérité,
+la contagion d'un catholicisme induré dans l'air et dans les
+pierres.
+
+En même temps sa petite enfance, toute dévote, lui revenait, et,
+avec elle, une nostalgie d'innocence. Il se sentait un peu
+coupable vis-à-vis de Dieu, autant que vis-à-vis de la morte. La
+notion du péché réapparaissait, émergeait.
+
+Depuis un soir de dimanche surtout qu'entré au hasard dans la
+cathédrale, pour le salut et pour les orgues, il avait assisté à
+la fin d'un sermon.
+
+Le prêtre prêchait sur la mort. Et quel autre sujet choisir, que
+celui-là, dans la ville morne, où de lui-même il s'offre, s'impose
+et seul fait monter autour de la chaire sa vigne aux raisins
+noirs, jusqu'à la main du prédicateur qui n'a qu'à les cueillir.
+De quoi parler, sinon de ce qui est là partout dans l'atmosphère:
+la mort inévitable! Et quelle autre pensée approfondir que celle
+de son âme à sauver, qui est ici le souci essentiel et l'affre
+permanente des consciences.
+
+Or le prêtre discourant sur la mort, la Bonne Mort qui n'était
+qu'un passage, et sur la réunion des âmes sauvées en Dieu, parla
+aussi du péché qui était le péril, le péché mortel, c'est-à-dire
+celui qui fait de la mort la vraie mort, sans délivrance ni
+recouvrance d'êtres chers.
+
+Hugues écoutait, non sans un petit émoi, près d'un pilier. La
+grande église était ténébreuse, à peine éclairée de quelques
+lampes, de quelques cierges. Les fidèles se fusionnaient en une
+masse noire, presque incorporée par l'ombre. Il lui semblait qu'il
+était seul, que le prêtre se tournait vers lui, s'adressait à lui.
+Par un jeu du hasard ou de son imagination impressionnée, c'était
+comme son cas que la parole anonyme débattait. Oui! il était en
+état de péché! Il avait eu beau se leurrer sur son coupable amour
+et invoquer vis-à-vis de lui-même cette justification de la
+ressemblance. Il accomplissait l'oeuvre de chair. Il faisait ce
+que l'Église a toujours réprouvé le plus sévèrement: il vivait en
+une sorte de concubinage.
+
+Or si la Religion dit vrai, si les chrétiens sauvés se retrouvent,
+il ne reverrait jamais, lui, la Regrettée et la Sainte, pour ne
+point l'avoir exclusivement désirée. La mort ne ferait
+qu'éterniser l'absence, consacrer une séparation qu'il avait crue
+temporaire.
+
+Après, comme maintenant, il vivra loin d'elle; et ce sera vraiment
+son supplice éternel de toujours s'en souvenir en vain.
+
+Hugues sortit de l'église dans un trouble infini. Et, depuis ce
+jour-là, l'idée du péché tourna en lui, tournoya, enfonça son
+clou. Il aurait bien voulu s'en délivrer, être absous. La pensée
+de se confesser lui vint pour atténuer le désemparement, le
+chavirement d'âme où il glissait. Mais il fallait se repentir,
+changer de vie; et malgré les griefs, les peines quotidiennes, il
+ne se sentait plus la force de quitter Jane et de recommencer à
+être seul.
+
+Pourtant la Ville, avec son visage de Croyante, reprochait,
+insistait. Elle opposait le modèle de sa propre chasteté, de sa
+foi sévère...
+
+Et les cloches étaient de connivence, tandis que maintenant il
+errait tous les soirs dans une angoisse accrue, avec la souffrance
+de l'amour de Jane, le regret de la morte, la peur de son péché et
+de la damnation possible... Les cloches persuadaient, d'abord
+amicales, de bon conseil; mais bientôt inapitoyées, le gourmandant
+--visibles et sensibles pour ainsi dire autour de lui, comme les
+corneilles autour des tours--le bousculant, lui entrant dans la
+tête, le violant et le violentant pour lui ôter son misérable
+amour, pour lui arracher son péché!
+
+
+
+XII
+
+Hugues souffrait; de jour en jour les dissemblances
+s'accentuaient. Même au physique, il ne lui était plus possible de
+s'illusionner encore. Le visage de Jane avait pris une certaine
+dureté, en même temps qu'une fatigue, un pli sous les yeux qui
+jetait comme une ombre sur la nacre toujours pareille et la
+pupille de jais. La fantaisie aussi lui était revenue, comme au
+temps de sa vie de théâtre, de se velouter de poudre les joues, de
+se carminer la bouche, de se noircir les sourcils.
+
+Hugues avait essayé en vain de la dissuader de ce maquillage, si
+en désaccord avec le naturel et chaste visage dont il se
+souvenait. Jane raillait, ironique, dure, emportée. Mentalement,
+il se remémorait alors la douceur de la morte, son humeur égale,
+ses paroles d'une noblesse si tendre, comme effeuillées de sa
+bouche. Dix années de vie commune sans une querelle, sans un de
+ces mots noirs qui montent comme la vase du fond remué d'une âme.
+
+Les différences entre les deux femmes se précisaient maintenant
+chaque jour davantage. Oh! non, la morte n'était pas ainsi! Cette
+évidence le navra, supprimant ce qui avait été l'excuse d'une
+aventure dont il commençait à voir la misère. Une gêne, presque
+une honte l'envahit: il n'osait plus songer à celle qu'il avait
+tant pleurée et vis-à-vis de laquelle il commençait à se sentir
+coupable.
