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+The Project Gutenberg eBook, Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II,
+by Marceline Desbordes-Valmore
+
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+
+
+
+Title: Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II
+
+Author: Marceline Desbordes-Valmore
+
+Release Date: December 9, 2004 [eBook #14310]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-646-US (US-ASCII)
+
+
+***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MèRES ET DES ENFANTS,
+TOME II***
+
+
+E-text prepared by Suzanne Shell, Renald Levesque, and the Project
+Gutenberg Online Distributed Proofreading Team from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+ LE LIVRE
+ DES
+ MERES ET DES ENFANTS
+
+ CONTES EN VERS ET EN PROSE
+
+ PAR
+
+ Mme Desbordes Valmore.
+
+ TOME II.
+
+
+
+
+
+
+
+ LA PHYSIOLOGIE DES POUPEES.
+
+
+
+I.
+
+UN PERE.
+
+Quatre poupees entrerent un jour a la fois rue des Pyramides. Cela
+fit quelque sensation chez les voisins de l'heureuse maison ou se
+precipitaient ces charmantes etrangeres, car elles etaient pleines
+d'eclat, de decence et de fraicheur dans leurs parures.
+
+Une vieille gouvernante les recut dans le vestibule du second etage, les
+prit des bras de la personne qui les apportait, et les rangea derriere
+un rideau, comme elle en avait recu l'instruction, puis courut avertir
+son maitre, arrive, depuis quelques jours d'un grand voyage; il parut
+un moment apres, suivi de quatre enfants qu'il fit ranger autour d'un
+excellent dejeuner prepare pour eux.
+
+Cet homme, d'une taille legerement courbee, quoique jeune encore, les
+assit lui-meme aupres de lui d'un air doux et triste. Il etait le pere
+des enfants et revenait leur tenir lieu d'une mere charmante, qu'ils
+avaient perdue. Rien ne pouvait retenir M. Sarrasin a la vie, que le
+dessein irrevocable d'etre a la fois le pere et la mere de cette petite
+famille groupee autour de lui. Force a de frequents voyages dans
+l'interet de tous, il n'avait pu depuis trois ans cultiver lui-meme ces
+jeunes plantes dont il ignorait entierement les caracteres. Leurs jours
+s'etaient passes depuis six mois, dans une pension, ou elles avaient
+senti moins cruellement l'absence de leur mere et la privation
+momentanee de ce jeune pere, qui leur etait enfin rendu! C'etait leur
+troisieme reunion depuis son retour beni, et vous avez deja juge qu'ils
+s'occupaient des moyens d'assurer leur bonheur. Il ne lui en restait pas
+d'autre.
+
+Il se leva quand le dejeuner fut fini et la table remise en ordre.
+
+Voici, dit-il en tirant le rideau qui cachait les belles visiteuses,
+quatre petites compagnes que je veux associer a notre voyage de
+Saint-Denis.
+
+Un saisissement de plaisir fit manquer la voix aux quatre soeurs, qui
+leverent leurs bras, en criant:
+
+--Oh! papa! oh! papa! qu'elles sont jolies!
+
+Ce n'est pas sans dessein, reprit-il, qu'elles sont arrivees ainsi pour
+vous chercher. Elles ont sans doute desire un asile pres de chacune de
+vous. Leur choix doit etre ecrit d'avance dans leur billet de visite.
+
+Toutes se precipiterent sur les petites mains a ressorts des poupees qui
+tenaient une carte de visite. Albertine, l'ainee, y lut son nom (car
+elle savait lire l'ecriture), l'adresse etait ainsi concue: Prudente
+pour Albertine. Augusta, Marceline et Valerie y epelerent aussi leurs
+noms et ce furent des cris, des embrassements, qui firent couler la joie
+jusqu'au coeur de leur pere.
+
+--Elevez-les bien, dit-il avec une tendresse serieuse, et rendez-moi un
+compte fidele de leurs penchants: ce sont vos filles.
+
+Albertine emporta la sienne dans ses bras avec un maintien de petite
+maman tout a fait compose, la regardant avec un air de tendre protection
+qui fit bien augurer a monsieur Sarrasin de l'avenir de la poupee,
+qu'elle appela sur le champ:--ma fille.
+
+Augusta saisit vivement Lutine par le milieu du corps, et lui appliqua
+deux gros baisers qui derangerent un peu sa coiffure. Valerie soutint
+Peri par ces deux mains delicates, en la faisant sauter en mesure sur un
+pas de valse. Marceline, la plus jeune, petite blonde silencieuse, se
+tint gravement debout devant celle qui la regardait de dessus la table,
+sans montrer trop d'empressement a l'en faire descendre.
+
+--Tu ne prends pas, Fauvette? dit son pere: ne te trouves-tu pas
+contente d'avoir une telle fille?--Si! repondit l'enfant blond, en
+regardant alternativement Fauvette et son pere.--Je t'aime mieux, toi!
+ajouta-elle a voix basse en se glissant dans ses genoux et en passant
+ses bras autour de son cou qu'elle etreignit longtemps de toute sa
+force. Son pere emu, tenant les yeux long temps aussi fixes sur cette
+petite tete attachante, crut voir en miniature le portrait de sa mere,
+et la serra fortement sur son coeur. Le pere et l'enfant resterent
+plonges dans une immobilite qui n'etait pas de l'engourdissement.
+
+Les eclats de rire et de musique qui partaient de la chambre voisine
+reveillerent cet homme absorbe au fond de sa memoire. Il prit par la
+main sa plus jeune fille, qui tenait avec quelque embarras la brillante
+Fauvette, et ils se reunirent au cercle joyeux qui allait devenir le
+centre des observations du tendre physiologiste.
+
+
+
+II.
+
+QUATRE FEMMES EN MINIATURE.
+
+Albertine venait de faire asseoir Prudente devant elle, pour lui montrer
+patiemment un point de tapisserie, lui parlant avec une gracieuse
+autorite, et lui promettant un monde de bonheur dans le charme du
+travail. Elle en avait deja range autour de Prudente tous les elements
+sans confusion. La poupee attentive tenait avec soumission son aiguille
+enfilee de laine, et paraissait ecouter sans ennui sa jeune maman
+compter les fils de canevas, et lui expliquer les delices de cet
+ouvrage, repetant sans se lasser:--Vous prenez deux, que votre point
+soit egal et rond vos mains toujours propres et vos laines en ordre.
+
+Ce petit coin du tableau reposa delicieusement les yeux de M. Sarrasin,
+car Albertine etait l'ainee.
+
+Quel bonheur pour lui de decouvrir en elle le germe d'une patience si
+utile un jour dans sa maison! cette grace liante et calme devait si bien
+unir ensemble les jeunes branches qui l'enracinaient au monde!
+
+Assise sur une grande chaise devant le piano, Valerie soutenait Peri par
+sa ceinture comme par des lisieres, et la faisait legerement tourner en
+frappant avec sa main droite une espece de galop qui semblait enivrer la
+poupee, et la petite fille criant comme son maitre de danse:--en mesure,
+mademoiselle, arrondissez-les bras, effacez les epaules..., baissez les
+yeux devant votre cavalier!
+
+--Heureuse enfant! pensa monsieur Sarrasin, la musique fera du bruit
+dans tes plaisirs et dans tes peines. Ta physionomie riante reposera
+souvent ma douleur, et j'allegerai tes graves lecons par l'espoir de la
+danse.
+
+Augusta, qui se tenait alors a l'ecart, paraissait tres affairee
+autour de Lutine.--Elle l'avait embrassee si fort et si souvent, que
+l'humidite de ses levres, assez mal essuyees des traces de son dejeuner;
+avaient deja compromis l'eclat des joues rouges et presque vivantes de
+sa fille. C'est dans l'etonnement de voir une tache ternir un teint plus
+brillant que le sien meme, qu'elle avait eu recours au savon, et qu'elle
+s'apercut avec desespoir qu'il ne restait dessous qu'un carton pale ou
+le sang ne circulait pas. L'autre joue, toute neuve et intacte, formait
+un affreux contraste avec celle ou la couleur delayee se melait au
+savon et aux cheveux colles dans ce hideux mastic. Ce fut dans cet etat
+qu'Augusta, avec une grosse larme dans les yeux s'elanca vers son pere,
+en elevant sous ses yeux, Lutine ainsi deshonoree, et criant: Vois comme
+elle a mal a la joue; je l'ai pourtant bien lavee.
+
+C'est a cause de cela, repondit son pere, l'eau ne vaut rien aux
+poupees. Ta tendresse lui a deja fait mal; il ne faut pas devorer ce
+qu'on aime. Trop de caresses etouffent un enfant. Une surveillance calme
+et active, une douce liberte autour de ta fille, comme pour tout ce que
+tu aimeras au monde, ce sera le meilleur secret pour le conserver.
+
+--Fais-la guerir, dit Augusta les mains jointes, et je te promets de
+l'embrasser bien doucement.
+
+Lutine fut envoyee chez un medecin celebre de poupees au grand bazar
+ou elle avait ete choisie; et des le soir meme, elle rentra rue des
+Pyramides, plus rouge que jamais.
+
+Monsieur Sarrasin observait en meme temps que Marceline, la plus petite
+et la plus frele, n'enseignait ni la tapisserie, ni la danse a Fauvette.
+Elle la regardait quelquefois, caressait doucement ses souliers de satin
+et ses mains un peu cachees par des manchettes de blonde: mais c'etait
+une admiration froide ou craintive que ne pouvait expliquer son pere.
+
+--Pourquoi ne danses-tu pas avec Fauvette, mon petit ange? lui
+demanda-t-il; elle doit etre legere comme ses plumes. Sa robe de crepe
+blanc est si bien garnie de fleurs!"
+
+Marceline d'abord ne repondit pas: puis, comme si sa pensee sortait a
+son insu de sa bouche, elle dit: je n'ose pas l'aimer."
