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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:44:23 -0700 |
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Féval + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La fée des grèves + +Author: Paul H.C. Féval + +Release Date: December 20, 2004 [EBook #14398] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FÉES DES GRÈVES *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<p class="booktitle">LA FÉE DES GRÈVES</p> +<p class="author">Paul Féval (père)</p> +<p class="publish">Publication en 1850</p> +<p class="center"><img alt="" width="99" height="124" +src="img/623493f283ded3dc1035bc03d89d3195.png"/></p> +<p class="center"> </p> +<h2>Table des matières</h2> +<ul class="toc"><li><a href="#toc_1"><strong>I. La +cavalcade.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_2"><strong>II. Deux porte-bannières.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_3"><strong>III. Fratricide.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_4"><strong>IV. Veillée de la +Saint-Jean.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_5"><strong>V. Un Breton, un Français, un +Normand.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_6"><strong>VI. Ce que Julien avait appris au marché de +Dol.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_7"><strong>VII. À la guerre comme à la +guerre.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_8"><strong>VIII. L'apparition.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_9"><strong>IX. Maître Gueffès.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_10"><strong>X. Douze lévriers.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_11"><strong>XI. Course à la fée.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_12"><strong>XII. Les mirages.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_13"><strong>XIII. Où l'on parle pour la première fois +de maître Loys.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_14"><strong>XIV. Prouesses de maître +Loys.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_15"><strong>XV. À quand la +noce ?</strong></a></li> +<li><a href="#toc_16"><strong>XVI. Amel et Penhor.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_17"><strong>XVII. La faim.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_18"><strong>XVIII. Jeannin et +Simonnette.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_19"><strong>XIX. Le départ.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_20"><strong>XX. Deux cousins.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_21"><strong>XXI. La rubrique du chevalier +Méloir.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_22"><strong>XXII. Frère Bruno.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_23"><strong>XXIII. Comment Joson Drelin but la rivière +de Rance.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_24"><strong>XXIV. Dits et gestes de frère +Bruno.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_25"><strong>XXV. Gueffès s'en va en +guerre.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_26"><strong>XXVI. Avant la bataille.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_27"><strong>XXVII. Le siège.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_28"><strong>XXVIII. Où Jeannin a une +idée.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_29"><strong>XXIX. Le brouillard.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_30"><strong>XXX. Où maître Vincent Gueffès est forcé +d'admettre l'existence de la Fée des Grèves.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_31"><strong>XXXI. Où l'on voit revenir maître Loys, +lévrier noir.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_32"><strong>XXXII. Le tube +miraculeux.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_33"><strong>XXXIII. Les lises.</strong></a></li> +<li><a href="#toc_34"><strong>Épilogue : Le +repentir.</strong></a></li></ul> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_1"></a><strong>I. La +cavalcade.</strong></h1> +<p class="justify">Si vous descendez de nuit la dernière côte de la +route de Saint-Malo à Dol, entre Saint-Benoît-des-Ondes et Cancale, pour +peu qu'il y ait un léger voile de brume sur le sol plat du Marais, vous +ne savez de quel côté de la digue est la grève, de quel côté la terre +ferme. À droite et à gauche, c'est la même intensité morne et muette. +Nul mouvement de terrain n'indique la campagne habitée ; vous +diriez que la route court entre deux grandes mers.</p> +<p class="justify">C'est que les choses passées ont leurs spectres comme +les hommes décédés ; c'est que la nuit évoque le fantôme des mondes +transformés aussi bien que les ombres humaines.</p> +<p class="justify">Où passe à présent le chemin, la mer roula ses flots +rapides. Ce marais de Dol, aux moissons opulentes, qui étend à perte de +vue son horizon de pommiers trapus, c'était une baie. Le mont Dol et +Lîlemer étaient deux îles, tout comme Saint-Michel et Tombelène. Pour +trouver le village, il fallait gagner les abords de Châteauneuf, où la +mare de Saint-Coulman reste comme une protestation de la mer +expulsée.</p> +<p class="justify">Et, chose merveilleuse, car ce pays est tout plein de +miracles, avant d'être une baie, c'était une forêt sauvage !</p> +<p class="justify">Une forêt qui n'arrêtait pas sa lisière à la ligne du +rivage actuel, mais qui descendait la grève et plantait ses chênes +géants jusque par delà les îles Chaussey.</p> +<p class="justify">La tradition et les antiquaires sont d'accord ; +les manuscrits font foi : la forêt de Scissy couvrait dix lieues de +mer, reliant la falaise de Cancale, en Bretagne, à la pointe normande de +Carolles, par un arc de cercle qui englobait le petit archipel.</p> +<p class="justify">Quelque jour, on fera peut-être l'histoire de ces +prodigieuses batailles où la mer, tout à tour victorieuse et vaincue, +envahit le domaine terrestre en conquérant, puis se dérobe, fugitive, et +se creuse dans les mystères de l'abîme une retraite plus profonde.</p> +<p class="justify">Au soleil, la digue fuit devant le voyageur, selon +une ligne courbe qui attaque la terre ferme au village du Vivier.</p> +<p class="justify">Pour quiconque est étranger à la mer, cette digue +semble ou superflue, ou impuissante. Le bas de l'eau est si loin et les +marées sont si hautes ! Peut-on se figurer que cette barre bleuâtre +qui ferme l'horizon va s'enfler, glisser sur le sable marneux, franchir +des lieues et venir !</p> +<p class="justify">Venir de si loin, la mer ! pour s'arrêter, +docile, devant quelques pierres amoncelées et clapoter au pied de la +chaussée comme la bourgeoise naïade d'un étang !</p> +<p class="justify">Involontairement on se dit : Si la marée fait +une fois ce grand voyage du bas de l'eau à la digue, que seront quatre +ou cinq pieds de sable et de roche pour arrêter son élan ?</p> +<p class="justify">Mais la mer vient choquer les roches de la digue, et +la digue reste debout depuis des siècles, protégeant toute une contrée +conquise sur l'Océan.</p> +<p class="justify">Vers le centre de la courbe on aperçoit au lointain, +comme dans un mirage, le Mont-Saint-Michel et Tombelène. Huit lieues de +grève sont entre ce point de la digue et le Mont.</p> +<p class="justify">De ce lieu, qui s'élève à peine de quelques mètres +au-dessus du niveau de la mer, l'horizon est large comme au faîte des +plus hautes montagnes. Au nord, c'est Cancale avec ses pêcheries qui +courent en zig-zag dans les lagunes ; à l'est, la chaîne des +collines allant de Châteauneuf au bout du promontoire breton ; au +sud-est, le magnifique château de Bonnaban, bâti avec l'or des flottes +malouines et tombé depuis en de nobles mains ; au sud, le Marais, +Dol, la ville druidique, le mont Dol ; à l'ouest, les côtes +normandes, par delà Cherrueix, si connu des habitués de Chevet, et +Pontorson le vieux fief de Bertrand Du Guesclin.</p> +<p class="justify">Oeuvre des siècles intermédiaires, la digue semble +placée là symboliquement, entre le château moderne et la forteresse +antique. Au Mont-Saint-Michel, vieux suzerain des grèves, la gloire du +passé ; au brillant manoir qui n'a point d'archives, le bien-être +de la civilisation présente. Au milieu de ses riches futaies le roi des +guérets regarde le roi tout nu des sables. Tous deux ont la mer à leurs +pieds.</p> +<p class="justify">Mais le château moderne, prudent comme notre âge, +s'est mis du bon côté de la digue.</p> +<p class="justify">Personne n'ignore que les abords du Mont-Saint-Michel +ont été, de tout temps, fertiles en tragiques aventures.</p> +<p class="justify">Son nom lui-même <em>(le Mont-Saint-Michel au péril +de la mer)</em> en dit plus qu'une longue dissertation.</p> +<p class="justify">Les gens du pays portent, de nos jours, à trente ou +quarante le nombre des victimes ensevelies annuellement sous les +sables.</p> +<p class="justify">Peut-être y a-t-il exagération. Jadis la croyance +commune triplait ce chiffre.</p> +<p class="justify">La chose certaine, c'est que les routes qui rayonnent +autour du Mont, variant d'une marée à l'autre et ne gardant pas plus la +trace des pas que l'Océan ne conserve sur sa surface mobile la marque du +sillage d'un navire, il faut toujours se fier à la douteuse intelligence +d'un guide, et mettre son âme aux mains de Dieu.</p> +<p class="justify">On va de Cherrueix au Mont-Saint-Michel à travers les +<em>tangues,</em> les <em>lises</em> et les <em>paumelles</em><a +name="fr_1" href="#ft_1"><sup>[1]</sup></a>, coupées d'innombrables +cours d'eau qui rayent l'étendue des grèves ; on y va des +Quatre-Salines et de Pontorson : ceci pour la Bretagne.</p> +<p class="justify">Les routes principales de Normandie sont celles des +Pontaubault, d'Avranches et de Genêt.</p> +<p class="justify">Suivant les <em>coquetiers</em> et les pêcheurs, la +route de Pontorson est seule sans danger.</p> +<p class="justify">Encore y a-t-il plus d'une triste histoire qui prouve +que cette route-là même, en temps de marée, ne rend pas tous les +voyageurs que sa renommée de sécurité lui donne.</p> +<p class="justify">Le 8 juin 1450, toutes les cloches de la ville +d'Avranches sonnèrent à grande volée, pendant que les portes du château +s'ouvraient pour donner issue à une nombreuse et noble cavalcade.</p> +<p class="justify">Il était onze heures du matin.</p> +<p class="justify">Tout ce qu'Avranches avait de dames et de bourgeoises +se penchait aux fenêtres pour voir passer le duc François de Bretagne, +se rendant au pèlerinage du Mont-Saint-Michel.</p> +<p class="justify">Un coup de canon, tiré du Mont, à l'aide d'une de ces +pièces énormes en fer soudé et cerclé, qui lançaient des boulets de +granit, avait annoncé le bas de l'eau, tout exprès pour monseigneur le +duc et sa suite.</p> +<p class="justify">Et ce n'était pas trop faire, que de mettre ces +canons au service du riche duc, car ceux qui les avaient pris aux +Anglais étaient des gens de Bretagne.</p> +<p class="justify">Bien peu de temps auparavant, le duc François avait +envoyé les sieurs de Montauban et de Chateaubriand, avec René de +Coëtquen, sire de Combourg, au secours du Mont-Saint-Michel, assiégé par +les Anglais. À cette époque, le roi Charles VII, de France, avait déjà +regagné une bonne part de son royaume, et rejeté Henri d'Angleterre loin +du centre. Mais les côtes de la Manche restaient au pouvoir des hommes +d'outre-mer, et le Mont-Saint-Michel était, depuis Granville jusqu'à +Pontorson, le seul point où flottât encore la bannière des fleurs de +lis.</p> +<p class="justify">Montauban, Chateaubriand, Combourg et bien d'autres +Bretons passèrent le Couesnon, pendant que cinq navires malouins, +commandés par Hue de Maurever, doublaient la pointe de Cancale et +entraient dans la baie. Il resta deux mille Anglais morts sur les +tangues, entre le Mont et Tombelène.</p> +<p class="justify">À l'heure où le duc François sortait du château +d'Avranches, les Anglais ne gardaient plus en France que Calais, le +comté de Guines et le petit rocher de Tombelène où ils avaient bâti une +forteresse imprenable.</p> +<p class="justify">Mais ce n'était point pour célébrer une victoire déjà +ancienne que le duc de Bretagne se rendait au monastère du +Mont-Saint-Michel, comblé de ses bienfaits. François faisait le +pèlerinage pour obtenir du ciel le repos et le salut de l'âme de +monsieur Gilles, son frère, mort à quelque temps de là au château de la +Hardouinays. Un service solennel se préparait dans l'église placée sous +l'invocation de l'archange. Guillaume Robert, procureur du cardinal +d'Estouteville, trente-deuxième abbé de Saint-Michel, avait promis de +faire de son mieux pour cette fête de la piété fraternelle.</p> +<p class="justify">Le service était commandé pour midi.</p> +<p class="justify">François, ayant à ses côtés son favori Arthur de +Montauban, Malestroit, Jean Budes, le sire de Rieux et Yvon Porhoët, +bâtard de Bretagne, descendit la ville au pas de son cheval et gagna la +porte qui s'ouvrait sur la rivière de Sée. Les sires de Thorigny et Du +Homme, chevaliers normands, l'accompagnaient pour l'honneur de la +province.</p> +<p class="justify">Derrière le duc, à peu près au centre de l'escorte, +six nobles demoiselles, trois Normandes, trois Bretonnes, chevauchaient +en grand deuil. Parmi elles nous ne citerons que Reine de Maurever, la +fille unique du vaillant capitaine Hue, vainqueur des Anglais.</p> +<p class="justify">Le visage de Reine était voilé comme celui de ses +compagnes. Mais quand la gaze funèbre se soulevait au vent qui venait du +large, on apercevait l'ovale exquis de ses joues un peu pâles et la +douce mélancolie de son sourire.</p> +<p class="justify">Reine avait seize ans. Elle était belle comme les +anges.</p> +<p class="justify">Une fois son regard croisa celui d'un jeune +gentilhomme, fièrement campé sur un cheval du Rouennais, à la housse +d'hermine, et qui portait la bannière du deuil, aux armes voilées de +Bretagne, avec le chiffre de feu monsieur Gilles.</p> +<p class="justify">Ce gentilhomme avait nom Aubry de Kergariou, bonne +noblesse de Basse-Bretagne, et tenait une lance dans la compagnie du +bâtard de Porhoët.</p> +<p class="justify">Quand le voile de Reine retomba, Aubry donna de +l'éperon et gagna d'un temps la tête du cortège où était sa place +marquée auprès du porte-étendard ducal.</p> +<p class="justify">On arrivait à la barrière de la ville. Ceux qui +étaient superstitieux remarquèrent ceci ; Aubry ne put arrêter sa +monture assez à temps pour garder le passage libre à son compagnon, +l'homme à la cotte d'hermine. Ce fut la bannière funèbre qui passa la +première.</p> +<p class="justify">Sur les remparts et dans la rue, la foule +criait :</p> +<p class="justify">— Bretagne-Malo ! +Bretagne-Malo ! Et quatre gentilshommes, portant à l'arçon de leurs +selles de vastes aumônières, jetaient de temps à autre des poignées de +monnaies d'argent et répondaient :</p> +<p class="justify">— Largesse du riche Duc ! On dit que +les bonnes gens de Normandie ont toujours fidèlement aimé le numéraire. +En cette occasion, ils firent grand accueil à la munificence ducale et +se battirent à coups de poings dans le ruisseau, comme de braves +cœurs qu'ils étaient. Tout le monde fut content, excepté un laid +païen à la tête embéguinée de guenilles, qui n'avait eu pour sa part de +l'aubaine que des horions et pas un carolus. Le pauvre homme se releva +en colère.</p> +<p class="justify">— Duc ! dit-il au moment où François +passait devant lui, encore une poignée d'écus pour que Dieu +t'oublie ! François tourna la tête et poussa son cheval.</p> +<p class="justify">D'ordinaire et pour moindre irrévérence, il eût donné +de son gantelet sur la tête du pataud.</p> +<p class="justify">— Les six hommes d'armes du corps ! +cria Goulaine, sénéchal de Bretagne, en s'arrêtant au dedans de la +porte.</p> +<p class="justify">Les six hommes d'armes du corps étaient en quelque +sorte les chevaliers d'honneur de la cérémonie. Ils devaient suivre +immédiatement la bannière et mener le deuil.</p> +<p class="justify">C'étaient Hue de Maurever, père de Reine, qui avait +été l'écuyer et l'ami du prince défunt ; Porhoët, pour le sang de +Bretagne ; Thorigny, pour la Normandie ; La Hire, pour le roi +Charles ; Chateaubriand, Le Bègue et Mauny.</p> +<p class="justify">Les cinq derniers se présentèrent.</p> +<p class="justify">— Où est le sire de Maurever ? +demanda Goulaine. Il se fit un mouvement dans l'escorte, car cela +semblait étrange à chacun que Monsieur Hue, le vaillant et le fidèle, +manquât à l'heure sainte sous la bannière de son maître trépassé. Un +murmure courut de rang en rang. Chacun répétait tout bas la question du +sénéchal :</p> +<p class="justify">— Où est le sire de Maurever ? Son +absence était comme une accusation terrible. Contre qui ? Personne +n'osait le dire ni peut-être le penser. Mais du sein de la foule, la +voix du vieux païen normand s'éleva de nouveau aigre et moqueuse.</p> +<p class="justify">Le grigou disait :</p> +<p class="justify">— Que Dieu t'oublie, duc ! que Dieu +t'oublie ! Le duc François eut le frisson sur sa selle. Reine, +tremblante, avait serré son voile autour de son visage. François se +redressa tout pâle, il fit signe à Montauban de prendre la place vide de +Maurever, et le cortège passa au milieu des acclamations redoublées.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_2"></a><strong>II. Deux +porte-bannières.</strong></h1> +<p class="justify">Au sortir de la porte d'Avranches, ce fut un +spectacle magique et comme il n'est donné d'en offrir qu'à ces rivages +merveilleux.</p> +<p class="justify">Un brouillard blanc, opaque, cotonneux, estompé +d'ombres comme les nuages du ciel, s'étendait aux pieds des pèlerins +depuis le bas de la colline jusqu'à l'autre rive de la baie, où les +maisons de Cancale se montraient au lointain perdu.</p> +<p class="justify">De ce brouillard, le Mont semblait surgir tout +entier, resplendissant de la base au faîte, sous l'or ruisselant du +soleil de juin.</p> +<p class="justify">Vous eussiez dit qu'il était bercé mollement dans son +lit de nuées, cet édifice unique au monde ! et quand la brume +s'agitait, baissant son niveau sous la pression d'un souffle de brise, +vous eussiez dit que le colosse, grandi tout à coup, allait toucher du +front la voûte bleue :</p> +<p class="justify">La ville de Saint-Michel, collée au roc et surmontant +le mur d'enceinte, la plate-forme dominant la ville, la muraille du +château couronnant la plate-forme, le château hardiment lancé par-dessus +la muraille, l'église perchée sur le château, et sur l'église +l'audacieux campanile égaré dans le ciel !</p> +<p class="justify">Mais il est des instants où l'œil s'arrête avec +indifférence sur la plus splendide de toutes les féeries. On ne voit +pas, parce que l'esprit est ailleurs.</p> +<p class="justify">Le cortège qui accompagnait François de Bretagne au +monastère descendait la montagne lentement. Chacun était silencieux et +morne.</p> +<p class="justify">Ces mots bizarres, prononcés par le grigou, coiffé de +lambeaux : « Duc, que Dieu t'oublie ! » étaient dans +la mémoire de tous.</p> +<p class="justify">Et tous remarquaient l'absence de Monsieur Hue de +Maurever, écuyer du prince défunt, absence qui était d'autant plus +inexplicable que les domaines de Maurever se trouvaient dans le +voisinage immédiat de Pontorson, à quelques lieues d'Avranches.</p> +<p class="justify">Or, en ce monde, il y a presque toujours une clef +pour les choses inexplicables.</p> +<p class="justify">Quand il s'agit de criminels ordinaires, cette clef +se dépose sur la table d'un greffe. Des juges s'assemblent. On pend un +homme.</p> +<p class="justify">Quand il s'agit des puissants de la terre, personne +n'ose toucher à cette clef, et le mot de l'énigme reste enfoui dans les +consciences.</p> +<p class="justify">Si l'escorte du duc François se taisait, ce n'était +pas qu'on n'y eût rien à se dire. C'est que nul n'osait ouvrir la bouche +sur le sujet qui occupait tous les esprits.</p> +<p class="justify">Une partie de la foule avait suivi le cortège ; +la foule n'avait pas pour se taire les mêmes raisons que les hommes +d'armes.</p> +<p class="justify">Et Dieu sait qu'elle s'occupait du riche duc pour son +argent !</p> +<p class="justify">Il y en avait, dans la foule, qui prononçaient le mot +<em>sacrilège</em> en parlant de ce somptueux pèlerinage.</p> +<p class="justify">À l'entrée de la grève, douze guides prirent les +devants pour sonder les lises et reconnaître les cours d'eau.</p> +<p class="justify">Le brouillard s'éclaircissait. Un coup de vent balaya +les sables.</p> +<p class="justify">La cavalcade prit le trot, comme cela se fait sur les +tangues, où la rapidité de la marche diminue toujours le danger.</p> +<p class="justify">Aubry de Kergariou et l'homme à la cotte d'hermine, +qui se nommait Méloir, tenaient toujours la tête de la procession.</p> +<p class="justify">— …Si mon frère me gênait, dit +Méloir, continuant une conversation à voix basse, mon frère serait mon +ennemi. Et mes ennemis, je les tue. Le duc a bien fait !</p> +<p class="justify">— Tais-toi, cousin, tais-toi ! +murmura Aubry scandalisé.</p> +<p class="justify">Les chevaux, lourdement équipés, hésitaient sur les +sables mouvants de la Sée. Les guides crièrent :</p> +<p class="justify">— Au galop ! messeigneurs ! La +cavalcade se lança et franchit l'obstacle. Méloir était toujours aux +côtés d'Aubry de Kergariou.</p> +<p class="justify">— Moi, dit-il, j'ai le double de ton âge, +mon cousin. On me traite toujours en jouvenceau, parce que j'aime trop +les dés et le vin de Guienne. Mais demain mes cheveux vont +grisonner ; je suis sage. Écoute : pour la dame de mes +pensées, je ferais tout, excepté trahir mon seigneur, voilà ma +morale !</p> +<p class="justify">— Elle est donc bien belle, ta dame, mon +cousin Méloir ? demanda Aubry avec distraction.</p> +<p class="justify">Les yeux du porte-étendard brillèrent sous la visière +de son casque.</p> +<p class="justify">— C'est la plus belle ! répliqua-t-il +avec emphase. C'était un homme de haute taille et de robuste apparence, +qui portait comme il faut sa pesante armure. Sa figure eût été belle +sans l'expression de brutale effronterie qui déparait son regard. Du +reste, il se faisait tort à lui-même en disant qu'il commencerait à +grisonner demain, car sa chevelure abondante et bouclée s'échappait de +son casque en mèches plus noires que le jais.</p> +<p class="justify">Il pouvait avoir trente-cinq ans.</p> +<p class="justify">Aubry atteignait sa vingtième année.</p> +<p class="justify">Aubry était grand, et l'étroite cotte de mailles qui +sonnait sur ses reins n'ôtait rien à la gracieuse souplesse de sa +taille. Ses cheveux châtains, soyeux et doux tombaient en boucles molles +sur ses épaules. Sa moustache naissait à peine, et la rude atmosphère +des camps n'avait pas encore hâlé sa joue. Aubry était beau. Il avait le +cœur d'un chevalier.</p> +<p class="justify">Méloir avait un père normand et une mère bretonne, +Méloir ne valait pas beaucoup moins que le commun des hommes d'armes. La +lance était légère comme une plume dans sa main. Quant à la chevalerie, +ma foi ! Méloir ne s'en souciait pas plus que d'un gobelet +vide.</p> +<p class="justify">Nous disons un gobelet d'étain. Il était brave parce +que ses muscles étaient forts, et fidèle parce que son maître était +puissant. En prononçant ces mots : <em>C'est la plus belle,</em> +Méloir s'était retourné involontairement et son regard avait cherché +dans la cavalcade le groupe de six jeunes filles qui suivait +immédiatement le duc. Aubry fit comme lui.</p> +<p class="justify">Puis Aubry et lui se regardèrent.</p> +<p class="justify">— Elles sont six, dit Méloir, exprimant la +pensée commune ; nous avons cinq chances contre une de ne pas nous +rencontrer !</p> +<p class="justify">— Tu as dit que c'était la plus +belle ! repartit Aubry à voix basse.</p> +<p class="justify">— Je l'ai dit. Et je te dis, mon cousin +Aubry, que je serais fâché de te trouver sur mon chemin.</p> +<p class="justify">Les cloches du Mont s'ébranlèrent, en même temps que +les portes du monastère s'ouvraient pour donner passage aux moines qui +venaient au-devant de François de Bretagne.</p> +<p class="justify">La portion des curieux qui était restée sur les +remparts d'Avranches voyait maintenant le cortège ducal, et la foule qui +le suivait comme une tache sombre sur la brillante immensité des +grèves.</p> +<p class="justify">Il restait un quart de lieue à faire pour atteindre +la base du roc.</p> +<p class="justify">— Haut les bannières, hommes +d'armes ! cria monsieur le sénéchal de Bretagne.</p> +<p class="justify">On était devant le Mont ; Méloir et Aubry +relevèrent brusquement leurs hampes qui s'étaient inclinées dans le feu +de la discussion. La bannière du couvent, qui portait la figure de +l'archange, brodée sur fond d'or et l'écusson au revers, avec la fameuse +devise du Mont-Saint-Michel : <em>Immensi tremor Ocean</em><a +name="fr_2" href="#ft_2"><sup>[2]</sup></a>, s'abaissa par trois fois. +Guillaume Robert, procureur du cardinal-abbé, mit ses pieds dans le +sable de la grève pour recevoir le prince, et les moines firent haie sur +le roc.</p> +<p class="justify">En ce moment, où chacun descendait de cheval, il y +eut dans l'escorte beaucoup de confusion ; la cohue qui était à la +suite poussait en avant pour sortir de la grève. Le sable foulé se +couvrait d'eau, et c'est à peine si les dames du deuil trouvèrent +chacune un cavalier galant pour préserver leurs pieds délicats.</p> +<p class="justify">Aubry sentit une main légère qui touchait son +épaule.</p> +<p class="justify">Il se retourna, Reine de Maurever était auprès de +lui.</p> +<p class="justify">— Que Dieu vous bénisse, Aubry, dit la +jeune fille dont la voix était triste et douce. Je sais que vous +m'aimez… Écoutez-moi. Avant qu'il soit une heure, mon père va +risquer sa vie pour remplir son devoir.</p> +<p class="justify">— Sa vie ! répéta Aubry ; votre +père ! Et ses yeux couraient dans la foule pour chercher +l'absent.</p> +<p class="justify">— Ne cherchez pas, Aubry, reprit encore la +jeune fille ; vous ne trouveriez point. Mais écoutez ceci : +celui qui défendra mon père sera mon chevalier.</p> +<p class="justify">— Hommes d'armes ! en avant ! +dit monsieur le sénéchal. Reine sauta sur le sable et se confondit avec +ses compagnes. Aubry chancelait comme un homme ivre.</p> +<p class="justify">— Allons, mon petit cousin, lui dit +Méloir : il n'y a pas de quoi tomber malade. N'est-ce pas que c'est +bien la plus belle ?</p> +<p class="justify">Ce grand Méloir avait sous sa moustache un sourire +méchant.</p> +<p class="justify">— Que veux-tu dire ? balbutia +Aubry.</p> +<p class="justify">— Rien, rien, mon cousin.</p> +<p class="justify">— Est-ce que ce serait ?…</p> +<p class="justify">— Mort diable ! tu as une épée. Quand +nous serons en terre ferme, il sera temps de causer de tout cela. Aubry +le regarda en face.</p> +<p class="justify">— Il y a deux moyens d'être heureux, +reprit le porte-enseigne d'un ton doctoral : se faire aimer et se +faire craindre. Un brave garçon n'a pas toujours le choix. Mais quand +l'un des deux moyens lui échappe, il garde l'autre. Attention, mon +cousin ; baisse ta hampe et rêve tout seul. Moi, j'ai à +réfléchir.</p> +<p class="justify">Méloir prit les devants. On passait sous la herse. Le +chœur des moines chantait le <em>Dies irae</em> en montant +l'escalier à pic qui donne entrée dans le château.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_3"></a><strong>III. +Fratricide.</strong></h1> +<p class="justify">François de Bretagne et sa suite, arrivés à la porte +d'entrée du couvent de Saint-Michel, étaient à vingt-cinq toises environ +du niveau de la grève.</p> +<p class="justify">François prit la tête du cortège et posa le premier +son pied sur les marches de l'escalier.</p> +<p class="justify">Cet escalier, dont les degrés de pierre vont se +plongeant dans un demi-jour obscur, s'ouvre entre les deux tourelles de +défense, droites et hautes, percées chacune de deux créneaux séparés par +une embrasure couverte, et conduit à la salle des gardes.</p> +<p class="justify">Il faut parler au passé quand il s'agit des hommes. +Mais, pour les pierres, on peut employer le présent, car ces merveilles +en granit sont debout, et c'est à peine si les fous furieux de 93, les +Vandales de tous les âges, et quatre siècles accumulés ont pu mutiler +quelques statues pieuses, écorcher quelques saints contours. Par +exemple, le plâtre, plus fort que les révolutions et que les +années ; le plâtre, arme favorite d'Attila-directeur, et +d'Erostrate-entrepreneur de maçonnerie ; a <em>rafraîchi</em> bien +des <em>vieilleries.</em></p> +<p class="justify">Mais il n'est pas besoin d'aller si loin de Paris +pour voir de quoi le plâtre est capable !</p> +<p class="justify">Laissons le plâtre. Et pour cela, décidément, parlons +au passé.</p> +<p class="justify">Vis-à-vis de l'escalier, une vaste cheminée que +surmontait l'écusson abbatial, tenait le centre de la salle des +gardes.</p> +<p class="justify">L'écusson du cardinal Guillaume d'Estouteville, +trente-deuxième abbé de Saint-Michel, existe encore dans la nef et dans +la salle des chevaliers. Il était écartelé : aux premier et +dernier, burellé d'argent et de sable, au lion rampant du même, accolé +d'or, armé et lampassé de gueules sur le tout ; aux deuxième et +troisième, de gueules à deux fasces d'or, — l'écu timbré d'un +chapeau de cardinal de gueules et lambrequins de même, surmonté de la +croix archiépiscopale. En cœur, l'écu de France à la bande de +gueules pour brisure.</p> +<p class="justify">Dans cette salle des gardes, monseigneur l'évêque de +Dol, qui devait officier, attendait son souverain avec le prieur de +Saint-Michel et les chanoines de Coutances.</p> +<p class="justify">Le prieur prit la gauche de Guillaume Robert, qui +représentait le cardinal-abbé, et livra les clés au servant chargé +d'ouvrir les portes.</p> +<p class="justify">Pour arriver à l'église de l'abbaye de Saint-Michel, +on ne marchait pas, on montait toujours.</p> +<p class="justify">Il fallut d'abord traverser le grand réfectoire, +énorme pièce de style roman, où la sobriété des détails fait naître une +sorte de grandeur pesante qui impose et qui étonne, les dortoirs, de +même style, qui règnent au-dessus, et la salle des chevaliers.</p> +<p class="justify">Elle était bien nommée, celle-là ! fière et +robuste comme ces géants qui s'habillaient de fer ! lourde, mais +bien campée sur ses vigoureux piliers et respirant, du sol à sa voûte, +la majesté rude du soldat chrétien.</p> +<p class="justify">Comme style, c'était le roman arrivant au gothique, +le pilier obèse se faisant plus musculeux, le cintre caressant la +naissance de l'ogive.</p> +<p class="justify">Ils montèrent encore, lentement, les moines chantant +les hymnes de mort, les hommes d'armes silencieux et recueillis, les +femmes voilées, le duc pâle.</p> +<p class="justify">Le duc pâle, qui tremblait sous les voûtes froides, +et qui murmurait au hasard une prière.</p> +<p class="justify">Son cœur ne savait pas que sa bouche parlait à +Dieu.</p> +<p class="justify">Et Dieu n'écoutait pas.</p> +<p class="justify">Au-dessus de la salle des chevaliers, le cloître.</p> +<p class="justify"><em>L'Aire de Plomb,</em> comme on l'appelait, parce +que la cour, comprise entre les quatre galeries, était recouverte en +plomb, pour protéger la voûte de la salle inférieure.</p> +<p class="justify">À mesure qu'on montait, le roman disparaissait pour +faire place au gothique, car l'histoire architecturale du +Mont-Saint-Michel a ses pages en ordre, dont les feuillets se déroulent +suivant l'exactitude chronologique.</p> +<p class="justify">Le soleil de midi éclairait le cloître, qui apparut +aux pèlerins dans toute sa riche efflorescence : Un carré parfait, +à trois rangs de colonnettes isolées ou reliées en faisceaux qui se +couronnent de voûtes ogivales, arrêtées par des nervures délicates et +hardies.</p> +<p class="justify">Le prodige ici, c'est la variété des ornements dont +le motif, toujours le même, se modifie à l'infini dans l'exécution, et +brode ses feuilles ou ses fleurs de mille façons différentes, de telle +sorte que la symétrie respectée laisse le champ libre à la plus aimée de +nos sensations artistiques : celle que fait naître la +fantaisie.</p> +<p class="justify">Aussi, cette échelle de soixante pieds que nous +venons de gravir, depuis la base des tourelles jusqu'à l<em>'aire de +plomb,</em> en passant par la salle des gardes, le grand réfectoire, le +dortoir, la salle des chevaliers, le cloître, avait-elle reçu, des +visiteurs éblouis, le nom générique de la <em>Merveille.</em></p> +<p class="justify">À l'angle nord du cloître, il y avait un tronc de +bois sculpté, devant lequel monsieur le prieur s'arrêta en faisant +sonner son bât.</p> +<p class="justify">— Monsieur Gilles de Bretagne dit-il, dont +Dieu ait l'âme en sa miséricorde, mit dans ce tronc quarante écus +nantais, en l'an trente-sept, le quatrième jour de février.</p> +<p class="justify">François prit une poignée d'or dans son escarcelle, +la jeta dans le tronc, se signa et passa.</p> +<p class="justify">La procession tourna l'angle du cloître pour gagner +la basilique.</p> +<p class="justify">Mais ce n'est pas le grand soleil qu'il faut à cette +architecture sarrasine pour qu'elle répande tout ce qui est en elle de +mystérieux et de pieux. Ses grâces un peu bizarres, ses effets imprévus +en quelque sorte romanesques, ont plus besoin d'ombre encore que de +lumière.</p> +<p class="justify">Et cela est si vrai, que nous assombrissons à plaisir +les vitraux de nos cathédrales, afin que le jour glisse à la fois moins +clair et plus chaud dans ces forêts de granit qui ont leurs racines sous +le marbre de la nef et qui entrelacent à la voûte leurs branches +feuillées ou fleuries.</p> +<p class="justify">La basilique de Saint-Michel n'était pas entièrement +bâtie à l'époque où se passe notre histoire. Le couronnement du +chœur manquait ; mais la nef et les bas côtés étaient déjà +clos. L'autel se dressait sous la charpente même du chœur qui +communiquait avec le dehors par les travaux et les échafaudages.</p> +<p class="justify">Le duc François s'arrêta là. Il ne monta point +l'escalier du clocher qui conduit aux galeries, au grand et au petit +<em>Tour des fous</em> et enfin à cette flèche audacieuse où l'archange +saint Michel, tournant sur sa boule d'or, terrassait le dragon à quatre +cents pieds au-dessus des grèves<a name="fr_3" +href="#ft_3"><sup>[3]</sup></a>.</p> +<p class="justify">Les tentures funèbres cachaient la partie du +chœur inachevée. Les moines se rangèrent en demi-cercle, autour de +l'autel.</p> +<p class="justify">La grosse cloche du monastère tinta le glas.</p> +<p class="justify">Les six dames du deuil s'agenouillèrent sur des +coussins de velours, derrière le dais qu'on avait tendu pour le duc +François.</p> +<p class="justify">Jeanne de Bruc et Yvonne-Marie de Coëtlogon +occupèrent les deux premiers coussins. Elles représentaient madame +Isabelle d'Écosse, duchesse régnante et Françoise de Dinan, veuve du +prince décédé.</p> +<p class="justify">Parmi les gentilshommes, Malestroit représentait +monsieur Pierre de Bretagne, frère du duc, et le vaillant Jean Budes, +souche de la maison de Guébriant, se mit aux lieu et place d'Arthur de +Bretagne, connétable de Richemont, absent pour le service du roi de +France.</p> +<p class="justify">Aux frises tendues de noir, la devise de Bretagne +courait en festons sans fin, montrant, tantôt l'un, tantôt l'autre de +ses quatre mots héroïques : <em>Malo mori quam faedari</em>.<a +name="fr_4" href="#ft_4"><sup>[4]</sup></a></p> +<p class="justify">La foule emplissait les bas côtés.</p> +<p class="justify">Dans la nef, les hommes d'armes étaient debout, +séparés de leur souverain et des religieux par la balustrade du +chœur.</p> +<p class="justify">Cette obscurité que nous demandions tout à l'heure +pour les œuvres de l'art gothique, la basilique de Saint-Michel +l'avait à profusion ce jour-là. Le noir des tentures, couvrant la +demi-transparence des vitraux, laissait à peine passer quelques rayons, +et la lueur des cierges luttait victorieusement contre ces pâles +clartés.</p> +<p class="justify">Il régnait sous la voûte une tristesse grave et +profonde.</p> +<p class="justify">Et aussi, mais nul n'aurait su dire pourquoi, une +sorte de mystique terreur.</p> +<p class="justify">L'office commença.</p> +<p class="justify">François était juste en face du cercueil vide qui +figurait la bière absente, pour les besoins de la cérémonie.</p> +<p class="justify">On dit qu'il tint les yeux baissés constamment et que +son regard ne se tourna pas une seule fois vers le drap noir où des +lettres d'argent dessinaient le chiffre de son frère.</p> +<p class="justify">Les moines récitaient les oraisons d'une voix lente +et cadencée. La foule et les chevaliers répondaient.</p> +<p class="justify">On dit que pas une fois les lèvres décolorées de +François ne s'ouvrirent pour laisser tomber les répons.</p> +<p class="justify">On dit encore qu'à plusieurs reprises son corps +chancela sur le noble siège que lui avaient préparé les moines.</p> +<p class="justify">On dit enfin que lors de l'absoute sa main laissa +échapper le goupillon bénit…</p> +<p class="justify">Mais ce fut pendant l'absoute que se passa la scène +étrange et mémorable qui sans doute fit oublier les détails qui +l'avaient précédée.</p> +<p class="justify">Cette scène, la basilique de Saint-Michel en gardera +éternellement le souvenir.</p> +<p class="justify">Le doigt de Dieu toucha ce front que ne pouvait +atteindre le doigt de la justice humaine.</p> +<p class="justify">Au moment où le duc François se levait pour jeter +l'eau sainte sur le catafalque, et comme monsieur le sénéchal de +Bretagne jetait ce cri sous la voûte sonore :</p> +<p class="justify">— Hommes d'armes ! à genoux ! Au +moment où les six chevaliers du deuil, baissant la pointe de l'épée, +entraient dans le chœur pour se ranger autour du cénotaphe, un +moine parut tout à coup derrière le cercueil vide. Personne n'aurait su +dire d'où sortait ce religieux, car toutes les stalles restaient +remplies et nul mouvement ne s'était fait à l'entour du chœur. Le +moine se dressa de toute sa hauteur, développant la bure raide de sa +robe et ne montrant qu'une main qui tenait un crucifix de bois.</p> +<p class="justify">— Arrière, duc ! prononça-t-il d'une +voix retentissante. Le duc François s'arrêta. Reine de Maurever trembla +sous son voile. Aubry tressaillit. Il avait reconnu cette voix. Dans le +chœur et dans la nef on se regardait. La stupéfaction était sur +tous les visages. Cependant monseigneur l'évêque de Dol ne bougeait pas. +Procureur, prieur et religieux durent imiter son exemple. Le moine +inconnu tourna le cénotaphe et vint à la rencontre du duc.</p> +<p class="justify">— Que veux-tu ? balbutia ce +dernier.</p> +<p class="justify">— Je viens à toi de la part de ton frère +mort, répondit le moine. Un frisson courut dans toutes les veines.</p> +<p class="justify">Méloir seul semblait curieux plutôt qu'effrayé. Il +s'avança jusqu'à la balustrade pour mieux voir. Aubry l'y avait +précédé.</p> +<p class="justify">— Qui es-tu ? prononça encore le duc +François, dont la voix défaillait.</p> +<p class="justify">Le moine, au lieu de répondre cette fois, jeta en +arrière le large capuchon de son froc et découvrit une tête de +vieillard, énergique et calme, couronnée de longs cheveux blancs.</p> +<p class="justify">Un nom passa aussitôt de bouche en bouche. On +disait :</p> +<p class="justify">— Hue de Maurever ! l'écuyer de +M. Gilles ! Méloir hocha sa tête coiffée de fer, comme on fait +quand le mot longtemps cherché d'une énigme vous apparaît à +l'improviste. Aubry, qui respirait à peine, se tourna vers l'endroit de +la nef où les dames étaient agenouillées. Reine était immobile. Les +draperies de son voile semblaient taillées dans le marbre. Le prétendu +moine, cependant, avait le front haut et l'œil assuré. Il +regardait en face François de Bretagne dont les paupières se baissaient. +Sa voix se fit grave, et son accent plus solennel.</p> +<p class="justify">— En présence de la Trinité sainte, +reprit-il, et devant tous ceux qui sont ici, prêtres, moines, +chevaliers, écuyers, hommes-liges, servant d'armes, bourgeois et +manants, moi, Hugues de Maurever, seigneur du Roz, de l'Aumône et de +Saint-Jean-des-Grèves, parlant pour ton frère Gilles, assassiné +lâchement, je te cite, François de Bretagne, mon seigneur, à +comparaître, dans le délai de quarante jours, devant le tribunal de +Dieu !</p> +<p class="justify">Le vieillard se tut. Sa main droite, qui tenait un +crucifix, s'éleva. Sa main gauche sortit du froc entrouvert et jeta aux +pieds de François un gantelet de buffle que chacun put reconnaître pour +avoir appartenu au malheureux prince dont on fêtait les funérailles.</p> +<p class="justify">Pour se rendre compte de l'effet foudroyant produit +par cette scène, il faut quitter le milieu sceptique où nous vivons et +secouer l'atmosphère de prose lourde qui nous entoure ; il faut se +reporter au lieu et au temps. Le quinzième siècle croyait : la +religion entrait alors dans la vie de tous, et il n'était guère de +cœur qui ne se serrât au seul mot de miracle.</p> +<p class="justify">Cela se passait au Mont-Saint-Michel, le rocher +lugubre, cerné par la mort.</p> +<p class="justify">Cela se passait dans la basilique en deuil, devant le +cercueil de celui-là même qui appelait son frère assassin aux pieds de +la justice suprême.</p> +<p class="justify">Autour du cénotaphe, flanqué de ses quatre rangées de +cierges, cinquante moines s'alignaient, impassibles, montrant leurs +rigides visages dans cette ombre étrange que fait la profonde +cagoule.</p> +<p class="justify">L'autel seul rayonnait sur le fond mat des draperies +noires.</p> +<p class="justify">Et dans la nuit de la nef, parmi la cohue confuse des +colonnes, sous les ogives enchevêtrant à l'infini leurs nervures, +éclairées vaguement par quelques rayons rougeâtres échappés aux vitraux, +l'acier des armures jetait çà et là ses austères reflets…</p> +<p class="justify">Il y eut deux ou trois secondes de silence morne, +pendant lesquelles une terreur écrasante pesa sur l'assemblée.</p> +<p class="justify">Allait-on voir le spectre soulever ses funèbres +voiles ?</p> +<p class="justify">Puis il se fit un grand mouvement. Les armures +sonnèrent dans la nef ; les six chevaliers escaladèrent la +balustrade, et les moines quittant leurs stalles en désordre, +s'élancèrent au milieu du chœur.</p> +<p class="justify">Cela, parce que le duc de Bretagne, après avoir +chancelé comme s'il eût reçu un coup de masse sur le crâne, était tombé +à la renverse sur le marbre.</p> +<p class="justify">On le releva.</p> +<p class="justify">Quand il rouvrit les yeux, Hue de Maurever avait +disparu ; et tout ce que nous venons de raconter aurait pu passer +pour un songe, sans le gantelet de buffle qui était toujours là, témoin +irrécusable du terrible ajournement.</p> +<p class="justify">Par où le faux moine s'était-il enfui ?</p> +<p class="justify">Chacun se fit cette question, mais nul n'y sut +répondre.</p> +<p class="justify">Le duc François, livide comme un cadavre, parcourut +des yeux sa suite frémissante.</p> +<p class="justify">— Cet homme a menti, messieurs, dit-il, je +le jure à la face de Saint-Michel ! Une voix tomba de la voûte et +répondit :</p> +<p class="justify">— C'est toi qui mens, mon seigneur, je le +jure à la face de Dieu ! On vit un objet sombre qui se mouvait dans +la galerie conduisant à l'escalier du clocher. Le sang monta aux yeux de +François qui se redressa.</p> +<p class="justify">— Cent écus d'or à qui me l'amènera ! +s'écria-t-il.</p> +<p class="justify">Reine sentit son cœur s'arrêter. Personne ne +bougea. Le duc repoussa du pied le gantelet avec fureur. Son regard qui +cherchait un aide, tomba sur Aubry de Kergariou, debout derrière la +balustrade.</p> +<p class="justify">— Avance ici, toi ! +commanda-t-il.</p> +<p class="justify">Aubry ficha sa bannière dans les degrés qui +séparaient la nef du chœur et franchit la balustrade.</p> +<p class="justify">— Mon cousin de Poroët, reprit le duc, m'a +dit souvent que tu étais la meilleure lance de sa compagnie. Veux-tu +être chevalier ?</p> +<p class="justify">— Mon père l'était ; je le deviendrai +avec l'aide de mon patron, répliqua Aubry.</p> +<p class="justify">— Tu le seras ce soir, si tu m'amènes cet +homme mort ou vivant.</p> +<p class="justify">Les yeux d'Aubry se tournèrent vers la nef. Il vit +Méloir qui souriait méchamment. Il vit les deux blanches mains de Reine +qui se joignaient sous son voile.</p> +<p class="justify">Aubry tira son épée, la baisa et la jeta devant le +duc. Après quoi, il croisa ses bras sur sa poitrine. Le duc recula. Ce +coup le frappa presque aussi violemment que l'accusation même de +fratricide. On entendit glisser entre ses lèvres blêmes ces mots +prophétiques :</p> +<p class="justify">— Je mourrai abandonné ! Mais avant +qu'il eût eu le temps de reprendre la parole, le bruit d'une seconde +bannière, fichée dans le bois des marches, retentit sous la voûte +silencieuse.</p> +<p class="justify">Méloir franchit la balustrade à son tour.</p> +<p class="justify">Il mit un genou en terre devant le duc.</p> +<p class="justify">— Mon seigneur, dit-il, celui-là est un +enfant ; moi je suis un homme ; je poursuivrai le traître +Maurever, et je le trouverai, fût-il chez Satan !</p> +<p class="justify">— Donc tu seras chevalier ! s'écria +le duc.</p> +<p class="justify">Le soir, en traversant les grèves pour regagner +Avranches, le futur chevalier Méloir avait pour mission de garder le +pauvre Aubry qui était prisonnier d'État.</p> +<p class="justify">— Mon cousin, disait-il, nous voilà en +partie. Elle t'aime, mais elle me craint. Je ne changerais pas mes dés +contre les tiens.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_4"></a><strong>IV. Veillée de la +Saint-Jean.</strong></h1> +<p class="justify">Le manoir de Saint-Jean-des-Grèves était situé entre +le bourg de Saint-Georges, sur le Couesnon, et le bourg de +Cherrueix.</p> +<p class="justify">Sous le manoir, comme c'était la coutume, quelques +maisons se groupaient.</p> +<p class="justify">Le manoir occupait le faîte d'un petit mamelon. Un +taillis de chênes le séparait du village.</p> +<p class="justify">Le Bief-Neuf coulait derrière le manoir.</p> +<p class="justify">On nomme <em>biefs</em> les ruisseaux marneux à +berges escarpées, au cours manquant de pente, qui dorment tristement +dans l'étendue du Marais.</p> +<p class="justify">La principale maison du village appartenait à Simon +Le Priol, laboureur et fermier de Maurever.</p> +<p class="justify">C'était une bâtisse en marne battue et séchée, que +soutenaient des pans de bois croisés en X. La toiture de roseaux était +haute et svelte, comme si elle eût essayé de relever le style épais de +la maison.</p> +<p class="justify">Dans ce pays plat et gras, le pittoresque fait +défaut ; alors comme aujourd'hui, c'était du blé dru et bien venu +sous des pommiers difformes et sur de la marne labourée.</p> +<p class="justify">Terre grisâtre comme du savon de ménage ou noire +comme du brai en fusion ; moulins à vent qui ne tournent +guère ; masures ennuyées derrière leur haie jaune et portant leur +toiture de <em>roz</em> près du sol, comme un gars innocent et frileux +qui rabat jusqu'au menton son gros bonnet de laine.</p> +<p class="justify">Bon pain, cidre gluant, sang de Bretagne mêlé à sang +de Normandie, querelles au bâton, querelles à l'écritoire : deux +hommes de loi pour un médecin, un médecin pour un quart de malade, +quatre malades pour un homme en santé.</p> +<p class="justify">Tournez la tête, faites trois cents pas, vous quittez +la boue, vous trouvez le sable, la grève, le vent vif, les pêcheurs +découplés comme des héros : la vraie Bretagne.</p> +<p class="justify">On est enfoui sous ces odieux pommiers. Mais ils sont +si bas ! Pour voir l'horizon immense, il suffit de se hausser sur +un trou de taupe.</p> +<p class="justify">Dol ! heureux pays de gros marrons et des procès +incurables ! Contrée sans prétention, à l'abri de toute +poésie ! Dol ! ville naïve qui possède un joyau pour +cathédrale, et qui entend la messe dans une grange ! Dol ! +cité druidique d'où les épiciers raisonnables ont chassé les bardes +fous !</p> +<p class="justify">Salut et prospérité ! Bon pain, cidre gluant, +pommes de terre guéries, voilà les souhaits qu'on forme pour ton +bonheur !</p> +<p class="justify">Le village de Saint-Jean était trop près de la grève, +bien qu'il ne la vît point, aveuglé qu'il était par six châtaigniers et +trois douzaines de pommiers, pour ne pas secouer cette torpeur +lymphatique qui endort le Marais. Il y avait autant de +<em>coquetiers</em> que de garçons de charrue au village de Saint-Jean, +et le Bief-Neuf y amenait l'eau de la mer aux grandes marées, jusqu'à la +porte de la grange.</p> +<p class="justify">Simon Le Priol était à la tête du village de plein +droit et sans conteste. Après lui venait maître Gueffès, être hybride, +moitié mendiant, moitié maquignon, un peu clerc, un peu païen, Normand +triple avec un nom breton.</p> +<p class="justify">Après maître Gueffès, le commun des mortels.</p> +<p class="justify">C'était une quinzaine de jours après le service +célébré au Mont-Saint-Michel pour le repos et le salut de monsieur +Gilles de Bretagne.</p> +<p class="justify">Il y avait grande veillée chez Simon Le Priol pour la +fête de la Saint-Jean, qui était en même temps la fête de manoir et +celle du village.</p> +<p class="justify">On avait brûlé vingt-cinq fagots de châtaignier sur +l'aire, des fagots qui pétillent gaiement dans la flamme et qui lancent +au vent des fusées de folles étincelles.</p> +<p class="justify">Le souper cuisait dans le chaudron massif, suspendu à +la crémaillère.</p> +<p class="justify">Dans l'unique pièce qui composait le rez-de-chaussée +de la ferme, le village entier était réuni.</p> +<p class="justify">Dix à douze gars, autant de filles, deux ménagères et +maître Vincent Gueffès, lequel n'appartenait à aucun sexe : ce +n'était pas un homme, en effet, puisqu'il ne savait ni labourer, ni +pêcher, ni se battre ; ce n'était pas une femme, puisqu'il +s'appelait maître Vincent Gueffès, et qu'il mendiait à Dol ou à +Avranches dans un vieux sac d'échevin.</p> +<p class="justify">L'assemblée était présidée par Simon Le Priol et sa +métayère Fanchon la Fileuse, bonne grosse Doloise, rouge, forte, +franche, buvant son coup de cidre comme une luronne qu'elle était, et ne +disant jamais non quand un pauvre quémandait à sa porte.</p> +<p class="justify">Fanchon la Fileuse était, ma foi, la fille d'un valet +de notre sieur le pro-secrétaire de l'évêché, ce qui lui donnait un peu +d'orgueil.</p> +<p class="justify">Simon Le Priol, lui, avait une honnête figure un peu +sèche sous une forêt de cheveux gris. C'était un grand bonhomme ayant la +conscience de sa valeur, et sachant garder son <em>quant à soi</em> +parmi les petites gens du village.</p> +<p class="justify">Il tenait sa ferme à fief, non à bail, et comme Hue +de Maurever était bien la perle des maîtres, Simon Le Priol avait <em>de +quoi</em> dans quelque coin. Il passait pour riche. Quand un homme est +riche, on l'accuse d'être avare : Simon subissait le sort +commun.</p> +<p class="justify">Cela n'empêchait pas sa fille Simonnette de rire et +de chanter comme une bienheureuse, et d'aller, plus rouge qu'une cerise, +toujours courant, toujours sautant, babillant ici, là, mordant une +pomme, grimpant au talus, passant pardessus les haies, se signant +au-devant des croix, et rêvant parfois, quand son grand œil noir +plongeait à l'horizon.</p> +<p class="justify">Du reste, Simonnette ne rêvait pas souvent.</p> +<p class="justify">Elle avait autre chose à faire.</p> +<p class="justify">Elle avait deux belles vaches à soigner, une rousse +et une noire : cornes évasées, mufle court, regards fixes ; +gaies toutes deux et bonnes laitières : des vaches qu'on aurait +payées trois anges d'or la pièce au marché de Pontorson !</p> +<p class="justify">Des vaches comme il en fallait pour fournir la crème +exquise du déjeuner de mademoiselle Reine.</p> +<p class="justify">Car Reine de Maurever habitait presque toujours le +manoir de Saint-Jean.</p> +<p class="justify">Pas maintenant, hélas ! Maintenant Reine était +Dieu savait où, depuis que son vieux père menait la vie d'un +proscrit.</p> +<p class="justify">Pauvre demoiselle ! si douce, si charitable, si +aimée !</p> +<p class="justify">Quand Simonnette allait par les chemins, les bras +passés autour du cou de la Rousse ou de la Noire, elle pensait bien +souvent à mademoiselle Reine.</p> +<p class="justify">Elles étaient du même âge, la fille du gentilhomme et +la fille du paysan. Elles avaient joué ensemble sur la pelouse du +manoir. Ensemble elles étaient devenues belles.</p> +<p class="justify">Reine avait la noble beauté de sa race. Plus tard, +nous la verrons bien plus belle encore sous son voile de deuil.</p> +<p class="justify">Simonnette… franchement, vous n'avez jamais pu +rencontrer de plus mignonne créature ! Un sourire contagieux, un +sourire irrésistible. À la voir les fronts se déridaient. +Simonnette ! Simonnette ! rien que ce nom-là, c'était de la +gaieté pour ceux qui l'avaient vue.</p> +<p class="justify">Excepté pourtant pour ce pauvre petit Jeannin, le +coquetier.<a name="fr_5" href="#ft_5"><sup>[5]</sup></a></p> +<p class="justify">Jeannin pleurait quand les autres souriaient.</p> +<p class="justify">Il se cachait pour voir passer Simonnette, et quand +Simonnette était passée, il se prenait le front à deux mains.</p> +<p class="justify">S'il avait osé, le petit Jeannin, il se serait +vraiment cassé la tête contre un pommier. Mais il aurait eu peur de se +faire trop de mal.</p> +<p class="justify">Figurez-vous une tête de chérubin avec des cheveux +bouclés à profusion, des grands yeux bleus, tendres et timides, et sous +sa peau de mouton, hélas ! bien usée, cette gaucherie gracieuse des +adolescents.</p> +<p class="justify">Il était fait comme cela, le petit Jeannin, et il +allait avoir dix-huit ans.</p> +<p class="justify">Par exemple, pas un denier vaillant ! Des pieds +nus, des chausses trouées, pas seulement une <em>devantière</em> de +grosse toile pour remplacer sa peau de mouton qui s'en allait.</p> +<p class="justify">Simon Le Priol ne l'avait jamais peut-être regardé. +Ce n'était pas un <em>parti.</em> Simon voulait pour sa fille un homme +de cinquante écus nantais.</p> +<p class="justify">Cinquante écus, grand Dieu ! Chaque écu valant +douze livres de vingt sols royaux, à douze deniers tournois le sol (s'il +n'est rogné).</p> +<p class="justify">Le petit Jeannin n'avait jamais vu tant d'argent, +même en songe.</p> +<p class="justify">Et, en conscience, est-ce bon pour faire des maris, +ces séraphins aux yeux de saphir et aux cheveux d'or ?</p> +<p class="justify">Maître Vincent Gueffès disait non.</p> +<p class="justify">Parlons de maître Vincent Gueffès.</p> +<p class="justify">Front étroit, vaste nez, bouche fendue avec une +hallebarde. Dans cette bouche, une mâchoire monumentale, haute, large, +solide et ressemblant à ces belles mâchoires antédiluviennes, à l'aide +desquelles, quatre cents ans plus tard, les savants devaient +reconstruire tout un monde.</p> +<p class="justify">La mâchoire de maître Vincent Gueffès, retrouvée par +hasard, a dû conduire tout droit à l'idée du mastodonte.</p> +<p class="justify">Beaux petits yeux ronds, doucement frangés de rouge, +cheveux couleur de poussière, longue taille maigre et droite dans une +houppelande faite pour autrui : tel se présentait maître Vincent +Gueffès.</p> +<p class="justify">Simon Le Priol avait coutume de dire qu'il n'était +point laid. Simon Le Priol avait raison, en ce sens que maître Gueffès +était affreux.</p> +<p class="justify">Du reste, point d'âge. Vous savez, ces bonnes gens +ont de vingt-cinq à soixante ans. Passé soixante ans, ils +rajeunissent.</p> +<p class="justify">Eh bien ! avec cela, maître Gueffès était +bas-normand des pieds à la tête. Il avait de l'esprit comme quatre +malins de Domfront, sa patrie. Or, un malin de Domfront vaut quatre +finauds de Vire qui valent chacun quatre citrouilles de +Condé-sur-Noireau, ville où les huîtres naissent à vingt lieues de la +mer !</p> +<p class="justify">Maître Gueffès était le rival du petit Jeannin, le +coquetier. Il trouvait Simonnette charmante, et quand il songeait à la +dot de Simonnette, sa mâchoire toute entière se montrait en un +épouvantable sourire.</p> +<p class="justify">Maître Gueffès ne mendiait jamais aux environs de +Saint-Jean. D'ailleurs, mendier, en ce temps, c'était tout bonnement +prendre sa part de certaines largesses périodiques. Maître Vincent +Gueffès allait quérir sa soupe à la distribution du monastère ; il +criait noël sur le passage des seigneurs ; mais ce n'était pas un +gueux.</p> +<p class="justify">On savait bien qu'il avait quelque part un sac de +cuir qui motivait amplement la bienveillance de Simon Le Priol.</p> +<p class="justify">Le pauvre petit Jeannin était peureux comme un +lièvre. Oh ! sans cela maître Gueffès aurait eu son +compte !</p> +<p class="justify">Et maintenant, reste-t-il quelqu'un à décrire autour +de la grande cheminée ? À part Simon le métayer, Fanchon la +métayère, Simonnette. Gueffès et le petit Jeannin, il n'y a guère que +des comparses : Joson le vannier, Michon la buandière, quatre +Mathurin, autant de Gothon, une Scolastique et deux Catiche. N'oublions +pas cependant la Rousse et la Noire, les deux belles vaches, commodément +vautrées à l'autre bout de la chambre, et trois <em>gorets</em><a +name="fr_6" href="#ft_6"><sup>[6]</sup></a> (sauf respect), grognant +sous la table même.</p> +<p class="justify">La veillée allait bien. La cruche au cidre circulait +assez vivement, escortée de l'écuelle commune. Fanchon, la digne +métayère, à cause de la solennité de la Saint-Jean, savourait toute +seule une tasse d'hypocras.</p> +<p class="justify">Les rouets chômaient, les fuseaux de même. Les quatre +Gothon étaient lasses de jouer à la main chaude avec les quatre +Mathurin.</p> +<p class="justify">Le petit Jeannin, les pieds nus dans les cendres, +laissait passer l'écuelle sans y mouiller ses lèvres et regardait +Simonnette tant qu'il pouvait.</p> +<p class="justify">Dans sa blonde tête, il brodait de mille manières +diverses ce thème invariable : Si j'avais cinquante écus +nantais !</p> +<p class="justify">Maître Vincent Gueffès se taisait, comme devraient +faire tous les bas-normands d'esprit.</p> +<p class="justify">Simonnette riait avec l'un, avec l'autre, avec tous, +l'heureuse fille. En ce moment, elle écoutait Simon Le Priol, son père, +qui contait une histoire.</p> +<p class="justify">Une belle histoire, car vous eussiez entendu la +souris courir dans la salle basse de la ferme.</p> +<p class="justify">— Voilà donc qu'est comme ça, mes vrais +amis, disait Simon ; le chevalier était de quelque part par là en +Léon ou en Cornouailles, du côté de la Bretagne bretonnante, comme on +l'appelle, à cause qu'on y parle baragouin.</p> +<p class="justify">Il venait en la ville de Dol pour voir sa mère ou +autre chose, je ne sais pas. Voilà qu'est comme ça.</p> +<p class="justify">Ils couchaient trois dans la même chambre, à +l'hôtellerie des <em>Quatre Besans d'Or,</em> sous le couvent des +Minimes, au bout de la Rue-qui-Tourne : un Français, un Normand et +le chevalier breton, qui fait trois, comme je vous le dis.</p> +<p class="justify">Avant de s'endormir, c'est pourtant vrai, ce que je +vous fais là, le Français chanta une antienne luronne, le Normand compta +les angelots de son escarcelle, et le Breton récita ses prières.</p> +<p class="justify">Faut pas mentir ! le Français dit au +Normand :</p> +<p class="justify">— Combien as-tu dans ton sac, mon +compagnon ?</p> +<p class="justify">— Cent sols de la monnaie de Rouen et +trois ducats de Flandre, répondit le Normand.</p> +<p class="justify">— Veux-tu les jouer aux dés en quinze +passes contre cent sols parisis et trois anneaux de ma chaîne +d'or ?</p> +<p class="justify">Le Normand ferma son escarcelle et la mit sous son +oreiller.</p> +<p class="justify">— Tu ne veux pas ? repris l'enragé +Français ; eh bien ! buvons-les s'il ne te plaît pas de les +jouer.</p> +<p class="justify">— Mes chers compagnons, interrompit ici le +Breton, je vous prie de me laisser dire mes oraisons… Passe-moi +l'écuelle, Mathurin !</p> +<p class="justify">Ce n'était autour du cercle, que bouches béantes et +regards curieux. Simon Le Priol but un large coup et +poursuivit :</p> +<p class="justify">— Nous n'y sommes pas, mes bonnes +gens ! Oh ! mais non ! Vous allez voir bientôt ce que fit +la Fée des Grèves. Attention !</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_5"></a><strong>V. Un Breton, un +Français, un Normand.</strong></h1> +<p class="justify">Simon Le Priol continua ainsi :</p> +<p class="justify">— Voilà donc qu'est comme ça, vous +autres ! Le chevalier breton leur dit : Mes compagnons, je +vous prie de me laisser dire mes oraisons.</p> +<p class="justify">Mais les Français, mes petits enfants, ça a le diable +dans le corps, faut pas mentir ! Le Français reprit :</p> +<p class="justify">— Ta prière sera bonne demain comme ce +soir, sire Baragoin. Si tu as quelque chose dans ton escarcelle, je te +propose la même partie qu'au Normand.</p> +<p class="justify">Le Breton se signa et dit <em>amen ;</em> sa +prière était finie.</p> +<p class="justify">— Tu dis <em>amen,</em> s'écria le +Français ; donc tu consens ! J'ai des dés dans ma bourse comme +un honnête homme. Normand ! lève-toi et sois témoin !</p> +<p class="justify">Mes petits enfants, qui fut embarrassé ? Ce fut +le chevalier breton, car il n'avait dans son aumônière qu'une pauvre +piécette de vingt-quatre sous, percée au milieu et rognée tout à +l'entour. Cependant, il avait dit <em>amen,</em> et pour l'honneur de la +Bretagne il ne pouvait point se dédire.</p> +<p class="justify">— Pour si futile objet, pensait-il, Dieu +et la Vierge ne me viendront point en aide. À moi la bonne Fée des +Grèves !</p> +<p class="justify">Il y eut à ce nom un long soupir de contentement +autour de la cheminée.</p> +<p class="justify">Les escabelles se rapprochèrent. Tous les yeux +dévorèrent le conteur.</p> +<p class="justify">Simon Le Priol, sûr de son effet, réclama la cruche +et l'écuelle.</p> +<p class="justify">Et tout le monde de murmurer :</p> +<p class="justify">— Oh ! maître Simon, dites +vite ! dites vite !</p> +<p class="justify">Maître Simon prit son temps, lampa une terrible +rasade et poursuivit :</p> +<p class="justify">— Vous me demanderez ce que pouvait faire +la Fée des Grèves dans une partie de dés, jouée en terre +ferme ?</p> +<p class="justify">Attendez, mes petits enfants. Vous allez voir. Voilà +donc qu'est comme ça !</p> +<p class="justify">— Mon compagnon, dit le chevalier breton, +dans mon pays de Cornouailles, on ne sait point jouer aux dés.</p> +<p class="justify">— Quel jeu joue-t-on dans ton pays de +Cornouailles ?</p> +<p class="justify">— Le jeu du bois de cormier, mon +compagnon.</p> +<p class="justify">— Et comment le joue-t-on ce jeu du bois +de cormier ?</p> +<p class="justify">— On le joue sans table ni tapis, dans +l'aire avec deux gaules d'une toise : Bon pied, bon œil, et à +la grâce de Dieu !</p> +<p class="justify">Le Français comprit et fit la grimace. L'assemblée +eut ici un gros rire franc et joyeux.</p> +<p class="justify">— Il n'était pas gaucher, le Breton ! +dit un Mathurin.</p> +<p class="justify">— En voilà un malin, le Breton ! +s'écrièrent plusieurs Gothon.</p> +<p class="justify">Et entre voisins on se pinça le gras des bras +jusqu'au sang par jubilation et sans malice.</p> +<p class="justify">Le pauvre petit Jeannin seul n'écoutait guère et ne +pinçait personne. Il en était toujours à penser :</p> +<p class="justify">— Si j'avais seulement cinquante écus +nantais !</p> +<p class="justify">— Quoi donc ! voilà qu'est comme ça, +reprit encore Simon Le Priol ; le Breton n'était pas bête, c'est la +vérité, faut pas mentir !</p> +<p class="justify">Ce fut au tour du Français d'être embarrassé. Le +Normand, lui, avait son idée.</p> +<p class="justify">— Mes bons chrétiens, dit-il, on peut +arranger ça, et je serai, s'il vous plaît, de la partie. Ni dés, ni +bâtons ! Faisons un pèlerinage à la maison de saint Michel, +archange, et partons en même temps. Le premier arrivé sera le +maître.</p> +<p class="justify">— Tope ! s'écria le Français, qui +avait vu le Mont de loin, en passant sur la route.</p> +<p class="justify">— Tope ! dit le Breton qui ne voulait +pas reculer. Le Normand sourit dans sa barbe, parce qu'il connaissait +les <em>tangues,</em> étant du gros bourg de Genest, de l'autre côté +d'Avranches. Ils se donnèrent la main et descendirent tous trois à +l'écurie. Vous dire l'avide curiosité excitée par cette simple légende +dans l'auditoire du maître Simon Le Priol, serait chose impossible. +D'abord la lutte était bien établie entre les trois races rivales : +Bretons, Normands, Français ; ensuite il s'agissait des tangues, +ces déserts sans routes tracées, aux dangers connus et toujours +mystérieux ; enfin, on voyait apparaître dans le lointain du récit +la <em>Fée des Grèves,</em> la mythologie du pays, l'élément surnaturel +si cher aux imaginations bretonnes.</p> +<p class="justify">La Fée des Grèves allait jouer son rôle.</p> +<p class="justify">La Fée des Grèves ! l'être étrange dont le nom +revenait toujours dans les épopées rustiques, racontées au coin du +foyer.</p> +<p class="justify">Le lutin caché dans les grands brouillards.</p> +<p class="justify">Le feu follet des nuits d'automne.</p> +<p class="justify">L'esprit qui danse parmi la poudre éblouissante des +mirages de midi.</p> +<p class="justify">Le fantôme qui glisse sur les <em>lises</em> dans les +ténèbres de minuit.</p> +<p class="justify">La Fée des Grèves ! avec son manteau d'azur et +sa couronne d'étoiles !</p> +<p class="justify">— Ah ! dam ! poursuivit Simon Le +Priol, ah ! dam ! ah ! dam ! Voilà donc qu'est comme +ça, pour de vrai, les gars et les filles, je ne mens pas.</p> +<p class="justify">Le Breton sella son cheval noir ; le Français +sella son cheval blanc ; le Normand sella son cheval qui n'était ni +blanc ni noir, parce que, dans son pays, tout est pie, blanc et noir, +chèvre et chou, un petit peu chair, un petit peu poisson. Quoi ! un +pied chez le bon Dieu, un pied chez le diable.</p> +<p class="justify">Et en route !</p> +<p class="justify">— Bon voyage, mes vrais amis, leur cria le +Normand qui prit la route de Pontorson. Le Français répondit : Bon +voyage ! et piqua droit aux sables. Le Breton dit aussi : Bon +voyage ! mais il retint son cheval.</p> +<p class="justify">Que fit-il ? C'est à présent que la Fée pouvait +le perdre ou le sauver.</p> +<p class="justify">— Ah ! dam, oui, par exemple ! +interrompit l'assistance tout d'une voix.</p> +<p class="justify">Simon flatté de cet élan naïf, fit un signe amical à +la ronde et poursuivit :</p> +<p class="justify">— Pas moins, le Normand courait en faisant +le grand tour et le Français galopait vers les Grèves.</p> +<p class="justify">Mon Breton, ayant réfléchi, vrai comme je vous le +dis, entra chez un marchand d'épices et acheta des friandises pour toute +sa piécette de vingt-quatre sous.</p> +<p class="justify">Il savait que la bonne Fée aimait les doudoux parce +qu'elle est une femme.