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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:45:23 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of La vie errante, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La vie errante
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: January 24, 2005 [EBook #14793]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE ERRANTE ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica)
+
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+
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+
+LA VIE ERRANTE
+
+PAR
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA VIE ERRANTE
+
+_DU MÊME AUTEUR_
+
+LES SOEURS RONDOLI.
+MONSIEUR PARENT.
+LE HORLA.
+PIERRE ET JEAN.
+CLAIR DE LUNE.
+LA MAIN GAUCHE.
+FORT COMME LA MORT.
+
+_En préparation:_
+
+NOTRE COEUR.
+
+
+
+
+LA VIE ERRANTE
+
+PAR
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU
+
+1890
+
+Tous droits de traduction et de reproduction réserves pour tous les pays
+y compris la Suède et la Norvège.
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ À PART
+
+105 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE NUMÉROTÉS À LA PRESSE
+
+Cinq exemplaires sur papier du Japon, 1 à 5; Cent exemplaires sur papier
+de Hollande, 6 à 105.
+
+
+
+
+LA VIE ERRANTE
+
+
+
+
+I
+
+LASSITUDE
+
+
+J'ai quitté Paris et même la France, parce que la tour Eiffel finissait
+par m'ennuyer trop.
+
+Non seulement on la voyait de partout, mais on la trouvait partout,
+faite de toutes les matières connues, exposée à toutes les vitres,
+cauchemar inévitable et torturant.
+
+Ce n'est pas elle uniquement d'ailleurs qui m'a donné une irrésistible
+envie de vivre seul pendant quelque temps, mais tout ce qu'on a fait
+autour d'elle, dedans, dessus, aux environs.
+
+Comment tous les journaux vraiment ont-ils osé nous parler
+d'architecture nouvelle à propos de cette carcasse métallique, car
+l'architecture, le plus incompris et le plus oublié des arts
+aujourd'hui, en est peut-être aussi le plus esthétique, le plus
+mystérieux et le plus nourri d'idées?
+
+Il a eu ce privilège à travers les siècles de symboliser pour ainsi dire
+chaque époque, de résumer, par un très petit nombre de monuments
+typiques, la manière de penser, de sentir et de rêver d'une race et
+d'une civilisation.
+
+Quelques temples et quelques églises, quelques palais et quelques
+châteaux contiennent à peu près toute l'histoire de l'art à travers le
+monde, expriment à nos yeux mieux que des livres, par l'harmonie des
+lignes et le charme de l'ornementation, toute la grâce et la grandeur
+d'une époque.
+
+Mais je me demande ce qu'on conclura de notre génération si quelque
+prochaine émeute ne déboulonne pas cette haute et maigre pyramide
+d'échelles de fer, squelette disgracieux et géant, dont la base semble
+faite pour porter un formidable monument de Cyclopes et qui avorte en un
+ridicule et mince profil de cheminée d'usine.
+
+C'est un problème résolu, dit-on. Soit,--mais il ne servait à rien!--et
+je préfère alors à cette conception démodée de recommencer la naïve
+tentative de la tour de Babel, celle qu'eurent, dès le douzième siècle,
+les architectes du campanile de Pise.
+
+L'idée de construire cette gentille tour à huit étages de colonnes de
+marbre, penchée comme si elle allait toujours tomber, de prouver à la
+postérité stupéfaite que le centre de gravité n'est qu'un préjugé
+inutile d'ingénieur et que les monuments peuvent s'en passer, être
+charmants tout de même, et faire venir après sept siècles plus de
+visiteurs surpris que la tour Eiffel n'en attirera dans sept mois,
+constitue, certes, un problème,--puisque problème il y a,--plus original
+que celui de cette géante chaudronnerie, badigeonnée pour des yeux
+d'Indiens.
+
+Je sais qu'une autre version veut que le campanile se soit penché tout
+seul. Qui le sait? Le joli monument garde son secret toujours discuté et
+impénétrable.
+
+Peu m'importe, d'ailleurs, la tour Eiffel. Elle ne fut que le phare
+d'une kermesse internationale, selon l'expression consacrée, dont le
+souvenir me hantera comme le cauchemar, comme la vision réalisée de
+l'horrible spectacle que peut donner à un homme dégoûté la foule
+humaine qui s'amuse.
+
+Je me garderai bien de critiquer cette colossale entreprise politique,
+l'Exposition universelle, qui a montré au monde, juste au moment ou il
+fallait le faire, la force, la vitalité, l'activité et la richesse
+inépuisable de ce pays surprenant: la France.
+
+On a donné un grand plaisir, un grand divertissement et un grand exemple
+aux peuples et aux bourgeoisies. Ils se sont amusés de tout leur coeur.
+On a bien fait et ils ont bien fait.
+
+J'ai seulement constaté, dès le premier jour, que je ne suis pas créé
+pour ces plaisirs-là.
+
+Après avoir visité avec une admiration profonde la galerie des machines
+et les fantastiques découvertes de la science, de la mécanique, de la
+physique et de la chimie modernes; après avoir constaté que la danse du
+ventre n'est amusante que dans les pays où on agite des ventres nus, et
+que les autres danses arabes n'ont de charme et de couleur que dans les
+ksours blancs d'Algérie, je me suis dit qu'en définitive aller là de
+temps en temps serait une chose fatigante mais distrayante, dont on se
+reposerait ailleurs, chez soi ou chez ses amis.
+
+Mais je n'avais point songé à ce qu'allait devenir Paris envahi par
+l'univers.
+
+Dès le jour, les rues sont pleines, les trottoirs roulent des foules
+comme des torrents grossis. Tout cela descend vers l'Exposition, ou en
+revient, ou y retourne. Sur les chaussées, les voitures se tiennent
+comme les wagons d'un train sans fin. Pas une n'est libre, pas un cocher
+ne consent à vous conduire ailleurs qu'à l'Exposition, ou à sa remise
+quand il va relayer. Pas de coupés aux cercles. Ils travaillent
+maintenant pour le rastaquouère étranger; pas une tableaux restaurants,
+et pas un ami qui dîne chez lui ou qui consente à dîner chez vous.
+
+Quand on l'invite, il accepte à la condition qu'on banquettera sur la
+tour Eiffel. C'est plus gai. Et tous, comme par suite d'un mot d'ordre,
+ils vous y convient ainsi tous les jours de la semaine, soit pour
+déjeuner, soit pour dîner.
+
+Dans cette chaleur, dans cette poussière, dans cette puanteur, dans
+cette foule de populaire en goguette et en transpiration, dans ces
+papiers gras traînant et voltigeant partout, dans cette odeur de
+charcuterie et de vin répandu sur les bancs, dans ces haleines de trois
+cent mille bouches soufflant le relent de leurs nourritures, dans le
+coudoiement, dans le frôlement, dans l'emmêlement de toute cette chair
+échauffée, dans cette sueur confondue de tous les peuples semant leurs
+puces sur les sièges et par les chemins, je trouvais bien légitime qu'on
+allât manger une fois ou deux, avec dégoût et curiosité, la cuisine de
+cantine des gargotiers aériens, mais je jugeais stupéfiant qu'on pût
+dîner, tous les soirs, dans cette crasse et dans cette cohue, comme le
+faisait la bonne société, la société délicate, la société d'élite, la
+société fine et maniérée qui, d'ordinaire, a des nausées devant le
+peuple qui peine et sent la fatigue humaine.
+
+Cela prouve d'ailleurs, d'une façon définitive, le triomphe complet de
+la démocratie.
+
+Il n'y a plus de castes, de races, d'épidermes aristocrates. Il n'y a
+plus chez nous que des gens riches et des gens pauvres. Aucun autre
+classement ne peut différencier les degrés de la société contemporaine.
+
+Une aristocratie d'un autre ordre s'établit qui vient de triompher à
+l'unanimité à cette Exposition universelle, l'aristocratie de la
+science, ou plutôt de l'industrie scientifique.
+
+Quant aux arts, ils disparaissent; le sens même s'en efface dans
+l'élite de la nation, qui a regardé sans protester l'horripilante
+décoration du dôme central et de quelques bâtiments voisins.
+
+Le goût italien moderne nous gagne, et la contagion est telle que les
+coins réservés aux artistes, dans ce grand bazar populaire et bourgeois
+qu'on vient de fermer, y prenaient aussi des aspects de réclame et
+d'étalage forain.
+
+Je ne protesterais nullement d'ailleurs contre l'avènement et le règne
+des savants scientifiques, si la nature de leur oeuvre et de leurs
+découvertes ne me contraignait de constater que ce sont, avant tout, des
+savants de commerce.
+
+Ce n'est pas leur faute, peut-être. Mais on dirait que le cours de
+l'esprit humain s'endigue entre deux murailles qu'on ne franchira plus:
+l'industrie et la vente.
+
+Au commencement des civilisations, l'âme de l'homme s'est précipitée
+vers l'art. On croirait qu'alors une divinité jalouse lui a dit: «Je te
+défends de penser davantage à ces choses-là. Mais songe uniquement à ta
+vie d'animal, et je te laisserai faire des masses de découvertes.»
+
+Voilà, en effet, qu'aujourd'hui l'émotion séductrice et puissante des
+siècles artistes semble éteinte, tandis que des esprits d'un tout autre
+ordre s'éveillent qui inventent des machines de toute sorte, des
+appareils surprenants, des mécaniques aussi compliquées que les corps
+vivants, ou qui, combinant des substances, obtiennent des résultats
+stupéfiants et admirables. Tout cela pour servir aux besoins physiques
+de l'homme, ou pour le tuer.
+
+Les conceptions idéales, ainsi que la science pure et désintéressée,
+celle de Galilée, de Newton, de Pascal, nous semblent interdites, tandis
+que notre imagination paraît de plus en plus excitable par l'envie de
+spéculer sur les découvertes utiles à l'existence.
+
+Or, le génie de celui qui, d'un bond de sa pensée, est allé de la chute
+d'une pomme à la grande loi qui régit les mondes, ne semble-t-il, pas né
+d'un germe plus divin que l'esprit pénétrant de l'inventeur américain,
+du miraculeux fabricant de sonnettes, de porte-voix et d'appareils
+lumineux.
+
+N'est-ce point là le vice secret de l'âme moderne, la marque de son
+infériorité dans un triomphe?
+
+J'ai peut-être tort absolument. En tout cas, ces choses, qui nous
+intéressent, ne nous passionnent pas comme les anciennes formes de la
+pensée, nous autre, esclaves irritables d'un rêve de beauté délicate,
+qui hante et gâte notre vie.
+
+J'ai senti qu'il me serait agréable de revoir Florence, et je suis
+parti.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+II
+
+LA NUIT
+
+
+Sortis du port de Cannes à trois heures du matin, nous avons pu
+recueillir encore un reste des faibles brises que les golfes exhalent
+vers la mer pendant la nuit. Puis un léger souffle du large est venu,
+poussant le yacht couvert de toile vers la côte italienne.
+
+C'est un bateau de vingt tonneaux tout blanc avec un imperceptible fil
+doré qui le contourne comme une mince cordelière sur un flanc de cygne.
+Ses voiles en toile fine et neuve, sous le soleil d'août qui jette des
+flammes sur l'eau, ont l'air d'ailes de soie argentée déployées dans le
+firmament bleu. Ses trois focs s'envolent en avant, triangles légers
+qu'arrondit l'haleine du vent, et, la grande misaine est molle, sous la
+flèche aiguë qui dresse, à dix-huit mètres au dessus du pont, sa pointe
+éclatante par le ciel. Tout à l'arrière, la dernière voile, l'artimon,
+semble dormir.
+
+Et tout la monde bientôt sommeille sur le pont. C'est un après-midi
+d'été, sur la Méditerranée. La dernière brise est tombée. Le soleil
+féroce emplit le ciel et fait de la mer une plaque molle et bleuâtre,
+sans mouvement et sans frissons, endormie aussi, sous un miroitant duvet
+de brume qui semble la sueur de l'eau.
+
+Malgré les tentes que j'ai fait établir pour me mettre à l'abri, la
+chaleur est telle sous la toile que je descends au salon me jeter sur un
+divan.
+
+Il fait toujours frais dans l'intérieur. Le bateau est profond,
+construit pour naviguer dans les mers du Nord et supporter les gros
+temps. On peut vivre, un peu à l'étroit, équipage et passagers, à six ou
+sept personnes dans cette petite demeure flottante et on peut asseoir
+huit convives autour de la table du salon.
+
+L'intérieur est en pin du nord verni, avec encadrements de teck, éclairé
+par les cuivres des serrures, des ferrures, des chandeliers, tous les
+cuivres jaunes et gais qui sont le luxe des yachts.
+
+Comme c'est bizarre ce changement, après la clameur de Paris! Je
+n'entends plus rien, mais rien, rien. De quart d'heure en quart
+d'heure, le matelot qui s'assoupit à la barre, toussote et crache. La
+petite pendule suspendue contre la cloison de bois fait un bruit qui
+semble formidable dans ce silence du ciel et de la mer.
+
+Et ce minuscule battement troublant seul l'immense repos des éléments me
+donne soudain la surprenante sensation des solitudes illimitées où les
+murmures des mondes, étouffés à quelques mètres de leurs surfaces,
+demeurent imperceptibles dans le silence universel!
+
+Il semble que quelque chose de ce calme éternel de l'espace descend et
+se répand sur la mer immobile, par ce jour étouffant d'été. C'est
+quelque chose d'accablant, d'irrésistible, d'endormeur, d'anéantissant,
+comme le contact du vide infini. Toute la volonté défaille, toute pensée
+s'arrête, le sommeil s'empare du corps et de l'âme.
+
+Le soir venait quand je me réveillai. Quelques souffles de brise
+crépusculaire, très inespérés d'ailleurs, nous poussèrent encore
+jusqu'au soleil couché.
+
+Nous étions assez près des côtes, en face d'une ville, San-Remo, sans
+espoir de l'atteindre. D'autres villages ou petites cités, s'étalant au
+pied de la haute montagne grise, ressemblaient à des tas de linge blanc
+mis à sécher sur les plages. Quelques brumes fumaient sur les pentes des
+Alpes, effaçaient les vallées en rampant vers les sommets dont les
+crêtes dessinaient une immense ligne dentelée dans un ciel rose et
+lilas.
+
+Et la nuit tomba sur nous, la montagne disparut, des feux s'allumèrent
+au ras de l'eau tout le long de la grande côte.
+
+Une bonne odeur de cuisine, sortit de l'intérieur du yacht, se mêlant
+agréablement à la bonne et fraîche odeur de l'air marin.
+
+Lorsque j'eus dîné, je m'étendis sur le pont. Ce jour tranquille de
+flottement avait nettoyé mon esprit comme un coup d'éponge sur une vitre
+ternie; et des souvenirs en foule surgissaient dans ma pensée, des
+souvenirs sur la vie que je venais de quitter, sur des gens connus,
+observés ou aimés.
+
+Être seul, sur l'eau, et sous le ciel, par une nuit chaude, rien ne fait
+ainsi voyager l'esprit et vagabonder l'imagination. Je me sentais
+surexcité, vibrant, comme si j'avais bu des vins capiteux, respiré de
+l'éther ou aimé une femme.
+
+Une petite fraîcheur nocturne mouillait la peau d'un imperceptible bain
+de brume salée. Le frisson savoureux de ce tiède refroidissement de
+l'air courait sur les membres, entrait dans les poumons, béatifiait le
+corps et l'esprit en leur immobilité.
+
+Sont-ils plus heureux ou plus malheureux ceux qui reçoivent leurs
+sensations par toute la surface de leur chair autant que par leurs yeux,
+leur bouche, leur odorat ou leurs oreilles?
+
+C'est une faculté rare et redoutable, peut-être, que cette excitabilité
+nerveuse et maladive de l'épiderme et de tous les organes qui fait une
+émotion des moindres impressions physiques et qui, suivant les
+températures de la brise, les senteurs du sol et la couleur du jour,
+impose des souffrances, des tristesses et des joies.
+
+Ne pas pouvoir entrer dans une salle de théâtre, parce que le contact
+des foules agite inexplicablement l'organisme entier, ne pas pouvoir
+pénétrer dans une salle de bal parce que la gaieté banale et le
+mouvement tournoyant des valses irrite comme une insulte, se sentir
+lugubre à pleurer ou joyeux sans raison suivant la décoration, les
+tentures et la décomposition de la lumière dans un logis, et rencontrer
+quelquefois par des combinaisons de perceptions, des satisfactions
+physiques que rien ne peut révéler aux gens d'organisme grossier,
+est-ce un bonheur ou un malheur?
+
+Je l'ignore; mais, si le système nerveux n'est pas sensible jusqu'à la
+douleur ou jusqu'à l'extase, il ne nous communique que des commotions
+moyennes, et des satisfactions vulgaires.
+
+Cette brume de la mer me caressait, comme un bonheur. Elle s'étendait
+sur le ciel, et je regardais avec délices les étoiles enveloppées de
+ouate, un peu pâlies dans le firmament sombre et blanchâtre. Les côtes
+avaient disparu derrière cette vapeur qui flottait sur l'eau et nimbait
+les astres.
+
+On eût dit qu'une main surnaturelle venait d'empaqueter le monde, en des
+nuées fines de coton, pour quelque voyage inconnu.
+
+Et tout à coup, à travers cette ombre neigeuse, une musique lointaine
+venue on ne sait d'où, passa sur la mer. Je crus qu'un orchestre aérien
+errait dans l'étendue pour me donner un concert. Les sons affaiblis,
+mais clairs, d'une sonorité charmante, jetaient par la nuit douce un
+murmure d'opéra.
+
+Une voix parla près de moi.
+
+«Tiens, disait un marin, c'est aujourd'hui dimanche et voilà la musique
+de San Remo qui joue dans le jardin public.»
+
+J'écoutais, tellement surpris que je me croyais le jouet d'un joli
+songe. J'écoutai longtemps, avec un ravissement infini, le chant
+nocturne envolé à travers l'espace.
+
+Mais voilà qu'au milieu d'un morceau il s'enfla, grandit, parut accourir
+vers nous. Ce fut d'un effet si fantastique et si surprenant que je me
+dressai pour écouter. Certes, il venait, plus distinct et plus fort de
+seconde en seconde. Il venait à moi, mais comment? Sur quel radeau
+fantôme allait-il apparaître? Il arrivait, si rapide, que, malgré moi,
+je regardai dans l'ombre avec des yeux émus; et tout à coup je fus noyé
+dans un souffle chaud et parfumé d'aromates sauvages qui s'épandait
+comme un flot plein de la senteur violente des myrtes, des menthes, des
+citronnelles, des immortelles, des lentisques, des lavandes, des thyms,
+brûlés sur la montagne par le soleil d'été.
+
+C'était le vent de terre qui se levait, chargé des haleines de la côte
+et qui emportait aussi vers le large, en la mêlant à l'odeur des plantes
+alpestres, cette harmonie vagabonde.
+
+Je demeurais haletant, si grisé de sensations, que le trouble de cette
+ivresse fit délirer mes sens. Je ne savais plus vraiment si je
+respirais de la musique, ou si j'entendais des parfums, ou si je dormais
+dans les étoiles.
+
+Cette brise de fleurs nous poussa vers la pleine mer en s'évaporant par
+la nuit. La musique alors lentement s'affaiblit, puis se tut, pendant
+que le bateau s'éloignait dans les brumes.
+
+Je ne pouvais pas dormir, et je me demandais comment un poète
+moderniste, de l'école dite symboliste, aurait rendu la confuse
+vibration nerveuse dont je venais d'être saisi et qui me paraît, en
+langage clair, intraduisible. Certes, quelques-uns de ces laborieux
+exprimeurs de la multiforme sensibilité artiste s'en seraient tirés à
+leur honneur, disant en vers euphoniques, pleins de sonorités
+intentionnelles, incompréhensibles et perceptibles cependant, ce mélange
+inexprimable de sons parfumés, de brume étoilée et de brise marine,
+semant de la musique par la nuit.
+
+Un sonnet de leur grand patron Baudelaire me revint à la mémoire:
+
+La nature est un temple où de vivants piliers
+Laissent parfois sortir de confuses paroles.
+L'homme y passe à travers des forêts de symboles
+Qui l'observent avec des regards familiers.
+
+Comme de longs échos qui de loin se confondent
+Dans une ténébreuse et profonde unité
+Vaste comme la nuit et comme la clarté,
+Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
+
+Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
+Doux comme les hautbois, verte comme les prairies,
+--Et d'autres corrompus, riches et triomphants,
+
+Ayant l'expansion des choses infinies
+Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
+Qui chantent le transport de l'esprit et des sens.
+
+Est-ce que je ne venais pas de sentir jusqu'aux moelles ce vers
+mystérieux:
+
+Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
+
+Et non seulement ils se répondent dans la nature, mais ils se répondent
+en nous et se confondent quelquefois «dans une ténébreuse et profonde
+unité», ainsi que le dit le poète, par des répercussions d'un organe sur
+l'autre.
+
+Ce phénomène, d'ailleurs, est connu médicalement. On a écrit, cette
+année même, un grand nombre d'articles en le désignant par ces mots:
+l'Audition colorée.
+
+Il a été prouvé que, chez les natures très nerveuses et très
+surexcitées, quand un sens reçoit un choc qui l'émeut trop fortement,
+l'ébranlement de cette impression se communique, comme une onde, aux
+sens voisins qui le traduisent à leur manière. Ainsi, la musique, chez
+certains êtres, éveille des visions de couleurs. C'est donc une sorte de
+contagion de sensibilité, transformée suivant la fonction normale de
+chaque appareil cérébral atteint.
+
+Par là, on peut expliquer le célèbre sonnet d'Arthur Rimbaud, qui
+raconte les nuances des voyelles, vraie déclaration de foi, adoptée par
+l'école symboliste.
+
+À noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
+Je dirai quelque jour vos naissances latentes,
+À, noir corset velu des mouches éclatantes
+Qui bourdonnent autour des puanteurs cruelles,
+
+Golfes d'ombres; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
+Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombrelles;
+I, pourpre, sang craché, rire des lèvres belles
+Dans la colère ou les ivresses pénitentes;
+
+U, cycles, vibrements divins des mers virides,
+Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
+Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux
+
+O, suprême clairon, plein de strideurs étranges
+Silences traversés des mondes et des anges
+--O l'Oméga, rayon violet de ses yeux.
+
+A-t-il tort, a-t-il raison? Pour le casseur de pierres des routes, même
+pour beaucoup de nos grands hommes, ce poète est un fou ou un fumiste.
+Pour d'autres, il a découvert et exprimé une absolue vérité, bien que
+ces explorateurs d'insaisissables perceptions doivent toujours différer
+un peu d'opinion sur les nuances et les images que peuvent évoquer en
+nous les vibrations mystérieuses des voyelles ou d'un orchestre.
+
+S'il est reconnu par la science--du jour--que les notes de musique
+agissant sur certains organismes font apparaître des colorations, si
+_sol_ peut être rouge, _fa_ lilas ou vert, pourquoi ces mêmes sons ne
+provoqueraient-ils pas aussi des saveurs dans la bouche et des senteurs
+dans l'odorat? Pourquoi les délicats un peu hystériques ne
+goûteraient-ils pas toutes choses avec tous leurs sens en même temps, et
+pourquoi aussi les symbolistes ne révéleraient-ils point des
+sensibilités délicieuses aux êtres de leur race, poètes incurables et
+privilégiés? C'est là une simple question de pathologie artistique bien
+plus que de véritable esthétique.
+
+Ne se peut-il en effet que quelques-uns de ces écrivains intéressants,
+névropathes par entraînement, soient arrivés à une telle excitabilité
+que chaque impression reçue produise en eux une sorte de concert de
+toutes les facultés perceptrices?
+
+Et n'est-ce pas bien cela qu'exprime leur bizarre poésie de sons qui,
+tout en ayant l'air inintelligible, essayé de chanter en effet la gamme
+entière des sensations et de noter par les voisinages des mots, bien
+plus que par leur accord rationnel et leur signification connue,
+d'intraduisibles sens, qui sont obscurs pour nous, et clairs pour eux?
+
+Car les artistes sont à bout de ressources, à court d'inédit, d'inconnu,
+d'émotion, d'images, de tout. On a cueilli depuis l'antiquité toutes les
+fleurs de leur champ. Et voilà que, dans leur impuissance, ils sentent
+confusément qu'il pourrait y avoir peut-être pour l'homme un
+élargissement de l'âme et de la sensation. Mais l'intelligence a cinq
+barrières entr'ouvertes et cadenassées qu'on appelle les cinq sens, et
+ce sont ces cinq barrières que les hommes épris d'art nouveau secouent
+aujourd'hui de toute leur force.
+
+L'Intelligence, aveugle et laborieuse Inconnue, ne peut rien savoir,
+rien comprendre, rien découvrir que par les sens. Ils sont ses uniques
+pourvoyeurs, les seuls intermédiaires entre l'Universelle Nature et
+Elle. Elle ne travaille que sur les renseignements fournis par eux, et
+ils ne peuvent eux-mêmes les recueillir que suivant leurs qualités, leur
+sensibilité, leur force et leur finesse.
+
+La valeur de la pensée dépend donc évidemment d'une façon directe de la
+valeur des organes, et son étendue est limitée parleur nombre.
+
+M. Taine d'ailleurs a magistralement traité et développé cette idée.
+
+Les Sens sont au nombre de cinq, rien que de cinq. Ils nous révèlent, en
+les interprétant, quelques propriétés de la matière environnante qui
+peut, qui doit receler un nombre illimité d'autres phénomènes que nous
+sommes incapables de percevoir.
+
+Supposons que l'homme ait été créé sans oreilles; il vivrait tout de
+même à peu près de la même façon, mais pour, lui l'Univers serait muet;
+Il n'aurait aucun soupçon du bruit et de la musique; qui sont des
+vibrations transformées.
+
+Mais s'il avait reçu en don d'autres organes, puissants et délicats,
+doués aussi de cette propriété de métamorphoser en perceptions nerveuses
+les actions et les attributs de tout l'inexploré qui nous entoure,
+combien plus varié serait le domaine de notre savoir et de nos
+émotions.
+
+C'est en ce domaine impénétrable que chaque artiste essaye d'entrer, en
+tourmentant, en violentant, en épuisant le mécanisme de sa pensée. Ceux
+qui succombent par le cerveau, Heine, Baudelaire, Balzac, Byron
+vagabond, à la recherche de la mort, inconsolable du malheur d'être un
+grand poète, Musset, Jules de Goncourt et tant d'autres, n'ont-ils pas
+été brisés par le même effort pour renverser cette barrière matérielle
+qui emprisonne l'intelligence humaine?
+
+Oui, nos organes sont les nourriciers et les maîtres du génie artiste.
+C'est l'oreille qui engendre le musicien, l'oeil qui fait naître le
+peintre. Tous concourent aux sensations du poète. Chez le romancier la
+vision, en général, domine. Elle domine tellement qu'il devient facile
+de reconnaître, à la lecture de toute oeuvre travaillée et sincère, les
+qualités et les propriétés physiques du regard de l'auteur. Le
+grossissement du détail, son importance ou sa minutie, son empiétement
+sur le plan et sa nature spéciale indiquent d'une façon certaine tous
+les degrés et les différences des myopies. La coordination de
+l'ensemble, la proportion des lignes et des perspectives préférées à
+l'observation menue, l'oubli même des petits renseignements qui sont
+souvent les caractéristiques d'une personne ou d'un milieu, en
+dénoncent-ils pas aussitôt le regard étendu, mais lâche, d'un presbyte?
+
+
+
+
+III
+
+LA CÔTE ITALIENNE
+
+
+Tout le ciel est voilé de nuages. Le jour naissant descend grisaille, à
+travers ces brumes remontées dans la nuit, et qui étendent leur muraille
+sombre plus épaisse par places, presque blanche en d'autres, entre
+l'aurore et nous.
+
+On craint vaguement, avec un serrement de coeur que, jusqu'au soir,
+elles n'endeuillent l'espace, et on lève sans cesse les yeux vers elles
+avec une angoisse d'impatience, une sorte de muette prière.
+
+Mais on devine, aux traînées claires qui séparent leurs masses plus
+opaques, que l'astre au-dessus d'elles illumine le ciel bleu et leur
+neigeuse surface. On espère. On attend.
+
+Peu à peu elles pâlissent, s'amincissent, semblent fondre. On sent que
+le soleil les brûle, les ronge, les écrase de toutes ses ardeurs, et
+que l'immense plafond de nuées, trop faible, cède, plie, se fend et
+craque sous une énorme pesée de lumière.
+
+Un point s'allume au milieu d'elles, une lueur y brille. Une brèche est
+faite, un rayon glisse, oblique et long, et tombe en s'élargissant. On
+dirait que le feu prend à ce trou du ciel. C'est une bouche qui s'ouvre,
+grandit, s'embrase, avec des lèvres incendiées, et crache sur les flots
+une cascade de clarté dorée.
+
+Alors, en mille endroits en même temps, la voûte des ombres se brise,
+s'effondre, laisse par mille plaies passer des flèches brillantes qui se
+répandent en pluie sur l'eau, en semant par l'horizon la radieuse gaieté
+du soleil.
+
+L'air est rafraîchi par la nuit; un frisson de vent, rien qu'un frisson,
+caresse la mer, fait à peine frémir, en la chatouillant, sa peau bleue
+et moirée. Devant nous, sur un cône rocheux, large et haut qui semble
+sortir des flots et s'appuie contre la côte, grimpe une ville pointue,
+peinte en rose par les hommes, comme l'horizon par l'aurore victorieuse.
+Quelques maisons bleues y font des taches charmantes. On dirait le
+séjour choisi par une princesse des Mille et une nuits.
+
+C'est Port-Maurice.
+
+Quand on l'a vue ainsi, il n'y faut point aborder.
+
+J'y suis descendu pourtant.
+
+Dedans, une ruine. Les maisons semblent émiettées le long des rues. Tout
+un côté de la cité, écroulé vers la rive, peut-être à la suite du
+tremblement de terre, étage, du haut en bas du rocher qui les porte, des
+murs écrêtés et fendus, des moitiés de vieilles demeures plâtreuses,
+ouvertes au vent du large. Et la peinture si jolie de loin, quand elle
+s'harmonisait avec le jour naissant, n'est plus sur ces débris, sur ces
+taudis, qu'un affreux badigeonnage déteint, terni par le soleil et lavé
+par les pluies.
+
+Et le long des ruelles, couloirs tortueux pleins de pierres et de
+poussière, une odeur flotte, innommable, mais explicable par le pied des
+murs, si puissante, si tenace, si pénétrantes, que je retourne à bord du
+yacht, les yeux salis et le coeur soulevé.
+
+Cette ville pourtant est un chef-lieu de province. On dirait, en mettant
+le pied sur cette terre italienne, un drapeau de misère.
+
+En face, de l'autre côté du même golfe, Oneglia, très sale aussi, très
+puante, bien que d'aspect moins sinistrement pauvre et plus vivant.
+
+Sous la porte cochère du collège royal, ouverte à deux battants en ces
+jours de vacances, une vieille femme rapièce un matelas sordide.
+
+ * * * * *
+
+Nous entrons dans le port de Savone.
+
+Un groupe d'immenses cheminées d'usines et de fonderies, qu'alimentent
+chaque jour quatre ou cinq grands vapeurs anglais chargés de charbon,
+projettent dans le ciel, par leurs bouches géantes, des vomissements
+tortueux de fumée, retombés aussitôt sur la ville en une pluie noire de
+suie, que la brise déplace de quartier en quartier, comme une neige
+d'enfer.
+
+N'allez point dans ce port, canotiers-caboteurs qui aimez garder sans
+tache les voiles blanches de vos petits navires.
+
+Savone est gentille pourtant, bien italienne, avec des rues étroites,
+amusantes, pleine de marchands agités, de fruits étalés par terre, de
+tomates écarlates, de courges rondes, de raisins noirs ou jaunes et
+transparents comme s'ils avaient bu de la lumière, de salades vertes
+épluchées à la hâte et dont les feuilles semées à foison sur les pavés
+ont l'air d'un envahissement de la ville par les jardins.
+
+En revenant à bord du yacht j'aperçois tout à coup, le long du quai,
+dans une balancelle napolitaine, sur une immense table tenant tout le
+pont, quelque chose d'étrange comme un festin d'assassins.
+
+Sanglants, d'un rouge de meurtre, couvrant le bateau entier d'une
+couleur et, au premier coup d'oeil, d'une émotion de tuerie, de
+massacre, de viande déchiquetée, s'étalent, devant trente matelots aux
+figures brunes, soixante ou cent quartiers de pastèques pourpres
+éventrées.
+
+On dirait que ces hommes joyeux mangent à pleines dents de la bête
+saignante comme les fauves dans les cages. C'est une fête. On a invité
+les équipages voisins. On est content. Les bonnets rouges sur les têtes
+sont moins rouges que la chair du fruit.
+
+Quand la nuit fut tout à fait tombée, je retournai dans la ville.
+
+Un bruit de musique m'attirant me la fit traverser tout entière. Je
+trouvai une avenue que suivaient par groupes la bourgeoisie et le
+peuple, lentement, allant vers ce concert du soir, que lui donne deux
+ou trois fois par semaine l'orchestre municipal.
+
+Ces orchestres, sur cette terre musicienne, valent, même dans les
+petites villes, ceux de nos bons théâtres. Je me rappelai celui que
+j'avais entendu du pont de mon bateau l'autre nuit, et dont le souvenir
+me restait comme celui d'une des plus douces caresses qu'une sensation
+m'ait jamais données.
+
+L'avenue aboutissait sur une place qui allait se perdre sur la plage, et
+là, dans l'ombre à peine éclairée par les taches espacées et jaunes des
+becs de gaz, cet orchestre jouait je ne sais trop quoi, au bord des
+flots.
+
+Les vagues un peu lourdes, bien que le vent du large fût tout à fait
+tombé, traînaient le long du rivage leur bruit monotone et régulier qui
+rythmait le chant vif des instruments; et le firmament violet, d'un
+violet presque luisant, doré par une infinie poussière d'astres,
+laissait tomber sur nous une nuit sombre et légère. Elle couvrait de ses
+ténèbres transparentes la foule silencieuse à peine chuchotante,
+marchant à pas lents autour du cercle des musiciens ou bien assise sur
+les bancs de la promenade, sur de grosses pierres abandonnées le long de
+la grève, sur d'énormes poutres étalées à terre auprès de la haute
+carcasse de bols, aux côtes encore entr'ouvertes, d'un grand navire en
+construction.
+
+Je ne sais pas si les femmes de Savone sont jolies, mais je sais
+qu'elles se promènent presque toutes nu-tête, le soir, et qu'elles ont
+toutes un éventail à la main. C'était charmant, ce muet battement
+d'ailes prisonnières, d'ailes blanches, tachetées ou noires, entrevues,
+frémissantes comme de gros papillons de nuit tenus entre des doigts. On
+retrouvait, à chaque femme rencontrée, dans chaque groupe errant ou
+reposé, ce volettement captif, ce vague effort pour s'envoler des
+feuilles balancées qui semblaient rafraîchir l'air du soir, y mêler
+quelque chose de coquet, de féminin, de doux à respirer pour une
+poitrine d'homme.
+
+Et voilà qu'au milieu de cette palpitation d'éventails et de toutes ces
+chevelures nues autour de moi, je me mis à rêver niaisement comme en des
+souvenirs de contes de fées, comme je faisais au collège, dans le
+dortoir glacé, avant de m'endormir, en songeant au roman dévoré en
+cachette sous le couvercle du pupitre. Parfois ainsi, au fond de mon
+coeur vieilli, empoisonné d'incrédulité, se réveille pendant quelques
+instants, mon petit coeur naïf de jeune garçon.
