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diff --git a/old/14793-8.txt b/old/14793-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f416dce --- /dev/null +++ b/old/14793-8.txt @@ -0,0 +1,5423 @@ +The Project Gutenberg EBook of La vie errante, by Guy de Maupassant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La vie errante + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: January 24, 2005 [EBook #14793] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE ERRANTE *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + + + + + + + + + +LA VIE ERRANTE + +PAR + +GUY DE MAUPASSANT + +[Illustration] + + + + +LA VIE ERRANTE + +_DU MÊME AUTEUR_ + +LES SOEURS RONDOLI. +MONSIEUR PARENT. +LE HORLA. +PIERRE ET JEAN. +CLAIR DE LUNE. +LA MAIN GAUCHE. +FORT COMME LA MORT. + +_En préparation:_ + +NOTRE COEUR. + + + + +LA VIE ERRANTE + +PAR + +GUY DE MAUPASSANT + +PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU + +1890 + +Tous droits de traduction et de reproduction réserves pour tous les pays +y compris la Suède et la Norvège. + +IL A ÉTÉ TIRÉ À PART + +105 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE NUMÉROTÉS À LA PRESSE + +Cinq exemplaires sur papier du Japon, 1 à 5; Cent exemplaires sur papier +de Hollande, 6 à 105. + + + + +LA VIE ERRANTE + + + + +I + +LASSITUDE + + +J'ai quitté Paris et même la France, parce que la tour Eiffel finissait +par m'ennuyer trop. + +Non seulement on la voyait de partout, mais on la trouvait partout, +faite de toutes les matières connues, exposée à toutes les vitres, +cauchemar inévitable et torturant. + +Ce n'est pas elle uniquement d'ailleurs qui m'a donné une irrésistible +envie de vivre seul pendant quelque temps, mais tout ce qu'on a fait +autour d'elle, dedans, dessus, aux environs. + +Comment tous les journaux vraiment ont-ils osé nous parler +d'architecture nouvelle à propos de cette carcasse métallique, car +l'architecture, le plus incompris et le plus oublié des arts +aujourd'hui, en est peut-être aussi le plus esthétique, le plus +mystérieux et le plus nourri d'idées? + +Il a eu ce privilège à travers les siècles de symboliser pour ainsi dire +chaque époque, de résumer, par un très petit nombre de monuments +typiques, la manière de penser, de sentir et de rêver d'une race et +d'une civilisation. + +Quelques temples et quelques églises, quelques palais et quelques +châteaux contiennent à peu près toute l'histoire de l'art à travers le +monde, expriment à nos yeux mieux que des livres, par l'harmonie des +lignes et le charme de l'ornementation, toute la grâce et la grandeur +d'une époque. + +Mais je me demande ce qu'on conclura de notre génération si quelque +prochaine émeute ne déboulonne pas cette haute et maigre pyramide +d'échelles de fer, squelette disgracieux et géant, dont la base semble +faite pour porter un formidable monument de Cyclopes et qui avorte en un +ridicule et mince profil de cheminée d'usine. + +C'est un problème résolu, dit-on. Soit,--mais il ne servait à rien!--et +je préfère alors à cette conception démodée de recommencer la naïve +tentative de la tour de Babel, celle qu'eurent, dès le douzième siècle, +les architectes du campanile de Pise. + +L'idée de construire cette gentille tour à huit étages de colonnes de +marbre, penchée comme si elle allait toujours tomber, de prouver à la +postérité stupéfaite que le centre de gravité n'est qu'un préjugé +inutile d'ingénieur et que les monuments peuvent s'en passer, être +charmants tout de même, et faire venir après sept siècles plus de +visiteurs surpris que la tour Eiffel n'en attirera dans sept mois, +constitue, certes, un problème,--puisque problème il y a,--plus original +que celui de cette géante chaudronnerie, badigeonnée pour des yeux +d'Indiens. + +Je sais qu'une autre version veut que le campanile se soit penché tout +seul. Qui le sait? Le joli monument garde son secret toujours discuté et +impénétrable. + +Peu m'importe, d'ailleurs, la tour Eiffel. Elle ne fut que le phare +d'une kermesse internationale, selon l'expression consacrée, dont le +souvenir me hantera comme le cauchemar, comme la vision réalisée de +l'horrible spectacle que peut donner à un homme dégoûté la foule +humaine qui s'amuse. + +Je me garderai bien de critiquer cette colossale entreprise politique, +l'Exposition universelle, qui a montré au monde, juste au moment ou il +fallait le faire, la force, la vitalité, l'activité et la richesse +inépuisable de ce pays surprenant: la France. + +On a donné un grand plaisir, un grand divertissement et un grand exemple +aux peuples et aux bourgeoisies. Ils se sont amusés de tout leur coeur. +On a bien fait et ils ont bien fait. + +J'ai seulement constaté, dès le premier jour, que je ne suis pas créé +pour ces plaisirs-là. + +Après avoir visité avec une admiration profonde la galerie des machines +et les fantastiques découvertes de la science, de la mécanique, de la +physique et de la chimie modernes; après avoir constaté que la danse du +ventre n'est amusante que dans les pays où on agite des ventres nus, et +que les autres danses arabes n'ont de charme et de couleur que dans les +ksours blancs d'Algérie, je me suis dit qu'en définitive aller là de +temps en temps serait une chose fatigante mais distrayante, dont on se +reposerait ailleurs, chez soi ou chez ses amis. + +Mais je n'avais point songé à ce qu'allait devenir Paris envahi par +l'univers. + +Dès le jour, les rues sont pleines, les trottoirs roulent des foules +comme des torrents grossis. Tout cela descend vers l'Exposition, ou en +revient, ou y retourne. Sur les chaussées, les voitures se tiennent +comme les wagons d'un train sans fin. Pas une n'est libre, pas un cocher +ne consent à vous conduire ailleurs qu'à l'Exposition, ou à sa remise +quand il va relayer. Pas de coupés aux cercles. Ils travaillent +maintenant pour le rastaquouère étranger; pas une tableaux restaurants, +et pas un ami qui dîne chez lui ou qui consente à dîner chez vous. + +Quand on l'invite, il accepte à la condition qu'on banquettera sur la +tour Eiffel. C'est plus gai. Et tous, comme par suite d'un mot d'ordre, +ils vous y convient ainsi tous les jours de la semaine, soit pour +déjeuner, soit pour dîner. + +Dans cette chaleur, dans cette poussière, dans cette puanteur, dans +cette foule de populaire en goguette et en transpiration, dans ces +papiers gras traînant et voltigeant partout, dans cette odeur de +charcuterie et de vin répandu sur les bancs, dans ces haleines de trois +cent mille bouches soufflant le relent de leurs nourritures, dans le +coudoiement, dans le frôlement, dans l'emmêlement de toute cette chair +échauffée, dans cette sueur confondue de tous les peuples semant leurs +puces sur les sièges et par les chemins, je trouvais bien légitime qu'on +allât manger une fois ou deux, avec dégoût et curiosité, la cuisine de +cantine des gargotiers aériens, mais je jugeais stupéfiant qu'on pût +dîner, tous les soirs, dans cette crasse et dans cette cohue, comme le +faisait la bonne société, la société délicate, la société d'élite, la +société fine et maniérée qui, d'ordinaire, a des nausées devant le +peuple qui peine et sent la fatigue humaine. + +Cela prouve d'ailleurs, d'une façon définitive, le triomphe complet de +la démocratie. + +Il n'y a plus de castes, de races, d'épidermes aristocrates. Il n'y a +plus chez nous que des gens riches et des gens pauvres. Aucun autre +classement ne peut différencier les degrés de la société contemporaine. + +Une aristocratie d'un autre ordre s'établit qui vient de triompher à +l'unanimité à cette Exposition universelle, l'aristocratie de la +science, ou plutôt de l'industrie scientifique. + +Quant aux arts, ils disparaissent; le sens même s'en efface dans +l'élite de la nation, qui a regardé sans protester l'horripilante +décoration du dôme central et de quelques bâtiments voisins. + +Le goût italien moderne nous gagne, et la contagion est telle que les +coins réservés aux artistes, dans ce grand bazar populaire et bourgeois +qu'on vient de fermer, y prenaient aussi des aspects de réclame et +d'étalage forain. + +Je ne protesterais nullement d'ailleurs contre l'avènement et le règne +des savants scientifiques, si la nature de leur oeuvre et de leurs +découvertes ne me contraignait de constater que ce sont, avant tout, des +savants de commerce. + +Ce n'est pas leur faute, peut-être. Mais on dirait que le cours de +l'esprit humain s'endigue entre deux murailles qu'on ne franchira plus: +l'industrie et la vente. + +Au commencement des civilisations, l'âme de l'homme s'est précipitée +vers l'art. On croirait qu'alors une divinité jalouse lui a dit: «Je te +défends de penser davantage à ces choses-là. Mais songe uniquement à ta +vie d'animal, et je te laisserai faire des masses de découvertes.» + +Voilà, en effet, qu'aujourd'hui l'émotion séductrice et puissante des +siècles artistes semble éteinte, tandis que des esprits d'un tout autre +ordre s'éveillent qui inventent des machines de toute sorte, des +appareils surprenants, des mécaniques aussi compliquées que les corps +vivants, ou qui, combinant des substances, obtiennent des résultats +stupéfiants et admirables. Tout cela pour servir aux besoins physiques +de l'homme, ou pour le tuer. + +Les conceptions idéales, ainsi que la science pure et désintéressée, +celle de Galilée, de Newton, de Pascal, nous semblent interdites, tandis +que notre imagination paraît de plus en plus excitable par l'envie de +spéculer sur les découvertes utiles à l'existence. + +Or, le génie de celui qui, d'un bond de sa pensée, est allé de la chute +d'une pomme à la grande loi qui régit les mondes, ne semble-t-il, pas né +d'un germe plus divin que l'esprit pénétrant de l'inventeur américain, +du miraculeux fabricant de sonnettes, de porte-voix et d'appareils +lumineux. + +N'est-ce point là le vice secret de l'âme moderne, la marque de son +infériorité dans un triomphe? + +J'ai peut-être tort absolument. En tout cas, ces choses, qui nous +intéressent, ne nous passionnent pas comme les anciennes formes de la +pensée, nous autre, esclaves irritables d'un rêve de beauté délicate, +qui hante et gâte notre vie. + +J'ai senti qu'il me serait agréable de revoir Florence, et je suis +parti. + + * * * * * + + + + +II + +LA NUIT + + +Sortis du port de Cannes à trois heures du matin, nous avons pu +recueillir encore un reste des faibles brises que les golfes exhalent +vers la mer pendant la nuit. Puis un léger souffle du large est venu, +poussant le yacht couvert de toile vers la côte italienne. + +C'est un bateau de vingt tonneaux tout blanc avec un imperceptible fil +doré qui le contourne comme une mince cordelière sur un flanc de cygne. +Ses voiles en toile fine et neuve, sous le soleil d'août qui jette des +flammes sur l'eau, ont l'air d'ailes de soie argentée déployées dans le +firmament bleu. Ses trois focs s'envolent en avant, triangles légers +qu'arrondit l'haleine du vent, et, la grande misaine est molle, sous la +flèche aiguë qui dresse, à dix-huit mètres au dessus du pont, sa pointe +éclatante par le ciel. Tout à l'arrière, la dernière voile, l'artimon, +semble dormir. + +Et tout la monde bientôt sommeille sur le pont. C'est un après-midi +d'été, sur la Méditerranée. La dernière brise est tombée. Le soleil +féroce emplit le ciel et fait de la mer une plaque molle et bleuâtre, +sans mouvement et sans frissons, endormie aussi, sous un miroitant duvet +de brume qui semble la sueur de l'eau. + +Malgré les tentes que j'ai fait établir pour me mettre à l'abri, la +chaleur est telle sous la toile que je descends au salon me jeter sur un +divan. + +Il fait toujours frais dans l'intérieur. Le bateau est profond, +construit pour naviguer dans les mers du Nord et supporter les gros +temps. On peut vivre, un peu à l'étroit, équipage et passagers, à six ou +sept personnes dans cette petite demeure flottante et on peut asseoir +huit convives autour de la table du salon. + +L'intérieur est en pin du nord verni, avec encadrements de teck, éclairé +par les cuivres des serrures, des ferrures, des chandeliers, tous les +cuivres jaunes et gais qui sont le luxe des yachts. + +Comme c'est bizarre ce changement, après la clameur de Paris! Je +n'entends plus rien, mais rien, rien. De quart d'heure en quart +d'heure, le matelot qui s'assoupit à la barre, toussote et crache. La +petite pendule suspendue contre la cloison de bois fait un bruit qui +semble formidable dans ce silence du ciel et de la mer. + +Et ce minuscule battement troublant seul l'immense repos des éléments me +donne soudain la surprenante sensation des solitudes illimitées où les +murmures des mondes, étouffés à quelques mètres de leurs surfaces, +demeurent imperceptibles dans le silence universel! + +Il semble que quelque chose de ce calme éternel de l'espace descend et +se répand sur la mer immobile, par ce jour étouffant d'été. C'est +quelque chose d'accablant, d'irrésistible, d'endormeur, d'anéantissant, +comme le contact du vide infini. Toute la volonté défaille, toute pensée +s'arrête, le sommeil s'empare du corps et de l'âme. + +Le soir venait quand je me réveillai. Quelques souffles de brise +crépusculaire, très inespérés d'ailleurs, nous poussèrent encore +jusqu'au soleil couché. + +Nous étions assez près des côtes, en face d'une ville, San-Remo, sans +espoir de l'atteindre. D'autres villages ou petites cités, s'étalant au +pied de la haute montagne grise, ressemblaient à des tas de linge blanc +mis à sécher sur les plages. Quelques brumes fumaient sur les pentes des +Alpes, effaçaient les vallées en rampant vers les sommets dont les +crêtes dessinaient une immense ligne dentelée dans un ciel rose et +lilas. + +Et la nuit tomba sur nous, la montagne disparut, des feux s'allumèrent +au ras de l'eau tout le long de la grande côte. + +Une bonne odeur de cuisine, sortit de l'intérieur du yacht, se mêlant +agréablement à la bonne et fraîche odeur de l'air marin. + +Lorsque j'eus dîné, je m'étendis sur le pont. Ce jour tranquille de +flottement avait nettoyé mon esprit comme un coup d'éponge sur une vitre +ternie; et des souvenirs en foule surgissaient dans ma pensée, des +souvenirs sur la vie que je venais de quitter, sur des gens connus, +observés ou aimés. + +Être seul, sur l'eau, et sous le ciel, par une nuit chaude, rien ne fait +ainsi voyager l'esprit et vagabonder l'imagination. Je me sentais +surexcité, vibrant, comme si j'avais bu des vins capiteux, respiré de +l'éther ou aimé une femme. + +Une petite fraîcheur nocturne mouillait la peau d'un imperceptible bain +de brume salée. Le frisson savoureux de ce tiède refroidissement de +l'air courait sur les membres, entrait dans les poumons, béatifiait le +corps et l'esprit en leur immobilité. + +Sont-ils plus heureux ou plus malheureux ceux qui reçoivent leurs +sensations par toute la surface de leur chair autant que par leurs yeux, +leur bouche, leur odorat ou leurs oreilles? + +C'est une faculté rare et redoutable, peut-être, que cette excitabilité +nerveuse et maladive de l'épiderme et de tous les organes qui fait une +émotion des moindres impressions physiques et qui, suivant les +températures de la brise, les senteurs du sol et la couleur du jour, +impose des souffrances, des tristesses et des joies. + +Ne pas pouvoir entrer dans une salle de théâtre, parce que le contact +des foules agite inexplicablement l'organisme entier, ne pas pouvoir +pénétrer dans une salle de bal parce que la gaieté banale et le +mouvement tournoyant des valses irrite comme une insulte, se sentir +lugubre à pleurer ou joyeux sans raison suivant la décoration, les +tentures et la décomposition de la lumière dans un logis, et rencontrer +quelquefois par des combinaisons de perceptions, des satisfactions +physiques que rien ne peut révéler aux gens d'organisme grossier, +est-ce un bonheur ou un malheur? + +Je l'ignore; mais, si le système nerveux n'est pas sensible jusqu'à la +douleur ou jusqu'à l'extase, il ne nous communique que des commotions +moyennes, et des satisfactions vulgaires. + +Cette brume de la mer me caressait, comme un bonheur. Elle s'étendait +sur le ciel, et je regardais avec délices les étoiles enveloppées de +ouate, un peu pâlies dans le firmament sombre et blanchâtre. Les côtes +avaient disparu derrière cette vapeur qui flottait sur l'eau et nimbait +les astres. + +On eût dit qu'une main surnaturelle venait d'empaqueter le monde, en des +nuées fines de coton, pour quelque voyage inconnu. + +Et tout à coup, à travers cette ombre neigeuse, une musique lointaine +venue on ne sait d'où, passa sur la mer. Je crus qu'un orchestre aérien +errait dans l'étendue pour me donner un concert. Les sons affaiblis, +mais clairs, d'une sonorité charmante, jetaient par la nuit douce un +murmure d'opéra. + +Une voix parla près de moi. + +«Tiens, disait un marin, c'est aujourd'hui dimanche et voilà la musique +de San Remo qui joue dans le jardin public.» + +J'écoutais, tellement surpris que je me croyais le jouet d'un joli +songe. J'écoutai longtemps, avec un ravissement infini, le chant +nocturne envolé à travers l'espace. + +Mais voilà qu'au milieu d'un morceau il s'enfla, grandit, parut accourir +vers nous. Ce fut d'un effet si fantastique et si surprenant que je me +dressai pour écouter. Certes, il venait, plus distinct et plus fort de +seconde en seconde. Il venait à moi, mais comment? Sur quel radeau +fantôme allait-il apparaître? Il arrivait, si rapide, que, malgré moi, +je regardai dans l'ombre avec des yeux émus; et tout à coup je fus noyé +dans un souffle chaud et parfumé d'aromates sauvages qui s'épandait +comme un flot plein de la senteur violente des myrtes, des menthes, des +citronnelles, des immortelles, des lentisques, des lavandes, des thyms, +brûlés sur la montagne par le soleil d'été. + +C'était le vent de terre qui se levait, chargé des haleines de la côte +et qui emportait aussi vers le large, en la mêlant à l'odeur des plantes +alpestres, cette harmonie vagabonde. + +Je demeurais haletant, si grisé de sensations, que le trouble de cette +ivresse fit délirer mes sens. Je ne savais plus vraiment si je +respirais de la musique, ou si j'entendais des parfums, ou si je dormais +dans les étoiles. + +Cette brise de fleurs nous poussa vers la pleine mer en s'évaporant par +la nuit. La musique alors lentement s'affaiblit, puis se tut, pendant +que le bateau s'éloignait dans les brumes. + +Je ne pouvais pas dormir, et je me demandais comment un poète +moderniste, de l'école dite symboliste, aurait rendu la confuse +vibration nerveuse dont je venais d'être saisi et qui me paraît, en +langage clair, intraduisible. Certes, quelques-uns de ces laborieux +exprimeurs de la multiforme sensibilité artiste s'en seraient tirés à +leur honneur, disant en vers euphoniques, pleins de sonorités +intentionnelles, incompréhensibles et perceptibles cependant, ce mélange +inexprimable de sons parfumés, de brume étoilée et de brise marine, +semant de la musique par la nuit. + +Un sonnet de leur grand patron Baudelaire me revint à la mémoire: + +La nature est un temple où de vivants piliers +Laissent parfois sortir de confuses paroles. +L'homme y passe à travers des forêts de symboles +Qui l'observent avec des regards familiers. + +Comme de longs échos qui de loin se confondent +Dans une ténébreuse et profonde unité +Vaste comme la nuit et comme la clarté, +Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. + +Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, +Doux comme les hautbois, verte comme les prairies, +--Et d'autres corrompus, riches et triomphants, + +Ayant l'expansion des choses infinies +Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens, +Qui chantent le transport de l'esprit et des sens. + +Est-ce que je ne venais pas de sentir jusqu'aux moelles ce vers +mystérieux: + +Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. + +Et non seulement ils se répondent dans la nature, mais ils se répondent +en nous et se confondent quelquefois «dans une ténébreuse et profonde +unité», ainsi que le dit le poète, par des répercussions d'un organe sur +l'autre. + +Ce phénomène, d'ailleurs, est connu médicalement. On a écrit, cette +année même, un grand nombre d'articles en le désignant par ces mots: +l'Audition colorée. + +Il a été prouvé que, chez les natures très nerveuses et très +surexcitées, quand un sens reçoit un choc qui l'émeut trop fortement, +l'ébranlement de cette impression se communique, comme une onde, aux +sens voisins qui le traduisent à leur manière. Ainsi, la musique, chez +certains êtres, éveille des visions de couleurs. C'est donc une sorte de +contagion de sensibilité, transformée suivant la fonction normale de +chaque appareil cérébral atteint. + +Par là, on peut expliquer le célèbre sonnet d'Arthur Rimbaud, qui +raconte les nuances des voyelles, vraie déclaration de foi, adoptée par +l'école symboliste. + +À noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles, +Je dirai quelque jour vos naissances latentes, +À, noir corset velu des mouches éclatantes +Qui bourdonnent autour des puanteurs cruelles, + +Golfes d'ombres; E, candeurs des vapeurs et des tentes, +Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombrelles; +I, pourpre, sang craché, rire des lèvres belles +Dans la colère ou les ivresses pénitentes; + +U, cycles, vibrements divins des mers virides, +Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides +Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux + +O, suprême clairon, plein de strideurs étranges +Silences traversés des mondes et des anges +--O l'Oméga, rayon violet de ses yeux. + +A-t-il tort, a-t-il raison? Pour le casseur de pierres des routes, même +pour beaucoup de nos grands hommes, ce poète est un fou ou un fumiste. +Pour d'autres, il a découvert et exprimé une absolue vérité, bien que +ces explorateurs d'insaisissables perceptions doivent toujours différer +un peu d'opinion sur les nuances et les images que peuvent évoquer en +nous les vibrations mystérieuses des voyelles ou d'un orchestre. + +S'il est reconnu par la science--du jour--que les notes de musique +agissant sur certains organismes font apparaître des colorations, si +_sol_ peut être rouge, _fa_ lilas ou vert, pourquoi ces mêmes sons ne +provoqueraient-ils pas aussi des saveurs dans la bouche et des senteurs +dans l'odorat? Pourquoi les délicats un peu hystériques ne +goûteraient-ils pas toutes choses avec tous leurs sens en même temps, et +pourquoi aussi les symbolistes ne révéleraient-ils point des +sensibilités délicieuses aux êtres de leur race, poètes incurables et +privilégiés? C'est là une simple question de pathologie artistique bien +plus que de véritable esthétique. + +Ne se peut-il en effet que quelques-uns de ces écrivains intéressants, +névropathes par entraînement, soient arrivés à une telle excitabilité +que chaque impression reçue produise en eux une sorte de concert de +toutes les facultés perceptrices? + +Et n'est-ce pas bien cela qu'exprime leur bizarre poésie de sons qui, +tout en ayant l'air inintelligible, essayé de chanter en effet la gamme +entière des sensations et de noter par les voisinages des mots, bien +plus que par leur accord rationnel et leur signification connue, +d'intraduisibles sens, qui sont obscurs pour nous, et clairs pour eux? + +Car les artistes sont à bout de ressources, à court d'inédit, d'inconnu, +d'émotion, d'images, de tout. On a cueilli depuis l'antiquité toutes les +fleurs de leur champ. Et voilà que, dans leur impuissance, ils sentent +confusément qu'il pourrait y avoir peut-être pour l'homme un +élargissement de l'âme et de la sensation. Mais l'intelligence a cinq +barrières entr'ouvertes et cadenassées qu'on appelle les cinq sens, et +ce sont ces cinq barrières que les hommes épris d'art nouveau secouent +aujourd'hui de toute leur force. + +L'Intelligence, aveugle et laborieuse Inconnue, ne peut rien savoir, +rien comprendre, rien découvrir que par les sens. Ils sont ses uniques +pourvoyeurs, les seuls intermédiaires entre l'Universelle Nature et +Elle. Elle ne travaille que sur les renseignements fournis par eux, et +ils ne peuvent eux-mêmes les recueillir que suivant leurs qualités, leur +sensibilité, leur force et leur finesse. + +La valeur de la pensée dépend donc évidemment d'une façon directe de la +valeur des organes, et son étendue est limitée parleur nombre. + +M. Taine d'ailleurs a magistralement traité et développé cette idée. + +Les Sens sont au nombre de cinq, rien que de cinq. Ils nous révèlent, en +les interprétant, quelques propriétés de la matière environnante qui +peut, qui doit receler un nombre illimité d'autres phénomènes que nous +sommes incapables de percevoir. + +Supposons que l'homme ait été créé sans oreilles; il vivrait tout de +même à peu près de la même façon, mais pour, lui l'Univers serait muet; +Il n'aurait aucun soupçon du bruit et de la musique; qui sont des +vibrations transformées. + +Mais s'il avait reçu en don d'autres organes, puissants et délicats, +doués aussi de cette propriété de métamorphoser en perceptions nerveuses +les actions et les attributs de tout l'inexploré qui nous entoure, +combien plus varié serait le domaine de notre savoir et de nos +émotions. + +C'est en ce domaine impénétrable que chaque artiste essaye d'entrer, en +tourmentant, en violentant, en épuisant le mécanisme de sa pensée. Ceux +qui succombent par le cerveau, Heine, Baudelaire, Balzac, Byron +vagabond, à la recherche de la mort, inconsolable du malheur d'être un +grand poète, Musset, Jules de Goncourt et tant d'autres, n'ont-ils pas +été brisés par le même effort pour renverser cette barrière matérielle +qui emprisonne l'intelligence humaine? + +Oui, nos organes sont les nourriciers et les maîtres du génie artiste. +C'est l'oreille qui engendre le musicien, l'oeil qui fait naître le +peintre. Tous concourent aux sensations du poète. Chez le romancier la +vision, en général, domine. Elle domine tellement qu'il devient facile +de reconnaître, à la lecture de toute oeuvre travaillée et sincère, les +qualités et les propriétés physiques du regard de l'auteur. Le +grossissement du détail, son importance ou sa minutie, son empiétement +sur le plan et sa nature spéciale indiquent d'une façon certaine tous +les degrés et les différences des myopies. La coordination de +l'ensemble, la proportion des lignes et des perspectives préférées à +l'observation menue, l'oubli même des petits renseignements qui sont +souvent les caractéristiques d'une personne ou d'un milieu, en +dénoncent-ils pas aussitôt le regard étendu, mais lâche, d'un presbyte? + + + + +III + +LA CÔTE ITALIENNE + + +Tout le ciel est voilé de nuages. Le jour naissant descend grisaille, à +travers ces brumes remontées dans la nuit, et qui étendent leur muraille +sombre plus épaisse par places, presque blanche en d'autres, entre +l'aurore et nous. + +On craint vaguement, avec un serrement de coeur que, jusqu'au soir, +elles n'endeuillent l'espace, et on lève sans cesse les yeux vers elles +avec une angoisse d'impatience, une sorte de muette prière. + +Mais on devine, aux traînées claires qui séparent leurs masses plus +opaques, que l'astre au-dessus d'elles illumine le ciel bleu et leur +neigeuse surface. On espère. On attend. + +Peu à peu elles pâlissent, s'amincissent, semblent fondre. On sent que +le soleil les brûle, les ronge, les écrase de toutes ses ardeurs, et +que l'immense plafond de nuées, trop faible, cède, plie, se fend et +craque sous une énorme pesée de lumière. + +Un point s'allume au milieu d'elles, une lueur y brille. Une brèche est +faite, un rayon glisse, oblique et long, et tombe en s'élargissant. On +dirait que le feu prend à ce trou du ciel. C'est une bouche qui s'ouvre, +grandit, s'embrase, avec des lèvres incendiées, et crache sur les flots +une cascade de clarté dorée. + +Alors, en mille endroits en même temps, la voûte des ombres se brise, +s'effondre, laisse par mille plaies passer des flèches brillantes qui se +répandent en pluie sur l'eau, en semant par l'horizon la radieuse gaieté +du soleil. + +L'air est rafraîchi par la nuit; un frisson de vent, rien qu'un frisson, +caresse la mer, fait à peine frémir, en la chatouillant, sa peau bleue +et moirée. Devant nous, sur un cône rocheux, large et haut qui semble +sortir des flots et s'appuie contre la côte, grimpe une ville pointue, +peinte en rose par les hommes, comme l'horizon par l'aurore victorieuse. +Quelques maisons bleues y font des taches charmantes. On dirait le +séjour choisi par une princesse des Mille et une nuits. + +C'est Port-Maurice. + +Quand on l'a vue ainsi, il n'y faut point aborder. + +J'y suis descendu pourtant. + +Dedans, une ruine. Les maisons semblent émiettées le long des rues. Tout +un côté de la cité, écroulé vers la rive, peut-être à la suite du +tremblement de terre, étage, du haut en bas du rocher qui les porte, des +murs écrêtés et fendus, des moitiés de vieilles demeures plâtreuses, +ouvertes au vent du large. Et la peinture si jolie de loin, quand elle +s'harmonisait avec le jour naissant, n'est plus sur ces débris, sur ces +taudis, qu'un affreux badigeonnage déteint, terni par le soleil et lavé +par les pluies. + +Et le long des ruelles, couloirs tortueux pleins de pierres et de +poussière, une odeur flotte, innommable, mais explicable par le pied des +murs, si puissante, si tenace, si pénétrantes, que je retourne à bord du +yacht, les yeux salis et le coeur soulevé. + +Cette ville pourtant est un chef-lieu de province. On dirait, en mettant +le pied sur cette terre italienne, un drapeau de misère. + +En face, de l'autre côté du même golfe, Oneglia, très sale aussi, très +puante, bien que d'aspect moins sinistrement pauvre et plus vivant. + +Sous la porte cochère du collège royal, ouverte à deux battants en ces +jours de vacances, une vieille femme rapièce un matelas sordide. + + * * * * * + +Nous entrons dans le port de Savone. + +Un groupe d'immenses cheminées d'usines et de fonderies, qu'alimentent +chaque jour quatre ou cinq grands vapeurs anglais chargés de charbon, +projettent dans le ciel, par leurs bouches géantes, des vomissements +tortueux de fumée, retombés aussitôt sur la ville en une pluie noire de +suie, que la brise déplace de quartier en quartier, comme une neige +d'enfer. + +N'allez point dans ce port, canotiers-caboteurs qui aimez garder sans +tache les voiles blanches de vos petits navires. + +Savone est gentille pourtant, bien italienne, avec des rues étroites, +amusantes, pleine de marchands agités, de fruits étalés par terre, de +tomates écarlates, de courges rondes, de raisins noirs ou jaunes et +transparents comme s'ils avaient bu de la lumière, de salades vertes +épluchées à la hâte et dont les feuilles semées à foison sur les pavés +ont l'air d'un envahissement de la ville par les jardins. + +En revenant à bord du yacht j'aperçois tout à coup, le long du quai, +dans une balancelle napolitaine, sur une immense table tenant tout le +pont, quelque chose d'étrange comme un festin d'assassins. + +Sanglants, d'un rouge de meurtre, couvrant le bateau entier d'une +couleur et, au premier coup d'oeil, d'une émotion de tuerie, de +massacre, de viande déchiquetée, s'étalent, devant trente matelots aux +figures brunes, soixante ou cent quartiers de pastèques pourpres +éventrées. + +On dirait que ces hommes joyeux mangent à pleines dents de la bête +saignante comme les fauves dans les cages. C'est une fête. On a invité +les équipages voisins. On est content. Les bonnets rouges sur les têtes +sont moins rouges que la chair du fruit. + +Quand la nuit fut tout à fait tombée, je retournai dans la ville. + +Un bruit de musique m'attirant me la fit traverser tout entière. Je +trouvai une avenue que suivaient par groupes la bourgeoisie et le +peuple, lentement, allant vers ce concert du soir, que lui donne deux +ou trois fois par semaine l'orchestre municipal. + +Ces orchestres, sur cette terre musicienne, valent, même dans les +petites villes, ceux de nos bons théâtres. Je me rappelai celui que +j'avais entendu du pont de mon bateau l'autre nuit, et dont le souvenir +me restait comme celui d'une des plus douces caresses qu'une sensation +m'ait jamais données. + +L'avenue aboutissait sur une place qui allait se perdre sur la plage, et +là, dans l'ombre à peine éclairée par les taches espacées et jaunes des +becs de gaz, cet orchestre jouait je ne sais trop quoi, au bord des +flots. + +Les vagues un peu lourdes, bien que le vent du large fût tout à fait +tombé, traînaient le long du rivage leur bruit monotone et régulier qui +rythmait le chant vif des instruments; et le firmament violet, d'un +violet presque luisant, doré par une infinie poussière d'astres, +laissait tomber sur nous une nuit sombre et légère. Elle couvrait de ses +ténèbres transparentes la foule silencieuse à peine chuchotante, +marchant à pas lents autour du cercle des musiciens ou bien assise sur +les bancs de la promenade, sur de grosses pierres abandonnées le long de +la grève, sur d'énormes poutres étalées à terre auprès de la haute +carcasse de bols, aux côtes encore entr'ouvertes, d'un grand navire en +construction. + +Je ne sais pas si les femmes de Savone sont jolies, mais je sais +qu'elles se