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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:45:38 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Traité du Pouvoir du Magistrat Politique
+sur les choses sacrées, by Hugo Grotius
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Traité du Pouvoir du Magistrat Politique sur les choses sacrées
+
+Author: Hugo Grotius
+
+Release Date: February 4, 2005 [EBook #14905]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRAITÉ DU POUVOIR DU MAGISTRAT ***
+
+
+
+
+Produced by Frank van Drogen, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+
+ TRAITÉ
+ DU
+ POUVOIR
+ DU
+ MAGISTRAT POLITIQUE
+ SUR LES CHOSES SACRÉES;
+
+ _Traduit du Latin de Grotius_.
+
+ A LONDRES.
+
+ 1751
+
+
+
+AVANT-PROPOS.
+
+LE TRAITÉ DE GROTIUS, intitulé, _le Pouvoir du Magistrat politique sur
+les choses sacrées_, a eu en Latin plusieurs éditions fort rapides, sans
+qu'aucun Traducteur ait songé à en donner une Version Françoise. Cet
+Ouvrage roule pourtant sur des objets aussi intéressans, que son _Droit
+de la Paix & de la Guerre_, & il s'y livre moins aux questions de pure
+spéculation. Mais soit que l'on ait redouté la Doctrine à cause de la
+Religion que l'Auteur professoit, soit qu'on l'ait encore trouvé plus
+abstrait, il n'a point paru jusqu'à présent dans la Langue la plus
+familière, & que Grotius avoit adoptée en quelque sorte par le séjour
+qu'il avoit-choisi en France.
+
+Monsieur de Barbeyrac, dont les veilles ont illustré ce profond
+Publiciste, consulté en 1732 sur le projet déjà fort avancé de traduire
+ce morceau précieux, répondit par une Lettre très-ample le 18 Janvier
+1733, de Groningue, où il étoit alors Professeur, après avoir enseigné
+long-tems à Lauzanne. On ne raportera ici que l'article qui concerne ce
+Traité particulier.
+
+«Les Libraires m'ont également sollicité plus d'une fois de traduire le
+Traité dont vous parlez, _de Imperio Summarum Potestatum circa sacra_,
+mais j'ai refusé ces propositions & bien d'autres que l'on m'a faites.
+Un seul homme ne peut pas tout, & je crois n'a voir pas à me reprocher
+d'être demeuré oisif. Grotius & Puffendorf m'ont coûté une peine qu'on
+ne sçauroit bien comprendre, qu'en essayant quelque chose de semblable;
+et on verroit plus de productions utile qu'il n'en paroît, si ceux qui
+on les talens & les secours qui me manquent, vouloient s'engager à
+d'aussi grands travaux que j'en ai essuyés, sans en tirer gueres d'autre
+récompense, qui puisse être appellée telle, que la satisfaction de
+faire ce que j'ai pu pour rendre service au Public; & le plaisir de
+m'appercevoir que les gens de bon goût n'ont pas désapprouvé mes
+efforts. Je suis bien aise qu'un de vos amis pense à donner une
+Traduction du Grotius sur la Puissance ecclésiastique. A l'égard de ce
+que vous me demandez sur Grotius et ses Ouvrages, outre ce que j'ai dit
+dans ma Préface sur le Droit de la Guerre et de la Paix, & ce que l'on
+trouve dans le Dictionnaire de Bayle, & dans le Tome XIX. des Mémoires
+du Pere Niceron, je ne puis vous indiquer qu'un Livre, imprimé en 1727.
+à Hall en Saxe, sous le faux titre de Delft en deux vol. in-8°. sous
+ce titre: _Hugonis Grotii Belgarum Phoenicis Manes, abiniquis
+objectationibus vindicati: accÉdit scriptorum ejus tum Éditorum, tum
+inÉditorum conspectus &c._ Quoique le Livre soit fort à l'Allemande, &
+que l'Auteur ne soit pas toujours exact, il peut être fort utile...»
+
+M. de Barbeyrac indique des sources générales & particulieres à
+qui voudroit étudier davantage le génie vaste du Sçavant, qui,
+indépendamment de ses amples connoissances, a joué un rolle dans sa
+Patrie. Ce précis servira d'introduction à la Traduction que l'on offre
+aujourd'hui. Elle a été entreprise il y a plus de vingt ans; on ne l'a
+chargée ni de notes ni de commentaires comme la plupart des Versions
+de Grotius. La fidélité du texte n'est pas douteuse, puisque plusieurs
+éditions Latines sont copiées les unes sur les autres, & que des
+remarques, de quelqu'espèce qu'elles fussent, seroient superflues.
+L'accueil du Public fixera le succès qu'a lieu de se promettre la plume,
+qui a consommé la tâche de M. de Barbeyrac.
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+
+CHAPITRE I. _Le Pouvoir du Magistrat politique s'étend sur les choses
+sacrées._
+
+CHAP. II. _Le Pouvoir sur les choses sacrées, & la Fonction sacrée sont
+distincts._
+
+CHAP. III. _A quel point se rapprochent les choses sacrées & profanes,
+par rapport au Pouvoir absolu._
+
+CHAP. IV. _Solution des objections contre le Pouvoir du Magistrat
+politique sur la Religion._
+
+CHAP. V. _Du Jugement du Magistrat politique sur la Religion._
+
+CHAP. VI. _De la manière de bien exercer le Pouvoir sur la Religion._
+
+CHAP. VII. _Des Conciles._
+
+CHAP. VIII. _De la Législation sur les choses sacrées._
+
+CHAP. IX. _De la Jurisdiction sur les choses sacrées._
+
+CHAP. X. _De l'Élection des Pasteurs._
+
+CHAP. XI. _Des Fonctions non absolument nécessaires dans l'Église._
+
+CHAP. XII. _Comment le Magistrat politique substitue & délègue en ce qui
+concerne la Religion._
+
+
+
+TRAITÉ DE GROTIUS
+
+_Du pouvoir du Magistrat politique sur les choses sacrées._
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+_Le pouvoir du Magistrat politique s'étend sur les choses sacrées._
+
+J'appelle Magistrat politique, la personne, ou l'Assemblée qui gouverne
+tout un Peuple, & qui n'a que Dieu au-dessus d'elle. Je ne considère
+donc point ici le pouvoir en lui-même, lorsque je me sers du terme
+Magistrat politique, quoiqu'on ait coutume de l'y appliquer; mais je le
+donne à celui qui est revêtu du pouvoir, selon l'expression des Latins
+& des Grecs. Ainsi parle l'Apôtre de ces Puissances éminentes, qu'il
+qualifie de Princes & de Ministres de Dieu: il y désigne clairement les
+personnes & non leurs fonctions. Ainsi, l'Apôtre S. Pierre reconnoît
+cette supériorité dans les Rois, pour faire sentir combien ils différent
+des Puissances inférieures. Le vulgaire nomme aussi Magistrat politique,
+cette Puissance contre la signification ordinaire du mot Latin; «car
+chez les Romains le nom de Magistrat étoit prodigué aux Tribunaux
+inférieurs».
+
+J'ai dit la Personne ou l'Assemblée, parce que j'y comprens non
+seulement les Rois, que la plupart des Auteurs croyent absolus, mais
+encore les Grands dans une République aristocratique. Que ce soit le
+Sénat, les États, ou tout autre nom qui a la Puissance suprême, le
+Magistrat politique doit être un, non de nature, mais de conseil. Je
+prens ici le pouvoir dans une signification plus étendue; ce n'est pas
+en ce qu'il est opposé à la Jurisdiction, mais en ce qu'il la renferme,
+& qu'il est le droit de commander, de permettre & de défendre.
+
+J'ajoute que le Magistrat politique n'est soumis qu'à Dieu seul. Ce
+mot de Puissance souveraine prouve qu'il n'a aucun supérieur parmi les
+hommes. Optat de Mileve soutient contre Parmenianus, l. 3. que Dieu qui
+a élevé l'Empereur, est seul au-dessus de lui; & Tertullien s'adressant
+à Scapula, «Nous honorons l'Empereur ainsi & autant qu'il nous est
+permis & qu'il lui est avantageux: Nous l'honorons comme le premier
+homme après Dieu, & au-dessus de Dieu seul; sûrement il nous approuvera,
+lui qui est le maître de tous; & qui n'a que Dieu seul pour supérieur.
+Ce pouvoir immédiatement au-dessous de Dieu, est chez les Grecs
+l'autorité; la domination absolue, chez Aristote; chez Philon le plus
+grand pouvoir; & la force chez d'autres Auteurs. Quelques Latins l'ont
+nommé Majesté; mais ce terme caractérise plutôt la dignité dont le
+Magistrat politique est décoré qu'il ne marque sa puissance.»
+
+Le pouvoir du Magistrat politique ainsi défini, enveloppe & le temporel
+& la Religion. La preuve en est simple, d'abord la matière qui exerce la
+Puissance souveraine est une. «Le Magistrat politique, dit S. Paul, est
+le Ministre de Dieu, le vengeur de celui qui a été lésé.» Ce nom de
+lésion renferme tout crime qui se commet contre les choses sacrées;
+puisque toute façon de parler indéfinie a la même force qu'auroit une
+expression générale. «Selon Salomon, le Roi assis sur le Trône de
+Justice, dissipe par son regard toute espèce de mal.» Le peuple Juif
+promet à Josué l'obéissance qu'il avoit jurée à Moyse.
+
+«Aristote observe que les loix statuent sur tout.» Une similitude
+confirmera cette proposition. L'autorité d'un père de famille a des
+bornes plus étroites que celles du Magistrat politique; cependant il est
+dit: «Enfans obéissez en tout à vos pères.» Le Sacré n'en n'est point
+excepté. Les Saints Pères raisonnent de même, lorsque du passage de S.
+Paul qui veut que «tout homme soit soumis au Souverain, ils concluent
+que le Ministre du Seigneur y est assujetti; quand ce seroit un Apôtre,
+Évangéliste, ou un Prophète,» s'écrie S. Chrysostome. Saint Bernard dans
+une lettre à un grand Archevêque, «s'il embrasse toute puissance & même
+la vôtre, qui vous séparera de l'universalité?»
+
+En effet, sous quel prétexte soustrairoit-on quelque chose du pouvoir
+du Magistrat politique? Ce qu'on en détacheroit, ou n'obeïroit à aucune
+autorité humaine, ou obéïroit à une autorité autre que la souveraine;
+outre qu'il seroit difficile de démontrer que cette portion seroit
+affranchie, on introduiroit une anarchie, que n'admet point un Dieu, qui
+a rangé dans un si bel ordre les choses naturelles & morales. Gratifier
+une autre Puissance de ce qui appartient au Magistrat politique, ce
+seroit asservir un seul Peuple à deux Puissances, distinctes: maxime
+contraire à l'essence du Souverain, & qui y répugne toutes les fois que
+ce mot se prend non-seulement dans le sens négatif, mais dans le sens
+affirmatif. Telle est, dit Tertullien, la condition du Souverain que
+rien ne l'égale, loin de le surpasser. Les Saints. Pères se sont
+heureusement servi de cet argument, «que la Puissance souveraine ne peut
+être qu'une» pour détruire, la multitude des faux Dieux.
+
+La force d'un État s'oppose aussi à la multiplicité des Souverains; de
+même que dans l'homme il est une volonté qui fait mouvoir les membres,
+& préside à leurs opérations, de même une seule autorité inspire
+le mouvement au Corps civil; l'art prend la nature pour modèle; la
+République est une, à cause du Magistrat politique qui la gouverne. La
+vérité de cette proposition se tire des effets, par lesquels on juge
+ordinairement des puissances & des facultés. «La suite naturelle
+du pouvoir est l'obligation & la coaction.» Or s'il y a plusieurs
+Souverains, il peut y avoir des ordres contraires, ou qui renferment
+quelque contrariété; mais toute obligation ou coaction contraire sur la
+même matière répugne & produit ce que les Rhéteurs appellent «combat de
+nécessité». L'une cesse d'obliger; c'est pour cela que Dieu a voulu que
+le pouvoir du pere de famille, le plus conforme à la nature & le plus
+ancien, disparut à la vue du Magistrat politique & lui obéît. Il
+apprenoit sans doute aux hommes que «ce qui devoit être Souverain ne
+pouvoit être plus d'un».
+
+Quelqu'un peut-être répondra que les actions sont distinctes, les unes
+contentieuses, les autres militaires, les autres Ecclésiastiques, & que
+suivant leurs différens objets, la puissance souveraine est divisible.
+De-là on inférera qu'un homme commandé par trois maîtres pour aller
+au même moment au Palais, à la Guerre, à l'Église, seroit contraint
+d'exécuter les ordres de tous, obéissance impossible, d'où Tacite a
+judicieusement dit: «tous ordonnent, personne n'exécute.»
+
+Si les Souverains ne sont plus égaux, ils exerceront une puissance par
+degrés; l'inférieur cédera au Supérieur, & il sera toujours vrai que la
+Magistrature politique ne sera point partagée à plusieurs par portions
+égales. «Personne, dit la Sagesse divine, ne peut servir deux maîtres.
+Un Royaume divisé sera dissipé, la domination de plusieurs n'est pas
+bonne, & tout pouvoir ne peut souffrir d'égal.»
+
+Ces malheurs ne sont point à craindre pour les États qui n'ont qu'un
+maitre; comme plusieurs sujets ont chacun leur département, ou peut-être
+travaillent au même; le Souverain les subordonne de façon que l'harmonie
+n'en est point altérée. Des Souverains qui gouverneroient ensemble ne
+goûteroient point cet arrangement, puisque celui qui élit est au-dessus
+de l'élu, & enfin cela iroit à l'infini.
+
+Au reste cette opinion s'évanouit dès que l'on convient que Dieu est «le
+Législateur universel». La législation est alors nécessaire selon chaque
+chose; c'est-à-dire une déclaration spéciale suivant les circonstances;
+comment sans cela sauver une sédition? Or il est constant, «que Dieu ne
+fait point cette déclaration selon chaque chose.» D'autres ajoutent que
+les Princes ne peuvent point promulguer des loix, qu'ils n'ayent avant
+obtenu le consentement des États. Ils ne font point attention aux
+Gouvernemens où cela se pratique, Gouvernemens où la Magistrature
+politique n'est point entre les mains des Rois, & où elle est unie aux
+États, ou à ce Corps que forme le Roi & son Peuple.
+
+Consultez Bodin, Suarès, Vittoria & tant de fameux politiques. Ne
+seroit-il pas ridicule de voir un homme Magistrat politique, & n'oser
+commander quelque chose, parce qu'un particulier le défendroit ou s'y
+opposeroit. C'est pourquoi l'universalité qui occupe le Souverain
+s'appelle l'art de règner. «Platon la nomme tantôt royale, tantôt
+civile, tantôt l'art de commander de son droit, c'est-à-dire la
+maîtresse de tous les arts. Aristote soutient qu'elle est la première &
+la plus grande. Philon dans le vie de Joseph, l'art des arts, la science
+des sciences, d'autant qu'il n'est nul art, nulle science qu'elle ne
+commande & qu'elle n'employe.»
+
+La fin de cette science répond parfaitement à l'universalité de sa
+matière. Saint Paul déclare que le Magistrat politique «est le Ministre
+de Dieu pour accomplir le bien.» Il explique ailleurs que les Rois «ont
+été établis, afin que les hommes coulent des jours doux & tranquilles,
+non-seulement dans l'honneur, mais encore dans toute la piété. Telle est
+la vraie félicité d'un Peuple, qu'il aime son Dieu, qu'il en soit aimé,
+qu'il le reconnoisse pour son Roi, que Dieu l'avoue pour son Peuple.
+Heureux, s'écrie Saint Augustin, les Princes qui employent leur
+puissance à étendre le culte de Dieu.»
+
+Les Empereurs Théodose & Honorius l'avoient prévenu dans une lettre à
+Marcellin: «tous nos travaux guerriers, toutes nos constitutions ne
+tendent qu'à affermir dans nos sujets le culte du vrai Dieu.»
+
+Théodose écrit à S. Cyrille, que le devoir de Cesar est que les Peuples
+vivent non seulement dans la paix, mais encore dans la piété. Isidore de
+Peluse donne le même but au Sacerdoce, & à la Magistrature politique, je
+veux dire le salut des sujets. Ammian y souscrit, «le pouvoir souverain
+n'est autre chose, comme les Sages le définissent, que le soin du
+salut du prochain.» L'Auteur enfin de la conduite des Princes, ouvrage
+attribué à S. Thomas, prétend que la principale fin qu'un Prince doit
+se proposer, pour lui & pour ses sujets, est la félicité éternelle,
+qui consiste à voir Dieu; & comme c'est le bien le plus parfait, tout
+maître, tout Roi, ne doit rien épargner pour le procurer à ses sujets.
+
+Quoique les divins Oracles dévelopent ces maximes, elles n'ont point été
+ignorées des hommes guidés par la lumière naturelle. Chez Aristote, une
+République a des fondemens sûrs, dont les principes font bien agir &
+vivre heureux. La paix extérieure de la société n'est donc pas l'unique
+point de vue de l'administration publique, il faut veiller sur le bien
+de chaque particulier, qu'Aristote distingue en actif & en contemplatif.
+«Le genre de vie le meilleur, continue ce Philosophe dans un endroit
+remarquable à la fin des Eudemies, est celui qui attache l'homme à la
+considération de Dieu, & le plus dangereux, celui qui le détourne de son
+culte.» Ainsi toutes les voyes qui impriment la vertu dans les hommes,
+étant les choses sacrées, & le Magistrat politique étant obligé
+d'embrasser ces voyes, il s'ensuit que son pouvoir doit envelopper les
+choses sacrées; la nécessité de la fin, donne un droit incontestable sur
+les moyens qui y conduisent.
+
+L'autorité de la Loi divine n'affoiblira point ces preuves tirées de la
+nature de la chose; elle prescrit aux Rois l'observation de la Loi, le
+culte du Seigneur, l'adoration de Jesus-Christ. Ce Commandement ne les
+regarde pas seulement en tant qu'ils sont hommes, (il les obligeroit
+autant que les particuliers) mais en tant que Souverains, il leur impose
+un devoir propre, du Souverain, c'est-à-dire, d'exercer leur pouvoir sur
+la Religion. S. Augustin ne le dissimule pas; ses propres expressions
+auront plus de poids.
+
+«Les Rois instruits des Commandemens de Dieu, le servent comme Rois,
+quand leurs Édits ordonnent le bien & détournent du mal qui altère la
+société humaine & la Religion: il écrit ailleurs, comment les Rois
+servent-ils Dieu dans la crainte? en réprimant & punissant par une
+sévérité religieuse, ce qui se pratique contre l'ordre de Dieu. Leurs
+devoirs sont autres comme hommes, autres comme Rois. Hommes, ils vouent
+une obéissance aveugle à sa Loi. Rois, ils tiennent la main à l'étroite
+observation des Loix; ils se modèlent alors sur le Roi Ezéchias, qui
+renversa les bois sacrés & les temples des idoles; qui abatit tout ce
+qui avoit été élevé au mépris des ordres de Dieu; sur le Roi Josias, qui
+suivit les mêmes traces; sur le Roi de Ninive, qui invita cette Ville à
+appaiser le Seigneur par un jeûne universel; sur Darius, qui sacrifia
+ses idoles à Daniel, & fit jetter ses ennemis dans la fosse aux
+lions; sur Nabuchodonosor, qui défendit à ses sujets, sous des peines
+terribles, de blasphémer Dieu. Voilà le culte que les Rois rendent au
+Seigneur, comme Rois, & qu'ils ne pourroient lui rendre, s'ils n'étoient
+pas Rois.» Voilà cette protection que Dieu a annoncée à son Église par
+le Prophète. S. Augustin a bien remarqué que ces Rois sont coupables,
+qui n'ont point dissipé, ni étouffé les abus qui couvroient les
+préceptes de Dieu, & que ceux au contraire qui y ont travaillé sans
+relâche, recevront mille bénédictions. «Que les Princes du siècle
+sçachent, ajoute S. Isidore de Séville, qu'ils rendront compte à Dieu de
+l'Église que J. C. leur a confiée, soit qu'ils conservent dans toute sa
+vigueur la paix & la discipline de l'Église, soit qu'ils en souffrent
+l'altération. Dieu qui la laisse à leur puissance, leur en demandera
+un compte exact;» & l'évêque Léon surnommé Auguste, n'a pas eu tort de
+dire: «Princes, pensez sans cesse que vous avez la puissance, plus pour
+veiller sur l'Église, que pour le gouvernement de vos États.»
+
+La tradition de l'Église & les constitutions des Empereurs les plus
+zélés viennent après la Loi de Dieu. Chaque partie de ce Traité fera
+connoître le pouvoir qu'ils ont exercé sur la Religion. L'Historien
+Socrate comprend tout en peu de mots. «Aussitôt que les Empereurs eurent
+embrassé la Religion Chrétienne, les affaires de l'Église dépendirent
+d'eux.» Joignez-y le passage d'Optat de Mileve. La république n'est pas
+dans l'Église, mais l'Église dans la république, c'est-à-dire, dans
+l'Empire Romain.
+
+Une ancienne Inscription qualifie Constantin d'Auteur de la Religion &
+de la Foi. L'Empereur Basile comparant l'Église à un Vaisseau, dit,
+«que Dieu lui en a remis le Gouvernail». On rapporte un écrit du Pape
+Eleuthere, qui en parlant des affaires de la Religion, «traite le Roi
+d'Angleterre de Vicaire de Dieu dans ses États». Un Concile de Mayence
+nomma Charlemagne l'Administrateur de la Religion.
+
+Les Confessions de Foi des Églises réformées de ce siècle & du
+précèdent, ne s'écartent point de ce sentiment. Selon la Confession
+Hollandoise, «le devoir du Magistrat est de maintenir & la Police
+civile, & la conservation du Ministre sacré, de veiller à la propagation
+de la Foi, & sur-tout à faire tellement dispenser par-tout l'Evangile
+qu'il soit libre d'honorer & d'adorer Dieu suivant sa parole.»
+
+La Confession des Suisses, postérieure à celle-ci, porte, «que le
+Magistrat conserve précieusement la parole de Dieu, qu'il combatte tout
+dogme contraire, & qu'il conduise le Peuple, confié à ses soins, par des
+Loix qui ne respirent que la parole de Dieu».
+
+La Confession de Bayle, veut «que le Magistrat soit attentif surtout
+à ce que Dieu soit sanctifié, & son Royaume reculé; que soumis à sa
+volonté sainte, il s'efforce d'arracher la racine du péché. Si ce devoir
+étoit imposé aux Princes Payens, combien doit-il être cher à un
+Prince Chrétien qui est Vicaire de Dieu? L'Église Anglicane frappoit
+d'excommunication ceux qui osoient soutenir, que les Rois d'Angleterre
+n'avoient pas la même autorité dans le spirituel que les Rois chez les
+Hébreux.»
+
+Brentius sur l'an 1555 examine, avec plus d'étendue, ce droit & ce
+devoir des Princes dans les Prolégomènes sur l'Apologie du Duc de
+Wirtemberg. Hamelmannus le développe dans un livre fort utile, qu'il mit
+au jour l'an 1561. Il seroit ennuyeux de transcrire ici ce qu'en disent
+Musculus, Bucer, Jewel, Wittaker, le Roi d'Angleterre, l'Évêque d'Elie,
+Burhil, Casaubon, Pareus. Les Politiques sont d'accord avec les
+Théologiens. Le mérite supérieur de Melchior Goldaste lui a assigné un
+rang distingué parmi les Politiques. Cet Auteur démontre dans plusieurs
+gros volumes le droit du Magistrat politique sur les choses sacrées.
+Tous ceux enfin qui ont donné quelque écrit digne d'être lu, touchant
+le Gouvernement, attestent que ce droit sur les choses sacrées, est non
+seulement une portion du pouvoir souverain, mais qu'elle en est la plus
+précieuse, & la plus considérable.
+
+Qu'on ne s'imagine pas que cette opinion soit particulière aux anciens
+Chrétiens, ou aux Réformés; les autres nations l'ont tellement adoptée,
+qu'elle est au nombre des loix que la raison a dictées au genre humain,
+avant que le culte eut changé. Les premiers siècles l'ont transmis aux
+seconds, & d'eux elle est parvenue, par une longue succession de tems, à
+leurs neveux.
+
+La maxime fondamentale de la République chez Aristote, est l'inspection
+universelle sur les choses divines. Plutarque lui donne la première
+place dans la constitution des loix. Un Philosophe de la secte de
+Pytagore veut que le meilleur soit honoré par le meilleur, & le plus
+éminent par le Souverain. Les anciens Législateurs. Charondas & Zeleucus
+l'ont confirmé par leur exemple. Les douze Tables, dressées sur les
+Loix Grecques, & qui sont la base du Droit Romain, porterent plusieurs
+règlemens sur la Religion: ce qui fit dire avec raison au Poëte Ausone,
+«que les douze Tables contiennent trois Droits différens, le Sacré, le
+Civil, & le Public».
+
+D'où il est évident, que quand l'Empereur Justinien n'a parlé que de
+deux Droits, le Civil & le Public, il a renfermé le Droit Sacré sous
+le nom de Droit Public, qu'il distingue ailleurs en Droit Civil, Droit
+Public, & Droit Divin. La première partie de son Code est toute des Loix
+sacrées & publiques: les Loix sacrées ferment les titres du Code
+de Théodose, d'où naît encore la définition que donne Ulpien de la
+Jurisprudence, non de celle du Bareau, qui est placée entre les Arts
+inférieurs, mais de l'interprète des Loix qui domine la Jurisprudence
+du Bareau & les autres Arts; il l'a définie la connoissance des choses
+divines & humaines. «D'accord avec Crisippe, qui a écrit, que la Loi
+étoit la Reine des choses divines & humaines. Ce passage de Justinien y
+a beaucoup de rapport. Rien n'est plus précieux que l'autorité des Loix,
+elle range dans un bel ordre les choses divines & humaines, & elle
+proscrit toute iniquité.»
+
+Je n'ai garde de passer sous silence l'aveu de Suarès. «L'expérience
+continuelle des hommes prouve, que quoique l'on ait partagé à différens
+Magistrats la connoissance des choies civiles & sacrées, parce que la
+variété des actions demandoit cette division, cependant la puissance
+souveraine de ces deux objets, la législation sur-tout est réservée au
+Magistrat politique. On lit dans l'histoire que le Peuple Romain n'a
+point cessé de confier ce pouvoir aux Rois & aux Empereurs, & je présume
+que cet usage est en vigueur chez les autres nations. Il ajoute de S.
+Thomas d'Aquin, que le Magistrat politique, sous la Loi naturelle, avoit
+le soin du culte & de tout ce qui concernoit la Religion;» & il insinue
+d'après Cajetan, qu'il en étoit ainsi, & chez les peuples plongés dans
+les ténèbres du paganisme, & chez ceux qui, guidés par la seule lumière
+naturelle, adoroient le vrai Dieu.
+
+«La coutume universelle, poursuit Suarès, déclare bien le voeu de la
+nature; il semble, à la vérité, que S. Thomas & Cajetan, sont persuadés
+que les Législateurs ne rapportoient qu'à la paix publique tout ce soin
+qu'ils prenoient de la Religion; mais outre qu'il est difficile de
+fonder cette opinion, elle est à peine vraisemblable; car les saints
+Pères ne ne nous permettent point de douter qu'un des principaux points
+de la Religion des Gentils étoit que la Sagesse divine distribuoit aux
+hommes, après leur mort, des peines & des récompenses.» Le témoignage
+du comique Diphile est si clair, qu'il ne seroit pas possible d'y rien
+ajouter de plus précis. Nombre d'Auteurs dignes de foi ont attesté ces
+principes chez les Égyptiens, les Indiens, les Germains, les Gaulois,
+les Thraces, les anciens Italiens: pourquoi penser qu'aucun Législateur
+ne s'est proposé cette fin? «Convaincus que l'on est avec S. Augustin,
+que plusieurs, hors la famille d'Abraham, ont cru & ont espéré en la
+venue de J. C. quoique l'Écriture Sainte ne le marque que de Job, & d'un
+petit nombre de Fidèles.»
+
+Outre cette fin première & principale, qui appelle nécessairement le
+Magistrat politique à la connoissance de la Religion, il en est une
+autre: c'est que la Religion contribue beaucoup à la tranquillité & au
+bonheur public, & ce par deux motifs, dont le premier vient de la divine
+Providence.
+
+En effet, la solide piété a l'espérance de la vie future & de la vie
+présente. «Cherchez d'abord le Royaume des Cieux, & le reste vous sera
+accordé. L'ancienne Loi promettoit aux Princes religieux un regne
+heureux, l'abondance, la fécondité, la victoire, & toutes les autres
+prospérités, tandis que les impies sont maudits de Dieu.» Ces promesses
+n'ont point été cachées aux nations dans ces siècles malheureux, où
+ennemies de Dieu, elles étoient livrées à l'aveuglement du Paganisme:
+témoin ce trait d'Homere: «Votre gloire est semblable à celle d'un
+Roi irréprochable, qui, honorant les Dieux, dispense la justice à ses
+sujets; la terre devenue riche, se pare de tous ses biens; les arbres
+rompent sous les fruits; les troupeaux nombreux multiplient dans les
+vastes campagnes; les mers sont couvertes de poissons; enfin le bonheur
+des peuples est le fruit de la sagesse du Prince & de la douceur de son
+Gouvernement.»
+
+«Tout prospère à ceux qui servent les Dieux, avoue Tite-Live, & tourne
+mal à ceux qui les méprisent.» «Vous règnez, dit Horace, parce que vous
+vous reconnoissez inférieurs aux Dieux.» «Ces Dieux, observe le même
+Poëte, négligés en Italie, se sont vengés d'elle.» Valère Maxime n'est
+point surpris surpris que «la bonté des Dieux ait travaillé sans cesse
+à l'accroissement & à la conservation de l'Empire Romain, parce qu'on y
+célébroit avec scrupule les moindres cérémonies de la Religion.»
+
+Est-il nécessaire de citer des Auteurs Chrétiens? il est sur ce point
+des Constitutions de Constantin, de Théodose, de Justinien. Un seul
+endroit d'une Lettre de l'Empereur Leon à Marcian suffit. «J'ai, dit
+ce Prince, beaucoup à vous féliciter de votre attention singulière à
+maintenir la paix de l'Église; je juge par cette conduite, que vous avez
+autant à coeur la tranquillité du Gouvernement que celle de la Religion.
+Plusieurs passages de Platon ont le même sens.»
+
+L'autre raison se tire de la nature & de la propre force de la Religion,
+qui rend les hommes doux, soumis, fidèles à leur patrie, justes &
+scrupuleux. Qu'une République est heureuse, animée de tels Citoyens! La
+Religion chez Platon est «le boulevard de la Puissance, la chaîne des
+Loix, & de de l'exacte discipline». Chez Cicéron, c'est «le fondement
+de la société humaine». Chez Plutarque, «le lien de toute Assemblée, la
+base des Loix»; d'où il avance qu'on édifieroit plus aisément une Ville
+sans terrain, qu'on ne formeroit une République sans une Religion, ou
+qu'on ne la soutiendroit si elle étoit formée sans elle. «Plus mes
+Sujets, dit Cyrus, dans Xenophon, respecteront les Dieux, moins ils
+attenteront à ma personne, & moins ils se déchireront entr'eux.»
+Aristote insinue «qu'un Roi que ses Sujets voyent l'ami des Dieux, loin
+d'avoir à redouter de son peuple, il en acquiert une vénération plus
+profonde.»
+
+Si la fausse Religion contribue beaucoup à la paix extérieure, parce que
+la superstition domine avec plus d'empire, plus la Religion est vraie,
+plus les effets en sont certains. Philon a heureusement imaginé que le
+culte d'un seul Dieu, est comme un philtre très-prompt, & qu'il forme le
+noeud indissoluble de la Charité. Plusieurs Pères, & sur-tout Lactance
+l'adapte à la Religion Chrétienne. Ses ennemis les plus déclarés
+conviennent, Pline entr'autres, «qu'elle lie ses Sectateurs par serment
+à ne commettre ni vols ni brigandages, à tenir leur parole, à ne point
+dissimuler un dépôt confié.» Ammian Marcelin ajoute «qu'elle n'enseigne
+rien que de juste & de doux, & suivant Zozime, elle triomphe de tout
+péché infâme.»
+
+Ce seroit un erreur de croire que la Religion sert à la République,
+seulement en ce qu'elle prêche une vie réglée, & la confirme par des
+promesses & des menaces; ses Dogmes & ses Rites ont encore une liaison
+étroite avec les moeurs & la félicité publique. Xenophon est peut-être
+trop subtil au sentiment de Galien, quand il soutient qu'il est
+indifférent pour les moeurs que Dieu soit corporel ou non. La vérité
+apprend que Dieu étant Esprit, «il faut l'adorer en esprit. Séneque
+avoue que le culte le plus agréable aux Dieux est un esprit droit; les
+Philosophes enseignent que Dieu étant partout il ne faut rien commettre
+de honteux;» & dès que Dieu connoit l'avenir, rien ne peut arriver au
+Juste qui ne lui soit salutaire. Tibère n'avoit point de religion, au
+rapport de Suetone, il attribuoit tout au destin.
+
+Platon, approuvé des Saints Pères, dit avec raison, «qu'une République
+bien réglée ne devoit point souffrir qu'on débitât que Dieu est auteur
+du mal, que cette opinion est impie & dangereuse pour un État. Silius
+Italiens qui écrit que la source de crimes des mortels ne vient que
+d'ignorer la nature des Dieux, raisonnoit juste en l'expliquant de
+Dieu. Il est dangereux, continue Platon dans son second livre de la
+République, de tolérer ceux qui inventent des cultes nouveaux. C'est une
+peste que ces gens qui espèrent par de petites expiations; le pardon
+de leurs péchés; & d'autres auteurs disent la même chose touchant les
+Cérémonies Eleusines, & les Baccanales.»
+
+Des raisons moins fortes engagent encore le Magistrat politique à ne
+point se désaisir du pouvoir souverain sur la Religion, sans un danger
+évident de l'État: combien de Prêtres échauffés exciteroient des
+troubles, s'ils n'étoient retenus. Aussi Quinte-Curce disoit qu'une
+multitude prévenue par un phantôme de Religion, écoutoit plus la voix
+des Prêtres que celle de ses chefs. Les Rois, les Empereurs d'Asie,
+d'Afrique & d'Europe en ont fait une triste expérience. Ouvrez les
+Annales des Nations, les exemples s'y multiplient.
+
+Un second motif est que le changement de Religion ou de Liturgie, que
+le consentement ou une nécessité pressante n'aura point provoqué, remue
+tout un État, & le met souvent à deux doigts de sa perte: ceux qui
+veulent pénétrer les choses divines entrainent volontiers leurs
+Sectateurs à suivre les Loix étrangères. La tradition de tous les tems
+éclaire cette vérité, & si des Édits sévères ne répriment la curiosité
+des Peuples, la forme d'une République souffre de cruels changemens.
+
+Ces deux dernières observations ont tant de poids, que les Auteurs qui
+interdisent au Magistrat politique la connoissance de la Religion, en ce
+qui concerne le salut des âmes, la lui soumettent quant à la discipline
+ecclésiastique. Entre les plus célèbres de la Communion Romaine sont
+Jean de Paris, François Vittoria & dernièrement Roger Widdrington; Jean
+de Paris s'exprime de la sorte: «Il est permis au Prince de repousser
+l'abus du glaive spirituel, même par le glaive temporel, sur-tout
+lorsque le maniement du glaive spirituel entraîne la ruine de l'État
+dont le soin est confié au Souverain, autrement en vain porteroit-il le
+glaive.» François Vittoria dit: «Le Gouvernement civil est parfait, &
+se suffit. Donc de sa propre autorité, il peut se défendre contre toute
+insulte; & ensuite les Princes maintiennent leurs États, ou en se tenant
+sur la défensive, ou en agissant avec autorité.»
+
+Widdrington, dans son Apologie, soutient que s'il arrive que la
+Puissance spirituelle use du glaive spirituel pour attaquer la Puissance
+temporelle, elle dépend alors accidentellement du Magistrat politique,
+qui a le pouvoir en main, & qui par conséquent a l'autorité sur toutes
+les actions externes qui troublent la paix temporelle. Le même Auteur
+dit encore: «L'injuste administration des foudres spirituelles, par
+exemple, une excommunication lancée imprudemment contre un Prince, ou un
+interdit jetté sur son État mal-à-propos par un Évêque qui est Sujet
+de ce Prince, se porte devant le Tribunal du Souverain; c'est un
+crime d'État qui en altère la paix, & qui fomente les séditions & les
+désordres.» Dans la dissertation imprimée postérieurement, il déclare
+que «le Gouvernement est parfait & se suffit, donc de sa propre autorité
+il peut repousser tout outrage, & l'abus du glaive spirituel, même par
+le glaive temporel, pour peu que l'injure intéresse le repos de la
+République dont le soin regarde le Souverain.»
+
+Il assure dans sa réponse à Suarès, que «les Rois ont le pouvoir de
+bannir & de punir les crimes spirituels comme crimes temporels, &
+pernicieux à la tranquillité de l'État.» Cet Auteur semble approcher
+plus de la vérité dans un autre endroit de cet ouvrage, en disant: «Ce
+seroit le moment d'examiner si l'autorité coactive des Princes Chrétiens
+doit connoître, & attacher des peines temporelles aux crimes spirituels,
+non seulement en ce que leurs funestes effets seroient extérieurs &
+altéreroient la tranquillité civile, mais en ce qu'ils sont spirituels,
+& qu'ils combattent l'Église que Dieu a mise sous la protection des
+Princes.»
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+_Le pouvoir sur les choses sacrées, & la fonction sacrée sont
+distincts._
+
+Quoique tout homme, un peu éclairé, ne puisse ignorer, combien différent
+le pouvoir & la fonction de celui qui y est soumis, je suis bien aise
+cependant d'en prévenir le lecteur, parce qu'il est des esprits qui se
+plaisent à répandre des nuages obscurs sur les choses les plus claires.
+
+A en croire Aristote, ce n'est pas à un Architecte comme Architecte de
+mettre la main à l'oeuvre; son office est de distribuer l'ouvrage à
+chaque ouvrier, pour exécuter son plan. De même, le Magistrat politique
+n'exécute point les ordres qu'il donne, mais il commande, & l'on doit
+exécuter ce qu'il ordonne.
+
+Les fonctions soumises au pouvoir souverain sont de deux sortes, les
+unes le sont d'essence & de subordination, comme l'effet dépend de sa
+cause; les autres fonctions lui sont seulement subordonnées. De la
+première espèce, dans les choses naturelles, sont les rayons qui partent
+du Soleil, le fleuve qui coule de sa source. La terre par rapport
+au Ciel est de la seconde espèce, en suivant la même comparaison;
+l'Architecte a sous lui le Piqueur, tandis qu'il n'a que subordinément
+le Charpentier, le Serrurier & le Masson.
+
+Ainsi le Magistrat politique voit au-dessous de lui deux genres de
+fonctions; les unes ont une sorte d'autorité & de jurisdiction, la
+Préture, la Présidence & les Offices de Magistrature. Les autres du
+second genre sont, par exemple, celles de Médecin, de Philosophe, de
+Laboureur, de Commerçant; ceux-là donc combattent un phantôme qui
+soutiennent avec vivacité que les Pasteurs de l'Église, en tant que
+Pasteurs, ne sont pas les Vicaires du Magistrat politique.» Qui doute de
+cette vérité? Ne seroit-on pas insensé de dire que les Médecins sont les
+Vicaires du Souverain? La suite de ce Traité développera, que ces
+mêmes Pasteurs en sont les Ministres & les Délégués; lorsqu'outre les
+fonctions attachées à leur ministère, ils ont une portion de l'autorité
+& de la jurisdiction.
+
+Aussi le sçavant Doyen de Lichfield, pour faire sentir que le Clergé
+n'est pas supérieur au Prince, parce qu'on recommande au Prince de le
+consulter, employe cette comparaison. Les Rois ont coutume de prendre
+l'avis de leur Conseil, cependant il n'est pas au-dessus d'eux: d'autres
+se sont servis de pareilles similitudes; mais on a eu tort d'exiger
+que toutes les parties s'y rapportent exactement; il suffit qu'une
+similitude réponde à l'essentiel de la proposition, sans cela les
+paraboles de l'Evangile ne seroient pas hors d'atteinte. La dignité des
+Pasteurs est égale à celle des Magistrats sans en émaner; les Magistrats
+sont Sujets & Vicaires du Magistrat politique; les Pasteurs comme
+Pasteurs, sont ses Sujets, non ses Vicaires.
+
+Après avoir placé les bornes du pouvoir & de la fonction sacrée, on
+demande si le même homme peut les réunir, n'étant pas toujours vrai que
+les choses qui différent ne peuvent subsister dans la même personne.
+Qu'un homme soit, par exemple, en même tems Musicien & Médecin, il ne
+guérira point en chantant; ni en guérissant il ne chantera point. Pour
+mieux saisir la difficulté, je distingue le droit naturel & le droit
+divin positif. Le Droit naturel sçait parfaitement allier le Sacerdoce
+avec le Pouvoir souverain. Leur essence n'est pas incompatible au point
+qu'on ne puisse en revêtir la même personne, & d'autant plus volontiers,
+qu'en écartant pour un moment la Loi positive & les obstacles qui
+naissent de la forme du Gouvernement, il est en quelque sorte naturel
+que le Souverain obtienne le Sacerdoce: cette maxime n'est pas à la
+vérité de la Loi naturelle immuable, mais elle est conforme à la nature
+& à la saine raison.
+
+Comme les Rois, dont les États sont resserrés, peuvent distribuer leurs
+momens entre les affaires publiques & l'étude d'un art ou d'une science,
+(l'histoire fournit des Rois Médecins, Philosophes, Astrologues, Poëtes,
+& la plupart grands Capitaines,) la fonction Sacerdotale étant la plus
+précieuse & la plus utile à leurs peuples, il semble qu'elle leur
+conviendrait plus singulièrement.
+
+Le consentement unanime des Nations appuye cette opinion. Dès les
+premiers siècles du monde, où les hommes étoient plus accoutumés à
+l'Empire paternel qu'au Gouvernement politique, les pères de famille
+avoient en eux une image de la Royauté, & remplissoient toutes les
+fonctions du Sacerdoce. On voit Noë sacrifier à Dieu à la sortie de
+l'Arche. Dieu dit d'Abraham qu'il tracera à ses enfans & à son peuple le
+plan d'une vie régulière. On rapporte à ce droit les sacrifices de Job
+& des autres Patriarches. A la mort des pères l'autorité & le sacerdoce
+passoient aux aînés, & la postérité de Jacob, qui n'avoit point d'État
+formé, observa cet usage, jusqu'à ce que les Lévites & les Prêtres,
+c'est-à-dire, les Ministres des Prêtres, leur eussent été substitués. La
+Loi Divine l'explique nettement.
+
+Pendant qu'il y eut quelque forme d'État dans le Pays de Canaam,
+Melchisedec réunit sur sa tête l'Empire & le Sacerdoce; Moïse les exerça
+jusqu'à la consécration d'Aaron; l'Écriture Sainte le nomme «Roi &
+Pontife».
+
+Les autres Nations n'ont point eu anciennement d'autres usages; elles
+les tenoient de la Loi naturelle & de leurs pères. Aussi, «le culte &
+les sacrifices étoient uniformes. Chez les anciens Peuples, dit Ciceron,
+les Souverains étoient les Augures & ils étoient persuadés que le
+sçavoir & la divination étoient l'appanage de la Royauté». Dans Virgile
+le Roi Anius est Roi & Pontife d'Apollon. Dans l'Iliade & dans l'Eneïde
+les Héros, c'est-à-dire, les Princes sacrifient aux Dieux, Diodore
+assure que les Rois Ethiopiens étoient Grands Pontifes; Plutarque le
+confirme des Égyptiens; Hérodote des Lacédémoniens; Platon des Athéniens
+& des autres Villes de Grèce; Tite-Live & Denis d'Halicarnasse des
+Romains; en sorte que, depuis l'exil des Tarquins, il y eut à Rome un
+Roi des Sacrifices. Plutarque ajoute: «Le Prince, muni de l'autorité
+absolue, fait les fonctions sacerdotales aux Fêtes solennelles».
+
+Mais les Pères de famille & les Rois, tant que dura le culte du vrai
+Dieu, (qui vraisemblablement subsista quelques siècles depuis le
+Déluge) recevoient-ils le Sacerdoce par un signe particulier? ou
+l'exerçoient-ils comme pères ou comme Rois? Les Sçavans pensent que Dieu
+a parlé en faveur de quelques-uns; rien au reste ne porte à croire qu'il
+les ait tous appellés; car (écartant pour un moment la Loi positive)
+nulle cérémonie n'étoit requise pour ordonner un Prêtre; les hommes, au
+contraire, étoient obligés d'être Ministres du Seigneur, ou de déférer à
+quelques-uns d'eux les fonctions du Sacerdoce dans ces tems, où le culte
+du vrai Dieu, généralement pratiqué, les invitoit à l'adorer & à lui
+rendre graces comme l'Apôtre le témoigne. C'est au Pere de famille
+d'assigner à chacun ses fonctions dont une est le Sacerdoce, que la Loi
+naturelle n'a point excepté. Or, il est libre de garder un emploi que
+l'on peut confier à un autre, pourvu qu'on soit en état de le remplir, &
+que la nature n'y répugne pas.
+
+Le Roi avoit la même prérogative que le Pere de famille, puisque dans
+ces premiers siècles la multitude avoit le droit de choisir son Pontife;
+droit qui passa à la Puissance souveraine. (La Loi positive mise à part)
+ce choix avoit deux effets: on ordonnoit à l'élu d'exercer les fonctions
+sacerdotales, on les interdisoit au Peuple. Ces actes étoient des actes
+souverains, qui n'émanent point de celui qui n'a point en main la
+Puissance absolue. Ce principe ne combat point la défense faite aux
+Hébreux par S. Paul, «que personne n'usurpe le Pontificat que celui que
+Dieu y aura appellé comme Aaron.» Le divin Prophète entendoit le Pontife
+Légal, & ne désignoit point celui qui étoit, ou pouvoit être avant ou
+hors la Loi de Moïse; il faisoit remarquer que tout ce qui étoit de plus
+éminent dans le Pontife Légal étoit en J. C. dans un plus haut degré, &
+qu'on souhaitoit au Pontife Légal des vertus que J. C. seul possédoit;
+& l'on doit entendre des sacrifices de la Loi, tout ce que dit l'Apôtre
+touchant les sacrifices dans son Épître aux Hébreux.
+
+La Loi divine positive abrogea chez le Peuple de Dieu l'union du
+Sacerdoce avec l'Empire, laquelle avoit duré près de 2500. ans. La
+guerre, le luxe & les passions honteuses des Rois la rompit chez les
+autres Nations. La Loi de Dieu transporta le Sacerdoce à Aaron, & à
+ses seuls descendans. Cette Loi fit un crime de ce qui étoit louable
+auparavant; il ne fut plus permis à aucun étranger d'usurper le
+Sacerdoce contre la défense expresse de Dieu. Le Roi Ozias y ayant
+contrevenu, en fut repris par les Prêtres avec raison: Ce n'est point
+à vous, dirent-ils, Ozias, d'offrir l'encens à l'Éternel, c'est aux
+Prêtres fils d'Aaron, qui sont destinés à cet office. Aussi la lèpre fut
+la digne récompense de la témérité de ce Prince.
+
+Au reste, il seroit difficile de pénétrer le motif qui porta Dieu à
+diviser le Sacerdoce & l'Empire dans Israël, si l'Écriture Sainte n'eût
+en quelque sorte donné lieu à ses conjectures. Les Hébreux étoient fort
+enclins à la superstition, témoins leurs chutes fréquentes, & leurs
+sacrifices aux faux Dieux. Dieu pour étouffer l'idolâtrie, & mettre un
+frein à leur légèreté, appesantit leur joug par des cérémonies gênantes,
+qu'ils regardèrent comme la seule route du salut: en vain les Saints
+ont-ils combattu cette illusion en leur faisant entendre que la
+miséricorde, c'est-à-dire la pureté du coeur, étoit plus agréable à Dieu
+que les sacrifices qu'ils lui offroient. Si le Roi eût seul rempli les
+principales fonctions du Sacerdoce, selon l'ancienne coutume, attentifs
+à la majesté d'un tel Prêtre, ils auroient hésité davantage; mais voyant
+le Grand-Prêtre, quoique dans un grand appareil, placé au-dessous du
+Roi, & privé de la pourpre, ce spectacle les avertissoit qu'ils devoient
+espérer, & mettre toute leur confiance en un autre Grand-Prêtre, qui
+seroit un jour Roi, comme autrefois Melchisedec. En effet, il est aisé
+de juger du respect profond que les Juifs portoient aux Prêtres; par
+ce qui arriva, après la captivité de Babylone: ils unirent aussitôt
+l'Empire au Sacerdoce (ce que les Grecs appellent le Gouvernement de la
+Nation) & qui devint bientôt une nouvelle forme de Gouvernement, qui
+même dégénéra en tyrannie.
+
+Cependant, depuis l'institution des Prêtres & des Lévites, on apperçoit
+encore des traces de l'usage ancien. Dieu laissa aux Pères de famille
+la cérémonie de la Pâque; fonction du Sacerdoce de l'aveu des Juifs: la
+Circoncision ne demandoit point le ministère du Prêtre; tout homme qui
+sçavoit en faire l'opération étoit capable de la donner. Enfin, le
+don de Prophétie, qui semble être naturellement attaché au Sacerdoce,
+n'étoit pas moins le partage des Rois que des Prêtres, & plus souvent
+celui des Laïcs que des Prêtres. Dieu se manifestant de toutes parts,
+pour faire appercevoir au Peuple l'imperfection du Sacerdoce Lévitique,
+cette Loi le conduisoit comme par la main à J. C. qui devoit être le
+Souverain Prophète, le Souverain Pontife & le Souverain Roi, & faire
+part à tous les Fidèles de ce triple honneur.
+
+L'Apôtre S. Pierre explique de la sorte la prophétie de Joël: «Dans ces
+derniers tems je répandrai mon Esprit sur toute la terre; vos fils,
+vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions, vos
+vieillards des songes; j'enverrai mon Esprit sur mes serviteurs & sur
+mes servantes, & ils prophétiseront. Le discours de J. C. dans S. Jean
+est conforme à celui d'Isaie: Tous seront instruits par Dieu.» Un autre
+passage remarquable de Jeremie, est cité dans l'Épître aux Hébreux: «Je
+leur donnerai ma Loi, je la graverai dans leur coeur; ils n'enseigneront
+point leur prochain ni leurs frères, en disant connoissez Dieu, car tous
+me connoîtront, depuis le plus petit jusqu'au plus grand.» Dans un
+autre fameux endroit de Saint Pierre sur la Magistrature politique & le
+Sacerdoce, les Fidèles sont appellés le Sacerdoce Royal, de même que
+S. Jean, dans l'Apocalypse, dit: «il nous a fait Rois & Prêtres du
+Seigneur.»
+
+Le don de prophétie qu'a J. C. & la communication qu'il en fait à tous
+les Fidèles, n'empêche point que quelques-uns ses Ministres n'ayent
+mérité dans le Nouveau Testament le nom de Prophète: son Royaume
+consiste en partie dans sa providence à gouverner l'Église, & à en
+éloigner ses ennemis, & en partie dans son application à inspirer aux
+hommes un vif empressement de s'élever à lui; mais il ne dépouille
+point les Princes de leur nom, ni de leur pouvoir extérieur, puisque sa
+providence ne veut se soumettre que les actions spirituelles, suivant
+le mot de Sedulius: «Celui-là n'ôte point les Royaumes de la terre,
+qui donne ceux du Ciel. Il est vrai que, par un usage pratiqué dès le
+berceau de l'Église, les Prédicateurs du Nouveau Testament ont adopté le
+nom de Prêtres, quoiqu'il soit certain que J. C. & ses Apôtres se soient
+toujours abstenus de cette façon de parler; c'est pourquoi il ne faut
+pas confondre inconsidérément les Prêtres de la Loi & les Ministres
+de l'Evangile; leurs fonctions & la maniere de les désigner sont bien
+différentes.
+
+On demande donc, si sous la Religion Chrétienne, une même personne peut
+allier la Magistrature politique & la fonction pastorale? (que nous
+appellons Sacerdoce.) Les Défenseurs de l'autorité du Pape soutiennent
+l'affirmative; mais Synesius répond, que «vouloir unir le Gouvernement
+au Sacerdoce, c'est vouloir unir deux Puissances qui ne peuvent
+subsister ensemble.» Hosius de Cordouë, dans S. Athanase, faisant
+allusion à l'histoire d'Ozias, s'exprime ainsi: «Nous n'avons aucun
+pouvoir sur terre, & vous Empereur, vous n'avez ni les fonctions
+sacrées, ni le droit de brûler l'encens.» Le Pape Gelaze s'énonçoit
+autrefois dans ces termes, dont Nicolas s'est servi. «On vit, dit-il,
+avant la venue de J. C. des Princes être Rois & Prêtres, mais
+figurativement, tels que l'Écriture-Sainte nous peint Melchisedec,
+& ensuite, depuis J. C. l'Empereur n'a point revêtu le souverain
+Sacerdoce, & l'Évêque n'a point exercé le pouvoir souverain, quoique
+Dieu ait tellement compensé la Magistrature & le Sacerdoce qu'ils
+subsistent ensemble sur la terre. Cependant J. C. attentif à la
+fragilité humaine & au salut de son peuple, a marqué les bornes des
+deux Puissances, en prescrivant à chacune ses devoirs & sa dignité. Ce
+partage les humilie & fait disparoître toute idée d'indépendance, en
+soumettant les Empereurs Chrétiens aux Évêques, pour la vie éternelle, &
+les Évêques aux Princes pour la vie temporelle.»
+
+Demetrius Chomatenus détaillant tous les droits du Magistrat Politique
+sur l'Église, en excepte seulement le sacrifice. Cette matière à la
+vérité fournit grand nombre de preuves, qui ne sont pas de la même
+force; les unes caractérisent mieux la différence des devoirs toujours
+distincts, & l'incapacité des Pasteurs (en tant que Pasteurs) au
+gouvernement, qu'elles n'établissent l'impossibilité d'unir ces deux
+fonctions. La défense que fait l'Apôtre à celui qui suit J. C. ou plutôt
+à celui qui est son Ministre, «de se mêler des affaires du siècle,»
+est plus précise; & les anciens Canons, appellés Canons Apostoliques,
+l'étendent aux moindres charges civiles. _Voyez_ les Canons 6. 81. 83.
+
+Qu'on ne présume pas qu'on ait vécu de la sorte sous les seuls Empereurs
+payens: cette discipline est rappellée dans le Concile de Carthage, sous
+Honorius & Théodose, Canon 16. & dans celui de Calcédoine, Canon 3. &
+7. Sans doute que le devoir d'un Pasteur est d'un poids si lourd & si
+pesant, qu'il occupe un homme tout entier. Cependant on n'est pas obligé
+à la lettre du précepte de renoncer à toute affaire séculière. Les Loix,
+par exemple, en exceptent la tutelle légitime; il suffit d'interdire
+à un Pasteur une charge perpétuelle & difficile: ce motif força les
+Apôtres à confier à d'autres Ministres la nourriture des Veuves; soin
+néanmoins qui paraissait si conforme à l'Apostolat. Or le Gouvernement
+d'un État exige des soins continuels & pressans. D'ailleurs, la
+Magistrature politique a besoin de vertus autres que celles qui, selon
+l'Evangile, doivent briller dans un Ministre du Seigneur; en sorte qu'un
+seul homme, loin de porter avec honneur le poids de ces deux places,
+seroit coupable d'imprudence, s'il tentoit l'entreprise. Donc la
+Magistrature politique est distincte de la fonction sacrée; & il est des
+principes sûrs, pourquoi le même homme ne les sçauroit réunir.
+
+Si la Magistrature politique & le Sacerdoce sont choses distinctes,
+elles se réunissent cependant pour mettre l'ordre dans la Religion, qui
+est l'unique but des Pasterus, & la principale occupation du Souverain.
+Or, j'entends par le Sacerdoce le Ministre de la parole; autrement les
+Rois sont aussi les Pasteurs, ils sont les Pasteurs du Troupeau de Dieu,
+& même les Pasteurs des Pasteurs, comme autrefois un Évêque appella le
+Roi Edgard. Si, selon Isidore de Peluse, «le Sacerdoce & le Pouvoir
+royal ont une même fin, le salut des Sujets,» il n'est pas surprenant
+que l'on décore quelquefois la Magistrature politique du nom propre
+à l'autre fonction, à cause de la matière & de l'objet qui leur est
+commun.
+
+«Constantin s'est plus d'une fois nommé Évêque: les Grecs l'ont tantôt
+regardé comme égal aux Apôtres, tantôt ils l'ont qualifié d'Apôtre,
+quoique Souverain.» Les Empereurs Valentinien & Martien dans l'Édit qui
+approuve les Actes du Concile de Calcédoine, sont appellés illustres
+Pontifes. Ausone donne à Martien le titre de Pontife dans la Religion:
+dans le même Concile on fit des acclamations à l'Empereur Pontife. Le
+Pape loue cet Empereur de son affection sacerdotale, & ailleurs de son
+esprit apostolique & sacerdotal. Théodoret honore du nom d'apostoliques
+les soins de Théodose. Simplicius Évêque de Rome reconnoît dans Zénon,
+«l'esprit sacerdotal & souverain.» Anastase & Justin Empereurs se sont
+servis du nom de Pontifes. Léon III. dans une Lettre au Pape Grégoire,
+dit de lui-même qu'il est Roi & Pontife. Gregoire de son côté écrivant
+à Constantin, Théodose, Valentinien, & les autres qui veilloient sur
+l'Église, avouent qu'ils étoient Pontifes & Empereurs. Les Rois de
+France ont été honorés de ces titres. Le Pape Léon les nomme Pontifes:
+«Nous vous jurons maintenant & pour l'avenir que nous observerons
+irréfragablement vos Capitulaires, vos Ordonnances & celles de vos
+prédécesseurs Pontifes, autant qu'il sera en nous.» Jean VIII.
+appelle Louis le Débonnaire, Pere de Lothaire, «le Coopérateur de ses
+fonctions»: on a non seulement prodigué ces noms à ces Princes, mais
+encore ils en ont eu les Symboles. Aussi le sixième Concile Oecuménique,
+défendant aux Laïcs d'approcher de la sainte Table, en excepte
+l'Empereur. Balzamon, Évêque d'Antioche, note sur ce Canon que les
+Empereurs avoient coutume d'apposer le Sceau, prérogative des Évêques,
+& d'instruire le Peuple des choses sacrées, autre prérogative des
+Archevêques, que Chomatenus attribue aux Empereurs.
+
+Puisque tous ces exemples donnent aux Empereurs les noms «d'Évêques,
+de Pontifes & de Prêtres,» pourquoi reprocher si durement aux Évêques
+Anglois d'attribuer à leur Roi une puissance en quelque sorte
+spirituelle? Ne sçait-on pas que le titre se tire moins de la façon
+d'agir que de la matière d'agir; telles sont les loix de la guerre, de
+la navigation, de l'agriculture: par conséquent, le pouvoir du Roi
+est spirituel, quand il statue sur la Religion qui est une chose
+spirituelle.
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+_A quel point se rapprochent les choses sacrées & prophanes, par rapport
+au Pouvoir absolu._
+
+Le chapitre précédent a fait connoître, autant que le permet l'objet de
+ce Traité, que le pouvoir humain ne s'étend pas moins sur les choses
+sacrées que sur les prophanes. Celui-ci sera consacré à établir, en
+quoi elles s'éloignent, en quoi elles se rapprochent; puisque plusieurs
+Auteurs se sont contentés de marquer combien elles différent, sans
+expliquer en quoi elles différent. Avant de présenter ce contraste au
+Lecteur, fermant un moment les yeux sur la distinction du Sacré & du
+Prophane, j'examinerai 1° quelles actions sont la matière du Pouvoir,
+(car la Magistrature politique ne connoît qu'elles) j'appliquerai
+ensuite chaque degré de pouvoir à chaque espèce d'action.
+
+La première division des actions est que les unes sont intérieures &
+les autres sont extérieures. Les actions extérieures sont la matière
+première de la Puissance temporelle. Les intérieures sont la matière
+seconde; elles ne lui sont pas immédiatement subordonnées, seulement à
+cause des extérieures: dès-là toute action purement intérieure n'occuppe
+point le Souverain, & n'obéit point à ses loix.
+
+«Erreur, dit Sénèque, de penser que la servitude apesantisse son joug
+sur l'homme entier, la plus noble partie en est affranchie.» Le corps
+est au Maître, l'âme ne perd rien de sa liberté; on connoît assez cet
+Axiome de Droit, «_Cogitationis poenam nemo patitur_, l'intention n'est
+point punie.» Le pouvoir en effet demande une matière dont la nature
+soit de la compétance du Souverain. Dieu seul est le Scrutateur des
+coeurs, & seul il domine l'âme; l'essence des actions internes est
+d'être voilée aux hommes: je dis leur essence, parce qu'une action
+extérieure, commise secrettement, n'échappe point à l'autorité
+souveraine, attendu que son essence est soumise au Magistrat politique,
+& qu'il est ici question de la nature des actions, & non de leurs
+circonstances.
+
+Les actions internes dépendent en deux façons du pouvoir absolu, ou par
+l'intention du Prince, ou par contre-coup: les actions intérieures de
+la première espèce ont une liaison étroite avec une action extérieure
+& semblent la préparer: Ainsi a-t-on coutume de juger l'intention d'un
+homme par les crimes commencés ou achevés. Les actions intérieures de la
+seconde espèce deviennent illicites sur une défense du Prince: ainsi
+il est illicite de méditer une telle action; non que la Loi positive
+subjugue la pensée, mais parce que personne ne doit vouloir ce qu'il est
+honteux d'exécuter.
+
+Des actions, les unes sont définies moralement, les autres sont
+indéfinies avant que le Magistrat politique les ait confédérées.
+J'appelle actions moralement définies celles qui sont indispensables
+ou qui sont illicites. Celles-là moralement nécessaires, celles-ci
+moralement impossibles; termes que le droit applique aux actions
+honteuses. Les actions définies, ou le sont de leur nature, par exemple,
+le culte de Dieu, l'horreur du mensonge; ou elles le sont par l'autorité
+du Supérieur, par exemple, quand le Prince ordonne ou défend quelque
+chose à ses Magistrats, les Magistrats aux Décurions, les Décurions au
+Pères de famille.
+
+Comme nulle puissance n'est au-dessus du Magistrat politique, sans cela
+seroit-il absolu? ces actions ne sont définies qu'en tant que de leur
+nature elles sont défendues ou prescrites, ou devenues, telles par
+la Loi divine. Les premières appartiennent au droit naturel; & pour
+prévenir toute équivoque, les actions naturelles partent non-seulement
+des principes dont l'essence est certaine, mais encore des principes
+immuables de la nature, en opposant la loi naturelle au droit civil, &
+non au droit divin: ainsi quoiqu'il soit de foi que le Pere, le Fils, &
+le Saint Esprit sont un seul vrai Dieu, le précepte de l'adorer est du
+droit naturel.
+
+Les actions du second genre se rapportent au droit divin positif;
+les unes obligent les hommes, les autres tout un Peuple, celles-ci
+l'Univers, celles-là quelques particuliers; témoins Abraham, Isaac,
+Jacob, Moyse & d'autres Serviteurs de Dieu. Témoins les Israëlites, qui
+seuls entre toutes les nations, reçurent immédiatement de Dieu sa Loi
+& ses Commandemens, soit pour son culte, soit pour le gouvernement
+politique. Témoins ces loix communes au genre humain pour un tems,
+comme la Loi du Sabat, observée dès la création du monde, au rapport de
+plusieurs Auteurs, la loi pratiquée depuis le déluge de ne point user
+de sang, ni de viandes étouffées. Témoins enfin ces loix immuables &
+absolues que J. C. a instituées, telles que le Sacrement de Baptême,
+celui de la Sainte Table, etc.
+
+On imaginera peut-être que ces actions-là seules répondent au Souverain,
+que le droit divin n'a point défini, & qu'il a laissé totalement libres.
+Aristote décrit le droit fixé par les loix, ce qu'il est indifférent de
+pratiquer de telle ou telle façon avant la loi; depuis la promulgation,
+ce qu'on est obligé d'exécuter; sa définition est juste, en considérant
+l'acte du pouvoir qui change l'action de nature; car les choses
+ordonnées ou défendues étant déterminées & immuables, il s'ensuit
+que les actions indéfinies sont la matière unique des changemens
+arbitraires: il seroit difficile de ne pas assujettir à ce pouvoir les
+actions licites ou défendues, qui sont susceptibles d'une variation
+apparente, & qui la pouvant recevoir du Magistrat politique, lui sont
+par-là soumises, pourvu qu'elles ne soient point purement intérieures.
+
+Quand la loi naturelle ou la loi divine n'ont point assigné aux actions
+prescrites le tems & le lieu, qu'elles n'en ont point arrangé la forme,
+ou qu'elles n'ont point choisi les personnes, ces soins sont dévolus au
+pouvoir souverain, comme aussi de lever tout obstacle, d'encourager
+par des récompenses, de réprimer les actions illicites par des peines
+temporelles, ou de n'en point infliger, ce que l'on nomme indulgence ou
+permission du fait, & souvent elle est sans crime; mais qui voudroit
+approfondir, découvriroit que le Magistrat politique, pour ces sortes
+d'actions, impose intérieurement une nouvelle obligation, à la vérité
+d'un degré inférieure à la première. Lorsque la Loi du Décalogue dit
+aux Juifs, vous ne tuerez point, vous ne volerez point, elle déclare
+non-seulement ce qui est de droit naturel, mais elle en fait un nouveau
+commandement, en sorte que le Juif coupable commettoit & une action
+vicieuse & une action défendue. «C'est mépriser Dieu, s'écrie Saint
+Paul, que de violer la loi.» «La loi défend, ajoute Saint Augustin,
+d'accumuler tous les crimes: outre que le péché est un mal, il est
+encore défendu; & proportion gardée, la faute est aussi grande de violer
+la loi du Prince que de négliger la loi du Décalogue: les Sujets
+qui résistent, reprend l'Apôtre, résistent à l'inspiration divine &
+travaillent à leur condamnation.»
+
+Après avoir parcouru la matière de la Puissance temporelle, & discuté
+l'autorité qu'elle a sur toutes les actions, il est tems de venir aux
+actes qui de droit sont affranchis du pouvoir souverain; ils se bornent
+à ceux qui sont contraires au droit naturel & au droit divin: il seroit
+impossible de les mieux caractériser; ils sont de deux forces, soit
+qu'ils émanent du droit divin, soit qu'ils coulent du droit naturel,
+ils enjoignent ou ils défendent: donc le Souverain n'a pas la liberté
+d'ordonner ce qui est défendu, ni de défendre ce qui est ordonné;
+de même que dans les involutions naturelles les causes secondes ne
+retardent point le mouvement des causes premières; de même dans les
+choses morales, les causes inférieures, absolument subordonnées aux
+supérieures, ne mettent aucun obstacle à leur efficacité. Des ordres
+évidemment contraires à la loi divine n'arment point la coercition qui
+est l'effet propre du pouvoir. S. Augustin rend très-bien, cette idée:
+«Si le Curateur, dit-il, commande quelque chose, ne faut-il pas le
+faire? non pas même quand le Proconsul l'ordonneroit, ce n'est point
+par mépris, mais parce qu'on préfère d'obéir au plus puissant; que le
+Proconsul prescrive, quelque chose, & que l'Empereur donne des ordres
+contraires, hésitera-t-on de les suivre, & de faire peu d'attention
+à l'autre? Donc que l'Empereur veuille ceci & Dieu cela, quel parti
+prendre? Dieu est plus puissant, Empereur pardonnez-nous.»
