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This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica). + + + + + + + TRAITÉ + DU + POUVOIR + DU + MAGISTRAT POLITIQUE + SUR LES CHOSES SACRÉES; + + _Traduit du Latin de Grotius_. + + A LONDRES. + + 1751 + + + +AVANT-PROPOS. + +LE TRAITÉ DE GROTIUS, intitulé, _le Pouvoir du Magistrat politique sur +les choses sacrées_, a eu en Latin plusieurs éditions fort rapides, sans +qu'aucun Traducteur ait songé à en donner une Version Françoise. Cet +Ouvrage roule pourtant sur des objets aussi intéressans, que son _Droit +de la Paix & de la Guerre_, & il s'y livre moins aux questions de pure +spéculation. Mais soit que l'on ait redouté la Doctrine à cause de la +Religion que l'Auteur professoit, soit qu'on l'ait encore trouvé plus +abstrait, il n'a point paru jusqu'à présent dans la Langue la plus +familière, & que Grotius avoit adoptée en quelque sorte par le séjour +qu'il avoit-choisi en France. + +Monsieur de Barbeyrac, dont les veilles ont illustré ce profond +Publiciste, consulté en 1732 sur le projet déjà fort avancé de traduire +ce morceau précieux, répondit par une Lettre très-ample le 18 Janvier +1733, de Groningue, où il étoit alors Professeur, après avoir enseigné +long-tems à Lauzanne. On ne raportera ici que l'article qui concerne ce +Traité particulier. + +«Les Libraires m'ont également sollicité plus d'une fois de traduire le +Traité dont vous parlez, _de Imperio Summarum Potestatum circa sacra_, +mais j'ai refusé ces propositions & bien d'autres que l'on m'a faites. +Un seul homme ne peut pas tout, & je crois n'a voir pas à me reprocher +d'être demeuré oisif. Grotius & Puffendorf m'ont coûté une peine qu'on +ne sçauroit bien comprendre, qu'en essayant quelque chose de semblable; +et on verroit plus de productions utile qu'il n'en paroît, si ceux qui +on les talens & les secours qui me manquent, vouloient s'engager à +d'aussi grands travaux que j'en ai essuyés, sans en tirer gueres d'autre +récompense, qui puisse être appellée telle, que la satisfaction de +faire ce que j'ai pu pour rendre service au Public; & le plaisir de +m'appercevoir que les gens de bon goût n'ont pas désapprouvé mes +efforts. Je suis bien aise qu'un de vos amis pense à donner une +Traduction du Grotius sur la Puissance ecclésiastique. A l'égard de ce +que vous me demandez sur Grotius et ses Ouvrages, outre ce que j'ai dit +dans ma Préface sur le Droit de la Guerre et de la Paix, & ce que l'on +trouve dans le Dictionnaire de Bayle, & dans le Tome XIX. des Mémoires +du Pere Niceron, je ne puis vous indiquer qu'un Livre, imprimé en 1727. +à Hall en Saxe, sous le faux titre de Delft en deux vol. in-8°. sous +ce titre: _Hugonis Grotii Belgarum Phoenicis Manes, abiniquis +objectationibus vindicati: accÉdit scriptorum ejus tum Éditorum, tum +inÉditorum conspectus &c._ Quoique le Livre soit fort à l'Allemande, & +que l'Auteur ne soit pas toujours exact, il peut être fort utile...» + +M. de Barbeyrac indique des sources générales & particulieres à +qui voudroit étudier davantage le génie vaste du Sçavant, qui, +indépendamment de ses amples connoissances, a joué un rolle dans sa +Patrie. Ce précis servira d'introduction à la Traduction que l'on offre +aujourd'hui. Elle a été entreprise il y a plus de vingt ans; on ne l'a +chargée ni de notes ni de commentaires comme la plupart des Versions +de Grotius. La fidélité du texte n'est pas douteuse, puisque plusieurs +éditions Latines sont copiées les unes sur les autres, & que des +remarques, de quelqu'espèce qu'elles fussent, seroient superflues. +L'accueil du Public fixera le succès qu'a lieu de se promettre la plume, +qui a consommé la tâche de M. de Barbeyrac. + + + +TABLE DES CHAPITRES. + + +CHAPITRE I. _Le Pouvoir du Magistrat politique s'étend sur les choses +sacrées._ + +CHAP. II. _Le Pouvoir sur les choses sacrées, & la Fonction sacrée sont +distincts._ + +CHAP. III. _A quel point se rapprochent les choses sacrées & profanes, +par rapport au Pouvoir absolu._ + +CHAP. IV. _Solution des objections contre le Pouvoir du Magistrat +politique sur la Religion._ + +CHAP. V. _Du Jugement du Magistrat politique sur la Religion._ + +CHAP. VI. _De la manière de bien exercer le Pouvoir sur la Religion._ + +CHAP. VII. _Des Conciles._ + +CHAP. VIII. _De la Législation sur les choses sacrées._ + +CHAP. IX. _De la Jurisdiction sur les choses sacrées._ + +CHAP. X. _De l'Élection des Pasteurs._ + +CHAP. XI. _Des Fonctions non absolument nécessaires dans l'Église._ + +CHAP. XII. _Comment le Magistrat politique substitue & délègue en ce qui +concerne la Religion._ + + + +TRAITÉ DE GROTIUS + +_Du pouvoir du Magistrat politique sur les choses sacrées._ + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +_Le pouvoir du Magistrat politique s'étend sur les choses sacrées._ + +J'appelle Magistrat politique, la personne, ou l'Assemblée qui gouverne +tout un Peuple, & qui n'a que Dieu au-dessus d'elle. Je ne considère +donc point ici le pouvoir en lui-même, lorsque je me sers du terme +Magistrat politique, quoiqu'on ait coutume de l'y appliquer; mais je le +donne à celui qui est revêtu du pouvoir, selon l'expression des Latins +& des Grecs. Ainsi parle l'Apôtre de ces Puissances éminentes, qu'il +qualifie de Princes & de Ministres de Dieu: il y désigne clairement les +personnes & non leurs fonctions. Ainsi, l'Apôtre S. Pierre reconnoît +cette supériorité dans les Rois, pour faire sentir combien ils différent +des Puissances inférieures. Le vulgaire nomme aussi Magistrat politique, +cette Puissance contre la signification ordinaire du mot Latin; «car +chez les Romains le nom de Magistrat étoit prodigué aux Tribunaux +inférieurs». + +J'ai dit la Personne ou l'Assemblée, parce que j'y comprens non +seulement les Rois, que la plupart des Auteurs croyent absolus, mais +encore les Grands dans une République aristocratique. Que ce soit le +Sénat, les États, ou tout autre nom qui a la Puissance suprême, le +Magistrat politique doit être un, non de nature, mais de conseil. Je +prens ici le pouvoir dans une signification plus étendue; ce n'est pas +en ce qu'il est opposé à la Jurisdiction, mais en ce qu'il la renferme, +& qu'il est le droit de commander, de permettre & de défendre. + +J'ajoute que le Magistrat politique n'est soumis qu'à Dieu seul. Ce +mot de Puissance souveraine prouve qu'il n'a aucun supérieur parmi les +hommes. Optat de Mileve soutient contre Parmenianus, l. 3. que Dieu qui +a élevé l'Empereur, est seul au-dessus de lui; & Tertullien s'adressant +à Scapula, «Nous honorons l'Empereur ainsi & autant qu'il nous est +permis & qu'il lui est avantageux: Nous l'honorons comme le premier +homme après Dieu, & au-dessus de Dieu seul; sûrement il nous approuvera, +lui qui est le maître de tous; & qui n'a que Dieu seul pour supérieur. +Ce pouvoir immédiatement au-dessous de Dieu, est chez les Grecs +l'autorité; la domination absolue, chez Aristote; chez Philon le plus +grand pouvoir; & la force chez d'autres Auteurs. Quelques Latins l'ont +nommé Majesté; mais ce terme caractérise plutôt la dignité dont le +Magistrat politique est décoré qu'il ne marque sa puissance.» + +Le pouvoir du Magistrat politique ainsi défini, enveloppe & le temporel +& la Religion. La preuve en est simple, d'abord la matière qui exerce la +Puissance souveraine est une. «Le Magistrat politique, dit S. Paul, est +le Ministre de Dieu, le vengeur de celui qui a été lésé.» Ce nom de +lésion renferme tout crime qui se commet contre les choses sacrées; +puisque toute façon de parler indéfinie a la même force qu'auroit une +expression générale. «Selon Salomon, le Roi assis sur le Trône de +Justice, dissipe par son regard toute espèce de mal.» Le peuple Juif +promet à Josué l'obéissance qu'il avoit jurée à Moyse. + +«Aristote observe que les loix statuent sur tout.» Une similitude +confirmera cette proposition. L'autorité d'un père de famille a des +bornes plus étroites que celles du Magistrat politique; cependant il est +dit: «Enfans obéissez en tout à vos pères.» Le Sacré n'en n'est point +excepté. Les Saints Pères raisonnent de même, lorsque du passage de S. +Paul qui veut que «tout homme soit soumis au Souverain, ils concluent +que le Ministre du Seigneur y est assujetti; quand ce seroit un Apôtre, +Évangéliste, ou un Prophète,» s'écrie S. Chrysostome. Saint Bernard dans +une lettre à un grand Archevêque, «s'il embrasse toute puissance & même +la vôtre, qui vous séparera de l'universalité?» + +En effet, sous quel prétexte soustrairoit-on quelque chose du pouvoir +du Magistrat politique? Ce qu'on en détacheroit, ou n'obeïroit à aucune +autorité humaine, ou obéïroit à une autorité autre que la souveraine; +outre qu'il seroit difficile de démontrer que cette portion seroit +affranchie, on introduiroit une anarchie, que n'admet point un Dieu, qui +a rangé dans un si bel ordre les choses naturelles & morales. Gratifier +une autre Puissance de ce qui appartient au Magistrat politique, ce +seroit asservir un seul Peuple à deux Puissances, distinctes: maxime +contraire à l'essence du Souverain, & qui y répugne toutes les fois que +ce mot se prend non-seulement dans le sens négatif, mais dans le sens +affirmatif. Telle est, dit Tertullien, la condition du Souverain que +rien ne l'égale, loin de le surpasser. Les Saints. Pères se sont +heureusement servi de cet argument, «que la Puissance souveraine ne peut +être qu'une» pour détruire, la multitude des faux Dieux. + +La force d'un État s'oppose aussi à la multiplicité des Souverains; de +même que dans l'homme il est une volonté qui fait mouvoir les membres, +& préside à leurs opérations, de même une seule autorité inspire +le mouvement au Corps civil; l'art prend la nature pour modèle; la +République est une, à cause du Magistrat politique qui la gouverne. La +vérité de cette proposition se tire des effets, par lesquels on juge +ordinairement des puissances & des facultés. «La suite naturelle +du pouvoir est l'obligation & la coaction.» Or s'il y a plusieurs +Souverains, il peut y avoir des ordres contraires, ou qui renferment +quelque contrariété; mais toute obligation ou coaction contraire sur la +même matière répugne & produit ce que les Rhéteurs appellent «combat de +nécessité». L'une cesse d'obliger; c'est pour cela que Dieu a voulu que +le pouvoir du pere de famille, le plus conforme à la nature & le plus +ancien, disparut à la vue du Magistrat politique & lui obéît. Il +apprenoit sans doute aux hommes que «ce qui devoit être Souverain ne +pouvoit être plus d'un». + +Quelqu'un peut-être répondra que les actions sont distinctes, les unes +contentieuses, les autres militaires, les autres Ecclésiastiques, & que +suivant leurs différens objets, la puissance souveraine est divisible. +De-là on inférera qu'un homme commandé par trois maîtres pour aller +au même moment au Palais, à la Guerre, à l'Église, seroit contraint +d'exécuter les ordres de tous, obéissance impossible, d'où Tacite a +judicieusement dit: «tous ordonnent, personne n'exécute.» + +Si les Souverains ne sont plus égaux, ils exerceront une puissance par +degrés; l'inférieur cédera au Supérieur, & il sera toujours vrai que la +Magistrature politique ne sera point partagée à plusieurs par portions +égales. «Personne, dit la Sagesse divine, ne peut servir deux maîtres. +Un Royaume divisé sera dissipé, la domination de plusieurs n'est pas +bonne, & tout pouvoir ne peut souffrir d'égal.» + +Ces malheurs ne sont point à craindre pour les États qui n'ont qu'un +maitre; comme plusieurs sujets ont chacun leur département, ou peut-être +travaillent au même; le Souverain les subordonne de façon que l'harmonie +n'en est point altérée. Des Souverains qui gouverneroient ensemble ne +goûteroient point cet arrangement, puisque celui qui élit est au-dessus +de l'élu, & enfin cela iroit à l'infini. + +Au reste cette opinion s'évanouit dès que l'on convient que Dieu est «le +Législateur universel». La législation est alors nécessaire selon chaque +chose; c'est-à-dire une déclaration spéciale suivant les circonstances; +comment sans cela sauver une sédition? Or il est constant, «que Dieu ne +fait point cette déclaration selon chaque chose.» D'autres ajoutent que +les Princes ne peuvent point promulguer des loix, qu'ils n'ayent avant +obtenu le consentement des États. Ils ne font point attention aux +Gouvernemens où cela se pratique, Gouvernemens où la Magistrature +politique n'est point entre les mains des Rois, & où elle est unie aux +États, ou à ce Corps que forme le Roi & son Peuple. + +Consultez Bodin, Suarès, Vittoria & tant de fameux politiques. Ne +seroit-il pas ridicule de voir un homme Magistrat politique, & n'oser +commander quelque chose, parce qu'un particulier le défendroit ou s'y +opposeroit. C'est pourquoi l'universalité qui occupe le Souverain +s'appelle l'art de règner. «Platon la nomme tantôt royale, tantôt +civile, tantôt l'art de commander de son droit, c'est-à-dire la +maîtresse de tous les arts. Aristote soutient qu'elle est la première & +la plus grande. Philon dans le vie de Joseph, l'art des arts, la science +des sciences, d'autant qu'il n'est nul art, nulle science qu'elle ne +commande & qu'elle n'employe.» + +La fin de cette science répond parfaitement à l'universalité de sa +matière. Saint Paul déclare que le Magistrat politique «est le Ministre +de Dieu pour accomplir le bien.» Il explique ailleurs que les Rois «ont +été établis, afin que les hommes coulent des jours doux & tranquilles, +non-seulement dans l'honneur, mais encore dans toute la piété. Telle est +la vraie félicité d'un Peuple, qu'il aime son Dieu, qu'il en soit aimé, +qu'il le reconnoisse pour son Roi, que Dieu l'avoue pour son Peuple. +Heureux, s'écrie Saint Augustin, les Princes qui employent leur +puissance à étendre le culte de Dieu.» + +Les Empereurs Théodose & Honorius l'avoient prévenu dans une lettre à +Marcellin: «tous nos travaux guerriers, toutes nos constitutions ne +tendent qu'à affermir dans nos sujets le culte du vrai Dieu.» + +Théodose écrit à S. Cyrille, que le devoir de Cesar est que les Peuples +vivent non seulement dans la paix, mais encore dans la piété. Isidore de +Peluse donne le même but au Sacerdoce, & à la Magistrature politique, je +veux dire le salut des sujets. Ammian y souscrit, «le pouvoir souverain +n'est autre chose, comme les Sages le définissent, que le soin du +salut du prochain.» L'Auteur enfin de la conduite des Princes, ouvrage +attribué à S. Thomas, prétend que la principale fin qu'un Prince doit +se proposer, pour lui & pour ses sujets, est la félicité éternelle, +qui consiste à voir Dieu; & comme c'est le bien le plus parfait, tout +maître, tout Roi, ne doit rien épargner pour le procurer à ses sujets. + +Quoique les divins Oracles dévelopent ces maximes, elles n'ont point été +ignorées des hommes guidés par la lumière naturelle. Chez Aristote, une +République a des fondemens sûrs, dont les principes font bien agir & +vivre heureux. La paix extérieure de la société n'est donc pas l'unique +point de vue de l'administration publique, il faut veiller sur le bien +de chaque particulier, qu'Aristote distingue en actif & en contemplatif. +«Le genre de vie le meilleur, continue ce Philosophe dans un endroit +remarquable à la fin des Eudemies, est celui qui attache l'homme à la +considération de Dieu, & le plus dangereux, celui qui le détourne de son +culte.» Ainsi toutes les voyes qui impriment la vertu dans les hommes, +étant les choses sacrées, & le Magistrat politique étant obligé +d'embrasser ces voyes, il s'ensuit que son pouvoir doit envelopper les +choses sacrées; la nécessité de la fin, donne un droit incontestable sur +les moyens qui y conduisent. + +L'autorité de la Loi divine n'affoiblira point ces preuves tirées de la +nature de la chose; elle prescrit aux Rois l'observation de la Loi, le +culte du Seigneur, l'adoration de Jesus-Christ. Ce Commandement ne les +regarde pas seulement en tant qu'ils sont hommes, (il les obligeroit +autant que les particuliers) mais en tant que Souverains, il leur impose +un devoir propre, du Souverain, c'est-à-dire, d'exercer leur pouvoir sur +la Religion. S. Augustin ne le dissimule pas; ses propres expressions +auront plus de poids. + +«Les Rois instruits des Commandemens de Dieu, le servent comme Rois, +quand leurs Édits ordonnent le bien & détournent du mal qui altère la +société humaine & la Religion: il écrit ailleurs, comment les Rois +servent-ils Dieu dans la crainte? en réprimant & punissant par une +sévérité religieuse, ce qui se pratique contre l'ordre de Dieu. Leurs +devoirs sont autres comme hommes, autres comme Rois. Hommes, ils vouent +une obéissance aveugle à sa Loi. Rois, ils tiennent la main à l'étroite +observation des Loix; ils se modèlent alors sur le Roi Ezéchias, qui +renversa les bois sacrés & les temples des idoles; qui abatit tout ce +qui avoit été élevé au mépris des ordres de Dieu; sur le Roi Josias, qui +suivit les mêmes traces; sur le Roi de Ninive, qui invita cette Ville à +appaiser le Seigneur par un jeûne universel; sur Darius, qui sacrifia +ses idoles à Daniel, & fit jetter ses ennemis dans la fosse aux +lions; sur Nabuchodonosor, qui défendit à ses sujets, sous des peines +terribles, de blasphémer Dieu. Voilà le culte que les Rois rendent au +Seigneur, comme Rois, & qu'ils ne pourroient lui rendre, s'ils n'étoient +pas Rois.» Voilà cette protection que Dieu a annoncée à son Église par +le Prophète. S. Augustin a bien remarqué que ces Rois sont coupables, +qui n'ont point dissipé, ni étouffé les abus qui couvroient les +préceptes de Dieu, & que ceux au contraire qui y ont travaillé sans +relâche, recevront mille bénédictions. «Que les Princes du siècle +sçachent, ajoute S. Isidore de Séville, qu'ils rendront compte à Dieu de +l'Église que J. C. leur a confiée, soit qu'ils conservent dans toute sa +vigueur la paix & la discipline de l'Église, soit qu'ils en souffrent +l'altération. Dieu qui la laisse à leur puissance, leur en demandera +un compte exact;» & l'évêque Léon surnommé Auguste, n'a pas eu tort de +dire: «Princes, pensez sans cesse que vous avez la puissance, plus pour +veiller sur l'Église, que pour le gouvernement de vos États.» + +La tradition de l'Église & les constitutions des Empereurs les plus +zélés viennent après la Loi de Dieu. Chaque partie de ce Traité fera +connoître le pouvoir qu'ils ont exercé sur la Religion. L'Historien +Socrate comprend tout en peu de mots. «Aussitôt que les Empereurs eurent +embrassé la Religion Chrétienne, les affaires de l'Église dépendirent +d'eux.» Joignez-y le passage d'Optat de Mileve. La république n'est pas +dans l'Église, mais l'Église dans la république, c'est-à-dire, dans +l'Empire Romain. + +Une ancienne Inscription qualifie Constantin d'Auteur de la Religion & +de la Foi. L'Empereur Basile comparant l'Église à un Vaisseau, dit, +«que Dieu lui en a remis le Gouvernail». On rapporte un écrit du Pape +Eleuthere, qui en parlant des affaires de la Religion, «traite le Roi +d'Angleterre de Vicaire de Dieu dans ses États». Un Concile de Mayence +nomma Charlemagne l'Administrateur de la Religion. + +Les Confessions de Foi des Églises réformées de ce siècle & du +précèdent, ne s'écartent point de ce sentiment. Selon la Confession +Hollandoise, «le devoir du Magistrat est de maintenir & la Police +civile, & la conservation du Ministre sacré, de veiller à la propagation +de la Foi, & sur-tout à faire tellement dispenser par-tout l'Evangile +qu'il soit libre d'honorer & d'adorer Dieu suivant sa parole.» + +La Confession des Suisses, postérieure à celle-ci, porte, «que le +Magistrat conserve précieusement la parole de Dieu, qu'il combatte tout +dogme contraire, & qu'il conduise le Peuple, confié à ses soins, par des +Loix qui ne respirent que la parole de Dieu». + +La Confession de Bayle, veut «que le Magistrat soit attentif surtout +à ce que Dieu soit sanctifié, & son Royaume reculé; que soumis à sa +volonté sainte, il s'efforce d'arracher la racine du péché. Si ce devoir +étoit imposé aux Princes Payens, combien doit-il être cher à un +Prince Chrétien qui est Vicaire de Dieu? L'Église Anglicane frappoit +d'excommunication ceux qui osoient soutenir, que les Rois d'Angleterre +n'avoient pas la même autorité dans le spirituel que les Rois chez les +Hébreux.» + +Brentius sur l'an 1555 examine, avec plus d'étendue, ce droit & ce +devoir des Princes dans les Prolégomènes sur l'Apologie du Duc de +Wirtemberg. Hamelmannus le développe dans un livre fort utile, qu'il mit +au jour l'an 1561. Il seroit ennuyeux de transcrire ici ce qu'en disent +Musculus, Bucer, Jewel, Wittaker, le Roi d'Angleterre, l'Évêque d'Elie, +Burhil, Casaubon, Pareus. Les Politiques sont d'accord avec les +Théologiens. Le mérite supérieur de Melchior Goldaste lui a assigné un +rang distingué parmi les Politiques. Cet Auteur démontre dans plusieurs +gros volumes le droit du Magistrat politique sur les choses sacrées. +Tous ceux enfin qui ont donné quelque écrit digne d'être lu, touchant +le Gouvernement, attestent que ce droit sur les choses sacrées, est non +seulement une portion du pouvoir souverain, mais qu'elle en est la plus +précieuse, & la plus considérable. + +Qu'on ne s'imagine pas que cette opinion soit particulière aux anciens +Chrétiens, ou aux Réformés; les autres nations l'ont tellement adoptée, +qu'elle est au nombre des loix que la raison a dictées au genre humain, +avant que le culte eut changé. Les premiers siècles l'ont transmis aux +seconds, & d'eux elle est parvenue, par une longue succession de tems, à +leurs neveux. + +La maxime fondamentale de la République chez Aristote, est l'inspection +universelle sur les choses divines. Plutarque lui donne la première +place dans la constitution des loix. Un Philosophe de la secte de +Pytagore veut que le meilleur soit honoré par le meilleur, & le plus +éminent par le Souverain. Les anciens Législateurs. Charondas & Zeleucus +l'ont confirmé par leur exemple. Les douze Tables, dressées sur les +Loix Grecques, & qui sont la base du Droit Romain, porterent plusieurs +règlemens sur la Religion: ce qui fit dire avec raison au Poëte Ausone, +«que les douze Tables contiennent trois Droits différens, le Sacré, le +Civil, & le Public». + +D'où il est évident, que quand l'Empereur Justinien n'a parlé que de +deux Droits, le Civil & le Public, il a renfermé le Droit Sacré sous +le nom de Droit Public, qu'il distingue ailleurs en Droit Civil, Droit +Public, & Droit Divin. La première partie de son Code est toute des Loix +sacrées & publiques: les Loix sacrées ferment les titres du Code +de Théodose, d'où naît encore la définition que donne Ulpien de la +Jurisprudence, non de celle du Bareau, qui est placée entre les Arts +inférieurs, mais de l'interprète des Loix qui domine la Jurisprudence +du Bareau & les autres Arts; il l'a définie la connoissance des choses +divines & humaines. «D'accord avec Crisippe, qui a écrit, que la Loi +étoit la Reine des choses divines & humaines. Ce passage de Justinien y +a beaucoup de rapport. Rien n'est plus précieux que l'autorité des Loix, +elle range dans un bel ordre les choses divines & humaines, & elle +proscrit toute iniquité.» + +Je n'ai garde de passer sous silence l'aveu de Suarès. «L'expérience +continuelle des hommes prouve, que quoique l'on ait partagé à différens +Magistrats la connoissance des choies civiles & sacrées, parce que la +variété des actions demandoit cette division, cependant la puissance +souveraine de ces deux objets, la législation sur-tout est réservée au +Magistrat politique. On lit dans l'histoire que le Peuple Romain n'a +point cessé de confier ce pouvoir aux Rois & aux Empereurs, & je présume +que cet usage est en vigueur chez les autres nations. Il ajoute de S. +Thomas d'Aquin, que le Magistrat politique, sous la Loi naturelle, avoit +le soin du culte & de tout ce qui concernoit la Religion;» & il insinue +d'après Cajetan, qu'il en étoit ainsi, & chez les peuples plongés dans +les ténèbres du paganisme, & chez ceux qui, guidés par la seule lumière +naturelle, adoroient le vrai Dieu. + +«La coutume universelle, poursuit Suarès, déclare bien le voeu de la +nature; il semble, à la vérité, que S. Thomas & Cajetan, sont persuadés +que les Législateurs ne rapportoient qu'à la paix publique tout ce soin +qu'ils prenoient de la Religion; mais outre qu'il est difficile de +fonder cette opinion, elle est à peine vraisemblable; car les saints +Pères ne ne nous permettent point de douter qu'un des principaux points +de la Religion des Gentils étoit que la Sagesse divine distribuoit aux +hommes, après leur mort, des peines & des récompenses.» Le témoignage +du comique Diphile est si clair, qu'il ne seroit pas possible d'y rien +ajouter de plus précis. Nombre d'Auteurs dignes de foi ont attesté ces +principes chez les Égyptiens, les Indiens, les Germains, les Gaulois, +les Thraces, les anciens Italiens: pourquoi penser qu'aucun Législateur +ne s'est proposé cette fin? «Convaincus que l'on est avec S. Augustin, +que plusieurs, hors la famille d'Abraham, ont cru & ont espéré en la +venue de J. C. quoique l'Écriture Sainte ne le marque que de Job, & d'un +petit nombre de Fidèles.» + +Outre cette fin première & principale, qui appelle nécessairement le +Magistrat politique à la connoissance de la Religion, il en est une +autre: c'est que la Religion contribue beaucoup à la tranquillité & au +bonheur public, & ce par deux motifs, dont le premier vient de la divine +Providence. + +En effet, la solide piété a l'espérance de la vie future & de la vie +présente. «Cherchez d'abord le Royaume des Cieux, & le reste vous sera +accordé. L'ancienne Loi promettoit aux Princes religieux un regne +heureux, l'abondance, la fécondité, la victoire, & toutes les autres +prospérités, tandis que les impies sont maudits de Dieu.» Ces promesses +n'ont point été cachées aux nations dans ces siècles malheureux, où +ennemies de Dieu, elles étoient livrées à l'aveuglement du Paganisme: +témoin ce trait d'Homere: «Votre gloire est semblable à celle d'un +Roi irréprochable, qui, honorant les Dieux, dispense la justice à ses +sujets; la terre devenue riche, se pare de tous ses biens; les arbres +rompent sous les fruits; les troupeaux nombreux multiplient dans les +vastes campagnes; les mers sont couvertes de poissons; enfin le bonheur +des peuples est le fruit de la sagesse du Prince & de la douceur de son +Gouvernement.» + +«Tout prospère à ceux qui servent les Dieux, avoue Tite-Live, & tourne +mal à ceux qui les méprisent.» «Vous règnez, dit Horace, parce que vous +vous reconnoissez inférieurs aux Dieux.» «Ces Dieux, observe le même +Poëte, négligés en Italie, se sont vengés d'elle.» Valère Maxime n'est +point surpris surpris que «la bonté des Dieux ait travaillé sans cesse +à l'accroissement & à la conservation de l'Empire Romain, parce qu'on y +célébroit avec scrupule les moindres cérémonies de la Religion.» + +Est-il nécessaire de citer des Auteurs Chrétiens? il est sur ce point +des Constitutions de Constantin, de Théodose, de Justinien. Un seul +endroit d'une Lettre de l'Empereur Leon à Marcian suffit. «J'ai, dit +ce Prince, beaucoup à vous féliciter de votre attention singulière à +maintenir la paix de l'Église; je juge par cette conduite, que vous avez +autant à coeur la tranquillité du Gouvernement que celle de la Religion. +Plusieurs passages de Platon ont le même sens.» + +L'autre raison se tire de la nature & de la propre force de la Religion, +qui rend les hommes doux, soumis, fidèles à leur patrie, justes & +scrupuleux. Qu'une République est heureuse, animée de tels Citoyens! La +Religion chez Platon est «le boulevard de la Puissance, la chaîne des +Loix, & de de l'exacte discipline». Chez Cicéron, c'est «le fondement +de la société humaine». Chez Plutarque, «le lien de toute Assemblée, la +base des Loix»; d'où il avance qu'on édifieroit plus aisément une Ville +sans terrain, qu'on ne formeroit une République sans une Religion, ou +qu'on ne la soutiendroit si elle étoit formée sans elle. «Plus mes +Sujets, dit Cyrus, dans Xenophon, respecteront les Dieux, moins ils +attenteront à ma personne, & moins ils se déchireront entr'eux.» +Aristote insinue «qu'un Roi que ses Sujets voyent l'ami des Dieux, loin +d'avoir à redouter de son peuple, il en acquiert une vénération plus +profonde.» + +Si la fausse Religion contribue beaucoup à la paix extérieure, parce que +la superstition domine avec plus d'empire, plus la Religion est vraie, +plus les effets en sont certains. Philon a heureusement imaginé que le +culte d'un seul Dieu, est comme un philtre très-prompt, & qu'il forme le +noeud indissoluble de la Charité. Plusieurs Pères, & sur-tout Lactance +l'adapte à la Religion Chrétienne. Ses ennemis les plus déclarés +conviennent, Pline entr'autres, «qu'elle lie ses Sectateurs par serment +à ne commettre ni vols ni brigandages, à tenir leur parole, à ne point +dissimuler un dépôt confié.» Ammian Marcelin ajoute «qu'elle n'enseigne +rien que de juste & de doux, & suivant Zozime, elle triomphe de tout +péché infâme.» + +Ce seroit un erreur de croire que la Religion sert à la République, +seulement en ce qu'elle prêche une vie réglée, & la confirme par des +promesses & des menaces; ses Dogmes & ses Rites ont encore une liaison +étroite avec les moeurs & la félicité publique. Xenophon est peut-être +trop subtil au sentiment de Galien, quand il soutient qu'il est +indifférent pour les moeurs que Dieu soit corporel ou non. La vérité +apprend que Dieu étant Esprit, «il faut l'adorer en esprit. Séneque +avoue que le culte le plus agréable aux Dieux est un esprit droit; les +Philosophes enseignent que Dieu étant partout il ne faut rien commettre +de honteux;» & dès que Dieu connoit l'avenir, rien ne peut arriver au +Juste qui ne lui soit salutaire. Tibère n'avoit point de religion, au +rapport de Suetone, il attribuoit tout au destin. + +Platon, approuvé des Saints Pères, dit avec raison, «qu'une République +bien réglée ne devoit point souffrir qu'on débitât que Dieu est auteur +du mal, que cette opinion est impie & dangereuse pour un État. Silius +Italiens qui écrit que la source de crimes des mortels ne vient que +d'ignorer la nature des Dieux, raisonnoit juste en l'expliquant de +Dieu. Il est dangereux, continue Platon dans son second livre de la +République, de tolérer ceux qui inventent des cultes nouveaux. C'est une +peste que ces gens qui espèrent par de petites expiations; le pardon +de leurs péchés; & d'autres auteurs disent la même chose touchant les +Cérémonies Eleusines, & les Baccanales.» + +Des raisons moins fortes engagent encore le Magistrat politique à ne +point se désaisir du pouvoir souverain sur la Religion, sans un danger +évident de l'État: combien de Prêtres échauffés exciteroient des +troubles, s'ils n'étoient retenus. Aussi Quinte-Curce disoit qu'une +multitude prévenue par un phantôme de Religion, écoutoit plus la voix +des Prêtres que celle de ses chefs. Les Rois, les Empereurs d'Asie, +d'Afrique & d'Europe en ont fait une triste expérience. Ouvrez les +Annales des Nations, les exemples s'y multiplient. + +Un second motif est que le changement de Religion ou de Liturgie, que +le consentement ou une nécessité pressante n'aura point provoqué, remue +tout un État, & le met souvent à deux doigts de sa perte: ceux qui +veulent pénétrer les choses divines entrainent volontiers leurs +Sectateurs à suivre les Loix étrangères. La tradition de tous les tems +éclaire cette vérité, & si des Édits sévères ne répriment la curiosité +des Peuples, la forme d'une République souffre de cruels changemens. + +Ces deux dernières observations ont tant de poids, que les Auteurs qui +interdisent au Magistrat politique la connoissance de la Religion, en ce +qui concerne le salut des âmes, la lui soumettent quant à la discipline +ecclésiastique. Entre les plus célèbres de la Communion Romaine sont +Jean de Paris, François Vittoria & dernièrement Roger Widdrington; Jean +de Paris s'exprime de la sorte: «Il est permis au Prince de repousser +l'abus du glaive spirituel, même par le glaive temporel, sur-tout +lorsque le maniement du glaive spirituel entraîne la ruine de l'État +dont le soin est confié au Souverain, autrement en vain porteroit-il le +glaive.» François Vittoria dit: «Le Gouvernement civil est parfait, & +se suffit. Donc de sa propre autorité, il peut se défendre contre toute +insulte; & ensuite les Princes maintiennent leurs États, ou en se tenant +sur la défensive, ou en agissant avec autorité.» + +Widdrington, dans son Apologie, soutient que s'il arrive que la +Puissance spirituelle use du glaive spirituel pour attaquer la Puissance +temporelle, elle dépend alors accidentellement du Magistrat politique, +qui a le pouvoir en main, & qui par conséquent a l'autorité sur toutes +les actions externes qui troublent la paix temporelle. Le même Auteur +dit encore: «L'injuste administration des foudres spirituelles, par +exemple, une excommunication lancée imprudemment contre un Prince, ou un +interdit jetté sur son État mal-à-propos par un Évêque qui est Sujet +de ce Prince, se porte devant le Tribunal du Souverain; c'est un +crime d'État qui en altère la paix, & qui fomente les séditions & les +désordres.» Dans la dissertation imprimée postérieurement, il déclare +que «le Gouvernement est parfait & se suffit, donc de sa propre autorité +il peut repousser tout outrage, & l'abus du glaive spirituel, même par +le glaive temporel, pour peu que l'injure intéresse le repos de la +République dont le soin regarde le Souverain.» + +Il assure dans sa réponse à Suarès, que «les Rois ont le pouvoir de +bannir & de punir les crimes spirituels comme crimes temporels, & +pernicieux à la tranquillité de l'État.» Cet Auteur semble approcher +plus de la vérité dans un autre endroit de cet ouvrage, en disant: «Ce +seroit le moment d'examiner si l'autorité coactive des Princes Chrétiens +doit connoître, & attacher des peines temporelles aux crimes spirituels, +non seulement en ce que leurs funestes effets seroient extérieurs & +altéreroient la tranquillité civile, mais en ce qu'ils sont spirituels, +& qu'ils combattent l'Église que Dieu a mise sous la protection des +Princes.» + + + +CHAPITRE II. + +_Le pouvoir sur les choses sacrées, & la fonction sacrée sont +distincts._ + +Quoique tout homme, un peu éclairé, ne puisse ignorer, combien différent +le pouvoir & la fonction de celui qui y est soumis, je suis bien aise +cependant d'en prévenir le lecteur, parce qu'il est des esprits qui se +plaisent à répandre des nuages obscurs sur les choses les plus claires. + +A en croire Aristote, ce n'est pas à un Architecte comme Architecte de +mettre la main à l'oeuvre; son office est de distribuer l'ouvrage à +chaque ouvrier, pour exécuter son plan. De même, le Magistrat politique +n'exécute point les ordres qu'il donne, mais il commande, & l'on doit +exécuter ce qu'il ordonne. + +Les fonctions soumises au pouvoir souverain sont de deux sortes, les +unes le sont d'essence & de subordination, comme l'effet dépend de sa +cause; les autres fonctions lui sont seulement subordonnées. De la +première espèce, dans les choses naturelles, sont les rayons qui partent +du Soleil, le fleuve qui coule de sa source. La terre par rapport +au Ciel est de la seconde espèce, en suivant la même comparaison; +l'Architecte a sous lui le Piqueur, tandis qu'il n'a que subordinément +le Charpentier, le Serrurier & le Masson. + +Ainsi le Magistrat politique voit au-dessous de lui deux genres de +fonctions; les unes ont une sorte d'autorité & de jurisdiction, la +Préture, la Présidence & les Offices de Magistrature. Les autres du +second genre sont, par exemple, celles de Médecin, de Philosophe, de +Laboureur, de Commerçant; ceux-là donc combattent un phantôme qui +soutiennent avec vivacité que les Pasteurs de l'Église, en tant que +Pasteurs, ne sont pas les Vicaires du Magistrat politique.» Qui doute de +cette vérité? Ne seroit-on pas insensé de dire que les Médecins sont les +Vicaires du Souverain? La suite de ce Traité développera, que ces +mêmes Pasteurs en sont les Ministres & les Délégués; lorsqu'outre les +fonctions attachées à leur ministère, ils ont une portion de l'autorité +& de la jurisdiction. + +Aussi le sçavant Doyen de Lichfield, pour faire sentir que le Clergé +n'est pas supérieur au Prince, parce qu'on recommande au Prince de le +consulter, employe cette comparaison. Les Rois ont coutume de prendre +l'avis de leur Conseil, cependant il n'est pas au-dessus d'eux: d'autres +se sont servis de pareilles similitudes; mais on a eu tort d'exiger +que toutes les parties s'y rapportent exactement; il suffit qu'une +similitude réponde à l'essentiel de la proposition, sans cela les +paraboles de l'Evangile ne seroient pas hors d'atteinte. La dignité des +Pasteurs est égale à celle des Magistrats sans en émaner; les Magistrats +sont Sujets & Vicaires du Magistrat politique; les Pasteurs comme +Pasteurs, sont ses Sujets, non ses Vicaires. + +Après avoir placé les bornes du pouvoir & de la fonction sacrée, on +demande si le même homme peut les réunir, n'étant pas toujours vrai que +les choses qui différent ne peuvent subsister dans la même personne. +Qu'un homme soit, par exemple, en même tems Musicien & Médecin, il ne +guérira point en chantant; ni en guérissant il ne chantera point. Pour +mieux saisir la difficulté, je distingue le droit naturel & le droit +divin positif. Le Droit naturel sçait parfaitement allier le Sacerdoce +avec le Pouvoir souverain. Leur essence n'est pas incompatible au point +qu'on ne puisse en revêtir la même personne, & d'autant plus volontiers, +qu'en écartant pour un moment la Loi positive & les obstacles qui +naissent de la forme du Gouvernement, il est en quelque sorte naturel +que le Souverain obtienne le Sacerdoce: cette maxime n'est pas à la +vérité de la Loi naturelle immuable, mais elle est conforme à la nature +& à la saine raison. + +Comme les Rois, dont les États sont resserrés, peuvent distribuer leurs +momens entre les affaires publiques & l'étude d'un art ou d'une science, +(l'histoire fournit des Rois Médecins, Philosophes, Astrologues, Poëtes, +& la plupart grands Capitaines,) la fonction Sacerdotale étant la plus +précieuse & la plus utile à leurs peuples, il semble qu'elle leur +conviendrait plus singulièrement. + +Le consentement unanime des Nations appuye cette opinion. Dès les +premiers siècles du monde, où les hommes étoient plus accoutumés à +l'Empire paternel qu'au Gouvernement politique, les pères de famille +avoient en eux une image de la Royauté, & remplissoient toutes les +fonctions du Sacerdoce. On voit Noë sacrifier à Dieu à la sortie de +l'Arche. Dieu dit d'Abraham qu'il tracera à ses enfans & à son peuple le +plan d'une vie régulière. On rapporte à ce droit les sacrifices de Job +& des autres Patriarches. A la mort des pères l'autorité & le sacerdoce +passoient aux aînés, & la postérité de Jacob, qui n'avoit point d'État +formé, observa cet usage, jusqu'à ce que les Lévites & les Prêtres, +c'est-à-dire, les Ministres des Prêtres, leur eussent été substitués. La +Loi Divine l'explique nettement. + +Pendant qu'il y eut quelque forme d'État dans le Pays de Canaam, +Melchisedec réunit sur sa tête l'Empire & le Sacerdoce; Moïse les exerça +jusqu'à la consécration d'Aaron; l'Écriture Sainte le nomme «Roi & +Pontife». + +Les autres Nations n'ont point eu anciennement d'autres usages; elles +les tenoient de la Loi naturelle & de leurs pères. Aussi, «le culte & +les sacrifices étoient uniformes. Chez les anciens Peuples, dit Ciceron, +les Souverains étoient les Augures & ils étoient persuadés que le +sçavoir & la divination étoient l'appanage de la Royauté». Dans Virgile +le Roi Anius est Roi & Pontife d'Apollon. Dans l'Iliade & dans l'Eneïde +les Héros, c'est-à-dire, les Princes sacrifient aux Dieux, Diodore +assure que les Rois Ethiopiens étoient Grands Pontifes; Plutarque le +confirme des Égyptiens; Hérodote des Lacédémoniens; Platon des Athéniens +& des autres Villes de Grèce; Tite-Live & Denis d'Halicarnasse des +Romains; en sorte que, depuis l'exil des Tarquins, il y eut à Rome un +Roi des Sacrifices. Plutarque ajoute: «Le Prince, muni de l'autorité +absolue, fait les fonctions sacerdotales aux Fêtes solennelles». + +Mais les Pères de famille & les Rois, tant que dura le culte du vrai +Dieu, (qui vraisemblablement subsista quelques siècles depuis le +Déluge) recevoient-ils le Sacerdoce par un signe particulier? ou +l'exerçoient-ils comme pères ou comme Rois? Les Sçavans pensent que Dieu +a parlé en faveur de quelques-uns; rien au reste ne porte à croire qu'il +les ait tous appellés; car (écartant pour un moment la Loi positive) +nulle cérémonie n'étoit requise pour ordonner un Prêtre; les hommes, au +contraire, étoient obligés d'être Ministres du Seigneur, ou de déférer à +quelques-uns d'eux les fonctions du Sacerdoce dans ces tems, où le culte +du vrai Dieu, généralement pratiqué, les invitoit à l'adorer & à lui +rendre graces comme l'Apôtre le témoigne. C'est au Pere de famille +d'assigner à chacun ses fonctions dont une est le Sacerdoce, que la Loi +naturelle n'a point excepté. Or, il est libre de garder un emploi que +l'on peut confier à un autre, pourvu qu'on soit en état de le remplir, & +que la nature n'y répugne pas. + +Le Roi avoit la même prérogative que le Pere de famille, puisque dans +ces premiers siècles la multitude avoit le droit de choisir son Pontife; +droit qui passa à la Puissance souveraine. (La Loi positive mise à part) +ce choix avoit deux effets: on ordonnoit à l'élu d'exercer les fonctions +sacerdotales, on les interdisoit au Peuple. Ces actes étoient des actes +souverains, qui n'émanent point de celui qui n'a point en main la +Puissance absolue. Ce principe ne combat point la défense faite aux +Hébreux par S. Paul, «que personne n'usurpe le Pontificat que celui que +Dieu y aura appellé comme Aaron.» Le divin Prophète entendoit le Pontife +Légal, & ne désignoit point celui qui étoit, ou pouvoit être avant ou +hors la Loi de Moïse; il faisoit remarquer que tout ce qui étoit de plus +éminent dans le Pontife Légal étoit en J. C. dans un plus haut degré, & +qu'on souhaitoit au Pontife Légal des vertus que J. C. seul possédoit; +& l'on doit entendre des sacrifices de la Loi, tout ce que dit l'Apôtre +touchant les sacrifices dans son Épître aux Hébreux. + +La Loi divine positive abrogea chez le Peuple de Dieu l'union du +Sacerdoce avec l'Empire, laquelle avoit duré près de 2500. ans. La +guerre, le luxe & les passions honteuses des Rois la rompit chez les +autres Nations. La Loi de Dieu transporta le Sacerdoce à Aaron, & à +ses seuls descendans. Cette Loi fit un crime de ce qui étoit louable +auparavant; il ne fut plus permis à aucun étranger d'usurper le +Sacerdoce contre la défense expresse de Dieu. Le Roi Ozias y ayant +contrevenu, en fut repris par les Prêtres avec raison: Ce n'est point +à vous, dirent-ils, Ozias, d'offrir l'encens à l'Éternel, c'est aux +Prêtres fils d'Aaron, qui sont destinés à cet office. Aussi la lèpre fut +la digne récompense de la témérité de ce Prince. + +Au reste, il seroit difficile de pénétrer le motif qui porta Dieu à +diviser le Sacerdoce & l'Empire dans Israël, si l'Écriture Sainte n'eût +en quelque sorte donné lieu à ses conjectures. Les Hébreux étoient fort +enclins à la superstition, témoins leurs chutes fréquentes, & leurs +sacrifices aux faux Dieux. Dieu pour étouffer l'idolâtrie, & mettre un +frein à leur légèreté, appesantit leur joug par des cérémonies gênantes, +qu'ils regardèrent comme la seule route du salut: en vain les Saints +ont-ils combattu cette illusion en leur faisant entendre que la +miséricorde, c'est-à-dire la pureté du coeur, étoit plus agréable à Dieu +que les sacrifices qu'ils lui offroient. Si le Roi eût seul rempli les +principales fonctions du Sacerdoce, selon l'ancienne coutume, attentifs +à la majesté d'un tel Prêtre, ils auroient hésité davantage; mais voyant +le Grand-Prêtre, quoique dans un grand appareil, placé au-dessous du +Roi, & privé de la pourpre, ce spectacle les avertissoit qu'ils devoient +espérer, & mettre toute leur confiance en un autre Grand-Prêtre, qui +seroit un jour Roi, comme autrefois Melchisedec. En effet, il est aisé +de juger du respect profond que les Juifs portoient aux Prêtres; par +ce qui arriva, après la captivité de Babylone: ils unirent aussitôt +l'Empire au Sacerdoce (ce que les Grecs appellent le Gouvernement de la +Nation) & qui devint bientôt une nouvelle forme de Gouvernement, qui +même dégénéra en tyrannie. + +Cependant, depuis l'institution des Prêtres & des Lévites, on apperçoit +encore des traces de l'usage ancien. Dieu laissa aux Pères de famille +la cérémonie de la Pâque; fonction du Sacerdoce de l'aveu des Juifs: la +Circoncision ne demandoit point le ministère du Prêtre; tout homme qui +sçavoit en faire l'opération étoit capable de la donner. Enfin, le +don de Prophétie, qui semble être naturellement attaché au Sacerdoce, +n'étoit pas moins le partage des Rois que des Prêtres, & plus souvent +celui des Laïcs que des Prêtres. Dieu se manifestant de toutes parts, +pour faire appercevoir au Peuple l'imperfection du Sacerdoce Lévitique, +cette Loi le conduisoit comme par la main à J. C. qui devoit être le +Souverain Prophète, le Souverain Pontife & le Souverain Roi, & faire +part à tous les Fidèles de ce triple honneur. + +L'Apôtre S. Pierre explique de la sorte la prophétie de Joël: «Dans ces +derniers tems je répandrai mon Esprit sur toute la terre; vos fils, +vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions, vos +vieillards des songes; j'enverrai mon Esprit sur mes serviteurs & sur +mes servantes, & ils prophétiseront. Le discours de J. C. dans S. Jean +est conforme à celui d'Isaie: Tous seront instruits par Dieu.» Un autre +passage remarquable de Jeremie, est cité dans l'Épître aux Hébreux: «Je +leur donnerai ma Loi, je la graverai dans leur coeur; ils n'enseigneront +point leur prochain ni leurs frères, en disant connoissez Dieu, car tous +me connoîtront, depuis le plus petit jusqu'au plus grand.» Dans un +autre fameux endroit de Saint Pierre sur la Magistrature politique & le +Sacerdoce, les Fidèles sont appellés le Sacerdoce Royal, de même que +S. Jean, dans l'Apocalypse, dit: «il nous a fait Rois & Prêtres du +Seigneur.» + +Le don de prophétie qu'a J. C. & la communication qu'il en fait à tous +les Fidèles, n'empêche point que quelques-uns ses Ministres n'ayent +mérité dans le Nouveau Testament le nom de Prophète: son Royaume +consiste en partie dans sa providence à gouverner l'Église, & à en +éloigner ses ennemis, & en partie dans son application à inspirer aux +hommes un vif empressement de s'élever à lui; mais il ne dépouille +point les Princes de leur nom, ni de leur pouvoir extérieur, puisque sa +providence ne veut se soumettre que les actions spirituelles, suivant +le mot de Sedulius: «Celui-là n'ôte point les Royaumes de la terre, +qui donne ceux du Ciel. Il est vrai que, par un usage pratiqué dès le +berceau de l'Église, les Prédicateurs du Nouveau Testament ont adopté le +nom de Prêtres, quoiqu'il soit certain que J. C. & ses Apôtres se soient +toujours abstenus de cette façon de parler; c'est pourquoi il ne faut +pas confondre inconsidérément les Prêtres de la Loi & les Ministres +de l'Evangile; leurs fonctions & la maniere de les désigner sont bien +différentes. + +On demande donc, si sous la Religion Chrétienne, une même personne peut +allier la Magistrature politique & la fonction pastorale? (que nous +appellons Sacerdoce.) Les Défenseurs de l'autorité du Pape soutiennent +l'affirmative; mais Synesius répond, que «vouloir unir le Gouvernement +au Sacerdoce, c'est vouloir unir deux Puissances qui ne peuvent +subsister ensemble.» Hosius de Cordouë, dans S. Athanase, faisant +allusion à l'histoire d'Ozias, s'exprime ainsi: «Nous n'avons aucun +pouvoir sur terre, & vous Empereur, vous n'avez ni les fonctions +sacrées, ni le droit de brûler l'encens.» Le Pape Gelaze s'énonçoit +autrefois dans ces termes, dont Nicolas s'est servi. «On vit, dit-il, +avant la venue de J. C. des Princes être Rois & Prêtres, mais +figurativement, tels que l'Écriture-Sainte nous peint Melchisedec, +& ensuite, depuis J. C. l'Empereur n'a point revêtu le souverain +Sacerdoce, & l'Évêque n'a point exercé le pouvoir souverain, quoique +Dieu ait tellement compensé la Magistrature & le Sacerdoce qu'ils +subsistent ensemble sur la terre. Cependant J. C. attentif à la +fragilité humaine & au salut de son peuple, a marqué les bornes des +deux Puissances, en prescrivant à chacune ses devoirs & sa dignité. Ce +partage les humilie & fait disparoître toute idée d'indépendance, en +soumettant les Empereurs Chrétiens aux Évêques, pour la vie éternelle, & +les Évêques aux Princes pour la vie temporelle.» + +Demetrius Chomatenus détaillant tous les droits du Magistrat Politique +sur l'Église, en excepte seulement le sacrifice. Cette matière à la +vérité fournit grand nombre de preuves, qui ne sont pas de la même +force; les unes caractérisent mieux la différence des devoirs toujours +distincts, & l'incapacité des Pasteurs (en tant que Pasteurs) au +gouvernement, qu'elles n'établissent l'impossibilité d'unir ces deux +fonctions. La défense que fait l'Apôtre à celui qui suit J. C. ou plutôt +à celui qui est son Ministre, «de se mêler des affaires du siècle,» +est plus précise; & les anciens Canons, appellés Canons Apostoliques, +l'étendent aux moindres charges civiles. _Voyez_ les Canons 6. 81. 83. + +Qu'on ne présume pas qu'on ait vécu de la sorte sous les seuls Empereurs +payens: cette discipline est rappellée dans le Concile de Carthage, sous +Honorius & Théodose, Canon 16. & dans celui de Calcédoine, Canon 3. & +7. Sans doute que le devoir d'un Pasteur est d'un poids si lourd & si +pesant, qu'il occupe un homme tout entier. Cependant on n'est pas obligé +à la lettre du précepte de renoncer à toute affaire séculière. Les Loix, +par exemple, en exceptent la tutelle légitime; il suffit d'interdire +à un Pasteur une charge perpétuelle & difficile: ce motif força les +Apôtres à confier à d'autres Ministres la nourriture des Veuves; soin +néanmoins qui paraissait si conforme à l'Apostolat. Or le Gouvernement +d'un État exige des soins continuels & pressans. D'ailleurs, la +Magistrature politique a besoin de vertus autres que celles qui, selon +l'Evangile, doivent briller dans un Ministre du Seigneur; en sorte qu'un +seul homme, loin de porter avec honneur le poids de ces deux places, +seroit coupable d'imprudence, s'il tentoit l'entreprise. Donc la +Magistrature politique est distincte de la fonction sacrée; & il est des +principes sûrs, pourquoi le même homme ne les sçauroit réunir. + +Si la Magistrature politique & le Sacerdoce sont choses distinctes, +elles se réunissent cependant pour mettre l'ordre dans la Religion, qui +est l'unique but des Pasterus, & la principale occupation du Souverain. +Or, j'entends par le Sacerdoce le Ministre de la parole; autrement les +Rois sont aussi les Pasteurs, ils sont les Pasteurs du Troupeau de Dieu, +& même les Pasteurs des Pasteurs, comme autrefois un Évêque appella le +Roi Edgard. Si, selon Isidore de Peluse, «le Sacerdoce & le Pouvoir +royal ont une même fin, le salut des Sujets,» il n'est pas surprenant +que l'on décore quelquefois la Magistrature politique du nom propre +à l'autre fonction, à cause de la matière & de l'objet qui leur est +commun. + +«Constantin s'est plus d'une fois nommé Évêque: les Grecs l'ont tantôt +regardé comme égal aux Apôtres, tantôt ils l'ont qualifié d'Apôtre, +quoique Souverain.» Les Empereurs Valentinien & Martien dans l'Édit qui +approuve les Actes du Concile de Calcédoine, sont appellés illustres +Pontifes. Ausone donne à Martien le titre de Pontife dans la Religion: +dans le même Concile on fit des acclamations à l'Empereur Pontife. Le +Pape loue cet Empereur de son affection sacerdotale, & ailleurs de son +esprit apostolique & sacerdotal. Théodoret honore du nom d'apostoliques +les soins de Théodose. Simplicius Évêque de Rome reconnoît dans Zénon, +«l'esprit sacerdotal & souverain.» Anastase & Justin Empereurs se sont +servis du nom de Pontifes. Léon III. dans une Lettre au Pape Grégoire, +dit de lui-même qu'il est Roi & Pontife. Gregoire de son côté écrivant +à Constantin, Théodose, Valentinien, & les autres qui veilloient sur +l'Église, avouent qu'ils étoient Pontifes & Empereurs. Les Rois de +France ont été honorés de ces titres. Le Pape Léon les nomme Pontifes: +«Nous vous jurons maintenant & pour l'avenir que nous observerons +irréfragablement vos Capitulaires, vos Ordonnances & celles de vos +prédécesseurs Pontifes, autant qu'il sera en nous.» Jean VIII. +appelle Louis le Débonnaire, Pere de Lothaire, «le Coopérateur de ses +fonctions»: on a non seulement prodigué ces noms à ces Princes, mais +encore ils en ont eu les Symboles. Aussi le sixième Concile Oecuménique, +défendant aux Laïcs d'approcher de la sainte Table, en excepte +l'Empereur. Balzamon, Évêque d'Antioche, note sur ce Canon que les +Empereurs avoient coutume d'apposer le Sceau, prérogative des Évêques, +& d'instruire le Peuple des choses sacrées, autre prérogative des +Archevêques, que Chomatenus attribue aux Empereurs. + +Puisque tous ces exemples donnent aux Empereurs les noms «d'Évêques, +de Pontifes & de Prêtres,» pourquoi reprocher si durement aux Évêques +Anglois d'attribuer à leur Roi une puissance en quelque sorte +spirituelle? Ne sçait-on pas que le titre se tire moins de la façon +d'agir que de la matière d'agir; telles sont les loix de la guerre, de +la navigation, de l'agriculture: par conséquent, le pouvoir du Roi +est spirituel, quand il statue sur la Religion qui est une chose +spirituelle. + + + +CHAPITRE III. + +_A quel point se rapprochent les choses sacrées & prophanes, par rapport +au Pouvoir absolu._ + +Le chapitre précédent a fait connoître, autant que le permet l'objet de +ce Traité, que le pouvoir humain ne s'étend pas moins sur les choses +sacrées que sur les prophanes. Celui-ci sera consacré à établir, en +quoi elles s'éloignent, en quoi elles se rapprochent; puisque plusieurs +Auteurs se sont contentés de marquer combien elles différent, sans +expliquer en quoi elles différent. Avant de présenter ce contraste au +Lecteur, fermant un moment les yeux sur la distinction du Sacré & du +Prophane, j'examinerai 1° quelles actions sont la matière du Pouvoir, +(car la Magistrature politique ne connoît qu'elles) j'appliquerai +ensuite chaque degré de pouvoir à chaque espèce d'action. + +La première division des actions est que les unes sont intérieures & +les autres sont extérieures. Les actions extérieures sont la matière +première de la Puissance temporelle. Les intérieures sont la matière +seconde; elles ne lui sont pas immédiatement subordonnées, seulement à +cause des extérieures: dès-là toute action purement intérieure n'occuppe +point le Souverain, & n'obéit point à ses loix. + +«Erreur, dit Sénèque, de penser que la servitude apesantisse son joug +sur l'homme entier, la plus noble partie en est affranchie.» Le corps +est au Maître, l'âme ne perd rien de sa liberté; on connoît assez cet +Axiome de Droit, «_Cogitationis poenam nemo patitur_, l'intention n'est +point punie.» Le pouvoir en effet demande une matière dont la nature +soit de la compétance du Souverain. Dieu seul est le Scrutateur des +coeurs, & seul il domine l'âme; l'essence des actions internes est +d'être voilée aux hommes: je dis leur essence, parce qu'une action +extérieure, commise secrettement, n'échappe point à l'autorité +souveraine, attendu que son essence est soumise au Magistrat politique, +& qu'il est ici question de la nature des actions, & non de leurs +circonstances. + +Les actions internes dépendent en deux façons du pouvoir absolu, ou par +l'intention du Prince, ou par contre-coup: les actions intérieures de +la première espèce ont une liaison étroite avec une action extérieure +& semblent la préparer: Ainsi a-t-on coutume de juger l'intention d'un +homme par les crimes commencés ou achevés. Les actions intérieures de la +seconde espèce deviennent illicites sur une défense du Prince: ainsi +il est illicite de méditer une telle action; non que la Loi positive +subjugue la pensée, mais parce que personne ne doit vouloir ce qu'il est +honteux d'exécuter. + +Des actions, les unes sont définies moralement, les autres sont +indéfinies avant que le Magistrat politique les ait confédérées. +J'appelle actions moralement définies celles qui sont indispensables +ou qui sont illicites. Celles-là moralement nécessaires, celles-ci +moralement impossibles; termes que le droit applique aux actions +honteuses. Les actions définies, ou le sont de leur nature, par exemple, +le culte de Dieu, l'horreur du mensonge; ou elles le sont par l'autorité +du Supérieur, par exemple, quand le Prince ordonne ou défend quelque +chose à ses Magistrats, les Magistrats aux Décurions, les Décurions au +Pères de famille. + +Comme nulle puissance n'est au-dessus du Magistrat politique, sans cela +seroit-il absolu? ces actions ne sont définies qu'en tant que de leur +nature elles sont défendues ou prescrites, ou devenues, telles par +la Loi divine. Les premières appartiennent au droit naturel; & pour +prévenir toute équivoque, les actions naturelles partent non-seulement +des principes dont l'essence est certaine, mais encore des principes +immuables de la nature, en opposant la loi naturelle au droit civil, & +non au droit divin: ainsi quoiqu'il soit de foi que le Pere, le Fils, & +le Saint Esprit sont un seul vrai Dieu, le précepte de l'adorer est du +droit naturel. + +Les actions du second genre se rapportent au droit divin positif; +les unes obligent les hommes, les autres tout un Peuple, celles-ci +l'Univers, celles-là quelques particuliers; témoins Abraham, Isaac, +Jacob, Moyse & d'autres Serviteurs de Dieu. Témoins les Israëlites, qui +seuls entre toutes les nations, reçurent immédiatement de Dieu sa Loi +& ses Commandemens, soit pour son culte, soit pour le gouvernement +politique. Témoins ces loix communes au genre humain pour un tems, +comme la Loi du Sabat, observée dès la création du monde, au rapport de +plusieurs Auteurs, la loi pratiquée depuis le déluge de ne point user +de sang, ni de viandes étouffées. Témoins enfin ces loix immuables & +absolues que J. C. a instituées, telles que le Sacrement de Baptême, +celui de la Sainte Table, etc. + +On imaginera peut-être que ces actions-là seules répondent au Souverain, +que le droit divin n'a point défini, & qu'il a laissé totalement libres. +Aristote décrit le droit fixé par les loix, ce qu'il est indifférent de +pratiquer de telle ou telle façon avant la loi; depuis la promulgation, +ce qu'on est obligé d'exécuter; sa définition est juste, en considérant +l'acte du pouvoir qui change l'action de nature; car les choses +ordonnées ou défendues étant déterminées & immuables, il s'ensuit +que les actions indéfinies sont la matière unique des changemens +arbitraires: il seroit difficile de ne pas assujettir à ce pouvoir les +actions licites ou défendues, qui sont susceptibles d'une variation +apparente, & qui la pouvant recevoir du Magistrat politique, lui sont +par-là soumises, pourvu qu'elles ne soient point purement intérieures. + +Quand la loi naturelle ou la loi divine n'ont point assigné aux actions +prescrites le tems & le lieu, qu'elles n'en ont point arrangé la forme, +ou qu'elles n'ont point choisi les personnes, ces soins sont dévolus au +pouvoir souverain, comme aussi de lever tout obstacle, d'encourager +par des récompenses, de réprimer les actions illicites par des peines +temporelles, ou de n'en point infliger, ce que l'on nomme indulgence ou +permission du fait, & souvent elle est sans crime; mais qui voudroit +approfondir, découvriroit que le Magistrat politique, pour ces sortes +d'actions, impose intérieurement une nouvelle obligation, à la vérité +d'un degré inférieure à la première. Lorsque la Loi du Décalogue dit +aux Juifs, vous ne tuerez point, vous ne volerez point, elle déclare +non-seulement ce qui est de droit naturel, mais elle en fait un nouveau +commandement, en sorte que le Juif coupable commettoit & une action +vicieuse & une action défendue. «C'est mépriser Dieu, s'écrie Saint +Paul, que de violer la loi.» «La loi défend, ajoute Saint Augustin, +d'accumuler tous les crimes: outre que le péché est un mal, il est +encore défendu; & proportion gardée, la faute est aussi grande de violer +la loi du Prince que de négliger la loi du Décalogue: les Sujets +qui résistent, reprend l'Apôtre, résistent à l'inspiration divine & +travaillent à leur condamnation.» + +Après avoir parcouru la matière de la Puissance temporelle, & discuté +l'autorité qu'elle a sur toutes les actions, il est tems de venir aux +actes qui de droit sont affranchis du pouvoir souverain; ils se bornent +à ceux qui sont contraires au droit naturel & au droit divin: il seroit +impossible de les mieux caractériser; ils sont de deux forces, soit +qu'ils émanent du droit divin, soit qu'ils coulent du droit naturel, +ils enjoignent ou ils défendent: donc le Souverain n'a pas la liberté +d'ordonner ce qui est défendu, ni de défendre ce qui est ordonné; +de même que dans les involutions naturelles les causes secondes ne +retardent point le mouvement des causes premières; de même dans les +choses morales, les causes inférieures, absolument subordonnées aux +supérieures, ne mettent aucun obstacle à leur efficacité. Des ordres +évidemment contraires à la loi divine n'arment point la coercition qui +est l'effet propre du pouvoir. S. Augustin rend très-bien, cette idée: +«Si le Curateur, dit-il, commande quelque chose, ne faut-il pas le +faire? non pas même quand le Proconsul l'ordonneroit, ce n'est point +par mépris, mais parce qu'on préfère d'obéir au plus puissant; que le +Proconsul prescrive, quelque chose, & que l'Empereur donne des ordres +contraires, hésitera-t-on de les suivre, & de faire peu d'attention +à l'autre? Donc que l'Empereur veuille ceci & Dieu cela, quel parti +prendre? Dieu est plus puissant, Empereur