+
+--C'est singulier; pensa Monsieur Sarrasin.
+
+
+
+III.
+
+LA PORTE DU CIEL.
+
+Comme le temps etait fort beau le lendemain, bien qu'il fit froid d'une
+derniere gelee, apres que les lecons furent apprises, que l'active
+gouvernante eut habille ses quatres petites maitresses qu'elle aimait
+avec devotion, on dejeuna de bonne heure, on sortit a pied tous
+ensemble. La vieille Suzanne, chaudement paree, guidait ce petit
+troupeau dont elle etait fiere, et Monsieur Sarrasin le suivait de pres
+avec la surveillance et la sollicitude d'un pere.
+
+Savez-vous ou l'on allait avec tant d'empressement, tant d'espoir, que
+pas un pied ne touchait terre? et pourquoi ces quatre visages doux et
+charmants se levaient souvent pour regarder au-dessus des maisons le
+ciel bleu suspendu, si pur, si haut au-dessus des cheminees des immenses
+batiments de Paris? Pourquoi l'on avait embrasse serieusement les
+poupees en leur disant: au revoir! sans les emmener avec soi? Eh bien!
+vous allez le savoir; car la personne qui a raconte cette histoire a
+suivi toute la famille jusqu'a la barriere Montmartre; elle avait a
+rendre aussi une pieuse visite la ou montaient ces beaux enfants, ayant
+chacun une couronne de fleurs passees au bras sous leur manteau brun.
+
+--Oh! ma bonne Suzanne, ou allons-nous? dit la petite Marceline qui ne
+marchait pas encore d'un pas aussi ferme que les autres. Suzanne soupira
+et n'osa repondre, car son maitre gardait un profond silence. On monte,
+on monte..... puis on aborde une grille devant laquelle monsieur
+Sarrasin s'arrete, decouvre sa tete; et dit:--Saluez, mes enfants, car
+c'est ici la porte du ciel!
+
+Les quatre petites filles obeirent avec un instinct de douleur et de
+tendresse qui les fit ressembler a quatre anges de la piete. Suzanne se
+detourna pour cacher ses larmes.--Ma bonne vieille Suzanne, poursuivit
+monsieur Sarrasin, si vous ne pouvez nous suivre, vous nous attendrez
+la.--Ah! monsieur! dit Suzanne avec une instance dans le regard, et
+decouvrant sous son tablier noir sa couronne a elle, qu'on ne lui avait
+pas commande d'apporter, monsieur! j'ai du courage, et je sais le
+chemin! Dans votre absence depuis six mois demeuree toute seule, je
+n'avais pas d'autre voyage a faire, et je venais!--Entrez donc, ma
+fidele Suzanne, entrez, mes petites cheries... Vous n'oublierez jamais
+notre premiere promenade: elle est serieuse; mais elle est pleine
+d'esperance. Voyez que de fleurs!
+
+Il y en avait, en effet, deja beaucoup; et des arbustes, des plantes
+vertes, des saules si bien entremeles ensemble que la terre a cette
+place ne se voyait plus qu'a peine.--C'est ici, mes filles, qu'il faut
+attacher vos couronnes et vous mettre a genoux.
+
+Ce que firent les enfants.
+
+--Venez, leur dit-il, apres qu'il eut prie au milieu d'eux et pour eux.
+Venez! votre mere vous regarde; elle vous benit.
+
+La petite Marceline se precipita dans les branches et les hautes herbes
+en criant:--ou donc! ou donc!
+
+--Monsieur Sarrasin apres l'avoir saisie dans ses bras, lui dit: je
+te promets que nous serons tous reunis un jour et que nous irons la
+rejoindre par la porte du ciel.--Merci! repondit l'enfant qui se coucha
+triste sur son epaule, et qui redescendit avec son pere au milieu des
+sanglots de ses jeunes soeurs qui marchaient mieux qu'elle.
+
+
+
+IV.
+
+LA POUPEE MALADE.
+
+L'enfance est heureuse! elle est aimee de Dieu. Dieu charge un ange de
+mesurer la peine a la faiblesse. L'ange y va bien doucement; on croit
+qu'il leur souffle des baisers dans leurs larmes. De la ces ondees de
+pleurs qui mouillent a peine, car il les emporte sur ses ailes avec
+leurs prieres. Alors, ils rient, ces petits enfants; ils aiment, ils
+esperent, ils croient et c'est pour cela que Dieu les aime; pour cela
+qu'il a dit: _Laissez venir a moi les petits enfants?_ Il faut donc se
+rejouir en pensant que les quatre soeurs retrouverent leurs poupees
+avec un sentiment de joie tres pur et qu'elles les associerent a leurs
+souvenirs, a leurs jeux, a l'union charmante qui regnait entre elles.
+
+Un jour que les lecons etaient finies, leur pere s'etonna du profond
+silence qui avait succede au bruit accoutume de l'heureuse chambre de
+ses enfants. Il s'approcha sur la pointe du pied pour observer la cause
+de ce grand silence, et demeura fort surpris de voir la poupee d'Augusta
+couchee, et les petites filles s'agitant autour d'elle avec le plus
+tendre empressement.
+
+Un ordre parfait regnait dans leur activite muette. On glissait
+doucement autour du cher petit objet qu'on semblait avoir peur de
+reveiller, de cette Lutine si vive et si brillante, privee de ses
+vetements incommodes; renversee sur un oreiller, se conformant a sa
+position avec une grace qui enchantait les enfants. Alphonse, joli petit
+parent de la maison, partageait fort gravement les soins de ses cousines
+et remplissait les fonctions de medecin.
+
+C'etait un charme de le voir tatant le pouls de Lutine, reflechissant
+comme il avait vu reflechir un docteur profond, et s'asseyant pres du
+lit, le front appuye sur sa main, une plume passee dans ses levres, lent
+a ecrire l'ordonnance que ses cousines attendaient avec anxiete.
+
+Oui! l'enfance est heureuse. Il y avait pour elle dans cette scene
+l'interet d'un drame veritable. Cette malade immobile leur faisait
+pressentir ou rappeler tout ce qu'il y a de doux, d'aimable aux soins
+prodigues a un etre souffrant. Monsieur Sarrasin vit tant de zele et de
+charite regner dans ce coin de chambre, que les larmes lui en vinrent
+aux yeux.
+
+Albertine lut l'ordonnance du medecin, et prepara promptement une petite
+bande de toile urgente pour la saignee, qu'executa sur l'heure la main
+legere et hardie d'Alphonse.
+
+La lancette fut un passe-cordon d'argent, la cuvette une coupe de
+porcelaine qu'avait pretee la vieille Suzanne. Alors, a la satisfaction
+curieuse des enfants, la poupee dont la peau fut plus qu'effleuree par
+l'integre Alphonse qui s'en acquittait de tout son coeur, la poupee
+perdit une grande quantite de son.
+
+--Elle est sauvee! cria le docteur. Elle est sauvee!
+
+Sauvee! repeterent en frappant dans leurs mains les gardes-malades, qui
+avaient a peu pres le costume de l'etat.
+
+--Je te fais compliment de cette cure, mon ami, dit monsieur Sarrasin en
+se montrant. Tu me parais devoir etre un jour medecin dans toutes les
+formes. Alphonse lui sauta au cou, et lui dit en confidence.--Je fais
+semblant de croire; car, vois-tu, cette poupee n'est pas vivante.--Si!
+Si! un peu vivante cria Augusta qui l'avait entendu, et qui ne voulait
+pas perdre son illusion. Tiens, papa, regarde, ajouta-t-elle en
+entrainant son pere aupres de sa Lutine. Tu vois que les sangsues ont
+bien pris!" Lutine avait, en effet, huit sangsues, ou du moins huit
+petits morceaux de reglisse decoupes dans la forme de ce laid et
+bienfaisant animal. Il faut convenir que Lutine ainsi barbouillee, le
+bras vide, et lavee par toutes les potions qu'on lui avait fait boire,
+demeura dans un etat de convalescence, dont les bons soins de la sage
+Albertine ne purent jamais la tirer entierement. Monsieur Sarrasin
+declara pourtant que cette convalescence serait celebree par un banquet,
+ou le docteur recut, en cremes, en biscuits et en darioles, le prix de
+sa sagacite merveilleuse.
+
+--D'ou provenait la maladie de Lutine? manda Monsieur Sarrasin, moitie
+serieux, moitie riant.
+
+Le docteur mangeait, se reposant sur ses lauriers. Augusta repondit avec
+vivacite que Lutine avait fait son malheur elle-meme, qu'elle se serrait
+dans son corset de maniere a s'etouffer, ce qui la rendait tres-agacee
+et tres-pale.
+
+Enfin, papa, sans moi, elle serait devenue poitrinaire. C'est une folle,
+sans soin d'elle-meme, jamais en place, une petite ramasse-poussiere qui
+me fait tourner la tete.
+
+--Je comprends, dit son pere, en frappant doucement sur cette petite
+tete agitee, qu'il faudra lui donner un bien bon exemple pour la
+corriger. La tienne, Valerie, parait en bonne sante.
+
+--Oui, papa, elle danse
+toujours, et je lui apprends le pas du chale pour te faire une
+surprise le jour de ta fete. Oh! papa! elle valse presque seule sans
+s'etourdir.
+
+--Il faut lui faire une recompense de cet amusement, mon
+ange: on peut danser de joie quand on a bien rempli tous ses devoirs;
+j'y veillerai avec toi. La tienne, Albertine, comment se conduit-elle?
