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+<title>LA FÉE DES GRÈVES</title>
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+The Project Gutenberg EBook of La fée des grèves, by Paul H.C. Féval
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La fée des grèves
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+Author: Paul H.C. Féval
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+Release Date: December 20, 2004 [EBook #14398]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FÉES DES GRÈVES ***
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+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
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+<p class="booktitle">LA FÉE DES GRÈVES</p>
+<p class="author">Paul Féval (père)</p>
+<p class="publish">Publication en 1850</p>
+<p class="center"><img alt="" width="99" height="124"
+src="img/623493f283ded3dc1035bc03d89d3195.png"/></p>
+<p class="center">&nbsp;</p>
+<h2>Table des matières</h2>
+<ul class="toc"><li><a href="#toc_1"><strong>I. La
+cavalcade.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_2"><strong>II. Deux porte-bannières.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_3"><strong>III. Fratricide.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_4"><strong>IV. Veillée de la
+Saint-Jean.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_5"><strong>V. Un Breton, un Français, un
+Normand.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_6"><strong>VI. Ce que Julien avait appris au marché de
+Dol.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_7"><strong>VII. À la guerre comme à la
+guerre.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_8"><strong>VIII. L'apparition.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_9"><strong>IX. Maître Gueffès.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_10"><strong>X. Douze lévriers.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_11"><strong>XI. Course à la fée.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_12"><strong>XII. Les mirages.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_13"><strong>XIII. Où l'on parle pour la première fois
+de maître Loys.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_14"><strong>XIV. Prouesses de maître
+Loys.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_15"><strong>XV. À quand la
+noce&nbsp;?</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_16"><strong>XVI. Amel et Penhor.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_17"><strong>XVII. La faim.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_18"><strong>XVIII. Jeannin et
+Simonnette.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_19"><strong>XIX. Le départ.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_20"><strong>XX. Deux cousins.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_21"><strong>XXI. La rubrique du chevalier
+Méloir.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_22"><strong>XXII. Frère Bruno.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_23"><strong>XXIII. Comment Joson Drelin but la rivière
+de Rance.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_24"><strong>XXIV. Dits et gestes de frère
+Bruno.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_25"><strong>XXV. Gueffès s'en va en
+guerre.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_26"><strong>XXVI. Avant la bataille.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_27"><strong>XXVII. Le siège.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_28"><strong>XXVIII. Où Jeannin a une
+idée.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_29"><strong>XXIX. Le brouillard.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_30"><strong>XXX. Où maître Vincent Gueffès est forcé
+d'admettre l'existence de la Fée des Grèves.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_31"><strong>XXXI. Où l'on voit revenir maître Loys,
+lévrier noir.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_32"><strong>XXXII. Le tube
+miraculeux.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_33"><strong>XXXIII. Les lises.</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_34"><strong>Épilogue&nbsp;: Le
+repentir.</strong></a></li></ul>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_1"></a><strong>I. La
+cavalcade.</strong></h1>
+<p class="justify">Si vous descendez de nuit la dernière côte de la
+route de Saint-Malo à Dol, entre Saint-Benoît-des-Ondes et Cancale, pour
+peu qu'il y ait un léger voile de brume sur le sol plat du Marais, vous
+ne savez de quel côté de la digue est la grève, de quel côté la terre
+ferme. À droite et à gauche, c'est la même intensité morne et muette.
+Nul mouvement de terrain n'indique la campagne habitée&nbsp;; vous
+diriez que la route court entre deux grandes mers.</p>
+<p class="justify">C'est que les choses passées ont leurs spectres comme
+les hommes décédés&nbsp;; c'est que la nuit évoque le fantôme des mondes
+transformés aussi bien que les ombres humaines.</p>
+<p class="justify">Où passe à présent le chemin, la mer roula ses flots
+rapides. Ce marais de Dol, aux moissons opulentes, qui étend à perte de
+vue son horizon de pommiers trapus, c'était une baie. Le mont Dol et
+Lîlemer étaient deux îles, tout comme Saint-Michel et Tombelène. Pour
+trouver le village, il fallait gagner les abords de Châteauneuf, où la
+mare de Saint-Coulman reste comme une protestation de la mer
+expulsée.</p>
+<p class="justify">Et, chose merveilleuse, car ce pays est tout plein de
+miracles, avant d'être une baie, c'était une forêt sauvage&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Une forêt qui n'arrêtait pas sa lisière à la ligne du
+rivage actuel, mais qui descendait la grève et plantait ses chênes
+géants jusque par delà les îles Chaussey.</p>
+<p class="justify">La tradition et les antiquaires sont d'accord&nbsp;;
+les manuscrits font foi&nbsp;: la forêt de Scissy couvrait dix lieues de
+mer, reliant la falaise de Cancale, en Bretagne, à la pointe normande de
+Carolles, par un arc de cercle qui englobait le petit archipel.</p>
+<p class="justify">Quelque jour, on fera peut-être l'histoire de ces
+prodigieuses batailles où la mer, tout à tour victorieuse et vaincue,
+envahit le domaine terrestre en conquérant, puis se dérobe, fugitive, et
+se creuse dans les mystères de l'abîme une retraite plus profonde.</p>
+<p class="justify">Au soleil, la digue fuit devant le voyageur, selon
+une ligne courbe qui attaque la terre ferme au village du Vivier.</p>
+<p class="justify">Pour quiconque est étranger à la mer, cette digue
+semble ou superflue, ou impuissante. Le bas de l'eau est si loin et les
+marées sont si hautes&nbsp;! Peut-on se figurer que cette barre bleuâtre
+qui ferme l'horizon va s'enfler, glisser sur le sable marneux, franchir
+des lieues et venir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Venir de si loin, la mer&nbsp;! pour s'arrêter,
+docile, devant quelques pierres amoncelées et clapoter au pied de la
+chaussée comme la bourgeoise naïade d'un étang&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Involontairement on se dit&nbsp;: Si la marée fait
+une fois ce grand voyage du bas de l'eau à la digue, que seront quatre
+ou cinq pieds de sable et de roche pour arrêter son élan&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Mais la mer vient choquer les roches de la digue, et
+la digue reste debout depuis des siècles, protégeant toute une contrée
+conquise sur l'Océan.</p>
+<p class="justify">Vers le centre de la courbe on aperçoit au lointain,
+comme dans un mirage, le Mont-Saint-Michel et Tombelène. Huit lieues de
+grève sont entre ce point de la digue et le Mont.</p>
+<p class="justify">De ce lieu, qui s'élève à peine de quelques mètres
+au-dessus du niveau de la mer, l'horizon est large comme au faîte des
+plus hautes montagnes. Au nord, c'est Cancale avec ses pêcheries qui
+courent en zig-zag dans les lagunes&nbsp;; à l'est, la chaîne des
+collines allant de Châteauneuf au bout du promontoire breton&nbsp;; au
+sud-est, le magnifique château de Bonnaban, bâti avec l'or des flottes
+malouines et tombé depuis en de nobles mains&nbsp;; au sud, le Marais,
+Dol, la ville druidique, le mont Dol&nbsp;; à l'ouest, les côtes
+normandes, par delà Cherrueix, si connu des habitués de Chevet, et
+Pontorson le vieux fief de Bertrand Du Guesclin.</p>
+<p class="justify">Oeuvre des siècles intermédiaires, la digue semble
+placée là symboliquement, entre le château moderne et la forteresse
+antique. Au Mont-Saint-Michel, vieux suzerain des grèves, la gloire du
+passé&nbsp;; au brillant manoir qui n'a point d'archives, le bien-être
+de la civilisation présente. Au milieu de ses riches futaies le roi des
+guérets regarde le roi tout nu des sables. Tous deux ont la mer à leurs
+pieds.</p>
+<p class="justify">Mais le château moderne, prudent comme notre âge,
+s'est mis du bon côté de la digue.</p>
+<p class="justify">Personne n'ignore que les abords du Mont-Saint-Michel
+ont été, de tout temps, fertiles en tragiques aventures.</p>
+<p class="justify">Son nom lui-même <em>(le Mont-Saint-Michel au péril
+de la mer)</em> en dit plus qu'une longue dissertation.</p>
+<p class="justify">Les gens du pays portent, de nos jours, à trente ou
+quarante le nombre des victimes ensevelies annuellement sous les
+sables.</p>
+<p class="justify">Peut-être y a-t-il exagération. Jadis la croyance
+commune triplait ce chiffre.</p>
+<p class="justify">La chose certaine, c'est que les routes qui rayonnent
+autour du Mont, variant d'une marée à l'autre et ne gardant pas plus la
+trace des pas que l'Océan ne conserve sur sa surface mobile la marque du
+sillage d'un navire, il faut toujours se fier à la douteuse intelligence
+d'un guide, et mettre son âme aux mains de Dieu.</p>
+<p class="justify">On va de Cherrueix au Mont-Saint-Michel à travers les
+<em>tangues,</em> les <em>lises</em> et les <em>paumelles</em><a
+name="fr_1" href="#ft_1"><sup>[1]</sup></a>, coupées d'innombrables
+cours d'eau qui rayent l'étendue des grèves&nbsp;; on y va des
+Quatre-Salines et de Pontorson&nbsp;: ceci pour la Bretagne.</p>
+<p class="justify">Les routes principales de Normandie sont celles des
+Pontaubault, d'Avranches et de Genêt.</p>
+<p class="justify">Suivant les <em>coquetiers</em> et les pêcheurs, la
+route de Pontorson est seule sans danger.</p>
+<p class="justify">Encore y a-t-il plus d'une triste histoire qui prouve
+que cette route-là même, en temps de marée, ne rend pas tous les
+voyageurs que sa renommée de sécurité lui donne.</p>
+<p class="justify">Le 8 juin 1450, toutes les cloches de la ville
+d'Avranches sonnèrent à grande volée, pendant que les portes du château
+s'ouvraient pour donner issue à une nombreuse et noble cavalcade.</p>
+<p class="justify">Il était onze heures du matin.</p>
+<p class="justify">Tout ce qu'Avranches avait de dames et de bourgeoises
+se penchait aux fenêtres pour voir passer le duc François de Bretagne,
+se rendant au pèlerinage du Mont-Saint-Michel.</p>
+<p class="justify">Un coup de canon, tiré du Mont, à l'aide d'une de ces
+pièces énormes en fer soudé et cerclé, qui lançaient des boulets de
+granit, avait annoncé le bas de l'eau, tout exprès pour monseigneur le
+duc et sa suite.</p>
+<p class="justify">Et ce n'était pas trop faire, que de mettre ces
+canons au service du riche duc, car ceux qui les avaient pris aux
+Anglais étaient des gens de Bretagne.</p>
+<p class="justify">Bien peu de temps auparavant, le duc François avait
+envoyé les sieurs de Montauban et de Chateaubriand, avec René de
+Coëtquen, sire de Combourg, au secours du Mont-Saint-Michel, assiégé par
+les Anglais. À cette époque, le roi Charles VII, de France, avait déjà
+regagné une bonne part de son royaume, et rejeté Henri d'Angleterre loin
+du centre. Mais les côtes de la Manche restaient au pouvoir des hommes
+d'outre-mer, et le Mont-Saint-Michel était, depuis Granville jusqu'à
+Pontorson, le seul point où flottât encore la bannière des fleurs de
+lis.</p>
+<p class="justify">Montauban, Chateaubriand, Combourg et bien d'autres
+Bretons passèrent le Couesnon, pendant que cinq navires malouins,
+commandés par Hue de Maurever, doublaient la pointe de Cancale et
+entraient dans la baie. Il resta deux mille Anglais morts sur les
+tangues, entre le Mont et Tombelène.</p>
+<p class="justify">À l'heure où le duc François sortait du château
+d'Avranches, les Anglais ne gardaient plus en France que Calais, le
+comté de Guines et le petit rocher de Tombelène où ils avaient bâti une
+forteresse imprenable.</p>
+<p class="justify">Mais ce n'était point pour célébrer une victoire déjà
+ancienne que le duc de Bretagne se rendait au monastère du
+Mont-Saint-Michel, comblé de ses bienfaits. François faisait le
+pèlerinage pour obtenir du ciel le repos et le salut de l'âme de
+monsieur Gilles, son frère, mort à quelque temps de là au château de la
+Hardouinays. Un service solennel se préparait dans l'église placée sous
+l'invocation de l'archange. Guillaume Robert, procureur du cardinal
+d'Estouteville, trente-deuxième abbé de Saint-Michel, avait promis de
+faire de son mieux pour cette fête de la piété fraternelle.</p>
+<p class="justify">Le service était commandé pour midi.</p>
+<p class="justify">François, ayant à ses côtés son favori Arthur de
+Montauban, Malestroit, Jean Budes, le sire de Rieux et Yvon Porhoët,
+bâtard de Bretagne, descendit la ville au pas de son cheval et gagna la
+porte qui s'ouvrait sur la rivière de Sée. Les sires de Thorigny et Du
+Homme, chevaliers normands, l'accompagnaient pour l'honneur de la
+province.</p>
+<p class="justify">Derrière le duc, à peu près au centre de l'escorte,
+six nobles demoiselles, trois Normandes, trois Bretonnes, chevauchaient
+en grand deuil. Parmi elles nous ne citerons que Reine de Maurever, la
+fille unique du vaillant capitaine Hue, vainqueur des Anglais.</p>
+<p class="justify">Le visage de Reine était voilé comme celui de ses
+compagnes. Mais quand la gaze funèbre se soulevait au vent qui venait du
+large, on apercevait l'ovale exquis de ses joues un peu pâles et la
+douce mélancolie de son sourire.</p>
+<p class="justify">Reine avait seize ans. Elle était belle comme les
+anges.</p>
+<p class="justify">Une fois son regard croisa celui d'un jeune
+gentilhomme, fièrement campé sur un cheval du Rouennais, à la housse
+d'hermine, et qui portait la bannière du deuil, aux armes voilées de
+Bretagne, avec le chiffre de feu monsieur Gilles.</p>
+<p class="justify">Ce gentilhomme avait nom Aubry de Kergariou, bonne
+noblesse de Basse-Bretagne, et tenait une lance dans la compagnie du
+bâtard de Porhoët.</p>
+<p class="justify">Quand le voile de Reine retomba, Aubry donna de
+l'éperon et gagna d'un temps la tête du cortège où était sa place
+marquée auprès du porte-étendard ducal.</p>
+<p class="justify">On arrivait à la barrière de la ville. Ceux qui
+étaient superstitieux remarquèrent ceci&nbsp;; Aubry ne put arrêter sa
+monture assez à temps pour garder le passage libre à son compagnon,
+l'homme à la cotte d'hermine. Ce fut la bannière funèbre qui passa la
+première.</p>
+<p class="justify">Sur les remparts et dans la rue, la foule
+criait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bretagne-Malo&nbsp;!
+Bretagne-Malo&nbsp;! Et quatre gentilshommes, portant à l'arçon de leurs
+selles de vastes aumônières, jetaient de temps à autre des poignées de
+monnaies d'argent et répondaient&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Largesse du riche Duc&nbsp;! On dit que
+les bonnes gens de Normandie ont toujours fidèlement aimé le numéraire.
+En cette occasion, ils firent grand accueil à la munificence ducale et
+se battirent à coups de poings dans le ruisseau, comme de braves
+c&oelig;urs qu'ils étaient. Tout le monde fut content, excepté un laid
+païen à la tête embéguinée de guenilles, qui n'avait eu pour sa part de
+l'aubaine que des horions et pas un carolus. Le pauvre homme se releva
+en colère.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Duc&nbsp;! dit-il au moment où François
+passait devant lui, encore une poignée d'écus pour que Dieu
+t'oublie&nbsp;! François tourna la tête et poussa son cheval.</p>
+<p class="justify">D'ordinaire et pour moindre irrévérence, il eût donné
+de son gantelet sur la tête du pataud.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Les six hommes d'armes du corps&nbsp;!
+cria Goulaine, sénéchal de Bretagne, en s'arrêtant au dedans de la
+porte.</p>
+<p class="justify">Les six hommes d'armes du corps étaient en quelque
+sorte les chevaliers d'honneur de la cérémonie. Ils devaient suivre
+immédiatement la bannière et mener le deuil.</p>
+<p class="justify">C'étaient Hue de Maurever, père de Reine, qui avait
+été l'écuyer et l'ami du prince défunt&nbsp;; Porhoët, pour le sang de
+Bretagne&nbsp;; Thorigny, pour la Normandie&nbsp;; La Hire, pour le roi
+Charles&nbsp;; Chateaubriand, Le Bègue et Mauny.</p>
+<p class="justify">Les cinq derniers se présentèrent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où est le sire de Maurever&nbsp;?
+demanda Goulaine. Il se fit un mouvement dans l'escorte, car cela
+semblait étrange à chacun que Monsieur Hue, le vaillant et le fidèle,
+manquât à l'heure sainte sous la bannière de son maître trépassé. Un
+murmure courut de rang en rang. Chacun répétait tout bas la question du
+sénéchal&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où est le sire de Maurever&nbsp;? Son
+absence était comme une accusation terrible. Contre qui&nbsp;? Personne
+n'osait le dire ni peut-être le penser. Mais du sein de la foule, la
+voix du vieux païen normand s'éleva de nouveau aigre et moqueuse.</p>
+<p class="justify">Le grigou disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que Dieu t'oublie, duc&nbsp;! que Dieu
+t'oublie&nbsp;! Le duc François eut le frisson sur sa selle. Reine,
+tremblante, avait serré son voile autour de son visage. François se
+redressa tout pâle, il fit signe à Montauban de prendre la place vide de
+Maurever, et le cortège passa au milieu des acclamations redoublées.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_2"></a><strong>II. Deux
+porte-bannières.</strong></h1>
+<p class="justify">Au sortir de la porte d'Avranches, ce fut un
+spectacle magique et comme il n'est donné d'en offrir qu'à ces rivages
+merveilleux.</p>
+<p class="justify">Un brouillard blanc, opaque, cotonneux, estompé
+d'ombres comme les nuages du ciel, s'étendait aux pieds des pèlerins
+depuis le bas de la colline jusqu'à l'autre rive de la baie, où les
+maisons de Cancale se montraient au lointain perdu.</p>
+<p class="justify">De ce brouillard, le Mont semblait surgir tout
+entier, resplendissant de la base au faîte, sous l'or ruisselant du
+soleil de juin.</p>
+<p class="justify">Vous eussiez dit qu'il était bercé mollement dans son
+lit de nuées, cet édifice unique au monde&nbsp;! et quand la brume
+s'agitait, baissant son niveau sous la pression d'un souffle de brise,
+vous eussiez dit que le colosse, grandi tout à coup, allait toucher du
+front la voûte bleue&nbsp;:</p>
+<p class="justify">La ville de Saint-Michel, collée au roc et surmontant
+le mur d'enceinte, la plate-forme dominant la ville, la muraille du
+château couronnant la plate-forme, le château hardiment lancé par-dessus
+la muraille, l'église perchée sur le château, et sur l'église
+l'audacieux campanile égaré dans le ciel&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Mais il est des instants où l'&oelig;il s'arrête avec
+indifférence sur la plus splendide de toutes les féeries. On ne voit
+pas, parce que l'esprit est ailleurs.</p>
+<p class="justify">Le cortège qui accompagnait François de Bretagne au
+monastère descendait la montagne lentement. Chacun était silencieux et
+morne.</p>
+<p class="justify">Ces mots bizarres, prononcés par le grigou, coiffé de
+lambeaux&nbsp;: «&nbsp;Duc, que Dieu t'oublie&nbsp;!&nbsp;» étaient dans
+la mémoire de tous.</p>
+<p class="justify">Et tous remarquaient l'absence de Monsieur Hue de
+Maurever, écuyer du prince défunt, absence qui était d'autant plus
+inexplicable que les domaines de Maurever se trouvaient dans le
+voisinage immédiat de Pontorson, à quelques lieues d'Avranches.</p>
+<p class="justify">Or, en ce monde, il y a presque toujours une clef
+pour les choses inexplicables.</p>
+<p class="justify">Quand il s'agit de criminels ordinaires, cette clef
+se dépose sur la table d'un greffe. Des juges s'assemblent. On pend un
+homme.</p>
+<p class="justify">Quand il s'agit des puissants de la terre, personne
+n'ose toucher à cette clef, et le mot de l'énigme reste enfoui dans les
+consciences.</p>
+<p class="justify">Si l'escorte du duc François se taisait, ce n'était
+pas qu'on n'y eût rien à se dire. C'est que nul n'osait ouvrir la bouche
+sur le sujet qui occupait tous les esprits.</p>
+<p class="justify">Une partie de la foule avait suivi le cortège&nbsp;;
+la foule n'avait pas pour se taire les mêmes raisons que les hommes
+d'armes.</p>
+<p class="justify">Et Dieu sait qu'elle s'occupait du riche duc pour son
+argent&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il y en avait, dans la foule, qui prononçaient le mot
+<em>sacrilège</em> en parlant de ce somptueux pèlerinage.</p>
+<p class="justify">À l'entrée de la grève, douze guides prirent les
+devants pour sonder les lises et reconnaître les cours d'eau.</p>
+<p class="justify">Le brouillard s'éclaircissait. Un coup de vent balaya
+les sables.</p>
+<p class="justify">La cavalcade prit le trot, comme cela se fait sur les
+tangues, où la rapidité de la marche diminue toujours le danger.</p>
+<p class="justify">Aubry de Kergariou et l'homme à la cotte d'hermine,
+qui se nommait Méloir, tenaient toujours la tête de la procession.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;&hellip;Si mon frère me gênait, dit
+Méloir, continuant une conversation à voix basse, mon frère serait mon
+ennemi. Et mes ennemis, je les tue. Le duc a bien fait&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tais-toi, cousin, tais-toi&nbsp;!
+murmura Aubry scandalisé.</p>
+<p class="justify">Les chevaux, lourdement équipés, hésitaient sur les
+sables mouvants de la Sée. Les guides crièrent&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Au galop&nbsp;! messeigneurs&nbsp;! La
+cavalcade se lança et franchit l'obstacle. Méloir était toujours aux
+côtés d'Aubry de Kergariou.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Moi, dit-il, j'ai le double de ton âge,
+mon cousin. On me traite toujours en jouvenceau, parce que j'aime trop
+les dés et le vin de Guienne. Mais demain mes cheveux vont
+grisonner&nbsp;; je suis sage. Écoute&nbsp;: pour la dame de mes
+pensées, je ferais tout, excepté trahir mon seigneur, voilà ma
+morale&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Elle est donc bien belle, ta dame, mon
+cousin Méloir&nbsp;? demanda Aubry avec distraction.</p>
+<p class="justify">Les yeux du porte-étendard brillèrent sous la visière
+de son casque.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est la plus belle&nbsp;! répliqua-t-il
+avec emphase. C'était un homme de haute taille et de robuste apparence,
+qui portait comme il faut sa pesante armure. Sa figure eût été belle
+sans l'expression de brutale effronterie qui déparait son regard. Du
+reste, il se faisait tort à lui-même en disant qu'il commencerait à
+grisonner demain, car sa chevelure abondante et bouclée s'échappait de
+son casque en mèches plus noires que le jais.</p>
+<p class="justify">Il pouvait avoir trente-cinq ans.</p>
+<p class="justify">Aubry atteignait sa vingtième année.</p>
+<p class="justify">Aubry était grand, et l'étroite cotte de mailles qui
+sonnait sur ses reins n'ôtait rien à la gracieuse souplesse de sa
+taille. Ses cheveux châtains, soyeux et doux tombaient en boucles molles
+sur ses épaules. Sa moustache naissait à peine, et la rude atmosphère
+des camps n'avait pas encore hâlé sa joue. Aubry était beau. Il avait le
+c&oelig;ur d'un chevalier.</p>
+<p class="justify">Méloir avait un père normand et une mère bretonne,
+Méloir ne valait pas beaucoup moins que le commun des hommes d'armes. La
+lance était légère comme une plume dans sa main. Quant à la chevalerie,
+ma foi&nbsp;! Méloir ne s'en souciait pas plus que d'un gobelet
+vide.</p>
+<p class="justify">Nous disons un gobelet d'étain. Il était brave parce
+que ses muscles étaient forts, et fidèle parce que son maître était
+puissant. En prononçant ces mots&nbsp;: <em>C'est la plus belle,</em>
+Méloir s'était retourné involontairement et son regard avait cherché
+dans la cavalcade le groupe de six jeunes filles qui suivait
+immédiatement le duc. Aubry fit comme lui.</p>
+<p class="justify">Puis Aubry et lui se regardèrent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Elles sont six, dit Méloir, exprimant la
+pensée commune&nbsp;; nous avons cinq chances contre une de ne pas nous
+rencontrer&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu as dit que c'était la plus
+belle&nbsp;! repartit Aubry à voix basse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je l'ai dit. Et je te dis, mon cousin
+Aubry, que je serais fâché de te trouver sur mon chemin.</p>
+<p class="justify">Les cloches du Mont s'ébranlèrent, en même temps que
+les portes du monastère s'ouvraient pour donner passage aux moines qui
+venaient au-devant de François de Bretagne.</p>
+<p class="justify">La portion des curieux qui était restée sur les
+remparts d'Avranches voyait maintenant le cortège ducal, et la foule qui
+le suivait comme une tache sombre sur la brillante immensité des
+grèves.</p>
+<p class="justify">Il restait un quart de lieue à faire pour atteindre
+la base du roc.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Haut les bannières, hommes
+d'armes&nbsp;! cria monsieur le sénéchal de Bretagne.</p>
+<p class="justify">On était devant le Mont&nbsp;; Méloir et Aubry
+relevèrent brusquement leurs hampes qui s'étaient inclinées dans le feu
+de la discussion. La bannière du couvent, qui portait la figure de
+l'archange, brodée sur fond d'or et l'écusson au revers, avec la fameuse
+devise du Mont-Saint-Michel&nbsp;: <em>Immensi tremor Ocean</em><a
+name="fr_2" href="#ft_2"><sup>[2]</sup></a>, s'abaissa par trois fois.
+Guillaume Robert, procureur du cardinal-abbé, mit ses pieds dans le
+sable de la grève pour recevoir le prince, et les moines firent haie sur
+le roc.</p>
+<p class="justify">En ce moment, où chacun descendait de cheval, il y
+eut dans l'escorte beaucoup de confusion&nbsp;; la cohue qui était à la
+suite poussait en avant pour sortir de la grève. Le sable foulé se
+couvrait d'eau, et c'est à peine si les dames du deuil trouvèrent
+chacune un cavalier galant pour préserver leurs pieds délicats.</p>
+<p class="justify">Aubry sentit une main légère qui touchait son
+épaule.</p>
+<p class="justify">Il se retourna, Reine de Maurever était auprès de
+lui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que Dieu vous bénisse, Aubry, dit la
+jeune fille dont la voix était triste et douce. Je sais que vous
+m'aimez&hellip; Écoutez-moi. Avant qu'il soit une heure, mon père va
+risquer sa vie pour remplir son devoir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sa vie&nbsp;! répéta Aubry&nbsp;; votre
+père&nbsp;! Et ses yeux couraient dans la foule pour chercher
+l'absent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ne cherchez pas, Aubry, reprit encore la
+jeune fille&nbsp;; vous ne trouveriez point. Mais écoutez ceci&nbsp;:
+celui qui défendra mon père sera mon chevalier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hommes d'armes&nbsp;! en avant&nbsp;!
+dit monsieur le sénéchal. Reine sauta sur le sable et se confondit avec
+ses compagnes. Aubry chancelait comme un homme ivre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, mon petit cousin, lui dit
+Méloir&nbsp;: il n'y a pas de quoi tomber malade. N'est-ce pas que c'est
+bien la plus belle&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Ce grand Méloir avait sous sa moustache un sourire
+méchant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que veux-tu dire&nbsp;? balbutia
+Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Rien, rien, mon cousin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce que ce serait&nbsp;?&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mort diable&nbsp;! tu as une épée. Quand
+nous serons en terre ferme, il sera temps de causer de tout cela. Aubry
+le regarda en face.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il y a deux moyens d'être heureux,
+reprit le porte-enseigne d'un ton doctoral&nbsp;: se faire aimer et se
+faire craindre. Un brave garçon n'a pas toujours le choix. Mais quand
+l'un des deux moyens lui échappe, il garde l'autre. Attention, mon
+cousin&nbsp;; baisse ta hampe et rêve tout seul. Moi, j'ai à
+réfléchir.</p>
+<p class="justify">Méloir prit les devants. On passait sous la herse. Le
+ch&oelig;ur des moines chantait le <em>Dies irae</em> en montant
+l'escalier à pic qui donne entrée dans le château.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_3"></a><strong>III.
+Fratricide.</strong></h1>
+<p class="justify">François de Bretagne et sa suite, arrivés à la porte
+d'entrée du couvent de Saint-Michel, étaient à vingt-cinq toises environ
+du niveau de la grève.</p>
+<p class="justify">François prit la tête du cortège et posa le premier
+son pied sur les marches de l'escalier.</p>
+<p class="justify">Cet escalier, dont les degrés de pierre vont se
+plongeant dans un demi-jour obscur, s'ouvre entre les deux tourelles de
+défense, droites et hautes, percées chacune de deux créneaux séparés par
+une embrasure couverte, et conduit à la salle des gardes.</p>
+<p class="justify">Il faut parler au passé quand il s'agit des hommes.
+Mais, pour les pierres, on peut employer le présent, car ces merveilles
+en granit sont debout, et c'est à peine si les fous furieux de 93, les
+Vandales de tous les âges, et quatre siècles accumulés ont pu mutiler
+quelques statues pieuses, écorcher quelques saints contours. Par
+exemple, le plâtre, plus fort que les révolutions et que les
+années&nbsp;; le plâtre, arme favorite d'Attila-directeur, et
+d'Erostrate-entrepreneur de maçonnerie&nbsp;; a <em>rafraîchi</em> bien
+des <em>vieilleries.</em></p>
+<p class="justify">Mais il n'est pas besoin d'aller si loin de Paris
+pour voir de quoi le plâtre est capable&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Laissons le plâtre. Et pour cela, décidément, parlons
+au passé.</p>
+<p class="justify">Vis-à-vis de l'escalier, une vaste cheminée que
+surmontait l'écusson abbatial, tenait le centre de la salle des
+gardes.</p>
+<p class="justify">L'écusson du cardinal Guillaume d'Estouteville,
+trente-deuxième abbé de Saint-Michel, existe encore dans la nef et dans
+la salle des chevaliers. Il était écartelé&nbsp;: aux premier et
+dernier, burellé d'argent et de sable, au lion rampant du même, accolé
+d'or, armé et lampassé de gueules sur le tout&nbsp;; aux deuxième et
+troisième, de gueules à deux fasces d'or, &mdash;&nbsp;l'écu timbré d'un
+chapeau de cardinal de gueules et lambrequins de même, surmonté de la
+croix archiépiscopale. En c&oelig;ur, l'écu de France à la bande de
+gueules pour brisure.</p>
+<p class="justify">Dans cette salle des gardes, monseigneur l'évêque de
+Dol, qui devait officier, attendait son souverain avec le prieur de
+Saint-Michel et les chanoines de Coutances.</p>
+<p class="justify">Le prieur prit la gauche de Guillaume Robert, qui
+représentait le cardinal-abbé, et livra les clés au servant chargé
+d'ouvrir les portes.</p>
+<p class="justify">Pour arriver à l'église de l'abbaye de Saint-Michel,
+on ne marchait pas, on montait toujours.</p>
+<p class="justify">Il fallut d'abord traverser le grand réfectoire,
+énorme pièce de style roman, où la sobriété des détails fait naître une
+sorte de grandeur pesante qui impose et qui étonne, les dortoirs, de
+même style, qui règnent au-dessus, et la salle des chevaliers.</p>
+<p class="justify">Elle était bien nommée, celle-là&nbsp;! fière et
+robuste comme ces géants qui s'habillaient de fer&nbsp;! lourde, mais
+bien campée sur ses vigoureux piliers et respirant, du sol à sa voûte,
+la majesté rude du soldat chrétien.</p>
+<p class="justify">Comme style, c'était le roman arrivant au gothique,
+le pilier obèse se faisant plus musculeux, le cintre caressant la
+naissance de l'ogive.</p>
+<p class="justify">Ils montèrent encore, lentement, les moines chantant
+les hymnes de mort, les hommes d'armes silencieux et recueillis, les
+femmes voilées, le duc pâle.</p>
+<p class="justify">Le duc pâle, qui tremblait sous les voûtes froides,
+et qui murmurait au hasard une prière.</p>
+<p class="justify">Son c&oelig;ur ne savait pas que sa bouche parlait à
+Dieu.</p>
+<p class="justify">Et Dieu n'écoutait pas.</p>
+<p class="justify">Au-dessus de la salle des chevaliers, le cloître.</p>
+<p class="justify"><em>L'Aire de Plomb,</em> comme on l'appelait, parce
+que la cour, comprise entre les quatre galeries, était recouverte en
+plomb, pour protéger la voûte de la salle inférieure.</p>
+<p class="justify">À mesure qu'on montait, le roman disparaissait pour
+faire place au gothique, car l'histoire architecturale du
+Mont-Saint-Michel a ses pages en ordre, dont les feuillets se déroulent
+suivant l'exactitude chronologique.</p>
+<p class="justify">Le soleil de midi éclairait le cloître, qui apparut
+aux pèlerins dans toute sa riche efflorescence&nbsp;: Un carré parfait,
+à trois rangs de colonnettes isolées ou reliées en faisceaux qui se
+couronnent de voûtes ogivales, arrêtées par des nervures délicates et
+hardies.</p>
+<p class="justify">Le prodige ici, c'est la variété des ornements dont
+le motif, toujours le même, se modifie à l'infini dans l'exécution, et
+brode ses feuilles ou ses fleurs de mille façons différentes, de telle
+sorte que la symétrie respectée laisse le champ libre à la plus aimée de
+nos sensations artistiques&nbsp;: celle que fait naître la
+fantaisie.</p>
+<p class="justify">Aussi, cette échelle de soixante pieds que nous
+venons de gravir, depuis la base des tourelles jusqu'à l<em>'aire de
+plomb,</em> en passant par la salle des gardes, le grand réfectoire, le
+dortoir, la salle des chevaliers, le cloître, avait-elle reçu, des
+visiteurs éblouis, le nom générique de la <em>Merveille.</em></p>
+<p class="justify">À l'angle nord du cloître, il y avait un tronc de
+bois sculpté, devant lequel monsieur le prieur s'arrêta en faisant
+sonner son bât.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Monsieur Gilles de Bretagne dit-il, dont
+Dieu ait l'âme en sa miséricorde, mit dans ce tronc quarante écus
+nantais, en l'an trente-sept, le quatrième jour de février.</p>
+<p class="justify">François prit une poignée d'or dans son escarcelle,
+la jeta dans le tronc, se signa et passa.</p>
+<p class="justify">La procession tourna l'angle du cloître pour gagner
+la basilique.</p>
+<p class="justify">Mais ce n'est pas le grand soleil qu'il faut à cette
+architecture sarrasine pour qu'elle répande tout ce qui est en elle de
+mystérieux et de pieux. Ses grâces un peu bizarres, ses effets imprévus
+en quelque sorte romanesques, ont plus besoin d'ombre encore que de
+lumière.</p>
+<p class="justify">Et cela est si vrai, que nous assombrissons à plaisir
+les vitraux de nos cathédrales, afin que le jour glisse à la fois moins
+clair et plus chaud dans ces forêts de granit qui ont leurs racines sous
+le marbre de la nef et qui entrelacent à la voûte leurs branches
+feuillées ou fleuries.</p>
+<p class="justify">La basilique de Saint-Michel n'était pas entièrement
+bâtie à l'époque où se passe notre histoire. Le couronnement du
+ch&oelig;ur manquait&nbsp;; mais la nef et les bas côtés étaient déjà
+clos. L'autel se dressait sous la charpente même du ch&oelig;ur qui
+communiquait avec le dehors par les travaux et les échafaudages.</p>
+<p class="justify">Le duc François s'arrêta là. Il ne monta point
+l'escalier du clocher qui conduit aux galeries, au grand et au petit
+<em>Tour des fous</em> et enfin à cette flèche audacieuse où l'archange
+saint Michel, tournant sur sa boule d'or, terrassait le dragon à quatre
+cents pieds au-dessus des grèves<a name="fr_3"
+href="#ft_3"><sup>[3]</sup></a>.</p>
+<p class="justify">Les tentures funèbres cachaient la partie du
+ch&oelig;ur inachevée. Les moines se rangèrent en demi-cercle, autour de
+l'autel.</p>
+<p class="justify">La grosse cloche du monastère tinta le glas.</p>
+<p class="justify">Les six dames du deuil s'agenouillèrent sur des
+coussins de velours, derrière le dais qu'on avait tendu pour le duc
+François.</p>
+<p class="justify">Jeanne de Bruc et Yvonne-Marie de Coëtlogon
+occupèrent les deux premiers coussins. Elles représentaient madame
+Isabelle d'Écosse, duchesse régnante et Françoise de Dinan, veuve du
+prince décédé.</p>
+<p class="justify">Parmi les gentilshommes, Malestroit représentait
+monsieur Pierre de Bretagne, frère du duc, et le vaillant Jean Budes,
+souche de la maison de Guébriant, se mit aux lieu et place d'Arthur de
+Bretagne, connétable de Richemont, absent pour le service du roi de
+France.</p>
+<p class="justify">Aux frises tendues de noir, la devise de Bretagne
+courait en festons sans fin, montrant, tantôt l'un, tantôt l'autre de
+ses quatre mots héroïques&nbsp;: <em>Malo mori quam faedari</em>.<a
+name="fr_4" href="#ft_4"><sup>[4]</sup></a></p>
+<p class="justify">La foule emplissait les bas côtés.</p>
+<p class="justify">Dans la nef, les hommes d'armes étaient debout,
+séparés de leur souverain et des religieux par la balustrade du
+ch&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">Cette obscurité que nous demandions tout à l'heure
+pour les &oelig;uvres de l'art gothique, la basilique de Saint-Michel
+l'avait à profusion ce jour-là. Le noir des tentures, couvrant la
+demi-transparence des vitraux, laissait à peine passer quelques rayons,
+et la lueur des cierges luttait victorieusement contre ces pâles
+clartés.</p>
+<p class="justify">Il régnait sous la voûte une tristesse grave et
+profonde.</p>
+<p class="justify">Et aussi, mais nul n'aurait su dire pourquoi, une
+sorte de mystique terreur.</p>
+<p class="justify">L'office commença.</p>
+<p class="justify">François était juste en face du cercueil vide qui
+figurait la bière absente, pour les besoins de la cérémonie.</p>
+<p class="justify">On dit qu'il tint les yeux baissés constamment et que
+son regard ne se tourna pas une seule fois vers le drap noir où des
+lettres d'argent dessinaient le chiffre de son frère.</p>
+<p class="justify">Les moines récitaient les oraisons d'une voix lente
+et cadencée. La foule et les chevaliers répondaient.</p>
+<p class="justify">On dit que pas une fois les lèvres décolorées de
+François ne s'ouvrirent pour laisser tomber les répons.</p>
+<p class="justify">On dit encore qu'à plusieurs reprises son corps
+chancela sur le noble siège que lui avaient préparé les moines.</p>
+<p class="justify">On dit enfin que lors de l'absoute sa main laissa
+échapper le goupillon bénit&hellip;</p>
+<p class="justify">Mais ce fut pendant l'absoute que se passa la scène
+étrange et mémorable qui sans doute fit oublier les détails qui
+l'avaient précédée.</p>
+<p class="justify">Cette scène, la basilique de Saint-Michel en gardera
+éternellement le souvenir.</p>
+<p class="justify">Le doigt de Dieu toucha ce front que ne pouvait
+atteindre le doigt de la justice humaine.</p>
+<p class="justify">Au moment où le duc François se levait pour jeter
+l'eau sainte sur le catafalque, et comme monsieur le sénéchal de
+Bretagne jetait ce cri sous la voûte sonore&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hommes d'armes&nbsp;! à genoux&nbsp;! Au
+moment où les six chevaliers du deuil, baissant la pointe de l'épée,
+entraient dans le ch&oelig;ur pour se ranger autour du cénotaphe, un
+moine parut tout à coup derrière le cercueil vide. Personne n'aurait su
+dire d'où sortait ce religieux, car toutes les stalles restaient
+remplies et nul mouvement ne s'était fait à l'entour du ch&oelig;ur. Le
+moine se dressa de toute sa hauteur, développant la bure raide de sa
+robe et ne montrant qu'une main qui tenait un crucifix de bois.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Arrière, duc&nbsp;! prononça-t-il d'une
+voix retentissante. Le duc François s'arrêta. Reine de Maurever trembla
+sous son voile. Aubry tressaillit. Il avait reconnu cette voix. Dans le
+ch&oelig;ur et dans la nef on se regardait. La stupéfaction était sur
+tous les visages. Cependant monseigneur l'évêque de Dol ne bougeait pas.
+Procureur, prieur et religieux durent imiter son exemple. Le moine
+inconnu tourna le cénotaphe et vint à la rencontre du duc.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que veux-tu&nbsp;? balbutia ce
+dernier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je viens à toi de la part de ton frère
+mort, répondit le moine. Un frisson courut dans toutes les veines.</p>
+<p class="justify">Méloir seul semblait curieux plutôt qu'effrayé. Il
+s'avança jusqu'à la balustrade pour mieux voir. Aubry l'y avait
+précédé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qui es-tu&nbsp;? prononça encore le duc
+François, dont la voix défaillait.</p>
+<p class="justify">Le moine, au lieu de répondre cette fois, jeta en
+arrière le large capuchon de son froc et découvrit une tête de
+vieillard, énergique et calme, couronnée de longs cheveux blancs.</p>
+<p class="justify">Un nom passa aussitôt de bouche en bouche. On
+disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hue de Maurever&nbsp;! l'écuyer de
+M.&nbsp;Gilles&nbsp;! Méloir hocha sa tête coiffée de fer, comme on fait
+quand le mot longtemps cherché d'une énigme vous apparaît à
+l'improviste. Aubry, qui respirait à peine, se tourna vers l'endroit de
+la nef où les dames étaient agenouillées. Reine était immobile. Les
+draperies de son voile semblaient taillées dans le marbre. Le prétendu
+moine, cependant, avait le front haut et l'&oelig;il assuré. Il
+regardait en face François de Bretagne dont les paupières se baissaient.
+Sa voix se fit grave, et son accent plus solennel.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En présence de la Trinité sainte,
+reprit-il, et devant tous ceux qui sont ici, prêtres, moines,
+chevaliers, écuyers, hommes-liges, servant d'armes, bourgeois et
+manants, moi, Hugues de Maurever, seigneur du Roz, de l'Aumône et de
+Saint-Jean-des-Grèves, parlant pour ton frère Gilles, assassiné
+lâchement, je te cite, François de Bretagne, mon seigneur, à
+comparaître, dans le délai de quarante jours, devant le tribunal de
+Dieu&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Le vieillard se tut. Sa main droite, qui tenait un
+crucifix, s'éleva. Sa main gauche sortit du froc entrouvert et jeta aux
+pieds de François un gantelet de buffle que chacun put reconnaître pour
+avoir appartenu au malheureux prince dont on fêtait les funérailles.</p>
+<p class="justify">Pour se rendre compte de l'effet foudroyant produit
+par cette scène, il faut quitter le milieu sceptique où nous vivons et
+secouer l'atmosphère de prose lourde qui nous entoure&nbsp;; il faut se
+reporter au lieu et au temps. Le quinzième siècle croyait&nbsp;: la
+religion entrait alors dans la vie de tous, et il n'était guère de
+c&oelig;ur qui ne se serrât au seul mot de miracle.</p>
+<p class="justify">Cela se passait au Mont-Saint-Michel, le rocher
+lugubre, cerné par la mort.</p>
+<p class="justify">Cela se passait dans la basilique en deuil, devant le
+cercueil de celui-là même qui appelait son frère assassin aux pieds de
+la justice suprême.</p>
+<p class="justify">Autour du cénotaphe, flanqué de ses quatre rangées de
+cierges, cinquante moines s'alignaient, impassibles, montrant leurs
+rigides visages dans cette ombre étrange que fait la profonde
+cagoule.</p>
+<p class="justify">L'autel seul rayonnait sur le fond mat des draperies
+noires.</p>
+<p class="justify">Et dans la nuit de la nef, parmi la cohue confuse des
+colonnes, sous les ogives enchevêtrant à l'infini leurs nervures,
+éclairées vaguement par quelques rayons rougeâtres échappés aux vitraux,
+l'acier des armures jetait çà et là ses austères reflets&hellip;</p>
+<p class="justify">Il y eut deux ou trois secondes de silence morne,
+pendant lesquelles une terreur écrasante pesa sur l'assemblée.</p>
+<p class="justify">Allait-on voir le spectre soulever ses funèbres
+voiles&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Puis il se fit un grand mouvement. Les armures
+sonnèrent dans la nef&nbsp;; les six chevaliers escaladèrent la
+balustrade, et les moines quittant leurs stalles en désordre,
+s'élancèrent au milieu du ch&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">Cela, parce que le duc de Bretagne, après avoir
+chancelé comme s'il eût reçu un coup de masse sur le crâne, était tombé
+à la renverse sur le marbre.</p>
+<p class="justify">On le releva.</p>
+<p class="justify">Quand il rouvrit les yeux, Hue de Maurever avait
+disparu&nbsp;; et tout ce que nous venons de raconter aurait pu passer
+pour un songe, sans le gantelet de buffle qui était toujours là, témoin
+irrécusable du terrible ajournement.</p>
+<p class="justify">Par où le faux moine s'était-il enfui&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Chacun se fit cette question, mais nul n'y sut
+répondre.</p>
+<p class="justify">Le duc François, livide comme un cadavre, parcourut
+des yeux sa suite frémissante.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cet homme a menti, messieurs, dit-il, je
+le jure à la face de Saint-Michel&nbsp;! Une voix tomba de la voûte et
+répondit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est toi qui mens, mon seigneur, je le
+jure à la face de Dieu&nbsp;! On vit un objet sombre qui se mouvait dans
+la galerie conduisant à l'escalier du clocher. Le sang monta aux yeux de
+François qui se redressa.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cent écus d'or à qui me l'amènera&nbsp;!
+s'écria-t-il.</p>
+<p class="justify">Reine sentit son c&oelig;ur s'arrêter. Personne ne
+bougea. Le duc repoussa du pied le gantelet avec fureur. Son regard qui
+cherchait un aide, tomba sur Aubry de Kergariou, debout derrière la
+balustrade.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Avance ici, toi&nbsp;!
+commanda-t-il.</p>
+<p class="justify">Aubry ficha sa bannière dans les degrés qui
+séparaient la nef du ch&oelig;ur et franchit la balustrade.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon cousin de Poroët, reprit le duc, m'a
+dit souvent que tu étais la meilleure lance de sa compagnie. Veux-tu
+être chevalier&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon père l'était&nbsp;; je le deviendrai
+avec l'aide de mon patron, répliqua Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu le seras ce soir, si tu m'amènes cet
+homme mort ou vivant.</p>
+<p class="justify">Les yeux d'Aubry se tournèrent vers la nef. Il vit
+Méloir qui souriait méchamment. Il vit les deux blanches mains de Reine
+qui se joignaient sous son voile.</p>
+<p class="justify">Aubry tira son épée, la baisa et la jeta devant le
+duc. Après quoi, il croisa ses bras sur sa poitrine. Le duc recula. Ce
+coup le frappa presque aussi violemment que l'accusation même de
+fratricide. On entendit glisser entre ses lèvres blêmes ces mots
+prophétiques&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je mourrai abandonné&nbsp;! Mais avant
+qu'il eût eu le temps de reprendre la parole, le bruit d'une seconde
+bannière, fichée dans le bois des marches, retentit sous la voûte
+silencieuse.</p>
+<p class="justify">Méloir franchit la balustrade à son tour.</p>
+<p class="justify">Il mit un genou en terre devant le duc.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon seigneur, dit-il, celui-là est un
+enfant&nbsp;; moi je suis un homme&nbsp;; je poursuivrai le traître
+Maurever, et je le trouverai, fût-il chez Satan&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Donc tu seras chevalier&nbsp;! s'écria
+le duc.</p>
+<p class="justify">Le soir, en traversant les grèves pour regagner
+Avranches, le futur chevalier Méloir avait pour mission de garder le
+pauvre Aubry qui était prisonnier d'État.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon cousin, disait-il, nous voilà en
+partie. Elle t'aime, mais elle me craint. Je ne changerais pas mes dés
+contre les tiens.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_4"></a><strong>IV. Veillée de la
+Saint-Jean.</strong></h1>
+<p class="justify">Le manoir de Saint-Jean-des-Grèves était situé entre
+le bourg de Saint-Georges, sur le Couesnon, et le bourg de
+Cherrueix.</p>
+<p class="justify">Sous le manoir, comme c'était la coutume, quelques
+maisons se groupaient.</p>
+<p class="justify">Le manoir occupait le faîte d'un petit mamelon. Un
+taillis de chênes le séparait du village.</p>
+<p class="justify">Le Bief-Neuf coulait derrière le manoir.</p>
+<p class="justify">On nomme <em>biefs</em> les ruisseaux marneux à
+berges escarpées, au cours manquant de pente, qui dorment tristement
+dans l'étendue du Marais.</p>
+<p class="justify">La principale maison du village appartenait à Simon
+Le Priol, laboureur et fermier de Maurever.</p>
+<p class="justify">C'était une bâtisse en marne battue et séchée, que
+soutenaient des pans de bois croisés en X. La toiture de roseaux était
+haute et svelte, comme si elle eût essayé de relever le style épais de
+la maison.</p>
+<p class="justify">Dans ce pays plat et gras, le pittoresque fait
+défaut&nbsp;; alors comme aujourd'hui, c'était du blé dru et bien venu
+sous des pommiers difformes et sur de la marne labourée.</p>
+<p class="justify">Terre grisâtre comme du savon de ménage ou noire
+comme du brai en fusion&nbsp;; moulins à vent qui ne tournent
+guère&nbsp;; masures ennuyées derrière leur haie jaune et portant leur
+toiture de <em>roz</em> près du sol, comme un gars innocent et frileux
+qui rabat jusqu'au menton son gros bonnet de laine.</p>
+<p class="justify">Bon pain, cidre gluant, sang de Bretagne mêlé à sang
+de Normandie, querelles au bâton, querelles à l'écritoire&nbsp;: deux
+hommes de loi pour un médecin, un médecin pour un quart de malade,
+quatre malades pour un homme en santé.</p>
+<p class="justify">Tournez la tête, faites trois cents pas, vous quittez
+la boue, vous trouvez le sable, la grève, le vent vif, les pêcheurs
+découplés comme des héros&nbsp;: la vraie Bretagne.</p>
+<p class="justify">On est enfoui sous ces odieux pommiers. Mais ils sont
+si bas&nbsp;! Pour voir l'horizon immense, il suffit de se hausser sur
+un trou de taupe.</p>
+<p class="justify">Dol&nbsp;! heureux pays de gros marrons et des procès
+incurables&nbsp;! Contrée sans prétention, à l'abri de toute
+poésie&nbsp;! Dol&nbsp;! ville naïve qui possède un joyau pour
+cathédrale, et qui entend la messe dans une grange&nbsp;! Dol&nbsp;!
+cité druidique d'où les épiciers raisonnables ont chassé les bardes
+fous&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Salut et prospérité&nbsp;! Bon pain, cidre gluant,
+pommes de terre guéries, voilà les souhaits qu'on forme pour ton
+bonheur&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Le village de Saint-Jean était trop près de la grève,
+bien qu'il ne la vît point, aveuglé qu'il était par six châtaigniers et
+trois douzaines de pommiers, pour ne pas secouer cette torpeur
+lymphatique qui endort le Marais. Il y avait autant de
+<em>coquetiers</em> que de garçons de charrue au village de Saint-Jean,
+et le Bief-Neuf y amenait l'eau de la mer aux grandes marées, jusqu'à la
+porte de la grange.</p>
+<p class="justify">Simon Le Priol était à la tête du village de plein
+droit et sans conteste. Après lui venait maître Gueffès, être hybride,
+moitié mendiant, moitié maquignon, un peu clerc, un peu païen, Normand
+triple avec un nom breton.</p>
+<p class="justify">Après maître Gueffès, le commun des mortels.</p>
+<p class="justify">C'était une quinzaine de jours après le service
+célébré au Mont-Saint-Michel pour le repos et le salut de monsieur
+Gilles de Bretagne.</p>
+<p class="justify">Il y avait grande veillée chez Simon Le Priol pour la
+fête de la Saint-Jean, qui était en même temps la fête de manoir et
+celle du village.</p>
+<p class="justify">On avait brûlé vingt-cinq fagots de châtaignier sur
+l'aire, des fagots qui pétillent gaiement dans la flamme et qui lancent
+au vent des fusées de folles étincelles.</p>
+<p class="justify">Le souper cuisait dans le chaudron massif, suspendu à
+la crémaillère.</p>
+<p class="justify">Dans l'unique pièce qui composait le rez-de-chaussée
+de la ferme, le village entier était réuni.</p>
+<p class="justify">Dix à douze gars, autant de filles, deux ménagères et
+maître Vincent Gueffès, lequel n'appartenait à aucun sexe&nbsp;: ce
+n'était pas un homme, en effet, puisqu'il ne savait ni labourer, ni
+pêcher, ni se battre&nbsp;; ce n'était pas une femme, puisqu'il
+s'appelait maître Vincent Gueffès, et qu'il mendiait à Dol ou à
+Avranches dans un vieux sac d'échevin.</p>
+<p class="justify">L'assemblée était présidée par Simon Le Priol et sa
+métayère Fanchon la Fileuse, bonne grosse Doloise, rouge, forte,
+franche, buvant son coup de cidre comme une luronne qu'elle était, et ne
+disant jamais non quand un pauvre quémandait à sa porte.</p>
+<p class="justify">Fanchon la Fileuse était, ma foi, la fille d'un valet
+de notre sieur le pro-secrétaire de l'évêché, ce qui lui donnait un peu
+d'orgueil.</p>
+<p class="justify">Simon Le Priol, lui, avait une honnête figure un peu
+sèche sous une forêt de cheveux gris. C'était un grand bonhomme ayant la
+conscience de sa valeur, et sachant garder son <em>quant à soi</em>
+parmi les petites gens du village.</p>
+<p class="justify">Il tenait sa ferme à fief, non à bail, et comme Hue
+de Maurever était bien la perle des maîtres, Simon Le Priol avait <em>de
+quoi</em> dans quelque coin. Il passait pour riche. Quand un homme est
+riche, on l'accuse d'être avare&nbsp;: Simon subissait le sort
+commun.</p>
+<p class="justify">Cela n'empêchait pas sa fille Simonnette de rire et
+de chanter comme une bienheureuse, et d'aller, plus rouge qu'une cerise,
+toujours courant, toujours sautant, babillant ici, là, mordant une
+pomme, grimpant au talus, passant pardessus les haies, se signant
+au-devant des croix, et rêvant parfois, quand son grand &oelig;il noir
+plongeait à l'horizon.</p>
+<p class="justify">Du reste, Simonnette ne rêvait pas souvent.</p>
+<p class="justify">Elle avait autre chose à faire.</p>
+<p class="justify">Elle avait deux belles vaches à soigner, une rousse
+et une noire&nbsp;: cornes évasées, mufle court, regards fixes&nbsp;;
+gaies toutes deux et bonnes laitières&nbsp;: des vaches qu'on aurait
+payées trois anges d'or la pièce au marché de Pontorson&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Des vaches comme il en fallait pour fournir la crème
+exquise du déjeuner de mademoiselle Reine.</p>
+<p class="justify">Car Reine de Maurever habitait presque toujours le
+manoir de Saint-Jean.</p>
+<p class="justify">Pas maintenant, hélas&nbsp;! Maintenant Reine était
+Dieu savait où, depuis que son vieux père menait la vie d'un
+proscrit.</p>
+<p class="justify">Pauvre demoiselle&nbsp;! si douce, si charitable, si
+aimée&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Quand Simonnette allait par les chemins, les bras
+passés autour du cou de la Rousse ou de la Noire, elle pensait bien
+souvent à mademoiselle Reine.</p>
+<p class="justify">Elles étaient du même âge, la fille du gentilhomme et
+la fille du paysan. Elles avaient joué ensemble sur la pelouse du
+manoir. Ensemble elles étaient devenues belles.</p>
+<p class="justify">Reine avait la noble beauté de sa race. Plus tard,
+nous la verrons bien plus belle encore sous son voile de deuil.</p>
+<p class="justify">Simonnette&hellip; franchement, vous n'avez jamais pu
+rencontrer de plus mignonne créature&nbsp;! Un sourire contagieux, un
+sourire irrésistible. À la voir les fronts se déridaient.
+Simonnette&nbsp;! Simonnette&nbsp;! rien que ce nom-là, c'était de la
+gaieté pour ceux qui l'avaient vue.</p>
+<p class="justify">Excepté pourtant pour ce pauvre petit Jeannin, le
+coquetier.<a name="fr_5" href="#ft_5"><sup>[5]</sup></a></p>
+<p class="justify">Jeannin pleurait quand les autres souriaient.</p>
+<p class="justify">Il se cachait pour voir passer Simonnette, et quand
+Simonnette était passée, il se prenait le front à deux mains.</p>
+<p class="justify">S'il avait osé, le petit Jeannin, il se serait
+vraiment cassé la tête contre un pommier. Mais il aurait eu peur de se
+faire trop de mal.</p>
+<p class="justify">Figurez-vous une tête de chérubin avec des cheveux
+bouclés à profusion, des grands yeux bleus, tendres et timides, et sous
+sa peau de mouton, hélas&nbsp;! bien usée, cette gaucherie gracieuse des
+adolescents.</p>
+<p class="justify">Il était fait comme cela, le petit Jeannin, et il
+allait avoir dix-huit ans.</p>
+<p class="justify">Par exemple, pas un denier vaillant&nbsp;! Des pieds
+nus, des chausses trouées, pas seulement une <em>devantière</em> de
+grosse toile pour remplacer sa peau de mouton qui s'en allait.</p>
+<p class="justify">Simon Le Priol ne l'avait jamais peut-être regardé.
+Ce n'était pas un <em>parti.</em> Simon voulait pour sa fille un homme
+de cinquante écus nantais.</p>
+<p class="justify">Cinquante écus, grand Dieu&nbsp;! Chaque écu valant
+douze livres de vingt sols royaux, à douze deniers tournois le sol (s'il
+n'est rogné).</p>
+<p class="justify">Le petit Jeannin n'avait jamais vu tant d'argent,
+même en songe.</p>
+<p class="justify">Et, en conscience, est-ce bon pour faire des maris,
+ces séraphins aux yeux de saphir et aux cheveux d'or&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Maître Vincent Gueffès disait non.</p>
+<p class="justify">Parlons de maître Vincent Gueffès.</p>
+<p class="justify">Front étroit, vaste nez, bouche fendue avec une
+hallebarde. Dans cette bouche, une mâchoire monumentale, haute, large,
+solide et ressemblant à ces belles mâchoires antédiluviennes, à l'aide
+desquelles, quatre cents ans plus tard, les savants devaient
+reconstruire tout un monde.</p>
+<p class="justify">La mâchoire de maître Vincent Gueffès, retrouvée par
+hasard, a dû conduire tout droit à l'idée du mastodonte.</p>
+<p class="justify">Beaux petits yeux ronds, doucement frangés de rouge,
+cheveux couleur de poussière, longue taille maigre et droite dans une
+houppelande faite pour autrui&nbsp;: tel se présentait maître Vincent
+Gueffès.</p>
+<p class="justify">Simon Le Priol avait coutume de dire qu'il n'était
+point laid. Simon Le Priol avait raison, en ce sens que maître Gueffès
+était affreux.</p>
+<p class="justify">Du reste, point d'âge. Vous savez, ces bonnes gens
+ont de vingt-cinq à soixante ans. Passé soixante ans, ils
+rajeunissent.</p>
+<p class="justify">Eh bien&nbsp;! avec cela, maître Gueffès était
+bas-normand des pieds à la tête. Il avait de l'esprit comme quatre
+malins de Domfront, sa patrie. Or, un malin de Domfront vaut quatre
+finauds de Vire qui valent chacun quatre citrouilles de
+Condé-sur-Noireau, ville où les huîtres naissent à vingt lieues de la
+mer&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Maître Gueffès était le rival du petit Jeannin, le
+coquetier. Il trouvait Simonnette charmante, et quand il songeait à la
+dot de Simonnette, sa mâchoire toute entière se montrait en un
+épouvantable sourire.</p>
+<p class="justify">Maître Gueffès ne mendiait jamais aux environs de
+Saint-Jean. D'ailleurs, mendier, en ce temps, c'était tout bonnement
+prendre sa part de certaines largesses périodiques. Maître Vincent
+Gueffès allait quérir sa soupe à la distribution du monastère&nbsp;; il
+criait noël sur le passage des seigneurs&nbsp;; mais ce n'était pas un
+gueux.</p>
+<p class="justify">On savait bien qu'il avait quelque part un sac de
+cuir qui motivait amplement la bienveillance de Simon Le Priol.</p>
+<p class="justify">Le pauvre petit Jeannin était peureux comme un
+lièvre. Oh&nbsp;! sans cela maître Gueffès aurait eu son
+compte&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et maintenant, reste-t-il quelqu'un à décrire autour
+de la grande cheminée&nbsp;? À part Simon le métayer, Fanchon la
+métayère, Simonnette. Gueffès et le petit Jeannin, il n'y a guère que
+des comparses&nbsp;: Joson le vannier, Michon la buandière, quatre
+Mathurin, autant de Gothon, une Scolastique et deux Catiche. N'oublions
+pas cependant la Rousse et la Noire, les deux belles vaches, commodément
+vautrées à l'autre bout de la chambre, et trois <em>gorets</em><a
+name="fr_6" href="#ft_6"><sup>[6]</sup></a> (sauf respect), grognant
+sous la table même.</p>
+<p class="justify">La veillée allait bien. La cruche au cidre circulait
+assez vivement, escortée de l'écuelle commune. Fanchon, la digne
+métayère, à cause de la solennité de la Saint-Jean, savourait toute
+seule une tasse d'hypocras.</p>
+<p class="justify">Les rouets chômaient, les fuseaux de même. Les quatre
+Gothon étaient lasses de jouer à la main chaude avec les quatre
+Mathurin.</p>
+<p class="justify">Le petit Jeannin, les pieds nus dans les cendres,
+laissait passer l'écuelle sans y mouiller ses lèvres et regardait
+Simonnette tant qu'il pouvait.</p>
+<p class="justify">Dans sa blonde tête, il brodait de mille manières
+diverses ce thème invariable&nbsp;: Si j'avais cinquante écus
+nantais&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Maître Vincent Gueffès se taisait, comme devraient
+faire tous les bas-normands d'esprit.</p>
+<p class="justify">Simonnette riait avec l'un, avec l'autre, avec tous,
+l'heureuse fille. En ce moment, elle écoutait Simon Le Priol, son père,
+qui contait une histoire.</p>
+<p class="justify">Une belle histoire, car vous eussiez entendu la
+souris courir dans la salle basse de la ferme.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà donc qu'est comme ça, mes vrais
+amis, disait Simon&nbsp;; le chevalier était de quelque part par là en
+Léon ou en Cornouailles, du côté de la Bretagne bretonnante, comme on
+l'appelle, à cause qu'on y parle baragouin.</p>
+<p class="justify">Il venait en la ville de Dol pour voir sa mère ou
+autre chose, je ne sais pas. Voilà qu'est comme ça.</p>
+<p class="justify">Ils couchaient trois dans la même chambre, à
+l'hôtellerie des <em>Quatre Besans d'Or,</em> sous le couvent des
+Minimes, au bout de la Rue-qui-Tourne&nbsp;: un Français, un Normand et
+le chevalier breton, qui fait trois, comme je vous le dis.</p>
+<p class="justify">Avant de s'endormir, c'est pourtant vrai, ce que je
+vous fais là, le Français chanta une antienne luronne, le Normand compta
+les angelots de son escarcelle, et le Breton récita ses prières.</p>
+<p class="justify">Faut pas mentir&nbsp;! le Français dit au
+Normand&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Combien as-tu dans ton sac, mon
+compagnon&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cent sols de la monnaie de Rouen et
+trois ducats de Flandre, répondit le Normand.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Veux-tu les jouer aux dés en quinze
+passes contre cent sols parisis et trois anneaux de ma chaîne
+d'or&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Le Normand ferma son escarcelle et la mit sous son
+oreiller.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu ne veux pas&nbsp;? repris l'enragé
+Français&nbsp;; eh bien&nbsp;! buvons-les s'il ne te plaît pas de les
+jouer.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mes chers compagnons, interrompit ici le
+Breton, je vous prie de me laisser dire mes oraisons&hellip; Passe-moi
+l'écuelle, Mathurin&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ce n'était autour du cercle, que bouches béantes et
+regards curieux. Simon Le Priol but un large coup et
+poursuivit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Nous n'y sommes pas, mes bonnes
+gens&nbsp;! Oh&nbsp;! mais non&nbsp;! Vous allez voir bientôt ce que fit
+la Fée des Grèves. Attention&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_5"></a><strong>V. Un Breton, un
+Français, un Normand.</strong></h1>
+<p class="justify">Simon Le Priol continua ainsi&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà donc qu'est comme ça, vous
+autres&nbsp;! Le chevalier breton leur dit&nbsp;: Mes compagnons, je
+vous prie de me laisser dire mes oraisons.</p>
+<p class="justify">Mais les Français, mes petits enfants, ça a le diable
+dans le corps, faut pas mentir&nbsp;! Le Français reprit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ta prière sera bonne demain comme ce
+soir, sire Baragoin. Si tu as quelque chose dans ton escarcelle, je te
+propose la même partie qu'au Normand.</p>
+<p class="justify">Le Breton se signa et dit <em>amen&nbsp;;</em> sa
+prière était finie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu dis <em>amen,</em> s'écria le
+Français&nbsp;; donc tu consens&nbsp;! J'ai des dés dans ma bourse comme
+un honnête homme. Normand&nbsp;! lève-toi et sois témoin&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Mes petits enfants, qui fut embarrassé&nbsp;? Ce fut
+le chevalier breton, car il n'avait dans son aumônière qu'une pauvre
+piécette de vingt-quatre sous, percée au milieu et rognée tout à
+l'entour. Cependant, il avait dit <em>amen,</em> et pour l'honneur de la
+Bretagne il ne pouvait point se dédire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour si futile objet, pensait-il, Dieu
+et la Vierge ne me viendront point en aide. À moi la bonne Fée des
+Grèves&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il y eut à ce nom un long soupir de contentement
+autour de la cheminée.</p>
+<p class="justify">Les escabelles se rapprochèrent. Tous les yeux
+dévorèrent le conteur.</p>
+<p class="justify">Simon Le Priol, sûr de son effet, réclama la cruche
+et l'écuelle.</p>
+<p class="justify">Et tout le monde de murmurer&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! maître Simon, dites
+vite&nbsp;! dites vite&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Maître Simon prit son temps, lampa une terrible
+rasade et poursuivit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous me demanderez ce que pouvait faire
+la Fée des Grèves dans une partie de dés, jouée en terre
+ferme&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Attendez, mes petits enfants. Vous allez voir. Voilà
+donc qu'est comme ça&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon compagnon, dit le chevalier breton,
+dans mon pays de Cornouailles, on ne sait point jouer aux dés.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quel jeu joue-t-on dans ton pays de
+Cornouailles&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le jeu du bois de cormier, mon
+compagnon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et comment le joue-t-on ce jeu du bois
+de cormier&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On le joue sans table ni tapis, dans
+l'aire avec deux gaules d'une toise&nbsp;: Bon pied, bon &oelig;il, et à
+la grâce de Dieu&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Le Français comprit et fit la grimace. L'assemblée
+eut ici un gros rire franc et joyeux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'était pas gaucher, le Breton&nbsp;!
+dit un Mathurin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En voilà un malin, le Breton&nbsp;!
+s'écrièrent plusieurs Gothon.</p>
+<p class="justify">Et entre voisins on se pinça le gras des bras
+jusqu'au sang par jubilation et sans malice.</p>
+<p class="justify">Le pauvre petit Jeannin seul n'écoutait guère et ne
+pinçait personne. Il en était toujours à penser&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si j'avais seulement cinquante écus
+nantais&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quoi donc&nbsp;! voilà qu'est comme ça,
+reprit encore Simon Le Priol&nbsp;; le Breton n'était pas bête, c'est la
+vérité, faut pas mentir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ce fut au tour du Français d'être embarrassé. Le
+Normand, lui, avait son idée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mes bons chrétiens, dit-il, on peut
+arranger ça, et je serai, s'il vous plaît, de la partie. Ni dés, ni
+bâtons&nbsp;! Faisons un pèlerinage à la maison de saint Michel,
+archange, et partons en même temps. Le premier arrivé sera le
+maître.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tope&nbsp;! s'écria le Français, qui
+avait vu le Mont de loin, en passant sur la route.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tope&nbsp;! dit le Breton qui ne voulait
+pas reculer. Le Normand sourit dans sa barbe, parce qu'il connaissait
+les <em>tangues,</em> étant du gros bourg de Genest, de l'autre côté
+d'Avranches. Ils se donnèrent la main et descendirent tous trois à
+l'écurie. Vous dire l'avide curiosité excitée par cette simple légende
+dans l'auditoire du maître Simon Le Priol, serait chose impossible.
+D'abord la lutte était bien établie entre les trois races rivales&nbsp;:
+Bretons, Normands, Français&nbsp;; ensuite il s'agissait des tangues,
+ces déserts sans routes tracées, aux dangers connus et toujours
+mystérieux&nbsp;; enfin, on voyait apparaître dans le lointain du récit
+la <em>Fée des Grèves,</em> la mythologie du pays, l'élément surnaturel
+si cher aux imaginations bretonnes.</p>
+<p class="justify">La Fée des Grèves allait jouer son rôle.</p>
+<p class="justify">La Fée des Grèves&nbsp;! l'être étrange dont le nom
+revenait toujours dans les épopées rustiques, racontées au coin du
+foyer.</p>
+<p class="justify">Le lutin caché dans les grands brouillards.</p>
+<p class="justify">Le feu follet des nuits d'automne.</p>
+<p class="justify">L'esprit qui danse parmi la poudre éblouissante des
+mirages de midi.</p>
+<p class="justify">Le fantôme qui glisse sur les <em>lises</em> dans les
+ténèbres de minuit.</p>
+<p class="justify">La Fée des Grèves&nbsp;! avec son manteau d'azur et
+sa couronne d'étoiles&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! dam&nbsp;! poursuivit Simon Le
+Priol, ah&nbsp;! dam&nbsp;! ah&nbsp;! dam&nbsp;! Voilà donc qu'est comme
+ça, pour de vrai, les gars et les filles, je ne mens pas.</p>
+<p class="justify">Le Breton sella son cheval noir&nbsp;; le Français
+sella son cheval blanc&nbsp;; le Normand sella son cheval qui n'était ni
+blanc ni noir, parce que, dans son pays, tout est pie, blanc et noir,
+chèvre et chou, un petit peu chair, un petit peu poisson. Quoi&nbsp;! un
+pied chez le bon Dieu, un pied chez le diable.</p>
+<p class="justify">Et en route&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bon voyage, mes vrais amis, leur cria le
+Normand qui prit la route de Pontorson. Le Français répondit&nbsp;: Bon
+voyage&nbsp;! et piqua droit aux sables. Le Breton dit aussi&nbsp;: Bon
+voyage&nbsp;! mais il retint son cheval.</p>
+<p class="justify">Que fit-il&nbsp;? C'est à présent que la Fée pouvait
+le perdre ou le sauver.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! dam, oui, par exemple&nbsp;!
+interrompit l'assistance tout d'une voix.</p>
+<p class="justify">Simon flatté de cet élan naïf, fit un signe amical à
+la ronde et poursuivit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pas moins, le Normand courait en faisant
+le grand tour et le Français galopait vers les Grèves.</p>
+<p class="justify">Mon Breton, ayant réfléchi, vrai comme je vous le
+dis, entra chez un marchand d'épices et acheta des friandises pour toute
+sa piécette de vingt-quatre sous.</p>
+<p class="justify">Il savait que la bonne Fée aimait les doudoux parce
+qu'elle est une femme.</p>
+<p class="justify">Et il partit semant ses épices au bord du rivage, en
+disant&nbsp;: Bonne Fée, bonne Fée, prends pitié de moi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">On vous l'a dit et c'est la vérité&nbsp;: la Fée
+descend dans le brouillard, mais elle se laisse aussi glisser le long
+des rayons de la lune.</p>
+<p class="justify">Le Breton la vit venir ainsi.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! grand Dieu&nbsp;! c'était un brave homme,
+vous allez voir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La Fée courut aux épices. Le Breton se coula jusqu'à
+elle et comme la Fée s'amusait aux friandises, il la saisit à
+bras-le-corps&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voyez-vous ça&nbsp;! fit-on dans
+l'assistance. Et l'attention de redoubler. Le petit Jeannin lui-même
+tournait maintenant ses grands yeux bleus vers Simon Le Priol.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ma foi&nbsp;! dam&nbsp;! oui, les gars
+et les filles&nbsp;! continua Simon&nbsp;: le Breton la saisit à la
+brassée, et si vous ne savez pas grand'chose, vous savez bien sûr,
+qu'une fois prise, la Fée fait tout ce qu'on veut et donne tout ce qu'on
+demande.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! fit le petit Jeannin qui
+n'avait peut-être jamais osé prendre la parole devant une si imposante
+assemblée, est-ce bien vrai, ça&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si c'est vrai&hellip; commença Simon
+scandalisé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Donne-t-elle des écus nantais&nbsp;?