+
+Dans les salons où s'éternisent des souvenirs d'elle, il n'allait
+plus qu'à peine, troublé, confus devant le regard de ses
+portraits, un regard--eût-on dit--qui reproche. Et la chevelure
+continuait à reposer dans la boîte de verre, presque délaissée, où
+la poussière accumulait sa petite cendre grise.
+
+Plus que jamais, il se sentait l'âme toute molle et désemparée:
+sortant, rentrant, sortant encore, chassé pour ainsi dire de sa
+demeure à celle de Jane, attiré à son visage quand il en était
+loin, et pris de regrets, de remords, de mépris de lui-même, quand
+il se retrouvait auprès d'elle.
+
+Son ménage aussi allait à la débandade; plus rien de ponctuel,
+d'organisé. Il donnait des ordres, puis les changeait;
+contremandait ses repas. La vieille Barbe ne savait plus comment
+régler sa besogne, s'approvisionner. Triste, inquiète, elle priait
+Dieu pour son maître, sachant la cause...
+
+Car souvent on apportait des notes, des factures acquittées,
+réclamant des sommes importantes pour les achats faits par cette
+femme. Barbe, qui les recevait en l'absence de son maître,
+demeurait stupéfaite: d'incessantes toilettes, des colifichets,
+des bijoux ruineux, toutes sortes d'objets qu'elle obtenait à
+crédit, usant et abusant du nom de son amant, dans les magasins de
+la ville où elle achetait sans cesse, avec une prodigalité qui rit
+de la dépense.
+
+Hugues cédait à tous ses caprices. Pourtant elle ne lui en sut
+aucun gré. De plus en plus, elle multipliait ses sorties,
+s'absentant parfois une journée entière, et le soir aussi;
+ajournant les rendez-vous pris avec Hugues, lui écrivant des
+billets hâtifs.
+
+Maintenant elle prétendait avoir noué quelques relations. Elle
+avait des amies. Est-ce qu'elle pouvait toujours vivre seule
+ainsi? À un autre moment, elle lui annonça que sa soeur était
+malade, une soeur qui habitait Lille et dont elle ne lui avait
+jamais parlé. Il lui faudrait aller la voir. Elle resta absente
+quelques jours. Quand elle revint, les mêmes manèges
+recommencèrent: vie éparse, absences, sorties, va-et-vient
+d'éventail, flux et reflux où l'existence de Hugues se trouvait
+suspendue.
+
+À la longue, il conçut quelques soupçons; il l'épia; alla, le
+soir, rôder autour de sa demeure, fantôme nocturne dans cette
+Bruges endormie. Il connut le guet dissimulé, les haltes
+haletantes, les coups de sonnette brefs dont la titillation meurt
+dans les corridors qui se taisent, la veille en plein vent jusque
+tard dans la nuit devant une fenêtre éclairée, écran du store où
+passe en ombres chinoises une silhouette qu'on croit à chaque
+seconde voir apparaître double.
+
+Il ne s'agissait plus de la morte; c'est Jane dont le charme peu à
+peu l'avait ensorcelé et qu'il tremblait de perdre. Ce n'est plus
+seulement son visage, c'est sa chair, c'est tout son corps dont la
+vision s'évoquait pour lui, brûlante, de l'autre côté de la nuit,
+tandis qu'il n'en apercevait que l'ombre flottant dans les plis
+des rideaux... Oui! il l'aimait elle-même, puisqu'il en était
+jaloux, jusqu'à en souffrir, jusqu'à en pleurer, quand il la
+surveillait, le soir, cinglé par le minuit des carillons, par les
+petites pluies, incessantes en ce Nord, où sans trêve les nuages
+s'effilochent en bruines.
+
+Et il restait, guettant toujours, allant de long en large dans un
+court espace comme dans un préau, parlant tout haut en vagues
+paroles de somnambule, malgré la pluie qui s'activait--neige
+fondue, boues, ciels brouillés, fin d'hiver, toute la désolante
+tristesse des choses...
+
+Il aurait voulu savoir, élucider, voir... Ah! quelle angoisse! et
+quelle âme avait-elle donc, cette femme, pour lui faire mal ainsi,
+tandis que l'autre--la si bonne, la morte--semblait à ces
+minutes suprêmes de sa détresse se lever dans la nuit, le regarder
+avec les yeux apitoyés de la lune.
+
+Hugues n'était plus dupe; il avait surpris des mensonges chez
+Jane, rejointoyé des indices; il fut bientôt éclairé tout à fait
+quand plurent chez lui, selon une habitude en ces villes de
+province, les lettres, les cartes anonymes pleines d'injures,
+d'ironies, de détails sur les tromperies, les désordres qu'il
+avait déjà soupçonnés... On lui donnait des noms, des preuves.
+Voilà l'aboutissement de cette liaison avec une femme de rencontre
+où une cause, si avouable au début, l'avait entraîné. Quant à
+elle, il romprait; voilà tout! Mais comment remédier à la
+déchéance vis-à-vis de lui-même, à son deuil tombé dans le
+ridicule, à cette chose sacrée, qu'étaient son culte et son
+sincère désespoir, devenue la risée publique?
+
+Hugues s'affligea. Jane aussi était finie pour lui; c'est comme si
+la morte mourait une seconde fois. Ah! tout ce qu'il avait déjà
+enduré de cette femme fantasque, trompeuse!