+
+Il est bon de distinguer l'acte qui provoque la soumission du Sujet & la
+violence dont on accompagne cet acte, & qui lui impose la nécessité de
+la souffrir. S'il est vrai que l'acte n'ait point son exécution,
+la force a toujours son effet, non-seulement physique, mais moral;
+non-seulement de la part de l'Agent, mais du Patient, à qui il n'est
+pas permis de repousser cette violence; car toute défense permise entre
+égaux, ne l'est plus contre son Supérieur. Le Juris-Consulte Macer
+rapporte que: «Les anciens notoient d'infamie un Soldat qui ne souffroit
+pas la correction de son Centurion; ils le cassoient s'il saisissoit le
+bâton de commandement; & ils le condamnoient à mort s'il le rompoit ou
+s'il frappoit son officier.» Tout ordre du Souverain oblige dans le
+moment à tout ce qui n'est pas injuste; & il n'est pas injuste de
+souffrir avec patience. Quoique cette maxime semble venir du droit
+humain, ou prendre sa source dans la loi naturelle, qui défend à un
+Membre de s'élever contre le tout, même pour sa conservation; elle est
+cependant plus clairement écrite dans la loi divine. JESUS-CHRIST, en
+disant que: «Celui qui prend le glaive périra par le glaive,» désaprouve
+cette résistance à une force injuste, revêtue de l'autorité publique.
+«Qui résiste, répète S. Paul, résiste à l'ordre de Dieu: on désobéit de
+deux façons, ou en n'exécutant point la loi, ou en repoussant la force
+par la force. Si l'autorité, poursuit Saint Augustin, amie de la
+justice, corrige quelqu'un, elle tire sa gloire de la correction, & si
+l'autorité, ennemie de la justice, maltraite quelqu'un, elle tire sa
+gloire d'avoir éprouvé sa constance.» S. Pierre prêche aux Esclaves la
+soumission aveugle aux Maîtres bons ou méchans: S. Augustin applique ce
+précepte aux Sujets: «Telle doit être l'obéissance des Sujets envers
+leur Prince, des Esclaves envers leurs Maîtres; que leur patience
+continuelle conserve leurs biens, & leur mérite le Salut éternel.»
+
+L'ancienne loi ne s'en écarte point; elle nomme le droit du Prince le
+pouvoir de traiter ses Sujets en Esclaves, de s'emparer du bien des uns
+pour en gratifier d'autres: ce n'est pas que la conduite d'un tel Prince
+soit juste & droite; car la loi divine lui trace une route opposée,
+en lui défendant d'appesantir le joug de ses Sujets, & de ne se point
+approprier les meubles, les chevaux, &c. mais c'est pour graver dans le
+coeur de ses Sujets cette leçon, qu'il n'est pas permis de se révolter.
+Chez les Romains, on reconnoissoit que le Préteur rendoit la justice au
+moment même qu'il prononçoit une Sentence injuste; & il est dit aussi, à
+l'occasion d'un Roi injuste, désigné de Dieu: «Qui sera innocent d'avoir
+osé lever la main sur l'Oint du Seigneur?»
+
+Préférera-t-on le sentiment de ces Auteurs insensés, qui sans respecter
+l'Écriture-Sainte, la raison & l'équité, prennent les armes en faveur de
+certaines Puissances inférieures pour déprimer le Magistrat politique.
+S. Pierre enseignant d'abord la fidélité due au Roi, ensuite
+l'obéissance due aux Ministres, c'est-à-dire, aux Puissances inférieures
+comme ses Envoyés & Délégués, est un témoin non suspect, que toute
+l'autorité des Puissances inférieures est entre les mains du Souverain.
+S. Augustin dit de Ponce Pilate, que Dieu lui confia une puissance
+soumise à celle de César. David Prince & Chef du Peuple de Dieu, ne
+se crut pas en droit d'attenter à la vie d'un Roi qui tirannisoit les
+Juifs; sa conscience même lui reprochoit le morceau qu'il avoit coupé de
+sa robe.
+
+La raison dicte aussi cette vérité. Ces Magistrats inférieurs le sont
+autant qu'il plaît au Souverain de les soutenir; loin de partager le
+pouvoir suprême, toute autorité, toute jurisdiction émanent & coulent du
+Magistrat politique. Marc-Aurèle, cet Empereur Philosophe, ne dissimule
+point que les Magistrats décident du sort des particuliers, que les
+Princes ont l'oeil sur les Magistrats, & que Dieu juge les Princes,
+entendant sous le nom de Princes les Empereurs qui l'avoient été.» La
+primitive Église proposoit ces saines maximes, nul Général, nul Chef de
+Légions n'a lavé ses mains dans le sang des Empereurs payens, souvent
+cruels & inhumains; & il est triste que ce siècle ait produit des
+Sçavans, qui, à la faveur de leurs pernicieuses erreurs, ont porté
+partout le feu de la discorde.
+
+Les malheurs dont les guerres civiles ont dernièrement affligé quelques
+États, ne sont pas des exemples qui balancent l'Avis unanime. Quand on a
+pris les armes contre les Princes à qui les Peuples avoient déféré toute
+l'autorité, & qui gouvernoient par un droit propre & non emprunté; de
+quelque prétexte qu'ayent été colorées ces révoltes & quelque succès
+qu'elles ayent eu, il seroit difficile d'en approuver le motif. Mais
+lorsqu'on a attaqué des Princes liés par des traités, par des loix
+fondamentales, des Décrets d'un Sénat ou d'États assemblés, cette
+entreprise alors a des causes légitimes; elle est autorisée des Grands,
+& on repousse un Prince qui n'a pas l'autorité absolue. Plusieurs Rois
+héréditaires le sont plus de nom que de pouvoir; témoins les Rois de
+Lacédemone dont parle Emilius Probus.
+
+Il est aisé de fasciner les yeux des ignorans, qui n'ont pas assez de
+discernement pour distinguer la constitution intérieure d'un État, de
+cette administration ordinaire, qui roule souvent sur un seul dans un
+État Aristocratique. Ce que j'ai dit des Rois, je l'applique à ces
+Princes, qui Princes de fait & de nom, ne sont pas Rois, ne sont pas
+Souverains, qui sont seulement les premiers de la République. Leur
+pouvoir ne ressemble en rien au pouvoir absolu. Il est encore des
+Provinces & des Villes, qui sous la protection & l'hommage de leurs
+voisins, retiennent l'autorité suprême, quoiqu'elles ne l'ayent pas en
+apparence. La protection n'est point une servitude. Un Peuple ne cesse
+pas d'être libre pour se mettre sous l'aile d'un voisin puissant; & la
+foi & hommage qu'il rend dans un traité d'égal à égal ne le dépouille
+point du pouvoir souverain. J'ai saisi cette réflexion avec plaisir,
+craignant que dans la suite (comme il est déjà souvent arrivé) quelque
+esprit de travers ne prête un faux jour aux motifs les plus innocens:
+j'aurois même été tenté de traiter à fond cette matière importante &
+susceptible des erreurs les plus absurdes, si Beccarias, Saravias,
+& depuis peu le sçavant Arnisée ne l'avoient épuisé, pour ne point
+rappeller ici Barclay, Bodin & autres politiques.
+
+Ces Préliminaires préparent la démonstration du pouvoir que le Magistrat
+politique exerce sur le Sacré & le Prophane. Il est des principes
+que l'esprit ne se subjugue pas comme la langue. «Qui m'obligera dit
+Lactance, à croire ce que je ne veux pas croire, ou à ne pas croire
+ce que je veux croire?» Selon Cassiodore, la Religion ne peut être
+commandée; & suivant Saint Bernard, la Foi doit être persuadée & non
+ordonnée. C'est pourquoi les Empereurs Gratien, Valentinien & Théodose
+disent, en parlant d'un hérétique, que ses sentimens ne nuisent qu'à lui
+seul, mais qu'il ne les débite pas pour perdre les autres: telle étoit,
+je crois, l'idée de Constantin, qui se disoit Évêque extérieur, parce
+que les actions internes ne sont pas l'objet du Magistrat politique:
+elles sont immédiatement soumises à l'Empire de Dieu, qui par le
+ministère des Évêques, & non par la coercition n'employe à leur
+conversion que la parole & le culte; en sorte que Dieu réserve à sa
+toute Puissance la plus belle portion de l'efficacité.
+
+Les actions intérieures unies aux extérieures dépendent entierement du
+Souverain. On punissoit par des peines écrites dans la Loi Cornelia, le
+Citoyen qui avoit un dard dans le dessein de tuer un homme. L'Empereur
+Adrien dit en général, qu'en «matière de crime il faut moins envisager
+l'exécution que l'intention.» Dans le Code de Justinien est un titre de
+la Foi Catholique, dont la première loi est conçue en ces termes: «Nous
+voulons que tous les Peuples de notre Empire professent notre Religion;
+cette inspection singulière a acquis aux Princes les titres de Recteurs,
+d'Auteurs, de Défenseurs de la Foi. Autrefois le Roi de Ninive ordonna
+une Pénitence avec un Jeûne.
+
+Il n'est pas moins vrai pour les choses prophanes, que pour les choses
+sacrées que le Magistrat politique n'est pas en droit d'ordonner les
+choses défendues de Dieu, & d'empêcher celles qu'il prescrit. Ici
+s'applique le passage de l'Apôtre: «Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux
+hommes;» sentiment que S. Polycarpe, Disciple des Apôtres, a rendu de
+la sorte: «Nous vouons aux Puissances instituées de Dieu une fidélité
+légitime & innocente.» Le Roi Achab sollicite Naboth de lui céder sa
+vigne, Naboth résiste, la Loi ne permettoit pas aux Hébreux d'aliéner
+les fonds des familles.
+
+Antonin Caracalla s'adresse au Jurisconsulte Papinien pour faire
+l'apologie de son parricide; il en a horreur, & préfère la mort, sachant
+que la Loi naturelle & le droit des gens abhorroient également le
+mensonge & fermoient tout azile à un crime si affreux. Le Sanhédrin des
+Juifs défend aux Apôtres de parler ou d'enseigner au nom de J. C. ils
+répliquent qu'ils préfèrent Dieu aux hommes. Dieu, par la bouche de
+son Fils, leur avoit commandé de prêcher en son nom la pénitence & la
+rémission des péchés, d'abord à Jérusalem; car ils étoient sur-tout
+envoyés vers cette Ville.
+
+La Loi humaine ne pouvoit rendre illicites les ordres qu'ils avoient
+reçus de Dieu. On a coutume d'entendre ainsi les Auteurs qui pensent que
+l'Evangile, le Ministère, les Sacremens ne répondent point au Souverain,
+c'est-à-dire, pour infirmer les Loix divines. 1°. Il ne peut empêcher
+avec succès la parole de Dieu, les Sacremens, tous Dogmes de notre Foi;
+étant constant que les choses définies de Dieu ne souffrent point des
+hommes une définition opposée. La Loi naturelle démembre aussi de leur
+pouvoir l'éducation des enfans, l'entretien des pauvres parens, la
+protection due aux innocens opprimés & tant d'autres bonnes oeuvres sur
+lesquelles la Loi n'a point statué.
+
+2°. La forme sensible des Sacremens, celle du Ministère de la parole,
+n'éprouvent aucun changement des hommes. La Loi divine partage cette
+prérogative avec la Loi naturelle; car la forme du Mariage, qui consiste
+dans l'union de deux personnes jointes par un noeud indissoluble, est
+immuable selon elle. 3°. Le Prince n'a pas le pouvoir d'établir de
+nouveaux dogmes & d'innover dans la Foi, comme l'Empereur Justinien en
+convient il n'est pas le maître d'instituer de nouveaux Sacremens, ni
+un nouveau culte, il irait contre leur essence; on ne doit croire &
+pratiquer que ce que Dieu a enseigné, & cette voye-là seule est le
+chemin du Salut que Dieu a frayé aux hommes. La nature du Mariage seroit
+également offensée, si le Prince s'obstinoit à valider l'union
+entre deux personnes du même sexe, ou entre deux enfans. Aussi Dieu
+défend-t-il expressément de pancher vers la superstition, & de rien
+ajouter comme nécessaire au Salut, surtout dans la Loi que nous
+professons; dès-là le Souverain n'a pas plus de droit de commander les
+choses défendues de Dieu, que les Rois de Perse en avoient, de justifier
+les Mariages des Mères avec leurs enfans.
+
+Cependant ce seroit s'énoncer plus correctement que de caractériser ces
+exemples immuables d'une immuabilité de droit, qui n'emprunte rien du
+Magistrat politique, quoique souvent il ait exercé son pouvoir sur eux,
+& que ce pouvoir dans l'Écriture-Sainte soit appellé, »le précepte du
+Roi, tiré de la parole de Dieu.» 1°. Ces Loix émanent de la Puissance
+absolue; le secours qu'elle prête, les obstacles quelle franchit,
+en facilitent l'observation. Cyrus & Darius permirent aux Juifs la
+réédification du Temple, le renouvellemens des sacrifices, & ils
+contribuèrent de leur trésor à ces dépenses nécessaires. Un Édit de
+Constantin & de Licinius accorda aux Chrétiens le libre exercice de leur
+Religion. 2°. La Loi humaine, en souffrant & prescrivant ce que la Loi
+divine ordonne, fait contracter une nouvelle obligation. »Celui-là,
+remarque S. Augustin, est puni des hommes & de Dieu, qui négligera les
+avis que la vérité lui donne par la bouche du Prince. ........ Les
+Empereurs veulent ce que J.C. veut; & parce qu'ils veulent le bien,
+c'est J.C. seul qui le leur inspire.
+
+3°.Le Souverain indique le tems, le lieu, la maniere dont on accomplira
+la Loi divine: combien de Loix recommandent aux Ministres de prononcer
+à voix haute les formules du Baptême & de l'Eucharistie, afin que le
+Peuple puisse les entendre; interdisent la célébration des Saints
+Misteres dans les maisons particulieres, les Litanies, ou les prieres
+publiques sans le Clergé, la promotion à l'Épiscopat avant l'âge
+de trente-cinq ans; l'absence d'un Évêque de son Diocèse sans le
+consentement du Prince, & ce pour une année seulement.
+
+4°. Le Souverain éloigne encore l'objet & les occasions du crime.
+Ezéchias renverse les Autels, brise les Statues, coupe le Bois sacré,
+met en poudre le Serpent de Moyse. Josias brûle les Temples des Idoles,
+en supprime les Prêtres, détruit les Bois sacrés, & les Autels des faux
+Dieux. Les Empereurs Chrétiens ferment les Temples & les Autels des
+Payens.
+
+5°.Le Magistrat politique, par la terreur des peines temporelles,
+conduit les hommes à la pratique des Commandemens de Dieu, & leur
+imprime l'horreur pour ce qu'il défend. Le Roi Nabuchodonosor condamna
+au dernier supplice celui qui avoit blasphémé le Dieu des Hébreux. Les
+Empereurs condamnèrent à la mort ceux qui sacrifioient aux Dieux des
+Nations: tel est (si je ne me trompe) le devoir du Magistrat politique.
+Justinien l'a bien nommé, «la manutention des Loix divines, donnant à
+cette protection le titre de Législatrice. Les Princes de la terre, dit
+S. Augustin, servent J. C. en promulgant des Loix en sa faveur».
+
+Ces maximes embrassent également le prophane que la Loi divine a défini,
+& que l'Apôtre nomme Justification de Dieu. De-là vient que le Droit
+civil est composé de Loix civiles & des préceptes inviolables de la Loi
+naturelle. L'opération du Droit civil, en égard à ces préceptes, est de
+procurer la liberté extérieure d'agir, en prévenant les difficultés; de
+l'appuyer même de son autorité, de marquer les circonstances, de faire
+disparoître ou de diminuer les occasions; de pécher, & de mettre le
+sceau aux châtimens déjà résolus. Toutes ces propositions sont autant
+d'axiomes si constans, que leur démonstration consommeroit le tems
+inutilement.
+
+Des actions que la Loi divine n'a point définies, les unes sont gravées
+dans les coeurs, les autres sont couchées dans l'Écriture-Sainte:
+qu'elles soient sacrées ou prophanes, c'est au Souverain à les fixer:
+on ne révoque point en doute les choses prophanes. David partagea les
+dépouilles. Les Empereurs dans leurs Constitutions prescrivirent les
+formalités, ils assurèrent les effets des contrats & des testamens: les
+choses sacrées ne souffrent pas plus de difficultés, pour peu qu'on
+daigne jetter les yeux sur l'Ancien Testament, les Codes de Théodose &
+de Justinien, les Novelles & les Capitulaires de Charlemagne, ce sont
+autant de monumens du pouvoir souverain: il lui appartient de créer des
+charges plus utiles ou plus honorables que nécessaires, comme David, de
+construire un Temple au Seigneur & de l'orner comme les Rois Salomon
+& Joas; d'y ordonner les cérémonies & le culte, comme l'Empereur
+Justinien, d'établir un certain ordre dans l'élection des Pasteurs,
+de disposer les rangs entre les Pasteurs assemblés, de défendre
+l'aliénation des choses destinées aux usages sacrés, comme plusieurs
+Empereurs Chrétiens en ont promulgué des Loix.
+
+Quelques Auteurs avancent assez légèrement qu'il faut prouver que la Loi
+divine n'a point défini certains points; ils ont oublié que l'usage est
+de réserver la preuve à l'affirmative & non à la négative, & de censer
+permis ce qui n'est pas nommément défendu; puisqu'il n'y a de faute que
+le violement de la Loi: d'autres soutiennent avec plus de fondement, &
+sans aucun rapport à la question, que l'essentiel est renfermé dans la
+parole de Dieu. Dieu n'insiste point sur ces préceptes parce qu'ils
+sont immuables; mais ils sont immuables parce que Dieu les enjoint. Les
+autres sont muables, arbitraires & à tems.
+
+Les vues humaines pénétreraient avec peine le motif qui a engagé Dieu à
+définir certains points, & à laisser les autres libres: il vaut mieux
+souscrire au sentiment de ceux qui subordonnent tellement au Magistrat
+politique, le sacré, & le prophane, que son pouvoir n'a pour limites que
+la loi divine, la raison & l'équité naturelle. Tertullien s'exprime
+de la sorte: «Les Sujets resserrés entre les bornes de la discipline
+doivent aux Puissances toute fidélité.» La Confession d'Ausbourg
+annonce, «que les Chrétiens sont nécessairement obligés d'obéir aux
+Magistrats & aux Loix, à moins qu'ils ne commandent le crime.» Celle
+de Bohéme, que l'Evangile veut «que les Peuples soient soumis aux
+Souverains, pourvu qu'ils n'attaquent ni Dieu, ni sa parole.» Celle de
+Hollande, «que tout homme, de quelque dignité, condition, ou état, doit
+dépendre du Magistrat légitime, le respecter, lui obéir en tout ce qui
+ne blesse point la parole de Dieu.»
+
+Si le Magistrat politique franchit les bornes, (ce qui arrive dans les
+deux genres) alors le sacré & le prophane, de concert, forcent d'obéir
+plutôt à Dieu qu'aux hommes; s'il use de violence, la patience est
+l'unique ressource; car il est défendu de repousser la force par la
+force. J. C. instruisit S. Pierre, & S. Pierre avertit les hommes de ne
+pas porter impatiemment les maux qu'ils endurent; la fuite, la prière
+sont justes. Elie, Urias, tous deux Prophètes, ont échapé par la fuite.
+J. C. conseille aux Apôtres de fuir de Ville en Ville. S. Cyprien, S.
+Athanase se sont exilés: les Chrétiens répandoient des larmes sous la
+persécution de Julien. «Ils n'opposoient que ces armes à cet Empereur
+Payen, dit S. Grégoire de Nazianze; tout autre parti était criminel.»
+«Je ne sçais point me défendre, s'écrie S. Ambroise, je gémirai, je
+pleurerai, je serai accablé de tristesse, je ne puis ni ne dois
+résister autrement.» Eleusius & Silvain Évêques répondirent sagement à
+Constantius qui les menaçoit: «Vous êtes armé du glaive des vengeances,
+la piété ou l'impiété sont notre partage.»
+
+Les premiers Chrétiens, que la cruauté des Empereurs a éprouvés sont des
+modèles de cette patience, ils auroient été formidables s'ils n'avoient
+préféré de sacrifier leur sang plutôt que celui de leurs Citoyens.
+«Tertullien fait sentir qu'ils occuppoient les Villes, les Isles,
+les Châteaux, les Bourgades, les Villages, le Camp, les Tributs, les
+Décuries, le Palais, le Sénat, le Bareau, & cependant, poursuit-il,
+aucun ne prit le parti d'Albin, de Niger ou de Cassien. Sous Julien
+l'Apostat & l'Hérétique Valens, des Gouverneurs de Provinces, des Chefs
+de Légions, embrassèrent la vraie Religion avec leurs Provinces & leurs
+troupes, & personne n'osa se vanger de leurs cruautés.» «Les Soldats
+Chrétiens, dit S. Augustin servoient les Empereurs Payens; mais
+étoient-ils sollicités d'adorer les Idoles, d'offrir l'encens, ils leurs
+preféroient Dieu, & distinguoient alors le Maître éternel du Maître
+temporel: cependant ils étoient fidèles au Maître temporel à cause du
+Maître éternel.»
+
+Le pieux Eusèbe, Évêque de Samosate, exilé par l'Empereur Valens,
+rappelle à son Peuple, par l'exemple des Apôtres, la soumission qu'on
+doit aux ordres des Empereurs, & calme la sédition qui alloit éclater.
+«A Dieu ne plaise, s'écrioit-il, que je profite de l'émeute du Peuple.»
+Enfin la Légion Thébaine souffrit d'être décimée pour la foi, après
+avoir été tant de fois victorieuse des ennemis de l'Empire.
+
+Les premiers Chrétienne sortoient point de leurs retraites, lorsque les
+Persécuteurs n'en vouloient qu'à quelques-uns; fidèles imitateurs de
+l'Apôtre S. Jean, qui obéissant aux Empereurs, se tint caché dans l'Isle
+de Pathmos. S. Cyprien reprend avec aigreur les Chrétiens qui en usoient
+autrement. «Elius proscrit de sa Patrie, y rentre, pour mourir, non
+comme un Chrétien, mais comme un coupable.» On rapporte un trait
+remarquable. On publia à Nicomédie un Édit cruel de Maximien & de
+Dioclétien, qui ordonnoit de brûler les saints Livres, de démolir
+les Églises, & de faire périr les Chrétiens dans les plus horribles
+tourmens: un seul d'entr'eux osa déchirer l'Édit, & ce manque de respect
+l'ayant fait arrêter, les Chrétiens publièrent hautement que sa
+mort étoit une juste punition de son crime. On voit par-là combien
+profondément étoit gravé dans le coeur des Chrétiens ce mot du Seigneur,
+qui défend d'user du glaive; celui-là l'usurpe qui ne l'a pas reçu de
+Dieu. Le Seigneur l'a donné au seul Magistrat politique, & aux autres
+par lui. Tous les exemples de l'Ancien Testament le confirment. Si des
+Peuples & des Villes se sont soustraites à l'obéissance des Princes,
+dont l'impiété a servi de prétexte à la révolte, ces coups terribles
+partent de la Justice divine, & ne canonisent point la rébellion des
+Sujets.
+
+Le Souverain, qui, pour protéger l'Église, prend les armes contre un
+ennemi domestique ou étranger, est en droit de soutenir par la force de
+son pouvoir la vie & les biens de ses Sujets, dès que la Religion est
+est le motif; car sa défense lui est aussi essentiellement confiée que
+celle de ses frontières. «Il ne porte pas en vain le glaive, dit S.
+Paul, il est le Ministre de Dieu contre les coupables.» Je crois avoir
+clairement démontré le Pouvoir du Magistrat politique sur les actions
+sacrées & prophanes, extérieures, immédiatement; & sur les intérieures,
+à cause des extérieures; soit qu'il prescrive celles que Dieu a
+ordonnées, soit qu'il défende celles que Dieu a défendues, soit qu'il
+fixe celles que Dieu a laissées libres, soit que sous le nom du Droit il
+employe la violence.
+
+Réunissant ensemble tous ces objets, on découvre peu de différence
+entr'eux. Binius même, Catholique Romain, convient que les Empereurs ont
+le sacré & le prophane. J'avoue qu'en détail le pouvoir du Prince est
+plus resserré dans les choses sacrées que dans les prophanes. La Loi
+divine s'est plus expliqué sur la Religion, & l'a moins abandonnée aux
+hommes. Le prophane ne va point au-delà des maximes de la Loi naturelle,
+(depuis que les Loix des Hébreux n'ont plus aucune force) on en excepte
+cependant quelques Loix du Mariage que les uns puisent dans la Loi
+naturelle, les autres dans la Loi divine.
+
+L'Evangile rappelle encore des préceptes que la volonté divine avoit
+déjà déclarés: cela mis à part, je ne comprens pas qui feroit un
+obstacle à la Puissance temporelle, soit que la Religion demande une
+attention singulière & des soins plus pressans, soit que les principes
+naturels sont plus connus, soit que l'erreur en matière de Religion a
+des suites plus fâcheuses. Toutes ces observations n'altèrent point le
+droit; elles auroient plus de poids dans la manière de le bien exercer.
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+_Solution des objections contre le pouvoir du Magistrat politique sur la
+Religion._
+
+Plus on aura goûté les maximes qui assurent le pouvoir du Magistrat
+politique; plus il sera aisé d'applanir les difficultés qu'on a coutume
+de former contre. La première est que J. C. a institué les Pasteurs, que
+la Puissance temporelle n'y a aucune part, qu'ils tiennent de ce Divin
+Législateur les fonctions de leur ministère, que Pasteurs ils ne sont
+pas les Vicaires du Souverain. Le paralelle des autres pouvoirs va
+démontrer qu'ils ne détachent rien du Pouvoir absolu. La puissance des
+Pères sur leurs enfans, des Maris sur leurs femmes rapporte son origine
+à Dieu, non à l'institution des hommes; cependant elle cède au Magistrat
+politique quoique plus ancienne. La Médecine prend sa source dans le
+Créateur, auteur de la Nature, comme le Pasteur a sa Mission de J. C.
+Sauveur du monde. Pour la pratique le Médecin tient de la nature & de
+l'expérience les règles infaillibles de son art, sans rien emprunter de
+l'autorité suprême, sans même la représenter dans l'exercice de cette
+science: cependant le Médecin est soumis à son pouvoir, de même que
+l'agriculture, le commerce, les arts & les métiers. Le Juge qui n'a de
+puissance que celle du Souverain dont il occupe la place, ne se prête
+pas plus aveuglément à tous ses mouvemens; il a des devoirs que Dieu
+lui prescrit de ne se point laisser gagner par des présens, de ne rien
+accorder à la faveur, de ne jamais agir par haine, de protéger les
+mineurs, & d'être l'azile des pauvres & des malheureux.
+
+C'est donc un foible argument contre le pouvoir du Magistrat politique,
+que celui qui naît des ordres précis de Dieu: je ne suis point surpris
+que les Pasteurs ne soient pas contraints de se prêter aux Princes,
+qui défendent ce qui est ordonné de Dieu, ou qui ordonnent ce qui est
+défendu: tout particulier trouve ses engagemens dans la Religion & dans
+les préceptes de la Loi naturelle: ce Juge, revêtu de l'autorité du
+Prince, sollicité de juger contre l'équité, doit non-seulement s'en
+abstenir, mais il doit juger en sa faveur. Concluera-t-on de-là que
+le particulier ou le Juge ne sont pas Sujets du Magistrat politique?
+(l'opinion seroit folle & insensée) On pensera plutôt que le Magistrat
+politique, le Juge & le particulier fléchissent devant Dieu, & que
+lorsque les préceptes se croisent, il faut préférer ceux du Supérieur.
+
+On se trompe grossièrement, de diviser des choses de même espèce, & de
+confondre des choses distinctes. Dans le sacré, dans le prophane, il
+n'est pas permis au Pasteur, au Juge ni au particulier d'agir contre la
+Loi de Dieu, ou d'omettre ce qu'elle recommande; quoiqu'il leur soit
+libre de souffrir en vue de la Loi divine ou humaine, ils y sont
+d'autant plus indispensablement obligés, qu'ils ne peuvent repousser la
+violence, ni rien tenter contre le Souverain au-delà des bornes que Dieu
+a placées.
+
+Quelques-uns prétendent que le Prince n'est pas de l'essence de
+l'Église, c'est-à-dire, que l'Église peut exister sans lui, & qu'elle
+subsisteroit, quand il en seroit le persécuteur. Cette idée n'a aucun
+rapport à la question; car en continuant cette façon de parler, le
+Prince n'est pas de l'essence de l'homme, du Marchand, du Laboureur, du
+Médecin, que la Raison & l'Apôtre lui soumettent.
+
+L'Objection la plus spécieuse est, que le Prophète prédit à l'Église que
+les Rois prosternés à terre l'adoreront & lécheront la poudre de ses
+pieds. Ce passage familier aux Ultramontains, semble plutôt assujettir
+les Rois à l'Église, mais à l'Église visible, que l'Église aux Rois.
+Si cependant, à l'exemple d'Esdras & de ses compagnons, on interprète
+l'Écriture par l'Écriture, si l'on rassemble tout ce que le Saint Esprit
+a dicté, on dévoilera que cet honneur, dont parle le Prophète, est
+propre & particulier à J. C. Le Psalmiste le rend en mêmes termes, Ps.
+7e. V. 9. Il se figure alors J. C. présent au milieu de l'Église, comme
+l'Ancien Testament regardoit l'Arche de Moïse toujours honorée de la
+présence du Très-Haut: cet Oracle est une similitude qui ne s'explique
+point dans le sens vulgaire, à moins de décorer l'Église de cette
+Majesté, propre à J. C. seul, qui est le Roi des Rois de la Terre,
+suivant l'Apocalypse I. 5. «Les Papes se sont souvent parés d'un passage
+qui n'est point de l'Écriture, que l'Empereur est dans l'Église & non
+au-dessus de l'Église;» ce qui est très-vrai, en parlant de l'Église
+Catholique qui n'a jamais été, & ne sera jamais réunie sous un Roi de
+la Terre: il n'en est pas de même de l'Église visible d'un Royaume, ce
+seroit méconnoître la supériorité du Magistrat politique; car un Roi,
+comme Roi, est non-seulement au-dessus de chaque particulier, mais
+encore de tout le peuple ensemble, soit d'un Peuple infidèle, tel
+qu'étoient ces Nations dont parle Horace. Jupiter domine les Princes,
+les Princes leurs Sujets: J. C. dit «que les Rois des Nations les
+gouvernent,» soit même d'un Peuple fidèle comme les Hébreux que Dieu
+apostrophe ainsi: «Aussitôt que vous serez dans la terre que Dieu vous
+donnera, que vous la posséderez, que vous l'habiterez, vous direz, nous
+élèverons un Roi semblable à ceux des Nations;» & ce Roi, dit le Peuple,
+régnera sur la Nation. L'Histoire sacrée répète à chaque instant; «que
+Saul, David, Salomon sont établis Rois de tout Israël, du Peuple de Dieu
+& de son héritage.»
+
+Or, quelle est l'Église visible? l'Assemblée des fidèles, cette
+Assemblée sur laquelle Justinien déclaroit avoir reçu le droit de
+commandement. Théophile interprétant cet endroit, avoue que le Prince a
+le droit de commander au Peuple. Saint Paul écrivit à l'Église Romaine,
+que tout esprit fût subordonné aux Puissances: il recommande à Titus
+d'imprimer aux Fidèles de Crête l'obéissance & la soumission due aux
+Puissances: on a encore une Lettre aussi précise de S. Pierre
+aux Églises de Pont, de Galatie & autres. Enfin ce passage de S.
+Chrysostome: «Si les Rois Payens ont vu ces maximes scrupuleusement
+observées, avec quelle attention doivent-elles l'être par les Fidèles?»
+On n'est pas surpris de lire dans de pieux Auteurs, que les Rois servent
+l'Église; car servir l'Église, signifie veiller à son avantage. Les
+anciens Payens ont appellé la Magistrature politique une servitude; ils
+ont dit que le Berger sert son troupeau; que le Tuteur sert le Mineur;
+que le Général sert son Armée. En oseroit-on inférer que le troupeau est
+au-dessus du Berger, que le mineur est au-dessus de son Tuteur, & que
+l'armée est supérieure à son Général?
+
+En effet, au rapport de Saint Augustin, ceux qui gouvernent servent par
+le conseil & par la prudence: on convient que les Rois servent l'Église,
+mais ils ne sont pas ses Sujets. Saul n'étoit point le Sujet d'Israël,
+Israël au contraire étoit son Sujet. Le Grand Prêtre Abimelec ne lui
+étoit pas moins soumis que David, le premier de sa Cour. Le Grand Prêtre
+Sadoc étoit le Sujet de David & de Salomon. Les Conciles généraux qui
+composoient l'Église sous les Empereurs, leur ont donné le titre de
+Maîtres, & de même que le Père de famille règle sa famille fidèle ou
+infidèle, de même la vraie Religion que professe un Peuple n'altère
+point le droit du Magistrat politique.
+
+Cependant, ajoutent certains Auteurs, avec un air de confiance capable
+de séduire, la fonction sacrée des Pasteurs s'étend jusque sur les
+Rois, tant à cause de la parole qu'à cause du ministère des Clefs: des
+exemples renversent ce système. Quel est l'art qui n'ait pas quelque
+relation au Souverain? le Laboureur, le Marchand, le Tailleur, le
+Cuisinier, ils lui sont tous nécessaires. Le Médecin guérit également le
+Roy & son Écuyer. Le Chirurgien, dans une occasion pressante, employe
+sur le Prince le fer & le feu. Le Philosophe, le Conseiller approchent
+encore plus près de sa personne, non comme homme, mais comme Roi: il
+serait sans doute imprudent d'affranchir des Loix & de l'autorité
+suprême ces personnages & les fonctions qu'ils exercent.
+
+Je passe promptement à la difficulté de ceux qui attribuent à J. C. seul
+le pouvoir sur la Religion, & en refusent la plus petite portion au
+Souverain, sous prétexte qu'on n'a pas besoin de Vicaire quand on suffit
+à l'administration d'un État. Je distingue d'abord les actions de J. C.
+Les unes sont terminales, s'il est permis de parler de la forte, & les
+autres moyennes. Les Actions terminales ont pour but le principe & la
+fin de la Puissance suprême. La Législation est le principe qui prépare
+aux fidèles une récompense éternelle, & aux pécheurs des tourmens
+éternels. La Jurisdiction définitive en est la fin. J. C. a déclaré la
+première, il remplira la seconde. La prédication de la Loi divine
+est sous la Législation, elle interdit la lecture des commentaires
+dangereux; elle propose des choses qui, toujours approuvées de Dieu,
+sont voilées ou proscrites pour un tems; elle marque l'établissement du
+Ministère Évangélique, des Sacremens & de l'abolition de la Loi légale
+des Hébreux. La Jurisdiction renferme la condamnation de quelques-uns,
+l'absolution des autres & la possession de la félicité. J. C. s'étant
+dépouillé de l'administration du Royaume, conservera toujours la Majesté
+Royale; & dès qu'il s'est réservé des fonctions qu'il n'a point laissées
+à la disposition des foibles mortels, comme la vie & la mort éternelle;
+& que de simples hommes, ne dispensent point les récompenses & les
+supplices éternels; il est hors de doute que J. C, ne souffre dans ce
+ministère ni Vicaire ni Associé.
+
+Les actions moyennes sont intérieures ou extérieures; les premières
+sont où de l'homme, ou dans l'homme. J. C agit dans l'homme quand son
+Esprit-Saint éclaire ceux-ci, ou aveugle ceux-là en ne les éclairant
+pas; quand il touche le coeur de quelques-uns, ou endurcit quelques
+autres; & distribue des secours plus ou moins puissans contre les
+efforts du Tentateur. Les actions sont de l'homme, quand il lie ou délie
+les Pécheurs, quoique souvent sa divine Providence grave au fond du
+coeur des signes certains. Toutes ces actions au-dessus de l'homme sont
+si propres à J. C. qu'il n'y admet ni Associé ni Vicaire: elles veulent
+cependant des Ministres qui sont les Pasteurs, soit qu'ils soient
+Particuliers, soit même qu'ils soient Rois, & auxquels il distribue
+proportionnément le ministère.
+
+Le Vicaire & le Ministre différent beaucoup: le Vicaire produit des
+actions de même substance de celles que celui qu'il représente, mais à
+la vérité moins parfaitement. Le Ministre produit des actions, non de
+même substance, mais telles qu'elles servent aux actions de la cause
+première. Les actions du Prince & du Vicaire portent le même nom, car le
+Roi commande & il juge: le Magistrat ordonne & il juge; mais le degré
+d'autorité n'est pas égal. L'action du Ministre, eu égard à la cause
+principale, n'en a le nom que par similitude: de cette maniere les
+Pasteurs sauvent les ames, remettent et retiennent les péchés. Les
+autres actions de J. C. ont pour objet de conserver l'Église, de la
+secourir contre ses ennemis, de la réformer, de l'orner; voilà l'office
+de sa divine Providence. Quoiqu'elle suffise pour entretenir cette
+parfaite harmonie qui règne dans l'Univers, cependant la Sagesse suprême
+employe les Souverains comme des Vicaires, pour cimenter & perpétuer la
+société; & cette relation intime avec le Créateur, leur a mérité le nom
+de Dieu. Aussi J. C. toujours attentif sur son Église, s'est associé les
+Souverains qui font les Défenseurs de la Foi, & les serviteurs de J. C.
+auxquels il a daigné communiquer son nom: ce sont ces Rois & ces
+Grands qui, selon Saint Grégoire de Nazianze, partagent avec J. C. le
+gouvernement de l'Église; non qu'ils soient revêtus d'un pouvoir égal,
+(proposition erronnée) mais en qualité de ses Vicaires. La Confession de
+Foi de Bohême reconnoît que la puissance des Magistrats est commune avec
+celle de l'Agneau, puisque des Puissances subordonnées sont compatibles,
+qu'il n'en coûte point à la Majesté de J. C. de se réserver à lui seul
+la connoissance des principaux points, & d'en abandonner quelques
+portions aux hommes, comme aussi d'employer les Anges. Il est sûr que le
+Magistrat politique, en se mêlant, de la Religion, n'entreprend rien sur
+les droits du Souverain Maître. Je saisis avec vivacité cette occasion,
+pour détromper des ignorans; qui s'imaginent que le Clergé & les
+Conciles tiennent la place de J. C., le Roi des Rois & le le Seigneur
+des Seigneurs, & qui honorent de cet Empire immédiat de J. C, sur les
+Rois des Assemblées que le bon ordre & l'autorité respectable de la Loi
+divine soumettent au Prince.
+
+L'Écriture Sainte & l'Histoire sacrée semblent accorder une sorte de
+Gouvernement aux Pasteurs & aux Églises: ce Gouvernement détruiroit-il
+le pouvoir du Magistrat politique? Pour dissiper toute équivoque, &
+manier une question aussi délicate, il est à propos de faire précéder
+quelques distinctions: tout Gouvernement est constitué de façon que le
+Sujet ou garde toute sa liberté, ou la perd. De la première espèce,
+dit Tacite, sont ceux qui obligent par la persuasion & non par la
+coërcition, dans les choses indifférentes; comme les Médecins, les
+Jurisconsultes, les Conseillers. Le Gouvernement qui éteint toute
+liberté est déclaratif où constitutif, & ce dernier est fondé sur le
+consentement; ou il est établi par la force: cette distinction naît de
+la manière dont l'obligation se contracte. Le Gouvernement déclaratif
+ne contraint pas proprement, il conduit à l'obligation, en faisant
+connoître ce qui produit ou augmente l'obligation. Le Médecin gouverne
+un malade, en lui découvrant ce qui est mortel, & ce qui peut rétablir
+ou fortifier sa santé; il faut que le malade évite l'un & embrasse
+l'autre; il n'y est point forcé par aucun pouvoir du Médecin, mais par
+la loi de la nature, qui recommande à l'homme le soin de sa vie & de sa
+santé. Le Philosophe règle la vie civile & morale, en dévoilant ce qui
+est honnête, & ce qui concourt au salut du Peuple.
+
+De cette classe sont encore les Publications & les Ordonnances des
+Intendans des Provinces; le Gouvernement persuasif & le déclaratif
+sont compris sous le nom de Gouvernement directif, bien différent
+du constitutif, qui vient du consentement ou de la conquête. Le
+Gouvernement constitutif consenti à l'égard des constituans, tire sa
+force de la Loi naturelle, qui veut que ceux qui étoient libres de
+transiger observent inviolablement les traités; ceux qui n'ont pas
+consenti n'y sont pas directement astraints, ils y sont indirectement,
+si trois choses se réunissent.
+
+1°. S'ils sont membres de quelque universalité.
+
+2°. Si le plus grand nombre en est convenu.
+
+3°. S'il est expédient de statuer pour la conservation de la société
+& le bien de l'État, chacun devient obligé, moins à cause que le plus
+grand nombre oblige comme supérieur, qu'à cause que la Loi naturelle
+dicte, que tout membre contribue au bien de tous. On désireroit en
+vain ce bien, il s'évanouiroit même s'il dépendoit de la fantaisie
+de quelques Citoyens de rompre ce que la plus grande partie auroit
+concerté.
+
+Les compagnons de voyage sur un Vaisseau, les Collègues d'une
+négociation, doivent suivre le voeu du plus grand nombre dans les
+délibérations qui demandent une décision prompte, & qui intéressent la
+Communauté dont ils sont membres.
+
+Le Gouvernement impératif oblige de lui-même; ces Gouvernemens, comme
+on l'a déjà dit, sont souverains ou subordonnés aux Souverains: ces
+derniers dérivent du Souverain, ou ont une autre origine. Le pouvoir du
+Père de famille dont les deux branches sont le Tuteur & le Gouverneur,
+est le seul qui, soumis au Souverain, n'en émane point; il est naturel,
+permanent & primitif. L'Écriture atteste que quelques-uns ont exercé un
+pouvoir distinct du Souverain. Dieu lui-même s'étoit expliqué en leur
+faveur. Le pouvoir qui coule du Souverain, a en même tems le droit de
+contraindre & d'agir comme la Préture, le Proconsulat, ou de contraindre
+seulement comme le délégué; car la coërcition est la base de tout
+Gouvernement, & en est l'effet ordinaire.
+
+Qu'on applique maintenant ces maximes aux Pasteurs & aux Églises, J. C.,
+avertit les Apôtres, les Apôtres recommandent aux Pasteurs de ne point
+subjuguer le Clergé, encore moins de dominer, seul attribut des Princes,
+S. Luc 22. 23. & de n'usurper, aucune puissance, seule prérogative des
+Grands, Math. 20. 25. Marc 42. Sous ce nom s'entendent les Princes, tels
+que les Etnaiques des Juifs, que Joseph nomme Bienfaisans: «Ils sont
+aussi» la lumière chez S. Luc: On les appelle Bienfaisans, parce qu'ils
+exercent tout pouvoir. Or, ôter aux Pasteurs le pouvoir souverain & le
+pouvoir des Magistrats, c'est leur ôter tout pouvoir.
+
+Un passage de S. Paul, 1. Tim. 3.3 interdit au clergé toute coercition;
+«Un Évêque, dit-il, n'est point un Sergent ni un Archer. Si, selon S.
+Chrysostome, un homme s'écarte de la Foi, le Ministre du Seigneur doit
+s'armer de patience, il doit user d'adresse & d'exhortations pour
+l'engager à rentrer dans le sein de l'Église, parce qu'il ne sçauroit
+employer la violence pour le convertir: d'ailleurs J. C. n'a point
+appris aux Pasteurs à se servir de la force.» La législation, disent les
+Grecs, est réservée aux Rois, & S. Chrysostome assure aux Rois & ôte
+aux Évêques la nécessité du pouvoir & la coercition des Loix. J. C.
+réfléchissant sur son état d'abnégation, lui qui étoit la victime que
+son Royaume soit de ce monde il proteste, ce qui est moins, qu'il n'a
+point été constitué Juge.» Il a appellé les Apôtres au même ministère,
+d'où S. Chrysostome conclut: »Notre puissance ne vas pas jusqu'à
+détourner les hommes du crime par la terreur des châtimens. Je vois, dit
+Saint Bernard, les Apôtres cités au tribunal; je ne les y vois point
+assis. Les noms d'Envoyés, de Légats, de Prédicateurs, que l'Écriture
+prodigue aux Pasteurs, confirment ce sentiment; attendu que la fonction
+du Légat, du Nonce, du Prédicateur est de ne point obliger, mais
+seulement de faire connoitre les ordres du Prince qui le députe.
+
+»Les Pasteurs sont établis pour enseigner, ajoute S. Chrysostome, non
+pour forcer ni dominer. On le sent à la lecture de la formule de la
+mission:» dire ce qu'ils ont entendu, & rendre ce qu'ils ont reçu,
+rien de plus; comme l'Apôtre n'avoit aucun ordre de Dieu à l'égard
+des Vierges, il n'ose décider, il conseille, & il avoue en même tems
+qu'elles ne pécheront point en agissant autrement. Après avoir invité
+les Corinthiens à aider leurs frères de Jérusalem d'une libéralité
+extraordinaire, il poursuit: »Je ne vous force point, parce que je ne
+vous le commande pas. L'espèce de Gouvernement particulier aux Pasteurs
+de conduire, de régler, de paître le troupeau, est ou purement
+persuasif, ou déclaratif: ainsi quand on lit que les Apôtres & les
+Pasteurs ont contraint, c'est une figure qui exprime la rémission ou la
+rétention des péchés. On explique de la force ce passage du Prophète
+Jérémie: »J'ay été envoyé de Dieu pour détruire les Royaumes, il veut
+dire pour prédire la destruction des Royaumes. Ces mots, imposer le
+joug, couchés dans la Lettre des Apôtres, des Anciens & des Frères aux
+Églises de Syrie & de Cilicie ont la même signification. La Religion
+n'offre point un nouveau joug, autrement il sembleroit qu'il eût été
+permis de pécher avant ce décret: elle apprend quels sont les devoirs
+que la Loi divine prescrit aux hommes, quelles sont les oeuvres qui
+provoquent le Salut du prochain & préservent des écueils du péché.
+
+Quoique les Juifs eussent un amour plus tendre pour leurs Prosélytes,
+leurs livres sont garants qu'ils fraternisoient avec les Nations
+qui gardoient les préceptes que Dieu avoit dictés aux fils de Noë,
+consistant à s'abstenir du sang & des viandes étouffées: ils livroient
+au contraire une guerre éternelle, & rompoient tout commerce avec les
+Peuples qui violoient ces préceptes communs au genre humain, & ils
+jugeoient dignes de mort les Cananéens & les Nations voisines qui
+méprisoient cette Loi.
+
+Les Juifs contemporains des Apôtres ne comprenoient qu'à peine que la
+Loi Légale fût abrogée; ils étoient prévenus que les Payens n'étoient
+pas moins asservis à ce culte universel qu'ils l'étoient à leur Loi. Le
+moindre relâchement les auroit révoltés. Comme ce préjugé étoit capable
+de retarder les progrès de la Religion, les Gentils se prêtèrent un tems
+aux foiblesses des Juifs; mais lorsque l'on commença à désespérer de
+leur conversion, l'Église d'Occident secoua d'elle-même le joug, &
+ne voulut connoître d'obligation que celle de la Loi divine qu'elle
+professoit. Saint Paul développe ces motifs en parlant aux Corinthiens
+des choses offertes aux Idoles.
+
+L'Église n'a donc aucun pouvoir de droit divin, le glaive est le symbole
+de la domination. L'Apôtre S. Paul, les Jurisconsultes, d'accord avec
+Aristote, le nomment »la souveraine Puissance; les armes de l'Église
+ne sont pas matérielles, elle n'a reçu d'autre glaive de Dieu que le
+spirituel, c'est-à-dire, la parole de Dieu. Son Royaume n'est pas de ce
+monde, il est au Ciel: l'Église n'est point maîtresse sur la terre, elle
+n'y est que comme un locataire, lequel n'a aucun pouvoir. L'Église qu'on
+appelle visible est une Assemblée, non-seulement permise, mais fondée
+sur la Loi divine: Dès-là tout ce qui appartient de droit aux Assemblées
+légitimes, appartient de droit à l'Église, tant qu'il n'appert pas qu'on
+en ait rien détaché.
+
+Ces Assemblées ont un pouvoir constitutif qui naît du consentement;
+deux exemples suffisent: la Loi du Sabat, éteinte, il étoit libre aux
+Chrétiens de choisir quel jour ils fixeroient pour le culte divin; ce
+culte de l'ordre exprès de J. C. demandoit l'Assemblée des Fidèles, &
+cette décision les intéressent tous devoit avoir le voeu de tous. On
+consacra donc, de l'avis des Apôtres & du consentement de l'Église, le
+premier jour du Sabat, en mémoire de la Résurrection, & on l'appella
+Dimanche.
+
+Les Apôtres ne pouvoient plus vaquer au soin des pauvres; l'Église,
+sur leurs instances, institua les Diacres, & nomma les Fidèles qui en
+rempliroient les fonctions. Partout on régla, d'un avis unanime, des
+points qu'il n'est pas permis de rejetter sans être coupable; car
+puisqu'il étoit nécessaire de statuer, il n'y auroit eu rien de certain,
+si chacun eût eu la liberté de contredire, à moins que le petit nombre
+ne cédât au plus grand, ou le plus grand au plus petit; ce dernier
+n'étant pas juste, l'autre devint indispensable: ce droit de décerner
+est propre à l'Église, il est de l'essence de l'universalité; mais j'ai
+démontré plus haut que le Gouvernement impératif n'étoit pas également
+le partage de l'Église.
+
+Je ne prétends pas inférer de là que l'Église est incapable d'exercer
+le pouvoir souverain ou subordonné au Souverain: elle auroit le pouvoir
+suprême, si les Fidèles, libres & séparés des autres hommes, formoient
+une République particulière, comme celle des Juifs sous les Machabées.
+Plusieurs monumens conservent encore les noms d'Ethnarque, de Sénat, &
+du Peuple, tant par rapport au Gouvernement politique que par rapport à
+la Religion, comme dans l'institution de la Fête des Dédicaces, appellée
+Encomia. L'Historien raconte que Judas, ses frères, & toute l'Église
+d'Israël fît le règlement. L'Église alors étoit revêtue de la
+Magistrature politique, non à cause que le Peuple étoit fidèle, mais
+parce qu'il étoit libre. Témoin aujourd'hui certaines Villes des
+Suisses, dont le Gouvernement est entre les mains du Peuple.
+
+Le pouvoir subordonné au Souverain, ou la liberté de vivre sous ses
+propres Loix, ne fut point inconnu aux Juifs; ils en goûtèrent les
+douceurs en Judée, à Alexandrie, à Damas & en d'autres Villes sans
+aucune contrainte, tantôt plus resserré, tantôt plus étendu: il
+comprenoit quelquefois le droit de vie & de mort, quelquefois la peine
+du fouet, quelquefois la punition la plus sensible, c'est-à-dire, le
+bannissement de la Synagogue, selon qu'il plût aux Rois Chaldéens,
+Perses, Syriens, Égyptiens ou Empereurs Romains, de modérer, ou
+d'appesantir le joug.
+
+Les Juifs, par le conseil de Mardochée, profitèrent des bontés
+d'Assuerus pour célébrer les jours appellés Sortimo, ou la Fête des
+Sorts. Les Juifs, sous Eidras & Nehemias, dressèrent, à la faveur de
+cette liberté, nombre de règlemens sacrés & profanes: je rapproche ces
+exemples du pouvoir subordonné, de peur que des gens de mauvaise foi ne
+le fassent passer mal à propos pour un droit immuable & perpétuel de
+l'Église; donc les Pasteurs n'ont de droit divin aucune puissance par
+essence, ni par fonctions, donc la magistrature politique n'est pas
+compatible avec ce ministère.
+
+L'Église primitive n'a jamais pensé qu'on dût perpétuellement séparer
+la fonction pastorale du pouvoir subordonné; la portion qu'on lui
+assigneroit n'entameroit point la puissance souveraine sur la Religion,
+Le Gouvernement directif, qui est le conseil & la déclaration du
+précepte divin, est d'une toute autre espèce; & dans ces différens
+Gouvernemens il n'est pas surprenant que le même gouverne & soit
+gouverné. Le Conseiller guide le Prince, en le persuadant; l'homme versé
+dans la Loi naturelle, en lui dévoilant la Loi divine; le Médecin, en
+veillant sur sa santé; & le Pasteur, en lui frayant les voyes du Salut:
+cependant le Magistrat politique les gouverne tous, & souverainement;
+aussi n'est-on point étonné de voir chez les Saints Pères les Rois
+précéder les Évêques, & les Évêques précéder les Rois selon l'instant de
+la puissance.
+
+Quoique le Gouvernement de consentement ait un pouvoir constitutif,
+il est entièrement soumis au Souverain, attendu que personne par son
+consentement ne donne plus de droit à un autre, ou à une multitude qu'il
+n'en a lui-même: cette obligation que l'on contracte librement n'a pas
+des limites plus reculées que celles de la liberté: or, personne n'a la
+liberté d'attenter au pouvoir du Magistrat politique, sous qui tout doit
+fléchir, excepté le droit divin; donc il n'est pas possible de pousser
+l'obligation jusques-là: ainsi deux Gouvernemens constitutifs ne
+sçauroient subsister ensemble qu'ils ne soient subalternes; un
+arrangement contraire feroit naître des obligations incompatibles.
+Ce motif engagea Dieu à soumettre au Prince le pouvoir paternel &
+sacerdotal de l'Ancien Testament, les Successeurs d'Aaron n'ayant jamais
+été sans une force de pouvoir.
+
+Enfin, cette administration extérieure, confiée au Clergé, assure, loin
+d'ébranler la Puissance absolue, puisqu'elle lui est non-seulement
+subordonnée, mais qu'elle en émane toute entière: on découvre la cause
+par ses effets, & on juge que cela est, parce que cela est tel.
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+_Du Jugement du Magistrat politique sur la Religion_.
+
+Après avoir confirmé au Magistrat politique le pouvoir qu'il a sur la
+Religion, il est juste de connoître comment il l'exerce: le jugement
+précède l'acte du pouvoir; car il est de la volonté de commander, toute
+action de la volonté est bonne, quand elle a deux rapports; l'un de la
+volonté avec le jugement, l'autre du jugement avec l'objet. L'Apôtre
+parlant de la première, dit, que tout ce qui ne vient pas de la foi est
+péché, &c où est la foi est un jugement approbatif, que l'on oppose à
+la conscience, qui blâme l'action ou qui flotte dans l'incertitude. La
+signification naturelle & simple du jugement est l'acte du Supérieur,
+qui, Juge entre deux partis, décide ce qui est juste. Le jugement vient
+de Juge, & le mot Juge, de qui dit le droit. On a depuis compris sous ce
+terme toutes sortes de décisions, même les intérieures, que l'on porte
+sur les matières que l'on médite, ou sur les actions que l'on fait.
+
+Le jugement des actions en général est de deux sortes, ou il prévient
+les propres actions, ou par les propres actions il a relation avec
+les actions du prochain, & il est de deux espèces; nos actions sont
+comparées avec celles du prochain ou par le jugement ou par la volonté:
+ainsi le jugement des actions étrangères est ou directif, soit par la
+déclaration, soit par la persuasion, ou impératif. Aristote a distingué
+le jugement impératif en légal & judiciaire, celui-là universel,
+celui-ci particulier.
+
+Dieu le Maître absolu a le jugement absolu impératif, & parmi les hommes
+celui-là juge souverainement, qui est le Magistrat politique Personne
+n'a le droit d'abroger les Loix, de casser les Arrêts par une décision
+souveraine; ils veulent une obéissance aveugle, quand ils ont la Loi
+divine pour bornes. Or, de même que le pouvoir renferme le sacré & le
+prophane, le jugement n'a pas des limites moins étendues: quelques
+Princes à la vérité ont évité de juger les matières de Religion, plongés
+dans une ignorance profonde; ils ont tantôt négligé cette portion de
+leurs devoirs, tantôt ils ont parlé du jugement infaillible, tel que le
+Pape se l'arroge.
+
+Le Roi d'Angleterre entend de la sorte son aveu, & ceux des anciens
+Empereurs, que les Rois ne sont pas les Juges infaillibles de la
+Doctrine: il l'auroit également bien dit des autres matières. Constantin
+n'hésite pas d'examiner si les Évêques s'étoient bien ou mal comportés
+dans l'Assemble de Tyr. Marcian ne balança point à déclarer que son
+pouvoir étoit de faire connaître à son peuple la vraie Religion; &
+Charlemagne se constitue Juge de l'hérésie de Félix: »Nous décernons &
+nous avons décerné sous la protection de Dieu ce qu'il falloit croire
+fermement de cette dispute.
+
+On se trompe grossièrement de penser qu'il y a de la contradiction à
+dire qu'on peut tomber, & cependant qu'on n'est pas soumis aux hommes
+d'une soumission coactive: on ne voit pas que cette opinion erronnée
+ôteroit aux hommes tout jugement, même celui du temporel. En effet, en
+quoi les hommes ne peuvent-ils errer? ou quel peut être un jugement, qui
+n'est pas souverain, ou qui n'en a pas un autre au-dessus de lui? «&
+puisqu'on iroit à l'infini, il est bon de le fixer, & de réserver les
+fautes de quelques-uns au jugement divin» dit Yves de Chartres, ou
+ceux-là sont punis d'autant plus sévèrement qu'il ont moins écouté les
+inspirations de Dieu.
+
+En accordant au Magistrat politique un jugement souverain & impératif,
+je me garderai bien d'avancer qu'il est libre aux Pasteurs & aux
+Chrétiens d'abandonner les préceptes immuables de la charité & de la
+piété; si le Prince l'ordonnoit, ils ne seroient pas plus excusables que
+d'obéir à un Prince Barbare, qui défendroit de nourrir son propre Père.
+Je viens au contraire de prouver que dans les choses sacrées & prophanes
+les ordres & les défenses ne contraignent point à faire & à omettre
+ce qui est contre la Loi de Dieu naturelle & positive mais à souffrir
+seulement, jusqu'à ce qu'il n'y ait que la violence qui sauve du
+châtiment: il est bien différent d'endurer une insulte, ou d'éluder, un
+commandement de Dieu. Je serois étonné que des Sçavans eussent confondu
+ces maximes, si l'on ne sentoit que cela favorise leurs préjugés. Je
+remets à un autre tems les difficultés qu'on a coutume de proposer sur
+le changement de la corruption de la Religion.
+
+D'abord, le Jugement souverain de J. C. diffère autant de celui en
+question que son pouvoir est opposé à celui du Magistrat politique. La
+législation qui porte avec elle la récompense en le châtiment éternel
+& le Jugement dernier qui en émane, appartient à J. C. Pendant cet
+intervalle J. C. entretient les hommes du Jugement divin par son Saint
+Esprit: on auroit tort de conclure que ce jugement fût une action
+humaine, à moins qu'il n'intervînt du jugement humain. Ce jugement des
+actions particulières de chaque Chrétien & des actions publiques, est
+déféré aux Puissances publiques, & Puissances publiques absolues.
+Bremins, dont je rapporte les termes, en étoit convaincu; de même que
+tout homme a le droit particulier, de même, le Prince a le droit général
+d'examiner & de décider de là Doctrine...... Le jugement des Souverains
+est encore nécessaire dans ce doute, quelle Religion ils doivent
+embrasser pour leur Salut, & celui de tout le Peuple de Dieu.
+
+Ceux qui s'arrêtent à l'Écriture pensent bien, mais ils s'expriment
+figurément; car à prendre les termes à la lettre, l'Écriture est la
+règle de juger, & la même chose ne sçauroit être sa propre règle; même
+figure dans la Loi: «Il ne faut juger personne sans l'avoir écoutée»: &
+dans le discours de J. C. la parole qu'il prêchoit jugera les incrédules
+au dernier jour.
+
+Le jugement de la Religion regarde aussi les Pasteurs, les Sçavans
+versés dans l'étude des Saintes-Lettres, les Assemblées de l'Église,
+& surtout l'Église Catholique d'une façon plus auguste. «Chacun, dit
+Aristote, juge sainement des choses qu'il connoît, & en est un bon
+Juge», mais ce jugement est d'une espèce autre que celui dont il s'agit;
+car il guide ou les actions propres, ou les actions étrangères par la
+voye de la persuasion, non par celle de la coërcition: ainsi ceux qui
+dirigent & ceux qui jugent, peuvent mutuellement se précéder & se
+suivre. Le Roi peut passer devant le Médecin, le Médecin peut être plus
+suivi que le Roi. Il n'est donc pas absurde de compter deux jugemens
+souverains de deux espèces différentes, tels que la Religion les
+éprouve; le jugement directif de l'Église Catholique, & le jugement
+coactif du Souverain. Il est plutôt évident que parmi les hommes rien
+n'a plus d'autorité que le jugement de l'Église, rien n'a plus de
+Puissance que le jugement du Magistrat politique.
+
+Deux choses sont un obstacle au jugement, l'ignorance & les mauvaises
+inclinations: c'est au Souverain qui veut juger à étudier les matières
+de Religion & à être pénétré de son esprit: ces qualités sont intimement
+unies, que la Religion éclaire la prudence, & que la prudence vivifie
+la Religion. Lactance décrit bien cette liaison. Tacite a transmis à la
+postérité la formule des voeux du Peuple à l'avènement d'un Prince à
+l'Empire: »Que Dieu lui donne un esprit qui embrasse »le droit divin &
+humain:» d'ailleurs autant que le spirituel est au-dessus du temporel,
+autant la connoissance de la Religion est-elle plus précieuse,
+plus utile, & plus nécessaire au Magistrat politique que celle du
+Gouvernement civil. On »répète souvent au Prince d'être le modèle de la
+Loi, de la conserver, & de la méditer tous les jours de sa vie; Dieu
+recommande à Josué de ne point éloigner de lui le Livre de la Loi, &
+de le méditer nuit & jour. Dans le Pseaume II.v.10 qui s'applique aux
+siècles du Christianisme, Princes soyez intelligens, Juges de la terre
+soyez instruits. Les Rois fidèles d'Israël observoient autrefois ces
+préceptes, depuis eux les Princes Chrétiens ont fait de même. Témoins
+Théodose & Valentinien: »De toutes les sollicitudes que l'amour du bien
+public fait naître, nous regardons la connoissance de la Religion comme
+le plus digne objet de nos soins, & nous croyons qu'en affermissant son
+culte, notre »Empire deviendra plus florissant. Theodose écrit au Pape
+Hormisdas: »La connoissance de la vraie Religion est le devoir essentiel
+de notre Majesté Impériale. Justinien parlant à Epiphane: Nous
+travaillons avec une attention singulière à nous instruire des vrais
+Dogmes & de la discipline de l'Église. Saints Prêtres, disoit Recarede
+Roi d'Espagne, non-seulement nous n'épargnons rien, pour procurer à nos
+Sujets une vie douce & tranquille, mais sous la protection du Seigneur,
+nous méditons les choses célestes qui nous répondent de la fidélité des
+Peuples. Arnolphe, Évêque de Lizieux, s'exprime ainsi au milieu d'un
+Concile: La justice du Roi, soutenue de la science, dirige les hommes
+& les forme: elle les forme à la vertu, elle les dirige vers le Salut.
+Préceptes, exemples, tout dit que la connoissance de la Religion est du
+ressort du Souverain.
+
+On objecte que la Prince, accablé & distrait, vaque difficilement à
+une partie des affaires; rien cependant n'a plus d'affinité que
+la connoissance générale, & celle de la plus noble portion. Le
+Métaphysicien considère ce qui est; il s'applique principalement aux
+êtres spirituels. Le Physicien a pour objet le mouvement, il s'adonne
+particulièrement à l'astronomie: le Souverain, en enveloppant toutes les
+parties du Gouvernement, doit surtout méditer là Religion.
+
+La route n'en est pas aussi obscure, que quelques-uns se sont efforcées
+de le persuader. »La Théologie, dit S. Grégoire de Nazianze & la
+Religion est simple & nue; elle est fondée sur des témoignages divins,
+que quelques-uns regardent à dessein comme une science abstraite &
+embarrassée. Je ne parle ici que des dogmes & de la discipline: je mets
+à part les questions de Métaphysique, d'Histoire, de Grammaire, dont les
+Théologiens ont coutume de disputer avec vivacité, & dont il est inutile
+de charger l'esprit du Souverain.
+
+Il en est de même des sophismes du Droit; mais il est important qu'il en
+sçache les principes généraux; il doit sur tout cela se borner; car il
+est une intempérance de sçavoir, & c'est une leçon très-difficile à
+pratiquer, selon le plus prudent des Historiens. Celui-là est sage, qui
+ne donnant pas dans tout, se renferme dans les connoissances utiles: ce
+passage de l'Apôtre, d'être sçavant avec sobriété, est adressé à tous,
+& singulièrement aux Puissances suprêmes; car continue S. Paul: »Il
+ne faut point s'arrêter à ce qui donne plutôt lieu à la dispute qu'à
+l'édification, laquelle vient de la foi: rien ne convient moins aux
+grandes âmes, dit autrefois Sénèque, que ces prétendues subtilités.
+
+Au reste, la divine Providence aidera le Magistrat politique, & suppléra
+aisément à l'expérience qu'un temps trop court ne lui fourniroit pas. Un
+Ancien protestoit qu'il avoit plus appris par la prière, que par étude:
+»Dieu n'est point sourd à »ces voeux ardens de l'Église. Seigneur,
+dispensez au Prince votre prudence & votre justice à son Fils. Vous
+m'avez découvert, ô mon Dieu, s'écrioit David, la profondeur de votre
+sagesse. Salomon, jeune encore, ne sçavoir où porter ses pas, la
+multitude du Peuple, le poids des affaires l'accabloit: Qui pourra,
+dit-il, juger un si grand Peuple? accordez-moi donc, Seigneur, un esprit
+capable de le gouverner, & de discerner le bien & le mal. Le Seigneur
+lui répond, parce que vous ne m'avez pas demandé une longue vie, des
+richesses, la mort de vos ennemis, mais un jugement sain & droit, je
+vous ai donné un coeur sage & intelligent.» Dieu & la nature, comme on
+dit, viennent au secours dans les choses indispensables.
+
+Comme les Empires sont l'ouvrage de Dieu, & qu'il les a établis pour
+servir d'asile à la vraie Religion, il est de sa bonté divine de
+gratifier des talens & des qualités propres au gouvernement les Princes
+qui les lui demandent avec ferveur: croira-t'on qu'il les leur refusera,
+tandis que sous la Loi légale il prodiguait aux Princes le don de
+Prophétie. Salomon répète dans ses paraboles: »L'Oracle est sur les
+lèvres du Roi, & sa Bouche en jugeant ne prévarique point. Moïse, ce
+grand Général, ce divin Prophète, ayant institué le Synedrin, composé de
+soixante-dix personnes, on dit que Dieu leur communiqua de l'esprit de
+Moïse, & cet esprit les échauffant, ils prophétisoient. Jésus, Fils
+de Nuni, succéda: au Généralat de Moïse, & il fut rempli de sagesse,
+aussi-tôt qu'on lui eût imposé les mains.
+
+Saul, après son Sacre, fut inspiré, & devint un autre homme; telle est
+l'expression de l'Écriture. David, assis sur le trône, prophétisa
+ainsi que son Fils Salomon; en sorte que qui feuilleteroit assiduement
+l'Histoire de l'Ancien Testament trouveroit plus de Rois Prophètes que
+de Prêtres Prophètes. J'avoue que ces miracles furent plus fréquens dans
+les siècles où Dieu conversoit avec nos Pères, & leur faisoit connoitre
+sa volonté par les Prophètes; mais dans ces derniers jours il a parlé
+par son Fils, & a dévoilé ses desseins sur le Salut du genre humain: peu
+de Prophètes ont paru depuis lui. J. C. est le seul maître, dont nous
+avons tous hérité; il n'est plus nécessaire de prêcher une Religion
+nouvelle, comme autrefois; il faut seulement prêcher sa parole écrite.
+En vain se plaindroit-on de son obscurité & de sa subtilité; la parole
+est près de nous, dans notre bouche & dans notre coeur.
+
+Cette Doctrine est publique, elle n'est cachée qu'aux hommes que Satan
+tient dans l'aveuglement: tous sont instruits de Dieu, tous connoissent
+Dieu; J. C. ayant par-là exaucé le voeu de Moïse, qui souhaittoit que
+tout le Peuple fut Prophète. Si la Doctrine de l'Evangile n'a rien
+d'obscur pour tous les Chrétiens, pour ces Ouvriers, ces Artisans, qui
+sont occupés du travail des mains, pourquoi refuser aux Princes cette
+faveur générale? surtout après que l'Apôtre leur applique spécialement
+«que Dieu a voulu que tous connoissent la vérité.»