</p> +<p class="justify">Et il partit semant ses épices au bord du rivage, en +disant : Bonne Fée, bonne Fée, prends pitié de moi !</p> +<p class="justify">On vous l'a dit et c'est la vérité : la Fée +descend dans le brouillard, mais elle se laisse aussi glisser le long +des rayons de la lune.</p> +<p class="justify">Le Breton la vit venir ainsi.</p> +<p class="justify">Ah ! grand Dieu ! c'était un brave homme, +vous allez voir !</p> +<p class="justify">La Fée courut aux épices. Le Breton se coula jusqu'à +elle et comme la Fée s'amusait aux friandises, il la saisit à +bras-le-corps…</p> +<p class="justify">— Voyez-vous ça ! fit-on dans +l'assistance. Et l'attention de redoubler. Le petit Jeannin lui-même +tournait maintenant ses grands yeux bleus vers Simon Le Priol.</p> +<p class="justify">— Ma foi ! dam ! oui, les gars +et les filles ! continua Simon : le Breton la saisit à la +brassée, et si vous ne savez pas grand'chose, vous savez bien sûr, +qu'une fois prise, la Fée fait tout ce qu'on veut et donne tout ce qu'on +demande.</p> +<p class="justify">— Oh ! fit le petit Jeannin qui +n'avait peut-être jamais osé prendre la parole devant une si imposante +assemblée, est-ce bien vrai, ça ?</p> +<p class="justify">— Si c'est vrai… commença Simon +scandalisé.</p> +<p class="justify">— Donne-t-elle des écus nantais ? +interrompit encore le petit Jeannin. Tout le monde éclata de rire. Le +pauvre enfant, rouge et confus, baissa la tête.</p> +<p class="justify">Simonnette, toute seule, comprit le sens détourné de +cette question, et son regard remercia le petit coquetier.</p> +<p class="justify">— Toi, disait cependant Simon Le Priol, tu +vas te taire, pêcheur de coques vides ! La Fée donne des écus +nantais comme elle donnerait des perles, des diamants et de tout ; +ça ne lui coûterait pas davantage, puisqu'elle voit au fond de la +mer !</p> +<p class="justify">Voilà qu'est donc comme ça ! Le Breton, lui, dit +à la Fée :</p> +<p class="justify">— Bonne Fée, je ne veux ni or ni argent. +Je veux passer au Mont à pied sec, en droite ligne. Il n'avait pas fini +de parler, que la Fée était assise gracieusement sur le cou de son +cheval, et lui en selle. Eh ! hop ! Le cheval noir prit le +galop tout seul.</p> +<p class="justify">Ah ! dam ! fallait voir ça. Au bout d'une +lieue, le Breton, vit le Français qui était en train de s'ensabler avec +son cheval blanc dans une coquine de <em>lise</em> au beau milieu du +cours de Couesnon.</p> +<p class="justify">Eh ! hop ! C'est tout au plus si le Breton +eut le temps de dire : Dieu ait son âme ! Le cheval noir +allait, allait !</p> +<p class="justify">Et la Fée, demi-couchée sur l'encolure, laissait +flotter au vent la gaze blanche de son voile.</p> +<p class="justify">Tant que le cheval noir eut la grève sous les pieds, +ce ne fut rien ; mais on était en marée et la mer montait.</p> +<p class="justify">Bientôt le flot passa entre les jambes du cheval.</p> +<p class="justify">Eh ! hop ! Le cheval se mit à courir sur la +mer, effleurant à peine l'écume de la pointe de son sabot.</p> +<p class="justify">Les vagues dansaient. Le Breton fermait les yeux pour +ne pas devenir fou.</p> +<p class="justify">Eh ! hop ! eh ! hop !…</p> +<p class="justify">Toutes les respirations s'étaient arrêtées. On +perdait le souffle à suivre cette course fantastique.</p> +<p class="justify">Simon Le Priol reprit haleine et essuya la sueur de +son front.</p> +<p class="justify">Car il contait cela de grand cœur, comme il +faut conter quand on veut passionner son auditoire.</p> +<p class="justify">On peut dire qu'autour de la cheminée chacun voyait +le cheval noir courir sur la pointe des lames, et le voile de la Fée +flottant à la brise nocturne.</p> +<p class="justify">Fanchon la ménagère plongea sa cuiller de bois dans +le chaudron où cuisait la bouillie d'avoine, et emplit une pleine +écuellée.</p> +<p class="justify">— La part de la bonne Fée ! +murmura-t-on à la ronde. Maître Vincent Gueffès, le vilain Normand, fut +tout seul à hausser les épaules. Ce ne fut pas long, mes petits enfants, +poursuivit Simon Le Priol ; le Breton commençait un <em>Ave</em> +dévotement, parce qu'il se reconnaissait en faute pour s'être mis sous +une protection autre que celle de la vierge Marie, lorsqu'il sentit un +grand choc.</p> +<p class="justify">C'était le cheval noir qui prenait pied sur le rocher +du Mont.</p> +<p class="justify">Le Breton rouvrit les yeux. La Fée se balançait comme +une vapeur aux rayons de la lune.</p> +<p class="justify">Elle se jeta tête première dans la mer bleue qui +rendit des étincelles.</p> +<p class="justify">Le chevalier breton passa la nuit en prières dans la +chapelle du couvent. Le lendemain, au bas de l'eau, il vit arriver le +fin Normand par la route de Pontaubault. Le Normand donna ses cent sous +de la monnaie de Rouen, et ses trois écus royaux, bien à +contrecœur.</p> +<p class="justify">Quant au Français, Satan sait de ses nouvelles.</p> +<p class="justify">Voilà ce que c'est, mes petits enfants ; tout +est vrai comme ma mère me l'a dit. N, i, ni, j'ai fini.</p> +<p class="justify">Il y eut une bruyante explosion, parce que chacun +avait retenu son souffle. Les observations se croisèrent. Les langues +des quatre Gothon surtout, trop longtemps immobiles, avaient absolument +besoin de fonctionner.</p> +<p class="justify">— Ah ! Jésus Dieu ! s'écria +Gothon Lecerf, le pauvre Français fut bien puni tout de même !</p> +<p class="justify">— Pourquoi chantait-il les vêpres +luronnes ! riposta Gothon Legris.</p> +<p class="justify">— Et le Normand ! reprit Gothon +Lenoir.</p> +<p class="justify">— Ah ! dam ! conclut Gothon +Ledoux, le Normand fut dindon, ça c'est vrai, et bien fait. Et chacun de +rire.</p> +<p class="justify">Pourquoi rit-on toujours quand un Normand se casse le +cou ?</p> +<p class="justify">Maître Gueffès haussa encore les épaules.</p> +<p class="justify">— Et vous allez mettre à présent une bonne +écuellée de gruau sur le pas de votre porte, n'est-ce pas, dame +Fanchon ? dit-il d'un air narquois.</p> +<p class="justify">— Oui, maître Gueffès, répondit la +ménagère, qui ajouta en s'adressant à Simonnette : Tiens, fillette, +porte la part de la bonne Fée.</p> +<p class="justify">Simonnette prit l'écuelle fumante et la déposa sur le +pas de la porte, en dehors.</p> +<p class="justify">— Et vous croyez que la Fée va venir +lécher votre écuelle ? dit encore maître Gueffès, la mâchoire +sceptique.</p> +<p class="justify">— Si je le crois ! s'écria Fanchon +scandalisée.</p> +<p class="justify">— Et qui ne le croirait ? demanda +Simon Le Priol ; nos pères et nos mères l'ont bien cru avant +nous !</p> +<p class="justify">— Vos pères et vos mères, répliqua +Gueffès, perdaient leur bouillie ; vous aussi. C'est pitié de voir +jeter ainsi de bonne farine à la gloutonnerie des vagabonds ou des +chiens égarés.</p> +<p class="justify">— Si on peut parler comme ça ! +s'écrièrent les quatre Gothon tout d'une voix.</p> +<p class="justify">Les quatre Mathurin agitèrent en eux-mêmes la +question de savoir s'il n'était pas convenable et opportun de jeter le +vilain Gueffès dans la mare.</p> +<p class="justify">— Moi, je vous dis, reprit Gueffès, qu'il +n'y a pas plus de fée dans les Grèves que dans le creux de ma main. +Quelqu'un de vous l'a-t-il vue ?</p> +<p class="justify">Cette question fut faite d'un ton de triomphe. On se +regarda à la ronde un peu déconcerté.</p> +<p class="justify">— Vous voyez bien… commença maître +Gueffès.</p> +<p class="justify">Mais il fut interrompu par le petit Jeannin qui dit +d'une voix ferme et claire :</p> +<p class="justify">— Moi, je l'ai vue !</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_6"></a><strong>VI. Ce que Julien avait +appris au marché de Dol.</strong></h1> +<p class="justify">Les partisans de la bonne Fée, déconcertée par la +question de maître Gueffès, ne s'attendaient pas à cet auxiliaire qui +leur venait tout à coup en aide.</p> +<p class="justify">Le petit Jeannin était plutôt toléré qu'accueilli +dans l'assemblée des notables du village de Saint-Jean, et d'habitude on +ne lui accordait point la parole.</p> +<p class="justify">Mais l'homme qui a une idée grandit tout à coup, et +depuis le moment où Simon Le Priol avait dit : « La bonne Fée +donne tout ce qu'on lui demande », Jeannin avait une idée.</p> +<p class="justify">Il était debout devant l'âtre, le front rouge et +haut, mais les yeux baissés.</p> +<p class="justify">Tous les regards étonnés se fixaient sur lui.</p> +<p class="justify">— Ah ! tu l'as vue, toi, +petiot ? dit Gueffès, avec son air moqueur.</p> +<p class="justify">— Oui, moi, je l'ai vue, répondit +Jeannin.</p> +<p class="justify">— Il l'a vue ! il l'a vue ! +répétait-on à la ronde.</p> +<p class="justify">— Et où l'as-tu vue ? demanda +Gueffès.</p> +<p class="justify">— Ici, devant la porte.</p> +<p class="justify">— Quand ?</p> +<p class="justify">— Hier.</p> +<p class="justify">— À quelle heure ?</p> +<p class="justify">— À minuit.</p> +<p class="justify">Toutes ces réponses furent faites rondement et d'un +ton assuré.</p> +<p class="justify">Mais Vincent Gueffès allongea sa mâchoire en un +sourire méchant.</p> +<p class="justify">— Ah ! ah ! petiot ! +dit-il, et que fais-tu à minuit, si loin de ton trou, devant la porte de +Simon Le Priol ? Détourner la question est le fort de la diplomatie +normande.</p> +<p class="justify">Le petit Jeannin se campa crânement devant Gueffès et +répondit :</p> +<p class="justify">— Là, ou ailleurs, je fais ce que je veux. +Et souvenez-vous du jeu que le Breton proposa au Français, dans +l'auberge des <em>Quatre Besans d'or :</em> du jeu qui se joue sans +table ni tapis, maître Vincent Gueffès, avec deux gaules d'une toise. +Bon pied, bon œil, main alerte, et à la grâce de Dieu !</p> +<p class="justify">Ma foi, Simon Le Priol ne put s'empêcher de rire, et +ce ne fut pas aux dépens du petit Jeannin. Simonnette était toute rose +de plaisir. Fanchon, la ménagère, but un coup d'hypocras pour cacher sa +gaieté. Les quatre Mathurin écrasèrent, dans leur contentement, les +pieds des quatre Gothon. Maître Gueffès ne broncha pas.</p> +<p class="justify">— Un bâton d'une toise ne prouve pas que +mensonge soit parole d'Évangile, dit-il. Que faisait la fée quand tu +l'as vue !</p> +<p class="justify">— Elle se baissait sur le seuil pour +ramasser un gâteau de froment.</p> +<p class="justify">— Ça, c'est la vérité, appuya la +ménagère ; j'avais mis un gâteau de froment sur la porte.</p> +<p class="justify">— Et comment est-elle faite, la Fée, +petiot ? demanda encore maître Gueffès. Jeannin hésita.</p> +<p class="justify">— Elle est belle, répliqua-t-il enfin, +belle comme un ange… presque aussi belle que la fille de Simon Le +Priol. Simon et sa femme froncèrent le sourcil à la fois.</p> +<p class="justify">Maître Vincent Gueffès ouvrait sa large bouche pour +lancer quelque trait envenimé qui pût venger sa défaite, car il était +vaincu, lorsque le pas d'un cheval se fit entendre sur le chemin.</p> +<p class="justify">Tout le monde se leva.</p> +<p class="justify">— Julien ! Julien ! +s'écria-t-on, Julien Le Priol ! nous allons avoir des nouvelles de +la ville ! Le cheval s'arrêta en dehors de la porte qui s'ouvrit. +Julien Le Priol, fils de Simon, entra.</p> +<p class="justify">C'était un beau gars de vingt ans, fortement +découplé : cheveux noirs, œil vif et franc, un gars qui +s'était plus souvent tourné, pour respirer, du côté du bon air des +grèves que du côté de l'atmosphère lourde et tiède du Marais. Il baisa +sa mère et Simonnette.</p> +<p class="justify">— Quelles nouvelles, garçon ? demanda +le père.</p> +<p class="justify">— Mauvaises ! répliqua Julien, en +jetant sur la table les lames de faux qu'il était allé acheter chez le +taillandier de Dol ; mauvaises ! Ce ne sont pas des +malfaiteurs qui ont saccagé le manoir de Saint-Jean et ce n'est pas par +dérision qu'on a planté au bas du perron le poteau de la justice ducale. +Monsieur Hue de Maurever, notre seigneur, est accusé de haute +trahison.</p> +<p class="justify">— De haute trahison ! répéta Le Priol +stupéfait.</p> +<p class="justify">Les nouvelles, en ce temps-là, ne couraient point la +poste. Le hameau de Saint-Jean, qui était situé en vue du Mont, à cinq +ou six lieues d'Avranches, ne savait pas encore ce qui s'était passé, à +quinze jours de là, dans la basilique du monastère.</p> +<p class="justify">Une nuit de la semaine qui venait de s'écouler, le +manoir de Saint-Jean avait été saccagé de fond en comble par des mains +invisibles. Les villageois effrayés avaient entendu des chants et des +cris. Le lendemain, il n'y avait plus un seul serviteur au manoir +désolé.</p> +<p class="justify">Et, devant la grand'porte, un écriteau aux armes de +Bretagne portait ces mots que Vincent Gueffès avait déchiffrés : +<em>Justice ducale.</em></p> +<p class="justify">Du reste, les maîtres étaient absents depuis du +temps, et, quand les pillards étaient venus, ils n'avaient trouvé que +des valets au manoir.</p> +<p class="justify">Le lendemain, à travers les fenêtres désemparées, les +gens du village avaient jeté leurs regards à l'intérieur du château. Il +n'y avait plus que les murailles nues.</p> +<p class="justify">Julien était assis entre son père et sa mère. Tout le +monde l'interrogeait des yeux. Il y avait sur son visage une émotion +grave et triste.</p> +<p class="justify">— Quand monsieur Hue de Maurever, +commença-t-il avec lenteur, me conduisit au château du Guildo, apanage +de monsieur Gilles de Bretagne, je vis de belles fêtes, mon père et ma +mère ! Il était jeune, monsieur Gilles de Bretagne et fier, et +brillant.</p> +<p class="justify">Maintenant, il est couché dans un cercueil de plomb, +sous les dalles de quelque chapelle. Et tout le monde sait bien qu'il +est mort empoisonné !</p> +<p class="justify">— Mon fils Julien, dit Simon Le Priol, +nous avons prié Dieu pour le salut de son âme. Que peuvent faire de plus +des chrétiens ?</p> +<p class="justify">— Nous autres ! répliqua le jeune +homme en jetant un regard sur son habit de paysan, rien… mais +monsieur Hue de Maurever est un chevalier !</p> +<p class="justify">Voilà ce qu'ils disent, mon père et ma mère, sur le +marché de Dol :</p> +<p class="justify">Notre seigneur François était jaloux de monsieur +Gilles, son frère. Il le fit enlever nuitamment du manoir du Guildo par +Jean, sire de la Haise, qui n'est pas un Breton, et Olivier de Méel qui +est un lâche ! Jean de la Haise enferma monsieur Gilles dans la +tour de Dinan. Et comme le pauvre jeune seigneur, prisonnier, faisait +des signaux au travers de la Rance, Robert Roussel — un +damné ! — l'emmena jusqu'à Châteaubriant où les cachots +sont sous la terre.</p> +<p class="justify">Les cachots de Châteaubriant ne parurent point +pourtant assez profonds. Jean de la Haise et Robert Roussel mirent leurs +hommes d'armes à cheval par une nuit d'hiver, et conduisirent monsieur +Gilles à Moncontour.</p> +<p class="justify">À Moncontour, il y a des hommes. On plaignait +monsieur Gilles. Jean de la Haise et Robert Roussel fermèrent sur lui +les portes de la forteresse de Touffon.</p> +<p class="justify">Et comme Touffon est trop près d'un village, on +chercha encore. On trouva, au milieu d'une forêt déserte, le château de +la Hardouinays, où monsieur Gilles a rendu son âme à Dieu…</p> +<p class="justify">Mon père et ma mère, je ne suis qu'un vilain, mais +mon cœur se soulève à la pensée de ce qu'a dû souffrir le fils de +Bretagne avant de mourir. Jean de la Haise et Robert Roussel se +fatiguaient de garder le captif. Ils voulurent d'abord le tuer par la +faim…</p> +<p class="justify">— Oh ! interrompit Fanchon, la +métayère, qui ne put retenir un cri d'horreur.</p> +<p class="justify">Le même cri s'échappa de toutes les poitrines +oppressées. Maître Gueffès tout seul garda un silence glacé.</p> +<p class="justify">— Gilles de Bretagne, reprit Julien, était +dans un cachot dont le soupirail donnait dans des broussailles, au ras +du sol. On fut deux jours sans lui porter à manger, puis trois jours, +puis toute une semaine. Au bout de ce temps, Jean de la Haise et Robert +Roussel descendirent au cachot pour fournir la sépulture chrétienne au +cadavre.</p> +<p class="justify">Mais il n'y avait pas de cadavre. Gilles de Bretagne +vivait encore. Un ange avait veillé sur les jours de la pauvre +victime.</p> +<p class="justify">Un ange ! Et vous l'avez vu, ce bel ange aux +blonds cheveux et au doux sourire, cet ange qui porta si longtemps dans +notre pays la consolation charitable…</p> +<p class="justify">— Mademoiselle Reine ! murmura +Simonnette, dont les beaux yeux noirs se mouillèrent.</p> +<p class="justify">— Oh ! la chère demoiselle ! que +Dieu la bénisse ! s'écria-t-on tout d'une voix.</p> +<p class="justify">La vilaine voix de maître Gueffès manquait seule à ce +concert.</p> +<p class="justify">— Reine de Maurever ! répéta Julien +d'un accent enthousiaste ; oui, c'était elle, c'était Reine de +Maurever ! Chaque soir elle venait, bravant le carreau des +arbalètes ou la balle des arquebuses, elle venait apporter du pain au +captif. Mais quand les deux bourreaux geôliers virent que la faim ne +tuait pas monsieur Gilles assez vite, ils achetèrent trois paquets de +poison au Milanais Marco Bastardi, l'âme damnée du sire de +Montauban.</p> +<p class="justify">Olivier de Méel lui-même recula devant la pensée de +ce crime, et s'enfuit alors du château de la Hardouinays. Robert Roussel +et Jean de la Haise restèrent. Ces deux-là sont maudits ; l'enfer +les soutient.</p> +<p class="justify">Un soir, Reine de Maurever vint, comme de coutume, +déguisée en paysanne. Elle frappa aux barreaux. Nul ne répondit. +Monsieur Gilles était couché tout de son long sur la paille humide.</p> +<p class="justify">Reine devina. Elle courut chercher son père qui se +cachait dans les environs, et un prêtre.</p> +<p class="justify">Monsieur Gilles put se lever sur son séant et se +confessa à travers le soupirail.</p> +<p class="justify">Quand il eut fini de se confesser, le prêtre lui +demanda :</p> +<p class="justify">— Gilles de Bretagne, pardonnez-vous à vos +ennemis ?<a name="fr_7" href="#ft_7"><sup>[7]</sup></a></p> +<p class="justify">— Je pardonne à tous excepté à François de +Bretagne, mon frère, répondit le mourant, qui trouva un dernier éclair +de vie ; Abel n'a point pardonné à Caïn. Pour le fratricide, point +de pardon, car le pardon serait une impiété !</p> +<p class="justify">Je ne sais pas s'il se trompait en disant cela. Il se +leva sur ses jambes chancelantes et vint jusqu'au soupirail dont il +saisit les barreaux.</p> +<p class="justify">— Prêtre, dit-il, tes pareils sont sans +peur, parce qu'ils sont sans reproche. Va vers le duc François, mon +frère, mon seigneur et mon assassin. Dis-lui que Gilles de Bretagne +meurt en le citant au tribunal de Dieu. Le feras-tu ?</p> +<p class="justify">Le prêtre hésitait.</p> +<p class="justify">— Moi, je le ferai, prononça Hue de +Maurever parmi ses sanglots. Car il aimait monsieur Gilles comme son +fils. Celui-ci tendit sa main à travers les barreaux. Hue de Maurever la +baisa en pleurant. Puis monsieur Gilles murmura : Merci et tomba à +la renverse.</p> +<p class="justify">Les uns disent que Jean de la Haise et Robert +Roussel, lorsqu'ils vinrent le soir, ne trouvèrent plus qu'un cadavre. +Les autres affirment que Gilles de Bretagne n'était pas encore défunt, +et que les deux infâmes l'achevèrent en l'étranglant de leurs mains.</p> +<p class="justify">Julien Le Priol fit une pause. Personne ne prit la +parole. Chacun était frappé de stupeur.</p> +<p class="justify">Julien raconta ensuite comme quoi Monsieur Hue de +Maurever, accomplissant la promesse faite au mourant, était venu, +déguisé en moine, dans la basilique de Saint-Michel, et avait arrêté le +duc François au moment où il allait jeter l'eau sainte sur le +cénotaphe.</p> +<p class="justify">Comme quoi Monsieur Hue avait disparu. Comme quoi le +jeune homme d'armes Aubry de Kergariou avait jeté son épée aux pieds du +duc et refusé de poursuivre Maurever.</p> +<p class="justify">— Maintenant, reprit Julien, Monsieur Hue +se cache on ne sait où. Le duc a mis sa tête au prix de cinquante écus +nantais. Mademoiselle Reine a disparu, et Aubry de Kergariou est dans +les cachots souterrains du Mont. Voilà ce qui se dit sur le marché de +Dol, mon père et ma mère.</p> +<p class="justify">À ces mots : <em>Cinquante écus nantais,</em> +deux personnes avaient dressé l'oreille.</p> +<p class="justify">C'était d'abord le petit Jeannin, dont les grands +yeux brillèrent à ces paroles magiques.</p> +<p class="justify">Ce fut ensuite maître Vincent Gueffès, lequel gratta +sa longue oreille, et se prit à réfléchir profondément.</p> +<p class="justify">— Et l'on ne sait pas où notre demoiselle +Reine s'est réfugiée ? demanda Simon. Julien secoua la tête.</p> +<p class="justify">— On dit qu'elle a été d'abord au domaine +du Roz, puis au domaine de l'Aumône. Les vassaux ont eut peur et l'ont +chassée.</p> +<p class="justify">— Chassée ! notre +demoiselle !</p> +<p class="justify">— On dit qu'elle a eu peur d'être chassée +aussi du domaine de Saint-Jean, car les hérauts de la cour vont partout +dans les campagnes, sonnant de la trompe le jour et la nuit, et +promettant male mort à qui abritera le sang de Maurever !</p> +<p class="justify">— Mais où est-elle ? où +est-elle ? Julien fut bien une minute avant de répondre.</p> +<p class="justify">— J'ai rencontré, dit-il enfin avec +effort, le vieux vicaire du Roz sous le porche de l'église. Il +pleurait…</p> +<p class="justify">— Il pleurait !</p> +<p class="justify">— Et il m'a dit : « Julien, +n'oublie pas la fille de ton maître quand tu réciteras le <em>De +Profundis</em> du soir ». Les yeux de Simonnette s'inondèrent de +larmes.</p> +<p class="justify">La grosse métayère Fanchon essaya de se soulever et +retomba suffoquée.</p> +<p class="justify">— Morte ! morte ! répéta Julien +Le Priol. Puis il ajouta en se signant :</p> +<p class="justify">— Et je crois que j'ai déjà vu son +<em>esprit !</em></p> +<p class="justify">Une frayeur vague remplaça l'expression douloureuse +qui était sur tous les visages.</p> +<p class="justify">— Tout à l'heure, en passant sous le +manoir, poursuivit Julien, je regardais les fenêtres qui n'ont plus de +vitraux. Les murailles étaient éclairées par la lumière de la lune, et +chaque croisée faisait comme un trou noir. Dans l'un de ces trous noirs, +j'ai vu saillir une blanche figure… et j'ai dit ma première +oraison pour que Dieu ait l'âme de notre demoiselle.</p> +<p class="justify">Le silence se fit. La cruche au cidre et l'écuelle +chômaient sur la table. À la crémaillère, la bouillie d'avoine brûlait +sans que personne s'en aperçût.</p> +<p class="justify">De grosses larmes roulaient sur les joues de +Simonnette. Il n'y avait plus de trace de cette bonne joie de la +Saint-Jean qui emplissait la ferme naguère. Dans ce silence où l'on +n'entendait que le bruit des respirations oppressées, un bruit éclata +tout à coup. C'était le son d'une trompe disant les trois mots de +l'appel ducal.</p> +<p class="justify">— Écoutez ! s'écria Julien, qui se +leva tout pâle.</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce que cela ? demanda le +vieux Simon.</p> +<p class="justify">— C'est le héraut de Monseigneur François +qui vient crier le prix de la tête de Maurever.</p> +<p class="justify">— À cette heure de nuit ?</p> +<p class="justify">— La vengeance ne dort pas, mon père, et +François de Bretagne a déjà vieilli de dix ans depuis dix jours. Il faut +bien qu'il se dépêche, s'il veut tuer encore un homme avant de +mourir !</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_7"></a><strong>VII. À la guerre comme à +la guerre.</strong></h1> +<p class="justify">Les gens de la veillée pensaient :</p> +<p class="justify">— L<em>'esprit</em> de la pauvre +demoiselle Reine revient chez nous parce qu'on l'a chassée de ses autres +manoirs. C'étaient de bonnes âmes, depuis les quatre Gothon jusqu'au +petit coquetier, en passant par les quatre Mathurin.</p> +<p class="justify">Ce que nous ne saurions point dire, c'est la pensée +de maître Vincent Gueffès, le Normand, dont le front se plissait sous +les mèches rudes et bas plantées de ses cheveux.</p> +<p class="justify">Devant la chapelle, dans le cimetière servant de +place publique au pauvre village de Saint-Jean, il y avait un grand +fracas de fer et de chevaux. Des torches allumées secouaient leurs +crinières de feu. Les trompes sonnaient, appelant les fidèles sujets de +Monseigneur le duc François.</p> +<p class="justify">Il pouvait être onze heures de nuit. Les cabanes et +les fermes se vidèrent. Pas un ne resta dans son lit ni au coin du +foyer. Les hôtes de Simon Le Priol et Simon Le Priol lui-même, avec sa +femme, son fils et sa fille, se rendirent sur la place, car il y avait +amende contre ceux qui faisaient la sourde oreille aux mandements de la +cour. En tout, hommes, femmes, enfants, le village de Saint-Jean +comptait soixante ou quatre-vingts habitants qui se rangèrent en cercle +autour des torches plantées en terre.</p> +<p class="justify">C'était un chevalier avec six lances et une douzaine +de soudards qui escortaient le héraut du prince breton.</p> +<p class="justify">Le chevalier avait une armure toute neuve qui +reluisait au rouge éclat des torches. Sa visière était baissée.</p> +<p class="justify">Les trompes sonnèrent un dernier appel, et le héraut +leva son guidon d'hermine.</p> +<p class="justify">Le silence n'était guère troublé que par les chiens +du village, qui hurlaient à qui mieux mieux, n'ayant jamais vu pareille +fête.</p> +<p class="justify">« — Or, écoutez, gens de Bretagne, +dit le héraut.</p> +<p class="justify">« De par notre seigneur, haut et puissant prince +François, premier du nom, monsieur le sénéchal fait savoir à tous sujets +du duché de Bretagne, grands vassaux, vavasseurs, hommes-liges, +bourgeois et vilains, que monsieur Hue de Maurever, chevalier, seigneur +du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves, s'est rendu coupable du +crime de haute trahison.</p> +<p class="justify">« Par quoi la volonté de mondit seigneur +François est que : ledit Hue de Maurever avoir la tête tranchée de +la main du bourreau, et voir ses biens et domaines confisqués pour le +profit de la sentence.</p> +<p class="justify">« À quiconque livrera ledit traître Hue de +Maurever à la justice ducale, cinquante écus d'or être comptés sur les +finances de mondit seigneur.</p> +<p class="justify">« Ladite sentence pour que nul n'en ignore, +criée à son de trompe dans toutes les villes, bourgs, villages, hameaux +et lieux de l'évêché de Dol, et le double être cloué sur la porte de +l'église. »</p> +<p class="justify">Le héraut déplia un petit carré de parchemin qu'un +soudard alla clouer à la porte de la chapelle.</p> +<p class="justify">Toute cette mise en scène frappait de terreur les +pauvres habitants du village de Saint-Jean.</p> +<p class="justify">Quand les soudards reprirent les torches plantées en +terre, et que l'escorte s'ébranla, chacun voulut s'en retourner au plus +vite.</p> +<p class="justify">Mais on n'était pas au bout. C'était seulement la +parade solennelle qui venait de finir.</p> +<p class="justify">Le chevalier, qui semblait assez fier de son armure +toute neuve, et qui s'était tenu raide sur son grand cheval pendant la +proclamation, prit la parole à son tour.</p> +<p class="justify">— Holà ! mes garçons, dit-il aux +soudards, faites-vous des amis parmi ces bonnes gens qui s'éparpillent +là comme une volée de canards. Ils vont vous donner l'hospitalité cette +nuit.</p> +<p class="justify">Aussitôt chaque soudard courut après un paysan. Les +hommes d'armes restèrent avec le héraut et leur chef. Celui-ci tenait +déjà le petit Jeannin par une oreille.</p> +<p class="justify">— Petit gars, lui demanda-t-il, sais-tu la +route du manoir de Saint-Jean ? Jeannin avait grand'peur, quoique +la voix du chevalier fût pleine de rondeur et de bonhomie. Il répondit +pourtant :</p> +<p class="justify">— Le manoir est près d'ici.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! petit gars, prends une +torche et mène-nous au manoir. Jeannin prit une torche.</p> +<p class="justify">— Holà ! Conan ! Merry ! +Kervoz ! cria le chevalier en s'adressant à quelques archers, au +nombre de six, restés dans le cimetière, vous nous apporterez au manoir +du pain, des poules et du vin ; petiot, marche devant.</p> +<p class="justify">Jeannin leva la torche et obéit.</p> +<p class="justify">Le chevalier, suivi des six hommes et du héraut, +chevauchait derrière lui.</p> +<p class="justify">La lumière de la torche éclairait vivement la taille +gracieuse de Jeannin, et mettait des reflets parmi les boucles de ses +longs cheveux blonds.</p> +<p class="justify">— Voilà un gentil garçonnet ! dit le +chevalier. Petiot, tu n'as pas envie de monter à cheval et de faire la +guerre ?</p> +<p class="justify">— Non, Monseigneur, répliqua Jeannin en +tremblant.</p> +<p class="justify">— Pourquoi cela ?</p> +<p class="justify">— Tout le monde dit que je suis poltron +comme les poules, Monseigneur. Le chevalier éclata de rire.</p> +<p class="justify">— À la bonne heure ? s'écria-t-il, +voilà une raison. Et tu n'as pas envie non plus de gagner les cinquante +écus nantais ?</p> +<p class="justify">— Ah ! Monseigneur ! interrompit +Jeannin, oubliant tout à coup ses craintes, si on était sûr de gagner +cinquante écus nantais en faisant la guerre, je tuerais un Anglais par +écu et un Français par-dessus le marché !</p> +<p class="justify">— Diable ! diable ! fit le +chevalier, qui riait toujours ; tu aimes donc bien les écus +nantais, petiot ?</p> +<p class="justify">Dans l'idée de Jeannin, les cinquante écus nantais, +c'était la main de la jolie Simonnette. Aussi répondit-il sans +balancer :</p> +<p class="justify">— Cinquante fois plus que ma vie, +Monseigneur !</p> +<p class="justify">Le chevalier se tenait les côtes, et sa suite riait +aussi de bon cœur.</p> +<p class="justify">— Oh ! le drôle de garçonnet ! +s'écria-t-il ; petiot ! si tu n'es pas poltron comme tu le +dis, tu es du moins avare et l'avarice ne vient guère à ton âge.</p> +<p class="justify">Jeannin se retourna et montra son joli visage +souriant.</p> +<p class="justify">— Je ne suis pas avare, Monseigneur, +dit-il. Le chevalier était un bon diable, paraîtrait-il, car il +s'amusait franchement à cette naïve aventure. En continuant de causer +avec Jeannin, il lui montra qu'il savait fort bien pourquoi le jeune +homme désirait les cinquante écus nantais.</p> +<p class="justify">— Oh ! fit Jeannin étonné, vous avez +donc écouté à la porte du père Le Priol, vous ?</p> +<p class="justify">— Non, mon fils, répliqua le chevalier, +mais je sais cela et bien d'autres choses encore. Est-ce que nous sommes +arrivés ?</p> +<p class="justify">Le chemin tournait en cet endroit et démasquait le +manoir de Saint-Jean, dont les murailles blanchissaient aux rayons de la +pleine lune.</p> +<p class="justify">Au moment où l'escorte dépassait la grande haie qui +bordait le chemin, un vague mouvement se fit à l'une des fenêtres du +manoir. On eût dit qu'une ombre rentrait dans la nuit.</p> +<p class="justify">— Écoute ! dit le chevalier au petit +Jeannin, en prenant un ton plus sérieux, tu es bien pauvre mon +mignonnet, mais le duc François est bien riche. Moi, qui sais tout, je +sais que le traître Hue de Maurever est caché dans le pays. Conduis-nous +à sa retraite, et, foi de chevalier, je te jure que tu épouseras la +fille de Simon Le Priol !</p> +<p class="justify">Jeannin demeura un instant comme étourdi.</p> +<p class="justify">Puis il se signa et recula de trois pas.</p> +<p class="justify">Puis encore, sans répondre, il jeta sa torche dans le +fossé et prit sa course à travers champs.</p> +<p class="justify">— Il a jeté sa torche comme mon cousin +Aubry jeta son épée ! grommela le chevalier sous sa visière. Il +resta un instant pensif, puis reprit tout haut et gaiement :</p> +<p class="justify">— Allons ! mes compagnons, nous +aurons bon gîte et bon souper cette nuit… au manoir !</p> +<p class="justify">Ils gravirent le petit mamelon et n'eurent pas besoin +de frapper à la porte pour entrer dans la maison de Hue de Maurever, car +il n'y avait plus de porte.</p> +<p class="justify">Le chevalier regarda d'un air de mauvaise humeur les +premiers signes de dévastation qui se montraient au dehors.</p> +<p class="justify">— Sarpebleu ! grommela-t-il en +descendant de cheval, je ne veux pas qu'ils me gâtent comme cela mes +domaines ! On entra. Le vestibule était plein de flacons vides et +d'assiettes brisées. La porte de la grande salle avait servi à faire du +feu.</p> +<p class="justify">— Sarpebleu ! sarpebleu ! répéta +le chevalier. Les meubles de la grande salle étaient en miettes : +sarpebleu ! Dans la salle à manger, le vaisselier était vide : +sarpebleu ! sarpebleu ! Et ce fut à grand'peine que, dans tout +le reste du manoir, on trouva un fauteuil boiteux pour asseoir le pauvre +chevalier.</p> +<p class="justify">— Sarpebleu ! sarpebleu ! +sarpebleu ! Il n'était pas content, ce chevalier ! Du tout, +mais du tout !</p> +<p class="justify">— Les meubles de monsieur Hue de Maurever +n'étaient pas coupables ! se disait-il avec mélancolie, et sa +vaisselle n'avait jamais fait de mal à notre seigneur le duc +François.</p> +<p class="justify">Voilà des coquins qui me ruineront en frais d'achats +et réparations !</p> +<p class="justify">Il s'assit et ôta son casque.</p> +<p class="justify">Ce casque seul nous a empêchés jusqu'ici de +reconnaître notre bon camarade Méloir, ancien porte-bannière ducal.</p> +<p class="justify">Il n'avait pas encore accompli la promesse qu'il +avait faite de trouver le sire de Maurever, mais il s'y était employé de +si grand cœur, que François l'avait récompensé d'avance en lui +chaussant les éperons.</p> +<p class="justify">Et comme il faut laisser un aiguillon au dévouement +même le plus ardent, François lui avait promis, en cas de réussite, les +domaines confisqués du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves.</p> +<p class="justify">De sorte que notre excellent compagnon Méloir avait, +dès ce moment, toutes les sollicitudes du propriétaire.</p> +<p class="justify">C'était son bien que les soldats de François avaient +dévasté.</p> +<p class="justify">Maurever lui-même n'aurait pas jeté un regard plus +triste sur sa maison saccagée.</p> +<p class="justify">Heureusement, Méloir n'était pas homme à rester +longtemps de mauvaise humeur.</p> +<p class="justify">Il lança un dernier sarpebleu, moitié comique, et +déboucla son ceinturon.</p> +<p class="justify">— Trouvez des sièges, mes enfants, dit-il +en se carrant dans l'unique fauteuil, ou asseyez-vous par terre, à votre +choix. Je suis désespéré de ne pouvoir vous offrir une hospitalité +meilleure. Mais voyons ! on peut amender cela ; Keravel, toi +qui es un vieux soudard, va voir à la cave s'il reste en quelque coin +des bouteilles oubliées ; Rochemesnil, descends à l'écurie et +apporte ta charge de bottes de foin pour faire des sièges ; Péan, +tâche de trouver quelques volets, nous en ferons une table ; et +toi, Fontébraut, cherche une brassée de bois pour combattre le vent des +grèves qui vient par les fenêtres défoncées.</p> +<p class="justify">Les quatre hommes d'armes sortirent et revinrent +bientôt les mains pleines. En même temps, Merry, Conan, Kervoz et +d'autres archers arrivèrent, apportant une paire d'oies, des poules et +des canards avec d'énormes pichés<a name="fr_8" +href="#ft_8"><sup>[8]</sup></a> de cidre.</p> +<p class="justify">La situation s'améliorait à vue d'œil.</p> +<p class="justify">Keravel avait trouvé dans un trou de la cave une +douzaine de vieux flacons qui semblaient dater du déluge. Les bottes de +foin faisaient d'excellents sièges. Les volets appareillés, donnaient +une table vaste et fort commode. Il n'y avait pas de nappe, mais à la +guerre comme à la guerre !</p> +<p class="justify">Un grand feu s'alluma dans la cheminée au-dessus de +laquelle l'écusson de Maurever, martelé par les soudards, montrait +encore ses émaux : <em>d'or à la fasce d'azur.</em></p> +<p class="justify">À mesure que le bois vert pétillait joyeusement dans +l'âtre, la gaieté s'allumait dans tous les regards.</p> +<p class="justify">Hommes d'armes et archers se mirent à plumer la belle +paire d'oies, les canards et les poules. Le héraut prêta sa longue et +mince épée de parade pour faire une broche, tandis que le sieur de +Keravel, lance de Clisson, et Artus de Fontebrault, hommes d'armes de +Rohan, deux beaux soldats, ma foi ! battaient des omelettes dans +leurs casques.</p> +<p class="justify">Méloir regrettait que sa nouvelle et haute dignité ne +lui permit point de partager ces appétissants labeurs. Il avait quelque +teinture de la cuisine. Il donna de bons conseils.</p> +<p class="justify">Et, pour faire quelque chose, il vida deux flacons de +vin du midi qui achevèrent la déroute de sa mélancolie.</p> +<p class="justify">Au diable les soucis ! l'immense rôti tournait +devant le brasier par les soins de Conan et de Kervoz. La table était +dressée. Et après tout, le vent qui venait par la croisée n'était que la +bonne brise du mois de juin.</p> +<p class="justify">On devisait :</p> +<p class="justify">— Ah ! ça ! disait Keravel, +savez-vous le nom de cette maladie-là, vous autres ? Depuis que le +duc François, notre cher seigneur, est rentré en Bretagne, il enfle, il +enfle…</p> +<p class="justify">— Je l'ai vu, voilà trois jours passés, en +la ville de Rennes, répliqua Fontebrault, au palais ducal de la +Tour-le-bât. S'il n'avait pas eu sa couronne tréflée, je ne l'aurais pas +reconnu.</p> +<p class="justify">— Couronne tréflée ! s'écria le +héraut qui avait nom Jean de Corson ; où vîtes-vous cela, +Messire ? croix tréflée je ne dis pas, mais il n'entra jamais de +trèfle en une couronne, si ce n'est en celles de David et d'Assuérus. La +couronne, Messire, est le signe ou l'enseigne des dignités de nos +seigneurs : fermée et croisée pour souverains, coiffant le casque +de face, la grille haute ; aux barons le simple diadème ; aux +comtes les perles sans nombre, aux ducs les feuilles d'ache, d'acanthe +ou de persil…</p> +<p class="justify">— Donc, sa couronne persillée, messire de +Corson, rectifia gravement Artus de Fontebrault.</p> +<p class="justify">— Sans compter, dit Méloir, qu'un bouquet +de persil ne serait pas de trop dans la sauce de ces oies. Mais voyez +donc quelles nobles bêtes !</p> +<p class="justify">Elles étaient déjà dorées, et leur parfum violent +dilatait toutes les narines.</p> +<p class="justify">— La maladie de notre seigneur François, +reprit Méloir, a un nom de deux aunes, qui commence comme le mot +hydromel, et qui finit en grec à la manière de tous les noms païens +inventés par les fainéants qui savent lire. Nous sommes de fidèles +sujets, n'est-ce pas ? Eh bien ! prions saint François de +guérir le seigneur duc et soupons à sa santé comme des +Bretons !</p> +<p class="justify">La proposition était trop loyale pour n'être point +accueillie avec faveur.</p> +<p class="justify">Les deux oies, les canards, les poules et peut-être +un paon que nous avions oublié dans le dénombrement des volailles +assassinées, furent placées fumants sur la table, et tout le monde fit +son devoir.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_8"></a><strong>VIII. +L'apparition.</strong></h1> +<p class="justify">C'était merveille de voir le vaillant appétit de ces +honnêtes soldats. Ils mangeaient, ils buvaient sans relâche, imitant +l'exemple de leur vénéré chef, le chevalier Méloir, qui révéla en cette +occasion des capacités de goinfrerie au-dessus de tout éloge.</p> +<p class="justify">Ce peuple de volatiles, dont les plumes formaient un +véritable monceau au milieu de la chambre, fut englouti à l'exception +d'une demi-douzaine de poulets.</p> +<p class="justify">Il suffit d'un grain de sable pour borner les fureurs +de l'Océan.</p> +<p class="justify">Quelques poulets du bourg de Saint-Jean firent +reculer l'appétit fougueux de nos gens de Bretagne qui dirent pour +s'excuser :</p> +<p class="justify">— Il faudra bien déjeuner demain. Car il y +a de grands estomacs qui déjeunent, même après ces soupers +épiques ! Le feu couvait sous la cendre, au fond de la cheminée. La +nuit avançait. Méloir dit :</p> +<p class="justify">— Mes compagnons, bon sommeil je vous +souhaite ! Et il se mit à ronfler dans son fauteuil, une main sur +son épée, l'autre sur son escarcelle. Chacun fit comme lui.</p> +<p class="justify">Dans la salle que remplissaient tout à l'heure les +chants gaillards et les mille fracas de l'orgie, on n'entendit plus que +le bruit rauque et sourd des respirations embarrassées.</p> +<p class="justify">Tous étaient couchés pêle-mêle, hommes d'armes et +archers. Les pieds de l'un s'appuyaient contre la tête de l'autre. +Corson, le savant héraut, dormait étendu sur le dos, les jambes écartées +symétriquement. S'il était possible à un docte homme de se regarder +dormir et que Corson se fût donné ce passe-temps, il n'eût point manqué +de dire qu'il ressemblait ainsi à <em>un pairle</em>.<a name="fr_9" +href="#ft_9"><sup>[9]</sup></a></p> +<p class="justify">Mais Corson, tout fatigant qu'il était, ne pouvait +pas se regarder dormir. D'ailleurs, il rêvait qu'il nageait dans une mer +de <em>sinople,</em> fréquentée par des sirènes de <em>carnation.</em> +Et cela le divertissait, cet ennuyeux jeune homme.</p> +<p class="justify">Les autres rêvaient ou ne rêvaient point.</p> +<p class="justify">Les torches, accrochées au manteau de la cheminée, +s'étaient éteintes. Deux résines à demi consumées luttaient seules +contre la lune, qui lançait obliquement dans la chambre ses rayons +cristallins et limpides.</p> +<p class="justify">Alors une jeune fille apparut sur le seuil.</p> +<p class="justify">Aux lueurs indécises des deux résines, les contours +de son visage fuyaient. Quelque chose de vague et de surnaturel était +autour d'elle.</p> +<p class="justify">Il n'y avait pas de poètes parmi ces hommes de fer +qui dormaient, vautrés sur le sol. À voir cette apparition pleine de +grâces, un poète eût pensé tout de suite à l'ange qui est l'âme des +ruines, à la fée qui est le souffle des grèves…</p> +<p class="justify">Ange ou fée, elle tremblait.</p> +<p class="justify">Pendant une minute, elle regarda cet étrange dortoir +de l'orgie.</p> +<p class="justify">Puis un éclair s'alluma dans ses grands yeux d'un +bleu obscur.</p> +<p class="justify">Elle fit un pas en avant. Elle entra dans la lumière +de la lune qui jeta des reflets azurés dans l'or ruisselant de ses +cheveux.</p> +<p class="justify">Vous l'eussiez alors reconnue.</p> +<p class="justify">Pauvre Reine ! que de larmes dans ses beaux yeux +depuis le jour où nous l'avons entrevue derrière les plis de son voile +de deuil !</p> +<p class="justify">Ce jour avait commencé sa misère. Depuis ce jour-là, +son vieux père luttait contre le ressentiment d'un prince outragé ; +lutte terrible et inégale ! Depuis ce jour, le pauvre Aubry était +captif dans les cachots souterrains du Mont-Saint-Michel.</p> +<p class="justify">Et son père n'avait qu'elle au monde pour le secourir +et le protéger !</p> +<p class="justify">Et Aubry ! Oh ! que pouvaient les mains +blanches de Reine contre l'acier des barreaux ou le massif granit des +murailles ?</p> +<p class="justify">Elle avait pleuré, mon Dieu !</p> +<p class="justify">Mais il y avait une audace latente sous les grâces de +cette frêle enveloppe.</p> +<p class="justify">Et toute hardiesse a sa gaieté, parce que la gaieté, +qui est un mode de l'enthousiasme, se dégage de tout effort moral, comme +la chaleur de tout effort physique.</p> +<p class="justify">Les pleurs de Reine se séchaient souvent dans un +sourire.</p> +<p class="justify">Elle était si jeune ! et Dieu lui faisait de si +surprenantes aventures !</p> +<p class="justify">Cette nuit, par exemple, au milieu de ces soudards +qui ronflaient, elle avait peur, c'est vrai ; mais un malicieux +sourire vint à sa lèvre quand elle reconnut, trônant sur le fauteuil +d'honneur, Méloir, le chevalier de nouvelle fabrique.</p> +<p class="justify">Naguère, dans les fêtes d'Avranches, cet homme lui +avait demandé la permission de porter ses couleurs. Plus tard, il +s'était offert de lui-même, sur le noble refus d'Aubry, à poursuivre Hue +de Maurever. C'était maintenant un chevalier. Et pourtant Reine +souriait, parce qu'il est des hommes qu'on ne peut haïr +sérieusement.</p> +<p class="justify">La salle était grande. Reine voulait parvenir jusqu'à +la table. Elle avait un panier au bras, et son regard convoitait +naïvement les débris du souper.</p> +<p class="justify">Elle avançait avec lenteur parmi ces obstacles +humains. Il lui fallait à chaque instant éviter une tête, enjamber un +bras, sauter par-dessus une poitrine bardée de fer.</p> +<p class="justify">Parfois, lorsque l'un des dormeurs faisait un +mouvement, Reine s'arrêtait effrayée. Mais elle reprenait bientôt sa +tâche, et à mesure qu'elle approchait de la table, le sourire se faisait +plus espiègle autour de sa lèvre.</p> +<p class="justify">Enfin, elle atteignit la table en passant sur le +corps mal bâti du sieur de Corson, qui ruminait chevrons, bandes, +barres, pals, sautoirs, burelles, lions rampants ou issants, besans, +quintefeuilles et merlettes : toutes les figures du blason.</p> +<p class="justify">Elle mit dans son panier deux poulets, un gros +morceau de pain et un flacon de vin vieux qui restait intact par +fortune.</p> +<p class="justify">Puis elle se redressa, toute heureuse de sa victoire, +en secouant ses blonds cheveux d'un air mutin.</p> +<p class="justify">Comme elle s'apprêtait à traverser de nouveau la +salle, cette fois, pour s'enfuir avec les trophées de son triomphe, elle +laissa tomber un regard sur le bon chevalier.</p> +<p class="justify">Le chevalier Méloir avait toujours la main sur son +escarcelle rebondie.</p> +<p class="justify">Les sourcils délicats de Reine se froncèrent et son +œil brilla d'un éclair hautain.</p> +<p class="justify">— L'or qui doit payer la tête de mon +père ! murmura-t-elle. Il faut croire que, dans ce temps-là, les +châtelaines portaient déjà des ciseaux, car on eût pu voir dans la main +de Reine un reflet d'acier qui passa entre les doigts de Méloir. Le +cordon qui retenait l'escarcelle fut tranché en un clin d'œil. +Mais l'escarcelle ne tomba point. La main de Méloir était toujours +dessus.</p> +<p class="justify">Ces soldats sont vigilants, même dans le sommeil.</p> +<p class="justify">Quand Méloir imposait à son repos la condition de +garder un objet, Méloir s'éveillait, comme il s'était endormi, la main +sur l'objet gardé, que ce fût une bourse ou une épée.</p> +<p class="justify">Reine tira l'escarcelle bien doucement, puis plus +fort. Impossible de faire lâcher prise à Méloir. Reine essaya d'ouvrir +l'escarcelle entre ses doigts. Impossible encore ! Pourtant elle la +voulait !</p> +<p class="justify">Non pas peut-être pour se procurer un peu de cet +argent si nécessaire au proscrit qui se cache ; non pas assurément +pour s'indemniser des ravages commis sur les domaines de Maurever : +Reine n'avait pas un écu vaillant, mais elle savait où prendre le pain +qui soutenait l'existence du vieillard.</p> +<p class="justify">Non, pour rien de tout ce qui eût pu déterminer un +homme à s'emparer du trésor, disons plus ; non, pas même dans le +but de s'en servir.</p> +<p class="justify">Mais bien parce que cette escarcelle contenait, à son +sens, l'odieuse récompense qui devait payer la trahison : les +cinquante écus nantais promis à quiconque livrerait monsieur Hue.</p> +<p class="justify">Elle voulait, — et c'était bien quelque +chose que la volonté de cette blonde enfant, si mignonne et si +frêle !</p> +<p class="justify">Cette blonde enfant, si frêle et si mignonne, avait +bravé naguères pendant dix nuits les balles et les traits d'arbalètes +pour aller porter du pain à Gilles de Bretagne prisonnier. Et Dieu sait +que les archers de Jean de la Haise avaient ordre de viser juste autour +de la grille du cachot.</p> +<p class="justify">Cette blonde enfant, depuis dix autres jours, +traversait chaque nuit les grèves, où tant d'hommes forts ont laissé +leurs os, pour porter encore du pain, — du pain à son père, +cette fois.</p> +<p class="justify">Quand elle voulait, il fallait.</p> +<p class="justify">Méloir grondait dans son sommeil. Il sentait +confusément l'effort de la jeune fille. Sa main se raidissait sur +l'escarcelle, bien qu'il ne fût point réveillé encore.</p> +<p class="justify">L'impatience prenait Reine, dont le petit pied frappa +le sol avec colère.</p> +<p class="justify">Puis, comme si ce n'était pas assez d'imprudence, la +téméraire enfant, par un dernier mouvement brusque et vigoureux, arracha +l'escarcelle.</p> +<p class="justify">— Alarme ! cria Méloir, qui s'éveilla +en sursaut. En une seconde, toute l'escorte fut sur pied.</p> +<p class="justify">Mais une seconde ! c'était dix fois plus qu'il +n'en fallait à Reine de Maurever pour opérer sa retraite.</p> +<p class="justify">Leste comme un oiseau, elle bondit parmi les dormeurs +qui s'agitaient ; elle sauta d'un seul élan sur l'appui de la +fenêtre ouverte, et les soldats se frottaient encore les yeux qu'elle +avait déjà franchi le seuil de la cour.</p> +<p class="justify">En passant près de la table, elle avait soufflé les +deux résines.</p> +<p class="justify">La lune était sous un nuage.</p> +<p class="justify">Ce fut, dans la salle, une scène de désordre +inexprimable. Au milieu de l'obscurité complète, on se démenait, on se +choquait. Les jambes engourdies des dormeurs s'embarrassaient dans le +foin qui leur servait de lit, et plus d'un tomba lourdement, mêlant aux +cris confus un son retentissant de ferraille.</p> +<p class="justify">On eût dit qu'une lutte acharnée avait lieu.</p> +<p class="justify">— Allumez les résines ! commanda +Méloir. Et chacun de répéter :</p> +<p class="justify">— Allumez les résines ! Mais quand +toute le monde commande, personne n'obéit. On continua de s'agiter à +vide. Le sieur de Corson s'était remis <em>en pal,</em> comme il disait +quand il était de très joyeuse humeur. <em>En pal,</em> pour lui, +signifiait debout.</p> +<p class="justify">Oh ! les sinistres joies de la +science !</p> +<p class="justify">Quand un docte homme plaisante, fuyez ! Il n'y a +qu'une plaisanterie de mathématicien, qui puisse être plus funeste +qu'une plaisanterie d'archiviste-paléographe !</p> +<p class="justify">Les autres cherchaient leurs armes, juraient, se +bourraient, trébuchaient contre les flacons vides et donnaient leurs +âmes au diable, qui ne s'en souciait point.</p> +<p class="justify">Le chevalier Méloir était comme ébahi.</p> +<p class="justify">Il fallut que la lune sortît de son nuage pour mettre +fin à la mêlée. Un rayon argenté inonda un instant la salle, pour +s'éteindre bientôt après. Mais on avait eu le temps de se reconnaître. +Conan et Kervoz battaient déjà le briquet.</p> +<p class="justify">— Avez-vous vu ?… commença +Méloir.</p> +<p class="justify">— Un fantôme ? interrompit +Kéravel.</p> +<p class="justify">— Quelque chose, continua Fontebrault, qui +a glissé dans la nuit comme un brouillard léger.</p> +<p class="justify">— Une vision…</p> +<p class="justify">— Un esprit…</p> +<p class="justify">— Quelque chose, s'écria Méloir, qui a +coupé les cordons de ma bourse !</p> +<p class="justify">— En vérité ! fit-on de toutes +parts.</p> +<p class="justify">— Quelque chose, ajouta Kéravel, en +soulevant une des résines allumées, qui a emporté deux de nos poules et +notre dernier flacon.</p> +<p class="justify">— C'est pourtant vrai ! répéta-t-on à +la ronde.</p> +<p class="justify">— Sarpebleu ! gronda Méloir, au +diable les poules ! mon escarcelle contenait la rançon d'un +chevalier ! On peut monter à cheval et le chercher. Ce quelque +chose-là, mes compagnons, il me le faut !</p> +<p class="justify">Les hommes d'armes s'entre-regardèrent.</p> +<p class="justify">— Chercher, murmurèrent-ils, c'est +possible, mais trouver…</p> +<p class="justify">— Il faut trouver, mes compagnons ! +dit Méloir.</p> +<p class="justify">— Si c'est un voleur, répliqua Kéravel, il +est adroit, messire, et il a de l'avance. Si c'est un esprit…</p> +<p class="justify">— Quand ce serait Satan, sarpebleu ! +On chuchota. Méloir poursuivait :</p> +<p class="justify">— Sellez les chevaux, Conan et les autres. +Notre nuit est finie. Vous, mes compères, écoutez, s'il vous plaît, je +vais vous donner le signalement du prétendu fantôme.</p> +<p class="justify">— Vous l'avez donc bien vu, +messire ?</p> +<p class="justify">— Pas trop, mais juste pour le +reconnaître. De sa taille, je ne saurais rien dire, sinon qu'il est plus +leste que les lévriers de Rieux. Sa figure, je ne l'ai pas aperçue, +puisqu'il me tournait le dos en fuyant. Mais ses cheveux blonds, bouclés +et flottants…</p> +<p class="justify">— C'est une femme ?</p> +<p class="justify">— Peut-être. Vous souvenez-vous du +garçonnet qui nous a conduits jusqu'ici, messieurs ?</p> +<p class="justify">— Oh ! oh ! s'écria-t-on, c'est +vrai ! il a des cheveux blonds.</p> +<p class="justify">— Et vous souvenez-vous comme il avait +envie des cinquante écus nantais ?</p> +<p class="justify">— Oui ! Oui !</p> +<p class="justify">— Voilà la piste, mes compagnons. À vous +de la suivre. Un bruit soudain se fit dehors.</p> +<p class="justify">— Sus ! sus ! criaient Conan, +Merry, Kervez et les autres archers.</p> +<p class="justify">Et ils donnaient chasse dans la cour à un être qui +fuyait avec une merveilleuse rapidité.</p> +<p class="justify">— Sus ! sus !</p> +<p class="justify">— Mon bon Seigneur, disait le pauvre +diable perdant déjà le souffle, ayez pitié de moi. Je venais pour parler +à votre maître, le noble chevalier Méloir.</p> +<p class="justify">— Au milieu de la nuit ? Attention, +Conan ! Barre-lui la route, Merry ! Nous allons l'acoller +contre le mur !… Les hommes d'armes et Méloir s'étaient mis +aux fenêtres.</p> +<p class="justify">— Oh ! mes bons seigneurs ! +oh ! criait le fugitif à bout de forces.</p> +<p class="justify">— Messire, dit Fontebrault, je crois que +cet honnête gaillard va nous donner des nouvelles de votre bourse.</p> +<p class="justify">— Ne lui faites pas de mal, ordonna Méloir +aux archers. Le fuyard s'arrêta au son de cette voix.</p> +<p class="justify">— Merci, mon cher seigneur, dit-il, que +Dieu vous récompense !</p> +<p class="justify">— Amenez-le ! commanda Méloir. +L'instant d'après, les archers poussaient dans la salle un individu qui +ne ressemblait vraiment point au signalement donné par Méloir. Ce +signalement, tout imparfait qu'il était, parlait du moins d'une taille +souple et de longs cheveux blonds soyeux. Notre fugitif avait au +contraire tout ce qu'il fallait pour n'être confondu de près ni de loin +avec ce signalement. C'était un grand garçon d'une laideur très avancée +et pourvu d'une chevelure dont chaque crin était rude comme la dent +d'une étrille.</p> +<p class="justify">— Messire, dit l'archer Merry, nous avons +surpris ce vilain oiseau-là au moment où il se glissait hors de la +cour.</p> +<p class="justify">— Que venais-tu faire dans la cour ? +demanda Méloir qui avait repris place dans son fauteuil.</p> +<p class="justify">— Je venais vous parler, mon bon +seigneur.</p> +<p class="justify">— Comment t'appelles-tu ?</p> +<p class="justify">— Vincent Gueffès, fidèle sujet du duc +François, et le plus humble de vos serviteurs, monseigneur.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_9"></a><strong>IX. Maître +Gueffès.</strong></h1> +<p class="justify">C'était bien maître Gueffès, le digne maître Gueffès, +le mendiant-maquignon-clerc-normand, le prétendu de la belle Simonnette, +le rival du petit Jeannin, maître Vincent Gueffès avec sa large +mâchoire, son front étroit, ses bras de deux aunes.</p> +<p class="justify">Et maître Gueffès disait vrai par impossible : +il était réellement venu au château pour parler au chevalier Méloir.</p> +<p class="justify">Le chevalier Méloir le considéra longtemps avec +attention.</p> +<p class="justify">— Mes compagnons, dit-il ensuite, il est +rare de trouver un animal plus laid que ce pataud-là. Tout le monde +approuva de bon cœur.</p> +<p class="justify">— Mais vous savez, continua Méloir, quand +on s'éveille comme cela en sursaut, on a la vue trouble et le sens +engourdi. Peut-être avais-je la berlue, mes compagnons, peut-être ai-je +vu de beaux cheveux blonds à la place de ces crins de sangliers, et une +taille fine à la place de ce corps mal bâti…</p> +<p class="justify">Les hommes d'armes riaient. Gueffès tremblait de tous +ses membres.</p> +<p class="justify">— Dieu me pardonne, acheva Méloir, je +crois que c'est ce coquin qui m'a volé mon escarcelle !</p> +<p class="justify">— Oh ! mon bon seigneur, mon bon +seigneur ! s'écria maître Gueffès ; je vous jure…</p> +<p class="justify">— Bien ! bien, mon homme, interrompit +Méloir, tu vas jurer tout ce qu'on voudra, mais moi, je vais te faire +pendre ! Gueffès se jeta à genoux.</p> +<p class="justify">— Mon cher seigneur, dit-il, les larmes +aux yeux, et c'était la première fois de sa vie qu'il donnait de +pareilles marques d'attendrissement, mon cher seigneur, la mort d'un +pauvre innocent ne vous rendra point votre escarcelle, et si vous me +laissez la vie sauve, je vous fournirai de quoi gagner les bonnes grâces +du riche duc.</p> +<p class="justify">— Saurais-tu où se cache le traître +Maurever ? demanda vivement Méloir.</p> +<p class="justify">— Oui, mon cher seigneur, répliqua Gueffès +sans hésiter. Gueffès était trop homme d'affaires pour ne pas voir que +la crise était passée. Il se redressa un petit peu, et son œil fit +le tour du cercle.</p> +<p class="justify">— La vie sauve ! répéta-t-il ; +vous êtes bien trop généreux, mon cher seigneur, pour ne pas ajouter +quelque petite chose à cela.</p> +<p class="justify">— Allons ! parle ! s'écria +Méloir. Gueffès se redressa tout à fait.</p> +<p class="justify">— Au clair de la lune, là-bas, sur le +tertre, dit-il, tranquillement cette fois, j'ai vu passer votre +escarcelle, mon cher seigneur. Oh ! les beaux cheveux blonds et le +gracieux sourire !</p> +<p class="justify">— Parle donc !</p> +<p class="justify">— Quatre jambes vont plus vite que deux. +Hommes d'armes ! montez à cheval, si vous voulez suivre le conseil +d'un pauvre honnête chrétien, descendez par le village et piquez droit +aux Grèves. Vous trouverez l'escarcelle… et quand vous serez +partis, ajouta-t-il en regardant Méloir en face, moi je parlerai à mon +cher seigneur.</p> +<p class="justify">— En route ! cria Méloir.</p> +<p class="justify">— Et, si c'est un sorcier ? insinua +Kervoz, et qu'il vous étrangle, messire ? Méloir regarda maître +Gueffès en-dessous.</p> +<p class="justify">— Bah ! fit-il, le jour va se lever, +et j'aurai la main sur ma dague. En route !</p> +<p class="justify">Homme d'armes et archers s'ébranlèrent. Les chevaux +étaient tous préparés dans la cour. On entendit la grand'porte s'ouvrir, +puis le bruit de la cavalcade, puis le silence se fit.</p> +<p class="justify">— Sarpebleu ! grommela Méloir ; +ils vont revenir les mains vides ! Ah ! si j'avais mes douze +lévriers de Rieux ! Ma patience ! ils doivent être à Dinan à +cette heure, et nous les aurons demain.</p> +<p class="justify">— C'est donc vrai, monseigneur ? dit +bien respectueusement Gueffès.</p> +<p class="justify">— Quoi ?</p> +<p class="justify">— Que vous chasserez Maurever dans les +Grèves avec des lévriers de race ?</p> +<p class="justify">— Que t'importe ?</p> +<p class="justify">— Cela m'importe beaucoup, mon cher +seigneur, attendu que j'ai mis dans ma tête de gagner les cinquante écus +nantais, promis par François de Bretagne à celui qui…</p> +<p class="justify">— Ah ! ah ! dit Méloir ; +est-ce aussi pour la fillette à Simon Le Priol ? Gueffès devint +tout jaune.</p> +<p class="justify">— Il y a donc quelqu'un, murmura-t-il, qui +veut aussi gagner les cinquante écus nantais pour la fillette à Simon Le +Priol ?</p> +<p class="justify">— Est-elle jolie ? demanda Méloir au +lieu de répondre.</p> +<p class="justify">— Elle est riche, répliqua Gueffès. Méloir +lui frappa sur l'épaule.</p> +<p class="justify">— Le bon compagnon que tu fais, ami +Gueffès ! s'écria-t-il. Mais j'y songe ! nous n'aurons guère +besoin de mes lévriers de Rieux, puisque tu sais où se cache +M. Hue.</p> +<p class="justify">— Ai-je dit que je le savais ?</p> +<p class="justify">— Oui, sarpebleu ! sans +cela…</p> +<p class="justify">— Ah ! monseigneur ! quand on a +la corde au cou…</p> +<p class="justify">— Tu ne le sais donc pas ?</p> +<p class="justify">— Je le saurai, monseigneur.</p> +<p class="justify">Maître Gueffès avait un sourire assez irrévérencieux +autour de son énorme mâchoire.</p> +<p class="justify">— Causons raison, reprit-il ; moi, je +vis dans ce pauvre trou de Saint-Jean-des-Grèves, et je ne sais pas les +nouvelles. Pourtant on m'a dit que vous vouliez épouser Reine de +Maurever.</p> +<p class="justify">— Ah ! on t'a dit cela ?</p> +<p class="justify">— Mauvaise dot, monseigneur, pour un +galant chevalier comme vous, que trois manoirs ruinés où il ne reste que +des murailles.</p> +<p class="justify">— Et les tenances, mon ami Vincent.</p> +<p class="justify">— Et les tenances… mais les +tenances et les murailles, vous les aurez sans la fille, puisque les +domaines sont confisqués et que le duc François vous les a promis.</p> +<p class="justify">— Comment ! s'écria Méloir, tu sais +aussi cela !</p> +<p class="justify">— Mon Dieu, messire, j'ai passé la soirée +à écouter vos soudards ivres. Ils disent… mais je ne voudrais pas +vous fâcher, mon cher seigneur.</p> +<p class="justify">— Que disent-ils ?</p> +<p class="justify">— Ils disent que la fille de Maurever veut +épouser le gentilhomme d'armes, Aubry de Kergariou.</p> +<p class="justify">— C'est bien possible, cela, maître +Vincent.</p> +<p class="justify">— Est-ce que vous êtes philosophe comme le +pauvre Gueffès ? demanda humblement le Normand.</p> +<p class="justify">— Sarpebleu ! s'écria Méloir en +riant, voilà un coquin qui a de l'esprit comme quatre ! Non, +non ! je ne suis pas si philosophe que cela, mon homme ! Mais +mon cousin Aubry est en prison… et, s'il plaît à Dieu, il y +restera longtemps.</p> +<p class="justify">— S'il plaît à Dieu ! répéta Gueffès +d'un air goguenard.</p> +<p class="justify">— Que veux-tu dire ?</p> +<p class="justify">— Ce que femme veut… commença le +Normand.</p> +<p class="justify">— Bah ! interrompit Méloir, vieux +dicton moisi.</p> +<p class="justify">— …Dieu le veut, acheva +paisiblement maître Gueffès, et si j'ai de l'esprit comme quatre, c'est +mon cher seigneur qui a eu la bonté de me le dire, la fille de Maurever +en a quatre fois plus que moi encore.</p> +<p class="justify">— Tu la connais ?</p> +<p class="justify">— Je gagne ma vie ici et là ; je vais +un peu partout à l'occasion et, au besoin, je connais un peu tout le +monde.</p> +<p class="justify">Méloir lui prit les deux bras et le mit en face de la +résine pour le considérer plus attentivement.</p> +<p class="justify">— Il me semble que je t'ai déjà vu, +murmura-t-il.</p> +<p class="justify">— Ce n'est pas impossible, répondit +Gueffès, dont la lumière trop voisine faisait clignoter les yeux +gris.</p> +<p class="justify">— À Avranches ?</p> +<p class="justify">— Peut-être à Avranches.</p> +<p class="justify">— Sur le passage du duc François un grigou +cria…</p> +<p class="justify">— Duc ! que Dieu t'oublie ! +prononça tout bas Gueffès.</p> +<p class="justify">— Par le ciel ! maître Vincent, c'est +toi qui était ce grigou !</p> +<p class="justify">— Mon bon seigneur, je n'avais pas pu +ramasser un seul carolus dans la largesse de François de Bretagne.</p> +<p class="justify">— Et tu te vengeais ?</p> +<p class="justify">— Une pauvre espièglerie, mon bon +seigneur ! Méloir lui lâcha les deux bras et se mit à +réfléchir.</p> +<p class="justify">— À ce jeu-là, continua tranquillement +maître Gueffès, on gagne parfois autre chose que des piécettes blanches. +Connaissez-vous le manoir du Guildo, monseigneur ?</p> +<p class="justify">— L'ancien fief de Gilles de +Bretagne ?</p> +<p class="justify">— Un beau domaine, celui-là ! Et qui +vous irait bien, messire Méloir ! Mais François l'a donné à Jean de +la Haise. Ah ! ce n'est pas pour dire que messire Jean ne l'a pas +bien gagné ! Pour en revenir à mon histoire, une fois, je criai +aussi sur le passage de monsieur Gilles. C'était en la ville de +Plancoët. Monsieur Gilles faisait largesse et je n'avais pu avoir qu'un +denier breton dont il faut six pour faire un denier royal à douze du sol +tournois. Je criai : « Monsieur Gilles a le feu Saint-Antoine +sous sa belle cotte à mailles d'or ».</p> +<p class="justify">— Méchant drôle ! fit Méloir en +riant.</p> +<p class="justify">— Un gentil petit page que je n'avais pas +aperçu, poursuivit maître Gueffès, dont la joue jaunâtre prit une teinte +plus chaude, me sangla un coup de gaule à travers la figure. Tenez, +voyez plutôt !</p> +<p class="justify">Il montra sa joue rougie, où une ligne blanche se +dessinait en effet, nettement.</p> +<p class="justify">— Un bon coup de houssine ! dit +Méloir.</p> +<p class="justify">— Oui, répondit Gueffès ; il y a bien +dix ans de cela. Le coup paraît toujours, et le mire m'a dit qu'il +paraîtrait jusqu'à ce que le page soit en terre.</p> +<p class="justify">— Le page a dû devenir un homme ?</p> +<p class="justify">— Un gentilhomme, monseigneur, portant une +lance presque aussi bien que vous.</p> +<p class="justify">— Tu l'appelles ?</p> +<p class="justify">— Aubry de Kergariou. Il y eut encore un +silence. Au dehors l'aube blanchissait l'horizon. Méloir reprit le +premier la parole.</p> +<p class="justify">— Maître Gueffès, dit-il avec une certaine +noblesse, Aubry de Kergariou est mon cousin, et je suis chevalier, je +vous défends de rien entreprendre contre lui.</p> +<p class="justify">— Contre lui ! moi ! s'écria +Gueffès de la meilleure foi du monde ; ah ! vous ne me +connaissez guère. Je souhaite que messire Aubry aille en terre, c'est +vrai, mais pour l'y mettre moi-même, incapable, mon cher seigneur ! +Seulement si vous aviez pensé comme moi qu'un cercueil ferme toujours +mieux qu'un cachot, j'aurais dit : <em>Amen.</em></p> +<p class="justify"><em>—</em> Assez sur ce sujet, maître +Gueffès !</p> +<p class="justify">— Comme vous voudrez, monseigneur. Mais +moi qui ne suis pas chevalier, il m'est permis d'avoir d'autres +idées… pour mon compte, j'entends ! J'ai aussi un rival +auprès de Simonnette. Il n'est pas même en prison, et le plus tôt que +vous pourrez le faire pendre sera le mieux.</p> +<p class="justify">— Comment ! le faire pendre ! se +récria Méloir.</p> +<p class="justify">— C'est un petit cadeau que je vous +demande par-dessus le marché des cinquante écus nantais.</p> +<p class="justify">— Pendre mon petit Jeannin ! dit +Méloir en souriant.</p> +<p class="justify">— Oh ! oh ! vous le +connaissez ! Un joli enfant, n'est-ce pas ?</p> +<p class="justify">— Un enfant charmant !</p> +<p class="justify">— Eh bien ! quand vous m'aurez promis +qu'il sera pendu, nous finirons ensemble l'affaire du Maurever.</p> +<p class="justify">— Mais il ne sera jamais pendu, maître +Gueffès.</p> +<p class="justify">— Assommé alors, je ne tiens pas au +détail.</p> +<p class="justify">— Ni assommé.</p> +<p class="justify">— Étouffé dans les tangues.</p> +<p class="justify">— Ni étouffé.</p> +<p class="justify">— Noyé dans la mer.</p> +<p class="justify">— Ni noyé ! Le chevalier Méloir, à +ces derniers mots, fronça un peu le sourcil. Maître Gueffès força sa +mâchoire à sourire avec beaucoup d'amabilité.