+
+ * * * * *
+
+Une des plus belles choses qu'on puisse voir au monde: Gênes, de la
+haute mer.
+
+Au fond du golfe, la ville se soulève comme si elle sortait des flots,
+au pied de la montagne. Le long des deux côtes qui s'arrondissent autour
+d'elle pour l'enfermer, la protéger et la caresser, dirait-on, quinze
+petites cités, des voisines, des vassales, des servantes, reflètent et
+baignent dans l'eau leurs maisons claires. Ce sont, à gauche de leur
+grande patronne, Cogoleto, Arenzano, Voltri, Pra, Pegli, Sestri-Ponente,
+San Fier d'Arena; et, à droite, Sturla, Quarto, Quinto, Nervi,
+Bogliasco, Sori, Recco, Camogli, dernière tache blanche sur le cap de
+Porto-Fino, qui ferme le golfe au sud-est.
+
+Gênes au-dessus de son port immense se dresse sur les premiers mamelons
+des Alpes, qui s'élèvent par derrière, courbées et s'allongeant en une
+muraille géante. Sur le môle une tour très haute et carrée, le phare
+appelé «la Lanterne», a l'air d'une chandelle démesurée.
+
+On pénètre dans l'avant-port, énorme bassin admirablement abrité où
+circulent, cherchant pratique, une flotte de remorqueurs, puis, après
+avoir contourné la jetée Est, c'est le port lui-même, plein d'un peuple
+de navires, de ces jolis navires du Midi et de l'Orient, aux nuances
+charmantes, tartanes, balancelles, mahonnes, peints, voilés et matés
+avec une fantaisie imprévue, porteurs de madones bleues et dorées, de
+saints debout sur la proue et d'animaux bizarres, qui sont aussi des
+protecteurs sacrés.
+
+Toute cette flotte à bonnes vierges et à talismans est alignée le long
+des quais, tournant vers le centre des bassins leurs nez inégaux et
+pointus. Puis apparaissent, classés par compagnies, de puissants vapeurs
+en fer, étroits et hauts, avec des formes colossales et fines. Il y a
+encore au milieu de ces pèlerins de la mer des navires tout blancs, de
+grands trois-mâts ou des bricks, vêtus comme les Arabes d'une robe
+éclatante sur qui glisse le soleil.
+
+Si rien n'est plus joli que l'entrée de ce port, rien n'est plus sale
+que l'entrée de cette ville. Le boulevard du quai est un marais
+d'ordures, et les rues étroites, originales, enfermées comme des
+corridors entre deux lignes tortueuses de maisons démesurément hautes
+soulèvent incessamment le coeur par leurs pestilentielles émanations.
+
+On éprouve à Gênes ce qu'on éprouve à Florence et encore plus à Venise,
+l'impression d'une très aristocrate cité tombée au pouvoir d'une
+populace.
+
+Ici surgit la pensée des rudes seigneurs qui se battaient ou
+trafiquaient sur la mer, puis, avec l'argent de leurs conquêtes, de
+leurs captures ou de leur commerce, se faisaient construire les
+étonnants palais de marbre dont les rues principales sont encore
+bordées.
+
+Quand on pénètre dans ces demeures magnifiques, odieusement
+peinturlurées par les descendants de ces grands citoyens de la plus
+fière des républiques, et qu'on en compare le style, les cours, les
+jardins, les portiques, les galeries intérieures, toute la décorative et
+superbe ordonnance, avec l'opulente barbarie des plus beaux hôtels du
+Paris moderne, avec ces palais de millionnaires qui ne savent toucher
+qu'à l'argent, qui sont impuissants à concevoir, à désirer une belle
+chose nouvelle et à la faire naître avec leur or, on comprend alors que
+la vraie distinction de l'intelligence, que les sens de la beauté rare
+des moindres formes, de la perfection des proportions et des lignes, ont
+disparu de notre société démocratisée, mélange de riches financiers sans
+goût et de parvenus sans traditions.
+
+C'est même une observation curieuse à faire, celle de la banalité de
+l'hôtel moderne. Entrez dans les vieux palais de Gênes, vous y verrez
+une succession de cours d'honneur à galeries et à colonnades et
+d'escaliers de marbre incroyablement beaux, tous différemment dessinés
+et conçus par de vrais artistes, pour des hommes au regard instruit et
+difficile.
+
+Entrez dans les anciens châteaux de France, vous y trouverez les mêmes
+efforts vers l'incessante rénovation du style et de l'ornement.
+
+Entrez ensuite dans les plus riches demeures du Paris actuel, vous y
+admirerez de curieux objets anciens soigneusement catalogués, étiquetés,
+exposés sous verre suivant leur valeur connue, cotée, affirmée par des
+experts, mais pas une fois vous ne resterez surpris par l'originale et
+neuve invention des différentes parties de la demeure elle-même.
+
+L'architecte est chargé de construire une belle maison de plusieurs
+millions, et touche cinq ou dix pour cent sur les dépenses, selon la
+quantité de travail artiste qu'il doit introduire dans son plan.
+
+Le tapissier, à des conditions différentes, est chargé de la décorer.
+Comme ces industriels n'ignorent pas l'incompétence native de leurs
+clients et ne se hasarderaient point à leur proposer de l'inconnu, ils
+se contentent de recommencer à peu près ce qu'ils ont déjà fait pour
+d'autres.
+
+Quand on a visité dans Gênes ces antiques et nobles demeures, admiré
+quelques tableaux et surtout trois merveilles de ce chef-d'oeuvrier
+qu'on nomme Van Dyck, il ne reste plus à voir que le Campo-Santo,
+cimetière moderne, musée de sculpture funèbre le plus bizarre, le plus
+surprenant, le plus macabre et le plus comique peut-être, qui soit au
+monde. Tout le long d'un immense quadrilatère de galeries, cloître géant
+ouvert sur un préau que les tombes des pauvres couvrent d'une neige de
+plaques blanches, on défile devant une succession de bourgeois de marbre
+qui pleurent leurs morts.
+
+Quel mystère! L'exécution de ces personnages atteste un métier
+remarquable, un vrai talent d'ouvriers d'art. La nature des robes, des
+vestes, des pantalons, y apparaît par des procédés de facture
+stupéfiants. J'y vis une toilette de moire, indiquée en cassures nettes
+de l'étoffe d'une incroyable vraisemblance; et rien n'est plus
+irrésistiblement grotesque, monstrueusement ordinaire, indignement
+commun, que ces gens qui pleurent des parents aimés.
+
+À qui la faute? Au sculpteur qui n'a vu dans la physionomie de ses
+modèles que la vulgarité du bourgeois moderne, qui ne sait plus y
+trouver ce reflet supérieur d'humanité entrevu si bien par les peintres
+flamands quand ils exprimaient en maîtres artistes les types les plus
+populaires et les plus laids de leur race.--Au bourgeois peut-être que
+la basse civilisation démocratique a roulé comme le galet des mers en
+rongeant, en effaçant son caractère distinctif et qui a perdu dans ce
+frottement les derniers signes d'originalité dont jadis chaque classe
+sociale semblait dotée par la nature.
+
+Les Génois paraissent très fiers de ce musée surprenant qui désoriente
+le jugement.
+
+ * * * * *
+
+Depuis le port de Gênes jusqu'à la pointe de Porto-Fino, c'est un
+chapelet de villes, un égrènement de maisons sur les plages, entre le
+bleu de la mer et le vert de la montagne. La brise du sud-est nous
+force à louvoyer. Elle est faible, mais à souffles brusques qui
+inclinent le yacht, le lancent tout à coup en avant, ainsi qu'un cheval
+s'emporte, avec deux bourrelets d'écume qui bouillonnent à la proue
+comme une bave de bête marine. Puis le vent cesse et le bateau se calme,
+reprend sa petite route tranquille qui, suivant les bordées, tantôt
+l'éloigne, tantôt le rapproche de la côte italienne. Vers deux heures,
+le patron qui consultait l'horizon avec les jumelles, pour reconnaître à
+la voilure portée et aux amures prises par les bâtiments en vue, la
+force et la direction des courants d'air, en ces parages où chaque golfe
+donne un vent tempétueux ou léger, où les changements de temps sont
+rapides comme une attaque de nerfs de femme, me dit brusquement:
+
+«Monsieur, faut amener le flèche; les deux bricks-goëlettes qui sont
+devant nous viennent de serrer leurs voiles hautes. Ça souffle dur
+là-bas.»
+
+L'ordre fut donné; et la longue toile gonflée descendit du sommet du
+mât, glissa, pendante et flasque, palpitante encore comme un oiseau
+qu'on tue, le long de la misaine qui commençait à pressentir la rafale
+annoncée et proche.
+
+Il n'y avait point de vagues. Quelques petits flots seulement
+moutonnaient de place en place; mais soudain, au loin, devant nous, je
+vis l'eau toute blanche, blanche comme si on étendait un drap
+par-dessus. Cela venait, se rapprochait, accourait, et lorsque cette
+ligne cotonneuse ne fut plus qu'à quelques centaines de mètres de nous,
+toute la voilure du yacht reçut brusquement une grande secousse du vent
+qui semblait galoper sur la surface de la mer, rageur et furieux, en lui
+plumant le flanc comme une main plumerait le ventre d'un cygne. Et tout
+ce duvet arraché de l'eau, cet épiderme d'écume voltigeait, s'envolait,
+s'éparpillait sous l'attaque invisible et sifflante de la bourrasque.
+Nous aussi, couchés sur le côté, le bordage noyé dans le flot clapoteux
+qui montait sur le pont, les haubans tendus, la mâture craquant, nous
+partîmes d'une course affolée, gagnés par un vertige, par une furie de
+vitesse. Et c'est vraiment une ivresse unique, inimaginablement
+exaltante, de tenir en ses deux mains, avec tous ses muscles tendus
+depuis le jarret jusqu'au cou, la longue barre de fer qui conduit à
+travers les rafales cette bête emportée et inerte, docile et sans vie,
+faite de toile et de bois.
+
+Cette fureur de l'air ne dura guère que trois quarts d'heure; et tout à
+coup, lorsque la Méditerranée eut repris sa belle teinte bleue, il me
+sembla, tant l'atmosphère devint douce subitement, que l'humeur du ciel
+s'apaisait. C'était une colère tombée, la fin d'une matinée revêche; et
+le rire joyeux du soleil se répandit largement dans l'espace.
+
+Nous approchions du cap où j'aperçus, à l'extrémité, au pied de la côte
+escarpée, dans une trouée apparue sans accès, une église et trois
+maisons. Qui demeure là, bon Dieu? que peuvent faire ces gens? Comment
+communiquent-ils avec les autres vivants sinon par un des deux petits
+canots tirés sur leur plage étroite.
+
+Voici la pointe doublée. La côte continue jusqu'à Porto-Venere, à
+l'entrée du golfe de la Spezzia. Toute cette partie du rivage italien
+est incomparablement séduisante.
+
+Dans une baie large et profonde ouverte devant nous, on entrevoit
+Santa-Margherita, puis Rapallo, Chiavari. Plus loin Sestri Levante.
+
+Le yacht ayant viré de bord glissait à deux encablures des rochers, et
+voilà qu'au bout de ce cap, que nous finissions à peine de contourner,
+on découvre soudain une gorge où entre la mer, une gorge cachée,
+presque introuvable, pleine d'arbres, de sapins, d'oliviers, de
+châtaigniers. Un tout petit village, Porto-Fino, se développe en
+demi-lune autour de ce calme bassin.
+
+Nous traversons lentement le passage étroit qui relie à la grande mer ce
+ravissant port naturel, et nous pénétrons dans ce cirque de maisons
+couronné par un bois d'un vert puissant et frais, reflétés l'un et
+l'autre dans le miroir d'eau tranquille et rond où semblent dormir
+quelques barques de pêche.
+
+Une d'elles vient à nous montée par un vieil homme. Il nous salue, nous
+souhaite la bienvenue, indique le mouillage, prend une amarre pour la
+porter à terre, revient offrir ses services, ses conseils, tout ce qu'il
+nous plaira de lui demander, nous fait enfin les honneurs de ce hameau
+de pêche. C'est le maître de port.
+
+Jamais peut-être, je n'ai senti une impression de béatitude comparable à
+celle de l'entrée dans cette crique verte, et un sentiment de repos,
+d'apaisement, d'arrêt de l'agitation vaine où se débat la vie, plus fort
+et plus soulageant que celui qui m'a saisi quand le bruit de l'ancre
+tombant eut dit à tout mon être ravi que nous étions fixés là.
+
+Depuis huit jours je rame. Le yacht demeure immobile au milieu de la
+rade minuscule et tranquille; et moi je vais rôder dans mon canot, le
+long des côtes, dans les grottes où grogne la mer au fond de trous
+invisibles, et autour des îlots découpés et bizarres qu'elle mouille de
+baisers sans fin à chacun de ses soulèvements, et sur les écueils à
+fleur d'eau qui portent des crinières d'herbes marines. J'aime voir
+flotter sous moi, dans les ondulations de la vague insensible, ces
+longues plantes rouges ou vertes où se mêlent, où se cachent, où
+glissent les immenses familles à peine écloses des jeunes poissons. On
+dirait des semences d'aiguilles d'argent qui vivent et qui nagent.
+
+Quand je relève les yeux sur les rochers du rivage, j'y aperçois des
+groupes de gamins nus, au corps bruni, étonnés de ce rôdeur. Ils sont
+innombrables aussi, comme une autre progéniture de la mer, comme une
+tribu de jeunes tritons nés d'hier qui s'ébattent et grimpent aux rives
+de granit pour boire un peu l'air de l'espace. On en trouve cachés dans
+toutes les crevasses, on en aperçoit debout sur les pointes, dessinant
+dans le ciel italien leurs formes jolies et frêles de statuettes de
+bronze. D'autres, assis, les jambes pendantes, au bord des grosses
+pierres, se reposent entre deux plongeons.
+
+Nous avons quitté Porto-Fino pour un séjour à Santa-Margherita. Ce n'est
+point un port, mais un fond de golfe un peu abrité par un môle.
+
+Ici, la terre est tellement captivante qu'elle fait presque oublier la
+mer. La ville est abritée par l'angle creux des deux montagnes. Un
+vallon les sépare qui va vers Gênes. Sur ces deux côtes, d'innombrables
+petits chemins entre deux murs de pierres, hauts d'un mètre environ, se
+croisent, montent et descendent, vont et viennent, étroits, pierreux, en
+ravins et en escaliers, et séparent d'innombrables champs ou plutôt des
+jardins d'oliviers et de figuiers qu'enguirlandent des pampres rouges. À
+travers les feuillages brûlés des vignes grimpées dans les arbres, on
+aperçoit à perte de vue la mer bleue, des caps rouges, des villages
+blancs, des bois de sapins sur les pentes, et les grands sommets de
+granit gris. Devant les maisons, rencontrées de place en place, les
+femmes font de la dentelle. Dans tout ce pays, d'ailleurs, on n'aperçoit
+guère une porte où ne soient assises deux ou trois de ces ouvrières,
+travaillant à l'ouvrage héréditaire, et maniant de leurs doigts légers
+les nombreux fils blancs ou noirs où pendent et dansent, dans un
+sautillement éternel, de courts morceaux de bois jaune. Elles sont
+souvent jolies, grandes et d'allure fière, mais négligées, sans toilette
+et sans coquetterie. Beaucoup conservent encore des traces du sang
+sarrasin.
+
+Un jour, au coin d'une rue de hameau, une d'elles passa près de moi qui
+me laissa l'émotion de la plus surprenante beauté que j'aie rencontrée
+peut-être.
+
+Sous une botte lourde de cheveux sombres qui s'envolaient autour du
+front, dans un désordre dédaigneux et hâtif, elle avait une figure ovale
+et brune d'Orientale, de filles des Maures dont elle gardait
+l'ancestrale démarche; mais le soleil des Florentines lui avait fait une
+peau aux lueurs d'or. Les yeux,--quels yeux!--longs et d'un noir
+impénétrable, semblaient glisser une caresse sans regard entre des cils
+tellement pressés et grands que je n'en ai jamais vu de pareils. Et la
+chair autour de ces yeux s'assombrissaient si étrangement, que si on ne
+l'eût aperçue en pleine lumière on eût soupçonné l'artifice des
+mondaines.
+
+Lorsqu'on rencontre, vêtues de haillons, des créatures semblables, que
+ne peut-on les saisir et les emporter, quand ce ne serait que pour les
+parer, leur dire qu'elles sont belles et les admirer! Qu'importe
+qu'elles ne comprennent pas le mystère de notre exaltation, brutes comme
+toutes les idoles, ensorcelantes comme elles, faites seulement pour être
+aimées par des coeurs délirants, et fêtées par des mots dignes de leur
+beauté!
+
+Si j'avais le choix cependant entre la plus belle des créatures vivantes
+et la femme peinte du Titien que huit jours plus tard je revoyais dans
+la salle de la tribune à Florence, je prendrais la femme peinte du
+Titien.
+
+Florence, qui m'appelle comme la ville où j'aurais le plus aimé vivre
+autrefois, qui a pour mes yeux et pour mon coeur un charme inexprimable,
+m'attire encore presque sensuellement par cette image de femme couchée,
+rêve prodigieux d'attrait charnel. Quand je songe à cette cité si pleine
+de merveilles qu'on rentre à la fin des jours courbaturé d'avoir vu
+comme un chasseur d'avoir marché, m'apparaît soudain lumineux, au milieu
+des souvenirs qui jaillissent, cette grande toile longue, où se repose
+cette grande femme au geste impudique, nue et blonde, éveillée et
+calme.
+
+Puis après elle, après cette évocation de toute la puissance séductrice
+du corps humain, surgissent, douces et pudiques, des vierges: celles de
+Raphaël d'abord. La Vierge au chardonneret, la Vierge du grand-duc, la
+Vierge à la chaise, d'autres encore, celles des primitifs, aux traits
+innocents, aux cheveux pâles, idéales et mystiques, et celles des
+matériels, pleines de santé.
+
+Quand on se promène non seulement dans cette ville unique, mais dans
+tout ce pays, la Toscane, où les hommes de la Renaissance ont jeté des
+chefs-d'oeuvre à pleines mains, on se demande avec stupeur ce que fut
+l'âme exaltée et féconde, ivre de beauté, follement créatrice, de ces
+générations secouées par un délire artiste. Dans les églises des petites
+villes, où l'on va, cherchant à voir des choses qui ne sont point
+indiquées au commun des errants, on découvre sur les murs, au fond des
+choeurs, des peintures inestimables de ces grands maîtres modestes, qui
+ne vendaient point leurs toiles dans les Amériques encore inexplorées,
+et s'en allaient, pauvres, sans espoir de fortune, travaillant pour
+l'art comme de pieux ouvriers.
+
+Et cette race sans défaillance n'a rien laissé d'inférieur. Le même
+reflet d'impérissable beauté, apparu sous le pinceau des peintres, sous
+le ciseau des sculpteurs, s'agrandit en lignes de pierre sur la façade
+des monuments. Les églises et leurs chapelles sont pleines de sculptures
+de Lucca della Robbia, de Donatello, de Michel-Ange; leurs portes de
+bronze sont par Bonannus ou Jean de Bologne.
+
+Lorsqu'on arrive sur la piazza della Signoria, en face de la loggia dei
+Lanzi, on aperçoit ensemble, sous le même portique, l'enlèvement des
+Sabines, et Hercule terrassant le centaure Nessus, de Jean de Bologne;
+Persée avec la tête de Méduse de Benvenuto Cellini; Judith et Holopherne
+de Donatello. Il abritait aussi, il y a quelques années seulement, le
+David de Michel-Ange.
+
+Mais plus on est grisé, plus on est conquis par la séduction de ce
+voyage dans une forêt d'oeuvres d'art, plus on se sent aussi envahi par
+un bizarre sentiment de malaise qui se mêle bientôt à la joie de voir.
+Il provient de l'étonnant contraste de la foule moderne si banale, si
+ignorante de ce qu'elle regarde avec les lieux qu'elle habite. On sent
+que l'âme délicate, hautaine et raffinée du vieux peuple disparu qui
+couvrit ce sol de chefs-d'oeuvre, n'agite plus les têtes à chapeaux
+ronds couleur chocolat, n'anime point les yeux indifférents, n'exalte
+plus les désirs vulgaires de cette population sans rêves.
+
+En revenant vers la côte, je me suis arrêté dans Pise, pour revoir aussi
+la place du Dôme.
+
+Qui pourra jamais expliquer le charme pénétrant et triste de certaines
+villes presque défuntes.
+
+Pise est une de celles-là. À peine entré dedans, on s'y sent à l'âme une
+langueur mélancolique, une envie impuissante de partir et de rester, une
+nonchalante envie de fuir et de goûter indéfiniment la douceur morne de
+son air, de son ciel, de ses maisons, de ses rues qu'habite la plus
+calme, la plus morne, la plus silencieuse des populations.
+
+La vie semble sortie d'elle comme la mer qui s'en est éloignée,
+enterrant son port jadis souverain, étendant une plaine et faisant
+pousser une forêt entre la rive nouvelle et la ville abandonnée.
+
+L'Arno la traverse de son cours jaune qui glisse, doucement onduleux,
+entre deux hautes murailles supportant les deux principales promenades
+bordées de maisons, jaunâtres aussi, d'hôtels et de quelques palais
+modestes.
+
+Seule, bâtie sur le quai même, coupant net sa ligne sinueuse, la petite
+chapelle de Santa-Maria della Spina, appartenant au style français du
+XIIIe siècle, dresse juste au-dessus de l'eau son profil ouvragé de
+reliquaire. On dirait, à la voir ainsi au bord du fleuve, le mignon
+lavoir gothique de la bonne Vierge, où les anges viennent laver, la
+nuit, tous les oripeaux fripés des madones.
+
+Mais par la via Santa Maria on va vers la place du Dôme.
+
+Pour les hommes que touchent encore la beauté et la puissance mystiques
+des monuments, il n'existe assurément rien sur la terre de plus
+surprenant et de plus saisissant que cette vaste place herbeuse, cernée
+par de hauts remparts qui emprisonnent, en leurs attitudes si diverses,
+le Dôme, le Campo-Santo, le Baptistère et la Tour penchée.
+
+Quand on arrive au bord de ce champ désert et sauvage, enfermé par de
+vieilles murailles et où se dressent soudain devant les yeux ces quatre
+grands êtres de marbre, si imprévus de profil, de couleur, de grâce
+harmonieuse et superbe, on demeure interdit d'étonnement et troublé
+d'admiration comme devant le plus rare et le plus grandiose spectacle
+que l'art humain puisse offrir au regard.
+
+Mais c'est le Dôme bientôt qui attire et garde toute l'attention par son
+inexprimable harmonie, la puissance irrésistible de ses proportions et
+la magnificence de sa façade.
+
+C'est une basilique du XIe siècle de style toscan, toute en marbre
+blanc avec des incrustations noires et de couleur. On n'éprouve point,
+en face de cette perfection de l'architecture Romane-Italienne, la
+stupeur qu'imposent à l'âme certaines cathédrales gothiques par leur
+élévation hardie, l'élégance de leurs tours et de leurs clochetons,
+toute la dentelle de pierre dont elles sont enveloppées, et cette
+disproportion géante de leur taille avec leur pied.
+
+Mais on demeure tellement surpris et captivé par les irréprochables
+proportions, par le charme intraduisible des lignes, des formes et de la
+façade décorée, en bas, de pilastres reliés par des arcades, en haut, de
+quatre galeries de colonnettes plus petites d'étage en étage, que la
+séduction de ce monument reste en nous comme celle d'un poème admirable,
+comme une émotion trouvée.
+
+Rien ne sert de décrire ces choses, il faut les voir, et les voir sur
+leur ciel, sur ce ciel classique, d'un bleu spécial, où les nuages lents
+et roulés à l'horizon en masses argentées, semblent copiés par la nature
+sur les tableaux des peintres toscans. Car ces vieux artistes étaient
+des réalistes, tout imprégnés de l'atmosphère italienne; et ceux-là
+seulement demeurent de faux ouvriers d'art qui les ont imités sous le
+soleil français.
+
+Derrière la cathédrale, le Campanile, éternellement penché comme s'il
+allait tomber, gêne ironiquement le sens de l'équilibre que nous portons
+en nous, et en face d'elle le Baptistère arrondit sa haute coupole
+conique devant la porte du Campo-Santo.
+
+En ce cimetière antique dont les fresques sont classées comme des
+peintures d'un intérêt capital, s'allonge un cloître délicieux, d'une
+grâce pénétrante et triste, au milieu duquel deux antiques tilleuls
+cachent sous leur robe de verdure une telle quantité de bois mort qu'ils
+font aux souffles du vent un bruit étrange d'ossements heurtés.
+
+Les jours passent. L'été touche à sa fin. Je veux visiter encore un pays
+éloigné, où d'autres hommes ont laissé des souvenirs plus effacés, mais
+éternels aussi. Ceux-là vraiment sont les seuls qui ont su doter leur
+patrie d'une Exposition universelle qu'on reviendra voir dans toute la
+suite des siècles.
+
+
+
+
+LA SICILE
+
+ * * * * *
+
+On est convaincu, en France, que la Sicile est un pays sauvage,
+difficile et même dangereux à visiter. De temps en temps, un voyageur,
+qui passe pour un audacieux, s'aventure jusqu'à Palerme, et il revient
+en déclarant que c'est une ville très intéressante. Et voilà tout. En
+quoi Palerme et la Sicile tout entière sont-elles intéressantes? On ne
+le sait pas au juste chez nous. À la vérité, il n'y a là qu'une question
+de mode. Cette île, perle de la Méditerranée, n'est point au nombre des
+contrées qu'il est d'usage de parcourir, qu'il est de bon goût de
+connaître, qui font partie, comme l'Italie, de l'éducation d'un homme
+bien élevé.
+
+À deux points de vue, cependant, la Sicile devrait attirer les
+voyageurs, car ses beautés naturelles et ses beautés artistiques sont
+aussi particulières que remarquables. On sait combien est fertile et
+mouvementée cette terre, qui fut appelée le grenier de l'Italie, que
+tous les peuples envahirent et possédèrent l'un après l'autre, tant fut
+violente leur envie de la posséder, qui fit se battre et mourir tant
+d'hommes, comme une belle fille ardemment désirée. C'est, autant que
+l'Espagne, le pays des oranges, le sol fleuri dont l'air, au printemps,
+n'est qu'un parfum; et elle allume, chaque soir, au-dessus des mers, le
+fanal monstrueux de l'Etna, le plus grand volcan d'Europe. Mais ce qui
+fait d'elle, avant tout, une terre indispensable à voir et unique au
+monde, c'est qu'elle est, d'un bout à l'autre, un étrange et divin musée
+d'architecture.
+
+L'architecture est morte aujourd'hui, en ce siècle encore artiste,
+pourtant, mais qui semble avoir perdu le don de faire de la beauté avec
+des pierres, le mystérieux secret de la séduction par les lignes, le
+sens de la grâce dans les monuments. Nous paraissons ne plus comprendre,
+ne plus savoir que la seule proportion d'un mur peut donner à l'esprit
+la même sensation de joie artistique, la même émotion secrète et
+profonde qu'un chef-d'oeuvre de Rembrandt, de Velasquez ou de Véronèse.
+
+La Sicile a eu le bonheur d'être possédée, tour à tour, par des peuples
+féconds, venus tantôt du Nord et tantôt du Sud, qui ont couvert son
+territoire d'oeuvres infiniment diverses, où se mêlent, d'une façon
+inattendue et charmante, les influences les plus contraires. De là est
+né un art spécial, inconnu ailleurs, où domine l'influence arabe, au
+milieu des souvenirs grecs, et même égyptiens, où les sévérités du style
+gothique, apporté par les Normands, sont tempérées par la science
+admirable de l'ornementation et de la décoration byzantines.
+
+Et c'est un bonheur délicieux de rechercher, dans ces exquis monuments,
+la marque spéciale de chaque art, de discerner tantôt le détail venu
+d'Égypte, comme l'ogive lancéolée qu'apportèrent les Arabes, les voûtes
+en relief, ou plutôt en pendentifs, qui ressemblent aux stalactites des
+grottes marines, tantôt le pur ornement byzantin, ou les belles frises
+gothiques qui éveillent soudain le souvenir des hautes cathédrales des
+pays froids, dans ces églises un peu basses, construites aussi par des
+princes normands.
+
+Quand on a vu tous ces monuments qui ont, bien qu'appartenant à des
+époques et à des germes différents, un même caractère, une même nature,
+on peut dire qu'ils ne sont ni gothiques, ni arabes, ni byzantins, mais
+siciliens, on peut affirmer qu'il existe un art sicilien et un style
+sicilien, toujours reconnaissable, et qui est assurément le plus
+charmant, le plus varié, le plus coloré et le plus rempli d'imagination
+de tous les styles d'architecture.
+
+C'est également en Sicile qu'on retrouve les plus magnifiques et les
+plus complets échantillons de l'architecture grecque antique, au milieu
+de paysages incomparablement beaux.
+
+La traversée la plus facile est celle de Naples à Palerme. On demeure
+surpris, en quittant le bateau, par le mouvement et la gaieté de cette
+grande ville de 250,000 habitants, pleine de boutiques et de bruit,
+moins agitée que Naples, bien que tout aussi vivante. Et d'abord, on
+s'arrête devant la première charrette aperçue. Ces charrettes, de
+petites boîtes carrées haut perchées sur des roues jaunes, sont décorées
+de peintures naïves et bizarres qui représentent des faits historiques
+ou particuliers, des aventures de toute espèce, des combats, des
+rencontres de souverains, mais, surtout, les batailles de Napoléon Ier
+et des Croisades. Une singulière découpure de bois et de fer les
+soutient sur l'essieu; et les rayons de leurs roues sont ouvragés aussi.
+La bête qui les traîne porte un pompon sur la tête et un, autre au
+milieu du dos, et elle est vêtue d'un harnachement coquet et coloré,
+chaque morceau de cuir étant garni d'une sorte de laine rouge et de
+menus grelots. Ces voitures peintes passent par les rues, drôles et
+différentes, attirent l'oeil et l'esprit, se promènent comme des rébus
+qu'on cherche toujours à deviner.
+
+La forme de Palerme est très particulière. La ville, couchée au milieu
+d'un vaste cirque de montagnes nues, d'un gris bleu nuancé parfois de
+rouge, est divisée en quatre parties par deux grandes rues droites qui
+se coupent en croix au milieu. De ce carrefour, on aperçoit, par trois
+côtés, la montagne, là-bas, au bout de ces immenses corridors de
+maisons, et, par le quatrième, on voit la mer, une tache bleue, d'un
+bleu cru, qui semble tout près, comme si la ville était tombée dedans!
+
+Un désir hantait mon esprit en ce jour d'arrivée. Je voulus voir la
+chapelle Palatine, qu'on m'avait dit être la merveille des merveilles.
+
+La chapelle Palatine, la plus belle qui soit au monde, le plus
+surprenant bijou religieux rêvé par la pensée humaine et exécuté par des
+mains d'artiste, est enfermée dans la lourde construction du
+Palais-Royal, ancienne forteresse construite par les Normands.
+
+Cette chapelle n'a point de dehors. On entre dans le palais, où l'on est
+frappé tout d'abord par l'élégance de la cour intérieure entourée de
+colonnes. Un bel escalier à retours droits fait une perspective d'un
+grand effet inattendu. En face de la porte d'entrée, une autre porte,
+crevant le mur du Palais et donnant sur la campagne lointaine, ouvre,
+soudain, un horizon étroit et profond, semble jeter l'esprit dans des
+pays infinis et dans des songes illimités, par ce trou cintré qui prend
+l'oeil et l'emporte irrésistiblement vers la cime bleue du mont aperçu
+là-bas, si loin, si loin, au-dessus d'une immense plaine d'orangers.
+
+Quand on pénètre dans la chapelle, on demeure d'abord saisi comme en
+face d'une chose surprenante dont on subit la puissance avant de l'avoir
+comprise. La beauté colorée et calme, pénétrante et irrésistible de
+cette petite église qui est le plus absolu chef-d'oeuvre imaginable,
+vous laisse immobile devant ces murs couverts d'immenses mosaïques à
+fond d'or, luisant d'une clarté douce et éclairant le monument entier
+d'une lumière sombre, entraînant aussitôt la pensée en des paysages
+bibliques et divins où l'on voit, debout dans un ciel de feu, tous ceux
+qui furent mêlés à la vie de l'Homme-Dieu.
+
+Ce qui fait si violente l'impression produite par ces monuments
+siciliens, c'est que l'art de la décoration y est plus saisissant au
+premier coup d'oeil que l'art de l'architecture.
+
+L'harmonie des lignes et des proportions n'est qu'un cadre à l'harmonie
+des nuances.
+
+On éprouve, en entrant dans nos cathédrales gothiques, une sensation
+sévère, presque triste. Leur grandeur est imposante, leur majesté
+frappe, mais ne séduit pas. Ici, on est conquis, ému, par ce quelque
+chose de presque sensuel que la couleur ajoute à la beauté des formes.
+
+Les hommes, qui conçurent et exécutèrent ces églises lumineuses et
+sombres pourtant, avaient certes une idée tout autre du sentiment
+religieux que les architectes des cathédrales allemandes ou françaises;
+et leur génie spécial s'inquiéta, surtout, de faire entrer le jour dans
+ces nefs si merveilleusement décorées, de façon qu'on ne le sentit pas,
+qu'on ne le vît point, qu'il s'y glissât, qu'il effleurât seulement les
+murs, qu'il y produisit des effets mystérieux et charmants, et que la
+lumière semblât venir des murailles elles-mêmes, des grands ciels d'or
+peuplés d'apôtres.
+
+La chapelle Palatine, construite en 1132 par le roi Roger II, dans le
+style gothique normand, est une petite basilique à trois nefs. Elle n'a
+que 33 mètres de long et 13 mètres de large, c'est donc un joujou, un
+bijou de basilique.
+
+Deux lignes d'admirables colonnes de marbre, toutes différentes
+dérouleur, conduisent sous la coupole, d'où vous regarde un Christ
+colossal, entouré d'anges aux ailes déployées. La mosaïque, qui forme le
+fond de la chapelle latérale de gauche, est un saisissant tableau. Elle
+représente saint Jean prêchant dans le désert. On dirait un Puvis de
+Chavannes plus coloré, plus puissant, plus naïf, moins voulu, fait dans
+des temps de foi violente par un artiste inspiré. L'apôtre parle à
+quelques personnes. Derrière lui, le désert, et, tout au fond, quelques
+montagnes bleuâtres, de ces montagnes aux lignes douces et perdues dans
+une bruine, que connaissent bien tous ceux qui ont parcouru l'Orient.
+Au-dessus du saint, autour du saint, derrière le saint, un ciel d'or, un
+vrai ciel de miracle où Dieu semble présent.
+
+En revenant vers la porte de sortie, on s'arrête sous la chaire, un
+simple carré de marbre roux, entouré d'une frise de marbre blanc
+incrustée de menues mosaïques, et porté sur quatre colonnes finement
+ouvragées. Et on s'émerveille de ce que peut faire le goût, le goût pur
+d'un artiste, avec si peu de chose.
+
+Tout l'effet admirable de ces églises vient, d'ailleurs, du mélange et
+de l'opposition des marbres et des mosaïques. C'est là leur marque
+caractéristique. Tout le bas des murs, blanc et orné seulement de petits
+dessins, de fines broderies de pierre, fait ressortir puissamment, par
+le parti pris de simplicité, la richesse colorée des larges sujets qui
+couvrent le dessus.