promènent presque toutes nu-tête, le soir, et qu'elles ont +toutes un éventail à la main. C'était charmant, ce muet battement +d'ailes prisonnières, d'ailes blanches, tachetées ou noires, entrevues, +frémissantes comme de gros papillons de nuit tenus entre des doigts. On +retrouvait, à chaque femme rencontrée, dans chaque groupe errant ou +reposé, ce volettement captif, ce vague effort pour s'envoler des +feuilles balancées qui semblaient rafraîchir l'air du soir, y mêler +quelque chose de coquet, de féminin, de doux à respirer pour une +poitrine d'homme. + +Et voilà qu'au milieu de cette palpitation d'éventails et de toutes ces +chevelures nues autour de moi, je me mis à rêver niaisement comme en des +souvenirs de contes de fées, comme je faisais au collège, dans le +dortoir glacé, avant de m'endormir, en songeant au roman dévoré en +cachette sous le couvercle du pupitre. Parfois ainsi, au fond de mon +coeur vieilli, empoisonné d'incrédulité, se réveille pendant quelques +instants, mon petit coeur naïf de jeune garçon. + + * * * * * + +Une des plus belles choses qu'on puisse voir au monde: Gênes, de la +haute mer. + +Au fond du golfe, la ville se soulève comme si elle sortait des flots, +au pied de la montagne. Le long des deux côtes qui s'arrondissent autour +d'elle pour l'enfermer, la protéger et la caresser, dirait-on, quinze +petites cités, des voisines, des vassales, des servantes, reflètent et +baignent dans l'eau leurs maisons claires. Ce sont, à gauche de leur +grande patronne, Cogoleto, Arenzano, Voltri, Pra, Pegli, Sestri-Ponente, +San Fier d'Arena; et, à droite, Sturla, Quarto, Quinto, Nervi, +Bogliasco, Sori, Recco, Camogli, dernière tache blanche sur le cap de +Porto-Fino, qui ferme le golfe au sud-est. + +Gênes au-dessus de son port immense se dresse sur les premiers mamelons +des Alpes, qui s'élèvent par derrière, courbées et s'allongeant en une +muraille géante. Sur le môle une tour très haute et carrée, le phare +appelé «la Lanterne», a l'air d'une chandelle démesurée. + +On pénètre dans l'avant-port, énorme bassin admirablement abrité où +circulent, cherchant pratique, une flotte de remorqueurs, puis, après +avoir contourné la jetée Est, c'est le port lui-même, plein d'un peuple +de navires, de ces jolis navires du Midi et de l'Orient, aux nuances +charmantes, tartanes, balancelles, mahonnes, peints, voilés et matés +avec une fantaisie imprévue, porteurs de madones bleues et dorées, de +saints debout sur la proue et d'animaux bizarres, qui sont aussi des +protecteurs sacrés. + +Toute cette flotte à bonnes vierges et à talismans est alignée le long +des quais, tournant vers le centre des bassins leurs nez inégaux et +pointus. Puis apparaissent, classés par compagnies, de puissants vapeurs +en fer, étroits et hauts, avec des formes colossales et fines. Il y a +encore au milieu de ces pèlerins de la mer des navires tout blancs, de +grands trois-mâts ou des bricks, vêtus comme les Arabes d'une robe +éclatante sur qui glisse le soleil. + +Si rien n'est plus joli que l'entrée de ce port, rien n'est plus sale +que l'entrée de cette ville. Le boulevard du quai est un marais +d'ordures, et les rues étroites, originales, enfermées comme des +corridors entre deux lignes tortueuses de maisons démesurément hautes +soulèvent incessamment le coeur par leurs pestilentielles émanations. + +On éprouve à Gênes ce qu'on éprouve à Florence et encore plus à Venise, +l'impression d'une très aristocrate cité tombée au pouvoir d'une +populace. + +Ici surgit la pensée des rudes seigneurs qui se battaient ou +trafiquaient sur la mer, puis, avec l'argent de leurs conquêtes, de +leurs captures ou de leur commerce, se faisaient construire les +étonnants palais de marbre dont les rues principales sont encore +bordées. + +Quand on pénètre dans ces demeures magnifiques, odieusement +peinturlurées par les descendants de ces grands citoyens de la plus +fière des républiques, et qu'on en compare le style, les cours, les +jardins, les portiques, les galeries intérieures, toute la décorative et +superbe ordonnance, avec l'opulente barbarie des plus beaux hôtels du +Paris moderne, avec ces palais de millionnaires qui ne savent toucher +qu'à l'argent, qui sont impuissants à concevoir, à désirer une belle +chose nouvelle et à la faire naître avec leur or, on comprend alors que +la vraie distinction de l'intelligence, que les sens de la beauté rare +des moindres formes, de la perfection des proportions et des lignes, ont +disparu de notre société démocratisée, mélange de riches financiers sans +goût et de parvenus sans traditions. + +C'est même une observation curieuse à faire, celle de la banalité de +l'hôtel moderne. Entrez dans les vieux palais de Gênes, vous y verrez +une succession de cours d'honneur à galeries et à colonnades et +d'escaliers de marbre incroyablement beaux, tous différemment dessinés +et conçus par de vrais artistes, pour des hommes au regard instruit et +difficile. + +Entrez dans les anciens châteaux de France, vous y trouverez les mêmes +efforts vers l'incessante rénovation du style et de l'ornement. + +Entrez ensuite dans les plus riches demeures du Paris actuel, vous y +admirerez de curieux objets anciens soigneusement catalogués, étiquetés, +exposés sous verre suivant leur valeur connue, cotée, affirmée par des +experts, mais pas une fois vous ne resterez surpris par l'originale et +neuve invention des différentes parties de la demeure elle-même. + +L'architecte est chargé de construire une belle maison de plusieurs +millions, et touche cinq ou dix pour cent sur les dépenses, selon la +quantité de travail artiste qu'il doit introduire dans son plan. + +Le tapissier, à des conditions différentes, est chargé de la décorer. +Comme ces industriels n'ignorent pas l'incompétence native de leurs +clients et ne se hasarderaient point à leur proposer de l'inconnu, ils +se contentent de recommencer à peu près ce qu'ils ont déjà fait pour +d'autres. + +Quand on a visité dans Gênes ces antiques et nobles demeures, admiré +quelques tableaux et surtout trois merveilles de ce chef-d'oeuvrier +qu'on nomme Van Dyck, il ne reste plus à voir que le Campo-Santo, +cimetière moderne, musée de sculpture funèbre le plus bizarre, le plus +surprenant, le plus macabre et le plus comique peut-être, qui soit au +monde. Tout le long d'un immense quadrilatère de galeries, cloître géant +ouvert sur un préau que les tombes des pauvres couvrent d'une neige de +plaques blanches, on défile devant une succession de bourgeois de marbre +qui pleurent leurs morts. + +Quel mystère! L'exécution de ces personnages atteste un métier +remarquable, un vrai talent d'ouvriers d'art. La nature des robes, des +vestes, des pantalons, y apparaît par des procédés de facture +stupéfiants. J'y vis une toilette de moire, indiquée en cassures nettes +de l'étoffe d'une incroyable vraisemblance; et rien n'est plus +irrésistiblement grotesque, monstrueusement ordinaire, indignement +commun, que ces gens qui pleurent des parents aimés. + +À qui la faute? Au sculpteur qui n'a vu dans la physionomie de ses +modèles que la vulgarité du bourgeois moderne, qui ne sait plus y +trouver ce reflet supérieur d'humanité entrevu si bien par les peintres +flamands quand ils exprimaient en maîtres artistes les types les plus +populaires et les plus laids de leur race.--Au bourgeois peut-être que +la basse civilisation démocratique a roulé comme le galet des mers en +rongeant, en effaçant son caractère distinctif et qui a perdu dans ce +frottement les derniers signes d'originalité dont jadis chaque classe +sociale semblait dotée par la nature. + +Les Génois paraissent très fiers de ce musée surprenant qui désoriente +le jugement. + + * * * * * + +Depuis le port de Gênes jusqu'à la pointe de Porto-Fino, c'est un +chapelet de villes, un égrènement de maisons sur les plages, entre le +bleu de la mer et le vert de la montagne. La brise du sud-est nous +force à louvoyer. Elle est faible, mais à souffles brusques qui +inclinent le yacht, le lancent tout à coup en avant, ainsi qu'un cheval +s'emporte, avec deux bourrelets d'écume qui bouillonnent à la proue +comme une bave de bête marine. Puis le vent cesse et le bateau se calme, +reprend sa petite route tranquille qui, suivant les bordées, tantôt +l'éloigne, tantôt le rapproche de la côte italienne. Vers deux heures, +le patron qui consultait l'horizon avec les jumelles, pour reconnaître à +la voilure portée et aux amures prises par les bâtiments en vue, la +force et la direction des courants d'air, en ces parages où chaque golfe +donne un vent tempétueux ou léger, où les changements de temps sont +rapides comme une attaque de nerfs de femme, me dit brusquement: + +«Monsieur, faut amener le flèche; les deux bricks-goëlettes qui sont +devant nous viennent de serrer leurs voiles hautes. Ça souffle dur +là-bas.» + +L'ordre fut donné; et la longue toile gonflée descendit du sommet du +mât, glissa, pendante et flasque, palpitante encore comme un oiseau +qu'on tue, le long de la misaine qui commençait à pressentir la rafale +annoncée et proche. + +Il n'y avait point de vagues. Quelques petits flots seulement +moutonnaient de place en place; mais soudain, au loin, devant nous, je +vis l'eau toute blanche, blanche comme si on étendait un drap +par-dessus. Cela venait, se rapprochait, accourait, et lorsque cette +ligne cotonneuse ne fut plus qu'à quelques centaines de mètres de nous, +toute la voilure du yacht reçut brusquement une grande secousse du vent +qui semblait galoper sur la surface de la mer, rageur et furieux, en lui +plumant le flanc comme une main plumerait le ventre d'un cygne. Et tout +ce duvet arraché de l'eau, cet épiderme d'écume voltigeait, s'envolait, +s'éparpillait sous l'attaque invisible et sifflante de la bourrasque. +Nous aussi, couchés sur le côté, le bordage noyé dans le flot clapoteux +qui montait sur le pont, les haubans tendus, la mâture craquant, nous +partîmes d'une course affolée, gagnés par un vertige, par une furie de +vitesse. Et c'est vraiment une ivresse unique, inimaginablement +exaltante, de tenir en ses deux mains, avec tous ses muscles tendus +depuis le jarret jusqu'au cou, la longue barre de fer qui conduit à +travers les rafales cette bête emportée et inerte, docile et sans vie, +faite de toile et de bois. + +Cette fureur de l'air ne dura guère que trois quarts d'heure; et tout à +coup, lorsque la Méditerranée eut repris sa belle teinte bleue, il me +sembla, tant l'atmosphère devint douce subitement, que l'humeur du ciel +s'apaisait. C'était une colère tombée, la fin d'une matinée revêche; et +le rire joyeux du soleil se répandit largement dans l'espace. + +Nous approchions du cap où j'aperçus, à l'extrémité, au pied de la côte +escarpée, dans une trouée apparue sans accès, une église et trois +maisons. Qui demeure là, bon Dieu? que peuvent faire ces gens? Comment +communiquent-ils avec les autres vivants sinon par un des deux petits +canots tirés sur leur plage étroite. + +Voici la pointe doublée. La côte continue jusqu'à Porto-Venere, à +l'entrée du golfe de la Spezzia. Toute cette partie du rivage italien +est incomparablement séduisante. + +Dans une baie large et profonde ouverte devant nous, on entrevoit +Santa-Margherita, puis Rapallo, Chiavari. Plus loin Sestri Levante. + +Le yacht ayant viré de bord glissait à deux encablures des rochers, et +voilà qu'au bout de ce cap, que nous finissions à peine de contourner, +on découvre soudain une gorge où entre la mer, une gorge cachée, +presque introuvable, pleine d'arbres, de sapins, d'oliviers, de +châtaigniers. Un tout petit village, Porto-Fino, se développe en +demi-lune autour de ce calme bassin. + +Nous traversons lentement le passage étroit qui relie à la grande mer ce +ravissant port naturel, et nous pénétrons dans ce cirque de maisons +couronné par un bois d'un vert puissant et frais, reflétés l'un et +l'autre dans le miroir d'eau tranquille et rond où semblent dormir +quelques barques de pêche. + +Une d'elles vient à nous montée par un vieil homme. Il nous salue, nous +souhaite la bienvenue, indique le mouillage, prend une amarre pour la +porter à terre, revient offrir ses services, ses conseils, tout ce qu'il +nous plaira de lui demander, nous fait enfin les honneurs de ce hameau +de pêche. C'est le maître de port. + +Jamais peut-être, je n'ai senti une impression de béatitude comparable à +celle de l'entrée dans cette crique verte, et un sentiment de repos, +d'apaisement, d'arrêt de l'agitation vaine où se débat la vie, plus fort +et plus soulageant que celui qui m'a saisi quand le bruit de l'ancre +tombant eut dit à tout mon être ravi que nous étions fixés là. + +Depuis huit jours je rame. Le yacht demeure immobile au milieu de la +rade minuscule et tranquille; et moi je vais rôder dans mon canot, le +long des côtes, dans les grottes où grogne la mer au fond de trous +invisibles, et autour des îlots découpés et bizarres qu'elle mouille de +baisers sans fin à chacun de ses soulèvements, et sur les écueils à +fleur d'eau qui portent des crinières d'herbes marines. J'aime voir +flotter sous moi, dans les ondulations de la vague insensible, ces +longues plantes rouges ou vertes où se mêlent, où se cachent, où +glissent les immenses familles à peine écloses des jeunes poissons. On +dirait des semences d'aiguilles d'argent qui vivent et qui nagent. + +Quand je relève les yeux sur les rochers du rivage, j'y aperçois des +groupes de gamins nus, au corps bruni, étonnés de ce rôdeur. Ils sont +innombrables aussi, comme une autre progéniture de la mer, comme une +tribu de jeunes tritons nés d'hier qui s'ébattent et grimpent aux rives +de granit pour boire un peu l'air de l'espace. On en trouve cachés dans +toutes les crevasses, on en aperçoit debout sur les pointes, dessinant +dans le ciel italien leurs formes jolies et frêles de statuettes de +bronze. D'autres, assis, les jambes pendantes, au bord des grosses +pierres, se reposent entre deux plongeons. + +Nous avons quitté Porto-Fino pour un séjour à Santa-Margherita. Ce n'est +point un port, mais un fond de golfe un peu abrité par un môle. + +Ici, la terre est tellement captivante qu'elle fait presque oublier la +mer. La ville est abritée par l'angle creux des deux montagnes. Un +vallon les sépare qui va vers Gênes. Sur ces deux côtes, d'innombrables +petits chemins entre deux murs de pierres, hauts d'un mètre environ, se +croisent, montent et descendent, vont et viennent, étroits, pierreux, en +ravins et en escaliers, et séparent d'innombrables champs ou plutôt des +jardins d'oliviers et de figuiers qu'enguirlandent des pampres rouges. À +travers les feuillages brûlés des vignes grimpées dans les arbres, on +aperçoit à perte de vue la mer bleue, des caps rouges, des villages +blancs, des bois de sapins sur les pentes, et les grands sommets de +granit gris. Devant les maisons, rencontrées de place en place, les +femmes font de la dentelle. Dans tout ce pays, d'ailleurs, on n'aperçoit +guère une porte où ne soient assises deux ou trois de ces ouvrières, +travaillant à l'ouvrage héréditaire, et maniant de leurs doigts légers +les nombreux fils blancs ou noirs où pendent et dansent, dans un +sautillement éternel, de courts morceaux de bois jaune. Elles sont +souvent jolies, grandes et d'allure fière, mais négligées, sans toilette +et sans coquetterie. Beaucoup conservent encore des traces du sang +sarrasin. + +Un jour, au coin d'une rue de hameau, une d'elles passa près de moi qui +me laissa l'émotion de la plus surprenante beauté que j'aie rencontrée +peut-être. + +Sous une botte lourde de cheveux sombres qui s'envolaient autour du +front, dans un désordre dédaigneux et hâtif, elle avait une figure ovale +et brune d'Orientale, de filles des Maures dont elle gardait +l'ancestrale démarche; mais le soleil des Florentines lui avait fait une +peau aux lueurs d'or. Les yeux,--quels yeux!--longs et d'un noir +impénétrable, semblaient glisser une caresse sans regard entre des cils +tellement pressés et grands que je n'en ai jamais vu de pareils. Et la +chair autour de ces yeux s'assombrissaient si étrangement, que si on ne +l'eût aperçue en pleine lumière on eût soupçonné l'artifice des +mondaines. + +Lorsqu'on rencontre, vêtues de haillons, des créatures semblables, que +ne peut-on les saisir et les emporter, quand ce ne serait que pour les +parer, leur dire qu'elles sont belles et les admirer! Qu'importe +qu'elles ne comprennent pas le mystère de notre exaltation, brutes comme +toutes les idoles, ensorcelantes comme elles, faites seulement pour être +aimées par des coeurs délirants, et fêtées par des mots dignes de leur +beauté! + +Si j'avais le choix cependant entre la plus belle des créatures vivantes +et la femme peinte du Titien que huit jours plus tard je revoyais dans +la salle de la tribune à Florence, je prendrais la femme peinte du +Titien. + +Florence, qui m'appelle comme la ville où j'aurais le plus aimé vivre +autrefois, qui a pour mes yeux et pour mon coeur un charme inexprimable, +m'attire encore presque sensuellement par cette image de femme couchée, +rêve prodigieux d'attrait charnel. Quand je songe à cette cité si pleine +de merveilles qu'on rentre à la fin des jours courbaturé d'avoir vu +comme un chasseur d'avoir marché, m'apparaît soudain lumineux, au milieu +des souvenirs qui jaillissent, cette grande toile longue, où se repose +cette grande femme au geste impudique, nue et blonde, éveillée et +calme. + +Puis après elle, après cette évocation de toute la puissance séductrice +du corps humain, surgissent, douces et pudiques, des vierges: celles de +Raphaël d'abord. La Vierge au chardonneret, la Vierge du grand-duc, la +Vierge à la chaise, d'autres encore, celles des primitifs, aux traits +innocents, aux cheveux pâles, idéales et mystiques, et celles des +matériels, pleines de santé. + +Quand on se promène non seulement dans cette ville unique, mais dans +tout ce pays, la Toscane, où les hommes de la Renaissance ont jeté des +chefs-d'oeuvre à pleines mains, on se demande avec stupeur ce que fut +l'âme exaltée et féconde, ivre de beauté, follement créatrice, de ces +générations secouées par un délire artiste. Dans les églises des petites +villes, où l'on va, cherchant à voir des choses qui ne sont point +indiquées au commun des errants, on découvre sur les murs, au fond des +choeurs, des peintures inestimables de ces grands maîtres modestes, qui +ne vendaient point leurs toiles dans les Amériques encore inexplorées, +et s'en allaient, pauvres, sans espoir de fortune, travaillant pour +l'art comme de pieux ouvriers. + +Et cette race sans défaillance n'a rien laissé d'inférieur. Le même +reflet d'impérissable beauté, apparu sous le pinceau des peintres, sous +le ciseau des sculpteurs, s'agrandit en lignes de pierre sur la façade +des monuments. Les églises et leurs chapelles sont pleines de sculptures +de Lucca della Robbia, de Donatello, de Michel-Ange; leurs portes de +bronze sont par Bonannus ou Jean de Bologne. + +Lorsqu'on arrive sur la piazza della Signoria, en face de la loggia dei +Lanzi, on aperçoit ensemble, sous le même portique, l'enlèvement des +Sabines, et Hercule terrassant le centaure Nessus, de Jean de Bologne; +Persée avec la tête de Méduse de Benvenuto Cellini; Judith et Holopherne +de Donatello. Il abritait aussi, il y a quelques années seulement, le +David de Michel-Ange. + +Mais plus on est grisé, plus on est conquis par la séduction de ce +voyage dans une forêt d'oeuvres d'art, plus on se sent aussi envahi par +un bizarre sentiment de malaise qui se mêle bientôt à la joie de voir. +Il provient de l'étonnant contraste de la foule moderne si banale, si +ignorante de ce qu'elle regarde avec les lieux qu'elle habite. On sent +que l'âme délicate, hautaine et raffinée du vieux peuple disparu qui +couvrit ce sol de chefs-d'oeuvre, n'agite plus les têtes à chapeaux +ronds couleur chocolat, n'anime point les yeux indifférents, n'exalte +plus les désirs vulgaires de cette population sans rêves. + +En revenant vers la côte, je me suis arrêté dans Pise, pour revoir aussi +la place du Dôme. + +Qui pourra jamais expliquer le charme pénétrant et triste de certaines +villes presque défuntes. + +Pise est une de celles-là. À peine entré dedans, on s'y sent à l'âme une +langueur mélancolique, une envie impuissante de partir et de rester, une +nonchalante envie de fuir et de goûter indéfiniment la douceur morne de +son air, de son ciel, de ses maisons, de ses rues qu'habite la plus +calme, la plus morne, la plus silencieuse des populations. + +La vie semble sortie d'elle comme la mer qui s'en est éloignée, +enterrant son port jadis souverain, étendant une plaine et faisant +pousser une forêt entre la rive nouvelle et la ville abandonnée. + +L'Arno la traverse de son cours jaune qui glisse, doucement onduleux, +entre deux hautes murailles supportant les deux principales promenades +bordées de maisons, jaunâtres aussi, d'hôtels et de quelques palais +modestes. + +Seule, bâtie sur le quai même, coupant net sa ligne sinueuse, la petite +chapelle de Santa-Maria della Spina, appartenant au style français du +XIIIe siècle, dresse juste au-dessus de l'eau son profil ouvragé de +reliquaire. On dirait, à la voir ainsi au bord du fleuve, le mignon +lavoir gothique de la bonne Vierge, où les anges viennent laver, la +nuit, tous les oripeaux fripés des madones. + +Mais par la via Santa Maria on va vers la place du Dôme. + +Pour les hommes que touchent encore la beauté et la puissance mystiques +des monuments, il n'existe assurément rien sur la terre de plus +surprenant et de plus saisissant que cette vaste place herbeuse, cernée +par de hauts remparts qui emprisonnent, en leurs attitudes si diverses, +le Dôme, le Campo-Santo, le Baptistère et la Tour penchée. + +Quand on arrive au bord de ce champ désert et sauvage, enfermé par de +vieilles murailles et où se dressent soudain devant les yeux ces quatre +grands êtres de marbre, si imprévus de profil, de couleur, de grâce +harmonieuse et superbe, on demeure interdit d'étonnement et troublé +d'admiration comme devant le plus rare et le plus grandiose spectacle +que l'art humain puisse offrir au regard. + +Mais c'est le Dôme bientôt qui attire et garde toute l'attention par son +inexprimable harmonie, la puissance irrésistible de ses proportions et +la magnificence de sa façade. + +C'est une basilique du XIe siècle de style toscan, toute en marbre +blanc avec des incrustations noires et de couleur. On n'éprouve point, +en face de cette perfection de l'architecture Romane-Italienne, la +stupeur qu'imposent à l'âme certaines cathédrales gothiques par leur +élévation hardie, l'élégance de leurs tours et de leurs clochetons, +toute la dentelle de pierre dont elles sont enveloppées, et cette +disproportion géante de leur taille avec leur pied. + +Mais on demeure tellement surpris et captivé par les irréprochables +proportions, par le charme intraduisible des lignes, des formes et de la +façade décorée, en bas, de pilastres reliés par des arcades, en haut, de +quatre galeries de colonnettes plus petites d'étage en étage, que la +séduction de ce monument reste en nous comme celle d'un poème admirable, +comme une émotion trouvée. + +Rien ne sert de décrire ces choses, il faut les voir, et les voir sur +leur ciel, sur ce ciel classique, d'un bleu spécial, où les nuages lents +et roulés à l'horizon en masses argentées, semblent copiés par la nature +sur les tableaux des peintres toscans. Car ces vieux artistes étaient +des réalistes, tout imprégnés de l'atmosphère italienne; et ceux-là +seulement demeurent de faux ouvriers d'art qui les ont imités sous le +soleil français. + +Derrière la cathédrale, le Campanile, éternellement penché comme s'il +allait tomber, gêne ironiquement le sens de l'équilibre que nous portons +en nous, et en face d'elle le Baptistère arrondit sa haute coupole +conique devant la porte du Campo-Santo. + +En ce cimetière antique dont les fresques sont classées comme des +peintures d'un intérêt capital, s'allonge un cloître délicieux, d'une +grâce pénétrante et triste, au milieu duquel deux antiques tilleuls +cachent sous leur robe de verdure une telle quantité de bois mort qu'ils +font aux souffles du vent un bruit étrange d'ossements heurtés. + +Les jours passent. L'été touche à sa fin. Je veux visiter encore un pays +éloigné, où d'autres hommes ont laissé des souvenirs plus effacés, mais +éternels aussi. Ceux-là vraiment sont les seuls qui ont su doter leur +patrie d'une Exposition universelle qu'on reviendra voir dans toute la +suite des siècles. + + + + +LA SICILE + + * * * * * + +On est convaincu, en France, que la Sicile est un pays sauvage, +difficile et même dangereux à visiter. De temps en temps, un voyageur, +qui passe pour un audacieux, s'aventure jusqu'à Palerme, et il revient +en déclarant que c'est une ville très intéressante. Et voilà tout. En +quoi Palerme et la Sicile tout entière sont-elles intéressantes? On ne +le sait pas au juste chez nous. À la vérité, il n'y a là qu'une question +de mode. Cette île, perle de la Méditerranée, n'est point au nombre des +contrées qu'il est d'usage de parcourir, qu'il est de bon goût de +connaître, qui font partie, comme l'Italie, de l'éducation d'un homme +bien élevé. + +À deux points de vue, cependant, la Sicile devrait attirer les +voyageurs, car ses beautés naturelles et ses beautés artistiques sont +aussi particulières que remarquables. On sait combien est fertile et +mouvementée cette terre, qui fut appelée le grenier de l'Italie, que +tous les peuples envahirent et possédèrent l'un après l'autre, tant fut +violente leur envie de la posséder, qui fit se battre et mourir tant +d'hommes, comme une belle fille ardemment désirée. C'est, autant que +l'Espagne, le pays des oranges, le sol fleuri dont l'air, au printemps, +n'est qu'un parfum; et elle allume, chaque soir, au-dessus des mers, le +fanal monstrueux de l'Etna, le plus grand volcan d'Europe. Mais ce qui +fait d'elle, avant tout, une terre indispensable à voir et unique au +monde, c'est qu'elle est, d'un bout à l'autre, un étrange et divin musée +d'architecture. + +L'architecture est morte aujourd'hui, en ce siècle encore artiste, +pourtant, mais qui semble avoir perdu le don de faire de la beauté avec +des pierres, le mystérieux secret de la séduction par les lignes, le +sens de la grâce dans les monuments. Nous paraissons ne plus comprendre, +ne plus savoir que la seule proportion d'un mur peut donner à l'esprit +la même sensation de joie artistique, la même émotion secrète et +profonde qu'un chef-d'oeuvre de Rembrandt, de Velasquez ou de Véronèse. + +La Sicile a eu le bonheur d'être possédée, tour à tour, par des peuples +féconds, venus tantôt du Nord et tantôt du Sud, qui ont couvert son +territoire d'oeuvres infiniment diverses, où se mêlent, d'une façon +inattendue et charmante, les influences les plus contraires. De là est +né un art spécial, inconnu ailleurs, où domine l'influence arabe, au +milieu des souvenirs grecs, et même égyptiens, où les sévérités du style +gothique, apporté par les Normands, sont tempérées par la science +admirable de l'ornementation et de la décoration byzantines. + +Et c'est un bonheur délicieux de rechercher, dans ces exquis monuments, +la marque spéciale de chaque art, de discerner tantôt le détail venu +d'Égypte, comme l'ogive lancéolée qu'apportèrent les Arabes, les voûtes +en relief, ou plutôt en pendentifs, qui ressemblent aux stalactites des +grottes marines, tantôt le pur ornement byzantin, ou les belles frises +gothiques qui éveillent soudain le souvenir des hautes cathédrales des +pays froids, dans ces églises un peu basses, construites aussi par des +princes normands. + +Quand on a vu tous ces monuments qui ont, bien qu'appartenant à des +époques et à des germes différents, un même caractère, une même nature, +on peut dire qu'ils ne sont ni gothiques, ni arabes, ni byzantins, mais +siciliens, on peut affirmer qu'il existe un art sicilien et un style +sicilien, toujours reconnaissable, et qui est assurément le plus +charmant, le plus varié, le plus coloré et le plus rempli d'imagination +de tous les styles d'architecture. + +C'est également en Sicile qu'on retrouve les plus magnifiques et les +plus complets échantillons de l'architecture grecque antique, au milieu +de paysages incomparablement beaux. + +La traversée la plus facile est celle de Naples à Palerme. On demeure +surpris, en quittant le bateau, par le mouvement et la gaieté de cette +grande ville de 250,000 habitants, pleine de boutiques et de bruit, +moins agitée que Naples, bien que tout aussi vivante. Et d'abord, on +s'arrête devant la première charrette aperçue. Ces charrettes, de +petites boîtes carrées haut perchées sur des roues jaunes, sont décorées +de peintures naïves et bizarres qui représentent des faits historiques +ou particuliers, des aventures de toute espèce, des combats, des +rencontres de souverains, mais, surtout, les batailles de Napoléon Ier +et des Croisades. Une singulière découpure de bois et de fer les +soutient sur l'essieu; et les rayons de leurs roues sont ouvragés aussi. +La bête qui les traîne porte un pompon sur la tête et un, autre au +milieu du dos, et elle est vêtue d'un harnachement coquet et coloré, +chaque morceau de cuir étant garni d'une sorte de laine rouge et de +menus grelots. Ces voitures peintes passent par les rues, drôles et +différentes, attirent l'oeil et l'esprit, se promènent comme des rébus +qu'on cherche toujours à deviner. + +La forme de Palerme est très particulière. La ville, couchée au milieu +d'un vaste cirque de montagnes nues, d'un gris bleu nuancé parfois de +rouge, est divisée en quatre parties par deux grandes rues droites qui +se coupent en croix au milieu. De ce carrefour, on aperçoit, par trois +côtés, la montagne, là-bas, au bout de ces immenses corridors de +maisons, et, par le quatrième, on voit la mer, une tache bleue, d'un +bleu cru, qui semble tout près, comme si la ville était tombée dedans! + +Un désir hantait mon esprit en ce jour d'arrivée. Je voulus voir la +chapelle Palatine, qu'on m'avait dit être la merveille des merveilles. + +La chapelle Palatine, la plus belle qui soit au monde, le plus +surprenant bijou religieux rêvé par la pensée humaine et exécuté par des +mains d'artiste, est enfermée dans la lourde construction du +Palais-Royal, ancienne forteresse construite par les Normands. + +Cette chapelle n'a point de dehors. On entre dans le palais, où l'on est +frappé tout d'abord par l'élégance de la cour intérieure entourée de +colonnes. Un bel escalier à retours droits fait une perspective d'un +grand effet inattendu. En face de la porte d'entrée, une autre porte, +crevant le mur du Palais et donnant sur la campagne lointaine, ouvre, +soudain, un horizon étroit et profond, semble jeter l'esprit dans des +pays infinis et dans des songes illimités, par ce trou cintré qui prend +l'oeil et l'emporte irrésistiblement vers la cime bleue du mont aperçu +là-bas, si loin, si loin, au-dessus d'une immense plaine d'orangers. + +Quand on pénètre dans la chapelle, on demeure d'abord saisi comme en +face d'une chose surprenante dont on subit la puissance avant de l'avoir +comprise. La beauté colorée et calme, pénétrante et irrésistible de +cette petite église qui est le plus absolu chef-d'oeuvre imaginable, +vous laisse immobile devant ces murs couverts d'immenses mosaïques à +fond d'or, luisant d'une clarté douce et éclairant le monument entier +d'une lumière sombre, entraînant aussitôt la pensée en des paysages +bibliques et divins où l'on voit, debout dans un ciel de feu, tous ceux +qui furent mêlés à la vie de l'Homme-Dieu. + +Ce qui fait si violente l'impression produite par ces monuments +siciliens, c'est que l'art de la décoration y est plus saisissant au +premier coup d'oeil que l'art de l'architecture. + +L'harmonie des lignes et des proportions n'est qu'un cadre à l'harmonie +des nuances. + +On éprouve, en entrant dans nos cathédrales gothiques, une sensation +sévère, presque triste. Leur grandeur est imposante, leur majesté +frappe, mais ne séduit pas. Ici, on est conquis, ému, par ce quelque +chose de presque sensuel que la couleur ajoute à la beauté des formes. + +Les hommes, qui conçurent et exécutèrent ces églises lumineuses et +sombres pourtant, avaient certes une idée tout autre du sentiment +religieux que les architectes des cathédrales allemandes ou françaises; +et leur génie spécial s'inquiéta, surtout, de faire entrer le jour dans +ces nefs si merveilleusement décorées, de façon qu'on ne le sentit pas, +qu'on ne le vît point, qu'il s'y glissât, qu'il effleurât seulement les +murs, qu'il y produisit des effets mystérieux et charmants, et que la +lumière semblât venir des murailles elles-mêmes, des grands ciels d'or +peuplés d'apôtres. + +La chapelle Palatine, construite en 1132 par le roi Roger II, dans le +style gothique normand, est une petite basilique à trois nefs. Elle n'a +que 33 mètres de long et 13 mètres de large, c'est donc un joujou, un +bijou de basilique. + +Deux lignes d'admirables colonnes de marbre, toutes différentes +dérouleur, conduisent sous la coupole, d'où vous regarde un Christ +colossal, entouré