+interrompit encore le petit Jeannin. Tout le monde éclata de rire. Le
+pauvre enfant, rouge et confus, baissa la tête.</p>
+<p class="justify">Simonnette, toute seule, comprit le sens détourné de
+cette question, et son regard remercia le petit coquetier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Toi, disait cependant Simon Le Priol, tu
+vas te taire, pêcheur de coques vides&nbsp;! La Fée donne des écus
+nantais comme elle donnerait des perles, des diamants et de tout&nbsp;;
+ça ne lui coûterait pas davantage, puisqu'elle voit au fond de la
+mer&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Voilà qu'est donc comme ça&nbsp;! Le Breton, lui, dit
+à la Fée&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bonne Fée, je ne veux ni or ni argent.
+Je veux passer au Mont à pied sec, en droite ligne. Il n'avait pas fini
+de parler, que la Fée était assise gracieusement sur le cou de son
+cheval, et lui en selle. Eh&nbsp;! hop&nbsp;! Le cheval noir prit le
+galop tout seul.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! dam&nbsp;! fallait voir ça. Au bout d'une
+lieue, le Breton, vit le Français qui était en train de s'ensabler avec
+son cheval blanc dans une coquine de <em>lise</em> au beau milieu du
+cours de Couesnon.</p>
+<p class="justify">Eh&nbsp;! hop&nbsp;! C'est tout au plus si le Breton
+eut le temps de dire&nbsp;: Dieu ait son âme&nbsp;! Le cheval noir
+allait, allait&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et la Fée, demi-couchée sur l'encolure, laissait
+flotter au vent la gaze blanche de son voile.</p>
+<p class="justify">Tant que le cheval noir eut la grève sous les pieds,
+ce ne fut rien&nbsp;; mais on était en marée et la mer montait.</p>
+<p class="justify">Bientôt le flot passa entre les jambes du cheval.</p>
+<p class="justify">Eh&nbsp;! hop&nbsp;! Le cheval se mit à courir sur la
+mer, effleurant à peine l'écume de la pointe de son sabot.</p>
+<p class="justify">Les vagues dansaient. Le Breton fermait les yeux pour
+ne pas devenir fou.</p>
+<p class="justify">Eh&nbsp;! hop&nbsp;! eh&nbsp;! hop&nbsp;!&hellip;</p>
+<p class="justify">Toutes les respirations s'étaient arrêtées. On
+perdait le souffle à suivre cette course fantastique.</p>
+<p class="justify">Simon Le Priol reprit haleine et essuya la sueur de
+son front.</p>
+<p class="justify">Car il contait cela de grand c&oelig;ur, comme il
+faut conter quand on veut passionner son auditoire.</p>
+<p class="justify">On peut dire qu'autour de la cheminée chacun voyait
+le cheval noir courir sur la pointe des lames, et le voile de la Fée
+flottant à la brise nocturne.</p>
+<p class="justify">Fanchon la ménagère plongea sa cuiller de bois dans
+le chaudron où cuisait la bouillie d'avoine, et emplit une pleine
+écuellée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La part de la bonne Fée&nbsp;!
+murmura-t-on à la ronde. Maître Vincent Gueffès, le vilain Normand, fut
+tout seul à hausser les épaules. Ce ne fut pas long, mes petits enfants,
+poursuivit Simon Le Priol&nbsp;; le Breton commençait un <em>Ave</em>
+dévotement, parce qu'il se reconnaissait en faute pour s'être mis sous
+une protection autre que celle de la vierge Marie, lorsqu'il sentit un
+grand choc.</p>
+<p class="justify">C'était le cheval noir qui prenait pied sur le rocher
+du Mont.</p>
+<p class="justify">Le Breton rouvrit les yeux. La Fée se balançait comme
+une vapeur aux rayons de la lune.</p>
+<p class="justify">Elle se jeta tête première dans la mer bleue qui
+rendit des étincelles.</p>
+<p class="justify">Le chevalier breton passa la nuit en prières dans la
+chapelle du couvent. Le lendemain, au bas de l'eau, il vit arriver le
+fin Normand par la route de Pontaubault. Le Normand donna ses cent sous
+de la monnaie de Rouen, et ses trois écus royaux, bien à
+contrec&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">Quant au Français, Satan sait de ses nouvelles.</p>
+<p class="justify">Voilà ce que c'est, mes petits enfants&nbsp;; tout
+est vrai comme ma mère me l'a dit. N, i, ni, j'ai fini.</p>
+<p class="justify">Il y eut une bruyante explosion, parce que chacun
+avait retenu son souffle. Les observations se croisèrent. Les langues
+des quatre Gothon surtout, trop longtemps immobiles, avaient absolument
+besoin de fonctionner.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! Jésus Dieu&nbsp;! s'écria
+Gothon Lecerf, le pauvre Français fut bien puni tout de même&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pourquoi chantait-il les vêpres
+luronnes&nbsp;! riposta Gothon Legris.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et le Normand&nbsp;! reprit Gothon
+Lenoir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! dam&nbsp;! conclut Gothon
+Ledoux, le Normand fut dindon, ça c'est vrai, et bien fait. Et chacun de
+rire.</p>
+<p class="justify">Pourquoi rit-on toujours quand un Normand se casse le
+cou&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Maître Gueffès haussa encore les épaules.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et vous allez mettre à présent une bonne
+écuellée de gruau sur le pas de votre porte, n'est-ce pas, dame
+Fanchon&nbsp;? dit-il d'un air narquois.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, maître Gueffès, répondit la
+ménagère, qui ajouta en s'adressant à Simonnette&nbsp;: Tiens, fillette,
+porte la part de la bonne Fée.</p>
+<p class="justify">Simonnette prit l'écuelle fumante et la déposa sur le
+pas de la porte, en dehors.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et vous croyez que la Fée va venir
+lécher votre écuelle&nbsp;? dit encore maître Gueffès, la mâchoire
+sceptique.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si je le crois&nbsp;! s'écria Fanchon
+scandalisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et qui ne le croirait&nbsp;? demanda
+Simon Le Priol&nbsp;; nos pères et nos mères l'ont bien cru avant
+nous&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vos pères et vos mères, répliqua
+Gueffès, perdaient leur bouillie&nbsp;; vous aussi. C'est pitié de voir
+jeter ainsi de bonne farine à la gloutonnerie des vagabonds ou des
+chiens égarés.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si on peut parler comme ça&nbsp;!
+s'écrièrent les quatre Gothon tout d'une voix.</p>
+<p class="justify">Les quatre Mathurin agitèrent en eux-mêmes la
+question de savoir s'il n'était pas convenable et opportun de jeter le
+vilain Gueffès dans la mare.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Moi, je vous dis, reprit Gueffès, qu'il
+n'y a pas plus de fée dans les Grèves que dans le creux de ma main.
+Quelqu'un de vous l'a-t-il vue&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Cette question fut faite d'un ton de triomphe. On se
+regarda à la ronde un peu déconcerté.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous voyez bien&hellip; commença maître
+Gueffès.</p>
+<p class="justify">Mais il fut interrompu par le petit Jeannin qui dit
+d'une voix ferme et claire&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Moi, je l'ai vue&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_6"></a><strong>VI. Ce que Julien avait
+appris au marché de Dol.</strong></h1>
+<p class="justify">Les partisans de la bonne Fée, déconcertée par la
+question de maître Gueffès, ne s'attendaient pas à cet auxiliaire qui
+leur venait tout à coup en aide.</p>
+<p class="justify">Le petit Jeannin était plutôt toléré qu'accueilli
+dans l'assemblée des notables du village de Saint-Jean, et d'habitude on
+ne lui accordait point la parole.</p>
+<p class="justify">Mais l'homme qui a une idée grandit tout à coup, et
+depuis le moment où Simon Le Priol avait dit&nbsp;: «&nbsp;La bonne Fée
+donne tout ce qu'on lui demande&nbsp;», Jeannin avait une idée.</p>
+<p class="justify">Il était debout devant l'âtre, le front rouge et
+haut, mais les yeux baissés.</p>
+<p class="justify">Tous les regards étonnés se fixaient sur lui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! tu l'as vue, toi,
+petiot&nbsp;? dit Gueffès, avec son air moqueur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, moi, je l'ai vue, répondit
+Jeannin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il l'a vue&nbsp;! il l'a vue&nbsp;!
+répétait-on à la ronde.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et où l'as-tu vue&nbsp;? demanda
+Gueffès.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ici, devant la porte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À quelle heure&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À minuit.</p>
+<p class="justify">Toutes ces réponses furent faites rondement et d'un
+ton assuré.</p>
+<p class="justify">Mais Vincent Gueffès allongea sa mâchoire en un
+sourire méchant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! petiot&nbsp;!
+dit-il, et que fais-tu à minuit, si loin de ton trou, devant la porte de
+Simon Le Priol&nbsp;? Détourner la question est le fort de la diplomatie
+normande.</p>
+<p class="justify">Le petit Jeannin se campa crânement devant Gueffès et
+répondit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Là, ou ailleurs, je fais ce que je veux.
+Et souvenez-vous du jeu que le Breton proposa au Français, dans
+l'auberge des <em>Quatre Besans d'or&nbsp;:</em> du jeu qui se joue sans
+table ni tapis, maître Vincent Gueffès, avec deux gaules d'une toise.
+Bon pied, bon &oelig;il, main alerte, et à la grâce de Dieu&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ma foi, Simon Le Priol ne put s'empêcher de rire, et
+ce ne fut pas aux dépens du petit Jeannin. Simonnette était toute rose
+de plaisir. Fanchon, la ménagère, but un coup d'hypocras pour cacher sa
+gaieté. Les quatre Mathurin écrasèrent, dans leur contentement, les
+pieds des quatre Gothon. Maître Gueffès ne broncha pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un bâton d'une toise ne prouve pas que
+mensonge soit parole d'Évangile, dit-il. Que faisait la fée quand tu
+l'as vue&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Elle se baissait sur le seuil pour
+ramasser un gâteau de froment.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça, c'est la vérité, appuya la
+ménagère&nbsp;; j'avais mis un gâteau de froment sur la porte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et comment est-elle faite, la Fée,
+petiot&nbsp;? demanda encore maître Gueffès. Jeannin hésita.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Elle est belle, répliqua-t-il enfin,
+belle comme un ange&hellip; presque aussi belle que la fille de Simon Le
+Priol. Simon et sa femme froncèrent le sourcil à la fois.</p>
+<p class="justify">Maître Vincent Gueffès ouvrait sa large bouche pour
+lancer quelque trait envenimé qui pût venger sa défaite, car il était
+vaincu, lorsque le pas d'un cheval se fit entendre sur le chemin.</p>
+<p class="justify">Tout le monde se leva.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Julien&nbsp;! Julien&nbsp;!
+s'écria-t-on, Julien Le Priol&nbsp;! nous allons avoir des nouvelles de
+la ville&nbsp;! Le cheval s'arrêta en dehors de la porte qui s'ouvrit.
+Julien Le Priol, fils de Simon, entra.</p>
+<p class="justify">C'était un beau gars de vingt ans, fortement
+découplé&nbsp;: cheveux noirs, &oelig;il vif et franc, un gars qui
+s'était plus souvent tourné, pour respirer, du côté du bon air des
+grèves que du côté de l'atmosphère lourde et tiède du Marais. Il baisa
+sa mère et Simonnette.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quelles nouvelles, garçon&nbsp;? demanda
+le père.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mauvaises&nbsp;! répliqua Julien, en
+jetant sur la table les lames de faux qu'il était allé acheter chez le
+taillandier de Dol&nbsp;; mauvaises&nbsp;! Ce ne sont pas des
+malfaiteurs qui ont saccagé le manoir de Saint-Jean et ce n'est pas par
+dérision qu'on a planté au bas du perron le poteau de la justice ducale.
+Monsieur Hue de Maurever, notre seigneur, est accusé de haute
+trahison.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;De haute trahison&nbsp;! répéta Le Priol
+stupéfait.</p>
+<p class="justify">Les nouvelles, en ce temps-là, ne couraient point la
+poste. Le hameau de Saint-Jean, qui était situé en vue du Mont, à cinq
+ou six lieues d'Avranches, ne savait pas encore ce qui s'était passé, à
+quinze jours de là, dans la basilique du monastère.</p>
+<p class="justify">Une nuit de la semaine qui venait de s'écouler, le
+manoir de Saint-Jean avait été saccagé de fond en comble par des mains
+invisibles. Les villageois effrayés avaient entendu des chants et des
+cris. Le lendemain, il n'y avait plus un seul serviteur au manoir
+désolé.</p>
+<p class="justify">Et, devant la grand'porte, un écriteau aux armes de
+Bretagne portait ces mots que Vincent Gueffès avait déchiffrés&nbsp;:
+<em>Justice ducale.</em></p>
+<p class="justify">Du reste, les maîtres étaient absents depuis du
+temps, et, quand les pillards étaient venus, ils n'avaient trouvé que
+des valets au manoir.</p>
+<p class="justify">Le lendemain, à travers les fenêtres désemparées, les
+gens du village avaient jeté leurs regards à l'intérieur du château. Il
+n'y avait plus que les murailles nues.</p>
+<p class="justify">Julien était assis entre son père et sa mère. Tout le
+monde l'interrogeait des yeux. Il y avait sur son visage une émotion
+grave et triste.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand monsieur Hue de Maurever,
+commença-t-il avec lenteur, me conduisit au château du Guildo, apanage
+de monsieur Gilles de Bretagne, je vis de belles fêtes, mon père et ma
+mère&nbsp;! Il était jeune, monsieur Gilles de Bretagne et fier, et
+brillant.</p>
+<p class="justify">Maintenant, il est couché dans un cercueil de plomb,
+sous les dalles de quelque chapelle. Et tout le monde sait bien qu'il
+est mort empoisonné&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon fils Julien, dit Simon Le Priol,
+nous avons prié Dieu pour le salut de son âme. Que peuvent faire de plus
+des chrétiens&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Nous autres&nbsp;! répliqua le jeune
+homme en jetant un regard sur son habit de paysan, rien&hellip; mais
+monsieur Hue de Maurever est un chevalier&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Voilà ce qu'ils disent, mon père et ma mère, sur le
+marché de Dol&nbsp;:</p>
+<p class="justify">Notre seigneur François était jaloux de monsieur
+Gilles, son frère. Il le fit enlever nuitamment du manoir du Guildo par
+Jean, sire de la Haise, qui n'est pas un Breton, et Olivier de Méel qui
+est un lâche&nbsp;! Jean de la Haise enferma monsieur Gilles dans la
+tour de Dinan. Et comme le pauvre jeune seigneur, prisonnier, faisait
+des signaux au travers de la Rance, Robert Roussel &mdash;&nbsp;un
+damné&nbsp;! &mdash;&nbsp;l'emmena jusqu'à Châteaubriant où les cachots
+sont sous la terre.</p>
+<p class="justify">Les cachots de Châteaubriant ne parurent point
+pourtant assez profonds. Jean de la Haise et Robert Roussel mirent leurs
+hommes d'armes à cheval par une nuit d'hiver, et conduisirent monsieur
+Gilles à Moncontour.</p>
+<p class="justify">À Moncontour, il y a des hommes. On plaignait
+monsieur Gilles. Jean de la Haise et Robert Roussel fermèrent sur lui
+les portes de la forteresse de Touffon.</p>
+<p class="justify">Et comme Touffon est trop près d'un village, on
+chercha encore. On trouva, au milieu d'une forêt déserte, le château de
+la Hardouinays, où monsieur Gilles a rendu son âme à Dieu&hellip;</p>
+<p class="justify">Mon père et ma mère, je ne suis qu'un vilain, mais
+mon c&oelig;ur se soulève à la pensée de ce qu'a dû souffrir le fils de
+Bretagne avant de mourir. Jean de la Haise et Robert Roussel se
+fatiguaient de garder le captif. Ils voulurent d'abord le tuer par la
+faim&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! interrompit Fanchon, la
+métayère, qui ne put retenir un cri d'horreur.</p>
+<p class="justify">Le même cri s'échappa de toutes les poitrines
+oppressées. Maître Gueffès tout seul garda un silence glacé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Gilles de Bretagne, reprit Julien, était
+dans un cachot dont le soupirail donnait dans des broussailles, au ras
+du sol. On fut deux jours sans lui porter à manger, puis trois jours,
+puis toute une semaine. Au bout de ce temps, Jean de la Haise et Robert
+Roussel descendirent au cachot pour fournir la sépulture chrétienne au
+cadavre.</p>
+<p class="justify">Mais il n'y avait pas de cadavre. Gilles de Bretagne
+vivait encore. Un ange avait veillé sur les jours de la pauvre
+victime.</p>
+<p class="justify">Un ange&nbsp;! Et vous l'avez vu, ce bel ange aux
+blonds cheveux et au doux sourire, cet ange qui porta si longtemps dans
+notre pays la consolation charitable&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mademoiselle Reine&nbsp;! murmura
+Simonnette, dont les beaux yeux noirs se mouillèrent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! la chère demoiselle&nbsp;! que
+Dieu la bénisse&nbsp;! s'écria-t-on tout d'une voix.</p>
+<p class="justify">La vilaine voix de maître Gueffès manquait seule à ce
+concert.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Reine de Maurever&nbsp;! répéta Julien
+d'un accent enthousiaste&nbsp;; oui, c'était elle, c'était Reine de
+Maurever&nbsp;! Chaque soir elle venait, bravant le carreau des
+arbalètes ou la balle des arquebuses, elle venait apporter du pain au
+captif. Mais quand les deux bourreaux geôliers virent que la faim ne
+tuait pas monsieur Gilles assez vite, ils achetèrent trois paquets de
+poison au Milanais Marco Bastardi, l'âme damnée du sire de
+Montauban.</p>
+<p class="justify">Olivier de Méel lui-même recula devant la pensée de
+ce crime, et s'enfuit alors du château de la Hardouinays. Robert Roussel
+et Jean de la Haise restèrent. Ces deux-là sont maudits&nbsp;; l'enfer
+les soutient.</p>
+<p class="justify">Un soir, Reine de Maurever vint, comme de coutume,
+déguisée en paysanne. Elle frappa aux barreaux. Nul ne répondit.
+Monsieur Gilles était couché tout de son long sur la paille humide.</p>
+<p class="justify">Reine devina. Elle courut chercher son père qui se
+cachait dans les environs, et un prêtre.</p>
+<p class="justify">Monsieur Gilles put se lever sur son séant et se
+confessa à travers le soupirail.</p>
+<p class="justify">Quand il eut fini de se confesser, le prêtre lui
+demanda&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Gilles de Bretagne, pardonnez-vous à vos
+ennemis&nbsp;?<a name="fr_7" href="#ft_7"><sup>[7]</sup></a></p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je pardonne à tous excepté à François de
+Bretagne, mon frère, répondit le mourant, qui trouva un dernier éclair
+de vie&nbsp;; Abel n'a point pardonné à Caïn. Pour le fratricide, point
+de pardon, car le pardon serait une impiété&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Je ne sais pas s'il se trompait en disant cela. Il se
+leva sur ses jambes chancelantes et vint jusqu'au soupirail dont il
+saisit les barreaux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Prêtre, dit-il, tes pareils sont sans
+peur, parce qu'ils sont sans reproche. Va vers le duc François, mon
+frère, mon seigneur et mon assassin. Dis-lui que Gilles de Bretagne
+meurt en le citant au tribunal de Dieu. Le feras-tu&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Le prêtre hésitait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Moi, je le ferai, prononça Hue de
+Maurever parmi ses sanglots. Car il aimait monsieur Gilles comme son
+fils. Celui-ci tendit sa main à travers les barreaux. Hue de Maurever la
+baisa en pleurant. Puis monsieur Gilles murmura&nbsp;: Merci et tomba à
+la renverse.</p>
+<p class="justify">Les uns disent que Jean de la Haise et Robert
+Roussel, lorsqu'ils vinrent le soir, ne trouvèrent plus qu'un cadavre.
+Les autres affirment que Gilles de Bretagne n'était pas encore défunt,
+et que les deux infâmes l'achevèrent en l'étranglant de leurs mains.</p>
+<p class="justify">Julien Le Priol fit une pause. Personne ne prit la
+parole. Chacun était frappé de stupeur.</p>
+<p class="justify">Julien raconta ensuite comme quoi Monsieur Hue de
+Maurever, accomplissant la promesse faite au mourant, était venu,
+déguisé en moine, dans la basilique de Saint-Michel, et avait arrêté le
+duc François au moment où il allait jeter l'eau sainte sur le
+cénotaphe.</p>
+<p class="justify">Comme quoi Monsieur Hue avait disparu. Comme quoi le
+jeune homme d'armes Aubry de Kergariou avait jeté son épée aux pieds du
+duc et refusé de poursuivre Maurever.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Maintenant, reprit Julien, Monsieur Hue
+se cache on ne sait où. Le duc a mis sa tête au prix de cinquante écus
+nantais. Mademoiselle Reine a disparu, et Aubry de Kergariou est dans
+les cachots souterrains du Mont. Voilà ce qui se dit sur le marché de
+Dol, mon père et ma mère.</p>
+<p class="justify">À ces mots&nbsp;: <em>Cinquante écus nantais,</em>
+deux personnes avaient dressé l'oreille.</p>
+<p class="justify">C'était d'abord le petit Jeannin, dont les grands
+yeux brillèrent à ces paroles magiques.</p>
+<p class="justify">Ce fut ensuite maître Vincent Gueffès, lequel gratta
+sa longue oreille, et se prit à réfléchir profondément.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et l'on ne sait pas où notre demoiselle
+Reine s'est réfugiée&nbsp;? demanda Simon. Julien secoua la tête.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On dit qu'elle a été d'abord au domaine
+du Roz, puis au domaine de l'Aumône. Les vassaux ont eut peur et l'ont
+chassée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Chassée&nbsp;! notre
+demoiselle&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On dit qu'elle a eu peur d'être chassée
+aussi du domaine de Saint-Jean, car les hérauts de la cour vont partout
+dans les campagnes, sonnant de la trompe le jour et la nuit, et
+promettant male mort à qui abritera le sang de Maurever&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais où est-elle&nbsp;? où
+est-elle&nbsp;? Julien fut bien une minute avant de répondre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai rencontré, dit-il enfin avec
+effort, le vieux vicaire du Roz sous le porche de l'église. Il
+pleurait&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il pleurait&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et il m'a dit&nbsp;: «&nbsp;Julien,
+n'oublie pas la fille de ton maître quand tu réciteras le <em>De
+Profundis</em> du soir&nbsp;». Les yeux de Simonnette s'inondèrent de
+larmes.</p>
+<p class="justify">La grosse métayère Fanchon essaya de se soulever et
+retomba suffoquée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Morte&nbsp;! morte&nbsp;! répéta Julien
+Le Priol. Puis il ajouta en se signant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et je crois que j'ai déjà vu son
+<em>esprit&nbsp;!</em></p>
+<p class="justify">Une frayeur vague remplaça l'expression douloureuse
+qui était sur tous les visages.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tout à l'heure, en passant sous le
+manoir, poursuivit Julien, je regardais les fenêtres qui n'ont plus de
+vitraux. Les murailles étaient éclairées par la lumière de la lune, et
+chaque croisée faisait comme un trou noir. Dans l'un de ces trous noirs,
+j'ai vu saillir une blanche figure&hellip; et j'ai dit ma première
+oraison pour que Dieu ait l'âme de notre demoiselle.</p>
+<p class="justify">Le silence se fit. La cruche au cidre et l'écuelle
+chômaient sur la table. À la crémaillère, la bouillie d'avoine brûlait
+sans que personne s'en aperçût.</p>
+<p class="justify">De grosses larmes roulaient sur les joues de
+Simonnette. Il n'y avait plus de trace de cette bonne joie de la
+Saint-Jean qui emplissait la ferme naguère. Dans ce silence où l'on
+n'entendait que le bruit des respirations oppressées, un bruit éclata
+tout à coup. C'était le son d'une trompe disant les trois mots de
+l'appel ducal.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Écoutez&nbsp;! s'écria Julien, qui se
+leva tout pâle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que cela&nbsp;? demanda le
+vieux Simon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est le héraut de Monseigneur François
+qui vient crier le prix de la tête de Maurever.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À cette heure de nuit&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La vengeance ne dort pas, mon père, et
+François de Bretagne a déjà vieilli de dix ans depuis dix jours. Il faut
+bien qu'il se dépêche, s'il veut tuer encore un homme avant de
+mourir&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_7"></a><strong>VII. À la guerre comme à
+la guerre.</strong></h1>
+<p class="justify">Les gens de la veillée pensaient&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;L<em>'esprit</em> de la pauvre
+demoiselle Reine revient chez nous parce qu'on l'a chassée de ses autres
+manoirs. C'étaient de bonnes âmes, depuis les quatre Gothon jusqu'au
+petit coquetier, en passant par les quatre Mathurin.</p>
+<p class="justify">Ce que nous ne saurions point dire, c'est la pensée
+de maître Vincent Gueffès, le Normand, dont le front se plissait sous
+les mèches rudes et bas plantées de ses cheveux.</p>
+<p class="justify">Devant la chapelle, dans le cimetière servant de
+place publique au pauvre village de Saint-Jean, il y avait un grand
+fracas de fer et de chevaux. Des torches allumées secouaient leurs
+crinières de feu. Les trompes sonnaient, appelant les fidèles sujets de
+Monseigneur le duc François.</p>
+<p class="justify">Il pouvait être onze heures de nuit. Les cabanes et
+les fermes se vidèrent. Pas un ne resta dans son lit ni au coin du
+foyer. Les hôtes de Simon Le Priol et Simon Le Priol lui-même, avec sa
+femme, son fils et sa fille, se rendirent sur la place, car il y avait
+amende contre ceux qui faisaient la sourde oreille aux mandements de la
+cour. En tout, hommes, femmes, enfants, le village de Saint-Jean
+comptait soixante ou quatre-vingts habitants qui se rangèrent en cercle
+autour des torches plantées en terre.</p>
+<p class="justify">C'était un chevalier avec six lances et une douzaine
+de soudards qui escortaient le héraut du prince breton.</p>
+<p class="justify">Le chevalier avait une armure toute neuve qui
+reluisait au rouge éclat des torches. Sa visière était baissée.</p>
+<p class="justify">Les trompes sonnèrent un dernier appel, et le héraut
+leva son guidon d'hermine.</p>
+<p class="justify">Le silence n'était guère troublé que par les chiens
+du village, qui hurlaient à qui mieux mieux, n'ayant jamais vu pareille
+fête.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash;&nbsp;Or, écoutez, gens de Bretagne,
+dit le héraut.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;De par notre seigneur, haut et puissant prince
+François, premier du nom, monsieur le sénéchal fait savoir à tous sujets
+du duché de Bretagne, grands vassaux, vavasseurs, hommes-liges,
+bourgeois et vilains, que monsieur Hue de Maurever, chevalier, seigneur
+du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves, s'est rendu coupable du
+crime de haute trahison.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Par quoi la volonté de mondit seigneur
+François est que&nbsp;: ledit Hue de Maurever avoir la tête tranchée de
+la main du bourreau, et voir ses biens et domaines confisqués pour le
+profit de la sentence.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;À quiconque livrera ledit traître Hue de
+Maurever à la justice ducale, cinquante écus d'or être comptés sur les
+finances de mondit seigneur.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Ladite sentence pour que nul n'en ignore,
+criée à son de trompe dans toutes les villes, bourgs, villages, hameaux
+et lieux de l'évêché de Dol, et le double être cloué sur la porte de
+l'église.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Le héraut déplia un petit carré de parchemin qu'un
+soudard alla clouer à la porte de la chapelle.</p>
+<p class="justify">Toute cette mise en scène frappait de terreur les
+pauvres habitants du village de Saint-Jean.</p>
+<p class="justify">Quand les soudards reprirent les torches plantées en
+terre, et que l'escorte s'ébranla, chacun voulut s'en retourner au plus
+vite.</p>
+<p class="justify">Mais on n'était pas au bout. C'était seulement la
+parade solennelle qui venait de finir.</p>
+<p class="justify">Le chevalier, qui semblait assez fier de son armure
+toute neuve, et qui s'était tenu raide sur son grand cheval pendant la
+proclamation, prit la parole à son tour.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Holà&nbsp;! mes garçons, dit-il aux
+soudards, faites-vous des amis parmi ces bonnes gens qui s'éparpillent
+là comme une volée de canards. Ils vont vous donner l'hospitalité cette
+nuit.</p>
+<p class="justify">Aussitôt chaque soudard courut après un paysan. Les
+hommes d'armes restèrent avec le héraut et leur chef. Celui-ci tenait
+déjà le petit Jeannin par une oreille.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Petit gars, lui demanda-t-il, sais-tu la
+route du manoir de Saint-Jean&nbsp;? Jeannin avait grand'peur, quoique
+la voix du chevalier fût pleine de rondeur et de bonhomie. Il répondit
+pourtant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le manoir est près d'ici.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! petit gars, prends une
+torche et mène-nous au manoir. Jeannin prit une torche.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Holà&nbsp;! Conan&nbsp;! Merry&nbsp;!
+Kervoz&nbsp;! cria le chevalier en s'adressant à quelques archers, au
+nombre de six, restés dans le cimetière, vous nous apporterez au manoir
+du pain, des poules et du vin&nbsp;; petiot, marche devant.</p>
+<p class="justify">Jeannin leva la torche et obéit.</p>
+<p class="justify">Le chevalier, suivi des six hommes et du héraut,
+chevauchait derrière lui.</p>
+<p class="justify">La lumière de la torche éclairait vivement la taille
+gracieuse de Jeannin, et mettait des reflets parmi les boucles de ses
+longs cheveux blonds.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà un gentil garçonnet&nbsp;! dit le
+chevalier. Petiot, tu n'as pas envie de monter à cheval et de faire la
+guerre&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non, Monseigneur, répliqua Jeannin en
+tremblant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pourquoi cela&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tout le monde dit que je suis poltron
+comme les poules, Monseigneur. Le chevalier éclata de rire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À la bonne heure&nbsp;? s'écria-t-il,
+voilà une raison. Et tu n'as pas envie non plus de gagner les cinquante
+écus nantais&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! Monseigneur&nbsp;! interrompit
+Jeannin, oubliant tout à coup ses craintes, si on était sûr de gagner
+cinquante écus nantais en faisant la guerre, je tuerais un Anglais par
+écu et un Français par-dessus le marché&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Diable&nbsp;! diable&nbsp;! fit le
+chevalier, qui riait toujours&nbsp;; tu aimes donc bien les écus
+nantais, petiot&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Dans l'idée de Jeannin, les cinquante écus nantais,
+c'était la main de la jolie Simonnette. Aussi répondit-il sans
+balancer&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cinquante fois plus que ma vie,
+Monseigneur&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Le chevalier se tenait les côtes, et sa suite riait
+aussi de bon c&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! le drôle de garçonnet&nbsp;!
+s'écria-t-il&nbsp;; petiot&nbsp;! si tu n'es pas poltron comme tu le
+dis, tu es du moins avare et l'avarice ne vient guère à ton âge.</p>
+<p class="justify">Jeannin se retourna et montra son joli visage
+souriant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne suis pas avare, Monseigneur,
+dit-il. Le chevalier était un bon diable, paraîtrait-il, car il
+s'amusait franchement à cette naïve aventure. En continuant de causer
+avec Jeannin, il lui montra qu'il savait fort bien pourquoi le jeune
+homme désirait les cinquante écus nantais.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! fit Jeannin étonné, vous avez
+donc écouté à la porte du père Le Priol, vous&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non, mon fils, répliqua le chevalier,
+mais je sais cela et bien d'autres choses encore. Est-ce que nous sommes
+arrivés&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Le chemin tournait en cet endroit et démasquait le
+manoir de Saint-Jean, dont les murailles blanchissaient aux rayons de la
+pleine lune.</p>
+<p class="justify">Au moment où l'escorte dépassait la grande haie qui
+bordait le chemin, un vague mouvement se fit à l'une des fenêtres du
+manoir. On eût dit qu'une ombre rentrait dans la nuit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Écoute&nbsp;! dit le chevalier au petit
+Jeannin, en prenant un ton plus sérieux, tu es bien pauvre mon
+mignonnet, mais le duc François est bien riche. Moi, qui sais tout, je
+sais que le traître Hue de Maurever est caché dans le pays. Conduis-nous
+à sa retraite, et, foi de chevalier, je te jure que tu épouseras la
+fille de Simon Le Priol&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Jeannin demeura un instant comme étourdi.</p>
+<p class="justify">Puis il se signa et recula de trois pas.</p>
+<p class="justify">Puis encore, sans répondre, il jeta sa torche dans le
+fossé et prit sa course à travers champs.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il a jeté sa torche comme mon cousin
+Aubry jeta son épée&nbsp;! grommela le chevalier sous sa visière. Il
+resta un instant pensif, puis reprit tout haut et gaiement&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! mes compagnons, nous
+aurons bon gîte et bon souper cette nuit&hellip; au manoir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ils gravirent le petit mamelon et n'eurent pas besoin
+de frapper à la porte pour entrer dans la maison de Hue de Maurever, car
+il n'y avait plus de porte.</p>
+<p class="justify">Le chevalier regarda d'un air de mauvaise humeur les
+premiers signes de dévastation qui se montraient au dehors.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sarpebleu&nbsp;! grommela-t-il en
+descendant de cheval, je ne veux pas qu'ils me gâtent comme cela mes
+domaines&nbsp;! On entra. Le vestibule était plein de flacons vides et
+d'assiettes brisées. La porte de la grande salle avait servi à faire du
+feu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sarpebleu&nbsp;! sarpebleu&nbsp;! répéta
+le chevalier. Les meubles de la grande salle étaient en miettes&nbsp;:
+sarpebleu&nbsp;! Dans la salle à manger, le vaisselier était vide&nbsp;:
+sarpebleu&nbsp;! sarpebleu&nbsp;! Et ce fut à grand'peine que, dans tout
+le reste du manoir, on trouva un fauteuil boiteux pour asseoir le pauvre
+chevalier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sarpebleu&nbsp;! sarpebleu&nbsp;!
+sarpebleu&nbsp;! Il n'était pas content, ce chevalier&nbsp;! Du tout,
+mais du tout&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Les meubles de monsieur Hue de Maurever
+n'étaient pas coupables&nbsp;! se disait-il avec mélancolie, et sa
+vaisselle n'avait jamais fait de mal à notre seigneur le duc
+François.</p>
+<p class="justify">Voilà des coquins qui me ruineront en frais d'achats
+et réparations&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il s'assit et ôta son casque.</p>
+<p class="justify">Ce casque seul nous a empêchés jusqu'ici de
+reconnaître notre bon camarade Méloir, ancien porte-bannière ducal.</p>
+<p class="justify">Il n'avait pas encore accompli la promesse qu'il
+avait faite de trouver le sire de Maurever, mais il s'y était employé de
+si grand c&oelig;ur, que François l'avait récompensé d'avance en lui
+chaussant les éperons.</p>
+<p class="justify">Et comme il faut laisser un aiguillon au dévouement
+même le plus ardent, François lui avait promis, en cas de réussite, les
+domaines confisqués du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves.</p>
+<p class="justify">De sorte que notre excellent compagnon Méloir avait,
+dès ce moment, toutes les sollicitudes du propriétaire.</p>
+<p class="justify">C'était son bien que les soldats de François avaient
+dévasté.</p>
+<p class="justify">Maurever lui-même n'aurait pas jeté un regard plus
+triste sur sa maison saccagée.</p>
+<p class="justify">Heureusement, Méloir n'était pas homme à rester
+longtemps de mauvaise humeur.</p>
+<p class="justify">Il lança un dernier sarpebleu, moitié comique, et
+déboucla son ceinturon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Trouvez des sièges, mes enfants, dit-il
+en se carrant dans l'unique fauteuil, ou asseyez-vous par terre, à votre
+choix. Je suis désespéré de ne pouvoir vous offrir une hospitalité
+meilleure. Mais voyons&nbsp;! on peut amender cela&nbsp;; Keravel, toi
+qui es un vieux soudard, va voir à la cave s'il reste en quelque coin
+des bouteilles oubliées&nbsp;; Rochemesnil, descends à l'écurie et
+apporte ta charge de bottes de foin pour faire des sièges&nbsp;; Péan,
+tâche de trouver quelques volets, nous en ferons une table&nbsp;; et
+toi, Fontébraut, cherche une brassée de bois pour combattre le vent des
+grèves qui vient par les fenêtres défoncées.</p>
+<p class="justify">Les quatre hommes d'armes sortirent et revinrent
+bientôt les mains pleines. En même temps, Merry, Conan, Kervoz et
+d'autres archers arrivèrent, apportant une paire d'oies, des poules et
+des canards avec d'énormes pichés<a name="fr_8"
+href="#ft_8"><sup>[8]</sup></a> de cidre.</p>
+<p class="justify">La situation s'améliorait à vue d'&oelig;il.</p>
+<p class="justify">Keravel avait trouvé dans un trou de la cave une
+douzaine de vieux flacons qui semblaient dater du déluge. Les bottes de
+foin faisaient d'excellents sièges. Les volets appareillés, donnaient
+une table vaste et fort commode. Il n'y avait pas de nappe, mais à la
+guerre comme à la guerre&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Un grand feu s'alluma dans la cheminée au-dessus de
+laquelle l'écusson de Maurever, martelé par les soudards, montrait
+encore ses émaux&nbsp;: <em>d'or à la fasce d'azur.</em></p>
+<p class="justify">À mesure que le bois vert pétillait joyeusement dans
+l'âtre, la gaieté s'allumait dans tous les regards.</p>
+<p class="justify">Hommes d'armes et archers se mirent à plumer la belle
+paire d'oies, les canards et les poules. Le héraut prêta sa longue et
+mince épée de parade pour faire une broche, tandis que le sieur de
+Keravel, lance de Clisson, et Artus de Fontebrault, hommes d'armes de
+Rohan, deux beaux soldats, ma foi&nbsp;! battaient des omelettes dans
+leurs casques.</p>
+<p class="justify">Méloir regrettait que sa nouvelle et haute dignité ne
+lui permit point de partager ces appétissants labeurs. Il avait quelque
+teinture de la cuisine. Il donna de bons conseils.</p>
+<p class="justify">Et, pour faire quelque chose, il vida deux flacons de
+vin du midi qui achevèrent la déroute de sa mélancolie.</p>
+<p class="justify">Au diable les soucis&nbsp;! l'immense rôti tournait
+devant le brasier par les soins de Conan et de Kervoz. La table était
+dressée. Et après tout, le vent qui venait par la croisée n'était que la
+bonne brise du mois de juin.</p>
+<p class="justify">On devisait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ça&nbsp;! disait Keravel,
+savez-vous le nom de cette maladie-là, vous autres&nbsp;? Depuis que le
+duc François, notre cher seigneur, est rentré en Bretagne, il enfle, il
+enfle&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je l'ai vu, voilà trois jours passés, en
+la ville de Rennes, répliqua Fontebrault, au palais ducal de la
+Tour-le-bât. S'il n'avait pas eu sa couronne tréflée, je ne l'aurais pas
+reconnu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Couronne tréflée&nbsp;! s'écria le
+héraut qui avait nom Jean de Corson&nbsp;; où vîtes-vous cela,
+Messire&nbsp;? croix tréflée je ne dis pas, mais il n'entra jamais de
+trèfle en une couronne, si ce n'est en celles de David et d'Assuérus. La
+couronne, Messire, est le signe ou l'enseigne des dignités de nos
+seigneurs&nbsp;: fermée et croisée pour souverains, coiffant le casque
+de face, la grille haute&nbsp;; aux barons le simple diadème&nbsp;; aux
+comtes les perles sans nombre, aux ducs les feuilles d'ache, d'acanthe
+ou de persil&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Donc, sa couronne persillée, messire de
+Corson, rectifia gravement Artus de Fontebrault.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sans compter, dit Méloir, qu'un bouquet
+de persil ne serait pas de trop dans la sauce de ces oies. Mais voyez
+donc quelles nobles bêtes&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Elles étaient déjà dorées, et leur parfum violent
+dilatait toutes les narines.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La maladie de notre seigneur François,
+reprit Méloir, a un nom de deux aunes, qui commence comme le mot
+hydromel, et qui finit en grec à la manière de tous les noms païens
+inventés par les fainéants qui savent lire. Nous sommes de fidèles
+sujets, n'est-ce pas&nbsp;? Eh bien&nbsp;! prions saint François de
+guérir le seigneur duc et soupons à sa santé comme des
+Bretons&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La proposition était trop loyale pour n'être point
+accueillie avec faveur.</p>
+<p class="justify">Les deux oies, les canards, les poules et peut-être
+un paon que nous avions oublié dans le dénombrement des volailles
+assassinées, furent placées fumants sur la table, et tout le monde fit
+son devoir.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_8"></a><strong>VIII.
+L'apparition.</strong></h1>
+<p class="justify">C'était merveille de voir le vaillant appétit de ces
+honnêtes soldats. Ils mangeaient, ils buvaient sans relâche, imitant
+l'exemple de leur vénéré chef, le chevalier Méloir, qui révéla en cette
+occasion des capacités de goinfrerie au-dessus de tout éloge.</p>
+<p class="justify">Ce peuple de volatiles, dont les plumes formaient un
+véritable monceau au milieu de la chambre, fut englouti à l'exception
+d'une demi-douzaine de poulets.</p>
+<p class="justify">Il suffit d'un grain de sable pour borner les fureurs
+de l'Océan.</p>
+<p class="justify">Quelques poulets du bourg de Saint-Jean firent
+reculer l'appétit fougueux de nos gens de Bretagne qui dirent pour
+s'excuser&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il faudra bien déjeuner demain. Car il y
+a de grands estomacs qui déjeunent, même après ces soupers
+épiques&nbsp;! Le feu couvait sous la cendre, au fond de la cheminée. La
+nuit avançait. Méloir dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mes compagnons, bon sommeil je vous
+souhaite&nbsp;! Et il se mit à ronfler dans son fauteuil, une main sur
+son épée, l'autre sur son escarcelle. Chacun fit comme lui.</p>
+<p class="justify">Dans la salle que remplissaient tout à l'heure les
+chants gaillards et les mille fracas de l'orgie, on n'entendit plus que
+le bruit rauque et sourd des respirations embarrassées.</p>
+<p class="justify">Tous étaient couchés pêle-mêle, hommes d'armes et
+archers. Les pieds de l'un s'appuyaient contre la tête de l'autre.
+Corson, le savant héraut, dormait étendu sur le dos, les jambes écartées
+symétriquement. S'il était possible à un docte homme de se regarder
+dormir et que Corson se fût donné ce passe-temps, il n'eût point manqué
+de dire qu'il ressemblait ainsi à <em>un pairle</em>.<a name="fr_9"
+href="#ft_9"><sup>[9]</sup></a></p>
+<p class="justify">Mais Corson, tout fatigant qu'il était, ne pouvait
+pas se regarder dormir. D'ailleurs, il rêvait qu'il nageait dans une mer
+de <em>sinople,</em> fréquentée par des sirènes de <em>carnation.</em>
+Et cela le divertissait, cet ennuyeux jeune homme.</p>
+<p class="justify">Les autres rêvaient ou ne rêvaient point.</p>
+<p class="justify">Les torches, accrochées au manteau de la cheminée,
+s'étaient éteintes. Deux résines à demi consumées luttaient seules
+contre la lune, qui lançait obliquement dans la chambre ses rayons
+cristallins et limpides.</p>
+<p class="justify">Alors une jeune fille apparut sur le seuil.</p>
+<p class="justify">Aux lueurs indécises des deux résines, les contours
+de son visage fuyaient. Quelque chose de vague et de surnaturel était
+autour d'elle.</p>
+<p class="justify">Il n'y avait pas de poètes parmi ces hommes de fer
+qui dormaient, vautrés sur le sol. À voir cette apparition pleine de
+grâces, un poète eût pensé tout de suite à l'ange qui est l'âme des
+ruines, à la fée qui est le souffle des grèves&hellip;</p>
+<p class="justify">Ange ou fée, elle tremblait.</p>
+<p class="justify">Pendant une minute, elle regarda cet étrange dortoir
+de l'orgie.</p>
+<p class="justify">Puis un éclair s'alluma dans ses grands yeux d'un
+bleu obscur.</p>
+<p class="justify">Elle fit un pas en avant. Elle entra dans la lumière
+de la lune qui jeta des reflets azurés dans l'or ruisselant de ses
+cheveux.</p>
+<p class="justify">Vous l'eussiez alors reconnue.</p>
+<p class="justify">Pauvre Reine&nbsp;! que de larmes dans ses beaux yeux
+depuis le jour où nous l'avons entrevue derrière les plis de son voile
+de deuil&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ce jour avait commencé sa misère. Depuis ce jour-là,
+son vieux père luttait contre le ressentiment d'un prince outragé&nbsp;;
+lutte terrible et inégale&nbsp;! Depuis ce jour, le pauvre Aubry était
+captif dans les cachots souterrains du Mont-Saint-Michel.</p>
+<p class="justify">Et son père n'avait qu'elle au monde pour le secourir
+et le protéger&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et Aubry&nbsp;! Oh&nbsp;! que pouvaient les mains
+blanches de Reine contre l'acier des barreaux ou le massif granit des
+murailles&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Elle avait pleuré, mon Dieu&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Mais il y avait une audace latente sous les grâces de
+cette frêle enveloppe.</p>
+<p class="justify">Et toute hardiesse a sa gaieté, parce que la gaieté,
+qui est un mode de l'enthousiasme, se dégage de tout effort moral, comme
+la chaleur de tout effort physique.</p>
+<p class="justify">Les pleurs de Reine se séchaient souvent dans un
+sourire.</p>
+<p class="justify">Elle était si jeune&nbsp;! et Dieu lui faisait de si
+surprenantes aventures&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Cette nuit, par exemple, au milieu de ces soudards
+qui ronflaient, elle avait peur, c'est vrai&nbsp;; mais un malicieux
+sourire vint à sa lèvre quand elle reconnut, trônant sur le fauteuil
+d'honneur, Méloir, le chevalier de nouvelle fabrique.</p>
+<p class="justify">Naguère, dans les fêtes d'Avranches, cet homme lui
+avait demandé la permission de porter ses couleurs. Plus tard, il
+s'était offert de lui-même, sur le noble refus d'Aubry, à poursuivre Hue
+de Maurever. C'était maintenant un chevalier. Et pourtant Reine
+souriait, parce qu'il est des hommes qu'on ne peut haïr
+sérieusement.</p>
+<p class="justify">La salle était grande. Reine voulait parvenir jusqu'à
+la table. Elle avait un panier au bras, et son regard convoitait
+naïvement les débris du souper.</p>
+<p class="justify">Elle avançait avec lenteur parmi ces obstacles
+humains. Il lui fallait à chaque instant éviter une tête, enjamber un
+bras, sauter par-dessus une poitrine bardée de fer.</p>
+<p class="justify">Parfois, lorsque l'un des dormeurs faisait un
+mouvement, Reine s'arrêtait effrayée. Mais elle reprenait bientôt sa
+tâche, et à mesure qu'elle approchait de la table, le sourire se faisait
+plus espiègle autour de sa lèvre.</p>
+<p class="justify">Enfin, elle atteignit la table en passant sur le
+corps mal bâti du sieur de Corson, qui ruminait chevrons, bandes,
+barres, pals, sautoirs, burelles, lions rampants ou issants, besans,
+quintefeuilles et merlettes&nbsp;: toutes les figures du blason.</p>
+<p class="justify">Elle mit dans son panier deux poulets, un gros
+morceau de pain et un flacon de vin vieux qui restait intact par
+fortune.</p>
+<p class="justify">Puis elle se redressa, toute heureuse de sa victoire,
+en secouant ses blonds cheveux d'un air mutin.</p>
+<p class="justify">Comme elle s'apprêtait à traverser de nouveau la
+salle, cette fois, pour s'enfuir avec les trophées de son triomphe, elle
+laissa tomber un regard sur le bon chevalier.</p>
+<p class="justify">Le chevalier Méloir avait toujours la main sur son
+escarcelle rebondie.</p>
+<p class="justify">Les sourcils délicats de Reine se froncèrent et son
+&oelig;il brilla d'un éclair hautain.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;L'or qui doit payer la tête de mon
+père&nbsp;! murmura-t-elle. Il faut croire que, dans ce temps-là, les
+châtelaines portaient déjà des ciseaux, car on eût pu voir dans la main
+de Reine un reflet d'acier qui passa entre les doigts de Méloir. Le
+cordon qui retenait l'escarcelle fut tranché en un clin d'&oelig;il.
+Mais l'escarcelle ne tomba point. La main de Méloir était toujours
+dessus.</p>
+<p class="justify">Ces soldats sont vigilants, même dans le sommeil.</p>
+<p class="justify">Quand Méloir imposait à son repos la condition de
+garder un objet, Méloir s'éveillait, comme il s'était endormi, la main
+sur l'objet gardé, que ce fût une bourse ou une épée.</p>
+<p class="justify">Reine tira l'escarcelle bien doucement, puis plus
+fort. Impossible de faire lâcher prise à Méloir. Reine essaya d'ouvrir
+l'escarcelle entre ses doigts. Impossible encore&nbsp;! Pourtant elle la
+voulait&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Non pas peut-être pour se procurer un peu de cet
+argent si nécessaire au proscrit qui se cache&nbsp;; non pas assurément
+pour s'indemniser des ravages commis sur les domaines de Maurever&nbsp;:
+Reine n'avait pas un écu vaillant, mais elle savait où prendre le pain
+qui soutenait l'existence du vieillard.</p>
+<p class="justify">Non, pour rien de tout ce qui eût pu déterminer un
+homme à s'emparer du trésor, disons plus&nbsp;; non, pas même dans le
+but de s'en servir.</p>
+<p class="justify">Mais bien parce que cette escarcelle contenait, à son
+sens, l'odieuse récompense qui devait payer la trahison&nbsp;: les
+cinquante écus nantais promis à quiconque livrerait monsieur Hue.</p>
+<p class="justify">Elle voulait, &mdash;&nbsp;et c'était bien quelque
+chose que la volonté de cette blonde enfant, si mignonne et si
+frêle&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Cette blonde enfant, si frêle et si mignonne, avait
+bravé naguères pendant dix nuits les balles et les traits d'arbalètes
+pour aller porter du pain à Gilles de Bretagne prisonnier. Et Dieu sait
+que les archers de Jean de la Haise avaient ordre de viser juste autour
+de la grille du cachot.</p>
+<p class="justify">Cette blonde enfant, depuis dix autres jours,
+traversait chaque nuit les grèves, où tant d'hommes forts ont laissé
+leurs os, pour porter encore du pain, &mdash;&nbsp;du pain à son père,
+cette fois.</p>
+<p class="justify">Quand elle voulait, il fallait.</p>
+<p class="justify">Méloir grondait dans son sommeil. Il sentait
+confusément l'effort de la jeune fille. Sa main se raidissait sur
+l'escarcelle, bien qu'il ne fût point réveillé encore.</p>
+<p class="justify">L'impatience prenait Reine, dont le petit pied frappa
+le sol avec colère.</p>
+<p class="justify">Puis, comme si ce n'était pas assez d'imprudence, la
+téméraire enfant, par un dernier mouvement brusque et vigoureux, arracha
+l'escarcelle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Alarme&nbsp;! cria Méloir, qui s'éveilla
+en sursaut. En une seconde, toute l'escorte fut sur pied.</p>
+<p class="justify">Mais une seconde&nbsp;! c'était dix fois plus qu'il
+n'en fallait à Reine de Maurever pour opérer sa retraite.</p>
+<p class="justify">Leste comme un oiseau, elle bondit parmi les dormeurs
+qui s'agitaient&nbsp;; elle sauta d'un seul élan sur l'appui de la
+fenêtre ouverte, et les soldats se frottaient encore les yeux qu'elle
+avait déjà franchi le seuil de la cour.</p>
+<p class="justify">En passant près de la table, elle avait soufflé les
+deux résines.</p>
+<p class="justify">La lune était sous un nuage.</p>
+<p class="justify">Ce fut, dans la salle, une scène de désordre
+inexprimable. Au milieu de l'obscurité complète, on se démenait, on se
+choquait. Les jambes engourdies des dormeurs s'embarrassaient dans le
+foin qui leur servait de lit, et plus d'un tomba lourdement, mêlant aux
+cris confus un son retentissant de ferraille.</p>
+<p class="justify">On eût dit qu'une lutte acharnée avait lieu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allumez les résines&nbsp;! commanda
+Méloir. Et chacun de répéter&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allumez les résines&nbsp;! Mais quand
+toute le monde commande, personne n'obéit. On continua de s'agiter à
+vide. Le sieur de Corson s'était remis <em>en pal,</em> comme il disait
+quand il était de très joyeuse humeur. <em>En pal,</em> pour lui,
+signifiait debout.</p>
+<p class="justify">Oh&nbsp;! les sinistres joies de la
+science&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Quand un docte homme plaisante, fuyez&nbsp;! Il n'y a
+qu'une plaisanterie de mathématicien, qui puisse être plus funeste
+qu'une plaisanterie d'archiviste-paléographe&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Les autres cherchaient leurs armes, juraient, se
+bourraient, trébuchaient contre les flacons vides et donnaient leurs
+âmes au diable, qui ne s'en souciait point.</p>
+<p class="justify">Le chevalier Méloir était comme ébahi.</p>
+<p class="justify">Il fallut que la lune sortît de son nuage pour mettre
+fin à la mêlée. Un rayon argenté inonda un instant la salle, pour
+s'éteindre bientôt après. Mais on avait eu le temps de se reconnaître.
+Conan et Kervoz battaient déjà le briquet.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Avez-vous vu&nbsp;?&hellip; commença
+Méloir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un fantôme&nbsp;? interrompit
+Kéravel.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quelque chose, continua Fontebrault, qui
+a glissé dans la nuit comme un brouillard léger.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Une vision&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un esprit&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quelque chose, s'écria Méloir, qui a
+coupé les cordons de ma bourse&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En vérité&nbsp;! fit-on de toutes
+parts.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quelque chose, ajouta Kéravel, en
+soulevant une des résines allumées, qui a emporté deux de nos poules et
+notre dernier flacon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est pourtant vrai&nbsp;! répéta-t-on à
+la ronde.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sarpebleu&nbsp;! gronda Méloir, au
+diable les poules&nbsp;! mon escarcelle contenait la rançon d'un
+chevalier&nbsp;! On peut monter à cheval et le chercher. Ce quelque
+chose-là, mes compagnons, il me le faut&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Les hommes d'armes s'entre-regardèrent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Chercher, murmurèrent-ils, c'est
+possible, mais trouver&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il faut trouver, mes compagnons&nbsp;!
+dit Méloir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si c'est un voleur, répliqua Kéravel, il
+est adroit, messire, et il a de l'avance. Si c'est un esprit&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand ce serait Satan, sarpebleu&nbsp;!
+On chuchota. Méloir poursuivait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sellez les chevaux, Conan et les autres.
+Notre nuit est finie. Vous, mes compères, écoutez, s'il vous plaît, je
+vais vous donner le signalement du prétendu fantôme.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous l'avez donc bien vu,
+messire&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pas trop, mais juste pour le
+reconnaître. De sa taille, je ne saurais rien dire, sinon qu'il est plus
+leste que les lévriers de Rieux. Sa figure, je ne l'ai pas aperçue,
+puisqu'il me tournait le dos en fuyant. Mais ses cheveux blonds, bouclés
+et flottants&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est une femme&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Peut-être. Vous souvenez-vous du
+garçonnet qui nous a conduits jusqu'ici, messieurs&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! s'écria-t-on, c'est
+vrai&nbsp;! il a des cheveux blonds.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et vous souvenez-vous comme il avait
+envie des cinquante écus nantais&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui&nbsp;! Oui&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà la piste, mes compagnons. À vous
+de la suivre. Un bruit soudain se fit dehors.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sus&nbsp;! sus&nbsp;! criaient Conan,
+Merry, Kervez et les autres archers.</p>
+<p class="justify">Et ils donnaient chasse dans la cour à un être qui
+fuyait avec une merveilleuse rapidité.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sus&nbsp;! sus&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon bon Seigneur, disait le pauvre
+diable perdant déjà le souffle, ayez pitié de moi. Je venais pour parler
+à votre maître, le noble chevalier Méloir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Au milieu de la nuit&nbsp;? Attention,
+Conan&nbsp;! Barre-lui la route, Merry&nbsp;! Nous allons l'acoller
+contre le mur&nbsp;!&hellip; Les hommes d'armes et Méloir s'étaient mis
+aux fenêtres.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! mes bons seigneurs&nbsp;!
+oh&nbsp;! criait le fugitif à bout de forces.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Messire, dit Fontebrault, je crois que
+cet honnête gaillard va nous donner des nouvelles de votre bourse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ne lui faites pas de mal, ordonna Méloir
+aux archers. Le fuyard s'arrêta au son de cette voix.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Merci, mon cher seigneur, dit-il, que
+Dieu vous récompense&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Amenez-le&nbsp;! commanda Méloir.
+L'instant d'après, les archers poussaient dans la salle un individu qui
+ne ressemblait vraiment point au signalement donné par Méloir. Ce
+signalement, tout imparfait qu'il était, parlait du moins d'une taille
+souple et de longs cheveux blonds soyeux. Notre fugitif avait au
+contraire tout ce qu'il fallait pour n'être confondu de près ni de loin
+avec ce signalement. C'était un grand garçon d'une laideur très avancée
+et pourvu d'une chevelure dont chaque crin était rude comme la dent
+d'une étrille.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Messire, dit l'archer Merry, nous avons
+surpris ce vilain oiseau-là au moment où il se glissait hors de la
+cour.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que venais-tu faire dans la cour&nbsp;?
+demanda Méloir qui avait repris place dans son fauteuil.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je venais vous parler, mon bon
+seigneur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comment t'appelles-tu&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vincent Gueffès, fidèle sujet du duc
+François, et le plus humble de vos serviteurs, monseigneur.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_9"></a><strong>IX. Maître
+Gueffès.</strong></h1>
+<p class="justify">C'était bien maître Gueffès, le digne maître Gueffès,
+le mendiant-maquignon-clerc-normand, le prétendu de la belle Simonnette,
+le rival du petit Jeannin, maître Vincent Gueffès avec sa large
+mâchoire, son front étroit, ses bras de deux aunes.</p>
+<p class="justify">Et maître Gueffès disait vrai par impossible&nbsp;:
+il était réellement venu au château pour parler au chevalier Méloir.</p>
+<p class="justify">Le chevalier Méloir le considéra longtemps avec
+attention.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mes compagnons, dit-il ensuite, il est
+rare de trouver un animal plus laid que ce pataud-là. Tout le monde
+approuva de bon c&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais vous savez, continua Méloir, quand
+on s'éveille comme cela en sursaut, on a la vue trouble et le sens
+engourdi. Peut-être avais-je la berlue, mes compagnons, peut-être ai-je
+vu de beaux cheveux blonds à la place de ces crins de sangliers, et une
+taille fine à la place de ce corps mal bâti&hellip;</p>
+<p class="justify">Les hommes d'armes riaient. Gueffès tremblait de tous
+ses membres.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dieu me pardonne, acheva Méloir, je
+crois que c'est ce coquin qui m'a volé mon escarcelle&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! mon bon seigneur, mon bon
+seigneur&nbsp;! s'écria maître Gueffès&nbsp;; je vous jure&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bien&nbsp;! bien, mon homme, interrompit
+Méloir, tu vas jurer tout ce qu'on voudra, mais moi, je vais te faire
+pendre&nbsp;! Gueffès se jeta à genoux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon cher seigneur, dit-il, les larmes
+aux yeux, et c'était la première fois de sa vie qu'il donnait de
+pareilles marques d'attendrissement, mon cher seigneur, la mort d'un
+pauvre innocent ne vous rendra point votre escarcelle, et si vous me
+laissez la vie sauve, je vous fournirai de quoi gagner les bonnes grâces
+du riche duc.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Saurais-tu où se cache le traître
+Maurever&nbsp;? demanda vivement Méloir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, mon cher seigneur, répliqua Gueffès
+sans hésiter. Gueffès était trop homme d'affaires pour ne pas voir que
+la crise était passée. Il se redressa un petit peu, et son &oelig;il fit
+le tour du cercle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La vie sauve&nbsp;! répéta-t-il&nbsp;;
+vous êtes bien trop généreux, mon cher seigneur, pour ne pas ajouter
+quelque petite chose à cela.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! parle&nbsp;! s'écria
+Méloir. Gueffès se redressa tout à fait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Au clair de la lune, là-bas, sur le
+tertre, dit-il, tranquillement cette fois, j'ai vu passer votre
+escarcelle, mon cher seigneur. Oh&nbsp;! les beaux cheveux blonds et le
+gracieux sourire&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Parle donc&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quatre jambes vont plus vite que deux.
+Hommes d'armes&nbsp;! montez à cheval, si vous voulez suivre le conseil
+d'un pauvre honnête chrétien, descendez par le village et piquez droit
+aux Grèves. Vous trouverez l'escarcelle&hellip; et quand vous serez
+partis, ajouta-t-il en regardant Méloir en face, moi je parlerai à mon
+cher seigneur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En route&nbsp;! cria Méloir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et, si c'est un sorcier&nbsp;? insinua
+Kervoz, et qu'il vous étrangle, messire&nbsp;? Méloir regarda maître
+Gueffès en-dessous.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bah&nbsp;! fit-il, le jour va se lever,
+et j'aurai la main sur ma dague. En route&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Homme d'armes et archers s'ébranlèrent. Les chevaux
+étaient tous préparés dans la cour. On entendit la grand'porte s'ouvrir,
+puis le bruit de la cavalcade, puis le silence se fit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sarpebleu&nbsp;! grommela Méloir&nbsp;;
+ils vont revenir les mains vides&nbsp;! Ah&nbsp;! si j'avais mes douze
+lévriers de Rieux&nbsp;! Ma patience&nbsp;! ils doivent être à Dinan à
+cette heure, et nous les aurons demain.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est donc vrai, monseigneur&nbsp;? dit
+bien respectueusement Gueffès.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que vous chasserez Maurever dans les
+Grèves avec des lévriers de race&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que t'importe&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cela m'importe beaucoup, mon cher
+seigneur, attendu que j'ai mis dans ma tête de gagner les cinquante écus
+nantais, promis par François de Bretagne à celui qui&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! dit Méloir&nbsp;;
+est-ce aussi pour la fillette à Simon Le Priol&nbsp;? Gueffès devint
+tout jaune.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il y a donc quelqu'un, murmura-t-il, qui
+veut aussi gagner les cinquante écus nantais pour la fillette à Simon Le
+Priol&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-elle jolie&nbsp;? demanda Méloir au
+lieu de répondre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Elle est riche, répliqua Gueffès. Méloir
+lui frappa sur l'épaule.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le bon compagnon que tu fais, ami
+Gueffès&nbsp;! s'écria-t-il. Mais j'y songe&nbsp;! nous n'aurons guère
+besoin de mes lévriers de Rieux, puisque tu sais où se cache
+M.&nbsp;Hue.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ai-je dit que je le savais&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, sarpebleu&nbsp;! sans
+cela&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! monseigneur&nbsp;! quand on a
+la corde au cou&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu ne le sais donc pas&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je le saurai, monseigneur.</p>
+<p class="justify">Maître Gueffès avait un sourire assez irrévérencieux
+autour de son énorme mâchoire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Causons raison, reprit-il&nbsp;; moi, je
+vis dans ce pauvre trou de Saint-Jean-des-Grèves, et je ne sais pas les
+nouvelles. Pourtant on m'a dit que vous vouliez épouser Reine de
+Maurever.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! on t'a dit cela&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mauvaise dot, monseigneur, pour un
+galant chevalier comme vous, que trois manoirs ruinés où il ne reste que
+des murailles.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et les tenances, mon ami Vincent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et les tenances&hellip; mais les
+tenances et les murailles, vous les aurez sans la fille, puisque les
+domaines sont confisqués et que le duc François vous les a promis.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;! s'écria Méloir, tu sais
+aussi cela&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon Dieu, messire, j'ai passé la soirée
+à écouter vos soudards ivres. Ils disent&hellip; mais je ne voudrais pas
+vous fâcher, mon cher seigneur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que disent-ils&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils disent que la fille de Maurever veut
+épouser le gentilhomme d'armes, Aubry de Kergariou.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est bien possible, cela, maître
+Vincent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce que vous êtes philosophe comme le
+pauvre Gueffès&nbsp;? demanda humblement le Normand.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sarpebleu&nbsp;! s'écria Méloir en
+riant, voilà un coquin qui a de l'esprit comme quatre&nbsp;! Non,
+non&nbsp;! je ne suis pas si philosophe que cela, mon homme&nbsp;! Mais
+mon cousin Aubry est en prison&hellip; et, s'il plaît à Dieu, il y
+restera longtemps.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;S'il plaît à Dieu&nbsp;! répéta Gueffès
+d'un air goguenard.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que veux-tu dire&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce que femme veut&hellip; commença le
+Normand.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bah&nbsp;! interrompit Méloir, vieux
+dicton moisi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;&hellip;Dieu le veut, acheva
+paisiblement maître Gueffès, et si j'ai de l'esprit comme quatre, c'est
+mon cher seigneur qui a eu la bonté de me le dire, la fille de Maurever
+en a quatre fois plus que moi encore.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu la connais&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je gagne ma vie ici et là&nbsp;; je vais
+un peu partout à l'occasion et, au besoin, je connais un peu tout le
+monde.</p>
+<p class="justify">Méloir lui prit les deux bras et le mit en face de la
+résine pour le considérer plus attentivement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il me semble que je t'ai déjà vu,
+murmura-t-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce n'est pas impossible, répondit
+Gueffès, dont la lumière trop voisine faisait clignoter les yeux
+gris.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À Avranches&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Peut-être à Avranches.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sur le passage du duc François un grigou
+cria&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Duc&nbsp;! que Dieu t'oublie&nbsp;!
+prononça tout bas Gueffès.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Par le ciel&nbsp;! maître Vincent, c'est
+toi qui était ce grigou&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon bon seigneur, je n'avais pas pu
+ramasser un seul carolus dans la largesse de François de Bretagne.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et tu te vengeais&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Une pauvre espièglerie, mon bon
+seigneur&nbsp;! Méloir lui lâcha les deux bras et se mit à
+réfléchir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À ce jeu-là, continua tranquillement
+maître Gueffès, on gagne parfois autre chose que des piécettes blanches.
+Connaissez-vous le manoir du Guildo, monseigneur&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;L'ancien fief de Gilles de
+Bretagne&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un beau domaine, celui-là&nbsp;! Et qui
+vous irait bien, messire Méloir&nbsp;! Mais François l'a donné à Jean de
+la Haise. Ah&nbsp;! ce n'est pas pour dire que messire Jean ne l'a pas
+bien gagné&nbsp;! Pour en revenir à mon histoire, une fois, je criai
+aussi sur le passage de monsieur Gilles. C'était en la ville de
+Plancoët. Monsieur Gilles faisait largesse et je n'avais pu avoir qu'un
+denier breton dont il faut six pour faire un denier royal à douze du sol
+tournois. Je criai&nbsp;: «&nbsp;Monsieur Gilles a le feu Saint-Antoine
+sous sa belle cotte à mailles d'or&nbsp;».</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Méchant drôle&nbsp;! fit Méloir en
+riant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un gentil petit page que je n'avais pas
+aperçu, poursuivit maître Gueffès, dont la joue jaunâtre prit une teinte
+plus chaude, me sangla un coup de gaule à travers la figure. Tenez,
+voyez plutôt&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il montra sa joue rougie, où une ligne blanche se
+dessinait en effet, nettement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un bon coup de houssine&nbsp;! dit
+Méloir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, répondit Gueffès&nbsp;; il y a bien
+dix ans de cela. Le coup paraît toujours, et le mire m'a dit qu'il
+paraîtrait jusqu'à ce que le page soit en terre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le page a dû devenir un homme&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un gentilhomme, monseigneur, portant une
+lance presque aussi bien que vous.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu l'appelles&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Aubry de Kergariou. Il y eut encore un
+silence. Au dehors l'aube blanchissait l'horizon. Méloir reprit le
+premier la parole.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Maître Gueffès, dit-il avec une certaine
+noblesse, Aubry de Kergariou est mon cousin, et je suis chevalier, je
+vous défends de rien entreprendre contre lui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Contre lui&nbsp;! moi&nbsp;! s'écria
+Gueffès de la meilleure foi du monde&nbsp;; ah&nbsp;! vous ne me
+connaissez guère. Je souhaite que messire Aubry aille en terre, c'est
+vrai, mais pour l'y mettre moi-même, incapable, mon cher seigneur&nbsp;!
+Seulement si vous aviez pensé comme moi qu'un cercueil ferme toujours
+mieux qu'un cachot, j'aurais dit&nbsp;: <em>Amen.</em></p>
+<p class="justify"><em>&mdash;</em>&nbsp;Assez sur ce sujet, maître
+Gueffès&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comme vous voudrez, monseigneur. Mais
+moi qui ne suis pas chevalier, il m'est permis d'avoir d'autres
+idées&hellip; pour mon compte, j'entends&nbsp;! J'ai aussi un rival
+auprès de Simonnette. Il n'est pas même en prison, et le plus tôt que
+vous pourrez le faire pendre sera le mieux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;! le faire pendre&nbsp;! se
+récria Méloir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est un petit cadeau que je vous
+demande par-dessus le marché des cinquante écus nantais.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pendre mon petit Jeannin&nbsp;! dit
+Méloir en souriant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! vous le
+connaissez&nbsp;! Un joli enfant, n'est-ce pas&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un enfant charmant&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! quand vous m'aurez promis
+qu'il sera pendu, nous finirons ensemble l'affaire du Maurever.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais il ne sera jamais pendu, maître
+Gueffès.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Assommé alors, je ne tiens pas au
+détail.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ni assommé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Étouffé dans les tangues.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ni étouffé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Noyé dans la mer.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ni noyé&nbsp;! Le chevalier Méloir, à
+ces derniers mots, fronça un peu le sourcil. Maître Gueffès força sa
+mâchoire à sourire avec beaucoup d'amabilité.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon cher seigneur, dit-il, vous êtes le
+maître et moi le serviteur. Il fait bon être de vos amis, je vois cela.