</p> +<p class="justify">— Mon cher seigneur, dit-il, vous êtes le +maître et moi le serviteur. Il fait bon être de vos amis, je vois cela. +Chez nous, vous savez, en Normandie, on marchande tant qu'on peut ; +je suis de mon pays, laissez-moi marchander. Puisque vous ne voulez pas +que le jeune coquin soit pendu, ni assommé, ni étouffé, ni noyé, on +pourrait prendre un biais. Votre cousin Aubry doit avoir grand besoin +d'un page, là-bas, dans sa prison. Ce serait une œuvre charitable +que de lui donner ce Jeannin. Cela vous plaît-il, monseigneur ?</p> +<p class="justify">— Cela ne me plaît pas.</p> +<p class="justify">— Alors, mettons-lui une jaquette sur le +corps, et faisons-le soldat. Qui sait ? il deviendra peut-être un +jour capitaine.</p> +<p class="justify">— Il ne veut pas être soldat !</p> +<p class="justify">— Ah ! fit Gueffès, c'est bien +différent ! Du moment que messire Jeannin ne veut pas… Il +commençait à se fâcher, l'honnête Gueffès.</p> +<p class="justify">— Mon cher seigneur, reprit-il, le destin +s'est amusé à nous mettre dans une situation à peu près pareille, vous, +l'illustre chevalier, moi, le pauvre hère. Vous avez un rival préféré +qui s'appelle Aubry, moi j'ai une épine dans le pied qui s'appelle +Jeannin.</p> +<p class="justify">— Et tu voudrais l'arracher ?</p> +<p class="justify">— J'allais y venir, répliqua tout +naturellement Gueffès. Quand on ne peut manger ni chair, ni poisson, ni +froment, ni rien de ce qui se mange, on grignote le bout de ses doigts +pour tromper sa faim, c'est de la philosophie. Quand le renard est trop +bas, et que les raisins sont trop hauts, le renard serait bien fâché d'y +mordre, c'est encore de la philosophie.</p> +<p class="justify">— Quand le Normand enrage, poursuivit +Méloir du même ton, et qu'il est obligé de rentrer les ongles, le +Normand récite des apologues.</p> +<p class="justify">— C'est toujours de la philosophie, +conclut maître Gueffès.</p> +<p class="justify">— Allons, maraud ! s'écria le +chevalier en se levant tout à coup, l'air est frais ce matin, allume-moi +mon feu, et trêve de bavardages ! Si tu sais où se cache le traître +Maurever, tu me l'apprendras pour remplir ton devoir de vassal. Si tu ne +remplis pas ton devoir de vassal, c'est toi qui seras pendu !</p> +<p class="justify">Gueffès n'était pas homme à s'insurger contre ce +brusque changement.</p> +<p class="justify">Il s'inclina jusqu'à terre et alluma le feu.</p> +<p class="justify">Mais il savait d'autres fables que celle du +<em>Renard et les Raisins.</em> Le vieil Ésope n'avait pas attendu notre +La Fontaine pour mettre en action la logique bourgeoise.</p> +<p class="justify">Gueffès, tout en soufflant le brasier, se disait +comme le moissonneur d'Ésope : « Ne compte que sur +toi-même ».</p> +<p class="justify">Méloir, lui, se promenait de long en large dans la +chambre et secouait ses membres engourdis.</p> +<p class="justify">Pendant que le feu flambait déjà dans l'âtre, il +s'approcha d'une fenêtre et jeta ses regards sur la campagne.</p> +<p class="justify">Le monticule où s'asseyait le manoir de Saint-Jean +avait à peine quatre ou cinq toises d'élévation au-dessus du niveau des +Grèves, mais dans ce pays cinq toises suffisent pour constituer une +montagne et donner à la vue le plus vaste des horizons.</p> +<p class="justify">La fenêtre tournait le dos à la Normandie. Méloir +voyait une échappée des grèves dans la direction de Cherrueix et de +Cancale, et, en face de lui, le Marais, océan de verdure, au milieu +duquel le mon Dol apparaît comme une île.</p> +<p class="justify">Le soleil s'élevait de l'autre côté du château, +derrière les collines de l'Avranchin. Une teinte rosée montait au zénith +et laissait le couchant perdu dans ces nuages grisâtres qui rejoignent +nos brouillards de Bretagne et confondent en quelque sorte la terre avec +le ciel.</p> +<p class="justify">Sur la route de Dol, au loin, un point noir se +mouvait.</p> +<p class="justify">Et le vent d'ouest apporta comme l'écho perdu d'une +fanfare.</p> +<p class="justify">— Vive Dieu ! s'écria Méloir, voilà +Bellissan, le veneur, avec mes lévriers de Rieux ! Maître +Gueffès ! nous trouverons bien la piste sans toi !</p> +<p class="justify">Maître Gueffès ôta son bonnet de laine :</p> +<p class="justify">— Si monseigneur veut se mettre les pieds +au feu, dit-il, je vais lui servir son déjeuner ; j'ai encore +quelques petites choses à dire à monseigneur.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_10"></a><strong>X. Douze +lévriers.</strong></h1> +<p class="justify">Quand le chevalier Méloir se fut mis les pieds au feu +et qu'il eut entamé l'attaque des volailles froides, absolument comme +s'il n'avait point soupé la veille, Gueffès, debout à ses côtés, le +bonnet à la main et la mâchoire inclinée, reprit respectueusement la +parole.</p> +<p class="justify">— Mon cher seigneur, dit-il, je ne sais +pas pourquoi je me sens porté vers vous si tendrement. Je vous aime +comme un chien aime son maître.</p> +<p class="justify">— J'ai eu autrefois un mâtin qui me +mordait, grommela Méloir entre deux bouchées.</p> +<p class="justify">— Moi, mon cher seigneur, poursuivit +Gueffès, je n'ai jamais rencontré de gentilhomme qui m'ait traité si +favorablement que vous.</p> +<p class="justify">— Allons maître Vincent, vous n'êtes pas +difficile.</p> +<p class="justify">— Je crois, sur ma foi, que si vous +m'ordonniez d'aimer le petit Jeannin, je l'aimerais. Méloir bâilla la +bouche pleine.</p> +<p class="justify">— Ceci est pour vous faire comprendre, mon +cher seigneur, continua encore Gueffès, toute l'étendue de mon +dévouement. On dit que je suis un païen, mais qui dit cela ? des +gens qui croient à la Fée des Grèves et autres sornettes, au lieu de se +fier à la vierge Marie !</p> +<p class="justify">— Ah ça ! dit Méloir, au fait, +qu'est-ce que c'est que la Fée des Grèves ?</p> +<p class="justify">— C'est une jeune fille, monseigneur, qui +pourrait, si elle le voulait, vous mener tout droit à la retraite de +Maurever.</p> +<p class="justify">— Vrai ?</p> +<p class="justify">— Très vrai.</p> +<p class="justify">— Où la trouve-t-on, cette jolie +fée ?</p> +<p class="justify">— Ici et là, tantôt à droite, tantôt à +gauche. Vous l'avez vue cette nuit.</p> +<p class="justify">Méloir porta la main à sa ceinture, où pendait encore +le cordon coupé de son escarcelle.</p> +<p class="justify">— Quoi ! s'écria-t-il, ce +serait ?… Gueffès eut un sourire.</p> +<p class="justify">— La fée des Grèves, ni plus ni moins, +monseigneur, interrompit-il. Méloir cessa de manger.</p> +<p class="justify">— Est-ce que tu voudrais te moquer de +moi ? gronda-t-il en fronçant le sourcil.</p> +<p class="justify">Le vent apporta le son le plus rapproché d'une +seconde fanfare.</p> +<p class="justify">— À Dieu ne plaise ! monseigneur, +répondit Gueffès ; mais voici vos lévriers qui arrivent. Quand ils +seront là, vous ne voudrez plus m'écouter. Permettez-moi de mettre à +profit le temps qui me reste. Si je ne peux pas faire mieux, je tiens au +moins à gagner mes cinquante écus nantais. Comme je vous le disais, je +vais de côté et d'autre pour avoir du pain. Partout où l'on parle, +j'écoute. Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu la cour ?</p> +<p class="justify">— Tout au plus une semaine.</p> +<p class="justify">— Un siècle, mon pauvre seigneur ! +Combien de fois le vent peut-il tourner en une semaine ? François +de Bretagne enfle et pâlit. À la cour du roi Charles, on commence à +prononcer le mot de fratricide. Et monsieur Pierre de Bretagne, notre +futur duc, a juré qu'il ferait pendre messire Jean de la Haise à la plus +haute tour de son manoir du Guildo.</p> +<p class="justify">— Tu es sûr de cela ? murmura +Méloir.</p> +<p class="justify">— Comme je suis sûr de voir devant moi un +vaillant chevalier, répondit maître Vincent Gueffès. Quant à Robert +Roussel, on le rôtira sur un feu de bois vert dans la cour du château de +la Hardouinays.</p> +<p class="justify">Méloir était tout pensif.</p> +<p class="justify">— Vous n'avez rien à voir à tout cela, +monseigneur, reprit négligemment Gueffès. Aussi, je ne vous dis même pas +ce qu'on fera du Milanais Bastardi, de messire Olivier de Meel et des +autres. Seulement, il faut vous hâter, si vous voulez conquérir Reine de +Maurever, car, dans une autre semaine, souvenez-vous de ceci, monsieur +Hue ne sera plus fugitif. Le vent aura tourné. Monsieur Hue trouvera +protection auprès des Normands et jusque dans l'enceinte du +Mont-Saint-Michel.</p> +<p class="justify">Une troisième fanfare éclata au pied du tertre même. +Méloir ne bougea pas. La mâchoire de Gueffès souriait malgré lui.</p> +<p class="justify">— Voilà vos chiens, mon cher seigneur, +dit-il ; je vous laisse. Quand vous aurez besoin de moi, vous me +trouverez à la ferme de Simon Le Priol.</p> +<p class="justify">Il fit mine de sortir. Mais il revint.</p> +<p class="justify">— Voyons, dit-il encore de sa voix la plus +caressante : Si par mon industrie, sans que mon cher seigneur s'en +mêlât, le petit Jeannin était pendu…</p> +<p class="justify">— Va-t'en au diable, misérable +coquin ! s'écria Méloir d'une voix tonnante.</p> +<p class="justify">Gueffès se hâta d'obéir. Cependant sur le seuil, il +s'arrêta pour ajouter :</p> +<p class="justify">— Pendu, assommé, étouffé ou noyé, +j'entends… Méloir saisit une cruche à cidre. La cruche alla +s'écraser contre la porte où maître Gueffès n'était plus.</p> +<p class="justify">Mais Méloir entendit sa voix de damné qui disait dans +la cour :</p> +<p class="justify">— C'est convenu, mon cher seigneur, vous +ne vous en mêlerez pas !</p> +<p class="justify">Bellissan, le veneur, entrait à ce moment dans la +cour avec trois valets de chiens menant douze lévriers de la <em>grande +origine.</em></p> +<p class="justify">Merveilleuses bêtes de tous poils, sortant du chenil +de l'aîné de Rieux, sieur d'Acérac et de Sourdéac, dans le pays de +Vannes et seigneur des îles.</p> +<p class="justify">Ces lévriers étaient dressés à la chasse d'Ouessant, +à la chasse des naufragés dans les Grèves.</p> +<p class="justify">Car le sang de Rieux était un bon et noble sang. +Là-bas, au bout du vieux monde, derrière les rochers de Penmar'ch, Rieux +chassait au naufragé, comme, de nos jours, les religieux du mont +Saint-Bernard chassent au voyageur égaré dans les neiges.</p> +<p class="justify">Hauts sur leurs jambes, musculeux, frileux, le museau +allongé, les côtes à l'air, les douze lévriers, malgré la fatigue de la +route, bondissaient dans la cour, jetant ça et là leur aboiement rare et +plaintif.</p> +<p class="justify">Bellissan, la trompe au dos, les découplait et les +caressait.</p> +<p class="justify">Le chevalier Méloir descendit.</p> +<p class="justify">Les lévriers sautèrent follement, puis vinrent, à la +voix de Bellissan qui les appelait par leurs noms.</p> +<p class="justify">— Rougeot, Tarot, Noirot ! messire, +dit-il en les présentant à tour de rôle et chacun par son nom ; +Nantois, Grégeois, Pivois, Ardois ! Ravageux et Merlin ! +Léopard et Linot ! Quant à ce dernier, ajouta-t-il en montrant une +admirable bête de poil noir sans tache, il ne vient pas de Rieux ; +je l'ai acheté à Dol pour remplacer le pauvre Ravot, qui est mort de la +poitrine en route.</p> +<p class="justify">— Ils seront bons pour la chasse que nous +allons entreprendre ? demanda Méloir.</p> +<p class="justify">— Ils sont habitués à dépister un homme, +vivant ou mort, dans les rocs ou sur la grève, à une lieue de distance, +messire. Donnez-leur seulement un jour de repos, et vous aurez de leurs +nouvelles !</p> +<p class="justify">— Nous les mettrons en grève cette nuit, +dit Méloir qui tourna le dos.</p> +<p class="justify">Bellissan avait compté sur un autre succès. Recevoir +ainsi douze lévriers de Rieux ! sans une caresse ! Un regard +froid et puis bonsoir !</p> +<p class="justify">Il fallait que le chevalier Méloir fût malade. De +fait, le chevalier Méloir songeait aux paroles de Gueffès. Le duc +enflait et pâlissait. On prononçait le mot <em>fratricide</em> à la cour +du roi Charles VII, et monsieur Pierre, le futur maître de la Bretagne, +avait juré que messire Jean de la Haise serait pendu à la plus haute +tour de son manoir du Guildo.</p> +<p class="justify">Le vent tournait.</p> +<p class="justify">Désormais, la partie devait être jouée d'un seul +coup.</p> +<p class="justify">À moins qu'on ne se fit des amis dans les deux +camps.</p> +<p class="justify">Or, le chevalier Méloir était Normand à demi.</p> +<p class="justify">Quand notre beau petit Jeannin prit congé des hommes +d'armes, au pas de course, sous le manoir de Saint-Jean-des-Grèves, ce +fut pour retourner à la ferme de Simon Le Priol.</p> +<p class="justify">Mais la ferme de Simon Le Priol était close.</p> +<p class="justify">L'arrivée des soudards avait mis fin à la veillée. Le +métayer et sa femme dormaient ; Simonnette était dans son petit lit +en soupente. Les deux vaches, la Rousse et la Noire, ruminaient auprès +du lit commun. Quant aux quatre Gothon et aux quatre Mathurin, les +Mémoires du temps ne disent pas ce qu'il faisaient à cette heure.</p> +<p class="justify">Le petit Jeannin courait volontiers au clair de lune. +Les nuits passées à la belle étoile ne l'effrayaient point, bien qu'il +fût au dire de tout le monde, <em>poltron comme les poules.</em></p> +<p class="justify">Les trous de sa peau de mouton laissaient passer le +vent froid, mais sa peau, à lui, ne s'en souciait guère.</p> +<p class="justify">Plus d'une fois, et plus de cent fois aussi, le petit +Jeannin était venu à pareille heure, à cette même place, l'hiver ou +l'été, par le beau temps ou par la pluie.</p> +<p class="justify">Il s'asseyait sous un gros pommier, dont le tronc, +tout plein de blessures et de verrues, lançait encore vaillamment ses +branches en parasol.</p> +<p class="justify">Un pommier de <em>douce-au-bec</em> ma foi !</p> +<p class="justify">Ce sont de bonnes pommes, oh ! oui, sucrées +comme les becs-d'anges (bédanges) et goûtées comme les pigeonnets.</p> +<p class="justify">Mais le petit Jeannin n'était presque plus gourmand +depuis qu'il songeait à Simonnette.</p> +<p class="justify">Donc, c'était par une belle nuit de juin que notre +Jeannin, assis sous son pommier et rêvant tout éveillé, avait aperçu la +fée, la bonne fée.</p> +<p class="justify">Il s'amusait à bâtir toutes sortes de châteaux, +faisant de l'avenir un joyeux paradis où Simonnette avait, bien entendu, +la meilleure place, lorsqu'un pas léger effleura les cailloux du +chemin.</p> +<p class="justify">Jeannin vit une jeune fille. Il ne dormait pas, pour +sûr ! La jeune fille passa devant la porte de Simon Le Priol et +prit le gâteau de froment que Fanchon la ménagère n'oubliait jamais de +déposer sur le seuil, quand il n'y avait pas de bouillie fraîche.</p> +<p class="justify">Cela s'était passé la veille.</p> +<p class="justify">Jeannin avait eu peur, il s'était bien douté que +cette jeune fille était une fée des Grèves.</p> +<p class="justify">Et certes, pendant que le frisson lui courait par +tout le corps, pendant que ses petites dents claquaient dans sa bouche, +il n'avait point songé à poursuivre la fée.</p> +<p class="justify">Bien au contraire, il avait fermé les yeux et caché +sa tête entre ses deux mains.</p> +<p class="justify">Mais c'est qu'il ne savait pas encore, cette nuit-là, +l'histoire du chevalier breton dans l'embarras.</p> +<p class="justify">Il ne savait pas que ceux qui parvenaient à saisir la +bonne fée au corps pouvaient lui demander tout ce qu'ils voulaient.</p> +<p class="justify">Aujourd'hui, le petit Jeannin était plus savant que +la veille.</p> +<p class="justify">Et ce n'était plus tout à fait pour rêver qu'il se +cachait sous le vieux pommier à l'écorce rugueuse.</p> +<p class="justify">Il guettait la fée.</p> +<p class="justify">Il tremblait d'avance à l'idée de ce qu'il allait +faire, c'est vrai, mais il était bien résolu.</p> +<p class="justify">Rien de tel que ces petits poltrons pour tenter +l'impossible.</p> +<p class="justify">Jeannin attendait, le cœur gros et la +respiration haletante.</p> +<p class="justify">Il s'était assuré que l'écuellée de gruau était +intacte sur le seuil.</p> +<p class="justify">La fée allait venir.</p> +<p class="justify">Il attendit longtemps. La lune marquait plus de +minuit lorsqu'un murmure confus vint à ses oreilles, du côté du +manoir.</p> +<p class="justify">Presque aussitôt après, les cailloux du chemin +bruirent.</p> +<p class="justify">La jeune fille de la veille arrivait en courant.</p> +<p class="justify">Il s'était dit :</p> +<p class="justify">— Quand la fée se baissera pour prendre +l'écuelle, je la saisirai. Mais la fée passa, légère et rapide. Elle ne +se baissa point pour prendre l'écuelle. Le petit Jeannin resta un +instant abasourdi.</p> +<p class="justify">Puis, ma foi, il jeta son bonnet par-dessus les +moulins et se mit bravement à courir après la fée.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_11"></a><strong>XI. Course à la +fée.</strong></h1> +<p class="justify">Jeannin était le meilleur coureur du pays, mais la +fée allait comme le vent. L'hésitation du petit coquetier avait laissé à +la fée une centaine de pas d'avance. Après dix minutes de course, elle +ne semblait pas avoir perdu un pouce de terrain.</p> +<p class="justify">Elle allait droit à la grève.</p> +<p class="justify">Jeannin jeta ses sabots. Il était déjà tout en +sueur.</p> +<p class="justify">Mais il redoublait d'efforts.</p> +<p class="justify">— Heureusement que la mer est basse, se +disait-il ; car la fée marche sur l'eau aussi bien que sur le +sable, et sur l'eau je ne pourrais pas la suivre…</p> +<p class="justify">— Mais pourquoi n'a-t-elle pas pris +l'écuellée de gruau ? se demandait-il l'instant d'après. Le gruau +était bon pourtant, ce soir ! Peut-être qu'elle aime mieux la +galette de froment.</p> +<p class="justify">Et ces méditations sérieuses ne l'empêchaient pas +d'avaler la route, comme on dit, le long du Couesnon. Maintenant qu'il +avait les pieds nus, Dieu sait qu'il faisait du chemin !</p> +<p class="justify">Le sentier qu'ils suivaient, lui et la fée, +descendait à la grève et décrivait mille détours entre les haies. La +lune était brillante. Chaque fois que la fée disparaissait à un coude de +la route, Jeannin, tournant le coude à son tour, l'apercevait de +nouveau, légère comme une vision.</p> +<p class="justify">Elle ne faisait point de bruit en courant ; du +moins, Jeannin n'entendait plus son pas.</p> +<p class="justify">Une fois, il crut la voir se retourner pour jeter un +regard en arrière.</p> +<p class="justify">C'était tout près de la grève, sous un moulin à vent +ruiné qui s'entourait de broussailles et de petites pousses de tremble +au blanc feuillage.</p> +<p class="justify">La fée qui, sans doute, jusqu'à ce moment, ne se +savait pas poursuivie, sauta brusquement dans les broussailles.</p> +<p class="justify">Jeannin la perdit de vue.</p> +<p class="justify">Il fit le tour du moulin. Derrière le moulin, c'était +la grève uniformément éclairée par la lune, et où personne ne pouvait +certes se cacher.</p> +<p class="justify">Il n'y avait point de brume. On voyait au loin, noir +tous deux et distincts sur l'azur du laiteux ciel, le Mont-Saint-Michel +et Tombelène.</p> +<p class="justify">Jeannin tourna autour du moulin ruiné. Puis, sans +perdre son temps à battre les broussailles, il se jeta sur le ventre et +colla son oreille contre le sable.</p> +<p class="justify">Il entendit trois choses : à l'ouest, du côté de +Saint-Jean, des pas de chevaux sonnant sur les cailloux du chemin, au +nord, la voix sourde de la mer, vers l'orient, un pas léger.</p> +<p class="justify">Ce dernier bruit était si faible, qu'il fallait +l'oreille du petit Jeannin pour le saisir.</p> +<p class="justify">Il se leva radieux.</p> +<p class="justify">— Elle est à moi ! pensa-t-il. Et il +bondit comme un faon dans la direction du bruit léger qui était celui du +pas de la fée.</p> +<p class="justify">La fée était rentrée dans les terres au moment où +Jeannin tournait le moulin. Pour protéger une fuite, la grève est trop +découverte. La fée ne savait probablement pas à quel genre d'ennemi elle +avait affaire.</p> +<p class="justify">Elle songeait à bien d'autres qu'au petit +Jeannin !</p> +<p class="justify">Quand elle avait regardé en arrière, elle avait vu +quelque chose qui se mouvait sur la route. Voilà tout. Car la lune était +au couchant et prenait Jeannin à revers, tandis qu'elle éclairait en +plein la fée.</p> +<p class="justify">La pauvre fée s'était dit :</p> +<p class="justify">— Celui-là est en avant parce qu'il court +plus vite, mais les autres viennent après !</p> +<p class="justify">Les autres, c'étaient les hommes d'armes et les +soudards endormis naguères dans la grand'salle du manoir de +Saint-Jean.</p> +<p class="justify">Elle les avait bravés dans sa témérité folle. Ils +venaient la punir.</p> +<p class="justify">La fée ne se trompait pas de beaucoup, car, en ce +moment même, huit ou dix cavaliers descendaient le tertre de Saint-Jean +et prenaient au galop le chemin de la grève.</p> +<p class="justify">Seulement, le petit Jeannin ne servait point +d'avant-garde à cette troupe de cavaliers. Il chassait pour son propre +compte.</p> +<p class="justify">La fée avait jugé tout de suite qu'elle ne pourrait +échapper que par la ruse. Or, bon Dieu ! Depuis quand les fées +ont-elles besoin de ruse ? Ne savait-elle plus, cette fée, +enfourcher les rayons d'argent de la lune qui étaient sa monture +ordinaire ?</p> +<p class="justify">Ne pouvait-elle bondir en se jouant par-dessus les +chênes ébranchés du Marais, par-dessus les pommiers, par-dessus les +trembles aux feuilles de neige ?</p> +<p class="justify">Ou glisser, plus rapide que l'éclair, sur la grève +mouillée, franchir les lises et plonger sous le flot, jusqu'à ces +grottes diamantées qui sont, comme chacun sait, au fond de la +mer ?</p> +<p class="justify">Vraiment, ce n'est pas la peine d'être fée quand il +faut s'essouffler par les chemins battus, donner le change comme un +lièvre aux abois et se cacher dans les broussailles !</p> +<p class="justify">Ce raisonnement était à la portée du petit +Jeannin ; s'il l'eût fait, peut-être aurait-il arrêté sa course, +car c'était une vraie fée qu'il lui fallait, une fée pouvant changer sa +misère en opulence.</p> +<p class="justify">Et non point une fée de hasard, tremblant la peur +comme une fillette.</p> +<p class="justify">Mais il ne fit pas ce raisonnement. Il avait +confiance.</p> +<p class="justify">— Elle est à moi ! avait-il dit. Il +se croyait désormais sûr de son fait. Le bruit léger que saisissait son +oreille collée contre terre était dans la direction du Couesnon. En +coupant droit au Couesnon sans quitter les bords de la grève, Jeannin +s'épargnait tous les détours des sentiers qui serpentent à travers les +champs. Il s'élança dans cette voie nouvelle avec ardeur.</p> +<p class="justify">Il ne se souvenait même pas d'avoir eu peur. Il +souriait.</p> +<p class="justify">La fée n'avait qu'à se bien garer !</p> +<p class="justify">Ce sont d'étranges rivières que les cours d'eau qui +sillonnent les grèves. Le Couesnon surtout, la <em>Rivière de +Bretagne.</em></p> +<p class="justify">Aucun fleuve ne tient son urne d'une main plus +capricieuse. Torrent aujourd'hui, humble ruisseau demain, le Couesnon +étonne ses riverains eux-mêmes par la bizarre soudaineté de ses +fantaisies. On aurait dû lui donner un nom féminin, car cette fantasque +humeur ne sied point à un dieu barbu, à moins qu'il ne soit en puissance +de naïade.</p> +<p class="justify">Parfois, en arrivant sur les bords du Couesnon, vous +diriez un étang desséché. Ses berges, creusées à pic par le flot qui +s'est retiré, semblent des murailles de marne verdâtre. Loin des rives, +au milieu du lit, un étroit canal passe ; le Couesnon y coule en +bavardant sur des galets.</p> +<p class="justify">La veille, sous le pont pittoresque, le Couesnon +grondait, blanc comme les fleuves puissants qui tourmentent le limon de +leur lit ; le Couesnon tonnait contre les piles du pont. Le +Couesnon était fier.</p> +<p class="justify">Ce jour-là, il prodigua l'eau de son urne, sans souci +du lendemain.</p> +<p class="justify">Comme ces fils de famille qui éblouissent la ville +avant de lui inspirer de la compassion, le Couesnon a fait des +folies.</p> +<p class="justify">Et le voilà aujourd'hui tout humble, tout petit, tout +réduit, encore comme un pauvre diable entre la dernière nuit d'orgie et +le premier jour d'hôpital.</p> +<p class="justify">Mais ce n'est rien tant qu'il reste en terre +ferme.</p> +<p class="justify">Quand il attaque la grève, le caprice des sables +s'ajoute au caprice de l'eau, et c'est entre eux une lutte folle.</p> +<p class="justify">Le Couesnon est le plus fort. La grève lui appartient +toute entière. Il y choisit sa place, aujourd'hui à droite, demain à +gauche. Ne le cherchez jamais où il était la semaine passée.</p> +<p class="justify">Il coulait ici ; c'est une raison pour qu'il +soit ailleurs. D'une marée à l'autre il déménage.</p> +<p class="justify">Ce filet d'eau qui raie la grève et qui la tranche en +quelque sorte comme le soc d'une charrue, c'est le Couesnon.</p> +<p class="justify">Il est vrai que cette grande rivière, large comme la +Loire, on la passe sans mouiller ses jarretières.</p> +<p class="justify">Dans ce cas-là, le Couesnon étale sur le sable une +immense nappe d'eau de trois pouces d'épaisseur ; le soleil s'y +mire, éblouissant. Vous diriez une mer.</p> +<p class="justify">Et cette mer a ses naufrages, ses sables tremblent +sous les pas du voyageur ; ils brillent, ils s'ouvrent, on +s'enfonce ; ils se referment et brillent.</p> +<p class="justify">Elle doit être terrible, la mort qui vient ainsi +lentement et que chaque effort rend plus sûre, la mort qui creuse peu à +peu la tombe sous les pieds même de l'agonisant, la mort dans les +tangues.</p> +<p class="justify">Et que de trépassés dans ce large sépulcre !</p> +<p class="justify">Les gens de la rive disent que le deuxième jour de +novembre, le lendemain de la Toussaint, un brouillard blanc se lève à la +tombée de la nuit.</p> +<p class="justify">C'est la fête des morts.</p> +<p class="justify">Ce brouillard blanc est fait avec les âmes de ceux +qui dorment sous les tangues.</p> +<p class="justify">Et comme ces âmes sont innombrables, le brouillard +s'étend sur toute la baie, enveloppant dans ces plis funèbres Tombelène +et le Mont-Saint-Michel.</p> +<p class="justify">Au matin, des plaintes courent dans cette brume +animée ; ceux qui passent sur la rive entendent :</p> +<p class="justify">— Dans un an ! Dans un an !</p> +<p class="justify">Ce sont les esprits qui se donnent rendez-vous pour +l'année suivante.</p> +<p class="justify">On se signe. L'aube naît. La grande tombe se rouvre, +le brouillard a disparu.</p> +<p class="justify">Au moment où le petit Jeannin arrivait sur les bords +du Couesnon, la cavalcade partie du manoir de Saint-Jean s'arrêtait +aussi devant la rivière. On sembla se consulter un instant parmi les +hommes d'armes, puis la troupe se sépara en deux.</p> +<p class="justify">L'une remonta le cours du Couesnon, du côté de +Pontorson, l'autre poursuivait sa route vers la grève.</p> +<p class="justify">Jeannin ne savait pas quel était le motif de cette +marche nocturne.</p> +<p class="justify">Il se tapit dans un buisson pour laisser passer les +cavaliers qui descendaient à la grève.</p> +<p class="justify">Les cavaliers passèrent. — Mais la +fée ?</p> +<p class="justify">Le pauvre Jeannin avait perdu sa trace.</p> +<p class="justify">Hélas ! hélas ! les cinquante écus +nantais !</p> +<p class="justify">Jeannin mit encore son oreille contre terre. Peine +inutile. Le pas lourd des chevaux étouffait tout autre bruit.</p> +<p class="justify">La fée s'était-elle cachée comme lui pour éviter les +soudards ?</p> +<p class="justify">La fée avait-elle franchi le Couesnon ?</p> +<p class="justify">Il ne savait. Pour comble de malheur, la lune était +sous un nuage.</p> +<p class="justify">On ne voyait rien en grève.</p> +<p class="justify">Jeannin était consterné. Il avait bien envie de +pleurer. Désormais, la fée allait se défier de lui. Jamais, au grand +jamais, il ne devait trouver l'occasion si belle.</p> +<p class="justify">Il s'assit, de guerre lasse, et mit sa tête entre ses +mains.</p> +<p class="justify">Comme il était ainsi, quelque chose frôla ses +cheveux. Il se leva en sursaut et poussa un cri.</p> +<p class="justify">Un autre cri faible lui répondit.</p> +<p class="justify">C'était la fée qui sautait dans le courant du +Couesnon.</p> +<p class="justify">Elle ne savait donc plus courir sur l'eau sans +mouiller la pointe de ses pieds, la fée ?</p> +<p class="justify">Jeannin n'eut garde de se faire à lui-même cette +indiscrète question.</p> +<p class="justify">Il reprit sa course.</p> +<p class="justify">La fée avait déjà gravi l'autre rive.</p> +<p class="justify">Bonté du Ciel ! ce qui avait frôlé les cheveux +du petit Jeannin, c'était le voile de la fée. S'il avait eu l'esprit +seulement d'avancer le bras !</p> +<p class="justify">De l'autre côté du Couesnon, il fallait décidément +entrer en grève ou prendre le chemin des bourgs normands qui avoisinent +la côte. Ce chemin tourne le dos au Mont-Saint-Michel ; et, d'après +la première direction suivie, Jeannin pensait bien que la fée allait +vers le Mont-Saint-Michel.</p> +<p class="justify">Il n'y eut pas longtemps à douter. La fée, après +avoir jeté encore un regard derrière elle, fit un brusque détour et se +lança dans les sables à pleine course.</p> +<p class="justify">Les sables ! c'était l'élément de Jeannin. Il +serra la corde qui lui servait de ceinture, et se remit à jouer des +jambes.</p> +<p class="justify">La lune sortait des nuages. La grève s'illuminait. On +pouvait voir la cavalcade du manoir de Saint-Jean qui allait ça et là au +hasard, sur les tangues, tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant du +Couesnon. Jeannin et celle qu'il poursuivait étaient déjà trop loin pour +qu'il y eût pour eux grand danger d'être aperçus.</p> +<p class="justify">Ils couraient maintenant, à cinquante pas l'un de +l'autre, sur un terrain uni comme une glace.</p> +<p class="justify">Et il n'y avait pas à dire, le petit Jeannin gagnait +à vue d'œil.</p> +<p class="justify">Le pas de la fée était toujours léger et rapide, mais +Jeannin, qui la dévorait des yeux, croyait découvrir déjà quelques +symptômes de fatigue. Son courage en devenait double, et il se disait +encore :</p> +<p class="justify">— Elle est à moi ! elle est à +moi ! Il ne savait pas que les fées sont généralement d'un naturel +assez moqueur. Simon Le Priol, qui était très fort sur les fées, aurait +pu lui dire cela. Les fées se laissent approcher par le pauvre garçon +qui les poursuit : elles l'encouragent par une fatigue +feinte : elles l'amorcent : quand il va se lasser, elles +trouvent moyen de le piquer au jeu.</p> +<p class="justify">Tant qu'il a un souffle, il court.</p> +<p class="justify">Puis, au moment où il croit saisir la fée, la fée +s'envole en riant.</p> +<p class="justify">Et il tombe à plat ventre, suant et geignant.</p> +<p class="justify">Bien heureux si le lutin mignon ne l'a pas attiré +dans quelque trou !</p> +<p class="justify">C'était un ignorant que ce petit Jeannin.</p> +<p class="justify">Prendre une fée à la course ; prendre la lune +avec ses dents ! On surprend les fées, on ne les prend pas. Voilà +ce que tout le monde sait bien.</p> +<p class="justify">Si le père Le Priol avait entendu le petit coquetier +répéter en courant : Elle est à moi ! elle est à moi ! il +aurait ri comme un bossu.</p> +<p class="justify">Pourquoi le chevalier breton de la légende avait-il +réussi ? C'est qu'il avait saisi la fée au moment où elle se +baissait pour ramasser les friandises achetées chez le marchand d'épices +de la ville de Dol…</p> +<p class="justify">Tout cela est évident. Mais le petit Jeannin gagnait +du terrain.</p> +<p class="justify">Il n'y avait plus guère entre lui et la fée qu'une +trentaine de pas.</p> +<p class="justify">Le vent vint plus frais à son front.</p> +<p class="justify">— La mer monte, se dit-il. Et d'un regard +connaisseur, il interrogea la grève. Il se vit à moitié route du Mont, +dans la ligne de Pontorson. Tout en courant, il arrangeait un stratagème +que lui suggérait sa parfaite connaissance des grèves et des marées. Les +tangues sont plates, mais il y a des canaux dont la pente est presque +imperceptible à l'œil et où la mer monte bien longtemps avant de +couvrir les sables. Le petit Jeannin étudia le terrain pendant quelques +secondes. Puis il changea brusquement de direction. Vous eussiez dit +qu'il cessait de poursuivre la fée. Tandis que celle-ci courait au nord, +sur le Mont que l'on voyait comme en plein jour, Jeannin prenait à +l'est, sans ralentir son pas le moins du monde. C'est ici que Simon Le +Priol, les quatre Mathurin et les quatre Gothon auraient ri de bon +cœur.</p> +<p class="justify">Tout à coup la fée s'arrêta devant une mare qu'elle +n'avait pas soupçonnée.</p> +<p class="justify">Puis, elle voulut en faire le tour et se trouva +naturellement en face de Jeannin qui l'attendait de l'autre côté.</p> +<p class="justify">Elle rabaissa son voile sur son visage.</p> +<p class="justify">— Que voulez-vous de moi ? dit-elle +d'une voix qui tremblait un peu. Le cœur de Jeannin battait, +battait !</p> +<p class="justify">Il répondit pourtant résolument, dans toute la +naïveté de sa foi superstitieuse.</p> +<p class="justify">— Bonne fée, pardonnez-moi ! Je veux +cinquante écus nantais pour me marier avec Simonnette.</p> +<p class="justify">Et afin que la bonne fée ne lui jouât pas de mauvais +tour (en ceci les quatre Mathurin et les quatre Gothon l'auraient +hautement approuvé, ainsi que Simon Le Priol), il saisit la fée, tout en +lui témoignant le plus grand respect, et la serra ferme.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_12"></a><strong>XII. Les +mirages.</strong></h1> +<p class="justify">— Oses-tu bien m'arrêter, malheureux +enfant ! dit la fée en grossissant sa douce voix.</p> +<p class="justify">— Oh ! bonne dame ! bonne +dame ! répliqua Jeannin d'un accent larmoyant, mais en la serrant +plus fort, tout le monde sait que je ne suis pas brave. Si je risque ma +vie, c'est que je ne peux pas faire autrement, allez !</p> +<p class="justify">— Et je si te la prenais, ta +vie ?</p> +<p class="justify">— Bonne fée ! je suis un poltron, +c'est connu, mais on ne meurt qu'une fois, et j'aime mieux mourir que de +voir Simonnette mariée à ce vilain coquin de Gueffès.</p> +<p class="justify">— Lâche-moi !</p> +<p class="justify">— Non pas, bonne fée ! s'écria +Jeannin, vivement ; si je vous lâchais, vous vous changeriez en +brouillard !</p> +<p class="justify">— Mais je puis me venger sur Simonnette. +Jeannin frémit de tous ses membres.</p> +<p class="justify">— Voilà, par exemple, qui serait bien +méchant de votre part ! murmura-t-il, car Simonnette ne vous a rien +fait, la pauvre fille !</p> +<p class="justify">— Lâche-moi, te dis-je !</p> +<p class="justify">— Écoutez, bonne fée, une fois pour +toutes, je ne vous lâcherai pas que vous ne m'ayez donné cinquante écus +nantais. C'est dit.</p> +<p class="justify">La fée avait laissé tomber son panier sur le sable. +L'escarcelle du chevalier Méloir était à sa ceinture.</p> +<p class="justify">Le petit Jeannin avait prononcé ces dernières paroles +d'un ton respectueux, mais déterminé.</p> +<p class="justify">Il y eut un court silence, pendant lequel on +n'entendit que le sifflement du vent du large et la trompe lointaine des +cavaliers bretons qui se ralliaient dans la nuit.</p> +<p class="justify">— Ce vent annonce que la mer monte, +n'est-ce pas ? demanda brusquement la fée.</p> +<p class="justify">— Oh ! dit Jeannin qui se mit à +sourire ; vous connaissez les grèves aussi bien que moi, bonne +dame… quoique je vous aie attrapée, ajouta-t-il, comme si une +idée lui fût venue tout à coup, à la mare de Cayeu, qui n'arrêterait pas +un enfant de huit ans. Enfin, n'importe ; ça vous amuse de faire +l'ignorante. Oui, bonne fée, ce vent annonce que la mer monte.</p> +<p class="justify">— Montera-t-elle vite, +aujourd'hui ?</p> +<p class="justify">— Assez.</p> +<p class="justify">— Combien faut-il de temps pour aller +d'ici au Mont-Saint-Michel ?</p> +<p class="justify">— Vous me le demandez ? La fée frappa +son petit pied contre le sable.</p> +<p class="justify">— Un gros quart d'heure, en courant comme +nous le faisions, ajouta Jeannin.</p> +<p class="justify">— Et la mer fermera la route ?</p> +<p class="justify">— À peu près dans une demi-heure. La fée +prit l'escarcelle à sa ceinture et la jeta sur le sable, où les écus +parlèrent leur langage joyeux. Jeannin poussa un grand cri d'allégresse, +lâcha la fée et se précipita sur l'escarcelle. Mais un doute le prit +soudain.</p> +<p class="justify">— Si c'était de la monnaie du +diable ! se dit-il. Il se retourna vivement, pensant bien que la +fée était déjà à mi-chemin des nuages. La fée était debout à la même +place. Et le petit Jeannin remarqua pour la première fois combien sa +taille était fine, noble et gracieuse. On ne voyait point son visage, +mais Jeannin, en ce moment, la devina bien belle.</p> +<p class="justify">— Enfant, dit-elle, d'une voix triste et +si douce que le petit coquetier se rapprocha d'elle involontairement, ne +montre cette escarcelle à personne, car elle pourrait te porter +malheur.</p> +<p class="justify">— Il faudra pourtant bien la porter à +Simon Le Priol, pensa Jeannin.</p> +<p class="justify">— Simonnette est belle et bonne, reprit la +fée ; rends-la heureuse.</p> +<p class="justify">— Oh ! quant à ça, soyez +tranquille !</p> +<p class="justify">— Prie Dieu pour monsieur Hue de Maurever, +ton seigneur, qui est dans la peine, poursuivit encore la fée, et s'il a +besoin de toi, sois prêt !</p> +<p class="justify">— Dam ! fit Jeannin avec embarras, je +ne suis pas bien brave, vous savez, bonne dame ! Mais c'est égal, +je commence à croire que je deviendrai un homme un jour ou +l'autre ! Et, tenez, j'avais bonne envie des cinquante écus +nantais, n'est-ce pas, puisque j'ai osé courir après vous pour les +avoir ? Eh bien ! ce soir, le chevalier qui est là-bas m'a +dit : « Si tu veux me livrer le traître Maurever, tu auras +cinquante écus nantais ». Moi, j'ai pris mes jambes à mon +cou…</p> +<p class="justify">— Est-ce que tu sais où se cache monsieur +Hue ? demanda la fée.</p> +<p class="justify">— Je pêche quelquefois du côté de +Tombelène, répondit Jeannin qui eut un sourire sournois.</p> +<p class="justify">La fée tressaillit, puis elle lui prit la main. +Jeannin trembla bien un peu, mais ce fut par habitude.</p> +<p class="justify">— Si on t'appelait au nom de la Fée des +Grèves, dit-elle, viendrais-tu ?</p> +<p class="justify">— Par ma foi, oui ! répondit Jeannin +sans hésiter ; maintenant, j'irais !</p> +<p class="justify">— C'est bien… souviens-toi et +attends. Adieu ! La fée franchit d'un bond la queue de la mare +Cayeu. Le vent du large prit son voile qui flotta gracieusement derrière +elle. Jeannin resta frappé à la même place.</p> +<p class="justify">C'était à présent que lui venait la terreur +superstitieuse.</p> +<p class="justify">Un instant, lorsque la fée avait prononcé le nom de +Hue de Maurever, une idée avait voulu entrer dans l'esprit du petit +Jeannin.</p> +<p class="justify">— Mademoiselle Reine… s'était-il +dit.</p> +<p class="justify">— Ou son <em>Esprit</em> peut-être, +avait-il ajouté, puisqu'on dit qu'elle est défunte ! Nous avons +glissé à dessein sur la partie prosaïque de la scène. Par exemple, nous +n'avons parlé qu'une seule fois du panier de la fée.</p> +<p class="justify">Jeannin n'avait sans doute pas vu ce panier, qui +n'allait pas bien à une fée, mais qui eût été tout à fait mal séant pour +un <em>Esprit.</em></p> +<p class="justify">Un <em>Esprit</em> n'ira jamais porter un panier +contenant des poulets (ô poésie !), un pain et un flacon de bon vin +vieux.</p> +<p class="justify">Non. Un <em>Esprit</em> est incapable de cela.</p> +<p class="justify">Jeannin, cependant, renonça bien plus vite à l'idée +de Reine de Maurever vivante qu'à l'idée de Reine fantôme.</p> +<p class="justify">Et vraiment, il ne faut pas voir les choses sur ces +grèves si l'on veut rester dans la réalité.</p> +<p class="justify">Tout y revêt un cachet fantastique. La lumière, +source et agent de tout spectacle, s'y comporte autrement qu'en terre +ferme. De même que l'objet le plus commun placé au centre du +kaléidoscope brille tout à coup et se teint de couleurs imprévues, de +même les conditions de l'atmosphère, la nature du sol, quelque chose +enfin qu'il importe peu de définir ici, font de ces grèves un immense +appareil où la dioptrique et la catoptrique…</p> +<p class="justify">Hélas ! bon Dieu, où allons-nous ? L'auteur +affirme sous serment qu'il a trouvé ces deux mots redoutables dans un +almanach.</p> +<p class="justify">Pour en revenir aux merveilles de nos grèves, aux +mille jeux de lumière qui trompent l'œil des riverains eux-mêmes +et des Montois, il faut dire qu'aucun appareil de physique n'en pourrait +donner une idée. Pas n'est besoin d'aller au Sahara pour voir de +splendides mirages.</p> +<p class="justify">Les sables de la baie de Cancale reflètent des +fantaisies aussi brillantes, aussi variées que les sables d'Afrique. La +pâle lune des rivages bretons évoque des féeries comme le brûlant soleil +de Numidie.</p> +<p class="justify">Ce sont là des miraculeuses visions, des rêves inouïs +que nulle imagination n'inventerait, même dans le délire de la +fièvre.</p> +<p class="justify">La grève, comme un magique miroir, trahit alors les +secrets d'un monde qui n'est pas le monde des hommes.</p> +<p class="justify">J'ai vu là des bocages enchantés voguant parmi les +nuées qui bercent mollement l'île d'Armide plus belle que dans les +songes du Tasse ; j'ai vu les froides et nobles lignes du paysage +grec, la perspective sans fin des Champs-Élysées ; j'ai vu Babylone +et ses terrasses orgueilleuses portant des orangers plus hauts que les +chênes de nos bois.</p> +<p class="justify">J'ai vu, et c'était un fantôme, la forêt morte, la +vieille forêt de Scissy, prolongeant ses massifs dans la mer et couvrant +de son ombre sacrée Tombelène, le lieu des sacrifices humains.</p> +<p class="justify">Plus loin, c'était une flotte qui allait toutes +voiles déployées, cinglant sur les tangues à sec. Plus loin une +procession muette déroulant la pourpre et l'or de ses anneaux +infinis.</p> +<p class="justify">Plus loin encore, un pauvre rideau de peupliers, +devant la maison aimée…</p> +<p class="justify">Illusions ! illusions ! mensonges qui +ravissent ou qui font pleurer !</p> +<p class="justify">Mais sous lesquels il n'y a que les sables nus +attendant leur proie.</p> +<p class="justify">Oh ! non, ce n'était pas une femme mortelle, +l'être que voyait le petit Jeannin aux rayons de la lune !</p> +<p class="justify">Elle courait. Mais Jeannin voyait bien que son pied +n'effleurait pas même les lises brillantes, où le pied d'un chrétien se +serait enfoncé jusqu'à la cheville.</p> +<p class="justify">Elle courait, mais c'était son écharpe et son voile, +déployés au vent, qui la portaient.</p> +<p class="justify">Parmi ces étincelles que la lune arrache aux tangues +mouillées, elle passait comme dans une pluie d'or…</p> +<p class="justify">Et tout à coup le sol s'abaissa. La fée monta. Elle +glissait dans les nuages.</p> +<p class="justify">Puis ce fut autre chose :</p> +<p class="justify">Jeannin se repentit amèrement de lui avoir dit que la +mer mettait une demi-heure à revenir.</p> +<p class="justify">Car la mer venait.</p> +<p class="justify">La mer passait, lisse comme une lame de cristal, sous +les pieds de la jeune fille.</p> +<p class="justify">Mais les pieds de la jeune fille ne s'y mouillaient +point.</p> +<p class="justify">Oh ! que c'était bien la fée, la fée du récit de +Simon Le Priol ! la fée du chevalier breton qui courait sur les +vagues…</p> +<p class="justify">Un nuage cacha la lune. La fée disparut.</p> +<p class="justify">Le petit Jeannin pesa l'escarcelle dans sa main, et +reprit tout pensif le chemin du village de Saint-Jean.</p> +<p class="justify">Il possédait cette fortune qu'il avait souhaitée avec +tant de passion, les cinquante écus nantais qui devaient le rendre si +heureux ; et pourtant sa tête pendait sur sa poitrine.</p> +<p class="justify">Ce n'était pas la mer que le petit Jeannin avait vu +sous les pieds de la fée, c'était le mirage de la nuit.</p> +<p class="justify">Jeannin connaissait trop bien les marées, lui qui +vivait les jambes dans l'eau depuis sa première enfance, pour s'être +trompé d'une demi-heure.</p> +<p class="justify">On a dit souvent que, dans les grèves de la baie de +Cancale, la mer monte avec la vitesse d'un cheval au galop.</p> +<p class="justify">Ceci mérite explication.</p> +<p class="justify">Si l'on a voulu dire que la marée partant des basses +eaux, gagnait avec la rapidité d'un cheval qui galope, on s'est +assurément trompé.</p> +<p class="justify">Si l'on a voulu dire, au contraire, qu'un cheval, +partant du bas de l'eau en grande marée, aurait besoin de prendre le +galop pour n'être point submergé, on n'a avancé que l'exacte vérité.</p> +<p class="justify">Cela tient à ce que la grève, plate en apparence, a, +comme nous l'avons déjà dit, des rides, — des <em>plans,</em> +suivant le langage des sculpteurs, — des endroits où la +tangue cède d'une manière presque insensible, mais suffisante pour +attirer le flot, justement à cause de l'absence de pente générale.</p> +<p class="justify">Ces défauts de la grève forment quand la mer monte, +des espèces de rivières sinueuses qui s'emplissent tout d'abord et qu'il +est très difficile d'apercevoir dès la tombée de la brune, parce que ces +rivières n'ont point de bords.</p> +<p class="justify">L'eau qui se trouve là ne fait que combler les +défauts de la grève.</p> +<p class="justify">De telle sorte qu'on peut courir, bien loin devant le +flot, sur une surface sèche et être déjà condamné. Car la mer invisible +s'est épanchée sans bruit dans quelque canal circulaire, et l'on est +dans une île qui va disparaître à son tour sous les eaux.</p> +<p class="justify">C'est là un des principaux dangers des <em>lises</em> +ou sables mouvants que détrempent les lacs souterrains.</p> +<p class="justify">À vue d'œil, la mer monte, au contraire, avec +une certaine lenteur, égale et patiente, excepté dans les grandes +marées.</p> +<p class="justify">Cela ne ressemble en rien au flux fougueux et bruyant +qui a lieu sur les côtes.</p> +<p class="justify">Ici, on ne voit à proprement parler, ni +<em>vague</em> ni <em>ressac,</em> parce que la lame a été brisée mille +fois depuis l'entrée de la baie jusqu'aux grèves et aussi sans doute +parce que la marée ne rencontre aucune espèce d'obstacle.</p> +<p class="justify">C'est tout simplement le niveau qui monte et l'eau +qui s'épanche en vertu des lois de la gravité.</p> +<p class="justify">Point d'efforts, point de luttes, point de montagnes +chevelues, creusant leur ventre d'émeraude et jetant leur écume folle +vers le ciel.</p> +<p class="justify">Pour peindre la grande mer et sa fureur, un peintre +ne choisira certes jamais les alentours du Mont-Saint-Michel.</p> +<p class="justify">Mais qu'importe le mouvement, le fracas, la +colère ? Les gens qui frappent froidement et en silence tuent tout +aussi bien et mieux que si la rage les emportait.</p> +<p class="justify">Le mouvement désordonné, le fracas, les menaces, en +un mot, sont des avertissements, tandis que la tranquillité attire et +trompe.</p> +<p class="justify">Plus d'un parmi ceux qui sont morts sous les sables a +dû sourire en voyant la mer monter entre Avranches et le Mont. Pourquoi +prendre garde à ce lac bénin qui s'enfle peu à peu et qui vient vous +caresser les pieds si doucement.</p> +<p class="justify">Ce lac bénin a de longs bras qu'il étend et referme +derrière vous. Prenez garde !</p> +<p class="justify">Il était plus de deux heures de nuit lorsque la fée +atteignit les roches noires qui forment la base du +Mont-Saint-Michel.</p> +<p class="justify">La mer venait derrière elle. On l'entendait rouler de +l'autre côté du Mont.</p> +<p class="justify">La fée s'assit sur un quartier de roc afin de +reprendre haleine. Elle appuya ses deux mains contre sa poitrine pour +comprimer les battements de son cœur.</p> +<p class="justify">De Saint-Jean-des-Grèves au Mont, il y a une grande +lieue et demie. La fée, en parcourant cette distance, n'avait pas cessé +un seul instant de courir.</p> +<p class="justify">Elle releva son voile pour étancher la sueur de son +front et montra aux rayons de la lune cette douce et noble figure que +nous avons admirée déjà dans la grande salle du manoir de +Saint-Jean.</p> +<p class="justify">Puis elle tourna la base du roc et entra dans l'ombre +sous la muraille méridionale de la ville.</p> +<p class="justify">Elle pouvait entendre en haut du rempart le pas lourd +et mesuré du soldat de la garde de nuit qui veillait.</p> +<p class="justify">Ce n'était pas pour s'introduire dans la ville que +notre fée prenait ce chemin, car elle passa derrière la Tour-du-Moulin, +qui était la dernière entrée de la ville, et s'engagea dans des roches à +pic où nul sentier n'était tracé.</p> +<p class="justify">Bien que la nuit fût claire, elle avait grand'peine à +se guider parmi ces dents de pierre qui déchirent les mains et où le +pied peut à peine se poser.</p> +<p class="justify">Elle allait avec courage, mais elle ne faisait guère +de chemin.</p> +<p class="justify">Elle atteignit enfin une sorte de petite plate-forme +au-dessus de laquelle un pan de pierre coupé verticalement rejoignait la +muraille du château. Impossible de faire un pas de plus.</p> +<p class="justify">Mais la fée n'avait pas besoin d'aller plus loin, à +ce qu'il paraît, car elle posa son panier sur le roc et s'approcha du +pan de pierre.</p> +<p class="justify">Une sorte de meurtrière, taillée dans le granit même +défendue par un fort barreau de fer, s'ouvrait sur la plate-forme.</p> +<p class="justify">La fée mit sa blonde tête contre le barreau.</p> +<p class="justify">— Messire Aubry ! dit-elle tout +bas.</p> +<p class="justify">— Est-ce vous, Reine ? répondit une +voix lointaine et qui semblait sortir des entrailles mêmes de la +terre.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_13"></a><strong>XIII. Où l'on parle pour +la première fois de maître Loys.</strong></h1> +<p class="justify">L'endroit du Mont où se trouvait maintenant Reine de +Maurever était à peine assez large pour qu'une personne pût s'y asseoir +à l'aise. Immédiatement au-dessus s'élevait la grande plate-forme du +château que surmonte la basilique. Reine avait à sa gauche les murs +inclinés de la Montgomerie, par où l'on monte au cloître et à toute +cette partie des bâtiments appelée la <em>Merveille.</em></p> +<p class="justify">Il y avait un archer de garde dans la guérite de +pierre qui flanquait la plate-forme. Reine le savait ; ce n'était +pas la première fois qu'elle venait là. Elle savait aussi que la +consigne des archers était de tirer sans crier gare, partout où ils +apercevaient un mouvement dans les rochers.</p> +<p class="justify">Et cette consigne, soit dit en passant, n'était point +superflue, car les Anglais tentèrent plus d'une fois, en ce siècle, de +s'introduire nuitamment et par trahison dans l'enceinte du +couvent-forteresse.</p> +<p class="justify">Reine de Maurever, dans sa vie ordinaire, était une +enfant timide.</p> +<p class="justify">Mais Reine avait le cœur d'un chevalier quand +il s'agissait de bien faire.</p> +<p class="justify">La mort, elle n'y songeait même pas ! C'était +chose convenue avec elle-même que, dans ses courses hasardeuses, la mort +était partout, sur les Grèves comme autour du Mont.</p> +<p class="justify">Les sables mouvants, la mer, les balles ou les +carreaux des arbalétriers, tout cela tue. Reine bravait tout cela.</p> +<p class="justify">Nous sommes au siècle des vierges inspirées, des +dentelles de granit et de splendides cathédrales.</p> +<p class="justify">Jeanne d'Arc, une autre jeune fille possédée de Dieu, +venait d'accomplir le miracle qui reste comme un diamant éblouissant +dans l'écrin de nos annales.</p> +<p class="justify">Jeanne d'Arc, que Voltaire a insultée, afin qu'aucun +honneur ne manquât à la mémoire de Jeanne d'Arc.</p> +<p class="justify">La pauvre Reine n'était point une Jeanne d'Arc. +Peut-être que son bras eût fléchi sous l'armure. Mais elle n'avait pas +un trône à sauver.</p> +<p class="justify">Sa force était à la hauteur de son dévouement +modeste.</p> +<p class="justify">La vengeance du duc François la faisait plus pauvre +et plus dénuée que la plus indigente parmi les filles des vassaux de son +père. Elle n'avait plus à donner que sa vie. Elle donnait sa vie +simplement, nous allions dire gaiement.</p> +<p class="justify">C'était une jeune fille, ce n'était rien qu'une jeune +fille, supportant sa peine avec courage, mais aspirant ardemment au +bonheur.</p> +<p class="justify">Aubry était bien le fiancé qu'il fallait à cette +blonde enfant des Grèves. Brave comme un lion, vif, bouillant, +sincère ; un vrai chevalier en herbe.</p> +<p class="justify">Il y avait quinze jours qu'Aubry était captif. +François de Bretagne l'avait fait arrêter le soir même de l'événement +raconté aux premières pages de ce livre. Depuis lors, Aubry n'avait vu +que le frère-convers, chargé de lui apporter sa provende, et Reine, qui +était venue parfois le visiter.</p> +<p class="justify">La fenêtre de son cachot était taillée de façon à ce +qu'il ne pût apercevoir que le ciel. Le sol où il reposait restait à six +pieds au-dessous de la fenêtre-meurtrière.</p> +<p class="justify">Ce cachot avait été creusé, avec trois autres +pareils, sous la plate-forme, par Nicolas Famigot, ancien prieur +claustral et vingt-quatrième abbé de Saint-Michel. L'intérieur était +tout roc. Le dessus de la porte avait un carré taillé au ciseau dans la +pierre, avec la date : A. D. 1276.</p> +<p class="justify">Les ouvriers, en creusant cette cellule carrée dans +le roc vif, avaient ménagé un petit cube de granit destiné à soutenir la +tête du prisonnier.</p> +<p class="justify">À part cette attention, les quatre cachots étaient +entièrement nus.</p> +<p class="justify">Ce fut quelques années plus tard seulement que Louis +XI, le roi démocrate, s'arrêta émerveillé à la vue de ces prisons +modèles, Louis XI savait les dangers de la guerre qu'il avait déclarée à +ses grands vassaux. Il aimait les cachots bien établis. Le +Mont-Saint-Michel lui plut au-delà de tout dire.</p> +<p class="justify">Il y revint et il utilisa du mieux qu'il put ces +cachots si recommandables.</p> +<p class="justify">À l'époque où se passe notre histoire, aucun captif +politique n'avait encore illustré les dessous du Mont-Saint-Michel. Ces +cachots étaient bonnement le pénitentiaire du couvent. On y mettait des +moines ou des vassaux de l'abbaye, il avait fallu la requête du duc +François pour qu'Aubry de Kergariou y pût trouver place.</p> +<p class="justify">Par autre grâce spéciale, le frère gardien avait été +autorisé à lui délivrer quatre bottes de paille : de sorte qu'Aubry +était à son aise.</p> +<p class="justify">Au moment où la voix de Reine se fit entendre sur la +petite saillie qui était sous la fenêtre-meurtrière, Aubry dormait, +couché sur la paille. Mais le sommeil des captifs est léger. Il ne +fallut qu'un appel pour mettre Aubry sur ses pieds.</p> +<p class="justify">D'un bond il atteignit l'appui de la meurtrière et +s'y tint suspendu.</p> +<p class="justify">— Pauvre Aubry ! dit Reine. Et ils +causèrent. Au bout de quelques minutes, la main droite d'Aubry qui +tenait l'appui de la meurtrière lâcha prise, parce qu'elle commençait à +s'engourdir ; ses pieds touchèrent le sol et rebondirent : sa +main gauche saisit l'arête de granit et supporta tout le poids de son +corps à son tour.</p> +<p class="justify">— Vous souvenez-vous de maître Loys, +Reine ? dit-il.</p> +<p class="justify">— Votre beau lévrier noir ?</p> +<p class="justify">— Oui, mon beau lévrier ! mon pauvre +ami si cher ! Reine convint que maître Loys était un parfait +lévrier.</p> +<p class="justify">En ce moment, Aubry disparut pour reparaître aussitôt +après, et, cette fois, ce fut sa main droite qui saisit l'appui de la +meurtrière.</p> +<p class="justify">— Il est bien heureux, ce maître +Loys ! dit Reine en riant.</p> +<p class="justify">— Cela vous étonne que je pense à +lui ? demanda Aubry. Quand vous serez ma femme, Reine, vous verrez +comme il vous aimera ! Mais vous ne pouvez pas l'aller chercher à +Dinan…</p> +<p class="justify">— J'ai un messager tout trouvé, +interrompit Reine.</p> +<p class="justify">Elle songeait au petit coquetier Jeannin qui avait de +si bonnes jambes…</p> +<p class="justify">— Merci ! merci ! s'écria Aubry +avec chaleur ; il me semble que rien ne me manquerait ici si je +savais que mon beau Loys est en bonnes mains et traité comme il faut. +Mais parlons de vous. Y a-t-il du nouveau ?</p> +<p class="justify">Reine secoua la tête.</p> +<p class="justify">— Il y a que le pays est rempli de +soldats, répondit-elle ; nous aurons de la peine à nous défendre et +à nous cacher désormais. Hier on a crié la somme promise à qui livrera +la tête de mon père.</p> +<p class="justify">— Elle n'est pas encore gagnée, cette +somme-là, Dieu merci !</p> +<p class="justify">— Ils sont nombreux. Une douzaine d'hommes +d'armes, sans compter le chef, qui est un chevalier… et beaucoup +de soldats.</p> +<p class="justify">— Ah ! dit Aubry, notre seigneur +François a trouvé un chevalier pour s'avilir à ce métier-là !</p> +<p class="justify">— Il n'en a pas trouvé, répliqua +Reine ; il en a fait un.</p> +<p class="justify">— À la bonne heure ! et quel est le +croquant ?…</p> +<p class="justify">— Un de vos parents, Aubry…</p> +<p class="justify">— Méloir ! s'écria le jeune homme +avec cette indignation mêlée de mépris qui ne peut tuer tout à fait le +sourire ; Méloir… mon rival, vous savez, Reine…</p> +<p class="justify">Reine se redressa.</p> +<p class="justify">— Oh ! ne vous offensez pas ! Il +était bon autrefois, mais vous verrez qu'il sera pendu quelque jour +comme un vilain, si je ne lui donne pas de ma dague dans la +poitrine.</p> +<p class="justify">— Pauvre Aubry ! dit Reine, entre sa +poitrine et votre dague il y a loin !</p> +<p class="justify">Aubry disparut, comme si cette observation, cruelle +dans sa vérité, l'eût foudroyé.</p> +<p class="justify">Ce n'était que sa main droite qui se fatiguait.</p> +<p class="justify">Ces plongeons soudains du pauvre prisonnier mettaient +le comble à la bizarrerie de cette scène, où la gaieté de deux +cœurs vaillants et jeunes luttait presque victorieusement contre +une profonde détresse.</p> +<p class="justify">Quand la tête d'Aubry se remontra, Reine vit qu'il +secouait ses cheveux bouclés avec colère.</p> +<p class="justify">— Patience ! dit-il ; je sais +que je ne suis bon à rien… Mais je payerai toutes nos dettes d'un +seul coup, si Dieu le veut. Revenons à vous, Reine, vous parliez de la +suite de ce coquin de Méloir…</p> +<p class="justify">— Je disais que leur nombre m'épouvante, +Aubry, et j'allais ajouter que le secret de la retraite de mon père +n'est plus à moi.</p> +<p class="justify">— Comment ! vous auriez +confié…</p> +<p class="justify">— À vous seul, Aubry ! interrompit la +jeune fille ; et si j'ai eu tort, ce n'est pas vous qui devez me le +reprocher. Mais il y a deux nuits, en traversant la grève, j'ai vu qu'on +me suivait. Je suis revenue sur mes pas ; j'ai fait tout ce que +j'ai pu pour tromper cette surveillance… j'ai cru avoir +réussi ; je me trompais : en mettant le pied sur le roc de +Tombelène, j'ai revu la grande ombre maigre et difforme qui sortait du +brouillard en même temps que moi…</p> +<p class="justify">— Vous avez reconnu l'espion ?</p> +<p class="justify">— J'ai reconnu le Normand Vincent Gueffès, +qui habite depuis quelques mois sur le domaine de +Saint-Jean-des-Grèves.</p> +<p class="justify">— Est-ce un brave homme ?</p> +<p class="justify">— On dit dans le village qu'il vendrait +bien son âme pour un écu. Aubry garda le silence.</p> +<p class="justify">— Il y en a encore un autre, poursuivit +Reine ; mais celui-là est un enfant loyal et dévoué. Je ne crains +que Gueffès.</p> +<p class="justify">— Vous souvenez-vous, Aubry ? +reprit-elle encore après une pause, la semaine passée nous étions tout +pleins d'espoir, nous nous disions : notre peine ne durera, au pis +aller, que quarante jours, puisque François de Bretagne n'a plus que +quarante jours à vivre. Dieu m'est témoin que je prie chaque soir pour +que monseigneur le duc se repente et non pas pour qu'il meure, mais +enfin ce sont là des choses que mes prières ne changeront point. +Monsieur Gilles a dit : « dans quarante jours » ! je +l'ai entendu ; sa voix mourante sonne encore à mon oreille. +Aujourd'hui, deux semaines sont écoulées ; nous n'avons plus que +vingt-cinq jours de peine. Nous parlions ainsi… Eh bien ! +Aubry, mon espoir s'en va !</p> +<p class="justify">— Ne dites pas cela. Reine, où vous me +ferez devenir fou dans cette cage maudite !</p> +<p class="justify">— Hélas ! continua mademoiselle de +Maurever : un vieillard et une jeune fille pour combattre tant de +soldats ! Je ne vous ai pas tout appris. Si Vincent Gueffès ne nous +vend pas, ils sauront se passer de lui. Avez-vous entendu parler, Aubry, +de ces lévriers qui chassent les naufragés sur les grèves d'Audierne et +de Douarnenez, autour des rochers de Penmarch ? Méloir attend douze +de ces lévriers.</p> +<p class="justify">— Le misérable ! s'écria Aubry.</p> +<p class="justify">— Demain, en traversant la grève pour +porter le repas de mon père, acheva Reine, je serai chassée par la meute +de Rieux comme une bête fauve.</p> +<p class="justify">La main d'Aubry se tendit jusqu'au barreau qu'il +secoua avec furie. Le barreau, scellé dans le roc, ne remua même +pas.</p> +<p class="justify">— Il faudra bien qu'il cède, râla le +pauvre porte-bannière, emporté par un accès de délire ; je +l'arracherai ! oh ! je l'arracherai ! et si je ne peux +pas, j'userai le roc avec mes ongles. Reine, je mourrai enragé dans ce +trou, maintenant ! et si le vent m'apporte cette nuit les cris de +cette meute infernale…</p> +<p class="justify">Il n'acheva pas. Un gémissement sortit de sa +poitrine. Sa main ensanglantée lâcha du même coup le barreau et la +saillie de pierre. Reine l'entendit tomber comme une masse au fond du +cachot.</p> +<p class="justify">— Aubry ! dit la jeune fille +effrayée. Point de réponse.</p> +<p class="justify">— Aubry ! murmura-t-elle encore. Elle +n'osait élever la voix, à cause de l'archer qui veillait sur la +plate-forme.</p> +<p class="justify">Aubry garda le silence.</p> +<p class="justify">Reine joignit ses mains, et sa prière désespérée +s'élança vers le ciel.</p> +<p class="justify">— Mon Dieu ! Et vous, sainte +Vierge ! dit-elle, ayez pitié de nous !</p> +<p class="justify">— Aubry ! murmura-t-elle pour la +troisième fois ; revenez ! revenez ! j'ai été à Dol, je +vous apporte une lime d'acier…</p> +<p class="justify">Ces mots n'étaient pas achevés, que la tête d'Aubry +rayonnait à la meurtrière.</p> +<p class="justify">— Une lime ! s'écria-t-il, délirant +de joie comme il délirait naguère de douleur : une lime +d'acier ! nous sommes sauvés, Reine, sauvés ! +sauvés !</p> +<p class="justify">Un bruit rauque se fit à l'intérieur de la cellule, +qui s'illumina soudain.</p> +<p class="justify">— Baissez-vous ! murmura Aubry qui se +laissa choir aussitôt.</p> +<p class="justify">Reine obéit ; elle avait eu le temps de voir à +l'intérieur du cachot, une tête chauve dont le front plombé recevait en +plein la lumière d'une lampe.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_14"></a><strong>XIV. Prouesses de maître +Loys.</strong></h1> +<p class="justify">Reine n'eut que le temps de se rejeter en arrière +vivement et de se coller à la paroi extérieure du cachot.</p> +<p class="justify">À l'intérieur, elle entendit une grosse et joyeuse +voix qui disait :</p> +<p class="justify">— On vous y prend, messire Aubry ! +toujours bâillant à la lune ! Par saint Bruno, mon patron, +n'avez-vous pas assez du jour pour songer creux ? Allez ! si +mon devoir ne m'appelait pas ici à cette heure, je ronflerais comme le +maître serpent du chœur, moi qui vous parle.</p> +<p class="justify">— Moi, je n'ai pas sommeil, mon bon frère +Bruno, répondit Aubry, qui aurait voulu le voir à cent pieds sous +terre.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! je ne m'y connais +plus ! s'écria le convers ; de mon temps, les jeunes gens +dormaient mieux que les vieillards ! Mais, après tout, c'est la +tristesse qui vous pique, mon gentilhomme, et je conçois cela. Que saint +Michel me garde ! j'ai été soldat avant d'être moine, et je dis que +vous avez bien fait de jeter votre épée aux pieds de ce pâle coquin qui +a empoisonné son frère.</p> +<p class="justify">— Bruno ! interrompit sévèrement le +jeune homme d'armes, il ne faut pas parler ainsi devant moi de mon +seigneur le duc !</p> +<p class="justify">— Bien ! bien ! je sais que vous +êtes loyal comme l'acier, messire Aubry. Je vous aime, moi, voyez-vous, +et si j'étais le maître, vous auriez la clef des champs à l'heure même, +car c'est une honte à l'abbaye de Saint-Michel de servir de prison à ce +damné de François. Bien ! bien ! je retiens ma langue, +messire. Je disais donc que vous êtes un joli homme d'armes, mon fils, +et que pour tout au monde je ne voudrais pas vous faire de la peine. Et +tenez, ajouta-t-il d'un accent tout à fait paternel, si vous me disiez +quelquefois : Frère Bruno, je boirais bien un flacon de vin de +Gascogne, pourvu que ce ne fut ni quatre-temps ni vigiles, je ne me +fâcherais pas contre vous.</p> +<p class="justify">L'excellent frère Bruno parlait ainsi avec une +volubilité superbe, sans virgules ni points, et pendant qu'il parlait +son franc visage souriait bonnement.</p> +<p class="justify">C'était presque un vieillard : une tête chauve, +mais joyeuse et pleine, qui avait bien pu être au temps jadis, la tête +d'un vrai luron.</p> +<p class="justify">Depuis qu'Aubry était prisonnier dans les cachots de +l'abbaye, frère Bruno faisait son possible pour adoucir la rigueur de sa +captivité.</p> +<p class="justify">À l'heure des rondes il ne passait jamais devant la +cellule d'Aubry sans y entrer pour faire un doigt de causette. Aubry +l'aimait parce qu'il avait reconnu en lui un digne cœur.</p> +<p class="justify">Il laissait le frère Bruno lui conter les détails du +dernier siège du Mont. Le bon moine s'était refait un peu soldat pour la +circonstance. Il aurait voulu que le Mont fût assiégé toujours.</p> +<p class="justify">Mais les Anglais vaincus avaient abandonné jusqu'à +leur forteresse de Tombelène, après l'avoir préalablement ruinée. Les +jours de fête étaient passés.</p> +<p class="justify">D'ordinaire, Aubry recevait avec plaisir et +cordialité les visites du moine ; mais aujourd'hui, nous savons +bien qu'il ne pouvait être à la conversation. Pendant que frère Bruno +parlait, il rêvait.</p> +<p class="justify">Bruno s'en aperçut et se prit à rire.</p> +<p class="justify">— Je ne veux pourtant pas vous déranger, +dit-il, car je pense que vous ne recevez pas de visites. Aubry s'efforça +de garder un visage serein.