+
+Albertine ne repondit rien qu'en courant chercher les preuves de
+l'excellente conduite de Prudente. Elle rapporta, dans un doux silence,
+l'ouvrage de tapisserie termine avec une proprete ravissante; puis elle
+etala, avec un sourire d'une petite mere satisfaite, un trousseau cousu
+de la facon la plus solide. Ce trousseau se composait deja d'une paire
+de draps ourles, marques au nom de Prudente; quatre chemises a manches
+longues en forme de peignoir; quatre manteaux de lits, des beguins
+bordes d'une petite dentelle de Lille et quatre mouchoirs ornes de son
+chiffre.
+
+Avec cela, dit l'enfant plein de joie, elle peut attendre. Elle m'a bien
+aidee, cette chere mignonne! Oh! papa que je l'aime! et que je suis
+contente quand nous travaillons ensemble!--je t'aime aussi, dit son
+heureux pere, et je te donne des ce moment le droit de surveillance
+sur toutes les poupees de la maison; elles y gagneront beaucoup et tes
+jeunes soeurs davantage.
+
+Les plus petites embrasserent tendrement Albertine, qui les baisa d'un
+baiser plein d'amour et d'avenir. Je dois vous dire, pour l'avoir vu de
+mes yeux qu'elle devint, en effet, plus tard, le guide et l'appui de ses
+soeurs, dont elle est encore adoree.
+
+Dans un moment de reflexion fort rare chez Augusta, elle regardait un
+peu tristement les ravages que sa tendresse avait produit chez Lutine,
+qui n'etait plus que l'ombre d'elle-meme,--Veux-tu la mienne? dit
+Marceline, que personne ne soupconnait en observation dans un coin; mais
+dont les yeux intelligents percaient toujours jusqu'a la tristesse des
+autres. Prends la mienne, prends, petite soeur; tu soigneras, Lutine et
+Fauvette te rejouira.
+
+--Mais toi, repondit Augusta, en hesitant a recevoir la belle Fauvette,
+aussi fraiche que le jour de son entree dans la maison.
+
+--Je la regarderai, Augusta, quand j'aurai fini mes devoirs; mais elle
+est lourde et elle a trop de plumes, il est impossible que ce soit la ma
+fille.
+
+--Oh! j'en aurai donc deux! s'ecria sa soeur folle de joie. Que de
+choses, mon Dieu! que d'inquietudes je vais avoir sur les bras! qu'une
+grande famille cause de soins et de fatigue aux meres!
+
+
+
+L'ORPHELINE DU BOULEVARD
+
+Monsieur Sarrasin n'avait pas vu sans surprise le detachement de
+Marceline pour Fauvette, il en cherchait la cause dans l'insouciance de
+son age; mais il se trompait; il en eut la preuve un jour. Toute cette
+famille innocente revenait du boulevard Saint-Denis; on pressait le pas,
+car c'etait l'heure ou les lumieres du gaz s'allument de loin en loin.
+Une humble boutique a terre s'annoncait a une grande distance par la
+voix d'un jeune marchand, qui jetait ces paroles percantes dans toutes
+les oreilles promeneuses:
+
+Voyez, messieurs, voyez mesdames, enfants, petits enfants, voyez!
+pleurez pour obtenir de vos peres et meres les tresors a cinq sous que
+voila. A cinq sous, messieurs, mesdames, enfans, petits enfants! A cinq
+sous, tout ce qui peut frapper l'oeil de l'acquereur!"
+
+Monsieur Sarrasin ne resista pas a l'attraction de cette voix puissante;
+il permit a ses enfants de choisir chacune un de ses tresors a cinq sous
+qui font plus d'heureux qu'on ne pense.
+
+Un seul objet attira toute l'attention de Marceline. Une poupee nue,
+abandonnee dans un coin, sur la terre humide, lui causa une sensation de
+pitie subite. La plus attrayante sympathie s'etablit entre elle et cette
+pauvre petite chose dedaignee; et pressant de toute l'etreinte de ses
+deux mains la main de son pere pour le forcer a se pencher vers elle,
+donne-moi, lui dit-elle, cette Fauvette, pour que je la rechauffe, oh!
+je t'en prie!" Elle fut a l'instant sous son manteau, entre'ouvert vingt
+fois par les caresses que cette poupee recut de son doux sauveur. C'est
+de la que lui vint le nom de l'Orpheline du Boulevard.
+
+Il est impossible de vous representer l'affection qui parut s'etablir
+entre elles deux. C'etait presque triste de penser qu'un seul coeur en
+faisait tous les frais: on aurait voulu animer un peu l'objet d'une
+amitie si tendre, pour lui donner le bonheur d'y repondre. Marceline ne
+le desirait pas, elle en etait sure! elle voyait ces petits traits fins
+et luisants s'animer pour elle, pour elle seule! et cette idee lui
+causait du ravissement. Jamais on ne la rencontrait sans l'orpheline
+collee contre sa poitrine; jamais elle ne se couchait, apres sa priere
+a Dieu, sans endormir sur son coeur son enfant trouve, l'amour de son
+choix, sa petite bien-aimee! Elle passait toutes ses recreations dans
+cette union intime et silencieuse. Tout ce qu'elle lui chuchotait de
+paroles caressantes et mignonnes ferait un poeme d'amour et d'amitie!
+Cette jeune ame etait remplie, et son visage d'ange rayonnait de
+bonheur. Sur les genoux de son pere meme, qui l'y bercait souvent comme
+la plus legere, elle montait avec l'orpheline associee a sa vie; cette
+vie fut un sourire tant qu'elle posseda sa frele et pure idole. Quand
+son pere, qui souriait de cette tendresse, lui demandait:--Que dit-elle
+de tout ce que tu lui racontes!
+
+--Elle m'ecoute, repondait l'enfant, elle m'entend!" Et l'avenir de
+cette petite fille l'inquietait plus que celui de la rangeuse Albertine,
+plus que celui de la bondissante Valerie; plus meme que celui d'Augusta,
+dont le caractere impetueux pouvait se modifier, et l'exempter a coup
+sur de toutes les maladies de l'ame.
+
+
+
+LA POUPEE PERDUE.
+
+Alphonse avait passe tout un jour de conge au milieu de ses jeunes
+parentes, et ce jour s'etait ecoule comme une heure. Le jardin deja
+embaume, la cour ou il y avait de l'herbe et des poules, les greniers ou
+vivaient des pigeons a la plume eclatante au soleil, tout avait maintenu
+la joie et la concorde dans cette jolie famille; pourtant Marceline
+devint triste apres le depart d'Alphonse. Elle le fut le lendemain, le
+surlendemain, longtemps, jusqu'a ce que l'on s'apercut qu'il y avait de
+profonds soupirs dans son silence, que ces soupirs ressemblaient presque
+a des sanglots et qu'enfin sa sante s'alterait d'une maniere sensible.
+
+Son pere la portait dans ses bras, la faisait danser avec Valerie,
+coudre avec Albertine, sortir avec sa bonne Suzanne.
+
+L'enfant obeissait partout, mais elle dansait d'un air pleurant, se
+couchait sur l'epaule de son pere, reveuse et les yeux fixes, gardait
+sans y toucher les gateaux delicieux dont Suzanne voulait reveiller son
+appetit, et posait une heure entiere sa petite tete brulante sur les
+genoux de sa patiente soeur, Albertine.
+
+--Veux-tu cela? lui disait-on, et cela? et cela? et beaucoup de choses
+propres a la distraire.
+
+Oui! oui! oui!" repondait-elle d'une voix douce et plaintive, mais elle
+ne jetait seulement pas les yeux sur les joujoux qu'on s'empressait de
+lui offrir.
+
+Cette petite fille etait devenue si chere a monsieur Sarrasin, qu'il
+devint lui-meme tout reveur de la voir ainsi languissante apres avoir
+interroge sa maison dans la crainte que l'enfant n'y fut malheureux
+pendant ses courtes absences; il prit la resolution de la veiller
+lui-meme jusque dans son sommeil, cet excellent pere! il entra quand
+tous les enfants dormaient paisibles et blancs comme des ramiers couches
+dans leurs nids.
+
+Le sommeil d'Albertine l'arreta un moment dans une contemplation pleine
+de bonheur. C'etait l'ange de la paix, qui s'etait endormi dans la
+priere _pour tous_! Augusta dont les joues rouges semblaient bondir
+comme deux beaux fruits sur l'oreiller blanc, appela comme Albertine le
+baiser de ce pere attendri. Il jugea par le sourire de Valerie qu'elle
+s'etait assoupie avec une chanson sur les levres. Jamais il n'avait
+compris jusque la tout le bonheur d'un pere, qui entend les douces
+haleines de ses enfants immobiles de sommeil et de sante.
+
+C'est a remercier Dieu a genoux; c'est a croire qu'on l'entend respirer
+lui-meme dans ce monde.
+
+Il n'eut pas le loisir d'interroger le repos de son plus jeune enfant,
+car a peine eut-il effleure les boucles blondes de son front presque
+pale, que la petite Marceline se reveilla en tressaillant et fixa ses
+yeux brillants tout grand ouverts sur son bien-aime pere, en lui tendant
+les bras.
+
+--T'ai-je fait peur? dit-il en se penchant sur elle. Non! j'ai cru que
+c'etait le bon Dieu, bon comme toi."
+
+Alors, avec une voix de pere qui ouvre les secrets de tous les enfants,
+il entra dans la petite ame sensible et renfermee, au milieu d'un
+ruisseau de larmes qu'il fit couler a force de confiance et de tendres
+paroles, la petite melancolique laissa sortir cet aveu: J'ai perdu ma
+fille!
+
+--Comment! dit monsieur Sarrasin frappe d'etonnement, c'est la ce que je
+cherche depuis trois mois, et tu ne m'en as rien dit?
+
+Oh! tu aurais trop de chagrin, poursuivit-elle eu jetant les bras a son
+cou et puis je ne voulais pas rapporter; c'est si laid!
+
+Dis tout, dis, pauvre ange! insista son pere emu et enchante d'avoir
+decouvert la blessure.