+
+L'Empereur Théodose, rempli de cette confiance, au moment de juger des
+erreurs qui attaquoient la foi, implora le secours divin en secret, & ne
+l'implora pas en vain. L'Empereur Justinien en éprouva les effets: sa
+Profession de foi est si belle, que Contius a dit avec raison «qu'aucun
+Père de l'Église, ni aucun Évêque n'en a donné une plus forte & plus
+pleine de Doctrine.» D'ailleurs, les dogmes nécessaires au Salut, ou les
+maximes de l'Église les plus importantes sont en petit nombre, & sont
+présentes à tout Fidèle. L'Écriture Sainte les renferme, le consentement
+perpétuel de l'Église les constate, le reste à peine intéresse-t-il
+le Magistrat politique. Au cas qu'il arrive quelque événement qu'on
+n'auroit pas prévu, chose que le temporel voit plus souvent que le
+spirituel; le tems & le Conseil y pourvoyent. Qu'on se rappelle ces
+vers d'Hésiode: «Tel est excellent qui sçait beaucoup, tel est bon &
+excellent qui se laisse persuader par celui qui parle juste.»
+
+La piété est l'autre qualité propre au Magistrat politique; sans doute
+aucune vertu n'est si digne d'un Prince: il est ordonné au Roi des
+Hébreux d'apprendre à craindre Dieu, & à observer sa Loi. Il est
+prescrit à Josué de ne se point écarter de ses préceptes à droite ou
+à gauche. Les Saints Pères ne rebattent autre chose aux Princes; deux
+vices leur sont à craindre, l'impiété qui est le mal le plus incurable,
+& la superstition qui amolit le coeur, & qui éloigne les conseils
+salutaires; on évite ces deux écueils, en ne perdant point de vue le mot
+de l'Apôtre: «Le but du précepte est la charité qui naît d'un coeur
+pur, d'une bonne conscience & d'une vraie Foi»: ceux qui s'en éloignent
+tombent dans le précipice: ils sont jaloux d'être les Docteurs de la
+Loi, tandis qu'ils ne comprennent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils
+prêchent.
+
+Telles sont les qualités nécessaires au Magistrat politique: je remarque
+ensuite que toute action du Souverain doit être droite, je ne dis pas
+tous ses actes, distinction indispensable; par exemple, un Juge ignorant
+a prononcé une sentence, il est en faute; mais sa sentence n'est pas
+nulle qu'il n'y ait un appel. Un particulier, qui n'est point interdit,
+donne son bien par une libéralité inconsidérée; la donation est bonne &
+son action est vicieuse. Un père est trop rude à ses enfans, un maître à
+ses esclaves, il faut obéir quoiqu'ils agissent mal; la raison est qu'il
+en coûte moins pour un bon acte que pour une bonne action: une bonne
+action part d'un jugement tourné au bien, d'un dessein réfléchi; elle
+dépend de la forme & des circonstances essentielles; il suffit à un bon
+acte, que celui qui ait le droit d'agir. J'appelle ici droit la faculté
+morale que la justice spéciale considère c'est-à-dire, la domination, le
+pouvoir, le droit de servitude, le droit actif d'obligation: tout acte
+prohibé l'est ou absolument ou relativement; absolument quand ses effets
+sont illicites par eux-mêmes ou par la Loi, relativement quand ses
+effets licites à la vérité ne sont pas au pouvoir de l'Agent: ainsi,
+à ne suivre que la Loi naturelle, en écartant pour un moment la Loi
+positive, tout acte est nul, si son effet a un vice essentiellement
+inhérent; où s'il est au-delà du pouvoir de l'Agent. On rapporte à la
+première espèce le commandement d'un Pere, d'un Maître, d'un Prince,
+de mentir ou d'adorer les Idoles: on place dans la seconde espèce le
+pouvoir d'un Maître sur un Esclave étranger, celui d'un Prince sur un
+homme qui n'est pas son Sujet, & celui de tout homme sur les actions
+intérieures, qui n'ont aucune relation aux extérieures: par conséquent,
+tout vice qui affecte l'esprit ou le jugement, n'annulle pas l'acte du
+pouvoir; & comme il est fondé sur l'ignorance de la vraie Religion, ou
+sur une passion ennemie de la vraie Religion, il est hors de doute
+que le Pere n'est point dépouillé du pouvoir paternel, le Mari de son
+autorité, le Maître de sa domination, le Roi de sa puissance souveraine.
+
+Aussi, doit-on exécuter les Loix du Prince touchant la Religion, quand
+même il seroit fauteur d'hérésie, ou qu'il n'adoreroit pas le vrai
+Dieu, pourvu qu'elles n'attaquent point de front la Loi divine; trop de
+monumens le démontrent. Pharaon étoit un Roi impie, cependant le Peuple
+Hébreu n'osa sans sa permission sortir d'Égypte pour sacrifier. Le
+sacrifice étoit ordonné, & hors la puissance du Roi; mais comme le
+Seigneur n'avoit point désigné le lieu, le Peuple n'étoit point
+affranchi de l'obéissance qu'il lui avoit jurée. Nabuchodonosor ne
+vivoit point dans la vraie Religion; autant que sa Loi, d'adorer son
+image, eut peu d'effets, autant celle de ne point blasphémer le Dieu
+d'Israël fut-elle reçue & approuvée.
+
+On sçait que Cyrus & ses Successeurs étoient ensevelis dans les ténèbres
+du Paganisme; les Hébreux cependant ne travaillèrent à la reconstruction
+du Temple de Jérusalem que de leur consentement. Si les Fidèles
+étouffoient les disputes qui s'élevoient entr'eux à l'occasion de la
+Religion, plutôt que d'en permettre la connoissance aux Payens; traduits
+devant eux, ils les reconnoissoient Juges; & souvent la nécessité les
+contraignoit d'implorer leurs secours, persuadés que ceux-là avoient le
+droit de juger, qui n'avoient point les talens nécessaires pour les bien
+juger.
+
+Ptolomée, Roi d'Égypte, décida à son tribunal la question de la
+préférence du Temple de Jérusalem sur celui de Garisim entre les Juifs &
+les Samaritains. Ce Prince, argumentant de la Loi de Moïse, quoiqu'il ne
+la suivît pas, avoit le droit de juger, & jugea en effet, quel étoit le
+Temple, le culte, & le sacerdoce conforme à cette Loi: unique point de
+la contestation. Du tems des Apôtres, une partie du Synedrin Judaïque
+étoit prévenue; Pierre & Jean ne se croyent point exempts de sa
+Jurisdiction; ils le reconnoissent ouvertement pour Juge. On nous juge,
+dirent-ils, sur un miracle opéré, sur un malade guéri. L'état de la
+question étoit, s'il étoit permis de guérir au nom de J. C.
+
+Saint Pierre le soutenoit, parce que Jesus est le Chef de l'Église,
+l'auteur du Salut, & qui le confirme par sa Résurrection & les miracles
+de sa vie. Aussi les Juifs lui défendant d'enseigner au nom de Jesus,
+«Jugez plutôt, dit-il, s'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux, hommes.»
+
+Ces Juges avoient donc le droit de décider si Jesus étoit le Messie; &
+s'ils avoient bien jugé, la Sentence étoit bonne, quoique prononcée
+par des Impies. Félix étoit Payen, mais il représentoit l'Empereur:
+Tertullus accuse S. Paul devant lui; il le noircit de crimes, il lui
+reproche, entr'autres, qu'il est le Chef de la secte des Nazaréens.
+Saint Paul nie tous les crimes, & confesse qu'il adore Dieu selon la
+voye que cette Religion a frayée; étoit-ce un crime? voilà tout ce qu'il
+avoit à juger: je suis jugé, dit-il, sur la résurrection des morts;
+Dogme qui est le fondement de la Foi. Cette accusation est renouvellée
+devant Festus, Saint Paul le regarde comme son Juge; qu'on me juge ici,
+dit-il: craignant ensuite la prévention du Juge, il appelle à César,
+souverain Juge, & il saisit son tribunal de la cause de l'Evangile, non
+de la sienne; On demandoit, si d'enseigner l'Evangile étoit un crime, S.
+Paul, loin d'en convenir, ne cesse de répéter que l'Evangile étoit la
+doctrine du Salut.
+
+Saint Paul ne récuse point le plus mauvais Prince. S'il eût absous.
+Paul comme il devoit, & plusieurs ont cru que son premier mouvement lui
+fut favorable, son Décret eût eu force de Loi, & auroit fermé la bouche
+aux Juifs; mais en condamnant S. Paul & l'Evangile, sa Sentence fut
+nulle, en ce qu'elle défendoit à S. Paul d'enseigner. Elle eut son
+effet, en ce qu'elle accorda le martyre à celui qui le souhaitoit
+ardemment.
+
+Justin Martyr, & les autres Pères de l'Église présentèrent aux Empereurs
+Payens des ouvrages, pour confirmer la vérité de la vraie Religion. Paul
+de Samosate, ayant erré dans la doctrine, & cherchant à se maintenir
+dans l'Évêché d'Antioche, fut traduit devant l'Empereur Aurélien, Prince
+Infidèle, qui après avoir délibéré, statua que Paul seroit chassé du
+Siége d'Antioche: il avoit à juger si Paul de Samosate prêchoit la
+doctrine de la Foi.
+
+Il est important à un Empereur, je ne dis pas religieux, mais prudent,
+de ne pas souffrir dans l'Épiscopat un Prélat qui enseigne des dogmes
+erronnés. On se souvenoit encore de ce que les Apôtres & leurs
+Successeurs avoient appris aux Églises dispersées, du Verbe, qui
+étoit dès le commencement, & qui venoit d'accomplir le Mystere de
+l'Incarnation. L'Évêque Archelaus disputa contre l'Hérétique Manés, qui
+a donné le nom aux Manichéens, devant Marcellus, Juge illustre, qui
+avoit choisi pour Conseillers un Médecin, un Philosophe, un Grammairien,
+un Rhéteur, tous Payens.
+
+Saint Athanase, le fléau d'Arius, s'étant trouvé à Laodicée avec cet
+Hérésiarque, défendit la Foi Catholique devant Probus, Payen délégué de
+l'Empereur,& il l'emporta: comme on étoit convenu que l'Evangile seroit
+la Loi que l'on consulteroit, on fut aisément convaincu que cette Loi
+n'admettoit ni plusieurs Dieux ni deux Dieux.
+
+Saint Athanase & les autres Saints Évêques agitèrent le dogme de la
+Consubstantiation en présence de Constantius & de Jovinien Empereurs
+Hérétiques. Les sages Évêques se sont depuis modelés sur eux lorsque les
+Vandales occupoient l'Afrique, Eugene, Évêque de Carthage, offrit aux
+Ariens de disputer de la Foi Catholique devant Hunerique Roi Arien;
+mais ils rejettèrent sa proposition. L'Élection d'un Pape causa à Rome
+quelque désordre; on implora le jugement du Roi Théodoric, & si ce
+Prince étoit Arien. Voici un passage célèbre de la Confession de Basle.
+
+«Tout Prince doit veiller à ce que ses Sujets sanctifient le nom de
+Dieu; que les bornes de son divin Royaume soient étendues; & qu'attentif
+à châtier les crimes, il vive soumis à sa volonté sainte. Les Princes
+Payens avoient ce devoir à remplir: combien est-il plus recommandé au
+Magistrat Chrétien comme au Vicaire de Dieu?» On lit dans une Apologie
+présentée à Philippe Roi d'Espagne, les sentimens de l'Église Reformée
+de Flandres, tandis qu'il sévissoit contre elle: combien s'en éloignent
+aujourd'hui ceux qui se vantent d'être les seuls appuis de l'Église?
+
+«Princes, c'est à vous de juger, & d'étouffer les erreurs, quelques
+profondes qu'en soient les racines; malgré votre aveuglement, votre
+prévention contre la vérité, Dieu vous a donné ce droit; si vous en
+usez, il peut vous y rendre de plus en plus consommés.» Les mêmes termes
+se voyent dans une Lettre de Calvin au Roi François Ier, qui lui demande
+des éclaircissemens sur la Religion, assurant qu'elle est digne de son
+tribunal. Pourquoi les Églises & les Docteurs ne tiendroient-ils pas ce
+langage? Ils n'ignorent pas que Paul Sergius, Propréteur, homme profond,
+& nullement Chrétien, fut constitué Juge entre l'Apôtre S. Paul & le
+Mage Elyman. Sa propre Sentence l'éclaira, il crut; & peu s'en fallut
+que le Roi Agrippa, assis dans une autre occasion à côté du Préteur
+Romain, ne se rendît, du moins la vérité lui en arracha l'aveu.
+Quoiqu'on rapporte que Galion, Proconsul d'Achaie, ait refusé de régler
+quelques points de la Loi Légale, son action est plus digne de censure
+que de louanges, puisqu'il n'osa vanger l'affront fait à Sostenes.
+
+Au reste, si un Chrétien pénétré le spirituel, si Dieu lui donne un
+jugement sain pour les choses divines, le don de lumière, qui réside
+dans cette partie de l'âme, appelée jugement, n'a point été refusé à
+quelques Infidèles. Personne n'a encore repris S. Augustin, dont le
+sentiment est développe dans un ouvrage sur la Grâce: «il semble que
+quelques-uns ayent obtenu le divin présent de l'intelligence, qui les
+porte à la Foi, quand ils entendent une parole, ou quand ils voyent des
+signes conformes à leurs idées.» Qui oseroit avancer que les Fidèles
+seuls jugent sainement de la Religion, puisqu'il est constant que
+l'on ne parvient à la foi que par le jugement? c'est pour elle qu'on
+recommande à tous de méditer les Saintes Écritures: on loue les habitans
+de Beroë d'avoir confronté l'Écriture Sainte avec la doctrine que Paul &
+Silas leur prêchoient. Or, on n'examine point, sans faire usage de son
+jugement; & Syrus, l'Interprete, l'a bien exprimé, en disant, «ils
+jugeoient l'Écriture».
+
+Dès que les hommes qui ne professent point la vraie Religion, sont
+capables d'en décider, soit des particuliers, soit des Puissances,
+chacun par proportion, il n'est pas raisonnable d'exclure ceux qui,
+convaincus de la vérité de sa doctrine, s'abstiennent par quelque
+foiblesse de la participation aux Sacremens: a-t-on oublié que
+l'Empereur Constantin, avant son Baptême, a promulgué des Loix sur
+la Religion, de l'aveu & avec l'applaudissement des Évêques? qu'il a
+convoqué des Conciles, qu'il a jugé au milieu du Concile & après
+le Concile; qu'il s'est lui-même établi Juge des Catholiques & des
+Donatistes? L'Empereur Valentinien, mort sans Baptême, n'a-t-il pas
+suivi ses traces? mais dit-on, le Magistrat politique n'a point étudié
+ces questions spécieuses que les Théologiens ont coutume d'agiter dans
+les Écoles: si ce prétexte avoit lieu, combien de Pasteurs vertueux &
+appliqués ne pourroient juger de rien dans l'Église: un Clerc remplira
+dignement les fonctions pastorales, quoiqu'il n'ait pas assez de talens
+pour être reçu Docteur.
+
+Suivant ce raisonnement, les Jurisconsultes devroient occuper la place
+des Juges comme plus capables: on voit au contraire dans les Villes,
+& plus fréquemment encore à la campagne, des Juges plus intègres
+qu'éclairés, qui prononcent sur les testamens, les contrats, & les
+autres matières du droit civil. Quelquefois un homme, peu instruit de la
+Chirurgie, a un assassinat à juger, si la plaie est mortelle ou non, si
+une grossesse peut durer onze mois. Il ne faut donc pas confondre la
+science du Juge avec le droit du jugement public ou impératif; car ou
+l'homme capable n'a pas ce droit, ou l'ignorance ne le perd point.
+«Heureuses les Républiques, s'écrie Platon, dont les Rois seroient
+Philosophes, ou dont les Philosophes seroient Rois»: il n'est pas pour
+cela permis aux Philosophes d'usurper le trône, & le Prince qui n'est
+pas Philosophe n'en doit pas descendre.
+
+On dira peut-être que l'esprit des Prophètes est subordonné aux
+Prophètes; les anciens Grecs & Latins ont ainsi commenté ce passage de
+S. Paul. Les Prophètes ne doivent pas prêcher le Peuple au même moment
+ni de la même façon; ils doivent attendre que le Prophète qui a commencé
+ait fini son discours: comment, répond-t-on, retenir les dons du S.
+Esprit? ceux qu'il inspire ne ressemblent point aux Démoniaques; ils
+sont tellement maîtres de leurs dons, qu'ils peuvent ou le produire,
+ou le contenir pendant un tems, selon que l'ordre & l'édification le
+demandent; autrement Dieu seroit la cause de la confusion, lui qui
+est l'auteur de la paix & de la règle. Je ne rejetterai point ce
+commentaire, dès qu'il ne combat point la pensée de l'Apôtre. L'autre
+interprétation qui veut que les Prophètes souffrent & que d'autres
+Prophètes examinent leurs prophéties, n'a ici aucune application.
+
+Le don singulier de prophétie, de guérison, & des langues, que Dieu a
+employé pour la propagation de la Foi, n'existe plus depuis long-tems, &
+n'a point de rapport à nos usages présens. Ce don admirable, qui rendoit
+infaillible la prédiction des événemens futurs, & qui imprimoit sur le
+champ la connoissance de la Théologie, que le travail humain n'auroit
+acquis qu'à peine, ne fera point valoir l'opinion des gens, qui
+l'accordent à tous les Pasteurs, & aux seuls Pasteurs. En effet, combien
+de Pasteurs médiocres Théologiens & combien de Séculiers habiles
+Théologiens? aussi compte-t-on des jugemens de plusieurs espèces; l'aveu
+de l'un ne détruit pas les autres. Un Médecin juge d'une maladie & d'une
+blessure, le Juge en décide, quand la cause est portée devant lui; le
+malade même en juge. Lorsque les Prophètes jugeoient dans l'Église
+Apostolique, on recommandoit à tous les Fidèles d'éprouver l'esprit.
+S. Jean donne un moyen sûr pour discerner l'Esprit de Dieu de celui de
+l'Ante-Christ; & le passage de S. Paul aux Thessaloniciens s'y rapporte.
+«N'étouffez point en vous l'Esprit-Saint, ne méprisez point les
+prophéties, examinez tout, & retenez ce qui est bon.»
+
+Examiner & discerner est sans doute un acte du jugement; témoin ce mot
+de l'Apôtre, «que deux ou trois Prophètes parlent, & que les autres en
+jugent». Les plus anciens Pères, sous le terme autres, comprennent
+non les autres Prophètes, mais tout le Peuple: c'est avec raison,
+puisqu'ailleurs cet Apôtre sépare la pénétration des esprits du don de
+prophétie: il semble qu'il croyoit que les Chrétiens avoient reçu le don
+de prophétie, car il met au nombre des dons la Foi, distincte du don
+des miracles, ou qu'ils avoient un talent singulier pour juger les
+prophéties que publioient des hommes non Prophètes. L'Apôtre Saint Paul
+exige que les Corinthiens pèsent ses paroles. Les Saints Pères appellent
+aussi au jugement du Peuple: «Que ce Peuple, dont le coeur conserve
+la Foi divine, juge», dit S. Ambroise. De ces différens exemples, je
+conclus que dans aucun siècle on n'a abandonné aux seuls Prophètes le
+jugement de la Religion & de la doctrine.
+
+On voit maintenant quelle est la triste ressource de ceux qui répondent
+aux momens de l'Ancien Testament, que ce que les Rois ont fait, ils
+l'ont fait comme Prophètes & non comme Rois. Si sous le nom de Prophètes
+ils entendent un don particulier de Dieu, c'est une pure chimere qui
+n'est d'aucune vraisemblance dans les faits que l'Écriture ne détaille
+pas. A quoi bon un don singulier où la Loi est commune, à moins qu'elle
+n'ait été portée contre les négligens? Si sous le nom de prophétie ils
+entendent un jugement plus éclairé de la volonté divine, obscure dans
+ces siècles, je conviens, en me servant de leurs termes, qu'ils ont sçu
+comme Prophètes, ce qu'il falloit commander, & qu'ils ont commandé en
+Rois.
+
+Aussi l'Écriture n'a pas cru les noms propres assez forts dans sa
+narration; elle y a ajouté le nom de Rois, pour prouver que le droit
+d'agir venoit du pouvoir souverain & pour les proposer aux Princes pour
+modèles: ainsi, quand les Princes Chrétiens ordonnent de la Religion,
+ils commandent en Rois; ils traitent ces matières en Chrétiens habiles
+& instruits de Dieu; ils ont devant eux la Loi divine gravée plus
+profondément que les Rois & les Prophètes ne l'avoient autrefois.
+»Plusieurs Rois & Prophètes ont voulu voir ce que les Disciples de J. C.
+ont vu, & ils ne l'ont pas vu; ils ont voulu entendre ce que ceux-ci ont
+entendu, & ils ne l'ont pas entendu.
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+_De la manière de bien exercer le pouvoir sur la Religion_.
+
+Des qualités nécessaires au Magistrat politique, pour bien administrer
+la Religion, je passe à l'examen, de ses devoirs pour la même fin, je
+veux dire à la manière d'exercer son pouvoir. Je n'ai garde de donner
+dans l'erreur de certains Auteurs, qui confondent la question du droit
+avec celle de la façon d'en user; comme si le droit d'agir ne résidoit
+pas nécessairement dans celui à qui l'on donne des leçons pour en bien
+user. Le droit appartient à la justice spéciale, & la prudence fournit
+les moyens de le mettre en oeuvre. Autre chose est d'usurper le bien
+d'autrui; autre chose est de gouverner le sien imprudemment; rien au
+reste n'est plus étendu que cette matière de la façon d'agir: on sent
+toute la difficulté de réunir sous un petit nombre de maximes cette
+vicissitude de tems, de lieux, de personnes; aussi n'en toucherai-je
+qu'autant que cet ouvrage le demande.
+
+Le premier devoir du Magistrat politique, est de consulter les Pasteurs
+recommandables par leur piété & leur érudition, soit sur ce que la
+Loi Divine ordonne aux fidèles de faire & de croire, soit sur
+l'établissement des pratiques qui peuvent être utiles à l'Église; c'est
+ce que conseillent dans les choses douteuses la raison & les notions les
+plus communes: un seul ne voit pas tout & n'entend pas tout; de là cet
+Axiome des Perses: »Les Rois doivent avoir plusieurs yeux & plusieurs
+oreilles; le commerce des sages rend sages les Princes.» Si le
+Gouvernement civil pousse aussi loin la prudence, combien doit-on être
+plus circonspect dans la Religion, ou les fautes ont des suites plus
+dangereuses: je n'accumulerai point les exemples; il est plus important
+de discuter jusqu'où le jugement du Magistrat politique peut & doit se
+prêter, au jugement directif des Pasteurs.
+
+Tout Jugement humain est appuyé sur des principes intrinsèques, ou
+extrinsèques; les principes intrinsèques frappent les sens ou frappent
+l'esprit; par les principes qui frappent les sens, je juge que la neige
+est blanche; par les principes qui frappent l'esprit, je juge que les
+proportions mathématiques sont vraies, parce que toutes se rapportent
+à des notions communes. Le principe extrinsèque s'appelle autorité,
+laquelle est divine ou humaine; qui doute qu'il ne faille en tout obéir
+à l'autorité divine? Abraham n'hésita pas d'immoler son Fils. Noë de
+croire le Déluge; personne n'est également obligé de fléchir sous
+l'autorité humaine; lorsqu'elle n'est soutenue ni de l'autorité divine,
+ni des principes intrinsèques; il est cependant libre à y acquiescer
+dans les choses dont la connoissance n'est pas recommandée à chacun: un
+malade fait bien de prendre des remèdes, de l'ordonnance d'un habile
+Médecin; sa santé même s'altérant, elle l'oblige de suivre les conseils
+des Médecins, surtout quand il n'est pas en état de se gouverner par les
+principes naturels.
+
+Dieu manifeste sa divine autorité en la proposant & la découvrant
+lui-même, en la découvrant & la proposant aux hommes par ses Ministres,
+par les Anges, par les Prophètes, les Apôtres. Lorsqu'on propose un
+dogme aux fidèles, pour y souscrire aveuglement, on doit être persuadé
+que celui qui propose n'a pu être trompé, ni ne peut tromper en ce qu'il
+propose. On en est persuadé, soit par un autre Oracle divin, tel que le
+fit Corneille par S. Pierre & S. Paul, par Ananias, soit par les signes
+de la Sagesse divine, témoins infaillibles de son Oracle: alors aucun
+Chrétien ne balance à se soumettre à ce précepte.
+
+Une question, plus délicate est agité par les Docteurs Romains & les
+Réformés; «A-t-il existé depuis les Apôtres une personne, ou une
+Assemblée, qui doive ou qui puisse convaincre les hommes, que ce
+qu'ils proposent, est d'une vérité irréfragable?» Les Romains prennent
+l'affirmative, les Réformés la négative. Cette contestation influe
+beaucoup sur celle du pouvoir souverain sur la Religion. Les Romains
+conviennent, «que le Prince doit la gouverner», Hartus le passe à
+Renaud; ils pensent que tout pouvoir émane du Magistrat politique.
+Suarés le soutient clairement. Les Reformés tombent aussi d'accord, que
+s'il est parmi les hommes un Oracle, s'il est un Prophète infaillible,
+le jugement des Rois & des particuliers doit tellement s'y conformer,
+qu'il seroit impossible aux Princes de l'attaquer de front, & aux
+particuliers de croire & d'agir contre ce qu'il prescriroit, puisque
+tout pouvoir humain & toute action dépend du pouvoir divin: on demande
+«si depuis les Apôtres cet Oracle subsiste.» La question se réunit enfin
+au Pape, parce qu'il est constant que tout Pasteur, tout Prince, tout
+Particulier, tout Concile provincial, national, patriarchal, universel
+même, peuvent se tromper & ont coutume de se tromper.
+
+Ce fondement posé que tout homme est faillible, même le Pape, comme en
+conviennent quelques Docteurs Romains, toute Assemblée visible l'est
+aussi. Examinons jusqu'où chacun est obligé de suivre un jugement
+étranger & faillible. I°, Personne en général n'est obligé de souscrire
+à un jugement directif. S. Chrysostome, traitant cette matière, l'a dit
+autrefois: »N'est-il pas absurde de se laisser entraîner bonnement à
+l'avis des autres. Souvent les principes extrinsèques de la chose, ou
+l'autorité divine démontrent qu'un tel jugement est faillible. Panorme
+& Gerson déclarent qu'il vaut mieux s'en rapporter au sentiment d'un
+particulier, fondé sur l'Evangile, qu'au Pape même: ainsi, les Évêques
+qui tenoient de l'Evangile,« que le »Verbe étoit Dieu, & qu'il n'y a
+qu'un Dieu,» ne devoient point écouter le Concile de Rimini. 2°. Comme
+l'esprit ne fait pas distinctement voir le contraire, personne n'est
+contraint de subir le jugement directif des autres, d'autant qu'il a
+la liberté de s'informer & de tenter si l'on peut parvenir à la
+connoissance du vrai. Il n'y est nécessité que quand la foiblesse de son
+génie, un tems trop court, ou des occupations pressantes le détournent
+de cette recherche. Les Jurisconsultes enseignent que les Juges ne sont
+point absolûment tenus de suivre un rapport de Chirurgie, pour juger une
+blessure, ni celui d'un Arpenteur pour planter des bornes, non plus
+que celui d'un Expert pour apurer des comptes; mais, après une mûre
+délibération, ils sont en état de décider selon la droiture & l'équité.
+
+A l'égard de la Foi, personne ne sçauroit en sûreté acquiescer à un
+jugement directif étranger, moins parce que les Dogmes de Foi sont
+clairs & connus à tous, que parce q'ils ne sont dogmes de Foi, qu'à
+cause qu'ils sont fondés sur l'autorité divine. Les Romains le
+confessent; aussi Clément Alexandrin appelle un prétexte vain celui que
+l'on tire de différens Commentaires, en disant: »qu'il est permis de
+trouver la vérité à ceux qui le veulent. Abraham a cru en Dieu, &
+cela lui a été imputé à justice. La Foi vient de l'entendement, &
+l'entendement de la parole de Dieu. Quelques-uns peuvent être entraînés
+par les autres, comme les Samaritains par une femme: ils croient
+vraiement, non à une parole étrangère, mais ils ont entendu & sçu que J.
+C. est le Sauveur du monde;» de là ce mot du Prophète; le Juge vivra de
+sa foi, non de celle d'autrui: de-là on attribue à la Foi, la plénitude.
+»Le Roi d'Angleterre n'est point répréhensible d'avoir avancé, que
+chacun doit appuyer sur sa propre science le fondement, de fa Foi;» j'en
+dis de même de Zanchius, dont le passage suivant contribuera beaucoup
+à développer cette question. »Le devoir d'un Prince religieux est de
+connoître par la parole de Dieu, & par les dogmes de la Foi, quelle est
+la Religion Chrétienne, & quelle est la doctrine apostolique, à laquelle
+les Églises particulieres doivent s'unir, afin qu'il agisse ou qu'il ose
+agir dans une matière importante; moins par le seul avis des autres,
+que par les mouvemens de sa propre science. Ailleurs la science est
+nécessaire au Prince, parce qu'il faut qu'il comprenne ce qu'il: veut
+faire & qu'il voye de ses yeux: rien en effet n'est plus dangereux pour
+l'État & pour l'Église que le Prince se repose de ses devoirs sur les
+autres; c'est-là l'unique source de la décadence de l'Église Romaine.
+
+»Ce n'est pas en vain, dit l'Évêque d'Elie, qu'on recommande au Roi
+de méditer attentivement la Loi, de ne point dépendre entierement des
+autres, & de ne »pas craindre de décider: il est naturel d'appliquer au
+culte divin ces maximes de la Foi. En vain, dit Dieu, ils m'honorent,
+enseignant des Doctrines & des Ordonnances humaines. S. Paul loue les
+Thessaloniciens de recevoir sa parole, non comme la sienne, mais comme
+celle de Dieu telle qu'elle étoit: dans les choses donc qui sont
+définies de Dieu, personne n'est lié au jugement déclaratif d'un autre
+(qui est une espèce de jugement directif) & ne peut en conscience y
+acquiescer.
+
+L'espèce du Jugement directif, que j'ai appellé persuasif, concernant
+plutôt ce qui n'est pas de la Loi divine, écoute plus volontiers
+l'autorité d'un autre, point trop cependant: comme on ne loue point les
+gens entêtés de leur opinion, on ne goûte point ceux qui, semblables à
+des machines, se laissent conduire par les organes des autres. Il y a
+cette différence entre le Conseil & le Pouvoir, que les Loix conformes à
+la Loi divine obligent, mais le Conseil n'oblige pas. «Le Conseil, dit
+S. Jérôme, est l'opinion de celui qui le donne, le précepte est la règle
+de celui qui le reçoit. Un Conseiller, ajoute S. Chrysostome, ne force
+point à embrasser son avis; on est libre dans son choix, & il est permis
+de prendre le parti qu'on juge à propos; c'est au Magistrat politique à
+décider, toutes les fois qu'on sera partagé dans son Conseil, dont il
+est plus avantageux de peser les avis que de les nombrer.
+
+Souvent on loue, loin de blâmer, l'ignorance du Prince sur le droit
+civil, la médecine, le commerce, l'agriculture, à cause de ses
+importantes occupations; il n'est pas également excusable de négliger
+la Religion, rien n'étant plus digne d'attention & n'intéressant plus
+essentiellement la conservation de l'État. On lit dans l'Histoire
+que les Princes qui ont déposé ce devoir, entre les mains de leurs
+Ministres, ont été aveuglés par les hommes, & punis de Dieu. Ils ont
+perdu leurs États, & assis sur le trône, ne tenant du Prince que le nom,
+ils sont devenus les esclaves de leurs Favoris.
+
+On a coutume de se parer de quelques passages du Vieux-Testament, pour
+démontrer qu'il faut obéir sans réserve au jugement des Pasteurs sur la
+Religion; il s'en faut beaucoup qu'ils soient concluans; le premier est
+du Deutéronome XVII. On ordonne aux Israëlites, »d'exécuter à la lettre
+les ordres que les Prêtres leur donneront. Il est confiant que ce
+précepte regardait les Juges; il ne s'agissoit pas particulièrement de
+la Religion, mais de tout procès capital ou pécuniaire: «Si vous vous
+trouvez, dit la Loi, embarassé pour juger entre le sang & le sang, la
+cause & la cause, la playe & la playe, que toute contestation soit
+terminée entre vous.» La Loi s'adresse, aux Magistrats inférieurs, & non
+au Roi; elle leur enjoint, en cas d'obscurité, de consulter le Sénat,
+qui étoit composé de Prêtres & de Juges, tous habiles Jurisconsultes.
+Les Magistrats inférieurs ne sont point soumis à leur autorité, mais à
+la Loi qu'ils sont chargés d'interpréter: »vous suivrez ce qu'ils vous
+enseigneront suivant la Loi & le jugement qu'ils rendront, sans vous en
+écarter ni à droite ni à gauche: comme si le Roi prescrivoit aujourd'hui
+aux Juges de ne point aller contre ce que les Jurisconsultes leur
+enseigneroient être conforme au droit; car les Jurisconsultes confessent
+eux-mêmes, que le Juge n'est point astraint à leurs consultations. On
+produit encore un passage de l'Evangile: «Ils sont assis sur la chaire
+de Moïse, observez donc tout ce qu'ils vous commanderont d'observer»:
+passage que Stelle & Maldonat Romains commentent, & ont bien expliqué,
+en disant: «Écoutez-les, tant qu'ils enseigneront ce que Moïse a
+enseigné.» Vient ensuite un endroit du Prophète Malachie: »Les lèvres du
+Prêtre garderont la »science & la Loi, ils la recevront de sa bouche;
+parce qu'il est l'Ange du Dieu des Armées. Despense ajoute, on doit les
+suivre, autant qu'ils prêchent la Loi de Moïse, autrement non: Quand,
+poursuit Malachie, ils s'éloignent de la voye frayée; car si on les
+approuvoit, ils serviroient d'écueils à plusieurs, ce qui pouvant se
+trouver, Jérémie traite de fausseté cette opinion que la Loi ne manquera
+point par les Prêtres; le sage ne refusera point son conseil, & le
+Prophète ne recélera point la parole. Le siècle d'Ezéchias & des tems
+plus reculés ont vu ce qu'ils assuroient ne pouvoit arriver; »que les
+Prêtres ne distingueroient point le pur d'avec l'immonde: il est donc
+à craindre que ceux qui conduisent des aveugles ne le deviennent
+eux-mêmes, & qu'ils ne tombent ensemble dans le précipice: la faute d'un
+Directeur imprudent n'excuse point un Disciple trop crédule; il mourra,
+dit Dieu, dans «son iniquité, & je vous redemanderai son sang.
+
+Personne n'étoit obligé de croire les Prêtres qui enseignoient contre la
+Loi ou hors la Loi. Dieu recommandoit surtout aux Prêtres: «N'ajoutez
+rien à la parole que je vous ai prescrite, & prescrivoit à chacun
+du Peuple de s'en tenir à la foi & au témoignage.» À considérer le
+châtiment que le Deutéronome inflige au Juif qui refusoit l'obéissance
+au Prêtre, on étoit convaincu que les Prêtres étoient Juges, & qu'une
+portion de la Magistrature politique leur étoit confiée; vérité que j'ai
+établie ailleurs. Ces passages de l'Ancien Testament, favorables aux
+Prêtres, les concernoient, en tant qu'ils étoient Magistrats, & n'ont
+aucune application aux Ministres de l'Evangile.
+
+Quelques-uns s'appuyent sur un autre passage des Nombres XXVII, XXI où
+Dieu parle ainsi de Josué: «Il se présentera devant le Grand Prêtre
+Eléazar, & lui demandera la volonté de Dieu par l'Uria»; & suivant sa
+réponse, Josué sortira & marchera avec tous les enfans d'Israël & le
+reste du Peuple. Ce passage bien développé n'a aucun rapport à la
+question. L'Urim, qu'on nomme autrepart Urim & Thummin, étoit attachée à
+l'Ephod, que le Grand Prêtre des Hébreux portoit sur sa poitrine, Exod.
+XXVIII, 30. Levite VIII, 8. Elien écrit, que le Grand Prêtre d'Égypte
+étoit le souverain Juge; il avoit à son col un ornement de Saphir,
+appellé la Vérité. Diodore de Sicile Livre Ier. raconte que le souverain
+Juge d'Égypte avoit pendu à son col un cachet ou sceau, composé de
+pierres précieuses, que les Prêtres appelloient la Vérité. Aussitôt que
+le Juge revêtoit ce sceau, la plaidoirie commençoit, & à la fin le Grand
+Prêtre apposoit sur la partie qui gagnoit, ce symbole de la vérité.
+
+Il est clair par ces deux témoignages, que les Nations voisines des
+Hébreux imitoient leurs usages, comme le Démon est le singe de Dieu.
+L'Histoire sacrée, au Livre des Juges VIII, 27. 33. & XVIII. 5. 14.
+remarque que du tems des Juges, Hébreux, les Prêtres des Idoles avoient
+un Ephod, par lequel ils rendoient des Oracles. Elien & Diodore de
+Sicile nomment ce sceau Vérité. Les Septante l'ont «appellé Thummin,
+& l'on dit Urim & Thummin, pour dire qui manifeste la Vérité. Suivant
+Philon, les Juifs ont conservé la maniere dont répondoient l'Urim
+& Thummin: une affaire importante, mise en délibération, on alloit
+consulter l'Ephod; si l'affaire étoit avantageuse aux Hébreux, les
+pierres brilloient d'un feu céleste; si le succès en devoit être
+malheureux, les pierres ne changeoient point. Samuel I. XXX. 7. a laissé
+une belle description, de la manière de consulter l'Urim. David dit au
+Grand Prêtre Abiatar, fils d'Abimelec; «apportez-moi l'Ephod», &
+Abiatar présenta l'Ephod à David, qui interrogea Dieu de la sorte:
+»Poursuivrai-je cette Aimée & l'atteindrai-je? Dieu lui répondit par
+l'Urim, «poursuivez, vous les joindrez & vous les déferez». Dans les
+Nombres est un endroit pareil; là Josué est le Chef des Hébreux, ici
+David conduit le Peuple d'Israël. On ordonne à Josué de se tenir debout
+devant le Grand Prêtre, pour être plus près du Pectoral & de l'Urim qui
+y étoit attaché: de même il est dit qu'on approcha le Pectoral de David.
+
+Plusieurs Sçavans ont remarqué dans Maimonides, que le Grand Prêtre
+avoit coutume d'être debout devant le Roi par respect, & que le Roi ne
+l'étoit devant le Grand Prêtre, qu'en consultant l'Urim; preuve qu'il
+rendoit cet honneur à l'Oracle, non au Grand Prêtre. Là on ordonne à
+Josué d'interroger, ici David interroge. Abimelec ne répond point à
+David, mais Dieu qu'il consultoit par l'Urim: là on parle de la bouche
+de l'Urim, c'est-à-dire, de son jugement, & on prête par métaphore une
+bouche à l'Urim, comme dans le Deutéronome, ou en donne une à la Loi.
+Les Latins, par une même figure, ont formé le nom de présage, _Omen_. Il
+est mieux de l'attribuer à l'Urim qu'à Dieu, comme ont fait plusieurs
+tant Réformés que Catholiques Romains, quoique le sens soit absolument
+le même.
+
+Un autre événement ne permet pas de douter que Dieu parloit & non le
+Prêtre. David, qui soupçonnoit la fidélité des habitans de Ceîlam,
+s'y transporta, & ordonna à Abiatar d'apporter l'Ephod; c'est-à-dire,
+approchez-moi l'Ephod, ainsi qu'il paroît par l'endroit cité. David
+consulta Dieu, & Dieu non Abiatar, répondit à David, que les habitans
+le livreroient à Saul. Quel motif engageoit David à prévenir l'Urim,
+c'étoit le succès de son voyage: Josué est dans la même circonstance;
+en effet, ce qui précède explique ces mots; «Ils sortiront, ils
+rentreront». Moïse supplie Dieu, de mettre à la tête de son Peuple un
+homme qui le gouverne & le conduise. On avoit donc soin de recourir à
+l'Urim pour la guerre & le salut du Peuple: d'autres Oracles décidoient
+pour les autres choses moins importantes; la réponse du Propitiatoire,
+»le soufle, la vision, & les songes. Joseph, après un mûr examen,
+prétend avec raison, que le feu de l'Urim signifioit les victoires, ne
+disant rien de plus. Maimonide ajoute que l'Urim & Thummim ne régloit
+point les affaires des Particuliers, & que la Puissance souveraine avoit
+seule le droit de le faire expliquer. Les Pasteurs qui se prévalent de
+ce passage des Nombres, ne rendent pas leur cause meilleure; il y auroit
+au contraire lieu de les soupçonner d'envahir l'autorité temporelle. Si
+l'on admettoit leurs idées, on ne déclareroit plus la guerre que par
+leurs ordres: il est vrai qu'ils seraient fondés, si leur ministère
+prédisoit les événemens, comme autrefois celui des Prêtres; quoiqu'à
+présent ce soit le témoignage de la divine préscience, & non leur
+jugement.
+
+Au reste, le Grand Prêtre n'interrogeoit point l'Urim en arrière du Roi.
+Le Roi, ou le Général étoit présent au miracle, & on lui approchoit
+l'Urim: qui ne voit combien cela fait peu à notre question? S'il est
+cependant permis d'employer la figure, l'Evangile est notre Urim; &
+Syrachides a dit à propos, «que la Loi fidèle manifeste la vérité, comme
+la consultation de l'Urim». Les Hellénistes traduisent le mot Urim,
+tantôt manifestant, & tantôt par manifestée: est-il plus vrai de le dire
+de la Loi ancienne que de la Loi Chrétienne? Que le Prêtre l'apporte
+donc au Roi pour y lire les promesses, & les menaces divines; mais qu'il
+n'exige pas qu'on ait en lui la foi, qui n'est due qu'à la lumière qu'il
+annonce; & qu'il se souvienne aussi que notre Urim est non-seulement
+gravé dans le coeur des Pasteurs, mais encore dans celui de chaque
+Chrétien: c'est la grâce salutaire qui éclaire tous les hommes. En
+voilà, je pense, assez touchant les jugemens des Pasteurs par rapport au
+Magistrat politique.
+
+Une autre règle générale, qui prépare la maniere de bien exercer ce
+droit, est que le Magistrat politique maintienne la paix dans l'Église,
+car c'en est l'âme. «Le monde connoîtra, dit J.C. que vous êtes mes
+Disciples, à l'amour que vous aurez les uns pour les autres.» Le divin
+caractère de la primitive Église étoit; «qu'un coeur & une âme animoit
+la multitude des Fidèles.» L'Empereur Constantin & ses successeurs
+n'eurent d'autres soins plus empressés que ceux de prévenir ou
+d'étouffer les dissentions. Julien, l'irréconciliable ennemi des
+Chrétiens, crut ne pouvoir mieux réussir à renverser la Religion, qu'en
+fomentant les divisions que les différentes sectes échauffoient parmi
+les Chrétiens. Ammian le raporte ainsi: «Dans le dessein de fortifier
+les indispositions mutuelles, en présence du Peuple, il recevoit dans
+son Palais les Évêques opposés; il les exhortoit de contenir tout
+mouvement de guerre civile, & de soutenir leur secte avec constance;
+comptant que la sédition augmantant la licence, il n'auroit point à
+redouter l'union du Peuple; convaincu que nulle bête farouche n'est plus
+ennemie des hommes que les Chrétiens le sont les uns des autres.»
+
+S. Augustin peint des mêmes couleurs le projet de l'Empereur Julien:
+«Il ne voyoit, dit-il, d'autre voye pour faire disparoître de dessus
+la terre le nom Chrétien, que celle de rompre l'union de l'Église & de
+souffrir toutes les hérésies.» On doit plaindre ce siècle affligé plus
+qu'aucun autre par de tels malheurs auxquels le Clergé contribua plus
+que les Princes, ainsi que l'a remarqué l'Électeur Palatin dans ce qu'il
+écrit à ses enfans: ouvrage que les vrais fidèles de l'Église doivent
+lire & apprendre; mais si les anciennes playes ne peuvent être
+refermées, quoiqu'il n'en faille pas désespérer, puisque Dieu sçait
+ouvrir une voye aux choses impossibles, le devoir du Magistrat
+politique, en cette occasion, est d'empêcher que sur ces vieilles
+blessures il ne s'en fasse de nouvelles: «C'est aux Princes Chrétiens,
+dit Saint Augustin, à assurer sous leur règne la Paix de l'Église leur
+mere.»
+
+Voici les moyens principaux qui en confirment l'union. 1° De s'abstenir,
+autant qu'il est possible, de donner des définitions, sauf les dogmes
+nécessaires au Salut, ou qui y conduisent. Les Jurisconsultes pensent
+unanimement que toute définition nouvelle dans le Droit est dangereuse;
+il en est de même de la Théologie.
+
+Suivant un vieil axiome, «il est dangereux de dire de Dieu même des
+choses vraies.» La maxime de S. Gregoire de Nazianze vient ici à propos:
+«Ne cherchez point à pénétrer la fin de chaque chose.» Ce mot de S.
+Augustin est plus fort: «Plusieurs Auteurs, même les plus célèbres
+Défenseurs de la Foi Catholique, ne se rapprochent pas hormis pour la
+Foi; & celui de Vincent de Lerins: Nous devons suivre & examiner
+avec scrupule le consentement des Saints Pères, moins sur les points
+particuliers de la Loi divine, que sur la règle de la Foi.
+
+Les Pères du Concile de Nicée & de Constantinople, & les Empereurs qui
+les ont convoqués, ne se sont point livrés à la passion de définir;
+après avoir déclaré que le Pere, le Fils & le Saint Esprit sont trois
+personnes, & qu'ils ne sont qu'un Dieu: il s'ensuit qu'ils sont
+consubstantiels; ces Pères ne se sont point tourmentés à différencier
+l'essence de l'hypostase. Les Évêques assemblés à Éphèse & à Calcédoine,
+& les Empereurs, ayant défini qu'il y avoit en J. C. une personne & deux
+natures, ne se sont point amusés à développer avec subtilité l'union
+hypostatique. Dans les Conciles de Diospole, de Carthage, de Milet, &
+d'Orange, les Pères & les Princes qui y assistèrent, pressés de soutenir
+la Grace de Dieu, prononcèrent ouvertement contre Pelage & ses Fauteurs,
+«que l'homme ne peut spirituellement commencer, continuer, ou achever
+rien de bon sans la Grace divine;» mais ils confièrent à un prudent
+silence la plupart des questions sur l'ordre de la prédestination & sur
+la maniere de concilier le libre arbitre avec la Grace. Les Pères de
+l'ancienne Église ont avoué, que les signe visibles du Corps de J. C.
+invisiblement présent, étoient dans le Sacrement de l'Eucharistie;
+mais ils n'étoient pas d'accord sur la maniere dont il étoit présent;
+cependant l'union n'a point été rompue.
+
+Il n'y a qu'un petit nombre de dogmes à définir avec anathème, les
+autres ne le demandent pas: le Concile d'Orange a observé cette
+différence. On lit dans un ancien Concile de Carthage: «Il nous reste
+à déclarer ce que nous pensons sans juger personne, & sans excommunier
+celui qui pense différemment.» Ce qui resserra l'union de l'Église
+Catholique dans les premiers siècles, fut de ne proposer aucune
+définition dogmatique que dans les Conciles généraux; & si les Conciles
+particuliers en donnoient, elles n'avoient de force qu'autant qu'elles
+étoient approuvées des autres Églises: les Souverains ne sçauroient rien
+faire de plus avantageux que de ramener cet usage; car il eu peu de
+ressources dans ces remèdes, que les Médecins nomment topiques ou
+locaux. L'union des parties ne s'apperçoit que par l'unité du corps.
+Rien n'est plus beau que le Canon de l'Église d'Angleterre de l'an 1571.
+«Que les Prédicateurs ayent attention de ne prêcher au Peuple que des
+dogmes conformes à la Doctrine de l'Ancien & du Nouveau Testament, &
+à ce que les Saints Pères & les anciens Évêques en ont recueilli dans
+leurs ouvrages.»
+
+Le principe est le même pour les choses qu'il faut pratiquer, comme pour
+celles qu'il faut croire, quoique sur les premiers les disputes soient
+moins fréquentes. S. Chrysostome dit bien autrefois: »On hésite
+d'observer quelques dogmes, mais on ne cache point les bonnes oeuvres.»
+Pour ne point en altérer l'union, il est important de bien convaincre
+le Peuple, que ces préceptes écoulent de la Loi divine. Sénèque
+désaprouvant les Commentaires sur les Loix, que la Loi ordonne,
+s'écrie-t-il, qu'elle ne dispute pas; il en devroit être ainsi des Loix
+purement arbitraires: cependant Justinien & les autres Empereurs, dans
+le Code & dans les Novelles, rendent volontiers raison des Loix civiles.
+
+En matière de Religion, joignez la persuasion à la sévérité des Loix.
+Platon, Charondas, & les autres Législateurs l'ont employée avec succès.
+Les Empereurs Théodose & Valentinien ont imité ces Sages en 449. «Il
+nous convient de persuader nos Sujets de la vraie Religion.» Justinien
+dit: «Nous nous pressons de leur enseigner la vraie Foi des Chrétiens.»
+En effet, de même que les Empires florissent lorsque les Sujets vouent
+à leur Prince une obéissance volontaire, de même les progrès de la
+Religion sont rapides lorsqu'on l'embrasse de bon coeur. «Rien n'est
+si volontaire, dit Lactance, que la Religion; si l'esprit a horreur du
+sacrifice, il n'y a plus de Religion. Autrement, disoit Thémistius, ils
+adoreront la pourpre & non le Créateur.»
+
+Telle est donc l'occupation la plus précieuse du Souverain de convaincre
+la plus saine partie de son Peuple de l'autorité des témoignages
+divins, & de lui faire comprendre que ses Ordonnances sont justes, & ne
+respirent que la piété: il est plus à souhaiter qu'à espérer que tous
+soient unis de sentimens; l'ignorance ou la malice de quelques-uns ne
+doit point faire perdre de vue la vérité de l'union. La démarche ne
+laisse pas que d'être délicate; il s'agit plus de détourner du mal ceux
+qui résistent aux Loix divines & humaines, que de les forcer au bien. S.
+Augustin a prudemment développé ces deux points dans un de ses ouvrages.
+
+Il est des matières que la Loi divine a laissé indécises, le
+Gouvernement ou la discipline de l'Église, & ses Rits. Si la chose étoit
+nouvelle & facile à manier, il n'y auroit rien de mieux à faire que de
+rappeller la ferveur du siècle apostolique, que le consentement des
+fidèles & des progrès rapides ont consacrée. Selon ce mot, tout étoit
+autrefois mieux disposé; & les changemens qu'on «a essuyés, n'ont pas
+eu un heureux succès: cependant, le tems & le pays méritent quelque
+attention.» S. Jérôme dit sagement: «Regardons comme des Canons
+apostoliques nos usages qui ne seront ni contre la Foi ni contre les
+moeurs. St. Augustin, Épître 118. Soyons indifférens pour qui n'attaque
+ni la Foi ni les moeurs, & ne nous opposons pas pour demeurer unis avec
+qui nous vivons.»
+
+La variété de la discipline manifeste bien la Liberté Chrétienne, &
+n'altéré point l'union de l'Église. Saint Irènée l'écrit au Pape Victor:
+«La différence du Jeûne déclare l'unité de la Foi.» Saint Cyprien
+ajoute: «Les moeurs différentes des hommes & des lieux varient certaines
+pratiques, & cette variété ne rompt point la paix & l'unité de l'Église
+Catholique. Saint Augustin, que la Foi qui enveloppe l'univers, soit
+partout professée quoique son unanimité éclate par des Rits différens
+qui ne touchent point à la vérité de la Foi; car la beauté de la fille
+du Roi est intérieure; ces usages variés décorent son habillement,
+d'où l'on dit, que sa robbe est un tissu d'or varié avec art; mais
+les nuances sont si bien détachées, que les couleurs n'en sont point
+confuses.»
+
+L'Histoire de Socrate fournit plusieurs passages conformes, Liv. 5.
+Chap. 22. Si en cette occasion, le meilleur n'a point prévalu, & que
+le médiocre l'ait emporté, il est prudent de ne le corriger, qu'en
+profitant de l'instant & du consentement universel. «Que tout reste dans
+le même état; un changement perpétuel diminue la bonté des choses.»
+L'Empereur Auguste, chez Dion, l'a répété d'après Aristote & Thucydide;
+& Saint Augustin y a souscrit; «Autant que le changement d'un usage
+apporte d'utilité autant nuit-il par sa nouveauté». Le Souverain agira
+sagement dans les pratiques que la Loi divine a abandonnées à la
+discrétion des hommes, en dirigeant son pouvoir sur les inclinations de
+ses Sujets: le Gouvernement civil en offre des exemples fréquens. Tous
+les jours on permet à des Villes, à des Communautés, qui n'ont aucune
+Jurisdiction, de dresser des Statuts, que le Magistrat politique
+examine, approuve & scelle de son autorité.
+
+Enfin, un moyen propre pour faciliter l'exercice du droit, est que le
+Prince prenne non-seulement le conseil, mais encore, qu'il employe le
+ministère de personnes éclairées; & de peur d'être accablé, qu'il défère
+les affaires particulières à des Cours établies, qui n'étant pas en état
+de les terminer, puissent les remettre à sa volonté; tels étoient dans
+l'ancienne Église sous les Empereurs Chrétiens, les Clergés des Villes,
+les Conciles des Métropolitains, des Exarques, & les Conciles que les
+Empereurs convoquoient: cette matière sera traitée incessamment.
+
+Mais ces maximes de demander conseil, d'aider l'obéissance de ceux qui
+se soumettent, d'observer le degré de Jurisdiction, & tant d'autres dont
+cette matière est susceptible, ne peuvent être durables; ni toujours
+avantageuses; elles s'accommodent aux circonstances; le lieu, le tems,
+les hommes, diversifient ses opérations: convient-il de consulter sur
+une chose connue pour certaine, ni d'espérer un calme prompt au milieu
+de la tourmente? faut'il patienter dans un danger pressant, ou parcourir
+tous les tribunaux tandis qu'on auroit raison de soupçonner la fidélité
+des inférieurs, & d'en craindre la haine, la faveur & autres obstacles
+que prévoit un esprit prudent: il en est comme de la navigation, où les
+écueils ne souffrent pas qu'on tienne une route droite. Je ferai voir
+ici en passant l'erreur de quelques-uns qui distinguent deux puissances,
+l'absolue & l'ordinaire: ils confondent la puissance avec la manière de
+l'exercer.
+
+Le Créateur n'use-t'il pas de la même puissance, soit qu'il agisse
+selon l'ordre qu'il s'est prescrit soit qu'il s'en écarte? Le Magistrat
+politique a cette puissance, soit qu'il se conforme aux Loix, soit qu'il
+s'en éloigne; il est de son équité d'invoquer l'ordre & les Loix dans
+les affaires ordinaires: les Loix sont principalement pour cela, mais
+dans les cas inopinés, il doit agir à l'extraordinaire, au moment qu'il
+peut ne les pas suivre: les espèces sont infinies, l'ordre ou la Loi
+positive est finie. Or, le fini ne sçauroit être la règle de l'infini.
+
+Quoiqu'il soit mieux de se prescrire une règle générale dans les
+affaires ordinaires, s'en détourner quelquefois est peut-être malfaire;
+mais non pas franchir les bornes du droit inhérent au Magistrat
+politique; car ses devoirs appliqués à toutes les vertus, s'étendent
+plus loin que le droit en lui-même. «C'est folie de penser, soutiennent
+les Jurisconsultes, que la Puissance suprême ne peut évoquer à elle sans
+connoissance de cause»: de-là vient l'axiome de l'école, que personne ne
+peut se commander: personne ne peut s'assujettir à une Loi dont il ne
+soit pas possible de rappeller en changeant de volonté. Celui-là est le
+Magistrat politique, qui a le pouvoir de déroger au droit ordinaire: il
+résulte que la Loi positive ne sçauroit limiter le droit du Souverain;
+il est du supérieur de restraindre le droit. Quelqu'un est-il supérieur
+à soi-même?
+
+L'Empereur est si peu soumis à les Loix, dit Saint Augustin, qu'il a
+le pouvoir d'en promulguer d'autres. Affranchissons des Loix, dit
+Justinien, la personne de l'Empereur, à qui Dieu a subordonné les Loix
+mêmes: au reste, est-il libre au Magistrat politique de ne point écouter
+les Loix dans les espèces ordinaires? Je répons avec l'Apôtre S.
+Paul, «qu'il le peut, mais que cela ne convient pas étant contraire à
+l'édification»; ou je répons avec Paul le Jurisconsulte, «il lui est
+à la vérité permis, mais il n'est pas décent. Votre raison, votre
+prudence, dit Ciceron, veulent que vous consultiez moins votre pouvoir
+que votre dignité.» Aussi les Auteurs célèbres opposent-ils souvent ce
+qui est permis à ce qui est décent, ce qu'il faut à ce qui est honnête,
+& ce qui est meilleur, sur-tout en ce qui concerne la magistrature
+politique. Voici le lieu convenable à cette proposition avancée plus
+haut. «L'acte est bon tant qu'on est en droit, quoique l'action ne le
+soit pas»: que le Souverain ordonne imprudemment, ou contre l'ordre,
+& qu'il soit possible d'exécuter sans crime, la nécessité de la
+subordination le fait valoir, dit l'Apôtre; Dieu lui a confié le pouvoir
+suprême; le Sujet a la fidélité en partage. «Ils sont Rois, s'écrie
+Sophocle, pourquoi ne pas obéir?» & alors il faut souffrir l'ignorance
+des Princes.
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+_Des Conciles_.
+
+Voici le moment de parler des Conciles. Tout ignorant sçait, tout homme
+sincère convient que leur autorité est d'un grand poids dans l'Église;
+les Grecs appelloient Conciles toutes sortes d'Assemblées des Églises,
+mêmes particulieres: on le voit dans les écrits de Saint Ignace, & dans
+les Constitutions de Constantin. ce mot cependant est plus usité & plus
+conforme à son origine, lorsqu'il caractérise ces Assemblées, composées
+de personnes réunies de divers lieux. Le Concile est différent du Sénat,
+à qui les Grecs donnent différens noms, en ce que le Sénat est une Cour
+ou une Assemblée formée d'un certain nombre de Citoyens demeurans dans
+une Ville ou autre lieu; au lieu que le Concile n'est point une Cour, &
+que le nombre de ses Membres n'est point limité. Les Grecs ont un nom
+particulier pour désigner l'Assemblée de la multitude, ils l'appellent
+Église, Synagogue, & en ce sens elle n'est point Concile; elle est
+l'Assemblée du Peuple qui habite la Ville.
+
+La tenue des États d'un Empire se nomme en Latin Concile, & en Grec
+Synode: dans les Décrets du Royaume de Hongrie l'Assemblée des Évêques
+& des Grands est appellée Concile. Charlemagne fut déclaré Patrice des
+Romains dans un Concile ou Synode, c'est-à-dire, dans l'Assemblée des
+États, comme l'a parfaitement expliqué Melchior Goldaste, Auteur si
+consommé dans le Gouvernement de l'Empire Germanique: ces Décrets
+apprennent que ce Concile étoit composé d'Évêques, d'Abbés, de Juges,
+autrement dit Comtes, & de Jurisconsultes députés des Villes. La
+plupart des ces Conciles étoient de François & de Goths; on en a
+les Capitulaires dans le recueil des Conciles, & on y décidoit
+indifféremment le temporel & le spirituel.
+
+Un Concile ainsi composé a la Puissance absolue. Dans un État
+aristocratique, tel qu'étoit l'Empire Romain sous Charlemagne, après
+avoir secoué le joug de l'Empereur de Constantinople, il est dans un
+État monarchique le Conseil du Prince, & revêtu d'une autorité plus
+pleine. Les Rois & les Empereurs d'Allemagne avoient anciennement deux
+Conseils; l'un fixe pour les affaires courantes, l'autre indiqué de tous
+les Ordres pour les affaires importantes; ainsi Pépin s'explique au
+Concile de Soissons: «Nous avons ordonné, constitué & décerné, par le
+Conseil des Évêques & des Grands». Le quatrième Concile de Tolède, les
+Pères ratifient ce Décret, de concert avec le Roi, & du consentement des
+Grands & des personnes distinguées; ce sont les propres termes.
+
+Les Rois Hébreux tinrent souvent de pareils Conseils, où ils agitoient
+les choses sacrées & prophanes: on y déféra au Roi Ezéchias & aux Grands
+l'indiction de la Pasque; comme le Roi de Ninive, de l'avis des Grands,
+prescrivit un Jeûne universel. Le Conseil enfin est l'Assemblée de tous
+les Ordres de l'État; le Concile est l'Assemblée des Membres d'un seul
+Ordre: l'usage a prévalu d'appeller Concile les Assemblées formées des
+seuls Pasteurs de l'Église, ou d'eux principalement pour une affaire
+commune; car si on convoquoit les Pasteurs pour recevoir les ordres du
+Prince, je ne pense pas qu'on se servît alors du nom de Concile, par la
+raison qu'on ne donneroit pas le nom d'Assemblée générale à celle du
+Peuple appellé pour être présent à la promulgation d'une Loi.
+
+Persuadé que l'on est de l'utilité des Conciles, on n'est point d'accord
+sur leur origine & leur nécessité: la Loi divine n'enjoint nulle part la
+tenue des Conciles; & c'est une erreur d'imaginer, que les exemples ont
+en cette matière autant de poids, que les préceptes: quoiqu'on ait tort
+de présumer que les exemples tirés des Livres saints soient absolument
+inutiles, ils manifestent l'usage ancien, & servent de modèles dans de
+pareilles circonstances. L'Ancien Testament ne rapporte aucun Concile,
+car autre chose est une Assemblée générale, autre chose est un Concile.
+On convoquoit quelquefois les Lévites dispersés dans les Bourgades, ou
+seuls, ou avec le Peuple; mais c'étoit moins pour recueillir les voix
+que pour écouter les Loix. Ezéchias assembla les Prêtres & les
+Lévites dans la Plaine Orientale, & leur dit: «Écoutez-moi, Lévites,
+sanctifiez-vous,» etc. Dans la nouvelle Alliance nous avons une Loi
+touchant les Assemblées des Fidèles, pour prier, pour assister à la
+lecture des Livres saints, & à la fraction du pain. Il seroit difficile
+de fonder sur ces monumens la nécessité des Conciles. Un fidèle qu'un
+Chrétien aura insulté, doit le traduire devant l'Église, ou devant
+l'Assemblée des fidèles: il est encore marqué, «que Dieu accordera
+les graces que deux ou trois lui demanderont de concert, & que J.C.
+inspirera deux ou trois fidèles qui se réuniront en son nom: Saint Paul
+assurant que l'esprit des Prophètes sera soumis aux Prophètes, entend
+les Prophètes d'une seule Église»; la suite du discours le prouve.
+
+On a plutôt coutume de tirer l'origine des Conciles de l'Histoire
+rapportée dans les Actes Chap. XV. mais on soupçonneroit avec assez de
+vraisemblance que l'Assemblée, dont ce passage fait mention, ne seroit
+pas un Concile selon la signification que l'usage lui a consacré. Il
+s'étoit élevé entre S. Paul, S. Barnabé, & quelques Juifs habitans
+d'Antioche, une dispute sur la force, & l'efficacité de la Loi de Moïse.
+On députa S. Paul, S. Barnabé & des fidèles d'Antioche pour consulter la
+difficulté: s'adressa-t'on aux Pasteurs répandus dans l'Asie, ou à ceux
+de la Syrie, de Cilicie, de la Judée rassemblés en un lieu? point du
+tout, les Apôtres & le Clergé d'une Ville ne sont pas un Concile, on ne
+consulta qu'une Église, ou plutôt les Apôtres, à l'autorité desquels le
+Clergé de Jérusalem, avec les fidèles, joignit son consentement.
+
+Il est plus juste faire remonter l'origine des Conciles au droit
+naturel, bien antérieur à l'établissement de l'Église & des fonctions
+pastorales: comme l'homme est un animal sociable, il aime naturellement
+la société, sur-tout quand quelqu'intérêt commun s'en mêle: les
+Marchands conversent ensemble sur leur commerce; les Médecins, les
+Jurisconsultes s'entretiennent de leur art. Le droit naturel est de deux
+espèces, le droit naturel absolu, nonobstant tout fait humain; le droit
+naturel considéré par rapport aux circonstances. Adorer le Créateur,
+aimer ses père & mère, protéger l'innocence, sont tous préceptes
+immuables du droit naturel absolu: avoir tout en commun, être libre,
+arranger la succession des parens, sont tous préceptes du droit naturel,
+eu égard aux circonstances.
+
+Les choses sont communes de leur nature, jusqu'à ce que les Loix civiles
+les ayent distribuées; les hommes sont libres, jusqu'à ce qu'ils
+deviennent esclaves: les plus proches héritent, s'il n'y a nulle
+disposition testamentaire: la nature souffre tout ce qui n'est pas
+honteux; & cette liberté dure autant que la Loi humaine ne détermine
+rien de plus précis. «Pourquoi, dit Perse, ne me sera-t-il pas permis de
+faire tout ce que me suggère ma volonté, excepté ce qui est défendu par
+le Jurisconsulte Masurius?»
+
+Les Conciles sont de cette dernière espèce de droit naturel. S'ils
+eussent été de droit naturel immuable, les Évêques n'auroient point
+sollicité les Princes de leur permettre d'en tenir; & S. Jérôme
+prouveroit mal que la convocation d'un Concile étoit vicieuse, quand
+il disoit, montrez-moi, je vous prie, quel Empereur a ordonné la
+célébration de ce Concile? Le Concile est une de ces choses, qui,
+souffertes par le droit naturel, dépendent des Loix humaines, soit pour
+être permises, soit pour être défendues; aussi recommande-t'on, aux
+Évêques appellés au Concile d'Agde, de s'y rendre, à moins qu'une
+maladie dangereuse, ou des ordres exprès du Prince ne les arrêtent.
+
+On objectera sans doute, que les Évêques n'ont jamais demandé l'agrément
+des Empereurs Payens: quel besoin d'importuner des Empereurs, qui par
+leurs Édits ne s'y opposoient pas? Les anciens Senatus-Consultes portés
+contre les Assemblées, exceptoient celles qu'un motif de Religion
+animoit. Auguste les avoit accordées aux Juifs, comme le dit Philon dans
+sa Légation à Caligula.
+
+Les Chrétiens adoptoient avec raison ce privilège, afin de pouvoir
+professer réellement avec S. Paul qu'ils croyoient tout ce qui étoit
+écrit dans la Loi & dans les Prophètes. Suétone désigne lui-même les
+Chrétiens sous le nom de Juifs, & dans les Provinces où la plupart des
+Conciles ont été tenus, on suivoit moins le Droit Romain que les Loix
+propres du Pays.
+
+Trajan souffre que les habitans de la Ville d'Amise ayent des
+Collecteurs qui s'assemblent pour lever leurs impositions, parce que,
+sous le bon plaisir des Empereurs, ils suivoient leurs usages; bien
+entendu, dit ce Prince, que dans les autres Villes qui sont assujetties
+à notre droit, cela est interdit; & Pline raconte qu'au tems de Trajan
+on faisoit en Asie des Assemblées dans les Villes. Si donc les Églises
+ont joui du calme, ainsi qu'il est très-souvent arrivé sous les
+Empereurs Payens, rien n'empêchoit que les Évêques ne s'assemblassent:
+il est vrai, qu'au milieu de la persécution, comme les Chrétiens
+ne pouvoient interrompre les Assemblées ordonnées de Dieu, quoique
+proscrites par les Loix, les Évêques ne voulurent point envenimer la
+haine des Empereurs, par des Assemblées suspectes, lorsque les besoins
+de l'Église n'étoient pas pressans.