+
+Il alla chez elle un dernier soir pour se délivrer, dans l'adieu,
+du poids de douleur accumulé en son âme à cause d'elle.
+
+Sans colère, avec un infini navrement, il lui raconta qu'il avait
+tout appris; et comme elle le prenait de haut, mauvaise, avec un
+air de bravade: «Quoi? Qu'est-ce que tu dis?», il lui montra les
+délations, les honteux papiers...
+
+--«Tu es sot assez pour croire à des lettres anonymes?» Et elle se
+mit à rire d'un rire cruel, découvrant ses dents blanches, des
+dents faites pour des proies.
+
+Hugues observa: «Vos propres manèges m'avaient déjà édifié.»
+
+Jane, devenue tout à coup furieuse, allait, venait, faisait
+claquer les portes battant l'air de sa jupe.
+
+--Eh bien! si c'était vrai? s'exclama-t-elle.
+
+Puis, après un instant:
+
+--D'ailleurs, j'en ai assez de vivre ici! Je vais partir.
+
+Hugues, tandis qu'elle parlait, l'avait regardée. Dans la clarté
+de la lampe, il revit son clair visage, ses prunelles noires, ses
+cheveux d'un or faux et teint, faux comme son coeur et son amour!
+Non! ce n'était plus à la figure de la morte; mais, frémissante en
+ce peignoir où sa gorge haletait, c'était bien la femme qu'il
+avait étreinte; et, quand il l'entendit s'écrier: «Je vais
+partir!» toute son âme chavira, se retourna vers un infini
+d'ombre...
+
+À cette solennelle minute, il sentit qu'après les illusions du
+mirage et de la ressemblance, il l'avait aimée aussi avec ses sens
+--passion tardive, triste octobre qu'enfièvre un hasard de roses
+remontantes!
+
+Toutes ses idées lui tourbillonnaient dans la tête; il ne sut plus
+qu'une chose: il souffrait, il avait mal, et il ne souffrirait
+plus si Jane ne menaçait pas de partir. Telle qu'elle était, il la
+voulait encore. Il avait honte, intérieurement, de sa lâcheté;
+mais il ne pourrait plus vivre sans elle... D'ailleurs, qui sait?
+le monde est si méchant! Elle n'avait même pas voulu se justifier.
+
+Alors il fut pris tout à coup d'une immense détresse devant cette
+fin d'un rêve qu'il sentait à l'agonie (les ruptures d'amour sont
+comme une petite mort, ayant aussi leurs départs sans adieux).
+Mais ce n'est pas seulement la séparation d'avec Jane ni le bris
+du miroir aux reflets qui le navraient le plus à ce moment: il
+éprouvait surtout une épouvante de songer qu'il était menacé de se
+retrouver seul--face à face avec la ville--sans plus personne
+entre la ville et lui. Certes, il l'avait choisie, cette Bruges
+irrémédiable, et sa grise mélancolie. Mais le poids de l'ombre des
+tours était trop lourd! Et Jane l'avait habitué à en sentir
+l'ombre arrêtée par elle sur son âme. Maintenant il la subirait
+toute. Il allait se retrouver seul, en proie aux cloches! Plus
+seul, comme dans un second veuvage! La ville aussi lui paraîtrait
+plus morte.
+
+Hugues, affolé, s'élança vers Jane, saisit sa main et supplia:
+«Reste! reste! j'étais fou...» la voix molle, mouillée à des
+larmes--eût-on dit--comme s'il avait pleuré en dedans.
+
+Ce soir-là, en s'en retournant au long des quais, il se sentit
+inquiet, dans l'appréhension d'on ne sait quel péril. Des idées
+funèbres l'assaillirent. La morte le hanta. Elle semblait revenue,
+flottait au loin, emmaillotée en linceul dans le brouillard.
+Hugues se jugea plus que jamais en faute vis-à-vis d'elle.
+Soudain, un vent s'éleva. Les peupliers du bord se plaignirent.
+Une agitation tourmenta les cygnes dans le canal qu'il longeait,
+ces beaux cygnes centenaires et séculaires, descendus d'un blason
+--dit la légende--et que la Ville fut condamnée à entretenir à
+perpétuité, cygnes expiatoires, pour avoir mis à mort injustement
+un seigneur qui en avait dans ses armes.
+
+Or les cygnes, si calmes et blancs d'ordinaire, s'effarèrent,
+éraillant la moire du canal, impressionnables, fiévreux, autour
+d'un des leurs qui battait des ailes et s'y appuyant, se levait
+sur l'eau comme un malade s'agite, veut sortir de son lit.
+
+L'oiseau semblait souffrir: il criait par intervalles; puis,
+s'enlevant d'un essor, son cri, par la distance, s'adoucit; ce fut
+une voix blessée, presque humaine, un vrai chant qui se module...
+
+Hugues regardait, écoutait, troublé devant cette scène
+mystérieuse. Il se rappela la croyance populaire. Oui, le cygne
+chantait! Il allait donc mourir, ou du moins sentait la mort dans
+l'air!
+
+Hugues frissonna. Était-ce pour lui ce mauvais présage? La cruelle
+scène avec Jane, sa menace de partir, ne l'avaient que trop
+préparé à ces noirs pressentiments. Qu'est-ce qui doit de nouveau
+finir en lui? Pour quel deuil ces crêpes de la nuit
+superstitieuse? De quoi va-t-il encore une fois être veuf!