+
+--Eh! bien!... ne gronde pas Alphonse, dit-elle en sanglotant sur le
+coeur de son pere. Moi, je serai bien sage..., je rirai devant toi."
+
+Je vous avoue que cet homme qui n'etait plus enfant depuis trente ans
+passes, pleura d'aussi bon coeur que cette douce petite fille.
+
+
+
+LE RETOUR DE LA POUPEE.
+
+--Bonjour, Alphonse, dit le lendemain monsieur Sarrasin en entrant dans
+la maison de son petit neveu, qu'il trouva dans la cour.
+
+--Ah! mon oncle, quelle joie de te voir!
+
+--Je l'imagine bien, mon ami, et puis voila ta cousine un peu malade,
+qu'il faut distraire et guerir. C'est une heure de plaisir que nous
+venons te demander.
+
+--Quel bonheur! quel bonheur! quel bonheur! cria de toute sa tete
+Alphonse en voltigeant a travers l'escalier, ou il tirait de toute
+sa force son oncle par la main: maman! c'est mon oncle! c'est petite
+cousine " et sa mere ouvrit avec empressement.
+
+Au milieu de l'entretien amical qui s'engagea, monsieur Sarrasin
+observait le maintien de sa fille. Il craignait qu'elle n'en voulut
+dans son coeur a ce jeune garcon, auteur vrai ou suppose d'un si grand
+chagrin. Mais il ne vit nulle trace d'inimitie ni de bouderie sur ce
+petit front reveur, et l'aima bien mieux encore. Amour a ceux que la
+douleur n'aigrit pas; qui ne rendent pas les autres responsables de
+leur extreme sensibilite! Alphonse l'avait fait souffrir, mais Alphonse
+n'etait pas mechant; il n'etait qu'etourdi.
+
+Cette petite le sentait bien, elle etait si bonne, si triste de la perte
+de Fauvette, qu'elle n'avait pas besoin de joindre a son mal d'amitie,
+le mal qui mord le coeur, la haine. Sa mere avait dit une fois devant
+elle que la haine ferme la porte du ciel: oh! cette petite voulait aller
+au ciel, elle ne voulait qu'aimer, comme les anges, comme sa mere!
+
+"--Figure-toi, Alphonse, dit monsieur Sarrasin au joyeux enfant qu'il
+avait pris entre ses genoux, et qui grimpait dessus comme un chevreau,
+figure-toi que j'ai du chagrin."
+
+Alphonse dressa l'oreille, cessa de se rouler sur son oncle, et le nez
+en l'air, les cheveux eparpilles sur son front qui devenait grave, il
+ecouta tout frappe d'interet, la suite de ce mot qu'il avait repete
+vivement:--du chagrin.
+
+--Oui, Alphonse, du chagrin! je peux te confier cela, a toi, qui es un
+grand garcon, le cousin, l'ami, le defenseur de mes filles, a defaut de
+frere, qu'elles n'ont pas: tu comprends?
+
+--Alphonse devint tout ame.
+
+--Figure-toi que cette petite, que j'ai prie expres ta mere d'emmener
+un moment au jardin, est encore si credule, si enfant, qu'elle se
+persuade... mille choses touchantes par leur naivete; entre autres, elle
+croit que les poupees sont vivantes.--Alphonse poussa un grand eclat de
+rire et se frotta les mains.
+
+--Toi aussi quand tu etais petit, tu croyais fermement a l'existence de
+ton cheval de carton, et tu exigeais qu'on lui achetat de l'avoine.
+Mais tu as neuf ans, tu sais la vie et tu es revenu de tous ces
+enfantillages, une poupee pour toi, c'est un petit morceau de bois;
+c'est exactement la meme chose pour moi-meme; toutefois, nos anciennes
+erreurs doivent tourner en indulgence pour les simples, et tu seras
+triste comme moi quand tu sauras que ta petite cousine est serieusement
+malade de l'absence, de la fuite, du vol d'une poupee; je dis du vol,
+car elle a disparu en effet comme un oiseau dont elle portait le nom:
+Fauvette.
+
+--Alphonse redevint immobile. Figure-toi, mon pauvre Alphonse, que
+depuis trois mois environ, je vois languir mon plus jeune enfant, un
+ennui muet fane sa vie, sa jeune vie, autrefois heureuse et comblee par
+la possession de sa poupee! c'etait sa compagne, c'etait sa fille! elle
+lui parlait bas, elle lui faisait respirer des fleurs, cherchait partout
+de la mousse pour l'y coucher aupres d'elle: tu aurais ri...
+
+Alphonse ne riait plus.
+
+--Enfin, pitie! une si petite idole suffisait a un si petit coeur; car
+sa perte l'oppresse, l'etonne, l'isole. Elle est dans un desert depuis
+que cette diable de poupee a disparu. Elle ne mange plus qu'a peine,
+elle a de la fievre, des soupirs, qui disent: ma fille! ma fille! on
+pourrait en rire si...
+
+Alphonse fondait en larmes.
+
+--Pourquoi pleures-tu? tu n'es pas son pere, poursuivit monsieur
+Sarrasin; tu ne sens pas le mal que me fait l'etrange manie de mon
+enfant.
+
+--Je le sens, moi, mon oncle, et c'est bien pire que toi! dit Alphonse
+avec une candeur passionnee. Tiens! quand tu devrais me battre, il
+faut que je te l'avoue, car j'etouffe. C'est moi qui suis le voleur de
+poupee, adieu, mon oncle, je vais..., je ne sais pas ou je vais, mais je
+n'ose plus te regarder, et j'aimerais mieux etre en prison que devant
+toi!
+
+--Rends-moi plutot la poupee! repartit son oncle en lui barrant la
+porte, et comprimant ses sanglots contre sa poitrine.
+
+--Mon Dieu! s'ecria l'enfant malheureux, si je l'avais, ce serait deja
+fait. Mais j'ai pris cela, moi, comme un caillou, une balle pour lancer
+en l'air. Je ne sais ce qu'elle est devenue: je croyais que c'etait pour
+rire ce nom de: _ma fille_, qui est-ce qui va penser!...
+
+--Ah! voila le mal dit l'oncle en appuyant sur cette reflexion. On
+trouble souvent le bonheur des autres, sans contribuer au sien meme;
+faute de l'avoir compris on brise, on detruit, sans cruaute, des liens,
+des habitudes profondes et sacrees; mon cher ami, ne prends rien a
+personne, ne derange pas un fil dans la trame des autres, de peur de
+rompre ceux que tu n'apercois pas. Souviens-toi de mon conseil, surtout
+quand tu seras grand!
+
+---Ah! je te le jure! mon oncle: Malade par ma faute! repetait, en
+tapant des pieds, Alphonse exalte de repentir.
+
+Marceline rentrait dans ce moment. Presse par la honte de paraitre
+devant elle, il se glissa prompt comme l'eclair, sous un long rideau de
+croisee, ou il ensevelit sa rougeur et ses larmes. L'ample draperie de
+soie agitee fortement par Alphonse s'ebranla; quelque ange, souriant
+peut-etre, en fit tomber la poupee elle-meme! la poupee les bras ouverts
+comme pour alleger sa chute; la poupee mignonne et cherie, retenue dans
+un pli du rideau comme dans une etroite prison!
+
+Ah! ce fut etouffant de surprise et de joie. Marceline ne fit qu'un
+grand cri, puis se jeta sur sa fille qu'elle saisit a deux mains avec un
+tremblement d'ame inexplicable a cet age en se refugiant avec elle sous
+les bras de son pere, ingenieuse a lui chercher un asile pour toujours!
+
+Je ne peux pas vous dire exactement lequel fut le plus heureux de cette
+etonnante aventure. Monsieur Sarrasin y puisait la guerison de sa chere
+fille; Marceline une recompense sans nom a sa silencieuse maladie, et
+Alphonse dansait sur un repentir. Il sentait tomber ce plomb qui pend au
+coeur de ceux qui se disent: j'ai fait du mal a quelqu'un!
+
+Oh! decidement, Alphonse etait le plus heureux! tout le monde du moins
+aurait pu le croire comme moi, en le voyant bondir sur le chemin ou la
+poupee fut ramenee en triomphe par les trois personnes auxquelles elle
+inspirait un interet si different!
+
+
+
+ LA MERE A SON FILS.
+
+ Quand j'ai gronde mon fils je me cache et je pleure.
+ Qui suis-je, pour punir, moi, roseau devant Dieu;
+ Pour devancer le temps qui nous gronde a toute heure,
+ Et crie a tous: prends garde; il faudra dire adieu!
+
+ Mourir avec le poids d'une parole amere;
+ D'une larme d'enfant que l'on a fait couler;
+ Que l'on sent sur son coeur incessamment rouler;
+ est-ce donc pour ce droit que l'on veut etre mere?
+
+ Est-ce donc la le prix des immenses douleurs,
+ Dont nous avons paye leur presence adoree?
+ De ce pas sur la tombe encor toute navree,
+ Dieu! laissez-nous donc vivre et respirer nos fleurs!
+
+ Laissez-nous contempler a deux genoux la tige,
+ Qui veut se lever seule et fremit d'obeir;
+ Qui veut sa liberte, son plaisir, doux vertige.
+ Tout ce qui nait, mon Dieu! tend ses bras au plaisir.
+
+ Laissez-nous seulement, ardentes sentinelles,
+ Ecarter leurs dangers qu'ils aiment, si petits;
+ Si forts a repousser nos forces maternelles,
+ De la fierte de l'homme innocents apprentis.
+
+ Purifiez un peu ce monde ou chaque haleine,
+ A l'entour de nos fruits souffle un air plein de feu;
+ Preservez le lait pur dont leur ame etait pleine;
+ Alors nous guiderons leur coeur par un cheveu.