</p> +<p class="justify">— Mais j'y pense, reprit le moine en riant +plus fort, on dit que le lutin de nos grèves, qui avait disparu depuis +cent ans, est revenu. Les pêcheurs du Mont ne parlent plus que de la +bonne fée, depuis quinze jours. Vous étiez là perché à votre lucarne +quand je suis entré… peut-être que la Fée des Grèves était venue +vous voir à cheval sur son rayon de lune.</p> +<p class="justify">Assurément, le frère Bruno ne croyait pas si bien +dire. Aubry rêvait toujours.</p> +<p class="justify">— À propos de cette Fée des Grèves, +poursuivit le moine, il y a des milliers de légendes toutes plus +divertissantes les unes que les autres. Vous qui aimez tant les vieilles +légendes, messire Aubry, vous plairait-il que je vous en récite +une ?</p> +<p class="justify">Ce disant, le frère Bruno s'asseyait sur la paille du +lit et déposait sa lampe à terre. L'idée de conter une légende le +mettait évidemment en joie.</p> +<p class="justify">Aubry le donnait au diable du meilleur de son +cœur.</p> +<p class="justify">— Au temps de la première croisade, +commença frère Bruno, le seigneur de Châteauneuf, qui était Jean de +Rieux, vendit tout, jusqu'à la chaîne d'or de sa femme, pour équiper +cent lances. M'écoutez-vous, messire Aubry ?</p> +<p class="justify">— Pas beaucoup, mon bon frère Bruno.</p> +<p class="justify">— La légende que je vous conte là +s'appelle la <em>Grotte des Saphirs,</em> et montre tous les trésors +cachés au fond de la mer.</p> +<p class="justify">— Je n'irai point les y quérir, mon frère +Bruno.</p> +<p class="justify">— Jean de Rieux ayant donc équipé ses cent +lances, reprit le moine convers, poussa jusqu'à Dinan suspendre un +médaillon bénit à l'autel de Notre-Dame, puis il partit, laissant sa +dame, la belle Aliénor, aux soins de son sénéchal.</p> +<p class="justify">Aubry bâilla.</p> +<p class="justify">— Jamais je ne vis chrétien bâiller en +écoutant cette légende, messire Aubry, dit le moine un peu piqué, et +cela me rappelle une autre aventure…</p> +<p class="justify">— Oh ! mon bon frère Bruno ! si +vous saviez comme j'ai sommeil !</p> +<p class="justify">— Tout à l'heure vous +prétendiez…</p> +<p class="justify">— Sans doute, mais depuis…</p> +<p class="justify">— C'est donc moi qui vous endors, +messire ! demanda le moine en se levant.</p> +<p class="justify">— Vous ne le croyez pas, mon excellent +frère ! Aubry lui tendit la main. Le moine la prit sans rancune et +la secoua rondement.</p> +<p class="justify">— Allons, s'écria-t-il ; pour votre +peine vous ne m'entendrez jamais vous conter la légende de la grotte des +Saphirs, qui est au fond de la mer. Bonne nuit donc, messire Aubry, +n'oubliez pas vos oraisons, et faites de bons rêves.</p> +<p class="justify">À peine la porte était-elle refermée qu'Aubry se +suspendait de nouveau à l'appui de la meurtrière.</p> +<p class="justify">— Reine ! oh ! Reine ! +dit-il ; que Dieu vous bénisse pour avoir eu cette pensée d'acheter +une lime ! Nous sommes sauvés !</p> +<p class="justify">— Puissiez-vous ne point vous tromper, +Aubry !</p> +<p class="justify">— Demain soir, ce barreau sera +tranché…</p> +<p class="justify">— Mais pourriez-vous passer par cette +fente étroite !</p> +<p class="justify">— J'y passerai, dussé-je y laisser la peau +de mes épaules et de mes reins !</p> +<p class="justify">— Et une fois que vous serez passé, mon +pauvre Aubry, aurons-nous seulement un ennemi de moins ?</p> +<p class="justify">— Vous aurez un défenseur de plus, +Reine ! s'écria le jeune homme avec enthousiasme. Écoutez ! +pendant que ce bon moine était là, je rêvais et je me souvenais. Sait-on +ce que peut un homme de cœur, même contre une multitude ? +Avec Loys pour combattre les lévriers de Rieux, et moi pour combattre +les hommes d'armes du mécréant Méloir, par saint Brieuc ! j'irai à +la bataille d'une âme bien contente !</p> +<p class="justify">— Je ne sais… voulut dire la jeune +fille.</p> +<p class="justify">— Écoutez ! écoutez, Reine, +poursuivit Aubry avec une chaleur croissante ; vous ne connaissez +pas maître Loys ! C'est un preux à sa façon, j'en fais +serment ! Une fois, il y a deux ans de cela, mon noble père, qui +était malade à la mort, eut envie de manger des lombes de daim. Les +daims s'en vont de notre Bretagne, mais il y en a encore dans la forêt +de Jugon.</p> +<p class="justify">Je dis à mon père : Messire, je vais vous quérir +un daim. Il sourit et me donna sa main pâlie : quand un homme va +mourir, il a des désirs fous comme les enfants ou les femmes. Je pris +maître Loys, et je descendis vers Lamballe. Nous marchâmes lui et moi +tout un jour. Au revers de la forêt du Jugon s'élève le manoir des +anciens seigneurs de Kermel, habité maintenant par le juif Isaac Hellès, +argentier du dernier duc.</p> +<p class="justify">Isaac avait six fils qui se prétendaient maîtres de +la forêt. Tous grands et robustes, bruns de poil, la bouche rentrée, le +nez en bec d'aigle comme les gens d'Orient. Si quelqu'un, gentilhomme ou +vilain, chassait dans la forêt, les fils d'Isaac Hellès venaient et le +tuaient.</p> +<p class="justify">On savait cela.</p> +<p class="justify">Ils avaient une meute dressée à fondre sur les +braconniers et leurs chiens.</p> +<p class="justify">J'arrivai à la nuit tombante sur la lisière de la +forêt de Jugon. Maître Loys releva piste dès les premiers pas, mais il +était trop tard pour chasser.</p> +<p class="justify">Je connus les traces et je fis une lieue dans la +forêt pour choisir un affût.</p> +<p class="justify">J'avais pour armes mon épieu et mon couteau.</p> +<p class="justify">Un bon épieu, Reine, fort comme une lance et pointu +comme une aiguille.</p> +<p class="justify">J'attachai maître Loys au tronc d'un châtaignier, et +je lui dis : « Couche ! », il ne bougea plus.</p> +<p class="justify">Le daim arriva, trottant dans le taillis ; +maître Loys faisait le mort.</p> +<p class="justify">Quand le daim passa, je lui plantai mon épieu sous +l'épaule ; il tomba sur ses genoux, et je l'achevai d'un coup de +couteau dans la gorge.</p> +<p class="justify">Maître Loys poussa un long hurlement de joie.</p> +<p class="justify">Et alors ! comme si ce cri eut évoqué une armée +de démons, la forêt s'illumina soudain. Des torches brillèrent à travers +les arbres, la trompe sonna. Je vis des cavaliers qui accouraient au +galop, excitant des chiens lancés ventre à terre.</p> +<p class="justify">Je me dis :</p> +<p class="justify">— Voici les fils d'Isaac Hellès le juif, +qui viennent avec leur meute pour me tuer.</p> +<p class="justify">D'un revers, je coupai la courroie qui retenait Loys, +et je pris mon épieu à la main. Loys ne s'élança pas. Il resta devant +moi, les jarrets tendus, la tête haute. Les juifs criaient déjà de +loin : Sus ! sus !</p> +<p class="justify">Il y avait un grand chêne qui s'élevait à la droite +de la voie ; j'allai m'y adosser, pour ne pas être massacré par +derrière.</p> +<p class="justify">À ce moment-là même, les fils d'Isaac, avec leur +meute et leurs valets, tombèrent sur nous comme la foudre.</p> +<p class="justify">Je vois encore leurs visages longs et cuivrés à la +rouge lueur des torches.</p> +<p class="justify">Vous dire exactement ce qui se passa, Reine je ne le +pourrais pas, car je ne le sais guère moi-même.</p> +<p class="justify">Un tourbillon s'agitait autour de moi. Je recevais à +la fois des coups par tout le corps. Mon front s'inondait de sang et de +sueur.</p> +<p class="justify">Je me souviens seulement que je disais de temps en +temps, machinalement et sans savoir :</p> +<p class="justify">— Hardi ! maître Loys ! Je me +souviens aussi que je le voyais toujours devant moi, muet au milieu de +la meute hurlante, et travaillant Dieu sait comme ! Mon épieu se +levait et retombait. Je commençais à ne plus sentir mes blessures, ce +qui est signe qu'on va s'évanouir ou mourir… Aubry s'arrêta pour +reprendre haleine.</p> +<p class="justify">En ces temps où toute vie traversait des dangers +violents, la délicatesse des femmes, loin de répugner à de pareils +récits, doublait l'intérêt qu'elles y portaient. Elles n'avaient plus +horreur du sang pour avoir pansé trop de plaies.</p> +<p class="justify">Reine écoutait, haletante.</p> +<p class="justify">Elle était avec Aubry dans la forêt, au pied du grand +chêne. Les torches l'éblouissaient ; le bruit l'étourdissait ; +elle saignait par les blessures d'Aubry.</p> +<p class="justify">Hardi ! maître Loys ! défends ton +maître !</p> +<p class="justify">— Pourtant, reprit Aubry, dans la +simplicité de sa vaillance, je voulais rapporter les lombes du daim à +monsieur mon père, qui en avait désir.</p> +<p class="justify">Comme je sentais bien que j'allais tomber, je me +dis :</p> +<p class="justify">— Allons, Aubry ! un dernier coup de +boutoir ! Et je quittai mon poste comme une garnison assiégée qui +fait une sortie. Et je brandis mon épieu ! et je frappai, merci de +moi, tant que je pus ! Il me sembla que les torches s'étaient +éteintes, et qu'il n'y avait plus personne devant moi. Je crus que +c'était le voile de la dernière heure qui s'étendait sous mes yeux.</p> +<p class="justify">Je me laissai choir.</p> +<p class="justify">Je restai là bien longtemps. Quand je m'éveillai, le +soleil se jouait dans les hautes branches des arbres.</p> +<p class="justify">Maître Loys, le poil sanglant, léchait mes +blessures.</p> +<p class="justify">Autour de moi, gisant sur l'herbe, il y avait six +cadavres, qui étaient les six fils d'Isaac Hellès. Pour sa part, maître +Loys avait étranglé deux juifs et une demi-douzaine de chiens.</p> +<p class="justify">C'est une bonne bête que maître Loys !</p> +<p class="justify">Je dépeçai le daim ; ne pouvant l'emporter tout +entier, je pris le filet avec les lombes, et je revins au manoir, un peu +maltraité, mais content.</p> +<p class="justify">Mon vieux père, qui n'y voyait plus, ne sut pas que +j'étais blessé. Il fit en souriant, avec les lombes du daim, son dernier +repas qu'il trouva fort bon, et puis mourut.</p> +<p class="justify">Telle fut la conclusion du récit d'Aubry.</p> +<p class="justify">Comme Reine écoutait encore, il ajouta :</p> +<p class="justify">— Que Dieu me donne cette joie de me voir, +avec maître Loys à mes côtés et une arme dans la main, au milieu des +soudards de mon cousin Méloir, je ne lui demande pas autre +chose !</p> +<p class="justify">— Vous êtes brave, Aubry ! dit Reine +doucement ; vous serez un capitaine ! Oui, vous avez raison, +si vous étiez libre, nous pourrions sauver mon père.</p> +<p class="justify">— Eh bien donc, s'écria le jeune homme en +donnant le premier coup de lime au barreau, travaillons à ma +liberté ! L'acier grinça sur le fer.</p> +<p class="justify">Aubry était bien mal à l'aise, mais il y allait de si +grand cœur !</p> +<p class="justify">— Et maintenant, Aubry, dit Reine après +quelques instants, que Dieu soit avec vous ; je vais me +retirer.</p> +<p class="justify">— Déjà !</p> +<p class="justify">— Il y a deux jours que mon père +m'attend.</p> +<p class="justify">— Mais la mer est haute !</p> +<p class="justify">— Elle baisse. Et s'il reste de l'eau +entre Tombelène et le Mont au point du jour, il faudra bien que je la +traverse à la nage.</p> +<p class="justify">— À la nage ! se récria Aubry ? +ne faites pas cela, Reine, le courant est si terrible !</p> +<p class="justify">— Si je traversais de jour, on me verrait, +et la retraite de mon père serait découverte. Aubry ne trouva pas +d'objection, mais toute son allégresse avait disparu.</p> +<p class="justify">La lune tournait en ce moment l'angle des +fortifications. Un reflet vint à l'épaule de Reine, puis la lumière +monta lentement, se jouant dans les plis de son voile noir et parmi ses +cheveux blonds.</p> +<p class="justify">— Quand je traverserai la mer à la nage, +dit Reine, je serai moins en danger qu'ici, mon pauvre Aubry.</p> +<p class="justify">— Pourquoi ?</p> +<p class="justify">— Parce que la lune luit pour tout le +monde, répliqua Reine. L'archer qui est sur la plate-forme…</p> +<p class="justify">— Il vous voit ? interrompit Aubry +d'une voix étouffée par la terreur.</p> +<p class="justify">— Oui, répondit Reine, le voilà qui tend +son arbalète.</p> +<p class="justify">— Fuyez ! oh ! fuyez ! +Reine lui fit un adieu de la main et se baissa. Un trait siffla et +rebondit sur les roches. Aubry se laissa choir au fond de son cachot. +Puis il se reprit encore à la saillie de pierre.</p> +<p class="justify">— Reine ! Reine ! +cria-t-il ; un mot par pitié… Un second trait vint frapper +l'extrême pointe du rocher, la brisa et fit jaillir une gerbe +d'étincelles. Aubry sentit son cœur s'arrêter.</p> +<p class="justify">En ce moment, dans le silence de la nuit, une voix +déjà lointaine s'éleva et monta jusqu'à sa cellule.</p> +<p class="justify">Elle disait :</p> +<p class="justify">— Au revoir !</p> +<p class="justify">Aubry se mit à genoux et remercia Dieu comme il ne +l'avait jamais fait en sa vie.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_15"></a><strong>XV. À quand la +noce ?</strong></h1> +<p class="justify">Le petit Jeannin était resté longtemps à regarder la +fée courir sur le miroir des grèves.</p> +<p class="justify">Quand la fée disparut enfin dans l'ombre du Mont, le +petit Jeannin sembla s'éveiller.</p> +<p class="justify">Il secoua sa jolie tête chevelue, pesa l'escarcelle, +et fit une gambade. Sa joie s'enflait et grandissait à mesure qu'il +marchait, le nez au vent et la tête fière, comme un homme opulent peut +marcher. L'allégresse lui montait au cerveau. Il était ivre.</p> +<p class="justify">Tantôt il gesticulait follement, tantôt il entonnait +à pleine gorge un noël appris à la paroisse de Cherrueix, tantôt encore +il prenait son élan, touchait le sable de ses deux mains étendues, +retombait sur ses pieds et poursuivait cet exercice durant des +demi-lieues.</p> +<p class="justify">Quiconque a voyagé sur nos routes de l'Ouest a pu +voir de jeunes citoyens exécuter ce naïf tour de force sous le poitrail +des chevaux. Cela s'appelle <em>faire la roue.</em> Jeannin faisait la +roue comme un dieu.</p> +<p class="justify">Quand il avait bien fait la roue, il rejetait en +arrière la masse de ses cheveux qui l'aveuglait, et c'étaient des éclats +de rire, des sauts, des cabrioles.</p> +<p class="justify">Il s'en donnait, il s'en donnait le petit +Jeannin !</p> +<p class="justify">Puis tout à coup il mettait le poing sur la hanche, +comme le hallebardier de la cathédrale de Dol. Il marchait à pas +comptés. Voyez quel homme grand cela faisait !</p> +<p class="justify">Avec une soutanelle de laine brune au lieu de sa peau +de mouton, il eût ressemblé à un clerc.</p> +<p class="justify">Mais cette gravité-là ne durait point.</p> +<p class="justify">Jeannin demeurait aux Quatre-Salines. Sa vieille mère +avait une petite cabane où le vent venait par tous les bouts. Cette +nuit, le rêve de Jeannin bâtit une bonne maison de marne à sa vieille +mère.</p> +<p class="justify">Quant à lui, nous savons qu'il couchait rarement au +logis.</p> +<p class="justify">À l'extrémité du village des Quatre-Salines, il y +avait une ferme riche ; devant la ferme, dans le verger, une belle +meule de paille six fois grande comme la cabane de la mère de +Jeannin.</p> +<p class="justify">C'était là le vrai domicile du petit coquetier. Il +s'était creusé un trou bien commode dans la paille, et il dormait là +mieux que vous et moi.</p> +<p class="justify">Sa mère avait une bique (chèvre). La bique tenait +dans la cabane la place du petit Jeannin : il lui fallait bien +trouver son gîte ailleurs.</p> +<p class="justify">Par delà le mont Dol et les coteaux de +Saint-Méloir-des-Ondes, l'aube teintait de blanc les contours de +l'horizon, quand Jeannin arriva au bout de la grève. Il était trop tôt +pour se présenter chez Simon Le Priol. Jeannin sauta tête première dans +sa meule de paille et s'endormit tout d'un temps.</p> +<p class="justify">Le bon somme qu'il fit ! et les bons +rêves !</p> +<p class="justify">Il vit des cierges allumés pour ses noces dans +l'église du bourg de Saint-Georges. Fanchon la ménagère tenait sa +fillette par la main et la conduisait à l'autel. Simon Le Priol avait +son pourpoint de fêtes gardées.</p> +<p class="justify">Quand le petit Jeannin dormait une fois, c'était pour +tout de bon. Le soleil se leva et se coucha pendant qu'il dormait. À son +réveil, la brune était déjà tombée.</p> +<p class="justify">— Oh ! dà ! se dit-il, le jour +tarde bien à se montrer ce matin !</p> +<p class="justify">Il sortit de sa meule attendant toujours le soleil. +Ce fut la lune qui vint.</p> +<p class="justify">— Allons ! se dit le petit Jeannin, +j'ai fait un joli somme. Il faut courir chez Simon Le Priol pour +demander Simonnette en mariage !</p> +<p class="justify">La route se fit gaiement. Jeannin avait son +escarcelle sous sa peau de mouton. Il frappa à la porte de Simon.</p> +<p class="justify">— Holà ! petiot, lui dit le bonhomme +quand il fut entré, depuis quand frappes-tu aux portes comme si tu étais +quelque chose ?</p> +<p class="justify">De fait, le petit Jeannin n'avait point coutume de +frapper. Il faisait comme les chats : il entrait tout doucement +sans dire gare.</p> +<p class="justify">S'il avait frappé ce soir, c'est qu'en effet, sans se +rendre compte de cela, il se sentait devenu <em>quelque chose.</em></p> +<p class="justify"><em>—</em> Bonjour, Simon Le Priol, dit-il +avec un pied de rouge sur la joue ; bonjour, dame Fanchon et la +maisonnée.</p> +<p class="justify">La maisonnée se composait de deux vaches et de quatre +<em>gorets,</em> car Simonnette était dehors, ainsi que tous les +Mathurin et toutes les Gothon.</p> +<p class="justify">Fanchon et Simon se regardèrent.</p> +<p class="justify">— Qu'a-t-il donc, ce petit gars-là ? +demanda la métayère ; il a l'air tout affolé !</p> +<p class="justify">— Est-ce que tu es malade, petiot ? +interrompit Simon avec bonté. Jeannin ne savait pas s'il était bien +portant ou malade.</p> +<p class="justify">Sa langue était paralysée. Simon Le Priol et sa +ménagère lui semblaient, en ce moment, plus imposants qu'un roi et une +reine.</p> +<p class="justify">Il n'avait point préparé son discours. Tout à +l'heure, cela lui paraissait si simple de dire en entrant :</p> +<p class="justify">— Bonjours à trétous, je viens pour +épouser Simonnette. Maintenant il ne pouvait plus.</p> +<p class="justify">— Femme, dit Simon, il est tout pâle et il +tremble les fièvres. Donne-lui une écuellée de cidre bien chaud pour lui +recaler le cœur.</p> +<p class="justify">— Oh ! merci tout de même, murmura +Jeannin ; mais dam, je n'ai point froid au cœur. Bien du +contraire quoique l'écuellée de cidre ne soit pas de refus. Mais, je +vais vous dire : faut que vous sachiez ça tous deux. Il m'est tombé +un bonheur.</p> +<p class="justify">La porte grinça sur ses gonds. La mâchoire de maître +Vincent Gueffès se montra sur le seuil. Ce fut dommage, car le petit +Jeannin était lancé : il allait défiler son chapelet tout d'un +coup. Vincent Gueffès tira la mèche de cheveux qui pendait sur son +front. C'était sa manière de saluer. Puis il s'assit, dans le foyer, sur +un billot. Il fit à Jeannin un signe de tête amical.</p> +<p class="justify">Depuis le matin, maître Vincent Gueffès ruminait pour +trouver un moyen honnête de faire pendre le petit coquetier. Jeannin +resta la bouche ouverte.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! dit Fanchon, qu'est-ce +que c'est que ce bonheur-là qui t'est tombé, mon petit gars ?</p> +<p class="justify">Jeannin se mit à tortiller les poils de sa peau de +mouton. Gueffès vit qu'il gênait. Cela lui fit un véritable plaisir.</p> +<p class="justify">— Allons ! cause vite ! s'écria +Simon ; crois-tu qu'on a le temps de s'occuper de toi toute la +soirée ?</p> +<p class="justify">— Oh ! que non fait ! maître +Simon, répliqua Jeannin avec humilité, quoique je n'en aurais pas eu +l'idée sans vous, bien sûr et bien vrai.</p> +<p class="justify">— Quelle idée ?</p> +<p class="justify">— L'idée des cinquante écus +nantais…</p> +<p class="justify">— Est-ce que tu voudrais vendre la tête de +notre bon seigneur ! s'écria Fanchon déjà rouge d'indignation.</p> +<p class="justify">Maître Vincent Gueffès dressa l'oreille. Il l'avait +longue.</p> +<p class="justify">— Pas de moitié ! dit Jeannin, +employant ainsi la plus énergique négation qui soit dans le langage du +pays ; le chef des soudards me l'a bien proposé, mais je n'entends +pas de cette oreille-là !</p> +<p class="justify">— À la bonne heure !</p> +<p class="justify">— C'est d'autres écus, reprit Jeannin, des +écus qui… que… enfin, je vas vous dire… C'est des +écus, quoi !</p> +<p class="justify">Il releva la tête, tout satisfait d'avoir pu donner +une explication aussi catégorique.</p> +<p class="justify">— Ça ne nous apprend pas… commença +maître Vincent Gueffès. Mais Jeannin ne le laissa pas achever.</p> +<p class="justify">— Pour ce qui est de vous, l'homme, dit-il +rudement, on ne vous parle point ! Et si vous voulez causer tous +deux, allez m'attendre à la porte !</p> +<p class="justify">Simon et sa femme se regardèrent encore. Ce petit +Jeannin, plus poltron que les poules ! Maître Gueffès essaya de +sourire, ce qui produisit une grimace très laide. Jeannin se retourna de +nouveau vers le métayer et la métayère.</p> +<p class="justify">— Voyez-vous, dit-il en forme +d'explication, je n'aime pas ce Normand-là, parce qu'il rôde toujours +autour de Simonnette.</p> +<p class="justify">— Et qu'est-ce que ça te fait, +petiot ? demanda Simon en riant.</p> +<p class="justify">La figure de Jeannin exprima l'étonnement le plus +sincère.</p> +<p class="justify">— Ce que ça me fait ! +répéta-t-il ; mais je ne vous ai donc rien dit depuis que nous +bavardons là ! Ça me fait que Simonnette est ma promise…</p> +<p class="justify">Simon et sa femme éclatèrent de rire pour le +coup.</p> +<p class="justify">— Oh ! le pauvre Jeannin ! +s'écria Fanchon, en se tenant les côtes, il a bien sûr marché sur le +trèfle à quatre feuilles !</p> +<p class="justify">Il n'en fallait pas tant pour déconcerter le petit +Jeannin. Toute sa vaillance tomba, et les larmes lui vinrent aux +yeux.</p> +<p class="justify">— Dam ! fit-il, puisqu'il ne faut que +cinquante écus nantais.</p> +<p class="justify">— Et où les pêcheras-tu, garçonnet, les +cinquante écus nantais ? Jean tira de dessous sa peau de mouton +l'escarcelle de fines mailles, qui scintilla aux lueurs du foyer.</p> +<p class="justify">Simon et sa ménagère ouvrirent de grands yeux. Maître +Gueffès allongea le cou pour mieux voir.</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce que c'est que ça ? +demandèrent à la fois Simon et Fanchon. Jeannin souriait.</p> +<p class="justify">— Ah ! mais ! répondit-il, quand +on tient la Fée des Grèves, elle donne tout ce qu'on demande !</p> +<p class="justify">— La Fée des Grèves ! répétèrent les +deux bonnes gens stupéfaits.</p> +<p class="justify">Maître Simon Le Priol était un peu dans la situation +d'un charlatan qui évoquerait des fantômes de carton pour amuser son +public et qui verrait surgir un vrai spectre.</p> +<p class="justify">— La Fée des Grèves ! répéta-t-il une +seconde fois ; mais c'est des contes de veillée, tout ça, +petiot !</p> +<p class="justify">— Comment ? l'histoire du chevalier +breton ?…</p> +<p class="justify">— Un conte !</p> +<p class="justify">Jeannin fit sonner les pièces d'or qui étaient dans +l'escarcelle.</p> +<p class="justify">— Et ça, est-ce des contes ? +demanda-t-il d'un accent de triomphe ; la Fée des Grèves a bien pu +transporter le chevalier au Mont, à la marée haute, puisqu'elle m'a +donné de quoi épouser Simonnette !</p> +<p class="justify">Ce disant, le petit Jeannin ouvrit l'escarcelle et +fit ruisseler les écus sur la table de la ferme. Il y en avait bien plus +de cinquante. Simon et Fanchon étaient littéralement éblouis.</p> +<p class="justify">Vincent Gueffès restait immobile dans son coin.</p> +<p class="justify">Il se disait :</p> +<p class="justify">— J'ai pourtant failli être pendu pour ces +beaux écus tout neufs, moi ! Il se dit encore :</p> +<p class="justify">— La demoiselle aurait pris +l'escarcelle ; le petit falot, la tête pleine des contes de maître +Simon, aura couru après la demoiselle… Et puis, voilà.</p> +<p class="justify">Maître Vincent Gueffès, comme on voit, était un homme +de beaucoup de sens. Impossible de mieux résumer l'histoire que nous +avons racontée en tant de chapitres ! Simon et sa femme étaient +bien loin de voir aussi clair dans ces mystérieuses ténèbres. Ils +regardaient les écus d'un air peu rassuré. Mais c'étaient des écus. +Simon les aimait ; Fanchon aussi. Simon interrogea Fanchon de +l'œil et Fanchon répondit :</p> +<p class="justify">— Dam ! notre homme. Jeannin est un +beau petit gars, tout de même !</p> +<p class="justify">— Pour ça, c'est vrai ! appuya Simon +Le Priol en considérant Jeannin avec attention, ce qu'il n'avait jamais +fait en sa vie.</p> +<p class="justify">— Il a de beaux yeux bleus, ce petit-là, +ajouta Fanchon d'une voix presque caressante déjà.</p> +<p class="justify">— Et des cheveux comme une gloire ! +renchérit Simon.</p> +<p class="justify">Le petit Jeannin, rouge de plaisir, se laissait +chatouiller. Maître Vincent Gueffès s'était levé bien doucement. Il +était au centre du groupe avant qu'on n'eût songé à lui.</p> +<p class="justify">— À quand la noce ? dit-il.</p> +<p class="justify">Son air était si narquois que les deux bonnes gens en +tressaillirent.</p> +<p class="justify">— Ça ne te fait rien, à toi, répliqua +Jeannin, puisque tu n'en seras pas de la noce. Va t'en !</p> +<p class="justify">Maître Gueffès tira sa mèche et s'en alla, mais sur +le seuil il se retourna :</p> +<p class="justify">— Si fait ! si fait ! petit +Jeannin, dit-il sans se fâcher, tu épouseras la hart, mon mignon… +et j'en serai, de la noce ! Il disparut. On entendit au dehors son +aigre éclat de rire.</p> +<p class="justify">— Bah ! dit la ménagère Fanchon, +jalousie !</p> +<p class="justify">— Rancune ! ajouta Simon Le Priol. Et +l'on fit asseoir le petit Jeannin à la bonne place, pour causer du +mariage.</p> +<p class="justify">Car le mariage était désormais affaire conclue.</p> +<p class="justify">Les écus restaient sur la table auprès de +l'escarcelle ouverte.</p> +<p class="justify">Il se fit tout à coup un grand bruit dans la +campagne.</p> +<p class="justify">Le cor sonnait, et le pas lourd des chevaux +retentissait sur les cailloux. En même temps, de vagues et lointaines +clameurs arrivaient par le tuyau de la cheminée. Simon, sa femme et le +petit Jeannin continuaient de causer mariage. On heurta rudement à la +porte, et l'on dit :</p> +<p class="justify">— De par notre seigneur le duc ! +Simon, tout effaré, courut ouvrir. La Noire et la Rousse beuglaient +d'effroi sur la paille. Les hommes d'armes de Méloir entrèrent, +commandés par Kéravel et conduits par maître Vincent Gueffès. Derrière +eux venait tout le village, les quatre Mathurin, les quatre Gothon, la +Scholastique, trois Catiche, une Perrine et deux Joson. Simonnette et +son frère Julien étaient toujours dehors.</p> +<p class="justify">— Que voulez-vous ? demanda Simon Le +Priol.</p> +<p class="justify">L'archer Merry le jeta sans beaucoup de façon à +l'autre bout de la chambre.</p> +<p class="justify">— Messeigneurs, dit Vincent Gueffès, voici +l'escarcelle et voilà le voleur ! Il montrait le petit Jeannin. +Tous les hommes d'armes reconnurent l'escarcelle du chevalier Méloir. On +se saisit du pauvre Jeannin et Kéravel dit :</p> +<p class="justify">— Attachez la hart haut et cours au +pommier qui est en face !</p> +<p class="justify">On attacha la hart pour pendre le voleur. Maître +Vincent Gueffès était derrière Jeannin.</p> +<p class="justify">— Je t'avais bien dit, petiot, +murmura-t-il, que j'en serais de la noce !</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_16"></a><strong>XVI. Amel et +Penhor.</strong></h1> +<p class="justify">On dit que parfois, quand le vent du nord-ouest +laboure profondément les eaux de la baie, on dit que l'œil du +matelot découvre d'étranges mystères entre les deux monts et les îles de +Chaussey.</p> +<p class="justify">Ce sont des villages entiers, ensevelis sous les +flots, des villages avec leurs chaumières et le clocher de leur +église.</p> +<p class="justify">Des villages dont les noms sont :</p> +<p class="justify">Bourgneuf, Tommen, Saint-Étienne-en-Paluel, +Saint-Louis, Mauny, Épiniac, la Feillette, et d'autres encore.</p> +<p class="justify">Des villages noyés dont les cadavres pâles gisent +dans le sable avec les débris des naufrages et les grands troncs de la +forêt de Scissy.</p> +<p class="justify">L'Océan a mis des siècles dans sa lutte sans pardon +contre la pauvre terre de Bretagne. L'Océan, vainqueur, dort maintenant +sur le champ de bataille.</p> +<p class="justify">Et ce n'est pas la tradition seulement qui a conservé +souvenir de ces mortels combats. Les chartriers des familles et des +monastères, les archives des villes, les cartons poudreux des +gardes-notes renferment une foule de titres authentiques constatant des +droits de propriété sur ces domaines défunts, sur ces moissons +submergées.</p> +<p class="justify">Tel pauvre homme court les chemins avec son bâton et +sa besace, qui possède sous ces grands lacs un apanage de prince.</p> +<p class="justify">Des châteaux, des prairies, des futaies, de gais +moulins qui caquetaient sur le bord des rivières, — des +cabanes paisibles dont la fumée lointaine pressait le pas fatigué du +voyageur.</p> +<p class="justify">Les navires passent maintenant, toutes voiles +déployées, à cent pieds au-dessus des demeures hospitalières. La mer a +étendu sur le manoir et sur la chaumière, sur le chêne et sur le roseau, +son niveau terrible, qui est la mort.</p> +<p class="justify">Sombre et prophétique image qui dit à l'homme Titan +le néant de ses hardiesses, immense raillerie des railleries du siècle, +montrant le linceul comme unique et dernière expression de l'égalité +rêvée.</p> +<p class="justify">Tout le long de nos côtes, depuis Granville jusqu'au +cap Frehel, derrière Saint-Malo, la mer conquérante a porté ses sables +stériles sur l'opulence féconde des guérets.</p> +<p class="justify">Ça et là, un rocher reste debout, dressant sa tête +noire au-dessus des vagues, et gardant son ancien nom de fief, de +château, de village. Car la terre a ses ossements comme nous, et la +montagne décédée laisse après soi un squelette de pierre.</p> +<p class="justify">Les Malouins jettent leurs filets de pêche sur les +belles prairies de Césambre, et ce lieu austère où Chateaubriand a voulu +son tombeau, le Grand-Bé, était autrefois le centre d'un jardin +magnifique.</p> +<p class="justify">Nul ne saurait dire exactement le temps que la mer a +mis à couvrir ces contrées. La lutte était commencée avant l'ère +chrétienne. On sait que les bocages druidiques s'étendaient à huit ou +dix lieues en avant de nos côtes.</p> +<p class="justify">Plus tard, la forêt de Scissy planta ses derniers +chênes sur les falaises de Chaussey.</p> +<p class="justify">En ce temps-là, le Couesnon était un grand fleuve que +Ptolémée et Ammien Marcellin confondaient en vérité avec la Seine.</p> +<p class="justify">Ce Couesnon marneux, ce Couesnon grisâtre, cette +rivière folle qui s'égare dans les grèves comme une coquetière ivre.</p> +<p class="justify">C'était un fleuve fier, suzerain de la Selune et +suzerain de la Sée, qui lui apportaient le tribut de leurs eaux. Son +embouchure était au-delà des montagnes de Chaussey, qui forment +maintenant un archipel.</p> +<p class="justify">Il passait alors à droite du Mont-Saint-Michel, +longeant les côtes actuelles de la Manche.</p> +<p class="justify">Ce fut bien longtemps après qu'il fit sa première +<em>folie</em> sautant de l'est à l'ouest, enlevant le Mont à la +Bretagne pour le donner à la Normandie.</p> +<p class="center"><em>« Li Couësnon a fait folie :</em></p> +<p class="center"><em>« Si est le mont en +Normandie… »</em></p> +<p class="justify">Aimez-vous les légendes ? Penhor, fille de Bud, +était la femme d'Amel, le pasteur des troupeaux d'Annan. Annan était +seigneur et comte dans le Chezé au delà du mont Tombelène.</p> +<p class="justify">Il avait son château au milieu de sept villages qui +lui payaient l'ost quand il mettait ses hommes d'armes en campagne.</p> +<p class="justify">L'un de ces villages avait nom Saint-Vinol ; +Amel et Penhor y faisaient leur demeure.</p> +<p class="justify">Penhor avait dix-huit ans ; Amel atteignait sa +vingt-cinquième année.</p> +<p class="justify">Amel était grand, souple et robuste. Un hiver que le +loup rayé de Chezé était sorti de la forêt pour trouver sa pâture en +plaine, Amel se coucha dans la plaine pour attendre le loup.</p> +<p class="justify">Ces loups rayés sont plus grands que des poulains de +six mois ; ils tuent les chevaux et boivent le sang des bœufs +endormis.</p> +<p class="justify">Ces loups rayés ne fuient pas devant l'homme. La +pointe des flèches ne sait pas entamer leur cuir. Si on les frappe avec +l'épieu, l'épieu se brise dans la main.</p> +<p class="justify">Amel saisit le loup rayé entre ses bras nerveux et +l'étouffa.</p> +<p class="justify">Mais avant de partir pour attendre le loup, Amel +avait suspendu dans l'église du village, sous la niche où souriait la +bonne Vierge, une quenouille de fin lin, arrondie par les belles mains +de Penhor.</p> +<p class="justify">Amel et Penhor n'avaient point d'enfants.</p> +<p class="justify">Quand Amel gardait les troupeaux et que Penhor +restait seule dans la chaumière, elle était bien triste. Elle se +disait :</p> +<p class="justify">— Si j'avais un beau petit chérubin sur +mes genoux, le portrait vivant de son père, j'attendrais gaiement le +retour d'Amel.</p> +<p class="justify">Et de son côté Amel pensait :</p> +<p class="justify">— Si Penhor, ma bien-aimée, me donnait un +cher petit, son vivant portrait, comme je rentrerais heureux à la +maison !</p> +<p class="justify">— Penhor, ma chère femme, dit-il un jour, +tisse un voile à sainte Marie, mère de Dieu, et nous aurons peut-être un +petit enfant.</p> +<p class="justify">Penhor tissa un voile à sainte Marie, mère de Dieu, +un voile blanc comme la neige, et plus transparent que la brume légère +des soirées d'août.</p> +<p class="justify">La mère de Dieu fut contente, Amel et Penhor eurent +un petit enfant. Ils s'aimèrent davantage auprès de son berceau.</p> +<p class="justify">Quand l'enfant eut neuf jours et que Penhor fut +relevée, Amel prit le berceau dans ses bras pour porter l'enfant au +baptême.</p> +<p class="justify">Le baptême reçu, Penhor souleva le berceau à son +tour. Elle fit le tour de l'église et gagna l'autel de la Vierge.</p> +<p class="justify">— Marie ! ô sainte Marie, dit-elle +agenouillée, l'enfant que tu nous as donné, je te le rends ; qu'il +soit à toi et qu'il grandisse voué à ta couleur divine. Regarde-le, +sainte Marie ; il s'appelle Raoul, comme le père de son père. +Regarde-le, afin que tu le reconnaisses au jour du péril.</p> +<p class="justify">Amel répondit :</p> +<p class="justify">— Ainsi soit-il. La couleur de Marie est +le bleu du ciel. L'enfant Raoul grandit sous cette pieuse livrée. Il +était beau ; il avait les blonds cheveux de sa mère et l'œil +noir d'Amel, le vaillant pasteur, son père.</p> +<p class="justify">On ne sait si ce fut à cause des péchés des gens de +Saint-Vinol ou à cause des péchés de toutes les paroisses de la côte. +Une nuit, nuit de grand malheur, l'eau du Couesnon s'enfla comme le lait +bouillant qui franchit les bords du vase.</p> +<p class="justify">Le vent soufflait du nord-ouest ; la pluie +tombait, la terre tremblait.</p> +<p class="justify">La plaine était couverte d'eau.</p> +<p class="justify">Quand vint le matin, on vit que le Couesnon débordé, +c'était la mer. La mer qui avait rompu les barrières posées par la main +de Dieu. Elle arrivait, sombre, houleuse, charriant des arbres déracinés +et des cadavres de bestiaux. L'église de Saint-Vinol était située sur +une hauteur. Les gens du bourg s'y réfugièrent. Amel et Penhor, qui +avaient emmené leur enfant, restèrent à la porte, parce qu'il n'y avait +plus de place dans la nef. L'eau montait, montait. Amel prit sa femme +dans ses bras. Ils avaient de l'eau jusqu'à la ceinture. Il +dit :</p> +<p class="justify">— Adieu, ma chère femme. Soutiens-toi sur +moi ; peut-être que l'eau s'arrêtera enfin. Si je meurs et que tu +sois sauvée, ce sera bien.</p> +<p class="justify">Penhor obéit. L'eau montait. Quand l'eau toucha sa +ceinture, Penhor éleva le petit Raoul, disant :</p> +<p class="justify">— Adieu, mon enfant chéri. Soutiens-toi +sur moi ; peut-être que l'eau s'arrêtera enfin. Si je meurs et que +tu sois sauvé, ce sera bien.</p> +<p class="justify">L'enfant fit ce que lui disait sa mère. L'eau montait +toujours, toujours. Bientôt, il ne resta plus au-dessus des vagues +courroucées que la tête blonde du petit Raoul, et un pan de sa robe +bleue qui flottait.</p> +<p class="justify">Or, la Vierge de l'église de Saint-Vinol quittait en +ce moment sa niche submergée, afin de s'en retourner au ciel.</p> +<p class="justify">Elle emportait toutes ses offrandes dans ses +mains.</p> +<p class="justify">En passant au-dessus du cimetière, elle aperçut la +tête blonde du petit Raoul et le pan de sa robe bleue.</p> +<p class="justify">La Vierge arrêta son vol et dit :</p> +<p class="justify">— Cet enfant est à moi. Je veux l'emporter +à Dieu. Elle le prit par ses blonds cheveux. L'enfant était lourd, bien +lourd, pour un si petit corps. La sainte Vierge fut obligée de lâcher +ses offrandes une à une, et d'y mettre ses deux mains. Quand elle eût +lâché ses offrandes, le lin, les fleurs et les fruits mûrs, elle put +soulever l'enfant. Elle vit bien alors pourquoi le petit Raoul était si +lourd. Sa mère le tenait de ses doigts mourants et crispés. De ses +doigts crispés et mourants, le père tenait la mère. Oh ! le saint +amour des familles ! La Vierge sourit. Elle dit :</p> +<p class="justify">— Ils s'aimaient bien. Elle emporta le +père avec la mère, la mère avec l'enfant, trois âmes heureuses dans +l'éternité de Dieu !</p> +<p class="justify">On raconte cette histoire aux veillées entre +Saint-Georges et Cherrueix.</p> +<p class="justify">Le mont Tombelène est plus large et moins haut que le +Mont-Saint-Michel, son illustre voisin.</p> +<p class="justify">À l'époque où se passe notre histoire, les troupes de +François de Bretagne avaient réussi à déloger les Anglais des +fortifications qui tinrent si longtemps le Mont-Saint-Michel en échec. +Ces fortifications étaient en partie rasées. Il n'y avait plus personne +à Tombelène.</p> +<p class="justify">Sur la question de savoir si ce mont doit son nom à +Jupiter ou à la douce victime du géant venu d'Espagne, Hélène, la nièce +de Hoël, les opinions sont diverses.</p> +<p class="justify">Le roman de Brut, père de tous les poèmes +chevaleresques, assigne au mot Tombelène cette dernière étymologie.</p> +<p class="justify">C'est parce qu'Artus trouva là un tombeau de la nièce +de Hoël, déshonorée et immolée par le perfide géant espagnol, que le +mont s'appela Tombelène : <em>Tumba Helenae</em>.</p> +<p class="center"><em>« Del tombe ù sî cors fu mis</em></p> +<p class="center"><em>A tombe Hélaine c'est nom pris. »</em></p> +<p class="justify">Les historiens et les antiquaires prétendent par +contre que Tombelène vient de <em>Tumba-Beleni.</em></p> +<p class="justify">Il faut laisser aux antiquaires et aux historiens le +plaisir de développer leurs thèses respectives.</p> +<p class="justify">Ce qui est certain, c'est que Tombelène a sa +chronique comme le Mont-Saint-Michel : seulement, sa chronique est +plus vieille. Tombelène se mourait déjà quand saint Aubert vint fonder +la gloire du Mont-Saint-Michel.</p> +<p class="justify">C'était sur le rocher de Tombelène, parmi les ruines +des fortifications anglaises, que monsieur Hue de Maurever avait trouvé +un asile, après la citation au tribunal de Dieu, donnée en la basilique +du monastère.</p> +<p class="justify">On ne sut jamais comment Hue de Maurever s'était +procuré l'habit monacal, on ne sut pas davantage comment il avait obtenu +l'entrée du chœur au moment de l'absoute.</p> +<p class="justify">Enfin on s'expliqua difficilement comment il avait pu +disparaître devant tant de regards ouverts, gagner l'escalier des +galeries et fuir par cette voie si périlleuse.</p> +<p class="justify">Il avait fui, voilà ce qui n'était pas douteux.</p> +<p class="justify">Le procureur de l'abbé, le prieur des moines et +toutes les autorités du monastère s'étaient mis à la disposition du +prince breton pour retrouver le fugitif.</p> +<p class="justify">Méloir avait fouillé le jour même tous les recoins +des bâtiments claustraux, toutes les maisons de la ville, tous les trous +du roc.</p> +<p class="justify">Peine inutile.</p> +<p class="justify">L'aventure devait finir mystérieusement, comme elle +avait commencé.</p> +<p class="justify">Il faut pourtant dire que si Méloir avait encore +mieux cherché, il ne fût point revenu les mains vides auprès de son +seigneur ; car monsieur Hue n'était rien de moins qu'un esprit +follet.</p> +<p class="justify">À l'éperon occidental du Mont, il y avait une petite +chapelle, restaurée depuis, et qui est placée aujourd'hui comme elle +l'était alors sous l'invocation de saint Aubert.</p> +<p class="justify">Cette chapelle est complètement isolée.</p> +<p class="justify">Hue de Maurever s'y était caché derrière l'autel.</p> +<p class="justify">Quand la nuit fut venue, il traversa le bras de grève +mouillée qui sépare les deux monts, et gagna Tombelène.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_17"></a><strong>XVII. La +faim.</strong></h1> +<p class="justify">C'était l'intérieur d'une tour désemparée, formant +l'extrême corne des ouvrages anglais à Tombelène, du côté opposé au +Mont-Saint-Michel.</p> +<p class="justify">Il n'y avait plus de couverture.</p> +<p class="justify">Les rayons de la lune frappaient obliquement le haut +des murailles, et ne pouvaient descendre jusqu'au sol encaissé que leurs +reflets éclairaient néanmoins de lueurs confuses et douteuses.</p> +<p class="justify">Sur le sol, il y avait une pierre recouverte avec de +l'herbe arrachée aux maigres pâturages de Tombelène ; sur la +pierre, un vieillard de haute taille était assis et dormait, sa grande +épée entre les jambes.</p> +<p class="justify">Devant lui, deux meurtrières écorchées par les balles +et les traits de toute sorte s'ouvraient. L'un commandait la grève, +l'autre voyait le Mont-Saint-Michel.</p> +<p class="justify">Le vieillard, qui était monsieur Hue de Maurever, +chevalier, seigneur du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves, +s'était adossé à la muraille même de la tour. Il avait la tête nue, et +les reflets qui tombaient d'en haut mettaient des teintes argentées dans +les masses de ses cheveux blancs. Sa longue barbe, blanche aussi, +descendait sur sa poitrine.</p> +<p class="justify">Il dormait tout droit et semblait un bloc de pierre, +tombé de la voûte, mais tombé debout.</p> +<p class="justify">Ou mieux encore, dans ces ténèbres vaguement +éclairées, vous auriez cru voir la statue d'un chevalier, taillée dans +le granit noir, et dont les contours supérieurs sortaient, blanchis par +la neige.</p> +<p class="justify">C'était cette même nuit où nous avons suivi la course +de la Fée des Grèves, depuis le manoir de Saint-Jean jusqu'à la prison +d'Aubry de Kergariou, sous les fondements du monastère.</p> +<p class="justify">Le ciel était pur, et c'est à peine si un souffle +d'air ridait la mer à son reflux.</p> +<p class="justify">On n'entendait aucun bruit, sinon le flot murmurant +sur le sable du rivage.</p> +<p class="justify">Le sommeil du vieillard était tranquille.</p> +<p class="justify">Les heures de nuit passaient. Bientôt les reflets de +la lune tournèrent et pâlirent. Le crépuscule du matin envoya ces lueurs +livides qui creusent les joues et enfoncent l'œil dans l'ombre des +orbites agrandies.</p> +<p class="justify">La figure du vieillard s'éclaira peu à peu.</p> +<p class="justify">Elle était belle, noble, austère.</p> +<p class="justify">Mais il y avait de la souffrance dans ces lignes +fouillées profondément. Les traits étaient durs à force de maigreur. +L'ombre des rides s'accusait, profonde.</p> +<p class="justify">Monsieur Hue de Maurever était âgé de soixante ans. +Quatre ans auparavant, Gilles de Bretagne, son seigneur, l'avait exilé +de sa présence, pour conseils inopportuns et remontrances trop +sévères ; car monsieur Hue avait essayé maintes fois d'arrêter le +jeune et malheureux prince sur cette pente de débauches et d'intrigues +politiques qui devaient servir de prétexte à son frère.</p> +<p class="justify">L'arrestation de Gilles de Bretagne fut, en effet, +bien regardée d'abord par le peuple.</p> +<p class="justify">Monsieur Hue, dès qu'il sut le prince enfermé, revint +à lui sans ordres. Il lui servit d'écuyer dans les diverses prisons où +la haine de François poursuivit le malheureux jeune homme, et ne le +quitta que contraint par la force, au moment où Gilles franchissait le +seuil funeste du château de la Hardouinays.</p> +<p class="justify">Hue de Maurever était un Breton de la vieille +souche : dur et fidèle comme l'acier.</p> +<p class="justify">Dans cette retraite qu'il s'était choisie pour fuir +la vengeance de François, il n'y avait rien, ni meubles, ni vivres.</p> +<p class="justify">Une cruche sans eau et une croix qu'il avait +fabriquée lui-même avec deux morceaux de bois, voilà quelles étaient ses +richesses.</p> +<p class="justify">Au moment où le crépuscule du matin commençait à +dessiner les objets au dehors, Hue de Maurever se réveilla en sursaut et +serra son épée.</p> +<p class="justify">Son regard interrogea l'entrée de la tour qui était +barricadée à l'aide de quelques planches, et il fit un pas en avant, +l'épée haute, comme pour repousser des assaillants invisibles.</p> +<p class="justify">Un rêve lui avait montré, sans doute, sa retraite +attaquée.</p> +<p class="justify">Le silence profond qui régnait sur le mont Tombelène +mit bien vite fin à son erreur ; son épée retomba.</p> +<p class="justify">— Ce n'est pas encore pour cette nuit, +murmura-t-il.</p> +<p class="justify">Cela fut dit sans regret, assurément, mais aussi sans +joie, sur le ton de l'indifférence la plus parfaite.</p> +<p class="justify">Il étira ses membres fatigués et engourdis par la +pose qu'il avait gardée dans son sommeil.</p> +<p class="justify">Puis il s'agenouilla devant la croix de bois et dit +ses oraisons.</p> +<p class="justify">Parmi ses oraisons, il y en avait une qui était +ainsi :</p> +<p class="justify">— » Mon Dieu ! pardonnez-moi de +m'être élevé contre mon seigneur légitime le duc François de Bretagne. +« Donnez à mondit seigneur le repentir. « Qu'il aille en votre +miséricorde à l'heure de sa mort. »</p> +<p class="justify">Longtemps après qu'il eut achevé ces prières +prononcées à haute voix, il resta sur ses genoux, la tête inclinée, un +murmure aux lèvres.</p> +<p class="justify">Dans ce murmure revenait souvent le nom de Reine.</p> +<p class="justify">Reine, sa fille, son amour unique, son espoir +chéri.</p> +<p class="justify">Hue de Maurever se leva enfin. Le jour avait grandi, +mais la brume matinière enveloppait le Mont-Saint-Michel, Hue pouvait +sortir comme s'il eût fait nuit noire.</p> +<p class="justify">Il jeta de côté les planches qui barricadaient la +brèche de sa tour et mit le pied dehors.</p> +<p class="justify">La mer baissait avec lenteur. Il y avait encore un +large et rapide courant entre le Mont et Tombelène. La brume qui était +légère laissait voir le flot bleuâtre à cent pas de distance.</p> +<p class="justify">Hue de Maurever marcha vers la rive.</p> +<p class="justify">— Elle n'est pas venue hier, pensait-il, +ni avant-hier non plus. Mon Dieu ! lui serait-il arrivé +malheur !</p> +<p class="justify">Disant cela, sa main se porta involontairement vers +sa poitrine qu'il pressa.</p> +<p class="justify">Ce geste n'appartenait pas à son inquiétude de père. +C'était une souffrance physique qui le lui arrachait. Il avait faim.</p> +<p class="justify">Ses provisions étaient épuisées depuis +l'avant-veille.</p> +<p class="justify">Reine devait le savoir, et Reine ne venait pas.</p> +<p class="justify">Reine qui était la fille courageuse et +dévouée !</p> +<p class="justify">Il ne sentit pas longtemps ce mal de la faim qui +brise les plus forts, car son cœur saigna tout de suite à la +pensée de sa fille.</p> +<p class="justify">Et la douleur morale tue bientôt la douleur +physique.</p> +<p class="justify">Mais cette absence de Reine pouvait être expliquée. +Depuis deux nuits, la mer se trouvait haute à l'heure où la jeune fille +traversait d'ordinaire l'espace qui sépare les deux monts. Peut-être +attendait-elle, cachée quelque part dans les Rochers du +Mont-Saint-Michel.</p> +<p class="justify">Hue de Maurever allait lentement, suivant le cours de +l'eau.</p> +<p class="justify">À mesure que la raison lui donnait des motifs de +penser qu'aucun malheur n'était tombé sur Reine, la faim parlait de +nouveau et plus fort.</p> +<p class="justify">Ce n'était pas un gourmet que ce chevalier +austère.</p> +<p class="justify">Et pourtant des rêves sensuels voltigeaient en ce +moment autour de son cerveau fatigué.</p> +<p class="justify">Qui de vous a eu faim ? J'entends la faim qui +tord les muscles de la poitrine et fait monter à la tête le délire +furieux.</p> +<p class="justify">La faim qui est à votre faim quotidienne ce que la +mort est au sommeil, ce que le gril des martyrs est au foyer qui chauffe +doucement la semelle de vos souliers.</p> +<p class="justify">La faim, le grand supplice !</p> +<p class="justify">Vous n'avez jamais eu faim ? tant mieux ! +que Dieu vous en préserve !</p> +<p class="justify">Celui qui écrit ces pages a eu faim. Il sait +quelques-unes des phases de cette lente et terrible agonie.</p> +<p class="justify">Il est un moment bizarre où la faim raille et joue. +On est encore bien loin de la mort. On souffre, mais la force n'est +presque pas entamée, les jambes restent fermes, et c'est à peine si +quelques éblouissements courent au-devant des yeux.</p> +<p class="justify">On a des rêves, tout éveillé ; entre quatre +murs, le phénomène du mirage se produit.</p> +<p class="justify">Le vide se meuble. Tout ce qui se mange vient se +ranger sur la pauvre table nue. L'étalage d'un marchand de victuailles +n'est rien auprès du magnifique buffet que sait vous dresser la +faim.</p> +<p class="justify">Hue de Maurever en était là.</p> +<p class="justify">Il ne demandait qu'un morceau de pain, et la faim +généreuse lui prodiguait un festin de roi.</p> +<p class="justify">Oh ! les riches pièces de venaison +fumantes ! Les jambons, les langues de bœuf, le faisan qui +garde son noble plumage !</p> +<p class="justify">Les pâtés, dressant sur le lin blanc leur fantasque +architecture !</p> +<p class="justify">Et les épices, et les pyramides de fruits : la +poire dorée, la pêche de velours, le raisin transparent et +blond !</p> +<p class="justify">Et le vin vermeil qui brille dans l'or ciselé des +grandes coupes !</p> +<p class="justify">Monsieur Hue voyait toutes ces belles choses en +marchant le long de la grève.</p> +<p class="justify">Un morceau de pain !</p> +<p class="justify">Au manoir de l'Aumône, — un beau nom pour +la maison d'un gentilhomme, — la table était loin d'être +somptueuse ; mais il y avait simple et noble abondance.</p> +<p class="justify">La dernière fois que monsieur Hue avait soupé au +manoir de l'Aumône, on mit sur la table un certain haut-côté de +sanglier, large, dodu, énorme.</p> +<p class="justify">Monsieur Hue s'en souvenait de ce généreux +plat : il le voyait, il avait l'eau à sa bouche.</p> +<p class="justify">Un morceau de pain ! un morceau de +pain !…</p> +<p class="justify">Ce fut comme un miracle. Au moment où monsieur Hue se +retournait pour regagner sa retraite, car il lui semblait que le voile +protecteur de la brume allait s'éclaircir ; au moment où, répondant +à la fois à son anxiété de père et aux cris de son estomac en révolte, +il murmurait : « Ce soir, elle viendra ! » la manne +lui apparut.</p> +<p class="justify">Elle ne tombait point du ciel, la manne ; elle +glissait sur la mer.</p> +<p class="justify">C'était un panier, un joli petit panier, tressé +délicatement, d'où sortait le bout d'un pain de froment.</p> +<p class="justify">Cette fois, point d'illusion, c'était bien un pain, +un bon gros pain, comme on les fait du côté de Saint-Jean.</p> +<p class="justify">Le panier allait, entraîné par le reflux.</p> +<p class="justify">Monsieur Hue se mit vraiment à courir comme un +jouvenceau. En approchant, il put voir que le bon pain était en +compagnie.</p> +<p class="justify">Le panier contenait en outre un flacon de vin et deux +volailles d'un aspect enchanteur.</p> +<p class="justify">Monsieur Hue mit ses pieds dans l'eau et se disposa à +saisir le bienheureux panier au passage avec la croix de son épée.</p> +<p class="justify">Mais ses doigts se détendirent tout à coup ; son +épée lui échappa : il devint plus pâle qu'un mort et poussa un cri +de détresse.</p> +<p class="justify">Il avait reconnu le panier de Reine !</p> +<p class="justify">Reine ! Sans doute, elle avait essayé de +traverser le bras de mer à la nage.</p> +<p class="justify">Elle savait que son père l'attendait.</p> +<p class="justify">Reine ! oh ! Reine !</p> +<p class="justify">Le vieillard mit ses deux mains sur son visage, et +des larmes coulèrent entre ses doigts tremblants.</p> +<p class="justify">Pendant cela le petit panier mignon allait à la +dérive, emportant le pain, le flacon et le reste.</p> +<p class="justify">Monsieur Hue avait manqué l'occasion.</p> +<p class="justify">Maintenant, lors même qu'il l'eût voulu, il n'aurait +pu se saisir du panier, qui commençait à s'alourdir et qui allait +bientôt sombrer avec sa précieuse cargaison.</p> +<p class="justify">Mais monsieur Hue songeait bien à cela.</p> +<p class="justify">Sa fille ! sa pauvre belle Reine !</p> +<p class="justify">Son cœur se déchirait.</p> +<p class="justify">Il craignait, en levant les yeux, de voir un lambeau +de robe, un voile, un débris, — quelque chose +d'horrible !</p> +<p class="justify">La brume s'était complètement éclaircie.</p> +<p class="justify">Monsieur Hue prit son grand courage et regarda devant +lui.</p> +<p class="justify">Devant lui, l'eau coulait paisiblement, découvrant de +plus en plus la grève.</p> +<p class="justify">Au loin, le Mont-Saint-Michel sortait du brouillard, +majestueux et fier, avec sa couronne d'édifices hardis.</p> +<p class="justify">Entre lui et le Mont, — dans un rayon de +soleil, — une jeune fille courait, gracieuse comme une +sylphide.</p> +<p class="justify">— Reine ! Reine ! La sylphide se +retourna et lança un baiser à travers le bras de mer. Le vieux Maurever +leva au ciel ses yeux mouillés, et remercia Dieu. C'était bien Reine qui +courait là-bas, en s'éloignant de lui, et c'était bien le panier de +Reine que le vieux Maurever avait été sur le point de saisir avec la +croix de son épée. Reine, après avoir échappé aux deux décharges de la +sentinelle qui veillait sur la plate-forme du couvent, s'était perdue +dans les rochers qui descendent à la mer du côté de la chapelle +Saint-Aubert. Elle avait attendu là quelque temps ; puis, voyant +venir les premières lueurs de l'aube, elle avait tourné le Mont pour se +rapprocher de Tombelène. Le reflux n'avait pas encore débarrassé le bras +de grève qui est entre les deux rochers. Reine se trouva en face d'une +sorte de fleuve au courant rapide. Le jour approchait. Elle voulut +profiter de la brume et se mit vaillamment à la nage. Mais le courant la +prit dès les premières brasses. Elle fut obligée de lâcher son panier et +de rebrousser chemin.</p> +<p class="justify">C'était vingt-quatre heures d'attente pour le +vieillard qui souffrait.</p> +<p class="justify">Reine le savait.</p> +<p class="justify">Elle avait le cœur bien gros, la pauvre fille, +en traversant la grève ; mais, outre que le reflux avait emporté +ses provisions, elle ne pouvait aller à Tombelène en plein jour, sans +trahir le secret de la retraite de son père.</p> +<p class="justify">La route qui lui restait à faire pour regagner le +village de Saint-Jean était longue, car elle ne pouvait traverser la +grève bretonne à cause de la présence des soldats de Méloir. Il lui +fallait rester en Normandie jusqu'à la terre ferme, où les haies +pourraient alors protéger sa marche.</p> +<p class="justify">Elle était lasse et presque découragée.</p> +<p class="justify">Si le petit Jeannin ne lui eût point pris +l'escarcelle de Méloir, elle aurait attendu la nuit de l'autre côté +d'Avranches, au bourg de Genest ou ailleurs, elle aurait acheté des +provisions, et profité du bas de l'eau, vers le commencement de la nuit, +pour passer à Tombelène.</p> +<p class="justify">Mais elle n'avait rien ; elle avait tout donné, +pressée qu'elle était de s'enfuir.</p> +<p class="justify">Le seul moyen qu'elle eût désormais de se procurer +des vivres, c'était de rôder la nuit prochaine, autour des maisons de +Saint-Jean, et de prendre, au seuil des portes closes, les offrandes +déposées pour la fée des Grèves.</p> +<p class="justify">Le jour, il fallait qu'elle errât dans la campagne de +Normandie.</p> +<p class="justify">Il n'était pas encore midi lorsqu'elle arriva au +bourg d'Ardevon, à une demi-lieue de la rive normande du Couesnon. Elle +s'enfonça dans les guérets, et le sommeil la prit, accablée de fatigue, +au milieu d'un champ de froment.</p> +<p class="justify">Elle ne fit pas comme le petit Jeannin, qui dormit +douze heures ce jour-là dans sa meule de paille. Elle s'éveilla +longtemps avant le coucher du soleil, et fit le grand tour pour arriver +au village de Saint-Jean à la nuit tombante.</p> +<p class="justify">Le manoir était désert lorsqu'elle parvint au pied du +tertre. Méloir avait parcouru les bourgs des environs pour publier, à +son de trompe, l'édit ducal. La meute de Rieux reposait en attendant la +chasse de cette nuit. Reine descendit jusqu'au village. À mesure qu'elle +avançait, il lui semblait entendre un grand bruit de clameurs et de +rires. Au détour d'une haie, elle vit les pommiers du verger de maître +Simon Le Priol s'éclairer d'une lueur rougeâtre. Elle s'approcha ; +la haie la protégeait contre les regards. Elle distingua bientôt, à la +lumière des torches, une foule assemblée : des paysans, des femmes +et des soudards. Un archer nouait une corde à la branche du pommier qui +était devant la maison de Simon Le Priol. Elle s'approcha encore. Elle +entendit que les soudards disaient :</p> +<p class="justify">— Voler l'escarcelle d'un chevalier ! +c'est bien le moins qu'on le pende ! Reine s'arrêta toute +tremblante. Elle avait deviné.</p> +<p class="justify">L'enfant qui l'avait poursuivie sur la grève allait +mourir — et mourir à cause d'elle.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_18"></a><strong>XVIII. Jeannin et +Simonnette.</strong></h1> +<p class="justify">La Bretagne a regretté longtemps le pouvoir national +de ses ducs. Maintenant qu'elle est française, elle aime encore à se +rappeler ce temps où, placée entre deux grands royaumes, elle maintenait +son indépendance à beaux coups d'épée.</p> +<p class="justify">La Bretagne, on le sait, n'a pas été conquise. On la +glissa la noble et fière nation, comme un colifichet, dans une corbeille +de mariage.</p> +<p class="justify">Et si elle a gardé bon souvenir à sa duchesse Anne, +c'est que la Bretagne n'a point de rancune.</p> +<p class="justify">La Bretagne des ducs avait la liberté féodale. La +Bretagne des rois fut opprimée par le trône et défendit le trône attaqué +de toutes parts.</p> +<p class="justify">Nous n'avons point à faire ici le panégyrique du +quinzième siècle en Bretagne ou ailleurs ; mais il ne faudrait pas +juger une civilisation par quelques excès isolés, par quelques crimes, +qui étaient des crimes alors comme aujourd'hui.</p> +<p class="justify">Si l'on jugeait ainsi, notre <em>Gazette des +Tribunaux</em> nous vouerait tout net à la malédiction et au mépris des +siècles futurs.</p> +<p class="justify">Car les crimes pullulent parmi notre orgueilleuse +lumière, autant et plus que dans les ténèbres antiques.</p> +<p class="justify">Et des crimes d'élite, des crimes qui effraieront +l'impudeur des dramaturges à venir !</p> +<p class="justify">Nous parlons ainsi en songeant à ce pauvre petit +Jeannin qui allait être bel et bien pendu par les soldats de Méloir.</p> +<p class="justify">Tout le village de Saint-Jean était rassemblé devant +la porte de Simon Le Priol. La maison était fermée. Elle servait de +prison au petit Jeannin.</p> +<p class="justify">Le petit Jeannin avait les mains liées. Il était +couché auprès des deux vaches.</p> +<p class="justify">Kéravel avait dit qu'il fallait attendre le retour de +messire Méloir, au moins jusqu'à l'heure ordinaire du couvre-feu.</p> +<p class="justify">Gueffès n'était pas de cet avis, mais il n'avait pas +voix au chapitre.</p> +<p class="justify">Le petit Jeannin était littéralement foudroyé. Il ne +bougeait non plus que s'il eût été mort déjà. Ce coup qui le frappait au +milieu de son bonheur l'avait anéanti.</p> +<p class="justify">Au dehors, on s'agitait, on parlait, les soldats +riaient. Les gens du village, saisis d'effroi, n'avaient pas même l'idée +de protester.</p> +<p class="justify">Simon et sa femme se tenaient immobiles au seuil de +leur maison.</p> +<p class="justify">Tous sentaient que la disgrâce de monsieur Hue de +Maurever, leur seigneur, leur enlevait les moyens de résister.</p> +<p class="justify">Derrière le compartiment de la ferme où se tenaient +les bestiaux, une petite porte communiquait avec la basse-cour.</p> +<p class="justify">Cette porte s'ouvrit doucement et Simonnette entra +dans la salle commune.</p> +<p class="justify">Elle avait les yeux gros de larmes et les sanglots +étouffaient sa poitrine.</p> +<p class="justify">— Oh ! pauvre petit Jeannin ! +s'écria-t-elle en tombant sur la paille auprès de lui, pourquoi +allais-tu après cette méchante fée !</p> +<p class="justify">Elle lui saisit les deux mains et se prit à le +regarder, désespérée.</p> +<p class="justify">— Mourir ! mourir ! +balbutia-t-elle parmi ses larmes, mourir ! oh ! je ne veux pas +que tu meures, Jeannin, mon petit Jeannin ! je t'en prie !</p> +<p class="justify">Elle était comme folle. Jeannin eut pitié.</p> +<p class="justify">— Écoute, dit-il, il faut te faire une +raison, ma fille. Dans notre métier, tu sais bien, souvent on va en +grève le matin, et le soir on ne revient pas. Songe donc ! si tu +m'avais attendu en vain, pauvre Simonnette, auprès des petits enfants +orphelins, c'est alors que tu aurais eu raison de pleurer !</p> +<p class="justify">Il était sublime de sérénité simple et douce, Jeannin +qu'on accusait d'être <em>plus poltron que les poules.</em> Parmi les +soldats qui raillaient au dehors, pas un n'eût vu d'un cœur si +calme approcher sa dernière heure.</p> +<p class="justify">Ce qui l'occupait, c'était de consoler Simonnette. +Mais Simonnette ne pouvait pas être consolée. À travers la porte, on +entendait les soldats qui disaient :</p> +<p class="justify">— Oh ça ! messire Méloir tarde bien à +venir. Nous faudra-t-il donc attendre pour souper qu'on ait pendu ce +petit homme ?</p> +<p class="justify">— Mes bons garçons, répondait maître +Gueffès qui était, ce soir, aimable et gai, m'est avis que messire +Méloir aimerait autant trouver la besogne faite.</p> +<p class="justify">Simonnette s'était retenue de pleurer pour +écouter.</p> +<p class="justify">— Ils vont venir ! +murmura-t-elle.</p> +<p class="justify">Jeannin baissa la tête pour essuyer une larme à la +dérobée.</p> +<p class="justify">— Je sais que tu es bonne, Simonnette, +dit-il timidement ; là-bas, aux Quatre-Salines, il y a une pauvre +vieille femme…</p> +<p class="justify">— Ta mère, Jeannin !</p> +<p class="justify">— Ma mère… c'est vrai… et +j'aurais dû penser plus tôt à elle. Ma mère qui est presque aveugle et +qui n'a que moi pour soutien.</p> +<p class="justify">— Je serai sa fille ! s'écria +Simonnette.</p> +<p class="justify">— Le promets-tu ? demanda Jeannin qui +gardait un peu d'inquiétude.</p> +<p class="justify">— Je le jure ! Le front de Jeannin se +rasséréna aussitôt.</p> +<p class="justify">— Puisque c'est comme ça, dit-il, tu iras +chez nous demain matin. Tu ne diras pas tout de suite à la vieille +femme : « Dame Renée, le petit Jeannin est mort », parce +que ça lui donnerait un coup, et elle n'est pas forte. Tu lui prendras +les deux mains, et tu commenceras ainsi : « Dame Renée, dame +Renée, c'est un métier bien dangereux que de courir les tangues ». +Elle arrêtera son rouet pour te regarder. Tu l'embrasseras, Simonnette, +et tu reprendras comme ça : « Dame Renée ; oh ! dame +Renée !… »</p> +<p class="justify">Il s'arrêta et laissa échapper un gros soupir. Le +cœur de Simonnette se fendait.</p> +<p class="justify">— Oui, poursuivit encore l'enfant, qui +luttait contre le navrant de cette scène avec un courage héroïque ; +oui… je ne sais pas, moi, Simonnette, comment tu tourneras +cela ; tu es plus habile que moi, pour sûr. Ce qu'il faut, c'est la +ménager, car elle aime bien son petiot, va ! Et… et… +oh ! mon Dieu ! Je voudrais bien qu'ils vinssent me prendre et +me tuer, car cela fait trop souffrir d'attendre !</p> +<p class="justify">Au dehors, les soudards causaient pour passer le +temps.</p> +<p class="justify">— La fée des Grèves, disait Kervoz, les +laveuses de nuit. Les Korrigans, les femmes blanches et le reste, ce +sont des mensonges, et les nigauds s'y prennent.</p> +<p class="justify">— Mensonges, mensonges, grommelait Merry, +quand on a vu pourtant !</p> +<p class="justify">— Est-ce que tu as vu, toi ?</p> +<p class="justify">— Sur l'échalier qui est à droite de la +maison de mon père, en Tréguier, répondit Merry, j'ai vu les chats +courtauds tenir conseil ; ils étaient deux, un roux et un +<em>gâre</em> (blanc et noir). Le gâre avait les yeux verts.</p> +<p class="justify">— Et qu'est-ce qu'ils faisaient sur +l'échalier ?</p> +<p class="justify">— Ils parlaient en latin, je ne les ai pas +compris. Un éclat de rire général accueillit cette réponse.</p> +<p class="justify">— Quant aux <em>femmes blanches,</em> dit +l'archer Couan, dans l'évêché de Vannes, d'où je suis, j'en connais par +douzaines. Il y a celle du marais de Glenac, auprès de Carentoir, qui +prend les chalands par les deux bouts et les fait tourner comme des +toupies, jusqu'à ce qu'elle les mette au fond de l'eau.</p> +<p class="justify">— Je n'ai jamais vu ni chats courtauds, ni +femmes blanches, reprit un autre soldat, mais mon oncle Renot est mort +de la peur que lui fit une lavandière à la lune.</p> +<p class="justify">On ne riait plus qu'à demi, parce qu'il ne faut pas +parler longtemps de choses surnaturelles, quand on veut que les vrais +Bretons restent gaillards.</p> +<p class="justify">Ils sont faits comme cela. Au bout de dix minutes, +ils ont froid ; au bout d'un quart d'heure, leurs dents +claquent.</p> +<p class="justify">Aussi aiment-ils de passion à entendre parler de +choses surnaturelles.</p> +<p class="justify">— Et les corniquets ! poursuivit +Merry, qui ne les a vus danser autour des croix sur la lande ? Une +fois, Merry de Poulven, mon parrain, était dans son courtil à gauler les +pommes. C'était dimanche et il avait tort. À l'heure de la fin des +vêpres un gentilhomme entra dans le courtil, par où ? je ne sais +pas, et dit à mon parrain :</p> +<p class="justify">— Mieux vaut gauler des pommes à cidre que +de braire au lutrin, mon homme, pas vrai ?