pardonnez-nous.» + +Il est bon de distinguer l'acte qui provoque la soumission du Sujet & la +violence dont on accompagne cet acte, & qui lui impose la nécessité de +la souffrir. S'il est vrai que l'acte n'ait point son exécution, +la force a toujours son effet, non-seulement physique, mais moral; +non-seulement de la part de l'Agent, mais du Patient, à qui il n'est +pas permis de repousser cette violence; car toute défense permise entre +égaux, ne l'est plus contre son Supérieur. Le Juris-Consulte Macer +rapporte que: «Les anciens notoient d'infamie un Soldat qui ne souffroit +pas la correction de son Centurion; ils le cassoient s'il saisissoit le +bâton de commandement; & ils le condamnoient à mort s'il le rompoit ou +s'il frappoit son officier.» Tout ordre du Souverain oblige dans le +moment à tout ce qui n'est pas injuste; & il n'est pas injuste de +souffrir avec patience. Quoique cette maxime semble venir du droit +humain, ou prendre sa source dans la loi naturelle, qui défend à un +Membre de s'élever contre le tout, même pour sa conservation; elle est +cependant plus clairement écrite dans la loi divine. JESUS-CHRIST, en +disant que: «Celui qui prend le glaive périra par le glaive,» désaprouve +cette résistance à une force injuste, revêtue de l'autorité publique. +«Qui résiste, répète S. Paul, résiste à l'ordre de Dieu: on désobéit de +deux façons, ou en n'exécutant point la loi, ou en repoussant la force +par la force. Si l'autorité, poursuit Saint Augustin, amie de la +justice, corrige quelqu'un, elle tire sa gloire de la correction, & si +l'autorité, ennemie de la justice, maltraite quelqu'un, elle tire sa +gloire d'avoir éprouvé sa constance.» S. Pierre prêche aux Esclaves la +soumission aveugle aux Maîtres bons ou méchans: S. Augustin applique ce +précepte aux Sujets: «Telle doit être l'obéissance des Sujets envers +leur Prince, des Esclaves envers leurs Maîtres; que leur patience +continuelle conserve leurs biens, & leur mérite le Salut éternel.» + +L'ancienne loi ne s'en écarte point; elle nomme le droit du Prince le +pouvoir de traiter ses Sujets en Esclaves, de s'emparer du bien des uns +pour en gratifier d'autres: ce n'est pas que la conduite d'un tel Prince +soit juste & droite; car la loi divine lui trace une route opposée, +en lui défendant d'appesantir le joug de ses Sujets, & de ne se point +approprier les meubles, les chevaux, &c. mais c'est pour graver dans le +coeur de ses Sujets cette leçon, qu'il n'est pas permis de se révolter. +Chez les Romains, on reconnoissoit que le Préteur rendoit la justice au +moment même qu'il prononçoit une Sentence injuste; & il est dit aussi, à +l'occasion d'un Roi injuste, désigné de Dieu: «Qui sera innocent d'avoir +osé lever la main sur l'Oint du Seigneur?» + +Préférera-t-on le sentiment de ces Auteurs insensés, qui sans respecter +l'Écriture-Sainte, la raison & l'équité, prennent les armes en faveur de +certaines Puissances inférieures pour déprimer le Magistrat politique. +S. Pierre enseignant d'abord la fidélité due au Roi, ensuite +l'obéissance due aux Ministres, c'est-à-dire, aux Puissances inférieures +comme ses Envoyés & Délégués, est un témoin non suspect, que toute +l'autorité des Puissances inférieures est entre les mains du Souverain. +S. Augustin dit de Ponce Pilate, que Dieu lui confia une puissance +soumise à celle de César. David Prince & Chef du Peuple de Dieu, ne +se crut pas en droit d'attenter à la vie d'un Roi qui tirannisoit les +Juifs; sa conscience même lui reprochoit le morceau qu'il avoit coupé de +sa robe. + +La raison dicte aussi cette vérité. Ces Magistrats inférieurs le sont +autant qu'il plaît au Souverain de les soutenir; loin de partager le +pouvoir suprême, toute autorité, toute jurisdiction émanent & coulent du +Magistrat politique. Marc-Aurèle, cet Empereur Philosophe, ne dissimule +point que les Magistrats décident du sort des particuliers, que les +Princes ont l'oeil sur les Magistrats, & que Dieu juge les Princes, +entendant sous le nom de Princes les Empereurs qui l'avoient été.» La +primitive Église proposoit ces saines maximes, nul Général, nul Chef de +Légions n'a lavé ses mains dans le sang des Empereurs payens, souvent +cruels & inhumains; & il est triste que ce siècle ait produit des +Sçavans, qui, à la faveur de leurs pernicieuses erreurs, ont porté +partout le feu de la discorde. + +Les malheurs dont les guerres civiles ont dernièrement affligé quelques +États, ne sont pas des exemples qui balancent l'Avis unanime. Quand on a +pris les armes contre les Princes à qui les Peuples avoient déféré toute +l'autorité, & qui gouvernoient par un droit propre & non emprunté; de +quelque prétexte qu'ayent été colorées ces révoltes & quelque succès +qu'elles ayent eu, il seroit difficile d'en approuver le motif. Mais +lorsqu'on a attaqué des Princes liés par des traités, par des loix +fondamentales, des Décrets d'un Sénat ou d'États assemblés, cette +entreprise alors a des causes légitimes; elle est autorisée des Grands, +& on repousse un Prince qui n'a pas l'autorité absolue. Plusieurs Rois +héréditaires le sont plus de nom que de pouvoir; témoins les Rois de +Lacédemone dont parle Emilius Probus. + +Il est aisé de fasciner les yeux des ignorans, qui n'ont pas assez de +discernement pour distinguer la constitution intérieure d'un État, de +cette administration ordinaire, qui roule souvent sur un seul dans un +État Aristocratique. Ce que j'ai dit des Rois, je l'applique à ces +Princes, qui Princes de fait & de nom, ne sont pas Rois, ne sont pas +Souverains, qui sont seulement les premiers de la République. Leur +pouvoir ne ressemble en rien au pouvoir absolu. Il est encore des +Provinces & des Villes, qui sous la protection & l'hommage de leurs +voisins, retiennent l'autorité suprême, quoiqu'elles ne l'ayent pas en +apparence. La protection n'est point une servitude. Un Peuple ne cesse +pas d'être libre pour se mettre sous l'aile d'un voisin puissant; & la +foi & hommage qu'il rend dans un traité d'égal à égal ne le dépouille +point du pouvoir souverain. J'ai saisi cette réflexion avec plaisir, +craignant que dans la suite (comme il est déjà souvent arrivé) quelque +esprit de travers ne prête un faux jour aux motifs les plus innocens: +j'aurois même été tenté de traiter à fond cette matière importante & +susceptible des erreurs les plus absurdes, si Beccarias, Saravias, +& depuis peu le sçavant Arnisée ne l'avoient épuisé, pour ne point +rappeller ici Barclay, Bodin & autres politiques. + +Ces Préliminaires préparent la démonstration du pouvoir que le Magistrat +politique exerce sur le Sacré & le Prophane. Il est des principes +que l'esprit ne se subjugue pas comme la langue. «Qui m'obligera dit +Lactance, à croire ce que je ne veux pas croire, ou à ne pas croire +ce que je veux croire?» Selon Cassiodore, la Religion ne peut être +commandée; & suivant Saint Bernard, la Foi doit être persuadée & non +ordonnée. C'est pourquoi les Empereurs Gratien, Valentinien & Théodose +disent, en parlant d'un hérétique, que ses sentimens ne nuisent qu'à lui +seul, mais qu'il ne les débite pas pour perdre les autres: telle étoit, +je crois, l'idée de Constantin, qui se disoit Évêque extérieur, parce +que les actions internes ne sont pas l'objet du Magistrat politique: +elles sont immédiatement soumises à l'Empire de Dieu, qui par le +ministère des Évêques, & non par la coercition n'employe à leur +conversion que la parole & le culte; en sorte que Dieu réserve à sa +toute Puissance la plus belle portion de l'efficacité. + +Les actions intérieures unies aux extérieures dépendent entierement du +Souverain. On punissoit par des peines écrites dans la Loi Cornelia, le +Citoyen qui avoit un dard dans le dessein de tuer un homme. L'Empereur +Adrien dit en général, qu'en «matière de crime il faut moins envisager +l'exécution que l'intention.» Dans le Code de Justinien est un titre de +la Foi Catholique, dont la première loi est conçue en ces termes: «Nous +voulons que tous les Peuples de notre Empire professent notre Religion; +cette inspection singulière a acquis aux Princes les titres de Recteurs, +d'Auteurs, de Défenseurs de la Foi. Autrefois le Roi de Ninive ordonna +une Pénitence avec un Jeûne. + +Il n'est pas moins vrai pour les choses prophanes, que pour les choses +sacrées que le Magistrat politique n'est pas en droit d'ordonner les +choses défendues de Dieu, & d'empêcher celles qu'il prescrit. Ici +s'applique le passage de l'Apôtre: «Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux +hommes;» sentiment que S. Polycarpe, Disciple des Apôtres, a rendu de +la sorte: «Nous vouons aux Puissances instituées de Dieu une fidélité +légitime & innocente.» Le Roi Achab sollicite Naboth de lui céder sa +vigne, Naboth résiste, la Loi ne permettoit pas aux Hébreux d'aliéner +les fonds des familles. + +Antonin Caracalla s'adresse au Jurisconsulte Papinien pour faire +l'apologie de son parricide; il en a horreur, & préfère la mort, sachant +que la Loi naturelle & le droit des gens abhorroient également le +mensonge & fermoient tout azile à un crime si affreux. Le Sanhédrin des +Juifs défend aux Apôtres de parler ou d'enseigner au nom de J. C. ils +répliquent qu'ils préfèrent Dieu aux hommes. Dieu, par la bouche de +son Fils, leur avoit commandé de prêcher en son nom la pénitence & la +rémission des péchés, d'abord à Jérusalem; car ils étoient sur-tout +envoyés vers cette Ville. + +La Loi humaine ne pouvoit rendre illicites les ordres qu'ils avoient +reçus de Dieu. On a coutume d'entendre ainsi les Auteurs qui pensent que +l'Evangile, le Ministère, les Sacremens ne répondent point au Souverain, +c'est-à-dire, pour infirmer les Loix divines. 1°. Il ne peut empêcher +avec succès la parole de Dieu, les Sacremens, tous Dogmes de notre Foi; +étant constant que les choses définies de Dieu ne souffrent point des +hommes une définition opposée. La Loi naturelle démembre aussi de leur +pouvoir l'éducation des enfans, l'entretien des pauvres parens, la +protection due aux innocens opprimés & tant d'autres bonnes oeuvres sur +lesquelles la Loi n'a point statué. + +2°. La forme sensible des Sacremens, celle du Ministère de la parole, +n'éprouvent aucun changement des hommes. La Loi divine partage cette +prérogative avec la Loi naturelle; car la forme du Mariage, qui consiste +dans l'union de deux personnes jointes par un noeud indissoluble, est +immuable selon elle. 3°. Le Prince n'a pas le pouvoir d'établir de +nouveaux dogmes & d'innover dans la Foi, comme l'Empereur Justinien en +convient il n'est pas le maître d'instituer de nouveaux Sacremens, ni +un nouveau culte, il irait contre leur essence; on ne doit croire & +pratiquer que ce que Dieu a enseigné, & cette voye-là seule est le +chemin du Salut que Dieu a frayé aux hommes. La nature du Mariage seroit +également offensée, si le Prince s'obstinoit à valider l'union +entre deux personnes du même sexe, ou entre deux enfans. Aussi Dieu +défend-t-il expressément de pancher vers la superstition, & de rien +ajouter comme nécessaire au Salut, surtout dans la Loi que nous +professons; dès-là le Souverain n'a pas plus de droit de commander les +choses défendues de Dieu, que les Rois de Perse en avoient, de justifier +les Mariages des Mères avec leurs enfans. + +Cependant ce seroit s'énoncer plus correctement que de caractériser ces +exemples immuables d'une immuabilité de droit, qui n'emprunte rien du +Magistrat politique, quoique souvent il ait exercé son pouvoir sur eux, +& que ce pouvoir dans l'Écriture-Sainte soit appellé, »le précepte du +Roi, tiré de la parole de Dieu.» 1°. Ces Loix émanent de la Puissance +absolue; le secours qu'elle prête, les obstacles quelle franchit, +en facilitent l'observation. Cyrus & Darius permirent aux Juifs la +réédification du Temple, le renouvellemens des sacrifices, & ils +contribuèrent de leur trésor à ces dépenses nécessaires. Un Édit de +Constantin & de Licinius accorda aux Chrétiens le libre exercice de leur +Religion. 2°. La Loi humaine, en souffrant & prescrivant ce que la Loi +divine ordonne, fait contracter une nouvelle obligation. »Celui-là, +remarque S. Augustin, est puni des hommes & de Dieu, qui négligera les +avis que la vérité lui donne par la bouche du Prince. ........ Les +Empereurs veulent ce que J.C. veut; & parce qu'ils veulent le bien, +c'est J.C. seul qui le leur inspire. + +3°.Le Souverain indique le tems, le lieu, la maniere dont on accomplira +la Loi divine: combien de Loix recommandent aux Ministres de prononcer +à voix haute les formules du Baptême & de l'Eucharistie, afin que le +Peuple puisse les entendre; interdisent la célébration des Saints +Misteres dans les maisons particulieres, les Litanies, ou les prieres +publiques sans le Clergé, la promotion à l'Épiscopat avant l'âge +de trente-cinq ans; l'absence d'un Évêque de son Diocèse sans le +consentement du Prince, & ce pour une année seulement. + +4°. Le Souverain éloigne encore l'objet & les occasions du crime. +Ezéchias renverse les Autels, brise les Statues, coupe le Bois sacré, +met en poudre le Serpent de Moyse. Josias brûle les Temples des Idoles, +en supprime les Prêtres, détruit les Bois sacrés, & les Autels des faux +Dieux. Les Empereurs Chrétiens ferment les Temples & les Autels des +Payens. + +5°.Le Magistrat politique, par la terreur des peines temporelles, +conduit les hommes à la pratique des Commandemens de Dieu, & leur +imprime l'horreur pour ce qu'il défend. Le Roi Nabuchodonosor condamna +au dernier supplice celui qui avoit blasphémé le Dieu des Hébreux. Les +Empereurs condamnèrent à la mort ceux qui sacrifioient aux Dieux des +Nations: tel est (si je ne me trompe) le devoir du Magistrat politique. +Justinien l'a bien nommé, «la manutention des Loix divines, donnant à +cette protection le titre de Législatrice. Les Princes de la terre, dit +S. Augustin, servent J. C. en promulgant des Loix en sa faveur». + +Ces maximes embrassent également le prophane que la Loi divine a défini, +& que l'Apôtre nomme Justification de Dieu. De-là vient que le Droit +civil est composé de Loix civiles & des préceptes inviolables de la Loi +naturelle. L'opération du Droit civil, en égard à ces préceptes, est de +procurer la liberté extérieure d'agir, en prévenant les difficultés; de +l'appuyer même de son autorité, de marquer les circonstances, de faire +disparoître ou de diminuer les occasions; de pécher, & de mettre le +sceau aux châtimens déjà résolus. Toutes ces propositions sont autant +d'axiomes si constans, que leur démonstration consommeroit le tems +inutilement. + +Des actions que la Loi divine n'a point définies, les unes sont gravées +dans les coeurs, les autres sont couchées dans l'Écriture-Sainte: +qu'elles soient sacrées ou prophanes, c'est au Souverain à les fixer: +on ne révoque point en doute les choses prophanes. David partagea les +dépouilles. Les Empereurs dans leurs Constitutions prescrivirent les +formalités, ils assurèrent les effets des contrats & des testamens: les +choses sacrées ne souffrent pas plus de difficultés, pour peu qu'on +daigne jetter les yeux sur l'Ancien Testament, les Codes de Théodose & +de Justinien, les Novelles & les Capitulaires de Charlemagne, ce sont +autant de monumens du pouvoir souverain: il lui appartient de créer des +charges plus utiles ou plus honorables que nécessaires, comme David, de +construire un Temple au Seigneur & de l'orner comme les Rois Salomon +& Joas; d'y ordonner les cérémonies & le culte, comme l'Empereur +Justinien, d'établir un certain ordre dans l'élection des Pasteurs, +de disposer les rangs entre les Pasteurs assemblés, de défendre +l'aliénation des choses destinées aux usages sacrés, comme plusieurs +Empereurs Chrétiens en ont promulgué des Loix. + +Quelques Auteurs avancent assez légèrement qu'il faut prouver que la Loi +divine n'a point défini certains points; ils ont oublié que l'usage est +de réserver la preuve à l'affirmative & non à la négative, & de censer +permis ce qui n'est pas nommément défendu; puisqu'il n'y a de faute que +le violement de la Loi: d'autres soutiennent avec plus de fondement, & +sans aucun rapport à la question, que l'essentiel est renfermé dans la +parole de Dieu. Dieu n'insiste point sur ces préceptes parce qu'ils +sont immuables; mais ils sont immuables parce que Dieu les enjoint. Les +autres sont muables, arbitraires & à tems. + +Les vues humaines pénétreraient avec peine le motif qui a engagé Dieu à +définir certains points, & à laisser les autres libres: il vaut mieux +souscrire au sentiment de ceux qui subordonnent tellement au Magistrat +politique, le sacré, & le prophane, que son pouvoir n'a pour limites que +la loi divine, la raison & l'équité naturelle. Tertullien s'exprime +de la sorte: «Les Sujets resserrés entre les bornes de la discipline +doivent aux Puissances toute fidélité.» La Confession d'Ausbourg +annonce, «que les Chrétiens sont nécessairement obligés d'obéir aux +Magistrats & aux Loix, à moins qu'ils ne commandent le crime.» Celle +de Bohéme, que l'Evangile veut «que les Peuples soient soumis aux +Souverains, pourvu qu'ils n'attaquent ni Dieu, ni sa parole.» Celle de +Hollande, «que tout homme, de quelque dignité, condition, ou état, doit +dépendre du Magistrat légitime, le respecter, lui obéir en tout ce qui +ne blesse point la parole de Dieu.» + +Si le Magistrat politique franchit les bornes, (ce qui arrive dans les +deux genres) alors le sacré & le prophane, de concert, forcent d'obéir +plutôt à Dieu qu'aux hommes; s'il use de violence, la patience est +l'unique ressource; car il est défendu de repousser la force par la +force. J. C. instruisit S. Pierre, & S. Pierre avertit les hommes de ne +pas porter impatiemment les maux qu'ils endurent; la fuite, la prière +sont justes. Elie, Urias, tous deux Prophètes, ont échapé par la fuite. +J. C. conseille aux Apôtres de fuir de Ville en Ville. S. Cyprien, S. +Athanase se sont exilés: les Chrétiens répandoient des larmes sous la +persécution de Julien. «Ils n'opposoient que ces armes à cet Empereur +Payen, dit S. Grégoire de Nazianze; tout autre parti était criminel.» +«Je ne sçais point me défendre, s'écrie S. Ambroise, je gémirai, je +pleurerai, je serai accablé de tristesse, je ne puis ni ne dois +résister autrement.» Eleusius & Silvain Évêques répondirent sagement à +Constantius qui les menaçoit: «Vous êtes armé du glaive des vengeances, +la piété ou l'impiété sont notre partage.» + +Les premiers Chrétiens, que la cruauté des Empereurs a éprouvés sont des +modèles de cette patience, ils auroient été formidables s'ils n'avoient +préféré de sacrifier leur sang plutôt que celui de leurs Citoyens. +«Tertullien fait sentir qu'ils occuppoient les Villes, les Isles, +les Châteaux, les Bourgades, les Villages, le Camp, les Tributs, les +Décuries, le Palais, le Sénat, le Bareau, & cependant, poursuit-il, +aucun ne prit le parti d'Albin, de Niger ou de Cassien. Sous Julien +l'Apostat & l'Hérétique Valens, des Gouverneurs de Provinces, des Chefs +de Légions, embrassèrent la vraie Religion avec leurs Provinces & leurs +troupes, & personne n'osa se vanger de leurs cruautés.» «Les Soldats +Chrétiens, dit S. Augustin servoient les Empereurs Payens; mais +étoient-ils sollicités d'adorer les Idoles, d'offrir l'encens, ils leurs +preféroient Dieu, & distinguoient alors le Maître éternel du Maître +temporel: cependant ils étoient fidèles au Maître temporel à cause du +Maître éternel.» + +Le pieux Eusèbe, Évêque de Samosate, exilé par l'Empereur Valens, +rappelle à son Peuple, par l'exemple des Apôtres, la soumission qu'on +doit aux ordres des Empereurs, & calme la sédition qui alloit éclater. +«A Dieu ne plaise, s'écrioit-il, que je profite de l'émeute du Peuple.» +Enfin la Légion Thébaine souffrit d'être décimée pour la foi, après +avoir été tant de fois victorieuse des ennemis de l'Empire. + +Les premiers Chrétienne sortoient point de leurs retraites, lorsque les +Persécuteurs n'en vouloient qu'à quelques-uns; fidèles imitateurs de +l'Apôtre S. Jean, qui obéissant aux Empereurs, se tint caché dans l'Isle +de Pathmos. S. Cyprien reprend avec aigreur les Chrétiens qui en usoient +autrement. «Elius proscrit de sa Patrie, y rentre, pour mourir, non +comme un Chrétien, mais comme un coupable.» On rapporte un trait +remarquable. On publia à Nicomédie un Édit cruel de Maximien & de +Dioclétien, qui ordonnoit de brûler les saints Livres, de démolir +les Églises, & de faire périr les Chrétiens dans les plus horribles +tourmens: un seul d'entr'eux osa déchirer l'Édit, & ce manque de respect +l'ayant fait arrêter, les Chrétiens publièrent hautement que sa +mort étoit une juste punition de son crime. On voit par-là combien +profondément étoit gravé dans le coeur des Chrétiens ce mot du Seigneur, +qui défend d'user du glaive; celui-là l'usurpe qui ne l'a pas reçu de +Dieu. Le Seigneur l'a donné au seul Magistrat politique, & aux autres +par lui. Tous les exemples de l'Ancien Testament le confirment. Si des +Peuples & des Villes se sont soustraites à l'obéissance des Princes, +dont l'impiété a servi de prétexte à la révolte, ces coups terribles +partent de la Justice divine, & ne canonisent point la rébellion des +Sujets. + +Le Souverain, qui, pour protéger l'Église, prend les armes contre un +ennemi domestique ou étranger, est en droit de soutenir par la force de +son pouvoir la vie & les biens de ses Sujets, dès que la Religion est +est le motif; car sa défense lui est aussi essentiellement confiée que +celle de ses frontières. «Il ne porte pas en vain le glaive, dit S. +Paul, il est le Ministre de Dieu contre les coupables.» Je crois avoir +clairement démontré le Pouvoir du Magistrat politique sur les actions +sacrées & prophanes, extérieures, immédiatement; & sur les intérieures, +à cause des extérieures; soit qu'il prescrive celles que Dieu a +ordonnées, soit qu'il défende celles que Dieu a défendues, soit qu'il +fixe celles que Dieu a laissées libres, soit que sous le nom du Droit il +employe la violence. + +Réunissant ensemble tous ces objets, on découvre peu de différence +entr'eux. Binius même, Catholique Romain, convient que les Empereurs ont +le sacré & le prophane. J'avoue qu'en détail le pouvoir du Prince est +plus resserré dans les choses sacrées que dans les prophanes. La Loi +divine s'est plus expliqué sur la Religion, & l'a moins abandonnée aux +hommes. Le prophane ne va point au-delà des maximes de la Loi naturelle, +(depuis que les Loix des Hébreux n'ont plus aucune force) on en excepte +cependant quelques Loix du Mariage que les uns puisent dans la Loi +naturelle, les autres dans la Loi divine. + +L'Evangile rappelle encore des préceptes que la volonté divine avoit +déjà déclarés: cela mis à part, je ne comprens pas qui feroit un +obstacle à la Puissance temporelle, soit que la Religion demande une +attention singulière & des soins plus pressans, soit que les principes +naturels sont plus connus, soit que l'erreur en matière de Religion a +des suites plus fâcheuses. Toutes ces observations n'altèrent point le +droit; elles auroient plus de poids dans la manière de le bien exercer. + + + +CHAPITRE IV. + +_Solution des objections contre le pouvoir du Magistrat politique sur la +Religion._ + +Plus on aura goûté les maximes qui assurent le pouvoir du Magistrat +politique; plus il sera aisé d'applanir les difficultés qu'on a coutume +de former contre. La première est que J. C. a institué les Pasteurs, que +la Puissance temporelle n'y a aucune part, qu'ils tiennent de ce Divin +Législateur les fonctions de leur ministère, que Pasteurs ils ne sont +pas les Vicaires du Souverain. Le paralelle des autres pouvoirs va +démontrer qu'ils ne détachent rien du Pouvoir absolu. La puissance des +Pères sur leurs enfans, des Maris sur leurs femmes rapporte son origine +à Dieu, non à l'institution des hommes; cependant elle cède au Magistrat +politique quoique plus ancienne. La Médecine prend sa source dans le +Créateur, auteur de la Nature, comme le Pasteur a sa Mission de J. C. +Sauveur du monde. Pour la pratique le Médecin tient de la nature & de +l'expérience les règles infaillibles de son art, sans rien emprunter de +l'autorité suprême, sans même la représenter dans l'exercice de cette +science: cependant le Médecin est soumis à son pouvoir, de même que +l'agriculture, le commerce, les arts & les métiers. Le Juge qui n'a de +puissance que celle du Souverain dont il occupe la place, ne se prête +pas plus aveuglément à tous ses mouvemens; il a des devoirs que Dieu +lui prescrit de ne se point laisser gagner par des présens, de ne rien +accorder à la faveur, de ne jamais agir par haine, de protéger les +mineurs, & d'être l'azile des pauvres & des malheureux. + +C'est donc un foible argument contre le pouvoir du Magistrat politique, +que celui qui naît des ordres précis de Dieu: je ne suis point surpris +que les Pasteurs ne soient pas contraints de se prêter aux Princes, +qui défendent ce qui est ordonné de Dieu, ou qui ordonnent ce qui est +défendu: tout particulier trouve ses engagemens dans la Religion & dans +les préceptes de la Loi naturelle: ce Juge, revêtu de l'autorité du +Prince, sollicité de juger contre l'équité, doit non-seulement s'en +abstenir, mais il doit juger en sa faveur. Concluera-t-on de-là que +le particulier ou le Juge ne sont pas Sujets du Magistrat politique? +(l'opinion seroit folle & insensée) On pensera plutôt que le Magistrat +politique, le Juge & le particulier fléchissent devant Dieu, & que +lorsque les préceptes se croisent, il faut préférer ceux du Supérieur. + +On se trompe grossièrement, de diviser des choses de même espèce, & de +confondre des choses distinctes. Dans le sacré, dans le prophane, il +n'est pas permis au Pasteur, au Juge ni au particulier d'agir contre la +Loi de Dieu, ou d'omettre ce qu'elle recommande; quoiqu'il leur soit +libre de souffrir en vue de la Loi divine ou humaine, ils y sont +d'autant plus indispensablement obligés, qu'ils ne peuvent repousser la +violence, ni rien tenter contre le Souverain au-delà des bornes que Dieu +a placées. + +Quelques-uns prétendent que le Prince n'est pas de l'essence de +l'Église, c'est-à-dire, que l'Église peut exister sans lui, & qu'elle +subsisteroit, quand il en seroit le persécuteur. Cette idée n'a aucun +rapport à la question; car en continuant cette façon de parler, le +Prince n'est pas de l'essence de l'homme, du Marchand, du Laboureur, du +Médecin, que la Raison & l'Apôtre lui soumettent. + +L'Objection la plus spécieuse est, que le Prophète prédit à l'Église que +les Rois prosternés à terre l'adoreront & lécheront la poudre de ses +pieds. Ce passage familier aux Ultramontains, semble plutôt assujettir +les Rois à l'Église, mais à l'Église visible, que l'Église aux Rois. +Si cependant, à l'exemple d'Esdras & de ses compagnons, on interprète +l'Écriture par l'Écriture, si l'on rassemble tout ce que le Saint Esprit +a dicté, on dévoilera que cet honneur, dont parle le Prophète, est +propre & particulier à J. C. Le Psalmiste le rend en mêmes termes, Ps. +7e. V. 9. Il se figure alors J. C. présent au milieu de l'Église, comme +l'Ancien Testament regardoit l'Arche de Moïse toujours honorée de la +présence du Très-Haut: cet Oracle est une similitude qui ne s'explique +point dans le sens vulgaire, à moins de décorer l'Église de cette +Majesté, propre à J. C. seul, qui est le Roi des Rois de la Terre, +suivant l'Apocalypse I. 5. «Les Papes se sont souvent parés d'un passage +qui n'est point de l'Écriture, que l'Empereur est dans l'Église & non +au-dessus de l'Église;» ce qui est très-vrai, en parlant de l'Église +Catholique qui n'a jamais été, & ne sera jamais réunie sous un Roi de +la Terre: il n'en est pas de même de l'Église visible d'un Royaume, ce +seroit méconnoître la supériorité du Magistrat politique; car un Roi, +comme Roi, est non-seulement au-dessus de chaque particulier, mais +encore de tout le peuple ensemble, soit d'un Peuple infidèle, tel +qu'étoient ces Nations dont parle Horace. Jupiter domine les Princes, +les Princes leurs Sujets: J. C. dit «que les Rois des Nations les +gouvernent,» soit même d'un Peuple fidèle comme les Hébreux que Dieu +apostrophe ainsi: «Aussitôt que vous serez dans la terre que Dieu vous +donnera, que vous la posséderez, que vous l'habiterez, vous direz, nous +élèverons un Roi semblable à ceux des Nations;» & ce Roi, dit le Peuple, +régnera sur la Nation. L'Histoire sacrée répète à chaque instant; «que +Saul, David, Salomon sont établis Rois de tout Israël, du Peuple de Dieu +& de son héritage.» + +Or, quelle est l'Église visible? l'Assemblée des fidèles, cette +Assemblée sur laquelle Justinien déclaroit avoir reçu le droit de +commandement. Théophile interprétant cet endroit, avoue que le Prince a +le droit de commander au Peuple. Saint Paul écrivit à l'Église Romaine, +que tout esprit fût subordonné aux Puissances: il recommande à Titus +d'imprimer aux Fidèles de Crête l'obéissance & la soumission due aux +Puissances: on a encore une Lettre aussi précise de S. Pierre +aux Églises de Pont, de Galatie & autres. Enfin ce passage de S. +Chrysostome: «Si les Rois Payens ont vu ces maximes scrupuleusement +observées, avec quelle attention doivent-elles l'être par les Fidèles?» +On n'est pas surpris de lire dans de pieux Auteurs, que les Rois servent +l'Église; car servir l'Église, signifie veiller à son avantage. Les +anciens Payens ont appellé la Magistrature politique une servitude; ils +ont dit que le Berger sert son troupeau; que le Tuteur sert le Mineur; +que le Général sert son Armée. En oseroit-on inférer que le troupeau est +au-dessus du Berger, que le mineur est au-dessus de son Tuteur, & que +l'armée est supérieure à son Général? + +En effet, au rapport de Saint Augustin, ceux qui gouvernent servent par +le conseil & par la prudence: on convient que les Rois servent l'Église, +mais ils ne sont pas ses Sujets. Saul n'étoit point le Sujet d'Israël, +Israël au contraire étoit son Sujet. Le Grand Prêtre Abimelec ne lui +étoit pas moins soumis que David, le premier de sa Cour. Le Grand Prêtre +Sadoc étoit le Sujet de David & de Salomon. Les Conciles généraux qui +composoient l'Église sous les Empereurs, leur ont donné le titre de +Maîtres, & de même que le Père de famille règle sa famille fidèle ou +infidèle, de même la vraie Religion que professe un Peuple n'altère +point le droit du Magistrat politique. + +Cependant, ajoutent certains Auteurs, avec un air de confiance capable +de séduire, la fonction sacrée des Pasteurs s'étend jusque sur les +Rois, tant à cause de la parole qu'à cause du ministère des Clefs: des +exemples renversent ce système. Quel est l'art qui n'ait pas quelque +relation au Souverain? le Laboureur, le Marchand, le Tailleur, le +Cuisinier, ils lui sont tous nécessaires. Le Médecin guérit également le +Roy & son Écuyer. Le Chirurgien, dans une occasion pressante, employe +sur le Prince le fer & le feu. Le Philosophe, le Conseiller approchent +encore plus près de sa personne, non comme homme, mais comme Roi: il +serait sans doute imprudent d'affranchir des Loix & de l'autorité +suprême ces personnages & les fonctions qu'ils exercent. + +Je passe promptement à la difficulté de ceux qui attribuent à J. C. seul +le pouvoir sur la Religion, & en refusent la plus petite portion au +Souverain, sous prétexte qu'on n'a pas besoin de Vicaire quand on suffit +à l'administration d'un État. Je distingue d'abord les actions de J. C. +Les unes sont terminales, s'il est permis de parler de la forte, & les +autres moyennes. Les Actions terminales ont pour but le principe & la +fin de la Puissance suprême. La Législation est le principe qui prépare +aux fidèles une récompense éternelle, & aux pécheurs des tourmens +éternels. La Jurisdiction définitive en est la fin. J. C. a déclaré la +première, il remplira la seconde. La prédication de la Loi divine +est sous la Législation, elle interdit la lecture des commentaires +dangereux; elle propose des choses qui, toujours approuvées de Dieu, +sont voilées ou proscrites pour un tems; elle marque l'établissement du +Ministère Évangélique, des Sacremens & de l'abolition de la Loi légale +des Hébreux. La Jurisdiction renferme la condamnation de quelques-uns, +l'absolution des autres & la possession de la félicité. J. C. s'étant +dépouillé de l'administration du Royaume, conservera toujours la Majesté +Royale; & dès qu'il s'est réservé des fonctions qu'il n'a point laissées +à la disposition des foibles mortels, comme la vie & la mort éternelle; +& que de simples hommes, ne dispensent point les récompenses & les +supplices éternels; il est hors de doute que J. C, ne souffre dans ce +ministère ni Vicaire ni Associé. + +Les actions moyennes sont intérieures ou extérieures; les premières +sont où de l'homme, ou dans l'homme. J. C agit dans l'homme quand son +Esprit-Saint éclaire ceux-ci, ou aveugle ceux-là en ne les éclairant +pas; quand il touche le coeur de quelques-uns, ou endurcit quelques +autres; & distribue des secours plus ou moins puissans contre les +efforts du Tentateur. Les actions sont de l'homme, quand il lie ou délie +les Pécheurs, quoique souvent sa divine Providence grave au fond du +coeur des signes certains. Toutes ces actions au-dessus de l'homme sont +si propres à J. C. qu'il n'y admet ni Associé ni Vicaire: elles veulent +cependant des Ministres qui sont les Pasteurs, soit qu'ils soient +Particuliers, soit même qu'ils soient Rois, & auxquels il distribue +proportionnément le ministère. + +Le Vicaire & le Ministre différent beaucoup: le Vicaire produit des +actions de même substance de celles que celui qu'il représente, mais à +la vérité moins parfaitement. Le Ministre produit des actions, non de +même substance, mais telles qu'elles servent aux actions de la cause +première. Les actions du Prince & du Vicaire portent le même nom, car le +Roi commande & il juge: le Magistrat ordonne & il juge; mais le degré +d'autorité n'est pas égal. L'action du Ministre, eu égard à la cause +principale, n'en a le nom que par similitude: de cette maniere les +Pasteurs sauvent les ames, remettent et retiennent les péchés. Les +autres actions de J. C. ont pour objet de conserver l'Église, de la +secourir contre ses ennemis, de la réformer, de l'orner; voilà l'office +de sa divine Providence. Quoiqu'elle suffise pour entretenir cette +parfaite harmonie qui règne dans l'Univers, cependant la Sagesse suprême +employe les Souverains comme des Vicaires, pour cimenter & perpétuer la +société; & cette relation intime avec le Créateur, leur a mérité le nom +de Dieu. Aussi J. C. toujours attentif sur son Église, s'est associé les +Souverains qui font les Défenseurs de la Foi, & les serviteurs de J. C. +auxquels il a daigné communiquer son nom: ce sont ces Rois & ces +Grands qui, selon Saint Grégoire de Nazianze, partagent avec J. C. le +gouvernement de l'Église; non qu'ils soient revêtus d'un pouvoir égal, +(proposition erronnée) mais en qualité de ses Vicaires. La Confession de +Foi de Bohême reconnoît que la puissance des Magistrats est commune avec +celle de l'Agneau, puisque des Puissances subordonnées sont compatibles, +qu'il n'en coûte point à la Majesté de J. C. de se réserver à lui seul +la connoissance des principaux points, & d'en abandonner quelques +portions aux hommes, comme aussi d'employer les Anges. Il est sûr que le +Magistrat politique, en se mêlant, de la Religion, n'entreprend rien sur +les droits du Souverain Maître. Je saisis avec vivacité cette occasion, +pour détromper des ignorans; qui s'imaginent que le Clergé & les +Conciles tiennent la place de J. C., le Roi des Rois & le le Seigneur +des Seigneurs, & qui honorent de cet Empire immédiat de J. C, sur les +Rois des Assemblées que le bon ordre & l'autorité respectable de la Loi +divine soumettent au Prince. + +L'Écriture Sainte & l'Histoire sacrée semblent accorder une sorte de +Gouvernement aux Pasteurs & aux Églises: ce Gouvernement détruiroit-il +le pouvoir du Magistrat politique? Pour dissiper toute équivoque, & +manier une question aussi délicate, il est à propos de faire précéder +quelques distinctions: tout Gouvernement est constitué de façon que le +Sujet ou garde toute sa liberté, ou la perd. De la première espèce, +dit Tacite, sont ceux qui obligent par la persuasion & non par la +coërcition, dans les choses indifférentes; comme les Médecins, les +Jurisconsultes, les Conseillers. Le Gouvernement qui éteint toute +liberté est déclaratif où constitutif, & ce dernier est fondé sur le +consentement; ou il est établi par la force: cette distinction naît de +la manière dont l'obligation se contracte. Le Gouvernement déclaratif +ne contraint pas proprement, il conduit à l'obligation, en faisant +connoître ce qui produit ou augmente l'obligation. Le Médecin gouverne +un malade, en lui découvrant ce qui est mortel, & ce qui peut rétablir +ou fortifier sa santé; il faut que le malade évite l'un & embrasse +l'autre; il n'y est point forcé par aucun pouvoir du Médecin, mais par +la loi de la nature, qui recommande à l'homme le soin de sa vie & de sa +santé. Le Philosophe règle la vie civile & morale, en dévoilant ce qui +est honnête, & ce qui concourt au salut du Peuple. + +De cette classe sont encore les Publications & les Ordonnances des +Intendans des Provinces; le Gouvernement persuasif & le déclaratif +sont compris sous le nom de Gouvernement directif, bien différent +du constitutif, qui vient du consentement ou de la conquête. Le +Gouvernement constitutif consenti à l'égard des constituans, tire sa +force de la Loi naturelle, qui veut que ceux qui étoient libres de +transiger observent inviolablement les traités; ceux qui n'ont pas +consenti n'y sont pas directement astraints, ils y sont indirectement, +si trois choses se réunissent. + +1°. S'ils sont membres de quelque universalité. + +2°. Si le plus grand nombre en est convenu. + +3°. S'il est expédient de statuer pour la conservation de la société +& le bien de l'État, chacun devient obligé, moins à cause que le plus +grand nombre oblige comme supérieur, qu'à cause que la Loi naturelle +dicte, que tout membre contribue au bien de tous. On désireroit en +vain ce bien, il s'évanouiroit même s'il dépendoit de la fantaisie +de quelques Citoyens de rompre ce que la plus grande partie auroit +concerté. + +Les compagnons de voyage sur un Vaisseau, les Collègues d'une +négociation, doivent suivre le voeu du plus grand nombre dans les +délibérations qui demandent une décision prompte, & qui intéressent la +Communauté dont ils sont membres. + +Le Gouvernement impératif oblige de lui-même; ces Gouvernemens, comme +on l'a déjà dit, sont souverains ou subordonnés aux Souverains: ces +derniers dérivent du Souverain, ou ont une autre origine. Le pouvoir du +Père de famille dont les deux branches sont le Tuteur & le Gouverneur, +est le seul qui, soumis au Souverain, n'en émane point; il est naturel, +permanent & primitif. L'Écriture atteste que quelques-uns ont exercé un +pouvoir distinct du Souverain. Dieu lui-même s'étoit expliqué en leur +faveur. Le pouvoir qui coule du Souverain, a en même tems le droit de +contraindre & d'agir comme la Préture, le Proconsulat, ou de contraindre +seulement comme le délégué; car la coërcition est la base de tout +Gouvernement, & en est l'effet ordinaire. + +Qu'on applique maintenant ces maximes aux Pasteurs & aux Églises, J. C., +avertit les Apôtres, les Apôtres recommandent aux Pasteurs de ne point +subjuguer le Clergé, encore moins de dominer, seul attribut des Princes, +S. Luc 22. 23. & de n'usurper, aucune puissance, seule prérogative des +Grands, Math. 20. 25. Marc 42. Sous ce nom s'entendent les Princes, tels +que les Etnaiques des Juifs, que Joseph nomme Bienfaisans: «Ils sont +aussi» la lumière chez S. Luc: On les appelle Bienfaisans, parce qu'ils +exercent tout pouvoir. Or, ôter aux Pasteurs le pouvoir souverain & le +pouvoir des Magistrats, c'est leur ôter tout pouvoir. + +Un passage de S. Paul, 1. Tim. 3.3 interdit au clergé toute coercition; +«Un Évêque, dit-il, n'est point un Sergent ni un Archer. Si, selon S. +Chrysostome, un homme s'écarte de la Foi, le Ministre du Seigneur doit +s'armer de patience, il doit user d'adresse & d'exhortations pour +l'engager à rentrer dans le sein de l'Église, parce qu'il ne sçauroit +employer la violence pour le convertir: d'ailleurs J. C. n'a point +appris aux Pasteurs à se servir de la force.» La législation, disent les +Grecs, est réservée aux Rois, & S. Chrysostome assure aux Rois & ôte +aux Évêques la nécessité du pouvoir & la coercition des Loix. J. C. +réfléchissant sur son état d'abnégation, lui qui étoit la victime que +son Royaume soit de ce monde il proteste, ce qui est moins, qu'il n'a +point été constitué Juge.» Il a appellé les Apôtres au même ministère, +d'où S. Chrysostome conclut: »Notre puissance ne vas pas jusqu'à +détourner les hommes du crime par la terreur des châtimens. Je vois, dit +Saint Bernard, les Apôtres cités au tribunal; je ne les y vois point +assis. Les noms d'Envoyés, de Légats, de Prédicateurs, que l'Écriture +prodigue aux Pasteurs, confirment ce sentiment; attendu que la fonction +du Légat, du Nonce, du Prédicateur est de ne point obliger, mais +seulement de faire connoitre les ordres du Prince qui le députe. + +»Les Pasteurs sont établis pour enseigner, ajoute S. Chrysostome, non +pour forcer ni dominer. On le sent à la lecture de la formule de la +mission:» dire ce qu'ils ont entendu, & rendre ce qu'ils ont reçu, +rien de plus; comme l'Apôtre n'avoit aucun ordre de Dieu à l'égard +des Vierges, il n'ose décider, il conseille, & il avoue en même tems +qu'elles ne pécheront point en agissant autrement. Après avoir invité +les Corinthiens à aider leurs frères de Jérusalem d'une libéralité +extraordinaire, il poursuit: »Je ne vous force point, parce que je ne +vous le commande pas. L'espèce de Gouvernement particulier aux Pasteurs +de conduire, de régler, de paître le troupeau, est ou purement +persuasif, ou déclaratif: ainsi quand on lit que les Apôtres & les +Pasteurs ont contraint, c'est une figure qui exprime la rémission ou la +rétention des péchés. On explique de la force ce passage du Prophète +Jérémie: »J'ay été envoyé de Dieu pour détruire les Royaumes, il veut +dire pour prédire la destruction des Royaumes. Ces mots, imposer le +joug, couchés dans la Lettre des Apôtres, des Anciens & des Frères aux +Églises de Syrie & de Cilicie ont la même signification. La Religion +n'offre point un nouveau joug, autrement il sembleroit qu'il eût été +permis de pécher avant ce décret: elle apprend quels sont les devoirs +que la Loi divine prescrit aux hommes, quelles sont les oeuvres qui +provoquent le Salut du prochain & préservent des écueils du péché. + +Quoique les Juifs eussent un amour plus tendre pour leurs Prosélytes, +leurs livres sont garants qu'ils fraternisoient avec les Nations +qui gardoient les préceptes que Dieu avoit dictés aux fils de Noë, +consistant à s'abstenir du sang & des viandes étouffées: ils livroient +au contraire une guerre éternelle, & rompoient tout commerce avec les +Peuples qui violoient ces préceptes communs au genre humain, & ils +jugeoient dignes de mort les Cananéens & les Nations voisines qui +méprisoient cette Loi. + +Les Juifs contemporains des Apôtres ne comprenoient qu'à peine que la +Loi Légale fût abrogée; ils étoient prévenus que les Payens n'étoient +pas moins asservis à ce culte universel qu'ils l'étoient à leur Loi. Le +moindre relâchement les auroit révoltés. Comme ce préjugé étoit capable +de retarder les progrès de la Religion, les Gentils se prêtèrent un tems +aux foiblesses des Juifs; mais lorsque l'on commença à désespérer de +leur conversion, l'Église d'Occident secoua d'elle-même le joug, & +ne voulut connoître d'obligation que celle de la Loi divine qu'elle +professoit. Saint Paul développe ces motifs en parlant aux Corinthiens +des choses offertes aux Idoles. + +L'Église n'a donc aucun pouvoir de droit divin, le glaive est le symbole +de la domination. L'Apôtre S. Paul, les Jurisconsultes, d'accord avec +Aristote, le nomment »la souveraine Puissance; les armes de l'Église +ne sont pas matérielles, elle n'a reçu d'autre glaive de Dieu que le +spirituel, c'est-à-dire, la parole de Dieu. Son Royaume n'est pas de ce +monde, il est au Ciel: l'Église n'est point maîtresse sur la terre, elle +n'y est que comme un locataire, lequel n'a aucun pouvoir. L'Église qu'on +appelle visible est une Assemblée, non-seulement permise, mais fondée +sur la Loi divine: Dès-là tout ce qui appartient de droit aux Assemblées +légitimes, appartient de droit à l'Église, tant qu'il n'appert pas qu'on +en ait rien détaché. + +Ces Assemblées ont un pouvoir constitutif qui naît du consentement; +deux exemples suffisent: la Loi du Sabat, éteinte, il étoit libre aux +Chrétiens de choisir quel jour ils fixeroient pour le culte divin; ce +culte de l'ordre exprès de J. C. demandoit l'Assemblée des Fidèles, & +cette décision les intéressent tous devoit avoir le voeu de tous. On +consacra donc, de l'avis des Apôtres & du consentement de l'Église, le +premier jour du Sabat, en mémoire de la Résurrection, & on l'appella +Dimanche. + +Les Apôtres ne pouvoient plus vaquer au soin des pauvres; l'Église, +sur leurs instances, institua les Diacres, & nomma les Fidèles qui en +rempliroient les fonctions. Partout on régla, d'un avis unanime, des +points qu'il n'est pas permis de rejetter sans être coupable; car +puisqu'il étoit nécessaire de statuer, il n'y auroit eu rien de certain, +si chacun eût eu la liberté de contredire, à moins que le petit nombre +ne cédât au plus grand, ou le plus grand au plus petit; ce dernier +n'étant pas juste, l'autre devint indispensable: ce droit de décerner +est propre à l'Église, il est de l'essence de l'universalité; mais j'ai +démontré plus haut que le Gouvernement impératif n'étoit pas également +le partage de l'Église. + +Je ne prétends pas inférer de là que l'Église est incapable d'exercer +le pouvoir souverain ou subordonné au Souverain: elle auroit le pouvoir +suprême, si les Fidèles, libres & séparés des autres hommes, formoient +une République particulière, comme celle des Juifs sous les Machabées. +Plusieurs monumens conservent encore les noms d'Ethnarque, de Sénat, & +du Peuple, tant par rapport au Gouvernement politique que par rapport à +la Religion, comme dans l'institution de la Fête des Dédicaces, appellée +Encomia. L'Historien raconte que Judas, ses frères, & toute l'Église +d'Israël fît le règlement. L'Église alors étoit revêtue de la +Magistrature politique, non à cause que le Peuple étoit fidèle, mais +parce qu'il étoit libre. Témoin aujourd'hui certaines Villes des +Suisses, dont le Gouvernement est entre les mains du Peuple. + +Le pouvoir subordonné au Souverain, ou la liberté de vivre sous ses +propres Loix, ne fut point inconnu aux Juifs; ils en goûtèrent les +douceurs en Judée, à Alexandrie, à Damas & en d'autres Villes sans +aucune contrainte, tantôt plus resserré, tantôt plus étendu: il +comprenoit quelquefois le droit de vie & de mort, quelquefois la peine +du fouet, quelquefois la punition la plus sensible, c'est-à-dire, le +bannissement de la Synagogue, selon qu'il plût aux Rois Chaldéens, +Perses, Syriens, Égyptiens ou Empereurs Romains, de modérer, ou +d'appesantir le joug. + +Les Juifs, par le conseil de Mardochée, profitèrent des bontés +d'Assuerus pour célébrer les jours appellés Sortimo, ou la Fête des +Sorts. Les Juifs, sous Eidras & Nehemias, dressèrent, à la faveur de +cette liberté, nombre de règlemens sacrés & profanes: je rapproche ces +exemples du pouvoir subordonné, de peur que des gens de mauvaise foi ne +le fassent passer mal à propos pour un droit immuable & perpétuel de +l'Église; donc les Pasteurs n'ont de droit divin aucune puissance par +essence, ni par fonctions, donc la magistrature politique n'est pas +compatible avec ce ministère. + +L'Église primitive n'a jamais pensé qu'on dût perpétuellement séparer +la fonction pastorale du pouvoir subordonné; la portion qu'on lui +assigneroit n'entameroit point la puissance souveraine sur la Religion, +Le Gouvernement directif, qui est le conseil & la déclaration du +précepte divin, est d'une toute autre espèce; & dans ces différens +Gouvernemens il n'est pas surprenant que le même gouverne & soit +gouverné. Le Conseiller guide le Prince, en le persuadant; l'homme versé +dans la Loi naturelle, en lui dévoilant la Loi divine; le Médecin, en +veillant sur sa santé; & le Pasteur, en lui frayant les voyes du Salut: +cependant le Magistrat politique les gouverne tous, & souverainement; +aussi n'est-on point étonné de voir chez les Saints Pères les Rois +précéder les Évêques, & les Évêques précéder les Rois selon l'instant de +la puissance. + +Quoique le Gouvernement de consentement ait un pouvoir constitutif, +il est entièrement soumis au Souverain, attendu que personne par son +consentement ne donne plus de droit à un autre, ou à une multitude qu'il +n'en a lui-même: cette obligation que l'on contracte librement n'a pas +des limites plus reculées que celles de la liberté: or, personne n'a la +liberté d'attenter au pouvoir du Magistrat politique, sous qui tout doit +fléchir, excepté le droit divin; donc il n'est pas possible de pousser +l'obligation jusques-là: ainsi deux Gouvernemens constitutifs ne +sçauroient subsister ensemble qu'ils ne soient subalternes; un +arrangement contraire feroit naître des obligations incompatibles. +Ce motif engagea Dieu à soumettre au Prince le pouvoir paternel & +sacerdotal de l'Ancien Testament, les Successeurs d'Aaron n'ayant jamais +été sans une force de pouvoir. + +Enfin, cette administration extérieure, confiée au Clergé, assure, loin +d'ébranler la Puissance absolue, puisqu'elle lui est non-seulement +subordonnée, mais qu'elle en émane toute entière: on découvre la cause +par ses effets, & on juge que cela est, parce que cela est tel. + + + +CHAPITRE V. + +_Du Jugement du Magistrat politique sur la Religion_. + +Après avoir confirmé au Magistrat politique le pouvoir qu'il a sur la +Religion, il est juste de connoître comment il l'exerce: le jugement +précède l'acte du pouvoir; car il est de la volonté de commander, toute +action de la volonté est bonne, quand elle a deux rapports; l'un de la +volonté avec le jugement, l'autre du jugement avec l'objet. L'Apôtre +parlant de la première, dit, que tout ce qui ne vient pas de la foi est +péché, &c où est la foi est un jugement approbatif, que l'on oppose à +la conscience, qui blâme l'action ou qui flotte dans l'incertitude. La +signification naturelle & simple du jugement est l'acte du Supérieur, +qui, Juge entre deux partis, décide ce qui est juste. Le jugement vient +de Juge, & le mot Juge, de qui dit le droit. On a depuis compris sous ce +terme toutes sortes de décisions, même les intérieures, que l'on porte +sur les matières que l'on médite, ou sur les actions que l'on fait. + +Le jugement des actions en général est de deux sortes, ou il prévient +les propres actions, ou par les propres actions il a relation avec +les actions du prochain, & il est de deux espèces; nos actions sont +comparées avec celles du prochain ou par le jugement ou par la volonté: +ainsi le jugement des actions étrangères est ou directif, soit par la +déclaration, soit par la persuasion, ou impératif. Aristote a distingué +le jugement impératif en légal & judiciaire, celui-là universel, +celui-ci particulier. + +Dieu le Maître absolu a le jugement absolu impératif, & parmi les hommes +celui-là juge souverainement, qui est le Magistrat politique Personne +n'a le droit d'abroger les Loix, de casser les Arrêts par une décision +souveraine; ils veulent une obéissance aveugle, quand ils ont la Loi +divine pour bornes. Or, de même que le pouvoir renferme le sacré & le +prophane, le jugement n'a pas des limites moins étendues: quelques +Princes à la vérité ont évité de juger les matières de Religion, plongés +dans une ignorance profonde; ils ont tantôt négligé cette portion de +leurs devoirs, tantôt ils ont parlé du jugement infaillible, tel que le +Pape se l'arroge. + +Le Roi d'Angleterre entend de la sorte son aveu, & ceux des anciens +Empereurs, que les Rois ne sont pas les Juges infaillibles de la +Doctrine: il l'auroit également bien dit des autres matières. Constantin +n'hésite pas d'examiner si les Évêques s'étoient bien ou mal comportés +dans l'Assemble de Tyr. Marcian ne balança point à déclarer que son +pouvoir étoit de faire connaître à son peuple la vraie Religion; & +Charlemagne se constitue Juge de l'hérésie de Félix: »Nous décernons & +nous avons décerné sous la protection de Dieu ce qu'il falloit croire +fermement de cette dispute. + +On se trompe grossièrement de penser qu'il y a de la contradiction à +dire qu'on peut tomber, & cependant qu'on n'est pas soumis aux hommes +d'une soumission coactive: on ne voit pas que cette opinion erronnée +ôteroit aux hommes tout jugement, même celui du temporel. En effet, en +quoi les hommes ne peuvent-ils errer? ou quel peut être un jugement, qui +n'est pas souverain, ou qui n'en a pas un autre au-dessus de lui? «& +puisqu'on iroit à l'infini, il est bon de le fixer, & de réserver les +fautes de quelques-uns au jugement divin» dit Yves de Chartres, ou +ceux-là sont punis d'autant plus sévèrement qu'il ont moins écouté les +inspirations de Dieu. + +En accordant au Magistrat politique un jugement souverain & impératif, +je me garderai bien d'avancer qu'il est libre aux Pasteurs & aux +Chrétiens d'abandonner les préceptes immuables de la charité & de la +piété; si le Prince l'ordonnoit, ils ne seroient pas plus excusables que +d'obéir à un Prince Barbare, qui défendroit de nourrir son propre Père. +Je viens au contraire de prouver que dans les choses sacrées & prophanes +les ordres & les défenses ne contraignent point à faire & à omettre +ce qui est contre la Loi de Dieu naturelle & positive mais à souffrir +seulement, jusqu'à ce qu'il n'y ait que la violence qui sauve du +châtiment: il est bien différent d'endurer une insulte, ou d'éluder, un +commandement de Dieu. Je serois étonné que des Sçavans eussent confondu +ces maximes, si l'on ne sentoit que cela favorise leurs préjugés. Je +remets à un autre tems les difficultés qu'on a coutume de proposer sur +le changement de la corruption de la Religion. + +D'abord, le Jugement souverain de J. C. diffère autant de celui en +question que son pouvoir est opposé à celui du Magistrat politique. La +législation qui porte avec elle la récompense en le châtiment éternel +& le Jugement dernier qui en émane, appartient à J. C. Pendant cet +intervalle J. C. entretient les hommes du Jugement divin par son Saint +Esprit: on auroit tort de conclure que ce jugement fût une action +humaine, à moins qu'il n'intervînt du jugement humain. Ce jugement des +actions particulières de chaque Chrétien & des actions publiques, est +déféré aux Puissances publiques, & Puissances publiques absolues. +Bremins, dont je rapporte les termes, en étoit convaincu; de même que +tout homme a le droit particulier, de même, le Prince a le droit général +d'examiner & de décider de là Doctrine...... Le jugement des Souverains +est encore nécessaire dans ce doute, quelle Religion ils doivent +embrasser pour leur Salut, & celui de tout le Peuple de Dieu. + +Ceux qui s'arrêtent à l'Écriture pensent bien, mais ils s'expriment +figurément; car à prendre les termes à la lettre, l'Écriture est la +règle de juger, & la même chose ne sçauroit être sa propre règle; même +figure dans la Loi: «Il ne faut juger personne sans l'avoir écoutée»: & +dans le discours de J. C. la parole qu'il prêchoit jugera les incrédules +au dernier jour. + +Le jugement de la Religion regarde aussi les Pasteurs, les Sçavans +versés dans l'étude des Saintes-Lettres, les Assemblées de l'Église, +& surtout l'Église Catholique d'une façon plus auguste. «Chacun, dit +Aristote, juge sainement des choses qu'il connoît, & en est un bon +Juge», mais ce jugement est d'une espèce autre que celui dont il s'agit; +car il guide ou les actions propres, ou les actions étrangères par la +voye de la persuasion, non par celle de la coërcition: ainsi ceux qui +dirigent & ceux qui jugent, peuvent mutuellement se précéder & se +suivre. Le Roi peut passer devant le Médecin, le Médecin peut être plus +suivi que le Roi. Il n'est donc pas absurde de compter deux jugemens +souverains de deux espèces différentes, tels que la Religion les +éprouve; le jugement directif de l'Église Catholique, & le jugement +coactif du Souverain. Il est plutôt évident que parmi les hommes rien +n'a plus d'autorité que le jugement de l'Église, rien n'a plus de +Puissance que le jugement du Magistrat politique. + +Deux choses sont un obstacle au jugement, l'ignorance & les mauvaises +inclinations: c'est au Souverain qui veut juger à étudier les matières +de Religion & à être pénétré de son esprit: ces qualités sont intimement +unies, que la Religion éclaire la prudence, & que la prudence vivifie +la Religion. Lactance décrit bien cette liaison. Tacite a transmis à la +postérité la formule des voeux du Peuple à l'avènement d'un Prince à +l'Empire: »Que Dieu lui donne un esprit qui embrasse »le droit divin & +humain:» d'ailleurs autant que le spirituel est au-dessus du temporel, +autant la connoissance de la Religion est-elle plus précieuse, +plus utile, & plus nécessaire au Magistrat politique que celle du +Gouvernement civil. On »répète souvent au Prince d'être le modèle de la +Loi, de la conserver, & de la méditer tous les jours de sa vie; Dieu +recommande à Josué de ne point éloigner de lui le Livre de la Loi, & +de le méditer nuit & jour. Dans le Pseaume II.v.10 qui s'applique aux +siècles du Christianisme, Princes soyez intelligens, Juges de la terre +soyez instruits. Les Rois fidèles d'Israël observoient autrefois ces +préceptes, depuis eux les Princes Chrétiens ont fait de même. Témoins +Théodose & Valentinien: »De toutes les sollicitudes que l'amour du bien +public fait naître, nous regardons la connoissance de la Religion comme +le plus digne objet de nos soins, & nous croyons qu'en affermissant son +culte, notre »Empire deviendra plus florissant. Theodose écrit au Pape +Hormisdas: »La connoissance de la vraie Religion est le devoir essentiel +de notre Majesté Impériale. Justinien parlant à Epiphane: Nous +travaillons avec une attention singulière à nous instruire des vrais +Dogmes & de la discipline de l'Église. Saints Prêtres, disoit Recarede +Roi d'Espagne, non-seulement nous n'épargnons rien, pour procurer à nos +Sujets une vie douce & tranquille, mais sous la protection du Seigneur, +nous méditons les choses célestes qui nous répondent de la fidélité des +Peuples. Arnolphe, Évêque de Lizieux, s'exprime ainsi au milieu d'un +Concile: La justice du Roi, soutenue de la science, dirige les hommes +& les forme: elle les forme à la vertu, elle les dirige vers le Salut. +Préceptes, exemples, tout dit que la connoissance de la Religion est du +ressort du Souverain. + +On objecte que la Prince, accablé & distrait, vaque difficilement à +une partie des affaires; rien cependant n'a plus d'affinité que +la connoissance générale, & celle de la plus noble portion. Le +Métaphysicien considère ce qui est; il s'applique principalement aux +êtres spirituels. Le Physicien a pour objet le mouvement, il s'adonne +particulièrement à l'astronomie: le Souverain, en enveloppant toutes les +parties du Gouvernement, doit surtout méditer là Religion. + +La route n'en est pas aussi obscure, que quelques-uns se sont efforcées +de le persuader. »La Théologie, dit S. Grégoire de Nazianze & la +Religion est simple & nue; elle est fondée sur des témoignages divins, +que quelques-uns regardent à dessein comme une science abstraite & +embarrassée. Je ne parle ici que des dogmes & de la discipline: je mets +à part les questions de Métaphysique, d'Histoire, de Grammaire, dont les +Théologiens ont coutume de disputer avec vivacité, & dont il est inutile +de charger l'esprit du Souverain. + +Il en est de même des sophismes du Droit; mais il est important qu'il en +sçache les principes généraux; il doit sur tout cela se borner; car il +est une intempérance de sçavoir, & c'est une leçon très-difficile à +pratiquer, selon le plus prudent des Historiens. Celui-là est sage, qui +ne donnant pas dans tout, se renferme dans les connoissances utiles: ce +passage de l'Apôtre, d'être sçavant avec sobriété, est adressé à tous, +& singulièrement aux Puissances suprêmes; car continue S. Paul: »Il +ne faut point s'arrêter à ce qui donne plutôt lieu à la dispute qu'à +l'édification, laquelle vient de la foi: rien ne convient moins aux +grandes âmes, dit autrefois Sénèque, que ces prétendues subtilités. + +Au reste, la divine Providence aidera le Magistrat politique, & suppléra +aisément à l'expérience qu'un temps trop court ne lui fourniroit pas. Un +Ancien protestoit qu'il avoit plus appris par la prière, que par étude: +»Dieu n'est point sourd à »ces voeux ardens de l'Église. Seigneur, +dispensez au Prince votre prudence & votre justice à son Fils. Vous +m'avez découvert, ô mon Dieu, s'écrioit David, la profondeur de votre +sagesse. Salomon, jeune encore, ne sçavoir où porter ses pas, la +multitude du Peuple, le poids des affaires l'accabloit: Qui pourra, +dit-il, juger un si grand Peuple? accordez-moi donc, Seigneur, un esprit +capable de le gouverner, & de discerner le bien & le mal. Le Seigneur +lui répond, parce que vous ne m'avez pas demandé une longue vie, des +richesses, la mort de vos ennemis, mais un jugement sain & droit, je +vous ai donné un coeur sage & intelligent.» Dieu & la nature, comme on +dit, viennent au secours dans les choses indispensables. + +Comme les Empires sont l'ouvrage de Dieu, & qu'il les a établis pour +servir d'asile à la vraie Religion, il est de sa bonté divine de +gratifier des talens & des qualités propres au gouvernement les Princes +qui les lui demandent avec ferveur: croira-t'on qu'il les leur refusera, +tandis que sous la Loi légale il prodiguait aux Princes le don de +Prophétie. Salomon répète dans ses paraboles: »L'Oracle est sur les +lèvres