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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/14911-8.txt b/14911-8.txt new file mode 100644 index 0000000..ae32ffb --- /dev/null +++ b/14911-8.txt @@ -0,0 +1,3037 @@ +The Project Gutenberg EBook of Bruges-la-morte, by Georges Rodenbach + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Bruges-la-morte + +Author: Georges Rodenbach + +Release Date: February 5, 2005 [EBook #14911] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRUGES-LA-MORTE *** + + + + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Georges Rodenbach + + +BRUGES-LA-MORTE + + +(1892) + + + +Table des matières + +_AVERTISSEMENT_ +I +II +III +IV +V +VI +VII +VIII +IX +X +XI +XII +XIII +XIV +XV + + + +_AVERTISSEMENT__ + +_Dans cette étude passionnelle, nous avons voulu aussi et +principalement évoquer une Ville, la Ville comme un personnage +essentiel, associé aux états d'âme, qui conseille, dissuade, +détermine à agir._ + +_Ainsi, dans la réalité, cette Bruges, qu'il nous a plu d'élire, +apparaît presque humaine... Un ascendant s'établit d'elle sur ceux +qui y séjournent._ + +_Elle les façonne selon ses sites et ses cloches._ + +_Voilà ce que nous avons souhaité de suggérer: la Ville +orientant une action; ses paysages urbains, non plus seulement +comme des toiles de fond, comme des thèmes descriptifs un peu +arbitrairement choisis, mais liés à l'événement même du livre._ + +_C'est pourquoi il importe, puisque ces décors de Bruges +collaborent aux péripéties, de les reproduire également ici, +intercalés entre les pages: quais, rues désertes, vieilles +demeures, canaux, béguinage, églises, orfèvrerie du culte, +beffroi, afin que ceux qui nous liront subissent aussi la présence +et l'influence de la Ville, éprouvent la contagion des eaux mieux +voisines, sentent à leur tour l'ombre des hautes tours allongée +sur le texte._ + + + +I + +Le jour déclinait, assombrissant les corridors de la grande +demeure silencieuse, mettant des écrans de crêpe aux vitres. + +Hugues Viane se disposa à sortir, comme il en avait l'habitude +quotidienne à la fin des après-midi. Inoccupé, solitaire, il +passait toute la journée dans sa chambre, une vaste pièce au +premier étage, dont les fenêtres donnaient sur le quai du Rosaire, +au long duquel s'alignait sa maison, mirée dans l'eau. + +Il lisait un peu: des revues, de vieux livres; fumait beaucoup; +rêvassait à la croisée ouverte par les temps gris, perdu dans ses +souvenirs. + +Voilà cinq ans qu'il vivait ainsi, depuis qu'il était venu se +fixer à Bruges, au lendemain de la mort de sa femme. Cinq ans +déjà! Et il se répétait à lui-même: «Veuf! Être veuf! Je suis le +veuf!» Mot irrémédiable et bref! d'une seule syllabe, sans écho. +Mot impair et qui désigne bien l'être dépareillé. + +Pour lui, la séparation avait été terrible: il avait connu l'amour +dans le luxe, les loisirs, le voyage, les pays neufs renouvelant +l'idylle. Non seulement le délice paisible d'une vie conjugale +exemplaire, mais la passion intacte, la fièvre continuée, le +baiser à peine assagi, l'accord des âmes, distantes et jointes +pourtant, comme les quais parallèles d'un canal qui mêle leurs +deux reflets. + +Dix années de ce bonheur, à peine senties, tant elles avaient +passé vite! + +Puis, la jeune femme était morte, au seuil de la trentaine, +seulement alitée quelques semaines, vite étendue sur ce lit du +dernier jour, où il la revoyait à jamais: fanée et blanche comme +la cire l'éclairant, celle qu'il avait adorée si belle avec son +teint de fleur, ses yeux de prunelle dilatée et noire dans de la +nacre, dont l'obscurité contrastait avec ses cheveux, d'un jaune +d'ambre, des cheveux qui, déployés, lui couvraient tout le dos, +longs et ondulés. Les Vierges des Primitifs ont des toisons +pareilles, qui descendent en frissons calmes. + +Sur le cadavre gisant, Hugues avait coupé cette gerbe, tressée en +longue natte dans les derniers jours de la maladie. N'est-ce pas +comme une pitié de la mort? Elle ruine tout, mais laisse intactes +les chevelures. Les yeux, les lèvres, tout se brouille et +s'effondre. Les cheveux ne se décolorent même pas. C'est en eux +seuls qu'on se survit! Et maintenant, depuis les cinq années déjà, +la tresse conservée de la morte n'avait guère pâli, malgré le sel +de tant de larmes. + +Le veuf, ce jour-là, revécut plus douloureusement tout son passé, +à cause de ces temps gris de novembre où les cloches, dirait-on, +sèment dans l'air des poussières de sons, la cendre morte des +années. + +Il se décida pourtant à sortir, non pour chercher au dehors +quelque distraction obligée ou quelque remède à son mal. Il n'en +voulait point essayer. Mais il aimait cheminer aux approches du +soir et chercher des analogies à son deuil dans de solitaires +canaux et d'ecclésiastiques quartiers. + +En descendant au rez-de-chaussée de sa demeure, il aperçut, toutes +ouvertes sur le grand corridor blanc, les portes d'ordinaire +closes. + +Il appela dans le silence sa vieille servante: «Barbe!... +Barbe!...» + +Aussitôt la femme apparut dans l'embrasure de la première porte, +et devinant pourquoi son maître l'avait hélée: + +--Monsieur, fît-elle, j'ai dû m'occuper des salons aujourd'hui, +parce que demain c'est fête. + +--Quelle fête? demanda Hugues, l'air contrarié. + +--Comment! monsieur ne sait pas? Mais la fête de la Présentation +de la Vierge. Il faut que j'aille à la messe et au salut du +Béguinage. C'est un jour comme un dimanche. Et puisque je ne peux +pas travailler demain, j'ai rangé les salons aujourd'hui.» + +Hugues Viane ne cacha pas son mécontentement. Elle savait bien +qu'il voulait assister à ce travail-là. Il y avait, dans ces deux +pièces, trop de trésors, trop de souvenirs d'Elle et de +l'autrefois pour laisser la servante y circuler seule. Il désirait +pouvoir la surveiller, suivre ses gestes, contrôler sa prudence, +épier son respect. Il voulait manier lui-même, quand il les +fallait déranger pour l'enlèvement des poussières, tel bibelot +précieux, tels objets de la morte, un coussin, un écran qu'elle +avait fait elle-même. Il semblait que ses doigts fussent partout +dans ce mobilier intact et toujours pareil, sofas, divans, +fauteuils où elle s'était assise, et qui conservaient pour ainsi +dire la forme de son corps. Les rideaux gardaient les plis +éternisés qu'elle leur avait donnés. Et dans les miroirs, il +semblait qu'avec prudence il fallût en frôler d'éponges et de +linges la surface claire pour ne pas effacer son visage dormant au +fond. Mais ce que Hugues voulait aussi surveiller et garder de +tout heurt, ce sont les portraits de la pauvre morte, des +portraits à ses différents âges, éparpillés un peu partout, sur la +cheminée, les guéridons, les murs; et puis surtout--un accident à +cela lui aurait brisé toute l'âme--le trésor conservé de cette +chevelure intégrale qu'il n'avait point voulu enfermer dans +quelque tiroir de commode ou quelque coffret obscur--c'aurait été +comme mettre la chevelure dans un tombeau!--aimant mieux, +puisqu'elle était toujours vivante, elle, et d'un or sans âge, la +laisser étalée et visible comme la portion d'immortalité de son +amour! + +Pour la voir sans cesse, dans le grand salon toujours le même, +cette chevelure qui était encore Elle, il l'avait posée là sur le +piano désormais muet, simplement gisante--tresse interrompue, +chaîne brisée, câble sauvé du naufrage! Et, pour l'abriter des +contaminations, de l'air humide qui l'aurait pu déteindre ou en +oxyder le métal, il avait eu cette idée, naïve si elle n'eût pas +été attendrissante, de la mettre sous verre, écrin transparent, +boîte de cristal où reposait la tresse nue qu'il allait chaque +jour honorer. + +Pour lui, comme pour les choses silencieuses qui vivaient autour, +il apparaissait que cette chevelure était liée à leur existence et +qu'elle était l'âme de la maison. + +Barbe, la vieille servante flamande, un peu renfrognée, mais +dévouée et soigneuse, savait de quelles précautions il fallait +entourer ces objets et n'en approchait qu'en tremblant. Peu +communicative, elle avait les allures, avec sa robe noire et son +bonnet de tulle blanc, d'une soeur tourière. D'ailleurs, elle +allait souvent au Béguinage voir son unique parente, la soeur +Rosalie, qui était béguine. + +De ces fréquentations, de ces habitudes pieuses, elle avait gardé +le silence, le glissement qu'ont les pas habitués aux dalles +d'église. Et c'est pour cela, parce qu'elle ne mettait pas de +bruit ou de rires autour de sa douleur, que Hugues Viane s'en +était si bien accommodé depuis son arrivée à Bruges. Il n'avait +pas eu d'autre servante et celle-ci lui était devenue nécessaire, +malgré sa tyrannie innocente, ses manies de vieille fille et de +dévote, sa volonté d'agir à sa guise, comme aujourd'hui encore où, +à cause d'une fête anodine le lendemain, elle avait bouleversé les +salons à son insu et en dépit de ses ordres formels. + +Hugues attendit pour sortir qu'elle eût rangé les meubles, +s'assura que tout ce qui lui était cher fût intact et remis en +place. Puis tranquillisé, les persiennes et les portes closes, il +se décida à son ordinaire promenade du crépuscule, bien qu'il ne +cessât pas de pluviner, bruine fréquente des fins d'automne, +petite pluie verticale qui larmoie, tisse de l'eau, faufile l'air, +hérisse d'aiguilles les canaux planes, capture et transit l'âme +comme un oiseau dans un filet mouillé, aux mailles interminables! + + +II + +Hugues recommençait chaque soir le même itinéraire, suivant la +ligne des quais, d'une marche indécise, un peu voûté déjà, +quoiqu'il eût seulement quarante ans. Mais le veuvage avait été +pour lui un automne précoce. Les tempes étaient dégarnies, les +cheveux pleins de cendre grise. Ses yeux fanés regardaient loin, +très loin, au delà de la vie. + +Et comme Bruges aussi était triste en ces fins d'après-midi! Il +l'aimait ainsi! C'est pour sa tristesse même qu'il l'avait choisie +et y était venu vivre après le grand désastre. Jadis, dans les +temps de bonheur, quand il voyageait avec sa femme, vivant à sa +fantaisie, d'une existence un peu cosmopolite, à Paris, en pays +étranger, au bord de la mer, il y était venu avec elle, en +passant, sans que la grande mélancolie d'ici pût influencer leur +joie. Mais plus tard, resté seul, il s'était ressouvenu de Bruges +et avait eu l'intuition instantanée qu'il fallait s'y fixer +désormais. Une équation mystérieuse s'établissait. À l'épouse +morte devait correspondre une ville morte. Son grand deuil +exigeait un tel décor. La vie ne lui serait supportable qu'ici. Il +y était venu d'instinct. Que le monde, ailleurs, s'agite, bruisse, +allume ses fêtes, tresse ses mille rumeurs. Il avait besoin de +silence infini et d'une existence si monotone qu'elle ne lui +donnerait presque plus la sensation de vivre. + +Autour des douleurs physiques, pourquoi faut-il se taire, étouffer +les pas dans une chambre de malade? Pourquoi les bruits, pourquoi +les voix semblent-ils déranger la charpie et rouvrir la plaie? + +Aux souffrances morales, le bruit aussi fait mal. + +Dans l'atmosphère muette des eaux et des rues inanimées, Hugues +avait moins senti la souffrance de son coeur, il avait pensé plus +doucement à la morte. Il l'avait mieux revue, mieux entendue, +retrouvant au fil des canaux son visage d'Ophélie en allée, +écoutant sa voix dans la chanson grêle et lointaine des carillons. + +La ville, elle aussi, aimée et belle jadis, incarnait de la sorte +ses regrets. Bruges était sa morte. Et sa morte était Bruges. Tout +s'unifiait en une destinée pareille. C'était Bruges-la-Morte, +elle-même mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artères +froidies de ses canaux, quand avait cessé d'y battre la grande +pulsation de la mer. + +Ce soir-là, plus que jamais, tandis qu'il cheminait au hasard, le +noir souvenir le hanta, émergea de dessous les ponts où pleurent +les visages de sources invisibles. Une impression mortuaire +émanait des logis clos, des vitres comme des yeux brouillés +d'agonie, des pignons décalquant dans l'eau des escaliers de +crêpe. Il longea le Quai Vert, le Quai du Miroir, s'éloigna vers +le Pont du Moulin, les banlieues tristes bordées de peupliers. Et +partout, sur sa tête, l'égouttement froid, les petites notes +salées des cloches de paroisse, projetées comme d'un goupillon +pour quelque absoute. + +Dans cette solitude du soir et de l'automne, où le vent balayait +les dernières feuilles, il éprouva plus que jamais le désir +d'avoir fini sa vie et l'impatience du tombeau. Il semblait qu'une +ombre s'allongeât des tours sur son âme; qu'un conseil vînt des +vieux murs jusqu'à lui; qu'une voix chuchotante montât de l'eau-- +l'eau s'en venant au-devant de lui, comme elle vint au-devant +d'Ophélie, ainsi que le racontent les fossoyeurs de Shakespeare. + +Plus d'une fois déjà il s'était senti circonvenu ainsi. Il avait +entendu la lente persuasion des pierres; il avait vraiment surpris +l'_ordre des choses_ de ne pas survivre à la mort d'alentour. + +Et il avait songé à se tuer, sérieusement et longtemps. Ah! cette +femme, comme il l'avait adorée! Ses yeux encore sur lui! Et sa +voix qu'il poursuivait toujours, enfouie au bout de l'horizon, si +loin! Qu'avait-elle donc, cette femme, pour se l'être attaché +tout, et l'avoir dépris du monde entier, depuis qu'elle était +disparue. Il y a donc des amours pareils à ces fruits de la Mer +Morte qui ne vous laissent à la bouche qu'un goût de cendre +impérissable! + +S'il avait résisté à ses idées fixes de suicide, c'est encore pour +elle. Son fond d'enfance religieuse lui était remonté avec la lie +de sa douleur. Mystique, il espérait que le néant n'était pas +l'aboutissement de la vie et qu'il la reverrait un jour. La +religion lui défendait la mort volontaire. C'eût été s'exiler du +sein de Dieu et s'ôter la vague possibilité de la revoir. + +Il vécut donc; il pria même, trouvant un baume à se l'imaginer, +l'attendant, dans les jardins d'on ne sait quel ciel; à rêver +d'elle, dans les églises, au bruit de l'orgue. + +Ce soir-là, il entra, en passant, dans l'église Notre-Dame où il +se plaisait à venir souvent, à cause de son caractère mortuaire: +partout, sur les parois, sur le sol, des dalles tumulaires avec +des têtes de mort, des noms ébréchés, des inscriptions rongées +aussi comme des lèvres de pierre... La mort elle-même ici effacée +par la mort. + +Mais, tout à côté, le néant de la vie s'éclairait par la constante +vision de l'amour se perpétuant dans la mort, et c'est pour cela +que Hugues venait souvent en pèlerinage à cette église: c'étaient +les tombeaux célèbres de Charles le Téméraire et de Marie de +Bourgogne, au fond d'une chapelle latérale. Comme ils étaient +émouvants! Elle surtout, la douce princesse, les doigts +juxtaposés, la tête sur un coussin, en robe de cuivre, les pieds +appuyés à un chien symbolisant la fidélité, toute rigide sur +l'entablement du sarcophage. Ainsi sa morte reposait à jamais sur +son âme noire. Et le temps viendrait aussi où il s'allongerait à +son tour comme le duc Charles et reposerait auprès d'elle. Sommeil +côte à côte, bon refuge de la mort, si l'espoir chrétien ne devait +point se réaliser pour eux et les joindre. + +Hugues sortit de Notre-Dame plus triste que jamais. Il s'orienta +du côté de sa demeure, l'heure approchant où il rentrait +d'habitude pour son repas du soir. Il cherchait en lui le souvenir +de la morte pour l'appliquer à la forme du tombeau qu'il venait de +voir et imaginer tout celui-ci, avec un autre visage. Mais la +figure des morts, que la mémoire nous conserve un temps, s'y +altère peu à peu, y dépérit, comme d'un pastel sans verre dont la +poussière s'évapore. Et, dans nous, nos morts meurent une seconde +fois! + +Tout à coup, tandis qu'il recomposait par une fixe tension +d'esprit--et comme regardant au dedans de lui--ses traits à demi +effacés déjà, Hugues qui, d'ordinaire, remarquait à peine les +passants, si rares d'ailleurs, éprouva un émoi subit en voyant une +jeune femme arriver vers lui. Il ne l'avait point aperçue d'abord, +s'avançant du bout de la rue, mais seulement quand elle fut toute +proche. + +À sa vue, il s'arrêta net, comme figé; la personne, qui venait en +sens inverse, avait passé près de lui. Ce fut une secousse, une +apparition. Hugues eut l'air de chavirer une minute. Il mit la +main à ses yeux comme pour écarter un songe. Puis, après un moment +d'hésitation, tourné vers l'inconnue qui s'éloignait en son rythme +de marche lente, il rétrograda, abandonna le quai qu'il descendait +et se mit soudain à la suivre. Il marcha vite pour la rejoindre, +allant d'un trottoir à l'autre, s'approchant d'elle, la regardant +avec une insistance qui eût été inconvenante si elle n'avait +apparu toute hallucinée. La jeune femme allait, voyait sans +regarder, impassible. Hugues semblait de plus en plus étrange et +hagard. Il la suivait maintenant depuis plusieurs minutes déjà, de +rue en rue, tantôt rapproché d'elle, comme pour une enquête +décisive, puis s'en éloignant avec une apparence d'effroi quand il +en devenait trop voisin. Il semblait attiré et effrayé à la fois, +comme par un puits où l'on cherche à élucider un visage... + +Eh bien! oui! cette fois, il l'avait bien reconnue, et à toute +évidence. Ce teint de pastel, ces yeux de prunelle dilatée et +sombre dans la nacre, c'étaient les mêmes. Et tandis qu'il +marchait derrière elle, ces cheveux qui apparaissaient dans la +nuque, sous la capote noire et la voilette, étaient bien d'un or +semblable, couleur d'ambre et de cocon, d'un jaune fluide et +textuel. Le même désaccord entre les yeux nocturnes et le midi +flambant de la chevelure. + +Est-ce que sa raison périclitait à présent? Ou bien sa rétine, à +force de sauver la morte, identifiait les passants avec elle? +Tandis qu'il cherchait son visage, voici que cette femme, +brusquement surgie, le lui avait offert, trop conforme et trop +jumeau. Trouble d'une telle apparition! Miracle presque effrayant +d'une ressemblance qui allait jusqu'à l'identité. + +Et tout: sa marche, sa taille, le rythme de son corps, +l'expression de ses traits, le songe intérieur du regard, ce qui +n'est plus seulement les lignes et la couleur, mais la +spiritualité de l'être et le mouvement de l'âme--tout cela lui +était rendu, réapparaissait, vivait! + +L'air d'un somnambule, Hugues la suivait toujours, machinalement +maintenant, sans savoir pourquoi et sans plus réfléchir, à travers +le dédale embrumé des rues de Bruges, Arrivé à un carrefour, où +plusieurs directions s'enchevêtrent, tout à coup, comme il +marchait un peu derrière elle, il ne la vit plus--en allée, +disparue dans on ne sait laquelle de ces ruelles tournantes. + +Il s'arrêta, regardant au loin, inventoriant le vide, des larmes +nées au bord des yeux... + +Ah! comme elle ressemblait à la morte! + + +III + +Hugues garda de cette rencontre un grand trouble. Maintenant, +quand il songeait à sa femme, c'était l'inconnue de l'autre soir +qu'il revoyait; elle était son souvenir vivant, précisé. Elle lui +apparaissait comme la morte plus ressemblante. + +Lorsqu'il allait, en de muettes dévotions, baiser la relique de la +chevelure conservée ou s'attendrir devant quelque portrait, ce +n'est plus avec la morte qu'il confrontait l'image, mais avec la +vivante qui lui ressemblait. Mystérieuse identification de ces +deux visages. C'avait été comme une pitié du sort offrant des +points de repère à sa mémoire, se mettant de connivence avec lui +contre l'oubli, substituant une estampe fraîche à celle qui +pâlissait, déjà jaunie et piquée par le temps. + +Hugues possédait maintenant de la disparue une vision toute nette +et toute neuve. Il n'avait qu'à contempler en sa mémoire le vieux +quai de l'autre jour, dans le soir qui tombe, et s'avançant vers +lui une femme qui a la figure de la morte. Il n'avait plus besoin +de regarder en arrière, loin, dans le recul des années; il lui +suffisait de songer au dernier ou au pénultième soir. C'était tout +proche et tout simple maintenant. Son oeil avait emmagasiné le +cher visage une nouvelle fois; la récente empreinte s'était +fusionnée avec l'ancienne, se fortifiant l'une par l'autre, en une +ressemblance qui maintenant donnait presque l'illusion d'une +présence réelle. + +Hugues, les jours suivants, se trouva tout hanté. Donc une femme +existait, absolument pareille à celle qu'il avait perdue. Pour +l'avoir vue passer, il avait fait, une minute, le rêve cruel que +celle-ci allait revenir, était revenue et s'avançait vers lui, +comme naguère. Les mêmes yeux, le même teint, les mêmes cheveux-- +toute semblable et adéquate. Caprice bizarre de la Nature et de la +Destinée! + +Il aurait voulu la revoir. Peut-être qu'il ne la reverrait jamais +plus. Pourtant, rien que de la savoir proche et de pouvoir la +rencontrer, il lui semblait qu'il se sentait moins seul et moins +veuf. Est-il vraiment veuf, celui dont la femme n'est qu'absente +et réapparaît en de brefs retours? + +Il s'imaginerait retrouver la morte quand passerait celle qui lui +ressemble. Dans cet espoir, il alla à la même heure du soir, vers +les parages où il l'avait vue; il arpenta le vieux quai aux +pignons noircis, aux fenêtres embéguinées de rideaux de mousseline +derrière lesquels des femmes inoccupées, vite curieuses de son +va-et-vient, l'épièrent; il s'enfonça dans les rues mortes, les +ruelles tortueuses, espérant la voir déboucher, brusque, à quelque +angle d'un carrefour. + +Une semaine s'écoula ainsi, d'attente toujours déçue. Il y pensait +déjà moins quand, un lundi--le même jour précisément que la +première rencontre--il la revit, tout de suite reconnue, qui +s'avançait vers lui, de la même marche balancée. Plus encore que +la précédente fois, elle lui apparut d'une ressemblance totale, +absolue et vraiment effrayante. + +D'émoi, son coeur s'était presque arrêté, comme s'il allait +mourir; son sang lui avait chanté aux oreilles; des mousselines +blanches, des voiles de noce, des cortèges de Communiantes avaient +brouillé ses yeux. Puis, toute proche et noire, la tache de la +silhouette qui allait passer contre lui. + +La femme avait remarqué son trouble sans doute, car elle regarda +de son côté, l'air étonné. Ah! Ce regard récupéré, sorti du néant! +Ce regard qu'il n'avait jamais cru revoir, qu'il imaginait délayé +dans la terre, il le sentait maintenant sur lui, posé et doux, +refleuri, recaressant. Regard venu de si loin, ressuscité de la +tombe, et qui était comme celui que Lazare a dû avoir pour Jésus. + +Hugues se trouva sans force, tout l'être attiré, entraîné dans le +sillage de cette apparition. La morte était là devant lui: elle +cheminait; elle s'en allait. Il fallait marcher derrière elle, +s'approcher, la regarder, boire ses yeux retrouvés, rallumer sa +vie à ses cheveux qui étaient de la lumière. Il fallait la suivre, +sans discuter, simplement, jusqu'au bout de la ville et jusqu'au +bout du monde. + +Il n'avait pas raisonné; mais, machinalement, s'était remis à +marcher derrière elle, tout près cette fois, avec la peur +haletante de la perdre encore, à travers cette vieille ville aux +rues en circuits et en méandres. + +Certes, il n'avait pas songé une minute à cette action anormale de +sa part: suivre une femme. Eh non! c'est sa femme qu'il suivait, +qu'il accompagnait, dans cette crépusculaire promenade et qu'il +allait reconduire jusqu'à son tombeau... + +Hugues marchait toujours, aimanté, comme dans un rêve, aux côtés +de l'inconnue ou derrière elle, sans même s'apercevoir qu'après +les quais solitaires, ils avaient atteint maintenant les rues +marchandes, le centre de la ville, la Grand'Place où la Tour des +Halles, immense et noire, se défendait contre la nuit envahissante +avec le bouclier d'or de son cadran. + +La jeune femme, svelte et rapide, l'air de se dérober à cette +poursuite, s'était engagée dans la rue Flamande--aux vieilles +façades ornementées et sculptées comme des poupes--apparaissant +plus nette et d'une silhouette mieux découpée chaque fois qu'elle +passait devant la vitrine éclairée d'un magasin ou le halo répandu +d'un réverbère. + +Puis il la vit brusquement traverser la rue, s'acheminer vers le +théâtre dont les portes étaient ouvertes, et elle entra. + +Hugues ne s'arrêta pas... Il était devenu une volonté inerte, un +satellite entraîné. Les mouvements de l'âme ont aussi leur vitesse +acquise. Obéissant à l'impulsion antérieure, il pénétra à son tour +dans le vestibule où la foule affluait. Mais la vision s'était +évanouie. Nulle part, ni parmi le public qui faisait queue, ni au +contrôle, ni dans les escaliers, il n'aperçut la jeune femme. Où +avait-elle disparue? Par quel couloir? Par quelle porte latérale? +Car il l'avait vue entrer, sans erreur possible. Elle allait au +spectacle sans doute. Elle serait dans la salle tout à l'heure. +Elle y était déjà peut-être, installée en quelque fauteuil ou dans +la rouge obscurité d'une loge. La retrouver! La revoir! La +contempler distinctement une soirée tout entière! Il sentait sa +tête vaciller à cette pensée qui lui faisait du bien et du mal à +la fois. Mais résister à la suggestion, il n'y songea même pas. Et +sans réfléchir à rien: ni aux allures désordonnées où il +s'abandonnait depuis une heure, ni à la déraison de son nouveau +projet, ni à l'anomalie d'assister à une représentation théâtrale +malgré le grand deuil dont il était vêtu éternellement, il se +dirigea sans hésiter vers le bureau, demanda un fauteuil et +pénétra dans la salle. + +Son oeil fouilla vite toutes les places, les rangs de stalles, les +baignoires, les loges, les galeries supérieures qui se +remplissaient peu à peu, éclairées par la lumière contagieuse des +lustres. Il ne la retrouva pas, tout déconcerté, inquiet, triste. +Quel mauvais hasard se jouait de lui? Hallucinant visage tour à +tour montré et dérobé! Apparitions intermittentes, comme celle de +la lune dans les nuages! Il attendit, chercha encore. Des +spectateurs attardés se hâtaient, gagnant leurs places dans un +bruit grinçant de portes et de banquettes. + +Elle seule n'arrivait point. + +Il commença à regretter son action irréfléchie. D'autant plus +qu'on avait remarqué sa présence et qu'on s'en étonna en une +insistance de jumelles qu'il ne fut pas sans apercevoir. Certes, +il ne fréquentait personne, n'avait noué de relations avec aucune +famille, vivait seul. Mais chacun le connaissait de vue, au moins, +savait qui il était et son noble désespoir, en cette Bruges peu +populeuse, si inoccupée, où tout le monde se connaît, s'enquiert +des nouveaux venus, informe ses voisins et se renseigne auprès +d'eux. + +Ce fut une surprise, presque la fin d'une légende, et le triomphe +des malins qui avaient toujours souri quand on parlait du veuf +inconsolable. + +Hugues, par on ne sait quel fluide qui se dégage d'une foule quand +elle s'unifie en une pensée collective, eut l'impression à ce +moment d'une faute vis-à-vis de lui-même, d'une noblesse parjurée, +d'une première fêlure au vase de son culte conjugal par où sa +douleur, bien entretenue jusqu'ici, s'égoutterait toute. + +Cependant l'orchestre venait d'entamer l'ouverture de l'oeuvre +qu'on allait représenter. Il avait lu sur le programme de son +voisin, le titre en gros caractère: _Robert le Diable_, un de ces +opéras de vieille mode dont se compose presque infailliblement le +spectacle en province. Les violons déroulaient maintenant les +premières mesures. + +Hugues se sentit plus troublé encore. Depuis la mort de sa femme, +il n'avait entendu aucune musique. Il avait peur du chant des +instruments. Même un accordéon dans les rues, avec son petit +concert asthmatique et acidulé, lui tirait des larmes. Et aussi +les orgues, à Notre-Dame et à Sainte-Walburge, le dimanche, quand +ils semblaient draper par-dessus les fidèles des velours noirs et +des catafalques de sons. + +La musique de l'opéra maintenant lui noyait les méninges; les +archets lui jouaient sur les nerfs. Un picotement lui vint aux +yeux. S'il allait pleurer encore? Il songeait à partir quand une +pensée étrange lui traversa l'esprit: la femme de tantôt qu'il +avait, comme dans un coup de folie et pour le baume de sa +ressemblance, suivie jusqu'en cette salle, ne s'y trouvait pas, il +en était sûr. Pourtant, elle était entrée au théâtre, presque sous +ses yeux. Mais si elle ne se trouvait pas dans la salle, peut-être +allait-elle apparaître sur la scène? + +Profanation qui, d'avance, lui déchirait toute l'âme. Le visage +identique, le visage de l'épouse elle-même dans l'évidence de la +rampe et souligné de maquillages. Si cette femme, suivie ainsi et +disparue brusquement sans doute par quelque porte de service, +était une actrice et qu'il allait la voir surgir, gesticulant et +chantant? Ah! sa voix? serait-ce aussi la même voix, pour +continuer la diabolique ressemblance--cette voix de métal grave, +comme d'argent avec un peu de bronze, qu'il n'avait plus jamais +entendue, jamais? + +Hugues se sentit tout bouleversé, rien que par la possibilité d'un +hasard qui pourrait bien aller jusqu'au bout; et, plein +d'angoisse, il attendit, avec une sorte de pressentiment qu'il +avait soupçonné juste. + +Les actes s'écoulèrent, sans rien lui apprendre. Il ne la reconnut +pas parmi les chanteuses, ni non plus parmi les choristes, fardées +et peintes comme des poupées de bois. Inattentif, pour le reste, +au spectacle, il était décidément résolu à partir après la scène +des Nonnes dont le décor de cimetière le ramenait à toutes ses +pensées mortuaires. Mais tout à coup, au récitatif d'évocation, +quand les ballerines, figurant les Soeurs du cloître réveillées de +la mort, processionnent en longue file, quand Helena s'anime sur +son tombeau et, rejetant linceul et froc, ressuscite, Hugues +éprouva une commotion comme un homme sorti d'un rêve noir qui +entre dans une salle de fête dont la lumière vacille aux balances +trébuchantes de ses yeux. + +Oui! c'était elle! Elle était danseuse! Mais il n'y songea même +pas une minute. C'était vraiment la morte descendue de la pierre +de son sépulcre, c'était _sa_ morte qui maintenant souriait +là-bas, s'avançait, tendait les bras. + +Et plus ressemblante ainsi, ressemblante à en pleurer, avec ses +yeux dont le bistre accentuait le crépuscule, avec ses cheveux +apparents, d'un or unique comme l'autre... + +Saisissante apparition, toute fugitive, sur laquelle bientôt le +rideau tomba. + +Hugues, la tête en feu, bouleversé et rayonnant, s'en retourna au +long des quais, comme halluciné encore par la vision persistante +qui ouvrait toujours devant lui, même dans la nuit noire, son +cadre de lumière... Ainsi le docteur Faust, acharné après le +miroir magique où la céleste image de femme se dévoile! + + +IV + +Hugues eut vite fait d'être renseigné sur elle. Il sut son nom: +Jane Scott, qui figurait en vedette sur l'affiche; elle résidait à +Lille, venant deux fois par semaine, avec la troupe dont elle +faisait partie, donner des représentations à Bruges. + +Les danseuses ne passent guère pour être puritaines. Un soir donc, +induit à se rapprocher d'elle par le charme douloureux de cette +ressemblance, il l'aborda. + +Elle répondit, sans avoir l'air surpris et comme s'attendant à la +rencontre, d'une voix qui bouleversa Hugues jusqu'à l'âme. La voix +aussi! La voix de l'autre, toute semblable et réentendue, une voix +de la même couleur, une voix orfévrée de même. Le démon de +l'Analogie se jouait de lui! Ou bien y a-t-il une secrète harmonie +dans les visages et faut-il qu'à tels yeux, à telle chevelure +corresponde une voix appariée? + +Pourquoi n'aurait-elle pas également la parole de la morte +puisqu'elle avait ses prunelles dilatées et noires dans de la +nacre, ses cheveux d'or rare et d'un alliage qui semblait +introuvable? En la voyant maintenant de plus près, de tout près, +nulle différence ne s'avérait entre la femme ancienne et la +nouvelle. Hugues en demeurait confondu et que celle-ci, malgré les +poudres, le fard, la rampe qui brûle, eût le même teint naturel de +pulpe intacte. Et, dans l'allure aussi, rien du genre désinvolte +des danseuses: une toilette sobre, un esprit qui semblait réservé +et doux. + +Plusieurs fois, Hugues la revit, conversa avec elle. Le sortilège +de la ressemblance opérait... Il n'avait eu garde cependant de +retourner au théâtre. Le premier soir, ç'avait été une manigance +adorable de la destinée. Puisqu'elle devait être pour lui +l'illusion de sa morte retrouvée, il était juste qu'elle lui +apparût d'abord comme une ressuscitée, descendant d'un tombeau +parmi un décor de féerie et de clair de lune. + +Mais désormais il n'entendait plus se la figurer ainsi. Elle était +la morte redevenue femme, ayant recommencé sa vie à l'ombre, +s'habillant d'étoffes tranquilles. Pour que l'évocation fût sauve, +Hugues ne voulut plus voir la danseuse qu'en toilette de ville, +mieux ressemblante ainsi et toute pareille. + +Maintenant il allait la visiter souvent, chaque fois qu'elle +jouait, l'attendant à l'hôtel où elle descendait. D'abord il se +contenta du mensonge consolant de son visage. Il cherchait dans ce +visage la figure de la morte. Pendant de longues minutes, il la +regardait, avec une joie douloureuse, emmagasinant ses lèvres, ses +cheveux, son teint, les décalquant au fil de ses yeux stagnants... +Élan, extase du puits qu'on croyait mort et où s'enchâsse une +présence. L'eau n'est plus nue; le miroir vit! + +Pour s'illusionner aussi avec sa voix, il baissait parfois les +paupières, il l'écoutait parler, il buvait ce son, presque +identique à s'y méprendre, sauf par instant un peu de sourdine, un +peu d'ouate sur les mots. C'était comme si l'ancienne eût parlé +derrière une tenture. + +Pourtant, de cette première apparition sur la scène, un souvenir +troublant persistait: il avait entrevu ses bras nus, sa gorge, la +ligne souple du dos et se les imaginait aujourd'hui dans la robe +close. + +Une curiosité de chair s'infiltra. + +Qui dira les passionnées étreintes d'un couple qui s'aime, +longuement séparé? Or la mort ici n'avait été qu'une absence, +puisque la même femme était retrouvée. + +En regardant Jane, Hugues songeait à la morte, aux baisers, aux +enlacements de naguère. Il croirait reposséder l'autre, en +possédant celle-ci. Ce qui paraissait fini à jamais allait +recommencer. Et il ne tromperait même pas l'Épouse, puisque c'est +elle encore qu'il aimerait dans cette effigie et qu'il baiserait +sur cette bouche telle que la sienne. + +Hugues connut ainsi de funèbres et violentes joies. Sa passion ne +lui apparut pas sacrilège mais bonne, tant il dédoubla ces deux +femmes en un seul être--perdu, retrouvé, toujours aimé, dans le +présent comme dans le passé, ayant des yeux communs, une chevelure +indivise, une seule chair, un seul corps auquel il demeurait +fidèle. + +Chaque fois maintenant que Jane arrivait à Bruges, Hugues la +rejoignit, soit à la fin de l'après-midi, avant le spectacle; mais +surtout après, dans les silencieux minuits où, jusque tard, il +s'enchantait auprès d'elle: malgré l'évidence, son grand deuil +intact, les appartements d'hôtel toujours l'air étrangers et +transitoires, il parvenait peu à peu à se persuader que les +mauvaises années n'avaient point été que c'était toujours le +foyer, le ménage d'amour, la femme première, l'intimité calme +avant les baisers permis. + +Les douces soirées: chambre close, paix intérieure, unité du +couple qui se suffit, silence et paix quiète! Les yeux, comme des +phalènes, ont tout oublié: les angles noirs, les vitres froides, +la pluie, au dehors, et l'hiver, les carillons sonnant la mort de +l'heure--pour ne plus papillonner que dans le cercle étroit de la +lampe! + +Hugues revivait ces soirées-là... Oubli