+
+
+XIII
+
+Jane profita de l'alerte. Elle avait compris, ce jour-là, avec son
+flair d'aventurière, quel pouvoir elle avait pris sur cet homme,
+tout inoculé d'elle, malléable à son gré.
+
+Avec quelques paroles elle l'avait rassuré tout à fait, reconquis,
+s'était retrouvée indemne à ses yeux, intronisée de nouveau. Alors
+elle avait supputé qu'à son âge, grevé de longs chagrins, malade
+comme il l'était, si changé déjà depuis ces derniers mois, Hugues
+ne vivrait pas longtemps. Or, il passait pour riche; il était
+étranger et seul dans cette ville, n'y connaissant personne.
+Quelle folie elle allait faire de laisser échapper cet héritage
+qu'il lui serait si facile de capter!
+
+Jane se rangea un peu, espaça ses sorties qu'elle rendit
+plausibles, ne s'aventura plus qu'avec prudence.
+
+Une envie lui était venue d'aller un jour dans la maison de
+Hugues, cette vaste et antique maison du quai du Rosaire,
+d'apparence cossue, aux rideaux de dentelles impénétrables,
+tatouage de givre adhérant aux vitres qui ne laissaient rien
+soupçonner de l'intérieur.
+
+Jane aurait bien voulu pénétrer chez lui, diagnostiquer, par son
+luxe, sa fortune probable, soupeser son mobilier, ses argenteries,
+ses bijoux, tout ce qu'elle convoitait, faire un inventaire mental
+sur lequel elle se déciderait.
+
+Mais Hugues n'avait jamais consenti à la recevoir.
+
+Jane se fit câline. C'était comme un renouveau entre eux, une
+embellie rose et tiède. Justement une occasion favorable
+s'offrait: on était en mai; le lundi suivant avait lieu la
+procession du Saint-Sang, annuelle sortie, depuis des siècles, de
+la Châsse où est conservée une goutte de la Plaie ouverte par la
+lance.
+
+La procession défilerait au quai du Rosaire, sous les fenêtres de
+Hugues. Jane n'avait jamais assisté au célèbre cortège et s'en
+montra curieuse. Or il ne passerait pas devant sa demeure, trop
+éloignée; et comment le voir dans les rues qu'encombre ce jour-là,
+disait-on, une foule accourue de toute la Flandre.
+
+--Dis! tu veux? Je viendrai chez toi... nous dînerons ensemble...
+
+Hugues objecta les voisins, les servantes qui jasent.
+
+--J'arriverai de bonne heure, quand tout le monde dort.
+
+Il s'inquiéta aussi en songeant à Barbe, toute prude et dévote,
+qui la prendrait pour une envoyée du diable.
+
+Mais Jane insista:--Dis! c'est convenu?
+
+Et sa voix était cajoleuse; c'était la voix des commencements,
+cette voix de tentation que toutes les femmes possèdent à
+certaines minutes, voix de cristal qui chante, s'élargit en halos,
+en remous où l'homme cède, tournoie et s'abandonne.
+
+
+XIV
+
+Ce lundi-là, Barbe s'était levée de grand matin, plus tôt encore
+que d'habitude, car elle ne disposerait que d'une partie de la
+matinée pour parer la demeure avant le passage de la procession.
+
+Elle se rendit à la première messe, à cinq heures et demie,
+communia avec ferveur, puis, dès son retour, commença les
+préparatifs. Les chandeliers d'argent furent extraits des
+armoires, de petits vases en vermeil, des réchauds où fumerait de
+l'encens. Barbe frotta, fourbit chaque objet jusqu'à en rendre le
+métal poli comme des miroirs. Elle tira aussi des nappes fines
+pour en juponner de petites tables qu'elle plaça devant chaque
+fenêtre, sortes de reposoirs, gentils autels de mois de Marie,
+avec des bougies autour d'un crucifix, d'une statuette de la
+Vierge...
+
+Il fallait aussi songer à l'ornementation extérieure, car chacun,
+ce jour-là, rivalise de zèle pieux. Or on avait déjà fixé sur la
+façade, selon la coutume, les sapins aux branches de bronze vert
+que les paysans offrent de porte en porte et qui forment, au long
+des rues, un double rang d'arbres faisant la haie.
+
+Barbe agença, au balcon, des draperies aux couleurs papales, des
+étoffes blanches, une parure de plis chastes. Elle allait et
+venait, preste, affairée, pleine d'onction, maniait avec respect
+ce décor servant chaque année, qui participait pour elle de la
+sainteté du culte, comme si des doigts de prêtres, des saints
+chrêmes indurés, une eau bénite inaliénable les eussent consacrés.
+Elle se semblait à elle-même dans une sacristie.
+
+Il lui restait à remplir les corbeilles d'herbes et de fleurs
+coupées--mosaïque volante, tapis émietté dont chaque servante,
+devant sa maison, va colorier la rue au moment du cortège. Barbe
+se hâtait, un peu grisée à l'odeur des rosés trémières, des grands
+lis, des marguerites, des sauges, des romarins aromatiques, des
+roseaux qu'elle détaillait en rubans courts. Et sa main plongeait
+dans les corbeilles s'emplissant, rafraîchie à ce massacre de
+corolles, ouates fraîches, duvets d'ailes mortes.
+
+Par les fenêtres ouvertes, arrivait le grandissant concert des
+cloches de paroisse, qui l'une après l'autre s'ébranlaient.