</p> +<p class="justify">— Oh ! oui, tout de même, répondit +mon parrain, qui ne songeait pas à mal.</p> +<p class="justify">Le gentilhomme, qui était un Corniquet, prit une +gaule et se mit à gauler des pommes avec mon parrain. Mon parrain +pensait :</p> +<p class="justify">— Voilà, de vrai, un bon seigneur ! +Les pommes tombaient par boissées. Quand tout fut tombé, le gentilhomme +tendit sa perche à mon parrain, qui n'avait guère de malice, oh ! +non.</p> +<p class="justify">Mon parrain prit la perche.</p> +<p class="justify">Aussi vrai comme Poulven est en Poulbalay, devers la +rivière de Rance, mon parrain se sentit emporté par-dessus ses pommiers. +Le gentilhomme tenait l'autre bout de la perche et il nageait dans l'air +comme un poisson dans l'eau.</p> +<p class="justify">Ce qu'il arriva ? que mon parrain eut l'idée de +dire un <em>Ave,</em> et que le malin lâcha la perche, en criant : +Tu me brûles !</p> +<p class="justify">Quoi ! mon parrain se réveilla avec une côte +défoncée, sur les pierres de Saint-Suliac, de l'autre côté de la +Rance…</p> +<p class="justify">Il y eut un murmure sourd parmi les soldats et les +villageois qui s'étaient rapprochés pour entendre l'histoire.</p> +<p class="justify">— Mais la Fée des Grèves ? reprit +Kervoz, qui n'était déjà plus fanfaron qu'à moitié. Un Mathurin se +chargea de répondre.</p> +<p class="justify">— Y avait des années qu'on ne l'avait pas +entr'aperçue, dit-il, ornant son langage à cause de la +circonstance ; mais depuis quelques jours approchant, elle a reparu +de par ici, car les écuellées de gruau s'en vont toutes les nuits, +écuelles et tout.</p> +<p class="justify">Un Mathurin ayant ainsi parlé, les quatre langues des +Gothon brûlèrent.</p> +<p class="justify">— Ça, c'est vrai ! s'écrièrent-elles +toutes quatre à la fois ; et chacun sait bien que quand on la +rencontre en mauvais état qu'on est de péché mortel, on ne voit pas le +soleil levant le lendemain matin !</p> +<p class="justify">Parmi les soudards, il n'y en avait guère qui ne +fussent en mauvais état de péché mortel. Plus d'un regard furtif fouilla +la nuit avec terreur.</p> +<p class="justify">Il y eut un silence.</p> +<p class="justify">Pendant le silence, le malaise général augmenta. +Messire Méloir tardait trop.</p> +<p class="justify">Les torches pâlissaient, à bout de résine.</p> +<p class="justify">L'archer Conan ayant secoué la sienne pour en raviver +la flamme, on vit une ombre noire glisser derrière le pommier où pendait +déjà la hart. Chacun écarquilla ses yeux.</p> +<p class="justify">Quand le jet de flamme mourut, l'ombre sembla rentrer +en terre.</p> +<p class="justify">Soudards et paysans, tous frissonnèrent jusque dans +la moelle de leur os.</p> +<p class="justify">— Allons, enfants ! dit de loin +Morgan, l'homme d'armes qui remplaçait Kéravel, finissons-en. Allez +chercher le petit gars et mettez-lui la corde au cou vivement !</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_19"></a><strong>XIX. Le +départ.</strong></h1> +<p class="justify">Les soldats se mirent en devoir d'obéir à l'ordre de +Morgan, mais ce fut à contrecœur. Ils avaient l'esprit frappé.</p> +<p class="justify">Dans la ferme, Jeannin et Simonnette étaient à genoux +côte à côte.</p> +<p class="justify">Jeannin avait prié Simonnette de l'aider à dire sa +dernière prière.</p> +<p class="justify">Simonnette pleurait, à chaudes larmes, mais Jeannin +avait encore la force de sourire, quand il la regardait.</p> +<p class="justify">Il priait de son mieux, demandant que sa mère eût une +douce vieillesse, et Simonnette une longue vie de bonheur.</p> +<p class="justify">Et vraiment, ainsi agenouillé, les yeux au ciel, ce +petit Jeannin avait la figure d'un ange.</p> +<p class="justify">Lorsque les soldats entrèrent il se releva.</p> +<p class="justify">— Adieu, Simonnette, dit-il, pense un +petit peu à moi, et souviens-toi de ce que tu m'as juré pour ma +mère.</p> +<p class="justify">— Oh ! Jeannin ! ne t'en va +pas ! criait la jeune fille qui s'attachait à lui avec désespoir. +Simon et sa ménagère regardaient cela du dehors. Ils voyaient bien que +le bonheur de leur foyer n'était plus. Les soldats prirent Jeannin et le +menèrent vers le pommier qui devait servir de potence.</p> +<p class="justify">Maître Vincent Gueffès se cachait derrière les +Gothon. Sa mâchoire souriait diaboliquement.</p> +<p class="justify">— Mon joli petit Jeannin, cria-t-il comme +l'enfant passait, je t'avais bien dit que je serais de la +noce !</p> +<p class="justify">Une main se posa sur l'épaule du Normand. C'était la +main de Simon Le Priol.</p> +<p class="justify">— Vincent Gueffès, dit le bonhomme, je te +défends de passer jamais le seuil de ma maison. Gueffès se recula et +grommela entre ses dents :</p> +<p class="justify">— Voilà qui est bien, maître Simon ! +Il y avait une agitation singulière parmi les soudards qui attendaient +sous le pommier. Ils se parlaient à voix basse et d'un accent effrayé. +On entendait :</p> +<p class="justify">— Je te dis que je l'ai vue… une +grande figure blanche et pâle sur un corps tout noir.</p> +<p class="justify">— Elle est là, balbutia un autre ; +elle nous guette…</p> +<p class="justify">— Où ça ?</p> +<p class="justify">— Derrière la haie.</p> +<p class="justify">— Saint Guinou ! c'est vrai ! Je +vois ses yeux briller entre les feuilles. Les torches jetaient des +lueurs ternes et mourantes qui faisaient tous les visages livides.</p> +<p class="justify">La lune, énorme et rouge, montrait la moitié de son +disque sur le talus du chemin.</p> +<p class="justify">— Est-ce fait ? cria Morgan. Les deux +soldats qui prirent le petit Jeannin pour passer son cou dans le +nœud de la hart, tremblaient de la tête aux pieds. Jeannin +murmura :</p> +<p class="justify">— Ah ! bonne fée ! bonne +fée ! Elle m'avait pourtant bien dit que ces écus-là me porteraient +malheur !</p> +<p class="justify">— Il appelle la fée ! balbutia l'un +des soldats.</p> +<p class="justify">L'autre lâcha prise. Le cou de Jeannin était pris +dans la hart.</p> +<p class="justify">— Est-ce fait ? demanda encore +Morgan.</p> +<p class="justify">— C'est fait.</p> +<p class="justify">— Agitez les torches, que je voie +cela ! Les torches s'agitèrent et lancèrent de longs jets de +flammes.</p> +<p class="justify">On vit le pauvre Jeannin suspendu au pommier.</p> +<p class="justify">Mais on vit aussi une belle jeune fille qui soutenait +ses pieds et portait le poids de son corps. Jeannin souriait, au lieu de +rouler ses yeux et de tirer la langue comme font les patients de la +hart. Les torches avaient jeté leurs dernières lueurs. Elles +s'éteignirent. Dans cette obscurité soudaine, la panique prit les +soldats de Méloir, qui s'enfuirent en criant. Ils avaient vu le pendu +sourire et la Fée des Grèves qui le soutenait par les pieds ! Pas +n'est besoin de dire que les Mathurin, les Gothon, les Catiche, la +Scholastique et les Joson avaient devancé les soudards. Quelques minutes +après, dans la ferme barricadée, Fanchon la ménagère, et Simonnette +s'empressaient autour du petit Jeannin évanoui.</p> +<p class="justify">Simon Le Priol et Julien, son fils, étaient pensifs +auprès du foyer.</p> +<p class="justify">Dans un coin, une femme vêtue de noir se tenait +immobile.</p> +<p class="justify">— Il revient à lui, le pauvre gars, dit +Fanchon.</p> +<p class="justify">— Jeannin, mon petit Jeannin ! +répétait Simonnette, qui souriait et pleurait.</p> +<p class="justify">— On ne peut pas le rendre à ses coquins +de soudards, maintenant, murmura Julien, c'est bien sûr ! Simon +secoua la tête.</p> +<p class="justify">— J'avais dit que mon gendre aurait +cinquante écus nantais, pensa-t-il tout haut ; mais j'avais compté +sans ma fillette. Le petit gars n'a pas un denier vaillant, mais c'est +tout de même, puisque ma fillette le veut, il sera mon gendre.</p> +<p class="justify">— Le petit gars aura les cinquante écus +nantais, s'il plaît à Dieu ! dit une douce voix dans l'ombre. +Jeannin se leva tout droit.</p> +<p class="justify">— C'est la voix de la bonne fée ! +s'écria-t-il. Julien et Simonnette disaient en même temps :</p> +<p class="justify">— C'est la voix de notre demoiselle ! +Ils demeurèrent un instant interdits, parce que Reine avait passé pour +morte, et que l'idée d'un fantôme vient toujours la première à l'esprit +du paysan breton.</p> +<p class="justify">Il fallut que Reine se montrât à visage +découvert.</p> +<p class="justify">Le petit Jeannin, tout chancelant encore, vint se +mettre à genoux devant elle.</p> +<p class="justify">— Fée ou femme, dit-il, morte ou vivante, +que Dieu vous bénisse !</p> +<p class="justify">Reine lui prit la main.</p> +<p class="justify">— Oh ! notre chère demoiselle est en +vie, s'écria Julien, puisqu'elle prend la main du petiot ! +Simonnette tenait déjà l'autre main de Reine et la baisait.</p> +<p class="justify">— Je vous aimais bien déjà, +murmura-t-elle, avant que vous l'eussiez sauvé…</p> +<p class="justify">— Et tu m'aimes deux fois plus à +présent ? interrompit Reine, qui souriait. Simon et Fanchon, mes +bonnes gens, nous ferons ce mariage-là pour la Sainte-Anne.</p> +<p class="justify">Le Priol et sa femme se tenaient inclinés +respectueusement.</p> +<p class="justify">— Il me fallait bien sauver, continua +Reine, ce beau petit homme-là, puisque c'était moi qui lui avais mis la +corde au cou.</p> +<p class="justify">Tous les regards l'interrogèrent, tandis que Jeannin +murmurait confus :</p> +<p class="justify">— Si j'avais su que c'était vous, là-bas, +sur la grève, notre demoiselle, je n'aurais pas serré si fort !</p> +<p class="justify">— Mes amis, dit Reine, je vais vous +expliquer l'énigme en deux mots : c'est moi qui avait enlevé +l'escarcelle du chevalier Méloir, parce que l'escarcelle contenait le +prix maudit de la vie de mon père. Jeannin qui me prenait pour la Fée +des Grèves, a exigé de moi cinquante écus d'or. J'étais pressée, car je +portais des vivres à monsieur Hue de Maurever : j'ai jeté +l'escarcelle en lui disant de bien prendre garde…</p> +<p class="justify">— C'est vrai, ça, interrompit Jeannin, et +je ne méritais guère un si bon conseil en ce moment-là !</p> +<p class="justify">— C'était donc vous, noble demoiselle, que +j'avais aperçue hier, à la brune, par les fenêtres brisées du +manoir ? demanda Julien.</p> +<p class="justify">— C'était moi.</p> +<p class="justify">— Et c'était vous aussi, notre maîtresse, +ajouta Fanchon, qui emportiez le gruau que nous placions sur le seuil de +nos maisons pour la Fée des Grèves ?</p> +<p class="justify">— C'était moi.</p> +<p class="justify">— Et pourquoi notre chère demoiselle, +murmura Simonnette, en caressant la main de sa maîtresse et amie, +n'entrait-elle pas chez ses vassaux dévoués ?</p> +<p class="justify">— Parce qu'il s'agissait de vie et de +mort, fillette, répondit Reine qui, cette fois, ne souriait plus.</p> +<p class="justify">— Notre demoiselle se défiait de nous, ma +sœur, dit Julien, avec un peu d'amertume ; elle se faisait +passer pour morte, afin que les Le Priol ne puissent point la +trahir !</p> +<p class="justify">— Votre demoiselle, ami Julien, répliqua +Reine, a partagé vos jeux quand vous étiez enfant. Elle vous aurait +confié de bon cœur sa propre vie, mais…</p> +<p class="justify">Julien l'interrompit d'un geste plein de respect et +mit un genou en terre auprès de Jeannin.</p> +<p class="justify">— Ce que notre demoiselle a fait est bien +fait, dit-il ; ma langue a trahi mon cœur. Reine lui tendit +la main, tout émue. Il y avait l'étoffe d'un beau soldat dans ce grand +et fier jeune homme qui était à genoux devant elle.</p> +<p class="justify">La main qu'on lui tendait, Julien Le Priol la baisa +avec un enthousiasme chevaleresque.</p> +<p class="justify">— Je ne suis qu'un paysan, s'écria-t-il, +mais je sais un lieu où il y a des épées, et si Maurever, mon seigneur, +et sa fille ont besoin de mon sang, me voilà !</p> +<p class="justify">— Et moi aussi, me voilà ! répéta +gaillardement le petit Jeannin.</p> +<p class="justify">— Comment, toi, petiot ! dit Reine, +qui riait, attendrie, toi qui es plus poltron que les poules !</p> +<p class="justify">— Je ne suis plus poltron, notre +demoiselle, répliqua Jeannin de la meilleure foi du monde ; je +crois même que je suis brave ! Depuis que j'ai vu la mort face à +face, je sais ce que c'est ; je ne crains plus que le bon Dieu. +Quant au diable et aux soudards, eh bien, tenez, je m'en +moque !</p> +<p class="justify">Il rejetait en arrière ses cheveux blonds d'un air +mutin et ses yeux pétillaient. Simonnette fut si contente de ce +discours, qu'elle lui planta un gros baiser sur la joue.</p> +<p class="justify">— Et moi aussi, me voilà ! +s'écria-t-elle ensuite, et mon père, et ma mère, et tout le monde +ici ! et tout le monde dans le village ! Ah ! Seigneur +Jésus ! que je me battrais bien pour ma chère demoiselle !</p> +<p class="justify">— Donc, me voici à la tête d'une armée, +dit Reine gaiement, ma première opération militaire sera de diriger un +convoi de vivres vers la retraite de monsieur Hue, que je n'ai pu +joindre depuis trois jours.</p> +<p class="justify">— Prenons tout ce qu'il y a dans la maison +et partons ! dit Julien. Simon Le Priol et Fanchon s'étaient +mutuellement interrogés du regard. Ils étaient dévoués aussi, mais ils +étaient gens d'âge.</p> +<p class="justify">— Bien parlé, fils, prononça Simon d'un +ton ferme, quoique peut-être il eût été mieux de consulter ton père.</p> +<p class="justify">— Mon père ne sait pas ce que je sais, +répondit le jeune homme en se tournant vers le vieux Le Priol ; je +me suis mêlé aux soldats tout à l'heure. Cette vipère de Vincent Gueffès +les a excités au mal. Ils disaient que le village de Saint-Jean était un +nid de traîtres, et que le mieux serait d'y mettre le feu une de ces +nuits.</p> +<p class="justify">— Ils sont les plus forts, murmura le +vieillard en baissant la tête.</p> +<p class="justify">— Pas pour longtemps peut-être, poursuivit +Julien, car je sais encore autre chose. Pendant que le chevalier Méloir +repose sa meute et s'apprête à mal faire, il se dit d'étranges nouvelles +du côté de la ville. Le duc François est malade et chacun regarde sa +maladie comme un châtiment infligé par Dieu au fratricide. Un prêtre l'a +dit en chaire dans l'église de Combourg. Si monsieur Hue voulait, +demain, il serait à la tête de dix mille bourgeois et +paysans…</p> +<p class="justify">— Monsieur Hue ne voudra pas ! +interrompit Reine ; Hue de Maurever est un gentilhomme et un +Breton. Il aimerait mieux mourir mille fois que de lever sa bannière +contre son souverain légitime !</p> +<p class="justify">— Je vous le dis, notre demoiselle, reprit +Julien, les choses iront alors sans lui, et les soudards n'ont qu'à se +presser s'ils veulent avoir le temps d'incendier nos demeures. En +attendant, si mon père et ma mère acceptent pour fils ce petit gars-là +(il tendit la main à Jeannin), et j'en serai content, car il a un bon +cœur sous sa peau de mouton percée, m'est avis qu'il nous faut +prendre le large, car, demain, il fera jour, et toute cette ribaudaille, +sonnant le vieux fer, n'a peur des lutins que la nuit.</p> +<p class="justify">Fanchon, la ménagère, parcourut la ferme d'un regard +triste.</p> +<p class="justify">— Voilà trente ans que je dors sous ce +toit, murmura-t-elle : c'est ici que vous êtes nés tous deux, mes +chers enfants.</p> +<p class="justify">— C'est ici que mon père est mort, dit à +son tour Simon Le Priol, et aussi le père de mon père. Sur ce lit, qui +est là, j'ai fermé les yeux de ma mère. Écoute-moi, fils Julien, et +crois-moi : par intérêt, pour tout l'or de la terre, par crainte, +avec la mort devant mes yeux, je ne quitterais point la pauvre maison +des Le Priol. Je m'en vais hors d'ici parce que je veux montrer mes +vieux bras à mon seigneur Hue de Maurever, et lui dire : Voilà ce +qui est à vous !</p> +<p class="justify">Reine sauta au cou du vieillard et l'embrassa comme +s'il eût été son père. Puis elle embrassa la ménagère Fanchon, qui +essuyait ses yeux pleins de larmes.</p> +<p class="justify">Simonnette, le cœur gros et la main tremblante, +caressait les deux belles vaches, la Rousse et la Noire.</p> +<p class="justify">— Allons ! Allons ! dit le petit +Jeannin qui grandissait en importance et prenait voix au conseil, nous +reviendrons, maître Simon, nous reviendrons, dame Fanchon. Simonnette, +ma mie, nous retrouverons la Noire et la Rousse. En route avant que la +chasse ne commence, ou nous pourrions bien rester en chemin !</p> +<p class="justify">Ce mot frappa tout le monde. Julien s'élança vers la +partie de la salle qui servait d'étable. Il appela de bonne amitié le +petit Jeannin, son nouveau frère, et tous deux revinrent bientôt avec +trois arbalètes et trois épées. Les paniers des femmes s'emplirent. Tout +ce que la ferme avait de provisions y passa.</p> +<p class="justify">Tubleu ! si vous saviez comme le petit Jeannin +était considérable avec sa grande épée au côté et son arbalète à +l'épaule !</p> +<p class="justify">Il cherchait d'instinct quelque chose à friser au +coin de sa lèvre.</p> +<p class="justify">Il est vrai qu'il n'y trouvait rien.</p> +<p class="justify">Quand tout fut prêt, Julien ôta les barricades de la +porte.</p> +<p class="justify">C'était une caravane, vraiment, qui +partait :</p> +<p class="justify">Le père, la mère, Reine, Julien, Simonnette et le +petit Jeannin équipé en guerre.</p> +<p class="justify">On fut bien encore un quart d'heure à tourner pour ne +rien oublier.</p> +<p class="justify">Puis le père Simon dit de sa plus grosse +voix :</p> +<p class="justify">— Partons ! Mais il avait les yeux +mouillés, le vieil homme. Quant à Fanchon, la ménagère, on fut obligé de +l'entraîner. Elle s'était agenouillée devant le crucifix de bois qui +pendait à la ruelle du lit. Elle disait :</p> +<p class="justify">— Une minute encore, que j'achève ma +prière. C'était comme si on l'eût menée au supplice. Et le petit Jeannin +n'avait point fait tant de façons pour aller sous le pommier. Enfin, +tout le monde était dehors. Simon referma sa porte et donna sa maison à +la garde de Dieu. Les bestiaux étaient libres dans le pâtis. La caravane +se mit en marche.</p> +<p class="justify">Jeannin faisait l'avant-garde, comme de raison. Les +trois femmes venaient ensuite. Simon et Julien formaient +l'arrière-garde.</p> +<p class="justify">Au premier détour du chemin, Jeannin reconnut, contre +la haie, l'ombre longue et mal bâtie de maître Vincent Gueffès.</p> +<p class="justify">Il épaula vivement son arbalète. Mais le Normand +perça la haie et se sauva en criant :</p> +<p class="justify">— Bon voyage !</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_20"></a><strong>XX. Deux +cousins.</strong></h1> +<p class="justify">Ce Vincent Gueffès était un gaillard sans préjugés +comme sans faiblesse. Son malheur était de vivre en ces temps ténébreux +où de larges épaules valaient mieux que la philosophie. Au sein de notre +âge éblouissant, maître Gueffès aurait fait son chemin.</p> +<p class="justify">Il faut plaindre ces siècles gothiques où des gens de +talent comme Vincent Gueffès étaient réduits à commettre des perfidies +inédites au fond d'une bourgade. Perles dans un fumier !</p> +<p class="justify">Vincent Gueffès compta nos voyageurs de nuit. Ils +étaient six.</p> +<p class="justify">Vincent Gueffès ne croyait pas à la Fée des Grèves. +Il savait parfaitement le vrai nom de la fée prétendue.</p> +<p class="justify">Il lui en voulait à mort pour avoir sauvé le petit +coquetier Jeannin.</p> +<p class="justify">Il en voulait au vieux Simon Le Priol, qui lui avait +interdit le seuil de sa demeure. Il en voulait à Simonnette qui l'avait +méprisé, il en voulait à Julien qui était beau et brave : il en +voulait à tout le monde.</p> +<p class="justify">D'un saut, il gagna le manoir de Saint-Jean, où les +soldats s'étaient installés, et pria qu'on l'introduisît auprès du +chevalier Méloir.</p> +<p class="justify">Le chevalier Méloir venait de rentrer à son +quartier-général, après avoir couru les bourgs environnants pour crier +l'édit ducal.</p> +<p class="justify">Il était las et de mauvaise humeur.</p> +<p class="justify">Pour le distraire, Bellissan le veneur découplait les +lévriers devant lui, dans la cour du manoir.</p> +<p class="justify">— Oh ! Tarot ! oh ! +Voirot ! <em>Fa-hi !</em> Rougeot ! <em>Fa-hi !</em> +Voyez Nantois, messire, quel jarret ! et Pivois ! et +Ardois !</p> +<p class="justify">— Mais ce grand noir ? demanda le +chevalier en montrant un énorme lévrier magnifiquement venu, qui se +couchait à l'écart.</p> +<p class="justify">— Une belle bête, messire, répondit +Bellissan, mais paresseuse et couarde, je crois.</p> +<p class="justify">— Comment l'appelles-tu ?</p> +<p class="justify">— Je l'ai acheté d'un manant qui le tenait +par le cou et qui ne savait pas son nom. Il y a bien quelque chose de +griffonné sur son collier, mais du diable si j'ai appris à +lire !</p> +<p class="justify">— Il aura nom Reinot, pour l'amour de ma +dame, dit Méloir.</p> +<p class="justify">— Reinot, soit. Ici, Reinot ! Reinot, +ici, chien ! Le lévrier noir, assis sur la hanche, les deux jambes +de devant croisées, gardait une superbe immobilité.</p> +<p class="justify">Bellissan fit claquer son fouet.</p> +<p class="justify">Le lévrier se leva, tira ses jambes, bâilla de toute +la fente de sa gueule et poussa un hurlement plaintif, en allongeant le +cou.</p> +<p class="justify">— Voilà tout ce qu'il sait faire ? +demanda Méloir d'un ton de mépris.</p> +<p class="justify">En ce moment, Grégeois et Pivois, les deux plus +fortes bêtes de la meute s'approchèrent de leur nouveau compagnon pour +le reconnaître. Entre chiens, la connaissance ne se fait guère autrement +que par un coup de gueule. Il y eut des grognements échangés. Pivois et +Grégeois voulurent mordre. Le lévrier noir bondit par deux fois.</p> +<p class="justify">Grégeois et Pivois roulèrent en hurlant sur le pavé +de la cour.</p> +<p class="justify">— Bon là ! Reinot, mon filleul ! +cria Méloir enchanté ; voilà un brave camarade, Bellissan, et nous +allons le mettre à la besogne cette nuit même. Or ça, soupons lestement, +et puis en route !</p> +<p class="justify">— C'est encore toi ? se reprit-il, en +voyant qu'on lui amenait maître Vincent Gueffès.</p> +<p class="justify">— C'est encore moi, mon cher seigneur.</p> +<p class="justify">— Que veux-tu ?</p> +<p class="justify">— Je veux vous dire que vous allez vous +mettre en route d'abord, quitte à souper ensuite.</p> +<p class="justify">— Explique-toi. Gueffès ne demandait pas +mieux. Il raconta la fuite de la famille et prononça le nom de Reine. +Méloir ne le laissa pas achever.</p> +<p class="justify">— Quel chemin ont-ils pris ? +demanda-t-il.</p> +<p class="justify">— La route de Normandie, mon cher +seigneur.</p> +<p class="justify">— À cheval, têtebleu ! à +cheval ! cria Méloir ; si nous arrivons avant eux au Couesnon, +la fille du traître Maurever est à nous !</p> +<p class="justify">Le souper, cuit aux trois quarts, flairait bon pour +l'appétit. Hommes d'armes et archers s'ébranlèrent avec un regret +manifeste.</p> +<p class="justify">Méloir laissa au château la moitié de sa troupe, sous +les ordres de Morgan.</p> +<p class="justify">Bien entendu qu'on n'avait pas même dit à Méloir +l'histoire du petit Jeannin pendu au pommier. C'était là un détail de +trop mince importance.</p> +<p class="justify">On partit. La meute s'élança au-devant des chevaux, +et le lévrier noir au-devant de la meute.</p> +<p class="justify">Au manoir restaient Corson, le héraut, Morgan et huit +ou dix soldats.</p> +<p class="justify">Corson soupa, bâilla et s'endormit ; Morgan fit +de même.</p> +<p class="justify">Maître Gueffès dit alors aux soudards :</p> +<p class="justify">— Il y a du cidre, du vin et de l'hypocras +à la ferme du vieux Simon Le Priol. Les soldats descendirent sans bruit +la colline. On enfonça la porte de Le Priol et l'on se mit à faire +bombance. De ce qui se passa en ce lieu entre Gueffès et les soldats +ivres, nous ne donnerons point le détail.</p> +<p class="justify">Mais quand nos fugitifs, qui avaient poussé leur +pointe dans les terres jusqu'au delà d'Ardevon pour éviter les +poursuites, descendirent dans le village de la Rive et entrèrent en +grève, le petit Jeannin s'arrêta tout à coup. Son bras étendu montra la +côte de Bretagne, dans la direction de Saint-Georges.</p> +<p class="justify">On voyait une grande flambée parmi les arbres. Les Le +Priol et Reine se retournèrent. Reine poussa un cri.</p> +<p class="justify">— Qu'est cela ? demanda-t-elle. Le +vieux Simon fit un signe de croix.</p> +<p class="justify">— Que Dieu nous assiste, +balbutia-t-il ; c'est au village de Saint-Jean-des-Grèves.</p> +<p class="justify">Fanchon fut obligé de s'asseoir sur le sable. Le +cœur lui manquait.</p> +<p class="justify">— Femme, lui dit Simon, la maison de mon +père est brûlée. Nous n'avons plus rien sur la terre, mais nous avons +fait notre devoir.</p> +<p class="justify">Les doigts de Julien se crispaient autour du bois de +son arbalète.</p> +<p class="justify">Les fugitifs restèrent là cinq minutes. Puis le petit +Jeannin dit : En avant !</p> +<p class="justify">On tourna le dos à l'incendie, et l'on se dirigea sur +Tombelène.</p> +<p class="justify">Le vieux Simon ne se trompait point. C'était bien au +village de Saint-Jean qu'avait lieu l'incendie, et c'était bien sa +maison qui brûlait.</p> +<p class="justify">Seulement, il y avait d'autres maisons que la sienne. +Maître Vincent Gueffès ne faisait jamais le mal à demi.</p> +<p class="justify">Pendant toute cette nuit-là, Aubry travailla de son +mieux. Il avait travaillé la nuit précédente et la journée entière.</p> +<p class="justify">La lime était bonne. Aubry avançait à la besogne.</p> +<p class="justify">N'eût été la posture intolérable qu'il était obligé +de garder, limant d'une main, et de l'autre se soutenant à l'embrasure +de la meurtrière, sa tâche aurait été vite à fin.</p> +<p class="justify">Mais à chaque instant, ses doigts fatigués lâchaient +prise. Il retombait au fond de sa cellule, suant à grosses gouttes, +épuisé, haletant.</p> +<p class="justify">Pour retrouver du cœur, il lui fallait évoquer +l'image de Reine.</p> +<p class="justify">Mais aussi, quelle vaillance nouvelle dès que ce nom +chéri venait à sa lèvre !</p> +<p class="justify">Il la voyait ; elle était là, le soutenant et +l'encourageant.</p> +<p class="justify">Il l'entendait qui disait :</p> +<p class="justify">— Nous avons besoin de votre bras, Aubry, +pour nous défendre contre nos persécuteurs. Courage !</p> +<p class="justify">Ce fut une nuit de fièvre, pendant laquelle plus +d'une imagination folle visita la solitude du captif. Vers le matin, la +plus étrange de toutes le prit au milieu de son travail.</p> +<p class="justify">Ce qu'il avait prévu la veille, dans sa conversation +avec Reine, arrivait. Il croyait entendre les aboiements lointains d'une +meute chassant sur la grève.</p> +<p class="justify">C'était une illusion, sans doute. Et pourtant, chaque +fois que le vent donnait, il apportait les aboiements plus +distincts.</p> +<p class="justify">Et une fois, parmi ces aboiements, Aubry crut +reconnaître celui de maître Loys, son beau lévrier noir.</p> +<p class="justify">La fièvre amène comme cela de bizarres illusions. +Aubry reprit sa lime et travailla. La barre de fer était presque +coupée.</p> +<p class="justify">Pourtant, elle tenait encore. L'aube se leva. Aubry +se coucha sur la paille et voulut prendre un instant de sommeil.</p> +<p class="justify">À peine était-il endormi que le bruit de la clé de +frère Bruno, tournant dans la serrure, le réveilla en sursaut. Frère +Bruno était pourtant déjà venu faire sa ronde et raconter son histoire. +Ordinairement, il ne venait qu'une fois.</p> +<p class="justify">Allait-il prendre l'habitude de faire deux rondes par +nuit, et de raconter deux histoires ?</p> +<p class="justify">Ou bien le travail nocturne d'Aubry avait-il éveillé +les soupçons ?</p> +<p class="justify">Avant que notre prisonnier eût eu le temps de +répondre en lui-même à ces questions, un pas lourd et sonnant la +ferraille succéda au bruit des verrous.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! mon cousin Aubry, dit une +grosse voix à la porte, nous dormons encore ! par mon patron, il +paraît que nous faisons ici la grâce matinée ?</p> +<p class="justify">Aubry se leva vivement.</p> +<p class="justify">— Méloir ! s'écria-t-il.</p> +<p class="justify">— Entrez, entrez, sire chevalier, dit le +frère Bruno à son tour ; ce n'est pas très grand ces cellules, mais +pour ce qu'on y fait, voyez-vous, ça suffit. Je me souviens qu'en l'an +trente-cinq, peu de temps après mon arrivée au monastère, il y avait un +prisonnier nommé Olivier Triquetaine, lequel prisonnier était si gros +qu'on eut bien du mal à lui faire passer la porte pour entrer. Quant à +sortir, il n'en sortit que dans sa bière. Cet Olivier Triquetaine était +un assez joyeux compagnon. Il disait toujours le samedi soir…</p> +<p class="justify">— Quand vous me reconduirez, mon frère, +dit Méloir en le congédiant, vous m'apprendrez au long ce que disait +Olivier Triquetaine les samedis soirs.</p> +<p class="justify">— Bon ! fit Bruno, je n'y manquerai +pas, puisque ça vous intéresse, sire chevalier. Il sortit et ferma la +porte à triple tour.</p> +<p class="justify">— Sire chevalier, cria-t-il à travers la +planche de chêne, à l'heure où il vous plaira de vous en aller, frappez +et ne vous impatientez pas, je vais à matines.</p> +<p class="justify">— Peste ! dit Méloir en se tournant +vers Aubry, mon cousin, tu as un geôlier de bonne humeur ! Et +comment te portes-tu, depuis le temps ?</p> +<p class="justify">— Bien, répliqua Aubry.</p> +<p class="justify">— Le fait est que tu n'as pas encore trop +mauvaise mine.</p> +<p class="justify">— Que viens-tu faire ici ?</p> +<p class="justify">— Savoir de tes nouvelles en passant, mon +cousin Aubry, et te donner une bonne poignée de main. Il tendit sa main +à Aubry, qui la repoussa.</p> +<p class="justify">— Oh ! oh ! fit Méloir ; +sais-tu que c'est la main d'un chevalier, mon cousin ?</p> +<p class="justify">— Je le sais, et j'ai grande honte pour la +chevalerie.</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce à dire ! s'écria Méloir +qui fronça le sourcil. Mais il se ravisa tout de suite.</p> +<p class="justify">— De temps immémorial, continua-t-il, les +vaincus ont eu droit d'insolence. Ne te gêne pas, mon cousin, ces murs +de granit doivent bien aigrir un peu le caractère. Des captifs, des +enfants et des femmes, un chevalier sait tout souffrir.</p> +<p class="justify">— Un chevalier ! répéta Aubry qui +haussa les épaules. Et l'on se plaint que la chevalerie s'en va ! +Par Notre-Dame, mon cousin, s'il y a beaucoup de gens comme toi portant +éperons d'or et cœurs de coquins…</p> +<p class="justify">Méloir pâlit.</p> +<p class="justify">— J'ai dit <em>cœurs de +coquins,</em> appuya Aubry, dont la voix était calme et froide ; si +tu as quelque chose dans l'âme, va-t-en ; car je n'aurai pour toi +que des paroles de mépris.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! mon cousin Aubry, dit +Méloir en riant de mauvaise grâce, j'en prends mon parti et je reste. +Accable-moi, cela te soulagera. Et moi, je prierai Dieu de me compter +cette humiliation, chrétiennement supportée, quand il s'agira de passer +la grande épreuve.</p> +<p class="justify">Que diable ! ajouta-t-il, changeant de ton +brusquement ; ne peut-on se faire la guerre et vivre en amis +pendant la trêve ? Allons ! cousin Aubry, laisse là ta gourme +d'Amadis et causons comme d'honnêtes parents que nous sommes.</p> +<p class="justify">Nous ferons remarquer ici que le type normand se +divise en trois catégories bien distinctes, mais également sujettes à +caution.</p> +<p class="justify">Et il est entendu ici que ce mot <em>normand</em> ne +s'applique pas du tout dans notre bouche aux habitants d'une province +aussi célèbre par son beurre que recommandable par son cidre. Le mot +<em>normand</em> est passé dans la langue usuelle au même titre que le +mot <em>gascon,</em> que le mot <em>juif,</em> et autres vocables +exprimant des nuances de mœurs ou de caractères.</p> +<p class="justify">Le <em>Juif</em> est un <em>Arabe</em> double ; +<em>l'Arabe</em> est un coquin sans malice qui fait la petite usure et +devient rarement ministre des finances. Le <em>Gascon</em> ment pour +mentir, c'est un artiste en mensonges ; le <em>Normand</em> n'a +garde de faire ainsi de l'art pour l'art : il ment pour de +l'argent.</p> +<p class="justify">Chez le Gascon, il n'y a pas beaucoup de bon, tandis +que chez le Normand, il n'y a rigoureusement que du détestable.</p> +<p class="justify">Voici du reste les trois catégories +normandes :</p> +<p class="justify">1° Le <em>Normand-</em>finaud : type connu +surabondamment ; le maquignon ordinaire des naturalistes.</p> +<p class="justify">2° Le <em>Normand-</em>doux, bien gentil garçon, mais +plat comme ces insectes dont le nom est proscrit, et qui troublent le +sommeil du pauvre.</p> +<p class="justify">3° Le <em>Normand-</em>brusque : un brave homme, +un peu rustique, un peu rude, mais le cœur sur la main.</p> +<p class="justify">Un franc luron, grosse voix, gros corps, gros +mots.</p> +<p class="justify">Ah ! un bien digne cœur, allez ! trop +probe peut-être pour nos siècles corrompus, trop intègre, trop pur, à ce +qu'il dit.</p> +<p class="justify">Néanmoins, veillez à vos poches !</p> +<p class="justify">Le chevalier Méloir n'était qu'une moitié de Normand +collé à une moitié de Breton.</p> +<p class="justify">La moitié bretonne déterminait son genre ; il +était <em>Norman</em>d-brusque.</p> +<p class="justify">Maître Gueffès appartenait à une quatrième espèce, le +<em>Norman</em>d-vipère.</p> +<p class="justify">Mais, encore une fois, la patrie de Corneille, le +moins <em>normand</em> des grands poètes, est en dehors de tout cela, et +nos <em>normands</em> typiques naissent à Paris aussi souvent, pour le +moins, qu'en Normandie.</p> +<p class="justify">Méloir avait repris son air sans gêne.</p> +<p class="justify">— Songe donc, mon cousin Aubry, +continua-t-il gaiement, je suis las comme un malheureux, j'entre au +couvent pour me reposer, le prieur, comme de raison, m'offre sa +table ; mais moi je lui réponds : « Mon révérend, vous +avez ici un jeune homme d'armes qui est mon cousin et que j'aime comme +s'il était mon frère cadet, il est prisonnier, permettez-moi de l'aller +voir. » On me fait descendre des escaliers du diable, au lieu de +m'asseoir devant un bon pâté de venaison, je m'enfouis dans un trou +humide ; et, pour me récompenser, tu me dis des injures !</p> +<p class="justify">— Je ne t'avais pas prié de venir.</p> +<p class="justify">— C'est vrai, mais si je venais pour +t'apporter de bonnes nouvelles ?</p> +<p class="justify">— Je n'aimerais pas à les recevoir de +toi.</p> +<p class="justify">— Peste ! mais c'est décidément de la +haine !</p> +<p class="justify">— Non, prononça Aubry sans +s'émouvoir ; ce n'est que du mépris.</p> +<p class="justify">Méloir eut encore un petit mouvement de colère. Ce +fut le dernier. On s'habitue à l'insulte comme à autre chose.</p> +<p class="justify">— Haine ou mépris, mon cousin Aubry, +dit-il, peu m'importe ; je suis venu ici pour causer, et, de par +tous les diables, nous causerons ! prête-moi la moitié de ta +paille.</p> +<p class="justify">Aubry ne répondit pas. Méloir prit une brassée de +paille et la jeta à l'autre bout du cachot.</p> +<p class="justify">— Comme cela, poursuivit-il en s'asseyant +le dos contre le roc, nous serons tous les deux à notre aise et nous ne +pourrons pas nous mordre.</p> +<p class="justify">Il avait débouclé son ceinturon pour s'asseoir, et +son épée était près de lui.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_21"></a><strong>XXI. La rubrique du +chevalier Méloir.</strong></h1> +<p class="justify">Il faisait grand jour maintenant, et, bien que le sol +du cachot fût encaissé profondément, Aubry et le chevalier pouvaient se +voir.</p> +<p class="justify">Le chevalier s'était arrangé de son mieux sur la +paille et paraissait bien décidé à ne point abréger sa visite.</p> +<p class="justify">— Te souviens-tu, mon cousin Aubry, +dit-il, d'une conversation que nous eûmes ensemble non loin d'ici, sur +la route d'Avranches au Mont ? Tu portais la bannière de monsieur +Gilles ; moi, je portais la bannière de Bretagne. Tu jugeais +sévèrement notre seigneur le duc ; moi qui ai plus d'âge et +d'expérience, j'étais plus indulgent. Nous en vînmes à parler de nos +dames, car il faut toujours en venir là, et nous nous aperçûmes que nous +étions rivaux. Eh bien ! Aubry, la main sur le cœur, cela me +fit de la peine pour toi.</p> +<p class="justify">Aubry eut un dédaigneux sourire.</p> +<p class="justify">— Il ne s'agit pas de cela, dit Méloir, +ton sourire fait bien sous ta moustache naissante, mais comme ELLE n'est +pas là, ton sourire est perdu. Il ne s'agit pas du tout, entre deux +hommes qui se disputent une belle, de savoir lequel des deux elle +aimera.</p> +<p class="justify">— De quoi s'agit-il donc ?</p> +<p class="justify">— Il s'agit de savoir lequel des deux en +définitive sera son seigneur et maître. Or, j'avais de la peine pour +toi, mon cousin Aubry, parce que je savais d'avance que tu ne gagnerais +pas la partie.</p> +<p class="justify">— Je ne l'ai pas perdue encore, murmura +Aubry. Le regard du chevalier se fixa sur lui à la dérobée, vif et +perçant. Puis il examina le cachot en détail comme s'il eût voulu guérir +une crainte fâcheuse qui lui était venue tout à coup.</p> +<p class="justify">Cette boîte de granit était bien faite pour chasser +toute inquiétude.</p> +<p class="justify">— Figure-toi, cousin Aubry, dit-il, qu'une +idée folle vient de me traverser la cervelle. La manière dont tu as +prononcé ces paroles : « Je ne l'ai pas encore +perdue ! » m'a sonné à l'oreille comme une menace. J'ai pensé +que tu avais peut-être un moyen de trouver la clé des champs. Or, si tu +la trouvais, la clé des champs, ta partie ne serait vraiment pas trop +mauvaise.</p> +<p class="justify">Le regard d'Aubry se releva lentement.</p> +<p class="justify">— Voilà qui commence à piquer ta +curiosité, n'est-ce pas ? interrompit Méloir. Je pourrais te tenir +rigueur à présent, car tu n'as pas été aimable avec moi, mais je suis +bon prince et n'ai point de rancune. Je vais te parler absolument comme +si tu m'avais reçu à bras ouverts. Oui, mon cousin Aubry, la chance +tourne, et si tu étais en liberté, tu aurais, comme on dit, les quatre +as de la quinte de grande séquence, qui marquent, (ensemble le point) +quatre-vingt-dix sans jouer. Et alors, moi, je me trouverais repic avec +ma fameuse maxime : il vaut mieux se faire craindre qu'aimer, car +je n'aurais plus même le moyen de me faire craindre.</p> +<p class="justify">Aubry écoutait de toutes ses oreilles.</p> +<p class="justify">Méloir fit une pause.</p> +<p class="justify">Il semblait jouir de l'attention nouvelle que lui +prêtait son compagnon.</p> +<p class="justify">— Mais, reprit-il avec un gros rire +railleur, il te manque justement la clé des champs, mon cousin Aubry, et +ce n'est pas moi qui te la donnerai ! Voilà de bonnes murailles, ma +foi ! mon jeu vaut mieux que le tien. On t'aime, mais j'épouserai. +N'y a-t-il pas de quoi rire ?</p> +<p class="justify">— Quand on est un mécréant sans foi ni +honneur… commença Aubry.</p> +<p class="justify">— Fi donc ! tu en arrives tout de +suite aux gros mots. Ta position te protège, mon cousin, ce n'est pas +généreux.</p> +<p class="justify">— Fais-moi descendre en grève, s'écria +Aubry, donne-moi une épée, et prends avec toi deux ou trois de tes +routiers, tu verras si je soutiens mes paroles !</p> +<p class="justify">— Bien riposté ! Mais nous sommes +trop vieux, mon cousin, pour nous laisser prendre ainsi. Je te tiens +quitte de toute réparation. Tu es le plus vaillant écuyer du monde, +voilà qui est dit. Si nous étions tous deux en grève, tu me +pourfendrais, comme Arthur de Bretagne pourfendit le géant du mont +Tombelène, voilà qui est convenu… En attendant, causons +raison ; il me reste à t'apprendre pourquoi ta partie serait si +belle, si une bonne fée venait, par aventure, briser tes fers et percer +les murailles de ton cachot. Les choses ont bien marché depuis le +huitième jour du présent mois de juin qui va finir. François de Bretagne +est demeuré frappé de la citation solennelle à lui portée par le vieux +Maurever. Il a vieilli de dix années en deux semaines. Sans cesse il +pense au dix-huitième jour de juillet, qui est le jour fixé pour sa +comparution devant le tribunal de Dieu. Et ses médecins ne savent pas +s'il atteindra ce terme, tant la vie s'use vite en lui. Or, le soleil +couchant n'a plus guère d'adorateurs : les mages vont au soleil qui +se lève ; en ce moment où je te parle, un homme résolu qui +déploierait au vent un chiffon armorié en criant le nom de monsieur +Pierre, le futur duc, mettrait en fuite mes cavaliers et mes soudards, +comme une troupe d'oies effrayées.</p> +<p class="justify">Aubry baissait la tête pour cacher le feu qu'il +sentait dans ses yeux.</p> +<p class="justify">Il songeait à son barreau de fer coupé aux trois +quarts.</p> +<p class="justify">Dans quelques heures il pouvait être libre.</p> +<p class="justify">Il avait besoin de toute sa force pour contenir le +cri de joie qui voulait s'échapper de son cœur.</p> +<p class="justify">Méloir qui lui voyait ainsi la tête basse, triomphait +à part soi.</p> +<p class="justify">Il poursuivit :</p> +<p class="justify">— Mais qui diable songerait à jouer ce +jeu, sinon toi, mon cousin Aubry ? Le vieux Maurever, qui est un +saint, — cela, je le proclame ! — aimerait +mieux se faire tuer cent fois que de lever la bannière de la révolte. Et +notre petite Reine n'est qu'une femme, après tout.</p> +<p class="justify">— Oh ! gronda Aubry, feignant le +désespoir et la rage, être obligé de rester là comme une bête fauve dans +sa cage de fer !</p> +<p class="justify">— C'est désolant, je ne dis pas non, car +je travaille, moi, pendant ce temps-là, mon cousin Aubry. Si bas que +soit le duc François, j'ai toujours bien une quinzaine devant moi, et je +m'en demande pas tant, par Dieu ! Dans trois jours j'aurai fait mon +affaire…</p> +<p class="justify">— Trois jours ! répéta Aubry +plaintivement.</p> +<p class="justify">— Au plus tard. J'oubliais de te le +dire : cette fatigue qui m'oblige à m'asseoir sur ta paille vient +de ce que j'ai fait un petit tour de chasse cette nuit dans les +grèves.</p> +<p class="justify">— Ah ! fit Aubry qui se +redressa ; j'avais bien cru entendre…</p> +<p class="justify">— Les cris de ma meute ? interrompit +Méloir ; ah ! les chiens endiablés ! Quelle vie ils ont +menée ! Figure-toi qu'ils sont venus jusque dans les roches au pied +du Mont. Cette nuit nous les mènerons à Tombelène.</p> +<p class="justify">Un frisson courut dans le sang d'Aubry, mais il garda +le silence.</p> +<p class="justify">— D'ailleurs, poursuivit Méloir, c'est du +luxe que cette meute. Je l'ai fait venir pour me donner des airs de +grandissime zèle, car je sais un coquin qui me mènera, dès que je le +voudrai, à la retraite de Maurever.</p> +<p class="justify">Aubry ne respirait plus. Le chevalier s'arrangea sur +la paille et chercha ses aises.</p> +<p class="justify">— Ce n'est pas là le principal, +dit-il ; ce que je veux t'apprendre, c'est ce qui a trait à notre +fameuse partie, c'est le moyen que j'emploierai pour obtenir la main de +notre belle Reine.</p> +<p class="justify">— La violence ? murmura Aubry.</p> +<p class="justify">— Fi donc ! tu ne me connais pas. La +belle avance de se faire craindre, pour en arriver à menacer comme un +brutal ! Ce ne serait vraiment pas la peine. Se faire craindre, mon +cousin Aubry, c'est comme je te l'ai dit déjà, le grand secret d'amour, +mais à la condition d'avoir en soi, quand on use de ce cher talisman, +tout ce qu'il faut pour plaire. Or, malgré les quinze ou vingt années +que j'aie de plus que toi, Aubry, mon ami, je porte encore assez +galamment mon panache ; ma jambe n'enfle pas trop le +cuissard : regarde ! et dans ce corselet d'acier, ma taille +conserve sa souplesse. La violence ! sarpebleu ! les voilà +bien, ces jouvenceaux, qui frapperaient les femmes s'ils ne soupiraient +pas en esclaves à leurs pieds ! Nous autres chevaliers, +— et Méloir se redressa, ma foi, d'un grand sérieux, +— nous avons d'autres rubriques. Et pour ton édification, mon +cousin Aubry, je vais t'en enseigner une.</p> +<p class="justify">Il s'interrompit et son gros rire le reprit.</p> +<p class="justify">— Oh ! oh ! s'écria-t-il, pour +le coup, te voilà qui dresses l'oreille ! Il faut, en vérité, que +je sois un bien bon parent, ou que j'aie confiance majeure dans les +verrous de messer Jean Gonnault, prieur des moines du mont Saint-Michel, +pour te montrer comme cela le fond de mon sac. Mais je ne me souviens +pas d'avoir vu jamais une figure plus drôle que la tienne, mon cousin +Aubry : je m'amuse à te contempler comme on s'amuse à regarder un +<em>mystère</em> ou une <em>sotie,</em> représentée par d'habiles +histrions.</p> +<p class="justify">Ce fut au tour du prisonnier de froncer le sourcil. +Méloir prenait rondement sa revanche.</p> +<p class="justify">— Ne te fâche pas, continua-t-il, et +laisse-moi me divertir. Voici donc la rubrique annoncée : J'arrive +à la retraite de monsieur Hue de Maurever, mon futur et vénéré +beau-père, je l'arrête au nom du duc François, lui, sa fille et sa +suite, s'il en a, par fortune, ce que je ne crois guère. Je les emmène. +Tu suis bien, n'est-ce pas ? En chemin, je pousse mon cheval aux +côtés du sien et je lui dis :</p> +<p class="justify">— Sire chevalier, je fus de vos amis, et +vous avez dû vous étonner grandement de me voir prendre le rôle qui est +présentement le mien.</p> +<p class="justify">Il ne répond que par un regard de dédain. J'insiste. +Il m'envoie au diable.</p> +<p class="justify">Tu vois que je mets tout au pis, mon cousin.</p> +<p class="justify">J'insiste encore et je lui dis avec +tristesse :</p> +<p class="justify">— Vous m'avez bien mal jugé, Hue de +Maurever. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour vous. Dès la première +heure où vous avez été en danger, j'ai voulu vous sauver, fût-ce au +péril de ma propre vie !</p> +<p class="justify">Naturellement il ouvre une oreille, car enfin, dès +qu'une énigme est posée, on aime à en savoir le mot. Moi, je salue +respectueusement, et je fais mine de vouloir me retirer. Il me retient +en disant :</p> +<p class="justify">— Je ne vous comprends pas. À moins qu'il +ne préfère dire :</p> +<p class="justify">— Expliquez-vous. Je lui laisse le choix +entre les deux tournures. Je reviens aussitôt d'un air humble et +affectueux. Je reprends :</p> +<p class="justify">— Messire Hue, j'aime votre +fille…</p> +<p class="justify">— Et à ce coup, il te tourne le dos, +malandrin que tu es ! interrompit Aubry.</p> +<p class="justify">— Je crois que tu as raison, répondit +tranquillement Méloir ; à cet aveu il devra me tourner le dos. +C'est la crise. Mais je ne me démonte pas, et j'ajoute d'un ton +pénétré :</p> +<p class="justify">— Pensez-vous, messire Hue, qu'avec un +pareil amour, j'aie pu, un seul instant ?… Il m'interrompt +par un rude :</p> +<p class="justify">— En voilà assez !</p> +<p class="justify">Car il faut faire la part de sa mauvaise humeur. Moi, +je m'écrie :</p> +<p class="justify">— Ah ! messire Hue ! l'accusé a +du moins le droit de la défense ; au moment où je vous ai +dit : j'aime votre fille, vous avez cru deviner le mobile de ma +conduite, vous avez pensé : le chevalier Méloir veut nous conduire +aux pieds du duc François, livrer ma tête et demander pour récompense la +main de ma fille…</p> +<p class="justify">Si je puis verser une larme en cet endroit, mon +cousin Aubry, tout est dit ! Si je ne peux pas verser une larme, je +ferai semblant de m'essuyer les yeux et je poursuivrai avec +chaleur :</p> +<p class="justify">— Hélas ! messire Hue, tel n'est +point mon dessein. Je ne suis qu'un pauvre gentilhomme, c'est vrai, mais +j'ai le cœur aussi haut qu'un roi. Mon dessein, c'était de prendre +l'emploi de vous pourchasser, afin qu'un autre, moins ami, n'en fût +point chargé. Mon dessein était, le premier jour comme aujourd'hui, de +venir à vous et de vous dire : « La terre Normande est là, +sous vos pieds, messire Hue ; vous êtes libre. Que Dieu vous +garde… »</p> +<p class="justify">— Ah ! scélérat maudit ! s'écria +Aubry, qui avait de la sueur aux tempes.</p> +<p class="justify">— Aimerais-tu mieux me voir te livrer au +grand prévôt du duc François ? demanda Méloir en ricanant.</p> +<p class="justify">— Je voudrais te voir en champ clos et +l'épée à la main, charlatan d'honneur !</p> +<p class="justify">— Puisque tu te fâches ainsi, mon cousin +Aubry, interrompit Méloir en se levant, c'est que ma recette est bonne +et qu'elle doit réussir.</p> +<p class="justify">Aubry se leva également.</p> +<p class="justify">— Oui, elle est bonne, ta recette ! +balbutia-t-il d'une voix entrecoupée par la fureur ; Hue de +Maurever, qui est la générosité même. Et peut-être que Reine pour sauver +la vie de son père…</p> +<p class="justify">— Par saint Méloir ! s'écria le +chevalier, chacune de tes paroles me ravit d'aise, mon cousin. Il paraît +décidément que j'ai touché le joint.</p> +<p class="justify">La colère bouillait dans le cœur d'Aubry. +L'effort même qu'il faisait pour se contenir était un aliment à sa +fureur. Méloir le regardait d'un air provocant.</p> +<p class="justify">— Et maintenant, reprit-il, je n'ai plus +rien à te dire, mon pauvre cousin. Au revoir, et bien de la résignation +je te souhaite. Quand nous nous retrouverons, je te présenterai à ma +dame.</p> +<p class="justify">La rage du jeune homme fit explosion en ce moment. +Toute idée de prudence avait disparu en lui.</p> +<p class="justify">— Lâche ! lâche ! lâche ! +s'écria-t-il par trois fois en s'adossant contre la porte ; tu me +retrouveras plus tôt que tu ne penses… et quand tu ouvriras la +bouche pour tromper le noble vieillard et sa fille, mon épée te fera +rentrer le mensonge dans la gorge !</p> +<p class="justify">— Ah !… fit Méloir qui recula +jusque sous la fenêtre. Aubry aurait voulu rappeler les paroles +prononcées. Mais il n'était plus temps.</p> +<p class="justify">— Sarpebleu ! dit Méloir, j'étais +venu un peu pour cela. Il paraît que nous avons, nous aussi, des +rubriques ? Il regarda tout autour du cachot une seconde fois et +plus attentivement. Aubry s'était recouché sur sa paille ; il ne +parlait plus.</p> +<p class="justify">Aubry avait les mains libres ; plus d'une fois +l'idée lui était venue de s'élancer sur le chevalier ; mais +celui-ci était armé jusqu'aux dents, et Aubry n'avait rien pour se +défendre.</p> +<p class="justify">Après qu'il eut fait son examen, Méloir +grommela :</p> +<p class="justify">— Pas une fente où passer le doigt ! +ce petit-là n'est pas un farfadet, pourtant !</p> +<p class="justify">— Ah ! fit-il en se ravisant ; +la meurtrière ! Aubry tressaillit de la tête aux pieds. Méloir +redressa sa grande taille, et comme sa tête n'atteignait pas encore la +meurtrière, il sauta.</p> +<p class="justify">— Un lapin passerait bien là ! +murmura-t-il.</p> +<p class="justify">Son regard sembla faire la comparaison de la largeur +de la fenêtre avec l'épaisseur du corps d'Aubry.</p> +<p class="justify">— Si le barreau était coupé… +pensa-t-il tout haut.</p> +<p class="justify">Il ôta son gantelet de fer, se haussa sur ses pointes +et le lança violemment contre le barreau qui rendit un son fêlé.</p> +<p class="justify">— Ah ! sarpebleu ! +sarpebleu ! s'écria-t-il, mon cousin, j'ai bien fait de +venir !</p> +<p class="justify">Mais il n'acheva pas, parce que le jeune homme se +voyant perdu et prenant une résolution soudaine, avait profité du moment +où Méloir attaquait le barreau pour s'élancer sur lui.</p> +<p class="justify">En un clin d'œil, Méloir fut terrassé.</p> +<p class="justify">Aubry, qui appuyait son genou contre sa poitrine, lui +mit sa propre épée sur la gorge.</p> +<p class="justify">— Un cri, un mot, dit-il à voix basse, et +je te tue comme un chien !</p> +<p class="justify">— Et bien tu ferais, mon cousin Aubry, +repartit Méloir qui ne se déconcertait pas pour si peu ; tu as agi +de bonne guerre… Et je n'ai pas déjà si bien fait de venir ! +Mais tu peux serrer ma gorge un peu moins fort si tu veux. Je t'engage +ma parole de chevalier que je n'appellerai pas au secours.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_22"></a><strong>XXII. Frère +Bruno.</strong></h1> +<p class="justify">Quand Aubry eut un peu lâché prise, Méloir avala une +lampée d'air avec une satisfaction manifeste.</p> +<p class="justify">— Tu as un bon poignet, mon cousin, +dit-il, et moi, je suis un sot. Ta rubrique vaut beaucoup mieux que la +mienne. Voilà tout. Il n'y a pas de quoi se fâcher pour cela.</p> +<p class="justify">— Écoute, Méloir, lui répondit le jeune +homme d'armes, tu étais un brave soldat autrefois, et un bon +compagnon… Je n'ai pas le courage de te tuer…</p> +<p class="justify">— Peste ! interrompit Méloir, me +tuer ! Tu n'y vas pas par quatre chemins, toi, mon cousin +Aubry !</p> +<p class="justify">— Je le devrais pour monsieur Hue de +Maurever et pour sa fille…</p> +<p class="justify">— Du tout, interrompit encore +Méloir ; tu sais bien, je suis incapable…</p> +<p class="justify">La main d'Aubry s'appesantit un peu plus sur la gorge +du chevalier.</p> +<p class="justify">— Tais-toi ! dit-il rudement ; +je n'ai pas le loisir d'écouter tes billevesées. Je veux bien +t'épargner, mais c'est à condition que tu ne me gêneras point dans +l'accomplissement de mon dessein.</p> +<p class="justify">— Foi de chevalier ! s'écria +Méloir ; tu n'as qu'à scier ton barreau devant moi ; si tu +veux, je te ferais la courte échelle.</p> +<p class="justify">— Bien obligé. Cette voie me semble +désormais incommode et dangereuse. Pourquoi sortir par la fenêtre, quand +la porte est là ?</p> +<p class="justify">— Je te fais observer, mon cousin Aubry, +que tu me serres le cou sans y songer. Je déteste les demi-mesures. +Étrangle-moi comme il faut, morbleu ! ou lâche-moi !</p> +<p class="justify">— Je te lâcherai dès que nous serons +d'accord.</p> +<p class="justify">— Je ne peux pourtant pas t'ouvrir cette +porte, moi ! s'écria Méloir d'un ton dolent.</p> +<p class="justify">— Me promets-tu qu'une fois libre, tu ne +tenteras contre moi aucune résistance ?</p> +<p class="justify">— Je le promets.</p> +<p class="justify">— Me promets-tu que tu te laisseras lier +les mains et les jambes ?</p> +<p class="justify">— À quoi bon, mon cousin ?</p> +<p class="justify">— Et mettre un bâillon sur la +bouche ? acheva Aubry, dont les doigts firent un petit +mouvement.</p> +<p class="justify">— Je le promets ! je le +promets ! je le promets ! dit Méloir précipitamment.</p> +<p class="justify">— T'engages-tu à me céder ton armure pour +que je m'en revête sous tes yeux ?</p> +<p class="justify">— Mon armure ?</p> +<p class="justify">— Depuis les éperonnières jusqu'à la +salade.</p> +<p class="justify">— Ah ! cousin Aubry ! mon cousin +Aubry, grommela le pauvre chevalier, je ne t'aurais jamais cru si madré +que cela !</p> +<p class="justify">— T'y engages-tu ?</p> +<p class="justify">— Je m'y engage.</p> +<p class="justify">— Sous serment ?</p> +<p class="justify">— Sous serment.</p> +<p class="justify">— À la bonne heure ! Relève-toi donc +et tiens ta parole comme un gentilhomme.</p> +<p class="justify">Pour ce qui était de se relever, Méloir ne se le fit +point dire deux fois. Quant à tenir sa parole, peut-être aurait-il +trouvé quelque <em>exception,</em> comme on dit au Palais, s'il n'avait +pas vu sa bonne épée toute nue entre les mains d'Aubry.</p> +<p class="justify">Sa dague restait bien encore au fourreau, mais Aubry +de Kergariou était un fier homme d'armes. L'attaquer avec une dague +quand il avait l'épée à la main, c'eût été folie.</p> +<p class="justify">Méloir se secoua, s'étira, se tâta.</p> +<p class="justify">— Allons, dit Aubry, en besogne ! +Méloir fit un pas vers lui. Aubry lui mit sans façon la pointe de l'épée +entre les deux yeux.</p> +<p class="justify">— À distance ! dit-il ; les bons +comptes font les bons amis ; ne m'approche pas, ou je te +pique !</p> +<p class="justify">— Tu as donc défiance ?</p> +<p class="justify">— J'ai hâte. En besogne.</p> +<p class="justify">— J'y suis, mon cousin Aubry, j'y +suis ! Méloir se mit en effet à délacer son armure. Il n'avait que +les pièces légères et non point la carapace en fer que le quinzième +siècle portait encore au combat. Son équipement consistait en +éperonnières d'acier, vissées aux cuissards de gros buffle, corselet de +mailles, manches de buffle, salade sans visière, à plumail. Aubry le +suivait de l'œil.</p> +<p class="justify">Quand Méloir eut achevé de se désarmer, ne gardant +que ses chausses et son justaucorps, Aubry prit sous la paille de son +lit une corde qui devait lui servir dans son évasion projetée.</p> +<p class="justify">— Donne tes poignets ! +commanda-t-il.</p> +<p class="justify">— Attends au moins que tu sois armé. Aubry +eut un sourire.</p> +<p class="justify">— Je m'armerai quand tu seras lié, +répliqua-t-il ; donne tes poignets !</p> +<p class="justify">Méloir obéit enfin, mais bien à contrecœur. Ce +bon chevalier avait espéré véritablement rétablir sa partie pendant +qu'Aubry ferait sa toilette.</p> +<p class="justify">Il grommela en tendant ses poignets :</p> +<p class="justify">— Qui diable aurait pensé que ce petit +homme-là pût jouer si serré ?</p> +<p class="justify">— Voilà, dit Aubry, qui avait fait un beau +nœud ; je te tiens quitte des pieds. Assieds-toi maintenant à +ma place et réfléchis, si tu veux, aux vicissitudes du sort.</p> +<p class="justify">Méloir s'assit. Il avait beaucoup l'air d'un renard +qu'une poule aurait pris. En un clin d'œil, Aubry fut armé de pied +en cap.</p> +<p class="justify">— Suis-je bien comme cela ? +demanda-t-il.</p> +<p class="justify">— Sarpebleu ! s'écria Méloir en +colère, ne faut-il encore que je te serve de miroir ?</p> +<p class="justify">— Allons ! allons ! ne te fâche +pas, cousin Méloir. Une fois ou l'autre, je te rendrai tes armes. À +présent, nous n'avons plus que le bâillon à mettre.</p> +<p class="justify">Il était trop tard pour faire résistance.</p> +<p class="justify">Méloir se laissa bâillonner.</p> +<p class="justify">Mais il ne restait plus trace de son excellent +caractère. Il roulait dans sa tête de féroces pensées de vengeance.</p> +<p class="justify">Aubry lui souhaita courtoisement le bonjour et donna +du gantelet dans la porte.</p> +<p class="justify">Il frappait à tour de bras, se souvenant que le bon +frère Bruno avait dit : « Je vais à matines ».</p> +<p class="justify">Mais il paraît que le bon frère Bruno s'était ravisé, +car au premier coup la porte s'ouvrit.</p> +<p class="justify">Aubry ne put s'empêcher de faire un pas en +arrière.</p> +<p class="justify">— Il était là ! pensa-t-il ; il +a dû tout entendre. Et comme, au même instant, Méloir se leva +brusquement, poussant des cris inarticulés sous son bâillon, Aubry se +vit perdu.</p> +<p class="justify">— Qu'a donc ce maître fou ? s'écria +cependant le bon frère Bruno. Sire chevalier, donnez-lui du plat de +votre épée entre les deux épaules !</p> +<p class="justify">Méloir s'était élancé vers la porte. Il cherchait à +mettre son visage en lumière et à se faire reconnaître du moine +convers.</p> +<p class="justify">Mais celui-ci se tournant vers Aubry :</p> +<p class="justify">— Je n'ai jamais vu le prisonnier comme +cela ! dit-il, vous l'aurez donc fait boire, sire chevalier ? +En l'an trente-neuf, nous avions un captif du nom de Thomas Gréveleur, +qui devint maniaque dans ce même cachot. J'ai envie de vous conter son +histoire. Figurez-vous que ce Thomas Gréveleur…</p> +<p class="justify">Méloir se démenait furieusement.</p> +<p class="justify">— Sortons ! dit Aubry qui était tout +pâle et qui s'étonnait que la méprise du frère pût se prolonger +ainsi.</p> +<p class="justify">Le bon Bruno fit retraite aussitôt, et comme Méloir +s'attachait à lui, le bon Bruno ne crut pouvoir moins faire que de +communiquer à ce prisonnier récalcitrant un coup de poing paternel.</p> +<p class="justify">C'était un digne poignet que celui du bon moine. La +poitrine de Méloir sonna comme un tambour. Il chancela et tomba sur la +paille.</p> +<p class="justify">— Voire ! dit Bruno indigné, ce n'est +pas ma besogne que de caresser les fous ! je m'en suis fait mal à +la deuxième phalange du doigt <em>annularius…</em></p> +<p class="justify">Aubry avait passé le seuil. Bruno le suivit, parlant +toujours et grondant de plus belle. Il ferma la porte avec soin. Cela +fait, il se prit les côtes à deux mains et regarda Aubry en éclatant de +rire. Aubry ne savait que penser.</p> +<p class="justify">— Oh !… oh !… +oh !… disait le frère Bruno, dont les yeux se remplissaient +de larmes ; j'en mourrai, messire Aubry, j'en mourrai ! Voilà +une histoire, seigneur Dieu ! une histoire comme on n'en a jamais +raconté !</p> +<p class="justify">— Vous m'aviez donc reconnu ? +balbutia Aubry déconcerté.</p> +<p class="justify">— Bon Jésus ! pensez-vous que j'aie +la berlue ! Oh ! oh ! les côtes ! les côtes ! +il s'est déshabillé de lui-même ! il a été bien +obéissant !</p> +<p class="justify">— Ah ça, est-ce que vous le +voyiez ?</p> +<p class="justify">— Le trou de la serrure, donc, messire +Aubry ! Je le voyais comme je vous ai vu toute la journée d'hier +limer votre barreau, et j'avais bonne envie de vous apporter une +escabelle pour tenir vos pieds, car vous deviez fatiguer dans cette +position-là.</p> +<p class="justify">Aubry le regardait ébaubi.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! mon jeune seigneur, +reprit Bruno, quand vous m'aurez regardé avec des yeux d'une +toise ! J'aime les bonnes histoires, moi ! Et je raconterai +encore celle-là dans vingt ans si je vis. D'ailleurs, vous savez +bien : j'étais un soldat entier, vertubleu ! avant d'être une +moitié de moine. Le vieux Maurever m'a gagné le cœur en venant +jusqu'ici rabattre l'orgueil d'un meurtrier. Vous m'avez gagné le +cœur, vous, en brisant votre épée pour ne la point déshonorer. Et +ce coquin de Méloir, au contraire, m'échauffa les oreilles quand il fit +le chien couchant, ce jour-là. Or, tout ceci me rappelle une assez +gaillarde histoire qui se passa en l'an vingt-huit, derrière Bellesmes, +en Normandie…</p> +<p class="justify">— Mon bon frère Bruno, interrompit Aubry, +le plus pressé est que je sorte de l'enceinte du monastère ; vous +me conterez votre histoire dehors.</p> +<p class="justify">— Je puis vous la conter en chemin, +messire Aubry. C'était le chevalier Pothon de Xaintrailles qui voulait +entrer dans Bellesmes, de nuit, malgré l'Anglais. Durham était dans +Bellesmes avec quatre cents archers du Nord, qui auraient tué une +alouette à cinquante toises…</p> +<p class="justify">Aubry serra tout à coup le bras du frère convers. Ils +étaient sortis du corridor et débouchaient dans le cloître, où quantité +de moines se promenaient. Bruno changea de ton soudain.</p> +<p class="justify">— Oui, sire chevalier, dit-il avec toutes +les apparences d'un respect profond ; les trois cachots se font +suite l'un à l'autre et sont creusés dans le roc vif. Dom Nicolas +Famigot, vingt-quatrième abbé du saint monastère, fit, en outre, redorer +la statue tournante de saint Michel, archange, qui est au sommet du +campanile. Son décès eut lieu le dix-neuvième jour de mars, en l'an +1272, et le cartulaire rapporte…</p> +<p class="justify">Le cloître était traversé.</p> +<p class="justify">— Du diable si je sais ce que rapporte le +cartulaire, messire Aubry, reprit Bruno ; le cartulaire ne contient +point de bonnes aventures comme celle dont j'ai été témoin aujourd'hui. +Ah ! laissez-moi rire encore un petit peu, je vous en prie. Quelle +figure il avait ce Méloir ! et ses regards piteux !… +Ah !… ah !… ah !… Et maintenant, je +donnerais bien deux ou trois deniers pour savoir quelle vie il mène tout +seul dans votre cachot !</p> +<p class="justify">Aubry ne pouvait partager l'expansive hilarité du +frère servant. Son casque n'avait pas de visière. Méloir avait dû amener +quelque suite avec lui au couvent : Aubry craignait de rencontrer +des hommes d'armes sur son passage et d'être reconnu.</p> +<p class="justify">Mais Bruno avait contre sa crainte des arguments sans +réplique.</p> +<p class="justify">— Les soudards, disait-il ; ah ! +ah ! je les ai vus, ce sont d'assez bons drilles. C'est moi qui les +ai menés au réfectoire des laïques. Ils y sont entrés sur leurs +jambes ; mais il faudra les en tirer sur des civières, oui +bien ! Ah ! ah ! j'ai été soldat, et je fais +pénitence !</p> +<p class="justify">Frère Bruno passa sa langue sur ses lèvres, ému au +souvenir de quelque bonne aventure.</p> +<p class="justify">Ils descendirent le grand escalier, traversèrent la +salle des chevaliers, le réfectoire des moines, et arrivèrent au seuil +de la salle des gardes.</p> +<p class="justify">— La tête haute ! dit frère Bruno qui +était un observateur ; l'air insolent, le poing sur la hanche, +c'est comme cela que marche le Méloir !</p> +<p class="justify">Les gardes firent avec respect le salut des armes. La +porte extérieure s'ouvrit.</p> +<p class="justify">— Je suis chargé, dit le moine servant au +portier, de montrer la chapelle Saint-Aubert au digne chevalier +Méloir.</p> +<p class="justify">— Que Dieu vous accompagne ! souhaita +le frère tourier. Et ils passèrent. Aubry respira bruyamment. Le frère +Bruno était aussi content de lui.</p> +<p class="justify">— Maintenant, reprit-il, où allez-vous, +mon jeune seigneur ?</p> +<p class="justify">— Je ne puis vous le dire, répliqua +Aubry.</p> +<p class="justify">— Ah ! si fait, si fait ! +s'écria Bruno, puisque je vais avec vous.</p> +<p class="justify">— Comment ! vous venez avec +moi ?</p> +<p class="justify">— Je vous suis au bout du monde !</p> +<p class="justify">— Mais votre habit, mon +frère ?…</p> +<p class="justify">— Je n'ai pas fait des vœux, messire +Aubry, je vous l'ai dit : je ne suis qu'une moitié de moine, et je +ne me soucie pas beaucoup de vous remplacer dans le cachot creusé par +dom Nicolas Famigot, vingt-quatrième abbé du mont Saint-Michel, +— bien que ce soit un fort bel ouvrage.</p> +<p class="justify">— Vous croyez qu'on vous rendrait +responsable ?…</p> +<p class="justify">— Le chevalier Méloir parlerait du coup de +poing. Un beau coup de poing, messire, avez-vous vu ? Et ce soir je +coucherais sur la paille. À ce sujet-là je sais une histoire qui va +véritablement vous bien divertir, du moins je l'espère. C'était en +l'an… attendez donc !… l'année m'échappe, mais +c'était bien sûr avant l'an quarante, parce que j'avais encore mes trois +dents de devant qui me furent cassées d'un méchant coup de masse d'armes +sous Hennebon. Et celui qui me gâta ainsi la mâchoire en mourut. Il +arriva que le sire de Vilaine qui tenait la seigneurie de +Landevan…</p> +<p class="justify">— Mon frère Bruno, interrompit Aubry, je +vais en un lieu où je n'ai pas le droit de vous emmener.</p> +<p class="justify">— Tournez ici, messire Aubry, répondit le +convers ; mieux vaut entrer un peu en grève que de marcher dans ces +roches diaboliques qui usent en deux jours de temps la meilleure paire +de sandales. Comme ça, vous ne voulez pas de mon histoire ? C'est +bon messire Aubry ; quant au lieu où vous allez, si vous ne m'y +menez pas, moi, je vous y mènerai.