du Roi, & sa Bouche en jugeant ne prévarique point. Moïse, ce +grand Général, ce divin Prophète, ayant institué le Synedrin, composé de +soixante-dix personnes, on dit que Dieu leur communiqua de l'esprit de +Moïse, & cet esprit les échauffant, ils prophétisoient. Jésus, Fils +de Nuni, succéda: au Généralat de Moïse, & il fut rempli de sagesse, +aussi-tôt qu'on lui eût imposé les mains. + +Saul, après son Sacre, fut inspiré, & devint un autre homme; telle est +l'expression de l'Écriture. David, assis sur le trône, prophétisa +ainsi que son Fils Salomon; en sorte que qui feuilleteroit assiduement +l'Histoire de l'Ancien Testament trouveroit plus de Rois Prophètes que +de Prêtres Prophètes. J'avoue que ces miracles furent plus fréquens dans +les siècles où Dieu conversoit avec nos Pères, & leur faisoit connoitre +sa volonté par les Prophètes; mais dans ces derniers jours il a parlé +par son Fils, & a dévoilé ses desseins sur le Salut du genre humain: peu +de Prophètes ont paru depuis lui. J. C. est le seul maître, dont nous +avons tous hérité; il n'est plus nécessaire de prêcher une Religion +nouvelle, comme autrefois; il faut seulement prêcher sa parole écrite. +En vain se plaindroit-on de son obscurité & de sa subtilité; la parole +est près de nous, dans notre bouche & dans notre coeur. + +Cette Doctrine est publique, elle n'est cachée qu'aux hommes que Satan +tient dans l'aveuglement: tous sont instruits de Dieu, tous connoissent +Dieu; J. C. ayant par-là exaucé le voeu de Moïse, qui souhaittoit que +tout le Peuple fut Prophète. Si la Doctrine de l'Evangile n'a rien +d'obscur pour tous les Chrétiens, pour ces Ouvriers, ces Artisans, qui +sont occupés du travail des mains, pourquoi refuser aux Princes cette +faveur générale? surtout après que l'Apôtre leur applique spécialement +«que Dieu a voulu que tous connoissent la vérité.» + +L'Empereur Théodose, rempli de cette confiance, au moment de juger des +erreurs qui attaquoient la foi, implora le secours divin en secret, & ne +l'implora pas en vain. L'Empereur Justinien en éprouva les effets: sa +Profession de foi est si belle, que Contius a dit avec raison «qu'aucun +Père de l'Église, ni aucun Évêque n'en a donné une plus forte & plus +pleine de Doctrine.» D'ailleurs, les dogmes nécessaires au Salut, ou les +maximes de l'Église les plus importantes sont en petit nombre, & sont +présentes à tout Fidèle. L'Écriture Sainte les renferme, le consentement +perpétuel de l'Église les constate, le reste à peine intéresse-t-il +le Magistrat politique. Au cas qu'il arrive quelque événement qu'on +n'auroit pas prévu, chose que le temporel voit plus souvent que le +spirituel; le tems & le Conseil y pourvoyent. Qu'on se rappelle ces +vers d'Hésiode: «Tel est excellent qui sçait beaucoup, tel est bon & +excellent qui se laisse persuader par celui qui parle juste.» + +La piété est l'autre qualité propre au Magistrat politique; sans doute +aucune vertu n'est si digne d'un Prince: il est ordonné au Roi des +Hébreux d'apprendre à craindre Dieu, & à observer sa Loi. Il est +prescrit à Josué de ne se point écarter de ses préceptes à droite ou +à gauche. Les Saints Pères ne rebattent autre chose aux Princes; deux +vices leur sont à craindre, l'impiété qui est le mal le plus incurable, +& la superstition qui amolit le coeur, & qui éloigne les conseils +salutaires; on évite ces deux écueils, en ne perdant point de vue le mot +de l'Apôtre: «Le but du précepte est la charité qui naît d'un coeur +pur, d'une bonne conscience & d'une vraie Foi»: ceux qui s'en éloignent +tombent dans le précipice: ils sont jaloux d'être les Docteurs de la +Loi, tandis qu'ils ne comprennent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils +prêchent. + +Telles sont les qualités nécessaires au Magistrat politique: je remarque +ensuite que toute action du Souverain doit être droite, je ne dis pas +tous ses actes, distinction indispensable; par exemple, un Juge ignorant +a prononcé une sentence, il est en faute; mais sa sentence n'est pas +nulle qu'il n'y ait un appel. Un particulier, qui n'est point interdit, +donne son bien par une libéralité inconsidérée; la donation est bonne & +son action est vicieuse. Un père est trop rude à ses enfans, un maître à +ses esclaves, il faut obéir quoiqu'ils agissent mal; la raison est qu'il +en coûte moins pour un bon acte que pour une bonne action: une bonne +action part d'un jugement tourné au bien, d'un dessein réfléchi; elle +dépend de la forme & des circonstances essentielles; il suffit à un bon +acte, que celui qui ait le droit d'agir. J'appelle ici droit la faculté +morale que la justice spéciale considère c'est-à-dire, la domination, le +pouvoir, le droit de servitude, le droit actif d'obligation: tout acte +prohibé l'est ou absolument ou relativement; absolument quand ses effets +sont illicites par eux-mêmes ou par la Loi, relativement quand ses +effets licites à la vérité ne sont pas au pouvoir de l'Agent: ainsi, +à ne suivre que la Loi naturelle, en écartant pour un moment la Loi +positive, tout acte est nul, si son effet a un vice essentiellement +inhérent; où s'il est au-delà du pouvoir de l'Agent. On rapporte à la +première espèce le commandement d'un Pere, d'un Maître, d'un Prince, +de mentir ou d'adorer les Idoles: on place dans la seconde espèce le +pouvoir d'un Maître sur un Esclave étranger, celui d'un Prince sur un +homme qui n'est pas son Sujet, & celui de tout homme sur les actions +intérieures, qui n'ont aucune relation aux extérieures: par conséquent, +tout vice qui affecte l'esprit ou le jugement, n'annulle pas l'acte du +pouvoir; & comme il est fondé sur l'ignorance de la vraie Religion, ou +sur une passion ennemie de la vraie Religion, il est hors de doute +que le Pere n'est point dépouillé du pouvoir paternel, le Mari de son +autorité, le Maître de sa domination, le Roi de sa puissance souveraine. + +Aussi, doit-on exécuter les Loix du Prince touchant la Religion, quand +même il seroit fauteur d'hérésie, ou qu'il n'adoreroit pas le vrai +Dieu, pourvu qu'elles n'attaquent point de front la Loi divine; trop de +monumens le démontrent. Pharaon étoit un Roi impie, cependant le Peuple +Hébreu n'osa sans sa permission sortir d'Égypte pour sacrifier. Le +sacrifice étoit ordonné, & hors la puissance du Roi; mais comme le +Seigneur n'avoit point désigné le lieu, le Peuple n'étoit point +affranchi de l'obéissance qu'il lui avoit jurée. Nabuchodonosor ne +vivoit point dans la vraie Religion; autant que sa Loi, d'adorer son +image, eut peu d'effets, autant celle de ne point blasphémer le Dieu +d'Israël fut-elle reçue & approuvée. + +On sçait que Cyrus & ses Successeurs étoient ensevelis dans les ténèbres +du Paganisme; les Hébreux cependant ne travaillèrent à la reconstruction +du Temple de Jérusalem que de leur consentement. Si les Fidèles +étouffoient les disputes qui s'élevoient entr'eux à l'occasion de la +Religion, plutôt que d'en permettre la connoissance aux Payens; traduits +devant eux, ils les reconnoissoient Juges; & souvent la nécessité les +contraignoit d'implorer leurs secours, persuadés que ceux-là avoient le +droit de juger, qui n'avoient point les talens nécessaires pour les bien +juger. + +Ptolomée, Roi d'Égypte, décida à son tribunal la question de la +préférence du Temple de Jérusalem sur celui de Garisim entre les Juifs & +les Samaritains. Ce Prince, argumentant de la Loi de Moïse, quoiqu'il ne +la suivît pas, avoit le droit de juger, & jugea en effet, quel étoit le +Temple, le culte, & le sacerdoce conforme à cette Loi: unique point de +la contestation. Du tems des Apôtres, une partie du Synedrin Judaïque +étoit prévenue; Pierre & Jean ne se croyent point exempts de sa +Jurisdiction; ils le reconnoissent ouvertement pour Juge. On nous juge, +dirent-ils, sur un miracle opéré, sur un malade guéri. L'état de la +question étoit, s'il étoit permis de guérir au nom de J. C. + +Saint Pierre le soutenoit, parce que Jesus est le Chef de l'Église, +l'auteur du Salut, & qui le confirme par sa Résurrection & les miracles +de sa vie. Aussi les Juifs lui défendant d'enseigner au nom de Jesus, +«Jugez plutôt, dit-il, s'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux, hommes.» + +Ces Juges avoient donc le droit de décider si Jesus étoit le Messie; & +s'ils avoient bien jugé, la Sentence étoit bonne, quoique prononcée +par des Impies. Félix étoit Payen, mais il représentoit l'Empereur: +Tertullus accuse S. Paul devant lui; il le noircit de crimes, il lui +reproche, entr'autres, qu'il est le Chef de la secte des Nazaréens. +Saint Paul nie tous les crimes, & confesse qu'il adore Dieu selon la +voye que cette Religion a frayée; étoit-ce un crime? voilà tout ce qu'il +avoit à juger: je suis jugé, dit-il, sur la résurrection des morts; +Dogme qui est le fondement de la Foi. Cette accusation est renouvellée +devant Festus, Saint Paul le regarde comme son Juge; qu'on me juge ici, +dit-il: craignant ensuite la prévention du Juge, il appelle à César, +souverain Juge, & il saisit son tribunal de la cause de l'Evangile, non +de la sienne; On demandoit, si d'enseigner l'Evangile étoit un crime, S. +Paul, loin d'en convenir, ne cesse de répéter que l'Evangile étoit la +doctrine du Salut. + +Saint Paul ne récuse point le plus mauvais Prince. S'il eût absous. +Paul comme il devoit, & plusieurs ont cru que son premier mouvement lui +fut favorable, son Décret eût eu force de Loi, & auroit fermé la bouche +aux Juifs; mais en condamnant S. Paul & l'Evangile, sa Sentence fut +nulle, en ce qu'elle défendoit à S. Paul d'enseigner. Elle eut son +effet, en ce qu'elle accorda le martyre à celui qui le souhaitoit +ardemment. + +Justin Martyr, & les autres Pères de l'Église présentèrent aux Empereurs +Payens des ouvrages, pour confirmer la vérité de la vraie Religion. Paul +de Samosate, ayant erré dans la doctrine, & cherchant à se maintenir +dans l'Évêché d'Antioche, fut traduit devant l'Empereur Aurélien, Prince +Infidèle, qui après avoir délibéré, statua que Paul seroit chassé du +Siége d'Antioche: il avoit à juger si Paul de Samosate prêchoit la +doctrine de la Foi. + +Il est important à un Empereur, je ne dis pas religieux, mais prudent, +de ne pas souffrir dans l'Épiscopat un Prélat qui enseigne des dogmes +erronnés. On se souvenoit encore de ce que les Apôtres & leurs +Successeurs avoient appris aux Églises dispersées, du Verbe, qui +étoit dès le commencement, & qui venoit d'accomplir le Mystere de +l'Incarnation. L'Évêque Archelaus disputa contre l'Hérétique Manés, qui +a donné le nom aux Manichéens, devant Marcellus, Juge illustre, qui +avoit choisi pour Conseillers un Médecin, un Philosophe, un Grammairien, +un Rhéteur, tous Payens. + +Saint Athanase, le fléau d'Arius, s'étant trouvé à Laodicée avec cet +Hérésiarque, défendit la Foi Catholique devant Probus, Payen délégué de +l'Empereur,& il l'emporta: comme on étoit convenu que l'Evangile seroit +la Loi que l'on consulteroit, on fut aisément convaincu que cette Loi +n'admettoit ni plusieurs Dieux ni deux Dieux. + +Saint Athanase & les autres Saints Évêques agitèrent le dogme de la +Consubstantiation en présence de Constantius & de Jovinien Empereurs +Hérétiques. Les sages Évêques se sont depuis modelés sur eux lorsque les +Vandales occupoient l'Afrique, Eugene, Évêque de Carthage, offrit aux +Ariens de disputer de la Foi Catholique devant Hunerique Roi Arien; +mais ils rejettèrent sa proposition. L'Élection d'un Pape causa à Rome +quelque désordre; on implora le jugement du Roi Théodoric, & si ce +Prince étoit Arien. Voici un passage célèbre de la Confession de Basle. + +«Tout Prince doit veiller à ce que ses Sujets sanctifient le nom de +Dieu; que les bornes de son divin Royaume soient étendues; & qu'attentif +à châtier les crimes, il vive soumis à sa volonté sainte. Les Princes +Payens avoient ce devoir à remplir: combien est-il plus recommandé au +Magistrat Chrétien comme au Vicaire de Dieu?» On lit dans une Apologie +présentée à Philippe Roi d'Espagne, les sentimens de l'Église Reformée +de Flandres, tandis qu'il sévissoit contre elle: combien s'en éloignent +aujourd'hui ceux qui se vantent d'être les seuls appuis de l'Église? + +«Princes, c'est à vous de juger, & d'étouffer les erreurs, quelques +profondes qu'en soient les racines; malgré votre aveuglement, votre +prévention contre la vérité, Dieu vous a donné ce droit; si vous en +usez, il peut vous y rendre de plus en plus consommés.» Les mêmes termes +se voyent dans une Lettre de Calvin au Roi François Ier, qui lui demande +des éclaircissemens sur la Religion, assurant qu'elle est digne de son +tribunal. Pourquoi les Églises & les Docteurs ne tiendroient-ils pas ce +langage? Ils n'ignorent pas que Paul Sergius, Propréteur, homme profond, +& nullement Chrétien, fut constitué Juge entre l'Apôtre S. Paul & le +Mage Elyman. Sa propre Sentence l'éclaira, il crut; & peu s'en fallut +que le Roi Agrippa, assis dans une autre occasion à côté du Préteur +Romain, ne se rendît, du moins la vérité lui en arracha l'aveu. +Quoiqu'on rapporte que Galion, Proconsul d'Achaie, ait refusé de régler +quelques points de la Loi Légale, son action est plus digne de censure +que de louanges, puisqu'il n'osa vanger l'affront fait à Sostenes. + +Au reste, si un Chrétien pénétré le spirituel, si Dieu lui donne un +jugement sain pour les choses divines, le don de lumière, qui réside +dans cette partie de l'âme, appelée jugement, n'a point été refusé à +quelques Infidèles. Personne n'a encore repris S. Augustin, dont le +sentiment est développe dans un ouvrage sur la Grâce: «il semble que +quelques-uns ayent obtenu le divin présent de l'intelligence, qui les +porte à la Foi, quand ils entendent une parole, ou quand ils voyent des +signes conformes à leurs idées.» Qui oseroit avancer que les Fidèles +seuls jugent sainement de la Religion, puisqu'il est constant que +l'on ne parvient à la foi que par le jugement? c'est pour elle qu'on +recommande à tous de méditer les Saintes Écritures: on loue les habitans +de Beroë d'avoir confronté l'Écriture Sainte avec la doctrine que Paul & +Silas leur prêchoient. Or, on n'examine point, sans faire usage de son +jugement; & Syrus, l'Interprete, l'a bien exprimé, en disant, «ils +jugeoient l'Écriture». + +Dès que les hommes qui ne professent point la vraie Religion, sont +capables d'en décider, soit des particuliers, soit des Puissances, +chacun par proportion, il n'est pas raisonnable d'exclure ceux qui, +convaincus de la vérité de sa doctrine, s'abstiennent par quelque +foiblesse de la participation aux Sacremens: a-t-on oublié que +l'Empereur Constantin, avant son Baptême, a promulgué des Loix sur +la Religion, de l'aveu & avec l'applaudissement des Évêques? qu'il a +convoqué des Conciles, qu'il a jugé au milieu du Concile & après +le Concile; qu'il s'est lui-même établi Juge des Catholiques & des +Donatistes? L'Empereur Valentinien, mort sans Baptême, n'a-t-il pas +suivi ses traces? mais dit-on, le Magistrat politique n'a point étudié +ces questions spécieuses que les Théologiens ont coutume d'agiter dans +les Écoles: si ce prétexte avoit lieu, combien de Pasteurs vertueux & +appliqués ne pourroient juger de rien dans l'Église: un Clerc remplira +dignement les fonctions pastorales, quoiqu'il n'ait pas assez de talens +pour être reçu Docteur. + +Suivant ce raisonnement, les Jurisconsultes devroient occuper la place +des Juges comme plus capables: on voit au contraire dans les Villes, +& plus fréquemment encore à la campagne, des Juges plus intègres +qu'éclairés, qui prononcent sur les testamens, les contrats, & les +autres matières du droit civil. Quelquefois un homme, peu instruit de la +Chirurgie, a un assassinat à juger, si la plaie est mortelle ou non, si +une grossesse peut durer onze mois. Il ne faut donc pas confondre la +science du Juge avec le droit du jugement public ou impératif; car ou +l'homme capable n'a pas ce droit, ou l'ignorance ne le perd point. +«Heureuses les Républiques, s'écrie Platon, dont les Rois seroient +Philosophes, ou dont les Philosophes seroient Rois»: il n'est pas pour +cela permis aux Philosophes d'usurper le trône, & le Prince qui n'est +pas Philosophe n'en doit pas descendre. + +On dira peut-être que l'esprit des Prophètes est subordonné aux +Prophètes; les anciens Grecs & Latins ont ainsi commenté ce passage de +S. Paul. Les Prophètes ne doivent pas prêcher le Peuple au même moment +ni de la même façon; ils doivent attendre que le Prophète qui a commencé +ait fini son discours: comment, répond-t-on, retenir les dons du S. +Esprit? ceux qu'il inspire ne ressemblent point aux Démoniaques; ils +sont tellement maîtres de leurs dons, qu'ils peuvent ou le produire, +ou le contenir pendant un tems, selon que l'ordre & l'édification le +demandent; autrement Dieu seroit la cause de la confusion, lui qui +est l'auteur de la paix & de la règle. Je ne rejetterai point ce +commentaire, dès qu'il ne combat point la pensée de l'Apôtre. L'autre +interprétation qui veut que les Prophètes souffrent & que d'autres +Prophètes examinent leurs prophéties, n'a ici aucune application. + +Le don singulier de prophétie, de guérison, & des langues, que Dieu a +employé pour la propagation de la Foi, n'existe plus depuis long-tems, & +n'a point de rapport à nos usages présens. Ce don admirable, qui rendoit +infaillible la prédiction des événemens futurs, & qui imprimoit sur le +champ la connoissance de la Théologie, que le travail humain n'auroit +acquis qu'à peine, ne fera point valoir l'opinion des gens, qui +l'accordent à tous les Pasteurs, & aux seuls Pasteurs. En effet, combien +de Pasteurs médiocres Théologiens & combien de Séculiers habiles +Théologiens? aussi compte-t-on des jugemens de plusieurs espèces; l'aveu +de l'un ne détruit pas les autres. Un Médecin juge d'une maladie & d'une +blessure, le Juge en décide, quand la cause est portée devant lui; le +malade même en juge. Lorsque les Prophètes jugeoient dans l'Église +Apostolique, on recommandoit à tous les Fidèles d'éprouver l'esprit. +S. Jean donne un moyen sûr pour discerner l'Esprit de Dieu de celui de +l'Ante-Christ; & le passage de S. Paul aux Thessaloniciens s'y rapporte. +«N'étouffez point en vous l'Esprit-Saint, ne méprisez point les +prophéties, examinez tout, & retenez ce qui est bon.» + +Examiner & discerner est sans doute un acte du jugement; témoin ce mot +de l'Apôtre, «que deux ou trois Prophètes parlent, & que les autres en +jugent». Les plus anciens Pères, sous le terme autres, comprennent +non les autres Prophètes, mais tout le Peuple: c'est avec raison, +puisqu'ailleurs cet Apôtre sépare la pénétration des esprits du don de +prophétie: il semble qu'il croyoit que les Chrétiens avoient reçu le don +de prophétie, car il met au nombre des dons la Foi, distincte du don +des miracles, ou qu'ils avoient un talent singulier pour juger les +prophéties que publioient des hommes non Prophètes. L'Apôtre Saint Paul +exige que les Corinthiens pèsent ses paroles. Les Saints Pères appellent +aussi au jugement du Peuple: «Que ce Peuple, dont le coeur conserve +la Foi divine, juge», dit S. Ambroise. De ces différens exemples, je +conclus que dans aucun siècle on n'a abandonné aux seuls Prophètes le +jugement de la Religion & de la doctrine. + +On voit maintenant quelle est la triste ressource de ceux qui répondent +aux momens de l'Ancien Testament, que ce que les Rois ont fait, ils +l'ont fait comme Prophètes & non comme Rois. Si sous le nom de Prophètes +ils entendent un don particulier de Dieu, c'est une pure chimere qui +n'est d'aucune vraisemblance dans les faits que l'Écriture ne détaille +pas. A quoi bon un don singulier où la Loi est commune, à moins qu'elle +n'ait été portée contre les négligens? Si sous le nom de prophétie ils +entendent un jugement plus éclairé de la volonté divine, obscure dans +ces siècles, je conviens, en me servant de leurs termes, qu'ils ont sçu +comme Prophètes, ce qu'il falloit commander, & qu'ils ont commandé en +Rois. + +Aussi l'Écriture n'a pas cru les noms propres assez forts dans sa +narration; elle y a ajouté le nom de Rois, pour prouver que le droit +d'agir venoit du pouvoir souverain & pour les proposer aux Princes pour +modèles: ainsi, quand les Princes Chrétiens ordonnent de la Religion, +ils commandent en Rois; ils traitent ces matières en Chrétiens habiles +& instruits de Dieu; ils ont devant eux la Loi divine gravée plus +profondément que les Rois & les Prophètes ne l'avoient autrefois. +»Plusieurs Rois & Prophètes ont voulu voir ce que les Disciples de J. C. +ont vu, & ils ne l'ont pas vu; ils ont voulu entendre ce que ceux-ci ont +entendu, & ils ne l'ont pas entendu. + + + +CHAPITRE VI. + +_De la manière de bien exercer le pouvoir sur la Religion_. + +Des qualités nécessaires au Magistrat politique, pour bien administrer +la Religion, je passe à l'examen, de ses devoirs pour la même fin, je +veux dire à la manière d'exercer son pouvoir. Je n'ai garde de donner +dans l'erreur de certains Auteurs, qui confondent la question du droit +avec celle de la façon d'en user; comme si le droit d'agir ne résidoit +pas nécessairement dans celui à qui l'on donne des leçons pour en bien +user. Le droit appartient à la justice spéciale, & la prudence fournit +les moyens de le mettre en oeuvre. Autre chose est d'usurper le bien +d'autrui; autre chose est de gouverner le sien imprudemment; rien au +reste n'est plus étendu que cette matière de la façon d'agir: on sent +toute la difficulté de réunir sous un petit nombre de maximes cette +vicissitude de tems, de lieux, de personnes; aussi n'en toucherai-je +qu'autant que cet ouvrage le demande. + +Le premier devoir du Magistrat politique, est de consulter les Pasteurs +recommandables par leur piété & leur érudition, soit sur ce que la +Loi Divine ordonne aux fidèles de faire & de croire, soit sur +l'établissement des pratiques qui peuvent être utiles à l'Église; c'est +ce que conseillent dans les choses douteuses la raison & les notions les +plus communes: un seul ne voit pas tout & n'entend pas tout; de là cet +Axiome des Perses: »Les Rois doivent avoir plusieurs yeux & plusieurs +oreilles; le commerce des sages rend sages les Princes.» Si le +Gouvernement civil pousse aussi loin la prudence, combien doit-on être +plus circonspect dans la Religion, ou les fautes ont des suites plus +dangereuses: je n'accumulerai point les exemples; il est plus important +de discuter jusqu'où le jugement du Magistrat politique peut & doit se +prêter, au jugement directif des Pasteurs. + +Tout Jugement humain est appuyé sur des principes intrinsèques, ou +extrinsèques; les principes intrinsèques frappent les sens ou frappent +l'esprit; par les principes qui frappent les sens, je juge que la neige +est blanche; par les principes qui frappent l'esprit, je juge que les +proportions mathématiques sont vraies, parce que toutes se rapportent +à des notions communes. Le principe extrinsèque s'appelle autorité, +laquelle est divine ou humaine; qui doute qu'il ne faille en tout obéir +à l'autorité divine? Abraham n'hésita pas d'immoler son Fils. Noë de +croire le Déluge; personne n'est également obligé de fléchir sous +l'autorité humaine; lorsqu'elle n'est soutenue ni de l'autorité divine, +ni des principes intrinsèques; il est cependant libre à y acquiescer +dans les choses dont la connoissance n'est pas recommandée à chacun: un +malade fait bien de prendre des remèdes, de l'ordonnance d'un habile +Médecin; sa santé même s'altérant, elle l'oblige de suivre les conseils +des Médecins, surtout quand il n'est pas en état de se gouverner par les +principes naturels. + +Dieu manifeste sa divine autorité en la proposant & la découvrant +lui-même, en la découvrant & la proposant aux hommes par ses Ministres, +par les Anges, par les Prophètes, les Apôtres. Lorsqu'on propose un +dogme aux fidèles, pour y souscrire aveuglement, on doit être persuadé +que celui qui propose n'a pu être trompé, ni ne peut tromper en ce qu'il +propose. On en est persuadé, soit par un autre Oracle divin, tel que le +fit Corneille par S. Pierre & S. Paul, par Ananias, soit par les signes +de la Sagesse divine, témoins infaillibles de son Oracle: alors aucun +Chrétien ne balance à se soumettre à ce précepte. + +Une question, plus délicate est agité par les Docteurs Romains & les +Réformés; «A-t-il existé depuis les Apôtres une personne, ou une +Assemblée, qui doive ou qui puisse convaincre les hommes, que ce +qu'ils proposent, est d'une vérité irréfragable?» Les Romains prennent +l'affirmative, les Réformés la négative. Cette contestation influe +beaucoup sur celle du pouvoir souverain sur la Religion. Les Romains +conviennent, «que le Prince doit la gouverner», Hartus le passe à +Renaud; ils pensent que tout pouvoir émane du Magistrat politique. +Suarés le soutient clairement. Les Reformés tombent aussi d'accord, que +s'il est parmi les hommes un Oracle, s'il est un Prophète infaillible, +le jugement des Rois & des particuliers doit tellement s'y conformer, +qu'il seroit impossible aux Princes de l'attaquer de front, & aux +particuliers de croire & d'agir contre ce qu'il prescriroit, puisque +tout pouvoir humain & toute action dépend du pouvoir divin: on demande +«si depuis les Apôtres cet Oracle subsiste.» La question se réunit enfin +au Pape, parce qu'il est constant que tout Pasteur, tout Prince, tout +Particulier, tout Concile provincial, national, patriarchal, universel +même, peuvent se tromper & ont coutume de se tromper. + +Ce fondement posé que tout homme est faillible, même le Pape, comme en +conviennent quelques Docteurs Romains, toute Assemblée visible l'est +aussi. Examinons jusqu'où chacun est obligé de suivre un jugement +étranger & faillible. I°, Personne en général n'est obligé de souscrire +à un jugement directif. S. Chrysostome, traitant cette matière, l'a dit +autrefois: »N'est-il pas absurde de se laisser entraîner bonnement à +l'avis des autres. Souvent les principes extrinsèques de la chose, ou +l'autorité divine démontrent qu'un tel jugement est faillible. Panorme +& Gerson déclarent qu'il vaut mieux s'en rapporter au sentiment d'un +particulier, fondé sur l'Evangile, qu'au Pape même: ainsi, les Évêques +qui tenoient de l'Evangile,« que le »Verbe étoit Dieu, & qu'il n'y a +qu'un Dieu,» ne devoient point écouter le Concile de Rimini. 2°. Comme +l'esprit ne fait pas distinctement voir le contraire, personne n'est +contraint de subir le jugement directif des autres, d'autant qu'il a +la liberté de s'informer & de tenter si l'on peut parvenir à la +connoissance du vrai. Il n'y est nécessité que quand la foiblesse de son +génie, un tems trop court, ou des occupations pressantes le détournent +de cette recherche. Les Jurisconsultes enseignent que les Juges ne sont +point absolûment tenus de suivre un rapport de Chirurgie, pour juger une +blessure, ni celui d'un Arpenteur pour planter des bornes, non plus +que celui d'un Expert pour apurer des comptes; mais, après une mûre +délibération, ils sont en état de décider selon la droiture & l'équité. + +A l'égard de la Foi, personne ne sçauroit en sûreté acquiescer à un +jugement directif étranger, moins parce que les Dogmes de Foi sont +clairs & connus à tous, que parce q'ils ne sont dogmes de Foi, qu'à +cause qu'ils sont fondés sur l'autorité divine. Les Romains le +confessent; aussi Clément Alexandrin appelle un prétexte vain celui que +l'on tire de différens Commentaires, en disant: »qu'il est permis de +trouver la vérité à ceux qui le veulent. Abraham a cru en Dieu, & +cela lui a été imputé à justice. La Foi vient de l'entendement, & +l'entendement de la parole de Dieu. Quelques-uns peuvent être entraînés +par les autres, comme les Samaritains par une femme: ils croient +vraiement, non à une parole étrangère, mais ils ont entendu & sçu que J. +C. est le Sauveur du monde;» de là ce mot du Prophète; le Juge vivra de +sa foi, non de celle d'autrui: de-là on attribue à la Foi, la plénitude. +»Le Roi d'Angleterre n'est point répréhensible d'avoir avancé, que +chacun doit appuyer sur sa propre science le fondement, de fa Foi;» j'en +dis de même de Zanchius, dont le passage suivant contribuera beaucoup +à développer cette question. »Le devoir d'un Prince religieux est de +connoître par la parole de Dieu, & par les dogmes de la Foi, quelle est +la Religion Chrétienne, & quelle est la doctrine apostolique, à laquelle +les Églises particulieres doivent s'unir, afin qu'il agisse ou qu'il ose +agir dans une matière importante; moins par le seul avis des autres, +que par les mouvemens de sa propre science. Ailleurs la science est +nécessaire au Prince, parce qu'il faut qu'il comprenne ce qu'il: veut +faire & qu'il voye de ses yeux: rien en effet n'est plus dangereux pour +l'État & pour l'Église que le Prince se repose de ses devoirs sur les +autres; c'est-là l'unique source de la décadence de l'Église Romaine. + +»Ce n'est pas en vain, dit l'Évêque d'Elie, qu'on recommande au Roi +de méditer attentivement la Loi, de ne point dépendre entierement des +autres, & de ne »pas craindre de décider: il est naturel d'appliquer au +culte divin ces maximes de la Foi. En vain, dit Dieu, ils m'honorent, +enseignant des Doctrines & des Ordonnances humaines. S. Paul loue les +Thessaloniciens de recevoir sa parole, non comme la sienne, mais comme +celle de Dieu telle qu'elle étoit: dans les choses donc qui sont +définies de Dieu, personne n'est lié au jugement déclaratif d'un autre +(qui est une espèce de jugement directif) & ne peut en conscience y +acquiescer. + +L'espèce du Jugement directif, que j'ai appellé persuasif, concernant +plutôt ce qui n'est pas de la Loi divine, écoute plus volontiers +l'autorité d'un autre, point trop cependant: comme on ne loue point les +gens entêtés de leur opinion, on ne goûte point ceux qui, semblables à +des machines, se laissent conduire par les organes des autres. Il y a +cette différence entre le Conseil & le Pouvoir, que les Loix conformes à +la Loi divine obligent, mais le Conseil n'oblige pas. «Le Conseil, dit +S. Jérôme, est l'opinion de celui qui le donne, le précepte est la règle +de celui qui le reçoit. Un Conseiller, ajoute S. Chrysostome, ne force +point à embrasser son avis; on est libre dans son choix, & il est permis +de prendre le parti qu'on juge à propos; c'est au Magistrat politique à +décider, toutes les fois qu'on sera partagé dans son Conseil, dont il +est plus avantageux de peser les avis que de les nombrer. + +Souvent on loue, loin de blâmer, l'ignorance du Prince sur le droit +civil, la médecine, le commerce, l'agriculture, à cause de ses +importantes occupations; il n'est pas également excusable de négliger +la Religion, rien n'étant plus digne d'attention & n'intéressant plus +essentiellement la conservation de l'État. On lit dans l'Histoire +que les Princes qui ont déposé ce devoir, entre les mains de leurs +Ministres, ont été aveuglés par les hommes, & punis de Dieu. Ils ont +perdu leurs États, & assis sur le trône, ne tenant du Prince que le nom, +ils sont devenus les esclaves de leurs Favoris. + +On a coutume de se parer de quelques passages du Vieux-Testament, pour +démontrer qu'il faut obéir sans réserve au jugement des Pasteurs sur la +Religion; il s'en faut beaucoup qu'ils soient concluans; le premier est +du Deutéronome XVII. On ordonne aux Israëlites, »d'exécuter à la lettre +les ordres que les Prêtres leur donneront. Il est confiant que ce +précepte regardait les Juges; il ne s'agissoit pas particulièrement de +la Religion, mais de tout procès capital ou pécuniaire: «Si vous vous +trouvez, dit la Loi, embarassé pour juger entre le sang & le sang, la +cause & la cause, la playe & la playe, que toute contestation soit +terminée entre vous.» La Loi s'adresse, aux Magistrats inférieurs, & non +au Roi; elle leur enjoint, en cas d'obscurité, de consulter le Sénat, +qui étoit composé de Prêtres & de Juges, tous habiles Jurisconsultes. +Les Magistrats inférieurs ne sont point soumis à leur autorité, mais à +la Loi qu'ils sont chargés d'interpréter: »vous suivrez ce qu'ils vous +enseigneront suivant la Loi & le jugement qu'ils rendront, sans vous en +écarter ni à droite ni à gauche: comme si le Roi prescrivoit aujourd'hui +aux Juges de ne point aller contre ce que les Jurisconsultes leur +enseigneroient être conforme au droit; car les Jurisconsultes confessent +eux-mêmes, que le Juge n'est point astraint à leurs consultations. On +produit encore un passage de l'Evangile: «Ils sont assis sur la chaire +de Moïse, observez donc tout ce qu'ils vous commanderont d'observer»: +passage que Stelle & Maldonat Romains commentent, & ont bien expliqué, +en disant: «Écoutez-les, tant qu'ils enseigneront ce que Moïse a +enseigné.» Vient ensuite un endroit du Prophète Malachie: »Les lèvres du +Prêtre garderont la »science & la Loi, ils la recevront de sa bouche; +parce qu'il est l'Ange du Dieu des Armées. Despense ajoute, on doit les +suivre, autant qu'ils prêchent la Loi de Moïse, autrement non: Quand, +poursuit Malachie, ils s'éloignent de la voye frayée; car si on les +approuvoit, ils serviroient d'écueils à plusieurs, ce qui pouvant se +trouver, Jérémie traite de fausseté cette opinion que la Loi ne manquera +point par les Prêtres; le sage ne refusera point son conseil, & le +Prophète ne recélera point la parole. Le siècle d'Ezéchias & des tems +plus reculés ont vu ce qu'ils assuroient ne pouvoit arriver; »que les +Prêtres ne distingueroient point le pur d'avec l'immonde: il est donc +à craindre que ceux qui conduisent des aveugles ne le deviennent +eux-mêmes, & qu'ils ne tombent ensemble dans le précipice: la faute d'un +Directeur imprudent n'excuse point un Disciple trop crédule; il mourra, +dit Dieu, dans «son iniquité, & je vous redemanderai son sang. + +Personne n'étoit obligé de croire les Prêtres qui enseignoient contre la +Loi ou hors la Loi. Dieu recommandoit surtout aux Prêtres: «N'ajoutez +rien à la parole que je vous ai prescrite, & prescrivoit à chacun +du Peuple de s'en tenir à la foi & au témoignage.» À considérer le +châtiment que le Deutéronome inflige au Juif qui refusoit l'obéissance +au Prêtre, on étoit convaincu que les Prêtres étoient Juges, & qu'une +portion de la Magistrature politique leur étoit confiée; vérité que j'ai +établie ailleurs. Ces passages de l'Ancien Testament, favorables aux +Prêtres, les concernoient, en tant qu'ils étoient Magistrats, & n'ont +aucune application aux Ministres de l'Evangile. + +Quelques-uns s'appuyent sur un autre passage des Nombres XXVII, XXI où +Dieu parle ainsi de Josué: «Il se présentera devant le Grand Prêtre +Eléazar, & lui demandera la volonté de Dieu par l'Uria»; & suivant sa +réponse, Josué sortira & marchera avec tous les enfans d'Israël & le +reste du Peuple. Ce passage bien développé n'a aucun rapport à la +question. L'Urim, qu'on nomme autrepart Urim & Thummin, étoit attachée à +l'Ephod, que le Grand Prêtre des Hébreux portoit sur sa poitrine, Exod. +XXVIII, 30. Levite VIII, 8. Elien écrit, que le Grand Prêtre d'Égypte +étoit le souverain Juge; il avoit à son col un ornement de Saphir, +appellé la Vérité. Diodore de Sicile Livre Ier. raconte que le souverain +Juge d'Égypte avoit pendu à son col un cachet ou sceau, composé de +pierres précieuses, que les Prêtres appelloient la Vérité. Aussitôt que +le Juge revêtoit ce sceau, la plaidoirie commençoit, & à la fin le Grand +Prêtre apposoit sur la partie qui gagnoit, ce symbole de la vérité. + +Il est clair par ces deux témoignages, que les Nations voisines des +Hébreux imitoient leurs usages, comme le Démon est le singe de Dieu. +L'Histoire sacrée, au Livre des Juges VIII, 27. 33. & XVIII. 5. 14. +remarque que du tems des Juges, Hébreux, les Prêtres des Idoles avoient +un Ephod, par lequel ils rendoient des Oracles. Elien & Diodore de +Sicile nomment ce sceau Vérité. Les Septante l'ont «appellé Thummin, +& l'on dit Urim & Thummin, pour dire qui manifeste la Vérité. Suivant +Philon, les Juifs ont conservé la maniere dont répondoient l'Urim +& Thummin: une affaire importante, mise en délibération, on alloit +consulter l'Ephod; si l'affaire étoit avantageuse aux Hébreux, les +pierres brilloient d'un feu céleste; si le succès en devoit être +malheureux, les pierres ne changeoient point. Samuel I. XXX. 7. a laissé +une belle description, de la manière de consulter l'Urim. David dit au +Grand Prêtre Abiatar, fils d'Abimelec; «apportez-moi l'Ephod», & +Abiatar présenta l'Ephod à David, qui interrogea Dieu de la sorte: +»Poursuivrai-je cette Aimée & l'atteindrai-je? Dieu lui répondit par +l'Urim, «poursuivez, vous les joindrez & vous les déferez». Dans les +Nombres est un endroit pareil; là Josué est le Chef des Hébreux, ici +David conduit le Peuple d'Israël. On ordonne à Josué de se tenir debout +devant le Grand Prêtre, pour être plus près du Pectoral & de l'Urim qui +y étoit attaché: de même il est dit qu'on approcha le Pectoral de David. + +Plusieurs Sçavans ont remarqué dans Maimonides, que le Grand Prêtre +avoit coutume d'être debout devant le Roi par respect, & que le Roi ne +l'étoit devant le Grand Prêtre, qu'en consultant l'Urim; preuve qu'il +rendoit cet honneur à l'Oracle, non au Grand Prêtre. Là on ordonne à +Josué d'interroger, ici David interroge. Abimelec ne répond point à +David, mais Dieu qu'il consultoit par l'Urim: là on parle de la bouche +de l'Urim, c'est-à-dire, de son jugement, & on prête par métaphore une +bouche à l'Urim, comme dans le Deutéronome, ou en donne une à la Loi. +Les Latins, par une même figure, ont formé le nom de présage, _Omen_. Il +est mieux de l'attribuer à l'Urim qu'à Dieu, comme ont fait plusieurs +tant Réformés que Catholiques Romains, quoique le sens soit absolument +le même. + +Un autre événement ne permet pas de douter que Dieu parloit & non le +Prêtre. David, qui soupçonnoit la fidélité des habitans de Ceîlam, +s'y transporta, & ordonna à Abiatar d'apporter l'Ephod; c'est-à-dire, +approchez-moi l'Ephod, ainsi qu'il paroît par l'endroit cité. David +consulta Dieu, & Dieu non Abiatar, répondit à David, que les habitans +le livreroient à Saul. Quel motif engageoit David à prévenir l'Urim, +c'étoit le succès de son voyage: Josué est dans la même circonstance; +en effet, ce qui précède explique ces mots; «Ils sortiront, ils +rentreront». Moïse supplie Dieu, de mettre à la tête de son Peuple un +homme qui le gouverne & le conduise. On avoit donc soin de recourir à +l'Urim pour la guerre & le salut du Peuple: d'autres Oracles décidoient +pour les autres choses moins importantes; la réponse du Propitiatoire, +»le soufle, la vision, & les songes. Joseph, après un mûr examen, +prétend avec raison, que le feu de l'Urim signifioit les victoires, ne +disant rien de plus. Maimonide ajoute que l'Urim & Thummim ne régloit +point les affaires des Particuliers, & que la Puissance souveraine avoit +seule le droit de le faire expliquer. Les Pasteurs qui se prévalent de +ce passage des Nombres, ne rendent pas leur cause meilleure; il y auroit +au contraire lieu de les soupçonner d'envahir l'autorité temporelle. Si +l'on admettoit leurs idées, on ne déclareroit plus la guerre que par +leurs ordres: il est vrai qu'ils seraient fondés, si leur ministère +prédisoit les événemens, comme autrefois celui des Prêtres; quoiqu'à +présent ce soit le témoignage de la divine préscience, & non leur +jugement. + +Au reste, le Grand Prêtre n'interrogeoit point l'Urim en arrière du Roi. +Le Roi, ou le Général étoit présent au miracle, & on lui approchoit +l'Urim: qui ne voit combien cela fait peu à notre question? S'il est +cependant permis d'employer la figure, l'Evangile est notre Urim; & +Syrachides a dit à propos, «que la Loi fidèle manifeste la vérité, comme +la consultation de l'Urim». Les Hellénistes traduisent le mot Urim, +tantôt manifestant, & tantôt par manifestée: est-il plus vrai de le dire +de la Loi ancienne que de la Loi Chrétienne? Que le Prêtre l'apporte +donc au Roi pour y lire les promesses, & les menaces divines; mais qu'il +n'exige pas qu'on ait en lui la foi, qui n'est due qu'à la lumière qu'il +annonce; & qu'il se souvienne aussi que notre Urim est non-seulement +gravé dans le coeur des Pasteurs, mais encore dans celui de chaque +Chrétien: c'est la grâce salutaire qui éclaire tous les hommes. En +voilà, je pense, assez touchant les jugemens des Pasteurs par rapport au +Magistrat politique. + +Une autre règle générale, qui prépare la maniere de bien exercer ce +droit, est que le Magistrat politique maintienne la paix dans l'Église, +car c'en est l'âme. «Le monde connoîtra, dit J.C. que vous êtes mes +Disciples, à l'amour que vous aurez les uns pour les autres.» Le divin +caractère de la primitive Église étoit; «qu'un coeur & une âme animoit +la multitude des Fidèles.» L'Empereur Constantin & ses successeurs +n'eurent d'autres soins plus empressés que ceux de prévenir ou +d'étouffer les dissentions. Julien, l'irréconciliable ennemi des +Chrétiens, crut ne pouvoir mieux réussir à renverser la Religion, qu'en +fomentant les divisions que les différentes sectes échauffoient parmi +les Chrétiens. Ammian le raporte ainsi: «Dans le dessein de fortifier +les indispositions mutuelles, en présence du Peuple, il recevoit dans +son Palais les Évêques opposés; il les exhortoit de contenir tout +mouvement de guerre civile, & de soutenir leur secte avec constance; +comptant que la sédition augmantant la licence, il n'auroit point à +redouter l'union du Peuple; convaincu que nulle bête farouche n'est plus +ennemie des hommes que les Chrétiens le sont les uns des autres.» + +S. Augustin peint des mêmes couleurs le projet de l'Empereur Julien: +«Il ne voyoit, dit-il, d'autre voye pour faire disparoître de dessus +la terre le nom Chrétien, que celle de rompre l'union de l'Église & de +souffrir toutes les hérésies.» On doit plaindre ce siècle affligé plus +qu'aucun autre par de tels malheurs auxquels le Clergé contribua plus +que les Princes, ainsi que l'a remarqué l'Électeur Palatin dans ce qu'il +écrit à ses enfans: ouvrage que les vrais fidèles de l'Église doivent +lire & apprendre; mais si les anciennes playes ne peuvent être +refermées, quoiqu'il n'en faille pas désespérer, puisque Dieu sçait +ouvrir une voye aux choses impossibles, le devoir du Magistrat +politique, en cette occasion, est d'empêcher que sur ces vieilles +blessures il ne s'en fasse de nouvelles: «C'est aux Princes Chrétiens, +dit Saint Augustin, à assurer sous leur règne la Paix de l'Église leur +mere.» + +Voici les moyens principaux qui en confirment l'union. 1° De s'abstenir, +autant qu'il est possible, de donner des définitions, sauf les dogmes +nécessaires au Salut, ou qui y conduisent. Les Jurisconsultes pensent +unanimement que toute définition nouvelle dans le Droit est dangereuse; +il en est de même de la Théologie. + +Suivant un vieil axiome, «il est dangereux de dire de Dieu même des +choses vraies.» La maxime de S. Gregoire de Nazianze vient ici à propos: +«Ne cherchez point à pénétrer la fin de chaque chose.» Ce mot de S. +Augustin est plus fort: «Plusieurs Auteurs, même les plus célèbres +Défenseurs de la Foi Catholique, ne se rapprochent pas hormis pour la +Foi; & celui de Vincent de Lerins: Nous devons suivre & examiner +avec scrupule le consentement des Saints Pères, moins sur les points +particuliers de la Loi divine, que sur la règle de la Foi. + +Les Pères du Concile de Nicée & de Constantinople, & les Empereurs qui +les ont convoqués, ne se sont point livrés à la passion de définir; +après avoir déclaré que le Pere, le Fils & le Saint Esprit sont trois +personnes, & qu'ils ne sont qu'un Dieu: il s'ensuit qu'ils sont +consubstantiels; ces Pères ne se sont point tourmentés à différencier +l'essence de l'hypostase. Les Évêques assemblés à Éphèse & à Calcédoine, +& les Empereurs, ayant défini qu'il y avoit en J. C. une personne & deux +natures, ne se sont point amusés à développer avec subtilité l'union +hypostatique. Dans les Conciles de Diospole, de Carthage, de Milet, & +d'Orange, les Pères & les Princes qui y assistèrent, pressés de soutenir +la Grace de Dieu, prononcèrent ouvertement contre Pelage & ses Fauteurs, +«que l'homme ne peut spirituellement commencer, continuer, ou achever +rien de bon sans la Grace divine;» mais ils confièrent à un prudent +silence la plupart des questions sur l'ordre de la prédestination & sur +la maniere de concilier le libre arbitre avec la Grace. Les Pères de +l'ancienne Église ont avoué, que les signe visibles du Corps de J. C. +invisiblement présent, étoient dans le Sacrement de l'Eucharistie; +mais ils n'étoient pas d'accord sur la maniere dont il étoit présent; +cependant l'union n'a point été rompue. + +Il n'y a qu'un petit nombre de dogmes à définir avec anathème, les +autres ne le demandent pas: le Concile d'Orange a observé cette +différence. On lit dans un ancien Concile de Carthage: «Il nous reste +à déclarer ce que nous pensons sans juger personne, & sans excommunier +celui qui pense différemment.» Ce qui resserra l'union de l'Église +Catholique dans les premiers siècles, fut de ne proposer aucune +définition dogmatique que dans les Conciles généraux; & si les Conciles +particuliers en donnoient, elles n'avoient de force qu'autant qu'elles +étoient approuvées des autres Églises: les Souverains ne sçauroient rien +faire de plus avantageux que de ramener cet usage; car il eu peu de +ressources dans ces remèdes, que les Médecins nomment topiques ou +locaux. L'union des parties ne s'apperçoit que par l'unité du corps. +Rien n'est plus beau que le Canon de l'Église d'Angleterre de l'an 1571. +«Que les Prédicateurs ayent attention de ne prêcher au Peuple que des +dogmes conformes à la Doctrine de l'Ancien & du Nouveau Testament, & +à ce que les Saints Pères & les anciens Évêques en ont recueilli dans +leurs ouvrages.» + +Le principe est le même pour les choses qu'il faut pratiquer, comme pour +celles qu'il faut croire, quoique sur les premiers les disputes soient +moins fréquentes. S. Chrysostome dit bien autrefois: »On hésite +d'observer quelques dogmes, mais on ne cache point les bonnes oeuvres.» +Pour ne point en altérer l'union, il est important de bien convaincre +le Peuple, que ces préceptes écoulent de la Loi divine. Sénèque +désaprouvant les Commentaires sur les Loix, que la Loi ordonne, +s'écrie-t-il, qu'elle ne dispute pas; il en devroit être ainsi des Loix +purement arbitraires: cependant Justinien & les autres Empereurs, dans +le Code & dans les Novelles, rendent volontiers raison des Loix civiles. + +En matière de Religion, joignez la persuasion à la sévérité des Loix. +Platon, Charondas, & les autres Législateurs l'ont employée avec succès. +Les Empereurs Théodose & Valentinien ont imité ces Sages en 449. «Il +nous convient de persuader nos Sujets de la vraie Religion.» Justinien +dit: «Nous nous pressons de leur enseigner la vraie Foi des Chrétiens.» +En effet, de même que les Empires florissent lorsque les Sujets vouent +à leur Prince une obéissance volontaire, de même les progrès de la +Religion sont rapides lorsqu'on l'embrasse de bon coeur. «Rien n'est +si volontaire, dit Lactance, que la Religion; si l'esprit a horreur du +sacrifice, il n'y a plus de Religion. Autrement, disoit Thémistius, ils +adoreront la pourpre & non le Créateur.» + +Telle est donc l'occupation la plus précieuse du Souverain de convaincre +la plus saine partie de son Peuple de l'autorité des témoignages +divins, & de lui faire comprendre que ses Ordonnances sont justes, & ne +respirent que la piété: il est plus à souhaiter qu'à espérer que tous +soient unis de sentimens; l'ignorance ou la malice de quelques-uns ne +doit point faire perdre de vue la vérité de l'union. La démarche ne +laisse pas que d'être délicate; il s'agit plus de détourner du mal ceux +qui résistent aux Loix divines & humaines, que de les forcer au bien. S. +Augustin a prudemment développé ces deux points dans un de ses ouvrages. + +Il est des matières que la Loi divine a laissé indécises, le +Gouvernement ou la discipline de l'Église, & ses Rits. Si la chose étoit +nouvelle & facile à manier, il n'y auroit rien de mieux à faire que de +rappeller la ferveur du siècle apostolique, que le consentement des +fidèles & des progrès rapides ont consacrée. Selon ce mot, tout étoit +autrefois mieux disposé; & les changemens qu'on «a essuyés, n'ont pas +eu un heureux succès: cependant, le tems & le pays méritent quelque +attention.» S. Jérôme dit sagement: «Regardons comme des Canons +apostoliques nos usages qui ne seront ni contre la Foi ni contre les +moeurs. St. Augustin, Épître 118. Soyons indifférens pour qui n'attaque +ni la Foi ni les moeurs, & ne nous opposons pas pour demeurer unis avec +qui nous vivons.» + +La variété de la discipline manifeste bien la Liberté Chrétienne, & +n'altéré point l'union de l'Église. Saint Irènée l'écrit au Pape Victor: +«La différence du Jeûne déclare l'unité de la Foi.» Saint Cyprien +ajoute: «Les moeurs différentes des hommes & des lieux varient certaines +pratiques, & cette variété ne rompt point la paix & l'unité de l'Église +Catholique. Saint Augustin, que la Foi qui enveloppe l'univers, soit +partout professée quoique son unanimité éclate par des Rits différens +qui ne touchent point à la vérité de la Foi; car la beauté de la fille +du Roi est intérieure; ces usages variés décorent son habillement, +d'où l'on dit, que sa robbe est un tissu d'or varié avec art; mais +les nuances sont si bien détachées, que les couleurs n'en sont point +confuses.» + +L'Histoire de Socrate fournit plusieurs passages conformes, Liv. 5. +Chap. 22. Si en cette occasion, le meilleur n'a point prévalu, & que +le médiocre l'ait emporté, il est prudent de ne le corriger, qu'en +profitant de l'instant & du consentement universel. «Que tout reste dans +le même état; un changement perpétuel diminue la bonté des choses.» +L'Empereur Auguste, chez Dion, l'a répété d'après Aristote & Thucydide; +& Saint Augustin y a souscrit; «Autant que le changement d'un usage +apporte d'utilité autant nuit-il par sa nouveauté». Le Souverain agira +sagement dans les pratiques que la Loi divine a abandonnées à la +discrétion des hommes, en dirigeant son pouvoir sur les inclinations de +ses Sujets: le Gouvernement civil en offre des exemples fréquens. Tous +les jours on permet à des Villes, à des Communautés, qui n'ont aucune +Jurisdiction, de dresser des Statuts, que le Magistrat politique +examine, approuve & scelle de son autorité. + +Enfin, un moyen propre pour faciliter l'exercice du droit, est que le +Prince prenne non-seulement le conseil, mais encore, qu'il employe le +ministère de personnes éclairées; & de peur d'être accablé, qu'il défère +les affaires particulières à des Cours établies, qui n'étant pas en état +de les terminer, puissent les remettre à sa volonté; tels étoient dans +l'ancienne Église sous les Empereurs Chrétiens, les Clergés des Villes, +les Conciles des Métropolitains, des Exarques, & les Conciles que les +Empereurs convoquoient: cette matière sera traitée incessamment. + +Mais ces maximes de demander conseil, d'aider l'obéissance de ceux qui +se soumettent, d'observer le degré de Jurisdiction, & tant d'autres dont +cette matière est susceptible, ne peuvent être durables; ni toujours +avantageuses; elles s'accommodent aux circonstances; le lieu, le tems, +les hommes, diversifient ses opérations: convient-il de consulter sur +une chose connue pour certaine, ni d'espérer un calme prompt au milieu +de la tourmente? faut'il patienter dans un danger pressant, ou parcourir +tous les tribunaux tandis qu'on auroit raison de soupçonner la fidélité +des inférieurs, & d'en craindre la haine, la faveur & autres obstacles +que prévoit un esprit prudent: il en est comme de la navigation, où les +écueils ne souffrent pas qu'on tienne une route droite. Je ferai voir +ici en passant l'erreur de quelques-uns qui distinguent deux puissances, +l'absolue & l'ordinaire: ils confondent la puissance avec la manière de +l'exercer. + +Le Créateur n'use-t'il pas de la même puissance, soit qu'il agisse +selon l'ordre qu'il s'est prescrit soit qu'il s'en écarte? Le Magistrat +politique a cette puissance, soit qu'il se conforme aux Loix, soit qu'il +s'en éloigne; il est de son équité d'invoquer l'ordre & les Loix dans +les affaires ordinaires: les Loix sont principalement pour cela, mais +dans les cas inopinés, il doit agir à l'extraordinaire, au moment qu'il +peut ne les pas suivre: les espèces sont infinies, l'ordre ou la Loi +positive est finie. Or, le fini ne sçauroit être la règle de l'infini. + +Quoiqu'il soit mieux de se prescrire une règle générale dans les +affaires ordinaires, s'en détourner quelquefois est peut-être malfaire; +mais non pas franchir les bornes du droit inhérent au Magistrat +politique; car ses devoirs appliqués à toutes les vertus, s'étendent +plus loin que le droit en lui-même. «C'est folie de penser, soutiennent +les Jurisconsultes, que la Puissance suprême ne peut évoquer à elle sans +connoissance de cause»: de-là vient l'axiome de l'école, que personne ne +peut se commander: personne ne peut s'assujettir à une Loi dont il ne +soit pas possible de rappeller en changeant de volonté. Celui-là est le +Magistrat politique, qui a le pouvoir de déroger au droit ordinaire: il +résulte que la Loi positive ne sçauroit limiter le droit du Souverain; +il est du supérieur de restraindre le droit. Quelqu'un est-il supérieur +à soi-même? + +L'Empereur est si peu soumis à les Loix, dit Saint Augustin, qu'il a +le pouvoir d'en promulguer d'autres. Affranchissons des Loix, dit +Justinien, la personne de l'Empereur, à qui Dieu a subordonné les Loix +mêmes: au reste, est-il libre au Magistrat politique de ne point écouter +les Loix dans les espèces ordinaires? Je répons avec l'Apôtre S. +Paul, «qu'il le peut, mais que cela ne convient pas étant contraire à +l'édification»; ou je répons avec Paul le Jurisconsulte, «il lui est +à la vérité permis, mais il n'est pas décent. Votre raison, votre +prudence, dit Ciceron, veulent que vous consultiez moins votre pouvoir +que votre dignité.» Aussi les Auteurs célèbres opposent-ils souvent ce +qui est permis à ce qui est décent, ce qu'il faut à ce qui est honnête, +& ce qui est meilleur, sur-tout en ce qui concerne la magistrature +politique. Voici le lieu convenable à cette proposition avancée plus +haut. «L'acte est bon tant qu'on est en droit, quoique l'action ne le +soit pas»: que le Souverain ordonne imprudemment, ou contre l'ordre, +& qu'il soit possible d'exécuter sans crime, la nécessité de la +subordination le fait valoir, dit l'Apôtre; Dieu lui a confié le pouvoir +suprême; le Sujet a la fidélité en partage. «Ils sont Rois, s'écrie +Sophocle, pourquoi ne pas obéir?» & alors il faut souffrir l'ignorance +des Princes. + + + +CHAPITRE VII. + +_Des Conciles_. + +Voici le moment de parler des Conciles. Tout ignorant sçait, tout homme +sincère convient que leur autorité est d'un grand poids dans l'Église; +les Grecs appelloient Conciles toutes sortes d'Assemblées des Églises, +mêmes particulieres: on le voit dans les écrits de Saint Ignace, & dans +les Constitutions de Constantin. ce mot cependant est plus usité & plus +conforme à son origine, lorsqu'il caractérise ces Assemblées, composées +de personnes réunies de divers lieux. Le Concile est différent du Sénat, +à qui les Grecs donnent différens noms, en ce que le Sénat est une Cour +ou une Assemblée formée d'un certain nombre de Citoyens demeurans dans +une Ville ou autre lieu; au lieu que le Concile n'est point une Cour, & +que le nombre de ses Membres n'est point limité. Les Grecs ont un nom +particulier pour désigner l'Assemblée de la multitude, ils l'appellent +Église, Synagogue, & en ce sens elle n'est point Concile; elle est +l'Assemblée du Peuple qui habite la Ville. + +La tenue des États d'un Empire se nomme en Latin Concile, & en Grec +Synode: dans les Décrets du Royaume de Hongrie l'Assemblée des Évêques +& des Grands est appellée Concile. Charlemagne fut déclaré Patrice des +Romains dans un Concile ou Synode, c'est-à-dire, dans l'Assemblée des +États, comme l'a parfaitement expliqué Melchior Goldaste, Auteur si +consommé dans le Gouvernement de l'Empire Germanique: ces Décrets +apprennent que ce Concile étoit composé d'Évêques, d'Abbés, de Juges, +autrement dit Comtes, & de Jurisconsultes députés des Villes. La +plupart des ces Conciles étoient de François & de Goths; on en a +les Capitulaires dans le recueil des Conciles, & on y décidoit +indifféremment le temporel & le spirituel. + +Un Concile ainsi composé a la Puissance absolue. Dans un État +aristocratique, tel qu'étoit l'Empire Romain sous Charlemagne, après +avoir secoué le joug de l'Empereur de Constantinople, il est dans un +État monarchique le Conseil du Prince, & revêtu d'une autorité plus +pleine. Les Rois & les Empereurs d'Allemagne avoient anciennement deux +Conseils; l'un fixe pour les affaires courantes, l'autre indiqué de tous +les Ordres pour les affaires importantes; ainsi Pépin s'explique au +Concile de Soissons: «Nous avons ordonné, constitué & décerné, par le +Conseil des Évêques & des Grands». Le quatrième Concile de Tolède, les +Pères ratifient ce Décret, de concert avec le Roi, & du consentement des +Grands & des personnes distinguées; ce sont les propres termes. + +Les Rois Hébreux tinrent souvent de pareils Conseils, où ils agitoient +les choses sacrées & prophanes: on y déféra au Roi Ezéchias & aux Grands +l'indiction de la Pasque; comme le Roi de Ninive, de l'avis des Grands, +prescrivit un Jeûne universel. Le Conseil enfin est l'Assemblée de tous +les Ordres de l'État; le Concile est l'Assemblée des Membres d'un seul +Ordre: l'usage a prévalu d'appeller Concile les Assemblées formées des +seuls Pasteurs de l'Église, ou d'eux principalement pour une affaire +commune; car si on convoquoit les Pasteurs pour recevoir les ordres du +Prince, je ne pense pas qu'on se servît alors du nom de Concile, par la +raison qu'on ne donneroit pas le nom d'Assemblée générale à celle du +Peuple appellé pour être présent à la promulgation d'une Loi. + +Persuadé que l'on est de l'utilité des Conciles, on n'est point d'accord +sur leur origine & leur nécessité: la Loi divine n'enjoint nulle part la +tenue des Conciles; & c'est une erreur d'imaginer, que les exemples ont +en cette matière autant de poids, que les préceptes: quoiqu'on ait tort +de présumer que les exemples tirés des Livres saints soient absolument +inutiles, ils manifestent l'usage ancien, & servent de modèles dans de +pareilles circonstances. L'Ancien Testament ne rapporte aucun Concile, +car autre chose est une Assemblée générale, autre chose est un Concile. +On convoquoit quelquefois les Lévites dispersés dans les Bourgades, ou +seuls, ou avec le Peuple; mais c'étoit moins pour recueillir les voix +que pour écouter les Loix. Ezéchias assembla les Prêtres & les +Lévites dans la Plaine Orientale, & leur dit: «Écoutez-moi, Lévites, +sanctifiez-vous,» etc. Dans la nouvelle Alliance nous avons une Loi +touchant les Assemblées des Fidèles, pour prier, pour assister à la +lecture des Livres saints, & à la fraction du pain. Il seroit difficile +de fonder sur ces monumens la nécessité des Conciles. Un fidèle qu'un +Chrétien aura insulté, doit le traduire devant l'Église, ou devant +l'Assemblée des fidèles: il est encore marqué, «que Dieu accordera +les graces que deux ou trois lui demanderont de concert, & que J.C. +inspirera deux ou trois fidèles qui se réuniront en son nom: Saint Paul +assurant que l'esprit des Prophètes sera soumis aux Prophètes, entend +les Prophètes d'une seule Église»; la suite du discours le prouve. + +On a plutôt coutume de tirer l'origine des Conciles de l'Histoire +rapportée dans les Actes Chap. XV. mais on soupçonneroit avec assez de +vraisemblance que l'Assemblée, dont ce passage fait mention, ne seroit +pas un Concile selon la signification que l'usage lui a consacré. Il +s'étoit élevé entre S. Paul, S. Barnabé, & quelques Juifs habitans +d'Antioche, une dispute sur la force, & l'efficacité de la Loi de Moïse. +On députa S. Paul, S. Barnabé & des fidèles d'Antioche pour consulter la +difficulté: s'adressa-t'on aux Pasteurs répandus dans l'Asie, ou à ceux +de la Syrie, de Cilicie, de la Judée rassemblés en un lieu? point du +tout, les Apôtres & le Clergé d'une Ville ne sont pas un Concile, on ne +consulta qu'une Église, ou plutôt les Apôtres, à l'autorité desquels le +Clergé de Jérusalem, avec les fidèles, joignit son consentement. + +Il est plus juste faire remonter l'origine des Conciles au droit +naturel, bien antérieur à l'établissement de l'Église & des fonctions +pastorales: comme l'homme est un animal sociable, il aime naturellement +la société, sur-tout quand quelqu'intérêt commun s'en mêle: les +Marchands conversent ensemble sur leur commerce; les Médecins, les +Jurisconsultes s'entretiennent de leur art. Le droit naturel est de deux +espèces, le droit naturel absolu, nonobstant tout fait humain; le droit +naturel considéré par rapport aux circonstances. Adorer le Créateur, +aimer ses père & mère, protéger l'innocence, sont tous préceptes +immuables du droit naturel absolu: avoir tout en commun, être libre, +arranger la succession des parens, sont tous préceptes du droit naturel, +eu égard aux circonstances. + +Les choses sont communes de leur nature, jusqu'à ce que les Loix civiles +les ayent distribuées; les hommes sont libres, jusqu'à ce qu'ils +deviennent esclaves: les plus proches héritent, s'il n'y a nulle +disposition testamentaire: la nature souffre tout ce qui n'est pas +honteux; & cette liberté dure autant que la Loi humaine ne détermine +rien de plus précis. «Pourquoi, dit Perse, ne me sera-t-il pas permis de +faire tout ce que me suggère ma volonté, excepté ce qui est défendu par +le Jurisconsulte Masurius?» + +Les Conciles sont de cette dernière espèce de droit naturel. S'ils +eussent été de droit naturel immuable, les Évêques n'auroient point +sollicité les Princes de leur permettre d'en tenir; & S. Jérôme +prouveroit mal que la convocation d'un Concile étoit vicieuse, quand +il disoit, montrez-moi, je vous prie, quel Empereur a ordonné la +célébration de ce Concile? Le Concile est une de ces choses, qui, +souffertes par le droit naturel, dépendent des Loix humaines, soit pour +être permises, soit pour être défendues; aussi recommande-t'on, aux +Évêques appellés au Concile d'Agde, de s'y rendre, à moins qu'une +maladie dangereuse, ou des ordres exprès du Prince ne les arrêtent. + +On objectera sans doute, que les Évêques n'ont jamais demandé l'agrément +des Empereurs Payens: quel besoin d'importuner des Empereurs, qui par +leurs Édits ne s'y opposoient pas? Les anciens Senatus-Consultes portés +contre les Assemblées, exceptoient celles qu'un motif de Religion +animoit. Auguste les avoit accordées aux Juifs, comme le dit Philon dans +sa Légation à Caligula. + +Les Chrétiens adoptoient avec raison ce privilège, afin de pouvoir +professer réellement avec S. Paul qu'ils croyoient tout ce qui étoit +écrit dans la Loi & dans les Prophètes. Suétone désigne lui-même les +Chrétiens sous le nom de Juifs, & dans les Provinces où la plupart des +Conciles ont été tenus, on suivoit moins le Droit Romain que les Loix +propres du Pays. + +Trajan souffre que les habitans de la Ville d'Amise ayent des +Collecteurs qui s'assemblent pour lever leurs impositions, parce que, +sous le bon plaisir des Empereurs, ils suivoient leurs usages; bien +entendu, dit ce Prince, que dans les autres Villes qui sont assujetties +à notre droit, cela est interdit; & Pline raconte qu'au tems de Trajan +on faisoit en Asie des Assemblées dans les Villes. Si donc les Églises +ont joui du calme, ainsi qu'il est très-souvent arrivé sous les +Empereurs Payens, rien n'empêchoit que les Évêques ne s'assemblassent: +il est vrai, qu'au milieu de la persécution, comme les Chrétiens +ne pouvoient interrompre les Assemblées ordonnées de Dieu, quoique +proscrites par les Loix, les Évêques ne voulurent point envenimer la +haine des Empereurs, par des Assemblées suspectes, lorsque les besoins +de l'Église n'étoient pas pressans. + +Saint Cyprien montre en plus d'un endroit que pendant la persécution +s'éleva l'importante question, si l'on admettroit à la Communion ceux +qui étoient tombés, mais que les Évêques avoient attendu le calme pour +s'assembler, & que le Pape Libere n'osa convoquer un Concile à cause +des défenses de Constantius. Les Évêques Ortodoxes d'Espagne crurent +nécessaire la permission du Roi Alaric, quoiqu'il fut Arien, pour tenir +un Concile dans la Ville d'Agde: au reste, ce dont les Empereurs Payens +ne s'embarrassoient gueres, les Empereurs Chrétiens eurent raison d'en +prendre connoissance, convaincus que plus un bien est précieux, plus il +est facile de le corrompre; aussi, loin d'abandonner les Conciles, ils +les convoquèrent ou les remirent, selon que le succès leur en parut +devoir être heureux ou malheureux. L'Historien Socrate dit que les +Conciles généraux ont été indiqués par les Empereurs. Quoiqu'il entende +les Conciles universels de l'Empire Romain, il est sûr que l'Empereur +Constantin convoqua les Nationaux; ce passage d'Eusèbe les regarde: +«L'Empereur qui veilloit attentivement à l'Église de Dieu, envisageant +les maux qui la déchiraient, & constitué de Dieu l'Évêque commun +assembla les Ministres du Seigneur.» Constantin confirma non-seulement +les actes du Concile de Nicée, il publia encore une loi générale, +qui ordonnoit la tenue d'un Concile tous les six mois; ceux de +Constantinople, de Calcédoine répètent cette Loi. Les Novelles de +Justinien & les Capitulaires de Charlemagne s'y sont modelés: on ne +l'a point depuis observé régulièrement, & on les a remis d'une année à +l'autre. + +Les Assemblées furent si peu à la discrétion des Évêques, que les +Gouverneurs des Provinces avoient des ordres de forcer les Évêques +négligens à s'y rendre. Outre les Conciles ordinaires, les Princes en +convoquoient d'extraordinaires; témoins les Évêques François, Gaulois, +Espagnols, qui déclarent s'être assemblés par les ordres de leurs +Princes: ce qui se pratiquoit non-seulement pour les Assemblées qui +regardoient tout un Royaume, mais même pour les moindres Synodes, +comme on le voit par celui d'Aquilée, où les Évêques parlent ainsi à +Valentinien & à Théodose: C'est pour étouffer toute semence de division +que vous avez pris le soin de convoquer cette Assemblée. Les Évêques de +Bithinie & de l'Hellespont supplièrent Valentinien de leur permettre de +s'assembler. + +On a coutume d'envisager le droit & le devoir du Magistrat politique +sur les Conciles, sous trois différens côtés. 