+
+Saint Cyprien montre en plus d'un endroit que pendant la persécution
+s'éleva l'importante question, si l'on admettroit à la Communion ceux
+qui étoient tombés, mais que les Évêques avoient attendu le calme pour
+s'assembler, & que le Pape Libere n'osa convoquer un Concile à cause
+des défenses de Constantius. Les Évêques Ortodoxes d'Espagne crurent
+nécessaire la permission du Roi Alaric, quoiqu'il fut Arien, pour tenir
+un Concile dans la Ville d'Agde: au reste, ce dont les Empereurs Payens
+ne s'embarrassoient gueres, les Empereurs Chrétiens eurent raison d'en
+prendre connoissance, convaincus que plus un bien est précieux, plus il
+est facile de le corrompre; aussi, loin d'abandonner les Conciles, ils
+les convoquèrent ou les remirent, selon que le succès leur en parut
+devoir être heureux ou malheureux. L'Historien Socrate dit que les
+Conciles généraux ont été indiqués par les Empereurs. Quoiqu'il entende
+les Conciles universels de l'Empire Romain, il est sûr que l'Empereur
+Constantin convoqua les Nationaux; ce passage d'Eusèbe les regarde:
+«L'Empereur qui veilloit attentivement à l'Église de Dieu, envisageant
+les maux qui la déchiraient, & constitué de Dieu l'Évêque commun
+assembla les Ministres du Seigneur.» Constantin confirma non-seulement
+les actes du Concile de Nicée, il publia encore une loi générale,
+qui ordonnoit la tenue d'un Concile tous les six mois; ceux de
+Constantinople, de Calcédoine répètent cette Loi. Les Novelles de
+Justinien & les Capitulaires de Charlemagne s'y sont modelés: on ne
+l'a point depuis observé régulièrement, & on les a remis d'une année à
+l'autre.
+
+Les Assemblées furent si peu à la discrétion des Évêques, que les
+Gouverneurs des Provinces avoient des ordres de forcer les Évêques
+négligens à s'y rendre. Outre les Conciles ordinaires, les Princes en
+convoquoient d'extraordinaires; témoins les Évêques François, Gaulois,
+Espagnols, qui déclarent s'être assemblés par les ordres de leurs
+Princes: ce qui se pratiquoit non-seulement pour les Assemblées qui
+regardoient tout un Royaume, mais même pour les moindres Synodes,
+comme on le voit par celui d'Aquilée, où les Évêques parlent ainsi à
+Valentinien & à Théodose: C'est pour étouffer toute semence de division
+que vous avez pris le soin de convoquer cette Assemblée. Les Évêques de
+Bithinie & de l'Hellespont supplièrent Valentinien de leur permettre de
+s'assembler.
+
+On a coutume d'envisager le droit & le devoir du Magistrat politique
+sur les Conciles, sous trois différens côtés. 1°. A-t-il le pouvoir de
+régler la Religion sans le Concile? 2°. Que peut-il? que faut-il qu'il
+fasse avant le Concile & pendant le Concile? 3°. Enfin que doit-il
+faire après sa dissolution? Pour éclaircir la première question il faut
+concevoir que tout ce qu'on allègue sur la grande utilité des Conciles,
+concerne plutôt la maniere d'exercer le droit, que le droit même: si
+le Magistrat politique recevoit du Concile le droit d'ordonner, il
+cesseroit d'être Magistrat politique.
+
+En effet, le Magistrat politique est celui qui n'est soumis qu'à
+Dieu seul, & qui sous Dieu exerce le pouvoir absolu; d'ailleurs il
+emprunteroit du Concile une portion de son autorité, s'il n'osoit
+ordonner sans le Concile que ce qu'il peut prescrire de concert avec le
+Concile: or, personne ne pouvant donner ce qu'il n'a pas, on conclueroit
+que le Concile a une sorte de pouvoir qui ne lui étant point dévolu par
+le droit humain, devroit lui appartenir par le droit divin. On a
+déjà fait voir que la Loi divine refuse ce pouvoir à l'Église, & par
+conséquent au Concile.
+
+Après avoir établi le droit du Magistrat politique, on demande si sans
+le Concile il peut ordonner quelque chose sur le sacré: à quoi on répond
+hardiment qu'il le peut quelquefois. Ce seroit à ceux qui le nient
+absolument à combattre ma Proposition. Comme ils n'y réussiroient
+jamais, il m'en coûtera moins pour la mettre en évidence.
+
+1°. Combien l'Histoire des Hébreux nous fournit-elle d'exemples? combien
+de règlemens, minutés sans l'avis du Clergé? Je rapporterai les paroles
+de l'Évêque d'Elie, plutôt que les miennes: L'Écriture Sainte se plaint
+si souvent & si clairement des Rois qui n'abolissoient pas les abus, &
+sur-tout la superstition si agréable au Peuple, qu'on ne peut douter
+qu'il ne fût singulièrement recommandé aux Princes d'en arracher les
+racines. Tortus convient que le devoir du Prince est de réprimer les
+abus & la corruption qui se glissent dans la Doctrine; mais après
+qu'ils ont été déclarés par l'Église. Cependant nous montrerons que les
+Princes, avant toute déclaration de l'Église, ont corrigé ces désordres.
+Pourquoi Tortus ne produit-il pas des témoignages, où cette déclaration
+de l'Église a précédé? si elle n'a prévenu, ce n'est plus alors le
+devoir du Prince, il a une excuse valable: je n'ai point réprimé cet
+abus, dira-t-il, l'Église ne me l'a point fait connoître. La faute
+retombe donc sur l'Église, non sur le Souverain, qui ne doit ni agir,
+ni briser les Autels qu'au moment que l'Église s'en sera expliqué;
+cependant nous voyons toujours donner le tort au Prince non à l'Église,
+d'avoir souffert les Temples des faux Dieux. C'est donc lui que regarde
+cette fonction, soit avant la déclaration de l'Église, soit qu'elle le
+déclare ou non, & il rendra compta à Dieu de sa négligence: ainsi,
+outre que tout ce qu'on allègue de cette déclaration de l'Église est
+imaginaire, il est encore hors de saison.
+
+Le Roi de Ninive, sur les menaces de Jonas, ordonne un Jeûne, sans
+consulter les Prêtres, de sa propre autorité & par l'avis des Grands
+de son Royaume. L'Histoire de Théodose, que j'ai déjà citée, est
+remarquable dans le Christianisme. Au milieu des factions des Évêques,
+il entend un chacun, il lit les Confessions de Foi, il implore le
+secours du Très-Haut, il juge, il prononce suivant la vérité; & cet
+événement est de soixante ans postérieur au Concile de Nicée. Le premier
+Concile de Constantinople, que Théodose convoqua, n'ajoute rien au
+Concile de Nicée sur la Personne du Fils de Dieu; il en naquit à la
+vérité une question relative à la définition de Nicée, mais conçue en
+d'autres termes qui pouvoient jetter dans l'erreur ceux qui adoptoient
+la formule de Nicée. On demandoit si le Verbe avoit commencé: tous
+donnent à l'Empereur leur Confession de Foi, les Ariens, les Macédoniens
+& les Eunoméens, si ennemis des Ariens, qu'ils rebatisoient également
+les Catholiques & les Ariens. Il examine chaque Confession; il décide de
+chacune; non-seulement il sépare les Orthodoxes des Hérétiques, mais il
+distingue entre les différentes hérésies, & trouve les Novatiens plus
+excusables que les autres.
+
+Avant cela, ceux qui s'opposoient aux Épiscopaux, disaient nettement
+que l'Empereur avoit lu les écrits, qu'il avoit invoqué les lumières du
+Seigneur, non pour déclarer une vérité connue, mais pour la tirer des
+ténèbres, où les hérésies l'avoient ensevelie; voici les termes de
+Brentius, qui rapporte cette Histoire.
+
+Quel est alors le Juge en matière de Doctrine? l'Empereur n'a pas
+recours aux Évêques comme à ses maîtres; il les mande au contraire à sa
+Cour comme ses Sujets; & après avoir pris l'écrit de chaque Prélat, il
+n'en suit pas aveuglement la décision; il se prosterne devant Dieu Pere
+de J. C. il le supplie de l'éclairer & de lui découvrir, entre tant de
+Confessions de Foi, celle qui est conforme à la Doctrine Apostolique.
+
+Comme l'esprit de parti couvre toujours de nuages les vérités les
+moins obscures, des gens ont essayé d'affoiblir ce qu'on opposoit aux
+Épiscopaux, afin de ne rien épargner de ce qui peut confirmer le droit
+du Magistrat politique. Passons à d'autres exemples.
+
+Constantin renvoye la cause des Donatistes au Proconsul d'Afrique; S.
+Augustin ne relève point en cela l'Empereur; il croit seulement qu'il
+eût été plus édifiant qu'un Concile eût terminé cette affaire. Un
+Évêque, dit le Donatiste, ne doit pas être jugé par le Proconsul, comme
+si le Proconsul agissoit de son chef, & que ce ne fût pas par l'ordre de
+l'Empereur, qui veille particulièrement sur l'Église, & qui en doit un
+compte à Dieu.
+
+La cause des Donatistes offre un autre exemple. Marcellin tint à leur
+égard la place des Empereurs Honorius & Théodose: «Nous voulons qu'en
+notre place vous soyez Juge de la dispute.» Marcellin s'énonce ensuite
+avec beaucoup de modestie: Quoique je sente, dit-il, que c'est une
+affaire au-dessus de mes forces, de juger des Évêques qui devroient
+plutôt être mes Juges; néanmoins parce que cette cause doit être agitée
+devant Dieu & ses Anges, & qu'après un examen, fait sous la protection
+du Ciel, elle doit opérer ma récompense ou mon jugement, selon qu'elle
+sera bien ou mal décidée; avant de rendre la vérité manifeste sur les
+contestations des Évêques assemblés, il est à propos de commencer par
+faire la lecture des ordres de l'Empereur. Cette décision, comme on
+voit, concernoit la Foi; aussi l'Édit porte, qu'il étoit là question de
+reconnoître la Vérité & la Religion. Les Orthodoxes ayant encore attaqué
+les Donatistes sur d'autres points, Marcellin leur dit: Le mémoire que
+vous nous avez présenté, contient une acusation de schisme & d'hérésie
+qu'il faut prouver: comment échapper à ces traits? peut-être
+répliquera-t-on, qu'on ne prononça que sur les crimes de quelques
+vagabonds, quoiqu'on n'en parlât qu'incidemment, & il ne fut pas
+question de les juger.
+
+«Mais ces grandes vérités, quelle est l'Église Catholique? quels sont
+ses vrais signes? quelles sont les justes causes de séparation? & s'il
+faut rébatiser les Hérétiques? furent discutées avec soin. Enfin, comme
+le porte la Sentence de Marcellin, l'erreur démasquée fut contrainte
+de fuir devant la Vérité: cette décision fut sollicitée par les
+Catholiques, & non par les Donatistes.»
+
+Ces exemples ont eu des imitateurs dans les Rois & les Magistrats qui,
+du tems de nos Pères, ont banni de leurs États des erreurs invétérées.
+Je ne blâme point l'adresse de ceux qui appuyent sur les circonstances
+qui ont déterminé à se conduire ainsi, ou qui ont empêché qu'on en
+est autrement. Je veux même que ces faits soient extraordinaires,
+c'est-à-dire, moins fréquens & moins solides; mais la conduite
+différente, en égard au tems & aux personnes, ne forme pas un droit
+nouveau; c'est la prudence à régler les opérations sur le droit déjà
+existant. Personne ne dit sans raisons qu'il ne faut pas de Conciles,
+mais qu'il peut y avoir quelquefois des raisons pour n'en point
+assembler: ces raisons sont, ou parce que le Concile n'est pas
+absolument nécessaire, ou parce qu'il est à présumer qu'il ne sera point
+avantageux à l'Église.
+
+Pour développer ces deux propositions, il est bon de constater quelle
+est la fin d'un Concile universel: il ne s'agit que de celui-là. J'ai
+déjà suffisamment démontré que le Concile n'est point assemblé,
+comme ayant une portion du pouvoir absolu. La fin d'un Concile, dit
+parfaitement l'Évêque de Winchester, est que les Pères, par un jugement
+directif, frayent aux Princes les voyes d'étendre la Religion. De là
+Carloman demande l'avis du Clergé de France, pour faire fleurir la Loi
+divine; Louis le Débonnaire envoya ses Capitulaires au Concile de Pavie,
+ou les articles sur lesquels il vouloit être instruit: à quoi j'ajoute
+que le Concile sert à assurer le consentement de l'Église. Les Apôtres
+employèrent également la science & l'autorité dans la question des
+Cérémonies Mosaïques. L'Église réfuta ceux qui semoient partout que les
+Apôtres étoient partagés, en sorte qu'ils entendoient le vrai, & qu'ils
+l'avouoient tous.
+
+Le Roi Becarede, appliqué à éteindre l'Arianisme en Espagne, ne convoqua
+pas un Concile dans le dessein de régler sa foi; mais il présenta aux
+Évêques la Confession Orthodoxe qu'il avoit dressée lui-même: une
+troisième preuve, c'est que le Clergé & les Conciles, outre le droit
+naturel, tiennent en quelque sorte à la Loi humaine, en vertu de quoi
+ils connoissent des procès comme les autres Tribunaux créés par le
+Magistrat politique, & en empruntent une sorte de coercition.
+
+Aucune de ces fins n'est absolument essentielle à l'Église, & le Concile
+ne l'est pas à ces fins: à quoi bon le Conseil, quand la lumière
+naturelle ou surnaturelle éclaire l'homme? Nous consultons, dit
+Aristote, lorsque nous nous défions de nos forces, & comme n'étant pas
+sûrs de notre discernement. Saint Paul dit, «qu'après que Dieu lui eût
+révélé J. C. son Fils, il n'avoit eu nulle communication avec la chair
+ni le sang, & qu'il n'étoit point retourné à Jérusalem pour voir les
+Apôtres appellés avant lui: Il eut été absurde, s'écrie S. Chrysostome,
+qu'un homme, instruit de Dieu, eût communiqué avec les hommes: & selon
+S. Clément Alexandrin, puisque la parole nous vient du Ciel, ne soyons
+plus curieux de la doctrine des hommes.»
+
+Qu'un insensé nie qu'il y ait un Dieu, que ce Dieu gouverne le monde, &
+qu'il publie qu'il n'y a point de Jugement dernier, que Dieu est auteur
+du péché, que J. C. n'est pas Dieu, que sa mort n'a point accompli le
+mystere de la Rédemption, le Souverain sera-t'il obligé de méditer
+long-tems pour lui fermer l'entrée des charges & le bannir de la
+société? Le passage de S. Augustin est remarquable: «Faut-il un Concile
+pour condamner une erreur connue? Toute hérésie n'a-t'elle reçu sa
+condamnation que dans un Concile?» Il en est peu au contraire à cause
+desquelles on ait été dans la nécessité d'en assembler.
+
+Le Pape S. Léon écrit à Théodose le jeune; «Quand la cause est évidente,
+il est prudent d'éviter le Concile»: il arrive quelquefois que le
+Magistrat politique est si éclairé par les définitions d'un Concile
+oecuménique antérieur, qu'un nouveau ne lui seroit point utile. Le
+Concile de Nicée guida si sûrement l'Empereur Théodose dans le jugement
+qu'il dicta contre les hérésies, qu'il ne fut point obligé d'avoir
+recours à une nouvelle Assemblée: dans ces cas la tenue d'un Concile
+n'est pas nécessaire.
+
+En vain s'efforceroit-on de reconnoître & de constater la décision de
+l'Église, lorsqu'elle paroît partagée en deux partis presqu'égaux;
+situation où étoit l'Afrique au siècle des Donatistes: il est alors,
+sans un Concile, une voie pour approfondir le sentiment de l'Église,
+c'est quand on voit unanimes les Professions de Foi de ceux qui sont
+regardés comme les Pères de leurs Églises; car chacun peut chez lui
+prêcher par écrit, ou de vive voix ce qu'il pense. Saint Augustin
+raconte qu'on s'est comporté de la sorte, & il approuve cette conduite.
+En feuilletant plus attentivement les premiers siècles de l'Église, on
+sera convaincu que les affaires de l'Église & son unanimité étoient plus
+attestées par la communication de Lettres, que par aucun Concile, ainsi
+que l'ont remarqué Bilson, Rainold, & les Docteurs de Magdebourg: de
+plus, il peut arriver que la cause que l'on traite intéresse tellement
+une Église particulière, qu'elle n'ait pas besoin du sentiment des
+autres. Le Clergé de Rome écrit à S. Cyprien: «Le Conseil devient plus
+important à mesure que le mal gagne. Comme la troisième raison, qui
+assemble les Conciles, émane du Magistrat politique, elle les lui
+subordonne entierement; & quoique l'on établisse des Tribunaux soumis à
+lui, s'ils deviennent suspects, ou si l'affaire ne souffre aucun délai,
+il est en droit de l'évoquer à lui»: qu'il soit donc constant que
+les Conciles ne sont pas toujours nécessaires, ni à toutes sortes de
+matières indifféremment. Wittakerus & autres l'ont prouvé; & les Églises
+des Villes libres montrent par leurs exemples qu'elles se conduisent
+bien sans Conciles.
+
+Si les Conciles ne sont pas nécessaires, quelquefois ils peuvent être
+utiles, car tel est le tout, telles en sont les parties. Je ne répéterai
+point ici les plaintes ordinaires de presque tous les siècles, que le
+Clergé est la source des maux qui ont inondé l'Église: je m'en tiens
+à ce que S. Grégoire de Nazianze a transmis de son tems: Les deux
+principaux objets des Ecclésiastiques étoient l'amour de la dispute, &
+la passion de dominer. Il en veut moins aux Conciles des Ariens qu'à
+ceux auxquels il a surtout assisté: «C'est pourquoi, continue-t'il, je
+me suis retiré & je me suis livré au repos & à la tranquillité.»
+Le succès d'un Concile n'est pas heureux quand de violens préjugés
+empêchent la liberté des suffrages, ce qui arrive aux hommes les plus
+intègres, quand il se formera tant de factions, que le Concile, loin
+d'être le sceau de l'unanimité, devient la source de la discorde & de la
+dispute.
+
+Je suis surpris de l'illusion de certains Auteurs, qui imaginent qu'on
+peut être Juge de celui qu'on accuse d'hérésie, & qui ne connoissent
+point dans l'Église la voye de récusation, qu'on admet dans les affaires
+civiles. Les maximes de l'équité naturelle ne devroient-elles pas avoir
+autant d'autorité dans l'Église que dans l'État? Je me souviens qu'Optat
+de Mileve a dit des Jugemens ecclésiastiques: «Il ne nous est pas
+possible d'entreprendre ce que Dieu n'a pas fait; il a séparé les
+personnes dans son jugement, & il n'a pas voulu que le même homme fût
+Juge & Accusateur. Choisissons des Juges, continue Optat, l'un & l'autre
+parti n'en sçauroit fournir, leurs intérêts voilent la vérité.»
+
+Les Pères du Concile de Calcédoine avertissent les Légats du Pape de
+ne point être Juges, s'ils se portent Accusateurs de Dioscore. Saint
+Athanase refusa de se trouver aux Conciles, où la faction ennemie
+dominoit: tel est souvent l'événement des choses, qu'un Concile qui
+pourroit être dangereux pour le présent aura son utilité, s'il est
+différé jusqu'à ce que les esprits soient calmés. L'Apôtre s'écrie
+avec raison: «Le jour éclairera l'ouvrage de chacun, c'est-à-dire sa
+Religion»: & ailleurs, «si vous pensez autrement Dieu le révélera».
+Ces deux passages marquent qu'il faut du tems pour juger sainement:
+cependant tel mal peut arriver qui ne sçauroit attendre les délais d'un
+Concile, il faut un remède plus prompt. Outre que le Magistrat politique
+auroit lieu de soupçonner les Conciles généraux: «Il n'est pas moins du
+ressort de la politique, observe un homme fort habile, d'assembler les
+Évêques, que d'assembler les États, il en résulte la même crainte, les
+mêmes maux, si les Pasteurs ne dépouillent l'homme.»
+
+Doute-t'on qu'il n'y ait eu des Conciles peu heureux? tel fut celui
+d'Antioche sous Constantin, ceux de Césarée & de Tyr. Constantin
+écrivant aux Évêques de ce dernier leur reproche qu'ils sont enfin
+parvenus à soufler la haine & la division, & que leur ouvrage tend à la
+perte du Genre humain. Sous le jeune Théodose, tel celui d'Éphèse qui
+fut un vrai brigandage; si les Empereurs en eussent prévu les suites,
+ils auroient épargné & leurs soins & leurs dépenses. Je conviens que la
+situation de l'Église est triste, quand elle est hors d'état de
+souffrir un Concile; aussi doit-on conserver & reprendre ces Assemblées
+lorsqu'elles instruisent au nom de l'Église les Princes & les fidèles.
+
+Le Magistrat politique exerce son pouvoir absolu avant que l'Église
+ait prononcé, soit qu'elle juge en plein Concile, soit que sa décision
+éclate par le consentement unanime des personnages, qui en différens
+tems & en différens lieux, ont eu une Religion,& des moeurs plus pures.
+Dans chaque siècle on a chez soi des Théologiens judicieux & éclairés,
+& il s'en trouve aussi chez les Étrangers, dont l'autorité n'est pas
+moindre que celle de ses propres Sujets; surtout quand il s'agit du
+dogme qui est commun à tous: ce qui fait que chacun peut dire, qu'il est
+dans la croyance universelle. «On admettoit, dit l'Évêque d'Elie, à la
+Législation des choses sacrées, ceux que la raison suggère d'écouter,
+& qui sont instruits de ces matières. Les Assemblées ecclésiastiques
+doivent enseigner le Roi, ajoute Burhil; si elles ne suffisent pas,
+qu'il appelle les plus habiles.»
+
+Les raisons & les exemples qu'on vient de proposer, prouvent qu'il ne
+faut pas restraindre l'omission des Conciles au seul cas où la Religion
+est sur le penchant de sa ruine; d'autres causes peuvent & doivent
+différer des Conciles: aussi y voit-on demander des Conciles aux
+Empereurs plus souvent qu'ils n'en ont accordés. «Nous supplions votre
+clémence, écrit S. Léon à Théodose, avec larmes & sanglots, d'indiquer
+un Concile en Italie; il ne l'obtint pas. En vain les Empereurs
+auroient-ils le droit de convoquer des Conciles, s'ils n'avoient pas
+celui de les refuser par de justes motifs.»
+
+Les Églises, travaillées du dogme des Ubiquitaires, n'étoient pas dans
+un danger pressant, cependant les Électeurs & les Princes, qui de droit
+ont le soin, de la Religion en Allemagne, étouffèrent ce mal sans
+Concile, de l'avis des gens sages; loués en cela par ceux mêmes qui ne
+reconnoissent point le droit sur lequel cette, correction étoit appuyée.
+Zanchius & les autres Auteurs remarquent que le devoir du Prince est que
+jusqu'à ce qu'il se tienne un Concile libre, (chose assez difficile)
+d'ordonner aux contestans de se servir des termes de l'Écriture,& ce
+sans en venir à une condamnation publique: dès-là le Prince a droit
+d'ordonner avant le Concile & sans le Concile.
+
+Ce Jugement du Magistrat politique, hors du Concile, ne touche point à
+la liberté que le droit divin accorde aux Théologiens de juger: ils sont
+toujours en droit sans Concile de dire leur avis devant lui, ou d'en
+rendre raison devant tout autre, & d'autoriser sur l'Écriture Sainte les
+motifs de leur Jugement. Je résume maintenant: j'avoue que le Concile
+est la voie la plus simple de gouverner la Religion; mais je soutiens
+qu'il est des momens où les Conciles ne sont ni utiles ni nécessaires; &
+je suis surpris que quelques-uns poussent la hardiesse jusqu'à soutenir
+que les Conciles, tenus malgré le Souverain, sont légitimes, lui à
+qui le soin de l'Église est singulièrement confié: ceux-là sont bien
+éloignés de Beze, qui veut qu'on n'assemble un Concile que par les
+ordres & sous les auspices du Prince; bien éloignés de Junius, qui
+assure qu'il est injuste & dangereux à l'Église de convoquer un Concile
+général à l'insçu & sans l'autorité de celui qui gouverne; enfin, bien
+éloignés de ceux qui ont embrassé le parti des Protestans contre les
+Catholiques Romains.
+
+On n'est pas aujourd'hui d'accord sur cette portion du droit & du devoir
+du Magistrat politique envers le Concile. «A-t'il le choix des Évêques
+qui vont au Concile?» Je ne crains point de le lui donner; mais pour le
+mieux faire connoître, je procéderai par ordre.
+
+Au moment que J. C. institua l'Église & la fonction pastorale, l'Église
+pour les affaires qui la touchent, les Pasteurs pour leurs devoirs,
+avoient le choix de ceux qui devoient aller au Concile, & ce en vertu du
+Droit naturel, non l'immuable, mais celui qui subsiste autant qu'on n'en
+substitue pas un autre; parce qu'il n'y avoit encore nulle Loi, nulle
+convention, nul autre moyen qui déterminât ce choix. C'est ainsi que les
+fidèles d'Antioche députèrent à Jérusalem quelques-uns d'entr'eux
+avec Saint Paul & S. Barnabas, tandis que de l'autre côté, le Clergé
+& l'Église de Jérusalem choisirent parmi eux des Fidèles qui
+accompagnèrent les Apôtres à Antioche.
+
+Je ne découvre dans le siècle suivant aucun exemple d'élection faite par
+l'Église. Tous les Prêtres assistoient au Synode de chaque Diocèse. Les
+Évêques d'une Province se réunissoient tous au Concile du Métropolitain,
+hors ceux que la nécessité retenoit chez eux; nulle autre élection que
+celle des Prêtres, des Diacres, que les Évêques menoient aux Conciles. A
+l'égard des Conciles généraux, les Lettres circulaires des Empereurs
+aux Métropolitains marquoient le plus souvent les Évêques qui dévoient
+remplir le nombre fixé par les Empereurs. J'ai extrait ces faits de la
+Lettre des Empereurs Théodose & Valentinien à S. Cyrille. Les Actes
+certifient qu'on expédia de pareilles Lettres à tous les Métropolitains.
+
+Il y est clairement ordonné à Saint Cyrille de choisir les Évêques:
+tantôt les Métropolitains les nommèrent seuls; tantôt ils y appellèrent
+les Évêques de leur Province, & jamais on ne demanda les suffrages de
+leurs Églises. Le Colloque, auquel Marcellin présida, ne fut pas un
+Concile,& cependant il ne fut pas moins important à l'Église. Les
+Évêques qui s'y trouvèrent présentèrent seulement les Lettres de leurs
+confrères Lorsqu'un Métropolitain n'assistoit point au Concile, il y
+envoyoit à sa placé ou un Évêque, ou un Prêtre à qui on donnoit le titre
+de Vicaire.
+
+D'ailleurs, quoique cette maniere d'élire soit ordinaire, il n'est pas
+défendu au Magistrat politique de convoquer un Concile d'Évêques qu'il
+aura désigné, & c'en est assez pour que cela soit censé permis, la
+raison même en est garante, si l'on considéré les fins des Conciles que
+j'ai rappellées plus haut.
+
+1°. Il y a eu plusieurs Assemblées tenues pour l'instruction d'un seul.
+Quoi de plus naturel qu'un Prince forme son Conseil de Sujets qu'il
+croit les plus capables? la Justice, la Guerre, le Commerce, & tant
+d'autres affaires se règlent ainsi; leur Gouvernement n'est point
+différent quant à la Consultation.
+
+2°. Des Conciles ont départi à chaque Évêque la Jurisdiction extérieure
+dont le Souverain les gratifioit. Quoi de plus naturel qu'il choisisse
+celui qu'il décore de cette fonction?
+
+3°. A l'égard des Conciles, tenus pour publier l'unanimité de l'Église,
+il sembleroit plus à propos que l'élection fût au nom des Pasteurs, ou
+des Églises, afin que le grand nombre ratifiât ce que le petit nombre
+auroit décidé. On applaudit volontiers à ceux dont la bonne foi &
+l'habileté canonisent l'élection: ces motifs se tirent non du droit,
+mais de l'usage prudent du droit qui n'est pas uniforme; car quelquefois
+l'élection remise aux Pasteurs reculeroit plus la Paix, que celle du
+Magistrat politique. Aussi dans un Concile dont les délibérations ne
+rouleront que sur le Conseil, ou la Jurisdiction, l'Église présentera au
+Prince des hommes habiles, que son discernement n'auroit pu découvrir.
+
+Je ne prétends point que le Magistrat politique doive toujours élire les
+Membres du Concile, je soutiens qu'il lui est permis de les choisir.
+Marsilius de Padoue a ouvert cet avis: «Il appartient au Législateur,
+dit-il, de convoquer le Concile général, & de nommer les sujets les plus
+propres. Ceux qui excluent les Prêtres du nombre de ces personnes, ou
+qui resserrent le mot _déterminé_ à la simple approbation, forcent
+la signification des termes», Marsilius s'explique de la sorte: «Les
+Législateurs en choisissant des hommes capables de composer un Concile,
+sont obligés de pourvoir à leur subsistance, & de contraindre, s'il le
+faut, ceux qui refuseroient, soit Prêtres ou non Prêtres, à cause du
+bien public; il le prouve ainsi, la Jurisdiction coactive sur tous les
+Prêtres indifféremment & non Prêtres, le choix & l'approbation des
+personnes, la création de toutes les charges, appartiennent à l'autorité
+du seul Législateur, non au Clergé entant qu'il est Clergé.»
+
+Rien n'est plus clair: il rend le mot _détermination_ par celui
+d'élection, il distingue les personnes, en Prêtres & non Prêtres;
+le Législateur détermine par lui même ou par d'autres: dès-là ce
+qu'insititue Marsilius, «que les Villes jettent les yeux sur des Prêtres
+fidèles pour définir les Dogmes, & sur d'autres personnages, selon
+la détermination du Magistrat politique, ne combat point le passage
+précédent, puisqu'il ne l'étend pas aux autres espèces de Conciles, qui
+dressent des Canons qui décident & conseillent sur la Foi. Or, former
+un Concile suivant l'idiome de ce siècle, c'est faire une partie du
+Concile. Constantin le dévelope dans la lettre qu'il écrit aux Pères
+de Tyr. Ainsi quand sur ce que Marsilius avance, «que le Concile est
+composé de Prêtres par des non Prêtres», on nie que le Concile soit
+intègre, c'est comme si on nioit, que l'oeil est une partie de l'homme,
+parce que sa main en est un membre. Voilà jusqu'où les hommes poussent
+la fureur de la dispute. Marsilius n'est pas le seul de ce sentiment. Le
+Sçavant Ranchin, qui défend là cause des Protestans, contre le Concile
+de Trente, l'a embrassé avec chaleur, en s'appuyant de l'autorité de
+Marsilius; & les exemples ne manquent pas.
+
+Le Roi d'Israël appelle auprès de sa personne les Prophètes qu'il
+désire, surtout Michée par le conseil de Josaphat. Les Donatistes, dans
+une Requête sollicitent auprès de l'Empereur Constantin un Concile,
+qui assoupisse leurs différends avec les Évêques d'Afrique: «Nous vous
+supplions, Constantin, très-excellent Empereur, puisque vous êtes issu
+d'un sang juste, vous dont le Pere, entre les autres Empereurs, n'a
+point répandu le sang Chrétien, & que la Gaule n'est point souillée de
+ce crime, Nous supplions votre Religion de nous donner des Juges de la
+Gaule même, pour décider les contestations élevées dans l'Afrique entre
+les Évêques & nous.» L'Empereur ne s'adressa point aux Églises ni au
+Clergé des Gaules, il nomma Juges Matémus de Cologne, Rheticius d'Autun,
+Marin d'Arles & Melchia de Rome.
+
+Au premier Concile de Constantinople, Théodose admit les Macédoniens,
+qui n'auroient certainement point eu la voix des Évêques & des Églises
+Catholiques. Les Actes de Calcédoine ont conservé une Lettre de Théodose
+& de Valentinien, qui ordonne à Dioscore d'amener dix Évêques avec lui &
+non plus, Théodoret observe qu'on n'en prit pas plusieurs. J'ai lu dans
+un Auteur, que les Empereurs s'attachoient aux Évêques distingués par
+leur éloquence & leur bon sens.
+
+L'Histoire du Bibliothécaire Anastase raconte que les Rois de France
+ont usé de ce droit: il en parle dans la vie du Pape Etienne. «Au
+commencement de son exaltation, le Pape envoya en France, où régnoient
+de Grands Hommes, Pépin, Carloman, Charlemagne tous Patrices de Rome,
+priant & exhortant leurs Excellences, par ses Lettres Apostoliques de
+nommer des Évêques célèbres & profonds dans l'Écriture-Sainte & les
+saints Canons pour tenir un Concile à Rome. Les Protestans pressèrent
+l'Empereur Charles V. & les autres Princes de choisir des hommes
+intègres & sçavans pour assembler un Concile».
+
+Je remarque même que quand les Églises ou les Évêques élisent ceux qui
+doivent les représenter au Concile, ce qu'ils font par une liberté
+dative ou naturelle, il reste toujours au Magistrat politique le droit
+de Souveraineté; car tout usage de liberté est subordonné au pouvoir
+souverain; il l'est au point que par de justes raisons, le Prince est
+maître de rejecter les esprits inquiets ou incapables d'une si belle
+mission: maxime constante dans toutes les autres Assemblées.
+
+En effet, si quelque Juge est suspect, le Prince lui ordonnera de se
+retirer, parce qu'il lui est important qu'on juge bien: il en est autant
+des délibérations de chaque Ville, des Communautés, des Marchands, des
+Artisans qui traitent de leurs affaires. Le Magistrat politique peut & a
+coutume d'y statuer ou comme Législateur ou comme Juge.
+
+Après avoir démontré, tant par les anciens que par les modernes, que les
+Empereurs ont fixé le tems & le lieu des Conciles, qu'ils ont proposé
+la matière & la façon de la traiter; j'ajoute qu'ils ont annoncé leur
+translation ou leur dissolution, & on ne peut, je crois, le révoquer
+en doute. J'examine de quelle espèce est le Jugement que le Magistrat
+politique porté dans un Concile. Les Auteurs, dont tout le système se
+réduit à dire, qu'outre les Empereurs, les Évêques ont jugé, attaquent
+un phantôme dont ils triomphent aisément: quel homme sensé peut nier ce
+fait? la difficulté consiste à sçavoir si le droit du Souverain est de
+juger avec les Évêques: que serviroit de le prouver? Le droit universel
+de juger, réside en sa personne, & un Concile ne sçauroit le lui ôter.
+
+Mais seroit-il d'un Prince prudent de s'ouvrir en plein Concile, &
+jusqu'à quel point? la proposition est délicate. Parcourons les
+objets différens des Conciles. Si la fin d'un Concile est le jugement
+déclaratif, c'est-à-dire, s'il faut que les Évêques décident par
+l'Écriture-Sainte ce qui est vrai ou faux, licite ou illicite, on ne
+refusera point à un Prince, instruit des saintes Lettres, ce qu'on
+accorde aux particuliers, d'approfondir l'Écriture, d'éprouver les
+esprits. J'avoue que la majesté d'un seul porte coup à la liberté des
+autres, selon ce passage: «De quelque côté que vous panchiez, César, je
+vous suis, pourvu que j'aye un modèle.» Cependant il sera non-seulement
+avantageux que le Souverain honore le Concile de sa présence, pour en
+régler & modérer les actions; il y doit demander les motifs des avis, &
+proposer ses objections.
+
+L'Empereur Constantin se comporta de la sorte à Nicée. Les auteurs lui
+attribuent le discernement de la vérité, ils disent qu'il fut commun à
+tous les Évêques. Charlemagne dit qu'il étoit l'Inspecteur & l'Arbitre
+dans le Concile de Francfort.
+
+Si le Concile donne son avis au Magistrat politique sur des matières que
+la Loi divine n'a pas définies, s'il lui expose l'usage de l'Église, il
+est mieux qu'il daigne s'informer, qu'il pèse le pour & le contre que
+de se déclarer en plein Concile: «Demandez à plusieurs ce qu'il est à
+propos de faire; mais confiez à un très-petit nombre ce que vous
+voulez faire.» Si le Concile s'assemble pour constater l'unanimité des
+sentimens, la présence auguste du Souverain sera d'un grand poids;
+elle tempérera le feu des esprits vifs & brouillons; en s'abstenant de
+décider il se réserve pour la ratification, & s'assure que le Concile a
+été libre & d'accord.
+
+Les autres Ordres s'éprouvent tous les jours; ils arrangent des projets
+qu'ils soumettent ensuite à l'autorité du Prince. Les Conciles qui
+délibèrent sur des Loix humaines, doivent se conduire ainsi. Quoique le
+Souverain assiste de droit à l'Assemblée, & qu'il ait le droit de juger,
+il est mieux que Spectateur, il la laisse libre; on le sera quand il
+présidera au Concile. Les Empereurs, trop occupés, ont député en
+leurs places: la commission portoit ou de juger avec les Évêques, ou
+uniquement de les présider.
+
+Il est certain qu'au Concile de Calcédoine, les Sénateurs & les Juges
+ont eu souvent la parole & qu'ils ont eu part à la définition de la
+Doctrine. L'Empereur Théodose ne voulut point que le Comte Candidien
+donnât sa voix à Éphèse. L'Empereur Constantin avoit envoyé à Tyr le
+seul Denys, homme Consulaire, pour être témoin de tout. Saint Athanase
+ne dissimule point qu'il abusa de son pouvoir: «Il parloit, dit-il, les
+Évêques gardoient le silence, ou plutôt ils obéissoient au Comte.»
+
+La Ratification, à en croire les Pères Grecs, est le jugement qui, après
+le Concile, appartient au Souverain; il est inhérent à la Magistrature
+politique, qu'il ne peut, ni n'en pas user, ni le déposer. Le Concile
+donne au Prince son avis sur la manière dont il doit se comporter alors;
+il est hors de doute que celui-là doit décider à qui l'on donne un
+conseil, soit qu'il soit entraîné par des témoignages irréprochables,
+& qui sont absolument nécessaires dans la Foi, soit qu'il le soit en
+quelque façon par l'autorité des autres; attendu que la bonté d'un
+acte dépend du jugement de l'Agent. Le jugement d'un homme n'est pas
+servilement attaché à celui d'autrui, à moins qu'il ne soit impossible
+de juger autrement. Celui d'un Concile n'a pas ce privilège: la
+promulgation du Dogme & de la Loi divine demande l'attention
+du Magistrat politique; il faut examiner s'il est conforme à
+l'Écriture-Sainte. Constantin le pense de lui-même, dans sa Lettre aux
+Pères de Tyr, car son devoir est de commander.
+
+Si le Concile, comme plusieurs, par ignorance, par cabale, ou parce que
+la plus faine portion n'a point été écoutée, propose un Dogme qui altère
+la Foi Catholique, & l'Écriture-Sainte, témoins les Conciles de Rimini
+& de Seleucie, plus nombreux que celui de Nicée, témoin le fécond de
+Nicée; le Souverain tiendra-t'il la main à ce que la Loi divine, &
+la conscience instruite par la Loi, dicteront de ne pas faire? Toute
+personne sensée ne bazardera pas de soutenir l'affirmative. Que si un
+Concile règle quelques points qui concernent la discipline de l'Église
+indéfinie par la Loi divine; comme toute police, tirée de la Loi
+naturelle, ou de la Loi positive, est soumise au Magistrat politique,
+c'est à lui de voir si la décision du Concile deviendra avantageuse à
+l'Église, attendu que le jugement du Supérieur est le dernier. Donc le
+Dogme & les Canons essuyent l'examen des Empereurs & des Rois sous des
+objets différens, le Dogme pour subir l'examen de l'Écriture; le vrai ne
+fuit point la lumière, le faux est rejetté après le Concile; les Canons,
+pour en mesurer l'utilité sur les règles de la prudence: leur utilité
+leur fait donner force de Loi; mais tous ne l'obtiennent point. On
+lit dans Balsamon ce titre _des Canons à observer_: tous les anciens
+Conciles offrirent aux Empereurs leurs informations & leurs Canons. La
+formule usitée est dans l'Épître du premier Concile de Constantinople à
+l'Empereur Théodose: «Après avoir rendu à Dieu de très-humbles actions
+de grâces, nous présentons à votre Majesté les Actes du Saint Concile;
+depuis qu'en exécutant vos Lettres nous nous sommes assemblés à
+Constantinople, nous avons d'abord renouvellé la formule de notre Foi,
+nous avons ensuite proposé de courtes définitions qui ont affermi la Foi
+des Pères de Nicée. Nous avons anathématisé les hérésies & les opinions
+dangereuses, nous avons dressé des Canons de discipline, que nous avons
+soussignés: Nous supplions donc votre Majesté de confirmer par vos
+Lettres les Décrets de notre Concile, afin que comme vos Lettres qui
+nous ont mandé, témoignent le respect que vous portez à l'Église,
+d'autres scellent l'objet de nos Décrets.»
+
+Il est écrit dans l'inscription des Canons, qu'ils sont fournis à
+Théodose. Les termes qui chez les Grecs expriment la Ratification, sont,
+«approuver, signer, confirmer, confirmant, fiable»; ils se trouvent
+tantôt dans les Actes des Conciles, tantôt dans les Constitutions des
+Empereurs. On rapporte aux Canons ce que j'ai extrait des Conciles de
+France: «S'il y a à suppléer, c'est à sa prudence; s'il y a à corriger,
+c'est à son jugement; s'il y a quelque chose de bien, c'est à sa
+clémence à y mettre la dernière main..... Que ce que nous avons reglé
+avec prudence soit autorisé par son examen. Si nous avons obmis quelque
+chose, que sa sagesse y supplée; que votre pouvoir promulgue nos
+décisions, en cas qu'elles en soient dignes; que votre Majesté Impériale
+ordonne la révision de celles qu'elle ne goûtera point: les mêmes
+Conciles appellent cette révision, porter les Actes au Jugement
+souverain.»
+
+L'ancienne Église a non-seulement reconnu dans le Magistrat politique
+le droit d'approuver que quelques-uns exercent aujourd'hui; mais encore
+celui d'examiner, de rayer, d'ajouter, & de corriger. Comment peut-on
+dire que quelqu'un approuve, ou reçoit une chose, sans entendre,
+qu'il est le maître de la rejetter? Celui-là consent qui peut ne pas
+consentir, s'écrie Tryphoninus; à quoi se rapporte ce mot de Sénèque:
+«Voulez-vous sçavoir si je veux, faites qu'il me soit libre de ne pas
+vouloir; tout de même Aristote, nous avons le pouvoir de faire & de ne
+faire pas.» Que de Canons condamnés à l'obscurité? Les Capitulaires de
+Charles le Chauve ne renferment pas à beaucoup près tous ceux que les
+Évêques avoient dressés en 856. Bochel observe que cela n'est point
+rare.
+
+«Toutes les fois qu'on tenoit des Conciles, les Décrets n'en étoient
+publiés qu'après avoir été reçus par le Roi dans son Conseil,& qu'après
+en avoir retranché ce qui déplaisoit, comme nous l'avons dit, témoins
+les Conciles de Tours & de Chalons sous Charlemagne, M. Pithou, homme
+respectable, que j'ai toujours révéré, comme mon père le prouve par les
+signatures en lettres majuscules des Capitulaires de Charlemagne & de
+ses Fils.»
+
+Charlemagne à son tour ajouta des dispositions aux Décrets du Concile de
+Thionville: Nous ajoutons cela, dit-il, de nous-mêmes.
+
+Enfin, un Concile prend ses décisions dans la Loi humaine: alors il est
+constant que le Magistrat politique juge après lui; toute Jurisdiction,
+émanant de lui, doit retourner à lui. Le Concile d'Éphèse nous
+l'apprend, quand il dépouilla Nestorius du Patriarchat de
+Constantinople, le Concile supplie l'Empereur de donner force de Loi à
+la Sentence prononcée contre Nestorius. On répondra peut-être que le
+Souverain, assistant au Concile, n'a plus que la confirmation. Je ne
+souscris point à ce raisonnement. Le Magistrat politique, qui donne sa
+voix avec les autres, n'a point décidé comme Magistrat politique, le
+plus grand nombre a pu l'emporter; mais il a son jugement impératif &
+libre: cela arrive aux Magistrats supérieurs, qui jugent dans les Cours
+inférieures; l'exemple est remarquable au Digeste: «Si le Président est
+Juge, on l'appellera selon la coutume, comme si on n'avoit point appellé
+de lui, mais de l'ordre.»
+
+Le Prince exerce ce dernier jugement impératif, tantôt par lui-même,
+tantôt par le ministère de ses Sujets; de même qu'il traite les affaires
+civiles. Les Rois, devant qui l'on se pourvoit, contre les ordonnances
+du Préfet du Prétoire, & les Arrêts des Cours supérieures en attribuent
+la dernière connoissance à des Jurisconsultes, dont ils confirment
+l'avis s'il n'est point suspect, ou ils évoquent à leur personne. Les
+affaires ecclésiastiques essuyoient ces degrés de Jurisdiction. Les
+Empereurs en remettoient la discussion aux Évêques les plus pieux & les
+plus habiles, ou aux Conciles universels, dont ils approuvoient les
+Décrets, après un compte exact: c'est pourquoi on convoqua de nouveaux
+Conciles pour corriger les Conciles précédens; non que le dernier fût
+au-dessus du premier, mais parce que les Empereurs s'en rapportoient
+plus aux uns qu'aux autres. Au reste, il étoit rare que les Empereurs
+attirassent les affaires devant eux. Constantin, après un double
+Jugement ecclésiastique, examina seul la cause de Cécilien, & rendit le
+Jugement définitif: il fit venir les Pères de Tyr, pour lui expliquer
+les motifs de leur conduite. Les Ministres Protestans ont raison
+d'appuyer sur ces maximes contre certains Docteurs de la Religion
+Romaine; il est vrai que la Loi civile peut empêcher l'Appel suspensif,
+tant des choses sacrées que des prophanes; mais elle ne sçauroit fermer
+toutes les voyes d'implorer la justice du Souverain, sur-tout celle
+qu'on appelle querelle, supplication, Appel comme d'abus. Le Prince
+ne feroit pas de son Trône disparoître tout mal; il ne seroit pas la
+terreur des méchans; c'est-là cependant son devoir essentiel. Une
+vieille ne craignit point de reprocher à Philippes de Macédoine, qu'il
+n'étoit pas digne de régner, s'il ne prenoit pas le tems de distribuer
+la justice. Cette vérité étoit si profondément gravée dans le coeur
+de Mécène, qu'au rapport de Dion, il représenta à Auguste qu'il ne
+convenoit pas de confier à un Particulier Sujet un pouvoir si étendu,
+qu'il ne fût pas possible d'en appeller.
+
+Cet exemple me rappelle ce que j'ai avancé dans une matière semblable,
+que le droit du Magistrat politique qui veut décider quelque chose
+contre le Concile, après la tenue, n'a point lieu dans ces questions
+importantes qui regardent le corps de la Religion. Le droit du tout est
+aussi celui des parties: les motifs précédens ne sont pas moins forts
+pour accorder au Magistrat politique la libre ratification dans chaque
+question, que dans plusieurs assemblées; car un Concile pourroit errer
+à chaque question, & le Magistrat politique n'est pas obligé à une
+obéissance aveugle, ni à souffrir dans son État un Dogme faux &
+dangereux, ni à permettre que la vérité soit étouffée. La prudence
+veut qu'on s'oppose à l'erreur qui gagne peu-à-peu, & à ces opinions
+licencieuses dont les progrès deviennent si considérables, qu'on
+n'oseroit les dissiper, sans un danger évident de l'État.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+_De la Législation sur les choses sacrées_.
+
+J'ai jusqu'à présent considéré le pouvoir en général, il en faut
+examiner chaque partie; tout pouvoir est ou public ou particulier.
+Le public s'appelle Législation, le particulier, à l'occasion d'une
+contestation, se nomme Jurisdiction: hors de cette espèce, il conserve
+son nom en général, tel est celui dont le Centurion parle: «Je commande
+à l'un d'aller, il va; de venir, il vient; à un autre de faire, il
+fait»: l'essentiel en ce genre est l'exercice des fonctions inhérentes.
+
+Les Chapitres précédens ont annoncé les principes de la Législation; &
+les exemples de la Législation, comme les plus nobles, ont contribué à
+éclairer le pouvoir en lui-même. On apprend d'eux, qu'on peut porter des
+Loix fur les choses définies par la Loi divine; & qu'à l'égard de celles
+qu'elles a laissées indéfinies, les Loix embrassent toute la Religion,
+ou ses parties: rien ne met le pouvoir souverain dans un plus grand
+jour que de voir dépendre de lui l'exercice public de la Religion. La
+politique place ce droit à la tête de ceux du Magistrat politique, &
+l'expérience le confirme. Pourquoi, sous le règne de Marie, la Religion
+Romaine eut-elle le dessus? pourquoi, sous celui d'Elizabeth l'Anglicane
+prévalut-t'elle? Nulle autre raison sensible que la volonté des Reines,
+ou plutôt celle des Reines & du Parlement. La volonté des Souverains
+détermine les Religions qui dominent en Espagne, en Dannemarck & en
+Suède.
+
+Si ce droit existe, répliquera quelqu'un, l'état de la Religion variera
+sur-tout dans une Monarchie, où la Religion essuyera à chaque règne le
+changement du Maître: il est vrai, & cet écueil n'est pas seulement à
+redouter pour la Religion, il l'est encore pour le Gouvernement. Tel
+est l'artisan, tel est l'ouvrage, tel est le Roi, telle est la Loi:
+cependant la crainte qu'on n'abuse du pouvoir n'en doit priver personne,
+autrement on ne jouiroit point de ses droits. D'ailleurs, quand le
+Magistrat politique seroit le maître de déposer son pouvoir entre les
+mains d'un autre, (chose impossible) le péril n'en seroit pas moins
+évident; on changeroit d'hommes tous faillibles. La Providence divine
+est l'unique azile: Dieu tient les coeurs des hommes en sa main; mais
+il veille particulièrement sur ceux des Souverains: il employe à son
+ouvrage les Rois vertueux & les méchans; tantôt le calme, & tantôt
+la tempête, sont utiles à l'Église: que le Souverain ait à coeur la
+Religion, qu'il médite l'Écriture-Sainte, qu'il prie Dieu assiduement,
+qu'il respecte l'Église; qu'il écoute attentivement les Docteurs; la
+vérité sera de grands progrès; qu'il soit méchant ou corrompu, il lui
+en coûtera plus qu'à l'Église, il sera jugé sévèrement pour l'avoir
+abandonnée; mais l'Église, quoique privée de ce secours étranger, n'en
+est pas moins l'Église, & le fer impie d'un Roi cruel lui inspirera du
+courage, & lui ouvrira des trésors.
+
+«Les Empereurs, dit Saint Augustin, ensevelis dans l'erreur, la
+soutiennent contre la vérité, par des Loix qui éprouvent & couronnent
+les Justes, en résistant à ce qu'elles ordonnent.... Les Rois aveuglés
+par l'erreur, dit ailleurs ce Pere, défendent l'erreur contre la vérité:
+éclairés par le flambeau de la vérité, ils combattent l'erreur en faveur
+de la vérité: ainsi les Loix impies éprouvent les Justes, les Loix
+salutaires corrigent les méchans. L'orgueilleux Nabuchodonosor voulut
+qu'on adorât son image; l'humilié Nabuchodonosor défendit de blasphémer
+le vrai Dieu.»
+
+La Judée sentit plusieurs fois que le changement de Religion dépendoit
+des Rois. Ezechias fils d'Achas, renversa le culte de son père; son
+petit-fils Manassés le rétablit, & Josias son arriere-petit-fils
+le détruisit. On n'a jamais douté de ce droit des Souverains.
+L'Écriture-Sainte loue les Rois seuls d'avoir reculé les bornes de la
+Religion; elle leur reproche de l'avoir abandonnée; c'est ce que dit si
+bien l'Évêque d'Elie: «Un nouveau Roi change-t'il de sentiment, la face
+de la Religion est changée, & ce changement est toujours attribué au
+Roi, comme si c'étoit son propre ouvrage; les Évêques n'étoient pas
+assez puissans pour la rendre meilleure, ni pour l'empêcher de dépérir:
+jamais il ne fut permis à des Sujets de renverser par la force l'usage
+public de la Religion; & les anciens Chrétiens, quelques nombreux qu'ils
+fussent, quoiqu'ils eussent des Sénateurs & des Magistrats, n'eurent
+jamais cette témérité.
+
+Comme il appartient au seul Souverain d'introduire la vrai Religion, il
+lui appartient aussi d'étouffer les erreurs, soit par la douceur,
+soit par la violence. Nabuchodonosor défendit, sous peine de mort, de
+blasphémer le Dieu d'Israël. Le Roi Asa brisa les Idoles. Ezéchias
+marcha sur ses traces; & toujours en vertu du pouvoir souverain.
+Le Seigneur d'un lieu a le droit d'en enlever les Idoles; s'il est
+négligent, le Roi, Maître universel, y remédie. Le Prince a seul droit
+d'en purger les lieux publics, ou les Officiers qu'il commet à cet
+effet. J'interprète de la sorte la Loi du Deutéronome VII. v. 5. «Mettez
+en poudre leurs Autels, brisez leurs Idoles, coupez leurs bois sacrés,
+brûlez leurs statues.»
+
+Si le pouvoir de la Religion est attaché au Magistrat
+politique, l'exécution prompte de ce pouvoir est dévolue aux Sujets. S.
+Augustin l'expose par ce passage: «Aussitôt que vous aurez les ordres,
+exécutez-les: tant que nous n'avons pas la mission nous sommes
+tranquilles; nous volons au moment qu'on nous l'accorde. Les Payens
+adorent les Idoles dans leurs maisons, en approchons-nous? les
+renversons-nous? il est bien plus sûr d'arracher les Idoles de leur
+coeur, lorsqu'ils sont devenus Chrétiens: ou ils nous invitent à faire
+cette bonne oeuvre, ou ils nous préviennent.»
+
+Nicéphore reprit à propos l'Évêque Abdas d'avoir osé toucher aux Idoles
+des Perses; les Chrétiens payèrent cher cette action imprudente. Les
+Temples des Payens ne furent point fermés dans l'Empire Romain, avant la
+Loi de Constantins, couchée dans les deux Codes: Si quelqu'un, dit le
+Concile d'Eliberis, est tué en brisant une Idole, il ne doit pas être
+mis au nombre des Martyrs, parce que ce précepte n'est point écrit
+dans l'Evangile, & que les Apôtres n'en ont point donné l'exemple. Le
+Magistrat politique étend sa sévérité & sur les Assemblées des Payens, &
+sur celles qui, livrées aux superstitions dangereuses, ou tombent
+dans une hérésie manifeste, ou se séparent par un schisme du corps de
+l'Église. Ce motif engagea les Rois Ezéchias, Josias, Asa, Josaphat, à
+détruire les Autels dont le culte divisoit l'unité de la Religion. Les
+Empereurs Chrétiens ont dissipé les Assemblées des Hérétiques, & des
+Schismatiques; ils ont donné leurs Églises aux Catholiques, ils leur ont
+fermé l'entrée des honneurs, & les ont déclarés incapables de profiter
+des Testamens. S. Augustin détaille ces châtimens contre les Donatistes.
+La primitive Église ne désaprouva pas ces punitions qui facilitoient le
+retour des Pécheurs endurcis; mais elle eut toujours en horreur de les
+voir livrer à la mort. Les Évêques de Gaule blâmèrent Idacius & Tacius,
+d'avoir forcé le Prince à punir par le glaive les Priscillianistes. On
+blâma tout un Concile d'Orient d'avoir consenti que Bogomyle fût brûlé.
+
+Ce n'est pas que les Empereurs les plus zélés n'ayent quelquefois toléré
+les fausses Religions. Les Juifs eurent un libre exercice tant qu'ils ne
+tournèrent point en ridicule la Loi Chrétienne, & qu'ils n'attirèrent
+point des Chrétiens à leur secte. Constantin ne ferma point les Temples
+au commencement de sa conversion; il créa des Payens Consuls: Prudence
+le remarque dans un poëme contre Symmaque. Les Empereurs Jovinien &
+Valentinien, Princes dont le zèle a mérité les louanges de l'Église,
+n'épouvantèrent par aucun Édit menaçant les Incrédules & les
+Schismatiques; & loin de se roidir contre les nouvelles hérésies,
+ils donnèrent souvent des Loix sur la police de leurs Assemblées.
+Constantin, Constantius, Valentinien, Valens, Honorius, Arcadius,
+accordèrent aux Chefs des Synagogues les privilèges dont ils
+gratifioient les Évêques. Théodose avertit l'Église de ne point
+recevoir les Juifs, que leurs Chefs réclameroient; Justinien exempta de
+l'anathème les Juifs Hellénistes, Nov. 146. Cet Empereur, ordonnant
+aux Juifs de bannir d'entr'eux ceux qui nieroient la Résurrection &
+le Jugement dernier, ou ne confesseroient pas que les Anges sont des
+créatures de Dieu, se glorifie d'avoir étouffé cette erreur chez
+les Juifs. Les Proconsuls ôtèrent aux Maximianistes les Églises des
+Donatistes, dès que le Concile des Donatistes les eut condamnés.
+
+La raison & les monumens veulent que le droit & le devoir du Magistrat
+politique embrasse le corps & chaque partie de la vraie Religion.
+Seroit-il possible que qui a le droit sur le tout, ne l'eût pas sur les
+parties? Les exemples sont fréquens: Ezéchias brisa le serpent que Moïse
+avoit élevé, & arrêta la superstition naissante. Charlemagne défendit
+d'adorer les Images malgré les décrets du second Concile de Nicée.
+Honorius, Arcadius, réprimèrent par un Édit Pélage & Celestius
+Hérésiarques; & quelques Princes d'Allemagne ont purgé depuis peu leurs
+États du Dogme Ubiquitaire.
+
+Constantin retrancha des questions inutiles dans la crainte d'un
+schisme; Sozomene, Liv. VII. c. 12.1, _Nemo cleric. C. de Sum. Trin_.
+Plût à Dieu que les Princes le prissent pour modèle. Le discours de
+Sisinnius à Théodose étoit bien vrai, «que les esprits s'aigrissent en
+disputant sur la Religion.» Marcien interdit toute dispute sur la Foi.
+Il y a un titre dans le Code de Théodose, de ceux qui agitent les
+questions de Religion. Il y a une Loi de Léon & d'Anthemius, (_L. qui
+in Mon. C. de Epis. & Cle._) qui défendit aux Religieux hors de leurs
+Monastères de parler de Religion ou de Doctrine.
+
+L'Empereur Andronic, grand Théologien, menaça les Évêques qui
+expliquoient avec trop de subtilité ce passage, _Mon père est plus grand
+que moi_, de les précipiter dans la mer s'ils ne déterminoient ces
+dangereuses altercations. Il y eut un tems qu'on n'osa se servir des
+termes propres, parce qu'ils n'étoient point dans l'Écriture. L'Empereur
+Héraclius ne voulut pas qu'on assurât une ou deux énergies ou puissances
+en J. C. Pour ne pas condamner légèrement cette conduite, j'invoque
+l'autorité de Basile: il avoue que plusieurs ne se servoient point des
+termes de Trinité ni de Consubstantiation; & ils évitoient avec soin les
+noms & les termes qu'on ne découvroit point dans l'Écriture. Ailleurs
+il dit sur le terme, _non engendré du Père,_ que la dignité se taisoit
+parce qu'il n'est pas dans l'Écriture. Melece d'Antioche fut un tems
+sans parler des Dogmes, il ne discouroit que sur la reformation des
+moeurs; persuadé qu'il étoit prudent d'en agir de la forte. Une des Loix
+de Platon suspend la publication d'un ouvrage qui n'a pas l'approbation
+des Censeurs.
+
+Les moeurs du Clergé ne font point affranchies des Loix. David exclut
+du Temple les aveugles & les boiteux. Ezéchias & Josias ordonnent aux
+Prêtres de se purifier. Justinien refuse aux Évêques la course, le jeu &
+les spectacles: il dit en un autre endroit, «qu'il est occupé des dogmes
+de la Religion & des moeurs du Clergé. Platine s'écrie avec raison:»
+Plût à Dieu, Grand Louis, que vous vécussiez de notre tems, l'Église a
+besoin de vos saints règlemens & de votre sévérité.»
+
+Il est confiant que le Magistrat politique use de son droit dans les
+choses que la Loi divine n'a point définies. Le Roi de Ninive indique le
+Jeûne, David fait transporter l'Arche, Salomon ordonne la construction
+& les ornemens du Temple, Josias veille à ce que l'argent destiné
+aux usages sacrés ne soit point dissipé. Les Codes de Théodose, de
+Justinien, les Novelles, les Capitulaires des Rois de France renferment
+nombre de Constitutions pareilles.... Elles traitent de l'age des
+Évêques, des Prêtres, des Diacres, de l'Immunité, de la Jurisdiction du
+Clergé, & d'autres points qu'il seroit insipide de rappeller. L'étude
+apprend, & Wittacherus en convient qu'il y a dans ces Loix plusieurs
+chefs ajoutés aux Canons & étrangers aux Canons: Aussi le Roi de France
+représente-t'il au Concile de Trente par ses Ambassadeurs, «que les Rois
+Très-Chrétiens, à l'exemple de Constantin, de Théodose, de Valentinien,
+de Justinien & des autres Empereurs, ont réglé plusieurs points de
+la Religion dans leur Royaume; qu'ils ont promulgué plusieurs Loix
+Ecclésiastiques; que leurs Loix, loin de déplaire aux anciens Papes,
+sont couchées dans leurs Décrets; que Charlemagne & Louis IX. qui en
+sont les principaux auteurs, ont mérité le nom de Saints, & que le
+Clergé de France & l'Église Gallicane, fidèles observateurs de ces Loix,
+ont gouverné l'Église avec piété & avec édification.»
+
+J'avoue que les Empereurs ont eu souvent égard aux nouveaux & aux
+anciens Canons:» de-là, dit-on, les Loix ne dédaignent point de suivre
+les saints Canons; ils sont doublement utiles à un Législateur dans les
+choses que la Loi divine n'a point définies; ils contiennent l'avis des
+gens habiles; ils assurent que la Loi sera agréable aux Sujets. Quoique
+cette considération ne nécessite pas la promulgation de la Loi, elle
+ne lui préjudicie pas. Une Novelle de Justinien donne force de Loi
+aux Canons dressés & confirmés par les quatre Conciles de Nicée, de
+Constantinople, le premier d'Éphèse, & le premier de Calcédoine: par
+ce mot de Canons confirmés, on entend ceux des Conciles provinciaux
+d'Ancyre, de Langres, d'Antioche, & de Laodicée, qui reçus partout,
+étoient au nombre des Canons Catholiques.
+
+L'Église auroit-elle une puissance législatrice? les principes précédens
+décident la question. La Loi divine ne la lui attribue point, c'est
+l'apanage des Princes; il n'appartient pas aux Prêtres de faire des
+Loix. Avant les Empereurs Chrétiens, les Décrets de l'Église sur la
+discipline & les cérémonies ne s'appellent pas Loix, mais Canons: ils
+sont Conseils dans ce qui concerne plutôt chaque Particulier, que
+l'universalité; & s'ils obligent, cette obligation naît de la Loi
+naturelle, non d'aucune Loi positive; en sorte qu'on n'est contraint
+ni à vouloir, ni à ne vouloir pas. A Dieu ne plaise qu'on refuse à
+l'Église, aux Pasteurs, aux Prêtres, aux Conciles toute Législation. Si
+le Magistrat politique, comme l'expérience l'apprend, en accorde aux
+Tribunaux & aux Assemblées, dont l'utilité n'est pas comparable à celle
+de l'Église, pourquoi l'Église n'auroit-elle pas ces avantages, puisque
+le droit divin n'y répugne pas?
+
+J'observe cependant deux choses, I°. la Législation que le Souverain
+communique ne diminue rien de son droit; il la donne comme par
+accroissement _cumulative_, en termes d'École, & non privativement: il
+se défera bien en faveur d'un autre, du droit de promulguer des Loix;
+mais il ne pourra s'en dépouiller. 2°. Il a le pouvoir de corriger ou de
+casser les règlemens d'une Cour s'il est nécessaire, d'autant que l'État
+ne souffre point deux Puissances suprêmes, & que l'inférieure doit
+obéir à la supérieure. Les Canons des Conciles renferment toujours le
+consentement exprès du Prince: «Par l'ordre du Prince, par le décret du
+très-glorieux Prince, du consentement du très--pieux & très-religieux
+Prince, sous le bon plaisir du très-glorieux Prince, le Concile a
+constitué & décerné.»
+
+On répondra sans doute que les Rois ont quelquefois déclaré qu'ils
+étoient soumis aux Canons; qu'ils ont défendu l'observation des Édits
+qui auroient des dispositions contraires aux Canons; c'est comme s'ils
+publioient qu'ils veulent vivre sous leurs Loix,& qu'ils défendent de
+pratiquer ce qu'ils publient contre les Loix. Des professions de cette
+espèce ne touchent point au droit; elles sont l'écho de la volonté du
+Législateur. La clause d'un premier Testament, qui déroge à tout autre
+Testament postérieur, opère la nullité du dernier; non que le Testateur
+ne soit le maître de tester plusieurs fois; mais il est à présumer qu'un
+jugement bien sain n'a point dicté le dernier, à moins qu'il ne déroge
+expressément à la clause dérogative, alors le dernier testament reprend
+toute sa force: il en est ainsi d'une Constitution postérieure. «Vous
+voyez, dit Ciceron, qu'on n'a jamais écouté les Loix abrogées; sans
+cela, presqu'aucune ne seroit anéantie, & toutes éluderoient la
+difficulté de l'abrogation: quand une Loi est annullée, elle l'est de
+façon qu'il n'est plus nécessaire de l'abroger.»
+
+Balsamon répète à chaque instant, que la Puissance donnée de Dieu aux
+Souverains les met au-dessus des Loix & des Canons: il en cite un
+exemple fameux. Le douzième Canon du Concile de Calcédoine statue, «que
+si un Empereur honore une Ville du titre de Métropole, elle jouira du
+titre seul, & les prérogatives resteront à l'ancienne Métropole.» Il
+nomme plusieurs Métropoles que les Empereurs ont érigées de plein droit
+depuis ce Canon: la première Justinienne en Illyrie eut sous Justinien
+le titre de Métropole, & l'Archevêque de Thessalonique ne s'attribua
+plus sur elle aucune prééminence.
+
+Justinien changea dans les élections des Évêques la forme que les Canons
+avoient prescrite; & selon la remarque de Tolet, souvent les anciens
+Canons, sur l'élection, étoient cassés par un Édit du Prince. Un des
+Canons de la primitive Église décerne, «que chaque Ville ait son
+Évêque.» Les Empereurs en exceptèrent les Évêques d'Isaurie & & de
+Tomés, à qui ils unirent plusieurs Villes. Enfin, ce qui confirme
+l'autorité des Loix Impériales sur les Canons, est la maxime du Concile
+de Calcédoine, en vigueur depuis que le Clergé de chaque Diocèse
+garde les Constitutions civiles. Le Concile in Trullo le répète: on a
+amplement prouvé au Chapitre des Conciles, que les Empereurs & les
+Rois cassoient & corrigeoient les Canons, & que les Conciles leur en
+déferoient le droit.
+
+Il est même surprenant que les Canons Apostoliques n'aient pas
+été perpétuellement suivis; apparemment qu'ils contenoient moins
+l'exposition de la Loi divine, qu'un Conseil conforme aux moeurs du
+siècle: telle est cette leçon à Thimotée de ne point élever un Néophite
+à l'Épiscopat. Le Concile de Laodicée la renouvella: cependant Théodose
+respecta peu ce Canon dans l'élection de Nectaire, & Valentinien, dans
+celle de Saint Ambroise: tel est ce précepte de ne point choisir de
+Diaconesse veuve au-dessous de soixante ans. Théodose le renouvella par
+une Loi, & Justinien le limita à quarante ans.