+
+Mais on découvre même dans ces menues broderies, qui courent comme des
+dentelles de couleur sur la muraille inférieure, des choses délicieuses,
+grandes comme le fond de la main: ainsi deux paons qui, croisant leurs
+becs, portent une croix.
+
+On retrouve dans plusieurs églises de Palerme ce même genre de
+décoration. Les mosaïques de la Martorana sont même, peut-être, d'une
+exécution plus remarquable que celles de la chapelle Palatine, mais on
+ne peut rencontrer, dans aucun monument, l'ensemble merveilleux qui
+rend unique ce chef-d'oeuvre divin.
+
+Je reviens lentement à l'hôtel des Palmes, qui possède un des plus beaux
+jardins de la ville, un de ces jardins de pays chauds, remplis de
+plantes énormes et bizarres. Un voyageur, assis sur un banc, me raconte
+en quelques instants les aventures de l'année, puis il remonte aux
+histoires des années passées, et il dit, dans une phrase: «C'était au
+moment où Wagner habitait ici.»
+
+Je m'étonne: «Comment ici, dans cet hôtel?
+
+--Mais oui. C'est ici qu'il a écrit les dernières notes de _Parsifal_ et
+qu'il en a corrigé les épreuves.»
+
+Et j'apprends que l'illustre maître allemand a passé à Palerme un hiver
+tout entier, et qu'il a quitté cette ville quelques mois seulement avant
+sa mort. Comme partout, il a montré ici son caractère intolérable, son
+invraisemblable orgueil, et il a laissé le souvenir du plus insociable
+des hommes.
+
+J'ai voulu voir l'appartement occupé par ce musicien génial, car il me
+semblait qu'il avait dû y mettre quelque chose de lui, et que je
+retrouverais un objet qu'il aimait, un siège préféré, la table où il
+travaillait, un signe quelconque indiquant son passage, la trace d'une
+manie ou la marque d'une habitude.
+
+Je ne vis rien d'abord qu'un bel appartement d'hôtel. On m'indiqua les
+changements qu'il y avait apportés, on me montra, juste au milieu de la
+chambre, la place du grand divan où il entassait les tapis brillants et
+brodés d'or.
+
+Mais j'ouvris la porte de l'armoire à glace.
+
+Un parfum délicieux et puissant s'envola comme la caresse d'une brise
+qui aurait passé sur un champ de rosiers.
+
+Le maître de l'hôtel qui me guidait me dit: «C'est là dedans qu'il
+serrait son linge après l'avoir mouillé d'essence de roses. Cette odeur
+ne s'en ira jamais maintenant.»
+
+Je respirais cette haleine de fleurs, enfermée en ce meuble, oubliée là,
+captive; et il me semblait y retrouver, en effet, quelque chose de
+Wagner, dans ce souffle qu'il aimait, un peu de lui, un peu de son
+désir, un peu de son âme, dans ce rien des habitudes secrètes et chères
+qui font la vie intime d'un homme.
+
+Puis je sortis pour errer par la ville.
+
+Personne ne ressemble moins à un Napolitain qu'un Sicilien. Dans le
+Napolitain du peuple, on trouve toujours trois quarts de polichinelle.
+Il gesticule, s'agite, s'anime sans cause, s'exprime par les gestes
+autant que par les paroles, mime tout ce qu'il dit, se montre toujours
+aimable par intérêt, gracieux par ruse autant que par nature, et il
+répond par des gentillesses aux compliments désagréables.
+
+Mais, dans le Sicilien, on trouve déjà beaucoup de l'Arabe. Il en a la
+gravité d'allure, bien qu'il tienne de l'Italien une grande vivacité
+d'esprit. Son orgueil natal, son amour des titres, la nature de sa
+fierté et la physionomie même de son visage le rapprochent aussi
+davantage de l'Espagnol que de l'Italien. Mais, ce qui donne sans cesse,
+dès qu'on pose le pied en Sicile, l'impression profonde de l'Orient,
+c'est le timbre de voix, l'intonation nasale des crieurs des rues. On la
+retrouve partout, la note aiguë de l'Arabe, cette note qui semble
+descendre du front dans la gorge, tandis que, dans le Nord, elle monte
+de la poitrine à la bouche. Et la chanson traînante, monotone et douce,
+entendue en passant par la porte ouverte d'une maison, est bien la même,
+par le rythme et l'accent, que celle chantée par le cavalier vêtu de
+blanc qui guide les voyageurs à travers les grands espaces nus du
+désert.
+
+Au théâtre, par exemple, le Sicilien redevient tout à fait Italien et
+il est fort curieux pour nous d'assister, à Rome, Naples ou Palerme, à
+quelque représentation d'opéra.
+
+Toutes les impressions du public éclatent, aussitôt qu'il les éprouve.
+Nerveuse à l'excès, douée d'une oreille aussi délicate que sensible,
+aimant à la folie la musique, la foule entière devient une sorte de bête
+vibrante, qui sent et qui ne raisonne pas. En cinq minutes, elle
+applaudit avec enthousiasme et siffle avec frénésie le même acteur; elle
+trépigne de joie ou de colère, et si quelque note fausse s'échappe de la
+gorge du chanteur, un cri étrange, exaspéré, suraigu, sort de toutes les
+bouches en même temps. Quand les avis sont partagés, les chut! et les
+applaudissements se mêlent. Rien ne passe inaperçu de la salle attentive
+et frémissante qui témoigne, à tout instant, son sentiment, et qui
+parfois, saisie d'une colère soudaine, se met à hurler comme ferait une
+ménagerie de bêtes féroces.
+
+_Carmen_, en ce moment, passionne le peuple sicilien, et on entend, du
+matin au soir, fredonner par les rues le fameux «Toréador».
+
+La rue, à Palerme, n'a rien de particulier. Elle est large et belle dans
+les quartiers riches, et ressemble, dans les quartiers pauvres, à
+toutes les ruelles étroites, tortueuses et colorées des villes d'Orient.
+
+Les femmes, enveloppées de loques de couleurs éclatantes, rouges, bleues
+ou jaunes, causent devant leurs portes et vous regardent passer avec
+leurs yeux noirs, qui brillent sous la forêt de leurs cheveux sombres.
+
+Parfois, devant le bureau de la loterie officielle qui fonctionne en
+permanence comme un service religieux et rapporte à l'État de gros
+revenus, on assiste à une petite scène drôle et typique.
+
+En face est la madone, dans sa niche, accrochée au mur, avec la lanterne
+qui brille à ses pieds. Un homme sort du bureau, son billet de loterie à
+la main, met un sou dans le tronc sacré qui ouvre sa petite bouche noire
+devant la statue, puis il se signe avec le papier numéroté qu'il vient
+de recommander à la Vierge, en l'appuyant d'une aumône.
+
+On s'arrête, de place en place, devant les marchands des vues de Sicile,
+et l'oeil tombe sur une étrange photographie qui représente un
+souterrain plein de morts, de squelettes grimaçants bizarrement vêtus.
+On lit dessous: «Cimetière des Capucins.»
+
+Qu'est-ce que cela? Si on le demande à un habitant de Palerme, il
+répond avec dégoût: «N'allez pas voir cette horreur. C'est une chose
+affreuse, sauvage, qui ne tardera pas à disparaître, heureusement.
+D'ailleurs, on n'enterre plus là dedans depuis plusieurs années.».
+
+Il est difficile d'obtenir des renseignements plus détaillés et plus
+précis, tant la plupart des Siciliens semblent éprouver d'horreur pour
+ces extraordinaires catacombes.
+
+Voici pourtant ce que je finis par apprendre. La terre, sur laquelle est
+bâti le couvent des Capucins, possède la singulière propriété d'activer
+si fort la décomposition de la chair morte, qu'en un an, il ne reste
+plus rien sur les os, qu'un peu de peau noire séchée, collée, et qui
+garde, parfois, les poils de la barbe et des joues.
+
+On enferme donc les cercueils en de petits caveaux latéraux qui
+contiennent chacun huit ou dix trépassés, et, l'année finie, on ouvre la
+bière d'où l'on retire la momie, momie effroyable, barbue, convulsée,
+qui semble hurler, qui semble travaillée par d'horribles douleurs. Puis,
+on la suspend dans une des galeries principales, où la famille vient la
+visiter de temps en temps. Les gens qui voulaient être conservés par
+cette méthode de séchage le demandaient avant leur mort, et ils
+resteront éternellement alignés sous ces voûtes sombres, à la façon des
+objets qu'on garde dans les musées, moyennant une rétribution annuelle
+versée par les parents. Si les parents cessent de payer, on enfouit tout
+simplement le défunt, à la manière ordinaire.
+
+J'ai voulu visiter, aussitôt, cette sinistre collection de trépassés.
+
+À la porte d'un petit couvent d'aspect modeste, un vieux capucin, en
+robe brune, me reçoit et il me précède sans dire un mot, sachant bien ce
+que veulent voir les étrangers qui viennent en ce lieu.
+
+Nous traversons une pauvre chapelle, et nous descendons lentement un
+large escalier de pierre. Et, tout à coup, j'aperçois devant nous une
+immense galerie, large et haute, dont les murs portent tout un peuple de
+squelettes habillés d'une façon bizarre et grotesque. Les uns sont
+pendus en l'air côte à côte, les autres couchés sur cinq tablettes de
+pierre, superposées depuis le sol jusqu'au plafond. Une ligne de morts
+est debout par terre, une ligne compacte, dont les têtes affreuses
+semblent parler. Les unes sont rongées par des végétations hideuses qui
+déforment davantage encore les mâchoires et les os, les autres ont gardé
+leurs cheveux, d'autres un bout de moustache, d'autres une mèche de
+barbe.
+
+Celles-ci regardent en l'air de leurs yeux vides, celles-là en bas; en
+voici qui semblent rire atrocement, en voilà qui sont tordues par la
+douleur, toutes paraissent affolées par une épouvante surhumaine.
+
+Et ils sont vêtus, ces morts, ces pauvres morts hideux et ridicules,
+vêtus par leur famille qui les a tirés du cercueil pour leur faire
+prendre place dans cette effrayante assemblée. Ils ont, presque tous,
+des espèces de robes noires dont le capuchon parfois est ramené sur la
+tête. Mais il en est qu'on a voulu habiller plus somptueusement; et le
+misérable squelette, coiffé d'un bonnet grec à broderies et enveloppé
+d'une robe de chambre de rentier riche, étendu sur le dos, semble dormir
+d'un sommeil terrifiant et comique.
+
+Une pancarte d'aveugle, pendue à leur cou, porte leur nom et la date de
+leur mort. Ces dates font passer des frissons dans les os. On lit:
+1880-1881-1882.
+
+Voici donc un homme, ce qui était un homme, il y a huit ans? Cela
+vivait, riait, parlait, mangeait, buvait, était plein de joie et
+d'espoir. Et le voilà! Devant cette double ligne d'êtres innommables, des
+cercueils et des caisses sont entassés, des cercueils de luxe en bois
+noir, avec des ornements de cuivre et de petits carreaux pour voir
+dedans. On croirait que ce sont des malles, des valises de sauvages
+achetées en quelque bazar par ceux qui partent pour le grand voyage,
+comme on aurait dit autrefois.
+
+Mais d'autres galeries s'ouvrent à droite et à gauche, prolongeant
+indéfiniment cet immense cimetière souterrain.
+
+Voici les femmes, plus burlesques encore que les hommes, car on les a
+parées avec coquetterie. Les têtes vous regardent, serrées en des
+bonnets à dentelles et à rubans, d'une blancheur de neige autour de ces
+visages noirs, pourris, rongés par l'étrange travail de la terre. Les
+mains, pareilles à des racines d'arbres coupées, sortent des manches de
+la robe neuve, et les bas semblent vides qui enferment les os des
+jambes. Quelquefois le mort ne porte que des souliers, de grands, grands
+souliers pour ces pauvres pieds secs.
+
+Voici les jeunes filles, les hideuses jeunes filles, en leur parure
+blanche, portant autour du front une couronne de métal, symbole de
+l'innocence. On dirait des vieilles, très vieilles, tant elles
+grimacent. Elles ont seize ans, dix-huit ans, vingt ans. Quelle horreur!
+
+Mais nous arrivons dans une galerie pleine de petits cercueils de
+verre--ce sont les enfants. Les os, à peine durs, n'ont pas pu résister.
+Et on ne sait pas bien ce qu'on voit, tant ils sont déformés, écrasés et
+affreux, les misérables gamins. Mais les larmes vous montent aux yeux,
+car les mères les ont vêtus avec les petits costumes qu'ils portaient
+aux derniers jours de leur vie. Et elles viennent les revoir ainsi,
+leurs enfants!
+
+Souvent, à côté du cadavre, est suspendue une photographie qui le montre
+tel qu'il était, et rien n'est plus saisissant, plus terrifiant que ce
+contraste, que ce rapprochement, que les idées éveillées en nous par
+cette comparaison.
+
+Nous traversons une galerie plus sombre, plus basse, qui semble réservée
+aux pauvres. Dans un coin noir, ils sont une vingtaine ensemble,
+suspendus sous une lucarne, qui leur jette l'air du dehors par grands
+souffles brusques. Ils sont vêtus d'une sorte de toile noire nouée aux
+pieds et au cou, et penchés les uns sur les autres. On dirait qu'ils
+grelottent, qu'ils veulent se sauver, qu'ils crient: «Au secours!» On
+croirait l'équipage noyé de quelque navire, battu encore par le vent,
+enveloppé de la toile brune et goudronnée que les matelots portent dans
+les tempêtes, et toujours secoués par la terreur du dernier instant
+quand la mer les a saisis.
+
+Voici le quartier des prêtres. Une grande galerie d'honneur! Au premier
+regard, ils semblent plus terribles à voir que les autres, couverts
+ainsi de leurs ornements sacrés noirs, rouges et violets. Mais en les
+considérant l'un après l'autre, un rire nerveux et irrésistible vous
+saisit devant leurs attitudes bizarres et sinistrement comiques. En
+voici qui chantent; en voilà qui prient. On leur a levé la tête et
+croisé les mains. Ils sont coiffés de la barrette de l'officiant qui,
+posée au sommet de leur front décharné, tantôt se penche sur l'oreille
+d'une façon badine, tantôt leur tombe jusqu'au nez. C'est le carnaval de
+la mort, que rend plus burlesque la richesse dorée des costumes
+sacerdotaux.
+
+De temps en temps, paraît-il, une tête roule à terre, les attaches du
+cou ayant été rongées par les souris. Des milliers de souris vivent dans
+ce charnier humain.
+
+On me montre un homme mort en 1882. Quelques mois auparavant gai et
+bien portant, il était venu choisir sa place, accompagné d'un ami: «Je
+serai là,» disait-il, et il riait.
+
+L'ami revient seul maintenant et regarde pendant des heures entières le
+squelette immobile, debout à l'endroit indiqué.
+
+En certains jours de fête, les catacombes des Capucins sont ouvertes à
+la foule. Un ivrogne s'endormit une fois en ce lieu et se réveilla au
+milieu de la nuit. Il appela, hurla, éperdu d'épouvante, courut de tous
+les côtés, cherchant à fuir. Mais personne ne l'entendit. On le trouva
+au matin, tellement cramponné aux barreaux de la grille d'entrée, qu'il
+fallut de longs efforts pour l'en détacher.
+
+Il était fou.
+
+Depuis ce jour, on a suspendu une grosse cloche près de la porte.
+
+Après cette, sinistre visite, j'éprouvai le désir de voir des fleurs et
+je me fis conduire à la villa Tasca, dont les jardins, situés au milieu
+d'un bois d'orangers, sont pleins d'admirables plantes tropicales.
+
+En revenant vers Palerme, je regardais, à ma gauche, une petite ville
+vers le milieu d'un mont, et, sur le sommet, une ruine. Cette ville,
+c'est Monreale, et cette ruine, Castellaccio, le dernier refuge où se
+cachèrent les brigands siciliens, m'a-t-on dit.
+
+Le maître poète Théodore de Banville a écrit un traité de prosodie
+française, que devraient savoir par coeur tous ceux qui ont la
+prétention de faire rimer deux mots ensemble. Un des chapitres de ce
+livre excellent est intitulé: «Des licences poétiques»; on tourne la
+page et on lit:
+
+«Il n'y en a pas.»
+
+Ainsi, quand on arrive en Sicile, on demande tantôt avec curiosité, et
+tantôt avec inquiétude: «Où sont les brigands?» et tout le monde vous
+répond: «Il n'y en a plus.»
+
+Il n'y en a plus, en effet, depuis cinq ou six ans. Grâce à la
+complicité cachée de quelques grands propriétaires dont ils servaient
+souvent les intérêts et qu'ils rançonnaient souvent aussi, ils ont pu se
+maintenir dans les montagnes de Sicile jusqu'à l'arrivée du général
+Palavicini, qui commande encore à Palerme. Mais cet officier les a
+pourchassés et traités avec tant d'énergie, que les derniers ont disparu
+en peu de temps.
+
+Il y a souvent, il est vrai, des attaques à main armée et des
+assassinats dans ce pays; mais ce sont là des crimes communs, provenant
+de malfaiteurs isolés et non de bandes organisées, comme jadis.
+
+En somme, la Sicile est aussi sûre pour le voyageur que l'Angleterre, la
+France, l'Allemagne ou l'Italie, et ceux qui désirent des aventures à la
+Fra Diavolo devront aller les chercher ailleurs.
+
+En vérité, l'homme est presque en sûreté partout, excepté dans les
+grandes villes. Si on comptait les voyageurs arrêtés et dépouillés par
+les bandits dans les contrées sauvages, ceux assassinés par les tribus
+errantes du désert, et si on comparait les accidents arrivés dans les
+pays réputés dangereux avec ceux qui ont lieu, en un mois, à Londres,
+Paris ou New-York, on verrait combien sont innocentes les régions
+redoutées.
+
+Moralité: si vous recherchez les coups de couteau et les arrestations,
+allez à Paris ou à Londres, mais ne venez pas en Sicile. On peut, en ce
+pays, courir les routes, de jour et de nuit, sans escorte et sans armes;
+on ne rencontre que des gens pleins de bienveillance pour l'étranger, à
+l'exception de certains employés des postes et des télégraphes. Je dis
+cela seulement pour ceux de Catane, d'ailleurs.
+
+Donc, une des montagnes qui dominent Palerme porte à mi-hauteur une
+petite ville célèbre par ses monuments anciens, Monreale; et c'est aux
+environs de cette cité haut perchée qu'opéraient les derniers
+malfaiteurs de l'île. On a conservé l'usage de placer des sentinelles
+tout le long de la route qui y conduit. Veut-on, par là, rassurer ou
+effrayer les voyageurs? Je l'ignore.
+
+Les soldats, espacés à tous les détours du chemin, font penser à la
+sentinelle légendaire du ministère de la guerre, en France. Depuis dix
+ans, sans qu'on sût pourquoi, on plaçait chaque jour un soldat en
+faction dans le corridor qui conduisait aux appartements du ministre,
+avec mission d'éloigner du mur tous les passants. Or, un nouveau
+ministre, d'esprit inquisiteur, succédant à cinquante autres qui avaient
+passé sans étonnement devant le factionnaire, demanda la cause de cette
+surveillance.
+
+Personne ne put la lui dire, ni le chef du cabinet, ni les chefs de
+bureau collés à leur fauteuil depuis un demi-siècle. Mais un huissier,
+homme de souvenir, qui écrivait peut-être ses mémoires, se rappela qu'on
+avait mis là un soldat, autrefois, parce qu'on venait de repeindre la
+muraille et que la femme du ministre, non prévenue, y avait taché sa
+robe. La peinture avait séché, mais la sentinelle était restée.
+
+Ainsi les brigands ont disparu, mais les factionnaires demeurent sur la
+route de Monreale. Elle tourne le long de la montagne, cette route, et
+arrive enfin dans la ville, fort originale, fort colorée et fort
+malpropre. Les rues en escaliers semblent pavées avec des dents
+pointues. Les hommes ont la tête enveloppée d'un mouchoir rouge à la
+manière espagnole.
+
+Voici la cathédrale, grand monument, long de plus de cent mètres, en
+forme de croix latine, avec trois absides et trois nefs, séparées par
+dix-huit colonnes de granit oriental qui s'appuient sur une base en
+marbre blanc et sur un socle carré en marbre _gris_. Le portail,
+vraiment admirable, encadre de magnifiques portes de bronze, faites par
+_Bonannus, civis Pisanus_.
+
+L'intérieur de ce monument montre ce qu'on peut voir de plus complet, de
+plus riche et de plus saisissant, comme décoration en mosaïque à fond
+d'or.
+
+Ces mosaïques, les plus grandes de Sicile, couvrent entièrement les murs
+sur une surface de _six mille quatre cents mètres_. Qu'on se figure ces
+immenses et superbes décorations mettant, en toute cette église,
+l'histoire fabuleuse de l'Ancien Testament, du Messie et des Apôtres.
+Sur le ciel d'or qui ouvre, tout autour des nefs, un horizon
+fantastique, on voit se détacher, plus grands que nature, les prophètes
+annonçant Dieu, et le Christ venu, et ceux qui vécurent autour de lui.
+
+Au fond du choeur, une figure immense de Jésus, qui ressemble à François
+Ier, domine l'église entière, semble l'emplir et l'écraser, tant est
+énorme et puissante cette étrange image.
+
+Il est à regretter que le plafond, détruit par un incendie, soit refait
+de la façon la plus maladroite. Le ton criard des dorures et des
+couleurs trop vives est des plus désagréables à l'oeil.
+
+Tout près de la cathédrale, on entre dans le vieux cloître des
+Bénédictins.
+
+Que ceux qui aiment les cloîtres aillent se promener dans celui-là et
+ils oublieront presque tous les autres vus avant lui.
+
+Comment peut-on ne pas adorer les cloîtres, ces lieux tranquilles,
+fermés et frais, inventés, semble-t-il, pour faire naître la pensée qui
+coule des lèvres, profonde et claire, pendant qu'on va à pas lents sous
+les longues arcades mélancoliques?
+
+Comme elles paraissent bien créées pour engendrer la songerie, ces
+allées de pierre, ces allées de menues colonnes enfermant un petit
+jardin qui repose l'oeil sans l'égarer, sans l'entraîner, sans le
+distraire.
+
+Mais les cloîtres de nos pays ont parfois une sévérité un peu trop
+monacale, un peu trop triste, même les plus jolis, comme celui de
+Saint-Wandrille, en Normandie. Ils serrent le coeur et assombrissent
+l'âme.
+
+Qu'on aille visiter le cloître désolé de la chartreuse de la Verne, dans
+les sauvages montagnes des Maures. Il donne froid jusque dans les
+moelles.
+
+Le merveilleux cloître de Monreale jette, au contraire, dans l'esprit
+une telle sensation de grâce qu'on y voudrait rester presque
+indéfiniment. Il est très grand, tout à fait carré, d'une élégance
+délicate et jolie; et qui ne l'a point vu ne peut pas deviner ce qu'est
+l'harmonie d'une colonnade. L'exquise proportion, l'incroyable sveltesse
+de toutes ces légères colonnes, allant deux par deux, côte à côte,
+toutes différentes, les unes vêtues de mosaïques, les autres nues;
+celles-ci couvertes de sculptures d'une finesse incomparable, celles-là
+ornées d'un simple dessin de pierre qui monte autour d'elles en
+s'enroulant comme grimpe une plante, étonnent le regard, puis le
+charment, l'enchantent, y engendrent cette joie artiste que les choses
+d'un goût absolu font entrer dans l'âme par les yeux.
+
+Ainsi que tous ces mignons couples de colonnettes, tous les chapiteaux,
+d'un travail charmant, sont différents. Et on s'émerveille en même
+temps, chose bien rare, de l'effet admirable de l'ensemble et de la
+perfection du détail.
+
+On ne peut regarder ce vrai chef-d'oeuvre de beauté gracieuse sans
+songer aux vers de Victor Hugo sur l'artiste grec qui sut mettre
+quelque chose de beau comme un sourire humain sur le profil des
+Propylées.
+
+Ce divin promenoir est enclos en de hautes murailles très vieilles, à
+arcades ogivales; c'est là tout ce qui reste aujourd'hui du couvent.
+
+La Sicile est la patrie, la vraie, la seule patrie des colonnades.
+Toutes les cours intérieures des vieux palais et des vieilles maisons de
+Palerme en renferment d'admirables, qui seraient célèbres ailleurs que
+dans cette île si riche en monuments.
+
+Le petit cloître de l'église San Giovanni degli Eremiti, une des plus
+anciennes églises normandes de caractère oriental, bien que moins
+remarquable que celui de Monreale, est encore bien supérieur à tout ce
+que je connais de comparable.
+
+En sortant du couvent, on pénètre dans le jardin, d'où l'on domine toute
+la vallée pleine d'orangers en fleur. Un souffle continu monte de la
+forêt embaumée, un souffle qui grise l'esprit et trouble les sens. Le
+désir indécis et poétique qui hante toujours l'âme humaine, qui rôde
+autour, affolant et insaisissable, semble sur le point de se réaliser.
+Cette senteur vous enveloppant soudain, mêlant cette délicate sensation
+des parfums à la joie artiste de l'esprit, vous jette pendant quelques
+secondes dans un bien-être de pensée et de corps qui est presque du
+bonheur.
+
+Je lève les yeux vers la haute montagne dominant la ville et j'aperçois,
+sur le sommet, la ruine que j'avais vue la veille. Un ami qui
+m'accompagne interroge les habitants et on nous répond que ce vieux
+château fut, en effet, le dernier refuge des brigands siciliens. Encore
+aujourd'hui, presque personne ne monte jusqu'à cette antique forteresse,
+nommée Castellaccio. On n'en connaît même guère le sentier, car elle est
+sur une cime peu abordable. Nous y voulons aller. Un Palermitain, qui
+nous fait les honneurs de son pays, s'obstine à nous donner un guide, et
+ne pouvant en découvrir un qui lui semble sûr du chemin, s'adresse,
+sans nous prévenir, au chef de la police.
+
+Et bientôt un agent, dont nous ignorons la profession, commence à gravir
+avec nous la montagne.
+
+Mais il hésite lui-même et s'adjoint, en route, un compagnon, nouveau
+guide qui conduira le premier. Puis, tous deux demandent des indications
+aux paysans rencontrés, aux femmes qui passent en poussant un âne devant
+elles. Un curé conseille enfin d'aller droit devant nous. Et nous
+grimpons, suivis de nos conducteurs.
+
+Le chemin devient presque impraticable. Il faut escalader des rochers,
+s'enlever à la force des poignets. Et cela dure longtemps. Un soleil
+ardent, un soleil d'Orient nous tombe d'aplomb sur la tête.
+
+Nous atteignons enfin le faîte, au milieu d'un surprenant et superbe
+chaos de pierres énormes qui sortent du sol, grises, chauves, rondes ou
+pointues, et emprisonnent le château sauvage et délabré dans une étrange
+armée de rocs s'étendant au loin, de tous les côtés, autour des murs.
+
+La vue, de ce sommet, est une des plus saisissantes qu'on puisse
+trouver. Tout autour du mont hérissé se creusent de profondes vallées
+qu'enferment d'autres monts, élargissant, vers l'intérieur de la Sicile,
+un horizon infini de pics et de cimes. En face de nous, la mer; à nos
+pieds, Palerme. La ville est entourée par ce bois d'orangers qu'on nomme
+la Conque d'or, et ce bois de verdure noire s'étend, comme une tache
+sombre, au pied des montagnes grises, des montagnes rousses, qui
+semblent brûlées, rongées et dorées par le soleil, tant elles sont nues
+et colorées.
+
+Un de nos guides a disparu. L'autre nous suit dans les ruines. Elles
+sont d'une belle sauvagerie et fort vastes. On sent, en y pénétrant, que
+personne ne les visite. Partout, le sol creusé sonne sous les pas; par
+place, on voit l'entrée des souterrains. L'homme les examine avec
+curiosité et nous dit que beaucoup de brigands ont vécu là dedans,
+quelques années plus tôt. C'était là leur meilleur refuge, et le plus
+redouté. Dès que nous voulons redescendre, le premier guide reparaît;
+mais nous refusons ses services, et nous découvrons sans peine un
+sentier fort praticable qui pourrait même être suivi par des femmes.
+
+Les Siciliens semblent avoir pris plaisir à grossir et à multiplier les
+histoires de bandits pour effrayer les étrangers; et, encore
+aujourd'hui, on hésite à entrer dans cette île aussi tranquille que la
+Suisse.
+
+Voici une des dernières aventures à mettre au compte des rôdeurs
+malfaisants. Je la garantis vraie.
+
+Un entomologiste fort distingué de Palerme, M. Ragusa, avait découvert
+un coléoptère qui fut longtemps confondu avec le _Polyphylla Olivieri_.
+Or, un savant allemand, M. Kraatz, reconnaissant qu'il appartenait à une
+espèce bien distincte, désira en posséder quelques spécimens et écrivit
+à un de ses amis de Sicile, M. di Stephani, qui s'adressa à son tour à
+M. Giuseppe Miraglia, pour le prier de lui capturer quelques-uns de ces
+insectes. Mais ils avaient disparu de la côte. Juste à ce moment, M.
+Lombardo Martorana, de Trapani, annonça à M. di Stephani qu'il venait de
+saisir plus de cinquante polyphylla.
+
+M. di Stephani s'empressa de prévenir M. Miraglia par la lettre
+suivante:
+
+«Mon cher Joseph,
+
+«Le _Polyphylla Olivieri_, ayant eu connaissance de tes intentions
+meurtrières, a pris une autre route et il est allé se réfugier sur la
+côte de Trapani, où mon ami Lombarde en a déjà capturé plus de
+cinquante individus.»
+
+Ici, l'aventure prend des allures tragi-comiques d'une invraisemblance
+épique.
+
+À cette époque, les environs de Trapani étaient, parcourus, paraît-il,
+par un brigand nommé Lombardo.
+
+Or, M. Miraglia jeta au panier la lettre de son ami. Le domestique vida
+le panier dans la rue, puis, le ramasseur d'ordures passa et porta dans
+la plaine ce qu'il avait recueilli. Un paysan, voyant dans la campagne
+un beau papier bleu à peine froissé, le ramassa et le mit dans sa poche,
+par précaution ou par un besoin instinctif de lucre.
+
+Plusieurs mois se passèrent, puis, cet homme, ayant été appelé à la
+questure, laissa glisser cette lettre à terre. Un gendarme la saisit et
+la présenta au juge qui tomba en arrêt sur les mots: _intentions
+meurtrières, pris une autre roule, réfugiés, capturés, Lombardo_. Le
+paysan fut emprisonné, interrogé, mis au secret. Il n'avoua rien. On le
+garda et une enquête sévère fut ouverte. Les magistrats publièrent la
+lettre suspecte, mais, comme ils avaient lu «Patrouilla Olivuri» au
+lieu de «Polyphylla», les entomologistes ne s'émurent pas.
+
+Enfin on finit par déchiffrer la signature de M. di Stephani, qui fut
+appelé au tribunal. Ses explications ne furent pas admises. M. Míraglia,
+cité à son tour, finit par éclaircir le mystère.
+
+Le paysan était demeuré trois mois en prison.
+
+Un des derniers brigands siciliens fut donc, en vérité, une espèce de
+hanneton connu par les hommes de science sous le nom de _Polyphylla
+Ragusa_.
+
+Rien de moins dangereux aujourd'hui que de parcourir cette Sicile
+redoutée, soit en voiture, soit à cheval, soit même à pied. Toutes les
+excursions les plus intéressantes, d'ailleurs, peuvent être accomplies
+presque entièrement en voiture. La première à faire est celle du temple
+de Ségeste.
+
+Tant de poètes ont chanté la Grèce que chacun de nous en porte l'image
+en soi; chacun croit la connaître un peu, chacun l'aperçoit en songe
+telle qu'il la désire.
+
+Pour moi, la Sicile a réalisé ce rêve; elle m'a montré la Grèce; et
+quand je pense à cette terre si artiste, il me semble que j'aperçois de
+grandes montagnes aux lignes douces, aux lignes classiques, et, sur les
+sommets, des temples, ces temples sévères, un peu lourds peut-être, mais
+admirablement majestueux, qu'on rencontre partout dans cette île.
+
+Tout le monde a vu Poestum et admiré les trois ruines superbes jetées
+dans cette plaine nue que la mer continue au loin, et qu'enferme, de
+l'autre côté, un large cercle de monts bleuâtres. Mais si le temple de
+Neptune est plus parfaitement conservé et plus pur (on le dit) que les
+temples de Sicile, ceux-ci sont placés en des paysages si merveilleux,
+si imprévus, que rien au monde ne peut faire imaginer l'impression
+qu'ils laissent à l'esprit.
+
+Quand on quitte Palerme, on trouve d'abord le vaste bois d'orangers
+qu'on nomme la Conque d'or; puis le chemin de fer suit le rivage, un
+rivage de montagnes rousses et de rochers rouges. La voie enfin
+s'incline vers l'intérieur de l'île et on descend à la station
+d'Alcamo-Calatafimi.
+
+Ensuite on s'en va, à travers un pays largement soulevé comme une mer de
+vagues monstrueuses et immobiles. Pas de bois, peu d'arbres, mais des
+vignes et des récoltes; et la route monte entre deux lignes interrompues
+d'aloès fleuris. On dirait qu'un mot d'ordre a passé parmi eux pour
+leur faire pousser vers le ciel, la même année, presque au même jour,
+l'énorme et bizarre, colonne que les poètes ont tant chantée. On suit à
+perte de vue, la troupe infinie de ces plantes guerrières, épaisses,
+aiguës, armées et cuirassées, qui semblent porter leur drapeau de
+combat.
+
+Après deux heures de route environ, on aperçoit tout à coup deux hautes
+montagnes, reliées par une pente douce arrondie en croissant d'un sommet
+à l'autre, et, au milieu de ce croissant, le profil d'un temple grec;
+d'un de ces puissants et beaux monuments que le peuple divin élevait à
+ses dieux humains.
+
+Il faut, par un long détour, contourner l'un de ces monts, et on
+découvre de nouveau le temple qui se présente alors de face. Il semble
+maintenant appuyé à la montagne, bien qu'un ravin profond l'en sépare;
+mais elle se déploie derrière lui, et au-dessus de lui, l'enserre,
+l'entoure, semble l'abriter, le caresser. Et il se détache
+admirablement, avec ses trente-six colonnes doriques, sur l'immense
+draperie verte qui sert de fond à l'énorme monument, debout, tout seul,
+dans cette campagne illimitée.
+
+On sent, quand on voit ce paysage grandiose et simple, qu'on ne pouvait
+placer là qu'un temple grec, et qu'on ne pouvait le placer que là. Les
+maîtres décorateurs qui ont appris l'art à l'humanité, montrent, surtout
+en Sicile, quelle science profonde et raffinée ils avaient de l'effet et
+de la mise en scène. Je parlerai tout à l'heure des temples de Girgenti.
+Celui de Ségeste semble avoir été posé au pied de cette montagne par un
+homme de génie qui avait eu la révélation du point unique ou il devait
+être élevé. Il anime, à lui tout seul, l'immensité du paysage; il la
+fait vivante et divinement belle.
+
+Sur le sommet du mont, dont on a suivi le pied pour aller au temple, on
+trouve les ruines du théâtre.