d'anges aux ailes déployées. La mosaïque, qui forme le +fond de la chapelle latérale de gauche, est un saisissant tableau. Elle +représente saint Jean prêchant dans le désert. On dirait un Puvis de +Chavannes plus coloré, plus puissant, plus naïf, moins voulu, fait dans +des temps de foi violente par un artiste inspiré. L'apôtre parle à +quelques personnes. Derrière lui, le désert, et, tout au fond, quelques +montagnes bleuâtres, de ces montagnes aux lignes douces et perdues dans +une bruine, que connaissent bien tous ceux qui ont parcouru l'Orient. +Au-dessus du saint, autour du saint, derrière le saint, un ciel d'or, un +vrai ciel de miracle où Dieu semble présent. + +En revenant vers la porte de sortie, on s'arrête sous la chaire, un +simple carré de marbre roux, entouré d'une frise de marbre blanc +incrustée de menues mosaïques, et porté sur quatre colonnes finement +ouvragées. Et on s'émerveille de ce que peut faire le goût, le goût pur +d'un artiste, avec si peu de chose. + +Tout l'effet admirable de ces églises vient, d'ailleurs, du mélange et +de l'opposition des marbres et des mosaïques. C'est là leur marque +caractéristique. Tout le bas des murs, blanc et orné seulement de petits +dessins, de fines broderies de pierre, fait ressortir puissamment, par +le parti pris de simplicité, la richesse colorée des larges sujets qui +couvrent le dessus. + +Mais on découvre même dans ces menues broderies, qui courent comme des +dentelles de couleur sur la muraille inférieure, des choses délicieuses, +grandes comme le fond de la main: ainsi deux paons qui, croisant leurs +becs, portent une croix. + +On retrouve dans plusieurs églises de Palerme ce même genre de +décoration. Les mosaïques de la Martorana sont même, peut-être, d'une +exécution plus remarquable que celles de la chapelle Palatine, mais on +ne peut rencontrer, dans aucun monument, l'ensemble merveilleux qui +rend unique ce chef-d'oeuvre divin. + +Je reviens lentement à l'hôtel des Palmes, qui possède un des plus beaux +jardins de la ville, un de ces jardins de pays chauds, remplis de +plantes énormes et bizarres. Un voyageur, assis sur un banc, me raconte +en quelques instants les aventures de l'année, puis il remonte aux +histoires des années passées, et il dit, dans une phrase: «C'était au +moment où Wagner habitait ici.» + +Je m'étonne: «Comment ici, dans cet hôtel? + +--Mais oui. C'est ici qu'il a écrit les dernières notes de _Parsifal_ et +qu'il en a corrigé les épreuves.» + +Et j'apprends que l'illustre maître allemand a passé à Palerme un hiver +tout entier, et qu'il a quitté cette ville quelques mois seulement avant +sa mort. Comme partout, il a montré ici son caractère intolérable, son +invraisemblable orgueil, et il a laissé le souvenir du plus insociable +des hommes. + +J'ai voulu voir l'appartement occupé par ce musicien génial, car il me +semblait qu'il avait dû y mettre quelque chose de lui, et que je +retrouverais un objet qu'il aimait, un siège préféré, la table où il +travaillait, un signe quelconque indiquant son passage, la trace d'une +manie ou la marque d'une habitude. + +Je ne vis rien d'abord qu'un bel appartement d'hôtel. On m'indiqua les +changements qu'il y avait apportés, on me montra, juste au milieu de la +chambre, la place du grand divan où il entassait les tapis brillants et +brodés d'or. + +Mais j'ouvris la porte de l'armoire à glace. + +Un parfum délicieux et puissant s'envola comme la caresse d'une brise +qui aurait passé sur un champ de rosiers. + +Le maître de l'hôtel qui me guidait me dit: «C'est là dedans qu'il +serrait son linge après l'avoir mouillé d'essence de roses. Cette odeur +ne s'en ira jamais maintenant.» + +Je respirais cette haleine de fleurs, enfermée en ce meuble, oubliée là, +captive; et il me semblait y retrouver, en effet, quelque chose de +Wagner, dans ce souffle qu'il aimait, un peu de lui, un peu de son +désir, un peu de son âme, dans ce rien des habitudes secrètes et chères +qui font la vie intime d'un homme. + +Puis je sortis pour errer par la ville. + +Personne ne ressemble moins à un Napolitain qu'un Sicilien. Dans le +Napolitain du peuple, on trouve toujours trois quarts de polichinelle. +Il gesticule, s'agite, s'anime sans cause, s'exprime par les gestes +autant que par les paroles, mime tout ce qu'il dit, se montre toujours +aimable par intérêt, gracieux par ruse autant que par nature, et il +répond par des gentillesses aux compliments désagréables. + +Mais, dans le Sicilien, on trouve déjà beaucoup de l'Arabe. Il en a la +gravité d'allure, bien qu'il tienne de l'Italien une grande vivacité +d'esprit. Son orgueil natal, son amour des titres, la nature de sa +fierté et la physionomie même de son visage le rapprochent aussi +davantage de l'Espagnol que de l'Italien. Mais, ce qui donne sans cesse, +dès qu'on pose le pied en Sicile, l'impression profonde de l'Orient, +c'est le timbre de voix, l'intonation nasale des crieurs des rues. On la +retrouve partout, la note aiguë de l'Arabe, cette note qui semble +descendre du front dans la gorge, tandis que, dans le Nord, elle monte +de la poitrine à la bouche. Et la chanson traînante, monotone et douce, +entendue en passant par la porte ouverte d'une maison, est bien la même, +par le rythme et l'accent, que celle chantée par le cavalier vêtu de +blanc qui guide les voyageurs à travers les grands espaces nus du +désert. + +Au théâtre, par exemple, le Sicilien redevient tout à fait Italien et +il est fort curieux pour nous d'assister, à Rome, Naples ou Palerme, à +quelque représentation d'opéra. + +Toutes les impressions du public éclatent, aussitôt qu'il les éprouve. +Nerveuse à l'excès, douée d'une oreille aussi délicate que sensible, +aimant à la folie la musique, la foule entière devient une sorte de bête +vibrante, qui sent et qui ne raisonne pas. En cinq minutes, elle +applaudit avec enthousiasme et siffle avec frénésie le même acteur; elle +trépigne de joie ou de colère, et si quelque note fausse s'échappe de la +gorge du chanteur, un cri étrange, exaspéré, suraigu, sort de toutes les +bouches en même temps. Quand les avis sont partagés, les chut! et les +applaudissements se mêlent. Rien ne passe inaperçu de la salle attentive +et frémissante qui témoigne, à tout instant, son sentiment, et qui +parfois, saisie d'une colère soudaine, se met à hurler comme ferait une +ménagerie de bêtes féroces. + +_Carmen_, en ce moment, passionne le peuple sicilien, et on entend, du +matin au soir, fredonner par les rues le fameux «Toréador». + +La rue, à Palerme, n'a rien de particulier. Elle est large et belle dans +les quartiers riches, et ressemble, dans les quartiers pauvres, à +toutes les ruelles étroites, tortueuses et colorées des villes d'Orient. + +Les femmes, enveloppées de loques de couleurs éclatantes, rouges, bleues +ou jaunes, causent devant leurs portes et vous regardent passer avec +leurs yeux noirs, qui brillent sous la forêt de leurs cheveux sombres. + +Parfois, devant le bureau de la loterie officielle qui fonctionne en +permanence comme un service religieux et rapporte à l'État de gros +revenus, on assiste à une petite scène drôle et typique. + +En face est la madone, dans sa niche, accrochée au mur, avec la lanterne +qui brille à ses pieds. Un homme sort du bureau, son billet de loterie à +la main, met un sou dans le tronc sacré qui ouvre sa petite bouche noire +devant la statue, puis il se signe avec le papier numéroté qu'il vient +de recommander à la Vierge, en l'appuyant d'une aumône. + +On s'arrête, de place en place, devant les marchands des vues de Sicile, +et l'oeil tombe sur une étrange photographie qui représente un +souterrain plein de morts, de squelettes grimaçants bizarrement vêtus. +On lit dessous: «Cimetière des Capucins.» + +Qu'est-ce que cela? Si on le demande à un habitant de Palerme, il +répond avec dégoût: «N'allez pas voir cette horreur. C'est une chose +affreuse, sauvage, qui ne tardera pas à disparaître, heureusement. +D'ailleurs, on n'enterre plus là dedans depuis plusieurs années.». + +Il est difficile d'obtenir des renseignements plus détaillés et plus +précis, tant la plupart des Siciliens semblent éprouver d'horreur pour +ces extraordinaires catacombes. + +Voici pourtant ce que je finis par apprendre. La terre, sur laquelle est +bâti le couvent des Capucins, possède la singulière propriété d'activer +si fort la décomposition de la chair morte, qu'en un an, il ne reste +plus rien sur les os, qu'un peu de peau noire séchée, collée, et qui +garde, parfois, les poils de la barbe et des joues. + +On enferme donc les cercueils en de petits caveaux latéraux qui +contiennent chacun huit ou dix trépassés, et, l'année finie, on ouvre la +bière d'où l'on retire la momie, momie effroyable, barbue, convulsée, +qui semble hurler, qui semble travaillée par d'horribles douleurs. Puis, +on la suspend dans une des galeries principales, où la famille vient la +visiter de temps en temps. Les gens qui voulaient être conservés par +cette méthode de séchage le demandaient avant leur mort, et ils +resteront éternellement alignés sous ces voûtes sombres, à la façon des +objets qu'on garde dans les musées, moyennant une rétribution annuelle +versée par les parents. Si les parents cessent de payer, on enfouit tout +simplement le défunt, à la manière ordinaire. + +J'ai voulu visiter, aussitôt, cette sinistre collection de trépassés. + +À la porte d'un petit couvent d'aspect modeste, un vieux capucin, en +robe brune, me reçoit et il me précède sans dire un mot, sachant bien ce +que veulent voir les étrangers qui viennent en ce lieu. + +Nous traversons une pauvre chapelle, et nous descendons lentement un +large escalier de pierre. Et, tout à coup, j'aperçois devant nous une +immense galerie, large et haute, dont les murs portent tout un peuple de +squelettes habillés d'une façon bizarre et grotesque. Les uns sont +pendus en l'air côte à côte, les autres couchés sur cinq tablettes de +pierre, superposées depuis le sol jusqu'au plafond. Une ligne de morts +est debout par terre, une ligne compacte, dont les têtes affreuses +semblent parler. Les unes sont rongées par des végétations hideuses qui +déforment davantage encore les mâchoires et les os, les autres ont gardé +leurs cheveux, d'autres un bout de moustache, d'autres une mèche de +barbe. + +Celles-ci regardent en l'air de leurs yeux vides, celles-là en bas; en +voici qui semblent rire atrocement, en voilà qui sont tordues par la +douleur, toutes paraissent affolées par une épouvante surhumaine. + +Et ils sont vêtus, ces morts, ces pauvres morts hideux et ridicules, +vêtus par leur famille qui les a tirés du cercueil pour leur faire +prendre place dans cette effrayante assemblée. Ils ont, presque tous, +des espèces de robes noires dont le capuchon parfois est ramené sur la +tête. Mais il en est qu'on a voulu habiller plus somptueusement; et le +misérable squelette, coiffé d'un bonnet grec à broderies et enveloppé +d'une robe de chambre de rentier riche, étendu sur le dos, semble dormir +d'un sommeil terrifiant et comique. + +Une pancarte d'aveugle, pendue à leur cou, porte leur nom et la date de +leur mort. Ces dates font passer des frissons dans les os. On lit: +1880-1881-1882. + +Voici donc un homme, ce qui était un homme, il y a huit ans? Cela +vivait, riait, parlait, mangeait, buvait, était plein de joie et +d'espoir. Et le voilà! Devant cette double ligne d'êtres innommables, des +cercueils et des caisses sont entassés, des cercueils de luxe en bois +noir, avec des ornements de cuivre et de petits carreaux pour voir +dedans. On croirait que ce sont des malles, des valises de sauvages +achetées en quelque bazar par ceux qui partent pour le grand voyage, +comme on aurait dit autrefois. + +Mais d'autres galeries s'ouvrent à droite et à gauche, prolongeant +indéfiniment cet immense cimetière souterrain. + +Voici les femmes, plus burlesques encore que les hommes, car on les a +parées avec coquetterie. Les têtes vous regardent, serrées en des +bonnets à dentelles et à rubans, d'une blancheur de neige autour de ces +visages noirs, pourris, rongés par l'étrange travail de la terre. Les +mains, pareilles à des racines d'arbres coupées, sortent des manches de +la robe neuve, et les bas semblent vides qui enferment les os des +jambes. Quelquefois le mort ne porte que des souliers, de grands, grands +souliers pour ces pauvres pieds secs. + +Voici les jeunes filles, les hideuses jeunes filles, en leur parure +blanche, portant autour du front une couronne de métal, symbole de +l'innocence. On dirait des vieilles, très vieilles, tant elles +grimacent. Elles ont seize ans, dix-huit ans, vingt ans. Quelle horreur! + +Mais nous arrivons dans une galerie pleine de petits cercueils de +verre--ce sont les enfants. Les os, à peine durs, n'ont pas pu résister. +Et on ne sait pas bien ce qu'on voit, tant ils sont déformés, écrasés et +affreux, les misérables gamins. Mais les larmes vous montent aux yeux, +car les mères les ont vêtus avec les petits costumes qu'ils portaient +aux derniers jours de leur vie. Et elles viennent les revoir ainsi, +leurs enfants! + +Souvent, à côté du cadavre, est suspendue une photographie qui le montre +tel qu'il était, et rien n'est plus saisissant, plus terrifiant que ce +contraste, que ce rapprochement, que les idées éveillées en nous par +cette comparaison. + +Nous traversons une galerie plus sombre, plus basse, qui semble réservée +aux pauvres. Dans un coin noir, ils sont une vingtaine ensemble, +suspendus sous une lucarne, qui leur jette l'air du dehors par grands +souffles brusques. Ils sont vêtus d'une sorte de toile noire nouée aux +pieds et au cou, et penchés les uns sur les autres. On dirait qu'ils +grelottent, qu'ils veulent se sauver, qu'ils crient: «Au secours!» On +croirait l'équipage noyé de quelque navire, battu encore par le vent, +enveloppé de la toile brune et goudronnée que les matelots portent dans +les tempêtes, et toujours secoués par la terreur du dernier instant +quand la mer les a saisis. + +Voici le quartier des prêtres. Une grande galerie d'honneur! Au premier +regard, ils semblent plus terribles à voir que les autres, couverts +ainsi de leurs ornements sacrés noirs, rouges et violets. Mais en les +considérant l'un après l'autre, un rire nerveux et irrésistible vous +saisit devant leurs attitudes bizarres et sinistrement comiques. En +voici qui chantent; en voilà qui prient. On leur a levé la tête et +croisé les mains. Ils sont coiffés de la barrette de l'officiant qui, +posée au sommet de leur front décharné, tantôt se penche sur l'oreille +d'une façon badine, tantôt leur tombe jusqu'au nez. C'est le carnaval de +la mort, que rend plus burlesque la richesse dorée des costumes +sacerdotaux. + +De temps en temps, paraît-il, une tête roule à terre, les attaches du +cou ayant été rongées par les souris. Des milliers de souris vivent dans +ce charnier humain. + +On me montre un homme mort en 1882. Quelques mois auparavant gai et +bien portant, il était venu choisir sa place, accompagné d'un ami: «Je +serai là,» disait-il, et il riait. + +L'ami revient seul maintenant et regarde pendant des heures entières le +squelette immobile, debout à l'endroit indiqué. + +En certains jours de fête, les catacombes des Capucins sont ouvertes à +la foule. Un ivrogne s'endormit une fois en ce lieu et se réveilla au +milieu de la nuit. Il appela, hurla, éperdu d'épouvante, courut de tous +les côtés, cherchant à fuir. Mais personne ne l'entendit. On le trouva +au matin, tellement cramponné aux barreaux de la grille d'entrée, qu'il +fallut de longs efforts pour l'en détacher. + +Il était fou. + +Depuis ce jour, on a suspendu une grosse cloche près de la porte. + +Après cette, sinistre visite, j'éprouvai le désir de voir des fleurs et +je me fis conduire à la villa Tasca, dont les jardins, situés au milieu +d'un bois d'orangers, sont pleins d'admirables plantes tropicales. + +En revenant vers Palerme, je regardais, à ma gauche, une petite ville +vers le milieu d'un mont, et, sur le sommet, une ruine. Cette ville, +c'est Monreale, et cette ruine, Castellaccio, le dernier refuge où se +cachèrent les brigands siciliens, m'a-t-on dit. + +Le maître poète Théodore de Banville a écrit un traité de prosodie +française, que devraient savoir par coeur tous ceux qui ont la +prétention de faire rimer deux mots ensemble. Un des chapitres de ce +livre excellent est intitulé: «Des licences poétiques»; on tourne la +page et on lit: + +«Il n'y en a pas.» + +Ainsi, quand on arrive en Sicile, on demande tantôt avec curiosité, et +tantôt avec inquiétude: «Où sont les brigands?» et tout le monde vous +répond: «Il n'y en a plus.» + +Il n'y en a plus, en effet, depuis cinq ou six ans. Grâce à la +complicité cachée de quelques grands propriétaires dont ils servaient +souvent les intérêts et qu'ils rançonnaient souvent aussi, ils ont pu se +maintenir dans les montagnes de Sicile jusqu'à l'arrivée du général +Palavicini, qui commande encore à Palerme. Mais cet officier les a +pourchassés et traités avec tant d'énergie, que les derniers ont disparu +en peu de temps. + +Il y a souvent, il est vrai, des attaques à main armée et des +assassinats dans ce pays; mais ce sont là des crimes communs, provenant +de malfaiteurs isolés et non de bandes organisées, comme jadis. + +En somme, la Sicile est aussi sûre pour le voyageur que l'Angleterre, la +France, l'Allemagne ou l'Italie, et ceux qui désirent des aventures à la +Fra Diavolo devront aller les chercher ailleurs. + +En vérité, l'homme est presque en sûreté partout, excepté dans les +grandes villes. Si on comptait les voyageurs arrêtés et dépouillés par +les bandits dans les contrées sauvages, ceux assassinés par les tribus +errantes du désert, et si on comparait les accidents arrivés dans les +pays réputés dangereux avec ceux qui ont lieu, en un mois, à Londres, +Paris ou New-York, on verrait combien sont innocentes les régions +redoutées. + +Moralité: si vous recherchez les coups de couteau et les arrestations, +allez à Paris ou à Londres, mais ne venez pas en Sicile. On peut, en ce +pays, courir les routes, de jour et de nuit, sans escorte et sans armes; +on ne rencontre que des gens pleins de bienveillance pour l'étranger, à +l'exception de certains employés des postes et des télégraphes. Je dis +cela seulement pour ceux de Catane, d'ailleurs. + +Donc, une des montagnes qui dominent Palerme porte à mi-hauteur une +petite ville célèbre par ses monuments anciens, Monreale; et c'est aux +environs de cette cité haut perchée qu'opéraient les derniers +malfaiteurs de l'île. On a conservé l'usage de placer des sentinelles +tout le long de la route qui y conduit. Veut-on, par là, rassurer ou +effrayer les voyageurs? Je l'ignore. + +Les soldats, espacés à tous les détours du chemin, font penser à la +sentinelle légendaire du ministère de la guerre, en France. Depuis dix +ans, sans qu'on sût pourquoi, on plaçait chaque jour un soldat en +faction dans le corridor qui conduisait aux appartements du ministre, +avec mission d'éloigner du mur tous les passants. Or, un nouveau +ministre, d'esprit inquisiteur, succédant à cinquante autres qui avaient +passé sans étonnement devant le factionnaire, demanda la cause de cette +surveillance. + +Personne ne put la lui dire, ni le chef du cabinet, ni les chefs de +bureau collés à leur fauteuil depuis un demi-siècle. Mais un huissier, +homme de souvenir, qui écrivait peut-être ses mémoires, se rappela qu'on +avait mis là un soldat, autrefois, parce qu'on venait de repeindre la +muraille et que la femme du ministre, non prévenue, y avait taché sa +robe. La peinture avait séché, mais la sentinelle était restée. + +Ainsi les brigands ont disparu, mais les factionnaires demeurent sur la +route de Monreale. Elle tourne le long de la montagne, cette route, et +arrive enfin dans la ville, fort originale, fort colorée et fort +malpropre. Les rues en escaliers semblent pavées avec des dents +pointues. Les hommes ont la tête enveloppée d'un mouchoir rouge à la +manière espagnole. + +Voici la cathédrale, grand monument, long de plus de cent mètres, en +forme de croix latine, avec trois absides et trois nefs, séparées par +dix-huit colonnes de granit oriental qui s'appuient sur une base en +marbre blanc et sur un socle carré en marbre _gris_. Le portail, +vraiment admirable, encadre de magnifiques portes de bronze, faites par +_Bonannus, civis Pisanus_. + +L'intérieur de ce monument montre ce qu'on peut voir de plus complet, de +plus riche et de plus saisissant, comme décoration en mosaïque à fond +d'or. + +Ces mosaïques, les plus grandes de Sicile, couvrent entièrement les murs +sur une surface de _six mille quatre cents mètres_. Qu'on se figure ces +immenses et superbes décorations mettant, en toute cette église, +l'histoire fabuleuse de l'Ancien Testament, du Messie et des Apôtres. +Sur le ciel d'or qui ouvre, tout autour des nefs, un horizon +fantastique, on voit se détacher, plus grands que nature, les prophètes +annonçant Dieu, et le Christ venu, et ceux qui vécurent autour de lui. + +Au fond du choeur, une figure immense de Jésus, qui ressemble à François +Ier, domine l'église entière, semble l'emplir et l'écraser, tant est +énorme et puissante cette étrange image. + +Il est à regretter que le plafond, détruit par un incendie, soit refait +de la façon la plus maladroite. Le ton criard des dorures et des +couleurs trop vives est des plus désagréables à l'oeil. + +Tout près de la cathédrale, on entre dans le vieux cloître des +Bénédictins. + +Que ceux qui aiment les cloîtres aillent se promener dans celui-là et +ils oublieront presque tous les autres vus avant lui. + +Comment peut-on ne pas adorer les cloîtres, ces lieux tranquilles, +fermés et frais, inventés, semble-t-il, pour faire naître la pensée qui +coule des lèvres, profonde et claire, pendant qu'on va à pas lents sous +les longues arcades mélancoliques? + +Comme elles paraissent bien créées pour engendrer la songerie, ces +allées de pierre, ces allées de menues colonnes enfermant un petit +jardin qui repose l'oeil sans l'égarer, sans l'entraîner, sans le +distraire. + +Mais les cloîtres de nos pays ont parfois une sévérité un peu trop +monacale, un peu trop triste, même les plus jolis, comme celui de +Saint-Wandrille, en Normandie. Ils serrent le coeur et assombrissent +l'âme. + +Qu'on aille visiter le cloître désolé de la chartreuse de la Verne, dans +les sauvages montagnes des Maures. Il donne froid jusque dans les +moelles. + +Le merveilleux cloître de Monreale jette, au contraire, dans l'esprit +une telle sensation de grâce qu'on y voudrait rester presque +indéfiniment. Il est très grand, tout à fait carré, d'une élégance +délicate et jolie; et qui ne l'a point vu ne peut pas deviner ce qu'est +l'harmonie d'une colonnade. L'exquise proportion, l'incroyable sveltesse +de toutes ces légères colonnes, allant deux par deux, côte à côte, +toutes différentes, les unes vêtues de mosaïques, les autres nues; +celles-ci couvertes de sculptures d'une finesse incomparable, celles-là +ornées d'un simple dessin de pierre qui monte autour d'elles en +s'enroulant comme grimpe une plante, étonnent le regard, puis le +charment, l'enchantent, y engendrent cette joie artiste que les choses +d'un goût absolu font entrer dans l'âme par les yeux. + +Ainsi que tous ces mignons couples de colonnettes, tous les chapiteaux, +d'un travail charmant, sont différents. Et on s'émerveille en même +temps, chose bien rare, de l'effet admirable de l'ensemble et de la +perfection du détail. + +On ne peut regarder ce vrai chef-d'oeuvre de beauté gracieuse sans +songer aux vers de Victor Hugo sur l'artiste grec qui sut mettre +quelque chose de beau comme un sourire humain sur le profil des +Propylées. + +Ce divin promenoir est enclos en de hautes murailles très vieilles, à +arcades ogivales; c'est là tout ce qui reste aujourd'hui du couvent. + +La Sicile est la patrie, la vraie, la seule patrie des colonnades. +Toutes les cours intérieures des vieux palais et des vieilles maisons de +Palerme en renferment d'admirables, qui seraient célèbres ailleurs que +dans cette île si riche en monuments. + +Le petit cloître de l'église San Giovanni degli Eremiti, une des plus +anciennes églises normandes de caractère oriental, bien que moins +remarquable que celui de Monreale, est encore bien supérieur à tout ce +que je connais de comparable. + +En sortant du couvent, on pénètre dans le jardin, d'où l'on domine toute +la vallée pleine d'orangers en fleur. Un souffle continu monte de la +forêt embaumée, un souffle qui grise l'esprit et trouble les sens. Le +désir indécis et poétique qui hante toujours l'âme humaine, qui rôde +autour, affolant et insaisissable, semble sur le point de se réaliser. +Cette senteur vous enveloppant soudain, mêlant cette délicate sensation +des parfums à la joie artiste de l'esprit, vous jette pendant quelques +secondes dans un bien-être de pensée et de corps qui est presque du +bonheur. + +Je lève les yeux vers la haute montagne dominant la ville et j'aperçois, +sur le sommet, la ruine que j'avais vue la veille. Un ami qui +m'accompagne interroge les habitants et on nous répond que ce vieux +château fut, en effet, le dernier refuge des brigands siciliens. Encore +aujourd'hui, presque personne ne monte jusqu'à cette antique forteresse, +nommée Castellaccio. On n'en connaît même guère le sentier, car elle est +sur une cime peu abordable. Nous y voulons aller. Un Palermitain, qui +nous fait les honneurs de son pays, s'obstine à nous donner un guide, et +ne pouvant en découvrir un qui lui semble sûr du chemin, s'adresse, +sans nous prévenir, au chef de la police. + +Et bientôt un agent, dont nous ignorons la profession, commence à gravir +avec nous la montagne. + +Mais il hésite lui-même et s'adjoint, en route, un compagnon, nouveau +guide qui conduira le premier. Puis, tous deux demandent des indications +aux paysans rencontrés, aux femmes qui passent en poussant un âne devant +elles. Un curé conseille enfin d'aller droit devant nous. Et nous +grimpons, suivis de nos conducteurs. + +Le chemin devient presque impraticable. Il faut escalader des rochers, +s'enlever à la force des poignets. Et cela dure longtemps. Un soleil +ardent, un soleil d'Orient nous tombe d'aplomb sur la tête. + +Nous atteignons enfin le faîte, au milieu d'un surprenant et superbe +chaos de pierres énormes qui sortent du sol, grises, chauves, rondes ou +pointues, et emprisonnent le château sauvage et délabré dans une étrange +armée de rocs s'étendant au loin, de tous les côtés, autour des murs. + +La vue, de ce sommet, est une des plus saisissantes qu'on puisse +trouver. Tout autour du mont hérissé se creusent de profondes vallées +qu'enferment d'autres monts, élargissant, vers l'intérieur de la Sicile, +un horizon infini de pics et de cimes. En face de nous, la mer; à nos +pieds, Palerme. La ville est entourée par ce bois d'orangers qu'on nomme +la Conque d'or, et ce bois de verdure noire s'étend, comme une tache +sombre, au pied des montagnes grises, des montagnes rousses, qui +semblent brûlées, rongées et dorées par le soleil, tant elles sont nues +et colorées. + +Un de nos guides a disparu. L'autre nous suit dans les ruines. Elles +sont d'une belle sauvagerie et fort vastes. On sent, en y pénétrant, que +personne ne les visite. Partout, le sol creusé sonne sous les pas; par +place, on voit l'entrée des souterrains. L'homme les examine avec +curiosité et nous dit que beaucoup de brigands ont vécu là dedans, +quelques années plus tôt. C'était là leur meilleur refuge, et le plus +redouté. Dès que nous voulons redescendre, le premier guide reparaît; +mais nous refusons ses services, et nous découvrons sans peine un +sentier fort praticable qui pourrait même être suivi par des femmes. + +Les Siciliens semblent avoir pris plaisir à grossir et à multiplier les +histoires de bandits pour effrayer les étrangers; et, encore +aujourd'hui, on hésite à entrer dans cette île aussi tranquille que la +Suisse. + +Voici une des dernières aventures à mettre au compte des rôdeurs +malfaisants. Je la garantis vraie. + +Un entomologiste fort distingué de Palerme, M. Ragusa, avait découvert +un coléoptère qui fut longtemps confondu avec le _Polyphylla Olivieri_. +Or, un savant allemand, M. Kraatz, reconnaissant qu'il appartenait à une +espèce bien distincte, désira en posséder quelques spécimens et écrivit +à un de ses amis de Sicile, M. di Stephani, qui s'adressa à son tour à +M. Giuseppe Miraglia, pour le prier de lui capturer quelques-uns de ces +insectes. Mais ils avaient disparu de la côte. Juste à ce moment, M. +Lombardo Martorana, de Trapani, annonça à M. di Stephani qu'il venait de +saisir plus de cinquante polyphylla. + +M. di Stephani s'empressa de prévenir M. Miraglia par la lettre +suivante: + +«Mon cher Joseph, + +«Le _Polyphylla Olivieri_, ayant eu connaissance de tes intentions +meurtrières, a pris une autre route et il est allé se réfugier sur la +côte de Trapani, où mon ami Lombarde en a déjà capturé plus de +cinquante individus.» + +Ici, l'aventure prend des allures tragi-comiques d'une invraisemblance +épique. + +À cette époque, les environs de Trapani étaient, parcourus, paraît-il, +par un brigand nommé Lombardo. + +Or, M. Miraglia jeta au panier la lettre de son ami. Le domestique vida +le panier dans la rue, puis, le ramasseur d'ordures passa et porta dans +la plaine ce qu'il avait recueilli. Un paysan, voyant dans la campagne +un beau papier bleu à peine froissé, le ramassa et le mit dans sa poche, +par précaution ou par un besoin instinctif de lucre. + +Plusieurs mois se passèrent, puis, cet homme, ayant été appelé à la +questure, laissa glisser cette lettre à terre. Un gendarme la saisit et +la présenta au juge qui tomba en arrêt sur les mots: _intentions +meurtrières, pris une autre roule, réfugiés, capturés, Lombardo_. Le +paysan fut emprisonné, interrogé, mis au secret. Il n'avoua rien. On le +garda et une enquête sévère fut ouverte. Les magistrats publièrent la +lettre suspecte, mais, comme ils avaient lu «Patrouilla Olivuri» au +lieu de «Polyphylla», les entomologistes ne s'émurent pas. + +Enfin on finit par déchiffrer la signature de M. di Stephani, qui fut +appelé au tribunal. Ses explications ne furent pas admises. M. Míraglia, +cité à son tour, finit par éclaircir le mystère. + +Le paysan était demeuré trois mois en prison. + +Un des derniers brigands siciliens fut donc, en vérité, une espèce de +hanneton connu par les hommes de science sous le nom de _Polyphylla +Ragusa_. + +Rien de moins dangereux aujourd'hui que de parcourir cette Sicile +redoutée, soit en voiture, soit à cheval, soit même à pied. Toutes les +excursions les plus intéressantes, d'ailleurs, peuvent être accomplies +presque entièrement en voiture. La première à faire est celle du temple +de Ségeste. + +Tant de poètes ont chanté la Grèce que chacun de nous en porte l'image +en soi; chacun croit la connaître un peu, chacun l'aperçoit en songe +telle qu'il la désire. + +Pour moi, la Sicile a réalisé ce rêve; elle m'a montré la Grèce; et +quand je pense à cette terre si artiste, il me semble que j'aperçois de +grandes montagnes aux lignes douces, aux lignes classiques, et, sur les +sommets, des temples, ces temples sévères, un peu lourds peut-être, mais +admirablement majestueux, qu'on rencontre partout dans cette île. + +Tout le monde a vu Poestum et admiré les trois ruines superbes jetées +dans cette plaine nue que la mer continue au loin, et qu'enferme, de +l'autre côté, un large cercle de monts bleuâtres. Mais si le temple de +Neptune est plus parfaitement conservé et plus pur (on le dit) que les +temples de Sicile, ceux-ci sont placés en des paysages si merveilleux, +si imprévus, que rien au monde ne peut faire imaginer l'impression +qu'ils laissent à l'esprit. + +Quand on quitte Palerme, on trouve d'abord le vaste bois d'orangers +qu'on nomme la Conque d'or; puis le chemin de fer suit le rivage, un +rivage de montagnes rousses et de rochers rouges. La voie enfin +s'incline vers l'intérieur de l'île et on descend à la station +d'Alcamo-Calatafimi. + +Ensuite on s'en va, à travers un pays largement soulevé comme une mer de +vagues monstrueuses et immobiles. Pas de bois, peu d'arbres, mais des +vignes et des récoltes; et la route monte entre deux lignes interrompues +d'aloès fleuris. On dirait qu'un mot d'ordre a passé parmi eux pour +leur faire pousser vers le ciel, la même année, presque au même jour, +l'énorme et bizarre, colonne que les poètes ont tant chantée. On suit à +perte de vue, la troupe infinie de ces plantes guerrières, épaisses, +aiguës, armées et cuirassées, qui semblent porter leur drapeau de +combat. + +Après deux heures de route environ, on aperçoit tout à coup deux hautes +montagnes, reliées par une pente douce arrondie en croissant d'un sommet +à l'autre, et, au milieu de ce croissant, le profil d'un temple grec; +d'un de ces puissants et beaux monuments que le peuple divin élevait à +ses dieux humains. + +Il faut, par un long détour, contourner l'un de ces monts, et on +découvre de nouveau le temple qui se présente alors de face. Il semble +maintenant appuyé à la montagne, bien