1°. A-t-il le pouvoir de +régler la Religion sans le Concile? 2°. Que peut-il? que faut-il qu'il +fasse avant le Concile & pendant le Concile? 3°. Enfin que doit-il +faire après sa dissolution? Pour éclaircir la première question il faut +concevoir que tout ce qu'on allègue sur la grande utilité des Conciles, +concerne plutôt la maniere d'exercer le droit, que le droit même: si +le Magistrat politique recevoit du Concile le droit d'ordonner, il +cesseroit d'être Magistrat politique. + +En effet, le Magistrat politique est celui qui n'est soumis qu'à +Dieu seul, & qui sous Dieu exerce le pouvoir absolu; d'ailleurs il +emprunteroit du Concile une portion de son autorité, s'il n'osoit +ordonner sans le Concile que ce qu'il peut prescrire de concert avec le +Concile: or, personne ne pouvant donner ce qu'il n'a pas, on conclueroit +que le Concile a une sorte de pouvoir qui ne lui étant point dévolu par +le droit humain, devroit lui appartenir par le droit divin. On a +déjà fait voir que la Loi divine refuse ce pouvoir à l'Église, & par +conséquent au Concile. + +Après avoir établi le droit du Magistrat politique, on demande si sans +le Concile il peut ordonner quelque chose sur le sacré: à quoi on répond +hardiment qu'il le peut quelquefois. Ce seroit à ceux qui le nient +absolument à combattre ma Proposition. Comme ils n'y réussiroient +jamais, il m'en coûtera moins pour la mettre en évidence. + +1°. Combien l'Histoire des Hébreux nous fournit-elle d'exemples? combien +de règlemens, minutés sans l'avis du Clergé? Je rapporterai les paroles +de l'Évêque d'Elie, plutôt que les miennes: L'Écriture Sainte se plaint +si souvent & si clairement des Rois qui n'abolissoient pas les abus, & +sur-tout la superstition si agréable au Peuple, qu'on ne peut douter +qu'il ne fût singulièrement recommandé aux Princes d'en arracher les +racines. Tortus convient que le devoir du Prince est de réprimer les +abus & la corruption qui se glissent dans la Doctrine; mais après +qu'ils ont été déclarés par l'Église. Cependant nous montrerons que les +Princes, avant toute déclaration de l'Église, ont corrigé ces désordres. +Pourquoi Tortus ne produit-il pas des témoignages, où cette déclaration +de l'Église a précédé? si elle n'a prévenu, ce n'est plus alors le +devoir du Prince, il a une excuse valable: je n'ai point réprimé cet +abus, dira-t-il, l'Église ne me l'a point fait connoître. La faute +retombe donc sur l'Église, non sur le Souverain, qui ne doit ni agir, +ni briser les Autels qu'au moment que l'Église s'en sera expliqué; +cependant nous voyons toujours donner le tort au Prince non à l'Église, +d'avoir souffert les Temples des faux Dieux. C'est donc lui que regarde +cette fonction, soit avant la déclaration de l'Église, soit qu'elle le +déclare ou non, & il rendra compta à Dieu de sa négligence: ainsi, +outre que tout ce qu'on allègue de cette déclaration de l'Église est +imaginaire, il est encore hors de saison. + +Le Roi de Ninive, sur les menaces de Jonas, ordonne un Jeûne, sans +consulter les Prêtres, de sa propre autorité & par l'avis des Grands +de son Royaume. L'Histoire de Théodose, que j'ai déjà citée, est +remarquable dans le Christianisme. Au milieu des factions des Évêques, +il entend un chacun, il lit les Confessions de Foi, il implore le +secours du Très-Haut, il juge, il prononce suivant la vérité; & cet +événement est de soixante ans postérieur au Concile de Nicée. Le premier +Concile de Constantinople, que Théodose convoqua, n'ajoute rien au +Concile de Nicée sur la Personne du Fils de Dieu; il en naquit à la +vérité une question relative à la définition de Nicée, mais conçue en +d'autres termes qui pouvoient jetter dans l'erreur ceux qui adoptoient +la formule de Nicée. On demandoit si le Verbe avoit commencé: tous +donnent à l'Empereur leur Confession de Foi, les Ariens, les Macédoniens +& les Eunoméens, si ennemis des Ariens, qu'ils rebatisoient également +les Catholiques & les Ariens. Il examine chaque Confession; il décide de +chacune; non-seulement il sépare les Orthodoxes des Hérétiques, mais il +distingue entre les différentes hérésies, & trouve les Novatiens plus +excusables que les autres. + +Avant cela, ceux qui s'opposoient aux Épiscopaux, disaient nettement +que l'Empereur avoit lu les écrits, qu'il avoit invoqué les lumières du +Seigneur, non pour déclarer une vérité connue, mais pour la tirer des +ténèbres, où les hérésies l'avoient ensevelie; voici les termes de +Brentius, qui rapporte cette Histoire. + +Quel est alors le Juge en matière de Doctrine? l'Empereur n'a pas +recours aux Évêques comme à ses maîtres; il les mande au contraire à sa +Cour comme ses Sujets; & après avoir pris l'écrit de chaque Prélat, il +n'en suit pas aveuglement la décision; il se prosterne devant Dieu Pere +de J. C. il le supplie de l'éclairer & de lui découvrir, entre tant de +Confessions de Foi, celle qui est conforme à la Doctrine Apostolique. + +Comme l'esprit de parti couvre toujours de nuages les vérités les +moins obscures, des gens ont essayé d'affoiblir ce qu'on opposoit aux +Épiscopaux, afin de ne rien épargner de ce qui peut confirmer le droit +du Magistrat politique. Passons à d'autres exemples. + +Constantin renvoye la cause des Donatistes au Proconsul d'Afrique; S. +Augustin ne relève point en cela l'Empereur; il croit seulement qu'il +eût été plus édifiant qu'un Concile eût terminé cette affaire. Un +Évêque, dit le Donatiste, ne doit pas être jugé par le Proconsul, comme +si le Proconsul agissoit de son chef, & que ce ne fût pas par l'ordre de +l'Empereur, qui veille particulièrement sur l'Église, & qui en doit un +compte à Dieu. + +La cause des Donatistes offre un autre exemple. Marcellin tint à leur +égard la place des Empereurs Honorius & Théodose: «Nous voulons qu'en +notre place vous soyez Juge de la dispute.» Marcellin s'énonce ensuite +avec beaucoup de modestie: Quoique je sente, dit-il, que c'est une +affaire au-dessus de mes forces, de juger des Évêques qui devroient +plutôt être mes Juges; néanmoins parce que cette cause doit être agitée +devant Dieu & ses Anges, & qu'après un examen, fait sous la protection +du Ciel, elle doit opérer ma récompense ou mon jugement, selon qu'elle +sera bien ou mal décidée; avant de rendre la vérité manifeste sur les +contestations des Évêques assemblés, il est à propos de commencer par +faire la lecture des ordres de l'Empereur. Cette décision, comme on +voit, concernoit la Foi; aussi l'Édit porte, qu'il étoit là question de +reconnoître la Vérité & la Religion. Les Orthodoxes ayant encore attaqué +les Donatistes sur d'autres points, Marcellin leur dit: Le mémoire que +vous nous avez présenté, contient une acusation de schisme & d'hérésie +qu'il faut prouver: comment échapper à ces traits? peut-être +répliquera-t-on, qu'on ne prononça que sur les crimes de quelques +vagabonds, quoiqu'on n'en parlât qu'incidemment, & il ne fut pas +question de les juger. + +«Mais ces grandes vérités, quelle est l'Église Catholique? quels sont +ses vrais signes? quelles sont les justes causes de séparation? & s'il +faut rébatiser les Hérétiques? furent discutées avec soin. Enfin, comme +le porte la Sentence de Marcellin, l'erreur démasquée fut contrainte +de fuir devant la Vérité: cette décision fut sollicitée par les +Catholiques, & non par les Donatistes.» + +Ces exemples ont eu des imitateurs dans les Rois & les Magistrats qui, +du tems de nos Pères, ont banni de leurs États des erreurs invétérées. +Je ne blâme point l'adresse de ceux qui appuyent sur les circonstances +qui ont déterminé à se conduire ainsi, ou qui ont empêché qu'on en +est autrement. Je veux même que ces faits soient extraordinaires, +c'est-à-dire, moins fréquens & moins solides; mais la conduite +différente, en égard au tems & aux personnes, ne forme pas un droit +nouveau; c'est la prudence à régler les opérations sur le droit déjà +existant. Personne ne dit sans raisons qu'il ne faut pas de Conciles, +mais qu'il peut y avoir quelquefois des raisons pour n'en point +assembler: ces raisons sont, ou parce que le Concile n'est pas +absolument nécessaire, ou parce qu'il est à présumer qu'il ne sera point +avantageux à l'Église. + +Pour développer ces deux propositions, il est bon de constater quelle +est la fin d'un Concile universel: il ne s'agit que de celui-là. J'ai +déjà suffisamment démontré que le Concile n'est point assemblé, +comme ayant une portion du pouvoir absolu. La fin d'un Concile, dit +parfaitement l'Évêque de Winchester, est que les Pères, par un jugement +directif, frayent aux Princes les voyes d'étendre la Religion. De là +Carloman demande l'avis du Clergé de France, pour faire fleurir la Loi +divine; Louis le Débonnaire envoya ses Capitulaires au Concile de Pavie, +ou les articles sur lesquels il vouloit être instruit: à quoi j'ajoute +que le Concile sert à assurer le consentement de l'Église. Les Apôtres +employèrent également la science & l'autorité dans la question des +Cérémonies Mosaïques. L'Église réfuta ceux qui semoient partout que les +Apôtres étoient partagés, en sorte qu'ils entendoient le vrai, & qu'ils +l'avouoient tous. + +Le Roi Becarede, appliqué à éteindre l'Arianisme en Espagne, ne convoqua +pas un Concile dans le dessein de régler sa foi; mais il présenta aux +Évêques la Confession Orthodoxe qu'il avoit dressée lui-même: une +troisième preuve, c'est que le Clergé & les Conciles, outre le droit +naturel, tiennent en quelque sorte à la Loi humaine, en vertu de quoi +ils connoissent des procès comme les autres Tribunaux créés par le +Magistrat politique, & en empruntent une sorte de coercition. + +Aucune de ces fins n'est absolument essentielle à l'Église, & le Concile +ne l'est pas à ces fins: à quoi bon le Conseil, quand la lumière +naturelle ou surnaturelle éclaire l'homme? Nous consultons, dit +Aristote, lorsque nous nous défions de nos forces, & comme n'étant pas +sûrs de notre discernement. Saint Paul dit, «qu'après que Dieu lui eût +révélé J. C. son Fils, il n'avoit eu nulle communication avec la chair +ni le sang, & qu'il n'étoit point retourné à Jérusalem pour voir les +Apôtres appellés avant lui: Il eut été absurde, s'écrie S. Chrysostome, +qu'un homme, instruit de Dieu, eût communiqué avec les hommes: & selon +S. Clément Alexandrin, puisque la parole nous vient du Ciel, ne soyons +plus curieux de la doctrine des hommes.» + +Qu'un insensé nie qu'il y ait un Dieu, que ce Dieu gouverne le monde, & +qu'il publie qu'il n'y a point de Jugement dernier, que Dieu est auteur +du péché, que J. C. n'est pas Dieu, que sa mort n'a point accompli le +mystere de la Rédemption, le Souverain sera-t'il obligé de méditer +long-tems pour lui fermer l'entrée des charges & le bannir de la +société? Le passage de S. Augustin est remarquable: «Faut-il un Concile +pour condamner une erreur connue? Toute hérésie n'a-t'elle reçu sa +condamnation que dans un Concile?» Il en est peu au contraire à cause +desquelles on ait été dans la nécessité d'en assembler. + +Le Pape S. Léon écrit à Théodose le jeune; «Quand la cause est évidente, +il est prudent d'éviter le Concile»: il arrive quelquefois que le +Magistrat politique est si éclairé par les définitions d'un Concile +oecuménique antérieur, qu'un nouveau ne lui seroit point utile. Le +Concile de Nicée guida si sûrement l'Empereur Théodose dans le jugement +qu'il dicta contre les hérésies, qu'il ne fut point obligé d'avoir +recours à une nouvelle Assemblée: dans ces cas la tenue d'un Concile +n'est pas nécessaire. + +En vain s'efforceroit-on de reconnoître & de constater la décision de +l'Église, lorsqu'elle paroît partagée en deux partis presqu'égaux; +situation où étoit l'Afrique au siècle des Donatistes: il est alors, +sans un Concile, une voie pour approfondir le sentiment de l'Église, +c'est quand on voit unanimes les Professions de Foi de ceux qui sont +regardés comme les Pères de leurs Églises; car chacun peut chez lui +prêcher par écrit, ou de vive voix ce qu'il pense. Saint Augustin +raconte qu'on s'est comporté de la sorte, & il approuve cette conduite. +En feuilletant plus attentivement les premiers siècles de l'Église, on +sera convaincu que les affaires de l'Église & son unanimité étoient plus +attestées par la communication de Lettres, que par aucun Concile, ainsi +que l'ont remarqué Bilson, Rainold, & les Docteurs de Magdebourg: de +plus, il peut arriver que la cause que l'on traite intéresse tellement +une Église particulière, qu'elle n'ait pas besoin du sentiment des +autres. Le Clergé de Rome écrit à S. Cyprien: «Le Conseil devient plus +important à mesure que le mal gagne. Comme la troisième raison, qui +assemble les Conciles, émane du Magistrat politique, elle les lui +subordonne entierement; & quoique l'on établisse des Tribunaux soumis à +lui, s'ils deviennent suspects, ou si l'affaire ne souffre aucun délai, +il est en droit de l'évoquer à lui»: qu'il soit donc constant que +les Conciles ne sont pas toujours nécessaires, ni à toutes sortes de +matières indifféremment. Wittakerus & autres l'ont prouvé; & les Églises +des Villes libres montrent par leurs exemples qu'elles se conduisent +bien sans Conciles. + +Si les Conciles ne sont pas nécessaires, quelquefois ils peuvent être +utiles, car tel est le tout, telles en sont les parties. Je ne répéterai +point ici les plaintes ordinaires de presque tous les siècles, que le +Clergé est la source des maux qui ont inondé l'Église: je m'en tiens +à ce que S. Grégoire de Nazianze a transmis de son tems: Les deux +principaux objets des Ecclésiastiques étoient l'amour de la dispute, & +la passion de dominer. Il en veut moins aux Conciles des Ariens qu'à +ceux auxquels il a surtout assisté: «C'est pourquoi, continue-t'il, je +me suis retiré & je me suis livré au repos & à la tranquillité.» +Le succès d'un Concile n'est pas heureux quand de violens préjugés +empêchent la liberté des suffrages, ce qui arrive aux hommes les plus +intègres, quand il se formera tant de factions, que le Concile, loin +d'être le sceau de l'unanimité, devient la source de la discorde & de la +dispute. + +Je suis surpris de l'illusion de certains Auteurs, qui imaginent qu'on +peut être Juge de celui qu'on accuse d'hérésie, & qui ne connoissent +point dans l'Église la voye de récusation, qu'on admet dans les affaires +civiles. Les maximes de l'équité naturelle ne devroient-elles pas avoir +autant d'autorité dans l'Église que dans l'État? Je me souviens qu'Optat +de Mileve a dit des Jugemens ecclésiastiques: «Il ne nous est pas +possible d'entreprendre ce que Dieu n'a pas fait; il a séparé les +personnes dans son jugement, & il n'a pas voulu que le même homme fût +Juge & Accusateur. Choisissons des Juges, continue Optat, l'un & l'autre +parti n'en sçauroit fournir, leurs intérêts voilent la vérité.» + +Les Pères du Concile de Calcédoine avertissent les Légats du Pape de +ne point être Juges, s'ils se portent Accusateurs de Dioscore. Saint +Athanase refusa de se trouver aux Conciles, où la faction ennemie +dominoit: tel est souvent l'événement des choses, qu'un Concile qui +pourroit être dangereux pour le présent aura son utilité, s'il est +différé jusqu'à ce que les esprits soient calmés. L'Apôtre s'écrie +avec raison: «Le jour éclairera l'ouvrage de chacun, c'est-à-dire sa +Religion»: & ailleurs, «si vous pensez autrement Dieu le révélera». +Ces deux passages marquent qu'il faut du tems pour juger sainement: +cependant tel mal peut arriver qui ne sçauroit attendre les délais d'un +Concile, il faut un remède plus prompt. Outre que le Magistrat politique +auroit lieu de soupçonner les Conciles généraux: «Il n'est pas moins du +ressort de la politique, observe un homme fort habile, d'assembler les +Évêques, que d'assembler les États, il en résulte la même crainte, les +mêmes maux, si les Pasteurs ne dépouillent l'homme.» + +Doute-t'on qu'il n'y ait eu des Conciles peu heureux? tel fut celui +d'Antioche sous Constantin, ceux de Césarée & de Tyr. Constantin +écrivant aux Évêques de ce dernier leur reproche qu'ils sont enfin +parvenus à soufler la haine & la division, & que leur ouvrage tend à la +perte du Genre humain. Sous le jeune Théodose, tel celui d'Éphèse qui +fut un vrai brigandage; si les Empereurs en eussent prévu les suites, +ils auroient épargné & leurs soins & leurs dépenses. Je conviens que la +situation de l'Église est triste, quand elle est hors d'état de +souffrir un Concile; aussi doit-on conserver & reprendre ces Assemblées +lorsqu'elles instruisent au nom de l'Église les Princes & les fidèles. + +Le Magistrat politique exerce son pouvoir absolu avant que l'Église +ait prononcé, soit qu'elle juge en plein Concile, soit que sa décision +éclate par le consentement unanime des personnages, qui en différens +tems & en différens lieux, ont eu une Religion,& des moeurs plus pures. +Dans chaque siècle on a chez soi des Théologiens judicieux & éclairés, +& il s'en trouve aussi chez les Étrangers, dont l'autorité n'est pas +moindre que celle de ses propres Sujets; surtout quand il s'agit du +dogme qui est commun à tous: ce qui fait que chacun peut dire, qu'il est +dans la croyance universelle. «On admettoit, dit l'Évêque d'Elie, à la +Législation des choses sacrées, ceux que la raison suggère d'écouter, +& qui sont instruits de ces matières. Les Assemblées ecclésiastiques +doivent enseigner le Roi, ajoute Burhil; si elles ne suffisent pas, +qu'il appelle les plus habiles.» + +Les raisons & les exemples qu'on vient de proposer, prouvent qu'il ne +faut pas restraindre l'omission des Conciles au seul cas où la Religion +est sur le penchant de sa ruine; d'autres causes peuvent & doivent +différer des Conciles: aussi y voit-on demander des Conciles aux +Empereurs plus souvent qu'ils n'en ont accordés. «Nous supplions votre +clémence, écrit S. Léon à Théodose, avec larmes & sanglots, d'indiquer +un Concile en Italie; il ne l'obtint pas. En vain les Empereurs +auroient-ils le droit de convoquer des Conciles, s'ils n'avoient pas +celui de les refuser par de justes motifs.» + +Les Églises, travaillées du dogme des Ubiquitaires, n'étoient pas dans +un danger pressant, cependant les Électeurs & les Princes, qui de droit +ont le soin, de la Religion en Allemagne, étouffèrent ce mal sans +Concile, de l'avis des gens sages; loués en cela par ceux mêmes qui ne +reconnoissent point le droit sur lequel cette, correction étoit appuyée. +Zanchius & les autres Auteurs remarquent que le devoir du Prince est que +jusqu'à ce qu'il se tienne un Concile libre, (chose assez difficile) +d'ordonner aux contestans de se servir des termes de l'Écriture,& ce +sans en venir à une condamnation publique: dès-là le Prince a droit +d'ordonner avant le Concile & sans le Concile. + +Ce Jugement du Magistrat politique, hors du Concile, ne touche point à +la liberté que le droit divin accorde aux Théologiens de juger: ils sont +toujours en droit sans Concile de dire leur avis devant lui, ou d'en +rendre raison devant tout autre, & d'autoriser sur l'Écriture Sainte les +motifs de leur Jugement. Je résume maintenant: j'avoue que le Concile +est la voie la plus simple de gouverner la Religion; mais je soutiens +qu'il est des momens où les Conciles ne sont ni utiles ni nécessaires; & +je suis surpris que quelques-uns poussent la hardiesse jusqu'à soutenir +que les Conciles, tenus malgré le Souverain, sont légitimes, lui à +qui le soin de l'Église est singulièrement confié: ceux-là sont bien +éloignés de Beze, qui veut qu'on n'assemble un Concile que par les +ordres & sous les auspices du Prince; bien éloignés de Junius, qui +assure qu'il est injuste & dangereux à l'Église de convoquer un Concile +général à l'insçu & sans l'autorité de celui qui gouverne; enfin, bien +éloignés de ceux qui ont embrassé le parti des Protestans contre les +Catholiques Romains. + +On n'est pas aujourd'hui d'accord sur cette portion du droit & du devoir +du Magistrat politique envers le Concile. «A-t'il le choix des Évêques +qui vont au Concile?» Je ne crains point de le lui donner; mais pour le +mieux faire connoître, je procéderai par ordre. + +Au moment que J. C. institua l'Église & la fonction pastorale, l'Église +pour les affaires qui la touchent, les Pasteurs pour leurs devoirs, +avoient le choix de ceux qui devoient aller au Concile, & ce en vertu du +Droit naturel, non l'immuable, mais celui qui subsiste autant qu'on n'en +substitue pas un autre; parce qu'il n'y avoit encore nulle Loi, nulle +convention, nul autre moyen qui déterminât ce choix. C'est ainsi que les +fidèles d'Antioche députèrent à Jérusalem quelques-uns d'entr'eux +avec Saint Paul & S. Barnabas, tandis que de l'autre côté, le Clergé +& l'Église de Jérusalem choisirent parmi eux des Fidèles qui +accompagnèrent les Apôtres à Antioche. + +Je ne découvre dans le siècle suivant aucun exemple d'élection faite par +l'Église. Tous les Prêtres assistoient au Synode de chaque Diocèse. Les +Évêques d'une Province se réunissoient tous au Concile du Métropolitain, +hors ceux que la nécessité retenoit chez eux; nulle autre élection que +celle des Prêtres, des Diacres, que les Évêques menoient aux Conciles. A +l'égard des Conciles généraux, les Lettres circulaires des Empereurs +aux Métropolitains marquoient le plus souvent les Évêques qui dévoient +remplir le nombre fixé par les Empereurs. J'ai extrait ces faits de la +Lettre des Empereurs Théodose & Valentinien à S. Cyrille. Les Actes +certifient qu'on expédia de pareilles Lettres à tous les Métropolitains. + +Il y est clairement ordonné à Saint Cyrille de choisir les Évêques: +tantôt les Métropolitains les nommèrent seuls; tantôt ils y appellèrent +les Évêques de leur Province, & jamais on ne demanda les suffrages de +leurs Églises. Le Colloque, auquel Marcellin présida, ne fut pas un +Concile,& cependant il ne fut pas moins important à l'Église. Les +Évêques qui s'y trouvèrent présentèrent seulement les Lettres de leurs +confrères Lorsqu'un Métropolitain n'assistoit point au Concile, il y +envoyoit à sa placé ou un Évêque, ou un Prêtre à qui on donnoit le titre +de Vicaire. + +D'ailleurs, quoique cette maniere d'élire soit ordinaire, il n'est pas +défendu au Magistrat politique de convoquer un Concile d'Évêques qu'il +aura désigné, & c'en est assez pour que cela soit censé permis, la +raison même en est garante, si l'on considéré les fins des Conciles que +j'ai rappellées plus haut. + +1°. Il y a eu plusieurs Assemblées tenues pour l'instruction d'un seul. +Quoi de plus naturel qu'un Prince forme son Conseil de Sujets qu'il +croit les plus capables? la Justice, la Guerre, le Commerce, & tant +d'autres affaires se règlent ainsi; leur Gouvernement n'est point +différent quant à la Consultation. + +2°. Des Conciles ont départi à chaque Évêque la Jurisdiction extérieure +dont le Souverain les gratifioit. Quoi de plus naturel qu'il choisisse +celui qu'il décore de cette fonction? + +3°. A l'égard des Conciles, tenus pour publier l'unanimité de l'Église, +il sembleroit plus à propos que l'élection fût au nom des Pasteurs, ou +des Églises, afin que le grand nombre ratifiât ce que le petit nombre +auroit décidé. On applaudit volontiers à ceux dont la bonne foi & +l'habileté canonisent l'élection: ces motifs se tirent non du droit, +mais de l'usage prudent du droit qui n'est pas uniforme; car quelquefois +l'élection remise aux Pasteurs reculeroit plus la Paix, que celle du +Magistrat politique. Aussi dans un Concile dont les délibérations ne +rouleront que sur le Conseil, ou la Jurisdiction, l'Église présentera au +Prince des hommes habiles, que son discernement n'auroit pu découvrir. + +Je ne prétends point que le Magistrat politique doive toujours élire les +Membres du Concile, je soutiens qu'il lui est permis de les choisir. +Marsilius de Padoue a ouvert cet avis: «Il appartient au Législateur, +dit-il, de convoquer le Concile général, & de nommer les sujets les plus +propres. Ceux qui excluent les Prêtres du nombre de ces personnes, ou +qui resserrent le mot _déterminé_ à la simple approbation, forcent +la signification des termes», Marsilius s'explique de la sorte: «Les +Législateurs en choisissant des hommes capables de composer un Concile, +sont obligés de pourvoir à leur subsistance, & de contraindre, s'il le +faut, ceux qui refuseroient, soit Prêtres ou non Prêtres, à cause du +bien public; il le prouve ainsi, la Jurisdiction coactive sur tous les +Prêtres indifféremment & non Prêtres, le choix & l'approbation des +personnes, la création de toutes les charges, appartiennent à l'autorité +du seul Législateur, non au Clergé entant qu'il est Clergé.» + +Rien n'est plus clair: il rend le mot _détermination_ par celui +d'élection, il distingue les personnes, en Prêtres & non Prêtres; +le Législateur détermine par lui même ou par d'autres: dès-là ce +qu'insititue Marsilius, «que les Villes jettent les yeux sur des Prêtres +fidèles pour définir les Dogmes, & sur d'autres personnages, selon +la détermination du Magistrat politique, ne combat point le passage +précédent, puisqu'il ne l'étend pas aux autres espèces de Conciles, qui +dressent des Canons qui décident & conseillent sur la Foi. Or, former +un Concile suivant l'idiome de ce siècle, c'est faire une partie du +Concile. Constantin le dévelope dans la lettre qu'il écrit aux Pères +de Tyr. Ainsi quand sur ce que Marsilius avance, «que le Concile est +composé de Prêtres par des non Prêtres», on nie que le Concile soit +intègre, c'est comme si on nioit, que l'oeil est une partie de l'homme, +parce que sa main en est un membre. Voilà jusqu'où les hommes poussent +la fureur de la dispute. Marsilius n'est pas le seul de ce sentiment. Le +Sçavant Ranchin, qui défend là cause des Protestans, contre le Concile +de Trente, l'a embrassé avec chaleur, en s'appuyant de l'autorité de +Marsilius; & les exemples ne manquent pas. + +Le Roi d'Israël appelle auprès de sa personne les Prophètes qu'il +désire, surtout Michée par le conseil de Josaphat. Les Donatistes, dans +une Requête sollicitent auprès de l'Empereur Constantin un Concile, +qui assoupisse leurs différends avec les Évêques d'Afrique: «Nous vous +supplions, Constantin, très-excellent Empereur, puisque vous êtes issu +d'un sang juste, vous dont le Pere, entre les autres Empereurs, n'a +point répandu le sang Chrétien, & que la Gaule n'est point souillée de +ce crime, Nous supplions votre Religion de nous donner des Juges de la +Gaule même, pour décider les contestations élevées dans l'Afrique entre +les Évêques & nous.» L'Empereur ne s'adressa point aux Églises ni au +Clergé des Gaules, il nomma Juges Matémus de Cologne, Rheticius d'Autun, +Marin d'Arles & Melchia de Rome. + +Au premier Concile de Constantinople, Théodose admit les Macédoniens, +qui n'auroient certainement point eu la voix des Évêques & des Églises +Catholiques. Les Actes de Calcédoine ont conservé une Lettre de Théodose +& de Valentinien, qui ordonne à Dioscore d'amener dix Évêques avec lui & +non plus, Théodoret observe qu'on n'en prit pas plusieurs. J'ai lu dans +un Auteur, que les Empereurs s'attachoient aux Évêques distingués par +leur éloquence & leur bon sens. + +L'Histoire du Bibliothécaire Anastase raconte que les Rois de France +ont usé de ce droit: il en parle dans la vie du Pape Etienne. «Au +commencement de son exaltation, le Pape envoya en France, où régnoient +de Grands Hommes, Pépin, Carloman, Charlemagne tous Patrices de Rome, +priant & exhortant leurs Excellences, par ses Lettres Apostoliques de +nommer des Évêques célèbres & profonds dans l'Écriture-Sainte & les +saints Canons pour tenir un Concile à Rome. Les Protestans pressèrent +l'Empereur Charles V. & les autres Princes de choisir des hommes +intègres & sçavans pour assembler un Concile». + +Je remarque même que quand les Églises ou les Évêques élisent ceux qui +doivent les représenter au Concile, ce qu'ils font par une liberté +dative ou naturelle, il reste toujours au Magistrat politique le droit +de Souveraineté; car tout usage de liberté est subordonné au pouvoir +souverain; il l'est au point que par de justes raisons, le Prince est +maître de rejecter les esprits inquiets ou incapables d'une si belle +mission: maxime constante dans toutes les autres Assemblées. + +En effet, si quelque Juge est suspect, le Prince lui ordonnera de se +retirer, parce qu'il lui est important qu'on juge bien: il en est autant +des délibérations de chaque Ville, des Communautés, des Marchands, des +Artisans qui traitent de leurs affaires. Le Magistrat politique peut & a +coutume d'y statuer ou comme Législateur ou comme Juge. + +Après avoir démontré, tant par les anciens que par les modernes, que les +Empereurs ont fixé le tems & le lieu des Conciles, qu'ils ont proposé +la matière & la façon de la traiter; j'ajoute qu'ils ont annoncé leur +translation ou leur dissolution, & on ne peut, je crois, le révoquer +en doute. J'examine de quelle espèce est le Jugement que le Magistrat +politique porté dans un Concile. Les Auteurs, dont tout le système se +réduit à dire, qu'outre les Empereurs, les Évêques ont jugé, attaquent +un phantôme dont ils triomphent aisément: quel homme sensé peut nier ce +fait? la difficulté consiste à sçavoir si le droit du Souverain est de +juger avec les Évêques: que serviroit de le prouver? Le droit universel +de juger, réside en sa personne, & un Concile ne sçauroit le lui ôter. + +Mais seroit-il d'un Prince prudent de s'ouvrir en plein Concile, & +jusqu'à quel point? la proposition est délicate. Parcourons les +objets différens des Conciles. Si la fin d'un Concile est le jugement +déclaratif, c'est-à-dire, s'il faut que les Évêques décident par +l'Écriture-Sainte ce qui est vrai ou faux, licite ou illicite, on ne +refusera point à un Prince, instruit des saintes Lettres, ce qu'on +accorde aux particuliers, d'approfondir l'Écriture, d'éprouver les +esprits. J'avoue que la majesté d'un seul porte coup à la liberté des +autres, selon ce passage: «De quelque côté que vous panchiez, César, je +vous suis, pourvu que j'aye un modèle.» Cependant il sera non-seulement +avantageux que le Souverain honore le Concile de sa présence, pour en +régler & modérer les actions; il y doit demander les motifs des avis, & +proposer ses objections. + +L'Empereur Constantin se comporta de la sorte à Nicée. Les auteurs lui +attribuent le discernement de la vérité, ils disent qu'il fut commun à +tous les Évêques. Charlemagne dit qu'il étoit l'Inspecteur & l'Arbitre +dans le Concile de Francfort. + +Si le Concile donne son avis au Magistrat politique sur des matières que +la Loi divine n'a pas définies, s'il lui expose l'usage de l'Église, il +est mieux qu'il daigne s'informer, qu'il pèse le pour & le contre que +de se déclarer en plein Concile: «Demandez à plusieurs ce qu'il est à +propos de faire; mais confiez à un très-petit nombre ce que vous +voulez faire.» Si le Concile s'assemble pour constater l'unanimité des +sentimens, la présence auguste du Souverain sera d'un grand poids; +elle tempérera le feu des esprits vifs & brouillons; en s'abstenant de +décider il se réserve pour la ratification, & s'assure que le Concile a +été libre & d'accord. + +Les autres Ordres s'éprouvent tous les jours; ils arrangent des projets +qu'ils soumettent ensuite à l'autorité du Prince. Les Conciles qui +délibèrent sur des Loix humaines, doivent se conduire ainsi. Quoique le +Souverain assiste de droit à l'Assemblée, & qu'il ait le droit de juger, +il est mieux que Spectateur, il la laisse libre; on le sera quand il +présidera au Concile. Les Empereurs, trop occupés, ont député en +leurs places: la commission portoit ou de juger avec les Évêques, ou +uniquement de les présider. + +Il est certain qu'au Concile de Calcédoine, les Sénateurs & les Juges +ont eu souvent la parole & qu'ils ont eu part à la définition de la +Doctrine. L'Empereur Théodose ne voulut point que le Comte Candidien +donnât sa voix à Éphèse. L'Empereur Constantin avoit envoyé à Tyr le +seul Denys, homme Consulaire, pour être témoin de tout. Saint Athanase +ne dissimule point qu'il abusa de son pouvoir: «Il parloit, dit-il, les +Évêques gardoient le silence, ou plutôt ils obéissoient au Comte.» + +La Ratification, à en croire les Pères Grecs, est le jugement qui, après +le Concile, appartient au Souverain; il est inhérent à la Magistrature +politique, qu'il ne peut, ni n'en pas user, ni le déposer. Le Concile +donne au Prince son avis sur la manière dont il doit se comporter alors; +il est hors de doute que celui-là doit décider à qui l'on donne un +conseil, soit qu'il soit entraîné par des témoignages irréprochables, +& qui sont absolument nécessaires dans la Foi, soit qu'il le soit en +quelque façon par l'autorité des autres; attendu que la bonté d'un +acte dépend du jugement de l'Agent. Le jugement d'un homme n'est pas +servilement attaché à celui d'autrui, à moins qu'il ne soit impossible +de juger autrement. Celui d'un Concile n'a pas ce privilège: la +promulgation du Dogme & de la Loi divine demande l'attention +du Magistrat politique; il faut examiner s'il est conforme à +l'Écriture-Sainte. Constantin le pense de lui-même, dans sa Lettre aux +Pères de Tyr, car son devoir est de commander. + +Si le Concile, comme plusieurs, par ignorance, par cabale, ou parce que +la plus faine portion n'a point été écoutée, propose un Dogme qui altère +la Foi Catholique, & l'Écriture-Sainte, témoins les Conciles de Rimini +& de Seleucie, plus nombreux que celui de Nicée, témoin le fécond de +Nicée; le Souverain tiendra-t'il la main à ce que la Loi divine, & +la conscience instruite par la Loi, dicteront de ne pas faire? Toute +personne sensée ne bazardera pas de soutenir l'affirmative. Que si un +Concile règle quelques points qui concernent la discipline de l'Église +indéfinie par la Loi divine; comme toute police, tirée de la Loi +naturelle, ou de la Loi positive, est soumise au Magistrat politique, +c'est à lui de voir si la décision du Concile deviendra avantageuse à +l'Église, attendu que le jugement du Supérieur est le dernier. Donc le +Dogme & les Canons essuyent l'examen des Empereurs & des Rois sous des +objets différens, le Dogme pour subir l'examen de l'Écriture; le vrai ne +fuit point la lumière, le faux est rejetté après le Concile; les Canons, +pour en mesurer l'utilité sur les règles de la prudence: leur utilité +leur fait donner force de Loi; mais tous ne l'obtiennent point. On +lit dans Balsamon ce titre _des Canons à observer_: tous les anciens +Conciles offrirent aux Empereurs leurs informations & leurs Canons. La +formule usitée est dans l'Épître du premier Concile de Constantinople à +l'Empereur Théodose: «Après avoir rendu à Dieu de très-humbles actions +de grâces, nous présentons à votre Majesté les Actes du Saint Concile; +depuis qu'en exécutant vos Lettres nous nous sommes assemblés à +Constantinople, nous avons d'abord renouvellé la formule de notre Foi, +nous avons ensuite proposé de courtes définitions qui ont affermi la Foi +des Pères de Nicée. Nous avons anathématisé les hérésies & les opinions +dangereuses, nous avons dressé des Canons de discipline, que nous avons +soussignés: Nous supplions donc votre Majesté de confirmer par vos +Lettres les Décrets de notre Concile, afin que comme vos Lettres qui +nous ont mandé, témoignent le respect que vous portez à l'Église, +d'autres scellent l'objet de nos Décrets.» + +Il est écrit dans l'inscription des Canons, qu'ils sont fournis à +Théodose. Les termes qui chez les Grecs expriment la Ratification, sont, +«approuver, signer, confirmer, confirmant, fiable»; ils se trouvent +tantôt dans les Actes des Conciles, tantôt dans les Constitutions des +Empereurs. On rapporte aux Canons ce que j'ai extrait des Conciles de +France: «S'il y a à suppléer, c'est à sa prudence; s'il y a à corriger, +c'est à son jugement; s'il y a quelque chose de bien, c'est à sa +clémence à y mettre la dernière main..... Que ce que nous avons reglé +avec prudence soit autorisé par son examen. Si nous avons obmis quelque +chose, que sa sagesse y supplée; que votre pouvoir promulgue nos +décisions, en cas qu'elles en soient dignes; que votre Majesté Impériale +ordonne la révision de celles qu'elle ne goûtera point: les mêmes +Conciles appellent cette révision, porter les Actes au Jugement +souverain.» + +L'ancienne Église a non-seulement reconnu dans le Magistrat politique +le droit d'approuver que quelques-uns exercent aujourd'hui; mais encore +celui d'examiner, de rayer, d'ajouter, & de corriger. Comment peut-on +dire que quelqu'un approuve, ou reçoit une chose, sans entendre, +qu'il est le maître de la rejetter? Celui-là consent qui peut ne pas +consentir, s'écrie Tryphoninus; à quoi se rapporte ce mot de Sénèque: +«Voulez-vous sçavoir si je veux, faites qu'il me soit libre de ne pas +vouloir; tout de même Aristote, nous avons le pouvoir de faire & de ne +faire pas.» Que de Canons condamnés à l'obscurité? Les Capitulaires de +Charles le Chauve ne renferment pas à beaucoup près tous ceux que les +Évêques avoient dressés en 856. Bochel observe que cela n'est point +rare. + +«Toutes les fois qu'on tenoit des Conciles, les Décrets n'en étoient +publiés qu'après avoir été reçus par le Roi dans son Conseil,& qu'après +en avoir retranché ce qui déplaisoit, comme nous l'avons dit, témoins +les Conciles de Tours & de Chalons sous Charlemagne, M. Pithou, homme +respectable, que j'ai toujours révéré, comme mon père le prouve par les +signatures en lettres majuscules des Capitulaires de Charlemagne & de +ses Fils.» + +Charlemagne à son tour ajouta des dispositions aux Décrets du Concile de +Thionville: Nous ajoutons cela, dit-il, de nous-mêmes. + +Enfin, un Concile prend ses décisions dans la Loi humaine: alors il est +constant que le Magistrat politique juge après lui; toute Jurisdiction, +émanant de lui, doit retourner à lui. Le Concile d'Éphèse nous +l'apprend, quand il dépouilla Nestorius du Patriarchat de +Constantinople, le Concile supplie l'Empereur de donner force de Loi à +la Sentence prononcée contre Nestorius. On répondra peut-être que le +Souverain, assistant au Concile, n'a plus que la confirmation. Je ne +souscris point à ce raisonnement. Le Magistrat politique, qui donne sa +voix avec les autres, n'a point décidé comme Magistrat politique, le +plus grand nombre a pu l'emporter; mais il a son jugement impératif & +libre: cela arrive aux Magistrats supérieurs, qui jugent dans les Cours +inférieures; l'exemple est remarquable au Digeste: «Si le Président est +Juge, on l'appellera selon la coutume, comme si on n'avoit point appellé +de lui, mais de l'ordre.» + +Le Prince exerce ce dernier jugement impératif, tantôt par lui-même, +tantôt par le ministère de ses Sujets; de même qu'il traite les affaires +civiles. Les Rois, devant qui l'on se pourvoit, contre les ordonnances +du Préfet du Prétoire, & les Arrêts des Cours supérieures en attribuent +la dernière connoissance à des Jurisconsultes, dont ils confirment +l'avis s'il n'est point suspect, ou ils évoquent à leur personne. Les +affaires ecclésiastiques essuyoient ces degrés de Jurisdiction. Les +Empereurs en remettoient la discussion aux Évêques les plus pieux & les +plus habiles, ou aux Conciles universels, dont ils approuvoient les +Décrets, après un compte exact: c'est pourquoi on convoqua de nouveaux +Conciles pour corriger les Conciles précédens; non que le dernier fût +au-dessus du premier, mais parce que les Empereurs s'en rapportoient +plus aux uns qu'aux autres. Au reste, il étoit rare que les Empereurs +attirassent les affaires devant eux. Constantin, après un double +Jugement ecclésiastique, examina seul la cause de Cécilien, & rendit le +Jugement définitif: il fit venir les Pères de Tyr, pour lui expliquer +les motifs de leur conduite. Les Ministres Protestans ont raison +d'appuyer sur ces maximes contre certains Docteurs de la Religion +Romaine; il est vrai que la Loi civile peut empêcher l'Appel suspensif, +tant des choses sacrées que des prophanes; mais elle ne sçauroit fermer +toutes les voyes d'implorer la justice du Souverain, sur-tout celle +qu'on appelle querelle, supplication, Appel comme d'abus. Le Prince +ne feroit pas de son Trône disparoître tout mal; il ne seroit pas la +terreur des méchans; c'est-là cependant son devoir essentiel. Une +vieille ne craignit point de reprocher à Philippes de Macédoine, qu'il +n'étoit pas digne de régner, s'il ne prenoit pas le tems de distribuer +la justice. Cette vérité étoit si profondément gravée dans le coeur +de Mécène, qu'au rapport de Dion, il représenta à Auguste qu'il ne +convenoit pas de confier à un Particulier Sujet un pouvoir si étendu, +qu'il ne fût pas possible d'en appeller. + +Cet exemple me rappelle ce que j'ai avancé dans une matière semblable, +que le droit du Magistrat politique qui veut décider quelque chose +contre le Concile, après la tenue, n'a point lieu dans ces questions +importantes qui regardent le corps de la Religion. Le droit du tout est +aussi celui des parties: les motifs précédens ne sont pas moins forts +pour accorder au Magistrat politique la libre ratification dans chaque +question, que dans plusieurs assemblées; car un Concile pourroit errer +à chaque question, & le Magistrat politique n'est pas obligé à une +obéissance aveugle, ni à souffrir dans son État un Dogme faux & +dangereux, ni à permettre que la vérité soit étouffée. La prudence +veut qu'on s'oppose à l'erreur qui gagne peu-à-peu, & à ces opinions +licencieuses dont les progrès deviennent si considérables, qu'on +n'oseroit les dissiper, sans un danger évident de l'État. + + + +CHAPITRE VIII + +_De la Législation sur les choses sacrées_. + +J'ai jusqu'à présent considéré le pouvoir en général, il en faut +examiner chaque partie; tout pouvoir est ou public ou particulier. +Le public s'appelle Législation, le particulier, à l'occasion d'une +contestation, se nomme Jurisdiction: hors de cette espèce, il conserve +son nom en général, tel est celui dont le Centurion parle: «Je commande +à l'un d'aller, il va; de venir, il vient; à un autre de faire, il +fait»: l'essentiel en ce genre est l'exercice des fonctions inhérentes. + +Les Chapitres précédens ont annoncé les principes de la Législation; & +les exemples de la Législation, comme les plus nobles, ont contribué à +éclairer le pouvoir en lui-même. On apprend d'eux, qu'on peut porter des +Loix fur les choses définies par la Loi divine; & qu'à l'égard de celles +qu'elles a laissées indéfinies, les Loix embrassent toute la Religion, +ou ses parties: rien ne met le pouvoir souverain dans un plus grand +jour que de voir dépendre de lui l'exercice public de la Religion. La +politique place ce droit à la tête de ceux du Magistrat politique, & +l'expérience le confirme. Pourquoi, sous le règne de Marie, la Religion +Romaine eut-elle le dessus? pourquoi, sous celui d'Elizabeth l'Anglicane +prévalut-t'elle? Nulle autre raison sensible que la volonté des Reines, +ou plutôt celle des Reines & du Parlement. La volonté des Souverains +détermine les Religions qui dominent en Espagne, en Dannemarck & en +Suède. + +Si ce droit existe, répliquera quelqu'un, l'état de la Religion variera +sur-tout dans une Monarchie, où la Religion essuyera à chaque règne le +changement du Maître: il est vrai, & cet écueil n'est pas seulement à +redouter pour la Religion, il l'est encore pour le Gouvernement. Tel +est l'artisan, tel est l'ouvrage, tel est le Roi, telle est la Loi: +cependant la crainte qu'on n'abuse du pouvoir n'en doit priver personne, +autrement on ne jouiroit point de ses droits. D'ailleurs, quand le +Magistrat politique seroit le maître de déposer son pouvoir entre les +mains d'un autre, (chose impossible) le péril n'en seroit pas moins +évident; on changeroit d'hommes tous faillibles. La Providence divine +est l'unique azile: Dieu tient les coeurs des hommes en sa main; mais +il veille particulièrement sur ceux des Souverains: il employe à son +ouvrage les Rois vertueux & les méchans; tantôt le calme, & tantôt +la tempête, sont utiles à l'Église: que le Souverain ait à coeur la +Religion, qu'il médite l'Écriture-Sainte, qu'il prie Dieu assiduement, +qu'il respecte l'Église; qu'il écoute attentivement les Docteurs; la +vérité sera de grands progrès; qu'il soit méchant ou corrompu, il lui +en coûtera plus qu'à l'Église, il sera jugé sévèrement pour l'avoir +abandonnée; mais l'Église, quoique privée de ce secours étranger, n'en +est pas moins l'Église, & le fer impie d'un Roi cruel lui inspirera du +courage, & lui ouvrira des trésors. + +«Les Empereurs, dit Saint Augustin, ensevelis dans l'erreur, la +soutiennent contre la vérité, par des Loix qui éprouvent & couronnent +les Justes, en résistant à ce qu'elles ordonnent.... Les Rois aveuglés +par l'erreur, dit ailleurs ce Pere, défendent l'erreur contre la vérité: +éclairés par le flambeau de la vérité, ils combattent l'erreur en faveur +de la vérité: ainsi les Loix impies éprouvent les Justes, les Loix +salutaires corrigent les méchans. L'orgueilleux Nabuchodonosor voulut +qu'on adorât son image; l'humilié Nabuchodonosor défendit de blasphémer +le vrai Dieu.» + +La Judée sentit plusieurs fois que le changement de Religion dépendoit +des Rois. Ezechias fils d'Achas, renversa le culte de son père; son +petit-fils Manassés le rétablit, & Josias son arriere-petit-fils +le détruisit. On n'a jamais douté de ce droit des Souverains. +L'Écriture-Sainte loue les Rois seuls d'avoir reculé les bornes de la +Religion; elle leur reproche de l'avoir abandonnée; c'est ce que dit si +bien l'Évêque d'Elie: «Un nouveau Roi change-t'il de sentiment, la face +de la Religion est changée, & ce changement est toujours attribué au +Roi, comme si c'étoit son propre ouvrage; les Évêques n'étoient pas +assez puissans pour la rendre meilleure, ni pour l'empêcher de dépérir: +jamais il ne fut permis à des Sujets de renverser par la force l'usage +public de la Religion; & les anciens Chrétiens, quelques nombreux qu'ils +fussent, quoiqu'ils eussent des Sénateurs & des Magistrats, n'eurent +jamais cette témérité. + +Comme il appartient au seul Souverain d'introduire la vrai Religion, il +lui appartient aussi d'étouffer les erreurs, soit par la douceur, +soit par la violence. Nabuchodonosor défendit, sous peine de mort, de +blasphémer le Dieu d'Israël. Le Roi Asa brisa les Idoles. Ezéchias +marcha sur ses traces; & toujours en vertu du pouvoir souverain. +Le Seigneur d'un lieu a le droit d'en enlever les Idoles; s'il est +négligent, le Roi, Maître universel, y remédie. Le Prince a seul droit +d'en purger les lieux publics, ou les Officiers qu'il commet à cet +effet. J'interprète de la sorte la Loi du Deutéronome VII. v. 5. «Mettez +en poudre leurs Autels, brisez leurs Idoles, coupez leurs bois sacrés, +brûlez leurs statues.» + +Si le pouvoir de la Religion est attaché au Magistrat +politique, l'exécution prompte de ce pouvoir est dévolue aux Sujets. S. +Augustin l'expose par ce passage: «Aussitôt que vous aurez les ordres, +exécutez-les: tant que nous n'avons pas la mission nous sommes +tranquilles; nous volons au moment qu'on nous l'accorde. Les Payens +adorent les Idoles dans leurs maisons, en approchons-nous? les +renversons-nous? il est bien plus sûr d'arracher les Idoles de leur +coeur, lorsqu'ils sont devenus Chrétiens: ou ils nous invitent à faire +cette bonne oeuvre, ou ils nous préviennent.» + +Nicéphore reprit à propos l'Évêque Abdas d'avoir osé toucher aux Idoles +des Perses; les Chrétiens payèrent cher cette action imprudente. Les +Temples des Payens ne furent point fermés dans l'Empire Romain, avant la +Loi de Constantins, couchée dans les deux Codes: Si quelqu'un, dit le +Concile d'Eliberis, est tué en brisant une Idole, il ne doit pas être +mis au nombre des Martyrs, parce que ce précepte n'est point écrit +dans l'Evangile, & que les Apôtres n'en ont point donné l'exemple. Le +Magistrat politique étend sa sévérité & sur les Assemblées des Payens, & +sur celles qui, livrées aux superstitions dangereuses, ou tombent +dans une hérésie manifeste, ou se séparent par un schisme du corps de +l'Église. Ce motif engagea les Rois Ezéchias, Josias, Asa, Josaphat, à +détruire les Autels dont le culte divisoit l'unité de la Religion. Les +Empereurs Chrétiens ont dissipé les Assemblées des Hérétiques, & des +Schismatiques; ils ont donné leurs Églises aux Catholiques, ils leur ont +fermé l'entrée des honneurs, & les ont déclarés incapables de profiter +des Testamens. S. Augustin détaille ces châtimens contre les Donatistes. +La primitive Église ne désaprouva pas ces punitions qui facilitoient le +retour des Pécheurs endurcis; mais elle eut toujours en horreur de les +voir livrer à la mort. Les Évêques de Gaule blâmèrent Idacius & Tacius, +d'avoir forcé le Prince à punir par le glaive les Priscillianistes. On +blâma tout un Concile d'Orient d'avoir consenti que Bogomyle fût brûlé. + +Ce n'est pas que les Empereurs les plus zélés n'ayent quelquefois toléré +les fausses Religions. Les Juifs eurent un libre exercice tant qu'ils ne +tournèrent point en ridicule la Loi Chrétienne, & qu'ils n'attirèrent +point des Chrétiens à leur secte. Constantin ne ferma point les Temples +au commencement de sa conversion; il créa des Payens Consuls: Prudence +le remarque dans un poëme contre Symmaque. Les Empereurs Jovinien & +Valentinien, Princes dont le zèle a mérité les louanges de l'Église, +n'épouvantèrent par aucun Édit menaçant les Incrédules & les +Schismatiques; & loin de se roidir contre les nouvelles hérésies, +ils donnèrent souvent des Loix sur la police de leurs Assemblées. +Constantin, Constantius, Valentinien, Valens, Honorius, Arcadius, +accordèrent aux Chefs des Synagogues les privilèges dont ils +gratifioient les Évêques. Théodose avertit l'Église de ne point +recevoir les Juifs, que leurs Chefs réclameroient; Justinien exempta de +l'anathème les Juifs Hellénistes, Nov. 146. Cet Empereur, ordonnant +aux Juifs de bannir d'entr'eux ceux qui nieroient la Résurrection & +le Jugement dernier, ou ne confesseroient pas que les Anges sont des +créatures de Dieu, se glorifie d'avoir étouffé cette erreur chez +les Juifs. Les Proconsuls ôtèrent aux Maximianistes les Églises des +Donatistes, dès que le Concile des Donatistes les eut condamnés. + +La raison & les monumens veulent que le droit & le devoir du Magistrat +politique embrasse le corps & chaque partie de la vraie Religion. +Seroit-il possible que qui a le droit sur le tout, ne l'eût pas sur les +parties? Les exemples sont fréquens: Ezéchias brisa le serpent que Moïse +avoit élevé, & arrêta la superstition naissante. Charlemagne défendit +d'adorer les Images malgré les décrets du second Concile de Nicée. +Honorius, Arcadius, réprimèrent par un Édit Pélage & Celestius +Hérésiarques; & quelques Princes d'Allemagne ont purgé depuis peu leurs +États du Dogme Ubiquitaire. + +Constantin retrancha des questions inutiles dans la crainte d'un +schisme; Sozomene, Liv. VII. c. 12.1, _Nemo cleric. C. de Sum. Trin_. +Plût à Dieu que les Princes le prissent pour modèle. Le discours de +Sisinnius à Théodose étoit bien vrai, «que les esprits s'aigrissent en +disputant sur la Religion.» Marcien interdit toute dispute sur la Foi. +Il y a un titre dans le Code de Théodose, de ceux qui agitent les +questions de Religion. Il y a une Loi de Léon & d'Anthemius, (_L. qui +in Mon. C. de Epis. & Cle._) qui défendit aux Religieux hors de leurs +Monastères de parler de Religion ou de Doctrine. + +L'Empereur Andronic, grand Théologien, menaça les Évêques qui +expliquoient avec trop de subtilité ce passage, _Mon père est plus grand +que moi_, de les précipiter dans la mer s'ils ne déterminoient ces +dangereuses altercations. Il y eut un tems qu'on n'osa se servir des +termes propres, parce qu'ils n'étoient point dans l'Écriture. L'Empereur +Héraclius ne voulut pas qu'on assurât une ou deux énergies ou puissances +en J. C. Pour ne pas condamner légèrement cette conduite, j'invoque +l'autorité de Basile: il avoue que plusieurs ne se servoient point des +termes de Trinité ni de Consubstantiation; & ils évitoient avec soin les +noms & les termes qu'on ne découvroit point dans l'Écriture. Ailleurs +il dit sur le terme, _non engendré du Père,_ que la dignité se taisoit +parce qu'il n'est pas dans l'Écriture. Melece d'Antioche fut un tems +sans parler des Dogmes, il ne discouroit que sur la reformation des +moeurs; persuadé qu'il étoit prudent d'en agir de la forte. Une des Loix +de Platon suspend la publication d'un ouvrage qui n'a pas l'approbation +des Censeurs. + +Les moeurs du Clergé ne font point affranchies des Loix. David exclut +du Temple les aveugles & les boiteux. Ezéchias & Josias ordonnent aux +Prêtres de se purifier. Justinien refuse aux Évêques la course, le jeu & +les spectacles: il dit en un autre endroit, «qu'il est occupé des dogmes +de la Religion & des moeurs du Clergé. Platine s'écrie avec raison:» +Plût à Dieu, Grand Louis, que vous vécussiez de notre tems, l'Église a +besoin de vos saints règlemens & de votre sévérité.» + +Il est confiant que le Magistrat politique use de son droit dans les +choses que la Loi divine n'a point définies. Le Roi de Ninive indique le +Jeûne, David fait transporter l'Arche, Salomon ordonne la construction +& les ornemens du Temple, Josias veille à ce que l'argent destiné +aux usages sacrés ne soit point dissipé. Les Codes de Théodose, de +Justinien, les Novelles, les Capitulaires des Rois de France renferment +nombre de Constitutions pareilles.... Elles traitent de l'age des +Évêques, des Prêtres, des Diacres, de l'Immunité, de la Jurisdiction du +Clergé, & d'autres points qu'il seroit insipide de rappeller. L'étude +apprend, & Wittacherus en convient qu'il y a dans ces Loix plusieurs +chefs ajoutés aux Canons & étrangers aux Canons: Aussi le Roi de France +représente-t'il au Concile de Trente par ses Ambassadeurs, «que les Rois +Très-Chrétiens, à l'exemple de Constantin, de Théodose, de Valentinien, +de Justinien & des autres Empereurs, ont réglé plusieurs points de +la Religion dans leur Royaume; qu'ils ont promulgué plusieurs Loix +Ecclésiastiques; que leurs Loix, loin de déplaire aux anciens Papes, +sont couchées dans leurs Décrets; que Charlemagne & Louis IX. qui en +sont les principaux auteurs, ont mérité le nom de Saints, & que le +Clergé de France & l'Église Gallicane, fidèles observateurs de ces Loix, +ont gouverné l'Église avec piété & avec édification.» + +J'avoue que les Empereurs ont eu souvent égard aux nouveaux & aux +anciens Canons:» de-là, dit-on, les Loix ne dédaignent point de suivre +les saints Canons; ils sont doublement utiles à un Législateur dans les +choses que la Loi divine n'a point définies; ils contiennent l'avis des +gens habiles; ils assurent que la Loi sera agréable aux Sujets. Quoique +cette considération ne nécessite pas la promulgation de la Loi, elle +ne lui préjudicie pas. Une Novelle de Justinien donne force de Loi +aux Canons dressés & confirmés par les quatre Conciles de Nicée, de +Constantinople, le premier d'Éphèse, & le premier de Calcédoine: par +ce mot de Canons confirmés, on entend ceux des Conciles provinciaux +d'Ancyre, de Langres, d'Antioche, & de Laodicée, qui reçus partout, +étoient au nombre des Canons Catholiques. + +L'Église auroit-elle une puissance législatrice? les principes précédens +décident la question. La Loi divine ne la lui attribue point, c'est +l'apanage des Princes; il n'appartient pas aux Prêtres de faire des +Loix. Avant les Empereurs Chrétiens, les Décrets de l'Église sur la +discipline & les cérémonies ne s'appellent pas Loix, mais Canons: ils +sont Conseils dans ce qui concerne plutôt chaque Particulier, que +l'universalité; & s'ils obligent, cette obligation naît de la Loi +naturelle, non d'aucune Loi positive; en sorte qu'on n'est contraint +ni à vouloir, ni à ne vouloir pas. A Dieu ne plaise qu'on refuse à +l'Église, aux Pasteurs, aux Prêtres, aux Conciles toute Législation. Si +le Magistrat politique, comme l'expérience l'apprend, en accorde aux +Tribunaux & aux Assemblées, dont l'utilité n'est pas comparable à celle +de l'Église, pourquoi l'Église n'auroit-elle pas ces avantages, puisque +le droit divin n'y répugne pas? + +J'observe cependant deux choses, I°. la Législation que le Souverain +communique ne diminue rien de son droit; il la donne comme par +accroissement _cumulative_, en termes d'École, & non privativement: il +se défera bien en faveur d'un autre, du droit de promulguer des Loix; +mais il ne pourra s'en dépouiller. 