+
+Le temps était gris, un de ces jours indécis de mai où, malgré les
+nuages, il y a comme une arrière-joie dans le ciel. Et à cause de
+cette finesse de l'air où on devinait les cloches en chemin, une
+gaîté s'en propageait jusqu'à elle; et les cloches âgées, les
+exténuées, les aïeules béquillant, celles des couvents, des
+vieilles tours, celles qui sont casanières, valétudinaires, qui
+restent coîtes toute l'année, mais cheminent et font cortège le
+jour de la procession du Saint-Sang--toutes semblaient, par
+dessus leurs robes de bronze usées, avoir de joyeux surplis
+blancs, des linges tuyautés en plis d'éventail. Barbe écoutait les
+sonneries, le gros bourdon de la cathédrale qu'on n'entendait
+qu'aux grandes fêtes, lent et noir, frappant comme d'une crosse le
+silence... Et aussi toutes les clochettes des plus proches
+tourelles--émoi, liesse de robes argentines, qui semblaient dans
+le ciel s'organiser aussi en cortège...
+
+La piété de Barbe s'exaltait; il semblait, ce matin-là, qu'une
+ferveur fût dans l'air, qu'une extase s'effeuillât du ciel avec le
+bruit des cloches à toutes volées, qu'on entendît des ailes
+invisibles, un passage d'anges.
+
+Et tout cela avait l'air d'aboutir à son âme, son âme où elle
+sentait la présence de Jésus, où l'hostie qu'elle avait incorporée
+à la messe de l'aube, rayonnait, encore entière, dans son plein
+orbe au centre duquel elle voyait un visage.
+
+La vieille servante, resongeant à la bonté de Jésus qui était
+vraiment en elle, se signa, recommença à prier, ayant le
+ressouvenir et comme le goût à la bouche des Saintes Espèces.
+
+Cependant son maître l'avait sonnée; c'était l'heure de son
+déjeuner. Il en profita pour lui annoncer qu'il attendait
+quelqu'un à dîner et qu'elle s'arrangeât en conséquence.
+
+Barbe fut stupéfaite; jamais il n'avait reçu personne! Cela lui
+parut étrange; tout à coup une pensée affreuse lui traverse
+l'esprit: si ce qu'elle avait craint autrefois, ce à quoi elle ne
+songe plus, un peu tranquillisée, allait arriver? Elle devine...
+oui! c'est cette femme, celle dont soeur Rosalie lui a parlé, qui
+va venir peut-être?...
+
+Barbe sentit tout son sang se figer... Dans ce cas, son parti
+était pris, son devoir net: ouvrir à cette créature, la servir à
+table, être à ses ordres, s'associer au péché--son confesseur le
+lui avait clairement défendu. Et à pareil jour! Un jour où le Sang
+même de Jésus allait passer devant la maison! Et elle, qui avait
+communié ce matin!... Oh! non! c'était impossible! Il lui faudrait
+quitter son service sur l'heure.
+
+Elle voulut savoir et, avec la petite tyrannie qu'en ces calmes
+provinces les servantes exercent vite dans les ménages de vieux
+garçons ou de veufs, elle insinua:
+
+--Qui monsieur a-t-il invité à dîner?
+
+Hugues lui répondit qu'elle était un peu osée de l'interroger
+ainsi, qu'elle le saurait quand la personne viendrait.
+
+Mais Barbe, dominée par son idée qui de plus en plus lui
+paraissait vraisemblable, saisie de crainte et d'une vraie panique
+maintenant, se décida à tout risquer pour n'être pas prise au
+dépourvu, et elle reprit:
+
+--N'est-ce pas une dame peut-être que monsieur attend?
+
+--Barbe! fit, d'un air étonné et un peu sévère, Hugues, en la
+regardant.
+
+Mais elle, sans broncher:
+
+--C'est que j'ai besoin de le savoir d'avance. Car si c'est une
+dame que monsieur attend, je dois prévenir monsieur que je ne
+pourrai pas servir son dîner.
+
+Hugues fut abasourdi: est-ce qu'il rêvait? est-ce qu'elle devenait
+folle?
+
+Mais Barbe, énergique, répéta qu'elle allait partir; elle ne
+pouvait pas; on l'avait déjà prévenue; son confesseur le lui avait
+commandé. Elle n'allait pas désobéir, apparemment, se mettre en
+état de péché mortel--pour mourir de mort subite et tomber dans
+l'enfer.
+
+Hugues d'abord ne comprenait rien; peu à peu il démêla la trame
+obscure, les racontars probables, l'aventure ébruitée. Donc, Barbe
+aussi savait? Et elle menaçait de s'en aller parce que Jane allait
+venir? Elle était donc bien méprisée, cette femme, pour que
+l'humble servante, liée à lui depuis des années par l'habitude,
+son intérêt, les mille fils que chaque jour dévide et tisse entre
+deux existences côte à côte, préférât tout rompre et le quitter
+que de la servir un jour?
+
+Hugues demeura sans force, ahuri, le ressort cassé devant ce
+brusque ennui qui ruinait d'une façon si imprévue le projet riant
+de cette journée et, d'un air résigné, il dit simplement:
+
+--Eh bien! Barbe, vous pouvez partir tout de suite.