qu'un ravin profond l'en sépare; +mais elle se déploie derrière lui, et au-dessus de lui, l'enserre, +l'entoure, semble l'abriter, le caresser. Et il se détache +admirablement, avec ses trente-six colonnes doriques, sur l'immense +draperie verte qui sert de fond à l'énorme monument, debout, tout seul, +dans cette campagne illimitée. + +On sent, quand on voit ce paysage grandiose et simple, qu'on ne pouvait +placer là qu'un temple grec, et qu'on ne pouvait le placer que là. Les +maîtres décorateurs qui ont appris l'art à l'humanité, montrent, surtout +en Sicile, quelle science profonde et raffinée ils avaient de l'effet et +de la mise en scène. Je parlerai tout à l'heure des temples de Girgenti. +Celui de Ségeste semble avoir été posé au pied de cette montagne par un +homme de génie qui avait eu la révélation du point unique ou il devait +être élevé. Il anime, à lui tout seul, l'immensité du paysage; il la +fait vivante et divinement belle. + +Sur le sommet du mont, dont on a suivi le pied pour aller au temple, on +trouve les ruines du théâtre. + +Quand on visite un pays que les Grecs ont habité ou colonisé, il suffit +de chercher leurs théâtres pour trouver les plus beaux points de vue. +S'ils plaçaient leurs temples, juste à l'endroit où ils pouvaient donner +le plus d'effet, où ils pouvaient le mieux orner l'horizon, ils +plaçaient, au contraire, leurs théâtres, juste à l'endroit d'où l'oeil +pouvait le plus être ému par les perspectives. + +Celui de Ségeste, au sommet d'une montagne, forme le centre d'un +amphithéâtre de monts dont la circonférence atteint au moins cent +cinquante à deux cents kilomètres. On découvre encore d'autres sommets +au loin, derrière les premiers; et, par une large baie en face de vous, +la mer apparaît, bleue entre les cimes vertes. + +Le lendemain du jour où l'on a vu Ségeste, on peut visiter Sélinonte, +immense amas de colonnes éboulées, tombées tantôt en ligne, et côte à +côte, comme des soldats morts, tantôt écroulées en chaos. + +Ces ruines de temples géants, les plus vastes qui soient en Europe, +emplissent une plaine entière et couvrent encore un coteau, au bout de +la plaine. Elles suivent le rivage, un long rivage de sable pâle, où +sont échouées quelques barques de pêche, sans qu'on puisse découvrir où +habitent les pêcheurs. Cet amas informe de pierres ne peut intéresser, +d'ailleurs, que les archéologues ou les âmes poétiques, émues par toutes +les traces du passé. + +Mais Girgenti, l'ancienne Agrigente, placée, comme Sélinonte, sur la +côte sud de la Sicile, offre le plus étonnant ensemble de temples qu'il +soit donné de contempler. + +Sur l'arête d'une côte longue, pierreuse, toute nue et rouge; d'un rouge +ardent, sans une herbe, sans un arbuste, et dominant la mer, la plage +et le port, trois temples superbes profilent, vus d'en bas, leurs +grandes silhouettes de pierre sur le ciel bleu des pays chauds. + +Ils semblent debout dans l'air, au milieu d'un paysage magnifique et +désolé. Tout est mort, aride et jaune, autour d'eux, devant eux et +derrière eux. Le soleil a brûlé, mangé la terre. Est-ce même le soleil +qui a rongé ainsi le sol, ou le feu profond qui brûle toujours les +veines de cette île de volcans? Car, partout, autour de Girgenti, +s'étend la contrée singulière des mines de soufre. Ici, tout est du +soufre, la terre, les pierres, le sable, tout. + +Eux, les temples, demeures éternelles des dieux, morts comme leurs +frères les hommes, restent sur leur colline sauvage, loin l'un de +l'autre d'un demi-kilomètre environ. + +Voici d'abord celui de Junon Lacinienne, qui renferma, dit-on, le fameux +tableau de Junon, par Zeuxis, qui avait pris pour modèles les cinq plus +belles filles d'Acragas. + +Puis le temple de la Concorde, un des mieux conservés de l'antiquité, +parce qu'il servit d'église au moyen âge. + +Plus loin les restes du temple d'Hercule. + +Et, enfin, le gigantesque temple de Jupiter, vanté par Polybe et décrit +par Diodore, construit au Ve siècle, et contenant trente-huit +demi-colonnes de six mètres cinquante de circonférence. Un homme peut se +tenir debout dans chaque cannelure. + +Assis au bord de la route qui court au pied de cette côte surprenante, +on reste à rêver devant ces admirables souvenirs du plus grand des +peuples artistes. Il semble qu'on ait devant soi l'Olympe entier, +l'Olympe d'Homère, d'Ovide, de Virgile, l'Olympe des dieux charmants, +charnels, passionnés comme nous, faits comme nous, qui personnifiaient +poétiquement toutes les tendresses, de notre coeur, tous les songes de +notre âme, et tous les instincts de nos sens. + +C'est l'antiquité tout entière qui se dresse sur ce ciel antique. Une +émotion puissante et singulière pénètre en vous, ainsi qu'une envie de +s'agenouiller devant ces restes augustes, devant ces restes laissés par +les maîtres de nos maîtres. + +Certes, cette Sicile est, avant tout, une terre divine, car si l'on y +trouve ces dernières demeures de Junon, de Jupiter, de Mercure ou +d'Hercule, on y rencontre aussi les plus remarquables églises +chrétiennes qui soient au monde. Et le souvenir qui vous reste des +cathédrales de Cefalu, ou de Monreale, ainsi que de la chapelle +Palatine, cette unique merveille, est plus puissant et plus vif encore +que le souvenir des monuments grecs. + +Au bout de la colline aux Temples de Girgenti commence une surprenante +contrée qui semble le vrai royaume de Satan, car si, comme on le croyait +jadis, le diable habite dans un vaste pays souterrain, plein de soufre +en fusion, où il fait bouillir les damnés, c'est en Sicile assurément +qu'il a établi son mystérieux domicile. + +La Sicile fournit presque tout le soufre du monde. C'est par _milliers_ +qu'on trouve les mines de soufre dans cette île de feu. + +Mais d'abord, à quelques kilomètres de la ville, on rencontre une +bizarre colline appelée Maccaluba, composée d'argile et de calcaire, et +couverte de petits cônes de deux à trois pieds de haut. On dirait des +pustules, une monstrueuse maladie de la nature; car tous les cônes +laissent couler de la boue chaude, pareille à une affreuse suppuration +du sol; et ils lancent parfois des pierres à une grande hauteur, et ils +ronflent étrangement en soufflant des gaz. Ils semblent grogner, sales, +honteux, petits volcans bâtards et lépreux, abcès crevés. + +Puis nous allons visiter les mines de soufre. Nous entrons dans les +montages. C'est devant nous un vrai pays de désolation, une terre +misérable qui semble maudite, condamnée par la nature. Les vallons +s'ouvrent, gris, jaunes, pierreux, sinistres, portant la marque de la +réprobation divine, avec un superbe caractère de solitude et de +pauvreté. + +On aperçoit enfin, de place en place, quelques vilains bâtiments, très +bas. Ce sont les mines. On en compte, paraît-il, plus de mille dans ce +bout de pays. + +En pénétrant dans l'enceinte de l'une d'elles, on remarque d'abord un +monticule singulier, grisâtre et fumant. C'est une vraie source de +soufre, due au travail humain. + +Voici comment on l'obtient. Le soufre, tiré des mines, est noirâtre, +mélangé de terre, de calcaire, etc., et forme une sorte de pierre dure +et cassante. Aussitôt apporté des galeries, on en construit une haute +butte, puis on met le feu dans le milieu. Alors un incendie lent, +continu, profond, ronge, pendant des semaines entières, le centre de la +montagne factice et dégage le soufre pur, qui entre en fusion et coule +ensuite, comme de l'eau, au moyen d'un petit canal. + +On traite de nouveau le produit ainsi obtenu en des cuves où il bout et +achève de se nettoyer. + +La mine où a lieu l'extraction ressemble à toutes les mines. On descend +par un escalier, étroit, aux marches énormes et inégales, en des puits +creusés en plein soufre. Les étages superposés communiquent par de +larges trous qui donnent de l'air aux plus profonds. On étouffe, +cependant, au bas de la descente; on étouffe et on suffoque asphyxié par +les émanations sulfureuses et par l'horrible chaleur d'étuve qui fait +battre le coeur et couvre la peau de sueur. + +De temps en temps, on rencontre, gravissant le rude escalier, une troupe +d'enfants chargés de corbeilles. Ils halètent et râlent, ces misérables +gamins accablés sous la charge. Ils ont dix ans, douze ans, et ils +refont, quinze fois en un seul jour, l'abominable voyage, moyennant un +sou par descente. Ils sont petits, maigres, jaunes, avec des yeux +énormes et luisants, des figures fines aux lèvres minces qui montrent +leurs dents, brillantes comme leurs regards. + +Cette exploitation révoltante de l'enfance est une des choses les plus +pénibles qu'on puisse voir. + +Mais il existe sur une autre côte de l'île, ou plutôt à quelques heures +de la côte, un si prodigieux phénomène naturel, qu'on oublie; quand on +l'a vu, ces mines empoisonnées où l'on tue des enfants. Je veux parler +du Volcano, fantastique fleur de soufre, éclose en pleine mer. + +On part de Messine, à minuit, dans un malpropre bateau à vapeur, où les +passagers des premières ne trouvent même pas de bancs pour s'asseoir sur +le pont. + +Aucun souffle de brise; seule, la marche du bâtiment trouble l'air calme +endormi sur l'eau. + +Les rives de Sicile et les rives de la Calabre exhalent une si puissante +odeur d'orangers fleuris, que le détroit tout entier en est parfumé +comme une chambre de femme. Bientôt, la ville s'éloigne, nous passons +entre Charybde et Scylla, les montagnes s'abaissent derrière nous, et, +au-dessus d'elles, apparaît la cime écrasée et neigeuse de l'Etna, qui +semble coiffé d'argent sous la clarté de la pleine lune. + +Puis on sommeille un peu, bercé par le bruit monotone de l'hélice, pour +rouvrir les yeux à la lumière du jour naissant. + +Voici là-bas, en face de nous, les Lipari. La première, à gauche, et la +dernière à droite, jettent sur le ciel une épaisse fumée blanche. Ce +sont le Volcano et le Stromboli. Entre ces deux volcans, on aperçoit +Lipari, Filicuri, Alicuri, et quelques îlots très bas. + +Et le bâtiment s'arrête bientôt devant la petite île et la petite ville +de Lipari. + +Quelques maisons blanches au pied d'une grande côte verte. Rien de plus, +pas d'auberge, aucun étranger n'abordant sur cette île. + +Elle est fertile, charmante, entourée de rochers admirables, aux formes +bizarres, d'un rouge puissant et doux. On y trouve des eaux thermales +qui furent autrefois fréquentées, mais l'évêque Todaso fit détruire les +bains qu'on avait construits, afin de soustraire son pays à l'affluence +et à l'influence des étrangers. + +Lipari est terminée, au nord, par une singulière montagne blanche, qu'on +prendrait de loin pour une montagne de neige, sous un ciel plus froid. +C'est de là qu'on tire la pierre ponce pour le monde entier. + +Mais je loue une barque pour aller visiter Volcano. + +Entraîné par quatre rameurs, elle suit la côte fertile, plantée de +vignes. Les reflets des rochers rouges sont étranges dans la mer bleue. +Voici le petit détroit qui sépare les deux îles. Le cône du Volcano sort +des flots, comme un volcan noyé jusqu'à sa tête. + +C'est un îlot sauvage, dont le sommet atteint environ 400 mètres et dont +la surface est d'environ 20 kilomètres carrés. On contourne, avant de +l'atteindre, un autre îlot, le Volcanello, qui sortit brusquement de la +mer vers l'an 200 avant J.-C. et qu'une étroite langue de terre, balayée +par les vagues aux jours de tempête, unit à son frère aîné. + +Nous voici au fond d'une baie plate, en face du cratère qui fume. À son +pied, une maison habitée par un Anglais qui dort, paraît-il, en ce +moment, sans quoi je ne pourrais gravir le volcan que cet industriel +exploite; mais il dort, et je traverse un grand jardin potager, puis +quelques vignes, propriété de l'Anglais, puis un vrai bois de genêts +d'Espagne en fleur. On dirait une immense écharpe jaune, enroulée autour +du cône pointu, dont la tête aussi est jaune, d'un jaune aveuglant sous +l'éclatant soleil. Et je commence à monter par un étroit sentier qui +serpente dans la cendre et dans la lave, va, vient et revient, escarpé, +glissant et dur. Parfois, comme on voit en Suisse des torrents tomber +des sommets, on aperçoit une immobile cascade de soufre qui s'est +épanchée par une crevasse. + +On dirait des ruisseaux de féerie, de la lumière figée, des coulées de +soleil. + +J'atteins enfin, sur le faîte, une large plate-forme autour du grand +cratère. Le sol tremble, et, devant moi, par un trou gros comme la tête +d'un homme, s'échappe avec violence un immense jet de flamme et de +vapeur, tandis qu'on voit s'épandre des lèvres de ce trou le soufre +liquide, doré par le feu. Il forme, autour de cette source fantastique, +un lac jaune bien vite durci. + +Plus loin, d'autres crevasses crachent aussi des vapeurs blanches qui +montent lourdement dans l'air bleu. + +J'avance avec crainte sur la cendre chaude et la lave jusqu'au bord du +grand cratère. Rien de plus surprenant ne peut frapper l'oeil humain. + +Au fond de cette cuve immense, appelée «la Fossa», large de cinq cents +mètres et profonde de deux cents mètres environ, une dizaine de fissures +géantes et de vastes trous ronds vomissent du feu, de la fumée et du +soufre, avec un bruit formidable de chaudières. On descend, le long des +parois de cet abîme, et on se promène jusqu'au bord des bouches +furieuses du volcan. Tout est jaune autour de moi, sous mes pieds et sur +moi, d'un jaune aveuglant, d'un jaune affolant. Tout est jaune: le sol, +les hautes murailles et le ciel lui-même. Le soleil jaune verse dans ce +gouffre mugissant sa lumière ardente, que la chaleur de cette cuve de +soufre rend douloureuse comme une brûlure. Et l'on voit bouillir le +liquide jaune qui coule, on voit fleurir d'étranges cristaux, mousser +des acides éclatants et bizarres au bord des lèvres rouges des foyers. + +L'Anglais qui dort au pied du mont, cueille, exploite et vend ces +acides, ces liquides, tout ce que vomit le cratère; car tout cela, +paraît-il, vaut de l'argent, beaucoup d'argent. + +Je reviens lentement, essoufflé, haletant, suffoqué par l'haleine +irrespirable du volcan; et bientôt, remonté au sommet du cône, +j'aperçois toutes les Lipari égrenées sur les flots. + +Là-bas, en face, se dresse le Stromboli: tandis que, derrière moi, +l'Etna gigantesque semble regarder au loin ses enfants et ses +petits-enfants. + +De la barque, en revenants j'avais découvert une île cachée derrière +Lipari. Le batelier la nomma: «Salina». C'est sur elle qu'on récolte le +vin de Malvoisie. + +Je voulus boire à sa source même une bouteille de ce vin fameux. On +dirait du sirop de soufre. C'est bien le vin des volcans, épais, sucré, +doré et tellement soufré, que le goût vous en reste au palais jusqu'au +soir: le vin du diable. + +Le sale vapeur qui m'a amené me remmène. D'abord, je regarde le +Stromboli, montagne ronde et haute, dont la tête fume et dont le pied +s'enfonce dans la mer. Ce n'est rien qu'un cône énorme qui sort de +l'eau. Sur ses flancs, on distingue quelques maisons accrochées comme +des coquilles marines au dos d'un rocher. Puis mes yeux se tournent vers +la Sicile, où je reviens, et ils ne peuvent plus se détacher de l'Etna +accroupi sur elle, l'écrasant de son poids formidable, monstrueux, et +dominant de sa tête couverte de neige toutes les autres montagnes de +l'île. + +Elles ont l'air de naines, ces grandes montagnes, au-dessous de lui; et +lui-même il semble bas, tant il est large et pesant. Pour comprendre les +dimensions de ce lourd géant, il faut le voir de la pleine mer. + +À gauche, se montrent les rives montueuses de la Calabre, et le détroit +de Messine s'ouvre comme l'embouchure d'un fleuve. On y pénètre pour +entrer bientôt dans le port. + +La ville n'a rien d'intéressant. On prend, dès le jour même, le chemin +de fer pour Catane. Il suit une côte admirable, contourne des golfes +bizarres que peuplent, au fond des baies, au bord des sables, de petits +villages blancs. Voici Taormine. + +Un homme n'aurait à passer qu'un jour en Sicile et demanderait: «Que +faut-il y voir?»--Je lui répondrais sans hésiter: «Taormine.» + +Ce n'est rien qu'un paysage, mais un paysage où l'on trouve tout ce qui +semble fait sur la terre pour séduire les yeux, l'esprit et +l'imagination. + +Le village est accroché sur une grande montagne, comme s'il eût roulé du +sommet, mais on ne fait que le traverser, bien qu'il contienne quelques +jolis restes du Passé, et l'on va au théâtre grec, pour y voir coucher +le soleil. + +J'ai dit, en parlant du théâtre de Ségeste, que les Grecs savaient +choisir, en décorateurs incomparables, le lieu unique où devait être +construit le théâtre, cet endroit fait pour le bonheur des sens +artistes. + +Celui de Taormine est si merveilleusement placé qu'il ne doit pas +exister, par le monde entier, un autre point comparable. Quand on a +pénétré dans l'enceinte, visité la scène, la seule qui soit parvenue +jusqu'à nous en bon état de conservation, on gravit les gradins éboulés +et couverts d'herbe, destinés autrefois au public, et qui pouvaient +contenir 35,000 spectateurs, et on regarde. + +On voit d'abord la ruine, triste, superbe, écroulée, où restent debout, +toutes blanches encore, de charmantes colonnes de marbre coiffées de +leurs chapiteaux; puis, par-dessus les murs, on aperçoit au-dessous de +soi la mer à perte de vue, la rive qui s'en va jusqu'à l'horizon, semée +de rochers énormes, bordée de sables dorés, et peuplée de villages +blancs; puis à droite, au-dessus de tout, dominant tout, emplissant la +moitié du ciel de sa masse, l'Etna couvert de neige, et qui fume, +là-bas. + +Où sont donc les peuples qui sauraient, aujourd'hui, faire des choses +pareilles? Où sont donc les hommes qui sauraient construire pour +l'amusement des foules des édifices comme celui-ci? + +Ces hommes-là, ceux d'autrefois, avaient une, âme et des yeux qui ne +ressemblaient point aux nôtres, et dans leurs veines, avec leur sang, +coulait quelque chose de disparu: l'amour et l'admiration du Beau. + +Mais nous repartons vers Catane, d'où je veux gravir le volcan. + +De temps en temps, entre deux monts, on l'aperçoit coiffé d'un nuage +immobile de vapeurs sorties du cratère. + +Partout, autour de nous, le sol est brun, d'une couleur de bronze. Le +train court sur un rivage de lave. + +Le monstre est loin, pourtant, à 36 ou 40 kilomètres, peut-être. On +comprend alors combien il est énorme. De sa gueule noire et démesurée, +il a vomi, de temps en temps, un flot brillant de bitume qui, coulant +sur ses pentes douces ou rapides, comblant des vallées, ensevelissant +des villages, noyant des hommes comme un fleuve, est venu s'éteindre +dans la mer en la refoulant devant lui. Ils ont fait des falaises, des +montagnes, des ravins, ces flots lents, pâteux et rouges, et, devenus +sombres en se durcissant, ils ont étendu, tout autour de l'immense +volcan, un pays noir et bizarre, crevassé, bosselé, tortueux, +invraisemblable, dessiné par le hasard des éruptions et la fantaisie +effrayante des laves chaudes. + +Quelquefois, l'Etna demeure tranquille pendant des siècles, soufflant +seulement dans le ciel la fumée pesante de son cratère. Alors, sous les +pluies et sous le soleil, les laves des anciennes coulées se +pulvérisent, deviennent une sorte de cendre, de terre sablonneuse et +noire, où poussent des oliviers, des orangers, des citronniers, des +grenadiers, des vignes, des récoltes. + +Rien de plus vert, de plus joli, de plus charmant que Aci-Reale, au +milieu d'un bois d'orangers et d'oliviers. Puis, parfois, à travers les +arbres, on aperçoit de nouveau un large flot noir qui a résisté au +temps, qui a gardé les formes de tous les bouillonnements, des contours +extraordinaires, des apparences de bêtes enlacées, de membres tordus. + +Voici Catane, une vaste et belle ville, construite entièrement sur la +lave. Des fenêtres du Grand-Hôtel nous découvrons toute la cime de +l'Etna. + +Avant d'y monter, écrivons en quelques lignes son histoire. + +Les anciens en faisaient l'atelier de Vulcain. Pindare décrit l'éruption +de 476, mais Homère ne le mentionne pas comme volcan. Il avait +cependant forcé déjà, avant l'époque historique, les Sicanes à fuir loin +de lui. On connaît environ 80 éruptions. + +Les plus violentes furent celles de 396, 126, et 122 avant J.-C., puis +celles de 1169, 1329, 1537, et, surtout, celle de 1669, qui chassa de +leurs habitations plus de 27,000 personnes et en fit périr un grand +nombre. + +C'est alors que sortirent brusquement de terre deux hautes montagnes, +les monts Rossi. + +En 1693, une éruption, accompagnée d'un terrible tremblement de terre, +détruisit 40 villes environ et ensevelit sous les décombres près de +100,000 personnes. En 1755, une autre éruption causa de nouveaux, +d'épouvantables ravages. Celles de 1792,1843,1852,1865,1874, 1879 et +1882 furent également violentes et meurtrières. Tantôt les laves +s'élancent du grand cratère; tantôt elles s'ouvrent des issues de 59 à +60 mètres de large sur les flancs de la montagne et s'échappent de ces +crevasses en coulant vers la plaine. + +Le 26 mai 1879, la lave, sortie d'abord du cratère de 1874, a jailli +bientôt d'un nouveau cône de 170 mètres de haut, soulevé, sous leur +effort, à une altitude de 2,450 mètres environ. Elle est descendue +rapidement, traversant la route de Linguaglossa à Rondazzo, et s'est +arrêtée près de la rivière d'Alcantara. La superficie de cette coulée +est de 22,860 hectares, bien que l'éruption n'ait pas duré plus de dix +jours. + +Pendant ce temps, le cratère du sommet lançait seulement des vapeurs +épaisses, du sable et des cendres. + +Grâce à l'excessive complaisance de M. Ragusa, membre du Club Alpin, et +propriétaire du Grand-Hôtel, nous avons fait, avec une extrême facilité, +l'ascension de ce volcan, ascension un peu fatigante, mais nullement +périlleuse. + +Une voiture nous conduisit d'abord à Nicolosi, à travers des champs et +des jardins pleins d'arbres poussés dans la lave pulvérisée. De temps en +temps, on traverse d'énormes coulées que coupe l'entaille de la route, +et partout le sol est noir. + +Après trois heures de marche et de montée douce, on arrive au dernier +village au pied de l'Etna, Nicolosi, situé déjà à 700 mètres d'altitude +et à 14 kilomètres de Catane. + +Là, on laisse la voiture pour prendre des guides, des mulets, des +couvertures, des bas et des gants de laine, et on repart. + +Il est quatre heures de l'après-midi. L'ardent soleil des pays +orientaux tombe sur cette terre étrange, la chauffe et la brûle. + +Les bêtes vont lentement, d'un pas accablé, dans la poussière qui +s'élève autour d'elles comme un nuage. La dernière, qui porte les +paquets et les provisions, s'arrête à tout instant, semble désolée par +la nécessité de refaire, encore une fois, ce voyage inutile et pénible. + +Autour de nous, maintenant, ce sont des vignes, des vignes plantées dans +la lave, les unes jeunes, les autres vieilles. Puis voici une lande, une +lande de lave couverte de genêts fleuris, une lande d'or; puis nous +traversons l'énorme coulée de 1882; et nous demeurons effarés devant ce +fleuve immense, noir et immobile, devant ce fleuve bouillonnant et +pétrifié, venu de là-haut, du sommet qui fume, si loin, si loin, à 20 +kilomètres environ. Il a suivi des vallées, contourné des pics, traversé +des plaines, ce fleuve; et le voici à présent près de nous, arrêté +soudain dans sa marche quand sa source de feu s'est tarie. + +Nous montons, laissant à gauche les monts Rossi, et découvrant sans +cesse d'autres monts, innombrables, appelés par les guides les fils de +l'Etna, poussés autour du monstre, qui porte ainsi un collier de +volcans. Ils sont 350 environ, ces noirs enfants de l'aïeul, et beaucoup +d'entre eux atteignent la taille du Vésuve. + +Maintenant, nous traversons un maigre bois poussé toujours dans la lave, +et soudain le vent s'élève. C'est d'abord un souffle brusque et violent +que suit un moment de calme, puis une rafale furieuse, à peine +interrompue, qui soulève et emporte un flot épais de poussière. + +Nous nous arrêtons derrière une muraille de lave pour attendre, et nous +demeurons là jusqu'à la nuit. Il faut enfin repartir, bien que la +tempête continue. + +Et, peu à peu, le froid nous prend, ce froid pénétrant des montagnes, +qui gèle le sang et paralyse les membres. Il semble caché, embusqué dans +le vent; il pique les yeux et mord la peau de sa morsure glacée. Nous +allons, enveloppés dans nos couvertures, tout blancs comme des Arabes, +des gants aux mains, la tête encapuchonnée, laissant marcher nos mulets +qui se suivent et trébuchent dans le sentier raboteux et obscur. + +Voici enfin la Casa del Bosco, sorte de hutte habitée par cinq ou six +bûcherons. Le guide déclare qu'il est impossible d'aller plus loin par +cet ouragan et nous demandons l'hospitalité pour la nuit. Les hommes se +relèvent, allument du feu et nous cèdent deux maigres paillasses qui +semblent ne contenir que des puces. Toute la cabane frissonne et tremble +sous les secousses de la tempête, et l'air passe avec furie par les +tuiles disjointes du toit. + +Nous ne verrons pas le lever du soleil sur le sommet de la montagne. + +Après quelques heures de repos sans sommeil, nous repartons. Le jour est +venu et le vent se calme. + +Autour de nous, s'étend maintenant un pays noir et vallonné, montant +doucement vers la région des neiges qui brillent, aveuglantes, au pied +du dernier cône, haut de 300 mètres. + +Bien que le soleil s'élève au milieu d'un ciel tout bleu, le froid, le +cruel froid des grands sommets, nous engourdit les doigts et nous brûle +la peau. Nos mulets, l'un derrière l'autre, suivent lentement le sentier +tortueux qui contourne toutes les fantaisies de la lave. + +Voici la première plaine de neige. On l'évite par un crochet. Mais une +autre la suit bientôt, qu'il faut traverser en ligne droite. Les bêtes +hésitent, la tâtent du pied, s'avancent avec précaution. Soudain, j'ai +la sensation brusque de m'engloutir dans le sol. Les deux jambes de +devant de mon mulet, crevant la croûte qui les porte, ont pénétré +jusqu'au poitrail. La bête se débat, affolée, se relève, enfonce de +nouveau des quatre pieds, se relève encore, pour retomber toujours. + +Les autres en font autant. Nous devons sauter à terre, les calmer, les +aider, les traîner. À tout instant, elles plongent ainsi jusqu'au ventre +dans cette mousse blanche et froide où nos pieds aussi pénètrent parfois +jusqu'aux genoux. Entre ces passages de neige qui comble les vallons, +nous retrouvons la lave, de grandes plaines de lave pareilles à des +champs immenses de velours noir, brillant sous le soleil avec autant +d'éclat que la neige elle-même. C'est la _région déserte_, la région +morte, qui semble en deuil, toute blanche et toute noire, aveuglante, +horrible et superbe, inoubliable. + +Après quatre heures de marche et d'efforts, nous atteignons la Casa +Inglese, petite maison de pierre, entourée de glace, presque ensevelie +sous la neige au pied du dernier cône qui se dresse derrière, énorme et +tout droit, couronné de fumée. + +C'est ici qu'on passe ordinairement la nuit, sur la paille, pour aller +voir se lever le soleil au bord du cratère. Nous y laissons les mulets +et nous commençons à gravir ce mur effrayant de cendre durcie qui cède +sous le pied, où l'on ne peut s'accrocher, se retenir à rien, où l'on +redescend un pas sur trois. On va soufflant, haletant, enfonçant dans le +sol mou le bâton ferré, s'arrêtant à tout moment. + +On doit alors piquer entre ses jambes ce bâton pour ne point glisser et +redescendre, car la pente est si rapide qu'on n'y peut même tenir assis. + +Il faut une heure environ pour gravir ces trois cents mètres. Depuis +quelque temps, déjà, des vapeurs de soufre nous prennent à la gorge. +Nous avons aperçu, tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, de grands +jets de fumée sortant par des fissures du sol; nous avons posé nos mains +sur de grosses pierres brûlantes. Enfin nous atteignons une étroite +plate-forme. Devant nous, une nuée épaisse s'élève lentement, comme un +rideau blanc qui monte, qui sort de terre. Nous avançons encore quelques +pas, le nez et la bouche enveloppés, pour n'être point suffoqués par le +soufre; et soudain, devant nos pieds, s'ouvre un prodigieux, un +effroyable abîme qui mesure environ _cinq_ kilomètres de circonférence. +On distingue à peine, à travers les vapeurs suffocantes, l'autre bord de +ce trou monstrueux, large de 1,500 mètres, et dont la muraille toute +droite s'enfonce vers le mystérieux et terrible pays de feu. + +La bête est calme. Elle dort au fond, tout au fond. Seule la lourde +fumée s'échappe de la prodigieuse cheminée, haute de 3,312 mètres. + +Autour de nous c'est plus étrange encore. Toute la Sicile est cachée par +des brumes qui s'arrêtent au bord des côtes, voilant seulement la terre, +de sorte, que nous sommes en plein ciel, au milieu des mers, au-dessus +des nuages, si haut, si haut, que la Méditerranée, s'étendant partout à +perte de vue, a l'air d'être encore du ciel bleu. L'azur nous enveloppe +donc de tous les côtés. Nous sommes debout sur un mont surprenant, sorti +des nuages et noyé dans le ciel, qui s'étend sur nos têtes, sous nos +pieds, partout. + +Mais, peu à peu, les nuées répandues sur l'île s'élèvent autour de nous, +enfermant bientôt l'immense volcan au milieu d'un cercle de nuages, d'un +gouffre de nuages. Nous sommes maintenant, à notre tour, au fond d'un +cratère tout blanc, d'où l'on n'aperçoit plus que le firmament bleu, +là-haut, en regardant en l'air. + +En d'autres jours, le spectacle est tout différent, dit-on. + +On attend le lever du soleil qui apparaît derrière les côtes de la +Calabre. Elles jettent au loin leur ombre sur la mer, jusqu'au pied de +l'Etna, dont la silhouette sombre et démesurée couvre la Sicile entière +de son immense triangle, qui s'efface à mesure que l'astre s'élève. On +découvre alors un panorama ayant plus de 400 kilomètres de diamètre, et +1,300 de circonférence, avec l'Italie au nord et les îles Lipari, dont +les deux volcans semblent saluer leur père; puis, tout au sud, Malte, à +peine visible. Dans les ports de la Sicile, les navires ont l'air +d'insectes sur la mer. + +Alexandre Dumas père a fait de ce spectacle une description très +heureuse et très enthousiaste. + +Nous redescendons, autant sur le dos que sur les pieds, le cône rapide +du cratère, et nous entrons bientôt dans l'épaisse ceinture de nuages +qui enveloppe la cime du mont. Après une heure de marche à travers les +brumes, nous l'avons enfin franchie et nous découvrons, sous nos pieds, +l'île dentelée et verte, avec ses golfes, ses caps, ses villes, et la +grande mer toute bleue qui l'enferme. + +Revenus à Catane, nous partons le lendemain pour Syracuse. + +C'est par cette petite ville singulière et charmante qu'il faut +terminer une excursion en Sicile. Elle fut illustre autant que les plus +grandes cités; ses tyrans eurent des règnes célèbres comme celui de +Néron; elle produit un vin rendu fameux par les poètes; elle a, sur les +bords du golfe qu'elle domine, un tout petit fleuve, l'Anapo, où pousse +le papyrus, gardien secret de la pensée; et elle enferme dans ses murs +une des plus belles Vénus du monde. + +Des gens traversent des continents pour aller en pèlerinage à quelque +statue miraculeuse,--moi, j'ai porté mes dévotions à la Vénus de +Syracuse! + +Dans l'album d'un voyageur, j'avais vu la photographie de cette sublime +femelle de marbre; et je devins amoureux d'elle, comme on est amoureux +d'une femme. Ce fut elle, peut-être, qui me décida à faire ce voyage; je +parlais d'elle et je rêvais d'elle à tout instant, avant de l'avoir vue. + +Mais nous arrivions trop tard pour pénétrer dans le musée confié aux +soins du savant professeur Francesco Saverio Cavalari, qui, Empédocle +moderne, descendit boire une tasse de café dans le cratère de l'Etna. + +Il me faut donc parcourir la ville, bâtie sur un îlot, et séparée de la +terre par trois enceintes, entre lesquelles passent trois bras de mer. +Elle est petite, jolie, assise au bord du golfe, avec des jardins et des +promenades qui descendent jusqu'aux flots. + +Puis nous allons aux Latomies, immenses excavations à ciel ouvert, qui +furent d'abord des carrières et devinrent ensuite des prisons où furent +enfermés, pendant huit mois, après la défaite de Nicias, les Athéniens +capturés, torturés par la faim, la soif, l'horrible chaleur de cette +cuve, et la fange grouillante où ils agonisaient. + +Dans l'une d'elles, la Latomie du Paradis, on remarque, au fond d'une +grotte, une ouverture bizarre, appelée oreille de Denys, qui venait +écouter au bord de ce trou, disait-on, les plaintes de ses victimes. +D'autres versions ont cours aussi. Certains savants ingénieux prétendent +que cette grotte, mise en communication avec le théâtre, servait de +salle souterraine pour les représentations auxquelles elle prêtait +l'écho de sa sonorité prodigieuse; car les moindres bruits y prennent +une surprenante résonance. + +La plus curieuse des Latomies est assurément celle des Capucins, vaste +et profond jardin divisé par des voûtes, des arches, des rocs énormes et +enfermé en des falaises blanches. + +Un peu plus loin, on