+Chez nous, vous savez, en Normandie, on marchande tant qu'on peut&nbsp;;
+je suis de mon pays, laissez-moi marchander. Puisque vous ne voulez pas
+que le jeune coquin soit pendu, ni assommé, ni étouffé, ni noyé, on
+pourrait prendre un biais. Votre cousin Aubry doit avoir grand besoin
+d'un page, là-bas, dans sa prison. Ce serait une &oelig;uvre charitable
+que de lui donner ce Jeannin. Cela vous plaît-il, monseigneur&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cela ne me plaît pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Alors, mettons-lui une jaquette sur le
+corps, et faisons-le soldat. Qui sait&nbsp;? il deviendra peut-être un
+jour capitaine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il ne veut pas être soldat&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! fit Gueffès, c'est bien
+différent&nbsp;! Du moment que messire Jeannin ne veut pas&hellip; Il
+commençait à se fâcher, l'honnête Gueffès.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon cher seigneur, reprit-il, le destin
+s'est amusé à nous mettre dans une situation à peu près pareille, vous,
+l'illustre chevalier, moi, le pauvre hère. Vous avez un rival préféré
+qui s'appelle Aubry, moi j'ai une épine dans le pied qui s'appelle
+Jeannin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et tu voudrais l'arracher&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'allais y venir, répliqua tout
+naturellement Gueffès. Quand on ne peut manger ni chair, ni poisson, ni
+froment, ni rien de ce qui se mange, on grignote le bout de ses doigts
+pour tromper sa faim, c'est de la philosophie. Quand le renard est trop
+bas, et que les raisins sont trop hauts, le renard serait bien fâché d'y
+mordre, c'est encore de la philosophie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand le Normand enrage, poursuivit
+Méloir du même ton, et qu'il est obligé de rentrer les ongles, le
+Normand récite des apologues.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est toujours de la philosophie,
+conclut maître Gueffès.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, maraud&nbsp;! s'écria le
+chevalier en se levant tout à coup, l'air est frais ce matin, allume-moi
+mon feu, et trêve de bavardages&nbsp;! Si tu sais où se cache le traître
+Maurever, tu me l'apprendras pour remplir ton devoir de vassal. Si tu ne
+remplis pas ton devoir de vassal, c'est toi qui seras pendu&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Gueffès n'était pas homme à s'insurger contre ce
+brusque changement.</p>
+<p class="justify">Il s'inclina jusqu'à terre et alluma le feu.</p>
+<p class="justify">Mais il savait d'autres fables que celle du
+<em>Renard et les Raisins.</em> Le vieil Ésope n'avait pas attendu notre
+La Fontaine pour mettre en action la logique bourgeoise.</p>
+<p class="justify">Gueffès, tout en soufflant le brasier, se disait
+comme le moissonneur d'Ésope&nbsp;: «&nbsp;Ne compte que sur
+toi-même&nbsp;».</p>
+<p class="justify">Méloir, lui, se promenait de long en large dans la
+chambre et secouait ses membres engourdis.</p>
+<p class="justify">Pendant que le feu flambait déjà dans l'âtre, il
+s'approcha d'une fenêtre et jeta ses regards sur la campagne.</p>
+<p class="justify">Le monticule où s'asseyait le manoir de Saint-Jean
+avait à peine quatre ou cinq toises d'élévation au-dessus du niveau des
+Grèves, mais dans ce pays cinq toises suffisent pour constituer une
+montagne et donner à la vue le plus vaste des horizons.</p>
+<p class="justify">La fenêtre tournait le dos à la Normandie. Méloir
+voyait une échappée des grèves dans la direction de Cherrueix et de
+Cancale, et, en face de lui, le Marais, océan de verdure, au milieu
+duquel le mon Dol apparaît comme une île.</p>
+<p class="justify">Le soleil s'élevait de l'autre côté du château,
+derrière les collines de l'Avranchin. Une teinte rosée montait au zénith
+et laissait le couchant perdu dans ces nuages grisâtres qui rejoignent
+nos brouillards de Bretagne et confondent en quelque sorte la terre avec
+le ciel.</p>
+<p class="justify">Sur la route de Dol, au loin, un point noir se
+mouvait.</p>
+<p class="justify">Et le vent d'ouest apporta comme l'écho perdu d'une
+fanfare.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vive Dieu&nbsp;! s'écria Méloir, voilà
+Bellissan, le veneur, avec mes lévriers de Rieux&nbsp;! Maître
+Gueffès&nbsp;! nous trouverons bien la piste sans toi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Maître Gueffès ôta son bonnet de laine&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si monseigneur veut se mettre les pieds
+au feu, dit-il, je vais lui servir son déjeuner&nbsp;; j'ai encore
+quelques petites choses à dire à monseigneur.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_10"></a><strong>X. Douze
+lévriers.</strong></h1>
+<p class="justify">Quand le chevalier Méloir se fut mis les pieds au feu
+et qu'il eut entamé l'attaque des volailles froides, absolument comme
+s'il n'avait point soupé la veille, Gueffès, debout à ses côtés, le
+bonnet à la main et la mâchoire inclinée, reprit respectueusement la
+parole.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon cher seigneur, dit-il, je ne sais
+pas pourquoi je me sens porté vers vous si tendrement. Je vous aime
+comme un chien aime son maître.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai eu autrefois un mâtin qui me
+mordait, grommela Méloir entre deux bouchées.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Moi, mon cher seigneur, poursuivit
+Gueffès, je n'ai jamais rencontré de gentilhomme qui m'ait traité si
+favorablement que vous.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons maître Vincent, vous n'êtes pas
+difficile.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je crois, sur ma foi, que si vous
+m'ordonniez d'aimer le petit Jeannin, je l'aimerais. Méloir bâilla la
+bouche pleine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ceci est pour vous faire comprendre, mon
+cher seigneur, continua encore Gueffès, toute l'étendue de mon
+dévouement. On dit que je suis un païen, mais qui dit cela&nbsp;? des
+gens qui croient à la Fée des Grèves et autres sornettes, au lieu de se
+fier à la vierge Marie&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah ça&nbsp;! dit Méloir, au fait,
+qu'est-ce que c'est que la Fée des Grèves&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est une jeune fille, monseigneur, qui
+pourrait, si elle le voulait, vous mener tout droit à la retraite de
+Maurever.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vrai&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Très vrai.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où la trouve-t-on, cette jolie
+fée&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ici et là, tantôt à droite, tantôt à
+gauche. Vous l'avez vue cette nuit.</p>
+<p class="justify">Méloir porta la main à sa ceinture, où pendait encore
+le cordon coupé de son escarcelle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! s'écria-t-il, ce
+serait&nbsp;?&hellip; Gueffès eut un sourire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La fée des Grèves, ni plus ni moins,
+monseigneur, interrompit-il. Méloir cessa de manger.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce que tu voudrais te moquer de
+moi&nbsp;? gronda-t-il en fronçant le sourcil.</p>
+<p class="justify">Le vent apporta le son le plus rapproché d'une
+seconde fanfare.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À Dieu ne plaise&nbsp;! monseigneur,
+répondit Gueffès&nbsp;; mais voici vos lévriers qui arrivent. Quand ils
+seront là, vous ne voudrez plus m'écouter. Permettez-moi de mettre à
+profit le temps qui me reste. Si je ne peux pas faire mieux, je tiens au
+moins à gagner mes cinquante écus nantais. Comme je vous le disais, je
+vais de côté et d'autre pour avoir du pain. Partout où l'on parle,
+j'écoute. Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu la cour&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tout au plus une semaine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un siècle, mon pauvre seigneur&nbsp;!
+Combien de fois le vent peut-il tourner en une semaine&nbsp;? François
+de Bretagne enfle et pâlit. À la cour du roi Charles, on commence à
+prononcer le mot de fratricide. Et monsieur Pierre de Bretagne, notre
+futur duc, a juré qu'il ferait pendre messire Jean de la Haise à la plus
+haute tour de son manoir du Guildo.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu es sûr de cela&nbsp;? murmura
+Méloir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comme je suis sûr de voir devant moi un
+vaillant chevalier, répondit maître Vincent Gueffès. Quant à Robert
+Roussel, on le rôtira sur un feu de bois vert dans la cour du château de
+la Hardouinays.</p>
+<p class="justify">Méloir était tout pensif.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous n'avez rien à voir à tout cela,
+monseigneur, reprit négligemment Gueffès. Aussi, je ne vous dis même pas
+ce qu'on fera du Milanais Bastardi, de messire Olivier de Meel et des
+autres. Seulement, il faut vous hâter, si vous voulez conquérir Reine de
+Maurever, car, dans une autre semaine, souvenez-vous de ceci, monsieur
+Hue ne sera plus fugitif. Le vent aura tourné. Monsieur Hue trouvera
+protection auprès des Normands et jusque dans l'enceinte du
+Mont-Saint-Michel.</p>
+<p class="justify">Une troisième fanfare éclata au pied du tertre même.
+Méloir ne bougea pas. La mâchoire de Gueffès souriait malgré lui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà vos chiens, mon cher seigneur,
+dit-il&nbsp;; je vous laisse. Quand vous aurez besoin de moi, vous me
+trouverez à la ferme de Simon Le Priol.</p>
+<p class="justify">Il fit mine de sortir. Mais il revint.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voyons, dit-il encore de sa voix la plus
+caressante&nbsp;: Si par mon industrie, sans que mon cher seigneur s'en
+mêlât, le petit Jeannin était pendu&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Va-t'en au diable, misérable
+coquin&nbsp;! s'écria Méloir d'une voix tonnante.</p>
+<p class="justify">Gueffès se hâta d'obéir. Cependant sur le seuil, il
+s'arrêta pour ajouter&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pendu, assommé, étouffé ou noyé,
+j'entends&hellip; Méloir saisit une cruche à cidre. La cruche alla
+s'écraser contre la porte où maître Gueffès n'était plus.</p>
+<p class="justify">Mais Méloir entendit sa voix de damné qui disait dans
+la cour&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est convenu, mon cher seigneur, vous
+ne vous en mêlerez pas&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Bellissan, le veneur, entrait à ce moment dans la
+cour avec trois valets de chiens menant douze lévriers de la <em>grande
+origine.</em></p>
+<p class="justify">Merveilleuses bêtes de tous poils, sortant du chenil
+de l'aîné de Rieux, sieur d'Acérac et de Sourdéac, dans le pays de
+Vannes et seigneur des îles.</p>
+<p class="justify">Ces lévriers étaient dressés à la chasse d'Ouessant,
+à la chasse des naufragés dans les Grèves.</p>
+<p class="justify">Car le sang de Rieux était un bon et noble sang.
+Là-bas, au bout du vieux monde, derrière les rochers de Penmar'ch, Rieux
+chassait au naufragé, comme, de nos jours, les religieux du mont
+Saint-Bernard chassent au voyageur égaré dans les neiges.</p>
+<p class="justify">Hauts sur leurs jambes, musculeux, frileux, le museau
+allongé, les côtes à l'air, les douze lévriers, malgré la fatigue de la
+route, bondissaient dans la cour, jetant ça et là leur aboiement rare et
+plaintif.</p>
+<p class="justify">Bellissan, la trompe au dos, les découplait et les
+caressait.</p>
+<p class="justify">Le chevalier Méloir descendit.</p>
+<p class="justify">Les lévriers sautèrent follement, puis vinrent, à la
+voix de Bellissan qui les appelait par leurs noms.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Rougeot, Tarot, Noirot&nbsp;! messire,
+dit-il en les présentant à tour de rôle et chacun par son nom&nbsp;;
+Nantois, Grégeois, Pivois, Ardois&nbsp;! Ravageux et Merlin&nbsp;!
+Léopard et Linot&nbsp;! Quant à ce dernier, ajouta-t-il en montrant une
+admirable bête de poil noir sans tache, il ne vient pas de Rieux&nbsp;;
+je l'ai acheté à Dol pour remplacer le pauvre Ravot, qui est mort de la
+poitrine en route.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils seront bons pour la chasse que nous
+allons entreprendre&nbsp;? demanda Méloir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils sont habitués à dépister un homme,
+vivant ou mort, dans les rocs ou sur la grève, à une lieue de distance,
+messire. Donnez-leur seulement un jour de repos, et vous aurez de leurs
+nouvelles&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Nous les mettrons en grève cette nuit,
+dit Méloir qui tourna le dos.</p>
+<p class="justify">Bellissan avait compté sur un autre succès. Recevoir
+ainsi douze lévriers de Rieux&nbsp;! sans une caresse&nbsp;! Un regard
+froid et puis bonsoir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il fallait que le chevalier Méloir fût malade. De
+fait, le chevalier Méloir songeait aux paroles de Gueffès. Le duc
+enflait et pâlissait. On prononçait le mot <em>fratricide</em> à la cour
+du roi Charles VII, et monsieur Pierre, le futur maître de la Bretagne,
+avait juré que messire Jean de la Haise serait pendu à la plus haute
+tour de son manoir du Guildo.</p>
+<p class="justify">Le vent tournait.</p>
+<p class="justify">Désormais, la partie devait être jouée d'un seul
+coup.</p>
+<p class="justify">À moins qu'on ne se fit des amis dans les deux
+camps.</p>
+<p class="justify">Or, le chevalier Méloir était Normand à demi.</p>
+<p class="justify">Quand notre beau petit Jeannin prit congé des hommes
+d'armes, au pas de course, sous le manoir de Saint-Jean-des-Grèves, ce
+fut pour retourner à la ferme de Simon Le Priol.</p>
+<p class="justify">Mais la ferme de Simon Le Priol était close.</p>
+<p class="justify">L'arrivée des soudards avait mis fin à la veillée. Le
+métayer et sa femme dormaient&nbsp;; Simonnette était dans son petit lit
+en soupente. Les deux vaches, la Rousse et la Noire, ruminaient auprès
+du lit commun. Quant aux quatre Gothon et aux quatre Mathurin, les
+Mémoires du temps ne disent pas ce qu'il faisaient à cette heure.</p>
+<p class="justify">Le petit Jeannin courait volontiers au clair de lune.
+Les nuits passées à la belle étoile ne l'effrayaient point, bien qu'il
+fût au dire de tout le monde, <em>poltron comme les poules.</em></p>
+<p class="justify">Les trous de sa peau de mouton laissaient passer le
+vent froid, mais sa peau, à lui, ne s'en souciait guère.</p>
+<p class="justify">Plus d'une fois, et plus de cent fois aussi, le petit
+Jeannin était venu à pareille heure, à cette même place, l'hiver ou
+l'été, par le beau temps ou par la pluie.</p>
+<p class="justify">Il s'asseyait sous un gros pommier, dont le tronc,
+tout plein de blessures et de verrues, lançait encore vaillamment ses
+branches en parasol.</p>
+<p class="justify">Un pommier de <em>douce-au-bec</em> ma foi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ce sont de bonnes pommes, oh&nbsp;! oui, sucrées
+comme les becs-d'anges (bédanges) et goûtées comme les pigeonnets.</p>
+<p class="justify">Mais le petit Jeannin n'était presque plus gourmand
+depuis qu'il songeait à Simonnette.</p>
+<p class="justify">Donc, c'était par une belle nuit de juin que notre
+Jeannin, assis sous son pommier et rêvant tout éveillé, avait aperçu la
+fée, la bonne fée.</p>
+<p class="justify">Il s'amusait à bâtir toutes sortes de châteaux,
+faisant de l'avenir un joyeux paradis où Simonnette avait, bien entendu,
+la meilleure place, lorsqu'un pas léger effleura les cailloux du
+chemin.</p>
+<p class="justify">Jeannin vit une jeune fille. Il ne dormait pas, pour
+sûr&nbsp;! La jeune fille passa devant la porte de Simon Le Priol et
+prit le gâteau de froment que Fanchon la ménagère n'oubliait jamais de
+déposer sur le seuil, quand il n'y avait pas de bouillie fraîche.</p>
+<p class="justify">Cela s'était passé la veille.</p>
+<p class="justify">Jeannin avait eu peur, il s'était bien douté que
+cette jeune fille était une fée des Grèves.</p>
+<p class="justify">Et certes, pendant que le frisson lui courait par
+tout le corps, pendant que ses petites dents claquaient dans sa bouche,
+il n'avait point songé à poursuivre la fée.</p>
+<p class="justify">Bien au contraire, il avait fermé les yeux et caché
+sa tête entre ses deux mains.</p>
+<p class="justify">Mais c'est qu'il ne savait pas encore, cette nuit-là,
+l'histoire du chevalier breton dans l'embarras.</p>
+<p class="justify">Il ne savait pas que ceux qui parvenaient à saisir la
+bonne fée au corps pouvaient lui demander tout ce qu'ils voulaient.</p>
+<p class="justify">Aujourd'hui, le petit Jeannin était plus savant que
+la veille.</p>
+<p class="justify">Et ce n'était plus tout à fait pour rêver qu'il se
+cachait sous le vieux pommier à l'écorce rugueuse.</p>
+<p class="justify">Il guettait la fée.</p>
+<p class="justify">Il tremblait d'avance à l'idée de ce qu'il allait
+faire, c'est vrai, mais il était bien résolu.</p>
+<p class="justify">Rien de tel que ces petits poltrons pour tenter
+l'impossible.</p>
+<p class="justify">Jeannin attendait, le c&oelig;ur gros et la
+respiration haletante.</p>
+<p class="justify">Il s'était assuré que l'écuellée de gruau était
+intacte sur le seuil.</p>
+<p class="justify">La fée allait venir.</p>
+<p class="justify">Il attendit longtemps. La lune marquait plus de
+minuit lorsqu'un murmure confus vint à ses oreilles, du côté du
+manoir.</p>
+<p class="justify">Presque aussitôt après, les cailloux du chemin
+bruirent.</p>
+<p class="justify">La jeune fille de la veille arrivait en courant.</p>
+<p class="justify">Il s'était dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand la fée se baissera pour prendre
+l'écuelle, je la saisirai. Mais la fée passa, légère et rapide. Elle ne
+se baissa point pour prendre l'écuelle. Le petit Jeannin resta un
+instant abasourdi.</p>
+<p class="justify">Puis, ma foi, il jeta son bonnet par-dessus les
+moulins et se mit bravement à courir après la fée.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_11"></a><strong>XI. Course à la
+fée.</strong></h1>
+<p class="justify">Jeannin était le meilleur coureur du pays, mais la
+fée allait comme le vent. L'hésitation du petit coquetier avait laissé à
+la fée une centaine de pas d'avance. Après dix minutes de course, elle
+ne semblait pas avoir perdu un pouce de terrain.</p>
+<p class="justify">Elle allait droit à la grève.</p>
+<p class="justify">Jeannin jeta ses sabots. Il était déjà tout en
+sueur.</p>
+<p class="justify">Mais il redoublait d'efforts.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Heureusement que la mer est basse, se
+disait-il&nbsp;; car la fée marche sur l'eau aussi bien que sur le
+sable, et sur l'eau je ne pourrais pas la suivre&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais pourquoi n'a-t-elle pas pris
+l'écuellée de gruau&nbsp;? se demandait-il l'instant d'après. Le gruau
+était bon pourtant, ce soir&nbsp;! Peut-être qu'elle aime mieux la
+galette de froment.</p>
+<p class="justify">Et ces méditations sérieuses ne l'empêchaient pas
+d'avaler la route, comme on dit, le long du Couesnon. Maintenant qu'il
+avait les pieds nus, Dieu sait qu'il faisait du chemin&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Le sentier qu'ils suivaient, lui et la fée,
+descendait à la grève et décrivait mille détours entre les haies. La
+lune était brillante. Chaque fois que la fée disparaissait à un coude de
+la route, Jeannin, tournant le coude à son tour, l'apercevait de
+nouveau, légère comme une vision.</p>
+<p class="justify">Elle ne faisait point de bruit en courant&nbsp;; du
+moins, Jeannin n'entendait plus son pas.</p>
+<p class="justify">Une fois, il crut la voir se retourner pour jeter un
+regard en arrière.</p>
+<p class="justify">C'était tout près de la grève, sous un moulin à vent
+ruiné qui s'entourait de broussailles et de petites pousses de tremble
+au blanc feuillage.</p>
+<p class="justify">La fée qui, sans doute, jusqu'à ce moment, ne se
+savait pas poursuivie, sauta brusquement dans les broussailles.</p>
+<p class="justify">Jeannin la perdit de vue.</p>
+<p class="justify">Il fit le tour du moulin. Derrière le moulin, c'était
+la grève uniformément éclairée par la lune, et où personne ne pouvait
+certes se cacher.</p>
+<p class="justify">Il n'y avait point de brume. On voyait au loin, noir
+tous deux et distincts sur l'azur du laiteux ciel, le Mont-Saint-Michel
+et Tombelène.</p>
+<p class="justify">Jeannin tourna autour du moulin ruiné. Puis, sans
+perdre son temps à battre les broussailles, il se jeta sur le ventre et
+colla son oreille contre le sable.</p>
+<p class="justify">Il entendit trois choses&nbsp;: à l'ouest, du côté de
+Saint-Jean, des pas de chevaux sonnant sur les cailloux du chemin, au
+nord, la voix sourde de la mer, vers l'orient, un pas léger.</p>
+<p class="justify">Ce dernier bruit était si faible, qu'il fallait
+l'oreille du petit Jeannin pour le saisir.</p>
+<p class="justify">Il se leva radieux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Elle est à moi&nbsp;! pensa-t-il. Et il
+bondit comme un faon dans la direction du bruit léger qui était celui du
+pas de la fée.</p>
+<p class="justify">La fée était rentrée dans les terres au moment où
+Jeannin tournait le moulin. Pour protéger une fuite, la grève est trop
+découverte. La fée ne savait probablement pas à quel genre d'ennemi elle
+avait affaire.</p>
+<p class="justify">Elle songeait à bien d'autres qu'au petit
+Jeannin&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Quand elle avait regardé en arrière, elle avait vu
+quelque chose qui se mouvait sur la route. Voilà tout. Car la lune était
+au couchant et prenait Jeannin à revers, tandis qu'elle éclairait en
+plein la fée.</p>
+<p class="justify">La pauvre fée s'était dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Celui-là est en avant parce qu'il court
+plus vite, mais les autres viennent après&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Les autres, c'étaient les hommes d'armes et les
+soudards endormis naguères dans la grand'salle du manoir de
+Saint-Jean.</p>
+<p class="justify">Elle les avait bravés dans sa témérité folle. Ils
+venaient la punir.</p>
+<p class="justify">La fée ne se trompait pas de beaucoup, car, en ce
+moment même, huit ou dix cavaliers descendaient le tertre de Saint-Jean
+et prenaient au galop le chemin de la grève.</p>
+<p class="justify">Seulement, le petit Jeannin ne servait point
+d'avant-garde à cette troupe de cavaliers. Il chassait pour son propre
+compte.</p>
+<p class="justify">La fée avait jugé tout de suite qu'elle ne pourrait
+échapper que par la ruse. Or, bon Dieu&nbsp;! Depuis quand les fées
+ont-elles besoin de ruse&nbsp;? Ne savait-elle plus, cette fée,
+enfourcher les rayons d'argent de la lune qui étaient sa monture
+ordinaire&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Ne pouvait-elle bondir en se jouant par-dessus les
+chênes ébranchés du Marais, par-dessus les pommiers, par-dessus les
+trembles aux feuilles de neige&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Ou glisser, plus rapide que l'éclair, sur la grève
+mouillée, franchir les lises et plonger sous le flot, jusqu'à ces
+grottes diamantées qui sont, comme chacun sait, au fond de la
+mer&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Vraiment, ce n'est pas la peine d'être fée quand il
+faut s'essouffler par les chemins battus, donner le change comme un
+lièvre aux abois et se cacher dans les broussailles&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ce raisonnement était à la portée du petit
+Jeannin&nbsp;; s'il l'eût fait, peut-être aurait-il arrêté sa course,
+car c'était une vraie fée qu'il lui fallait, une fée pouvant changer sa
+misère en opulence.</p>
+<p class="justify">Et non point une fée de hasard, tremblant la peur
+comme une fillette.</p>
+<p class="justify">Mais il ne fit pas ce raisonnement. Il avait
+confiance.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Elle est à moi&nbsp;! avait-il dit. Il
+se croyait désormais sûr de son fait. Le bruit léger que saisissait son
+oreille collée contre terre était dans la direction du Couesnon. En
+coupant droit au Couesnon sans quitter les bords de la grève, Jeannin
+s'épargnait tous les détours des sentiers qui serpentent à travers les
+champs. Il s'élança dans cette voie nouvelle avec ardeur.</p>
+<p class="justify">Il ne se souvenait même pas d'avoir eu peur. Il
+souriait.</p>
+<p class="justify">La fée n'avait qu'à se bien garer&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ce sont d'étranges rivières que les cours d'eau qui
+sillonnent les grèves. Le Couesnon surtout, la <em>Rivière de
+Bretagne.</em></p>
+<p class="justify">Aucun fleuve ne tient son urne d'une main plus
+capricieuse. Torrent aujourd'hui, humble ruisseau demain, le Couesnon
+étonne ses riverains eux-mêmes par la bizarre soudaineté de ses
+fantaisies. On aurait dû lui donner un nom féminin, car cette fantasque
+humeur ne sied point à un dieu barbu, à moins qu'il ne soit en puissance
+de naïade.</p>
+<p class="justify">Parfois, en arrivant sur les bords du Couesnon, vous
+diriez un étang desséché. Ses berges, creusées à pic par le flot qui
+s'est retiré, semblent des murailles de marne verdâtre. Loin des rives,
+au milieu du lit, un étroit canal passe&nbsp;; le Couesnon y coule en
+bavardant sur des galets.</p>
+<p class="justify">La veille, sous le pont pittoresque, le Couesnon
+grondait, blanc comme les fleuves puissants qui tourmentent le limon de
+leur lit&nbsp;; le Couesnon tonnait contre les piles du pont. Le
+Couesnon était fier.</p>
+<p class="justify">Ce jour-là, il prodigua l'eau de son urne, sans souci
+du lendemain.</p>
+<p class="justify">Comme ces fils de famille qui éblouissent la ville
+avant de lui inspirer de la compassion, le Couesnon a fait des
+folies.</p>
+<p class="justify">Et le voilà aujourd'hui tout humble, tout petit, tout
+réduit, encore comme un pauvre diable entre la dernière nuit d'orgie et
+le premier jour d'hôpital.</p>
+<p class="justify">Mais ce n'est rien tant qu'il reste en terre
+ferme.</p>
+<p class="justify">Quand il attaque la grève, le caprice des sables
+s'ajoute au caprice de l'eau, et c'est entre eux une lutte folle.</p>
+<p class="justify">Le Couesnon est le plus fort. La grève lui appartient
+toute entière. Il y choisit sa place, aujourd'hui à droite, demain à
+gauche. Ne le cherchez jamais où il était la semaine passée.</p>
+<p class="justify">Il coulait ici&nbsp;; c'est une raison pour qu'il
+soit ailleurs. D'une marée à l'autre il déménage.</p>
+<p class="justify">Ce filet d'eau qui raie la grève et qui la tranche en
+quelque sorte comme le soc d'une charrue, c'est le Couesnon.</p>
+<p class="justify">Il est vrai que cette grande rivière, large comme la
+Loire, on la passe sans mouiller ses jarretières.</p>
+<p class="justify">Dans ce cas-là, le Couesnon étale sur le sable une
+immense nappe d'eau de trois pouces d'épaisseur&nbsp;; le soleil s'y
+mire, éblouissant. Vous diriez une mer.</p>
+<p class="justify">Et cette mer a ses naufrages, ses sables tremblent
+sous les pas du voyageur&nbsp;; ils brillent, ils s'ouvrent, on
+s'enfonce&nbsp;; ils se referment et brillent.</p>
+<p class="justify">Elle doit être terrible, la mort qui vient ainsi
+lentement et que chaque effort rend plus sûre, la mort qui creuse peu à
+peu la tombe sous les pieds même de l'agonisant, la mort dans les
+tangues.</p>
+<p class="justify">Et que de trépassés dans ce large sépulcre&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Les gens de la rive disent que le deuxième jour de
+novembre, le lendemain de la Toussaint, un brouillard blanc se lève à la
+tombée de la nuit.</p>
+<p class="justify">C'est la fête des morts.</p>
+<p class="justify">Ce brouillard blanc est fait avec les âmes de ceux
+qui dorment sous les tangues.</p>
+<p class="justify">Et comme ces âmes sont innombrables, le brouillard
+s'étend sur toute la baie, enveloppant dans ces plis funèbres Tombelène
+et le Mont-Saint-Michel.</p>
+<p class="justify">Au matin, des plaintes courent dans cette brume
+animée&nbsp;; ceux qui passent sur la rive entendent&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dans un an&nbsp;! Dans un an&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ce sont les esprits qui se donnent rendez-vous pour
+l'année suivante.</p>
+<p class="justify">On se signe. L'aube naît. La grande tombe se rouvre,
+le brouillard a disparu.</p>
+<p class="justify">Au moment où le petit Jeannin arrivait sur les bords
+du Couesnon, la cavalcade partie du manoir de Saint-Jean s'arrêtait
+aussi devant la rivière. On sembla se consulter un instant parmi les
+hommes d'armes, puis la troupe se sépara en deux.</p>
+<p class="justify">L'une remonta le cours du Couesnon, du côté de
+Pontorson, l'autre poursuivait sa route vers la grève.</p>
+<p class="justify">Jeannin ne savait pas quel était le motif de cette
+marche nocturne.</p>
+<p class="justify">Il se tapit dans un buisson pour laisser passer les
+cavaliers qui descendaient à la grève.</p>
+<p class="justify">Les cavaliers passèrent. &mdash;&nbsp;Mais la
+fée&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Le pauvre Jeannin avait perdu sa trace.</p>
+<p class="justify">Hélas&nbsp;! hélas&nbsp;! les cinquante écus
+nantais&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Jeannin mit encore son oreille contre terre. Peine
+inutile. Le pas lourd des chevaux étouffait tout autre bruit.</p>
+<p class="justify">La fée s'était-elle cachée comme lui pour éviter les
+soudards&nbsp;?</p>
+<p class="justify">La fée avait-elle franchi le Couesnon&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Il ne savait. Pour comble de malheur, la lune était
+sous un nuage.</p>
+<p class="justify">On ne voyait rien en grève.</p>
+<p class="justify">Jeannin était consterné. Il avait bien envie de
+pleurer. Désormais, la fée allait se défier de lui. Jamais, au grand
+jamais, il ne devait trouver l'occasion si belle.</p>
+<p class="justify">Il s'assit, de guerre lasse, et mit sa tête entre ses
+mains.</p>
+<p class="justify">Comme il était ainsi, quelque chose frôla ses
+cheveux. Il se leva en sursaut et poussa un cri.</p>
+<p class="justify">Un autre cri faible lui répondit.</p>
+<p class="justify">C'était la fée qui sautait dans le courant du
+Couesnon.</p>
+<p class="justify">Elle ne savait donc plus courir sur l'eau sans
+mouiller la pointe de ses pieds, la fée&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Jeannin n'eut garde de se faire à lui-même cette
+indiscrète question.</p>
+<p class="justify">Il reprit sa course.</p>
+<p class="justify">La fée avait déjà gravi l'autre rive.</p>
+<p class="justify">Bonté du Ciel&nbsp;! ce qui avait frôlé les cheveux
+du petit Jeannin, c'était le voile de la fée. S'il avait eu l'esprit
+seulement d'avancer le bras&nbsp;!</p>
+<p class="justify">De l'autre côté du Couesnon, il fallait décidément
+entrer en grève ou prendre le chemin des bourgs normands qui avoisinent
+la côte. Ce chemin tourne le dos au Mont-Saint-Michel&nbsp;; et, d'après
+la première direction suivie, Jeannin pensait bien que la fée allait
+vers le Mont-Saint-Michel.</p>
+<p class="justify">Il n'y eut pas longtemps à douter. La fée, après
+avoir jeté encore un regard derrière elle, fit un brusque détour et se
+lança dans les sables à pleine course.</p>
+<p class="justify">Les sables&nbsp;! c'était l'élément de Jeannin. Il
+serra la corde qui lui servait de ceinture, et se remit à jouer des
+jambes.</p>
+<p class="justify">La lune sortait des nuages. La grève s'illuminait. On
+pouvait voir la cavalcade du manoir de Saint-Jean qui allait ça et là au
+hasard, sur les tangues, tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant du
+Couesnon. Jeannin et celle qu'il poursuivait étaient déjà trop loin pour
+qu'il y eût pour eux grand danger d'être aperçus.</p>
+<p class="justify">Ils couraient maintenant, à cinquante pas l'un de
+l'autre, sur un terrain uni comme une glace.</p>
+<p class="justify">Et il n'y avait pas à dire, le petit Jeannin gagnait
+à vue d'&oelig;il.</p>
+<p class="justify">Le pas de la fée était toujours léger et rapide, mais
+Jeannin, qui la dévorait des yeux, croyait découvrir déjà quelques
+symptômes de fatigue. Son courage en devenait double, et il se disait
+encore&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Elle est à moi&nbsp;! elle est à
+moi&nbsp;! Il ne savait pas que les fées sont généralement d'un naturel
+assez moqueur. Simon Le Priol, qui était très fort sur les fées, aurait
+pu lui dire cela. Les fées se laissent approcher par le pauvre garçon
+qui les poursuit&nbsp;: elles l'encouragent par une fatigue
+feinte&nbsp;: elles l'amorcent&nbsp;: quand il va se lasser, elles
+trouvent moyen de le piquer au jeu.</p>
+<p class="justify">Tant qu'il a un souffle, il court.</p>
+<p class="justify">Puis, au moment où il croit saisir la fée, la fée
+s'envole en riant.</p>
+<p class="justify">Et il tombe à plat ventre, suant et geignant.</p>
+<p class="justify">Bien heureux si le lutin mignon ne l'a pas attiré
+dans quelque trou&nbsp;!</p>
+<p class="justify">C'était un ignorant que ce petit Jeannin.</p>
+<p class="justify">Prendre une fée à la course&nbsp;; prendre la lune
+avec ses dents&nbsp;! On surprend les fées, on ne les prend pas. Voilà
+ce que tout le monde sait bien.</p>
+<p class="justify">Si le père Le Priol avait entendu le petit coquetier
+répéter en courant&nbsp;: Elle est à moi&nbsp;! elle est à moi&nbsp;! il
+aurait ri comme un bossu.</p>
+<p class="justify">Pourquoi le chevalier breton de la légende avait-il
+réussi&nbsp;? C'est qu'il avait saisi la fée au moment où elle se
+baissait pour ramasser les friandises achetées chez le marchand d'épices
+de la ville de Dol&hellip;</p>
+<p class="justify">Tout cela est évident. Mais le petit Jeannin gagnait
+du terrain.</p>
+<p class="justify">Il n'y avait plus guère entre lui et la fée qu'une
+trentaine de pas.</p>
+<p class="justify">Le vent vint plus frais à son front.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La mer monte, se dit-il. Et d'un regard
+connaisseur, il interrogea la grève. Il se vit à moitié route du Mont,
+dans la ligne de Pontorson. Tout en courant, il arrangeait un stratagème
+que lui suggérait sa parfaite connaissance des grèves et des marées. Les
+tangues sont plates, mais il y a des canaux dont la pente est presque
+imperceptible à l'&oelig;il et où la mer monte bien longtemps avant de
+couvrir les sables. Le petit Jeannin étudia le terrain pendant quelques
+secondes. Puis il changea brusquement de direction. Vous eussiez dit
+qu'il cessait de poursuivre la fée. Tandis que celle-ci courait au nord,
+sur le Mont que l'on voyait comme en plein jour, Jeannin prenait à
+l'est, sans ralentir son pas le moins du monde. C'est ici que Simon Le
+Priol, les quatre Mathurin et les quatre Gothon auraient ri de bon
+c&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">Tout à coup la fée s'arrêta devant une mare qu'elle
+n'avait pas soupçonnée.</p>
+<p class="justify">Puis, elle voulut en faire le tour et se trouva
+naturellement en face de Jeannin qui l'attendait de l'autre côté.</p>
+<p class="justify">Elle rabaissa son voile sur son visage.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que voulez-vous de moi&nbsp;? dit-elle
+d'une voix qui tremblait un peu. Le c&oelig;ur de Jeannin battait,
+battait&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il répondit pourtant résolument, dans toute la
+naïveté de sa foi superstitieuse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bonne fée, pardonnez-moi&nbsp;! Je veux
+cinquante écus nantais pour me marier avec Simonnette.</p>
+<p class="justify">Et afin que la bonne fée ne lui jouât pas de mauvais
+tour (en ceci les quatre Mathurin et les quatre Gothon l'auraient
+hautement approuvé, ainsi que Simon Le Priol), il saisit la fée, tout en
+lui témoignant le plus grand respect, et la serra ferme.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_12"></a><strong>XII. Les
+mirages.</strong></h1>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oses-tu bien m'arrêter, malheureux
+enfant&nbsp;! dit la fée en grossissant sa douce voix.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! bonne dame&nbsp;! bonne
+dame&nbsp;! répliqua Jeannin d'un accent larmoyant, mais en la serrant
+plus fort, tout le monde sait que je ne suis pas brave. Si je risque ma
+vie, c'est que je ne peux pas faire autrement, allez&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et je si te la prenais, ta
+vie&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bonne fée&nbsp;! je suis un poltron,
+c'est connu, mais on ne meurt qu'une fois, et j'aime mieux mourir que de
+voir Simonnette mariée à ce vilain coquin de Gueffès.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Lâche-moi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non pas, bonne fée&nbsp;! s'écria
+Jeannin, vivement&nbsp;; si je vous lâchais, vous vous changeriez en
+brouillard&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais je puis me venger sur Simonnette.
+Jeannin frémit de tous ses membres.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà, par exemple, qui serait bien
+méchant de votre part&nbsp;! murmura-t-il, car Simonnette ne vous a rien
+fait, la pauvre fille&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Lâche-moi, te dis-je&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Écoutez, bonne fée, une fois pour
+toutes, je ne vous lâcherai pas que vous ne m'ayez donné cinquante écus
+nantais. C'est dit.</p>
+<p class="justify">La fée avait laissé tomber son panier sur le sable.
+L'escarcelle du chevalier Méloir était à sa ceinture.</p>
+<p class="justify">Le petit Jeannin avait prononcé ces dernières paroles
+d'un ton respectueux, mais déterminé.</p>
+<p class="justify">Il y eut un court silence, pendant lequel on
+n'entendit que le sifflement du vent du large et la trompe lointaine des
+cavaliers bretons qui se ralliaient dans la nuit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce vent annonce que la mer monte,
+n'est-ce pas&nbsp;? demanda brusquement la fée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! dit Jeannin qui se mit à
+sourire&nbsp;; vous connaissez les grèves aussi bien que moi, bonne
+dame&hellip; quoique je vous aie attrapée, ajouta-t-il, comme si une
+idée lui fût venue tout à coup, à la mare de Cayeu, qui n'arrêterait pas
+un enfant de huit ans. Enfin, n'importe&nbsp;; ça vous amuse de faire
+l'ignorante. Oui, bonne fée, ce vent annonce que la mer monte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Montera-t-elle vite,
+aujourd'hui&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Assez.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Combien faut-il de temps pour aller
+d'ici au Mont-Saint-Michel&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous me le demandez&nbsp;? La fée frappa
+son petit pied contre le sable.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un gros quart d'heure, en courant comme
+nous le faisions, ajouta Jeannin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et la mer fermera la route&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À peu près dans une demi-heure. La fée
+prit l'escarcelle à sa ceinture et la jeta sur le sable, où les écus
+parlèrent leur langage joyeux. Jeannin poussa un grand cri d'allégresse,
+lâcha la fée et se précipita sur l'escarcelle. Mais un doute le prit
+soudain.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si c'était de la monnaie du
+diable&nbsp;! se dit-il. Il se retourna vivement, pensant bien que la
+fée était déjà à mi-chemin des nuages. La fée était debout à la même
+place. Et le petit Jeannin remarqua pour la première fois combien sa
+taille était fine, noble et gracieuse. On ne voyait point son visage,
+mais Jeannin, en ce moment, la devina bien belle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Enfant, dit-elle, d'une voix triste et
+si douce que le petit coquetier se rapprocha d'elle involontairement, ne
+montre cette escarcelle à personne, car elle pourrait te porter
+malheur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il faudra pourtant bien la porter à
+Simon Le Priol, pensa Jeannin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Simonnette est belle et bonne, reprit la
+fée&nbsp;; rends-la heureuse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! quant à ça, soyez
+tranquille&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Prie Dieu pour monsieur Hue de Maurever,
+ton seigneur, qui est dans la peine, poursuivit encore la fée, et s'il a
+besoin de toi, sois prêt&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dam&nbsp;! fit Jeannin avec embarras, je
+ne suis pas bien brave, vous savez, bonne dame&nbsp;! Mais c'est égal,
+je commence à croire que je deviendrai un homme un jour ou
+l'autre&nbsp;! Et, tenez, j'avais bonne envie des cinquante écus
+nantais, n'est-ce pas, puisque j'ai osé courir après vous pour les
+avoir&nbsp;? Eh bien&nbsp;! ce soir, le chevalier qui est là-bas m'a
+dit&nbsp;: «&nbsp;Si tu veux me livrer le traître Maurever, tu auras
+cinquante écus nantais&nbsp;». Moi, j'ai pris mes jambes à mon
+cou&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce que tu sais où se cache monsieur
+Hue&nbsp;? demanda la fée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je pêche quelquefois du côté de
+Tombelène, répondit Jeannin qui eut un sourire sournois.</p>
+<p class="justify">La fée tressaillit, puis elle lui prit la main.
+Jeannin trembla bien un peu, mais ce fut par habitude.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si on t'appelait au nom de la Fée des
+Grèves, dit-elle, viendrais-tu&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Par ma foi, oui&nbsp;! répondit Jeannin
+sans hésiter&nbsp;; maintenant, j'irais&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est bien&hellip; souviens-toi et
+attends. Adieu&nbsp;! La fée franchit d'un bond la queue de la mare
+Cayeu. Le vent du large prit son voile qui flotta gracieusement derrière
+elle. Jeannin resta frappé à la même place.</p>
+<p class="justify">C'était à présent que lui venait la terreur
+superstitieuse.</p>
+<p class="justify">Un instant, lorsque la fée avait prononcé le nom de
+Hue de Maurever, une idée avait voulu entrer dans l'esprit du petit
+Jeannin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mademoiselle Reine&hellip; s'était-il
+dit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ou son <em>Esprit</em> peut-être,
+avait-il ajouté, puisqu'on dit qu'elle est défunte&nbsp;! Nous avons
+glissé à dessein sur la partie prosaïque de la scène. Par exemple, nous
+n'avons parlé qu'une seule fois du panier de la fée.</p>
+<p class="justify">Jeannin n'avait sans doute pas vu ce panier, qui
+n'allait pas bien à une fée, mais qui eût été tout à fait mal séant pour
+un <em>Esprit.</em></p>
+<p class="justify">Un <em>Esprit</em> n'ira jamais porter un panier
+contenant des poulets (ô poésie&nbsp;!), un pain et un flacon de bon vin
+vieux.</p>
+<p class="justify">Non. Un <em>Esprit</em> est incapable de cela.</p>
+<p class="justify">Jeannin, cependant, renonça bien plus vite à l'idée
+de Reine de Maurever vivante qu'à l'idée de Reine fantôme.</p>
+<p class="justify">Et vraiment, il ne faut pas voir les choses sur ces
+grèves si l'on veut rester dans la réalité.</p>
+<p class="justify">Tout y revêt un cachet fantastique. La lumière,
+source et agent de tout spectacle, s'y comporte autrement qu'en terre
+ferme. De même que l'objet le plus commun placé au centre du
+kaléidoscope brille tout à coup et se teint de couleurs imprévues, de
+même les conditions de l'atmosphère, la nature du sol, quelque chose
+enfin qu'il importe peu de définir ici, font de ces grèves un immense
+appareil où la dioptrique et la catoptrique&hellip;</p>
+<p class="justify">Hélas&nbsp;! bon Dieu, où allons-nous&nbsp;? L'auteur
+affirme sous serment qu'il a trouvé ces deux mots redoutables dans un
+almanach.</p>
+<p class="justify">Pour en revenir aux merveilles de nos grèves, aux
+mille jeux de lumière qui trompent l'&oelig;il des riverains eux-mêmes
+et des Montois, il faut dire qu'aucun appareil de physique n'en pourrait
+donner une idée. Pas n'est besoin d'aller au Sahara pour voir de
+splendides mirages.</p>
+<p class="justify">Les sables de la baie de Cancale reflètent des
+fantaisies aussi brillantes, aussi variées que les sables d'Afrique. La
+pâle lune des rivages bretons évoque des féeries comme le brûlant soleil
+de Numidie.</p>
+<p class="justify">Ce sont là des miraculeuses visions, des rêves inouïs
+que nulle imagination n'inventerait, même dans le délire de la
+fièvre.</p>
+<p class="justify">La grève, comme un magique miroir, trahit alors les
+secrets d'un monde qui n'est pas le monde des hommes.</p>
+<p class="justify">J'ai vu là des bocages enchantés voguant parmi les
+nuées qui bercent mollement l'île d'Armide plus belle que dans les
+songes du Tasse&nbsp;; j'ai vu les froides et nobles lignes du paysage
+grec, la perspective sans fin des Champs-Élysées&nbsp;; j'ai vu Babylone
+et ses terrasses orgueilleuses portant des orangers plus hauts que les
+chênes de nos bois.</p>
+<p class="justify">J'ai vu, et c'était un fantôme, la forêt morte, la
+vieille forêt de Scissy, prolongeant ses massifs dans la mer et couvrant
+de son ombre sacrée Tombelène, le lieu des sacrifices humains.</p>
+<p class="justify">Plus loin, c'était une flotte qui allait toutes
+voiles déployées, cinglant sur les tangues à sec. Plus loin une
+procession muette déroulant la pourpre et l'or de ses anneaux
+infinis.</p>
+<p class="justify">Plus loin encore, un pauvre rideau de peupliers,
+devant la maison aimée&hellip;</p>
+<p class="justify">Illusions&nbsp;! illusions&nbsp;! mensonges qui
+ravissent ou qui font pleurer&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Mais sous lesquels il n'y a que les sables nus
+attendant leur proie.</p>
+<p class="justify">Oh&nbsp;! non, ce n'était pas une femme mortelle,
+l'être que voyait le petit Jeannin aux rayons de la lune&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Elle courait. Mais Jeannin voyait bien que son pied
+n'effleurait pas même les lises brillantes, où le pied d'un chrétien se
+serait enfoncé jusqu'à la cheville.</p>
+<p class="justify">Elle courait, mais c'était son écharpe et son voile,
+déployés au vent, qui la portaient.</p>
+<p class="justify">Parmi ces étincelles que la lune arrache aux tangues
+mouillées, elle passait comme dans une pluie d'or&hellip;</p>
+<p class="justify">Et tout à coup le sol s'abaissa. La fée monta. Elle
+glissait dans les nuages.</p>
+<p class="justify">Puis ce fut autre chose&nbsp;:</p>
+<p class="justify">Jeannin se repentit amèrement de lui avoir dit que la
+mer mettait une demi-heure à revenir.</p>
+<p class="justify">Car la mer venait.</p>
+<p class="justify">La mer passait, lisse comme une lame de cristal, sous
+les pieds de la jeune fille.</p>
+<p class="justify">Mais les pieds de la jeune fille ne s'y mouillaient
+point.</p>
+<p class="justify">Oh&nbsp;! que c'était bien la fée, la fée du récit de
+Simon Le Priol&nbsp;! la fée du chevalier breton qui courait sur les
+vagues&hellip;</p>
+<p class="justify">Un nuage cacha la lune. La fée disparut.</p>
+<p class="justify">Le petit Jeannin pesa l'escarcelle dans sa main, et
+reprit tout pensif le chemin du village de Saint-Jean.</p>
+<p class="justify">Il possédait cette fortune qu'il avait souhaitée avec
+tant de passion, les cinquante écus nantais qui devaient le rendre si
+heureux&nbsp;; et pourtant sa tête pendait sur sa poitrine.</p>
+<p class="justify">Ce n'était pas la mer que le petit Jeannin avait vu
+sous les pieds de la fée, c'était le mirage de la nuit.</p>
+<p class="justify">Jeannin connaissait trop bien les marées, lui qui
+vivait les jambes dans l'eau depuis sa première enfance, pour s'être
+trompé d'une demi-heure.</p>
+<p class="justify">On a dit souvent que, dans les grèves de la baie de
+Cancale, la mer monte avec la vitesse d'un cheval au galop.</p>
+<p class="justify">Ceci mérite explication.</p>
+<p class="justify">Si l'on a voulu dire que la marée partant des basses
+eaux, gagnait avec la rapidité d'un cheval qui galope, on s'est
+assurément trompé.</p>
+<p class="justify">Si l'on a voulu dire, au contraire, qu'un cheval,
+partant du bas de l'eau en grande marée, aurait besoin de prendre le
+galop pour n'être point submergé, on n'a avancé que l'exacte vérité.</p>
+<p class="justify">Cela tient à ce que la grève, plate en apparence, a,
+comme nous l'avons déjà dit, des rides, &mdash;&nbsp;des <em>plans,</em>
+suivant le langage des sculpteurs, &mdash;&nbsp;des endroits où la
+tangue cède d'une manière presque insensible, mais suffisante pour
+attirer le flot, justement à cause de l'absence de pente générale.</p>
+<p class="justify">Ces défauts de la grève forment quand la mer monte,
+des espèces de rivières sinueuses qui s'emplissent tout d'abord et qu'il
+est très difficile d'apercevoir dès la tombée de la brune, parce que ces
+rivières n'ont point de bords.</p>
+<p class="justify">L'eau qui se trouve là ne fait que combler les
+défauts de la grève.</p>
+<p class="justify">De telle sorte qu'on peut courir, bien loin devant le
+flot, sur une surface sèche et être déjà condamné. Car la mer invisible
+s'est épanchée sans bruit dans quelque canal circulaire, et l'on est
+dans une île qui va disparaître à son tour sous les eaux.</p>
+<p class="justify">C'est là un des principaux dangers des <em>lises</em>
+ou sables mouvants que détrempent les lacs souterrains.</p>
+<p class="justify">À vue d'&oelig;il, la mer monte, au contraire, avec
+une certaine lenteur, égale et patiente, excepté dans les grandes
+marées.</p>
+<p class="justify">Cela ne ressemble en rien au flux fougueux et bruyant
+qui a lieu sur les côtes.</p>
+<p class="justify">Ici, on ne voit à proprement parler, ni
+<em>vague</em> ni <em>ressac,</em> parce que la lame a été brisée mille
+fois depuis l'entrée de la baie jusqu'aux grèves et aussi sans doute
+parce que la marée ne rencontre aucune espèce d'obstacle.</p>
+<p class="justify">C'est tout simplement le niveau qui monte et l'eau
+qui s'épanche en vertu des lois de la gravité.</p>
+<p class="justify">Point d'efforts, point de luttes, point de montagnes
+chevelues, creusant leur ventre d'émeraude et jetant leur écume folle
+vers le ciel.</p>
+<p class="justify">Pour peindre la grande mer et sa fureur, un peintre
+ne choisira certes jamais les alentours du Mont-Saint-Michel.</p>
+<p class="justify">Mais qu'importe le mouvement, le fracas, la
+colère&nbsp;? Les gens qui frappent froidement et en silence tuent tout
+aussi bien et mieux que si la rage les emportait.</p>
+<p class="justify">Le mouvement désordonné, le fracas, les menaces, en
+un mot, sont des avertissements, tandis que la tranquillité attire et
+trompe.</p>
+<p class="justify">Plus d'un parmi ceux qui sont morts sous les sables a
+dû sourire en voyant la mer monter entre Avranches et le Mont. Pourquoi
+prendre garde à ce lac bénin qui s'enfle peu à peu et qui vient vous
+caresser les pieds si doucement.</p>
+<p class="justify">Ce lac bénin a de longs bras qu'il étend et referme
+derrière vous. Prenez garde&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il était plus de deux heures de nuit lorsque la fée
+atteignit les roches noires qui forment la base du
+Mont-Saint-Michel.</p>
+<p class="justify">La mer venait derrière elle. On l'entendait rouler de
+l'autre côté du Mont.</p>
+<p class="justify">La fée s'assit sur un quartier de roc afin de
+reprendre haleine. Elle appuya ses deux mains contre sa poitrine pour
+comprimer les battements de son c&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">De Saint-Jean-des-Grèves au Mont, il y a une grande
+lieue et demie. La fée, en parcourant cette distance, n'avait pas cessé
+un seul instant de courir.</p>
+<p class="justify">Elle releva son voile pour étancher la sueur de son
+front et montra aux rayons de la lune cette douce et noble figure que
+nous avons admirée déjà dans la grande salle du manoir de
+Saint-Jean.</p>
+<p class="justify">Puis elle tourna la base du roc et entra dans l'ombre
+sous la muraille méridionale de la ville.</p>
+<p class="justify">Elle pouvait entendre en haut du rempart le pas lourd
+et mesuré du soldat de la garde de nuit qui veillait.</p>
+<p class="justify">Ce n'était pas pour s'introduire dans la ville que
+notre fée prenait ce chemin, car elle passa derrière la Tour-du-Moulin,
+qui était la dernière entrée de la ville, et s'engagea dans des roches à
+pic où nul sentier n'était tracé.</p>
+<p class="justify">Bien que la nuit fût claire, elle avait grand'peine à
+se guider parmi ces dents de pierre qui déchirent les mains et où le
+pied peut à peine se poser.</p>
+<p class="justify">Elle allait avec courage, mais elle ne faisait guère
+de chemin.</p>
+<p class="justify">Elle atteignit enfin une sorte de petite plate-forme
+au-dessus de laquelle un pan de pierre coupé verticalement rejoignait la
+muraille du château. Impossible de faire un pas de plus.</p>
+<p class="justify">Mais la fée n'avait pas besoin d'aller plus loin, à
+ce qu'il paraît, car elle posa son panier sur le roc et s'approcha du
+pan de pierre.</p>
+<p class="justify">Une sorte de meurtrière, taillée dans le granit même
+défendue par un fort barreau de fer, s'ouvrait sur la plate-forme.</p>
+<p class="justify">La fée mit sa blonde tête contre le barreau.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Messire Aubry&nbsp;! dit-elle tout
+bas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce vous, Reine&nbsp;? répondit une
+voix lointaine et qui semblait sortir des entrailles mêmes de la
+terre.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_13"></a><strong>XIII. Où l'on parle pour
+la première fois de maître Loys.</strong></h1>
+<p class="justify">L'endroit du Mont où se trouvait maintenant Reine de
+Maurever était à peine assez large pour qu'une personne pût s'y asseoir
+à l'aise. Immédiatement au-dessus s'élevait la grande plate-forme du
+château que surmonte la basilique. Reine avait à sa gauche les murs
+inclinés de la Montgomerie, par où l'on monte au cloître et à toute
+cette partie des bâtiments appelée la <em>Merveille.</em></p>
+<p class="justify">Il y avait un archer de garde dans la guérite de
+pierre qui flanquait la plate-forme. Reine le savait&nbsp;; ce n'était
+pas la première fois qu'elle venait là. Elle savait aussi que la
+consigne des archers était de tirer sans crier gare, partout où ils
+apercevaient un mouvement dans les rochers.</p>
+<p class="justify">Et cette consigne, soit dit en passant, n'était point
+superflue, car les Anglais tentèrent plus d'une fois, en ce siècle, de
+s'introduire nuitamment et par trahison dans l'enceinte du
+couvent-forteresse.</p>
+<p class="justify">Reine de Maurever, dans sa vie ordinaire, était une
+enfant timide.</p>
+<p class="justify">Mais Reine avait le c&oelig;ur d'un chevalier quand
+il s'agissait de bien faire.</p>
+<p class="justify">La mort, elle n'y songeait même pas&nbsp;! C'était
+chose convenue avec elle-même que, dans ses courses hasardeuses, la mort
+était partout, sur les Grèves comme autour du Mont.</p>
+<p class="justify">Les sables mouvants, la mer, les balles ou les
+carreaux des arbalétriers, tout cela tue. Reine bravait tout cela.</p>
+<p class="justify">Nous sommes au siècle des vierges inspirées, des
+dentelles de granit et de splendides cathédrales.</p>
+<p class="justify">Jeanne d'Arc, une autre jeune fille possédée de Dieu,
+venait d'accomplir le miracle qui reste comme un diamant éblouissant
+dans l'écrin de nos annales.</p>
+<p class="justify">Jeanne d'Arc, que Voltaire a insultée, afin qu'aucun
+honneur ne manquât à la mémoire de Jeanne d'Arc.</p>
+<p class="justify">La pauvre Reine n'était point une Jeanne d'Arc.
+Peut-être que son bras eût fléchi sous l'armure. Mais elle n'avait pas
+un trône à sauver.</p>
+<p class="justify">Sa force était à la hauteur de son dévouement
+modeste.</p>
+<p class="justify">La vengeance du duc François la faisait plus pauvre
+et plus dénuée que la plus indigente parmi les filles des vassaux de son
+père. Elle n'avait plus à donner que sa vie. Elle donnait sa vie
+simplement, nous allions dire gaiement.</p>
+<p class="justify">C'était une jeune fille, ce n'était rien qu'une jeune
+fille, supportant sa peine avec courage, mais aspirant ardemment au
+bonheur.</p>
+<p class="justify">Aubry était bien le fiancé qu'il fallait à cette
+blonde enfant des Grèves. Brave comme un lion, vif, bouillant,
+sincère&nbsp;; un vrai chevalier en herbe.</p>
+<p class="justify">Il y avait quinze jours qu'Aubry était captif.
+François de Bretagne l'avait fait arrêter le soir même de l'événement
+raconté aux premières pages de ce livre. Depuis lors, Aubry n'avait vu
+que le frère-convers, chargé de lui apporter sa provende, et Reine, qui
+était venue parfois le visiter.</p>
+<p class="justify">La fenêtre de son cachot était taillée de façon à ce
+qu'il ne pût apercevoir que le ciel. Le sol où il reposait restait à six
+pieds au-dessous de la fenêtre-meurtrière.</p>
+<p class="justify">Ce cachot avait été creusé, avec trois autres
+pareils, sous la plate-forme, par Nicolas Famigot, ancien prieur
+claustral et vingt-quatrième abbé de Saint-Michel. L'intérieur était
+tout roc. Le dessus de la porte avait un carré taillé au ciseau dans la
+pierre, avec la date&nbsp;: A. D. 1276.</p>
+<p class="justify">Les ouvriers, en creusant cette cellule carrée dans
+le roc vif, avaient ménagé un petit cube de granit destiné à soutenir la
+tête du prisonnier.</p>
+<p class="justify">À part cette attention, les quatre cachots étaient
+entièrement nus.</p>
+<p class="justify">Ce fut quelques années plus tard seulement que Louis
+XI, le roi démocrate, s'arrêta émerveillé à la vue de ces prisons
+modèles, Louis XI savait les dangers de la guerre qu'il avait déclarée à
+ses grands vassaux. Il aimait les cachots bien établis. Le
+Mont-Saint-Michel lui plut au-delà de tout dire.</p>
+<p class="justify">Il y revint et il utilisa du mieux qu'il put ces
+cachots si recommandables.</p>
+<p class="justify">À l'époque où se passe notre histoire, aucun captif
+politique n'avait encore illustré les dessous du Mont-Saint-Michel. Ces
+cachots étaient bonnement le pénitentiaire du couvent. On y mettait des
+moines ou des vassaux de l'abbaye, il avait fallu la requête du duc
+François pour qu'Aubry de Kergariou y pût trouver place.</p>
+<p class="justify">Par autre grâce spéciale, le frère gardien avait été
+autorisé à lui délivrer quatre bottes de paille&nbsp;: de sorte qu'Aubry
+était à son aise.</p>
+<p class="justify">Au moment où la voix de Reine se fit entendre sur la
+petite saillie qui était sous la fenêtre-meurtrière, Aubry dormait,
+couché sur la paille. Mais le sommeil des captifs est léger. Il ne
+fallut qu'un appel pour mettre Aubry sur ses pieds.</p>
+<p class="justify">D'un bond il atteignit l'appui de la meurtrière et
+s'y tint suspendu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pauvre Aubry&nbsp;! dit Reine. Et ils
+causèrent. Au bout de quelques minutes, la main droite d'Aubry qui
+tenait l'appui de la meurtrière lâcha prise, parce qu'elle commençait à
+s'engourdir&nbsp;; ses pieds touchèrent le sol et rebondirent&nbsp;: sa
+main gauche saisit l'arête de granit et supporta tout le poids de son
+corps à son tour.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous souvenez-vous de maître Loys,
+Reine&nbsp;? dit-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Votre beau lévrier noir&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, mon beau lévrier&nbsp;! mon pauvre
+ami si cher&nbsp;! Reine convint que maître Loys était un parfait
+lévrier.</p>
+<p class="justify">En ce moment, Aubry disparut pour reparaître aussitôt
+après, et, cette fois, ce fut sa main droite qui saisit l'appui de la
+meurtrière.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il est bien heureux, ce maître
+Loys&nbsp;! dit Reine en riant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cela vous étonne que je pense à
+lui&nbsp;? demanda Aubry. Quand vous serez ma femme, Reine, vous verrez
+comme il vous aimera&nbsp;! Mais vous ne pouvez pas l'aller chercher à
+Dinan&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai un messager tout trouvé,
+interrompit Reine.</p>
+<p class="justify">Elle songeait au petit coquetier Jeannin qui avait de
+si bonnes jambes&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Merci&nbsp;! merci&nbsp;! s'écria Aubry
+avec chaleur&nbsp;; il me semble que rien ne me manquerait ici si je
+savais que mon beau Loys est en bonnes mains et traité comme il faut.
+Mais parlons de vous. Y a-t-il du nouveau&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Reine secoua la tête.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il y a que le pays est rempli de
+soldats, répondit-elle&nbsp;; nous aurons de la peine à nous défendre et
+à nous cacher désormais. Hier on a crié la somme promise à qui livrera
+la tête de mon père.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Elle n'est pas encore gagnée, cette
+somme-là, Dieu merci&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils sont nombreux. Une douzaine d'hommes
+d'armes, sans compter le chef, qui est un chevalier&hellip; et beaucoup
+de soldats.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! dit Aubry, notre seigneur
+François a trouvé un chevalier pour s'avilir à ce métier-là&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'en a pas trouvé, répliqua
+Reine&nbsp;; il en a fait un.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À la bonne heure&nbsp;! et quel est le
+croquant&nbsp;?&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un de vos parents, Aubry&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Méloir&nbsp;! s'écria le jeune homme
+avec cette indignation mêlée de mépris qui ne peut tuer tout à fait le
+sourire&nbsp;; Méloir&hellip; mon rival, vous savez, Reine&hellip;</p>
+<p class="justify">Reine se redressa.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! ne vous offensez pas&nbsp;! Il
+était bon autrefois, mais vous verrez qu'il sera pendu quelque jour
+comme un vilain, si je ne lui donne pas de ma dague dans la
+poitrine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pauvre Aubry&nbsp;! dit Reine, entre sa
+poitrine et votre dague il y a loin&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Aubry disparut, comme si cette observation, cruelle
+dans sa vérité, l'eût foudroyé.</p>
+<p class="justify">Ce n'était que sa main droite qui se fatiguait.</p>
+<p class="justify">Ces plongeons soudains du pauvre prisonnier mettaient
+le comble à la bizarrerie de cette scène, où la gaieté de deux
+c&oelig;urs vaillants et jeunes luttait presque victorieusement contre
+une profonde détresse.</p>
+<p class="justify">Quand la tête d'Aubry se remontra, Reine vit qu'il
+secouait ses cheveux bouclés avec colère.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Patience&nbsp;! dit-il&nbsp;; je sais
+que je ne suis bon à rien&hellip; Mais je payerai toutes nos dettes d'un
+seul coup, si Dieu le veut. Revenons à vous, Reine, vous parliez de la
+suite de ce coquin de Méloir&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je disais que leur nombre m'épouvante,
+Aubry, et j'allais ajouter que le secret de la retraite de mon père
+n'est plus à moi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;! vous auriez
+confié&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À vous seul, Aubry&nbsp;! interrompit la
+jeune fille&nbsp;; et si j'ai eu tort, ce n'est pas vous qui devez me le
+reprocher. Mais il y a deux nuits, en traversant la grève, j'ai vu qu'on
+me suivait. Je suis revenue sur mes pas&nbsp;; j'ai fait tout ce que
+j'ai pu pour tromper cette surveillance&hellip; j'ai cru avoir
+réussi&nbsp;; je me trompais&nbsp;: en mettant le pied sur le roc de
+Tombelène, j'ai revu la grande ombre maigre et difforme qui sortait du
+brouillard en même temps que moi&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous avez reconnu l'espion&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai reconnu le Normand Vincent Gueffès,
+qui habite depuis quelques mois sur le domaine de
+Saint-Jean-des-Grèves.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce un brave homme&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On dit dans le village qu'il vendrait
+bien son âme pour un écu. Aubry garda le silence.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il y en a encore un autre, poursuivit
+Reine&nbsp;; mais celui-là est un enfant loyal et dévoué. Je ne crains
+que Gueffès.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous souvenez-vous, Aubry&nbsp;?
+reprit-elle encore après une pause, la semaine passée nous étions tout
+pleins d'espoir, nous nous disions&nbsp;: notre peine ne durera, au pis
+aller, que quarante jours, puisque François de Bretagne n'a plus que
+quarante jours à vivre. Dieu m'est témoin que je prie chaque soir pour
+que monseigneur le duc se repente et non pas pour qu'il meure, mais
+enfin ce sont là des choses que mes prières ne changeront point.
+Monsieur Gilles a dit&nbsp;: «&nbsp;dans quarante jours&nbsp;»&nbsp;! je
+l'ai entendu&nbsp;; sa voix mourante sonne encore à mon oreille.
+Aujourd'hui, deux semaines sont écoulées&nbsp;; nous n'avons plus que
+vingt-cinq jours de peine. Nous parlions ainsi&hellip; Eh bien&nbsp;!
+Aubry, mon espoir s'en va&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ne dites pas cela. Reine, où vous me
+ferez devenir fou dans cette cage maudite&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hélas&nbsp;! continua mademoiselle de
+Maurever&nbsp;: un vieillard et une jeune fille pour combattre tant de
+soldats&nbsp;! Je ne vous ai pas tout appris. Si Vincent Gueffès ne nous
+vend pas, ils sauront se passer de lui. Avez-vous entendu parler, Aubry,
+de ces lévriers qui chassent les naufragés sur les grèves d'Audierne et
+de Douarnenez, autour des rochers de Penmarch&nbsp;? Méloir attend douze
+de ces lévriers.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le misérable&nbsp;! s'écria Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Demain, en traversant la grève pour
+porter le repas de mon père, acheva Reine, je serai chassée par la meute
+de Rieux comme une bête fauve.</p>
+<p class="justify">La main d'Aubry se tendit jusqu'au barreau qu'il
+secoua avec furie. Le barreau, scellé dans le roc, ne remua même
+pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il faudra bien qu'il cède, râla le
+pauvre porte-bannière, emporté par un accès de délire&nbsp;; je
+l'arracherai&nbsp;! oh&nbsp;! je l'arracherai&nbsp;! et si je ne peux
+pas, j'userai le roc avec mes ongles. Reine, je mourrai enragé dans ce
+trou, maintenant&nbsp;! et si le vent m'apporte cette nuit les cris de
+cette meute infernale&hellip;</p>
+<p class="justify">Il n'acheva pas. Un gémissement sortit de sa
+poitrine. Sa main ensanglantée lâcha du même coup le barreau et la
+saillie de pierre. Reine l'entendit tomber comme une masse au fond du
+cachot.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Aubry&nbsp;! dit la jeune fille
+effrayée. Point de réponse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Aubry&nbsp;! murmura-t-elle encore. Elle
+n'osait élever la voix, à cause de l'archer qui veillait sur la
+plate-forme.</p>
+<p class="justify">Aubry garda le silence.</p>
+<p class="justify">Reine joignit ses mains, et sa prière désespérée
+s'élança vers le ciel.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon Dieu&nbsp;! Et vous, sainte
+Vierge&nbsp;! dit-elle, ayez pitié de nous&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Aubry&nbsp;! murmura-t-elle pour la
+troisième fois&nbsp;; revenez&nbsp;! revenez&nbsp;! j'ai été à Dol, je
+vous apporte une lime d'acier&hellip;</p>
+<p class="justify">Ces mots n'étaient pas achevés, que la tête d'Aubry
+rayonnait à la meurtrière.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Une lime&nbsp;! s'écria-t-il, délirant
+de joie comme il délirait naguère de douleur&nbsp;: une lime
+d'acier&nbsp;! nous sommes sauvés, Reine, sauvés&nbsp;!
+sauvés&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Un bruit rauque se fit à l'intérieur de la cellule,
+qui s'illumina soudain.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Baissez-vous&nbsp;! murmura Aubry qui se
+laissa choir aussitôt.</p>
+<p class="justify">Reine obéit&nbsp;; elle avait eu le temps de voir à
+l'intérieur du cachot, une tête chauve dont le front plombé recevait en
+plein la lumière d'une lampe.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_14"></a><strong>XIV. Prouesses de maître
+Loys.</strong></h1>
+<p class="justify">Reine n'eut que le temps de se rejeter en arrière
+vivement et de se coller à la paroi extérieure du cachot.</p>
+<p class="justify">À l'intérieur, elle entendit une grosse et joyeuse
+voix qui disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On vous y prend, messire Aubry&nbsp;!
+toujours bâillant à la lune&nbsp;! Par saint Bruno, mon patron,
+n'avez-vous pas assez du jour pour songer creux&nbsp;? Allez&nbsp;! si
+mon devoir ne m'appelait pas ici à cette heure, je ronflerais comme le
+maître serpent du ch&oelig;ur, moi qui vous parle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Moi, je n'ai pas sommeil, mon bon frère
+Bruno, répondit Aubry, qui aurait voulu le voir à cent pieds sous
+terre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! je ne m'y connais
+plus&nbsp;! s'écria le convers&nbsp;; de mon temps, les jeunes gens
+dormaient mieux que les vieillards&nbsp;! Mais, après tout, c'est la
+tristesse qui vous pique, mon gentilhomme, et je conçois cela. Que saint
+Michel me garde&nbsp;! j'ai été soldat avant d'être moine, et je dis que
+vous avez bien fait de jeter votre épée aux pieds de ce pâle coquin qui
+a empoisonné son frère.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bruno&nbsp;! interrompit sévèrement le
+jeune homme d'armes, il ne faut pas parler ainsi devant moi de mon
+seigneur le duc&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bien&nbsp;! bien&nbsp;! je sais que vous
+êtes loyal comme l'acier, messire Aubry. Je vous aime, moi, voyez-vous,
+et si j'étais le maître, vous auriez la clef des champs à l'heure même,
+car c'est une honte à l'abbaye de Saint-Michel de servir de prison à ce
+damné de François. Bien&nbsp;! bien&nbsp;! je retiens ma langue,
+messire. Je disais donc que vous êtes un joli homme d'armes, mon fils,
+et que pour tout au monde je ne voudrais pas vous faire de la peine. Et
+tenez, ajouta-t-il d'un accent tout à fait paternel, si vous me disiez
+quelquefois&nbsp;: Frère Bruno, je boirais bien un flacon de vin de
+Gascogne, pourvu que ce ne fut ni quatre-temps ni vigiles, je ne me
+fâcherais pas contre vous.</p>
+<p class="justify">L'excellent frère Bruno parlait ainsi avec une
+volubilité superbe, sans virgules ni points, et pendant qu'il parlait
+son franc visage souriait bonnement.</p>
+<p class="justify">C'était presque un vieillard&nbsp;: une tête chauve,
+mais joyeuse et pleine, qui avait bien pu être au temps jadis, la tête
+d'un vrai luron.</p>
+<p class="justify">Depuis qu'Aubry était prisonnier dans les cachots de
+l'abbaye, frère Bruno faisait son possible pour adoucir la rigueur de sa
+captivité.</p>
+<p class="justify">À l'heure des rondes il ne passait jamais devant la
+cellule d'Aubry sans y entrer pour faire un doigt de causette. Aubry
+l'aimait parce qu'il avait reconnu en lui un digne c&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">Il laissait le frère Bruno lui conter les détails du
+dernier siège du Mont. Le bon moine s'était refait un peu soldat pour la
+circonstance. Il aurait voulu que le Mont fût assiégé toujours.</p>
+<p class="justify">Mais les Anglais vaincus avaient abandonné jusqu'à
+leur forteresse de Tombelène, après l'avoir préalablement ruinée. Les
+jours de fête étaient passés.</p>
+<p class="justify">D'ordinaire, Aubry recevait avec plaisir et
+cordialité les visites du moine&nbsp;; mais aujourd'hui, nous savons
+bien qu'il ne pouvait être à la conversation. Pendant que frère Bruno
+parlait, il rêvait.</p>
+<p class="justify">Bruno s'en aperçut et se prit à rire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne veux pourtant pas vous déranger,
+dit-il, car je pense que vous ne recevez pas de visites. Aubry s'efforça
+de garder un visage serein.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais j'y pense, reprit le moine en riant
+plus fort, on dit que le lutin de nos grèves, qui avait disparu depuis
+cent ans, est revenu. Les pêcheurs du Mont ne parlent plus que de la
+bonne fée, depuis quinze jours. Vous étiez là perché à votre lucarne
+quand je suis entré&hellip; peut-être que la Fée des Grèves était venue
+vous voir à cheval sur son rayon de lune.</p>
+<p class="justify">Assurément, le frère Bruno ne croyait pas si bien
+dire. Aubry rêvait toujours.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À propos de cette Fée des Grèves,
+poursuivit le moine, il y a des milliers de légendes toutes plus
+divertissantes les unes que les autres. Vous qui aimez tant les vieilles
+légendes, messire Aubry, vous plairait-il que je vous en récite
+une&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Ce disant, le frère Bruno s'asseyait sur la paille du
+lit et déposait sa lampe à terre. L'idée de conter une légende le
+mettait évidemment en joie.</p>
+<p class="justify">Aubry le donnait au diable du meilleur de son
+c&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Au temps de la première croisade,
+commença frère Bruno, le seigneur de Châteauneuf, qui était Jean de
+Rieux, vendit tout, jusqu'à la chaîne d'or de sa femme, pour équiper
+cent lances. M'écoutez-vous, messire Aubry&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pas beaucoup, mon bon frère Bruno.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La légende que je vous conte là
+s'appelle la <em>Grotte des Saphirs,</em> et montre tous les trésors
+cachés au fond de la mer.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je n'irai point les y quérir, mon frère
+Bruno.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Jean de Rieux ayant donc équipé ses cent
+lances, reprit le moine convers, poussa jusqu'à Dinan suspendre un
+médaillon bénit à l'autel de Notre-Dame, puis il partit, laissant sa
+dame, la belle Aliénor, aux soins de son sénéchal.</p>
+<p class="justify">Aubry bâilla.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Jamais je ne vis chrétien bâiller en
+écoutant cette légende, messire Aubry, dit le moine un peu piqué, et
+cela me rappelle une autre aventure&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! mon bon frère Bruno&nbsp;! si
+vous saviez comme j'ai sommeil&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tout à l'heure vous
+prétendiez&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sans doute, mais depuis&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est donc moi qui vous endors,
+messire&nbsp;! demanda le moine en se levant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous ne le croyez pas, mon excellent
+frère&nbsp;! Aubry lui tendit la main. Le moine la prit sans rancune et
+la secoua rondement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, s'écria-t-il&nbsp;; pour votre
+peine vous ne m'entendrez jamais vous conter la légende de la grotte des
+Saphirs, qui est au fond de la mer. Bonne nuit donc, messire Aubry,
+n'oubliez pas vos oraisons, et faites de bons rêves.</p>
+<p class="justify">À peine la porte était-elle refermée qu'Aubry se
+suspendait de nouveau à l'appui de la meurtrière.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Reine&nbsp;! oh&nbsp;! Reine&nbsp;!