+
+La vieille servante le considéra et soudain, bonne âme populaire,
+tout apitoyée, comprenant qu'il souffrait--avec, dans la voix, ce
+chantonnement que la Nature y a mis pour bercer, pour endormir--
+elle murmura, en branlant la tète:
+
+--Oh! Jésus! mon pauvre monsieur!... Et pour une pareille femme,
+une mauvaise femme... qui vous trompe...
+
+Ainsi durant une minute, oubliant les distances, elle avait été
+maternelle, anoblie par la pitié divine, en un cri jailli comme
+une source qui lotionne et peut guérir...
+
+Mais Hugues la fit taire, énervé, humilié de cette ingérence, de
+cette audace à lui parler de Jane, et en quels termes! C'est lui
+qui lui donnait son congé, et sans sursis. Elle viendrait le
+lendemain prendre ses effets. Mais aujourd'hui, qu'elle parte,
+qu'elle parte tout de suite!
+
+L'irritation de son maître enleva à Barbe les derniers scrupules
+qu'elle aurait pu avoir de le quitter brusquement. Elle revêtit sa
+belle mante noire à capuchon, contente d'elle-même et de s'être
+sacrifiée au devoir, à Jésus qui était en elle...
+
+Puis calme, sans émotion, elle sortit de cette demeure où elle
+avait vécu cinq ans; mais avant de s'acheminer, elle sema, devant,
+le contenu des corbeilles qu'elle avait vidées dans son tablier
+pour ne pas que la rue, à cette place seule, fût sans corolles
+sous les pas de la procession.
+
+
+XV
+
+Comme la journée avait mal commencé! On dirait que les projets de
+joie sont un défi. Trop longuement préparés, ils laissent le temps
+à la destinée de changer les oeufs dans le nid, et ce sont des
+chagrins qu'il nous faudra couver.
+
+Hugues, en entendant la porte de la maison battre à la sortie de
+Barbe, éprouva une impression pénible. Encore un ennui, une
+solitude plus grande, puisque la vieille servante avait peu à peu
+fait partie de sa vie. Tout cela à cause de Jane, cette femme
+inconsistante, cruelle. Ah! ce qu'il avait déjà souffert par elle!
+
+Il aurait bien voulu maintenant qu'elle ne vînt pas. Il se trouva
+triste, inquiet, énervé. Il songea à la morte... Comment avait-il,
+pu croire au mensonge de cette ressemblance, vite ébréché? Et
+qu'est-ce qu'elle devait penser, dans l'au-delà de la tombe, de
+l'arrivée d'une autre au foyer encore plein d'elle, s'asseyant
+dans les fauteuils où elle s'était assise, superposant, au fil des
+miroirs en qui le visage des morts subsiste, sa face à la sienne?
+
+On sonna. Hugues fut forcé d'aller ouvrir lui-même. C'était Jane,
+en retard, rouge d'avoir marché vite. Elle pénétra; brusque,
+impérieuse, engloba d'un coup d'oeil le grand corridor, les salons
+aux portes ouvertes. Déjà on entendait des échos de musiques
+lointaines, se rapprochant. La procession ne tarderait pas.
+
+Hugues avait allumé lui-même les cires sur l'appui des fenêtres,
+sur les petites tables disposées par Barbe.
+
+Il monta avec Jane au premier étage, dans sa chambre. Les croisées
+étaient closes. Jane s'avança, en ouvrit une.
+
+--Ah! non! fit Hugues.
+
+--Pourquoi?
+
+Il lui observa qu'elle ne pouvait pas ainsi se montrer, s'afficher
+chez lui. Et pour le passage d'une procession surtout. La province
+est prude. On crierait au scandale.
+
+Jane avait ôté son chapeau, devant la glace; poncé d'un peu de
+poudre son visage avec la houppe d'une petite boîte d'ivoire qui
+ne la quittait pas.
+
+Puis elle revint à la croisée, ses cheveux à nu, clairs attirant
+l'oeil avec leurs lueurs de cuivre.
+
+La foule qui encombrait la rue regarda, curieuse de cette femme
+qui n'était pas comme les autres, la toilette et la chevelure
+voyantes.
+
+Hugues s'impatienta. On voyait assez de derrière les rideaux. Il
+eut un mouvement d'énergie, violemment referma la fenêtre.
+
+Alors Jane se froissa, ne voulut plus regarder, se coucha sur un
+sofa, impénétrable, dure.
+
+La procession chanta. Aux moires élargies des cantiques, on
+entendit qu'elle était proche. Hugues, tout endolori, s'était
+détourné de Jane; il appuya son front brûlant aux vitres,
+fraîcheur d'eau où délayer toute sa peine.
+
+Les premiers enfants de choeur passaient, chanteurs aux cheveux
+ras, psalmodiant, tenant des cierges.
+
+Hugues distinguait clairement le cortège à travers les vitrages,
+où les personnages de la procession se détachaient comme les robes
+peintes sur le fond des images religieuses en dentelle.
+
+Les congréganistes défilèrent, portant des piédestaux avec des
+statues, des Sacré-Coeur; tenant des bannières d'or endurci, comme
+des vitraux; puis les groupes candides, le verger des robes
+blanches, l'archipel des mousselines où l'encens déferlait à
+petites vagues bleues--concile de vierges-enfants autour d'un
+Agneau pascal, blanc comme elles et fait de neige frisée.
+
+Hugues se tourna un instant du côté de Jane qui, toujours boudant,
+restait enfoncée dans le sofa, ayant l'air de contempler des idées
+mauvaises.