+
+Je ne parlerai point sous silence ces Loix des Rois Hébreux, qui ont
+changé des pratiques ordonnées par la Loi divine. Elle défendoit aux
+impurs de manger la Pâque: Ezéchias, après avoir invoqué le Seigneur,
+en accorda la permission aux impurs. La Loi vouloit que les Prêtres
+sacrifiassent les victimes; cependant deux fois les Lévites, sous
+Ezéchias, remplirent ce devoir à cause du petit nombre de Prêtres. Ce
+n'est pas que les Rois délient personne du lien de la Loi divine, (le
+penser est un crime) mais parce qu'ils sont les meilleurs interprètes du
+droit divin & humain, & qu'ils apprennent qu'en cette occasion la Loi
+divine & l'ordre de Dieu n'obligent point: de même que de simples
+Particuliers, dans des affaires particulieres & pressées, sont en droit
+de faire une telle déclaration, (David & sa suite interprétèrent de la
+sorte la Loi qui réservoit aux Prêtres seuls les Pains de Proposition,
+de ne point arrêter une faim pressante;) de même le Magistrat politique,
+dans les choses publiques & dans les particulières, qui souffrent du
+délai, comme Gardien du Droit divin, permet d'agir par l'avis des gens
+pieux & sages. Je finis par ce trait des Machabées, qui déclarèrent
+permis de combattre l'ennemi le jour du Sabat.
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+_De la Jurisdiction sur les choses sacrées_.
+
+La Jurisdiction est si étroitement liée à la Législation, qu'on ne
+sçauroit posséder l'une au souverain degré, sans y réunir l'autre:
+ainsi dès que la Législation de la Religion appartient, après Dieu, au
+Magistrat politique, il est naturel qu'il en ait la Jurisdiction. La
+Jurisdiction est civile & criminelle. L'effet de la Jurisdiction
+civile fut quand l'Empereur dépouilla Paul de Samosate de son Évêché
+d'Antioche. La Jurisdiction criminelle s'appelle Glaive, de la portion
+la plus éminente: «Le Magistrat ne porte pas En vain le glaive; il est
+le vangeur contre tous les méchans, & par-conséquent contre ceux qui
+attaquent la Religion.»
+
+Ce fut en vertu de cette Jurisdiction que le Roi Nabuchodonosor fit
+mettre en pièces ceux qui blasphémoient Dieu, & que Josias condamna
+à mort les Prêtres Idolâtres. Il est encore de cette Jurisdiction de
+bannir d'un lieu, d'exiler dans autre: Salomon de son propre mouvement,
+comme le remarque l'Évêque d'Elie, confina dans une retraite le Grand
+Prêtre Abiatar, coupable sans doute de Lèze-Majesté. Il auroit également
+été en droit de le corriger, s'il eût péché contre les Loix sacrées,
+comme les Empereurs Chrétiens punirent par l'exil Arius, Nestorius,
+& d'autres Hérésiarques. Esdras & les Grands d'Israël reçurent
+d'Artaxercés la Jurisdiction: ils s'en servirent contre les Juifs
+criminels, en confisquant leurs biens, & en les séparant de la société.
+L'Évangile a rendu ce mot par abjection ou excommunication. De même
+qu'Esdras obtint du Roi de Perse toute Jurisdiction, de même le
+Sanhédrin des Juifs la retint sous le bon plaisir du Peuple Romain & des
+Empereurs, avec le pouvoir d'emprisonner & de faire fouetter.
+
+Les Docteurs Hébreux enseignent qu'il y avoit chez les Juifs trois
+degrés d'abjection; l'un étoit de rester à la dernière place de la
+Synagogue; l'autre de défendre au Peuple de regarder le coupable dans la
+Synagogue, de ne l'employer à aucun ouvrage, & de ne lui fournir de quoi
+vivre que pour le sustenter; le troisième étoit que celui qui par la Loi
+de Moïse avoit mérité la mort ne la subissent point, parce que les Juifs
+n'avoient plus le pouvoir de vie & de mort, étoit évité avec soin, &
+tout commerce lui étoit interdit: c'est ce qu'il faut entendre par le
+passage de l'Épître de S. Jean, où il est dit, qu'on étoit chassé
+de l'Église par l'ambitieux Diotrephes, qui s'arrogeoit une sorte
+d'autorité dans l'Église. Être exclus du Barreau, ne point siéger dans
+le lieu des Archives, & ne pouvoir assister aux Assemblées étoient tous
+châtimens des Loix Romaines, assez ressemblans à cette abjection, ou
+excommunication.
+
+Par cette Jurisdiction on suspendoit un Prêtre de ses fonctions. Josias
+suspendit les Prêtres Schismatiques en leur assignant une pension
+alimentaire. Ainsi, Théodose, Honorius, Arcadius, Théodoric, & les
+Othons déposèrent ou rétablirent des Évêques. Constantin menace de
+contrainte les Évêques désobéissans & obstinés, mais comment le fait-il?
+c'est par la puissance qu'il à sur les Ministres du Seigneur. Le glaive
+renferme non-seulement la privation des emplois qui émanent du Magistrat
+politique, mais de tous les autres offices. Une des peines du Droit
+Romain étoit d'être exclus du Barreau à perpétuité, ou à tems, de ne
+point consulter, de ne point plaider, écrire, témoigner, de ne point
+dresser, signer, écrire un testament, assister aux affaires publiques,
+négocier, ni recouvrer les impôts.
+
+L'infamie est attachée au glaive, ainsi que l'admonition, peine moindre
+que l'infamie, & qui étoit réservée aux Censeurs Romains. La Sentence
+du Censeur, dit Ciceron, ne répand que de la honte sur le criminel: on
+l'appelle ignominie, parce que sa force est dans le nom. Festus Pompée
+place l'ignominie au nombre des peines militaires.
+
+La Jurisdiction des choses sacrées appartient au Magistrat politique,
+comme une portion de son pouvoir. Baliamon, excellent Canoniste, ne
+l'a point oublié au Canon XII du Concile d'Antioche; voici ses termes:
+«Comme on a statué qu'il ne sera permis à personne d'en insulter une
+autre, peut-être que l'Empereur, dont la puissance s'étend sur l'Église,
+citera le Patriarche devant lui, comme un Sacrilège, un Hérétique.
+Plusieurs exemples prouvent que les Empereurs se sont comportés de la
+sorte.»
+
+Maintenant quelle est la Jurisdiction propre du Clergé? (toute Loi
+humaine mise à part) & quelle est celle qu'elle emprunte de la Loi
+civile? Le Clergé n'a aucune Jurisdiction propre, c'est-à-dire, nul
+pouvoir impératif ou coactif; l'essence de sa fonction ne dénote rien
+de semblable. Aristote observe que la fonction du Pontife n'a rien de
+commun avec la Puissance suprême. La Jurisdiction est temporelle, elle
+coule du Magistrat politique.
+
+Les Prêtres, à la vérité, ont eu une Jurisdiction sous la Loi naturelle;
+ce n était pas leurs fonctions, mais leur qualité de Magistrat qui
+la leur donnoit; & quoique le Souverain ne revêtît point alors le
+Sacerdoce, il n'y eut point de Sacerdoce sans pouvoir. Le nom de _Cohen_
+devint commun aux Prêtres et aux Magistrats, & il se conserva long-tems
+chez les Nations. Les Druides parmi les Gaulois étoient du sang le plus
+noble. Hérodote témoigne qu'en Epire les Prêtres étoient les plus riches
+& les plus nobles. En Cappadoce, au rapport de Strabon, qui étoit du
+Pays, le Sacerdoce étoit la première dignité après le Roi. Les Rois &
+les Prêtres étoient presque d'une naissance égale. Tacite dit que chez
+les anciens Germains il n'étoit pas permis de corriger, de mettre en
+prison, ou de fouetter quelqu'un sans la permission des Prêtres. Dans
+l'Aréopage d'Athènes c'étoit un Prêtre qui présidoit. Les Vestales à
+Rome vivoient sous le pouvoir des Pontifes, ils en ordonnoient les
+châtimens: tantôt elles étoient enterrées vives, tantôt elles étoient
+flagellées: ils interdisoient les Prêtres de leurs fonctions, ou les
+punissoient. Lentulus dit dans le Sénat que les Prêtres étoient les
+Juges de la Religion, non-seulement parce qu'ils en étoient parfaitement
+instruits, mais encore qu'ils y avoient une sorte de pouvoir.
+
+La Loi de Moïse accordoit aux Prêtres, & sur-tout au Grand-Prêtre une
+Jurisdiction toujours subordonnée au Magistrat politique; soit que
+la Puissance fût entre les mains du Roi, soit qu'elle fût rendue à
+l'Assemblée de la Nation; en sorte que quand il n'y avoit point de Rois
+ni de Juges, le Grand Prêtre, comme le Citoyen le plus respectable, prit
+les rênes du Gouvernement: témoin Héli, témoins les Asmonéens, Joseph
+& Philon assurent que la principale noblesse des Juifs étoit celle
+des Prêtres. Un seul passage constate que les Prêtres ont exercé la
+Magistrature: «On punissoit de mort celui qui n'obéissoit pas au
+Prêtre»; cette Loi approchoit le Grand Prêtre du Souverain.
+
+Comme les Pontifes étoient excellens Interprètes de la Loi, le sacré &
+le prophane étoient indifféremment la matière de leurs décisions. La
+distinction du temporel & du spirituel étoit alors inconnue; on portoit
+à leur Tribunal les meurtres, les assassinats & toutes les autres
+affaires. Dieu dit, dans Ezéchiel, en parlant des Prêtres: «Ils seront
+Juges des différends, & mes Jugemens seront leur règle. Joseph avance
+avec raison que les Prêtres avoient la Police, qu'ils connoissoient de
+tous les procès, & que la Loi les avoit commis pour punir les coupables.
+Dans l'explication du Deutéronome, le Pontife & les Sénateurs,
+ajoute-t'il, prononcent des choses justes.» Philon, parlant de Moïse sur
+son Tribunal, dit que les Prêtres s'assurent. J. C. par la Loi nouvelle
+n'ayant assuré aux Pasteurs aucune domination, ne leur a point départi
+de Jurisdiction, c'est-à-dire, de coërcition, qui est la vraie
+signification du mot Latin.
+
+Il ne sera cependant pas inutile de parcourir les actions des Pasteurs
+ou de l'Église, qui ont une apparence de Jurisdiction, & qui figurément
+mériteroient ce nom. Je ne me fixerai qu'à celles qui indépendantes de
+la Loi humaine ou de la volonté du Souverain, ne tiennent rien de
+leur Législation. Cette verge dont Saint Paul menace les Corinthiens,
+ressemble beaucoup à la Jurisdiction; voici les termes de l'Apôtre:
+«User de sévérité, juger avec rigueur les opiniâtres, ne point
+pardonner. Ils expriment un châtiment exemplaire»: par elle Ananias &
+Saphira reçurent la mort, Elymas perdit la vue; Hymenoeus, Alexandre &
+le Scélérat de Corinthe furent livrés au Démon. Ce dévouement à
+Satan étoit si prompt, qu'il s'emparoit sur le champ du corps, & le
+tourmentoit. Saul l'éprouva après que Dieu l'eut abandonné, selon
+Saint Chrysostome, Saint Jérôme, Saint Ambroise, Théodoret, Sédulius,
+Oecuménius, Théophylacte & Pacianus.
+
+Les siècles attestent que quand le Souverain négligeoit de veiller &
+de purger l'Église des abus qui s'y glissoient, Dieu y suppléoit
+extraordinairement. Les Corinthiens ayant prophané le Sacrement de
+l'Eucharistie, plusieurs tombèrent malades, plusieurs en moururent.
+Saint Cyprien raconte que depuis ce tems, «le Baptême chassoit les
+Démons de ceux qui étoient baptisés, & qu'il y rentroit après un nouveau
+crime, afin qu'il fût constant que le Baptême délivroit du Démon les
+fidèles, & qu'ils en devenoient les victimes au moindre relâchement.»
+
+Aussitôt que le Peuple d'Israël eut touché la Terre promise, la manne
+cessa de tomber: aussitôt que les Empereurs eurent pris la tutelle de
+l'Église, qu'ils en eurent proscrit ceux qui la déchiroient au-dedans &
+au-dehors, les marques terribles de la colère divine cessèrent:
+cette vengeance divine étoit plutôt une Jurisdiction divine qu'une
+Jurisdiction humaine. L'Apôtre n'avoit aucune part à l'ouvrage, c'étoit
+tout entier l'ouvrage de Dieu. Dieu vouloit manifester la vérité de
+l'Evangile; & comme la présence, la prière, ou le toucher des Apôtres
+guérissoit les malades & chassoit les Démons, leur imprécation attiroit
+les maladies & les Démons. S. Paul n'étoit pas plus le maître de livrer
+les hommes au Démon, que Saint Pierre, Saint Jean, de guérir ce boiteux,
+eux qui avouent n'y avoir aucune part, & qui rapportent à Dieu tout le
+miracle. Dieu sur les prières ferventes de son Église, frappoit souvent
+les coupables: on blâme les Corinthiens de n'avoir point souhaité qu'on
+les délivrât de cet incestueux, & l'Apôtre écrivant aux Galates ne
+commande pas, il exhorte: «plût à Dieu qu'on extermine ceux qui vous
+détournent du vrai chemin.»
+
+L'usage des Clefs, qui est la fonction perpétuelle des Pasteurs, est une
+sorte de Jurisdiction: ainsi J. C. appelle-t'il l'application à chaque
+homme des promesses & des menaces de l'Evangile. Il en est de la
+Législation à la Jurisdiction comme de la prédication à l'usage des
+Clefs. Selon cette figure, la prédication de l'Evangile se nomme
+Législation; & l'usage des Clefs Jurisdiction. La Loi de J. C. & sa
+Jurisdiction exercent son pouvoir sur les âmes, non-seulement en
+prononçant au Jugement dernier, mais dès cette vie, en retenant ou
+remettant les péchés.
+
+«Celui-là seul lave les péchés, dit Hilaire le Diacre, qui seul est mort
+pour les péchés; aussi il n'y a que Dieu qui efface les péchés du monde,
+étant l'Agneau qui ôte les péchés du monde. Selon Lombard, Dieu a donné
+aux Prêtres le pouvoir de lier & de délier, c'est-à-dire, de montrer
+les hommes liés ou déliés: ensuite, le Ministre de l'Evangile a autant
+d'autorité dans le Tribunal de la Pénitence, que le Prêtre de la Loi
+légale en exerçoit sur les Juifs attaqués de la lèpre, simbole du
+péché.»
+
+«Quand Saint Cyprien annonce que le Prêtre est Juge à la place de J. C.
+il ne s'écarte point du sens de Saint Paul, qui dit: C'est pour J. C.
+que nous faisons la Mission, parce que le Prêtre prononce l'Arrêt de
+J. C. On ne reçoit pas de nous, poursuit S. Cyprien, la rémission des
+péchés, mais nous invitons à la Pénitence, en peignant l'énormité des
+péchés. Saint Ambroise est du même avis: le Prêtre qui exhorte un
+Pénitent fait son devoir, & n'a les droits d'aucune Puissance. Le
+Pasteur, s'écrie Saint Augustin, est quelque chose pour administrer les
+Sacremens, & dispenser la parole; mais il n'est rien pour corriger &
+pour justifier, puisqu'alors l'opération est toute intérieure, & ne
+vient toute entière que de celui qui a créé l'homme, & qui restant Dieu
+s'est fait homme. S. Jérôme ne dissimule point que comme le Prêtre de
+l'ancienne Loi guérissoit, ou laissoit le Lépreux tel qu'il étoit; de
+même, l'Évêque ou le Prêtre lie ou réconcilie un Pécheur; & ailleurs,
+quelques-uns n'approfondissant point la force de ce passage, se laissent
+aller à l'orgueil des Pharisiens & s'imaginent qu'ils perdent les
+innocens & sauvent les coupables, comme si Dieu consultoit moins la vie
+des Pécheurs que la Sentence de son Ministre: on connoît par-là que le
+Ministre qui erre dans le droit ou dans le fait, rend nul l'effet des
+Clefs.»
+
+On voit encore une Lettre de Nicon à Euclistius sur l'excommunication
+injuste. La Jurisdiction ne se gouverne pas de la sorte: la Sentence
+d'un Juge ignorant est exécutée à cause de l'autorité dont il est
+revêtu. Un Pasteur avec l'usage des Clefs n'a pas plus de Jurisdiction
+qu'un Prédicateur qui décide bien ou mal.
+
+L'imposition de la Pénitence est unie à l'usage des Clefs; elle est
+générale, lorsque S. Jean-Baptiste dit aux Juifs: «Faites des fruits
+dignes de Pénitence; & que Daniel invite le Roi de laver ses péchés dans
+la miséricorde»; elle est particulière, lorsqu'on fait une restitution,
+ou qu'on déteste ouvertement un crime public; ces deux espèces ont
+rapport à la Loi, non à la Jurisdiction; mais si l'on prescrit
+spécialement ce que la Loi divine n'a pas spécialement défini, c'est un
+conseil, non un acte de Jurisdiction; qualification que les anciens
+lui ont souvent donnée, de même que les Philosophes, les Médecins, Ces
+Jurisconsultes, les amis que l'on consulte, ne jugent pas, malgré le
+danger qu'il y a quelquefois de négliger leurs avis; de même un Pasteur
+ne contraint point un coeur en lui donnant un conseil salutaire.
+
+On a encore prêté à l'usage des Clefs une image de la Jurisdiction,
+comme de ne point communiquer à certains les signes de la Grâce; ce
+seroit également un acte du ministère plutôt que de Jurisdiction
+de baptiser, de présenter l'Eucharistie à la bouche ou à la main,
+conformément à l'ancien usage, comme de s'en abstenir. Nulle autre
+différence sensible entre les signes visibles & les signes vocaux; par
+conséquent le droit en vertu duquel le Pasteur représente à un scélérat
+la Grâce de Dieu, est celui en vertu duquel il lui refuse le Baptême,
+qui est le signe de la rémission, ou l'Eucharistie, qui est celui de la
+communion avec J. C. parce qu'il ne faut pas accorder le signe à l'homme
+qui ne mérite pas la Grace comprise sous le signe, ce seroit prodiguer
+la grâce aux Pécheurs.
+
+Le Diacre avoit coutume de proclamer dans l'Église les choses saintes
+aux Saints: l'usage eût blessé la vérité & la charité, si on eût admis
+à la sainte Table un indigne qui mangeoit & buvoit son jugement. Le
+Ministre donc suspendant son acte, & n'exerçant aucun pouvoir sur les
+actes étrangers, il semble que son ministère concerne davantage
+l'usage de la liberté, que l'exercice de la Jurisdiction: tel est par
+comparaison le Médecin, qui près de l'hydropique lui refuse l'eau qui
+lui seroit mortelle: tel est un homme sans reproche, qui dédaigne le
+salut & le commerce d'un homme perdu de réputation: tel est un homme
+sain qui suit un lépreux, ou toute autre maladie contagieuse.
+
+Voilà les actes propres aux Pasteurs; voici ceux qui sont propres à
+l'Église, ou que les Pasteurs ont en commun avec l'Église. 1°. Le
+«Peuple, pour parler avec Saint Cyprien, fidèle aux Commandemens de J.
+C. doit se séparer du Pécheur public: il est enjoint à chacun, combien
+plus à tous, d'éviter les faux Prophètes, de fuir un Pasteur étranger,
+de rompre avec ceux qui sèment de faux dogmes, & souflent la discorde.
+2°. On interdit aux fidèles le commerce des hommes, qui, sous le nom
+de frères, sont des impudiques, des avares, des idolâtres, des
+calomniateurs, des yvrognes, des voleurs, des hérétiques & des impies.
+Éloignez-vous d'eux, prévient l'Apôtre, point de familiarité; ayez-les
+en horreur, & gardez-vous de manger avec eux; de tels hommes, remarque
+l'Apôtre Jude, sont autant de taches dans les agapes ou festins des
+Chrétiens.»
+
+L'Écriture, usant de ces termes, fait voir que tous ces actes sont des
+actes particuliers: la conduite de l'Église est-elle autre que celle
+d'un disciple qui quitte un maître ignorant, où d'un honnête homme qui
+renonce à l'amitié & au commerce des scélérats. Les termes qui ont
+prévalu dans la suite, «de déposer des Pasteurs, d'excommunier les
+fidèles», semblent plus approcher de la nature du pouvoir extérieur;
+mais il faut mesurer les termes à la chose qu'on veut exprimer, non la
+chose aux termes qui l'expriment. L'Église dépose un Pasteur, quand elle
+le prive des fonctions pastorales; elle excommunie un Chrétien, quand
+elle le sépare de sa communion: cette sévérité coule de l'autorité
+spirituelle, & n'entreprend rien sur l'autorité temporelle. Quoiqu'il
+y ait une Sentence qui prononce la déposition ou l'excommunication,
+l'Église n'en a pas plus de Jurisdiction; c'est pourquoi on dit que les
+fidèles jugent les Infidèles. En effet la Jurisdiction est du Supérieur
+sur l'inférieur, & le jugement est souvent entre égaux; de-là cette
+maxime: Ne jugez pas de peur d'être jugés.
+
+Après avoir parcouru ce que l'Église tient du droit divin, il est bon de
+considérer ce qu'elle a pris du droit canon & du droit civil; le
+droit canonique est un droit formé par le conseil des Pasteurs & le
+consentement de l'Église sur des cas dont la décision n'étoit pas
+évidente: par exemple, de différer quelque tems à admettre à la sainte
+Table les pécheurs d'habitude; agir autrement n'étoit pas un crime, mais
+ce délai étoit plus avantageux & aux Pécheurs & aux autres fidèles; aux
+Pécheurs qui pleuroient leurs fautes plus amérement; aux fidèles qui
+avoient devant eux de si tristes modèles.
+
+Ceux qui avoient commis un crime affreux pleuroient d'abord leur faute
+hors la porte du Temple: on les appelloit Battus de la tempête, ou les
+Ardens: ils étoient ensuite Ecoutans, ou sous la férulle; après cela ils
+étoient prosternés, puis ils étoient comme au rang des Cathécuménes;
+alors on les souffroit assister aux prieres des fidèles; & enfin on les
+admettoit aux saints mistères. Les Esseniens punissoient les coupables
+avec autant de sévérité. Joseph l'observe: «Ils banissent de la société
+les criminels dignes de mort; les blasphémateurs & les pécheurs
+d'habitude ne vivent pas avec les autres, mais ils macèrent leurs corps
+par les herbes, la faim & les mortifications.» Les Juifs de ce siècle,
+qui ne sont que de simples Particuliers, n'infligent point de peines. Un
+assassin reste à la porte de la Synagogue, & crie qu'il est homicide,
+d'autres sont flagellés ou réduits au pain sec, & on en exile d'autres.
+La soumission des coupables supplée à l'autorité des Juges.
+
+Reprenons les Canons de la discipline ecclésiastique: en vain les
+attribueroit-on au droit divin, comme s'il étoit permis à quelqu'un de
+faire grace du droit divin. Les Évêques ont toujours été les maîtres, vu
+l'état du Pénitent, de prolonger ou de diminuer le tems; témoin le Canon
+II. & V. du Concile d'Ancyre; on communioit même ceux qui étoient en
+danger de mort. Le Concile de Nicée reconnoit que c'est un ancien &
+louable usage, conforme en cela à la pratique des Esséniens qui
+les recevoient à l'article de la mort. A entendre Joseph, «ils
+s'assembloient & disséroient de remettre les péchés jusqu'à l'article de
+la mort». Ces obstinés, à qui la parole divine interdit les Sacremens,
+sont seulement privés de la communion de leur Province, d'autres déchus
+de la communion des Clercs, sont réduits à la communion des Laïcs,
+en sorte que le même crime excommunie le Laïc, prive le Clerc de ses
+fonctions, & lui laisse la communion des Laïcs.
+
+S. Augustin pense qu'il est dangereuse d'employer l'excommunication,
+«quand la contagion du péché a infecté la multitude»; exception qui ne
+seroit pas admissible, si l'excommunication étoit fondée sur le seul
+droit divin. Eh! ne sçait-on pas que plusieurs règlemens, scellés du
+consentement des hommes, tant que le pouvoir suprême ne les a point
+consacrés, loin d'être des Loix, n'obligent personne, à moins qu'on
+n'invoque la Loi naturelle, qui veut qu'on évite les obstacles.
+
+Il en est ainsi des Canons, & des décisions appuyées sur les Canons.
+-L'Apôtre S. Paul conseille de s'adresser aux Laïcs pour discuter les
+affaires légères; de choisir des Clercs pour les affaires importantes.
+La remontrance, fruit de l'équité naturelle, prévenoit ces jugemens,& on
+ne reçevoit l'accusation contre un Prêtre de bonnes moeurs, que sur le
+témoignages de deux ou trois personnes dignes de foi.
+
+Depuis que les Empereurs eurent fait profession du Christianisme, on
+distribua une portion de la Jurisdiction aux Pasteurs, comme participans
+aux fonctions publiques. Ils l'obtinrent sous trois titres différens, du
+droit ordinaire, du consentement des parties, par délégation: on accorda
+de droit ordinaire aux Évêques de juger les affaires, ecclésiastiques.
+L'Empereur Valentinien premier donna l'exemple; S. Ambroise cite son
+rescrit: celui-là doit être juge en cause de foi & de discipline, dont
+les fonctions & le droit y sont unis: les termes du rescrit, continue ce
+Pere, sont; «il veut que les Prêtres jugent des Prêtres». Le même décret
+est répété dans la Constitution d'Arcadius, & d'Honorius: «toutes
+les fois qu'il s'agit de la Religion, il faut en traiter devant les
+Évêques». Valentinien III. étoit aussi zélé. Il est constant que les
+Évêques & les Prêtres n'ont par les Loix aucun for extérieur, & que les
+Constitutions d'Arcadius, d'Honorius, qu'on voit dans le Code Théodosien
+ne leur ont accordé que la connoissance de la Religion». Une Loi de
+Valentinien II. de Théodose & d'Arcadius, plus ancienne que celle
+d'Honorius, statue, «que les affaires ecclésiastiques seront décidées
+par l'autorité des Évêques: s'il s'élève une contestation sur un point
+de Religion, on procédera devant celui qui est à la tête de tous les
+Prêtres.» Justinien, fidèle imitateur de ses prédécesseurs ajoute: «Nous
+ordonnons de porter devant les Évêques, ou le Métropolitain, ou les
+Conciles, ou les Patriarches, les causes ecclésiastiques; & par une
+autre Constitution il en enlève la connoissance aux autres Juges.
+De plus, si le crime est ecclésiastique & qu'il exige un châtiment
+ecclésiastique, que l'Évêque, agréable à Dieu, le décerne sans en
+communiquer aux Juges des Provinces; car nous ne voulons pas que les
+Juges civils connoissent absolument de ces affaires; il faut qu'elles
+soient examinées par des Ecclésiastiques, qui décerneront des peines
+ecclésiastiques, contre les ames coupables, conformément aux Loix
+divines & humaines, que nous prenons volontiers pour modèles dans nos
+Constitutions.»
+
+A l'égard des procès civils, les Clercs & les Laïques ne procédoient
+autrefois devant les Évêques que par compromis, Constantin gratifia
+les Évêques de cette Jurisdiction; il défendit même de porter à aucun
+Tribunal l'appel de la Sentence que l'Évêque prononceroit. Valentinien,
+dans une Constitution citée plus haut s'énonce de la sorte: «Dès
+qu'il s'élèvera une contestation entre les Clercs,& que les dissidens
+conviendront d'Arbitres, nous permettons que l'Évêque les juge, pourvu
+qu'ils s'y soumettent avant par compromis. Nous étendrons ce Privilège
+aux Laïques qui contracteront la voie du compromis.» Le Chapitre IX.
+du Concile de Calcédoine défend aux Clercs, qui plaident entr'eux, de
+saisir les Tribunaux séculiers; il leur ordonne de discuter avant devant
+l'Évêque ou devant les Commissaires que l'Évêque leur donnera.
+
+Ce n'est pas que le Tribunal séculier eût été incompétent, si les Clercs
+n'eussent point obéi aux Canons; mais le mépris de ces Canons rendoit
+les Clercs coupables. Justinien fut le premier de tous les Empereurs,
+qui limita les Tribunaux séculiers, & qui prescrivit aux Clercs & aux
+Laïcs d'assigner les Clercs devant l'Évêque; en sorte cependant que
+l'Évêque pouvoit renvoyer les questions difficiles aux Juges séculiers,
+& la Partie lésée avoit l'appel aux Tribunaux. Au reste, la Jurisdiction
+criminelle ne fut point démembrée des Cours séculières, même pour les
+Clercs dont les crimes n'étoient pas purement ecclésiastiques.
+
+Les Empereurs Honorius, Arcadius & Théodose; dans une Lettre écrite à
+Théodore Manlius, Préfet du Prétoire, confirment, «qu'il n'étoit pas
+permis d'appeller de la Sentence d'un Évêque nommé Arbitre par les
+Parties.» Que le Jugement d'un Évêque soit irrévocable pour ceux qui
+l'auront choisi, & qu'on ait pour sa Sentence la soumission qu'on défère
+à l'autorité dont il n'est pas permis d'appeller, telle qu'étoit celle
+de Préfet du Prétoire; néanmoins quand la Partie se trouvoit lésée, elle
+se jettoit aux pieds de l'Empereur; d'où l'on disoit que les Préfets du
+Prétoire tenoient la place de l'Empereur dans leurs Jugemens, ce qui se
+pouvoit également dire des Évêques qui jugeoint sur les compromis. Les
+Patriarches avoient ce droit dans les causes ècclésiastiques, que
+les Évêques jugeoient en première instance. Justinien, parlant des
+Patriarches dit: «Nos prédécesseurs ont décerné qu'on n'appelleroit
+point des Sentences des Évêques constitués Juges par compromis.»
+
+La troisième espèce de Jurisdiction est la délégation; soit qu'elle
+émane directement du Magistrat politique, soit d'une Puissance
+inférieure. On appeloit à l'Empereur dans la première espèce, on
+appelloit au Juge ordinaire dans la seconde. Je réunis sous le nom de
+Jurisdiction toutes ces espèces de connoissances, qui forçoient l'obligé
+de citer les témoins, de lier par le serment & de soumettre à la
+Sentence la Partie qui avoit succombé, à moins qu'on n'en appellât.
+Celui qui refusoit étoit exécuté au nom du Juge civil, non au nom de
+l'Évêque (ce qui eût été peu séant).
+
+«Il fut ordonné, dit Sozomene, d'appeller la Justice pour mettre à
+exécution les Jugemens des Évêques»: on voit encore une Constitution
+d'Honorius, d'Arcadius, & de Théodose. De là les Jurisconsultes qui
+pèsent les termes, ont donné le nom d'Audience à cette Jurisdiction,
+parce que le Juge n'exécute pas sa Sentence; ils prêtent aussi cette
+dénomination au Juge délégué.
+
+Le Magistrat politique a donc beaucoup ajouté au pouvoir que le droit
+divin & les Canons déféroient aux Pasteurs & à l'Église; le Peuple avoit
+non seulement le droit de fuir un Pasteur infidèle, mais la Sentence
+dépouilloit le Pasteur des fonctions & des honneurs dont il étoit
+décoré. Honorius & Arcadius veulent, «que l'Évêque condamné par son
+Clergé, perde son titre & son Évêché»; qu'il soit banni, s'il attente
+à la Sentence. Un Pasteur pouvoit refuser les Sacremens, & les autres
+fidèles fuir le commerce d'un pécheur public; & le Jugement à peine
+rendu, l'entrée de l'Église lui étoit fermée. «Chassez de l'Église,
+disent Honorius & Arcadius, le Chrétien que vous avez cru indigne de
+votre société; une Loi de Gratien, de Valentinien & de Théodose le
+proscrit du commerce des honnêtes gens, & de la Communion des Saints.»
+Valentinien, Théodose & Arcadius éloignent de l'Église une femme qui
+s'étoit coupé les cheveux, ce que Sozomene appelle pousser hors de
+l'Église par force. Marsilius, considérant cette action, approuve une
+Excommunication ainsi faite sans l'autorité du Législateur.
+
+Je ne suis point étonné que les Pasteurs ayent obtenu des Empereurs
+Chrétiens les graces qu'ils accordoient aux Juifs, de ne pouvoir forcer
+leurs Prêtres à accepter des Prosélites, ou à réconcilier les pécheurs.
+Théodose, Arcadius & Honorius motivent ainsi leur Constitution: «il est
+certain que leurs Chefs ont le droit de décider de la Religion.» En même
+tems que Justinine défend aux Anciens des Juifs de déclamer contre
+l'usage des Livres Grecs, il leur acorde, sur des raisons assez
+plausibles, le droit d'Anathème.
+
+Arcadius & Honorius, dans une autre Constitution, étendent les
+privilèges dont ils combloient les Évêques, «aux Juifs soumis aux
+Patriarches, aux Chefs des Synagogues, aux Patriarches, aux Prêtres,
+& autres Juifs chargés de quelques fonctions de la Loi légale».
+Suit naturellement un Décret des Empereurs Constantin, Constantius,
+Valentinien, Valens, mais il me semble qu'on a passé une négation, dans
+la Constitution de ces Princes écrite au Code de Justinien, & qu'il
+feroit mieux de lire, «que les Juifs qui vivent sous l'Empire Romain,
+s'adressent aux Tribunaux, tant pour ce qui concerne leur secte, que
+pour leurs Loix & leurs droits, & qu'ils rapportent tout aux Loix
+Romaines»; car leurs Chefs avoient le droit de décider sur la Religion:
+là Loi précédente l'établit. Les Empereurs Payens, à en croire Ulpien,
+imposoient aux Juifs un joug qui ne blessoit point leur Loi. Les
+Empereurs Chrétiens ont porté leurs bontés bien plus loin, en
+affranchissant les Chefs de la Synagogue & les autres Docteurs de la
+Loi, des charges personnelles ou civiles; & en enjoignant aux Juges
+d'exécuter sur le champ leur Sentence, lorsque deux Juifs de concert
+plaideroient devant eux; tant les Princes se sont appliqués à
+récompenser les Juifs, parce qu'ils ont été les premiers éclairés, &
+qu'on espéroit toujours de les attirer plus aisément à la Religion: tel
+est le sentiment des anciens Pères de l'Église.
+
+Elle travailloit avec tant d'ardeur au salut des pécheurs, qu'elle ne
+se contentoit pas de rompre tout commerce avec eux; elle joignoit à
+l'Excommunication des peines encore plus sensibles; coutume ancienne
+& que les exemples des différens âges, depuis la création du monde,
+apprennent avoir été de presque toutes les Nations. Voici un passage
+célèbre des Commentaires de César sur les Druides; » Si un Particulier,
+ou un Officier public n'obéit; point à leurs Loix, ils lui interdisent
+les sacrifices; cette peine est la plus grave parmi eux; les coupables
+sont regardés comme des impies & des scélérats; tout le monde les
+abandonne ou fuit leur présence & leurs discours, de peur que leur
+commerce n'apporte quelque préjudice; & les Grands sont dépouillés dès
+ce moment de leur autorité & de toute marque de distinction.
+
+Platon embrasse ce sentiment, loin de le combattre. Plutarque ajoute,
+que les termes d'exécration de malheureux, de triste, étaient l'anathème
+des Athéniens & & des Romains: souvent la formule était ainsi terminée:
+»Que les biens soient mis à l'encan, qu'ils soient offerts aux Dieux:
+cela respondait à la malédiction des Juifs, dont Esdras a conservé
+un trait fameux. On défend aujourd'hui, dans plusieurs pays, aux
+Excommuniés, l'usage des Communes. On punit ailleurs les Excommuniés
+opiniâtres; & Luher soutient, avec raison, que l'Excommunication majeure
+est une peine du Gouvernement politique.
+
+Toute cette Jurisdiction, soit pouvoir impératif, soit for extérieur,
+soit Audience, coule du Magistrat politique: Le Roi d'Angleterre ne
+lui connoît point d'autre origine; «tout pouvoir de décider, & toute
+Jurisdiction, tant ecclésiastique que séculière, émane du Roi comme de
+sa source.» La Police Angloise, qu'on a publiée, parle ainsi au Roi
+Jacques: «La Jurisdiction ecclésiastique est Royale, elle est la portion
+première, principale, indivisible de votre Couronne & de votre dignité.
+Les Loix ecclésiastiques sont Loix Royales; elles ne partent point d'une
+Puissance distincte; elles ne se soutiennent, elles ne s'apuyent
+point sur un autre fondement»: la Jurisdiction écclésiastique est une
+émanation du pouvoir souverain, que célèbre des Commentaires de César
+sur les Druides: «Si un Particulier, ou un Officier public n'obéit point
+à leurs Loix, ils lui interdisent les sacrifices; cette peine est la
+plus grave parmi eux; les coupables font regardés comme des impies & des
+scélérats; tout le monde les abandonne ou fuit leur présence & leurs
+discours, de peur que leur commerce n'apporte quelque préjudice; & les
+Grands sont dépouillés dès ce moment de leur autorité & de toute marque
+de distinction.»
+
+Platon embrasse ce sentiment, loin de le combattre. Plutarque ajoute,
+«que les termes d'exécration, de malheureux, de triste, étoient
+l'anathème des Athéniens & des Romains»: souvent la formule étoit ainsi
+terminée: «Que les biens soient mis à l'encan, qu'ils soient offerts
+aux Dieux»: cela repondoit à la malédiction des Juifs, dont Esdras a
+conservé un trait fameux. On défend aujourd'hui, dans plusieurs pays,
+aux Excommuniés, sembler: ils n'ont d'eux-mêmes aucun pouvoir législatif
+dans un État Chrétien, & ne sçauroient s'arroger le droit d'entendre &
+de terminer les affaires ecclésiastiques, malgré le Souverain, ou sans
+sa participation.
+
+Tokerus continue: «Le Prince a sur moi la Jurisdiction temporelle, donc
+il a la spirituelle; axiome certain, si on l'explique de la Jurisdiction
+du for extérieur, dont le Souverain a la puissance suprême. L'Évêque
+d'Elie ne s'en écarte pas: les Jugemens de l'Église reçoivent de
+l'Empereur l'autorité extérieure.»
+
+Après avoir rendu compte des actes que l'Église & ses Pasteurs ont de
+droit divin & humain, mon projet est d'examiner quels sont ceux qui
+regardent le Magistrat politique, & la maniere dont on peut les exercer
+à son égard. Le simple usage des Clefs & le droit divin ne concernent
+pas moins le Prince que le dernier du Peuple: il est même d'autant
+plus nécessaire de s'y appliquer que le mal qu'il fait devient plus
+contagieux. «Malheureux le Prince, dit une ancienne maxime, à qui l'on
+voile la vérité». Valentinien exhorte avec raison S. Ambroise à le bien
+convaincre que la Loi divine guérit les maladies des âmes.
+
+C'est insulter l'Evangile, que de prêter le nom de Clefs aux Tribunaux
+séculiers; de produire en public les actions cachées des Princes, ou
+celles qui sont susceptibles d'une mauvaise interprétation, & sur tout
+de les peindre au Peuple, qui n'est ni en droit ni en état d'y remédier,
+& qui, de plus esclave de la foiblesse humaine, irréconciliable ennemi
+de ses maîtres, écoute avec avidité, & croit aveuglement le mal qu'on en
+débite, source trop ordinaire des séditions & du mépris que l'on
+conçoit pour le Souverain. Un Sage a dit fort à propos, «que les traits
+équivoques, lancés sur la conduite des Princes, servent à troubler le
+Peuple».
+
+Au reste la prédication de l'Evangile & l'usage des Clefs différent
+beaucoup. La parole qui se prêche à tous, doit être tellement maniée
+qu'elle fructifie dans tous; son ministère est de fronder les vices,
+sans nommer les pécheurs; c'est une coutume indécente de tourner la
+Chaire en spectacle, & la voix majestueuse de l'Evangile en fade
+plaisanterie. Les anciens Romains étoient indignés qu'on souffrît
+l'éloge du crime, dans un lieu où l'on n'avoit pas la force de le
+repousser. Ciceron ne le dissimule pas. Dieu a voulu qu'on respectât la
+vie des Souverains, des Magistrats, & leur réputation; il a voulu que
+sa Loi leur servît d'azile, tel est le sens de ses paroles: «Peuples
+n'insultez point, ne maudissez point le Souverain»: il est clair que
+cette défense est plus précise, que celle qui regarde les particuliers.
+
+Un passage de Saint Paul prouve qu'il ne faut pas interpréter cette
+Loi, ou de la Puissance en elle-même, ou d'un Prince de bonnes moeurs.
+L'Apôtre ayant invectivé le Grand Pontife Ananias, revêtu du pouvoir
+suprême, parce qu'il violoit ouvertement les Loix, il s'excusa sur ce
+qu'il ignoroit qu'Ananius fût le Grand Prêtre, parce qu'il est écrit
+dans la Loi, «Peuples ne maudissez point le Prince.» Les Hébreux
+conviennent que le nom de Prince dans la Loi divine s'exprimoit par
+un terme approchant de celui de Juge souverain, ou de Chef du Grand
+Synhedrin à la place de Moïse: Les Chefs des Synhedrins des deux
+Palestines sont Princes dans la Loi de Théodose & de Valentinien. Les
+Auteurs, versés dans la Loi Judaïque, sçavent que Sabinius, Proconsul
+de Syrie, outre le Synhedrin de Jérusalem, seul & unique autrefois, en
+établit quatre autres ayant la même autorité: ils avoient leurs Princes
+& leurs Chefs.
+
+On donnoit le nom de Prince au Grand Prêtre,& quand il n'y avoit point
+de Nasi, il le représentoit. Les Rabins nous apprennent que le Roi étoit
+la première personne de la République des Juifs, que le Nasi occupoit
+la seconde place, & le Grand Prêtre la troisième; de forte que pendant
+l'interrègne le Grand Prêtre devenoit la seconde personne, & la
+première, en l'absence du Nasi. Vient ici naturellement un passage
+célèbre de l'Apôtre S. Jude, qui, démasquant certains hérétiques, dit:
+«Ils improuvent la domination, & ils blasphèment contre les Sentences;
+comme l'Archange Michel, ajoute-t'il, disputoit avec le Diable à qui
+auroit le corps de Moïse, il n'osa le maudire; il s'écria seulement que
+Dieu le confonde»: on conclut de-là qu'on envisageoit moins la dignité
+en elle-même, que les personnes placées dans un rang suprême, & qu'on
+ne respectoit pas moins les Princes d'une vie dissolue, que ceux d'une
+conduite pure: aussi présente-t'on aux hommes l'exemple du Démon, qui
+quoique très-méchant fut épargné par l'Ange, à cause de l'excellence de
+sa nature; pour leur apprendre quels égards méritent ceux que Dieu met
+au-dessus d'eux. Je n'omettrai point ce Canon du Concile de Toléde:
+«Ayant réfléchi sur les moeurs dépravées du siècle, nous décernons qu'il
+n'est pas permis de maudire le Prince; car le Créateur a écrit,
+Peuples ne maudissez pas le Prince; qui osera le faire, sera puni de
+l'Excommunication ecclésiastique.» Optat de Mileve trace le portrait de
+Donat, Chef du schisme d'Afrique. Dans les accès de sa fureur ordinaire
+il s'exhala en ces reproches: «Qu'a de commun l'Empereur avec l'Église?»
+il proféra plusieurs impertinences semblables à celles qu'il écrivoit à
+Grégoire, la tache du Sénat, la honte des Préfets, & d'autres injures,
+auxquelles Grégoire répondit avec la douceur épiscopale. La teneur de
+plusieurs autres Lettres est dans la bouche de tout le monde; c'étoit
+bien peu suivre le précepte de Saint Paul, que d'insulter les Puissances
+& les Rois, pour lesquels au contraire il étoit obligé d'offrir
+incessamment des prieres à Dieu.
+
+Saul avoit péché mortellement, Samuël, en Prophète, lui avoit annoncé la
+colère de Dieu. Saul exigea de lui cette vénération qu'il lui marquoit
+devant les Grands du Peuple d'Israël; le Prophète obéit. Nathan ne
+reproche point à David son adultère & son homicide en présence du
+Peuple; il le va chercher au fond de son Palais. S. Jean-Baptiste prit
+sans doute la même précaution, lorsqu'il fit des réprimandes à Hérode.
+Les anciens Évêques & les Conciles parlent avec respect aux Empereurs
+Payens, ennemis de l'Église, & à Constantius, plus livré aux Ariens: ils
+n'attaquent Julien qu'à sa mort. Il est vrai que les Prophètes, inspirés
+d'en haut, ont quelquefois franchi ces bornes; mais Dieu qui sacra les
+Rois par le ministère des Prophètes, qui en fit mourir par Samuël & par
+d'autres, se servit d'eux pour couvrir d'ignominie les méchans Princes.
+Rien de plus naturel assurément que de mettre au-dessus des Loix les
+hommes que Dieu inspire par son esprit. Simei découvre publiquement
+le crime de David; le Prince excuse sa témérité en disant, que Dieu
+peut-être le lui avoit ordonné. Il montroit qu'il n'y avoit qu'une
+voye permise de maudire un Prince; c'est-à-dire, si Dieu le commande
+expressément: les Prophètes, accusés d'avoir allumé le feu de la
+sédition, se retranchèrent sur ce qu'ils en avoient l'ordre positif
+de Dieu. On ne voit pas que les Prêtres dont les fonctions étoient
+ordinaires & réglées, ayent parlé aussi librement aux Rois. L'exemple de
+Zacharie Joïadas, que l'Evangile nomme fils de Barrachias, est étranger
+à la question; son discours ne regardoit pas le Roi, mais tout le
+Peuple; & guidé par l'Esprit-Saint, il l'exhortoit à la Pénitence, pour
+une faute que tous avoient commise. J. C. conseille aux fidèles insultés
+par leurs frères, de les reprendre d'abord seuls, de les corriger
+ensuite en présence d'un petit nombre, & d'en instruire enfin une
+pieuse Assemblée. Les Sçavans, surtout Beze, entendent ici par le terme
+d'Église, non la multitude, mais le Synhedrin. Les Septante appellent
+toute Assemblée Église, & les Rabins Abenesra & Salomon ont remarqué que
+par ces paroles de Moïse, toute l'Église, on doit explique le Synhedrin
+ou l'Assemblée des septante personnes. Qui doute que le Corinthien,
+coupable d'un inceste, n'en ait reçu le châtiment devant plusieurs? Qui
+doute qu'on recommande à Timothée de punir les pécheurs en présence
+des fidèles, pour leur inspirer de la crainte? Appliquez néanmoins
+ce passage aux Prêtres pécheurs, que l'Évêque corrigeoit, le Clergé
+assemblé. A quelques personnes qu'on le donne, il est certain que la
+qualité limite & restraint ces préceptes universels: «Ne reprenez point
+avec aigreur un vieillard,» dit Saint Paul, «avertissez-le comme votre
+père, & les jeunes comme vos frères»: Le Souverain & le Magistrat sont
+plus respectables que l'âge, d'autant que l'usage de la primitive Église
+& l'observation de plusieurs Auteurs attestent, qu'on ne reprenoit point
+les Évêques devant la multitude; maxime plus juste à l'égard du Prince,
+qui, selon Constantin, est l'Évêque commun choisi de Dieu. Or, comme
+le Magistrat politique ne subit aucun châtiment, il n'éprouve point la
+coërcition; elle émane de lui, & ne s'exerce point contre lui.
+
+L'Histoire d'Oziasne détruit point cette opinion; toute l'erreur vient
+de la traduction, la voici: «Le Grand Prêtre Azarias & tous les Prêtres
+le regardèrent, & voilà que son front devint lépreux; ils le chassèrent
+du Temple, il fut contraint de sortir, parce que Dieu l'avoit frappé.
+La Loi divine fermoit l'entrée du Temple aux Lépreux, les Prêtres se
+pressèrent d'éloigner le Roi couvert de lèpre; ils lui récitèrent la
+Loi divine, & le mal augmentant, il l'obligea de se retirer. Le Prêtre
+dénoncé; Dieu punit.»
+
+Voilà l'autorité du droit divin, par rapport aux Canons en eux-mêmes, ou
+confirmés par les Loix: comme leur application est quelquefois utile au
+Souverain, je ne vois point à quel titre, à quel droit on pourroit l'y
+soumettre, lorsqu'il s'y opposé, & qu'il les rejette, surtout après
+avoir établi, que tout Gouvernement fondé sur le consentement, dépend en
+tout du Magistrat politique, & que toute Jurisdiction lui obéit, & émane
+de lui. Il est encore certain que le Prince est affranchi des Loix
+pénales. Harmenopulus confesse, «qu'un Roi coupable n'est pas puni»: les
+Saints Pères ont ainsi développé cette confession de David, «Seigneur,
+j'ai péché devant vous seul.» S. Jérôme: «Il étoit Roi & ne craignoit
+personne.» Saint Ambroise: «Comme Roi il n'étoit lié par aucune Loi. La
+puissance des Princes les sauve des peines, & les châtimens prononcés
+par les Loix ne les concernent pas.» David ne pèche donc pas devant
+les hommes, «puisqu'il n'étoit pas criminel à leurs yeux.» Othon de
+Frisingue: «les Rois, seuls placés au-dessus des Loix, & ne répondant
+qu'au jugement de Dieu, ne sont point assujettis aux Loix humaines.
+David Roi & Prophète fournit ce témoignage, j'ai péché contre vous
+seul.» C'est ce qui a donné lieu à la remarque que fait Balsamon sur le
+Canon XII. du Concile d'Ancyre, que l'Onction Impériale exempte de la
+Pénitence, c'est-à-dire de la nécessité d'y satisfaire publiquement: il
+est cependant vrai que des Princes sont très-applaudis de se soumettre
+aux Pasteurs, comme Juges publics dans les choses sacrées; de même
+qu'ils se rapportent à leurs Cours, ou Parlemens dans les affaires
+civiles.
+
+«C'est une maxime que nous adoptons, dit Ulpien, que si un Particulier,
+égal, ou d'un rang plus élevé, reconnoît la Jurisdiction d'un tiers, le
+Juge a le droit de prononcer, soit en sa faveur, soit contre lui; mais
+des Sçavans ont démontré que cette soumission, toujours subordonnée à la
+volonté du Prince, ne diminuoit rien de son pouvoir suprême: on demande
+ordinairement s'il est décent qu'un Souverain admette cette espèce de
+Jurisdiction? En prenant l'affirmative il sera vrai que la discipline
+ecclésiastique acquiert une nouvelle force & une nouvelle autorité. On
+a raison de dire, tels sont les Princes dans un État, tels sont les
+Sujets: l'exemple est l'ordre le plus doux. En soutenant la négative
+on allègue que la base de la République est l'autorité du Souverain.
+Aristote prétend, «que le mépris est la ruine d'un État». A croire ceux
+qui ont écrit l'Histoire de l'Empereur Henri, & le Cardinal Bennon
+lui-même, la source de ses malheurs vint de ce qu'Hildebrand le
+joua pendant trois jours, qu'il le retint à Canosse par un hiver
+très-rigoureux, faisant pénitence publique, les pieds nuds, habillé de
+laine & en spectacle aux Anges & aux hommes.
+
+Quelle différence aussi entre les signes d'une vraie pénitence, & les
+châtimens qui notent d'infamie? Consultez Othon de Frisingue dans
+l'Histoire de cet Empereur Henri: Je lis, dit-il, & je relis la vie des
+Rois & des Empereurs Romains, & je n'en trouve aucun avant ce tems qui
+ait été excommunié par le Pape, ou dépouillé de ses États, à moins qu'on
+ne prenne pour excommunié Philippe, que le Pape mit quelque tems au rang
+des Pénitens; & l'Empereur Théodose que Saint Ambroise arrêta à la porte
+de l'Église, encore tout couvert du sang qu'il venoit de répandre.
+
+De ces deux exemples, l'Histoire de Philippe est incertaine: les Auteurs
+les plus estimés font commencer les Empereurs Chrétiens à Constantin;
+cependant sur le témoignage d'Eusèbe, Philippe satisfit volontiers;
+& Théodose, rare exemple de la modestie Chrétienne, obéit à Saint
+Ambroise. L'Empereur Henri fut donc le premier Prince que l'on força
+à une soumission involontaire. Othon de Frisingue n'est pas le seul
+témoin, Godefroi de Viterbe ne le cache pas: «Nous ne connoissons avant
+cet Empereur aucun Prince excommunié par le Pape.» Onufrius Panvinius
+ajoute: «Quoique l'on respectât les Papes, comme Chefs de la Religion
+Chrétienne, Vicaires de J. C. & Successeurs de Saint Pierre, leur
+autorité étoit renfermée dans la déclaration & la manutention des dogmes
+de Foi. Ils étoient en tout Sujets des Empereurs, ils étoient à leurs
+ordres, ils tenoient d'eux leur élévation, & ils n'avoient garde de les
+juger, ou de rien décerner contre eux. Grégoire VII. fut le premier de
+tous les Papes, qui à peine assis sur la Chaire de Saint Pierre, foula
+aux pieds l'autorité & la puissance de l'Empereur, & s'ouvrit une route
+inconnue à ses prédécesseurs. Soutenu des armes des Normands, des
+grands biens de la Comtesse Matilde, la Princesse de l'Italie la plus
+puissante, & profitant habilement des dissentions intestines qui
+déchiroient l'Allemagne, il osa je ne dis pas, excommunier, mais priver
+de son Empire l'Empereur lui-même, qui, s'il ne l'avoit pas nommé,
+l'avoit du moins confirmé: entreprise inouïe avant ce siècle, car
+les fables qu'on débite d'Arcadius, d'Anastase, & de Léon Iconomaque
+méritent peu d'attention; ce qui fait connoître que les Princes & les
+Empereurs qui se soustraient avec ou sans raison à ces censures, doivent
+être abandonnés au Jugement divin.»
+
+Grégoire de Tours le pensoit, quand il dit à Chilpéric: «Si vous tombez
+qui vous relèvera? nous avons la voie de remontrance. Si vous persistez
+dans le crime, qui vous condamnera? hormis celui qui s'appelle la
+Justice.» Hildebert Évêque du Mans: «le Souverain a plus besoin d'avis
+que de reproches, de conseils que de préceptes, & d'instruction plutôt
+que de châtiment. Yves Évêque de Chartres: parce que le Gouvernement
+temporel appartient aux Princes, & qu'ils sont la tête & la base du
+Peuple, lorsqu'ils abusent de la Puissance qui leur est confiée, il ne
+faut pas les reprendre aigrement; s'ils ne se rendent point aux avis
+sages des Pasteurs, la seule ressource est le Jugement divin, qui
+les punira d'autant plus sévèrement qu'ils sont moins exposés aux
+remontrances humaines.»
+
+L'Église de Liège a embrassé ce sentiment, & je me fais un plaisir d'en
+transcrire le passage, une portion de ma Patrie étant autrefois du
+Diocèse de cette Église: «Si quelqu'un veut feuilleter l'Ancien & le
+Nouveau Testament & l'Histoire des siècles, il sera pleinement convaincu
+que les Empereurs ne sçauroient ou que difficilement être excommuniés;
+la nature du pouvoir & celle de l'excommunication le prouve. Les
+personnages vertueux sont bien capables de les exhorter, les reprendre &
+les corriger; parce que ceux qui représentent J. C. le Roi des Rois, sont
+réservés à son Jugement seul. Ainsi les Rois de France, depuis plusieurs
+siècles, conservent le droit de ne pouvoir être excommuniés».
+
+Yves de Chartres apprend comment un Pasteur satisfait à sa conscience,
+sans cette coërcition dans l'usage des Clefs: qu'on dise au Prince, «je
+ne veux point vous tromper, l'entrée de l'Église visible tournera à
+votre perte, & une telle réconciliation ne vous ouvrira point la porte
+du Royaume céleste».
+
+Mais quel est le droit & le devoir du Magistrat politique sur les
+actions que j'ai assignées à l'Église, & aux Pasteurs? On sçait que la
+Jurisdiction du Souverain comprend celles qui remontent à la liberté &
+à la Loi divine, & qui oseroient préjudicier au prochain. La Puissance
+absolue est non seulement Juge des actions qui émanent de son pouvoir,
+mais encore de toutes celles ou moralement bonnes ou moralement
+mauvaises. En effet, que dans le ménage on ne se gouverne pas selon la
+Loi du Mariage, qu'un père ne règle pas bien sa famille, on a recours
+aux Tribunaux, & le Prince est le vangeur de tous maux; or l'abus des
+Clefs, l'excommunication injuste, le refus des Sacremens est un mal.
+
+Une Loi Impériale défend aux Évêques d'éloigner de la sainte Table, ou
+de bannir de l'Église sans cause légitime. Justinien dans une Novelle
+enjoint aux Évêques & aux Prêtres de ne priver personne de la Communion,
+qu'ils ne justifient que la Religion le prescrit. L'Empereur Maurice
+écrit à Grégoire le Grand de ne point se séparer de Communion avec Jean,
+Patriarche de Constantinople. Il s'étoit glissé dans les Gaules un abus,
+de forcer les Évêques, par la saisie des biens temporels & par d'autres
+voyes aussi injustes, d'accorder les Sacremens. Les Princes de Hollande
+ont souvent recommandé aux Prêtres la fréquentation des Sacremens. Ces
+actions sont donc plus l'objet du Magistrat politique, quoi qu'elles
+partent des Canons plutôt que du droit divin; car sous prétexte
+d'observer les Canons, il arrive quelquefois qu'on les viole, & les
+Canons eux-mêmes peuvent aller au-delà des préceptes de la Loi divine.
+Quoi qu'il en soit, le Magistrat politique n'est pas en état de refuser
+sa protection aux Sujets qui s'en plaignent; enfin il est certain, qu'il
+déploye son pouvoir sur les actions qui viennent de la Loi humaine,
+qui obligent, & qui emportent la coërcition avec elles. Comme toute
+Jurisdiction coule du Magistrat politique, elle retourne à lui qui en
+est la source.
+
+Au reste, la plupart des espèces d'actions semblent se confondre en
+une seule action. Les remèdes qu'on y apporte ont différens noms. Les
+Espagnols disent, intercéder ou opposer. Les Flamands par les termes de
+rescripts pénaux envisagent plus la liberté que la Jurisdiction; tous
+ces secours pourvoient au salut des particuliers. Les François appellent
+comme d'abus & donnent tout à la Jurisdiction, quoique dans une
+signification plus étendue l'appel puisse s'étendre à des actes qui ne
+sont pas judiciaires, par exemple, les Jurisconsultes employent l'appel
+sur le rapport d'un Médecin, d'un Arpenteur. L'appel comme d'abus en
+France est ordinairement porté aux Parlemens, dans les cas où les
+Ecclésiastiques auroient entrepris sur la Jurisdiction royale, & dans le
+cas où les Canons reçus en France seroient enfreints; le propre de la
+Jurisdiction est de juger, ou de déléguer des Juges. Le Souverain qui
+réunit toute la Jurisdiction en a seul le droit. Amasias & d'autres
+Prêtres furent nommés Juges par le Roi Josaphat.
+
+Et ce qui établit incontestablement la Jurisdiction du Prince, sont les
+différens degrés de Jurisdiction qu'il détermine à sa volonté. Pourquoi
+appelleroit-on des Pasteurs d'Angleterre à tel ou à tel autre Évêque?
+Pourquoi de tous les Évêques à deux Archevêques seulement? Pourquoi des
+Synodes Ecclésiastiques aux Conciles Provinciaux? des Provinciaux aux
+Nationaux? Pourquoi? parce que le dernier degré n'est point marqué par
+le droit naturel ou divin. Le Roi d'Angleterre pense sagement qu'il est
+accordé à tout Prince & à tout État Chrétien de prescrire à ses Sujets
+la forme extérieure de la Discipline Ecclésiastique, & celle qui a une
+liaison étroite avec le Gouvernement civil. Les Empereurs Chrétiens se
+conduisoient autrefois de la sorte; l'Église de Constantinople tient
+d'eux sa prééminence.
+
+Melchiade, Maternus, Reticius furent par eux les Juges du Schisme
+d'Afrique. Le Concile de Calcédoine, revêtu de leur Puissance, cassa les
+Actes du second Concile d'Éphèse.
+
+De même que le Souverain commet ordinairement à des Tribunaux la
+connoissance des affaires civiles, & qu'une Cour ayant prononcé, si les
+Parties veulent faire casser l'Arrêt, il en permet rarement la révision
+devant des Commissaires délégués; plus rarement assemble-t'il dans son
+Conseil des gens éclairés, pour juger avec eux après tous les autres; &
+plus rarement encore une Cour étant devenue suspecte, évoque-t-il à
+lui l'instance. De même il étoit d'usage de traiter des Affaires
+Ecclésiastiques dans des Conciles ordinaires, & de les terminer ensuite
+dans un particulier tenu exprès, quand on en appelloit, il étoit moins
+fréquent, cependant utile d'instruire le Prince de la Religion & de
+l'équité des premiers Juges. Conduite de Constantin dans la cause des
+Donatistes: après deux jugemens d'Évêques, où en désapprouvant l'appel,
+il ne refuse pas d'en prendre connoissance, il étoit cependant rare de
+voir l'Empereur évoquer à sa personne la récusation du Concile faite
+sur des moyens plausibles, & après en décider avec l'avis d'habiles
+Théologiens. Le Concile d'Antioche dans le Canon XII défend de se
+plaindre à l'Empereur, pendant qu'on pourra faire décider l'affaire
+par un Concile plus nombreux; mais il ne s'avise pas de dépouiller
+l'Empereur, si la plainte est déjà portée devant lui.
+
+La modestie des anciens Évêques attribue avec raison au Magistrat
+politique le pouvoir de connoître d'une excommunication juste ou
+injuste, & d'en relever quant aux peines du droit positif. Yves Évêque
+de Chartres, zélé Défenseur de la Puissance ecclésiastique contre les
+Rois, écrivit aux Évêques: «Si j'ai communiqué ces Fêtes de Pâques avec
+Gervais, que votre Paternité n'en soit ni surprise ni indignée; la
+vénération que je porte au Roi, & l'autorité de la Loi m'y ont engagé;
+elle nous apprend que ceux à qui le Prince aura rendu ses bonnes graces,
+& qu'il aura admis à sa table, doivent être admis dans l'Assemblée des
+fidèles; parce que les Ministres du Seigneur ne proscrivent point celui
+que la piété du Prince reçoit.»
+
+Yves ajoute ailleurs, que ce Capitulaire Royal a été confirmé par
+l'autorité des Évêques; aussi n'est-on plus surpris de la Lettre, que le
+Pape Jean écrivit à l'Empereur Justinien: «Je supplie votre Clémence,
+que s'ils abjurent leur erreur, s'ils détestent leurs pernicieux
+desseins, & cherchent à rentrer dans le sein de l'Église, vous
+daigniez communiquer avec eux; que vous suspendiez les effets de votre
+indignation; que favorable à nos prieres, vous leur fassiez goûter les
+douceurs de votre clémence.» On approuve les Rois de France & leurs
+Parlemens d'avoir établi & jugé: «Que les Magistrats publics sont
+affranchis des censures ecclésiastiques, en ce qui concerne la
+Jurisdiction.»
+
+Il est défendu au Clergé de Hongrie dans les Actes de l'année 1651, «de
+fulminer l'excommunication contre les Grands du Royaume, sans en
+avoir prévenu l'Empereur.» Une ancienne Loi des Anglais porte: «qu'on
+n'excommuniera point les Ministres qu'on n'en ait averti le Roi.» Nos
+Souverains les ont pris pour modèles, témoin l'Empereur Charles V. dans
+une Constitution de l'année 1540.
+
+Le Magistrat politique protège l'usage des Clefs & les peines ordonnés
+suivant les Loix & les Canons; c'est l'anathème impérial, répété si
+souvent chez Justinien. Les Princes Chrétiens n'innovent point, en
+voulant connoître de l'excommunication; comme elle emporte une ignominie
+publique, ils ne l'emploient que sur des causes légitimes; obligés
+qu'ils sont de s'opposer aux injustes Censures. Car leur devoir
+essentiel est d'étouffer les différends des particuliers, & de préserver
+l'Église de la tyrannie.
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+_De l'Élection des Pasteurs_.
+
+Reste à développer cette portion du pouvoir, qui consiste à assigner les
+fonctions. Il y a deux sortes de fonctions perpétuelles dans l'Église,
+celle des Prêtres & celle des Diacres. J'appelle Prêtres avec toute
+l'ancienne Église, les Ministres qui paissent les Brebis avec la parole,
+les Sacremens & les Clefs, trois fonctions inséparables de droit divin.
+J'appelle Diacres, ceux qui en quelque sorte sont utiles aux Prêtres:
+tels étoient autrefois les Lévites, eu égard aux Prêtres de la Loi
+Judaïque, & les Anagnostes, ou Lecteurs, qui sur le témoignage de
+l'Evangile & de Philon, étoient dans les Synagogues: & que selon
+l'Histoire, les Canons & les Pères, l'Église a conservés. Car le Clerc,
+qui est le dépositaire des Lieux saints, s'appelle dans l'Evangile,
+_Ministre_, nom qui revient à celui de Diacre.
+
+Le Concile de Laodicée nomme Diacre du degré inférieur, celui qu'on
+appelle ensuite _Soudiacre_. La fonction du ministère la plus laborieuse
+fut le soin des pauvres. L'Église Latine métamorphosa les Prêtres en
+Senieurs. Les Diacres, à mon avis, sont les Ministres, quoiqu'il y ait
+des Sçavans, qui ayent mieux aimé innover que de reconnoître le vrai.
+Pline, si je ne me trompe, excellent Grec, excellent Latin, parlant de
+la Religion Chrétienne, nomme Ministres ceux que Saint Paul & l'Église
+qualifient d'Administrateurs. Comme les Prêtres pouvoient faire tout
+ce que faisoient les Lévites, aussi les Prêtres pouvoient exercer les
+fonctions des Diacres; ceux-ci étant pour aider les Prêtres à conduire
+les fidèles. Avant l'établissement des Diacres, Judas Iscariote gardoit
+l'argent; depuis lui, les Apôtres distribuèrent l'aumône aux pauvres,
+jusqu'à ce qu'au sujet d'une dispute élevé entre les veuves, & sous
+prétexte des occupations multipliées, ils commirent ce soin à des
+fidèles.
+
+Cette commission ne fut pas si absolue, que les Prêtres ne veillassent
+encore sur les pauvres. De là les Évêques eurent en main les deniers de
+leur Église, & ne rendoient aucun compte; ils en destinoient une partie
+à leur entretien, à celui de leur Clergé, & chargèrent les Prêtres de
+faire des aumônes du reste, comme on le voit par les Canons appellés
+Apostoliques 38, 40 & 41, & le 44 du Concile d'Antioche. Les Loix
+veulent que les _Intronistiques_, que l'Évêque donnoit, soient également
+reçues & distribuées par l'Archiprêtre, comme par l'Archidiacre. En vain
+l'Apôtre auroit-il recommandé à l'Évêque d'aimer l'Hospitalité! En vain
+auroit-on confié la Collecte d'Antioche aux Prêtres de Jérusalem! Je
+traiterai d'abord des Prêtres, dont la fonction est la principale &
+la plus nécessaire; & s'il est à propos, je dirai ensuite un mot des
+Diacres.
+
+D'abord j'examinerai quatre choses, que les Sçavans n'ont pas assez
+distinguées. La première est le ministère de la parole, l'administration
+des Sacremens, & l'usage des Clefs, que j'appelerai _Fonction_. La
+seconde est l'application de la fonction à une certaine personne, ce
+sera l'Ordre. La troisième est la destination de cette personnes à
+un certain lieu & à une certaine Assemblée, c'est l'_Élection_. La
+quatrième est l'exercice de la fonction par une certaine personne sous
+la protection & l'autorité publique; je l'appellerai, si l'on veut bien,
+_Confirmation_: Les Grecs l'expriment par _Confirmation_ ou _Caution_.
+
+La Fonction & l'Ordre sont bien différents, une comparaison rendra ma
+pensée. La puissance du mari vient de Dieu, l'application de cette
+puissance à une personne naît du consentement; il ne donne cependant pas
+le droit: si le consentement en étoit la source, la liaison conjugale se
+dissoudroit par le consentement, ou il arriveroit qu'on ne souffriroit
+plus la supériorité au mari. Maxime erronée, la puissance impériale
+n'appartient pas aux Électeurs, ils ne la conférent point; mais ils
+en revêtent une certaine personne. Les hommes avant d'être réunis
+en République n'ont point en eux le droit de vie & de mort, & le
+particulier n'a pas celui de se vanger; néanmoins ils le communiquent à
+un Corps, ou à un Chef. Le ministère de la Parole, l'usage des
+Clefs, l'administration des Sacremens, descendent immédiatement de
+Jesus-Christ, & en tirent toute leur force; & comme sa divine Providence
+conserve l'Église, elle pourvoit à ce qu'elle ne manque point de
+Pasteurs.