+dit-il&nbsp;; que Dieu vous bénisse pour avoir eu cette pensée d'acheter
+une lime&nbsp;! Nous sommes sauvés&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Puissiez-vous ne point vous tromper,
+Aubry&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Demain soir, ce barreau sera
+tranché&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais pourriez-vous passer par cette
+fente étroite&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'y passerai, dussé-je y laisser la peau
+de mes épaules et de mes reins&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et une fois que vous serez passé, mon
+pauvre Aubry, aurons-nous seulement un ennemi de moins&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous aurez un défenseur de plus,
+Reine&nbsp;! s'écria le jeune homme avec enthousiasme. Écoutez&nbsp;!
+pendant que ce bon moine était là, je rêvais et je me souvenais. Sait-on
+ce que peut un homme de c&oelig;ur, même contre une multitude&nbsp;?
+Avec Loys pour combattre les lévriers de Rieux, et moi pour combattre
+les hommes d'armes du mécréant Méloir, par saint Brieuc&nbsp;! j'irai à
+la bataille d'une âme bien contente&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne sais&hellip; voulut dire la jeune
+fille.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Écoutez&nbsp;! écoutez, Reine,
+poursuivit Aubry avec une chaleur croissante&nbsp;; vous ne connaissez
+pas maître Loys&nbsp;! C'est un preux à sa façon, j'en fais
+serment&nbsp;! Une fois, il y a deux ans de cela, mon noble père, qui
+était malade à la mort, eut envie de manger des lombes de daim. Les
+daims s'en vont de notre Bretagne, mais il y en a encore dans la forêt
+de Jugon.</p>
+<p class="justify">Je dis à mon père&nbsp;: Messire, je vais vous quérir
+un daim. Il sourit et me donna sa main pâlie&nbsp;: quand un homme va
+mourir, il a des désirs fous comme les enfants ou les femmes. Je pris
+maître Loys, et je descendis vers Lamballe. Nous marchâmes lui et moi
+tout un jour. Au revers de la forêt du Jugon s'élève le manoir des
+anciens seigneurs de Kermel, habité maintenant par le juif Isaac Hellès,
+argentier du dernier duc.</p>
+<p class="justify">Isaac avait six fils qui se prétendaient maîtres de
+la forêt. Tous grands et robustes, bruns de poil, la bouche rentrée, le
+nez en bec d'aigle comme les gens d'Orient. Si quelqu'un, gentilhomme ou
+vilain, chassait dans la forêt, les fils d'Isaac Hellès venaient et le
+tuaient.</p>
+<p class="justify">On savait cela.</p>
+<p class="justify">Ils avaient une meute dressée à fondre sur les
+braconniers et leurs chiens.</p>
+<p class="justify">J'arrivai à la nuit tombante sur la lisière de la
+forêt de Jugon. Maître Loys releva piste dès les premiers pas, mais il
+était trop tard pour chasser.</p>
+<p class="justify">Je connus les traces et je fis une lieue dans la
+forêt pour choisir un affût.</p>
+<p class="justify">J'avais pour armes mon épieu et mon couteau.</p>
+<p class="justify">Un bon épieu, Reine, fort comme une lance et pointu
+comme une aiguille.</p>
+<p class="justify">J'attachai maître Loys au tronc d'un châtaignier, et
+je lui dis&nbsp;: «&nbsp;Couche&nbsp;!&nbsp;», il ne bougea plus.</p>
+<p class="justify">Le daim arriva, trottant dans le taillis&nbsp;;
+maître Loys faisait le mort.</p>
+<p class="justify">Quand le daim passa, je lui plantai mon épieu sous
+l'épaule&nbsp;; il tomba sur ses genoux, et je l'achevai d'un coup de
+couteau dans la gorge.</p>
+<p class="justify">Maître Loys poussa un long hurlement de joie.</p>
+<p class="justify">Et alors&nbsp;! comme si ce cri eut évoqué une armée
+de démons, la forêt s'illumina soudain. Des torches brillèrent à travers
+les arbres, la trompe sonna. Je vis des cavaliers qui accouraient au
+galop, excitant des chiens lancés ventre à terre.</p>
+<p class="justify">Je me dis&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voici les fils d'Isaac Hellès le juif,
+qui viennent avec leur meute pour me tuer.</p>
+<p class="justify">D'un revers, je coupai la courroie qui retenait Loys,
+et je pris mon épieu à la main. Loys ne s'élança pas. Il resta devant
+moi, les jarrets tendus, la tête haute. Les juifs criaient déjà de
+loin&nbsp;: Sus&nbsp;! sus&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il y avait un grand chêne qui s'élevait à la droite
+de la voie&nbsp;; j'allai m'y adosser, pour ne pas être massacré par
+derrière.</p>
+<p class="justify">À ce moment-là même, les fils d'Isaac, avec leur
+meute et leurs valets, tombèrent sur nous comme la foudre.</p>
+<p class="justify">Je vois encore leurs visages longs et cuivrés à la
+rouge lueur des torches.</p>
+<p class="justify">Vous dire exactement ce qui se passa, Reine je ne le
+pourrais pas, car je ne le sais guère moi-même.</p>
+<p class="justify">Un tourbillon s'agitait autour de moi. Je recevais à
+la fois des coups par tout le corps. Mon front s'inondait de sang et de
+sueur.</p>
+<p class="justify">Je me souviens seulement que je disais de temps en
+temps, machinalement et sans savoir&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hardi&nbsp;! maître Loys&nbsp;! Je me
+souviens aussi que je le voyais toujours devant moi, muet au milieu de
+la meute hurlante, et travaillant Dieu sait comme&nbsp;! Mon épieu se
+levait et retombait. Je commençais à ne plus sentir mes blessures, ce
+qui est signe qu'on va s'évanouir ou mourir&hellip; Aubry s'arrêta pour
+reprendre haleine.</p>
+<p class="justify">En ces temps où toute vie traversait des dangers
+violents, la délicatesse des femmes, loin de répugner à de pareils
+récits, doublait l'intérêt qu'elles y portaient. Elles n'avaient plus
+horreur du sang pour avoir pansé trop de plaies.</p>
+<p class="justify">Reine écoutait, haletante.</p>
+<p class="justify">Elle était avec Aubry dans la forêt, au pied du grand
+chêne. Les torches l'éblouissaient&nbsp;; le bruit l'étourdissait&nbsp;;
+elle saignait par les blessures d'Aubry.</p>
+<p class="justify">Hardi&nbsp;! maître Loys&nbsp;! défends ton
+maître&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pourtant, reprit Aubry, dans la
+simplicité de sa vaillance, je voulais rapporter les lombes du daim à
+monsieur mon père, qui en avait désir.</p>
+<p class="justify">Comme je sentais bien que j'allais tomber, je me
+dis&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, Aubry&nbsp;! un dernier coup de
+boutoir&nbsp;! Et je quittai mon poste comme une garnison assiégée qui
+fait une sortie. Et je brandis mon épieu&nbsp;! et je frappai, merci de
+moi, tant que je pus&nbsp;! Il me sembla que les torches s'étaient
+éteintes, et qu'il n'y avait plus personne devant moi. Je crus que
+c'était le voile de la dernière heure qui s'étendait sous mes yeux.</p>
+<p class="justify">Je me laissai choir.</p>
+<p class="justify">Je restai là bien longtemps. Quand je m'éveillai, le
+soleil se jouait dans les hautes branches des arbres.</p>
+<p class="justify">Maître Loys, le poil sanglant, léchait mes
+blessures.</p>
+<p class="justify">Autour de moi, gisant sur l'herbe, il y avait six
+cadavres, qui étaient les six fils d'Isaac Hellès. Pour sa part, maître
+Loys avait étranglé deux juifs et une demi-douzaine de chiens.</p>
+<p class="justify">C'est une bonne bête que maître Loys&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Je dépeçai le daim&nbsp;; ne pouvant l'emporter tout
+entier, je pris le filet avec les lombes, et je revins au manoir, un peu
+maltraité, mais content.</p>
+<p class="justify">Mon vieux père, qui n'y voyait plus, ne sut pas que
+j'étais blessé. Il fit en souriant, avec les lombes du daim, son dernier
+repas qu'il trouva fort bon, et puis mourut.</p>
+<p class="justify">Telle fut la conclusion du récit d'Aubry.</p>
+<p class="justify">Comme Reine écoutait encore, il ajouta&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que Dieu me donne cette joie de me voir,
+avec maître Loys à mes côtés et une arme dans la main, au milieu des
+soudards de mon cousin Méloir, je ne lui demande pas autre
+chose&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous êtes brave, Aubry&nbsp;! dit Reine
+doucement&nbsp;; vous serez un capitaine&nbsp;! Oui, vous avez raison,
+si vous étiez libre, nous pourrions sauver mon père.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien donc, s'écria le jeune homme en
+donnant le premier coup de lime au barreau, travaillons à ma
+liberté&nbsp;! L'acier grinça sur le fer.</p>
+<p class="justify">Aubry était bien mal à l'aise, mais il y allait de si
+grand c&oelig;ur&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et maintenant, Aubry, dit Reine après
+quelques instants, que Dieu soit avec vous&nbsp;; je vais me
+retirer.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Déjà&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il y a deux jours que mon père
+m'attend.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais la mer est haute&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Elle baisse. Et s'il reste de l'eau
+entre Tombelène et le Mont au point du jour, il faudra bien que je la
+traverse à la nage.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À la nage&nbsp;! se récria Aubry&nbsp;?
+ne faites pas cela, Reine, le courant est si terrible&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si je traversais de jour, on me verrait,
+et la retraite de mon père serait découverte. Aubry ne trouva pas
+d'objection, mais toute son allégresse avait disparu.</p>
+<p class="justify">La lune tournait en ce moment l'angle des
+fortifications. Un reflet vint à l'épaule de Reine, puis la lumière
+monta lentement, se jouant dans les plis de son voile noir et parmi ses
+cheveux blonds.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand je traverserai la mer à la nage,
+dit Reine, je serai moins en danger qu'ici, mon pauvre Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Parce que la lune luit pour tout le
+monde, répliqua Reine. L'archer qui est sur la plate-forme&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il vous voit&nbsp;? interrompit Aubry
+d'une voix étouffée par la terreur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, répondit Reine, le voilà qui tend
+son arbalète.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Fuyez&nbsp;! oh&nbsp;! fuyez&nbsp;!
+Reine lui fit un adieu de la main et se baissa. Un trait siffla et
+rebondit sur les roches. Aubry se laissa choir au fond de son cachot.
+Puis il se reprit encore à la saillie de pierre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Reine&nbsp;! Reine&nbsp;!
+cria-t-il&nbsp;; un mot par pitié&hellip; Un second trait vint frapper
+l'extrême pointe du rocher, la brisa et fit jaillir une gerbe
+d'étincelles. Aubry sentit son c&oelig;ur s'arrêter.</p>
+<p class="justify">En ce moment, dans le silence de la nuit, une voix
+déjà lointaine s'éleva et monta jusqu'à sa cellule.</p>
+<p class="justify">Elle disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Au revoir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Aubry se mit à genoux et remercia Dieu comme il ne
+l'avait jamais fait en sa vie.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_15"></a><strong>XV. À quand la
+noce&nbsp;?</strong></h1>
+<p class="justify">Le petit Jeannin était resté longtemps à regarder la
+fée courir sur le miroir des grèves.</p>
+<p class="justify">Quand la fée disparut enfin dans l'ombre du Mont, le
+petit Jeannin sembla s'éveiller.</p>
+<p class="justify">Il secoua sa jolie tête chevelue, pesa l'escarcelle,
+et fit une gambade. Sa joie s'enflait et grandissait à mesure qu'il
+marchait, le nez au vent et la tête fière, comme un homme opulent peut
+marcher. L'allégresse lui montait au cerveau. Il était ivre.</p>
+<p class="justify">Tantôt il gesticulait follement, tantôt il entonnait
+à pleine gorge un noël appris à la paroisse de Cherrueix, tantôt encore
+il prenait son élan, touchait le sable de ses deux mains étendues,
+retombait sur ses pieds et poursuivait cet exercice durant des
+demi-lieues.</p>
+<p class="justify">Quiconque a voyagé sur nos routes de l'Ouest a pu
+voir de jeunes citoyens exécuter ce naïf tour de force sous le poitrail
+des chevaux. Cela s'appelle <em>faire la roue.</em> Jeannin faisait la
+roue comme un dieu.</p>
+<p class="justify">Quand il avait bien fait la roue, il rejetait en
+arrière la masse de ses cheveux qui l'aveuglait, et c'étaient des éclats
+de rire, des sauts, des cabrioles.</p>
+<p class="justify">Il s'en donnait, il s'en donnait le petit
+Jeannin&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Puis tout à coup il mettait le poing sur la hanche,
+comme le hallebardier de la cathédrale de Dol. Il marchait à pas
+comptés. Voyez quel homme grand cela faisait&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Avec une soutanelle de laine brune au lieu de sa peau
+de mouton, il eût ressemblé à un clerc.</p>
+<p class="justify">Mais cette gravité-là ne durait point.</p>
+<p class="justify">Jeannin demeurait aux Quatre-Salines. Sa vieille mère
+avait une petite cabane où le vent venait par tous les bouts. Cette
+nuit, le rêve de Jeannin bâtit une bonne maison de marne à sa vieille
+mère.</p>
+<p class="justify">Quant à lui, nous savons qu'il couchait rarement au
+logis.</p>
+<p class="justify">À l'extrémité du village des Quatre-Salines, il y
+avait une ferme riche&nbsp;; devant la ferme, dans le verger, une belle
+meule de paille six fois grande comme la cabane de la mère de
+Jeannin.</p>
+<p class="justify">C'était là le vrai domicile du petit coquetier. Il
+s'était creusé un trou bien commode dans la paille, et il dormait là
+mieux que vous et moi.</p>
+<p class="justify">Sa mère avait une bique (chèvre). La bique tenait
+dans la cabane la place du petit Jeannin&nbsp;: il lui fallait bien
+trouver son gîte ailleurs.</p>
+<p class="justify">Par delà le mont Dol et les coteaux de
+Saint-Méloir-des-Ondes, l'aube teintait de blanc les contours de
+l'horizon, quand Jeannin arriva au bout de la grève. Il était trop tôt
+pour se présenter chez Simon Le Priol. Jeannin sauta tête première dans
+sa meule de paille et s'endormit tout d'un temps.</p>
+<p class="justify">Le bon somme qu'il fit&nbsp;! et les bons
+rêves&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il vit des cierges allumés pour ses noces dans
+l'église du bourg de Saint-Georges. Fanchon la ménagère tenait sa
+fillette par la main et la conduisait à l'autel. Simon Le Priol avait
+son pourpoint de fêtes gardées.</p>
+<p class="justify">Quand le petit Jeannin dormait une fois, c'était pour
+tout de bon. Le soleil se leva et se coucha pendant qu'il dormait. À son
+réveil, la brune était déjà tombée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! dà&nbsp;! se dit-il, le jour
+tarde bien à se montrer ce matin&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il sortit de sa meule attendant toujours le soleil.
+Ce fut la lune qui vint.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! se dit le petit Jeannin,
+j'ai fait un joli somme. Il faut courir chez Simon Le Priol pour
+demander Simonnette en mariage&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La route se fit gaiement. Jeannin avait son
+escarcelle sous sa peau de mouton. Il frappa à la porte de Simon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Holà&nbsp;! petiot, lui dit le bonhomme
+quand il fut entré, depuis quand frappes-tu aux portes comme si tu étais
+quelque chose&nbsp;?</p>
+<p class="justify">De fait, le petit Jeannin n'avait point coutume de
+frapper. Il faisait comme les chats&nbsp;: il entrait tout doucement
+sans dire gare.</p>
+<p class="justify">S'il avait frappé ce soir, c'est qu'en effet, sans se
+rendre compte de cela, il se sentait devenu <em>quelque chose.</em></p>
+<p class="justify"><em>&mdash;</em>&nbsp;Bonjour, Simon Le Priol, dit-il
+avec un pied de rouge sur la joue&nbsp;; bonjour, dame Fanchon et la
+maisonnée.</p>
+<p class="justify">La maisonnée se composait de deux vaches et de quatre
+<em>gorets,</em> car Simonnette était dehors, ainsi que tous les
+Mathurin et toutes les Gothon.</p>
+<p class="justify">Fanchon et Simon se regardèrent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'a-t-il donc, ce petit gars-là&nbsp;?
+demanda la métayère&nbsp;; il a l'air tout affolé&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce que tu es malade, petiot&nbsp;?
+interrompit Simon avec bonté. Jeannin ne savait pas s'il était bien
+portant ou malade.</p>
+<p class="justify">Sa langue était paralysée. Simon Le Priol et sa
+ménagère lui semblaient, en ce moment, plus imposants qu'un roi et une
+reine.</p>
+<p class="justify">Il n'avait point préparé son discours. Tout à
+l'heure, cela lui paraissait si simple de dire en entrant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bonjours à trétous, je viens pour
+épouser Simonnette. Maintenant il ne pouvait plus.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Femme, dit Simon, il est tout pâle et il
+tremble les fièvres. Donne-lui une écuellée de cidre bien chaud pour lui
+recaler le c&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! merci tout de même, murmura
+Jeannin&nbsp;; mais dam, je n'ai point froid au c&oelig;ur. Bien du
+contraire quoique l'écuellée de cidre ne soit pas de refus. Mais, je
+vais vous dire&nbsp;: faut que vous sachiez ça tous deux. Il m'est tombé
+un bonheur.</p>
+<p class="justify">La porte grinça sur ses gonds. La mâchoire de maître
+Vincent Gueffès se montra sur le seuil. Ce fut dommage, car le petit
+Jeannin était lancé&nbsp;: il allait défiler son chapelet tout d'un
+coup. Vincent Gueffès tira la mèche de cheveux qui pendait sur son
+front. C'était sa manière de saluer. Puis il s'assit, dans le foyer, sur
+un billot. Il fit à Jeannin un signe de tête amical.</p>
+<p class="justify">Depuis le matin, maître Vincent Gueffès ruminait pour
+trouver un moyen honnête de faire pendre le petit coquetier. Jeannin
+resta la bouche ouverte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! dit Fanchon, qu'est-ce
+que c'est que ce bonheur-là qui t'est tombé, mon petit gars&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Jeannin se mit à tortiller les poils de sa peau de
+mouton. Gueffès vit qu'il gênait. Cela lui fit un véritable plaisir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! cause vite&nbsp;! s'écria
+Simon&nbsp;; crois-tu qu'on a le temps de s'occuper de toi toute la
+soirée&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! que non fait&nbsp;! maître
+Simon, répliqua Jeannin avec humilité, quoique je n'en aurais pas eu
+l'idée sans vous, bien sûr et bien vrai.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quelle idée&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;L'idée des cinquante écus
+nantais&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce que tu voudrais vendre la tête de
+notre bon seigneur&nbsp;! s'écria Fanchon déjà rouge d'indignation.</p>
+<p class="justify">Maître Vincent Gueffès dressa l'oreille. Il l'avait
+longue.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pas de moitié&nbsp;! dit Jeannin,
+employant ainsi la plus énergique négation qui soit dans le langage du
+pays&nbsp;; le chef des soudards me l'a bien proposé, mais je n'entends
+pas de cette oreille-là&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À la bonne heure&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est d'autres écus, reprit Jeannin, des
+écus qui&hellip; que&hellip; enfin, je vas vous dire&hellip; C'est des
+écus, quoi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il releva la tête, tout satisfait d'avoir pu donner
+une explication aussi catégorique.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça ne nous apprend pas&hellip; commença
+maître Vincent Gueffès. Mais Jeannin ne le laissa pas achever.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour ce qui est de vous, l'homme, dit-il
+rudement, on ne vous parle point&nbsp;! Et si vous voulez causer tous
+deux, allez m'attendre à la porte&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Simon et sa femme se regardèrent encore. Ce petit
+Jeannin, plus poltron que les poules&nbsp;! Maître Gueffès essaya de
+sourire, ce qui produisit une grimace très laide. Jeannin se retourna de
+nouveau vers le métayer et la métayère.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voyez-vous, dit-il en forme
+d'explication, je n'aime pas ce Normand-là, parce qu'il rôde toujours
+autour de Simonnette.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et qu'est-ce que ça te fait,
+petiot&nbsp;? demanda Simon en riant.</p>
+<p class="justify">La figure de Jeannin exprima l'étonnement le plus
+sincère.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce que ça me fait&nbsp;!
+répéta-t-il&nbsp;; mais je ne vous ai donc rien dit depuis que nous
+bavardons là&nbsp;! Ça me fait que Simonnette est ma promise&hellip;</p>
+<p class="justify">Simon et sa femme éclatèrent de rire pour le
+coup.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! le pauvre Jeannin&nbsp;!
+s'écria Fanchon, en se tenant les côtes, il a bien sûr marché sur le
+trèfle à quatre feuilles&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il n'en fallait pas tant pour déconcerter le petit
+Jeannin. Toute sa vaillance tomba, et les larmes lui vinrent aux
+yeux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dam&nbsp;! fit-il, puisqu'il ne faut que
+cinquante écus nantais.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et où les pêcheras-tu, garçonnet, les
+cinquante écus nantais&nbsp;? Jean tira de dessous sa peau de mouton
+l'escarcelle de fines mailles, qui scintilla aux lueurs du foyer.</p>
+<p class="justify">Simon et sa ménagère ouvrirent de grands yeux. Maître
+Gueffès allongea le cou pour mieux voir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que c'est que ça&nbsp;?
+demandèrent à la fois Simon et Fanchon. Jeannin souriait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! mais&nbsp;! répondit-il, quand
+on tient la Fée des Grèves, elle donne tout ce qu'on demande&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La Fée des Grèves&nbsp;! répétèrent les
+deux bonnes gens stupéfaits.</p>
+<p class="justify">Maître Simon Le Priol était un peu dans la situation
+d'un charlatan qui évoquerait des fantômes de carton pour amuser son
+public et qui verrait surgir un vrai spectre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La Fée des Grèves&nbsp;! répéta-t-il une
+seconde fois&nbsp;; mais c'est des contes de veillée, tout ça,
+petiot&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;? l'histoire du chevalier
+breton&nbsp;?&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un conte&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Jeannin fit sonner les pièces d'or qui étaient dans
+l'escarcelle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et ça, est-ce des contes&nbsp;?
+demanda-t-il d'un accent de triomphe&nbsp;; la Fée des Grèves a bien pu
+transporter le chevalier au Mont, à la marée haute, puisqu'elle m'a
+donné de quoi épouser Simonnette&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ce disant, le petit Jeannin ouvrit l'escarcelle et
+fit ruisseler les écus sur la table de la ferme. Il y en avait bien plus
+de cinquante. Simon et Fanchon étaient littéralement éblouis.</p>
+<p class="justify">Vincent Gueffès restait immobile dans son coin.</p>
+<p class="justify">Il se disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai pourtant failli être pendu pour ces
+beaux écus tout neufs, moi&nbsp;! Il se dit encore&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La demoiselle aurait pris
+l'escarcelle&nbsp;; le petit falot, la tête pleine des contes de maître
+Simon, aura couru après la demoiselle&hellip; Et puis, voilà.</p>
+<p class="justify">Maître Vincent Gueffès, comme on voit, était un homme
+de beaucoup de sens. Impossible de mieux résumer l'histoire que nous
+avons racontée en tant de chapitres&nbsp;! Simon et sa femme étaient
+bien loin de voir aussi clair dans ces mystérieuses ténèbres. Ils
+regardaient les écus d'un air peu rassuré. Mais c'étaient des écus.
+Simon les aimait&nbsp;; Fanchon aussi. Simon interrogea Fanchon de
+l'&oelig;il et Fanchon répondit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dam&nbsp;! notre homme. Jeannin est un
+beau petit gars, tout de même&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour ça, c'est vrai&nbsp;! appuya Simon
+Le Priol en considérant Jeannin avec attention, ce qu'il n'avait jamais
+fait en sa vie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il a de beaux yeux bleus, ce petit-là,
+ajouta Fanchon d'une voix presque caressante déjà.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et des cheveux comme une gloire&nbsp;!
+renchérit Simon.</p>
+<p class="justify">Le petit Jeannin, rouge de plaisir, se laissait
+chatouiller. Maître Vincent Gueffès s'était levé bien doucement. Il
+était au centre du groupe avant qu'on n'eût songé à lui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À quand la noce&nbsp;? dit-il.</p>
+<p class="justify">Son air était si narquois que les deux bonnes gens en
+tressaillirent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça ne te fait rien, à toi, répliqua
+Jeannin, puisque tu n'en seras pas de la noce. Va t'en&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Maître Gueffès tira sa mèche et s'en alla, mais sur
+le seuil il se retourna&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si fait&nbsp;! si fait&nbsp;! petit
+Jeannin, dit-il sans se fâcher, tu épouseras la hart, mon mignon&hellip;
+et j'en serai, de la noce&nbsp;! Il disparut. On entendit au dehors son
+aigre éclat de rire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bah&nbsp;! dit la ménagère Fanchon,
+jalousie&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Rancune&nbsp;! ajouta Simon Le Priol. Et
+l'on fit asseoir le petit Jeannin à la bonne place, pour causer du
+mariage.</p>
+<p class="justify">Car le mariage était désormais affaire conclue.</p>
+<p class="justify">Les écus restaient sur la table auprès de
+l'escarcelle ouverte.</p>
+<p class="justify">Il se fit tout à coup un grand bruit dans la
+campagne.</p>
+<p class="justify">Le cor sonnait, et le pas lourd des chevaux
+retentissait sur les cailloux. En même temps, de vagues et lointaines
+clameurs arrivaient par le tuyau de la cheminée. Simon, sa femme et le
+petit Jeannin continuaient de causer mariage. On heurta rudement à la
+porte, et l'on dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;De par notre seigneur le duc&nbsp;!
+Simon, tout effaré, courut ouvrir. La Noire et la Rousse beuglaient
+d'effroi sur la paille. Les hommes d'armes de Méloir entrèrent,
+commandés par Kéravel et conduits par maître Vincent Gueffès. Derrière
+eux venait tout le village, les quatre Mathurin, les quatre Gothon, la
+Scholastique, trois Catiche, une Perrine et deux Joson. Simonnette et
+son frère Julien étaient toujours dehors.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que voulez-vous&nbsp;? demanda Simon Le
+Priol.</p>
+<p class="justify">L'archer Merry le jeta sans beaucoup de façon à
+l'autre bout de la chambre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Messeigneurs, dit Vincent Gueffès, voici
+l'escarcelle et voilà le voleur&nbsp;! Il montrait le petit Jeannin.
+Tous les hommes d'armes reconnurent l'escarcelle du chevalier Méloir. On
+se saisit du pauvre Jeannin et Kéravel dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Attachez la hart haut et cours au
+pommier qui est en face&nbsp;!</p>
+<p class="justify">On attacha la hart pour pendre le voleur. Maître
+Vincent Gueffès était derrière Jeannin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je t'avais bien dit, petiot,
+murmura-t-il, que j'en serais de la noce&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_16"></a><strong>XVI. Amel et
+Penhor.</strong></h1>
+<p class="justify">On dit que parfois, quand le vent du nord-ouest
+laboure profondément les eaux de la baie, on dit que l'&oelig;il du
+matelot découvre d'étranges mystères entre les deux monts et les îles de
+Chaussey.</p>
+<p class="justify">Ce sont des villages entiers, ensevelis sous les
+flots, des villages avec leurs chaumières et le clocher de leur
+église.</p>
+<p class="justify">Des villages dont les noms sont&nbsp;:</p>
+<p class="justify">Bourgneuf, Tommen, Saint-Étienne-en-Paluel,
+Saint-Louis, Mauny, Épiniac, la Feillette, et d'autres encore.</p>
+<p class="justify">Des villages noyés dont les cadavres pâles gisent
+dans le sable avec les débris des naufrages et les grands troncs de la
+forêt de Scissy.</p>
+<p class="justify">L'Océan a mis des siècles dans sa lutte sans pardon
+contre la pauvre terre de Bretagne. L'Océan, vainqueur, dort maintenant
+sur le champ de bataille.</p>
+<p class="justify">Et ce n'est pas la tradition seulement qui a conservé
+souvenir de ces mortels combats. Les chartriers des familles et des
+monastères, les archives des villes, les cartons poudreux des
+gardes-notes renferment une foule de titres authentiques constatant des
+droits de propriété sur ces domaines défunts, sur ces moissons
+submergées.</p>
+<p class="justify">Tel pauvre homme court les chemins avec son bâton et
+sa besace, qui possède sous ces grands lacs un apanage de prince.</p>
+<p class="justify">Des châteaux, des prairies, des futaies, de gais
+moulins qui caquetaient sur le bord des rivières, &mdash;&nbsp;des
+cabanes paisibles dont la fumée lointaine pressait le pas fatigué du
+voyageur.</p>
+<p class="justify">Les navires passent maintenant, toutes voiles
+déployées, à cent pieds au-dessus des demeures hospitalières. La mer a
+étendu sur le manoir et sur la chaumière, sur le chêne et sur le roseau,
+son niveau terrible, qui est la mort.</p>
+<p class="justify">Sombre et prophétique image qui dit à l'homme Titan
+le néant de ses hardiesses, immense raillerie des railleries du siècle,
+montrant le linceul comme unique et dernière expression de l'égalité
+rêvée.</p>
+<p class="justify">Tout le long de nos côtes, depuis Granville jusqu'au
+cap Frehel, derrière Saint-Malo, la mer conquérante a porté ses sables
+stériles sur l'opulence féconde des guérets.</p>
+<p class="justify">Ça et là, un rocher reste debout, dressant sa tête
+noire au-dessus des vagues, et gardant son ancien nom de fief, de
+château, de village. Car la terre a ses ossements comme nous, et la
+montagne décédée laisse après soi un squelette de pierre.</p>
+<p class="justify">Les Malouins jettent leurs filets de pêche sur les
+belles prairies de Césambre, et ce lieu austère où Chateaubriand a voulu
+son tombeau, le Grand-Bé, était autrefois le centre d'un jardin
+magnifique.</p>
+<p class="justify">Nul ne saurait dire exactement le temps que la mer a
+mis à couvrir ces contrées. La lutte était commencée avant l'ère
+chrétienne. On sait que les bocages druidiques s'étendaient à huit ou
+dix lieues en avant de nos côtes.</p>
+<p class="justify">Plus tard, la forêt de Scissy planta ses derniers
+chênes sur les falaises de Chaussey.</p>
+<p class="justify">En ce temps-là, le Couesnon était un grand fleuve que
+Ptolémée et Ammien Marcellin confondaient en vérité avec la Seine.</p>
+<p class="justify">Ce Couesnon marneux, ce Couesnon grisâtre, cette
+rivière folle qui s'égare dans les grèves comme une coquetière ivre.</p>
+<p class="justify">C'était un fleuve fier, suzerain de la Selune et
+suzerain de la Sée, qui lui apportaient le tribut de leurs eaux. Son
+embouchure était au-delà des montagnes de Chaussey, qui forment
+maintenant un archipel.</p>
+<p class="justify">Il passait alors à droite du Mont-Saint-Michel,
+longeant les côtes actuelles de la Manche.</p>
+<p class="justify">Ce fut bien longtemps après qu'il fit sa première
+<em>folie</em> sautant de l'est à l'ouest, enlevant le Mont à la
+Bretagne pour le donner à la Normandie.</p>
+<p class="center"><em>«&nbsp;Li Couësnon a fait folie&nbsp;:</em></p>
+<p class="center"><em>«&nbsp;Si est le mont en
+Normandie&hellip;&nbsp;»</em></p>
+<p class="justify">Aimez-vous les légendes&nbsp;? Penhor, fille de Bud,
+était la femme d'Amel, le pasteur des troupeaux d'Annan. Annan était
+seigneur et comte dans le Chezé au delà du mont Tombelène.</p>
+<p class="justify">Il avait son château au milieu de sept villages qui
+lui payaient l'ost quand il mettait ses hommes d'armes en campagne.</p>
+<p class="justify">L'un de ces villages avait nom Saint-Vinol&nbsp;;
+Amel et Penhor y faisaient leur demeure.</p>
+<p class="justify">Penhor avait dix-huit ans&nbsp;; Amel atteignait sa
+vingt-cinquième année.</p>
+<p class="justify">Amel était grand, souple et robuste. Un hiver que le
+loup rayé de Chezé était sorti de la forêt pour trouver sa pâture en
+plaine, Amel se coucha dans la plaine pour attendre le loup.</p>
+<p class="justify">Ces loups rayés sont plus grands que des poulains de
+six mois&nbsp;; ils tuent les chevaux et boivent le sang des b&oelig;ufs
+endormis.</p>
+<p class="justify">Ces loups rayés ne fuient pas devant l'homme. La
+pointe des flèches ne sait pas entamer leur cuir. Si on les frappe avec
+l'épieu, l'épieu se brise dans la main.</p>
+<p class="justify">Amel saisit le loup rayé entre ses bras nerveux et
+l'étouffa.</p>
+<p class="justify">Mais avant de partir pour attendre le loup, Amel
+avait suspendu dans l'église du village, sous la niche où souriait la
+bonne Vierge, une quenouille de fin lin, arrondie par les belles mains
+de Penhor.</p>
+<p class="justify">Amel et Penhor n'avaient point d'enfants.</p>
+<p class="justify">Quand Amel gardait les troupeaux et que Penhor
+restait seule dans la chaumière, elle était bien triste. Elle se
+disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si j'avais un beau petit chérubin sur
+mes genoux, le portrait vivant de son père, j'attendrais gaiement le
+retour d'Amel.</p>
+<p class="justify">Et de son côté Amel pensait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si Penhor, ma bien-aimée, me donnait un
+cher petit, son vivant portrait, comme je rentrerais heureux à la
+maison&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Penhor, ma chère femme, dit-il un jour,
+tisse un voile à sainte Marie, mère de Dieu, et nous aurons peut-être un
+petit enfant.</p>
+<p class="justify">Penhor tissa un voile à sainte Marie, mère de Dieu,
+un voile blanc comme la neige, et plus transparent que la brume légère
+des soirées d'août.</p>
+<p class="justify">La mère de Dieu fut contente, Amel et Penhor eurent
+un petit enfant. Ils s'aimèrent davantage auprès de son berceau.</p>
+<p class="justify">Quand l'enfant eut neuf jours et que Penhor fut
+relevée, Amel prit le berceau dans ses bras pour porter l'enfant au
+baptême.</p>
+<p class="justify">Le baptême reçu, Penhor souleva le berceau à son
+tour. Elle fit le tour de l'église et gagna l'autel de la Vierge.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Marie&nbsp;! ô sainte Marie, dit-elle
+agenouillée, l'enfant que tu nous as donné, je te le rends&nbsp;; qu'il
+soit à toi et qu'il grandisse voué à ta couleur divine. Regarde-le,
+sainte Marie&nbsp;; il s'appelle Raoul, comme le père de son père.
+Regarde-le, afin que tu le reconnaisses au jour du péril.</p>
+<p class="justify">Amel répondit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ainsi soit-il. La couleur de Marie est
+le bleu du ciel. L'enfant Raoul grandit sous cette pieuse livrée. Il
+était beau&nbsp;; il avait les blonds cheveux de sa mère et l'&oelig;il
+noir d'Amel, le vaillant pasteur, son père.</p>
+<p class="justify">On ne sait si ce fut à cause des péchés des gens de
+Saint-Vinol ou à cause des péchés de toutes les paroisses de la côte.
+Une nuit, nuit de grand malheur, l'eau du Couesnon s'enfla comme le lait
+bouillant qui franchit les bords du vase.</p>
+<p class="justify">Le vent soufflait du nord-ouest&nbsp;; la pluie
+tombait, la terre tremblait.</p>
+<p class="justify">La plaine était couverte d'eau.</p>
+<p class="justify">Quand vint le matin, on vit que le Couesnon débordé,
+c'était la mer. La mer qui avait rompu les barrières posées par la main
+de Dieu. Elle arrivait, sombre, houleuse, charriant des arbres déracinés
+et des cadavres de bestiaux. L'église de Saint-Vinol était située sur
+une hauteur. Les gens du bourg s'y réfugièrent. Amel et Penhor, qui
+avaient emmené leur enfant, restèrent à la porte, parce qu'il n'y avait
+plus de place dans la nef. L'eau montait, montait. Amel prit sa femme
+dans ses bras. Ils avaient de l'eau jusqu'à la ceinture. Il
+dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Adieu, ma chère femme. Soutiens-toi sur
+moi&nbsp;; peut-être que l'eau s'arrêtera enfin. Si je meurs et que tu
+sois sauvée, ce sera bien.</p>
+<p class="justify">Penhor obéit. L'eau montait. Quand l'eau toucha sa
+ceinture, Penhor éleva le petit Raoul, disant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Adieu, mon enfant chéri. Soutiens-toi
+sur moi&nbsp;; peut-être que l'eau s'arrêtera enfin. Si je meurs et que
+tu sois sauvé, ce sera bien.</p>
+<p class="justify">L'enfant fit ce que lui disait sa mère. L'eau montait
+toujours, toujours. Bientôt, il ne resta plus au-dessus des vagues
+courroucées que la tête blonde du petit Raoul, et un pan de sa robe
+bleue qui flottait.</p>
+<p class="justify">Or, la Vierge de l'église de Saint-Vinol quittait en
+ce moment sa niche submergée, afin de s'en retourner au ciel.</p>
+<p class="justify">Elle emportait toutes ses offrandes dans ses
+mains.</p>
+<p class="justify">En passant au-dessus du cimetière, elle aperçut la
+tête blonde du petit Raoul et le pan de sa robe bleue.</p>
+<p class="justify">La Vierge arrêta son vol et dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cet enfant est à moi. Je veux l'emporter
+à Dieu. Elle le prit par ses blonds cheveux. L'enfant était lourd, bien
+lourd, pour un si petit corps. La sainte Vierge fut obligée de lâcher
+ses offrandes une à une, et d'y mettre ses deux mains. Quand elle eût
+lâché ses offrandes, le lin, les fleurs et les fruits mûrs, elle put
+soulever l'enfant. Elle vit bien alors pourquoi le petit Raoul était si
+lourd. Sa mère le tenait de ses doigts mourants et crispés. De ses
+doigts crispés et mourants, le père tenait la mère. Oh&nbsp;! le saint
+amour des familles&nbsp;! La Vierge sourit. Elle dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils s'aimaient bien. Elle emporta le
+père avec la mère, la mère avec l'enfant, trois âmes heureuses dans
+l'éternité de Dieu&nbsp;!</p>
+<p class="justify">On raconte cette histoire aux veillées entre
+Saint-Georges et Cherrueix.</p>
+<p class="justify">Le mont Tombelène est plus large et moins haut que le
+Mont-Saint-Michel, son illustre voisin.</p>
+<p class="justify">À l'époque où se passe notre histoire, les troupes de
+François de Bretagne avaient réussi à déloger les Anglais des
+fortifications qui tinrent si longtemps le Mont-Saint-Michel en échec.
+Ces fortifications étaient en partie rasées. Il n'y avait plus personne
+à Tombelène.</p>
+<p class="justify">Sur la question de savoir si ce mont doit son nom à
+Jupiter ou à la douce victime du géant venu d'Espagne, Hélène, la nièce
+de Hoël, les opinions sont diverses.</p>
+<p class="justify">Le roman de Brut, père de tous les poèmes
+chevaleresques, assigne au mot Tombelène cette dernière étymologie.</p>
+<p class="justify">C'est parce qu'Artus trouva là un tombeau de la nièce
+de Hoël, déshonorée et immolée par le perfide géant espagnol, que le
+mont s'appela Tombelène&nbsp;: <em>Tumba Helenae</em>.</p>
+<p class="center"><em>«&nbsp;Del tombe ù sî cors fu mis</em></p>
+<p class="center"><em>A tombe Hélaine c'est nom pris.&nbsp;»</em></p>
+<p class="justify">Les historiens et les antiquaires prétendent par
+contre que Tombelène vient de <em>Tumba-Beleni.</em></p>
+<p class="justify">Il faut laisser aux antiquaires et aux historiens le
+plaisir de développer leurs thèses respectives.</p>
+<p class="justify">Ce qui est certain, c'est que Tombelène a sa
+chronique comme le Mont-Saint-Michel&nbsp;: seulement, sa chronique est
+plus vieille. Tombelène se mourait déjà quand saint Aubert vint fonder
+la gloire du Mont-Saint-Michel.</p>
+<p class="justify">C'était sur le rocher de Tombelène, parmi les ruines
+des fortifications anglaises, que monsieur Hue de Maurever avait trouvé
+un asile, après la citation au tribunal de Dieu, donnée en la basilique
+du monastère.</p>
+<p class="justify">On ne sut jamais comment Hue de Maurever s'était
+procuré l'habit monacal, on ne sut pas davantage comment il avait obtenu
+l'entrée du ch&oelig;ur au moment de l'absoute.</p>
+<p class="justify">Enfin on s'expliqua difficilement comment il avait pu
+disparaître devant tant de regards ouverts, gagner l'escalier des
+galeries et fuir par cette voie si périlleuse.</p>
+<p class="justify">Il avait fui, voilà ce qui n'était pas douteux.</p>
+<p class="justify">Le procureur de l'abbé, le prieur des moines et
+toutes les autorités du monastère s'étaient mis à la disposition du
+prince breton pour retrouver le fugitif.</p>
+<p class="justify">Méloir avait fouillé le jour même tous les recoins
+des bâtiments claustraux, toutes les maisons de la ville, tous les trous
+du roc.</p>
+<p class="justify">Peine inutile.</p>
+<p class="justify">L'aventure devait finir mystérieusement, comme elle
+avait commencé.</p>
+<p class="justify">Il faut pourtant dire que si Méloir avait encore
+mieux cherché, il ne fût point revenu les mains vides auprès de son
+seigneur&nbsp;; car monsieur Hue n'était rien de moins qu'un esprit
+follet.</p>
+<p class="justify">À l'éperon occidental du Mont, il y avait une petite
+chapelle, restaurée depuis, et qui est placée aujourd'hui comme elle
+l'était alors sous l'invocation de saint Aubert.</p>
+<p class="justify">Cette chapelle est complètement isolée.</p>
+<p class="justify">Hue de Maurever s'y était caché derrière l'autel.</p>
+<p class="justify">Quand la nuit fut venue, il traversa le bras de grève
+mouillée qui sépare les deux monts, et gagna Tombelène.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_17"></a><strong>XVII. La
+faim.</strong></h1>
+<p class="justify">C'était l'intérieur d'une tour désemparée, formant
+l'extrême corne des ouvrages anglais à Tombelène, du côté opposé au
+Mont-Saint-Michel.</p>
+<p class="justify">Il n'y avait plus de couverture.</p>
+<p class="justify">Les rayons de la lune frappaient obliquement le haut
+des murailles, et ne pouvaient descendre jusqu'au sol encaissé que leurs
+reflets éclairaient néanmoins de lueurs confuses et douteuses.</p>
+<p class="justify">Sur le sol, il y avait une pierre recouverte avec de
+l'herbe arrachée aux maigres pâturages de Tombelène&nbsp;; sur la
+pierre, un vieillard de haute taille était assis et dormait, sa grande
+épée entre les jambes.</p>
+<p class="justify">Devant lui, deux meurtrières écorchées par les balles
+et les traits de toute sorte s'ouvraient. L'un commandait la grève,
+l'autre voyait le Mont-Saint-Michel.</p>
+<p class="justify">Le vieillard, qui était monsieur Hue de Maurever,
+chevalier, seigneur du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves,
+s'était adossé à la muraille même de la tour. Il avait la tête nue, et
+les reflets qui tombaient d'en haut mettaient des teintes argentées dans
+les masses de ses cheveux blancs. Sa longue barbe, blanche aussi,
+descendait sur sa poitrine.</p>
+<p class="justify">Il dormait tout droit et semblait un bloc de pierre,
+tombé de la voûte, mais tombé debout.</p>
+<p class="justify">Ou mieux encore, dans ces ténèbres vaguement
+éclairées, vous auriez cru voir la statue d'un chevalier, taillée dans
+le granit noir, et dont les contours supérieurs sortaient, blanchis par
+la neige.</p>
+<p class="justify">C'était cette même nuit où nous avons suivi la course
+de la Fée des Grèves, depuis le manoir de Saint-Jean jusqu'à la prison
+d'Aubry de Kergariou, sous les fondements du monastère.</p>
+<p class="justify">Le ciel était pur, et c'est à peine si un souffle
+d'air ridait la mer à son reflux.</p>
+<p class="justify">On n'entendait aucun bruit, sinon le flot murmurant
+sur le sable du rivage.</p>
+<p class="justify">Le sommeil du vieillard était tranquille.</p>
+<p class="justify">Les heures de nuit passaient. Bientôt les reflets de
+la lune tournèrent et pâlirent. Le crépuscule du matin envoya ces lueurs
+livides qui creusent les joues et enfoncent l'&oelig;il dans l'ombre des
+orbites agrandies.</p>
+<p class="justify">La figure du vieillard s'éclaira peu à peu.</p>
+<p class="justify">Elle était belle, noble, austère.</p>
+<p class="justify">Mais il y avait de la souffrance dans ces lignes
+fouillées profondément. Les traits étaient durs à force de maigreur.
+L'ombre des rides s'accusait, profonde.</p>
+<p class="justify">Monsieur Hue de Maurever était âgé de soixante ans.
+Quatre ans auparavant, Gilles de Bretagne, son seigneur, l'avait exilé
+de sa présence, pour conseils inopportuns et remontrances trop
+sévères&nbsp;; car monsieur Hue avait essayé maintes fois d'arrêter le
+jeune et malheureux prince sur cette pente de débauches et d'intrigues
+politiques qui devaient servir de prétexte à son frère.</p>
+<p class="justify">L'arrestation de Gilles de Bretagne fut, en effet,
+bien regardée d'abord par le peuple.</p>
+<p class="justify">Monsieur Hue, dès qu'il sut le prince enfermé, revint
+à lui sans ordres. Il lui servit d'écuyer dans les diverses prisons où
+la haine de François poursuivit le malheureux jeune homme, et ne le
+quitta que contraint par la force, au moment où Gilles franchissait le
+seuil funeste du château de la Hardouinays.</p>
+<p class="justify">Hue de Maurever était un Breton de la vieille
+souche&nbsp;: dur et fidèle comme l'acier.</p>
+<p class="justify">Dans cette retraite qu'il s'était choisie pour fuir
+la vengeance de François, il n'y avait rien, ni meubles, ni vivres.</p>
+<p class="justify">Une cruche sans eau et une croix qu'il avait
+fabriquée lui-même avec deux morceaux de bois, voilà quelles étaient ses
+richesses.</p>
+<p class="justify">Au moment où le crépuscule du matin commençait à
+dessiner les objets au dehors, Hue de Maurever se réveilla en sursaut et
+serra son épée.</p>
+<p class="justify">Son regard interrogea l'entrée de la tour qui était
+barricadée à l'aide de quelques planches, et il fit un pas en avant,
+l'épée haute, comme pour repousser des assaillants invisibles.</p>
+<p class="justify">Un rêve lui avait montré, sans doute, sa retraite
+attaquée.</p>
+<p class="justify">Le silence profond qui régnait sur le mont Tombelène
+mit bien vite fin à son erreur&nbsp;; son épée retomba.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce n'est pas encore pour cette nuit,
+murmura-t-il.</p>
+<p class="justify">Cela fut dit sans regret, assurément, mais aussi sans
+joie, sur le ton de l'indifférence la plus parfaite.</p>
+<p class="justify">Il étira ses membres fatigués et engourdis par la
+pose qu'il avait gardée dans son sommeil.</p>
+<p class="justify">Puis il s'agenouilla devant la croix de bois et dit
+ses oraisons.</p>
+<p class="justify">Parmi ses oraisons, il y en avait une qui était
+ainsi&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;»&nbsp;Mon Dieu&nbsp;! pardonnez-moi de
+m'être élevé contre mon seigneur légitime le duc François de Bretagne.
+«&nbsp;Donnez à mondit seigneur le repentir. «&nbsp;Qu'il aille en votre
+miséricorde à l'heure de sa mort.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Longtemps après qu'il eut achevé ces prières
+prononcées à haute voix, il resta sur ses genoux, la tête inclinée, un
+murmure aux lèvres.</p>
+<p class="justify">Dans ce murmure revenait souvent le nom de Reine.</p>
+<p class="justify">Reine, sa fille, son amour unique, son espoir
+chéri.</p>
+<p class="justify">Hue de Maurever se leva enfin. Le jour avait grandi,
+mais la brume matinière enveloppait le Mont-Saint-Michel, Hue pouvait
+sortir comme s'il eût fait nuit noire.</p>
+<p class="justify">Il jeta de côté les planches qui barricadaient la
+brèche de sa tour et mit le pied dehors.</p>
+<p class="justify">La mer baissait avec lenteur. Il y avait encore un
+large et rapide courant entre le Mont et Tombelène. La brume qui était
+légère laissait voir le flot bleuâtre à cent pas de distance.</p>
+<p class="justify">Hue de Maurever marcha vers la rive.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Elle n'est pas venue hier, pensait-il,
+ni avant-hier non plus. Mon Dieu&nbsp;! lui serait-il arrivé
+malheur&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Disant cela, sa main se porta involontairement vers
+sa poitrine qu'il pressa.</p>
+<p class="justify">Ce geste n'appartenait pas à son inquiétude de père.
+C'était une souffrance physique qui le lui arrachait. Il avait faim.</p>
+<p class="justify">Ses provisions étaient épuisées depuis
+l'avant-veille.</p>
+<p class="justify">Reine devait le savoir, et Reine ne venait pas.</p>
+<p class="justify">Reine qui était la fille courageuse et
+dévouée&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il ne sentit pas longtemps ce mal de la faim qui
+brise les plus forts, car son c&oelig;ur saigna tout de suite à la
+pensée de sa fille.</p>
+<p class="justify">Et la douleur morale tue bientôt la douleur
+physique.</p>
+<p class="justify">Mais cette absence de Reine pouvait être expliquée.
+Depuis deux nuits, la mer se trouvait haute à l'heure où la jeune fille
+traversait d'ordinaire l'espace qui sépare les deux monts. Peut-être
+attendait-elle, cachée quelque part dans les Rochers du
+Mont-Saint-Michel.</p>
+<p class="justify">Hue de Maurever allait lentement, suivant le cours de
+l'eau.</p>
+<p class="justify">À mesure que la raison lui donnait des motifs de
+penser qu'aucun malheur n'était tombé sur Reine, la faim parlait de
+nouveau et plus fort.</p>
+<p class="justify">Ce n'était pas un gourmet que ce chevalier
+austère.</p>
+<p class="justify">Et pourtant des rêves sensuels voltigeaient en ce
+moment autour de son cerveau fatigué.</p>
+<p class="justify">Qui de vous a eu faim&nbsp;? J'entends la faim qui
+tord les muscles de la poitrine et fait monter à la tête le délire
+furieux.</p>
+<p class="justify">La faim qui est à votre faim quotidienne ce que la
+mort est au sommeil, ce que le gril des martyrs est au foyer qui chauffe
+doucement la semelle de vos souliers.</p>
+<p class="justify">La faim, le grand supplice&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Vous n'avez jamais eu faim&nbsp;? tant mieux&nbsp;!
+que Dieu vous en préserve&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Celui qui écrit ces pages a eu faim. Il sait
+quelques-unes des phases de cette lente et terrible agonie.</p>
+<p class="justify">Il est un moment bizarre où la faim raille et joue.
+On est encore bien loin de la mort. On souffre, mais la force n'est
+presque pas entamée, les jambes restent fermes, et c'est à peine si
+quelques éblouissements courent au-devant des yeux.</p>
+<p class="justify">On a des rêves, tout éveillé&nbsp;; entre quatre
+murs, le phénomène du mirage se produit.</p>
+<p class="justify">Le vide se meuble. Tout ce qui se mange vient se
+ranger sur la pauvre table nue. L'étalage d'un marchand de victuailles
+n'est rien auprès du magnifique buffet que sait vous dresser la
+faim.</p>
+<p class="justify">Hue de Maurever en était là.</p>
+<p class="justify">Il ne demandait qu'un morceau de pain, et la faim
+généreuse lui prodiguait un festin de roi.</p>
+<p class="justify">Oh&nbsp;! les riches pièces de venaison
+fumantes&nbsp;! Les jambons, les langues de b&oelig;uf, le faisan qui
+garde son noble plumage&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Les pâtés, dressant sur le lin blanc leur fantasque
+architecture&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et les épices, et les pyramides de fruits&nbsp;: la
+poire dorée, la pêche de velours, le raisin transparent et
+blond&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et le vin vermeil qui brille dans l'or ciselé des
+grandes coupes&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Monsieur Hue voyait toutes ces belles choses en
+marchant le long de la grève.</p>
+<p class="justify">Un morceau de pain&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Au manoir de l'Aumône, &mdash;&nbsp;un beau nom pour
+la maison d'un gentilhomme, &mdash;&nbsp;la table était loin d'être
+somptueuse&nbsp;; mais il y avait simple et noble abondance.</p>
+<p class="justify">La dernière fois que monsieur Hue avait soupé au
+manoir de l'Aumône, on mit sur la table un certain haut-côté de
+sanglier, large, dodu, énorme.</p>
+<p class="justify">Monsieur Hue s'en souvenait de ce généreux
+plat&nbsp;: il le voyait, il avait l'eau à sa bouche.</p>
+<p class="justify">Un morceau de pain&nbsp;! un morceau de
+pain&nbsp;!&hellip;</p>
+<p class="justify">Ce fut comme un miracle. Au moment où monsieur Hue se
+retournait pour regagner sa retraite, car il lui semblait que le voile
+protecteur de la brume allait s'éclaircir&nbsp;; au moment où, répondant
+à la fois à son anxiété de père et aux cris de son estomac en révolte,
+il murmurait&nbsp;: «&nbsp;Ce soir, elle viendra&nbsp;!&nbsp;» la manne
+lui apparut.</p>
+<p class="justify">Elle ne tombait point du ciel, la manne&nbsp;; elle
+glissait sur la mer.</p>
+<p class="justify">C'était un panier, un joli petit panier, tressé
+délicatement, d'où sortait le bout d'un pain de froment.</p>
+<p class="justify">Cette fois, point d'illusion, c'était bien un pain,
+un bon gros pain, comme on les fait du côté de Saint-Jean.</p>
+<p class="justify">Le panier allait, entraîné par le reflux.</p>
+<p class="justify">Monsieur Hue se mit vraiment à courir comme un
+jouvenceau. En approchant, il put voir que le bon pain était en
+compagnie.</p>
+<p class="justify">Le panier contenait en outre un flacon de vin et deux
+volailles d'un aspect enchanteur.</p>
+<p class="justify">Monsieur Hue mit ses pieds dans l'eau et se disposa à
+saisir le bienheureux panier au passage avec la croix de son épée.</p>
+<p class="justify">Mais ses doigts se détendirent tout à coup&nbsp;; son
+épée lui échappa&nbsp;: il devint plus pâle qu'un mort et poussa un cri
+de détresse.</p>
+<p class="justify">Il avait reconnu le panier de Reine&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Reine&nbsp;! Sans doute, elle avait essayé de
+traverser le bras de mer à la nage.</p>
+<p class="justify">Elle savait que son père l'attendait.</p>
+<p class="justify">Reine&nbsp;! oh&nbsp;! Reine&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Le vieillard mit ses deux mains sur son visage, et
+des larmes coulèrent entre ses doigts tremblants.</p>
+<p class="justify">Pendant cela le petit panier mignon allait à la
+dérive, emportant le pain, le flacon et le reste.</p>
+<p class="justify">Monsieur Hue avait manqué l'occasion.</p>
+<p class="justify">Maintenant, lors même qu'il l'eût voulu, il n'aurait
+pu se saisir du panier, qui commençait à s'alourdir et qui allait
+bientôt sombrer avec sa précieuse cargaison.</p>
+<p class="justify">Mais monsieur Hue songeait bien à cela.</p>
+<p class="justify">Sa fille&nbsp;! sa pauvre belle Reine&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Son c&oelig;ur se déchirait.</p>
+<p class="justify">Il craignait, en levant les yeux, de voir un lambeau
+de robe, un voile, un débris, &mdash;&nbsp;quelque chose
+d'horrible&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La brume s'était complètement éclaircie.</p>
+<p class="justify">Monsieur Hue prit son grand courage et regarda devant
+lui.</p>
+<p class="justify">Devant lui, l'eau coulait paisiblement, découvrant de
+plus en plus la grève.</p>
+<p class="justify">Au loin, le Mont-Saint-Michel sortait du brouillard,
+majestueux et fier, avec sa couronne d'édifices hardis.</p>
+<p class="justify">Entre lui et le Mont, &mdash;&nbsp;dans un rayon de
+soleil, &mdash;&nbsp;une jeune fille courait, gracieuse comme une
+sylphide.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Reine&nbsp;! Reine&nbsp;! La sylphide se
+retourna et lança un baiser à travers le bras de mer. Le vieux Maurever
+leva au ciel ses yeux mouillés, et remercia Dieu. C'était bien Reine qui
+courait là-bas, en s'éloignant de lui, et c'était bien le panier de
+Reine que le vieux Maurever avait été sur le point de saisir avec la
+croix de son épée. Reine, après avoir échappé aux deux décharges de la
+sentinelle qui veillait sur la plate-forme du couvent, s'était perdue
+dans les rochers qui descendent à la mer du côté de la chapelle
+Saint-Aubert. Elle avait attendu là quelque temps&nbsp;; puis, voyant
+venir les premières lueurs de l'aube, elle avait tourné le Mont pour se
+rapprocher de Tombelène. Le reflux n'avait pas encore débarrassé le bras
+de grève qui est entre les deux rochers. Reine se trouva en face d'une
+sorte de fleuve au courant rapide. Le jour approchait. Elle voulut
+profiter de la brume et se mit vaillamment à la nage. Mais le courant la
+prit dès les premières brasses. Elle fut obligée de lâcher son panier et
+de rebrousser chemin.</p>
+<p class="justify">C'était vingt-quatre heures d'attente pour le
+vieillard qui souffrait.</p>
+<p class="justify">Reine le savait.</p>
+<p class="justify">Elle avait le c&oelig;ur bien gros, la pauvre fille,
+en traversant la grève&nbsp;; mais, outre que le reflux avait emporté
+ses provisions, elle ne pouvait aller à Tombelène en plein jour, sans
+trahir le secret de la retraite de son père.</p>
+<p class="justify">La route qui lui restait à faire pour regagner le
+village de Saint-Jean était longue, car elle ne pouvait traverser la
+grève bretonne à cause de la présence des soldats de Méloir. Il lui
+fallait rester en Normandie jusqu'à la terre ferme, où les haies
+pourraient alors protéger sa marche.</p>
+<p class="justify">Elle était lasse et presque découragée.</p>
+<p class="justify">Si le petit Jeannin ne lui eût point pris
+l'escarcelle de Méloir, elle aurait attendu la nuit de l'autre côté
+d'Avranches, au bourg de Genest ou ailleurs, elle aurait acheté des
+provisions, et profité du bas de l'eau, vers le commencement de la nuit,
+pour passer à Tombelène.</p>
+<p class="justify">Mais elle n'avait rien&nbsp;; elle avait tout donné,
+pressée qu'elle était de s'enfuir.</p>
+<p class="justify">Le seul moyen qu'elle eût désormais de se procurer
+des vivres, c'était de rôder la nuit prochaine, autour des maisons de
+Saint-Jean, et de prendre, au seuil des portes closes, les offrandes
+déposées pour la fée des Grèves.</p>
+<p class="justify">Le jour, il fallait qu'elle errât dans la campagne de
+Normandie.</p>
+<p class="justify">Il n'était pas encore midi lorsqu'elle arriva au
+bourg d'Ardevon, à une demi-lieue de la rive normande du Couesnon. Elle
+s'enfonça dans les guérets, et le sommeil la prit, accablée de fatigue,
+au milieu d'un champ de froment.</p>
+<p class="justify">Elle ne fit pas comme le petit Jeannin, qui dormit
+douze heures ce jour-là dans sa meule de paille. Elle s'éveilla
+longtemps avant le coucher du soleil, et fit le grand tour pour arriver
+au village de Saint-Jean à la nuit tombante.</p>
+<p class="justify">Le manoir était désert lorsqu'elle parvint au pied du
+tertre. Méloir avait parcouru les bourgs des environs pour publier, à
+son de trompe, l'édit ducal. La meute de Rieux reposait en attendant la
+chasse de cette nuit. Reine descendit jusqu'au village. À mesure qu'elle
+avançait, il lui semblait entendre un grand bruit de clameurs et de
+rires. Au détour d'une haie, elle vit les pommiers du verger de maître
+Simon Le Priol s'éclairer d'une lueur rougeâtre. Elle s'approcha&nbsp;;
+la haie la protégeait contre les regards. Elle distingua bientôt, à la
+lumière des torches, une foule assemblée&nbsp;: des paysans, des femmes
+et des soudards. Un archer nouait une corde à la branche du pommier qui
+était devant la maison de Simon Le Priol. Elle s'approcha encore. Elle
+entendit que les soudards disaient&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voler l'escarcelle d'un chevalier&nbsp;!
+c'est bien le moins qu'on le pende&nbsp;! Reine s'arrêta toute
+tremblante. Elle avait deviné.</p>
+<p class="justify">L'enfant qui l'avait poursuivie sur la grève allait
+mourir &mdash;&nbsp;et mourir à cause d'elle.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_18"></a><strong>XVIII. Jeannin et
+Simonnette.</strong></h1>
+<p class="justify">La Bretagne a regretté longtemps le pouvoir national
+de ses ducs. Maintenant qu'elle est française, elle aime encore à se
+rappeler ce temps où, placée entre deux grands royaumes, elle maintenait
+son indépendance à beaux coups d'épée.</p>
+<p class="justify">La Bretagne, on le sait, n'a pas été conquise. On la
+glissa la noble et fière nation, comme un colifichet, dans une corbeille
+de mariage.</p>
+<p class="justify">Et si elle a gardé bon souvenir à sa duchesse Anne,
+c'est que la Bretagne n'a point de rancune.</p>
+<p class="justify">La Bretagne des ducs avait la liberté féodale. La
+Bretagne des rois fut opprimée par le trône et défendit le trône attaqué
+de toutes parts.</p>
+<p class="justify">Nous n'avons point à faire ici le panégyrique du
+quinzième siècle en Bretagne ou ailleurs&nbsp;; mais il ne faudrait pas
+juger une civilisation par quelques excès isolés, par quelques crimes,
+qui étaient des crimes alors comme aujourd'hui.</p>
+<p class="justify">Si l'on jugeait ainsi, notre <em>Gazette des
+Tribunaux</em> nous vouerait tout net à la malédiction et au mépris des
+siècles futurs.</p>
+<p class="justify">Car les crimes pullulent parmi notre orgueilleuse
+lumière, autant et plus que dans les ténèbres antiques.</p>
+<p class="justify">Et des crimes d'élite, des crimes qui effraieront
+l'impudeur des dramaturges à venir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Nous parlons ainsi en songeant à ce pauvre petit
+Jeannin qui allait être bel et bien pendu par les soldats de Méloir.</p>
+<p class="justify">Tout le village de Saint-Jean était rassemblé devant
+la porte de Simon Le Priol. La maison était fermée. Elle servait de
+prison au petit Jeannin.</p>
+<p class="justify">Le petit Jeannin avait les mains liées. Il était
+couché auprès des deux vaches.</p>
+<p class="justify">Kéravel avait dit qu'il fallait attendre le retour de
+messire Méloir, au moins jusqu'à l'heure ordinaire du couvre-feu.</p>
+<p class="justify">Gueffès n'était pas de cet avis, mais il n'avait pas
+voix au chapitre.</p>
+<p class="justify">Le petit Jeannin était littéralement foudroyé. Il ne
+bougeait non plus que s'il eût été mort déjà. Ce coup qui le frappait au
+milieu de son bonheur l'avait anéanti.</p>
+<p class="justify">Au dehors, on s'agitait, on parlait, les soldats
+riaient. Les gens du village, saisis d'effroi, n'avaient pas même l'idée
+de protester.</p>
+<p class="justify">Simon et sa femme se tenaient immobiles au seuil de
+leur maison.</p>
+<p class="justify">Tous sentaient que la disgrâce de monsieur Hue de
+Maurever, leur seigneur, leur enlevait les moyens de résister.</p>
+<p class="justify">Derrière le compartiment de la ferme où se tenaient
+les bestiaux, une petite porte communiquait avec la basse-cour.</p>
+<p class="justify">Cette porte s'ouvrit doucement et Simonnette entra
+dans la salle commune.</p>
+<p class="justify">Elle avait les yeux gros de larmes et les sanglots
+étouffaient sa poitrine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! pauvre petit Jeannin&nbsp;!
+s'écria-t-elle en tombant sur la paille auprès de lui, pourquoi
+allais-tu après cette méchante fée&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Elle lui saisit les deux mains et se prit à le
+regarder, désespérée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mourir&nbsp;! mourir&nbsp;!
+balbutia-t-elle parmi ses larmes, mourir&nbsp;! oh&nbsp;! je ne veux pas
+que tu meures, Jeannin, mon petit Jeannin&nbsp;! je t'en prie&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Elle était comme folle. Jeannin eut pitié.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Écoute, dit-il, il faut te faire une
+raison, ma fille. Dans notre métier, tu sais bien, souvent on va en
+grève le matin, et le soir on ne revient pas. Songe donc&nbsp;! si tu
+m'avais attendu en vain, pauvre Simonnette, auprès des petits enfants
+orphelins, c'est alors que tu aurais eu raison de pleurer&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il était sublime de sérénité simple et douce, Jeannin
+qu'on accusait d'être <em>plus poltron que les poules.</em> Parmi les
+soldats qui raillaient au dehors, pas un n'eût vu d'un c&oelig;ur si
+calme approcher sa dernière heure.</p>
+<p class="justify">Ce qui l'occupait, c'était de consoler Simonnette.
+Mais Simonnette ne pouvait pas être consolée. À travers la porte, on
+entendait les soldats qui disaient&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh ça&nbsp;! messire Méloir tarde bien à
+venir. Nous faudra-t-il donc attendre pour souper qu'on ait pendu ce
+petit homme&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mes bons garçons, répondait maître
+Gueffès qui était, ce soir, aimable et gai, m'est avis que messire
+Méloir aimerait autant trouver la besogne faite.</p>
+<p class="justify">Simonnette s'était retenue de pleurer pour
+écouter.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils vont venir&nbsp;!
+murmura-t-elle.</p>
+<p class="justify">Jeannin baissa la tête pour essuyer une larme à la
+dérobée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je sais que tu es bonne, Simonnette,
+dit-il timidement&nbsp;; là-bas, aux Quatre-Salines, il y a une pauvre
+vieille femme&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ta mère, Jeannin&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ma mère&hellip; c'est vrai&hellip; et
+j'aurais dû penser plus tôt à elle. Ma mère qui est presque aveugle et
+qui n'a que moi pour soutien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je serai sa fille&nbsp;! s'écria
+Simonnette.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le promets-tu&nbsp;? demanda Jeannin qui
+gardait un peu d'inquiétude.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je le jure&nbsp;! Le front de Jeannin se
+rasséréna aussitôt.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Puisque c'est comme ça, dit-il, tu iras
+chez nous demain matin. Tu ne diras pas tout de suite à la vieille
+femme&nbsp;: «&nbsp;Dame Renée, le petit Jeannin est mort&nbsp;», parce
+que ça lui donnerait un coup, et elle n'est pas forte. Tu lui prendras
+les deux mains, et tu commenceras ainsi&nbsp;: «&nbsp;Dame Renée, dame
+Renée, c'est un métier bien dangereux que de courir les tangues&nbsp;».
+Elle arrêtera son rouet pour te regarder. Tu l'embrasseras, Simonnette,
+et tu reprendras comme ça&nbsp;: «&nbsp;Dame Renée&nbsp;; oh&nbsp;! dame
+Renée&nbsp;!&hellip;&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Il s'arrêta et laissa échapper un gros soupir. Le
+c&oelig;ur de Simonnette se fendait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, poursuivit encore l'enfant, qui
+luttait contre le navrant de cette scène avec un courage héroïque&nbsp;;
+oui&hellip; je ne sais pas, moi, Simonnette, comment tu tourneras
+cela&nbsp;; tu es plus habile que moi, pour sûr. Ce qu'il faut, c'est la
+ménager, car elle aime bien son petiot, va&nbsp;! Et&hellip; et&hellip;
+oh&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! Je voudrais bien qu'ils vinssent me prendre et
+me tuer, car cela fait trop souffrir d'attendre&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Au dehors, les soudards causaient pour passer le
+temps.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La fée des Grèves, disait Kervoz, les
+laveuses de nuit. Les Korrigans, les femmes blanches et le reste, ce
+sont des mensonges, et les nigauds s'y prennent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mensonges, mensonges, grommelait Merry,
+quand on a vu pourtant&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce que tu as vu, toi&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sur l'échalier qui est à droite de la
+maison de mon père, en Tréguier, répondit Merry, j'ai vu les chats
+courtauds tenir conseil&nbsp;; ils étaient deux, un roux et un
+<em>gâre</em> (blanc et noir). Le gâre avait les yeux verts.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et qu'est-ce qu'ils faisaient sur
+l'échalier&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils parlaient en latin, je ne les ai pas
+compris. Un éclat de rire général accueillit cette réponse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quant aux <em>femmes blanches,</em> dit
+l'archer Couan, dans l'évêché de Vannes, d'où je suis, j'en connais par
+douzaines. Il y a celle du marais de Glenac, auprès de Carentoir, qui
+prend les chalands par les deux bouts et les fait tourner comme des
+toupies, jusqu'à ce qu'elle les mette au fond de l'eau.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je n'ai jamais vu ni chats courtauds, ni
+femmes blanches, reprit un autre soldat, mais mon oncle Renot est mort
+de la peur que lui fit une lavandière à la lune.</p>
+<p class="justify">On ne riait plus qu'à demi, parce qu'il ne faut pas
+parler longtemps de choses surnaturelles, quand on veut que les vrais
+Bretons restent gaillards.</p>
+<p class="justify">Ils sont faits comme cela. Au bout de dix minutes,
+ils ont froid&nbsp;; au bout d'un quart d'heure, leurs dents
+claquent.</p>
+<p class="justify">Aussi aiment-ils de passion à entendre parler de
+choses surnaturelles.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et les corniquets&nbsp;! poursuivit
+Merry, qui ne les a vus danser autour des croix sur la lande&nbsp;? Une
+fois, Merry de Poulven, mon parrain, était dans son courtil à gauler les
+pommes. C'était dimanche et il avait tort. À l'heure de la fin des
+vêpres un gentilhomme entra dans le courtil, par où&nbsp;? je ne sais
+pas, et dit à mon parrain&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mieux vaut gauler des pommes à cidre que
+de braire au lutrin, mon homme, pas vrai&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oui, tout de même, répondit
+mon parrain, qui ne songeait pas à mal.</p>
+<p class="justify">Le gentilhomme, qui était un Corniquet, prit une
+gaule et se mit à gauler des pommes avec mon parrain. Mon parrain
+pensait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà, de vrai, un bon seigneur&nbsp;!
+Les pommes tombaient par boissées. Quand tout fut tombé, le gentilhomme
+tendit sa perche à mon parrain, qui n'avait guère de malice, oh&nbsp;!
+non.</p>
+<p class="justify">Mon parrain prit la perche.</p>
+<p class="justify">Aussi vrai comme Poulven est en Poulbalay, devers la
+rivière de Rance, mon parrain se sentit emporté par-dessus ses pommiers.
+Le gentilhomme tenait l'autre bout de la perche et il nageait dans l'air
+comme un poisson dans l'eau.</p>
+<p class="justify">Ce qu'il arriva&nbsp;? que mon parrain eut l'idée de
+dire un <em>Ave,</em> et que le malin lâcha la perche, en criant&nbsp;:
+Tu me brûles&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Quoi&nbsp;! mon parrain se réveilla avec une côte
+défoncée, sur les pierres de Saint-Suliac, de l'autre côté de la
+Rance&hellip;</p>
+<p class="justify">Il y eut un murmure sourd parmi les soldats et les
+villageois qui s'étaient rapprochés pour entendre l'histoire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais la Fée des Grèves&nbsp;? reprit
+Kervoz, qui n'était déjà plus fanfaron qu'à moitié. Un Mathurin se
+chargea de répondre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Y avait des années qu'on ne l'avait pas
+entr'aperçue, dit-il, ornant son langage à cause de la
+circonstance&nbsp;; mais depuis quelques jours approchant, elle a reparu
+de par ici, car les écuellées de gruau s'en vont toutes les nuits,
+écuelles et tout.</p>
+<p class="justify">Un Mathurin ayant ainsi parlé, les quatre langues des
+Gothon brûlèrent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça, c'est vrai&nbsp;! s'écrièrent-elles
+toutes quatre à la fois&nbsp;; et chacun sait bien que quand on la
+rencontre en mauvais état qu'on est de péché mortel, on ne voit pas le
+soleil levant le lendemain matin&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Parmi les soudards, il n'y en avait guère qui ne
+fussent en mauvais état de péché mortel. Plus d'un regard furtif fouilla
+la nuit avec terreur.</p>
+<p class="justify">Il y eut un silence.</p>
+<p class="justify">Pendant le silence, le malaise général augmenta.