total! Recommencements! Le +temps coule en pente, sur un lit sans pierres... Et il semble que, +vivant, on vive déjà d'éternité. + + +V + +Hugues installa Jane dans une maison riante qu'il avait louée pour +elle au long d'une promenade qui aboutit à des banlieues de +verdures et de moulins. + +En même temps, il l'avait décidée à quitter le théâtre. Ainsi il +l'aurait toujours à Bruges et mieux à lui. Pas une minute, +cependant, il n'avait envisagé le petit ridicule pour un homme +grave et de son âge, après un si inconsolable deuil notoire, de +s'amouracher d'une danseuse. À vrai dire, il n'avait pas d'amour +pour elle. Tout ce qu'il désirait, c'était pouvoir éterniser le +leurre de ce mirage. Quand il prenait dans ses mains la tête de +Jane, l'approchait de lui, c'était pour regarder ses yeux, pour y +chercher quelque chose qu'il avait vu dans d'autres: une nuance, +un reflet, des perles, une flore dont la racine est dans l'âme-- +et qui y flottaient aussi peut-être. + +D'autres fois, il dénouait ses cheveux, en inondait ses épaules, +les assortissait mentalement à un écheveau absent, comme s'il +fallait les filer ensemble. + +Jane ne comprenait rien à ces allures anormales de Hugues, à ses +muettes contemplations. + +Elle se rappelait, au commencement de leurs relations, son +inexpliquée tristesse quand elle lui avait dit que sa chevelure +était teinte; et avec quel émoi, depuis, il l'épiait pour savoir +si elle la maintenait de la même nuance. + +--«J'ai l'envie de ne plus me teindre», avait-elle dit un jour. + +Il en avait paru tout troublé, insistant pour qu'elle gardât ses +cheveux de cet or clair qu'il aimait tant. Et, en disant cela, il +les avait pris, caressés de la main, y enfonçant les doigts comme +un avare dans son trésor qu'il retrouve. + +Et il avait balbutié des choses confuses: «Ne change rien... c'est +parce que tu es ainsi que je t'aime! Ah! tu ne sais pas, tu ne +sauras jamais ce que je manie dans tes cheveux...» + +Il semblait vouloir en dire davantage; puis s'arrêtait, comme au +bord d'un abîme de confidences. + +Depuis qu'elle s'était installée à Bruges, il venait la voir +presque tous les jours, passait d'ordinaire ses soirées chez elle, +y soupait parfois, malgré la mauvaise humeur de Barbe, sa vieille +servante qui, le lendemain, maugréait d'avoir inutilement préparé +le repas et d'avoir attendu. Barbe feignait de croire qu'il avait +vraiment mangé au restaurant; mais, au fond, demeurait incrédule +et ne reconnaissait plus son maître, auparavant si ponctuel, si +casanier. + +Hugues sortait beaucoup, partageant les heures entre sa maison et +celle de Jane. + +Il y allait de préférence vers le soir, par habitude prise de ne +sortir qu'aux fins d'après-midi; et puis aussi pour n'être pas +trop remarqué en ses promenades vers cette demeure qu'il avait +expressément choisie dans un quartier solitaire. Lui n'avait +éprouvé vis-à-vis de lui-même aucune honte ni rougeur d'âme, parce +qu'il savait le motif, le stratagème de cette transposition qui +était non seulement une excuse, mais l'absolution, la +réhabilitation devant la morte et presque devant Dieu. Mais il +fallait compter avec la province qui est prude: comment ne pas s'y +inquiéter un peu du voisinage, de l'hostilité ou du respect +publics lorsqu'on en sent sur soi incessamment les yeux posés, +l'attouchement pour ainsi dire? + +En cette Bruges catholique surtout, où les moeurs sont sévères! +Les hautes tours dans leurs frocs de pierre partout allongent leur +ombre. Et il semble que, des innombrables couvents, émane un +mépris des roses secrètes de la chair, une glorification +contagieuse de la chasteté. À tous les coins de rue, dans des +armoires de boiserie et de verre, s'érigent des Vierges en +manteaux de velours, parmi des fleurs de papier qui se fanent, +tenant en main une banderole avec un texte déroulé, qui de leur +côté proclament: «Je suis l'Immaculée.» + +Les passions, les accointances des sexes hors mariage y sont +toujours l'oeuvre perverse, le chemin de l'enfer, le péché du +sixième et du neuvième commandement qui fait parler bas dans les +confessionnaux et farde de confusion les pénitentes. + +Hugues connaissait cette austérité de Bruges et avait évité de +l'offusquer. Mais, en cette vie de province tout exiguë, rien +n'échappe. Bientôt il suscita à son insu une pieuse indignation. +Or, la foi scandalisée s'y exprime volontiers en ironies. Telle la +cathédrale rit et nargue le diable avec les masques de ses +gargouilles. + +Quand la liaison du veuf avec la danseuse se fut ébruitée, il +devint, sans le savoir, la fable de la ville. Nul n'en ignora: +bavardages de porte en porte; propos d'oisiveté; cancans +colportés, accueillis avec une curiosité de béguines; herbe de la +médisance qui, dans les villes mortes, croît entre tous les pavés. + +On s'amusa d'autant plus de l'aventure qu'on avait connu son long +désespoir, ses regrets sans éclaircie, toutes ses pensées +uniquement cueillies et nouées en bouquet pour une tombe. +Aujourd'hui, c'est là qu'aboutissait ce deuil qu'on avait pu +croire éternel. + +Tous s'y étaient trompés, le pauvre veuf lui-même, qui avait été +sans doute ensorcelé par une coquine. On la connaissait bien. +C'était une ancienne danseuse du théâtre. On se la montrait au +passage, en riant, en s'indignant un peu de son air de personne +tranquille que démentaient, trouvait-on, son dandinement et sa +chevelure jaune. On savait même où elle habitait, et que le veuf +allait la voir tous les soirs. Encore un peu, on aurait dit les +heures et son itinéraire... + +Les bourgeoises curieuses, dans le vide des après-midi inoccupées, +surveillaient son passage, assises à une croisée, l'épiant dans +ces sortes de petits miroirs qu'on appelle des espions et qu'on +aperçoit à toutes les demeures, fixes sur l'appui extérieur de la +fenêtre. Glaces obliques où s'encadrent des profils équivoques de +rues; pièges miroitants qui capturent, à leur insu, tout le manège +des passants, leurs gestes, leurs sourires, la pensée d'une seule +minute en leurs yeux--et répercute tout cela dans l'intérieur des +maisons où quelqu'un guette. + +Ainsi, grâce à la trahison des miroirs, on connut vite toutes les +allées et venues de Hugues et chaque détail du quasi concubinage +dans lequel il vivait maintenant avec Jane. L'illusion où il +persistait, ses naïves précautions de ne l'aller voir qu'au soir +tombant greffèrent d'une sorte de ridicule cette liaison qui avait +offusqué d'abord, et l'indignation s'acheva dans des rires. + +Hugues ne soupçonnait rien. Et il continua à sortir quand le jour +décline, pour s'acheminer, en de volontaires détours, vers la +toute proche banlieue. + +Comme, à présent, elles lui furent moins douloureuses, ces +promenades au crépuscule! Il traversait la ville, les ponts +centenaires, les quais mortuaires au long desquels l'eau soupire. +Les cloches, dans le soir, sonnaient chaque fois pour quelque obit +du lendemain. Ah! ces cloches à toutes volées, mais si en allées-- +semblait-il--et déjà si lointaines de lui, tintant comme en +d'autres ciels... + +Et le trop-plein des gouttières avait beau dégouliner, le tunnel +des ponts suinter des larmes froides, les peupliers du bord de +l'eau frémir comme la plainte d'une frêle source inconsolable, +Hugues n'entendait plus cette douleur des choses; il ne voyait +plus la ville rigide et comme emmaillotée dans les mille +bandelettes de ses canaux. + +La ville d'autrefois, cette Bruges-la-Morte, dont il semblait +aussi le veuf, ne l'effleurait plus qu'à peine d'un glacis de +mélancolie; et il marchait, consolé, à travers son silence, comme +si Bruges aussi avait surgi de son tombeau et s'offrait telle +qu'une ville neuve qui ressemblerait à l'ancienne. + +Et tandis qu'il s'en allait chaque soir retrouver Jane, pas un +éclair de remords; ni, une seule minute, le sentiment du parjure, +du grand amour tombé dans la parodie, de la douleur quittée--pas +même ce petit frisson qui court dans les moelles de la veuve, la +première fois qu'en ses crêpes et ses cachemires elle agrafe une +rose rouge. + + +VI + +Hugues songeait: quel pouvoir indéfinissable que celui de la +ressemblance! + +Elle correspond aux deux besoins contradictoires de la nature +humaine: l'habitude et la nouveauté. L'habitude qui est la loi, le +rythme même de l'être. Hugues l'avait expérimenté avec une acuité +qui décida de sa destinée sans remède. Pour avoir vécu dix ans +auprès d'une femme toujours chère, il ne pouvait plus se +désaccoutumer d'elle, continuait à s'occuper de l'absente et à +chercher sa figure sur d'autres visages. + +D'autre part, le goût de la nouveauté est non moins instinctif. +L'homme se lasse à posséder le même bien. On ne jouit du bonheur, +comme de la santé, que par contraste. Et l'amour aussi est dans +l'intermittence de lui-même. + +Or la ressemblance est précisément ce qui les concilie en nous, +leur fait part égale, les joint en un point imprécis. La +ressemblance est la ligne d'horizon de l'habitude et de la +nouveauté. + +En amour principalement, cette sorte de raffinement opère: charme +d'une femme nouvelle arrivant qui ressemblerait à l'ancienne! + +Hugues en jouissait avec un grandissant délice, lui que la +solitude et la douleur avaient dès longtemps sensibilisé jusqu'à +ces nuances d'âme. N'est-ce pas d'ailleurs par un sentiment inné +des analogies désirables qu'il était venu vivre à Bruges dès son +veuvage? + +Il avait ce qu'on pourrait appeler «le sens de la ressemblance», +un sens supplémentaire, frêle et souffreteux, qui rattachait par +mille liens ténus les choses entre elles, apparentait les arbres +par des fils de la Vierge, créait une télégraphie immatérielle +entre son âme et les tours inconsolables. + +C'est pour cela qu'il avait choisi Bruges, Bruges d'où la mer +s'était retirée, comme un grand bonheur aussi. + +C'avait été déjà un phénomène de ressemblance, et parce que sa +pensée serait à l'unisson avec la plus grande des Villes Grises. + +Mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont +l'air de la Toussaint! Ce gris comme fait avec le blanc des +coiffes de religieuses et le noir des soutanes de prêtres, d'un +passage incessant ici et contagieux. Mystère de ce gris, d'un +demi-deuil éternel! + +Car partout les façades, au long des rues, se nuancent à l'infini: +les unes sont d'un badigeon vert pâle ou de briques fanées +rejointoyées de blanc; mais, tout à côté, d'autres sont noires, +fusains sévères, eaux-fortes brûlées dont les encres y remédient, +compensent les tons voisins un peu clairs; et, de l'ensemble, +c'est quand même du gris qui émane, flotte, se propage au fil des +murs alignés comme des quais. + +Le chant des cloches aussi s'imaginerait plutôt noir; or, ouaté, +fondu dans l'espace, il arrive en une rumeur également grise qui +traîne, ricoche, ondule sur l'eau des canaux. + +Et cette eau elle-même, malgré tant de reflets: coins de ciel +bleu, tuiles des toits, neige des cygnes voguant, verdure des +peupliers du bord, s'unifie en chemins de silence incolores. + +Il y a là, par un miracle du climat, une pénétration réciproque, +on ne sait quelle chimie de l'atmosphère qui neutralise les +couleurs trop vives, les ramène à une unité de songe, à un +amalgame de somnolence plutôt grise. + +C'est comme si la brume fréquente, la lumière voilée des ciels du +Nord, le granit des quais, les pluies incessantes, le passage des +cloches eussent influencé, par leur alliage, la couleur de l'air-- +et aussi, en cette ville âgée, la cendre morte du temps, la +poussière du sablier des années accumulant, sur tout, son oeuvre +silencieuse. + +Voilà pourquoi Hugues avait voulu se retirer là, pour sentir ses +dernières énergies imperceptiblement et sûrement s'ensabler, +s'enliser sous cette petite poussière d'éternité qui lui ferait +aussi une âme grise, de la couleur de la ville! + +Aujourd'hui ce sens de la ressemblance, par une diversion brusque +et quasi miraculeuse, avait agi encore, mais d'une façon inverse. +Comment, et par quelle manigance de la destinée, dans cette Bruges +si lointaine de ses premiers souvenirs, avait surgi brusquement ce +visage qui devait les ressusciter tous? + +Quoi qu'il en fût du singulier hasard, Hugues s'abandonna +désormais à l'enivrement de cette ressemblance de Jane avec la +morte, comme jadis il s'exaltait à la ressemblance de lui-même +avec la ville. + + +VII + +Depuis les quelques mois déjà que Hugues avait rencontré Jane, +rien encore n'avait altéré le mensonge où il revivait. Comme sa +vie avait changé! Il n'était plus triste. Il n'avait plus cette +impression de solitude dans un vide immense. Son amour d'autrefois +qui semblait à jamais si loin et hors de l'atteinte, Jane le lui +avait rendu; il le retrouvait et le voyait en elle, comme on voit, +dans l'eau, la lune décalquée, toute pareille. Or, jusqu'ici, +nulle ride, nul frisson sous un vent mauvais qui atténuât +l'intégrité de ce reflet. + +Et c'est si bien la morte qu'il continuait à honorer dans le +simulacre de cette ressemblance, qu'il n'avait jamais cru un +instant manquer de fidélité à son culte ou à sa mémoire. Chaque +matin, ainsi qu'au lendemain de son décès, il faisait ses +dévotions--comme les stations du chemin de la croix de l'amour-- +devant les souvenirs conservés d'elle. Dans l'ombre silencieuse +des salons, aux persiennes entr'ouvertes, parmi les meubles jamais +dérangés, il allait longuement, dès son lever, s'attendrir encore +devant les portraits de sa femme: là, une photographie, à l'âge où +elle était jeune fille, peu de temps avant leurs fiançailles; au +centre d'un panneau, un grand pastel dont la vitre miroitante tour +à tour la cachait et la montrait, en une silhouette intermittente; +ici, sur un guéridon, une autre photographie dans un cadre niellé, +un portrait des dernières années où elle a déjà un air souffrant +et de lis qui s'incline... Hugues y mettait les lèvres et les +baisait comme une patène ou comme des reliquaires. + +Chaque matin aussi, il contemplait le coffret de cristal où la +chevelure de la morte, toujours apparente, reposait. Mais à peine +s'il en levait le couvercle. Il n'aurait pas osé la prendre ni +tresser ses doigts avec elle. C'était sacré, cette chevelure! +c'était la chose même de la morte, qui avait échappé à la tombe +pour dormir d'un meilleur sommeil dans ce cercueil de verre. Mais +cela était mort quand même, puisque c'était d'un mort, et il +fallait n'y jamais toucher. Il devait suffire de la regarder, de +la savoir intacte, de s'assurer qu'elle était toujours présente, +cette chevelure, d'où dépendait peut-être la vie de la maison. + +Hugues restait ainsi de longues heures à ranimer ses souvenirs, +tandis que le lustre, au-dessus de sa tête, dans le silence clos +des salons, émiettait de son goupillon de cristal grelottant la +bruine d'une petite plainte. + +Et puis, il s'en allait chez Jane, ainsi qu'à la dernière station +de son culte. Jane qui possédait, elle, la chevelure tout entière +et vivante, Jane qui était comme le portrait le plus ressemblant +de la morte. Un jour, même, pour se leurrer dans une +identification plus spéciale, Hugues avait eu une idée bizarre qui +le séduisit aussitôt: ce n'est pas seulement de menus objets, des +brimborions, des portraits qu'il conservait de sa femme; il avait +voulu tout garder d'elle, comme si elle n'était qu'absente. Rien +n'avait été distrait, donné ou vendu. Sa chambre était toujours +prête, comme pour son retour possible, rangée et pareille, avec un +nouveau buis bénit chaque année. Son linge d'autrefois était +complet et empilé dans les tiroirs, pleins de sachets, qui le +conservaient intact dans son immobilité un peu jaunie. Les robes +aussi, toutes les anciennes toilettes pendaient dans les armoires, +soies et popelines vidées de gestes. + +Hugues voulait parfois les revoir, jaloux de ne rien oublier, +d'éterniser son regret... + +L'amour, comme la foi, s'entretient par de petites pratiques. Or, +un jour, une envie étrange lui traversa l'esprit, qui aussitôt le +hanta jusqu'à l'accomplissement: voir Jane avec une de ces robes, +habillée comme la morte l'avait été. Elle déjà si ressemblante, +ajoutant à l'identité de son visage l'identité d'un de ces +costumes qu'il avait vus naguère adaptés à une taille toute +pareille. Ce serait plus encore sa femme revenue. + +Minute divine, celle où Jane s'avancerait vers lui ainsi parée, +minute qui abolirait le temps et les réalités, qui lui donnerait +l'oubli total! + +Une fois entrée en lui, cette idée devint fixe, obsédante, roulant +son grelot. + +Il se décida: un matin, il appela sa vieille servante pour lui +faire descendre du grenier une malle qui servirait à transporter +quelques-unes des précieuses robes. + +--«Monsieur va en voyage?» demanda la vieille Barbe qui, ne +s'expliquant pas le nouveau genre de vie de son maître, autrefois +si cloîtré, ses sorties, ses absences, ses repas au dehors, +commençait à lui supposer des lubies. + +Il se fit aider par elle pour dépendre et trier les toilettes et +les garantir de la poussière vite envolée en nuages dans ces +armoires longtemps immobiles. + +Il choisit deux robes, les deux dernières que la morte avait +achetées et les étala soigneusement dans la malle, égalisant la +jupe, tapotant les plis. + +Barbe n'y comprenait rien, mais cela la choquait de voir morceler +cette garde-robe à laquelle on n'avait jamais touché. Allait-on la +vendre? Et elle hasarda: + +--«Que dirait la pauvre madame?» + +Hugues la regarda. Il avait pâli. Est-ce qu'elle aurait deviné? +Est-ce qu'elle saurait? + +--«Que voulez-vous dire?» interrogea-t-il. + +--Je pense, répondit la vieille Barbe, que dans mon village, en +Flandre, quand on n'a pas vendu tout de suite, la semaine de son +enterrement, les hardes d'un mort, on doit les conserver, sa +propre vie durant, sous peine de maintenir ce mort en purgatoire +jusqu'à ce qu'on trépasse soi-même. + +--Soyez tranquille, fit Hugues rassuré. Je n'ai l'intention de +rien vendre. Elle a raison votre légende.» + +Barbe demeura donc stupéfaite quand elle le vit peu après, malgré +ce qu'il venait de dire, faire charger la malle sur un fiacre et +partir. + +Hugues ne sut comment communiquer à Jane sa folle idée; car jamais +il ne lui avait parlé de son passé--par une sorte de délicatesse, +de pudeur vis-à-vis de la morte--ni même fait une allusion à la +douce et cruelle ressemblance qu'il poursuivait en elle. + +La malle déposée, Jane poussa de petits cris, elle sautilla:-- +Quelle surprise! Il l'avait comblée sans doute. Quoi? des cadeaux? +une robe?... + +--Oui, des robes, fit Hugues machinalement. + +--Ah! tu es gentil! Il y en a donc plus d'une? + +--Deux. + +--De quelle couleur? Vite! laisse voir! Et elle s'approchait, la +main tendue, demandant la clé. + +Hugues ne savait quoi dire. Il n'osait pas parler, ne voulant pas +se trahir, expliquer le maladif désir auquel il avait cédé comme +un impulsif. + +La malle ouverte, Jane exhuma les robes et les enveloppa d'un +rapide coup d'oeil, l'air aussitôt désappointée: + +--Quelle laide façon! Et ce dessin dans la soie, comme c'est +vieux, vieux! Mais où as-tu acheté de pareilles robes? Et dans la +jupe, ces draperies! Il y a dix ans qu'on portait cela. Je crois +que tu te moques de moi!... + +Hugues demeurait perplexe et très penaud; il cherchait des mots, +une explication, pas la vraie, mais une autre, vraisemblable. Il +commençait à voir le ridicule de son idée, et pourtant elle le +tenaillait toujours. + +Oh! qu'elle y consente! qu'elle revête une de ces robes, fût-ce +une minute! et cette minute, quand il la verra habillée comme +l'ancienne, contiendra vraiment pour lui tout le paroxysme de la +ressemblance et l'infini de l'oubli. + +Il lui expliqua, à voix câline: «Oui! c'étaient de vieilles +robes... dont il avait hérité... les robes d'une parente... il +avait voulu plaisanter... il avait l'envie de la voir avec une de +ces vieilles robes. C'était fou; mais il en avait l'envie... une +seule minute!...» + +Jane n'y comprenait rien; riait, tournait et retournait chaque +toilette en tous sens, appréciait l'étoffe, d'une soie riche à +peine fanée, mais demeurait stupéfaite devant cette façon bizarre +et un peu ridicule qui pourtant avait été la mode et l'élégance... + +Hugues insistait. + +--Mais tu me trouveras laide! + +Ahurie d'abord de ce caprice, Jane finit par juger drôle, elle-même, +de se parer de ces défroques. Rieuse et gamine, elle ôta son +peignoir et, les bras nus, ajustant la guimpe qui couvrait son +corset, la refoulant ainsi que les dentelles de sa chemise, elle +revêtit l'une des deux robes qui était décolletée... Debout devant +la glace, Jane riait de se voir ainsi: «J'ai l'air d'un vieux +portrait!» + +Et elle minaudait, se contorsionnait; monta sur la table, en +relevant ses jupes, pour se voir tout entière, riant toujours, la +gorge secouée, un bout de la chemise mal fixée dépassant du +corsage sur la chair nue, moins chaste qu'elle, et y apportant +l'évidence des intimités du linge. + +Hugues contemplait. Cette minute, qu'il avait rêvée culminante et +suprême, apparaissait polluée, triviale. Jane prenait plaisir à ce +jeu. Elle voulut maintenant essayer l'autre robe et, dans un accès +de gaîté folle, se mit à danser, multipliant les entrechats, +reprise de chorégraphie. + +Hugues se sentait un malaise d'âme grandissant; il eut +l'impression d'assister à une douloureuse mascarade. Pour la +première fois, le prestige de la conformité physique n'avait pas +suffi. Il avait opéré encore, mais à rebours. Sans la +ressemblance, Jane ne lui eût apparu que vulgaire. À cause de la +ressemblance, elle lui donna, durant un instant, cette atroce +impression de revoir la morte, mais avilie, malgré le même visage +et la même robe--l'impression qu'on éprouve, les jours de +procession, quand le soir on rencontre celles ayant figuré la +Vierge ou les Saintes Femmes, encore affublées du manteau, des +pieuses tuniques, mais un peu ivres, tombées à un carnaval +mystique, sous les réverbères dont les plaies saignent dans +l'ombre. + + +VIII + +Un dimanche de mars qui était celui de Pâques, la vieille Barbe +apprit de son maître, le matin, qu'il ne dînerait ni ne souperait +chez lui et qu'elle était libre jusqu'au soir. Elle en fut toute +réjouie, car puisque son jour de congé coïncidait avec un jour de +grande fête, elle irait au Béguinage, assisterait aux offices: la +grand'messe, les vêpres, le salut, et passerait le reste de la +journée chez sa parente, soeur Rosalie, qui habitait un des +couvents principaux du religieux enclos. + +C'était une des meilleures, une des seules joies de Barbe d'aller +au Béguinage. Tout le monde l'y connaissait. Elle y avait +plusieurs amies parmi les béguines, et rêvait, pour ses très vieux +jours, quand elle aurait amassé quelques économies, d'y venir +elle-même prendre le voile et finir sa vie comme tant d'autres-- +si heureuses!--qu'elle voyait avec une cornette emmaillotant leur +tête d'ivoire âgé. + +Surtout par ce matin de mars adolescent, elle exultait de +s'acheminer vers son cher Béguinage, d'un pas encore alerte, dans +sa grande mante noire à capuchon, oscillant comme une cloche. Au +loin, des tintements semblaient s'accorder avec sa marche, +sonneries de paroisse unanimes, et, parmi elles, tous les quarts +d'heure, la musique grêle, chevrotante du carillon, un air comme +tapoté sur un clavier de verre... + +Un commencement de verdure printanière donnait à la banlieue un +air de campagne. Or bien que, depuis plus de trente ans, Barbe fût +en condition à la ville, elle avait gardé, comme toutes ses +pareilles, le souvenir persistant de son village, une âme paysanne +qu'un peu d'herbe ou de feuillage attendrit. + +La bonne matinée! Et comme elle allait d'un pas allègre, dans le +soleil clair, émue d'un cri d'oiseau, de l'odeur des jeunes +pousses en ce faubourg déjà rustique où verdoient les sites +choisis du _Minnewater_--le lac d'amour, a-t-on traduit, mais +mieux encore: l'eau où l'on aime! et là, devant cet étang qui +somnole, les nénuphars comme des coeurs de premières communiantes, +les rives gazonnées pleines de fleurettes, les grands arbres, les +moulins, à l'horizon, qui gesticulent, Barbe encore une fois eut +l'illusion du voyage, du retour, à travers champs, vers son +enfance... + +C'était aussi une âme pieuse, de cette foi des Flandres où +subsiste un peu du catholicisme espagnol, cette foi où les +scrupules et la terreur remportent sur la confiance et qui a plus +la peur de l'Enfer que la nostalgie du Ciel. Avec pourtant un +amour du décor, la sensualité des fleurs, de l'encens, des riches +étoffes, qui appartient en propre à la race. C'est pourquoi +l'esprit obscur de la vieille servante s'extasiait par avance aux +pompes des saints offices, tandis qu'elle franchissait le pont +arqué du Béguinage et pénétrait dans l'enceinte mystique. + +Déjà, ici, le silence d'une église; même le bruit des minces +sources du dehors, dégoulinées dans le lac, arrivant comme une +rumeur de bouches qui prient; et les murs, tout autour, des murs +bas qui bornent les couvents, blancs comme des nappes de Sainte +Table. Au centre, une herbe étoffée et compacte, une prairie de +Jean Van Eyck, où paît un mouton qui a l'air de l'Agneau pascal. + +Des rues, portant des noms de saintes ou de bienheureux, tournent, +obliquent, s'enchevêtrent, s'allongent, formant un hameau du moyen +âge, une petite ville à part dans l'autre ville, plus morte +encore. Si vide, si muette, d'un silence si contagieux qu'on y +marche doucement, qu'on y parle bas, comme dans un domaine où il y +a un malade. + +Si par hasard quelque passant approche, et fait du bruit, on a +l'impression d'une chose anormale et sacrilège. Seules quelques +béguines peuvent logiquement circuler là, à pas frôlants, dans +cette atmosphère éteinte; car elles ont moins l'air de marcher que +de glisser, et ce sont plutôt des cygnes, les soeurs des cygnes +blancs des longs canaux. Quelques-unes, qui s'étaient attardées, +se hâtaient sous les ormes du terre-plein, quand Barbe se dirigea +vers l'église d'où venait déjà l'écho de l'orgue et de la messe +chantée. Elle entra en même temps que les béguines qui allaient +prendre place dans les stalles, en double rang de boiseries +sculptées, s'alignant près du choeur. Toutes les coiffes se +juxtaposaient, leurs ailes de linge immobilisées, blanches avec +des reflets décalqués, rouge et bleu, quand le soleil traversait +les vitraux. Barbe regarda de loin, d'un oeil d'envie, le groupe +agenouillé des Soeurs de la communauté, épouses de Jésus et +servantes de Dieu, avec l'espoir, un jour aussi, d'en faire +partie... + +Elle avait pris place dans un des bas côtés de l'église, parmi +quelques fidèles, laïcs également: vieillards, enfants, familles +pauvres logées dans les maisons du Béguinage qui se dépeuple; +Barbe, qui ne savait pas lire, égrenait un gros rosaire, priant à +pleines lèvres, regardant parfois du côté de soeur Rosalie, sa +parente, qui occupait la deuxième place dans les stalles, après la +Mère Révérende. + +Comme l'église était belle, toute braséante de cires allumées. +Barbe, au moment de l'Offertoire, alla acheter un petit cierge à +la soeur sacristine qui se tenait près d'un if de fer forgé, où +bientôt l'offrande de la vieille servante brûla à son tour. + +De temps en temps, elle suivait la consomption de son cierge, +qu'elle reconnaissait parmi les autres. + +Ah! qu'elle était heureuse! et comme les prêtres ont raison de +dire que l'église est la maison de Dieu! surtout qu'au Béguinage, +c'étaient des Soeurs qui chantaient au jubé, avec des voix douces +comme doivent en avoir les anges seuls. + +Barbe ne se lassait pas d'écouter l'harmonium, les cantiques qui +se dépliaient tout blancs, comme de beaux linges. + +Cependant la messe était dite; les lumières s'éteignaient. + +Toutes ensemble, dans un frissonnement de leurs cornettes, les +béguines sortirent--essaim qui prit son vol, sema un moment le +jardin vert de blanches envergures, d'un départ de mouettes. Barbe +avait suivi, mais à distance, par une sorte de discrétion +respectueuse, soeur Rosalie, sa parente; puis, quand elle la vit +rentrer dans son couvent, elle hâta le pas, et, un moment après, y +pénétrait à son tour. + +Les béguines sont ainsi à plusieurs dans chacune des demeures qui +composent la communauté. Ici, trois ou quatre; là, jusqu'à quinze +ou vingt. Le couvent de soeur Rosalie était nombreux; et toutes +les Soeurs, au moment où Barbe y entra, à peine revenues de +l'église, causaient, riaient, s'interpellaient dans la vaste salle +de l'ouvroir. À cause du jour férié, les corbeilles de couture, +les carreaux de dentelle étaient rangés dans les coins. Les unes, +dans le jardinet qui précède le logis, examinaient les plantes, la +croissance des parterres bordés de buis. D'autres, jeunes parfois, +montraient des cadeaux reçus, des oeufs de Pâques avec du sucre en +givre. Barbe, un peu intimidée, suivait partout sa parente dans +les chambres, les parloirs, où d'autres visites affluaient, ayant +peur de rester seule, de paraître intruse, attendant avec une +petite anxiété qu'on la priât à dîner, comme c'était la coutume. +Mais encore! S'il y avait aujourd'hui trop de parents arrivés et +qu'il n'y eût pas de place? + +Barbe fut rassurée quand soeur Rosalie vint l'inviter de la part +de la Supérieure, en s'excusant de la laisser seule, très +affairée, car les béguines ont chacune leur tour de diriger le +ménage une semaine, et c'était le sien. + +--Nous causerons après le dîner, ajouta-t-elle. D'autant plus que +j'ai quelque chose de grave à vous dire. + +--De grave? interrogea Barbe effrayée. Alors, dites-le moi tout de +suite. + +--Je n'ai pas le temps... tout à l'heure... + +Et elle s'esquiva par les corridors, laissant la vieille servante +consternée. Quelque chose de grave? Qu'est-ce qu'il pouvait bien y +avoir? Un malheur? Mais elle n'avait plus rien de cher au monde, +personne d'autre que cette unique parente. + +Alors, il s'agissait d'elle. Qu'est-ce qu'on pouvait bien lui +reprocher? de quoi l'accusait-on? Elle n'avait jamais trompé d'un +liard. Quand elle allait à confesse, elle ne savait vraiment quoi +dire et quel péché s'imputer. + +Barbe demeura tout anxieuse. Soeur Rosalie avait eu un air si +sombre, presque que sévère en lui parlant! C'était fini, la bonne +joie de cette journée. Elle n'avait plus le coeur à rire, à se +mêler aux groupes qui, là-bas, s'égayaient, jacassaient, +examinaient des dentelles commencées, d'un dessin nouveau où +aboutissent les fils inextricables des bobines. + +Seule, à l'écart, sur une chaise, elle songeait maintenant à la +chose inconnue que soeur Rosalie allait lui dire. + +Quand on se fut mis à table, dans le long réfectoire, après la +prière à voix haute, Barbe mangea à peine et sans plaisir +vraiment, tandis qu'elle voyait les saines et roses béguines et +quelques autres invitées, des parentes comme elle, faire honneur à +ce repas de fête et de dimanche. On servait du vin ce jour-là, du +vin de Tours, onctueux et d'or, du vin de burettes. Barbe vida le +verre qu'on lui avait, versé, croyant noyer ses préoccupations. +Une migraine lui vint. + +Le repas lui avait paru interminable. Quand il s'acheva, elle +courut droit à la soeur Rosalie, l'interrogeant du regard. +Celle-ci remarqua son trouble et vite tâcha de la calmer. + +--Ce n'est rien, Barbe! Voyons, mon amie, ne vous alarmez pas +ainsi. + +--Qu'y a-t-il? + +--Rien! rien de très grave. Un petit conseil que je devais vous +donner. + +--Ah! vous m'avez fait peur... + +--Quand je dis rien de grave, il s'agit du présent. Mais la chose +pourrait devenir grave. Voici: il sera peut-être nécessaire que +vous changiez de service. + +--Changer de service! Et pourquoi donc? Voilà cinq ans que je suis +chez M. Viane. Je lui suis attachée parce que je l'ai vu bien +malheureux; et il tient à moi. C'est le plus honnête homme du +monde. + +--Ah! ma pauvre fille, comme vous êtes naïve! Eh bien, non! ce +n'est pas le plus honnête homme du monde. + +Barbe était devenue toute pâle et demanda: + +--Qu'est-ce que vous voulez dire! qu'est-ce que mon maître a fait +de mal? + +Soeur Rosalie lui raconta alors l'histoire qui avait couru la +ville et s'était divulguée jusque dans cette placide enceinte du +Béguinage: l'inconduite de celui dont tout le monde admirait +autrefois la douleur de veuf si poignante et si inconsolable. Eh +bien! il s'était consolé d'une abominable façon! Il allait +maintenant chez une mauvaise femme, une ancienne danseuse du +théâtre... + +Barbe tremblait; à chaque mot, étouffait une révolte intérieure; +car elle vénérait sa parente, et ces révélations si offensantes, +si incroyables pour elle, prenaient une autorité dans sa bouche. +C'était donc là la cause de tout ce changement d'existence auquel +elle ne comprenait rien, les sorties fréquentes, les allées et +venues, les repas pris dehors, les rentrées tardives, les absences +nocturnes...? + +La béguine continuait: + +--Avez-vous réfléchi, Barbe, qu'une servante honnête et chrétienne +ne peut pas rester davantage au service d'un homme qui est devenu +un libertin? + +À ce mot, Barbe éclata: ce n'était pas possible! des calomnies, +tout cela, dont soeur Rosalie était dupe. Un si bon maître, qui +adorait sa femme! et, chaque matin encore, sous ses propres yeux, +allait pleurer devant les portraits de la défunte; gardait ses +cheveux mieux qu'une relique. + +--C'est comme je vous le dis, répondit avec calme soeur Rosalie. +Je sais tout. Je connais même la maison où habite cette femme. +Elle est située sur mon chemin pour aller en ville et j'y ai vu +entrer ou sortir plus d'une fois M. Viane. + +Ceci était formel. Barbe parut matée. Elle ne répliqua rien, +s'absorba dans une songerie, avec un gros pli et des fronces dans +le milieu du front. + +Puis elle dit ces simples mots: «Je réfléchirai», tandis que sa +parente, rappelée à l'office par les occupations de sa charge, +prenait pour un moment congé d'elle. + +La vieille servante demeura stupide, sans force, ses idées +brouillées, devant cette nouvelle qui contrariait tous ses espoirs +et dérangeait tout le chemin de son avenir. + +D'abord elle était attachée à son maître et ne le quitterait pas +sans des regrets. + +Et puis quel autre service trouver, aussi bon, aisé, lucratif? En +ce ménage de vieux garçon, elle aurait pu parfaire ses économies, +la petite dot indispensable pour venir finir ses jours au +Béguinage. Pourtant soeur Rosalie avait raison. Elle ne pouvait +pas rester davantage chez un homme qui scandalise le prochain. + +Elle savait déjà qu'on ne peut pas servir chez des impies, qui ne +prient pas, qui n'observent pas les lois de l'Église, les +Quatre-Temps, le Carême. La même raison existe pour les débauchés. +Ils commettent même le pire péché, celui que les prédicateurs, dans +les sermons et les retraites, menacent le plus des feux de +l'enfer. Et Barbe écartait vite d'elle jusqu'à cette lointaine +correspondance avec la Luxure, au seul nom de laquelle elle se +signait. + +Quoi décider? Barbe demeura bien perplexe, durant tout le temps +des vêpres et du salut solennel pour la célébration desquels elle +était retournée à l'église, avec la Communauté. Elle pria le +Saint-Esprit de l'éclairer; et ses oraisons furent exaucées, car, +en sortant, elle avait pris une décision. + +Puisque le cas était épineux et au-dessus de son jugement, elle +irait du même pas chez son confesseur habituel, en l'église de +Notre-Dame, et suivrait docilement sa sentence. + +Le prêtre à qui elle raconta tout ce qu'elle venait d'apprendre et +qui connaissait depuis des années cette nature simple, droite, +vite bourrelée de scrupules grâce auxquels sa pauvre âme