2°. Il a le pouvoir de corriger ou de +casser les règlemens d'une Cour s'il est nécessaire, d'autant que l'État +ne souffre point deux Puissances suprêmes, & que l'inférieure doit +obéir à la supérieure. Les Canons des Conciles renferment toujours le +consentement exprès du Prince: «Par l'ordre du Prince, par le décret du +très-glorieux Prince, du consentement du très--pieux & très-religieux +Prince, sous le bon plaisir du très-glorieux Prince, le Concile a +constitué & décerné.» + +On répondra sans doute que les Rois ont quelquefois déclaré qu'ils +étoient soumis aux Canons; qu'ils ont défendu l'observation des Édits +qui auroient des dispositions contraires aux Canons; c'est comme s'ils +publioient qu'ils veulent vivre sous leurs Loix,& qu'ils défendent de +pratiquer ce qu'ils publient contre les Loix. Des professions de cette +espèce ne touchent point au droit; elles sont l'écho de la volonté du +Législateur. La clause d'un premier Testament, qui déroge à tout autre +Testament postérieur, opère la nullité du dernier; non que le Testateur +ne soit le maître de tester plusieurs fois; mais il est à présumer qu'un +jugement bien sain n'a point dicté le dernier, à moins qu'il ne déroge +expressément à la clause dérogative, alors le dernier testament reprend +toute sa force: il en est ainsi d'une Constitution postérieure. «Vous +voyez, dit Ciceron, qu'on n'a jamais écouté les Loix abrogées; sans +cela, presqu'aucune ne seroit anéantie, & toutes éluderoient la +difficulté de l'abrogation: quand une Loi est annullée, elle l'est de +façon qu'il n'est plus nécessaire de l'abroger.» + +Balsamon répète à chaque instant, que la Puissance donnée de Dieu aux +Souverains les met au-dessus des Loix & des Canons: il en cite un +exemple fameux. Le douzième Canon du Concile de Calcédoine statue, «que +si un Empereur honore une Ville du titre de Métropole, elle jouira du +titre seul, & les prérogatives resteront à l'ancienne Métropole.» Il +nomme plusieurs Métropoles que les Empereurs ont érigées de plein droit +depuis ce Canon: la première Justinienne en Illyrie eut sous Justinien +le titre de Métropole, & l'Archevêque de Thessalonique ne s'attribua +plus sur elle aucune prééminence. + +Justinien changea dans les élections des Évêques la forme que les Canons +avoient prescrite; & selon la remarque de Tolet, souvent les anciens +Canons, sur l'élection, étoient cassés par un Édit du Prince. Un des +Canons de la primitive Église décerne, «que chaque Ville ait son +Évêque.» Les Empereurs en exceptèrent les Évêques d'Isaurie & & de +Tomés, à qui ils unirent plusieurs Villes. Enfin, ce qui confirme +l'autorité des Loix Impériales sur les Canons, est la maxime du Concile +de Calcédoine, en vigueur depuis que le Clergé de chaque Diocèse +garde les Constitutions civiles. Le Concile in Trullo le répète: on a +amplement prouvé au Chapitre des Conciles, que les Empereurs & les +Rois cassoient & corrigeoient les Canons, & que les Conciles leur en +déferoient le droit. + +Il est même surprenant que les Canons Apostoliques n'aient pas +été perpétuellement suivis; apparemment qu'ils contenoient moins +l'exposition de la Loi divine, qu'un Conseil conforme aux moeurs du +siècle: telle est cette leçon à Thimotée de ne point élever un Néophite +à l'Épiscopat. Le Concile de Laodicée la renouvella: cependant Théodose +respecta peu ce Canon dans l'élection de Nectaire, & Valentinien, dans +celle de Saint Ambroise: tel est ce précepte de ne point choisir de +Diaconesse veuve au-dessous de soixante ans. Théodose le renouvella par +une Loi, & Justinien le limita à quarante ans. + +Je ne parlerai point sous silence ces Loix des Rois Hébreux, qui ont +changé des pratiques ordonnées par la Loi divine. Elle défendoit aux +impurs de manger la Pâque: Ezéchias, après avoir invoqué le Seigneur, +en accorda la permission aux impurs. La Loi vouloit que les Prêtres +sacrifiassent les victimes; cependant deux fois les Lévites, sous +Ezéchias, remplirent ce devoir à cause du petit nombre de Prêtres. Ce +n'est pas que les Rois délient personne du lien de la Loi divine, (le +penser est un crime) mais parce qu'ils sont les meilleurs interprètes du +droit divin & humain, & qu'ils apprennent qu'en cette occasion la Loi +divine & l'ordre de Dieu n'obligent point: de même que de simples +Particuliers, dans des affaires particulieres & pressées, sont en droit +de faire une telle déclaration, (David & sa suite interprétèrent de la +sorte la Loi qui réservoit aux Prêtres seuls les Pains de Proposition, +de ne point arrêter une faim pressante;) de même le Magistrat politique, +dans les choses publiques & dans les particulières, qui souffrent du +délai, comme Gardien du Droit divin, permet d'agir par l'avis des gens +pieux & sages. Je finis par ce trait des Machabées, qui déclarèrent +permis de combattre l'ennemi le jour du Sabat. + + + +CHAPITRE IX. + +_De la Jurisdiction sur les choses sacrées_. + +La Jurisdiction est si étroitement liée à la Législation, qu'on ne +sçauroit posséder l'une au souverain degré, sans y réunir l'autre: +ainsi dès que la Législation de la Religion appartient, après Dieu, au +Magistrat politique, il est naturel qu'il en ait la Jurisdiction. La +Jurisdiction est civile & criminelle. L'effet de la Jurisdiction +civile fut quand l'Empereur dépouilla Paul de Samosate de son Évêché +d'Antioche. La Jurisdiction criminelle s'appelle Glaive, de la portion +la plus éminente: «Le Magistrat ne porte pas En vain le glaive; il est +le vangeur contre tous les méchans, & par-conséquent contre ceux qui +attaquent la Religion.» + +Ce fut en vertu de cette Jurisdiction que le Roi Nabuchodonosor fit +mettre en pièces ceux qui blasphémoient Dieu, & que Josias condamna +à mort les Prêtres Idolâtres. Il est encore de cette Jurisdiction de +bannir d'un lieu, d'exiler dans autre: Salomon de son propre mouvement, +comme le remarque l'Évêque d'Elie, confina dans une retraite le Grand +Prêtre Abiatar, coupable sans doute de Lèze-Majesté. Il auroit également +été en droit de le corriger, s'il eût péché contre les Loix sacrées, +comme les Empereurs Chrétiens punirent par l'exil Arius, Nestorius, +& d'autres Hérésiarques. Esdras & les Grands d'Israël reçurent +d'Artaxercés la Jurisdiction: ils s'en servirent contre les Juifs +criminels, en confisquant leurs biens, & en les séparant de la société. +L'Évangile a rendu ce mot par abjection ou excommunication. De même +qu'Esdras obtint du Roi de Perse toute Jurisdiction, de même le +Sanhédrin des Juifs la retint sous le bon plaisir du Peuple Romain & des +Empereurs, avec le pouvoir d'emprisonner & de faire fouetter. + +Les Docteurs Hébreux enseignent qu'il y avoit chez les Juifs trois +degrés d'abjection; l'un étoit de rester à la dernière place de la +Synagogue; l'autre de défendre au Peuple de regarder le coupable dans la +Synagogue, de ne l'employer à aucun ouvrage, & de ne lui fournir de quoi +vivre que pour le sustenter; le troisième étoit que celui qui par la Loi +de Moïse avoit mérité la mort ne la subissent point, parce que les Juifs +n'avoient plus le pouvoir de vie & de mort, étoit évité avec soin, & +tout commerce lui étoit interdit: c'est ce qu'il faut entendre par le +passage de l'Épître de S. Jean, où il est dit, qu'on étoit chassé +de l'Église par l'ambitieux Diotrephes, qui s'arrogeoit une sorte +d'autorité dans l'Église. Être exclus du Barreau, ne point siéger dans +le lieu des Archives, & ne pouvoir assister aux Assemblées étoient tous +châtimens des Loix Romaines, assez ressemblans à cette abjection, ou +excommunication. + +Par cette Jurisdiction on suspendoit un Prêtre de ses fonctions. Josias +suspendit les Prêtres Schismatiques en leur assignant une pension +alimentaire. Ainsi, Théodose, Honorius, Arcadius, Théodoric, & les +Othons déposèrent ou rétablirent des Évêques. Constantin menace de +contrainte les Évêques désobéissans & obstinés, mais comment le fait-il? +c'est par la puissance qu'il à sur les Ministres du Seigneur. Le glaive +renferme non-seulement la privation des emplois qui émanent du Magistrat +politique, mais de tous les autres offices. Une des peines du Droit +Romain étoit d'être exclus du Barreau à perpétuité, ou à tems, de ne +point consulter, de ne point plaider, écrire, témoigner, de ne point +dresser, signer, écrire un testament, assister aux affaires publiques, +négocier, ni recouvrer les impôts. + +L'infamie est attachée au glaive, ainsi que l'admonition, peine moindre +que l'infamie, & qui étoit réservée aux Censeurs Romains. La Sentence +du Censeur, dit Ciceron, ne répand que de la honte sur le criminel: on +l'appelle ignominie, parce que sa force est dans le nom. Festus Pompée +place l'ignominie au nombre des peines militaires. + +La Jurisdiction des choses sacrées appartient au Magistrat politique, +comme une portion de son pouvoir. Baliamon, excellent Canoniste, ne +l'a point oublié au Canon XII du Concile d'Antioche; voici ses termes: +«Comme on a statué qu'il ne sera permis à personne d'en insulter une +autre, peut-être que l'Empereur, dont la puissance s'étend sur l'Église, +citera le Patriarche devant lui, comme un Sacrilège, un Hérétique. +Plusieurs exemples prouvent que les Empereurs se sont comportés de la +sorte.» + +Maintenant quelle est la Jurisdiction propre du Clergé? (toute Loi +humaine mise à part) & quelle est celle qu'elle emprunte de la Loi +civile? Le Clergé n'a aucune Jurisdiction propre, c'est-à-dire, nul +pouvoir impératif ou coactif; l'essence de sa fonction ne dénote rien +de semblable. Aristote observe que la fonction du Pontife n'a rien de +commun avec la Puissance suprême. La Jurisdiction est temporelle, elle +coule du Magistrat politique. + +Les Prêtres, à la vérité, ont eu une Jurisdiction sous la Loi naturelle; +ce n était pas leurs fonctions, mais leur qualité de Magistrat qui +la leur donnoit; & quoique le Souverain ne revêtît point alors le +Sacerdoce, il n'y eut point de Sacerdoce sans pouvoir. Le nom de _Cohen_ +devint commun aux Prêtres et aux Magistrats, & il se conserva long-tems +chez les Nations. Les Druides parmi les Gaulois étoient du sang le plus +noble. Hérodote témoigne qu'en Epire les Prêtres étoient les plus riches +& les plus nobles. En Cappadoce, au rapport de Strabon, qui étoit du +Pays, le Sacerdoce étoit la première dignité après le Roi. Les Rois & +les Prêtres étoient presque d'une naissance égale. Tacite dit que chez +les anciens Germains il n'étoit pas permis de corriger, de mettre en +prison, ou de fouetter quelqu'un sans la permission des Prêtres. Dans +l'Aréopage d'Athènes c'étoit un Prêtre qui présidoit. Les Vestales à +Rome vivoient sous le pouvoir des Pontifes, ils en ordonnoient les +châtimens: tantôt elles étoient enterrées vives, tantôt elles étoient +flagellées: ils interdisoient les Prêtres de leurs fonctions, ou les +punissoient. Lentulus dit dans le Sénat que les Prêtres étoient les +Juges de la Religion, non-seulement parce qu'ils en étoient parfaitement +instruits, mais encore qu'ils y avoient une sorte de pouvoir. + +La Loi de Moïse accordoit aux Prêtres, & sur-tout au Grand-Prêtre une +Jurisdiction toujours subordonnée au Magistrat politique; soit que +la Puissance fût entre les mains du Roi, soit qu'elle fût rendue à +l'Assemblée de la Nation; en sorte que quand il n'y avoit point de Rois +ni de Juges, le Grand Prêtre, comme le Citoyen le plus respectable, prit +les rênes du Gouvernement: témoin Héli, témoins les Asmonéens, Joseph +& Philon assurent que la principale noblesse des Juifs étoit celle +des Prêtres. Un seul passage constate que les Prêtres ont exercé la +Magistrature: «On punissoit de mort celui qui n'obéissoit pas au +Prêtre»; cette Loi approchoit le Grand Prêtre du Souverain. + +Comme les Pontifes étoient excellens Interprètes de la Loi, le sacré & +le prophane étoient indifféremment la matière de leurs décisions. La +distinction du temporel & du spirituel étoit alors inconnue; on portoit +à leur Tribunal les meurtres, les assassinats & toutes les autres +affaires. Dieu dit, dans Ezéchiel, en parlant des Prêtres: «Ils seront +Juges des différends, & mes Jugemens seront leur règle. Joseph avance +avec raison que les Prêtres avoient la Police, qu'ils connoissoient de +tous les procès, & que la Loi les avoit commis pour punir les coupables. +Dans l'explication du Deutéronome, le Pontife & les Sénateurs, +ajoute-t'il, prononcent des choses justes.» Philon, parlant de Moïse sur +son Tribunal, dit que les Prêtres s'assurent. J. C. par la Loi nouvelle +n'ayant assuré aux Pasteurs aucune domination, ne leur a point départi +de Jurisdiction, c'est-à-dire, de coërcition, qui est la vraie +signification du mot Latin. + +Il ne sera cependant pas inutile de parcourir les actions des Pasteurs +ou de l'Église, qui ont une apparence de Jurisdiction, & qui figurément +mériteroient ce nom. Je ne me fixerai qu'à celles qui indépendantes de +la Loi humaine ou de la volonté du Souverain, ne tiennent rien de +leur Législation. Cette verge dont Saint Paul menace les Corinthiens, +ressemble beaucoup à la Jurisdiction; voici les termes de l'Apôtre: +«User de sévérité, juger avec rigueur les opiniâtres, ne point +pardonner. Ils expriment un châtiment exemplaire»: par elle Ananias & +Saphira reçurent la mort, Elymas perdit la vue; Hymenoeus, Alexandre & +le Scélérat de Corinthe furent livrés au Démon. Ce dévouement à +Satan étoit si prompt, qu'il s'emparoit sur le champ du corps, & le +tourmentoit. Saul l'éprouva après que Dieu l'eut abandonné, selon +Saint Chrysostome, Saint Jérôme, Saint Ambroise, Théodoret, Sédulius, +Oecuménius, Théophylacte & Pacianus. + +Les siècles attestent que quand le Souverain négligeoit de veiller & +de purger l'Église des abus qui s'y glissoient, Dieu y suppléoit +extraordinairement. Les Corinthiens ayant prophané le Sacrement de +l'Eucharistie, plusieurs tombèrent malades, plusieurs en moururent. +Saint Cyprien raconte que depuis ce tems, «le Baptême chassoit les +Démons de ceux qui étoient baptisés, & qu'il y rentroit après un nouveau +crime, afin qu'il fût constant que le Baptême délivroit du Démon les +fidèles, & qu'ils en devenoient les victimes au moindre relâchement.» + +Aussitôt que le Peuple d'Israël eut touché la Terre promise, la manne +cessa de tomber: aussitôt que les Empereurs eurent pris la tutelle de +l'Église, qu'ils en eurent proscrit ceux qui la déchiroient au-dedans & +au-dehors, les marques terribles de la colère divine cessèrent: +cette vengeance divine étoit plutôt une Jurisdiction divine qu'une +Jurisdiction humaine. L'Apôtre n'avoit aucune part à l'ouvrage, c'étoit +tout entier l'ouvrage de Dieu. Dieu vouloit manifester la vérité de +l'Evangile; & comme la présence, la prière, ou le toucher des Apôtres +guérissoit les malades & chassoit les Démons, leur imprécation attiroit +les maladies & les Démons. S. Paul n'étoit pas plus le maître de livrer +les hommes au Démon, que Saint Pierre, Saint Jean, de guérir ce boiteux, +eux qui avouent n'y avoir aucune part, & qui rapportent à Dieu tout le +miracle. Dieu sur les prières ferventes de son Église, frappoit souvent +les coupables: on blâme les Corinthiens de n'avoir point souhaité qu'on +les délivrât de cet incestueux, & l'Apôtre écrivant aux Galates ne +commande pas, il exhorte: «plût à Dieu qu'on extermine ceux qui vous +détournent du vrai chemin.» + +L'usage des Clefs, qui est la fonction perpétuelle des Pasteurs, est une +sorte de Jurisdiction: ainsi J. C. appelle-t'il l'application à chaque +homme des promesses & des menaces de l'Evangile. Il en est de la +Législation à la Jurisdiction comme de la prédication à l'usage des +Clefs. Selon cette figure, la prédication de l'Evangile se nomme +Législation; & l'usage des Clefs Jurisdiction. La Loi de J. C. & sa +Jurisdiction exercent son pouvoir sur les âmes, non-seulement en +prononçant au Jugement dernier, mais dès cette vie, en retenant ou +remettant les péchés. + +«Celui-là seul lave les péchés, dit Hilaire le Diacre, qui seul est mort +pour les péchés; aussi il n'y a que Dieu qui efface les péchés du monde, +étant l'Agneau qui ôte les péchés du monde. Selon Lombard, Dieu a donné +aux Prêtres le pouvoir de lier & de délier, c'est-à-dire, de montrer +les hommes liés ou déliés: ensuite, le Ministre de l'Evangile a autant +d'autorité dans le Tribunal de la Pénitence, que le Prêtre de la Loi +légale en exerçoit sur les Juifs attaqués de la lèpre, simbole du +péché.» + +«Quand Saint Cyprien annonce que le Prêtre est Juge à la place de J. C. +il ne s'écarte point du sens de Saint Paul, qui dit: C'est pour J. C. +que nous faisons la Mission, parce que le Prêtre prononce l'Arrêt de +J. C. On ne reçoit pas de nous, poursuit S. Cyprien, la rémission des +péchés, mais nous invitons à la Pénitence, en peignant l'énormité des +péchés. Saint Ambroise est du même avis: le Prêtre qui exhorte un +Pénitent fait son devoir, & n'a les droits d'aucune Puissance. Le +Pasteur, s'écrie Saint Augustin, est quelque chose pour administrer les +Sacremens, & dispenser la parole; mais il n'est rien pour corriger & +pour justifier, puisqu'alors l'opération est toute intérieure, & ne +vient toute entière que de celui qui a créé l'homme, & qui restant Dieu +s'est fait homme. S. Jérôme ne dissimule point que comme le Prêtre de +l'ancienne Loi guérissoit, ou laissoit le Lépreux tel qu'il étoit; de +même, l'Évêque ou le Prêtre lie ou réconcilie un Pécheur; & ailleurs, +quelques-uns n'approfondissant point la force de ce passage, se laissent +aller à l'orgueil des Pharisiens & s'imaginent qu'ils perdent les +innocens & sauvent les coupables, comme si Dieu consultoit moins la vie +des Pécheurs que la Sentence de son Ministre: on connoît par-là que le +Ministre qui erre dans le droit ou dans le fait, rend nul l'effet des +Clefs.» + +On voit encore une Lettre de Nicon à Euclistius sur l'excommunication +injuste. La Jurisdiction ne se gouverne pas de la sorte: la Sentence +d'un Juge ignorant est exécutée à cause de l'autorité dont il est +revêtu. Un Pasteur avec l'usage des Clefs n'a pas plus de Jurisdiction +qu'un Prédicateur qui décide bien ou mal. + +L'imposition de la Pénitence est unie à l'usage des Clefs; elle est +générale, lorsque S. Jean-Baptiste dit aux Juifs: «Faites des fruits +dignes de Pénitence; & que Daniel invite le Roi de laver ses péchés dans +la miséricorde»; elle est particulière, lorsqu'on fait une restitution, +ou qu'on déteste ouvertement un crime public; ces deux espèces ont +rapport à la Loi, non à la Jurisdiction; mais si l'on prescrit +spécialement ce que la Loi divine n'a pas spécialement défini, c'est un +conseil, non un acte de Jurisdiction; qualification que les anciens +lui ont souvent donnée, de même que les Philosophes, les Médecins, Ces +Jurisconsultes, les amis que l'on consulte, ne jugent pas, malgré le +danger qu'il y a quelquefois de négliger leurs avis; de même un Pasteur +ne contraint point un coeur en lui donnant un conseil salutaire. + +On a encore prêté à l'usage des Clefs une image de la Jurisdiction, +comme de ne point communiquer à certains les signes de la Grâce; ce +seroit également un acte du ministère plutôt que de Jurisdiction +de baptiser, de présenter l'Eucharistie à la bouche ou à la main, +conformément à l'ancien usage, comme de s'en abstenir. Nulle autre +différence sensible entre les signes visibles & les signes vocaux; par +conséquent le droit en vertu duquel le Pasteur représente à un scélérat +la Grâce de Dieu, est celui en vertu duquel il lui refuse le Baptême, +qui est le signe de la rémission, ou l'Eucharistie, qui est celui de la +communion avec J. C. parce qu'il ne faut pas accorder le signe à l'homme +qui ne mérite pas la Grace comprise sous le signe, ce seroit prodiguer +la grâce aux Pécheurs. + +Le Diacre avoit coutume de proclamer dans l'Église les choses saintes +aux Saints: l'usage eût blessé la vérité & la charité, si on eût admis +à la sainte Table un indigne qui mangeoit & buvoit son jugement. Le +Ministre donc suspendant son acte, & n'exerçant aucun pouvoir sur les +actes étrangers, il semble que son ministère concerne davantage +l'usage de la liberté, que l'exercice de la Jurisdiction: tel est par +comparaison le Médecin, qui près de l'hydropique lui refuse l'eau qui +lui seroit mortelle: tel est un homme sans reproche, qui dédaigne le +salut & le commerce d'un homme perdu de réputation: tel est un homme +sain qui suit un lépreux, ou toute autre maladie contagieuse. + +Voilà les actes propres aux Pasteurs; voici ceux qui sont propres à +l'Église, ou que les Pasteurs ont en commun avec l'Église. 1°. Le +«Peuple, pour parler avec Saint Cyprien, fidèle aux Commandemens de J. +C. doit se séparer du Pécheur public: il est enjoint à chacun, combien +plus à tous, d'éviter les faux Prophètes, de fuir un Pasteur étranger, +de rompre avec ceux qui sèment de faux dogmes, & souflent la discorde. +2°. On interdit aux fidèles le commerce des hommes, qui, sous le nom +de frères, sont des impudiques, des avares, des idolâtres, des +calomniateurs, des yvrognes, des voleurs, des hérétiques & des impies. +Éloignez-vous d'eux, prévient l'Apôtre, point de familiarité; ayez-les +en horreur, & gardez-vous de manger avec eux; de tels hommes, remarque +l'Apôtre Jude, sont autant de taches dans les agapes ou festins des +Chrétiens.» + +L'Écriture, usant de ces termes, fait voir que tous ces actes sont des +actes particuliers: la conduite de l'Église est-elle autre que celle +d'un disciple qui quitte un maître ignorant, où d'un honnête homme qui +renonce à l'amitié & au commerce des scélérats. Les termes qui ont +prévalu dans la suite, «de déposer des Pasteurs, d'excommunier les +fidèles», semblent plus approcher de la nature du pouvoir extérieur; +mais il faut mesurer les termes à la chose qu'on veut exprimer, non la +chose aux termes qui l'expriment. L'Église dépose un Pasteur, quand elle +le prive des fonctions pastorales; elle excommunie un Chrétien, quand +elle le sépare de sa communion: cette sévérité coule de l'autorité +spirituelle, & n'entreprend rien sur l'autorité temporelle. Quoiqu'il +y ait une Sentence qui prononce la déposition ou l'excommunication, +l'Église n'en a pas plus de Jurisdiction; c'est pourquoi on dit que les +fidèles jugent les Infidèles. En effet la Jurisdiction est du Supérieur +sur l'inférieur, & le jugement est souvent entre égaux; de-là cette +maxime: Ne jugez pas de peur d'être jugés. + +Après avoir parcouru ce que l'Église tient du droit divin, il est bon de +considérer ce qu'elle a pris du droit canon & du droit civil; le +droit canonique est un droit formé par le conseil des Pasteurs & le +consentement de l'Église sur des cas dont la décision n'étoit pas +évidente: par exemple, de différer quelque tems à admettre à la sainte +Table les pécheurs d'habitude; agir autrement n'étoit pas un crime, mais +ce délai étoit plus avantageux & aux Pécheurs & aux autres fidèles; aux +Pécheurs qui pleuroient leurs fautes plus amérement; aux fidèles qui +avoient devant eux de si tristes modèles. + +Ceux qui avoient commis un crime affreux pleuroient d'abord leur faute +hors la porte du Temple: on les appelloit Battus de la tempête, ou les +Ardens: ils étoient ensuite Ecoutans, ou sous la férulle; après cela ils +étoient prosternés, puis ils étoient comme au rang des Cathécuménes; +alors on les souffroit assister aux prieres des fidèles; & enfin on les +admettoit aux saints mistères. Les Esseniens punissoient les coupables +avec autant de sévérité. Joseph l'observe: «Ils banissent de la société +les criminels dignes de mort; les blasphémateurs & les pécheurs +d'habitude ne vivent pas avec les autres, mais ils macèrent leurs corps +par les herbes, la faim & les mortifications.» Les Juifs de ce siècle, +qui ne sont que de simples Particuliers, n'infligent point de peines. Un +assassin reste à la porte de la Synagogue, & crie qu'il est homicide, +d'autres sont flagellés ou réduits au pain sec, & on en exile d'autres. +La soumission des coupables supplée à l'autorité des Juges. + +Reprenons les Canons de la discipline ecclésiastique: en vain les +attribueroit-on au droit divin, comme s'il étoit permis à quelqu'un de +faire grace du droit divin. Les Évêques ont toujours été les maîtres, vu +l'état du Pénitent, de prolonger ou de diminuer le tems; témoin le Canon +II. & V. du Concile d'Ancyre; on communioit même ceux qui étoient en +danger de mort. Le Concile de Nicée reconnoit que c'est un ancien & +louable usage, conforme en cela à la pratique des Esséniens qui +les recevoient à l'article de la mort. A entendre Joseph, «ils +s'assembloient & disséroient de remettre les péchés jusqu'à l'article de +la mort». Ces obstinés, à qui la parole divine interdit les Sacremens, +sont seulement privés de la communion de leur Province, d'autres déchus +de la communion des Clercs, sont réduits à la communion des Laïcs, +en sorte que le même crime excommunie le Laïc, prive le Clerc de ses +fonctions, & lui laisse la communion des Laïcs. + +S. Augustin pense qu'il est dangereuse d'employer l'excommunication, +«quand la contagion du péché a infecté la multitude»; exception qui ne +seroit pas admissible, si l'excommunication étoit fondée sur le seul +droit divin. Eh! ne sçait-on pas que plusieurs règlemens, scellés du +consentement des hommes, tant que le pouvoir suprême ne les a point +consacrés, loin d'être des Loix, n'obligent personne, à moins qu'on +n'invoque la Loi naturelle, qui veut qu'on évite les obstacles. + +Il en est ainsi des Canons, & des décisions appuyées sur les Canons. +-L'Apôtre S. Paul conseille de s'adresser aux Laïcs pour discuter les +affaires légères; de choisir des Clercs pour les affaires importantes. +La remontrance, fruit de l'équité naturelle, prévenoit ces jugemens,& on +ne reçevoit l'accusation contre un Prêtre de bonnes moeurs, que sur le +témoignages de deux ou trois personnes dignes de foi. + +Depuis que les Empereurs eurent fait profession du Christianisme, on +distribua une portion de la Jurisdiction aux Pasteurs, comme participans +aux fonctions publiques. Ils l'obtinrent sous trois titres différens, du +droit ordinaire, du consentement des parties, par délégation: on accorda +de droit ordinaire aux Évêques de juger les affaires, ecclésiastiques. +L'Empereur Valentinien premier donna l'exemple; S. Ambroise cite son +rescrit: celui-là doit être juge en cause de foi & de discipline, dont +les fonctions & le droit y sont unis: les termes du rescrit, continue ce +Pere, sont; «il veut que les Prêtres jugent des Prêtres». Le même décret +est répété dans la Constitution d'Arcadius, & d'Honorius: «toutes +les fois qu'il s'agit de la Religion, il faut en traiter devant les +Évêques». Valentinien III. étoit aussi zélé. Il est constant que les +Évêques & les Prêtres n'ont par les Loix aucun for extérieur, & que les +Constitutions d'Arcadius, d'Honorius, qu'on voit dans le Code Théodosien +ne leur ont accordé que la connoissance de la Religion». Une Loi de +Valentinien II. de Théodose & d'Arcadius, plus ancienne que celle +d'Honorius, statue, «que les affaires ecclésiastiques seront décidées +par l'autorité des Évêques: s'il s'élève une contestation sur un point +de Religion, on procédera devant celui qui est à la tête de tous les +Prêtres.» Justinien, fidèle imitateur de ses prédécesseurs ajoute: «Nous +ordonnons de porter devant les Évêques, ou le Métropolitain, ou les +Conciles, ou les Patriarches, les causes ecclésiastiques; & par une +autre Constitution il en enlève la connoissance aux autres Juges. +De plus, si le crime est ecclésiastique & qu'il exige un châtiment +ecclésiastique, que l'Évêque, agréable à Dieu, le décerne sans en +communiquer aux Juges des Provinces; car nous ne voulons pas que les +Juges civils connoissent absolument de ces affaires; il faut qu'elles +soient examinées par des Ecclésiastiques, qui décerneront des peines +ecclésiastiques, contre les ames coupables, conformément aux Loix +divines & humaines, que nous prenons volontiers pour modèles dans nos +Constitutions.» + +A l'égard des procès civils, les Clercs & les Laïques ne procédoient +autrefois devant les Évêques que par compromis, Constantin gratifia +les Évêques de cette Jurisdiction; il défendit même de porter à aucun +Tribunal l'appel de la Sentence que l'Évêque prononceroit. Valentinien, +dans une Constitution citée plus haut s'énonce de la sorte: «Dès +qu'il s'élèvera une contestation entre les Clercs,& que les dissidens +conviendront d'Arbitres, nous permettons que l'Évêque les juge, pourvu +qu'ils s'y soumettent avant par compromis. Nous étendrons ce Privilège +aux Laïques qui contracteront la voie du compromis.» Le Chapitre IX. +du Concile de Calcédoine défend aux Clercs, qui plaident entr'eux, de +saisir les Tribunaux séculiers; il leur ordonne de discuter avant devant +l'Évêque ou devant les Commissaires que l'Évêque leur donnera. + +Ce n'est pas que le Tribunal séculier eût été incompétent, si les Clercs +n'eussent point obéi aux Canons; mais le mépris de ces Canons rendoit +les Clercs coupables. Justinien fut le premier de tous les Empereurs, +qui limita les Tribunaux séculiers, & qui prescrivit aux Clercs & aux +Laïcs d'assigner les Clercs devant l'Évêque; en sorte cependant que +l'Évêque pouvoit renvoyer les questions difficiles aux Juges séculiers, +& la Partie lésée avoit l'appel aux Tribunaux. Au reste, la Jurisdiction +criminelle ne fut point démembrée des Cours séculières, même pour les +Clercs dont les crimes n'étoient pas purement ecclésiastiques. + +Les Empereurs Honorius, Arcadius & Théodose; dans une Lettre écrite à +Théodore Manlius, Préfet du Prétoire, confirment, «qu'il n'étoit pas +permis d'appeller de la Sentence d'un Évêque nommé Arbitre par les +Parties.» Que le Jugement d'un Évêque soit irrévocable pour ceux qui +l'auront choisi, & qu'on ait pour sa Sentence la soumission qu'on défère +à l'autorité dont il n'est pas permis d'appeller, telle qu'étoit celle +de Préfet du Prétoire; néanmoins quand la Partie se trouvoit lésée, elle +se jettoit aux pieds de l'Empereur; d'où l'on disoit que les Préfets du +Prétoire tenoient la place de l'Empereur dans leurs Jugemens, ce qui se +pouvoit également dire des Évêques qui jugeoint sur les compromis. Les +Patriarches avoient ce droit dans les causes ècclésiastiques, que +les Évêques jugeoient en première instance. Justinien, parlant des +Patriarches dit: «Nos prédécesseurs ont décerné qu'on n'appelleroit +point des Sentences des Évêques constitués Juges par compromis.» + +La troisième espèce de Jurisdiction est la délégation; soit qu'elle +émane directement du Magistrat politique, soit d'une Puissance +inférieure. On appeloit à l'Empereur dans la première espèce, on +appelloit au Juge ordinaire dans la seconde. Je réunis sous le nom de +Jurisdiction toutes ces espèces de connoissances, qui forçoient l'obligé +de citer les témoins, de lier par le serment & de soumettre à la +Sentence la Partie qui avoit succombé, à moins qu'on n'en appellât. +Celui qui refusoit étoit exécuté au nom du Juge civil, non au nom de +l'Évêque (ce qui eût été peu séant). + +«Il fut ordonné, dit Sozomene, d'appeller la Justice pour mettre à +exécution les Jugemens des Évêques»: on voit encore une Constitution +d'Honorius, d'Arcadius, & de Théodose. De là les Jurisconsultes qui +pèsent les termes, ont donné le nom d'Audience à cette Jurisdiction, +parce que le Juge n'exécute pas sa Sentence; ils prêtent aussi cette +dénomination au Juge délégué. + +Le Magistrat politique a donc beaucoup ajouté au pouvoir que le droit +divin & les Canons déféroient aux Pasteurs & à l'Église; le Peuple avoit +non seulement le droit de fuir un Pasteur infidèle, mais la Sentence +dépouilloit le Pasteur des fonctions & des honneurs dont il étoit +décoré. Honorius & Arcadius veulent, «que l'Évêque condamné par son +Clergé, perde son titre & son Évêché»; qu'il soit banni, s'il attente +à la Sentence. Un Pasteur pouvoit refuser les Sacremens, & les autres +fidèles fuir le commerce d'un pécheur public; & le Jugement à peine +rendu, l'entrée de l'Église lui étoit fermée. «Chassez de l'Église, +disent Honorius & Arcadius, le Chrétien que vous avez cru indigne de +votre société; une Loi de Gratien, de Valentinien & de Théodose le +proscrit du commerce des honnêtes gens, & de la Communion des Saints.» +Valentinien, Théodose & Arcadius éloignent de l'Église une femme qui +s'étoit coupé les cheveux, ce que Sozomene appelle pousser hors de +l'Église par force. Marsilius, considérant cette action, approuve une +Excommunication ainsi faite sans l'autorité du Législateur. + +Je ne suis point étonné que les Pasteurs ayent obtenu des Empereurs +Chrétiens les graces qu'ils accordoient aux Juifs, de ne pouvoir forcer +leurs Prêtres à accepter des Prosélites, ou à réconcilier les pécheurs. +Théodose, Arcadius & Honorius motivent ainsi leur Constitution: «il est +certain que leurs Chefs ont le droit de décider de la Religion.» En même +tems que Justinine défend aux Anciens des Juifs de déclamer contre +l'usage des Livres Grecs, il leur acorde, sur des raisons assez +plausibles, le droit d'Anathème. + +Arcadius & Honorius, dans une autre Constitution, étendent les +privilèges dont ils combloient les Évêques, «aux Juifs soumis aux +Patriarches, aux Chefs des Synagogues, aux Patriarches, aux Prêtres, +& autres Juifs chargés de quelques fonctions de la Loi légale». +Suit naturellement un Décret des Empereurs Constantin, Constantius, +Valentinien, Valens, mais il me semble qu'on a passé une négation, dans +la Constitution de ces Princes écrite au Code de Justinien, & qu'il +feroit mieux de lire, «que les Juifs qui vivent sous l'Empire Romain, +s'adressent aux Tribunaux, tant pour ce qui concerne leur secte, que +pour leurs Loix & leurs droits, & qu'ils rapportent tout aux Loix +Romaines»; car leurs Chefs avoient le droit de décider sur la Religion: +là Loi précédente l'établit. Les Empereurs Payens, à en croire Ulpien, +imposoient aux Juifs un joug qui ne blessoit point leur Loi. Les +Empereurs Chrétiens ont porté leurs bontés bien plus loin, en +affranchissant les Chefs de la Synagogue & les autres Docteurs de la +Loi, des charges personnelles ou civiles; & en enjoignant aux Juges +d'exécuter sur le champ leur Sentence, lorsque deux Juifs de concert +plaideroient devant eux; tant les Princes se sont appliqués à +récompenser les Juifs, parce qu'ils ont été les premiers éclairés, & +qu'on espéroit toujours de les attirer plus aisément à la Religion: tel +est le sentiment des anciens Pères de l'Église. + +Elle travailloit avec tant d'ardeur au salut des pécheurs, qu'elle ne +se contentoit pas de rompre tout commerce avec eux; elle joignoit à +l'Excommunication des peines encore plus sensibles; coutume ancienne +& que les exemples des différens âges, depuis la création du monde, +apprennent avoir été de presque toutes les Nations. Voici un passage +célèbre des Commentaires de César sur les Druides; » Si un Particulier, +ou un Officier public n'obéit; point à leurs Loix, ils lui interdisent +les sacrifices; cette peine est la plus grave parmi eux; les coupables +sont regardés comme des impies & des scélérats; tout le monde les +abandonne ou fuit leur présence & leurs discours, de peur que leur +commerce n'apporte quelque préjudice; & les Grands sont dépouillés dès +ce moment de leur autorité & de toute marque de distinction. + +Platon embrasse ce sentiment, loin de le combattre. Plutarque ajoute, +que les termes d'exécration de malheureux, de triste, étaient l'anathème +des Athéniens & & des Romains: souvent la formule était ainsi terminée: +»Que les biens soient mis à l'encan, qu'ils soient offerts aux Dieux: +cela respondait à la malédiction des Juifs, dont Esdras a conservé +un trait fameux. On défend aujourd'hui, dans plusieurs pays, aux +Excommuniés, l'usage des Communes. On punit ailleurs les Excommuniés +opiniâtres; & Luher soutient, avec raison, que l'Excommunication majeure +est une peine du Gouvernement politique. + +Toute cette Jurisdiction, soit pouvoir impératif, soit for extérieur, +soit Audience, coule du Magistrat politique: Le Roi d'Angleterre ne +lui connoît point d'autre origine; «tout pouvoir de décider, & toute +Jurisdiction, tant ecclésiastique que séculière, émane du Roi comme de +sa source.» La Police Angloise, qu'on a publiée, parle ainsi au Roi +Jacques: «La Jurisdiction ecclésiastique est Royale, elle est la portion +première, principale, indivisible de votre Couronne & de votre dignité. +Les Loix ecclésiastiques sont Loix Royales; elles ne partent point d'une +Puissance distincte; elles ne se soutiennent, elles ne s'apuyent +point sur un autre fondement»: la Jurisdiction écclésiastique est une +émanation du pouvoir souverain, que célèbre des Commentaires de César +sur les Druides: «Si un Particulier, ou un Officier public n'obéit point +à leurs Loix, ils lui interdisent les sacrifices; cette peine est la +plus grave parmi eux; les coupables font regardés comme des impies & des +scélérats; tout le monde les abandonne ou fuit leur présence & leurs +discours, de peur que leur commerce n'apporte quelque préjudice; & les +Grands sont dépouillés dès ce moment de leur autorité & de toute marque +de distinction.» + +Platon embrasse ce sentiment, loin de le combattre. Plutarque ajoute, +«que les termes d'exécration, de malheureux, de triste, étoient +l'anathème des Athéniens & des Romains»: souvent la formule étoit ainsi +terminée: «Que les biens soient mis à l'encan, qu'ils soient offerts +aux Dieux»: cela repondoit à la malédiction des Juifs, dont Esdras a +conservé un trait fameux. On défend aujourd'hui, dans plusieurs pays, +aux Excommuniés, sembler: ils n'ont d'eux-mêmes aucun pouvoir législatif +dans un État Chrétien, & ne sçauroient s'arroger le droit d'entendre & +de terminer les affaires ecclésiastiques, malgré le Souverain, ou sans +sa participation. + +Tokerus continue: «Le Prince a sur moi la Jurisdiction temporelle, donc +il a la spirituelle; axiome certain, si on l'explique de la Jurisdiction +du for extérieur, dont le Souverain a la puissance suprême. L'Évêque +d'Elie ne s'en écarte pas: les Jugemens de l'Église reçoivent de +l'Empereur l'autorité extérieure.» + +Après avoir rendu compte des actes que l'Église & ses Pasteurs ont de +droit divin & humain, mon projet est d'examiner quels sont ceux qui +regardent le Magistrat politique, & la maniere dont on peut les exercer +à son égard. Le simple usage des Clefs & le droit divin ne concernent +pas moins le Prince que le dernier du Peuple: il est même d'autant +plus nécessaire de s'y appliquer que le mal qu'il fait devient plus +contagieux. «Malheureux le Prince, dit une ancienne maxime, à qui l'on +voile la vérité». Valentinien exhorte avec raison S. Ambroise à le bien +convaincre que la Loi divine guérit les maladies des âmes. + +C'est insulter l'Evangile, que de prêter le nom de Clefs aux Tribunaux +séculiers; de produire en public les actions cachées des Princes, ou +celles qui sont susceptibles d'une mauvaise interprétation, & sur tout +de les peindre au Peuple, qui n'est ni en droit ni en état d'y remédier, +& qui, de plus esclave de la foiblesse humaine, irréconciliable ennemi +de ses maîtres, écoute avec avidité, & croit aveuglement le mal qu'on en +débite, source trop ordinaire des séditions & du mépris que l'on +conçoit pour le Souverain. Un Sage a dit fort à propos, «que les traits +équivoques, lancés sur la conduite des Princes, servent à troubler le +Peuple». + +Au reste la prédication de l'Evangile & l'usage des Clefs différent +beaucoup. La parole qui se prêche à tous, doit être tellement maniée +qu'elle fructifie dans tous; son ministère est de fronder les vices, +sans nommer les pécheurs; c'est une coutume indécente de tourner la +Chaire en spectacle, & la voix majestueuse de l'Evangile en fade +plaisanterie. Les anciens Romains étoient indignés qu'on souffrît +l'éloge du crime, dans un lieu où l'on n'avoit pas la force de le +repousser. Ciceron ne le dissimule pas. Dieu a voulu qu'on respectât la +vie des Souverains, des Magistrats, & leur réputation; il a voulu que +sa Loi leur servît d'azile, tel est le sens de ses paroles: «Peuples +n'insultez point, ne maudissez point le Souverain»: il est clair que +cette défense est plus précise, que celle qui regarde les particuliers. + +Un passage de Saint Paul prouve qu'il ne faut pas interpréter cette +Loi, ou de la Puissance en elle-même, ou d'un Prince de bonnes moeurs. +L'Apôtre ayant invectivé le Grand Pontife Ananias, revêtu du pouvoir +suprême, parce qu'il violoit ouvertement les Loix, il s'excusa sur ce +qu'il ignoroit qu'Ananius fût le Grand Prêtre, parce qu'il est écrit +dans la Loi, «Peuples ne maudissez point le Prince.» Les Hébreux +conviennent que le nom de Prince dans la Loi divine s'exprimoit par +un terme approchant de celui de Juge souverain, ou de Chef du Grand +Synhedrin à la place de Moïse: Les Chefs des Synhedrins des deux +Palestines sont Princes dans la Loi de Théodose & de Valentinien. Les +Auteurs, versés dans la Loi Judaïque, sçavent que Sabinius, Proconsul +de Syrie, outre le Synhedrin de Jérusalem, seul & unique autrefois, en +établit quatre autres ayant la même autorité: ils avoient leurs Princes +& leurs Chefs. + +On donnoit le nom de Prince au Grand Prêtre,& quand il n'y avoit point +de Nasi, il le représentoit. Les Rabins nous apprennent que le Roi étoit +la première personne de la République des Juifs, que le Nasi occupoit +la seconde place, & le Grand Prêtre la troisième; de forte que pendant +l'interrègne le Grand Prêtre devenoit la seconde personne, & la +première, en l'absence du Nasi. Vient ici naturellement un passage +célèbre de l'Apôtre S. Jude, qui, démasquant certains hérétiques, dit: +«Ils improuvent la domination, & ils blasphèment contre les Sentences; +comme l'Archange Michel, ajoute-t'il, disputoit avec le Diable à qui +auroit le corps de Moïse, il n'osa le maudire; il s'écria seulement que +Dieu le confonde»: on conclut de-là qu'on envisageoit moins la dignité +en elle-même, que les personnes placées dans un rang suprême, & qu'on +ne respectoit pas moins les Princes d'une vie dissolue, que ceux d'une +conduite pure: aussi présente-t'on aux hommes l'exemple du Démon, qui +quoique très-méchant fut épargné par l'Ange, à cause de l'excellence de +sa nature; pour leur apprendre quels égards méritent ceux que Dieu met +au-dessus d'eux. Je n'omettrai point ce Canon du Concile de Toléde: +«Ayant réfléchi sur les moeurs dépravées du siècle, nous décernons qu'il +n'est pas permis de maudire le Prince; car le Créateur a écrit, +Peuples ne maudissez pas le Prince; qui osera le faire, sera puni de +l'Excommunication ecclésiastique.» Optat de Mileve trace le portrait de +Donat, Chef du schisme d'Afrique. Dans les accès de sa fureur ordinaire +il s'exhala en ces reproches: «Qu'a de commun l'Empereur avec l'Église?» +il proféra plusieurs impertinences semblables à celles qu'il écrivoit à +Grégoire, la tache du Sénat, la honte des Préfets, & d'autres injures, +auxquelles Grégoire répondit avec la douceur épiscopale. La teneur de +plusieurs autres Lettres est dans la bouche de tout le monde; c'étoit +bien peu suivre le précepte de Saint Paul, que d'insulter les Puissances +& les Rois, pour lesquels au contraire il étoit obligé d'offrir +incessamment des prieres à Dieu. + +Saul avoit péché mortellement, Samuël, en Prophète, lui avoit annoncé la +colère de Dieu. Saul exigea de lui cette vénération qu'il lui marquoit +devant les Grands du Peuple d'Israël; le Prophète obéit. Nathan ne +reproche point à David son adultère & son homicide en présence du +Peuple; il le va chercher au fond de son Palais. S. Jean-Baptiste prit +sans doute la même précaution, lorsqu'il fit des réprimandes à Hérode. +Les anciens Évêques & les Conciles parlent avec respect aux Empereurs +Payens, ennemis de l'Église, & à Constantius, plus livré aux Ariens: ils +n'attaquent Julien qu'à sa mort. Il est vrai que les Prophètes, inspirés +d'en haut, ont quelquefois franchi ces bornes; mais Dieu qui sacra les +Rois par le ministère des Prophètes, qui en fit mourir par Samuël & par +d'autres, se servit d'eux pour couvrir d'ignominie les méchans Princes. +Rien de plus naturel assurément que de mettre au-dessus des Loix les +hommes que Dieu inspire par son esprit. Simei découvre publiquement +le crime de David; le Prince excuse sa témérité en disant, que Dieu +peut-être le lui avoit ordonné. Il montroit qu'il n'y avoit qu'une +voye permise de maudire un Prince; c'est-à-dire, si Dieu le commande +expressément: les Prophètes, accusés d'avoir allumé le feu de la +sédition, se retranchèrent sur ce qu'ils en avoient l'ordre positif +de Dieu. On ne voit pas que les Prêtres dont les fonctions étoient +ordinaires & réglées, ayent parlé aussi librement aux Rois. L'exemple de +Zacharie Joïadas, que l'Evangile nomme fils de Barrachias, est étranger +à la question; son discours ne regardoit pas le Roi, mais tout le +Peuple; & guidé par l'Esprit-Saint, il l'exhortoit à la Pénitence, pour +une faute que tous avoient commise. J. C. conseille aux fidèles insultés +par leurs frères, de les reprendre d'abord seuls, de les corriger +ensuite en présence d'un petit nombre, & d'en instruire enfin une +pieuse Assemblée. Les Sçavans, surtout Beze, entendent ici par le terme +d'Église, non la multitude, mais le Synhedrin. Les Septante appellent +toute Assemblée Église, & les Rabins Abenesra & Salomon ont remarqué que +par ces paroles de Moïse, toute l'Église, on doit explique le Synhedrin +ou l'Assemblée des septante personnes. Qui doute que le Corinthien, +coupable d'un inceste, n'en ait reçu le châtiment devant plusieurs? Qui +doute qu'on recommande à Timothée de punir les pécheurs en présence +des fidèles, pour leur inspirer de la crainte? Appliquez néanmoins +ce passage aux Prêtres pécheurs, que l'Évêque corrigeoit, le Clergé +assemblé. A quelques personnes qu'on le donne, il est certain que la +qualité limite & restraint ces préceptes universels: «Ne reprenez point +avec aigreur un vieillard,» dit Saint Paul, «avertissez-le comme votre +père, & les jeunes comme vos frères»: Le Souverain & le Magistrat sont +plus respectables que l'âge, d'autant que l'usage de la primitive Église +& l'observation de plusieurs Auteurs attestent, qu'on ne reprenoit point +les Évêques devant la multitude; maxime plus juste à l'égard du Prince, +qui, selon Constantin, est l'Évêque commun choisi de Dieu. Or, comme +le Magistrat politique ne subit aucun châtiment, il n'éprouve point la +coërcition; elle émane de lui, & ne s'exerce point contre lui. + +L'Histoire d'Oziasne détruit point cette opinion; toute l'erreur vient +de la traduction, la voici: «Le Grand Prêtre Azarias & tous les Prêtres +le regardèrent, & voilà que son front devint lépreux; ils le chassèrent +du Temple, il fut contraint de sortir, parce que Dieu l'avoit frappé. +La Loi divine fermoit l'entrée du Temple aux Lépreux, les Prêtres se +pressèrent d'éloigner le Roi couvert de lèpre; ils lui récitèrent la +Loi divine, & le mal augmentant, il l'obligea de se retirer. Le Prêtre +dénoncé; Dieu punit.» + +Voilà l'autorité du droit divin, par rapport aux Canons en eux-mêmes, ou +confirmés par les Loix: comme leur application est quelquefois utile au +Souverain, je ne vois point à quel titre, à quel droit on pourroit l'y +soumettre, lorsqu'il s'y opposé, & qu'il les rejette, surtout après +avoir établi, que tout Gouvernement fondé sur le consentement, dépend en +tout du Magistrat politique, & que toute Jurisdiction lui obéit, & émane +de lui. Il est encore certain que le Prince est affranchi des Loix +pénales. Harmenopulus confesse, «qu'un Roi coupable n'est pas puni»: les +Saints Pères ont ainsi développé cette confession de David, «Seigneur, +j'ai péché devant vous seul.» S. Jérôme: «Il étoit Roi & ne craignoit +personne.» Saint Ambroise: «Comme Roi il n'étoit lié par aucune Loi. La +puissance des Princes les sauve des peines, & les châtimens prononcés +par les Loix ne les concernent pas.» David ne pèche donc pas devant +les hommes, «puisqu'il n'étoit pas criminel à leurs yeux.» Othon de +Frisingue: «les Rois, seuls placés au-dessus des Loix, & ne répondant +qu'au jugement de Dieu, ne sont point assujettis aux Loix humaines. +David Roi & Prophète fournit ce témoignage, j'ai péché contre vous +seul.» C'est ce qui a donné lieu à la remarque que fait Balsamon sur le +Canon XII. du Concile d'Ancyre, que l'Onction Impériale exempte de la +Pénitence, c'est-à-dire de la nécessité d'y satisfaire publiquement: il +est cependant vrai que des Princes sont très-applaudis de se soumettre +aux Pasteurs, comme Juges publics dans les choses sacrées; de même +qu'ils se rapportent à leurs Cours, ou Parlemens dans les affaires +civiles. + +«C'est une maxime que nous adoptons, dit Ulpien, que si un Particulier, +égal, ou d'un rang plus élevé, reconnoît la Jurisdiction d'un tiers, le +Juge a le droit de prononcer, soit en sa faveur, soit contre lui; mais +des Sçavans ont démontré que cette soumission, toujours subordonnée à la +volonté du Prince, ne diminuoit rien de son pouvoir suprême: on demande +ordinairement s'il est décent qu'un Souverain admette cette espèce de +Jurisdiction? En prenant l'affirmative il sera vrai que la discipline +ecclésiastique acquiert une nouvelle force & une nouvelle autorité. On +a raison de dire, tels sont les Princes dans un État, tels sont les +Sujets: l'exemple est l'ordre le plus doux. En soutenant la négative +on allègue que la base de la République est l'autorité du Souverain. +Aristote prétend, «que le mépris est la ruine d'un État». A croire ceux +qui ont écrit l'Histoire de l'Empereur Henri, & le Cardinal Bennon +lui-même, la source de ses malheurs vint de ce qu'Hildebrand le +joua pendant trois jours, qu'il le retint à Canosse par un hiver +très-rigoureux, faisant pénitence publique, les pieds nuds, habillé de +laine & en spectacle aux Anges & aux hommes. + +Quelle différence aussi entre les signes d'une vraie pénitence, & les +châtimens qui notent d'infamie? Consultez Othon de Frisingue dans +l'Histoire de cet Empereur Henri: Je lis, dit-il, & je relis la vie des +Rois & des Empereurs Romains, & je n'en trouve aucun avant ce tems qui +ait été excommunié par le Pape, ou dépouillé de ses États, à moins qu'on +ne prenne pour excommunié Philippe, que le Pape mit quelque tems au rang +des Pénitens; & l'Empereur Théodose que Saint Ambroise arrêta à la porte +de l'Église, encore tout couvert du sang qu'il venoit de répandre. + +De ces deux exemples, l'Histoire de Philippe est incertaine: les Auteurs +les plus estimés font commencer les Empereurs Chrétiens à Constantin; +cependant sur le témoignage d'Eusèbe, Philippe satisfit volontiers; +& Théodose, rare exemple de la modestie Chrétienne, obéit à Saint +Ambroise. L'Empereur Henri fut donc le premier Prince que l'on força +à une soumission involontaire. Othon de Frisingue n'est pas le seul +témoin, Godefroi de Viterbe ne le cache pas: «Nous ne connoissons avant +cet Empereur aucun Prince excommunié par le Pape.» Onufrius Panvinius +ajoute: «Quoique l'on respectât les Papes, comme Chefs de la Religion +Chrétienne, Vicaires de J. C. & Successeurs de Saint Pierre, leur +autorité étoit renfermée dans la déclaration & la manutention des dogmes +de Foi. Ils étoient en tout Sujets des Empereurs, ils étoient à leurs +ordres, ils tenoient d'eux leur élévation, & ils n'avoient garde de les +juger, ou de rien décerner contre eux. Grégoire VII. fut le premier de +tous les Papes, qui à peine assis sur la Chaire de Saint Pierre, foula +aux pieds l'autorité & la puissance de l'Empereur, & s'ouvrit une route +inconnue à ses prédécesseurs. Soutenu des armes des Normands, des +grands biens de la Comtesse Matilde, la Princesse de l'Italie la plus +puissante, & profitant habilement des dissentions intestines qui +déchiroient l'Allemagne, il osa je ne dis pas, excommunier, mais priver +de son Empire l'Empereur lui-même, qui, s'il ne l'avoit pas nommé, +l'avoit du moins confirmé: entreprise inouïe avant ce siècle, car +les fables qu'on débite d'Arcadius, d'Anastase, & de Léon Iconomaque +méritent peu d'attention; ce qui fait connoître que les Princes & les +Empereurs qui se soustraient avec ou sans raison à ces censures, doivent +être abandonnés au Jugement divin.» + +Grégoire de Tours le pensoit, quand il dit à Chilpéric: «Si vous tombez +qui vous relèvera? nous avons la voie de remontrance. Si vous persistez +dans le crime, qui vous condamnera? hormis celui qui s'appelle la +Justice.» Hildebert Évêque du Mans: «le Souverain a plus besoin d'avis +que de reproches, de conseils que de préceptes, & d'instruction plutôt +que de châtiment. Yves Évêque de Chartres: parce que le Gouvernement +temporel appartient aux Princes, & qu'ils sont la tête & la base du +Peuple, lorsqu'ils abusent de la Puissance qui leur est confiée, il ne +faut pas les reprendre aigrement; s'ils ne se rendent point aux avis +sages des Pasteurs, la seule ressource est le Jugement divin, qui +les punira d'autant plus sévèrement qu'ils sont moins exposés aux +remontrances humaines.» + +L'Église de Liège a embrassé ce sentiment, & je me fais un plaisir d'en +transcrire le passage, une portion de ma Patrie étant autrefois du +Diocèse de cette Église: «Si quelqu'un veut feuilleter l'Ancien & le +Nouveau Testament & l'Histoire des siècles, il sera pleinement convaincu +que les Empereurs ne sçauroient ou que difficilement être excommuniés; +la nature du pouvoir & celle de l'excommunication le prouve. Les +personnages vertueux sont bien capables de les exhorter, les reprendre & +les corriger; parce que ceux qui représentent J. C. le Roi des Rois, sont +réservés à son Jugement seul. Ainsi les Rois de France, depuis plusieurs +siècles, conservent le droit de ne pouvoir être excommuniés». + +Yves de Chartres apprend comment un Pasteur satisfait à sa conscience, +sans cette coërcition dans l'usage des Clefs: qu'on dise au Prince, «je +ne veux point vous tromper, l'entrée de l'Église visible tournera à +votre perte, & une telle réconciliation ne vous ouvrira point la porte +du Royaume céleste». + +Mais quel est le droit & le devoir du Magistrat politique sur les +actions que j'ai assignées à l'Église, & aux Pasteurs? On sçait que la +Jurisdiction du Souverain comprend celles qui remontent à la liberté & +à la Loi divine, & qui oseroient préjudicier au prochain. La Puissance +absolue est non seulement Juge des actions qui émanent de son pouvoir, +mais encore de toutes celles ou moralement bonnes ou moralement +mauvaises. En effet, que dans le ménage on ne se gouverne pas selon la +Loi du Mariage, qu'un père ne règle pas bien sa famille, on a recours +aux Tribunaux, & le Prince est le vangeur de tous maux; or l'abus des +Clefs, l'excommunication injuste, le refus des Sacremens est un mal. + +Une Loi Impériale défend aux Évêques d'éloigner de la sainte Table, ou +de bannir de l'Église sans cause légitime. Justinien dans une Novelle +enjoint aux Évêques & aux Prêtres de ne priver personne de la Communion, +qu'ils ne justifient que la Religion le prescrit. L'Empereur Maurice +écrit à Grégoire le Grand de ne point se séparer de Communion avec Jean, +Patriarche de Constantinople. Il s'étoit glissé dans les Gaules un abus, +de forcer les Évêques, par la saisie des biens temporels & par d'autres +voyes aussi injustes, d'accorder les Sacremens. Les Princes de Hollande +ont souvent recommandé aux Prêtres la fréquentation des Sacremens. Ces +actions sont donc plus l'objet du Magistrat politique, quoi qu'elles +partent des Canons plutôt que du droit divin; car sous prétexte +d'observer les Canons, il arrive quelquefois qu'on les viole, & les +Canons eux-mêmes peuvent aller au-delà des préceptes de la Loi divine. +Quoi qu'il en soit, le Magistrat politique n'est pas en état de refuser +sa protection aux Sujets qui s'en plaignent; enfin il est certain, qu'il +déploye son pouvoir sur les actions qui viennent de la Loi humaine, +qui obligent, & qui emportent la coërcition avec elles. Comme toute +Jurisdiction coule du Magistrat politique, elle retourne à lui qui en +est la source. + +Au reste, la plupart des espèces d'actions semblent se confondre en +une seule action. Les remèdes qu'on y apporte ont différens noms. Les +Espagnols disent, intercéder ou opposer. Les Flamands par les termes de +rescripts pénaux envisagent plus la liberté que la Jurisdiction; tous +ces secours pourvoient au salut des particuliers. Les François appellent +comme d'abus & donnent tout à la Jurisdiction, quoique dans une +signification plus étendue l'appel puisse s'étendre à des actes qui ne +sont pas judiciaires, par exemple, les Jurisconsultes employent l'appel +sur le rapport d'un Médecin, d'un Arpenteur. L'appel comme d'abus en +France est ordinairement porté aux Parlemens, dans les cas où les +Ecclésiastiques auroient entrepris sur la Jurisdiction royale, & dans le +cas où les Canons reçus en France seroient enfreints; le propre de la +Jurisdiction est de juger, ou de déléguer des Juges. Le Souverain qui +réunit toute la Jurisdiction en a seul le droit. Amasias & d'autres +Prêtres furent nommés Juges par le Roi Josaphat. + +Et ce qui établit incontestablement la Jurisdiction du Prince, sont les +différens degrés de Jurisdiction qu'il détermine à sa volonté. Pourquoi +appelleroit-on des Pasteurs d'Angleterre à tel ou à tel autre Évêque? +Pourquoi de tous les Évêques à deux Archevêques seulement? Pourquoi des +Synodes Ecclésiastiques aux Conciles Provinciaux? des Provinciaux aux +Nationaux? Pourquoi? parce que le dernier degré n'est point marqué par +le droit naturel ou divin. Le Roi d'Angleterre pense sagement qu'il est +accordé à tout Prince & à tout État Chrétien de prescrire à ses Sujets +la forme extérieure de la Discipline Ecclésiastique, & celle qui a une +liaison étroite avec le Gouvernement civil. Les Empereurs Chrétiens se +conduisoient autrefois de la sorte; l'Église de Constantinople tient +d'eux sa prééminence. + +Melchiade, Maternus, Reticius furent par eux les Juges du Schisme +d'Afrique. Le Concile de Calcédoine, revêtu de leur Puissance, cassa les +Actes du second Concile d'Éphèse. + +De même que le Souverain commet ordinairement à des Tribunaux la +connoissance des affaires civiles, & qu'une Cour ayant prononcé, si les +Parties veulent faire casser l'Arrêt, il en permet rarement la révision +devant des Commissaires délégués; plus rarement assemble-t'il dans son +Conseil des gens éclairés, pour juger avec eux après tous les autres; & +plus rarement encore une Cour étant devenue suspecte, évoque-t-il à +lui l'instance. De même il étoit d'usage de traiter des Affaires +Ecclésiastiques dans des Conciles ordinaires, & de les terminer ensuite +dans un particulier tenu exprès, quand on en appelloit, il étoit moins +fréquent, cependant utile d'instruire le Prince de la Religion & de +l'équité des premiers Juges. Conduite de Constantin dans la cause des +Donatistes: après deux jugemens d'Évêques, où en désapprouvant l'appel, +il ne refuse pas d'en prendre connoissance, il étoit cependant rare de +voir l'Empereur évoquer à sa personne la récusation du Concile faite +sur des moyens plausibles, & après en décider avec l'avis d'habiles +Théologiens. Le Concile d'Antioche dans le Canon XII défend de se +plaindre à l'Empereur, pendant qu'on pourra faire décider l'affaire +par un Concile plus nombreux; mais il ne s'avise pas de dépouiller +l'Empereur, si la plainte est déjà portée devant lui. + +La modestie des anciens Évêques attribue avec raison au Magistrat +politique le pouvoir de connoître d'une excommunication juste ou +injuste, & d'en relever quant aux peines du droit positif. Yves Évêque +de Chartres, zélé Défenseur de la Puissance ecclésiastique contre les +Rois, écrivit aux Évêques: «Si j'ai communiqué ces Fêtes de Pâques avec +Gervais, que votre Paternité n'en soit ni surprise ni indignée; la +vénération que je porte au Roi, & l'autorité de la Loi m'y ont engagé; +elle nous apprend que ceux à qui le Prince aura rendu ses bonnes graces, +& qu'il aura admis à sa table, doivent être admis dans l'Assemblée des +fidèles; parce que les Ministres du Seigneur ne proscrivent point celui +que la piété du Prince reçoit.» + +Yves ajoute ailleurs, que ce Capitulaire Royal a été confirmé par +l'autorité des Évêques; aussi n'est-on plus surpris de la Lettre, que le +Pape Jean écrivit à l'Empereur Justinien: «Je supplie votre Clémence, +que s'ils abjurent leur erreur, s'ils détestent leurs pernicieux +desseins, & cherchent à rentrer dans le sein de l'Église, vous +daigniez communiquer avec eux; que vous suspendiez les effets de votre +indignation; que favorable à nos prieres, vous leur fassiez goûter les +douceurs de votre clémence.» On approuve les Rois de France & leurs +Parlemens d'avoir établi & jugé: «Que les Magistrats publics sont +affranchis des censures ecclésiastiques, en ce qui concerne la +Jurisdiction.» + +Il est défendu au Clergé de Hongrie dans les Actes de l'année 1651, «de +fulminer l'excommunication contre les Grands du Royaume, sans en +avoir prévenu l'Empereur.» Une ancienne Loi des Anglais porte: «qu'on +n'excommuniera point les Ministres qu'on n'en ait averti le Roi.» Nos +Souverains les ont pris pour modèles, témoin l'Empereur Charles V. dans +une Constitution de l'année 1540. + +Le Magistrat politique protège l'usage des Clefs & les peines ordonnés +suivant les Loix & les Canons; c'est l'anathème impérial, répété si +souvent chez Justinien. Les Princes Chrétiens n'innovent point, en +voulant connoître de l'excommunication; comme elle emporte une ignominie +publique, ils ne l'emploient que sur des causes légitimes; obligés +qu'ils sont de s'opposer aux injustes Censures. Car leur devoir +essentiel est d'étouffer les différends des particuliers, & de préserver +l'Église de la tyrannie. + + + +CHAPITRE X. + +_De l'Élection des Pasteurs_. + +Reste à développer cette portion du pouvoir, qui consiste à assigner les +fonctions. Il y a deux sortes de fonctions perpétuelles dans l'Église, +celle des Prêtres & celle des Diacres. J'appelle Prêtres avec toute +l'ancienne Église, les Ministres qui paissent les Brebis avec la parole, +les Sacremens & les Clefs, trois fonctions inséparables de droit divin. +J'appelle Diacres, ceux qui en quelque sorte sont utiles aux Prêtres: +tels étoient autrefois les Lévites, eu égard aux Prêtres de la Loi +Judaïque, & les Anagnostes, ou Lecteurs, qui sur le témoignage de +l'Evangile & de Philon, étoient dans les Synagogues: & que selon +l'Histoire, les Canons & les Pères, l'Église a conservés. Car le Clerc, +qui est le dépositaire des Lieux saints, s'appelle dans l'Evangile, +_Ministre_, nom qui revient à celui de Diacre. + +Le Concile de Laodicée nomme Diacre du degré inférieur, celui qu'on +appelle ensuite _Soudiacre_. La fonction du ministère la plus laborieuse +fut le soin des pauvres. L'Église Latine métamorphosa les Prêtres en +Senieurs. Les Diacres, à mon avis, sont les Ministres, quoiqu'il y ait +des Sçavans, qui ayent mieux aimé innover que de reconnoître le vrai. +Pline, si je ne me trompe, excellent Grec, excellent Latin, parlant de +la Religion Chrétienne, nomme Ministres ceux que Saint Paul & l'Église +qualifient d'Administrateurs. Comme les Prêtres pouvoient faire tout +ce que faisoient les Lévites, aussi les Prêtres