+Messire Méloir tardait trop.</p>
+<p class="justify">Les torches pâlissaient, à bout de résine.</p>
+<p class="justify">L'archer Conan ayant secoué la sienne pour en raviver
+la flamme, on vit une ombre noire glisser derrière le pommier où pendait
+déjà la hart. Chacun écarquilla ses yeux.</p>
+<p class="justify">Quand le jet de flamme mourut, l'ombre sembla rentrer
+en terre.</p>
+<p class="justify">Soudards et paysans, tous frissonnèrent jusque dans
+la moelle de leur os.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, enfants&nbsp;! dit de loin
+Morgan, l'homme d'armes qui remplaçait Kéravel, finissons-en. Allez
+chercher le petit gars et mettez-lui la corde au cou vivement&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_19"></a><strong>XIX. Le
+départ.</strong></h1>
+<p class="justify">Les soldats se mirent en devoir d'obéir à l'ordre de
+Morgan, mais ce fut à contrec&oelig;ur. Ils avaient l'esprit frappé.</p>
+<p class="justify">Dans la ferme, Jeannin et Simonnette étaient à genoux
+côte à côte.</p>
+<p class="justify">Jeannin avait prié Simonnette de l'aider à dire sa
+dernière prière.</p>
+<p class="justify">Simonnette pleurait, à chaudes larmes, mais Jeannin
+avait encore la force de sourire, quand il la regardait.</p>
+<p class="justify">Il priait de son mieux, demandant que sa mère eût une
+douce vieillesse, et Simonnette une longue vie de bonheur.</p>
+<p class="justify">Et vraiment, ainsi agenouillé, les yeux au ciel, ce
+petit Jeannin avait la figure d'un ange.</p>
+<p class="justify">Lorsque les soldats entrèrent il se releva.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Adieu, Simonnette, dit-il, pense un
+petit peu à moi, et souviens-toi de ce que tu m'as juré pour ma
+mère.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Jeannin&nbsp;! ne t'en va
+pas&nbsp;! criait la jeune fille qui s'attachait à lui avec désespoir.
+Simon et sa ménagère regardaient cela du dehors. Ils voyaient bien que
+le bonheur de leur foyer n'était plus. Les soldats prirent Jeannin et le
+menèrent vers le pommier qui devait servir de potence.</p>
+<p class="justify">Maître Vincent Gueffès se cachait derrière les
+Gothon. Sa mâchoire souriait diaboliquement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon joli petit Jeannin, cria-t-il comme
+l'enfant passait, je t'avais bien dit que je serais de la
+noce&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Une main se posa sur l'épaule du Normand. C'était la
+main de Simon Le Priol.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vincent Gueffès, dit le bonhomme, je te
+défends de passer jamais le seuil de ma maison. Gueffès se recula et
+grommela entre ses dents&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà qui est bien, maître Simon&nbsp;!
+Il y avait une agitation singulière parmi les soudards qui attendaient
+sous le pommier. Ils se parlaient à voix basse et d'un accent effrayé.
+On entendait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te dis que je l'ai vue&hellip; une
+grande figure blanche et pâle sur un corps tout noir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Elle est là, balbutia un autre&nbsp;;
+elle nous guette&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où ça&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Derrière la haie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Saint Guinou&nbsp;! c'est vrai&nbsp;! Je
+vois ses yeux briller entre les feuilles. Les torches jetaient des
+lueurs ternes et mourantes qui faisaient tous les visages livides.</p>
+<p class="justify">La lune, énorme et rouge, montrait la moitié de son
+disque sur le talus du chemin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce fait&nbsp;? cria Morgan. Les deux
+soldats qui prirent le petit Jeannin pour passer son cou dans le
+n&oelig;ud de la hart, tremblaient de la tête aux pieds. Jeannin
+murmura&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! bonne fée&nbsp;! bonne
+fée&nbsp;! Elle m'avait pourtant bien dit que ces écus-là me porteraient
+malheur&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il appelle la fée&nbsp;! balbutia l'un
+des soldats.</p>
+<p class="justify">L'autre lâcha prise. Le cou de Jeannin était pris
+dans la hart.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce fait&nbsp;? demanda encore
+Morgan.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est fait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Agitez les torches, que je voie
+cela&nbsp;! Les torches s'agitèrent et lancèrent de longs jets de
+flammes.</p>
+<p class="justify">On vit le pauvre Jeannin suspendu au pommier.</p>
+<p class="justify">Mais on vit aussi une belle jeune fille qui soutenait
+ses pieds et portait le poids de son corps. Jeannin souriait, au lieu de
+rouler ses yeux et de tirer la langue comme font les patients de la
+hart. Les torches avaient jeté leurs dernières lueurs. Elles
+s'éteignirent. Dans cette obscurité soudaine, la panique prit les
+soldats de Méloir, qui s'enfuirent en criant. Ils avaient vu le pendu
+sourire et la Fée des Grèves qui le soutenait par les pieds&nbsp;! Pas
+n'est besoin de dire que les Mathurin, les Gothon, les Catiche, la
+Scholastique et les Joson avaient devancé les soudards. Quelques minutes
+après, dans la ferme barricadée, Fanchon la ménagère, et Simonnette
+s'empressaient autour du petit Jeannin évanoui.</p>
+<p class="justify">Simon Le Priol et Julien, son fils, étaient pensifs
+auprès du foyer.</p>
+<p class="justify">Dans un coin, une femme vêtue de noir se tenait
+immobile.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il revient à lui, le pauvre gars, dit
+Fanchon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Jeannin, mon petit Jeannin&nbsp;!
+répétait Simonnette, qui souriait et pleurait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On ne peut pas le rendre à ses coquins
+de soudards, maintenant, murmura Julien, c'est bien sûr&nbsp;! Simon
+secoua la tête.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'avais dit que mon gendre aurait
+cinquante écus nantais, pensa-t-il tout haut&nbsp;; mais j'avais compté
+sans ma fillette. Le petit gars n'a pas un denier vaillant, mais c'est
+tout de même, puisque ma fillette le veut, il sera mon gendre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le petit gars aura les cinquante écus
+nantais, s'il plaît à Dieu&nbsp;! dit une douce voix dans l'ombre.
+Jeannin se leva tout droit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est la voix de la bonne fée&nbsp;!
+s'écria-t-il. Julien et Simonnette disaient en même temps&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est la voix de notre demoiselle&nbsp;!
+Ils demeurèrent un instant interdits, parce que Reine avait passé pour
+morte, et que l'idée d'un fantôme vient toujours la première à l'esprit
+du paysan breton.</p>
+<p class="justify">Il fallut que Reine se montrât à visage
+découvert.</p>
+<p class="justify">Le petit Jeannin, tout chancelant encore, vint se
+mettre à genoux devant elle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Fée ou femme, dit-il, morte ou vivante,
+que Dieu vous bénisse&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Reine lui prit la main.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! notre chère demoiselle est en
+vie, s'écria Julien, puisqu'elle prend la main du petiot&nbsp;!
+Simonnette tenait déjà l'autre main de Reine et la baisait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vous aimais bien déjà,
+murmura-t-elle, avant que vous l'eussiez sauvé&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et tu m'aimes deux fois plus à
+présent&nbsp;? interrompit Reine, qui souriait. Simon et Fanchon, mes
+bonnes gens, nous ferons ce mariage-là pour la Sainte-Anne.</p>
+<p class="justify">Le Priol et sa femme se tenaient inclinés
+respectueusement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il me fallait bien sauver, continua
+Reine, ce beau petit homme-là, puisque c'était moi qui lui avais mis la
+corde au cou.</p>
+<p class="justify">Tous les regards l'interrogèrent, tandis que Jeannin
+murmurait confus&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si j'avais su que c'était vous, là-bas,
+sur la grève, notre demoiselle, je n'aurais pas serré si fort&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mes amis, dit Reine, je vais vous
+expliquer l'énigme en deux mots&nbsp;: c'est moi qui avait enlevé
+l'escarcelle du chevalier Méloir, parce que l'escarcelle contenait le
+prix maudit de la vie de mon père. Jeannin qui me prenait pour la Fée
+des Grèves, a exigé de moi cinquante écus d'or. J'étais pressée, car je
+portais des vivres à monsieur Hue de Maurever&nbsp;: j'ai jeté
+l'escarcelle en lui disant de bien prendre garde&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est vrai, ça, interrompit Jeannin, et
+je ne méritais guère un si bon conseil en ce moment-là&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'était donc vous, noble demoiselle, que
+j'avais aperçue hier, à la brune, par les fenêtres brisées du
+manoir&nbsp;? demanda Julien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'était moi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et c'était vous aussi, notre maîtresse,
+ajouta Fanchon, qui emportiez le gruau que nous placions sur le seuil de
+nos maisons pour la Fée des Grèves&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'était moi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et pourquoi notre chère demoiselle,
+murmura Simonnette, en caressant la main de sa maîtresse et amie,
+n'entrait-elle pas chez ses vassaux dévoués&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Parce qu'il s'agissait de vie et de
+mort, fillette, répondit Reine qui, cette fois, ne souriait plus.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Notre demoiselle se défiait de nous, ma
+s&oelig;ur, dit Julien, avec un peu d'amertume&nbsp;; elle se faisait
+passer pour morte, afin que les Le Priol ne puissent point la
+trahir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Votre demoiselle, ami Julien, répliqua
+Reine, a partagé vos jeux quand vous étiez enfant. Elle vous aurait
+confié de bon c&oelig;ur sa propre vie, mais&hellip;</p>
+<p class="justify">Julien l'interrompit d'un geste plein de respect et
+mit un genou en terre auprès de Jeannin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce que notre demoiselle a fait est bien
+fait, dit-il&nbsp;; ma langue a trahi mon c&oelig;ur. Reine lui tendit
+la main, tout émue. Il y avait l'étoffe d'un beau soldat dans ce grand
+et fier jeune homme qui était à genoux devant elle.</p>
+<p class="justify">La main qu'on lui tendait, Julien Le Priol la baisa
+avec un enthousiasme chevaleresque.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne suis qu'un paysan, s'écria-t-il,
+mais je sais un lieu où il y a des épées, et si Maurever, mon seigneur,
+et sa fille ont besoin de mon sang, me voilà&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et moi aussi, me voilà&nbsp;! répéta
+gaillardement le petit Jeannin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comment, toi, petiot&nbsp;! dit Reine,
+qui riait, attendrie, toi qui es plus poltron que les poules&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne suis plus poltron, notre
+demoiselle, répliqua Jeannin de la meilleure foi du monde&nbsp;; je
+crois même que je suis brave&nbsp;! Depuis que j'ai vu la mort face à
+face, je sais ce que c'est&nbsp;; je ne crains plus que le bon Dieu.
+Quant au diable et aux soudards, eh bien, tenez, je m'en
+moque&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il rejetait en arrière ses cheveux blonds d'un air
+mutin et ses yeux pétillaient. Simonnette fut si contente de ce
+discours, qu'elle lui planta un gros baiser sur la joue.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et moi aussi, me voilà&nbsp;!
+s'écria-t-elle ensuite, et mon père, et ma mère, et tout le monde
+ici&nbsp;! et tout le monde dans le village&nbsp;! Ah&nbsp;! Seigneur
+Jésus&nbsp;! que je me battrais bien pour ma chère demoiselle&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Donc, me voici à la tête d'une armée,
+dit Reine gaiement, ma première opération militaire sera de diriger un
+convoi de vivres vers la retraite de monsieur Hue, que je n'ai pu
+joindre depuis trois jours.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Prenons tout ce qu'il y a dans la maison
+et partons&nbsp;! dit Julien. Simon Le Priol et Fanchon s'étaient
+mutuellement interrogés du regard. Ils étaient dévoués aussi, mais ils
+étaient gens d'âge.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bien parlé, fils, prononça Simon d'un
+ton ferme, quoique peut-être il eût été mieux de consulter ton père.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon père ne sait pas ce que je sais,
+répondit le jeune homme en se tournant vers le vieux Le Priol&nbsp;; je
+me suis mêlé aux soldats tout à l'heure. Cette vipère de Vincent Gueffès
+les a excités au mal. Ils disaient que le village de Saint-Jean était un
+nid de traîtres, et que le mieux serait d'y mettre le feu une de ces
+nuits.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils sont les plus forts, murmura le
+vieillard en baissant la tête.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pas pour longtemps peut-être, poursuivit
+Julien, car je sais encore autre chose. Pendant que le chevalier Méloir
+repose sa meute et s'apprête à mal faire, il se dit d'étranges nouvelles
+du côté de la ville. Le duc François est malade et chacun regarde sa
+maladie comme un châtiment infligé par Dieu au fratricide. Un prêtre l'a
+dit en chaire dans l'église de Combourg. Si monsieur Hue voulait,
+demain, il serait à la tête de dix mille bourgeois et
+paysans&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Monsieur Hue ne voudra pas&nbsp;!
+interrompit Reine&nbsp;; Hue de Maurever est un gentilhomme et un
+Breton. Il aimerait mieux mourir mille fois que de lever sa bannière
+contre son souverain légitime&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vous le dis, notre demoiselle, reprit
+Julien, les choses iront alors sans lui, et les soudards n'ont qu'à se
+presser s'ils veulent avoir le temps d'incendier nos demeures. En
+attendant, si mon père et ma mère acceptent pour fils ce petit gars-là
+(il tendit la main à Jeannin), et j'en serai content, car il a un bon
+c&oelig;ur sous sa peau de mouton percée, m'est avis qu'il nous faut
+prendre le large, car, demain, il fera jour, et toute cette ribaudaille,
+sonnant le vieux fer, n'a peur des lutins que la nuit.</p>
+<p class="justify">Fanchon, la ménagère, parcourut la ferme d'un regard
+triste.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà trente ans que je dors sous ce
+toit, murmura-t-elle&nbsp;: c'est ici que vous êtes nés tous deux, mes
+chers enfants.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est ici que mon père est mort, dit à
+son tour Simon Le Priol, et aussi le père de mon père. Sur ce lit, qui
+est là, j'ai fermé les yeux de ma mère. Écoute-moi, fils Julien, et
+crois-moi&nbsp;: par intérêt, pour tout l'or de la terre, par crainte,
+avec la mort devant mes yeux, je ne quitterais point la pauvre maison
+des Le Priol. Je m'en vais hors d'ici parce que je veux montrer mes
+vieux bras à mon seigneur Hue de Maurever, et lui dire&nbsp;: Voilà ce
+qui est à vous&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Reine sauta au cou du vieillard et l'embrassa comme
+s'il eût été son père. Puis elle embrassa la ménagère Fanchon, qui
+essuyait ses yeux pleins de larmes.</p>
+<p class="justify">Simonnette, le c&oelig;ur gros et la main tremblante,
+caressait les deux belles vaches, la Rousse et la Noire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! Allons&nbsp;! dit le petit
+Jeannin qui grandissait en importance et prenait voix au conseil, nous
+reviendrons, maître Simon, nous reviendrons, dame Fanchon. Simonnette,
+ma mie, nous retrouverons la Noire et la Rousse. En route avant que la
+chasse ne commence, ou nous pourrions bien rester en chemin&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ce mot frappa tout le monde. Julien s'élança vers la
+partie de la salle qui servait d'étable. Il appela de bonne amitié le
+petit Jeannin, son nouveau frère, et tous deux revinrent bientôt avec
+trois arbalètes et trois épées. Les paniers des femmes s'emplirent. Tout
+ce que la ferme avait de provisions y passa.</p>
+<p class="justify">Tubleu&nbsp;! si vous saviez comme le petit Jeannin
+était considérable avec sa grande épée au côté et son arbalète à
+l'épaule&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il cherchait d'instinct quelque chose à friser au
+coin de sa lèvre.</p>
+<p class="justify">Il est vrai qu'il n'y trouvait rien.</p>
+<p class="justify">Quand tout fut prêt, Julien ôta les barricades de la
+porte.</p>
+<p class="justify">C'était une caravane, vraiment, qui
+partait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">Le père, la mère, Reine, Julien, Simonnette et le
+petit Jeannin équipé en guerre.</p>
+<p class="justify">On fut bien encore un quart d'heure à tourner pour ne
+rien oublier.</p>
+<p class="justify">Puis le père Simon dit de sa plus grosse
+voix&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Partons&nbsp;! Mais il avait les yeux
+mouillés, le vieil homme. Quant à Fanchon, la ménagère, on fut obligé de
+l'entraîner. Elle s'était agenouillée devant le crucifix de bois qui
+pendait à la ruelle du lit. Elle disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Une minute encore, que j'achève ma
+prière. C'était comme si on l'eût menée au supplice. Et le petit Jeannin
+n'avait point fait tant de façons pour aller sous le pommier. Enfin,
+tout le monde était dehors. Simon referma sa porte et donna sa maison à
+la garde de Dieu. Les bestiaux étaient libres dans le pâtis. La caravane
+se mit en marche.</p>
+<p class="justify">Jeannin faisait l'avant-garde, comme de raison. Les
+trois femmes venaient ensuite. Simon et Julien formaient
+l'arrière-garde.</p>
+<p class="justify">Au premier détour du chemin, Jeannin reconnut, contre
+la haie, l'ombre longue et mal bâtie de maître Vincent Gueffès.</p>
+<p class="justify">Il épaula vivement son arbalète. Mais le Normand
+perça la haie et se sauva en criant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bon voyage&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_20"></a><strong>XX. Deux
+cousins.</strong></h1>
+<p class="justify">Ce Vincent Gueffès était un gaillard sans préjugés
+comme sans faiblesse. Son malheur était de vivre en ces temps ténébreux
+où de larges épaules valaient mieux que la philosophie. Au sein de notre
+âge éblouissant, maître Gueffès aurait fait son chemin.</p>
+<p class="justify">Il faut plaindre ces siècles gothiques où des gens de
+talent comme Vincent Gueffès étaient réduits à commettre des perfidies
+inédites au fond d'une bourgade. Perles dans un fumier&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Vincent Gueffès compta nos voyageurs de nuit. Ils
+étaient six.</p>
+<p class="justify">Vincent Gueffès ne croyait pas à la Fée des Grèves.
+Il savait parfaitement le vrai nom de la fée prétendue.</p>
+<p class="justify">Il lui en voulait à mort pour avoir sauvé le petit
+coquetier Jeannin.</p>
+<p class="justify">Il en voulait au vieux Simon Le Priol, qui lui avait
+interdit le seuil de sa demeure. Il en voulait à Simonnette qui l'avait
+méprisé, il en voulait à Julien qui était beau et brave&nbsp;: il en
+voulait à tout le monde.</p>
+<p class="justify">D'un saut, il gagna le manoir de Saint-Jean, où les
+soldats s'étaient installés, et pria qu'on l'introduisît auprès du
+chevalier Méloir.</p>
+<p class="justify">Le chevalier Méloir venait de rentrer à son
+quartier-général, après avoir couru les bourgs environnants pour crier
+l'édit ducal.</p>
+<p class="justify">Il était las et de mauvaise humeur.</p>
+<p class="justify">Pour le distraire, Bellissan le veneur découplait les
+lévriers devant lui, dans la cour du manoir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Tarot&nbsp;! oh&nbsp;!
+Voirot&nbsp;! <em>Fa-hi&nbsp;!</em> Rougeot&nbsp;! <em>Fa-hi&nbsp;!</em>
+Voyez Nantois, messire, quel jarret&nbsp;! et Pivois&nbsp;! et
+Ardois&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais ce grand noir&nbsp;? demanda le
+chevalier en montrant un énorme lévrier magnifiquement venu, qui se
+couchait à l'écart.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Une belle bête, messire, répondit
+Bellissan, mais paresseuse et couarde, je crois.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comment l'appelles-tu&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je l'ai acheté d'un manant qui le tenait
+par le cou et qui ne savait pas son nom. Il y a bien quelque chose de
+griffonné sur son collier, mais du diable si j'ai appris à
+lire&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il aura nom Reinot, pour l'amour de ma
+dame, dit Méloir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Reinot, soit. Ici, Reinot&nbsp;! Reinot,
+ici, chien&nbsp;! Le lévrier noir, assis sur la hanche, les deux jambes
+de devant croisées, gardait une superbe immobilité.</p>
+<p class="justify">Bellissan fit claquer son fouet.</p>
+<p class="justify">Le lévrier se leva, tira ses jambes, bâilla de toute
+la fente de sa gueule et poussa un hurlement plaintif, en allongeant le
+cou.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà tout ce qu'il sait faire&nbsp;?
+demanda Méloir d'un ton de mépris.</p>
+<p class="justify">En ce moment, Grégeois et Pivois, les deux plus
+fortes bêtes de la meute s'approchèrent de leur nouveau compagnon pour
+le reconnaître. Entre chiens, la connaissance ne se fait guère autrement
+que par un coup de gueule. Il y eut des grognements échangés. Pivois et
+Grégeois voulurent mordre. Le lévrier noir bondit par deux fois.</p>
+<p class="justify">Grégeois et Pivois roulèrent en hurlant sur le pavé
+de la cour.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bon là&nbsp;! Reinot, mon filleul&nbsp;!
+cria Méloir enchanté&nbsp;; voilà un brave camarade, Bellissan, et nous
+allons le mettre à la besogne cette nuit même. Or ça, soupons lestement,
+et puis en route&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est encore toi&nbsp;? se reprit-il, en
+voyant qu'on lui amenait maître Vincent Gueffès.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est encore moi, mon cher seigneur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que veux-tu&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je veux vous dire que vous allez vous
+mettre en route d'abord, quitte à souper ensuite.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Explique-toi. Gueffès ne demandait pas
+mieux. Il raconta la fuite de la famille et prononça le nom de Reine.
+Méloir ne le laissa pas achever.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quel chemin ont-ils pris&nbsp;?
+demanda-t-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La route de Normandie, mon cher
+seigneur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À cheval, têtebleu&nbsp;! à
+cheval&nbsp;! cria Méloir&nbsp;; si nous arrivons avant eux au Couesnon,
+la fille du traître Maurever est à nous&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Le souper, cuit aux trois quarts, flairait bon pour
+l'appétit. Hommes d'armes et archers s'ébranlèrent avec un regret
+manifeste.</p>
+<p class="justify">Méloir laissa au château la moitié de sa troupe, sous
+les ordres de Morgan.</p>
+<p class="justify">Bien entendu qu'on n'avait pas même dit à Méloir
+l'histoire du petit Jeannin pendu au pommier. C'était là un détail de
+trop mince importance.</p>
+<p class="justify">On partit. La meute s'élança au-devant des chevaux,
+et le lévrier noir au-devant de la meute.</p>
+<p class="justify">Au manoir restaient Corson, le héraut, Morgan et huit
+ou dix soldats.</p>
+<p class="justify">Corson soupa, bâilla et s'endormit&nbsp;; Morgan fit
+de même.</p>
+<p class="justify">Maître Gueffès dit alors aux soudards&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il y a du cidre, du vin et de l'hypocras
+à la ferme du vieux Simon Le Priol. Les soldats descendirent sans bruit
+la colline. On enfonça la porte de Le Priol et l'on se mit à faire
+bombance. De ce qui se passa en ce lieu entre Gueffès et les soldats
+ivres, nous ne donnerons point le détail.</p>
+<p class="justify">Mais quand nos fugitifs, qui avaient poussé leur
+pointe dans les terres jusqu'au delà d'Ardevon pour éviter les
+poursuites, descendirent dans le village de la Rive et entrèrent en
+grève, le petit Jeannin s'arrêta tout à coup. Son bras étendu montra la
+côte de Bretagne, dans la direction de Saint-Georges.</p>
+<p class="justify">On voyait une grande flambée parmi les arbres. Les Le
+Priol et Reine se retournèrent. Reine poussa un cri.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est cela&nbsp;? demanda-t-elle. Le
+vieux Simon fit un signe de croix.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que Dieu nous assiste,
+balbutia-t-il&nbsp;; c'est au village de Saint-Jean-des-Grèves.</p>
+<p class="justify">Fanchon fut obligé de s'asseoir sur le sable. Le
+c&oelig;ur lui manquait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Femme, lui dit Simon, la maison de mon
+père est brûlée. Nous n'avons plus rien sur la terre, mais nous avons
+fait notre devoir.</p>
+<p class="justify">Les doigts de Julien se crispaient autour du bois de
+son arbalète.</p>
+<p class="justify">Les fugitifs restèrent là cinq minutes. Puis le petit
+Jeannin dit&nbsp;: En avant&nbsp;!</p>
+<p class="justify">On tourna le dos à l'incendie, et l'on se dirigea sur
+Tombelène.</p>
+<p class="justify">Le vieux Simon ne se trompait point. C'était bien au
+village de Saint-Jean qu'avait lieu l'incendie, et c'était bien sa
+maison qui brûlait.</p>
+<p class="justify">Seulement, il y avait d'autres maisons que la sienne.
+Maître Vincent Gueffès ne faisait jamais le mal à demi.</p>
+<p class="justify">Pendant toute cette nuit-là, Aubry travailla de son
+mieux. Il avait travaillé la nuit précédente et la journée entière.</p>
+<p class="justify">La lime était bonne. Aubry avançait à la besogne.</p>
+<p class="justify">N'eût été la posture intolérable qu'il était obligé
+de garder, limant d'une main, et de l'autre se soutenant à l'embrasure
+de la meurtrière, sa tâche aurait été vite à fin.</p>
+<p class="justify">Mais à chaque instant, ses doigts fatigués lâchaient
+prise. Il retombait au fond de sa cellule, suant à grosses gouttes,
+épuisé, haletant.</p>
+<p class="justify">Pour retrouver du c&oelig;ur, il lui fallait évoquer
+l'image de Reine.</p>
+<p class="justify">Mais aussi, quelle vaillance nouvelle dès que ce nom
+chéri venait à sa lèvre&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il la voyait&nbsp;; elle était là, le soutenant et
+l'encourageant.</p>
+<p class="justify">Il l'entendait qui disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Nous avons besoin de votre bras, Aubry,
+pour nous défendre contre nos persécuteurs. Courage&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ce fut une nuit de fièvre, pendant laquelle plus
+d'une imagination folle visita la solitude du captif. Vers le matin, la
+plus étrange de toutes le prit au milieu de son travail.</p>
+<p class="justify">Ce qu'il avait prévu la veille, dans sa conversation
+avec Reine, arrivait. Il croyait entendre les aboiements lointains d'une
+meute chassant sur la grève.</p>
+<p class="justify">C'était une illusion, sans doute. Et pourtant, chaque
+fois que le vent donnait, il apportait les aboiements plus
+distincts.</p>
+<p class="justify">Et une fois, parmi ces aboiements, Aubry crut
+reconnaître celui de maître Loys, son beau lévrier noir.</p>
+<p class="justify">La fièvre amène comme cela de bizarres illusions.
+Aubry reprit sa lime et travailla. La barre de fer était presque
+coupée.</p>
+<p class="justify">Pourtant, elle tenait encore. L'aube se leva. Aubry
+se coucha sur la paille et voulut prendre un instant de sommeil.</p>
+<p class="justify">À peine était-il endormi que le bruit de la clé de
+frère Bruno, tournant dans la serrure, le réveilla en sursaut. Frère
+Bruno était pourtant déjà venu faire sa ronde et raconter son histoire.
+Ordinairement, il ne venait qu'une fois.</p>
+<p class="justify">Allait-il prendre l'habitude de faire deux rondes par
+nuit, et de raconter deux histoires&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Ou bien le travail nocturne d'Aubry avait-il éveillé
+les soupçons&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Avant que notre prisonnier eût eu le temps de
+répondre en lui-même à ces questions, un pas lourd et sonnant la
+ferraille succéda au bruit des verrous.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! mon cousin Aubry, dit une
+grosse voix à la porte, nous dormons encore&nbsp;! par mon patron, il
+paraît que nous faisons ici la grâce matinée&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Aubry se leva vivement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Méloir&nbsp;! s'écria-t-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Entrez, entrez, sire chevalier, dit le
+frère Bruno à son tour&nbsp;; ce n'est pas très grand ces cellules, mais
+pour ce qu'on y fait, voyez-vous, ça suffit. Je me souviens qu'en l'an
+trente-cinq, peu de temps après mon arrivée au monastère, il y avait un
+prisonnier nommé Olivier Triquetaine, lequel prisonnier était si gros
+qu'on eut bien du mal à lui faire passer la porte pour entrer. Quant à
+sortir, il n'en sortit que dans sa bière. Cet Olivier Triquetaine était
+un assez joyeux compagnon. Il disait toujours le samedi soir&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand vous me reconduirez, mon frère,
+dit Méloir en le congédiant, vous m'apprendrez au long ce que disait
+Olivier Triquetaine les samedis soirs.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bon&nbsp;! fit Bruno, je n'y manquerai
+pas, puisque ça vous intéresse, sire chevalier. Il sortit et ferma la
+porte à triple tour.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sire chevalier, cria-t-il à travers la
+planche de chêne, à l'heure où il vous plaira de vous en aller, frappez
+et ne vous impatientez pas, je vais à matines.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Peste&nbsp;! dit Méloir en se tournant
+vers Aubry, mon cousin, tu as un geôlier de bonne humeur&nbsp;! Et
+comment te portes-tu, depuis le temps&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bien, répliqua Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le fait est que tu n'as pas encore trop
+mauvaise mine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que viens-tu faire ici&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Savoir de tes nouvelles en passant, mon
+cousin Aubry, et te donner une bonne poignée de main. Il tendit sa main
+à Aubry, qui la repoussa.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! fit Méloir&nbsp;;
+sais-tu que c'est la main d'un chevalier, mon cousin&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je le sais, et j'ai grande honte pour la
+chevalerie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce à dire&nbsp;! s'écria Méloir
+qui fronça le sourcil. Mais il se ravisa tout de suite.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;De temps immémorial, continua-t-il, les
+vaincus ont eu droit d'insolence. Ne te gêne pas, mon cousin, ces murs
+de granit doivent bien aigrir un peu le caractère. Des captifs, des
+enfants et des femmes, un chevalier sait tout souffrir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un chevalier&nbsp;! répéta Aubry qui
+haussa les épaules. Et l'on se plaint que la chevalerie s'en va&nbsp;!
+Par Notre-Dame, mon cousin, s'il y a beaucoup de gens comme toi portant
+éperons d'or et c&oelig;urs de coquins&hellip;</p>
+<p class="justify">Méloir pâlit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai dit <em>c&oelig;urs de
+coquins,</em> appuya Aubry, dont la voix était calme et froide&nbsp;; si
+tu as quelque chose dans l'âme, va-t-en&nbsp;; car je n'aurai pour toi
+que des paroles de mépris.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! mon cousin Aubry, dit
+Méloir en riant de mauvaise grâce, j'en prends mon parti et je reste.
+Accable-moi, cela te soulagera. Et moi, je prierai Dieu de me compter
+cette humiliation, chrétiennement supportée, quand il s'agira de passer
+la grande épreuve.</p>
+<p class="justify">Que diable&nbsp;! ajouta-t-il, changeant de ton
+brusquement&nbsp;; ne peut-on se faire la guerre et vivre en amis
+pendant la trêve&nbsp;? Allons&nbsp;! cousin Aubry, laisse là ta gourme
+d'Amadis et causons comme d'honnêtes parents que nous sommes.</p>
+<p class="justify">Nous ferons remarquer ici que le type normand se
+divise en trois catégories bien distinctes, mais également sujettes à
+caution.</p>
+<p class="justify">Et il est entendu ici que ce mot <em>normand</em> ne
+s'applique pas du tout dans notre bouche aux habitants d'une province
+aussi célèbre par son beurre que recommandable par son cidre. Le mot
+<em>normand</em> est passé dans la langue usuelle au même titre que le
+mot <em>gascon,</em> que le mot <em>juif,</em> et autres vocables
+exprimant des nuances de m&oelig;urs ou de caractères.</p>
+<p class="justify">Le <em>Juif</em> est un <em>Arabe</em> double&nbsp;;
+<em>l'Arabe</em> est un coquin sans malice qui fait la petite usure et
+devient rarement ministre des finances. Le <em>Gascon</em> ment pour
+mentir, c'est un artiste en mensonges&nbsp;; le <em>Normand</em> n'a
+garde de faire ainsi de l'art pour l'art&nbsp;: il ment pour de
+l'argent.</p>
+<p class="justify">Chez le Gascon, il n'y a pas beaucoup de bon, tandis
+que chez le Normand, il n'y a rigoureusement que du détestable.</p>
+<p class="justify">Voici du reste les trois catégories
+normandes&nbsp;:</p>
+<p class="justify">1° Le <em>Normand-</em>finaud&nbsp;: type connu
+surabondamment&nbsp;; le maquignon ordinaire des naturalistes.</p>
+<p class="justify">2° Le <em>Normand-</em>doux, bien gentil garçon, mais
+plat comme ces insectes dont le nom est proscrit, et qui troublent le
+sommeil du pauvre.</p>
+<p class="justify">3° Le <em>Normand-</em>brusque&nbsp;: un brave homme,
+un peu rustique, un peu rude, mais le c&oelig;ur sur la main.</p>
+<p class="justify">Un franc luron, grosse voix, gros corps, gros
+mots.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! un bien digne c&oelig;ur, allez&nbsp;! trop
+probe peut-être pour nos siècles corrompus, trop intègre, trop pur, à ce
+qu'il dit.</p>
+<p class="justify">Néanmoins, veillez à vos poches&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Le chevalier Méloir n'était qu'une moitié de Normand
+collé à une moitié de Breton.</p>
+<p class="justify">La moitié bretonne déterminait son genre&nbsp;; il
+était <em>Norman</em>d-brusque.</p>
+<p class="justify">Maître Gueffès appartenait à une quatrième espèce, le
+<em>Norman</em>d-vipère.</p>
+<p class="justify">Mais, encore une fois, la patrie de Corneille, le
+moins <em>normand</em> des grands poètes, est en dehors de tout cela, et
+nos <em>normands</em> typiques naissent à Paris aussi souvent, pour le
+moins, qu'en Normandie.</p>
+<p class="justify">Méloir avait repris son air sans gêne.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Songe donc, mon cousin Aubry,
+continua-t-il gaiement, je suis las comme un malheureux, j'entre au
+couvent pour me reposer, le prieur, comme de raison, m'offre sa
+table&nbsp;; mais moi je lui réponds&nbsp;: «&nbsp;Mon révérend, vous
+avez ici un jeune homme d'armes qui est mon cousin et que j'aime comme
+s'il était mon frère cadet, il est prisonnier, permettez-moi de l'aller
+voir.&nbsp;» On me fait descendre des escaliers du diable, au lieu de
+m'asseoir devant un bon pâté de venaison, je m'enfouis dans un trou
+humide&nbsp;; et, pour me récompenser, tu me dis des injures&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne t'avais pas prié de venir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est vrai, mais si je venais pour
+t'apporter de bonnes nouvelles&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je n'aimerais pas à les recevoir de
+toi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Peste&nbsp;! mais c'est décidément de la
+haine&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non, prononça Aubry sans
+s'émouvoir&nbsp;; ce n'est que du mépris.</p>
+<p class="justify">Méloir eut encore un petit mouvement de colère. Ce
+fut le dernier. On s'habitue à l'insulte comme à autre chose.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Haine ou mépris, mon cousin Aubry,
+dit-il, peu m'importe&nbsp;; je suis venu ici pour causer, et, de par
+tous les diables, nous causerons&nbsp;! prête-moi la moitié de ta
+paille.</p>
+<p class="justify">Aubry ne répondit pas. Méloir prit une brassée de
+paille et la jeta à l'autre bout du cachot.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comme cela, poursuivit-il en s'asseyant
+le dos contre le roc, nous serons tous les deux à notre aise et nous ne
+pourrons pas nous mordre.</p>
+<p class="justify">Il avait débouclé son ceinturon pour s'asseoir, et
+son épée était près de lui.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_21"></a><strong>XXI. La rubrique du
+chevalier Méloir.</strong></h1>
+<p class="justify">Il faisait grand jour maintenant, et, bien que le sol
+du cachot fût encaissé profondément, Aubry et le chevalier pouvaient se
+voir.</p>
+<p class="justify">Le chevalier s'était arrangé de son mieux sur la
+paille et paraissait bien décidé à ne point abréger sa visite.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Te souviens-tu, mon cousin Aubry,
+dit-il, d'une conversation que nous eûmes ensemble non loin d'ici, sur
+la route d'Avranches au Mont&nbsp;? Tu portais la bannière de monsieur
+Gilles&nbsp;; moi, je portais la bannière de Bretagne. Tu jugeais
+sévèrement notre seigneur le duc&nbsp;; moi qui ai plus d'âge et
+d'expérience, j'étais plus indulgent. Nous en vînmes à parler de nos
+dames, car il faut toujours en venir là, et nous nous aperçûmes que nous
+étions rivaux. Eh bien&nbsp;! Aubry, la main sur le c&oelig;ur, cela me
+fit de la peine pour toi.</p>
+<p class="justify">Aubry eut un dédaigneux sourire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il ne s'agit pas de cela, dit Méloir,
+ton sourire fait bien sous ta moustache naissante, mais comme ELLE n'est
+pas là, ton sourire est perdu. Il ne s'agit pas du tout, entre deux
+hommes qui se disputent une belle, de savoir lequel des deux elle
+aimera.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;De quoi s'agit-il donc&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il s'agit de savoir lequel des deux en
+définitive sera son seigneur et maître. Or, j'avais de la peine pour
+toi, mon cousin Aubry, parce que je savais d'avance que tu ne gagnerais
+pas la partie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne l'ai pas perdue encore, murmura
+Aubry. Le regard du chevalier se fixa sur lui à la dérobée, vif et
+perçant. Puis il examina le cachot en détail comme s'il eût voulu guérir
+une crainte fâcheuse qui lui était venue tout à coup.</p>
+<p class="justify">Cette boîte de granit était bien faite pour chasser
+toute inquiétude.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Figure-toi, cousin Aubry, dit-il, qu'une
+idée folle vient de me traverser la cervelle. La manière dont tu as
+prononcé ces paroles&nbsp;: «&nbsp;Je ne l'ai pas encore
+perdue&nbsp;!&nbsp;» m'a sonné à l'oreille comme une menace. J'ai pensé
+que tu avais peut-être un moyen de trouver la clé des champs. Or, si tu
+la trouvais, la clé des champs, ta partie ne serait vraiment pas trop
+mauvaise.</p>
+<p class="justify">Le regard d'Aubry se releva lentement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà qui commence à piquer ta
+curiosité, n'est-ce pas&nbsp;? interrompit Méloir. Je pourrais te tenir
+rigueur à présent, car tu n'as pas été aimable avec moi, mais je suis
+bon prince et n'ai point de rancune. Je vais te parler absolument comme
+si tu m'avais reçu à bras ouverts. Oui, mon cousin Aubry, la chance
+tourne, et si tu étais en liberté, tu aurais, comme on dit, les quatre
+as de la quinte de grande séquence, qui marquent, (ensemble le point)
+quatre-vingt-dix sans jouer. Et alors, moi, je me trouverais repic avec
+ma fameuse maxime&nbsp;: il vaut mieux se faire craindre qu'aimer, car
+je n'aurais plus même le moyen de me faire craindre.</p>
+<p class="justify">Aubry écoutait de toutes ses oreilles.</p>
+<p class="justify">Méloir fit une pause.</p>
+<p class="justify">Il semblait jouir de l'attention nouvelle que lui
+prêtait son compagnon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais, reprit-il avec un gros rire
+railleur, il te manque justement la clé des champs, mon cousin Aubry, et
+ce n'est pas moi qui te la donnerai&nbsp;! Voilà de bonnes murailles, ma
+foi&nbsp;! mon jeu vaut mieux que le tien. On t'aime, mais j'épouserai.
+N'y a-t-il pas de quoi rire&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand on est un mécréant sans foi ni
+honneur&hellip; commença Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Fi donc&nbsp;! tu en arrives tout de
+suite aux gros mots. Ta position te protège, mon cousin, ce n'est pas
+généreux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Fais-moi descendre en grève, s'écria
+Aubry, donne-moi une épée, et prends avec toi deux ou trois de tes
+routiers, tu verras si je soutiens mes paroles&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bien riposté&nbsp;! Mais nous sommes
+trop vieux, mon cousin, pour nous laisser prendre ainsi. Je te tiens
+quitte de toute réparation. Tu es le plus vaillant écuyer du monde,
+voilà qui est dit. Si nous étions tous deux en grève, tu me
+pourfendrais, comme Arthur de Bretagne pourfendit le géant du mont
+Tombelène, voilà qui est convenu&hellip; En attendant, causons
+raison&nbsp;; il me reste à t'apprendre pourquoi ta partie serait si
+belle, si une bonne fée venait, par aventure, briser tes fers et percer
+les murailles de ton cachot. Les choses ont bien marché depuis le
+huitième jour du présent mois de juin qui va finir. François de Bretagne
+est demeuré frappé de la citation solennelle à lui portée par le vieux
+Maurever. Il a vieilli de dix années en deux semaines. Sans cesse il
+pense au dix-huitième jour de juillet, qui est le jour fixé pour sa
+comparution devant le tribunal de Dieu. Et ses médecins ne savent pas
+s'il atteindra ce terme, tant la vie s'use vite en lui. Or, le soleil
+couchant n'a plus guère d'adorateurs&nbsp;: les mages vont au soleil qui
+se lève&nbsp;; en ce moment où je te parle, un homme résolu qui
+déploierait au vent un chiffon armorié en criant le nom de monsieur
+Pierre, le futur duc, mettrait en fuite mes cavaliers et mes soudards,
+comme une troupe d'oies effrayées.</p>
+<p class="justify">Aubry baissait la tête pour cacher le feu qu'il
+sentait dans ses yeux.</p>
+<p class="justify">Il songeait à son barreau de fer coupé aux trois
+quarts.</p>
+<p class="justify">Dans quelques heures il pouvait être libre.</p>
+<p class="justify">Il avait besoin de toute sa force pour contenir le
+cri de joie qui voulait s'échapper de son c&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">Méloir qui lui voyait ainsi la tête basse, triomphait
+à part soi.</p>
+<p class="justify">Il poursuivit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais qui diable songerait à jouer ce
+jeu, sinon toi, mon cousin Aubry&nbsp;? Le vieux Maurever, qui est un
+saint, &mdash;&nbsp;cela, je le proclame&nbsp;! &mdash;&nbsp;aimerait
+mieux se faire tuer cent fois que de lever la bannière de la révolte. Et
+notre petite Reine n'est qu'une femme, après tout.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! gronda Aubry, feignant le
+désespoir et la rage, être obligé de rester là comme une bête fauve dans
+sa cage de fer&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est désolant, je ne dis pas non, car
+je travaille, moi, pendant ce temps-là, mon cousin Aubry. Si bas que
+soit le duc François, j'ai toujours bien une quinzaine devant moi, et je
+m'en demande pas tant, par Dieu&nbsp;! Dans trois jours j'aurai fait mon
+affaire&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Trois jours&nbsp;! répéta Aubry
+plaintivement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Au plus tard. J'oubliais de te le
+dire&nbsp;: cette fatigue qui m'oblige à m'asseoir sur ta paille vient
+de ce que j'ai fait un petit tour de chasse cette nuit dans les
+grèves.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! fit Aubry qui se
+redressa&nbsp;; j'avais bien cru entendre&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Les cris de ma meute&nbsp;? interrompit
+Méloir&nbsp;; ah&nbsp;! les chiens endiablés&nbsp;! Quelle vie ils ont
+menée&nbsp;! Figure-toi qu'ils sont venus jusque dans les roches au pied
+du Mont. Cette nuit nous les mènerons à Tombelène.</p>
+<p class="justify">Un frisson courut dans le sang d'Aubry, mais il garda
+le silence.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;D'ailleurs, poursuivit Méloir, c'est du
+luxe que cette meute. Je l'ai fait venir pour me donner des airs de
+grandissime zèle, car je sais un coquin qui me mènera, dès que je le
+voudrai, à la retraite de Maurever.</p>
+<p class="justify">Aubry ne respirait plus. Le chevalier s'arrangea sur
+la paille et chercha ses aises.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce n'est pas là le principal,
+dit-il&nbsp;; ce que je veux t'apprendre, c'est ce qui a trait à notre
+fameuse partie, c'est le moyen que j'emploierai pour obtenir la main de
+notre belle Reine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La violence&nbsp;? murmura Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Fi donc&nbsp;! tu ne me connais pas. La
+belle avance de se faire craindre, pour en arriver à menacer comme un
+brutal&nbsp;! Ce ne serait vraiment pas la peine. Se faire craindre, mon
+cousin Aubry, c'est comme je te l'ai dit déjà, le grand secret d'amour,
+mais à la condition d'avoir en soi, quand on use de ce cher talisman,
+tout ce qu'il faut pour plaire. Or, malgré les quinze ou vingt années
+que j'aie de plus que toi, Aubry, mon ami, je porte encore assez
+galamment mon panache&nbsp;; ma jambe n'enfle pas trop le
+cuissard&nbsp;: regarde&nbsp;! et dans ce corselet d'acier, ma taille
+conserve sa souplesse. La violence&nbsp;! sarpebleu&nbsp;! les voilà
+bien, ces jouvenceaux, qui frapperaient les femmes s'ils ne soupiraient
+pas en esclaves à leurs pieds&nbsp;! Nous autres chevaliers,
+&mdash;&nbsp;et Méloir se redressa, ma foi, d'un grand sérieux,
+&mdash;&nbsp;nous avons d'autres rubriques. Et pour ton édification, mon
+cousin Aubry, je vais t'en enseigner une.</p>
+<p class="justify">Il s'interrompit et son gros rire le reprit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! s'écria-t-il, pour
+le coup, te voilà qui dresses l'oreille&nbsp;! Il faut, en vérité, que
+je sois un bien bon parent, ou que j'aie confiance majeure dans les
+verrous de messer Jean Gonnault, prieur des moines du mont Saint-Michel,
+pour te montrer comme cela le fond de mon sac. Mais je ne me souviens
+pas d'avoir vu jamais une figure plus drôle que la tienne, mon cousin
+Aubry&nbsp;: je m'amuse à te contempler comme on s'amuse à regarder un
+<em>mystère</em> ou une <em>sotie,</em> représentée par d'habiles
+histrions.</p>
+<p class="justify">Ce fut au tour du prisonnier de froncer le sourcil.
+Méloir prenait rondement sa revanche.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ne te fâche pas, continua-t-il, et
+laisse-moi me divertir. Voici donc la rubrique annoncée&nbsp;: J'arrive
+à la retraite de monsieur Hue de Maurever, mon futur et vénéré
+beau-père, je l'arrête au nom du duc François, lui, sa fille et sa
+suite, s'il en a, par fortune, ce que je ne crois guère. Je les emmène.
+Tu suis bien, n'est-ce pas&nbsp;? En chemin, je pousse mon cheval aux
+côtés du sien et je lui dis&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sire chevalier, je fus de vos amis, et
+vous avez dû vous étonner grandement de me voir prendre le rôle qui est
+présentement le mien.</p>
+<p class="justify">Il ne répond que par un regard de dédain. J'insiste.
+Il m'envoie au diable.</p>
+<p class="justify">Tu vois que je mets tout au pis, mon cousin.</p>
+<p class="justify">J'insiste encore et je lui dis avec
+tristesse&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous m'avez bien mal jugé, Hue de
+Maurever. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour vous. Dès la première
+heure où vous avez été en danger, j'ai voulu vous sauver, fût-ce au
+péril de ma propre vie&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Naturellement il ouvre une oreille, car enfin, dès
+qu'une énigme est posée, on aime à en savoir le mot. Moi, je salue
+respectueusement, et je fais mine de vouloir me retirer. Il me retient
+en disant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne vous comprends pas. À moins qu'il
+ne préfère dire&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Expliquez-vous. Je lui laisse le choix
+entre les deux tournures. Je reviens aussitôt d'un air humble et
+affectueux. Je reprends&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Messire Hue, j'aime votre
+fille&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et à ce coup, il te tourne le dos,
+malandrin que tu es&nbsp;! interrompit Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je crois que tu as raison, répondit
+tranquillement Méloir&nbsp;; à cet aveu il devra me tourner le dos.
+C'est la crise. Mais je ne me démonte pas, et j'ajoute d'un ton
+pénétré&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pensez-vous, messire Hue, qu'avec un
+pareil amour, j'aie pu, un seul instant&nbsp;?&hellip; Il m'interrompt
+par un rude&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En voilà assez&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Car il faut faire la part de sa mauvaise humeur. Moi,
+je m'écrie&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! messire Hue&nbsp;! l'accusé a
+du moins le droit de la défense&nbsp;; au moment où je vous ai
+dit&nbsp;: j'aime votre fille, vous avez cru deviner le mobile de ma
+conduite, vous avez pensé&nbsp;: le chevalier Méloir veut nous conduire
+aux pieds du duc François, livrer ma tête et demander pour récompense la
+main de ma fille&hellip;</p>
+<p class="justify">Si je puis verser une larme en cet endroit, mon
+cousin Aubry, tout est dit&nbsp;! Si je ne peux pas verser une larme, je
+ferai semblant de m'essuyer les yeux et je poursuivrai avec
+chaleur&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hélas&nbsp;! messire Hue, tel n'est
+point mon dessein. Je ne suis qu'un pauvre gentilhomme, c'est vrai, mais
+j'ai le c&oelig;ur aussi haut qu'un roi. Mon dessein, c'était de prendre
+l'emploi de vous pourchasser, afin qu'un autre, moins ami, n'en fût
+point chargé. Mon dessein était, le premier jour comme aujourd'hui, de
+venir à vous et de vous dire&nbsp;: «&nbsp;La terre Normande est là,
+sous vos pieds, messire Hue&nbsp;; vous êtes libre. Que Dieu vous
+garde&hellip;&nbsp;»</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! scélérat maudit&nbsp;! s'écria
+Aubry, qui avait de la sueur aux tempes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Aimerais-tu mieux me voir te livrer au
+grand prévôt du duc François&nbsp;? demanda Méloir en ricanant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je voudrais te voir en champ clos et
+l'épée à la main, charlatan d'honneur&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Puisque tu te fâches ainsi, mon cousin
+Aubry, interrompit Méloir en se levant, c'est que ma recette est bonne
+et qu'elle doit réussir.</p>
+<p class="justify">Aubry se leva également.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, elle est bonne, ta recette&nbsp;!
+balbutia-t-il d'une voix entrecoupée par la fureur&nbsp;; Hue de
+Maurever, qui est la générosité même. Et peut-être que Reine pour sauver
+la vie de son père&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Par saint Méloir&nbsp;! s'écria le
+chevalier, chacune de tes paroles me ravit d'aise, mon cousin. Il paraît
+décidément que j'ai touché le joint.</p>
+<p class="justify">La colère bouillait dans le c&oelig;ur d'Aubry.
+L'effort même qu'il faisait pour se contenir était un aliment à sa
+fureur. Méloir le regardait d'un air provocant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et maintenant, reprit-il, je n'ai plus
+rien à te dire, mon pauvre cousin. Au revoir, et bien de la résignation
+je te souhaite. Quand nous nous retrouverons, je te présenterai à ma
+dame.</p>
+<p class="justify">La rage du jeune homme fit explosion en ce moment.
+Toute idée de prudence avait disparu en lui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Lâche&nbsp;! lâche&nbsp;! lâche&nbsp;!
+s'écria-t-il par trois fois en s'adossant contre la porte&nbsp;; tu me
+retrouveras plus tôt que tu ne penses&hellip; et quand tu ouvriras la
+bouche pour tromper le noble vieillard et sa fille, mon épée te fera
+rentrer le mensonge dans la gorge&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;!&hellip; fit Méloir qui recula
+jusque sous la fenêtre. Aubry aurait voulu rappeler les paroles
+prononcées. Mais il n'était plus temps.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sarpebleu&nbsp;! dit Méloir, j'étais
+venu un peu pour cela. Il paraît que nous avons, nous aussi, des
+rubriques&nbsp;? Il regarda tout autour du cachot une seconde fois et
+plus attentivement. Aubry s'était recouché sur sa paille&nbsp;; il ne
+parlait plus.</p>
+<p class="justify">Aubry avait les mains libres&nbsp;; plus d'une fois
+l'idée lui était venue de s'élancer sur le chevalier&nbsp;; mais
+celui-ci était armé jusqu'aux dents, et Aubry n'avait rien pour se
+défendre.</p>
+<p class="justify">Après qu'il eut fait son examen, Méloir
+grommela&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pas une fente où passer le doigt&nbsp;!
+ce petit-là n'est pas un farfadet, pourtant&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! fit-il en se ravisant&nbsp;;
+la meurtrière&nbsp;! Aubry tressaillit de la tête aux pieds. Méloir
+redressa sa grande taille, et comme sa tête n'atteignait pas encore la
+meurtrière, il sauta.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un lapin passerait bien là&nbsp;!
+murmura-t-il.</p>
+<p class="justify">Son regard sembla faire la comparaison de la largeur
+de la fenêtre avec l'épaisseur du corps d'Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si le barreau était coupé&hellip;
+pensa-t-il tout haut.</p>
+<p class="justify">Il ôta son gantelet de fer, se haussa sur ses pointes
+et le lança violemment contre le barreau qui rendit un son fêlé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! sarpebleu&nbsp;!
+sarpebleu&nbsp;! s'écria-t-il, mon cousin, j'ai bien fait de
+venir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Mais il n'acheva pas, parce que le jeune homme se
+voyant perdu et prenant une résolution soudaine, avait profité du moment
+où Méloir attaquait le barreau pour s'élancer sur lui.</p>
+<p class="justify">En un clin d'&oelig;il, Méloir fut terrassé.</p>
+<p class="justify">Aubry, qui appuyait son genou contre sa poitrine, lui
+mit sa propre épée sur la gorge.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un cri, un mot, dit-il à voix basse, et
+je te tue comme un chien&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et bien tu ferais, mon cousin Aubry,
+repartit Méloir qui ne se déconcertait pas pour si peu&nbsp;; tu as agi
+de bonne guerre&hellip; Et je n'ai pas déjà si bien fait de venir&nbsp;!
+Mais tu peux serrer ma gorge un peu moins fort si tu veux. Je t'engage
+ma parole de chevalier que je n'appellerai pas au secours.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_22"></a><strong>XXII. Frère
+Bruno.</strong></h1>
+<p class="justify">Quand Aubry eut un peu lâché prise, Méloir avala une
+lampée d'air avec une satisfaction manifeste.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu as un bon poignet, mon cousin,
+dit-il, et moi, je suis un sot. Ta rubrique vaut beaucoup mieux que la
+mienne. Voilà tout. Il n'y a pas de quoi se fâcher pour cela.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Écoute, Méloir, lui répondit le jeune
+homme d'armes, tu étais un brave soldat autrefois, et un bon
+compagnon&hellip; Je n'ai pas le courage de te tuer&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Peste&nbsp;! interrompit Méloir, me
+tuer&nbsp;! Tu n'y vas pas par quatre chemins, toi, mon cousin
+Aubry&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je le devrais pour monsieur Hue de
+Maurever et pour sa fille&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Du tout, interrompit encore
+Méloir&nbsp;; tu sais bien, je suis incapable&hellip;</p>
+<p class="justify">La main d'Aubry s'appesantit un peu plus sur la gorge
+du chevalier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tais-toi&nbsp;! dit-il rudement&nbsp;;
+je n'ai pas le loisir d'écouter tes billevesées. Je veux bien
+t'épargner, mais c'est à condition que tu ne me gêneras point dans
+l'accomplissement de mon dessein.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Foi de chevalier&nbsp;! s'écria
+Méloir&nbsp;; tu n'as qu'à scier ton barreau devant moi&nbsp;; si tu
+veux, je te ferais la courte échelle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bien obligé. Cette voie me semble
+désormais incommode et dangereuse. Pourquoi sortir par la fenêtre, quand
+la porte est là&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te fais observer, mon cousin Aubry,
+que tu me serres le cou sans y songer. Je déteste les demi-mesures.
+Étrangle-moi comme il faut, morbleu&nbsp;! ou lâche-moi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te lâcherai dès que nous serons
+d'accord.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne peux pourtant pas t'ouvrir cette
+porte, moi&nbsp;! s'écria Méloir d'un ton dolent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Me promets-tu qu'une fois libre, tu ne
+tenteras contre moi aucune résistance&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je le promets.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Me promets-tu que tu te laisseras lier
+les mains et les jambes&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À quoi bon, mon cousin&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et mettre un bâillon sur la
+bouche&nbsp;? acheva Aubry, dont les doigts firent un petit
+mouvement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je le promets&nbsp;! je le
+promets&nbsp;! je le promets&nbsp;! dit Méloir précipitamment.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;T'engages-tu à me céder ton armure pour
+que je m'en revête sous tes yeux&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon armure&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Depuis les éperonnières jusqu'à la
+salade.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! cousin Aubry&nbsp;! mon cousin
+Aubry, grommela le pauvre chevalier, je ne t'aurais jamais cru si madré
+que cela&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;T'y engages-tu&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je m'y engage.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sous serment&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sous serment.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À la bonne heure&nbsp;! Relève-toi donc
+et tiens ta parole comme un gentilhomme.</p>
+<p class="justify">Pour ce qui était de se relever, Méloir ne se le fit
+point dire deux fois. Quant à tenir sa parole, peut-être aurait-il
+trouvé quelque <em>exception,</em> comme on dit au Palais, s'il n'avait
+pas vu sa bonne épée toute nue entre les mains d'Aubry.</p>
+<p class="justify">Sa dague restait bien encore au fourreau, mais Aubry
+de Kergariou était un fier homme d'armes. L'attaquer avec une dague
+quand il avait l'épée à la main, c'eût été folie.</p>
+<p class="justify">Méloir se secoua, s'étira, se tâta.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, dit Aubry, en besogne&nbsp;!
+Méloir fit un pas vers lui. Aubry lui mit sans façon la pointe de l'épée
+entre les deux yeux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À distance&nbsp;! dit-il&nbsp;; les bons
+comptes font les bons amis&nbsp;; ne m'approche pas, ou je te
+pique&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu as donc défiance&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai hâte. En besogne.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'y suis, mon cousin Aubry, j'y
+suis&nbsp;! Méloir se mit en effet à délacer son armure. Il n'avait que
+les pièces légères et non point la carapace en fer que le quinzième
+siècle portait encore au combat. Son équipement consistait en
+éperonnières d'acier, vissées aux cuissards de gros buffle, corselet de
+mailles, manches de buffle, salade sans visière, à plumail. Aubry le
+suivait de l'&oelig;il.</p>
+<p class="justify">Quand Méloir eut achevé de se désarmer, ne gardant
+que ses chausses et son justaucorps, Aubry prit sous la paille de son
+lit une corde qui devait lui servir dans son évasion projetée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Donne tes poignets&nbsp;!
+commanda-t-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Attends au moins que tu sois armé. Aubry
+eut un sourire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je m'armerai quand tu seras lié,
+répliqua-t-il&nbsp;; donne tes poignets&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Méloir obéit enfin, mais bien à contrec&oelig;ur. Ce
+bon chevalier avait espéré véritablement rétablir sa partie pendant
+qu'Aubry ferait sa toilette.</p>
+<p class="justify">Il grommela en tendant ses poignets&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qui diable aurait pensé que ce petit
+homme-là pût jouer si serré&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà, dit Aubry, qui avait fait un beau
+n&oelig;ud&nbsp;; je te tiens quitte des pieds. Assieds-toi maintenant à
+ma place et réfléchis, si tu veux, aux vicissitudes du sort.</p>
+<p class="justify">Méloir s'assit. Il avait beaucoup l'air d'un renard
+qu'une poule aurait pris. En un clin d'&oelig;il, Aubry fut armé de pied
+en cap.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Suis-je bien comme cela&nbsp;?
+demanda-t-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sarpebleu&nbsp;! s'écria Méloir en
+colère, ne faut-il encore que je te serve de miroir&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! allons&nbsp;! ne te fâche
+pas, cousin Méloir. Une fois ou l'autre, je te rendrai tes armes. À
+présent, nous n'avons plus que le bâillon à mettre.</p>
+<p class="justify">Il était trop tard pour faire résistance.</p>
+<p class="justify">Méloir se laissa bâillonner.</p>
+<p class="justify">Mais il ne restait plus trace de son excellent
+caractère. Il roulait dans sa tête de féroces pensées de vengeance.</p>
+<p class="justify">Aubry lui souhaita courtoisement le bonjour et donna
+du gantelet dans la porte.</p>
+<p class="justify">Il frappait à tour de bras, se souvenant que le bon
+frère Bruno avait dit&nbsp;: «&nbsp;Je vais à matines&nbsp;».</p>
+<p class="justify">Mais il paraît que le bon frère Bruno s'était ravisé,
+car au premier coup la porte s'ouvrit.</p>
+<p class="justify">Aubry ne put s'empêcher de faire un pas en
+arrière.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il était là&nbsp;! pensa-t-il&nbsp;; il
+a dû tout entendre. Et comme, au même instant, Méloir se leva
+brusquement, poussant des cris inarticulés sous son bâillon, Aubry se
+vit perdu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'a donc ce maître fou&nbsp;? s'écria
+cependant le bon frère Bruno. Sire chevalier, donnez-lui du plat de
+votre épée entre les deux épaules&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Méloir s'était élancé vers la porte. Il cherchait à
+mettre son visage en lumière et à se faire reconnaître du moine
+convers.</p>
+<p class="justify">Mais celui-ci se tournant vers Aubry&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je n'ai jamais vu le prisonnier comme
+cela&nbsp;! dit-il, vous l'aurez donc fait boire, sire chevalier&nbsp;?
+En l'an trente-neuf, nous avions un captif du nom de Thomas Gréveleur,
+qui devint maniaque dans ce même cachot. J'ai envie de vous conter son
+histoire. Figurez-vous que ce Thomas Gréveleur&hellip;</p>
+<p class="justify">Méloir se démenait furieusement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sortons&nbsp;! dit Aubry qui était tout
+pâle et qui s'étonnait que la méprise du frère pût se prolonger
+ainsi.</p>
+<p class="justify">Le bon Bruno fit retraite aussitôt, et comme Méloir
+s'attachait à lui, le bon Bruno ne crut pouvoir moins faire que de
+communiquer à ce prisonnier récalcitrant un coup de poing paternel.</p>
+<p class="justify">C'était un digne poignet que celui du bon moine. La
+poitrine de Méloir sonna comme un tambour. Il chancela et tomba sur la
+paille.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voire&nbsp;! dit Bruno indigné, ce n'est
+pas ma besogne que de caresser les fous&nbsp;! je m'en suis fait mal à
+la deuxième phalange du doigt <em>annularius&hellip;</em></p>
+<p class="justify">Aubry avait passé le seuil. Bruno le suivit, parlant
+toujours et grondant de plus belle. Il ferma la porte avec soin. Cela
+fait, il se prit les côtes à deux mains et regarda Aubry en éclatant de
+rire. Aubry ne savait que penser.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;!&hellip; oh&nbsp;!&hellip;
+oh&nbsp;!&hellip; disait le frère Bruno, dont les yeux se remplissaient
+de larmes&nbsp;; j'en mourrai, messire Aubry, j'en mourrai&nbsp;! Voilà
+une histoire, seigneur Dieu&nbsp;! une histoire comme on n'en a jamais
+raconté&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous m'aviez donc reconnu&nbsp;?
+balbutia Aubry déconcerté.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bon Jésus&nbsp;! pensez-vous que j'aie
+la berlue&nbsp;! Oh&nbsp;! oh&nbsp;! les côtes&nbsp;! les côtes&nbsp;!
+il s'est déshabillé de lui-même&nbsp;! il a été bien
+obéissant&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah ça, est-ce que vous le
+voyiez&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le trou de la serrure, donc, messire
+Aubry&nbsp;! Je le voyais comme je vous ai vu toute la journée d'hier
+limer votre barreau, et j'avais bonne envie de vous apporter une
+escabelle pour tenir vos pieds, car vous deviez fatiguer dans cette
+position-là.</p>
+<p class="justify">Aubry le regardait ébaubi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! mon jeune seigneur,
+reprit Bruno, quand vous m'aurez regardé avec des yeux d'une
+toise&nbsp;! J'aime les bonnes histoires, moi&nbsp;! Et je raconterai
+encore celle-là dans vingt ans si je vis. D'ailleurs, vous savez
+bien&nbsp;: j'étais un soldat entier, vertubleu&nbsp;! avant d'être une
+moitié de moine. Le vieux Maurever m'a gagné le c&oelig;ur en venant
+jusqu'ici rabattre l'orgueil d'un meurtrier. Vous m'avez gagné le
+c&oelig;ur, vous, en brisant votre épée pour ne la point déshonorer. Et
+ce coquin de Méloir, au contraire, m'échauffa les oreilles quand il fit
+le chien couchant, ce jour-là. Or, tout ceci me rappelle une assez
+gaillarde histoire qui se passa en l'an vingt-huit, derrière Bellesmes,
+en Normandie&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon bon frère Bruno, interrompit Aubry,
+le plus pressé est que je sorte de l'enceinte du monastère&nbsp;; vous
+me conterez votre histoire dehors.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je puis vous la conter en chemin,
+messire Aubry. C'était le chevalier Pothon de Xaintrailles qui voulait
+entrer dans Bellesmes, de nuit, malgré l'Anglais. Durham était dans
+Bellesmes avec quatre cents archers du Nord, qui auraient tué une
+alouette à cinquante toises&hellip;</p>
+<p class="justify">Aubry serra tout à coup le bras du frère convers. Ils
+étaient sortis du corridor et débouchaient dans le cloître, où quantité
+de moines se promenaient. Bruno changea de ton soudain.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, sire chevalier, dit-il avec toutes
+les apparences d'un respect profond&nbsp;; les trois cachots se font
+suite l'un à l'autre et sont creusés dans le roc vif. Dom Nicolas
+Famigot, vingt-quatrième abbé du saint monastère, fit, en outre, redorer
+la statue tournante de saint Michel, archange, qui est au sommet du
+campanile. Son décès eut lieu le dix-neuvième jour de mars, en l'an
+1272, et le cartulaire rapporte&hellip;</p>
+<p class="justify">Le cloître était traversé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Du diable si je sais ce que rapporte le
+cartulaire, messire Aubry, reprit Bruno&nbsp;; le cartulaire ne contient
+point de bonnes aventures comme celle dont j'ai été témoin aujourd'hui.
+Ah&nbsp;! laissez-moi rire encore un petit peu, je vous en prie. Quelle
+figure il avait ce Méloir&nbsp;! et ses regards piteux&nbsp;!&hellip;
+Ah&nbsp;!&hellip; ah&nbsp;!&hellip; ah&nbsp;!&hellip; Et maintenant, je
+donnerais bien deux ou trois deniers pour savoir quelle vie il mène tout
+seul dans votre cachot&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Aubry ne pouvait partager l'expansive hilarité du
+frère servant. Son casque n'avait pas de visière. Méloir avait dû amener
+quelque suite avec lui au couvent&nbsp;: Aubry craignait de rencontrer
+des hommes d'armes sur son passage et d'être reconnu.</p>
+<p class="justify">Mais Bruno avait contre sa crainte des arguments sans
+réplique.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Les soudards, disait-il&nbsp;; ah&nbsp;!
+ah&nbsp;! je les ai vus, ce sont d'assez bons drilles. C'est moi qui les
+ai menés au réfectoire des laïques. Ils y sont entrés sur leurs
+jambes&nbsp;; mais il faudra les en tirer sur des civières, oui
+bien&nbsp;! Ah&nbsp;! ah&nbsp;! j'ai été soldat, et je fais
+pénitence&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Frère Bruno passa sa langue sur ses lèvres, ému au
+souvenir de quelque bonne aventure.</p>
+<p class="justify">Ils descendirent le grand escalier, traversèrent la
+salle des chevaliers, le réfectoire des moines, et arrivèrent au seuil
+de la salle des gardes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La tête haute&nbsp;! dit frère Bruno qui
+était un observateur&nbsp;; l'air insolent, le poing sur la hanche,
+c'est comme cela que marche le Méloir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Les gardes firent avec respect le salut des armes. La
+porte extérieure s'ouvrit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je suis chargé, dit le moine servant au
+portier, de montrer la chapelle Saint-Aubert au digne chevalier
+Méloir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que Dieu vous accompagne&nbsp;! souhaita
+le frère tourier. Et ils passèrent. Aubry respira bruyamment. Le frère
+Bruno était aussi content de lui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Maintenant, reprit-il, où allez-vous,
+mon jeune seigneur&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne puis vous le dire, répliqua
+Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! si fait, si fait&nbsp;!
+s'écria Bruno, puisque je vais avec vous.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;! vous venez avec
+moi&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vous suis au bout du monde&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais votre habit, mon
+frère&nbsp;?&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je n'ai pas fait des v&oelig;ux, messire
+Aubry, je vous l'ai dit&nbsp;: je ne suis qu'une moitié de moine, et je
+ne me soucie pas beaucoup de vous remplacer dans le cachot creusé par
+dom Nicolas Famigot, vingt-quatrième abbé du mont Saint-Michel,
+&mdash;&nbsp;bien que ce soit un fort bel ouvrage.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous croyez qu'on vous rendrait
+responsable&nbsp;?&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le chevalier Méloir parlerait du coup de
+poing. Un beau coup de poing, messire, avez-vous vu&nbsp;? Et ce soir je
+coucherais sur la paille. À ce sujet-là je sais une histoire qui va
+véritablement vous bien divertir, du moins je l'espère. C'était en
+l'an&hellip; attendez donc&nbsp;!&hellip; l'année m'échappe, mais
+c'était bien sûr avant l'an quarante, parce que j'avais encore mes trois
+dents de devant qui me furent cassées d'un méchant coup de masse d'armes
+sous Hennebon. Et celui qui me gâta ainsi la mâchoire en mourut. Il
+arriva que le sire de Vilaine qui tenait la seigneurie de
+Landevan&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon frère Bruno, interrompit Aubry, je
+vais en un lieu où je n'ai pas le droit de vous emmener.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tournez ici, messire Aubry, répondit le
+convers&nbsp;; mieux vaut entrer un peu en grève que de marcher dans ces
+roches diaboliques qui usent en deux jours de temps la meilleure paire
+de sandales. Comme ça, vous ne voulez pas de mon histoire&nbsp;? C'est
+bon messire Aubry&nbsp;; quant au lieu où vous allez, si vous ne m'y
+menez pas, moi, je vous y mènerai.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous sauriez&nbsp;?&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Croyez-vous que le troisième carreau de
+mon compagnon Alain, l'archer qui veillait sur la plate-forme, il y a
+deux nuits, n'aurait pas mieux touché but que les deux premiers&nbsp;?
+Mon compagnon Alain n'a jamais manqué trois coups de suite en sa vie. Et
+Dieu merci, on voyait la jeune fille au clair de lune comme je vous
+vois, messire Aubry. Heureusement, j'avais écouté au trou de la serrure,
+pendant que vous causiez avec elle&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah ça&nbsp;! tu es un diable, toi&nbsp;!
+s'écria le jeune homme d'armes, moitié riant, moitié fâché.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Plaignez-vous&nbsp;! Je saisis le bras
+d'Alain, mon compagnon, et je lui dis&nbsp;: Voici un gobelet de vin que
+saint Michel archange envoie à son fidèle gardien. Et maître Alain de
+relever son arbalète pour prendre la tasse. La tasse était profonde.