+
+Quand on visite un pays que les Grecs ont habité ou colonisé, il suffit
+de chercher leurs théâtres pour trouver les plus beaux points de vue.
+S'ils plaçaient leurs temples, juste à l'endroit où ils pouvaient donner
+le plus d'effet, où ils pouvaient le mieux orner l'horizon, ils
+plaçaient, au contraire, leurs théâtres, juste à l'endroit d'où l'oeil
+pouvait le plus être ému par les perspectives.
+
+Celui de Ségeste, au sommet d'une montagne, forme le centre d'un
+amphithéâtre de monts dont la circonférence atteint au moins cent
+cinquante à deux cents kilomètres. On découvre encore d'autres sommets
+au loin, derrière les premiers; et, par une large baie en face de vous,
+la mer apparaît, bleue entre les cimes vertes.
+
+Le lendemain du jour où l'on a vu Ségeste, on peut visiter Sélinonte,
+immense amas de colonnes éboulées, tombées tantôt en ligne, et côte à
+côte, comme des soldats morts, tantôt écroulées en chaos.
+
+Ces ruines de temples géants, les plus vastes qui soient en Europe,
+emplissent une plaine entière et couvrent encore un coteau, au bout de
+la plaine. Elles suivent le rivage, un long rivage de sable pâle, où
+sont échouées quelques barques de pêche, sans qu'on puisse découvrir où
+habitent les pêcheurs. Cet amas informe de pierres ne peut intéresser,
+d'ailleurs, que les archéologues ou les âmes poétiques, émues par toutes
+les traces du passé.
+
+Mais Girgenti, l'ancienne Agrigente, placée, comme Sélinonte, sur la
+côte sud de la Sicile, offre le plus étonnant ensemble de temples qu'il
+soit donné de contempler.
+
+Sur l'arête d'une côte longue, pierreuse, toute nue et rouge; d'un rouge
+ardent, sans une herbe, sans un arbuste, et dominant la mer, la plage
+et le port, trois temples superbes profilent, vus d'en bas, leurs
+grandes silhouettes de pierre sur le ciel bleu des pays chauds.
+
+Ils semblent debout dans l'air, au milieu d'un paysage magnifique et
+désolé. Tout est mort, aride et jaune, autour d'eux, devant eux et
+derrière eux. Le soleil a brûlé, mangé la terre. Est-ce même le soleil
+qui a rongé ainsi le sol, ou le feu profond qui brûle toujours les
+veines de cette île de volcans? Car, partout, autour de Girgenti,
+s'étend la contrée singulière des mines de soufre. Ici, tout est du
+soufre, la terre, les pierres, le sable, tout.
+
+Eux, les temples, demeures éternelles des dieux, morts comme leurs
+frères les hommes, restent sur leur colline sauvage, loin l'un de
+l'autre d'un demi-kilomètre environ.
+
+Voici d'abord celui de Junon Lacinienne, qui renferma, dit-on, le fameux
+tableau de Junon, par Zeuxis, qui avait pris pour modèles les cinq plus
+belles filles d'Acragas.
+
+Puis le temple de la Concorde, un des mieux conservés de l'antiquité,
+parce qu'il servit d'église au moyen âge.
+
+Plus loin les restes du temple d'Hercule.
+
+Et, enfin, le gigantesque temple de Jupiter, vanté par Polybe et décrit
+par Diodore, construit au Ve siècle, et contenant trente-huit
+demi-colonnes de six mètres cinquante de circonférence. Un homme peut se
+tenir debout dans chaque cannelure.
+
+Assis au bord de la route qui court au pied de cette côte surprenante,
+on reste à rêver devant ces admirables souvenirs du plus grand des
+peuples artistes. Il semble qu'on ait devant soi l'Olympe entier,
+l'Olympe d'Homère, d'Ovide, de Virgile, l'Olympe des dieux charmants,
+charnels, passionnés comme nous, faits comme nous, qui personnifiaient
+poétiquement toutes les tendresses, de notre coeur, tous les songes de
+notre âme, et tous les instincts de nos sens.
+
+C'est l'antiquité tout entière qui se dresse sur ce ciel antique. Une
+émotion puissante et singulière pénètre en vous, ainsi qu'une envie de
+s'agenouiller devant ces restes augustes, devant ces restes laissés par
+les maîtres de nos maîtres.
+
+Certes, cette Sicile est, avant tout, une terre divine, car si l'on y
+trouve ces dernières demeures de Junon, de Jupiter, de Mercure ou
+d'Hercule, on y rencontre aussi les plus remarquables églises
+chrétiennes qui soient au monde. Et le souvenir qui vous reste des
+cathédrales de Cefalu, ou de Monreale, ainsi que de la chapelle
+Palatine, cette unique merveille, est plus puissant et plus vif encore
+que le souvenir des monuments grecs.
+
+Au bout de la colline aux Temples de Girgenti commence une surprenante
+contrée qui semble le vrai royaume de Satan, car si, comme on le croyait
+jadis, le diable habite dans un vaste pays souterrain, plein de soufre
+en fusion, où il fait bouillir les damnés, c'est en Sicile assurément
+qu'il a établi son mystérieux domicile.
+
+La Sicile fournit presque tout le soufre du monde. C'est par _milliers_
+qu'on trouve les mines de soufre dans cette île de feu.
+
+Mais d'abord, à quelques kilomètres de la ville, on rencontre une
+bizarre colline appelée Maccaluba, composée d'argile et de calcaire, et
+couverte de petits cônes de deux à trois pieds de haut. On dirait des
+pustules, une monstrueuse maladie de la nature; car tous les cônes
+laissent couler de la boue chaude, pareille à une affreuse suppuration
+du sol; et ils lancent parfois des pierres à une grande hauteur, et ils
+ronflent étrangement en soufflant des gaz. Ils semblent grogner, sales,
+honteux, petits volcans bâtards et lépreux, abcès crevés.
+
+Puis nous allons visiter les mines de soufre. Nous entrons dans les
+montages. C'est devant nous un vrai pays de désolation, une terre
+misérable qui semble maudite, condamnée par la nature. Les vallons
+s'ouvrent, gris, jaunes, pierreux, sinistres, portant la marque de la
+réprobation divine, avec un superbe caractère de solitude et de
+pauvreté.
+
+On aperçoit enfin, de place en place, quelques vilains bâtiments, très
+bas. Ce sont les mines. On en compte, paraît-il, plus de mille dans ce
+bout de pays.
+
+En pénétrant dans l'enceinte de l'une d'elles, on remarque d'abord un
+monticule singulier, grisâtre et fumant. C'est une vraie source de
+soufre, due au travail humain.
+
+Voici comment on l'obtient. Le soufre, tiré des mines, est noirâtre,
+mélangé de terre, de calcaire, etc., et forme une sorte de pierre dure
+et cassante. Aussitôt apporté des galeries, on en construit une haute
+butte, puis on met le feu dans le milieu. Alors un incendie lent,
+continu, profond, ronge, pendant des semaines entières, le centre de la
+montagne factice et dégage le soufre pur, qui entre en fusion et coule
+ensuite, comme de l'eau, au moyen d'un petit canal.
+
+On traite de nouveau le produit ainsi obtenu en des cuves où il bout et
+achève de se nettoyer.
+
+La mine où a lieu l'extraction ressemble à toutes les mines. On descend
+par un escalier, étroit, aux marches énormes et inégales, en des puits
+creusés en plein soufre. Les étages superposés communiquent par de
+larges trous qui donnent de l'air aux plus profonds. On étouffe,
+cependant, au bas de la descente; on étouffe et on suffoque asphyxié par
+les émanations sulfureuses et par l'horrible chaleur d'étuve qui fait
+battre le coeur et couvre la peau de sueur.
+
+De temps en temps, on rencontre, gravissant le rude escalier, une troupe
+d'enfants chargés de corbeilles. Ils halètent et râlent, ces misérables
+gamins accablés sous la charge. Ils ont dix ans, douze ans, et ils
+refont, quinze fois en un seul jour, l'abominable voyage, moyennant un
+sou par descente. Ils sont petits, maigres, jaunes, avec des yeux
+énormes et luisants, des figures fines aux lèvres minces qui montrent
+leurs dents, brillantes comme leurs regards.
+
+Cette exploitation révoltante de l'enfance est une des choses les plus
+pénibles qu'on puisse voir.
+
+Mais il existe sur une autre côte de l'île, ou plutôt à quelques heures
+de la côte, un si prodigieux phénomène naturel, qu'on oublie; quand on
+l'a vu, ces mines empoisonnées où l'on tue des enfants. Je veux parler
+du Volcano, fantastique fleur de soufre, éclose en pleine mer.
+
+On part de Messine, à minuit, dans un malpropre bateau à vapeur, où les
+passagers des premières ne trouvent même pas de bancs pour s'asseoir sur
+le pont.
+
+Aucun souffle de brise; seule, la marche du bâtiment trouble l'air calme
+endormi sur l'eau.
+
+Les rives de Sicile et les rives de la Calabre exhalent une si puissante
+odeur d'orangers fleuris, que le détroit tout entier en est parfumé
+comme une chambre de femme. Bientôt, la ville s'éloigne, nous passons
+entre Charybde et Scylla, les montagnes s'abaissent derrière nous, et,
+au-dessus d'elles, apparaît la cime écrasée et neigeuse de l'Etna, qui
+semble coiffé d'argent sous la clarté de la pleine lune.
+
+Puis on sommeille un peu, bercé par le bruit monotone de l'hélice, pour
+rouvrir les yeux à la lumière du jour naissant.
+
+Voici là-bas, en face de nous, les Lipari. La première, à gauche, et la
+dernière à droite, jettent sur le ciel une épaisse fumée blanche. Ce
+sont le Volcano et le Stromboli. Entre ces deux volcans, on aperçoit
+Lipari, Filicuri, Alicuri, et quelques îlots très bas.
+
+Et le bâtiment s'arrête bientôt devant la petite île et la petite ville
+de Lipari.
+
+Quelques maisons blanches au pied d'une grande côte verte. Rien de plus,
+pas d'auberge, aucun étranger n'abordant sur cette île.
+
+Elle est fertile, charmante, entourée de rochers admirables, aux formes
+bizarres, d'un rouge puissant et doux. On y trouve des eaux thermales
+qui furent autrefois fréquentées, mais l'évêque Todaso fit détruire les
+bains qu'on avait construits, afin de soustraire son pays à l'affluence
+et à l'influence des étrangers.
+
+Lipari est terminée, au nord, par une singulière montagne blanche, qu'on
+prendrait de loin pour une montagne de neige, sous un ciel plus froid.
+C'est de là qu'on tire la pierre ponce pour le monde entier.
+
+Mais je loue une barque pour aller visiter Volcano.
+
+Entraîné par quatre rameurs, elle suit la côte fertile, plantée de
+vignes. Les reflets des rochers rouges sont étranges dans la mer bleue.
+Voici le petit détroit qui sépare les deux îles. Le cône du Volcano sort
+des flots, comme un volcan noyé jusqu'à sa tête.
+
+C'est un îlot sauvage, dont le sommet atteint environ 400 mètres et dont
+la surface est d'environ 20 kilomètres carrés. On contourne, avant de
+l'atteindre, un autre îlot, le Volcanello, qui sortit brusquement de la
+mer vers l'an 200 avant J.-C. et qu'une étroite langue de terre, balayée
+par les vagues aux jours de tempête, unit à son frère aîné.
+
+Nous voici au fond d'une baie plate, en face du cratère qui fume. À son
+pied, une maison habitée par un Anglais qui dort, paraît-il, en ce
+moment, sans quoi je ne pourrais gravir le volcan que cet industriel
+exploite; mais il dort, et je traverse un grand jardin potager, puis
+quelques vignes, propriété de l'Anglais, puis un vrai bois de genêts
+d'Espagne en fleur. On dirait une immense écharpe jaune, enroulée autour
+du cône pointu, dont la tête aussi est jaune, d'un jaune aveuglant sous
+l'éclatant soleil. Et je commence à monter par un étroit sentier qui
+serpente dans la cendre et dans la lave, va, vient et revient, escarpé,
+glissant et dur. Parfois, comme on voit en Suisse des torrents tomber
+des sommets, on aperçoit une immobile cascade de soufre qui s'est
+épanchée par une crevasse.
+
+On dirait des ruisseaux de féerie, de la lumière figée, des coulées de
+soleil.
+
+J'atteins enfin, sur le faîte, une large plate-forme autour du grand
+cratère. Le sol tremble, et, devant moi, par un trou gros comme la tête
+d'un homme, s'échappe avec violence un immense jet de flamme et de
+vapeur, tandis qu'on voit s'épandre des lèvres de ce trou le soufre
+liquide, doré par le feu. Il forme, autour de cette source fantastique,
+un lac jaune bien vite durci.
+
+Plus loin, d'autres crevasses crachent aussi des vapeurs blanches qui
+montent lourdement dans l'air bleu.
+
+J'avance avec crainte sur la cendre chaude et la lave jusqu'au bord du
+grand cratère. Rien de plus surprenant ne peut frapper l'oeil humain.
+
+Au fond de cette cuve immense, appelée «la Fossa», large de cinq cents
+mètres et profonde de deux cents mètres environ, une dizaine de fissures
+géantes et de vastes trous ronds vomissent du feu, de la fumée et du
+soufre, avec un bruit formidable de chaudières. On descend, le long des
+parois de cet abîme, et on se promène jusqu'au bord des bouches
+furieuses du volcan. Tout est jaune autour de moi, sous mes pieds et sur
+moi, d'un jaune aveuglant, d'un jaune affolant. Tout est jaune: le sol,
+les hautes murailles et le ciel lui-même. Le soleil jaune verse dans ce
+gouffre mugissant sa lumière ardente, que la chaleur de cette cuve de
+soufre rend douloureuse comme une brûlure. Et l'on voit bouillir le
+liquide jaune qui coule, on voit fleurir d'étranges cristaux, mousser
+des acides éclatants et bizarres au bord des lèvres rouges des foyers.
+
+L'Anglais qui dort au pied du mont, cueille, exploite et vend ces
+acides, ces liquides, tout ce que vomit le cratère; car tout cela,
+paraît-il, vaut de l'argent, beaucoup d'argent.
+
+Je reviens lentement, essoufflé, haletant, suffoqué par l'haleine
+irrespirable du volcan; et bientôt, remonté au sommet du cône,
+j'aperçois toutes les Lipari égrenées sur les flots.
+
+Là-bas, en face, se dresse le Stromboli: tandis que, derrière moi,
+l'Etna gigantesque semble regarder au loin ses enfants et ses
+petits-enfants.
+
+De la barque, en revenants j'avais découvert une île cachée derrière
+Lipari. Le batelier la nomma: «Salina». C'est sur elle qu'on récolte le
+vin de Malvoisie.
+
+Je voulus boire à sa source même une bouteille de ce vin fameux. On
+dirait du sirop de soufre. C'est bien le vin des volcans, épais, sucré,
+doré et tellement soufré, que le goût vous en reste au palais jusqu'au
+soir: le vin du diable.
+
+Le sale vapeur qui m'a amené me remmène. D'abord, je regarde le
+Stromboli, montagne ronde et haute, dont la tête fume et dont le pied
+s'enfonce dans la mer. Ce n'est rien qu'un cône énorme qui sort de
+l'eau. Sur ses flancs, on distingue quelques maisons accrochées comme
+des coquilles marines au dos d'un rocher. Puis mes yeux se tournent vers
+la Sicile, où je reviens, et ils ne peuvent plus se détacher de l'Etna
+accroupi sur elle, l'écrasant de son poids formidable, monstrueux, et
+dominant de sa tête couverte de neige toutes les autres montagnes de
+l'île.
+
+Elles ont l'air de naines, ces grandes montagnes, au-dessous de lui; et
+lui-même il semble bas, tant il est large et pesant. Pour comprendre les
+dimensions de ce lourd géant, il faut le voir de la pleine mer.
+
+À gauche, se montrent les rives montueuses de la Calabre, et le détroit
+de Messine s'ouvre comme l'embouchure d'un fleuve. On y pénètre pour
+entrer bientôt dans le port.
+
+La ville n'a rien d'intéressant. On prend, dès le jour même, le chemin
+de fer pour Catane. Il suit une côte admirable, contourne des golfes
+bizarres que peuplent, au fond des baies, au bord des sables, de petits
+villages blancs. Voici Taormine.
+
+Un homme n'aurait à passer qu'un jour en Sicile et demanderait: «Que
+faut-il y voir?»--Je lui répondrais sans hésiter: «Taormine.»
+
+Ce n'est rien qu'un paysage, mais un paysage où l'on trouve tout ce qui
+semble fait sur la terre pour séduire les yeux, l'esprit et
+l'imagination.
+
+Le village est accroché sur une grande montagne, comme s'il eût roulé du
+sommet, mais on ne fait que le traverser, bien qu'il contienne quelques
+jolis restes du Passé, et l'on va au théâtre grec, pour y voir coucher
+le soleil.
+
+J'ai dit, en parlant du théâtre de Ségeste, que les Grecs savaient
+choisir, en décorateurs incomparables, le lieu unique où devait être
+construit le théâtre, cet endroit fait pour le bonheur des sens
+artistes.
+
+Celui de Taormine est si merveilleusement placé qu'il ne doit pas
+exister, par le monde entier, un autre point comparable. Quand on a
+pénétré dans l'enceinte, visité la scène, la seule qui soit parvenue
+jusqu'à nous en bon état de conservation, on gravit les gradins éboulés
+et couverts d'herbe, destinés autrefois au public, et qui pouvaient
+contenir 35,000 spectateurs, et on regarde.
+
+On voit d'abord la ruine, triste, superbe, écroulée, où restent debout,
+toutes blanches encore, de charmantes colonnes de marbre coiffées de
+leurs chapiteaux; puis, par-dessus les murs, on aperçoit au-dessous de
+soi la mer à perte de vue, la rive qui s'en va jusqu'à l'horizon, semée
+de rochers énormes, bordée de sables dorés, et peuplée de villages
+blancs; puis à droite, au-dessus de tout, dominant tout, emplissant la
+moitié du ciel de sa masse, l'Etna couvert de neige, et qui fume,
+là-bas.
+
+Où sont donc les peuples qui sauraient, aujourd'hui, faire des choses
+pareilles? Où sont donc les hommes qui sauraient construire pour
+l'amusement des foules des édifices comme celui-ci?
+
+Ces hommes-là, ceux d'autrefois, avaient une, âme et des yeux qui ne
+ressemblaient point aux nôtres, et dans leurs veines, avec leur sang,
+coulait quelque chose de disparu: l'amour et l'admiration du Beau.
+
+Mais nous repartons vers Catane, d'où je veux gravir le volcan.
+
+De temps en temps, entre deux monts, on l'aperçoit coiffé d'un nuage
+immobile de vapeurs sorties du cratère.
+
+Partout, autour de nous, le sol est brun, d'une couleur de bronze. Le
+train court sur un rivage de lave.
+
+Le monstre est loin, pourtant, à 36 ou 40 kilomètres, peut-être. On
+comprend alors combien il est énorme. De sa gueule noire et démesurée,
+il a vomi, de temps en temps, un flot brillant de bitume qui, coulant
+sur ses pentes douces ou rapides, comblant des vallées, ensevelissant
+des villages, noyant des hommes comme un fleuve, est venu s'éteindre
+dans la mer en la refoulant devant lui. Ils ont fait des falaises, des
+montagnes, des ravins, ces flots lents, pâteux et rouges, et, devenus
+sombres en se durcissant, ils ont étendu, tout autour de l'immense
+volcan, un pays noir et bizarre, crevassé, bosselé, tortueux,
+invraisemblable, dessiné par le hasard des éruptions et la fantaisie
+effrayante des laves chaudes.
+
+Quelquefois, l'Etna demeure tranquille pendant des siècles, soufflant
+seulement dans le ciel la fumée pesante de son cratère. Alors, sous les
+pluies et sous le soleil, les laves des anciennes coulées se
+pulvérisent, deviennent une sorte de cendre, de terre sablonneuse et
+noire, où poussent des oliviers, des orangers, des citronniers, des
+grenadiers, des vignes, des récoltes.
+
+Rien de plus vert, de plus joli, de plus charmant que Aci-Reale, au
+milieu d'un bois d'orangers et d'oliviers. Puis, parfois, à travers les
+arbres, on aperçoit de nouveau un large flot noir qui a résisté au
+temps, qui a gardé les formes de tous les bouillonnements, des contours
+extraordinaires, des apparences de bêtes enlacées, de membres tordus.
+
+Voici Catane, une vaste et belle ville, construite entièrement sur la
+lave. Des fenêtres du Grand-Hôtel nous découvrons toute la cime de
+l'Etna.
+
+Avant d'y monter, écrivons en quelques lignes son histoire.
+
+Les anciens en faisaient l'atelier de Vulcain. Pindare décrit l'éruption
+de 476, mais Homère ne le mentionne pas comme volcan. Il avait
+cependant forcé déjà, avant l'époque historique, les Sicanes à fuir loin
+de lui. On connaît environ 80 éruptions.
+
+Les plus violentes furent celles de 396, 126, et 122 avant J.-C., puis
+celles de 1169, 1329, 1537, et, surtout, celle de 1669, qui chassa de
+leurs habitations plus de 27,000 personnes et en fit périr un grand
+nombre.
+
+C'est alors que sortirent brusquement de terre deux hautes montagnes,
+les monts Rossi.
+
+En 1693, une éruption, accompagnée d'un terrible tremblement de terre,
+détruisit 40 villes environ et ensevelit sous les décombres près de
+100,000 personnes. En 1755, une autre éruption causa de nouveaux,
+d'épouvantables ravages. Celles de 1792,1843,1852,1865,1874, 1879 et
+1882 furent également violentes et meurtrières. Tantôt les laves
+s'élancent du grand cratère; tantôt elles s'ouvrent des issues de 59 à
+60 mètres de large sur les flancs de la montagne et s'échappent de ces
+crevasses en coulant vers la plaine.
+
+Le 26 mai 1879, la lave, sortie d'abord du cratère de 1874, a jailli
+bientôt d'un nouveau cône de 170 mètres de haut, soulevé, sous leur
+effort, à une altitude de 2,450 mètres environ. Elle est descendue
+rapidement, traversant la route de Linguaglossa à Rondazzo, et s'est
+arrêtée près de la rivière d'Alcantara. La superficie de cette coulée
+est de 22,860 hectares, bien que l'éruption n'ait pas duré plus de dix
+jours.
+
+Pendant ce temps, le cratère du sommet lançait seulement des vapeurs
+épaisses, du sable et des cendres.
+
+Grâce à l'excessive complaisance de M. Ragusa, membre du Club Alpin, et
+propriétaire du Grand-Hôtel, nous avons fait, avec une extrême facilité,
+l'ascension de ce volcan, ascension un peu fatigante, mais nullement
+périlleuse.
+
+Une voiture nous conduisit d'abord à Nicolosi, à travers des champs et
+des jardins pleins d'arbres poussés dans la lave pulvérisée. De temps en
+temps, on traverse d'énormes coulées que coupe l'entaille de la route,
+et partout le sol est noir.
+
+Après trois heures de marche et de montée douce, on arrive au dernier
+village au pied de l'Etna, Nicolosi, situé déjà à 700 mètres d'altitude
+et à 14 kilomètres de Catane.
+
+Là, on laisse la voiture pour prendre des guides, des mulets, des
+couvertures, des bas et des gants de laine, et on repart.
+
+Il est quatre heures de l'après-midi. L'ardent soleil des pays
+orientaux tombe sur cette terre étrange, la chauffe et la brûle.
+
+Les bêtes vont lentement, d'un pas accablé, dans la poussière qui
+s'élève autour d'elles comme un nuage. La dernière, qui porte les
+paquets et les provisions, s'arrête à tout instant, semble désolée par
+la nécessité de refaire, encore une fois, ce voyage inutile et pénible.
+
+Autour de nous, maintenant, ce sont des vignes, des vignes plantées dans
+la lave, les unes jeunes, les autres vieilles. Puis voici une lande, une
+lande de lave couverte de genêts fleuris, une lande d'or; puis nous
+traversons l'énorme coulée de 1882; et nous demeurons effarés devant ce
+fleuve immense, noir et immobile, devant ce fleuve bouillonnant et
+pétrifié, venu de là-haut, du sommet qui fume, si loin, si loin, à 20
+kilomètres environ. Il a suivi des vallées, contourné des pics, traversé
+des plaines, ce fleuve; et le voici à présent près de nous, arrêté
+soudain dans sa marche quand sa source de feu s'est tarie.
+
+Nous montons, laissant à gauche les monts Rossi, et découvrant sans
+cesse d'autres monts, innombrables, appelés par les guides les fils de
+l'Etna, poussés autour du monstre, qui porte ainsi un collier de
+volcans. Ils sont 350 environ, ces noirs enfants de l'aïeul, et beaucoup
+d'entre eux atteignent la taille du Vésuve.
+
+Maintenant, nous traversons un maigre bois poussé toujours dans la lave,
+et soudain le vent s'élève. C'est d'abord un souffle brusque et violent
+que suit un moment de calme, puis une rafale furieuse, à peine
+interrompue, qui soulève et emporte un flot épais de poussière.
+
+Nous nous arrêtons derrière une muraille de lave pour attendre, et nous
+demeurons là jusqu'à la nuit. Il faut enfin repartir, bien que la
+tempête continue.
+
+Et, peu à peu, le froid nous prend, ce froid pénétrant des montagnes,
+qui gèle le sang et paralyse les membres. Il semble caché, embusqué dans
+le vent; il pique les yeux et mord la peau de sa morsure glacée. Nous
+allons, enveloppés dans nos couvertures, tout blancs comme des Arabes,
+des gants aux mains, la tête encapuchonnée, laissant marcher nos mulets
+qui se suivent et trébuchent dans le sentier raboteux et obscur.
+
+Voici enfin la Casa del Bosco, sorte de hutte habitée par cinq ou six
+bûcherons. Le guide déclare qu'il est impossible d'aller plus loin par
+cet ouragan et nous demandons l'hospitalité pour la nuit. Les hommes se
+relèvent, allument du feu et nous cèdent deux maigres paillasses qui
+semblent ne contenir que des puces. Toute la cabane frissonne et tremble
+sous les secousses de la tempête, et l'air passe avec furie par les
+tuiles disjointes du toit.
+
+Nous ne verrons pas le lever du soleil sur le sommet de la montagne.
+
+Après quelques heures de repos sans sommeil, nous repartons. Le jour est
+venu et le vent se calme.
+
+Autour de nous, s'étend maintenant un pays noir et vallonné, montant
+doucement vers la région des neiges qui brillent, aveuglantes, au pied
+du dernier cône, haut de 300 mètres.
+
+Bien que le soleil s'élève au milieu d'un ciel tout bleu, le froid, le
+cruel froid des grands sommets, nous engourdit les doigts et nous brûle
+la peau. Nos mulets, l'un derrière l'autre, suivent lentement le sentier
+tortueux qui contourne toutes les fantaisies de la lave.
+
+Voici la première plaine de neige. On l'évite par un crochet. Mais une
+autre la suit bientôt, qu'il faut traverser en ligne droite. Les bêtes
+hésitent, la tâtent du pied, s'avancent avec précaution. Soudain, j'ai
+la sensation brusque de m'engloutir dans le sol. Les deux jambes de
+devant de mon mulet, crevant la croûte qui les porte, ont pénétré
+jusqu'au poitrail. La bête se débat, affolée, se relève, enfonce de
+nouveau des quatre pieds, se relève encore, pour retomber toujours.
+
+Les autres en font autant. Nous devons sauter à terre, les calmer, les
+aider, les traîner. À tout instant, elles plongent ainsi jusqu'au ventre
+dans cette mousse blanche et froide où nos pieds aussi pénètrent parfois
+jusqu'aux genoux. Entre ces passages de neige qui comble les vallons,
+nous retrouvons la lave, de grandes plaines de lave pareilles à des
+champs immenses de velours noir, brillant sous le soleil avec autant
+d'éclat que la neige elle-même. C'est la _région déserte_, la région
+morte, qui semble en deuil, toute blanche et toute noire, aveuglante,
+horrible et superbe, inoubliable.
+
+Après quatre heures de marche et d'efforts, nous atteignons la Casa
+Inglese, petite maison de pierre, entourée de glace, presque ensevelie
+sous la neige au pied du dernier cône qui se dresse derrière, énorme et
+tout droit, couronné de fumée.
+
+C'est ici qu'on passe ordinairement la nuit, sur la paille, pour aller
+voir se lever le soleil au bord du cratère. Nous y laissons les mulets
+et nous commençons à gravir ce mur effrayant de cendre durcie qui cède
+sous le pied, où l'on ne peut s'accrocher, se retenir à rien, où l'on
+redescend un pas sur trois. On va soufflant, haletant, enfonçant dans le
+sol mou le bâton ferré, s'arrêtant à tout moment.
+
+On doit alors piquer entre ses jambes ce bâton pour ne point glisser et
+redescendre, car la pente est si rapide qu'on n'y peut même tenir assis.
+
+Il faut une heure environ pour gravir ces trois cents mètres. Depuis
+quelque temps, déjà, des vapeurs de soufre nous prennent à la gorge.
+Nous avons aperçu, tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, de grands
+jets de fumée sortant par des fissures du sol; nous avons posé nos mains
+sur de grosses pierres brûlantes. Enfin nous atteignons une étroite
+plate-forme. Devant nous, une nuée épaisse s'élève lentement, comme un
+rideau blanc qui monte, qui sort de terre. Nous avançons encore quelques
+pas, le nez et la bouche enveloppés, pour n'être point suffoqués par le
+soufre; et soudain, devant nos pieds, s'ouvre un prodigieux, un
+effroyable abîme qui mesure environ _cinq_ kilomètres de circonférence.
+On distingue à peine, à travers les vapeurs suffocantes, l'autre bord de
+ce trou monstrueux, large de 1,500 mètres, et dont la muraille toute
+droite s'enfonce vers le mystérieux et terrible pays de feu.
+
+La bête est calme. Elle dort au fond, tout au fond. Seule la lourde
+fumée s'échappe de la prodigieuse cheminée, haute de 3,312 mètres.
+
+Autour de nous c'est plus étrange encore. Toute la Sicile est cachée par
+des brumes qui s'arrêtent au bord des côtes, voilant seulement la terre,
+de sorte, que nous sommes en plein ciel, au milieu des mers, au-dessus
+des nuages, si haut, si haut, que la Méditerranée, s'étendant partout à
+perte de vue, a l'air d'être encore du ciel bleu. L'azur nous enveloppe
+donc de tous les côtés. Nous sommes debout sur un mont surprenant, sorti
+des nuages et noyé dans le ciel, qui s'étend sur nos têtes, sous nos
+pieds, partout.
+
+Mais, peu à peu, les nuées répandues sur l'île s'élèvent autour de nous,
+enfermant bientôt l'immense volcan au milieu d'un cercle de nuages, d'un
+gouffre de nuages. Nous sommes maintenant, à notre tour, au fond d'un
+cratère tout blanc, d'où l'on n'aperçoit plus que le firmament bleu,
+là-haut, en regardant en l'air.
+
+En d'autres jours, le spectacle est tout différent, dit-on.
+
+On attend le lever du soleil qui apparaît derrière les côtes de la
+Calabre. Elles jettent au loin leur ombre sur la mer, jusqu'au pied de
+l'Etna, dont la silhouette sombre et démesurée couvre la Sicile entière
+de son immense triangle, qui s'efface à mesure que l'astre s'élève. On
+découvre alors un panorama ayant plus de 400 kilomètres de diamètre, et
+1,300 de circonférence, avec l'Italie au nord et les îles Lipari, dont
+les deux volcans semblent saluer leur père; puis, tout au sud, Malte, à
+peine visible. Dans les ports de la Sicile, les navires ont l'air
+d'insectes sur la mer.
+
+Alexandre Dumas père a fait de ce spectacle une description très
+heureuse et très enthousiaste.
+
+Nous redescendons, autant sur le dos que sur les pieds, le cône rapide
+du cratère, et nous entrons bientôt dans l'épaisse ceinture de nuages
+qui enveloppe la cime du mont. Après une heure de marche à travers les
+brumes, nous l'avons enfin franchie et nous découvrons, sous nos pieds,
+l'île dentelée et verte, avec ses golfes, ses caps, ses villes, et la
+grande mer toute bleue qui l'enferme.
+
+Revenus à Catane, nous partons le lendemain pour Syracuse.
+
+C'est par cette petite ville singulière et charmante qu'il faut
+terminer une excursion en Sicile. Elle fut illustre autant que les plus
+grandes cités; ses tyrans eurent des règnes célèbres comme celui de
+Néron; elle produit un vin rendu fameux par les poètes; elle a, sur les
+bords du golfe qu'elle domine, un tout petit fleuve, l'Anapo, où pousse
+le papyrus, gardien secret de la pensée; et elle enferme dans ses murs
+une des plus belles Vénus du monde.
+
+Des gens traversent des continents pour aller en pèlerinage à quelque
+statue miraculeuse,--moi, j'ai porté mes dévotions à la Vénus de
+Syracuse!
+
+Dans l'album d'un voyageur, j'avais vu la photographie de cette sublime
+femelle de marbre; et je devins amoureux d'elle, comme on est amoureux
+d'une femme. Ce fut elle, peut-être, qui me décida à faire ce voyage; je
+parlais d'elle et je rêvais d'elle à tout instant, avant de l'avoir vue.
+
+Mais nous arrivions trop tard pour pénétrer dans le musée confié aux
+soins du savant professeur Francesco Saverio Cavalari, qui, Empédocle
+moderne, descendit boire une tasse de café dans le cratère de l'Etna.
+
+Il me faut donc parcourir la ville, bâtie sur un îlot, et séparée de la
+terre par trois enceintes, entre lesquelles passent trois bras de mer.
+Elle est petite, jolie, assise au bord du golfe, avec des jardins et des
+promenades qui descendent jusqu'aux flots.
+
+Puis nous allons aux Latomies, immenses excavations à ciel ouvert, qui
+furent d'abord des carrières et devinrent ensuite des prisons où furent
+enfermés, pendant huit mois, après la défaite de Nicias, les Athéniens
+capturés, torturés par la faim, la soif, l'horrible chaleur de cette
+cuve, et la fange grouillante où ils agonisaient.
+
+Dans l'une d'elles, la Latomie du Paradis, on remarque, au fond d'une
+grotte, une ouverture bizarre, appelée oreille de Denys, qui venait
+écouter au bord de ce trou, disait-on, les plaintes de ses victimes.
+D'autres versions ont cours aussi. Certains savants ingénieux prétendent
+que cette grotte, mise en communication avec le théâtre, servait de
+salle souterraine pour les représentations auxquelles elle prêtait
+l'écho de sa sonorité prodigieuse; car les moindres bruits y prennent
+une surprenante résonance.
+
+La plus curieuse des Latomies est assurément celle des Capucins, vaste
+et profond jardin divisé par des voûtes, des arches, des rocs énormes et
+enfermé en des falaises blanches.
+
+Un peu plus loin, on visite les catacombes, dont l'étendue atteindrait
+200 hectares, et où M. Cavalari découvrit un des plus beaux sarcophages
+chrétiens qui soient connus.
+
+Et puis on rentre dans l'humble hôtel qui domine la mer et on reste tard
+à rêver, en regardant l'oeil rouge et l'oeil bleu d'un navire à l'ancre.
+
+Aussitôt le matin venu, comme notre visite est annoncée, on nous ouvre
+les portes du ravissant petit palais qui renferme les collections et les
+oeuvres d'art delà ville.