visite les catacombes, dont l'étendue atteindrait +200 hectares, et où M. Cavalari découvrit un des plus beaux sarcophages +chrétiens qui soient connus. + +Et puis on rentre dans l'humble hôtel qui domine la mer et on reste tard +à rêver, en regardant l'oeil rouge et l'oeil bleu d'un navire à l'ancre. + +Aussitôt le matin venu, comme notre visite est annoncée, on nous ouvre +les portes du ravissant petit palais qui renferme les collections et les +oeuvres d'art delà ville. + +En pénétrant dans le musée, je l'aperçus au fond d'une salle, et belle +comme je l'avais devinée. + +Elle n'a point de tête, un bras lui manque; mais jamais la forme humaine +ne m'est apparue plus admirable et plus troublante. + +Ce n'est point la femme poétisée, la femme idéalisée, la femme divine ou +majestueuse comme la Vénus de Milo, c'est la femme telle qu'elle est, +telle qu'on l'aime, telle qu'on la désire, telle qu'on la veut +étreindre. + +Elle est grasse, avec la poitrine forte, la hanche puissante et la +jambe un peu lourde, c'est une Vénus charnelle, qu'on rêve couchée en la +voyant debout. Son bras tombé cachait ses seins; de la main qui lui +reste elle soulève une draperie dont elle couvre, avec un geste +adorable, les charmes les plus mystérieux. Tout le corps est fait, +conçu, penché pour ce mouvement, toutes les lignes s'y concentrent, +toute la pensée y va. Ce geste simple et naturel, plein de pudeur et +d'impudicité, qui cache et montre, voile et révèle, attire et dérobe, +semble définir toute l'attitude de la femme sur la terre. + +Et le marbre est vivant. On le voudrait palper, avec la certitude qu'il +cédera sous la main, comme de la chair. + +Les reins, surtout, sont inexprimablement animés et beaux. Elle se +déroule avec tout son charme, cette ligne onduleuse et grasse des dos +féminins qui va de la nuque aux talons, et qui montre, dans le contour +des épaules, dans la rondeur décroissante des cuisses et dans la légère +courbe du mollet aminci jusqu'aux chevilles, toutes les modulations de +la grâce humaine. + +Une oeuvre d'art n'est supérieure que si elle est, en même temps, un +symbole et l'expression exacte d'une réalité. + +La Vénus de Syracuse est une femme, et c'est aussi le symbole de la +chair. + +Devant la tête de la Joconde, on se sent obsédé par on ne sait quelle +tentation d'amour énervant et mystique. Il existe aussi des femmes +vivantes dont les yeux nous donnent ce rêve d'irréalisable et +mystérieuse tendresse. On cherche en elles autre chose derrière ce qui +est, parce qu'elles paraissent contenir et exprimer un peu de +l'insaisissable idéal. Nous le poursuivons sans jamais l'atteindre, +derrière toutes les surprises de la beauté qui semble contenir de la +pensée, dans l'infini du regard, qui n'est qu'une nuance de l'iris, dans +le charme du sourire venu d'un pli de la lèvre et d'un éclair d'émail, +dans la grâce du mouvement né du hasard et de l'harmonie des formes. + +Ainsi les poètes, impuissants décrocheurs d'étoiles, ont toujours été +tourmentés par la soif de l'amour mystique. L'exaltation naturelle d'une +âme poétique, exaspérée par l'excitation artistique, pousse ces êtres +d'élite à concevoir une sorte d'amour nuageux éperdument tendre, +extatique, jamais rassasié, sensuel sans être charnel, tellement +délicat qu'un rien le fait s'évanouir, irréalisable et surhumain. Et ces +poètes sont, peut-être, les seuls hommes qui n'aient jamais aimé une +femme, une vraie femme en chair et en os, avec ses qualités de femme, +ses défauts de femme, son esprit de femme restreint et charmant, ses +nerfs de femme et sa troublante femellerie. + +Toute créature devant qui s'exalte leur rêve est le symbole d'un être +mystérieux, mais féerique: l'être qu'ils chantent, ces chanteurs +d'illusions. Elle est, cette vivante adorée par eux, quelque chose comme +la statue peinte, image d'un dieu devant qui s'agenouille le peuple. Où +est ce dieu? Quel est ce dieu? Dans quelle partie du ciel habite +l'inconnue qu'ils ont tous idolâtrée, ces fous, depuis le premier rêveur +jusqu'au dernier? Sitôt qu'ils touchent une main qui répond à leur +pression, leur âme s'envole dans l'invisible songe, loin de la charnelle +réalité. + +La femme qu'ils étreignent, ils la transforment, la complètent, la +défigurent avec leur art de poètes. Ce ne sont pas ses lèvres qu'ils +baisent, ce sont les lèvres rêvées. Ce n'est pas au fond de ses yeux +bleus ou noirs que se perd ainsi leur regard exalté, c'est dans quelque +chose d'inconnu et d'inconnaissable! L'oeil de leur maîtresse n'est que +la vitre par laquelle ils cherchent à voir le paradis de l'amour idéal. + +Mais si quelques femmes troublantes peuvent donner à nos âmes cette rare +illusion, d'autres ne font qu'exciter en nos veines l'amour impétueux +d'où sort notre race. + +La Vénus de Syracuse est la parfaite expression de cette beauté +puissante, saine et simple. Ce torse admirable, en marbre de Paros, est, +dit-on, la Vénus Callipyge décrite par Athénée et Lampride; et qui fut +donnée par Héliogabale aux Syracusains. + +Elle n'a pas de tête! Qu'importe? Le symbole en est devenu plus complet. +C'est un corps de femme qui exprime toute la poésie réelle de la +caresse. + +Schopenhauer a dit que la nature, voulant perpétuer l'espèce, a fait de +la reproduction un piège. + +Cette forme de marbre, vue à Syracuse, c'est bien le piège humain deviné +par l'artiste antique, la femme qui cache et montre l'affolant mystère +de la vie. + +Est-ce un piège? Tant pis! Elle appelle la bouche, elle attire la main, +elle offre aux baisers la palpable réalité de la chair admirable, de la +chair élastique et blanche, ronde et ferme et délicieuse sous +l'étreinte. + +Elle est divine, non pas parce qu'elle exprime une pensée, mais +seulement parce qu'elle est belle. + +Et on songe, en l'admirant, au bélier de bronze de Syracuse, le plus +beau morceau du musée de Palerme, qui, lui aussi, semble contenir toute +l'animalité du monde. La bête puissante est couchée, le corps sur ses +pattes et la tête tournée à gauche. Et cette tête d'animal semble une +tête de dieu, de dieu bestial, impur et superbe. Le front est large et +frisé, les yeux écartés, le nez en bosse, long, fort et ras, d'une +prodigieuse expression brutale. Les cornes, rejetées en arrière, +tombent, s'enroulent et se recourbent, écartant leurs pointes aiguës +sous les oreilles minces qui ressemblent elles-mêmes à deux cornes. Et +le regard de la bête vous pénètre, stupide, inquiétant et dur. On sent +le fauve en approchant de ce bronze. + +Quels sont donc les deux artistes merveilleux qui ont ainsi formulé, +sous deux aspects si différents, la simple beauté de la créature? + +Voilà les deux seules statues qui m'aient laissé, comme des êtres, +l'envie ardente de les revoir. + +Au moment de sortir, je donne encore à cette croupe de marbre ce dernier +regard de la porte qu'on jette aux femmes aimées, en les quittant, et je +monte aussitôt en barque pour aller saluer, devoir d'écrivain, les +papyrus de l'Anapo. + +On traverse le golfe d'un bord à l'autre et on aperçoit, sur la rive +plate et nue, l'embouchure d'une très petite rivière, presque un +ruisseau, où le bateau s'engage. + +Le courant est fort et dur à remonter. Tantôt on rame, tantôt on se sert +de la gaffe pour glisser sur l'eau qui court, rapide, entre deux berges +couvertes de fleurs jaunes, petites, éclatantes, deux berges d'or. + +Voici des roseaux que nous froissons en passant, qui se penchent et se +relèvent, puis, le pied dans l'eau, des iris bleus, d'un bleu violent, +sur qui voltigent d'innombrables libellules aux ailes de verre, nacrées +et frémissantes, grandes comme des oiseaux-mouches. Maintenant, sur les +deux talus qui nous emprisonnent, poussent des chardons géants et des +liserons démesurés, enlaçant ensemble les plantes de la terre et les +roseaux du ruisseau. + +Sous nous, au fond de l'eau, c'est une forêt de grandes herbes +onduleuses qui remuent, flottent, semblent nager dans le courant qui les +agite. + +Puis l'Anapo se sépare de l'antique Cyané, son tributaire. Nous allons +toujours à coups de perche entre les berges. Le ruisseau serpente avec +de charmants points de vue, des perspectives fleuries et coquettes. Une +île apparaît enfin, pleine d'arbustes étranges. Les tiges frêles et +triangulaires, hautes de neuf à douze pieds, portent à leur sommet des +touffes rondes de fils verts, longs, minces et souples comme des +cheveux. On dirait des têtes humaines devenues plantes, jetées dans +l'eau sacrée de la source par un des dieux païens qui vivaient là jadis. +C'est le papyrus antique. + +Les paysans, d'ailleurs, appellent ce roseau: _parruca_. + +En voici d'autres plus loin, un bois entier. Ils frémissent, murmurent, +se penchent, mêlent leurs fronts poilus, les heurtent, semblent parler +de choses inconnues et lointaines. + +N'est-il pas étrange que l'arbuste vénérable, qui nous apporta la pensée +des morts, qui fut le gardien du génie humain, ait, sur son corps infime +d'arbrisseau, une grosse crinière épaisse et flottante, ainsi que celle +des poètes? + +Nous revenons à Syracuse alors que le soleil se couche; et nous +regardons, dans la rade, un paquebot qui vient d'arriver et qui, ce soir +même, nous emportera vers l'Afrique. + + * * * * * + + + + +D'ALGER À TUNIS + +I + + +Sur les quais d'Alger, dans les rues des villages indigènes, dans les +plaines du Tell, sur les montagnes du Sahel ou dans les sables du +Sahara, tous ces corps drapés comme en des robes de moines, la tête +encapuchonnée sous le turban flottant par derrière, ces traits sévères, +ces regards fixes, ont l'air d'appartenir à des religieux d'un même +ordre austère, répandus sur la moitié du globe. + +Leur démarche même est celle de prêtres; leurs gestes, ceux d'apôtres +prêcheurs; leur attitude, celle de mystiques pleins de mépris du monde. + +Nous sommes, en effet, chez des hommes où l'idée religieuse domine +tout, efface tout, règle les actions, étreint les consciences, moule les +coeurs, gouverne la pensée, prime tous les intérêts, toutes les +préoccupations, toutes les agitations. + +La religion est la grande inspiratrice de leurs actes, de leur âme, de +leurs qualités et de leurs défauts. C'est par elle, pour elle qu'ils +sont bons, braves, attendris, fidèles, car ils semblent n'être rien par +eux-mêmes, n'avoir aucune qualité qui ne leur soit inspirée ou commandée +par leur foi. Nous ne découvrons guère la nature spontanée ou primitive +de l'Arabe sans qu'elle ait été, pour ainsi dire, recréée par sa +croyance, par le Coran, par l'enseignement de Mohammed. Jamais aucune +autre religion ne s'est incarnée ainsi en des êtres. + +Allons donc les voir prier dans leur mosquée, dans la mosquée blanche +qu'on aperçoit là-bas, au bout du quai d'Alger. + +Dans la première cour, sous une arcade de colonnettes vertes, bleues et +rouges, des hommes, assis ou accroupis, causent à voix basse, avec la +tranquillité grave des Orientaux. En face de l'entrée, au fond d'une +petite pièce carrée, qui ressemble à une chapelle, le cadi rend la +justice. Des plaignants attendent sur des bancs; un Arabe agenouillé +parle, tandis que le magistrat, enveloppé, presque disparu sous tous les +plis de ses vêtements et sous la masse de son lourd turban, ne montre +qu'un peu de visage et regarde le plaideur d'un oeil dur et calme, en +l'écoutant. Un mur, où s'ouvre une fenêtre grillée, sépare cette pièce +de celles où les femmes, créatures moins nobles que l'homme, et qui ne +peuvent se tenir en face du cadi, attendent leur tour pour exposer leur +plainte par ce guichet de confessionnal. + +Le soleil qui tombe en flots de feu sur les murs de neige de ces petits +bâtiments pareils à des tombeaux de marabouts, et sur la cour, où une +vieille Arabe jette des poissons morts à une armée de chats tigrés, +rejaillit à l'intérieur sur les burnous, les jambes sèches et brunes, et +les figures impassibles. Plus loin, voici l'école, à côté de la fontaine +où l'eau coule sous un arbre. Tout est là, dans cette douce et paisible +enceinte: la religion, la justice, l'instruction. + +J'entre dans la mosquée après m'être déchaussé, et je m'avance sur les +tapis au milieu des colonnes claires dont les lignes régulières +emplissent ce temple silencieux, vaste et bas, d'une foule de larges +piliers. Car ils sont très larges, ayant une face orientée vers la +Mecque, afin que chaque croyant puisse, en se plaçant devant, ne rien +voir, n'être distrait par rien, et, tourné vers la ville sainte, +s'absorber dans la prière. + +En voici qui se prosternent; d'autres, debout, murmurent les formules du +Coran dans les postures prescrites; d'autres, encore, libres de ces +devoirs accomplis, causent assis par terre, le long des murs, car la +mosquée n'est pas seulement un lieu de prière, c'est aussi un lieu de +repos, où l'on séjourne, où l'on vit des jours entiers. + +Tout est simple, tout est nu, tout est blanc, tout est doux, tout est +paisible en ces asiles de foi, si différents de nos églises décoratives, +agitées, quand elles sont pleines, par le bruit des offices, le +mouvement des assistants, la pompe des cérémonies, les chants sacrés, +et, quand elles sont vides, devenues si tristes, si douloureuses, +qu'elles serrent le coeur, qu'elles ont l'air d'une chambre de mourant, +de la froide chambre de pierre où le Crucifié agonise encore. + +Sans cesse, des Arabes entrent, des humbles, des riches, le portefaix du +port et l'ancien chef, le noble sous la blancheur soyeuse de son burnous +éclatant. Tous, pieds nus, font les mêmes gestes, prient le même Dieu +avec la même foi exaltée et simple, sans pose et sans distraction. Ils +se tiennent d'abord debout, la face levée, les mains ouvertes à la +hauteur des épaules, dans l'attitude de la supplication. Puis les bras +tombent le long du corps, la tête s'incline; ils sont devant le +souverain du monde dans l'attitude de la résignation. Les mains ensuite +s'unissent sur le ventre, comme si elles étaient liées. Ce sont des +captifs sous la volonté du maître. Enfin ils se prosternent plusieurs +fois de suite, très vite, sans aucun bruit. Après s'être assis d'abord +sur leurs talons, les mains ouvertes sur les cuisses, ils se penchent en +avant jusqu'à toucher le sol avec le front. + +Cette prière, toujours la même, et qui commence par la récitation des +premiers versets du Coran, doit être répétée cinq fois par jour par les +fidèles, qui, avant d'entrer, se sont lavé les pieds, les mains et la +face. + +On n'entend, par le temple muet, que le clapotement de l'eau coulant +dans une autre cour intérieure, qui donne du jour à la mosquée. L'ombre +du figuier, poussé au-dessus de la fontaine aux ablutions, jette un +reflet vert sur les premières nattes. + +Les femmes musulmanes peuvent entrer comme les hommes, mais elles ne +viennent presque jamais. Dieu est trop loin, trop haut, trop imposant +pour elles. On n'oserait pas lui raconter tous les soucis, lui confier +toutes les peines, lui demander tous les menus services, les menues +consolations, les menus secours contre la famille, contre le mari, +contre les enfants, dont ont besoin les coeurs de femme. Il faut un +intermédiaire plus humble entre lui si grand et elles si petites. + +Cet intermédiaire, c'est le marabout. Dans la religion catholique, +n'avons-nous pas les saints et la Vierge Marie, avocats naturels des +timides auprès de Dieu? + +C'est donc au tombeau du saint, dans la petite chapelle où il est +enseveli, que nous trouverons la femme arabe en prière. + +Allons l'y voir. + +La zaouia Abd-er-Rahman-el-Tcalbi est la plus originale et la plus +intéressante d'Alger. On nomme «zaouia» une petite mosquée unie à une +koubba (tombeau d'un marabout), et comprenant aussi parfois une école et +un cours de haut enseignement pour les musulmans lettrés. + +Pour atteindre la zaouia d'Abd-er-Rahman, il faut traverser la ville +arabe. C'est une montée inimaginable à travers un labyrinthe de +ruelles, emmêlées, tortueuses, entre les murs sans fenêtres des maisons +mauresques. Elles se touchent presque à leur sommet, et le ciel, aperçu +entre les terrasses, semble une arabesque bleue d'une irrégulière et +bizarre fantaisie. Quelquefois, un long couloir sinueux et voûté, +escarpé comme un sentier de montagne, paraît conduire directement dans +l'azur dont on aperçoit soudain, au détour d'un mur, au bout des +marches, là-haut, la tache éclatante, pleine de lumière. + +Tout le long de ces étroits corridors sont accroupis, au pied des +maisons, des Arabes qui sommeillent en leurs loques; d'autres, entassés +dans les cafés maures, sur des banquettes circulaires ou par terre, +toujours immobiles, boivent en de petites tasses de faïence qu'ils +tiennent gravement entre leurs doigts. En ces rues étroites qu'il faut +escalader, le soleil, tombant par surprises, par filets ou par grandes +plaques à chaque cassure des voies entre-croisées, jette sur les murs +des dessins inattendus, d'une clarté aveuglante et vernie. On aperçoit, +par les portes entr'ouvertes, les cours intérieures qui soufflent de +l'air frais. C'est toujours le même puits carré qu'enferme une colonnade +supportant des galeries. Un bruit de musique douce et sauvage s'échappe +parfois de ces demeures, dont on voit sortir aussi souvent, deux par +deux, des femmes. Elles vous jettent, entre les voiles qui leur couvrent +la face, un regard noir et triste, un regard de prisonnières, et +passent. + +Coiffées toutes comme on nous représente la Vierge Marie, d'une étoffe +serrée sur le crâne, le torse enveloppé du haïk, les jambes cachées sous +l'ample pantalon de toile ou de calicot, qui vient étreindre la +cheville, elles marchent lentement, un peu gauches, hésitantes; et on +cherche à deviner leur figure sous le voile qui la dessine un peu en se +collant sur les saillies. Les deux arcs bleuâtres des sourcils, joints +par un trait d'antimoine, se prolongent, au loin, sur les tempes. + +Soudain des voix m'appellent. Je me retourne, et par une porte ouverte +j'aperçois, sur les murs, de grandes peintures inconvenantes comme on en +retrouve à Pompéi. La liberté des moeurs, l'épanouissement, en pleine +rue, d'une prostitution innombrable, joyeuse, naïvement hardie, révèlent +tout de suite la différence profonde qui existe entre la pudeur +européenne et l'inconscience orientale. + +N'oublions pas qu'on a interdit dans ces mêmes rues, depuis peu d'années +seulement, les représentations de Caragousse, sorte de Guignol obscène +et monstrueux, dont les enfants regardaient de leurs grands yeux noirs, +ignorants et corrompus, en riant et en applaudissant, les +invraisemblables, ignobles et inénarrables exploits. + +Par tout le haut de la ville arabe, entre les merceries, les épiceries +et les fruiteries des incorruptibles Mozabites, puritains mahométans que +souille le seul contact des autres hommes, et qui subiront, en rentrant +dans leur patrie, une longue purification, s'ouvrent tout grands des +débits de chair humaine, où l'on est appelé dans toutes les langues. Le +Mozabite, accroupi dans sa petite boutique, au milieu de ses +marchandises bien rangées autour de lui, semble ne pas voir, ne pas +savoir, ne pas comprendre. + +À sa droite, les femmes espagnoles roucoulent comme des tourterelles; à +sa gauche les femmes arabes miaulent comme des chattes. Il a l'air, au +milieu d'elles, entre les nudités impudiques peintes pour achalander les +deux bouges, d'un fakir, vendeur de fruits, hypnotisé dans un rêve. + +Je tourne à droite par un tout petit passage qui semble tomber dans la +mer, étalée au loin, derrière la pointe de Saint-Eugène, et j'aperçois, +au bout de ce tunnel, à quelques mètres sous moi, un bijou de mosquée, +ou plutôt une toute mignonne zaouia qui s'égrène par petits bâtiments et +par petits tombeaux carrés, ronds et pointus, le long d'un escalier +allant en zigzags de terrasse en terrasse. + +L'entrée en est masquée par un mur qu'on dirait bâti en neige argentée, +encadré de carrelages en faïence verte, et percé d'ouvertures régulières +par où l'on voit la rade d'Alger. + +J'entre. Des mendiants, des vieillards, des enfants, des femmes, sont +accroupis, sur chaque marche, la main tendue, et demandent l'aumône en +arabe. À droite, dans une petite construction couronnée aussi de +faïences, est une première sépulture, et l'on aperçoit, par la porte +ouverte, des fidèles, assis devant le tombeau. Plus bas s'arrondit le +dôme éclatant de la koubba du marabout Abd-er-Rahman, à côté du minaret +mince et carré d'où l'on appelle à la prière. + +Voici, tout le long de la descente, d'autres tombes plus humbles, puis +celle du célèbre Ahmed, bey de Constantine, qui fit dévorer par des +chiens le ventre des prisonniers français. + +De la dernière terrasse à l'entrée du marabout, la vue est délicieuse. +Notre-Dame d'Afrique, au loin, domine Saint-Eugène et toute la mer, qui +s'en va jusqu'à l'horizon, où elle se mêle au ciel. Puis, plus près, à +droite, c'est la ville arabe, montant, de toit en toit, jusqu'à la +zaouia et étageant encore, au-dessus, ses petites maisons de craie. +Autour de moi, des tombes, un cyprès, un figuier, et des ornements +mauresques encadrant et crénelant tous les murs sacrés. + +Après m'être déchaussé, je pénètre dans la koubba. D'abord, dans une +pièce étroite, un savant musulman, assis sur ses talons, lit un +manuscrit qu'il tient de ses deux mains, à la hauteur des yeux. Des +livres, des parchemins sont étalées autour de lui sur les nattes. Il ne +tourne pas la tête. + +Plus loin, j'entends un frémissement, un chuchotement. À mon approche, +toutes les femmes accroupies autour du tombeau se couvrent la figure +avec vivacité. Elles ont l'air de gros flocons de linge blanc où +brillent des yeux. Au milieu d'elles, dans cette écume de flanelle, de +soie, de laine et de toile, des enfants dorment ou s'agitent, vêtus de +rouge, de bleu, de vert: c'est charmant et naïf. Elles sont chez elles, +chez leur saint, dont elles ont paré la demeure,--car Dieu est trop loin +pour leur esprit borné, trop grand pour leur humilité. + +Elles ne se tournent pas vers la Mecque, elles, mais vers le corps du +marabout, et elles se mettent sous sa protection directe, qui est +encore, qui est toujours la protection de l'homme. Leurs yeux de femmes, +leurs yeux doux et tristes, soulignés par deux bandeaux blancs, ne +savent pas voir l'immatériel, ne connaissent que la créature. C'est le +mâle qui, vivant, les nourrit, les défend, les soutient; c'est encore le +mâle qui parlera d'elles à Dieu, après sa mort. Elles sont là tout près +de la tombe parée et peinturlurée, un peu semblable à un lit breton mis +en couleur et couvert d'étoffes, de soieries, de drapeaux, de cadeaux +apportés. + +Elles chuchotent, elles causent entre elles, et racontent au marabout +leurs affaires, leurs soucis, leurs disputes, les griefs contre le mari. +C'est une réunion intime et familière de bavardages autour d'une +relique. + +Toute la chapelle est pleine de leurs dons bizarres: de pendules de +toutes grandeurs qui marchent, battent les secondes et sonnent les +heures, de bannières votives, de lustres de toute sorte, en cuivre et en +cristal. Ces lustres sont si nombreux qu'on ne voit plus le plafond. Ils +pendent côte à côte, de tailles différentes comme dans la boutique d'un +lampiste. Les murs sont décorés de faïences élégantes d'un dessin +charmant, dont les couleurs dominantes sont toujours le vert et le +rouge. Le sol est couvert de tapis, et le jour tombe de la coupole par +des groupes de trois fenêtres cintrées, dont une domine les deux autres. + +Ce n'est plus la mosquée sévère, nue, où Dieu est seul; c'est un +boudoir, orné pour la prière par le goût enfantin de femmes sauvages. +Souvent des galants viennent les voir en ce lieu, leur donner un +rendez-vous, leur dire quelques mots en secret. Des Européens, qui +parlent l'arabe, nouent ici, parfois, des relations avec ces créatures +enveloppées et lentes, dont on ne voit que le regard. + +Lorsque la confrérie masculine du marabout vient à son tour faire ses +dévotions, elle n'a point pour le saint habitant du lieu les mêmes +attentions exclusives. Après avoir témoigné leur respect au sépulcre, +les hommes se tournent vers la Mecque et adorent Dieu,--car il n'y a de +divinité que Dieu,--comme ils répètent en toutes leurs prières. + + + + +II + +TUNIS + + +Le chemin de fer avant d'arriver à Tunis traverse un superbe pays de +montagnes boisées. Après s'être élevé, en dessinant les lacets +démesurés, jusqu'à une altitude de sept cent quatre-vingts mètres, d'où +on domine un immense et magnifique paysage, il pénètre dans la Tunisie +par la Kroumirie. + +C'est alors une suite de monts et de vallées désertes, où jadis +s'élevaient des villes romaines. Voici d'abord les restes de Thagaste où +naquit saint Augustin, dont le père était décurion. + +Plus loin c'est Thubursicum Numidarum, dont les ruines couvrent une +suite de collines rondes et verdoyantes. Plus loin encore, c'est +Madaure, où naquit Apulée à la fin du règne de Trajan. On ne pourrait +guère énumérer les cités mortes, près desquelles on va passer jusqu'à +Tunis. + +Tout à coup, après de longues heures de route, on aperçoit dans la +plaine basse les hautes arches d'un aqueduc à moitié détruit, coupé par +places, et qui allait, jadis, d'une montagne à l'autre. C'est l'aqueduc +de Carthage dont parle Flaubert dans _Salammbô_. Puis, on côtoie un beau +village, on suit un lac éblouissant, et on découvre les murs de Tunis. + +Nous voici dans la ville. + +Pour en bien découvrir l'ensemble, il faut monter sur une colline +voisine. Les Arabes comparent Tunis à un burnous étendu; et cette +comparaison est juste. La ville s'étale dans la plaine, soulevée +légèrement par les ondulations de la terre, qui font saillir par places +les bords de cette grande tache de maisons pâles d'où surgissent les +dômes des mosquées et les clochers des minarets. À peine distingue-t-on, +à peine imagine-t-on que ce sont là des maisons, tant cette plaque +blanche est compacte, continue et rampante. Autour d'elle, trois lacs +qui, sous le dur soleil d'Orient, brillent comme des plaines d'acier. Au +nord, au loin, la Sebkra-er-Bouan; à l'ouest, la Sebkra-Seldjoum, +aperçue par-dessus la ville; au sud, le grand lac Bahira ou lac de +Tunis; puis, en remontant vers le nord, la mer, le golfe profond, +pareil lui-même à un lac dans son cadre éloigné de montagnes. + +Et puis partout autour de cette ville plate, des marécages fangeux où +fermentent des ordures, une inimaginable ceinture de cloaques en +putréfaction, des champs nus et bas où l'on voit briller, comme des +couleuvres, de minces cours d'eau tortueux. Ce sont les égouts de Tunis +qui s'écoulent sous le ciel bleu. Ils vont sans arrêt, empoisonnant +l'air, traînant leur flot lent et nauséabond, à travers des terres +imprégnées de pourritures, vers le lac qu'ils ont fini par emplir, par +combler sur toute son étendue, car la sonde y descend dans la fange +jusqu'à dix-huit mètres de profondeur: on doit entretenir un chenal à +travers cette boue afin que les petits bateaux y puissent passer. + +Mais, par un jour de plein soleil, la vue de cette ville couchée entre +ces lacs, dans ce grand pays que ferment au loin des montagnes dont la +plus haute, le Zagh'ouan, apparaît presque toujours coiffée d'une nuée +en hiver, est la plus saisissante et la plus attachante, peut-être, +qu'on puisse trouver sur le bord du continent africain. + +Descendons de notre colline et pénétrons dans la cité. Elle a trois +parties bien distinctes: la partie française, la partie arabe, et la +partie juive. + +En vérité, Tunis n'est ni une ville française, ni une ville arabe, c'est +une ville juive. C'est un des rares points du monde où le juif semble +chez lui comme dans une patrie, où il est le maître presque +ostensiblement, où il montre une assurance tranquille, bien qu'un peu +tremblante encore. + +C'est lui surtout qui est intéressant à voir, à observer dans ce +labyrinthe de ruelles étroites où circule, s'agite, pullule la +population la plus colorée, bigarrée, drapée, pavoisée, miroitante, +soyeuse et décorative, de tout ce rivage oriental. + +Où sommes-nous? sur une terre arabe ou dans la capitale éblouissante +d'Arlequin, d'un Arlequin très artiste, ami des peintres, coloriste +inimitable qui s'est amusé à costumer son peuple avec une fantaisie +étourdissante. Il a dû passer par Londres, par Paris, par +Saint-Pétersbourg, ce costumier divin qui, revenu plein de dédain des +pays du Nord, bariola ses sujets avec un goût sans défaillances et une +imagination sans limites. Non seulement il voulut donner à leurs +vêtements des formes gracieuses, originales et gaies, mais il employa, +pour les nuancer, toutes les teintes créées, composées, rêvées par les +plus délicats aquarellistes. + +Aux juifs seuls il toléra les tons violents, mais en leur interdisant +les rencontres trop brutales et en réglant l'éclat de leurs costumes +avec une hardiesse prudente. Quant aux Maures, ses préférés, tranquilles +marchands accroupis dans les souks, jeunes gens alertes ou gros +bourgeois allant à pas lents par les petites rues, il s'amusa à les +vêtir avec une telle variété de coloris, que l'oeil, à les voir, se +grise comme une grive avec des raisins. Oh! pour ceux-là, pour ses bons +Orientaux, ses Levantins métis de Turcs et d'Arabes, il a fait une +collection de nuances si fines, si douces, si calmées, si tendres, si +pâlies, si agonisantes et si harmonieuses, qu'une promenade au milieu +d'elles est une longue caresse pour le regard. + +Voici des burnous de cachemire ondoyants comme des flots de clarté, puis +des haillons superbes de misère, à côté des gebbas de soie, longues +tuniques tombant aux genoux, et de tendres gilets appliqués au corps +sous les vestes à petits boutons égrenés le long des bords. + +Et ces gebbas, ces vestes, ces gilets, ces haïks, croisent, mêlent et +superposent les plus fines colorations. Tout cela est rose, azuré, +mauve, vert d'eau, bleu-pervenche, feuille-morte, chair-de-saumon, +orangé, lilas-fané, lie-de-vin, gris-ardoise. + +C'est un défilé de féerie, depuis les teintes les plus évanouies +jusqu'aux accents les plus ardents, ceux-ci noyés dans un tel courant de +notes discrètes que rien n'est dur, rien n'est criard, rien n'est +violent le long des rues, ces couloirs de lumière, qui tournent sans +fin, serrés entre les maisons basses, peintes à la chaux. + +À tout instant, ces étroits passages sont obstrués presque entièrement +par des créatures obèses, dont les flancs et les épaules semblent +toucher les deux murs à chaque balancement de leur marche. Sur leur tête +se dresse une coiffe pointue, souvent argentée ou dorée, sorte de bonnet +de magicienne d'où tombe par derrière, une écharpe. Sur leur corps +monstrueux, masse de chair houleuse et ballonnée, flottent des blouses +de couleurs vives. Leurs cuisses informes sont emprisonnées en des +caleçons blancs collés à la peau. Leurs mollets et leurs chevilles +empâtées par la graisse gonflent des bas, ou bien, quand elles sont en +toilette, des espèces de gaines en drap d'or et d'argent. Elles vont, à +petits pas pesants, sur des escarpins qui traînent; car elles ne sont +chaussées qu'à la moitié du pied; et les talons frôlent et battent le +pavé. Ces créatures étranges et bouffies, ce sont les juives, les belles +juives! + +Dès qu'approche l'âge du mariage, l'âge où les hommes riches les +recherchent, les fillettes d'Israël rêvent d'engraisser; car plus une +femme est lourde, plus elle fait honneur à un mari et plus elle a de +chances de le choisir à son gré. À quatorze ans, à quinze ans, elles +sont, ces gamines sveltes et légères, des merveilles de beauté, de +finesse et de grâce. + +Leur teint pâle, un peu maladif, d'une délicatesse lumineuse, leurs +traits fins, ces traits si doux d'une race ancienne et fatiguée, dont le +sang jamais ne fut rajeuni, leurs yeux sombres sous les fronts clairs, +qu'écrase la masse noire, épaisse, pesante, des cheveux ébouriffés, et +leur allure souple quand elles courent d'une porte à l'autre, emplissent +le quartier juif de Tunis d'une longue vision de petites Salomés +troublantes. + +Puis elles songent à l'époux. Alors commence l'inconcevable gavage qui +fera d'elles des monstres. Immobiles maintenant, après avoir pris +chaque matin la boulette d'herbes apéritives qui surexcitent l'estomac, +elles passent les journées entières à manger des pâtes épaisses qui les +enflent incroyablement. Les seins se gonflent, les ventres ballonnent, +les croupes s'arrondissent, les cuisses s'écartent, séparées par la +bouffissure; les poignets et les chevilles disparaissent sous une lourde +coulée de chair. Et les amateurs accourent, les jugent, les comparent, +les admirent comme dans un concours d'animaux gras. Voilà comme elles +sont belles, désirables, charmantes, les énormes filles à marier! + +Alors on voit passer ces êtres prodigieux, coiffés d'un cône aigu nommé +_koufia_, qui laisse pendre sur le dos le _bechkir_, vêtus de la +_camiza_ flottante, en toile simple ou en soie éclatante, culottés de +maillots tantôt blancs, tantôt richement ouvragés, et chaussés de +savates traînantes, dites «saba»; êtres