obscure +apparaissait vraiment comme couronnée d'épines, chercha à la +tranquilliser, lui fit promettre de ne rien brusquer: si ce qu'on +disait de son maître était vrai et qu'il eût ainsi des relations +coupables, il y avait lieu encore de distinguer, quant à elle: +tant que les entrevues avaient lieu en dehors de la maison, elle +devait les ignorer, en tous cas ne pas s'en émouvoir; si, par +malheur, cette femme de mauvaise vie dont il était question venait +chez son maître, le visiter, dîner ou autrement, elle ne pouvait +plus, dans ce cas, être complice de la débauche, devrait refuser +ses services et partir. + +Barbe se fit répéter deux fois la distinction; puis, l'ayant +comprise, enfin, elle sortit du confessionnal, quitta l'église +après une courte prière et s'en retourna vers le quai du Rosaire, +vers la demeure d'où elle était partie si heureuse, le matin, et +qu'il lui faudrait abandonner (elle le sentait bien!) tôt ou +tard... + +Ah! comme il est difficile d'être joyeux longtemps! Et elle +rentrait par les rues mortes, regrettant la verte banlieue de +l'aube, la messe, les cantiques blancs, toutes les choses sur +lesquelles la nuit tombait; songeant à des départs proches, à de +nouveaux visages, à son maître en état de péché mortel; et se +voyant elle-même, sans espoir désormais de finir sa vie au +Béguinage, mourir un soir pareil, toute seule, à l'hospice dont +les fenêtres donnent sur le canal... + + +IX + +Hugues avait éprouvé une grande désillusion depuis le jour où il +eut ce bizarre caprice de vêtir Jane d'une des robes surannées de +la morte. Il avait dépassé le but. À force de vouloir fusionner +les deux femmes, leur ressemblance s'était amoindrie. Tant +qu'elles demeuraient à distance l'une de l'autre, avec le +brouillard de la mort entre elles, le leurre était possible. Trop +rapprochées, les différences apparurent. + +À l'origine, tout ébloui du même visage retrouvé, son émoi était +complice; puis peu à peu, à force de vouloir émietter le +parallèle, il en vint à se tourmenter pour des nuances. + +Les ressemblances ne sont jamais que dans les lignes et dans +l'ensemble. Si on s'ingénie aux détails, tout diffère. Mais +Hugues, sans s'apercevoir qu'il avait changé lui-même sa façon de +regarder, confrontant avec un soin plus minutieux, en imputait la +faute à Jane et la croyait elle-même toute transformée. + +Certes, elle avait toujours les mêmes yeux. Mais, si les yeux sont +les fenêtres de l'âme, il est certain qu'une autre âme y émergeait +aujourd'hui que dans ceux, toujours présents, de la morte. Jane, +douce et réservée d'abord, se lâchait peu à peu. Un relent de +coulisses et de théâtre réapparaissait. L'intimité lui avait rendu +une liberté d'allures, une gaîté bruyante et dégingandée, des +propos libres, son ancienne habitude de toilette négligée, +peignoir sans ordre et cheveux en brouillamini, toute la journée, +dans la maison. La distinction de Hugues s'en offensait. Pourtant +il allait toujours chez elle, cherchant à ressaisir le mirage qui +échappait. Lentes heures! Soirées maussades! Il avait besoin de +cette voix. Il en buvait encore le flot foncé. Et en même temps il +souffrait des paroles dites. + +Jane, de son côté, se lassait de ses humeurs noires, de ses longs +silences. Maintenant, quand il arrivait, vers le soir, elle +n'était pas revenue, attardée à des flâneries en ville, des achats +dans les magasins, des essayages de robes. Il venait aussi la voir +à d'autres heures, en plein jour, le matin ou dans l'après-midi. +Souvent elle était sortie, n'aimant plus à rester chez elle, +s'ennuyant du logis, toujours en courses par les rues. Où +allait-elle? Hugues ne lui connaissait aucune amie. Il l'attendait; +il n'aimait pas à rester seul, il préférait se promener aux environs +jusqu'à son retour. Inquiet, triste, craignant les regards, il +marchait sans but, à la dérive, d'un trottoir à l'autre, gagnait +des quais proches, longeait le bord de l'eau, arrivait à des +places symétriques, attristées d'une plainte d'arbres, s'enfonçait +dans l'écheveau infini des rues grises. + +Ah! toujours ce gris des rues de Bruges! + +Hugues sentait son âme de plus en plus sous cette influence grise. +Il subissait la contagion de ce silence épars, de ce vide sans +passants--à peine quelques vieilles, en mante noire, la tête sous +le capuchon, qui, pareilles à des ombres, s'en revenaient d'avoir +été allumer un cierge à la chapelle du Saint-Sang. Chose curieuse: +on ne voit jamais tant de vieilles femmes que dans les vieilles +villes. Elles cheminent--déjà de la couleur de la terre--âgées +et se taisant, comme si elles avaient dépensé toutes leurs +paroles... Hugues les remarquait à peine, marchant au hasard, trop +absorbé par son ancienne douleur et ses soucis présents. +Machinalement, il revenait à la maison de Jane. Personne encore! + +Il recommençait à marcher, hésitait, tournoyait dans les rues +atrophiées et, sans s'en douter, arrivait au quai du Rosaire. +Alors il se décidait à rentrer chez lui; il n'irait chez Jane que +plus tard, dans la soirée; s'asseyait en un fauteuil, essayait de +lire; puis, au bout d'un instant, noyé de solitude, envahi par le +silence froid de ces grands corridors, il sortait de nouveau. + +C'est le soir... il bruine, d'une petite pluie qui s'étire, +s'accélère, lui épingle l'âme... Hugues se sentait reconquis, +hanté par le visage, poussé vers la demeure de Jane; il +s'acheminait, en approchait, revenait sur ses pas, pris tout à +coup d'un besoin d'isolement, ayant peur maintenant qu'elle fût +chez elle à l'attendre et ne voulant pas la voir. + +À pas rapides, il marchait dans la direction opposée, enfilant des +quartiers vieux, déambulant sans savoir où, vague, lamentable, +dans la boue. La pluie se hâtait, dévidant ses fils, embrouillant +sa toile, mailles de plus en plus étroites, filet impalpable et +mouillé où peu à peu Hugues se sentait amollir. Il recommençait à +se souvenir... il pensait à Jane. Que faisait-elle à pareille +heure, dehors, par ce temps désolé? Il pensait à la morte... Que +devenait-elle aussi? Ah! sa pauvre tombe... les couronnes et les +fleurs en ruines dans ces averses... + +Et des cloches tintaient, si pâles, si lointaines! Comme la ville +est loin! On dirait qu'à son tour elle n'est plus, fondue, en +allée, noyée dans la pluie qui l'a submergée toute... Tristesse +appariée! C'est pour Bruges-la-Morte que, des plus hauts clochers +survivants, une sonnerie de paroisse tombe encore, et s'afflige! + + +X + +À mesure que Hugues sentait son touchant mensonge lui échapper, à +mesure aussi il se retourna vers la Ville, raccordant son âme avec +elle, s'ingéniant à cet autre parallèle dont déjà auparavant-- +dans les premiers temps de son veuvage et de son arrivée à Bruges +--il avait occupé sa douleur. Maintenant que Jane cessait de lui +apparaître toute pareille à la morte, lui-même recommença d'être +semblable à la ville. Il le sentit bien dans ses monotones et +continuelles promenades à travers les rues vides. + +Car il en arrivait à être incapable de rester chez lui, effrayé de +la solitude de sa demeure, du vent pleurant dans les cheminées, +des souvenirs qui y multipliaient autour de lui comme une fixité +d'yeux. Il sortait presque toute la journée, au hasard, désemparé, +incertain de Jane et de son propre sentiment pour elle. + +L'aimait-il vraiment? Et elle-même, quelle indifférence ou quelle +trahison dissimulait-elle? Incertitudes lancinantes! Tristes fins +des après-midi d'hiver abrégées! Brume flottante qui s'agglomère! +Il sentait le brouillard contagieux lui entrer dans l'âme aussi, +et toutes ses pensées estompées, noyées, dans une léthargie grise. + +Ah! cette Bruges en hiver, le soir! + +L'influence de la ville sur lui recommençait: leçon de silence +venue des canaux immobiles, à qui leur calme vaut la présence de +nobles cygnes; exemple de résignation offert par les quais +taciturnes; conseil surtout de piété et d'austérité tombant des +hauts clochers de Notre-Dame et de Saint-Sauveur, toujours au bout +de la perspective. Il y levait les yeux instinctivement comme pour +y chercher un refuge; mais les tours prenaient en dérision son +misérable amour. Elles semblaient dire: «Regardez-nous! Nous ne +sommes que de la Foi! Inégayées, sans sourires de sculpture, avec +des allures de citadelles de l'air, nous montons vers Dieu. Nous +sommes les clochers militaires. Et le Malin a épuisé ses flèches +contre nous!» + +Oh! oui! Hugues aurait voulu être ainsi. Rien qu'une tour, +au-dessus de la vie! Mais lui ne pouvait pas s'enorgueillir, comme +ces clochers de Bruges, d'avoir déjoué les efforts du Malin. On +eût dit, au contraire, un maléfice du Diable, cette passion +envahissante dont à présent il souffre comme d'une possession. + +Des histoires de satanisme, des lectures lui revenaient. Est-ce +qu'il n'y avait pas quelque fondement à ces appréhensions de +pouvoirs occultes et d'envoûtement? + +Et n'était-ce pas comme la suite d'un pacte qui avait besoin de +sang et l'acheminerait à quelque drame? Par moments, Hugues +sentait ainsi comme l'ombre de la Mort qui se serait rapprochée de +lui. + +Il avait voulu éluder la Mort, en triompher et la narguer par le +spécieux artifice d'une ressemblance. La Mort, peut-être, se +vengerait. + +Mais il pouvait encore échapper, s'exorciser à temps! Et à travers +les quartiers de la grande ville mystique où il s'acheminait, il +relevait les yeux vers les tours miséricordieuses, la consolation +des cloches, l'accueil apitoyé des Saintes Vierges qui, au coin de +chaque rue, ouvrant les bras du fond d'une niche, parmi des cires +et des roses sous un globe, qu'on dirait des fleurs mortes dans un +cercueil de verre. + +Oui, il secouerait le joug mauvais! Il se repentait. Il avait été +le _défroqué de la douleur_. Mais il ferait pénitence. Il +redeviendrait ce qu'il fut. Déjà il recommençait à être pareil à +la ville. Il se retrouvait le frère en silence et en mélancolie de +cette Bruges douloureuse, _soror dolorosa_. Ah! comme il avait +bien fait d'y venir au temps de son grand deuil! Muettes +analogies! Pénétration réciproque de l'âme et des choses! Nous +entrons en elles, tandis qu'elles pénètrent en nous. + +Les villes surtout ont ainsi une personnalité, un esprit autonome, +un caractère presque extériorisé qui correspond à la joie, à +l'amour nouveau, au renoncement, au veuvage. Toute cité est un +état d'âme, et d'y séjourner à peine, cet état d'âme se +communique, se propage à nous en un fluide qui s'inocule et qu'on +incorpore avec la nuance de l'air. + +Hugues avait senti, à l'origine, cette influence pâle et +lénifiante de Bruges, et par elle il s'était résigné aux seuls +souvenirs, à la désuétude de l'espoir, à l'attente de la bonne +mort... + +Et maintenant encore, malgré les angoisses du présent, sa peine +quand même se délayait un peu, le soir, dans les longs canaux +d'eau quiète, et il tâchait de redevenir à l'image et à la +ressemblance de la ville. + + +XI + +Or la Ville a surtout un visage de Croyante. Ce sont des conseils +de foi et de renoncement qui émanent d'elle, de ses murs +d'hospices et de couvents, de ses fréquentes églises à genoux dans +des rochets de pierre. Elle commença à gouverner Hugues et à +imposer son obédience. Elle redevint un Personnage, le principal +interlocuteur de sa vie, qui impressionne, dissuade, commande, +d'après lequel on s'oriente et d'où l'on tire toutes ses raisons +d'agir. + +Hugues se retrouva bientôt conquis par cette face mystique de la +Ville, maintenant qu'il échappait un peu à la figure du sexe et du +mensonge de la Femme. Il écoutait moins celle-ci; et, à mesure, il +entendit davantage les cloches. + +Cloches nombreuses et jamais lassées tandis que, dans ses rechutes +de tristesse, il s'était remis à sortir au crépuscule, à errer au +hasard le long des quais. + +Cela lui faisait mal, ces cloches permanentes--glas d'obit, de +requiem, de trentaines; sonneries de matines et de vêpres--tout +le jour balançant leurs encensoirs noirs qu'on ne voyait pas et +d'où se déroulait comme une fumée de sons. + +Ah! ces cloches de Bruges ininterrompues, ce grand office des +morts sans répit psalmodié dans l'air! Comme il en venait un +dégoût de la vie, le sens clair de la vanité de tout et +l'avertissement de la mort en chemin... + +Dans les rues vides où de loin en loin un réverbère vivote, +quelques silhouettes rares s'espaçaient, des femmes du peuple en +longue mante, ces mantes de drap, noires comme les cloches de +bronze, oscillant comme elles. Et, parallèlement, les cloches et +les mantes semblaient cheminer vers les églises, en un même +itinéraire. + +Hugues se sentait conseillé insensiblement. Il suivait le sillage. +Il était regagné par la ferveur ambiante. La propagande de +l'exemple, la volonté latente des choses l'entraînaient à son tour +dans le recueillement des vieux temples. + +Comme à l'origine, il se remit à aimer y faire halte le soir, dans +ces nefs de Saint-Sauveur surtout, aux longs marbres noirs, au +jubé emphatique d'où parfois tombe une musique qui se moire et +déferle... + +Cette musique était vaste, ruisselait des tuyaux sur les dalles; +et c'est elle, eût-on dit, qui noyait, effaçait les inscriptions +poussiéreuses sur les pierres tumulaires et les plaques de cuivre +dont partout la basilique est semée. On pouvait dire vraiment +qu'on y marchait dans la mort! + +Aussi rien, ni les jardins des vitraux, ni les tableaux +merveilleux et sans âge: des Fourbus, des Van Orley, des Érasme +Quellyn, des Crayer, des Seghers aux guirlandes de tulipes jamais +fanées--ne pouvait édulcorer la tristesse tombale du lieu. Et +même, des triptyques et des retables, Hugues n'envisageait qu'à +peine la féerie de couleurs et ce songe éternisé de lointains +peintres, pour ne songer qu'avec plus de mélancolie à la mort en +voyant, sur les volets, le donateur, mains jointes, et la +donatrice aux yeux de cornalines--dont rien ne reste que ces +portraits! Alors il évoquait de nouveau la morte--il ne voulait +plus penser à la vivante, à cette Jane impure dont il laissait +l'image à la porte de l'église--c'est avec la morte qu'il se +rêvait aussi agenouillé autour de Dieu, comme les pieux donateurs +de naguère. + +Hugues aimait encore, en ses crises de mysticisme, à aller +s'ensevelir dans le silence de la petite chapelle de Jérusalem. +C'est là surtout que se dirigeaient, au couchant, les femmes en +mante... Il entrait après elles; les nefs étaient basses; une +sorte de crypte. Tout au fond, dans cette chapelle édifiée pour +l'adoration des plaies du Sauveur, un Christ grandeur nature, un +Christ au tombeau, livide sous un linceul de fine dentelle. Les +femmes en mante allumaient de petits cierges, puis s'éloignaient à +pas glissants. Et les cires saignaient un peu. On aurait dit, dans +cette ombre, que c'étaient les stigmates de Jésus, se rouvrant, se +reprenant à couler, pour laver les fautes de ceux qui venaient là. + +Mais, parmi ses pèlerinages à travers la ville, Hugues adorait +surtout l'hôpital Saint-Jean, où le divin Memling vécut et a +laissé de candides chefs-d'oeuvre pour y dire, au long des +siècles, la fraîcheur de ses rêves quand il entra en +convalescence. Hugues y allait aussi avec l'espoir de se guérir, +de lotionner sa rétine en fièvre à ces murs blancs. Le grand +Catéchisme du Calme! + +Des jardins intérieurs, ourlés de buis; des chambres de malades, +toutes lointaines, où l'on parle bas. Quelques religieuses +passent, déplaçant à peine un peu de silence, comme les cygnes des +canaux déplacent à peine un peu d'eau. Il flotte une odeur de +linge humide, de coiffes défraîchies à la pluie, de nappes d'autel +qu'on vient d'extraire d'antiques armoires... + +Enfin Hugues arrivait au sanctuaire d'art où sont les uniques +tableaux, où rayonne la célèbre châsse de sainte Ursule, telle +qu'une petite chapelle gothique en or, déroulant, de chaque côté, +sur trois panneaux, l'histoire des onze mille Vierges; tandis que +dans le métal émaillé de la toiture, en médaillons fins comme des +miniatures, il y a des Anges musiciens, avec des violons couleur +de leurs cheveux et des harpes en forme de leurs ailes. + +Ainsi le martyre s'accompagne de musiques peintes. C'est qu'elle +est douce infiniment, cette mort des Vierges, groupées comme un +motif d'azalées dans la galère s'amarrant qui sera leur tombeau. +Les soldats sont sur le rivage. Ils ont déjà commencé le massacre; +Ursule et ses compagnes ont débarqué. Le sang coule, mais si rosé! +Les blessures sont des pétales... Le sang ne s'égoutte pas; il +s'effeuille des poitrines. + +Les Vierges sont heureuses et toutes tranquilles, mirant leur +courage dans les armures des soldats, qui luisent en miroirs. Et +l'arc, d'où la mort vient, lui-même leur paraît doux comme le +croissant de la lune! + +Par ces fines subtilités, l'artiste avait exprimé que l'agonie, +pour les Vierges pleines de foi, n'était qu'une +transsubstantiation, une épreuve acceptée en faveur de la joie +très prochaine. Voilà pourquoi la paix, qui régnait déjà en elles, +se propageait jusqu'au paysage, l'emplissait de leur âme comme +projetée. + +Minute transitoire: c'est moins la tuerie que déjà l'apothéose; +les gouttes de sang commencent à se durcifier en rubis pour des +diadèmes éternels; et, sur la terre arrosée, le ciel s'ouvre, sa +lumière est visible, elle empiète... + +Angélique compréhension du martyre! Paradisiaque vision d'un +peintre aussi pieux que génial. + +Hugues s'émouvait. Il songeait à la foi de ces grands artistes de +Flandre, qui nous laissèrent ces tableaux vraiment votifs--eux +qui peignaient comme on prie! + +Ainsi de tous ces spectacles: les oeuvres d'art, les orfèvreries, +les architectures, les maisons aux airs de cloîtres, les pignons +en forme de mitres, les rues ornées de madones, le vent rempli de +cloches, affluait vers Hugues un exemple de piété et d'austérité, +la contagion d'un catholicisme induré dans l'air et dans les +pierres. + +En même temps sa petite enfance, toute dévote, lui revenait, et, +avec elle, une nostalgie d'innocence. Il se sentait un peu +coupable vis-à-vis de Dieu, autant que vis-à-vis de la morte. La +notion du péché réapparaissait, émergeait. + +Depuis un soir de dimanche surtout qu'entré au hasard dans la +cathédrale, pour le salut et pour les orgues, il avait assisté à +la fin d'un sermon. + +Le prêtre prêchait sur la mort. Et quel autre sujet choisir, que +celui-là, dans la ville morne, où de lui-même il s'offre, s'impose +et seul fait monter autour de la chaire sa vigne aux raisins +noirs, jusqu'à la main du prédicateur qui n'a qu'à les cueillir. +De quoi parler, sinon de ce qui est là partout dans l'atmosphère: +la mort inévitable! Et quelle autre pensée approfondir que celle +de son âme à sauver, qui est ici le souci essentiel et l'affre +permanente des consciences. + +Or le prêtre discourant sur la mort, la Bonne Mort qui n'était +qu'un passage, et sur la réunion des âmes sauvées en Dieu, parla +aussi du péché qui était le péril, le péché mortel, c'est-à-dire +celui qui fait de la mort la vraie mort, sans délivrance ni +recouvrance d'êtres chers. + +Hugues écoutait, non sans un petit émoi, près d'un pilier. La +grande église était ténébreuse, à peine éclairée de quelques +lampes, de quelques cierges. Les fidèles se fusionnaient en une +masse noire, presque incorporée par l'ombre. Il lui semblait qu'il +était seul, que le prêtre se tournait vers lui, s'adressait à lui. +Par un jeu du hasard ou de son imagination impressionnée, c'était +comme son cas que la parole anonyme débattait. Oui! il était en +état de péché! Il avait eu beau se leurrer sur son coupable amour +et invoquer vis-à-vis de lui-même cette justification de la +ressemblance. Il accomplissait l'oeuvre de chair. Il faisait ce +que l'Église a toujours réprouvé le plus sévèrement: il vivait en +une sorte de concubinage. + +Or si la Religion dit vrai, si les chrétiens sauvés se retrouvent, +il ne reverrait jamais, lui, la Regrettée et la Sainte, pour ne +point l'avoir exclusivement désirée. La mort ne ferait +qu'éterniser l'absence, consacrer une séparation qu'il avait crue +temporaire. + +Après, comme maintenant, il vivra loin d'elle; et ce sera vraiment +son supplice éternel de toujours s'en souvenir en vain. + +Hugues sortit de l'église dans un trouble infini. Et, depuis ce +jour-là, l'idée du péché tourna en lui, tournoya, enfonça son +clou. Il aurait bien voulu s'en délivrer, être absous. La pensée +de se confesser lui vint pour atténuer le désemparement, le +chavirement d'âme où il glissait. Mais il fallait se repentir, +changer de vie; et malgré les griefs, les peines quotidiennes, il +ne se sentait plus la force de quitter Jane et de recommencer à +être seul. + +Pourtant la Ville, avec son visage de Croyante, reprochait, +insistait. Elle opposait le modèle de sa propre chasteté, de sa +foi sévère... + +Et les cloches étaient de connivence, tandis que maintenant il +errait tous les soirs dans une angoisse accrue, avec la souffrance +de l'amour de Jane, le regret de la morte, la peur de son péché et +de la damnation possible... Les cloches persuadaient, d'abord +amicales, de bon conseil; mais bientôt inapitoyées, le gourmandant +--visibles et sensibles pour ainsi dire autour de lui, comme les +corneilles autour des tours--le bousculant, lui entrant dans la +tête, le violant et le violentant pour lui ôter son misérable +amour, pour lui arracher son péché! + + + +XII + +Hugues souffrait; de jour en jour les dissemblances +s'accentuaient. Même au physique, il ne lui était plus possible de +s'illusionner encore. Le visage de Jane avait pris une certaine +dureté, en même temps qu'une fatigue, un pli sous les yeux qui +jetait comme une ombre sur la nacre toujours pareille et la +pupille de jais. La fantaisie aussi lui était revenue, comme au +temps de sa vie de théâtre, de se velouter de poudre les joues, de +se carminer la bouche, de se noircir les sourcils. + +Hugues avait essayé en vain de la dissuader de ce maquillage, si +en désaccord avec le naturel et chaste visage dont il se +souvenait. Jane raillait, ironique, dure, emportée. Mentalement, +il se remémorait alors la douceur de la morte, son humeur égale, +ses paroles d'une noblesse si tendre, comme effeuillées de sa +bouche. Dix années de vie commune sans une querelle, sans un de +ces mots noirs qui montent comme la vase du fond remué d'une âme. + +Les différences entre les deux femmes se précisaient maintenant +chaque jour davantage. Oh! non, la morte n'était pas ainsi! Cette +évidence le navra, supprimant ce qui avait été l'excuse d'une +aventure dont il commençait à voir la misère. Une gêne, presque +une honte l'envahit: il n'osait plus songer à celle qu'il avait +tant pleurée et vis-à-vis de laquelle il commençait à se sentir +coupable. + +Dans les salons où s'éternisent des souvenirs d'elle, il n'allait +plus qu'à peine, troublé, confus devant le regard de ses +portraits, un regard--eût-on dit--qui reproche. Et la chevelure +continuait à reposer dans la boîte de verre, presque délaissée, où +la poussière accumulait sa petite cendre grise. + +Plus que jamais, il se sentait l'âme toute molle et désemparée: +sortant, rentrant, sortant encore, chassé pour ainsi dire de sa +demeure à celle de Jane, attiré à son visage quand il en était +loin, et pris de regrets, de remords, de mépris de lui-même, quand +il se retrouvait auprès d'elle. + +Son ménage aussi allait à la débandade; plus rien de ponctuel, +d'organisé. Il donnait des ordres, puis les changeait; +contremandait ses repas. La vieille Barbe ne savait plus comment +régler sa besogne, s'approvisionner. Triste, inquiète, elle priait +Dieu pour son maître, sachant la cause... + +Car souvent on apportait des notes, des factures acquittées, +réclamant des sommes importantes pour les achats faits par cette +femme. Barbe, qui les recevait en l'absence de son maître, +demeurait stupéfaite: d'incessantes toilettes, des colifichets, +des bijoux ruineux, toutes sortes d'objets qu'elle obtenait à +crédit, usant et abusant du nom de son amant, dans les magasins de +la ville où elle achetait sans cesse, avec une prodigalité qui rit +de la dépense. + +Hugues cédait à tous ses caprices. Pourtant elle ne lui en sut +aucun gré. De plus en plus, elle multipliait ses sorties, +s'absentant parfois une journée entière, et le soir aussi; +ajournant les rendez-vous pris avec Hugues, lui écrivant des +billets hâtifs. + +Maintenant elle prétendait avoir noué quelques relations. Elle +avait des amies. Est-ce qu'elle pouvait toujours vivre seule +ainsi? À un autre moment, elle lui annonça que sa soeur était +malade, une soeur qui habitait Lille et dont elle ne lui avait +jamais parlé. Il lui faudrait aller la voir. Elle resta absente +quelques jours. Quand elle revint, les mêmes manèges +recommencèrent: vie éparse, absences, sorties, va-et-vient +d'éventail, flux et reflux où l'existence de Hugues se trouvait +suspendue. + +À la longue, il conçut quelques soupçons; il l'épia; alla, le +soir, rôder autour de sa demeure, fantôme nocturne dans cette +Bruges endormie. Il connut le guet dissimulé, les haltes +haletantes, les coups de sonnette brefs dont la titillation meurt +dans les corridors qui se taisent, la veille en plein vent jusque +tard dans la nuit devant une fenêtre éclairée, écran du store où +passe en ombres chinoises une silhouette qu'on croit à chaque +seconde voir apparaître double. + +Il ne s'agissait plus de la morte; c'est Jane dont le charme peu à +peu l'avait ensorcelé et qu'il tremblait de perdre. Ce n'est plus +seulement son visage, c'est sa chair, c'est tout son corps dont la +vision s'évoquait pour lui, brûlante, de l'autre côté de la nuit, +tandis qu'il n'en apercevait que l'ombre flottant dans les plis +des rideaux... Oui! il l'aimait elle-même, puisqu'il en était +jaloux, jusqu'à en souffrir, jusqu'à en pleurer, quand il la +surveillait, le soir, cinglé par le minuit des carillons, par les +petites pluies, incessantes en ce Nord, où sans trêve les nuages +s'effilochent en bruines. + +Et il restait, guettant toujours, allant de long en large dans un +court espace comme dans un préau, parlant tout haut en vagues +paroles de somnambule, malgré la pluie qui s'activait--neige +fondue, boues, ciels brouillés, fin d'hiver, toute la désolante +tristesse des choses... + +Il aurait voulu savoir, élucider, voir... Ah! quelle angoisse! et +quelle âme avait-elle donc, cette femme, pour lui faire mal ainsi, +tandis que l'autre--la si bonne, la morte--semblait à ces +minutes suprêmes de sa détresse se lever dans la nuit, le regarder +avec les yeux apitoyés de la lune. + +Hugues n'était plus dupe; il avait surpris des mensonges chez +Jane, rejointoyé des indices; il fut bientôt éclairé tout à fait +quand plurent chez lui, selon une habitude en ces villes de +province, les lettres, les cartes anonymes pleines d'injures, +d'ironies, de détails sur les tromperies, les désordres qu'il +avait déjà soupçonnés... On lui donnait des noms, des preuves. +Voilà l'aboutissement de cette liaison avec une femme de rencontre +où une cause, si avouable au début, l'avait entraîné. Quant à +elle, il romprait; voilà tout! Mais comment remédier à la +déchéance vis-à-vis de lui-même, à son deuil tombé dans le +ridicule, à cette chose sacrée, qu'étaient son culte et son +sincère désespoir, devenue la risée publique? + +Hugues s'affligea. Jane aussi était finie pour lui; c'est comme si +la morte mourait une seconde fois. Ah! tout ce qu'il avait déjà +enduré de cette femme fantasque, trompeuse! + +Il alla chez elle un dernier soir pour se délivrer, dans l'adieu, +du poids de douleur accumulé en son âme à cause d'elle. + +Sans colère, avec un infini navrement, il lui raconta qu'il avait +tout appris; et comme elle le prenait de haut, mauvaise, avec un +air de bravade: «Quoi? Qu'est-ce que tu dis?», il lui montra les +délations, les honteux papiers... + +--«Tu es sot assez pour croire à des lettres anonymes?» Et elle se +mit à rire d'un rire cruel, découvrant ses dents blanches, des +dents faites pour des proies. + +Hugues observa: «Vos propres manèges m'avaient déjà édifié.» + +Jane, devenue tout à coup furieuse, allait, venait, faisait +claquer les portes battant l'air de sa jupe. + +--Eh bien! si c'était vrai? s'exclama-t-elle. + +Puis, après un instant: + +--D'ailleurs, j'en ai assez de vivre ici! Je vais partir. + +Hugues, tandis qu'elle parlait, l'avait regardée. Dans la clarté +de la lampe, il revit son clair visage, ses prunelles noires, ses +cheveux d'un or faux et teint, faux comme son coeur et son amour! +Non! ce n'était plus à la figure de la morte; mais, frémissante en +ce peignoir où sa gorge haletait, c'était bien la femme qu'il +avait étreinte; et, quand il l'entendit s'écrier: «Je vais +partir!» toute son âme chavira, se retourna vers un infini +d'ombre... + +À cette solennelle minute, il sentit qu'après les illusions du +mirage et de la ressemblance, il l'avait aimée aussi avec ses sens +--passion tardive, triste octobre qu'enfièvre un hasard de roses +remontantes! + +Toutes ses idées lui tourbillonnaient dans la tête; il ne sut plus +qu'une chose: il souffrait, il avait mal, et il ne souffrirait +plus si Jane ne menaçait pas de partir. Telle qu'elle était, il la +voulait encore. Il avait honte, intérieurement, de sa lâcheté; +mais il ne pourrait plus vivre sans elle... D'ailleurs, qui sait? +le monde est si méchant! Elle n'avait même pas voulu se justifier. + +Alors il fut pris tout à coup d'une immense détresse devant cette +fin d'un rêve qu'il sentait à l'agonie (les ruptures d'amour sont +comme une petite mort, ayant aussi leurs départs sans adieux). +Mais ce n'est pas seulement la séparation d'avec Jane ni le bris +du miroir aux reflets qui le navraient le plus à ce moment: il +éprouvait surtout une épouvante de songer qu'il était menacé de se +retrouver seul--face à face avec la ville--sans plus personne +entre la ville et lui. Certes, il l'avait choisie, cette Bruges +irrémédiable, et sa grise mélancolie. Mais le poids de l'ombre des +tours était trop lourd! Et Jane l'avait habitué à en sentir +l'ombre arrêtée par elle sur son âme. Maintenant il la subirait +toute. Il allait se retrouver seul, en proie aux cloches! Plus +seul, comme dans un second veuvage! La ville aussi lui paraîtrait +plus morte. + +Hugues, affolé, s'élança vers Jane, saisit sa main et supplia: +«Reste! reste! j'étais fou...» la voix molle, mouillée à des +larmes--eût-on dit--comme s'il avait pleuré en dedans. + +Ce soir-là, en s'en retournant au long des quais, il se sentit +inquiet, dans l'appréhension d'on ne sait quel péril. Des idées +funèbres l'assaillirent. La morte le hanta. Elle semblait revenue, +flottait au loin, emmaillotée en linceul dans le brouillard. +Hugues se jugea plus que jamais en faute vis-à-vis d'elle. +Soudain, un vent s'éleva. Les peupliers du bord se plaignirent. +Une agitation tourmenta les cygnes dans le canal qu'il longeait, +ces beaux cygnes centenaires et séculaires, descendus d'un blason +--dit la légende--et que la Ville fut condamnée à entretenir à +perpétuité, cygnes expiatoires, pour avoir mis à mort injustement +un seigneur qui en avait dans ses armes. + +Or les cygnes, si calmes et blancs d'ordinaire, s'effarèrent, +éraillant la moire du canal, impressionnables, fiévreux, autour +d'un des leurs qui battait des ailes et s'y appuyant, se levait +sur l'eau comme un malade s'agite, veut sortir de son lit. + +L'oiseau semblait souffrir: il criait par intervalles; puis, +s'enlevant d'un essor, son cri, par la distance, s'adoucit; ce fut +une voix blessée, presque humaine, un vrai chant qui se module... + +Hugues regardait, écoutait, troublé devant cette scène +mystérieuse. Il se rappela la croyance populaire. Oui, le cygne +chantait! Il allait donc mourir, ou du moins sentait la mort dans +l'air! + +Hugues frissonna. Était-ce pour lui ce mauvais présage? La cruelle +scène avec Jane, sa menace de partir, ne l'avaient que trop +préparé à ces noirs pressentiments. Qu'est-ce qui doit de nouveau +finir en lui? Pour quel deuil ces crêpes de la nuit +superstitieuse? De quoi va-t-il encore une fois être veuf! + + +XIII + +Jane profita de l'alerte. Elle avait compris, ce jour-là, avec son +flair d'aventurière, quel pouvoir elle avait pris sur cet homme, +tout inoculé d'elle, malléable à son gré. + +Avec quelques paroles elle l'avait rassuré tout à fait, reconquis, +s'était retrouvée indemne à ses yeux, intronisée de nouveau. Alors +elle avait supputé qu'à son âge, grevé de longs chagrins, malade +comme il l'était, si changé déjà depuis ces derniers mois, Hugues +ne vivrait pas longtemps. Or, il passait pour riche; il était +étranger et seul dans cette ville, n'y connaissant personne. +Quelle folie elle allait faire de laisser échapper cet héritage +qu'il lui serait si facile de capter! + +Jane se rangea un peu, espaça ses sorties qu'elle rendit +plausibles, ne s'aventura plus qu'avec prudence. + +Une envie lui était venue d'aller un jour dans la maison de +Hugues, cette vaste et antique maison du quai du Rosaire, +d'apparence cossue, aux rideaux de dentelles impénétrables, +tatouage de givre adhérant aux vitres qui ne laissaient rien +soupçonner de l'intérieur. + +Jane aurait bien voulu pénétrer chez lui, diagnostiquer, par son +luxe, sa fortune probable, soupeser son mobilier, ses argenteries, +ses bijoux, tout ce qu'elle convoitait, faire un inventaire mental +sur lequel elle se déciderait. + +Mais Hugues n'avait jamais consenti à la recevoir. + +Jane se fit câline. C'était comme un renouveau entre eux, une +embellie rose et tiède. Justement une occasion favorable +s'offrait: on était en mai; le lundi suivant avait lieu la +procession du Saint-Sang, annuelle sortie, depuis des siècles, de +la Châsse où est conservée une goutte de la Plaie ouverte par la +lance. + +La procession défilerait au quai du Rosaire, sous les fenêtres de +Hugues. Jane n'avait jamais assisté au célèbre cortège et s'en +montra curieuse. Or il ne passerait pas devant sa demeure, trop +éloignée; et comment le voir dans les rues qu'encombre ce jour-là, +disait-on, une foule accourue de toute la Flandre. + +--Dis! tu veux? Je viendrai chez toi... nous dînerons ensemble... + +Hugues objecta les voisins, les servantes qui jasent. + +--J'arriverai de bonne heure, quand tout le monde dort. + +Il s'inquiéta aussi en songeant à Barbe, toute prude et dévote, +qui la prendrait pour une envoyée du diable. + +Mais Jane insista:--Dis! c'est convenu? + +Et sa voix était cajoleuse; c'était la voix des commencements, +cette voix de tentation que toutes les femmes possèdent à +certaines minutes, voix de cristal qui chante, s'élargit en halos, +en remous où l'homme cède, tournoie et s'abandonne. + + +XIV + +Ce lundi-là, Barbe s'était levée de grand matin, plus tôt encore +que d'habitude, car elle ne disposerait que d'une partie de la +matinée pour parer la demeure avant le passage de la procession. + +Elle se rendit à la première messe, à cinq heures et demie, +communia avec ferveur, puis, dès son retour, commença les +préparatifs. Les chandeliers d'argent furent extraits des +armoires, de petits vases en vermeil, des réchauds où fumerait de +l'encens. Barbe frotta, fourbit chaque objet jusqu'à en rendre le +métal poli comme des miroirs. Elle tira aussi des nappes fines +pour en juponner de petites tables qu'elle plaça devant chaque +fenêtre, sortes de reposoirs, gentils autels de mois de Marie, +avec des bougies autour d'un crucifix, d'une statuette de la +Vierge... + +Il fallait aussi songer à l'ornementation extérieure, car chacun, +ce jour-là, rivalise de zèle pieux. Or on avait déjà fixé sur la +façade, selon la coutume, les