+
+ Beaux anges mutines qui bravez nos tendresses,
+ Dont les jours, dont les nuits tiedes de nos caresses,
+ Loin de vos nids plumeux brulent de s'envoler;
+ Qui les fera plus doux pour vous en consoler?
+
+ La mere, n'est-ce pas un long baiser de l'ame?
+ Un baiser qui jamais ne dit NON ni DEMAIN?
+ Faut-il ses jours? Seigneur! les voila dans sa main:
+ Prenez-les pour l'enfant de cette heureuse femme.
+
+ Enfant! mot plein de ciel, qui fait reine ou martyr;
+ Couronne des berceaux! aureole d'epouse!
+ Saint orgueil! noeud du sang, eternite jalouse,
+ Dieu vous fait trop de pleurs pour vous aneantir.
+
+ C'est notre ame en dehors, en robe d'innocence,
+ Helas! comme la vit ma mere a ma naissance:
+ Et si je la contemple avec d'humides yeux,
+ C'est que la terre est triste et que l'ame est des cieux!
+
+ O femmes! aimez-vous par vos secrets de larmes;
+ Par les devoirs sans bruit ou s'effeuillent vos charmes;
+ Apres vos jours d'encens dont j'ai bu la douceur,
+ Quand vous aurez souffert, appelez-moi: ma soeur!
+
+
+ MINETTE.
+
+Ah! que j'ai vu une triste chose! Il m'en coute beaucoup de vous la
+raconter; mais elle peut servir de lecon a quelques enfants, si par
+malheur, il s'en rencontrait encore de pareils a Minette. J'en prends
+donc le courage.
+
+Minette passait chaque annee une partie des vacances chez une amie de sa
+mere, car Minette etait en pension, parce que sa mere avait des enfants
+tres petits a elever. Il faut bien vous avouer que Minette revelait un
+caractere si absolu, si despotique, a sept ans que force etait deja de
+soustraire de plus faibles creatures a sa domination. Hyacinthe etait
+de son age, et bien qu'elle fut liante et bonne comme un agneau,
+mademoiselle Minette etait bien obligee de faire, suivant l'expression,
+patte de velours, car Hyacinthe etait calme et forte. La douce
+simplicite de son caractere se rehaussait des dehors les plus beaux;
+leur aimable puissance s'exercait sur Minette elle meme qui n'osait
+que bien rarement lui dire: je veux! mais, par combien de ruses,
+l'orgueilleuse ambition de son amitie arrivait-elle au but d'asservir
+tout ce qui avait le malheur de lui plaire! je dis le malheur, car, j'en
+connais peu qui fatiguent le coeur plus qu'une amitie tyrannique.
+
+Nous n'avons pas le droit d'opprimer nos amis.
+
+Ainsi donc, bien que la complaisance d'Hyacinthe fut charmante pour les
+mobiles fantaisies de Minette, on ne craignait pas qu'elle en souffrit,
+car elle cedait toujours avec le sourire sur les levres.
+
+Personne ne s'apercevait des mille petits sacrifices qu'elle faisait a
+la tenace perseverance de sa _bonne amie_; elle-meme ne s'en doutait pas
+peut-etre, car elle y trouvait, je ne sais quel plaisir tranquille qu'un
+bon coeur goute a voir les autres heureux de l'abnegation de ses gouts.
+Vraiment, Hyacinthe etait une aimable enfant!
+
+On courait un jour dans le jardin, on se jetait des fleurs; Minette en
+avait deracine un bon nombre, pour les replanter suivant le caprice
+de son gout sans utilite, sans reflexion que l'idee fixe: je le veux!
+Minette etait inflexible et legere; rapide et raide comme un papillon de
+fer. Quel bonheur avec une telle organisation, (qu'elle ne songeait pas
+a corriger, parce qu'elle se trouvait, parfaite), quel bonheur de
+ne s'appuyer que sur des relations moelleuses Sur l'inepuisable
+condescendance de la belle Hyacinthe, qui, n'opposait au degat de ses
+fleurs qu'un sourire un peu triste, un regard ou se montrait a peine un
+reproche melancolique, et que Minette ne voyait pas, car elle etait
+a son affaire, a son systeme de regner partout, meme en ecrasant des
+fleurs. Mais le jardinier le voyait, lui! et il avait pris Minette en
+horreur. Minette le meritait, car, un jour que cet homme avait prie
+poliment la bouleversante petite fille de laisser ses plantes et ses
+arbustes en repos, elle l'avait regarde de toute la hauteur de ses trois
+pieds et demi, en disant d'un ton bref: qu'est-ce que c'est que cet
+homme-la?--C'est Roch le jardinier, avait repondu Hyacinthe, d'une voix
+pleine d'amenite.
+
+--Eh bien! jardinier, je m'amuse! voila!
+
+Eh bien! murmura le jardinier en la regardant de travers, ca fait un
+fier petit paquet d'ortie: voila!
+
+Minette devint rouge comme une pivoine qu'elle venait de cueillir; elle
+la tordit dans ses mains, que la colere faisait ressembler a des petites
+griffes, ce mouvement furieux d'orgueil fit rire Hyacinthe, qui n'en
+comprenait pas la souffrance! car l'orgueil fait mal comme une aiguille,
+quand il n'est pas content. Il faut toujours qu'il danse sur la tete des
+autres, pour ne pas se retourner contre le cour: c'est un ver malsain a
+la vie, prenez-y garde.
+
+--Tu ris, toi! dit Minette avec du feu dans les yeux et eu poussant
+Hyacinthe qui chancela.
+
+--Tu m'as poussee! dit la douce enfant la poitrine gonflee de surprise.
+
+--Non! je ne ne l'ai pas poussee, repartit Minette vivement.
+
+--Si! tu m'as poussee! et deux larmes ruisselerent sur ses mains que
+serrait impatiemment Minette, en lui criant d'une voix alteree:--Dis que
+je ne t'ai pas poussee! dis que je ne t'ai pas poussee!
+
+--Je l'ai cru, dit naivement Hyacinthe. Si non, je ne l'aurais jamais
+invente.
+
+--D'ailleurs, tu ne m'aimes pas, toi! reprit Minette en boudant.
+
+--Si! je t'aime!
+
+--Non! tu ne m'aimes pas, puisque tu ris quand on me dit des mots.
+
+--Je n'ai pas ri de cela, parce que tu avais commence, et que Roch est
+bon! mais c'est que tu avais l'air de faire expres des gestes, comme en
+jouant a _prechi, precha!_
+
+--Bien sur! dit Minette en levant son doigt.
+
+--Oui! bien sur! et l'on s'embrassa.
+
+Si tu m'aimes, tu feras tout ce que je voudrais; n'est-ce pas? reprit
+avec reflexion Minette en calinant.
+
+--Tout ce que je pourrai, sans faire de mal a personne.
+
+--Bien entendu, nigaude; est-ce que je suis mechante, moi? et Minette
+avait un desir singulier d'obtenir une grande preuve d'amitie,
+d'obeissance peut-etre, de cette compagne qu'elle avait vu rire d'elle.
+
+Tiens, dit-elle en cueillant une herbe laiteuse et d'un vert gracieux;
+si tu m'aimes, frotte tes joues avec ce bouquet: cela pique un peu, et
+ce sera un gage.
+
+--Quelle idee! si cela pique.
+
+--Je t'en prie! je t'en prie! pour etre sure de toi.
+
+Hyacinthe ne se fit pas presser davantage, et sans redouter une legere
+piqure, elle broya l'herbe sur son charmant visage. Minette dansa!
+C'etait du tithymale, connu sous le nom d'_eclair_, dont le suc violent
+et corrosif, par une trompeuse ressemblance avec la creme, peut causer
+les maux les plus cuisants, si on l'applique sur une chair tendre et
+delicate. La fraicheur du soir arreta d'abord l'effet douloureux de
+l'herbe. Cependant une inquietude involontaire agitait l'enfant qui
+passait a chaque instant les mains sur ses joues et son menton plus
+blanc, plus rose qu'a l'ordinaire. Mais la lumiere, qui palit tout,
+attenuait l'eclat de cette nuance fievreuse qui la rendit d'abord plus
+belle en faisant scintiller ses yeux d'une flamme souffrante.
+
+Oui, elle commencait a souffrir; mais sans le demeler clairement, sans
+se plaindre surtout, disant dans son cour:
+
+Bah! ce sera bientot fini. Minette est ma bonne amie: elle n'aurait pas
+voulu me faire du mal.
+
+Minette mangeait des fraises. Hyacinthe la regardait se detournant
+souvent pour gratter sa figure et une fois aussi pour pleurer.
+
+La nuit, ce fut terrible. Elle revait des choses qui font peur, des
+chats qui sautent aux yeux, des oiseaux qui dorment des coups de bec:
+enfin toutes sortes de betes mechantes que la fievre invente et jette
+dans les songes des plus innocentes creatures. Minette dormait du
+sommeil du juste: elle n'entendit pas une des plaintes etouffees de
+sa pauvre petite victime, dont la mere fut eveillee avec un sentiment
+profond d'effroi.
+
+D'abord elle preta l'oreille en s'appuyant sur son coeur qui battait;
+puis, cette voix chere et gemissante la remplit de saisissement. Elle
+alla dans la chambre voisine droit au lit de sa fille, comme si cette
+chambre eut ete pleine de lumiere. Hyacinthe etait assise sur son lit
+dormant et pleurant tout ensemble; ses deux mains dechiraient, sans le
+savoir, ce doux visage brulant, baigne d'autant de sang que de larmes.
+Sa mere ne recevant pas de reponse et l'entendant gemir, approcha d'elle
+une veilleuse allumee toutes les nuits pour la securite de la maison:
+douleur d'une mere! vous la figurez-vous, quand la lueur de cette
+lampe n'eclaira qu'un monstre couvert d'ampoules noires et sanglantes!
+Hyacinthe avait la tete grosse, grosse! comme je ne sais quoi, car elle
+etait tres-grosse.