inexprimablement surprenants, +dont la figure demeure encore souvent jolie sur ces corps +d'hippopotames. + +Dans leurs maisons, facilement ouvertes, on les trouve, le samedi, jour +sacré, jour de visites et d'apparat, recevant leurs amies dans les +chambres blanches, où elles sont assises, les unes près des autres, +comme des idoles symboliques, couvertes de soieries et d'oripeaux +luisants, déesses de chair et de métal, qui ont des guêtres d'or aux +jambes et, sur la tête, une corne d'or! + +La fortune de Tunis est dans leurs mains, ou plutôt dans les mains de +leurs époux toujours souriants, accueillants et prêts à offrir leurs +services. Dans bien peu d'années, sans doute, devenues des dames +européennes, elles s'habilleront à la française et, pour obéir à la +mode, jeûneront, afin de maigrir. Ce sera tant mieux pour elles et tant +pis pour nous, les spectateurs. + +Dans la ville arabe, la partie la plus intéressante est le quartier des +Souks, longues rues voûtées ou toiturées de planches, à travers +lesquelles le soleil glisse des lames de feu, qui semblent couper au +passage les promeneurs et les marchands. Ce sont les bazars, galeries +tortueuses et entre-croisées où les vendeurs, par corporations, assis ou +accroupis au milieu de leurs marchandises en de petites boutiques +couvertes, appellent avec énergie le client ou demeurent immobiles dans +ces niches de tapis, d'étoffes de toutes couleurs, de cuirs, de brides, +de selles, de harnais brodés d'or, ou dans les chapelets jaunes et +rouges des babouches. + +Chaque corporation a sa rue, et l'on voit, tout le long de la galerie, +séparés par une simple cloison, tous les ouvriers du même métier +travailler avec les mêmes gestes. L'animation, la couleur, la gaieté de +ces marchés orientaux ne sont point possibles à décrire, car il faudrait +en exprimer en même temps l'éblouissement, le bruit et le mouvement. + +Un de ces souks a un caractère si bizarre, que le souvenir en reste +extravagant et persistant comme celui d'un songe. C'est le souk des +parfums. + +En d'étroites cases pareilles, si étroites qu'elles font penser aux +cellules d'une ruche, alignées d'un bout à l'autre et sur les deux côtés +d'une galerie un peu sombre, des hommes au teint transparent, presque +tous jeunes, couverts de vêtements clairs, et assis comme des bouddhas, +gardent une rigidité saisissante dans un cadre de longs cierges +suspendus, formant autour de leur tête et de leurs épaules un dessin +mystique et régulier. + +Les cierges d'en haut, plus courts, s'arrondissent sur le turban; +d'autres, plus longs, viennent aux épaules; les grands tombent le long +des bras. Et, cependant, la forme symétrique de cette étrange décoration +varie un peu de boutique en boutique. Les vendeurs, pâles, sans gestes, +sans paroles, semblent eux-mêmes des hommes de cire en une chapelle de +cire. Autour de leurs genoux, de leurs pieds, à la portée des mains si +un acheteur se présente, tous les parfums imaginables sont enfermés en +de toutes petites boîtes, en de toutes petites fioles, en de tous petits +sacs. + +Une odeur d'encens et d'aromates flotte, un peu étourdissante, d'un bout +à l'autre du souk. + +Quelques-uns de ces extraits sont vendus très cher, par gouttes. Pour +les compter, l'homme se sert d'un petit coton qu'il tire de son oreille +et y replace ensuite. + +Quand le soir vient, tout le quartier des souks est clos par de lourdes +portes à l'entrée des galeries, comme une ville précieuse enfermée dans +l'autre. + +Lorsqu'on se promène au contraire par les rues neuves qui vont aboutir, +dans le marais, à quelque courant d'égout, on entend soudain une sorte +de chant bizarre rythmé par des bruits sourds comme des coups de canon +lointains, qui s'interrompent quelques instants pour recommencer +aussitôt. On regarde autour de soi et on découvre, au ras de terre, une +dizaine de têtes de nègres, enveloppées de foulards, de mouchoirs, de +turbans, de loques. Ces têtes chantent un refrain arabe, tandis que les +mains, armées de dames pour tasser le sol, tapent en cadence, au fond +d'une tranchée, sur les cailloux et le mortier qui feront des fondations +solides à quelque nouvelle maison bâtie dans ce sol huileux de fanges. + +Sur le bord du trou, un vieux nègre, chef d'escouade de ces pileurs de +pierres, bat la mesure, avec un rire de singe; et tous les autres aussi +rient en continuant leur bizarre chanson que scandent des coups +énergiques. Ils tapent avec ardeur et rient avec malice devant les +passants qui s'arrêtent; et les passants aussi s'égayent, les Arabes +parce qu'ils comprennent, les autres parce que le spectacle est drôle; +mais personne assurément ne s'amuse autant que les nègres, car le vieux +crie: + +--Allons! frappons! + +Et tous reprennent en montrant leurs dents, et en donnant trois coups de +pilon: + +--Sur la tête du chien de roumi! + +Le nègre clame en mimant le geste d'écraser: + +--Allons! frappons! + +Et tous: + +--Sur la tête du chien de youte! + +Et c'est ainsi que s'élève la ville européenne dans le quartier neuf de +Tunis! + +Ce quartier neuf! Quand on songe qu'il est entièrement construit sur +des vases peu à peu solidifiées, construit sur une matière innommable, +faite de toutes les matières immondes que rejette une ville, on se +demande comment la population n'est pas décimée par toutes les maladies +imaginables, toutes les fièvres, toutes les épidémies. Et, en regardant +le lac, que les mêmes écoulements urbains envahissent et comblent peu à +peu, le lac, dépotoir nauséabond, dont les émanations sont telles que, +par les nuits chaudes, on a le coeur soulevé de dégoût, on ne comprend +même pas que la ville ancienne, accroupie près de ce cloaque, subsiste +encore. + +On songe aux fiévreux aperçus dans certains villages de Sicile, de Corse +ou d'Italie, à la population difforme, monstrueuse, ventrue et +tremblante, empoisonnée par des ruisseaux clairs et de beaux étangs +limpides, et on demeure convaincu que Tunis doit être un foyer +d'infections pestilentielles. + +Eh bien, non! Tunis est une ville saine, très saine! L'air infect qu'on +y respire est vivifiant et calmant, le plus apaisant, le plus doux aux +nerfs surexcités que j'aie jamais respiré. Après le département des +Landes, le plus sain de France, Tunis est l'endroit où sévissent le +moins toutes les maladies ordinaires de nos pays. + +Cela paraît invraisemblable, mais cela est. O médecins modernes, oracles +grotesques, professeurs d'hygiène, qui envoyez vos malades respirer +l'air pur des sommets ou l'air vivifié par la verdure des grands bois, +venez voir ces fumiers qui baignent Tunis; regardez ensuite cette terre +que pas un arbre n'abrite et ne rafraîchit de son ombre; demeurez un an +dans ce pays, plaine basse et torride sous le soleil d'été, marécage +immense sous les pluies d'hiver, puis entrez dans les hôpitaux. Ils sont +vides! + +Questionnez les statistiques, vous apprendrez qu'on y meurt de ce qu'on +appelle, peut-être à tort, sa belle mort beaucoup plus souvent que de +vos maladies. Alors vous vous demanderez peut-être si ce n'est pas la +science moderne qui nous empoisonne avec ses progrès; si les égouts dans +nos caves et les fosses voisinant avec notre vin et notre eau ne sont +pas des distillateurs de mort à domicile, des foyers et des propagateurs +d'épidémies plus actifs que les ruisselets d'immondices qui se promènent +en plein soleil autour de Tunis; vous reconnaîtrez que l'air pur des +montagnes est moins calmant que le souffle bacillifère des fumiers de +ville ici et que l'humidité des forêts est plus redoutable à la santé et +plus engendreuse de fièvres que l'humidité des marais putréfiés à cent +lieues du plus petit bois. + +En réalité, la salubrité indiscutable de Tunis est stupéfiante et ne +peut être attribuée qu'à la pureté parfaite de l'eau qu'on boit dans +cette ville, ce qui donne absolument raison aux théories les plus +modernes sur le mode de propagation des germes morbides. + +L'eau du Zagh'ouan, en effet, captée sous terre à quatre-vingts +kilomètres environ de Tunis, parvient dans les maisons, sans avoir eu +avec l'air le moindre contact et sans avoir pu recueillir, par +conséquent, aucune graine de contagion. + +L'étonnement qu'éveillait en moi l'affirmation de cette salubrité me fit +chercher les moyens de visiter un hôpital, et le médecin maure qui +dirige le plus important de Tunis voulut bien me faire pénétrer dans le +sien. + +Or, dès que fut ouverte la grande porte donnant sur une vaste cour +arabe, dominée par une galerie à colonnes qu'abrité une terrasse, ma +surprise et mon émotion furent tels que je ne songeai plus guère à ce +qui m'avait fait entrer là. + +Autour de moi, sur les quatre côtés de la cour, d'étroites cellules, +grillées comme des cachots, enfermaient des hommes qui se levèrent en +nous voyant et vinrent coller entre les barreaux de fer des faces +creuses et livides. Puis un d'eux, passant sa main et l'agitant hors de +cette cage, cria quelque injure. Alors les autres, sautillant soudain +comme les bêtes des ménageries, se mirent à vociférer, tandis que, sur +la galerie du premier étage, un Arabe à grande barbe, coiffé d'un épais +turban, le cou cerclé de colliers de cuivre, laissait pendre avec +nonchalance sur la balustrade un bras couvert de bracelets et des doigts +chargés de bagues. Il souriait en écoutant ce bruit. C'est un fou, libre +et tranquille, qui se croit le roi des rois et qui règne paisiblement +sur les foux furieux enfermés en bas. + +Je voulus passer en revue ces déments effrayants et admirables en leur +costume oriental, plus curieux et moins émouvants peut-être, à force +d'être étranges, que nos pauvres fous d'Europe. + +Dans la cellule du premier, on me permit de pénétrer. Comme la plupart +de ses compagnons, c'est le haschich ou plutôt le kif qui l'a mis en cet +état. Il est tout jeune, fort pâle, fort maigre, et me parle en me +regardant avec des yeux fixes, troubles, énormes. Que dit-il? Il me +demande une pipe pour fumer et me raconte que son père l'attend. + +De temps en temps, il se soulève, laissant voir sous sa gebba et son +burnous des jambes grêles d'araignée humaine; et le nègre, son gardien, +un géant luisant aux yeux blancs, le rejette chaque fois sur sa natte +d'une seule pesée sur l'épaule, qui semble écraser le faible halluciné. + +Son voisin est une sorte de monstre jaune et grimaçant, un Espagnol de +Ribera, accroupi et cramponné aux barreaux et qui demande aussi du tabac +ou du kif, avec un rire continu qui a l'air d'une menace. + +Ils sont deux dans la case suivante: encore un fumeur de chanvre, qui +nous accueille avec des gestes frénétiques, grand Arabe aux membres +vigoureux, tandis que, assis sur ses talons, son voisin, immobile, fixe +sur nous des yeux transparents de chat sauvage. Il est d'une beauté rare +cet homme, dont la barbe noire, courte et frisée, rend le teint livide +et superbe. Le nez est fin, la figure longue, élégante, d'une +distinction parfaite C'est un Mozabite, devenu fou après avoir trouvé +mort son jeune fils, qu'il cherchait depuis deux jours. + +Puis en voici un vieux qui rit et nous crie, en dansant comme un ours: + +--Fous, fous, nous sommes tous fous, moi, toi, le médecin, le gardien, +le bey, tous, tous fous! + +C'est en arabe qu'il hurle cela; mais on comprend, tant sa mimique est +effroyable, tant l'affirmation de son doigt tendu vers nous est +irrésistible. Il nous désigne l'un après l'autre, et rit, car il est sûr +que nous sommes fous, lui, ce fou, et il répète: + +--Oui, oui, toi, toi, toi, tu es fou! + +Et on croit sentir pénétrer en son âme un souffle de déraison, une +émanation contagieuse et terrifiante de ce dément malfaisant. + +Et on s'en va, et on lève les yeux vers le grand carré bleu du ciel qui +plane sur ce trou de damnés. Alors apparaît, souriant toujours, calme et +beau comme un roi mage, le seigneur de tous ces fous, l'Arabe à longue +barbe, penché sur la galerie, et qui laisse briller au soleil les mille +objets de cuivre, de fer et de bronze, clefs, anneaux et pointes, dont +il pare avec orgueil sa royauté imaginaire. + +Depuis quinze ans, il est ici, ce sage, errant à pas lents, d'une allure +majestueuse et calme, si majestueuse, en effet, qu'on le salue avec +respect. Il répond, d'une voix de souverain, quelques mots qui +signifient: «Soyez les bienvenus; je suis heureux de vous voir.» Puis il +cesse de nous regarder. + +Depuis quinze ans, cet homme ne s'est point couché. Il dort assis sur +une marche, au milieu de l'escalier de pierre de l'hôpital. On ne l'a +jamais vu s'étendre. + +Que m'importent, à présent, les autres malades, si peu nombreux, +d'ailleurs, qu'on les compte dans les grandes salles blanches, d'où l'on +voit par les fenêtres s'étaler la ville éclatante, sur qui semblent +bouillonner les dômes des koubbas et des mosquées. + +Je m'en vais troublé d'une émotion confuse, plein de pitié, peut-être +d'envie, pour quelques-uns de ces hallucinés, qui continuent dans cette +prison, ignorée d'eux, le rêve trouvé, un jour, au fond de la petite +pipe bourrée de quelques feuilles jaunes. + +Le soir de ce même jour un fonctionnaire français, armé d'un pouvoir +spécial, m'offrit de me faire pénétrer dans quelques mauvais lieux de +plaisir arabes, ce qui est fort difficile aux étrangers. + +Nous dûmes d'ailleurs être accompagnés par un agent de la police +beylicale, sans quoi aucune porte, même celle des plus vils bouges +indigènes, ne se serait ouverte devant nous. + +La ville arabe d'Alger est pleine d'agitation nocturne. Dès que le soir +vient, Tunis est mort. Les petites rues étroites, tortueuses, inégales, +semblent des couloirs d'une cité abandonnée, dont on a oublié d'éteindre +le gaz, par places. + +Nous voici très loin, dans ce labyrinthe de murs blancs; et on nous fit +entrer chez des juives qui dansaient la «danse du ventre». Cette danse +est laide, disgracieuse, curieuse seulement pour les amateurs par la +maestria de l'artiste. Trois soeurs, trois filles très parées, faisaient +leurs contorsions impures, sous l'oeil bienveillant de leur mère, une +énorme petite boule de graisse vivante coiffée d'un cornet de papier +doré et mendiant pour les frais généraux de la maison, après chaque +crise de trépidation des ventres de ses enfants. Autour du salon trois +portes entrebâillées montraient les couches basses de trois chambres. +J'ouvris une quatrième porte et je vis, dans un lit, une femme couchée +qui me parut belle. On se précipita sur moi, mère, danseuses, deux +domestiques nègres et un homme inaperçu qui regardait, derrière un +rideau, s'agiter pour nous le flanc de ses soeurs. J'allais entrer dans +la chambre de sa femme légitime qui était enceinte, de la belle-fille, +de la belle-soeur des drôlesses qui tentaient, mais en vain, de nous +mêler, ne fût-ce qu'un soir, à la famille. Pour me faire pardonner cette +défense d'entrer, on me montra le premier enfant de cette dame, une +petite fille de trois ou quatre ans, qui esquissait déjà la «danse du +ventre». + +Je m'en allai fort dégoûté. + +Avec des précautions infinies on me fit pénétrer ensuite dans le logis +de grandes courtisanes arabes. Il fallut veiller au bout des rues, +parlementer, menacer, car si les indigènes savaient que le roumi est +entré chez elles, elles seraient abandonnées, honnies, ruinées. Je vis +là de grosses filles brunes, médiocrement belles, en des taudis pleins +d'armoires à glace. + +Nous songions à regagner l'hôtel quand l'agent de police indigène nous +proposa de nous conduire tout simplement dans un bouge, dans un lieu +d'amour dont il ferait ouvrir la porte d'autorité. + +Et nous voici encore le suivant à tâtons dans des ruelles noires +inoubliables, allumant des allumettes pour ne pas tomber, trébuchant, +tout de même en des trous, heurtant les maisons de la main et de +l'épaule et entendant parfois des voix, des bruits de musique, des +rumeurs de fête sauvage sortir des murs, étouffés, comme lointains, +effrayants d'assourdissement et de mystère. Nous sommes en plein dans le +quartier de la débauche. + +Devant une porte on s'arrête; nous nous dissimulons à droite et à gauche +tandis que l'agent frappe à coups de poing en criant une phrase arabe, +un ordre. + +Une voix, faible, une voix de vieille répond derrière la planche; et +nous percevons maintenant des sons d'instruments et des chants criards +de femmes arabes dans les profondeurs de ce repaire. + +On ne veut pas ouvrir. L'agent se fâche, et de sa gorge sortent des +paroles précipitées, rauques et violentes. À la fin, la porte +s'entre-bâille, l'homme la pousse, entre comme en une ville conquise, et +d'un beau geste vainqueur semble nous dire: «Suivez-moi.» + +Nous le suivons, en descendant trois marches qui nous mènent en une +pièce basse, où dorment, le long des murs, sur des tapis, quatre enfants +arabes, les petits de la maison. Une vieille, une de ces vieilles +indigènes qui sont des paquets de loques jaunes nouées autour de +quelque chose qui remue, et d'où sort une tête invraisemblable et +tatouée de sorcière, essaye encore de nous empêcher d'avancer. Mais la +porte est refermée, nous entrons dans une première salle où quelques +hommes sont debout qui n'ont pu pénétrer dans la seconde dont ils +obstruent l'ouverture en écoutant d'un air recueilli l'étrange et aigre +musique qu'on fait là dedans. L'agent pénètre le premier, fait écarter +les habitués et nous atteignons une chambre étroite, allongée, où des +tas d'Arabes sont accroupis sur des planches, le long des deux murs +blancs, jusqu'au fond. + +Là, sur un grand lit français qui tient toute la largeur de la pièce, +une pyramide d'autres Arabes s'étage, invraisemblablement empilés et +mêlés, un amas de burnous d'où émergent cinq têtes à turban. + +Devant eux, au pied du lit, sur une banquette nous faisant face, +derrière un guéridon d'acajou chargé de verres, de bouteilles de bière, +de tasses à café et de petites cuillers d'étain, quatre femmes assises +chantent une interminable et traînante mélodie du Sud, que quelques +musiciens juifs accompagnent sur des instruments. + +Elles sont parées comme pour une féerie, comme les princesses des Mille +et une Nuits, et une d'elles, âgée de quinze ans environ, est d'une +beauté si surprenante, si parfaite, si rare, qu'elle illumine ce lieu +bizarre, en fait quelque chose d'imprévu, de symbolique et +d'inoubliable. + +Les cheveux sont retenus par une écharpe d'or, qui coupe le front d'une +tempe à l'autre. Sous cette barre droite et métallique s'ouvrent deux +yeux énormes, au regard fixe, insensible, introuvable, deux yeux longs, +noirs, éloignés, que sépare un nez d'idole tombant sur une petite bouche +d'enfant, qui s'ouvre pour chanter et semble seule vivre en ce visage. +C'est une figure sans nuances, d'une régularité imprévue, primitive et +superbe, faite de lignes si simples qu'elles semblent les formes +naturelles et uniques de ce visage humain. + +En toute figure rencontrée, on pourrait, semble-t-il, remplacer un +trait, un détail, par quelque chose pris sur une autre personne. Dans +cette tête de jeune Arabe on ne pourrait rien changer, tant ce dessin en +est typique et parfait. Ce front uni, ce nez, ces joues d'un modelé +imperceptible qui vient mourir à la fine pointe du menton, en encadrant, +dans un ovale irréprochable de chair un peu brune, les seuls yeux, le +seul nez et la seule bouche qui puissent être là, sont l'idéal d'une +conception de beauté absolue dont notre regard est ravi, mais dont notre +rêve seul peut ne se pas sentir entièrement satisfait. À côté d'elle, +une autre fillette, charmante aussi, point exceptionnelle, une de ces +faces blanches, douces, dont la chair a l'air d'une pâte faite avec du +lait. Encadrant ces deux étoiles, deux autres femmes sont assises, au +type bestial, à la tête courte, aux pommettes saillantes, deux +prostituées nomades, de ces êtres perdus que les tribus sèment en route; +ramassent et reperdent, puis laissent un jour à la traîne de quelque +troupe de spahis qui les emmène en ville. + +Elles chantent en tapant sur la darbouka avec leurs mains rougies par le +henné, et les musiciens juifs les accompagnent sur de petites guitares, +des tambourins et des flûtes aiguës. + +Tout le monde écoute, sans parler, sans jamais rire, avec une gravité +auguste. + +Où sommes-nous? Dans le temple de quelque religion barbare, ou dans une +maison publique? + +Dans une maison publique? Oui, nous sommes dans une maison publique, et +rien au monde ne m'a donné une sensation plus imprévue, plus fraîche, +plus colorée que l'entrée dans cette longue pièce basse, où ces filles, +parées, dirait-on, pour un culte sacré, attendent le caprice d'un de ces +hommes graves qui semblent murmurer le Coran jusqu'au milieu des +débauches. + +On m'en montre un, assis devant sa minuscule tasse de café, les yeux +levés, plein de recueillement. C'est lui qui a retenu l'idole; et +presque tous les autres sont des invités. Il leur offre des +rafraîchissements et de la musique, et la vue de cette belle fille +jusqu'à l'heure où il les priera de rentrer chacun chez soi. Et ils s'en +iront en le saluant avec des gestes majestueux. Il est beau, cet homme +de goût, jeune, grand, avec une peau transparente d'Arabe des villes que +rend plus claire la barbe noire, luisante, soyeuse et un peu rare sur +les joues. + +La musique cesse, nous applaudissons. On nous imite. Nous sommes assis +sur des escabeaux, au milieu d'une pile d'hommes. Soudain une longue +main noire me frappe sur l'épaule et une voix, une de ces voix étranges +des indigènes essayant de parler français, me dit: + +--Moi, pas d'ici, Français comme toi. + +Je me retourne et je vois un géant en burnous, un des Arabes les plus +hauts, les plus maigres, les plus osseux que j'aie jamais rencontrés. + +--D'où es-tu donc? lui dis-je stupéfait. + +--D'Algérie! + +--Ah! je parie que tu es Kabyle? + +--Oui, Moussi. + +Il riait, enchanté que j'eusse deviné son origine, et me montrant son +camarade: + +--Lui aussi. + +--Ah! bon. + +C'était pendant une sorte d'entr'acte. + +Les femmes, à qui personne ne parlait, ne remuaient pas plus que des +statues, et je me mis à causer avec mes deux voisins d'Algérie, grâce au +secours de l'agent de police indigène. + +J'appris qu'ils étaient bergers, propriétaires aux environs de Bougie, +et qu'ils portaient dans les replis de leurs burnous des flûtes de leur +pays dont ils jouaient le soir, pour se distraire. Ils avaient envie +sans doute qu'on admirât leur talent et ils me montrèrent deux minces +roseaux percés de trous, deux vrais roseaux coupés par eux au bord d'une +rivière. + +Je priai qu'on les laissât jouer, et tout le monde aussitôt se tut avec +une politesse parfaite. + +Ah! la surprenante et délicieuse sensation qui se glissa dans mon coeur +avec les premières notes si légères, si bizarres, si inconnues, si +imprévues, des deux petites voix de ces deux petits tubes poussés dans +l'eau. C'était fin, doux, haché, sautillant: des sons qui volaient, qui +voletaient l'un après l'autre sans se rejoindre, sans se trouver, sans +s'unir jamais; un chant qui s'évanouissait toujours, qui recommençait +toujours, qui passait, qui flottait autour de nous, comme un souffle de +l'âme des feuilles, de l'âme des bois, de l'âme des ruisseaux, de l'âme +du vent, entré avec ces deux grands bergers des montagnes kabyles dans +cette maison publique d'un faubourg de Tunis. + + + + +VERS KAIROUAN + + * * * * * + +11 décembre. + + +Nous quittons Tunis par une belle route qui longe d'abord un coteau, +suit un instant le lac, puis traverse une plaine. L'horizon large, fermé +par des montagnes aux crêtes vaporeuses, est nu, tout nu, taché +seulement de place en place par des villages blancs, où l'on aperçoit de +loin, dominant la masse indistincte des maisons, les minarets pointus et +les petits dômes des koubbas. Sur toute cette terre fanatique, nous les +retrouvons sans cesse, ces petits dômes éclatants des koubbas, soit dans +les plaines fertiles d'Algérie ou de Tunisie, soit comme un phare sur le +dos arrondi des montagnes, soit au fond des forêts de cèdres ou de +pins, soit au bord des ravins profonds dans les fourrés de lentisques +et de chênes-liège, soit dans le désert jaune entre deux dattiers qui se +penchent au-dessus, l'un à droite, l'autre à gauche, et laissent tomber +sur la coupole de lait l'ombre légère et fine de leurs palmes. + +Ils contiennent, comme une semence sacrée, les os des marabouts qui +fécondent le sol illimité de l'Islam, y font germer, de Tanger à +Tombouctou, du Caire à la Mecque, de Tunis à Constantinople, de +Kharthoum à Java, la plus puissante, la plus mystérieusement dominatrice +des religions qui ait dompté la conscience humaine. + +Petits, ronds, isolés, et si blancs qu'ils jettent une clarté, ils ont +bien l'air d'une graine divine jetée à poignée sur le monde par ce grand +semeur de foi, Mohammed, frère d'Aïssa et de Moïse. + +Pendant longtemps, nous allons, au grand trot des quatre chevaux attelés +de front, par des plaines sans fin, plantées de vignes ou ensemencées de +céréales qui commencent à sortir de terre. + +Puis soudain la route, la belle route établie par les ponts et chaussées +depuis le protectorat français, s'arrête net. Un pont a cédé aux +dernières pluies, un pont trop petit, qui n'a pu laisser passer la +masse d'eau venue de la montagne. Nous descendons à grand'peine dans le +ravin, et la voiture, remontée de l'autre côté, reprend la belle route, +une des principales artères de la Tunisie, comme on dit dans le langage +officiel. Pendant quelques kilomètres, nous pouvons trotter encore, +jusqu'à ce qu'on rencontre un autre petit pont qui a cédé également sous +la pression des eaux. Puis, un peu plus loin, c'est au contraire le pont +qui est resté, tout seul, indestructible, comme un minuscule arc de +triomphe, tandis que la route, emportée des deux côtés, forme deux +abîmes autour de cette ruine toute neuve. + +Vers midi, nous apercevons devant nous une construction singulière. +C'est, au bord de la route presque disparue déjà, un large pâté +d'habitations soudées ensemble, à peine plus hautes que la taille d'un +homme, abritées sous une suite continue de voûtes dont les unes, un peu +plus élevées, dominent et donnent à ce singulier village l'aspect d'une +agglomération de tombeaux. Là-dessus courent, hérissés, des chiens +blancs qui aboient contre nous. + +Ce hameau s'appelle Gorombalia et fut fondé par un chef andalou +mahométan, Mohammed Gorombali, chassé d'Espagne par Isabelle la +Catholique. + +Nous déjeunons en ce lieu, puis nous repartons. Partout, au loin, avec +la lunette-jumelle, on aperçoit des ruines romaines. D'abord Vico +Aureliano, puis Siago, plus important, où restent des constructions +byzantines et arabes. Mais voilà que la belle route, la principale +artère de la Tunisie, n'est plus qu'une ornière affreuse. Partout l'eau +des pluies l'a trouée, minée, dévorée. Tantôt les ponts écroulés ne +montrent plus qu'une masse de pierres dans un ravin, tantôt ils +demeurent intacts, tandis que l'eau, les dédaignant, s'est frayé +ailleurs une voie, ouvrant à travers le talus des ponts et chaussées des +tranchées larges de 50 mètres. + +Pourquoi donc ces dégâts, ces ruines? Un enfant, du premier coup d'oeil, +le saurait. Tous les ponceaux, trop étroits d'ailleurs, sont au-dessous +du niveau des eaux dès qu'arrivent les pluies. Les uns donc, recouverts +par le torrent, obstrués par les branches qu'il traîne, sont renversés, +tandis que le courant capricieux refusant de se canaliser sous les +suivants, qui ne sont point sur son cours ordinaire, reprend le chemin +des autres années, en dépit des ingénieurs. Cette route de Tunis à +Kairouan est stupéfiante à voir. Loin d'aider au passage des gens et des +voitures, elle le rend impossible, crée des dangers sans nombre. On a +détruit le vieux chemin arabe qui était bon, et on l'a remplacé par une +série de fondrières, d'arches démolies, d'ornières et de trous. Tout est +à refaire avant d'avoir été fini. On recommence à chaque pluie les +travaux, sans vouloir avouer, sans consentir à comprendre qu'il faudra +toujours recommencer ce chapelet de ponts croulants. Celui d'Enfidaville +a été reconstruit deux fois. Il vient encore d'être emporté. Celui +d'Oued-el-Hammam est détruit pour la quatrième fois. Ce sont des ponts +nageurs, des ponts plongeurs, des ponts culbuteurs. Seuls, les vieux +ponts arabes résistent à tout. + +On commence par se fâcher, car la voiture doit descendre en des ravins +presque infranchissables où dix fois par heure on croit verser, puis on +finit par en rire, comme d'une incroyable cocasserie. Pour éviter ces +ponts redoutables, il faut faire d'immenses détours, aller au nord, +revenir au sud, tourner à l'est, repasser à l'ouest. Les pauvres +indigènes ont dû, à coups de pioche, à coups de hache, à coups de serpe, +se frayer un passage nouveau à travers le maquis de chênes verts, de +thuyas, de lentisques, de bruyères et de pins d'Alep, l'ancien passage +étant détruit par nous. + +Bientôt les arbustes disparaissent, et nous ne voyons plus qu'une +étendue onduleuse, crevassée par les ravines, où, de place en place, +apparaissent, soit les os clairs d'une carcasse aux côtes soulevées, +soit une charogne à moitié dévorée par les oiseaux de proie et les +chiens. Pendant quinze mois, il n'est point tombé une goutte d'eau sur +cette terre, et la moitié des bêtes y sont mortes de faim. Leurs +cadavres restent semés partout, empoisonnent le vent, et donnent à ces +plaines l'aspect d'un pays stérile, rongé par le soleil et ravagé par la +peste. Seuls, les chiens sont gras, nourris de cette viande en +putréfaction. Souvent, on en aperçoit deux ou trois acharnés sur la même +pourriture. Les pattes raides, ils tirent sur la longue jambe d'un +chameau ou sur la courte patte d'un bourriquet, ils dépècent le poitrail +d'un cheval ou fouillent le ventre d'une vache. Et on en découvre au +loin qui errent, en quête de charognes, le nez dans la brise, le poil +épais, tendant leur museau pointu. + +Et il est bizarre de songer que ce sol calciné depuis deux ans par un +soleil implacable, noyé depuis un mois sous des pluies de déluge, sera, +vers mars et avril, une prairie illimitée, avec des herbes montant aux +épaules d'un homme, et d'innombrables fleurs comme nous n'en voyons +guère en nos jardins. Chaque année, quand il pleut, la Tunisie entière +passe, à quelques mois de distance, par la plus affreuse aridité et par +la plus fougueuse fécondité. De Sahara sans un brin d'herbe elle devient +tout à coup, presque en quelques jours, comme par un miracle, une +Normandie follement verte, une Normandie ivre de chaleur, jetant en ces +moissons de telles poussées de sève qu'elles sortent de terre, +grandissent, jaunissent et mûrissent à vue d'oeil. + +Elle est cultivée, de place en place, d'une façon très singulière, par +les Arabes. + +Ils habitent, soit les villages clairs aperçus au loin, soit les +gourbis, huttes de branchages, soit les tentes brunes et pointues +cachées, comme d'énormes champignons, derrière des broussailles sèches +ou des bois de cactus. Quand la dernière moisson a été abondante, ils se +décident de bonne heure à préparer les labours; mais, quand la +sécheresse les a presque affamés, ils attendent en général les +premières pluies pour risquer leurs derniers grains ou pour emprunter au +gouvernement la semence qu'il leur prête assez facilement. Or, dès que +les lourdes ondées d'automne ont détrempé la contrée, ils vont trouver +tantôt le caïd qui détient le territoire fertile, tantôt le nouveau +propriétaire européen qui loue souvent plus cher, mais ne les vole pas, +et leur rend dans leurs contestations une justice plus stricte, qui +n'est point vénale, et ils désignent les terres choisies par eux, en +marquent les limites, les prennent à bail pour une seule saison, puis se +mettent à les cultiver. + +Alors on voit un étonnant spectacle! Chaque fois que, quittant les +régions pierreuses et arides, on arrive aux parties fécondes, +apparaissent au loin les invraisemblables silhouettes des chameaux +laboureurs attelés aux charrues. La haute bête fantastique traîne, de +son pas lent, le maigre instrument de bois que pousse l'Arabe, vêtu +d'une sorte de chemise. Bientôt ces groupes surprenants se multiplient, +car on approche d'un centre recherché. Ils vont, viennent, se croisent +par toute la plaine, y promenant l'inexprimable profil de l'animal, de +l'instrument et de l'homme, qui semblent soudés ensemble, ne faire +qu'un seul être apocalyptique et solennellement drôle. + +Le chameau est remplacé de temps en temps par des vaches, par des ânes, +quelquefois même par des femmes. J'en ai vu une accouplée avec un +bourriquet et tirant autant que la bête, tandis que le mari poussait et +excitait ce lamentable attelage. + +Le sillon de l'Arabe n'est point ce beau sillon profond et droit du +laboureur européen, mais une sorte de feston qui se promène +capricieusement à fleur de terre autour des touffes de jujubiers. Jamais +ce nonchalant cultivateur ne s'arrête ou ne se baisse pour arracher une +plante parasite poussée devant lui. Il l'évite par un détour, la +respecte, l'enferme comme si elle était précieuse, comme si elle était +sacrée, dans les circuits tortueux de son labour. Ses champs sont donc +pleins de touffes d'arbrisseaux, dont quelques-unes si petites qu'un +simple effort de la main les pourrait extirper. La vue seule de cette +culture mixte de broussailles et de céréales finit par tant énerver +l'oeil qu'on a envie de prendre une pioche et de défricher les terres où +circulent, à travers les jujubiers sauvages, ces triades fantastiques de +chameaux, de charrues et d'Arabes. + +On retrouve bien, dans cette indifférence tranquille, dans ce respect +pour la plante poussée sur la terre de Dieu, l'âme fataliste de +l'Oriental. Si elle a grandi là, cette plante, c'est que le Maître l'a +voulu, sans doute. Pourquoi défaire son oeuvre et la détruire? Ne +vaut-il pas mieux se détourner et l'éviter? Si elle croît jusqu'à +couvrir le champ entier, n'y a-t-il point d'autres terres plus loin? +Pourquoi prendre cette peine, faire un geste, un effort de plus, +augmenter d'une fatigue, si légère soit-elle, la besogne indispensable? + +Chez nous, le paysan, rageur, jaloux de la terre plus que de sa femme, +se jetterait, la pioche aux mains, sur l'ennemi poussé chez lui et, sans +repos jusqu'à ce qu'il l'eût vaincu, il frapperait, avec de grands +gestes de bûcheron, la racine tenace enfoncée au sol. + +Ici, que leur importe? Jamais non plus ils n'enlèvent la pierre +rencontrée; ils la contournent aussi. En une heure, certains champs +pourraient être débarrassés, par un seul homme, des rochers mobiles qui +forcent le soc de charrue à des ondulations sans nombre. Ils ne le +seront jamais. La pierre est là, qu'elle y reste. N'est-ce pas la +volonté de Dieu? + +Quand les nomades ont ensemencé le territoire choisi par eux, ils s'en +vont, cherchant ailleurs des pâturages pour leurs troupeaux et laissant +une seule famille à la garde des récoltes. + +Nous sommes à présent dans un immense domaine de 140,000 hectares, qu'on +nomme l'Enfida, et qui appartient à des Français. L'achat de cette +propriété démesurée, vendue par le général Khei-red-Din, ex-ministre du +bey, a été une des causes déterminantes de l'influence française en +Tunisie. + +Les circonstances, qui ont accompagné cet achat sont amusantes et +caractéristiques. Quand les capitalistes français et le général se +furent mis d'accord sur le prix, on se rendit chez le cadi pour rédiger +l'acte; mais la loi tunisienne contient une disposition spéciale qui +permet aux voisins limitrophes d'une propriété vendue de réclamer la +préférence à prix égal. + +Chez nous, par prix égal, on entendrait exprimer une somme égale en +n'importe quelles espèces ayant cours; mais le code oriental, qui laisse +toujours ouverte une porte pour les chicanes, prétend que le prix sera +payé par le voisin réclamant en monnaies identiquement pareilles: même +nombre de titres de même nature, de billets de banque de même valeur, de +pièces d'or, d'argent ou de cuivre. Enfin, afin de rendre, en certains +cas, insoluble cette difficulté, il permet au cadi d'autoriser le +premier acheteur à ajouter aux sommes stipulées une poignée de menues +piécettes indéterminées, par conséquent inconnues, ce qui met les +voisins limitrophes dans l'impossibilité absolue de fournir une somme +strictement et matériellement semblable. + +Devant l'opposition d'un Israélite, M. Lévy, voisin de l'Enfida, les +Français demandèrent au cadi l'autorisation d'ajouter au prix convenu +cette poignée de menues monnaies. L'autorisation leur fut refusée. + +Mais le code musulman est fécond en moyens, et un autre se présenta. Ce +fut d'acheter cet énorme bloc de terres de 140,000 hectares, moins un +ruban d'un mètre, sur tout le contour. Dès lors, il n'y avait plus +contact avec aucun voisin; et la société franco-africaine demeura, +malgré tous les efforts de ses ennemis et du ministère beylical, +propriétaire de l'Enfida. + +Elle y a fait faire de grands travaux dans toutes les parties fertiles, +a planté des vignes, des arbres, fondé des villages et divisé les terres +par portions régulières de 10 hectares chacune, afin que les Arabes +eussent toute facilité pour choisir et indiquer leur choix sans erreur +possible. + +Pendant deux jours, nous allons traverser cette province tunisienne +avant d'en atteindre l'autre extrémité. Depuis quelque temps, la route, +une simple piste à travers les touffes de jujubiers, était devenue +meilleure, et l'espoir d'arriver avant la nuit à Bou-Ficha, où nous +devions coucher, nous réjouissait, quand nous aperçûmes une armée +d'ouvriers de toute race occupés à remplacer ce chemin passable par une +voie française, c'est-à-dire par un chapelet de dangers, et nous devons +reprendre le pas. Ils sont surprenants, ces ouvriers. Le nègre lippu, +aux gros yeux blancs, aux dents éclatantes, pioche à côté de l'Arabe au +fin profil, de l'Espagnol poilu, du Marocain, du Maure, du Maltais et du +terrassier français égaré, on ne sait comment ni pourquoi, en ce pays; +il y a aussi là des Grecs, des Turcs, tous les types de Levantins; et on +songe à ce que doit être la moyenne de morale, de probité et d'aménité +de cette horde. + +Vers trois heures, nous atteignons le plus vaste caravansérail que j'aie +jamais vu. C'est toute une ville, ou plutôt un village enfermé dans une +seule enceinte, qui contient, l'une après l'autre, trois cours immenses +où sont parqués en de petites cases les hommes, boulangers, savetiers, +marchands divers, et, sous des arcades, les bêtes. Quelques cellules +propres, avec des lits et des nattes, sont réservés pour les passants de +distinction. + +Sur le mur de la terrasse, deux pigeons blancs argentés et luisants nous +regardent avec des yeux rouges qui brillent comme des rubis. + +Les chevaux ont bu. Nous repartons. + +La route se rapproche un peu de la mer, dont nous découvrons la traînée +bleuâtre à l'horizon. Au bout d'un cap, une ville apparaît, dont la +ligne, droite, éblouissante sous le soleil couchant, semble courir sur +l'eau. C'est Hammamet, qui se nommait Put-Put sous les Romains. Au loin, +devant nous, dans la plaine, se dresse une ruine ronde qui, par un effet +de mirage, semble gigantesque. C'est encore un tombeau romain, haut +seulement de 10 mètres, qu'on nomme Kars-el-Menara. + +Le soir vient. Sur nos têtes le ciel est resté bleu, mais devant nous +s'étale une nuée violette, opaque, derrière laquelle le soleil +s'enfonce. Au bas de cette couche de nuages s'allonge sur l'horizon et +sur la mer un mince ruban rose, tout droit, régulier, et qui devient, de +minute en minute, de plus en plus lumineux à mesure que descend vers +lui l'astre invisible. De lourds oiseaux passent d'un vol lent; ce sont, +je crois, des buses. La sensation du soir est profonde, pénètre l'âme, +le coeur, le corps avec une rare puissance, dans cette lande sauvage qui +va ainsi jusqu'à Kairouan, à deux jours de marche devant nous. Telle +doit être, à l'heure du crépuscule, le steppe russe. Nous rencontrons +trois hommes en burnous. De loin, je les prends pour des nègres tant ils +sont noirs et luisants, puis je reconnais le type arabe. Ce sont des +gens du Souf, curieuse oasis presque enfouie dans les sables entre les +Chotts et Tougourt. La nuit bientôt s'étend sur nous. Les chevaux ne +vont plus qu'au pas. Mais soudain surgit dans l'ombre un mur blanc. +C'est l'intendance nord de l'Enfida, le borj de Bou-Ficha, sorte de +forteresse carrée, défendue par des murs sans ouvertures et par une +porte de fer contre les surprises des Arabes. On nous attend. La femme +de l'intendant, Mme Moreau, nous a préparé un fort bon dîner. Nous avons +fait 80 kilomètres, malgré les ponts et chaussées. + +12 décembre. + +Nous partons au point du jour. L'aurore est rose, d'un rose intense. +Comment l'exprimer? Je dirais saumonée si cette note était plus +brillante. Vraiment nous manquons de mots pour faire passer devant les +yeux toutes les combinaisons des tons. Notre regard, le regard moderne, +sait voir la gamme infinie des nuances. Il distingue toutes les unions +de couleurs entre elles, toutes les dégradations qu'elles subissent, +toutes leurs modifications sous l'influence des voisinages, de la +lumière, des ombres, des heures du jour. Et pour dire ces milliers de +subtiles colorations, nous avons seulement quelque mots, les mots +simples qu'employaient nos pères afin de raconter les rares émotions de +leurs yeux naïfs. + +Regardons les étoffes nouvelles. Combien de tons inexprimables entre les +tons principaux! Pour les évoquer, on ne peut se servir que de +comparaisons qui sont toujours insuffisantes. + +Ce que j'ai vu, ce matin-là, en quelques minutes, je ne saurais, avec +des verbes, des noms et des adjectifs, le faire voir. + +Nous nous approchons encore de la mer, ou plutôt d'un vaste étang qui +s'ouvre sur la mer. Avec ma lunette-jumelle, j'aperçois, dans l'eau, des +flamants, et je quitte la voiture afin de ramper vers eux entre les +broussailles et de les regarder de plus près. + +J'avance. Je les vois mieux. Les uns nagent, d'autres sont debout sur +leurs longues échasses. Ce sont des taches blanches et rouges qui +flottent, ou bien des fleurs énormes poussées sur une menue tige de +pourpre, des fleurs groupées par centaines, soit sur la berge, soit dans +l'eau. On dirait des plates-bandes de lis carminés, d'où sortent, comme +d'une corolle, des têtes d'oiseau tachées de sang au bout d'un cou mince +et recourbé. + +J'approche encore, et soudain la bande la plus proche me voit ou me +flaire, et fuit. Un seul s'enlève d'abord, puis tous partent. C'est +vraiment l'envolée prodigieuse d'un jardin, dont toutes les corbeilles +l'une après l'autre s'élancent au ciel; et je suis longtemps, avec ma +jumelle, les nuages roses et blancs qui s'en vont là-bas, vers la mer, +en laissant traîner derrière eux toutes ces pattes sanglantes, fines +comme des branches coupées. + +Ce grand étang servait autrefois de refuge aux flottes des habitants +d'Aphrodisium, pirates redoutables qui s'embusquaient et se réfugiaient +là. + +On aperçoit au loin les ruines de cette ville, où Bélisaire fît halte +dans sa marche sur Carthage. On y trouve encore un arc de triomphe, les +restes d'un temple de Vénus et d'une immense forteresse. + +Sur le seul territoire de l'Enfida, on rencontre ainsi les vestiges de +dix-sept cités romaines. Là-bas, sur le rivage, est Hergla, qui fut +l'opulente Aurea Coelia d'Antonin, et si, au lieu d'incliner vers +Kairouan, nous continuions en ligne droite, nous verrions, le soir du +troisième jour de marche, se dresser dans une plaine absolument inculte +l'amphithéâtre de Ed-Djem, aussi grand que le Colisée de Rome, débris +colossal qui pouvait contenir 80,000 spectateurs. + +Autour de ce géant, qui serait presque intact si Hamouda, bey de Tunis, +ne l'avait fait ouvrir à coups de canon pour en déloger les Arabes qui +refusaient de payer l'impôt, on a trouvé, de place en place, quelques +traces d'une grande ville luxueuse, de vastes citernes et un immense +chapiteau corinthien de l'art le plus pur, bloc unique de marbre blanc. + +Quelle est l'histoire de cette cité, la Tusdrita de Pline, la Thysdrus +de Ptolémée, dont le nom seul se trouve transcrit une ou deux fois par +les historiens? Que lui manque-t-il pour être célèbre, puisqu'elle fut +si grande, si peuplée et si riche? Presque rien, un Homère! + +Sans lui, qu'eût été Troie? qui connaîtrait Ithaque? + +Dans ce pays, on apprend par ses yeux ce qu'est l'histoire et surtout ce +que fut la Bible. On comprend que les patriarches et tous les +personnages légendaires, si grands dans les livres, si imposants dans +notre imagination, furent de pauvres hommes qui erraient à travers les +peuplades primitives, comme errent ces Arabes graves et simples, pleins +encore de l'âme antique et vêtus du costume antique. Les patriarches ont +eu seulement des poètes historiens pour chanter leur vie. + +Une fois au moins par jour, au pied d'un olivier, au coin d'un bois de +cactus, on rencontre la _Fuite en Égypte_; et on sourit en songeant que +les peintres galants ont fait asseoir la Vierge Marie sur l'âne qui fut +monté sans aucun doute par Joseph, son époux, tandis qu'elle suivait à +pas pesants, un peu courbée, portant sur son dos, dans un burnous gris +de poussière, le petit corps, rond comme une boule, de l'enfant Jésus. + +Celle que nous voyons surtout, à chaque puits, c'est Rebecca. Elle est +habillée d'une robe en laine bleue, superbement drapée, porte aux +chevilles des anneaux d'argent et, sur la poitrine, un collier de +plaques du même métal, unies par des chaînettes. Quelquefois, elle se +cache la figure à notre approche; quelquefois aussi, quand elle est +belle, elle nous montre un frais et brun visage, qui nous regarde avec +de grands yeux noirs. C'est bien la fille de la Bible, celle dont le +cantique a dit: _Nigra sum sed formosa_, celle qui, soutenant une outre +sur son front par les chemins pierreux, montrant la chair ferme et +bronzée de ses jambes, marchant d'un pas tranquille, en balançant +doucement sa taille souple sur ses hanches, tenta les anges du ciel, +comme elle nous tente encore, nous qui ne sommes point des anges. + +En Algérie et dans le Sahara algérien, toutes les femmes, celles des +villes comme celles des tribus, sont vêtues de blanc. En Tunisie, au +contraire, celles des cités sont enveloppées de la tête aux pieds en des +voiles de mousseline noire qui en font d'étranges apparitions dans les +rues si claires des petites villes du sud, et celles des campagnes sont +habillées avec des robes gros bleu d'un gracieux et grand effet, qui +leur donne une allure encore plus biblique. + +Nous traversons maintenant une plaine où l'on voit partout les traces du +travail humain, car nous approchons du centre de l'Enfida, baptisé +Enfidaville, après s'être nommé Dar-el-Bey. + +Voici là-bas des arbres! Quel étonnement! Ils sont déjà hauts, bien que +plantés seulement depuis quatre ans, et témoignent de l'étonnante +richesse de cette terre et des résultats que peut donner une culture +raisonnée et sérieuse. Puis, au milieu de ces arbres, apparaissent de +grands bâtiments sur lesquels flotte le drapeau français. C'est +l'habitation du régisseur général et l'oeuf de la ville future. Un +village s'est déjà formé autour de ces constructions importantes, et un +marché y a lieu tous les lundis, où se font de très grosses affaires. +Les Arabes y viennent en foule de points très éloignés. + +Rien n'est plus intéressant que l'étude de l'organisation de cet immense +domaine où les intérêts des indigènes ont été sauvegardés avec autant de +soin que ceux des Européens. C'est là un modèle de gouvernement agraire +pour ces pays mêlés où des moeurs essentiellement opposées et diverses +appellent des institutions très délicatement prévoyantes. + +Après avoir déjeuné dans cette capitale de l'Enfida, nous partons pour +visiter un très curieux village perché sur un roc éloigné d'environ cinq +kilomètres. + +D'abord nous traversons des vignes, puis nous rentrons dans la lande, +dans ces longues étendues de terre jaune, parsemées seulement de touffes +maigres de jujubiers. + +La nappe d'eau souterraine est à deux ou trois ou cinq mètres sous +presque toutes ces plaines, qui pourraient devenir, avec un peu de +travail, d'immenses champs d'oliviers. + +On y voit seulement, de place en place, de petits bois de cactus grands +à peine comme nos vergers. + +Voici l'origine de ces bois: + +Il existe en Tunisie un usage fort intéressant appelé _droit de +vivification du sol_, qui permet à tout Arabe de s'emparer des terres +incultes et de les féconder si le propriétaire n'est point présent pour +s'y opposer. + +Donc l'Arabe, apercevant un champ qui lui paraît fertile, y plante, soit +des oliviers, soit surtout des cactus appelés à tort par lui figuiers +de Barbarie, et, par ce seul fait, s'assure la jouissance de la moitié +de chaque récolte jusqu'à extinction de l'arbre. L'autre moitié +appartient au propriétaire foncier, qui n'a plus dès lors qu'à +surveiller la vente des produits, pour toucher sa part régulière. + +L'Arabe envahisseur doit prendre soin de ce champ, l'entretenir, le +défendre contre les vols, le sauvegarder de tout mal comme s'il lui +appartenait en propre, et, chaque année, il met les fruits aux enchères +pour que le partage soit équitable. Presque toujours, d'ailleurs, il +s'en rend lui-même acquéreur, et paye alors au vrai propriétaire une +sorte de fermage irrégulier et proportionnel à la valeur de chaque +récolte. + +Ces bois de cactus ont un aspect fantastique. Les troncs tordus +ressemblent à des corps de dragons, à des membres de monstres aux +écailles soulevées et hérissées de pointes. Quand on en rencontre un le +soir, au clair de lune, on croirait vraiment entrer dans un pays de +cauchemars. + +Tout le pied du roc escarpé qui porte le village de Tac-Rouna est +couvert de ces hautes plantes diaboliques. On traverse une forêt du +Dante. On croit qu'elles vont remuer, agiter leurs larges feuilles +rondes, épaisses et couvertes de longues aiguilles, qu'elles vont vous +saisir, vous étreindre, vous déchirer avec ces redoutables griffes. Je +ne sais rien de plus hallucinant que ce chaos de pierres énormes et de +cactus qui garde le pied de cette montagne. + +Tout à coup, au milieu de ces rochers et de ces végétaux à l'air féroce, +nous découvrons un puits entouré de femmes, qui viennent chercher de +l'eau. Les bijoux d'argent de leurs jambes et de leurs cous brillent au +soleil. En nous apercevant, elles cachent leurs faces brunes sous un pli +de l'étoffe bleue qui les drape, et, un bras levé sur leur front, nous +laissent passer en cherchant à nous voir. + +Le sentier est escarpé, à peine bon pour des mulets. Les cactus aussi +ont grimpé le long du chemin, dans les roches. Ils semblent nous +accompagner, nous entourer, nous enfermer, nous suivre et nous devancer. +Là-haut, tout au sommet de la montée, apparaît toujours le dôme éclatant +d'une koubba. + +Voici le village: un amas de ruines, de murs croulants, où on ne +parvient guère à distinguer les trous habités de ceux qui ne servent +plus. Les pans de muraille encore debout au nord et à l'ouest sont +tellement minés et menaçants que nous n'osons pas nous aventurer au +milieu: une secousse les ferait crouler. + +La vue de là-haut est magnifique. Au sud, à l'est, à l'ouest, la plaine +infinie que la mer baigne sur une longue étendue. Au nord, des montagnes +pelées, rouges, dentelées comme la crête des coqs. Tout au loin, le +Djebel-Zaghouan, qui domine la contrée entière. + +Ce sont les dernières montagnes que nous apercevrons maintenant jusqu'à +Kairouan. + +Ce petit village de Tac-Rouna est une espèce de place forte arabe, tout +à fait à l'abri d'un coup de main. Tac, d'ailleurs, est un diminutif de +Tackesche, qui veut dire forteresse. Une des principales fonctions des +habitants, car on ne peut, en ce cas, dire «occupations,» consiste à +garder dans leurs silos les grains que les nomades leur confient après +la moisson. + +Nous revenons, le soir, coucher à Enfidaville. + +13 décembre. + +Nous passons d'abord au milieu des vignes de la Société +franco-africaine, puis nous atteignons des plaines démesurées où +errent, par tout l'horizon, ces apparitions inoubliables faites d'un +chameau, d'une charrue et d'un Arabe. Puis le sol devient aride, et +devant nous j'aperçois, avec la jumelle, un grand désert de pierres +énormes, debout, dans tous les sens, à droite, à gauche, à perte de vue. +En approchant, on reconnaît des dolmens. C'est là une nécropole de +proportions inimaginables, car elle couvre quarante hectares! Chaque +tombeau est composé de quatre pierres plates. Trois debout forment le +fond et les deux côtés, une autre, posée dessus, sert de toit. Pendant +longtemps, toutes les fouilles faites par le régisseur de l'Enfida pour +découvrir des caveaux sous ces monuments mégalithiques sont demeurées +inutiles. Il y a dix-huit mois ou deux ans, M. Hamy, conservateur du +musée d'ethnographie de Paris, après beaucoup de recherches, parvint à +découvrir l'entrée de ces tombes souterraines, cachée avec beaucoup +d'adresse sous un lit de roches épaisses. Il a trouvé dedans quelques +ossements et des vases de terre révélant des sépultures berbères. D'un +autre côté, M. Mangiavacchi, régisseur de l'Enfida, a indiqué, non loin +de là, les traces presque disparues d'une vaste cité berbère. Quelle +pouvait être cette ville qui a couvert de ses morts une étendue de +quarante hectares? + +Chez les Orientaux, d'ailleurs, on est frappé sans cesse par la place +abandonnée aux ancêtres dans ce monde. Les cimetières sont immenses, +innombrables. On en rencontre partout. Les tombes dans la ville du Caire +tiennent plus de place que les maisons. Chez nous, au contraire, la +terre coûte cher et les disparus ne comptent plus. On les empile, on les +entasse l'un contre l'autre, l'un sur l'autre, l'un dans l'autre, en un +petit coin, hors la ville, dans la banlieue, entre quatre murs. Les +dalles de marbre et les croix de bois couvrent des générations enfouies +là depuis des siècles. C'est un fumier de morts à la porte des villes. +On leur donne tout juste le temps de perdre leur forme dans la terre +engraissée déjà par la pourriture humaine, le temps de mêler encore leur +chair décomposée à cette argile cadavérique; puis, comme d'autres +arrivent sans cesse, et qu'on cultive dans les champs voisins des +plantes potagères pour les vivants, on fouille à coups de pioche ce sol +mangeur d'hommes, on en arrache les os rencontrés, têtes bras, jambes, +côtes, de mâles, de femelles et d'enfants, oubliés et confondus +ensemble; on les jette, pêle-mêle, dans une tranchée, et on offre aux +morts récents, aux morts dont on sait encore le nom, la place volée aux +autres que personne ne connaît plus, que le néant a repris tout entiers; +car il faut être économe dans les sociétés civilisées. + +En sortant de ce cimetière antique et démesuré, nous apercevons une +maison blanche. C'est El-Menzel, l'intendance sud de l'Enfida, où finit +notre étape. + +Comme nous étions restés longtemps à causer après dîner, l'idée nous +vint de sortir quelques minutes avant de nous mettre au lit. Un clair de +lune magnifique éclairait le steppe et, glissant entre les écailles de +cactus énormes poussés à quelques mètres devant nous, leur donnait +l'aspect surnaturel d'un troupeau de bêtes infernales éclatant tout à +coup et jetant en l'air, en tous sens, les plaques rondes de leurs corps +affreux. + +Nous étant arrêtés pour les regarder, un bruit lointain, continu, +puissant, nous frappa. C'étaient des voix innombrables, aiguës ou +graves, de tous les timbres imaginables, des sifflements, des cris, des +appels, la rumeur inconnue et terrifiante d'une foule affolée, d'une +foule innommable, irréelle, qui devait se battre quelque part, on ne +savait où, dans le ciel ou sur la terre. Tendant l'oreille vers tous les +points de l'horizon, nous finîmes par découvrir que cette clameur venait +du sud. Alors quelqu'un s'écria: + +--Mais ce sont les oiseaux du lac Triton. + +Nous devions, en effet, le lendemain, passer à côté de ce lac, appelé +par les Arabes El-Kelbia (la chienne), d'une superficie de 10,000 à +13,000 hectares, dont certains géographes modernes font l'ancienne mer +intérieure d'Afrique, qu'on avait placée jusqu'ici dans les chotts +Fedjedj, R'arsa et Melr'ir. + +C'était bien, en effet, le peuple piaillard des oiseaux d'eau, campé, +comme une armée de tribus diverses, sur les bords du lac, éloigné +cependant de 16 kilomètres, qui faisait dans la nuit ce grand vacarme +confus, car ils sont là des milliers, de toute race, de toute forme, de +toute plume, depuis le canard au nez plat, jusqu'à la cigogne au long +bec. Il y a des armées de flamants et de grues, des flottes de macreuses +et de goélands, des régiments de grèbes, de pluviers, de bécassines, de +mouettes. Et sous les doux clairs de lune, toutes ces bêtes, égayées par +la belle nuit, loin de l'homme, qui n'a point de demeure près de leur +grand royaume liquide, s'agitent, poussent leurs cris, causent sans +doute en leur langue d'oiseaux, emplissent le ciel lumineux de leurs +voix perçantes, auxquelles répondent seulement l'aboiement lointain des +chiens arabes ou le jappement des chacals. + +14 décembre. + +Après avoir encore traversé quelques plaines cultivées ça et là par les +indigènes, mais demeurées la plupart du temps complètement incultes, +bien que très fertilisables, nous découvrons sur la gauche la longue +nappe d'eau du lac Triton. On s'en approche peu à peu, et on y croit +voir des îles, de grandes îles nombreuses, tantôt blanches, tantôt +noires. Ce sont des peuplades d'oiseaux qui nagent, qui flottent, par +masses compactes. Sur les bords, des grues énormes se promènent deux par +deux, trois par trois, sur leurs hautes pattes. On en aperçoit d'autres +dans la plaine, entre les touffes du maquis que dominent leurs têtes +inquiètes. + +Ce lac, dont la profondeur atteint six ou huit mètres, a été +complètement à sec cet été, après les quinze mois de sécheresse qu'a +subis la Tunisie, ce qui ne s'était pas vu de mémoire d'homme. Mais, +malgré son étendue considérable, en un seul jour il fut rempli à +l'automne, car c'est en lui que se ramassent toutes les pluies tombées +sur les montagnes du centre. La grande richesse future de ces campagnes +tient à ceci, qu'au lieu d'être traversées par des rivières souvent +vides, mais au cours précis et qui canalisent l'eau du ciel, comme +l'Algérie, elles sont à peine parcourues par des ravines où le moindre +barrage suffit pour arrêter les torrents. Or leur niveau étant partout +le même, chaque averse tombée sur les monts lointains se répand sur la +plaine entière, en fait, pendant plusieurs jours ou pendant plusieurs +heures, un immense marécage, et y dépose, à chacune de ces inondations, +une couche nouvelle de limon qui l'engraisse et la fertilise, comme une +Égypte qui n'aurait point de Nil. + +Nous arrivons maintenant en des landes illimitées, où se répand une +lèpre intermittente, une petite plante grasse vert-de-grisâtre dont les +chameaux sont très friands. Aussi aperçoit-on, pâturant à perte de vue, +d'immenses troupeaux de dromadaires. Quand nous passons au milieu +d'eux, ils nous regardent de leurs gros yeux luisants, et on se croirait +aux premiers temps du monde, aux jours où le Créateur hésitant jetait à +poignées sur la terre, comme pour juger la valeur et l'effet de son +oeuvre douteuse, les races informes qu'il a depuis peu à peu détruites, +tout en laissant survivre quelques types primitifs sur ce grand +continent négligé, l'Afrique, où il a oublié dans les sables la girafe, +l'autruche et le dromadaire. + +Ah! la drôle et gentille chose que voici: une chamelle qui vient de +mettre bas, et qui s'en va vers le campement, suivie de son chamelet que +poussent, avec des branches, deux petits Arabes dont la figure n'arrive +pas au derrière du petit chameau. Il est grand, lui, déjà, monté sur des +jambes très hautes portant un rien du tout de corps que terminent un cou +d'oiseau et une tête étonnée dont les yeux regardent depuis un quart +d'heure seulement ces choses nouvelles: le jour, la lande et la bête +qu'il suit. Il marche très bien pourtant, sans embarras, sans +hésitation, sur ce terrain inégal, et il commence à flairer la mamelle, +car la nature ne l'a fait si haut, cet animal vieux de quelques minutes, +que pour lui permettre d'atteindre au ventre escarpé de sa mère. + +En voici d'autres âgés de quelques jours, d'autres encore âgés de +quelques mois, puis de très grands, dont le poil a l'air d'une +broussaille, d'autres tout jaunes, d'autres d'un gris blanc, d'autres +noirâtres. Le paysage devient tellement étrange que je n'ai jamais rien +vu qui lui ressemble. À droite, à gauche, des lignes de pierres sortent +de terre, rangées comme des soldats, toutes dans le même ordre, dans le +même sens, penchées vers Kairouan, invisible encore. On les dirait en +marche, par bataillons, ces pierres dressées l'une derrière l'autre, par +files droites, éloignées de quelques centaines de pas. Elles couvrent +ainsi plusieurs kilomètres. Entre elles, rien que du sable argileux. Ce +soulèvement est un des plus curieux du monde. Il a d'ailleurs sa +légende. + +Quand Sidi-Okba, avec ses cavaliers, arriva dans ce désert sinistre où +s'étale aujourd'hui ce qui reste de la ville sainte, il campa dans cette +solitude. Ses compagnons, surpris de le voir s'arrêter dans ce lieu, lui +conseillèrent de s'éloigner, mais il répondit: + +--Nous devons rester ici et même y fonder une ville, car telle est la +volonté de Dieu. + +Ils lui objectèrent qu'il n'y avait ni eau pour boire, ni bois ni +pierres pour construire. + +Sidi-Okba leur imposa silence par ces mots: «Dieu y pourvoira.» + +Le lendemain, on vint lui annoncer qu'une levrette avait trouvé de +l'eau. On creusa donc à cet endroit, et on découvrit, à seize mètres +sous le sol, la source qui alimente le grand puits coiffé d'une coupole +où un chameau tourne, tout le long du jour, la manivelle élévatoire. + +Le lendemain encore, des Arabes, envoyés à la découverte, annoncèrent à +Sidi-Okba qu'ils avaient aperçu des forêts sur les pentes de montagnes +voisines. + +Et le jour suivant, enfin, des cavaliers, partis le matin, rentrèrent au +galop, en criant qu'ils venaient de rencontrer des pierres, une armée de +pierres en marche, envoyées par Dieu sans aucun doute. + +Kairouan, malgré ce miracle, est construite presque entièrement en +briques. + +Mais voilà que la plaine est devenue un marais de boue jaune où les +chevaux glissent, tirent sans avancer, s'épuisent et s'abattent. Ils +enfoncent dans cette vase gluante jusqu'aux genoux. Les roues y entrent +jusqu'aux moyeux. Le ciel s'est couvert, la pluie tombe, une pluie fine +qui embrume horizon. Tantôt le chemin semble meilleur quand on gravit +une des sept ondulations appelées les sept collines de Kairouan, tantôt +il redevient un épouvantable cloaque lorsqu'on redescend dans +l'entre-deux. Soudain la voiture s'arrête; une des roues de derrière est +enrayée par le sable. + +Il faut mettre pied à terre et se servir de ses jambes. Nous voici donc +sous la pluie, fouettés par un vent furieux, levant à chaque pas une +énorme botte de glaise qui englue nos chaussures, appesantit notre +marche jusqu'à la rendre exténuante, plongeant parfois en des fondrières +de boue, essoufflés, maudissant le sud glacial, et faisant vers la cité +sacrée un pèlerinage qui nous vaudra peut-être quelque indulgence après +ce monde, si, par hasard, le Dieu du Prophète est le vrai. + +On sait que, pour les croyants, sept pèlerinages à Kairouan valent un +pèlerinage à La Mecque. + +Après un kilomètre ou deux de ce piétinement épuisant, j'entrevois dans +la brume, au loin, devant moi, une tour mince et pointue, à peine +visible, à peine plus teintée que le brouillard, et dont le sommet se +perd dans la nuée. C'est une apparition vague et saisissante qui se +précise peu à peu, prend une forme plus nette et devient un grand +minaret debout dans le ciel sans qu'on voit rien autre chose, rien +autour, rien au-dessous: ni la ville, ni les murs, ni les coupoles des +mosquées. La pluie nous fouette la figure, et nous allons lentement vers +ce phare grisâtre dressé devant nous comme une tour fantôme qui va tout +à l'heure s'effacer, rentrer dans la nappe de brume où elle vient de +surgir. + +Puis, sur la droite, s'estompe un monument chargé de dômes: c'est la +mosquée dite du Barbier, et enfin apparaît la ville, une masse +indistincte, indécise, derrière le rideau de pluie; et le minaret semble +moins grand que tout à l'heure, comme s'il venait de s'enfoncer dans les +murs après s'être élevé jusqu'au firmament pour nous guider vers la +cité. + +Oh! la triste cité perdue dans ce désert, en cette solitude aride et +désolée! Par les rues étroites et tortueuses, les Arabes, à l'abri dans +les échoppes des vendeurs, nous regardent passer; et, quand nous +rencontrons une femme, ce spectre noir entre ces murs jaunis par +l'averse semble la mort qui se promène. + +L'hospitalité nous est offerte par le gouverneur tunisien de Kairouan, +Si-Mohamraed-el-Marabout, général du bey, très noble et très pieux +musulman ayant accompli trois fois déjà le pèlerinage de La Mecque. Il +nous conduit, avec une politesse empressée et grave, vers les chambres +destinées aux étrangers, où nous trouvons de grands divans et +d'admirables couvertures arabes dans lesquelles on se roule pour dormir. +Pour nous faire honneur, un de ses fils nous apporte, de ses propres +mains, tous les objets dont nous avons besoin. + +Nous dînons, ce soir même, chez le contrôleur civil et consul français, +où nous trouvons un accueil charmant et gai, qui nous réchauffe et nous +console de notre triste arrivée. + +15 décembre. + +Le jour ne paraît pas encore quand un de mes compagnons me réveille. +Nous avons projeté de prendre un bain maure dès la première heure, avant +de visiter la ville. + +On circule déjà par les rues, car les Orientaux se lèvent avant le +soleil, et nous apercevons entre les maisons un beau ciel propre et pâle +plein de