+
+La musique des serpents et des ophicléides monta plus grave,
+charria la guirlande frêle, intermittente, du chant des soprani.
+
+Et, dans le cadre de la fenêtre, apparurent devant Hugues les
+chevaliers de Terre-Sainte, les Croisés en drap d'or et en armure,
+les princesses de l'histoire brugeline, tous ceux et celles dont
+le nom s'associe à celui de Thierry d'Alsace qui rapporta de
+Jérusalem le Saint-Sang. Or c'étaient, dans ces rôles, les jeunes
+gens, les jeunes filles de la plus nobiliaire aristocratie de
+Flandre, avec des étoffes anciennes, des dentelles rares, des
+bijoux de famille séculaires. On aurait dit que s'étaient faits
+chair et animés par un miracle, les saints, les guerriers, les
+donateurs des tableaux de Van Eyck et de Memling qui s'éternisent,
+là-bas, dans les musées.
+
+Hugues regardait à peine, tout bouleversé par le dépit de Jane, se
+sentant triste à l'infini, plus triste dans ces cantiques qui lui
+faisaient mal. Il essaya de la pacifier. Au premier mot, son
+humeur se cabra.
+
+Et elle tournait les yeux vers lui, hérissée, comme les mains
+pleines de choses qui allaient le blesser davantage.
+
+Hugues se replia sur lui-même, silencieux, navré, jetant son âme
+pour ainsi dire à la houle de cette musique en remous par les
+rues, pour qu'elle l'emportât loin de lui-même.
+
+Ce fut ensuite le clergé, les moines de tous les ordres qui
+s'avancèrent: dominicains, rédemptoristes, franciscains, carmes;
+puis les séminaristes, en rochets plissés, déchiffrant des
+antiphonaires; puis encore les prêtres de chaque paroisse dans
+leur rouge appareil d'enfants de choeur: vicaires, curés,
+chanoines, en chasubles, en dalmatiques brodées, rayonnantes comme
+des jardins de pierreries.
+
+Alors s'entendit le cliquetis des encensoirs. La fumée bleue roula
+des volutes plus proches; toutes les clochettes s'unirent en un
+grésil plus sonore, qui cuivra l'air.
+
+L'évêque parut, mitre en tête, sous un dais, portant la châsse--
+une petite cathédrale en or, surmontée d'une coupole où, parmi
+mille camées, diamants, émeraudes, améthystes, émaux, topazes,
+perles fines, songe l'unique rubis possédé du Saint-Sang.
+
+Hugues, gagné par l'impression mystique, par la ferveur de tous
+ces visages, par la foi de cette immense foule massée dans les
+rues, sous ses fenêtres, plus loin, partout, jusqu'au bout de la
+ville en prière, s'inclina aussi quand il vit, aux approches du
+Reliquaire, tout le peuple tomber à genoux, se plier sous la
+rafale des cantiques.
+
+Hugues en avait presque oublié la réalité, la présence de Jane, la
+scène nouvelle qui venait de jeter encore des banquises entre eux.
+Elle, de le voir attendri, ricanait.
+
+Il feignit de ne pas s'en apercevoir, étouffant des mouvements de
+haine qu'il commençait, en courts éclairs, à se sentir pour cette
+femme.
+
+Hautaine, glaciale, elle remit son chapeau, ayant l'air de se
+rajuster pour partir. Hugues n'osait pas rompre ce dur silence où
+maintenant la chambre était retombée, après le passage de la
+procession. La rue s'était vidée rapidement, déjà muette, avec la
+tristesse surérogatoire d'une joie en allée.
+
+Elle descendit, sans parler; puis, arrivée au rez-de-chaussée,
+comme si elle se fût ravisée ou qu'une curiosité l'eût prise, elle
+regarda, du seuil, les salons dont les portes avaient été laissées
+ouvertes. Elle fit quelques pas, entra plus avant dans ces deux
+vastes pièces communiquant l'une à l'autre, comme réprouvée par
+leur allure sévère. Les chambres ont aussi une physionomie, un
+visage. Entre elles et nous, il y a des amitiés, des antipathies
+instantanées. Jane se sentait mal accueillie, anormale, étrangère,
+en désaccord avec les miroirs, hostile aux vieux meubles que sa
+présence menaçait de déranger dans leurs immuables attitudes.
+
+Elle examinait, indiscrète... Elle aperçut des portraits çà et là,
+sur la muraille, sur les guéridons; c'étaient le pastel, les
+photographies de la morte.
+
+--Ah! tu as des portraits de femmes ici?» Et elle rit, d'un petit
+rire mauvais.
+
+Elle s'était avancée vers la cheminée:
+
+--Tiens! en voilà une qui me ressemble...
+
+Et elle prit un des portraits.
+
+Hugues qui l'épiait, avec un malaise de la voir circuler là,
+éprouva soudain une vive souffrance de la plaisanterie
+inconsciemment cruelle, de l'atroce badinage qui effleurait la
+sainteté de la morte.
+
+--Laissez cela! fit-il d'une voix devenue impérieuse.
+
+Jane éclata de rire, ne comprenant pas.
+
+Hugues s'avança, lui prit des mains le portrait, choqué de ces
+doigts profanes sur ses souvenirs. Lui ne les maniait qu'en
+tremblant, comme les objets d'un culte, comme un prêtre
+l'ostensoir et les calices. Sa douleur lui était devenue une
+religion. Et, en ce moment, les bougies, non encore éteintes, qui
+avaient brûlé sur l'appui des fenêtres pour la procession,
+éclairaient les salons comme des chapelles.