</p> +<p class="justify">— Vous sauriez ?…</p> +<p class="justify">— Croyez-vous que le troisième carreau de +mon compagnon Alain, l'archer qui veillait sur la plate-forme, il y a +deux nuits, n'aurait pas mieux touché but que les deux premiers ? +Mon compagnon Alain n'a jamais manqué trois coups de suite en sa vie. Et +Dieu merci, on voyait la jeune fille au clair de lune comme je vous +vois, messire Aubry. Heureusement, j'avais écouté au trou de la serrure, +pendant que vous causiez avec elle…</p> +<p class="justify">— Ah ça ! tu es un diable, toi ! +s'écria le jeune homme d'armes, moitié riant, moitié fâché.</p> +<p class="justify">— Plaignez-vous ! Je saisis le bras +d'Alain, mon compagnon, et je lui dis : Voici un gobelet de vin que +saint Michel archange envoie à son fidèle gardien. Et maître Alain de +relever son arbalète pour prendre la tasse. La tasse était profonde. +Quand Alain, mon compagnon, l'eut retournée, la demoiselle Reine de +Maurever était à l'abri derrière l'angle de la muraille.</p> +<p class="justify">Aubry lui prit la main et la serra vivement. Frère +Bruno s'arrêta et releva les manches larges de son froc.</p> +<p class="justify">— Regardez-moi ça, dit-il en montrant des +bras d'athlète ; quand les soudards de Méloir viendront chercher le +vieux Hue de Maurever là-bas, à Tombelène, ces bras-là pourront leur +faire encore bien du chagrin. Je tiens joliment une épée. Quand je n'ai +pas d'épée, j'aime assez un gourdin. Quand je n'ai pas de gourdin, +tenez, je m'en tire comme je peux.</p> +<p class="justify">Il avait saisi à deux mains une grosse roche qu'il +balança un instant au-dessus de sa tête. La roche partit comme si elle +eût été lancée par une machine de guerre, et s'en alla briser un poteau +planté dans le sable à trente pas delà.</p> +<p class="justify">Frère Bruno sourit bonnement.</p> +<p class="justify">— Supposez le Méloir en place du poteau, +dit-il, ça lui aurait, bien sûr, ôté l'appétit pour longtemps.</p> +<p class="justify">— Mais dites-moi, mon jeune seigneur, +reprit-il soudainement, avez-vous jamais ouï conter l'aventure de Joson +Drelin, bedeau de la paroisse de Saint-Jouan-des-Guérets ?</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_23"></a><strong>XXIII. Comment Joson +Drelin but la rivière de Rance.</strong></h1> +<p class="justify">Tout en parlant, Aubry de Kergariou et frère Bruno +avaient fait le tour du Mont. Ils se trouvaient à peu près en face de +Tombelène.</p> +<p class="justify">Aubry réfléchissait.</p> +<p class="justify">Bruno racontait.</p> +<p class="justify">— Joson Drelin, disait-il, en son vivant +bedeau de la paroisse de Saint-Jouan-des-Guérets, était un vrai compère +qui se connaissait en cidre, comme le pauvre monsieur Gilles de +Bretagne, dont Dieu ait l'âme, se connaissait en vins de France.</p> +<p class="justify">Et après tout, messire Aubry, se connaître en rubis +gascons est le fait d'un chevalier, comme se connaître en jus de pommes +est le fait d'un bedeau, c'est moi qui dis cela, sauf le respect d'un +chacun et la révérence-parler.</p> +<p class="justify">Donc, au baptême des cloches de +Saint-Jouan-des-Guérets, en l'an quarante-trois, ou quatre, car la +mémoire n'y est plus. Ah dam ! je n'ai plus vingt-cinq ans, non, ni +trente non plus : être et avoir été, ça fait deux !</p> +<p class="justify">Je disais donc qu'en l'an quarante-trois ou quatre, +Joson Drelin sonna tant qu'il but beaucoup.</p> +<p class="justify">S'il sonna tant, c'est que le sonneur était +malade ; s'il but beaucoup, c'est qu'il avait grand'soif, pas +vrai ? M'écoutez-vous, messire Aubry ?</p> +<p class="justify">Aubry ne répondit point. Il pressait le pas, car il +avait grande hâte de voir ceux qu'il aimait.</p> +<p class="justify">Et après tout, il ne pouvait pas renvoyer ce brave +homme, qui s'était compromis pour le sauver.</p> +<p class="justify">Pourtant, introduire un étranger dans la retraite du +proscrit ! Aubry hésitait parfois.</p> +<p class="justify">— C'est bon ! je vois bien que vous +m'écoutez, cette fois, continuait le bon frère servant, qui suait, qui +soufflait, qui bavardait tant qu'il pouvait ; et ça ne m'étonne +point, l'histoire étant agréable, quoique véridique en tout point. Pour +avoir bu beaucoup, il advint qu'un soir, Joson Drelin se trouva un peu +ivre. Sa ménagère lui dit : Couche-toi, Joson, mon bonhomme ; +comme ça tu seras sûr de ne point battre et de n'être point battu.</p> +<p class="justify">Joson Drelin, justement, n'avait pas sommeil.</p> +<p class="justify">— Holà ! dit-il, la femme, donne-moi +la paix ou je vais reboire !</p> +<p class="justify">— Reboire ! Tu n'avalerais pas +seulement plein mon dé de cidre, tant tu es rond, mon pauvre bonhomme +Joson ! Quant à cela, chacun sait bien que les femmes sont sur la +terre pour nos péchés. Défier un homme de boire ! Avez-vous vu +chose pareille ?</p> +<p class="justify">Joson Drelin, ainsi tenté par le démon de son chez +soi, prit la rage ; il appela des métayers qui passaient sur le +chemin et leur dit :</p> +<p class="justify">— Hé ! les chrétiens ! +voulez-vous voir un homme boire toute l'eau de la rivière de +Rance ? Les métayers s'approchèrent.</p> +<p class="justify">— Voilà ce que c'est, reprit Joson Drelin, +mes vrais amis, écoutez-moi bien. La femme dit que je ne boirais pas +plein un dé de cidre ; moi, je parie boire toute l'eau qui, +présentement, coule en rivière de Rance, de Plouër jusqu'à +Saint-Suliac…</p> +<p class="justify">Les métayers haussèrent les épaules. L'un d'eux avait +un sac de cuir plein de pièces d'argent, parce qu'il avait vendu ses +vaches au marché de Châteauneuf. Joson Drelin lui dit :</p> +<p class="justify">— Ton argent contre ma maison ! Qui +poussa les hauts cris ? Ce fut la ménagère. Mais l'homme au sac de +cuir regarda la maison, qui était bonne, et répondit bien +vite :</p> +<p class="justify">— Tope ! Ta maison contre mon +argent ! Les autres métayers dirent :</p> +<p class="justify">— C'est topé la main dans la main ! +Qui renie est un failli coq !</p> +<p class="justify">— Au fait, s'écria Aubry répondant à ses +propres réflexions, un brave soldat de plus, dans la bagarre, c'est +quelquefois le salut.</p> +<p class="justify">— Oh ! sur ma foi, messire Aubry, +repartit Bruno, Joson Drelin était bedeau, non point soldat du tout, je +vous l'assure.</p> +<p class="justify">— Allons ! marchons ferme, frère +Bruno ! La mer monte, et il nous faut passer à Tombelène.</p> +<p class="justify">— Je sais bien, messire, je sais bien. +Mais vous n'avez donc pas fantaisie de connaître comment fit Joson +Drelin pour boire toute l'eau qui coulait en rivière de Rance, depuis +Plouër jusqu'à Saint-Suliac ?</p> +<p class="justify">C'est pourtant là le merveilleux de l'histoire. Et je +me souviens que le frère Pacôme, second sommelier du temps de l'abbé +défunt… Oh ! oh ! mais c'est ce frère Pacôme qui eut +une bonne aventure en l'an trente-sept ! Figurez-vous que la veille +de Noël, il était allé quérir le vin des trois messes…</p> +<p class="justify">— Allons ! disait Aubry qui voyait +venir la mer ; pressons le pas !</p> +<p class="justify">— Saint-Sauveur ! je vais pourtant de +mon mieux ! frère Pacôme se trouvait être sourd d'une oreille +depuis l'an vingt-huit, qu'il avait été piqué d'un insecte malfaisant +dans les blés normands.</p> +<p class="justify">En allant chercher le vin des trois messes il +rencontra maître Olivier Chouesnel, syndic des peaussiers et mégisseurs +de la ville d'Avranches. Savez-vous comment il s'était marié, ce maître +Olivier Chouesnel ? Mais il ne s'agit pas de maître Olivier +Chouesnel. Revenons à frère Pacôme… c'est-à-dire, finissons +auparavant, afin de procéder par ordre, l'histoire de Joson Drelin, +bedeau de Saint-Jouan-des-Guérets ; les autres viendront ensuite à +leur tour.</p> +<p class="justify">Une belle paroisse, messire Aubry, où j'ai connu un +vicaire qui se nommait Mélin Moreau, et qui fatiguait bellement les +chantres au lutrin quand il voulait.</p> +<p class="justify">Son frère cadet vendait du lard au Pré-Botté de +Rennes, du lard et des œufs cuits durs, saindoux, savons, fromage +et beurre assaisonné. Il mourut des coups que lui avait donnés sa +troisième femme.</p> +<p class="justify">Oh ! la maîtresse femme ! L'année qu'il +trépassa, je me souviens que le feu prit en l'église Saint-Sulpice, à +Fougères, et que mon oncle Mathieu, hallebardier de la chanoirie, eut la +jambe cassée par un cheval fou.</p> +<p class="justify">Donc, Joson Drelin était bien empêché quand il fallut +tenir sa gageure de boire la rivière.</p> +<p class="justify">Sa ménagère se lamentait et pleurait, disant : +Que Dieu ait pitié de nos vieux jours ! Nous voilà sans maison et +sur la paille !…</p> +<p class="justify">Frère Bruno en était là de son récit, lorsque Aubry +le saisit rudement par les épaules et le poussa en avant.</p> +<p class="justify">La mer arrivait dans le lit du ruisseau qui sépare +les deux monts, et frère Bruno avait déjà de l'eau jusqu'aux +mollets.</p> +<p class="justify">Or, dans ces sables, quand on a de l'eau jusqu'aux +mollets, la tête y passe souvent.</p> +<p class="justify">Frère Bruno se mit à rire quand il fut à pied +sec.</p> +<p class="justify">— Messire Aubry, dit-il, je vous rends +grâce. Voilà ce que c'est que de bavarder : je ne regardais pas mon +chemin. Cela me rappelle l'histoire du vieux Martin de Saint-Jacut, qui +fut noyé en chantant <em>ma mère l'Oie…</em> Donc, la femme de +Joson Drelin…</p> +<p class="justify">— Morbleu ! mon frère ! s'écria +Aubry, nous allons nous fâcher si vous ne laissez là une bonne fois +Joson Drelin et sa femme !</p> +<p class="justify">Bruno le regarda stupéfait.</p> +<p class="justify">— L'histoire ne vous plaît pas, +messire ? dit-il ; c'est surprenant. Mais des goûts, il ne +faut point discuter, et je vais alors, vous achever l'aventure de +Pacôme, second sommelier de l'abbé défunt.</p> +<p class="justify">— Ni cette aventure ni d'autres, mon +frère ! Avalez votre langue et mettez vos jambes au trot, car la +mer va nous entourer.</p> +<p class="justify">— Oh ! répliqua le moine servant, +j'aurai toujours bien le temps de vous conter ce qui advint à maître +Olivier Chouesnel, syndic des peaussiers et mégisseurs de la ville +d'Avranches, le jour de ses noces.</p> +<p class="justify">— Un mot de plus, et je vous laisse là, +mon frère !</p> +<p class="justify">— Bon, bon, messire Aubry, ne vous fâchez +pas ! Je ne conte mes anecdotes qu'à ceux qui me les demandent. Et +encore, bien souvent, je me fais prier, témoin ce qui m'arriva en l'an +quarante-cinq, au pardon de Noyal-sur-Seiche…</p> +<p class="justify">Aubry n'en voulut point entendre davantage. Il prit +sa course, et le frère Bruno resta seul dans les tangues.</p> +<p class="justify">— Oh ! oh ! fit-il : +pareille chose m'advint en Basse-Bretagne avant la guerre. Je voulus +raconter l'histoire du meunier Rouan, qui vendit son âme au Malin pour +une paire de meules, mais…</p> +<p class="justify">— Oh ! oh ! fit-il encore en +sursaut, voici la mer pour tout de bon !</p> +<p class="justify">Cette fois, il n'entama aucune histoire, et prit ses +jambes à son cou.</p> +<p class="justify">La forteresse que les Anglais avaient construite au +mont Tombelène était considérable, et pouvait contenir nombreuse +garnison. En partant, quelques mois avant les événements que nous +mettons sous les yeux du lecteur, Knolle ou Kernol, le lieutenant de +Bembroc, qui était resté le dernier à Tombelène, avec cent ou cent +cinquante hommes d'armes, fit sauter les ouvrages de défense, rasa le +château et mit le mont à nu.</p> +<p class="justify">Il ne restait debout que la partie occidentale des +murailles, flanquée par la tour démantelée où nous avons vu monsieur Hue +de Maurever dormir, son épée entre les jambes.</p> +<p class="justify">Ces murailles, la tour, une courtine élevée de +plusieurs pieds au-dessus du sol, et le bâtiment intérieur dont le +rez-de-chaussée n'avait été démoli qu'en partie, formaient encore une +retraite assez vaste, qu'il était très facile de clore et de mettre à +l'abri d'un coup de main, surtout à cause de cette circonstance, que le +reste de l'île était complètement découvert.</p> +<p class="justify">Au moment où Aubry de Kergariou et le frère Bruno +traversaient la Grève, il y avait bien des yeux inquiets fixés sur eux +derrière le mur en ruine. Monsieur Hue de Maurever, qui était resté si +longtemps seul sur le roc abandonné, avait maintenant de la compagnie, +plus qu'il n'en eût voulu peut-être.</p> +<p class="justify">Outre sa fille Reine, les Le Priol et le petit +Jeannin qui étaient arrivés au milieu de la nuit, nous trouvons à +Tombelène tout le village de Saint-Jean : les quatre Gothon, les +quatre Mathurin, Scholastique, les trois Catiche, les deux Joson et +d'autres, dont nous ferions le dénombrement avec zèle si ces humbles +pages étaient une épopée.</p> +<p class="justify">Nous dirions l'âge, le poil et la généalogie de tous +ces braves fils du Marais, de toutes ces vierges laides ou belles. Et +après avoir invoqué la muse Calliope, fille de Jupiter et de Mnémosyne +(patronne antique des plagiaires), nous prêterions à nos Bretons des +actions grecques ou latines.</p> +<p class="justify">Mais les brouillards salés de l'Armorique +détendraient vite les cordes de la vieille guitare d'Apollon. Le +<em>biniou</em> seul, avec sa poche de cuir et sa nasillarde embouchure, +supporte le rhume chronique de ces contrées.</p> +<p class="justify">Chantons au biniou !</p> +<p class="justify">Les paysans du village de Saint-Jean-des-Grèves +avaient émigré, parce que leurs demeures n'étaient plus qu'un monceau de +cendres.</p> +<p class="justify">Maître Vincent Gueffès avait payé ainsi l'hospitalité +reçue.</p> +<p class="justify">Il avait dit aux soudards ivres :</p> +<p class="justify">— Le traître Maurever se cache dans une +des maisons du village. J'en suis sûr.</p> +<p class="justify">Les soldats avaient enfoncé les portes. Quand on +enfonce la porte du paysan breton, si faible qu'il soit, il frappe. Les +bonnes gens avaient tapé de leur mieux. Il y avait eu la bataille.</p> +<p class="justify">Puis l'incendie.</p> +<p class="justify">Car c'était bien le village de Saint-Jean que Reine +et les Le Priol avaient vu flamber en entrant dans la grève, de l'autre +côté d'Ardevon.</p> +<p class="justify">Hommes, femmes, enfants, ils étaient là une +quarantaine derrière les débris de la forteresse anglaise.</p> +<p class="justify">Comme ils se doutaient bien qu'on avait reconnu leurs +traces et qu'on les relancerait, toute la nuit avait été employée au +travail. Des pierres amoncelées bouchaient déjà les brèches, et une +nouvelle enceinte s'élevait du côté de l'intérieur.</p> +<p class="justify">On se préparait à un siège.</p> +<p class="justify">Le vieux Maurever ne s'occupait point de tout cela. +Il était dans sa tour ; Reine, assise à ses pieds, mettait sa belle +tête blonde sur ses genoux. Maurever était plus heureux qu'un roi.</p> +<p class="justify">— Reine, dit-il en caressant les doux +cheveux de la jeune fille, j'ai cru que je ne te verrais plus. Quand ton +panier a passé sous mes yeux emporté par le courant, mon cœur est +devenu froid et comme mort. Oh ! que je t'aime, ma fille +chérie ! Pour les travaux de ma longue vie, je ne demande à Dieu +qu'une récompense, ton bonheur !</p> +<p class="justify">Reine couvrait ses mains de baisers.</p> +<p class="justify">— Toi, reprenait Maurever avec mélancolie, +tu m'aimes bien aussi, je le sais. Mais l'amour des jeunes gens pleins +d'espérances ne ressemble point à l'amour triste des vieillards. À +mesure qu'on vieillit, Reine, la tendresse se concentre et se resserre, +parce que les objets aimés deviennent plus rares. Ainsi, moi, j'ai perdu +ma femme qui était une sainte, j'ai perdu tes frères qui étaient de +nobles cœurs. Il ne me reste que toi. Toi, au contraire, tu +prendras un mari et tu l'aimeras. Tu auras des enfants et tu les +adoreras. Que restera-t-il pour ton pauvre vieux père ?</p> +<p class="justify">— Ce qui restait à votre mère tant aimée +quand vous fûtes époux et que vous devîntes père. Une larme tomba sur la +barbe blanche du chevalier.</p> +<p class="justify">— Ma mère ! murmura-t-il ; Dieu +m'est témoin que je l'aimais. Oh ! Reine ! pourtant ma mère +est morte seule au manoir du Roz, pendant que j'étais en guerre. +Promets-moi que tu seras là pour me fermer les yeux !</p> +<p class="justify">Reine ne répondit que par des baisers plus tendres. +Ç'avait été une scène touchante, lorsque le vieux proscrit, après trois +jours entiers d'attente, avait revu enfin sa fille, escortée par ses +fidèles vassaux.</p> +<p class="justify">Avant de la baiser, il avait mis un genou en terre +pour remercier Dieu.</p> +<p class="justify">Puis, il l'avait serrée contre sa poitrine déjà +creusée par la faim.</p> +<p class="justify">Puis encore, il avait mangé avidement, au milieu des +Le Priol, qui avaient des larmes plein les yeux à l'idée de ce qu'avait +souffert leur pauvre seigneur.</p> +<p class="justify">Reine le servait, lui présentant le pain et la coupe +pleine.</p> +<p class="justify">On les avait laissés seuls après le repas.</p> +<p class="justify">Il y avait déjà longtemps qu'ils s'entretenaient +ainsi.</p> +<p class="justify">Un silence se fit. Le chevalier contemplait sa fille. +Un sourire vint à sa lèvre austère.</p> +<p class="justify">— Je suis jaloux de lui ! +murmura-t-il.</p> +<p class="justify">— Lui qui vous aime tant, mon +père !</p> +<p class="justify">— Et crois-tu que je ne l'aime pas, moi, +pour lui donner ainsi mon cher trésor ! s'écria le proscrit qui +enleva Reine dans ses bras et la posa sur ses genoux comme un enfant. +C'est un bon soldat, c'est un cœur généreux ; je veux bien +qu'il soit mon fils. Mais je te le dis, ma Reine bien-aimée, la +vieillesse est un long supplice. Nous n'acquérons plus jamais, et +toujours nous perdons jusqu'au seuil de la tombe. Voici un homme fort, +jeune, heureux, souriant aux promesses que l'avenir prodigue. Le monde +est à lui ! que fait-il ? Il vient demander au vieillard +dépossédé une part de son bien suprême. Le riche a besoin de l'obole du +pauvre : ainsi est la vie !</p> +<p class="justify">Il baissa la tête, et ses cheveux blancs inondèrent +son front. Reine était devenue triste à l'écouter.</p> +<p class="justify">— Tu l'aimes donc bien ! demanda-t-il +brusquement. Reine se redressa.</p> +<p class="justify">— Oui, mon père, dit-elle d'une voix grave +et lente.</p> +<p class="justify">— Et lui ?</p> +<p class="justify">— Mon père, il m'aime assez pour renoncer +à moi si je lui dis : Monsieur Hue de Maurever a besoin de sa fille +et la veut garder.</p> +<p class="justify">Elle n'acheva pas, parce que le vieillard l'étouffait +en un baiser passionné.</p> +<p class="justify">— Folle ! folle ! disait-il. +Oh ! le cher cœur ! Oh ! la bonne fille qui aime +bien son père ! Écoutes-tu les paroles d'un fiévreux ! Je +rêve, tu vois bien, je rêve ! Ce qu'il me faut, ma Reine, c'est ton +bonheur, c'est le sourire à ta lèvre rose. Écoute, la vieillesse n'est +si malheureuse que par son égoïsme ombrageux. Nous ne gagnons rien, +disais-je. Ingrat et insensé ! Ce fils, Aubry, qui va venir +remplacer mes fils décédés, n'est-ce rien ? Et ces beaux anges +blonds qui ressembleront à leur mère, les enfants de ma Reine, mes +petits-enfants, mes jolis amours !</p> +<p class="justify">Reine cacha dans son sein son front rougissant. Il +lui prit la tête à pleines mains et la baisa.</p> +<p class="justify">— Dieu est bon, dit-il en extase ; ce +sont de beaux jours qui me restent !</p> +<p class="justify">À ce moment, les planches qui fermaient la tour +tombèrent en dedans.</p> +<p class="justify">— Le chevalier Méloir avec un moine ! +cria Julien Le Priol, essoufflé.</p> +<p class="justify">— Le chevalier Méloir ! répéta +Maurever, qui s'élança vers la meurtrière.</p> +<p class="justify">On se souvient qu'Aubry avait endossé l'armure de +l'ancien porte-bannière de Bretagne.</p> +<p class="justify">— Noir et argent, murmura le vieux +seigneur après avoir regardé ; ce sont bien ses couleurs ! +Julien posa un carreau sur son arbalète.</p> +<p class="justify">— Je ne manque guère mon coup, messire, +dit-il en épaulant son arme, et j'attends vos ordres.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_24"></a><strong>XXIV. Dits et gestes de +frère Bruno.</strong></h1> +<p class="justify">Heureusement Reine avait de bons yeux. Elle abattit +vivement, de sa blanche main, l'arbalète de Julien Le Priol qui +cherchait déjà son point de mire.</p> +<p class="justify">— Ce n'est pas le chevalier Méloir, +dit-elle.</p> +<p class="justify">— Et qui est-ce donc, notre +demoiselle ?</p> +<p class="justify">— C'est Aubry de Kergariou.</p> +<p class="justify">— Déjà ! murmura Maurever. Julien +sourit, débanda son arbalète et sortit.</p> +<p class="justify">— Si j'étais seulement gentilhomme, +pensait-il en regagnant l'abri de sa famille, je voudrais qu'elle ne +reconnût personne d'aussi loin que cela !</p> +<p class="justify">Il soupira un petit peu.</p> +<p class="justify">Et ce fut tout, car Julien était un vaillant gars +dont la pensée pouvait se montrer tout entière.</p> +<p class="justify">L'instant d'après, Aubry entrait dans la tour.</p> +<p class="justify">Maurever lui tendit les bras et l'appela son +fils.</p> +<p class="justify">Reine lui donna sa main.</p> +<p class="justify">Il fallut savoir l'histoire de ce déguisement. Aubry +s'assit entre sa fiancée et son père. Cet instant-là compensait toutes +les heures cruelles passées dans la cage de pierre.</p> +<p class="justify">— Mes fils, disait cependant Bruno aux +émigrés du village de Saint-Jean, nous avons vu vos maisons brûler, du +haut de la plate-forme, ici près, au monastère. Moi qui ai été soldat +avant d'être moine, je connais cela. Si vous avez un verre de cidre, je +boirai à votre santé, bien volontiers, mes fils, car, tout le long du +chemin, messire Aubry m'a forcé de lui conter des histoires.</p> +<p class="justify">Jeannin lui emplit une écuelle.</p> +<p class="justify">— Toi, reprit Bruno en caressant la joue +du petit coquetier, tu ressembles comme deux gouttes d'eau au saint +Jean-Baptiste de l'église de Tinténiac, mon pays natal, et je vais te +conter une histoire qui te fera grand plaisir.</p> +<p class="justify">— Si vous avez été soldat comme vous le +dites, repartit Jeannin, mieux vaudrait nous aider dans nos travaux.</p> +<p class="justify">— Bien parlé, mon neveu ! s'écria +Bruno, comme disait Malestroit, mon capitaine, qui eut le bras coupé par +un boulet de pierre au bas de Bécherel, en l'an trente et un. Quant à +vous aider, ce sera de bon cœur ; je suis ici pour cela, ne +pouvant rentrer au monastère sans une immunité du prieur claustral. +Voyons votre besogne.</p> +<p class="justify">Il rejeta son froc en arrière et retroussa ses +manches, en homme de vert travail. Jeannin, Julien, quelques Mathurin et +les Joson lui montrèrent le commencement d'enceinte. Frère Bruno +approuva le tracé et se mit immédiatement à l'œuvre.</p> +<p class="justify">Dans la courtine, étaient Simon Le Priol, sa femme, +Simonnette, toutes les Gothon et autres Catiche ; Scholastique +préparait le repas commun. On était triste en cet endroit-là. Simonnette +avait la larme à l'œil, parce que le petit Jeannin, étant devenu +un homme de guerre, ne s'occupait plus d'elle autant qu'elle l'aurait +voulu.</p> +<p class="justify">Les choses étaient bien changées, rien que depuis +l'avant-veille, jour de la Saint-Jean. Ce soir-là, souvenez-vous-en, le +petit Jeannin avait ses pieds nus dans les cendres si humblement ! +Et, pour une fois qu'il osa prendre la parole, on le fit taire.</p> +<p class="justify">Mais il avait été pendu depuis lors, et cela forme un +jeune homme.</p> +<p class="justify">Son importance grandissait à vue d'œil, les +Gothon le regardaient ; les Mathurin le jalousaient. On prétendait +que deux Suzon, dont nous n'avons point parlé encore à cause de +l'abondance des matières, l'avaient effrontément demandé en mariage.</p> +<p class="justify">C'était un personnage.</p> +<p class="justify">— Peau-de-Mouton, mon joli blondin, lui +dit frère Bruno, je me fais maître-maçon, et je te prends pour ma +coterie. À ce coup Jeannin se redressa ; sa position était +désormais officielle.</p> +<p class="justify">Il jeta un regard vers la courtine, où les femmes +étaient rassemblées, et prit le pas sur tous les Mathurin.</p> +<p class="justify">— Je ferai de mon mieux, frère Bruno, +répliqua-t-il avec une orgueilleuse modestie.</p> +<p class="justify">— Apporte-moi cette roche, mon garçonnet, +reprit le moine en montrant un pierre presque aussi grosse que Jeannin. +Jeannin s'y prit vaillamment, mais son effort n'ébranla pas même la +roche. Les Mathurin se mirent à rire.</p> +<p class="justify">— Vous qui riez, dit le moine, mettez-vous +quatre et faites ce que le blondin n'a pu faire. Les Mathurin suèrent +sang et eau ; la pierre ne bougea pas.</p> +<p class="justify">— Oh ! oh ! s'écria le frère +Bruno ; on dit que les gars du Marais ont des mains de beurre. +Voyez ce que vaut la moitié d'un moine !</p> +<p class="justify">Il saisit la roche et la porta, l'espace de dix pas, +jusqu'à l'enceinte improvisée.</p> +<p class="justify">Tout en la portant, il disait :</p> +<p class="justify">— Personne de vous n'a connu Robin de +Ploërmel, qui écrasa la queue du diable ? Je vous réciterai sa +légende au souper. À présent, travaillons, mes mignons, car nous aurons +du nouveau cette nuit.</p> +<p class="justify">Les Mathurin le contemplaient avec admiration. Frère +Bruno leur assigna leur poste de travail et entonna la ronde du pays de +Vannes :</p> +<p class="center"><em>La beauté, de quoi sert-elle</em></p> +<p class="center"><em>Ligèrement belle hirondelle,</em></p> +<p class="center"><em>Ligèrement ?</em></p> +<p class="center"><em>El' sert à porter en terre,</em></p> +<p class="center"><em>Ligèrement, blanche bergère.</em></p> +<p class="center"><em>Ligèrement !</em></p> +<p class="justify">Il chantait cela, le frère Bruno, d'une belle voix de +vêpres, sur un de ces airs tristes et bizarrement rythmés que l'on ne +trouve qu'en Bretagne.</p> +<p class="justify">C'était de la gaieté, mais de la gaieté bretonne, qui +donne aux noces même une bonne couleur d'enterrement.</p> +<p class="justify">Les gars se prirent à travailler en mesure comme les +matelots au cabestan.</p> +<p class="justify">La besogne allait, le moine chantait :</p> +<p class="center"><em>As-tu la chanson nouvelle,</em></p> +<p class="center"><em>Ligèrement, belle hirondelle,</em></p> +<p class="center"><em>Ligèrement ? La chanson du +cimetière,</em></p> +<p class="center"><em>Ligèrement, blanche bergère,</em></p> +<p class="center"><em>Ligèrement !</em></p> +<p class="justify">La fable d'Orphée se renouvelait. Les pierres +dansaient au son de cette musique. Les gars se démenaient.</p> +<p class="justify">— Holà ! les filles ! cria le +frère Bruno, je ne peux pas tout faire, moi ! Venez donc chanter +pendant que nous peinons.</p> +<p class="justify">Les filles qui s'ennuyaient toutes seules ne +demandaient pas mieux. Le troisième couplet, un peu plus lugubre que les +deux premiers, s'entonna en chœur, bien joyeusement. Le quatrième, +ou <em>bière</em> rime avec <em>bergère,</em> fut chanté en sautant. Au +cinquième, on ne se sentait plus d'allégresse.</p> +<p class="justify">Au sixième, les Gothon, les Catiche, la Scholastique, +les Suzon, Simon Le Priol et sa grave ménagère elle-même remuaient la +terre en gavottant comme des bienheureux.</p> +<p class="justify">L'enceinte s'élevait. Quand le vieux Maurever, Aubry +et Reine sortirent de la tour, ils étaient dans une véritable +forteresse. Le frère Bruno s'approcha respectueusement de monsieur +Hue.</p> +<p class="justify">— Que Dieu vous bénisse, mon bon seigneur, +dit-il, et la jolie demoiselle, et même messire Aubry, mon ami, qui m'a +planté là en pleine grève, quoique je prisse la peine de lui raconter +une histoire ou deux pour abréger le chemin. Je viens ici dérouiller mes +pauvres bras, qui s'engourdissaient là-haut.</p> +<p class="justify">— Mais si le prieur s'aperçoit de votre +fuite, répliqua monsieur Hue, il enverra ses hommes d'armes après +vous.</p> +<p class="justify">— Quel prieur ? Il faut +distinguer : le prieur claustral, je ne dis pas ; mais il ne +s'occupe pas du dehors. Quant au prieur des moines, il a porté l'armure +comme moi, et la main lui démange trop souvent pour qu'il ne comprenne +point mon cas. D'ailleurs, je n'ai point prononcé de vœu, mon bon +seigneur, et à mon retour je n'aurai que la discipline simple, qui est +donnée par frère Eustache, mon compère.</p> +<p class="justify">Le vieux Maurever fronça le sourcil.</p> +<p class="justify">— Je n'aime pas qu'on plaisante, même +innocemment, des choses de la religion, mon frère, dit-il avec +sévérité.</p> +<p class="justify">— Bon ! s'écria Bruno désespéré, +voilà qu'on va me renvoyer avant la bagarre ! J'aurai la discipline +tout de même et je ne me serai point battu ! Mon bon seigneur, ayez +pitié de moi !</p> +<p class="justify">— Père, murmura la douce voix de Reine, il +a aidé Aubry à se sauver.</p> +<p class="justify">— Et j'ai donné trois tours de clé sur ce +coquin de Méloir, ajouta Bruno ; saint patron, monseigneur, si vous +aviez vu sa figure !</p> +<p class="justify">— C'est un excellent homme, dit Aubry, à +son tour ; sans lui, les jours de ma captivité auraient été bien +durs.</p> +<p class="justify">— Oui, oui, s'écria Bruno ; je lui ai +conté de fières histoires au jeune seigneur…</p> +<p class="justify">— Et tenez, interrompit-il en prenant sans +façon monsieur Hue par la manche, ce frère Eustache, dont je vous +parlais, a eu, avant d'entrer en religion, vers l'an trente-trois, au +mois d'avril, une bien gaillarde aventure dans la ville de Guichen, +entre Rennes et Redon.</p> +<p class="justify">Il venait de vendre des poules au marché de Guer, car +il tenait une métairie pour la douairière de La Bourdonnaye, là-bas, +sous Pont-Réan. Il était à cheval, jambe de ci, jambe de là, sur son bât +et il allait chantant :</p> +<p class="center"><em>Dansons la litra,</em></p> +<p class="center"><em>Litra litanrire,</em></p> +<p class="center"><em>Dansons la litra,</em></p> +<p class="center"><em>Litra lilanla !</em></p> +<p class="justify">Vous savez, la <em>litra</em> se danse à reculons, en +se tapant les talons devant derrière. Et j'ai connu au bourg de Bains un +tailleur de cercles en châtaignier pour les fûts, poinçons et barriques, +qu'on venait voir danser la <em>litra</em> de dix lieues à la ronde. Il +était borgne d'un œil et se nommait Pelo Halluin. Sa sœur +Matheline piquait la toile à voile à la Roche-Bernard et fut mariée à +Juillon le Guennec, qu'on appelait le Bancal, à cause de ses jambes +qu'il avait de travers.</p> +<p class="justify">Ce Pelo Halluin… mais c'est de frère Eustache +que je veux vous entretenir, mon bon seigneur.</p> +<p class="justify">— Que vous disais-je ? murmura Aubry +à l'oreille de monsieur Hue.</p> +<p class="justify">Le vieillard se prit à sourire. Il paraît qu'Aubry +lui avait déjà parlé du digne frère Bruno et de ses histoires.</p> +<p class="justify">— Donc, reprit ce dernier, frère Eustache +était alors un jeune gars, éveillé comme un ver luisant…</p> +<p class="justify">— Assez ! frère Bruno, interrompit +monsieur Hue.</p> +<p class="justify">Le pauvre moine s'arrêta court.</p> +<p class="justify">— Aurai-je offensé mon bon seigneur ? +balbutia-t-il.</p> +<p class="justify">— Assez ! vous dis-je, je vous +permets de rester ici avec nous.</p> +<p class="justify">Bruno frappa ses mains l'une contre l'autre et poussa +un long cri de joie.</p> +<p class="justify">— Mais à une condition, ajouta +Maurever.</p> +<p class="justify">— Laquelle, monseigneur, +laquelle ?</p> +<p class="justify">— C'est que, pendant votre séjour, vous ne +raconterez pas une seule histoire.</p> +<p class="justify">— Ah ! s'écria le moine en riant de +tout son cœur ; voilà, par exemple, qui n'est pas +difficile ! Croyez-vous que je sois un bavard, Seigneur Dieu ! +Cela me rappelle une aventure qui m'arriva en l'an quarante-quatre dans +une auberge de la Guerche. Nous étions trois : mon cousin Jean, +Michel Legris et moi. Je dis à Michel Legris : Michel, mon fils, +as-tu ouï conter l'aventure du gruyer-juré de Lamballe qui…</p> +<p class="justify">Il fut interrompu par un éclat de rire que poussa en +chœur toute l'assistance. Pourquoi riait-on ? Frère Bruno ne +le devina point.</p> +<p class="justify">— Si vous aviez attendu un petit peu, +dit-il, c'est mon histoire qui vous aurait fait rire !</p> +<p class="justify">Le chevalier Méloir, enfermé dans la prison d'Aubry, +supporta d'abord assez gaiement son infortune. Il était philosophe. Le +pis-aller, c'était quelques heures passées dans ce fâcheux état.</p> +<p class="justify">Mais les heures se succédaient et la philosophie du +chevalier Méloir s'usait. Il était environ dix heures du matin quand +Aubry lui avait emprunté de force son costume. Midi sonna au beffroi du +monastère. Puis une heure, puis deux heures, puis trois.</p> +<p class="justify">Sarpebleu ! le chevalier Méloir perdait +patience.</p> +<p class="justify">S'il n'avait pas eu ce diable de bâillon, il aurait +appelé ; mais son bâillon était très bien attaché.</p> +<p class="justify">Ses jambes seules étaient libres. Il s'en servit +d'abord pour arpenter son cachot étroit à grands pas, puis pour lancer +des coups furieux dans le chêne de la porte.</p> +<p class="justify">Mais c'est bien le moins que les prisonniers aient le +droit de passer leur mauvaise humeur sur les portes ou les murs de leurs +cabanons.</p> +<p class="justify">Des coups de pieds du chevalier Méloir personne ne +s'inquiétait.</p> +<p class="justify">Vers quatre heures de l'après-midi, une clef tourna +pourtant dans la serrure.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! Bruno ! dit une voix +sur le seuil, est-ce toi qui fais tout ce tapage ? Pourquoi tes +clefs sont-elles au dehors ?… Mais Bruno n'est pas +là… où est-il ?</p> +<p class="justify">Le malheureux Méloir n'avait garde de répondre. Il se +mit au-devant du nouveau venu qui était frère Eustache, et qui +pensa :</p> +<p class="justify">— Bruno a lié les mains du prisonnier avec +une corde et lui a mis un bâillon sur la bouche… c'est peut-être +parce qu'il est enragé.</p> +<p class="justify">Méloir poussait des sons inarticulés sous son +bâillon.</p> +<p class="justify">— Bien sûr qu'il est enragé ! reprit +Eustache ; je voudrais bien savoir ce qu'il a fait du pauvre +Bruno !</p> +<p class="justify">Eustache était partagé entre l'envie de faire +retraite et le désir de savoir.</p> +<p class="justify">La curiosité finit par l'emporter.</p> +<p class="justify">Il s'approcha de Méloir et lui dit :</p> +<p class="justify">— Ne me mordez pas, l'homme, ou je vous +assomme avec mon trousseau de clefs.</p> +<p class="justify">Cette précaution oratoire une fois prise, il détacha +le bâillon du chevalier.</p> +<p class="justify">— Votre Bruno, s'écria aussitôt Méloir, +qui écumait de rage, votre Bruno est un coquin ; vous aussi et tous +ceux qui habitent ce monastère maudit. Jour de Dieu ! nous verrons +si monseigneur François de Bretagne ne tirera point vengeance de cette +indignité !</p> +<p class="justify">— Messire, dit Eustache étonné, n'est-ce +point monseigneur François de Bretagne qui vous fait détenir en cette +prison ?</p> +<p class="justify">Méloir le poussa violemment au lieu de répondre, +monta les escaliers quatre à quatre, et força l'entrée du réfectoire où +le procureur de l'abbé dînait au milieu de ses moines.</p> +<p class="justify">Méloir montra ses mains liées, et demanda raison au +nom du duc de Bretagne. Guillaume Robert le regarda en face.</p> +<p class="justify">— Je vous ai déjà vu dans le chœur +de la basilique, messire, dit-il froidement, le jour où le fratricide +fut confondu devant Dieu et devant les hommes.</p> +<p class="justify">— Le fratricide ! répéta Méloir qui +recula stupéfait ; est-ce de monseigneur François que vous parlez +ainsi ? Guillaume Robert ne répondit point.</p> +<p class="justify">— Déliez les mains de cet homme, +dit-il ; si le village qu'il a incendié hier était de Normandie au +lieu d'être de Bretagne, je fais serment qu'il ne sortirait pas vivant +du monastère de Saint-Michel !</p> +<p class="justify">— Un village incendié ! balbutia +Méloir.</p> +<p class="justify">— Va-t'en ! lui dit encore le +procureur ; ton duc a le pied droit dans la tombe. Je prie Dieu +qu'il lui inspire des sentiments de pénitence.</p> +<p class="justify">— Il faut, en effet, que monseigneur +François de Bretagne soit aux trois quarts mort et un peu plus, pour que +ce moine parle de lui en ces termes, pensa Méloir ; j'ai gâté ma +partie, le diable soit de moi !</p> +<p class="justify">En arrivant dans la cour, il trouva ses hommes +d'armes qui l'attendaient.</p> +<p class="justify">Comme il allait passer la porte, son regard tomba sur +deux ou trois douzaines de pauvres hères qui recevaient des aumônes de +vivres sous la tour.</p> +<p class="justify">Parmi eux, il reconnut maître Gueffès, lequel faisait +bois de toutes flèches et empochait bravement le pain de Dieu.</p> +<p class="justify">— Viens avec moi, lui dit Méloir. Vincent +Gueffès s'inclina et obéit. Méloir lui fit donner un cheval. On prit au +galop la route du manoir de Saint-Jean. Pendant la route, Gueffès dit +bien des fois à Méloir :</p> +<p class="justify">— Mon cher seigneur m'a ordonné de le +suivre, pourquoi ? Méloir ne répondait pas et restait enfoncé dans +sa sombre rêverie.</p> +<p class="justify">Arrivé en terre ferme, il se tourna brusquement vers +Gueffès :</p> +<p class="justify">— C'est toi qui a mis le feu au village, +dit-il.</p> +<p class="justify">— Non, messire, ce sont vos braves +soldats.</p> +<p class="justify">— Ce doit être toi ! tu ne seras pas +puni, si tu me dis où est Maurever.</p> +<p class="justify">— Je dirais à mon cher seigneur où est +Maurever, répondit Gueffès avec assurance, à condition qu'on me +donnera : 1° cent écus d'or ; 2° la tête de ce petit +malheureux, Jeannin le coquetier ; 3° la fille de Simon Le Priol, +Simonnette, dont je prétends me venger quand elle sera ma femme.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_25"></a><strong>XXV. Gueffès s'en va en +guerre.</strong></h1> +<p class="justify">Méloir arrêta son cheval et regarda Vincent Gueffès. +Celui-ci ne baissa point les yeux. Méloir était pâle ; des gouttes +de sueurs perlaient à ses tempes.</p> +<p class="justify">— C'est comme si je vendais mon âme à +Satan, murmura-t-il ; mais peu importe ! Tu auras les cent +écus d'or, la tête du petit Jeannin et la jolie Simonnette.</p> +<p class="justify">— Quels sont mes gages ?</p> +<p class="justify">— Ma foi de chevalier que je te donne.</p> +<p class="justify">Vincent Gueffès aurait peut-être préféré autre chose, +mais il n'osa pas le dire.</p> +<p class="justify">— La foi d'un illustre chevalier tel que +vous, répliqua-t-il, vaut toutes les garanties du monde.</p> +<p class="justify">Il toucha son cheval pour se mettre sur la même ligne +que Méloir et reprit :</p> +<p class="justify">— Le traître Maurever a maintenant de la +compagnie. Les gens du village ont été le rejoindre, après que vos +soldats… car ce sont bien vos soldats qui ont mis le feu, +messire ! Moi, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour les en +empêcher…</p> +<p class="justify">— Je m'en fie à toi, maître +Vincent !</p> +<p class="justify">— Je suis un homme de paix, messire, et +cette catastrophe m'a gravement saigné le cœur. Nous trouverons +donc, disais-je, auprès du traître Maurever, les manants du village de +Saint-Jean, plus sa fille Reine, qui se moqua si bien de vous l'autre +nuit, en coupant les cordons de votre escarcelle…</p> +<p class="justify">— C'était Reine ! s'écria Méloir.</p> +<p class="justify">— Elle aurait pu vous donner de votre +propre dague dans la gorge, messire, et les rieurs seraient restés de +son côté. Je continue : nous trouverons probablement aussi cette +bouture de chevalier, messire Aubry de Kergariou.</p> +<p class="justify">— Celui-là, que Dieu le +confonde !</p> +<p class="justify">— <em>Amen !</em> mon cher +seigneur ! En conséquence, ce n'est plus une meute qu'il nous faut, +mais une armée.</p> +<p class="justify">— Une armée ! dit Méloir en haussant +les épaules, une armée pour réduire deux douzaines de patauds et +quelques femmes. Sont-ils donc dans une forteresse ?</p> +<p class="justify">— Oui, messire, répondit Gueffès.</p> +<p class="justify">— Ils ne sont pas au couvent du mont +Saint-Michel, je pense ! s'écria Méloir. Gueffès secoua la tête en +ricanant.</p> +<p class="justify">— Ma foi, répondit-il, s'ils n'y sont pas, +c'est qu'ils n'y veulent point être ; car votre duc François est +terriblement en baisse parmi les bons moines. Mais, enfin, ils n'y sont +pas. Seulement, des murs du couvent qui dominent la ville, on les voit +assez bien…</p> +<p class="justify">— Ils sont à Tombelène !</p> +<p class="justify">— Vous l'avez dit, messire. On les voit +assez bien remuer leurs roches et clore leur enceinte. Il y a de bons +bras parmi eux, mon cher seigneur, et de bonnes têtes, car leur petit +fort prend tournure.</p> +<p class="justify">— Hommes d'armes ! cria Méloir : +au galop !</p> +<p class="justify">Les lourds chevaux frappèrent le sable en mesure. On +passait devant le bourg de Saint-Georges.</p> +<p class="justify">Gueffès, quoique un peu maquignon, n'était pas un +écuyer de première force.</p> +<p class="justify">Il se prit à la crinière de sa monture et galopa +ainsi aux côtés de Méloir.</p> +<p class="justify">Plusieurs fois il voulut poursuivre la conversation, +mais le mouvement de son cheval et le vent de la grève lui coupaient la +parole.</p> +<p class="justify">Quand la cavalcade traversa le lieu où le pauvre +village de Saint-Jean élevait naguère ses huit ou dix chaumines, Méloir +détourna la tête.</p> +<p class="justify">Vincent Gueffès pensait :</p> +<p class="justify">— Toutes ces bonnes gens se moquaient de +moi. On riait quand je passais. Les enfants disaient : voici venir +la mâchoire du Normand… la mâchoire avait des dents, elle a +mordu, voilà tout.</p> +<p class="justify">Et il regardait les places noires qui marquaient +l'incendie. C'était un coquin sans faiblesse, n'ayant pas plus de nerfs +que de cœur. Placé comme il faut, au temps qui court, il eût été +loin, ce maître Vincent Gueffès ! La troupe de Méloir était campée +maintenant dans la cour du manoir de Saint-Jean. Les hommes d'armes +occupaient la salle où nous avons assisté à ce triomphant souper de la +première nuit. Les choses avaient beaucoup changé depuis lors, à ce +qu'il paraît, bien qu'on ne fût séparé de ce fâcheux souper que par +quarante-huit heures à peine.</p> +<p class="justify">Dans la cour, les soudards et archers vous avaient +une contenance mélancolique. Bellissan, le veneur, lui-même grondait, +sans motif aucun, ses grands lévriers de Rieux.</p> +<p class="justify">Il était pourtant arrivé dans la journée sept ou huit +lances de Saint-Brieuc avec leur suite.</p> +<p class="justify">— Holà, qu'on se prépare à partir ! +cria Méloir en entrant dans la cour.</p> +<p class="justify">D'ordinaire, ce commandement trouvait tous les +soldats alertes et joyeux. Ce soir, ils s'ébranlèrent lentement et comme +à contrecœur.</p> +<p class="justify">Était-ce conscience de leur méfait de la nuit +précédente ? On n'oserait point l'affirmer. En tout temps, le +soldat se pardonna bien des choses à lui-même, mais ces hommes d'armes +qui venaient d'arriver apportaient des nouvelles.</p> +<p class="justify">La main de Dieu était sur le duc François de +Bretagne.</p> +<p class="justify">Tout le monde l'abandonnait à la fois.</p> +<p class="justify">Et tout le monde attendait avec une sévère impatience +le moment fatal, fixé par la citation de monsieur Gilles.</p> +<p class="justify">Personne, d'ailleurs, ne doutait que François ne dût +aller, avant quarante jours écoulés, devant le terrible tribunal où +l'appelait son frère.</p> +<p class="justify">Car, l'histoire, si variable en ses autres +enseignements, ne s'est jamais démentie sur ce fait : les princes à +qui la Pensée religieuse a déclaré la guerre sont perdus :</p> +<p class="justify">Soit qu'une excommunication tombe sur leur tête +rebelle des hauteurs du Vatican, soit que la conscience populaire se +mette aux lieu et place des foudres de l'Église.</p> +<p class="justify">Ici, c'était la voix du sépulcre qui s'était élevée, +et la voix des morts, comme la voix du pape ou la voix du peuple, est la +voix de Dieu.</p> +<p class="justify">Au moment où le chevalier Méloir passait le seuil de +la salle où étaient rassemblés ses hommes d'armes, une discussion très +vive et très échauffée cessa brusquement.</p> +<p class="justify">Méloir n'en put entendre que quelques mots ; +mais ce qui suivit fut une explication parfaitement suffisante.</p> +<p class="justify">Kéravel et Fontebrault se levèrent en même temps à +son approche.</p> +<p class="justify">— Messire, lui dit Kéravel ; je m'en +vais retourner à mon manoir du Huelduc, devers Hennebon, sauf votre bon +vouloir.</p> +<p class="justify">— Et pourquoi cela ? demanda le +chevalier en fronçant le sourcil.</p> +<p class="justify">— Parce que mes moissons se font mûres, +répondit le brave homme d'armes avec embarras.</p> +<p class="justify">— Du diable si tu te soucies de tes +moissons, toi, Kéravel ! Mais va-t'en où tu voudras, tu es +libre.</p> +<p class="justify">— En vous remerciant, messire. Kéravel +tourna les talons — Et toi, Fontebrault, dit Méloir, est-ce +que tu aurais aussi fantaisie d'aller voir mûrir tes seigles ?</p> +<p class="justify">— J'ai reçu avis, répliqua gravement +Fontebrault, que madame ma femme est en voie de délivrance.</p> +<p class="justify">— Sarpebleu ! s'écria Méloir ; +c'est affaire du médecin-chirurgien, mon compagnon.</p> +<p class="justify">— Sauf votre bon vouloir, messire, je vais +m'en retourner du côté de Lamballe, où est ma demeure.</p> +<p class="justify">— Sarpebleu ! sarpebleu ! +Fontebrault prit congé. Méloir jeta un regard oblique sur les hommes +d'armes qui restaient. Il vit Rochemesnil qui se levait.</p> +<p class="justify">— Toi, tu n'as ni moissons ni femme, +Rochemesnil ! s'écria-t-il ; je te préviens qu'il y a bataille +cette nuit. Si tu veux t'en aller après cela, honte à toi !</p> +<p class="justify">— S'il y a bataille, je reste, repartit +Rochemesnil ; mais après la bataille, je m'en vais.</p> +<p class="justify">— Où ça ?</p> +<p class="justify">— Devers Guérande, où feu monsieur mon +cousin Foulcher m'a laissé des salines sous son beau château de +Carheil.</p> +<p class="justify">Méloir se laissa choir sur l'unique fauteuil qui fût +dans la salle.</p> +<p class="justify">— Sarpebleu ! sarpebleu ! +sarpebleu ! grommela-t-il par trois fois. Et c'était preuve +d'embarras majeur.</p> +<p class="justify">— En sommes-nous donc là déjà ? +reprit-il ; je croyais que nous avions encore, au moins, une +vingtaine de jours devant nous.</p> +<p class="justify">Comme on le voit, entre lui et les autres, ce n'était +qu'une question de semaines. Il demeura un instant pensif ; puis il +se redressa tout à coup.</p> +<p class="justify">— Allons ! Rochemesnil, dit-il, +va-t'en voir les salines que t'a laissées feu monsieur ton cousin +Foulcher de Carheil et que le diable t'emporte !</p> +<p class="justify">Rochemesnil ne se le fit pas répéter.</p> +<p class="justify">Méloir regarda ceux qui restaient.</p> +<p class="justify">— Voilà les brebis parties, s'écria-t-il. +Il ne reste plus céans que les loups. Sarpebleu ! mes fils, une +dernière danse et qu'elle soit bonne ! Après, s'il le faut, nous +aurons toute une quinzaine pour faire notre paix avec le futur duc, que +saint Sauveur protège ! ajouta-t-il en touchant la toque qui +remplaçait, sur sa tête, le casque conquis par Aubry de Kergariou.</p> +<p class="justify">Ce bout de harangue fit un assez bon effet. Péan, +Coëtaudon, Kerbehel, Corson, Hercoat et d'autres encore se levèrent et +dirent :</p> +<p class="justify">— Nous sommes prêts.</p> +<p class="justify">— Donc, commençons le bal ! ordonna +Méloir. Chacun s'arma. On ne laissa pas un seul soldat au manoir. +Bellissan fut chargé d'emmener les lévriers qu'on devait parquer sous la +chapelle Saint-Aubert au mont Saint-Michel, afin de couper la retraite +aux proscrits s'il s'avisaient de vouloir tenter la fuite à travers les +grèves.</p> +<p class="justify">À la nuit tombante, la cavalcade sortit du manoir, +suivie par les archers et les soldats en bon ordre.</p> +<p class="justify">Maître Gueffès était de la partie.</p> +<p class="justify">Son souhait se trouvait, du reste, accompli. C'était +une véritable armée, une armée trois fois plus forte qu'il ne fallait, +selon toute apparence, pour réduire les pauvres gens réfugiés à +Tombelène.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_26"></a><strong>XXVI. Avant la +bataille.</strong></h1> +<p class="justify">À Tombelène, on avait dîné gaiement, car la gaieté se +fourre partout, même dans une retraite de proscrits. Seulement, il y +avait là tant de bouches largement fendues en communication directe avec +d'excellents estomacs, qu'un seul repas suffit pour engloutir la presque +totalité des provisions apportées.</p> +<p class="justify">Les quatre Gothon dévoraient. Les Mathurin étaient +des gouffres. Quant aux Joson, il n'y avait guère que les Catiche qui +mangeassent plus gloutonnement qu'eux.</p> +<p class="justify">Les Catiche étaient nées en juin, et Mathieu +Laensberg dit :</p> +<p class="justify">« Femme née en juin aura le teint et les cheveux +rouges, sera robuste, aimera la bonne chère, mais point le travail entre +ses repas ».</p> +<p class="justify">Or, qui oserait prétendre que Mathieu Laensberg se +soit trompé ou ait jamais trompé ?</p> +<p class="justify">La grande famille formée par tous les ménages de +Saint-Jean réunis se prit à réfléchir en regardant les débris du +festin.</p> +<p class="justify">Et le résultat des réflexions de chacun fut +ceci :</p> +<p class="justify">— Il n'y a pas de quoi faire un autre +repas.</p> +<p class="justify">— J'ai vu le temps, dit frère Bruno, +répondant au sentiment général, le temps où nous prenions de beaux +mulets (le <em>lupus</em> de Pline) au nord de Tombelène. L'abbé +Gontran, un rude amateur de poissons, les appelait des surmulets, et à +cet égard, je sais une aventure…</p> +<p class="justify">— Mais, se reprit-il précipitamment, +monsieur Hue m'a défendu de conter des histoires !</p> +<p class="justify">— Dites-nous plutôt comment nous +prendrions bien des mulets ! s'écria le petit Jeannin.</p> +<p class="justify">— Avec des filets, mon fils, c'est bien +simple.</p> +<p class="justify">— Mais où prendre des filets ?</p> +<p class="justify">— Voilà, mon garçonnet, ou j'en voulais +venir. Nous n'avons pas de filets, par conséquent, nous ne pouvons +prendre de mulets ou surmulets, suivant l'abbé Gontran, en latin +<em>lupus.</em></p> +<p class="justify"><em>—</em> C'est bien la peine de nous +mettre l'eau à la bouche, s'écrièrent trois Gothon.</p> +<p class="justify">Le quatrième dormait, comme font encore de nos jours +beaucoup de Gothon, tout de suite après la soupe.</p> +<p class="justify">— Ah, ah ! dit le frère Bruno, on est +goulu sur la côte bretonne ; je sais bien ça, et l'histoire de +Toinon Basselet, la mailletière, le prouve du reste !</p> +<p class="justify">— Voyons l'histoire de Toinon la +mailletière, crièrent en chœur les filles et les gars.</p> +<p class="justify">Pour la première fois de sa vie, le frère Bruno +comprit le mystérieux plaisir de la résistance. Pour la première fois de +sa vie, il put entrevoir la valeur que donne à une chose ou à un homme +le « se faire prier », cette qualité qui est le seul mérite de +tant d'esprits graves et de tant de chanteurs légers !</p> +<p class="justify">D'ordinaire, quand il voulait conter, on lui coupait +la parole.</p> +<p class="justify">Aujourd'hui qu'il était muet, on le suppliait +d'ouvrir la bouche.</p> +<p class="justify">On s'instruit à tout âge. Le frère Bruno, qui était +un homme avisé, fit peut-être son profit de cette leçon. Nos +renseignements, recueillis sur les lieux mêmes, ne nous donnent, +néanmoins, aucune certitude à cet égard.</p> +<p class="justify">— Je vous dirai l'histoire de Toinon la +mailletière à la veillée de la mi-août, répliqua-t-il ; et quant +aux mulets ou surmulets, le nom n'y fait rien, je sais quelque chose qui +les remplacerait avec avantage.</p> +<p class="justify">— Quoi donc ? quoi donc ?</p> +<p class="justify">— Sautés dans le beurre frais, avec +ciboule, persil, casse-pierre et civettes à la reine, les lapins de +Tombelène sont un manger de chevalier.</p> +<p class="justify">— Chassons le lapin ! s'écria +Jeannin. Chacune des quatre Gothon pensa au fond de son +cœur :</p> +<p class="justify">— Je mangerais bien du lapin ! +Scholastique, depuis qu'elle avait atteint l'âge de garder les oies, +avait envie de manger du lapin !</p> +<p class="justify">Le petit Jeannin s'était levé, fier comme Artaban, et +enjambait déjà le mur d'enceinte, l'arbalète à la main.</p> +<p class="justify">— Attends, mon fils, attends ! dit le +frère Bruno ; les lapins de Tombelène sont bons, c'est vrai, mais +il n'y en a plus, depuis que les Anglais ont tenu garnison dans +l'île.</p> +<p class="justify">— Oh ! les coquins d'Anglais ! +gronda le chœur.</p> +<p class="justify">— Ils aiment le gibier comme s'ils étaient +des chrétiens, repartit Bruno, le mieux est de gratter le sable pour +trouver des coques, si nous voulons souper ce soir.</p> +<p class="justify">— Nous autres, ça ne fait pas grand'chose, +dit Jeannin, qui n'obtint point cette fois l'approbation des +Gothon ; mais monsieur Hue, mademoiselle Reine et Simonnette ne +doivent manquer de rien. Hé ! ho ! les Mathurin ! aux +coques ! aux coques !</p> +<p class="justify">— Eh bien ! se disait le bon moine +convers, je raconterai cette histoire-là : Le petit Jeannin du +village de Saint-Jean, sous la ville de Dol, qui portait une peau de +mouton comme saint Jean-Baptiste… en l'an cinquante…</p> +<p class="justify">Ces détails principaux se gravaient dans un des mille +casiers de sa redoutable mémoire. C'était de la matière pour plus +tard.</p> +<p class="justify">Les Mathurin, Bruno et Jeannin sortirent de +l'enceinte pour aller chercher des coques au revers de Tombelène.</p> +<p class="justify">Pendant cela, Aubry était seul avec le vieux sire de +Maurever dans la tour démantelée. À deux pas de là, dans un angle +saillant de l'ancienne ligne des murailles, Jeannin avait bâti à l'aide +de pierres et de planches apportées par le flot, une petite cabane où +Reine et Simonnette étaient assises l'une auprès de l'autre.</p> +<p class="justify">Simon Le Priol, sa femme Fanchon et le reste de +l'émigration s'abritaient du mieux qu'ils pouvaient et faisaient leurs +préparatifs de nuit.</p> +<p class="justify">— Mon fils, disait le vieux Maurever à +Aubry, ce me fut un grand crève-cœur, quand je vous vis jeter +votre épée aux pieds de notre seigneur François. C'était pour l'amour de +Reine qui est ma fille que vous faisiez cela, et je pensais : Me +voilà, moi, Hugues de Maurever, chevalier breton, qui enlève une bonne +épée à mon duc de Bretagne !</p> +<p class="justify">— Monsieur mon père, répondit Aubry, ce +que je fis ce jour-là, tous les nobles du duché le feront demain. +Maurever courba sa tête blanche.</p> +<p class="justify">— Alors, puisse Dieu m'épargner le +châtiment que j'ai mérité peut-être ! murmura-t-il. Et comme Aubry +le regardait, étonné, le vieillard reprit :</p> +<p class="justify">— J'ai cru faire mon devoir, mais le crime +de l'homme est entre l'homme et Dieu. Le crime ne change pas le droit de +notre seigneur duc à qui appartient la vie de notre corps. J'ai mal +fait, mon fils Aubry, j'ai mal fait, j'ai mal fait !</p> +<p class="justify">Il se frappa la poitrine durement.</p> +<p class="justify">— J'aurais dû rester à genoux sur la dalle +du chœur, continua-t-il, et tendre mes vieilles mains aux fers. Au +lieu de cela, traître que je suis, j'ai pris la fuite parce que je +devinais derrière son voile de deuil le doux visage de Reine, ma fille, +et que je voulais l'embrasser encore.</p> +<p class="justify">— Vous ! un traître ! s'écria +Aubry ; vous, le saint et le loyal !</p> +<p class="justify">— Tais-toi enfant ! tais-toi ! +ne blasphème pas ! Oui, je suis un traître, et Dieu m'a puni en +livrant aux flammes les demeures de mes vassaux de Saint-Jean. Dans ma +solitude, n'ai-je pas entendu comme un écho funeste ? Coëtivy est +mort devant Cherbourg, Coëtivy, notre grand homme de guerre ! Ainsi +s'en vont les Bretons vaillants, laissant leurs dépouilles dans les +champs de la Normandie. Je te le dis, Aubry, je te le dis : la +Bretagne commence son agonie dans la victoire, comme le duc François +lui-même. Un vent souffle de l'est, qui sera une tempête. La France +allongera son bras de fer… et l'on dira : « C'était +autrefois une noble nation que la Bretagne… »</p> +<p class="justify">Aubry ne comprenait pas.</p> +<p class="justify">Maurever poursuivait avec une exaltation croissante, +les cheveux épars et les yeux au ciel :</p> +<p class="justify">— Maudit soit, entre tous les jours +maudits, le jour où tu mourras, ô Bretagne ! Maudite soit la main +qui touchera l'or de ta couronne ducale ! Maudit soit le Breton qui +ne donnera pas tout son sang avant de dire : « le roi de +France est mon roi ! »</p> +<p class="justify">— Où est-il, ce Breton ? s'écria +Aubry. Maurever le regarda d'un air sombre.</p> +<p class="justify">— Tu es jeune ; tu verras cela ! +dit-il ; une malédiction est sortie de cette tombe où dort monsieur +Gilles. Tu verras cela ! Nantes, la riche, et Rennes, l'illustre, +et Brest, et Vannes, et le vieux Pontivy, et Fougères, et Vitré, seront +des villes françaises.</p> +<p class="justify">— Jamais !</p> +<p class="justify">— Bientôt ! Il mit sa tête entre ses +mains et ne parla plus. Aubry n'osait l'interroger. Au bout de quelques +minutes, le vieillard s'agenouilla devant sa croix de bois et pria. +Quand il eut achevé sa prière, il se retourna vers Aubry qui demeurait +immobile à la même place.</p> +<p class="justify">— Enfant, dit-il, si nous étions seuls +tous les deux, je te prendrais par la main et nous irions ensemble vers +notre seigneur, lui porter notre vie. Mais nous ne sommes pas seuls. Et +peut-être vaut-il mieux que cela soit ainsi, car le sang ne lave pas le +sang, et l'esprit de révolte s'exalterait davantage tout autour de nos +têtes tranchées. Nous allons être attaqués, sans doute : fais +suivant ta conscience ; moi, je laisserai mon épée dans le +fourreau.</p> +<p class="justify">— Moi, je défendrai Reine ! s'écria +Aubry, fallût-il mettre en terre Méloir et tous ses hommes d'armes. +Maurever croisa ses bras sur sa poitrine.</p> +<p class="justify">— Nous en sommes là, dit-il, chacun pour +soi !… Et qui sait si ce n'est pas la loi de +l'homme !</p> +<p class="center">* * * *</p> +<p class="justify">À ce moment, la nuit était tout à fait tombée.</p> +<p class="justify">Le ciel n'était point clair comme la nuit précédente. +La grande marée approchait, amenant avec soi les bourrasques sur terre +et les nuages au ciel.</p> +<p class="justify">Il faisait vent capricieux, soufflant par brusques +rafales. Le firmament d'un bleu vif, semé d'étoiles qui brillaient +extraordinairement, se couvrait à chaque instant de nuées noires. Les +nuées allaient comme d'énormes vaisseaux, toutes voiles dehors. Elles +<em>mangeaient les étoiles,</em> suivant l'expression bretonne.</p> +<p class="justify">À l'Orient, quand l'horizon se découvrait, on voyait +le disque énorme et rougeâtre de la pleine lune qui sortait à moitié de +la mer.</p> +<p class="justify">Cela était sombre, mais plein de mouvement. Quand la +lumière de la lune fut assez forte pour argenter le rebord des nuages, +tout ce mouvement s'accusa violemment, et le ciel présenta l'image du +chaos révolté.</p> +<p class="justify">Dans leur petite cabane improvisée, Reine et +Simonnette étaient seules. Simonnette s'asseyait aux pieds de Reine, à +qui on avait fait un banc d'herbes et de goémons desséchés.</p> +<p class="justify">— Tu l'aimes donc bien, ma pauvre +Simonnette ? disait Reine en souriant.</p> +<p class="justify">— Oh ! chère demoiselle, je ne le +savais pas hier. C'est quand j'ai appris qu'on allait le pendre, que mon +cœur s'est brisé. Lui, il y a longtemps, longtemps qu'il +m'aime ; bien souvent, je me levais la nuit pour regarder par la +croisée de la ferme, et toujours je le voyais guettant sous le grand +pommier qui est de l'autre côté du chemin. Le croiriez-vous, cela me +faisait rire et je me disais : Le drôle de petit gars ! le +drôle de petit gars ! Mais hier ! ah ! Seigneur mon +Dieu ! que j'ai pleuré !</p> +<p class="justify">Ses yeux étaient encore tout pleins de larmes. Reine +l'attira contre elle et la baisa.</p> +<p class="justify">— Ah ! mais j'ai pleuré, poursuivait +Simonnette, qui riait parmi ses larmes, j'ai pleuré ! que je n'y +voyais plus du tout, notre bonne demoiselle ! Ce que c'est que de +nous ! Je n'avais pas pleuré beaucoup plus quand on nous a dit que +vous étiez morte.</p> +<p class="justify">Elle porta la main de Reine à ses lèvres en +ajoutant :</p> +<p class="justify">— Et pourtant je donnerais mille fois ma +vie pour l'amour de notre chère maîtresse ! vous le croyez bien, +n'est-ce pas ?</p> +<p class="justify">— Je le crois, ma bonne Simonnette.</p> +<p class="justify">— Mais quand on ne sait pas qu'on aime, +voyez-vous, et que ça vient comme ça, tout d'une fois, il paraît que +c'est plus fort. Figurez-vous que c'était justement aux branches du +grand pommier qu'ils voulaient pendre mon pauvre Jeannin. Et si vous +n'étiez pas venue…</p> +<p class="justify">— Ah ! mon Dieu ! fit-elle en +s'interrompant, je le disais tantôt à Jeannin, qui fait l'homme, oui-da, +depuis qu'il a été pendu à moitié ; je lui disais : Si tu ne +te fais pas couper en morceaux pour notre demoiselle, toi, tu peux +chercher une autre promise ! Et savez-vous ce qu'il m'a répondu, +car c'est étonnant comme il devient faraud !</p> +<p class="justify">— Que t'a-t-il répondu, ma +fille ?</p> +<p class="justify">— Il m'a répondu : Si tu ne parlais +pas comme ça, toi, quand il s'agit de notre demoiselle, tu pourrais bien +chercher un autre promis !</p> +<p class="justify">— En vérité ?</p> +<p class="justify">— Vrai, comme je vous le dis. Ça vous +change fièrement un jeune gars, de lui mettre la corde au cou. Et vous +pensez si ça m'a fait plaisir de le voir vous aimer autant que je vous +aime, mademoiselle Reine !</p> +<p class="justify">Reine était distraite. Simonnette se tut et se prit à +la regarder d'un air malicieusement ingénu.</p> +<p class="justify">— Notre demoiselle, poursuivit-elle tout à +coup, comme si une idée lui fût venue, vous ne savez pas, quand il est +arrivé, les filles et les gars disaient : Oh ! le beau jeune +seigneur ! le beau jeune seigneur !</p> +<p class="justify">Reine rougit légèrement.</p> +<p class="justify">— De qui parles-tu, ma fille ? +demanda-t-elle.</p> +<p class="justify">Nous ajoutons pour mémoire qu'elle savait +parfaitement de qui parlait Simonnette.</p> +<p class="justify">— Eh mais ! répondit celle-ci ; +de messire Aubry, donc ! avec son casque à plume et sa cotte +brillante. Les gars et les filles disaient encore : C'est le fiancé +de notre demoiselle… Est-ce vrai, ça ?</p> +<p class="justify">— C'est vrai.</p> +<p class="justify">— Oh ! tant mieux ! s'écria +Simonnette ; je voudrais tant vous voir heureuse ! Comme il +doit vous aimer, le jeune gentilhomme ! et comme ce sera beau de +vous voir tous deux à la chapelle du manoir ! Dieu merci, les temps +durs passeront, et la joie reviendra. Voulez-vous m'accorder une grâce, +mademoiselle Reine ?</p> +<p class="justify">— Une grâce, ma pauvre enfant, répondit +Reine en secouant sa jolie tête blonde ; je ne suis guère en +position d'accorder des grâces.</p> +<p class="justify">— Aujourd'hui, non, mais demain. C'est +pour demain la grâce que j'implore.</p> +<p class="justify">Reine ne put s'empêcher de sourire, tant il y avait +de caressante confiance dans la voix de Simonnette.</p> +<p class="justify">— Eh bien, répliqua-t-elle presque +gaiement, nous t'octroyons la grâce que tu sollicites, ma fille.</p> +<p class="justify">Simonnette lui couvrit les mains de baisers. Elle +était joyeuse autant que si ces paroles fussent tombées de la belle +bouche de madame Isabeau, duchesse de Bretagne.</p> +<p class="justify">— Merci, ma chère demoiselle, mille fois +merci, dit-elle ; la grâce que je vous demande, ce n'est pas pour +moi, mais pour Jeannin, mon ami, qui ne gagnera guère à devenir mon +mari, puisque notre maison est brûlée. Hélas ! mon Dieu ! +ajouta-t-elle entre parenthèse, qui sait ce que sont devenues la Noire +et la Rousse dans tous ces malheurs-là ?</p> +<p class="justify">— Et que puis-je faire pour ton ami +Jeannin, ma pauvre Simonnette ?</p> +<p class="justify">— Quand le noble Aubry sera chevalier, +répondit la jeune fille, il aura besoin d'une suite. Je sais ce que vous +allez me répondre : On dit que Jeannin est poltron comme les +poules. C'est menti, allez, ma bonne demoiselle ! Si vous aviez vu +Jeannin quand il allait mourir ! Il pensait à sa vieille mère et à +moi ; il priait le bon Dieu bien doucement, comme s'il eût récité +son oraison de tous les soirs, mais il ne tremblait pas. Oh ! il +est brave, mon ami Jeannin ! et je n'oublierai jamais l'heure que +j'ai passée avec lui ; c'était moi qui pleurais ; c'était lui +qui me consolait.</p> +<p class="justify">— Quand Aubry de Kergariou sera chevalier, +dit Reine, nous ferons un bel écuyer du petit Jeannin.</p> +<p class="justify">Simonnette, qui n'avait pourtant pas sa langue dans +sa poche, ne trouvait plus de paroles pour remercier, tant elle était +heureuse.</p> +<p class="justify">Reine se pencha et lui mit un baiser sur le front. +Les boucles légères et cendrées de ses cheveux blonds se mêlèrent à +l'opulente chevelure noire de la jeune vassale. C'était un tableau +gracieux et charmant.</p> +<p class="justify">— Écoutez ! dit Simonnette, qui +tressaillit avec violence et se leva. Elle s'élança sur une pierre qui +était en dehors du seuil, et sa tête dépassa l'enceinte. Reine était +déjà auprès d'elle.</p> +<p class="justify">Leurs joues, qui naguère brillaient de jeunesse et de +fraîcheur, étaient pareillement pâles. Tout leur corps tremblait.</p> +<p class="justify">Sur le sable blanc de la grève, on voyait des objets +noirs qui avançaient et semblaient ramper. La lune passa entre deux +nuages. Au pied même de l'enceinte, une forme sombre se dressa +lentement.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_27"></a><strong>XXVII. Le +siège.</strong></h1> +<p class="justify">Reine de Maurever et Simonnette étaient comme +pétrifiées.</p> +<p class="justify">Au moment où Reine, qui se remit la première, ouvrait +la bouche pour jeter un cri d'alarme, une main de fer la saisit par +derrière.</p> +<p class="justify">Un homme de haute taille, que l'obscurité revenue +l'empêchait de reconnaître, était debout à ses côtés.</p> +<p class="justify">— Silence ! murmura-t-il.</p> +<p class="justify">— Mon père ! dit Reine. Les formes +noires continuaient de ramper sur le sable.</p> +<p class="justify">— Où est Aubry ? demanda Reine, dont +le souffle s'arrêtait dans sa poitrine.</p> +<p class="justify">— Il dort.</p> +<p class="justify">— Et les gens du village ?