sapins aux branches de bronze vert +que les paysans offrent de porte en porte et qui forment, au long +des rues, un double rang d'arbres faisant la haie. + +Barbe agença, au balcon, des draperies aux couleurs papales, des +étoffes blanches, une parure de plis chastes. Elle allait et +venait, preste, affairée, pleine d'onction, maniait avec respect +ce décor servant chaque année, qui participait pour elle de la +sainteté du culte, comme si des doigts de prêtres, des saints +chrêmes indurés, une eau bénite inaliénable les eussent consacrés. +Elle se semblait à elle-même dans une sacristie. + +Il lui restait à remplir les corbeilles d'herbes et de fleurs +coupées--mosaïque volante, tapis émietté dont chaque servante, +devant sa maison, va colorier la rue au moment du cortège. Barbe +se hâtait, un peu grisée à l'odeur des rosés trémières, des grands +lis, des marguerites, des sauges, des romarins aromatiques, des +roseaux qu'elle détaillait en rubans courts. Et sa main plongeait +dans les corbeilles s'emplissant, rafraîchie à ce massacre de +corolles, ouates fraîches, duvets d'ailes mortes. + +Par les fenêtres ouvertes, arrivait le grandissant concert des +cloches de paroisse, qui l'une après l'autre s'ébranlaient. + +Le temps était gris, un de ces jours indécis de mai où, malgré les +nuages, il y a comme une arrière-joie dans le ciel. Et à cause de +cette finesse de l'air où on devinait les cloches en chemin, une +gaîté s'en propageait jusqu'à elle; et les cloches âgées, les +exténuées, les aïeules béquillant, celles des couvents, des +vieilles tours, celles qui sont casanières, valétudinaires, qui +restent coîtes toute l'année, mais cheminent et font cortège le +jour de la procession du Saint-Sang--toutes semblaient, par +dessus leurs robes de bronze usées, avoir de joyeux surplis +blancs, des linges tuyautés en plis d'éventail. Barbe écoutait les +sonneries, le gros bourdon de la cathédrale qu'on n'entendait +qu'aux grandes fêtes, lent et noir, frappant comme d'une crosse le +silence... Et aussi toutes les clochettes des plus proches +tourelles--émoi, liesse de robes argentines, qui semblaient dans +le ciel s'organiser aussi en cortège... + +La piété de Barbe s'exaltait; il semblait, ce matin-là, qu'une +ferveur fût dans l'air, qu'une extase s'effeuillât du ciel avec le +bruit des cloches à toutes volées, qu'on entendît des ailes +invisibles, un passage d'anges. + +Et tout cela avait l'air d'aboutir à son âme, son âme où elle +sentait la présence de Jésus, où l'hostie qu'elle avait incorporée +à la messe de l'aube, rayonnait, encore entière, dans son plein +orbe au centre duquel elle voyait un visage. + +La vieille servante, resongeant à la bonté de Jésus qui était +vraiment en elle, se signa, recommença à prier, ayant le +ressouvenir et comme le goût à la bouche des Saintes Espèces. + +Cependant son maître l'avait sonnée; c'était l'heure de son +déjeuner. Il en profita pour lui annoncer qu'il attendait +quelqu'un à dîner et qu'elle s'arrangeât en conséquence. + +Barbe fut stupéfaite; jamais il n'avait reçu personne! Cela lui +parut étrange; tout à coup une pensée affreuse lui traverse +l'esprit: si ce qu'elle avait craint autrefois, ce à quoi elle ne +songe plus, un peu tranquillisée, allait arriver? Elle devine... +oui! c'est cette femme, celle dont soeur Rosalie lui a parlé, qui +va venir peut-être?... + +Barbe sentit tout son sang se figer... Dans ce cas, son parti +était pris, son devoir net: ouvrir à cette créature, la servir à +table, être à ses ordres, s'associer au péché--son confesseur le +lui avait clairement défendu. Et à pareil jour! Un jour où le Sang +même de Jésus allait passer devant la maison! Et elle, qui avait +communié ce matin!... Oh! non! c'était impossible! Il lui faudrait +quitter son service sur l'heure. + +Elle voulut savoir et, avec la petite tyrannie qu'en ces calmes +provinces les servantes exercent vite dans les ménages de vieux +garçons ou de veufs, elle insinua: + +--Qui monsieur a-t-il invité à dîner? + +Hugues lui répondit qu'elle était un peu osée de l'interroger +ainsi, qu'elle le saurait quand la personne viendrait. + +Mais Barbe, dominée par son idée qui de plus en plus lui +paraissait vraisemblable, saisie de crainte et d'une vraie panique +maintenant, se décida à tout risquer pour n'être pas prise au +dépourvu, et elle reprit: + +--N'est-ce pas une dame peut-être que monsieur attend? + +--Barbe! fit, d'un air étonné et un peu sévère, Hugues, en la +regardant. + +Mais elle, sans broncher: + +--C'est que j'ai besoin de le savoir d'avance. Car si c'est une +dame que monsieur attend, je dois prévenir monsieur que je ne +pourrai pas servir son dîner. + +Hugues fut abasourdi: est-ce qu'il rêvait? est-ce qu'elle devenait +folle? + +Mais Barbe, énergique, répéta qu'elle allait partir; elle ne +pouvait pas; on l'avait déjà prévenue; son confesseur le lui avait +commandé. Elle n'allait pas désobéir, apparemment, se mettre en +état de péché mortel--pour mourir de mort subite et tomber dans +l'enfer. + +Hugues d'abord ne comprenait rien; peu à peu il démêla la trame +obscure, les racontars probables, l'aventure ébruitée. Donc, Barbe +aussi savait? Et elle menaçait de s'en aller parce que Jane allait +venir? Elle était donc bien méprisée, cette femme, pour que +l'humble servante, liée à lui depuis des années par l'habitude, +son intérêt, les mille fils que chaque jour dévide et tisse entre +deux existences côte à côte, préférât tout rompre et le quitter +que de la servir un jour? + +Hugues demeura sans force, ahuri, le ressort cassé devant ce +brusque ennui qui ruinait d'une façon si imprévue le projet riant +de cette journée et, d'un air résigné, il dit simplement: + +--Eh bien! Barbe, vous pouvez partir tout de suite. + +La vieille servante le considéra et soudain, bonne âme populaire, +tout apitoyée, comprenant qu'il souffrait--avec, dans la voix, ce +chantonnement que la Nature y a mis pour bercer, pour endormir-- +elle murmura, en branlant la tète: + +--Oh! Jésus! mon pauvre monsieur!... Et pour une pareille femme, +une mauvaise femme... qui vous trompe... + +Ainsi durant une minute, oubliant les distances, elle avait été +maternelle, anoblie par la pitié divine, en un cri jailli comme +une source qui lotionne et peut guérir... + +Mais Hugues la fit taire, énervé, humilié de cette ingérence, de +cette audace à lui parler de Jane, et en quels termes! C'est lui +qui lui donnait son congé, et sans sursis. Elle viendrait le +lendemain prendre ses effets. Mais aujourd'hui, qu'elle parte, +qu'elle parte tout de suite! + +L'irritation de son maître enleva à Barbe les derniers scrupules +qu'elle aurait pu avoir de le quitter brusquement. Elle revêtit sa +belle mante noire à capuchon, contente d'elle-même et de s'être +sacrifiée au devoir, à Jésus qui était en elle... + +Puis calme, sans émotion, elle sortit de cette demeure où elle +avait vécu cinq ans; mais avant de s'acheminer, elle sema, devant, +le contenu des corbeilles qu'elle avait vidées dans son tablier +pour ne pas que la rue, à cette place seule, fût sans corolles +sous les pas de la procession. + + +XV + +Comme la journée avait mal commencé! On dirait que les projets de +joie sont un défi. Trop longuement préparés, ils laissent le temps +à la destinée de changer les oeufs dans le nid, et ce sont des +chagrins qu'il nous faudra couver. + +Hugues, en entendant la porte de la maison battre à la sortie de +Barbe, éprouva une impression pénible. Encore un ennui, une +solitude plus grande, puisque la vieille servante avait peu à peu +fait partie de sa vie. Tout cela à cause de Jane, cette femme +inconsistante, cruelle. Ah! ce qu'il avait déjà souffert par elle! + +Il aurait bien voulu maintenant qu'elle ne vînt pas. Il se trouva +triste, inquiet, énervé. Il songea à la morte... Comment avait-il, +pu croire au mensonge de cette ressemblance, vite ébréché? Et +qu'est-ce qu'elle devait penser, dans l'au-delà de la tombe, de +l'arrivée d'une autre au foyer encore plein d'elle, s'asseyant +dans les fauteuils où elle s'était assise, superposant, au fil des +miroirs en qui le visage des morts subsiste, sa face à la sienne? + +On sonna. Hugues fut forcé d'aller ouvrir lui-même. C'était Jane, +en retard, rouge d'avoir marché vite. Elle pénétra; brusque, +impérieuse, engloba d'un coup d'oeil le grand corridor, les salons +aux portes ouvertes. Déjà on entendait des échos de musiques +lointaines, se rapprochant. La procession ne tarderait pas. + +Hugues avait allumé lui-même les cires sur l'appui des fenêtres, +sur les petites tables disposées par Barbe. + +Il monta avec Jane au premier étage, dans sa chambre. Les croisées +étaient closes. Jane s'avança, en ouvrit une. + +--Ah! non! fit Hugues. + +--Pourquoi? + +Il lui observa qu'elle ne pouvait pas ainsi se montrer, s'afficher +chez lui. Et pour le passage d'une procession surtout. La province +est prude. On crierait au scandale. + +Jane avait ôté son chapeau, devant la glace; poncé d'un peu de +poudre son visage avec la houppe d'une petite boîte d'ivoire qui +ne la quittait pas. + +Puis elle revint à la croisée, ses cheveux à nu, clairs attirant +l'oeil avec leurs lueurs de cuivre. + +La foule qui encombrait la rue regarda, curieuse de cette femme +qui n'était pas comme les autres, la toilette et la chevelure +voyantes. + +Hugues s'impatienta. On voyait assez de derrière les rideaux. Il +eut un mouvement d'énergie, violemment referma la fenêtre. + +Alors Jane se froissa, ne voulut plus regarder, se coucha sur un +sofa, impénétrable, dure. + +La procession chanta. Aux moires élargies des cantiques, on +entendit qu'elle était proche. Hugues, tout endolori, s'était +détourné de Jane; il appuya son front brûlant aux vitres, +fraîcheur d'eau où délayer toute sa peine. + +Les premiers enfants de choeur passaient, chanteurs aux cheveux +ras, psalmodiant, tenant des cierges. + +Hugues distinguait clairement le cortège à travers les vitrages, +où les personnages de la procession se détachaient comme les robes +peintes sur le fond des images religieuses en dentelle. + +Les congréganistes défilèrent, portant des piédestaux avec des +statues, des Sacré-Coeur; tenant des bannières d'or endurci, comme +des vitraux; puis les groupes candides, le verger des robes +blanches, l'archipel des mousselines où l'encens déferlait à +petites vagues bleues--concile de vierges-enfants autour d'un +Agneau pascal, blanc comme elles et fait de neige frisée. + +Hugues se tourna un instant du côté de Jane qui, toujours boudant, +restait enfoncée dans le sofa, ayant l'air de contempler des idées +mauvaises. + +La musique des serpents et des ophicléides monta plus grave, +charria la guirlande frêle, intermittente, du chant des soprani. + +Et, dans le cadre de la fenêtre, apparurent devant Hugues les +chevaliers de Terre-Sainte, les Croisés en drap d'or et en armure, +les princesses de l'histoire brugeline, tous ceux et celles dont +le nom s'associe à celui de Thierry d'Alsace qui rapporta de +Jérusalem le Saint-Sang. Or c'étaient, dans ces rôles, les jeunes +gens, les jeunes filles de la plus nobiliaire aristocratie de +Flandre, avec des étoffes anciennes, des dentelles rares, des +bijoux de famille séculaires. On aurait dit que s'étaient faits +chair et animés par un miracle, les saints, les guerriers, les +donateurs des tableaux de Van Eyck et de Memling qui s'éternisent, +là-bas, dans les musées. + +Hugues regardait à peine, tout bouleversé par le dépit de Jane, se +sentant triste à l'infini, plus triste dans ces cantiques qui lui +faisaient mal. Il essaya de la pacifier. Au premier mot, son +humeur se cabra. + +Et elle tournait les yeux vers lui, hérissée, comme les mains +pleines de choses qui allaient le blesser davantage. + +Hugues se replia sur lui-même, silencieux, navré, jetant son âme +pour ainsi dire à la houle de cette musique en remous par les +rues, pour qu'elle l'emportât loin de lui-même. + +Ce fut ensuite le clergé, les moines de tous les ordres qui +s'avancèrent: dominicains, rédemptoristes, franciscains, carmes; +puis les séminaristes, en rochets plissés, déchiffrant des +antiphonaires; puis encore les prêtres de chaque paroisse dans +leur rouge appareil d'enfants de choeur: vicaires, curés, +chanoines, en chasubles, en dalmatiques brodées, rayonnantes comme +des jardins de pierreries. + +Alors s'entendit le cliquetis des encensoirs. La fumée bleue roula +des volutes plus proches; toutes les clochettes s'unirent en un +grésil plus sonore, qui cuivra l'air. + +L'évêque parut, mitre en tête, sous un dais, portant la châsse-- +une petite cathédrale en or, surmontée d'une coupole où, parmi +mille camées, diamants, émeraudes, améthystes, émaux, topazes, +perles fines, songe l'unique rubis possédé du Saint-Sang. + +Hugues, gagné par l'impression mystique, par la ferveur de tous +ces visages, par la foi de cette immense foule massée dans les +rues, sous ses fenêtres, plus loin, partout, jusqu'au bout de la +ville en prière, s'inclina aussi quand il vit, aux approches du +Reliquaire, tout le peuple tomber à genoux, se plier sous la +rafale des cantiques. + +Hugues en avait presque oublié la réalité, la présence de Jane, la +scène nouvelle qui venait de jeter encore des banquises entre eux. +Elle, de le voir attendri, ricanait. + +Il feignit de ne pas s'en apercevoir, étouffant des mouvements de +haine qu'il commençait, en courts éclairs, à se sentir pour cette +femme. + +Hautaine, glaciale, elle remit son chapeau, ayant l'air de se +rajuster pour partir. Hugues n'osait pas rompre ce dur silence où +maintenant la chambre était retombée, après le passage de la +procession. La rue s'était vidée rapidement, déjà muette, avec la +tristesse surérogatoire d'une joie en allée. + +Elle descendit, sans parler; puis, arrivée au rez-de-chaussée, +comme si elle se fût ravisée ou qu'une curiosité l'eût prise, elle +regarda, du seuil, les salons dont les portes avaient été laissées +ouvertes. Elle fit quelques pas, entra plus avant dans ces deux +vastes pièces communiquant l'une à l'autre, comme réprouvée par +leur allure sévère. Les chambres ont aussi une physionomie, un +visage. Entre elles et nous, il y a des amitiés, des antipathies +instantanées. Jane se sentait mal accueillie, anormale, étrangère, +en désaccord avec les miroirs, hostile aux vieux meubles que sa +présence menaçait de déranger dans leurs immuables attitudes. + +Elle examinait, indiscrète... Elle aperçut des portraits çà et là, +sur la muraille, sur les guéridons; c'étaient le pastel, les +photographies de la morte. + +--Ah! tu as des portraits de femmes ici?» Et elle rit, d'un petit +rire mauvais. + +Elle s'était avancée vers la cheminée: + +--Tiens! en voilà une qui me ressemble... + +Et elle prit un des portraits. + +Hugues qui l'épiait, avec un malaise de la voir circuler là, +éprouva soudain une vive souffrance de la plaisanterie +inconsciemment cruelle, de l'atroce badinage qui effleurait la +sainteté de la morte. + +--Laissez cela! fit-il d'une voix devenue impérieuse. + +Jane éclata de rire, ne comprenant pas. + +Hugues s'avança, lui prit des mains le portrait, choqué de ces +doigts profanes sur ses souvenirs. Lui ne les maniait qu'en +tremblant, comme les objets d'un culte, comme un prêtre +l'ostensoir et les calices. Sa douleur lui était devenue une +religion. Et, en ce moment, les bougies, non encore éteintes, qui +avaient brûlé sur l'appui des fenêtres pour la procession, +éclairaient les salons comme des chapelles. + +Jane, ironique, s'égayant avec perversité de l'irritation de +Hugues, et la secrète envie de le narguer davantage, avait passé +dans l'autre pièce, touchant à tout, bouleversant les bibelots, +chiffonnant les étoffes. Tout à coup elle s'arrêta avec un rire +sonore. + +Elle avait aperçu sur le piano le précieux coffret de verre et, +pour continuer la bravade, soulevant le couvercle, en retira, +toute stupéfaite et amusée, la longue chevelure, la déroula, la +secoua dans l'air. + +Hugues était devenu livide. C'était la profanation. Il eut +l'impression d'un sacrilège... Depuis des années, il n'osait +toucher à cette chose qui était morte, puisqu'elle était d'un +mort. Et tout ce culte à la relique, avec tant de larmes granulant +le cristal chaque jour, pour qu'elle servit enfin de jouet à une +femme qui le bafoue... Ah! depuis longtemps elle le faisait assez +et trop souffrir. Toute sa rancoeur, le flot des souffrances bues, +tamisées durant des mois par chaque seconde de l'heure, les +soupçons, les trahisons, le guet sous ses fenêtres, dans la pluie +--tout cela lui remonta d'un coup... Il allait la chasser! + +Mais Jane, tandis qu'il s'élançait, se retrancha derrière la +table, comme par jeu, le défiant, de loin suspendant la tresse, +l'amenant vers son visage et sa bouche comme un serpent charmé, +l'enroulant à son cou, boa d'un oiseau d'or... + +Hugues criait: «Rends-moi! rends-moi!...» + +Jane courait, à droite, à gauche, tourbillonnant autour de la +table. + +Hugues, dans le vent de cette course, sous ces rires, ces +sarcasmes, perdit la tête. Il l'atteignit. Elle avait encore la +chevelure autour du cou, se débattant, ne voulant pas la rendre, +fâchée et l'injuriant maintenant parce que ses doigts crispés lui +faisaient mal. + +--Veux-tu? + +--Non! dit-elle, riant toujours d'un rire nerveux sous son +étreinte. + +Alors Hugues s'affola; une flamme lui chanta aux oreilles; du sang +brûla ses yeux; un vertige lui courut dans la tête, une soudaine +frénésie, une crispation du bout des doigts, une envie de saisir, +d'étreindre quelque chose, de casser des fleurs, une sensation et +une force d'étau aux mains--il avait saisi la chevelure que Jane +tenait toujours enroulée à son cou, il voulut la reprendre! Et +farouche, hagard, il tira, serra autour du cou la tresse qui, +tendue, était roide comme un câble. + +Jane ne riait plus; elle avait poussé un petit cri, un soupir, +comme le souffle d'une bulle expirée à fleur d'eau. Étranglée, +elle tomba. + +Elle était morte--pour n'avoir pas deviné le Mystère et qu'il y +eût une chose là à laquelle il ne fallait point toucher sous peine +de sacrilège. Elle avait porté la main, elle, sur la chevelure +vindicative, cette chevelure qui, d'emblée--pour ceux dont l'âme +est pure et communie avec le Mystère--laissait entendre que, à la +minute où elle serait profanée, elle-même deviendrait l'instrument +de mort. + +Ainsi réellement toute la maison avait péri: Barbe s'en était +allée; Jane gisait; la morte était plus morte... + +Quant à Hugues, il regardait sans comprendre, sans plus savoir... + +Les deux femmes s'étaient identifiées en une seule. Si +ressemblantes dans la vie, plus ressemblantes dans la mort qui les +avait faites de la même pâleur, il ne les distingua plus l'une de +l'autre--unique visage de son amour! Le cadavre de Jane, c'était +le fantôme de la morte ancienne, visible là pour lui seul. + +Hugues, l'âme rétrogradée, ne se rappela plus que des choses très +lointaines, les commencements de son veuvage, où il se croyait +reporté... Très tranquille, il avait été s'asseoir dans un +fauteuil. + +Les fenêtres étaient restées ouvertes... + +Et, dans le silence, arriva un bruit de cloches, toutes les +cloches à la fois, qui se remirent à tinter pour la rentrée de la +procession à la chapelle du Saint-Sang. C'était fini, le beau +cortège... tout ce qui avait été, avait chanté.--semblant de vie, +résurrection d'une matinée. Les rues étaient de nouveau vides. La +ville allait recommencer à être seule. + +Et Hugues continûment répétait: «Morte... morte... Bruges-la-Morte...» +d'un air machinal, d'une voix détendue, essayant de s'accorder: +«Morte... morte... Bruges-la-Morte...» avec la cadence des +dernières cloches, lasses, lentes, petites vieilles exténuées +qui avaient l'air--est-ce sur la ville, est-ce sur une tombe?-- +d'effeuiller languissamment des fleurs de fer! + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Bruges-la-morte, by Georges Rodenbach + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRUGES-LA-MORTE *** + +***** This file should be named 14911-8.txt or 14911-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/9/1/14911/ + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +\par with this eBook or online at www.gutenberg.org +\par +\par +\par Title: Bruges-la-morte +\par +\par Author: Georges Rodenbach +\par +\par Release Date: }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 March 12}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 , 2005 [EBook #14911] +\par +\par Language: French +\par +\par Character set encoding: ISO-8859-1 +\par +\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRUGES-LA-MORTE *** +\par +\par +\par +\par +\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par }\pard \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 Mobipocket Reader format, eReader format and A}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 robat Reader format.}{ +\par \page +\par +\par +\par }{\fs44 Georges Rodenbach +\par }{ +\par +\par +\par }{\b\fs60 BRUGES-LA-MORTE +\par }{ +\par +\par +\par }{\fs34 (1892) +\par }{ +\par +\par +\par }\pard \qc\li2552\ri2552\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\brdrt\brdrs\brdrw20\brsp20 \brdrb\brdrs\brdrw20\brsp20 \adjustright {Table des mati\'e8res +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard\plain \s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst { TOC \\o "1-3" \\h \\z }}{\fldrslt {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98016420"}{ +\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003600340032003000000000}}}{\fldrslt {\cs15\i\ul AVERTISSEMENT}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98016420 \\h }{\fs20 +{\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003600340032003000000000}}}{\fldrslt {3}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l 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associ\'e9 aux +\'e9tats d'\'e2me, qui conseille, dissuade, d\'e9termine \'e0 agir. +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\i +\par Ainsi, dans la r\'e9alit\'e9, cette Bruges, qu'il nous a plu d'\'e9lire, appara\'eet presque humaine\'85 Un ascendant s'\'e9tablit d'elle sur ceux qui y s\'e9journent. +\par +\par Elle les fa\'e7onne selon ses sites et ses cloches. +\par +\par Voil\'e0 ce que nous avons souhait\'e9 de sugg\'e9rer\~: la Ville orientant une action; ses paysages urbains, non plus seulement comme des toiles de fond, comme des th\'e8mes descriptifs un peu arbitrairement choisis, mais li\'e9s \'e0 l\rquote \'e9v\'e9 +nement m\'eame du livre. +\par +\par C\rquote est pourquoi il importe, puisque ces d\'e9cors de Bruges collaborent aux p\'e9rip\'e9ties, de les reproduire \'e9galement ici, intercal\'e9s entre les pages\~: quais, rues d\'e9sertes, vieilles demeures, canaux, b\'e9guinage, \'e9glises, orf\'e8 +vrerie du culte, beffroi, afin que ceux qui nous liront subissent aussi la pr\'e9sence et l'influence de la Ville, \'e9prouvent la contagion des eaux mieux voisines, sentent \'e0 leur tour l\rquote ombre des hautes tours allong\'e9e sur le texte}{\i\fs20 +. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016421}I{\*\bkmkend _Toc98016421}\line +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le jour d\'e9clinait, assombrissant les corridors de la grande demeure silencieuse, mettant des \'e9crans de cr\'eape aux vitres. +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Hugues Viane se disposa \'e0 sortir, comme il en avait l'habitude quotidienne \'e0 la fin des apr\'e8s-midi. Inoccup\'e9, solitaire, il passait toute la journ\'e9e dans sa chambre, une vaste pi\'e8ce au premier \'e9tage, dont les fen\'ea +tres donnaient sur le quai du Rosaire, au long duquel s'alignait sa maison, mir\'e9e dans l'eau. +\par +\par Il lisait un peu\~: des revues, de vieux livres\~; fumait beaucoup\~; r\'eavassait \'e0 la crois\'e9e ouverte par les temps gris, perdu dans ses souvenirs. +\par +\par Voil\'e0 cinq ans qu'il vivait ainsi, depuis qu'il \'e9tait venu se fixer \'e0 Bruges, au lendemain de la mort de sa femme. Cinq ans d\'e9j\'e0\~! Et il se r\'e9p\'e9tait \'e0 lui-m\'eame\~: \'ab\~Veuf\~! \'catre veuf\~! Je suis le veuf\~!\~\'bb Mot irr +\'e9m\'e9diable et bref\~! d'une seule syllabe, sans \'e9cho. Mot impair et qui d\'e9signe bien l'\'eatre d\'e9pareill\'e9. +\par +\par Pour lui, la s\'e9paration avait \'e9t\'e9 terrible\~: il avait connu l'amour dans le luxe, les loisirs, le voyage, les pays neufs renouvelant l'idylle. Non seulement le d\'e9lice paisible d'une vie conjugale exemplaire, mais la passion intacte, la fi\'e8 +vre continu\'e9e, le baiser \'e0 peine assagi, l'accord des \'e2mes, distantes et jointes pourtant, comme les quais parall\'e8les d'un canal qui m\'eale leurs deux reflets. +\par +\par Dix ann\'e9es de ce bonheur, \'e0 peine senties, tant elles avaient pass\'e9 vite\~! +\par +\par Puis, la jeune femme \'e9tait morte, au seuil de la trentaine, seulement alit\'e9e quelques semaines, vite \'e9tendue sur ce lit du dernier jour, o\'f9 il la revoyait \'e0 jamais\~: fan\'e9e et blanche comme la cire l'\'e9clairant, celle qu'il avait ador +\'e9e si belle avec son teint de fleur, ses yeux de prunelle dilat\'e9e et noire dans de la nacre, dont l'obscurit\'e9 contrastait avec ses cheveux, d'un jaune d'ambre, des cheveux qui, d\'e9ploy\'e9s, lui couvraient tout le dos, longs et ondul\'e9 +s. Les Vierges des Primitifs ont des toisons pareilles, qui descendent en frissons calmes. +\par +\par Sur le cadavre gisant, Hugues avait coup\'e9 cette gerbe, tress\'e9e en longue natte dans les derniers jours de la maladie. N'est-ce pas comme une piti\'e9 de la mort\~? Elle ruine tout, mais laisse intactes les chevelures. Les yeux, les l\'e8 +vres, tout se brouille et s'effondre. Les cheveux ne se d\'e9colorent m\'eame pas. C'est en eux seuls qu'on se survit\~! Et maintenant, depuis les cinq ann\'e9es d\'e9j\'e0, la tresse conserv\'e9e de la morte n'avait gu\'e8re p\'e2li, malgr\'e9 +le sel de tant de larmes. +\par +\par Le veuf, ce jour-l\'e0, rev\'e9cut plus douloureusement tout son pass\'e9, \'e0 cause de ces temps gris de novembre o\'f9 les cloches, dirait-on, s\'e8ment dans l'air des poussi\'e8res de sons, la cendre morte des ann\'e9es. +\par +\par Il se d\'e9cida pourtant \'e0 sortir, non pour chercher au dehors quelque distraction oblig\'e9e ou quelque rem\'e8de \'e0 son mal. Il n'en voulait point essayer. Mais il aimait cheminer aux approches du soir et chercher des analogies \'e0 + son deuil dans de solitaires canaux et d'eccl\'e9siastiques quartiers. +\par +\par En descendant au rez-de-chauss\'e9e de sa demeure, il aper\'e7ut, toutes ouvertes sur le grand corridor blanc, les portes d'ordinaire closes. +\par +\par Il appela dans le silence sa vieille servante\~: \'ab\~Barbe\~!\'85 Barbe\~!\'85\~\'bb +\par +\par Aussit\'f4t la femme apparut dans l'embrasure de la premi\'e8re porte, et devinant pourquoi son ma\'eetre l'avait h\'e9l\'e9e\~: +\par +\par \emdash Monsieur, f\'eet-elle, j'ai d\'fb m'occuper des salons aujourd'hui, parce que demain c'est f\'eate. +\par +\par \emdash Quelle f\'eate\~? demanda Hugues, l'air contrari\'e9. +\par +\par \emdash Comment\~! monsieur ne sait pas\~? Mais la f\'eate de la Pr\'e9sentation de la Vierge. Il faut que j'aille \'e0 la messe et au salut du B\'e9guinage. C'est un jour comme un dimanche. Et puisque je ne peux pas travailler demain, j'ai rang\'e9 + les salons aujourd'hui.\~\'bb +\par +\par Hugues Viane ne cacha pas son m\'e9contentement. Elle savait bien qu'il voulait assister \'e0 ce travail-l\'e0. Il y avait, dans ces deux pi\'e8ces, trop de tr\'e9 +sors, trop de souvenirs d'Elle et de l'autrefois pour laisser la servante y circuler seule. Il d\'e9sirait pouvoir la surveiller, suivre ses gestes, contr\'f4ler sa prudence, \'e9pier son respect. Il voulait manier lui-m\'eame, quand il les fallait d\'e9 +ranger pour l'enl\'e8vement des poussi\'e8res, tel bibelot pr\'e9cieux, tels objets de la morte, un coussin, un \'e9cran qu'elle avait fait elle-m\'eame. Il semblait que ses doigts + fussent partout dans ce mobilier intact et toujours pareil, sofas, divans, fauteuils o\'f9 elle s'\'e9tait assise, et qui conservaient pour ainsi dire la forme de son corps. Les rideaux gardaient les plis \'e9ternis\'e9s qu'elle leur avait donn\'e9 +s. Et dans les miroirs, il semblait qu'avec prudence il fall\'fbt en fr\'f4ler d'\'e9 +ponges et de linges la surface claire pour ne pas effacer son visage dormant au fond. Mais ce que Hugues voulait aussi surveiller et garder de tout heurt, ce sont les portraits de la pauvre morte, des portraits \'e0 ses diff\'e9rents \'e2ges, \'e9parpill +\'e9s un peu partout, sur la chemin\'e9e, les gu\'e9ridons, les murs\~; et puis surtout \emdash un accident \'e0 cela lui aurait bris\'e9 toute l'\'e2me \emdash le tr\'e9sor conserv\'e9 de cette chevelure int\'e9 +grale qu'il n'avait point voulu enfermer dans quelque tiroir de commode ou quelque coffret obscur \emdash c'aurait \'e9t\'e9 comme mettre la chevelure dans un tombeau\~! \emdash aimant mieux, puisqu'elle \'e9tait toujours vivante, elle, et d'un or sans +\'e2ge, la laisser \'e9tal\'e9e et visible comme la portion d'immortalit\'e9 de son amour\~! +\par +\par Pour la voir sans cesse, dans le grand salon toujours le m\'eame, cette chevelure qui \'e9tait encore Elle, il l'avait pos\'e9e l\'e0 sur le piano d\'e9sormais muet, simplement gisante \emdash tresse interrompue, cha\'eene bris\'e9e, c\'e2ble sauv\'e9 + du naufrage\~! Et, pour l'abriter des contaminations, de l'air humide qui l'aurait pu d\'e9teindre ou en oxyder le m\'e9tal, il avait eu cette id\'e9e, na\'efve si elle n'e\'fbt pas \'e9t\'e9 attendrissante, de la mettre sous verre, \'e9 +crin transparent, bo\'eete de cristal o\'f9 reposait la tresse nue qu'il allait chaque jour honorer. +\par +\par Pour lui, comme pour les choses silencieuses qui vivaient autour, il apparaissait que cette chevelure \'e9tait li\'e9e \'e0 leur existence et qu'elle \'e9tait l'\'e2me de la maison. +\par +\par Barbe, la vieille servante flamande, un peu renfrogn\'e9e, mais d\'e9vou\'e9e et soigneuse, savait de quelles pr\'e9 +cautions il fallait entourer ces objets et n'en approchait qu'en tremblant. Peu communicative, elle avait les allures, avec sa robe noire et son bonnet de tulle blanc, d'une s\'9cur touri\'e8re. D'ailleurs, elle allait souvent au B\'e9 +guinage voir son unique parente, la s\'9cur Rosalie, qui \'e9tait b\'e9guine. +\par +\par De ces fr\'e9quentations, de ces habitudes pieuses, elle avait gard\'e9 le silence, le glissement qu'ont les pas habitu\'e9s aux dalles d'\'e9 +glise. Et c'est pour cela, parce qu'elle ne mettait pas de bruit ou de rires autour de sa douleur, que Hugues Viane s'en \'e9tait si bien accommod\'e9 depuis son arriv\'e9e \'e0 Bruges. Il n'avait pas eu d'autre servante et celle-ci lui \'e9tait devenue n +\'e9cessaire, malgr\'e9 sa tyrannie innocente, ses manies de vieille fille et de d\'e9vote, sa volont\'e9 d'agir \'e0 sa guise, comme aujourd'hui encore o\'f9, \'e0 cause d'une f\'eate anodine le lendemain, elle avait boulevers\'e9 les salons \'e0 + son insu et en d\'e9pit de ses ordres formels. +\par +\par Hugues attendit pour sortir qu'elle e\'fbt rang\'e9 les meubles, s'assura que tout ce qui lui \'e9tait cher f\'fbt intact et remis en place. Puis tranquillis\'e9, les persiennes et les portes closes, il se d\'e9cida \'e0 son ordinaire promenade du cr\'e9 +puscule, bien qu'il ne cess\'e2t pas de pluviner, bruine fr\'e9quente des fins d'automne, petite pluie verticale qui larmoie, tisse de l'eau, faufile l'air, h\'e9risse d'aiguilles les canaux planes, capture et transit l'\'e2 +me comme un oiseau dans un filet mouill\'e9, aux mailles interminables\~! +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016422}II{\*\bkmkend _Toc98016422}\line +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {Hugues recommen\'e7ait chaque soir le m\'eame itin\'e9raire, suivant la ligne des quais, d'une marche ind\'e9cise, un peu vo\'fbt\'e9 d\'e9j\'e0, quoiqu'il e\'fb +t seulement quarante ans. Mais le veuvage avait \'e9t\'e9 pour lui un automne pr\'e9coce. Les tempes \'e9taient d\'e9garnies, les cheveux pleins de cendre grise. Ses yeux fan\'e9s regardaient loin, tr\'e8s loin, au del\'e0 de la vie. +\par +\par Et comme Bruges aussi \'e9tait triste en ces fins d'apr\'e8s-midi\~! Il l'aimait ainsi\~! C'est pour sa tristesse m\'eame qu'il l'avait choisie et y \'e9tait venu vivre apr\'e8s le grand d\'e9 +sastre. Jadis, dans les temps de bonheur, quand il voyageait avec sa femme, vivant \'e0 sa fantaisie, d'une existence un peu cosmopolite, \'e0 Paris, en pays \'e9tranger, au bord de la mer, il y \'e9tait venu avec elle, en passant, sans que la grande m +\'e9lancolie d'ici p\'fbt influencer leur joie. Mais plus tard, rest\'e9 seul, il s'\'e9tait ressouvenu de Bruges et avait eu l'intuition instantan\'e9e qu'il fallait s'y fixer d\'e9sormais. Une \'e9quation myst\'e9rieuse s'\'e9tablissait. \'c0 l'\'e9 +pouse morte devait correspondre une ville morte. Son grand deuil exigeait un tel d\'e9cor. La vie ne lui serait supportable qu'ici. Il y \'e9tait venu d'instinct. Que le monde, ailleurs, s'agite, bruisse, allume ses f\'ea +tes, tresse ses mille rumeurs. Il avait besoin de silence infini et d'une existence si monotone qu'elle ne lui donnerait presque plus la sensation de vivre. +\par +\par Autour des douleurs physiques, pourquoi faut-il se taire, \'e9touffer les pas dans une chambre de malade\~? Pourquoi les bruits, pourquoi les voix semblent-ils d\'e9ranger la charpie et rouvrir la plaie\~? +\par +\par Aux souffrances morales, le bruit aussi fait mal. +\par +\par Dans l'atmosph\'e8re muette des eaux et des rues inanim\'e9es, Hugues avait moins senti la souffrance de son c\'9cur, il avait pens\'e9 plus doucement \'e0 la morte. Il l'avait mieux revue, mieux entendue, retrouvant au fil des canaux son visage d'Oph\'e9 +lie en all\'e9e, \'e9coutant sa voix dans la chanson gr\'eale et lointaine des carillons. +\par +\par La ville, elle aussi, aim\'e9e et belle jadis, incarnait de la sorte ses regrets. Bruges \'e9tait sa morte. Et sa morte \'e9tait Bruges. Tout s'unifiait en une destin\'e9e pareille. C'\'e9tait Bruges-la-Morte, elle-m\'ea +me mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les art\'e8res froidies de ses canaux, quand avait cess\'e9 d'y battre la grande pulsation de la mer. +\par +\par Ce soir-l\'e0, plus que jamais, tandis qu'il cheminait au hasard, le noir souvenir le hanta, \'e9mergea de dessous les ponts o\'f9 pleurent les visages de sources invisibles. Une impression mortuaire \'e9 +manait des logis clos, des vitres comme des yeux brouill\'e9s d'agonie, des pignons d\'e9calquant dans l'eau des escaliers de cr\'eape. Il longea le Quai Vert, le Quai du Miroir, s'\'e9loigna vers le Pont du Moulin, les banlieues tristes bord\'e9 +es de peupliers. Et partout, sur sa t\'eate, l'\'e9gouttement froid, les petites notes sal\'e9es des cloches de paroisse, projet\'e9es comme d'un goupillon pour quelque absoute. +\par +\par Dans cette solitude du soir et de l'automne, o\'f9 le vent balayait les derni\'e8res feuilles, il \'e9prouva plus que jamais le d\'e9sir d'avoir fini sa vie et l'impatience du tombeau. Il semblait qu'une ombre s'allonge\'e2t des tours sur son \'e2 +me; qu'un conseil v\'eent des vieux murs jusqu'\'e0 lui\~; qu'une voix chuchotante mont\'e2t de l'eau \emdash l'eau s'en venant au-devant de lui, comme elle vint au-devant d'Oph\'e9lie, ainsi que le racontent les fossoyeurs de Shakespeare. +\par +\par Plus d'une fois d\'e9j\'e0 il s'\'e9tait senti circonvenu ainsi. Il avait entendu la lente persuasion des pierres\~; il avait vraiment surpris l'}{\i ordre des choses}{ de ne