+
+Dieu sauveur! dit sa mere toute defaillante, mon enfant! ma fille!
+qu'avez-vous? Ah! Ferdinand! cria-t-elle a son fils aine qui etait
+accouru a ses cris douloureux, Hyacinthe a la petite verole, regardez,
+comme la voila!"
+
+Ce jeune homme qui etait un tres-bon frere, ne put contenir son effroi
+et reveilla tout-a-fait la petite fievreuse, dont il retenait les mains
+dans les siennes.
+
+"--Oh! laisse! laisse! mon bon Ferdinand, dit-elle, laissent moi oter
+ces mouches qui me piquent, ou bien, ote-les, toi! Seigneur! Seigneur!
+que j'ai du mal! ou est maman? je croyais qu'elle parlait aussi dans mon
+reve."
+
+Sa mere resta bien epouvantee, car elle etait juste devant elle; ce qui
+lui fit dire avec un frisson froid par le corps:--Ma fille est devenue
+aveugle!
+
+Tout fut dans une grande agitation jusqu'au jour, comme vous pouvez
+croire. Il etait trop vrai qu'Hyacinthe ne pouvait ouvrir les yeux
+qu'avec des peines infinies et disait des mots si touchants que le coeur
+de sa mere s'ouvrait. Enfin, des que le jour parut, Ferdinand la conjura
+de se calmer *** meilleur medecin de la terre pour soulager leur petite
+bien aimee.
+
+Hyacinthe l'attirant doucement vers elle se pencha sur son epaule pour
+parler dans son oreille:
+
+--Ne va pas chez un medecin, dit-elle il n'y a que Minette qui puisse me
+guerir. Dis-lui de venir me voir, Ferdinand: elle m'otera bien vite mon
+mal, va!
+
+Ferdinand emu d'un vague soupcon fit en toute hate lever mademoiselle
+Minette par la bonne, et attendit impatiemment a la porte jusqu'a ce
+qu'elle fut habillee.
+
+--Venez! Minette, venez! dit-il d'un air trouble, on a besoin de vous
+aupres du lit de ma soeur.
+
+--A peine Hyacinthe entendit-elle sa petite amie, qui demandait avec
+effroi:
+
+--Besoin de moi? Ah!... pourquoi...?
+
+qu'elle s'elanca de son lit les bras ouverts devant Minette, en disant
+tristement:
+
+--Voila comme je suis!"
+
+Un cri d'horreur repondit seul a ce touchant appel: Minette s'enfuit
+sans vouloir embrasser Hyacinthe, et descendit quatre a quatre les
+escaliers en repetant.--Non! j'ai peur! non! j'ai peur!
+
+Sa mauvaise action avait pris en effet une figure bien effrayante
+pour la punir; mais s'en aller! fuir devant la priere sans reproche
+d'Hyacinthe! Ah! c'etait affreux! c'etait lache, c'etait encore la
+secheresse de l'orgueil! Je vous dis que l'orgueil est sans pitie. Il
+n'en a pas meme pour ceux, qui le nourrissent, ce serpent! Qui, dans
+le monde, si ce n'est Minette, ne fut tombe a genoux et n'eut pleure
+a chaudes larmes devant l'enorme tete de son innocente compagne? Les
+larmes, dit-on ne guerissent pas. Non; mais elles desarment; et l'on
+n'eut pas vu ce que l'on a vu, si Minette n'eut ete, par ce degout hors
+de raison, jugee indigne de toute pitie.
+
+Ferdinand avec la promptitude d'un garcon de quatorze ans, que l'on
+irrite dans ses amities, (car sa mere et sa soeur etaient ce qu'il
+aimait le mieux dans l'univers) s'elanca a la poursuite de la fuyarde et
+l'atteignit au bout du jardin, ou Roch replantait tout ce qu'elle avait
+abime la veille. Ferdinand brulait d'eclaircir le soupcon qu'il avait
+contre cette petite griffe, assez connue deja dans le monde, (bien
+qu'elle n'y fut que depuis sept ans) pour ne pas inspirer grande
+confiance. La reputation d'une longue vie commence de bien bonne heure
+dans les familles.
+
+--C'est vous! dit Ferdinand qui avait saisi la petite fille effaree,
+c'est vous qui pouvez guerir ma soeur: Voyons, est-ce vous?
+
+--Je ne peux pas la guerir, non, laissez-moi, criait-elle en se tordant.
+Ahie! je veux m'en aller!
+
+--Oui! tout de suite. Mais quand vous m'aurez avoue ce que vous avez
+fait a ma soeur.
+
+--Rien du tout! dit-elle un peu pale, et les levres amincies: est-ce ma
+faute si elle en a trop mis! je veux m'en aller.
+
+--Ferdinand! Ferdinand! dit sa mere en l'appelant de la fenetre, laissez
+cette petite. Le medecin! mon ami, le medecin!"
+
+Et Roch, appuye sur sa beche, regardait avec un grand sang-froid l'heure
+de la justice qui allait sonner pour Minette; des dames aussi, dont les
+jardins entouraient celui-la, regardaient egalement de leurs fenetre
+l'acte de justice qui s'accomplissait alors.
+
+--Le medecin, ma mere! repondit Ferdinand a voix haute, le voila, tenez,
+le voila! poursuivit-il en levant en l'air par les bras, la furieuse
+Minette qui battait des pieds a vide, pour echapper a Ferdinand.
+
+--Vous savez bien, reprit-il que la vipere guerit sa piqure quand on
+l'ecrase dessus.
+
+Alors, inflexible et fort, il interroge de nouveau cette nuisible
+enfant. Elle avoue son crime, entremelant sa confession de hurlements,
+qui disaient: je veux m'en aller! je le dirai a maman! je vous ferai
+battre par maman!"
+
+Ce qu'il me reste a vous dire me fait perdre la respiration. Minette,
+au milieu du jardin entoure de fenetres peuplees de spectateurs, devant
+Roch, qui en replanta ses fleurs avec plus de courage, Minette fut
+fouettee! fouettee par un frere qui venge sa soeur, et qui y va de toute
+son ame, au bruit des applaudissements des spectateurs indignes: et
+tout en elle, tout! jusqu'a sa jupe, en demeura immobile, petrifie
+de honte.--Il faut tirer le rideau sur la fin de cette scene. On la
+reconduisit en voiture chez ses parents, ou a sa pension, n'importe.
+Ainsi tout lien fut rompu entre deux maisons qui s'aimaient avant la
+naissance de Minette!
+
+Une quantite prodigieuse de lait, sa soumission a se baigner le visage,
+et les soins de ses amis rendirent a Hyacinthe la vue et la sante. Ce
+fut la seule qui pleura de l'humiliation de Minette.
+
+
+
+ LE PETIT RIEUR.
+
+ "Laissez entrer ce chien qui soupire a la porte;
+ Je souffre quand j'entends souffrir autour de moi:
+ Fut-il aveugle et vieux, il pleure, qu'on l'apporte.
+ Mon feu lui sera doux... Quoi! petit Paul, c'est toi?
+
+ C'etait le petit Paul. Sous un brouillard d'automne,
+ Pensif et tout mouille depuis un long moment,
+ Sans l'ouvrir, a la porte il grattait doucement.
+ Pourquoi n'entrait-il pas? On l'entoure, on s'etonne.
+ Il entre. Il reste la sans avoir dit: bonsoir,
+ Bonsoir, petite mere! et sans oser s'asseoir.
+
+ Mais Paul tenait en vain sa paupiere baissee;
+ Les meres ont des yeux qui percent la pensee.
+
+ "De l'ecole avant l'heure on vous a fait sortir;
+ Pourquoi? Ne mentez pas.
+
+ --Je ne sais plus mentir,
+ Mere. Pour presque rien.
+
+ --Presque dit quelque chose:
+
+ Votre maitre est si bon qu'il ne fait rien sans cause.
+
+ --On ne peut jamais rire, et c'est bien malheureux!
+ Moi, quand je ne ris pas, je suis tout las de vivre.
+
+ --Vous avez donc ri, Paul?
+
+ --Oui, mere, sous mon livre.
+
+ --Qui vous rendait si gai?
+
+ --Christophe. Il est affreux,
+ Christophe! Il a l'oeil trouble et la tete enfoncee.
+ Ses bras vont jusqu'a terre, et sa jambe est torsee,
+ Comment cela!
+
+ --C'est triste.
+
+ --Oui, si je l'avais su:
+ Mais je n'avais jamais vu d'ecolier bossu;
+ J'ai cru que les bossus venaient tout vieux au monde,
+ Comme Esope a mon livre.
+
+ --Esope fut enfant,
+ Et sa mere pleura. Pitie douce et profonde,
+ La laideur s'embellit quand ta voix la defend.
+ L'homme apporte des maux dont rien ne le console!
+
+ --Mais Christophe, ma mere, est un rude garcon;
+ Ce n'est qu'un paysan, le dernier dans l'ecole.
+ Et comme on riait trop pour suivre la lecon,
+ J'ai dit: Esope! Esope! en regardant Christophe;
+ Et j'ai fait le portrait du crochu philosophe:
+ Voyez! Messieurs, voyez le divin animal!
+
+ --Et que disait Christophe?
+
+ --Il detournait la vue;
+ Il cachait dans ses mains sa rougeur imprevue,
+ Et je crois qu'il pleurait.
+
+ --Tais-toi! tu me fais mal.
+ Il pleurait!... O railleurs, que vous etes a craindre!
+ Un etre a donc souffert, et souffert sans se plaindre:
+ Tout ce qui pleure est beau. Je l'aime en ce moment;
+ Oui, j'aime mieux Christophe et sa jambe tournee,
+ Que ta langue epineuse a blesser destinee;
+ Je l'embrasse de l'ame et je le vois charmant.