pouvoient exercer les +fonctions des Diacres; ceux-ci étant pour aider les Prêtres à conduire +les fidèles. Avant l'établissement des Diacres, Judas Iscariote gardoit +l'argent; depuis lui, les Apôtres distribuèrent l'aumône aux pauvres, +jusqu'à ce qu'au sujet d'une dispute élevé entre les veuves, & sous +prétexte des occupations multipliées, ils commirent ce soin à des +fidèles. + +Cette commission ne fut pas si absolue, que les Prêtres ne veillassent +encore sur les pauvres. De là les Évêques eurent en main les deniers de +leur Église, & ne rendoient aucun compte; ils en destinoient une partie +à leur entretien, à celui de leur Clergé, & chargèrent les Prêtres de +faire des aumônes du reste, comme on le voit par les Canons appellés +Apostoliques 38, 40 & 41, & le 44 du Concile d'Antioche. Les Loix +veulent que les _Intronistiques_, que l'Évêque donnoit, soient également +reçues & distribuées par l'Archiprêtre, comme par l'Archidiacre. En vain +l'Apôtre auroit-il recommandé à l'Évêque d'aimer l'Hospitalité! En vain +auroit-on confié la Collecte d'Antioche aux Prêtres de Jérusalem! Je +traiterai d'abord des Prêtres, dont la fonction est la principale & +la plus nécessaire; & s'il est à propos, je dirai ensuite un mot des +Diacres. + +D'abord j'examinerai quatre choses, que les Sçavans n'ont pas assez +distinguées. La première est le ministère de la parole, l'administration +des Sacremens, & l'usage des Clefs, que j'appelerai _Fonction_. La +seconde est l'application de la fonction à une certaine personne, ce +sera l'Ordre. La troisième est la destination de cette personnes à +un certain lieu & à une certaine Assemblée, c'est l'_Élection_. La +quatrième est l'exercice de la fonction par une certaine personne sous +la protection & l'autorité publique; je l'appellerai, si l'on veut bien, +_Confirmation_: Les Grecs l'expriment par _Confirmation_ ou _Caution_. + +La Fonction & l'Ordre sont bien différents, une comparaison rendra ma +pensée. La puissance du mari vient de Dieu, l'application de cette +puissance à une personne naît du consentement; il ne donne cependant pas +le droit: si le consentement en étoit la source, la liaison conjugale se +dissoudroit par le consentement, ou il arriveroit qu'on ne souffriroit +plus la supériorité au mari. Maxime erronée, la puissance impériale +n'appartient pas aux Électeurs, ils ne la conférent point; mais ils +en revêtent une certaine personne. Les hommes avant d'être réunis +en République n'ont point en eux le droit de vie & de mort, & le +particulier n'a pas celui de se vanger; néanmoins ils le communiquent à +un Corps, ou à un Chef. Le ministère de la Parole, l'usage des +Clefs, l'administration des Sacremens, descendent immédiatement de +Jesus-Christ, & en tirent toute leur force; & comme sa divine Providence +conserve l'Église, elle pourvoit à ce qu'elle ne manque point de +Pasteurs. + +Marsile de Padoue a judicieusement marqué la différence qui est entre la +seconde chose & la troisième, elles sont autant éloignées que de ne pas +être Médecin, ou de l'être d'un lieu; d'être Jurisconsulte, ou d'être le +Maire d'une Ville; outre qu'elles sont toujours distinctes, elles sont +quelquefois séparées. Les Apôtres étoient de vrais Prêtres, ils +en prennent le nom, (la puissance supérieure fait disparoître ici +l'inférieure,) leurs fonctions n'étoient bornées à aucun lieu. Les +Évangélistes étoient des Prêtres, ils n'étoient liés à aucune Ville. +Long-tems après Pantenus est ordonné par Démétrius, Évêque d'Alexandrie; +Frumentius l'est par Athanase, & tous deux sont envoyés pour prêcher la +Foi dans les Indes. Usage encore en vigueur; plût à Dieu qu'il le fût +avec plus de zèle. La défense d'ordonner quelqu'un sans titre, écrite +dans le Canon VI. du Concile de Calcédoine, dans les Constitutions de +Charlemagne, & rappellée dans le Concile de Plaisance, n'est point de +droit divin, elle est de droit positif, & souffre plusieurs exceptions. + +Le Canon, selon la note de Balsamon, est la preuve de l'usage +contraire. Justinien se souvient après le Concile de Calcédoine des +_Périodentaires_ dont les anciens Conciles & celui de Laodicée +font mention: «ainsi appellés, dit Zonaras, par la circuition & +l'instauration des fidèles qui n'ont pas la Loi domestique.» Le motif du +Concile de Calcédoine fut, qu'il y avoit à craindre, que le grand nombre +des Prêtres inutiles, ne devînt à charge à l'Église, & que ses revenus +ne suffisant point à leur entretien, la dignité de l'Ordre n'en fût +avilie. Le premier Canon du Concile de Londres, tenu en 1575, & le 23 +d'un autre Concile, assemblé dernièrement dans la même Ville, avoient +le même motif; ils en exceptent les Membres des Collèges de Cambrigde, +d'Oxford, & ceux qui, entrant dans l'État ecclésiastique, vivent de +leur Patrimoine, lesquels on prévoit être bientôt pourvus de Bénéfice: +«L'Évêque qui ordonnera un Prêtre sans titre, le nourrira jusqu'à ce +qu'il le place dans quelque Église.» + +L'Ordre & l'Élection ne marchent donc pas toujours ensemble, & quand on +les confère en même tems, elles ne sont pas la même chose. On voit les +Clercs transférés d'un lieu à un autre, & on ne réitère point l'Ordre, +cérémonie nécessaire, si l'Élection étoit la même chose que l'Ordre; ou +si l'Ordre faisoit partie de l'Élection. D'ailleurs l'Élection se fait +par tout un Peuple, au lieu que l'Ordre est réservé aux Pasteurs, & plus +anciennement aux seuls Évêques. Aussi Saint Paul écrivant au premier +Évêque d'Éphèse, l'avertit de ne point sitôt imposer les mains à un +Clerc. Les plus anciens Canons nommés _Apostoliques_, veulent «qu'un +Prêtre soit ordonné par un Évêque, & qu'un Évêque soit sacré par deux +ou trois Évêques;» coutume empruntée des Hébreux, si je ne me trompe, +puisque suivant les Talmudistes, trois Prêtres ordonnoient les Membres +du Grand Sanhédrin, & ce en leur imposant les mains. Il est constant, +que cet usage est sacré, & utile à la propagation de la saine doctrine, +ne préposant à l'instruction du Peuple que des Sujets, que les Docteurs +auroient reconnus être dans les bons sentimens. + +La fonction singulière des Évêques est d'ordonner des Prêtres, non parce +qu'ils sont attachés à telle ou à telle Église, mais parce qu'ils sont +les Ministres de l'Église. «L'Épiscopat est un, dit Saint Cyprien, +chaque Évêque en tient solidairement une portion»; tous universellement +veillent sur l'Église, aussi admet-on le Baptême d'un Prêtre hors de son +Église. + +Il est indifférent que l'Élection précède l'Ordre ou la suive, quand +l'Élection précède, elle est conditionelle, & les Canons des +siècles suivans l'appellent _Postulation_. Saint Paul nomme l'Ordre +l'_imposition des mains_. Les Canons les plus anciens, même +Apostoliques, disent l'_imposition des mains_. Ceux de Calcédoine déjà +cités, les Canons Apostoliques 29 & 68, du Concile d'Ancyre 13, de +Neocéfarée 11, de Trécée 4, d'Antioche 9, 10 & 18, de Laodicée 5, & +souvent les Pères Grecs, que Bilson rapporte dans le 13 Canon du Concile +de Carthage; il y a dans la version Latine, «_trois Évêques_ sacreront +un Évêque,» dans la version Grecque, imposeront les mains; ce Concile le +répète au moins en cinq endroits. + +Le consentement du Magistrat politique n'est point indifférent à l'ordre +des Constitutions de Justinien sur le Sacre des Évêques, & l'Ordination +des Prêtres. Des Loix des autres Empereurs prescrivent l'âge & les +études des Clercs; l'Église les a adoptés, & plût à Dieu, qu'on +n'éprouvât pas les malheurs qu'annonce un ancien passage: «Dites-moi, je +vous prie, qui a causé si vite la ruine de votre République? C'est que +vous aviez de jeunes Orateurs insensés & sans expérience.» + +La quatrième chose diffère autant de la troisième, que l'Église +particulière diffère de l'Église universelle; là se rapporte ce qu'on +dit d'Ezéchias, «qu'il confirmoit les Prêtres; là s'applique ce que +l'on dit, que les Loix & les Armes protègent les Pasteurs»; que leur +Jurisdiction ou Audience en dérive, que le Trésor public leur assigne +des revenus, soit sur des fonds, soit en argent qu'ils ont obtenus; +l'exemption des impôts; l'évocation des Juges inférieurs en certaines +affaires; par ces motifs on ne disputera pas au Magistrat politique le +droit de cette confirmation. + +J'avance donc avec certitude que la _Fonction_ appartient à Dieu, +l'_ordination_ aux Évêques, la _Confirmation_ au Souverain, reste +l'_Élection_ indécise, c'est-à-dire, la destination d'une personne à un +lieu, d'un lieu à une personne: pour assurer un jugement certain, je +reprends une ancienne distinction. Il y a des choses de droit immuable, +d'autres justes tant qu'on n'a rien statué de contraire. L'Élection d'un +Pasteur est de la seconde espèce, & l'ouvrage du Clergé, ou des Citoyens +d'une Ville. L'Élection du Clergé est fondée sur la Loi naturelle, +puisqu'il est de l'essence d'une société d'employer tous les moyens +propres à sa conservation. L'assignation des fonctions de religion est +de ce nombre. + +De même que des Négocians ont le droit de choisir un bon Pilote, des +Voyageurs un Guide, & un Peuple libre d'élire un Roi; de même si la Loi +divine n'a point prescrit une maniere d'élire, si la Loi humaine ne +l'a point réglée, chaque Église a le choix de son Pasteur; quiconque +regarderoit l'Élection de droit immuable, le doit démontrer par le droit +naturel ou divin positif. Qu'il approfondisse la Loi naturelle, il n'en +tirera aucun témoignage, & des exemples apprennent le contraire. Les +Peuples qui vivent dans une République aristocratique, ou dans un +Royaume héréditaire, n'ont plus le droit d'asseoir un Prince sur le +Trône. Ils ont perdu par la Loi civile ce droit que la nature leur +avoit accordé, qu'ils cherchent à s'aider de la Loi positive, ils n'en +produiront aucune. J'ai observé plus haut, que les exemples ne sont pas +des Loix: aussi combien de choses bien faites, qui ne sont pas utiles! + +De plus, l'usage a détruit nombre de pratiques, fondées sur des exemples +de la primitive Église, jusqu'à une portion de la Discipline Apostolique +qui ne concernoit pas les préceptes. Les Apôtres instituèrent des +Diaconesses dans les Églises. Pline raconte que l'Église en avoit de son +tems; elle ne les a point perpétués. Béze ne voit pas la nécessité de +les rétablir; il avoue que la fonction des Diacres a été perpétuelle +depuis l'institution des Apôtres; cependant il approuve la coutume +particulière de Genève. Les Apôtres baptisoient par immersion; +aujourd'hui on baptise par aspersion; & combien de points abrogés, qu'il +est inutile de rappeller, étant de principe qu'on prouve les abus, non +les Commandemens. + +A méditer l'Histoire du Nouveau Testament, il ne paroit pas que le +Peuple eût part à l'élection de ses Pasteurs; il en résulte plutôt que +la maniere d'élire demeura indéfinie: je parle des Pasteurs, non +des Trésoriers. Les Apôtres avoient grand soin que l'argent qu'ils +recevoient ne les rendît pas suspects, ou ne leur attirât pas des +reproches. L'Apôtre Saint Paul pouvoit de droit apostolique s'associer +S. Luc, & lui confier les Collectes de l'Église; il aima mieux en +laisser la disposition aux Églises, de peur qu'on ne le reprît dans +l'administration de fonds si considérables, comme il le dit lui-même. +Les Apôtres déférent au Peuple, par le même motif, l'élection des +Diacres; dans la crainte qu'on ne se plaignît qu'ils préféroient les +Hébreux aux Hellénistes, ou ceux-ci aux autres; cet usage ne fut pas +toujours, il dura autant que le motif: quelque tems après les Apôtres, +les Évêques élurent les Diacres, tantôt après en avoir parlé au Peuple, +tantôt sans le prévenir. + +Je retourne maintenant aux Pasteurs. Dieu le Pere & J. C. élurent les +Apôtres: «Je vous ai choisi douze, dit J. C. Je sçais qui j'ai choisi. +S. Luc annonce que l'Esprit enseigna les Apôtres; l'Apôtre Saint Paul ne +reçut pas sa Mission des hommes, ni par les hommes, mais de Dieu le +Père & de J. C.» J. C. prit encore les Septante Évangélistes, destinés +à secourir les Apôtres: cette divine élection pour prêcher la parole +céleste, reçut le nom de _Mission_; car depuis le choix des Septante on +pria le Seigneur d'envoyer plusieurs ouvriers à la moisson: «Comment +prêcheront-ils, dit un autre passage, s'ils n'ont été envoyés? Le +Saint-Esprit promis aux Apôtres, remplaça J. C. monté aux Cieux; il +présida à l'élection des fidèles, les plus propres aux fonctions +ambulatoires ou sédentaires, qui furent assignées par les Apôtres pour +conduire les Églises à peine formées». + +Théodore dit que Timothée fut admis à la fonction sacrée par révélation +divine, selon les anciennes prophéties; & comme dit Saint Chrysostome, +ce ne fut point par le suffrage des hommes. Les Évêques de ce siècle, +selon Oecumenius, se faisoient par l'inspiration du Saint Esprit & non +tumultueusement. Saint Paul, dans la Lettre au Clergé d'Éphèse, assure +que le S. Esprit les a «nommés Conducteurs du Peuple de Dieu». On usa +quelquefois du sort, pour apprendre au Peuple le Jugement divin. Clément +d'Alexandrie, Auteur très-ancien, observe de l'Apôtre S. Jean, qu'il +jetta le sort pour connoître ceux que l'Esprit-Saint avoit élus. Cette +coutume d'avoir recours au sort dans l'élection des Prêtres, n'étoit +point nouvelle, les Nations étrangères l'avoient employée; elle tiroit +sans doute des Noachides son origine. + +C'est ce qui fait dire à Platon, dans le sixième livre de ses Loix: +«Pour les Prêtres, il faudra jetter au sort, afin d'être plus +certainement instruit de la volonté divine.» Abandonnant ainsi +l'élection à sa providence, David distribua aux Prêtres les fonctions +que le sort leur assignoit. Ciceron rapporte que les habitans de +Syracuse jettoient plusieurs noms dans une urne, & donnoient tous +les ans au sort le Sacerdoce de Jupiter, la première dignité de la +République. Tacite atteste l'usage des Romains. Les Prêtres d'Auguste +étoient choisis au sort entre les premières familles de Rome. A +l'exemple des Prêtres Titiens, on consultoit aussi le sort pour recevoir +les Vierges Vestales. + +Les exemples éclairciront l'Histoire de l'Apôtre Saint Mathias, dont +plusieurs attribuent l'élévation au suffrage du Peuple: Je n'en découvre +aucune trace dans Saint Luc. Ces termes, ils en proposèrent deux, +Barsabas, & Mathias, ne conviennent point à la multitude, comme l'a cru +S. Chrysostome, mais plutôt, selon la commune opinion des Pères, aux +Apôtres, dont les noms précédoient, & au nom desquels Saint Pierre +haranguoit le Peuple. Ce sont eux encore, dont il est dit qu'ils +prièrent le Seigneur, & jettèrent ensuite au sort pour sçavoir lequel +des deux Dieu appelloit à l'Apostolat, non lequel seroit le plus +agréable à la multitude, du moins s'expliquent-ils ainsi: c'est pourquoi +il y faut joindre les paroles suivantes, il fut par suffrage joint au +onze Apôtres. Comment avancer que l'on briguoit le voeu du Peuple après +que Dieu s'étoit fait entendre? craignoit-on que le choix du Seigneur ne +lui déplût? suivant les Actes XIX. 18, on en fit le calcul; il en fut de +S. Mathias comme de Judas, il fut agrégé au corps des Apôtres, ou comme +s'exprime Horace: il est de notre Corps. + +Cependant quelques Auteurs ne se concilient point sur ces deux +expressions, adjoint, constituant, termes couchés dans les Actes. Les +Apôtres recommandèrent à Dieu par des Prières & des Jeûnes les fidèles +Lycaoniens, après avoir constitué des Prêtres dans chaque Église: le +Grec de S. Luc en a trompé plusieurs par l'étimologie, & ils l'ont +adopté à l'élection du Peuple. Il étoit ordinaire à Athènes & dans les +Villes d'Asie de voter en étendant la main, maniere que Ciceron, dans +son Oraison pour Flaccus, déclare être peu digne de la sévérité Romaine: +«Ce sont-là ces suffrages respectables que l'autorité ni la raison n'ont +point manifestés, & que le serment n'a point liés, mais qu'on interprète +par une main étendue & par un cri confus de la multitude assemblée.» + +Si cette subtilité avoit lieu, il seroit mieux d'entendre le mot +_constituer_ de l'imposition des mains, ou de l'ordination apostolique; +car le suffrage de l'imposition des mains en dérive. En effet, le +Ministre, qui impose les mains, les étend; & les Auteurs contemporains +des Apôtres ont souvent employé en ce sens le terme _constituer_; ce +n'est pas au reste la manière des Évangélistes & des Grecs, d'agiter les +matières peu importantes; au contraire, à peine est-il quelque mot dont +on ne se serve au-delà de sa signification naturelle; donc, quoique dans +les Villes Grecques le voeu exprime proprement l'élection du Peuple, il +est sûr que l'usage y comprend toutes les espèces d'élections. Appian +l'entend des élections des Magistrats créés par les Empereurs; & les +Historiens postérieurs disent que les Empereurs ont constitué leurs +enfans Empereurs; Philon croit que Dieu constitua Moïse Roi & +Législateur. + +Mais il est inutile de feuilleter d'autres Auteurs. Saint Luc dans les +Actes nomme les Apôtres témoins constitués de Dieu, ce qui ne s'étoit +pas fait sans doute par l'imposition des mains, ni par les suffrages +du Peuple: si le dessein de Saint Luc eût été d'indiquer l'élection +du Peuple, il lui auroit plutôt déféré ce choix qu'à S. Paul & à +S. Barnabas. S. Paul dit que les Églises continuèrent S. Luc pour +recueillir les aumônes. S Paul & Saint Barnabas firent là ce que Saint +Paul voulut ailleurs que fît Titus, de constituer des Prêtres dans +chaque Ville; Saint Paul énonce dans chaque Ville, Saint Luc dans +chaque Église; Saint Paul dit constituer, Saint Luc «choisir», d'où +l'Interprète Syrien exprime bien le _choix_ par le mot de _constituer_. +Ce que l'Apôtre prescrit à Titus, l'Apôtre le pratique; éclairé par +l'Esprit-Saint, la voix du Peuple ne lui étoit pas nécessaire: il ne +s'y prépare pas par le Jeûne & l'Oraison, mais on les observoit entre +l'Élection & la Bénédiction qui recommande les fidèles à Dieu; en sorte +qu'il est singulier de l'appliquer à l'Élection du Peuple, comme s'il +importoit beaucoup que les prieres & les jeûnes du Peuple précédassent +l'élection. Le Peuple jeûne & prie le Seigneur, afin que les Électeurs +jettent les yeux sur un Prince accompli, sans avoir d'autre part à +l'élection. + +Quelques-uns prétendent que de droit divin & immuable le Peuple a +l'élection de ses Pasteurs, sur ce que Dieu lui ordonne de fuir les faux +Pasteurs. On concluroit de ce principe absurde, que l'élection seroit le +partage de la multitude & de chaque membre solidairement; étant autant +important à chacun qu'à tous, de se précautionner contre les mauvais +Magistrats. On passeroit à un malade de se défier d'un Médecin +téméraire, mais on ne conviendroit pas que le Médecin d'une Ville dût +nécessairement tenir du Peuple sa Mission. + +Je serois d'avis qu'on laissât au Peuple, avant l'élection consommée, +la liberté de proposer contre l'élu les motifs d'exclusion. Saint +Paul parlant des Évêques & des Diacres, dit, «qu'ils étoient d'abord +éprouvés». Il n'est pas à présumer que demandant aux Diacres ce qu'il +désire des Évêques, il ne souhaite que les Évêques soient _éprouvés_, +sur-tout s'étant expliqué, qu'ils doivent être _irrépréhensibles_; il le +répète en plusieurs endroits. Les Athéniens avoient l'_Information_ ou +l'_examen_. La formule en est dans Pollux, liv. VIII. On s'informoit +quels étoient leurs Pères, leurs ayeuls, leurs ancêtres, quelle étoit +leur Tribu, leur cens, leurs biens: on cherchoit dans un Évêque quelles +étoient ses moeurs, son ménage, ses enfans & autres choses, que Saint +Paul requiert dans un Pasteur, & de même dans le Concile de Calcédoine; +ce que Lampridius, Auteur de la Vie d'Alexandre Sévère, a rendu de +cette sorte: «Lorsque ce Prince avoit à remplacer des Gouverneurs & des +Intendans, on publioit leurs noms, avec injonction de dévoiler leurs +défauts, disant qu'il étoit important de faire pour des Gouverneurs +de Provinces ce que les Chrétiens & les Juifs pratiquoient pour les +Ministres qu'ils avoient à ordonner.» + +Témoignage non suspect de la coutume des Chrétiens, voisins du siècle +Apostolique; car entre la mort de l'Apôtre S. Jean & l'Empereur Sévère, +cent dix ans s'écoulèrent à peine. Loin de donner par ce passage +l'élection des Prêtres au suffrage du Peuple, on est convaincu du +contraire, puisqu'autre chose est d'élire, autre chose est de proposer +des difficultés. Sévère déclaroit au Peuple les noms des Gouverneurs, +c'est-à-dire, il les choisissoit, mais il eût été inutile de proposer +ces sujets au Peuple, si ce Peuple les eût choisis; par la même raison, +il n'eût pas été nécessaire de proposer les Prêtres au Peuple, s'il en +avait déjà fait le choix, & il est certain que sous la primitive Église, +après les Apôtres, le Peuple ne désignoit pas partout les Pasteurs. +Quoiqu'il en eût le droit, souvent il s'en abstenoit; effrayé des +suites dangereuses que traîne après lui le suffrage populaire, il s'en +réservoit cependant la confirmation, fonction autre que l'élection. + +La Lettre de S. Cyprien aux Espagnols, à la bien approfondir, n'a pas +un sens différent, quoiqu'elle semble établir l'élection populaire: ce +passage ne dit pas simplement que le Peuple a le pouvoir d'élire de +dignes Prêtres, il dit de choisir des sujets qui soient dignes d'être +élus ou de rejetter ceux qui en sont indignes. L'un ou l'autre suffit +pour marquer la pensée de S. Cyprien; «de ne point donner la Prêtrise à +une personne indigne»: il ne veut pas que le Prêtre brigue les suffrages +du Peuple, mais qu'il obtienne ce grade, en sa présence ou de son +consentement, afin que la voix publique manifeste aux yeux de tous »que +le sujet est digne & capable, ainsi que pour faire connoitre au peuple +les crimes des méchans & la vertu des bons.» + +Saint Cyprien atteste encore que l'usage de l'Église n'étoit pas d'élire +un Évêque en présence du Peuple, mais que cela se pratiquoit dans +l'Afrique & dans presque toutes les Provinces. D'autres Auteurs ont +clairement démontré que les passages qu'il tire de la Loi divine ne +prouvent pas la nécessité de la présence du Peuple dans l'élection d'un +Évêque; son motif à peine a-t'il lieu dans l'espèce, où le Pasteur d'une +Ville est pris d'entre le Peuple ou d'entre le Clergé de la Ville même. + +Une autre Lettre de S. Cyprien, que les Sectateurs de l'élection +populaire font beaucoup valoir, apprend que le Peuple n'avoit souvent +aucune part à l'élection. Dans «les Ordinations du Clergé, nous avons +coutume, mes frères, de vous consulter avant, & de peser ensemble les +moeurs & les actions de chacun: pourquoi s'adresser aujourd'hui aux +hommes, puisque le Ciel se déclare? Aurelius notre frère, jeune homme +illustre, & déjà approuvé de Dieu, en est appellé au divin ministère... +Ensuite je vous apprens, mes frères, que mes Collègues & moi l'avons +ordonné.» Il avoue que sa coutume étoit de prévenir son Peuple; il ne +dit pas qu'il fallut en tout le consulter, sa conduite n'y répondroit +pas; il avoir, de concert avec les Évêques, fait choix d'Aurelius avant +d'en parler au Peuple. + +On parle ordinairement au Peuple, disoit-il, pour avoir des témoins +irréprochables de la vie du sujet; ici une double confession que S. +Cyprien nomme _suffrage divin,_ suffisoit à Aurelius en vertu de ce +droit. S. Cyprien écrit au Clergé & au Peuple de Carthage de placer +Numidicus & Célérinus au nombre des Prêtres: ce mot de l'Évêque +Aurelius, assistant au Concile d'Afrique, montre que les Évêques avoient +le pouvoir de choisir leurs Prêtres. Un seul Évêque, avec la grace de +Dieu, peut faire plusieurs Prêtres. Le Canon 22 du Concile III. de +Carthage, insinue qu'on ne présentoit pas toujours les voeux du Peuple. +Qu'aucun fidèle n'entre dans le Clergé qu'il n'ait les suffrages ou des +Évêques ou du Peuple. + +Deux voyes frayoient le chemin à la Cléricature, le témoignage du Peuple +ou l'examen des Évêques. Saint Jerome demande à Rusticus: «Quand vous +ferez parvenu à un âge mûr, & que le Peuple ou l'Évêque vous auront mis +au rang des Clercs; ailleurs, les Évêques qui ont le pouvoir d'établir +des Prêtres dans chaque Ville.» + +Le Concile de Laodicée, dont les Canons furent consacrés par un Concile +Oecuménique, rejetta les élections populaires: «Le Concile défend +d'abandonner au Peuple l'élection des Clercs destinés au Sacerdoce.» +Balsamon remarque sur ce Canon, que les Prêtres, pénétrés des suites +fâcheuses des élections populaires, les avoient abolies par ce Canon; il +en dit autant sur le vingt-sixième Canon Apostolique, que les suffrages +des fidèles appelloient au ministère sacré, mais que cet usage a pris +fin. + +Je viens à l'élection des Évêques; matière d'autant plus importante, que +l'Église leur est confiée, plus particulièrement qu'aux simples Prêtres. +Il est vrai que peu après les Apôtres, le Peuple, c'est-à-dire les Laïcs +& les Clercs en avoient le choix; mais comment en inférer que c'étoit en +vertu d'un droit immuable? Sans alléguer ces Évêques désignés au lit de +la mort par leurs Prédécesseurs, combien d'Évêques choisis par le Clergé +de la Ville, ou par le Concile provincial? Le fameux passage de Saint +Jérôme favorise beaucoup l'Élection du Clergé. «Le Clergé d'Alexandrie +depuis Saint Marc l'Évangéliste jusqu'à Heraclas & Denis, a toujours +placé sur ce Siége un Sujet de son corps.» Saint Grégoire de Nazianze +s'explique plus obscurément; il souhaiteroit qu'on s'en rapportât pour +l'élection au Clergé seul ou surtout à lui, l'Église courroit moins de +risque; il ne dissimuloit pas en même tems, que son siècle n'y avoit +aucun égard, & que les brigues des Grands ou des Riches & la fantaisie +du Peuple, l'emportoient dans les élections. + +Le Canon IV du Concile de Nicée approuve l'Élection faite par le Concile +Provincial; le Texte Grec ne fait point mention du Peuple, ni Théodoret +qui rappelle deux fois ce Canon, ni le premier Concile de Carthage dont +le Canon XIII, iii du rapport de Balsamon, est modelé sur celui de Nicée. +Le XIX d'Antioche est conforme, & ajoute «Si l'on dispute une telle +Élection, la voix unanime de plusieurs Évêques préponderera.» Ce n'est +pas, qu'on n'assemblât le Peuple en plusieurs Villes du tems du Concile +d'Antioche & de Nicée; mais il s'en falloit beaucoup, que cela fût +généralement pratiqué: on eut la liberté d'y souscrire jusqu'au Concile +de Laodicée, autorisé par un Concile universel. Le Canon XII. retraçant +ceux de Nicée & d'Antioche, donne le droit d'élire aux Évêques de +la Province, & le XIII, dépouille directement la multitude de toute +élection du Clergé. + +Justinien interdit au Peuple l'élection des Évêques, il n'y appelle que +le Clergé & les Premiers de la Ville; & entre plusieurs proposés, il +commet le Métropolitain, pour en décider un; en sorte, que faute de bons +Sujets, l'élection étoit dévolue au Clergé & aux Premiers de la Ville. +Or ces Premiers de la Ville étoient les Magistrats Chefs de Décurions, +qui dans les Loix & dans Salvianus & Firmicus sont nommés Principaux +ou Pères de la Ville; ce qui s'exprime en Grec, par rapport au nombre, +comme tantôt les cinq Premiers, tantôt les dix Premiers ou Décemvirs, & +tantôt les vingt Premiers. La Constitution de Justinien ne subsista pas +long-tems; on revint aux élections des Conciles, usage universel en +Orient du tems de Balsamon, à moins que les Patriarches ne nommassent +les Métropolitains, & les Empereurs les Patriarches. + +Dès là l'Écriture Sainte & l'ancienne Église n'ont jamais cru que les +élections des Prêtres, ou des Évêques appartenoient immuablement au +Peuple; ceux mêmes qui les ont déférées au Clergé, ne sçauroient être +d'un autre sentiment. S'il est de droit divin & immuable, que la +multitude choisisse ses Pasteurs, on n'a pu transférer l'élection au +Clergé plutôt qu'à d'autres particuliers; de plus tous les Compromis, +que l'histoire a transmis à la postérité, auroient été nuls, que le +précepte divin auroit défini «que le Pasteur tiendroit sa mission du +Peuple: en effet cet axiome, ce que quelqu'un fait par un autre, il est +censé le faire lui-même, a rapport à ces actions, dont la cause première +n'est pas définie.» On a décidé la question contre Morel, Ministre à +Genève, Ville, où le Peuple a des droits si étendus. Le célèbre Beze, +défendant ce Décret, soutient, qu'il n'étoit ni essentiel, ni d'une +tradition constante, que la multitude fut convoquée, & qu'elle donnât +son suffrage; suffisant seulement de lui permettre de proposer les +motifs, qui lui feroient rejetter l'Élection, & qu'il seroit bon +d'examiner avec attention; d'ailleurs il charge de l'élection les +Ministres & les Grands de la Ville; opinion conforme à la Loi de +Justinien, non, que cet arrangement soit de droit divin & immuable; sur +quoi l'établiroit-on? Après avoir distingué l'Élection de l'Ordination, +& de la Confirmation, l'Église primitive en a autrement agi, elle qui +commettoit à l'Évêque l'élection de son Clergé, & celle d'un Évêque aux +Évêques de la Province. + +Il est par conséquent une manière d'élire dans les choses que le droit +divin n'a point défini,& qui doivent être gouvernées par des Loix +générales propres à entretenir dans l'Église l'édification, le bon +ordre, & y étouffer toute semence de division: on a vu que, sans altérer +ces règles générales, la législation de cette discipline, appartient +au Magistrat politique. Bullinger, Auteur d'un profond jugement, après +avoir rassemblé plusieurs exemples de l'élection populaire, conclut +ainsi: «Je n'ai garde d'inférer, qu'un Peuple tumultueux a le droit de +nommer son Évêque; il ne seroit pas plus aisé de décider, s'il vaut +mieux laisser à l'assemblée d'une Église, ou au suffrage d'un petit +nombre le choix d'un Évêque. Une forme générale ne conviendroit point +à toutes les Églises. Chaque Nation a ses droits, ses usages, ses +réglemens. C'est au Magistrat politique de veiller, à ce que les Vocaux +n'abusent point de leurs voix, & à les priver quelquefois du droit de +désigner les Ministres. Il suffiroit de choisir, sous le bon plaisir du +Prince, ou du Magistrat, un petit nombre de Sages, qu'ils informeroient +exactement de l'importance des fonctions d'un Évêque, du génie du Peuple +qu'il auroit à mener, de l'état de l'Église qu'il auroit à conduire, du +caractère, de l'érudition, des moeurs de celui sur lequel on jetteroit +préférablement les yeux.» + +Justinien, fondé sur ce droit, fixa une maniere d'élire, un peu +différente de l'usage & des ancien Canons. Plusieurs Évêques depuis +Nicée tinrent leur élection du Clergé & du Peuple. Les Capitulaires de +Charlemagne, de Louis le Débonnaire, & d'autres Rois, employent l'une +& l'autre façon d'élire; en sorte que Bucer a bien trouvé: «Que les +Princes pieux ont prescrit la forme de l'élection.» + +Au reste le Souverain auroit-il le droit d'élire les Pasteurs? On ne +demande point s'il le doit, ou s'il le doit toujours, on demande s'il +pèche contre le droit divin, en se mêlant de l'élection. J'ose affirmer +avec le grand Marsilius de Padoue, «Que la Loi divine ne défend point au +Législateur l'institution, la collation & la distribution des Offices +ecclésiastiques.» Le révoquer en doute, ce seroit taxer d'impiété tant +de Princes pieux, que la révolution des siècles a produits. Imprudence +d'autant moins pardonnable, qu'il seroit impossible de s'appuyer +d'aucune Loi divine, comme plusieurs Auteurs l'ont démontré, ainsi que +nous. Je pourrois m'en tenir là, puisque le Prince dispose de tout ce +qui n'est pas précepte divin. Cependant il y a encore des raisons & des +exemples, qui confirment mon sentiment. + +I°. Le Souverain exerce à juste titre tout acte propre à tout +particulier, pourvu que la nature n'en ait point défini la cause. Ce +sont les parens qui donnent des gouverneurs aux enfans, des tuteurs aux +pupilles, les malades qui choisissent leur Médecin, les Marchands qui +désignent des gardes ou directeurs à leur commerce. Mais l'usage de +plusieurs Nations laisse la tutelle à la Loi, ou à la volonté du +Magistrat; il confie au Gouvernement le soin d'établir les Médecins, de +choisir des Maîtres, former la Jeunesse, & enfin de préposer des Sindics +aux différens Corps des Marchands, avec défense à toute personne +d'exercer ces fonctions. + +Comme le pouvoir du Magistrat politique s'applique au bien de chaque +particulier, il est encore plus dévoué à l'intérêt public, dont il est +la personne: Maxime connue d'un médiocre Politique. Quelquefois aussi +des motifs légitimes autorisent les Princes à se réserver l'élection +des Pasteurs; combien d'hérésies, qui ont affligé l'Église, n'ont été +assoupies que par eux? combien de schismes étoient à craindre sans eux? +combien de fois le Clergé étoit-il déchiré par les factions, & le Peuple +par des divisions? Les siècles les plus purs en ont fait une triste +expérience. Enfin le Souverain seroit quelquefois dans une telle +situation, qu'il courroit risque de perdre ses États, s'il n'élevoit +à l'Épiscopat des Sujets fidèles & dévoués. L'Histoire apprend à la +postérité les malheurs éprouvés par les Empereurs Allemands, pour s'être +laissé dépouiller de ce droit. + +Avant la Loi de Moïse, & depuis elle, les Rois voisins de la Judée, +réunissoient en eux le Sacerdoce, & la Loi divine ne s'y opposoit point. +Pourquoi douter, qu'ils n'ayent pu alors revêtir un Sujet du Sacerdoce, +comme les Rois de Rome créèrent des Pontifes & des Flamines? + +La Loi de Moïse déclara incapables du Sacerdoce, ceux qui ne seroient +pas issus de la famille d'Aaron; & du ministère, du Temple, ceux qui +ne seroient pas de la Tribu de Levi. Aussi a-t-on reproché à Jéroboam +d'avoir pris des Prêtres hors de la Tribu de Levi, la Loi y étant +expresse. Le Roi n'eut plus même le droit d'ordonner les Sacrifices hors +de la Ville de Jérusalem, après la construction du Temple; l'assignation +des autres fonctions dépendoit de lui. Il distribuoit les Villes & +les Bourgades aux Prêtres & aux Lévites. David régla le ministère des +Lévites. Les uns annonçoient la Parole, les autres chantoient. Les +Prêtres disent, que Dieu ordonnoit aux Chanteurs d'employer les +tymbales, les harpes, les psalterions; par tout on attribue à David & à +Salomon son successeur la destination des personnes à chaque fonction. +Josaphat, Roi, non Prophète, choisit les Prêtres & les Lévites, pour +enseigner dans les Villes de la Judée. + +Ces exemples ont une liaison intime avec notre question. A entendre +quelques Saints Pères, le droit du sang dans la Loi de Moïse, répond à +l'imposition des mains dans la Loi Chrétienne. Or, de même qu'un Roi +Hébreu destinoit à exercer certaine fonction, & en certain lieu, les +descendans d'Aaron & les Lévites seulement; de même un Prince Chrétien +met du Clergé d'une Ville, ou sur le Trône épiscopal des Clercs qui sont +ordonnés, ou qui doivent l'être. + +Néhemias, représentant le Roi de Perse en Judée, dispersa des Lévites en +chaque Ville, & rassembla les autres à Jérusalem. Maimonides, le plus +sçavant des Hébreux, observa que le Grand Pontife obtenoit sa place +moins par succession, que par l'élection du Grand Sanhédrin, quoiqu'elle +roulât entre certaines familles; la même chose se faisoit pour le +Vicaire du Grand Pontife, qui par cette qualité avoit plus d'espérance +au Grand Pontificat qu'aucun droit assuré. Tant que la Monarchie +subsista en Israël, les Rois paroissent seuls avoir exercé ce droit du +Sanhédrin. Comment interpréteroit-on cet endroit de l'Écriture: «Le Roi +constitua Sadoc Successeur d'Abjatar?» puisqu'on ne se sert pas d'autres +termes, pour dire, que Benaja fut établi pour succéder à Joab dans le +commandement des Armées. Les Macédoniens, les Romains, & les Successeurs +d'Hérode se réservèrent l'Élection des Grands Prêtres, abandonnant aux +Juifs le Gouvernement intérieur & la liberté de vivre sous leurs Loix. + +Les Juifs gémissans à Babylone dans une dure captivité, avoient un Chef +appellé Rasgaluth. Jérusalem détruite, ils obéirent à des Patriarches +dispersés dans les différentes parties du monde, & les croyant issus de +David, ils leur étoient soumis comme à leurs Princes légitimes, suivant +que le témoignent Origene, Epiphane, Théodoret & Saint Cyrille. Les +Empereurs Romains décoroient ces Patriarches du titre d'_Illustres_. Ils +imposoient aux Synagogues une taxe anniversaire, sous le nom de L'OR +de la Couronne. Les Empereurs acquirent ce droit à l'extinction des +Patriarches. Comme ils agissoient partout en Rois, ils plaçoient à la +tête des Synagogues des Chefs des Prêtres, qu'on qualifioit de Premiers, +d'Anciens & de Pères. Le Code de Théodose en parle souvent. + +On n'est point étonné qu'avant Constantin, les Évêques n'ayent point été +élus par les Empereurs ennemis de l'Église; ces Princes la méprisoient, +ou ne daignaient pas s'abaisser jusqu'à en prendre soin. Constantin +donna force de Loi au Canon de Nicée, qui décernait, que les Évêques +auroient le droit de l'Élection. Ses Successeurs l'ont imité, ou en le +renouvellant, ou en ne l'abrogeant pas, & cette Loi fut long-tems en +vigueur, parce que les bornes de l'Empire étoient trop reculées, pour +que l'Empereur veillât à toutes les Églises. Ce Canon ne lioit pas les +Empereurs, il en recevoit toute sa force; dès là libre à eux de s'en +écarter sur de justes motifs, ou en tout, ou en partie. + +Les Législateurs suppriment, ou modifient les Loix, dès que les +Politiques conviennent que le Souverain n'est pas censé privé de son +droit par des termes généraux couchés dans une Loi. Les Élections, qui +sont l'ouvrage des Évêques, déterminent à croire que le Prince n'a pas +nécessairement part à l'Élection, & les Canons prouvent que, sous le bon +plaisir du Souverain, les Évêques peuvent achever les Élections, On +ne veut détruire aucune de ces propositions; mais on demande s'il est +permis au Magistrat politique d'élire les Évêques? + +Les Empereurs éclairés, & les Saints Évêques en sont d'accord. Théodose +tenant le premier Concile de Constantinople, ordonna aux Évêques +d'écrire sur des cartes les noms des Sujets les plus dignes, s'en +réservant le choix. Rien de moins obscur. Un seul Évêque propose +Nectaire, l'Empereur l'agrée, & passe outre, malgré les instances de +plusieurs Évêques, qui, vaincus par son opiniâtreté, se rendent, & +lui témoignent leur obéissance, dans une occasion où la Loi divine ne +souffroit point, mais où les Canons étoient enfraints; car, selon les +Canons, l'Empereur ne se mêloit point des Élections; cependant ici +l'Empereur élit seul, c'est-à-dire, il nomme; les Évêques, le Clergé & +le Peuple approuvent l'Élection. Autre chose est d'_élire_, autre chose +d'_approuver l'Élection_. Les Évêques donnent leur consentement, +parce que c'étoit à eux à imposer les mains à Nectaire, encore Laïc & +Cathécumene. + +Les Canons devenoient un nouvel obstacle; ils excluoient un Cathécumene, +un Néophyte; le Clergé & le Peuple souscrivent à l'Élection, d'autant +que l'approbation leur appartenoit; on a fait voir combien elle diffère +de l'Élection. Les Évêques supplient l'Empereur de disposer de l'Évêché +de Milan, démarche qu'ils n'auroient point hazardée, s'ils l'eussent cru +contraire au droit divin. J'ai cité les exemples de Valentinien & de +Théodose le jeune, qui ayant cassé l'Élection de Proclus, faite par +la plus grande partie, le tirèrent d'Antioche pour le placer à +Constantinople: Théodose fit asseoir Proclus sur le Trône épiscopal; +tous monumens certains de l'Élection de l'Empereur, non de l'Élection +canonique. + +Des raisons particulieres engagèrent quelquefois les Empereurs à évoquer +les Élections; la prudence y eut plus de part que le droit. J'examinerai +si les Empereurs se le croioient permis, avant de considérer, s'il +étoit expédient de se conduire ainsi; on ne consulte point les choses +illicites, il y auroit eu de la témérité ou de l'ignorance de prétexter +l'inspiration, ou la révélation dans ces siècles de l'Église. L'Empereur +Justinien créa Papes Hormisdas & Virgilius, avant que les Papes eussent +été gratifiés de la Souveraineté; en sorte que ceux qui n'ont imaginé +que cette unique ressource, n'ont point refléchi au moment auquel cela +s'est passé. + +L'Empire d'Orient conserva cet usage. Nicephore Phocas, au rapport de +Zonaras, ne souffroit d'Évêques que ceux qu'il nommoit. Balsamon raconte +que de son tems les Empereurs, après avoir invoqué la Sainte Trinité, +faisoient les Patriarches. Démétrius Chomatenus, Archevêque de Bulgarie, +parcourant les droits des Empereurs sur la Religion, dit que c'en est +un de présider aux Élections, & de faire d'un Évêque un Métropolitain. +Enfin plus la Religion s'est refroidie dans le Clergé, plus la +vénération du Peuple a diminué, & plus le Magistrat politique a eu +raison de s'approprier les Élections. + +Passant en Occident, & ouvrant tous les Historiens François, on y lit +que les Rois Très-Chrétiens ont souvent, & durant plusieurs siècles, +disposé des Évêchés de leur Royaume, sans le Suffrage du Peuple & +du Clergé; malgré cela plusieurs ferment les yeux à la lumière. +Présumeroit-on que tant de Princes religieux eussent tenu une conduite +si opposée à la Loi divine, & que les Évêques qu'ils introduisoient +dans leurs Conseils, que les Conciles qu'ils célébroient fréquemment, +n'eussent point crié à l'usurpation? Mais voyons ce qu'on objecte. Cet +usage étoit insolite & nouveau; néanmoins j'ai daté son antiquité plus +de 25 ans avant le Regne de Charlemagne. Loup de Ferare en attesta +l'origine; il écrivoit sous Charles le Chauve, il ne regarde point comme +une nouveauté l'usage où les Rois étoient de pourvoir les plus grands +Sièges du sein de leurs Palais. + +Brunehaud étoit Régente vers l'an 600. Le Pape Grégoire l'avertit de +remplir les Sièges vacans. Ce qu'on dit de la domination temporelle des +Papes, qui auroient autorisé les Rois à s'emparer des Élections, a été +dissipé plus haut, & n'embrasse nullement les siècles auxquels les +François ne dominoient pas en Italie. Le Roi ayant ce droit en France, +Charlemagne voulut l'exercer en Italie, pour ne pas être moins Souverain +en Italie, qu'il l'étoit en France & en Germanie; En sorte que le Décret +de ce Prince, publié sous le Pontificat d'Adrien, au rapport de Goldaste +& d'autres, ne regardoit que les seuls Évêques d'Italie, puisqu'il avoit +la nomination bien établie dans ses autres États. + +En vain reclame-t-on le temporel des Évêques, & leur Jurisdiction +extérieure. Sous Charlemagne dans les siècles plus reculés & plus +simples, les Évêchés étoient pauvres & modiques: tels du moins les +dépeint Onufrius Panvinius, homme d'une recherche & d'une vérité +reconnue. Les Évêques contemporains de Charlemagne n'avoient aucune +Jurisdiction attachée à leurs Évêchés; ils l'usurpèrent au moment que +la Germanie fut démembrée du Royaume de France. Sous la domination des +Othons, les Évêques étoient si peu les maîtres des Élections & de la +Jurisdiction, que les Empereurs les en décorèrent dans la vue de se les +dévouer inviolablement, & ne craignirent point pour y parvenir, de leur +confier le soin des Villes les plus importantes. + +C'est le sçavant Onufrius qui a écrit ces vérités au milieu de Rome +même: «Aussitôt, dit-il, que l'Élection des Évêques fut devenue un +droit de l'Empire, comme les Princes séculiers, les Empereurs étoient +favorables à la Religion; sans énerver l'État, ils comblèrent les +Évêques & les Abbés de plus grands honneurs que les autres Laïcs, +persuadés qu'étant les Ministres de l'Église, ils étoient les membres +les plus précieux de l'Empire; ils les dotèrent de biens & d'argent; ils +leur donnerent des Châteaux, des Villes, des Bourgs, des Marchés, des +Duchés, des Provinces; ils leur accordèrent des Péages, des Impôts & +d'autres droits, qu'ils démembrèrent de l'Empire, soit de leurs +propres fonds, soit des fonds étrangers. Ils donnerent aux Évêques +les successions des Princes morts sans postérité, dont la dépouille +appartenoit à l'Empire: par là les Évêques & Abbés d'Italie, de +Germanie, de Gaule & tout l'Occident, sur-tout le Pape, de pauvres +qu'ils étoient avant, furent les Princes les plus riches & les plus +puissans, parce qu'ils profitèrent de ces biens qui étoient à l'Empire. +Les Empereurs n'imaginoient point que cette libéralité excessive pût +jamais ébranler les droits de l'Empire; ils étoient assurés qu'ils +disposeroient de ces places, & que les Prélats ne tenteroient aucune +autre voye pour y être installés». + +Nicolas de Cusa attribue cet ouvrage à Otton II. «Otton II n'avoit qu'un +fils; il eut peur que des États aussi vastes ne pussent goûter long-tems +les douceurs de la paix: jaloux de marcher sur les traces de son grand +Père Henri premier & de son père Otton, il s'adressa au Clergé que ses +Prédécesseurs avoient déjà enrichi & dont les biens jouissoient d'une +tranquillité profonde; c'étoit un sacrilége de ravager les Terres +consacrées à Dieu; il s'appuya sur le Canon du Concile de Rome, dont +il est fait mention dans la soixante-trois distinc, au Concile, qui +maintenoit la souveraineté des Empereurs, qui prescrivoit aux Papes & +aux autres Évêques de l'Empire de recevoir, après l'élection canonique, +l'investiture, ou du moins le consentement de l'Empereur: distinc. 63, à +ces mots, _Nos Sanctorum_. Il ne douta point que l'Empire ne vécut dans +un repos tranquille, s'il augmentoit le Domaine de Rome & des autres +Sieges, avec une certaine servitude; il comptoit en même tems étendre +la Religion, & imprimer une plus grande vénération pour elle, quand +l'autorité des Saints Évêques balanceroit celle des Princes Laïcs; il +préparoit des chaînes aux pestes publiques; il opposoit aux ravages, aux +séditieux, aux incendiaires, la puissance du Clergé; il se flatoit de +purger l'Allemagne des Brigands, des petits Tyrans qui subjuguoient les +Villes particulieres; & il espéroit que le Peuple, secouant un joug +aussi dur, recouvreroit sa première liberté. Il envisageoit encore +le bien de l'Empire; il chargeoit ces Terres aumônées à l'Église, de +Services annuels, de redevances en argent, qui devoient augmenter +la force de l'Empire; attendu que tous ces Domaines de l'Église +releveroient de l'Empire & sans succession.» + +Thierry de Niem ajoute qu'Otton Premier jetta les fondemens de cette +domination: «Que le grand Otton & ses Successeurs, Otton II & Otton III, +accablèrent de Domaines laïcs l'Église Romaine, celle de France & celle +d'Allemagne». + +Il s'en faut bien que la France ait adopté tout ce système; quelques +Auteurs n'ont point entendu le mot Investiture. Trompés par la +signification qu'il a aujourd'hui, ils ont avancé que les Investitures +des Évêchés étoient la mise en possession des Fiefs & Domaines; cette +erreur est grossière, car _vestir_ & _investir_ sont de vieilles +expressions Germaniques, qui signifient la collation de toutes sortes +de droits, d'ou chez les Anciens elles embrassent indifféremment les +offices civils & ecclésiastiques. Juret remarque que Romain, Évêque de +Rouen, vivoit en 623. on lit dans sa Vie: «Les Grands firent unanimement +choix du Saint Homme; ils supplièrent le Roi de ne point tromper +l'espérance du troupeau, mais de ratifier l'Élection divine: le Roi +charmé de cette prière, convoqua les Évêques & les Abbés, & lui mit en +main le Bâton pastoral.» + +Par ce passage, l'investiture étoit antérieure d'environ trois cens ans +au règne d'Otton I. qui le premier dota les Évêchés; d'ailleurs, si l'on +eût caractérisé la Jurisdiction civile par l'Investiture, le Sceptre, ou +l'Enseigne, en auroit été le simbole, selon la coutume de ces siècles, +non l'Anneau & le Bâton pastoral. Quoique les Princes Chrétiens ne se +soient point approprié l'imposition des mains qui fait les Prêtres, ils +ont néanmoins pensé qu'il leur appartenoit de lier un Ecclésiastique à +une telle Église, par l'Anneau, & de lui conférer par le Bâton pastoral +la Jurisdiction ecclésiastique, c'est-à-dire, de juger de la Religion +avec un pouvoir public. + +On présentoit au Roi à son Sacre, le Bâton avec le Sceptre, & ce +signe, dit Aimoinus, le chargeoit de défendre l'Église: chaque Simbole +répondoit à chaque fonction, comme le Livre investissoit le Chanoine. +Les siècles suivans virent l'opulence naître de la piété, & cette fille +ingrate méditer la ruine de sa mère. Les Empereurs, déchus de leur +ancien droit, commencerent à sentir cette indignité de la part des +Évêques, qui dévoient à leurs bienfaits les biens & les Domaines qu'ils +possédoient; mais jamais l'Élection n'est venue de l'Investiture, elle +étoit avant la libéralité des Rois; de plus, l'accessoire ne sçauroit +entraîner le principal, & comme ils ont des droits, à cause de leurs +Fiefs, le droit du Magistrat politique n'existe pas moins qu'il existoit +autrefois. + +L'Investiture n'étoit point un phantôme dans l'Histoire de ces siècles, +& les Princes n'étoient pas assez insensés pour essuyer tant de guerres +& de troubles, pour une vaine cérémonie; la collation des Églises +passoit avec le signe, & la chose signifiée étoit comprise dans le +signe. Or, la collation se faisoit de deux façons, ou les Rois nommoient +seuls, & sans suffrages, ou ils permettoient d'élire, & se reservoient +le droit réel, & non imaginaire, d'approuver, & la liberté de casser; +ils le faisoient quelquefois par une Loi qui autorisoit l'élection, +comme Charlemagne qui voulut que le Clergé & le Peuple concourussent +à l'élection; quelquefois par un privilège, comme le même Charlemagne +laissa l'élection au Peuple de Modene. Les Rois de France accordèrent +cette grace à l'Église d'Arras; quelquefois aussi par un Indult, qui, +sous les Successeurs de Charlemagne, fut la voie la plus ordinaire. + +Le Testament de Philippes Auguste s'explique ainsi: «Aussi-tôt que +le Siége Episcopal vaquera, nous entendons que le Clergé de l'Église +s'adresse à la Reine & à l'Archevêque, pour demander la permission de +procéder à l'élection»; (cet Archevêque étoit celui de Reims, nommé +Guillaume, à qui le Roi, avant son voyage d'Outremer, avoit confié +la Régence du Royaume.) Saint Louis, dans les Lettres-patentes, qui +remettent le Gouvernement entre les mains de la Reine Mère, détaille les +droits régaliens, & n'oublie point le pouvoir de conférer les Dignités +& les Bénéfices ecclésiastiques, de permettre aux Chapitres & aux +Communautés de s'assembler pour élire. + +Le Parlement de Paris, dans des Remontrances très-respectueuses au +Roi Louis XI, représente à ce Prince, que Louis le Débonnaire exerça +toujours le droit des Investitures, que les droits régaliens lui ont +succédé, & sur-tout celui de permettre les élections, le Siége Episcopal +devenu vacant, droit que les Anglois appeloient liberté d'élire. Combien +de monumens & d'Auteurs respectables ont appris aux siècles futurs que +les Rois de France & leurs Successeurs ont disposé des Évêchés, soit en +France, soit en Allemagne, sans en prévenir leur Peuple ou leur Clergé. +Grégoire de Tours ne cache pas que Denis fut placé sur le Trône +Episcopal par Clovis, premier Roi Chrétien; Ommatius par Clotaire Fils +de Clovis; & Saint Quintianus par Théodoric, autre Fils de Clovis, qui +ordonna qu'on lui remît tout le pouvoir de l'Église. + +Le Clergé de Tours, continue Grégoire, parle en ces termes à Caton, que +Clotaire lui avoit envoyé: «Nous ne vous recevons pas de choix, mais +sur l'ordre du Roi». Le Roi Charibert destina à Pascentius l'Évêché de +Poitiers. Walramus, Évêque de Naumbourg, dit que dans ces siècles on +éleva à l'Épiscopat les plus saints & les plus sçavans hommes; au reste, +il vaut mieux écouter Onufrius, Auteur de la Vie d'Hildebrand; il n'est +point suspect, il étoit dévoué au saint Siége. + +«C'étoit un usage qui remontoit à l'Empereur Charlemagne, & que +l'autorité du Pape Adrien I. avoit introduit, qu'à la mort de l'Évêque +ou de l'Abbé, le Clergé ou les Moines assemblés, députoient à +l'Empereur, & déposoient à ses pieds le Bâton & l'Anneau pastoral du +Prélat défunt, & le supplioient de le remettre au Successeur qu'il +devoit choisir: le Prince, souvent de l'avis de son Conseil, en +gratifioit ou un Membre du Clergé de la Ville, ou un Clerc de sa Cour, +ou un Chapelain ou un de ses domestiques, selon la dignité du Siége; & +à sa volonté, il l'investissoit par l'Anneau & le Bâton pastoral du +défunt, qu'il accompagnoit de son diplôme; & il ordonnoit qu'on le +sacrât Évêque ou Abbé; sans consulter le Clergé ou les Moines: telle +étoit la pratique des Gaules, de la Germanie & de l'Italie, composant +alors le monde Latin. Les Rois d'Espagne, de France & de Hongrie la +perpétuèrent; toutes les Églises de l'Empire Chrétien, sur-tout l'Église +Romaine, l'ont retenue longtems; témoins les Papes Jean XIII. Grégoire +V. Sylvestre, Clément, Damase, Victor, Nicolas, que les Empereurs Othon +I. & III. Henri III. & IV. mirent sur la Chaire de Saint Pierre, sans +les suffrages du Clergé Romain, & qu'ils investirent de leur nouvelle +dignité par l'Anneau & le Bâton. Cet Auteur dit ailleurs: L'Empereur +conféroit non seulement les Évêchés, les Abbayes, & les autres +Bénéfices, comme les Prébendes, les Canonicats, les Prépositures, les +Décanats, mais encore il faisoit le Pape. La Pragmatique de Ferare le +répète: les Empereurs donnoient les Bénéfices dans le monde entier.» + +Voici la teneur du Rescrit de Conrade, touchant l'Église d'Utrecht «Il +est constant que l'élection & l'institution d'un Évêque est un +droit inviolable des Rois des Romains & des Empereurs, exercé sans +interruption par nos Prédécesseurs, & transmis jusqu'à nous.» + +Le Capitulaire de Charlemagne, sur les élections du Peuple & du Clergé, +ne porte aucune atteinte à ce droit, puisque dans toutes les Loix, les +droits & le pouvoir du Souverain sont censés tacitement exceptés. Le +Clergé & le Peuple élisent donc, à moins que l'usage ne semble déférer +l'élection au Prince. Genebrard, ennemi déclaré du pouvoir des Rois, +avoue que Charlemagne décidoit de droit des Évêchés, quoique rarement. +Loup de Ferare cite pour cet usage Pepin & Charlemagne. Les Défenseurs +même de l'autorité du Pape sont obligés de convenir que l'Empereur +Charles avoit le droit de donner un Évêque aux Romains, & qu'il avoit +décerné que seul il pourvoiroit aux Évêchés & Archevêchés. Sigonius +explique ainsi les termes de _louer_ & d'_investir_, couchés dans le +Décret. Le Concile d'Aix-la-Chapelle reconnoit ce droit dans le Roi +Louis; & j'ai montré plus haut, que les descendans de Charlemagne +en avoient usé. Par-là les Historiens comprennent sous le nom +d'_investiture_ le droit d'élire & celui de permettre d'élire avec la +modification d'approuver ou de casser, & il a existé jusqu'à Hildebrand +qui l'a si vivement attaqué. Onufrius Panvinus raconte dans sa Vie, «que +le premier de tous les Papes, il mit tout en oeuvre pour dépouiller +l'Empereur non-seulement de l'élection du Pape, entreprise qu'Adrien +III. avoit tentée, mais de lui enlever le droit qu'il avoit d'instituer +les Évêques & les Abbés: ce mot instituer rend celui d'Investiture.» + +L'Empereur Henri V. chez l'Abbé de Swarzahensem déclara au Pape & au +Concile, «la puissance qu'avoit l'Empereur Charles d'instituer les +Évêques»: & Onufrius insinue que les Investitures étoient la collation. +L'Empereur lui-même, & des Auteurs dignes de foi ne laissent aucun +doute, que l'exercice de ce droit a continué depuis Charles jusqu'à +Henri, qui dans un Édit, extorqué par le Pape Pascal, abdiqua les droits +régaliens, attachés à l'Empire, dès les règnes de Charles, de Louis, +d'Othon, d'Henri & de ses Prédécesseurs. L'Édit en fait une exacte +énumération: «Il vouloit dépouiller le Souverain des Investitures, usage +en vigueur dès le regne de Charles, & qui avoit plus de quatre cens ans. +L'Historien de Westminster, sous l'an 1112 appelle ce droit celui de +donner l'Épiscopat. L'Empereur & le Pape Pascal eurent cette année un +grand différend: l'Empereur s'obstinoit à garder le droit dont ses +Prédécesseurs avoient joui pendant trois cens ans, sous plus de soixante +Papes, c'étoit de conférer les Évêchés & les Abbayes par le Bâton +pastoral.» + +«Guillaume, Archevêque de Tyr, souscrit à cet ancien usage: c'étoit la +coutume, dit-il, de remettre à l'Empereur l'Anneau & le Bâton du Prélat +défunt. Suivant la Pragmatique de Ferare, qui parcourt ces siècles, les +Empereurs donnoient tous les Bénéfices ecclésiastiques de leurs +États.» On eut soin de distinguer ces deux droits qui formoient les +Investitures, la faculté de choisir le Sujet, & celle de casser +l'élection. Les Auteurs qui ont le plus approfondi cette matière, +les ont mis au nombre des droits régaliens. Les passages précédens +d'Onufrius en sont garants. Ce Témoin est encore ici nécessaire: «Il +est hors de doute que Jean XIII. Successeur de Léon VIII. Grégoire V. & +Sylvestre II. ont occupé la Chaire de S. Pierre par la seule autorité +des Empereurs, sans le suffrage du Clergé, ni du Peuple Romain; & +s'il paroit dans l'Histoire que les Empereurs n'ont point eu part +à l'élévation des Papes, qui ont tenu le Siége entre Jean XIII. & +Sylvestre II. ou que leur élection ait été l'ouvrage seul du Clergé, du +Sénat & du Peuple Romain; c'est qu'absens & éloignés de cette Ville ils +étoient embarqués dans les guerres d'Allemagne, & ils n'étoient pas à +portée de donner sur le champ un Pape à Rome: il est du moins certain +que tant que les Empereurs, les trois Othon sur-tout, demeurerent à +Rome, ou séjournèrent en Italie, le Siége vacant, ils nommoient le +Successeur; & si le Prince étoit absent au moment de l'élection, les +Papes, que le Clergé, le Sénat, le Peuple proclamoient, n'osoient se +faire sacrer qu'ils n'eussent auparavant obtenu la confirmation de +l'Empereur.» + +Le sçavant du Tillet, dans son Traité des Libertés de l'Église +Gallicane, remarque, «qu'on voit par l'Histoire de Grégoire de Tours & +d'Aimoinus, que les Rois avant Charlemagne remplissoient les Évêchés +vacans, & que l'Évêque proposé par le Clergé & le Peuple, n'étoit point +Évêque s'il n'avoit le consentement du Prince.» + +Juret, profond Canoniste, à la Lettre CIV. d'Yves de Chartres, pense, +«que quoique le Clergé & le Peuple eussent la liberté d'élire, il +falloir avoir l'attache du Prince.» Il offre après nombre d'exemples +d'élections cassées; en sorte qu'il est vrai de dire que le droit +d'approuver n'est point imaginaire, comme on s'efforce de le persuader +aujourd'hui; il étoit inséparable de celui d'improuver, & il étoit +affranchi de tout jugement étranger. + +Le salut de l'Église & de l'État étoit intéressé à affermir dans le +Souverain les Investitures; il importoit plus de s'attacher des sujets +par des bienfaits, que de fermer la porte des dignités à des ennemis; +Quand Paul Emile rappelle comment l'Empereur se désista de ce droit, «il +observe que la vénération des Peuples pour la Majesté Impériale diminua +de beaucoup, & qu'il lui coûta plus de la moitié de sa puissance. +Onufrius ne s'en écarte pas: l'Empereur perdit la moitié de son pouvoir, +& ailleurs il s'agissoit alors, ou de le dépouiller entierement, ou +d'assurer à jamais son autorité: en parlant d'Henri III. l'Empereur +retint opiniâtrement le droit de conférer.» Ainsi pensèrent les Princes +qui élevèrent leur puissance sur les ruines de l'Empire Romain. + +Outre les Rois de France & d'Allemagne, Onufre parle encore des Rois +d'Espagne & de Hongrie: le Concile de Toléde, qui défère aux Rois +l'élection des Prélats, est une époque certaine de ce droit connu en +Espagne avant l'Empereur Charles: «Pourvu, ajoute le Concile, que +l'Évêque de Toléde, qui les consacroit, les trouvât dignes du fardeau.» +Covarruvias & Vasquez font sentir combien cet usage importoit au salut +de l'État, non que les Princes en soient redevables au Droit Canon, car +ils le tiennent de leur Couronne, c'est-à-dire, de la Loi naturelle. +Dans une Monarchie, dont les fondemens sont inébranlables, le Magistrat +politique a la législation absolue sur tout ce que la Loi divine n'a +point défini, & qui procure aux Sujets une vie tranquille & pieuse. + +Martin, & d'autres Chroniques font foi, que cette coutume ne s'est point +démentie en Hongrie jusqu'au tems du Pape Paschal. Thierri de Niem +raconte de «Sigismond, Roi & Empereur, qu'il donna à qui il voulut +les Évêchés, les Abbayes, & tous les autres Bénéfices de la Hongrie.» +Alexandre, Évêque de Naumbourg, qui combattoit en 1109 les Sectateurs +d'Hildebrand, joint à ceux-là les Rois de la Pouille & ceux d'Écosse. +«Le Roi d'Angleterre Henri, le premier depuis la conquête de Guillaume, +donna l'Évêché de Winchester à Guillaume Giffort, & l'investit sur le +champ des Domaines de l'Évêché contre les Canons du nouveau Concile. +Cet Henri transféra Rodolphe, Évêque de Londres, à l'Archevêché de +Cantorbéri, & il l'investit par le Bâton & par l'Anneau; &, selon +Westminster, il protesta constamment qu'il n'abdiqueroit point les +Investitures quand il lui en coûteroit son Diadème, & accompagna même +son serment de paroles menaçantes.» Loin d'ici ces gens peu versés dans +l'Histoire, ils ne comprennent point que les Investitures ne sont autre +chose que la collation des Évêchés; je n'en veux d'autre témoignage que +l'autorité du Parlement d'Angleterre, sous le Roi Edouard III. «Notre +Souverain Seigneur Roi & ses Successeurs, auront & conféreront dans le +cours de leur regne les Archevêchés & les dignités électives qui sont à +leur disposition, & dont leurs Prédécesseurs jouissoient avant qu'on eût +permis les élections.» Puisque les anciens Rois ont prescrit une forme +particulière d'élire, qui étoit de demander permission au Roi avant de +procéder, & d'en solliciter le consentement après l'élection, & non +autrement. Voilà en Angleterre le droit des Rois de conférer les +Évêchés, plus ancien que l'élection du Clergé, suivant le témoignage des +Historiens, qui prouvent l'usage des Investitures depuis sept cens ans, +c'est-à-dire, depuis Etelrede. Les premiers Rois les ont ensuite remises +au Clergé, sous deux conditions que la France avoit imposées, d'obtenir +l'agrément du Prince pour élire, & la confirmation après l'élection, +laquelle revint toute entière au Roi dans les siècles suivans. Les +Chapitres s'assemblent aujourd'hui pour la forme, & le Roi décide: Un +Évêché vaque, le Roi inscrit le nom du sujet qu'il désire dans les +Lettres qui permettent l'élection. Burhil, pour appuyer ce droit, +prétend, «que les Princes ne peuvent désigner les Ministres du Seigneur +qu'autant que les Loix du Royaume le souffrent.» Bilson, Évêque de +Winchester, qui discute cette matière avec soin, ne cesse point de +répéter: «Le droit divin n'a marqué aucune façon d'élire. Comme les +Princes sont les Chefs du Peuple, & qu'ils ont de droit divin & humain +la souveraine administration extérieure des choses sacrées & profanes, +il est naturel qu'ils disposent des offices ecclésiastiques, s'ils +daignent s'en charger.» Un autre passage continue: «On ne révoque point +en doute que les Princes, autres que les Empereurs, ont eu dès le +berceau de la Religion, la puissance souveraine dans les élections des +Évêques, qu'ils ont même prévenu les suffrages du Clergé & du Peuple des +Villes, en leur envoyant des sujets de leur propre mouvement.» + +Si ces monumens ne sont d'aucune force, que serviroit d'en amasser +d'autres? A Dieu ne plaise que j'embrasse le parti de ceux qui +prodiguent les noms de sacrilèges à tant de Princes fameux. Les uns ont +les premiers professé la Foi Chrétienne, & l'ont introduite dans leurs +États; les autres se sont courageusement opposés à l'ambition des Papes, +& quelques-uns ont commencé ou achevé la réforme de l'Église. Il s'est +trouvé parmi tous ces Princes des modèles de justice & d'érudition; +cependant, dira-t'on qu'en conférant les Prélatures de leur Royaume, ils +ont attenté au droit divin? + +Pourquoi séparer les Curés des Évêques? Seroit-ce à cause que ceux-là +habitent les lieux où il n'est pas nécessaire d'établir des Évêques? +S'ils ont cela de commun avec les simples Prêtres, qu'ils ne sont +au-dessus d'aucun Clergé, ils ont du moins avec les Évêques cette +prérogative, qu'ils ne sont soumis à aucun Pasteur; il est plus douteux, +s'il faut les ranger dans la Classe des Évêques, ou dans celle des +simples Prêtres. Outre que la Prêtrise est inséparable de l'Épiscopat, +ceux qui donnent l'Épiscopat, assignent en même tems le lieu ou la +Ville; en sorte, qu'il est aisé de procéder du fort au foible, & du tout +à la partie. Les Empereurs & les Rois se sont moins occupés des Curés, +ils ont mieux aimé se reposer de ce soin sur les Évêques, qu'ils +donnoient de leur propres mouvemens aux Églises, ou en faveur desquels +l'Église obtenoit leur agrément. + +Aussi les anciens Canons traitent-ils rarement de l'Élection des Curés; +ils s'en rapportoient absolument aux Évêques. On a cependant des +exemples de l'attention des Rois à remplir les plus petits Bénéfices +ecclésiastiques. Onufrius convient, que les Empereurs conféroient les +Évêchés & les moindres Bénéfices. On lit dans une Lettre du Pape Pélage, +que le très-clément Empereur avoit ordonné d'admettre certains Clercs de +Centumcelles, aujourd'hui Civita-Vechia, à la Prêtrise ou Diaconat, & au +Soudiaconat; à l'égard des Abbayes, elles étoient à la nomination des +Rois, & personne n'en doute. + +Les Actes publics de Flandres constatent ce droit, & les Princes de +Hollande, de Zélande, & de Westfrise sont des témoins irréprochables +que, dès la formation de leur État, ils dispersoient dans les Villes +& les Paroisses des sujets dignes & capables, à moins qu'un Seigneur +particulier n'en revendiquât le droit. Ce patronage universel a subsisté +jusqu'à la dernière guerre. Quoiqu'il ne soit pas ancien, il combat avec +force ceux qui ont osé soutenir, que le Peuple choisissoit ses Curés +jusqu'à ces derniers tems de trouble: on produirait aisément, s'il +étoit nécessaire, plusieurs Actes d'Investitures dont les Princes +récompensoient leurs Vassaux. Je ne comprends point pourquoi les +Investitures ne sont plus, je n'examine point pourquoi elles sont? S'il +est nécessaire qu'elles soient? Et comment elles sont? Les États qui ont +facilité la Réforme, n'ont point innové. Le Sénat nomme les Ministres +dans le Palatinat, & il veille sur les Églises au nom & sous la +protection de l'Électeur. + +Les Églises de la Réforme de Bâle n'ont, hors la Ville, aucun pouvoir +de choisir leur Pasteur. Elles reçoivent avec soumission celui que le +Magistrat leur destine, sans l'avoir jamais entendu. Au commencement de +la Réforme, plusieurs Pasteurs approuvèrent cette vocation, ce qui fit +dire à Musculus: «Qu'un Pasteur Chrétien n'hésite point sur sa vocation, +qu'il ne doute point qu'elle soit légitime, dès que le Prince ou le +Magistrat l'appelle à la prédication de l'Evangile.» La Réforme ne +dépouille point du droit divin les Souverains, & les États n'ont jamais +pensé autrement. + +Le Synode s'étant assemblé sans le consentement des États en 1586, le +Comte de Zeichester qui les gouvernoit, pour les engager à souscrire +à ses décisions, protesta le 16 Novembre, que ce consentement ne +préjudicieroit point à l'institution des Pasteurs. Les États les +reçurent le 9 décembre suivant, avec quelques modifications, dont l'une +est que les États, la Noblesse & les Magistrats des Villes & autres, +conserveroient le droit d'instituer & de destituer les Pasteurs & les +Maîtres d'École. + +Je passe aux objections principales. On reproche à des Rois, à des +Princes, d'avoir écouté davantage l'avarice & la faveur, soit; quel +rapport cela a-t-il avec la question? On n'a point vu que l'abus du +droit privât quelqu'un du droit; tout au plus un Sujet en sera déchu par +une sentence de son Supérieur: il est encore moins vraisemblable que, +sous prétexte d'en abuser, on en sera dépouillé; autrement personne +n'auroit un droit certain. D'ailleurs si les Souverains ont confié les +premières dignités à des sujets indignes, le nombre de bons sujets, dont +ils ont fait présent à l'Église, est au moins aussi considérable. Comme +si les Élections populaires n'avoient pas souvent attiré des séditions, +des meurtres, des combats, des incendies, & que le Clergé eût été plus +exempt de brigues & de factions: que l'on compare les inconvénients de +chaque espèce d'Élection, laquelle préféreroit-on? ou plutôt, laquelle +existeroit-elle? Genebrard le fléau des Princes, regarde comme des +monstres les Papes nommés par les Empereurs, tandis que l'Histoire les +représente comme bons ou médiocres, & qu'elle peint des couleurs les +plus noires ceux que le Clergé ou le Peuple ont placé sur la Chaire de +Saint Pierre. Le Magistrat politique n'est pas si aisé à corrompre, il +ne se livre pas aveuglement à d'injustes préjugés. De plus l'Ordination +réservée aux Pasteurs, & les Remontrances, qui sont le partage du +Peuple, adoucissent les maux, s'ils ne les étouffent pas, ce qui est +au-dessus des forces humaines. + +Restent quelques Canons, quelques Passages des Pères, qui semblent ne +pas être de cet avis. Le XXX. Canon apostolique parle des Magistrats, +non des Souverains; de même que le précédent roule sur la simonie, de +même celui-ci s'oppose à l'intrusion. Les termes le développent, il +interdit toute intrusion, il s'applique à ces Clercs, qui, au défaut +d'une Ordination légitime & d'un examen rigoureux de leurs moeurs & de +leur doctrine, protégés par les Magistrats, occupent & se maintiennent +dans les Églises par la force. Le Concile de Paris ne condamne point +l'Élection royale, mais l'Ordination. Il n'attaque point le pouvoir +absolu du Prince; mais il improuve ce qui se fait contre la volonté du +Métropolitain & des Évêques de la Province, que l'Ordination regarde. + +Le Roi Charibert, sous le regne duquel ce Concile fut assemblé, désigna +Pascentius à l'Évêché de Poitiers, les Évêques de la Province le +reçurent, & publièrent que la disposition contraire d'un autre Canon ne +le concernoit pas. En effet, ou ce Canon seroit dressé de concert, & +alors le Roi & ses Successeurs pouvoient le casser, surtout de l'avis de +leur Parlement (les Loix positives n'étant pas immuables,) ou ce Canon +passeroit le Souverain, & dès là il n'est point Loi, & il ne sçauroit +entreprendre sur l'autorité du Roi. Depuis que les Princes François se +réservèrent les Élections des Évêques, ils convoquèrent fréquemment +des Conciles; aucuns ne traitèrent ce droit d'usurpation; plusieurs +cependant les supplièrent d'employer tous leurs soins à l'institution +des Évêques; d'où je conclus que les Évêques de France n'ont découvert +dans ce droit rien d'étrange & de contraire aux Loix divines. + +Quoiqu'il ne soit pas d'un Protestant de s'appuyer sur le Concile second +de Nicée, qui a ordonné le culte des Images, néanmoins ses Canons +tiennent le même langage. On a relevé un expression aigre de Saint +Athanase, lâchée contre l'Empereur Constantius, qui le persécutoit; +est-il surprenant qu'il l'ait déchiré? Son discours est moins vrai, +qu'il n'étoit du siècle. Les Pères de ces siècles se sont émancipés à +des traits, qui ne soutiendroient pas aujourd'hui un examen sérieux. +Saint Athanase, peut-être trop échauffé, ne s'arme point du droit divin; +tout se termine à demander: «Où est le Canon qui dicte qu'il faut que +l'Évêque, qui doit être sacré, sorte du Palais Impérial.» Il prouve +seulement que le procédé de Constantius n'étoit pas conforme aux Canons, +& il avoit raison. + +L'autre espèce d'Élection fondée sur le Concile de Nicée, & infirmée +par Constantin, étoit alors en usage. S'il est de justes motifs, qui +permettent aux Princes de s'écarter quelquefois des Canons, il n'étoit +pas d'un Grand Empereur de les fouler aux pieds, pour étendre l'Hérésie +d'Arius. Cette sorte d'Élection étoit donc blâmable, qui, sans attendre +l'Ordination, souffroit que des Évêques s'emparassent des Églises, +(comme il est souvent arrivé,) car les Orthodoxes n'auroient point +ordonné d'Ariens, ou de fauteurs d'Ariens. Enfin aucun Pére de l'Église +n'a prétendu, que le droit divin défendoit aux Rois la nomination des +Pasteurs. Les Évêques qui souscrivirent à l'Élection de Theodose, & qui +déférèrent l'Élection à Valentinien, pensoient autrement. + +Je termine ici les exemples des États, qui ont embrassé la vraie +Religion. A l'égard des Princes infidèles, l'Église ne les importunera +point pour lui chercher des Pasteurs; seroit-il prudent d'espérer que +ses ennemis prendroient sa défense? «Quand elle se répondroit du succès +il seroit honteux & deshonnorant qu'elle fût jugée sur des choses +injustes, & non sur des choses saintes.» Ces Princes, au reste, en +révendiquant ce droit, se creuseroient un abîme plus profond. Que s'ils +avoient cependant résolu de ne souffrir de Pasteurs, ou d'Évêques, +que ceux qu'ils nommeraient, en laissant au moins à l'Église la +Confirmation, & l'Ordination aux Évêques; je ne crois pas qu'il soit +d'un Chrétien de rejetter des hommes capables, parce que leur Élection +seroit l'ouvrage des Infidèles. Dieu opère de bonnes oeuvres par le +ministère des méchans. Je ne blâmerai point les Églises de Thrace, de +Syrie, d'Égypte, qui reçoivent du Sultan leurs Patriarches & leurs +Évêques. Barlaam, Évêque de Cyr, dit, que cette soumission des Chrétiens +n'est pas nouvelle: «Chaque Évêque, dit-il, dépend de son Prince; +celui de Bulgarie est soumis au Roi de Bulgarie; celui de Tribal a son +Souverain; le Roi d'Arménie a dans ses États le Patriarche d'Antioche; +le Roi impie d'Égypte asservit Jérusalem & Alexandrie. Aucun d'eux n'est +admis sans l'approbation, le décret & le consentement de son Prince +séculier. Il faut accepter celui que le Prince veut, lors même que le +Clergé & le Peuple, à qui l'Élection appartient, n'applaudiroit point à +son choix»: comme s'il n'étoit pas plus avantageux de tenir de la main +d'un Prince infidèle un bon Évêque, agréable au Peuple, ordonné par les +Évêques, que d'essuyer par un refus la destruction des Églises. Esdras +ne refusa pas d'Artaxercès, Prince Payen, la commission de rétablir en +Judée le Culte divin. + +Au reste, je n'ai hazardé ces observations, que dans le dessein +d'exciter quelque Auteur à traiter plus au long la matière; mais +revenons à nos Princes Chrétiens, je suis bien aise d'avertir le Lecteur +que mon objet dans ce Chapitre est de développer ce qui est permis au +Souverain, & non de guider ses démarches, en reprenant les tems les plus +reculés, ou en se rapprochant des nôtres. La maniere d'élire n'a jamais +été invariable, soit que l'on compte les siècles, ou que l'on parcoure +les Histoires des différens États, soit que l'on considère les années, +ou qu'on se borne à la pratique de chaque Ville; de sorte, qu'il n'y +a rien encore de certain dans une matière que la Loi divine a laissé +incertaine. + +Quand une fois le droit sera constaté, que la dispute ne roulera que +sur la façon d'élire la plus avantageuse à l'Église, de bonnes raisons +soutiendront chaque parti. Saint Cyprien & ses Contemporains ne +connoissent que l'Élection du Peuple. Les Pères de Nicée n'adoptent +que les Élections des Évêques. Théodose, Valentinien, Charlemagne ne +soupçonnent aucun danger, en se reposant sur la volonté des Princes. +Pour nous, nous sommes sur le retour de l'Église; & après avoir +approfondi ces opinions différentes, il n'en est aucune, qui n'ait ses +inconvéniens; par conséquent, il seroit impossible de prescrire quelque +chose de certain. + +Si cependant on me pressoit, je serois volontiers de l'avis de +l'Empereur Justinien, avec la modification de ne point jetter les yeux +sur un sujet désagréable au Pape, & d'assurer au Magistrat politique le +pouvoir de casser une Élection, qui porteroit préjudice à l'Église ou à +la République. Les anciens Empereurs & les Rois de France l'ont souvent +exercé. De peur que le grand nombre de monumens ne me mène trop loin, +feuilletez les Histoires, les Conciles, les Décrets des Papes. J'en +extrairai peu de chose. Le Patriarche Sisemius étant décédé, la plupart +des Suffrages demandoient, que Proclus lui succédât au Siége de +Constantinople; les Empereurs cassèrent son Élection. + +L'Histoire des Papes rapporte que le Pape proclamé n'étoit point +installé, que le Diplôme de son Élection n'eut été envoyé à la Ville +Royale, c'est-à-dire, à Constantinople, selon l'ancien usage. J'ai parlé +plus haut des Empereurs François. Voici l'aveu du Pape aux Empereurs +Lothaire & Louis; il faut que la confirmation de l'Empereur précède +la consécration du Pape. Une Lettre de l'Empereur, écrite à un +Métropolitain, contient ces mots, «comme l'ancien usage le dicte.» Selon +un Passage de Platine, «il ne suffit pas au Pape d'avoir le Suffrage du +Clergé, à moins que l'Empereur n'approuve son Élection.» + +Il est arrivé quelquefois, que les Princes balançoient. Jean, Roi +d'Angleterre, déclara nulle l'Élection d'Etienne à l'Archevêché de +Cantorbery. C'est se tromper, que de confondre le droit du Magistrat +politique, & le consentement des Magistrats particuliers de chaque +Ville, qui concourent à l'Élection, selon les Loix, & les Canons avec +le Clergé & le Peuple; ils différent beaucoup. La volonté du Magistrat +politique est au-dessus de l'Élection, le consentement du Magistrat fait +partie de l'Élection. Ce droit est propre au Magistrat politique, +parce qu'il a le pouvoir absolu. Les Magistrats le tiennent de la Loi +positive, non en tant qu'ils sont Magistrats, mais en tant qu'ils sont +la portion de la Ville la plus distinguée. Le Suffrage du Magistrat est +pour la Ville qu'il habite; le pouvoir du Magistrat politique n'est +point borné aux Villes où il a sa Cour, comme Constantinople, Paris, +Londres; il enveloppe toutes les Villes de son Empire selon l'usage. + +L'Empereur de Constantinople l'étendoit à Rome, à Milan; le Roi de +France à Rouen, à Poitiers, à Tusculum, à Roarti; le Roi d'Angleterre à +Cambridge, à York; enfin le plus grand nombre peut l'emporter sur les +Magistrats. Le Magistrat politique n'est point contrebalance. Aussi +le Pape Calixte, tandis qu'il dépouilloit l'Empereur Henri des +Investitures, il lui permettoit d'assister aux Élections, & de protéger +la plus saine partie dans une sédition. L'Empereur déchu de son droit de +Souveraineté, fut réduit au rang des Magistrats ordinaires. Certainement +le Magistrat politique, qui permet aux autres d'élire, ne sçavoit +abdiquer le droit d'approuver ou d'infirmer. + +Son autorité va encore jusqu'à exiler, après l'Élection, l'Évêque de son +Diocèse. Dès que des gens peuvent s'arroger ce droit, il ne sçauroit +être démembré de la Magistrature politique. Salomon ôta à Abiatar le +souverain Pontificat. Belarmin confesse que les Empereurs ont plus d'une +fois déposé des Papes; la raison est sensible: le Souverain a le pouvoir +de bannir un Sujet d'une Ville ou d'une Province; il a nécessairement +celui de lui interdire les fonctions dans cette Ville & cette Province; +il a l'autorité sur le tout, il l'a donc sur la partie; ce n'est pas +seulement à titre de châtiment, mais à titre de caution. Par exemple, le +Peuple dans un tumulte, mettra son Évêque à sa tête, il n'a peut-être +aucune part à la sédition; si le Prince n'étoit pas le maître, l'édifice +d'un État écrouleroit bientôt; c'est une erreur de ne donner qu'à celui +qui élit, le droit de refuser. Le Souverain est toujours libre de le +faire par des Actes publics & particuliers, pour lesquels il ne choisit +point les personnes, soit par négociation, soit par conduction, comme +je l'ai prouvé dans le Chapitre de la Jurisdiction, & comme plusieurs +exemples le démontrent. Les Empereurs ont déposé plus de huit Papes, +tantôt au moyen de Conciles, & tantôt sans Conciles; cependant plusieurs +d'entr'eux étoient montés sur la Chaire de Saint Pierre par les +Suffrages du Clergé & du Peuple Romain. + + + +CHAPITRE XI. + +_Des Fonctions non absolument nécessaires dans l'Église._ + +Pour entretenir l'union de l'Église, il est indispensable de distinguer +les Points définis de droit divin, & ceux qui ne le sont pas, quoique la +discipline ou l'usage soient différens; elle n'est point censée divisée, +tant, qu'aucun des deux côtés n'a pas en sa faveur l'autorité du +précepte divin; c'est pourquoi je me suis appliqué à démontrer, que le +droit divin ne condamne point la forme d'élire, que plusieurs Princes & +Rois vertueux ont introduite; non que je les propose pour modèles, les +autres manières d'élire peuvent être plus utiles, plus conformes +aux moeurs des Nations, à la situation de quelques Églises, & plus +respectables par leur antiquité; mais en la proscrivant trop légèrement, +je serois en butte à ces Souverains, & à ces Églises chez qui elle se +pratique. + +Je suivrai pour les fonctions ecclésiastiques la même méthode que j'ai +suivie dans les Élections. Quelques Églises Réformées de ce siècle les +ont gardées, d'autres les ont rejettées; preuve nouvelle que le droit +divin n'a rien statué de positif sur cette matière, & que quelqu'opposé +que semble la discipline, elle ne doit point altérer l'union des +fidèles. Cette dissertation développera les droits du Magistrat +politique. C'est lui que regarde la nécessité d'exécuter les préceptes +divins. On est assez maître de choisir dans les autres choses. La +Discipline ecclésiastique suit presque la Police de la Ville, suivant la +réflexion d'un des plus grands Rois d'Angleterre. La principale question +que les Protestans ont coutume de traiter, est la Suprématie des +Évêques, & la fonction de ces Clercs, qui n'étant point Pasteurs, parce +qu'ils ne prêchent, ni n'administrent les Sacremens, sont néanmoins +assis au rang des Pasteurs, & reçoivent de quelques-uns le nom de +_Prêtres_. Je n'en parlerai qu'autant que le but de ce Traité le +permettra. + +Les Auteurs ont si souvent & si longuement manié ces questions, qu'il +seroit difficile d'y suppléer; entre autres, le fameux Beze, qui avoit à +défendre le Gouvernement de Genève, n'a rien épargné de favorable à ces +sortes de Desservans; il a rassemblé avec toute la sagacité possible +tous les monumens qui pouvoient faire contre les Évêques; tandis que +l'Évêque de Winchester, & Saravia, Sectateurs outrés de l'Église +Anglicane, ont soutenu avec vigueur le parti des Évêques contre ces +Prêtres. Je renvoye à leurs Ouvrages ceux qui voudroient approfondir +cette matière. Pour moi, qui n'ai en vue que de me resserrer, au lieu de +m'étendre, je me contenterai d'un petit nombre de définitions, qui +sont ou avouées des deux côtés, ou si évidentes, que les plus obstinés +n'oseroient les révoquer en doute. + +D'abord je parlerai des Évêques, & je prêterai à ce terme la +signification que les Conciles, soit universels, soit nationaux, & tous +les Pères lui ont consacrés; les titres n'étoient point différens sous +les Apôtres, quoique les fonctions fussent distinctes. «Les fonctions +des Apôtres & le Presbitère s'appellent ministère, inspection, parce que +c'est un usage assez ordinaire d'attacher à une espèce le nom du genre, +comme dans l'adoption, la connoissance & les autres termes du droit. +Ainsi le mot Évêque de sa nature signifie tout Inspecteur, tout Préposé. +S. Jerome l'appelle un Surveillant, les Septante un Gouverneur, ils +qualifioient ainsi leurs Magistrats: chez les Athéniens, le Préteur de +dehors; chez les Romains, Édiles Municipaux, & Ciceron se dit Évêque de +la Campanie.» + +Les Apôtres & les Hommes Apostoliques, selon l'usage des Hellénistes, +prodiguèrent le nom d'_Évêques_ à tous les Pasteurs de l'Église; +cependant il n'étoit pas moins propre à tous les Pasteurs du troupeau, +qu'à ceux qui, choisis d'entr'eux, sembloient veiller sur tous les +autres; on consume donc inutilement le tems, en voulant démontrer que le +mot _Évêque_ étoit commun à tous les Pasteurs, puisque sa signification +est encore plus étendue; c'est même battre l'air, que de s'efforcer +de prouver qu'il y a des fonctions communes a tous les Pasteurs, par +exemple, le ministère de la parole, l'administration des Sacremens, & +quelques autres: on ne considère point ici en quoi elles se rapprochent, +mais le rang qui les distingue. D'autres enfin poussent le fanatisme +jusqu'à implorer le témoignage des Pères pour avancer que les Évêques +n'ont rien au-dessus des simples Prêtres; tous les Évêques sont d'un +mérite égal; comme si on disoit, tous les Sénateurs Romains étoient +égaux aux Consuls, parce que les deux Consuls avoient la même dignité; +réfuter de telles absurdités, ce seroit indigner un Lecteur. + +I° L'Épiscopat, c'est-à-dire, la Prééminence d'un Pasteur, n'est +point contraire au droit divin. Celui qui ne souscrira point à cette +proposition, ou plutôt qui osera taxer de folie & d'impiété l'ancienne +Église, doit sans doute établir son sentiment, le passage qui +favoriseroit son opinion, est celui-ci de Saint Mathieu: «Quiconque +voudra être grand parmi vous, soit votre Serviteur»; ou cet autre de S. +Marc: «Quiconque voudra être le premier, soit votre Serviteur.» Il ne +bannit point les rangs, ni la prééminence d'entre les Pasteurs; il leur +annonce seulement, «qu'ils exercent un ministère, non un pouvoir»; +témoin ce qui précède: «les Princes, des Nations dominent, & les Grands +ont la puissance; vous n'êtes pas de même vous.» Il seroit plus naturel +d'interpréter, par ces mots l'éminence & la suprématie: ce que S. +Mathieu & S. Marc viennent de dire, est rendu dans Saint Luc par +«celui qui est le plus grand entre vous, & qui vous conduit, est votre +conducteur»: ajoutez à cela que J. C. dit que le Fils de l'Homme n'est +pas venu pour être servi, mais pour servir; ce précepte du ministère +n'empêche pourtant point, que celui-là soit plus grand que ceux qu'il +sert. + +«Vous m'appellez,» poursuit-il, «Maître & Seigneur, & vous avez raison, +car je le suis: Si donc je vous ai lavé les pieds, moi qui suis votre +Seigneur & Maître, vous devez vous les laver les uns aux autres.» +Comment J. C. auroit-il improuvé la distinction des fonctions +ecclésiastiques, lui qui établit septante Évangélistes du second ordre, +& «d'un degré inférieur», comme parle S. Jerome; ou «au-dessous de la +dignité des Apôtres», comme l'annonce Calvin. J. C. montant au Ciel, +laissa aux hommes des Apôtres, des Évangélistes, des Prophètes, des +Pasteurs, des Docteurs, dont les fonctions & les rangs étoient définis. +Les Apôtres eurent la première place dans l'Église, les Prophètes eurent +la seconde, & les Docteurs ensuite. L'ordre des Diacres, institué par +les Apôtres, confirme que J. C. n'avoit point ordonné l'égalité des +fonctions ecclésiastiques. + +Voilà ma première proposition d'une vérité reconnue, & reçue de +Zanchius, de Thémistius, d'Hammingius, de Calvin, de Melancton, de +Bucer, de Béze même qui est obligé d'avouer qu'on ne peut, ni qu'on ne +doit blâmer le choix de tout un Clergé pour placer un Prêtre à sa tête. + +2°. Ma seconde maxime est que l'Épiscopat est répandu dans toute +l'Église; témoins les Conciles universels dont les gens vertueux +respectent l'autorité; témoins les Conciles nationaux & provinciaux, qui +portent les signes certains de la préséance Épiscopale; témoins tous les +Pères sans exception, & dont celui qui donne le moins à l'Épiscopat, est +Saint Jérôme qui ne fut point Évêque, mais Prêtre; son suffrage est +d'un grand poids. On a décerné par tout l'univers, qu'un Prêtre pris +de «chaque Clergé auroit la première place, & veilleroit sur chaque +Église»; les hérétiques attestent cette coutume générale; ceux même qui +en ont attaqué les Dogmes, ont conservé cet usage. Voici le langage que +tient l'Auteur, des Homélies sur S. Mathieu: «Pourquoi ces choses? parce +qu'elles viennent de J. C.» Les hérésies, malgré leur séparation, ont +des Églises, des Écritures, des Évêques, des Ordres, des Ministres, des +Clercs, le Baptême, l'Eucharistie & les autres Dogmes. Toute l'Église +a condamné l'hérésie d'Aërius, qui prêchoit qu'il n'y avoit aucune +différence entre l'Évêque & le Prêtre. Quelqu'un ayant écrit à Saint +Jérôme que l'Évêque & le Prêtre étoient égaux, il lui répondit «qu'il +n'étoit pas instruit, & que c'étoit faire naufrage au port.» Zanchius +reconnoît aussi sur ce point le consentement de toute l'Église. + +3°. L'Épiscopat a commencé aux Apôtres; il suffit de feuilleter les +catalogues des Évêques dans Saint Irènée, Eusèbe, Socrate, Théodoret & +les autres qui remontent au siècle des Apôtres. Ce seroit être opiniâtre +& imprudent que de ne pas croire tant d'Auteurs si unis dans un fait +historique, comme si on doutoit, malgré toutes les Histoires Romaines, +que le Consulat de Rome dût sa naissance à l'exil des Tarquins. Je +reviens à S. Jérôme, il rapporte que les Prêtres d'Alexandrie, depuis S. +Marc l'Évangéliste, ont placé sur ce Siége un d'entre eux. + +Saint Marc décéda la huitième année de Néron. Son Successeur du vivant +de l'Apôtre S. Jean fut Anianus, ensuite Abilius, & après celui-ci +Cerdon. S. Jean vivoit encore lorsque Simon occupoit le Siége de +Jérusalem après l'Apôtre S. Jacques. Linus, Anaclet, Clément succédèrent +à Rome aux Apôtres Saint Pierre & Saint Paul; Evodius & Saint Ignace +remplissoient le Siége d'Antioche: cette antiquité est respectable. +Saint Ignace qui étoit contemporain des Apôtres, Justin Martyr, & Saint +Irenée qui l'ont immédiatement suivis, en rendent des témoignages +incontestables; il est inutile de les rapporter. Saint Cyprien dit, «que +depuis long-tems on a établi des Évêques dans toutes les Provinces & +dans toutes les Villes.» + +4°. Le droit divin a approuvé l'Épiscopat, ou selon Bucer, il a paru au +S. Esprit qu'un d'entre les Prêtres devoit être particulièrement chargé +du soin de l'Église. L'Apocalypse le confirme: J. C. enjoint à Saint +Paul d'écrire aux sept Anges des Églises d'Asie: c'est ne pas entendre +le sens de l'Écriture que d'expliquer par le terme d'_Ange_ chacune de +ces Églises. Ces Chandeliers, dit J. C. sont les Églises, & les Étoiles +sont les Anges des sept Églises. Jusqu'où n'entraîne point le goût de la +contradiction, quand on confond ce que le Saint-Esprit a si clairement +distingué! Il est vrai que tout Pasteur peut mériter le nom d'Ange; +mais aussi il est évident qu'en cette occasion il étoit adressé à un de +chaque Église. + +Conclueroit-on de-là qu'il n'y a qu'un Prêtre dans une Ville? je ne +l'imagine pas. Du tems de S. Paul, plusieurs Prêtres administroient +l'Église d'Éphèse; pourquoi donc adresser les Lettres à un de chaque +Église, si aucun n'avoit une fonction singulière & éminente? On loue +sous le nom d'Ange, le Préposé de l'Église, selon Saint Augustin. Les +Anges président aux Églises, suivant Saint Jérôme. Veut-on des modernes? +voici Bullinger: «L'Épître céleste est adressée à l'Ange de l'Église de +Smyrne, c'est-à-dire à son Pasteur. L'Histoire nous apprend que l'Ange +ou l'Évêque de Smyrne étoit alors S. Polycarpe, placé sur ce Siége de +la main des Apôtres, sacré Évêque par Saint Jean, & mort après +quatre-vingt-six ans de travaux.» La réflexion de Bullinger sur S. +Polycarpe est vraie; S. Irenée la confirme. «S. Polycarpe tient +non-seulement des Apôtres sa Doctrine, mais il a conversé avec des +fidèles qui avoient vu J. C. mais il a été choisi par les Apôtres Évêque +de Smyrne en Asie, où je l'ai vu dans ma jeunesse: Tertullien marque, la +tradition de Smyrne est que Saint Jean lui a donné Saint Polycarpe +pour Évêque; & ailleurs nous avons des Églises Filles de Saint Jean, & +quoique Marcion ait rejetté son Apocalypse, on commencera toujours à +lui la liste des Évêques. Marlorat croit que Saint Jean fonda l'Église +d'Éphèse, à cause de sa célébrité; il ne parle point au Peuple, mais +au Chef du Clergé, c'est-à-dire à l'Évêque.» L'autorité de Beze ou de +Rainold sera peut-être mieux reçue; la vérité leur a arraché cet aveu. +Beze remarque, à l'Ange, ou au Président, «qu'il étoit nécessaire +d'avertir sur-tout de ces choses, pour qu'il en fît part à ses Collègues +& à toute l'Église; & Rainold, quoique le Clergé d'Éphèse ait beaucoup +de Prêtres & de Pasteurs, cependant ils étoient présidés par un seul, +que le Sauveur nomme l'Ange de l'Église, & auquel il écrit ce que les +autres dévoient apprendre par sa bouche.» + +En effet, si Dion Prusaeus a eu raison de traiter les Princes de _Génies +de Leurs États_, si l'Écriture les honore du nom d'_Anges_: ce nom ne +convient-il pas, par un droit éminent, au Prince des Prêtres? J. C. +écrivant aux Évêques, comme les premiers du Clergé, a certainement +approuvé leur prééminence; les anciens manuscrits Grecs du Nouveau +Testament portent ces mots à la fin: «On écrit de Rome à Timothée, le +premier Évêque d'Éphèse, lorsque Saint Paul parut pour la seconde fois +devant l'Empereur Néron.» On ne sçauroit ici entendre un simple Prêtre +par le mot d'Évêque, non-seulement parce que les Églises ne comptoient +pas leurs successions par les Prêtres, mais encore parce qu'avant +Timothée l'Église d'Éphèse avoit des Prêtres. Ces mêmes manuscrits, dans +la Lettre à Titus, laissent lire, de la Ville de Nicopolis on écrit à +Titus, premier Évêque de Crète. L'Auteur, vulgairement appellé Ambroise, +ne donne pas d'autre titre à Timothée; voici ses paroles: «L'Apôtre +dit qu'il a consacré Évêque le Prêtre Timothée; parce que les premiers +Prêtres se nommoient Évêques; en sorte qu'à la mort de l'Évêque le Doyen +succédoit; mais, étant arrivé que les plus anciens Prêtres se trouvoient +indignes de cette place le Concile changea l'usage, & ordonna qu'on +feroit attention au mérite & non à l'ancienneté, de peur que les Prêtres +indignes n'occupassent le Siège Episcopal, & ne devinssent le scandale +de l'Église.» + +Cet Auteur reconnoït que l'Apôtre fixoit un rang entre les Prêtres. Les +anciens monumens militent contre les Sçavans qui infèrent de ce passage +une Présidence circulaire: le discours de S. Ambroise ne la favorise +pas. Les Évêques s'éloignant, c'est-à-dire, mourant ou abdiquant les +Prêtres, qui tournoient étoient toute autre chose, & n'avoient aucun +rapport avec la prééminence inséparable du Grand Prêtre & des autres +Évêques de son rang. Ambroise insinue que dans l'institution d'un Évêque +on examinoit l'ordre du Tableau, ou plutôt l'ancienneté des fonctions; +quoiqu'aucun ancien n'ait embrassé cette opinion, elle n'est pas hors de +vraisemblance, en l'adoptant à quelques Églises particulières. + +Les Constitutions de Justinien portent que les Archimandrites des Moines +furent au commencement élus selon l'ordre. S. Jerome, sur la pratique +de l'Église d'Alexandrie, empêche qu'on ne pense ainsi de toutes les +Églises; il dit sur Timothée: «Il instruisit Timothée, déjà Évêque, +comment il devoit gouverner son Église. Sur Tite: l'Apôtre consacra +Tite Apôtre, & l'avertit de veiller à son Église. Epiphane, Eusèbe, +S. Chrysostome, Oecumenius, Théodoret, Théophylaste, Primasius y sont +conformes. Le Concile Oecuménique de Calcédoine, s'énonce de la sorte +dans l'Action onzième. On a ordonné à Éphèse vingt-sept Évêques depuis +Saint Timothée jusqu'à présent». + +L'antiquité n'auroit point prévu le système de quelques-uns qui avancent +avec hardiesse, que les Évangélistes n'ont pu être Évêques; tandis +qu'ils parcouraient les Provinces ils étoient Évangélistes; mais dès +qu'ils se fixoient dans des Villes, où ils trouvoient une moisson +abondante, y étant sans doute à la tête du Clergé, ils y remplissoient +les fonctions d'Évêques: aussi l'antiquité a-t'elle judicieusement pensé +que les Apôtres ont été Évêques des Villes, dans lesquelles ils ont fait +un plus long séjour, ou pour parler plus correctement dans lesquelles +ils ont siégé. S. Luc se sert de cette expression significative, pour +marquer le tems que S. Paul demeura chez les Corinthiens. + +On lit encore que les Apôtres ont fait Évêques d'autres fidèles que +Tite & Timothée. S. Ignace écrivant à la Ville d'Antioche, dit, parlant +d'Evodius: «Il est le premier que les Apôtres ayent élevé aux fonctions, +que nous remplissons.» Il est inutile d'expliquer ces fonctions de S. +Ignace, puisque partout il distingue l'Évêque des Prêtres, & qu'il le +leur prépose: «Il les avertit ailleurs de ne rien agiter sans l'Évêque, +& d'obéir à l'ordre des Prêtres»; il dit encore, «pour que l'ordre des +Prêtres soit digne de Dieu, il faut qu'il soit aussi intimement lié à +son Évêque que les cordes le sont à la Guitarre:» il demande dans +un autre endroit, «Qu'est-ce qu'un Évêque? si ce n'est celui qui a +l'autorité & le pouvoir absolu; il est le maître de tout, autant que le +peut être un homme qui se modèle sur les Vertus de J. C. Quel est l'ordre +des Prêtres? c'est un Conseil sacré, qui consulte & qui siége avec +l'Évêque»; & il écrit à ceux d'Antioche: «Prêtres, paissez le troupeau +qui vous est confié, afin que Dieu fasse voir que vous devez gouverner.» +Ce S. Ignace étoit le même qui vit J. C. en chair, qui vécut avec les +Apôtres, & fut Évêque d'Antioche après Evodius. + +Mais avant que les Évêques eussent singulièrement obtenu ce nom, quel +autre donnoit-on à cette Prééminence si ancienne & approuvée de Jesus +Christ, & que Saint Jerome se persuade s'être introduite dans la +huitième année de Néron? Les anciens Pères font entendre qu'on les +appelloit _Apôtres_. On voit des traces obscures de cette opinion chez +Saint Cyprien & chez les Auteurs de son siècle. Quand Saint Paul avance, +qu'il n'est pas au-dessous des _Grands Apôtres_, on présume qu'il y +avoit des Apôtres d'un degré inférieur. Théodoret interprète ainsi +le Passage où Saint Paul nomme Epaphroditus _Apôtre_ de la Ville +de Philippe. Mais plus vraisemblablement, ce titre vient des Juifs +Hellénistes, car les Dixmeurs & les Collecteurs avoient le nom +d'_Apôtres_ chez les Hébreux Hellénistes. + +La Constitution d'Arcadius & d'Honorius le prend dans cette +signification, lorsqu'elle rappelle, que leur devoir étoit de remettre +au Grand Prêtre les sommes levées dans chaque Synagogue. Saint Paul, +en ajoutant au nom d'_Apôtre_, le terme de _Ministre de mes affaires_, +déclare, que les Habitans de Philippe lui avoient envoyé Epaphroditus +avec de l'argent; & dans un autre endroit, il nomme Apôtres des Églises, +les fidèles qui accompagnoient Tite. Suivant l'Apocalypse, on disoit +plus anciennement Ange, & ensuite on a dit _Évêque_. Il y a apparence, +que l'usage a eu beaucoup de part à ces dénominations. Ces Lettres +étoient écrites en stile vulgaire, elles expliquoient l'emblème des +étoiles par le nom d'_Anges_; cependant il paroit que le terme de +Président étoit plus simple. Justin Martyr, dans sa seconde Apologie, +donne ce titre à l'Évêque. + +Quel seroit le modèle, sur lequel l'Église a fondé l'éminence de son +Épiscopat? On sçait que les Prêtres des Gentils avoient des rangs. +C'étoit l'usage des Grecs; & l'ancienne discipline des Druides, copiée +sur celle des Grecs, en est un témoignage non suspect: «Les Druides ont +un Chef,» dit César, «qui a la souveraine autorité.» Thucydide nous +apprend quelle préséance avoient dans les choses sacrées les Villes +Métropoles. Il dit en parlant des habitans de Corcyre, Colonie des +Corinthiens: «Ils ne leur rendoient point des honneurs ordinaires dans +les Assemblées générales; & ils ne permettoient point qu'un Corinthien +présidât aux Sacrifices, comme le souffroient les autres Colonies.» Un +ancien Scoliaste sur ce Passage remarque: «Que la coutume étoit de tirer +le Grand Prêtre de la Ville Métropole.» Strabon décore du titre de Grand +un Prêtre des Cattes; & Marcellinus, un Prêtre des Bourguignons. + +Dieu, Auteur de la République des Juifs, approuva cet usage, en mettant +à la tête des Prêtres un d'entr'eux avec la souveraine autorité, +quoiqu'il fût en plusieurs occasions la figure de Jesus-Christ. Ce point +ne fut pas cependant l'unique objet du Pontificat; car la dignité du +Sacerdoce ne contribua pas moins au bon ordre, que la Puissance Royale, +qui a en quelque sorte résidé en Jesus Christ. Je croirois le modèle +suffisant, si je n'étois convaincu, que le Gouvernement de l'Église, +n'est pas tant formé sur celui du Temple de Jérusalem, que sur celui des +Synagogues. + +Elles étoient dispersées sans aucun pouvoir, de même l'Église de Jesus +Christ n'en a point. Par tout où les Apôtres abordoient, ils voyoient +des Synagogues bien réglées, depuis la transmigration de Babylone, & +lorsque les Juifs, qui les composoient, recevoient l'Evangile qui leur +étoit prêché par préférence, on ne touchoit point à une discipline, +que plusieurs siècles avoient respectée, & à laquelle les Gentils se +soumetoient volontiers. Or il est évident qu'il y avoit un Chef qui +présidoit à chaque Synagogue. Le mot Grec le rend par la Prince de la +Synagogue, ou le Prince tout court; il est souvent dans l'Evangile & +dans les Actes des Apôtres, en sorte que par tout il désigne un Prince +de la Synagogue. L'article XIII. des Actes étend sa signification, il +comprend & celui qui, chez les Hébreux étoit _Prince de la Synagogue_, +& ceux qui s'appelloient _Pasteurs_, mot venu du Syriaque. Aussi les +Maîtres Hébreux établissent un Prince dans chaque Synagogue, lequel +répond à l'Évêque, & ensuite des _Pasteurs_, dont l'Église Chrétienne a +perpétué le nom & les fonctions. C'étoit la même chose que les Aumoniers +qui ont du rapport avec les Diacres. Les Pasteurs, confondus dans ce +passage avec le Chef de la Synagogue, s'y nomment _Princes des Prêtres_. + +Souvent le Grand Prêtre, & les plus anciens Prêtres ont dans le Nouveau +Testament le titre de _Princes des Prêtres_. Jérémie les appelle _les +Anciens des Prêtres_. Le nom d'_Archisynagogue_ est répété dans le Code +de Théodose pour les distinguer des _Pères de la Synagogue_, que les +autres Loix nomment _Majeurs_ ou _Anciens_. Justinien dans une Novelle +qualifie ces _Archisynagogues_ d'_Archipherekites_, & les distingue des +_Prêtres_ des Juifs. _Archipherekites_ est un mot Syro-Grec. Le Texte +Hébreu s'en sert d'un autre. Saint Luc Act. VIII. 32. l'entend +des Pasteurs, parce que ce mot Grec a le son du mot Hébreu. Un +Archipherekites est celui que Constantius dit être _Président de la +Loi_: comme Philon parle de l'Évêque des Esséniens. Ces Archipherekites +avoient au-dessus d'eux des _Primats_, qui gouvernoient dans l'une & +l'autre Palestines, & c'en étoit d'autres dans les autres Provinces, +comme on le voit dans les Constitutions des Empereurs. Cette courte +Dissertation suffit pour éclaircir l'origine des Évêques. + +L'Histoire de tous les siècles annonce les avantages que l'Église a tiré +de l'Épiscopat; témoin Saint Jerome, l'homme de l'antiquité le moins +aveugle sur le chapitre des Évêques: «On a décerné dans tout l'Univers, +que pour prévenir les désordres & les Schismes, on placeroit un d'entre +les Prêtres à la tête des Clergés; il dit ailleurs: Le bien de l'Église +réside dans la dignité du Souverain Prêtre, c'est-à-dire, de l'Évêque; +si les fidèles d'un avis unanime ne lui assurent point un pouvoir +particulier, l'Église essuyera autant de Schismes qu'elle aura de +Prêtres.» Saint Cyprien ne se lasse point de le répéter. + +«Quelle a été, & quelle est la source des divisions & des hérésies? +Nulle autre que le mépris, que quelques brouillions font de l'Évêque, +qui est un, & à la tête de l'Église. Pourquoi, continue-t-il dans un +autre endroit, chercher ailleurs l'origine des hérésies, & des troubles, +qui ont déchiré l'Église? Elle naît de l'obéissance qu'on refuse au +Prêtre du Seigneur, du défaut d'Évêques dans l'Église, & de Juges à la +place de Jesus Christ.» L'élévation d'un ne préservoit pas seulement +chaque Clergé de Schisme, mais, selon Saint Cyprien, toute l'Église +étoit liée étroitement par l'union de ces Prêtres; car le commerce +qu'entretenoient entr'eux ces Évêques, maintenoit partout la concorde, & +cela par leur prééminence. + +S'il est des maximes qui assurent la supériorité des Évêques, il en est +d'autres, qui, sans combattre les premières, établissent l'égalité des +Pasteurs. 1°. La dignité épiscopale n'est pas de précepte divin; cette +proposition est d'autant plus certaine, que le contraire n'est pas +démontré. Jesus Christ ne l'a ordonnée nulle part, il y souscrit à la +vérité dans l'Apocalypse; mais ce consentement n'est point un précepte. +L'Épiscopat est d'Institution Apostolique, parce que les Apôtres ont +ordonné, ou approuvé plusieurs Évêques; mais on ne lit point qu'ils +ayent enjoint, qu'il y eût de tels Évêques dans chaque Église: cette +distinction résout la question née entre Saint Jerome & Aerius. Saint +Jerome soutient, «que les Évêques sont au-dessus des Prêtres, plutôt +par coutume, que par l'ordre du Seigneur». Aussi Saint Augustin +prétend-t-il: «Que l'Évêque a, par honneur, une place distinguée, que +l'usage ancien de l'Église lui a assignée». Les Pères en convenant de +cette coutume, ne rejettent point l'Institution Apostolique. Saint +Augustin au contraire assure, que ce qui se pratique dans l'Église, sans +avoir été établi par les Conciles, & qui cependant a toujours été suivi, +est censé avec raison venir de l'autorité des Apôtres. + +Au reste, l'Institution Apostolique n'est pas un précepte divin. On +règle plusieurs points avec la liberté d'innover. L'Église sous les +Apôtres avoit décerné, que le Peuple répondroit _Amen_ à haute voix, & +que celui qui enseigne auroit la tête découverte, ces pratiques sont +éteintes en plusieurs endroits. De plus, les Apôtres instituèrent un si +petit nombre d'Évêques, que plusieurs Villes n'en eurent point. Epiphane +l'avoue: «Il falloit des Prêtres & des Diacres, leurs fonctions +suffisoient au gouvernement des ames; & à la discipline ecclésiastiques +s'il ne se trouvoit point de Clerc digne de l'Épiscopat, la Ville en +étoit privée; si elle en demandoit, & qu'elle en fournit de capable, +on l'établissoit. Les autres Églises, suivant Saint Jerome, étoient +administrées par le Clergé.» + +On n'avoit point universellement résolu, qu'il y auroit un Évêque dans +chaque Ville; on l'a déjà fait voir dans le siècle des Apôtres. Depuis +cela on a placé plusieurs Évêques dans une seule Ville, à l'imitation +des Juifs qui avoient autant de Chefs que de Synagogues. Or il y avoit +souvent plusieurs Synagogues dans la même Ville, ou comme parle Philon, +plusieurs lieux destinés à la prière; ce qui a fait dire au Satirique: +«Dans quelle Synagogue vous chercher?» Par exemple, à Jérusalem, on +voyoit la Synagogue des Libertins, celle des Cyrenéens, celle des +Alexandrins. Les Corinthiens vers ce même tems avoient deux Chefs de +Synagogue, Crispus & Sosthenes. Epiphane dit: «Que la Ville d'Alexandrie +fut la première, qui se détermina à n'obéir qu'à un seul Évêque.» +Autrefois Alexandrie n'eut point deux Évêques comme les autres Villes. +Le Canon VIII. de Nicée définit, qu'il n'y ait point deux Évêques dans +une Ville. Les circonstances ont quelquefois fait éluder l'exécution +de ce Canon. Il conservoit la Dignité Épiscopale aux Évêques, qui +abandonnoient la Secte des Cathares, & qui rentroient dans le sein de +l'Église. + +Le Concile d'Éphèse, après l'Élection de Théodore, accorde à Eustache +l'honneur de l'Épiscopat; du moins cela paroît par une Lettre écrite +au Concile de Pamphilie. Dans le Colloque, tenu devant Marcellinus, les +Catholiques offrirent cette prérogative aux Donatistes, s'ils rentroient +dans la Communion: «chacun de nous peut céder la place éminente, que +nous donnons ordinairement à l'Évêque étranger.» Valerius Évêque +d'Hippone, s'associa Saint Augustin, & quoique ce dernier ait rejetté +cette action, sur ce qu'il ignoroit la défense des Canons, on peut +présumer, qu'elle n'étoit point insolite, encore moins opposée aux +préceptes divins. + +De plus, les Chaires Episcopales, vaquoient des mois & des années +entieres. Le Clergé, dit Saint Jerome, en avoit alors le Gouvernement. +Les Prêtres, ajoute Saint Ignace, paissoient le Troupeau; combien de +Lettres Saint Cyprien n'adressa-t-il pas au Clergé de Rome? Combien +de Réponses n'en reçut-il pas sur les Affaires de l'Église les plus +importantes? Tous les anciens Pères protestent, que hors l'Ordination, +il n'est aucune fonction propre à l'Évêque, qu'un Prêtre ne puisse +remplir. S. Chrysostome raisonne de la sorte sur ces deux grades; ils +différent peu. «Les Prêtres ont le pouvoir d'enseigner, & les premières +places. Les Évêques n'ont de particulier que l'Ordination, ou +l'Imposition des mains. Par cette fonction seule, ils paroissent être +au-dessus des Prêtres.» Saint Jérôme pense de même. «Que fait l'Évêque, +excepté l'Ordination, que le Prêtre ne puisse faire?» Quoique le +sentiment des Pères interdise aux Prêtres l'Ordination, & que nombre de +Conciles universels ou particuliers l'ayent ainsi statué, rien n'empêche +de croire que les Prêtres peuvent ordonner sans appeller l'Évêque. En +effet, le IV. Concile de Carthage insinue, que les Prêtres concouroient +quelquefois à l'Ordination: «Au moment que l'Évêque benit le Prêtre, & +qu'il lui impose les mains sur sa tête, que tous les Prêtres assistans +ayent aussi leurs mains sur la tête auprès de celles de l'Évêque.» Je +n'oserois m'autoriser d'un passage de Paulin sur cette imposition des +mains des Prêtres, je sçais que Saint Jerome, Saint Ambroise & les +autres Pères, ainsi que Calvin, le Chef de la Réforme, n'entendent pas +là le Presbitérat, mais la fonction à laquelle Timothee fut élevé. Aussi +un homme qui aura étudié les Conciles & les Pères, n'ignorera pas, que +le Presbitérat est un nom d'Office comme l'Épiscopat & le Diaconat; & +S. Paul ayant imposé les mains à Timothée, il n'étoit ni nécessaire ni +décent, que les Prêtres s'unissent pour l'associer à l'Apostolat, & +le combler de toutes les vertus. Mais comment refuser aux Prêtres +l'Ordination dans les endroits où il n'y a point d'Évêque? puisqu'entre +les Scholastiques, l'Auxerrois en convient, car les reglemens, qui +ont pour but le bon ordre, ont leur exception. «Un ancien Concile de +Carthage permettoit aux Prêtres de réconcilier les Pénitens en cas de +nécessité, & ailleurs d'imposer les mains aux Baptisés.» De plus comme +nous l'avons déjà remarqué, placera-t-on avec les Évêques ou avec les +simples Prêtres, ceux qui n'ont point de Prêtres au-dessous d'eux, ni +d'Évêques au-dessus? Saint Ambroise dit de Timothée, il étoit +Évêque, parce qu'il n'avoit personne au-dessus de lui. La forme d'un +Gouvernement a beaucoup de rapport à cette question. Le Sénat sans Roi +a une autorité qu'il n'exerce pas sous un Roi, attendu qu'un Sénat sans +Roi est presque Roi. + +Ce siècle vit plusieurs Villes se passer d'Évêques pour quelques années, +& ce sur des motifs indispensables. Beze paroit regarder ces motifs +comme passagers, & déclare, qu'il n'est pas de ceux qui croyent, qu'il +ne faudroit pas rappeller l'ancienne discipline si les abus en étoient +écartés. On peut regarder comme le premier de ces motifs la disette de +sujets dignes de cet auguste ministère; car si l'Église dès son berceau +jugea à propos de ne point pourvoir d'Évêques nombre de Villes, comme +le dit Saint Epiphane, pourquoi, ayant à peine dissipé les ténèbres +épaisses, que l'ignorance avoit répandues, n'auroit-elle pas suivi la +même route, surtout dans les endroits où l'on ne voyoit plus de ces +anciens Évêques qui maintenoient la vérité révélée? + +2°. Le relâchement de l'Ordre Episcopal devint un second motif. +L'Historien Socrate se plaignoit autrefois, que quelques Évêques ses +contemporains avilissoient le Sacerdoce & avoient perdu toute leur +autorité. Hierax se plaignoit dans Isidore de Peluse, que la douceur & +la modestie s'étoient tournées en tyrannie. Saint Grégoire de Nazianze +condamne ouvertement l'ambition des Évêques, & il veut qu'on interrompe +dans des Villes la succession des Évêques, si on n'y abolit pas +l'Épiscopat: «Plût à Dieu que la vertu seule donnât la préséance, les +honneurs & l'autorité»; le Concile d'Éphèse craint, «que la fumée de la +dignité mondaine ne serve à la décoration du Sacrifice.» Les Conciles +d'Afrique y sont conformes. + +Cependant l'ambition du Clergé n'avoit pas jetté d'aussi profondes +racines depuis les Apôtres jusqu'à ces siècles, que depuis ces siècles +jusqu'au tems de nos Pères; en sorte qu'on pût desespérer de guérir cette +maladie, si l'on ne coupoit les membres cangrénés. Je n'abrogerois pas +de bons usages, parce qu'on en abuse; mais il ne seroit pas nouveau d'en +suspendre l'exécution quand l'abus est insensiblement devenu l'usage. +Le serpent d'airain auroit pu subsister, sans devenir l'objet de la +superstition; néanmoins Ezéchias qui vit le penchant du Peuple, le +fit mettre en poudre pour soustraire aux yeux des Juifs un sujet de +superstition. + +Les Évêques avoient terni l'éclat & affoibli la vénération, que les +fidèles portoient à la Dignité Épiscopale; le nom seul leur étoit +odieux; n'est-il pas des occasions, où il faut se prêter aux préjugés? +Témoins les Romains, qui dégoûtés des Tarquins, jugèrent de ne souffrir +à Rome aucun Roi. + +En troisième lieu dans les tems de trouble, sous le nom de Juges de +la Loi, ils devoient non seulement étouffer les secrets mouvemens +de l'ambition, mais encore en dissiper jusqu'aux moindres soupçons. +Quoiqu'on y ait remédié, en éteignant l'Épiscopat, on n'a pu échapper à +la calomnie. Que n'auroit-on point inventé, si l'espoir d'un rang plus +élevé, eût concouru au changement de Doctrine? + +Une raison particulière a fait que la Réforme s'est abstenu de +l'Épiscopat. Dieu suscita de Grands Hommes, d'un génie vaste, d'une +érudition profonde, également accrédités chez eux & chez les Nations +voisines. Ils étoient en petit nombre, mais capables de faire face à +tout: leur réputation suppléa aisément à ce qui leur manquoit du côté de +l'Épiscopat. Il faut reconnoitre avec Zanchius, que ceux-là furent +plus Évêques, quoiqu'ils n'en eussent pas le nom, que ceux dont ils +foudroyoient l'Épiscopat. + +Je rappelle ce que j'ai avancé quelque part, que la discipline +ecclésiastique s'est modelée sur la Police civile. Dans l'Empire Romain +les Évêques étoient à l'instar des Commandans, les Métropolitains +ressembloient aux Gouverneurs des Provinces, & les Exarques Patriarches +ou Primats étoient à l'imitation des Princes Vicaires des Empereurs. Je +ne suis donc pas surpris, qu'un Peuple accoutumé plutôt au Gouvernement +des Grands qu'à celui d'un seul, confiât plus volontiers le Gouvernement +de l'Église au Clergé qu'à l'Évêque. Ce préjugé excuse les Églises qui +n'ont point d'Évêques, pourvu qu'elles s'abstiennent de combattre les +autres saines pratiques & qu'elles ne perdent pas de vue ces maximes que +Beze recommande fort: «Tout précepte divin est essentiel au salut; il +fut nécessaire, il l'est, il le sera, qu'un du Clergé ait la première +place & les honneurs, qu'il veille au Gouvernement, & qu'il ait en main +l'autorité que la Loi divine y a attachée.» + +Je passe à ces Adjoints, qui tirés d'entre le Peuple sécondoient les +Pasteurs. Leur ministère duroit un an ou deux. Ils avoient le titre de +Prêtre, sans avoir la Prédication ni l'administration des Sacremens. +I°. Je crois que les Apôtres & la primitive Église ne s'en sont point +servis: aucun Auteur, que je sache, n'a avancé que ces Prêtres à tems +existoient déjà, encore moins l'a-t-on prouvé. Tertullien écrivant +contre les Hérétiques, «pour marquer combien leurs Ordinations +téméraires, inconstantes, & légères suivoient peu la méthode de +l'ancienne Église, ajoutoit, aujourd'hui Prêtre & demain Laïc.» + +Ce passage découvre que les Prêtres à tems étoient alors inconnus à +l'Église Catholique; quelques-uns prétendent qu'il est indifférent à +l'essence de la fonction qn'elle soit ou perpétuelle ou momentanée; si +cela est vrai, il faut s'étonner de ne trouver chez aucune Nation de ces +Pasteurs annuels chargés des fonctions sacrées. Si ce raisonnement est +absurde, quelle en est la raison? Sinon que, comme les dons de Dieu ne +se reçoivent point à regret, c'est-à-dire, avec envie de s'en défaire, +de même les fonctions établies de Dieu doivent être durables, +puisqu'elles sont pour les besoins continuels de l'Église, «Celui qui +tenant le soc de la charrue regarde derrière lui, n'est pas propre au +Royaume de Dieu,» c'est-à-dire, au ministère de l'Église, ces différens +changemens des Anciens sont plutôt l'usage de la prudence humaine, que +la suite de la Loi divine. + +2°. L'ancienne Église n'a compris sous le nom de Prêtres que les +Pasteurs chargés de la parole & de l'administration des Sacremens. Je ne +m'arrête point au terme Latin de _Senieurs_ ou Anciens, qui quelquefois +s'adopte à l'âge, & assez souvent à la Magistrature; je parle du mot +Grec, qui traduit en Latin, signifie toujours la fonction & la dignité +pastorale; car les Auteurs Grecs, qui usent du terme de Prêtre marquent +par tout l'âge ou la Magistrature. Je ne parle pas encore du passage +de Saint Paul, qui regarde plus la question du droit divin; je dirai +cependant par la suite quelque chose des Senieurs de l'Ancien Testament. +De tous les Pères, de tous les Livres qui ont traité du Gouvernement de +l'Église, aucun ne donne la dignité du Sacerdoce qu'aux Pasteurs: s'il +y eût eu de deux sortes de Prêtres, on auroit du faire mention, non pas +une fois, mais cent, mais mille, surtout dans ces Canons qui ont tracé +le plan de la Hiérarchie ecclésiastique, & on auroit déterré dans +quelqu'endroit la maniere d'élire ces Prêtres qui ne sont pas Pasteurs. +Combien de passages au contraire répètent que tous les Prêtres ont le +droit de paître le troupeau, de baptiser, d'administrer les Sacremens; +ils rapprochent les Prêtres des Évêques, & les appellent Successeurs des +Apôtres. Combien s'étendent-ils sur les Pénitences des Prêtres: c'étoit +pour eux un châtiment d'être chassés du Clergé, d'être pour un tems +réduits à la Communion des Laïcs, & d'être assujetis à une discipline +plus rigoureuse. + +Les Loix qui affranchissent les Prêtres du Barreau & des Charges +publiques, & les Constitutions qui défendent de reconnoître d'autres +Prêtres que les Pasteurs, existent encore. Saint Ignace, qui le premier +des Pères parle du Presbitérat, range partout les Prêtres au-dessus des +Diacres, & les distingue des Laïcs; il nomme même le Presbitérat l'union +des Apôtres de J. C. il étoit sans doute persuadé que les Prêtres +avoient succédé aux Apôtres dans le ministère de la parole, la +dispensation des Misteres, & l'usage des Clefs, & il leur prodigua +les noms de Conseillers, de Sénateurs des Évêques, en sorte qu'il est +singulier que quelques-uns ayent si mal interprété ce passage. Au reste, +rien n'égale la confiance d'un Auteur qui a cru depuis peu trouver dans +le Concile de Nicée des Prêtres non Pasteurs; il cite le Canon XVII. «Le +S. Concile Général a été informé, que les Diacres de quelques Villes +donnoient l'Eucharistie aux Prêtres, quoique la pratique de l'Église +interdise la distribution de J. C. à ceux à qui elle a refusé le pouvoir +de la consacrer.» + +La lecture de ce Canon présente-t'elle l'idée des Prêtres non-Pasteurs, +tandis qu'il recommande expressément aux Diacres de ne point siéger +parmi les Prêtres? S. Jerome, reprenant l'abus condamné par ce Canon, +s'écrie: «C'est pousser l'impudence bien loin que de préférer les +Diacres aux Prêtres, je veux dire aux Évêques. Comment? le Ministre +des Veuves & des aumônes auroit le front de précéder le Ministre +qui consacre le Corps & le Sang de J. C.» D'autres se rejettent sur +l'Histoire du Prêtre Pénitencier, dont ils désapprouvent l'abrogation, +qu'ils canonisent cependant, lorsqu'ils attaquent la Confession +auriculaire; d'où on a inféré que le Prêtre Pénitencier n'étoit pas +Pasteur. Et où les Pères ont-ils pensé que l'usage des Clefs pût être +détaché du ministère de la parole, & de l'administration des Sacremens? +Certainement J. C. a confié les Clefs à ceux qu'il a revêtus du pouvoir +de prêcher & de baptiser: «Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni.» + +Saint Ambroise dit parlant du droit de lier & de délier, cette fonction +appartient aux Prêtres seuls. «Nous autres Prêtres, poursuit-il, nous +avons tous reçu les Clefs du Royaume des Cieux, par l'Apôtre Saint +Pierre. Saint Jerome assure de ceux qui ont succédé aux Apôtres, que +munis des Clefs, ils jugent avant le jour du Jugement: il n'est pas +aisé, continue-t'il, d'être à la place de Saint Paul & d'occuper celle +de Saint Pierre». Saint Chrysostome ajoute: «ce lien enchaîne l'âme des +Prêtres.» Les Pères regardoient comme Pasteurs les Prêtres qui avoient +la parole & les Sacremens; terme inusité dans le Nouveau Testament, mais +autorisé par la Loi divine. Dieu, chez Isaïe, prédisant la vocation des +Payens par l'Evangile, annonçoit, «que de ces Nations, il choisiroit des +Prêtres & des Lévites.» + +L'exercice des Clefs, & le pouvoir d'absoudre les Pénitens, appartient, +de l'aveu de tous les Pères, aux seuls Pasteurs dépositaires de la +parole & des Sacremens; par conséquent les Prêtres, chargés d'absoudre +les Pénitens, ne sont point autres que ceux que le Nouveau Testament +nomme Pasteurs. Or de même que le mot de Prêtre désignant la fonction +ecclésiastique, est chez les Pères uniquement consacré aux Pasteurs; de +même le terme latin Senieur ne s'applique qu'à eux. Tertullien, traitant +de l'usage des Clefs, dit: «On juge, comme étant certains de la présence +de Dieu, & comme avançant le Jugement dernier; si un Pécheur a tellement +péché, qu'il mérite de ne point assister aux Prieres, aux Assemblées des +fidèles, & de rompre tout commerce avec lui, des Senieurs approuvés, +président à ces délibérations, leurs vertus, non l'argent, leur méritent +cet honneur, car la chose de Dieu ne s'achète point.» + +Calvin lui-même avoue que les seuls Pasteurs formoient le Clergé de ces +siècles. Tertullien, traduisant le Texte Grec, appelle Senieurs ceux qui +avoient l'exercice des Clefs: en Grec, on les nommoit Prêtres, terme +qui, ayant d'abord caractérisé l'âge, exprima ensuite les Dignités +séculières, & resta enfin aux fonctions ecclésiastiques. Le mot Sénat +a la même origine en Latin & en Grec. Firmilien, Évêque de Césaréé, +décrivant à Saint Cyprien les Conciles provinciaux, composés d'Évêques & +de Pasteurs: «Cette raison, dit-il, nous oblige d'assembler tous les ans +des Senieurs & des Prêtres pour régler l'Église commise à nos soins. +Saint Ambroise remarque deux degrés de Senieurs, l'Évêque & les Prêtres, +& il les oppose aux Laïcs: il ne faut pas, observe-t'il, que nos Juges +Clercs fréquentent les maisons des Veuves & des Vierges, si ce n'est +pour les visiter; ils y accompagneront les Senieurs, c'est-à-dire, +l'Évêque ou les Prêtres, si le sujet est de conséquence.» + +Il est donc inutile de donner sujet à la critique des Laïcs: feuilletez +les Actes de tous les Conciles, vous n'y lirez aucun nom de Senieurs, +qui n'auront point été Pasteurs: on commença même à appeller les +Pasteurs les _Ainés_, terme uniquement propre à l'âge, à l'imitation +d'un mot Grec. Firmilien dénote clairement les Pasteurs, quand il dit: +«les premières places de l'Église sont occupées par les aînés qui ont le +pouvoir de baptiser, d'imposer les mains, & d'ordonner»: ainsi ces mots +Majeurs, Senieurs embrassent également l'âge, la Magistrature, & le +Sacerdoce. Grégoire de Tours qualifie de Majeurs les Gouverneurs pour +le Roi Childebert. La Novelle de Léon & de Majorien traite les premiers +d'une Ville de Senieurs. L'Ordonnance de Marcellinus adresse aux +Senieurs des lieux l'ordre de réprimer les Assemblées secrettes. + +Dans les Fiefs, le Senieur est celui qui a des Vassaux; d'où vient le +nom de Maître, commun aux Italiens, aux Espagnols & aux François: on +ne s'est pas seulement servi du mot Senieur pour les Pasteurs & les +Magistrats; on en a encore décoré l'Assemblée des Prêtres que Saint +Ignace appelle la sainte Assemblée des Prêtres, c'est-à-dire, de ces +Prêtres qu'il a d'abord égalés aux Évêques, & par le conseil desquels +l'Église étoit gouvernée. De même Tertullien appelle le Clergé l'Ordre: +«L'autorité de l'Église a posé les bornes qui séparent l'Ordre & le +Peuple.» Il est vrai que les Auteurs ecclésiastiques ont souvent donné +le nom de Senieur à l'âge plutôt qu'à la dignité: comme il est hors de +doute que les Évêques consultoient leurs Églises dans leurs affaires +importantes, conduite utile & toujours nécessaire, lorsqu'elle étoit +agitée de persécutions, & qu'elle