+Quand Alain, mon compagnon, l'eut retournée, la demoiselle Reine de
+Maurever était à l'abri derrière l'angle de la muraille.</p>
+<p class="justify">Aubry lui prit la main et la serra vivement. Frère
+Bruno s'arrêta et releva les manches larges de son froc.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Regardez-moi ça, dit-il en montrant des
+bras d'athlète&nbsp;; quand les soudards de Méloir viendront chercher le
+vieux Hue de Maurever là-bas, à Tombelène, ces bras-là pourront leur
+faire encore bien du chagrin. Je tiens joliment une épée. Quand je n'ai
+pas d'épée, j'aime assez un gourdin. Quand je n'ai pas de gourdin,
+tenez, je m'en tire comme je peux.</p>
+<p class="justify">Il avait saisi à deux mains une grosse roche qu'il
+balança un instant au-dessus de sa tête. La roche partit comme si elle
+eût été lancée par une machine de guerre, et s'en alla briser un poteau
+planté dans le sable à trente pas delà.</p>
+<p class="justify">Frère Bruno sourit bonnement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Supposez le Méloir en place du poteau,
+dit-il, ça lui aurait, bien sûr, ôté l'appétit pour longtemps.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais dites-moi, mon jeune seigneur,
+reprit-il soudainement, avez-vous jamais ouï conter l'aventure de Joson
+Drelin, bedeau de la paroisse de Saint-Jouan-des-Guérets&nbsp;?</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_23"></a><strong>XXIII. Comment Joson
+Drelin but la rivière de Rance.</strong></h1>
+<p class="justify">Tout en parlant, Aubry de Kergariou et frère Bruno
+avaient fait le tour du Mont. Ils se trouvaient à peu près en face de
+Tombelène.</p>
+<p class="justify">Aubry réfléchissait.</p>
+<p class="justify">Bruno racontait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Joson Drelin, disait-il, en son vivant
+bedeau de la paroisse de Saint-Jouan-des-Guérets, était un vrai compère
+qui se connaissait en cidre, comme le pauvre monsieur Gilles de
+Bretagne, dont Dieu ait l'âme, se connaissait en vins de France.</p>
+<p class="justify">Et après tout, messire Aubry, se connaître en rubis
+gascons est le fait d'un chevalier, comme se connaître en jus de pommes
+est le fait d'un bedeau, c'est moi qui dis cela, sauf le respect d'un
+chacun et la révérence-parler.</p>
+<p class="justify">Donc, au baptême des cloches de
+Saint-Jouan-des-Guérets, en l'an quarante-trois, ou quatre, car la
+mémoire n'y est plus. Ah dam&nbsp;! je n'ai plus vingt-cinq ans, non, ni
+trente non plus&nbsp;: être et avoir été, ça fait deux&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Je disais donc qu'en l'an quarante-trois ou quatre,
+Joson Drelin sonna tant qu'il but beaucoup.</p>
+<p class="justify">S'il sonna tant, c'est que le sonneur était
+malade&nbsp;; s'il but beaucoup, c'est qu'il avait grand'soif, pas
+vrai&nbsp;? M'écoutez-vous, messire Aubry&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Aubry ne répondit point. Il pressait le pas, car il
+avait grande hâte de voir ceux qu'il aimait.</p>
+<p class="justify">Et après tout, il ne pouvait pas renvoyer ce brave
+homme, qui s'était compromis pour le sauver.</p>
+<p class="justify">Pourtant, introduire un étranger dans la retraite du
+proscrit&nbsp;! Aubry hésitait parfois.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est bon&nbsp;! je vois bien que vous
+m'écoutez, cette fois, continuait le bon frère servant, qui suait, qui
+soufflait, qui bavardait tant qu'il pouvait&nbsp;; et ça ne m'étonne
+point, l'histoire étant agréable, quoique véridique en tout point. Pour
+avoir bu beaucoup, il advint qu'un soir, Joson Drelin se trouva un peu
+ivre. Sa ménagère lui dit&nbsp;: Couche-toi, Joson, mon bonhomme&nbsp;;
+comme ça tu seras sûr de ne point battre et de n'être point battu.</p>
+<p class="justify">Joson Drelin, justement, n'avait pas sommeil.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Holà&nbsp;! dit-il, la femme, donne-moi
+la paix ou je vais reboire&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Reboire&nbsp;! Tu n'avalerais pas
+seulement plein mon dé de cidre, tant tu es rond, mon pauvre bonhomme
+Joson&nbsp;! Quant à cela, chacun sait bien que les femmes sont sur la
+terre pour nos péchés. Défier un homme de boire&nbsp;! Avez-vous vu
+chose pareille&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Joson Drelin, ainsi tenté par le démon de son chez
+soi, prit la rage&nbsp;; il appela des métayers qui passaient sur le
+chemin et leur dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hé&nbsp;! les chrétiens&nbsp;!
+voulez-vous voir un homme boire toute l'eau de la rivière de
+Rance&nbsp;? Les métayers s'approchèrent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà ce que c'est, reprit Joson Drelin,
+mes vrais amis, écoutez-moi bien. La femme dit que je ne boirais pas
+plein un dé de cidre&nbsp;; moi, je parie boire toute l'eau qui,
+présentement, coule en rivière de Rance, de Plouër jusqu'à
+Saint-Suliac&hellip;</p>
+<p class="justify">Les métayers haussèrent les épaules. L'un d'eux avait
+un sac de cuir plein de pièces d'argent, parce qu'il avait vendu ses
+vaches au marché de Châteauneuf. Joson Drelin lui dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ton argent contre ma maison&nbsp;! Qui
+poussa les hauts cris&nbsp;? Ce fut la ménagère. Mais l'homme au sac de
+cuir regarda la maison, qui était bonne, et répondit bien
+vite&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tope&nbsp;! Ta maison contre mon
+argent&nbsp;! Les autres métayers dirent&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est topé la main dans la main&nbsp;!
+Qui renie est un failli coq&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Au fait, s'écria Aubry répondant à ses
+propres réflexions, un brave soldat de plus, dans la bagarre, c'est
+quelquefois le salut.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! sur ma foi, messire Aubry,
+repartit Bruno, Joson Drelin était bedeau, non point soldat du tout, je
+vous l'assure.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! marchons ferme, frère
+Bruno&nbsp;! La mer monte, et il nous faut passer à Tombelène.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je sais bien, messire, je sais bien.
+Mais vous n'avez donc pas fantaisie de connaître comment fit Joson
+Drelin pour boire toute l'eau qui coulait en rivière de Rance, depuis
+Plouër jusqu'à Saint-Suliac&nbsp;?</p>
+<p class="justify">C'est pourtant là le merveilleux de l'histoire. Et je
+me souviens que le frère Pacôme, second sommelier du temps de l'abbé
+défunt&hellip; Oh&nbsp;! oh&nbsp;! mais c'est ce frère Pacôme qui eut
+une bonne aventure en l'an trente-sept&nbsp;! Figurez-vous que la veille
+de Noël, il était allé quérir le vin des trois messes&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! disait Aubry qui voyait
+venir la mer&nbsp;; pressons le pas&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Saint-Sauveur&nbsp;! je vais pourtant de
+mon mieux&nbsp;! frère Pacôme se trouvait être sourd d'une oreille
+depuis l'an vingt-huit, qu'il avait été piqué d'un insecte malfaisant
+dans les blés normands.</p>
+<p class="justify">En allant chercher le vin des trois messes il
+rencontra maître Olivier Chouesnel, syndic des peaussiers et mégisseurs
+de la ville d'Avranches. Savez-vous comment il s'était marié, ce maître
+Olivier Chouesnel&nbsp;? Mais il ne s'agit pas de maître Olivier
+Chouesnel. Revenons à frère Pacôme&hellip; c'est-à-dire, finissons
+auparavant, afin de procéder par ordre, l'histoire de Joson Drelin,
+bedeau de Saint-Jouan-des-Guérets&nbsp;; les autres viendront ensuite à
+leur tour.</p>
+<p class="justify">Une belle paroisse, messire Aubry, où j'ai connu un
+vicaire qui se nommait Mélin Moreau, et qui fatiguait bellement les
+chantres au lutrin quand il voulait.</p>
+<p class="justify">Son frère cadet vendait du lard au Pré-Botté de
+Rennes, du lard et des &oelig;ufs cuits durs, saindoux, savons, fromage
+et beurre assaisonné. Il mourut des coups que lui avait donnés sa
+troisième femme.</p>
+<p class="justify">Oh&nbsp;! la maîtresse femme&nbsp;! L'année qu'il
+trépassa, je me souviens que le feu prit en l'église Saint-Sulpice, à
+Fougères, et que mon oncle Mathieu, hallebardier de la chanoirie, eut la
+jambe cassée par un cheval fou.</p>
+<p class="justify">Donc, Joson Drelin était bien empêché quand il fallut
+tenir sa gageure de boire la rivière.</p>
+<p class="justify">Sa ménagère se lamentait et pleurait, disant&nbsp;:
+Que Dieu ait pitié de nos vieux jours&nbsp;! Nous voilà sans maison et
+sur la paille&nbsp;!&hellip;</p>
+<p class="justify">Frère Bruno en était là de son récit, lorsque Aubry
+le saisit rudement par les épaules et le poussa en avant.</p>
+<p class="justify">La mer arrivait dans le lit du ruisseau qui sépare
+les deux monts, et frère Bruno avait déjà de l'eau jusqu'aux
+mollets.</p>
+<p class="justify">Or, dans ces sables, quand on a de l'eau jusqu'aux
+mollets, la tête y passe souvent.</p>
+<p class="justify">Frère Bruno se mit à rire quand il fut à pied
+sec.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Messire Aubry, dit-il, je vous rends
+grâce. Voilà ce que c'est que de bavarder&nbsp;: je ne regardais pas mon
+chemin. Cela me rappelle l'histoire du vieux Martin de Saint-Jacut, qui
+fut noyé en chantant <em>ma mère l'Oie&hellip;</em> Donc, la femme de
+Joson Drelin&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Morbleu&nbsp;! mon frère&nbsp;! s'écria
+Aubry, nous allons nous fâcher si vous ne laissez là une bonne fois
+Joson Drelin et sa femme&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Bruno le regarda stupéfait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;L'histoire ne vous plaît pas,
+messire&nbsp;? dit-il&nbsp;; c'est surprenant. Mais des goûts, il ne
+faut point discuter, et je vais alors, vous achever l'aventure de
+Pacôme, second sommelier de l'abbé défunt.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ni cette aventure ni d'autres, mon
+frère&nbsp;! Avalez votre langue et mettez vos jambes au trot, car la
+mer va nous entourer.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! répliqua le moine servant,
+j'aurai toujours bien le temps de vous conter ce qui advint à maître
+Olivier Chouesnel, syndic des peaussiers et mégisseurs de la ville
+d'Avranches, le jour de ses noces.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un mot de plus, et je vous laisse là,
+mon frère&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bon, bon, messire Aubry, ne vous fâchez
+pas&nbsp;! Je ne conte mes anecdotes qu'à ceux qui me les demandent. Et
+encore, bien souvent, je me fais prier, témoin ce qui m'arriva en l'an
+quarante-cinq, au pardon de Noyal-sur-Seiche&hellip;</p>
+<p class="justify">Aubry n'en voulut point entendre davantage. Il prit
+sa course, et le frère Bruno resta seul dans les tangues.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! fit-il&nbsp;:
+pareille chose m'advint en Basse-Bretagne avant la guerre. Je voulus
+raconter l'histoire du meunier Rouan, qui vendit son âme au Malin pour
+une paire de meules, mais&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! fit-il encore en
+sursaut, voici la mer pour tout de bon&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Cette fois, il n'entama aucune histoire, et prit ses
+jambes à son cou.</p>
+<p class="justify">La forteresse que les Anglais avaient construite au
+mont Tombelène était considérable, et pouvait contenir nombreuse
+garnison. En partant, quelques mois avant les événements que nous
+mettons sous les yeux du lecteur, Knolle ou Kernol, le lieutenant de
+Bembroc, qui était resté le dernier à Tombelène, avec cent ou cent
+cinquante hommes d'armes, fit sauter les ouvrages de défense, rasa le
+château et mit le mont à nu.</p>
+<p class="justify">Il ne restait debout que la partie occidentale des
+murailles, flanquée par la tour démantelée où nous avons vu monsieur Hue
+de Maurever dormir, son épée entre les jambes.</p>
+<p class="justify">Ces murailles, la tour, une courtine élevée de
+plusieurs pieds au-dessus du sol, et le bâtiment intérieur dont le
+rez-de-chaussée n'avait été démoli qu'en partie, formaient encore une
+retraite assez vaste, qu'il était très facile de clore et de mettre à
+l'abri d'un coup de main, surtout à cause de cette circonstance, que le
+reste de l'île était complètement découvert.</p>
+<p class="justify">Au moment où Aubry de Kergariou et le frère Bruno
+traversaient la Grève, il y avait bien des yeux inquiets fixés sur eux
+derrière le mur en ruine. Monsieur Hue de Maurever, qui était resté si
+longtemps seul sur le roc abandonné, avait maintenant de la compagnie,
+plus qu'il n'en eût voulu peut-être.</p>
+<p class="justify">Outre sa fille Reine, les Le Priol et le petit
+Jeannin qui étaient arrivés au milieu de la nuit, nous trouvons à
+Tombelène tout le village de Saint-Jean&nbsp;: les quatre Gothon, les
+quatre Mathurin, Scholastique, les trois Catiche, les deux Joson et
+d'autres, dont nous ferions le dénombrement avec zèle si ces humbles
+pages étaient une épopée.</p>
+<p class="justify">Nous dirions l'âge, le poil et la généalogie de tous
+ces braves fils du Marais, de toutes ces vierges laides ou belles. Et
+après avoir invoqué la muse Calliope, fille de Jupiter et de Mnémosyne
+(patronne antique des plagiaires), nous prêterions à nos Bretons des
+actions grecques ou latines.</p>
+<p class="justify">Mais les brouillards salés de l'Armorique
+détendraient vite les cordes de la vieille guitare d'Apollon. Le
+<em>biniou</em> seul, avec sa poche de cuir et sa nasillarde embouchure,
+supporte le rhume chronique de ces contrées.</p>
+<p class="justify">Chantons au biniou&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Les paysans du village de Saint-Jean-des-Grèves
+avaient émigré, parce que leurs demeures n'étaient plus qu'un monceau de
+cendres.</p>
+<p class="justify">Maître Vincent Gueffès avait payé ainsi l'hospitalité
+reçue.</p>
+<p class="justify">Il avait dit aux soudards ivres&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le traître Maurever se cache dans une
+des maisons du village. J'en suis sûr.</p>
+<p class="justify">Les soldats avaient enfoncé les portes. Quand on
+enfonce la porte du paysan breton, si faible qu'il soit, il frappe. Les
+bonnes gens avaient tapé de leur mieux. Il y avait eu la bataille.</p>
+<p class="justify">Puis l'incendie.</p>
+<p class="justify">Car c'était bien le village de Saint-Jean que Reine
+et les Le Priol avaient vu flamber en entrant dans la grève, de l'autre
+côté d'Ardevon.</p>
+<p class="justify">Hommes, femmes, enfants, ils étaient là une
+quarantaine derrière les débris de la forteresse anglaise.</p>
+<p class="justify">Comme ils se doutaient bien qu'on avait reconnu leurs
+traces et qu'on les relancerait, toute la nuit avait été employée au
+travail. Des pierres amoncelées bouchaient déjà les brèches, et une
+nouvelle enceinte s'élevait du côté de l'intérieur.</p>
+<p class="justify">On se préparait à un siège.</p>
+<p class="justify">Le vieux Maurever ne s'occupait point de tout cela.
+Il était dans sa tour&nbsp;; Reine, assise à ses pieds, mettait sa belle
+tête blonde sur ses genoux. Maurever était plus heureux qu'un roi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Reine, dit-il en caressant les doux
+cheveux de la jeune fille, j'ai cru que je ne te verrais plus. Quand ton
+panier a passé sous mes yeux emporté par le courant, mon c&oelig;ur est
+devenu froid et comme mort. Oh&nbsp;! que je t'aime, ma fille
+chérie&nbsp;! Pour les travaux de ma longue vie, je ne demande à Dieu
+qu'une récompense, ton bonheur&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Reine couvrait ses mains de baisers.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Toi, reprenait Maurever avec mélancolie,
+tu m'aimes bien aussi, je le sais. Mais l'amour des jeunes gens pleins
+d'espérances ne ressemble point à l'amour triste des vieillards. À
+mesure qu'on vieillit, Reine, la tendresse se concentre et se resserre,
+parce que les objets aimés deviennent plus rares. Ainsi, moi, j'ai perdu
+ma femme qui était une sainte, j'ai perdu tes frères qui étaient de
+nobles c&oelig;urs. Il ne me reste que toi. Toi, au contraire, tu
+prendras un mari et tu l'aimeras. Tu auras des enfants et tu les
+adoreras. Que restera-t-il pour ton pauvre vieux père&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce qui restait à votre mère tant aimée
+quand vous fûtes époux et que vous devîntes père. Une larme tomba sur la
+barbe blanche du chevalier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ma mère&nbsp;! murmura-t-il&nbsp;; Dieu
+m'est témoin que je l'aimais. Oh&nbsp;! Reine&nbsp;! pourtant ma mère
+est morte seule au manoir du Roz, pendant que j'étais en guerre.
+Promets-moi que tu seras là pour me fermer les yeux&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Reine ne répondit que par des baisers plus tendres.
+Ç'avait été une scène touchante, lorsque le vieux proscrit, après trois
+jours entiers d'attente, avait revu enfin sa fille, escortée par ses
+fidèles vassaux.</p>
+<p class="justify">Avant de la baiser, il avait mis un genou en terre
+pour remercier Dieu.</p>
+<p class="justify">Puis, il l'avait serrée contre sa poitrine déjà
+creusée par la faim.</p>
+<p class="justify">Puis encore, il avait mangé avidement, au milieu des
+Le Priol, qui avaient des larmes plein les yeux à l'idée de ce qu'avait
+souffert leur pauvre seigneur.</p>
+<p class="justify">Reine le servait, lui présentant le pain et la coupe
+pleine.</p>
+<p class="justify">On les avait laissés seuls après le repas.</p>
+<p class="justify">Il y avait déjà longtemps qu'ils s'entretenaient
+ainsi.</p>
+<p class="justify">Un silence se fit. Le chevalier contemplait sa fille.
+Un sourire vint à sa lèvre austère.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je suis jaloux de lui&nbsp;!
+murmura-t-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Lui qui vous aime tant, mon
+père&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et crois-tu que je ne l'aime pas, moi,
+pour lui donner ainsi mon cher trésor&nbsp;! s'écria le proscrit qui
+enleva Reine dans ses bras et la posa sur ses genoux comme un enfant.
+C'est un bon soldat, c'est un c&oelig;ur généreux&nbsp;; je veux bien
+qu'il soit mon fils. Mais je te le dis, ma Reine bien-aimée, la
+vieillesse est un long supplice. Nous n'acquérons plus jamais, et
+toujours nous perdons jusqu'au seuil de la tombe. Voici un homme fort,
+jeune, heureux, souriant aux promesses que l'avenir prodigue. Le monde
+est à lui&nbsp;! que fait-il&nbsp;? Il vient demander au vieillard
+dépossédé une part de son bien suprême. Le riche a besoin de l'obole du
+pauvre&nbsp;: ainsi est la vie&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il baissa la tête, et ses cheveux blancs inondèrent
+son front. Reine était devenue triste à l'écouter.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu l'aimes donc bien&nbsp;! demanda-t-il
+brusquement. Reine se redressa.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, mon père, dit-elle d'une voix grave
+et lente.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et lui&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon père, il m'aime assez pour renoncer
+à moi si je lui dis&nbsp;: Monsieur Hue de Maurever a besoin de sa fille
+et la veut garder.</p>
+<p class="justify">Elle n'acheva pas, parce que le vieillard l'étouffait
+en un baiser passionné.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Folle&nbsp;! folle&nbsp;! disait-il.
+Oh&nbsp;! le cher c&oelig;ur&nbsp;! Oh&nbsp;! la bonne fille qui aime
+bien son père&nbsp;! Écoutes-tu les paroles d'un fiévreux&nbsp;! Je
+rêve, tu vois bien, je rêve&nbsp;! Ce qu'il me faut, ma Reine, c'est ton
+bonheur, c'est le sourire à ta lèvre rose. Écoute, la vieillesse n'est
+si malheureuse que par son égoïsme ombrageux. Nous ne gagnons rien,
+disais-je. Ingrat et insensé&nbsp;! Ce fils, Aubry, qui va venir
+remplacer mes fils décédés, n'est-ce rien&nbsp;? Et ces beaux anges
+blonds qui ressembleront à leur mère, les enfants de ma Reine, mes
+petits-enfants, mes jolis amours&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Reine cacha dans son sein son front rougissant. Il
+lui prit la tête à pleines mains et la baisa.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dieu est bon, dit-il en extase&nbsp;; ce
+sont de beaux jours qui me restent&nbsp;!</p>
+<p class="justify">À ce moment, les planches qui fermaient la tour
+tombèrent en dedans.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le chevalier Méloir avec un moine&nbsp;!
+cria Julien Le Priol, essoufflé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le chevalier Méloir&nbsp;! répéta
+Maurever, qui s'élança vers la meurtrière.</p>
+<p class="justify">On se souvient qu'Aubry avait endossé l'armure de
+l'ancien porte-bannière de Bretagne.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Noir et argent, murmura le vieux
+seigneur après avoir regardé&nbsp;; ce sont bien ses couleurs&nbsp;!
+Julien posa un carreau sur son arbalète.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne manque guère mon coup, messire,
+dit-il en épaulant son arme, et j'attends vos ordres.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_24"></a><strong>XXIV. Dits et gestes de
+frère Bruno.</strong></h1>
+<p class="justify">Heureusement Reine avait de bons yeux. Elle abattit
+vivement, de sa blanche main, l'arbalète de Julien Le Priol qui
+cherchait déjà son point de mire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce n'est pas le chevalier Méloir,
+dit-elle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et qui est-ce donc, notre
+demoiselle&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est Aubry de Kergariou.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Déjà&nbsp;! murmura Maurever. Julien
+sourit, débanda son arbalète et sortit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si j'étais seulement gentilhomme,
+pensait-il en regagnant l'abri de sa famille, je voudrais qu'elle ne
+reconnût personne d'aussi loin que cela&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il soupira un petit peu.</p>
+<p class="justify">Et ce fut tout, car Julien était un vaillant gars
+dont la pensée pouvait se montrer tout entière.</p>
+<p class="justify">L'instant d'après, Aubry entrait dans la tour.</p>
+<p class="justify">Maurever lui tendit les bras et l'appela son
+fils.</p>
+<p class="justify">Reine lui donna sa main.</p>
+<p class="justify">Il fallut savoir l'histoire de ce déguisement. Aubry
+s'assit entre sa fiancée et son père. Cet instant-là compensait toutes
+les heures cruelles passées dans la cage de pierre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mes fils, disait cependant Bruno aux
+émigrés du village de Saint-Jean, nous avons vu vos maisons brûler, du
+haut de la plate-forme, ici près, au monastère. Moi qui ai été soldat
+avant d'être moine, je connais cela. Si vous avez un verre de cidre, je
+boirai à votre santé, bien volontiers, mes fils, car, tout le long du
+chemin, messire Aubry m'a forcé de lui conter des histoires.</p>
+<p class="justify">Jeannin lui emplit une écuelle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Toi, reprit Bruno en caressant la joue
+du petit coquetier, tu ressembles comme deux gouttes d'eau au saint
+Jean-Baptiste de l'église de Tinténiac, mon pays natal, et je vais te
+conter une histoire qui te fera grand plaisir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si vous avez été soldat comme vous le
+dites, repartit Jeannin, mieux vaudrait nous aider dans nos travaux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bien parlé, mon neveu&nbsp;! s'écria
+Bruno, comme disait Malestroit, mon capitaine, qui eut le bras coupé par
+un boulet de pierre au bas de Bécherel, en l'an trente et un. Quant à
+vous aider, ce sera de bon c&oelig;ur&nbsp;; je suis ici pour cela, ne
+pouvant rentrer au monastère sans une immunité du prieur claustral.
+Voyons votre besogne.</p>
+<p class="justify">Il rejeta son froc en arrière et retroussa ses
+manches, en homme de vert travail. Jeannin, Julien, quelques Mathurin et
+les Joson lui montrèrent le commencement d'enceinte. Frère Bruno
+approuva le tracé et se mit immédiatement à l'&oelig;uvre.</p>
+<p class="justify">Dans la courtine, étaient Simon Le Priol, sa femme,
+Simonnette, toutes les Gothon et autres Catiche&nbsp;; Scholastique
+préparait le repas commun. On était triste en cet endroit-là. Simonnette
+avait la larme à l'&oelig;il, parce que le petit Jeannin, étant devenu
+un homme de guerre, ne s'occupait plus d'elle autant qu'elle l'aurait
+voulu.</p>
+<p class="justify">Les choses étaient bien changées, rien que depuis
+l'avant-veille, jour de la Saint-Jean. Ce soir-là, souvenez-vous-en, le
+petit Jeannin avait ses pieds nus dans les cendres si humblement&nbsp;!
+Et, pour une fois qu'il osa prendre la parole, on le fit taire.</p>
+<p class="justify">Mais il avait été pendu depuis lors, et cela forme un
+jeune homme.</p>
+<p class="justify">Son importance grandissait à vue d'&oelig;il, les
+Gothon le regardaient&nbsp;; les Mathurin le jalousaient. On prétendait
+que deux Suzon, dont nous n'avons point parlé encore à cause de
+l'abondance des matières, l'avaient effrontément demandé en mariage.</p>
+<p class="justify">C'était un personnage.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Peau-de-Mouton, mon joli blondin, lui
+dit frère Bruno, je me fais maître-maçon, et je te prends pour ma
+coterie. À ce coup Jeannin se redressa&nbsp;; sa position était
+désormais officielle.</p>
+<p class="justify">Il jeta un regard vers la courtine, où les femmes
+étaient rassemblées, et prit le pas sur tous les Mathurin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ferai de mon mieux, frère Bruno,
+répliqua-t-il avec une orgueilleuse modestie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Apporte-moi cette roche, mon garçonnet,
+reprit le moine en montrant un pierre presque aussi grosse que Jeannin.
+Jeannin s'y prit vaillamment, mais son effort n'ébranla pas même la
+roche. Les Mathurin se mirent à rire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous qui riez, dit le moine, mettez-vous
+quatre et faites ce que le blondin n'a pu faire. Les Mathurin suèrent
+sang et eau&nbsp;; la pierre ne bougea pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! s'écria le frère
+Bruno&nbsp;; on dit que les gars du Marais ont des mains de beurre.
+Voyez ce que vaut la moitié d'un moine&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il saisit la roche et la porta, l'espace de dix pas,
+jusqu'à l'enceinte improvisée.</p>
+<p class="justify">Tout en la portant, il disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Personne de vous n'a connu Robin de
+Ploërmel, qui écrasa la queue du diable&nbsp;? Je vous réciterai sa
+légende au souper. À présent, travaillons, mes mignons, car nous aurons
+du nouveau cette nuit.</p>
+<p class="justify">Les Mathurin le contemplaient avec admiration. Frère
+Bruno leur assigna leur poste de travail et entonna la ronde du pays de
+Vannes&nbsp;:</p>
+<p class="center"><em>La beauté, de quoi sert-elle</em></p>
+<p class="center"><em>Ligèrement belle hirondelle,</em></p>
+<p class="center"><em>Ligèrement&nbsp;?</em></p>
+<p class="center"><em>El' sert à porter en terre,</em></p>
+<p class="center"><em>Ligèrement, blanche bergère.</em></p>
+<p class="center"><em>Ligèrement&nbsp;!</em></p>
+<p class="justify">Il chantait cela, le frère Bruno, d'une belle voix de
+vêpres, sur un de ces airs tristes et bizarrement rythmés que l'on ne
+trouve qu'en Bretagne.</p>
+<p class="justify">C'était de la gaieté, mais de la gaieté bretonne, qui
+donne aux noces même une bonne couleur d'enterrement.</p>
+<p class="justify">Les gars se prirent à travailler en mesure comme les
+matelots au cabestan.</p>
+<p class="justify">La besogne allait, le moine chantait&nbsp;:</p>
+<p class="center"><em>As-tu la chanson nouvelle,</em></p>
+<p class="center"><em>Ligèrement, belle hirondelle,</em></p>
+<p class="center"><em>Ligèrement&nbsp;? La chanson du
+cimetière,</em></p>
+<p class="center"><em>Ligèrement, blanche bergère,</em></p>
+<p class="center"><em>Ligèrement&nbsp;!</em></p>
+<p class="justify">La fable d'Orphée se renouvelait. Les pierres
+dansaient au son de cette musique. Les gars se démenaient.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Holà&nbsp;! les filles&nbsp;! cria le
+frère Bruno, je ne peux pas tout faire, moi&nbsp;! Venez donc chanter
+pendant que nous peinons.</p>
+<p class="justify">Les filles qui s'ennuyaient toutes seules ne
+demandaient pas mieux. Le troisième couplet, un peu plus lugubre que les
+deux premiers, s'entonna en ch&oelig;ur, bien joyeusement. Le quatrième,
+ou <em>bière</em> rime avec <em>bergère,</em> fut chanté en sautant. Au
+cinquième, on ne se sentait plus d'allégresse.</p>
+<p class="justify">Au sixième, les Gothon, les Catiche, la Scholastique,
+les Suzon, Simon Le Priol et sa grave ménagère elle-même remuaient la
+terre en gavottant comme des bienheureux.</p>
+<p class="justify">L'enceinte s'élevait. Quand le vieux Maurever, Aubry
+et Reine sortirent de la tour, ils étaient dans une véritable
+forteresse. Le frère Bruno s'approcha respectueusement de monsieur
+Hue.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que Dieu vous bénisse, mon bon seigneur,
+dit-il, et la jolie demoiselle, et même messire Aubry, mon ami, qui m'a
+planté là en pleine grève, quoique je prisse la peine de lui raconter
+une histoire ou deux pour abréger le chemin. Je viens ici dérouiller mes
+pauvres bras, qui s'engourdissaient là-haut.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais si le prieur s'aperçoit de votre
+fuite, répliqua monsieur Hue, il enverra ses hommes d'armes après
+vous.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quel prieur&nbsp;? Il faut
+distinguer&nbsp;: le prieur claustral, je ne dis pas&nbsp;; mais il ne
+s'occupe pas du dehors. Quant au prieur des moines, il a porté l'armure
+comme moi, et la main lui démange trop souvent pour qu'il ne comprenne
+point mon cas. D'ailleurs, je n'ai point prononcé de v&oelig;u, mon bon
+seigneur, et à mon retour je n'aurai que la discipline simple, qui est
+donnée par frère Eustache, mon compère.</p>
+<p class="justify">Le vieux Maurever fronça le sourcil.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je n'aime pas qu'on plaisante, même
+innocemment, des choses de la religion, mon frère, dit-il avec
+sévérité.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bon&nbsp;! s'écria Bruno désespéré,
+voilà qu'on va me renvoyer avant la bagarre&nbsp;! J'aurai la discipline
+tout de même et je ne me serai point battu&nbsp;! Mon bon seigneur, ayez
+pitié de moi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Père, murmura la douce voix de Reine, il
+a aidé Aubry à se sauver.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et j'ai donné trois tours de clé sur ce
+coquin de Méloir, ajouta Bruno&nbsp;; saint patron, monseigneur, si vous
+aviez vu sa figure&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est un excellent homme, dit Aubry, à
+son tour&nbsp;; sans lui, les jours de ma captivité auraient été bien
+durs.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, oui, s'écria Bruno&nbsp;; je lui ai
+conté de fières histoires au jeune seigneur&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et tenez, interrompit-il en prenant sans
+façon monsieur Hue par la manche, ce frère Eustache, dont je vous
+parlais, a eu, avant d'entrer en religion, vers l'an trente-trois, au
+mois d'avril, une bien gaillarde aventure dans la ville de Guichen,
+entre Rennes et Redon.</p>
+<p class="justify">Il venait de vendre des poules au marché de Guer, car
+il tenait une métairie pour la douairière de La Bourdonnaye, là-bas,
+sous Pont-Réan. Il était à cheval, jambe de ci, jambe de là, sur son bât
+et il allait chantant&nbsp;:</p>
+<p class="center"><em>Dansons la litra,</em></p>
+<p class="center"><em>Litra litanrire,</em></p>
+<p class="center"><em>Dansons la litra,</em></p>
+<p class="center"><em>Litra lilanla&nbsp;!</em></p>
+<p class="justify">Vous savez, la <em>litra</em> se danse à reculons, en
+se tapant les talons devant derrière. Et j'ai connu au bourg de Bains un
+tailleur de cercles en châtaignier pour les fûts, poinçons et barriques,
+qu'on venait voir danser la <em>litra</em> de dix lieues à la ronde. Il
+était borgne d'un &oelig;il et se nommait Pelo Halluin. Sa s&oelig;ur
+Matheline piquait la toile à voile à la Roche-Bernard et fut mariée à
+Juillon le Guennec, qu'on appelait le Bancal, à cause de ses jambes
+qu'il avait de travers.</p>
+<p class="justify">Ce Pelo Halluin&hellip; mais c'est de frère Eustache
+que je veux vous entretenir, mon bon seigneur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que vous disais-je&nbsp;? murmura Aubry
+à l'oreille de monsieur Hue.</p>
+<p class="justify">Le vieillard se prit à sourire. Il paraît qu'Aubry
+lui avait déjà parlé du digne frère Bruno et de ses histoires.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Donc, reprit ce dernier, frère Eustache
+était alors un jeune gars, éveillé comme un ver luisant&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Assez&nbsp;! frère Bruno, interrompit
+monsieur Hue.</p>
+<p class="justify">Le pauvre moine s'arrêta court.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Aurai-je offensé mon bon seigneur&nbsp;?
+balbutia-t-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Assez&nbsp;! vous dis-je, je vous
+permets de rester ici avec nous.</p>
+<p class="justify">Bruno frappa ses mains l'une contre l'autre et poussa
+un long cri de joie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais à une condition, ajouta
+Maurever.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Laquelle, monseigneur,
+laquelle&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est que, pendant votre séjour, vous ne
+raconterez pas une seule histoire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! s'écria le moine en riant de
+tout son c&oelig;ur&nbsp;; voilà, par exemple, qui n'est pas
+difficile&nbsp;! Croyez-vous que je sois un bavard, Seigneur Dieu&nbsp;!
+Cela me rappelle une aventure qui m'arriva en l'an quarante-quatre dans
+une auberge de la Guerche. Nous étions trois&nbsp;: mon cousin Jean,
+Michel Legris et moi. Je dis à Michel Legris&nbsp;: Michel, mon fils,
+as-tu ouï conter l'aventure du gruyer-juré de Lamballe qui&hellip;</p>
+<p class="justify">Il fut interrompu par un éclat de rire que poussa en
+ch&oelig;ur toute l'assistance. Pourquoi riait-on&nbsp;? Frère Bruno ne
+le devina point.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si vous aviez attendu un petit peu,
+dit-il, c'est mon histoire qui vous aurait fait rire&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Le chevalier Méloir, enfermé dans la prison d'Aubry,
+supporta d'abord assez gaiement son infortune. Il était philosophe. Le
+pis-aller, c'était quelques heures passées dans ce fâcheux état.</p>
+<p class="justify">Mais les heures se succédaient et la philosophie du
+chevalier Méloir s'usait. Il était environ dix heures du matin quand
+Aubry lui avait emprunté de force son costume. Midi sonna au beffroi du
+monastère. Puis une heure, puis deux heures, puis trois.</p>
+<p class="justify">Sarpebleu&nbsp;! le chevalier Méloir perdait
+patience.</p>
+<p class="justify">S'il n'avait pas eu ce diable de bâillon, il aurait
+appelé&nbsp;; mais son bâillon était très bien attaché.</p>
+<p class="justify">Ses jambes seules étaient libres. Il s'en servit
+d'abord pour arpenter son cachot étroit à grands pas, puis pour lancer
+des coups furieux dans le chêne de la porte.</p>
+<p class="justify">Mais c'est bien le moins que les prisonniers aient le
+droit de passer leur mauvaise humeur sur les portes ou les murs de leurs
+cabanons.</p>
+<p class="justify">Des coups de pieds du chevalier Méloir personne ne
+s'inquiétait.</p>
+<p class="justify">Vers quatre heures de l'après-midi, une clef tourna
+pourtant dans la serrure.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! Bruno&nbsp;! dit une voix
+sur le seuil, est-ce toi qui fais tout ce tapage&nbsp;? Pourquoi tes
+clefs sont-elles au dehors&nbsp;?&hellip; Mais Bruno n'est pas
+là&hellip; où est-il&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Le malheureux Méloir n'avait garde de répondre. Il se
+mit au-devant du nouveau venu qui était frère Eustache, et qui
+pensa&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bruno a lié les mains du prisonnier avec
+une corde et lui a mis un bâillon sur la bouche&hellip; c'est peut-être
+parce qu'il est enragé.</p>
+<p class="justify">Méloir poussait des sons inarticulés sous son
+bâillon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bien sûr qu'il est enragé&nbsp;! reprit
+Eustache&nbsp;; je voudrais bien savoir ce qu'il a fait du pauvre
+Bruno&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Eustache était partagé entre l'envie de faire
+retraite et le désir de savoir.</p>
+<p class="justify">La curiosité finit par l'emporter.</p>
+<p class="justify">Il s'approcha de Méloir et lui dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ne me mordez pas, l'homme, ou je vous
+assomme avec mon trousseau de clefs.</p>
+<p class="justify">Cette précaution oratoire une fois prise, il détacha
+le bâillon du chevalier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Votre Bruno, s'écria aussitôt Méloir,
+qui écumait de rage, votre Bruno est un coquin&nbsp;; vous aussi et tous
+ceux qui habitent ce monastère maudit. Jour de Dieu&nbsp;! nous verrons
+si monseigneur François de Bretagne ne tirera point vengeance de cette
+indignité&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Messire, dit Eustache étonné, n'est-ce
+point monseigneur François de Bretagne qui vous fait détenir en cette
+prison&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Méloir le poussa violemment au lieu de répondre,
+monta les escaliers quatre à quatre, et força l'entrée du réfectoire où
+le procureur de l'abbé dînait au milieu de ses moines.</p>
+<p class="justify">Méloir montra ses mains liées, et demanda raison au
+nom du duc de Bretagne. Guillaume Robert le regarda en face.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vous ai déjà vu dans le ch&oelig;ur
+de la basilique, messire, dit-il froidement, le jour où le fratricide
+fut confondu devant Dieu et devant les hommes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le fratricide&nbsp;! répéta Méloir qui
+recula stupéfait&nbsp;; est-ce de monseigneur François que vous parlez
+ainsi&nbsp;? Guillaume Robert ne répondit point.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Déliez les mains de cet homme,
+dit-il&nbsp;; si le village qu'il a incendié hier était de Normandie au
+lieu d'être de Bretagne, je fais serment qu'il ne sortirait pas vivant
+du monastère de Saint-Michel&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un village incendié&nbsp;! balbutia
+Méloir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Va-t'en&nbsp;! lui dit encore le
+procureur&nbsp;; ton duc a le pied droit dans la tombe. Je prie Dieu
+qu'il lui inspire des sentiments de pénitence.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il faut, en effet, que monseigneur
+François de Bretagne soit aux trois quarts mort et un peu plus, pour que
+ce moine parle de lui en ces termes, pensa Méloir&nbsp;; j'ai gâté ma
+partie, le diable soit de moi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">En arrivant dans la cour, il trouva ses hommes
+d'armes qui l'attendaient.</p>
+<p class="justify">Comme il allait passer la porte, son regard tomba sur
+deux ou trois douzaines de pauvres hères qui recevaient des aumônes de
+vivres sous la tour.</p>
+<p class="justify">Parmi eux, il reconnut maître Gueffès, lequel faisait
+bois de toutes flèches et empochait bravement le pain de Dieu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens avec moi, lui dit Méloir. Vincent
+Gueffès s'inclina et obéit. Méloir lui fit donner un cheval. On prit au
+galop la route du manoir de Saint-Jean. Pendant la route, Gueffès dit
+bien des fois à Méloir&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon cher seigneur m'a ordonné de le
+suivre, pourquoi&nbsp;? Méloir ne répondait pas et restait enfoncé dans
+sa sombre rêverie.</p>
+<p class="justify">Arrivé en terre ferme, il se tourna brusquement vers
+Gueffès&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est toi qui a mis le feu au village,
+dit-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non, messire, ce sont vos braves
+soldats.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce doit être toi&nbsp;! tu ne seras pas
+puni, si tu me dis où est Maurever.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je dirais à mon cher seigneur où est
+Maurever, répondit Gueffès avec assurance, à condition qu'on me
+donnera&nbsp;: 1° cent écus d'or&nbsp;; 2° la tête de ce petit
+malheureux, Jeannin le coquetier&nbsp;; 3° la fille de Simon Le Priol,
+Simonnette, dont je prétends me venger quand elle sera ma femme.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_25"></a><strong>XXV. Gueffès s'en va en
+guerre.</strong></h1>
+<p class="justify">Méloir arrêta son cheval et regarda Vincent Gueffès.
+Celui-ci ne baissa point les yeux. Méloir était pâle&nbsp;; des gouttes
+de sueurs perlaient à ses tempes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est comme si je vendais mon âme à
+Satan, murmura-t-il&nbsp;; mais peu importe&nbsp;! Tu auras les cent
+écus d'or, la tête du petit Jeannin et la jolie Simonnette.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quels sont mes gages&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ma foi de chevalier que je te donne.</p>
+<p class="justify">Vincent Gueffès aurait peut-être préféré autre chose,
+mais il n'osa pas le dire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La foi d'un illustre chevalier tel que
+vous, répliqua-t-il, vaut toutes les garanties du monde.</p>
+<p class="justify">Il toucha son cheval pour se mettre sur la même ligne
+que Méloir et reprit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le traître Maurever a maintenant de la
+compagnie. Les gens du village ont été le rejoindre, après que vos
+soldats&hellip; car ce sont bien vos soldats qui ont mis le feu,
+messire&nbsp;! Moi, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour les en
+empêcher&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je m'en fie à toi, maître
+Vincent&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je suis un homme de paix, messire, et
+cette catastrophe m'a gravement saigné le c&oelig;ur. Nous trouverons
+donc, disais-je, auprès du traître Maurever, les manants du village de
+Saint-Jean, plus sa fille Reine, qui se moqua si bien de vous l'autre
+nuit, en coupant les cordons de votre escarcelle&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'était Reine&nbsp;! s'écria Méloir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Elle aurait pu vous donner de votre
+propre dague dans la gorge, messire, et les rieurs seraient restés de
+son côté. Je continue&nbsp;: nous trouverons probablement aussi cette
+bouture de chevalier, messire Aubry de Kergariou.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Celui-là, que Dieu le
+confonde&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;<em>Amen&nbsp;!</em> mon cher
+seigneur&nbsp;! En conséquence, ce n'est plus une meute qu'il nous faut,
+mais une armée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Une armée&nbsp;! dit Méloir en haussant
+les épaules, une armée pour réduire deux douzaines de patauds et
+quelques femmes. Sont-ils donc dans une forteresse&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, messire, répondit Gueffès.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils ne sont pas au couvent du mont
+Saint-Michel, je pense&nbsp;! s'écria Méloir. Gueffès secoua la tête en
+ricanant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ma foi, répondit-il, s'ils n'y sont pas,
+c'est qu'ils n'y veulent point être&nbsp;; car votre duc François est
+terriblement en baisse parmi les bons moines. Mais, enfin, ils n'y sont
+pas. Seulement, des murs du couvent qui dominent la ville, on les voit
+assez bien&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils sont à Tombelène&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous l'avez dit, messire. On les voit
+assez bien remuer leurs roches et clore leur enceinte. Il y a de bons
+bras parmi eux, mon cher seigneur, et de bonnes têtes, car leur petit
+fort prend tournure.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hommes d'armes&nbsp;! cria Méloir&nbsp;:
+au galop&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Les lourds chevaux frappèrent le sable en mesure. On
+passait devant le bourg de Saint-Georges.</p>
+<p class="justify">Gueffès, quoique un peu maquignon, n'était pas un
+écuyer de première force.</p>
+<p class="justify">Il se prit à la crinière de sa monture et galopa
+ainsi aux côtés de Méloir.</p>
+<p class="justify">Plusieurs fois il voulut poursuivre la conversation,
+mais le mouvement de son cheval et le vent de la grève lui coupaient la
+parole.</p>
+<p class="justify">Quand la cavalcade traversa le lieu où le pauvre
+village de Saint-Jean élevait naguère ses huit ou dix chaumines, Méloir
+détourna la tête.</p>
+<p class="justify">Vincent Gueffès pensait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Toutes ces bonnes gens se moquaient de
+moi. On riait quand je passais. Les enfants disaient&nbsp;: voici venir
+la mâchoire du Normand&hellip; la mâchoire avait des dents, elle a
+mordu, voilà tout.</p>
+<p class="justify">Et il regardait les places noires qui marquaient
+l'incendie. C'était un coquin sans faiblesse, n'ayant pas plus de nerfs
+que de c&oelig;ur. Placé comme il faut, au temps qui court, il eût été
+loin, ce maître Vincent Gueffès&nbsp;! La troupe de Méloir était campée
+maintenant dans la cour du manoir de Saint-Jean. Les hommes d'armes
+occupaient la salle où nous avons assisté à ce triomphant souper de la
+première nuit. Les choses avaient beaucoup changé depuis lors, à ce
+qu'il paraît, bien qu'on ne fût séparé de ce fâcheux souper que par
+quarante-huit heures à peine.</p>
+<p class="justify">Dans la cour, les soudards et archers vous avaient
+une contenance mélancolique. Bellissan, le veneur, lui-même grondait,
+sans motif aucun, ses grands lévriers de Rieux.</p>
+<p class="justify">Il était pourtant arrivé dans la journée sept ou huit
+lances de Saint-Brieuc avec leur suite.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Holà, qu'on se prépare à partir&nbsp;!
+cria Méloir en entrant dans la cour.</p>
+<p class="justify">D'ordinaire, ce commandement trouvait tous les
+soldats alertes et joyeux. Ce soir, ils s'ébranlèrent lentement et comme
+à contrec&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">Était-ce conscience de leur méfait de la nuit
+précédente&nbsp;? On n'oserait point l'affirmer. En tout temps, le
+soldat se pardonna bien des choses à lui-même, mais ces hommes d'armes
+qui venaient d'arriver apportaient des nouvelles.</p>
+<p class="justify">La main de Dieu était sur le duc François de
+Bretagne.</p>
+<p class="justify">Tout le monde l'abandonnait à la fois.</p>
+<p class="justify">Et tout le monde attendait avec une sévère impatience
+le moment fatal, fixé par la citation de monsieur Gilles.</p>
+<p class="justify">Personne, d'ailleurs, ne doutait que François ne dût
+aller, avant quarante jours écoulés, devant le terrible tribunal où
+l'appelait son frère.</p>
+<p class="justify">Car, l'histoire, si variable en ses autres
+enseignements, ne s'est jamais démentie sur ce fait&nbsp;: les princes à
+qui la Pensée religieuse a déclaré la guerre sont perdus&nbsp;:</p>
+<p class="justify">Soit qu'une excommunication tombe sur leur tête
+rebelle des hauteurs du Vatican, soit que la conscience populaire se
+mette aux lieu et place des foudres de l'Église.</p>
+<p class="justify">Ici, c'était la voix du sépulcre qui s'était élevée,
+et la voix des morts, comme la voix du pape ou la voix du peuple, est la
+voix de Dieu.</p>
+<p class="justify">Au moment où le chevalier Méloir passait le seuil de
+la salle où étaient rassemblés ses hommes d'armes, une discussion très
+vive et très échauffée cessa brusquement.</p>
+<p class="justify">Méloir n'en put entendre que quelques mots&nbsp;;
+mais ce qui suivit fut une explication parfaitement suffisante.</p>
+<p class="justify">Kéravel et Fontebrault se levèrent en même temps à
+son approche.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Messire, lui dit Kéravel&nbsp;; je m'en
+vais retourner à mon manoir du Huelduc, devers Hennebon, sauf votre bon
+vouloir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et pourquoi cela&nbsp;? demanda le
+chevalier en fronçant le sourcil.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Parce que mes moissons se font mûres,
+répondit le brave homme d'armes avec embarras.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Du diable si tu te soucies de tes
+moissons, toi, Kéravel&nbsp;! Mais va-t'en où tu voudras, tu es
+libre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En vous remerciant, messire. Kéravel
+tourna les talons &mdash;&nbsp;Et toi, Fontebrault, dit Méloir, est-ce
+que tu aurais aussi fantaisie d'aller voir mûrir tes seigles&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai reçu avis, répliqua gravement
+Fontebrault, que madame ma femme est en voie de délivrance.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sarpebleu&nbsp;! s'écria Méloir&nbsp;;
+c'est affaire du médecin-chirurgien, mon compagnon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sauf votre bon vouloir, messire, je vais
+m'en retourner du côté de Lamballe, où est ma demeure.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sarpebleu&nbsp;! sarpebleu&nbsp;!
+Fontebrault prit congé. Méloir jeta un regard oblique sur les hommes
+d'armes qui restaient. Il vit Rochemesnil qui se levait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Toi, tu n'as ni moissons ni femme,
+Rochemesnil&nbsp;! s'écria-t-il&nbsp;; je te préviens qu'il y a bataille
+cette nuit. Si tu veux t'en aller après cela, honte à toi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;S'il y a bataille, je reste, repartit
+Rochemesnil&nbsp;; mais après la bataille, je m'en vais.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où ça&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Devers Guérande, où feu monsieur mon
+cousin Foulcher m'a laissé des salines sous son beau château de
+Carheil.</p>
+<p class="justify">Méloir se laissa choir sur l'unique fauteuil qui fût
+dans la salle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sarpebleu&nbsp;! sarpebleu&nbsp;!
+sarpebleu&nbsp;! grommela-t-il par trois fois. Et c'était preuve
+d'embarras majeur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En sommes-nous donc là déjà&nbsp;?
+reprit-il&nbsp;; je croyais que nous avions encore, au moins, une
+vingtaine de jours devant nous.</p>
+<p class="justify">Comme on le voit, entre lui et les autres, ce n'était
+qu'une question de semaines. Il demeura un instant pensif&nbsp;; puis il
+se redressa tout à coup.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! Rochemesnil, dit-il,
+va-t'en voir les salines que t'a laissées feu monsieur ton cousin
+Foulcher de Carheil et que le diable t'emporte&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Rochemesnil ne se le fit pas répéter.</p>
+<p class="justify">Méloir regarda ceux qui restaient.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà les brebis parties, s'écria-t-il.
+Il ne reste plus céans que les loups. Sarpebleu&nbsp;! mes fils, une
+dernière danse et qu'elle soit bonne&nbsp;! Après, s'il le faut, nous
+aurons toute une quinzaine pour faire notre paix avec le futur duc, que
+saint Sauveur protège&nbsp;! ajouta-t-il en touchant la toque qui
+remplaçait, sur sa tête, le casque conquis par Aubry de Kergariou.</p>
+<p class="justify">Ce bout de harangue fit un assez bon effet. Péan,
+Coëtaudon, Kerbehel, Corson, Hercoat et d'autres encore se levèrent et
+dirent&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Nous sommes prêts.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Donc, commençons le bal&nbsp;! ordonna
+Méloir. Chacun s'arma. On ne laissa pas un seul soldat au manoir.
+Bellissan fut chargé d'emmener les lévriers qu'on devait parquer sous la
+chapelle Saint-Aubert au mont Saint-Michel, afin de couper la retraite
+aux proscrits s'il s'avisaient de vouloir tenter la fuite à travers les
+grèves.</p>
+<p class="justify">À la nuit tombante, la cavalcade sortit du manoir,
+suivie par les archers et les soldats en bon ordre.</p>
+<p class="justify">Maître Gueffès était de la partie.</p>
+<p class="justify">Son souhait se trouvait, du reste, accompli. C'était
+une véritable armée, une armée trois fois plus forte qu'il ne fallait,
+selon toute apparence, pour réduire les pauvres gens réfugiés à
+Tombelène.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_26"></a><strong>XXVI. Avant la
+bataille.</strong></h1>
+<p class="justify">À Tombelène, on avait dîné gaiement, car la gaieté se
+fourre partout, même dans une retraite de proscrits. Seulement, il y
+avait là tant de bouches largement fendues en communication directe avec
+d'excellents estomacs, qu'un seul repas suffit pour engloutir la presque
+totalité des provisions apportées.</p>
+<p class="justify">Les quatre Gothon dévoraient. Les Mathurin étaient
+des gouffres. Quant aux Joson, il n'y avait guère que les Catiche qui
+mangeassent plus gloutonnement qu'eux.</p>
+<p class="justify">Les Catiche étaient nées en juin, et Mathieu
+Laensberg dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Femme née en juin aura le teint et les cheveux
+rouges, sera robuste, aimera la bonne chère, mais point le travail entre
+ses repas&nbsp;».</p>
+<p class="justify">Or, qui oserait prétendre que Mathieu Laensberg se
+soit trompé ou ait jamais trompé&nbsp;?</p>
+<p class="justify">La grande famille formée par tous les ménages de
+Saint-Jean réunis se prit à réfléchir en regardant les débris du
+festin.</p>
+<p class="justify">Et le résultat des réflexions de chacun fut
+ceci&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'y a pas de quoi faire un autre
+repas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai vu le temps, dit frère Bruno,
+répondant au sentiment général, le temps où nous prenions de beaux
+mulets (le <em>lupus</em> de Pline) au nord de Tombelène. L'abbé
+Gontran, un rude amateur de poissons, les appelait des surmulets, et à
+cet égard, je sais une aventure&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais, se reprit-il précipitamment,
+monsieur Hue m'a défendu de conter des histoires&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dites-nous plutôt comment nous
+prendrions bien des mulets&nbsp;! s'écria le petit Jeannin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Avec des filets, mon fils, c'est bien
+simple.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais où prendre des filets&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà, mon garçonnet, ou j'en voulais
+venir. Nous n'avons pas de filets, par conséquent, nous ne pouvons
+prendre de mulets ou surmulets, suivant l'abbé Gontran, en latin
+<em>lupus.</em></p>
+<p class="justify"><em>&mdash;</em>&nbsp;C'est bien la peine de nous
+mettre l'eau à la bouche, s'écrièrent trois Gothon.</p>
+<p class="justify">Le quatrième dormait, comme font encore de nos jours
+beaucoup de Gothon, tout de suite après la soupe.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah, ah&nbsp;! dit le frère Bruno, on est
+goulu sur la côte bretonne&nbsp;; je sais bien ça, et l'histoire de
+Toinon Basselet, la mailletière, le prouve du reste&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voyons l'histoire de Toinon la
+mailletière, crièrent en ch&oelig;ur les filles et les gars.</p>
+<p class="justify">Pour la première fois de sa vie, le frère Bruno
+comprit le mystérieux plaisir de la résistance. Pour la première fois de
+sa vie, il put entrevoir la valeur que donne à une chose ou à un homme
+le «&nbsp;se faire prier&nbsp;», cette qualité qui est le seul mérite de
+tant d'esprits graves et de tant de chanteurs légers&nbsp;!</p>
+<p class="justify">D'ordinaire, quand il voulait conter, on lui coupait
+la parole.</p>
+<p class="justify">Aujourd'hui qu'il était muet, on le suppliait
+d'ouvrir la bouche.</p>
+<p class="justify">On s'instruit à tout âge. Le frère Bruno, qui était
+un homme avisé, fit peut-être son profit de cette leçon. Nos
+renseignements, recueillis sur les lieux mêmes, ne nous donnent,
+néanmoins, aucune certitude à cet égard.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vous dirai l'histoire de Toinon la
+mailletière à la veillée de la mi-août, répliqua-t-il&nbsp;; et quant
+aux mulets ou surmulets, le nom n'y fait rien, je sais quelque chose qui
+les remplacerait avec avantage.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quoi donc&nbsp;? quoi donc&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sautés dans le beurre frais, avec
+ciboule, persil, casse-pierre et civettes à la reine, les lapins de
+Tombelène sont un manger de chevalier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Chassons le lapin&nbsp;! s'écria
+Jeannin. Chacune des quatre Gothon pensa au fond de son
+c&oelig;ur&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je mangerais bien du lapin&nbsp;!
+Scholastique, depuis qu'elle avait atteint l'âge de garder les oies,
+avait envie de manger du lapin&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Le petit Jeannin s'était levé, fier comme Artaban, et
+enjambait déjà le mur d'enceinte, l'arbalète à la main.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Attends, mon fils, attends&nbsp;! dit le
+frère Bruno&nbsp;; les lapins de Tombelène sont bons, c'est vrai, mais
+il n'y en a plus, depuis que les Anglais ont tenu garnison dans
+l'île.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! les coquins d'Anglais&nbsp;!
+gronda le ch&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils aiment le gibier comme s'ils étaient
+des chrétiens, repartit Bruno, le mieux est de gratter le sable pour
+trouver des coques, si nous voulons souper ce soir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Nous autres, ça ne fait pas grand'chose,
+dit Jeannin, qui n'obtint point cette fois l'approbation des
+Gothon&nbsp;; mais monsieur Hue, mademoiselle Reine et Simonnette ne
+doivent manquer de rien. Hé&nbsp;! ho&nbsp;! les Mathurin&nbsp;! aux
+coques&nbsp;! aux coques&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! se disait le bon moine
+convers, je raconterai cette histoire-là&nbsp;: Le petit Jeannin du
+village de Saint-Jean, sous la ville de Dol, qui portait une peau de
+mouton comme saint Jean-Baptiste&hellip; en l'an cinquante&hellip;</p>
+<p class="justify">Ces détails principaux se gravaient dans un des mille
+casiers de sa redoutable mémoire. C'était de la matière pour plus
+tard.</p>
+<p class="justify">Les Mathurin, Bruno et Jeannin sortirent de
+l'enceinte pour aller chercher des coques au revers de Tombelène.</p>
+<p class="justify">Pendant cela, Aubry était seul avec le vieux sire de
+Maurever dans la tour démantelée. À deux pas de là, dans un angle
+saillant de l'ancienne ligne des murailles, Jeannin avait bâti à l'aide
+de pierres et de planches apportées par le flot, une petite cabane où
+Reine et Simonnette étaient assises l'une auprès de l'autre.</p>
+<p class="justify">Simon Le Priol, sa femme Fanchon et le reste de
+l'émigration s'abritaient du mieux qu'ils pouvaient et faisaient leurs
+préparatifs de nuit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon fils, disait le vieux Maurever à
+Aubry, ce me fut un grand crève-c&oelig;ur, quand je vous vis jeter
+votre épée aux pieds de notre seigneur François. C'était pour l'amour de
+Reine qui est ma fille que vous faisiez cela, et je pensais&nbsp;: Me
+voilà, moi, Hugues de Maurever, chevalier breton, qui enlève une bonne
+épée à mon duc de Bretagne&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Monsieur mon père, répondit Aubry, ce
+que je fis ce jour-là, tous les nobles du duché le feront demain.
+Maurever courba sa tête blanche.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Alors, puisse Dieu m'épargner le
+châtiment que j'ai mérité peut-être&nbsp;! murmura-t-il. Et comme Aubry
+le regardait, étonné, le vieillard reprit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai cru faire mon devoir, mais le crime
+de l'homme est entre l'homme et Dieu. Le crime ne change pas le droit de
+notre seigneur duc à qui appartient la vie de notre corps. J'ai mal
+fait, mon fils Aubry, j'ai mal fait, j'ai mal fait&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il se frappa la poitrine durement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'aurais dû rester à genoux sur la dalle
+du ch&oelig;ur, continua-t-il, et tendre mes vieilles mains aux fers. Au
+lieu de cela, traître que je suis, j'ai pris la fuite parce que je
+devinais derrière son voile de deuil le doux visage de Reine, ma fille,
+et que je voulais l'embrasser encore.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous&nbsp;! un traître&nbsp;! s'écria
+Aubry&nbsp;; vous, le saint et le loyal&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tais-toi enfant&nbsp;! tais-toi&nbsp;!
+ne blasphème pas&nbsp;! Oui, je suis un traître, et Dieu m'a puni en
+livrant aux flammes les demeures de mes vassaux de Saint-Jean. Dans ma
+solitude, n'ai-je pas entendu comme un écho funeste&nbsp;? Coëtivy est
+mort devant Cherbourg, Coëtivy, notre grand homme de guerre&nbsp;! Ainsi
+s'en vont les Bretons vaillants, laissant leurs dépouilles dans les
+champs de la Normandie. Je te le dis, Aubry, je te le dis&nbsp;: la
+Bretagne commence son agonie dans la victoire, comme le duc François
+lui-même. Un vent souffle de l'est, qui sera une tempête. La France
+allongera son bras de fer&hellip; et l'on dira&nbsp;: «&nbsp;C'était
+autrefois une noble nation que la Bretagne&hellip;&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Aubry ne comprenait pas.</p>
+<p class="justify">Maurever poursuivait avec une exaltation croissante,
+les cheveux épars et les yeux au ciel&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Maudit soit, entre tous les jours
+maudits, le jour où tu mourras, ô Bretagne&nbsp;! Maudite soit la main
+qui touchera l'or de ta couronne ducale&nbsp;! Maudit soit le Breton qui
+ne donnera pas tout son sang avant de dire&nbsp;: «&nbsp;le roi de
+France est mon roi&nbsp;!&nbsp;»</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où est-il, ce Breton&nbsp;? s'écria
+Aubry. Maurever le regarda d'un air sombre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu es jeune&nbsp;; tu verras cela&nbsp;!
+dit-il&nbsp;; une malédiction est sortie de cette tombe où dort monsieur
+Gilles. Tu verras cela&nbsp;! Nantes, la riche, et Rennes, l'illustre,
+et Brest, et Vannes, et le vieux Pontivy, et Fougères, et Vitré, seront
+des villes françaises.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Jamais&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bientôt&nbsp;! Il mit sa tête entre ses
+mains et ne parla plus. Aubry n'osait l'interroger. Au bout de quelques
+minutes, le vieillard s'agenouilla devant sa croix de bois et pria.
+Quand il eut achevé sa prière, il se retourna vers Aubry qui demeurait
+immobile à la même place.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Enfant, dit-il, si nous étions seuls
+tous les deux, je te prendrais par la main et nous irions ensemble vers
+notre seigneur, lui porter notre vie. Mais nous ne sommes pas seuls. Et
+peut-être vaut-il mieux que cela soit ainsi, car le sang ne lave pas le
+sang, et l'esprit de révolte s'exalterait davantage tout autour de nos
+têtes tranchées. Nous allons être attaqués, sans doute&nbsp;: fais
+suivant ta conscience&nbsp;; moi, je laisserai mon épée dans le
+fourreau.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Moi, je défendrai Reine&nbsp;! s'écria
+Aubry, fallût-il mettre en terre Méloir et tous ses hommes d'armes.
+Maurever croisa ses bras sur sa poitrine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Nous en sommes là, dit-il, chacun pour
+soi&nbsp;!&hellip; Et qui sait si ce n'est pas la loi de
+l'homme&nbsp;!</p>
+<p class="center">* * * *</p>
+<p class="justify">À ce moment, la nuit était tout à fait tombée.</p>
+<p class="justify">Le ciel n'était point clair comme la nuit précédente.
+La grande marée approchait, amenant avec soi les bourrasques sur terre
+et les nuages au ciel.</p>
+<p class="justify">Il faisait vent capricieux, soufflant par brusques
+rafales. Le firmament d'un bleu vif, semé d'étoiles qui brillaient
+extraordinairement, se couvrait à chaque instant de nuées noires. Les
+nuées allaient comme d'énormes vaisseaux, toutes voiles dehors. Elles
+<em>mangeaient les étoiles,</em> suivant l'expression bretonne.</p>
+<p class="justify">À l'Orient, quand l'horizon se découvrait, on voyait
+le disque énorme et rougeâtre de la pleine lune qui sortait à moitié de
+la mer.</p>
+<p class="justify">Cela était sombre, mais plein de mouvement. Quand la
+lumière de la lune fut assez forte pour argenter le rebord des nuages,
+tout ce mouvement s'accusa violemment, et le ciel présenta l'image du
+chaos révolté.</p>
+<p class="justify">Dans leur petite cabane improvisée, Reine et
+Simonnette étaient seules. Simonnette s'asseyait aux pieds de Reine, à
+qui on avait fait un banc d'herbes et de goémons desséchés.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu l'aimes donc bien, ma pauvre
+Simonnette&nbsp;? disait Reine en souriant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! chère demoiselle, je ne le
+savais pas hier. C'est quand j'ai appris qu'on allait le pendre, que mon
+c&oelig;ur s'est brisé. Lui, il y a longtemps, longtemps qu'il
+m'aime&nbsp;; bien souvent, je me levais la nuit pour regarder par la
+croisée de la ferme, et toujours je le voyais guettant sous le grand
+pommier qui est de l'autre côté du chemin. Le croiriez-vous, cela me
+faisait rire et je me disais&nbsp;: Le drôle de petit gars&nbsp;! le
+drôle de petit gars&nbsp;! Mais hier&nbsp;! ah&nbsp;! Seigneur mon
+Dieu&nbsp;! que j'ai pleuré&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ses yeux étaient encore tout pleins de larmes. Reine
+l'attira contre elle et la baisa.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! mais j'ai pleuré, poursuivait
+Simonnette, qui riait parmi ses larmes, j'ai pleuré&nbsp;! que je n'y
+voyais plus du tout, notre bonne demoiselle&nbsp;! Ce que c'est que de
+nous&nbsp;! Je n'avais pas pleuré beaucoup plus quand on nous a dit que
+vous étiez morte.</p>
+<p class="justify">Elle porta la main de Reine à ses lèvres en
+ajoutant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et pourtant je donnerais mille fois ma
+vie pour l'amour de notre chère maîtresse&nbsp;! vous le croyez bien,
+n'est-ce pas&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je le crois, ma bonne Simonnette.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais quand on ne sait pas qu'on aime,
+voyez-vous, et que ça vient comme ça, tout d'une fois, il paraît que
+c'est plus fort. Figurez-vous que c'était justement aux branches du
+grand pommier qu'ils voulaient pendre mon pauvre Jeannin. Et si vous
+n'étiez pas venue&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! fit-elle en
+s'interrompant, je le disais tantôt à Jeannin, qui fait l'homme, oui-da,
+depuis qu'il a été pendu à moitié&nbsp;; je lui disais&nbsp;: Si tu ne
+te fais pas couper en morceaux pour notre demoiselle, toi, tu peux
+chercher une autre promise&nbsp;! Et savez-vous ce qu'il m'a répondu,
+car c'est étonnant comme il devient faraud&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que t'a-t-il répondu, ma
+fille&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il m'a répondu&nbsp;: Si tu ne parlais
+pas comme ça, toi, quand il s'agit de notre demoiselle, tu pourrais bien
+chercher un autre promis&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En vérité&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vrai, comme je vous le dis. Ça vous
+change fièrement un jeune gars, de lui mettre la corde au cou. Et vous
+pensez si ça m'a fait plaisir de le voir vous aimer autant que je vous
+aime, mademoiselle Reine&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Reine était distraite. Simonnette se tut et se prit à
+la regarder d'un air malicieusement ingénu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Notre demoiselle, poursuivit-elle tout à
+coup, comme si une idée lui fût venue, vous ne savez pas, quand il est
+arrivé, les filles et les gars disaient&nbsp;: Oh&nbsp;! le beau jeune
+seigneur&nbsp;! le beau jeune seigneur&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Reine rougit légèrement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;De qui parles-tu, ma fille&nbsp;?
+demanda-t-elle.</p>
+<p class="justify">Nous ajoutons pour mémoire qu'elle savait
+parfaitement de qui parlait Simonnette.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh mais&nbsp;! répondit celle-ci&nbsp;;
+de messire Aubry, donc&nbsp;! avec son casque à plume et sa cotte
+brillante. Les gars et les filles disaient encore&nbsp;: C'est le fiancé
+de notre demoiselle&hellip; Est-ce vrai, ça&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est vrai.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! tant mieux&nbsp;! s'écria
+Simonnette&nbsp;; je voudrais tant vous voir heureuse&nbsp;! Comme il
+doit vous aimer, le jeune gentilhomme&nbsp;! et comme ce sera beau de
+vous voir tous deux à la chapelle du manoir&nbsp;! Dieu merci, les temps
+durs passeront, et la joie reviendra. Voulez-vous m'accorder une grâce,
+mademoiselle Reine&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Une grâce, ma pauvre enfant, répondit
+Reine en secouant sa jolie tête blonde&nbsp;; je ne suis guère en
+position d'accorder des grâces.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Aujourd'hui, non, mais demain. C'est
+pour demain la grâce que j'implore.</p>
+<p class="justify">Reine ne put s'empêcher de sourire, tant il y avait
+de caressante confiance dans la voix de Simonnette.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien, répliqua-t-elle presque
+gaiement, nous t'octroyons la grâce que tu sollicites, ma fille.</p>
+<p class="justify">Simonnette lui couvrit les mains de baisers. Elle
+était joyeuse autant que si ces paroles fussent tombées de la belle
+bouche de madame Isabeau, duchesse de Bretagne.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Merci, ma chère demoiselle, mille fois
+merci, dit-elle&nbsp;; la grâce que je vous demande, ce n'est pas pour
+moi, mais pour Jeannin, mon ami, qui ne gagnera guère à devenir mon
+mari, puisque notre maison est brûlée. Hélas&nbsp;! mon Dieu&nbsp;!
+ajouta-t-elle entre parenthèse, qui sait ce que sont devenues la Noire
+et la Rousse dans tous ces malheurs-là&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et que puis-je faire pour ton ami
+Jeannin, ma pauvre Simonnette&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand le noble Aubry sera chevalier,
+répondit la jeune fille, il aura besoin d'une suite. Je sais ce que vous
+allez me répondre&nbsp;: On dit que Jeannin est poltron comme les
+poules. C'est menti, allez, ma bonne demoiselle&nbsp;! Si vous aviez vu
+Jeannin quand il allait mourir&nbsp;! Il pensait à sa vieille mère et à
+moi&nbsp;; il priait le bon Dieu bien doucement, comme s'il eût récité
+son oraison de tous les soirs, mais il ne tremblait pas. Oh&nbsp;! il
+est brave, mon ami Jeannin&nbsp;! et je n'oublierai jamais l'heure que
+j'ai passée avec lui&nbsp;; c'était moi qui pleurais&nbsp;; c'était lui
+qui me consolait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand Aubry de Kergariou sera chevalier,
+dit Reine, nous ferons un bel écuyer du petit Jeannin.</p>
+<p class="justify">Simonnette, qui n'avait pourtant pas sa langue dans
+sa poche, ne trouvait plus de paroles pour remercier, tant elle était
+heureuse.</p>
+<p class="justify">Reine se pencha et lui mit un baiser sur le front.
+Les boucles légères et cendrées de ses cheveux blonds se mêlèrent à
+l'opulente chevelure noire de la jeune vassale. C'était un tableau
+gracieux et charmant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Écoutez&nbsp;! dit Simonnette, qui
+tressaillit avec violence et se leva. Elle s'élança sur une pierre qui
+était en dehors du seuil, et sa tête dépassa l'enceinte. Reine était
+déjà auprès d'elle.</p>
+<p class="justify">Leurs joues, qui naguère brillaient de jeunesse et de
+fraîcheur, étaient pareillement pâles. Tout leur corps tremblait.</p>
+<p class="justify">Sur le sable blanc de la grève, on voyait des objets
+noirs qui avançaient et semblaient ramper. La lune passa entre deux
+nuages. Au pied même de l'enceinte, une forme sombre se dressa
+lentement.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_27"></a><strong>XXVII. Le
+siège.</strong></h1>
+<p class="justify">Reine de Maurever et Simonnette étaient comme
+pétrifiées.</p>
+<p class="justify">Au moment où Reine, qui se remit la première, ouvrait
+la bouche pour jeter un cri d'alarme, une main de fer la saisit par
+derrière.</p>
+<p class="justify">Un homme de haute taille, que l'obscurité revenue
+l'empêchait de reconnaître, était debout à ses côtés.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Silence&nbsp;! murmura-t-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon père&nbsp;! dit Reine. Les formes
+noires continuaient de ramper sur le sable.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où est Aubry&nbsp;? demanda Reine, dont
+le souffle s'arrêtait dans sa poitrine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il dort.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et les gens du village&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils dorment. L'homme qui était au bas de
+la muraille, en dehors de l'enceinte, commençait à escalader. On
+l'entendait ficher sa dague entre les pierres et monter.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Fillette, dit le vieux Maurever à
+Simonnette, va éveiller les tiens, mais ne fais pas de bruit.</p>
+<p class="justify">Simonnette se glissa le long du mur et disparut. Elle
+pensait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon pauvre Jeannin qui est en
+dehors&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Toi, dit Maurever à Reine, va éveiller
+Aubry dans la tour.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous resterez seul, mon père&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je resterai seul.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tirez au moins votre épée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai juré par le nom de Dieu que je ne
+tirerais pas mon épée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais cet homme qui est dehors monte,
+monte&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il descendra. Va, ma fille. Reine obéit.