pas survivre \'e0 la mort d'alentour. +\par +\par Et il avait song\'e9 \'e0 se tuer, s\'e9rieusement et longtemps. Ah\~! cette femme, comme il l'avait ador\'e9e\~! Ses yeux encore sur lui\~! Et sa voix qu'il poursuivait toujours, enfouie au bout de l'horizon, si loin\~ +! Qu'avait-elle donc, cette femme, pour se l'\'eatre attach\'e9 tout, et l'avoir d\'e9pris du monde entier, depuis qu'elle \'e9tait disparue. Il y a donc des amours pareils \'e0 ces fruits de la Mer Morte qui ne vous laissent \'e0 la bouche qu'un go\'fb +t de cendre imp\'e9rissable\~! +\par +\par S'il avait r\'e9sist\'e9 \'e0 ses id\'e9es fixes de suicide, c'est encore pour elle. Son fond d'enfance religieuse lui \'e9tait remont\'e9 avec la lie de sa douleur. Mystique, il esp\'e9rait que le n\'e9ant n'\'e9 +tait pas l'aboutissement de la vie et qu'il la reverrait un jour. La religion lui d\'e9fendait la mort volontaire. C'e\'fbt \'e9t\'e9 s'exiler du sein de Dieu et s'\'f4ter la vague possibilit\'e9 de la revoir. +\par +\par Il v\'e9cut donc\~; il pria m\'eame, trouvant un baume \'e0 se l'imaginer, l'attendant, dans les jardins d'on ne sait quel ciel\~; \'e0 r\'eaver d'elle, dans les \'e9glises, au bruit de l'orgue. +\par +\par Ce soir-l\'e0, il entra, en passant, dans l'\'e9glise Notre-Dame o\'f9 il se plaisait \'e0 venir souvent, \'e0 cause de son caract\'e8re mortuaire\~: partout, sur les parois, sur le sol, des dalles tumulaires avec des t\'eates de mort, des noms \'e9br\'e9 +ch\'e9s, des inscriptions rong\'e9es aussi comme des l\'e8vres de pierre\'85 La mort elle-m\'eame ici effac\'e9e par la mort. +\par +\par Mais, tout \'e0 c\'f4t\'e9, le n\'e9ant de la vie s'\'e9clairait par la constante vision de l'amour se perp\'e9tuant dans la mort, et c'est pour cela que Hugues venait souvent en p\'e8lerinage \'e0 cette \'e9glise\~: c'\'e9taient les tombeaux c\'e9l\'e8 +bres de Charles le T\'e9m\'e9raire et de Marie de Bourgogne, au fond d'une chapelle lat\'e9rale. Comme ils \'e9taient \'e9mouvants\~! Elle surtout, la douce princesse, les doigts juxtapos\'e9s, la t\'eate sur un coussin, en robe de cuivre, les pieds appuy +\'e9s \'e0 un chien symbolisant la fid\'e9lit\'e9, toute rigide sur l'entablement du sarcophage. Ainsi sa morte reposait \'e0 jamais sur son \'e2me noire. Et le temps viendrait aussi o\'f9 il s'allongerait \'e0 + son tour comme le duc Charles et reposerait aupr\'e8s d'elle. Sommeil c\'f4te \'e0 c\'f4te, bon refuge de la mort, si l'espoir chr\'e9tien ne devait point se r\'e9aliser pour eux et les joindre. +\par +\par Hugues sortit de Notre-Dame plus triste que jamais. Il s'orienta du c\'f4t\'e9 de sa demeure, l'heure approchant o\'f9 il rentrait d'habitude pour son repas du soir. Il cherchait en lui le souvenir de la morte pour l'appliquer \'e0 + la forme du tombeau qu'il venait de voir et imaginer tout celui-ci, avec un autre visage. Mais la figure des morts, que la m\'e9moire nous conserve un temps, s'y alt\'e8re peu \'e0 peu, y d\'e9p\'e9rit, comme d'un pastel sans verre dont la poussi\'e8 +re s'\'e9vapore. Et, dans nous, nos morts meurent une seconde fois\~! +\par +\par Tout \'e0 coup, tandis qu'il recomposait par une fixe tension d'esprit \emdash et comme regardant au dedans de lui \emdash ses traits \'e0 demi effac\'e9s d\'e9j\'e0, Hugues qui, d'ordinaire, remarquait \'e0 peine les passants, si rares d'ailleurs, \'e9 +prouva un \'e9moi subit en voyant une jeune femme arriver vers lui. Il ne l'avait point aper\'e7ue d'abord, s'avan\'e7ant du bout de la rue, mais seulement quand elle fut toute proche. +\par +\par \'c0 sa vue, il s'arr\'eata net, comme fig\'e9; la personne, qui venait en sens inverse, avait pass\'e9 pr\'e8s de lui. Ce fut une secousse, une apparition. Hugues eut l'air de chavirer une minute. Il mit la main \'e0 ses yeux comme pour \'e9 +carter un songe. Puis, apr\'e8s un moment d'h\'e9sitation, tourn\'e9 vers l'inconnue qui s'\'e9loignait en son rythme de marche lente, il r\'e9trograda, abandonna le quai qu'il descendait et se mit soudain \'e0 + la suivre. Il marcha vite pour la rejoindre, allant d'un trottoir \'e0 l'autre, s'approchant d'elle, la regardant avec une insistance qui e\'fbt \'e9t\'e9 inconvenante si elle n'avait apparu toute hallucin\'e9 +e. La jeune femme allait, voyait sans regarder, impassible. Hugues semblait de plus en plus \'e9trange et hagard. Il la suivait maintenant depuis plusieurs minutes d\'e9j\'e0, de rue en rue, tant\'f4t rapproch\'e9 d'elle, comme pour une enqu\'eate d\'e9 +cisive, puis s'en \'e9loignant avec une apparence d'effroi quand il en devenait trop voisin. Il semblait attir\'e9 et effray\'e9 \'e0 la fois, comme par un puits o\'f9 l'on cherche \'e0 \'e9lucider un visage\'85 +\par +\par Eh bien\~! oui\~! cette fois, il l'avait bien reconnue, et \'e0 toute \'e9vidence. Ce teint de pastel, ces yeux de prunelle dilat\'e9e et sombre dans la nacre, c'\'e9taient les m\'eames. Et tandis qu'il marchait derri\'e8 +re elle, ces cheveux qui apparaissaient dans la nuque, sous la capote noire et la voilette, \'e9taient bien d'un or semblable, couleur d'ambre et de cocon, d'un jaune fluide et textuel. Le m\'eame d\'e9 +saccord entre les yeux nocturnes et le midi flambant de la chevelure. +\par +\par Est-ce que sa raison p\'e9riclitait \'e0 pr\'e9sent\~? Ou bien sa r\'e9tine, \'e0 force de sauver la morte, identifiait les passants avec elle\~ +? Tandis qu'il cherchait son visage, voici que cette femme, brusquement surgie, le lui avait offert, trop conforme et trop jumeau. Trouble d'une telle apparition\~! Miracle presque effrayant d'une ressemblance qui allait jusqu'\'e0 l'identit\'e9. +\par +\par Et tout\~: sa marche, sa taille, le rythme de son corps, l'expression de ses traits, le songe int\'e9rieur du regard, ce qui n'est plus seulement les lignes et la couleur, mais la spiritualit\'e9 de l'\'eatre et le mouvement de l'\'e2me \emdash tou +t cela lui \'e9tait rendu, r\'e9apparaissait, vivait\~! +\par +\par L'air d'un somnambule, Hugues la suivait toujours, machinalement maintenant, sans savoir pourquoi et sans plus r\'e9fl\'e9chir, \'e0 travers le d\'e9dale embrum\'e9 des rues de Bruges, Arriv\'e9 \'e0 un carrefour, o\'f9 plusieurs directions s'enchev\'ea +trent, tout \'e0 coup, comme il marchait un peu derri\'e8re elle, il ne la vit plus \emdash en all\'e9e, disparue dans on ne sait laquelle de ces ruelles tournantes. +\par +\par Il s'arr\'eata, regardant au loin, inventoriant le vide, des larmes n\'e9es au bord des yeux\'85 +\par +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Ah\~! comme elle ressemblait \'e0 la morte\~! +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016423}III{\*\bkmkend _Toc98016423}\line +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Hugues garda de cette rencontre un grand trouble. Maintenant, quand il songeait \'e0 sa femme, c'\'e9tait l'inconnue de l'autre soir qu'il revoyait\~; elle \'e9 +tait son souvenir vivant, pr\'e9cis\'e9. Elle lui apparaissait comme la morte plus ressemblante. +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Lorsqu'il allait, en de muettes d\'e9votions, baiser la relique de la chevelure conserv\'e9e ou s'attendrir devant quelque portrait, ce n'est plus avec la morte qu'il confrontait l'image, mais avec la vivante qui lui ressemblait. Myst\'e9 +rieuse identification de ces deux visages. C'avait \'e9t\'e9 comme une piti\'e9 du sort offrant des points de rep\'e8re \'e0 sa m\'e9moire, se mettant de connivence avec lui contre l'oubli, substituant une estampe fra\'eeche \'e0 celle qui p\'e2lissait, d +\'e9j\'e0 jaunie et piqu\'e9e par le temps. +\par +\par Hugues poss\'e9dait maintenant de la disparue une vision toute nette et toute neuve. Il n'avait qu'\'e0 contempler en sa m\'e9moire le vieux quai de l'autre jour, dans le soir qui tombe, et s'avan\'e7 +ant vers lui une femme qui a la figure de la morte. Il n'avait plus besoin de regarder en arri\'e8re, loin, dans le recul des ann\'e9es\~; il lui suffisait de songer au dernier ou au p\'e9nulti\'e8me soir. C'\'e9 +tait tout proche et tout simple maintenant. Son \'9cil avait emmagasin\'e9 le cher visage une nouvelle fois; la r\'e9cente empreinte s'\'e9tait fusionn\'e9 +e avec l'ancienne, se fortifiant l'une par l'autre, en une ressemblance qui maintenant donnait presque l'illusion d'une pr\'e9sence r\'e9elle. +\par +\par Hugues, les jours suivants, se trouva tout hant\'e9. Donc une femme existait, absolument pareille \'e0 celle qu'il avait perdue. Pour l'avoir vue passer, il avait fait, une minute, le r\'eave cruel que celle-ci allait revenir, \'e9tait revenue et s'avan +\'e7ait vers lui, comme nagu\'e8re. Les m\'eames yeux, le m\'eame teint, les m\'eames cheveux \emdash toute semblable et ad\'e9quate. Caprice bizarre de la Nature et de la Destin\'e9e\~! +\par +\par Il aurait voulu la revoir. Peut-\'eatre qu'il ne la reverrait jamais plus. Pourtant, rien que de la savoir proche et de pouvoir la rencontrer, il lui se +mblait qu'il se sentait moins seul et moins veuf. Est-il vraiment veuf, celui dont la femme n'est qu'absente et r\'e9appara\'eet en de brefs retours\~? +\par +\par Il s'imaginerait retrouver la morte quand passerait celle qui lui ressemble. Dans cet espoir, il alla \'e0 la m\'eame heure du soir, vers les parages o\'f9 il l'avait vue\~; il arpenta le vieux quai aux pignons noircis, aux fen\'eatres emb\'e9guin\'e9 +es de rideaux de mousseline derri\'e8re lesquels des femmes inoccup\'e9es, vite curieuses de son va-et-vient, l'\'e9pi\'e8rent\~; il s'enfon\'e7a dans les rues mortes, les ruelles tortueuses, esp\'e9rant la voir d\'e9boucher, brusque, \'e0 + quelque angle d'un carrefour. +\par +\par Une semaine s'\'e9coula ainsi, d'attente toujours d\'e9\'e7ue. Il y pensait d\'e9j\'e0 moins quand, un lundi \emdash le m\'eame jour pr\'e9cis\'e9ment que la premi\'e8re rencontre \emdash il la revit, tout de suite reconnue, qui s'avan\'e7 +ait vers lui, de la m\'eame marche balanc\'e9e. Plus encore que la pr\'e9c\'e9dente fois, elle lui apparut d'une ressemblance totale, absolue et vraiment effrayante. +\par +\par D'\'e9moi, son c\'9cur s'\'e9tait presque arr\'eat\'e9, comme s'il allait mourir\~; son sang lui avait chant\'e9 aux oreilles\~; des mousselines blanches, des voiles de noce, des cort\'e8ges de Communiantes avaient brouill\'e9 + ses yeux. Puis, toute proche et noire, la tache de la silhouette qui allait passer contre lui. +\par +\par La femme avait remarqu\'e9 son trouble sans doute, car elle regarda de son c\'f4t\'e9, l'air \'e9tonn\'e9. Ah\~! Ce regard r\'e9cup\'e9r\'e9, sorti du n\'e9ant\~! Ce regard qu'il n'avait jamais cru revoir, qu'il imaginait d\'e9lay\'e9 + dans la terre, il le sentait maintenant sur lui, pos\'e9 et doux, refleuri, recaressant. Regard venu de si loin, ressuscit\'e9 de la tombe, et qui \'e9tait comme celui que Lazare a d\'fb avoir pour J\'e9sus. +\par +\par Hugues se trouva sans force, tout l'\'eatre attir\'e9, entra\'een\'e9 dans le sillage de cette apparition. La morte \'e9tait l\'e0 devant lui\~: elle cheminait; elle s'en allait. Il fallait marcher derri\'e8 +re elle, s'approcher, la regarder, boire ses yeux retrouv\'e9s, rallumer sa vie \'e0 ses cheveux qui \'e9taient de la lumi\'e8re. Il fallait la suivre, sans discuter, simplement, jusqu'au bout de la ville et jusqu'au bout du monde. +\par +\par Il n'avait pas raisonn\'e9\~; mais, machinalement, s'\'e9tait remis \'e0 marcher derri\'e8re elle, tout pr\'e8s cette fois, avec la peur haletante de la perdre encore, \'e0 travers cette vieille ville aux rues en circuits et en m\'e9andres. +\par +\par Certes, il n'avait pas song\'e9 une minute \'e0 cette action anormale de sa part\~: suivre une femme. Eh non\~! c'est sa femme qu'il suivait, qu'il accompagnait, dans cette cr\'e9pusculaire promenade et qu'il allait reconduire jusqu'\'e0 son tombeau\'85 + +\par +\par Hugues marchait toujours, aimant\'e9, comme dans un r\'eave, aux c\'f4t\'e9s de l'inconnue ou derri\'e8re elle, sans m\'eame s'apercevoir qu'apr\'e8 +s les quais solitaires, ils avaient atteint maintenant les rues marchandes, le centre de la ville, la Grand'Place o\'f9 la Tour des Halles, immense et noire, se d\'e9fendait contre la nuit envahissante avec le bouclier d'or de son cadran. +\par +\par La jeune femme, svelte et rapide, l'air de se d\'e9rober \'e0 cette poursuite, s'\'e9tait engag\'e9e dans la rue Flamande \emdash aux vieilles fa\'e7ades ornement\'e9es et sculpt\'e9es comme des poupes \emdash app +araissant plus nette et d'une silhouette mieux d\'e9coup\'e9e chaque fois qu'elle passait devant la vitrine \'e9clair\'e9e d'un magasin ou le halo r\'e9pandu d'un r\'e9verb\'e8re. +\par +\par Puis il la vit brusquement traverser la rue, s'acheminer vers le th\'e9\'e2tre dont les portes \'e9taient ouvertes, et elle entra. +\par +\par Hugues ne s'arr\'eata pas\'85 Il \'e9tait devenu une volont\'e9 inerte, un satellite entra\'een\'e9. Les mouvements de l'\'e2me ont aussi leur vitesse acquise. Ob\'e9issant \'e0 l'impulsion ant\'e9rieure, il p\'e9n\'e9tra \'e0 son tour dans le vestibule o +\'f9 la foule affluait. Mais la vision s'\'e9tait \'e9vanouie. Nulle part, ni parmi le public qui faisait queue, ni au contr\'f4le, ni dans les escaliers, il n'aper\'e7ut la jeune femme. O\'f9 avait-elle disparue\~? Par quel couloir\~ +? Par quelle porte lat\'e9rale\~? Car il l'avait vue entrer, sans erreur possible. Elle allait au spectacle sans doute. Elle serait dans la salle tout \'e0 l'heure. Elle y \'e9tait d\'e9j\'e0 peut-\'eatre, install\'e9 +e en quelque fauteuil ou dans la rouge obscurit\'e9 d'une loge. La retrouver\~! La revoir\~! La contempler distinctement une soir\'e9e tout enti\'e8re\~! Il sentait sa t\'eate vaciller \'e0 cette pens\'e9e qui lui faisait du bien et du mal \'e0 + la fois. Mais r\'e9sister \'e0 la suggestion, il n'y songea m\'eame pas. Et sans r\'e9fl\'e9chir \'e0 rien\~: ni aux allures d\'e9sordonn\'e9es o\'f9 il s'abandonnait depuis une heure, ni \'e0 la d\'e9raison de son nouveau projet, ni \'e0 + l'anomalie d'assister \'e0 une repr\'e9sentation th\'e9\'e2trale malgr\'e9 le grand deuil dont il \'e9tait v\'eatu \'e9ternellement, il se dirigea sans h\'e9siter vers le bureau, demanda un fauteuil et p\'e9n\'e9tra dans la salle. +\par +\par Son \'9cil fouilla vite toutes les places, les rangs de stalles, les baignoires, les loges, les galeries sup\'e9rieures qui se remplissaient peu \'e0 peu, \'e9clair\'e9es par la lumi\'e8re contagieuse des lustres. Il ne la retrouva pas, tout d\'e9concert +\'e9, inquiet, triste. Quel mauvais hasard se jouait de lui\~? Hallucinant visage tour \'e0 tour montr\'e9 et d\'e9rob\'e9\~! Apparitions intermittentes, comme celle de la lune dans les nuages\~! Il attendit, chercha encore. Des spectateurs attard\'e9 +s se h\'e2taient, gagnant leurs places dans un bruit grin\'e7ant de portes et de banquettes. +\par +\par Elle seule n'arrivait point. +\par +\par Il commen\'e7a \'e0 regretter son action irr\'e9fl\'e9chie. D'autant plus qu'on avait remarqu\'e9 sa pr\'e9sence et qu'on s'en \'e9tonna en une insistance de jumelles qu'il ne fut pas sans apercevoir. Certes, il ne fr\'e9quentait personne, n'avait nou\'e9 + de relations avec aucune famille, vivait seul. Mais chacun le connaissait de vue, au moins, savait qui il \'e9tait et son noble d\'e9sespoir, en cette Bruges peu populeuse, si inoccup\'e9e, o\'f9 tout le monde se conna\'ee +t, s'enquiert des nouveaux venus, informe ses voisins et se renseigne aupr\'e8s d'eux. +\par +\par Ce fut une surprise, presque la fin d'une l\'e9gende, et le triomphe des malins qui avaient toujours souri quand on parlait du veuf inconsolable. +\par +\par Hugues, par on ne sait quel fluide qui se d\'e9gage d'une foule quand elle s'unifie en une pens\'e9e collective, eut l'impression \'e0 ce moment d'une faute vis-\'e0-vis de lui-m\'eame, d'une noblesse parjur\'e9e, d'une premi\'e8re f\'ea +lure au vase de son culte conjugal par o\'f9 sa douleur, bien entretenue jusqu'ici, s'\'e9goutterait toute. +\par +\par Cependant l'orchestre venait d'entamer l'ouverture de l'\'9cuvre qu'on allait repr\'e9senter. Il avait lu sur le programme de son voisin, le titre en gros caract\'e8re\~: }{\i Robert le Diable}{, un de ces op\'e9ras de vieille + mode dont se compose presque infailliblement le spectacle en province. Les violons d\'e9roulaient maintenant les premi\'e8res mesures. +\par +\par Hugues se sentit plus troubl\'e9 encore. Depuis la mort de sa femme, il n'avait entendu aucune musique. Il avait peur du chant des instruments. M\'eame un accord\'e9on dans les rues, avec son petit concert asthmatique et acidul\'e9 +, lui tirait des larmes. Et aussi les orgues, \'e0 Notre-Dame et \'e0 Sainte-Walburge, le dimanche, quand ils semblaient draper par-dessus les fid\'e8les des velours noirs et des catafalques de sons. +\par +\par La musique de l'op\'e9ra maintenant lui noyait les m\'e9ninges\~; les archets lui jouaient sur les nerfs. Un picotement lui vint aux yeux. S'il allait pleurer encore\~? Il songeait \'e0 partir quand une pens\'e9e \'e9trange lui traversa l'esprit\~ +: la femme de tant\'f4t qu'il avait, comme dans un coup de folie et pour le baume de sa ressemblance, suivie jusqu'en cette salle, ne s'y trouvait pas, il en \'e9tait s\'fbr. Pourtant, elle \'e9tait entr\'e9e au th\'e9\'e2 +tre, presque sous ses yeux. Mais si elle ne se trouvait pas dans la salle, peut-\'eatre allait-elle appara\'eetre sur la sc\'e8ne\~? +\par +\par Profanation qui, d'avance, lui d\'e9chirait toute l\rquote \'e2me. Le visage identique, le visage de l'\'e9pouse elle-m\'eame dans l'\'e9vidence de la rampe et soulign\'e9 de maquillages. Si cette femme, suivi +e ainsi et disparue brusquement sans doute par quelque porte de service, \'e9tait une actrice et qu'il allait la voir surgir, gesticulant et chantant\~? Ah\~! sa voix\~? serait-ce aussi la m\'eame voix, pour continuer la diabolique ressemblance \emdash + cette voix de m\'e9tal grave, comme d'argent avec un peu de bronze, qu'il n'avait plus jamais entendue, jamais\~? +\par +\par Hugues se sentit tout boulevers\'e9, rien que par la possibilit\'e9 d'un hasard qui pourrait bien aller jusqu'au bout\~; et, plein d'angoisse, il attendit, avec une sorte de pressentiment qu'il avait soup\'e7onn\'e9 juste. +\par +\par Les actes s'\'e9coul\'e8rent, sans rien lui apprendre. Il ne la reconnut pas parmi les chanteuses, ni non plus parmi les choristes, fard\'e9es et peintes comme des poup\'e9es de bois. Inattentif, pour le reste, au spectacle, il \'e9tait d\'e9cid\'e9ment r +\'e9solu \'e0 partir apr\'e8s la sc\'e8ne des Nonnes dont le d\'e9cor de cimeti\'e8re le ramenait \'e0 toutes ses pens\'e9es mortuaires. Mais tout \'e0 coup, au r\'e9citatif d'\'e9vocation, quand les ballerines, figurant les S\'9curs du clo\'eetre r\'e9 +veill\'e9es de la mort, processionnent en longue file, quand Helena s'anime sur son tombeau et, rejetant linceul et froc, ressuscite, Hugues \'e9prouva une commotion comme un homme sorti d'un r\'eave noir qui entre dans une salle de f\'eate dont la lumi +\'e8re vacille aux balances tr\'e9buchantes de ses yeux. +\par +\par Oui\~! c'\'e9tait elle\~! Elle \'e9tait danseuse\~! Mais il n'y songea m\'eame pas une minute. C'\'e9tait vraiment la morte descendue de la pierre de son s\'e9pulcre, c'\'e9tait }{\i sa}{ morte qui maintenant souriait l\'e0-bas, s'avan\'e7 +ait, tendait les bras. +\par +\par Et plus ressemblante ainsi, ressemblante \'e0 en pleurer, avec ses yeux dont le bistre accentuait le cr\'e9puscule, avec ses cheveux apparents, d'un or unique comme l'autre\'85 +\par +\par Saisissante apparition, toute fugitive, sur laquelle bient\'f4t le rideau tomba. +\par +\par Hugues, la t\'eate en feu, boulevers\'e9 et rayonnant, s'en retourna au long des quais, comme hallucin\'e9 encore par la vision persistante qui ouvrait toujours devant lui, m\'eame dans la nuit noire, son cadre de lumi\'e8re\'85 + Ainsi le docteur Faust, acharn\'e9 apr\'e8s le miroir magique o\'f9 la c\'e9leste image de femme se d\'e9voile\~! +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016424}IV{\*\bkmkend _Toc98016424}\line +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Hugues eut vite fait d\rquote \'eatre renseign\'e9 sur elle. Il sut son nom\~: Jane Scott, qui figurait en vedette sur l'affiche\~; elle r\'e9sidait \'e0 + Lille, venant deux fois par semaine, avec la troupe dont elle faisait partie, donner des repr\'e9sentations \'e0 Bruges. +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Les danseuses ne passent gu\'e8re pour \'eatre puritaines. Un soir donc, induit \'e0 se rapprocher d'elle par le charme douloureux de cette ressemblance, il l'aborda. +\par +\par Elle r\'e9pondit. sans avoir l'air surpris et comme s'attendant \'e0 la rencontre, d'une voix qui bouleversa Hugues jusqu'\'e0 l'\'e2me. La voix aussi\~! La voix de l'autre, toute semblable et r\'e9entendue, une voix de la m\'eame couleur, une voix orf +\'e9vr\'e9e de m\'eame. Le d\'e9mon de l'Analogie se jouait de lui\~! Ou bien y a-t-il une secr\'e8te harmonie dans les visages et faut-il qu'\'e0 tels yeux, \'e0 telle chevelure corresponde une voix appari\'e9e\~? +\par +\par Pourquoi n'aurait-elle pas \'e9galement la parole de la morte puisqu'elle avait ses prunelles dilat\'e9es et noires dans de la nacre, ses cheveux d'or rare et d'un alliage qui semblait introuvable\~? En la voyant maintenant de plus pr\'e8s, de tout pr\'e8 +s, nulle diff\'e9rence ne s'av\'e9rait entre la femme ancienne et la nouvelle. Hugues en demeurait confondu et que celle-ci, malgr\'e9 les poudres, le fard, la rampe qui br\'fble, e\'fbt le m\'ea +me teint naturel de pulpe intacte. Et, dans l'allure aussi, rien du genre d\'e9sinvolte des danseuses\~: une toilette sobre, un esprit qui semblait r\'e9serv\'e9 et doux. +\par +\par Plusieurs fois, Hugues la revit, conversa avec elle. Le sortil\'e8ge de la ressemblance op\'e9rait\'85 Il n'avait eu garde cependant de retourner au th\'e9\'e2tre. Le premier soir, \'e7'avait \'e9t\'e9 une manigance adorable de la destin\'e9 +e. Puisqu'elle devait \'eatre pour lui l'illusion de sa morte retrouv\'e9e, il \'e9tait juste qu'elle lui appar\'fbt d'abord comme une ressuscit\'e9e, descendant d'un tombeau parmi un d\'e9cor de f\'e9erie et de clair de lune. +\par +\par Mais d\'e9sormais il n'entendait plus se la figurer ainsi. Elle \'e9tait la morte redevenue femme, ayant recommenc\'e9 sa vie \'e0 l'ombre, s'habillant d'\'e9toffes tranquilles. Pour que l\rquote \'e9vocation f\'fb +t sauve, Hugues ne voulut plus voir la danseuse qu'en toilette de ville, mieux ressemblante ainsi et toute pareille. +\par +\par Maintenant il allait la visiter souvent, chaque fois qu'elle jouait, l'attendant \'e0 l'h\'f4tel o\'f9 elle descendait. D\rquote +abord il se contenta du mensonge consolant de son visage. Il cherchait dans ce visage la figure de la morte. Pendant de longues minutes, il la regardait, avec une joie douloureuse, emmagasinant ses l\'e8vres, ses cheveux, son teint, les d\'e9 +calquant au fil de ses yeux stagnants\'85 \'c9lan, extase du puits qu'on croyait mort et o\'f9 s'ench\'e2sse une pr\'e9sence. L'eau n'est plus nue\~; le miroir vit\~! +\par +\par Pour s'illusionner aussi avec sa voix, il baissait parfois les paupi\'e8res, il l\rquote \'e9coutait parler, il buvait ce son, presque identique \'e0 s'y m\'e9prendre, sauf par instant un peu de sourdine, un peu d'ouate sur les mots. C'\'e9 +tait comme si l'ancienne e\'fbt parl\'e9 derri\'e8re une tenture. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {Pourtant, de cette premi\'e8re apparition sur la sc\'e8ne, un souvenir troublant persistait\~: il avait entrevu ses bras nus, sa gorge, la ligne souple du dos et se les imaginait aujourd\rquote +hui dans la robe close. +\par +\par Une curiosit\'e9 de chair s\rquote infiltra. +\par +\par Qui dira les passionn\'e9es \'e9treintes d\rquote un couple qui s\rquote aime, longuement s\'e9par\'e9\~? Or la mort ici n\rquote avait \'e9t\'e9 qu\rquote une absence, puisque la m\'eame femme \'e9tait retrouv\'e9e. +\par +\par En regardant Jane, Hugues songeait \'e0 la morte, aux baisers, aux enlacements de nagu\'e8re. Il croirait reposs\'e9der l\rquote autre, en poss\'e9dant celle-ci. Ce qui paraissait fini \'e0 jamais allait recommencer. Et il ne tromperait m\'eame pas l +\rquote \'c9pouse, puisque c\rquote est elle encore qu\rquote il aimerait dans cette effigie et qu\rquote il baiserait sur cette bouche telle que la sienne. +\par +\par Hugues connut ainsi de fun\'e8bres et violentes joies. Sa passion ne lui apparut pas sacril\'e8ge mais bonne, tant il d\'e9doubla ces deux femmes en un seul \'eatre \emdash perdu, retrouv\'e9, toujours aim\'e9, dans le pr\'e9sent comme dans le pass\'e9 +, ayant des yeux communs, une chevelure indivise, une seule chair, un seul corps auquel il demeurait fid\'e8le. +\par +\par Chaque fois maintenant que Jane arrivait \'e0 Bruges, Hugues la rejoignit, soit \'e0 la fin de l\rquote apr\'e8s-midi, avant le spectacle\~; mais surtout apr\'e8s, dans les silencieux minuits o\'f9, jusque tard, il s\rquote enchantait aupr\'e8s d\rquote +elle\~: malgr\'e9 l\rquote \'e9vidence, son grand deuil intact, les appartements d\rquote h\'f4tel toujours l\rquote air \'e9trangers et transitoires, il parvenait peu \'e0 peu \'e0 se persuader que les mauvaises ann\'e9es n\rquote avaient point \'e9t\'e9 + que c\rquote \'e9tait toujours le foyer, le m\'e9nage d\rquote amour, la femme premi\'e8re, l\rquote intimit\'e9 calme avant les baisers permis. +\par +\par Les douces soir\'e9es\~: chambre close, paix int\'e9rieure, unit\'e9 du couple qui se suffit, silence et paix qui\'e8te\~! Les yeux, comme des phal\'e8nes, ont tout oubli\'e9\~: les angles noirs, les vitres froides, la pluie, au dehors, et l\rquote +hiver, les carillons sonnant la mort de l\rquote heure \emdash pour ne plus papillonner que dans le cercle \'e9troit de la lampe\~! +\par +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Hugues revivait ces soir\'e9es-l\'e0\'85 Oubli total\~! Recommencements\~! Le temps coule en pente, sur un lit sans pierres\'85 Et il semble que, vivant, on vive d\'e9j\'e0 d\rquote \'e9ternit +\'e9. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016425}V{\*\bkmkend _Toc98016425}\line +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {Hugues installa Jane dans une maison riante qu\rquote il avait lou\'e9e pour elle au long d\rquote une promenade qui aboutit \'e0 des banlieues de verdures et de moulins. +\par +\par En m\'eame temps, il l\rquote avait d\'e9cid\'e9e \'e0 quitter le th\'e9\'e2tre. Ainsi il l\rquote aurait toujours \'e0 Bruges et mieux \'e0 lui. Pas une minute, cependant, il n\rquote avait envisag\'e9 le petit ridicule pour un homme grave et de son \'e2 +ge, apr\'e8s un si inconsolable deuil notoire, de s\rquote amouracher d\rquote une danseuse. \'c0 vrai dire, il n\rquote avait pas d\rquote amour pour elle. Tout ce qu\rquote il d\'e9sirait, c\rquote \'e9tait pouvoir \'e9 +terniser le leurre de ce mirage. Quand il prenait dans ses mains la t\'eate de Jane, l\rquote approchait de lui, c\rquote \'e9tait pour regarder ses yeux, pour y chercher quelque chose qu\rquote il avait vu dans d\rquote autres\~ +: une nuance, un reflet, des perles, une flore dont la racine est dans l\rquote \'e2me \emdash et qui y flottaient aussi peut-\'eatre. +\par +\par D\rquote autres fois, il d\'e9nouait ses cheveux, en inondait ses \'e9paules, les assortissait mentalement \'e0 un \'e9cheveau absent, comme s\rquote il fallait les filer ensemble. +\par +\par Jane ne comprenait rien \'e0 ces allures anormales de Hugues, \'e0 ses muettes contemplations. +\par +\par Elle se rappelait, au commencement de leurs relations, son inexpliqu\'e9e tristesse quand elle lui avait dit que sa chevelure \'e9tait teinte; et avec quel \'e9moi, depuis, il l\rquote \'e9piait pour savoir si elle la maintenait de la m\'eame nuance. + +\par +\par \emdash \'ab\~J\rquote ai l\rquote envie de ne plus me teindre\~\'bb, avait-elle dit un jour. +\par +\par Il en avait paru tout troubl\'e9, insistant pour qu\rquote elle gard\'e2t ses cheveux de cet or clair qu\rquote il aimait tant. Et, en disant cela, il les avait pris, caress\'e9s de la main, y enfon\'e7ant les doigts comme un avare dans son tr\'e9sor qu +\rquote il retrouve. +\par +\par Et il avait balbuti\'e9 des choses confuses\~: \'ab\~Ne change rien\'85 c\rquote est parce que tu es ainsi que je t\rquote aime\~! Ah\~! tu ne sais pas, tu ne sauras jamais ce que je manie dans tes cheveux\'85\~\'bb +\par +\par Il semblait vouloir en dire davantage; puis s\rquote arr\'eatait, comme au bord d\rquote un ab\'eeme de confidences. +\par +\par Depuis qu\rquote elle s\rquote \'e9tait install\'e9e \'e0 Bruges, il venait la voir presque tous les jours, passait d\rquote ordinaire ses soir\'e9es chez elle, y soupait parfois, malgr\'e9 + la mauvaise humeur de Barbe, sa vieille servante qui, le lendemain, maugr\'e9ait d\rquote avoir inutilement pr\'e9par\'e9 le repas et d\rquote avoir attendu. Barbe feignait de croire qu\rquote il avait vraiment mang\'e9 au restaurant\~ +; mais, au fond, demeurait incr\'e9dule et ne reconnaissait plus son ma\'eetre, auparavant si ponctuel, si casanier. +\par +\par Hugues sortait beaucoup, partageant les heures entre sa maison et celle de Jane. +\par +\par Il y allait de pr\'e9f\'e9rence vers le soir, par habitude prise de ne sortir qu\rquote aux fins d\rquote apr\'e8s-midi; et puis aussi pour n\rquote \'eatre pas trop remarqu\'e9 en ses promenades vers cette demeure qu\rquote il avait express\'e9 +ment choisie dans un quartier solitaire. Lui n\rquote avait \'e9prouv\'e9 vis-\'e0-vis de lui-m\'eame aucune honte ni rougeur d\rquote \'e2me, parce qu\rquote il savait le motif, le stratag\'e8me de cette transposition qui \'e9 +tait non seulement une excuse, mais l\rquote absolution, la r\'e9habilitation devant la morte et presque devant Dieu. Mais il fallait compter avec la province qui est prude\~: comment ne pas s\rquote y inqui\'e9ter un peu du voisinage, de l\rquote +hostilit\'e9 ou du respect publics lorsqu\rquote on en sent sur soi incessamment les yeux pos\'e9s, l\rquote attouchement pour ainsi dire\~? +\par +\par En cette Bruges catholique surtout, o\'f9 les m\'9curs sont s\'e9v\'e8res\~! Les hautes tours dans leurs frocs de pierre partout allongent leur ombre. Et il semble que, des innombrables couvents, \'e9mane un m\'e9pris des roses secr\'e8 +tes de la chair, une glorification contagieuse de la chastet\'e9. \'c0 tous les coins de rue, dans des armoires de boiserie et de verre, s\rquote \'e9 +rigent des Vierges en manteaux de velours, parmi des fleurs de papier qui se fanent, tenant en main une banderole avec un texte d\'e9roul\'e9, qui de leur c\'f4t\'e9 proclament\~: \'ab\~Je suis l\rquote Immacul\'e9e.\~\'bb +\par +\par Les passions, les accointances des sexes hors mariage y sont toujours l\rquote \'9cuvre perverse, le chemin de l\rquote enfer, le p\'e9ch\'e9 du sixi\'e8me et du neuvi\'e8 +me commandement qui fait parler bas dans les confessionnaux et farde de confusion les p\'e9nitentes. +\par +\par Hugues connaissait cette aust\'e9rit\'e9 de Bruges et avait \'e9vit\'e9 de l\rquote offusquer. Mais, en cette vie de province tout exigu\'eb, rien n\rquote \'e9chappe. Bient\'f4t il suscita \'e0 son insu une pieuse indignation. Or, la foi scandalis\'e9e s +\rquote y exprime volontiers en ironies. Telle la cath\'e9drale rit et nargue le diable avec les masques de ses gargouilles. +\par +\par Quand la liaison du veuf avec la danseuse se fut \'e9bruit\'e9e, il devint, sans le savoir, la fable de la ville. Nul n\rquote en ignora\~: bavardages de porte en porte\~; propos d\rquote oisivet\'e9\~; cancans colport\'e9s, accueillis avec une curiosit +\'e9 de b\'e9guines\~; herbe de la m\'e9disance qui, dans les villes mortes, cro\'eet entre tous les pav\'e9s. +\par +\par On s\rquote amusa d\rquote autant plus de l\rquote aventure qu\rquote on avait connu son long d\'e9sespoir, ses regrets sans \'e9claircie, toutes ses pens\'e9es uniquement cueillies et nou\'e9es en bouquet pour une tombe. Aujourd\rquote hui, c\rquote +est l\'e0 qu\rquote aboutissait ce deuil qu\rquote on avait pu croire \'e9ternel. +\par +\par Tous s\rquote y \'e9taient tromp\'e9s, le pauvre veuf lui-m\'eame, qui avait \'e9t\'e9 sans doute ensorcel\'e9 par une coquine. On la connaissait bien. C\rquote \'e9tait une ancienne danseuse du th\'e9\'e2tre. On se la montrait au passage, en riant, en s +\rquote indignant un peu de son air de personne tranquille que d\'e9mentaient, trouvait-on, son dandinement et sa chevelure jaune. On savait m\'eame o\'f9 elle habitait, et que le veuf allait la voir + tous les soirs. Encore un peu, on aurait dit les heures et son itin\'e9raire\'85 +\par +\par Les bourgeoises curieuses, dans le vide des apr\'e8s-midi inoccup\'e9es, surveillaient son passage, assises \'e0 une crois\'e9e, l\rquote \'e9piant dans ces sortes de petits miroirs qu\rquote on appelle des espions et qu\rquote on aper\'e7oit \'e0 + toutes les demeures, fixes sur l\rquote appui ext\'e9rieur de la fen\'eatre. Glaces obliques o\'f9 s\rquote encadrent des profils \'e9quivoques de rues\~; pi\'e8ges miroitants qui capturent, \'e0 leur insu, tout le man\'e8 +ge des passants, leurs gestes, leurs sourires, la pens\'e9e d\rquote une seule minute en leurs yeux \emdash et r\'e9percute tout cela dans l\rquote int\'e9rieur des maisons o\'f9 quelqu\rquote un guette. +\par +\par Ainsi, gr\'e2ce \'e0 la trahison des miroirs, on connut vite toutes les all\'e9es et venues de Hugues et chaque d\'e9tail du quasi concubinage dans lequel il vivait maintenant avec Jane. L\rquote illusion o\'f9 il persistait, ses na\'efves pr\'e9 +cautions de ne l\rquote aller voir qu\rquote au soir tombant greff\'e8rent d\rquote une sorte de ridicule cette liaison qui avait offusqu\'e9 d\rquote abord, et l\rquote indignation s\rquote acheva dans des rires. +\par +\par Hugues ne soup\'e7onnait rien. Et il continua \'e0 sortir quand le jour d\'e9cline, pour s\rquote acheminer, en de volontaires d\'e9tours, vers la toute proche banlieue. +\par +\par Comme, \'e0 pr\'e9sent, elles lui furent moins douloureuses, ces promenades au cr\'e9puscule\~! Il traversait la ville, les ponts centenaires, les quais mortuaires au long desquels l\rquote +eau soupire. Les cloches, dans le soir, sonnaient chaque fois pour quelque obit du lendemain. Ah\~! ces cloches \'e0 toutes vol\'e9es, mais si en all\'e9es \emdash semblait-il \emdash et d\'e9j\'e0 si lointaines de lui, tintant comme en d\rquote +autres ciels\'85 +\par +\par Et le trop-plein des goutti\'e8res avait beau d\'e9gouliner, le tunnel des ponts suinter des larmes froides, les peupliers du bord de l\rquote eau fr\'e9mir comme la plainte d\rquote une fr\'eale source inconsolable, Hugues n\rquote entendait plus cette +douleur des choses\~; il ne voyait plus la ville rigide et comme emmaillot\'e9e dans les mille bandelettes de ses canaux. +\par +\par La ville d\rquote autrefois, cette Bruges-la-Morte, dont il semblait aussi le veuf, ne l\rquote effleurait plus qu\rquote \'e0 peine d\rquote un glacis de m\'e9lancolie\~; et il marchait, consol\'e9, \'e0 + travers son silence, comme si Bruges aussi avait surgi de son tombeau et s\rquote offrait telle qu\rquote une ville neuve qui ressemblerait \'e0 l\rquote ancienne. +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Et tandis qu\rquote il s\rquote en allait chaque soir retrouver Jane, pas un \'e9clair de remords\~; ni, u +ne seule minute, le sentiment du parjure, du grand amour tomb\'e9 dans la parodie, de la douleur quitt\'e9e \emdash pas m\'eame ce petit frisson qui court dans les moelles de la veuve, la premi\'e8re fois qu\rquote en ses cr\'ea +pes et ses cachemires elle agrafe une rose rouge. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016426}VI{\*\bkmkend _Toc98016426}\line +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {Hugues songeait\~: quel pouvoir ind\'e9finissable que celui de la ressemblance\~! +\par +\par Elle correspond aux deux besoins contradictoires de la nature humaine\~: l\rquote habitude et la nouveaut\'e9. L\rquote habitude qui est la loi, le rythme m\'eame de l\rquote \'eatre. Hugues l\rquote avait exp\'e9riment\'e9 avec une acuit\'e9 qui d\'e9 +cida de sa destin\'e9e sans rem\'e8de. Pour avoir v\'e9cu dix ans aupr\'e8s d\rquote une femme toujours ch\'e8re, il ne pouvait plus se d\'e9saccoutumer d\rquote elle, continuait \'e0 s\rquote occuper de l\rquote absente et \'e0 chercher sa figure sur d +\rquote autres visages. +\par +\par D\rquote autre part, le go\'fbt de la nouveaut\'e9 est non moins instinctif. L\rquote homme se lasse \'e0 poss\'e9der le m\'eame bien. On ne jouit du bonheur, comme de la sant\'e9, que par contraste. Et l\rquote amour aussi est dans l\rquote +intermittence de lui-m\'eame. +\par +\par Or la ressemblance est pr\'e9cis\'e9ment ce qui les concilie en nous, leur fait part \'e9gale, les joint en un point impr\'e9cis. La ressemblance est la ligne d\rquote horizon de l\rquote habitude et de la nouveaut\'e9. +\par +\par En amour principalement, cette sorte de raffinement op\'e8re\~: charme d\rquote une femme nouvelle arrivant qui ressemblerait \'e0 l\rquote ancienne\~! +\par +\par Hugues en jouissait avec un grandissant d\'e9lice, lui que la solitude et la douleur avaient d\'e8s longtemps sensibilis\'e9 jusqu\rquote \'e0 ces nuances d\rquote \'e2me. N\rquote est-ce pas d\rquote ailleurs par un sentiment inn\'e9 des analogies d\'e9 +sirables qu\rquote il \'e9tait venu vivre \'e0 Bruges d\'e8s son veuvage\~? +\par +\par Il avait ce qu\rquote on pourrait appeler \'ab\~le sens de la ressemblance\~\'bb, un sens suppl\'e9mentaire, fr\'eale et souffreteux, qui rattachait par mille liens t\'e9nus les choses entre elles, apparentait les arbres par des fils de la Vierge, cr\'e9 +ait une t\'e9l\'e9graphie immat\'e9rielle entre son \'e2me et les tours inconsolables. +\par +\par C\rquote est pour cela qu\rquote il avait choisi Bruges, Bruges d\rquote o\'f9 la mer s\rquote \'e9tait retir\'e9e, comme un grand bonheur aussi. +\par +\par C\rquote avait \'e9t\'e9 d\'e9j\'e0 un ph\'e9nom\'e8ne de ressemblance, et parce que sa pens\'e9e serait \'e0 l\rquote unisson avec la plus grande des Villes Grises. +\par +\par M\'e9lancolie de ce gris des rues de Bruges o\'f9 tous les jours ont l\rquote air de la Toussaint\~! Ce gris comme fait avec le blanc des coiffes de religieuses et le noir des soutanes de pr\'eatres, d\rquote un passage incessant ici et contagieux. Myst +\'e8re de ce gris, d\rquote un demi-deuil \'e9ternel\~! +\par +\par Car partout les fa\'e7ades, au long des rues, se nuancent \'e0 l\rquote infini\~: les unes sont d\rquote un badigeon vert p\'e2le ou de briques fan\'e9es rejointoy\'e9es de blanc\~; mais, tout \'e0 c\'f4t\'e9, d\rquote autres sont noires, fusains s\'e9v +\'e8res, eaux-fortes br\'fbl\'e9es dont les encres y rem\'e9dient, compensent les tons voisins un peu clairs\~; et, de l\rquote ensemble, c\rquote est quand m\'eame du gris qui \'e9mane, flotte, se propage au fil des murs align\'e9s comme des quais. + +\par +\par Le chant des cloches aussi s\rquote imaginerait plut\'f4t noir\~; or, ouat\'e9, fondu dans l\rquote espace, il arrive en une rumeur \'e9galement grise qui tra\'eene, ricoche, ondule sur l\rquote eau des canaux. +\par +\par Et cette eau elle-m\'eame, malgr\'e9 tant de reflets\~: coins de ciel bleu, tuiles des toits, neige des cygnes voguant, verdure des peupliers du bord, s\rquote unifie en chemins de silence incolores. +\par +\par Il y a l\'e0, par un miracle du climat, une p\'e9n\'e9tration r\'e9ciproque, on ne sait quelle chimie de l\rquote atmosph\'e8re qui neutralise les couleurs trop vives, les ram\'e8ne \'e0 une unit\'e9 de songe, \'e0 un amalgame de somnolence plut\'f4 +t grise. +\par +\par C\rquote est comme si la brume fr\'e9quente, la lumi\'e8re voil\'e9e des ciels du Nord, le granit des quais, les pluies incessantes, le passage des cloches eussent influenc\'e9, par leur alliage, la couleur de l\rquote air \emdash + et aussi, en cette ville \'e2g\'e9e, la cendre morte du temps, la poussi\'e8re du sablier des ann\'e9es accumulant, sur tout, son \'9cuvre silencieuse. +\par +\par Voil\'e0 pourquoi Hugues avait voulu se retirer l\'e0, pour sentir ses derni\'e8res \'e9nergies imperceptiblement et s\'fbrement s\rquote ensabler, s\rquote enliser sous cette petite poussi\'e8re d\rquote \'e9ternit\'e9 qui lui ferait aussi une \'e2 +me grise, de la couleur de la ville\~! +\par +\par Aujourd\rquote hui ce sens de la ressemblance, par une diversion brusque et quasi miraculeuse, avait agi encore, mais d\rquote une fa\'e7on inverse. Comment, et par quelle manigance de la destin\'e9 +e, dans cette Bruges si lointaine de ses premiers souvenirs, avait surgi brusquement ce visage qui devait les ressusciter tous\~? +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Quoi qu\rquote il en f\'fbt du singulier hasard, Hugues s\rquote abandonna d\'e9sormais \'e0 l\rquote +enivrement de cette ressemblance de Jane avec la morte, comme jadis il s\rquote exaltait \'e0 la ressemblance de lui-m\'eame avec la ville. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016427}VII{\*\bkmkend _Toc98016427}\line +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {Depuis les quelques mois d\'e9j\'e0 que Hugues avait rencontr\'e9 Jane, rien encore n\rquote avait alt\'e9r\'e9 le mensonge o\'f9 il revivait. Comme sa vie avait chang\'e9\~! Il n\rquote \'e9 +tait plus triste. Il n\rquote avait plus cette impression de solitude dans un vide immense. Son amour d\rquote autrefois qui semblait \'e0 jamais si loin et hors de l\rquote atteinte, Jane le lui avait rendu\~ +; il le retrouvait et le voyait en elle, comme on voit, dans l\rquote eau, la lune d\'e9calqu\'e9e, toute pareille. Or, jusqu\rquote ici, nulle ride, nul frisson sous un vent mauvais qui att\'e9nu\'e2t l\rquote int\'e9grit\'e9 de ce reflet. +\par +\par Et c\rquote est si bien la morte qu\rquote il continuait \'e0 honorer dans le simulacre de cette ressemblance, qu\rquote il n\rquote avait jamais cru un instant manquer de fid\'e9lit\'e9 \'e0 son culte ou \'e0 sa m\'e9moire. Chaque matin, ainsi qu\rquote +au lendemain de son d\'e9c\'e8s, il faisait ses d\'e9votions \emdash comme les stations du chemin de la croix de l\rquote amour \emdash devant les souvenirs conserv\'e9s d\rquote elle. Dans l\rquote ombre silencieuse des salons, aux persiennes entr +\rquote ouvertes, parmi les meubles jamais d\'e9rang\'e9s, il allait longuement, d\'e8s son lever, s\rquote attendrir encore devant les portraits de sa femme\~: l\'e0, une photographie, \'e0 l\rquote \'e2ge o\'f9 elle \'e9 +tait jeune fille, peu de temps avant leurs fian\'e7ailles\~; au centre d\rquote un panneau, un grand pastel dont la vitre miroitante tour \'e0 tour la cachait et la montrait, en une silhouette intermittente\~; ici, sur un gu\'e9ridon, une autre +photographie dans un cadre niell\'e9, un portrait des derni\'e8res ann\'e9es o\'f9 elle a d\'e9j\'e0 un air souffrant et de lis qui s\rquote incline\'85 Hugues y mettait les l\'e8vres et les baisait comme une pat\'e8ne ou comme des reliquaires. +\par +\par Chaque matin aussi, il contemplait le coffret de cristal o\'f9 la chevelure de la morte, toujours apparente, reposait. Mais \'e0 peine s\rquote il en levait le couvercle. Il n\rquote aurait pas os\'e9 la prendre ni tresser ses doigts avec elle. C\rquote +\'e9tait sacr\'e9, cette chevelure\~! c\rquote \'e9tait la chose m\'eame de la morte, qui avait \'e9chapp\'e9 \'e0 la tombe pour dormir d\rquote un meilleur sommeil dans ce cercueil de verre. Mais cela \'e9tait mort quand m\'eame, puisque c\rquote \'e9 +tait d\rquote un mort, et il fallait n\rquote y jamais toucher. Il devait suffire de la regarder, de la savoir intacte, de s\rquote assurer qu\rquote elle \'e9tait toujours pr\'e9sente, cette chevelure, d\rquote o\'f9 d\'e9pendait peut-\'ea +tre la vie de la maison. +\par +\par Hugues restait ainsi de longues heures \'e0 ranimer ses souvenirs, tandis que le lustre, au-dessus de sa t\'eate, dans le silence clos des salons, \'e9miettait de son goupillon de cristal grelottant la bruine d\rquote une petite plainte. +\par +\par Et puis, il s\rquote en allait chez Jane, ainsi qu\rquote \'e0 la derni\'e8re station de son culte. Jane qui poss\'e9dait, elle, la chevelure tout enti\'e8re et vivante, Jane qui \'e9tait comme le portrait le plus ressemblant de la morte. Un jour, m\'ea +me, pour se leurrer dans une identification plus sp\'e9ciale, Hugues avait eu une id\'e9e bizarre qui le s\'e9duisit aussit\'f4t\~: ce n\rquote est pas seulement de menus objets, des brimborions, des portraits qu\rquote il conservait de sa femme\~ +; il avait voulu tout garder d\rquote elle, comme si elle n\rquote \'e9tait qu\rquote absente. Rien n\rquote avait \'e9t\'e9 distrait, donn\'e9 ou vendu. Sa chambre \'e9tait toujours pr\'eate, comme pour son retour possible, rang\'e9 +e et pareille, avec un nouveau buis b\'e9nit chaque ann\'e9e. Son linge d\rquote autrefois \'e9tait complet et empil\'e9 dans les tiroirs, pleins de sachets, qui le conservaient intact dans son immobilit\'e9 + un peu jaunie. Les robes aussi, toutes les anciennes toilettes pendaient dans les armoires, soies et popelines vid\'e9es de gestes. +\par +\par Hugues voulait parfois les revoir, jaloux de ne rien oublier, d\rquote \'e9terniser son regret\'85 +\par +\par L\rquote amour, comme la foi, s\rquote entretient par de petites pratiques. Or, un jour, une envie \'e9trange lui traversa l\rquote esprit, qui aussit\'f4t le hanta jusqu\rquote \'e0 l\rquote accomplissement\~: voir Jane avec une de ces robes, habill\'e9 +e comme la morte l\rquote avait \'e9t\'e9. Elle d\'e9j\'e0 si ressemblante, ajoutant \'e0 l\rquote identit\'e9 de son visage l\rquote identit\'e9 d\rquote un de ces costumes qu\rquote il avait vus nagu\'e8re adapt\'e9s \'e0 + une taille toute pareille. Ce serait plus encore sa femme revenue. +\par +\par Minute divine, celle o\'f9 Jane s\rquote avancerait vers lui ainsi par\'e9e, minute qui abolirait le temps et les r\'e9alit\'e9s, qui lui donnerait l\rquote oubli total\~! +\par +\par Une fois entr\'e9e en lui, cette id\'e9e devint fixe, obs\'e9dante, roulant son grelot. +\par +\par Il se d\'e9cida\~: un matin, il appela sa vieille servante pour lui faire descendre du grenier une malle qui servirait \'e0 transporter quelques-unes des pr\'e9cieuses robes. +\par +\par \emdash \'ab\~Monsieur va en voyage\~?\~\'bb demanda la vieille Barbe qui, ne s\rquote expliquant pas le nouveau genre de vie de son ma\'eetre, autrefois si clo\'eetr\'e9, ses sorties, ses absences, ses repas au dehors, commen\'e7ait \'e0 + lui supposer des lubies. +\par +\par Il se fit aider par elle pour d\'e9pendre et trier les toilettes et les garantir de la poussi\'e8re vite envol\'e9e en nuages dans ces armoires longtemps immobiles. +\par +\par Il choisit deux robes, les deux derni\'e8res que la morte avait achet\'e9es et les \'e9tala soigneusement dans la malle, \'e9galisant la jupe, tapotant les plis. +\par +\par Barbe n\rquote y comprenait rien, mais cela la choquait de voir morceler cette garde-robe \'e0 laquelle on n\rquote avait jamais touch\'e9. Allait-on la vendre\~? Et elle hasarda\~: +\par +\par \emdash \'ab\~Que dirait la pauvre madame\~?\~\'bb +\par +\par Hugues la regarda. Il avait p\'e2li. Est-ce qu\rquote elle aurait devin\'e9\~? Est-ce qu\rquote elle saurait\~? +\par +\par \emdash \'ab\~Que voulez-vous dire\~?\~\'bb interrogea-t-il. +\par +\par \emdash Je pense, r\'e9pondit la vieille Barbe, que dans mon village, en Flandre, quand on n\rquote a pas vendu tout de suite, la semaine de son enterrement, les hardes d\rquote +un mort, on doit les conserver, sa propre vie durant, sous peine de maintenir ce mort en purgatoire jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote on tr\'e9passe soi-m\'eame. +\par +\par \emdash Soyez tranquille, fit Hugues rassur\'e9. Je n\rquote ai l\rquote intention de rien vendre. Elle a raison votre l\'e9gende.\~\'bb +\par +\par Barbe demeura donc stup\'e9faite quand elle le vit peu apr\'e8s, malgr\'e9 ce qu\rquote il venait de dire, faire charger la malle sur un fiacre et partir. +\par +\par Hugues ne sut comment communiquer \'e0 Jane sa folle id\'e9e\~; car jamais il ne lui avait parl\'e9 de son pass\'e9 \emdash par une sorte de d\'e9licatesse, de pudeur vis-\'e0-vis de la morte \emdash ni m\'eame fait une allusion \'e0 + la douce et cruelle ressemblance qu\rquote il poursuivait en elle. +\par +\par La malle d\'e9pos\'e9e, Jane poussa de petits cris, elle sautilla\~: \emdash Quelle surprise\~! Il l\rquote avait combl\'e9e sans doute. Quoi\~? des cadeaux\~? une robe\~?\'85 +\par +\par \emdash Oui, des robes, fit Hugues machinalement. +\par +\par \emdash Ah\~! tu es gentil\~! Il y en a donc plus d\rquote une\~? +\par +\par \emdash Deux. +\par +\par \emdash De quelle couleur\~? Vite\~! laisse voir\~! Et elle s\rquote approchait, la main tendue, demandant la cl\'e9. +\par +\par Hugues ne savait quoi dire. Il n\rquote osait pas parler, ne voulant pas se trahir, expliquer le maladif d\'e9sir auquel il avait c\'e9d\'e9 comme un impulsif. +\par +\par La malle ouverte, Jane exhuma les robes et les enveloppa d\rquote un rapide coup d\rquote \'9cil, l\rquote air aussit\'f4t d\'e9sappoint\'e9e\~: +\par +\par \emdash Quelle laide fa\'e7on\~! Et ce dessin dans la soie, comme c\rquote est vieux, vieux\~! Mais o\'f9 as-tu achet\'e9 de pareilles robes\~? Et dans la jupe, ces draperies\~! Il y a dix ans qu\rquote on portait cela. Je crois que tu te moques de moi\~ +!\'85 +\par +\par Hugues demeurait perplexe et tr\'e8s penaud\~; il cherchait des mots, une explication, pas la vraie, mais une autre, vraisemblable. Il commen\'e7ait \'e0 voir le ridicule de son id\'e9e, et pourtant elle le tenaillait toujours. +\par +\par Oh\~! qu\rquote elle y consente\~! qu\rquote elle rev\'eate une de ces robes, f\'fbt-ce une minute\~! et cette minute, quand il la verra habill\'e9e comme l\rquote ancienne, contiendra vraiment pour lui tout le paroxysme de la ressemblance et l\rquote +infini de l\rquote oubli. +\par +\par Il lui expliqua, \'e0 voix c\'e2line\~: \'ab\~Oui\~! c\rquote \'e9taient de vieilles robes\'85 dont il avait h\'e9rit\'e9\'85 les robes d\rquote une parente\'85 il avait voulu plaisanter\'85 il avait l\rquote +envie de la voir avec une de ces vieilles robes. C\rquote \'e9tait fou\~; mais il en avait l\rquote envie\'85 une seule minute\~!\'85\~\'bb +\par +\par Jane n\rquote y comprenait rien\~; riait, tournait et retournait chaque toilette en tous sens, appr\'e9ciait l\rquote \'e9toffe, d\rquote une soie riche \'e0 peine fan\'e9e, mais demeurait stup\'e9faite devant cette fa\'e7on bizarre et un peu ridic +ule qui pourtant avait \'e9t\'e9 la mode et l\rquote \'e9l\'e9gance\'85 +\par +\par Hugues insistait. +\par +\par \emdash Mais tu me trouveras laide\~! +\par +\par Ahurie d\rquote abord de ce caprice, Jane finit par juger dr\'f4le, elle-m\'eame, de se parer de ces d\'e9froques. Rieuse et gamine, elle \'f4ta son peignoir et, les bras nu +s, ajustant la guimpe qui couvrait son corset, la refoulant ainsi que les dentelles de sa chemise, elle rev\'eatit l\rquote une des deux robes qui \'e9tait d\'e9collet\'e9e\'85 Debout devant la glace, Jane riait de se voir ainsi\~: \'ab\~J\rquote ai l +\rquote air d\rquote un vieux portrait\~!\~\'bb +\par +\par Et elle minaudait, se contorsionnait\~; monta sur la table, en relevant ses jupes, pour se voir tout enti\'e8re, riant toujours, la gorge secou\'e9e, un bout de la chemise mal fix\'e9e d\'e9passant du corsage sur la chair nue, moins chaste qu\rquote +elle, et y apportant l\rquote \'e9vidence des intimit\'e9s du linge. +\par +\par Hugues contemplait. Cette minute, qu\rquote il avait r\'eav\'e9e culminante et supr\'eame, apparaissait pollu\'e9e, triviale. Jane prenait plaisir \'e0 ce jeu. Elle voulut maintenant essayer l\rquote autre robe et, dans un acc\'e8s de ga\'eet\'e9 + folle, se mit \'e0 danser, multipliant les entrechats, reprise de chor\'e9graphie. +\par +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Hugues se sentait un malaise d\rquote \'e2me grandissant\~; il eut l\rquote impression d\rquote assister \'e0 une douloureuse mascarade. Pour la premi\'e8re fois, le prestige de la conformit +\'e9 physique n\rquote avait pas suffi. Il avait op\'e9r\'e9 encore, mais \'e0 rebours. Sans la ressemblance, Jane ne lui e\'fbt apparu que vulgaire. \'c0 + cause de la ressemblance, elle lui donna, durant un instant, cette atroce impression de revoir la morte, mais avilie, malgr\'e9 le m\'eame visage et la m\'eame robe \emdash l\rquote impression qu\rquote on \'e9 +prouve, les jours de procession, quand le soir on rencontre celles ayant figur\'e9 la Vierge ou les Saintes Femmes, encore affubl\'e9es du manteau, des pieuses tuniques, mais un peu ivres, tomb\'e9es \'e0 un carnaval mystique, sous les r\'e9verb\'e8 +res dont les plaies saignent dans l\rquote ombre. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016428}VIII{\*\bkmkend _Toc98016428}\line +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {Un dimanche de mars qui \'e9tait celui de P\'e2ques, la vieille Barbe apprit de son ma\'eetre, le matin, qu\rquote il ne d\'eenerait ni ne souperait chez lui et qu\rquote elle \'e9tait libre jusqu +\rquote au soir. Elle en fut toute r\'e9jouie, car puisque son jour de cong\'e9 co\'efncidait avec un jour de grande f\'eate, elle irait au B\'e9guinage, assisterait aux offices\~: la grand\rquote messe, les v\'ea +pres, le salut, et passerait le reste de la journ\'e9e chez sa parente, s\'9cur Rosalie, qui habitait un des couvents principaux du religieux enclos. +\par +\par C\rquote \'e9tait une des meilleures, une des seules joies de Barbe d\rquote aller au B\'e9guinage. Tout le monde l\rquote y connaissait. Elle y avait plusieurs amies parmi les b\'e9guines, et r\'eavait, pour ses tr\'e8s vieux jours, quand elle aurait ama +ss\'e9 quelques \'e9conomies, d\rquote y venir elle-m\'eame prendre le voile et finir sa vie comme tant d\rquote autres \emdash si heureuses\~! \emdash qu\rquote elle voyait avec une cornette emmaillotant leur t\'eate d\rquote ivoire \'e2g\'e9. +\par +\par Surtout par ce matin de mars adolescent, elle exultait de s\rquote acheminer vers son cher B\'e9guinage, d\rquote un pas encore alerte, dans sa grande mante noire \'e0 capuchon, oscillant comme une cloche. Au loin, des tintements semblaient s\rquote +accorder avec sa marche, sonneries de paroisse unanimes, et, parmi elles, tous les quarts d\rquote heure, la musique gr\'eale, chevrotante du carillon, un air comme tapot\'e9 sur un clavier de verre\'85 +\par +\par Un commencement de verdure printani\'e8re donnait \'e0 la banlieue un air de campagne. Or bien que, depuis plus de trente ans, Barbe f\'fbt en condition \'e0 la ville, elle avait gard\'e9 +, comme toutes ses pareilles, le souvenir persistant de son village, une \'e2me paysanne qu\rquote un peu d\rquote herbe ou de feuillage attendrit. +\par +\par La bonne matin\'e9e\~! Et comme elle allait d\rquote un pas all\'e8gre, dans le soleil clair, \'e9mue d\rquote un cri d\rquote oiseau, de l\rquote odeur des jeunes pousses en ce faubourg d\'e9j\'e0 rustique o\'f9 verdoient les sites choisis du }{\i +Minnewater}{ \emdash le lac d\rquote amour, a-t-on traduit, mais mieux encore\~: l\rquote eau o\'f9 l\rquote on aime\~! et l\'e0, devant cet \'e9tang qui somnole, les n\'e9nuphars comme des c\'9curs de premi\'e8res communiantes, les rives gazonn\'e9 +es pleines de fleurettes, les grands arbres, les moulins, \'e0 l\rquote horizon, qui gesticulent, Barbe encore une fois eut l\rquote illusion du voyage, du retour, \'e0 travers champs, vers son enfance\'85 +\par +\par C\rquote \'e9tait aussi une \'e2me pieuse, de cette foi des Flandres o\'f9 subsiste un peu du catholicisme espagnol, cette foi o\'f9 les scrupules et la terreur remportent sur la confiance et qui a plus la peur de l\rquote +Enfer que la nostalgie du Ciel. Avec pourtant un amour du d\'e9cor, la sensualit\'e9 des fleurs, de l\rquote encens, des riches \'e9toffes, qui appartient en propre \'e0 la race. C\rquote est pourquoi l\rquote esprit obscur de la vieille servante s +\rquote extasiait par avance aux pompes des saints offices, tandis qu\rquote elle franchissait le pont arqu\'e9 du B\'e9guinage et p\'e9n\'e9trait dans l\rquote enceinte mystique. +\par +\par D\'e9j\'e0, ici, le silence d\rquote une \'e9glise\~; m\'eame le bruit des minces sources du dehors, d\'e9goulin\'e9es dans le lac, arrivant comme une rumeur de bouches qui prient\~ +; et les murs, tout autour, des murs bas qui bornent les couvents, blancs comme des nappes de Sainte Table. Au centre, une herbe \'e9toff\'e9e et compacte, une prairie de Jean Van Eyck, o\'f9 pa\'eet un mouton qui a l\rquote air de l\rquote Agneau pascal. + +\par +\par Des rues, portant des noms de saintes ou de bienheureux, tournent, obliquent, s\rquote enchev\'eatrent, s\rquote allongent, formant un hameau du moyen \'e2ge, une petite ville \'e0 part dans l\rquote autre ville, plus morte encore. Si vide, si muette, d +\rquote un silence si contagieux qu\rquote on y marche doucement, qu\rquote on y parle bas, comme dans un domaine o\'f9 il y a un malade. +\par +\par Si par hasard quelque passant approche, et fait du bruit, on a l\rquote impression d\rquote une chose anormale et sacril\'e8ge. Seules quelques b\'e9guines peuvent logiquement circuler l\'e0, \'e0 pas fr\'f4lants, dans cette atmosph\'e8re \'e9teinte\~ +; car elles ont moins l\rquote air de marcher que de glisser, et ce sont plut\'f4t des cygnes, les s\'9curs des cygnes blancs des longs canaux. Quelques-unes, qui s\rquote \'e9taient attard\'e9es, se h\'e2 +taient sous les ormes du terre-plein, quand Barbe se dirigea vers l\rquote \'e9glise d\rquote o\'f9 venait d\'e9j\'e0 l\rquote \'e9cho de l\rquote orgue et de la messe chant\'e9e. Elle entra en m\'eame temps que les b\'e9guine +s qui allaient prendre place dans les stalles, en double rang de boiseries sculpt\'e9es, s\rquote alignant pr\'e8s du ch\'9cur. Toutes les coiffes se juxtaposaient, leurs ailes de linge immobilis\'e9es, blanches avec des reflets d\'e9calqu\'e9 +s, rouge et bleu, quand le soleil traversait les vitraux. Barbe regarda de loin, d\rquote un \'9cil d\rquote envie, le groupe agenouill\'e9 des S\'9curs de la communaut\'e9, \'e9pouses de J\'e9sus et servantes de Dieu, avec l\rquote +espoir, un jour aussi, d\rquote en faire partie\'85 +\par +\par Elle avait pris place dans un des bas c\'f4t\'e9s de l\rquote \'e9glise, parmi quelques fid\'e8les, la\'efcs \'e9galement\~: vieillards, enfants, familles pauvres log\'e9es dans les maisons du B\'e9guinage qui se d\'e9peuple\~ +; Barbe, qui ne savait pas lire, \'e9grenait un gros rosaire, priant \'e0 pleines l\'e8vres, regardant parfois du c\'f4t\'e9 de s\'9cur Rosalie, sa parente, qui occupait la deuxi\'e8me place dans les stalles, apr\'e8s la M\'e8re R\'e9v\'e9rende. +\par +\par Comme l\rquote \'e9glise \'e9tait belle, toute bras\'e9ante de cires allum\'e9es. Barbe, au moment de l\rquote Offertoire, alla acheter un petit cierge \'e0 la s\'9cur sacristine qui se tenait pr\'e8s d\rquote un if de fer forg\'e9, o\'f9 bient\'f4t l +\rquote offrande de la vieille servante br\'fbla \'e0 son tour. +\par +\par De temps en temps, elle suivait la consomption de son cierge, qu\rquote elle reconnaissait parmi les autres. +\par +\par Ah\~! qu\rquote elle \'e9tait heureuse\~! et comme les pr\'eatres ont raison de dire que l\rquote \'e9glise est la maison de Dieu\~! surtout qu\rquote au B\'e9guinage, c\rquote \'e9taient des S\'9curs qui chantaient au jub\'e9 +, avec des voix douces comme doivent en avoir les anges seuls. +\par +\par Barbe ne se lassait pas d\rquote \'e9couter l\rquote harmonium, les cantiques qui se d\'e9pliaient tout blancs, comme de beaux linges. +\par +\par Cependant la messe \'e9tait dite\~; les lumi\'e8res s\rquote \'e9teignaient. +\par +\par Toutes ensemble, dans un frissonnement de leurs cornettes, les b\'e9guines sortirent \emdash essaim qui prit son vol, sema un moment le jardin vert de blanches envergures, d\rquote un d\'e9part de mouettes. Barbe avait suivi, mais \'e0 + distance, par une sorte de discr\'e9tion respectueuse, s\'9cur Rosalie, sa parente\~; puis, quand elle la vit rentrer dans son couvent, elle h\'e2ta le pas, et, un moment apr\'e8s, y p\'e9n\'e9trait \'e0 son tour. +\par +\par Les b\'e9guines sont ainsi \'e0 plusieurs dans chacune des demeures qui composent la communaut\'e9. Ici, trois ou quatre\~; l\'e0, jusqu\rquote \'e0 quinze ou vingt. Le couvent de s\'9cur Rosalie \'e9tait nombreux\~; et toutes les S\'9curs, au moment o +\'f9 Barbe y entra, \'e0 peine revenues de l\rquote \'e9glise, causaient, riaient, s\rquote interpellaient dans la vaste salle de l\rquote ouvroir. \'c0 cause du jour f\'e9ri\'e9, les corbeilles de couture, les carreaux de dentelle \'e9taient rang\'e9 +s dans les coins. Les unes, dans le jardinet qui pr\'e9c\'e8de le logis, examinaient les plantes, la croissance des parterres bord\'e9s de buis. D\rquote autres, jeunes parfois, montraient des cadeaux re\'e7us, des \'9cufs de P\'e2 +ques avec du sucre en givre. Barbe, un peu intimid\'e9e, suivait partout sa parente dans les chambres, les parloirs, o\'f9 d\rquote autres visites affluaient, ayant peur de rester seule, de para\'eetre intruse, attendant avec une petite anxi\'e9t\'e9 qu +\rquote on la pri\'e2t \'e0 d\'eener, comme c\rquote \'e9tait la coutume. Mais encore\~! S\rquote il y avait aujourd\rquote hui trop de parents arriv\'e9s et qu\rquote il n\rquote y e\'fbt pas de place\~? +\par +\par Barbe fut rassur\'e9e quand s\'9cur Rosalie vint l\rquote inviter de la part de la Sup\'e9rieure, en s\rquote excusant de la laisser seule, tr\'e8s affair\'e9e, car les b\'e9guines ont chacune leur tour de diriger le m\'e9nage une semaine, et c\rquote +\'e9tait le sien. +\par +\par \emdash Nous causerons apr\'e8s le d\'eener, ajouta-t-elle. D\rquote autant plus que j\rquote ai quelque chose de grave \'e0 vous dire. +\par +\par \emdash De grave\~? interrogea Barbe effray\'e9e. Alors, dites-le moi tout de suite. +\par +\par \emdash Je n\rquote ai pas le temps\'85 tout \'e0 l\rquote heure\'85 +\par +\par Et elle s\rquote esquiva par les corridors, laissant la vieille servante constern\'e9e. Quelque chose de grave\~? Qu\rquote est-ce qu\rquote il pouvait bien y avoir\~? Un malheur\~? Mais elle n\rquote avait plus rien de cher au monde, personne d\rquote +autre que cette unique parente. +\par +\par Alors, il s\rquote agissait d\rquote elle. Qu\rquote est-ce qu\rquote on pouvait bien lui reprocher\~? de quoi l\rquote accusait-on\~? Elle n\rquote avait jamais tromp\'e9 d\rquote un liard. Quand elle allait \'e0 + confesse, elle ne savait vraiment quoi dire et quel p\'e9ch\'e9 s\rquote imputer. +\par +\par Barbe demeura tout anxieuse. S\'9cur Rosalie avait eu un air si sombre, presque que s\'e9v\'e8re en lui parlant\~! C\rquote \'e9tait fini, la bonne joie de cette journ\'e9e. Elle n\rquote avait plus le c\'9cur \'e0 rire, \'e0 se m\'ea +ler aux groupes qui, l\'e0-bas, s\rquote \'e9gayaient, jacassaient, examinaient des dentelles commenc\'e9es, d\rquote un dessin nouveau o\'f9 aboutissent les fils inextricables des bobines. +\par +\par Seule, \'e0 l\rquote \'e9cart, sur une chaise, elle songeait maintenant \'e0 la chose inconnue que s\'9cur Rosalie allait lui dire. +\par +\par Quand on se fut mis \'e0 table, dans le long r\'e9fectoire, apr\'e8s la pri\'e8re \'e0 voix haute, Barbe mangea \'e0 peine et sans plaisir vraiment, tandis qu\rquote elle voyait les saines et roses b\'e9guines et quelques autres invit\'e9 +es, des parentes comme elle, faire honneur \'e0 ce repas de f\'eate et de dimanche. On servait du vin ce jour-l\'e0, du vin de Tours, onctueux et d\rquote or, du vin de burettes. Barbe vida le verre qu\rquote on lui avait, vers\'e9, croyant noyer ses pr +\'e9occupations. Une migraine lui vint. +\par +\par Le repas lui avait paru interminable. Quand il s\rquote acheva, elle courut droit \'e0 la s\'9cur Rosalie, l\rquote interrogeant du regard. Celle-ci remarqua son trouble et vite t\'e2cha de la calmer. +\par +\par \emdash Ce n\rquote est rien, Barbe\~! Voyons, mon amie, ne vous alarmez pas ainsi. +\par +\par \emdash Qu\rquote y a-t-il\~? +\par +\par \emdash Rien\~! rien de tr\'e8s grave. Un petit conseil que je devais vous donner. +\par +\par \emdash Ah\~! vous m\rquote avez fait peur\'85 +\par +\par \emdash Quand je dis rien de grave, il s\rquote agit du pr\'e9sent. Mais la chose pourrait devenir grave. Voici\~: il sera peut-\'eatre n\'e9cessaire que vous changiez de service. +\par +\par \emdash Changer de service\~! Et pourquoi donc\~? Voil\'e0 cinq ans que je suis chez M.\~Viane. Je lui suis attach\'e9e parce que je l\rquote ai vu bien malheureux\~; et il tient \'e0 moi. C\rquote est le plus honn\'eate homme du monde. +\par +\par \emdash Ah\~! ma pauvre fille, comme vous \'eates na\'efve\~! Eh bien, non\~! ce n\rquote est pas le plus honn\'eate homme du monde. +\par +\par Barbe \'e9tait devenue toute p\'e2le et demanda\~: +\par +\par \emdash Qu\rquote est-ce que vous voulez dire\~! qu\rquote est-ce que mon ma\'eetre a fait de mal\~? +\par +\par S\'9cur Rosalie lui raconta alors l\rquote histoire qui avait couru la ville et s\rquote \'e9tait divulgu\'e9e jusque dans cette placide enceinte du B\'e9guinage\~: l\rquote +inconduite de celui dont tout le monde admirait autrefois la douleur de veuf si poignante et si inconsolable. Eh bien\~! il s\rquote \'e9tait consol\'e9 d\rquote une abominable fa\'e7on\~ +! Il allait maintenant chez une mauvaise femme, une ancienne danseuse du th\'e9\'e2tre\'85 +\par +\par Barbe tremblait\~; \'e0 chaque mot, \'e9touffait une r\'e9volte int\'e9rieure\~; car elle v\'e9n\'e9rait sa parente, et ces r\'e9v\'e9lations si offensantes, si incroyables pour elle, prenaient une autorit\'e9 dans sa bouche. C\rquote \'e9tait donc l\'e0 + la cause de tout ce changement d\rquote existence auquel elle ne comprenait rien, les sorties fr\'e9quentes, les all\'e9es et venues, les repas pris dehors, les rentr\'e9es tardives, les absences nocturnes\'85\~? +\par +\par La b\'e9guine continuait\~: +\par +\par \emdash Avez-vous r\'e9fl\'e9chi, Barbe, qu\rquote une servante honn\'eate et chr\'e9tienne ne peut pas rester davantage au service d\rquote un homme qui est devenu un libertin\~? +\par +\par \'c0 ce mot, Barbe \'e9clata\~: ce n\rquote \'e9tait pas possible\~! des calomnies, tout cela, dont s\'9cur Rosalie \'e9tait dupe. Un si bon ma\'eetre, qui adorait sa femme\~ +! et, chaque matin encore, sous ses propres yeux, allait pleurer devant les portraits de la d\'e9funte\~; gardait ses cheveux mieux qu\rquote une relique. +\par +\par \emdash C\rquote est comme je vous le dis, r\'e9pondit avec calme s\'9cur Rosalie. Je sais tout. Je connais m\'eame la maison o\'f9 habite cette femme. Elle est situ\'e9e sur mon chemin pour aller en ville et j\rquote y ai vu entrer ou sortir plus d +\rquote une fois M.