</p> +<p class="justify">— Ils dorment. L'homme qui était au bas de +la muraille, en dehors de l'enceinte, commençait à escalader. On +l'entendait ficher sa dague entre les pierres et monter.</p> +<p class="justify">— Fillette, dit le vieux Maurever à +Simonnette, va éveiller les tiens, mais ne fais pas de bruit.</p> +<p class="justify">Simonnette se glissa le long du mur et disparut. Elle +pensait :</p> +<p class="justify">— Mon pauvre Jeannin qui est en +dehors !</p> +<p class="justify">— Toi, dit Maurever à Reine, va éveiller +Aubry dans la tour.</p> +<p class="justify">— Vous resterez seul, mon père ?</p> +<p class="justify">— Je resterai seul.</p> +<p class="justify">— Tirez au moins votre épée.</p> +<p class="justify">— J'ai juré par le nom de Dieu que je ne +tirerais pas mon épée.</p> +<p class="justify">— Mais cet homme qui est dehors monte, +monte !</p> +<p class="justify">— Il descendra. Va, ma fille. Reine obéit. +En ce moment, la tête de l'assiégeant dépassa la muraille. Il jeta un +regard au-dedans de l'enceinte. La nuit était obscure à cause des nuages +opaques et lourds qui couvraient la lune levante. L'homme d'armes ne vit +rien. Il se tourna du côté de la grève et dit tout bas :</p> +<p class="justify">— Avancez ! Les objets noirs qui +rampaient sur le sable accélérèrent aussitôt leur mouvement. Il y avait +du temps déjà que monsieur Hue de Maurever voyait ces taches noires sur +le sable. Pendant qu'il faisait sa prière, Aubry, succombant à la +fatigue de trois nuits passées au travail, s'était endormi. Le +vieillard, à genoux devant sa croix de bois, prolongeait son oraison, +parce qu'il y avait eu en lui un doute poignant et un cruel remords.</p> +<p class="justify">Son œil, habitué à la vigilance, interrogeait +la grève par l'une des meurtrières percées dans sa tour. Tout en priant, +il veillait.</p> +<p class="justify">Longtemps il ne vit que l'ombre vague, du sein de +laquelle s'élançait comme un géant debout la masse du monastère de +Saint-Michel.</p> +<p class="justify">Aux croisées et meurtrières du couvent les lumières +s'étaient éteintes l'une après l'autre, et le vent d'ouest avait apporté +comme un écho perdu le son de la cloche du couvre-feu.</p> +<p class="justify">Ce fut alors que, pour la première fois, Hue de +Maurever aperçut au loin, par une échappée de lune, l'approche menaçante +de l'ennemi.</p> +<p class="justify">Car, pour un vieux soldat, il n'y avait point à s'y +méprendre.</p> +<p class="justify">Chaque siècle a son défaut dominant. Le nôtre ne peut +point, assurément, s'accuser d'un excès de courage chevaleresque. Mais +en 1450, l'esprit des preux n'était point mort tout à fait. Tout homme +de guerre, malgré le progrès de l'art des batailles, gardait un peu +cette confiance orgueilleuse en sa vaillance isolée, qui était le fond +même de l'ancienne chevalerie.</p> +<p class="justify">L'âge n'y faisait rien. Ces témérités n'allaient +point mal aux cheveux blancs des vieillards.</p> +<p class="justify">Monsieur Hue de Maurever mit instinctivement la main +à son épée, mais il la repoussa aussitôt à cause de son serment.</p> +<p class="justify">Il sortit de la tour sans songer à troubler le +sommeil d'Aubry. On avait encore dix minutes. Aubry pouvait dormir.</p> +<p class="justify">Monsieur Hue fit le tour de l'enceinte et jeta un +coup d'œil satisfait sur les défenses improvisées.</p> +<p class="justify">— Ce moine conteur d'histoires est un +précieux soldat, pensa-t-il ; les limiers ébrécheront leurs dents +contre ces pierres !</p> +<p class="justify">Il est arrivé ainsi derrière Reine et Simonnette au +moment où les deux jeunes filles, paralysées par la terreur, cherchaient +la force de crier au secours.</p> +<p class="justify">Maintenant, depuis que Simonnette et Reine n'étaient +plus là, il restait seul, collé au mur de la cabane.</p> +<p class="justify">L'homme d'armes enjamba le parapet de l'enceinte, +puis il chercha à s'orienter, tandis que ses compagnons montaient.</p> +<p class="justify">Comme il descendait le long de la cabane, Hue de +Maurever lui mit brusquement la main sur la bouche. L'homme d'armes +voulut crier. La main du vieux Hue était un fier bâillon : la voix +de l'homme d'armes s'étouffa dans son gosier.</p> +<p class="justify">De son autre main, monsieur Hue le saisit à la +ceinture et le souleva comme un paquet.</p> +<p class="justify">— Or ça, dit-il, en se montrant sur le mur +avec son fardeau, et en s'adressant à ceux qui grimpaient à +l'escalade : Pensez-vous avoir affaire à de vieilles femmes +endormies ? J'ai juré Dieu que je ne me servirais point de mon épée +contre les sujets de mon seigneur François de Bretagne ; mais avec +des coquins tels que vous, pas n'est besoin d'épées : on vous +chasse avec des ordures !</p> +<p class="justify">Ce disant, il lança le pauvre homme d'armes sur la +tête des assaillants qui tombèrent pêle-mêle au pied du roc.</p> +<p class="justify">— Oh ! le digne et brave +seigneur ! s'écria le frère Bruno qui revenait avec un sac plein de +coques ; oh ! le joyeux soldat ! Voilà une histoire que +je conterai longtemps !</p> +<p class="justify">Et faisant son travail mnémotechnique, il ajouta +entre ses dents :</p> +<p class="justify">« En l'an cinquante, à Tombelène, Hue de +Maurever, qui soutient un siège avec des ordures, contre des malandrins, +lesquelles ordures sont une partie des malandrins eux-mêmes, que +monsieur Hue prend à poignée et jette à la tête les uns des autres +malandrins. »</p> +<p class="justify">L'alarme était cependant donnée. Tous les réfugiés +étaient aux murailles. Les assiégeants tirèrent quelques coups +d'arquebuse et s'enfuirent en désordre. L'homme d'armes qui avait servi +de projectile fut emporté par ses compagnons. Aubry reconnut la voix de +Méloir qui disait :</p> +<p class="justify">— La nuit est longue. D'ici au soleil +levant, nous avons le temps de leur rendre plus d'une fois la monnaie de +leur pièce.</p> +<p class="justify">— En vous attendant, mes bons seigneurs, +cria frère Bruno, qui était debout sur la muraille, nous allons passer +au réfectoire.</p> +<p class="justify">— Je connais cette voix, dit Méloir en +s'arrêtant. Conan !</p> +<p class="justify">un coup d'arquebuse à ce braillard. Un éclair +s'alluma, et l'arquebuse de Conan retentit.</p> +<p class="justify">— Oh ! le vilain, gronda Bruno en +colère ; il a troué mon froc tout neuf. Dis donc, poursuivit-il à +pleine voix, toi qu'on appelle Conan, serais-tu pas du bourg de +Lesneven, auprès de Landerneau ?</p> +<p class="justify">— Juste ! répliqua Conan, qui +rechargeait son arquebuse.</p> +<p class="justify">— Eh bien nous sommes de vieux amis, +Conan ; si tu reviens, je te casserai la tête.</p> +<p class="justify">Second coup d'arquebuse. Frère Bruno dégringola et +tomba dans l'enceinte.</p> +<p class="justify">— Il a toujours bien tiré, ce Conan de +Lesneven ! dit-il en essuyant sa joue qui saignait ; un peu +plus, il me coupait l'oreille. Allons ! les filles, faites bouillir +les coques. Et vous, garçons, en sentinelles !</p> +<p class="justify">Hue de Maurever était rentré dans sa tour, refusant +de prendre le commandement de la petite garnison.</p> +<p class="justify">Ce fut Aubry qui le remplaça.</p> +<p class="justify">Frère Bruno s'institua commandant en second. Il +choisit pour écuyer le petit Jeannin, qui avait fourni les coques du +souper et qui prit pour arme son long bâton de pêcheur, terminé par une +corne de bœuf.</p> +<p class="justify">On établit les postes de combat. Hommes et femmes +eurent de la besogne taillée en cas d'attaque. Et vraiment, il ne s'agit +que de s'y mettre. Les Gothon étaient transformées en autant d'héroïnes, +les Catiches frémissaient d'ardeur ; Scholastique parlait de faire +une sortie.</p> +<p class="justify">Vers une heure du matin, les assiégeants +reparurent : mais ils ne venaient plus de la grève, où la mer était +maintenant. Ils faisaient leurs approches par l'intérieur de l'île, du +côté de la nouvelle enceinte, élevée à la hâte par le frère Bruno.</p> +<p class="justify">Il y avait dans le petit fort quatre ou cinq +arbalétriers, dirigés par Julien Le Priol. Le vieux Simon combattait +dans cette escouade.</p> +<p class="justify">Reine, Fanchon et Simonnette étaient seules +dispensées de mettre la main à l'œuvre.</p> +<p class="justify">Encore, Simonnette se trouvait-elle plus souvent aux +murailles que dans la cabane, parce qu'elle voulait voir travailler le +petit Jeannin.</p> +<p class="justify">Le petit Jeannin était à côté du frère Bruno, juste +en face de l'ennemi. Il avait à la main sa lance à pointe de corne et ne +baissait point les yeux, je vous assure.</p> +<p class="justify">Méloir, bien certain de ne pouvoir surprendre +désormais la place, s'approchait à découvert. Ses archers et +arquebusiers commencèrent à travailler quand ils furent à cinquante pas +des murailles.</p> +<p class="justify">— Courbez vos têtes ! dit frère +Bruno ; les balles et les carreaux ne font pas de mal aux +pierres.</p> +<p class="justify">Mais il ne fut bientôt plus temps de plaisanter. +Méloir et ses hommes d'armes s'élancèrent furieusement aux +murailles.</p> +<p class="justify">C'étaient de bons soldats, durs aux coups et jouant +leur vie de grand cœur. Il y eut un instant de terrible mêlée. +Sans Aubry de Kergariou et Bruno, qui se battaient comme de vrais +diables, la place eût été emportée du premier assaut. — Au +dire de Simonnette, qui raconta souvent, depuis, ce combat mémorable, +Jeannin contribua beaucoup aussi au salut de la citadelle.</p> +<p class="justify">Mais, ô Muse ! comment dire les exploits +surprenants des quatre Mathurin, qui se couvrirent, cette nuit, d'une +gloire immortelle !</p> +<p class="justify">Gothon Lecerf, l'aînée des Gothon, la plus rousse et +celle qui avait aux mains le plus de verrues, déshonora son sexe et le +lieu qui l'avait vu naître, dès le commencement de l'action.</p> +<p class="justify">Elle déserta son poste, prise qu'elle fût de frayeur, +en voyant aux rayons de la lune la figure jaunâtre de maître Vincent +Gueffès, qui essayait de s'introduire dans la citadelle par les +derrières.</p> +<p class="justify">Il n'y avait personne de ce côté. Gueffès, au +contraire, était accompagné de quatre ou cinq soudards qu'il avait +embauchés pour cette entreprise.</p> +<p class="justify">Gothon Lecerf, pâle et toute tremblante, vint se +réfugier dans l'asile où étaient réunies Reine de Maurever, Fanchon, la +ménagère et Simonnette. Simonnette et Fanchon se portèrent vaillamment à +la rencontre de l'ennemi.</p> +<p class="justify">La chaudière où avaient bouilli les coques était +encore sur le feu. Fanchon et sa fille la prirent chacune par une anse, +et maître Vincent Gueffès fut échaudé de la bonne façon.</p> +<p class="justify">Cet homme adroit et rempli d'astuce reçut le contenu +de la chaudière sur le crâne au moment où il s'applaudissait du succès +de sa ruse. Il s'enfuit en hurlant et ne revint pas.</p> +<p class="justify">Simonnette et Fanchon reprirent leurs places dans la +cabane avec la fierté légitime que donne une action d'éclat.</p> +<p class="justify">Mais les Mathurin, ô Muse ! les quatre +Mathurin ! n'oublions pas ces intrépides Mathurin, non plus que les +deux Joson, Pelo, les Catiche, Scholastique et le reste des +Gothon ; car aucune autre Gothon n'imita le fatal exemple de Gothon +Lecerf dont nous ne prononcerons plus jamais le nom souillé par la +honte.</p> +<p class="justify">Frère Bruno s'était fait une jolie massue avec la +tête du mât d'un bateau pêcheur qu'il avait trouvée sur la grève. Chaque +fois que son esparre touchait un homme d'armes ou un archer, l'archer ou +l'homme d'armes tombait.</p> +<p class="justify">Quand l'assaut se ralentissait et que les assiégeants +se tenaient au bas des murailles, frère Bruno déposait sa massue et +prenait des quartiers de roc qu'il lançait avec une vigueur +homérique.</p> +<p class="justify">Il y avait déjà pas mal de soudards hors de combat. +Aucun Mathurin, au contraire, n'avait subi le moindre accroc, et le +petit Jeannin, qui manœuvrait sa lance à découvert, n'avait pas +reçu une égratignure.</p> +<p class="justify">— Holà ! Péan ! Kerbehel ! +Hercoat ! Coëtaudon ! Corson et les autres ! criait +incessamment Méloir : à la rescousse ! à la +rescousse !</p> +<p class="justify">— Holà ! Corson, Coëtaudon, Hercoat, +Kerbehel, Péan et les autres ! répondait le bon frère Bruno, venez +faire connaissance avec Joséphine !</p> +<p class="justify">À l'exemple de tous les paladins fameux, il avait +baptisé son arme.</p> +<p class="justify">Joséphine, c'était sa jolie massue.</p> +<p class="justify">Il la maniait avec une aisance inconcevable. Tête +nue, les manches retroussées, le sourire à la bouche, il rassemblait des +matériaux pour une foule d'histoires, datées de l'an cinquante.</p> +<p class="justify">Il frappait, il parlait. Jamais vous ne vîtes d'homme +si sincèrement occupé.</p> +<p class="justify">— Bien touché, Peau-de-Mouton, mon petit, +disait-il à Jeannin ; nous ferons quelque chose de toi, c'est moi +qui te le dis ! Hé ! Mathurin, le gros Mathurin ! +attention à ta gauche ! Voici un routier qui grimpe comme il +faut… Ma parole ! Mathurin lui a donné son compte. À toi, +Mathurin, l'autre Mathurin, Mathurin-le-Roux ! On s'y perd dans ces +Mathurin ! Saint Michel Archange ! ce sont des figues sèches +qu'ils lancent avec leurs arbalètes. Voici un carreau qui s'est aplati +sur Joséphine, et Joséphine n'a seulement pas dit : Seigneur +Dieu ! Hé ! ho ! Conan de Lesneven ! Te souviens-tu +de Jacqueline Tréfeu, qui nous fit une omelette aux rognons de faon en +l'an vingt-deux, l'avant-veille de la Chandeleur ?</p> +<p class="justify">Conan, qui montait à l'assaut, lui porta un grand +coup de sa courte épée ; frère Bruno para, saisit Conan par les +cheveux et l'attira tout près de lui.</p> +<p class="justify">— Hélas ! Saint Jésus ! dit-il, +comme te voilà vilain et changé, mon pauvre Conan, toi qui étais si +gaillard en ce temps !</p> +<p class="justify">— Ne me tue pas, Bruno ! murmura +Conan.</p> +<p class="justify">— Te tuer, mon fils chéri ! non, du +tout point. J'ai le cœur trop tendre ! Et quant à l'omelette +de Jacqueline Tréfeu, il n'y manquait que le beurre !</p> +<p class="justify">Il avait déposé Joséphine, sa jolie massue, et tenait +le malheureux Conan par les deux aisselles.</p> +<p class="justify">— Tiens ! tiens ! +s'écria-t-il ; voici Kervoz, et voici Merry… tous nos chers +camarades ! à toi, Merry, mon compère ! Il lui donna un +<em>coup de Conan :</em> Merry tomba au pied du mur, assommé aux +trois quarts. Conan criait lamentablement.</p> +<p class="justify">— À toi, Kervoz ! reprit frère Bruno +en lui assénant un autre <em>coup de Conan,</em> qu'il employait au lieu +et place de Joséphine ; oh ! les vrais gaillards ! Et +comme on est bien aise de se retrouver ensemble après si +longtemps ! car il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, mes +compères !</p> +<p class="justify">Il déposa Conan, qui chancela comme un homme +ivre.</p> +<p class="justify">— Ma foi de Dieu ! s'écria-t-il, +employant le juron favori des Bas-Bretons, tu chancelais tout comme cela +chez Jacqueline Tréfeu, mon pauvre Conan ! Mais c'était le vin que +tu lui avais volé. Jacqueline est morte de la fièvre tierce en l'an +trente-cinq et sa fille est la ménagère du cornet à bouquin de +Saint-Pol-de-Léon. Bien des choses à nos amis : je te donne congé +en souvenir de nos honnêtes ripailles du temps jadis.</p> +<p class="justify">Il le fit tourner comme une toupie et le lança +dehors. Les gens de Méloir disaient :</p> +<p class="justify">— C'est le diable déguisé en +moine !</p> +<p class="justify">— Es-tu malade, Conan ? demanda frère +Bruno. Pour réponse, il reçut une arquebusade dans le bras gauche. Son +bras tomba le long de son flanc.</p> +<p class="justify">— Bien reparti, mon compagnon, +s'écria-t-il, mais ce sera ta dernière réplique !</p> +<p class="justify">Il avait saisi de la main droite un quartier de roc +qui traversa la nuit en sifflant et alla écraser la tête de l'archer +dans son casque.</p> +<p class="justify">— C'est le diable ! c'est le +diable ! répétèrent les soudards épouvantés.</p> +<p class="justify">— En l'an vingt-neuf, dit Bruno, je fus +frappé d'un coup d'estoc par un grand coquin d'Anglais qui avait les +yeux de travers. Chacun sait bien que si on répand le sang de ceux qui +louchent, on devient borgne. Souviens-toi de ça, petit Jeannin… +et pique de ta lance ce taupin qui monte à droite. Bien travaillé, mon +enfançon ! Je voulais tuer l'Anglais, mais non pas devenir borgne. +Gare à toi, Mathurin, le troisième Mathurin !… Où en +étais-je ? Ah ! je ne voulais pas devenir borgne. Comment +faire ? Et qu'aurais-tu fait, toi, petit Jeannin ?</p> +<p class="justify">Petit Jeannin était aux prises avec l'homme d'armes +Kerbehel, qui le tenait déjà à bras-le-corps.</p> +<p class="justify">Bruno déchargea un coup de Joséphine sur la tête de +Kerbehel, qui tomba foudroyé, puis il reprit :</p> +<p class="justify">— Qu'aurais-tu fait, toi, petit +Jeannin ?</p> +<p class="justify">— Jarnigod ! s'écria Jeannin, +croyez-vous que j'aie besoin de vous pour faire mes affaires ! Ce +taupin était à moi !</p> +<p class="justify">— Je t'en donnerai un autre, mon +fils… Moi, je connaissais un puits à un quart de lieue de là. Je +pris mon Anglais par le cou et j'allai le noyer. Il était lourd… +mais j'ai gardé mes deux yeux.</p> +<p class="justify">— Gare ! gare ! Mathurin ! +le quatrième Mathurin ! interrompit-il précipitamment ; +oh ! le fainéant ! il s'est laissé assommer.</p> +<p class="justify">Il s'élança vers l'angle de l'enceinte où l'un des +paysans venait en effet d'être tué. Sept ou huit hommes d'armes et +soldats avaient déjà franchi le mur.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_28"></a><strong>XXVIII. Où Jeannin a une +idée.</strong></h1> +<p class="justify">Pour le coup, la mêlée devint terrible. La place +était forcée. Frère Bruno garda le silence pendant dix bonnes +minutes.</p> +<p class="justify">Mais Joséphine, sa jolie massue, parla pour lui.</p> +<p class="justify">— Salut, mon cousin Aubry, dit Méloir qui +était dans l'enceinte, je crois que nous voilà encore en +partie !</p> +<p class="justify">— Je te provoque en combat singulier, +traître et lâche que tu es ! s'écria Aubry en se posant devant +lui.</p> +<p class="justify">— Provoque si tu veux, mon cousin Aubry, +répondit Méloir en riant ; moi, j'ai autre chose à faire. Je vais +voir si ma belle Reine pense un peu à son chevalier.</p> +<p class="justify">— Toi ! son chevalier ! s'écria +Aubry furieux ; tu en as menti par la gorge ! +Défends-toi !</p> +<p class="justify">Il lui porta en même temps un coup d'épée au visage, +mais Méloir avait sa visière à demi rabattue. L'épée, frappant à faux +contre l'acier, se brisa par la violence même du coup.</p> +<p class="justify">Méloir leva le fer à son tour.</p> +<p class="justify">— Il faut donc te payer ma dette tout de +suite, mon cousin Aubry ? dit-il.</p> +<p class="justify">Mais au moment où son arme retombait sur Aubry sans +défense, une forme blanche glissa entre les deux combattants. L'épée de +Méloir se teignit de sang.</p> +<p class="justify">Ce n'était pas celui d'Aubry.</p> +<p class="justify">— Reine ! s'écrièrent en même temps +les deux adversaires.</p> +<p class="justify">Reine se laissa choir sur ses genoux.</p> +<p class="justify">— Tiens, Aubry, dit-elle d'une voix +faible, je t'apporte l'épée de mon père !</p> +<p class="justify">— Reine ! Reine ! vous êtes +blessée…</p> +<p class="justify">— Que Dieu soit béni, si je meurs pour +toi, mon ami et mon seigneur ! murmura la jeune fille. Sa tête +s'inclina, pâle, et sa taille s'affaissa.</p> +<p class="justify">Aubry, fou de douleur, se précipita sur Méloir. En +même temps, Jeannin, Bruno, Julien et Simon Le Priol, tout le monde +enfin, hommes et femmes, tentant un suprême effort, se ruèrent contre +les assiégeants.</p> +<p class="justify">Un instant, au milieu de la nuit obscure, on n'aurait +pu voir qu'une masse confuse et compacte, une sorte de monstre, agitant +ses cent bras. Puis des plaintes s'élevèrent. Des râles sourds +gémirent.</p> +<p class="justify">— Ferme ! ferme ! commanda +Bruno, dont la tête et le bras droit s'élevèrent au-dessus de la masse, +par deux ou trois fois.</p> +<p class="justify">Par deux ou trois fois l'acier cria, broyé sous le +poids de son esparre. Il avait fait un large cercle autour d'Aubry, dont +la bonne épée ruisselait.</p> +<p class="justify">Aubry, dégagé, fondit à son tour sur le gros des +hommes d'armes qui plièrent et se retirèrent vers l'angle de l'enceinte +qui leur avait donné entrée.</p> +<p class="justify">— Ils sont à nous ! ils sont à +nous ! hurlait Bruno, ivre de joie.</p> +<p class="justify">Et Dieu sait que les gens du village incendié +n'avaient pas besoin d'être excités.</p> +<p class="justify">Mais au moment où les hommes d'armes et les soldats +qui avaient pénétré dans l'enceinte se trouvaient acculés au mur, la +grande taille de monsieur Hue de Maurever se dressa entre eux et les +défenseurs de la place.</p> +<p class="justify">— Assez ! dit le vieux chevalier, en +étendant sa main désarmée — Ils ont tué mademoiselle +Reine ! s'écrièrent Jeannin, Julien et les autres.</p> +<p class="justify">— Assez, répéta le vieillard, dont la voix +austère ne trembla pas. Tout le monde s'arrêta, bien à contrecœur. +Les assaillants sautèrent par-dessus le mur et s'enfuirent en menaçant. +Bruno grommela :</p> +<p class="justify">— En l'an cinquante, le vieux Hue de +Maurever qui ouvre le piège à loup et laisse échapper la bête. Mauvaise +histoire !</p> +<p class="justify">— Jeannin, mon petit Peau-de-Mouton, +ajouta-t-il, le loup qu'on laisse échapper va aiguiser ses dents, +revient et mord. Mais Jeannin était déjà, avec Simonnette, auprès de +Reine évanouie.</p> +<p class="justify">On porta la jeune fille dans la tour. L'épée de +Méloir avait entamé la chair de son épaule, et le sang coulait sur son +bras blanc.</p> +<p class="justify">Aubry était agenouillé près d'elle et pleurait comme +une femme. Quand elle rouvrit ses beaux yeux bleus, elle tendit l'une de +ses mains à son père, l'autre à son fiancé. Son sourire était doux et +heureux.</p> +<p class="justify">— Dieu m'a gardé tous ceux que j'aime, +murmura-t-elle ; que son saint nom soit béni !</p> +<p class="justify">Ses yeux se refermèrent. Elle s'endormit pendant +qu'on lui posait le premier appareil.</p> +<p class="justify">— Or ça, vient ici, Peau-de-Mouton ! +dit frère Bruno ; c'est à mon tour d'être soigné un petit peu. J'ai +un bras endommagé légèrement (il montrait son bras gauche où s'ouvrait +une énorme blessure) ; j'ai un carreau d'arbalète dans la cuisse +droite, et un coup de coutelas à la hanche. Je prie mon saint patron +pour que les pauvres garçons qui m'ont fait ces divers cadeaux, car ils +sont trépassés à cette heure. Dis aux Gothon de m'apporter de l'eau. Ce +sont d'honnêtes filles qui tapent vertueusement et mieux que bien des +hommes. Quant à des herbes médicinales ou simples, comme on les appelle +dans l'usage, on n'en trouverait pas une seule sur ce rocher. Sais-tu +l'histoire du roi Artus, de la belle Hélène et du géant, +Peau-de-Mouton ?</p> +<p class="justify">— Ne parlez pas tant, mon frère Bruno, +répliqua Jeannin qui coupait une chemise en bandes pour faire des +ligatures.</p> +<p class="justify">— Que je ne parle pas, graine de +taupin ! s'écria Bruno en colère, tu veux donc que j'aie la male +fièvre ! À présent que les malandrins sont partis et que j'ai +quatre ou cinq trous dans le corps, j'espère bien que le vieux Maurever +lèvera l'interdit qui pèse sur moi. Laisse ces chiffons, Peau-de-Mouton, +mon ami, et va bien vite demander à monsieur Hue s'il veut me donner +licence de conter quelque histoire.</p> +<p class="justify">— Vous vous fatiguerez, mon frère +Bruno.</p> +<p class="justify">— Tais-toi, petit coquin, tu ne connais +rien à la chirurgie. Parler fait toujours du bien. Apporte-moi cette +pierre qui est là-bas et que j'ai eu grand tort de ne pas leur jeter à +la tête.</p> +<p class="justify">Jeannin alla vers la pierre et tâcha d'obéir. Mais il +ne put seulement pas la remuer.</p> +<p class="justify">Frère Bruno se leva en chancelant, prit la pierre +avec la seule main qu'il eût de libre, et la lança à sa place pour s'en +faire un siège.</p> +<p class="justify">— Vous êtes tout de même un fier +homme ! dit Jeannin avec admiration.</p> +<p class="justify">— Oh ! mon pauvre petit ! +répliqua Bruno plaintivement ; demain, en rentrant au couvent, +j'aurai la discipline double ! Mais il faut dire que je l'ai bien +gagnée, ajouta-t-il en riant dans sa barbe.</p> +<p class="justify">— Holà ! les Gothon ! +s'écria-t-il tout à coup, voulez-vous que je meure au bout de mon +sang ? De l'eau et du linge, mes bonnes chrétiennes ? +vite ! vite !</p> +<p class="justify">Il était devenu tout pâle, et la vaillante vigueur de +son corps fléchissait.</p> +<p class="justify">Les Gothon, les Mathurin, les Catiche, Scolastique et +le reste, s'empressèrent aussitôt autour de lui, car il était évidemment +le roi de la partie plébéienne de la garnison.</p> +<p class="justify">Ses blessures furent lavées et pansées tant bien que +mal.</p> +<p class="justify">— Nous voilà bien ! dit-il ; +maintenant, je recommencerais de bon cœur. Oh ! oh ! mes +vrais amis, j'en ai vu bien d'autres ! Savez-vous l'histoire de +Tête-d'Anguille, le meunier de l'Île-Yon, en rivière de Vilaine ? +Tête-d'Anguille était père de dix-neuf enfants, huit fils et onze +filles, qu'il avait eus de sa femme Monique, laquelle était du bourg +d'Acigné. Une nuit qu'il ne dormait point, il entendit son moulin +parler.</p> +<p class="justify">Son moulin disait :</p> +<p class="justify">— Valaô ! Valaô ! +Valaô !</p> +<p class="justify">Comme disent tous les moulins, vous savez bien, +pendant que le blutoir fait : +cot-cot-cot-cot-cot-cot !…</p> +<p class="justify">Tête-d'Anguille comprit bien que son moulin voulait +dire :</p> +<p class="justify">— Va là-haut ! va là-haut. Il éveilla +sa ménagère, et lui recommanda d'écouter le moulin. La ménagère +écouta.</p> +<p class="justify">— Que dit-il ? demanda +Tête-d'Anguille.</p> +<p class="justify">— Il dit : Vahalô ! +vahalô ! vahalô ! comme qui serait : Va à l'eau, va à +l'eau, va à l'eau !</p> +<p class="justify">Or, Tête-d'Anguille avait eu un songe qui lui +annonçait un grand trésor, et Tête-d'Anguille devait deux annuités à son +seigneur, qui était justement Jean de Kerbraz, le bègue, dont je +comptais vous dire l'histoire après celle-ci…</p> +<p class="justify">À cet endroit, un Gothon laissa échapper un +ronflement timide.</p> +<p class="justify">Scolastique y répondit par un son de trompe mieux +accusé.</p> +<p class="justify">Trois Mathurin prirent le diapason et sonnèrent en +chœur la fanfare nasale.</p> +<p class="justify">Les Joson, les Catiche et les deux autres Gothon (car +nous ne parlerons plus jamais de Gothon Lecerf, vouée à un opprobre +éternel !) ripostèrent aussitôt et la symphonie s'organisa +sérieusement.</p> +<p class="justify">Le frère Bruno regarda d'un œil stupéfait son +auditoire endormi. Jusqu'au petit Jeannin qui avait sa jolie tête blonde +sur son épaule et qui sommeillait comme un bienheureux.</p> +<p class="justify">— C'est bon, gronda frère Bruno avec +rancune ; ils ne sauront pas la fin de l'histoire de +Tête-d'Anguille, voilà tout ! Il arrangea sa roche en oreiller et +mêla sa basse-taille au sommeil général.</p> +<p class="justify">De tous les gens rassemblés dans la petite forteresse +de Tombelène, il n'y en avait qu'un seul qui gardât ses yeux +ouverts.</p> +<p class="justify">C'était monsieur Hue. Pendant tout le reste de la +nuit, on eût pu le voir faire sentinelle autour de l'enceinte, désarmé, +tête nue, la prière aux lèvres. Le crépuscule se leva. Le mont +Saint-Michel sortit le premier de l'ombre, offrant aux reflets de l'aube +naissante les ailes d'or de son archange ; puis les côtes de la +Normandie et de Bretagne s'éclairèrent tour à tour. Puis encore une +sorte de vapeur légère sembla monter de la mer qui se retirait et tout +se voila, sauf la statue de saint Michel qui dominait ce large océan de +brume. Hue de Maurever était debout et immobile du côté de l'enceinte où +l'escalade nocturne avait eu lieu. En dedans des murailles, il y avait +trois cadavres ; il y en avait cinq au dehors. Hue de Maurever +pensait :</p> +<p class="justify">— Huit chrétiens ! huit Bretons mis à +mort à cause de moi ! Quand on s'éveilla dans la forteresse, +monsieur Hue dit :</p> +<p class="justify">— Je ne passerai point une nuit de plus +ici. Il y a eu trop de sang de répandu déjà. Quand viendra la brume, +j'irai sur la côte de Normandie, qui voudra me suivra.</p> +<p class="justify">Hue de Maurever était de ces hommes à qui on ne +réplique point.</p> +<p class="justify">Pourtant Aubry fit cette objection :</p> +<p class="justify">— Si Reine est trop faible pour le +voyage ?</p> +<p class="justify">— On la portera, dit monsieur Hue.</p> +<p class="justify">— Voilà qui est bien, mon bon seigneur, +reprit le frère Bruno avec respect ; vous regardez mon bras et ma +cuisse, c'est de la charité de votre part. Mon bras et ma cuisse sont en +bon bois, Dieu merci, comme on dit, et dans une semaine il n'y paraîtra +plus. J'avais justement besoin d'une saignée contre l'apoplexie qui me +guette. Quant à passer en Normandie, nous y sommes, et ces coquins, en +tirant l'épée sur le territoire du roi Charles, ont soulevé un <em>casus +belli,</em> comme parlerait messire Jean Connault, notre prieur, qui est +un grand politique, mais ils ne s'en inquiètent guère. M'est-il permis +de donner un humble conseil ?</p> +<p class="justify">— Donne, l'ami, répliqua monsieur Hue, +quoique j'eusse aimé voir l'esprit des batailles sous un autre habit que +le tien.</p> +<p class="justify">— Eh, Monseigneur ! chacun fait comme +il peut, murmura frère Bruno ; je suis valet de moines et non point +moine, n'ayant pas été admis encore à prononcer mes vœux. +D'ailleurs, quand madame Jeanne d'Arc sacra le roi dans Reims, on ne lui +reprocha point son habit, que je sache ! Mon conseil, le +voici : les grèves, par ce troisième quartier de la lune junienne +(qui signifie de juin), sont aussi claires que le jour, et souvent +davantage. En cette saison, les brouillards sont diurnes (qui signifie +de jour), et si j'avais à prendre la fuite, je ne choisirais certes pas +les heures de nuit.</p> +<p class="justify">— Quel moment choisirais-tu ?</p> +<p class="justify">— L'heure où nous sommes.</p> +<p class="justify">— Où penses-tu que soit +l'ennemi ?</p> +<p class="justify">— L'ennemi n'aura pas laissé un seul +traînard à Tombelène. Il est à son repaire de Saint-Jean, de l'autre +côté des grèves, ou bien il se cache parmi les rochers qui sont autour +de la chapelle Saint-Aubert, à la pointe du mont Saint-Michel. Si mon +digne seigneur me le permet, j'ajouterai une autre +considération…</p> +<p class="justify">— Parle, mais parle vite.</p> +<p class="justify">— Je peux bien dire que je n'ai point le +défaut de bavardage. La considération que je voulais ajouter est +celle-ci : ils ont une meute qui fera merveille après vous par la +nuit claire, tandis que chacun sait bien que les lévriers, comme les +limiers et autres chiens de courre, perdent les trois quarts de leur +flair dans la brume.</p> +<p class="justify">— Je n'ai jamais ouï parler de cette +meute, dit monsieur Hue. Aubry s'approcha.</p> +<p class="justify">— Monsieur mon père, répliqua-t-il, tout +ce que vient d'avancer le brave frère Bruno est la vérité même. Il +connaît les grèves mieux que nous, et je crois que nous pourrions, à la +faveur du brouillard…</p> +<p class="justify">— Mais si le brouillard se lève ? +objecta Maurever.</p> +<p class="justify">Bruno monta sur le mur, afin d'examiner l'atmosphère +attentivement.</p> +<p class="justify">— Le vent est tombé, dit-il ; la mer +baisse, nous en avons jusqu'au flux.</p> +<p class="justify">— Soit donc fait suivant cet avis, conclut +Maurever ; allons visiter ma fille.</p> +<p class="justify">Aubry n'avait pas attendu si longtemps pour cela. +Quand il avait pris la parole pour soutenir l'avis du moine convers, +c'est qu'il avait déjà rendu visite à Reine.</p> +<p class="justify">Reine était un peu pâle, mais sa blessure, assez +légère, ne pouvait réellement faire obstacle au départ.</p> +<p class="justify">Son père la trouva souriante et gaie, faisant ses +préparatifs qui ne devaient pas être bien longs.</p> +<p class="justify">Monsieur Hue planta la croix de bois qui lui avait +servi pour ses dévotions au point culminant du roc de Tombelène. Nous ne +pouvons dire qu'elle y soit encore, mais le petit mamelon qui est au +versant occidental du mont porte de nos jours le nom de +Croix-Mauvers.</p> +<p class="justify">Le frère Bruno songeait bien un peu à déjeuner, +seulement, c'était peine perdue. La brume s'épaississait. Il fallait +profiter de l'occasion.</p> +<p class="justify">Comme on allait se mettre en marche, Simonnette entra +dans la tour avec son père, sa mère et le petit Jeannin, qu'elle tenait +par la main.</p> +<p class="justify">— Que voulez-vous, bonnes gens ? +demanda monsieur Hue.</p> +<p class="justify">— Monseigneur, répondit le vieux Simon, +vous nous connaissez bien, nous sommes vos vassaux fidèles, les Le +Priol, du village de Saint-Jean. Notre fille Simonnette que voilà est +fiancée au jeune gars Jeannin.</p> +<p class="justify">— Ce n'est pas le moment… commença +Maurever.</p> +<p class="justify">— C'est étonnant, pensa frère Bruno, comme +il y a des gens qui sont verbeux !</p> +<p class="justify">— Je ne veux pas vous parler de +fiançailles, Monseigneur, reprit Simon ; mais le jeune Jeannin est +venu à nous et nous a fait part d'une bonne idée qu'il a pour le salut +de mademoiselle Reine, notre maîtresse, et nous l'amenons, bien qu'il ne +soit point votre vassal. Parle, mon fils Jeannin.</p> +<p class="justify">Jeannin était rouge comme une pomme d'api.</p> +<p class="justify">— Voilà, dit-il, en tournant son bonnet +dans ses doigts ; on assure que c'est pour la demoiselle que le +chevalier Méloir fait tout ce tapage-là. Dans le brouillard, qui sait ce +qui peut arriver ? Moi, j'ai pensé : j'ai les cheveux comme la +demoiselle, et ma barbe n'est pas encore poussée. Je pourrais bien +mettre les habits de la demoiselle, et alors, en cas de malheur, ils me +prendraient pour elle…</p> +<p class="justify">— Et s'ils te tuaient, enfant ! dit +Maurever.</p> +<p class="justify">— Oh ! ça pourrait arriver, répliqua +Jeannin en souriant, car ils seraient en colère de s'être trompés. Mais +ça ne fait rien.</p> +<p class="justify">— Je vous dis que c'est un vrai bijou, ce +Peau-de-Mouton ! s'écria Bruno enthousiasmé.</p> +<p class="justify">— La demoiselle serait sauvée, reprit +Jeannin, voilà le principal.</p> +<p class="justify">Reine de Maurever et le vieux Hue lui-même voulurent +s'opposer à ce déguisement, mais il y eut contrainte, parce qu'Aubry fit +un signe.</p> +<p class="justify">Toutes les filles, Simonnette en tête (elle avait +pourtant la larme à l'œil), s'emparèrent de Reine, Jeannin passa +derrière le mur.</p> +<p class="justify">L'instant d'après, Reine revint vêtue de la peau de +mouton. Jeannin, lui, avait le costume de la Fée des Grèves. Et il était +joli comme un cœur, au dire de toutes les Gothon !</p> +<p class="justify">Il arrangea le voile de dentelles sur ses cheveux +blonds, envoya un baiser à Simonnette, qui riait et qui pleurait, et +franchit le premier l'enceinte pour entrer en grève.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_29"></a><strong>XXIX. Le +brouillard.</strong></h1> +<p class="justify">Il était environ sept heures du matin quand la mer +permit de se mettre en marche.</p> +<p class="justify">Ces brouillards de grèves forment une couche très peu +profonde, et qui souvent n'a pas deux fois la hauteur d'un homme.</p> +<p class="justify">En général, moins la couche de brume a d'épaisseur, +plus elle est dense et impénétrable aux regards.</p> +<p class="justify">Nous avons montré une fois déjà, au début de ce +récit, le monastère de Saint-Michel voguant comme une gigantesque nef au +milieu de cette mer de vapeurs. Nous avons montré la brume, arrondissant +ses vagues cotonneuses, balançant ses sillons estompés et laissant au +radieux soleil de juin, qui dorait le sommet du Mont, toutes ses +éblouissantes ardeurs.</p> +<p class="justify">Au printemps et en automne, cet aspect, qui arrête le +voyageur ébahi, se représente fréquemment. Les gens du pays, blasés sur +ces merveilles, jettent au prodigieux paysage un regard distrait et +passent.</p> +<p class="justify">Ce qui les occupe, et ils ont raison, c'est le fond +de cet océan de brume.</p> +<p class="justify">De tous les dangers de la grève celui-là est, en +effet, le plus terrible.</p> +<p class="justify">Le brouillard des grèves est assez compact pour +former autour de l'homme qui marche une sorte de barrière mouvante, +possédant à peine la transparence d'un verre dépoli. Figurez-vous un +malheureux, errant parmi ces sables où nulle route n'est frayée, avec un +bandeau sur la vue, avec un masque qui laisse passer les rayons +lumineux, mais qui les disperse, qui les confond, qui les brouille comme +ferait un épais et triple voile de mousseline.</p> +<p class="justify">On y voit, la lumière est même la plupart du temps +vive et blessante pour l'œil, répercutée qu'elle est à l'infini +par les molécules blanchâtres de la brume. Mais cette sensation de la +vue est vaine ; on perçoit le vide brillant, le néant éclairé.</p> +<p class="justify">Les objets échappent ; toute forme accusée se +noie dans ce milieu mou et nuageux.</p> +<p class="justify">Nous avons dit le mot, du reste, et aucune +comparaison ne peut rendre plus précisément la réalité. Collez votre +œil à la vitre dépolie et regardez le grand jour au travers.</p> +<p class="justify">Vous serez ébloui sans rien voir.</p> +<p class="justify">La nuit, le peu de lumière qui descend du firmament +suffit toujours à guider les pas. Dans le brouillard, rien ne guide, +rien, et le vertige nage dans ce blanc duvet qui provoque et lasse les +paupières.</p> +<p class="justify">La nuit, le son se propage avec une grande netteté. +Or, quand la vue fait défaut, l'ouïe peut la remplacer à la rigueur.</p> +<p class="justify">Dans le brouillard, le son s'égare, s'étouffe et +meurt.</p> +<p class="justify">C'est quelque chose d'inerte et de lourd, qui endort +l'élasticité de l'air ; c'est quelque chose de redoutable comme +cette toile, blanche aussi, qui s'appelle le suaire. Ici, le courage +même a la conscience de son impuissance. Le sang se fige, la force cède. +On est à la fois submergé et fasciné.</p> +<p class="justify">Ceux qui ont échappé à cette terrible mort racontent +des choses étranges. Ils disent que la cloche du Mont sonnant la +détresse arrive parfois tout à coup à l'oreille et fait tressaillir +l'agonie. Elle vibre plaintivement, et l'oreille étonnée croit +l'entendre sortir des profondeurs des tangues.</p> +<p class="justify">Puis la cloche se tait. Un silence pesant succède à +ses tristes tintements. Puis tout à coup le sable, devenu sonore comme +par enchantement, apporte le bruit de la mer qui monte.</p> +<p class="justify">Oh ! comme elle va vite ! la mer, la +mort ! Comme elle court, invisible, là-bas ! De quel +côté ? On ne sait.</p> +<p class="justify">Près ou loin ? On ne sait.</p> +<p class="justify">Mais elle court, elle glisse, elle arrive.</p> +<p class="justify">Elle est là cachée derrière l'inconnu, au fond de ces +espaces mystérieux et voilés. On l'entend qui approche et qui +gronde.</p> +<p class="justify">Oh ! comme elle va vite !</p> +<p class="justify">N'est-ce pas elle déjà, ce froid qui vous glace les +pieds ?</p> +<p class="justify">On ne sait, je le dis encore, on ne sait, car le sang +s'est précipité au cerveau. La fièvre tremble, puis brûle.</p> +<p class="justify">Et cette morne solitude, ce brouillard lugubre et +gris vont se peupler de visions folles.</p> +<p class="justify">Écoutez ! ce n'est plus la mer, c'est le rêve. +On chante vêpres à la paroisse aimée. Ils sont tous là, les parents, les +amis. Derrière le pilier, voici la préférée qui est là et qui prie.</p> +<p class="justify">Douce fille ! que Dieu te fasse heureuse ! +— N'a-t-elle pas tourné sa tête brune, coiffée de la dentelle +normande, pour lancer à la dérobée un regard au fiancé ?</p> +<p class="justify">Un seul regard, car deux distractions annulent une +prière.</p> +<p class="justify">Mais ce ne sont pas les vêpres, non. Matheline a des +fleurs d'oranger sur le front. A-t-on des fleurs d'oranger un autre jour +que le jour du mariage ?</p> +<p class="justify">Quoi ! c'est la messe des noces ! le père +avec ses cheveux blancs, la mère qui a les yeux mouillés de larmes +heureuses.</p> +<p class="justify">Et la petite sœur espiègle, Rose, la fillette +aux yeux malins.</p> +<p class="justify">Quelque jour tu te marieras, toi aussi, petite +sœur.</p> +<p class="justify">— Merci, mes amis ; oui ; je +suis bien content, oui, ma fiancée est bien belle ! Merci Pierre, +merci René… vertubleu ! puisque voici la messe finie, à +table ! et buvons à ma douce Matheline !</p> +<p class="justify">Elle est émue ; le rouge lui vient à la joue. +Elle cache sa tête dans le sein de sa mère.</p> +<p class="justify">On n'a ces chères angoisses qu'une fois dans la vie. +Une fois dans la vie seulement on porte la couronne d'oranger.</p> +<p class="justify">Rougis, jeune fille, et souris derrière tes +larmes.</p> +<p class="justify">Oh !… mais la table oscille et tombe. Où +sont les convives joyeux ?</p> +<p class="justify">Où est Matheline, l'épousée ? Pierre, René, le +père avec ses cheveux blancs ? la mère pleurant et riant, Rose, la +petite sœur aux yeux malins ?</p> +<p class="justify">Le brouillard gris, silencieux, livide…</p> +<p class="justify">— Au secours ! Seigneur, mon +Dieu ! au secours ! Hélas ! la voix tombe à terre, +brisée. Dieu n'entend pas. C'est la dernière heure. Il y a dans la brume +des éclats de rire lointains. Des gémissements leur répondent. Le sable +gonflé pousse ces bizarres soupirs qui semblent l'appel des victimes +d'hier à la victime d'aujourd'hui.</p> +<p class="justify">Et ne voyez-vous pas ici, — ici ! +— ces danseurs pâles qui mènent tout à l'entour leur ronde +insensée ?</p> +<p class="justify">Les bras enlacés, les cheveux au vent, des lambeaux +de linceul qui flottent, des yeux profonds et vides…</p> +<p class="justify">— Au secours ! Seigneur Dieu ! +au secours ! Personne ne vient. La mer monte. Ou bien la lise molle +cède sous les pieds avec lenteur. Ils sont rares ceux qui racontent ce +rêve du malheureux perdu dans les brouillards. Bien peu sont revenus +pour dire ce qu'invente la fièvre à l'instant suprême.</p> +<p class="center">* * * *</p> +<p class="justify">Les réfugiés du village de Saint-Jean qui avaient +passé la nuit à Tombelène n'auraient pas même dû hésiter à fuir, car il +était mille fois probable que Méloir et ses soldats profiteraient du +brouillard pour renouveler leur attaque.</p> +<p class="justify">Or, la partie du rocher où Bruno et sa petite armée +s'étaient défendus si vaillamment sortait presque tout entière de la +brume, qui l'entourait comme une ceinture. Les assaillants eussent +attaqué cette fois à coup sûr, car ils auraient vu et seraient restés +invisibles.</p> +<p class="justify">Au contraire, en se mettant résolument en grève, les +assiégés qui connaissaient, pour la plupart, les cours d'eau et tous les +secrets des tangues, n'avaient contre eux que le brouillard.</p> +<p class="justify">Le brouillard devait, suivant toute vraisemblance, +les protéger contre la poursuite de leurs ennemis.</p> +<p class="justify">La route la plus sûre, par rapport aux dangers de la +chasse, aurait été celle qui mène directement à Avranches et au bourg de +Genest ; mais cette partie de la grève, sillonnée par +d'innombrables ruisseaux, affluents de la Sée et de l'Hordée, présente +des difficultés si graves qu'on s'y hasarde à regret, même par le grand +soleil. Par la brume, c'eût été folie.</p> +<p class="justify">Le petit Jeannin, qui avait pris d'autorité l'emploi +de guide, marcha sans hésiter à l'est du mont Saint-Michel, dans la +direction du bourg d'Ardevon, limite extrême de la Normandie.</p> +<p class="justify">Nous sommes bien forcés d'avouer que le petit Jeannin +avait les jambes un peu trop longues pour la robe de Reine, et que ses +mouvements hardis et découplés n'allaient pas au mieux avec le chaste +voile qui descendait sur ses cheveux blonds.</p> +<p class="justify">Mais, à part ces détails, le petit Jeannin faisait +une Fée des Grèves très présentable, et d'ailleurs il n'est pas mauvais +qu'une fée ait en sa personne quelque chose d'excentrique. Ce serait +bien la peine d'avoir un charme dans son petit doigt et de chevaucher +sur des rayons de lune, si on ressemblait trait pour trait à une +demoiselle de bonne maison !</p> +<p class="justify">Jeannin avait de beaux cheveux bouclés, de grands +yeux bleus et un sourire espiègle. C'était plus qu'il ne fallait.</p> +<p class="justify">N'eût-il rien eu de tout cela, le brouillard, en ce +moment, aurait encore suffi à déguiser la supercherie.</p> +<p class="justify">C'était un vrai brouillard, un brouillard <em>à ne +pas voir son nez,</em> comme on dit entre Avranches et Cherrueix.</p> +<p class="justify">À peine les gens qui composaient la caravane +eurent-ils quitté le sommet de Tombelène pour entrer dans cet immense +nuage, qu'ils cessèrent incontinent de s'apercevoir les uns et les +autres.</p> +<p class="justify">Ils marchaient côte à côte cependant. Chacun d'eux +pouvait entendre le pas de son voisin et sentir le vent de son haleine. +Mais l'œil était pour tous un organe désormais inutile.</p> +<p class="justify">On ne distinguait rien. Pour apercevoir le sol +vaguement et comme à travers une gaze, il fallait s'agenouiller.</p> +<p class="justify">Frère Bruno étendit son bras et sa main disparut dans +la brume.</p> +<p class="justify">— Allons ! dit-il, voilà qui est +bon ! ça me rappelle l'aventure du bailli de Carolles et de son +âne. Ils se cherchaient tous deux dans le brouillard, devant le rocher +de Champeaux. L'âne et le bailli firent soixante-dix-huit fois le tour +de la pierre, jusqu'à ce que M. le bailli s'avisa de faire : +Hi ! han…</p> +<p class="justify">— Silence ! ordonna la voix de +Maurever.</p> +<p class="justify">— Seigneur Jésus ! on se tait, on se +tait ! répliqua le moine convers ; je pense que je ne suis pas +un bavard !</p> +<p class="justify">Et il ajouta en se penchant à l'oreille d'un Mathurin +quelconque :</p> +<p class="justify">— Devinez ce que répondit l'âne ? +Mais le Mathurin n'était pas en humeur de rire.</p> +<p class="justify">— Nous approchons de la rivière, dit en ce +moment le petit Jeannin ; prenez-vous par la main et ne vous +quittez pas. Les mains se cherchèrent et se réunirent au hasard.</p> +<p class="justify">Il y avait à peine dix minutes qu'on avait abandonné +Tombelène et déjà les rangs étaient intervertis. On fut obligé de parler +pour se reconnaître.</p> +<p class="justify">Voici comment la caravane était disposée : Après +le petit Jeannin, qui marchait en tête avec sa gaule à corne de +bœuf, venaient monsieur Hue de Maurever et Aubry de Kergariou, +escortant Reine.</p> +<p class="justify">Derrière ce groupe c'étaient les Le Priol, Simon, +Fanchon, Simonnette et Julien, qui avait l'arbalète sur l'épaule.</p> +<p class="justify">Suivaient les Gothon, dont trois avaient eu une belle +conduite, tandis qu'il nous faudra pleurer éternellement sur la +faiblesse de la quatrième. Les Gothon étaient accompagnées de +Scholastique, des Suzon et des Catiche.</p> +<p class="justify">Les Mathurin, les Joson, etc., formaient +l'arrière-garde avec frère Bruno, qui s'était placé là dans l'espoir de +conter à l'occasion quelque bonne aventure. Mais son espérance se +trouvait cruellement déçue. Le silence était de rigueur.</p> +<p class="justify">La caravane marcha dans cet ordre pendant un quart +d'heure environ.</p> +<p class="justify">Au bout d'un quart d'heure, chacun sentit l'eau à ses +pieds.</p> +<p class="justify">En même temps, un bruit sourd se fit entendre sur le +sable.</p> +<p class="justify">— Les hommes d'armes ! dit tout bas +le petit Jeannin. Halte !</p> +<p class="justify">On s'arrêta, et il y eut un moment d'anxiété +terrible, car c'était ici un coup de dés. Les hommes d'armes pouvaient +passer à droite ou à gauche de la caravane, comme ils pouvaient y donner +en plein sans le savoir.</p> +<p class="justify">La petite troupe se tenait immobile et silencieuse. +Les chevaux approchaient. On entendit bientôt la voix de Méloir qui +disait :</p> +<p class="justify">— De l'éperon, mes enfants, de +l'éperon ! Ce brouillard-là nous la baille belle ! Nous allons +prendre notre revanche cette fois !</p> +<p class="justify">— Excepté Reine, qui est votre dame, et le +traître Maurever que nous mènerons à Nantes pieds et poings liés, +répondit un homme d'armes, il ne faut qu'il en reste un seul pour voir +le soleil de midi !</p> +<p class="justify">Reine tremblait. Les filles de Saint-Jean se +serraient les unes contre les autres. Frère Bruno fit claquer les doigts +de sa main droite et grommela :</p> +<p class="justify">— Ça me rappelle plus d'une histoire, mais +chut ! il y a temps pour tout. Quand ils seront passés, on pourra +délier un peu sa pauvre langue.</p> +<p class="justify">— Allons ! Bellissan ! criait +Méloir ; découple tes lévriers, ils vont quêter dans le +brouillard ; et qui sait ce qu'ils trouveront !</p> +<p class="justify">Aubry serra la main de Maurever et tira son épée. +Chacun crut que l'heure était venue de mourir. Bellissan +répondit :</p> +<p class="justify">— Je ferai tout ce que vous voudrez, sire +chevalier ; mais du diable si les chiens ont du nez par ce +temps-là ! Ils détaleraient à dix pas d'un homme ou d'un renard +sans s'en douter.</p> +<p class="justify">La cavalcade passait. Elle passa si près que chacun, +dans la petite troupe, crut sentir le vent de la course. Bruno affirma +même depuis qu'il avait vu glisser un cavalier dans la brume, mais Bruno +aimait tant à parler ! Chacun retint son souffle.</p> +<p class="justify">— Holà ! cria Méloir, ceci est la +rivière ; dans dix minutes, nous serons à Tombelène… Mais +j'ai entendu quelque chose ! La cavalcade s'arrêta brusquement à +vingt pas des fugitifs.</p> +<p class="justify">Frère Bruno caressa Joséphine, sa jolie massue, qu'il +n'avait eu garde de laisser dans le fort.</p> +<p class="justify">— C'est un de mes lévriers qui est parti, +dit Bellissan ; je n'en ai plus que onze en laisse. Ho ! +ho ! ho ! Noirot ! ho ! Une sorte de gémissement lui +répondit :</p> +<p class="justify">— Ho ! ho ! ho ! +Noirot ! ho ! cria encore le veneur. Cette fois il n'eut point +de réponse.</p> +<p class="justify">— Si nous restons là, dit Méloir, nous +nous ensablerons ; les pieds de mon cheval sont déjà de trois +pouces dans la tangue. En avant !</p> +<p class="justify">La cavalcade reprit le galop. Les gens de notre +petite troupe étaient absolument dans la même situation que le cheval de +Méloir. Partout, le long de ces grèves, mais surtout dans le voisinage +des cours d'eau, où se trouvent les <em>lises</em> ou sables mouvants, +l'immobilité est périlleuse. Le sable cède sous les pieds, l'eau +souterraine monte par l'effet de la pression, et l'on enfonce avec +lenteur. Rien ne peut donner l'idée de cette substance tremblante et +molle qu'on appelle la <em>tangue.</em> La surface présente une assez +grande résistance, pourvu que la pression soit instantanée et rapide. +Notre boue terrestre, les corps gras, toutes choses que nous connaissons +et qui tiennent le milieu entre les matières solides et les matières +liquides, ont un caractère commun ; le pied y enfonce au moment +même où il s'y pose.</p> +<p class="justify">Ici, non. Le pied marque à peine au premier instant, +il soulève une manière d'ourlet sablonneux et relativement sec, tandis +qu'à l'endroit même où la pression s'opère, l'eau monte et remplace le +sable.</p> +<p class="justify">Si le pied quitte lestement le sol, comme cela a lieu +dans une marche légère, on voit sa trace peu profonde former une petite +mare qui s'efface bientôt parce que la tangue reprend aisément son +niveau.</p> +<p class="justify">Mais si le pied reste, il enfonce indéfiniment et +plus vite à mesure que <em>l'immersion</em> (la langue n'a pas d'autre +mot) a lieu.</p> +<p class="justify">On dit qu'un homme met bien un quart d'heure à +disparaître entièrement dans les lises.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_30"></a><strong>XXX. Où maître Vincent +Gueffès est forcé d'admettre l'existence de la Fée des +Grèves.</strong></h1> +<p class="justify">Un quart d'heure à disparaître !</p> +<p class="justify">Certes, il est difficile de se représenter une plus +terrible agonie !</p> +<p class="justify">Car une fois que les jambes sont prises à une +certaine hauteur, les efforts de l'homme le plus robuste sont vains et +ne servent qu'à hâter l'immersion complète.</p> +<p class="justify">Le corps fait son trou lentement… +lentement !</p> +<p class="justify">Le sable monte, emprisonnant les membres, moulant +chaque pli de la chair, les jambes, le torse, la tête.</p> +<p class="justify">On dit encore, car il y a bien des on-dit sur ces +côtes, qu'il suffirait d'étendre ses deux bras en croix pour arrêter la +submersion à la hauteur des aisselles. Mais la mer est là-bas. Un +demi-pied de mer va noyer cette pauvre tête qui respire encore au-dessus +des sables.</p> +<p class="justify">Ce bruit qui avait arrêté le chevalier Méloir dans sa +marche, les fugitifs l'avaient entendu tout comme lui.</p> +<p class="justify">Quand la cavalcade se fut éloignée, le petit Jeannin +prit la parole avec précaution.</p> +<p class="justify">— Jamais je n'avais vu d'animal +pareil ! dit-il.</p> +<p class="justify">— Quel animal ? demanda Aubry.</p> +<p class="justify">— Voyez ! répliqua Jeannin. Mais il +n'était pas facile de voir.</p> +<p class="justify">Aubry s'approcha en tâtonnant, et sa main rencontra +le corps tout chaud d'un énorme lévrier blanc et noir qui était étendu +sur le sable.</p> +<p class="justify">— Maître Loys était plus grand et plus +beau que cela, murmura-t-il.</p> +<p class="justify">— Quand Méloir a dit à son veneur de +découpler les chiens, reprit Jeannin, celui-là qui était sous le vent de +moi n'a fait qu'un bond et m'a pris à la gorge en grondant, mais je me +méfiais. J'avais la main sur mon couteau que je lui ai plongé entre les +côtes.</p> +<p class="justify">— Et tu n'as pas poussé un cri, petit +homme ! dit Aubry en lui frappant sur l'épaule ; c'est bien, +tu feras un maître soldat ! Jeannin rougit de plaisir.</p> +<p class="justify">Quelque part, dans le brouillard, Simonnette était là +qui devait entendre.</p> +<p class="justify">— Oui, oui, dit frère Bruno, +Peau-de-Mouton sera un fier soldat, c'est vrai. Il a tué un chien, à ce +que je comprends, mais il en reste onze, et si monsieur Hue veut me +permettre de parler, je vais donner un bon conseil.</p> +<p class="justify">— Parle, répliqua le vieux Maurever, que +ces divers événements semblaient préoccuper très peu.</p> +<p class="justify">— Parle ! grommela Bruno ; le +vieux seigneur est dans ses méditations jusqu'au cou. Et les +méditations, c'est comme les tangues, on s'y noie ! mais il ne +m'appartient pas de juger un seigneur.</p> +<p class="justify">— Eh bien ? fit monsieur Hue.</p> +<p class="justify">— Voilà ! maintenant il s'impatiente +parce que je ne parle pas assez vite. Eh bien ! messire, reprit-il +tout haut, je déclare que je vous regarde comme notre chef, tant à cause +de votre âge respectable que pour le titre de chevalier banneret que +vous avez…</p> +<p class="justify">— Incorrigible bavard ! interrompit +Maurever.</p> +<p class="justify">— Ah ! par exemple ! s'écria +Bruno en colère, depuis cinquante-deux ans que je vis, et je pourrais +dire cinquante-trois ans, vienne la Saint-Mathieu, car je suis né trois +ans avant le siècle, oui-da ! et mes dents ne branlent pas encore, +voici la première fois qu'on m'appelle bavard ! Mais c'est égal, je +n'ai pas de rancune : mon bon conseil, je vous le donne <em>gratis +et pro Deo,</em> comme disait Quentin de la Villegille, porte-lance de +M. le connétable. Les soudards et cavaliers de ce Méloir sont +maintenant à Tombelène ou bien près, pas vrai ? Eh bien ! +quand ils vont voir les oiseaux dénichés, ils seront de méchante humeur. +Ils ont des chiens et les chevaux vont plus vite que les hommes. Les +chiens n'ont guère de nez dans le brouillard, c'est le veneur lui-même +qui l'a dit ; mais on leur mettra le museau dans nos traces +fraîches, et alors…</p> +<p class="justify">— C'est vrai ! s'écria Aubry.</p> +<p class="justify">— Bon ! bon ! fit Bruno ; +maintenant, chacun va me couper la parole, je m'y attendais !</p> +<p class="justify">— Que faire ? demanda Maurever.</p> +<p class="justify">— Voilà ! J'ai vu plus d'une +poursuite dans les grèves. Olivier de Plugastel, chevalier, seigneur de +Plougaz, échappa aux Anglais tenant garnison à Tombelène, pas plus tard +qu'en l'an quarante-deux, en suivant le cours de cette rivière où nous +sommes. L'eau qui coulait sur le sable effaçait, à mesure, la trace de +ses pas.</p> +<p class="justify">— Suivons donc la rivière ! dit +Aubry.</p> +<p class="justify">— La rivière, en descendant, est pleine de +<em>lises,</em> fit observer Jeannin ; en remontant, elle nous mène +dans la partie la plus dangereuse des grèves. Et si nous ne nous hâtons +pas de gagner la terre, ce brouillard se lèvera. Nous resterons à +découvert au milieu des grèves.</p> +<p class="justify">Cela était si complètement évident, que personne n'y +trouva de réplique. Le frère Bruno lui-même se gratta l'oreille et ne +répondit point.</p> +<p class="justify">— Marchons à reculons, reprit Jeannin, le +plus vite que nous pourrons. Le veneur collera son œil contre +terre et voudra connaître nos traces. Ils font toujours comme cela. +Quand le veneur aura connu nos traces, il voudra mettre sa raison à la +place de l'instinct des chiens, et nous serons sauvés.</p> +<p class="justify">— Oh ! Peau-de-Mouton ! +Peau-de-Mouton ! s'écria Bruno, tu ne vivras pas : tu as trop +d'esprit ! Allons ! vous autres, à reculons !</p> +<p class="justify">On se remit en marche, selon l'avis du petit +coquetier. — Dix ou douze minutes se passèrent, +— Maurever avait de nouveau commandé le silence.</p> +<p class="justify">Au bout de ce temps, Bruno quitta son poste +d'arrière-garde, et, sans dire un mot cette fois, traversa toute la +troupe pour se rapprocher de Jeannin.</p> +<p class="justify">Sans le brouillard, on aurait pu voir sur la figure +du frère convers une inquiétude grave. Et il ne fallait pas peu de chose +pour produire cet effet-là !</p> +<p class="justify">— Où es-tu, petit ? demanda-t-il à +voix basse, quand il se crut auprès de Jeannin.</p> +<p class="justify">— Ici, répliqua ce dernier.</p> +<p class="justify">Bruno s'avança encore jusqu'à ce qu'il pût lui +prendre la main.</p> +<p class="justify">— Es-tu bien sûr du chemin que tu +suis ? dit-il.</p> +<p class="justify">— Non, répondit Jeannin, dont la main +était froide et la respiration haletante ; depuis deux ou trois +minutes je vais à la grâce de Dieu.</p> +<p class="justify">— Où crois-tu être ?</p> +<p class="justify">— À l'orient du Mont.</p> +<p class="justify">— Moi, je crois que nous sommes à +l'ouest ; la tangue mollit ; le vent vient de l'ouest, et si +nous étions de l'autre côté, nous ne le sentirions guère.</p> +<p class="justify">— C'est vrai. Tournons à gauche.</p> +<p class="justify">— Avertis, au moins, avant de tourner.</p> +<p class="justify">— Tournons à gauche ! répéta Jeannin +à haute voix. Il n'y eut point de réponse. Jeannin pâlit et se prit à +trembler.</p> +<p class="justify">— Monsieur Hue ! dit-il doucement +d'abord. Puis il cria de toute sa force :</p> +<p class="justify">— Monsieur Hue ! Le silence ! Sa +voix tremblait comme si elle eût rencontré au passage un obstacle inerte +et sourd. Il était arrivé ceci : Tout en parlant et sans y songer +le frère Bruno et Jeannin s'étaient arrêtés. Pendant cela, les fugitifs, +continuant leur route, avaient passé à droite ou à gauche, et ils +étaient loin déjà. Les bras de Jeannin s'affaissèrent le long de ses +flancs.</p> +<p class="justify">— Simonnette ! et la +demoiselle ! murmura-t-il.</p> +<p class="justify">— Allons, petit ! du courage ! +reprit Bruno ; si l'un de nous les retrouve, cela suffira ; +prends à gauche ; moi j'irai à droite. Et des jambes !</p> +<p class="justify">Ils s'élancèrent chacun dans la direction indiquée. +Deux minutes après, il leur eût été impossible de se retrouver +mutuellement. Vers ce même instant, Méloir et ses hommes d'armes +arrivaient à Tombelène qu'ils avaient manqué plusieurs fois dans le +brouillard. Bruno avait deviné juste. Dès que Méloir reconnut que les +fugitifs avaient quitté leur retraite, il mit ses lévriers sur leur +trace, et ouvrit la chasse gaiement.</p> +<p class="justify">— Par mon patron, dit-il ; j'aime +mieux la chose ainsi ! nous allons les forcer comme des lièvres en +plaine.</p> +<p class="justify">Péan, Kerbehel, Hercoat, Corson, Coëtaudon, suivis +des archers et soudards à pied, s'élancèrent dans la voie. Bellissan, le +veneur, tenait son meilleur lévrier en laisse et ouvrait la marche.</p> +<p class="justify">Le brouillard était toujours aussi intense, les +hommes d'armes, montés sur leurs chevaux, ne voyaient point le +sol ; mais chacun d'eux tenait la laisse d'un lévrier et ils +allaient en ligne droite, comme s'il eût fait beau soleil.</p> +<p class="justify">Les chiens s'arrêtèrent sur les bords de la rivière +qui passe entre le mont Saint-Michel et Tombelène. Bellissan n'était pas +homme à s'embarrasser pour si peu. Il passa l'eau et connut les traces +nouvelles comme s'il se fût agi d'un cerf ou d'un sanglier, puis il +caressa doucement son lévrier en disant :</p> +<p class="justify">— Vellecy ! allez ! Le chien +donna de la voix à bas bruit. La chasse recommença. Mais bientôt un +obstacle d'un nouveau genre se présenta.</p> +<p class="justify">Nous ne voulons point parler de la marche à reculons. +Ceci eût été bon peut-être pour tromper des hommes, mais les chiens vont +au flair et ne raisonnent guère, les heureux !</p> +<p class="justify">À cause de quoi, ils ne commettent point +d'erreurs.</p> +<p class="justify">L'obstacle dont il s'agit, c'était la divergence des +routes suivies par le petit Jeannin d'abord, frère Bruno ensuite, et +enfin le gros de la caravane.</p> +<p class="justify">Les chiens quêtèrent un instant, soufflant au vent, +éternuant, reniflant, et attendant l'indication bonne ou mauvaise qui +leur vient de l'homme, quand leur instinct fait défaut.</p> +<p class="justify">Mais ici les hommes étaient encore plus empêchés que +les chiens.</p> +<p class="justify">Tout le monde mit pied à terre. On s'accroupit sur le +sable, on regarda la tangue de près ; on fit de son mieux.</p> +<p class="justify">On ne fit rien de bon.</p> +<p class="justify">La brume semblait se rire de tout effort.</p> +<p class="justify">Maître Vincent Gueffès, car il était là, maître +Vincent Gueffès fut le premier qui se releva. Il avait le nez tout +barbouillé de sable, tant il avait approché de la tangue ses yeux +clignotants et gris.</p> +<p class="justify">— M'est avis qu'ils se sont séparés en +trois troupes, dit-il, volontairement ou par l'effet du hasard.</p> +<p class="justify">— Après ? demanda Méloir.</p> +<p class="justify">— Après, mon bon seigneur ? on +prétend que le sire d'Estouteville a reçu ordre du roi de France de +s'opposer à toute poursuite armée sur le territoire du royaume.</p> +<p class="justify">— Qui prétend cela ?</p> +<p class="justify">— De gens bien informés, mon cher +seigneur. Le vieux Maurever est un matois. Il aura pris à gauche du Mont +pour se trouver tout de suite le plus près possible de la protection +française.</p> +<p class="justify">— Oh ! hé ! cria Bellissan, le +gros de la bande a pris à droite du mont Saint-Michel. Allez, chiens, +allez !</p> +<p class="justify">Il pouvait y avoir du bon dans l'avis de maître +Vincent Gueffès ; mais le lévrier de Bellissan le veneur entraîna +tous les autres, et maître Gueffès resta seul. Il s'arrêta un instant +indécis.</p> +<p class="justify">Dans les sables, par le brouillard, il n'est pas +permis de réfléchir.</p> +<p class="justify">Quand maître Vincent Gueffès se ravisa et voulut +suivre la troupe de Méloir, il n'était déjà plus temps. Aucun bruit +n'arrivait à son oreille.</p> +<p class="justify">Il tourna sur lui-même pour s'orienter ! Seconde +imprudence.</p> +<p class="justify">Par le brouillard, dans les sables, il ne faut jamais +tourner sur soi-même, à moins qu'on n'ait dans sa poche une +boussole.</p> +<p class="justify">On perd, en effet, absolument le sens de la direction +et dès qu'on l'a perdu, rien ne peut le rendre. Il n'y a là aucun objet +extérieur qui puisse servir de guide. Les gens du pays égarés dans la +brume se dirigent quelquefois, quand ils se voient réduits à ces +extrémités, par l'inclinaison des <em>paumelles</em> ou petites rides de +sable que le reflux laisse sur la grève. Ils ont remarqué que ces +paumelles s'élèvent à pic du côté de la terre, et gardent au contraire +du côté de l'eau une pente douce et presque insensible.</p> +<p class="justify">Mais outre que cette règle est fort loin d'être +générale, il n'y a que certains endroits des grèves où le sable soit +assez pur pour former ces paumelles.</p> +<p class="justify">La marne, qui est presque partout un des éléments de +la tangue, résiste au flot et garde son plan.</p> +<p class="justify">Maître Gueffès était justement en un lieu où il n'y +avait point de paumelles.</p> +<p class="justify">Il se baissa pour examiner les traces. Les traces se +mêlaient maintenant en tous sens ; chaque pas formait un trou +arrondi dans ce sable mou et prompt à s'affaisser.</p> +<p class="justify">Maître Gueffès était absolument dans la position d'un +homme qui joue à colin-maillard.</p> +<p class="justify">La bravoure n'était pas son fait.</p> +<p class="justify">Il eut peur, et se prit à courir en suivant au hasard +une des lignes de pas qui partaient du centre où les deux troupes, les +fugitifs d'abord, puis les hommes de Méloir, s'étaient successivement +arrêtées.</p> +<p class="justify">Oh ! le pauvre Normand ! s'il avait su ce +qui l'attendait au bout du chemin, il n'aurait pas couru si +vite !</p> +<p class="justify">Il est notoire que la Fée des Grèves n'aime pas ceux +qui doutent d'elle.</p> +<p class="justify">Il est connu que la Fée des Grèves étrangle +volontiers dans un coin ceux qu'elle n'aime pas.</p> +<p class="justify">Les fées sont du reste presque toutes comme cela, les +fées bretonnes surtout.</p> +<p class="justify">Or, la Fée des Grèves glisse dans le brouillard comme +dans la nuit.</p> +<p class="justify">La trace que suivait maître Vincent Gueffès se +trouvait être par hasard celle du petit Jeannin, Fée des Grèves par +intérim.</p> +<p class="justify">Tout en marchant, maître Vincent Gueffès se rassurait +un peu et il se disait :</p> +<p class="justify">— C'est une journée de cent écus nantais, +plus Simonnette, sans parler du petit scélérat de coquetier, qui sera +pendu cette fois pour tout de bon ! Le chevalier Méloir m'a promis +tout cela. Laissons faire, l'heure du déjeuner vient. Si je gagne le +Mont, j'ôterai mon bonnet, et je mangerai la soupe des bons moines pour +l'amour de Dieu.