+
+En pénétrant dans le musée, je l'aperçus au fond d'une salle, et belle
+comme je l'avais devinée.
+
+Elle n'a point de tête, un bras lui manque; mais jamais la forme humaine
+ne m'est apparue plus admirable et plus troublante.
+
+Ce n'est point la femme poétisée, la femme idéalisée, la femme divine ou
+majestueuse comme la Vénus de Milo, c'est la femme telle qu'elle est,
+telle qu'on l'aime, telle qu'on la désire, telle qu'on la veut
+étreindre.
+
+Elle est grasse, avec la poitrine forte, la hanche puissante et la
+jambe un peu lourde, c'est une Vénus charnelle, qu'on rêve couchée en la
+voyant debout. Son bras tombé cachait ses seins; de la main qui lui
+reste elle soulève une draperie dont elle couvre, avec un geste
+adorable, les charmes les plus mystérieux. Tout le corps est fait,
+conçu, penché pour ce mouvement, toutes les lignes s'y concentrent,
+toute la pensée y va. Ce geste simple et naturel, plein de pudeur et
+d'impudicité, qui cache et montre, voile et révèle, attire et dérobe,
+semble définir toute l'attitude de la femme sur la terre.
+
+Et le marbre est vivant. On le voudrait palper, avec la certitude qu'il
+cédera sous la main, comme de la chair.
+
+Les reins, surtout, sont inexprimablement animés et beaux. Elle se
+déroule avec tout son charme, cette ligne onduleuse et grasse des dos
+féminins qui va de la nuque aux talons, et qui montre, dans le contour
+des épaules, dans la rondeur décroissante des cuisses et dans la légère
+courbe du mollet aminci jusqu'aux chevilles, toutes les modulations de
+la grâce humaine.
+
+Une oeuvre d'art n'est supérieure que si elle est, en même temps, un
+symbole et l'expression exacte d'une réalité.
+
+La Vénus de Syracuse est une femme, et c'est aussi le symbole de la
+chair.
+
+Devant la tête de la Joconde, on se sent obsédé par on ne sait quelle
+tentation d'amour énervant et mystique. Il existe aussi des femmes
+vivantes dont les yeux nous donnent ce rêve d'irréalisable et
+mystérieuse tendresse. On cherche en elles autre chose derrière ce qui
+est, parce qu'elles paraissent contenir et exprimer un peu de
+l'insaisissable idéal. Nous le poursuivons sans jamais l'atteindre,
+derrière toutes les surprises de la beauté qui semble contenir de la
+pensée, dans l'infini du regard, qui n'est qu'une nuance de l'iris, dans
+le charme du sourire venu d'un pli de la lèvre et d'un éclair d'émail,
+dans la grâce du mouvement né du hasard et de l'harmonie des formes.
+
+Ainsi les poètes, impuissants décrocheurs d'étoiles, ont toujours été
+tourmentés par la soif de l'amour mystique. L'exaltation naturelle d'une
+âme poétique, exaspérée par l'excitation artistique, pousse ces êtres
+d'élite à concevoir une sorte d'amour nuageux éperdument tendre,
+extatique, jamais rassasié, sensuel sans être charnel, tellement
+délicat qu'un rien le fait s'évanouir, irréalisable et surhumain. Et ces
+poètes sont, peut-être, les seuls hommes qui n'aient jamais aimé une
+femme, une vraie femme en chair et en os, avec ses qualités de femme,
+ses défauts de femme, son esprit de femme restreint et charmant, ses
+nerfs de femme et sa troublante femellerie.
+
+Toute créature devant qui s'exalte leur rêve est le symbole d'un être
+mystérieux, mais féerique: l'être qu'ils chantent, ces chanteurs
+d'illusions. Elle est, cette vivante adorée par eux, quelque chose comme
+la statue peinte, image d'un dieu devant qui s'agenouille le peuple. Où
+est ce dieu? Quel est ce dieu? Dans quelle partie du ciel habite
+l'inconnue qu'ils ont tous idolâtrée, ces fous, depuis le premier rêveur
+jusqu'au dernier? Sitôt qu'ils touchent une main qui répond à leur
+pression, leur âme s'envole dans l'invisible songe, loin de la charnelle
+réalité.
+
+La femme qu'ils étreignent, ils la transforment, la complètent, la
+défigurent avec leur art de poètes. Ce ne sont pas ses lèvres qu'ils
+baisent, ce sont les lèvres rêvées. Ce n'est pas au fond de ses yeux
+bleus ou noirs que se perd ainsi leur regard exalté, c'est dans quelque
+chose d'inconnu et d'inconnaissable! L'oeil de leur maîtresse n'est que
+la vitre par laquelle ils cherchent à voir le paradis de l'amour idéal.
+
+Mais si quelques femmes troublantes peuvent donner à nos âmes cette rare
+illusion, d'autres ne font qu'exciter en nos veines l'amour impétueux
+d'où sort notre race.
+
+La Vénus de Syracuse est la parfaite expression de cette beauté
+puissante, saine et simple. Ce torse admirable, en marbre de Paros, est,
+dit-on, la Vénus Callipyge décrite par Athénée et Lampride; et qui fut
+donnée par Héliogabale aux Syracusains.
+
+Elle n'a pas de tête! Qu'importe? Le symbole en est devenu plus complet.
+C'est un corps de femme qui exprime toute la poésie réelle de la
+caresse.
+
+Schopenhauer a dit que la nature, voulant perpétuer l'espèce, a fait de
+la reproduction un piège.
+
+Cette forme de marbre, vue à Syracuse, c'est bien le piège humain deviné
+par l'artiste antique, la femme qui cache et montre l'affolant mystère
+de la vie.
+
+Est-ce un piège? Tant pis! Elle appelle la bouche, elle attire la main,
+elle offre aux baisers la palpable réalité de la chair admirable, de la
+chair élastique et blanche, ronde et ferme et délicieuse sous
+l'étreinte.
+
+Elle est divine, non pas parce qu'elle exprime une pensée, mais
+seulement parce qu'elle est belle.
+
+Et on songe, en l'admirant, au bélier de bronze de Syracuse, le plus
+beau morceau du musée de Palerme, qui, lui aussi, semble contenir toute
+l'animalité du monde. La bête puissante est couchée, le corps sur ses
+pattes et la tête tournée à gauche. Et cette tête d'animal semble une
+tête de dieu, de dieu bestial, impur et superbe. Le front est large et
+frisé, les yeux écartés, le nez en bosse, long, fort et ras, d'une
+prodigieuse expression brutale. Les cornes, rejetées en arrière,
+tombent, s'enroulent et se recourbent, écartant leurs pointes aiguës
+sous les oreilles minces qui ressemblent elles-mêmes à deux cornes. Et
+le regard de la bête vous pénètre, stupide, inquiétant et dur. On sent
+le fauve en approchant de ce bronze.
+
+Quels sont donc les deux artistes merveilleux qui ont ainsi formulé,
+sous deux aspects si différents, la simple beauté de la créature?
+
+Voilà les deux seules statues qui m'aient laissé, comme des êtres,
+l'envie ardente de les revoir.
+
+Au moment de sortir, je donne encore à cette croupe de marbre ce dernier
+regard de la porte qu'on jette aux femmes aimées, en les quittant, et je
+monte aussitôt en barque pour aller saluer, devoir d'écrivain, les
+papyrus de l'Anapo.
+
+On traverse le golfe d'un bord à l'autre et on aperçoit, sur la rive
+plate et nue, l'embouchure d'une très petite rivière, presque un
+ruisseau, où le bateau s'engage.
+
+Le courant est fort et dur à remonter. Tantôt on rame, tantôt on se sert
+de la gaffe pour glisser sur l'eau qui court, rapide, entre deux berges
+couvertes de fleurs jaunes, petites, éclatantes, deux berges d'or.
+
+Voici des roseaux que nous froissons en passant, qui se penchent et se
+relèvent, puis, le pied dans l'eau, des iris bleus, d'un bleu violent,
+sur qui voltigent d'innombrables libellules aux ailes de verre, nacrées
+et frémissantes, grandes comme des oiseaux-mouches. Maintenant, sur les
+deux talus qui nous emprisonnent, poussent des chardons géants et des
+liserons démesurés, enlaçant ensemble les plantes de la terre et les
+roseaux du ruisseau.
+
+Sous nous, au fond de l'eau, c'est une forêt de grandes herbes
+onduleuses qui remuent, flottent, semblent nager dans le courant qui les
+agite.
+
+Puis l'Anapo se sépare de l'antique Cyané, son tributaire. Nous allons
+toujours à coups de perche entre les berges. Le ruisseau serpente avec
+de charmants points de vue, des perspectives fleuries et coquettes. Une
+île apparaît enfin, pleine d'arbustes étranges. Les tiges frêles et
+triangulaires, hautes de neuf à douze pieds, portent à leur sommet des
+touffes rondes de fils verts, longs, minces et souples comme des
+cheveux. On dirait des têtes humaines devenues plantes, jetées dans
+l'eau sacrée de la source par un des dieux païens qui vivaient là jadis.
+C'est le papyrus antique.
+
+Les paysans, d'ailleurs, appellent ce roseau: _parruca_.
+
+En voici d'autres plus loin, un bois entier. Ils frémissent, murmurent,
+se penchent, mêlent leurs fronts poilus, les heurtent, semblent parler
+de choses inconnues et lointaines.
+
+N'est-il pas étrange que l'arbuste vénérable, qui nous apporta la pensée
+des morts, qui fut le gardien du génie humain, ait, sur son corps infime
+d'arbrisseau, une grosse crinière épaisse et flottante, ainsi que celle
+des poètes?
+
+Nous revenons à Syracuse alors que le soleil se couche; et nous
+regardons, dans la rade, un paquebot qui vient d'arriver et qui, ce soir
+même, nous emportera vers l'Afrique.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+D'ALGER À TUNIS
+
+I
+
+
+Sur les quais d'Alger, dans les rues des villages indigènes, dans les
+plaines du Tell, sur les montagnes du Sahel ou dans les sables du
+Sahara, tous ces corps drapés comme en des robes de moines, la tête
+encapuchonnée sous le turban flottant par derrière, ces traits sévères,
+ces regards fixes, ont l'air d'appartenir à des religieux d'un même
+ordre austère, répandus sur la moitié du globe.
+
+Leur démarche même est celle de prêtres; leurs gestes, ceux d'apôtres
+prêcheurs; leur attitude, celle de mystiques pleins de mépris du monde.
+
+Nous sommes, en effet, chez des hommes où l'idée religieuse domine
+tout, efface tout, règle les actions, étreint les consciences, moule les
+coeurs, gouverne la pensée, prime tous les intérêts, toutes les
+préoccupations, toutes les agitations.
+
+La religion est la grande inspiratrice de leurs actes, de leur âme, de
+leurs qualités et de leurs défauts. C'est par elle, pour elle qu'ils
+sont bons, braves, attendris, fidèles, car ils semblent n'être rien par
+eux-mêmes, n'avoir aucune qualité qui ne leur soit inspirée ou commandée
+par leur foi. Nous ne découvrons guère la nature spontanée ou primitive
+de l'Arabe sans qu'elle ait été, pour ainsi dire, recréée par sa
+croyance, par le Coran, par l'enseignement de Mohammed. Jamais aucune
+autre religion ne s'est incarnée ainsi en des êtres.
+
+Allons donc les voir prier dans leur mosquée, dans la mosquée blanche
+qu'on aperçoit là-bas, au bout du quai d'Alger.
+
+Dans la première cour, sous une arcade de colonnettes vertes, bleues et
+rouges, des hommes, assis ou accroupis, causent à voix basse, avec la
+tranquillité grave des Orientaux. En face de l'entrée, au fond d'une
+petite pièce carrée, qui ressemble à une chapelle, le cadi rend la
+justice. Des plaignants attendent sur des bancs; un Arabe agenouillé
+parle, tandis que le magistrat, enveloppé, presque disparu sous tous les
+plis de ses vêtements et sous la masse de son lourd turban, ne montre
+qu'un peu de visage et regarde le plaideur d'un oeil dur et calme, en
+l'écoutant. Un mur, où s'ouvre une fenêtre grillée, sépare cette pièce
+de celles où les femmes, créatures moins nobles que l'homme, et qui ne
+peuvent se tenir en face du cadi, attendent leur tour pour exposer leur
+plainte par ce guichet de confessionnal.
+
+Le soleil qui tombe en flots de feu sur les murs de neige de ces petits
+bâtiments pareils à des tombeaux de marabouts, et sur la cour, où une
+vieille Arabe jette des poissons morts à une armée de chats tigrés,
+rejaillit à l'intérieur sur les burnous, les jambes sèches et brunes, et
+les figures impassibles. Plus loin, voici l'école, à côté de la fontaine
+où l'eau coule sous un arbre. Tout est là, dans cette douce et paisible
+enceinte: la religion, la justice, l'instruction.
+
+J'entre dans la mosquée après m'être déchaussé, et je m'avance sur les
+tapis au milieu des colonnes claires dont les lignes régulières
+emplissent ce temple silencieux, vaste et bas, d'une foule de larges
+piliers. Car ils sont très larges, ayant une face orientée vers la
+Mecque, afin que chaque croyant puisse, en se plaçant devant, ne rien
+voir, n'être distrait par rien, et, tourné vers la ville sainte,
+s'absorber dans la prière.
+
+En voici qui se prosternent; d'autres, debout, murmurent les formules du
+Coran dans les postures prescrites; d'autres, encore, libres de ces
+devoirs accomplis, causent assis par terre, le long des murs, car la
+mosquée n'est pas seulement un lieu de prière, c'est aussi un lieu de
+repos, où l'on séjourne, où l'on vit des jours entiers.
+
+Tout est simple, tout est nu, tout est blanc, tout est doux, tout est
+paisible en ces asiles de foi, si différents de nos églises décoratives,
+agitées, quand elles sont pleines, par le bruit des offices, le
+mouvement des assistants, la pompe des cérémonies, les chants sacrés,
+et, quand elles sont vides, devenues si tristes, si douloureuses,
+qu'elles serrent le coeur, qu'elles ont l'air d'une chambre de mourant,
+de la froide chambre de pierre où le Crucifié agonise encore.
+
+Sans cesse, des Arabes entrent, des humbles, des riches, le portefaix du
+port et l'ancien chef, le noble sous la blancheur soyeuse de son burnous
+éclatant. Tous, pieds nus, font les mêmes gestes, prient le même Dieu
+avec la même foi exaltée et simple, sans pose et sans distraction. Ils
+se tiennent d'abord debout, la face levée, les mains ouvertes à la
+hauteur des épaules, dans l'attitude de la supplication. Puis les bras
+tombent le long du corps, la tête s'incline; ils sont devant le
+souverain du monde dans l'attitude de la résignation. Les mains ensuite
+s'unissent sur le ventre, comme si elles étaient liées. Ce sont des
+captifs sous la volonté du maître. Enfin ils se prosternent plusieurs
+fois de suite, très vite, sans aucun bruit. Après s'être assis d'abord
+sur leurs talons, les mains ouvertes sur les cuisses, ils se penchent en
+avant jusqu'à toucher le sol avec le front.
+
+Cette prière, toujours la même, et qui commence par la récitation des
+premiers versets du Coran, doit être répétée cinq fois par jour par les
+fidèles, qui, avant d'entrer, se sont lavé les pieds, les mains et la
+face.
+
+On n'entend, par le temple muet, que le clapotement de l'eau coulant
+dans une autre cour intérieure, qui donne du jour à la mosquée. L'ombre
+du figuier, poussé au-dessus de la fontaine aux ablutions, jette un
+reflet vert sur les premières nattes.
+
+Les femmes musulmanes peuvent entrer comme les hommes, mais elles ne
+viennent presque jamais. Dieu est trop loin, trop haut, trop imposant
+pour elles. On n'oserait pas lui raconter tous les soucis, lui confier
+toutes les peines, lui demander tous les menus services, les menues
+consolations, les menus secours contre la famille, contre le mari,
+contre les enfants, dont ont besoin les coeurs de femme. Il faut un
+intermédiaire plus humble entre lui si grand et elles si petites.
+
+Cet intermédiaire, c'est le marabout. Dans la religion catholique,
+n'avons-nous pas les saints et la Vierge Marie, avocats naturels des
+timides auprès de Dieu?
+
+C'est donc au tombeau du saint, dans la petite chapelle où il est
+enseveli, que nous trouverons la femme arabe en prière.
+
+Allons l'y voir.
+
+La zaouia Abd-er-Rahman-el-Tcalbi est la plus originale et la plus
+intéressante d'Alger. On nomme «zaouia» une petite mosquée unie à une
+koubba (tombeau d'un marabout), et comprenant aussi parfois une école et
+un cours de haut enseignement pour les musulmans lettrés.
+
+Pour atteindre la zaouia d'Abd-er-Rahman, il faut traverser la ville
+arabe. C'est une montée inimaginable à travers un labyrinthe de
+ruelles, emmêlées, tortueuses, entre les murs sans fenêtres des maisons
+mauresques. Elles se touchent presque à leur sommet, et le ciel, aperçu
+entre les terrasses, semble une arabesque bleue d'une irrégulière et
+bizarre fantaisie. Quelquefois, un long couloir sinueux et voûté,
+escarpé comme un sentier de montagne, paraît conduire directement dans
+l'azur dont on aperçoit soudain, au détour d'un mur, au bout des
+marches, là-haut, la tache éclatante, pleine de lumière.
+
+Tout le long de ces étroits corridors sont accroupis, au pied des
+maisons, des Arabes qui sommeillent en leurs loques; d'autres, entassés
+dans les cafés maures, sur des banquettes circulaires ou par terre,
+toujours immobiles, boivent en de petites tasses de faïence qu'ils
+tiennent gravement entre leurs doigts. En ces rues étroites qu'il faut
+escalader, le soleil, tombant par surprises, par filets ou par grandes
+plaques à chaque cassure des voies entre-croisées, jette sur les murs
+des dessins inattendus, d'une clarté aveuglante et vernie. On aperçoit,
+par les portes entr'ouvertes, les cours intérieures qui soufflent de
+l'air frais. C'est toujours le même puits carré qu'enferme une colonnade
+supportant des galeries. Un bruit de musique douce et sauvage s'échappe
+parfois de ces demeures, dont on voit sortir aussi souvent, deux par
+deux, des femmes. Elles vous jettent, entre les voiles qui leur couvrent
+la face, un regard noir et triste, un regard de prisonnières, et
+passent.
+
+Coiffées toutes comme on nous représente la Vierge Marie, d'une étoffe
+serrée sur le crâne, le torse enveloppé du haïk, les jambes cachées sous
+l'ample pantalon de toile ou de calicot, qui vient étreindre la
+cheville, elles marchent lentement, un peu gauches, hésitantes; et on
+cherche à deviner leur figure sous le voile qui la dessine un peu en se
+collant sur les saillies. Les deux arcs bleuâtres des sourcils, joints
+par un trait d'antimoine, se prolongent, au loin, sur les tempes.
+
+Soudain des voix m'appellent. Je me retourne, et par une porte ouverte
+j'aperçois, sur les murs, de grandes peintures inconvenantes comme on en
+retrouve à Pompéi. La liberté des moeurs, l'épanouissement, en pleine
+rue, d'une prostitution innombrable, joyeuse, naïvement hardie, révèlent
+tout de suite la différence profonde qui existe entre la pudeur
+européenne et l'inconscience orientale.
+
+N'oublions pas qu'on a interdit dans ces mêmes rues, depuis peu d'années
+seulement, les représentations de Caragousse, sorte de Guignol obscène
+et monstrueux, dont les enfants regardaient de leurs grands yeux noirs,
+ignorants et corrompus, en riant et en applaudissant, les
+invraisemblables, ignobles et inénarrables exploits.
+
+Par tout le haut de la ville arabe, entre les merceries, les épiceries
+et les fruiteries des incorruptibles Mozabites, puritains mahométans que
+souille le seul contact des autres hommes, et qui subiront, en rentrant
+dans leur patrie, une longue purification, s'ouvrent tout grands des
+débits de chair humaine, où l'on est appelé dans toutes les langues. Le
+Mozabite, accroupi dans sa petite boutique, au milieu de ses
+marchandises bien rangées autour de lui, semble ne pas voir, ne pas
+savoir, ne pas comprendre.
+
+À sa droite, les femmes espagnoles roucoulent comme des tourterelles; à
+sa gauche les femmes arabes miaulent comme des chattes. Il a l'air, au
+milieu d'elles, entre les nudités impudiques peintes pour achalander les
+deux bouges, d'un fakir, vendeur de fruits, hypnotisé dans un rêve.
+
+Je tourne à droite par un tout petit passage qui semble tomber dans la
+mer, étalée au loin, derrière la pointe de Saint-Eugène, et j'aperçois,
+au bout de ce tunnel, à quelques mètres sous moi, un bijou de mosquée,
+ou plutôt une toute mignonne zaouia qui s'égrène par petits bâtiments et
+par petits tombeaux carrés, ronds et pointus, le long d'un escalier
+allant en zigzags de terrasse en terrasse.
+
+L'entrée en est masquée par un mur qu'on dirait bâti en neige argentée,
+encadré de carrelages en faïence verte, et percé d'ouvertures régulières
+par où l'on voit la rade d'Alger.
+
+J'entre. Des mendiants, des vieillards, des enfants, des femmes, sont
+accroupis, sur chaque marche, la main tendue, et demandent l'aumône en
+arabe. À droite, dans une petite construction couronnée aussi de
+faïences, est une première sépulture, et l'on aperçoit, par la porte
+ouverte, des fidèles, assis devant le tombeau. Plus bas s'arrondit le
+dôme éclatant de la koubba du marabout Abd-er-Rahman, à côté du minaret
+mince et carré d'où l'on appelle à la prière.
+
+Voici, tout le long de la descente, d'autres tombes plus humbles, puis
+celle du célèbre Ahmed, bey de Constantine, qui fit dévorer par des
+chiens le ventre des prisonniers français.
+
+De la dernière terrasse à l'entrée du marabout, la vue est délicieuse.
+Notre-Dame d'Afrique, au loin, domine Saint-Eugène et toute la mer, qui
+s'en va jusqu'à l'horizon, où elle se mêle au ciel. Puis, plus près, à
+droite, c'est la ville arabe, montant, de toit en toit, jusqu'à la
+zaouia et étageant encore, au-dessus, ses petites maisons de craie.
+Autour de moi, des tombes, un cyprès, un figuier, et des ornements
+mauresques encadrant et crénelant tous les murs sacrés.
+
+Après m'être déchaussé, je pénètre dans la koubba. D'abord, dans une
+pièce étroite, un savant musulman, assis sur ses talons, lit un
+manuscrit qu'il tient de ses deux mains, à la hauteur des yeux. Des
+livres, des parchemins sont étalées autour de lui sur les nattes. Il ne
+tourne pas la tête.
+
+Plus loin, j'entends un frémissement, un chuchotement. À mon approche,
+toutes les femmes accroupies autour du tombeau se couvrent la figure
+avec vivacité. Elles ont l'air de gros flocons de linge blanc où
+brillent des yeux. Au milieu d'elles, dans cette écume de flanelle, de
+soie, de laine et de toile, des enfants dorment ou s'agitent, vêtus de
+rouge, de bleu, de vert: c'est charmant et naïf. Elles sont chez elles,
+chez leur saint, dont elles ont paré la demeure,--car Dieu est trop loin
+pour leur esprit borné, trop grand pour leur humilité.
+
+Elles ne se tournent pas vers la Mecque, elles, mais vers le corps du
+marabout, et elles se mettent sous sa protection directe, qui est
+encore, qui est toujours la protection de l'homme. Leurs yeux de femmes,
+leurs yeux doux et tristes, soulignés par deux bandeaux blancs, ne
+savent pas voir l'immatériel, ne connaissent que la créature. C'est le
+mâle qui, vivant, les nourrit, les défend, les soutient; c'est encore le
+mâle qui parlera d'elles à Dieu, après sa mort. Elles sont là tout près
+de la tombe parée et peinturlurée, un peu semblable à un lit breton mis
+en couleur et couvert d'étoffes, de soieries, de drapeaux, de cadeaux
+apportés.
+
+Elles chuchotent, elles causent entre elles, et racontent au marabout
+leurs affaires, leurs soucis, leurs disputes, les griefs contre le mari.
+C'est une réunion intime et familière de bavardages autour d'une
+relique.
+
+Toute la chapelle est pleine de leurs dons bizarres: de pendules de
+toutes grandeurs qui marchent, battent les secondes et sonnent les
+heures, de bannières votives, de lustres de toute sorte, en cuivre et en
+cristal. Ces lustres sont si nombreux qu'on ne voit plus le plafond. Ils
+pendent côte à côte, de tailles différentes comme dans la boutique d'un
+lampiste. Les murs sont décorés de faïences élégantes d'un dessin
+charmant, dont les couleurs dominantes sont toujours le vert et le
+rouge. Le sol est couvert de tapis, et le jour tombe de la coupole par
+des groupes de trois fenêtres cintrées, dont une domine les deux autres.
+
+Ce n'est plus la mosquée sévère, nue, où Dieu est seul; c'est un
+boudoir, orné pour la prière par le goût enfantin de femmes sauvages.
+Souvent des galants viennent les voir en ce lieu, leur donner un
+rendez-vous, leur dire quelques mots en secret. Des Européens, qui
+parlent l'arabe, nouent ici, parfois, des relations avec ces créatures
+enveloppées et lentes, dont on ne voit que le regard.
+
+Lorsque la confrérie masculine du marabout vient à son tour faire ses
+dévotions, elle n'a point pour le saint habitant du lieu les mêmes
+attentions exclusives. Après avoir témoigné leur respect au sépulcre,
+les hommes se tournent vers la Mecque et adorent Dieu,--car il n'y a de
+divinité que Dieu,--comme ils répètent en toutes leurs prières.
+
+
+
+
+II
+
+TUNIS
+
+
+Le chemin de fer avant d'arriver à Tunis traverse un superbe pays de
+montagnes boisées. Après s'être élevé, en dessinant les lacets
+démesurés, jusqu'à une altitude de sept cent quatre-vingts mètres, d'où
+on domine un immense et magnifique paysage, il pénètre dans la Tunisie
+par la Kroumirie.
+
+C'est alors une suite de monts et de vallées désertes, où jadis
+s'élevaient des villes romaines. Voici d'abord les restes de Thagaste où
+naquit saint Augustin, dont le père était décurion.
+
+Plus loin c'est Thubursicum Numidarum, dont les ruines couvrent une
+suite de collines rondes et verdoyantes. Plus loin encore, c'est
+Madaure, où naquit Apulée à la fin du règne de Trajan. On ne pourrait
+guère énumérer les cités mortes, près desquelles on va passer jusqu'à
+Tunis.
+
+Tout à coup, après de longues heures de route, on aperçoit dans la
+plaine basse les hautes arches d'un aqueduc à moitié détruit, coupé par
+places, et qui allait, jadis, d'une montagne à l'autre. C'est l'aqueduc
+de Carthage dont parle Flaubert dans _Salammbô_. Puis, on côtoie un beau
+village, on suit un lac éblouissant, et on découvre les murs de Tunis.
+
+Nous voici dans la ville.
+
+Pour en bien découvrir l'ensemble, il faut monter sur une colline
+voisine. Les Arabes comparent Tunis à un burnous étendu; et cette
+comparaison est juste. La ville s'étale dans la plaine, soulevée
+légèrement par les ondulations de la terre, qui font saillir par places
+les bords de cette grande tache de maisons pâles d'où surgissent les
+dômes des mosquées et les clochers des minarets. À peine distingue-t-on,
+à peine imagine-t-on que ce sont là des maisons, tant cette plaque
+blanche est compacte, continue et rampante. Autour d'elle, trois lacs
+qui, sous le dur soleil d'Orient, brillent comme des plaines d'acier. Au
+nord, au loin, la Sebkra-er-Bouan; à l'ouest, la Sebkra-Seldjoum,
+aperçue par-dessus la ville; au sud, le grand lac Bahira ou lac de
+Tunis; puis, en remontant vers le nord, la mer, le golfe profond,
+pareil lui-même à un lac dans son cadre éloigné de montagnes.
+
+Et puis partout autour de cette ville plate, des marécages fangeux où
+fermentent des ordures, une inimaginable ceinture de cloaques en
+putréfaction, des champs nus et bas où l'on voit briller, comme des
+couleuvres, de minces cours d'eau tortueux. Ce sont les égouts de Tunis
+qui s'écoulent sous le ciel bleu. Ils vont sans arrêt, empoisonnant
+l'air, traînant leur flot lent et nauséabond, à travers des terres
+imprégnées de pourritures, vers le lac qu'ils ont fini par emplir, par
+combler sur toute son étendue, car la sonde y descend dans la fange
+jusqu'à dix-huit mètres de profondeur: on doit entretenir un chenal à
+travers cette boue afin que les petits bateaux y puissent passer.
+
+Mais, par un jour de plein soleil, la vue de cette ville couchée entre
+ces lacs, dans ce grand pays que ferment au loin des montagnes dont la
+plus haute, le Zagh'ouan, apparaît presque toujours coiffée d'une nuée
+en hiver, est la plus saisissante et la plus attachante, peut-être,
+qu'on puisse trouver sur le bord du continent africain.
+
+Descendons de notre colline et pénétrons dans la cité. Elle a trois
+parties bien distinctes: la partie française, la partie arabe, et la
+partie juive.
+
+En vérité, Tunis n'est ni une ville française, ni une ville arabe, c'est
+une ville juive. C'est un des rares points du monde où le juif semble
+chez lui comme dans une patrie, où il est le maître presque
+ostensiblement, où il montre une assurance tranquille, bien qu'un peu
+tremblante encore.
+
+C'est lui surtout qui est intéressant à voir, à observer dans ce
+labyrinthe de ruelles étroites où circule, s'agite, pullule la
+population la plus colorée, bigarrée, drapée, pavoisée, miroitante,
+soyeuse et décorative, de tout ce rivage oriental.
+
+Où sommes-nous? sur une terre arabe ou dans la capitale éblouissante
+d'Arlequin, d'un Arlequin très artiste, ami des peintres, coloriste
+inimitable qui s'est amusé à costumer son peuple avec une fantaisie
+étourdissante. Il a dû passer par Londres, par Paris, par
+Saint-Pétersbourg, ce costumier divin qui, revenu plein de dédain des
+pays du Nord, bariola ses sujets avec un goût sans défaillances et une
+imagination sans limites. Non seulement il voulut donner à leurs
+vêtements des formes gracieuses, originales et gaies, mais il employa,
+pour les nuancer, toutes les teintes créées, composées, rêvées par les
+plus délicats aquarellistes.
+
+Aux juifs seuls il toléra les tons violents, mais en leur interdisant
+les rencontres trop brutales et en réglant l'éclat de leurs costumes
+avec une hardiesse prudente. Quant aux Maures, ses préférés, tranquilles
+marchands accroupis dans les souks, jeunes gens alertes ou gros
+bourgeois allant à pas lents par les petites rues, il s'amusa à les
+vêtir avec une telle variété de coloris, que l'oeil, à les voir, se
+grise comme une grive avec des raisins. Oh! pour ceux-là, pour ses bons
+Orientaux, ses Levantins métis de Turcs et d'Arabes, il a fait une
+collection de nuances si fines, si douces, si calmées, si tendres, si
+pâlies, si agonisantes et si harmonieuses, qu'une promenade au milieu
+d'elles est une longue caresse pour le regard.
+
+Voici des burnous de cachemire ondoyants comme des flots de clarté, puis
+des haillons superbes de misère, à côté des gebbas de soie, longues
+tuniques tombant aux genoux, et de tendres gilets appliqués au corps
+sous les vestes à petits boutons égrenés le long des bords.
+
+Et ces gebbas, ces vestes, ces gilets, ces haïks, croisent, mêlent et
+superposent les plus fines colorations. Tout cela est rose, azuré,
+mauve, vert d'eau, bleu-pervenche, feuille-morte, chair-de-saumon,
+orangé, lilas-fané, lie-de-vin, gris-ardoise.
+
+C'est un défilé de féerie, depuis les teintes les plus évanouies
+jusqu'aux accents les plus ardents, ceux-ci noyés dans un tel courant de
+notes discrètes que rien n'est dur, rien n'est criard, rien n'est
+violent le long des rues, ces couloirs de lumière, qui tournent sans
+fin, serrés entre les maisons basses, peintes à la chaux.
+
+À tout instant, ces étroits passages sont obstrués presque entièrement
+par des créatures obèses, dont les flancs et les épaules semblent
+toucher les deux murs à chaque balancement de leur marche. Sur leur tête
+se dresse une coiffe pointue, souvent argentée ou dorée, sorte de bonnet
+de magicienne d'où tombe par derrière, une écharpe. Sur leur corps
+monstrueux, masse de chair houleuse et ballonnée, flottent des blouses
+de couleurs vives. Leurs cuisses informes sont emprisonnées en des
+caleçons blancs collés à la peau. Leurs mollets et leurs chevilles
+empâtées par la graisse gonflent des bas, ou bien, quand elles sont en
+toilette, des espèces de gaines en drap d'or et d'argent. Elles vont, à
+petits pas pesants, sur des escarpins qui traînent; car elles ne sont
+chaussées qu'à la moitié du pied; et les talons frôlent et battent le
+pavé. Ces créatures étranges et bouffies, ce sont les juives, les belles
+juives!
+
+Dès qu'approche l'âge du mariage, l'âge où les hommes riches les
+recherchent, les fillettes d'Israël rêvent d'engraisser; car plus une
+femme est lourde, plus elle fait honneur à un mari et plus elle a de
+chances de le choisir à son gré. À quatorze ans, à quinze ans, elles
+sont, ces gamines sveltes et légères, des merveilles de beauté, de
+finesse et de grâce.
+
+Leur teint pâle, un peu maladif, d'une délicatesse lumineuse, leurs
+traits fins, ces traits si doux d'une race ancienne et fatiguée, dont le
+sang jamais ne fut rajeuni, leurs yeux sombres sous les fronts clairs,
+qu'écrase la masse noire, épaisse, pesante, des cheveux ébouriffés, et
+leur allure souple quand elles courent d'une porte à l'autre, emplissent
+le quartier juif de Tunis d'une longue vision de petites Salomés
+troublantes.
+
+Puis elles songent à l'époux. Alors commence l'inconcevable gavage qui
+fera d'elles des monstres. Immobiles maintenant, après avoir pris
+chaque matin la boulette d'herbes apéritives qui surexcitent l'estomac,
+elles passent les journées entières à manger des pâtes épaisses qui les
+enflent incroyablement. Les seins se gonflent, les ventres ballonnent,
+les croupes s'arrondissent, les cuisses s'écartent, séparées par la
+bouffissure; les poignets et les chevilles disparaissent sous une lourde
+coulée de chair. Et les amateurs accourent, les jugent, les comparent,
+les admirent comme dans un concours d'animaux gras. Voilà comme elles
+sont belles, désirables, charmantes, les énormes filles à marier!
+
+Alors on voit passer ces êtres prodigieux, coiffés d'un cône aigu nommé
+_koufia_, qui laisse pendre sur le dos le _bechkir_, vêtus de la
+_camiza_ flottante, en toile simple ou en soie éclatante, culottés de
+maillots tantôt blancs, tantôt richement ouvragés, et chaussés de
+savates traînantes, dites «saba»; êtres inexprimablement surprenants,
+dont la figure demeure encore souvent jolie sur ces corps
+d'hippopotames.