\~Viane. +\par +\par Ceci \'e9tait formel. Barbe parut mat\'e9e. Elle ne r\'e9pliqua rien, s\rquote absorba dans une songerie, avec un gros pli et des fronces dans le milieu du front. +\par +\par Puis elle dit ces simples mots\~: \'ab\~Je r\'e9fl\'e9chirai\~\'bb, tandis que sa parente, rappel\'e9e \'e0 l\rquote office par les occupations de sa charge, prenait pour un moment cong\'e9 d\rquote elle. +\par +\par La vieille servante demeura stupide, sans force, ses id\'e9es brouill\'e9es, devant cette nouvelle qui contrariait tous ses espoirs et d\'e9rangeait tout le chemin de son avenir. +\par +\par D\rquote abord elle \'e9tait attach\'e9e \'e0 son ma\'eetre et ne le quitterait pas sans des regrets. +\par +\par Et puis quel autre service trouver, aussi bon, ais\'e9, lucratif\~? En ce m\'e9nage de vieux gar\'e7on, elle aurait pu parfaire ses \'e9conomies, la petite dot indispensable pour venir finir ses jours au B\'e9guinage. Pourtant s\'9cur Rosalie avait ra +ison. Elle ne pouvait pas rester davantage chez un homme qui scandalise le prochain. +\par +\par Elle savait d\'e9j\'e0 qu\rquote on ne peut pas servir chez des impies, qui ne prient pas, qui n\rquote observent pas les lois de l\rquote \'c9glise, les Quatre-Temps, le Car\'eame. La m\'eame raison existe pour les d\'e9bauch\'e9s. Ils commettent m\'ea +me le pire p\'e9ch\'e9, celui que les pr\'e9dicateurs, dans les sermons et les retraites, menacent le plus des feux de l\rquote enfer. Et Barbe \'e9cartait vite d\rquote elle jusqu\rquote \'e0 cette lointaine correspondance avec la Luxure, au seul nom de + laquelle elle se signait. +\par +\par Quoi d\'e9cider\~? Barbe demeura bien perplexe, durant tout le temps des v\'eapres et du salut solennel pour la c\'e9l\'e9bration desquels elle \'e9tait retourn\'e9e \'e0 l\rquote \'e9glise, avec la Communaut\'e9. Elle pria le Saint-Esprit de l\rquote +\'e9clairer\~; et ses oraisons furent exauc\'e9es, car, en sortant, elle avait pris une d\'e9cision. +\par +\par Puisque le cas \'e9tait \'e9pineux et au-dessus de son jugement, elle irait du m\'eame pas chez son confesseur habituel, en l\rquote \'e9glise de Notre-Dame, et suivrait docilement sa sentence. +\par +\par Le pr\'eatre \'e0 qui elle raconta tout ce qu\rquote elle venait d\rquote apprendre et qui connaissait depuis des ann\'e9es cette nature simple, droite, vite bourrel\'e9e de scrupules gr\'e2ce auxquels sa pauvre \'e2 +me obscure apparaissait vraiment comme couronn\'e9e d\rquote \'e9pines, chercha \'e0 la tranquilliser, lui fit promettre de ne rien brusquer\~: si ce qu\rquote on disait de son ma\'eetre \'e9tait vrai et qu\rquote il e\'fb +t ainsi des relations coupables, il y avait lieu encore de distinguer, quant \'e0 elle\~: tant que les entrevues avaient lieu en dehors de la maison, elle devait les ignorer, en tous cas ne pas s\rquote en \'e9mouvoir\~ +; si, par malheur, cette femme de mauvaise vie dont il \'e9tait question venait chez son ma\'eetre, le visiter, d\'eener ou autrement, elle ne pouvait plus, dans ce cas, \'eatre complice de la d\'e9bauche, devrait refuser ses services et partir. +\par +\par Barbe se fit r\'e9p\'e9ter deux fois la distinction\~; puis, l\rquote ayant comprise, enfin, elle sortit du confessionnal, quitta l\rquote \'e9glise apr\'e8s une courte pri\'e8re et s\rquote en retourna vers le quai du Rosaire, vers la demeure d\rquote o +\'f9 elle \'e9tait partie si heureuse, le matin, et qu\rquote il lui faudrait abandonner (elle le sentait bien\~!) t\'f4t ou tard\'85 +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Ah\~! comme il est difficile d\rquote \'eatre joyeux longtemps\~! Et elle rentrait par les rues mortes, regrettant la verte banlieue de l\rquote +aube, la messe, les cantiques blancs, toutes les choses sur lesquelles la nuit tombait\~; songeant \'e0 des d\'e9parts proches, \'e0 de nouveaux visages, \'e0 son ma\'eetre en \'e9tat de p\'e9ch\'e9 mortel\~; et se voyant elle-m\'eame, sans espoir d\'e9 +sormais de finir sa vie au B\'e9guinage, mourir un soir pareil, toute seule, \'e0 l\rquote hospice dont les fen\'eatres donnent sur le canal\'85 +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016429}IX{\*\bkmkend _Toc98016429}\line +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Hugues avait \'e9prouv\'e9 une grande d\'e9sillusion depuis le jour o\'f9 il eut ce bizarre caprice de v\'eatir Jane d\rquote une des robes surann\'e9 +es de la morte. Il avait d\'e9pass\'e9 le but. \'c0 force de vouloir fusionner les deux femmes, leur ressemblance s\rquote \'e9tait amoindrie. Tant qu\rquote elles demeuraient \'e0 distance l\rquote une de l\rquote +autre, avec le brouillard de la mort entre elles, le leurre \'e9tait possible. Trop rapproch\'e9es, les diff\'e9rences apparurent. +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'c0 l\rquote origine, tout \'e9bloui du m\'eame visage retrouv\'e9, son \'e9moi \'e9tait complice\~; puis peu \'e0 peu, \'e0 force de vouloir \'e9mietter le parall\'e8le, il en vint \'e0 se tourmenter pour des nuances. +\par +\par Les ressemblances ne sont jamais que dans les lignes et dans l\rquote ensemble. Si on s\rquote ing\'e9nie aux d\'e9tails, tout diff\'e8re. Mais Hugues, sans s\rquote apercevoir qu\rquote il avait chang\'e9 lui-m\'eame sa fa\'e7 +on de regarder, confrontant avec un soin plus minutieux, en imputait la faute \'e0 Jane et la croyait elle-m\'eame toute transform\'e9e. +\par +\par Certes, elle avait toujours les m\'eames yeux. Mais, si les yeux sont les fen\'eatres de l\rquote \'e2me, il est certain qu\rquote une autre \'e2me y \'e9mergeait aujourd\rquote hui que dans ceux, toujours pr\'e9sents, de la morte. Jane, douce et r\'e9 +serv\'e9e d\rquote abord, se l\'e2chait peu \'e0 peu. Un relent de coulisses et de th\'e9\'e2tre r\'e9apparaissait. L\rquote intimit\'e9 lui avait rendu une libert\'e9 d\rquote allures, une ga\'eet\'e9 bruyante et d\'e9gingand\'e9 +e, des propos libres, son ancienne habitude de toilette n\'e9glig\'e9e, peignoir sans ordre et cheveux en brouillamini, toute la journ\'e9e, dans la maison. La distinction de Hugues s\rquote en offensait. Pourtant il allait toujours chez elle, cherchant +\'e0 ressaisir le mirage qui \'e9chappait. Lentes heures\~! Soir\'e9es maussades\~! Il avait besoin de cette voix. Il en buvait encore le flot fonc\'e9. Et en m\'eame temps il souffrait des paroles dites. +\par +\par Jane, de son c\'f4t\'e9, se lassait de ses humeurs noires, de ses longs silences. Maintenant, quand il arrivait, vers le soir, elle n\rquote \'e9tait pas revenue, attard\'e9e \'e0 des fl\'e2 +neries en ville, des achats dans les magasins, des essayages de robes. Il venait aussi la voir \'e0 d\rquote autres heures, en plein jour, le matin ou dans l\rquote apr\'e8s-midi. Souvent elle \'e9tait sortie, n\rquote aimant plus \'e0 rester chez elle, s +\rquote ennuyant du logis, toujours en courses par les rues. O\'f9 allait-elle\~? Hugues ne lui connaissait aucune amie. Il l\rquote attendait\~; il n\rquote aimait pas \'e0 rester seul, il pr\'e9f\'e9rait se promener aux environs jusqu\rquote \'e0 + son retour. Inquiet, triste, craignant les regards, il marchait sans but, \'e0 la d\'e9rive, d\rquote un trottoir \'e0 l\rquote autre, gagnait des quais proches, longeait le bord de l\rquote eau, arrivait \'e0 des places sym\'e9triques, attrist\'e9es d +\rquote une plainte d\rquote arbres, s\rquote enfon\'e7ait dans l\rquote \'e9cheveau infini des rues grises. +\par +\par Ah\~! toujours ce gris des rues de Bruges\~! +\par +\par Hugues sentait son \'e2me de plus en plus sous cette influence grise. Il subissait la contagion de ce silence \'e9pars, de ce vide sans passants \emdash \'e0 peine quelques vieilles, en mante noire, la t\'eate sous le capuchon, qui, pareilles \'e0 + des ombres, s\rquote en revenaient d\rquote avoir \'e9t\'e9 allumer un cierge \'e0 la chapelle du Saint-Sang. Chose curieuse\~: on ne voit jamais tant de vieilles femmes que dans les vieilles villes. Elles cheminent \emdash d\'e9j\'e0 + de la couleur de la terre \emdash \'e2g\'e9es et se taisant, comme si elles avaient d\'e9pens\'e9 toutes leurs paroles\'85 Hugues les remarquait \'e0 peine, marchant au hasard, trop absorb\'e9 par son ancienne douleur et ses soucis pr\'e9 +sents. Machinalement, il revenait \'e0 la maison de Jane. Personne encore\~! +\par +\par Il recommen\'e7ait \'e0 marcher, h\'e9sitait, tournoyait dans les rues atrophi\'e9es et, sans s\rquote en douter, arrivait au quai du Rosaire. Alors il se d\'e9cidait \'e0 rentrer chez lui\~; il n\rquote irait chez Jane que plus tard, dans la soir\'e9e\~ +; s\rquote asseyait en un fauteuil, essayait de lire\~; puis, au bout d\rquote un instant, noy\'e9 de solitude, envahi par le silence froid de ces grands corridors, il sortait de nouveau. +\par +\par C\rquote est le soir\'85 il bruine, d\rquote une petite pluie qui s\rquote \'e9tire, s\rquote acc\'e9l\'e8re, lui \'e9pingle l\rquote \'e2me\'85 Hugues se sentait reconquis, hant\'e9 par le visage, pouss\'e9 vers la demeure de Jane\~; il s\rquote +acheminait, en approchait, revenait sur ses pas, pris tout \'e0 coup d\rquote un besoin d\rquote isolement, ayant peur maintenant qu\rquote elle f\'fbt chez elle \'e0 l\rquote attendre et ne voulant pas la voir. +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'c0 pas rapides, il marchait dans la direction oppos\'e9e, enfilant des quartiers vieux, d\'e9ambulant sans savoir o\'f9 +, vague, lamentable, dans la boue. La pluie se h\'e2tait, d\'e9vidant ses fils, embrouillant sa toile, mailles de plus en plus \'e9troites, filet impalpable et mouill\'e9 o\'f9 peu \'e0 peu Hugues se sentait amollir. Il recommen\'e7ait \'e0 se souvenir +\'85 il pensait \'e0 Jane. Que faisait-elle \'e0 pareille heure, dehors, par ce temps d\'e9sol\'e9\~? Il pensait \'e0 la morte\'85 Que devenait-elle aussi\~? Ah\~! sa pauvre tombe\'85 les couronnes et les fleurs en ruines dans ces averses\'85 +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Et des cloches tintaient, si p\'e2les, si lointaines\~! Comme la ville est loin\~! On dirait qu\rquote \'e0 son tour elle n\rquote est plus, fondue, en all\'e9e, noy\'e9e dans la pluie qui l +\rquote a submerg\'e9e toute\'85 Tristesse appari\'e9e\~! C\rquote est pour Bruges-la-Morte que, des plus hauts clochers survivants, une sonnerie de paroisse tombe encore, et s\rquote afflige\~! +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016430}X{\*\bkmkend _Toc98016430}\line +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {\'c0 mesure que Hugues sentait son touchant mensonge lui \'e9chapper, \'e0 mesure aussi il se retourna vers la Ville, raccordant son \'e2me avec elle, s\rquote ing\'e9niant \'e0 cet autre parall\'e8 +le dont d\'e9j\'e0 auparavant \emdash dans les premiers temps de son veuvage et de son arriv\'e9e \'e0 Bruges \emdash il avait occup\'e9 sa douleur. Maintenant que Jane cessait de lui appara\'eetre toute pareille \'e0 la morte, lui-m\'eame recommen\'e7 +a d\rquote \'eatre semblable \'e0 la ville. Il le sentit bien dans ses monotones et continuelles promenades \'e0 travers les rues vides. +\par +\par Car il en arrivait \'e0 \'eatre incapable de rester chez lui, effray\'e9 de la solitude de sa demeure, du vent pleurant dans les chemin\'e9es, des souvenirs qui y multipliaient autour de lui comme une fixit\'e9 d\rquote +yeux. Il sortait presque toute la journ\'e9e, au hasard, d\'e9sempar\'e9, incertain de Jane et de son propre sentiment pour elle. +\par +\par L\rquote aimait-il vraiment\~? Et elle-m\'eame, quelle indiff\'e9rence ou quelle trahison dissimulait-elle\~? Incertitudes lancinantes\~! Tristes fins des apr\'e8s-midi d\rquote hiver abr\'e9g\'e9es\~! Brume flottante qui s\rquote agglom\'e8re\~ +! Il sentait le brouillard contagieux lui entrer dans l\rquote \'e2me aussi, et toutes ses pens\'e9es estomp\'e9es, noy\'e9es, dans une l\'e9thargie grise. +\par +\par Ah\~! cette Bruges en hiver, le soir\~! +\par +\par L\rquote influence de la ville sur lui recommen\'e7ait\~: le\'e7on de silence venue des canaux immobiles, \'e0 qui leur calme vaut la pr\'e9sence de nobles cygnes\~; exemple de r\'e9signation offert par les quais taciturnes\~; conseil surtout de pi\'e9t +\'e9 et d\rquote aust\'e9rit\'e9 tombant des hauts clochers de Notre-Dame et de Saint-Sauveur, toujours au bout de la perspective. Il y levait les yeux instinctivement comme pour y chercher un refuge\~; mais les tours prenaient en d\'e9rision son mis\'e9 +rable amour. Elles semblaient dire\~: \'ab\~Regardez-nous\~! Nous ne sommes que de la Foi\~! In\'e9gay\'e9es, sans sourires de sculpture, avec des allures de citadelles de l\rquote air, nous m +ontons vers Dieu. Nous sommes les clochers militaires. Et le Malin a \'e9puis\'e9 ses fl\'e8ches contre nous\~!\~\'bb +\par +\par Oh\~! oui\~! Hugues aurait voulu \'eatre ainsi. Rien qu\rquote une tour, au-dessus de la vie\~! Mais lui ne pouvait pas s\rquote enorgueillir, comme ces clochers de Bruges, d\rquote avoir d\'e9jou\'e9 les efforts du Malin. On e\'fb +t dit, au contraire, un mal\'e9fice du Diable, cette passion envahissante dont \'e0 pr\'e9sent il souffre comme d\rquote une possession. +\par +\par Des histoires de satanisme, des lectures lui revenaient. Est-ce qu\rquote il n\rquote y avait pas quelque fondement \'e0 ces appr\'e9hensions de pouvoirs occultes et d\rquote envo\'fbtement\~? +\par +\par Et n\rquote \'e9tait-ce pas comme la suite d\rquote un pacte qui avait besoin de sang et l\rquote acheminerait \'e0 quelque drame\~? Par moments, Hugues sentait ainsi comme l\rquote ombre de la Mort qui se serait rapproch\'e9e de lui. +\par +\par Il avait voulu \'e9luder la Mort, en triompher et la narguer par le sp\'e9cieux artifice d\rquote une ressemblance. La Mort, peut-\'eatre, se vengerait. +\par +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Mais il pouvait encore \'e9chapper, s\rquote exorciser \'e0 temps\~! Et \'e0 travers les quartiers de la grande ville mystique o\'f9 il s\rquote +acheminait, il relevait les yeux vers les tours mis\'e9ricordieuses, la consolation des cloches, l\rquote accueil apitoy\'e9 des Saintes Vierges qui, au coin de chaque rue, ouvrant les bras du fond d\rquote une niche, p +armi des cires et des roses sous un globe, qu\rquote on dirait des fleurs mortes dans un cercueil de verre. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright { +\par Oui, il secouerait le joug mauvais\~! Il se repentait. Il avait \'e9t\'e9 le }{\i d\'e9froqu\'e9 de la douleur}{. Mais il ferait p\'e9nitence. Il redeviendrait ce qu\rquote il fut. D\'e9j\'e0 il recommen\'e7ait \'e0 \'eatre pareil \'e0 + la ville. Il se retrouvait le fr\'e8re en silence et en m\'e9lancolie de cette Bruges douloureuse, }{\i soror dolorosa}{. Ah\~! comme il avait bien fait d\rquote y venir au temps de son grand deuil\~! Muettes analogies\~! P\'e9n\'e9tration r\'e9ciproque +de l\rquote \'e2me et des choses\~! Nous entrons en elles, tandis qu\rquote elles p\'e9n\'e8trent en nous. +\par +\par Les villes surtout ont ainsi une personnalit\'e9, un esprit autonome, un caract\'e8re presque ext\'e9rioris\'e9 qui correspond \'e0 la joie, \'e0 l\rquote amour nouveau, au renoncement, au veuvage. Toute cit\'e9 est un \'e9tat d\rquote \'e2me, et d +\rquote y s\'e9journer \'e0 peine, cet \'e9tat d\rquote \'e2me se communique, se propage \'e0 nous en un fluide qui s\rquote inocule et qu\rquote on incorpore avec la nuance de l\rquote air. +\par +\par Hugues avait senti, \'e0 l\rquote origine, cette influence p\'e2le et l\'e9nifiante de Bruges, et par elle il s\rquote \'e9tait r\'e9sign\'e9 aux seuls souvenirs, \'e0 la d\'e9su\'e9tude de l\rquote espoir, \'e0 l\rquote attente de la bonne mort\'85 + +\par +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Et maintenant encore, malgr\'e9 les angoisses du pr\'e9sent, sa peine quand m\'eame se d\'e9layait un peu, le soir, dans les longs canaux d\rquote eau qui\'e8te, et il t\'e2chait de redevenir +\'e0 l\rquote image et \'e0 la ressemblance de la ville. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016431}XI{\*\bkmkend _Toc98016431}\line +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {Or la Ville a surtout un visage de Croyante. Ce sont des conseils de foi et de renoncement qui \'e9manent d\rquote elle, de ses murs d\rquote hospices et de couvents, de ses fr\'e9quentes \'e9glises \'e0 + genoux dans des rochets de pierre. Elle commen\'e7a \'e0 gouverner Hugues et \'e0 imposer son ob\'e9dience. Elle redevint un Personnage, le principal interlocuteur de sa vie, qui impressionne, dissuade, commande, d\rquote apr\'e8s lequel on s\rquote +oriente et d\rquote o\'f9 l\rquote on tire toutes ses raisons d\rquote agir. +\par +\par Hugues se retrouva bient\'f4t conquis par cette face mystique de la Ville, maintenant qu\rquote il \'e9chappait un peu \'e0 la figure du sexe et du mensonge de la Femme. Il \'e9coutait moins celle-ci\~; et, \'e0 mesure, il entendit davantage les cloches. + +\par +\par Cloches nombreuses et jamais lass\'e9es tandis que, dans ses rechutes de tristesse, il s\rquote \'e9tait remis \'e0 sortir au cr\'e9puscule, \'e0 errer au hasard le long des quais. +\par +\par Cela lui faisait mal, ces cloches permanentes \emdash glas d\rquote obit, de requiem, de trentaines\~; sonneries de matines et de v\'eapres \emdash tout le jour balan\'e7ant leurs encensoirs noirs qu\rquote on ne voyait pas et d\rquote o\'f9 se d\'e9 +roulait comme une fum\'e9e de sons. +\par +\par Ah\~! ces cloches de Bruges ininterrompues, ce grand office des morts sans r\'e9pit psalmodi\'e9 dans l\rquote air\~! Comme il en venait un d\'e9go\'fbt de la vie, le sens clair de la vanit\'e9 de tout et l\rquote avertissement de la mort en chemin\'85 + +\par +\par Dans les rues vides o\'f9 de loin en loin un r\'e9verb\'e8re vivote, quelques silhouettes rares s\rquote espa\'e7aient, des femmes du peuple en longue mante, ces mantes de drap, noires comme les cloches de bronze, oscillant comme elles. Et, parall\'e8 +lement, les cloches et les mantes semblaient cheminer vers les \'e9glises, en un m\'eame itin\'e9raire. +\par +\par Hugues se sentait conseill\'e9 insensiblement. Il suivait le sillage. Il \'e9tait regagn\'e9 par la ferveur ambiante. La propagande de l\rquote exemple, la volont\'e9 latente des choses l\rquote entra\'eenaient \'e0 + son tour dans le recueillement des vieux temples. +\par +\par Comme \'e0 l\rquote origine, il se remit \'e0 aimer y faire halte le soir, dans ces nefs de Saint-Sauveur surtout, aux longs marbres noirs, au jub\'e9 emphatique d\rquote o\'f9 parfois tombe une musique qui se moire et d\'e9ferle\'85 +\par +\par Cette musique \'e9tait vaste, ruisselait des tuyaux sur les dalles\~; et c\rquote est elle, e\'fbt-on dit, qui noyait, effa\'e7ait les inscriptions poussi\'e9reuses sur les pierres tumulaires et les plaques de cuivre dont partout la basilique est sem\'e9 +e. On pouvait dire vraiment qu\rquote on y marchait dans la mort\~! +\par +\par Aussi rien, ni les jardins des vitraux, ni les tableaux merveilleux et sans \'e2ge\~: des Fourbus, des Van Orley, des \'c9rasme Quellyn, des Crayer, des Seghers aux guirlandes de tulipes jamais fan\'e9es \emdash ne pouvait \'e9 +dulcorer la tristesse tombale du lieu. Et m\'eame, des triptyques et des retables, Hugues n\rquote envisageait qu\rquote \'e0 peine la f\'e9erie de couleurs et ce songe \'e9ternis\'e9 de lointains peintres, pour ne songer qu\rquote avec plus de m\'e9 +lancolie \'e0 la mort en voyant, sur les volets, le donateur, mains jointes, et la donatrice aux yeux de cornalines \emdash dont rien ne reste que ces portraits\~! Alors il \'e9voquait de nouveau la morte \emdash il ne voulait plus penser \'e0 + la vivante, \'e0 cette Jane impure dont il laissait l\rquote image \'e0 la porte de l\rquote \'e9glise \emdash c\rquote est avec la morte qu\rquote il se r\'eavait aussi agenouill\'e9 autour de Dieu, comme les pieux donateurs de nagu\'e8re. +\par +\par Hugues aimait encore, en ses crises de mysticisme, \'e0 aller s\rquote ensevelir dans le silence de la petite chapelle de J\'e9rusalem. C\rquote est l\'e0 surtout que se dirigeaient, au couchant, les femmes en mante\'85 Il entrait apr\'e8s elles\~ +; les nefs \'e9taient basses\~; une sorte de crypte. Tout au fond, dans cette chapelle \'e9difi\'e9e pour l\rquote +adoration des plaies du Sauveur, un Christ grandeur nature, un Christ au tombeau, livide sous un linceul de fine dentelle. Les femmes en mante allumaient de petits cierges, puis s\rquote \'e9loignaient \'e0 pas glissants. Et les cires saignaient un peu. + On aurait dit, dans cette ombre, que c\rquote \'e9taient les stigmates de J\'e9sus, se rouvrant, se reprenant \'e0 couler, pour laver les fautes de ceux qui venaient l\'e0. +\par +\par Mais, parmi ses p\'e8lerinages \'e0 travers la ville, Hugues adorait surtout l\rquote h\'f4pital Saint-Jean, o\'f9 le divin Memling v\'e9cut et a laiss\'e9 de candides chefs-d\rquote \'9cuvre pour y dire, au long des si\'e8cles, la fra\'eecheur de ses r +\'eaves quand il entra en convalescence. Hugues y allait aussi avec l\rquote espoir de se gu\'e9rir, de lotionner sa r\'e9tine en fi\'e8vre \'e0 ces murs blancs. Le grand Cat\'e9chisme du Calme\~! +\par +\par Des jardins int\'e9rieurs, ourl\'e9s de buis\~; des chambres de malades, toutes lointaines, o\'f9 l\rquote on parle bas. Quelques religieuses passent, d\'e9pla\'e7ant \'e0 peine un peu de silence, comme les cygnes des canaux d\'e9placent \'e0 + peine un peu d\rquote eau. Il flotte une odeur de linge humide, de coiffes d\'e9fra\'eechies \'e0 la pluie, de nappes d\rquote autel qu\rquote on vient d\rquote extraire d\rquote antiques armoires\'85 +\par +\par Enfin Hugues arrivait au sanctuaire d\rquote art o\'f9 sont les uniques tableaux, o\'f9 rayonne la c\'e9l\'e8bre ch\'e2sse de sainte Ursule, telle qu\rquote une petite chapelle gothique en or, d\'e9roulant, de chaque c\'f4t\'e9, sur trois panneaux, l +\rquote histoire des onze mille Vierges\~; tandis que dans le m\'e9tal \'e9maill\'e9 de la toiture, en m\'e9daillons fins comme des miniatures, il y a des Anges musiciens, avec des violons couleur de leurs cheveux et des harpes en forme de leurs ailes. + +\par +\par Ainsi le martyre s\rquote accompagne de musiques peintes. C\rquote est qu\rquote elle est douce infiniment, cette mort des Vierges, group\'e9es comme un motif d\rquote azal\'e9es dans la gal\'e8re s\rquote amarrant qui sera leur + tombeau. Les soldats sont sur le rivage. Ils ont d\'e9j\'e0 commenc\'e9 le massacre\~; Ursule et ses compagnes ont d\'e9barqu\'e9. Le sang coule, mais si ros\'e9\~! Les blessures sont des p\'e9tales\'85 Le sang ne s\rquote \'e9goutte pas\~; il s\rquote +effeuille des poitrines. +\par +\par Les Vierges sont heureuses et toutes tranquilles, mirant leur courage dans les armures des soldats, qui luisent en miroirs. Et l\rquote arc, d\rquote o\'f9 la mort vient, lui-m\'eame leur para\'eet doux comme le croissant de la lune\~! +\par +\par Par ces fines subtilit\'e9s, l\rquote artiste avait exprim\'e9 que l\rquote agonie, pour les Vierges pleines de foi, n\rquote \'e9tait qu\rquote une transsubstantiation, une \'e9preuve accept\'e9e en faveur de la joie tr\'e8s prochaine. Voil\'e0 + pourquoi la paix, qui r\'e9gnait d\'e9j\'e0 en elles, se propageait jusqu\rquote au paysage, l\rquote emplissait de leur \'e2me comme projet\'e9e. +\par +\par Minute transitoire\~: c\rquote est moins la tuerie que d\'e9j\'e0 l\rquote apoth\'e9ose\~; les gouttes de sang commencent \'e0 se durcifier en rubis pour des diad\'e8mes \'e9ternels\~; et, sur la terre arros\'e9e, le ciel s\rquote ouvre, sa lumi\'e8 +re est visible, elle empi\'e8te\'85 +\par +\par Ang\'e9lique compr\'e9hension du martyre\~! Paradisiaque vision d\rquote un peintre aussi pieux que g\'e9nial. +\par +\par Hugues s\rquote \'e9mouvait. Il songeait \'e0 la foi de ces grands artistes de Flandre, qui nous laiss\'e8rent ces tableaux vraiment votifs \emdash eux qui peignaient comme on prie\~! +\par +\par Ainsi de tous ces spectacles\~: les \'9cuvres d\rquote art, les orf\'e8vreries, les architectures, les maisons aux airs de clo\'eetres, les pignons en forme de mitres, les rues orn\'e9 +es de madones, le vent rempli de cloches, affluait vers Hugues un exemple de pi\'e9t\'e9 et d\rquote aust\'e9rit\'e9, la contagion d\rquote un catholicisme indur\'e9 dans l\rquote air et dans les pierres. +\par +\par En m\'eame temps sa petite enfance, toute d\'e9vote, lui revenait, et, avec elle, une nostalgie d\rquote innocence. Il se sentait un peu coupable vis-\'e0-vis de Dieu, autant que vis-\'e0-vis de la morte. La notion du p\'e9ch\'e9 r\'e9apparaissait, \'e9 +mergeait. +\par +\par Depuis un soir de dimanche surtout qu\rquote entr\'e9 au hasard dans la cath\'e9drale, pour le salut et pour les orgues, il avait assist\'e9 \'e0 la fin d\rquote un sermon. +\par +\par Le pr\'eatre pr\'eachait sur la mort. Et quel autre sujet choisir, que celui-l\'e0, dans la ville morne, o\'f9 de lui-m\'eame il s\rquote offre, s\rquote impose et seul fait monter autour de la chaire sa vigne aux raisins noirs, jusqu\rquote \'e0 + la main du pr\'e9dicateur qui n\rquote a qu\rquote \'e0 les cueillir. De quoi parler, sinon de ce qui est l\'e0 partout dans l\rquote atmosph\'e8re\~: la mort in\'e9vitable\~! Et quelle autre pens\'e9e approfondir que celle de son \'e2me \'e0 + sauver, qui est ici le souci essentiel et l\rquote affre permanente des consciences. +\par +\par Or le pr\'eatre discourant sur la mort, la Bonne Mort qui n\rquote \'e9tait qu\rquote un passage, et sur la r\'e9union des \'e2mes sauv\'e9es en Dieu, parla aussi du p\'e9ch\'e9 qui \'e9tait le p\'e9ril, le p\'e9ch\'e9 mortel, c\rquote est-\'e0 +-dire celui qui fait de la mort la vraie mort, sans d\'e9livrance ni recouvrance d\rquote \'eatres chers. +\par +\par Hugues \'e9coutait, non sans un petit \'e9moi, pr\'e8s d\rquote un pilier. La grande \'e9glise \'e9tait t\'e9n\'e9breuse, \'e0 peine \'e9clair\'e9e de quelques lampes, de quelques cierges. Les fid\'e8 +les se fusionnaient en une masse noire, presque incorpor\'e9e par l\rquote ombre. Il lui semblait qu\rquote il \'e9tait seul, que le pr\'eatre se tournait vers lui, s\rquote adressait \'e0 lui. Par un jeu du hasard ou de son imagination impressionn\'e9 +e, c\rquote \'e9tait comme son cas que la parole anonyme d\'e9battait. Oui\~! il \'e9tait en \'e9tat de p\'e9ch\'e9\~! Il avait eu beau se leurrer sur son coupable amour et invoquer vis-\'e0-vis de lui-m\'eame cette justificat +ion de la ressemblance. Il accomplissait l\rquote \'9cuvre de chair. Il faisait ce que l\rquote \'c9glise a toujours r\'e9prouv\'e9 le plus s\'e9v\'e8rement\~: il vivait en une sorte de concubinage. +\par +\par Or si la Religion dit vrai, si les chr\'e9tiens sauv\'e9s se retrouvent, il ne reverrait jamais, lui, la Regrett\'e9e et la Sainte, pour ne point l\rquote avoir exclusivement d\'e9sir\'e9e. La mort ne ferait qu\rquote \'e9terniser l\rquote +absence, consacrer une s\'e9paration qu\rquote il avait crue temporaire. +\par +\par Apr\'e8s, comme maintenant, il vivra loin d\rquote elle\~; et ce sera vraiment son supplice \'e9ternel de toujours s\rquote en souvenir en vain. +\par +\par Hugues sortit de l\rquote \'e9glise dans un trouble infini. Et, depuis ce jour-l\'e0, l\rquote id\'e9e du p\'e9ch\'e9 tourna en lui, tournoya, enfon\'e7a son clou. Il aurait bien voulu s\rquote en d\'e9livrer, \'eatre absous. La pens\'e9 +e de se confesser lui vint pour att\'e9nuer le d\'e9semparement, le chavirement d\rquote \'e2me o\'f9 il glissait. Mais il fallait se repentir, changer de vie\~; et malgr\'e9 + les griefs, les peines quotidiennes, il ne se sentait plus la force de quitter Jane et de recommencer \'e0 \'eatre seul. +\par +\par Pourtant la Ville, avec son visage de Croyante, reprochait, insistait. Elle opposait le mod\'e8le de sa propre chastet\'e9, de sa foi s\'e9v\'e8re\'85 +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Et les cloches \'e9taient de connivence, tandis que maintenant il errait tous les soirs dans une angoisse accrue, avec la souffrance de l\rquote +amour de Jane, le regret de la morte, la peur de son p\'e9ch\'e9 et de la damnation possible\'85 Les cloches persuadaient, d\rquote abord amicales, de bon conseil\~; mais bient\'f4t inapitoy\'e9es, le gourmandant \emdash + visibles et sensibles pour ainsi dire autour de lui, comme les corneilles autour des tours \emdash le bousculant, lui entrant dans la t\'eate, le violant et le violentant pour lui \'f4ter son mis\'e9rable amour, pour lui arracher son p\'e9ch\'e9\~! + +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016432}XII{\*\bkmkend _Toc98016432}\line +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {Hugues souffrait\~; de jour en jour les dissemblances s\rquote accentuaient. M\'eame au physique, il ne lui \'e9tait plus possible de s\rquote +illusionner encore. Le visage de Jane avait pris une certaine duret\'e9, en m\'eame temps qu\rquote une fatigue, un pli sous les yeux qui jetait comme une ombre sur la nacre toujours pareille et la pupille de jais. La fantaisie aussi lui \'e9 +tait revenue, comme au temps de sa vie de th\'e9\'e2tre, de se velouter de poudre les joues, de se carminer la bouche, de se noircir les sourcils. +\par +\par Hugues avait essay\'e9 en vain de la dissuader de ce maquillage, si en d\'e9saccord avec le naturel et chaste visage dont il se souvenait. Jane raillait, ironique, dure, emport\'e9e. Mentalement, il se rem\'e9 +morait alors la douceur de la morte, son humeur \'e9gale, ses paroles d\rquote une noblesse si tendre, comme effeuill\'e9es de sa bouche. Dix ann\'e9es de vie commune sans une querelle, sans un de ces mots noirs qui montent comme la vase du fond remu\'e9 + d\rquote une \'e2me. +\par +\par Les diff\'e9rences entre les deux femmes se pr\'e9cisaient maintenant chaque jour davantage. Oh\~! non, la morte n\rquote \'e9tait pas ainsi\~! Cette \'e9vidence le navra, supprimant ce qui avait \'e9t\'e9 l\rquote excuse d\rquote +une aventure dont il commen\'e7ait \'e0 voir la mis\'e8re. Une g\'eane, presque une honte l\rquote envahit\~: il n\rquote osait plus songer \'e0 celle qu\rquote il avait tant pleur\'e9e et vis-\'e0-vis de laquelle il commen\'e7ait \'e0 se sentir coupable. + +\par +\par Dans les salons o\'f9 s\rquote \'e9ternisent des souvenirs d\rquote elle, il n\rquote allait plus qu\rquote \'e0 peine, troubl\'e9, confus devant le regard de ses portraits, un regard \emdash e\'fbt-on dit \emdash + qui reproche. Et la chevelure continuait \'e0 reposer dans la bo\'eete de verre, presque d\'e9laiss\'e9e, o\'f9 la poussi\'e8re accumulait sa petite cendre grise. +\par +\par Plus que jamais, il se sentait l\rquote \'e2me toute molle et d\'e9sempar\'e9e\~: sortant, rentrant, sortant encore, chass\'e9 pour ainsi dire de sa demeure \'e0 celle de Jane, attir\'e9 \'e0 son visage quand il en \'e9tait loin, et p +ris de regrets, de remords, de m\'e9pris de lui-m\'eame, quand il se retrouvait aupr\'e8s d\rquote elle. +\par +\par Son m\'e9nage aussi allait \'e0 la d\'e9bandade\~; plus rien de ponctuel, d\rquote organis\'e9. Il donnait des ordres, puis les changeait\~; contremandait ses repas. La vieille Barbe ne savait plus comment r\'e9gler sa besogne, s\rquote +approvisionner. Triste, inqui\'e8te, elle priait Dieu pour son ma\'eetre, sachant la cause\'85 +\par +\par Car souvent on apportait des notes, des factures acquitt\'e9es, r\'e9clamant des sommes importantes pour les achats faits par cette femme. Barbe, qui les recevait en l\rquote absence de son ma\'eetre, demeurait stup\'e9faite\~: d\rquote +incessantes toilettes, des colifichets, des bijoux ruineux, toutes sortes d\rquote objets qu\rquote elle obtenait \'e0 cr\'e9dit, usant et abusant du nom de son amant, dans les magasins de la ville o\'f9 elle achetait sans cesse, avec une prodigalit\'e9 + qui rit de la d\'e9pense. +\par +\par Hugues c\'e9dait \'e0 tous ses caprices. Pourtant elle ne lui en sut aucun gr\'e9. De plus en plus, elle multipliait ses sorties, s\rquote absentant parfois une journ\'e9e enti\'e8re, et le soir aussi\~; ajournant les rendez-vous pris avec Hugues, lui +\'e9crivant des billets h\'e2tifs. +\par +\par Maintenant elle pr\'e9tendait avoir nou\'e9 quelques relations. Elle avait des amies. Est-ce qu\rquote elle pouvait toujours vivre seule ainsi\~? \'c0 un autre moment, elle lui annon\'e7a que sa s\'9cur \'e9tait malade, une s\'9c +ur qui habitait Lille et dont elle ne lui avait jamais parl\'e9. Il lui faudrait aller la voir. Elle resta absente quelques jours. Quand elle revint, les m\'eames man\'e8ges recommenc\'e8rent\~: vie \'e9parse, absences, sorties, va-et-vient d\rquote \'e9 +ventail, flux et reflux o\'f9 l\rquote existence de Hugues se trouvait suspendue. +\par +\par \'c0 la longue, il con\'e7ut quelques soup\'e7ons\~; il l\rquote \'e9pia\~; alla, le soir, r\'f4der autour de sa demeure, fant\'f4me nocturne dans cette Bruges endormie. Il connut le guet dissimul\'e9, les haltes hale +tantes, les coups de sonnette brefs dont la titillation meurt dans les corridors qui se taisent, la veille en plein vent jusque tard dans la nuit devant une fen\'eatre \'e9clair\'e9e, \'e9cran du store o\'f9 passe en ombres chinoises une silhouette qu +\rquote on croit \'e0 chaque seconde voir appara\'eetre double. +\par +\par Il ne s\rquote agissait plus de la morte\~; c\rquote est Jane dont le charme peu \'e0 peu l\rquote avait ensorcel\'e9 et qu\rquote il tremblait de perdre. Ce n\rquote est plus seulement son visage, c\rquote est sa chair, c\rquote +est tout son corps dont la vision s\rquote \'e9voquait pour lui, br\'fblante, de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la nuit, tandis qu\rquote il n\rquote en apercevait que l\rquote ombre flottant dans les plis des rideaux\'85 Oui\~! il l\rquote aimait elle-m +\'eame, puisqu\rquote il en \'e9tait jaloux, jusqu\rquote \'e0 en souffrir, jusqu\rquote \'e0 en pleurer, quand il la surveillait, le soir, cingl\'e9 par le minuit des carillons, par les petites pluies, incessantes en ce Nord, o\'f9 sans tr\'ea +ve les nuages s\rquote effilochent en bruines. +\par +\par Et il restait, guettant toujours, allant de long en large dans un court espace comme dans un pr\'e9au, parlant tout haut en vagues paroles de somnambule, malgr\'e9 la pluie qui s\rquote activait \emdash neige fondue, boues, ciels brouill\'e9s, fin d +\rquote hiver, toute la d\'e9solante tristesse des choses\'85 +\par +\par Il aurait voulu savoir, \'e9lucider, voir\'85 Ah\~! quelle angoisse\~! et quelle \'e2me avait-elle donc, cette femme, pour lui faire mal ainsi, tandis que l\rquote autre \emdash la si bonne, la morte \emdash semblait \'e0 ces minutes supr\'eames de sa d +\'e9tresse se lever dans la nuit, le regarder avec les yeux apitoy\'e9s de la lune. +\par +\par Hugues n\rquote \'e9tait plus dupe\~; il avait surpris des mensonges chez Jane, rejointoy\'e9 des indices\~; il fut bient\'f4t \'e9clair\'e9 tout \'e0 + fait quand plurent chez lui, selon une habitude en ces villes de province, les lettres, les cartes anonymes pleines d\rquote injures, d\rquote ironies, de d\'e9tails sur les tromperies, les d\'e9sordres qu\rquote il avait d\'e9j\'e0 soup\'e7onn\'e9s\'85 + On lui donnait des noms, des preuves. Voil\'e0 l\rquote aboutissement de cette liaison avec une femme de rencontre o\'f9 une cause, si avouable au d\'e9but, l\rquote avait entra\'een\'e9. Quant \'e0 elle, il romprait\~; voil\'e0 tout\~! Mais comment rem +\'e9dier \'e0 la d\'e9ch\'e9ance vis-\'e0-vis de lui-m\'eame, \'e0 son deuil tomb\'e9 dans le ridicule, \'e0 cette chose sacr\'e9e, qu\rquote \'e9taient son culte et son sinc\'e8re d\'e9sespoir, devenue la ris\'e9e publique\~? +\par +\par Hugues s\rquote affligea. Jane aussi \'e9tait finie pour lui\~; c\rquote est comme si la morte mourait une seconde fois. Ah\~! tout ce qu\rquote il avait d\'e9j\'e0 endur\'e9 de cette femme fantasque, trompeuse\~! +\par +\par Il alla chez elle un dernier soir pour se d\'e9livrer, dans l\rquote adieu, du poids de douleur accumul\'e9 en son \'e2me \'e0 cause d\rquote elle. +\par +\par Sans col\'e8re, avec un infini navrement, il lui raconta qu\rquote il avait tout appris\~; et comme elle le prenait de haut, mauvaise, avec un air de bravade\~: \'ab\~Quoi\~? Qu\rquote est-ce que tu dis\~?\~\'bb, il lui montra les d\'e9 +lations, les honteux papiers\'85 +\par +\par \emdash \'ab\~Tu es sot assez pour croire \'e0 des lettres anonymes\~?\~\'bb Et elle se mit \'e0 rire d\rquote un rire cruel, d\'e9couvrant ses dents blanches, des dents faites pour des proies. +\par +\par Hugues observa\~: \'ab\~Vos propres man\'e8ges m\rquote avaient d\'e9j\'e0 \'e9difi\'e9.\~\'bb +\par +\par Jane, devenue tout \'e0 coup furieuse, allait, venait, faisait claquer les portes battant l\rquote air de sa jupe. +\par +\par \emdash Eh bien\~! si c\rquote \'e9tait vrai\~? s\rquote exclama-t-elle. +\par +\par Puis, apr\'e8s un instant\~: +\par +\par \emdash D\rquote ailleurs, j\rquote en ai assez de vivre ici\~! Je vais partir. +\par +\par Hugues, tandis qu\rquote elle parlait, l\rquote avait regard\'e9e. Dans la clart\'e9 de la lampe, il revit son clair visage, ses prunelles noires, ses cheveux d\rquote un or faux et teint, faux comme son c\'9cur et son amour\~! Non\~! ce n\rquote \'e9 +tait plus \'e0 la figure de la morte\~; mais, fr\'e9missante en ce peignoir o\'f9 sa gorge haletait, c\rquote \'e9tait bien la femme qu\rquote il avait \'e9treinte\~; et, quand il l\rquote entendit s\rquote \'e9crier\~: \'ab\~Je vais partir\~!