+
+Marsile de Padoue a judicieusement marqué la différence qui est entre la
+seconde chose & la troisième, elles sont autant éloignées que de ne pas
+être Médecin, ou de l'être d'un lieu; d'être Jurisconsulte, ou d'être le
+Maire d'une Ville; outre qu'elles sont toujours distinctes, elles sont
+quelquefois séparées. Les Apôtres étoient de vrais Prêtres, ils
+en prennent le nom, (la puissance supérieure fait disparoître ici
+l'inférieure,) leurs fonctions n'étoient bornées à aucun lieu. Les
+Évangélistes étoient des Prêtres, ils n'étoient liés à aucune Ville.
+Long-tems après Pantenus est ordonné par Démétrius, Évêque d'Alexandrie;
+Frumentius l'est par Athanase, & tous deux sont envoyés pour prêcher la
+Foi dans les Indes. Usage encore en vigueur; plût à Dieu qu'il le fût
+avec plus de zèle. La défense d'ordonner quelqu'un sans titre, écrite
+dans le Canon VI. du Concile de Calcédoine, dans les Constitutions de
+Charlemagne, & rappellée dans le Concile de Plaisance, n'est point de
+droit divin, elle est de droit positif, & souffre plusieurs exceptions.
+
+Le Canon, selon la note de Balsamon, est la preuve de l'usage
+contraire. Justinien se souvient après le Concile de Calcédoine des
+_Périodentaires_ dont les anciens Conciles & celui de Laodicée
+font mention: «ainsi appellés, dit Zonaras, par la circuition &
+l'instauration des fidèles qui n'ont pas la Loi domestique.» Le motif du
+Concile de Calcédoine fut, qu'il y avoit à craindre, que le grand nombre
+des Prêtres inutiles, ne devînt à charge à l'Église, & que ses revenus
+ne suffisant point à leur entretien, la dignité de l'Ordre n'en fût
+avilie. Le premier Canon du Concile de Londres, tenu en 1575, & le 23
+d'un autre Concile, assemblé dernièrement dans la même Ville, avoient
+le même motif; ils en exceptent les Membres des Collèges de Cambrigde,
+d'Oxford, & ceux qui, entrant dans l'État ecclésiastique, vivent de
+leur Patrimoine, lesquels on prévoit être bientôt pourvus de Bénéfice:
+«L'Évêque qui ordonnera un Prêtre sans titre, le nourrira jusqu'à ce
+qu'il le place dans quelque Église.»
+
+L'Ordre & l'Élection ne marchent donc pas toujours ensemble, & quand on
+les confère en même tems, elles ne sont pas la même chose. On voit les
+Clercs transférés d'un lieu à un autre, & on ne réitère point l'Ordre,
+cérémonie nécessaire, si l'Élection étoit la même chose que l'Ordre; ou
+si l'Ordre faisoit partie de l'Élection. D'ailleurs l'Élection se fait
+par tout un Peuple, au lieu que l'Ordre est réservé aux Pasteurs, & plus
+anciennement aux seuls Évêques. Aussi Saint Paul écrivant au premier
+Évêque d'Éphèse, l'avertit de ne point sitôt imposer les mains à un
+Clerc. Les plus anciens Canons nommés _Apostoliques_, veulent «qu'un
+Prêtre soit ordonné par un Évêque, & qu'un Évêque soit sacré par deux
+ou trois Évêques;» coutume empruntée des Hébreux, si je ne me trompe,
+puisque suivant les Talmudistes, trois Prêtres ordonnoient les Membres
+du Grand Sanhédrin, & ce en leur imposant les mains. Il est constant,
+que cet usage est sacré, & utile à la propagation de la saine doctrine,
+ne préposant à l'instruction du Peuple que des Sujets, que les Docteurs
+auroient reconnus être dans les bons sentimens.
+
+La fonction singulière des Évêques est d'ordonner des Prêtres, non parce
+qu'ils sont attachés à telle ou à telle Église, mais parce qu'ils sont
+les Ministres de l'Église. «L'Épiscopat est un, dit Saint Cyprien,
+chaque Évêque en tient solidairement une portion»; tous universellement
+veillent sur l'Église, aussi admet-on le Baptême d'un Prêtre hors de son
+Église.
+
+Il est indifférent que l'Élection précède l'Ordre ou la suive, quand
+l'Élection précède, elle est conditionelle, & les Canons des
+siècles suivans l'appellent _Postulation_. Saint Paul nomme l'Ordre
+l'_imposition des mains_. Les Canons les plus anciens, même
+Apostoliques, disent l'_imposition des mains_. Ceux de Calcédoine déjà
+cités, les Canons Apostoliques 29 & 68, du Concile d'Ancyre 13, de
+Neocéfarée 11, de Trécée 4, d'Antioche 9, 10 & 18, de Laodicée 5, &
+souvent les Pères Grecs, que Bilson rapporte dans le 13 Canon du Concile
+de Carthage; il y a dans la version Latine, «_trois Évêques_ sacreront
+un Évêque,» dans la version Grecque, imposeront les mains; ce Concile le
+répète au moins en cinq endroits.
+
+Le consentement du Magistrat politique n'est point indifférent à l'ordre
+des Constitutions de Justinien sur le Sacre des Évêques, & l'Ordination
+des Prêtres. Des Loix des autres Empereurs prescrivent l'âge & les
+études des Clercs; l'Église les a adoptés, & plût à Dieu, qu'on
+n'éprouvât pas les malheurs qu'annonce un ancien passage: «Dites-moi, je
+vous prie, qui a causé si vite la ruine de votre République? C'est que
+vous aviez de jeunes Orateurs insensés & sans expérience.»
+
+La quatrième chose diffère autant de la troisième, que l'Église
+particulière diffère de l'Église universelle; là se rapporte ce qu'on
+dit d'Ezéchias, «qu'il confirmoit les Prêtres; là s'applique ce que
+l'on dit, que les Loix & les Armes protègent les Pasteurs»; que leur
+Jurisdiction ou Audience en dérive, que le Trésor public leur assigne
+des revenus, soit sur des fonds, soit en argent qu'ils ont obtenus;
+l'exemption des impôts; l'évocation des Juges inférieurs en certaines
+affaires; par ces motifs on ne disputera pas au Magistrat politique le
+droit de cette confirmation.
+
+J'avance donc avec certitude que la _Fonction_ appartient à Dieu,
+l'_ordination_ aux Évêques, la _Confirmation_ au Souverain, reste
+l'_Élection_ indécise, c'est-à-dire, la destination d'une personne à un
+lieu, d'un lieu à une personne: pour assurer un jugement certain, je
+reprends une ancienne distinction. Il y a des choses de droit immuable,
+d'autres justes tant qu'on n'a rien statué de contraire. L'Élection d'un
+Pasteur est de la seconde espèce, & l'ouvrage du Clergé, ou des Citoyens
+d'une Ville. L'Élection du Clergé est fondée sur la Loi naturelle,
+puisqu'il est de l'essence d'une société d'employer tous les moyens
+propres à sa conservation. L'assignation des fonctions de religion est
+de ce nombre.
+
+De même que des Négocians ont le droit de choisir un bon Pilote, des
+Voyageurs un Guide, & un Peuple libre d'élire un Roi; de même si la Loi
+divine n'a point prescrit une maniere d'élire, si la Loi humaine ne
+l'a point réglée, chaque Église a le choix de son Pasteur; quiconque
+regarderoit l'Élection de droit immuable, le doit démontrer par le droit
+naturel ou divin positif. Qu'il approfondisse la Loi naturelle, il n'en
+tirera aucun témoignage, & des exemples apprennent le contraire. Les
+Peuples qui vivent dans une République aristocratique, ou dans un
+Royaume héréditaire, n'ont plus le droit d'asseoir un Prince sur le
+Trône. Ils ont perdu par la Loi civile ce droit que la nature leur
+avoit accordé, qu'ils cherchent à s'aider de la Loi positive, ils n'en
+produiront aucune. J'ai observé plus haut, que les exemples ne sont pas
+des Loix: aussi combien de choses bien faites, qui ne sont pas utiles!
+
+De plus, l'usage a détruit nombre de pratiques, fondées sur des exemples
+de la primitive Église, jusqu'à une portion de la Discipline Apostolique
+qui ne concernoit pas les préceptes. Les Apôtres instituèrent des
+Diaconesses dans les Églises. Pline raconte que l'Église en avoit de son
+tems; elle ne les a point perpétués. Béze ne voit pas la nécessité de
+les rétablir; il avoue que la fonction des Diacres a été perpétuelle
+depuis l'institution des Apôtres; cependant il approuve la coutume
+particulière de Genève. Les Apôtres baptisoient par immersion;
+aujourd'hui on baptise par aspersion; & combien de points abrogés, qu'il
+est inutile de rappeller, étant de principe qu'on prouve les abus, non
+les Commandemens.
+
+A méditer l'Histoire du Nouveau Testament, il ne paroit pas que le
+Peuple eût part à l'élection de ses Pasteurs; il en résulte plutôt que
+la maniere d'élire demeura indéfinie: je parle des Pasteurs, non
+des Trésoriers. Les Apôtres avoient grand soin que l'argent qu'ils
+recevoient ne les rendît pas suspects, ou ne leur attirât pas des
+reproches. L'Apôtre Saint Paul pouvoit de droit apostolique s'associer
+S. Luc, & lui confier les Collectes de l'Église; il aima mieux en
+laisser la disposition aux Églises, de peur qu'on ne le reprît dans
+l'administration de fonds si considérables, comme il le dit lui-même.
+Les Apôtres déférent au Peuple, par le même motif, l'élection des
+Diacres; dans la crainte qu'on ne se plaignît qu'ils préféroient les
+Hébreux aux Hellénistes, ou ceux-ci aux autres; cet usage ne fut pas
+toujours, il dura autant que le motif: quelque tems après les Apôtres,
+les Évêques élurent les Diacres, tantôt après en avoir parlé au Peuple,
+tantôt sans le prévenir.
+
+Je retourne maintenant aux Pasteurs. Dieu le Pere & J. C. élurent les
+Apôtres: «Je vous ai choisi douze, dit J. C. Je sçais qui j'ai choisi.
+S. Luc annonce que l'Esprit enseigna les Apôtres; l'Apôtre Saint Paul ne
+reçut pas sa Mission des hommes, ni par les hommes, mais de Dieu le
+Père & de J. C.» J. C. prit encore les Septante Évangélistes, destinés
+à secourir les Apôtres: cette divine élection pour prêcher la parole
+céleste, reçut le nom de _Mission_; car depuis le choix des Septante on
+pria le Seigneur d'envoyer plusieurs ouvriers à la moisson: «Comment
+prêcheront-ils, dit un autre passage, s'ils n'ont été envoyés? Le
+Saint-Esprit promis aux Apôtres, remplaça J. C. monté aux Cieux; il
+présida à l'élection des fidèles, les plus propres aux fonctions
+ambulatoires ou sédentaires, qui furent assignées par les Apôtres pour
+conduire les Églises à peine formées».
+
+Théodore dit que Timothée fut admis à la fonction sacrée par révélation
+divine, selon les anciennes prophéties; & comme dit Saint Chrysostome,
+ce ne fut point par le suffrage des hommes. Les Évêques de ce siècle,
+selon Oecumenius, se faisoient par l'inspiration du Saint Esprit & non
+tumultueusement. Saint Paul, dans la Lettre au Clergé d'Éphèse, assure
+que le S. Esprit les a «nommés Conducteurs du Peuple de Dieu». On usa
+quelquefois du sort, pour apprendre au Peuple le Jugement divin. Clément
+d'Alexandrie, Auteur très-ancien, observe de l'Apôtre S. Jean, qu'il
+jetta le sort pour connoître ceux que l'Esprit-Saint avoit élus. Cette
+coutume d'avoir recours au sort dans l'élection des Prêtres, n'étoit
+point nouvelle, les Nations étrangères l'avoient employée; elle tiroit
+sans doute des Noachides son origine.
+
+C'est ce qui fait dire à Platon, dans le sixième livre de ses Loix:
+«Pour les Prêtres, il faudra jetter au sort, afin d'être plus
+certainement instruit de la volonté divine.» Abandonnant ainsi
+l'élection à sa providence, David distribua aux Prêtres les fonctions
+que le sort leur assignoit. Ciceron rapporte que les habitans de
+Syracuse jettoient plusieurs noms dans une urne, & donnoient tous
+les ans au sort le Sacerdoce de Jupiter, la première dignité de la
+République. Tacite atteste l'usage des Romains. Les Prêtres d'Auguste
+étoient choisis au sort entre les premières familles de Rome. A
+l'exemple des Prêtres Titiens, on consultoit aussi le sort pour recevoir
+les Vierges Vestales.
+
+Les exemples éclairciront l'Histoire de l'Apôtre Saint Mathias, dont
+plusieurs attribuent l'élévation au suffrage du Peuple: Je n'en découvre
+aucune trace dans Saint Luc. Ces termes, ils en proposèrent deux,
+Barsabas, & Mathias, ne conviennent point à la multitude, comme l'a cru
+S. Chrysostome, mais plutôt, selon la commune opinion des Pères, aux
+Apôtres, dont les noms précédoient, & au nom desquels Saint Pierre
+haranguoit le Peuple. Ce sont eux encore, dont il est dit qu'ils
+prièrent le Seigneur, & jettèrent ensuite au sort pour sçavoir lequel
+des deux Dieu appelloit à l'Apostolat, non lequel seroit le plus
+agréable à la multitude, du moins s'expliquent-ils ainsi: c'est pourquoi
+il y faut joindre les paroles suivantes, il fut par suffrage joint au
+onze Apôtres. Comment avancer que l'on briguoit le voeu du Peuple après
+que Dieu s'étoit fait entendre? craignoit-on que le choix du Seigneur ne
+lui déplût? suivant les Actes XIX. 18, on en fit le calcul; il en fut de
+S. Mathias comme de Judas, il fut agrégé au corps des Apôtres, ou comme
+s'exprime Horace: il est de notre Corps.
+
+Cependant quelques Auteurs ne se concilient point sur ces deux
+expressions, adjoint, constituant, termes couchés dans les Actes. Les
+Apôtres recommandèrent à Dieu par des Prières & des Jeûnes les fidèles
+Lycaoniens, après avoir constitué des Prêtres dans chaque Église: le
+Grec de S. Luc en a trompé plusieurs par l'étimologie, & ils l'ont
+adopté à l'élection du Peuple. Il étoit ordinaire à Athènes & dans les
+Villes d'Asie de voter en étendant la main, maniere que Ciceron, dans
+son Oraison pour Flaccus, déclare être peu digne de la sévérité Romaine:
+«Ce sont-là ces suffrages respectables que l'autorité ni la raison n'ont
+point manifestés, & que le serment n'a point liés, mais qu'on interprète
+par une main étendue & par un cri confus de la multitude assemblée.»
+
+Si cette subtilité avoit lieu, il seroit mieux d'entendre le mot
+_constituer_ de l'imposition des mains, ou de l'ordination apostolique;
+car le suffrage de l'imposition des mains en dérive. En effet, le
+Ministre, qui impose les mains, les étend; & les Auteurs contemporains
+des Apôtres ont souvent employé en ce sens le terme _constituer_; ce
+n'est pas au reste la manière des Évangélistes & des Grecs, d'agiter les
+matières peu importantes; au contraire, à peine est-il quelque mot dont
+on ne se serve au-delà de sa signification naturelle; donc, quoique dans
+les Villes Grecques le voeu exprime proprement l'élection du Peuple, il
+est sûr que l'usage y comprend toutes les espèces d'élections. Appian
+l'entend des élections des Magistrats créés par les Empereurs; & les
+Historiens postérieurs disent que les Empereurs ont constitué leurs
+enfans Empereurs; Philon croit que Dieu constitua Moïse Roi &
+Législateur.
+
+Mais il est inutile de feuilleter d'autres Auteurs. Saint Luc dans les
+Actes nomme les Apôtres témoins constitués de Dieu, ce qui ne s'étoit
+pas fait sans doute par l'imposition des mains, ni par les suffrages
+du Peuple: si le dessein de Saint Luc eût été d'indiquer l'élection
+du Peuple, il lui auroit plutôt déféré ce choix qu'à S. Paul & à
+S. Barnabas. S. Paul dit que les Églises continuèrent S. Luc pour
+recueillir les aumônes. S Paul & Saint Barnabas firent là ce que Saint
+Paul voulut ailleurs que fît Titus, de constituer des Prêtres dans
+chaque Ville; Saint Paul énonce dans chaque Ville, Saint Luc dans
+chaque Église; Saint Paul dit constituer, Saint Luc «choisir», d'où
+l'Interprète Syrien exprime bien le _choix_ par le mot de _constituer_.
+Ce que l'Apôtre prescrit à Titus, l'Apôtre le pratique; éclairé par
+l'Esprit-Saint, la voix du Peuple ne lui étoit pas nécessaire: il ne
+s'y prépare pas par le Jeûne & l'Oraison, mais on les observoit entre
+l'Élection & la Bénédiction qui recommande les fidèles à Dieu; en sorte
+qu'il est singulier de l'appliquer à l'Élection du Peuple, comme s'il
+importoit beaucoup que les prieres & les jeûnes du Peuple précédassent
+l'élection. Le Peuple jeûne & prie le Seigneur, afin que les Électeurs
+jettent les yeux sur un Prince accompli, sans avoir d'autre part à
+l'élection.
+
+Quelques-uns prétendent que de droit divin & immuable le Peuple a
+l'élection de ses Pasteurs, sur ce que Dieu lui ordonne de fuir les faux
+Pasteurs. On concluroit de ce principe absurde, que l'élection seroit le
+partage de la multitude & de chaque membre solidairement; étant autant
+important à chacun qu'à tous, de se précautionner contre les mauvais
+Magistrats. On passeroit à un malade de se défier d'un Médecin
+téméraire, mais on ne conviendroit pas que le Médecin d'une Ville dût
+nécessairement tenir du Peuple sa Mission.
+
+Je serois d'avis qu'on laissât au Peuple, avant l'élection consommée,
+la liberté de proposer contre l'élu les motifs d'exclusion. Saint
+Paul parlant des Évêques & des Diacres, dit, «qu'ils étoient d'abord
+éprouvés». Il n'est pas à présumer que demandant aux Diacres ce qu'il
+désire des Évêques, il ne souhaite que les Évêques soient _éprouvés_,
+sur-tout s'étant expliqué, qu'ils doivent être _irrépréhensibles_; il le
+répète en plusieurs endroits. Les Athéniens avoient l'_Information_ ou
+l'_examen_. La formule en est dans Pollux, liv. VIII. On s'informoit
+quels étoient leurs Pères, leurs ayeuls, leurs ancêtres, quelle étoit
+leur Tribu, leur cens, leurs biens: on cherchoit dans un Évêque quelles
+étoient ses moeurs, son ménage, ses enfans & autres choses, que Saint
+Paul requiert dans un Pasteur, & de même dans le Concile de Calcédoine;
+ce que Lampridius, Auteur de la Vie d'Alexandre Sévère, a rendu de
+cette sorte: «Lorsque ce Prince avoit à remplacer des Gouverneurs & des
+Intendans, on publioit leurs noms, avec injonction de dévoiler leurs
+défauts, disant qu'il étoit important de faire pour des Gouverneurs
+de Provinces ce que les Chrétiens & les Juifs pratiquoient pour les
+Ministres qu'ils avoient à ordonner.»
+
+Témoignage non suspect de la coutume des Chrétiens, voisins du siècle
+Apostolique; car entre la mort de l'Apôtre S. Jean & l'Empereur Sévère,
+cent dix ans s'écoulèrent à peine. Loin de donner par ce passage
+l'élection des Prêtres au suffrage du Peuple, on est convaincu du
+contraire, puisqu'autre chose est d'élire, autre chose est de proposer
+des difficultés. Sévère déclaroit au Peuple les noms des Gouverneurs,
+c'est-à-dire, il les choisissoit, mais il eût été inutile de proposer
+ces sujets au Peuple, si ce Peuple les eût choisis; par la même raison,
+il n'eût pas été nécessaire de proposer les Prêtres au Peuple, s'il en
+avait déjà fait le choix, & il est certain que sous la primitive Église,
+après les Apôtres, le Peuple ne désignoit pas partout les Pasteurs.
+Quoiqu'il en eût le droit, souvent il s'en abstenoit; effrayé des
+suites dangereuses que traîne après lui le suffrage populaire, il s'en
+réservoit cependant la confirmation, fonction autre que l'élection.
+
+La Lettre de S. Cyprien aux Espagnols, à la bien approfondir, n'a pas
+un sens différent, quoiqu'elle semble établir l'élection populaire: ce
+passage ne dit pas simplement que le Peuple a le pouvoir d'élire de
+dignes Prêtres, il dit de choisir des sujets qui soient dignes d'être
+élus ou de rejetter ceux qui en sont indignes. L'un ou l'autre suffit
+pour marquer la pensée de S. Cyprien; «de ne point donner la Prêtrise à
+une personne indigne»: il ne veut pas que le Prêtre brigue les suffrages
+du Peuple, mais qu'il obtienne ce grade, en sa présence ou de son
+consentement, afin que la voix publique manifeste aux yeux de tous »que
+le sujet est digne & capable, ainsi que pour faire connoitre au peuple
+les crimes des méchans & la vertu des bons.»
+
+Saint Cyprien atteste encore que l'usage de l'Église n'étoit pas d'élire
+un Évêque en présence du Peuple, mais que cela se pratiquoit dans
+l'Afrique & dans presque toutes les Provinces. D'autres Auteurs ont
+clairement démontré que les passages qu'il tire de la Loi divine ne
+prouvent pas la nécessité de la présence du Peuple dans l'élection d'un
+Évêque; son motif à peine a-t'il lieu dans l'espèce, où le Pasteur d'une
+Ville est pris d'entre le Peuple ou d'entre le Clergé de la Ville même.
+
+Une autre Lettre de S. Cyprien, que les Sectateurs de l'élection
+populaire font beaucoup valoir, apprend que le Peuple n'avoit souvent
+aucune part à l'élection. Dans «les Ordinations du Clergé, nous avons
+coutume, mes frères, de vous consulter avant, & de peser ensemble les
+moeurs & les actions de chacun: pourquoi s'adresser aujourd'hui aux
+hommes, puisque le Ciel se déclare? Aurelius notre frère, jeune homme
+illustre, & déjà approuvé de Dieu, en est appellé au divin ministère...
+Ensuite je vous apprens, mes frères, que mes Collègues & moi l'avons
+ordonné.» Il avoue que sa coutume étoit de prévenir son Peuple; il ne
+dit pas qu'il fallut en tout le consulter, sa conduite n'y répondroit
+pas; il avoir, de concert avec les Évêques, fait choix d'Aurelius avant
+d'en parler au Peuple.
+
+On parle ordinairement au Peuple, disoit-il, pour avoir des témoins
+irréprochables de la vie du sujet; ici une double confession que S.
+Cyprien nomme _suffrage divin,_ suffisoit à Aurelius en vertu de ce
+droit. S. Cyprien écrit au Clergé & au Peuple de Carthage de placer
+Numidicus & Célérinus au nombre des Prêtres: ce mot de l'Évêque
+Aurelius, assistant au Concile d'Afrique, montre que les Évêques avoient
+le pouvoir de choisir leurs Prêtres. Un seul Évêque, avec la grace de
+Dieu, peut faire plusieurs Prêtres. Le Canon 22 du Concile III. de
+Carthage, insinue qu'on ne présentoit pas toujours les voeux du Peuple.
+Qu'aucun fidèle n'entre dans le Clergé qu'il n'ait les suffrages ou des
+Évêques ou du Peuple.
+
+Deux voyes frayoient le chemin à la Cléricature, le témoignage du Peuple
+ou l'examen des Évêques. Saint Jerome demande à Rusticus: «Quand vous
+ferez parvenu à un âge mûr, & que le Peuple ou l'Évêque vous auront mis
+au rang des Clercs; ailleurs, les Évêques qui ont le pouvoir d'établir
+des Prêtres dans chaque Ville.»
+
+Le Concile de Laodicée, dont les Canons furent consacrés par un Concile
+Oecuménique, rejetta les élections populaires: «Le Concile défend
+d'abandonner au Peuple l'élection des Clercs destinés au Sacerdoce.»
+Balsamon remarque sur ce Canon, que les Prêtres, pénétrés des suites
+fâcheuses des élections populaires, les avoient abolies par ce Canon; il
+en dit autant sur le vingt-sixième Canon Apostolique, que les suffrages
+des fidèles appelloient au ministère sacré, mais que cet usage a pris
+fin.
+
+Je viens à l'élection des Évêques; matière d'autant plus importante, que
+l'Église leur est confiée, plus particulièrement qu'aux simples Prêtres.
+Il est vrai que peu après les Apôtres, le Peuple, c'est-à-dire les Laïcs
+& les Clercs en avoient le choix; mais comment en inférer que c'étoit en
+vertu d'un droit immuable? Sans alléguer ces Évêques désignés au lit de
+la mort par leurs Prédécesseurs, combien d'Évêques choisis par le Clergé
+de la Ville, ou par le Concile provincial? Le fameux passage de Saint
+Jérôme favorise beaucoup l'Élection du Clergé. «Le Clergé d'Alexandrie
+depuis Saint Marc l'Évangéliste jusqu'à Heraclas & Denis, a toujours
+placé sur ce Siége un Sujet de son corps.» Saint Grégoire de Nazianze
+s'explique plus obscurément; il souhaiteroit qu'on s'en rapportât pour
+l'élection au Clergé seul ou surtout à lui, l'Église courroit moins de
+risque; il ne dissimuloit pas en même tems, que son siècle n'y avoit
+aucun égard, & que les brigues des Grands ou des Riches & la fantaisie
+du Peuple, l'emportoient dans les élections.
+
+Le Canon IV du Concile de Nicée approuve l'Élection faite par le Concile
+Provincial; le Texte Grec ne fait point mention du Peuple, ni Théodoret
+qui rappelle deux fois ce Canon, ni le premier Concile de Carthage dont
+le Canon XIII, iii du rapport de Balsamon, est modelé sur celui de Nicée.
+Le XIX d'Antioche est conforme, & ajoute «Si l'on dispute une telle
+Élection, la voix unanime de plusieurs Évêques préponderera.» Ce n'est
+pas, qu'on n'assemblât le Peuple en plusieurs Villes du tems du Concile
+d'Antioche & de Nicée; mais il s'en falloit beaucoup, que cela fût
+généralement pratiqué: on eut la liberté d'y souscrire jusqu'au Concile
+de Laodicée, autorisé par un Concile universel. Le Canon XII. retraçant
+ceux de Nicée & d'Antioche, donne le droit d'élire aux Évêques de
+la Province, & le XIII, dépouille directement la multitude de toute
+élection du Clergé.
+
+Justinien interdit au Peuple l'élection des Évêques, il n'y appelle que
+le Clergé & les Premiers de la Ville; & entre plusieurs proposés, il
+commet le Métropolitain, pour en décider un; en sorte, que faute de bons
+Sujets, l'élection étoit dévolue au Clergé & aux Premiers de la Ville.
+Or ces Premiers de la Ville étoient les Magistrats Chefs de Décurions,
+qui dans les Loix & dans Salvianus & Firmicus sont nommés Principaux
+ou Pères de la Ville; ce qui s'exprime en Grec, par rapport au nombre,
+comme tantôt les cinq Premiers, tantôt les dix Premiers ou Décemvirs, &
+tantôt les vingt Premiers. La Constitution de Justinien ne subsista pas
+long-tems; on revint aux élections des Conciles, usage universel en
+Orient du tems de Balsamon, à moins que les Patriarches ne nommassent
+les Métropolitains, & les Empereurs les Patriarches.
+
+Dès là l'Écriture Sainte & l'ancienne Église n'ont jamais cru que les
+élections des Prêtres, ou des Évêques appartenoient immuablement au
+Peuple; ceux mêmes qui les ont déférées au Clergé, ne sçauroient être
+d'un autre sentiment. S'il est de droit divin & immuable, que la
+multitude choisisse ses Pasteurs, on n'a pu transférer l'élection au
+Clergé plutôt qu'à d'autres particuliers; de plus tous les Compromis,
+que l'histoire a transmis à la postérité, auroient été nuls, que le
+précepte divin auroit défini «que le Pasteur tiendroit sa mission du
+Peuple: en effet cet axiome, ce que quelqu'un fait par un autre, il est
+censé le faire lui-même, a rapport à ces actions, dont la cause première
+n'est pas définie.» On a décidé la question contre Morel, Ministre à
+Genève, Ville, où le Peuple a des droits si étendus. Le célèbre Beze,
+défendant ce Décret, soutient, qu'il n'étoit ni essentiel, ni d'une
+tradition constante, que la multitude fut convoquée, & qu'elle donnât
+son suffrage; suffisant seulement de lui permettre de proposer les
+motifs, qui lui feroient rejetter l'Élection, & qu'il seroit bon
+d'examiner avec attention; d'ailleurs il charge de l'élection les
+Ministres & les Grands de la Ville; opinion conforme à la Loi de
+Justinien, non, que cet arrangement soit de droit divin & immuable; sur
+quoi l'établiroit-on? Après avoir distingué l'Élection de l'Ordination,
+& de la Confirmation, l'Église primitive en a autrement agi, elle qui
+commettoit à l'Évêque l'élection de son Clergé, & celle d'un Évêque aux
+Évêques de la Province.
+
+Il est par conséquent une manière d'élire dans les choses que le droit
+divin n'a point défini,& qui doivent être gouvernées par des Loix
+générales propres à entretenir dans l'Église l'édification, le bon
+ordre, & y étouffer toute semence de division: on a vu que, sans altérer
+ces règles générales, la législation de cette discipline, appartient
+au Magistrat politique. Bullinger, Auteur d'un profond jugement, après
+avoir rassemblé plusieurs exemples de l'élection populaire, conclut
+ainsi: «Je n'ai garde d'inférer, qu'un Peuple tumultueux a le droit de
+nommer son Évêque; il ne seroit pas plus aisé de décider, s'il vaut
+mieux laisser à l'assemblée d'une Église, ou au suffrage d'un petit
+nombre le choix d'un Évêque. Une forme générale ne conviendroit point
+à toutes les Églises. Chaque Nation a ses droits, ses usages, ses
+réglemens. C'est au Magistrat politique de veiller, à ce que les Vocaux
+n'abusent point de leurs voix, & à les priver quelquefois du droit de
+désigner les Ministres. Il suffiroit de choisir, sous le bon plaisir du
+Prince, ou du Magistrat, un petit nombre de Sages, qu'ils informeroient
+exactement de l'importance des fonctions d'un Évêque, du génie du Peuple
+qu'il auroit à mener, de l'état de l'Église qu'il auroit à conduire, du
+caractère, de l'érudition, des moeurs de celui sur lequel on jetteroit
+préférablement les yeux.»
+
+Justinien, fondé sur ce droit, fixa une maniere d'élire, un peu
+différente de l'usage & des ancien Canons. Plusieurs Évêques depuis
+Nicée tinrent leur élection du Clergé & du Peuple. Les Capitulaires de
+Charlemagne, de Louis le Débonnaire, & d'autres Rois, employent l'une
+& l'autre façon d'élire; en sorte que Bucer a bien trouvé: «Que les
+Princes pieux ont prescrit la forme de l'élection.»
+
+Au reste le Souverain auroit-il le droit d'élire les Pasteurs? On ne
+demande point s'il le doit, ou s'il le doit toujours, on demande s'il
+pèche contre le droit divin, en se mêlant de l'élection. J'ose affirmer
+avec le grand Marsilius de Padoue, «Que la Loi divine ne défend point au
+Législateur l'institution, la collation & la distribution des Offices
+ecclésiastiques.» Le révoquer en doute, ce seroit taxer d'impiété tant
+de Princes pieux, que la révolution des siècles a produits. Imprudence
+d'autant moins pardonnable, qu'il seroit impossible de s'appuyer
+d'aucune Loi divine, comme plusieurs Auteurs l'ont démontré, ainsi que
+nous. Je pourrois m'en tenir là, puisque le Prince dispose de tout ce
+qui n'est pas précepte divin. Cependant il y a encore des raisons & des
+exemples, qui confirment mon sentiment.
+
+I°. Le Souverain exerce à juste titre tout acte propre à tout
+particulier, pourvu que la nature n'en ait point défini la cause. Ce
+sont les parens qui donnent des gouverneurs aux enfans, des tuteurs aux
+pupilles, les malades qui choisissent leur Médecin, les Marchands qui
+désignent des gardes ou directeurs à leur commerce. Mais l'usage de
+plusieurs Nations laisse la tutelle à la Loi, ou à la volonté du
+Magistrat; il confie au Gouvernement le soin d'établir les Médecins, de
+choisir des Maîtres, former la Jeunesse, & enfin de préposer des Sindics
+aux différens Corps des Marchands, avec défense à toute personne
+d'exercer ces fonctions.
+
+Comme le pouvoir du Magistrat politique s'applique au bien de chaque
+particulier, il est encore plus dévoué à l'intérêt public, dont il est
+la personne: Maxime connue d'un médiocre Politique. Quelquefois aussi
+des motifs légitimes autorisent les Princes à se réserver l'élection
+des Pasteurs; combien d'hérésies, qui ont affligé l'Église, n'ont été
+assoupies que par eux? combien de schismes étoient à craindre sans eux?
+combien de fois le Clergé étoit-il déchiré par les factions, & le Peuple
+par des divisions? Les siècles les plus purs en ont fait une triste
+expérience. Enfin le Souverain seroit quelquefois dans une telle
+situation, qu'il courroit risque de perdre ses États, s'il n'élevoit
+à l'Épiscopat des Sujets fidèles & dévoués. L'Histoire apprend à la
+postérité les malheurs éprouvés par les Empereurs Allemands, pour s'être
+laissé dépouiller de ce droit.
+
+Avant la Loi de Moïse, & depuis elle, les Rois voisins de la Judée,
+réunissoient en eux le Sacerdoce, & la Loi divine ne s'y opposoit point.
+Pourquoi douter, qu'ils n'ayent pu alors revêtir un Sujet du Sacerdoce,
+comme les Rois de Rome créèrent des Pontifes & des Flamines?
+
+La Loi de Moïse déclara incapables du Sacerdoce, ceux qui ne seroient
+pas issus de la famille d'Aaron; & du ministère, du Temple, ceux qui
+ne seroient pas de la Tribu de Levi. Aussi a-t-on reproché à Jéroboam
+d'avoir pris des Prêtres hors de la Tribu de Levi, la Loi y étant
+expresse. Le Roi n'eut plus même le droit d'ordonner les Sacrifices hors
+de la Ville de Jérusalem, après la construction du Temple; l'assignation
+des autres fonctions dépendoit de lui. Il distribuoit les Villes &
+les Bourgades aux Prêtres & aux Lévites. David régla le ministère des
+Lévites. Les uns annonçoient la Parole, les autres chantoient. Les
+Prêtres disent, que Dieu ordonnoit aux Chanteurs d'employer les
+tymbales, les harpes, les psalterions; par tout on attribue à David & à
+Salomon son successeur la destination des personnes à chaque fonction.
+Josaphat, Roi, non Prophète, choisit les Prêtres & les Lévites, pour
+enseigner dans les Villes de la Judée.
+
+Ces exemples ont une liaison intime avec notre question. A entendre
+quelques Saints Pères, le droit du sang dans la Loi de Moïse, répond à
+l'imposition des mains dans la Loi Chrétienne. Or, de même qu'un Roi
+Hébreu destinoit à exercer certaine fonction, & en certain lieu, les
+descendans d'Aaron & les Lévites seulement; de même un Prince Chrétien
+met du Clergé d'une Ville, ou sur le Trône épiscopal des Clercs qui sont
+ordonnés, ou qui doivent l'être.
+
+Néhemias, représentant le Roi de Perse en Judée, dispersa des Lévites en
+chaque Ville, & rassembla les autres à Jérusalem. Maimonides, le plus
+sçavant des Hébreux, observa que le Grand Pontife obtenoit sa place
+moins par succession, que par l'élection du Grand Sanhédrin, quoiqu'elle
+roulât entre certaines familles; la même chose se faisoit pour le
+Vicaire du Grand Pontife, qui par cette qualité avoit plus d'espérance
+au Grand Pontificat qu'aucun droit assuré. Tant que la Monarchie
+subsista en Israël, les Rois paroissent seuls avoir exercé ce droit du
+Sanhédrin. Comment interpréteroit-on cet endroit de l'Écriture: «Le Roi
+constitua Sadoc Successeur d'Abjatar?» puisqu'on ne se sert pas d'autres
+termes, pour dire, que Benaja fut établi pour succéder à Joab dans le
+commandement des Armées. Les Macédoniens, les Romains, & les Successeurs
+d'Hérode se réservèrent l'Élection des Grands Prêtres, abandonnant aux
+Juifs le Gouvernement intérieur & la liberté de vivre sous leurs Loix.
+
+Les Juifs gémissans à Babylone dans une dure captivité, avoient un Chef
+appellé Rasgaluth. Jérusalem détruite, ils obéirent à des Patriarches
+dispersés dans les différentes parties du monde, & les croyant issus de
+David, ils leur étoient soumis comme à leurs Princes légitimes, suivant
+que le témoignent Origene, Epiphane, Théodoret & Saint Cyrille. Les
+Empereurs Romains décoroient ces Patriarches du titre d'_Illustres_. Ils
+imposoient aux Synagogues une taxe anniversaire, sous le nom de L'OR
+de la Couronne. Les Empereurs acquirent ce droit à l'extinction des
+Patriarches. Comme ils agissoient partout en Rois, ils plaçoient à la
+tête des Synagogues des Chefs des Prêtres, qu'on qualifioit de Premiers,
+d'Anciens & de Pères. Le Code de Théodose en parle souvent.
+
+On n'est point étonné qu'avant Constantin, les Évêques n'ayent point été
+élus par les Empereurs ennemis de l'Église; ces Princes la méprisoient,
+ou ne daignaient pas s'abaisser jusqu'à en prendre soin. Constantin
+donna force de Loi au Canon de Nicée, qui décernait, que les Évêques
+auroient le droit de l'Élection. Ses Successeurs l'ont imité, ou en le
+renouvellant, ou en ne l'abrogeant pas, & cette Loi fut long-tems en
+vigueur, parce que les bornes de l'Empire étoient trop reculées, pour
+que l'Empereur veillât à toutes les Églises. Ce Canon ne lioit pas les
+Empereurs, il en recevoit toute sa force; dès là libre à eux de s'en
+écarter sur de justes motifs, ou en tout, ou en partie.
+
+Les Législateurs suppriment, ou modifient les Loix, dès que les
+Politiques conviennent que le Souverain n'est pas censé privé de son
+droit par des termes généraux couchés dans une Loi. Les Élections, qui
+sont l'ouvrage des Évêques, déterminent à croire que le Prince n'a pas
+nécessairement part à l'Élection, & les Canons prouvent que, sous le bon
+plaisir du Souverain, les Évêques peuvent achever les Élections, On
+ne veut détruire aucune de ces propositions; mais on demande s'il est
+permis au Magistrat politique d'élire les Évêques?
+
+Les Empereurs éclairés, & les Saints Évêques en sont d'accord. Théodose
+tenant le premier Concile de Constantinople, ordonna aux Évêques
+d'écrire sur des cartes les noms des Sujets les plus dignes, s'en
+réservant le choix. Rien de moins obscur. Un seul Évêque propose
+Nectaire, l'Empereur l'agrée, & passe outre, malgré les instances de
+plusieurs Évêques, qui, vaincus par son opiniâtreté, se rendent, &
+lui témoignent leur obéissance, dans une occasion où la Loi divine ne
+souffroit point, mais où les Canons étoient enfraints; car, selon les
+Canons, l'Empereur ne se mêloit point des Élections; cependant ici
+l'Empereur élit seul, c'est-à-dire, il nomme; les Évêques, le Clergé &
+le Peuple approuvent l'Élection. Autre chose est d'_élire_, autre chose
+d'_approuver l'Élection_. Les Évêques donnent leur consentement,
+parce que c'étoit à eux à imposer les mains à Nectaire, encore Laïc &
+Cathécumene.
+
+Les Canons devenoient un nouvel obstacle; ils excluoient un Cathécumene,
+un Néophyte; le Clergé & le Peuple souscrivent à l'Élection, d'autant
+que l'approbation leur appartenoit; on a fait voir combien elle diffère
+de l'Élection. Les Évêques supplient l'Empereur de disposer de l'Évêché
+de Milan, démarche qu'ils n'auroient point hazardée, s'ils l'eussent cru
+contraire au droit divin. J'ai cité les exemples de Valentinien & de
+Théodose le jeune, qui ayant cassé l'Élection de Proclus, faite par
+la plus grande partie, le tirèrent d'Antioche pour le placer à
+Constantinople: Théodose fit asseoir Proclus sur le Trône épiscopal;
+tous monumens certains de l'Élection de l'Empereur, non de l'Élection
+canonique.
+
+Des raisons particulieres engagèrent quelquefois les Empereurs à évoquer
+les Élections; la prudence y eut plus de part que le droit. J'examinerai
+si les Empereurs se le croioient permis, avant de considérer, s'il
+étoit expédient de se conduire ainsi; on ne consulte point les choses
+illicites, il y auroit eu de la témérité ou de l'ignorance de prétexter
+l'inspiration, ou la révélation dans ces siècles de l'Église. L'Empereur
+Justinien créa Papes Hormisdas & Virgilius, avant que les Papes eussent
+été gratifiés de la Souveraineté; en sorte que ceux qui n'ont imaginé
+que cette unique ressource, n'ont point refléchi au moment auquel cela
+s'est passé.
+
+L'Empire d'Orient conserva cet usage. Nicephore Phocas, au rapport de
+Zonaras, ne souffroit d'Évêques que ceux qu'il nommoit. Balsamon raconte
+que de son tems les Empereurs, après avoir invoqué la Sainte Trinité,
+faisoient les Patriarches. Démétrius Chomatenus, Archevêque de Bulgarie,
+parcourant les droits des Empereurs sur la Religion, dit que c'en est
+un de présider aux Élections, & de faire d'un Évêque un Métropolitain.
+Enfin plus la Religion s'est refroidie dans le Clergé, plus la
+vénération du Peuple a diminué, & plus le Magistrat politique a eu
+raison de s'approprier les Élections.
+
+Passant en Occident, & ouvrant tous les Historiens François, on y lit
+que les Rois Très-Chrétiens ont souvent, & durant plusieurs siècles,
+disposé des Évêchés de leur Royaume, sans le Suffrage du Peuple &
+du Clergé; malgré cela plusieurs ferment les yeux à la lumière.
+Présumeroit-on que tant de Princes religieux eussent tenu une conduite
+si opposée à la Loi divine, & que les Évêques qu'ils introduisoient
+dans leurs Conseils, que les Conciles qu'ils célébroient fréquemment,
+n'eussent point crié à l'usurpation? Mais voyons ce qu'on objecte. Cet
+usage étoit insolite & nouveau; néanmoins j'ai daté son antiquité plus
+de 25 ans avant le Regne de Charlemagne. Loup de Ferare en attesta
+l'origine; il écrivoit sous Charles le Chauve, il ne regarde point comme
+une nouveauté l'usage où les Rois étoient de pourvoir les plus grands
+Sièges du sein de leurs Palais.
+
+Brunehaud étoit Régente vers l'an 600. Le Pape Grégoire l'avertit de
+remplir les Sièges vacans. Ce qu'on dit de la domination temporelle des
+Papes, qui auroient autorisé les Rois à s'emparer des Élections, a été
+dissipé plus haut, & n'embrasse nullement les siècles auxquels les
+François ne dominoient pas en Italie. Le Roi ayant ce droit en France,
+Charlemagne voulut l'exercer en Italie, pour ne pas être moins Souverain
+en Italie, qu'il l'étoit en France & en Germanie; En sorte que le Décret
+de ce Prince, publié sous le Pontificat d'Adrien, au rapport de Goldaste
+& d'autres, ne regardoit que les seuls Évêques d'Italie, puisqu'il avoit
+la nomination bien établie dans ses autres États.
+
+En vain reclame-t-on le temporel des Évêques, & leur Jurisdiction
+extérieure. Sous Charlemagne dans les siècles plus reculés & plus
+simples, les Évêchés étoient pauvres & modiques: tels du moins les
+dépeint Onufrius Panvinius, homme d'une recherche & d'une vérité
+reconnue. Les Évêques contemporains de Charlemagne n'avoient aucune
+Jurisdiction attachée à leurs Évêchés; ils l'usurpèrent au moment que
+la Germanie fut démembrée du Royaume de France. Sous la domination des
+Othons, les Évêques étoient si peu les maîtres des Élections & de la
+Jurisdiction, que les Empereurs les en décorèrent dans la vue de se les
+dévouer inviolablement, & ne craignirent point pour y parvenir, de leur
+confier le soin des Villes les plus importantes.
+
+C'est le sçavant Onufrius qui a écrit ces vérités au milieu de Rome
+même: «Aussitôt, dit-il, que l'Élection des Évêques fut devenue un
+droit de l'Empire, comme les Princes séculiers, les Empereurs étoient
+favorables à la Religion; sans énerver l'État, ils comblèrent les
+Évêques & les Abbés de plus grands honneurs que les autres Laïcs,
+persuadés qu'étant les Ministres de l'Église, ils étoient les membres
+les plus précieux de l'Empire; ils les dotèrent de biens & d'argent; ils
+leur donnerent des Châteaux, des Villes, des Bourgs, des Marchés, des
+Duchés, des Provinces; ils leur accordèrent des Péages, des Impôts &
+d'autres droits, qu'ils démembrèrent de l'Empire, soit de leurs
+propres fonds, soit des fonds étrangers. Ils donnerent aux Évêques
+les successions des Princes morts sans postérité, dont la dépouille
+appartenoit à l'Empire: par là les Évêques & Abbés d'Italie, de
+Germanie, de Gaule & tout l'Occident, sur-tout le Pape, de pauvres
+qu'ils étoient avant, furent les Princes les plus riches & les plus
+puissans, parce qu'ils profitèrent de ces biens qui étoient à l'Empire.
+Les Empereurs n'imaginoient point que cette libéralité excessive pût
+jamais ébranler les droits de l'Empire; ils étoient assurés qu'ils
+disposeroient de ces places, & que les Prélats ne tenteroient aucune
+autre voye pour y être installés».
+
+Nicolas de Cusa attribue cet ouvrage à Otton II. «Otton II n'avoit qu'un
+fils; il eut peur que des États aussi vastes ne pussent goûter long-tems
+les douceurs de la paix: jaloux de marcher sur les traces de son grand
+Père Henri premier & de son père Otton, il s'adressa au Clergé que ses
+Prédécesseurs avoient déjà enrichi & dont les biens jouissoient d'une
+tranquillité profonde; c'étoit un sacrilége de ravager les Terres
+consacrées à Dieu; il s'appuya sur le Canon du Concile de Rome, dont
+il est fait mention dans la soixante-trois distinc, au Concile, qui
+maintenoit la souveraineté des Empereurs, qui prescrivoit aux Papes &
+aux autres Évêques de l'Empire de recevoir, après l'élection canonique,
+l'investiture, ou du moins le consentement de l'Empereur: distinc. 63, à
+ces mots, _Nos Sanctorum_. Il ne douta point que l'Empire ne vécut dans
+un repos tranquille, s'il augmentoit le Domaine de Rome & des autres
+Sieges, avec une certaine servitude; il comptoit en même tems étendre
+la Religion, & imprimer une plus grande vénération pour elle, quand
+l'autorité des Saints Évêques balanceroit celle des Princes Laïcs; il
+préparoit des chaînes aux pestes publiques; il opposoit aux ravages, aux
+séditieux, aux incendiaires, la puissance du Clergé; il se flatoit de
+purger l'Allemagne des Brigands, des petits Tyrans qui subjuguoient les
+Villes particulieres; & il espéroit que le Peuple, secouant un joug
+aussi dur, recouvreroit sa première liberté. Il envisageoit encore
+le bien de l'Empire; il chargeoit ces Terres aumônées à l'Église, de
+Services annuels, de redevances en argent, qui devoient augmenter
+la force de l'Empire; attendu que tous ces Domaines de l'Église
+releveroient de l'Empire & sans succession.»
+
+Thierry de Niem ajoute qu'Otton Premier jetta les fondemens de cette
+domination: «Que le grand Otton & ses Successeurs, Otton II & Otton III,
+accablèrent de Domaines laïcs l'Église Romaine, celle de France & celle
+d'Allemagne».
+
+Il s'en faut bien que la France ait adopté tout ce système; quelques
+Auteurs n'ont point entendu le mot Investiture. Trompés par la
+signification qu'il a aujourd'hui, ils ont avancé que les Investitures
+des Évêchés étoient la mise en possession des Fiefs & Domaines; cette
+erreur est grossière, car _vestir_ & _investir_ sont de vieilles
+expressions Germaniques, qui signifient la collation de toutes sortes
+de droits, d'ou chez les Anciens elles embrassent indifféremment les
+offices civils & ecclésiastiques. Juret remarque que Romain, Évêque de
+Rouen, vivoit en 623. on lit dans sa Vie: «Les Grands firent unanimement
+choix du Saint Homme; ils supplièrent le Roi de ne point tromper
+l'espérance du troupeau, mais de ratifier l'Élection divine: le Roi
+charmé de cette prière, convoqua les Évêques & les Abbés, & lui mit en
+main le Bâton pastoral.»
+
+Par ce passage, l'investiture étoit antérieure d'environ trois cens ans
+au règne d'Otton I. qui le premier dota les Évêchés; d'ailleurs, si l'on
+eût caractérisé la Jurisdiction civile par l'Investiture, le Sceptre, ou
+l'Enseigne, en auroit été le simbole, selon la coutume de ces siècles,
+non l'Anneau & le Bâton pastoral. Quoique les Princes Chrétiens ne se
+soient point approprié l'imposition des mains qui fait les Prêtres, ils
+ont néanmoins pensé qu'il leur appartenoit de lier un Ecclésiastique à
+une telle Église, par l'Anneau, & de lui conférer par le Bâton pastoral
+la Jurisdiction ecclésiastique, c'est-à-dire, de juger de la Religion
+avec un pouvoir public.
+
+On présentoit au Roi à son Sacre, le Bâton avec le Sceptre, & ce
+signe, dit Aimoinus, le chargeoit de défendre l'Église: chaque Simbole
+répondoit à chaque fonction, comme le Livre investissoit le Chanoine.
+Les siècles suivans virent l'opulence naître de la piété, & cette fille
+ingrate méditer la ruine de sa mère. Les Empereurs, déchus de leur
+ancien droit, commencerent à sentir cette indignité de la part des
+Évêques, qui dévoient à leurs bienfaits les biens & les Domaines qu'ils
+possédoient; mais jamais l'Élection n'est venue de l'Investiture, elle
+étoit avant la libéralité des Rois; de plus, l'accessoire ne sçauroit
+entraîner le principal, & comme ils ont des droits, à cause de leurs
+Fiefs, le droit du Magistrat politique n'existe pas moins qu'il existoit
+autrefois.
+
+L'Investiture n'étoit point un phantôme dans l'Histoire de ces siècles,
+& les Princes n'étoient pas assez insensés pour essuyer tant de guerres
+& de troubles, pour une vaine cérémonie; la collation des Églises
+passoit avec le signe, & la chose signifiée étoit comprise dans le
+signe. Or, la collation se faisoit de deux façons, ou les Rois nommoient
+seuls, & sans suffrages, ou ils permettoient d'élire, & se reservoient
+le droit réel, & non imaginaire, d'approuver, & la liberté de casser;
+ils le faisoient quelquefois par une Loi qui autorisoit l'élection,
+comme Charlemagne qui voulut que le Clergé & le Peuple concourussent
+à l'élection; quelquefois par un privilège, comme le même Charlemagne
+laissa l'élection au Peuple de Modene. Les Rois de France accordèrent
+cette grace à l'Église d'Arras; quelquefois aussi par un Indult, qui,
+sous les Successeurs de Charlemagne, fut la voie la plus ordinaire.
+
+Le Testament de Philippes Auguste s'explique ainsi: «Aussi-tôt que
+le Siége Episcopal vaquera, nous entendons que le Clergé de l'Église
+s'adresse à la Reine & à l'Archevêque, pour demander la permission de
+procéder à l'élection»; (cet Archevêque étoit celui de Reims, nommé
+Guillaume, à qui le Roi, avant son voyage d'Outremer, avoit confié
+la Régence du Royaume.) Saint Louis, dans les Lettres-patentes, qui
+remettent le Gouvernement entre les mains de la Reine Mère, détaille les
+droits régaliens, & n'oublie point le pouvoir de conférer les Dignités
+& les Bénéfices ecclésiastiques, de permettre aux Chapitres & aux
+Communautés de s'assembler pour élire.
+
+Le Parlement de Paris, dans des Remontrances très-respectueuses au
+Roi Louis XI, représente à ce Prince, que Louis le Débonnaire exerça
+toujours le droit des Investitures, que les droits régaliens lui ont
+succédé, & sur-tout celui de permettre les élections, le Siége Episcopal
+devenu vacant, droit que les Anglois appeloient liberté d'élire. Combien
+de monumens & d'Auteurs respectables ont appris aux siècles futurs que
+les Rois de France & leurs Successeurs ont disposé des Évêchés, soit en
+France, soit en Allemagne, sans en prévenir leur Peuple ou leur Clergé.
+Grégoire de Tours ne cache pas que Denis fut placé sur le Trône
+Episcopal par Clovis, premier Roi Chrétien; Ommatius par Clotaire Fils
+de Clovis; & Saint Quintianus par Théodoric, autre Fils de Clovis, qui
+ordonna qu'on lui remît tout le pouvoir de l'Église.
+
+Le Clergé de Tours, continue Grégoire, parle en ces termes à Caton, que
+Clotaire lui avoit envoyé: «Nous ne vous recevons pas de choix, mais
+sur l'ordre du Roi». Le Roi Charibert destina à Pascentius l'Évêché de
+Poitiers. Walramus, Évêque de Naumbourg, dit que dans ces siècles on
+éleva à l'Épiscopat les plus saints & les plus sçavans hommes; au reste,
+il vaut mieux écouter Onufrius, Auteur de la Vie d'Hildebrand; il n'est
+point suspect, il étoit dévoué au saint Siége.
+
+«C'étoit un usage qui remontoit à l'Empereur Charlemagne, & que
+l'autorité du Pape Adrien I. avoit introduit, qu'à la mort de l'Évêque
+ou de l'Abbé, le Clergé ou les Moines assemblés, députoient à
+l'Empereur, & déposoient à ses pieds le Bâton & l'Anneau pastoral du
+Prélat défunt, & le supplioient de le remettre au Successeur qu'il
+devoit choisir: le Prince, souvent de l'avis de son Conseil, en
+gratifioit ou un Membre du Clergé de la Ville, ou un Clerc de sa Cour,
+ou un Chapelain ou un de ses domestiques, selon la dignité du Siége; &
+à sa volonté, il l'investissoit par l'Anneau & le Bâton pastoral du
+défunt, qu'il accompagnoit de son diplôme; & il ordonnoit qu'on le
+sacrât Évêque ou Abbé; sans consulter le Clergé ou les Moines: telle
+étoit la pratique des Gaules, de la Germanie & de l'Italie, composant
+alors le monde Latin. Les Rois d'Espagne, de France & de Hongrie la
+perpétuèrent; toutes les Églises de l'Empire Chrétien, sur-tout l'Église
+Romaine, l'ont retenue longtems; témoins les Papes Jean XIII. Grégoire
+V. Sylvestre, Clément, Damase, Victor, Nicolas, que les Empereurs Othon
+I. & III. Henri III. & IV. mirent sur la Chaire de Saint Pierre, sans
+les suffrages du Clergé Romain, & qu'ils investirent de leur nouvelle
+dignité par l'Anneau & le Bâton. Cet Auteur dit ailleurs: L'Empereur
+conféroit non seulement les Évêchés, les Abbayes, & les autres
+Bénéfices, comme les Prébendes, les Canonicats, les Prépositures, les
+Décanats, mais encore il faisoit le Pape. La Pragmatique de Ferare le
+répète: les Empereurs donnoient les Bénéfices dans le monde entier.»
+
+Voici la teneur du Rescrit de Conrade, touchant l'Église d'Utrecht «Il
+est constant que l'élection & l'institution d'un Évêque est un
+droit inviolable des Rois des Romains & des Empereurs, exercé sans
+interruption par nos Prédécesseurs, & transmis jusqu'à nous.»
+
+Le Capitulaire de Charlemagne, sur les élections du Peuple & du Clergé,
+ne porte aucune atteinte à ce droit, puisque dans toutes les Loix, les
+droits & le pouvoir du Souverain sont censés tacitement exceptés. Le
+Clergé & le Peuple élisent donc, à moins que l'usage ne semble déférer
+l'élection au Prince. Genebrard, ennemi déclaré du pouvoir des Rois,
+avoue que Charlemagne décidoit de droit des Évêchés, quoique rarement.
+Loup de Ferare cite pour cet usage Pepin & Charlemagne. Les Défenseurs
+même de l'autorité du Pape sont obligés de convenir que l'Empereur
+Charles avoit le droit de donner un Évêque aux Romains, & qu'il avoit
+décerné que seul il pourvoiroit aux Évêchés & Archevêchés. Sigonius
+explique ainsi les termes de _louer_ & d'_investir_, couchés dans le
+Décret. Le Concile d'Aix-la-Chapelle reconnoit ce droit dans le Roi
+Louis; & j'ai montré plus haut, que les descendans de Charlemagne
+en avoient usé. Par-là les Historiens comprennent sous le nom
+d'_investiture_ le droit d'élire & celui de permettre d'élire avec la
+modification d'approuver ou de casser, & il a existé jusqu'à Hildebrand
+qui l'a si vivement attaqué. Onufrius Panvinus raconte dans sa Vie, «que
+le premier de tous les Papes, il mit tout en oeuvre pour dépouiller
+l'Empereur non-seulement de l'élection du Pape, entreprise qu'Adrien
+III. avoit tentée, mais de lui enlever le droit qu'il avoit d'instituer
+les Évêques & les Abbés: ce mot instituer rend celui d'Investiture.»
+
+L'Empereur Henri V. chez l'Abbé de Swarzahensem déclara au Pape & au
+Concile, «la puissance qu'avoit l'Empereur Charles d'instituer les
+Évêques»: & Onufrius insinue que les Investitures étoient la collation.
+L'Empereur lui-même, & des Auteurs dignes de foi ne laissent aucun
+doute, que l'exercice de ce droit a continué depuis Charles jusqu'à
+Henri, qui dans un Édit, extorqué par le Pape Pascal, abdiqua les droits
+régaliens, attachés à l'Empire, dès les règnes de Charles, de Louis,
+d'Othon, d'Henri & de ses Prédécesseurs. L'Édit en fait une exacte
+énumération: «Il vouloit dépouiller le Souverain des Investitures, usage
+en vigueur dès le regne de Charles, & qui avoit plus de quatre cens ans.
+L'Historien de Westminster, sous l'an 1112 appelle ce droit celui de
+donner l'Épiscopat. L'Empereur & le Pape Pascal eurent cette année un
+grand différend: l'Empereur s'obstinoit à garder le droit dont ses
+Prédécesseurs avoient joui pendant trois cens ans, sous plus de soixante
+Papes, c'étoit de conférer les Évêchés & les Abbayes par le Bâton
+pastoral.»
+
+«Guillaume, Archevêque de Tyr, souscrit à cet ancien usage: c'étoit la
+coutume, dit-il, de remettre à l'Empereur l'Anneau & le Bâton du Prélat
+défunt. Suivant la Pragmatique de Ferare, qui parcourt ces siècles, les
+Empereurs donnoient tous les Bénéfices ecclésiastiques de leurs
+États.» On eut soin de distinguer ces deux droits qui formoient les
+Investitures, la faculté de choisir le Sujet, & celle de casser
+l'élection. Les Auteurs qui ont le plus approfondi cette matière,
+les ont mis au nombre des droits régaliens. Les passages précédens
+d'Onufrius en sont garants. Ce Témoin est encore ici nécessaire: «Il
+est hors de doute que Jean XIII. Successeur de Léon VIII. Grégoire V. &
+Sylvestre II. ont occupé la Chaire de S. Pierre par la seule autorité
+des Empereurs, sans le suffrage du Clergé, ni du Peuple Romain; &
+s'il paroit dans l'Histoire que les Empereurs n'ont point eu part
+à l'élévation des Papes, qui ont tenu le Siége entre Jean XIII. &
+Sylvestre II. ou que leur élection ait été l'ouvrage seul du Clergé, du
+Sénat & du Peuple Romain; c'est qu'absens & éloignés de cette Ville ils
+étoient embarqués dans les guerres d'Allemagne, & ils n'étoient pas à
+portée de donner sur le champ un Pape à Rome: il est du moins certain
+que tant que les Empereurs, les trois Othon sur-tout, demeurerent à
+Rome, ou séjournèrent en Italie, le Siége vacant, ils nommoient le
+Successeur; & si le Prince étoit absent au moment de l'élection, les
+Papes, que le Clergé, le Sénat, le Peuple proclamoient, n'osoient se
+faire sacrer qu'ils n'eussent auparavant obtenu la confirmation de
+l'Empereur.»
+
+Le sçavant du Tillet, dans son Traité des Libertés de l'Église
+Gallicane, remarque, «qu'on voit par l'Histoire de Grégoire de Tours &
+d'Aimoinus, que les Rois avant Charlemagne remplissoient les Évêchés
+vacans, & que l'Évêque proposé par le Clergé & le Peuple, n'étoit point
+Évêque s'il n'avoit le consentement du Prince.»
+
+Juret, profond Canoniste, à la Lettre CIV. d'Yves de Chartres, pense,
+«que quoique le Clergé & le Peuple eussent la liberté d'élire, il
+falloir avoir l'attache du Prince.» Il offre après nombre d'exemples
+d'élections cassées; en sorte qu'il est vrai de dire que le droit
+d'approuver n'est point imaginaire, comme on s'efforce de le persuader
+aujourd'hui; il étoit inséparable de celui d'improuver, & il étoit
+affranchi de tout jugement étranger.
+
+Le salut de l'Église & de l'État étoit intéressé à affermir dans le
+Souverain les Investitures; il importoit plus de s'attacher des sujets
+par des bienfaits, que de fermer la porte des dignités à des ennemis;
+Quand Paul Emile rappelle comment l'Empereur se désista de ce droit, «il
+observe que la vénération des Peuples pour la Majesté Impériale diminua
+de beaucoup, & qu'il lui coûta plus de la moitié de sa puissance.
+Onufrius ne s'en écarte pas: l'Empereur perdit la moitié de son pouvoir,
+& ailleurs il s'agissoit alors, ou de le dépouiller entierement, ou
+d'assurer à jamais son autorité: en parlant d'Henri III. l'Empereur
+retint opiniâtrement le droit de conférer.» Ainsi pensèrent les Princes
+qui élevèrent leur puissance sur les ruines de l'Empire Romain.
+
+Outre les Rois de France & d'Allemagne, Onufre parle encore des Rois
+d'Espagne & de Hongrie: le Concile de Toléde, qui défère aux Rois
+l'élection des Prélats, est une époque certaine de ce droit connu en
+Espagne avant l'Empereur Charles: «Pourvu, ajoute le Concile, que
+l'Évêque de Toléde, qui les consacroit, les trouvât dignes du fardeau.»
+Covarruvias & Vasquez font sentir combien cet usage importoit au salut
+de l'État, non que les Princes en soient redevables au Droit Canon, car
+ils le tiennent de leur Couronne, c'est-à-dire, de la Loi naturelle.
+Dans une Monarchie, dont les fondemens sont inébranlables, le Magistrat
+politique a la législation absolue sur tout ce que la Loi divine n'a
+point défini, & qui procure aux Sujets une vie tranquille & pieuse.
+
+Martin, & d'autres Chroniques font foi, que cette coutume ne s'est point
+démentie en Hongrie jusqu'au tems du Pape Paschal. Thierri de Niem
+raconte de «Sigismond, Roi & Empereur, qu'il donna à qui il voulut
+les Évêchés, les Abbayes, & tous les autres Bénéfices de la Hongrie.»
+Alexandre, Évêque de Naumbourg, qui combattoit en 1109 les Sectateurs
+d'Hildebrand, joint à ceux-là les Rois de la Pouille & ceux d'Écosse.
+«Le Roi d'Angleterre Henri, le premier depuis la conquête de Guillaume,
+donna l'Évêché de Winchester à Guillaume Giffort, & l'investit sur le
+champ des Domaines de l'Évêché contre les Canons du nouveau Concile.
+Cet Henri transféra Rodolphe, Évêque de Londres, à l'Archevêché de
+Cantorbéri, & il l'investit par le Bâton & par l'Anneau; &, selon
+Westminster, il protesta constamment qu'il n'abdiqueroit point les
+Investitures quand il lui en coûteroit son Diadème, & accompagna même
+son serment de paroles menaçantes.» Loin d'ici ces gens peu versés dans
+l'Histoire, ils ne comprennent point que les Investitures ne sont autre
+chose que la collation des Évêchés; je n'en veux d'autre témoignage que
+l'autorité du Parlement d'Angleterre, sous le Roi Edouard III. «Notre
+Souverain Seigneur Roi & ses Successeurs, auront & conféreront dans le
+cours de leur regne les Archevêchés & les dignités électives qui sont à
+leur disposition, & dont leurs Prédécesseurs jouissoient avant qu'on eût
+permis les élections.» Puisque les anciens Rois ont prescrit une forme
+particulière d'élire, qui étoit de demander permission au Roi avant de
+procéder, & d'en solliciter le consentement après l'élection, & non
+autrement. Voilà en Angleterre le droit des Rois de conférer les
+Évêchés, plus ancien que l'élection du Clergé, suivant le témoignage des
+Historiens, qui prouvent l'usage des Investitures depuis sept cens ans,
+c'est-à-dire, depuis Etelrede. Les premiers Rois les ont ensuite remises
+au Clergé, sous deux conditions que la France avoit imposées, d'obtenir
+l'agrément du Prince pour élire, & la confirmation après l'élection,
+laquelle revint toute entière au Roi dans les siècles suivans. Les
+Chapitres s'assemblent aujourd'hui pour la forme, & le Roi décide: Un
+Évêché vaque, le Roi inscrit le nom du sujet qu'il désire dans les
+Lettres qui permettent l'élection. Burhil, pour appuyer ce droit,
+prétend, «que les Princes ne peuvent désigner les Ministres du Seigneur
+qu'autant que les Loix du Royaume le souffrent.» Bilson, Évêque de
+Winchester, qui discute cette matière avec soin, ne cesse point de
+répéter: «Le droit divin n'a marqué aucune façon d'élire. Comme les
+Princes sont les Chefs du Peuple, & qu'ils ont de droit divin & humain
+la souveraine administration extérieure des choses sacrées & profanes,
+il est naturel qu'ils disposent des offices ecclésiastiques, s'ils
+daignent s'en charger.» Un autre passage continue: «On ne révoque point
+en doute que les Princes, autres que les Empereurs, ont eu dès le
+berceau de la Religion, la puissance souveraine dans les élections des
+Évêques, qu'ils ont même prévenu les suffrages du Clergé & du Peuple des
+Villes, en leur envoyant des sujets de leur propre mouvement.»
+
+Si ces monumens ne sont d'aucune force, que serviroit d'en amasser
+d'autres? A Dieu ne plaise que j'embrasse le parti de ceux qui
+prodiguent les noms de sacrilèges à tant de Princes fameux. Les uns ont
+les premiers professé la Foi Chrétienne, & l'ont introduite dans leurs
+États; les autres se sont courageusement opposés à l'ambition des Papes,
+& quelques-uns ont commencé ou achevé la réforme de l'Église. Il s'est
+trouvé parmi tous ces Princes des modèles de justice & d'érudition;
+cependant, dira-t'on qu'en conférant les Prélatures de leur Royaume, ils
+ont attenté au droit divin?