+
+Dans leurs maisons, facilement ouvertes, on les trouve, le samedi, jour
+sacré, jour de visites et d'apparat, recevant leurs amies dans les
+chambres blanches, où elles sont assises, les unes près des autres,
+comme des idoles symboliques, couvertes de soieries et d'oripeaux
+luisants, déesses de chair et de métal, qui ont des guêtres d'or aux
+jambes et, sur la tête, une corne d'or!
+
+La fortune de Tunis est dans leurs mains, ou plutôt dans les mains de
+leurs époux toujours souriants, accueillants et prêts à offrir leurs
+services. Dans bien peu d'années, sans doute, devenues des dames
+européennes, elles s'habilleront à la française et, pour obéir à la
+mode, jeûneront, afin de maigrir. Ce sera tant mieux pour elles et tant
+pis pour nous, les spectateurs.
+
+Dans la ville arabe, la partie la plus intéressante est le quartier des
+Souks, longues rues voûtées ou toiturées de planches, à travers
+lesquelles le soleil glisse des lames de feu, qui semblent couper au
+passage les promeneurs et les marchands. Ce sont les bazars, galeries
+tortueuses et entre-croisées où les vendeurs, par corporations, assis ou
+accroupis au milieu de leurs marchandises en de petites boutiques
+couvertes, appellent avec énergie le client ou demeurent immobiles dans
+ces niches de tapis, d'étoffes de toutes couleurs, de cuirs, de brides,
+de selles, de harnais brodés d'or, ou dans les chapelets jaunes et
+rouges des babouches.
+
+Chaque corporation a sa rue, et l'on voit, tout le long de la galerie,
+séparés par une simple cloison, tous les ouvriers du même métier
+travailler avec les mêmes gestes. L'animation, la couleur, la gaieté de
+ces marchés orientaux ne sont point possibles à décrire, car il faudrait
+en exprimer en même temps l'éblouissement, le bruit et le mouvement.
+
+Un de ces souks a un caractère si bizarre, que le souvenir en reste
+extravagant et persistant comme celui d'un songe. C'est le souk des
+parfums.
+
+En d'étroites cases pareilles, si étroites qu'elles font penser aux
+cellules d'une ruche, alignées d'un bout à l'autre et sur les deux côtés
+d'une galerie un peu sombre, des hommes au teint transparent, presque
+tous jeunes, couverts de vêtements clairs, et assis comme des bouddhas,
+gardent une rigidité saisissante dans un cadre de longs cierges
+suspendus, formant autour de leur tête et de leurs épaules un dessin
+mystique et régulier.
+
+Les cierges d'en haut, plus courts, s'arrondissent sur le turban;
+d'autres, plus longs, viennent aux épaules; les grands tombent le long
+des bras. Et, cependant, la forme symétrique de cette étrange décoration
+varie un peu de boutique en boutique. Les vendeurs, pâles, sans gestes,
+sans paroles, semblent eux-mêmes des hommes de cire en une chapelle de
+cire. Autour de leurs genoux, de leurs pieds, à la portée des mains si
+un acheteur se présente, tous les parfums imaginables sont enfermés en
+de toutes petites boîtes, en de toutes petites fioles, en de tous petits
+sacs.
+
+Une odeur d'encens et d'aromates flotte, un peu étourdissante, d'un bout
+à l'autre du souk.
+
+Quelques-uns de ces extraits sont vendus très cher, par gouttes. Pour
+les compter, l'homme se sert d'un petit coton qu'il tire de son oreille
+et y replace ensuite.
+
+Quand le soir vient, tout le quartier des souks est clos par de lourdes
+portes à l'entrée des galeries, comme une ville précieuse enfermée dans
+l'autre.
+
+Lorsqu'on se promène au contraire par les rues neuves qui vont aboutir,
+dans le marais, à quelque courant d'égout, on entend soudain une sorte
+de chant bizarre rythmé par des bruits sourds comme des coups de canon
+lointains, qui s'interrompent quelques instants pour recommencer
+aussitôt. On regarde autour de soi et on découvre, au ras de terre, une
+dizaine de têtes de nègres, enveloppées de foulards, de mouchoirs, de
+turbans, de loques. Ces têtes chantent un refrain arabe, tandis que les
+mains, armées de dames pour tasser le sol, tapent en cadence, au fond
+d'une tranchée, sur les cailloux et le mortier qui feront des fondations
+solides à quelque nouvelle maison bâtie dans ce sol huileux de fanges.
+
+Sur le bord du trou, un vieux nègre, chef d'escouade de ces pileurs de
+pierres, bat la mesure, avec un rire de singe; et tous les autres aussi
+rient en continuant leur bizarre chanson que scandent des coups
+énergiques. Ils tapent avec ardeur et rient avec malice devant les
+passants qui s'arrêtent; et les passants aussi s'égayent, les Arabes
+parce qu'ils comprennent, les autres parce que le spectacle est drôle;
+mais personne assurément ne s'amuse autant que les nègres, car le vieux
+crie:
+
+--Allons! frappons!
+
+Et tous reprennent en montrant leurs dents, et en donnant trois coups de
+pilon:
+
+--Sur la tête du chien de roumi!
+
+Le nègre clame en mimant le geste d'écraser:
+
+--Allons! frappons!
+
+Et tous:
+
+--Sur la tête du chien de youte!
+
+Et c'est ainsi que s'élève la ville européenne dans le quartier neuf de
+Tunis!
+
+Ce quartier neuf! Quand on songe qu'il est entièrement construit sur
+des vases peu à peu solidifiées, construit sur une matière innommable,
+faite de toutes les matières immondes que rejette une ville, on se
+demande comment la population n'est pas décimée par toutes les maladies
+imaginables, toutes les fièvres, toutes les épidémies. Et, en regardant
+le lac, que les mêmes écoulements urbains envahissent et comblent peu à
+peu, le lac, dépotoir nauséabond, dont les émanations sont telles que,
+par les nuits chaudes, on a le coeur soulevé de dégoût, on ne comprend
+même pas que la ville ancienne, accroupie près de ce cloaque, subsiste
+encore.
+
+On songe aux fiévreux aperçus dans certains villages de Sicile, de Corse
+ou d'Italie, à la population difforme, monstrueuse, ventrue et
+tremblante, empoisonnée par des ruisseaux clairs et de beaux étangs
+limpides, et on demeure convaincu que Tunis doit être un foyer
+d'infections pestilentielles.
+
+Eh bien, non! Tunis est une ville saine, très saine! L'air infect qu'on
+y respire est vivifiant et calmant, le plus apaisant, le plus doux aux
+nerfs surexcités que j'aie jamais respiré. Après le département des
+Landes, le plus sain de France, Tunis est l'endroit où sévissent le
+moins toutes les maladies ordinaires de nos pays.
+
+Cela paraît invraisemblable, mais cela est. O médecins modernes, oracles
+grotesques, professeurs d'hygiène, qui envoyez vos malades respirer
+l'air pur des sommets ou l'air vivifié par la verdure des grands bois,
+venez voir ces fumiers qui baignent Tunis; regardez ensuite cette terre
+que pas un arbre n'abrite et ne rafraîchit de son ombre; demeurez un an
+dans ce pays, plaine basse et torride sous le soleil d'été, marécage
+immense sous les pluies d'hiver, puis entrez dans les hôpitaux. Ils sont
+vides!
+
+Questionnez les statistiques, vous apprendrez qu'on y meurt de ce qu'on
+appelle, peut-être à tort, sa belle mort beaucoup plus souvent que de
+vos maladies. Alors vous vous demanderez peut-être si ce n'est pas la
+science moderne qui nous empoisonne avec ses progrès; si les égouts dans
+nos caves et les fosses voisinant avec notre vin et notre eau ne sont
+pas des distillateurs de mort à domicile, des foyers et des propagateurs
+d'épidémies plus actifs que les ruisselets d'immondices qui se promènent
+en plein soleil autour de Tunis; vous reconnaîtrez que l'air pur des
+montagnes est moins calmant que le souffle bacillifère des fumiers de
+ville ici et que l'humidité des forêts est plus redoutable à la santé et
+plus engendreuse de fièvres que l'humidité des marais putréfiés à cent
+lieues du plus petit bois.
+
+En réalité, la salubrité indiscutable de Tunis est stupéfiante et ne
+peut être attribuée qu'à la pureté parfaite de l'eau qu'on boit dans
+cette ville, ce qui donne absolument raison aux théories les plus
+modernes sur le mode de propagation des germes morbides.
+
+L'eau du Zagh'ouan, en effet, captée sous terre à quatre-vingts
+kilomètres environ de Tunis, parvient dans les maisons, sans avoir eu
+avec l'air le moindre contact et sans avoir pu recueillir, par
+conséquent, aucune graine de contagion.
+
+L'étonnement qu'éveillait en moi l'affirmation de cette salubrité me fit
+chercher les moyens de visiter un hôpital, et le médecin maure qui
+dirige le plus important de Tunis voulut bien me faire pénétrer dans le
+sien.
+
+Or, dès que fut ouverte la grande porte donnant sur une vaste cour
+arabe, dominée par une galerie à colonnes qu'abrité une terrasse, ma
+surprise et mon émotion furent tels que je ne songeai plus guère à ce
+qui m'avait fait entrer là.
+
+Autour de moi, sur les quatre côtés de la cour, d'étroites cellules,
+grillées comme des cachots, enfermaient des hommes qui se levèrent en
+nous voyant et vinrent coller entre les barreaux de fer des faces
+creuses et livides. Puis un d'eux, passant sa main et l'agitant hors de
+cette cage, cria quelque injure. Alors les autres, sautillant soudain
+comme les bêtes des ménageries, se mirent à vociférer, tandis que, sur
+la galerie du premier étage, un Arabe à grande barbe, coiffé d'un épais
+turban, le cou cerclé de colliers de cuivre, laissait pendre avec
+nonchalance sur la balustrade un bras couvert de bracelets et des doigts
+chargés de bagues. Il souriait en écoutant ce bruit. C'est un fou, libre
+et tranquille, qui se croit le roi des rois et qui règne paisiblement
+sur les foux furieux enfermés en bas.
+
+Je voulus passer en revue ces déments effrayants et admirables en leur
+costume oriental, plus curieux et moins émouvants peut-être, à force
+d'être étranges, que nos pauvres fous d'Europe.
+
+Dans la cellule du premier, on me permit de pénétrer. Comme la plupart
+de ses compagnons, c'est le haschich ou plutôt le kif qui l'a mis en cet
+état. Il est tout jeune, fort pâle, fort maigre, et me parle en me
+regardant avec des yeux fixes, troubles, énormes. Que dit-il? Il me
+demande une pipe pour fumer et me raconte que son père l'attend.
+
+De temps en temps, il se soulève, laissant voir sous sa gebba et son
+burnous des jambes grêles d'araignée humaine; et le nègre, son gardien,
+un géant luisant aux yeux blancs, le rejette chaque fois sur sa natte
+d'une seule pesée sur l'épaule, qui semble écraser le faible halluciné.
+
+Son voisin est une sorte de monstre jaune et grimaçant, un Espagnol de
+Ribera, accroupi et cramponné aux barreaux et qui demande aussi du tabac
+ou du kif, avec un rire continu qui a l'air d'une menace.
+
+Ils sont deux dans la case suivante: encore un fumeur de chanvre, qui
+nous accueille avec des gestes frénétiques, grand Arabe aux membres
+vigoureux, tandis que, assis sur ses talons, son voisin, immobile, fixe
+sur nous des yeux transparents de chat sauvage. Il est d'une beauté rare
+cet homme, dont la barbe noire, courte et frisée, rend le teint livide
+et superbe. Le nez est fin, la figure longue, élégante, d'une
+distinction parfaite C'est un Mozabite, devenu fou après avoir trouvé
+mort son jeune fils, qu'il cherchait depuis deux jours.
+
+Puis en voici un vieux qui rit et nous crie, en dansant comme un ours:
+
+--Fous, fous, nous sommes tous fous, moi, toi, le médecin, le gardien,
+le bey, tous, tous fous!
+
+C'est en arabe qu'il hurle cela; mais on comprend, tant sa mimique est
+effroyable, tant l'affirmation de son doigt tendu vers nous est
+irrésistible. Il nous désigne l'un après l'autre, et rit, car il est sûr
+que nous sommes fous, lui, ce fou, et il répète:
+
+--Oui, oui, toi, toi, toi, tu es fou!
+
+Et on croit sentir pénétrer en son âme un souffle de déraison, une
+émanation contagieuse et terrifiante de ce dément malfaisant.
+
+Et on s'en va, et on lève les yeux vers le grand carré bleu du ciel qui
+plane sur ce trou de damnés. Alors apparaît, souriant toujours, calme et
+beau comme un roi mage, le seigneur de tous ces fous, l'Arabe à longue
+barbe, penché sur la galerie, et qui laisse briller au soleil les mille
+objets de cuivre, de fer et de bronze, clefs, anneaux et pointes, dont
+il pare avec orgueil sa royauté imaginaire.
+
+Depuis quinze ans, il est ici, ce sage, errant à pas lents, d'une allure
+majestueuse et calme, si majestueuse, en effet, qu'on le salue avec
+respect. Il répond, d'une voix de souverain, quelques mots qui
+signifient: «Soyez les bienvenus; je suis heureux de vous voir.» Puis il
+cesse de nous regarder.
+
+Depuis quinze ans, cet homme ne s'est point couché. Il dort assis sur
+une marche, au milieu de l'escalier de pierre de l'hôpital. On ne l'a
+jamais vu s'étendre.
+
+Que m'importent, à présent, les autres malades, si peu nombreux,
+d'ailleurs, qu'on les compte dans les grandes salles blanches, d'où l'on
+voit par les fenêtres s'étaler la ville éclatante, sur qui semblent
+bouillonner les dômes des koubbas et des mosquées.
+
+Je m'en vais troublé d'une émotion confuse, plein de pitié, peut-être
+d'envie, pour quelques-uns de ces hallucinés, qui continuent dans cette
+prison, ignorée d'eux, le rêve trouvé, un jour, au fond de la petite
+pipe bourrée de quelques feuilles jaunes.
+
+Le soir de ce même jour un fonctionnaire français, armé d'un pouvoir
+spécial, m'offrit de me faire pénétrer dans quelques mauvais lieux de
+plaisir arabes, ce qui est fort difficile aux étrangers.
+
+Nous dûmes d'ailleurs être accompagnés par un agent de la police
+beylicale, sans quoi aucune porte, même celle des plus vils bouges
+indigènes, ne se serait ouverte devant nous.
+
+La ville arabe d'Alger est pleine d'agitation nocturne. Dès que le soir
+vient, Tunis est mort. Les petites rues étroites, tortueuses, inégales,
+semblent des couloirs d'une cité abandonnée, dont on a oublié d'éteindre
+le gaz, par places.
+
+Nous voici très loin, dans ce labyrinthe de murs blancs; et on nous fit
+entrer chez des juives qui dansaient la «danse du ventre». Cette danse
+est laide, disgracieuse, curieuse seulement pour les amateurs par la
+maestria de l'artiste. Trois soeurs, trois filles très parées, faisaient
+leurs contorsions impures, sous l'oeil bienveillant de leur mère, une
+énorme petite boule de graisse vivante coiffée d'un cornet de papier
+doré et mendiant pour les frais généraux de la maison, après chaque
+crise de trépidation des ventres de ses enfants. Autour du salon trois
+portes entrebâillées montraient les couches basses de trois chambres.
+J'ouvris une quatrième porte et je vis, dans un lit, une femme couchée
+qui me parut belle. On se précipita sur moi, mère, danseuses, deux
+domestiques nègres et un homme inaperçu qui regardait, derrière un
+rideau, s'agiter pour nous le flanc de ses soeurs. J'allais entrer dans
+la chambre de sa femme légitime qui était enceinte, de la belle-fille,
+de la belle-soeur des drôlesses qui tentaient, mais en vain, de nous
+mêler, ne fût-ce qu'un soir, à la famille. Pour me faire pardonner cette
+défense d'entrer, on me montra le premier enfant de cette dame, une
+petite fille de trois ou quatre ans, qui esquissait déjà la «danse du
+ventre».
+
+Je m'en allai fort dégoûté.
+
+Avec des précautions infinies on me fit pénétrer ensuite dans le logis
+de grandes courtisanes arabes. Il fallut veiller au bout des rues,
+parlementer, menacer, car si les indigènes savaient que le roumi est
+entré chez elles, elles seraient abandonnées, honnies, ruinées. Je vis
+là de grosses filles brunes, médiocrement belles, en des taudis pleins
+d'armoires à glace.
+
+Nous songions à regagner l'hôtel quand l'agent de police indigène nous
+proposa de nous conduire tout simplement dans un bouge, dans un lieu
+d'amour dont il ferait ouvrir la porte d'autorité.
+
+Et nous voici encore le suivant à tâtons dans des ruelles noires
+inoubliables, allumant des allumettes pour ne pas tomber, trébuchant,
+tout de même en des trous, heurtant les maisons de la main et de
+l'épaule et entendant parfois des voix, des bruits de musique, des
+rumeurs de fête sauvage sortir des murs, étouffés, comme lointains,
+effrayants d'assourdissement et de mystère. Nous sommes en plein dans le
+quartier de la débauche.
+
+Devant une porte on s'arrête; nous nous dissimulons à droite et à gauche
+tandis que l'agent frappe à coups de poing en criant une phrase arabe,
+un ordre.
+
+Une voix, faible, une voix de vieille répond derrière la planche; et
+nous percevons maintenant des sons d'instruments et des chants criards
+de femmes arabes dans les profondeurs de ce repaire.
+
+On ne veut pas ouvrir. L'agent se fâche, et de sa gorge sortent des
+paroles précipitées, rauques et violentes. À la fin, la porte
+s'entre-bâille, l'homme la pousse, entre comme en une ville conquise, et
+d'un beau geste vainqueur semble nous dire: «Suivez-moi.»
+
+Nous le suivons, en descendant trois marches qui nous mènent en une
+pièce basse, où dorment, le long des murs, sur des tapis, quatre enfants
+arabes, les petits de la maison. Une vieille, une de ces vieilles
+indigènes qui sont des paquets de loques jaunes nouées autour de
+quelque chose qui remue, et d'où sort une tête invraisemblable et
+tatouée de sorcière, essaye encore de nous empêcher d'avancer. Mais la
+porte est refermée, nous entrons dans une première salle où quelques
+hommes sont debout qui n'ont pu pénétrer dans la seconde dont ils
+obstruent l'ouverture en écoutant d'un air recueilli l'étrange et aigre
+musique qu'on fait là dedans. L'agent pénètre le premier, fait écarter
+les habitués et nous atteignons une chambre étroite, allongée, où des
+tas d'Arabes sont accroupis sur des planches, le long des deux murs
+blancs, jusqu'au fond.
+
+Là, sur un grand lit français qui tient toute la largeur de la pièce,
+une pyramide d'autres Arabes s'étage, invraisemblablement empilés et
+mêlés, un amas de burnous d'où émergent cinq têtes à turban.
+
+Devant eux, au pied du lit, sur une banquette nous faisant face,
+derrière un guéridon d'acajou chargé de verres, de bouteilles de bière,
+de tasses à café et de petites cuillers d'étain, quatre femmes assises
+chantent une interminable et traînante mélodie du Sud, que quelques
+musiciens juifs accompagnent sur des instruments.
+
+Elles sont parées comme pour une féerie, comme les princesses des Mille
+et une Nuits, et une d'elles, âgée de quinze ans environ, est d'une
+beauté si surprenante, si parfaite, si rare, qu'elle illumine ce lieu
+bizarre, en fait quelque chose d'imprévu, de symbolique et
+d'inoubliable.
+
+Les cheveux sont retenus par une écharpe d'or, qui coupe le front d'une
+tempe à l'autre. Sous cette barre droite et métallique s'ouvrent deux
+yeux énormes, au regard fixe, insensible, introuvable, deux yeux longs,
+noirs, éloignés, que sépare un nez d'idole tombant sur une petite bouche
+d'enfant, qui s'ouvre pour chanter et semble seule vivre en ce visage.
+C'est une figure sans nuances, d'une régularité imprévue, primitive et
+superbe, faite de lignes si simples qu'elles semblent les formes
+naturelles et uniques de ce visage humain.
+
+En toute figure rencontrée, on pourrait, semble-t-il, remplacer un
+trait, un détail, par quelque chose pris sur une autre personne. Dans
+cette tête de jeune Arabe on ne pourrait rien changer, tant ce dessin en
+est typique et parfait. Ce front uni, ce nez, ces joues d'un modelé
+imperceptible qui vient mourir à la fine pointe du menton, en encadrant,
+dans un ovale irréprochable de chair un peu brune, les seuls yeux, le
+seul nez et la seule bouche qui puissent être là, sont l'idéal d'une
+conception de beauté absolue dont notre regard est ravi, mais dont notre
+rêve seul peut ne se pas sentir entièrement satisfait. À côté d'elle,
+une autre fillette, charmante aussi, point exceptionnelle, une de ces
+faces blanches, douces, dont la chair a l'air d'une pâte faite avec du
+lait. Encadrant ces deux étoiles, deux autres femmes sont assises, au
+type bestial, à la tête courte, aux pommettes saillantes, deux
+prostituées nomades, de ces êtres perdus que les tribus sèment en route;
+ramassent et reperdent, puis laissent un jour à la traîne de quelque
+troupe de spahis qui les emmène en ville.
+
+Elles chantent en tapant sur la darbouka avec leurs mains rougies par le
+henné, et les musiciens juifs les accompagnent sur de petites guitares,
+des tambourins et des flûtes aiguës.
+
+Tout le monde écoute, sans parler, sans jamais rire, avec une gravité
+auguste.
+
+Où sommes-nous? Dans le temple de quelque religion barbare, ou dans une
+maison publique?
+
+Dans une maison publique? Oui, nous sommes dans une maison publique, et
+rien au monde ne m'a donné une sensation plus imprévue, plus fraîche,
+plus colorée que l'entrée dans cette longue pièce basse, où ces filles,
+parées, dirait-on, pour un culte sacré, attendent le caprice d'un de ces
+hommes graves qui semblent murmurer le Coran jusqu'au milieu des
+débauches.
+
+On m'en montre un, assis devant sa minuscule tasse de café, les yeux
+levés, plein de recueillement. C'est lui qui a retenu l'idole; et
+presque tous les autres sont des invités. Il leur offre des
+rafraîchissements et de la musique, et la vue de cette belle fille
+jusqu'à l'heure où il les priera de rentrer chacun chez soi. Et ils s'en
+iront en le saluant avec des gestes majestueux. Il est beau, cet homme
+de goût, jeune, grand, avec une peau transparente d'Arabe des villes que
+rend plus claire la barbe noire, luisante, soyeuse et un peu rare sur
+les joues.
+
+La musique cesse, nous applaudissons. On nous imite. Nous sommes assis
+sur des escabeaux, au milieu d'une pile d'hommes. Soudain une longue
+main noire me frappe sur l'épaule et une voix, une de ces voix étranges
+des indigènes essayant de parler français, me dit:
+
+--Moi, pas d'ici, Français comme toi.
+
+Je me retourne et je vois un géant en burnous, un des Arabes les plus
+hauts, les plus maigres, les plus osseux que j'aie jamais rencontrés.
+
+--D'où es-tu donc? lui dis-je stupéfait.
+
+--D'Algérie!
+
+--Ah! je parie que tu es Kabyle?
+
+--Oui, Moussi.
+
+Il riait, enchanté que j'eusse deviné son origine, et me montrant son
+camarade:
+
+--Lui aussi.
+
+--Ah! bon.
+
+C'était pendant une sorte d'entr'acte.
+
+Les femmes, à qui personne ne parlait, ne remuaient pas plus que des
+statues, et je me mis à causer avec mes deux voisins d'Algérie, grâce au
+secours de l'agent de police indigène.
+
+J'appris qu'ils étaient bergers, propriétaires aux environs de Bougie,
+et qu'ils portaient dans les replis de leurs burnous des flûtes de leur
+pays dont ils jouaient le soir, pour se distraire. Ils avaient envie
+sans doute qu'on admirât leur talent et ils me montrèrent deux minces
+roseaux percés de trous, deux vrais roseaux coupés par eux au bord d'une
+rivière.
+
+Je priai qu'on les laissât jouer, et tout le monde aussitôt se tut avec
+une politesse parfaite.
+
+Ah! la surprenante et délicieuse sensation qui se glissa dans mon coeur
+avec les premières notes si légères, si bizarres, si inconnues, si
+imprévues, des deux petites voix de ces deux petits tubes poussés dans
+l'eau. C'était fin, doux, haché, sautillant: des sons qui volaient, qui
+voletaient l'un après l'autre sans se rejoindre, sans se trouver, sans
+s'unir jamais; un chant qui s'évanouissait toujours, qui recommençait
+toujours, qui passait, qui flottait autour de nous, comme un souffle de
+l'âme des feuilles, de l'âme des bois, de l'âme des ruisseaux, de l'âme
+du vent, entré avec ces deux grands bergers des montagnes kabyles dans
+cette maison publique d'un faubourg de Tunis.
+
+
+
+
+VERS KAIROUAN
+
+ * * * * *
+
+11 décembre.
+
+
+Nous quittons Tunis par une belle route qui longe d'abord un coteau,
+suit un instant le lac, puis traverse une plaine. L'horizon large, fermé
+par des montagnes aux crêtes vaporeuses, est nu, tout nu, taché
+seulement de place en place par des villages blancs, où l'on aperçoit de
+loin, dominant la masse indistincte des maisons, les minarets pointus et
+les petits dômes des koubbas. Sur toute cette terre fanatique, nous les
+retrouvons sans cesse, ces petits dômes éclatants des koubbas, soit dans
+les plaines fertiles d'Algérie ou de Tunisie, soit comme un phare sur le
+dos arrondi des montagnes, soit au fond des forêts de cèdres ou de
+pins, soit au bord des ravins profonds dans les fourrés de lentisques
+et de chênes-liège, soit dans le désert jaune entre deux dattiers qui se
+penchent au-dessus, l'un à droite, l'autre à gauche, et laissent tomber
+sur la coupole de lait l'ombre légère et fine de leurs palmes.
+
+Ils contiennent, comme une semence sacrée, les os des marabouts qui
+fécondent le sol illimité de l'Islam, y font germer, de Tanger à
+Tombouctou, du Caire à la Mecque, de Tunis à Constantinople, de
+Kharthoum à Java, la plus puissante, la plus mystérieusement dominatrice
+des religions qui ait dompté la conscience humaine.
+
+Petits, ronds, isolés, et si blancs qu'ils jettent une clarté, ils ont
+bien l'air d'une graine divine jetée à poignée sur le monde par ce grand
+semeur de foi, Mohammed, frère d'Aïssa et de Moïse.
+
+Pendant longtemps, nous allons, au grand trot des quatre chevaux attelés
+de front, par des plaines sans fin, plantées de vignes ou ensemencées de
+céréales qui commencent à sortir de terre.
+
+Puis soudain la route, la belle route établie par les ponts et chaussées
+depuis le protectorat français, s'arrête net. Un pont a cédé aux
+dernières pluies, un pont trop petit, qui n'a pu laisser passer la
+masse d'eau venue de la montagne. Nous descendons à grand'peine dans le
+ravin, et la voiture, remontée de l'autre côté, reprend la belle route,
+une des principales artères de la Tunisie, comme on dit dans le langage
+officiel. Pendant quelques kilomètres, nous pouvons trotter encore,
+jusqu'à ce qu'on rencontre un autre petit pont qui a cédé également sous
+la pression des eaux. Puis, un peu plus loin, c'est au contraire le pont
+qui est resté, tout seul, indestructible, comme un minuscule arc de
+triomphe, tandis que la route, emportée des deux côtés, forme deux
+abîmes autour de cette ruine toute neuve.
+
+Vers midi, nous apercevons devant nous une construction singulière.
+C'est, au bord de la route presque disparue déjà, un large pâté
+d'habitations soudées ensemble, à peine plus hautes que la taille d'un
+homme, abritées sous une suite continue de voûtes dont les unes, un peu
+plus élevées, dominent et donnent à ce singulier village l'aspect d'une
+agglomération de tombeaux. Là-dessus courent, hérissés, des chiens
+blancs qui aboient contre nous.
+
+Ce hameau s'appelle Gorombalia et fut fondé par un chef andalou
+mahométan, Mohammed Gorombali, chassé d'Espagne par Isabelle la
+Catholique.
+
+Nous déjeunons en ce lieu, puis nous repartons. Partout, au loin, avec
+la lunette-jumelle, on aperçoit des ruines romaines. D'abord Vico
+Aureliano, puis Siago, plus important, où restent des constructions
+byzantines et arabes. Mais voilà que la belle route, la principale
+artère de la Tunisie, n'est plus qu'une ornière affreuse. Partout l'eau
+des pluies l'a trouée, minée, dévorée. Tantôt les ponts écroulés ne
+montrent plus qu'une masse de pierres dans un ravin, tantôt ils
+demeurent intacts, tandis que l'eau, les dédaignant, s'est frayé
+ailleurs une voie, ouvrant à travers le talus des ponts et chaussées des
+tranchées larges de 50 mètres.
+
+Pourquoi donc ces dégâts, ces ruines? Un enfant, du premier coup d'oeil,
+le saurait. Tous les ponceaux, trop étroits d'ailleurs, sont au-dessous
+du niveau des eaux dès qu'arrivent les pluies. Les uns donc, recouverts
+par le torrent, obstrués par les branches qu'il traîne, sont renversés,
+tandis que le courant capricieux refusant de se canaliser sous les
+suivants, qui ne sont point sur son cours ordinaire, reprend le chemin
+des autres années, en dépit des ingénieurs. Cette route de Tunis à
+Kairouan est stupéfiante à voir. Loin d'aider au passage des gens et des
+voitures, elle le rend impossible, crée des dangers sans nombre. On a
+détruit le vieux chemin arabe qui était bon, et on l'a remplacé par une
+série de fondrières, d'arches démolies, d'ornières et de trous. Tout est
+à refaire avant d'avoir été fini. On recommence à chaque pluie les
+travaux, sans vouloir avouer, sans consentir à comprendre qu'il faudra
+toujours recommencer ce chapelet de ponts croulants. Celui d'Enfidaville
+a été reconstruit deux fois. Il vient encore d'être emporté. Celui
+d'Oued-el-Hammam est détruit pour la quatrième fois. Ce sont des ponts
+nageurs, des ponts plongeurs, des ponts culbuteurs. Seuls, les vieux
+ponts arabes résistent à tout.
+
+On commence par se fâcher, car la voiture doit descendre en des ravins
+presque infranchissables où dix fois par heure on croit verser, puis on
+finit par en rire, comme d'une incroyable cocasserie. Pour éviter ces
+ponts redoutables, il faut faire d'immenses détours, aller au nord,
+revenir au sud, tourner à l'est, repasser à l'ouest. Les pauvres
+indigènes ont dû, à coups de pioche, à coups de hache, à coups de serpe,
+se frayer un passage nouveau à travers le maquis de chênes verts, de
+thuyas, de lentisques, de bruyères et de pins d'Alep, l'ancien passage
+étant détruit par nous.
+
+Bientôt les arbustes disparaissent, et nous ne voyons plus qu'une
+étendue onduleuse, crevassée par les ravines, où, de place en place,
+apparaissent, soit les os clairs d'une carcasse aux côtes soulevées,
+soit une charogne à moitié dévorée par les oiseaux de proie et les
+chiens. Pendant quinze mois, il n'est point tombé une goutte d'eau sur
+cette terre, et la moitié des bêtes y sont mortes de faim. Leurs
+cadavres restent semés partout, empoisonnent le vent, et donnent à ces
+plaines l'aspect d'un pays stérile, rongé par le soleil et ravagé par la
+peste. Seuls, les chiens sont gras, nourris de cette viande en
+putréfaction. Souvent, on en aperçoit deux ou trois acharnés sur la même
+pourriture. Les pattes raides, ils tirent sur la longue jambe d'un
+chameau ou sur la courte patte d'un bourriquet, ils dépècent le poitrail
+d'un cheval ou fouillent le ventre d'une vache. Et on en découvre au
+loin qui errent, en quête de charognes, le nez dans la brise, le poil
+épais, tendant leur museau pointu.
+
+Et il est bizarre de songer que ce sol calciné depuis deux ans par un
+soleil implacable, noyé depuis un mois sous des pluies de déluge, sera,
+vers mars et avril, une prairie illimitée, avec des herbes montant aux
+épaules d'un homme, et d'innombrables fleurs comme nous n'en voyons
+guère en nos jardins. Chaque année, quand il pleut, la Tunisie entière
+passe, à quelques mois de distance, par la plus affreuse aridité et par
+la plus fougueuse fécondité. De Sahara sans un brin d'herbe elle devient
+tout à coup, presque en quelques jours, comme par un miracle, une
+Normandie follement verte, une Normandie ivre de chaleur, jetant en ces
+moissons de telles poussées de sève qu'elles sortent de terre,
+grandissent, jaunissent et mûrissent à vue d'oeil.
+
+Elle est cultivée, de place en place, d'une façon très singulière, par
+les Arabes.
+
+Ils habitent, soit les villages clairs aperçus au loin, soit les
+gourbis, huttes de branchages, soit les tentes brunes et pointues
+cachées, comme d'énormes champignons, derrière des broussailles sèches
+ou des bois de cactus. Quand la dernière moisson a été abondante, ils se
+décident de bonne heure à préparer les labours; mais, quand la
+sécheresse les a presque affamés, ils attendent en général les
+premières pluies pour risquer leurs derniers grains ou pour emprunter au
+gouvernement la semence qu'il leur prête assez facilement. Or, dès que
+les lourdes ondées d'automne ont détrempé la contrée, ils vont trouver
+tantôt le caïd qui détient le territoire fertile, tantôt le nouveau
+propriétaire européen qui loue souvent plus cher, mais ne les vole pas,
+et leur rend dans leurs contestations une justice plus stricte, qui
+n'est point vénale, et ils désignent les terres choisies par eux, en
+marquent les limites, les prennent à bail pour une seule saison, puis se
+mettent à les cultiver.
+
+Alors on voit un étonnant spectacle! Chaque fois que, quittant les
+régions pierreuses et arides, on arrive aux parties fécondes,
+apparaissent au loin les invraisemblables silhouettes des chameaux
+laboureurs attelés aux charrues. La haute bête fantastique traîne, de
+son pas lent, le maigre instrument de bois que pousse l'Arabe, vêtu
+d'une sorte de chemise. Bientôt ces groupes surprenants se multiplient,
+car on approche d'un centre recherché. Ils vont, viennent, se croisent
+par toute la plaine, y promenant l'inexprimable profil de l'animal, de
+l'instrument et de l'homme, qui semblent soudés ensemble, ne faire
+qu'un seul être apocalyptique et solennellement drôle.
+
+Le chameau est remplacé de temps en temps par des vaches, par des ânes,
+quelquefois même par des femmes. J'en ai vu une accouplée avec un
+bourriquet et tirant autant que la bête, tandis que le mari poussait et
+excitait ce lamentable attelage.
+
+Le sillon de l'Arabe n'est point ce beau sillon profond et droit du
+laboureur européen, mais une sorte de feston qui se promène
+capricieusement à fleur de terre autour des touffes de jujubiers. Jamais
+ce nonchalant cultivateur ne s'arrête ou ne se baisse pour arracher une
+plante parasite poussée devant lui. Il l'évite par un détour, la
+respecte, l'enferme comme si elle était précieuse, comme si elle était
+sacrée, dans les circuits tortueux de son labour. Ses champs sont donc
+pleins de touffes d'arbrisseaux, dont quelques-unes si petites qu'un
+simple effort de la main les pourrait extirper. La vue seule de cette
+culture mixte de broussailles et de céréales finit par tant énerver
+l'oeil qu'on a envie de prendre une pioche et de défricher les terres où
+circulent, à travers les jujubiers sauvages, ces triades fantastiques de
+chameaux, de charrues et d'Arabes.