+
+Jane, ironique, s'égayant avec perversité de l'irritation de
+Hugues, et la secrète envie de le narguer davantage, avait passé
+dans l'autre pièce, touchant à tout, bouleversant les bibelots,
+chiffonnant les étoffes. Tout à coup elle s'arrêta avec un rire
+sonore.
+
+Elle avait aperçu sur le piano le précieux coffret de verre et,
+pour continuer la bravade, soulevant le couvercle, en retira,
+toute stupéfaite et amusée, la longue chevelure, la déroula, la
+secoua dans l'air.
+
+Hugues était devenu livide. C'était la profanation. Il eut
+l'impression d'un sacrilège... Depuis des années, il n'osait
+toucher à cette chose qui était morte, puisqu'elle était d'un
+mort. Et tout ce culte à la relique, avec tant de larmes granulant
+le cristal chaque jour, pour qu'elle servit enfin de jouet à une
+femme qui le bafoue... Ah! depuis longtemps elle le faisait assez
+et trop souffrir. Toute sa rancoeur, le flot des souffrances bues,
+tamisées durant des mois par chaque seconde de l'heure, les
+soupçons, les trahisons, le guet sous ses fenêtres, dans la pluie
+--tout cela lui remonta d'un coup... Il allait la chasser!
+
+Mais Jane, tandis qu'il s'élançait, se retrancha derrière la
+table, comme par jeu, le défiant, de loin suspendant la tresse,
+l'amenant vers son visage et sa bouche comme un serpent charmé,
+l'enroulant à son cou, boa d'un oiseau d'or...
+
+Hugues criait: «Rends-moi! rends-moi!...»
+
+Jane courait, à droite, à gauche, tourbillonnant autour de la
+table.
+
+Hugues, dans le vent de cette course, sous ces rires, ces
+sarcasmes, perdit la tête. Il l'atteignit. Elle avait encore la
+chevelure autour du cou, se débattant, ne voulant pas la rendre,
+fâchée et l'injuriant maintenant parce que ses doigts crispés lui
+faisaient mal.
+
+--Veux-tu?
+
+--Non! dit-elle, riant toujours d'un rire nerveux sous son
+étreinte.
+
+Alors Hugues s'affola; une flamme lui chanta aux oreilles; du sang
+brûla ses yeux; un vertige lui courut dans la tête, une soudaine
+frénésie, une crispation du bout des doigts, une envie de saisir,
+d'étreindre quelque chose, de casser des fleurs, une sensation et
+une force d'étau aux mains--il avait saisi la chevelure que Jane
+tenait toujours enroulée à son cou, il voulut la reprendre! Et
+farouche, hagard, il tira, serra autour du cou la tresse qui,
+tendue, était roide comme un câble.
+
+Jane ne riait plus; elle avait poussé un petit cri, un soupir,
+comme le souffle d'une bulle expirée à fleur d'eau. Étranglée,
+elle tomba.
+
+Elle était morte--pour n'avoir pas deviné le Mystère et qu'il y
+eût une chose là à laquelle il ne fallait point toucher sous peine
+de sacrilège. Elle avait porté la main, elle, sur la chevelure
+vindicative, cette chevelure qui, d'emblée--pour ceux dont l'âme
+est pure et communie avec le Mystère--laissait entendre que, à la
+minute où elle serait profanée, elle-même deviendrait l'instrument
+de mort.
+
+Ainsi réellement toute la maison avait péri: Barbe s'en était
+allée; Jane gisait; la morte était plus morte...
+
+Quant à Hugues, il regardait sans comprendre, sans plus savoir...
+
+Les deux femmes s'étaient identifiées en une seule. Si
+ressemblantes dans la vie, plus ressemblantes dans la mort qui les
+avait faites de la même pâleur, il ne les distingua plus l'une de
+l'autre--unique visage de son amour! Le cadavre de Jane, c'était
+le fantôme de la morte ancienne, visible là pour lui seul.
+
+Hugues, l'âme rétrogradée, ne se rappela plus que des choses très
+lointaines, les commencements de son veuvage, où il se croyait
+reporté... Très tranquille, il avait été s'asseoir dans un
+fauteuil.
+
+Les fenêtres étaient restées ouvertes...
+
+Et, dans le silence, arriva un bruit de cloches, toutes les
+cloches à la fois, qui se remirent à tinter pour la rentrée de la
+procession à la chapelle du Saint-Sang. C'était fini, le beau
+cortège... tout ce qui avait été, avait chanté.--semblant de vie,
+résurrection d'une matinée. Les rues étaient de nouveau vides. La
+ville allait recommencer à être seule.
+
+Et Hugues continûment répétait: «Morte... morte... Bruges-la-Morte...»
+d'un air machinal, d'une voix détendue, essayant de s'accorder:
+«Morte... morte... Bruges-la-Morte...» avec la cadence des
+dernières cloches, lasses, lentes, petites vieilles exténuées
+qui avaient l'air--est-ce sur la ville, est-ce sur une tombe?--
+d'effeuiller languissamment des fleurs de fer!
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Bruges-la-morte, by Georges Rodenbach
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRUGES-LA-MORTE ***
+
+***** This file should be named 14911-8.txt or 14911-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/4/9/1/14911/
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
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+electronic works
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+1.F.
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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