+ Viens, que je te corrige! Ecoute-moi: tu m'aimes?
+
+ --Oh oui!
+
+ --Souvent nos dards retombent sur nous-memes.
+ Regarde-moi longtemps: et que ton avenir
+ S'epure d'un amer et tendre souvenir;
+ Comment me trouves-tu?
+
+ --Belle comme une mere!
+
+ O ma mere! vos traits ont la douceur du ciel.
+ La vierge des enfants, que l'on prie a Noel,
+ Est comme vous tendre et severe:
+ Oui, vous lui ressemblez. J'y pense en vous voyant,
+ Et c'est vous que je vois, ma mere, en la priant!
+ A l'eglise une fois vous etes apparue,
+ Et la foule indigente en joie est accourue;
+ Vos habits etaient gais; vous etiez blanche; et moi
+ Je disais: C'est ma mere! et l'on disait: "He! quoi!
+ C'est sa mere!" Ah! maman, quel bonheur!
+
+ --Je t'ecoute,
+ Et je plains ton doux reve; il me touche. Il m'en coute
+ D'attrister le miroir attache sur ton coeur,
+ Ou tu me trouves belle, ou je me vois aimee;
+ Mais, regarde, et gemis d'etre un enfant moqueur:
+ Je suis laide.
+
+ --Ma mere!...
+
+ --Enfant! je vous afflige?
+ Je vous ote un bandeau. Je suis laide, vous dis-je;
+ Un jour, un petit Paul aussi rira de moi.
+
+ --Je le tuerai, ma mere! oh! quand il serait roi.
+ Dieu! rire de ma mere!
+
+ --Et l'enfant qu'elle adore
+
+ L'enfant que son malheur lui rend plus sien encore,
+ Penses-tu qu'une mere, au fond de ses douleurs,
+ Ne se levera pas pour revenger ses pleurs?
+ Et toi, mon fol enfant, fier de tes belles armes,
+ Lancant ton rire ingrat sur l'objet de ses larmes,
+ Prends garde! si ta langue allait faire mourir!
+ Dieu dit: "Tu souffriras ce que tu fais souffrir."
+
+
+
+ L'OISEAU SANS AILES.
+
+--Que tenez-vous-la, Georges? dit Marie a son frere qui accourait vers
+elle.
+
+--Prenez-le, Marie; car c'est un pauvre oiseau presque mort de froid.
+
+--Ou l'avez-vous trouve, Georges?
+
+--Engourdi sur la neige, Marie.
+
+--Pauvre oiseau! dit-elle; quelque mechant garcon t'aura coupe les
+ailes, et tu seras tombe du toit, sans pouvoir voler. Mais je te ferai
+un nid; j'y mettrai de la laine chaude pour t'y coucher, et tu auras
+ta nourriture de ma main, jusqu'a ce que tes ailes soient repoussees.
+Ainsi, ne crie pas, pauvre oiseau; cela me fait mal dans le coeur de
+l'entendre gemir.
+
+Elle nourrit ainsi le jeune oiseau jusqu'a ce qu'il put sautiller et
+voler. Georges le regardait avec joie, tout gueri et si familier qu'il
+s'elancait de sa cage, quand on lui disait seulement: petit! petit!
+Georges fut si content qu'il embrassa Marie en lui disant: tu es bonne!
+
+Par un jour de soleil et tout pres du printemps, Marie regardait le ciel
+a travers la fenetre; elle dit en elle-meme: C'est pourtant la le vrai
+sejour des oiseaux; le notre a des ailes a cette heure; quelle serait sa
+felicite de remonter vers ces beaux nuages d'or, et dans ce fond d'azur,
+sa splendide maison, sa premiere maison!
+
+Petit! petit! cria-t-elle, courageusement; et l'oiseau vola sur son
+epaule.
+
+Adieu! poursuivit Marie en versant une larme, qui tomba sur l'aile de
+l'oiseau, et en ouvrant precipitamment la fenetre: Je t'aime mieux,
+dit-elle, pour toi-meme que pour moi. Je t'ai rendu des ailes, ce serait
+affreux de les enerver dans une cage.
+
+L'oiseau, ebloui d'abord, et un peu chancelant au grand air, fixa
+bientot hardiment cette vivifiante lumiere du ciel; il etendit trois
+fois ses ailes palpitantes, et disparut enfin dans l'espace inonde de
+soleil. Marie revint seule pres de la cage vide, ou elle appuya son
+coeur, et prenant dans ses deux petits bras cette cage triste, comme la
+chambre d'un ami perdu, elle dit tout has: C'est lache a moi de pleurer,
+car j'ai bien fait.
+
+Tout a coup, Georges entra en sautant.
+
+--Bonjour, Marie, ou est le petit? Petit! petit! cria-t-il ne le voyant
+pas comme a l'ordinaire dans sa cage egayee de fleurs et de feuilles
+vertes qu'il venait de renouveler.
+
+--Vois qu'il fait beau, repondit Marie, en le conduisant a la fenetre.
+Rejouis-toi, Georges. Notre ami est plus pres que nous da ciel. Le ciel
+est a lui, vois-tu? et je le lui ai rendu tout a l'heure; regarde mes
+yeux... Je ne pleure plus. Georges cacha sa tete sur la fenetre, et
+demeura petrifie de douleur.
+
+--Ah! Marie! dit-il enfin, rouge de reproche et de passion, tu m'as pris
+mon ami. Tu ne m'aimes pas; tu n'aimes pas l'oiseau non plus, puisque tu
+l'as ainsi delivre.
+
+--Delivre! tu sens toi-meme que c'est une delivrance. Tais-toi donc, mon
+frere; et pense qu'il n'etait a nous que pour le guerir, le recevoir en
+passant, comme un pelerin blesse. Il chante peut-etre nos deux noms a
+la porte du ciel! tais-toi donc! dit-elle en embrassant Georges qui
+l'embrassa lui-meme; car il sentait que le cour de Marie etait gros et
+battait contre le sien.
+
+Oui! dit-il en la regardant, les yeux mouilles, mais pleins de courage:
+Tu as bien fait!
+
+Vers le soir, comme ils revaient tous deux en regardant du coin de
+l'oeil la cage silencieuse ils entendirent: tac! lac! tac! contre la
+vitre. O joie! c'etait l'oiseau qui battait ses ailes pour rentrer. On
+ne le fit pas attendre, vous le devinez bien! Georges en poussant un cri
+de bonheur, courut vers la fenetre; Marie, qui etait la plus grande,
+l'ouvrit en jetant vers le soleil couchant un regard heureux, tandis que
+Georges couvrait l'oiseau fidele des chauds baisers de sa reconnaissante
+tendresse, et leur libre ami, tous les jours de sa douce vie d'oiseau,
+se partagea des lors entre le ciel et sa cage ouverte!
+
+
+L'homme s'eleve de la terre au ciel, a la faveur de deux ailes, qui sont
+la simplicite et la purete.
+
+
+
+ LE LIVRE D'UNE PETITE FILLE.
+
+ Dieu benit les enfants qui vont vite a l'ecole;
+ Peut-on, sans les aimer, les regarder courir!
+ On les croirait pousses par quelque ange qui vole,
+ Qui de leurs longs cheveux leur souffle une aureole,
+ Frappe a la lourde porte et les aide a l'ouvrir.
+
+ J'en sais un dont la mere, humble femme, est heureuse,
+ Et qui chante toujours avec ses cheveux blancs:
+ La reine dans ses fils est moins ambitieuse,
+ Que cette pauvre femme agitee et joyeuse,
+ Qui regarde voler deux petits pieds brulants.
+
+ "La reputation commence avec la vie.
+ A-t-elle dit un jour a son precoce enfant:
+ Cette echelle mouvante ou monte aussi l'envie,
+ L'ecole grandira de memoire suivie,
+ Et sera d'aujourd'hui le registre vivant.
+
+ Marche donc! marche droit sans retourner la tete.
+ Qui s'amuse au present retarde l'avenir!
+ Tends les mains jour par jour aux lecons qu'il t'apprete;
+ Jeune, saute a pieds joints l'obstacle qui t'arrete;
+ Vieux, va t'asseoir paisible au banc du souvenir.
+
+ Moi, j'y suis. Moi pourtant, j'apprends encor: je t'aime!
+ Je cherche, dans un coin de mon passe perdu,
+ Quelque fruit mis a part, sterile pour moi-meme,
+ Car il fut, mon passe, d'une avarice extreme;
+ Mais s'il te fait moins pauvre, il m'aura tout rendu!
+
+ Et l'on parla bientot jusqu'au bout de la rue,
+ De l'enfant regulier qui savait l'heure: "Allons!
+ Voila Rene qui passe et la nuit disparue;
+ Voila son cri de coq et l'aurore accourue;
+ En route!" et vers la ruche on poussait les frelons.
+
+ Rene, c'etait l'abeille, et jamais buissonniere.
+ Un jour, un seul, son banc le reclama longtemps
+ C'est la premiere fois! "Sera-ce la derniere?"
+ Cria le maitre aigri dans l'heure prisonniere.
+ Et les plus paresseux riaient, fiers et contents!
+
+ Ce jour meme, aux rayons d'un soleil couleur
+ On trouva deux enfants que l'on croyait perdus.
+ Un saule, aux bras ouverts, leur a servi de chambre,
+ Et sur le blanc tapis que leur a fait decembre,
+ On dirait, de leur toit, deux ramiers descendus!
+
+ Le plus grand, c'est Rene. Le plus beau, c'est ma fille;
+ Ange rodeur qui boude a s'instruire avec nous;
+ Qui va cacher son livre au fond de la charmille,
+ Qui ne veut point d'ecole au sein de la famille:
+ Qui se choisit un maitre et l'ecoute a genoux!
+
+ Cendrillon les absorbe! ils ont contre la bise,
+ D'une haleine d'enfant l'innocente chaleur.