+
+On retrouve bien, dans cette indifférence tranquille, dans ce respect
+pour la plante poussée sur la terre de Dieu, l'âme fataliste de
+l'Oriental. Si elle a grandi là, cette plante, c'est que le Maître l'a
+voulu, sans doute. Pourquoi défaire son oeuvre et la détruire? Ne
+vaut-il pas mieux se détourner et l'éviter? Si elle croît jusqu'à
+couvrir le champ entier, n'y a-t-il point d'autres terres plus loin?
+Pourquoi prendre cette peine, faire un geste, un effort de plus,
+augmenter d'une fatigue, si légère soit-elle, la besogne indispensable?
+
+Chez nous, le paysan, rageur, jaloux de la terre plus que de sa femme,
+se jetterait, la pioche aux mains, sur l'ennemi poussé chez lui et, sans
+repos jusqu'à ce qu'il l'eût vaincu, il frapperait, avec de grands
+gestes de bûcheron, la racine tenace enfoncée au sol.
+
+Ici, que leur importe? Jamais non plus ils n'enlèvent la pierre
+rencontrée; ils la contournent aussi. En une heure, certains champs
+pourraient être débarrassés, par un seul homme, des rochers mobiles qui
+forcent le soc de charrue à des ondulations sans nombre. Ils ne le
+seront jamais. La pierre est là, qu'elle y reste. N'est-ce pas la
+volonté de Dieu?
+
+Quand les nomades ont ensemencé le territoire choisi par eux, ils s'en
+vont, cherchant ailleurs des pâturages pour leurs troupeaux et laissant
+une seule famille à la garde des récoltes.
+
+Nous sommes à présent dans un immense domaine de 140,000 hectares, qu'on
+nomme l'Enfida, et qui appartient à des Français. L'achat de cette
+propriété démesurée, vendue par le général Khei-red-Din, ex-ministre du
+bey, a été une des causes déterminantes de l'influence française en
+Tunisie.
+
+Les circonstances, qui ont accompagné cet achat sont amusantes et
+caractéristiques. Quand les capitalistes français et le général se
+furent mis d'accord sur le prix, on se rendit chez le cadi pour rédiger
+l'acte; mais la loi tunisienne contient une disposition spéciale qui
+permet aux voisins limitrophes d'une propriété vendue de réclamer la
+préférence à prix égal.
+
+Chez nous, par prix égal, on entendrait exprimer une somme égale en
+n'importe quelles espèces ayant cours; mais le code oriental, qui laisse
+toujours ouverte une porte pour les chicanes, prétend que le prix sera
+payé par le voisin réclamant en monnaies identiquement pareilles: même
+nombre de titres de même nature, de billets de banque de même valeur, de
+pièces d'or, d'argent ou de cuivre. Enfin, afin de rendre, en certains
+cas, insoluble cette difficulté, il permet au cadi d'autoriser le
+premier acheteur à ajouter aux sommes stipulées une poignée de menues
+piécettes indéterminées, par conséquent inconnues, ce qui met les
+voisins limitrophes dans l'impossibilité absolue de fournir une somme
+strictement et matériellement semblable.
+
+Devant l'opposition d'un Israélite, M. Lévy, voisin de l'Enfida, les
+Français demandèrent au cadi l'autorisation d'ajouter au prix convenu
+cette poignée de menues monnaies. L'autorisation leur fut refusée.
+
+Mais le code musulman est fécond en moyens, et un autre se présenta. Ce
+fut d'acheter cet énorme bloc de terres de 140,000 hectares, moins un
+ruban d'un mètre, sur tout le contour. Dès lors, il n'y avait plus
+contact avec aucun voisin; et la société franco-africaine demeura,
+malgré tous les efforts de ses ennemis et du ministère beylical,
+propriétaire de l'Enfida.
+
+Elle y a fait faire de grands travaux dans toutes les parties fertiles,
+a planté des vignes, des arbres, fondé des villages et divisé les terres
+par portions régulières de 10 hectares chacune, afin que les Arabes
+eussent toute facilité pour choisir et indiquer leur choix sans erreur
+possible.
+
+Pendant deux jours, nous allons traverser cette province tunisienne
+avant d'en atteindre l'autre extrémité. Depuis quelque temps, la route,
+une simple piste à travers les touffes de jujubiers, était devenue
+meilleure, et l'espoir d'arriver avant la nuit à Bou-Ficha, où nous
+devions coucher, nous réjouissait, quand nous aperçûmes une armée
+d'ouvriers de toute race occupés à remplacer ce chemin passable par une
+voie française, c'est-à-dire par un chapelet de dangers, et nous devons
+reprendre le pas. Ils sont surprenants, ces ouvriers. Le nègre lippu,
+aux gros yeux blancs, aux dents éclatantes, pioche à côté de l'Arabe au
+fin profil, de l'Espagnol poilu, du Marocain, du Maure, du Maltais et du
+terrassier français égaré, on ne sait comment ni pourquoi, en ce pays;
+il y a aussi là des Grecs, des Turcs, tous les types de Levantins; et on
+songe à ce que doit être la moyenne de morale, de probité et d'aménité
+de cette horde.
+
+Vers trois heures, nous atteignons le plus vaste caravansérail que j'aie
+jamais vu. C'est toute une ville, ou plutôt un village enfermé dans une
+seule enceinte, qui contient, l'une après l'autre, trois cours immenses
+où sont parqués en de petites cases les hommes, boulangers, savetiers,
+marchands divers, et, sous des arcades, les bêtes. Quelques cellules
+propres, avec des lits et des nattes, sont réservés pour les passants de
+distinction.
+
+Sur le mur de la terrasse, deux pigeons blancs argentés et luisants nous
+regardent avec des yeux rouges qui brillent comme des rubis.
+
+Les chevaux ont bu. Nous repartons.
+
+La route se rapproche un peu de la mer, dont nous découvrons la traînée
+bleuâtre à l'horizon. Au bout d'un cap, une ville apparaît, dont la
+ligne, droite, éblouissante sous le soleil couchant, semble courir sur
+l'eau. C'est Hammamet, qui se nommait Put-Put sous les Romains. Au loin,
+devant nous, dans la plaine, se dresse une ruine ronde qui, par un effet
+de mirage, semble gigantesque. C'est encore un tombeau romain, haut
+seulement de 10 mètres, qu'on nomme Kars-el-Menara.
+
+Le soir vient. Sur nos têtes le ciel est resté bleu, mais devant nous
+s'étale une nuée violette, opaque, derrière laquelle le soleil
+s'enfonce. Au bas de cette couche de nuages s'allonge sur l'horizon et
+sur la mer un mince ruban rose, tout droit, régulier, et qui devient, de
+minute en minute, de plus en plus lumineux à mesure que descend vers
+lui l'astre invisible. De lourds oiseaux passent d'un vol lent; ce sont,
+je crois, des buses. La sensation du soir est profonde, pénètre l'âme,
+le coeur, le corps avec une rare puissance, dans cette lande sauvage qui
+va ainsi jusqu'à Kairouan, à deux jours de marche devant nous. Telle
+doit être, à l'heure du crépuscule, le steppe russe. Nous rencontrons
+trois hommes en burnous. De loin, je les prends pour des nègres tant ils
+sont noirs et luisants, puis je reconnais le type arabe. Ce sont des
+gens du Souf, curieuse oasis presque enfouie dans les sables entre les
+Chotts et Tougourt. La nuit bientôt s'étend sur nous. Les chevaux ne
+vont plus qu'au pas. Mais soudain surgit dans l'ombre un mur blanc.
+C'est l'intendance nord de l'Enfida, le borj de Bou-Ficha, sorte de
+forteresse carrée, défendue par des murs sans ouvertures et par une
+porte de fer contre les surprises des Arabes. On nous attend. La femme
+de l'intendant, Mme Moreau, nous a préparé un fort bon dîner. Nous avons
+fait 80 kilomètres, malgré les ponts et chaussées.
+
+12 décembre.
+
+Nous partons au point du jour. L'aurore est rose, d'un rose intense.
+Comment l'exprimer? Je dirais saumonée si cette note était plus
+brillante. Vraiment nous manquons de mots pour faire passer devant les
+yeux toutes les combinaisons des tons. Notre regard, le regard moderne,
+sait voir la gamme infinie des nuances. Il distingue toutes les unions
+de couleurs entre elles, toutes les dégradations qu'elles subissent,
+toutes leurs modifications sous l'influence des voisinages, de la
+lumière, des ombres, des heures du jour. Et pour dire ces milliers de
+subtiles colorations, nous avons seulement quelque mots, les mots
+simples qu'employaient nos pères afin de raconter les rares émotions de
+leurs yeux naïfs.
+
+Regardons les étoffes nouvelles. Combien de tons inexprimables entre les
+tons principaux! Pour les évoquer, on ne peut se servir que de
+comparaisons qui sont toujours insuffisantes.
+
+Ce que j'ai vu, ce matin-là, en quelques minutes, je ne saurais, avec
+des verbes, des noms et des adjectifs, le faire voir.
+
+Nous nous approchons encore de la mer, ou plutôt d'un vaste étang qui
+s'ouvre sur la mer. Avec ma lunette-jumelle, j'aperçois, dans l'eau, des
+flamants, et je quitte la voiture afin de ramper vers eux entre les
+broussailles et de les regarder de plus près.
+
+J'avance. Je les vois mieux. Les uns nagent, d'autres sont debout sur
+leurs longues échasses. Ce sont des taches blanches et rouges qui
+flottent, ou bien des fleurs énormes poussées sur une menue tige de
+pourpre, des fleurs groupées par centaines, soit sur la berge, soit dans
+l'eau. On dirait des plates-bandes de lis carminés, d'où sortent, comme
+d'une corolle, des têtes d'oiseau tachées de sang au bout d'un cou mince
+et recourbé.
+
+J'approche encore, et soudain la bande la plus proche me voit ou me
+flaire, et fuit. Un seul s'enlève d'abord, puis tous partent. C'est
+vraiment l'envolée prodigieuse d'un jardin, dont toutes les corbeilles
+l'une après l'autre s'élancent au ciel; et je suis longtemps, avec ma
+jumelle, les nuages roses et blancs qui s'en vont là-bas, vers la mer,
+en laissant traîner derrière eux toutes ces pattes sanglantes, fines
+comme des branches coupées.
+
+Ce grand étang servait autrefois de refuge aux flottes des habitants
+d'Aphrodisium, pirates redoutables qui s'embusquaient et se réfugiaient
+là.
+
+On aperçoit au loin les ruines de cette ville, où Bélisaire fît halte
+dans sa marche sur Carthage. On y trouve encore un arc de triomphe, les
+restes d'un temple de Vénus et d'une immense forteresse.
+
+Sur le seul territoire de l'Enfida, on rencontre ainsi les vestiges de
+dix-sept cités romaines. Là-bas, sur le rivage, est Hergla, qui fut
+l'opulente Aurea Coelia d'Antonin, et si, au lieu d'incliner vers
+Kairouan, nous continuions en ligne droite, nous verrions, le soir du
+troisième jour de marche, se dresser dans une plaine absolument inculte
+l'amphithéâtre de Ed-Djem, aussi grand que le Colisée de Rome, débris
+colossal qui pouvait contenir 80,000 spectateurs.
+
+Autour de ce géant, qui serait presque intact si Hamouda, bey de Tunis,
+ne l'avait fait ouvrir à coups de canon pour en déloger les Arabes qui
+refusaient de payer l'impôt, on a trouvé, de place en place, quelques
+traces d'une grande ville luxueuse, de vastes citernes et un immense
+chapiteau corinthien de l'art le plus pur, bloc unique de marbre blanc.
+
+Quelle est l'histoire de cette cité, la Tusdrita de Pline, la Thysdrus
+de Ptolémée, dont le nom seul se trouve transcrit une ou deux fois par
+les historiens? Que lui manque-t-il pour être célèbre, puisqu'elle fut
+si grande, si peuplée et si riche? Presque rien, un Homère!
+
+Sans lui, qu'eût été Troie? qui connaîtrait Ithaque?
+
+Dans ce pays, on apprend par ses yeux ce qu'est l'histoire et surtout ce
+que fut la Bible. On comprend que les patriarches et tous les
+personnages légendaires, si grands dans les livres, si imposants dans
+notre imagination, furent de pauvres hommes qui erraient à travers les
+peuplades primitives, comme errent ces Arabes graves et simples, pleins
+encore de l'âme antique et vêtus du costume antique. Les patriarches ont
+eu seulement des poètes historiens pour chanter leur vie.
+
+Une fois au moins par jour, au pied d'un olivier, au coin d'un bois de
+cactus, on rencontre la _Fuite en Égypte_; et on sourit en songeant que
+les peintres galants ont fait asseoir la Vierge Marie sur l'âne qui fut
+monté sans aucun doute par Joseph, son époux, tandis qu'elle suivait à
+pas pesants, un peu courbée, portant sur son dos, dans un burnous gris
+de poussière, le petit corps, rond comme une boule, de l'enfant Jésus.
+
+Celle que nous voyons surtout, à chaque puits, c'est Rebecca. Elle est
+habillée d'une robe en laine bleue, superbement drapée, porte aux
+chevilles des anneaux d'argent et, sur la poitrine, un collier de
+plaques du même métal, unies par des chaînettes. Quelquefois, elle se
+cache la figure à notre approche; quelquefois aussi, quand elle est
+belle, elle nous montre un frais et brun visage, qui nous regarde avec
+de grands yeux noirs. C'est bien la fille de la Bible, celle dont le
+cantique a dit: _Nigra sum sed formosa_, celle qui, soutenant une outre
+sur son front par les chemins pierreux, montrant la chair ferme et
+bronzée de ses jambes, marchant d'un pas tranquille, en balançant
+doucement sa taille souple sur ses hanches, tenta les anges du ciel,
+comme elle nous tente encore, nous qui ne sommes point des anges.
+
+En Algérie et dans le Sahara algérien, toutes les femmes, celles des
+villes comme celles des tribus, sont vêtues de blanc. En Tunisie, au
+contraire, celles des cités sont enveloppées de la tête aux pieds en des
+voiles de mousseline noire qui en font d'étranges apparitions dans les
+rues si claires des petites villes du sud, et celles des campagnes sont
+habillées avec des robes gros bleu d'un gracieux et grand effet, qui
+leur donne une allure encore plus biblique.
+
+Nous traversons maintenant une plaine où l'on voit partout les traces du
+travail humain, car nous approchons du centre de l'Enfida, baptisé
+Enfidaville, après s'être nommé Dar-el-Bey.
+
+Voici là-bas des arbres! Quel étonnement! Ils sont déjà hauts, bien que
+plantés seulement depuis quatre ans, et témoignent de l'étonnante
+richesse de cette terre et des résultats que peut donner une culture
+raisonnée et sérieuse. Puis, au milieu de ces arbres, apparaissent de
+grands bâtiments sur lesquels flotte le drapeau français. C'est
+l'habitation du régisseur général et l'oeuf de la ville future. Un
+village s'est déjà formé autour de ces constructions importantes, et un
+marché y a lieu tous les lundis, où se font de très grosses affaires.
+Les Arabes y viennent en foule de points très éloignés.
+
+Rien n'est plus intéressant que l'étude de l'organisation de cet immense
+domaine où les intérêts des indigènes ont été sauvegardés avec autant de
+soin que ceux des Européens. C'est là un modèle de gouvernement agraire
+pour ces pays mêlés où des moeurs essentiellement opposées et diverses
+appellent des institutions très délicatement prévoyantes.
+
+Après avoir déjeuné dans cette capitale de l'Enfida, nous partons pour
+visiter un très curieux village perché sur un roc éloigné d'environ cinq
+kilomètres.
+
+D'abord nous traversons des vignes, puis nous rentrons dans la lande,
+dans ces longues étendues de terre jaune, parsemées seulement de touffes
+maigres de jujubiers.
+
+La nappe d'eau souterraine est à deux ou trois ou cinq mètres sous
+presque toutes ces plaines, qui pourraient devenir, avec un peu de
+travail, d'immenses champs d'oliviers.
+
+On y voit seulement, de place en place, de petits bois de cactus grands
+à peine comme nos vergers.
+
+Voici l'origine de ces bois:
+
+Il existe en Tunisie un usage fort intéressant appelé _droit de
+vivification du sol_, qui permet à tout Arabe de s'emparer des terres
+incultes et de les féconder si le propriétaire n'est point présent pour
+s'y opposer.
+
+Donc l'Arabe, apercevant un champ qui lui paraît fertile, y plante, soit
+des oliviers, soit surtout des cactus appelés à tort par lui figuiers
+de Barbarie, et, par ce seul fait, s'assure la jouissance de la moitié
+de chaque récolte jusqu'à extinction de l'arbre. L'autre moitié
+appartient au propriétaire foncier, qui n'a plus dès lors qu'à
+surveiller la vente des produits, pour toucher sa part régulière.
+
+L'Arabe envahisseur doit prendre soin de ce champ, l'entretenir, le
+défendre contre les vols, le sauvegarder de tout mal comme s'il lui
+appartenait en propre, et, chaque année, il met les fruits aux enchères
+pour que le partage soit équitable. Presque toujours, d'ailleurs, il
+s'en rend lui-même acquéreur, et paye alors au vrai propriétaire une
+sorte de fermage irrégulier et proportionnel à la valeur de chaque
+récolte.
+
+Ces bois de cactus ont un aspect fantastique. Les troncs tordus
+ressemblent à des corps de dragons, à des membres de monstres aux
+écailles soulevées et hérissées de pointes. Quand on en rencontre un le
+soir, au clair de lune, on croirait vraiment entrer dans un pays de
+cauchemars.
+
+Tout le pied du roc escarpé qui porte le village de Tac-Rouna est
+couvert de ces hautes plantes diaboliques. On traverse une forêt du
+Dante. On croit qu'elles vont remuer, agiter leurs larges feuilles
+rondes, épaisses et couvertes de longues aiguilles, qu'elles vont vous
+saisir, vous étreindre, vous déchirer avec ces redoutables griffes. Je
+ne sais rien de plus hallucinant que ce chaos de pierres énormes et de
+cactus qui garde le pied de cette montagne.
+
+Tout à coup, au milieu de ces rochers et de ces végétaux à l'air féroce,
+nous découvrons un puits entouré de femmes, qui viennent chercher de
+l'eau. Les bijoux d'argent de leurs jambes et de leurs cous brillent au
+soleil. En nous apercevant, elles cachent leurs faces brunes sous un pli
+de l'étoffe bleue qui les drape, et, un bras levé sur leur front, nous
+laissent passer en cherchant à nous voir.
+
+Le sentier est escarpé, à peine bon pour des mulets. Les cactus aussi
+ont grimpé le long du chemin, dans les roches. Ils semblent nous
+accompagner, nous entourer, nous enfermer, nous suivre et nous devancer.
+Là-haut, tout au sommet de la montée, apparaît toujours le dôme éclatant
+d'une koubba.
+
+Voici le village: un amas de ruines, de murs croulants, où on ne
+parvient guère à distinguer les trous habités de ceux qui ne servent
+plus. Les pans de muraille encore debout au nord et à l'ouest sont
+tellement minés et menaçants que nous n'osons pas nous aventurer au
+milieu: une secousse les ferait crouler.
+
+La vue de là-haut est magnifique. Au sud, à l'est, à l'ouest, la plaine
+infinie que la mer baigne sur une longue étendue. Au nord, des montagnes
+pelées, rouges, dentelées comme la crête des coqs. Tout au loin, le
+Djebel-Zaghouan, qui domine la contrée entière.
+
+Ce sont les dernières montagnes que nous apercevrons maintenant jusqu'à
+Kairouan.
+
+Ce petit village de Tac-Rouna est une espèce de place forte arabe, tout
+à fait à l'abri d'un coup de main. Tac, d'ailleurs, est un diminutif de
+Tackesche, qui veut dire forteresse. Une des principales fonctions des
+habitants, car on ne peut, en ce cas, dire «occupations,» consiste à
+garder dans leurs silos les grains que les nomades leur confient après
+la moisson.
+
+Nous revenons, le soir, coucher à Enfidaville.
+
+13 décembre.
+
+Nous passons d'abord au milieu des vignes de la Société
+franco-africaine, puis nous atteignons des plaines démesurées où
+errent, par tout l'horizon, ces apparitions inoubliables faites d'un
+chameau, d'une charrue et d'un Arabe. Puis le sol devient aride, et
+devant nous j'aperçois, avec la jumelle, un grand désert de pierres
+énormes, debout, dans tous les sens, à droite, à gauche, à perte de vue.
+En approchant, on reconnaît des dolmens. C'est là une nécropole de
+proportions inimaginables, car elle couvre quarante hectares! Chaque
+tombeau est composé de quatre pierres plates. Trois debout forment le
+fond et les deux côtés, une autre, posée dessus, sert de toit. Pendant
+longtemps, toutes les fouilles faites par le régisseur de l'Enfida pour
+découvrir des caveaux sous ces monuments mégalithiques sont demeurées
+inutiles. Il y a dix-huit mois ou deux ans, M. Hamy, conservateur du
+musée d'ethnographie de Paris, après beaucoup de recherches, parvint à
+découvrir l'entrée de ces tombes souterraines, cachée avec beaucoup
+d'adresse sous un lit de roches épaisses. Il a trouvé dedans quelques
+ossements et des vases de terre révélant des sépultures berbères. D'un
+autre côté, M. Mangiavacchi, régisseur de l'Enfida, a indiqué, non loin
+de là, les traces presque disparues d'une vaste cité berbère. Quelle
+pouvait être cette ville qui a couvert de ses morts une étendue de
+quarante hectares?
+
+Chez les Orientaux, d'ailleurs, on est frappé sans cesse par la place
+abandonnée aux ancêtres dans ce monde. Les cimetières sont immenses,
+innombrables. On en rencontre partout. Les tombes dans la ville du Caire
+tiennent plus de place que les maisons. Chez nous, au contraire, la
+terre coûte cher et les disparus ne comptent plus. On les empile, on les
+entasse l'un contre l'autre, l'un sur l'autre, l'un dans l'autre, en un
+petit coin, hors la ville, dans la banlieue, entre quatre murs. Les
+dalles de marbre et les croix de bois couvrent des générations enfouies
+là depuis des siècles. C'est un fumier de morts à la porte des villes.
+On leur donne tout juste le temps de perdre leur forme dans la terre
+engraissée déjà par la pourriture humaine, le temps de mêler encore leur
+chair décomposée à cette argile cadavérique; puis, comme d'autres
+arrivent sans cesse, et qu'on cultive dans les champs voisins des
+plantes potagères pour les vivants, on fouille à coups de pioche ce sol
+mangeur d'hommes, on en arrache les os rencontrés, têtes bras, jambes,
+côtes, de mâles, de femelles et d'enfants, oubliés et confondus
+ensemble; on les jette, pêle-mêle, dans une tranchée, et on offre aux
+morts récents, aux morts dont on sait encore le nom, la place volée aux
+autres que personne ne connaît plus, que le néant a repris tout entiers;
+car il faut être économe dans les sociétés civilisées.
+
+En sortant de ce cimetière antique et démesuré, nous apercevons une
+maison blanche. C'est El-Menzel, l'intendance sud de l'Enfida, où finit
+notre étape.
+
+Comme nous étions restés longtemps à causer après dîner, l'idée nous
+vint de sortir quelques minutes avant de nous mettre au lit. Un clair de
+lune magnifique éclairait le steppe et, glissant entre les écailles de
+cactus énormes poussés à quelques mètres devant nous, leur donnait
+l'aspect surnaturel d'un troupeau de bêtes infernales éclatant tout à
+coup et jetant en l'air, en tous sens, les plaques rondes de leurs corps
+affreux.
+
+Nous étant arrêtés pour les regarder, un bruit lointain, continu,
+puissant, nous frappa. C'étaient des voix innombrables, aiguës ou
+graves, de tous les timbres imaginables, des sifflements, des cris, des
+appels, la rumeur inconnue et terrifiante d'une foule affolée, d'une
+foule innommable, irréelle, qui devait se battre quelque part, on ne
+savait où, dans le ciel ou sur la terre. Tendant l'oreille vers tous les
+points de l'horizon, nous finîmes par découvrir que cette clameur venait
+du sud. Alors quelqu'un s'écria:
+
+--Mais ce sont les oiseaux du lac Triton.
+
+Nous devions, en effet, le lendemain, passer à côté de ce lac, appelé
+par les Arabes El-Kelbia (la chienne), d'une superficie de 10,000 à
+13,000 hectares, dont certains géographes modernes font l'ancienne mer
+intérieure d'Afrique, qu'on avait placée jusqu'ici dans les chotts
+Fedjedj, R'arsa et Melr'ir.
+
+C'était bien, en effet, le peuple piaillard des oiseaux d'eau, campé,
+comme une armée de tribus diverses, sur les bords du lac, éloigné
+cependant de 16 kilomètres, qui faisait dans la nuit ce grand vacarme
+confus, car ils sont là des milliers, de toute race, de toute forme, de
+toute plume, depuis le canard au nez plat, jusqu'à la cigogne au long
+bec. Il y a des armées de flamants et de grues, des flottes de macreuses
+et de goélands, des régiments de grèbes, de pluviers, de bécassines, de
+mouettes. Et sous les doux clairs de lune, toutes ces bêtes, égayées par
+la belle nuit, loin de l'homme, qui n'a point de demeure près de leur
+grand royaume liquide, s'agitent, poussent leurs cris, causent sans
+doute en leur langue d'oiseaux, emplissent le ciel lumineux de leurs
+voix perçantes, auxquelles répondent seulement l'aboiement lointain des
+chiens arabes ou le jappement des chacals.
+
+14 décembre.
+
+Après avoir encore traversé quelques plaines cultivées ça et là par les
+indigènes, mais demeurées la plupart du temps complètement incultes,
+bien que très fertilisables, nous découvrons sur la gauche la longue
+nappe d'eau du lac Triton. On s'en approche peu à peu, et on y croit
+voir des îles, de grandes îles nombreuses, tantôt blanches, tantôt
+noires. Ce sont des peuplades d'oiseaux qui nagent, qui flottent, par
+masses compactes. Sur les bords, des grues énormes se promènent deux par
+deux, trois par trois, sur leurs hautes pattes. On en aperçoit d'autres
+dans la plaine, entre les touffes du maquis que dominent leurs têtes
+inquiètes.
+
+Ce lac, dont la profondeur atteint six ou huit mètres, a été
+complètement à sec cet été, après les quinze mois de sécheresse qu'a
+subis la Tunisie, ce qui ne s'était pas vu de mémoire d'homme. Mais,
+malgré son étendue considérable, en un seul jour il fut rempli à
+l'automne, car c'est en lui que se ramassent toutes les pluies tombées
+sur les montagnes du centre. La grande richesse future de ces campagnes
+tient à ceci, qu'au lieu d'être traversées par des rivières souvent
+vides, mais au cours précis et qui canalisent l'eau du ciel, comme
+l'Algérie, elles sont à peine parcourues par des ravines où le moindre
+barrage suffit pour arrêter les torrents. Or leur niveau étant partout
+le même, chaque averse tombée sur les monts lointains se répand sur la
+plaine entière, en fait, pendant plusieurs jours ou pendant plusieurs
+heures, un immense marécage, et y dépose, à chacune de ces inondations,
+une couche nouvelle de limon qui l'engraisse et la fertilise, comme une
+Égypte qui n'aurait point de Nil.
+
+Nous arrivons maintenant en des landes illimitées, où se répand une
+lèpre intermittente, une petite plante grasse vert-de-grisâtre dont les
+chameaux sont très friands. Aussi aperçoit-on, pâturant à perte de vue,
+d'immenses troupeaux de dromadaires. Quand nous passons au milieu
+d'eux, ils nous regardent de leurs gros yeux luisants, et on se croirait
+aux premiers temps du monde, aux jours où le Créateur hésitant jetait à
+poignées sur la terre, comme pour juger la valeur et l'effet de son
+oeuvre douteuse, les races informes qu'il a depuis peu à peu détruites,
+tout en laissant survivre quelques types primitifs sur ce grand
+continent négligé, l'Afrique, où il a oublié dans les sables la girafe,
+l'autruche et le dromadaire.
+
+Ah! la drôle et gentille chose que voici: une chamelle qui vient de
+mettre bas, et qui s'en va vers le campement, suivie de son chamelet que
+poussent, avec des branches, deux petits Arabes dont la figure n'arrive
+pas au derrière du petit chameau. Il est grand, lui, déjà, monté sur des
+jambes très hautes portant un rien du tout de corps que terminent un cou
+d'oiseau et une tête étonnée dont les yeux regardent depuis un quart
+d'heure seulement ces choses nouvelles: le jour, la lande et la bête
+qu'il suit. Il marche très bien pourtant, sans embarras, sans
+hésitation, sur ce terrain inégal, et il commence à flairer la mamelle,
+car la nature ne l'a fait si haut, cet animal vieux de quelques minutes,
+que pour lui permettre d'atteindre au ventre escarpé de sa mère.
+
+En voici d'autres âgés de quelques jours, d'autres encore âgés de
+quelques mois, puis de très grands, dont le poil a l'air d'une
+broussaille, d'autres tout jaunes, d'autres d'un gris blanc, d'autres
+noirâtres. Le paysage devient tellement étrange que je n'ai jamais rien
+vu qui lui ressemble. À droite, à gauche, des lignes de pierres sortent
+de terre, rangées comme des soldats, toutes dans le même ordre, dans le
+même sens, penchées vers Kairouan, invisible encore. On les dirait en
+marche, par bataillons, ces pierres dressées l'une derrière l'autre, par
+files droites, éloignées de quelques centaines de pas. Elles couvrent
+ainsi plusieurs kilomètres. Entre elles, rien que du sable argileux. Ce
+soulèvement est un des plus curieux du monde. Il a d'ailleurs sa
+légende.
+
+Quand Sidi-Okba, avec ses cavaliers, arriva dans ce désert sinistre où
+s'étale aujourd'hui ce qui reste de la ville sainte, il campa dans cette
+solitude. Ses compagnons, surpris de le voir s'arrêter dans ce lieu, lui
+conseillèrent de s'éloigner, mais il répondit:
+
+--Nous devons rester ici et même y fonder une ville, car telle est la
+volonté de Dieu.
+
+Ils lui objectèrent qu'il n'y avait ni eau pour boire, ni bois ni
+pierres pour construire.
+
+Sidi-Okba leur imposa silence par ces mots: «Dieu y pourvoira.»
+
+Le lendemain, on vint lui annoncer qu'une levrette avait trouvé de
+l'eau. On creusa donc à cet endroit, et on découvrit, à seize mètres
+sous le sol, la source qui alimente le grand puits coiffé d'une coupole
+où un chameau tourne, tout le long du jour, la manivelle élévatoire.
+
+Le lendemain encore, des Arabes, envoyés à la découverte, annoncèrent à
+Sidi-Okba qu'ils avaient aperçu des forêts sur les pentes de montagnes
+voisines.
+
+Et le jour suivant, enfin, des cavaliers, partis le matin, rentrèrent au
+galop, en criant qu'ils venaient de rencontrer des pierres, une armée de
+pierres en marche, envoyées par Dieu sans aucun doute.
+
+Kairouan, malgré ce miracle, est construite presque entièrement en
+briques.
+
+Mais voilà que la plaine est devenue un marais de boue jaune où les
+chevaux glissent, tirent sans avancer, s'épuisent et s'abattent. Ils
+enfoncent dans cette vase gluante jusqu'aux genoux. Les roues y entrent
+jusqu'aux moyeux. Le ciel s'est couvert, la pluie tombe, une pluie fine
+qui embrume horizon. Tantôt le chemin semble meilleur quand on gravit
+une des sept ondulations appelées les sept collines de Kairouan, tantôt
+il redevient un épouvantable cloaque lorsqu'on redescend dans
+l'entre-deux. Soudain la voiture s'arrête; une des roues de derrière est
+enrayée par le sable.
+
+Il faut mettre pied à terre et se servir de ses jambes. Nous voici donc
+sous la pluie, fouettés par un vent furieux, levant à chaque pas une
+énorme botte de glaise qui englue nos chaussures, appesantit notre
+marche jusqu'à la rendre exténuante, plongeant parfois en des fondrières
+de boue, essoufflés, maudissant le sud glacial, et faisant vers la cité
+sacrée un pèlerinage qui nous vaudra peut-être quelque indulgence après
+ce monde, si, par hasard, le Dieu du Prophète est le vrai.
+
+On sait que, pour les croyants, sept pèlerinages à Kairouan valent un
+pèlerinage à La Mecque.
+
+Après un kilomètre ou deux de ce piétinement épuisant, j'entrevois dans
+la brume, au loin, devant moi, une tour mince et pointue, à peine
+visible, à peine plus teintée que le brouillard, et dont le sommet se
+perd dans la nuée. C'est une apparition vague et saisissante qui se
+précise peu à peu, prend une forme plus nette et devient un grand
+minaret debout dans le ciel sans qu'on voit rien autre chose, rien
+autour, rien au-dessous: ni la ville, ni les murs, ni les coupoles des
+mosquées. La pluie nous fouette la figure, et nous allons lentement vers
+ce phare grisâtre dressé devant nous comme une tour fantôme qui va tout
+à l'heure s'effacer, rentrer dans la nappe de brume où elle vient de
+surgir.
+
+Puis, sur la droite, s'estompe un monument chargé de dômes: c'est la
+mosquée dite du Barbier, et enfin apparaît la ville, une masse
+indistincte, indécise, derrière le rideau de pluie; et le minaret semble
+moins grand que tout à l'heure, comme s'il venait de s'enfoncer dans les
+murs après s'être élevé jusqu'au firmament pour nous guider vers la
+cité.
+
+Oh! la triste cité perdue dans ce désert, en cette solitude aride et
+désolée! Par les rues étroites et tortueuses, les Arabes, à l'abri dans
+les échoppes des vendeurs, nous regardent passer; et, quand nous
+rencontrons une femme, ce spectre noir entre ces murs jaunis par
+l'averse semble la mort qui se promène.
+
+L'hospitalité nous est offerte par le gouverneur tunisien de Kairouan,
+Si-Mohamraed-el-Marabout, général du bey, très noble et très pieux
+musulman ayant accompli trois fois déjà le pèlerinage de La Mecque. Il
+nous conduit, avec une politesse empressée et grave, vers les chambres
+destinées aux étrangers, où nous trouvons de grands divans et
+d'admirables couvertures arabes dans lesquelles on se roule pour dormir.
+Pour nous faire honneur, un de ses fils nous apporte, de ses propres
+mains, tous les objets dont nous avons besoin.
+
+Nous dînons, ce soir même, chez le contrôleur civil et consul français,
+où nous trouvons un accueil charmant et gai, qui nous réchauffe et nous
+console de notre triste arrivée.
+
+15 décembre.
+
+Le jour ne paraît pas encore quand un de mes compagnons me réveille.
+Nous avons projeté de prendre un bain maure dès la première heure, avant
+de visiter la ville.
+
+On circule déjà par les rues, car les Orientaux se lèvent avant le
+soleil, et nous apercevons entre les maisons un beau ciel propre et pâle
+plein de promesses de chaleur et de lumière.