+En ce moment, la tête de l'assiégeant dépassa la muraille. Il jeta un
+regard au-dedans de l'enceinte. La nuit était obscure à cause des nuages
+opaques et lourds qui couvraient la lune levante. L'homme d'armes ne vit
+rien. Il se tourna du côté de la grève et dit tout bas&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Avancez&nbsp;! Les objets noirs qui
+rampaient sur le sable accélérèrent aussitôt leur mouvement. Il y avait
+du temps déjà que monsieur Hue de Maurever voyait ces taches noires sur
+le sable. Pendant qu'il faisait sa prière, Aubry, succombant à la
+fatigue de trois nuits passées au travail, s'était endormi. Le
+vieillard, à genoux devant sa croix de bois, prolongeait son oraison,
+parce qu'il y avait eu en lui un doute poignant et un cruel remords.</p>
+<p class="justify">Son &oelig;il, habitué à la vigilance, interrogeait
+la grève par l'une des meurtrières percées dans sa tour. Tout en priant,
+il veillait.</p>
+<p class="justify">Longtemps il ne vit que l'ombre vague, du sein de
+laquelle s'élançait comme un géant debout la masse du monastère de
+Saint-Michel.</p>
+<p class="justify">Aux croisées et meurtrières du couvent les lumières
+s'étaient éteintes l'une après l'autre, et le vent d'ouest avait apporté
+comme un écho perdu le son de la cloche du couvre-feu.</p>
+<p class="justify">Ce fut alors que, pour la première fois, Hue de
+Maurever aperçut au loin, par une échappée de lune, l'approche menaçante
+de l'ennemi.</p>
+<p class="justify">Car, pour un vieux soldat, il n'y avait point à s'y
+méprendre.</p>
+<p class="justify">Chaque siècle a son défaut dominant. Le nôtre ne peut
+point, assurément, s'accuser d'un excès de courage chevaleresque. Mais
+en 1450, l'esprit des preux n'était point mort tout à fait. Tout homme
+de guerre, malgré le progrès de l'art des batailles, gardait un peu
+cette confiance orgueilleuse en sa vaillance isolée, qui était le fond
+même de l'ancienne chevalerie.</p>
+<p class="justify">L'âge n'y faisait rien. Ces témérités n'allaient
+point mal aux cheveux blancs des vieillards.</p>
+<p class="justify">Monsieur Hue de Maurever mit instinctivement la main
+à son épée, mais il la repoussa aussitôt à cause de son serment.</p>
+<p class="justify">Il sortit de la tour sans songer à troubler le
+sommeil d'Aubry. On avait encore dix minutes. Aubry pouvait dormir.</p>
+<p class="justify">Monsieur Hue fit le tour de l'enceinte et jeta un
+coup d'&oelig;il satisfait sur les défenses improvisées.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce moine conteur d'histoires est un
+précieux soldat, pensa-t-il&nbsp;; les limiers ébrécheront leurs dents
+contre ces pierres&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il est arrivé ainsi derrière Reine et Simonnette au
+moment où les deux jeunes filles, paralysées par la terreur, cherchaient
+la force de crier au secours.</p>
+<p class="justify">Maintenant, depuis que Simonnette et Reine n'étaient
+plus là, il restait seul, collé au mur de la cabane.</p>
+<p class="justify">L'homme d'armes enjamba le parapet de l'enceinte,
+puis il chercha à s'orienter, tandis que ses compagnons montaient.</p>
+<p class="justify">Comme il descendait le long de la cabane, Hue de
+Maurever lui mit brusquement la main sur la bouche. L'homme d'armes
+voulut crier. La main du vieux Hue était un fier bâillon&nbsp;: la voix
+de l'homme d'armes s'étouffa dans son gosier.</p>
+<p class="justify">De son autre main, monsieur Hue le saisit à la
+ceinture et le souleva comme un paquet.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Or ça, dit-il, en se montrant sur le mur
+avec son fardeau, et en s'adressant à ceux qui grimpaient à
+l'escalade&nbsp;: Pensez-vous avoir affaire à de vieilles femmes
+endormies&nbsp;? J'ai juré Dieu que je ne me servirais point de mon épée
+contre les sujets de mon seigneur François de Bretagne&nbsp;; mais avec
+des coquins tels que vous, pas n'est besoin d'épées&nbsp;: on vous
+chasse avec des ordures&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ce disant, il lança le pauvre homme d'armes sur la
+tête des assaillants qui tombèrent pêle-mêle au pied du roc.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! le digne et brave
+seigneur&nbsp;! s'écria le frère Bruno qui revenait avec un sac plein de
+coques&nbsp;; oh&nbsp;! le joyeux soldat&nbsp;! Voilà une histoire que
+je conterai longtemps&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et faisant son travail mnémotechnique, il ajouta
+entre ses dents&nbsp;:</p>
+<p class="justify">«&nbsp;En l'an cinquante, à Tombelène, Hue de
+Maurever, qui soutient un siège avec des ordures, contre des malandrins,
+lesquelles ordures sont une partie des malandrins eux-mêmes, que
+monsieur Hue prend à poignée et jette à la tête les uns des autres
+malandrins.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">L'alarme était cependant donnée. Tous les réfugiés
+étaient aux murailles. Les assiégeants tirèrent quelques coups
+d'arquebuse et s'enfuirent en désordre. L'homme d'armes qui avait servi
+de projectile fut emporté par ses compagnons. Aubry reconnut la voix de
+Méloir qui disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La nuit est longue. D'ici au soleil
+levant, nous avons le temps de leur rendre plus d'une fois la monnaie de
+leur pièce.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En vous attendant, mes bons seigneurs,
+cria frère Bruno, qui était debout sur la muraille, nous allons passer
+au réfectoire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je connais cette voix, dit Méloir en
+s'arrêtant. Conan&nbsp;!</p>
+<p class="justify">un coup d'arquebuse à ce braillard. Un éclair
+s'alluma, et l'arquebuse de Conan retentit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! le vilain, gronda Bruno en
+colère&nbsp;; il a troué mon froc tout neuf. Dis donc, poursuivit-il à
+pleine voix, toi qu'on appelle Conan, serais-tu pas du bourg de
+Lesneven, auprès de Landerneau&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Juste&nbsp;! répliqua Conan, qui
+rechargeait son arquebuse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien nous sommes de vieux amis,
+Conan&nbsp;; si tu reviens, je te casserai la tête.</p>
+<p class="justify">Second coup d'arquebuse. Frère Bruno dégringola et
+tomba dans l'enceinte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il a toujours bien tiré, ce Conan de
+Lesneven&nbsp;! dit-il en essuyant sa joue qui saignait&nbsp;; un peu
+plus, il me coupait l'oreille. Allons&nbsp;! les filles, faites bouillir
+les coques. Et vous, garçons, en sentinelles&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Hue de Maurever était rentré dans sa tour, refusant
+de prendre le commandement de la petite garnison.</p>
+<p class="justify">Ce fut Aubry qui le remplaça.</p>
+<p class="justify">Frère Bruno s'institua commandant en second. Il
+choisit pour écuyer le petit Jeannin, qui avait fourni les coques du
+souper et qui prit pour arme son long bâton de pêcheur, terminé par une
+corne de b&oelig;uf.</p>
+<p class="justify">On établit les postes de combat. Hommes et femmes
+eurent de la besogne taillée en cas d'attaque. Et vraiment, il ne s'agit
+que de s'y mettre. Les Gothon étaient transformées en autant d'héroïnes,
+les Catiches frémissaient d'ardeur&nbsp;; Scholastique parlait de faire
+une sortie.</p>
+<p class="justify">Vers une heure du matin, les assiégeants
+reparurent&nbsp;: mais ils ne venaient plus de la grève, où la mer était
+maintenant. Ils faisaient leurs approches par l'intérieur de l'île, du
+côté de la nouvelle enceinte, élevée à la hâte par le frère Bruno.</p>
+<p class="justify">Il y avait dans le petit fort quatre ou cinq
+arbalétriers, dirigés par Julien Le Priol. Le vieux Simon combattait
+dans cette escouade.</p>
+<p class="justify">Reine, Fanchon et Simonnette étaient seules
+dispensées de mettre la main à l'&oelig;uvre.</p>
+<p class="justify">Encore, Simonnette se trouvait-elle plus souvent aux
+murailles que dans la cabane, parce qu'elle voulait voir travailler le
+petit Jeannin.</p>
+<p class="justify">Le petit Jeannin était à côté du frère Bruno, juste
+en face de l'ennemi. Il avait à la main sa lance à pointe de corne et ne
+baissait point les yeux, je vous assure.</p>
+<p class="justify">Méloir, bien certain de ne pouvoir surprendre
+désormais la place, s'approchait à découvert. Ses archers et
+arquebusiers commencèrent à travailler quand ils furent à cinquante pas
+des murailles.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Courbez vos têtes&nbsp;! dit frère
+Bruno&nbsp;; les balles et les carreaux ne font pas de mal aux
+pierres.</p>
+<p class="justify">Mais il ne fut bientôt plus temps de plaisanter.
+Méloir et ses hommes d'armes s'élancèrent furieusement aux
+murailles.</p>
+<p class="justify">C'étaient de bons soldats, durs aux coups et jouant
+leur vie de grand c&oelig;ur. Il y eut un instant de terrible mêlée.
+Sans Aubry de Kergariou et Bruno, qui se battaient comme de vrais
+diables, la place eût été emportée du premier assaut. &mdash;&nbsp;Au
+dire de Simonnette, qui raconta souvent, depuis, ce combat mémorable,
+Jeannin contribua beaucoup aussi au salut de la citadelle.</p>
+<p class="justify">Mais, ô Muse&nbsp;! comment dire les exploits
+surprenants des quatre Mathurin, qui se couvrirent, cette nuit, d'une
+gloire immortelle&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Gothon Lecerf, l'aînée des Gothon, la plus rousse et
+celle qui avait aux mains le plus de verrues, déshonora son sexe et le
+lieu qui l'avait vu naître, dès le commencement de l'action.</p>
+<p class="justify">Elle déserta son poste, prise qu'elle fût de frayeur,
+en voyant aux rayons de la lune la figure jaunâtre de maître Vincent
+Gueffès, qui essayait de s'introduire dans la citadelle par les
+derrières.</p>
+<p class="justify">Il n'y avait personne de ce côté. Gueffès, au
+contraire, était accompagné de quatre ou cinq soudards qu'il avait
+embauchés pour cette entreprise.</p>
+<p class="justify">Gothon Lecerf, pâle et toute tremblante, vint se
+réfugier dans l'asile où étaient réunies Reine de Maurever, Fanchon, la
+ménagère et Simonnette. Simonnette et Fanchon se portèrent vaillamment à
+la rencontre de l'ennemi.</p>
+<p class="justify">La chaudière où avaient bouilli les coques était
+encore sur le feu. Fanchon et sa fille la prirent chacune par une anse,
+et maître Vincent Gueffès fut échaudé de la bonne façon.</p>
+<p class="justify">Cet homme adroit et rempli d'astuce reçut le contenu
+de la chaudière sur le crâne au moment où il s'applaudissait du succès
+de sa ruse. Il s'enfuit en hurlant et ne revint pas.</p>
+<p class="justify">Simonnette et Fanchon reprirent leurs places dans la
+cabane avec la fierté légitime que donne une action d'éclat.</p>
+<p class="justify">Mais les Mathurin, ô Muse&nbsp;! les quatre
+Mathurin&nbsp;! n'oublions pas ces intrépides Mathurin, non plus que les
+deux Joson, Pelo, les Catiche, Scholastique et le reste des
+Gothon&nbsp;; car aucune autre Gothon n'imita le fatal exemple de Gothon
+Lecerf dont nous ne prononcerons plus jamais le nom souillé par la
+honte.</p>
+<p class="justify">Frère Bruno s'était fait une jolie massue avec la
+tête du mât d'un bateau pêcheur qu'il avait trouvée sur la grève. Chaque
+fois que son esparre touchait un homme d'armes ou un archer, l'archer ou
+l'homme d'armes tombait.</p>
+<p class="justify">Quand l'assaut se ralentissait et que les assiégeants
+se tenaient au bas des murailles, frère Bruno déposait sa massue et
+prenait des quartiers de roc qu'il lançait avec une vigueur
+homérique.</p>
+<p class="justify">Il y avait déjà pas mal de soudards hors de combat.
+Aucun Mathurin, au contraire, n'avait subi le moindre accroc, et le
+petit Jeannin, qui man&oelig;uvrait sa lance à découvert, n'avait pas
+reçu une égratignure.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Holà&nbsp;! Péan&nbsp;! Kerbehel&nbsp;!
+Hercoat&nbsp;! Coëtaudon&nbsp;! Corson et les autres&nbsp;! criait
+incessamment Méloir&nbsp;: à la rescousse&nbsp;! à la
+rescousse&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Holà&nbsp;! Corson, Coëtaudon, Hercoat,
+Kerbehel, Péan et les autres&nbsp;! répondait le bon frère Bruno, venez
+faire connaissance avec Joséphine&nbsp;!</p>
+<p class="justify">À l'exemple de tous les paladins fameux, il avait
+baptisé son arme.</p>
+<p class="justify">Joséphine, c'était sa jolie massue.</p>
+<p class="justify">Il la maniait avec une aisance inconcevable. Tête
+nue, les manches retroussées, le sourire à la bouche, il rassemblait des
+matériaux pour une foule d'histoires, datées de l'an cinquante.</p>
+<p class="justify">Il frappait, il parlait. Jamais vous ne vîtes d'homme
+si sincèrement occupé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bien touché, Peau-de-Mouton, mon petit,
+disait-il à Jeannin&nbsp;; nous ferons quelque chose de toi, c'est moi
+qui te le dis&nbsp;! Hé&nbsp;! Mathurin, le gros Mathurin&nbsp;!
+attention à ta gauche&nbsp;! Voici un routier qui grimpe comme il
+faut&hellip; Ma parole&nbsp;! Mathurin lui a donné son compte. À toi,
+Mathurin, l'autre Mathurin, Mathurin-le-Roux&nbsp;! On s'y perd dans ces
+Mathurin&nbsp;! Saint Michel Archange&nbsp;! ce sont des figues sèches
+qu'ils lancent avec leurs arbalètes. Voici un carreau qui s'est aplati
+sur Joséphine, et Joséphine n'a seulement pas dit&nbsp;: Seigneur
+Dieu&nbsp;! Hé&nbsp;! ho&nbsp;! Conan de Lesneven&nbsp;! Te souviens-tu
+de Jacqueline Tréfeu, qui nous fit une omelette aux rognons de faon en
+l'an vingt-deux, l'avant-veille de la Chandeleur&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Conan, qui montait à l'assaut, lui porta un grand
+coup de sa courte épée&nbsp;; frère Bruno para, saisit Conan par les
+cheveux et l'attira tout près de lui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hélas&nbsp;! Saint Jésus&nbsp;! dit-il,
+comme te voilà vilain et changé, mon pauvre Conan, toi qui étais si
+gaillard en ce temps&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ne me tue pas, Bruno&nbsp;! murmura
+Conan.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Te tuer, mon fils chéri&nbsp;! non, du
+tout point. J'ai le c&oelig;ur trop tendre&nbsp;! Et quant à l'omelette
+de Jacqueline Tréfeu, il n'y manquait que le beurre&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il avait déposé Joséphine, sa jolie massue, et tenait
+le malheureux Conan par les deux aisselles.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tiens&nbsp;! tiens&nbsp;!
+s'écria-t-il&nbsp;; voici Kervoz, et voici Merry&hellip; tous nos chers
+camarades&nbsp;! à toi, Merry, mon compère&nbsp;! Il lui donna un
+<em>coup de Conan&nbsp;:</em> Merry tomba au pied du mur, assommé aux
+trois quarts. Conan criait lamentablement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À toi, Kervoz&nbsp;! reprit frère Bruno
+en lui assénant un autre <em>coup de Conan,</em> qu'il employait au lieu
+et place de Joséphine&nbsp;; oh&nbsp;! les vrais gaillards&nbsp;! Et
+comme on est bien aise de se retrouver ensemble après si
+longtemps&nbsp;! car il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, mes
+compères&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il déposa Conan, qui chancela comme un homme
+ivre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ma foi de Dieu&nbsp;! s'écria-t-il,
+employant le juron favori des Bas-Bretons, tu chancelais tout comme cela
+chez Jacqueline Tréfeu, mon pauvre Conan&nbsp;! Mais c'était le vin que
+tu lui avais volé. Jacqueline est morte de la fièvre tierce en l'an
+trente-cinq et sa fille est la ménagère du cornet à bouquin de
+Saint-Pol-de-Léon. Bien des choses à nos amis&nbsp;: je te donne congé
+en souvenir de nos honnêtes ripailles du temps jadis.</p>
+<p class="justify">Il le fit tourner comme une toupie et le lança
+dehors. Les gens de Méloir disaient&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est le diable déguisé en
+moine&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Es-tu malade, Conan&nbsp;? demanda frère
+Bruno. Pour réponse, il reçut une arquebusade dans le bras gauche. Son
+bras tomba le long de son flanc.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bien reparti, mon compagnon,
+s'écria-t-il, mais ce sera ta dernière réplique&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il avait saisi de la main droite un quartier de roc
+qui traversa la nuit en sifflant et alla écraser la tête de l'archer
+dans son casque.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est le diable&nbsp;! c'est le
+diable&nbsp;! répétèrent les soudards épouvantés.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En l'an vingt-neuf, dit Bruno, je fus
+frappé d'un coup d'estoc par un grand coquin d'Anglais qui avait les
+yeux de travers. Chacun sait bien que si on répand le sang de ceux qui
+louchent, on devient borgne. Souviens-toi de ça, petit Jeannin&hellip;
+et pique de ta lance ce taupin qui monte à droite. Bien travaillé, mon
+enfançon&nbsp;! Je voulais tuer l'Anglais, mais non pas devenir borgne.
+Gare à toi, Mathurin, le troisième Mathurin&nbsp;!&hellip; Où en
+étais-je&nbsp;? Ah&nbsp;! je ne voulais pas devenir borgne. Comment
+faire&nbsp;? Et qu'aurais-tu fait, toi, petit Jeannin&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Petit Jeannin était aux prises avec l'homme d'armes
+Kerbehel, qui le tenait déjà à bras-le-corps.</p>
+<p class="justify">Bruno déchargea un coup de Joséphine sur la tête de
+Kerbehel, qui tomba foudroyé, puis il reprit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'aurais-tu fait, toi, petit
+Jeannin&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Jarnigod&nbsp;! s'écria Jeannin,
+croyez-vous que j'aie besoin de vous pour faire mes affaires&nbsp;! Ce
+taupin était à moi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je t'en donnerai un autre, mon
+fils&hellip; Moi, je connaissais un puits à un quart de lieue de là. Je
+pris mon Anglais par le cou et j'allai le noyer. Il était lourd&hellip;
+mais j'ai gardé mes deux yeux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Gare&nbsp;! gare&nbsp;! Mathurin&nbsp;!
+le quatrième Mathurin&nbsp;! interrompit-il précipitamment&nbsp;;
+oh&nbsp;! le fainéant&nbsp;! il s'est laissé assommer.</p>
+<p class="justify">Il s'élança vers l'angle de l'enceinte où l'un des
+paysans venait en effet d'être tué. Sept ou huit hommes d'armes et
+soldats avaient déjà franchi le mur.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_28"></a><strong>XXVIII. Où Jeannin a une
+idée.</strong></h1>
+<p class="justify">Pour le coup, la mêlée devint terrible. La place
+était forcée. Frère Bruno garda le silence pendant dix bonnes
+minutes.</p>
+<p class="justify">Mais Joséphine, sa jolie massue, parla pour lui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Salut, mon cousin Aubry, dit Méloir qui
+était dans l'enceinte, je crois que nous voilà encore en
+partie&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te provoque en combat singulier,
+traître et lâche que tu es&nbsp;! s'écria Aubry en se posant devant
+lui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Provoque si tu veux, mon cousin Aubry,
+répondit Méloir en riant&nbsp;; moi, j'ai autre chose à faire. Je vais
+voir si ma belle Reine pense un peu à son chevalier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Toi&nbsp;! son chevalier&nbsp;! s'écria
+Aubry furieux&nbsp;; tu en as menti par la gorge&nbsp;!
+Défends-toi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il lui porta en même temps un coup d'épée au visage,
+mais Méloir avait sa visière à demi rabattue. L'épée, frappant à faux
+contre l'acier, se brisa par la violence même du coup.</p>
+<p class="justify">Méloir leva le fer à son tour.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il faut donc te payer ma dette tout de
+suite, mon cousin Aubry&nbsp;? dit-il.</p>
+<p class="justify">Mais au moment où son arme retombait sur Aubry sans
+défense, une forme blanche glissa entre les deux combattants. L'épée de
+Méloir se teignit de sang.</p>
+<p class="justify">Ce n'était pas celui d'Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Reine&nbsp;! s'écrièrent en même temps
+les deux adversaires.</p>
+<p class="justify">Reine se laissa choir sur ses genoux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tiens, Aubry, dit-elle d'une voix
+faible, je t'apporte l'épée de mon père&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Reine&nbsp;! Reine&nbsp;! vous êtes
+blessée&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que Dieu soit béni, si je meurs pour
+toi, mon ami et mon seigneur&nbsp;! murmura la jeune fille. Sa tête
+s'inclina, pâle, et sa taille s'affaissa.</p>
+<p class="justify">Aubry, fou de douleur, se précipita sur Méloir. En
+même temps, Jeannin, Bruno, Julien et Simon Le Priol, tout le monde
+enfin, hommes et femmes, tentant un suprême effort, se ruèrent contre
+les assiégeants.</p>
+<p class="justify">Un instant, au milieu de la nuit obscure, on n'aurait
+pu voir qu'une masse confuse et compacte, une sorte de monstre, agitant
+ses cent bras. Puis des plaintes s'élevèrent. Des râles sourds
+gémirent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ferme&nbsp;! ferme&nbsp;! commanda
+Bruno, dont la tête et le bras droit s'élevèrent au-dessus de la masse,
+par deux ou trois fois.</p>
+<p class="justify">Par deux ou trois fois l'acier cria, broyé sous le
+poids de son esparre. Il avait fait un large cercle autour d'Aubry, dont
+la bonne épée ruisselait.</p>
+<p class="justify">Aubry, dégagé, fondit à son tour sur le gros des
+hommes d'armes qui plièrent et se retirèrent vers l'angle de l'enceinte
+qui leur avait donné entrée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils sont à nous&nbsp;! ils sont à
+nous&nbsp;! hurlait Bruno, ivre de joie.</p>
+<p class="justify">Et Dieu sait que les gens du village incendié
+n'avaient pas besoin d'être excités.</p>
+<p class="justify">Mais au moment où les hommes d'armes et les soldats
+qui avaient pénétré dans l'enceinte se trouvaient acculés au mur, la
+grande taille de monsieur Hue de Maurever se dressa entre eux et les
+défenseurs de la place.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Assez&nbsp;! dit le vieux chevalier, en
+étendant sa main désarmée &mdash;&nbsp;Ils ont tué mademoiselle
+Reine&nbsp;! s'écrièrent Jeannin, Julien et les autres.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Assez, répéta le vieillard, dont la voix
+austère ne trembla pas. Tout le monde s'arrêta, bien à contrec&oelig;ur.
+Les assaillants sautèrent par-dessus le mur et s'enfuirent en menaçant.
+Bruno grommela&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En l'an cinquante, le vieux Hue de
+Maurever qui ouvre le piège à loup et laisse échapper la bête. Mauvaise
+histoire&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Jeannin, mon petit Peau-de-Mouton,
+ajouta-t-il, le loup qu'on laisse échapper va aiguiser ses dents,
+revient et mord. Mais Jeannin était déjà, avec Simonnette, auprès de
+Reine évanouie.</p>
+<p class="justify">On porta la jeune fille dans la tour. L'épée de
+Méloir avait entamé la chair de son épaule, et le sang coulait sur son
+bras blanc.</p>
+<p class="justify">Aubry était agenouillé près d'elle et pleurait comme
+une femme. Quand elle rouvrit ses beaux yeux bleus, elle tendit l'une de
+ses mains à son père, l'autre à son fiancé. Son sourire était doux et
+heureux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dieu m'a gardé tous ceux que j'aime,
+murmura-t-elle&nbsp;; que son saint nom soit béni&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ses yeux se refermèrent. Elle s'endormit pendant
+qu'on lui posait le premier appareil.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Or ça, vient ici, Peau-de-Mouton&nbsp;!
+dit frère Bruno&nbsp;; c'est à mon tour d'être soigné un petit peu. J'ai
+un bras endommagé légèrement (il montrait son bras gauche où s'ouvrait
+une énorme blessure)&nbsp;; j'ai un carreau d'arbalète dans la cuisse
+droite, et un coup de coutelas à la hanche. Je prie mon saint patron
+pour que les pauvres garçons qui m'ont fait ces divers cadeaux, car ils
+sont trépassés à cette heure. Dis aux Gothon de m'apporter de l'eau. Ce
+sont d'honnêtes filles qui tapent vertueusement et mieux que bien des
+hommes. Quant à des herbes médicinales ou simples, comme on les appelle
+dans l'usage, on n'en trouverait pas une seule sur ce rocher. Sais-tu
+l'histoire du roi Artus, de la belle Hélène et du géant,
+Peau-de-Mouton&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ne parlez pas tant, mon frère Bruno,
+répliqua Jeannin qui coupait une chemise en bandes pour faire des
+ligatures.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que je ne parle pas, graine de
+taupin&nbsp;! s'écria Bruno en colère, tu veux donc que j'aie la male
+fièvre&nbsp;! À présent que les malandrins sont partis et que j'ai
+quatre ou cinq trous dans le corps, j'espère bien que le vieux Maurever
+lèvera l'interdit qui pèse sur moi. Laisse ces chiffons, Peau-de-Mouton,
+mon ami, et va bien vite demander à monsieur Hue s'il veut me donner
+licence de conter quelque histoire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous vous fatiguerez, mon frère
+Bruno.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tais-toi, petit coquin, tu ne connais
+rien à la chirurgie. Parler fait toujours du bien. Apporte-moi cette
+pierre qui est là-bas et que j'ai eu grand tort de ne pas leur jeter à
+la tête.</p>
+<p class="justify">Jeannin alla vers la pierre et tâcha d'obéir. Mais il
+ne put seulement pas la remuer.</p>
+<p class="justify">Frère Bruno se leva en chancelant, prit la pierre
+avec la seule main qu'il eût de libre, et la lança à sa place pour s'en
+faire un siège.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous êtes tout de même un fier
+homme&nbsp;! dit Jeannin avec admiration.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! mon pauvre petit&nbsp;!
+répliqua Bruno plaintivement&nbsp;; demain, en rentrant au couvent,
+j'aurai la discipline double&nbsp;! Mais il faut dire que je l'ai bien
+gagnée, ajouta-t-il en riant dans sa barbe.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Holà&nbsp;! les Gothon&nbsp;!
+s'écria-t-il tout à coup, voulez-vous que je meure au bout de mon
+sang&nbsp;? De l'eau et du linge, mes bonnes chrétiennes&nbsp;?
+vite&nbsp;! vite&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il était devenu tout pâle, et la vaillante vigueur de
+son corps fléchissait.</p>
+<p class="justify">Les Gothon, les Mathurin, les Catiche, Scolastique et
+le reste, s'empressèrent aussitôt autour de lui, car il était évidemment
+le roi de la partie plébéienne de la garnison.</p>
+<p class="justify">Ses blessures furent lavées et pansées tant bien que
+mal.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Nous voilà bien&nbsp;! dit-il&nbsp;;
+maintenant, je recommencerais de bon c&oelig;ur. Oh&nbsp;! oh&nbsp;! mes
+vrais amis, j'en ai vu bien d'autres&nbsp;! Savez-vous l'histoire de
+Tête-d'Anguille, le meunier de l'Île-Yon, en rivière de Vilaine&nbsp;?
+Tête-d'Anguille était père de dix-neuf enfants, huit fils et onze
+filles, qu'il avait eus de sa femme Monique, laquelle était du bourg
+d'Acigné. Une nuit qu'il ne dormait point, il entendit son moulin
+parler.</p>
+<p class="justify">Son moulin disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Valaô&nbsp;! Valaô&nbsp;!
+Valaô&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Comme disent tous les moulins, vous savez bien,
+pendant que le blutoir fait&nbsp;:
+cot-cot-cot-cot-cot-cot&nbsp;!&hellip;</p>
+<p class="justify">Tête-d'Anguille comprit bien que son moulin voulait
+dire&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Va là-haut&nbsp;! va là-haut. Il éveilla
+sa ménagère, et lui recommanda d'écouter le moulin. La ménagère
+écouta.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que dit-il&nbsp;? demanda
+Tête-d'Anguille.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il dit&nbsp;: Vahalô&nbsp;!
+vahalô&nbsp;! vahalô&nbsp;! comme qui serait&nbsp;: Va à l'eau, va à
+l'eau, va à l'eau&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Or, Tête-d'Anguille avait eu un songe qui lui
+annonçait un grand trésor, et Tête-d'Anguille devait deux annuités à son
+seigneur, qui était justement Jean de Kerbraz, le bègue, dont je
+comptais vous dire l'histoire après celle-ci&hellip;</p>
+<p class="justify">À cet endroit, un Gothon laissa échapper un
+ronflement timide.</p>
+<p class="justify">Scolastique y répondit par un son de trompe mieux
+accusé.</p>
+<p class="justify">Trois Mathurin prirent le diapason et sonnèrent en
+ch&oelig;ur la fanfare nasale.</p>
+<p class="justify">Les Joson, les Catiche et les deux autres Gothon (car
+nous ne parlerons plus jamais de Gothon Lecerf, vouée à un opprobre
+éternel&nbsp;!) ripostèrent aussitôt et la symphonie s'organisa
+sérieusement.</p>
+<p class="justify">Le frère Bruno regarda d'un &oelig;il stupéfait son
+auditoire endormi. Jusqu'au petit Jeannin qui avait sa jolie tête blonde
+sur son épaule et qui sommeillait comme un bienheureux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est bon, gronda frère Bruno avec
+rancune&nbsp;; ils ne sauront pas la fin de l'histoire de
+Tête-d'Anguille, voilà tout&nbsp;! Il arrangea sa roche en oreiller et
+mêla sa basse-taille au sommeil général.</p>
+<p class="justify">De tous les gens rassemblés dans la petite forteresse
+de Tombelène, il n'y en avait qu'un seul qui gardât ses yeux
+ouverts.</p>
+<p class="justify">C'était monsieur Hue. Pendant tout le reste de la
+nuit, on eût pu le voir faire sentinelle autour de l'enceinte, désarmé,
+tête nue, la prière aux lèvres. Le crépuscule se leva. Le mont
+Saint-Michel sortit le premier de l'ombre, offrant aux reflets de l'aube
+naissante les ailes d'or de son archange&nbsp;; puis les côtes de la
+Normandie et de Bretagne s'éclairèrent tour à tour. Puis encore une
+sorte de vapeur légère sembla monter de la mer qui se retirait et tout
+se voila, sauf la statue de saint Michel qui dominait ce large océan de
+brume. Hue de Maurever était debout et immobile du côté de l'enceinte où
+l'escalade nocturne avait eu lieu. En dedans des murailles, il y avait
+trois cadavres&nbsp;; il y en avait cinq au dehors. Hue de Maurever
+pensait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Huit chrétiens&nbsp;! huit Bretons mis à
+mort à cause de moi&nbsp;! Quand on s'éveilla dans la forteresse,
+monsieur Hue dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne passerai point une nuit de plus
+ici. Il y a eu trop de sang de répandu déjà. Quand viendra la brume,
+j'irai sur la côte de Normandie, qui voudra me suivra.</p>
+<p class="justify">Hue de Maurever était de ces hommes à qui on ne
+réplique point.</p>
+<p class="justify">Pourtant Aubry fit cette objection&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si Reine est trop faible pour le
+voyage&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On la portera, dit monsieur Hue.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà qui est bien, mon bon seigneur,
+reprit le frère Bruno avec respect&nbsp;; vous regardez mon bras et ma
+cuisse, c'est de la charité de votre part. Mon bras et ma cuisse sont en
+bon bois, Dieu merci, comme on dit, et dans une semaine il n'y paraîtra
+plus. J'avais justement besoin d'une saignée contre l'apoplexie qui me
+guette. Quant à passer en Normandie, nous y sommes, et ces coquins, en
+tirant l'épée sur le territoire du roi Charles, ont soulevé un <em>casus
+belli,</em> comme parlerait messire Jean Connault, notre prieur, qui est
+un grand politique, mais ils ne s'en inquiètent guère. M'est-il permis
+de donner un humble conseil&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Donne, l'ami, répliqua monsieur Hue,
+quoique j'eusse aimé voir l'esprit des batailles sous un autre habit que
+le tien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh, Monseigneur&nbsp;! chacun fait comme
+il peut, murmura frère Bruno&nbsp;; je suis valet de moines et non point
+moine, n'ayant pas été admis encore à prononcer mes v&oelig;ux.
+D'ailleurs, quand madame Jeanne d'Arc sacra le roi dans Reims, on ne lui
+reprocha point son habit, que je sache&nbsp;! Mon conseil, le
+voici&nbsp;: les grèves, par ce troisième quartier de la lune junienne
+(qui signifie de juin), sont aussi claires que le jour, et souvent
+davantage. En cette saison, les brouillards sont diurnes (qui signifie
+de jour), et si j'avais à prendre la fuite, je ne choisirais certes pas
+les heures de nuit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quel moment choisirais-tu&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;L'heure où nous sommes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où penses-tu que soit
+l'ennemi&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;L'ennemi n'aura pas laissé un seul
+traînard à Tombelène. Il est à son repaire de Saint-Jean, de l'autre
+côté des grèves, ou bien il se cache parmi les rochers qui sont autour
+de la chapelle Saint-Aubert, à la pointe du mont Saint-Michel. Si mon
+digne seigneur me le permet, j'ajouterai une autre
+considération&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Parle, mais parle vite.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je peux bien dire que je n'ai point le
+défaut de bavardage. La considération que je voulais ajouter est
+celle-ci&nbsp;: ils ont une meute qui fera merveille après vous par la
+nuit claire, tandis que chacun sait bien que les lévriers, comme les
+limiers et autres chiens de courre, perdent les trois quarts de leur
+flair dans la brume.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je n'ai jamais ouï parler de cette
+meute, dit monsieur Hue. Aubry s'approcha.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Monsieur mon père, répliqua-t-il, tout
+ce que vient d'avancer le brave frère Bruno est la vérité même. Il
+connaît les grèves mieux que nous, et je crois que nous pourrions, à la
+faveur du brouillard&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais si le brouillard se lève&nbsp;?
+objecta Maurever.</p>
+<p class="justify">Bruno monta sur le mur, afin d'examiner l'atmosphère
+attentivement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le vent est tombé, dit-il&nbsp;; la mer
+baisse, nous en avons jusqu'au flux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Soit donc fait suivant cet avis, conclut
+Maurever&nbsp;; allons visiter ma fille.</p>
+<p class="justify">Aubry n'avait pas attendu si longtemps pour cela.
+Quand il avait pris la parole pour soutenir l'avis du moine convers,
+c'est qu'il avait déjà rendu visite à Reine.</p>
+<p class="justify">Reine était un peu pâle, mais sa blessure, assez
+légère, ne pouvait réellement faire obstacle au départ.</p>
+<p class="justify">Son père la trouva souriante et gaie, faisant ses
+préparatifs qui ne devaient pas être bien longs.</p>
+<p class="justify">Monsieur Hue planta la croix de bois qui lui avait
+servi pour ses dévotions au point culminant du roc de Tombelène. Nous ne
+pouvons dire qu'elle y soit encore, mais le petit mamelon qui est au
+versant occidental du mont porte de nos jours le nom de
+Croix-Mauvers.</p>
+<p class="justify">Le frère Bruno songeait bien un peu à déjeuner,
+seulement, c'était peine perdue. La brume s'épaississait. Il fallait
+profiter de l'occasion.</p>
+<p class="justify">Comme on allait se mettre en marche, Simonnette entra
+dans la tour avec son père, sa mère et le petit Jeannin, qu'elle tenait
+par la main.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que voulez-vous, bonnes gens&nbsp;?
+demanda monsieur Hue.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Monseigneur, répondit le vieux Simon,
+vous nous connaissez bien, nous sommes vos vassaux fidèles, les Le
+Priol, du village de Saint-Jean. Notre fille Simonnette que voilà est
+fiancée au jeune gars Jeannin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce n'est pas le moment&hellip; commença
+Maurever.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est étonnant, pensa frère Bruno, comme
+il y a des gens qui sont verbeux&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne veux pas vous parler de
+fiançailles, Monseigneur, reprit Simon&nbsp;; mais le jeune Jeannin est
+venu à nous et nous a fait part d'une bonne idée qu'il a pour le salut
+de mademoiselle Reine, notre maîtresse, et nous l'amenons, bien qu'il ne
+soit point votre vassal. Parle, mon fils Jeannin.</p>
+<p class="justify">Jeannin était rouge comme une pomme d'api.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà, dit-il, en tournant son bonnet
+dans ses doigts&nbsp;; on assure que c'est pour la demoiselle que le
+chevalier Méloir fait tout ce tapage-là. Dans le brouillard, qui sait ce
+qui peut arriver&nbsp;? Moi, j'ai pensé&nbsp;: j'ai les cheveux comme la
+demoiselle, et ma barbe n'est pas encore poussée. Je pourrais bien
+mettre les habits de la demoiselle, et alors, en cas de malheur, ils me
+prendraient pour elle&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et s'ils te tuaient, enfant&nbsp;! dit
+Maurever.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! ça pourrait arriver, répliqua
+Jeannin en souriant, car ils seraient en colère de s'être trompés. Mais
+ça ne fait rien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vous dis que c'est un vrai bijou, ce
+Peau-de-Mouton&nbsp;! s'écria Bruno enthousiasmé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La demoiselle serait sauvée, reprit
+Jeannin, voilà le principal.</p>
+<p class="justify">Reine de Maurever et le vieux Hue lui-même voulurent
+s'opposer à ce déguisement, mais il y eut contrainte, parce qu'Aubry fit
+un signe.</p>
+<p class="justify">Toutes les filles, Simonnette en tête (elle avait
+pourtant la larme à l'&oelig;il), s'emparèrent de Reine, Jeannin passa
+derrière le mur.</p>
+<p class="justify">L'instant d'après, Reine revint vêtue de la peau de
+mouton. Jeannin, lui, avait le costume de la Fée des Grèves. Et il était
+joli comme un c&oelig;ur, au dire de toutes les Gothon&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il arrangea le voile de dentelles sur ses cheveux
+blonds, envoya un baiser à Simonnette, qui riait et qui pleurait, et
+franchit le premier l'enceinte pour entrer en grève.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_29"></a><strong>XXIX. Le
+brouillard.</strong></h1>
+<p class="justify">Il était environ sept heures du matin quand la mer
+permit de se mettre en marche.</p>
+<p class="justify">Ces brouillards de grèves forment une couche très peu
+profonde, et qui souvent n'a pas deux fois la hauteur d'un homme.</p>
+<p class="justify">En général, moins la couche de brume a d'épaisseur,
+plus elle est dense et impénétrable aux regards.</p>
+<p class="justify">Nous avons montré une fois déjà, au début de ce
+récit, le monastère de Saint-Michel voguant comme une gigantesque nef au
+milieu de cette mer de vapeurs. Nous avons montré la brume, arrondissant
+ses vagues cotonneuses, balançant ses sillons estompés et laissant au
+radieux soleil de juin, qui dorait le sommet du Mont, toutes ses
+éblouissantes ardeurs.</p>
+<p class="justify">Au printemps et en automne, cet aspect, qui arrête le
+voyageur ébahi, se représente fréquemment. Les gens du pays, blasés sur
+ces merveilles, jettent au prodigieux paysage un regard distrait et
+passent.</p>
+<p class="justify">Ce qui les occupe, et ils ont raison, c'est le fond
+de cet océan de brume.</p>
+<p class="justify">De tous les dangers de la grève celui-là est, en
+effet, le plus terrible.</p>
+<p class="justify">Le brouillard des grèves est assez compact pour
+former autour de l'homme qui marche une sorte de barrière mouvante,
+possédant à peine la transparence d'un verre dépoli. Figurez-vous un
+malheureux, errant parmi ces sables où nulle route n'est frayée, avec un
+bandeau sur la vue, avec un masque qui laisse passer les rayons
+lumineux, mais qui les disperse, qui les confond, qui les brouille comme
+ferait un épais et triple voile de mousseline.</p>
+<p class="justify">On y voit, la lumière est même la plupart du temps
+vive et blessante pour l'&oelig;il, répercutée qu'elle est à l'infini
+par les molécules blanchâtres de la brume. Mais cette sensation de la
+vue est vaine&nbsp;; on perçoit le vide brillant, le néant éclairé.</p>
+<p class="justify">Les objets échappent&nbsp;; toute forme accusée se
+noie dans ce milieu mou et nuageux.</p>
+<p class="justify">Nous avons dit le mot, du reste, et aucune
+comparaison ne peut rendre plus précisément la réalité. Collez votre
+&oelig;il à la vitre dépolie et regardez le grand jour au travers.</p>
+<p class="justify">Vous serez ébloui sans rien voir.</p>
+<p class="justify">La nuit, le peu de lumière qui descend du firmament
+suffit toujours à guider les pas. Dans le brouillard, rien ne guide,
+rien, et le vertige nage dans ce blanc duvet qui provoque et lasse les
+paupières.</p>
+<p class="justify">La nuit, le son se propage avec une grande netteté.
+Or, quand la vue fait défaut, l'ouïe peut la remplacer à la rigueur.</p>
+<p class="justify">Dans le brouillard, le son s'égare, s'étouffe et
+meurt.</p>
+<p class="justify">C'est quelque chose d'inerte et de lourd, qui endort
+l'élasticité de l'air&nbsp;; c'est quelque chose de redoutable comme
+cette toile, blanche aussi, qui s'appelle le suaire. Ici, le courage
+même a la conscience de son impuissance. Le sang se fige, la force cède.
+On est à la fois submergé et fasciné.</p>
+<p class="justify">Ceux qui ont échappé à cette terrible mort racontent
+des choses étranges. Ils disent que la cloche du Mont sonnant la
+détresse arrive parfois tout à coup à l'oreille et fait tressaillir
+l'agonie. Elle vibre plaintivement, et l'oreille étonnée croit
+l'entendre sortir des profondeurs des tangues.</p>
+<p class="justify">Puis la cloche se tait. Un silence pesant succède à
+ses tristes tintements. Puis tout à coup le sable, devenu sonore comme
+par enchantement, apporte le bruit de la mer qui monte.</p>
+<p class="justify">Oh&nbsp;! comme elle va vite&nbsp;! la mer, la
+mort&nbsp;! Comme elle court, invisible, là-bas&nbsp;! De quel
+côté&nbsp;? On ne sait.</p>
+<p class="justify">Près ou loin&nbsp;? On ne sait.</p>
+<p class="justify">Mais elle court, elle glisse, elle arrive.</p>
+<p class="justify">Elle est là cachée derrière l'inconnu, au fond de ces
+espaces mystérieux et voilés. On l'entend qui approche et qui
+gronde.</p>
+<p class="justify">Oh&nbsp;! comme elle va vite&nbsp;!</p>
+<p class="justify">N'est-ce pas elle déjà, ce froid qui vous glace les
+pieds&nbsp;?</p>
+<p class="justify">On ne sait, je le dis encore, on ne sait, car le sang
+s'est précipité au cerveau. La fièvre tremble, puis brûle.</p>
+<p class="justify">Et cette morne solitude, ce brouillard lugubre et
+gris vont se peupler de visions folles.</p>
+<p class="justify">Écoutez&nbsp;! ce n'est plus la mer, c'est le rêve.
+On chante vêpres à la paroisse aimée. Ils sont tous là, les parents, les
+amis. Derrière le pilier, voici la préférée qui est là et qui prie.</p>
+<p class="justify">Douce fille&nbsp;! que Dieu te fasse heureuse&nbsp;!
+&mdash;&nbsp;N'a-t-elle pas tourné sa tête brune, coiffée de la dentelle
+normande, pour lancer à la dérobée un regard au fiancé&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Un seul regard, car deux distractions annulent une
+prière.</p>
+<p class="justify">Mais ce ne sont pas les vêpres, non. Matheline a des
+fleurs d'oranger sur le front. A-t-on des fleurs d'oranger un autre jour
+que le jour du mariage&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Quoi&nbsp;! c'est la messe des noces&nbsp;! le père
+avec ses cheveux blancs, la mère qui a les yeux mouillés de larmes
+heureuses.</p>
+<p class="justify">Et la petite s&oelig;ur espiègle, Rose, la fillette
+aux yeux malins.</p>
+<p class="justify">Quelque jour tu te marieras, toi aussi, petite
+s&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Merci, mes amis&nbsp;; oui&nbsp;; je
+suis bien content, oui, ma fiancée est bien belle&nbsp;! Merci Pierre,
+merci René&hellip; vertubleu&nbsp;! puisque voici la messe finie, à
+table&nbsp;! et buvons à ma douce Matheline&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Elle est émue&nbsp;; le rouge lui vient à la joue.
+Elle cache sa tête dans le sein de sa mère.</p>
+<p class="justify">On n'a ces chères angoisses qu'une fois dans la vie.
+Une fois dans la vie seulement on porte la couronne d'oranger.</p>
+<p class="justify">Rougis, jeune fille, et souris derrière tes
+larmes.</p>
+<p class="justify">Oh&nbsp;!&hellip; mais la table oscille et tombe. Où
+sont les convives joyeux&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Où est Matheline, l'épousée&nbsp;? Pierre, René, le
+père avec ses cheveux blancs&nbsp;? la mère pleurant et riant, Rose, la
+petite s&oelig;ur aux yeux malins&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Le brouillard gris, silencieux, livide&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Au secours&nbsp;! Seigneur, mon
+Dieu&nbsp;! au secours&nbsp;! Hélas&nbsp;! la voix tombe à terre,
+brisée. Dieu n'entend pas. C'est la dernière heure. Il y a dans la brume
+des éclats de rire lointains. Des gémissements leur répondent. Le sable
+gonflé pousse ces bizarres soupirs qui semblent l'appel des victimes
+d'hier à la victime d'aujourd'hui.</p>
+<p class="justify">Et ne voyez-vous pas ici, &mdash;&nbsp;ici&nbsp;!
+&mdash;&nbsp;ces danseurs pâles qui mènent tout à l'entour leur ronde
+insensée&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Les bras enlacés, les cheveux au vent, des lambeaux
+de linceul qui flottent, des yeux profonds et vides&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Au secours&nbsp;! Seigneur Dieu&nbsp;!
+au secours&nbsp;! Personne ne vient. La mer monte. Ou bien la lise molle
+cède sous les pieds avec lenteur. Ils sont rares ceux qui racontent ce
+rêve du malheureux perdu dans les brouillards. Bien peu sont revenus
+pour dire ce qu'invente la fièvre à l'instant suprême.</p>
+<p class="center">* * * *</p>
+<p class="justify">Les réfugiés du village de Saint-Jean qui avaient
+passé la nuit à Tombelène n'auraient pas même dû hésiter à fuir, car il
+était mille fois probable que Méloir et ses soldats profiteraient du
+brouillard pour renouveler leur attaque.</p>
+<p class="justify">Or, la partie du rocher où Bruno et sa petite armée
+s'étaient défendus si vaillamment sortait presque tout entière de la
+brume, qui l'entourait comme une ceinture. Les assaillants eussent
+attaqué cette fois à coup sûr, car ils auraient vu et seraient restés
+invisibles.</p>
+<p class="justify">Au contraire, en se mettant résolument en grève, les
+assiégés qui connaissaient, pour la plupart, les cours d'eau et tous les
+secrets des tangues, n'avaient contre eux que le brouillard.</p>
+<p class="justify">Le brouillard devait, suivant toute vraisemblance,
+les protéger contre la poursuite de leurs ennemis.</p>
+<p class="justify">La route la plus sûre, par rapport aux dangers de la
+chasse, aurait été celle qui mène directement à Avranches et au bourg de
+Genest&nbsp;; mais cette partie de la grève, sillonnée par
+d'innombrables ruisseaux, affluents de la Sée et de l'Hordée, présente
+des difficultés si graves qu'on s'y hasarde à regret, même par le grand
+soleil. Par la brume, c'eût été folie.</p>
+<p class="justify">Le petit Jeannin, qui avait pris d'autorité l'emploi
+de guide, marcha sans hésiter à l'est du mont Saint-Michel, dans la
+direction du bourg d'Ardevon, limite extrême de la Normandie.</p>
+<p class="justify">Nous sommes bien forcés d'avouer que le petit Jeannin
+avait les jambes un peu trop longues pour la robe de Reine, et que ses
+mouvements hardis et découplés n'allaient pas au mieux avec le chaste
+voile qui descendait sur ses cheveux blonds.</p>
+<p class="justify">Mais, à part ces détails, le petit Jeannin faisait
+une Fée des Grèves très présentable, et d'ailleurs il n'est pas mauvais
+qu'une fée ait en sa personne quelque chose d'excentrique. Ce serait
+bien la peine d'avoir un charme dans son petit doigt et de chevaucher
+sur des rayons de lune, si on ressemblait trait pour trait à une
+demoiselle de bonne maison&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Jeannin avait de beaux cheveux bouclés, de grands
+yeux bleus et un sourire espiègle. C'était plus qu'il ne fallait.</p>
+<p class="justify">N'eût-il rien eu de tout cela, le brouillard, en ce
+moment, aurait encore suffi à déguiser la supercherie.</p>
+<p class="justify">C'était un vrai brouillard, un brouillard <em>à ne
+pas voir son nez,</em> comme on dit entre Avranches et Cherrueix.</p>
+<p class="justify">À peine les gens qui composaient la caravane
+eurent-ils quitté le sommet de Tombelène pour entrer dans cet immense
+nuage, qu'ils cessèrent incontinent de s'apercevoir les uns et les
+autres.</p>
+<p class="justify">Ils marchaient côte à côte cependant. Chacun d'eux
+pouvait entendre le pas de son voisin et sentir le vent de son haleine.
+Mais l'&oelig;il était pour tous un organe désormais inutile.</p>
+<p class="justify">On ne distinguait rien. Pour apercevoir le sol
+vaguement et comme à travers une gaze, il fallait s'agenouiller.</p>
+<p class="justify">Frère Bruno étendit son bras et sa main disparut dans
+la brume.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! dit-il, voilà qui est
+bon&nbsp;! ça me rappelle l'aventure du bailli de Carolles et de son
+âne. Ils se cherchaient tous deux dans le brouillard, devant le rocher
+de Champeaux. L'âne et le bailli firent soixante-dix-huit fois le tour
+de la pierre, jusqu'à ce que M.&nbsp;le bailli s'avisa de faire&nbsp;:
+Hi&nbsp;! han&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Silence&nbsp;! ordonna la voix de
+Maurever.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Seigneur Jésus&nbsp;! on se tait, on se
+tait&nbsp;! répliqua le moine convers&nbsp;; je pense que je ne suis pas
+un bavard&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et il ajouta en se penchant à l'oreille d'un Mathurin
+quelconque&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Devinez ce que répondit l'âne&nbsp;?
+Mais le Mathurin n'était pas en humeur de rire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Nous approchons de la rivière, dit en ce
+moment le petit Jeannin&nbsp;; prenez-vous par la main et ne vous
+quittez pas. Les mains se cherchèrent et se réunirent au hasard.</p>
+<p class="justify">Il y avait à peine dix minutes qu'on avait abandonné
+Tombelène et déjà les rangs étaient intervertis. On fut obligé de parler
+pour se reconnaître.</p>
+<p class="justify">Voici comment la caravane était disposée&nbsp;: Après
+le petit Jeannin, qui marchait en tête avec sa gaule à corne de
+b&oelig;uf, venaient monsieur Hue de Maurever et Aubry de Kergariou,
+escortant Reine.</p>
+<p class="justify">Derrière ce groupe c'étaient les Le Priol, Simon,
+Fanchon, Simonnette et Julien, qui avait l'arbalète sur l'épaule.</p>
+<p class="justify">Suivaient les Gothon, dont trois avaient eu une belle
+conduite, tandis qu'il nous faudra pleurer éternellement sur la
+faiblesse de la quatrième. Les Gothon étaient accompagnées de
+Scholastique, des Suzon et des Catiche.</p>
+<p class="justify">Les Mathurin, les Joson, etc., formaient
+l'arrière-garde avec frère Bruno, qui s'était placé là dans l'espoir de
+conter à l'occasion quelque bonne aventure. Mais son espérance se
+trouvait cruellement déçue. Le silence était de rigueur.</p>
+<p class="justify">La caravane marcha dans cet ordre pendant un quart
+d'heure environ.</p>
+<p class="justify">Au bout d'un quart d'heure, chacun sentit l'eau à ses
+pieds.</p>
+<p class="justify">En même temps, un bruit sourd se fit entendre sur le
+sable.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Les hommes d'armes&nbsp;! dit tout bas
+le petit Jeannin. Halte&nbsp;!</p>
+<p class="justify">On s'arrêta, et il y eut un moment d'anxiété
+terrible, car c'était ici un coup de dés. Les hommes d'armes pouvaient
+passer à droite ou à gauche de la caravane, comme ils pouvaient y donner
+en plein sans le savoir.</p>
+<p class="justify">La petite troupe se tenait immobile et silencieuse.
+Les chevaux approchaient. On entendit bientôt la voix de Méloir qui
+disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;De l'éperon, mes enfants, de
+l'éperon&nbsp;! Ce brouillard-là nous la baille belle&nbsp;! Nous allons
+prendre notre revanche cette fois&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Excepté Reine, qui est votre dame, et le
+traître Maurever que nous mènerons à Nantes pieds et poings liés,
+répondit un homme d'armes, il ne faut qu'il en reste un seul pour voir
+le soleil de midi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Reine tremblait. Les filles de Saint-Jean se
+serraient les unes contre les autres. Frère Bruno fit claquer les doigts
+de sa main droite et grommela&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça me rappelle plus d'une histoire, mais
+chut&nbsp;! il y a temps pour tout. Quand ils seront passés, on pourra
+délier un peu sa pauvre langue.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! Bellissan&nbsp;! criait
+Méloir&nbsp;; découple tes lévriers, ils vont quêter dans le
+brouillard&nbsp;; et qui sait ce qu'ils trouveront&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Aubry serra la main de Maurever et tira son épée.
+Chacun crut que l'heure était venue de mourir. Bellissan
+répondit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ferai tout ce que vous voudrez, sire
+chevalier&nbsp;; mais du diable si les chiens ont du nez par ce
+temps-là&nbsp;! Ils détaleraient à dix pas d'un homme ou d'un renard
+sans s'en douter.</p>
+<p class="justify">La cavalcade passait. Elle passa si près que chacun,
+dans la petite troupe, crut sentir le vent de la course. Bruno affirma
+même depuis qu'il avait vu glisser un cavalier dans la brume, mais Bruno
+aimait tant à parler&nbsp;! Chacun retint son souffle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Holà&nbsp;! cria Méloir, ceci est la
+rivière&nbsp;; dans dix minutes, nous serons à Tombelène&hellip; Mais
+j'ai entendu quelque chose&nbsp;! La cavalcade s'arrêta brusquement à
+vingt pas des fugitifs.</p>
+<p class="justify">Frère Bruno caressa Joséphine, sa jolie massue, qu'il
+n'avait eu garde de laisser dans le fort.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est un de mes lévriers qui est parti,
+dit Bellissan&nbsp;; je n'en ai plus que onze en laisse. Ho&nbsp;!
+ho&nbsp;! ho&nbsp;! Noirot&nbsp;! ho&nbsp;! Une sorte de gémissement lui
+répondit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ho&nbsp;! ho&nbsp;! ho&nbsp;!
+Noirot&nbsp;! ho&nbsp;! cria encore le veneur. Cette fois il n'eut point
+de réponse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si nous restons là, dit Méloir, nous
+nous ensablerons&nbsp;; les pieds de mon cheval sont déjà de trois
+pouces dans la tangue. En avant&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La cavalcade reprit le galop. Les gens de notre
+petite troupe étaient absolument dans la même situation que le cheval de
+Méloir. Partout, le long de ces grèves, mais surtout dans le voisinage
+des cours d'eau, où se trouvent les <em>lises</em> ou sables mouvants,
+l'immobilité est périlleuse. Le sable cède sous les pieds, l'eau
+souterraine monte par l'effet de la pression, et l'on enfonce avec
+lenteur. Rien ne peut donner l'idée de cette substance tremblante et
+molle qu'on appelle la <em>tangue.</em> La surface présente une assez
+grande résistance, pourvu que la pression soit instantanée et rapide.
+Notre boue terrestre, les corps gras, toutes choses que nous connaissons
+et qui tiennent le milieu entre les matières solides et les matières
+liquides, ont un caractère commun&nbsp;; le pied y enfonce au moment
+même où il s'y pose.</p>
+<p class="justify">Ici, non. Le pied marque à peine au premier instant,
+il soulève une manière d'ourlet sablonneux et relativement sec, tandis
+qu'à l'endroit même où la pression s'opère, l'eau monte et remplace le
+sable.</p>
+<p class="justify">Si le pied quitte lestement le sol, comme cela a lieu
+dans une marche légère, on voit sa trace peu profonde former une petite
+mare qui s'efface bientôt parce que la tangue reprend aisément son
+niveau.</p>
+<p class="justify">Mais si le pied reste, il enfonce indéfiniment et
+plus vite à mesure que <em>l'immersion</em> (la langue n'a pas d'autre
+mot) a lieu.</p>
+<p class="justify">On dit qu'un homme met bien un quart d'heure à
+disparaître entièrement dans les lises.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_30"></a><strong>XXX. Où maître Vincent
+Gueffès est forcé d'admettre l'existence de la Fée des
+Grèves.</strong></h1>
+<p class="justify">Un quart d'heure à disparaître&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Certes, il est difficile de se représenter une plus
+terrible agonie&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Car une fois que les jambes sont prises à une
+certaine hauteur, les efforts de l'homme le plus robuste sont vains et
+ne servent qu'à hâter l'immersion complète.</p>
+<p class="justify">Le corps fait son trou lentement&hellip;
+lentement&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Le sable monte, emprisonnant les membres, moulant
+chaque pli de la chair, les jambes, le torse, la tête.</p>
+<p class="justify">On dit encore, car il y a bien des on-dit sur ces
+côtes, qu'il suffirait d'étendre ses deux bras en croix pour arrêter la
+submersion à la hauteur des aisselles. Mais la mer est là-bas. Un
+demi-pied de mer va noyer cette pauvre tête qui respire encore au-dessus
+des sables.</p>
+<p class="justify">Ce bruit qui avait arrêté le chevalier Méloir dans sa
+marche, les fugitifs l'avaient entendu tout comme lui.</p>
+<p class="justify">Quand la cavalcade se fut éloignée, le petit Jeannin
+prit la parole avec précaution.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Jamais je n'avais vu d'animal
+pareil&nbsp;! dit-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quel animal&nbsp;? demanda Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voyez&nbsp;! répliqua Jeannin. Mais il
+n'était pas facile de voir.</p>
+<p class="justify">Aubry s'approcha en tâtonnant, et sa main rencontra
+le corps tout chaud d'un énorme lévrier blanc et noir qui était étendu
+sur le sable.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Maître Loys était plus grand et plus
+beau que cela, murmura-t-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand Méloir a dit à son veneur de
+découpler les chiens, reprit Jeannin, celui-là qui était sous le vent de
+moi n'a fait qu'un bond et m'a pris à la gorge en grondant, mais je me
+méfiais. J'avais la main sur mon couteau que je lui ai plongé entre les
+côtes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et tu n'as pas poussé un cri, petit
+homme&nbsp;! dit Aubry en lui frappant sur l'épaule&nbsp;; c'est bien,
+tu feras un maître soldat&nbsp;! Jeannin rougit de plaisir.</p>
+<p class="justify">Quelque part, dans le brouillard, Simonnette était là
+qui devait entendre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, oui, dit frère Bruno,
+Peau-de-Mouton sera un fier soldat, c'est vrai. Il a tué un chien, à ce
+que je comprends, mais il en reste onze, et si monsieur Hue veut me
+permettre de parler, je vais donner un bon conseil.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Parle, répliqua le vieux Maurever, que
+ces divers événements semblaient préoccuper très peu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Parle&nbsp;! grommela Bruno&nbsp;; le
+vieux seigneur est dans ses méditations jusqu'au cou. Et les
+méditations, c'est comme les tangues, on s'y noie&nbsp;! mais il ne
+m'appartient pas de juger un seigneur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;? fit monsieur Hue.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà&nbsp;! maintenant il s'impatiente
+parce que je ne parle pas assez vite. Eh bien&nbsp;! messire, reprit-il
+tout haut, je déclare que je vous regarde comme notre chef, tant à cause
+de votre âge respectable que pour le titre de chevalier banneret que
+vous avez&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Incorrigible bavard&nbsp;! interrompit
+Maurever.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! par exemple&nbsp;! s'écria
+Bruno en colère, depuis cinquante-deux ans que je vis, et je pourrais
+dire cinquante-trois ans, vienne la Saint-Mathieu, car je suis né trois
+ans avant le siècle, oui-da&nbsp;! et mes dents ne branlent pas encore,
+voici la première fois qu'on m'appelle bavard&nbsp;! Mais c'est égal, je
+n'ai pas de rancune&nbsp;: mon bon conseil, je vous le donne <em>gratis
+et pro Deo,</em> comme disait Quentin de la Villegille, porte-lance de
+M.&nbsp;le connétable. Les soudards et cavaliers de ce Méloir sont
+maintenant à Tombelène ou bien près, pas vrai&nbsp;? Eh bien&nbsp;!
+quand ils vont voir les oiseaux dénichés, ils seront de méchante humeur.
+Ils ont des chiens et les chevaux vont plus vite que les hommes. Les
+chiens n'ont guère de nez dans le brouillard, c'est le veneur lui-même
+qui l'a dit&nbsp;; mais on leur mettra le museau dans nos traces
+fraîches, et alors&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est vrai&nbsp;! s'écria Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bon&nbsp;! bon&nbsp;! fit Bruno&nbsp;;
+maintenant, chacun va me couper la parole, je m'y attendais&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que faire&nbsp;? demanda Maurever.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà&nbsp;! J'ai vu plus d'une
+poursuite dans les grèves. Olivier de Plugastel, chevalier, seigneur de
+Plougaz, échappa aux Anglais tenant garnison à Tombelène, pas plus tard
+qu'en l'an quarante-deux, en suivant le cours de cette rivière où nous
+sommes. L'eau qui coulait sur le sable effaçait, à mesure, la trace de
+ses pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Suivons donc la rivière&nbsp;! dit
+Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La rivière, en descendant, est pleine de
+<em>lises,</em> fit observer Jeannin&nbsp;; en remontant, elle nous mène
+dans la partie la plus dangereuse des grèves. Et si nous ne nous hâtons
+pas de gagner la terre, ce brouillard se lèvera. Nous resterons à
+découvert au milieu des grèves.</p>
+<p class="justify">Cela était si complètement évident, que personne n'y
+trouva de réplique. Le frère Bruno lui-même se gratta l'oreille et ne
+répondit point.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Marchons à reculons, reprit Jeannin, le
+plus vite que nous pourrons. Le veneur collera son &oelig;il contre
+terre et voudra connaître nos traces. Ils font toujours comme cela.
+Quand le veneur aura connu nos traces, il voudra mettre sa raison à la
+place de l'instinct des chiens, et nous serons sauvés.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Peau-de-Mouton&nbsp;!
+Peau-de-Mouton&nbsp;! s'écria Bruno, tu ne vivras pas&nbsp;: tu as trop
+d'esprit&nbsp;! Allons&nbsp;! vous autres, à reculons&nbsp;!</p>
+<p class="justify">On se remit en marche, selon l'avis du petit
+coquetier. &mdash;&nbsp;Dix ou douze minutes se passèrent,
+&mdash;&nbsp;Maurever avait de nouveau commandé le silence.</p>
+<p class="justify">Au bout de ce temps, Bruno quitta son poste
+d'arrière-garde, et, sans dire un mot cette fois, traversa toute la
+troupe pour se rapprocher de Jeannin.</p>
+<p class="justify">Sans le brouillard, on aurait pu voir sur la figure
+du frère convers une inquiétude grave. Et il ne fallait pas peu de chose
+pour produire cet effet-là&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où es-tu, petit&nbsp;? demanda-t-il à
+voix basse, quand il se crut auprès de Jeannin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ici, répliqua ce dernier.</p>
+<p class="justify">Bruno s'avança encore jusqu'à ce qu'il pût lui
+prendre la main.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Es-tu bien sûr du chemin que tu
+suis&nbsp;? dit-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non, répondit Jeannin, dont la main
+était froide et la respiration haletante&nbsp;; depuis deux ou trois
+minutes je vais à la grâce de Dieu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où crois-tu être&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À l'orient du Mont.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Moi, je crois que nous sommes à
+l'ouest&nbsp;; la tangue mollit&nbsp;; le vent vient de l'ouest, et si
+nous étions de l'autre côté, nous ne le sentirions guère.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est vrai. Tournons à gauche.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Avertis, au moins, avant de tourner.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tournons à gauche&nbsp;! répéta Jeannin
+à haute voix. Il n'y eut point de réponse. Jeannin pâlit et se prit à
+trembler.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Monsieur Hue&nbsp;! dit-il doucement
+d'abord. Puis il cria de toute sa force&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Monsieur Hue&nbsp;! Le silence&nbsp;! Sa
+voix tremblait comme si elle eût rencontré au passage un obstacle inerte
+et sourd. Il était arrivé ceci&nbsp;: Tout en parlant et sans y songer
+le frère Bruno et Jeannin s'étaient arrêtés. Pendant cela, les fugitifs,
+continuant leur route, avaient passé à droite ou à gauche, et ils
+étaient loin déjà. Les bras de Jeannin s'affaissèrent le long de ses
+flancs.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Simonnette&nbsp;! et la
+demoiselle&nbsp;! murmura-t-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, petit&nbsp;! du courage&nbsp;!
+reprit Bruno&nbsp;; si l'un de nous les retrouve, cela suffira&nbsp;;
+prends à gauche&nbsp;; moi j'irai à droite. Et des jambes&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ils s'élancèrent chacun dans la direction indiquée.
+Deux minutes après, il leur eût été impossible de se retrouver
+mutuellement. Vers ce même instant, Méloir et ses hommes d'armes
+arrivaient à Tombelène qu'ils avaient manqué plusieurs fois dans le
+brouillard. Bruno avait deviné juste. Dès que Méloir reconnut que les
+fugitifs avaient quitté leur retraite, il mit ses lévriers sur leur
+trace, et ouvrit la chasse gaiement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Par mon patron, dit-il&nbsp;; j'aime
+mieux la chose ainsi&nbsp;! nous allons les forcer comme des lièvres en
+plaine.</p>
+<p class="justify">Péan, Kerbehel, Hercoat, Corson, Coëtaudon, suivis
+des archers et soudards à pied, s'élancèrent dans la voie. Bellissan, le
+veneur, tenait son meilleur lévrier en laisse et ouvrait la marche.</p>
+<p class="justify">Le brouillard était toujours aussi intense, les
+hommes d'armes, montés sur leurs chevaux, ne voyaient point le
+sol&nbsp;; mais chacun d'eux tenait la laisse d'un lévrier et ils
+allaient en ligne droite, comme s'il eût fait beau soleil.</p>
+<p class="justify">Les chiens s'arrêtèrent sur les bords de la rivière
+qui passe entre le mont Saint-Michel et Tombelène. Bellissan n'était pas
+homme à s'embarrasser pour si peu. Il passa l'eau et connut les traces
+nouvelles comme s'il se fût agi d'un cerf ou d'un sanglier, puis il
+caressa doucement son lévrier en disant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vellecy&nbsp;! allez&nbsp;! Le chien
+donna de la voix à bas bruit. La chasse recommença. Mais bientôt un
+obstacle d'un nouveau genre se présenta.</p>
+<p class="justify">Nous ne voulons point parler de la marche à reculons.
+Ceci eût été bon peut-être pour tromper des hommes, mais les chiens vont
+au flair et ne raisonnent guère, les heureux&nbsp;!</p>
+<p class="justify">À cause de quoi, ils ne commettent point
+d'erreurs.</p>
+<p class="justify">L'obstacle dont il s'agit, c'était la divergence des
+routes suivies par le petit Jeannin d'abord, frère Bruno ensuite, et
+enfin le gros de la caravane.</p>
+<p class="justify">Les chiens quêtèrent un instant, soufflant au vent,
+éternuant, reniflant, et attendant l'indication bonne ou mauvaise qui
+leur vient de l'homme, quand leur instinct fait défaut.</p>
+<p class="justify">Mais ici les hommes étaient encore plus empêchés que
+les chiens.</p>
+<p class="justify">Tout le monde mit pied à terre. On s'accroupit sur le
+sable, on regarda la tangue de près&nbsp;; on fit de son mieux.</p>
+<p class="justify">On ne fit rien de bon.</p>
+<p class="justify">La brume semblait se rire de tout effort.</p>
+<p class="justify">Maître Vincent Gueffès, car il était là, maître
+Vincent Gueffès fut le premier qui se releva. Il avait le nez tout
+barbouillé de sable, tant il avait approché de la tangue ses yeux
+clignotants et gris.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;M'est avis qu'ils se sont séparés en
+trois troupes, dit-il, volontairement ou par l'effet du hasard.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Après&nbsp;? demanda Méloir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Après, mon bon seigneur&nbsp;? on
+prétend que le sire d'Estouteville a reçu ordre du roi de France de
+s'opposer à toute poursuite armée sur le territoire du royaume.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qui prétend cela&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;De gens bien informés, mon cher
+seigneur. Le vieux Maurever est un matois. Il aura pris à gauche du Mont
+pour se trouver tout de suite le plus près possible de la protection
+française.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! hé&nbsp;! cria Bellissan, le
+gros de la bande a pris à droite du mont Saint-Michel. Allez, chiens,
+allez&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il pouvait y avoir du bon dans l'avis de maître
+Vincent Gueffès&nbsp;; mais le lévrier de Bellissan le veneur entraîna
+tous les autres, et maître Gueffès resta seul. Il s'arrêta un instant
+indécis.</p>
+<p class="justify">Dans les sables, par le brouillard, il n'est pas
+permis de réfléchir.</p>
+<p class="justify">Quand maître Vincent Gueffès se ravisa et voulut
+suivre la troupe de Méloir, il n'était déjà plus temps. Aucun bruit
+n'arrivait à son oreille.</p>
+<p class="justify">Il tourna sur lui-même pour s'orienter&nbsp;! Seconde
+imprudence.</p>
+<p class="justify">Par le brouillard, dans les sables, il ne faut jamais
+tourner sur soi-même, à moins qu'on n'ait dans sa poche une
+boussole.</p>
+<p class="justify">On perd, en effet, absolument le sens de la direction
+et dès qu'on l'a perdu, rien ne peut le rendre. Il n'y a là aucun objet
+extérieur qui puisse servir de guide. Les gens du pays égarés dans la
+brume se dirigent quelquefois, quand ils se voient réduits à ces
+extrémités, par l'inclinaison des <em>paumelles</em> ou petites rides de
+sable que le reflux laisse sur la grève. Ils ont remarqué que ces
+paumelles s'élèvent à pic du côté de la terre, et gardent au contraire
+du côté de l'eau une pente douce et presque insensible.</p>
+<p class="justify">Mais outre que cette règle est fort loin d'être
+générale, il n'y a que certains endroits des grèves où le sable soit
+assez pur pour former ces paumelles.</p>
+<p class="justify">La marne, qui est presque partout un des éléments de
+la tangue, résiste au flot et garde son plan.</p>
+<p class="justify">Maître Gueffès était justement en un lieu où il n'y
+avait point de paumelles.</p>
+<p class="justify">Il se baissa pour examiner les traces. Les traces se
+mêlaient maintenant en tous sens&nbsp;; chaque pas formait un trou
+arrondi dans ce sable mou et prompt à s'affaisser.</p>
+<p class="justify">Maître Gueffès était absolument dans la position d'un
+homme qui joue à colin-maillard.</p>
+<p class="justify">La bravoure n'était pas son fait.</p>
+<p class="justify">Il eut peur, et se prit à courir en suivant au hasard
+une des lignes de pas qui partaient du centre où les deux troupes, les
+fugitifs d'abord, puis les hommes de Méloir, s'étaient successivement
+arrêtées.</p>
+<p class="justify">Oh&nbsp;! le pauvre Normand&nbsp;! s'il avait su ce
+qui l'attendait au bout du chemin, il n'aurait pas couru si
+vite&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il est notoire que la Fée des Grèves n'aime pas ceux
+qui doutent d'elle.</p>
+<p class="justify">Il est connu que la Fée des Grèves étrangle
+volontiers dans un coin ceux qu'elle n'aime pas.</p>
+<p class="justify">Les fées sont du reste presque toutes comme cela, les
+fées bretonnes surtout.</p>
+<p class="justify">Or, la Fée des Grèves glisse dans le brouillard comme
+dans la nuit.</p>
+<p class="justify">La trace que suivait maître Vincent Gueffès se
+trouvait être par hasard celle du petit Jeannin, Fée des Grèves par
+intérim.</p>
+<p class="justify">Tout en marchant, maître Vincent Gueffès se rassurait
+un peu et il se disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est une journée de cent écus nantais,
+plus Simonnette, sans parler du petit scélérat de coquetier, qui sera
+pendu cette fois pour tout de bon&nbsp;! Le chevalier Méloir m'a promis
+tout cela. Laissons faire, l'heure du déjeuner vient. Si je gagne le
+Mont, j'ôterai mon bonnet, et je mangerai la soupe des bons moines pour
+l'amour de Dieu.</p>
+<p class="justify">Justement, un son grave et vibrant perça le
+brouillard. Maître Vincent poussa un cri de joie. C'était la cloche du
+monastère. Il était à cent pas du Mont.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Laissons faire&nbsp;! laissons
+faire&nbsp;! reprit-il, en se frottant les mains&nbsp;: Jeannin pendu,
+Simonnette que voilà devenue ma femme, et cent écus d'or&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Une forme indécise passa près de lui, si près qu'il
+sentit comme un frôlement.</p>
+<p class="justify">Une robe de femme&nbsp;! il n'y avait pas à s'y
+tromper&nbsp;!</p>
+<p class="justify">On peut fuir un homme, quand on a le caractère
+prudent. Mais une femme&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Maître Gueffès, devenu brave tout à coup, s'élança en
+avant. Ce pouvait être Simonnette, ce pouvait être mademoiselle
+Reine.</p>
+<p class="justify">Bonne prise, dans tous les cas&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Au bout d'une vingtaine d'enjambées, il vit le
+brouillard s'ouvrir. Le roc noir de Saint-Michel était devant lui.</p>
+<p class="justify">C'était hors des murailles de la ville, en un lieu
+sauvage et sombre que surplombent les contreforts du monastère.</p>
+<p class="justify">Sous les fondations, entre les roches énormes, il y
+avait une femme, la forme que maître Gueffès avait vue passer dans la
+brume.</p>
+<p class="justify">Bonne prise&nbsp;! oh&nbsp;! bonne prise&nbsp;!