+
+Pourquoi séparer les Curés des Évêques? Seroit-ce à cause que ceux-là
+habitent les lieux où il n'est pas nécessaire d'établir des Évêques?
+S'ils ont cela de commun avec les simples Prêtres, qu'ils ne sont
+au-dessus d'aucun Clergé, ils ont du moins avec les Évêques cette
+prérogative, qu'ils ne sont soumis à aucun Pasteur; il est plus douteux,
+s'il faut les ranger dans la Classe des Évêques, ou dans celle des
+simples Prêtres. Outre que la Prêtrise est inséparable de l'Épiscopat,
+ceux qui donnent l'Épiscopat, assignent en même tems le lieu ou la
+Ville; en sorte, qu'il est aisé de procéder du fort au foible, & du tout
+à la partie. Les Empereurs & les Rois se sont moins occupés des Curés,
+ils ont mieux aimé se reposer de ce soin sur les Évêques, qu'ils
+donnoient de leur propres mouvemens aux Églises, ou en faveur desquels
+l'Église obtenoit leur agrément.
+
+Aussi les anciens Canons traitent-ils rarement de l'Élection des Curés;
+ils s'en rapportoient absolument aux Évêques. On a cependant des
+exemples de l'attention des Rois à remplir les plus petits Bénéfices
+ecclésiastiques. Onufrius convient, que les Empereurs conféroient les
+Évêchés & les moindres Bénéfices. On lit dans une Lettre du Pape Pélage,
+que le très-clément Empereur avoit ordonné d'admettre certains Clercs de
+Centumcelles, aujourd'hui Civita-Vechia, à la Prêtrise ou Diaconat, & au
+Soudiaconat; à l'égard des Abbayes, elles étoient à la nomination des
+Rois, & personne n'en doute.
+
+Les Actes publics de Flandres constatent ce droit, & les Princes de
+Hollande, de Zélande, & de Westfrise sont des témoins irréprochables
+que, dès la formation de leur État, ils dispersoient dans les Villes
+& les Paroisses des sujets dignes & capables, à moins qu'un Seigneur
+particulier n'en revendiquât le droit. Ce patronage universel a subsisté
+jusqu'à la dernière guerre. Quoiqu'il ne soit pas ancien, il combat avec
+force ceux qui ont osé soutenir, que le Peuple choisissoit ses Curés
+jusqu'à ces derniers tems de trouble: on produirait aisément, s'il
+étoit nécessaire, plusieurs Actes d'Investitures dont les Princes
+récompensoient leurs Vassaux. Je ne comprends point pourquoi les
+Investitures ne sont plus, je n'examine point pourquoi elles sont? S'il
+est nécessaire qu'elles soient? Et comment elles sont? Les États qui ont
+facilité la Réforme, n'ont point innové. Le Sénat nomme les Ministres
+dans le Palatinat, & il veille sur les Églises au nom & sous la
+protection de l'Électeur.
+
+Les Églises de la Réforme de Bâle n'ont, hors la Ville, aucun pouvoir
+de choisir leur Pasteur. Elles reçoivent avec soumission celui que le
+Magistrat leur destine, sans l'avoir jamais entendu. Au commencement de
+la Réforme, plusieurs Pasteurs approuvèrent cette vocation, ce qui fit
+dire à Musculus: «Qu'un Pasteur Chrétien n'hésite point sur sa vocation,
+qu'il ne doute point qu'elle soit légitime, dès que le Prince ou le
+Magistrat l'appelle à la prédication de l'Evangile.» La Réforme ne
+dépouille point du droit divin les Souverains, & les États n'ont jamais
+pensé autrement.
+
+Le Synode s'étant assemblé sans le consentement des États en 1586, le
+Comte de Zeichester qui les gouvernoit, pour les engager à souscrire
+à ses décisions, protesta le 16 Novembre, que ce consentement ne
+préjudicieroit point à l'institution des Pasteurs. Les États les
+reçurent le 9 décembre suivant, avec quelques modifications, dont l'une
+est que les États, la Noblesse & les Magistrats des Villes & autres,
+conserveroient le droit d'instituer & de destituer les Pasteurs & les
+Maîtres d'École.
+
+Je passe aux objections principales. On reproche à des Rois, à des
+Princes, d'avoir écouté davantage l'avarice & la faveur, soit; quel
+rapport cela a-t-il avec la question? On n'a point vu que l'abus du
+droit privât quelqu'un du droit; tout au plus un Sujet en sera déchu par
+une sentence de son Supérieur: il est encore moins vraisemblable que,
+sous prétexte d'en abuser, on en sera dépouillé; autrement personne
+n'auroit un droit certain. D'ailleurs si les Souverains ont confié les
+premières dignités à des sujets indignes, le nombre de bons sujets, dont
+ils ont fait présent à l'Église, est au moins aussi considérable. Comme
+si les Élections populaires n'avoient pas souvent attiré des séditions,
+des meurtres, des combats, des incendies, & que le Clergé eût été plus
+exempt de brigues & de factions: que l'on compare les inconvénients de
+chaque espèce d'Élection, laquelle préféreroit-on? ou plutôt, laquelle
+existeroit-elle? Genebrard le fléau des Princes, regarde comme des
+monstres les Papes nommés par les Empereurs, tandis que l'Histoire les
+représente comme bons ou médiocres, & qu'elle peint des couleurs les
+plus noires ceux que le Clergé ou le Peuple ont placé sur la Chaire de
+Saint Pierre. Le Magistrat politique n'est pas si aisé à corrompre, il
+ne se livre pas aveuglement à d'injustes préjugés. De plus l'Ordination
+réservée aux Pasteurs, & les Remontrances, qui sont le partage du
+Peuple, adoucissent les maux, s'ils ne les étouffent pas, ce qui est
+au-dessus des forces humaines.
+
+Restent quelques Canons, quelques Passages des Pères, qui semblent ne
+pas être de cet avis. Le XXX. Canon apostolique parle des Magistrats,
+non des Souverains; de même que le précédent roule sur la simonie, de
+même celui-ci s'oppose à l'intrusion. Les termes le développent, il
+interdit toute intrusion, il s'applique à ces Clercs, qui, au défaut
+d'une Ordination légitime & d'un examen rigoureux de leurs moeurs & de
+leur doctrine, protégés par les Magistrats, occupent & se maintiennent
+dans les Églises par la force. Le Concile de Paris ne condamne point
+l'Élection royale, mais l'Ordination. Il n'attaque point le pouvoir
+absolu du Prince; mais il improuve ce qui se fait contre la volonté du
+Métropolitain & des Évêques de la Province, que l'Ordination regarde.
+
+Le Roi Charibert, sous le regne duquel ce Concile fut assemblé, désigna
+Pascentius à l'Évêché de Poitiers, les Évêques de la Province le
+reçurent, & publièrent que la disposition contraire d'un autre Canon ne
+le concernoit pas. En effet, ou ce Canon seroit dressé de concert, &
+alors le Roi & ses Successeurs pouvoient le casser, surtout de l'avis de
+leur Parlement (les Loix positives n'étant pas immuables,) ou ce Canon
+passeroit le Souverain, & dès là il n'est point Loi, & il ne sçauroit
+entreprendre sur l'autorité du Roi. Depuis que les Princes François se
+réservèrent les Élections des Évêques, ils convoquèrent fréquemment
+des Conciles; aucuns ne traitèrent ce droit d'usurpation; plusieurs
+cependant les supplièrent d'employer tous leurs soins à l'institution
+des Évêques; d'où je conclus que les Évêques de France n'ont découvert
+dans ce droit rien d'étrange & de contraire aux Loix divines.
+
+Quoiqu'il ne soit pas d'un Protestant de s'appuyer sur le Concile second
+de Nicée, qui a ordonné le culte des Images, néanmoins ses Canons
+tiennent le même langage. On a relevé un expression aigre de Saint
+Athanase, lâchée contre l'Empereur Constantius, qui le persécutoit;
+est-il surprenant qu'il l'ait déchiré? Son discours est moins vrai,
+qu'il n'étoit du siècle. Les Pères de ces siècles se sont émancipés à
+des traits, qui ne soutiendroient pas aujourd'hui un examen sérieux.
+Saint Athanase, peut-être trop échauffé, ne s'arme point du droit divin;
+tout se termine à demander: «Où est le Canon qui dicte qu'il faut que
+l'Évêque, qui doit être sacré, sorte du Palais Impérial.» Il prouve
+seulement que le procédé de Constantius n'étoit pas conforme aux Canons,
+& il avoit raison.
+
+L'autre espèce d'Élection fondée sur le Concile de Nicée, & infirmée
+par Constantin, étoit alors en usage. S'il est de justes motifs, qui
+permettent aux Princes de s'écarter quelquefois des Canons, il n'étoit
+pas d'un Grand Empereur de les fouler aux pieds, pour étendre l'Hérésie
+d'Arius. Cette sorte d'Élection étoit donc blâmable, qui, sans attendre
+l'Ordination, souffroit que des Évêques s'emparassent des Églises,
+(comme il est souvent arrivé,) car les Orthodoxes n'auroient point
+ordonné d'Ariens, ou de fauteurs d'Ariens. Enfin aucun Pére de l'Église
+n'a prétendu, que le droit divin défendoit aux Rois la nomination des
+Pasteurs. Les Évêques qui souscrivirent à l'Élection de Theodose, & qui
+déférèrent l'Élection à Valentinien, pensoient autrement.
+
+Je termine ici les exemples des États, qui ont embrassé la vraie
+Religion. A l'égard des Princes infidèles, l'Église ne les importunera
+point pour lui chercher des Pasteurs; seroit-il prudent d'espérer que
+ses ennemis prendroient sa défense? «Quand elle se répondroit du succès
+il seroit honteux & deshonnorant qu'elle fût jugée sur des choses
+injustes, & non sur des choses saintes.» Ces Princes, au reste, en
+révendiquant ce droit, se creuseroient un abîme plus profond. Que s'ils
+avoient cependant résolu de ne souffrir de Pasteurs, ou d'Évêques,
+que ceux qu'ils nommeraient, en laissant au moins à l'Église la
+Confirmation, & l'Ordination aux Évêques; je ne crois pas qu'il soit
+d'un Chrétien de rejetter des hommes capables, parce que leur Élection
+seroit l'ouvrage des Infidèles. Dieu opère de bonnes oeuvres par le
+ministère des méchans. Je ne blâmerai point les Églises de Thrace, de
+Syrie, d'Égypte, qui reçoivent du Sultan leurs Patriarches & leurs
+Évêques. Barlaam, Évêque de Cyr, dit, que cette soumission des Chrétiens
+n'est pas nouvelle: «Chaque Évêque, dit-il, dépend de son Prince;
+celui de Bulgarie est soumis au Roi de Bulgarie; celui de Tribal a son
+Souverain; le Roi d'Arménie a dans ses États le Patriarche d'Antioche;
+le Roi impie d'Égypte asservit Jérusalem & Alexandrie. Aucun d'eux n'est
+admis sans l'approbation, le décret & le consentement de son Prince
+séculier. Il faut accepter celui que le Prince veut, lors même que le
+Clergé & le Peuple, à qui l'Élection appartient, n'applaudiroit point à
+son choix»: comme s'il n'étoit pas plus avantageux de tenir de la main
+d'un Prince infidèle un bon Évêque, agréable au Peuple, ordonné par les
+Évêques, que d'essuyer par un refus la destruction des Églises. Esdras
+ne refusa pas d'Artaxercès, Prince Payen, la commission de rétablir en
+Judée le Culte divin.
+
+Au reste, je n'ai hazardé ces observations, que dans le dessein
+d'exciter quelque Auteur à traiter plus au long la matière; mais
+revenons à nos Princes Chrétiens, je suis bien aise d'avertir le Lecteur
+que mon objet dans ce Chapitre est de développer ce qui est permis au
+Souverain, & non de guider ses démarches, en reprenant les tems les plus
+reculés, ou en se rapprochant des nôtres. La maniere d'élire n'a jamais
+été invariable, soit que l'on compte les siècles, ou que l'on parcoure
+les Histoires des différens États, soit que l'on considère les années,
+ou qu'on se borne à la pratique de chaque Ville; de sorte, qu'il n'y
+a rien encore de certain dans une matière que la Loi divine a laissé
+incertaine.
+
+Quand une fois le droit sera constaté, que la dispute ne roulera que
+sur la façon d'élire la plus avantageuse à l'Église, de bonnes raisons
+soutiendront chaque parti. Saint Cyprien & ses Contemporains ne
+connoissent que l'Élection du Peuple. Les Pères de Nicée n'adoptent
+que les Élections des Évêques. Théodose, Valentinien, Charlemagne ne
+soupçonnent aucun danger, en se reposant sur la volonté des Princes.
+Pour nous, nous sommes sur le retour de l'Église; & après avoir
+approfondi ces opinions différentes, il n'en est aucune, qui n'ait ses
+inconvéniens; par conséquent, il seroit impossible de prescrire quelque
+chose de certain.
+
+Si cependant on me pressoit, je serois volontiers de l'avis de
+l'Empereur Justinien, avec la modification de ne point jetter les yeux
+sur un sujet désagréable au Pape, & d'assurer au Magistrat politique le
+pouvoir de casser une Élection, qui porteroit préjudice à l'Église ou à
+la République. Les anciens Empereurs & les Rois de France l'ont souvent
+exercé. De peur que le grand nombre de monumens ne me mène trop loin,
+feuilletez les Histoires, les Conciles, les Décrets des Papes. J'en
+extrairai peu de chose. Le Patriarche Sisemius étant décédé, la plupart
+des Suffrages demandoient, que Proclus lui succédât au Siége de
+Constantinople; les Empereurs cassèrent son Élection.
+
+L'Histoire des Papes rapporte que le Pape proclamé n'étoit point
+installé, que le Diplôme de son Élection n'eut été envoyé à la Ville
+Royale, c'est-à-dire, à Constantinople, selon l'ancien usage. J'ai parlé
+plus haut des Empereurs François. Voici l'aveu du Pape aux Empereurs
+Lothaire & Louis; il faut que la confirmation de l'Empereur précède
+la consécration du Pape. Une Lettre de l'Empereur, écrite à un
+Métropolitain, contient ces mots, «comme l'ancien usage le dicte.» Selon
+un Passage de Platine, «il ne suffit pas au Pape d'avoir le Suffrage du
+Clergé, à moins que l'Empereur n'approuve son Élection.»
+
+Il est arrivé quelquefois, que les Princes balançoient. Jean, Roi
+d'Angleterre, déclara nulle l'Élection d'Etienne à l'Archevêché de
+Cantorbery. C'est se tromper, que de confondre le droit du Magistrat
+politique, & le consentement des Magistrats particuliers de chaque
+Ville, qui concourent à l'Élection, selon les Loix, & les Canons avec
+le Clergé & le Peuple; ils différent beaucoup. La volonté du Magistrat
+politique est au-dessus de l'Élection, le consentement du Magistrat fait
+partie de l'Élection. Ce droit est propre au Magistrat politique,
+parce qu'il a le pouvoir absolu. Les Magistrats le tiennent de la Loi
+positive, non en tant qu'ils sont Magistrats, mais en tant qu'ils sont
+la portion de la Ville la plus distinguée. Le Suffrage du Magistrat est
+pour la Ville qu'il habite; le pouvoir du Magistrat politique n'est
+point borné aux Villes où il a sa Cour, comme Constantinople, Paris,
+Londres; il enveloppe toutes les Villes de son Empire selon l'usage.
+
+L'Empereur de Constantinople l'étendoit à Rome, à Milan; le Roi de
+France à Rouen, à Poitiers, à Tusculum, à Roarti; le Roi d'Angleterre à
+Cambridge, à York; enfin le plus grand nombre peut l'emporter sur les
+Magistrats. Le Magistrat politique n'est point contrebalance. Aussi
+le Pape Calixte, tandis qu'il dépouilloit l'Empereur Henri des
+Investitures, il lui permettoit d'assister aux Élections, & de protéger
+la plus saine partie dans une sédition. L'Empereur déchu de son droit de
+Souveraineté, fut réduit au rang des Magistrats ordinaires. Certainement
+le Magistrat politique, qui permet aux autres d'élire, ne sçavoit
+abdiquer le droit d'approuver ou d'infirmer.
+
+Son autorité va encore jusqu'à exiler, après l'Élection, l'Évêque de son
+Diocèse. Dès que des gens peuvent s'arroger ce droit, il ne sçauroit
+être démembré de la Magistrature politique. Salomon ôta à Abiatar le
+souverain Pontificat. Belarmin confesse que les Empereurs ont plus d'une
+fois déposé des Papes; la raison est sensible: le Souverain a le pouvoir
+de bannir un Sujet d'une Ville ou d'une Province; il a nécessairement
+celui de lui interdire les fonctions dans cette Ville & cette Province;
+il a l'autorité sur le tout, il l'a donc sur la partie; ce n'est pas
+seulement à titre de châtiment, mais à titre de caution. Par exemple, le
+Peuple dans un tumulte, mettra son Évêque à sa tête, il n'a peut-être
+aucune part à la sédition; si le Prince n'étoit pas le maître, l'édifice
+d'un État écrouleroit bientôt; c'est une erreur de ne donner qu'à celui
+qui élit, le droit de refuser. Le Souverain est toujours libre de le
+faire par des Actes publics & particuliers, pour lesquels il ne choisit
+point les personnes, soit par négociation, soit par conduction, comme
+je l'ai prouvé dans le Chapitre de la Jurisdiction, & comme plusieurs
+exemples le démontrent. Les Empereurs ont déposé plus de huit Papes,
+tantôt au moyen de Conciles, & tantôt sans Conciles; cependant plusieurs
+d'entr'eux étoient montés sur la Chaire de Saint Pierre par les
+Suffrages du Clergé & du Peuple Romain.
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+_Des Fonctions non absolument nécessaires dans l'Église._
+
+Pour entretenir l'union de l'Église, il est indispensable de distinguer
+les Points définis de droit divin, & ceux qui ne le sont pas, quoique la
+discipline ou l'usage soient différens; elle n'est point censée divisée,
+tant, qu'aucun des deux côtés n'a pas en sa faveur l'autorité du
+précepte divin; c'est pourquoi je me suis appliqué à démontrer, que le
+droit divin ne condamne point la forme d'élire, que plusieurs Princes &
+Rois vertueux ont introduite; non que je les propose pour modèles, les
+autres manières d'élire peuvent être plus utiles, plus conformes
+aux moeurs des Nations, à la situation de quelques Églises, & plus
+respectables par leur antiquité; mais en la proscrivant trop légèrement,
+je serois en butte à ces Souverains, & à ces Églises chez qui elle se
+pratique.
+
+Je suivrai pour les fonctions ecclésiastiques la même méthode que j'ai
+suivie dans les Élections. Quelques Églises Réformées de ce siècle les
+ont gardées, d'autres les ont rejettées; preuve nouvelle que le droit
+divin n'a rien statué de positif sur cette matière, & que quelqu'opposé
+que semble la discipline, elle ne doit point altérer l'union des
+fidèles. Cette dissertation développera les droits du Magistrat
+politique. C'est lui que regarde la nécessité d'exécuter les préceptes
+divins. On est assez maître de choisir dans les autres choses. La
+Discipline ecclésiastique suit presque la Police de la Ville, suivant la
+réflexion d'un des plus grands Rois d'Angleterre. La principale question
+que les Protestans ont coutume de traiter, est la Suprématie des
+Évêques, & la fonction de ces Clercs, qui n'étant point Pasteurs, parce
+qu'ils ne prêchent, ni n'administrent les Sacremens, sont néanmoins
+assis au rang des Pasteurs, & reçoivent de quelques-uns le nom de
+_Prêtres_. Je n'en parlerai qu'autant que le but de ce Traité le
+permettra.
+
+Les Auteurs ont si souvent & si longuement manié ces questions, qu'il
+seroit difficile d'y suppléer; entre autres, le fameux Beze, qui avoit à
+défendre le Gouvernement de Genève, n'a rien épargné de favorable à ces
+sortes de Desservans; il a rassemblé avec toute la sagacité possible
+tous les monumens qui pouvoient faire contre les Évêques; tandis que
+l'Évêque de Winchester, & Saravia, Sectateurs outrés de l'Église
+Anglicane, ont soutenu avec vigueur le parti des Évêques contre ces
+Prêtres. Je renvoye à leurs Ouvrages ceux qui voudroient approfondir
+cette matière. Pour moi, qui n'ai en vue que de me resserrer, au lieu de
+m'étendre, je me contenterai d'un petit nombre de définitions, qui
+sont ou avouées des deux côtés, ou si évidentes, que les plus obstinés
+n'oseroient les révoquer en doute.
+
+D'abord je parlerai des Évêques, & je prêterai à ce terme la
+signification que les Conciles, soit universels, soit nationaux, & tous
+les Pères lui ont consacrés; les titres n'étoient point différens sous
+les Apôtres, quoique les fonctions fussent distinctes. «Les fonctions
+des Apôtres & le Presbitère s'appellent ministère, inspection, parce que
+c'est un usage assez ordinaire d'attacher à une espèce le nom du genre,
+comme dans l'adoption, la connoissance & les autres termes du droit.
+Ainsi le mot Évêque de sa nature signifie tout Inspecteur, tout Préposé.
+S. Jerome l'appelle un Surveillant, les Septante un Gouverneur, ils
+qualifioient ainsi leurs Magistrats: chez les Athéniens, le Préteur de
+dehors; chez les Romains, Édiles Municipaux, & Ciceron se dit Évêque de
+la Campanie.»
+
+Les Apôtres & les Hommes Apostoliques, selon l'usage des Hellénistes,
+prodiguèrent le nom d'_Évêques_ à tous les Pasteurs de l'Église;
+cependant il n'étoit pas moins propre à tous les Pasteurs du troupeau,
+qu'à ceux qui, choisis d'entr'eux, sembloient veiller sur tous les
+autres; on consume donc inutilement le tems, en voulant démontrer que le
+mot _Évêque_ étoit commun à tous les Pasteurs, puisque sa signification
+est encore plus étendue; c'est même battre l'air, que de s'efforcer
+de prouver qu'il y a des fonctions communes a tous les Pasteurs, par
+exemple, le ministère de la parole, l'administration des Sacremens, &
+quelques autres: on ne considère point ici en quoi elles se rapprochent,
+mais le rang qui les distingue. D'autres enfin poussent le fanatisme
+jusqu'à implorer le témoignage des Pères pour avancer que les Évêques
+n'ont rien au-dessus des simples Prêtres; tous les Évêques sont d'un
+mérite égal; comme si on disoit, tous les Sénateurs Romains étoient
+égaux aux Consuls, parce que les deux Consuls avoient la même dignité;
+réfuter de telles absurdités, ce seroit indigner un Lecteur.
+
+I° L'Épiscopat, c'est-à-dire, la Prééminence d'un Pasteur, n'est
+point contraire au droit divin. Celui qui ne souscrira point à cette
+proposition, ou plutôt qui osera taxer de folie & d'impiété l'ancienne
+Église, doit sans doute établir son sentiment, le passage qui
+favoriseroit son opinion, est celui-ci de Saint Mathieu: «Quiconque
+voudra être grand parmi vous, soit votre Serviteur»; ou cet autre de S.
+Marc: «Quiconque voudra être le premier, soit votre Serviteur.» Il ne
+bannit point les rangs, ni la prééminence d'entre les Pasteurs; il leur
+annonce seulement, «qu'ils exercent un ministère, non un pouvoir»;
+témoin ce qui précède: «les Princes, des Nations dominent, & les Grands
+ont la puissance; vous n'êtes pas de même vous.» Il seroit plus naturel
+d'interpréter, par ces mots l'éminence & la suprématie: ce que S.
+Mathieu & S. Marc viennent de dire, est rendu dans Saint Luc par
+«celui qui est le plus grand entre vous, & qui vous conduit, est votre
+conducteur»: ajoutez à cela que J. C. dit que le Fils de l'Homme n'est
+pas venu pour être servi, mais pour servir; ce précepte du ministère
+n'empêche pourtant point, que celui-là soit plus grand que ceux qu'il
+sert.
+
+«Vous m'appellez,» poursuit-il, «Maître & Seigneur, & vous avez raison,
+car je le suis: Si donc je vous ai lavé les pieds, moi qui suis votre
+Seigneur & Maître, vous devez vous les laver les uns aux autres.»
+Comment J. C. auroit-il improuvé la distinction des fonctions
+ecclésiastiques, lui qui établit septante Évangélistes du second ordre,
+& «d'un degré inférieur», comme parle S. Jerome; ou «au-dessous de la
+dignité des Apôtres», comme l'annonce Calvin. J. C. montant au Ciel,
+laissa aux hommes des Apôtres, des Évangélistes, des Prophètes, des
+Pasteurs, des Docteurs, dont les fonctions & les rangs étoient définis.
+Les Apôtres eurent la première place dans l'Église, les Prophètes eurent
+la seconde, & les Docteurs ensuite. L'ordre des Diacres, institué par
+les Apôtres, confirme que J. C. n'avoit point ordonné l'égalité des
+fonctions ecclésiastiques.
+
+Voilà ma première proposition d'une vérité reconnue, & reçue de
+Zanchius, de Thémistius, d'Hammingius, de Calvin, de Melancton, de
+Bucer, de Béze même qui est obligé d'avouer qu'on ne peut, ni qu'on ne
+doit blâmer le choix de tout un Clergé pour placer un Prêtre à sa tête.
+
+2°. Ma seconde maxime est que l'Épiscopat est répandu dans toute
+l'Église; témoins les Conciles universels dont les gens vertueux
+respectent l'autorité; témoins les Conciles nationaux & provinciaux, qui
+portent les signes certains de la préséance Épiscopale; témoins tous les
+Pères sans exception, & dont celui qui donne le moins à l'Épiscopat, est
+Saint Jérôme qui ne fut point Évêque, mais Prêtre; son suffrage est
+d'un grand poids. On a décerné par tout l'univers, qu'un Prêtre pris
+de «chaque Clergé auroit la première place, & veilleroit sur chaque
+Église»; les hérétiques attestent cette coutume générale; ceux même qui
+en ont attaqué les Dogmes, ont conservé cet usage. Voici le langage que
+tient l'Auteur, des Homélies sur S. Mathieu: «Pourquoi ces choses? parce
+qu'elles viennent de J. C.» Les hérésies, malgré leur séparation, ont
+des Églises, des Écritures, des Évêques, des Ordres, des Ministres, des
+Clercs, le Baptême, l'Eucharistie & les autres Dogmes. Toute l'Église
+a condamné l'hérésie d'Aërius, qui prêchoit qu'il n'y avoit aucune
+différence entre l'Évêque & le Prêtre. Quelqu'un ayant écrit à Saint
+Jérôme que l'Évêque & le Prêtre étoient égaux, il lui répondit «qu'il
+n'étoit pas instruit, & que c'étoit faire naufrage au port.» Zanchius
+reconnoît aussi sur ce point le consentement de toute l'Église.
+
+3°. L'Épiscopat a commencé aux Apôtres; il suffit de feuilleter les
+catalogues des Évêques dans Saint Irènée, Eusèbe, Socrate, Théodoret &
+les autres qui remontent au siècle des Apôtres. Ce seroit être opiniâtre
+& imprudent que de ne pas croire tant d'Auteurs si unis dans un fait
+historique, comme si on doutoit, malgré toutes les Histoires Romaines,
+que le Consulat de Rome dût sa naissance à l'exil des Tarquins. Je
+reviens à S. Jérôme, il rapporte que les Prêtres d'Alexandrie, depuis S.
+Marc l'Évangéliste, ont placé sur ce Siége un d'entre eux.
+
+Saint Marc décéda la huitième année de Néron. Son Successeur du vivant
+de l'Apôtre S. Jean fut Anianus, ensuite Abilius, & après celui-ci
+Cerdon. S. Jean vivoit encore lorsque Simon occupoit le Siége de
+Jérusalem après l'Apôtre S. Jacques. Linus, Anaclet, Clément succédèrent
+à Rome aux Apôtres Saint Pierre & Saint Paul; Evodius & Saint Ignace
+remplissoient le Siége d'Antioche: cette antiquité est respectable.
+Saint Ignace qui étoit contemporain des Apôtres, Justin Martyr, & Saint
+Irenée qui l'ont immédiatement suivis, en rendent des témoignages
+incontestables; il est inutile de les rapporter. Saint Cyprien dit, «que
+depuis long-tems on a établi des Évêques dans toutes les Provinces &
+dans toutes les Villes.»
+
+4°. Le droit divin a approuvé l'Épiscopat, ou selon Bucer, il a paru au
+S. Esprit qu'un d'entre les Prêtres devoit être particulièrement chargé
+du soin de l'Église. L'Apocalypse le confirme: J. C. enjoint à Saint
+Paul d'écrire aux sept Anges des Églises d'Asie: c'est ne pas entendre
+le sens de l'Écriture que d'expliquer par le terme d'_Ange_ chacune de
+ces Églises. Ces Chandeliers, dit J. C. sont les Églises, & les Étoiles
+sont les Anges des sept Églises. Jusqu'où n'entraîne point le goût de la
+contradiction, quand on confond ce que le Saint-Esprit a si clairement
+distingué! Il est vrai que tout Pasteur peut mériter le nom d'Ange;
+mais aussi il est évident qu'en cette occasion il étoit adressé à un de
+chaque Église.
+
+Conclueroit-on de-là qu'il n'y a qu'un Prêtre dans une Ville? je ne
+l'imagine pas. Du tems de S. Paul, plusieurs Prêtres administroient
+l'Église d'Éphèse; pourquoi donc adresser les Lettres à un de chaque
+Église, si aucun n'avoit une fonction singulière & éminente? On loue
+sous le nom d'Ange, le Préposé de l'Église, selon Saint Augustin. Les
+Anges président aux Églises, suivant Saint Jérôme. Veut-on des modernes?
+voici Bullinger: «L'Épître céleste est adressée à l'Ange de l'Église de
+Smyrne, c'est-à-dire à son Pasteur. L'Histoire nous apprend que l'Ange
+ou l'Évêque de Smyrne étoit alors S. Polycarpe, placé sur ce Siége de
+la main des Apôtres, sacré Évêque par Saint Jean, & mort après
+quatre-vingt-six ans de travaux.» La réflexion de Bullinger sur S.
+Polycarpe est vraie; S. Irenée la confirme. «S. Polycarpe tient
+non-seulement des Apôtres sa Doctrine, mais il a conversé avec des
+fidèles qui avoient vu J. C. mais il a été choisi par les Apôtres Évêque
+de Smyrne en Asie, où je l'ai vu dans ma jeunesse: Tertullien marque, la
+tradition de Smyrne est que Saint Jean lui a donné Saint Polycarpe
+pour Évêque; & ailleurs nous avons des Églises Filles de Saint Jean, &
+quoique Marcion ait rejetté son Apocalypse, on commencera toujours à
+lui la liste des Évêques. Marlorat croit que Saint Jean fonda l'Église
+d'Éphèse, à cause de sa célébrité; il ne parle point au Peuple, mais
+au Chef du Clergé, c'est-à-dire à l'Évêque.» L'autorité de Beze ou de
+Rainold sera peut-être mieux reçue; la vérité leur a arraché cet aveu.
+Beze remarque, à l'Ange, ou au Président, «qu'il étoit nécessaire
+d'avertir sur-tout de ces choses, pour qu'il en fît part à ses Collègues
+& à toute l'Église; & Rainold, quoique le Clergé d'Éphèse ait beaucoup
+de Prêtres & de Pasteurs, cependant ils étoient présidés par un seul,
+que le Sauveur nomme l'Ange de l'Église, & auquel il écrit ce que les
+autres dévoient apprendre par sa bouche.»
+
+En effet, si Dion Prusaeus a eu raison de traiter les Princes de _Génies
+de Leurs États_, si l'Écriture les honore du nom d'_Anges_: ce nom ne
+convient-il pas, par un droit éminent, au Prince des Prêtres? J. C.
+écrivant aux Évêques, comme les premiers du Clergé, a certainement
+approuvé leur prééminence; les anciens manuscrits Grecs du Nouveau
+Testament portent ces mots à la fin: «On écrit de Rome à Timothée, le
+premier Évêque d'Éphèse, lorsque Saint Paul parut pour la seconde fois
+devant l'Empereur Néron.» On ne sçauroit ici entendre un simple Prêtre
+par le mot d'Évêque, non-seulement parce que les Églises ne comptoient
+pas leurs successions par les Prêtres, mais encore parce qu'avant
+Timothée l'Église d'Éphèse avoit des Prêtres. Ces mêmes manuscrits, dans
+la Lettre à Titus, laissent lire, de la Ville de Nicopolis on écrit à
+Titus, premier Évêque de Crète. L'Auteur, vulgairement appellé Ambroise,
+ne donne pas d'autre titre à Timothée; voici ses paroles: «L'Apôtre
+dit qu'il a consacré Évêque le Prêtre Timothée; parce que les premiers
+Prêtres se nommoient Évêques; en sorte qu'à la mort de l'Évêque le Doyen
+succédoit; mais, étant arrivé que les plus anciens Prêtres se trouvoient
+indignes de cette place le Concile changea l'usage, & ordonna qu'on
+feroit attention au mérite & non à l'ancienneté, de peur que les Prêtres
+indignes n'occupassent le Siège Episcopal, & ne devinssent le scandale
+de l'Église.»
+
+Cet Auteur reconnoït que l'Apôtre fixoit un rang entre les Prêtres. Les
+anciens monumens militent contre les Sçavans qui infèrent de ce passage
+une Présidence circulaire: le discours de S. Ambroise ne la favorise
+pas. Les Évêques s'éloignant, c'est-à-dire, mourant ou abdiquant les
+Prêtres, qui tournoient étoient toute autre chose, & n'avoient aucun
+rapport avec la prééminence inséparable du Grand Prêtre & des autres
+Évêques de son rang. Ambroise insinue que dans l'institution d'un Évêque
+on examinoit l'ordre du Tableau, ou plutôt l'ancienneté des fonctions;
+quoiqu'aucun ancien n'ait embrassé cette opinion, elle n'est pas hors de
+vraisemblance, en l'adoptant à quelques Églises particulières.
+
+Les Constitutions de Justinien portent que les Archimandrites des Moines
+furent au commencement élus selon l'ordre. S. Jerome, sur la pratique
+de l'Église d'Alexandrie, empêche qu'on ne pense ainsi de toutes les
+Églises; il dit sur Timothée: «Il instruisit Timothée, déjà Évêque,
+comment il devoit gouverner son Église. Sur Tite: l'Apôtre consacra
+Tite Apôtre, & l'avertit de veiller à son Église. Epiphane, Eusèbe,
+S. Chrysostome, Oecumenius, Théodoret, Théophylaste, Primasius y sont
+conformes. Le Concile Oecuménique de Calcédoine, s'énonce de la sorte
+dans l'Action onzième. On a ordonné à Éphèse vingt-sept Évêques depuis
+Saint Timothée jusqu'à présent».
+
+L'antiquité n'auroit point prévu le système de quelques-uns qui avancent
+avec hardiesse, que les Évangélistes n'ont pu être Évêques; tandis
+qu'ils parcouraient les Provinces ils étoient Évangélistes; mais dès
+qu'ils se fixoient dans des Villes, où ils trouvoient une moisson
+abondante, y étant sans doute à la tête du Clergé, ils y remplissoient
+les fonctions d'Évêques: aussi l'antiquité a-t'elle judicieusement pensé
+que les Apôtres ont été Évêques des Villes, dans lesquelles ils ont fait
+un plus long séjour, ou pour parler plus correctement dans lesquelles
+ils ont siégé. S. Luc se sert de cette expression significative, pour
+marquer le tems que S. Paul demeura chez les Corinthiens.
+
+On lit encore que les Apôtres ont fait Évêques d'autres fidèles que
+Tite & Timothée. S. Ignace écrivant à la Ville d'Antioche, dit, parlant
+d'Evodius: «Il est le premier que les Apôtres ayent élevé aux fonctions,
+que nous remplissons.» Il est inutile d'expliquer ces fonctions de S.
+Ignace, puisque partout il distingue l'Évêque des Prêtres, & qu'il le
+leur prépose: «Il les avertit ailleurs de ne rien agiter sans l'Évêque,
+& d'obéir à l'ordre des Prêtres»; il dit encore, «pour que l'ordre des
+Prêtres soit digne de Dieu, il faut qu'il soit aussi intimement lié à
+son Évêque que les cordes le sont à la Guitarre:» il demande dans
+un autre endroit, «Qu'est-ce qu'un Évêque? si ce n'est celui qui a
+l'autorité & le pouvoir absolu; il est le maître de tout, autant que le
+peut être un homme qui se modèle sur les Vertus de J. C. Quel est l'ordre
+des Prêtres? c'est un Conseil sacré, qui consulte & qui siége avec
+l'Évêque»; & il écrit à ceux d'Antioche: «Prêtres, paissez le troupeau
+qui vous est confié, afin que Dieu fasse voir que vous devez gouverner.»
+Ce S. Ignace étoit le même qui vit J. C. en chair, qui vécut avec les
+Apôtres, & fut Évêque d'Antioche après Evodius.
+
+Mais avant que les Évêques eussent singulièrement obtenu ce nom, quel
+autre donnoit-on à cette Prééminence si ancienne & approuvée de Jesus
+Christ, & que Saint Jerome se persuade s'être introduite dans la
+huitième année de Néron? Les anciens Pères font entendre qu'on les
+appelloit _Apôtres_. On voit des traces obscures de cette opinion chez
+Saint Cyprien & chez les Auteurs de son siècle. Quand Saint Paul avance,
+qu'il n'est pas au-dessous des _Grands Apôtres_, on présume qu'il y
+avoit des Apôtres d'un degré inférieur. Théodoret interprète ainsi
+le Passage où Saint Paul nomme Epaphroditus _Apôtre_ de la Ville
+de Philippe. Mais plus vraisemblablement, ce titre vient des Juifs
+Hellénistes, car les Dixmeurs & les Collecteurs avoient le nom
+d'_Apôtres_ chez les Hébreux Hellénistes.
+
+La Constitution d'Arcadius & d'Honorius le prend dans cette
+signification, lorsqu'elle rappelle, que leur devoir étoit de remettre
+au Grand Prêtre les sommes levées dans chaque Synagogue. Saint Paul,
+en ajoutant au nom d'_Apôtre_, le terme de _Ministre de mes affaires_,
+déclare, que les Habitans de Philippe lui avoient envoyé Epaphroditus
+avec de l'argent; & dans un autre endroit, il nomme Apôtres des Églises,
+les fidèles qui accompagnoient Tite. Suivant l'Apocalypse, on disoit
+plus anciennement Ange, & ensuite on a dit _Évêque_. Il y a apparence,
+que l'usage a eu beaucoup de part à ces dénominations. Ces Lettres
+étoient écrites en stile vulgaire, elles expliquoient l'emblème des
+étoiles par le nom d'_Anges_; cependant il paroit que le terme de
+Président étoit plus simple. Justin Martyr, dans sa seconde Apologie,
+donne ce titre à l'Évêque.
+
+Quel seroit le modèle, sur lequel l'Église a fondé l'éminence de son
+Épiscopat? On sçait que les Prêtres des Gentils avoient des rangs.
+C'étoit l'usage des Grecs; & l'ancienne discipline des Druides, copiée
+sur celle des Grecs, en est un témoignage non suspect: «Les Druides ont
+un Chef,» dit César, «qui a la souveraine autorité.» Thucydide nous
+apprend quelle préséance avoient dans les choses sacrées les Villes
+Métropoles. Il dit en parlant des habitans de Corcyre, Colonie des
+Corinthiens: «Ils ne leur rendoient point des honneurs ordinaires dans
+les Assemblées générales; & ils ne permettoient point qu'un Corinthien
+présidât aux Sacrifices, comme le souffroient les autres Colonies.» Un
+ancien Scoliaste sur ce Passage remarque: «Que la coutume étoit de tirer
+le Grand Prêtre de la Ville Métropole.» Strabon décore du titre de Grand
+un Prêtre des Cattes; & Marcellinus, un Prêtre des Bourguignons.
+
+Dieu, Auteur de la République des Juifs, approuva cet usage, en mettant
+à la tête des Prêtres un d'entr'eux avec la souveraine autorité,
+quoiqu'il fût en plusieurs occasions la figure de Jesus-Christ. Ce point
+ne fut pas cependant l'unique objet du Pontificat; car la dignité du
+Sacerdoce ne contribua pas moins au bon ordre, que la Puissance Royale,
+qui a en quelque sorte résidé en Jesus Christ. Je croirois le modèle
+suffisant, si je n'étois convaincu, que le Gouvernement de l'Église,
+n'est pas tant formé sur celui du Temple de Jérusalem, que sur celui des
+Synagogues.
+
+Elles étoient dispersées sans aucun pouvoir, de même l'Église de Jesus
+Christ n'en a point. Par tout où les Apôtres abordoient, ils voyoient
+des Synagogues bien réglées, depuis la transmigration de Babylone, &
+lorsque les Juifs, qui les composoient, recevoient l'Evangile qui leur
+étoit prêché par préférence, on ne touchoit point à une discipline,
+que plusieurs siècles avoient respectée, & à laquelle les Gentils se
+soumetoient volontiers. Or il est évident qu'il y avoit un Chef qui
+présidoit à chaque Synagogue. Le mot Grec le rend par la Prince de la
+Synagogue, ou le Prince tout court; il est souvent dans l'Evangile &
+dans les Actes des Apôtres, en sorte que par tout il désigne un Prince
+de la Synagogue. L'article XIII. des Actes étend sa signification, il
+comprend & celui qui, chez les Hébreux étoit _Prince de la Synagogue_,
+& ceux qui s'appelloient _Pasteurs_, mot venu du Syriaque. Aussi les
+Maîtres Hébreux établissent un Prince dans chaque Synagogue, lequel
+répond à l'Évêque, & ensuite des _Pasteurs_, dont l'Église Chrétienne a
+perpétué le nom & les fonctions. C'étoit la même chose que les Aumoniers
+qui ont du rapport avec les Diacres. Les Pasteurs, confondus dans ce
+passage avec le Chef de la Synagogue, s'y nomment _Princes des Prêtres_.
+
+Souvent le Grand Prêtre, & les plus anciens Prêtres ont dans le Nouveau
+Testament le titre de _Princes des Prêtres_. Jérémie les appelle _les
+Anciens des Prêtres_. Le nom d'_Archisynagogue_ est répété dans le Code
+de Théodose pour les distinguer des _Pères de la Synagogue_, que les
+autres Loix nomment _Majeurs_ ou _Anciens_. Justinien dans une Novelle
+qualifie ces _Archisynagogues_ d'_Archipherekites_, & les distingue des
+_Prêtres_ des Juifs. _Archipherekites_ est un mot Syro-Grec. Le Texte
+Hébreu s'en sert d'un autre. Saint Luc Act. VIII. 32. l'entend
+des Pasteurs, parce que ce mot Grec a le son du mot Hébreu. Un
+Archipherekites est celui que Constantius dit être _Président de la
+Loi_: comme Philon parle de l'Évêque des Esséniens. Ces Archipherekites
+avoient au-dessus d'eux des _Primats_, qui gouvernoient dans l'une &
+l'autre Palestines, & c'en étoit d'autres dans les autres Provinces,
+comme on le voit dans les Constitutions des Empereurs. Cette courte
+Dissertation suffit pour éclaircir l'origine des Évêques.
+
+L'Histoire de tous les siècles annonce les avantages que l'Église a tiré
+de l'Épiscopat; témoin Saint Jerome, l'homme de l'antiquité le moins
+aveugle sur le chapitre des Évêques: «On a décerné dans tout l'Univers,
+que pour prévenir les désordres & les Schismes, on placeroit un d'entre
+les Prêtres à la tête des Clergés; il dit ailleurs: Le bien de l'Église
+réside dans la dignité du Souverain Prêtre, c'est-à-dire, de l'Évêque;
+si les fidèles d'un avis unanime ne lui assurent point un pouvoir
+particulier, l'Église essuyera autant de Schismes qu'elle aura de
+Prêtres.» Saint Cyprien ne se lasse point de le répéter.
+
+«Quelle a été, & quelle est la source des divisions & des hérésies?
+Nulle autre que le mépris, que quelques brouillions font de l'Évêque,
+qui est un, & à la tête de l'Église. Pourquoi, continue-t-il dans un
+autre endroit, chercher ailleurs l'origine des hérésies, & des troubles,
+qui ont déchiré l'Église? Elle naît de l'obéissance qu'on refuse au
+Prêtre du Seigneur, du défaut d'Évêques dans l'Église, & de Juges à la
+place de Jesus Christ.» L'élévation d'un ne préservoit pas seulement
+chaque Clergé de Schisme, mais, selon Saint Cyprien, toute l'Église
+étoit liée étroitement par l'union de ces Prêtres; car le commerce
+qu'entretenoient entr'eux ces Évêques, maintenoit partout la concorde, &
+cela par leur prééminence.
+
+S'il est des maximes qui assurent la supériorité des Évêques, il en est
+d'autres, qui, sans combattre les premières, établissent l'égalité des
+Pasteurs. 1°. La dignité épiscopale n'est pas de précepte divin; cette
+proposition est d'autant plus certaine, que le contraire n'est pas
+démontré. Jesus Christ ne l'a ordonnée nulle part, il y souscrit à la
+vérité dans l'Apocalypse; mais ce consentement n'est point un précepte.
+L'Épiscopat est d'Institution Apostolique, parce que les Apôtres ont
+ordonné, ou approuvé plusieurs Évêques; mais on ne lit point qu'ils
+ayent enjoint, qu'il y eût de tels Évêques dans chaque Église: cette
+distinction résout la question née entre Saint Jerome & Aerius. Saint
+Jerome soutient, «que les Évêques sont au-dessus des Prêtres, plutôt
+par coutume, que par l'ordre du Seigneur». Aussi Saint Augustin
+prétend-t-il: «Que l'Évêque a, par honneur, une place distinguée, que
+l'usage ancien de l'Église lui a assignée». Les Pères en convenant de
+cette coutume, ne rejettent point l'Institution Apostolique. Saint
+Augustin au contraire assure, que ce qui se pratique dans l'Église, sans
+avoir été établi par les Conciles, & qui cependant a toujours été suivi,
+est censé avec raison venir de l'autorité des Apôtres.
+
+Au reste, l'Institution Apostolique n'est pas un précepte divin. On
+règle plusieurs points avec la liberté d'innover. L'Église sous les
+Apôtres avoit décerné, que le Peuple répondroit _Amen_ à haute voix, &
+que celui qui enseigne auroit la tête découverte, ces pratiques sont
+éteintes en plusieurs endroits. De plus, les Apôtres instituèrent un si
+petit nombre d'Évêques, que plusieurs Villes n'en eurent point. Epiphane
+l'avoue: «Il falloit des Prêtres & des Diacres, leurs fonctions
+suffisoient au gouvernement des ames; & à la discipline ecclésiastiques
+s'il ne se trouvoit point de Clerc digne de l'Épiscopat, la Ville en
+étoit privée; si elle en demandoit, & qu'elle en fournit de capable,
+on l'établissoit. Les autres Églises, suivant Saint Jerome, étoient
+administrées par le Clergé.»
+
+On n'avoit point universellement résolu, qu'il y auroit un Évêque dans
+chaque Ville; on l'a déjà fait voir dans le siècle des Apôtres. Depuis
+cela on a placé plusieurs Évêques dans une seule Ville, à l'imitation
+des Juifs qui avoient autant de Chefs que de Synagogues. Or il y avoit
+souvent plusieurs Synagogues dans la même Ville, ou comme parle Philon,
+plusieurs lieux destinés à la prière; ce qui a fait dire au Satirique:
+«Dans quelle Synagogue vous chercher?» Par exemple, à Jérusalem, on
+voyoit la Synagogue des Libertins, celle des Cyrenéens, celle des
+Alexandrins. Les Corinthiens vers ce même tems avoient deux Chefs de
+Synagogue, Crispus & Sosthenes. Epiphane dit: «Que la Ville d'Alexandrie
+fut la première, qui se détermina à n'obéir qu'à un seul Évêque.»
+Autrefois Alexandrie n'eut point deux Évêques comme les autres Villes.
+Le Canon VIII. de Nicée définit, qu'il n'y ait point deux Évêques dans
+une Ville. Les circonstances ont quelquefois fait éluder l'exécution
+de ce Canon. Il conservoit la Dignité Épiscopale aux Évêques, qui
+abandonnoient la Secte des Cathares, & qui rentroient dans le sein de
+l'Église.
+
+Le Concile d'Éphèse, après l'Élection de Théodore, accorde à Eustache
+l'honneur de l'Épiscopat; du moins cela paroît par une Lettre écrite
+au Concile de Pamphilie. Dans le Colloque, tenu devant Marcellinus, les
+Catholiques offrirent cette prérogative aux Donatistes, s'ils rentroient
+dans la Communion: «chacun de nous peut céder la place éminente, que
+nous donnons ordinairement à l'Évêque étranger.» Valerius Évêque
+d'Hippone, s'associa Saint Augustin, & quoique ce dernier ait rejetté
+cette action, sur ce qu'il ignoroit la défense des Canons, on peut
+présumer, qu'elle n'étoit point insolite, encore moins opposée aux
+préceptes divins.
+
+De plus, les Chaires Episcopales, vaquoient des mois & des années
+entieres. Le Clergé, dit Saint Jerome, en avoit alors le Gouvernement.
+Les Prêtres, ajoute Saint Ignace, paissoient le Troupeau; combien de
+Lettres Saint Cyprien n'adressa-t-il pas au Clergé de Rome? Combien
+de Réponses n'en reçut-il pas sur les Affaires de l'Église les plus
+importantes? Tous les anciens Pères protestent, que hors l'Ordination,
+il n'est aucune fonction propre à l'Évêque, qu'un Prêtre ne puisse
+remplir. S. Chrysostome raisonne de la sorte sur ces deux grades; ils
+différent peu. «Les Prêtres ont le pouvoir d'enseigner, & les premières
+places. Les Évêques n'ont de particulier que l'Ordination, ou
+l'Imposition des mains. Par cette fonction seule, ils paroissent être
+au-dessus des Prêtres.» Saint Jérôme pense de même. «Que fait l'Évêque,
+excepté l'Ordination, que le Prêtre ne puisse faire?» Quoique le
+sentiment des Pères interdise aux Prêtres l'Ordination, & que nombre de
+Conciles universels ou particuliers l'ayent ainsi statué, rien n'empêche
+de croire que les Prêtres peuvent ordonner sans appeller l'Évêque. En
+effet, le IV. Concile de Carthage insinue, que les Prêtres concouroient
+quelquefois à l'Ordination: «Au moment que l'Évêque benit le Prêtre, &
+qu'il lui impose les mains sur sa tête, que tous les Prêtres assistans
+ayent aussi leurs mains sur la tête auprès de celles de l'Évêque.» Je
+n'oserois m'autoriser d'un passage de Paulin sur cette imposition des
+mains des Prêtres, je sçais que Saint Jerome, Saint Ambroise & les
+autres Pères, ainsi que Calvin, le Chef de la Réforme, n'entendent pas
+là le Presbitérat, mais la fonction à laquelle Timothee fut élevé. Aussi
+un homme qui aura étudié les Conciles & les Pères, n'ignorera pas, que
+le Presbitérat est un nom d'Office comme l'Épiscopat & le Diaconat; &
+S. Paul ayant imposé les mains à Timothée, il n'étoit ni nécessaire ni
+décent, que les Prêtres s'unissent pour l'associer à l'Apostolat, &
+le combler de toutes les vertus. Mais comment refuser aux Prêtres
+l'Ordination dans les endroits où il n'y a point d'Évêque? puisqu'entre
+les Scholastiques, l'Auxerrois en convient, car les reglemens, qui
+ont pour but le bon ordre, ont leur exception. «Un ancien Concile de
+Carthage permettoit aux Prêtres de réconcilier les Pénitens en cas de
+nécessité, & ailleurs d'imposer les mains aux Baptisés.» De plus comme
+nous l'avons déjà remarqué, placera-t-on avec les Évêques ou avec les
+simples Prêtres, ceux qui n'ont point de Prêtres au-dessous d'eux, ni
+d'Évêques au-dessus? Saint Ambroise dit de Timothée, il étoit
+Évêque, parce qu'il n'avoit personne au-dessus de lui. La forme d'un
+Gouvernement a beaucoup de rapport à cette question. Le Sénat sans Roi
+a une autorité qu'il n'exerce pas sous un Roi, attendu qu'un Sénat sans
+Roi est presque Roi.
+
+Ce siècle vit plusieurs Villes se passer d'Évêques pour quelques années,
+& ce sur des motifs indispensables. Beze paroit regarder ces motifs
+comme passagers, & déclare, qu'il n'est pas de ceux qui croyent, qu'il
+ne faudroit pas rappeller l'ancienne discipline si les abus en étoient
+écartés. On peut regarder comme le premier de ces motifs la disette de
+sujets dignes de cet auguste ministère; car si l'Église dès son berceau
+jugea à propos de ne point pourvoir d'Évêques nombre de Villes, comme
+le dit Saint Epiphane, pourquoi, ayant à peine dissipé les ténèbres
+épaisses, que l'ignorance avoit répandues, n'auroit-elle pas suivi la
+même route, surtout dans les endroits où l'on ne voyoit plus de ces
+anciens Évêques qui maintenoient la vérité révélée?
+
+2°. Le relâchement de l'Ordre Episcopal devint un second motif.
+L'Historien Socrate se plaignoit autrefois, que quelques Évêques ses
+contemporains avilissoient le Sacerdoce & avoient perdu toute leur
+autorité. Hierax se plaignoit dans Isidore de Peluse, que la douceur &
+la modestie s'étoient tournées en tyrannie. Saint Grégoire de Nazianze
+condamne ouvertement l'ambition des Évêques, & il veut qu'on interrompe
+dans des Villes la succession des Évêques, si on n'y abolit pas
+l'Épiscopat: «Plût à Dieu que la vertu seule donnât la préséance, les
+honneurs & l'autorité»; le Concile d'Éphèse craint, «que la fumée de la
+dignité mondaine ne serve à la décoration du Sacrifice.» Les Conciles
+d'Afrique y sont conformes.
+
+Cependant l'ambition du Clergé n'avoit pas jetté d'aussi profondes
+racines depuis les Apôtres jusqu'à ces siècles, que depuis ces siècles
+jusqu'au tems de nos Pères; en sorte qu'on pût desespérer de guérir cette
+maladie, si l'on ne coupoit les membres cangrénés. Je n'abrogerois pas
+de bons usages, parce qu'on en abuse; mais il ne seroit pas nouveau d'en
+suspendre l'exécution quand l'abus est insensiblement devenu l'usage.
+Le serpent d'airain auroit pu subsister, sans devenir l'objet de la
+superstition; néanmoins Ezéchias qui vit le penchant du Peuple, le
+fit mettre en poudre pour soustraire aux yeux des Juifs un sujet de
+superstition.
+
+Les Évêques avoient terni l'éclat & affoibli la vénération, que les
+fidèles portoient à la Dignité Épiscopale; le nom seul leur étoit
+odieux; n'est-il pas des occasions, où il faut se prêter aux préjugés?
+Témoins les Romains, qui dégoûtés des Tarquins, jugèrent de ne souffrir
+à Rome aucun Roi.
+
+En troisième lieu dans les tems de trouble, sous le nom de Juges de
+la Loi, ils devoient non seulement étouffer les secrets mouvemens
+de l'ambition, mais encore en dissiper jusqu'aux moindres soupçons.
+Quoiqu'on y ait remédié, en éteignant l'Épiscopat, on n'a pu échapper à
+la calomnie. Que n'auroit-on point inventé, si l'espoir d'un rang plus
+élevé, eût concouru au changement de Doctrine?
+
+Une raison particulière a fait que la Réforme s'est abstenu de
+l'Épiscopat. Dieu suscita de Grands Hommes, d'un génie vaste, d'une
+érudition profonde, également accrédités chez eux & chez les Nations
+voisines. Ils étoient en petit nombre, mais capables de faire face à
+tout: leur réputation suppléa aisément à ce qui leur manquoit du côté de
+l'Épiscopat. Il faut reconnoitre avec Zanchius, que ceux-là furent
+plus Évêques, quoiqu'ils n'en eussent pas le nom, que ceux dont ils
+foudroyoient l'Épiscopat.
+
+Je rappelle ce que j'ai avancé quelque part, que la discipline
+ecclésiastique s'est modelée sur la Police civile. Dans l'Empire Romain
+les Évêques étoient à l'instar des Commandans, les Métropolitains
+ressembloient aux Gouverneurs des Provinces, & les Exarques Patriarches
+ou Primats étoient à l'imitation des Princes Vicaires des Empereurs. Je
+ne suis donc pas surpris, qu'un Peuple accoutumé plutôt au Gouvernement
+des Grands qu'à celui d'un seul, confiât plus volontiers le Gouvernement
+de l'Église au Clergé qu'à l'Évêque. Ce préjugé excuse les Églises qui
+n'ont point d'Évêques, pourvu qu'elles s'abstiennent de combattre les
+autres saines pratiques & qu'elles ne perdent pas de vue ces maximes que
+Beze recommande fort: «Tout précepte divin est essentiel au salut; il
+fut nécessaire, il l'est, il le sera, qu'un du Clergé ait la première
+place & les honneurs, qu'il veille au Gouvernement, & qu'il ait en main
+l'autorité que la Loi divine y a attachée.»
+
+Je passe à ces Adjoints, qui tirés d'entre le Peuple sécondoient les
+Pasteurs. Leur ministère duroit un an ou deux. Ils avoient le titre de
+Prêtre, sans avoir la Prédication ni l'administration des Sacremens.
+I°. Je crois que les Apôtres & la primitive Église ne s'en sont point
+servis: aucun Auteur, que je sache, n'a avancé que ces Prêtres à tems
+existoient déjà, encore moins l'a-t-on prouvé. Tertullien écrivant
+contre les Hérétiques, «pour marquer combien leurs Ordinations
+téméraires, inconstantes, & légères suivoient peu la méthode de
+l'ancienne Église, ajoutoit, aujourd'hui Prêtre & demain Laïc.»
+
+Ce passage découvre que les Prêtres à tems étoient alors inconnus à
+l'Église Catholique; quelques-uns prétendent qu'il est indifférent à
+l'essence de la fonction qn'elle soit ou perpétuelle ou momentanée; si
+cela est vrai, il faut s'étonner de ne trouver chez aucune Nation de ces
+Pasteurs annuels chargés des fonctions sacrées. Si ce raisonnement est
+absurde, quelle en est la raison? Sinon que, comme les dons de Dieu ne
+se reçoivent point à regret, c'est-à-dire, avec envie de s'en défaire,
+de même les fonctions établies de Dieu doivent être durables,
+puisqu'elles sont pour les besoins continuels de l'Église, «Celui qui
+tenant le soc de la charrue regarde derrière lui, n'est pas propre au
+Royaume de Dieu,» c'est-à-dire, au ministère de l'Église, ces différens
+changemens des Anciens sont plutôt l'usage de la prudence humaine, que
+la suite de la Loi divine.
+
+2°. L'ancienne Église n'a compris sous le nom de Prêtres que les
+Pasteurs chargés de la parole & de l'administration des Sacremens. Je ne
+m'arrête point au terme Latin de _Senieurs_ ou Anciens, qui quelquefois
+s'adopte à l'âge, & assez souvent à la Magistrature; je parle du mot
+Grec, qui traduit en Latin, signifie toujours la fonction & la dignité
+pastorale; car les Auteurs Grecs, qui usent du terme de Prêtre marquent
+par tout l'âge ou la Magistrature. Je ne parle pas encore du passage
+de Saint Paul, qui regarde plus la question du droit divin; je dirai
+cependant par la suite quelque chose des Senieurs de l'Ancien Testament.
+De tous les Pères, de tous les Livres qui ont traité du Gouvernement de
+l'Église, aucun ne donne la dignité du Sacerdoce qu'aux Pasteurs: s'il
+y eût eu de deux sortes de Prêtres, on auroit du faire mention, non pas
+une fois, mais cent, mais mille, surtout dans ces Canons qui ont tracé
+le plan de la Hiérarchie ecclésiastique, & on auroit déterré dans
+quelqu'endroit la maniere d'élire ces Prêtres qui ne sont pas Pasteurs.
+Combien de passages au contraire répètent que tous les Prêtres ont le
+droit de paître le troupeau, de baptiser, d'administrer les Sacremens;
+ils rapprochent les Prêtres des Évêques, & les appellent Successeurs des
+Apôtres. Combien s'étendent-ils sur les Pénitences des Prêtres: c'étoit
+pour eux un châtiment d'être chassés du Clergé, d'être pour un tems
+réduits à la Communion des Laïcs, & d'être assujetis à une discipline
+plus rigoureuse.
+
+Les Loix qui affranchissent les Prêtres du Barreau & des Charges
+publiques, & les Constitutions qui défendent de reconnoître d'autres
+Prêtres que les Pasteurs, existent encore. Saint Ignace, qui le premier
+des Pères parle du Presbitérat, range partout les Prêtres au-dessus des
+Diacres, & les distingue des Laïcs; il nomme même le Presbitérat l'union
+des Apôtres de J. C. il étoit sans doute persuadé que les Prêtres
+avoient succédé aux Apôtres dans le ministère de la parole, la
+dispensation des Misteres, & l'usage des Clefs, & il leur prodigua
+les noms de Conseillers, de Sénateurs des Évêques, en sorte qu'il est
+singulier que quelques-uns ayent si mal interprété ce passage. Au reste,
+rien n'égale la confiance d'un Auteur qui a cru depuis peu trouver dans
+le Concile de Nicée des Prêtres non Pasteurs; il cite le Canon XVII. «Le
+S. Concile Général a été informé, que les Diacres de quelques Villes
+donnoient l'Eucharistie aux Prêtres, quoique la pratique de l'Église
+interdise la distribution de J. C. à ceux à qui elle a refusé le pouvoir
+de la consacrer.»
+
+La lecture de ce Canon présente-t'elle l'idée des Prêtres non-Pasteurs,
+tandis qu'il recommande expressément aux Diacres de ne point siéger
+parmi les Prêtres? S. Jerome, reprenant l'abus condamné par ce Canon,
+s'écrie: «C'est pousser l'impudence bien loin que de préférer les
+Diacres aux Prêtres, je veux dire aux Évêques. Comment? le Ministre
+des Veuves & des aumônes auroit le front de précéder le Ministre
+qui consacre le Corps & le Sang de J. C.» D'autres se rejettent sur
+l'Histoire du Prêtre Pénitencier, dont ils désapprouvent l'abrogation,
+qu'ils canonisent cependant, lorsqu'ils attaquent la Confession
+auriculaire; d'où on a inféré que le Prêtre Pénitencier n'étoit pas
+Pasteur. Et où les Pères ont-ils pensé que l'usage des Clefs pût être
+détaché du ministère de la parole, & de l'administration des Sacremens?
+Certainement J. C. a confié les Clefs à ceux qu'il a revêtus du pouvoir
+de prêcher & de baptiser: «Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni.»
+
+Saint Ambroise dit parlant du droit de lier & de délier, cette fonction
+appartient aux Prêtres seuls. «Nous autres Prêtres, poursuit-il, nous
+avons tous reçu les Clefs du Royaume des Cieux, par l'Apôtre Saint
+Pierre. Saint Jerome assure de ceux qui ont succédé aux Apôtres, que
+munis des Clefs, ils jugent avant le jour du Jugement: il n'est pas
+aisé, continue-t'il, d'être à la place de Saint Paul & d'occuper celle
+de Saint Pierre». Saint Chrysostome ajoute: «ce lien enchaîne l'âme des
+Prêtres.» Les Pères regardoient comme Pasteurs les Prêtres qui avoient
+la parole & les Sacremens; terme inusité dans le Nouveau Testament, mais
+autorisé par la Loi divine. Dieu, chez Isaïe, prédisant la vocation des
+Payens par l'Evangile, annonçoit, «que de ces Nations, il choisiroit des
+Prêtres & des Lévites.»
+
+L'exercice des Clefs, & le pouvoir d'absoudre les Pénitens, appartient,
+de l'aveu de tous les Pères, aux seuls Pasteurs dépositaires de la
+parole & des Sacremens; par conséquent les Prêtres, chargés d'absoudre
+les Pénitens, ne sont point autres que ceux que le Nouveau Testament
+nomme Pasteurs. Or de même que le mot de Prêtre désignant la fonction
+ecclésiastique, est chez les Pères uniquement consacré aux Pasteurs; de
+même le terme latin Senieur ne s'applique qu'à eux. Tertullien, traitant
+de l'usage des Clefs, dit: «On juge, comme étant certains de la présence
+de Dieu, & comme avançant le Jugement dernier; si un Pécheur a tellement
+péché, qu'il mérite de ne point assister aux Prieres, aux Assemblées des
+fidèles, & de rompre tout commerce avec lui, des Senieurs approuvés,
+président à ces délibérations, leurs vertus, non l'argent, leur méritent
+cet honneur, car la chose de Dieu ne s'achète point.»
+
+Calvin lui-même avoue que les seuls Pasteurs formoient le Clergé de ces
+siècles. Tertullien, traduisant le Texte Grec, appelle Senieurs ceux qui
+avoient l'exercice des Clefs: en Grec, on les nommoit Prêtres, terme
+qui, ayant d'abord caractérisé l'âge, exprima ensuite les Dignités
+séculières, & resta enfin aux fonctions ecclésiastiques. Le mot Sénat
+a la même origine en Latin & en Grec. Firmilien, Évêque de Césaréé,
+décrivant à Saint Cyprien les Conciles provinciaux, composés d'Évêques &
+de Pasteurs: «Cette raison, dit-il, nous oblige d'assembler tous les ans
+des Senieurs & des Prêtres pour régler l'Église commise à nos soins.
+Saint Ambroise remarque deux degrés de Senieurs, l'Évêque & les Prêtres,
+& il les oppose aux Laïcs: il ne faut pas, observe-t'il, que nos Juges
+Clercs fréquentent les maisons des Veuves & des Vierges, si ce n'est
+pour les visiter; ils y accompagneront les Senieurs, c'est-à-dire,
+l'Évêque ou les Prêtres, si le sujet est de conséquence.»
+
+Il est donc inutile de donner sujet à la critique des Laïcs: feuilletez
+les Actes de tous les Conciles, vous n'y lirez aucun nom de Senieurs,
+qui n'auront point été Pasteurs: on commença même à appeller les
+Pasteurs les _Ainés_, terme uniquement propre à l'âge, à l'imitation
+d'un mot Grec. Firmilien dénote clairement les Pasteurs, quand il dit:
+«les premières places de l'Église sont occupées par les aînés qui ont le
+pouvoir de baptiser, d'imposer les mains, & d'ordonner»: ainsi ces mots
+Majeurs, Senieurs embrassent également l'âge, la Magistrature, & le
+Sacerdoce. Grégoire de Tours qualifie de Majeurs les Gouverneurs pour
+le Roi Childebert. La Novelle de Léon & de Majorien traite les premiers
+d'une Ville de Senieurs. L'Ordonnance de Marcellinus adresse aux
+Senieurs des lieux l'ordre de réprimer les Assemblées secrettes.
+
+Dans les Fiefs, le Senieur est celui qui a des Vassaux; d'où vient le
+nom de Maître, commun aux Italiens, aux Espagnols & aux François: on
+ne s'est pas seulement servi du mot Senieur pour les Pasteurs & les
+Magistrats; on en a encore décoré l'Assemblée des Prêtres que Saint
+Ignace appelle la sainte Assemblée des Prêtres, c'est-à-dire, de ces
+Prêtres qu'il a d'abord égalés aux Évêques, & par le conseil desquels
+l'Église étoit gouvernée. De même Tertullien appelle le Clergé l'Ordre:
+«L'autorité de l'Église a posé les bornes qui séparent l'Ordre & le
+Peuple.» Il est vrai que les Auteurs ecclésiastiques ont souvent donné
+le nom de Senieur à l'âge plutôt qu'à la dignité: comme il est hors de
+doute que les Évêques consultoient leurs Églises dans leurs affaires
+importantes, conduite utile & toujours nécessaire, lorsqu'elle étoit
+agitée de persécutions, & qu'elle étoit menacée d'un schisme. Aussi pour
+appaiser les murmures que le ministère de tous les jours avoit élevés,
+on assembla les Disciples. Le bruit s'étant répandu à l'arrivée de Saint
+Paul à Jérusalem, qu'il enseignoit qu'on ne devoit plus obéir à la Loi
+de Moïse, quoique tous les Prêtres fussent présens, on résolut selon
+l'usage d'assembler la multitude.