étoit menacée d'un schisme. Aussi pour +appaiser les murmures que le ministère de tous les jours avoit élevés, +on assembla les Disciples. Le bruit s'étant répandu à l'arrivée de Saint +Paul à Jérusalem, qu'il enseignoit qu'on ne devoit plus obéir à la Loi +de Moïse, quoique tous les Prêtres fussent présens, on résolut selon +l'usage d'assembler la multitude. + +«Je n'ai pu vous écrire de mon chef, dit Saint Cyprien, m'étant imposé +la Loi dès le commencement de mon Épiscopat (ce terme dénote une chose +arbitraire,) de ne rien statuer sans le Conseil de mon Clergé, & le +consentement de mon Peuple.» Il prévenoit son Peuple sur l'ordination +des Clercs, sur la séparation ou la réception des Pécheurs: ce n'étoit +pas toujours ce Peuple composé de femmes & de jeunes gens, c'étoit les +plus anciens d'entre les Pères de famille, & ceux d'un jugement mûr; ce +que peut-être Saint Paul appelle la plupart; ils représentoient donc le +Peuple. + +Dans les Actes de la Justification de Félix & de Cécilien il est parlé +des Évêques, des Prêtres, des Diacres, des Semeurs; on dit ensuite: +«Appelez ceux qui font corps avec les Clercs & les Senieurs du Peuple.» +Il y avoit donc des Senieurs non Clercs, mais Laïcs: ces deux espèces +sont toujours opposées chez les Pères. On a tort d'entendre ce terme de +travers, il n'a rien de honteux, il est plutôt indispensable, pour ne +point confondre les Senieurs du Clergé avec les Senieurs du Peuple. Les +Pères, dont l'autorité suffit pour consacrer certaines expressions, +l'ont employé & l'ont emprunté des Prophètes qui avoient coutume de +distinguer les Prêtres & le Peuple; c'est pourquoi on a raison de mettre +au rang des Laïcs tous les Ministres de l'Église, qui n'ont point +l'administration des divins mistères. S. Augustin écrit «au Clergé & aux +Senieurs de l'Église d'Hippone. Il est dit dans Grégoire de Tours, en +présence des Évêques, du Clergé et des Senieurs» Je conviens qu'en cette +occasion le mot Senieur pourroit désigner les Magistrats; car parmi les +Lettres de Saint Grégoire, une est inscrite au Clergé, à l'Ordre & au +Peuple de Ravenne, où l'Ordre est, comme le sçavent les moins habiles, +l'Assemblée des Senieurs. Saint Léon dans une Lettre distingue par la +suscription les Clercs de l'Assemblée, de l'Ordre & du Peuple. Ce Pape +met sur une autre Lettre, au Clergé, aux personnes constituées en +dignité, & au Peuple. + +Or, de même qu'il n'est pas clair si plusieurs passages entendent par le +mot Senieur, les Magistrats ou les personnes d'un âge mur; de même on +hésite ailleurs, s'il désigne les Prêtres ou les personnes avancées en +âge. S. Grégoire, par exemple, veut qu'on informe devant les Senieurs +de l'Église de l'accusation intentée contre un Clerc. S. Augustin fait +mention de ceux qui pour la crapule, le vol, ou autres vices, sont +réprimandés par les Anciens; & Optat remarque que les ornemens de +l'Église étoient sous la garde des Senieurs fidèles: ces exemples +regardent également les Prêtres & les Laïcs. Un Auteur anonyme me +fournira un passage célèbre, tiré des Commentaires sur les Épîtres de +Saint Paul, attribués à S. Ambroise. «Les Nations ont toujours honoré la +vieillesse d'une profonde vénération. La Synagogue & l'Église depuis +ont eu des Vieillards, sans le conseil desquels rien ne se faisoit dans +l'Église: j'ignore pourquoi cette pratique est éteinte, peut-être que +la division des Docteurs, ou plutôt leur orgueil y a beaucoup de part, +parce qu'ils vouloient seuls être estimés quelque chose.» + +Pour développer la pensée de l'Auteur, il est bon d'examiner quels +étoient les Senieurs de la Synagogue: étoient-ils des Magistrats? +formoient-ils les Juges de la Synagogue? comme Saint Mathieu le donne +à entendre, «ils vous flagelleront dans leurs Synagogues.» Je n'ose +le croire; quoique on l'ait relevé plusieurs fonctions des Magistrats +Juifs, que par similitude on a prêté aux Prêtres des Chrétiens. «Cet +Auteur rapporte que l'usage de la Synagogue avoit distribué les places, +que les Senieurs les plus distingués parleroient assis sur des chaises, +les suivans sur des bancs, & les derniers à terre sur des nattes». Je +crains que le mot distingués n'ait furtivement passé de la glose dans le +texte; puisque Philon le décrit de la sorte: «Arrivés dans le lieu sain +ils sont rangés par ordre, les jeunes après les vieux, donc les plus +âgés siégeoient les premiers». Il est à présumer que la primitive +Église ne s'en est point écartée. S. Jacques semble l'adopter, quand il +réprimande ceux, qui déférent aux riches l'honneur des premières places, +tandis que les pauvres, reculés au bas de l'Église, sont quelquefois +obligés de se tenir debout: de plus, il étoit permis à tout homme, +instruit de la loi, d'interpréter les Saintes Lettres dans les +Synagogues; les Juifs l'étudioient presque tous, excepté les Ouvriers. +Les Protestans se sont en cela modelés sur eux. Suivant cette liberté, +J. c. enseigna dans les Synagogues, & après lui les Apôtres firent de +même; on le voit surtout dans Saint Luc, Chap. IV. & dans les Actes, +Chap. XIII. Dans le premier endroit on présente un Livre à J. C. dans +l'autre on prie Saint Paul & Saint Barnabas, quoiqu'inconnus, de parler +au Peuple. Si personne, soit étranger, soit du Peuple, ne se levoit, +alors quelques-uns des anciens qu'on nommoit _Pères Majeurs_ de la +Synagogue, ou & par excellence Senieurs, interprétoient la Loi; & quand +ceux-ci n'étoient pas préparés, c'étoit au Chef de la Synagogue à faire +cette fonction. + +Tels furent les premiers siècles de l'Église; l'Apôtre permet de prêcher +au Peuple, à ceux qui avoient le don de Prophétie; chaque Assemblée en +avoit deux ou trois. Les autres examinoient leur Doctrine; mais ce +don, étant devenu plus rare, à peine hors les Pasteurs, se trouvoit-il +quelqu'un capable d'instruire les Fidèles. On lit, à la vérité, +qu'Origene & d'autres Clercs, non Prêtres, ont enseigné dans l'Église; +mais outre que ces exemples sont en petit nombre, ils ne l'ont jamais +fait que par une permission particulière de l'Évêque. + +L'Évêque de Césarée, repris d'avoir souffert Origene dans la Chaire de +Vérité, donna trois exemples de cette dispense, & conclut que cela se +pratiquoit ailleurs, quoiqu'il n'en fût pas assuré; il paroît par-là +qu'il y avoit déjà de la différence entre les Interprètes de la +Synagogue & les Prédicateurs de l'Evangile. La Synagogue admettoit tous +ceux qui s'offroient; l'Église vouloit des gens surs & irréprochables; & +comme dit Tertullien, autorisés par les suffrages. On élisoit les Juges +du Grand Sanhédrin, on ne nommoit point les Interprètes de la Loi: la +différence est sensible; non-seulement le ministère de la parole est +plus essentiel que n'étoit l'exposition de la Loi, mais encore l'Église +donne aux Prédicateurs l'administration des saints Misteres inconnus à +la Synagogue. Tous les sacrifices s'offroient en un seul Temple, hors la +Pâque, que chaque père à la tête de sa famille célébroit en sa maison, & +non à la Synagogue. La Loi de Moïse n'avoit point prescrit de circoncire +à la Synagogue, & d'y appeller certains Ministres. Ainsi l'on peut être +en suspens sur les Senieurs de l'Église qu'entend le faux S. Ambroise: +seroient-ce ceux qui répondent aux plus prudens de la Synagogue, qui +sont les Vieillards, comme Justinien, dans la cent trente-troisième +Novelle, nomme _Senieurs_ les principaux des Moines? seroit-ce ceux que +Philon pense être les Prêtres les plus âgés? + +Si le faux S. Ambroise embrasse le premier sens, lui & S. Jérôme se +rapprochent: le premier dit, «que l'Église n'ordonnait rien dans l'avis +des Senieurs»; le second, que «l'Église étoit gouvernée par l'avis +unanime des Prêtres». Saint Jérôme parle là de ces Prêtres, qu'on +qualifia d'abord d'Évêques, & entre lesquels ensuite on prit les +Évêques. S'il préfère le dernier sens, son discours ayant plus de +rapport à l'âge qu'à la fonction, il sera du sentiment que je viens +d'exposer; je veux dire, que les Vieillards représentant le Peuple +avoient coutume d'être convoqués dans les affaires graves, comme pour +l'Ordination, pour l'Absolution des Pécheurs; car il est plus naturel +de penser qu'on ait discontinué d'inviter le Peuple, ou la plus saine +portion du Peuple, que de soutenir que les Évêques ont tout attiré à +eux; entreprise, qui cependant a peu-à-peu étouffé l'ancien usage. + +Il est maintenant aisé de se convaincre que les Écrivains +Ecclésiastiques ont indifféremment appliqué le nom de Prêtres, ou de +Senieurs, soit aux _Vieillards_, autant qu'ils étoient dans l'Église, +soit aux _Magistrats_ qui en sont une portion, soit aux _Pasteurs_: +instruction pour ceux qui expliqueront témérairement, & sans des motifs +puissans, les passages de l'Écriture-Sainte qui parlent des Prêtres, +autrement que les Pères, contemporains des Apôtres, & mieux instruits de +la vraie signification de ce terme. + +3°. Il est tems de développer les Oracles que les Saintes Écritures ont +dictés. Ces Assesseurs, choisis pour aider les Pasteurs, ne sont pas +d'institution divine: penser autrement, ce seroit tacitement reprocher +à l'Église d'avoir pendant plusieurs siècles éludé le précepte divin, +reproche que je me garderai bien de lui faire: aussi l'opinion contraire +n'a-t'elle aucune vraisemblance, quoique les Sçavans l'ayent déjà +renversée. L'exécution de mon projet veut que je répète ce qui a été si +habilement manié, & que j'y joigne des réflexions, qui répandront un +nouveau jour sur cette question. + +Le premier passage qu'on oppose, est tiré de S. Mathieu, où J. C. +parle ainsi: Dites à l'Église. On conclut de là que J. C. a prescrit +l'établissement d'un Sanhédrin, composé de Prêtres & de Citoyens pour +veiller au Gouvernement de l'Église. C'est ainsi qu'on compose les +Sanhédrins ecclésiastiques: les anciens & les modernes ont différemment +commenté les paroles de J. C. Comme il seroit long de copier leurs +observations, je dirai ce que j'en pense, & cela les renfermera presque +toutes. Il ne faut pas aisément désespérer du salut d'un homme qui nous +aura nui, il est des degrés de correction; l'aller d'abord trouver sans +témoins, & tâcher de le ramener, s'il est possible; si cette démarche +n'a aucun succès, se faire escorter d'un, deux, ou trois amis, aux +instances desquels peut-être il fléchira. + +J. C. jusqu'à présent ne donne pas un conseil inconnu aux Juifs. Le +Livre, nommé Musar, expose, s'il ne veut pas se réconcilier, par la +médiation de deux ou trois amis, qu'on l'abandonne à lui-même, car il +est incorrigible. Ce Livre ajoute dans un endroit un nouveau degré: «Si +l'autorité d'amis n'a aucun effet, qu'on lui en fasse l'affront devant +plusieurs, J. C. dont la clémence ne sçait point se lasser, & à laquelle +il veut que nous nous conformions, loin de désapprouver ces tentatives, +nous invite à tout tenter, avant que de regarder cet homme comme +incorrigible; mais après cela, dit-il, qu'il vous soit comme un Payen & +un Publicain, c'est-à-dire, qu'il vous soit _Étranger_». L'Évangile unit +souvent les Publicains & les Pécheurs. Les Gentils y sont appellés +les Pêcheurs. J.C. dit que «les Juifs le mettront dans les mains des +Pécheurs.» Avant de perdre toute espérance, si les amis ne peuvent rien +obtenir, J. C. demande qu'on traduise cet obstiné devant un petit nombre +de gens pieux, dont le poids & l'autorité le ramènent au Salut, ou par +les réprimandes de plusieurs, comme dit Saint Paul: ainsi dans le Musar +il est dit, plusieurs, J. C. dit l'Église, & Saint Paul met la plupart: +ce mot _Église_ chez les Septante ne désigne pas une nombreuse +Assemblée; Saint Paul même la restraint à une famille de personnes +pieuses; comment imaginer après cela que le passage de Saint Mathieu ait +trait à la question. + +En effet l'Assemblée des Pasteurs & des non Pasteurs peut exister sans +ces Adjoints; l'induction que l'on tire du Sénat des Juifs est aussi +foible; les Synagogues des Juifs étoient les unes des écoles, dit +Philon, les autres des Tribunaux: on lisoit & on expliquoit dans les +premières les Lettres sacrées, «pour exciter les Juifs, continue Philon, +à l'amour de Dieu, de la vertu & du Prochain»: ces trois mots de S. +Paul, Piété, Sagesse & Justice y répondent: là on ne rendoit point la +Justice, mais dans les Tribunaux, où les Juges connoissoient également +des choses sacrées & profanes, & dont le jugement étoit fondé sur la +Loi; car chez les Peuples Hébreux la Religion & la Police n'étoient +point séparés. Ces Juges habitoient en partie dans les Villes +particulieres, & en partie dans la Capitale; celles-là avoient les +petits Sanhédrins, celle-ce renfermoit le grand, pour marquer la +prééminence. L'institution des petits Sanhédrins est dans l'Exode XVIII. +21. & Deuter. 1-13, on nommoit les Juges Senieurs, c'est-à-dire, +Sénateurs. + +Ils connoissoient des assassinats, Deuter. XIV. 12. ils informoient d'un +assassinat commis en cachette, Deuter. XXI. 6. ils jugeoient un fils +rebelle, Deuter. XXI. 19. ils accordoient un azile à qui avoit tué +un homme par mégarde, Josué XX. 7. Comme ces Jugemens émanent de la +puissance souveraine, je suis étonné qu'un Sçavant les emploie, pour +prouver que l'Église a retenu ces Assemblées, tandis qu'il est constant +que l'Église & les Apôtres n'ont jamais été revêtus de la puissance +souveraine. Quand J. C. prédit à ses Disciples, qu'ils seroient +fouettés, c'étoit de ces Senieurs que devoit émaner la Sentence. + +Il ne reste plus dans les Villes aucunes traces, aucuns vestiges de ce +Sanhédrin ecclésiastique; il est vrai que les Prêtres ou les Lévites +versés dans la Loi, assistoient à ces Assemblées, L'Historien Joseph le +remarque. Le Deut. X X. le dit: «Toute affaire civile & criminelle se +portoit devant ces Prêtres»; c'est-à-dire, aucun procès ne sera +jugé qu'en leur présence. Moïse dit, en parlant des Lévites: «ils +enseigneront vos Jugemens à Jacob, & votre Loi à Israël; & Josaphat, +rétablissant les Juges des Villes, ne fait mention que d'une seule +espèce.» + +Par rapport au grand Sanhédrin quelques-uns en comptent deux, l'un Laïc, +l'autre, Ecclésiastique. Ils fondent leur opinion sur des témoignages +respectables mais trop récens, & sur des preuves trop foibles. I°. Quels +sont les Auteurs de l'Histoire Juive les plus dignes de foi? Sans doute +les Juifs eux-mêmes, comme les Historiens Grecs dans l'Histoire Grecque, +les Romains dans la Romaine. Joseph commente avec soin un passage du +Deut. Chap. XVII. & un des Paralip. XIX. sur lesquels se fondent ceux +qui comptent deux Tribunaux. Voici celui du Deut.: «Si les Juges n'osent +décider les affaires portées devant eux, défiance assez ordinaire chez +les hommes, qu'ils renvoyent la cause à Jérusalem, & que le Pontife, les +Prophètes & le Sénat assemblés, prononcent ce qui leur paroitra juste.» + +J'ai cité plus haut un morceau de Philon, qui décrivant le Jugement de +Moïse sur un affaire importante, ajoute: «Que les Prêtres siégeoient. +Joseph dans l'Histoire des Paralipomènes, raconte que Josaphat prit des +Juges d'entre les Prêtres, les Lévites & les Grands, à qui il recommanda +de dispenser la Justice avec soin; que si quelques Juges des Tribunaux +établis dans les autres Villes (où il y avoit auparavant de ces +Jurisdictions inférieures) les consultoient, ils devoient promptement y +satisfaire, parce qu'il étoit juste de composer de Juges éclairés, +le Tribunal d'une Ville, où Dieu avoit bâti son Temple, & le Roi son +Palais; il mit à la tête le Prêtre Amazias & Sabadias, qui étoit de la +Tribu de Juda, c'est-à-dire, il les déclara Collègues.» + +Ce passage désigne bien clairement une Assemblée qui jugeoit & qui +donnoit des consultations aux autres Juges, dans laquelle on voyoit le +Grand Prêtre & des Prêtres, & un Grand tiré de la Nation. L'Historien +Joseph nomme les Prêtres les Surveillans & les Juges de toutes les +affaires. Leur pouvoir n'étoit donc pas limité aux seules affaires +ecclésiastiques, les Maîtres Hébreux sçavans dans ces matières, +prétendent que le grand Sanhédrin connoissoit de tous les procès qu'on +instruisoit devant lui, surtout, & privativement à tout autre Tribunal; +il se reservoit la connoissance de la Paix, de la Guerre, des impôts, +de la superstition, du souverain Pontife, des maladies & des crimes des +Prêtres & des faux Prophètes. + +J. C. semble le confirmer, lorsqu'il dit, «qu'un Prophète ne sçauroit +mourir qu'à Jérusalem». Les Hébreux ajoutent que le nombre de ces +Sénateurs étoit de soixante-dix, outre le Président, & qu'ils étoient, +établis par l'imposition des mains, tant ceux qui étoient du Grand +Sanhédrin, que ceux qui habitoient les Villes d'Israël. L'art XI des +Nombres, & l'art. XVII. du Deut. se rapportent à eux. Maimonides extrait +des anciens Thalmuldistes que ce Sanhédrin, étoit pour la plupart de +Prêtres & de Lévites, parce que cette Tribu fournissoit plus de gens +habiles dans la Loi, attendu qu'elle étoit toute leur étude & toute leur +occupation. + +Le Grand Prêtre y avoit sa place, à moins qu'il ne fût encore incapable +de prendre les opinions: l'usage des siècles postérieurs parle en faveur +de ces monumens, il serviroit du moins de conjectures, si le contraire +n'étoit clairement avéré, & si les Juifs n'avoient pas été de tout +tems, comme ils le sont aujourd'hui, jaloux de maintenir les anciennes +coutumes. Esdras, à la tête du Sanhédrin, menace les contumaces de la +perte de leurs biens, & d'être bannis de l'Assemblée: ce Sanhédrin +décerne la même peine contre les Disciples de J. C. Il fit emprisonner +J. C. le fit crucifier, fit fouetter les Apôtres, il donna tout pouvoir à +S. Paul de charger de chaînes les Chrétiens, de les jetter en prison & +de les faire fouetter. Pour lever jusqu'au plus léger scrupule, ceux +enfin, qui dans l'Écriture Sainte, chez Joseph, chez les Thalmuldistes, +sont les principaux Prêtres & les Senieurs du Peuple, avec le nom de +Sénat, sont ceux qui informent sur le fait de Religion, contre J. C. & +les Apôtres: des-là il est aisé de comprendre que la Religion, & le +pouvoir souverain leur étoient également confiés. Il est vrai que l'on +croit qu'ils ont confondu un peu tard, & par un abus des anciens usages; +mais, & je l'ai prouvé plus haut il seroit dangereux de se porter à ce +système, s'il n'est pas évidemment démontré. + +C'est donc le moment d'examiner si les Saintes Lettres combattent +l'opinion de tous les Juifs, & l'usage qui a prévalu. Personne n'ignore +que chez les Hébreux les Vieillards ou les Prêtres étoient regardés +comme des hommes vénérables par leur âge & par leurs moeurs. Le Peuple +d'Israël même, pendant son exil, ne manqua pas de tels personnages; +aussi Moïse & Aaron, inspirés d'en haut, convoquent en Égypte tous les +Vieillards: ce n'étoit point une Assemblée ordinaire, mais la qualité +seule y donnoit entrée, & ces Vieillards représentoient la Nation. + +Le beau-père de Moïse rapporte qu'il n'avoit point établi sur tout +le Peuple les Septante, mais d'autres Magistrats, sous le nom de +_Chiliarques, d'Hecatontarques_, & qu'il s'étoit réservé la connoissance +des affaires les plus importantes. Moïse étoit prêt de monter sur la +montagne, lorsque Dieu lui ordonna de prendre Aaron, Nadab, Abiu +& septante entre les Vieillards. Dieu ne forme pas encore ici une +Assemblée; Aaron ne convoque point les septante Vieillards, pour leur +remettre le pouvoir & la puissance de faire des Loix. On choisit +septante entre les Vieillards, pour des fonctions momentanées, & pour +accompagner Moïse. + +Le nombre de septante fut toujours en vénération chez les Juifs; le +Patriarche Jacob en avoit conduit autant en Égypte. L'Écriture dit si +clairement qu'ils n'étoient pas Juges, qu'il n'est pas possible d'en +douter. Moïse, sur le point de partir, tint ce discours au Peuple de +Dieu: «Demeurez jusqu'à mon retour, Aaron & Hur resteront parmi vous, +adressez-vous à eux dans vos différends»: il dit à eux, non à vous, +substituant, pour juger le Peuple, Aaron & Hur, non les septante +Vieillards. Dieu parla ainsi à Moïse, accablé du poids des affaires: +«Prenez septante Vieillards d'Israël que vous sçavez être les Senieurs +du Peuple & ses Sages.» Il obéit donc, & ces Vieillards furent appellés +_Prêtres_, aussitôt que ce Conseil eut été composé. Je ne suis point +surpris que le Grand Prêtre Aaron, quelques Prêtres & quelques Lévites +ayent eu place dans ce nouveau Tribunal: «ils portoient avec Moïse le +fardeau du Peuple»: je veux dire, ils étoient à la tête de l'État. +L'art. XVII. du Deut. les a en vue, quand il dit que les affaires +étoient ordinairement portées devant le Roi, ou le Grand Conseil. Les +Auteurs qui croyent deux Sanhédrins, n'oublient point cette particule +disjonctive du Deut. «qui ne se soumettra point aux Prêtres ou aux +Juges?» il est étonnant qu'ils ayent fait plus d'attention à ce +disjonctif qu'au conjonctif qui précède: «Vous irez trouver les Prêtres +& les Lévites & le Juge qui sera de service.» Pourquoi enfin l'Écriture +s'énonceroit-elle ainsi: «Vous jugerez du Sang, de toute affaire & de +toutes sortes de blessures; c'est-à-dire, de tous les différends les +plus graves». + +Toutes ces affaires s'instruisoient devant les Prêtres, les Lévites, +le Juge: aucune partie n'étoit du ressort des Prêtres & des Lévites, & +l'autre du ressort du Juge. «Les Prêtres, dit Ezechiel, assisteront pour +juger conformément à ma Loi.» C'est ne rien dire que d'avancer que les +Prêtres jugeoient le droit, & les Juges le fait. (Outre qu'on ne résout +point la difficulté, cette proposition n'établiroit qu'un Sanhédrin;) +car tout Juge doit juger du fait & du droit: aussi la formule du +Sanhédrin, dans les affaires criminelles, étoit: «Il est digne de mort, +ou il n'est pas digne de mort». Or celui-là ne pouvoit la prononcer +qu'il ne sçût la Loi, & auquel les informations n'eussent dévoilé le +crime. La Loi donne l'espèce, le témoignage, l'avis; le Juge décide; +juger autrement ce n'est pas être Juge, c'est être le ministre d'une +volonté étrangère. + +Pour expliquer la particule disjonctive, il faut remarquer que les +Magistrats, qui entroient dans le Sénat, avoient des Départemens +particuliers. Le Sénat de Rome contenoit les Pontifes, les Consuls; les +Pontifes commandoient aux Flamines & regloient la Religion. Les Consuls +gouvernoient & faisoient arrêter les Citoyens: ils avoient la Police +extérieure; ils étoient tous soumis au Sénat, & le Sénat ne commandait +aux Citoyens que par la voie des Consuls & des autres Magistrats. + +De même le Sanhédrin des Juifs avoit le Gouvernement & la Religion; +mais quelqu'un veilloit particulièrement à la Religion, & ce pouvoir +regardoit le Grand Prêtre, tandis que le Juge faisoit la Police: par-là +on obéissoit à l'un & à l'autre, l'un au Temple, l'autre au Camp. +On punissoit avec raison celui qui résistoit aux Décrets des deux +Puissances qui tenoient la main à l'exécution des décisions du Sénat, +sans qu'il y eût deux Sénats. + +L'Histoire du Roi Josaphat observe, qu'après avoir donné des Juges aux +Villes: «Josaphat érigea à Jérusalem un Conseil de Lévites, de Prêtres, +& de Pères de famille d'Israël, pour apprendre au Peuple les préceptes +du Seigneur, & terminer les procès», (il choisit des Lévites, des +Prêtres & des Pères de famille) qui sont dans l'Evangile, les Princes +des Prêtres & les Senieurs du Peuple; «de retour à Jérusalem, il les +avertit d'avoir devant les yeux la crainte du Seigneur, la Foi, un coeur +pur, de juger toutes les affaires que leurs frères des autres Villes +porteroient devant eux, soit qu'elles touchassent l'intérieur des +familles, soit qu'elles intéressassent la Loi, le précepte, les Statuts +& les Jugemens.» Nulle espèce n'est oubliée ni divisée; il répète au +Peuple, «de ne point abandonner Dieu, de peur que sa colère ne s'étende +sur eux & leurs Frères: comportez-vous de la sorte, & vous ne pécherez +point». + +Ces témoignages réunis établissent si nettement une seule Assemblée, +qu'il me seroit difficile d'exprimer mieux ma pensée; le passage suivant +la combattroit-il? «Amazias votre Prêtre pour ce qui concerne la +Religion, & Zabadias, Fils d'Ismael, Conducteur & Chef de la Maison de +Juda dans ce qui regarde le Gouvernement; & les Lévites préposés, sont +devant vous; rassurez-vous, travaillez, Dieu vous secondera»: voilà d'où +on prétend faire deux Sanhédrins. + +L'argument seroit plus conséquent, si l'on disoit, qui sont ceux +qu'Amazias commande pour la Religion? qui sont ceux à qui Sabadias +commande pour le Gouvernement? à qui les Lévites doivent-ils obéir? & de +qui exécutent-ils les Décrets? L'Écriture-Sainte les met souvent dans ce +devoir; tout cela n'est qu'un Sanhédrin. Rendons la chose plus sensible; +d'abord les Paralipomènes se sont deux fois servis de cette expression +XXVI. «Asbias & sa famille veillent sur le Pays qui est au Couchant du +Jourdain, pour entretenir la Religion & le Gouvernement Royal. Gerias & +sa famille ont les Rubinites, les Gadites, & une partie des Manassites, +pour y affermir le culte divin & le Gouvernement Royal». Ces Juges +unissent le civil & le sacré: pourquoi le Sanhédrin, qui représente la +Nation, ne les embrasseroit-il pas? + +Je veux bien que les choses de Dieu soient la Religion, & que les choses +du Prince soient le Gouvernement extérieur; quoiqu'il soit plus conforme +à l'Écriture-Sainte de comprendre sous les choses de Dieu, tout ce que +la Loi de Dieu a défini, & ce qu'on doit juger par la Loi: «C'est le +Jugement de Dieu, dit Moïse aux Juges; vous tenez la place de Dieu, +ajoute Josaphat aux Juges des Villes: le Peuple, continue Moïse, est +venu à moi pour consulter Dieu, c'est-à-dire, pour recevoir le Jugement +de Dieu; & ailleurs, que le témoin & le coupable se présentent tous deux +devant Dieu: Moïse l'interprète, devant les Prêtres & les Juges, non, +comme quelques-uns, devant ceux qui seroient ces jours-là.» + +Telles sont les choses de Dieu; celles du Roi, sont toutes les choses +que la Loi divine n'a pas définies: de ce genre est l'examen de ce qu'il +est à propos de faire ou non; c'est pourquoi le Prêtre étant plus versé +dans la Loi, le Laïc plus au fait de la police; le Sénat pouvoit +& devoit avoir plus de confiance en Amazias, dans la Police, & en +Sabadias, dans le Gouvernement. + +L'Historien Joseph les appelle _Collègues_. L'Histoire d'Esdras est +remarquable: ce Prince, chargé par le Roi de Perse de rendre aux Juifs +la liberté de vivre sous leurs Loix, reçut ordre d'établir un Conseil de +gens les plus versés dans la Loi divine, pour décider les différends des +particuliers, & punir de mort, d'exil, ou de peines arbitraires, les +coupables de lèze-majesté royale & divine: cet endroit distingue la Loi +divine & Royale, & leur donne les mêmes Juges: cependant la Loi de Dieu, +& du Roi n'est pas autre que les choses de Dieu & du Roi. + +Enfin l'exemple de Jérémie, dont la cause fut instruite devant les +Grands & les Senieurs du Peuple, n'annonce point que les Prêtres +ne jugeoient point dans le Sanhédrin: ils étoient ses Accusateurs; +pouvoient-ils être ses Juges? Au reste, combien de Prêtres n'étoient +point du Sanhédrin. + +Je passe au terme de _Prêtres_, dont le Nouveau Testament, au rapport de +quelques-uns, qualifie les Clercs qui soulageoient les Pasteurs. Je n'y +souscris point: je découvre trois significations différentes dans le +Nouveau Testament, les mêmes que les Pères ont expliquées; la première +qui dénote l'_âge_, lorsqu'on compare les _Vieillards_ avec les _Jeunes_, +I. Tim. 5. v. i. La seconde qui caractérise la _Puissance_ ou le +_Pouvoir_, lorsqu'on nomme les Hébreux qui siègent au grand & petit +Sanhédrin; la troisième qui est propre aux Prédicateurs de l'Evangile; +je n'en connois point de quatrième. On demanderoit volontiers, pourquoi +les Apôtres ont appellé _Prêtres_ des Pasteurs qu'ils établissoient; +seroit-ce parce qu'ils partageoient le ministère avec les Vieillards? +Seroit-ce parce que les Maîtres de la Synagogue portoient ce nom par +excellence? seroit-ce, (j'en doute,) par comparaison, aux Maîtres des +Juifs? J. C. en formant le Gouvernement de l'Église, pour montrer qu'il +étoit Roi, & pour effacer en même tems des esprits des Hommes ces +idées d'un Royaume terrestre, arrangea sur la République des Juifs, le +Gouvernement de son Église, quoiqu'elle n'eût aucun pouvoir extérieur, +& il l'éleva par-là à l'espérance d'un Royaume céleste. Un seul Roi +occupoit le Trône d'Israël; J. C. est le seul Monarque de son l'Église. +Douze Phylarques partageoient le Royaume des Hébreux; J. C. choisit +douze Apôtres, & dans la crainte qu'on ne comprît pas son dessein, il +leur promit douze Trônes, sur lesquels ils devoient juger les douze +Tribus d'Israël. Le grand Sanhédrin étoit de septante personnes; il y +eut septante Évangélistes. Les Juges des Villes avoient le troisième +rang chez les Hébreux; leur nom Hébreu revient au mot Grec Évêque; les +Prêtres suivent immédiatement les Apôtres & les Évangélistes: le nom +de leurs Chefs, interprété par le Grec, étoit Senieurs; les Chefs +des Prêtres sont les Évêques: ces Juges avoient au-dessous d'eux des +Ministres appellés Diacres; l'Église les a conservés, les a placés +au-dessous des Prêtres. Les Apôtres détaillent en plusieurs endroits les +fonctions des Prêtres. S. Paul convoque à Milet les Prêtres d'Éphèse, +& leur apprend «qu'ils sont élus pour paître le troupeau de J. C. S. +Jacques recommande aux malades de faire venir les Prêtres pour prier sur +eux, & & les oindre au nom de Dieu. S. Pierre, qui étoit Prêtre, traite +les Prêtres de Collègues en fonctions: ils étoient donc Pasteurs, & le +Symbole de leur vocation étoit l'imposition des mains»; témoin ce qu'on +a dit de Thimotée, de penser que les autres endroits qui parlent des +Prêtres, sans les décrire, entendent des Prêtres d'une autre espèce: ce +seroit hazarder des conjectures mal fondées, à moins que l'arrangement +des termes ne force à abandonner la signification ordinaire. + +Un seul passage de Saint Paul servira de prétexte plausible à ceux qui +veulent créer des Prêtres non Pasteurs. Les Prêtres éminents acquièrent +un double honneur, «sur-tout ceux qui ont la parole & l'instruction.» +On infère de ce mot _sur-tout_, qu'il y avoit, du tems de l'Apôtre, des +Prêtres qui présidoient & qui n'étoient point chargés de la parole & de +l'instruction. Si cela eût été, quelqu'autre monument parleroit de cette +espèce de Prêtres; ils ne paroissent nulle part: comme l'antiquité a +précieusement transmis l'origine des Diacres, elle n'auroit point oublié +la naissance & l'auteur de ces Prêtres, & elle n'auroit point effleuré +une partie essentielle du Gouvernement ecclésiastique dans un endroit, +où il n'étoit point question des différens genres de fonctions +ecclésiastiques. + +Du moins les Pères de l'Église, voisins du siècle des Apôtres, ne +l'auroient point laissé ignorer: habiles dans leur langue, ils +n'auroient point échappé l'explication d'un terme que l'on prend +de cette sorte à cause de la construction des mots. Dès qu'aucun +Interprète, jusqu'à présent, n'a conçu de cette maniere le passage +de Saint Paul; peut-être se rapporteroit-il aux passages de +l'Écriture-Sainte. L'idée de S. Paul est de rendre aux Prêtres un +double honneur, ce qui précède dévoile quel est cet honneur; ensuite +de respecter les Veuves, c'est-à-dire, de subvenir à leurs besoins. Il +enjoint d'honorer les Veuves qui sont vraiement Veuves, qui n'ont ni +enfans ni parens en état de les entretenir; si elles en ont, il ne +veut point qu'elles soient à charge à l'Église: après avoir pourvu au +soulagement des Veuves, il exhorte à fournir aux Prêtres pour vivre +honnêtement: le mot _honneur_ en prépare le motif; car il est écrit: +«Vous ne lierez point la bouche au boeuf qui foule le bled; il avoit +quelque part employé ce passage: Qui est-ce qui combat à ses frais? qui +plante la vigne & ne goûte pas de ses fruits? qui paît le troupeau & ne +se nourrit pas de son lait? Est-ce comme homme que je parle ainsi? la +Loi ne le dit-elle pas? car il est écrit, vous ne lierez point la bouche +au boeuf qui foule le bled; ensuite il ajoute: Si nous semons les choses +spirituelles, n'est-il pas juste de recueillir les corporelles?» + +S. Chrysostome, S. Jérôme, S. Ambroise, Calvin, Bullinger, reconnoissent +de bonne foi que l'Apôtre exhortoit les fidèles à contribuer à la vie & +à l'entretien des Prêtres; mais on ne voit pas & on n'a jamais vu +que l'Église se soit chargée de la subsistance de ces Assesseurs. +Présumera-t'on que Saint Paul, qui épargnoit les Églises pauvres alors, +ait eu intention de les accabler d'un poids inutile? aussi n'eut'il pas +été prudent de produire ces Adjoints dans un moment, où il prescrivoit +la nourriture des Prêtres: plusieurs ont assez bien expliqué ces +paroles de S. Paul. La glose la plus simple est celle-ci: non-seulement +l'entretien est du à tous les Prêtres, qui paissent le troupeau, mais il +l'est sur-tout à ceux, qui ayant tout quitté, se livrent tout entiers +à la prédication, à la propagation de la Foi, & n'épargnent aucuns +travaux: ce Commentaire n'introduit point deux genres de Prêtres; +mais il distingue différens degrés de travaux. Beze & tant d'autres +conviennent que ce terme _travailler_ ne désigne pas toute sorte +d'ouvrages, mais un travail extrêmement pénible. + +Saint Paul dit qu'il n'a pas donné des soins ordinaires à l'Evangile, +mais infinis; il ajoute qu'il a souffert les fatigues, la faim, la soif, +les veilles & toutes sortes d'incommodités. J. C. écrivant à l'Évêque +d'Éphèse, je connois vos oeuvres, il ajoute, comme quelque chose de +plus fort, & votre travail. Saint Paul s'approprie souvent le mot +_travailler_; il en honore même quelques saintes femmes, qui avoient +quitté leurs biens pour l'Evangile, & qui parcouroient le pays. + +La saine raison dicte que ces Prêtres, qui n'ont d'occupation que +l'Evangile, & qui affrontent en le prêchant tous les dangers, méritent +plus que les autres; S. Paul ne le dissimule point dans sa Lettre aux +Thessaloniciens: «Nous vous prions, mes Frères, de reconnoître ceux qui +travaillent parmi vous, qui sont la cause de vos progrès, par leurs +prédications fréquentes, afin que votre charité s'étende plus sur eux, à +cause de leurs travaux.» L'illusion des nouveaux Interprètes est de se +jetter dans l'emphase; car alors ils abusent, ils se trompent également +sur les paroles de S. Paul aux Corinthiens, touchant la Cène. «Que +chaque homme s'éprouve soi-même.» Ils insistent sur le mot _soi-même_, +comme «ne signifiant rien, mais bien celui de _s'éprouver_, & que le +mot soi-même n'est pas placé distinctivement, mais déclarativement»: le +premier membre du premier passage n'auroit pas souffert ces termes dans +la parole & l'instruction comme le second, parce qu'ils s'accordent +avec le travail, & non avec la préséance. Je vais donner des façons +de parler, que personne ne récusera: «Les Maîtres qui se dévouent +à l'éducation de la jeunesse, sont utiles à la République; ceux-là +sur-tout qui sont nuit & jour occupés à former le coeur & l'esprit. +Les Médecins qui ont soin de notre santé doivent nous être bien chers; +ceux-là sur-tout qui n'épargnent ni attention ni peines, pour sa +conservation & son rétablissement.» + +En rapprochant la façon de parler de Saint Paul; tout quadrera; les +autres passages sont moins forts & tombent d'eux-mêmes, Rom. XII. On +proportionne la récompense aux actions & aux dons, sans inférer des +fonctions différentes: comme le même peut avoir compassion & donner, +rien n'empêche qu'il ne soit Orateur & Directeur: il paroit par ces deux +passages que les Pasteurs conduisoient & présidoient, Heb. XIII. 7. S. +Paul détaille aux Corinthiens différentes fonctions & plusieurs dons +propres à la même fonction. Or, dès que la puissance & le don de guérir +ne demandent point des fonctions diverses, la charité & la direction +n'en veulent pas plus, ils servent d'ornemens & de secours au devoir +Pastoral. + +Il est aisé de comprendre quel a été mon dessein, en m'étendant sur ces +Prêtres Assesseurs, il est clair qu'ils ne sont pas de droit divin: +observation d'autant plus importante, qu'elle disculpe l'ancienne Église +& la Réforme qui ne les connoissent pas. Je ne cacherai pourtant point +les avantages de cet établissement. I° Le Magistrat politique a pu les +créer, ou bien l'Église, lorsque le Prince ne se mêloit pas de ce qui la +regardoit, ou qu'il en remettoit le soin à l'Église même. Comme il a le +pouvoir de veiller sur les actions des Pasteurs, étant hors d'état de +remplir ce devoir par lui-même, il a été le maître de nommer des Prêtres +qui feroient corps avec le Clergé, & de leur communiquer telle portion +du pouvoir qu'il jugeoit nécessaire. Le Chapitre suivant approfondira +cette matière: de son côté la Loi divine n'a point défendu à l'Église +les offices propres à la conservation, & à l'édification de l'Ordre: +elle a cette liberté tant que le Magistrat politique ne l'arrête point: +la preuve est inutile, & il seroit difficile de produire une Loi divine +contraire. + +2° L'Écriture-Sainte ne témoigne point que cette institution déplût +à Dieu. 1°. Le Magistrat politique ne s'y est point opposé, témoin +l'Assemblée du Sanhédrin des Juifs, où siégeoient avec des Prêtres, des +Laïcs choisis d'entre le Peuple, & qui décidoient des affaires civiles & +sacrées, comme je l'ai expliqué plus haut: dès que le Nouveau Testament +ne l'a point proscrite, il est tout naturel d'imaginer que la +Jurisdiction sur la Religion, c'est-à-dire, le Jugement public joint +avec le pouvoir, peut être partagé entre les Pasteurs, & quelqu'un de +la Nation; sur-tout si les Pasteurs conservent la portion la plus +précieuse. Comme Amazias avoit plus d'autorité dans la Religion que +Sabadias, c'est dans cet esprit que l'Électeur Palatin a établi un +Sénat ecclésiastique, composé de Pasteurs & de sages Magistrats, qui +gouvernent l'Église & l'État. 2° L'Église ne l'a point combattu: il +étoit permis à l'Église de Corinthe, même sans pressentir l'autorité +apostolique, de nommer des Juges pour discuter les contestations +particulieres: l'Apôtre même reprend les Corinthiens de n'avoir point +déjà fait ce qu'il les conseille de faire. Si l'Église en a profité, +pour éviter les procès, pourquoi n'en profiteroit-elle pas, pour +prévenir les maux de l'Oligarchie? outre cela, n'est-il pas souvent +à propos de consulter tous les Fidèles sur les affaires de l'Église? +pourquoi n'associeroit-elle pas aux Pasteurs des Laïcs qui +délibéreroient quelles affaires devroient être communiquées à l'Église? +elle a encore choisi ceux qui leveroient, & distribueroient l'argent en +son nom. Les Pasteurs ayant l'inspection sur les Diacres, l'Église a pu +donner des Associés aux Pasteurs, de crainte que quelqu'un ne blamât le +pouvoir illimité qu'ils ont, dit l'Apôtre. Enfin l'Église d'Antioche +députa des fidèles pour assister au Synode des Apôtres, & du Clergé +de Jérusalem, & pour attester que la parole de Dieu, & non des vues +humaines, animoit & dirigeoit leurs délibérations. + +3°. Il est des exemples dans l'antiquité, qui sans constater cet usage, +en approchent en quelque sorte. De la part du Magistrat politique, +il est sûr que les Empereurs nommoient des Juges & des Sénateurs qui +avoient place dans les Conciles, & qui y exerçoient la Police. De plus, +on comptoit leurs voix quand il étoit question de déposer des Évêques, +ou d'agiter d'autres matières importantes; témoin la déposition de +Photin & de Dioscore: s'ils se comportoient de la sorte au milieu des +Conciles, pourquoi n'auroient-ils pas ce droit dans les différens +Clergés? tandis que, proportion gardée, le Clergé a autant d'autorité +dans son territoire, qu'un Concile universel dans l'Empire Romain. + +Les Empereurs accordoient des Défenseurs Laïcs aux Églises qui en +demandoient; leurs devoirs étoient d'étouffer toutes les dissentions qui +s'élévoient dans l'Église, & entre les Pasteurs; de réprimer tout ce +que la violence & l'avarice oseroient tenter: ils sont placés dans la +nouvelle Constitution 56. dans le Canon 201. du Concile de Calcédoine, +dans le Canon 76. du Concile de Carthage, dans la Réponse de Maxence +au Pape Hormisdas & ailleurs. Les siècles suivans les ont qualifié +d'_Avoués_ des Églises: les Métropolitains avoient coutume d'envoyer aux +Églises des Curateurs, qui examinoient avec les Évêques les comptes des +Trésoriers Ecclésiastiques. + +De la part de l'Église, je répète ce que j'ai avancé plus haut, on ne +consultoit pas toujours la multitude, mais quelquefois les anciens. +Or, puisqu'il étoit libre d'enlever à la multitude la connoissance des +affaires, pour les traduire devant les anciens, le nombre en étant +beaucoup augmenté, on a pu n'en choisir qu'un petit nombre, sur-tout +quand la multitude n'a point réclamé. Combien de fois dans l'élection +des Pasteurs, ce qui appartenoit à la multitude a-t'il été remis par +compromis à la décision d'un petit nombre? + +L'Histoire d'un grand Concile prouve, & le Pape Nicolas n'a osé le nier, +que les Laïcs siégeoient au Concile, & y avoient leurs voix; monumens +confirmés par Melancton, Panorme & Gerson: en effet, quel motif ôteroit +aux Laïcs le soin des Églises particulieres? n'a-t'on pas vu dans +l'ancienne Église des Matrones qui formoient les Femmes à une vie réglée +& exemplaire, & qui avoient le titre d'_Anciennes_, & la première place +à l'Église entre les Femmes? Elles subsistèrent jusqu'au Concile de +Laodicée, qui les supprima par le onzième Canon. Balsamon le +remarque. S. Paul les a en vue, quand il peint des Femmes de moeurs +irréprochables, non livrées au vin, ni à la médisance, sçavantes dans le +bien, & qui apprenoient aux jeunes Femmes à aimer leurs maris & leurs +enfans. Fulgentius Ferrandius, dans son Bréviaire des Canons, prétend +que S. Paul les a nommées les plus Anciennes d'entre les Femmes +Ministres. Le Concile de Nicée les appelle des Femmes recherchées +dans leur habillement. Si des Femmes incapables d'aucune fonction de +l'Église, ont mérité de l'Église d'être les Directrices des autres +Femmes, eut-il été défendu aux fidèles de prendre, outre les Pasteurs, +des sujets qui, hors les fonctions pastorales, se seroient acquitté avec +plus de diligence de ce qui est non-seulement permis à tout Chrétien, +mais ordonné d'observer? Si les unes avoient le nom d'Anciennes, les +autres par la même raison avoient celui d'Anciens. + +Le devoir des Économes & des Assistans de l'Église Anglicane n'est pas +autre que celui de ces Assesseurs: ils empêchent qu'on n'interrompe +le Service divin, & qu'un Excommunié n'y assiste; ils exhortent les +Libertins, & quand ils persévèrent dans leurs débauches, ils donnent +leurs noms à l'Évêque. L'Église choisit ces personnes. + +4°. Les Assesseurs sont d'une grande utilité. A considérer le Magistrat +politique, il lui faut dans les Assemblées, des Pasteurs, des yeux, des +oreilles, pour examiner si tout s'y passe selon la Foi & les Canons. A +considérer le bien des Églises, il est nécessaire qu'elles ayent bonne +opinion de leurs Pasteurs; chose qui arrivera si ces surveillans +éclairent toutes leurs démarches. + +Suivant ces notions générales on ne sçauroit blâmer l'établissement de +ces Assesseurs, que l'on peut appeller Prêtres à tems, ou Prêtres Laïcs, +& qui sont encore en usage en plusieurs Pays, pourvu qu'on y apporte +ces modifications: 1°. de ne point soutenir qu'ils sont de droit divin, +proposition qui tourneroit à la honte de l'ancienne Église, & à la ruine +de la présente. 2°. De ne leur point prêter les Clefs de l'Evangile, que +J. C. a confiées aux seuls Pasteurs, & qu'il n'est pas permis de donner +à d'autres: ils n'ont que le conseil par rapport à l'excommunication, en +tant qu'elle est l'ouvrage des Pasteurs, & en tant que l'excommunication +est dévolue au Peuple, qui doit bannir tout coupable de son sein; ils +peuvent dresser un Décret pour la faire ratifier par le Peuple. 3°. +De ne point revêtir de ce ministère des gens incapables de gouverner +l'Église, & de terminer les différends: cette démarche seroit funeste & +indécente à l'Église; elle ouvriroit la voie à l'Oligarchie. 4°. On +doit prendre garde aussi que ces Assesseurs n'exercent pas plus de +Jurisdiction extérieure que la Puissance souveraine & que les Loix +publiques ne leur en attribuent. 5°. Qu'ils soient bien convaincus que +leurs fonctions sont dépendantes du pouvoir souverain, & ne sont point +de la nature de celles des Pasteurs qui sont instituées par J. C. +mais du nombre des établissemens humains, & par conséquent sujets au +changement: ces deux modifications inconnues, ou négligées, il s'ensuit +de grands troubles dans les États: des gens habiles l'ont prévu, & la +Hollande l'éprouve tous les jours. + +Plusieurs, prévenus que cette administration est de droit divin, +vont jusqu'à refuser; ou à n'accorder an Magistrat politique qu'une +Jurisdiction limitée sur l'Église; persuadés que Dieu a pourvu +abondamment aux Pasteurs & aux autres Ministres, ils opposent +perpétuellement la volonté divine à la politique humaine. Ce double +empire indépendant nourit les factions, & ceux-là les fomentent sans +cesse, qui aiment le trouble dans l'État & dans l'Église: notre Patrie +ressent les tristes effets de cette vérité depuis plus de trente ans. + +J'avoue que cette expérience m'a inspiré le dessein de traiter la +question. A Genève (Ville qui a produit les plus grands Défenseurs de la +Réforme, si elle n'a pas eu la gloire de donner les premiers) le +petit Sénat a le choix de ces Anciens sur le Conseil des Pasteurs: +non-seulement ils sont tirés du Sénat, mais d'entre les Sénateurs; +sçavoir, deux du petit Sénat, & dix, tant du Sénat des soixante que du +Sénat des deux cens. L'élection achevée, elle est soumise à l'examen des +deux cens, & quoique ces Senieurs élus n'ayent aucune Juridiction, ils +prêtent serment à la République: c'est être aveugle, que de ne pas +appercevoir les maux que les Genevois rédoutoient, en pesant toutes les +formalités de cette Élection. + + + +CHAPITRE XII. + +_Comment le Magistrat politique substitue & délègue en ce qui concerne +la Religion_. + +Il ne suffit pas au Magistrat politique de connoître ses droits, s'il +n'apprend comment il en doit user; il s'acquitte par lui-même d'une +partie de ses devoirs, tandis que des sujets choisis remplissent +l'autre. J'ai expliqué plus haut jusqu'à quel point il devoit écouter +les Conseils de Ministres éclairés dans la portion qu'il exerce +par lui-même, je ne me lasserai point de répéter que les Empereurs +Chrétiens, ensuite les Rois de France & les autres Princes ont toujours +eu auprès d'eux des Pasteurs vertueux, par l'avis desquels ils n'ont pas +moins bien réglé la discipline de l'Église, qu'ils ont administré le +Gouvernement politique, sur les conseils de leurs autres Ministres; mais +attendu que le Magistrat politique, dont la puissance embrasse tout, ne +sçauroit pourvoir à tout par lui même, il lui est nécessaire d'emprunter +des secours étrangers. + +«Le fardeau pesant, dit un Auteur sage, que porte le Monarque de +l'univers, veut de l'aide; beaucoup d'affaires demandent beaucoup de +secours. Les Écoles de Jurisprudence retentissent de cette question; +quelle est la portion du pouvoir souverain que le Magistrat politique +peut confier?» Je n'entreprendrai point de la discuter; elle n'est pas +même de mon projet: il en est qu'il n'est pas possible de détacher du +Souverain; il en est qu'il ne seroit pas prudent de communiquer à cause +de leur importance. + +De la première espèce est la correction des règlemens de ses +Prédécesseurs, de casser les Arrêts injustes, sinon par appel, du moins +par supplication, & d'annuller les élections funestes à la République +& à l'Église; de la seconde espèce est la protection de la Religion, +l'élection & la déposition des Évêques, que le Magistrat politique +s'est ordinairement reservé, quoiqu'il ne l'ait pas toujours fait; des +circonstances ont souvent exigé que le soin de la Religion fût déposé +entre les mains de certains Sujets, soit Princes, soit Universités. +Conduite que les Perses, les Macédoniens, les Romains ont tenue envers +les Juifs & les autres Nations tributaires, à qui ils ont abandonné la +discipline de leur Religion. On sçait aussi que les Empereurs n'ont pas +toujours nommé les Évêques de Rome & de Constantinople. + +Il y a deux manières de commettre son droit, la substitution & la +délégation: la substitution est le mandat, qui est en vertu d'une Loi ou +d'un privilége; la délégation est une grace spéciale. + +Le Magistrat politique avoit coutume de se substituer des Évêques; de +cette source coule le droit de faire des Canons, avec force de Loi, de +déposer les Pasteurs, d'excommunier les fidèles: tous droits que l'on +vient de voir communiqués aux Conciles & au Clergé. On puise encore dans +les Diplômes des Empereurs & des Rois le droit du Clergé & des Chapitres +pour procéder aux élections: monumens de la piété des anciens Princes & +des Empereurs, qui se persuadoient sans doute, que les Ministres versés +dans les choses sacrées, entre les mains desquels J. C. avoit déposé le +ministère évangélique, dispenseroient avec fidélité cette portion du +Gouvernement. Plût à Dieu que le succès n'eût pas été contraire à leurs +pieuses intentions! + +Il est bon de prévenir ceux qui ne pensent pas que les Pasteurs sont les +Vicaires du Magistrat politique; pour dissiper cette erreur, ils n'ont +qu'à consulter la raison, le droit & l'Histoire: d'ailleurs on trouve +que les Princes associoient aux soins de l'Église les Laïcs vertueux & +sçavans, non sans quelque exemple de l'autorité divine. J'ai fait voir +précédemment que le Grand Sanhédrin, composé de septante personnes, +occupés à veiller sur le Gouvernement & sur la Religion, étoit composé +de Prêtres, de Lévites & de Sénieurs tirés du Peuple. Il est certain +que le Grand Prêtre disoit le premier son avis dans les affaires +ecclésiastiques, & même dans les autres, si je ne me trompe; en sorte +cependant que le Vicaire du Roi, nommé _Nasi_, présidoit & recueilloit +les voix: le Sénat du Palatinat a été formé sur ce modèle. Les Loix +attestent cette union de Magistrats avec des Évêques: telle est la +Novelle de Justinien XVII. chap. XI. il l'adresse au Gouverneur de la +Province: «Ne souffrez point que personne soulève votre Province, sous +prétexte de Religion & d'hérésie, ni qu'il enseigne aucun nouveau +dogme. Vous veillerez utilement aux Finances & à la Police; & vous ne +permettrez point qu'à l'occasion de la Religion on entreprenne rien +contre nos règlemens; si ce qu'on vous demande regarde les Canons, +disposez & décidez de concert avec le Métropolitain de la Province, soit +que ce soit des Évêques, ou autres qui soient dans le doute, afin de +donner à la cause de Dieu une issue heureuse & prompte, qui conserve la +Foi orthodoxe, qui soit avantageuse à nos Finances, & qui affermisse la +tranquillité de nos Sujets.» + +On sçait que les Conciles, les Sénateurs & les Juges, que les Empereurs +désignoient, ont eu part à la déposition des Évêques. La Sentence qui +dégrade Photin, fut prononcée par les Évêques & les Sénateurs; leurs +noms sont dans Epiphane. L'Empereur Valentinien commit des Sénateurs & +des Prêtres du Conseil secret, pour connoître de l'affaire de l'Évêque +Sixte III, Le Concile de Calcédoine confirme cette coutume dans la +cause de Dioscore & dans celle des Évêques du Diocèse de Tyr: car on +n'attribue pas moins aux Magistrats qu'aux Évêques la déposition & le +rétablissement des Évêques. Quelquefois les Magistrats ont été appellés +seulement pour prévenir le tumulte & la violence. Le Comte Candidien, +le Bouclier de l'Église, assista au Concile d'Éphèse, & décida avec les +Pères du Concile: la Loi de Justinien unit les Juges au Clergé de la +Ville, pour élire l'Évêque. Théodoret dit, que cet usage n'est point de +ce siècle, puisqu'à la mort de S. Athanase, on éleva Pierre sur le +Siége d'Alexandrie, par la voix unanime du Clergé & des Magistrats. Les +schismes & les divisions des Évêques obligèrent de remettre le soin de +la Religion aux Magistrats, même sans le communiquer aux Évêques. Elien, +Proconsul d'Afrique, délégué par Constantin, jugea seul les Donatistes; +Marcellin, Ministre d'Hororius les jugea seul aussi: entre les Patrices +de Constantinople, un étoit spécialement chargé des affaires de +l'Église, d'où la fonction a tiré son nom: les Parlemens de France en +connoissent, par l'Appel comme d'abus; les Conseils d'Espagne par la +voie de l'opposition; les Cours de Hollande par les Mandats Pénaux. +Enfin, il n'est plus douteux que les Laïcs seuls ont souvent élu les +Pasteurs, en conservant aux Évêques l'Ordination & l'approbation; telle +est l'origine du droit de Patronage, qui est non-seulement reçu en +France, mais en Angleterre & dans le Palatinat: telle est la base des +Canons d'Angleterre & des Constitutions des Palatins. + +Comme je ne taxe point d'indiscrétion le zèle de certains esprits, qui +craignent qu'à la faveur de ce droit on n'altère la tranquillité de +l'Église, je ne puis de même souffrir le système dangereux de ceux qui +ont hazardé que ce droit émane du Pape. L'Empereur Justinien étoit +Orthodoxe, & son règne n'est pas si ancien. Je vais rapporter sa Loi +qui établit ce droit: «Si un Laïc bâtit une maison & y place des +Ecclésiastiques; si lui ou ses héritiers destinent des revenus à leur +entretien, & qu'ils fassent choix des sujets capables, il faut les +ordonner; mais si les Canons empêchent qu'ils ne soient promus aux +Ordres, comme indignes, c'est à l'Évêque alors d'y faire entrer qui il +jugera meilleur.» + +Cette Loi est de 541, tems auquel les Papes étoient les Évêques des +Empereurs, & étoient nommés par eux: une autre Constitution de cet +Empereur de l'an 555 est adressée à l'Évêque de Constantinople. Elle +accorde aux Fondateurs des Églises, ou à ceux qui les doteront, la +présentation des Clercs, pourvu que l'Évêque les approuve, après les +avoir examiné. L'an 553. le Concile de Tolède dressa ce Canon: «Nous +décernons que les Fondateurs des Églises veilleront sur elles pendant +leur vie, qu'ils en auront la principale inspection, & qu'ils +présenteront à l'Évêque des sujets capables pour les administrer; que +si l'Évêque, au mépris des Fondateurs, ose conférer, qu'il sache que +sa collation est nulle, & qu'à sa honte on y maintiendra ceux que les +Fondateurs auront choisis». Les Constitutions de Charlemagne, que +Ansegise a recueillies en 827, contiennent ces mots: «Lorsque les +Patrons Laïcs présentent aux Évêques des Clercs d'une vie irréprochable, +& d'une bonne doctrine, rien ne les doit faire rejetter.» + +Loin de resserrer ce droit dans les Bénéfices Cures, les Empereurs de +Germanie ont gratifié les Ducs de Bavière & de Saxe de celui de pourvoir +aux Évêchés, attendu qu'il appartient à l'Empereur seul d'investir les +Évêques, ainsi qu'Helmodus l'a autrefois soutenu. Ce pouvoir tire son +origine de la Constitution & de la concession des Empereurs & des Rois, +& c'est une pure émanation du Magistrat politique; il ne vient point de +la libéralité des Papes, c'est pourquoi les Auteurs qui l'ont maintenu & +interprété, n'ont rien eu tant à coeur que de persuader le Public, que +les Bénéfices sont le Patrimoine du Pape. Panorme est à la tête de ces +Auteurs: j'aime mieux l'avoir à combattre en cette matière, que de +l'avoir pour sectateur. Covarruvias & Duaren l'ont repris; Covar. p. 2. +Rel. chap. Posses. §. 10. nom. 2. Duar. l. 3. nom. de Eccle. Mini. chap. +II. D'autres Jurisconsultes l'ont aussi réfuté, & les Sçavans de ces +siècles & du nôtre n'ont point souscrit en ce point aux prétentions du +Clergé. + +Il est bon de transcrire les notes du Sénat de Hollande sur les Canons +du Concile de Trente, qui autorise des maximes contraires aux anciens +usages. A la Session IV. chap. 12. il semble gréver les Patrons Laïcs: +«il faut remarquer, poursuit-il, si l'expression ou l'esprit du Concile +tend à priver un Laïc du droit de Patronage, dans le cas où le Bénéfice, +dont les Patrons ont le droit, ou plutôt le conservent, n'est pas +suffisamment doté. A la Sess. 21. ch. V. & Sess. 25. chap. IV. Qu'on +examine si l'union des Cures, même des Bénéfices simples, ne préjudicie +point aux Patrons Laïcs. Au chap. IX. Sess. 22. comme il est de droit, +que les Laïcs peuvent administrer les Églises, & que la Hollande en a +conservé l'usage, c'est devant le Juge Laïc qu'on doit instruire de leur +administration: il continue ainsi, cette connoissance appartient aux +Seigneurs temporels, même ceux appellés Ambachts-Heeren & autres +Magistrats séculiers, il seroit triste d'innover. Chap. XVIII. Sess. 23. +on blesseroit les droits des Patrons Laïcs.» + +Telles sont les Loix fondamentales que le Sénat a cru devoir maintenir, +& qu'il est plus raisonnable de défendre, que celle que les Flamans ont +jugé insupportable, au milieu des horreurs d'une guerre civile. Pourquoi +les Papes & Panorme n'ont-ils pas exigé des Patrons Laïcs ce qu'ils +usurpent maintenant à la faveur de leur autorité? Je ne disputerai point +sur le terme, si la présentation du Patron est une _vraie élection_, le +passage de Clément III. paroît résoudre la question; chap. du droit de +Patron, ex. D.C. «Il est plus de la dignité de l'Église de demander le +consentement du Patron après l'élection qu'avant». Je passe la suite, +les termes sont importans, à moins que son droit ne soit constant. +En effet, l'usage contraire a prévalu depuis plusieurs siècles & en +plusieurs lieux, sur-tout en Hollande; témoin notre Sénat au chap. I. +Sess. 5. du Concile de Trente: «Il est essentiel de considérer, que si +la première Prébende vacante est destinée dans les Églises Collégiales +aux Lecteurs en Théologie, le Prince & les Patrons Laïcs, qui ont +volontiers en Hollande la présentation des Églises Collégiales, seroient +frustrés, dans chaque Chapitre, de la nomination de la première Prébende +vacante»: l'erreur est grossière d'interpréter au chap. I. _Nobis_, que +le Bénéfice de l'Église conventuelle est celui qui regarde la Prêtrise, +ou qui demande les fonctions publiques. On cite Panorme, sans doute afin +que du haut de leur Tribunal il les condamne; car voici ses mots: +«Le Patron à le droit de présenter le Pasteur dans chaque Église non +Collégiale, même Paroissiale, parce que les droits n'excluent point le +Patron de présenter le Recteur, à moins que ce ne soit dans une Église +Collégiale. Doute-t'on que l'Église conventuelle & Collégiale ne soit la +même? Le Glossateur, au mot Chap. dit, que l'Église conventuelle est une +Communauté composée de deux ou trois.» Le Collège est le Chapitre des +Chanoines, à se prêter aux vues du Pape: un tel Collège admet à peine un +Patron Laïc; mais les Empereurs, les Rois, & les Princes de Hollande +en ont reconnu jusqu'à nos Pères: aussi le Pape, dans la crainte qu'on +n'obéît pas, joint à son Décret l'exception de la coutume, que plusieurs +ne passeroient pas, du moins à les voir, si on leur offroit la Thiare. + +Comment imaginer après cela que les États Généraux ont éteint le droit +de Patronage? le dire, ce seroit leur faire injure: ils n'ont point +oublié que les Actes du Concile de Trente ont été un des principaux +sujets des troubles, & que l'obstacle le plus fort à leur publicité, +a été les cris des Patrons Laïcs, qui se sont plaint hautement des +atteintes qu'ils donnoient à leurs droits. On a lu plus haut le +sentiment des États sur cette matière. Il est en même tems plus vrai, +que le Souverain a le pouvoir de casser, par de bons motifs le choix +du Patron: ce droit comme tous les autres, qu'exercent les Sujets, est +soumis au pouvoir des Loix; ajoutez encore l'information du Peuple, & +l'Ordination des Évêques, la destruction de l'Église ne sera pas moins +à craindre de la part des Patrons, que de la part des hommes les plus +grossiers. + +Je finirai par deux réflexions, l'une que la Loi divine n'a confié aux +Magistrats inférieurs aucune autorité sur la Religion: ils tiennent du +Prince celle dont ils sont revêtus, & je l'ai expliqué ailleurs. Joseph +le Décurion, & le Proconsul Sergius n'étoient pas plus dans l'Église +que tout Fidèle, parce que ni l'un ni l'autre n'avoient reçu ou de +l'Empereur ou du Grand Sanhédrin aucun pouvoir d'ordonner de la +discipline: or personne ne doit s'arroger l'autorité du glaive ni même +d'une partie du glaive. + +L'autre observation est, que comme la protection de l'Église est la +portion la plus précieuse de la Puissance absolue; c'est agir sagement +que d'en faire part rarement aux Magistrats, & si les circonstances +obligent le Souverain de la communiquer, que du moins il ne se repose de +cet important devoir, que sur les puissances qui approchent le plus de +sa personne. Dès qu'on interdit aux Juges des Villes la connoissance +des Monnoies & des Domaines, & qu'on forme pour ces matières des Cours +supérieures, à plus forte raison il intéresse la sûreté publique & la +dignité de l'Église, que sa discipline ne dépende point des Tribunaux +inférieurs: en France les Appels comme d'abus se portent directement aux +Parlemens, & autrefois en Hollande au Sénat de la province. + +Ces commissions, qui concernent l'Église, ne doivent point être mises +entre les mains de gens qui ne la reconnoissent pas. Pour cette raison +il étoit défendu aux Juifs & aux Chrétiens de porter leurs différends +particuliers devant des Juges qui ne professoient pas leur Religion: il +seroit donc honteux que les dogmes de Foi, ou les playes de l'Église, +fussent dévoilés à des hommes qui ne sont pas ses enfans. + + +FIN + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Traité du Pouvoir du Magistrat +Politique sur les choses sacrées, by Hugo Grotius + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRAITÉ DU POUVOIR DU MAGISTRAT *** + +***** This file should be named 14905-8.txt or 14905-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/9/0/14905/ + +Produced by Frank van Drogen, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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