</p> +<p class="justify">Justement, un son grave et vibrant perça le +brouillard. Maître Vincent poussa un cri de joie. C'était la cloche du +monastère. Il était à cent pas du Mont.</p> +<p class="justify">— Laissons faire ! laissons +faire ! reprit-il, en se frottant les mains : Jeannin pendu, +Simonnette que voilà devenue ma femme, et cent écus d'or !</p> +<p class="justify">Une forme indécise passa près de lui, si près qu'il +sentit comme un frôlement.</p> +<p class="justify">Une robe de femme ! il n'y avait pas à s'y +tromper !</p> +<p class="justify">On peut fuir un homme, quand on a le caractère +prudent. Mais une femme !</p> +<p class="justify">Maître Gueffès, devenu brave tout à coup, s'élança en +avant. Ce pouvait être Simonnette, ce pouvait être mademoiselle +Reine.</p> +<p class="justify">Bonne prise, dans tous les cas !</p> +<p class="justify">Au bout d'une vingtaine d'enjambées, il vit le +brouillard s'ouvrir. Le roc noir de Saint-Michel était devant lui.</p> +<p class="justify">C'était hors des murailles de la ville, en un lieu +sauvage et sombre que surplombent les contreforts du monastère.</p> +<p class="justify">Sous les fondations, entre les roches énormes, il y +avait une femme, la forme que maître Gueffès avait vue passer dans la +brume.</p> +<p class="justify">Bonne prise ! oh ! bonne prise ! +maître Vincent Gueffès reconnut les vêtements de Reine de Maurever.</p> +<p class="justify">Et derrière son voile, il reconnut aussi ses cheveux +blonds bouclés, qui brillaient au soleil.</p> +<p class="justify">Il s'approcha tortueusement.</p> +<p class="justify">De l'autre côté des rochers, il y avait de pauvres +pêcheurs qui faisaient sécher leur filets. Ils avaient bien reconnu la +Fée des Grèves pour l'avoir vue souvent glisser, la nuit, sur le sable, +depuis que monsieur était caché à Tombelène.</p> +<p class="justify">Ils se dirent :</p> +<p class="justify">— Voilà le Normand Gueffès qui va attaquer +la Fée. Sorcier contre lutin : voyons la bataille ! La +bataille ne fut pas longue. Il paraît que les fées sont plus fortes que +les Normands.</p> +<p class="justify">Dès le commencement du combat, maître Gueffès devint +fou, car on l'entendit crier :</p> +<p class="justify">— Jeannin, petit Jeannin ! +pitié ! pitié ! Qu'avait-il à faire là-dedans Jeannin, le +petit coquetier des Quatre-Salines ?</p> +<p class="justify">La Fée prit, cependant, Gueffès par le cou et +l'entraîna dans le brouillard.</p> +<p class="justify">Il se débattait, le malheureux ! La Fée et lui +disparurent derrière la brume.</p> +<p class="justify">Quand le brouillard se leva, vers midi, les pêcheurs +trouvèrent maître Vincent Gueffès étendu sur le sable, la Fée lui avait +tordu le cou.</p> +<p class="justify">Il faut se méfier. Chacun savait que maître Gueffès, +quand il avait les pieds dans les cendres, et le <em>piché</em> au +coude, parlait trop à son aise de la Fée des Grèves.</p> +<p class="justify">Il faut se méfier. Se taire est le mieux. Mais si +vous avez à parler d'elle, dites toujours <em>la bonne fée,</em> ou ne +passez jamais en grève…</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_31"></a><strong>XXXI. Où l'on voit +revenir maître Loys, lévrier noir.</strong></h1> +<p class="justify">C'est à peine si nous avons le temps de verser une +larme sur le sort malheureux de Vincent Gueffès, Normand. Il était +maquignon comme ceux de son pays ; il avait une mâchoire +mémorable ; il ne disait jamais ni oui ni non ; il possédait +quelque teinture de philosophie éclectique, bien que cette gaie science +ne fût point encore inventée.</p> +<p class="justify">Il était païen à l'instar de tous les beaux +esprits.</p> +<p class="justify">Il était même un peu voleur.</p> +<p class="justify">En le quittant pour jamais, nous aimons à jeter ces +quelques fleurs sur la tombe d'un homme qui, devançant le progrès, +secoua si vite les préjugés idiots où croupissait son siècle.</p> +<p class="justify">Cela dit, Vincent Gueffès, adieu !</p> +<p class="justify">À deux ou trois reprises différentes, Méloir et ses +hommes d'armes furent obligés de s'arrêter dans leur chasse devant des +obstacles absolument pareils à celui que nous avons décrit naguère, et +qui fut la cause du tant regrettable trépas de maître Vincent +Gueffès.</p> +<p class="justify">Deux ou trois fois la troupe fugitive s'était +divisée, soit de parti pris, soit par l'effet du hasard. Suivant toute +apparence, les émigrés du village de Saint-Jean et monsieur Hue avaient +essayé de marcher ensemble et quelque incident les avait séparés.</p> +<p class="justify">Ils s'étaient perdus dans la brume et se cherchaient +peut-être.</p> +<p class="justify">Mais le proverbe : <em>Chercher une aiguille +dans une charretée de foin</em> est de beaucoup trop faible pour +exprimer la folie qu'il y aurait à courir après un homme dans ces +immenses ténèbres.</p> +<p class="justify">Méloir et sa troupe avaient leurs lévriers.</p> +<p class="justify">Encore ne trouvaient-ils rien.</p> +<p class="justify">Ils continuaient néanmoins la chasse. Désormais +Méloir ne pouvait plus reculer.</p> +<p class="justify">Méloir avait passé la moitié de sa vie à se battre +comme il faut. C'était une brave lance ; mais ce n'était que cela. +Les gens de cette espèce arrivent tout à coup au mal, parce que leur +bonne conduite ne fut jamais le résultat d'un principe.</p> +<p class="justify">Si le hasard les sert, ils peuvent fournir la plus +honorable carrière du monde et demeurer fermes jusqu'au bout dans le +droit chemin, parce qu'ils ne sont essentiellement ni vicieux ni +méchants.</p> +<p class="justify">Mais comme ils ne sont pas essentiellement bons et +qu'ils n'ont d'autre mobile que l'intérêt humain, vous les voyez glisser +aussitôt que leur pied touche une pente facile.</p> +<p class="justify">Et dès qu'ils glissent, ils aident la pente. Leur +sagesse menteuse érige en système le hasard de leur chute.</p> +<p class="justify">S'ils ont déjà de la fange jusqu'à la ceinture, ils +s'écrient : On a calomnié la fange ! La fange est un bon +lit ! C'est exprès que je suis dans la fange !</p> +<p class="justify">Vive la fange !</p> +<p class="justify">Les chiens se détournent quand ils s'aperçoivent +qu'ils font fausse route ; les hommes, non.</p> +<p class="justify">Il y avait, au temps des druides, dans l'Armor, un +fou qui mettait une citrouille au bout d'une pique, et qui se +prosternait devant cet emblème auguste en disant :</p> +<p class="justify">— Ceci est le soleil. Les druides qui +n'entendaient pas la plaisanterie, invitèrent ce fou à rentrer dans le +giron de Belenus. Le fou ne voulut pas. Les druides le placèrent sur un +tas de fagots qu'ils allumèrent. Le fou mourut comme un héros en criant +à tue-tête :</p> +<p class="justify">— Imposteurs, vous pouvez tuez mon corps, +mais ma citrouille était bien le soleil ! Méloir avait regardé un +jour ses cheveux qui grisonnaient. Il s'était dit : Je veux un +manoir, une femme, des vassaux, etc. Et il avait fait choix de ce +triomphant moyen, expliqué par lui à Aubry de Kergariou, au début de ce +récit : la terreur. Au fond, ce n'était qu'un épouvantail : +l'escopette du mendiant espagnol qui n'a ni poudre ni balles.</p> +<p class="justify">Mais à l'heure où nous sommes, Méloir avait chargé +son arme jusqu'à la gueule. Il ne demandait pas mieux que de tuer. +C'était un parfait coquin.</p> +<p class="justify">Tant la logique est une irrésistible et belle +chose ! Posez les prémisses, le diable tirera la conséquence. Ceci +étant accepté qu'il fallait se venger d'Aubry, faire disparaître le +vieux Maurever et s'emparer de Reine à tout prix, le temps pressait. +Méloir sentait que le terrain politique tremblait sous ses pas. Son zèle +qui lui valait aujourd'hui la faveur du prince régnant pouvait, demain, +le mener au supplice.</p> +<p class="justify">Mais, en 1450, comme de nos jours, les esprits +pratiques connaissent le mérite du fait accompli.</p> +<p class="justify"><em>Ce qui est fait est fait,</em> dit l'odieux +proverbe.</p> +<p class="justify">Et croyez-nous bien, sur douze proverbes, il y en a +onze d'abominables ; de même que sur cent almanachs, ces évangiles +de l'ignorance impie, il y a quatre-vingt-dix-neuf turpitudes.</p> +<p class="justify">Méloir pensait : Si je me hâte, tout sera fini +avant la mort du duc François. Je serai en possession de l'héritière et +de l'héritage. On me montrera les dents peut-être, mais on ne mordra +pas !</p> +<p class="justify">— Et allons ! Rougeot, Tarot ! +Allons ! Nantois, Grégeois, Pivois, Ardois ! Allons, Léopard +et Finot !</p> +<p class="justify">Le pauvre Noirot était couché là-bas sous la tangue, +on ne l'appelait plus.</p> +<p class="justify">— Allons, bons chiens, dressés à secourir +les naufragés, en chasse ! en chasse ! Ils allaient, en +vérité ! les chevaux ne quittaient pas le petit trot. Les soudards +couraient derrière. Les fugitifs ne pouvaient se soustraire désormais +bien longtemps à cette poursuite acharnée.</p> +<p class="justify">Il est même probable que, sans les retards +occasionnés par l'hésitation des lévriers, aux endroits de la grève où +les traces se bifurquaient tout à coup, quelques traînards fussent +tombés déjà au pouvoir des hommes d'armes.</p> +<p class="justify">Voici cependant ce qui était advenu de monsieur Hue +et de sa suite.</p> +<p class="justify">Aubry s'était mis à la tête de la caravane lorsqu'il +avait reconnu l'absence du petit Jeannin. Aubry ne savait guère son +chemin dans les sables ; il allait droit devant lui, ce qui est +quelquefois le mieux.</p> +<p class="justify">Au bout d'une heure de marche, le bruit de la mer se +fit entendre si distinctement qu'il n'y eût point à douter. Ils avaient +fait fausse route. Reine souffrait de sa blessure. La fatigue et le +découragement venaient.</p> +<p class="justify">Et le brouillard ne diminuait point.</p> +<p class="justify">La troupe se trouvait engagée dans cette partie des +grèves qui est au nord-ouest du Mont, et où les mares abondent.</p> +<p class="justify">En retournant sur ses pas, Aubry laissa fléchir vers +le sud la ligne qu'il suivait. Ce n'était plus du sable, c'était de la +marne délayée que la troupe avait sous les pieds.</p> +<p class="justify">Pour éviter les mares, à fond de lises, on faisait de +nombreux circuits. Les uns passaient à droite, les autres à gauche.</p> +<p class="justify">De temps en temps, un homme ou une femme se +perdait.</p> +<p class="justify">Une fois, Maurever appela Reine qui ne répondit +pas.</p> +<p class="justify">Une horrible angoisse serra le cœur du +vieillard.</p> +<p class="justify">Et à dater de cet instant, tout fut confusion parmi +les fugitifs.</p> +<p class="justify">Chacun voulut chercher Reine.</p> +<p class="justify">On tourna ; on perdit la voie. Puis, les groupes +se détachèrent. Il y avait maintenant impossibilité de se rallier.</p> +<p class="justify">Hue de Maurever marchait avec son vieux vassal Simon +Le Priol qui tenait sa femme par la main.</p> +<p class="justify">Fanchon pleurait à chaudes larmes, la pauvre femme, +parce que ses deux enfants, Julien et Simonnette, n'étaient plus là pour +répondre à sa voix.</p> +<p class="justify">Aubry allait tout seul, fou de douleur, courant dans +cette nuit éclairée, sans but, sans direction, presque sans espoir.</p> +<p class="justify">Les filles et les gars de Saint-Jean erraient ça et +là à l'aventure.</p> +<p class="justify">Dans la brume, tous ces différents groupes se +croisaient maintenant sans se voir. Tout était à la débandade. Et la +besogne des hommes d'armes du chevalier Méloir n'en valait pas mieux +pour cela. Cette foule dispersée des fugitifs n'était bonne qu'à donner +le change aux chasseurs.</p> +<p class="justify">Aubry avait quitté ses compagnons depuis un quart +d'heure, lorsqu'il crut ouïr un bruit léger derrière lui.</p> +<p class="justify">Il s'arrêta et colla son oreille contre la +tangue.</p> +<p class="justify">Son cœur battait bien fort.</p> +<p class="justify">Mais quand il se releva, le rayon d'espoir qui +brillait naguère à son front avait disparu.</p> +<p class="justify">Ce bruit qu'il entendait, c'était le pas des chevaux +de Méloir.</p> +<p class="justify">Aubry chercha de quel côté il prendrait la fuite, car +son premier besoin était de vivre, afin de protéger Reine.</p> +<p class="justify">Les pas approchaient.</p> +<p class="justify">Aubry pouvait ouïr déjà la voix des hommes +d'armes.</p> +<p class="justify">— Holà ! disait Péan, qu'a-t-il donc +ce brigand d'Ardois, il va rompre sa laisse !</p> +<p class="justify">— Et Rougeot ! répliquait +Goëtaudon ; ah ça, ils deviennent enragés, Bellissan, vos +lévriers !</p> +<p class="justify">— Chut ! fit le veneur ; ne +voyez-vous pas qu'ils rencontrent ? J'ai de la peine à tenir ce +grand diable de chien que j'ai acheté sur la route. Bellemont, Reinot, +coquin, bellement ! Le chevalier Méloir est-il là ?</p> +<p class="justify">— Messire Méloir ! appelèrent +discrètement plusieurs voix.</p> +<p class="justify">Messire Méloir était ailleurs, car il ne donna point +de réponse.</p> +<p class="justify">— Voilà qui est grand dommage ! dit +encore Bellissan, car je suis bien sûr que nous allons avoir un relancé. +Bellement, Reinot, coquin, bellement !</p> +<p class="justify">— Hé bien ! hé bien ! cria +Corson, le héraut, voilà Pivois qui m'entraîne. À bas, Pivois ! à +bas, de par le ciel ! Bon ! sa laisse s'est rompue dans ma +main et Dieu sait où est le chien à cette heure.</p> +<p class="justify">Pivois s'était élancé en poussant cet aboiement court +et plaintif des lévriers de race, qui ressemble au cri d'un +sourd-muet.</p> +<p class="justify">Les autres chiens se démenèrent avec fureur.</p> +<p class="justify">Deux ou trois d'entre eux parvinrent successivement à +rompre leurs laisses et se précipitèrent en avant sur les traces de +Pivois.</p> +<p class="justify">Pivois était une belle et noble bête, nourrie dans +l'héroïque chenil de Rieux ; gris de fer foncé, le museau pointu +comme un poignard, le corps musculeux, les griffes tranchantes.</p> +<p class="justify">En trois bonds, il fut auprès d'Aubry.</p> +<p class="justify">C'était une sorte de tumulus ou renflement à peine +sensible. Le brouillard y était moins opaque que dans les fonds. On +distinguait parfaitement le sol ; on voyait même à trois pieds à la +ronde.</p> +<p class="justify">Au centre du mamelon, il y avait un poteau humide et +gluant, couvert de mousse marine et qui, à marée haute, indiquait le +bas-fond aux petites barques de pêcheurs montois.</p> +<p class="justify">Aubry s'était adossé contre ce poteau.</p> +<p class="justify">Il avait à la main son épée nue.</p> +<p class="justify">Dès l'instant où il avait entendu la conversation des +hommes d'armes et senti, en quelque sorte, la fringale des chiens qui le +flairaient, il avait dû renoncer à toute idée de fuir.</p> +<p class="justify">Une seule ressource restait : le combat.</p> +<p class="justify">Le combat se présentait, certes, bien inégal ; +mais Aubry avait foi en sa force, et ces soldats du vieux temps, un +contre dix, ne désespéraient pas de la victoire.</p> +<p class="justify">Tant que leurs doigts d'acier pressaient la croix +d'une épée, ils taillaient de leur mieux.</p> +<p class="justify">Il y avait ici quelque chose de plus terrible que les +hommes, c'étaient les lévriers. Mais Aubry devinait là des hommes +d'armes qui serraient la laisse de chaque chien au lieu de lâcher à la +fois la meute tout entière.</p> +<p class="justify">Il se disait :</p> +<p class="justify">— Ah ! si j'avais seulement avec moi +maître Loys ! vrai Dieu ! ce serait une belle équipée ! +Dix chiens pour maître Loys, dix hommes pour moi : c'est notre +mesure.</p> +<p class="justify">— Mais, se reprenait-il en +soupirant ; pauvre maître Loys !… où est-il ?</p> +<p class="justify">Une masse sombre saillit hors du brouillard. Aubry +sentit une haleine de feu et son épaule saigna sous la griffe de +Pivois.</p> +<p class="justify">Mais Pivois tomba éventré d'un coup d'épée à bras +raccourci, que lui donna Aubry.</p> +<p class="justify">— Belle bête ! murmura-t-il ; +c'est dommage ! Ardois, lancé comme une flèche, passa par-dessus le +corps de Pivois. Aubry lui fendit la tête à la volée d'un coup de +revers. Rougeot, magnifique animal, brun de cotte à pèlerine rousse, +avec deux feux pourpres sous la paupière, roula sur ses deux compagnons +morts. Il avait le col tranché aux trois quarts.</p> +<p class="justify">— Vrai Dieu ! grondait maître Aubry +qui s'échauffait à la besogne, les hommes ne viendront-ils pas à la +fin ! Les hommes venaient. On entendait parfaitement le pas sourd +des chevaux. Aubry vit la silhouette d'un cavalier qui passait à sa +gauche sans l'apercevoir.</p> +<p class="justify">Comme il ouvrait la bouche pour l'appeler, car il +était en train et il avait hâte de sentir une épée grincer contre la +sienne, un quatrième lévrier sortit du brouillard et fondit sur lui.</p> +<p class="justify">Énorme, celui-là ! noir de la tête aux +pieds ! beau comme on se représente les chiens fabuleux qui mènent +l'éternelle course de Diane chasseresse.</p> +<p class="justify">L'Achille des chiens !</p> +<p class="justify">Il bondit littéralement par-dessus l'épée d'Aubry, +tomba de l'autre côté, rebondit avant qu'Aubry eût le temps de faire +volte-face et le saisit à la gorge.</p> +<p class="justify">Mais non point pour l'étrangler, oh ! non ! +Pour le caresser plutôt, doucement et tendrement, comme l'épagneul +favori vient mêler ses longues soies aux longs cheveux de la châtelaine +aimée.</p> +<p class="justify">Pour le chérir, pour le baiser en gémissant de joie. +Loys ! maître Loys ! le grand, le fier, l'intrépide ! +L'Achille des chiens, on vous le dit. C'était lui que Bellissan avait +acheté à Dinan, par hasard, pour remplacer le pauvre Ravot, mort de la +poitrine. C'était lui qu'on appelait Reinot, c'était maître Loys ! +Écoutez, Aubry le baisa sur le museau, comme un enfant, comme un ami. +Aubry avait une larme à la paupière.</p> +<p class="justify">— Seigneur Dieu ! vous êtes avec +moi ! s'écria-t-il sans plus se cacher, grand merci ! Hardi, +Loys !</p> +<p class="justify">Puis, donnant sa voix qui vibra comme un clairon dans +la brume :</p> +<p class="justify">— À moi, taupins ! ajouta-t-il, à +moi, traîtres maudits ! Méloir, Péan ! Coëtaudon ! Corson +et d'autres, s'il y en a ! Venez ! venez ! +venez !</p> +<p class="justify">Une clameur, lointaine déjà, répondit à cet appel. +Aubry était dépassé ; il aurait pu éviter la lutte. Mais ce n'était +pas ce qu'il voulait. Pendant qu'il allait combattre, qui sait si Reine +n'aurait pas le temps de se sauver ? C'était quelques minutes de +gagnées : le salut peut-être !</p> +<p class="justify">Et puis, avec maître Loys, Aubry se croyait sûr de +vaincre.</p> +<p class="justify">Les pas des chevaux se rapprochaient. Loys se mit à +côté de son maître, les jarrets ramassés, le museau dans le sable.</p> +<p class="justify">Le nom de Reine vint encore une fois aux lèvres +d'Aubry, puis il serra sa bonne épée.</p> +<p class="justify">— Hardi, Loys ! Il y eut tout à coup +un grand cliquetis de fer. Le sable se rougit autour du vieux poteau, +vert de goémon. Les chiens étranglés hurlèrent. Les hommes d'armes +repoussés blasphémèrent. Hardi, Loys ! maître Loys ! ils sont +à nous !</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_32"></a><strong>XXXII. Le tube +miraculeux.</strong></h1> +<p class="justify">C'était un étrange combat.</p> +<p class="justify">Aubry, à pied, avait, il faut le dire, tout +l'avantage sur les hommes d'armes à cheval.</p> +<p class="justify">Leste et jeune, il se servait du brouillard comme +d'une machine de guerre.</p> +<p class="justify">Il avait quitté le mamelon où la brume était trop +claire, et les hommes d'armes l'avaient suivi dans un fond, sur la +tangue molle, où les sabots de leurs montures enfonçaient à chaque +pas.</p> +<p class="justify">Aubry était pour eux comme un fantôme qui paraissait +à l'improviste, qui disparaissait tout à coup pour reparaître +encore.</p> +<p class="justify">Mais l'épée d'Aubry n'était pas un fantôme +d'épée ; elle taillait bel et bien, Péan le savait, Corson aussi, +Kerbehel de même, car ils avaient tous les trois de profondes +blessures.</p> +<p class="justify">Le pauvre héraut Corson grommelait :</p> +<p class="justify">— Le buffle de mon justaucorps est devenu +<em>de gueules !</em></p> +<p class="justify"><em>—</em> L'épée haute, Corson ! lui +dit Kerbehel, ou bien on pourra blasonner le lieu où nous sommes : +« De sable au corps de héraut, couché, de +carnation… »</p> +<p class="justify">— » …Accompagné de quatre +malandrins de même », acheva Corson plaintivement.</p> +<p class="justify">Kerbehel voulut répondre ; mais Loys, qui en +avait fini avec Nantois, Léopard, Varot et les autres, s'élança sur lui, +la gueule rouge, et le malmena cruellement.</p> +<p class="justify">En même temps, Péan tombait, la gorge traversée par +l'épée d'Aubry — Hardi, Loys ! maître Loys ! ils +sont à nous !</p> +<p class="justify">— Cet homme est le diable ! s'écria +Coëtaudon qui donnait de grands coups de lance dans le vide.</p> +<p class="justify">— Non pas ! c'est le chien qui est le +diable ! balbutia Kerbehel, désarçonné à demi.</p> +<p class="justify">— Ô mes compagnons ! pleura Corson, +il n'y a pour nous ici ni profit, ni gloire ! Ce n'est pas celui-là +que nous cherchons. Sus au vieux Maurever ! et laissons ce ragot +qui nous donne le change.</p> +<p class="justify">L'avis était bon.</p> +<p class="justify">— Sus ! sus ! clama Kerbehel, +enchanté de ce biais.</p> +<p class="justify">— Sus ! sus ! Et les éperons +s'enfoncèrent dans le cuir des chevaux. En ce temps déjà, les mots +prenaient, à l'occasion, des significations très subtilement +détournées.</p> +<p class="justify">Sus ! voulait dire ici : sauve qui +peut !</p> +<p class="justify">Mais la gloire était sauvegardée.</p> +<p class="justify">Maître Loys fournit encore une charge ; Aubry se +lança une dernière fois dans le brouillard, puis ils s'étendirent +fraternellement, l'un près de l'autre, haletants, harassés, +— mais vainqueurs !</p> +<p class="justify">Il était neuf heures du matin. Le soleil prenait de +la force et pompait lentement le brouillard.</p> +<p class="justify">Un vent léger venait du large, annonçant le flux.</p> +<p class="justify">Le moment s'approchait où ce rideau immense, qui +cachait les grèves allait se déchirer.</p> +<p class="justify">Soit qu'il s'évanouit subitement avec la prestesse +d'un changement à vue, soit qu'il dût s'éclaircir peu à peu, faisant sa +gaze de plus en plus transparente, découvrant les objets un à un, et +luttant jusqu'à la dernière seconde contre le jour enfin victorieux.</p> +<p class="justify">Dans l'un et l'autre cas, les différentes troupes, +dispersées sur les tangues, allaient se chercher, à coup sûr, se voir et +se combattre.</p> +<p class="justify">Sur les rochers qui bordent le mont Saint-Michel, du +côté de la Bretagne, une troupe d'hommes armés était rangée en bon +ordre.</p> +<p class="justify">À la tête de cette troupe, se trouvait un chevalier +banneret, portant à son haubert l'écusson vairé-contrevairé d'or et de +sable des sires de Ligneville en Cotentin.</p> +<p class="justify">Son petit bataillon et lui demeuraient immobiles, +comme s'ils eussent été chargés de garder le Mont contre une attaque +prochaine.</p> +<p class="justify">Vers cette heure, Corson, Coëtaudon et les autres, +qui avaient rallié une douzaine de soudards, suivaient, dans la brume +éclaircie, la piste de monsieur Hue de Maurever.</p> +<p class="justify">Derrière la troupe cantonnée sur les rochers, +l'étendard de Saint-Michel était planté en terre, au-dessous de la +bannière de France.</p> +<p class="justify">Un coup de vent chassa la brume qui enveloppait +encore la base du roc.</p> +<p class="justify">On vit dans les sables un vieillard entouré de +quelques femmes et de quelques paysans. Presque au même instant, les +hommes d'armes de Méloir sortirent de la brume refermée.</p> +<p class="justify">— En avant ! dit le sire de +Ligneville. La bannière de France fit flotter au soleil ses longs plis +d'argent.</p> +<p class="justify">La troupe descendit sur la grève. Elle se mit entre +les fugitifs et les hommes d'armes.</p> +<p class="justify">— Que venez-vous quérir sur les domaines +du Roi ? demanda monsieur de Ligneville.</p> +<p class="justify">— Nous venons, par la volonté de notre +seigneur le duc, répondit Corson, quérir monsieur Hue de Maurever, +coupable de trahison.</p> +<p class="justify">— Et portez-vous licence de franchir la +frontière ?</p> +<p class="justify">— De par Dieu ! monsieur de +Ligneville, riposta Corson, quand notre seigneur François a sauvé votre +sire des griffes de l'Anglais, il a franchi la frontière sans +licence.</p> +<p class="justify">Ligneville fit un geste. Ses soldats se rangèrent en +bataille. Hue de Maurever perça les rangs.</p> +<p class="justify">— Messire, dit-il, si ces gens de Bretagne +veulent s'en retourner chez eux en se contentant de ma personne et en +laissant libres tous les pauvres paysans de mes anciens domaines, je +suis prêt à me livrer en leurs mains.</p> +<p class="justify">— Donc, pour ce, franchissez la rivière de +Couesnon, messire, répliqua Ligneville ; sur la terre du Roi, on ne +se rend qu'au Roi.</p> +<p class="justify">Le sire de Ligneville demanda ensuite aux +Bretons :</p> +<p class="justify">— Qui est votre chef ? Kerbehel, +Corson et Coëtaudon se consultèrent.</p> +<p class="justify">— Notre chef est le chevalier Méloir, +dirent-ils.</p> +<p class="justify">— J'ai entendu parler de ce chevalier +Méloir, répondit M. de Ligneville ; dites-lui, pour +l'honneur de la chevalerie, qu'il évite de passer à portée de ma lance, +car monsieur l'abbé du mont Saint-Michel m'a donné l'ordre de le faire +pendre.</p> +<p class="justify">Le rouge vint au front du vieux Maurever.</p> +<p class="justify">— Par mon salut ! messire, +s'écria-t-il ; le duc François l'a fait chevalier. Je vous prie de +me faire raison de ce qui est une insulte au duché de Bretagne tout +entier.</p> +<p class="justify">— Allons ! disaient en riant les +soldats du monastère ; voici le vieux chevalier qui va se mettre +avec ses assassins contre nous.</p> +<p class="justify">Mais Ligneville avait pris la main de Maurever et +l'avait serrée avec respect.</p> +<p class="justify">— Si mes paroles vous ont causé de la +colère, monsieur mon digne ami, avait-il dit, de grand cœur je +rétracte mes paroles.</p> +<p class="justify">Mais je ne vous laisserai point, ajouta-t-il en +souriant, faire de l'héroïsme avec de pareils coquins. Ce serait jeter +des perles aux animaux que vous savez. Monsieur Hue de Maurever, vous +êtes le prisonnier du Roi !</p> +<p class="justify">Avant que le vieillard pût répondre, on l'avait saisi +et conduit derrière les rangs.</p> +<p class="justify">— Holà ! maraudaille ! s'écria +Ligneville, avec rudesse ; maintenant, hors d'ici et +vitement ! Il s'adressait ainsi aux hommes d'armes de Méloir.</p> +<p class="justify">Ceux-ci pouvaient être en effet des gens de +conscience large et peu délicats sur le choix de leur besogne. Mais +c'étaient des Bretons.</p> +<p class="justify">Ligneville n'avait pas fini de parler, qu'un carreau +d'arbalète faisait sonner l'acier de son casque. Les Bretons chargèrent +résolument et se firent tuer ou prendre tous jusqu'au dernier.</p> +<p class="justify">Monsieur Hue, cependant, avait demandé aux soldats du +monastère si quelques fugitifs n'avaient point déjà touché le Mont. Les +réponses des soldats l'avaient à peu près rassuré sur le sort de sa +fille, qui devait être en ce moment dans l'enceinte des murailles avec +Aubry et les enfants de Simon Le Priol.</p> +<p class="justify">On monta la rampe.</p> +<p class="justify">Aubry et le petit Jeannin, arrivés, en effet, les +premiers au monastère, attendaient avec anxiété. Ils espéraient que +Reine et Simonnette étaient avec le gros de la troupe.</p> +<p class="justify">Hélas ! le pauvre Bruno avait l'oreille +basse.</p> +<p class="justify">Il était rentré au bercail et s'était mis à la +disposition du frère pénitencier. Ils avaient causé tous deux discipline +et bien sérieusement.</p> +<p class="justify">Frère Bruno avait le bras gauche cassé, ce qui +retardait l'exécution.</p> +<p class="justify">— Mon frère Eustache, disait-il au +pénitencier, cela me rappelle l'histoire de Jacob Malteste du bourg de +Cesson, auprès de Rennes. Il était bien malade quand il fut condamné à +la peine de la hart. On lui fit prendre de bons remèdes, on le guérit, +et puis on le pendit.</p> +<p class="justify">Heureusement pour Bruno que l'influence du duc de +Bretagne était fort mince au monastère en ce moment, et que le secours +apporté à monsieur Hue de Maurever lui fut compté comme œuvre +pie.</p> +<p class="justify">Ce fut lui qui aperçut le premier monsieur Hue +gravissant la rampe.</p> +<p class="justify">Il courut avertir Aubry qui s'élança au-devant du +vieillard.</p> +<p class="justify">— Reine ! prononcèrent tous deux, en +même temps, monsieur Hue et Aubry.</p> +<p class="justify">— Elle n'est pas au monastère ? +demanda le vieux chevalier.</p> +<p class="justify">— Vous ne la ramenez pas ? demanda +Aubry à son tour. Ce fut un moment d'angoisse cruelle. Jeannin, +l'heureux petit Jeannin, avait Simonnette dans ses bras. Mais quand il +entendit que mademoiselle Reine était perdue, il s'arracha des bras de +Simonnette.</p> +<p class="justify">— Je vais rentrer en grève, dit-il ; +la mer monte, il faut se hâter ! Maurever et Aubry avaient du froid +dans les veines.</p> +<p class="justify">Ce mot : « <em>la mer monte »</em> les +frappait au cœur. Aubry serra la main de Jeannin, et lui +dit :</p> +<p class="justify">— Viens avec moi ! Mais, au lieu de +descendre à la grève, il gravit précipitamment la rampe et s'élança dans +l'escalier de la salle des gardes. Jeannin et Bruno le suivaient.</p> +<p class="justify">De la salle des gardes à la plate-forme, il y a bien +des marches. Aubry fut sur la plate-forme en quelques secondes. Jeannin +ne l'avait pas quitté d'une semelle, mais le frère Bruno soufflait +encore dans les escaliers.</p> +<p class="justify">— Ouf ! disait-il ; ou… +ouf ! cela me rappelle l'histoire de Jean Miolaine, le maître +gantier, qui paria de monter au beffroi de Coutances pendant que Perrin +Langérier, son compère, boirait une double pinte de vin d'Anjou… +ou-ou-ouf !</p> +<p class="justify">Quand il arriva sur la plate-forme, Aubry et Jeannin +dévoraient déjà l'espace du regard.</p> +<p class="justify">Le brouillard s'était levé. L'œil planait sur +l'immensité des sables. Au nord-ouest, on voyait la ligne bleue de la +mer qui montait. Sur la grève, rien.</p> +<p class="justify">Rien, sinon un point sombre et perceptible à peine +qui se montrait de l'autre côté du Couesnon, à la hauteur du bourg de +Saint-Georges.</p> +<p class="justify">Aubry le désigna du doigt à Jeannin.</p> +<p class="justify">— C'est trop loin, dit le petit +coquetier ; on ne peut pas savoir… Puis il ajouta :</p> +<p class="justify">— Dans dix minutes, la mer couvrira ce +point noir. Aubry avait au front des gouttes de sueur glacée.</p> +<p class="justify">— Messer Jean Connault, le prieur des +moines, qui est un savant physicien, murmura le frère Bruno, a ici près, +dans le clocher, un tube de bois garni de verres. J'ai mis mon œil +une fois dans ce tube, et j'ai vu, — n'est-ce point +magie ? — j'ai vu les femmes de Cancale avec leurs +coiffes et leurs gorgerettes plissées, comme si Cancale se fût avancé +vers moi tout à coup, jusqu'au pied du mur à travers la mer.</p> +<p class="justify">— Ce bonhomme rêve ! s'écria Aubry +qui frappa du pied. Bruno s'élança vers le clocher et redescendit +l'instant d'après avec une sorte de bâton creux, formé d'anneaux +cylindriques qui s'emboîtaient les uns dans les autres.</p> +<p class="justify">Aubry mit son œil au hasard à l'une des +extrémités.</p> +<p class="justify">Il vit distinctement les vaches qui passaient sur le +Mont-Dol, à quatre lieues de là.</p> +<p class="justify">Un cri de stupéfaction s'étouffa dans sa +poitrine.</p> +<p class="justify">Le tube fut dirigé vers le point sombre qui tranchait +sur le sable étincelant. Cette fois, Aubry laissa tomber le tube et +saisit sa poitrine à deux mains.</p> +<p class="justify">— Reine ! Reine ! dit-il ; +Julien et Méloir ! ! ! Au risque de se briser le crâne, +il se précipita à corps perdu dans l'escalier de la plate-forme. Ceux +qui le virent passer dans le réfectoire et traverser la salle des gardes +en courant, le prirent pour un fou. Le cheval du sire de Ligneville +était attaché au bas de la rampe. Aubry sauta en selle sans dire une +parole et piqua des deux. Bientôt, on put le voir galoper à fond de +train sur la grève. Il tenait à la main la lance de Ligneville. Devant +lui, un grand lévrier noir bondissait. Ils allaient, ils allaient. +— C'était un tourbillon ! Jeannin avait dit :</p> +<p class="justify">— Dans dix minutes, la mer couvrira ce +point noir. Ce point noir, c'était Reine. Du sang aux éperons ! +hope ! hope ! Reine — et Méloir ! Car pour +Julien, Aubry avait vu, à l'aide du tube, l'épée de Méloir se plonger +dans sa chair. Pauvre Julien ! Hope ! hope ! hardi, +maître Loys ! Sur la plate-forme, il y avait maintenant grande +foule. Grande foule autour de monsieur Hue de Maurever qui était +agenouillé sur la pierre et qui levait au ciel ses mains tremblantes. On +suivait du regard la course d'Aubry. Arriverait-il à temps ? +Jeannin se demandait :</p> +<p class="justify">— Mais pourquoi le chevalier et la +demoiselle restent-ils immobiles, si près de la mer qui monte ? Il +prit le tube à son tour et devint plus pâle qu'un mort.</p> +<p class="justify">— Ils sont <em>enlisés !</em> +balbutia-t-il ; le chevalier a du sable jusqu'à la ceinture, et +demoiselle Reine disparaît… disparaît… La cloche du +monastère tinta le glas.</p> +<p class="justify">Une voix tomba des galeries supérieures. Cette voix +disait :</p> +<p class="justify">— Il y a deux malheureux en détresse dans +les tangues. Priez pour ceux qui vont mourir !</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_33"></a><strong>XXXIII. Les +lises.</strong></h1> +<p class="justify">Quand le brouillard avait enfin cédé la place aux +clairs rayons du soleil de juin, le chevalier Méloir s'était trouvé +seul, aux environs de la rivière de Couesnon, à deux lieues au moins de +la terre ferme.</p> +<p class="justify">Ce que son escorte était devenue, le chevalier Méloir +ne le savait point.</p> +<p class="justify">Il était de terrible humeur.</p> +<p class="justify">Quelque chose comme un remords grondait au fond de sa +conscience, car rien n'appelle si bien le remords que l'insuccès.</p> +<p class="justify">Or, le chevalier Méloir était un homme trop sage pour +ne pas s'avouer qu'il avait échoué honteusement.</p> +<p class="justify">Siège et chasse avaient eu un résultat pareil.</p> +<p class="justify">Sarpebleu ! comme il disait le bon Méloir ; +damner son âme, encore passe s'il s'agit d'un bon prix ! Mais se +donner à Satan gratis, quelle école ! et que ce maître Satan devait +bien rire !</p> +<p class="justify">En vérité, dans ce moment de fatigue et de défaite, +sa philosophie fléchissait. Il n'était pas très éloigné d'avouer sa +faute et de dire son <em>meâ culpâ.</em></p> +<p class="justify">D'autant qu'il pensait à l'avenir, où il voyait des +nuages formidables.</p> +<p class="justify">L'occasion était manquée. Un crime qui n'a pas réussi +se punit double.</p> +<p class="justify">Et c'est bien fait !</p> +<p class="justify">Hélas ! hélas ! tout n'est donc pas rose +dans la vie d'un brave homme qui veut la tranquillité pour ses vieux +jours, un ou deux manoirs, quelques rentes, une femme à son gré, +<em>l'aurea mediocritas</em> enfin, et qui dévie un peu de la ligne +droite pour atteindre ce joyeux résultat ?</p> +<p class="justify">Hélas ! il y a tant de coquins, pourtant, qui +réussissent ! Le ciel était injuste envers ce pauvre chevalier +Méloir !</p> +<p class="justify">Tout à coup, de l'autre côté du Couesnon, il aperçut +deux paysans qui cheminaient.</p> +<p class="justify">Il s'était trop hâté de désespérer.</p> +<p class="justify">L'un de ces paysans, en effet, avait une arbalète sur +l'épaule, et l'autre portait un costume qui réveilla quelques vagues +souvenirs dans l'esprit du chevalier Méloir.</p> +<p class="justify">Une peau de mouton, nouée en écharpe et qui semblait +avoir fourni de longs services.</p> +<p class="justify">Méloir se rappela ce jeune guide aux blonds cheveux +qu'il avait interrogé en vain quelques jours auparavant, et que maître +Vincent Gueffès voulait si bien faire pendre.</p> +<p class="justify">Le pauvre enfant marchait avec peine. La fatigue +paraissait l'accabler.</p> +<p class="justify">Son compagnon et lui étaient évidemment des fugitifs +du village de Saint-Jean-des-Grèves. Méloir songea qu'ils pourraient le +renseigner. Il leur ordonna d'arrêter.</p> +<p class="justify">L'enfant à la peau de mouton et le paysan qui portait +une arbalète n'eurent garde d'obéir. Ils pressèrent, au contraire, leur +marche.</p> +<p class="justify">Méloir choisit un endroit où le Couesnon +<em>étalait</em> sur le sable, c'est-à-dire coulait sur une large +surface, sans rives et à fleur de grève.</p> +<p class="justify">Ces passages sont les gués les plus sûrs.</p> +<p class="justify">Méloir lança son cheval.</p> +<p class="justify">Le jeune garçon et son compagnon semblèrent se +consulter. Le premier fit un geste de lassitude désespérée. Ils +s'arrêtèrent.</p> +<p class="justify">Le paysan banda son arbalète et se mit au devant du +jeune garçon.</p> +<p class="justify">— Que diable veut dire ceci ? gronda +Méloir. Puis il ajouta tout haut :</p> +<p class="justify">— Bonnes gens, je ne vous ferai point de +mal.</p> +<p class="justify">Un carreau d'acier vint frapper le front de son +cheval, qui se leva sur ses pieds de derrière et retomba mort.</p> +<p class="justify">— Maintenant fuyons ! s'écria Julien +Le Priol ; ses armes le gênent ; il ne nous atteindra pas.</p> +<p class="justify">Oh ! certes, sans sa blessure, Reine de +Maurever, qui avait trompé naguère si longtemps la poursuite du petit +Jeannin, Reine eût échappé en se jouant au chevalier Méloir.</p> +<p class="justify">Mais elle souffrait cruellement, mais elle était +accablée. Elle essaya de suivre Julien. Elle ne put et s'affaissa sur le +sable.</p> +<p class="justify">— Sarpebleu ! s'écria Méloir +exaspéré ; est-ce comme cela, manant endiablé ? Dix drôles +comme toi ne payeraient pas mon bon cheval ! Attends !</p> +<p class="justify">Il prit son élan et vint l'épée haute sur Julien.</p> +<p class="justify">C'était à ce moment qu'Aubry de Kergariou mettait +l'œil au télescope élémentaire, fabriqué par Messer Jean Connault, +prieur des moines et amateur de physique.</p> +<p class="justify">Julien attendit le chevalier de pied ferme et le +blessa d'un second coup d'arbalète.</p> +<p class="justify">Mais il n'avait que son couteau court pour détourner +la longue épée de Méloir. Il fut renversé du premier choc.</p> +<p class="justify">— Adieu, mademoiselle Reine, dit-il en +mourant ; que Dieu vous protège ! moi, j'ai fait ce que j'ai +pu.</p> +<p class="justify">— Reine ! s'écria Méloir qui n'en +pouvait croire ses oreilles.</p> +<p class="justify">Il regarda le prétendu jeune garçon, et reconnut en +effet la fille de Maurever.</p> +<p class="justify">— Oh ! oh ! dit-il, voilà donc +pourquoi ce rustre prétendait résister à un chevalier !</p> +<p class="justify">— Damoiselle, ajouta-t-il en s'inclinant +courtoisement, vous ne faites que changer de serviteur.</p> +<p class="justify">En ce moment Aubry entrait en grève, monté sur le +cheval du sire de Ligneville.</p> +<p class="justify">Maître Loys volait, le ventre sur le sable.</p> +<p class="justify">Vers le nord-ouest, la ligne bleue courait aussi. +Elle galopait. C'était la mer.</p> +<p class="justify">Le chevalier Méloir s'était approché de Reine et +cherchait à la relever. Bien qu'il ne connût pas exactement les dangers +de ces grèves, il ne pouvait pas manquer de voir et d'entendre la +mer.</p> +<p class="justify">Reine était presque évanouie.</p> +<p class="justify">Le chevalier, dans les efforts qu'il fit pour la +remettre debout, ne s'aperçut point d'abord que la tangue cédait sous +ses pieds.</p> +<p class="justify">Il était armé lourdement.</p> +<p class="justify">Quand il s'en aperçut, le sable humide touchait les +agrafes de ses genouillères.</p> +<p class="justify">Il lâcha Reine et voulut se dégager.</p> +<p class="justify">Comme il arrive toujours, ses efforts ne servirent +qu'à creuser davantage le trou qui allait être son tombeau.</p> +<p class="justify">Il vit le sable au-dessus de ses genoux et devint +livide.</p> +<p class="justify">— Est-ce qu'il me faudra mourir ici ! +pensa-t-il tout haut. Reine l'entendit. Elle se redressa galvanisée. +Couchée comme elle l'était, et occupant une grande surface, son poids +avait à peine attaqué le sable.</p> +<p class="justify">Pour se lever et s'enfuir, elle n'avait qu'un effort +à faire, car ses pieds n'étaient point emprisonnés comme ceux du +chevalier dans la tangue lourde et molle.</p> +<p class="justify">L'espoir lui monta au cœur avec violence.</p> +<p class="justify">La pensée d'Aubry, qui tout à l'heure la navrait, +vint lui donner une force nouvelle. Elle jeta un coup d'œil sur +Méloir qui enfonçait à vue d'œil.</p> +<p class="justify">— Je ne peux pas le sauver, +murmura-t-elle. Et sa belle main blanche s'appuya sur le sable pour +aider le mouvement de son corps.</p> +<p class="justify">Mais une autre main, une main de fer, se referma sur +sa belle main blanche.</p> +<p class="justify">Méloir avait aux lèvres un sourire sinistre. Il +dit :</p> +<p class="justify">— Ceci est notre couche nuptiale, Reine de +Maurever, dit-il ; j'avais juré que tu serais ma femme. Reine +poussa un cri d'horreur.</p> +<p class="justify">Ce fut en ce moment que, du haut des galeries +supérieures, une voix tomba sur la plate-forme du monastère et +dit :</p> +<p class="justify">— Priez pour ceux qui vont mourir ! +Sur la plate-forme tout le monde s'était agenouillé. Le glas tinta. Le +vieux Maurever, plus pâle qu'un mort, mais les yeux secs et la voix +ferme, répondait l'oraison dite par les moines pour les condamnés du +<em>periculum maris.</em> Jeannin, Simonnette, son père et les autres +vassaux de Maurever pleuraient silencieusement. Au nord-ouest, la grande +ligne bleue avançait, étincelante, sous les rayons du soleil. Le cheval +d'Aubry dévorait les sables, précédé toujours par maître Loys, le grand +lévrier noir. Qui de la mer ou du cavalier, de la mort ou de la vie, +allait arriver le premier ?</p> +<p class="justify">Reine n'avait poussé qu'un cri.</p> +<p class="justify">Puis sa charmante tête blonde s'était renversée, +tandis que ses grands yeux bleus se tournaient vers le ciel.</p> +<p class="justify">Elle aussi priait.</p> +<p class="justify">Elle priait pour son père et pour Aubry avant de +prier pour elle-même.</p> +<p class="justify">Méloir la couvrait d'un regard de damné.</p> +<p class="justify">Méloir avait du sable au-dessus de la ceinture.</p> +<p class="justify">Une fois le vent apporta le son lointain de la cloche +de Saint-Michel.</p> +<p class="justify">Méloir sourit.</p> +<p class="justify">Reine détourna la tête.</p> +<p class="justify">Elle jeta un regard aux rives bretonnes. Un léger +renflement du terrain lui indiqua le lieu où le manoir de +Saint-Jean-des-Grèves se cachait derrière les arbres.</p> +<p class="justify">C'était là que son enfance heureuse s'était écoulée. +C'était là qu'elle avait vu Aubry pour la première fois.</p> +<p class="justify">— Vous pensez à lui, damoiselle ? dit +Méloir qui voulait railler, mais dont les dents grinçaient.</p> +<p class="justify">— Pensez à Dieu ! répliqua la jeune +fille, sereine et calme, en face de la dernière heure. On entendait le +sourd grondement du flot.</p> +<p class="justify">Méloir avait du sable jusqu'aux seins. Sa main de fer +se rivait sur le bras de Reine…</p> +<p class="justify">Il tourna la tête tout à coup à un bruit qui se +faisait. Maître Loys bondissait dans le cours du Couesnon, où était déjà +la mer.</p> +<p class="justify">Et Aubry était derrière maître Loys.</p> +<p class="justify">— Aubry ! Aubry ! à moi ! +cria Reine. Par un effort désespéré, Méloir essaya de l'attirer à lui. +Ses yeux hagards disaient quel était son dessein horrible.</p> +<p class="justify">La vengeance qui lui échappait, il voulait la +ressaisir, et jeter à son rival vainqueur un cadavre pour fiancée.</p> +<p class="justify">— À moi, Aubry ! à moi ! répéta +la jeune fille qui résistait, mais qui se sentait entraînée +invinciblement.</p> +<p class="justify">— Je ne mourrai pas seul ! cria +Méloir. Au moment où son autre main allait toucher le col de Reine, +Aubry passa, plus rapide qu'une flèche. Sa lance avait traversé de part +en part la gorge de Méloir. Méloir blasphéma et lâcha prise. Le sable +cacha sa blessure. Il n'avait plus que la tête au-dessus de la tangue. +Et la mer mouillait déjà les vêtements de Reine qui, elle aussi, +<em>s'enlisait</em> lentement. Aubry sauta sur le sable, et mit sa lance +en travers pour assurer ses pieds.</p> +<p class="justify">— Tu n'auras pas le temps ! dit +Méloir en souriant au flot qui vint lui baigner le visage. Un visage de +réprouvé ! Le cheval, dès qu'il sentit l'eau à ses pieds, souffla +et mit le nez au vent, cherchant la direction de sa fuite.</p> +<p class="justify">Aubry se sentit défaillir, car l'imagination ne peut +rêver un danger plus terrible et plus prochain que celui qui l'écrasait +de toutes parts.</p> +<p class="justify">Si le cheval partait, Reine était perdue sans +ressource. Aubry la quitta, saisit la bride du cheval et la mit dans la +gueule de maître Loys en commandant :</p> +<p class="justify">— Ne bouge pas ! Le cheval révolté +fit un bond.</p> +<p class="justify">— Hope ! hope ! cria Méloir +d'une voix étranglée et mourante. Maître Loys se pendit à la bride. Le +flot passa par-dessus la tête de Méloir. Aubry tenait Reine dans ses +bras. Il sauta en selle avec son fardeau.</p> +<p class="justify">Et maître Loys de bondir, fou de joie, dans la mer +montante.</p> +<p class="justify">— Hope ! hope ! cria Aubry à son +tour. L'eau jaillit sous le sabot du bon cheval. Du chevalier Méloir, il +n'était plus question. Son dernier soupir mit une bulle d'air à la +surface du flot. La bulle creva. Ce fut tout. Reine souriait dans les +bras de son fiancé. Elle remerciait Dieu ardemment.</p> +<p class="justify">Sauvée ! sauvée par Aubry ! Deux immenses +joies !</p> +<p class="justify">Sur la plate-forme de Saint-Michel, monsieur Hue de +Maurever remerciait Dieu, lui aussi, car grâce à la lunette miraculeuse, +il assistait réellement à ce drame lointain et rapide que nous venons de +dénouer.</p> +<p class="justify">Pas par ses yeux à lui, les larmes l'aveuglaient, +mais par les yeux du petit Jeannin, qui avait saisi d'autorité le tube +de Messer Jean Connault, et qui ne l'eût pas cédé au roi de France en +personne.</p> +<p class="justify">Le petit Jeannin avait dit toutes les péripéties de +la course et de la lutte.</p> +<p class="justify">Seigneur Jésus ! au moment où les doigts crispés +du réprouvé avaient touché le cou de la pauvre Reine, le petit Jeannin +avait failli tomber à la renverse.</p> +<p class="justify">Mais la lance d'Aubry ! oh ! le bon coup de +lance !</p> +<p class="justify">Et le lévrier noir, qui tenait dans sa gueule la +bride du cheval ! c'était cela un chien !</p> +<p class="justify">Frère Bruno se disait, le matois : « En +l'an cinquante, le lévrier de messire Aubry, qui est plus avisé que bien +des chrétiens, etc., etc. »</p> +<p class="justify">Une histoire de plus, enfin, dans le grenier +d'abondance de sa mémoire !</p> +<p class="justify">Et à mesure que le petit Jeannin parlait, +l'assistance écoutait, bouche béante.</p> +<p class="justify">Quand Reine et Aubry furent en selle, ce fut un long +cri de joie.</p> +<p class="justify">Jeannin trépignait et la fièvre le prenait, car un +ennemi restait à combattre : la mer.</p> +<p class="justify">— Oh ! disait-il, comme si Aubry eût +pu l'entendre ; à droite, messire, à droite, au nom de Dieu ! +Devant vous est le fond de Courtils. Saint Jésus ! le chien a +deviné ! Ils tournent à droite !</p> +<p class="justify">— Allons, vous autres, reprenait-il en +s'adressant à l'assistance, un <em>Ave,</em> vite, vite, pour qu'ils +passent les lises du Haut-Mené. Mais vous n'aurez pas le temps… +Oh ! le brave chien !… il les conduit tout droit, comme +s'il avait péché des coques toute sa vie dans les tangues. Tenez ! +tenez ! les voilà qui sortent du flot… s'ils peuvent tourner +la mare d'Anguil, tout est dit… Bonne Vierge ! bonne +Vierge ! le flot les reprend !… mais piquez donc, +messire Aubry ; de l'éperon ! de l'éperon !</p> +<p class="justify">Il essuya la sueur de son front.</p> +<p class="justify">— Eh bien, enfant ? murmura Maurever +qui ne respirait plus. Jeannin fut une seconde avant de répondre.</p> +<p class="justify">Puis il quitta la lunette et se prit à cabrioler +comme un fou sur la plate-forme.</p> +<p class="justify">— La mare est tournée, dit-il. Oh ! +le brave chien ! Maintenant, vous pouvez bien aller à l'église +remercier le bon Dieu.</p> +<p class="justify">Une demi-heure après, Reine était sur le sein de son +père. Petit Jeannin embrassa maître Loys d'importance et lui jura une +éternelle amitié.</p> +<p class="justify">— Voilà qui est bien, dit le frère Bruno, +tout le monde est content, excepté moi. Messire Aubry sera chevalier, et +Peau-de-Mouton sera écuyer de messire Aubry.</p> +<p class="justify">— Que demandes-tu ? s'écria monsieur +Hue, qui avait ses lèvres sur le front de Reine ; tu es un vaillant +homme !</p> +<p class="justify">— Je ne suis qu'un pauvre moine, messire, +et cela me rappelle l'aventure de Domineuc, le fouacier du Vieux-Bourg, +qui chantait à sa femme, Francine Horain, la cousine du petit Tiennet de +la ferme brûlée (qui avait les yeux en croix comme Barrabas), qui lui +chantait… Mais ne vous fâchez pas, messire. Je fais réflexion que +vous n'aimez point les histoires, et je ne vous dirai pas ce que +Domineuc chantait à sa femme. Seulement, pour le silence rigoureux que +j'ai gardé depuis vingt-quatre heures, je vous prie d'intercéder auprès +du Messer Jean Connault, afin qu'il me tienne quitte de la +discipline.</p> +<p class="justify">Frère Bruno eut sa grâce.</p> +<p class="justify">En montant l'escalier de l'infirmerie, il se +disait :</p> +<p class="justify">— Je me suis bien battu pour un seul bras +cassé ! Saint-Michel archange ! la bonne nuit ! Si on +avait pu conter, par-ci par-là, une petite aventure, je dis que la fête +n'aurait pas eu sa pareille ! Et cela me fait souvenir de +l'histoire d'Olivier Jicquel, le bossu de Plestin, que je vais narrer +par le menu au frère infirmier pour me refaire un peu la +langue !</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_34"></a><strong>Épilogue : Le +repentir.</strong></h1> +<p class="justify">Le dix-huit juillet de l'an 1450, vers neuf heures du +matin, une cavalcade suivait la route d'Ancenis à Nantes, le long des +bords de la Loire.</p> +<p class="justify">Il faisait un temps sombre et pluvieux. La magnifique +rivière coulait morne et sans reflet sous le ciel noir. La cavalcade se +composait d'un chevalier, d'un homme d'armes et d'une jeune dame. +Quelques gens de service suivaient.</p> +<p class="justify">Quand la cavalcade arriva aux portes de Nantes, les +gardes inclinèrent leurs hallebardes avec respect devant le chevalier, +qui était d'un grand âge.</p> +<p class="justify">La cavalcade passa.</p> +<p class="justify">Les gardes se dirent :</p> +<p class="justify">— Voici monsieur Hue de Maurever qui vient +prendre sa revanche contre le duc François.</p> +<p class="justify">Et le moment était bien favorable, en vérité. Le duc +François se mourait d'un mal inconnu, dont les premières atteintes +s'étaient déclarées en la ville d'Avranches, le soir du service funèbre +célébré dans la basilique du mont Saint-Michel, pour le repos et le +salut de l'âme de monsieur Gilles de Bretagne.</p> +<p class="justify">Le 6 juin de la même année de grâce, quarante jours +en ça. Le duc François avait tenu cour plus brillante que jamais prince +breton.</p> +<p class="justify">Mais par la ville on disait que la cour du duc +François entourait maintenant monsieur Pierre de Bretagne, son frère et +son successeur.</p> +<p class="justify">Quelques vieux serviteurs restaient auprès du lit où +le malheureux souverain se mourait, avec madame Isabelle d'Écosse, sa +femme et ses deux filles.</p> +<p class="justify">Par la ville, on disait encore que le doigt de Dieu +était là.</p> +<p class="justify">Devant la justice du châtiment, l'ingratitude des +courtisans disparaissait aux yeux de la foule.</p> +<p class="justify">Nantes était alors la capitale de ce rude et vaillant +pays qui gardait son indépendance entre deux empires ennemis : la +France et l'Angleterre.</p> +<p class="justify">Nantes était une ville noble, mirant dans la Loire +ses pignons gothiques, et fière d'être reine parmi les cités +bretonnes.</p> +<p class="justify">La cavalcade allait sous la pluie, dans les rues +bordées de riches demeures.</p> +<p class="justify">Monsieur Pierre de Bretagne habitait l'hôtel de +Richemont, ancien fief de son frère Gilles.</p> +<p class="justify">À la porte de l'hôtel, il y avait foule d'hommes +d'armes et de seigneurs, qui se tournaient, comme il convient à la +sagesse humaine, du côté du soleil levant.</p> +<p class="justify">Hommes d'armes et seigneurs se dirent aussi en voyant +passer la cavalcade :</p> +<p class="justify">— Voici monsieur Hue de Maurever qui vient +prendre sa revanche contre le duc François. Et n'était-ce pas +justice ?</p> +<p class="justify">Le duc François l'avait traqué comme une bête fauve. +Le duc François avait mis sa tête à prix !</p> +<p class="justify">La ville était triste. Les ruisseaux fangeux +roulaient à flots une eau grisâtre. Les murs des maisons, détrempés par +la pluie, donnaient aux rues un aspect lugubre.</p> +<p class="justify">Les cloches de la cathédrale tintaient un carillon à +basse volée qui prolongeait ses vibrations monotones et funèbres.</p> +<p class="justify">À peine voyait-on, à de larges intervalles, un pauvre +homme ou un bourgeois emmitouflé se risquer sur le pavé mouillé.</p> +<p class="justify">Mais, sur le pas des portes et sous les porches, les +commérages allaient leur train, et partout on entendait, comme si +ç'avaient été les <em>paroles</em> de ce chant dolent radoté par les +cloches :</p> +<p class="justify">— Le duc se meurt ! le duc se +meurt ! Monsieur Hue pressait la marche de sa monture. À ses côtés +chevauchait Reine, qui était bien pâle encore de sa blessure, mais qui +était belle comme les anges de Dieu.</p> +<p class="justify">Aubry suivait Reine.</p> +<p class="justify">À deux jours de là, l'église d'Avranches s'était +illuminée pour une douce fête : le mariage d'Aubry de Kergariou +avec Reine de Maurever. Mais la bénédiction nuptiale n'avait point été +prononcée. Une heure avant la messe, un religieux du couvent de Dol +avait dit à monsieur Hue :</p> +<p class="justify">— J'arrive de Bretagne. Notre seigneur le +duc François attend sa fin le dix-huitième jour de juillet, terme de +l'appel qui lui fut donné par vous au nom de feu son frère. Notre +seigneur souffre bien pour mourir. Ses amis l'ont abandonné. Sa dernière +heure sera dure.</p> +<p class="justify">Monsieur Hue ordonna qu'on éteignît les cierges, et +fit seller son cheval — Enfants, dit-il à Reine et à Aubry, +vous avez le temps d'être heureux. Il partit. Et il arrivait à Nantes +juste le dix-huitième jour de juillet, terme de l'appel. Il était dix +heures du matin quand la cavalcade passa devant le palais ducal. +Monsieur Hue mit pied à terre au bas du perron avec sa fille et Aubry de +Kergariou. Il entra sans prononcer une parole et prit tout droit le +chemin connu de la chambre ducale.</p> +<p class="justify">Sur les marches de l'escalier où jadis sonnait, tout +le jour durant, le pied de fer des sentinelles, il y avait un petit +enfant qui pleurait.</p> +<p class="justify">Le petit enfant pleurait, parce que deux beaux chiens +de courre, de ceux qu'on appelait <em>fidéliens,</em> et dont les +statues de marbre sont aux pieds des ducs de Bretagne, couchés sur leurs +tombeaux, refusaient de jouer avec lui.</p> +<p class="justify">Les deux chiens étaient étendus, le col allongé, la +tête renversée, et hurlaient plaintivement.</p> +<p class="justify">Hue de Maurever s'arrêta. Son cœur se serrait. +Cette solitude avait quelque chose de poignant et de terrible, pour +l'homme qui avait vu à d'autres époques le palais ducal encombré d'or et +d'acier retentir de bruits si joyeux.</p> +<p class="justify">— Monseigneur le duc est-il en son réduit +ordinaire ? demanda-t-il à l'enfant.</p> +<p class="justify">— Monseigneur le duc est à l'hôtel de +Richemont, répondit celui-ci sans hésiter ; quand il va venir ici, +les chiens sauteront et l'on pourra jouer. Je parle du duc Pierre, qui +se porte bien, oui !</p> +<p class="justify">— Le duc François est-il donc déjà +mort ?</p> +<p class="justify">— Oh ! non ! répliqua l'enfant +avec un soupir ; on disait qu'il mourrait ce matin, mais il ne +meurt pas encore ! Monsieur Hue monta les degrés.</p> +<p class="justify">Aubry et Reine le suivirent, la tête baissée. +L'enfant disait :</p> +<p class="justify">— Oui, oui, le duc Pierre se porte +bien ! Il amènera des soudards ; il leur donnera du vin. Les +soudards chanteront ; les chiens sauteront, et l'on rira !</p> +<p class="justify">Tout ragaillardi par cette pensée, le blond chérubin +fit la cabriole sur les dalles du vestibule et cria :</p> +<p class="justify">— Maître Guinguené ! as-tu bientôt +fini de souder le cercueil ? Maître Guinguené était plombier juré +de la cour. Monsieur Hue le trouva sur le palier, soudant avec soin le +cercueil où l'on allait mettre le duc François. Le duc François, de sa +chambre, pouvait entendre le marteau du maître Guinguené, plombier de la +cour. Monsieur Hue poussa la porte des appartements.</p> +<p class="justify">Les ducs de Bretagne étaient des souverains +puissants, plus puissants que ces fameux ducs de Bourgogne, dont le +roman historique et l'histoire romanesque ont enflé à l'envi +l'importance.</p> +<p class="justify">La cour de Bretagne était une des plus brillantes +cours du monde.</p> +<p class="justify">Ce palais silencieux et désert, où le plombier +soudait sa boîte mortuaire en fredonnant, parlait si haut des vanités +humaines que toute réflexion serait superflue.</p> +<p class="justify">Dans les appartements, ornés avec magnificence, il +n'y avait personne.</p> +<p class="justify">Seulement, trois femmes priaient devant l'autel du +petit oratoire gothique.</p> +<p class="justify">C'étaient Isabelle d'Écosse, la duchesse régnante, et +ses deux filles.</p> +<p class="justify">Au bruit que firent en entrant monsieur Hue, Reine et +Aubry, madame Isabelle se retourna.</p> +<p class="justify">Elle laissa échapper un geste d'effroi.</p> +<p class="justify">— Oh ! messire Hue, dit-elle en +pleurant, c'est le quarantième jour. Vous n'aurez pas besoin de répéter +votre appel impitoyable !</p> +<p class="justify">Les deux jeunes filles se cachaient derrière leur +mère. Cet homme était pour elles le messager de la colère de Dieu. Hue +de Maurever prit la main de la duchesse et la baisa +respectueusement.</p> +<p class="justify">— Madame, répliqua-t-il, j'ai suivi les +ordres de mon maître mourant. Maintenant, je suis l'ordre de Dieu, qui +m'a dit par la voix de ma conscience : Va vers ton seigneur +abandonné. Fais avec ta famille une cour à son agonie.</p> +<p class="justify">— Est-ce vrai, cela, messire ? +s'écria Isabelle, qui se redressa.</p> +<p class="justify">— Je suis bien vieux, madame, et je n'ai +jamais menti.</p> +<p class="justify">Par un mouvement plus rapide que la pensée, la +duchesse, se baissant à son tour, mit ses lèvres sur la rude main du +chevalier.</p> +<p class="justify">— Allez ! allez, dit-elle ; +notre seigneur a grand besoin d'aide à l'heure de sa mort.</p> +<p class="justify">Dans la pièce qui précédait la retraite du malade, +Jacques Huiron, médecin, composait des vers latins en l'honneur de +Françoise d'Amboise, femme du duc Pierre.</p> +<p class="justify">— Il en a bien encore pour une heure avant +de trépasser, grommela-t-il ; c'est long ! La fin de +l'hexamètre est évidemment <em>Francesca, coronam… Fran-cesca +co-ro-nam !</em> Tout le monde s'appelle Françoise, Françoise de +Dinan, Françoise d'Amboise, Françoise la Chantepie… C'est +égal :</p> +<p class="center"><em>Ille ego qui medicus primun,</em></p> +<p class="center"><em>Francesca coronam,</em></p> +<p class="center"><em>Carmin cantabam…</em></p> +<p class="justify">C'est contourné, subtil, joli. « Je suis, ô +Françoise, le premier médecin dont les vers aient chanté votre +couronne ! » <em>Francesca coronam.</em> Ca, co… Enfin +n'importe !</p> +<p class="justify">Monsieur Hue, Aubry et Reine étaient auprès du lit de +leur souverain.</p> +<p class="justify">François ouvrit les yeux. Son meilleur ami ne l'eût +pas reconnu.</p> +<p class="justify">— Gilles, mon frère, prononça-t-il d'une +voix brève et haletante ; c'est à l'heure de midi que votre appel +me fut dénoncé. À l'heure de midi, je serai à votre face, sous la main +de notre Seigneur Dieu !</p> +<p class="justify">Aubry et Reine s'agenouillèrent. Monsieur Hue resta +debout.</p> +<p class="justify">— Gilles, mon frère, reprit le moribond, +je te le jure sur le restant d'espoir que je garde de fléchir la justice +divine : Je t'aimais. Ce sont les méchants conseillers qui m'ont +perdu, Olivier de Méel, Arthur de Montauban et d'autres… et +d'autres… car ils fourmillent autour des princes !</p> +<p class="justify">— Holà ! s'écria-t-il en apercevant +monsieur Hue ; gardes ! à moi !</p> +<p class="justify">Monsieur Hue inclinait en silence sa tête vénérable. +François tremblait. Ses draps se mouillaient de sueur.</p> +<p class="justify">— Que veux-tu ? murmura-t-il.</p> +<p class="justify">— Faire hommage à mon seigneur, répondit +Maurever, et lui apporter ma vie. François se souleva sur le +coude :</p> +<p class="justify">— Je te connais… tu es un chrétien +et un chevalier ; tu ne mens pas, toi ! parle-moi de mon +frère !</p> +<p class="justify">— Je vous parlerai de vous, s'il vous +plaît, mon seigneur, et de la miséricorde infinie du ciel.</p> +<p class="justify">— Approche, dit le duc avec +brusquerie ; quand je vais mourir, veux-tu sauver mon +âme ?</p> +<p class="justify">— Oui, sur le salut de la +mienne !</p> +<p class="justify">— Donne-moi ta main. Maurever obéit. Les +doigts de François étaient de marbre.</p> +<p class="justify">— Qui est ce jeune soldat ? +demanda-t-il en regardant Aubry.</p> +<p class="justify">Puis, avant qu'on eût le temps de lui répondre, il +ajouta en fronçant le sourcil :</p> +<p class="justify">— Je le reconnais ! je le +reconnais ! J'entends encore le bruit de son épée tombant sur les +dalles de la basilique. C'est le premier qui m'ait abandonné !</p> +<p class="justify">— C'est le dernier qui vous abandonnera, +monseigneur, murmura Reine doucement. Aubry avait la main sur son +cœur. Il ne répondit point.</p> +<p class="justify">— Lève-toi, lui dit le duc. Aubry se +leva.</p> +<p class="justify">— De par Dieu et monsieur saint Michel, +reprit le mourant, je te fais chevalier, Aubry de Kergariou !</p> +<p class="justify">— Monseigneur… voulut s'écrier +Aubry.</p> +<p class="justify">— Silence ! Soulève cette draperie +qui est au-dessus du prie-Dieu. Le rideau glissa sur sa tringle, et l'on +vit le portrait en pied de Gilles de Bretagne en costume de guerre.</p> +<p class="justify">Le duc fit le signe de la croix. Tout le monde +restait muet.</p> +<p class="justify">— Écoute-moi, messire Hugues, dit le duc, +dont la voix s'affermit ; il t'aimait parce que tu l'aimais. Quand +mon dernier souffle s'arrêtera sur ma lèvre, et ce sera bientôt, +va ! tu iras à ce portrait et tu diras : Gilles de Bretagne, +au nom de Dieu, je t'adjure de pardonner à ton frère. Le +feras-tu ?</p> +<p class="justify">— Je le ferai. François remit sa tête sur +l'oreiller. Reine lui passa au cou son reliquaire. Monsieur Hue et Aubry +priaient à haute voix.</p> +<p class="justify">Les prêtres vinrent, puis le médecin, qui cherchait +son second distique. Puis la duchesse Isabelle avec ses deux +enfants.</p> +<p class="justify">Au premier coup de midi, François poussa un long +soupir.</p> +<p class="justify">— Gilles de Bretagne ! prononça +Maurever, avec force, au nom de Dieu, je t'adjure de pardonner à ton +frère ! Le mort eut comme un sourire.</p> +<p class="center">* * * *</p> +<p class="justify">On disait aux abords de l'hôtel de +Richemont :</p> +<p class="justify">— Monsieur Hue aura ce qu'il voudra du duc +Pierre. Mais monsieur Hue ne voulait rien.</p> +<p class="justify">Trois jours après, Reine de Maurever était dame de +Kergariou.</p> +<p class="justify">Le festin de noces eut lieu au manoir de Saint-Jean, +dans cette salle où la Fée des Grèves avait enlevé l'escarcelle du +chevalier Méloir, entouré de ses hommes d'armes.</p> +<p class="justify">Simonnette devient, le même jour, la femme du petit +Jeannin.</p> +<p class="justify">Et le frère Bruno fut de la noce, par licence +spéciale.</p> +<p class="justify">Cela lui rappela tant et tant de bonnes aventures, +que les oreilles des convives en tintaient encore au bout de deux +semaines.</p> +<p> </p><h1>Notes</h1> +<ul> +<li><a name="ft_1" href="#fr_1">[1]</a> <p class="justify">Les +<em>tangues</em> sont généralement le sol de la grève, les +<em>lises</em> sont des sables délayés par l'eau des rivières ou des +courants souterrains, les <em>paumelles</em>, au contraire, sont des +portions de grèves solides où le reflux imprime des rides +régulières.</p> +</li> +<li><a name="ft_2" href="#fr_2">[2]</a> <p class="justify">Quelques +années plus tard, le roi Louis XI devait prendre cette devise pour +l'ordre de la chevalerie qu'il fonda sous l'invocation de +Saint-Michel.</p> +</li> +<li><a name="ft_3" href="#fr_3">[3]</a> <p class="justify">Le campanile +et l'archange qu'il supportait ont été détruits par la foudre.</p> +</li> +<li><a name="ft_4" href="#fr_4">[4]</a> <p class="justify">Allusion au +blanc écusson d'hermine : <em>J'aime mieux mourir que me +salir.</em></p> +</li> +<li><a name="ft_5" href="#fr_5">[5]</a> <p class="justify">Pêcheurs de +coques : les coques (palourdes) sont une sorte de diminutif des +coquilles de Saint-Jacques. Elles abondent dans la baie de Cancale et +autour du Mont.</p> +</li> +<li><a name="ft_6" href="#fr_6">[6]</a> <p class="justify">Porcs.</p> +</li> +<li><a name="ft_7" href="#fr_7">[7]</a> <p class="justify"><em>Histoire +de Bretagne.</em></p> +</li> +<li><a name="ft_8" href="#fr_8">[8]</a> <p class="justify">Autre +orthographe du mot : pichet [NduC]</p> +</li> +<li><a name="ft_9" href="#fr_9">[9]</a> <p class="justify">Figure +héraldique qui a la forme de l'Y grec.</p> +</li> +</ul> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La fée des grèves, by Paul H.C. Féval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FÉES DES GRÈVES *** + +***** This file should be named 14398-h.htm or 14398-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/3/9/14398/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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