+
+«Je n'ai pu vous écrire de mon chef, dit Saint Cyprien, m'étant imposé
+la Loi dès le commencement de mon Épiscopat (ce terme dénote une chose
+arbitraire,) de ne rien statuer sans le Conseil de mon Clergé, & le
+consentement de mon Peuple.» Il prévenoit son Peuple sur l'ordination
+des Clercs, sur la séparation ou la réception des Pécheurs: ce n'étoit
+pas toujours ce Peuple composé de femmes & de jeunes gens, c'étoit les
+plus anciens d'entre les Pères de famille, & ceux d'un jugement mûr; ce
+que peut-être Saint Paul appelle la plupart; ils représentoient donc le
+Peuple.
+
+Dans les Actes de la Justification de Félix & de Cécilien il est parlé
+des Évêques, des Prêtres, des Diacres, des Semeurs; on dit ensuite:
+«Appelez ceux qui font corps avec les Clercs & les Senieurs du Peuple.»
+Il y avoit donc des Senieurs non Clercs, mais Laïcs: ces deux espèces
+sont toujours opposées chez les Pères. On a tort d'entendre ce terme de
+travers, il n'a rien de honteux, il est plutôt indispensable, pour ne
+point confondre les Senieurs du Clergé avec les Senieurs du Peuple. Les
+Pères, dont l'autorité suffit pour consacrer certaines expressions,
+l'ont employé & l'ont emprunté des Prophètes qui avoient coutume de
+distinguer les Prêtres & le Peuple; c'est pourquoi on a raison de mettre
+au rang des Laïcs tous les Ministres de l'Église, qui n'ont point
+l'administration des divins mistères. S. Augustin écrit «au Clergé & aux
+Senieurs de l'Église d'Hippone. Il est dit dans Grégoire de Tours, en
+présence des Évêques, du Clergé et des Senieurs» Je conviens qu'en cette
+occasion le mot Senieur pourroit désigner les Magistrats; car parmi les
+Lettres de Saint Grégoire, une est inscrite au Clergé, à l'Ordre & au
+Peuple de Ravenne, où l'Ordre est, comme le sçavent les moins habiles,
+l'Assemblée des Senieurs. Saint Léon dans une Lettre distingue par la
+suscription les Clercs de l'Assemblée, de l'Ordre & du Peuple. Ce Pape
+met sur une autre Lettre, au Clergé, aux personnes constituées en
+dignité, & au Peuple.
+
+Or, de même qu'il n'est pas clair si plusieurs passages entendent par le
+mot Senieur, les Magistrats ou les personnes d'un âge mur; de même on
+hésite ailleurs, s'il désigne les Prêtres ou les personnes avancées en
+âge. S. Grégoire, par exemple, veut qu'on informe devant les Senieurs
+de l'Église de l'accusation intentée contre un Clerc. S. Augustin fait
+mention de ceux qui pour la crapule, le vol, ou autres vices, sont
+réprimandés par les Anciens; & Optat remarque que les ornemens de
+l'Église étoient sous la garde des Senieurs fidèles: ces exemples
+regardent également les Prêtres & les Laïcs. Un Auteur anonyme me
+fournira un passage célèbre, tiré des Commentaires sur les Épîtres de
+Saint Paul, attribués à S. Ambroise. «Les Nations ont toujours honoré la
+vieillesse d'une profonde vénération. La Synagogue & l'Église depuis
+ont eu des Vieillards, sans le conseil desquels rien ne se faisoit dans
+l'Église: j'ignore pourquoi cette pratique est éteinte, peut-être que
+la division des Docteurs, ou plutôt leur orgueil y a beaucoup de part,
+parce qu'ils vouloient seuls être estimés quelque chose.»
+
+Pour développer la pensée de l'Auteur, il est bon d'examiner quels
+étoient les Senieurs de la Synagogue: étoient-ils des Magistrats?
+formoient-ils les Juges de la Synagogue? comme Saint Mathieu le donne
+à entendre, «ils vous flagelleront dans leurs Synagogues.» Je n'ose
+le croire; quoique on l'ait relevé plusieurs fonctions des Magistrats
+Juifs, que par similitude on a prêté aux Prêtres des Chrétiens. «Cet
+Auteur rapporte que l'usage de la Synagogue avoit distribué les places,
+que les Senieurs les plus distingués parleroient assis sur des chaises,
+les suivans sur des bancs, & les derniers à terre sur des nattes». Je
+crains que le mot distingués n'ait furtivement passé de la glose dans le
+texte; puisque Philon le décrit de la sorte: «Arrivés dans le lieu sain
+ils sont rangés par ordre, les jeunes après les vieux, donc les plus
+âgés siégeoient les premiers». Il est à présumer que la primitive
+Église ne s'en est point écartée. S. Jacques semble l'adopter, quand il
+réprimande ceux, qui déférent aux riches l'honneur des premières places,
+tandis que les pauvres, reculés au bas de l'Église, sont quelquefois
+obligés de se tenir debout: de plus, il étoit permis à tout homme,
+instruit de la loi, d'interpréter les Saintes Lettres dans les
+Synagogues; les Juifs l'étudioient presque tous, excepté les Ouvriers.
+Les Protestans se sont en cela modelés sur eux. Suivant cette liberté,
+J. c. enseigna dans les Synagogues, & après lui les Apôtres firent de
+même; on le voit surtout dans Saint Luc, Chap. IV. & dans les Actes,
+Chap. XIII. Dans le premier endroit on présente un Livre à J. C. dans
+l'autre on prie Saint Paul & Saint Barnabas, quoiqu'inconnus, de parler
+au Peuple. Si personne, soit étranger, soit du Peuple, ne se levoit,
+alors quelques-uns des anciens qu'on nommoit _Pères Majeurs_ de la
+Synagogue, ou & par excellence Senieurs, interprétoient la Loi; & quand
+ceux-ci n'étoient pas préparés, c'étoit au Chef de la Synagogue à faire
+cette fonction.
+
+Tels furent les premiers siècles de l'Église; l'Apôtre permet de prêcher
+au Peuple, à ceux qui avoient le don de Prophétie; chaque Assemblée en
+avoit deux ou trois. Les autres examinoient leur Doctrine; mais ce
+don, étant devenu plus rare, à peine hors les Pasteurs, se trouvoit-il
+quelqu'un capable d'instruire les Fidèles. On lit, à la vérité,
+qu'Origene & d'autres Clercs, non Prêtres, ont enseigné dans l'Église;
+mais outre que ces exemples sont en petit nombre, ils ne l'ont jamais
+fait que par une permission particulière de l'Évêque.
+
+L'Évêque de Césarée, repris d'avoir souffert Origene dans la Chaire de
+Vérité, donna trois exemples de cette dispense, & conclut que cela se
+pratiquoit ailleurs, quoiqu'il n'en fût pas assuré; il paroît par-là
+qu'il y avoit déjà de la différence entre les Interprètes de la
+Synagogue & les Prédicateurs de l'Evangile. La Synagogue admettoit tous
+ceux qui s'offroient; l'Église vouloit des gens surs & irréprochables; &
+comme dit Tertullien, autorisés par les suffrages. On élisoit les Juges
+du Grand Sanhédrin, on ne nommoit point les Interprètes de la Loi: la
+différence est sensible; non-seulement le ministère de la parole est
+plus essentiel que n'étoit l'exposition de la Loi, mais encore l'Église
+donne aux Prédicateurs l'administration des saints Misteres inconnus à
+la Synagogue. Tous les sacrifices s'offroient en un seul Temple, hors la
+Pâque, que chaque père à la tête de sa famille célébroit en sa maison, &
+non à la Synagogue. La Loi de Moïse n'avoit point prescrit de circoncire
+à la Synagogue, & d'y appeller certains Ministres. Ainsi l'on peut être
+en suspens sur les Senieurs de l'Église qu'entend le faux S. Ambroise:
+seroient-ce ceux qui répondent aux plus prudens de la Synagogue, qui
+sont les Vieillards, comme Justinien, dans la cent trente-troisième
+Novelle, nomme _Senieurs_ les principaux des Moines? seroit-ce ceux que
+Philon pense être les Prêtres les plus âgés?
+
+Si le faux S. Ambroise embrasse le premier sens, lui & S. Jérôme se
+rapprochent: le premier dit, «que l'Église n'ordonnait rien dans l'avis
+des Senieurs»; le second, que «l'Église étoit gouvernée par l'avis
+unanime des Prêtres». Saint Jérôme parle là de ces Prêtres, qu'on
+qualifia d'abord d'Évêques, & entre lesquels ensuite on prit les
+Évêques. S'il préfère le dernier sens, son discours ayant plus de
+rapport à l'âge qu'à la fonction, il sera du sentiment que je viens
+d'exposer; je veux dire, que les Vieillards représentant le Peuple
+avoient coutume d'être convoqués dans les affaires graves, comme pour
+l'Ordination, pour l'Absolution des Pécheurs; car il est plus naturel
+de penser qu'on ait discontinué d'inviter le Peuple, ou la plus saine
+portion du Peuple, que de soutenir que les Évêques ont tout attiré à
+eux; entreprise, qui cependant a peu-à-peu étouffé l'ancien usage.
+
+Il est maintenant aisé de se convaincre que les Écrivains
+Ecclésiastiques ont indifféremment appliqué le nom de Prêtres, ou de
+Senieurs, soit aux _Vieillards_, autant qu'ils étoient dans l'Église,
+soit aux _Magistrats_ qui en sont une portion, soit aux _Pasteurs_:
+instruction pour ceux qui expliqueront témérairement, & sans des motifs
+puissans, les passages de l'Écriture-Sainte qui parlent des Prêtres,
+autrement que les Pères, contemporains des Apôtres, & mieux instruits de
+la vraie signification de ce terme.
+
+3°. Il est tems de développer les Oracles que les Saintes Écritures ont
+dictés. Ces Assesseurs, choisis pour aider les Pasteurs, ne sont pas
+d'institution divine: penser autrement, ce seroit tacitement reprocher
+à l'Église d'avoir pendant plusieurs siècles éludé le précepte divin,
+reproche que je me garderai bien de lui faire: aussi l'opinion contraire
+n'a-t'elle aucune vraisemblance, quoique les Sçavans l'ayent déjà
+renversée. L'exécution de mon projet veut que je répète ce qui a été si
+habilement manié, & que j'y joigne des réflexions, qui répandront un
+nouveau jour sur cette question.
+
+Le premier passage qu'on oppose, est tiré de S. Mathieu, où J. C.
+parle ainsi: Dites à l'Église. On conclut de là que J. C. a prescrit
+l'établissement d'un Sanhédrin, composé de Prêtres & de Citoyens pour
+veiller au Gouvernement de l'Église. C'est ainsi qu'on compose les
+Sanhédrins ecclésiastiques: les anciens & les modernes ont différemment
+commenté les paroles de J. C. Comme il seroit long de copier leurs
+observations, je dirai ce que j'en pense, & cela les renfermera presque
+toutes. Il ne faut pas aisément désespérer du salut d'un homme qui nous
+aura nui, il est des degrés de correction; l'aller d'abord trouver sans
+témoins, & tâcher de le ramener, s'il est possible; si cette démarche
+n'a aucun succès, se faire escorter d'un, deux, ou trois amis, aux
+instances desquels peut-être il fléchira.
+
+J. C. jusqu'à présent ne donne pas un conseil inconnu aux Juifs. Le
+Livre, nommé Musar, expose, s'il ne veut pas se réconcilier, par la
+médiation de deux ou trois amis, qu'on l'abandonne à lui-même, car il
+est incorrigible. Ce Livre ajoute dans un endroit un nouveau degré: «Si
+l'autorité d'amis n'a aucun effet, qu'on lui en fasse l'affront devant
+plusieurs, J. C. dont la clémence ne sçait point se lasser, & à laquelle
+il veut que nous nous conformions, loin de désapprouver ces tentatives,
+nous invite à tout tenter, avant que de regarder cet homme comme
+incorrigible; mais après cela, dit-il, qu'il vous soit comme un Payen &
+un Publicain, c'est-à-dire, qu'il vous soit _Étranger_». L'Évangile unit
+souvent les Publicains & les Pécheurs. Les Gentils y sont appellés
+les Pêcheurs. J.C. dit que «les Juifs le mettront dans les mains des
+Pécheurs.» Avant de perdre toute espérance, si les amis ne peuvent rien
+obtenir, J. C. demande qu'on traduise cet obstiné devant un petit nombre
+de gens pieux, dont le poids & l'autorité le ramènent au Salut, ou par
+les réprimandes de plusieurs, comme dit Saint Paul: ainsi dans le Musar
+il est dit, plusieurs, J. C. dit l'Église, & Saint Paul met la plupart:
+ce mot _Église_ chez les Septante ne désigne pas une nombreuse
+Assemblée; Saint Paul même la restraint à une famille de personnes
+pieuses; comment imaginer après cela que le passage de Saint Mathieu ait
+trait à la question.
+
+En effet l'Assemblée des Pasteurs & des non Pasteurs peut exister sans
+ces Adjoints; l'induction que l'on tire du Sénat des Juifs est aussi
+foible; les Synagogues des Juifs étoient les unes des écoles, dit
+Philon, les autres des Tribunaux: on lisoit & on expliquoit dans les
+premières les Lettres sacrées, «pour exciter les Juifs, continue Philon,
+à l'amour de Dieu, de la vertu & du Prochain»: ces trois mots de S.
+Paul, Piété, Sagesse & Justice y répondent: là on ne rendoit point la
+Justice, mais dans les Tribunaux, où les Juges connoissoient également
+des choses sacrées & profanes, & dont le jugement étoit fondé sur la
+Loi; car chez les Peuples Hébreux la Religion & la Police n'étoient
+point séparés. Ces Juges habitoient en partie dans les Villes
+particulieres, & en partie dans la Capitale; celles-là avoient les
+petits Sanhédrins, celle-ce renfermoit le grand, pour marquer la
+prééminence. L'institution des petits Sanhédrins est dans l'Exode XVIII.
+21. & Deuter. 1-13, on nommoit les Juges Senieurs, c'est-à-dire,
+Sénateurs.
+
+Ils connoissoient des assassinats, Deuter. XIV. 12. ils informoient d'un
+assassinat commis en cachette, Deuter. XXI. 6. ils jugeoient un fils
+rebelle, Deuter. XXI. 19. ils accordoient un azile à qui avoit tué
+un homme par mégarde, Josué XX. 7. Comme ces Jugemens émanent de la
+puissance souveraine, je suis étonné qu'un Sçavant les emploie, pour
+prouver que l'Église a retenu ces Assemblées, tandis qu'il est constant
+que l'Église & les Apôtres n'ont jamais été revêtus de la puissance
+souveraine. Quand J. C. prédit à ses Disciples, qu'ils seroient
+fouettés, c'étoit de ces Senieurs que devoit émaner la Sentence.
+
+Il ne reste plus dans les Villes aucunes traces, aucuns vestiges de ce
+Sanhédrin ecclésiastique; il est vrai que les Prêtres ou les Lévites
+versés dans la Loi, assistoient à ces Assemblées, L'Historien Joseph le
+remarque. Le Deut. X X. le dit: «Toute affaire civile & criminelle se
+portoit devant ces Prêtres»; c'est-à-dire, aucun procès ne sera
+jugé qu'en leur présence. Moïse dit, en parlant des Lévites: «ils
+enseigneront vos Jugemens à Jacob, & votre Loi à Israël; & Josaphat,
+rétablissant les Juges des Villes, ne fait mention que d'une seule
+espèce.»
+
+Par rapport au grand Sanhédrin quelques-uns en comptent deux, l'un Laïc,
+l'autre, Ecclésiastique. Ils fondent leur opinion sur des témoignages
+respectables mais trop récens, & sur des preuves trop foibles. I°. Quels
+sont les Auteurs de l'Histoire Juive les plus dignes de foi? Sans doute
+les Juifs eux-mêmes, comme les Historiens Grecs dans l'Histoire Grecque,
+les Romains dans la Romaine. Joseph commente avec soin un passage du
+Deut. Chap. XVII. & un des Paralip. XIX. sur lesquels se fondent ceux
+qui comptent deux Tribunaux. Voici celui du Deut.: «Si les Juges n'osent
+décider les affaires portées devant eux, défiance assez ordinaire chez
+les hommes, qu'ils renvoyent la cause à Jérusalem, & que le Pontife, les
+Prophètes & le Sénat assemblés, prononcent ce qui leur paroitra juste.»
+
+J'ai cité plus haut un morceau de Philon, qui décrivant le Jugement de
+Moïse sur un affaire importante, ajoute: «Que les Prêtres siégeoient.
+Joseph dans l'Histoire des Paralipomènes, raconte que Josaphat prit des
+Juges d'entre les Prêtres, les Lévites & les Grands, à qui il recommanda
+de dispenser la Justice avec soin; que si quelques Juges des Tribunaux
+établis dans les autres Villes (où il y avoit auparavant de ces
+Jurisdictions inférieures) les consultoient, ils devoient promptement y
+satisfaire, parce qu'il étoit juste de composer de Juges éclairés,
+le Tribunal d'une Ville, où Dieu avoit bâti son Temple, & le Roi son
+Palais; il mit à la tête le Prêtre Amazias & Sabadias, qui étoit de la
+Tribu de Juda, c'est-à-dire, il les déclara Collègues.»
+
+Ce passage désigne bien clairement une Assemblée qui jugeoit & qui
+donnoit des consultations aux autres Juges, dans laquelle on voyoit le
+Grand Prêtre & des Prêtres, & un Grand tiré de la Nation. L'Historien
+Joseph nomme les Prêtres les Surveillans & les Juges de toutes les
+affaires. Leur pouvoir n'étoit donc pas limité aux seules affaires
+ecclésiastiques, les Maîtres Hébreux sçavans dans ces matières,
+prétendent que le grand Sanhédrin connoissoit de tous les procès qu'on
+instruisoit devant lui, surtout, & privativement à tout autre Tribunal;
+il se reservoit la connoissance de la Paix, de la Guerre, des impôts,
+de la superstition, du souverain Pontife, des maladies & des crimes des
+Prêtres & des faux Prophètes.
+
+J. C. semble le confirmer, lorsqu'il dit, «qu'un Prophète ne sçauroit
+mourir qu'à Jérusalem». Les Hébreux ajoutent que le nombre de ces
+Sénateurs étoit de soixante-dix, outre le Président, & qu'ils étoient,
+établis par l'imposition des mains, tant ceux qui étoient du Grand
+Sanhédrin, que ceux qui habitoient les Villes d'Israël. L'art XI des
+Nombres, & l'art. XVII. du Deut. se rapportent à eux. Maimonides extrait
+des anciens Thalmuldistes que ce Sanhédrin, étoit pour la plupart de
+Prêtres & de Lévites, parce que cette Tribu fournissoit plus de gens
+habiles dans la Loi, attendu qu'elle étoit toute leur étude & toute leur
+occupation.
+
+Le Grand Prêtre y avoit sa place, à moins qu'il ne fût encore incapable
+de prendre les opinions: l'usage des siècles postérieurs parle en faveur
+de ces monumens, il serviroit du moins de conjectures, si le contraire
+n'étoit clairement avéré, & si les Juifs n'avoient pas été de tout
+tems, comme ils le sont aujourd'hui, jaloux de maintenir les anciennes
+coutumes. Esdras, à la tête du Sanhédrin, menace les contumaces de la
+perte de leurs biens, & d'être bannis de l'Assemblée: ce Sanhédrin
+décerne la même peine contre les Disciples de J. C. Il fit emprisonner
+J. C. le fit crucifier, fit fouetter les Apôtres, il donna tout pouvoir à
+S. Paul de charger de chaînes les Chrétiens, de les jetter en prison &
+de les faire fouetter. Pour lever jusqu'au plus léger scrupule, ceux
+enfin, qui dans l'Écriture Sainte, chez Joseph, chez les Thalmuldistes,
+sont les principaux Prêtres & les Senieurs du Peuple, avec le nom de
+Sénat, sont ceux qui informent sur le fait de Religion, contre J. C. &
+les Apôtres: des-là il est aisé de comprendre que la Religion, & le
+pouvoir souverain leur étoient également confiés. Il est vrai que l'on
+croit qu'ils ont confondu un peu tard, & par un abus des anciens usages;
+mais, & je l'ai prouvé plus haut il seroit dangereux de se porter à ce
+système, s'il n'est pas évidemment démontré.
+
+C'est donc le moment d'examiner si les Saintes Lettres combattent
+l'opinion de tous les Juifs, & l'usage qui a prévalu. Personne n'ignore
+que chez les Hébreux les Vieillards ou les Prêtres étoient regardés
+comme des hommes vénérables par leur âge & par leurs moeurs. Le Peuple
+d'Israël même, pendant son exil, ne manqua pas de tels personnages;
+aussi Moïse & Aaron, inspirés d'en haut, convoquent en Égypte tous les
+Vieillards: ce n'étoit point une Assemblée ordinaire, mais la qualité
+seule y donnoit entrée, & ces Vieillards représentoient la Nation.
+
+Le beau-père de Moïse rapporte qu'il n'avoit point établi sur tout
+le Peuple les Septante, mais d'autres Magistrats, sous le nom de
+_Chiliarques, d'Hecatontarques_, & qu'il s'étoit réservé la connoissance
+des affaires les plus importantes. Moïse étoit prêt de monter sur la
+montagne, lorsque Dieu lui ordonna de prendre Aaron, Nadab, Abiu
+& septante entre les Vieillards. Dieu ne forme pas encore ici une
+Assemblée; Aaron ne convoque point les septante Vieillards, pour leur
+remettre le pouvoir & la puissance de faire des Loix. On choisit
+septante entre les Vieillards, pour des fonctions momentanées, & pour
+accompagner Moïse.
+
+Le nombre de septante fut toujours en vénération chez les Juifs; le
+Patriarche Jacob en avoit conduit autant en Égypte. L'Écriture dit si
+clairement qu'ils n'étoient pas Juges, qu'il n'est pas possible d'en
+douter. Moïse, sur le point de partir, tint ce discours au Peuple de
+Dieu: «Demeurez jusqu'à mon retour, Aaron & Hur resteront parmi vous,
+adressez-vous à eux dans vos différends»: il dit à eux, non à vous,
+substituant, pour juger le Peuple, Aaron & Hur, non les septante
+Vieillards. Dieu parla ainsi à Moïse, accablé du poids des affaires:
+«Prenez septante Vieillards d'Israël que vous sçavez être les Senieurs
+du Peuple & ses Sages.» Il obéit donc, & ces Vieillards furent appellés
+_Prêtres_, aussitôt que ce Conseil eut été composé. Je ne suis point
+surpris que le Grand Prêtre Aaron, quelques Prêtres & quelques Lévites
+ayent eu place dans ce nouveau Tribunal: «ils portoient avec Moïse le
+fardeau du Peuple»: je veux dire, ils étoient à la tête de l'État.
+L'art. XVII. du Deut. les a en vue, quand il dit que les affaires
+étoient ordinairement portées devant le Roi, ou le Grand Conseil. Les
+Auteurs qui croyent deux Sanhédrins, n'oublient point cette particule
+disjonctive du Deut. «qui ne se soumettra point aux Prêtres ou aux
+Juges?» il est étonnant qu'ils ayent fait plus d'attention à ce
+disjonctif qu'au conjonctif qui précède: «Vous irez trouver les Prêtres
+& les Lévites & le Juge qui sera de service.» Pourquoi enfin l'Écriture
+s'énonceroit-elle ainsi: «Vous jugerez du Sang, de toute affaire & de
+toutes sortes de blessures; c'est-à-dire, de tous les différends les
+plus graves».
+
+Toutes ces affaires s'instruisoient devant les Prêtres, les Lévites,
+le Juge: aucune partie n'étoit du ressort des Prêtres & des Lévites, &
+l'autre du ressort du Juge. «Les Prêtres, dit Ezechiel, assisteront pour
+juger conformément à ma Loi.» C'est ne rien dire que d'avancer que les
+Prêtres jugeoient le droit, & les Juges le fait. (Outre qu'on ne résout
+point la difficulté, cette proposition n'établiroit qu'un Sanhédrin;)
+car tout Juge doit juger du fait & du droit: aussi la formule du
+Sanhédrin, dans les affaires criminelles, étoit: «Il est digne de mort,
+ou il n'est pas digne de mort». Or celui-là ne pouvoit la prononcer
+qu'il ne sçût la Loi, & auquel les informations n'eussent dévoilé le
+crime. La Loi donne l'espèce, le témoignage, l'avis; le Juge décide;
+juger autrement ce n'est pas être Juge, c'est être le ministre d'une
+volonté étrangère.
+
+Pour expliquer la particule disjonctive, il faut remarquer que les
+Magistrats, qui entroient dans le Sénat, avoient des Départemens
+particuliers. Le Sénat de Rome contenoit les Pontifes, les Consuls; les
+Pontifes commandoient aux Flamines & regloient la Religion. Les Consuls
+gouvernoient & faisoient arrêter les Citoyens: ils avoient la Police
+extérieure; ils étoient tous soumis au Sénat, & le Sénat ne commandait
+aux Citoyens que par la voie des Consuls & des autres Magistrats.
+
+De même le Sanhédrin des Juifs avoit le Gouvernement & la Religion;
+mais quelqu'un veilloit particulièrement à la Religion, & ce pouvoir
+regardoit le Grand Prêtre, tandis que le Juge faisoit la Police: par-là
+on obéissoit à l'un & à l'autre, l'un au Temple, l'autre au Camp.
+On punissoit avec raison celui qui résistoit aux Décrets des deux
+Puissances qui tenoient la main à l'exécution des décisions du Sénat,
+sans qu'il y eût deux Sénats.
+
+L'Histoire du Roi Josaphat observe, qu'après avoir donné des Juges aux
+Villes: «Josaphat érigea à Jérusalem un Conseil de Lévites, de Prêtres,
+& de Pères de famille d'Israël, pour apprendre au Peuple les préceptes
+du Seigneur, & terminer les procès», (il choisit des Lévites, des
+Prêtres & des Pères de famille) qui sont dans l'Evangile, les Princes
+des Prêtres & les Senieurs du Peuple; «de retour à Jérusalem, il les
+avertit d'avoir devant les yeux la crainte du Seigneur, la Foi, un coeur
+pur, de juger toutes les affaires que leurs frères des autres Villes
+porteroient devant eux, soit qu'elles touchassent l'intérieur des
+familles, soit qu'elles intéressassent la Loi, le précepte, les Statuts
+& les Jugemens.» Nulle espèce n'est oubliée ni divisée; il répète au
+Peuple, «de ne point abandonner Dieu, de peur que sa colère ne s'étende
+sur eux & leurs Frères: comportez-vous de la sorte, & vous ne pécherez
+point».
+
+Ces témoignages réunis établissent si nettement une seule Assemblée,
+qu'il me seroit difficile d'exprimer mieux ma pensée; le passage suivant
+la combattroit-il? «Amazias votre Prêtre pour ce qui concerne la
+Religion, & Zabadias, Fils d'Ismael, Conducteur & Chef de la Maison de
+Juda dans ce qui regarde le Gouvernement; & les Lévites préposés, sont
+devant vous; rassurez-vous, travaillez, Dieu vous secondera»: voilà d'où
+on prétend faire deux Sanhédrins.
+
+L'argument seroit plus conséquent, si l'on disoit, qui sont ceux
+qu'Amazias commande pour la Religion? qui sont ceux à qui Sabadias
+commande pour le Gouvernement? à qui les Lévites doivent-ils obéir? & de
+qui exécutent-ils les Décrets? L'Écriture-Sainte les met souvent dans ce
+devoir; tout cela n'est qu'un Sanhédrin. Rendons la chose plus sensible;
+d'abord les Paralipomènes se sont deux fois servis de cette expression
+XXVI. «Asbias & sa famille veillent sur le Pays qui est au Couchant du
+Jourdain, pour entretenir la Religion & le Gouvernement Royal. Gerias &
+sa famille ont les Rubinites, les Gadites, & une partie des Manassites,
+pour y affermir le culte divin & le Gouvernement Royal». Ces Juges
+unissent le civil & le sacré: pourquoi le Sanhédrin, qui représente la
+Nation, ne les embrasseroit-il pas?
+
+Je veux bien que les choses de Dieu soient la Religion, & que les choses
+du Prince soient le Gouvernement extérieur; quoiqu'il soit plus conforme
+à l'Écriture-Sainte de comprendre sous les choses de Dieu, tout ce que
+la Loi de Dieu a défini, & ce qu'on doit juger par la Loi: «C'est le
+Jugement de Dieu, dit Moïse aux Juges; vous tenez la place de Dieu,
+ajoute Josaphat aux Juges des Villes: le Peuple, continue Moïse, est
+venu à moi pour consulter Dieu, c'est-à-dire, pour recevoir le Jugement
+de Dieu; & ailleurs, que le témoin & le coupable se présentent tous deux
+devant Dieu: Moïse l'interprète, devant les Prêtres & les Juges, non,
+comme quelques-uns, devant ceux qui seroient ces jours-là.»
+
+Telles sont les choses de Dieu; celles du Roi, sont toutes les choses
+que la Loi divine n'a pas définies: de ce genre est l'examen de ce qu'il
+est à propos de faire ou non; c'est pourquoi le Prêtre étant plus versé
+dans la Loi, le Laïc plus au fait de la police; le Sénat pouvoit
+& devoit avoir plus de confiance en Amazias, dans la Police, & en
+Sabadias, dans le Gouvernement.
+
+L'Historien Joseph les appelle _Collègues_. L'Histoire d'Esdras est
+remarquable: ce Prince, chargé par le Roi de Perse de rendre aux Juifs
+la liberté de vivre sous leurs Loix, reçut ordre d'établir un Conseil de
+gens les plus versés dans la Loi divine, pour décider les différends des
+particuliers, & punir de mort, d'exil, ou de peines arbitraires, les
+coupables de lèze-majesté royale & divine: cet endroit distingue la Loi
+divine & Royale, & leur donne les mêmes Juges: cependant la Loi de Dieu,
+& du Roi n'est pas autre que les choses de Dieu & du Roi.
+
+Enfin l'exemple de Jérémie, dont la cause fut instruite devant les
+Grands & les Senieurs du Peuple, n'annonce point que les Prêtres
+ne jugeoient point dans le Sanhédrin: ils étoient ses Accusateurs;
+pouvoient-ils être ses Juges? Au reste, combien de Prêtres n'étoient
+point du Sanhédrin.
+
+Je passe au terme de _Prêtres_, dont le Nouveau Testament, au rapport de
+quelques-uns, qualifie les Clercs qui soulageoient les Pasteurs. Je n'y
+souscris point: je découvre trois significations différentes dans le
+Nouveau Testament, les mêmes que les Pères ont expliquées; la première
+qui dénote l'_âge_, lorsqu'on compare les _Vieillards_ avec les _Jeunes_,
+I. Tim. 5. v. i. La seconde qui caractérise la _Puissance_ ou le
+_Pouvoir_, lorsqu'on nomme les Hébreux qui siègent au grand & petit
+Sanhédrin; la troisième qui est propre aux Prédicateurs de l'Evangile;
+je n'en connois point de quatrième. On demanderoit volontiers, pourquoi
+les Apôtres ont appellé _Prêtres_ des Pasteurs qu'ils établissoient;
+seroit-ce parce qu'ils partageoient le ministère avec les Vieillards?
+Seroit-ce parce que les Maîtres de la Synagogue portoient ce nom par
+excellence? seroit-ce, (j'en doute,) par comparaison, aux Maîtres des
+Juifs? J. C. en formant le Gouvernement de l'Église, pour montrer qu'il
+étoit Roi, & pour effacer en même tems des esprits des Hommes ces
+idées d'un Royaume terrestre, arrangea sur la République des Juifs, le
+Gouvernement de son Église, quoiqu'elle n'eût aucun pouvoir extérieur,
+& il l'éleva par-là à l'espérance d'un Royaume céleste. Un seul Roi
+occupoit le Trône d'Israël; J. C. est le seul Monarque de son l'Église.
+Douze Phylarques partageoient le Royaume des Hébreux; J. C. choisit
+douze Apôtres, & dans la crainte qu'on ne comprît pas son dessein, il
+leur promit douze Trônes, sur lesquels ils devoient juger les douze
+Tribus d'Israël. Le grand Sanhédrin étoit de septante personnes; il y
+eut septante Évangélistes. Les Juges des Villes avoient le troisième
+rang chez les Hébreux; leur nom Hébreu revient au mot Grec Évêque; les
+Prêtres suivent immédiatement les Apôtres & les Évangélistes: le nom
+de leurs Chefs, interprété par le Grec, étoit Senieurs; les Chefs
+des Prêtres sont les Évêques: ces Juges avoient au-dessous d'eux des
+Ministres appellés Diacres; l'Église les a conservés, les a placés
+au-dessous des Prêtres. Les Apôtres détaillent en plusieurs endroits les
+fonctions des Prêtres. S. Paul convoque à Milet les Prêtres d'Éphèse,
+& leur apprend «qu'ils sont élus pour paître le troupeau de J. C. S.
+Jacques recommande aux malades de faire venir les Prêtres pour prier sur
+eux, & & les oindre au nom de Dieu. S. Pierre, qui étoit Prêtre, traite
+les Prêtres de Collègues en fonctions: ils étoient donc Pasteurs, & le
+Symbole de leur vocation étoit l'imposition des mains»; témoin ce qu'on
+a dit de Thimotée, de penser que les autres endroits qui parlent des
+Prêtres, sans les décrire, entendent des Prêtres d'une autre espèce: ce
+seroit hazarder des conjectures mal fondées, à moins que l'arrangement
+des termes ne force à abandonner la signification ordinaire.
+
+Un seul passage de Saint Paul servira de prétexte plausible à ceux qui
+veulent créer des Prêtres non Pasteurs. Les Prêtres éminents acquièrent
+un double honneur, «sur-tout ceux qui ont la parole & l'instruction.»
+On infère de ce mot _sur-tout_, qu'il y avoit, du tems de l'Apôtre, des
+Prêtres qui présidoient & qui n'étoient point chargés de la parole & de
+l'instruction. Si cela eût été, quelqu'autre monument parleroit de cette
+espèce de Prêtres; ils ne paroissent nulle part: comme l'antiquité a
+précieusement transmis l'origine des Diacres, elle n'auroit point oublié
+la naissance & l'auteur de ces Prêtres, & elle n'auroit point effleuré
+une partie essentielle du Gouvernement ecclésiastique dans un endroit,
+où il n'étoit point question des différens genres de fonctions
+ecclésiastiques.
+
+Du moins les Pères de l'Église, voisins du siècle des Apôtres, ne
+l'auroient point laissé ignorer: habiles dans leur langue, ils
+n'auroient point échappé l'explication d'un terme que l'on prend
+de cette sorte à cause de la construction des mots. Dès qu'aucun
+Interprète, jusqu'à présent, n'a conçu de cette maniere le passage
+de Saint Paul; peut-être se rapporteroit-il aux passages de
+l'Écriture-Sainte. L'idée de S. Paul est de rendre aux Prêtres un
+double honneur, ce qui précède dévoile quel est cet honneur; ensuite
+de respecter les Veuves, c'est-à-dire, de subvenir à leurs besoins. Il
+enjoint d'honorer les Veuves qui sont vraiement Veuves, qui n'ont ni
+enfans ni parens en état de les entretenir; si elles en ont, il ne
+veut point qu'elles soient à charge à l'Église: après avoir pourvu au
+soulagement des Veuves, il exhorte à fournir aux Prêtres pour vivre
+honnêtement: le mot _honneur_ en prépare le motif; car il est écrit:
+«Vous ne lierez point la bouche au boeuf qui foule le bled; il avoit
+quelque part employé ce passage: Qui est-ce qui combat à ses frais? qui
+plante la vigne & ne goûte pas de ses fruits? qui paît le troupeau & ne
+se nourrit pas de son lait? Est-ce comme homme que je parle ainsi? la
+Loi ne le dit-elle pas? car il est écrit, vous ne lierez point la bouche
+au boeuf qui foule le bled; ensuite il ajoute: Si nous semons les choses
+spirituelles, n'est-il pas juste de recueillir les corporelles?»
+
+S. Chrysostome, S. Jérôme, S. Ambroise, Calvin, Bullinger, reconnoissent
+de bonne foi que l'Apôtre exhortoit les fidèles à contribuer à la vie &
+à l'entretien des Prêtres; mais on ne voit pas & on n'a jamais vu
+que l'Église se soit chargée de la subsistance de ces Assesseurs.
+Présumera-t'on que Saint Paul, qui épargnoit les Églises pauvres alors,
+ait eu intention de les accabler d'un poids inutile? aussi n'eut'il pas
+été prudent de produire ces Adjoints dans un moment, où il prescrivoit
+la nourriture des Prêtres: plusieurs ont assez bien expliqué ces
+paroles de S. Paul. La glose la plus simple est celle-ci: non-seulement
+l'entretien est du à tous les Prêtres, qui paissent le troupeau, mais il
+l'est sur-tout à ceux, qui ayant tout quitté, se livrent tout entiers
+à la prédication, à la propagation de la Foi, & n'épargnent aucuns
+travaux: ce Commentaire n'introduit point deux genres de Prêtres;
+mais il distingue différens degrés de travaux. Beze & tant d'autres
+conviennent que ce terme _travailler_ ne désigne pas toute sorte
+d'ouvrages, mais un travail extrêmement pénible.
+
+Saint Paul dit qu'il n'a pas donné des soins ordinaires à l'Evangile,
+mais infinis; il ajoute qu'il a souffert les fatigues, la faim, la soif,
+les veilles & toutes sortes d'incommodités. J. C. écrivant à l'Évêque
+d'Éphèse, je connois vos oeuvres, il ajoute, comme quelque chose de
+plus fort, & votre travail. Saint Paul s'approprie souvent le mot
+_travailler_; il en honore même quelques saintes femmes, qui avoient
+quitté leurs biens pour l'Evangile, & qui parcouroient le pays.
+
+La saine raison dicte que ces Prêtres, qui n'ont d'occupation que
+l'Evangile, & qui affrontent en le prêchant tous les dangers, méritent
+plus que les autres; S. Paul ne le dissimule point dans sa Lettre aux
+Thessaloniciens: «Nous vous prions, mes Frères, de reconnoître ceux qui
+travaillent parmi vous, qui sont la cause de vos progrès, par leurs
+prédications fréquentes, afin que votre charité s'étende plus sur eux, à
+cause de leurs travaux.» L'illusion des nouveaux Interprètes est de se
+jetter dans l'emphase; car alors ils abusent, ils se trompent également
+sur les paroles de S. Paul aux Corinthiens, touchant la Cène. «Que
+chaque homme s'éprouve soi-même.» Ils insistent sur le mot _soi-même_,
+comme «ne signifiant rien, mais bien celui de _s'éprouver_, & que le
+mot soi-même n'est pas placé distinctivement, mais déclarativement»: le
+premier membre du premier passage n'auroit pas souffert ces termes dans
+la parole & l'instruction comme le second, parce qu'ils s'accordent
+avec le travail, & non avec la préséance. Je vais donner des façons
+de parler, que personne ne récusera: «Les Maîtres qui se dévouent
+à l'éducation de la jeunesse, sont utiles à la République; ceux-là
+sur-tout qui sont nuit & jour occupés à former le coeur & l'esprit.
+Les Médecins qui ont soin de notre santé doivent nous être bien chers;
+ceux-là sur-tout qui n'épargnent ni attention ni peines, pour sa
+conservation & son rétablissement.»
+
+En rapprochant la façon de parler de Saint Paul; tout quadrera; les
+autres passages sont moins forts & tombent d'eux-mêmes, Rom. XII. On
+proportionne la récompense aux actions & aux dons, sans inférer des
+fonctions différentes: comme le même peut avoir compassion & donner,
+rien n'empêche qu'il ne soit Orateur & Directeur: il paroit par ces deux
+passages que les Pasteurs conduisoient & présidoient, Heb. XIII. 7. S.
+Paul détaille aux Corinthiens différentes fonctions & plusieurs dons
+propres à la même fonction. Or, dès que la puissance & le don de guérir
+ne demandent point des fonctions diverses, la charité & la direction
+n'en veulent pas plus, ils servent d'ornemens & de secours au devoir
+Pastoral.
+
+Il est aisé de comprendre quel a été mon dessein, en m'étendant sur ces
+Prêtres Assesseurs, il est clair qu'ils ne sont pas de droit divin:
+observation d'autant plus importante, qu'elle disculpe l'ancienne Église
+& la Réforme qui ne les connoissent pas. Je ne cacherai pourtant point
+les avantages de cet établissement. I° Le Magistrat politique a pu les
+créer, ou bien l'Église, lorsque le Prince ne se mêloit pas de ce qui la
+regardoit, ou qu'il en remettoit le soin à l'Église même. Comme il a le
+pouvoir de veiller sur les actions des Pasteurs, étant hors d'état de
+remplir ce devoir par lui-même, il a été le maître de nommer des Prêtres
+qui feroient corps avec le Clergé, & de leur communiquer telle portion
+du pouvoir qu'il jugeoit nécessaire. Le Chapitre suivant approfondira
+cette matière: de son côté la Loi divine n'a point défendu à l'Église
+les offices propres à la conservation, & à l'édification de l'Ordre:
+elle a cette liberté tant que le Magistrat politique ne l'arrête point:
+la preuve est inutile, & il seroit difficile de produire une Loi divine
+contraire.
+
+2° L'Écriture-Sainte ne témoigne point que cette institution déplût
+à Dieu. 1°. Le Magistrat politique ne s'y est point opposé, témoin
+l'Assemblée du Sanhédrin des Juifs, où siégeoient avec des Prêtres, des
+Laïcs choisis d'entre le Peuple, & qui décidoient des affaires civiles &
+sacrées, comme je l'ai expliqué plus haut: dès que le Nouveau Testament
+ne l'a point proscrite, il est tout naturel d'imaginer que la
+Jurisdiction sur la Religion, c'est-à-dire, le Jugement public joint
+avec le pouvoir, peut être partagé entre les Pasteurs, & quelqu'un de
+la Nation; sur-tout si les Pasteurs conservent la portion la plus
+précieuse. Comme Amazias avoit plus d'autorité dans la Religion que
+Sabadias, c'est dans cet esprit que l'Électeur Palatin a établi un
+Sénat ecclésiastique, composé de Pasteurs & de sages Magistrats, qui
+gouvernent l'Église & l'État. 2° L'Église ne l'a point combattu: il
+étoit permis à l'Église de Corinthe, même sans pressentir l'autorité
+apostolique, de nommer des Juges pour discuter les contestations
+particulieres: l'Apôtre même reprend les Corinthiens de n'avoir point
+déjà fait ce qu'il les conseille de faire. Si l'Église en a profité,
+pour éviter les procès, pourquoi n'en profiteroit-elle pas, pour
+prévenir les maux de l'Oligarchie? outre cela, n'est-il pas souvent
+à propos de consulter tous les Fidèles sur les affaires de l'Église?
+pourquoi n'associeroit-elle pas aux Pasteurs des Laïcs qui
+délibéreroient quelles affaires devroient être communiquées à l'Église?
+elle a encore choisi ceux qui leveroient, & distribueroient l'argent en
+son nom. Les Pasteurs ayant l'inspection sur les Diacres, l'Église a pu
+donner des Associés aux Pasteurs, de crainte que quelqu'un ne blamât le
+pouvoir illimité qu'ils ont, dit l'Apôtre. Enfin l'Église d'Antioche
+députa des fidèles pour assister au Synode des Apôtres, & du Clergé
+de Jérusalem, & pour attester que la parole de Dieu, & non des vues
+humaines, animoit & dirigeoit leurs délibérations.
+
+3°. Il est des exemples dans l'antiquité, qui sans constater cet usage,
+en approchent en quelque sorte. De la part du Magistrat politique,
+il est sûr que les Empereurs nommoient des Juges & des Sénateurs qui
+avoient place dans les Conciles, & qui y exerçoient la Police. De plus,
+on comptoit leurs voix quand il étoit question de déposer des Évêques,
+ou d'agiter d'autres matières importantes; témoin la déposition de
+Photin & de Dioscore: s'ils se comportoient de la sorte au milieu des
+Conciles, pourquoi n'auroient-ils pas ce droit dans les différens
+Clergés? tandis que, proportion gardée, le Clergé a autant d'autorité
+dans son territoire, qu'un Concile universel dans l'Empire Romain.
+
+Les Empereurs accordoient des Défenseurs Laïcs aux Églises qui en
+demandoient; leurs devoirs étoient d'étouffer toutes les dissentions qui
+s'élévoient dans l'Église, & entre les Pasteurs; de réprimer tout ce
+que la violence & l'avarice oseroient tenter: ils sont placés dans la
+nouvelle Constitution 56. dans le Canon 201. du Concile de Calcédoine,
+dans le Canon 76. du Concile de Carthage, dans la Réponse de Maxence
+au Pape Hormisdas & ailleurs. Les siècles suivans les ont qualifié
+d'_Avoués_ des Églises: les Métropolitains avoient coutume d'envoyer aux
+Églises des Curateurs, qui examinoient avec les Évêques les comptes des
+Trésoriers Ecclésiastiques.
+
+De la part de l'Église, je répète ce que j'ai avancé plus haut, on ne
+consultoit pas toujours la multitude, mais quelquefois les anciens.
+Or, puisqu'il étoit libre d'enlever à la multitude la connoissance des
+affaires, pour les traduire devant les anciens, le nombre en étant
+beaucoup augmenté, on a pu n'en choisir qu'un petit nombre, sur-tout
+quand la multitude n'a point réclamé. Combien de fois dans l'élection
+des Pasteurs, ce qui appartenoit à la multitude a-t'il été remis par
+compromis à la décision d'un petit nombre?
+
+L'Histoire d'un grand Concile prouve, & le Pape Nicolas n'a osé le nier,
+que les Laïcs siégeoient au Concile, & y avoient leurs voix; monumens
+confirmés par Melancton, Panorme & Gerson: en effet, quel motif ôteroit
+aux Laïcs le soin des Églises particulieres? n'a-t'on pas vu dans
+l'ancienne Église des Matrones qui formoient les Femmes à une vie réglée
+& exemplaire, & qui avoient le titre d'_Anciennes_, & la première place
+à l'Église entre les Femmes? Elles subsistèrent jusqu'au Concile de
+Laodicée, qui les supprima par le onzième Canon. Balsamon le
+remarque. S. Paul les a en vue, quand il peint des Femmes de moeurs
+irréprochables, non livrées au vin, ni à la médisance, sçavantes dans le
+bien, & qui apprenoient aux jeunes Femmes à aimer leurs maris & leurs
+enfans. Fulgentius Ferrandius, dans son Bréviaire des Canons, prétend
+que S. Paul les a nommées les plus Anciennes d'entre les Femmes
+Ministres. Le Concile de Nicée les appelle des Femmes recherchées
+dans leur habillement. Si des Femmes incapables d'aucune fonction de
+l'Église, ont mérité de l'Église d'être les Directrices des autres
+Femmes, eut-il été défendu aux fidèles de prendre, outre les Pasteurs,
+des sujets qui, hors les fonctions pastorales, se seroient acquitté avec
+plus de diligence de ce qui est non-seulement permis à tout Chrétien,
+mais ordonné d'observer? Si les unes avoient le nom d'Anciennes, les
+autres par la même raison avoient celui d'Anciens.
+
+Le devoir des Économes & des Assistans de l'Église Anglicane n'est pas
+autre que celui de ces Assesseurs: ils empêchent qu'on n'interrompe
+le Service divin, & qu'un Excommunié n'y assiste; ils exhortent les
+Libertins, & quand ils persévèrent dans leurs débauches, ils donnent
+leurs noms à l'Évêque. L'Église choisit ces personnes.
+
+4°. Les Assesseurs sont d'une grande utilité. A considérer le Magistrat
+politique, il lui faut dans les Assemblées, des Pasteurs, des yeux, des
+oreilles, pour examiner si tout s'y passe selon la Foi & les Canons. A
+considérer le bien des Églises, il est nécessaire qu'elles ayent bonne
+opinion de leurs Pasteurs; chose qui arrivera si ces surveillans
+éclairent toutes leurs démarches.
+
+Suivant ces notions générales on ne sçauroit blâmer l'établissement de
+ces Assesseurs, que l'on peut appeller Prêtres à tems, ou Prêtres Laïcs,
+& qui sont encore en usage en plusieurs Pays, pourvu qu'on y apporte
+ces modifications: 1°. de ne point soutenir qu'ils sont de droit divin,
+proposition qui tourneroit à la honte de l'ancienne Église, & à la ruine
+de la présente. 2°. De ne leur point prêter les Clefs de l'Evangile, que
+J. C. a confiées aux seuls Pasteurs, & qu'il n'est pas permis de donner
+à d'autres: ils n'ont que le conseil par rapport à l'excommunication, en
+tant qu'elle est l'ouvrage des Pasteurs, & en tant que l'excommunication
+est dévolue au Peuple, qui doit bannir tout coupable de son sein; ils
+peuvent dresser un Décret pour la faire ratifier par le Peuple. 3°.
+De ne point revêtir de ce ministère des gens incapables de gouverner
+l'Église, & de terminer les différends: cette démarche seroit funeste &
+indécente à l'Église; elle ouvriroit la voie à l'Oligarchie. 4°. On
+doit prendre garde aussi que ces Assesseurs n'exercent pas plus de
+Jurisdiction extérieure que la Puissance souveraine & que les Loix
+publiques ne leur en attribuent. 5°. Qu'ils soient bien convaincus que
+leurs fonctions sont dépendantes du pouvoir souverain, & ne sont point
+de la nature de celles des Pasteurs qui sont instituées par J. C.
+mais du nombre des établissemens humains, & par conséquent sujets au
+changement: ces deux modifications inconnues, ou négligées, il s'ensuit
+de grands troubles dans les États: des gens habiles l'ont prévu, & la
+Hollande l'éprouve tous les jours.
+
+Plusieurs, prévenus que cette administration est de droit divin,
+vont jusqu'à refuser; ou à n'accorder an Magistrat politique qu'une
+Jurisdiction limitée sur l'Église; persuadés que Dieu a pourvu
+abondamment aux Pasteurs & aux autres Ministres, ils opposent
+perpétuellement la volonté divine à la politique humaine. Ce double
+empire indépendant nourit les factions, & ceux-là les fomentent sans
+cesse, qui aiment le trouble dans l'État & dans l'Église: notre Patrie
+ressent les tristes effets de cette vérité depuis plus de trente ans.
+
+J'avoue que cette expérience m'a inspiré le dessein de traiter la
+question. A Genève (Ville qui a produit les plus grands Défenseurs de la
+Réforme, si elle n'a pas eu la gloire de donner les premiers) le
+petit Sénat a le choix de ces Anciens sur le Conseil des Pasteurs:
+non-seulement ils sont tirés du Sénat, mais d'entre les Sénateurs;
+sçavoir, deux du petit Sénat, & dix, tant du Sénat des soixante que du
+Sénat des deux cens. L'élection achevée, elle est soumise à l'examen des
+deux cens, & quoique ces Senieurs élus n'ayent aucune Juridiction, ils
+prêtent serment à la République: c'est être aveugle, que de ne pas
+appercevoir les maux que les Genevois rédoutoient, en pesant toutes les
+formalités de cette Élection.
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+_Comment le Magistrat politique substitue & délègue en ce qui concerne
+la Religion_.
+
+Il ne suffit pas au Magistrat politique de connoître ses droits, s'il
+n'apprend comment il en doit user; il s'acquitte par lui-même d'une
+partie de ses devoirs, tandis que des sujets choisis remplissent
+l'autre. J'ai expliqué plus haut jusqu'à quel point il devoit écouter
+les Conseils de Ministres éclairés dans la portion qu'il exerce
+par lui-même, je ne me lasserai point de répéter que les Empereurs
+Chrétiens, ensuite les Rois de France & les autres Princes ont toujours
+eu auprès d'eux des Pasteurs vertueux, par l'avis desquels ils n'ont pas
+moins bien réglé la discipline de l'Église, qu'ils ont administré le
+Gouvernement politique, sur les conseils de leurs autres Ministres; mais
+attendu que le Magistrat politique, dont la puissance embrasse tout, ne
+sçauroit pourvoir à tout par lui même, il lui est nécessaire d'emprunter
+des secours étrangers.
+
+«Le fardeau pesant, dit un Auteur sage, que porte le Monarque de
+l'univers, veut de l'aide; beaucoup d'affaires demandent beaucoup de
+secours. Les Écoles de Jurisprudence retentissent de cette question;
+quelle est la portion du pouvoir souverain que le Magistrat politique
+peut confier?» Je n'entreprendrai point de la discuter; elle n'est pas
+même de mon projet: il en est qu'il n'est pas possible de détacher du
+Souverain; il en est qu'il ne seroit pas prudent de communiquer à cause
+de leur importance.
+
+De la première espèce est la correction des règlemens de ses
+Prédécesseurs, de casser les Arrêts injustes, sinon par appel, du moins
+par supplication, & d'annuller les élections funestes à la République
+& à l'Église; de la seconde espèce est la protection de la Religion,
+l'élection & la déposition des Évêques, que le Magistrat politique
+s'est ordinairement reservé, quoiqu'il ne l'ait pas toujours fait; des
+circonstances ont souvent exigé que le soin de la Religion fût déposé
+entre les mains de certains Sujets, soit Princes, soit Universités.
+Conduite que les Perses, les Macédoniens, les Romains ont tenue envers
+les Juifs & les autres Nations tributaires, à qui ils ont abandonné la
+discipline de leur Religion. On sçait aussi que les Empereurs n'ont pas
+toujours nommé les Évêques de Rome & de Constantinople.
+
+Il y a deux manières de commettre son droit, la substitution & la
+délégation: la substitution est le mandat, qui est en vertu d'une Loi ou
+d'un privilége; la délégation est une grace spéciale.
+
+Le Magistrat politique avoit coutume de se substituer des Évêques; de
+cette source coule le droit de faire des Canons, avec force de Loi, de
+déposer les Pasteurs, d'excommunier les fidèles: tous droits que l'on
+vient de voir communiqués aux Conciles & au Clergé. On puise encore dans
+les Diplômes des Empereurs & des Rois le droit du Clergé & des Chapitres
+pour procéder aux élections: monumens de la piété des anciens Princes &
+des Empereurs, qui se persuadoient sans doute, que les Ministres versés
+dans les choses sacrées, entre les mains desquels J. C. avoit déposé le
+ministère évangélique, dispenseroient avec fidélité cette portion du
+Gouvernement. Plût à Dieu que le succès n'eût pas été contraire à leurs
+pieuses intentions!
+
+Il est bon de prévenir ceux qui ne pensent pas que les Pasteurs sont les
+Vicaires du Magistrat politique; pour dissiper cette erreur, ils n'ont
+qu'à consulter la raison, le droit & l'Histoire: d'ailleurs on trouve
+que les Princes associoient aux soins de l'Église les Laïcs vertueux &
+sçavans, non sans quelque exemple de l'autorité divine. J'ai fait voir
+précédemment que le Grand Sanhédrin, composé de septante personnes,
+occupés à veiller sur le Gouvernement & sur la Religion, étoit composé
+de Prêtres, de Lévites & de Sénieurs tirés du Peuple. Il est certain
+que le Grand Prêtre disoit le premier son avis dans les affaires
+ecclésiastiques, & même dans les autres, si je ne me trompe; en sorte
+cependant que le Vicaire du Roi, nommé _Nasi_, présidoit & recueilloit
+les voix: le Sénat du Palatinat a été formé sur ce modèle. Les Loix
+attestent cette union de Magistrats avec des Évêques: telle est la
+Novelle de Justinien XVII. chap. XI. il l'adresse au Gouverneur de la
+Province: «Ne souffrez point que personne soulève votre Province, sous
+prétexte de Religion & d'hérésie, ni qu'il enseigne aucun nouveau
+dogme. Vous veillerez utilement aux Finances & à la Police; & vous ne
+permettrez point qu'à l'occasion de la Religion on entreprenne rien
+contre nos règlemens; si ce qu'on vous demande regarde les Canons,
+disposez & décidez de concert avec le Métropolitain de la Province, soit
+que ce soit des Évêques, ou autres qui soient dans le doute, afin de
+donner à la cause de Dieu une issue heureuse & prompte, qui conserve la
+Foi orthodoxe, qui soit avantageuse à nos Finances, & qui affermisse la
+tranquillité de nos Sujets.»
+
+On sçait que les Conciles, les Sénateurs & les Juges, que les Empereurs
+désignoient, ont eu part à la déposition des Évêques. La Sentence qui
+dégrade Photin, fut prononcée par les Évêques & les Sénateurs; leurs
+noms sont dans Epiphane. L'Empereur Valentinien commit des Sénateurs &
+des Prêtres du Conseil secret, pour connoître de l'affaire de l'Évêque
+Sixte III, Le Concile de Calcédoine confirme cette coutume dans la
+cause de Dioscore & dans celle des Évêques du Diocèse de Tyr: car on
+n'attribue pas moins aux Magistrats qu'aux Évêques la déposition & le
+rétablissement des Évêques. Quelquefois les Magistrats ont été appellés
+seulement pour prévenir le tumulte & la violence. Le Comte Candidien,
+le Bouclier de l'Église, assista au Concile d'Éphèse, & décida avec les
+Pères du Concile: la Loi de Justinien unit les Juges au Clergé de la
+Ville, pour élire l'Évêque. Théodoret dit, que cet usage n'est point de
+ce siècle, puisqu'à la mort de S. Athanase, on éleva Pierre sur le
+Siége d'Alexandrie, par la voix unanime du Clergé & des Magistrats. Les
+schismes & les divisions des Évêques obligèrent de remettre le soin de
+la Religion aux Magistrats, même sans le communiquer aux Évêques. Elien,
+Proconsul d'Afrique, délégué par Constantin, jugea seul les Donatistes;
+Marcellin, Ministre d'Hororius les jugea seul aussi: entre les Patrices
+de Constantinople, un étoit spécialement chargé des affaires de
+l'Église, d'où la fonction a tiré son nom: les Parlemens de France en
+connoissent, par l'Appel comme d'abus; les Conseils d'Espagne par la
+voie de l'opposition; les Cours de Hollande par les Mandats Pénaux.
+Enfin, il n'est plus douteux que les Laïcs seuls ont souvent élu les
+Pasteurs, en conservant aux Évêques l'Ordination & l'approbation; telle
+est l'origine du droit de Patronage, qui est non-seulement reçu en
+France, mais en Angleterre & dans le Palatinat: telle est la base des
+Canons d'Angleterre & des Constitutions des Palatins.
+
+Comme je ne taxe point d'indiscrétion le zèle de certains esprits, qui
+craignent qu'à la faveur de ce droit on n'altère la tranquillité de
+l'Église, je ne puis de même souffrir le système dangereux de ceux qui
+ont hazardé que ce droit émane du Pape. L'Empereur Justinien étoit
+Orthodoxe, & son règne n'est pas si ancien. Je vais rapporter sa Loi
+qui établit ce droit: «Si un Laïc bâtit une maison & y place des
+Ecclésiastiques; si lui ou ses héritiers destinent des revenus à leur
+entretien, & qu'ils fassent choix des sujets capables, il faut les
+ordonner; mais si les Canons empêchent qu'ils ne soient promus aux
+Ordres, comme indignes, c'est à l'Évêque alors d'y faire entrer qui il
+jugera meilleur.»
+
+Cette Loi est de 541, tems auquel les Papes étoient les Évêques des
+Empereurs, & étoient nommés par eux: une autre Constitution de cet
+Empereur de l'an 555 est adressée à l'Évêque de Constantinople. Elle
+accorde aux Fondateurs des Églises, ou à ceux qui les doteront, la
+présentation des Clercs, pourvu que l'Évêque les approuve, après les
+avoir examiné. L'an 553. le Concile de Tolède dressa ce Canon: «Nous
+décernons que les Fondateurs des Églises veilleront sur elles pendant
+leur vie, qu'ils en auront la principale inspection, & qu'ils
+présenteront à l'Évêque des sujets capables pour les administrer; que
+si l'Évêque, au mépris des Fondateurs, ose conférer, qu'il sache que
+sa collation est nulle, & qu'à sa honte on y maintiendra ceux que les
+Fondateurs auront choisis». Les Constitutions de Charlemagne, que
+Ansegise a recueillies en 827, contiennent ces mots: «Lorsque les
+Patrons Laïcs présentent aux Évêques des Clercs d'une vie irréprochable,
+& d'une bonne doctrine, rien ne les doit faire rejetter.»
+
+Loin de resserrer ce droit dans les Bénéfices Cures, les Empereurs de
+Germanie ont gratifié les Ducs de Bavière & de Saxe de celui de pourvoir
+aux Évêchés, attendu qu'il appartient à l'Empereur seul d'investir les
+Évêques, ainsi qu'Helmodus l'a autrefois soutenu. Ce pouvoir tire son
+origine de la Constitution & de la concession des Empereurs & des Rois,
+& c'est une pure émanation du Magistrat politique; il ne vient point de
+la libéralité des Papes, c'est pourquoi les Auteurs qui l'ont maintenu &
+interprété, n'ont rien eu tant à coeur que de persuader le Public, que
+les Bénéfices sont le Patrimoine du Pape. Panorme est à la tête de ces
+Auteurs: j'aime mieux l'avoir à combattre en cette matière, que de
+l'avoir pour sectateur. Covarruvias & Duaren l'ont repris; Covar. p. 2.
+Rel. chap. Posses. §. 10. nom. 2. Duar. l. 3. nom. de Eccle. Mini. chap.
+II. D'autres Jurisconsultes l'ont aussi réfuté, & les Sçavans de ces
+siècles & du nôtre n'ont point souscrit en ce point aux prétentions du
+Clergé.
+
+Il est bon de transcrire les notes du Sénat de Hollande sur les Canons
+du Concile de Trente, qui autorise des maximes contraires aux anciens
+usages. A la Session IV. chap. 12. il semble gréver les Patrons Laïcs:
+«il faut remarquer, poursuit-il, si l'expression ou l'esprit du Concile
+tend à priver un Laïc du droit de Patronage, dans le cas où le Bénéfice,
+dont les Patrons ont le droit, ou plutôt le conservent, n'est pas
+suffisamment doté. A la Sess. 21. ch. V. & Sess. 25. chap. IV. Qu'on
+examine si l'union des Cures, même des Bénéfices simples, ne préjudicie
+point aux Patrons Laïcs. Au chap. IX. Sess. 22. comme il est de droit,
+que les Laïcs peuvent administrer les Églises, & que la Hollande en a
+conservé l'usage, c'est devant le Juge Laïc qu'on doit instruire de leur
+administration: il continue ainsi, cette connoissance appartient aux
+Seigneurs temporels, même ceux appellés Ambachts-Heeren & autres
+Magistrats séculiers, il seroit triste d'innover. Chap. XVIII. Sess. 23.
+on blesseroit les droits des Patrons Laïcs.»
+
+Telles sont les Loix fondamentales que le Sénat a cru devoir maintenir,
+& qu'il est plus raisonnable de défendre, que celle que les Flamans ont
+jugé insupportable, au milieu des horreurs d'une guerre civile. Pourquoi
+les Papes & Panorme n'ont-ils pas exigé des Patrons Laïcs ce qu'ils
+usurpent maintenant à la faveur de leur autorité? Je ne disputerai point
+sur le terme, si la présentation du Patron est une _vraie élection_, le
+passage de Clément III. paroît résoudre la question; chap. du droit de
+Patron, ex. D.C. «Il est plus de la dignité de l'Église de demander le
+consentement du Patron après l'élection qu'avant». Je passe la suite,
+les termes sont importans, à moins que son droit ne soit constant.
+En effet, l'usage contraire a prévalu depuis plusieurs siècles & en
+plusieurs lieux, sur-tout en Hollande; témoin notre Sénat au chap. I.
+Sess. 5. du Concile de Trente: «Il est essentiel de considérer, que si
+la première Prébende vacante est destinée dans les Églises Collégiales
+aux Lecteurs en Théologie, le Prince & les Patrons Laïcs, qui ont
+volontiers en Hollande la présentation des Églises Collégiales, seroient
+frustrés, dans chaque Chapitre, de la nomination de la première Prébende
+vacante»: l'erreur est grossière d'interpréter au chap. I. _Nobis_, que
+le Bénéfice de l'Église conventuelle est celui qui regarde la Prêtrise,
+ou qui demande les fonctions publiques. On cite Panorme, sans doute afin
+que du haut de leur Tribunal il les condamne; car voici ses mots:
+«Le Patron à le droit de présenter le Pasteur dans chaque Église non
+Collégiale, même Paroissiale, parce que les droits n'excluent point le
+Patron de présenter le Recteur, à moins que ce ne soit dans une Église
+Collégiale. Doute-t'on que l'Église conventuelle & Collégiale ne soit la
+même? Le Glossateur, au mot Chap. dit, que l'Église conventuelle est une
+Communauté composée de deux ou trois.» Le Collège est le Chapitre des
+Chanoines, à se prêter aux vues du Pape: un tel Collège admet à peine un
+Patron Laïc; mais les Empereurs, les Rois, & les Princes de Hollande
+en ont reconnu jusqu'à nos Pères: aussi le Pape, dans la crainte qu'on
+n'obéît pas, joint à son Décret l'exception de la coutume, que plusieurs
+ne passeroient pas, du moins à les voir, si on leur offroit la Thiare.
+
+Comment imaginer après cela que les États Généraux ont éteint le droit
+de Patronage? le dire, ce seroit leur faire injure: ils n'ont point
+oublié que les Actes du Concile de Trente ont été un des principaux
+sujets des troubles, & que l'obstacle le plus fort à leur publicité,
+a été les cris des Patrons Laïcs, qui se sont plaint hautement des
+atteintes qu'ils donnoient à leurs droits. On a lu plus haut le
+sentiment des États sur cette matière. Il est en même tems plus vrai,
+que le Souverain a le pouvoir de casser, par de bons motifs le choix
+du Patron: ce droit comme tous les autres, qu'exercent les Sujets, est
+soumis au pouvoir des Loix; ajoutez encore l'information du Peuple, &
+l'Ordination des Évêques, la destruction de l'Église ne sera pas moins
+à craindre de la part des Patrons, que de la part des hommes les plus
+grossiers.
+
+Je finirai par deux réflexions, l'une que la Loi divine n'a confié aux
+Magistrats inférieurs aucune autorité sur la Religion: ils tiennent du
+Prince celle dont ils sont revêtus, & je l'ai expliqué ailleurs. Joseph
+le Décurion, & le Proconsul Sergius n'étoient pas plus dans l'Église
+que tout Fidèle, parce que ni l'un ni l'autre n'avoient reçu ou de
+l'Empereur ou du Grand Sanhédrin aucun pouvoir d'ordonner de la
+discipline: or personne ne doit s'arroger l'autorité du glaive ni même
+d'une partie du glaive.
+
+L'autre observation est, que comme la protection de l'Église est la
+portion la plus précieuse de la Puissance absolue; c'est agir sagement
+que d'en faire part rarement aux Magistrats, & si les circonstances
+obligent le Souverain de la communiquer, que du moins il ne se repose de
+cet important devoir, que sur les puissances qui approchent le plus de
+sa personne. Dès qu'on interdit aux Juges des Villes la connoissance
+des Monnoies & des Domaines, & qu'on forme pour ces matières des Cours
+supérieures, à plus forte raison il intéresse la sûreté publique & la
+dignité de l'Église, que sa discipline ne dépende point des Tribunaux
+inférieurs: en France les Appels comme d'abus se portent directement aux
+Parlemens, & autrefois en Hollande au Sénat de la province.
+
+Ces commissions, qui concernent l'Église, ne doivent point être mises
+entre les mains de gens qui ne la reconnoissent pas. Pour cette raison
+il étoit défendu aux Juifs & aux Chrétiens de porter leurs différends
+particuliers devant des Juges qui ne professoient pas leur Religion: il
+seroit donc honteux que les dogmes de Foi, ou les playes de l'Église,
+fussent dévoilés à des hommes qui ne sont pas ses enfans.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
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+Politique sur les choses sacrées, by Hugo Grotius
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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