+
+On suit des ruelles, encore des ruelles, on passe le puits où le chameau
+emprisonné dans la coupole tourne sans fin pour monter l'eau, et on
+pénètre dans une maison sombre, aux murs épais, où l'on ne voit rien
+d'abord, et dont l'atmosphère humide et chaude suffoque un peu dès
+l'entrée.
+
+Puis on aperçoit des Arabes qui sommeillent sur des nattes; et le
+propriétaire du lieu, après nous avoir fait dévêtir, nous introduit dans
+les étuves, sortes de cachots noirs et voûtés où le jour naissant tombe
+du sommet par une vitre étroite, et dont le sol est couvert d'une eau
+gluante dans laquelle on ne peut marcher sans risquer, à chaque pas, de
+glisser et de tomber.
+
+Or, après toutes les opérations du massage, quand nous revenons au grand
+air, une ivresse de joie nous étourdit, car le soleil levé illumine les
+rues et nous montre, blanche comme toutes les villes arabes, mais plus
+sauvage, plus durement caractérisée, plus marquée de fanatisme,
+saisissante de pauvreté visible, de noblesse misérable et hautaine,
+Kairouan la sainte.
+
+Les habitants viennent de passer par une horrible disette, et on
+reconnaît bien partout cet air de famine qui semble répandu sur les
+maisons mêmes. On vend, comme dans les bourgades du centre africain,
+toutes sortes d'humbles choses en des boutiques grandes comme des
+boites, où les marchands sont accroupis à la turque. Voici des dattes de
+Gafsa ou du Souf, agglomérées en gros paquets de pâte visqueuse, dont le
+vendeur, assis sur la même planche, détache des fragments avec ses
+doigts. Voici des légumes, des piments, des pâtes, et, dans les souks,
+longs bazars tortueux et voûtés, des étoffes, des tapis, de la sellerie
+ornementée de broderies d'or et d'argent, et une inimaginable quantité
+de savetiers qui fabriquent des babouches de cuir jaune. Jusqu'à
+l'occupation française, les Juifs n'avaient pu s'établir en cette ville
+impénétrable. Aujourd'hui ils y pullulent et la rongent. Ils détiennent
+déjà les bijoux des femmes et les titres de propriété d'une partie des
+maisons, sur lesquelles ils ont prêté de l'argent, et dont ils
+deviennent vite possesseurs, par suite du système de renouvellement et
+de multiplication de la dette qu'ils pratiquent avec une adresse et une
+rapacité infatigables.
+
+Nous allons vers la mosquée Djama-Kebir ou de Sidi-Okba, dont le haut
+minaret domine la ville et le désert qui l'isole du monde. Elle nous
+apparaît soudain, au détour d'une rue. C'est un immense et pesant
+bâtiment soutenu par d'énormes contreforts, une masse blanche, lourde,
+imposante, belle d'une beauté inexplicable et sauvage. En y pénétrant
+apparaît d'abord une cour magnifique enfermée par un double cloître que
+supportent deux lignes élégantes de colonnes romaines et romanes. On se
+croirait dans l'intérieur d'un beau monastère d'Italie.
+
+La mosquée proprement dite est à droite, prenant jour sur cette cour par
+dix-sept portes à double battant, que nous faisons ouvrir toutes grandes
+avant d'entrer.
+
+Je ne connais par le monde que trois édifices religieux qui m'aient
+donné l'émotion inattendue et foudroyante de ce barbare et surprenant
+monument: le Mont-Saint-Michel, Saint-Marc de Venise, et la chapelle
+Palatine à Palerme.
+
+Ceux-là sont les oeuvres raisonnées, étudiées, admirables, de grands
+architectes sûrs de leurs effets, pieux sans doute, mais artistes avant
+tout, qu'inspira l'amour des lignes, des formes et de la beauté
+décorative, autant et plus que l'amour de Dieu. Ici c'est autre chose.
+Un peuple fanatique, errant, à peine capable de construire des murs,
+venu sur une terre couverte de ruines laissées par ses prédécesseurs, y
+ramassa partout ce qui lui parut le plus beau, et, à son tour, avec ces
+débris de même style et de même ordre, éleva, mû par une inspiration
+sublime, une demeure à son Dieu, une demeure faite de morceaux arrachés
+aux villes croulantes, mais aussi parfaite et aussi magnifique que les
+plus pures conceptions des plus grands tailleurs de pierre.
+
+Devant nous apparaît un temple démesuré, qui a l'air d'une forêt sacrée,
+car cent quatre-vingts colonnes d'onyx, de porphyre et de marbre
+supportent les voûtes de dix-sept nefs correspondant aux dix-sept
+portes.
+
+Le regard s'arrête, se perd dans cet emmêlement profond de minces
+piliers ronds d'une élégance irréprochable, dont toutes les nuances se
+mêlent et s'harmonisent, et dont les chapiteaux byzantins, de l'école
+africaine et de l'école orientale, sont d'un travail rare et d'une
+diversité infinie. Quelques-uns m'ont paru d'une beauté parfaite. Le
+plus original peut-être représente un palmier tordu par le vent.
+
+À mesure que j'avance en cette demeure divine, toutes les colonnes
+semblent se déplacer, tourner autour de moi et former des figures
+variées d'une régularité changeante.
+
+Dans nos cathédrales gothiques, le grand effet est obtenu par la
+disproportion voulue de l'élévation avec la largeur. Ici, au contraire,
+l'harmonie unique de ce temple bas vient de la proportion et du nombre
+de ces fûts légers qui portent l'édifice, l'emplissent, le peuplent, le
+font ce qu'il est, créent sa grâce et sa grandeur. Leur multitude
+colorée donne à l'oeil l'impression de l'illimité, tandis que l'étendue
+peu élevée de l'édifice donne à l'âme une sensation de pesanteur. Cela
+est vaste comme un monde, et on y est écrasé sous la puissance d'un
+Dieu.
+
+Le Dieu qui a inspiré cette oeuvre d'art superbe est bien celui qui
+dicta le Coran, non point celui des Évangiles. Sa morale ingénieuse
+s'étend plus qu'elle ne s'élève, nous étonne par sa propagation plus
+qu'elle ne nous frappe par sa hauteur.
+
+Partout on rencontre de remarquables détails. La chambre du sultan, qui
+entrait par une porte réservée, est faite d'une muraille en bois
+ouvragée comme par des ciseleurs. La chaire aussi, en panneaux
+curieusement fouillés, donne un effet très heureux, et la mihrab qui
+indique La Mecque est une admirable niche de marbre sculpté, peint et
+doré, d'une décoration et d'un style exquis.
+
+À côté de cette mihrab, deux colonnes voisines laissent à peine entre
+elles la place de glisser un corps humain. Les Arabes qui peuvent y
+passer sont guéris des rhumatismes d'après les uns. D'après les autres,
+ils obtiendraient certaines faveurs plus idéales.
+
+En face de la porte centrale de la mosquée, la neuvième, à droite comme
+à gauche, se dresse, de l'autre côté de la cour, le minaret. Il a cent
+vingt-neuf marches. Nous les montons.
+
+De là-haut, Kairouan, à nos pieds, semble un damier de terrasses de
+plâtre, d'où jaillissent de tous côtés les grosses coupoles
+éblouissantes des mosquées et des koubbas. Tout autour, à perte de vue,
+un désert jaune, illimité, tandis que, près des murs, apparaissent ça et
+là les plaques vertes des champs de cactus. Cet horizon est infiniment
+vide et triste et plus poignant que le Sahara lui-même.
+
+Kairouan, paraît-il, était beaucoup plus grande. On cite encore les noms
+des quartiers disparus.
+
+Ce sont: Drâa-el-Temmar, colline des marchands de dattes; Drâa-el-Ouiba,
+colline des mesureurs de blé; Drâa-el-Kerrouïa, colline des marchands
+d'épices; Drâa-el-Gatrania, colline des marchands de goudron;
+Derb-es-Mesmar, le quartier des marchands de clous.
+
+Isolée, hors la ville, distante à peine de 1 kilomètre, la zaouïa, ou
+plutôt la mosquée de Sidi-Sahab (le barbier du Prophète), attire de loin
+le regard; nous nous mettons en marche vers elle.
+
+Toute différente de Djama-Kebir, dont nous sortons, celle-ci, nullement
+imposante, est bien la plus gracieuse, la plus colorée, la plus coquette
+des mosquées, et le plus parfait échantillon de l'art décoratif arabe
+que j'aie vu.
+
+On pénètre par un escalier de faïences antiques, d'un style délicieux,
+dans une petite salle d'entrée pavée et ornée de la même façon. Une
+longue cour la suit, étroite, entourée d'un cloître aux arcs en fer à
+cheval retombant sur des colonnes romaines et donnant, quand on y entre
+par un jour éclatant, l'éblouissement du soleil coulant en nappe dorée
+sur tous ces murs recouverts également de faïences aux tons admirables
+et d'une variété infinie. La grande cour carrée où l'on arrive ensuite
+en est aussi entièrement décorée. La lumière luit, ruisselle, et vernit
+de feu cet immense palais d'émail, où s'illuminent sous le flamboiement
+du ciel saharien tous les dessins et toutes les colorations de la
+céramique orientale. Au-dessus courent des fantaisies d'arabesques
+inexprimablement délicates. C'est dans cette cour de féerie que s'ouvre
+la porte du sanctuaire qui contient le tombeau de Sidi-Sahab, compagnon
+et barbier du Prophète, dont il garda trois poils de barbe sur sa
+poitrine jusqu'à sa mort.
+
+Ce sanctuaire, orné de dessins réguliers en marbre blanc et noir, où
+s'enroulent des inscriptions, plein de tapis épais et de drapeaux, m'a
+paru moins beau et moins imprévu que les deux cours inoubliables par où
+l'on y parvient.
+
+En sortant, nous traversons une troisième cour peuplée de jeunes gens.
+C'est une sorte de séminaire musulman, une école de fanatiques.
+
+Toutes ces zaouïas dont le sol de l'Islam est couvert sont pour ainsi
+dire les oeufs des innombrables ordres et confréries entre lesquels se
+partagent les dévotions particulières des croyants.
+
+Les principales de Kairouan (je ne parle pas des mosquées qui
+appartiennent à Dieu seul) sont: zaouïa de Si-Mohammed-Elouani; zaouïa
+de Sidi-Abd-el-Kader-ed-Djilani, le plus grand saint de l'Islam et le
+plus vénéré; zaouïa et-Tid-jani; zaouïa de Si-Hadid-el-Khrangani; zaouïa
+de Sidi-Mohammed-ben-Aïssa de Meknès, qui contient des tambourins, des
+derboukas, sabres, pointes de fer et autres instruments indispensables
+aux cérémonies sauvages des Aïssaoua.
+
+Ces innombrables ordres et confréries de l'Islam, qui rappellent par
+beaucoup de points nos ordres catholiques, et qui, placés sous
+l'invocation d'un marabout vénéré, se rattachent au Prophète par une
+chaîne de pieux docteurs que les Arabes nomment «Selselat», ont pris,
+depuis le commencement du siècle surtout, une extension considérable et
+sont le plus redoutable rempart de la religion mahométane contre la
+civilisation et la domination européennes.
+
+Sous ce titre: _Marabouts et Khouan_, M. le commandant Rinn les a
+énumérés et analysés d'une façon aussi complète que possible.
+
+Je trouve en ce livre quelques textes des plus curieux sur les doctrines
+et pratiques de ces confédérations.
+
+Chacune d'elles affirme avoir conservé intacte l'obéissance aux cinq
+commandements du Prophète et tenir de lui la seule voie pour atteindre
+l'union avec Dieu, qui est le but de tous les efforts religieux des
+musulmans.
+
+Malgré cette prétention à l'orthodoxie absolue et à la pureté de la
+doctrine, tous ces ordres et confréries ont des usages, des
+enseignements et des tendances fort divergents.
+
+Les uns forment de puissantes associations pieuses, dirigées par de
+savants théologistes de vie austère, hommes vraiment supérieurs, aussi
+instruits théoriquement que redoutables diplomates dans leurs relations
+avec nous, et qui gouvernent avec une rare habileté ces écoles de
+science sacrée, de morale élevée et de combat contre l'Européen. Les
+autres forment de bizarres assemblages de fanatiques ou de charlatans,
+ont l'air de troupes de bateleurs religieux, tantôt exaltés, convaincus,
+tantôt purs saltimbanques exploitant la bêtise et la foi des hommes.
+
+Comme je l'ai dit, le but unique des efforts de tout bon musulman est
+l'union intime avec Dieu. Divers procédés mystiques conduisent à cet
+état parfait, et chaque confédération possède sa méthode d'entraînement.
+En général, cette méthode mène le simple adepte à un état
+d'abrutissement absolu, qui en fait un instrument aveugle et docile aux
+mains du chef.
+
+Chaque ordre a, à sa tête, un cheik, maître de l'ordre: «Tu seras entre
+les mains de ton cheik comme le cadavre entre les mains du laveur des
+morts. Obéis-lui en tout ce qu'il a ordonné, car c'est Dieu même qui
+commande par sa voix. Lui désobéir, c'est encourir la colère de Dieu.
+N'oublie pas que tu es son esclave et que tu ne dois rien faire sans son
+ordre.
+
+«Le cheik est l'homme chéri de Dieu; il est supérieur à toutes les
+autres créatures et prend rang après les prophètes. Ne vois donc que
+lui, lui partout. Bannis de ton coeur toute autre pensée que celle qui
+aurait Dieu ou le cheik pour objet.»
+
+Au-dessous de ce personnage sacré sont les _moquaddem_, vicaires du
+cheik, propagateurs de la doctrine.
+
+Enfin, les simples initiés à l'ordre s'appellent les _khouan_, les
+frères.
+
+Chaque confrérie, pour atteindre l'état d'hallucination où l'homme se
+confond avec Dieu, a donc son oraison spéciale, ou plutôt sa gymnastique
+d'abrutissement. Cela se nomme le _dirkr_.
+
+C'est presque toujours une invocation très courte, ou plutôt l'énoncé
+d'un mot ou d'une phrase qui doit être répété un nombre infini de fois.
+
+Les adeptes prononcent, avec des mouvements réguliers de la tête et du
+cou, deux cents, cinq cents, mille fois de suite, soit le mot Dieu,
+soit la formule qui revient en toutes leurs prières: «Il n'y a de
+divinité que Dieu,» en y ajoutant quelques versets dont l'ordre est le
+signe de reconnaissance de la confrérie.
+
+Le néophyte, au moment de son initiation s'appelle _talamid_, puis après
+l'initiation il devient _mourid_, puis _faqir_, puis _soufi_, puis
+_salek_, puis _med jedoub_ (le ravi, l'halluciné). C'est à ce moment que
+se déclare chez lui l'inspiration ou la folie, l'esprit se séparant de
+la matière et obéissant à la poussée d'une sorte d'hystérie mystique.
+L'homme, dès lors, n'appartient plus à la vie physique. La vie
+spirituelle seule existe pour lui, et il n'a plus besoin d'observer les
+pratiques du culte.
+
+Au-dessus de cet état, il n'y a plus que celui de _touhid,_ qui est la
+suprême béatitude, l'identification avec Dieu.
+
+L'extase aussi a ses degrés, qui sont très curieusement décrits par
+Cheik-Snoussi, affilié à l'ordre des Khelouatya, visionnaires-interprètes
+des songes. On remarquera les rapprochements étranges qu'on peut faire
+entre ces mystiques et les mystiques chrétiens.
+
+Voici ce qu'écrit Cheik-Snoussi: «... L'adepte jouit ensuite de la
+manifestation d'autres lumières qui sont pour lui le plus parfait des
+talismans.
+
+«Le nombre de ces lumières est de soixante-mille; il se subdivise en
+plusieurs séries, et compose les _sept degrés_ par lesquels on parvient
+à l'état parfait de l'âme. Le premier de ces degrés est l'humanité. On y
+aperçoit dix mille lumières, perceptibles seulement pour ceux qui
+peuvent y arriver: leur couleur est terne. Elles s'entremêlent les unes
+dans les autres... Pour atteindre le second, il faut que le coeur se
+soit sanctifié. Alors on découvre dix mille autres lumières inhérentes à
+ce second degré, qui est celui de _l'extase passionnée_; leur couleur
+est bleu clair... On arrive au troisième degré, qui est _l'extase du
+coeur._ Là on voit l'enfer et ses attributs, ainsi que dix mille autres
+lumières dont la couleur est aussi rouge que celle produite par une
+flamme pure... Ce point est celui qui permet de voir les génies et tous
+leurs attributs, car le coeur peut jouir de sept états spirituels
+accessibles seulement à certains affiliés.
+
+«S'élevant ensuite à un autre degré, on voit dix mille lumières
+nouvelles, inhérentes à l'état d'extase de l'âme immatérielle. Ces
+lumières sont d'une couleur jaune très accentuée. On y aperçoit les
+âmes des prophètes et des saints.
+
+«Le cinquième degré est celui de l'extase mystérieuse. On y contemple
+les anges et dix mille autres lumières d'un blanc éclatant.
+
+«Le sixième est celui de l'extase d'obsession. On y jouit aussi de dix
+mille autres lumières dont la couleur est celle des miroirs limpides.
+Parvenu à ce point, on ressent un délicieux ravissement d'esprit qui a
+pris le nom _d'el-Khadir_ et qui est le principe de la vie spirituelle.
+Alors seulement on voit notre prophète Mohammed.
+
+«Enfin on arrive aux dix mille dernières lumières cachées en atteignant
+ce septième degré, qui est la béatitude. Ces lumières sont vertes et
+blanches; mais elles subissent des transformations successives: ainsi
+elles passent par la couleur des pierres précieuses pour prendre ensuite
+une teinte claire, puis enfin acquièrent une autre teinte qui n'a pas de
+similitude avec une autre, qui est sans ressemblance, qui n'existe nulle
+part, mais qui est répandue dans tout l'univers... Parvenu à cet état,
+les attributs de Dieu se dévoilent... Il ne semble plus alors qu'on
+appartienne à ce monde. Les choses terrestres disparaissent pour vous.»
+
+Ne voilà-t-il pas les sept châteaux du ciel de sainte Thérèse et les
+sept couleurs correspondant aux sept degrés de l'extase? Pour atteindre
+cet affolement, voici le procédé spécial employé par les Khelouatya:
+
+«On s'assoit les jambes croisées et on répète pendant un certain temps:
+«Il n'y a de dieu qu'Allah,» en portant la bouche alternativement de
+dessus l'épaule droite, au-devant du coeur, sous le sein gauche. Ensuite
+on récite l'invocation qui consiste à articuler les noms de Dieu, qui
+implique l'idée de sa grandeur et de sa puissance, en ne citant que les
+dix suivants, dans l'ordre où ils se trouvent placés: Lui, Juste,
+Vivant, Irrésistible, Donneur par excellence, Pourvoyeur par excellence,
+Celui qui ouvre à la vérité les coeurs des hommes endurcis, Unique,
+Éternel, Immuable.»
+
+Les adeptes, à la suite de chacune des invocations, doivent réciter cent
+fois de suite ou même plus certaines oraisons.
+
+Ils se forment en cercle pour faire leurs prières particulières. Celui
+qui les récite, en disant _Lui_, avance la tête au milieu du rond en
+l'obliquant à droite, puis il la reporte en arrière, du côté gauche,
+vers la partie extérieure. Un seul d'entre eux commence à dire le mot
+_Lui_; après quoi tous les autres en choeur, en faisant aller la tête à
+droite, puis à gauche.
+
+Comparons ces pratiques avec celles des Quadrya: «S'étant assis, les
+jambes croisées, ils touchent l'extrémité du pied droit, puis l'artère
+principale nommée _el-Kias_ qui contourne les entrailles; ils placent la
+main ouverte, les doigts écartés, sur le genou, portent la face vers
+l'épaule droite en disant _ha_, puis vers l'épaule gauche en disant
+_hou,_ puis la baissent en disant _hi_, puis recommencent. Il importe,
+et cela est indispensable, que celui qui les prononce s'arrête sur le
+premier de ces noms aussi longtemps que son haleine le lui permet; puis,
+quand il s'est purifié, il appuie de la même manière sur le nom de Dieu,
+tant que son âme peut être sujette au reproche; ensuite il articule le
+nom _hou_ quand la personne est disposée à l'obéissance; enfin lorsque
+l'âme a atteint le degré de perfection désirable, il peut dire le
+dernier nom _hi_.»
+
+Ces prières, qui doivent amener l'anéantissement de l'individualité de
+l'homme, absorbé dans l'essence de Dieu (c'est-à-dire l'état à la suite
+duquel on arrive à la contemplation de Dieu en ses attributs),
+s'appellent _onerd-debered._
+
+Mais parmi toutes les confréries algériennes, c'est assurément celles
+des Aïssaoua qui attire le plus violemment la curiosité des étrangers.
+
+On sait les pratiques épouvantables de ces jongleurs hystériques qui,
+après s'être entraînés à l'extase en formant une sorte de chaîne
+magnétique et en récitant leurs prières, mangent les feuilles épineuses
+des cactus, des clous, du verre pilé, des scorpions, des serpents.
+Souvent ces fous dévorent avec des convulsions affreuses un mouton
+vivant, laine, peau, chair sanglante et ne laissent à terre que quelques
+os. Ils s'enfoncent des pointes de fer dans les joues ou dans le ventre;
+et on trouve après leur mort, quand on fait leur autopsie, des objets de
+toute nature entrés dans les parois de l'estomac.
+
+Eh bien, on rencontre dans les textes des Aïssaoua les plus poétiques
+prières et les plus poétiques enseignements de toutes les confréries
+islamiques.
+
+Je cite d'après M. le commandant Rinn quelques phrases seulement:
+
+«Le Prophète dit un jour à Abou-Dirr-el-R'ifari: «O Abou-Dirr, le rire
+des pauvres est une adoration; leurs jeux, la proclamation de la louange
+de Dieu; leur sommeil, l'aumône.»
+
+Le cheik a encore dit:
+
+«Prier et jeûner dans la solitude et n'avoir aucune compassion dans le
+coeur, cela s'appelle, dans la bonne voie, de l'hypocrisie.
+
+«L'amour est le degré le plus complet de la perfection. Celui qui n'aime
+pas n'est arrivé à rien dans la perfection. Il y a quatre sortes
+d'amour: l'amour par l'intelligence, l'amour par le coeur, l'amour par
+l'âme, l'amour mystérieux...»
+
+Qui donc a jamais défini l'amour d'une manière plus complète, plus
+subtile et plus belle?
+
+On pourrait multiplier à l'infini les citations.
+
+Mais, à côté de ces ordres mystiques qui appartiennent aux grands rites
+orthodoxes musulmans, existe une secte dissidente, celles des Ibadites
+ou Beni-Mzab, qui présente des particularités fort curieuses.
+
+Les Beni-Mzab habitent, au sud de nos possessions algériennes, dans la
+partie la plus aride du Sahara, un petit pays, le Mzab, qu'ils ont rendu
+fertile par de prodigieux efforts.
+
+On retrouve avec stupéfaction, dans la petite république de ces
+puritains de l'Islam, les principes gouvernementaux de la commune
+socialiste, en même temps que l'organisation de l'Église presbytérienne
+en Écosse. Leur morale est dure, intolérante, inflexible. Ils ont
+l'horreur de l'effusion du sang et ne l'admettent que pour la défense
+de la foi. La moitié des actes de la vie, le contact accidentel ou
+volontaire de la main d'une femme, d'un objet humide, sale ou défendu,
+sont des fautes graves qui réclament des ablutions particulières et
+prolongées.
+
+Le célibat, qui pousse à la débauche, la colère, les chants, la musique,
+le jeu, la danse, toutes les formes du luxe, le tabac, le café pris dans
+un établissement public, sont des péchés qui peuvent faire encourir, si
+on y persévère, une redoutable excommunication appelé la _tebria_.
+
+Contrairement à la doctrine de la plupart des congréganistes musulmans,
+qui déclarent les pratiques pieuses, les oraisons et l'exaltation
+mystique suffisantes pour sauver le fidèle, quels que soient ses actes,
+les Ibadites n'admettent le salut éternel de l'homme que par la pureté
+de sa vie. Ils poussent à l'excès l'observation des prescriptions du
+Coran, traitent en hérétiques les derviches et les fakirs, ne croient
+pas valable auprès de Dieu, maître souverainement juste et inflexible,
+l'intervention des prophètes ou saints, dont cependant ils vénèrent la
+mémoire. Ils nient les inspirés et les illumines, et ne reconnaissent
+pas même à l'iman le droit d'amnistier son semblable, car Dieu seul
+peut être juge de l'importance des fautes et de la valeur du repentir.
+
+Les Ibadites sont d'ailleurs des schismatiques, qui appartiennent au
+plus ancien des schismes de l'Islam, et descendent des assassins d'Ali,
+gendre du Prophète.
+
+Mais les ordres qui comptent en Tunisie le plus d'adhérents semblent
+être en première ligne, avec les Aïssaoua, ceux des Tidjanya et des
+Qadrya, ce dernier fondé par Abd-el-Kader-el-Djinanl, le plus saint
+homme de l'Islam, après Mohammed.
+
+Les zaouïas de ces deux marabouts, que nous visitons après celle du
+Barbier, sont loin d'atteindre l'élégance et la beauté des deux
+monuments que nous avons vus d'abord.
+
+
+16 décembre.
+
+
+La sortie de Kairouan vers Sousse augmente encore l'impression de
+tristesse de la ville sainte.
+
+Après de longs cimetières, vastes champs de pierres, voici des collines
+d'ordures faites des détritus de la ville, accumulés depuis des
+siècles; puis recommence la plaine marécageuse, où on marche souvent
+sur des carapaces de petites tortues, puis toujours la lande où pâturent
+des chameaux. Derrière nous la ville, les dômes, les mosquées, les
+minarets se dressent dans cette solitude morne, comme un mirage du
+désert, puis peu à peu s'éloignent et disparaissent.
+
+Après plusieurs heures de marche, la première halte a lieu près d'une
+koubba, dans un massif d'oliviers. Nous sommes à Sidi-L'Hanni, et je
+n'ai jamais vu le soleil faire d'une coupole blanche une plus étonnante
+merveille de couleur. Est-elle blanche?--Oui,--blanche à aveugler! et
+pourtant la lumière se décompose si étrangement sur ce gros oeuf, qu'on
+y distingue une féerie de nuances mystérieuses, qui semblent évoquées
+plutôt qu'apparues, illusoires plus que réelles, et si fines, si
+délicates, si noyées dans ce blanc de neige qu'elles ne s'y montrent pas
+tout de suite, mais après l'éblouissement et la surprise du premier
+regard. Alors on n'aperçoit plus qu'elles, si nombreuses, si diverses,
+si puissantes et presque invisibles pourtant! Plus on regarde, plus
+elles s'accentuent. Des ondes d'or coulent sur ces contours, secrètement
+éteintes dans un bain lilas, léger comme une buée, que traversent par
+places des traînées bleuâtres. L'ombre immobile d'une branche est
+peut-être grise, peut-être verte, peut-être jaune? je ne sais pas. Sous
+l'abri de la corniche, le mur, plus bas, me semble violet: et je devine
+que l'air est mauve autour de ce dôme aveuglant qui me paraît à présent
+presque rose, oui, presque rose, quand on le contemple trop, quand la
+fatigue de son rayonnement mêle tous ces tons si fins et si clairs
+qu'ils affolent les yeux. Et l'ombre, l'ombre de cette koubba sur ce
+sol, de quelle nuance est-elle? Qui pourra le savoir, le montrer, le
+peindre? Pendant combien d'années faudra-t-il tremper nos yeux et notre
+pensée dans ces colorations insaisissables, si nouvelles pour nos
+organes instruits à voir l'atmosphère de l'Europe, ses effets et ses
+reflets, avant de comprendre celles-ci, de les distinguer et de les
+exprimer jusqu'à donner à ceux qui regarderont les toiles où elles
+seront fixées par un pinceau d'artiste la complète émotion de la vérité?
+
+Nous entrons à présent dans une région moins nue, où l'olivier pousse. À
+Moureddin, auprès d'un puits, une superbe fille rit et montre ses dents
+en nous voyant passer, et, un peu plus loin, nous devançons un élégant
+bourgeois de Sousse qui rentre à la ville, monté sur son âne et suivi
+de son nègre qui porte son fusil. Il vient sans doute de visiter son
+champ d'oliviers ou sa vigne! Dans le chemin encaissé entre les arbres,
+c'est un tableautin charmant. L'homme est jeune, vêtu d'une veste verte
+et d'un gilet rose en partie cachés sous un burnous de soie drapant les
+reins et les épaules. Assis comme une femme sur son âne qui trottine, il
+lui tambourine le flanc de ses deux jambes moulées sous des bas d'une
+blancheur parfaite, tandis qu'il retient fixés à ses pieds, on ne sait
+comment, deux brodequins vernis qui n'adhèrent point à ses talons.
+
+Et le petit nègre, habillé tout de rouge, court, son fusil sur l'épaule,
+avec une belle souplesse sauvage, derrière l'âne de son maître.
+
+Voici Sousse.
+
+Mais, je l'ai vue, cette ville! Oui, oui, j'ai eu cette vision lumineuse
+autrefois, dans ma toute jeune vie, au collège, quand j'apprenais les
+croisades dans _l'Histoire de France_ de Burette. Oh! je la connais
+depuis si longtemps! Elle est pleine de Sarrasins, derrière ce long
+rempart crénelé, si haut, si mince, avec ses tours de loin en loin, ses
+portes rondes, et les hommes à turban qui rôdent à son pied. Oh! cette
+muraille, c'est bien celle dessinée dans le livre à images, si
+régulière et si propre qu'on la dirait en carton découpé. Que c'est
+joli, clair et grisant! Rien que pour voir Sousse, on devrait faire ce
+long voyage. Dieu! l'amour de muraille qu'il faut suivre jusqu'à la mer,
+car les voitures ne peuvent entrer dans les rues étroites et
+capricieuses de cette cité des temps passés. Elle va toujours, la
+muraille, elle va jusqu'au rivage, pareille et crénelée, armée de ses
+tours carrées, puis elle fait une courbe, suit la rive, tourne encore,
+remonte et continue sa ronde, sans modifier une fois, pendant quelques
+mètres seulement, son coquet aspect de rempart sarrasin. Et sans finir,
+elle recommence, à la façon d'un chapelet dont chaque grain est un
+créneau et chaque dizaine une tourelle, enfermant dans son cercle
+éblouissant, comme dans une couronne de papier blanc, la ville serrée
+dans son étreinte et qui étage ses maisons de plâtre entre le mur du
+bas, baigné dans le flot, et le mur du haut, profilé sur le ciel.
+
+Après avoir parcouru la cité, entremêlement de ruelles étonnantes, comme
+il nous reste une heure de jour, nous allons visiter, à dix minutes des
+portes, les fouilles que font les officiers sur l'emplacement de la
+nécropole d'Hadrumète. On y a découvert de vastes caveaux contenant
+jusqu'à vingt sépulcres et gardant des traces de peintures murales. Ces
+recherches sont dues aux officiers, qui deviennent, en ces pays, des
+archéologues acharnés, et qui rendraient à cette science de très grands
+services si l'administration des beaux-arts n'arrêtait leur zèle par des
+mesures vexatoires.
+
+En 1860, on a mis au jour, en cette même nécropole, une très curieuse
+mosaïque représentant le labyrinthe de Crète, avec le minotaure au
+centre, et près de l'entrée une barque amenant Thésée, Ariane et son
+fil. Le bey voulut faire apporter à son musée cette pièce remarquable,
+qui fut totalement détruite en route. On a bien voulu m'en offrir une
+photographie faite sur un croquis de M. Larmande, dessinateur des ponts
+et chaussées. Il n'en existe que quatre, exécutées tout récemment. Je ne
+crois pas qu'une d'elles ait encore été reproduite.
+
+Nous revenons à Sousse au soleil couchant, pour dîner chez le contrôleur
+civil de France, un des hommes les mieux renseignés et les plus
+intéressants à écouter parler des moeurs et des coutumes de ce pays.
+
+De son habitation on domine la ville entière, cette cascade de toits
+carrés, vernis de chaux, où courent des chats noirs et où se dresse
+parfois le fantôme d'un être drapé en des étoffes pâles ou colorées. De
+place en place, un grand palmier passe la tête entre les maisons et
+étale le bouquet vert de ses branches au-dessus de leur blancheur, unie.
+
+Puis quand la lune se fut levée, cela devint une écume d'argent roulant
+à la mer, un rêve prodigieux de poète réalisé, l'apparition
+invraisemblable d'une cité fantastique d'où montait une lueur au ciel.
+
+Puis nous avons erré fort longtemps par les rues. La baie d'un café
+maure nous tente. Nous entrons. Il est plein d'hommes assis ou
+accroupis, soit par terre, soit sur les planches garnies de nattes,
+autour d'un conteur arabe. C'est un vieux, gras, à l'oeil malin, qui
+parle avec une mimique si drôle qu'elle suffirait à amuser. Il raconte
+une farce, l'histoire d'un imposteur qui voulut se faire passer pour
+marabout, mais que l'iman a dévoilé. Ses naïfs auditeurs sont ravis et
+suivent le récit avec une attention ardente, qu'interrompent seuls des
+éclats de rire. Puis nous nous remettons à marcher, ne pouvant, par
+cette nuit éblouissante, nous décider au sommeil.
+
+Et voilà qu'en une rue étroite je m'arrête devant une belle maison
+orientale dont la porte ouverte montre un grand escalier droit, tout
+décoré de faïences et éclairé, du haut en bas, par une lumière
+invisible, une cendre, une poussière de clarté tombée on ne sait d'où.
+Sous cette lueur inexprimable, chaque marche émaillée attend quelqu'un,
+peut-être un vieux mulsulman ventru, mais je crois qu'elle appelle un
+pied d'amoureux. Jamais je n'ai mieux deviné, vu, compris, senti
+l'attente que devant cette porte ouverte et cet escalier vide où veille
+une lampe inaperçue. Au dehors, sur le mur éclairé par la lune, est
+suspendu un de ces grands balcons fermés qu'ils appellent une
+_barmakli_. Deux ouvertures sombres au milieu, derrière les riches
+ferrures contournées des moucharabis. Est-elle là dedans qui veille, qui
+écoute et nous déteste, la Juliette arabe dont le coeur frémit? Oui,
+peut-être? Mais son désir tout sensuel n'est point de ceux qui, dans nos
+pays à nous, monteraient aux étoiles par des nuits pareilles. Sur cette
+terre amollissante et tiède, si captivante que la légende des Lotophages
+y est née dans l'île de Djerba, l'air est plus savoureux que partout, le
+soleil plus chaud, le jour plus clair, mais le coeur ne sait pas aimer.
+Les femmes, belles et ardentes, sont ignorantes de nos tendresses. Leur
+âme simple reste étrangère aux émotions sentimentales, et leurs baisers,
+dit-on, n'enfantent point le rêve.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Pages.
+I. LASSITUDE 1
+
+II. LA NUIT 10
+
+III. LA CÔTE ITALIENNE 25
+
+LA SICILE 53
+
+I. D'ALGER À TUNIS 127
+
+II. TUNIS 141
+
+VERS KAIROUAN 169
+
+ * * * * *
+
+Paris.--Maison Quentin, L.-H. May, directeur, 7, rue Saint-Benoît.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La vie errante, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE ERRANTE ***
+
+***** This file should be named 14793-8.txt or 14793-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/4/7/9/14793/
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
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+
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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