\~\'bb + toute son \'e2me chavira, se retourna vers un infini d\rquote ombre\'85 +\par +\par \'c0 cette solennelle minute, il sentit qu\rquote apr\'e8s les illusions du mirage et de la ressemblance, il l\rquote avait aim\'e9e aussi avec ses sens \emdash passion tardive, triste octobre qu\rquote enfi\'e8vre un hasard de roses remontantes\~! + +\par +\par Toutes ses id\'e9es lui tourbillonnaient dans la t\'eate\~; il ne sut plus qu\rquote une chose\~: il souffrait, il avait mal, et il ne souffrirait plus si Jane ne mena\'e7ait pas de partir. Telle qu\rquote elle \'e9tait, il la voulait encore. I +l avait honte, int\'e9rieurement, de sa l\'e2chet\'e9; mais il ne pourrait plus vivre sans elle\'85 D\rquote ailleurs, qui sait\~? le monde est si m\'e9chant\~! Elle n\rquote avait m\'eame pas voulu se justifier. +\par +\par Alors il fut pris tout \'e0 coup d\rquote une immense d\'e9tresse devant cette fin d\rquote un r\'eave qu\rquote il sentait \'e0 l\rquote agonie (les ruptures d\rquote amour sont comme une petite mort, ayant aussi leurs d\'e9parts sans adieux). Mais ce n +\rquote est pas seulement la s\'e9paration d\rquote avec Jane ni le bris du miroir aux reflets qui le navraient le plus \'e0 ce moment\~: il \'e9prouvait surtout une \'e9pouvante de songer qu\rquote il \'e9tait menac\'e9 de se retrouver seul \emdash + face \'e0 face avec la ville \emdash sans plus personne entre la ville et lui. Certes, il l\rquote avait choisie, cette Bruges irr\'e9m\'e9diable, et sa grise m\'e9lancolie. Mais le poids de l\rquote ombre des tours \'e9tait trop lourd\~! Et Jane l +\rquote avait habitu\'e9 \'e0 en sentir l\rquote ombre arr\'eat\'e9e par elle sur son \'e2me. Maintenant il la subirait toute. Il allait se retrouver seul, en proie aux cloches\~! Plus seul, comme dans un second veuvage\~! La ville aussi lui para\'ee +trait plus morte. +\par +\par Hugues, affol\'e9, s\rquote \'e9lan\'e7a vers Jane, saisit sa main et supplia\~: \'ab\~Reste\~! reste\~! j\rquote \'e9tais fou\'85\~\'bb la voix molle, mouill\'e9e \'e0 des larmes \emdash e\'fbt-on dit \emdash comme s\rquote il avait pleur\'e9 + en dedans. +\par +\par Ce soir-l\'e0, en s\rquote en retournant au long des quais, il se sentit inquiet, dans l\rquote appr\'e9hension d\rquote on ne sait quel p\'e9ril. Des id\'e9es fun\'e8bres l\rquote +assaillirent. La morte le hanta. Elle semblait revenue, flottait au loin, emmaillot\'e9e en linceul dans le brouillard. Hugues se jugea plus que jamais en faute vis-\'e0-vis d\rquote elle. Soudain, un vent s\rquote \'e9 +leva. Les peupliers du bord se plaignirent. Une agitation tourmenta les cygnes dans le canal qu\rquote il longeait, ces beaux cygnes centenaires et s\'e9culaires, descendus d\rquote un blason \emdash dit la l\'e9gende \emdash et que la Ville fut condamn +\'e9e \'e0 entretenir \'e0 perp\'e9tuit\'e9, cygnes expiatoires, pour avoir mis \'e0 mort injustement un seigneur qui en avait dans ses armes. +\par +\par Or les cygnes, si calmes et blancs d\rquote ordinaire, s\rquote effar\'e8rent, \'e9raillant la moire du canal, impressionnables, fi\'e9vreux, autour d\rquote un des leurs qui battait des ailes et s\rquote y appuyant, se levait sur l\rquote +eau comme un malade s\rquote agite, veut sortir de son lit. +\par +\par L\rquote oiseau semblait souffrir\~: il criait par intervalles; puis, s\rquote enlevant d\rquote un essor, son cri, par la distance, s\rquote adoucit\~; ce fut une voix bless\'e9e, presque humaine, un vrai chant qui se module\'85 +\par +\par Hugues regardait, \'e9coutait, troubl\'e9 devant cette sc\'e8ne myst\'e9rieuse. Il se rappela la croyance populaire. Oui, le cygne chantait\~! Il allait donc mourir, ou du moins sentait la mort dans l\rquote air\~! +\par +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Hugues frissonna. \'c9tait-ce pour lui ce mauvais pr\'e9sage\~? La cruelle sc\'e8ne avec Jane, sa menace de partir, ne l\rquote avaient que trop pr\'e9par\'e9 \'e0 ces noirs pressentiments. Qu +\rquote est-ce qui doit de nouveau finir en lui\~? Pour quel deuil ces cr\'eapes de la nuit superstitieuse\~? De quoi va-t-il encore une fois \'eatre veuf\~! +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016433}XIII{\*\bkmkend _Toc98016433}\line +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {Jane profita de l\rquote alerte. Elle avait compris, ce jour-l\'e0, avec son flair d\rquote aventuri\'e8re, quel pouvoir elle avait pris sur cet homme, tout inocul\'e9 d\rquote elle, mall\'e9able \'e0 + son gr\'e9. +\par +\par Avec quelques paroles elle l\rquote avait rassur\'e9 tout \'e0 fait, reconquis, s\rquote \'e9tait retrouv\'e9e indemne \'e0 ses yeux, intronis\'e9e de nouveau. Alors elle avait supput\'e9 qu\rquote \'e0 son \'e2ge, grev\'e9 + de longs chagrins, malade comme il l\rquote \'e9tait, si chang\'e9 d\'e9j\'e0 depuis ces derniers mois, Hugues ne vivrait pas longtemps. Or, il passait pour riche\~; il \'e9tait \'e9tranger et seul dans cette ville, n\rquote +y connaissant personne. Quelle folie elle allait faire de laisser \'e9chapper cet h\'e9ritage qu\rquote il lui serait si facile de capter\~! +\par +\par Jane se rangea un peu, espa\'e7a ses sorties qu\rquote elle rendit plausibles, ne s\rquote aventura plus qu\rquote avec prudence. +\par +\par Une envie lui \'e9tait venue d\rquote aller un jour dans la maison de Hugues, cette vaste et antique maison du quai du Rosaire, d\rquote apparence cossue, aux rideaux de dentelles imp\'e9n\'e9trables, tatouage de givre adh\'e9 +rant aux vitres qui ne laissaient rien soup\'e7onner de l\rquote int\'e9rieur. +\par +\par Jane aurait bien voulu p\'e9n\'e9trer chez lui, diagnostiquer, par son luxe, sa fortune probable, soupeser son mobilier, ses argenteries, ses bijoux, tout ce qu\rquote elle convoitait, faire un inventaire mental sur lequel elle se d\'e9ciderait. +\par +\par Mais Hugues n\rquote avait jamais consenti \'e0 la recevoir. +\par +\par Jane se fit c\'e2line. C\rquote \'e9tait comme un renouveau entre eux, une embellie rose et ti\'e8de. Justement une occasion favorable s\rquote offrait\~: on \'e9tait en mai\~ +; le lundi suivant avait lieu la procession du Saint-Sang, annuelle sortie, depuis des si\'e8cles, de la Ch\'e2sse o\'f9 est conserv\'e9e une goutte de la Plaie ouverte par la lance. +\par +\par La procession d\'e9filerait au quai du Rosaire, sous les fen\'eatres de Hugues. Jane n\rquote avait jamais assist\'e9 au c\'e9l\'e8bre cort\'e8ge et s\rquote en montra curieuse. Or il ne passerait pas devant sa demeure, trop \'e9loign\'e9e\~ +; et comment le voir dans les rues qu\rquote encombre ce jour-l\'e0, disait-on, une foule accourue de toute la Flandre. +\par +\par \emdash Dis\~! tu veux\~? Je viendrai chez toi\'85 nous d\'eenerons ensemble\'85 +\par +\par Hugues objecta les voisins, les servantes qui jasent. +\par +\par \emdash J\rquote arriverai de bonne heure, quand tout le monde dort. +\par +\par Il s\rquote inqui\'e9ta aussi en songeant \'e0 Barbe, toute prude et d\'e9vote, qui la prendrait pour une envoy\'e9e du diable. +\par +\par Mais Jane insista\~: \emdash Dis\~! c\rquote est convenu\~? +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Et sa voix \'e9tait cajoleuse\~; c\rquote \'e9tait la voix des commencements, cette voix de tentation que toutes les femmes poss\'e8dent \'e0 + certaines minutes, voix de cristal qui chante, s\rquote \'e9largit en halos, en remous o\'f9 l\rquote homme c\'e8de, tournoie et s\rquote abandonne. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016434}XIV{\*\bkmkend _Toc98016434}\line +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {Ce lundi-l\'e0, Barbe s\rquote \'e9tait lev\'e9e de grand matin, plus t\'f4t encore que d\rquote habitude, car elle ne disposerait que d\rquote une partie de la matin\'e9 +e pour parer la demeure avant le passage de la procession. +\par +\par Elle se rendit \'e0 la premi\'e8re messe, \'e0 cinq heures et demie, communia avec ferveur, puis, d\'e8s son retour, commen\'e7a les pr\'e9paratifs. Les chandeliers d\rquote argent furent extraits des armoires, de petits vases en vermeil, des r\'e9 +chauds o\'f9 fumerait de l\rquote encens. Barbe frotta, fourbit chaque objet jusqu\rquote \'e0 en rendre le m\'e9tal poli comme des miroirs. Elle tira aussi des nappes fines pour en juponner de petites tables qu\rquote elle pla\'e7a devant chaque fen\'ea +tre, sortes de reposoirs, gentils autels de mois de Marie, avec des bougies autour d\rquote un crucifix, d\rquote une statuette de la Vierge\'85 +\par +\par Il fallait aussi songer \'e0 l\rquote ornementation ext\'e9rieure, car chacun, ce jour-l\'e0, rivalise de z\'e8le pieux. Or on avait d\'e9j\'e0 fix\'e9 sur la fa\'e7ade, selon la coutume, les sapins aux branches de bronz +e vert que les paysans offrent de porte en porte et qui forment, au long des rues, un double rang d\rquote arbres faisant la haie. +\par +\par Barbe agen\'e7a, au balcon, des draperies aux couleurs papales, des \'e9toffes blanches, une parure de plis chastes. Elle allait et venait, preste, affair\'e9e, pleine d\rquote onction, maniait avec respect ce d\'e9cor servant chaque ann\'e9 +e, qui participait pour elle de la saintet\'e9 du culte, comme si des doigts de pr\'eatres, des saints chr\'eames indur\'e9s, une eau b\'e9nite inali\'e9nable les eussent consacr\'e9s. Elle se semblait \'e0 elle-m\'eame dans une sacristie. +\par +\par Il lui restait \'e0 remplir les corbeilles d\rquote herbes et de fleurs coup\'e9es \emdash mosa\'efque volante, tapis \'e9miett\'e9 dont chaque servante, devant sa maison, va colorier la rue au moment du cort\'e8ge. Barbe se h\'e2tait, un peu gris\'e9e +\'e0 l\rquote odeur des ros\'e9s tr\'e9mi\'e8res, des grands lis, des marguerites, des sauges, des romarins aromatiques, des roseaux qu\rquote elle d\'e9taillait en rubans courts. Et sa main plongeait dans les corbeilles s\rquote emplissant, rafra\'ee +chie \'e0 ce massacre de corolles, ouates fra\'eeches, duvets d\rquote ailes mortes. +\par +\par Par les fen\'eatres ouvertes, arrivait le grandissant concert des cloches de paroisse, qui l\rquote une apr\'e8s l\rquote autre s\rquote \'e9branlaient. +\par +\par Le temps \'e9tait gris, un de ces jours ind\'e9cis de mai o\'f9, malgr\'e9 les nuages, il y a comme une arri\'e8re-joie dans le ciel. Et \'e0 cause de cette finesse de l\rquote air o\'f9 on devinait les cloches en chemin, une ga\'eet\'e9 s\rquote +en propageait jusqu\rquote \'e0 elle\~; et les cloches \'e2g\'e9es, les ext\'e9nu\'e9es, les a\'efeules b\'e9quillant, celles des couvents, des vieilles tours, celles qui sont casani\'e8res, val\'e9tudinaires, qui restent co\'eetes toute l\rquote ann\'e9 +e, mais cheminent et font cort\'e8ge le jour de la procession du Saint-Sang \emdash toutes semblaient, par dessus leurs robes de bronze us\'e9es, avoir de joyeux surplis blancs, des linges tuyaut\'e9s en plis d\rquote \'e9ventail. Barbe \'e9 +coutait les sonneries, le gros bourdon de la cath\'e9drale qu\rquote on n\rquote entendait qu\rquote aux grandes f\'eates, lent et noir, frappant comme d\rquote une crosse le silence\'85 Et aussi toutes les clochettes des plus proches tourelles \emdash +\'e9moi, liesse de robes argentines, qui semblaient dans le ciel s\rquote organiser aussi en cort\'e8ge\'85 +\par +\par La pi\'e9t\'e9 de Barbe s\rquote exaltait; il semblait, ce matin-l\'e0, qu\rquote une ferveur f\'fbt dans l\rquote air, qu\rquote une extase s\rquote effeuill\'e2t du ciel avec le bruit des cloches \'e0 toutes vol\'e9es, qu\rquote on entend\'ee +t des ailes invisibles, un passage d\rquote anges. +\par +\par Et tout cela avait l\rquote air d\rquote aboutir \'e0 son \'e2me, son \'e2me o\'f9 elle sentait la pr\'e9sence de J\'e9sus, o\'f9 l\rquote hostie qu\rquote elle avait incorpor\'e9e \'e0 la messe de l\rquote aube, rayonnait, encore enti\'e8 +re, dans son plein orbe au centre duquel elle voyait un visage. +\par +\par La vieille servante, resongeant \'e0 la bont\'e9 de J\'e9sus qui \'e9tait vraiment en elle, se signa, recommen\'e7a \'e0 prier, ayant le ressouvenir et comme le go\'fbt \'e0 la bouche des Saintes Esp\'e8ces. +\par +\par Cependant son ma\'eetre l\rquote avait sonn\'e9e\~; c\rquote \'e9tait l\rquote heure de son d\'e9jeuner. Il en profita pour lui annoncer qu\rquote il attendait quelqu\rquote un \'e0 d\'eener et qu\rquote elle s\rquote arrange\'e2t en cons\'e9quence. + +\par +\par Barbe fut stup\'e9faite\~; jamais il n\rquote avait re\'e7u personne\~! Cela lui parut \'e9trange; tout \'e0 coup une pens\'e9e affreuse lui traverse l\rquote esprit\~: si ce qu\rquote elle avait craint autrefois, ce \'e0 + quoi elle ne songe plus, un peu tranquillis\'e9e, allait arriver\~? Elle devine\'85 oui\~! c\rquote est cette femme, celle dont s\'9cur Rosalie lui a parl\'e9, qui va venir peut-\'eatre\~?\'85 +\par +\par Barbe sentit tout son sang se figer\'85 Dans ce cas, son parti \'e9tait pris, son devoir net\~: ouvrir \'e0 cette cr\'e9ature, la servir \'e0 table, \'eatre \'e0 ses ordres, s\rquote associer au p\'e9ch\'e9 \emdash + son confesseur le lui avait clairement d\'e9fendu. Et \'e0 pareil jour\~! Un jour o\'f9 le Sang m\'eame de J\'e9sus allait passer devant la maison\~! Et elle, qui avait communi\'e9 ce matin\~!\'85 Oh\~! non\~! c\rquote \'e9tait impossible\~ +! Il lui faudrait quitter son service sur l\rquote heure. +\par +\par Elle voulut savoir et, avec la petite tyrannie qu\rquote en ces calmes provinces les servantes exercent vite dans les m\'e9nages de vieux gar\'e7ons ou de veufs, elle insinua\~: +\par +\par \emdash Qui monsieur a-t-il invit\'e9 \'e0 d\'eener\~? +\par +\par Hugues lui r\'e9pondit qu\rquote elle \'e9tait un peu os\'e9e de l\rquote interroger ainsi, qu\rquote elle le saurait quand la personne viendrait. +\par +\par Mais Barbe, domin\'e9e par son id\'e9e qui de plus en plus lui paraissait vraisemblable, saisie de crainte et d\rquote une vraie panique maintenant, se d\'e9cida \'e0 tout risquer pour n\rquote \'eatre pas prise au d\'e9pourvu, et elle reprit\~: +\par +\par \emdash N\rquote est-ce pas une dame peut-\'eatre que monsieur attend\~? +\par +\par \emdash Barbe\~! fit, d\rquote un air \'e9tonn\'e9 et un peu s\'e9v\'e8re, Hugues, en la regardant. +\par +\par Mais elle, sans broncher\~: +\par +\par \emdash C\rquote est que j\rquote ai besoin de le savoir d\rquote avance. Car si c\rquote est une dame que monsieur attend, je dois pr\'e9venir monsieur que je ne pourrai pas servir son d\'eener. +\par +\par Hugues fut abasourdi\~: est-ce qu\rquote il r\'eavait\~? est-ce qu\rquote elle devenait folle\~? +\par +\par Mais Barbe, \'e9nergique, r\'e9p\'e9ta qu\rquote elle allait partir\~; elle ne pouvait pas\~; on l\rquote avait d\'e9j\'e0 pr\'e9venue\~; son confesseur le lui avait command\'e9. Elle n\rquote allait pas d\'e9sob\'e9ir, apparemment, se mettre en \'e9 +tat de p\'e9ch\'e9 mortel \emdash pour mourir de mort subite et tomber dans l\rquote enfer. +\par +\par Hugues d\rquote abord ne comprenait rien\~; peu \'e0 peu il d\'e9m\'eala la trame obscure, les racontars probables, l\rquote aventure \'e9bruit\'e9e. Donc, Barbe aussi savait\~? Et elle mena\'e7ait de s\rquote en aller parce que Jane allait venir\~? Elle +\'e9tait donc bien m\'e9pris\'e9e, cette femme, pour que l\rquote humble servante, li\'e9e \'e0 lui depuis des ann\'e9es par l\rquote habitude, son int\'e9r\'eat, les mille fils que chaque jour d\'e9vide et tisse entre deux existences c\'f4te \'e0 c\'f4 +te, pr\'e9f\'e9r\'e2t tout rompre et le quitter que de la servir un jour\~? +\par +\par Hugues demeura sans force, ahuri, le ressort cass\'e9 devant ce brusque ennui qui ruinait d\rquote une fa\'e7on si impr\'e9vue le projet riant de cette journ\'e9e et, d\rquote un air r\'e9sign\'e9, il dit simplement\~: +\par +\par \emdash Eh bien\~! Barbe, vous pouvez partir tout de suite. +\par +\par La vieille servante le consid\'e9ra et soudain, bonne \'e2me populaire, tout apitoy\'e9e, comprenant qu\rquote il souffrait \emdash avec, dans la voix, ce chantonnement que la Nature y a mis pour bercer, pour endormir \emdash elle murmura, +en branlant la t\'e8te\~: +\par +\par \emdash Oh\~! J\'e9sus\~! mon pauvre monsieur\~!\'85 Et pour une pareille femme, une mauvaise femme\'85 qui vous trompe\'85 +\par +\par Ainsi durant une minute, oubliant les distances, elle avait \'e9t\'e9 maternelle, anoblie par la piti\'e9 divine, en un cri jailli comme une source qui lotionne et peut gu\'e9rir\'85 +\par +\par Mais Hugues la fit taire, \'e9nerv\'e9, humili\'e9 de cette ing\'e9rence, de cette audace \'e0 lui parler de Jane, et en quels termes\~! C\rquote est lui qui lui donnait son cong\'e9, et sans sursis. Elle viendrait le lendemain prendre ses ef +fets. Mais aujourd\rquote hui, qu\rquote elle parte, qu\rquote elle parte tout de suite\~! +\par +\par L\rquote irritation de son ma\'eetre enleva \'e0 Barbe les derniers scrupules qu\rquote elle aurait pu avoir de le quitter brusquement. Elle rev\'eatit sa belle mante noire \'e0 capuchon, contente d\rquote elle-m\'eame et de s\rquote \'eatre sacrifi\'e9 +e au devoir, \'e0 J\'e9sus qui \'e9tait en elle\'85 +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Puis calme, sans \'e9motion, elle sortit de cette demeure o\'f9 elle avait v\'e9cu cinq ans\~; mais avant de s\rquote +acheminer, elle sema, devant, le contenu des corbeilles qu\rquote elle avait vid\'e9es dans son tablier pour ne pas que la rue, \'e0 cette place seule, f\'fbt sans corolles sous les pas de la procession. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98016435}XV{\*\bkmkend _Toc98016435}\line +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright {Comme la journ\'e9e avait mal commenc\'e9\~! On dirait que les projets de joie sont un d\'e9fi. Trop longuement pr\'e9par\'e9s, ils laissent le temps \'e0 la destin\'e9e de changer les \'9c +ufs dans le nid, et ce sont des chagrins qu\rquote il nous faudra couver. +\par +\par Hugues, en entendant la porte de la maison battre \'e0 la sortie de Barbe, \'e9prouva une impression p\'e9nible. Encore un ennui, une solitude plus grande, puisque la vieille servante avait peu \'e0 peu fait partie de sa vie. Tout cela \'e0 + cause de Jane, cette femme inconsistante, cruelle. Ah\~! ce qu\rquote il avait d\'e9j\'e0 souffert par elle\~! +\par +\par Il aurait bien voulu maintenant qu\rquote elle ne v\'eent pas. Il se trouva triste, inquiet, \'e9nerv\'e9. Il songea \'e0 la morte\'85 Comment avait-il, pu croire au mensonge de cette ressemblance, vite \'e9br\'e9ch\'e9\~? Et qu\rquote est-ce qu\rquote +elle devait penser, dans l\rquote au-del\'e0 de la tombe, de l\rquote arriv\'e9e d\rquote une autre au foyer encore plein d\rquote elle, s\rquote asseyant dans les fauteuils o\'f9 elle s\rquote \'e9 +tait assise, superposant, au fil des miroirs en qui le visage des morts subsiste, sa face \'e0 la sienne\~? +\par +\par On sonna. Hugues fut forc\'e9 d\rquote aller ouvrir lui-m\'eame. C\rquote \'e9tait Jane, en retard, rouge d\rquote avoir march\'e9 vite. Elle p\'e9n\'e9tra\~; brusque, imp\'e9rieuse, engloba d\rquote un coup d\rquote \'9c +il le grand corridor, les salons aux portes ouvertes. D\'e9j\'e0 on entendait des \'e9chos de musiques lointaines, se rapprochant. La procession ne tarderait pas. +\par +\par Hugues avait allum\'e9 lui-m\'eame les cires sur l\rquote appui des fen\'eatres, sur les petites tables dispos\'e9es par Barbe. +\par +\par Il monta avec Jane au premier \'e9tage, dans sa chambre. Les crois\'e9es \'e9taient closes. Jane s\rquote avan\'e7a, en ouvrit une. +\par +\par \emdash Ah\~! non\~! fit Hugues. +\par +\par \emdash Pourquoi\~? +\par +\par Il lui observa qu\rquote elle ne pouvait pas ainsi se montrer, s\rquote afficher chez lui. Et pour le passage d\rquote une procession surtout. La province est prude. On crierait au scandale. +\par +\par Jane avait \'f4t\'e9 son chapeau, devant la glace\~; ponc\'e9 d\rquote un peu de poudre son visage avec la houppe d\rquote une petite bo\'eete d\rquote ivoire qui ne la quittait pas. +\par +\par Puis elle revint \'e0 la crois\'e9e, ses cheveux \'e0 nu, clairs attirant l\rquote \'9cil avec leurs lueurs de cuivre. +\par +\par La foule qui encombrait la rue regarda, curieuse de cette femme qui n\rquote \'e9tait pas comme les autres, la toilette et la chevelure voyantes. +\par +\par Hugues s\rquote impatienta. On voyait assez de derri\'e8re les rideaux. Il eut un mouvement d\rquote \'e9nergie, violemment referma la fen\'eatre. +\par +\par Alors Jane se froissa, ne voulut plus regarder, se coucha sur un sofa, imp\'e9n\'e9trable, dure. +\par +\par La procession chanta. Aux moires \'e9largies des cantiques, on entendit qu\rquote elle \'e9tait proche. Hugues, tout endolori, s\rquote \'e9tait d\'e9tourn\'e9 de Jane\~; il appuya son front br\'fblant aux vitres, fra\'eecheur d\rquote eau o\'f9 d\'e9 +layer toute sa peine. +\par +\par Les premiers enfants de ch\'9cur passaient, chanteurs aux cheveux ras, psalmodiant, tenant des cierges. +\par +\par Hugues distinguait clairement le cort\'e8ge \'e0 travers les vitrages, o\'f9 les personnages de la procession se d\'e9tachaient comme les robes peintes sur le fond des images religieuses en dentelle. +\par +\par Les congr\'e9ganistes d\'e9fil\'e8rent, portant des pi\'e9destaux avec des statues, des Sacr\'e9-C\'9cur\~; tenant des banni\'e8res d\rquote or endurci, comme des vitraux\~; puis les groupes candides, le verger des robes blanches, l\rquote +archipel des mousselines o\'f9 l\rquote encens d\'e9ferlait \'e0 petites vagues bleues \emdash concile de vierges-enfants autour d\rquote un Agneau pascal, blanc comme elles et fait de neige fris\'e9e. +\par +\par Hugues se tourna un instant du c\'f4t\'e9 de Jane qui, toujours boudant, restait enfonc\'e9e dans le sofa, ayant l\rquote air de contempler des id\'e9es mauvaises. +\par +\par La musique des serpents et des ophicl\'e9ides monta plus grave, charria la guirlande fr\'eale, intermittente, du chant des soprani. +\par +\par Et, dans le cadre de la fen\'eatre, apparurent devant Hugues les chevaliers de Terre-Sainte, les Crois\'e9s en drap d\rquote or et en armure, les princesses de l\rquote histoire brugeline, tous ceux et celles dont le nom s\rquote associe \'e0 + celui de Thierry d\rquote Alsace qui rapporta de J\'e9rusalem le Saint-Sang. Or c\rquote \'e9taient, dans ces r\'f4les, les jeunes gens, les jeunes filles de la plus nobiliaire aristocratie de Flandre, avec des \'e9tof +fes anciennes, des dentelles rares, des bijoux de famille s\'e9culaires. On aurait dit que s\rquote \'e9taient faits chair et anim\'e9s par un miracle, les saints, les guerriers, les donateurs des tableaux de Van Eyck et de Memling qui s\rquote \'e9 +ternisent, l\'e0-bas, dans les mus\'e9es. +\par +\par Hugues regardait \'e0 peine, tout boulevers\'e9 par le d\'e9pit de Jane, se sentant triste \'e0 l\rquote infini, plus triste dans ces cantiques qui lui faisaient mal. Il essaya de la pacifier. Au premier mot, son humeur se cabra. +\par +\par Et elle tournait les yeux vers lui, h\'e9riss\'e9e, comme les mains pleines de choses qui allaient le blesser davantage. +\par +\par Hugues se replia sur lui-m\'eame, silencieux, navr\'e9, jetant son \'e2me pour ainsi dire \'e0 la houle de cette musique en remous par les rues, pour qu\rquote elle l\rquote emport\'e2t loin de lui-m\'eame. +\par +\par Ce fut ensuite le clerg\'e9, les moines de tous les ordres qui s\rquote avanc\'e8rent\~: dominicains, r\'e9demptoristes, franciscains, carmes\~; puis les s\'e9minaristes, en rochets pliss\'e9s, d\'e9chiffrant des antiphonaires\~; puis encore les pr\'ea +tres de chaque paroisse dans leur rouge appareil d\rquote enfants de ch\'9cur\~: vicaires, cur\'e9s, chanoines, en chasubles, en dalmatiques brod\'e9es, rayonnantes comme des jardins de pierreries. +\par +\par Alors s\rquote entendit le cliquetis des encensoirs. La fum\'e9e bleue roula des volutes plus proches\~; toutes les clochettes s\rquote unirent en un gr\'e9sil plus sonore, qui cuivra l\rquote air. +\par +\par L\rquote \'e9v\'eaque parut, mitre en t\'eate, sous un dais, portant la ch\'e2sse \emdash une petite cath\'e9drale en or, surmont\'e9e d\rquote une coupole o\'f9, parmi mille cam\'e9es, diamants, \'e9meraudes, am\'e9thystes, \'e9maux, topazes, perles +fines, songe l\rquote unique rubis poss\'e9d\'e9 du Saint-Sang. +\par +\par Hugues, gagn\'e9 par l\rquote impression mystique, par la ferveur de tous ces visages, par la foi de cette immense foule mass\'e9e dans les rues, sous ses fen\'eatres, plus loin, partout, jusqu\rquote au bout de la ville en pri\'e8re, s\rquote +inclina aussi quand il vit, aux approches du Reliquaire, tout le peuple tomber \'e0 genoux, se plier sous la rafale des cantiques. +\par +\par Hugues en avait presque oubli\'e9 la r\'e9alit\'e9, la pr\'e9sence de Jane, la sc\'e8ne nouvelle qui venait de jeter encore des banquises entre eux. Elle, de le voir attendri, ricanait. +\par +\par Il feignit de ne pas s\rquote en apercevoir, \'e9touffant des mouvements de haine qu\rquote il commen\'e7ait, en courts \'e9clairs, \'e0 se sentir pour cette femme. +\par +\par Hautaine, glaciale, elle remit son chapeau, ayant l\rquote air de se rajuster pour partir. Hugues n\rquote osait pas rompre ce dur silence o\'f9 maintenant la chambre \'e9tait retomb\'e9e, apr\'e8s le passage de la procession. La rue s\rquote \'e9tait vid +\'e9e rapidement, d\'e9j\'e0 muette, avec la tristesse sur\'e9rogatoire d\rquote une joie en all\'e9e. +\par +\par Elle descendit, sans parler\~; puis, arriv\'e9e au rez-de-chauss\'e9e, comme si elle se f\'fbt ravis\'e9e ou qu\rquote une curiosit\'e9 l\rquote e\'fbt prise, elle regarda, du seuil, les salons dont les portes avaient \'e9t\'e9 laiss\'e9 +es ouvertes. Elle fit quelques pas, entra plus avant dans ces deux vastes pi\'e8ces communiquant l\rquote une \'e0 l\rquote autre, comme r\'e9prouv\'e9e par leur allure s\'e9v\'e8 +re. Les chambres ont aussi une physionomie, un visage. Entre elles et nous, il y a des amiti\'e9s, des antipathies instantan\'e9es. Jane se sentait mal accueillie, anormale, \'e9trang\'e8re, en d\'e9sacco +rd avec les miroirs, hostile aux vieux meubles que sa pr\'e9sence mena\'e7ait de d\'e9ranger dans leurs immuables attitudes. +\par +\par Elle examinait, indiscr\'e8te\'85 Elle aper\'e7ut des portraits \'e7\'e0 et l\'e0, sur la muraille, sur les gu\'e9ridons\~; c\rquote \'e9taient le pastel, les photographies de la morte. +\par +\par \emdash Ah\~! tu as des portraits de femmes ici\~?\~\'bb Et elle rit, d\rquote un petit rire mauvais. +\par +\par Elle s\rquote \'e9tait avanc\'e9e vers la chemin\'e9e\~: +\par +\par \emdash Tiens\~! en voil\'e0 une qui me ressemble\'85 +\par +\par Et elle prit un des portraits. +\par +\par Hugues qui l\rquote \'e9piait, avec un malaise de la voir circuler l\'e0, \'e9prouva soudain une vive souffrance de la plaisanterie inconsciemment cruelle, de l\rquote atroce badinage qui effleurait la saintet\'e9 de la morte. +\par +\par \emdash Laissez cela\~! fit-il d\rquote une voix devenue imp\'e9rieuse. +\par +\par Jane \'e9clata de rire, ne comprenant pas. +\par +\par Hugues s\rquote avan\'e7a, lui prit des mains le portrait, choqu\'e9 de ces doigts profanes sur ses souvenirs. Lui ne les maniait qu\rquote en tremblant, comme les objets d\rquote un culte, comme un pr\'eatre l\rquote +ostensoir et les calices. Sa douleur lui \'e9tait devenue une religion. Et, en ce moment, les bougies, non encore \'e9teintes, qui avaient br\'fbl\'e9 sur l\rquote appui des fen\'eatres pour la procession, \'e9clairaient les salons comme des chapelles. + +\par +\par Jane, ironique, s\rquote \'e9gayant avec perversit\'e9 de l\rquote irritation de Hugues, et la secr\'e8te envie de le narguer davantage, avait pass\'e9 dans l\rquote autre pi\'e8ce, touchant \'e0 tout, bouleversant les bibelots, chiffonnant les \'e9 +toffes. Tout \'e0 coup elle s\rquote arr\'eata avec un rire sonore. +\par +\par Elle avait aper\'e7u sur le piano le pr\'e9cieux coffret de verre et, pour continuer la bravade, soulevant le couvercle, en retira, toute stup\'e9faite et amus\'e9e, la longue chevelure, la d\'e9roula, la secoua dans l\rquote air. +\par +\par Hugues \'e9tait devenu livide. C\rquote \'e9tait la profanation. Il eut l\rquote impression d\rquote un sacril\'e8ge\'85 Depuis des ann\'e9es, il n\rquote osait toucher \'e0 cette chose qui \'e9tait morte, puisqu\rquote elle \'e9tait d\rquote +un mort. Et tout ce culte \'e0 la relique, avec tant de larmes granulant le cristal chaque jour, pour qu\rquote elle servit enfin de jouet \'e0 une femme qui le bafoue\'85 Ah\~! depuis longtemps elle le faisait assez et trop souffrir. Toute sa ranc\'9c +ur, le flot des souffrances bues, tamis\'e9es durant des mois par chaque seconde de l\rquote heure, les soup\'e7ons, les trahisons, le guet sous ses fen\'eatres, dans la pluie \emdash tout cela lui remonta d\rquote un coup\'85 Il allait la chasser\~! + +\par +\par Mais Jane, tandis qu\rquote il s\rquote \'e9lan\'e7ait, se retrancha derri\'e8re la table, comme par jeu, le d\'e9fiant, de loin suspendant la tresse, l\rquote amenant vers son visage et sa bouche comme un serpent charm\'e9, l\rquote enroulant \'e0 + son cou, boa d\rquote un oiseau d\rquote or\'85 +\par +\par Hugues criait\~: \'ab\~Rends-moi\~! rends-moi\~!\'85\~\'bb +\par +\par Jane courait, \'e0 droite, \'e0 gauche, tourbillonnant autour de la table. +\par +\par Hugues, dans le vent de cette course, sous ces rires, ces sarcasmes, perdit la t\'eate. Il l\rquote atteignit. Elle avait encore la chevelure autour du cou, se d\'e9battant, ne voulant pas la rendre, f\'e2ch\'e9e et l\rquote +injuriant maintenant parce que ses doigts crisp\'e9s lui faisaient mal. +\par +\par \emdash Veux-tu\~? +\par +\par \emdash Non\~! dit-elle, riant toujours d\rquote un rire nerveux sous son \'e9treinte. +\par +\par Alors Hugues s\rquote affola\~; une flamme lui chanta aux oreilles\~; du sang br\'fbla ses yeux\~; un vertige lui courut dans la t\'eate, une soudaine fr\'e9n\'e9sie, une crispation du bout des doigts, une envie de saisir, d\rquote \'e9 +treindre quelque chose, de casser des fleurs, une sensation et une force d\rquote \'e9tau aux mains \emdash il avait saisi la chevelure que Jane tenait toujours enroul\'e9e \'e0 son cou, il voulut la reprendre\~ +! Et farouche, hagard, il tira, serra autour du cou la tresse qui, tendue, \'e9tait roide comme un c\'e2ble. +\par +\par Jane ne riait plus\~; elle avait pouss\'e9 un petit cri, un soupir, comme le souffle d\rquote une bulle expir\'e9e \'e0 fleur d\rquote eau. \'c9trangl\'e9e, elle tomba. +\par +\par Elle \'e9tait morte \emdash pour n\rquote avoir pas devin\'e9 le Myst\'e8re et qu\rquote il y e\'fbt une chose l\'e0 \'e0 laquelle il ne fallait point toucher sous peine de sacril\'e8ge. Elle avait port\'e9 la main, elle, sur la chevel +ure vindicative, cette chevelure qui, d\rquote embl\'e9e \emdash pour ceux dont l\rquote \'e2me est pure et communie avec le Myst\'e8re \emdash laissait entendre que, \'e0 la minute o\'f9 elle serait profan\'e9e, elle-m\'eame deviendrait l\rquote +instrument de mort. +\par +\par Ainsi r\'e9ellement toute la maison avait p\'e9ri\~: Barbe s\rquote en \'e9tait all\'e9e\~; Jane gisait\~; la morte \'e9tait plus morte\'85 +\par +\par Quant \'e0 Hugues, il regardait sans comprendre, sans plus savoir\'85 +\par +\par Les deux femmes s\rquote \'e9taient identifi\'e9es en une seule. Si ressemblantes dans la vie, plus ressemblantes dans la mort qui les avait faites de la m\'eame p\'e2leur, il ne les distingua plus l\rquote une de l\rquote autre \emdash + unique visage de son amour\~! Le cadavre de Jane, c\rquote \'e9tait le fant\'f4me de la morte ancienne, visible l\'e0 pour lui seul. +\par +\par Hugues, l\rquote \'e2me r\'e9trograd\'e9e, ne se rappela plus que des choses tr\'e8s lointaines, les commencements de son veuvage, o\'f9 il se croyait report\'e9\'85 Tr\'e8s tranquille, il avait \'e9t\'e9 s\rquote asseoir dans un fauteuil. +\par +\par Les fen\'eatres \'e9taient rest\'e9es ouvertes\'85 +\par +\par Et, dans le silence, arriva un bruit de cloches, toutes les cloches \'e0 la fois, qui se remirent \'e0 tinter pour la rentr\'e9e de la procession \'e0 la chapelle du Saint-Sang. C\rquote \'e9tait fini, le beau cort\'e8ge\'85 tout ce qui avait \'e9t\'e9 +, avait chant\'e9.\emdash semblant de vie, r\'e9surrection d\rquote une matin\'e9e. Les rues \'e9taient de nouveau vides. La ville allait recommencer \'e0 \'eatre seule. +\par +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Et Hugues contin\'fbment r\'e9p\'e9tait\~: \'ab\~Morte\'85 morte\'85 Bruges-la-Morte\'85\~\'bb d\rquote un air machinal, d\rquote une voix d\'e9tendue, essayant de s\rquote accorder\~: \'ab\~ +Morte\'85 morte\'85 Bruges-la-Morte\'85\~\'bb avec la cadence des derni\'e8res cloches, lasses, lentes, petites vieilles ext\'e9nu\'e9es qui avaient l\rquote air \emdash est-ce sur la ville, est-ce sur une tombe\~? \emdash d\rquote +effeuiller languissamment des fleurs de fer\~! +\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of Bruges-la-morte, by Georges Rode}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 bach +\par +\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRUGES-LA-MORTE *** +\par +\par ***** This file should be named 14911-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 or 14911-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{ +\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .zip ***** +\par This and all associated files of various fo}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 mats will be found in: +\par https://www.gutenberg.org/1/4/9/1/14911/ +\par +\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. +\par +\par +\par Updated editions will replace the previous one--the old editions +\par will be renamed. +\par +\par Creating the works from public domain print editions means that no +\par one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +\par (and you!) can copy and distribute it in the United States without +\par permission and without paying copyright ro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 alties. 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In 2001, the Project +\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. +\par +\par +\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +\par Foundation +\par +\par The Project Gutenberg Literary Archive Fou}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dation is a non profit +\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation are tax deduct}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ble to the full extent +\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws. +\par +\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +\par throughout numerous locations. Its business office is located at +\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +\par information can be found at the Foundation's web site and official +\par page at https://pglaf.org +\par +\par For additional contact information: +\par Dr. Gregory B. Newby +\par Chief Executive and Director +\par gbnewby@pglaf.org +\par +\par +\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation +\par +\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +\par spread public support and donations to carry out its mission of +\par increasing the number of public domain and licensed works that can be +\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest +\par array of equipment including outdated equi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment. Many small donations +\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +\par status with the IRS. +\par +\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating +\par charities and charitable donations in all 50 states of the United +\par States. Compliance requirements are not un}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 form and it takes a +\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +\par with these requirements. We do not solicit donations in locations +\par where we have not received written confirm}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion of compliance. To +\par SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +\par particular state visit https://pglaf.org +\par +\par While we cannot and do not solicit contrib}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tions from states where we +\par have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +\par against accepting unsolicited donations from donors in such states who +\par approach us with offers to donate. +\par +\par International donations are gratefully a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted, but we cannot make +\par any statements concerning tax treatment of donations received from +\par outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. +\par +\par Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +\par methods and addresses. Donations are a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted in a number of other +\par ways including including checks, online pa}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ments and credit card +\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate +\par +\par +\par Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +\par works. +\par +\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +\par concept of a library of electronic works that could be freely shared +\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. +\par +\par +\par Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +\par editions, all of which are confirmed as Pu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 b}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lic Domain in the U.S. +\par unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +\par keep eBooks in compliance with any particular paper edition. +\par +\par +\par Most people start at our Web site which has the main PG search facility: +\par +\par https://www.gutenberg.org +\par +\par This Web site includes information about Pr}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 o}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ject Gutenberg-tm, +\par including how to make donations to the Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg Literary +\par Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +\par subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. +\par }{ +\par }}
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