+maître Vincent Gueffès reconnut les vêtements de Reine de Maurever.</p>
+<p class="justify">Et derrière son voile, il reconnut aussi ses cheveux
+blonds bouclés, qui brillaient au soleil.</p>
+<p class="justify">Il s'approcha tortueusement.</p>
+<p class="justify">De l'autre côté des rochers, il y avait de pauvres
+pêcheurs qui faisaient sécher leur filets. Ils avaient bien reconnu la
+Fée des Grèves pour l'avoir vue souvent glisser, la nuit, sur le sable,
+depuis que monsieur était caché à Tombelène.</p>
+<p class="justify">Ils se dirent&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà le Normand Gueffès qui va attaquer
+la Fée. Sorcier contre lutin&nbsp;: voyons la bataille&nbsp;! La
+bataille ne fut pas longue. Il paraît que les fées sont plus fortes que
+les Normands.</p>
+<p class="justify">Dès le commencement du combat, maître Gueffès devint
+fou, car on l'entendit crier&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Jeannin, petit Jeannin&nbsp;!
+pitié&nbsp;! pitié&nbsp;! Qu'avait-il à faire là-dedans Jeannin, le
+petit coquetier des Quatre-Salines&nbsp;?</p>
+<p class="justify">La Fée prit, cependant, Gueffès par le cou et
+l'entraîna dans le brouillard.</p>
+<p class="justify">Il se débattait, le malheureux&nbsp;! La Fée et lui
+disparurent derrière la brume.</p>
+<p class="justify">Quand le brouillard se leva, vers midi, les pêcheurs
+trouvèrent maître Vincent Gueffès étendu sur le sable, la Fée lui avait
+tordu le cou.</p>
+<p class="justify">Il faut se méfier. Chacun savait que maître Gueffès,
+quand il avait les pieds dans les cendres, et le <em>piché</em> au
+coude, parlait trop à son aise de la Fée des Grèves.</p>
+<p class="justify">Il faut se méfier. Se taire est le mieux. Mais si
+vous avez à parler d'elle, dites toujours <em>la bonne fée,</em> ou ne
+passez jamais en grève&hellip;</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_31"></a><strong>XXXI. Où l'on voit
+revenir maître Loys, lévrier noir.</strong></h1>
+<p class="justify">C'est à peine si nous avons le temps de verser une
+larme sur le sort malheureux de Vincent Gueffès, Normand. Il était
+maquignon comme ceux de son pays&nbsp;; il avait une mâchoire
+mémorable&nbsp;; il ne disait jamais ni oui ni non&nbsp;; il possédait
+quelque teinture de philosophie éclectique, bien que cette gaie science
+ne fût point encore inventée.</p>
+<p class="justify">Il était païen à l'instar de tous les beaux
+esprits.</p>
+<p class="justify">Il était même un peu voleur.</p>
+<p class="justify">En le quittant pour jamais, nous aimons à jeter ces
+quelques fleurs sur la tombe d'un homme qui, devançant le progrès,
+secoua si vite les préjugés idiots où croupissait son siècle.</p>
+<p class="justify">Cela dit, Vincent Gueffès, adieu&nbsp;!</p>
+<p class="justify">À deux ou trois reprises différentes, Méloir et ses
+hommes d'armes furent obligés de s'arrêter dans leur chasse devant des
+obstacles absolument pareils à celui que nous avons décrit naguère, et
+qui fut la cause du tant regrettable trépas de maître Vincent
+Gueffès.</p>
+<p class="justify">Deux ou trois fois la troupe fugitive s'était
+divisée, soit de parti pris, soit par l'effet du hasard. Suivant toute
+apparence, les émigrés du village de Saint-Jean et monsieur Hue avaient
+essayé de marcher ensemble et quelque incident les avait séparés.</p>
+<p class="justify">Ils s'étaient perdus dans la brume et se cherchaient
+peut-être.</p>
+<p class="justify">Mais le proverbe&nbsp;: <em>Chercher une aiguille
+dans une charretée de foin</em> est de beaucoup trop faible pour
+exprimer la folie qu'il y aurait à courir après un homme dans ces
+immenses ténèbres.</p>
+<p class="justify">Méloir et sa troupe avaient leurs lévriers.</p>
+<p class="justify">Encore ne trouvaient-ils rien.</p>
+<p class="justify">Ils continuaient néanmoins la chasse. Désormais
+Méloir ne pouvait plus reculer.</p>
+<p class="justify">Méloir avait passé la moitié de sa vie à se battre
+comme il faut. C'était une brave lance&nbsp;; mais ce n'était que cela.
+Les gens de cette espèce arrivent tout à coup au mal, parce que leur
+bonne conduite ne fut jamais le résultat d'un principe.</p>
+<p class="justify">Si le hasard les sert, ils peuvent fournir la plus
+honorable carrière du monde et demeurer fermes jusqu'au bout dans le
+droit chemin, parce qu'ils ne sont essentiellement ni vicieux ni
+méchants.</p>
+<p class="justify">Mais comme ils ne sont pas essentiellement bons et
+qu'ils n'ont d'autre mobile que l'intérêt humain, vous les voyez glisser
+aussitôt que leur pied touche une pente facile.</p>
+<p class="justify">Et dès qu'ils glissent, ils aident la pente. Leur
+sagesse menteuse érige en système le hasard de leur chute.</p>
+<p class="justify">S'ils ont déjà de la fange jusqu'à la ceinture, ils
+s'écrient&nbsp;: On a calomnié la fange&nbsp;! La fange est un bon
+lit&nbsp;! C'est exprès que je suis dans la fange&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Vive la fange&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Les chiens se détournent quand ils s'aperçoivent
+qu'ils font fausse route&nbsp;; les hommes, non.</p>
+<p class="justify">Il y avait, au temps des druides, dans l'Armor, un
+fou qui mettait une citrouille au bout d'une pique, et qui se
+prosternait devant cet emblème auguste en disant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ceci est le soleil. Les druides qui
+n'entendaient pas la plaisanterie, invitèrent ce fou à rentrer dans le
+giron de Belenus. Le fou ne voulut pas. Les druides le placèrent sur un
+tas de fagots qu'ils allumèrent. Le fou mourut comme un héros en criant
+à tue-tête&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Imposteurs, vous pouvez tuez mon corps,
+mais ma citrouille était bien le soleil&nbsp;! Méloir avait regardé un
+jour ses cheveux qui grisonnaient. Il s'était dit&nbsp;: Je veux un
+manoir, une femme, des vassaux, etc. Et il avait fait choix de ce
+triomphant moyen, expliqué par lui à Aubry de Kergariou, au début de ce
+récit&nbsp;: la terreur. Au fond, ce n'était qu'un épouvantail&nbsp;:
+l'escopette du mendiant espagnol qui n'a ni poudre ni balles.</p>
+<p class="justify">Mais à l'heure où nous sommes, Méloir avait chargé
+son arme jusqu'à la gueule. Il ne demandait pas mieux que de tuer.
+C'était un parfait coquin.</p>
+<p class="justify">Tant la logique est une irrésistible et belle
+chose&nbsp;! Posez les prémisses, le diable tirera la conséquence. Ceci
+étant accepté qu'il fallait se venger d'Aubry, faire disparaître le
+vieux Maurever et s'emparer de Reine à tout prix, le temps pressait.
+Méloir sentait que le terrain politique tremblait sous ses pas. Son zèle
+qui lui valait aujourd'hui la faveur du prince régnant pouvait, demain,
+le mener au supplice.</p>
+<p class="justify">Mais, en 1450, comme de nos jours, les esprits
+pratiques connaissent le mérite du fait accompli.</p>
+<p class="justify"><em>Ce qui est fait est fait,</em> dit l'odieux
+proverbe.</p>
+<p class="justify">Et croyez-nous bien, sur douze proverbes, il y en a
+onze d'abominables&nbsp;; de même que sur cent almanachs, ces évangiles
+de l'ignorance impie, il y a quatre-vingt-dix-neuf turpitudes.</p>
+<p class="justify">Méloir pensait&nbsp;: Si je me hâte, tout sera fini
+avant la mort du duc François. Je serai en possession de l'héritière et
+de l'héritage. On me montrera les dents peut-être, mais on ne mordra
+pas&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et allons&nbsp;! Rougeot, Tarot&nbsp;!
+Allons&nbsp;! Nantois, Grégeois, Pivois, Ardois&nbsp;! Allons, Léopard
+et Finot&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Le pauvre Noirot était couché là-bas sous la tangue,
+on ne l'appelait plus.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, bons chiens, dressés à secourir
+les naufragés, en chasse&nbsp;! en chasse&nbsp;! Ils allaient, en
+vérité&nbsp;! les chevaux ne quittaient pas le petit trot. Les soudards
+couraient derrière. Les fugitifs ne pouvaient se soustraire désormais
+bien longtemps à cette poursuite acharnée.</p>
+<p class="justify">Il est même probable que, sans les retards
+occasionnés par l'hésitation des lévriers, aux endroits de la grève où
+les traces se bifurquaient tout à coup, quelques traînards fussent
+tombés déjà au pouvoir des hommes d'armes.</p>
+<p class="justify">Voici cependant ce qui était advenu de monsieur Hue
+et de sa suite.</p>
+<p class="justify">Aubry s'était mis à la tête de la caravane lorsqu'il
+avait reconnu l'absence du petit Jeannin. Aubry ne savait guère son
+chemin dans les sables&nbsp;; il allait droit devant lui, ce qui est
+quelquefois le mieux.</p>
+<p class="justify">Au bout d'une heure de marche, le bruit de la mer se
+fit entendre si distinctement qu'il n'y eût point à douter. Ils avaient
+fait fausse route. Reine souffrait de sa blessure. La fatigue et le
+découragement venaient.</p>
+<p class="justify">Et le brouillard ne diminuait point.</p>
+<p class="justify">La troupe se trouvait engagée dans cette partie des
+grèves qui est au nord-ouest du Mont, et où les mares abondent.</p>
+<p class="justify">En retournant sur ses pas, Aubry laissa fléchir vers
+le sud la ligne qu'il suivait. Ce n'était plus du sable, c'était de la
+marne délayée que la troupe avait sous les pieds.</p>
+<p class="justify">Pour éviter les mares, à fond de lises, on faisait de
+nombreux circuits. Les uns passaient à droite, les autres à gauche.</p>
+<p class="justify">De temps en temps, un homme ou une femme se
+perdait.</p>
+<p class="justify">Une fois, Maurever appela Reine qui ne répondit
+pas.</p>
+<p class="justify">Une horrible angoisse serra le c&oelig;ur du
+vieillard.</p>
+<p class="justify">Et à dater de cet instant, tout fut confusion parmi
+les fugitifs.</p>
+<p class="justify">Chacun voulut chercher Reine.</p>
+<p class="justify">On tourna&nbsp;; on perdit la voie. Puis, les groupes
+se détachèrent. Il y avait maintenant impossibilité de se rallier.</p>
+<p class="justify">Hue de Maurever marchait avec son vieux vassal Simon
+Le Priol qui tenait sa femme par la main.</p>
+<p class="justify">Fanchon pleurait à chaudes larmes, la pauvre femme,
+parce que ses deux enfants, Julien et Simonnette, n'étaient plus là pour
+répondre à sa voix.</p>
+<p class="justify">Aubry allait tout seul, fou de douleur, courant dans
+cette nuit éclairée, sans but, sans direction, presque sans espoir.</p>
+<p class="justify">Les filles et les gars de Saint-Jean erraient ça et
+là à l'aventure.</p>
+<p class="justify">Dans la brume, tous ces différents groupes se
+croisaient maintenant sans se voir. Tout était à la débandade. Et la
+besogne des hommes d'armes du chevalier Méloir n'en valait pas mieux
+pour cela. Cette foule dispersée des fugitifs n'était bonne qu'à donner
+le change aux chasseurs.</p>
+<p class="justify">Aubry avait quitté ses compagnons depuis un quart
+d'heure, lorsqu'il crut ouïr un bruit léger derrière lui.</p>
+<p class="justify">Il s'arrêta et colla son oreille contre la
+tangue.</p>
+<p class="justify">Son c&oelig;ur battait bien fort.</p>
+<p class="justify">Mais quand il se releva, le rayon d'espoir qui
+brillait naguère à son front avait disparu.</p>
+<p class="justify">Ce bruit qu'il entendait, c'était le pas des chevaux
+de Méloir.</p>
+<p class="justify">Aubry chercha de quel côté il prendrait la fuite, car
+son premier besoin était de vivre, afin de protéger Reine.</p>
+<p class="justify">Les pas approchaient.</p>
+<p class="justify">Aubry pouvait ouïr déjà la voix des hommes
+d'armes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Holà&nbsp;! disait Péan, qu'a-t-il donc
+ce brigand d'Ardois, il va rompre sa laisse&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et Rougeot&nbsp;! répliquait
+Goëtaudon&nbsp;; ah ça, ils deviennent enragés, Bellissan, vos
+lévriers&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Chut&nbsp;! fit le veneur&nbsp;; ne
+voyez-vous pas qu'ils rencontrent&nbsp;? J'ai de la peine à tenir ce
+grand diable de chien que j'ai acheté sur la route. Bellemont, Reinot,
+coquin, bellement&nbsp;! Le chevalier Méloir est-il là&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Messire Méloir&nbsp;! appelèrent
+discrètement plusieurs voix.</p>
+<p class="justify">Messire Méloir était ailleurs, car il ne donna point
+de réponse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà qui est grand dommage&nbsp;! dit
+encore Bellissan, car je suis bien sûr que nous allons avoir un relancé.
+Bellement, Reinot, coquin, bellement&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hé bien&nbsp;! hé bien&nbsp;! cria
+Corson, le héraut, voilà Pivois qui m'entraîne. À bas, Pivois&nbsp;! à
+bas, de par le ciel&nbsp;! Bon&nbsp;! sa laisse s'est rompue dans ma
+main et Dieu sait où est le chien à cette heure.</p>
+<p class="justify">Pivois s'était élancé en poussant cet aboiement court
+et plaintif des lévriers de race, qui ressemble au cri d'un
+sourd-muet.</p>
+<p class="justify">Les autres chiens se démenèrent avec fureur.</p>
+<p class="justify">Deux ou trois d'entre eux parvinrent successivement à
+rompre leurs laisses et se précipitèrent en avant sur les traces de
+Pivois.</p>
+<p class="justify">Pivois était une belle et noble bête, nourrie dans
+l'héroïque chenil de Rieux&nbsp;; gris de fer foncé, le museau pointu
+comme un poignard, le corps musculeux, les griffes tranchantes.</p>
+<p class="justify">En trois bonds, il fut auprès d'Aubry.</p>
+<p class="justify">C'était une sorte de tumulus ou renflement à peine
+sensible. Le brouillard y était moins opaque que dans les fonds. On
+distinguait parfaitement le sol&nbsp;; on voyait même à trois pieds à la
+ronde.</p>
+<p class="justify">Au centre du mamelon, il y avait un poteau humide et
+gluant, couvert de mousse marine et qui, à marée haute, indiquait le
+bas-fond aux petites barques de pêcheurs montois.</p>
+<p class="justify">Aubry s'était adossé contre ce poteau.</p>
+<p class="justify">Il avait à la main son épée nue.</p>
+<p class="justify">Dès l'instant où il avait entendu la conversation des
+hommes d'armes et senti, en quelque sorte, la fringale des chiens qui le
+flairaient, il avait dû renoncer à toute idée de fuir.</p>
+<p class="justify">Une seule ressource restait&nbsp;: le combat.</p>
+<p class="justify">Le combat se présentait, certes, bien inégal&nbsp;;
+mais Aubry avait foi en sa force, et ces soldats du vieux temps, un
+contre dix, ne désespéraient pas de la victoire.</p>
+<p class="justify">Tant que leurs doigts d'acier pressaient la croix
+d'une épée, ils taillaient de leur mieux.</p>
+<p class="justify">Il y avait ici quelque chose de plus terrible que les
+hommes, c'étaient les lévriers. Mais Aubry devinait là des hommes
+d'armes qui serraient la laisse de chaque chien au lieu de lâcher à la
+fois la meute tout entière.</p>
+<p class="justify">Il se disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! si j'avais seulement avec moi
+maître Loys&nbsp;! vrai Dieu&nbsp;! ce serait une belle équipée&nbsp;!
+Dix chiens pour maître Loys, dix hommes pour moi&nbsp;: c'est notre
+mesure.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais, se reprenait-il en
+soupirant&nbsp;; pauvre maître Loys&nbsp;!&hellip; où est-il&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Une masse sombre saillit hors du brouillard. Aubry
+sentit une haleine de feu et son épaule saigna sous la griffe de
+Pivois.</p>
+<p class="justify">Mais Pivois tomba éventré d'un coup d'épée à bras
+raccourci, que lui donna Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Belle bête&nbsp;! murmura-t-il&nbsp;;
+c'est dommage&nbsp;! Ardois, lancé comme une flèche, passa par-dessus le
+corps de Pivois. Aubry lui fendit la tête à la volée d'un coup de
+revers. Rougeot, magnifique animal, brun de cotte à pèlerine rousse,
+avec deux feux pourpres sous la paupière, roula sur ses deux compagnons
+morts. Il avait le col tranché aux trois quarts.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vrai Dieu&nbsp;! grondait maître Aubry
+qui s'échauffait à la besogne, les hommes ne viendront-ils pas à la
+fin&nbsp;! Les hommes venaient. On entendait parfaitement le pas sourd
+des chevaux. Aubry vit la silhouette d'un cavalier qui passait à sa
+gauche sans l'apercevoir.</p>
+<p class="justify">Comme il ouvrait la bouche pour l'appeler, car il
+était en train et il avait hâte de sentir une épée grincer contre la
+sienne, un quatrième lévrier sortit du brouillard et fondit sur lui.</p>
+<p class="justify">Énorme, celui-là&nbsp;! noir de la tête aux
+pieds&nbsp;! beau comme on se représente les chiens fabuleux qui mènent
+l'éternelle course de Diane chasseresse.</p>
+<p class="justify">L'Achille des chiens&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il bondit littéralement par-dessus l'épée d'Aubry,
+tomba de l'autre côté, rebondit avant qu'Aubry eût le temps de faire
+volte-face et le saisit à la gorge.</p>
+<p class="justify">Mais non point pour l'étrangler, oh&nbsp;! non&nbsp;!
+Pour le caresser plutôt, doucement et tendrement, comme l'épagneul
+favori vient mêler ses longues soies aux longs cheveux de la châtelaine
+aimée.</p>
+<p class="justify">Pour le chérir, pour le baiser en gémissant de joie.
+Loys&nbsp;! maître Loys&nbsp;! le grand, le fier, l'intrépide&nbsp;!
+L'Achille des chiens, on vous le dit. C'était lui que Bellissan avait
+acheté à Dinan, par hasard, pour remplacer le pauvre Ravot, mort de la
+poitrine. C'était lui qu'on appelait Reinot, c'était maître Loys&nbsp;!
+Écoutez, Aubry le baisa sur le museau, comme un enfant, comme un ami.
+Aubry avait une larme à la paupière.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Seigneur Dieu&nbsp;! vous êtes avec
+moi&nbsp;! s'écria-t-il sans plus se cacher, grand merci&nbsp;! Hardi,
+Loys&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Puis, donnant sa voix qui vibra comme un clairon dans
+la brume&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À moi, taupins&nbsp;! ajouta-t-il, à
+moi, traîtres maudits&nbsp;! Méloir, Péan&nbsp;! Coëtaudon&nbsp;! Corson
+et d'autres, s'il y en a&nbsp;! Venez&nbsp;! venez&nbsp;!
+venez&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Une clameur, lointaine déjà, répondit à cet appel.
+Aubry était dépassé&nbsp;; il aurait pu éviter la lutte. Mais ce n'était
+pas ce qu'il voulait. Pendant qu'il allait combattre, qui sait si Reine
+n'aurait pas le temps de se sauver&nbsp;? C'était quelques minutes de
+gagnées&nbsp;: le salut peut-être&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et puis, avec maître Loys, Aubry se croyait sûr de
+vaincre.</p>
+<p class="justify">Les pas des chevaux se rapprochaient. Loys se mit à
+côté de son maître, les jarrets ramassés, le museau dans le sable.</p>
+<p class="justify">Le nom de Reine vint encore une fois aux lèvres
+d'Aubry, puis il serra sa bonne épée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hardi, Loys&nbsp;! Il y eut tout à coup
+un grand cliquetis de fer. Le sable se rougit autour du vieux poteau,
+vert de goémon. Les chiens étranglés hurlèrent. Les hommes d'armes
+repoussés blasphémèrent. Hardi, Loys&nbsp;! maître Loys&nbsp;! ils sont
+à nous&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_32"></a><strong>XXXII. Le tube
+miraculeux.</strong></h1>
+<p class="justify">C'était un étrange combat.</p>
+<p class="justify">Aubry, à pied, avait, il faut le dire, tout
+l'avantage sur les hommes d'armes à cheval.</p>
+<p class="justify">Leste et jeune, il se servait du brouillard comme
+d'une machine de guerre.</p>
+<p class="justify">Il avait quitté le mamelon où la brume était trop
+claire, et les hommes d'armes l'avaient suivi dans un fond, sur la
+tangue molle, où les sabots de leurs montures enfonçaient à chaque
+pas.</p>
+<p class="justify">Aubry était pour eux comme un fantôme qui paraissait
+à l'improviste, qui disparaissait tout à coup pour reparaître
+encore.</p>
+<p class="justify">Mais l'épée d'Aubry n'était pas un fantôme
+d'épée&nbsp;; elle taillait bel et bien, Péan le savait, Corson aussi,
+Kerbehel de même, car ils avaient tous les trois de profondes
+blessures.</p>
+<p class="justify">Le pauvre héraut Corson grommelait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le buffle de mon justaucorps est devenu
+<em>de gueules&nbsp;!</em></p>
+<p class="justify"><em>&mdash;</em>&nbsp;L'épée haute, Corson&nbsp;! lui
+dit Kerbehel, ou bien on pourra blasonner le lieu où nous sommes&nbsp;:
+«&nbsp;De sable au corps de héraut, couché, de
+carnation&hellip;&nbsp;»</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;»&nbsp;&hellip;Accompagné de quatre
+malandrins de même&nbsp;», acheva Corson plaintivement.</p>
+<p class="justify">Kerbehel voulut répondre&nbsp;; mais Loys, qui en
+avait fini avec Nantois, Léopard, Varot et les autres, s'élança sur lui,
+la gueule rouge, et le malmena cruellement.</p>
+<p class="justify">En même temps, Péan tombait, la gorge traversée par
+l'épée d'Aubry &mdash;&nbsp;Hardi, Loys&nbsp;! maître Loys&nbsp;! ils
+sont à nous&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cet homme est le diable&nbsp;! s'écria
+Coëtaudon qui donnait de grands coups de lance dans le vide.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non pas&nbsp;! c'est le chien qui est le
+diable&nbsp;! balbutia Kerbehel, désarçonné à demi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ô mes compagnons&nbsp;! pleura Corson,
+il n'y a pour nous ici ni profit, ni gloire&nbsp;! Ce n'est pas celui-là
+que nous cherchons. Sus au vieux Maurever&nbsp;! et laissons ce ragot
+qui nous donne le change.</p>
+<p class="justify">L'avis était bon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sus&nbsp;! sus&nbsp;! clama Kerbehel,
+enchanté de ce biais.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sus&nbsp;! sus&nbsp;! Et les éperons
+s'enfoncèrent dans le cuir des chevaux. En ce temps déjà, les mots
+prenaient, à l'occasion, des significations très subtilement
+détournées.</p>
+<p class="justify">Sus&nbsp;! voulait dire ici&nbsp;: sauve qui
+peut&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Mais la gloire était sauvegardée.</p>
+<p class="justify">Maître Loys fournit encore une charge&nbsp;; Aubry se
+lança une dernière fois dans le brouillard, puis ils s'étendirent
+fraternellement, l'un près de l'autre, haletants, harassés,
+&mdash;&nbsp;mais vainqueurs&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il était neuf heures du matin. Le soleil prenait de
+la force et pompait lentement le brouillard.</p>
+<p class="justify">Un vent léger venait du large, annonçant le flux.</p>
+<p class="justify">Le moment s'approchait où ce rideau immense, qui
+cachait les grèves allait se déchirer.</p>
+<p class="justify">Soit qu'il s'évanouit subitement avec la prestesse
+d'un changement à vue, soit qu'il dût s'éclaircir peu à peu, faisant sa
+gaze de plus en plus transparente, découvrant les objets un à un, et
+luttant jusqu'à la dernière seconde contre le jour enfin victorieux.</p>
+<p class="justify">Dans l'un et l'autre cas, les différentes troupes,
+dispersées sur les tangues, allaient se chercher, à coup sûr, se voir et
+se combattre.</p>
+<p class="justify">Sur les rochers qui bordent le mont Saint-Michel, du
+côté de la Bretagne, une troupe d'hommes armés était rangée en bon
+ordre.</p>
+<p class="justify">À la tête de cette troupe, se trouvait un chevalier
+banneret, portant à son haubert l'écusson vairé-contrevairé d'or et de
+sable des sires de Ligneville en Cotentin.</p>
+<p class="justify">Son petit bataillon et lui demeuraient immobiles,
+comme s'ils eussent été chargés de garder le Mont contre une attaque
+prochaine.</p>
+<p class="justify">Vers cette heure, Corson, Coëtaudon et les autres,
+qui avaient rallié une douzaine de soudards, suivaient, dans la brume
+éclaircie, la piste de monsieur Hue de Maurever.</p>
+<p class="justify">Derrière la troupe cantonnée sur les rochers,
+l'étendard de Saint-Michel était planté en terre, au-dessous de la
+bannière de France.</p>
+<p class="justify">Un coup de vent chassa la brume qui enveloppait
+encore la base du roc.</p>
+<p class="justify">On vit dans les sables un vieillard entouré de
+quelques femmes et de quelques paysans. Presque au même instant, les
+hommes d'armes de Méloir sortirent de la brume refermée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En avant&nbsp;! dit le sire de
+Ligneville. La bannière de France fit flotter au soleil ses longs plis
+d'argent.</p>
+<p class="justify">La troupe descendit sur la grève. Elle se mit entre
+les fugitifs et les hommes d'armes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que venez-vous quérir sur les domaines
+du Roi&nbsp;? demanda monsieur de Ligneville.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Nous venons, par la volonté de notre
+seigneur le duc, répondit Corson, quérir monsieur Hue de Maurever,
+coupable de trahison.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et portez-vous licence de franchir la
+frontière&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;De par Dieu&nbsp;! monsieur de
+Ligneville, riposta Corson, quand notre seigneur François a sauvé votre
+sire des griffes de l'Anglais, il a franchi la frontière sans
+licence.</p>
+<p class="justify">Ligneville fit un geste. Ses soldats se rangèrent en
+bataille. Hue de Maurever perça les rangs.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Messire, dit-il, si ces gens de Bretagne
+veulent s'en retourner chez eux en se contentant de ma personne et en
+laissant libres tous les pauvres paysans de mes anciens domaines, je
+suis prêt à me livrer en leurs mains.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Donc, pour ce, franchissez la rivière de
+Couesnon, messire, répliqua Ligneville&nbsp;; sur la terre du Roi, on ne
+se rend qu'au Roi.</p>
+<p class="justify">Le sire de Ligneville demanda ensuite aux
+Bretons&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qui est votre chef&nbsp;? Kerbehel,
+Corson et Coëtaudon se consultèrent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Notre chef est le chevalier Méloir,
+dirent-ils.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai entendu parler de ce chevalier
+Méloir, répondit M.&nbsp;de&nbsp;Ligneville&nbsp;; dites-lui, pour
+l'honneur de la chevalerie, qu'il évite de passer à portée de ma lance,
+car monsieur l'abbé du mont Saint-Michel m'a donné l'ordre de le faire
+pendre.</p>
+<p class="justify">Le rouge vint au front du vieux Maurever.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Par mon salut&nbsp;! messire,
+s'écria-t-il&nbsp;; le duc François l'a fait chevalier. Je vous prie de
+me faire raison de ce qui est une insulte au duché de Bretagne tout
+entier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! disaient en riant les
+soldats du monastère&nbsp;; voici le vieux chevalier qui va se mettre
+avec ses assassins contre nous.</p>
+<p class="justify">Mais Ligneville avait pris la main de Maurever et
+l'avait serrée avec respect.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si mes paroles vous ont causé de la
+colère, monsieur mon digne ami, avait-il dit, de grand c&oelig;ur je
+rétracte mes paroles.</p>
+<p class="justify">Mais je ne vous laisserai point, ajouta-t-il en
+souriant, faire de l'héroïsme avec de pareils coquins. Ce serait jeter
+des perles aux animaux que vous savez. Monsieur Hue de Maurever, vous
+êtes le prisonnier du Roi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Avant que le vieillard pût répondre, on l'avait saisi
+et conduit derrière les rangs.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Holà&nbsp;! maraudaille&nbsp;! s'écria
+Ligneville, avec rudesse&nbsp;; maintenant, hors d'ici et
+vitement&nbsp;! Il s'adressait ainsi aux hommes d'armes de Méloir.</p>
+<p class="justify">Ceux-ci pouvaient être en effet des gens de
+conscience large et peu délicats sur le choix de leur besogne. Mais
+c'étaient des Bretons.</p>
+<p class="justify">Ligneville n'avait pas fini de parler, qu'un carreau
+d'arbalète faisait sonner l'acier de son casque. Les Bretons chargèrent
+résolument et se firent tuer ou prendre tous jusqu'au dernier.</p>
+<p class="justify">Monsieur Hue, cependant, avait demandé aux soldats du
+monastère si quelques fugitifs n'avaient point déjà touché le Mont. Les
+réponses des soldats l'avaient à peu près rassuré sur le sort de sa
+fille, qui devait être en ce moment dans l'enceinte des murailles avec
+Aubry et les enfants de Simon Le Priol.</p>
+<p class="justify">On monta la rampe.</p>
+<p class="justify">Aubry et le petit Jeannin, arrivés, en effet, les
+premiers au monastère, attendaient avec anxiété. Ils espéraient que
+Reine et Simonnette étaient avec le gros de la troupe.</p>
+<p class="justify">Hélas&nbsp;! le pauvre Bruno avait l'oreille
+basse.</p>
+<p class="justify">Il était rentré au bercail et s'était mis à la
+disposition du frère pénitencier. Ils avaient causé tous deux discipline
+et bien sérieusement.</p>
+<p class="justify">Frère Bruno avait le bras gauche cassé, ce qui
+retardait l'exécution.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon frère Eustache, disait-il au
+pénitencier, cela me rappelle l'histoire de Jacob Malteste du bourg de
+Cesson, auprès de Rennes. Il était bien malade quand il fut condamné à
+la peine de la hart. On lui fit prendre de bons remèdes, on le guérit,
+et puis on le pendit.</p>
+<p class="justify">Heureusement pour Bruno que l'influence du duc de
+Bretagne était fort mince au monastère en ce moment, et que le secours
+apporté à monsieur Hue de Maurever lui fut compté comme &oelig;uvre
+pie.</p>
+<p class="justify">Ce fut lui qui aperçut le premier monsieur Hue
+gravissant la rampe.</p>
+<p class="justify">Il courut avertir Aubry qui s'élança au-devant du
+vieillard.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Reine&nbsp;! prononcèrent tous deux, en
+même temps, monsieur Hue et Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Elle n'est pas au monastère&nbsp;?
+demanda le vieux chevalier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous ne la ramenez pas&nbsp;? demanda
+Aubry à son tour. Ce fut un moment d'angoisse cruelle. Jeannin,
+l'heureux petit Jeannin, avait Simonnette dans ses bras. Mais quand il
+entendit que mademoiselle Reine était perdue, il s'arracha des bras de
+Simonnette.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vais rentrer en grève, dit-il&nbsp;;
+la mer monte, il faut se hâter&nbsp;! Maurever et Aubry avaient du froid
+dans les veines.</p>
+<p class="justify">Ce mot&nbsp;: «&nbsp;<em>la mer monte&nbsp;»</em> les
+frappait au c&oelig;ur. Aubry serra la main de Jeannin, et lui
+dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens avec moi&nbsp;! Mais, au lieu de
+descendre à la grève, il gravit précipitamment la rampe et s'élança dans
+l'escalier de la salle des gardes. Jeannin et Bruno le suivaient.</p>
+<p class="justify">De la salle des gardes à la plate-forme, il y a bien
+des marches. Aubry fut sur la plate-forme en quelques secondes. Jeannin
+ne l'avait pas quitté d'une semelle, mais le frère Bruno soufflait
+encore dans les escaliers.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ouf&nbsp;! disait-il&nbsp;; ou&hellip;
+ouf&nbsp;! cela me rappelle l'histoire de Jean Miolaine, le maître
+gantier, qui paria de monter au beffroi de Coutances pendant que Perrin
+Langérier, son compère, boirait une double pinte de vin d'Anjou&hellip;
+ou-ou-ouf&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Quand il arriva sur la plate-forme, Aubry et Jeannin
+dévoraient déjà l'espace du regard.</p>
+<p class="justify">Le brouillard s'était levé. L'&oelig;il planait sur
+l'immensité des sables. Au nord-ouest, on voyait la ligne bleue de la
+mer qui montait. Sur la grève, rien.</p>
+<p class="justify">Rien, sinon un point sombre et perceptible à peine
+qui se montrait de l'autre côté du Couesnon, à la hauteur du bourg de
+Saint-Georges.</p>
+<p class="justify">Aubry le désigna du doigt à Jeannin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est trop loin, dit le petit
+coquetier&nbsp;; on ne peut pas savoir&hellip; Puis il ajouta&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dans dix minutes, la mer couvrira ce
+point noir. Aubry avait au front des gouttes de sueur glacée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Messer Jean Connault, le prieur des
+moines, qui est un savant physicien, murmura le frère Bruno, a ici près,
+dans le clocher, un tube de bois garni de verres. J'ai mis mon &oelig;il
+une fois dans ce tube, et j'ai vu, &mdash;&nbsp;n'est-ce point
+magie&nbsp;? &mdash;&nbsp;j'ai vu les femmes de Cancale avec leurs
+coiffes et leurs gorgerettes plissées, comme si Cancale se fût avancé
+vers moi tout à coup, jusqu'au pied du mur à travers la mer.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce bonhomme rêve&nbsp;! s'écria Aubry
+qui frappa du pied. Bruno s'élança vers le clocher et redescendit
+l'instant d'après avec une sorte de bâton creux, formé d'anneaux
+cylindriques qui s'emboîtaient les uns dans les autres.</p>
+<p class="justify">Aubry mit son &oelig;il au hasard à l'une des
+extrémités.</p>
+<p class="justify">Il vit distinctement les vaches qui passaient sur le
+Mont-Dol, à quatre lieues de là.</p>
+<p class="justify">Un cri de stupéfaction s'étouffa dans sa
+poitrine.</p>
+<p class="justify">Le tube fut dirigé vers le point sombre qui tranchait
+sur le sable étincelant. Cette fois, Aubry laissa tomber le tube et
+saisit sa poitrine à deux mains.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Reine&nbsp;! Reine&nbsp;! dit-il&nbsp;;
+Julien et Méloir&nbsp;!&nbsp;!&nbsp;! Au risque de se briser le crâne,
+il se précipita à corps perdu dans l'escalier de la plate-forme. Ceux
+qui le virent passer dans le réfectoire et traverser la salle des gardes
+en courant, le prirent pour un fou. Le cheval du sire de Ligneville
+était attaché au bas de la rampe. Aubry sauta en selle sans dire une
+parole et piqua des deux. Bientôt, on put le voir galoper à fond de
+train sur la grève. Il tenait à la main la lance de Ligneville. Devant
+lui, un grand lévrier noir bondissait. Ils allaient, ils allaient.
+&mdash;&nbsp;C'était un tourbillon&nbsp;! Jeannin avait dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dans dix minutes, la mer couvrira ce
+point noir. Ce point noir, c'était Reine. Du sang aux éperons&nbsp;!
+hope&nbsp;! hope&nbsp;! Reine &mdash;&nbsp;et Méloir&nbsp;! Car pour
+Julien, Aubry avait vu, à l'aide du tube, l'épée de Méloir se plonger
+dans sa chair. Pauvre Julien&nbsp;! Hope&nbsp;! hope&nbsp;! hardi,
+maître Loys&nbsp;! Sur la plate-forme, il y avait maintenant grande
+foule. Grande foule autour de monsieur Hue de Maurever qui était
+agenouillé sur la pierre et qui levait au ciel ses mains tremblantes. On
+suivait du regard la course d'Aubry. Arriverait-il à temps&nbsp;?
+Jeannin se demandait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais pourquoi le chevalier et la
+demoiselle restent-ils immobiles, si près de la mer qui monte&nbsp;? Il
+prit le tube à son tour et devint plus pâle qu'un mort.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils sont <em>enlisés&nbsp;!</em>
+balbutia-t-il&nbsp;; le chevalier a du sable jusqu'à la ceinture, et
+demoiselle Reine disparaît&hellip; disparaît&hellip; La cloche du
+monastère tinta le glas.</p>
+<p class="justify">Une voix tomba des galeries supérieures. Cette voix
+disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il y a deux malheureux en détresse dans
+les tangues. Priez pour ceux qui vont mourir&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_33"></a><strong>XXXIII. Les
+lises.</strong></h1>
+<p class="justify">Quand le brouillard avait enfin cédé la place aux
+clairs rayons du soleil de juin, le chevalier Méloir s'était trouvé
+seul, aux environs de la rivière de Couesnon, à deux lieues au moins de
+la terre ferme.</p>
+<p class="justify">Ce que son escorte était devenue, le chevalier Méloir
+ne le savait point.</p>
+<p class="justify">Il était de terrible humeur.</p>
+<p class="justify">Quelque chose comme un remords grondait au fond de sa
+conscience, car rien n'appelle si bien le remords que l'insuccès.</p>
+<p class="justify">Or, le chevalier Méloir était un homme trop sage pour
+ne pas s'avouer qu'il avait échoué honteusement.</p>
+<p class="justify">Siège et chasse avaient eu un résultat pareil.</p>
+<p class="justify">Sarpebleu&nbsp;! comme il disait le bon Méloir&nbsp;;
+damner son âme, encore passe s'il s'agit d'un bon prix&nbsp;! Mais se
+donner à Satan gratis, quelle école&nbsp;! et que ce maître Satan devait
+bien rire&nbsp;!</p>
+<p class="justify">En vérité, dans ce moment de fatigue et de défaite,
+sa philosophie fléchissait. Il n'était pas très éloigné d'avouer sa
+faute et de dire son <em>meâ culpâ.</em></p>
+<p class="justify">D'autant qu'il pensait à l'avenir, où il voyait des
+nuages formidables.</p>
+<p class="justify">L'occasion était manquée. Un crime qui n'a pas réussi
+se punit double.</p>
+<p class="justify">Et c'est bien fait&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Hélas&nbsp;! hélas&nbsp;! tout n'est donc pas rose
+dans la vie d'un brave homme qui veut la tranquillité pour ses vieux
+jours, un ou deux manoirs, quelques rentes, une femme à son gré,
+<em>l'aurea mediocritas</em> enfin, et qui dévie un peu de la ligne
+droite pour atteindre ce joyeux résultat&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Hélas&nbsp;! il y a tant de coquins, pourtant, qui
+réussissent&nbsp;! Le ciel était injuste envers ce pauvre chevalier
+Méloir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Tout à coup, de l'autre côté du Couesnon, il aperçut
+deux paysans qui cheminaient.</p>
+<p class="justify">Il s'était trop hâté de désespérer.</p>
+<p class="justify">L'un de ces paysans, en effet, avait une arbalète sur
+l'épaule, et l'autre portait un costume qui réveilla quelques vagues
+souvenirs dans l'esprit du chevalier Méloir.</p>
+<p class="justify">Une peau de mouton, nouée en écharpe et qui semblait
+avoir fourni de longs services.</p>
+<p class="justify">Méloir se rappela ce jeune guide aux blonds cheveux
+qu'il avait interrogé en vain quelques jours auparavant, et que maître
+Vincent Gueffès voulait si bien faire pendre.</p>
+<p class="justify">Le pauvre enfant marchait avec peine. La fatigue
+paraissait l'accabler.</p>
+<p class="justify">Son compagnon et lui étaient évidemment des fugitifs
+du village de Saint-Jean-des-Grèves. Méloir songea qu'ils pourraient le
+renseigner. Il leur ordonna d'arrêter.</p>
+<p class="justify">L'enfant à la peau de mouton et le paysan qui portait
+une arbalète n'eurent garde d'obéir. Ils pressèrent, au contraire, leur
+marche.</p>
+<p class="justify">Méloir choisit un endroit où le Couesnon
+<em>étalait</em> sur le sable, c'est-à-dire coulait sur une large
+surface, sans rives et à fleur de grève.</p>
+<p class="justify">Ces passages sont les gués les plus sûrs.</p>
+<p class="justify">Méloir lança son cheval.</p>
+<p class="justify">Le jeune garçon et son compagnon semblèrent se
+consulter. Le premier fit un geste de lassitude désespérée. Ils
+s'arrêtèrent.</p>
+<p class="justify">Le paysan banda son arbalète et se mit au devant du
+jeune garçon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que diable veut dire ceci&nbsp;? gronda
+Méloir. Puis il ajouta tout haut&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bonnes gens, je ne vous ferai point de
+mal.</p>
+<p class="justify">Un carreau d'acier vint frapper le front de son
+cheval, qui se leva sur ses pieds de derrière et retomba mort.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Maintenant fuyons&nbsp;! s'écria Julien
+Le Priol&nbsp;; ses armes le gênent&nbsp;; il ne nous atteindra pas.</p>
+<p class="justify">Oh&nbsp;! certes, sans sa blessure, Reine de
+Maurever, qui avait trompé naguère si longtemps la poursuite du petit
+Jeannin, Reine eût échappé en se jouant au chevalier Méloir.</p>
+<p class="justify">Mais elle souffrait cruellement, mais elle était
+accablée. Elle essaya de suivre Julien. Elle ne put et s'affaissa sur le
+sable.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sarpebleu&nbsp;! s'écria Méloir
+exaspéré&nbsp;; est-ce comme cela, manant endiablé&nbsp;? Dix drôles
+comme toi ne payeraient pas mon bon cheval&nbsp;! Attends&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il prit son élan et vint l'épée haute sur Julien.</p>
+<p class="justify">C'était à ce moment qu'Aubry de Kergariou mettait
+l'&oelig;il au télescope élémentaire, fabriqué par Messer Jean Connault,
+prieur des moines et amateur de physique.</p>
+<p class="justify">Julien attendit le chevalier de pied ferme et le
+blessa d'un second coup d'arbalète.</p>
+<p class="justify">Mais il n'avait que son couteau court pour détourner
+la longue épée de Méloir. Il fut renversé du premier choc.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Adieu, mademoiselle Reine, dit-il en
+mourant&nbsp;; que Dieu vous protège&nbsp;! moi, j'ai fait ce que j'ai
+pu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Reine&nbsp;! s'écria Méloir qui n'en
+pouvait croire ses oreilles.</p>
+<p class="justify">Il regarda le prétendu jeune garçon, et reconnut en
+effet la fille de Maurever.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! dit-il, voilà donc
+pourquoi ce rustre prétendait résister à un chevalier&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Damoiselle, ajouta-t-il en s'inclinant
+courtoisement, vous ne faites que changer de serviteur.</p>
+<p class="justify">En ce moment Aubry entrait en grève, monté sur le
+cheval du sire de Ligneville.</p>
+<p class="justify">Maître Loys volait, le ventre sur le sable.</p>
+<p class="justify">Vers le nord-ouest, la ligne bleue courait aussi.
+Elle galopait. C'était la mer.</p>
+<p class="justify">Le chevalier Méloir s'était approché de Reine et
+cherchait à la relever. Bien qu'il ne connût pas exactement les dangers
+de ces grèves, il ne pouvait pas manquer de voir et d'entendre la
+mer.</p>
+<p class="justify">Reine était presque évanouie.</p>
+<p class="justify">Le chevalier, dans les efforts qu'il fit pour la
+remettre debout, ne s'aperçut point d'abord que la tangue cédait sous
+ses pieds.</p>
+<p class="justify">Il était armé lourdement.</p>
+<p class="justify">Quand il s'en aperçut, le sable humide touchait les
+agrafes de ses genouillères.</p>
+<p class="justify">Il lâcha Reine et voulut se dégager.</p>
+<p class="justify">Comme il arrive toujours, ses efforts ne servirent
+qu'à creuser davantage le trou qui allait être son tombeau.</p>
+<p class="justify">Il vit le sable au-dessus de ses genoux et devint
+livide.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce qu'il me faudra mourir ici&nbsp;!
+pensa-t-il tout haut. Reine l'entendit. Elle se redressa galvanisée.
+Couchée comme elle l'était, et occupant une grande surface, son poids
+avait à peine attaqué le sable.</p>
+<p class="justify">Pour se lever et s'enfuir, elle n'avait qu'un effort
+à faire, car ses pieds n'étaient point emprisonnés comme ceux du
+chevalier dans la tangue lourde et molle.</p>
+<p class="justify">L'espoir lui monta au c&oelig;ur avec violence.</p>
+<p class="justify">La pensée d'Aubry, qui tout à l'heure la navrait,
+vint lui donner une force nouvelle. Elle jeta un coup d'&oelig;il sur
+Méloir qui enfonçait à vue d'&oelig;il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne peux pas le sauver,
+murmura-t-elle. Et sa belle main blanche s'appuya sur le sable pour
+aider le mouvement de son corps.</p>
+<p class="justify">Mais une autre main, une main de fer, se referma sur
+sa belle main blanche.</p>
+<p class="justify">Méloir avait aux lèvres un sourire sinistre. Il
+dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ceci est notre couche nuptiale, Reine de
+Maurever, dit-il&nbsp;; j'avais juré que tu serais ma femme. Reine
+poussa un cri d'horreur.</p>
+<p class="justify">Ce fut en ce moment que, du haut des galeries
+supérieures, une voix tomba sur la plate-forme du monastère et
+dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Priez pour ceux qui vont mourir&nbsp;!
+Sur la plate-forme tout le monde s'était agenouillé. Le glas tinta. Le
+vieux Maurever, plus pâle qu'un mort, mais les yeux secs et la voix
+ferme, répondait l'oraison dite par les moines pour les condamnés du
+<em>periculum maris.</em> Jeannin, Simonnette, son père et les autres
+vassaux de Maurever pleuraient silencieusement. Au nord-ouest, la grande
+ligne bleue avançait, étincelante, sous les rayons du soleil. Le cheval
+d'Aubry dévorait les sables, précédé toujours par maître Loys, le grand
+lévrier noir. Qui de la mer ou du cavalier, de la mort ou de la vie,
+allait arriver le premier&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Reine n'avait poussé qu'un cri.</p>
+<p class="justify">Puis sa charmante tête blonde s'était renversée,
+tandis que ses grands yeux bleus se tournaient vers le ciel.</p>
+<p class="justify">Elle aussi priait.</p>
+<p class="justify">Elle priait pour son père et pour Aubry avant de
+prier pour elle-même.</p>
+<p class="justify">Méloir la couvrait d'un regard de damné.</p>
+<p class="justify">Méloir avait du sable au-dessus de la ceinture.</p>
+<p class="justify">Une fois le vent apporta le son lointain de la cloche
+de Saint-Michel.</p>
+<p class="justify">Méloir sourit.</p>
+<p class="justify">Reine détourna la tête.</p>
+<p class="justify">Elle jeta un regard aux rives bretonnes. Un léger
+renflement du terrain lui indiqua le lieu où le manoir de
+Saint-Jean-des-Grèves se cachait derrière les arbres.</p>
+<p class="justify">C'était là que son enfance heureuse s'était écoulée.
+C'était là qu'elle avait vu Aubry pour la première fois.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous pensez à lui, damoiselle&nbsp;? dit
+Méloir qui voulait railler, mais dont les dents grinçaient.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pensez à Dieu&nbsp;! répliqua la jeune
+fille, sereine et calme, en face de la dernière heure. On entendait le
+sourd grondement du flot.</p>
+<p class="justify">Méloir avait du sable jusqu'aux seins. Sa main de fer
+se rivait sur le bras de Reine&hellip;</p>
+<p class="justify">Il tourna la tête tout à coup à un bruit qui se
+faisait. Maître Loys bondissait dans le cours du Couesnon, où était déjà
+la mer.</p>
+<p class="justify">Et Aubry était derrière maître Loys.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Aubry&nbsp;! Aubry&nbsp;! à moi&nbsp;!
+cria Reine. Par un effort désespéré, Méloir essaya de l'attirer à lui.
+Ses yeux hagards disaient quel était son dessein horrible.</p>
+<p class="justify">La vengeance qui lui échappait, il voulait la
+ressaisir, et jeter à son rival vainqueur un cadavre pour fiancée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À moi, Aubry&nbsp;! à moi&nbsp;! répéta
+la jeune fille qui résistait, mais qui se sentait entraînée
+invinciblement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne mourrai pas seul&nbsp;! cria
+Méloir. Au moment où son autre main allait toucher le col de Reine,
+Aubry passa, plus rapide qu'une flèche. Sa lance avait traversé de part
+en part la gorge de Méloir. Méloir blasphéma et lâcha prise. Le sable
+cacha sa blessure. Il n'avait plus que la tête au-dessus de la tangue.
+Et la mer mouillait déjà les vêtements de Reine qui, elle aussi,
+<em>s'enlisait</em> lentement. Aubry sauta sur le sable, et mit sa lance
+en travers pour assurer ses pieds.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu n'auras pas le temps&nbsp;! dit
+Méloir en souriant au flot qui vint lui baigner le visage. Un visage de
+réprouvé&nbsp;! Le cheval, dès qu'il sentit l'eau à ses pieds, souffla
+et mit le nez au vent, cherchant la direction de sa fuite.</p>
+<p class="justify">Aubry se sentit défaillir, car l'imagination ne peut
+rêver un danger plus terrible et plus prochain que celui qui l'écrasait
+de toutes parts.</p>
+<p class="justify">Si le cheval partait, Reine était perdue sans
+ressource. Aubry la quitta, saisit la bride du cheval et la mit dans la
+gueule de maître Loys en commandant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ne bouge pas&nbsp;! Le cheval révolté
+fit un bond.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hope&nbsp;! hope&nbsp;! cria Méloir
+d'une voix étranglée et mourante. Maître Loys se pendit à la bride. Le
+flot passa par-dessus la tête de Méloir. Aubry tenait Reine dans ses
+bras. Il sauta en selle avec son fardeau.</p>
+<p class="justify">Et maître Loys de bondir, fou de joie, dans la mer
+montante.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hope&nbsp;! hope&nbsp;! cria Aubry à son
+tour. L'eau jaillit sous le sabot du bon cheval. Du chevalier Méloir, il
+n'était plus question. Son dernier soupir mit une bulle d'air à la
+surface du flot. La bulle creva. Ce fut tout. Reine souriait dans les
+bras de son fiancé. Elle remerciait Dieu ardemment.</p>
+<p class="justify">Sauvée&nbsp;! sauvée par Aubry&nbsp;! Deux immenses
+joies&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Sur la plate-forme de Saint-Michel, monsieur Hue de
+Maurever remerciait Dieu, lui aussi, car grâce à la lunette miraculeuse,
+il assistait réellement à ce drame lointain et rapide que nous venons de
+dénouer.</p>
+<p class="justify">Pas par ses yeux à lui, les larmes l'aveuglaient,
+mais par les yeux du petit Jeannin, qui avait saisi d'autorité le tube
+de Messer Jean Connault, et qui ne l'eût pas cédé au roi de France en
+personne.</p>
+<p class="justify">Le petit Jeannin avait dit toutes les péripéties de
+la course et de la lutte.</p>
+<p class="justify">Seigneur Jésus&nbsp;! au moment où les doigts crispés
+du réprouvé avaient touché le cou de la pauvre Reine, le petit Jeannin
+avait failli tomber à la renverse.</p>
+<p class="justify">Mais la lance d'Aubry&nbsp;! oh&nbsp;! le bon coup de
+lance&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et le lévrier noir, qui tenait dans sa gueule la
+bride du cheval&nbsp;! c'était cela un chien&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Frère Bruno se disait, le matois&nbsp;: «&nbsp;En
+l'an cinquante, le lévrier de messire Aubry, qui est plus avisé que bien
+des chrétiens, etc., etc.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Une histoire de plus, enfin, dans le grenier
+d'abondance de sa mémoire&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et à mesure que le petit Jeannin parlait,
+l'assistance écoutait, bouche béante.</p>
+<p class="justify">Quand Reine et Aubry furent en selle, ce fut un long
+cri de joie.</p>
+<p class="justify">Jeannin trépignait et la fièvre le prenait, car un
+ennemi restait à combattre&nbsp;: la mer.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! disait-il, comme si Aubry eût
+pu l'entendre&nbsp;; à droite, messire, à droite, au nom de Dieu&nbsp;!
+Devant vous est le fond de Courtils. Saint Jésus&nbsp;! le chien a
+deviné&nbsp;! Ils tournent à droite&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, vous autres, reprenait-il en
+s'adressant à l'assistance, un <em>Ave,</em> vite, vite, pour qu'ils
+passent les lises du Haut-Mené. Mais vous n'aurez pas le temps&hellip;
+Oh&nbsp;! le brave chien&nbsp;!&hellip; il les conduit tout droit, comme
+s'il avait péché des coques toute sa vie dans les tangues. Tenez&nbsp;!
+tenez&nbsp;! les voilà qui sortent du flot&hellip; s'ils peuvent tourner
+la mare d'Anguil, tout est dit&hellip; Bonne Vierge&nbsp;! bonne
+Vierge&nbsp;! le flot les reprend&nbsp;!&hellip; mais piquez donc,
+messire Aubry&nbsp;; de l'éperon&nbsp;! de l'éperon&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il essuya la sueur de son front.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien, enfant&nbsp;? murmura Maurever
+qui ne respirait plus. Jeannin fut une seconde avant de répondre.</p>
+<p class="justify">Puis il quitta la lunette et se prit à cabrioler
+comme un fou sur la plate-forme.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La mare est tournée, dit-il. Oh&nbsp;!
+le brave chien&nbsp;! Maintenant, vous pouvez bien aller à l'église
+remercier le bon Dieu.</p>
+<p class="justify">Une demi-heure après, Reine était sur le sein de son
+père. Petit Jeannin embrassa maître Loys d'importance et lui jura une
+éternelle amitié.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà qui est bien, dit le frère Bruno,
+tout le monde est content, excepté moi. Messire Aubry sera chevalier, et
+Peau-de-Mouton sera écuyer de messire Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que demandes-tu&nbsp;? s'écria monsieur
+Hue, qui avait ses lèvres sur le front de Reine&nbsp;; tu es un vaillant
+homme&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne suis qu'un pauvre moine, messire,
+et cela me rappelle l'aventure de Domineuc, le fouacier du Vieux-Bourg,
+qui chantait à sa femme, Francine Horain, la cousine du petit Tiennet de
+la ferme brûlée (qui avait les yeux en croix comme Barrabas), qui lui
+chantait&hellip; Mais ne vous fâchez pas, messire. Je fais réflexion que
+vous n'aimez point les histoires, et je ne vous dirai pas ce que
+Domineuc chantait à sa femme. Seulement, pour le silence rigoureux que
+j'ai gardé depuis vingt-quatre heures, je vous prie d'intercéder auprès
+du Messer Jean Connault, afin qu'il me tienne quitte de la
+discipline.</p>
+<p class="justify">Frère Bruno eut sa grâce.</p>
+<p class="justify">En montant l'escalier de l'infirmerie, il se
+disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je me suis bien battu pour un seul bras
+cassé&nbsp;! Saint-Michel archange&nbsp;! la bonne nuit&nbsp;! Si on
+avait pu conter, par-ci par-là, une petite aventure, je dis que la fête
+n'aurait pas eu sa pareille&nbsp;! Et cela me fait souvenir de
+l'histoire d'Olivier Jicquel, le bossu de Plestin, que je vais narrer
+par le menu au frère infirmier pour me refaire un peu la
+langue&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_34"></a><strong>Épilogue&nbsp;: Le
+repentir.</strong></h1>
+<p class="justify">Le dix-huit juillet de l'an 1450, vers neuf heures du
+matin, une cavalcade suivait la route d'Ancenis à Nantes, le long des
+bords de la Loire.</p>
+<p class="justify">Il faisait un temps sombre et pluvieux. La magnifique
+rivière coulait morne et sans reflet sous le ciel noir. La cavalcade se
+composait d'un chevalier, d'un homme d'armes et d'une jeune dame.
+Quelques gens de service suivaient.</p>
+<p class="justify">Quand la cavalcade arriva aux portes de Nantes, les
+gardes inclinèrent leurs hallebardes avec respect devant le chevalier,
+qui était d'un grand âge.</p>
+<p class="justify">La cavalcade passa.</p>
+<p class="justify">Les gardes se dirent&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voici monsieur Hue de Maurever qui vient
+prendre sa revanche contre le duc François.</p>
+<p class="justify">Et le moment était bien favorable, en vérité. Le duc
+François se mourait d'un mal inconnu, dont les premières atteintes
+s'étaient déclarées en la ville d'Avranches, le soir du service funèbre
+célébré dans la basilique du mont Saint-Michel, pour le repos et le
+salut de l'âme de monsieur Gilles de Bretagne.</p>
+<p class="justify">Le 6 juin de la même année de grâce, quarante jours
+en ça. Le duc François avait tenu cour plus brillante que jamais prince
+breton.</p>
+<p class="justify">Mais par la ville on disait que la cour du duc
+François entourait maintenant monsieur Pierre de Bretagne, son frère et
+son successeur.</p>
+<p class="justify">Quelques vieux serviteurs restaient auprès du lit où
+le malheureux souverain se mourait, avec madame Isabelle d'Écosse, sa
+femme et ses deux filles.</p>
+<p class="justify">Par la ville, on disait encore que le doigt de Dieu
+était là.</p>
+<p class="justify">Devant la justice du châtiment, l'ingratitude des
+courtisans disparaissait aux yeux de la foule.</p>
+<p class="justify">Nantes était alors la capitale de ce rude et vaillant
+pays qui gardait son indépendance entre deux empires ennemis&nbsp;: la
+France et l'Angleterre.</p>
+<p class="justify">Nantes était une ville noble, mirant dans la Loire
+ses pignons gothiques, et fière d'être reine parmi les cités
+bretonnes.</p>
+<p class="justify">La cavalcade allait sous la pluie, dans les rues
+bordées de riches demeures.</p>
+<p class="justify">Monsieur Pierre de Bretagne habitait l'hôtel de
+Richemont, ancien fief de son frère Gilles.</p>
+<p class="justify">À la porte de l'hôtel, il y avait foule d'hommes
+d'armes et de seigneurs, qui se tournaient, comme il convient à la
+sagesse humaine, du côté du soleil levant.</p>
+<p class="justify">Hommes d'armes et seigneurs se dirent aussi en voyant
+passer la cavalcade&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voici monsieur Hue de Maurever qui vient
+prendre sa revanche contre le duc François. Et n'était-ce pas
+justice&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Le duc François l'avait traqué comme une bête fauve.
+Le duc François avait mis sa tête à prix&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La ville était triste. Les ruisseaux fangeux
+roulaient à flots une eau grisâtre. Les murs des maisons, détrempés par
+la pluie, donnaient aux rues un aspect lugubre.</p>
+<p class="justify">Les cloches de la cathédrale tintaient un carillon à
+basse volée qui prolongeait ses vibrations monotones et funèbres.</p>
+<p class="justify">À peine voyait-on, à de larges intervalles, un pauvre
+homme ou un bourgeois emmitouflé se risquer sur le pavé mouillé.</p>
+<p class="justify">Mais, sur le pas des portes et sous les porches, les
+commérages allaient leur train, et partout on entendait, comme si
+ç'avaient été les <em>paroles</em> de ce chant dolent radoté par les
+cloches&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le duc se meurt&nbsp;! le duc se
+meurt&nbsp;! Monsieur Hue pressait la marche de sa monture. À ses côtés
+chevauchait Reine, qui était bien pâle encore de sa blessure, mais qui
+était belle comme les anges de Dieu.</p>
+<p class="justify">Aubry suivait Reine.</p>
+<p class="justify">À deux jours de là, l'église d'Avranches s'était
+illuminée pour une douce fête&nbsp;: le mariage d'Aubry de Kergariou
+avec Reine de Maurever. Mais la bénédiction nuptiale n'avait point été
+prononcée. Une heure avant la messe, un religieux du couvent de Dol
+avait dit à monsieur Hue&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'arrive de Bretagne. Notre seigneur le
+duc François attend sa fin le dix-huitième jour de juillet, terme de
+l'appel qui lui fut donné par vous au nom de feu son frère. Notre
+seigneur souffre bien pour mourir. Ses amis l'ont abandonné. Sa dernière
+heure sera dure.</p>
+<p class="justify">Monsieur Hue ordonna qu'on éteignît les cierges, et
+fit seller son cheval &mdash;&nbsp;Enfants, dit-il à Reine et à Aubry,
+vous avez le temps d'être heureux. Il partit. Et il arrivait à Nantes
+juste le dix-huitième jour de juillet, terme de l'appel. Il était dix
+heures du matin quand la cavalcade passa devant le palais ducal.
+Monsieur Hue mit pied à terre au bas du perron avec sa fille et Aubry de
+Kergariou. Il entra sans prononcer une parole et prit tout droit le
+chemin connu de la chambre ducale.</p>
+<p class="justify">Sur les marches de l'escalier où jadis sonnait, tout
+le jour durant, le pied de fer des sentinelles, il y avait un petit
+enfant qui pleurait.</p>
+<p class="justify">Le petit enfant pleurait, parce que deux beaux chiens
+de courre, de ceux qu'on appelait <em>fidéliens,</em> et dont les
+statues de marbre sont aux pieds des ducs de Bretagne, couchés sur leurs
+tombeaux, refusaient de jouer avec lui.</p>
+<p class="justify">Les deux chiens étaient étendus, le col allongé, la
+tête renversée, et hurlaient plaintivement.</p>
+<p class="justify">Hue de Maurever s'arrêta. Son c&oelig;ur se serrait.
+Cette solitude avait quelque chose de poignant et de terrible, pour
+l'homme qui avait vu à d'autres époques le palais ducal encombré d'or et
+d'acier retentir de bruits si joyeux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Monseigneur le duc est-il en son réduit
+ordinaire&nbsp;? demanda-t-il à l'enfant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Monseigneur le duc est à l'hôtel de
+Richemont, répondit celui-ci sans hésiter&nbsp;; quand il va venir ici,
+les chiens sauteront et l'on pourra jouer. Je parle du duc Pierre, qui
+se porte bien, oui&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le duc François est-il donc déjà
+mort&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! non&nbsp;! répliqua l'enfant
+avec un soupir&nbsp;; on disait qu'il mourrait ce matin, mais il ne
+meurt pas encore&nbsp;! Monsieur Hue monta les degrés.</p>
+<p class="justify">Aubry et Reine le suivirent, la tête baissée.
+L'enfant disait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, oui, le duc Pierre se porte
+bien&nbsp;! Il amènera des soudards&nbsp;; il leur donnera du vin. Les
+soudards chanteront&nbsp;; les chiens sauteront, et l'on rira&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Tout ragaillardi par cette pensée, le blond chérubin
+fit la cabriole sur les dalles du vestibule et cria&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Maître Guinguené&nbsp;! as-tu bientôt
+fini de souder le cercueil&nbsp;? Maître Guinguené était plombier juré
+de la cour. Monsieur Hue le trouva sur le palier, soudant avec soin le
+cercueil où l'on allait mettre le duc François. Le duc François, de sa
+chambre, pouvait entendre le marteau du maître Guinguené, plombier de la
+cour. Monsieur Hue poussa la porte des appartements.</p>
+<p class="justify">Les ducs de Bretagne étaient des souverains
+puissants, plus puissants que ces fameux ducs de Bourgogne, dont le
+roman historique et l'histoire romanesque ont enflé à l'envi
+l'importance.</p>
+<p class="justify">La cour de Bretagne était une des plus brillantes
+cours du monde.</p>
+<p class="justify">Ce palais silencieux et désert, où le plombier
+soudait sa boîte mortuaire en fredonnant, parlait si haut des vanités
+humaines que toute réflexion serait superflue.</p>
+<p class="justify">Dans les appartements, ornés avec magnificence, il
+n'y avait personne.</p>
+<p class="justify">Seulement, trois femmes priaient devant l'autel du
+petit oratoire gothique.</p>
+<p class="justify">C'étaient Isabelle d'Écosse, la duchesse régnante, et
+ses deux filles.</p>
+<p class="justify">Au bruit que firent en entrant monsieur Hue, Reine et
+Aubry, madame Isabelle se retourna.</p>
+<p class="justify">Elle laissa échapper un geste d'effroi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! messire Hue, dit-elle en
+pleurant, c'est le quarantième jour. Vous n'aurez pas besoin de répéter
+votre appel impitoyable&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Les deux jeunes filles se cachaient derrière leur
+mère. Cet homme était pour elles le messager de la colère de Dieu. Hue
+de Maurever prit la main de la duchesse et la baisa
+respectueusement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Madame, répliqua-t-il, j'ai suivi les
+ordres de mon maître mourant. Maintenant, je suis l'ordre de Dieu, qui
+m'a dit par la voix de ma conscience&nbsp;: Va vers ton seigneur
+abandonné. Fais avec ta famille une cour à son agonie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce vrai, cela, messire&nbsp;?
+s'écria Isabelle, qui se redressa.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je suis bien vieux, madame, et je n'ai
+jamais menti.</p>
+<p class="justify">Par un mouvement plus rapide que la pensée, la
+duchesse, se baissant à son tour, mit ses lèvres sur la rude main du
+chevalier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allez&nbsp;! allez, dit-elle&nbsp;;
+notre seigneur a grand besoin d'aide à l'heure de sa mort.</p>
+<p class="justify">Dans la pièce qui précédait la retraite du malade,
+Jacques Huiron, médecin, composait des vers latins en l'honneur de
+Françoise d'Amboise, femme du duc Pierre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il en a bien encore pour une heure avant
+de trépasser, grommela-t-il&nbsp;; c'est long&nbsp;! La fin de
+l'hexamètre est évidemment <em>Francesca, coronam&hellip; Fran-cesca
+co-ro-nam&nbsp;!</em> Tout le monde s'appelle Françoise, Françoise de
+Dinan, Françoise d'Amboise, Françoise la Chantepie&hellip; C'est
+égal&nbsp;:</p>
+<p class="center"><em>Ille ego qui medicus primun,</em></p>
+<p class="center"><em>Francesca coronam,</em></p>
+<p class="center"><em>Carmin cantabam&hellip;</em></p>
+<p class="justify">C'est contourné, subtil, joli. «&nbsp;Je suis, ô
+Françoise, le premier médecin dont les vers aient chanté votre
+couronne&nbsp;!&nbsp;» <em>Francesca coronam.</em> Ca, co&hellip; Enfin
+n'importe&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Monsieur Hue, Aubry et Reine étaient auprès du lit de
+leur souverain.</p>
+<p class="justify">François ouvrit les yeux. Son meilleur ami ne l'eût
+pas reconnu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Gilles, mon frère, prononça-t-il d'une
+voix brève et haletante&nbsp;; c'est à l'heure de midi que votre appel
+me fut dénoncé. À l'heure de midi, je serai à votre face, sous la main
+de notre Seigneur Dieu&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Aubry et Reine s'agenouillèrent. Monsieur Hue resta
+debout.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Gilles, mon frère, reprit le moribond,
+je te le jure sur le restant d'espoir que je garde de fléchir la justice
+divine&nbsp;: Je t'aimais. Ce sont les méchants conseillers qui m'ont
+perdu, Olivier de Méel, Arthur de Montauban et d'autres&hellip; et
+d'autres&hellip; car ils fourmillent autour des princes&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Holà&nbsp;! s'écria-t-il en apercevant
+monsieur Hue&nbsp;; gardes&nbsp;! à moi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Monsieur Hue inclinait en silence sa tête vénérable.
+François tremblait. Ses draps se mouillaient de sueur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que veux-tu&nbsp;? murmura-t-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Faire hommage à mon seigneur, répondit
+Maurever, et lui apporter ma vie. François se souleva sur le
+coude&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te connais&hellip; tu es un chrétien
+et un chevalier&nbsp;; tu ne mens pas, toi&nbsp;! parle-moi de mon
+frère&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vous parlerai de vous, s'il vous
+plaît, mon seigneur, et de la miséricorde infinie du ciel.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Approche, dit le duc avec
+brusquerie&nbsp;; quand je vais mourir, veux-tu sauver mon
+âme&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, sur le salut de la
+mienne&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Donne-moi ta main. Maurever obéit. Les
+doigts de François étaient de marbre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qui est ce jeune soldat&nbsp;?
+demanda-t-il en regardant Aubry.</p>
+<p class="justify">Puis, avant qu'on eût le temps de lui répondre, il
+ajouta en fronçant le sourcil&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je le reconnais&nbsp;! je le
+reconnais&nbsp;! J'entends encore le bruit de son épée tombant sur les
+dalles de la basilique. C'est le premier qui m'ait abandonné&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est le dernier qui vous abandonnera,
+monseigneur, murmura Reine doucement. Aubry avait la main sur son
+c&oelig;ur. Il ne répondit point.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Lève-toi, lui dit le duc. Aubry se
+leva.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;De par Dieu et monsieur saint Michel,
+reprit le mourant, je te fais chevalier, Aubry de Kergariou&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Monseigneur&hellip; voulut s'écrier
+Aubry.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Silence&nbsp;! Soulève cette draperie
+qui est au-dessus du prie-Dieu. Le rideau glissa sur sa tringle, et l'on
+vit le portrait en pied de Gilles de Bretagne en costume de guerre.</p>
+<p class="justify">Le duc fit le signe de la croix. Tout le monde
+restait muet.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Écoute-moi, messire Hugues, dit le duc,
+dont la voix s'affermit&nbsp;; il t'aimait parce que tu l'aimais. Quand
+mon dernier souffle s'arrêtera sur ma lèvre, et ce sera bientôt,
+va&nbsp;! tu iras à ce portrait et tu diras&nbsp;: Gilles de Bretagne,
+au nom de Dieu, je t'adjure de pardonner à ton frère. Le
+feras-tu&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je le ferai. François remit sa tête sur
+l'oreiller. Reine lui passa au cou son reliquaire. Monsieur Hue et Aubry
+priaient à haute voix.</p>
+<p class="justify">Les prêtres vinrent, puis le médecin, qui cherchait
+son second distique. Puis la duchesse Isabelle avec ses deux
+enfants.</p>
+<p class="justify">Au premier coup de midi, François poussa un long
+soupir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Gilles de Bretagne&nbsp;! prononça
+Maurever, avec force, au nom de Dieu, je t'adjure de pardonner à ton
+frère&nbsp;! Le mort eut comme un sourire.</p>
+<p class="center">* * * *</p>
+<p class="justify">On disait aux abords de l'hôtel de
+Richemont&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Monsieur Hue aura ce qu'il voudra du duc
+Pierre. Mais monsieur Hue ne voulait rien.</p>
+<p class="justify">Trois jours après, Reine de Maurever était dame de
+Kergariou.</p>
+<p class="justify">Le festin de noces eut lieu au manoir de Saint-Jean,
+dans cette salle où la Fée des Grèves avait enlevé l'escarcelle du
+chevalier Méloir, entouré de ses hommes d'armes.</p>
+<p class="justify">Simonnette devient, le même jour, la femme du petit
+Jeannin.</p>
+<p class="justify">Et le frère Bruno fut de la noce, par licence
+spéciale.</p>
+<p class="justify">Cela lui rappela tant et tant de bonnes aventures,
+que les oreilles des convives en tintaient encore au bout de deux
+semaines.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1>Notes</h1>
+<ul>
+<li><a name="ft_1" href="#fr_1">[1]</a> <p class="justify">Les
+<em>tangues</em> sont généralement le sol de la grève, les
+<em>lises</em> sont des sables délayés par l'eau des rivières ou des
+courants souterrains, les <em>paumelles</em>, au contraire, sont des
+portions de grèves solides où le reflux imprime des rides
+régulières.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_2" href="#fr_2">[2]</a> <p class="justify">Quelques
+années plus tard, le roi Louis XI devait prendre cette devise pour
+l'ordre de la chevalerie qu'il fonda sous l'invocation de
+Saint-Michel.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_3" href="#fr_3">[3]</a> <p class="justify">Le campanile
+et l'archange qu'il supportait ont été détruits par la foudre.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_4" href="#fr_4">[4]</a> <p class="justify">Allusion au
+blanc écusson d'hermine&nbsp;: <em>J'aime mieux mourir que me
+salir.</em></p>
+</li>
+<li><a name="ft_5" href="#fr_5">[5]</a> <p class="justify">Pêcheurs de
+coques&nbsp;: les coques (palourdes) sont une sorte de diminutif des
+coquilles de Saint-Jacques. Elles abondent dans la baie de Cancale et
+autour du Mont.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_6" href="#fr_6">[6]</a> <p class="justify">Porcs.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_7" href="#fr_7">[7]</a> <p class="justify"><em>Histoire
+de Bretagne.</em></p>
+</li>
+<li><a name="ft_8" href="#fr_8">[8]</a> <p class="justify">Autre
+orthographe du mot&nbsp;: pichet [NduC]</p>
+</li>
+<li><a name="ft_9" href="#fr_9">[9]</a> <p class="justify">Figure
+héraldique qui a la forme de l'Y grec.</p>
+</li>
+</ul>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La fée des grèves, by Paul H.C. Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FÉES DES GRÈVES ***
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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