promesses de chaleur et de lumière. + +On suit des ruelles, encore des ruelles, on passe le puits où le chameau +emprisonné dans la coupole tourne sans fin pour monter l'eau, et on +pénètre dans une maison sombre, aux murs épais, où l'on ne voit rien +d'abord, et dont l'atmosphère humide et chaude suffoque un peu dès +l'entrée. + +Puis on aperçoit des Arabes qui sommeillent sur des nattes; et le +propriétaire du lieu, après nous avoir fait dévêtir, nous introduit dans +les étuves, sortes de cachots noirs et voûtés où le jour naissant tombe +du sommet par une vitre étroite, et dont le sol est couvert d'une eau +gluante dans laquelle on ne peut marcher sans risquer, à chaque pas, de +glisser et de tomber. + +Or, après toutes les opérations du massage, quand nous revenons au grand +air, une ivresse de joie nous étourdit, car le soleil levé illumine les +rues et nous montre, blanche comme toutes les villes arabes, mais plus +sauvage, plus durement caractérisée, plus marquée de fanatisme, +saisissante de pauvreté visible, de noblesse misérable et hautaine, +Kairouan la sainte. + +Les habitants viennent de passer par une horrible disette, et on +reconnaît bien partout cet air de famine qui semble répandu sur les +maisons mêmes. On vend, comme dans les bourgades du centre africain, +toutes sortes d'humbles choses en des boutiques grandes comme des +boites, où les marchands sont accroupis à la turque. Voici des dattes de +Gafsa ou du Souf, agglomérées en gros paquets de pâte visqueuse, dont le +vendeur, assis sur la même planche, détache des fragments avec ses +doigts. Voici des légumes, des piments, des pâtes, et, dans les souks, +longs bazars tortueux et voûtés, des étoffes, des tapis, de la sellerie +ornementée de broderies d'or et d'argent, et une inimaginable quantité +de savetiers qui fabriquent des babouches de cuir jaune. Jusqu'à +l'occupation française, les Juifs n'avaient pu s'établir en cette ville +impénétrable. Aujourd'hui ils y pullulent et la rongent. Ils détiennent +déjà les bijoux des femmes et les titres de propriété d'une partie des +maisons, sur lesquelles ils ont prêté de l'argent, et dont ils +deviennent vite possesseurs, par suite du système de renouvellement et +de multiplication de la dette qu'ils pratiquent avec une adresse et une +rapacité infatigables. + +Nous allons vers la mosquée Djama-Kebir ou de Sidi-Okba, dont le haut +minaret domine la ville et le désert qui l'isole du monde. Elle nous +apparaît soudain, au détour d'une rue. C'est un immense et pesant +bâtiment soutenu par d'énormes contreforts, une masse blanche, lourde, +imposante, belle d'une beauté inexplicable et sauvage. En y pénétrant +apparaît d'abord une cour magnifique enfermée par un double cloître que +supportent deux lignes élégantes de colonnes romaines et romanes. On se +croirait dans l'intérieur d'un beau monastère d'Italie. + +La mosquée proprement dite est à droite, prenant jour sur cette cour par +dix-sept portes à double battant, que nous faisons ouvrir toutes grandes +avant d'entrer. + +Je ne connais par le monde que trois édifices religieux qui m'aient +donné l'émotion inattendue et foudroyante de ce barbare et surprenant +monument: le Mont-Saint-Michel, Saint-Marc de Venise, et la chapelle +Palatine à Palerme. + +Ceux-là sont les oeuvres raisonnées, étudiées, admirables, de grands +architectes sûrs de leurs effets, pieux sans doute, mais artistes avant +tout, qu'inspira l'amour des lignes, des formes et de la beauté +décorative, autant et plus que l'amour de Dieu. Ici c'est autre chose. +Un peuple fanatique, errant, à peine capable de construire des murs, +venu sur une terre couverte de ruines laissées par ses prédécesseurs, y +ramassa partout ce qui lui parut le plus beau, et, à son tour, avec ces +débris de même style et de même ordre, éleva, mû par une inspiration +sublime, une demeure à son Dieu, une demeure faite de morceaux arrachés +aux villes croulantes, mais aussi parfaite et aussi magnifique que les +plus pures conceptions des plus grands tailleurs de pierre. + +Devant nous apparaît un temple démesuré, qui a l'air d'une forêt sacrée, +car cent quatre-vingts colonnes d'onyx, de porphyre et de marbre +supportent les voûtes de dix-sept nefs correspondant aux dix-sept +portes. + +Le regard s'arrête, se perd dans cet emmêlement profond de minces +piliers ronds d'une élégance irréprochable, dont toutes les nuances se +mêlent et s'harmonisent, et dont les chapiteaux byzantins, de l'école +africaine et de l'école orientale, sont d'un travail rare et d'une +diversité infinie. Quelques-uns m'ont paru d'une beauté parfaite. Le +plus original peut-être représente un palmier tordu par le vent. + +À mesure que j'avance en cette demeure divine, toutes les colonnes +semblent se déplacer, tourner autour de moi et former des figures +variées d'une régularité changeante. + +Dans nos cathédrales gothiques, le grand effet est obtenu par la +disproportion voulue de l'élévation avec la largeur. Ici, au contraire, +l'harmonie unique de ce temple bas vient de la proportion et du nombre +de ces fûts légers qui portent l'édifice, l'emplissent, le peuplent, le +font ce qu'il est, créent sa grâce et sa grandeur. Leur multitude +colorée donne à l'oeil l'impression de l'illimité, tandis que l'étendue +peu élevée de l'édifice donne à l'âme une sensation de pesanteur. Cela +est vaste comme un monde, et on y est écrasé sous la puissance d'un +Dieu. + +Le Dieu qui a inspiré cette oeuvre d'art superbe est bien celui qui +dicta le Coran, non point celui des Évangiles. Sa morale ingénieuse +s'étend plus qu'elle ne s'élève, nous étonne par sa propagation plus +qu'elle ne nous frappe par sa hauteur. + +Partout on rencontre de remarquables détails. La chambre du sultan, qui +entrait par une porte réservée, est faite d'une muraille en bois +ouvragée comme par des ciseleurs. La chaire aussi, en panneaux +curieusement fouillés, donne un effet très heureux, et la mihrab qui +indique La Mecque est une admirable niche de marbre sculpté, peint et +doré, d'une décoration et d'un style exquis. + +À côté de cette mihrab, deux colonnes voisines laissent à peine entre +elles la place de glisser un corps humain. Les Arabes qui peuvent y +passer sont guéris des rhumatismes d'après les uns. D'après les autres, +ils obtiendraient certaines faveurs plus idéales. + +En face de la porte centrale de la mosquée, la neuvième, à droite comme +à gauche, se dresse, de l'autre côté de la cour, le minaret. Il a cent +vingt-neuf marches. Nous les montons. + +De là-haut, Kairouan, à nos pieds, semble un damier de terrasses de +plâtre, d'où jaillissent de tous côtés les grosses coupoles +éblouissantes des mosquées et des koubbas. Tout autour, à perte de vue, +un désert jaune, illimité, tandis que, près des murs, apparaissent ça et +là les plaques vertes des champs de cactus. Cet horizon est infiniment +vide et triste et plus poignant que le Sahara lui-même. + +Kairouan, paraît-il, était beaucoup plus grande. On cite encore les noms +des quartiers disparus. + +Ce sont: Drâa-el-Temmar, colline des marchands de dattes; Drâa-el-Ouiba, +colline des mesureurs de blé; Drâa-el-Kerrouïa, colline des marchands +d'épices; Drâa-el-Gatrania, colline des marchands de goudron; +Derb-es-Mesmar, le quartier des marchands de clous. + +Isolée, hors la ville, distante à peine de 1 kilomètre, la zaouïa, ou +plutôt la mosquée de Sidi-Sahab (le barbier du Prophète), attire de loin +le regard; nous nous mettons en marche vers elle. + +Toute différente de Djama-Kebir, dont nous sortons, celle-ci, nullement +imposante, est bien la plus gracieuse, la plus colorée, la plus coquette +des mosquées, et le plus parfait échantillon de l'art décoratif arabe +que j'aie vu. + +On pénètre par un escalier de faïences antiques, d'un style délicieux, +dans une petite salle d'entrée pavée et ornée de la même façon. Une +longue cour la suit, étroite, entourée d'un cloître aux arcs en fer à +cheval retombant sur des colonnes romaines et donnant, quand on y entre +par un jour éclatant, l'éblouissement du soleil coulant en nappe dorée +sur tous ces murs recouverts également de faïences aux tons admirables +et d'une variété infinie. La grande cour carrée où l'on arrive ensuite +en est aussi entièrement décorée. La lumière luit, ruisselle, et vernit +de feu cet immense palais d'émail, où s'illuminent sous le flamboiement +du ciel saharien tous les dessins et toutes les colorations de la +céramique orientale. Au-dessus courent des fantaisies d'arabesques +inexprimablement délicates. C'est dans cette cour de féerie que s'ouvre +la porte du sanctuaire qui contient le tombeau de Sidi-Sahab, compagnon +et barbier du Prophète, dont il garda trois poils de barbe sur sa +poitrine jusqu'à sa mort. + +Ce sanctuaire, orné de dessins réguliers en marbre blanc et noir, où +s'enroulent des inscriptions, plein de tapis épais et de drapeaux, m'a +paru moins beau et moins imprévu que les deux cours inoubliables par où +l'on y parvient. + +En sortant, nous traversons une troisième cour peuplée de jeunes gens. +C'est une sorte de séminaire musulman, une école de fanatiques. + +Toutes ces zaouïas dont le sol de l'Islam est couvert sont pour ainsi +dire les oeufs des innombrables ordres et confréries entre lesquels se +partagent les dévotions particulières des croyants. + +Les principales de Kairouan (je ne parle pas des mosquées qui +appartiennent à Dieu seul) sont: zaouïa de Si-Mohammed-Elouani; zaouïa +de Sidi-Abd-el-Kader-ed-Djilani, le plus grand saint de l'Islam et le +plus vénéré; zaouïa et-Tid-jani; zaouïa de Si-Hadid-el-Khrangani; zaouïa +de Sidi-Mohammed-ben-Aïssa de Meknès, qui contient des tambourins, des +derboukas, sabres, pointes de fer et autres instruments indispensables +aux cérémonies sauvages des Aïssaoua. + +Ces innombrables ordres et confréries de l'Islam, qui rappellent par +beaucoup de points nos ordres catholiques, et qui, placés sous +l'invocation d'un marabout vénéré, se rattachent au Prophète par une +chaîne de pieux docteurs que les Arabes nomment «Selselat», ont pris, +depuis le commencement du siècle surtout, une extension considérable et +sont le plus redoutable rempart de la religion mahométane contre la +civilisation et la domination européennes. + +Sous ce titre: _Marabouts et Khouan_, M. le commandant Rinn les a +énumérés et analysés d'une façon aussi complète que possible. + +Je trouve en ce livre quelques textes des plus curieux sur les doctrines +et pratiques de ces confédérations. + +Chacune d'elles affirme avoir conservé intacte l'obéissance aux cinq +commandements du Prophète et tenir de lui la seule voie pour atteindre +l'union avec Dieu, qui est le but de tous les efforts religieux des +musulmans. + +Malgré cette prétention à l'orthodoxie absolue et à la pureté de la +doctrine, tous ces ordres et confréries ont des usages, des +enseignements et des tendances fort divergents. + +Les uns forment de puissantes associations pieuses, dirigées par de +savants théologistes de vie austère, hommes vraiment supérieurs, aussi +instruits théoriquement que redoutables diplomates dans leurs relations +avec nous, et qui gouvernent avec une rare habileté ces écoles de +science sacrée, de morale élevée et de combat contre l'Européen. Les +autres forment de bizarres assemblages de fanatiques ou de charlatans, +ont l'air de troupes de bateleurs religieux, tantôt exaltés, convaincus, +tantôt purs saltimbanques exploitant la bêtise et la foi des hommes. + +Comme je l'ai dit, le but unique des efforts de tout bon musulman est +l'union intime avec Dieu. Divers procédés mystiques conduisent à cet +état parfait, et chaque confédération possède sa méthode d'entraînement. +En général, cette méthode mène le simple adepte à un état +d'abrutissement absolu, qui en fait un instrument aveugle et docile aux +mains du chef. + +Chaque ordre a, à sa tête, un cheik, maître de l'ordre: «Tu seras entre +les mains de ton cheik comme le cadavre entre les mains du laveur des +morts. Obéis-lui en tout ce qu'il a ordonné, car c'est Dieu même qui +commande par sa voix. Lui désobéir, c'est encourir la colère de Dieu. +N'oublie pas que tu es son esclave et que tu ne dois rien faire sans son +ordre. + +«Le cheik est l'homme chéri de Dieu; il est supérieur à toutes les +autres créatures et prend rang après les prophètes. Ne vois donc que +lui, lui partout. Bannis de ton coeur toute autre pensée que celle qui +aurait Dieu ou le cheik pour objet.» + +Au-dessous de ce personnage sacré sont les _moquaddem_, vicaires du +cheik, propagateurs de la doctrine. + +Enfin, les simples initiés à l'ordre s'appellent les _khouan_, les +frères. + +Chaque confrérie, pour atteindre l'état d'hallucination où l'homme se +confond avec Dieu, a donc son oraison spéciale, ou plutôt sa gymnastique +d'abrutissement. Cela se nomme le _dirkr_. + +C'est presque toujours une invocation très courte, ou plutôt l'énoncé +d'un mot ou d'une phrase qui doit être répété un nombre infini de fois. + +Les adeptes prononcent, avec des mouvements réguliers de la tête et du +cou, deux cents, cinq cents, mille fois de suite, soit le mot Dieu, +soit la formule qui revient en toutes leurs prières: «Il n'y a de +divinité que Dieu,» en y ajoutant quelques versets dont l'ordre est le +signe de reconnaissance de la confrérie. + +Le néophyte, au moment de son initiation s'appelle _talamid_, puis après +l'initiation il devient _mourid_, puis _faqir_, puis _soufi_, puis +_salek_, puis _med jedoub_ (le ravi, l'halluciné). C'est à ce moment que +se déclare chez lui l'inspiration ou la folie, l'esprit se séparant de +la matière et obéissant à la poussée d'une sorte d'hystérie mystique. +L'homme, dès lors, n'appartient plus à la vie physique. La vie +spirituelle seule existe pour lui, et il n'a plus besoin d'observer les +pratiques du culte. + +Au-dessus de cet état, il n'y a plus que celui de _touhid,_ qui est la +suprême béatitude, l'identification avec Dieu. + +L'extase aussi a ses degrés, qui sont très curieusement décrits par +Cheik-Snoussi, affilié à l'ordre des Khelouatya, visionnaires-interprètes +des songes. On remarquera les rapprochements étranges qu'on peut faire +entre ces mystiques et les mystiques chrétiens. + +Voici ce qu'écrit Cheik-Snoussi: «... L'adepte jouit ensuite de la +manifestation d'autres lumières qui sont pour lui le plus parfait des +talismans. + +«Le nombre de ces lumières est de soixante-mille; il se subdivise en +plusieurs séries, et compose les _sept degrés_ par lesquels on parvient +à l'état parfait de l'âme. Le premier de ces degrés est l'humanité. On y +aperçoit dix mille lumières, perceptibles seulement pour ceux qui +peuvent y arriver: leur couleur est terne. Elles s'entremêlent les unes +dans les autres... Pour atteindre le second, il faut que le coeur se +soit sanctifié. Alors on découvre dix mille autres lumières inhérentes à +ce second degré, qui est celui de _l'extase passionnée_; leur couleur +est bleu clair... On arrive au troisième degré, qui est _l'extase du +coeur._ Là on voit l'enfer et ses attributs, ainsi que dix mille autres +lumières dont la couleur est aussi rouge que celle produite par une +flamme pure... Ce point est celui qui permet de voir les génies et tous +leurs attributs, car le coeur peut jouir de sept états spirituels +accessibles seulement à certains affiliés. + +«S'élevant ensuite à un autre degré, on voit dix mille lumières +nouvelles, inhérentes à l'état d'extase de l'âme immatérielle. Ces +lumières sont d'une couleur jaune très accentuée. On y aperçoit les +âmes des prophètes et des saints. + +«Le cinquième degré est celui de l'extase mystérieuse. On y contemple +les anges et dix mille autres lumières d'un blanc éclatant. + +«Le sixième est celui de l'extase d'obsession. On y jouit aussi de dix +mille autres lumières dont la couleur est celle des miroirs limpides. +Parvenu à ce point, on ressent un délicieux ravissement d'esprit qui a +pris le nom _d'el-Khadir_ et qui est le principe de la vie spirituelle. +Alors seulement on voit notre prophète Mohammed. + +«Enfin on arrive aux dix mille dernières lumières cachées en atteignant +ce septième degré, qui est la béatitude. Ces lumières sont vertes et +blanches; mais elles subissent des transformations successives: ainsi +elles passent par la couleur des pierres précieuses pour prendre ensuite +une teinte claire, puis enfin acquièrent une autre teinte qui n'a pas de +similitude avec une autre, qui est sans ressemblance, qui n'existe nulle +part, mais qui est répandue dans tout l'univers... Parvenu à cet état, +les attributs de Dieu se dévoilent... Il ne semble plus alors qu'on +appartienne à ce monde. Les choses terrestres disparaissent pour vous.» + +Ne voilà-t-il pas les sept châteaux du ciel de sainte Thérèse et les +sept couleurs correspondant aux sept degrés de l'extase? Pour atteindre +cet affolement, voici le procédé spécial employé par les Khelouatya: + +«On s'assoit les jambes croisées et on répète pendant un certain temps: +«Il n'y a de dieu qu'Allah,» en portant la bouche alternativement de +dessus l'épaule droite, au-devant du coeur, sous le sein gauche. Ensuite +on récite l'invocation qui consiste à articuler les noms de Dieu, qui +implique l'idée de sa grandeur et de sa puissance, en ne citant que les +dix suivants, dans l'ordre où ils se trouvent placés: Lui, Juste, +Vivant, Irrésistible, Donneur par excellence, Pourvoyeur par excellence, +Celui qui ouvre à la vérité les coeurs des hommes endurcis, Unique, +Éternel, Immuable.» + +Les adeptes, à la suite de chacune des invocations, doivent réciter cent +fois de suite ou même plus certaines oraisons. + +Ils se forment en cercle pour faire leurs prières particulières. Celui +qui les récite, en disant _Lui_, avance la tête au milieu du rond en +l'obliquant à droite, puis il la reporte en arrière, du côté gauche, +vers la partie extérieure. Un seul d'entre eux commence à dire le mot +_Lui_; après quoi tous les autres en choeur, en faisant aller la tête à +droite, puis à gauche. + +Comparons ces pratiques avec celles des Quadrya: «S'étant assis, les +jambes croisées, ils touchent l'extrémité du pied droit, puis l'artère +principale nommée _el-Kias_ qui contourne les entrailles; ils placent la +main ouverte, les doigts écartés, sur le genou, portent la face vers +l'épaule droite en disant _ha_, puis vers l'épaule gauche en disant +_hou,_ puis la baissent en disant _hi_, puis recommencent. Il importe, +et cela est indispensable, que celui qui les prononce s'arrête sur le +premier de ces noms aussi longtemps que son haleine le lui permet; puis, +quand il s'est purifié, il appuie de la même manière sur le nom de Dieu, +tant que son âme peut être sujette au reproche; ensuite il articule le +nom _hou_ quand la personne est disposée à l'obéissance; enfin lorsque +l'âme a atteint le degré de perfection désirable, il peut dire le +dernier nom _hi_.» + +Ces prières, qui doivent amener l'anéantissement de l'individualité de +l'homme, absorbé dans l'essence de Dieu (c'est-à-dire l'état à la suite +duquel on arrive à la contemplation de Dieu en ses attributs), +s'appellent _onerd-debered._ + +Mais parmi toutes les confréries algériennes, c'est assurément celles +des Aïssaoua qui attire le plus violemment la curiosité des étrangers. + +On sait les pratiques épouvantables de ces jongleurs hystériques qui, +après s'être entraînés à l'extase en formant une sorte de chaîne +magnétique et en récitant leurs prières, mangent les feuilles épineuses +des cactus, des clous, du verre pilé, des scorpions, des serpents. +Souvent ces fous dévorent avec des convulsions affreuses un mouton +vivant, laine, peau, chair sanglante et ne laissent à terre que quelques +os. Ils s'enfoncent des pointes de fer dans les joues ou dans le ventre; +et on trouve après leur mort, quand on fait leur autopsie, des objets de +toute nature entrés dans les parois de l'estomac. + +Eh bien, on rencontre dans les textes des Aïssaoua les plus poétiques +prières et les plus poétiques enseignements de toutes les confréries +islamiques. + +Je cite d'après M. le commandant Rinn quelques phrases seulement: + +«Le Prophète dit un jour à Abou-Dirr-el-R'ifari: «O Abou-Dirr, le rire +des pauvres est une adoration; leurs jeux, la proclamation de la louange +de Dieu; leur sommeil, l'aumône.» + +Le cheik a encore dit: + +«Prier et jeûner dans la solitude et n'avoir aucune compassion dans le +coeur, cela s'appelle, dans la bonne voie, de l'hypocrisie. + +«L'amour est le degré le plus complet de la perfection. Celui qui n'aime +pas n'est arrivé à rien dans la perfection. Il y a quatre sortes +d'amour: l'amour par l'intelligence, l'amour par le coeur, l'amour par +l'âme, l'amour mystérieux...» + +Qui donc a jamais défini l'amour d'une manière plus complète, plus +subtile et plus belle? + +On pourrait multiplier à l'infini les citations. + +Mais, à côté de ces ordres mystiques qui appartiennent aux grands rites +orthodoxes musulmans, existe une secte dissidente, celles des Ibadites +ou Beni-Mzab, qui présente des particularités fort curieuses. + +Les Beni-Mzab habitent, au sud de nos possessions algériennes, dans la +partie la plus aride du Sahara, un petit pays, le Mzab, qu'ils ont rendu +fertile par de prodigieux efforts. + +On retrouve avec stupéfaction, dans la petite république de ces +puritains de l'Islam, les principes gouvernementaux de la commune +socialiste, en même temps que l'organisation de l'Église presbytérienne +en Écosse. Leur morale est dure, intolérante, inflexible. Ils ont +l'horreur de l'effusion du sang et ne l'admettent que pour la défense +de la foi. La moitié des actes de la vie, le contact accidentel ou +volontaire de la main d'une femme, d'un objet humide, sale ou défendu, +sont des fautes graves qui réclament des ablutions particulières et +prolongées. + +Le célibat, qui pousse à la débauche, la colère, les chants, la musique, +le jeu, la danse, toutes les formes du luxe, le tabac, le café pris dans +un établissement public, sont des péchés qui peuvent faire encourir, si +on y persévère, une redoutable excommunication appelé la _tebria_. + +Contrairement à la doctrine de la plupart des congréganistes musulmans, +qui déclarent les pratiques pieuses, les oraisons et l'exaltation +mystique suffisantes pour sauver le fidèle, quels que soient ses actes, +les Ibadites n'admettent le salut éternel de l'homme que par la pureté +de sa vie. Ils poussent à l'excès l'observation des prescriptions du +Coran, traitent en hérétiques les derviches et les fakirs, ne croient +pas valable auprès de Dieu, maître souverainement juste et inflexible, +l'intervention des prophètes ou saints, dont cependant ils vénèrent la +mémoire. Ils nient les inspirés et les illumines, et ne reconnaissent +pas même à l'iman le droit d'amnistier son semblable, car Dieu seul +peut être juge de l'importance des fautes et de la valeur du repentir. + +Les Ibadites sont d'ailleurs des schismatiques, qui appartiennent au +plus ancien des schismes de l'Islam, et descendent des assassins d'Ali, +gendre du Prophète. + +Mais les ordres qui comptent en Tunisie le plus d'adhérents semblent +être en première ligne, avec les Aïssaoua, ceux des Tidjanya et des +Qadrya, ce dernier fondé par Abd-el-Kader-el-Djinanl, le plus saint +homme de l'Islam, après Mohammed. + +Les zaouïas de ces deux marabouts, que nous visitons après celle du +Barbier, sont loin d'atteindre l'élégance et la beauté des deux +monuments que nous avons vus d'abord. + + +16 décembre. + + +La sortie de Kairouan vers Sousse augmente encore l'impression de +tristesse de la ville sainte. + +Après de longs cimetières, vastes champs de pierres, voici des collines +d'ordures faites des détritus de la ville, accumulés depuis des +siècles; puis recommence la plaine marécageuse, où on marche souvent +sur des carapaces de petites tortues, puis toujours la lande où pâturent +des chameaux. Derrière nous la ville, les dômes, les mosquées, les +minarets se dressent dans cette solitude morne, comme un mirage du +désert, puis peu à peu s'éloignent et disparaissent. + +Après plusieurs heures de marche, la première halte a lieu près d'une +koubba, dans un massif d'oliviers. Nous sommes à Sidi-L'Hanni, et je +n'ai jamais vu le soleil faire d'une coupole blanche une plus étonnante +merveille de couleur. Est-elle blanche?--Oui,--blanche à aveugler! et +pourtant la lumière se décompose si étrangement sur ce gros oeuf, qu'on +y distingue une féerie de nuances mystérieuses, qui semblent évoquées +plutôt qu'apparues, illusoires plus que réelles, et si fines, si +délicates, si noyées dans ce blanc de neige qu'elles ne s'y montrent pas +tout de suite, mais après l'éblouissement et la surprise du premier +regard. Alors on n'aperçoit plus qu'elles, si nombreuses, si diverses, +si puissantes et presque invisibles pourtant! Plus on regarde, plus +elles s'accentuent. Des ondes d'or coulent sur ces contours, secrètement +éteintes dans un bain lilas, léger comme une buée, que traversent par +places des traînées bleuâtres. L'ombre immobile d'une branche est +peut-être grise, peut-être verte, peut-être jaune? je ne sais pas. Sous +l'abri de la corniche, le mur, plus bas, me semble violet: et je devine +que l'air est mauve autour de ce dôme aveuglant qui me paraît à présent +presque rose, oui, presque rose, quand on le contemple trop, quand la +fatigue de son rayonnement mêle tous ces tons si fins et si clairs +qu'ils affolent les yeux. Et l'ombre, l'ombre de cette koubba sur ce +sol, de quelle nuance est-elle? Qui pourra le savoir, le montrer, le +peindre? Pendant combien d'années faudra-t-il tremper nos yeux et notre +pensée dans ces colorations insaisissables, si nouvelles pour nos +organes instruits à voir l'atmosphère de l'Europe, ses effets et ses +reflets, avant de comprendre celles-ci, de les distinguer et de les +exprimer jusqu'à donner à ceux qui regarderont les toiles où elles +seront fixées par un pinceau d'artiste la complète émotion de la vérité? + +Nous entrons à présent dans une région moins nue, où l'olivier pousse. À +Moureddin, auprès d'un puits, une superbe fille rit et montre ses dents +en nous voyant passer, et, un peu plus loin, nous devançons un élégant +bourgeois de Sousse qui rentre à la ville, monté sur son âne et suivi +de son nègre qui porte son fusil. Il vient sans doute de visiter son +champ d'oliviers ou sa vigne! Dans le chemin encaissé entre les arbres, +c'est un tableautin charmant. L'homme est jeune, vêtu d'une veste verte +et d'un gilet rose en partie cachés sous un burnous de soie drapant les +reins et les épaules. Assis comme une femme sur son âne qui trottine, il +lui tambourine le flanc de ses deux jambes moulées sous des bas d'une +blancheur parfaite, tandis qu'il retient fixés à ses pieds, on ne sait +comment, deux brodequins vernis qui n'adhèrent point à ses talons. + +Et le petit nègre, habillé tout de rouge, court, son fusil sur l'épaule, +avec une belle souplesse sauvage, derrière l'âne de son maître. + +Voici Sousse. + +Mais, je l'ai vue, cette ville! Oui, oui, j'ai eu cette vision lumineuse +autrefois, dans ma toute jeune vie, au collège, quand j'apprenais les +croisades dans _l'Histoire de France_ de Burette. Oh! je la connais +depuis si longtemps! Elle est pleine de Sarrasins, derrière ce long +rempart crénelé, si haut, si mince, avec ses tours de loin en loin, ses +portes rondes, et les hommes à turban qui rôdent à son pied. Oh! cette +muraille, c'est bien celle dessinée dans le livre à images, si +régulière et si propre qu'on la dirait en carton découpé. Que c'est +joli, clair et grisant! Rien que pour voir Sousse, on devrait faire ce +long voyage. Dieu! l'amour de muraille qu'il faut suivre jusqu'à la mer, +car les voitures ne peuvent entrer dans les rues étroites et +capricieuses de cette cité des temps passés. Elle va toujours, la +muraille, elle va jusqu'au rivage, pareille et crénelée, armée de ses +tours carrées, puis elle fait une courbe, suit la rive, tourne encore, +remonte et continue sa ronde, sans modifier une fois, pendant quelques +mètres seulement, son coquet aspect de rempart sarrasin. Et sans finir, +elle recommence, à la façon d'un chapelet dont chaque grain est un +créneau et chaque dizaine une tourelle, enfermant dans son cercle +éblouissant, comme dans une couronne de papier blanc, la ville serrée +dans son étreinte et qui étage ses maisons de plâtre entre le mur du +bas, baigné dans le flot, et le mur du haut, profilé sur le ciel. + +Après avoir parcouru la cité, entremêlement de ruelles étonnantes, comme +il nous reste une heure de jour, nous allons visiter, à dix minutes des +portes, les fouilles que font les officiers sur l'emplacement de la +nécropole d'Hadrumète. On y a découvert de vastes caveaux contenant +jusqu'à vingt sépulcres et gardant des traces de peintures murales. Ces +recherches sont dues aux officiers, qui deviennent, en ces pays, des +archéologues acharnés, et qui rendraient à cette science de très grands +services si l'administration des beaux-arts n'arrêtait leur zèle par des +mesures vexatoires. + +En 1860, on a mis au jour, en cette même nécropole, une très curieuse +mosaïque représentant le labyrinthe de Crète, avec le minotaure au +centre, et près de l'entrée une barque amenant Thésée, Ariane et son +fil. Le bey voulut faire apporter à son musée cette pièce remarquable, +qui fut totalement détruite en route. On a bien voulu m'en offrir une +photographie faite sur un croquis de M. Larmande, dessinateur des ponts +et chaussées. Il n'en existe que quatre, exécutées tout récemment. Je ne +crois pas qu'une d'elles ait encore été reproduite. + +Nous revenons à Sousse au soleil couchant, pour dîner chez le contrôleur +civil de France, un des hommes les mieux renseignés et les plus +intéressants à écouter parler des moeurs et des coutumes de ce pays. + +De son habitation on domine la ville entière, cette cascade de toits +carrés, vernis de chaux, où courent des chats noirs et où se dresse +parfois le fantôme d'un être drapé en des étoffes pâles ou colorées. De +place en place, un grand palmier passe la tête entre les maisons et +étale le bouquet vert de ses branches au-dessus de leur blancheur, unie. + +Puis quand la lune se fut levée, cela devint une écume d'argent roulant +à la mer, un rêve prodigieux de poète réalisé, l'apparition +invraisemblable d'une cité fantastique d'où montait une lueur au ciel. + +Puis nous avons erré fort longtemps par les rues. La baie d'un café +maure nous tente. Nous entrons. Il est plein d'hommes assis ou +accroupis, soit par terre, soit sur les planches garnies de nattes, +autour d'un conteur arabe. C'est un vieux, gras, à l'oeil malin, qui +parle avec une mimique si drôle qu'elle suffirait à amuser. Il raconte +une farce, l'histoire d'un imposteur qui voulut se faire passer pour +marabout, mais que l'iman a dévoilé. Ses naïfs auditeurs sont ravis et +suivent le récit avec une attention ardente, qu'interrompent seuls des +éclats de rire. Puis nous nous remettons à marcher, ne pouvant, par +cette nuit éblouissante, nous décider au sommeil. + +Et voilà qu'en une rue étroite je m'arrête devant une belle maison +orientale dont la porte ouverte montre un grand escalier droit, tout +décoré de faïences et éclairé, du haut en bas, par une lumière +invisible, une cendre, une poussière de clarté tombée on ne sait d'où. +Sous cette lueur inexprimable, chaque marche émaillée attend quelqu'un, +peut-être un vieux mulsulman ventru, mais je crois qu'elle appelle un +pied d'amoureux. Jamais je n'ai mieux deviné, vu, compris, senti +l'attente que devant cette porte ouverte et cet escalier vide où veille +une lampe inaperçue. Au dehors, sur le mur éclairé par la lune, est +suspendu un de ces grands balcons fermés qu'ils appellent une +_barmakli_. Deux ouvertures sombres au milieu, derrière les riches +ferrures contournées des moucharabis. Est-elle là dedans qui veille, qui +écoute et nous déteste, la Juliette arabe dont le coeur frémit? Oui, +peut-être? Mais son désir tout sensuel n'est point de ceux qui, dans nos +pays à nous, monteraient aux étoiles par des nuits pareilles. Sur cette +terre amollissante et tiède, si captivante que la légende des Lotophages +y est née dans l'île de Djerba, l'air est plus savoureux que partout, le +soleil plus chaud, le jour plus clair, mais le coeur ne sait pas aimer. +Les femmes, belles et ardentes, sont ignorantes de nos tendresses. Leur +âme simple reste étrangère aux émotions sentimentales, et leurs baisers, +dit-on, n'enfantent point le rêve. + + + + +TABLE + + + Pages. +I. LASSITUDE 1 + +II. LA NUIT 10 + +III. LA CÔTE ITALIENNE 25 + +LA SICILE 53 + +I. D'ALGER À TUNIS 127 + +II. TUNIS 141 + +VERS KAIROUAN 169 + + * * * * * + +Paris.--Maison Quentin, L.-H. May, directeur, 7, rue Saint-Benoît. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La vie errante, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE ERRANTE *** + +***** This file should be named 14793-8.txt or 14793-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/7/9/14793/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/14793-8.zip b/old/14793-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2ade1e0 --- /dev/null +++ b/old/14793-8.zip |