+ L'un par l'autre emportes de surprise en surprise,
+ Rene veut qu'on epelle et ma fille qu'on lise
+ Tout!... comme on veut d'un champ voir la derniere fleur!
+
+ Moi, j'y si fais peur aux rois: sois douce aux meres!
+ Donne un jour ta main droite a nos jeunes garcons;
+ Tiens ces hommes-enfants loin des molles chimeres:
+ Nous, pour qui la nature a des lois plus ameres,
+ Laisse-nous de leurs soeurs enfermer les lecons!
+
+
+
+ LA PARESSE.
+
+--Oh! Maman! quel bonheur de passer tout un jour sans rien faire! cria
+tout a coup la petite Marie a sa mere.
+
+--Quoi! pas la moindre chose de tout: un jour, ma fille?
+
+Non, maman, rien du tout!
+
+--J'ai dans l'idee, moi, que le jeu finirait par t'ennuyer.
+
+--Le jeu m'ennuyer maman! oh! maman, je serais plus heureuse que la
+reine.
+
+--Les reines travaillent, mon enfant.
+
+--Oh! maman! Vrai!... Vrai, mon petit Ange.
+
+--Elles sont donc bien a plaindre? dit Marie avec un gros soupir. Au
+contraire, le travail les dedommage souvent d'etre reines.
+
+Marie demeura confondue. Mais plus amoureuse que jamais d'un long espace
+tout vide de lecture et d'ecriture, d'un jour de cent lieues a parcourir
+dans la danse, les papillons, les poupees, le soleil et tout! Marie
+etait palpitante de ce desir: l'eau lui en venait a la bouche, et
+riante, agitee, gracieuse et suppliante, elle recommenca:
+
+Oh! maman! quel bonheur depasser tout un jour sans rien faire!--Je te le
+donne, dit sa mere en l'embrassant.
+
+La respiration manqua a Marie. Elle rassembla ses joujoux, sautant a pas
+entrecoupes comme son haleine. Elle prepara son univers a elle toute
+seule; car ses soeurs etudiaient avec les maitres et leur mere, en
+attendant le diner.
+
+Elle porta sa liberte pendant une heure avec une constance parfaite.
+Elle glissait a travers, legere comme un reve, ou comme une realite qui
+a des ailes. Jamais oiseau, ne pour voler, sans lire, ni ecrire, ni
+coudre, n'a pris un elan plus rapide dans son ciel, que Marie dans son
+bonheur oisif.
+
+Toutefois, peu a peu, son imagination, si haut montee, sembla
+s'alourdir; puis, tous les instants qui suivirent, comme des moineaux
+devorants qui ravagent du ble, lui enleverent, un a un, ses plaisirs.
+
+Elle avait deja pese bien souvent ses joujoux les uns apres les autres,
+ils devenaient de plomb; a la fin, elle demeura muette devant eux, les
+bras pendants, les yeux fixes; sa poupee etait tombee en desordre, sans
+que Marie eut tremble qu'elle ne se blessat; au contraire, elle la
+releva avec une moue pleine de reproches, en l'appelant assez aigrement
+_traine-a-terre!_ La soumission de cette poupee, favorite dechue, plus
+muette qu'a l'ordinaire, ne la toucha point. Elle s'avoua meme un peu
+qu'elle etait en carton: l'ennui desenchante tout.
+
+Par bonheur, la chatte Mouflette montra tout a coup son nez rose a
+travers les vitres de la Fenetre entre-ouverte et Mouffette parut
+illuminer la chambre, ou rien ne bougeait, ou rien ne parlait plus a
+Marie. Mouffette peupla le desert.
+
+D'abord elle fut caressee. Contente elle-meme de l'accueil distingue de
+sa petite maitresse, elle miaula d'une voix flatteuse et ce _ron-ron_
+des chats satisfaits ranima un moment la solitude de Marie: on s'aima,
+on dansa!
+
+Mais Marie, comme pour se venger d'avoir langui toute seule, y mettait
+une sorte d'ardeur qui deplut a Mouflette. Peu passionnee pour la danse,
+elle refusa de se preter au jeu; Marie la traina alentour d'elle avec
+obstination, et lui tira tres-imprudemment la queue. Ce procede parut si
+inconvenant a Mouffette, que, de sa patte demeuree libre par oubli de sa
+danseuse, elle lui fit une longue egratignure sur son visage penche vers
+le sien, et s'enfuit lestement par ou elle etait entree.
+
+--Ingrate! cria Marie, en tenant sa figure, voila comme tu m'aimes, pour
+mon lait de tous les jours. C'est bon! je le dirai a maman.".
+
+Mouffette ne l'ecouta pas plus que si elle eut chante. Alors, Marie
+chercha sa mere pour la prier de lui inventer un nouvel amusement,
+ou pour jouer avec elle; mais sa mere active, qui savait le prix des
+heures, en apprenait l'emploi a ses autres enfants; la petite fille ne
+la trouva donc point. Elle se traina au miroir, et fit des grimaces.
+Elle s'assit encore silencieusement dans un coin de la chambre, ou
+baillante et accablee, elle pria Dieu pour l'arrivee de ses soeurs. Tout
+en priant, tout en soupirant, ne reconnaissant plus rien autour d'elle,
+elle cacha sa tete dans tous ses joujoux morts comme son bonheur, et
+s'endormit de desespoir.
+
+Ce fut ainsi que la trouverent ses soeurs, ses soeurs eveillees comme
+des souris joyeuses. Elles avaient bien su leurs lecons, et poussaient
+des chants pleins d'espoir et d'appetit: la bonne mettait le couvert!
+
+Marie les regarda, les yeux gonfles d'un mauvais sommeil. Quand elle
+voulut se lever, elle etait lasse et raide comme dans une fievre de
+croissance.
+
+--Es-tu malade? Marie, lui demanderent ses soeurs qui l'aimaient
+tendrement.
+
+Marre declara qu'elle etait bien malheureuse.
+
+Alors toutes s'empresserent de lui apporter ses joujoux qui trainaient;
+mais elle en avait mal au cour, et se detourna en criant qu'il y avait
+un complot contre elle, que tout le monde voulait la faire mourir de
+chagrin!
+
+Dans ce moment, sa mere qui connaissait la cause du sommeil et du
+desordre de cette petite paresseuse entra.
+
+--Regarde autour de toi, Marie, dit-elle en lui prenant la main avec
+douceur, cherche, en nous comptant l'une apres l'autre, celle qui a
+voulu te rendre malheureuse."
+
+Marie eut beau parcourir tous ces visages bienveillants, elle n'y trouva
+pas son ennemie. Alors elle dit d'une voix honteuse:
+
+--Je ne sais pas!"
+
+--Je vais t'aider a la connaitre, moi, poursuivit sa mere en la placant
+toute droite devant le miroir: Regarde: la voila!"
+
+Marie fut frappee de ce petit visage maussade ou l'ennui faisait deja
+des siennes; il enlaidit beaucoup les enfants, et tout le monde. Elle
+ecouta, docile, les paroles sages et tendres qui se graverent aussi
+avant dans son coeur que le souvenir humiliant de cette journee entiere
+de baillements, d'egratignures et de langueur: plutot perir que d'y
+retomber. Aussi, comme elle apprit ses lecons! comme elle aima l'etude!
+je crois de meme que c'est la plus douce nourriture du temps. Et vous!
+
+
+
+ LE PREMIER CHAGRIN D'UN ENFANT.
+
+ Le chagrin t'a touche, mon beau garcon. Tu pleures;
+ Ta levre tremble; allons! te voila dans nos rangs;
+ Tu viens d'apprendre. Oui, nous naissons expirants;
+ Oui, la vie est malade avant que tu l'effleures.
+
+ Que veux-tu? tes epis pleins de lait, verts encor,
+ Pour tes jeunes larcins plus attrayants que l'or,
+ N'iront pas egayer sous ce treillage vide
+ Le ramier, de tes dons si tendrement avide.
+ Tu courais dans ta joie: et puis, un dard moqueur
+ T'a frappe sons le sein. Pauvre enfant! c'est le coeur;
+ On ne peut te l'oter; la vie est la. Des larmes
+ Baignent a ton insu ta paleur et tes charmes;
+ Tu ne te sauves point dans ton premier effroi:
+ Un instinct te l'a dit; la mort est devant toi.
+
+ Oui, le Pylade aile de ta coureuse enfance,
+ Doux et muet temoin de tes ebats naifs,
+ Qui se laissait aimer ou gronder sans defense,
+ Qui savait te repondre en murmures plaintifs,
+ Ton camarade est mort. Celte idole livide
+ Grave le premier deuil sur la page encore vide
+ De ta memoire vierge. Oh! que tu souffriras!
+ Ce que tu dois aimer, oh! que tu l'aimeras!
+ Car nul cri ne t'echappe, et d'un muet courage,
+ Sous ta petite main tu contiens tout l'orage:
+ Mais je te sens souffrir de ce qui souffre en moi;
+ Ce qu'on aime est si triste ainsi gisant et froid.
+ Nul chagrin n'entrera plus au fond de ton etre;
+ Nul amour ne sera plus vrai pour toi, peut-etre.
+ La bas, dans l'avenir ou coulent tes beaux jours,
+ A ton beau ramier bleu tu penseras toujours:
+ Et, plus tard, abattu sous les vents du voyage
+ Seul, au bord d'un sentier depeuple, sans fraicheur,
+ Sans soleil, et navre de quelque adieu railleur,
+ Tes yeux retourneront tristes vers l'humble cage
+ Ou t'attendait l'ami par ton souffle eveille,
+ Qui, vivant sur ton coeur, ne l'a jamais raille!
+ Oui, tu regretteras cet amour sans melange,
+ Et tes pleurs innocents ou se mire un jeune ange!
+ Tu diras dans ton sort, plein d'echos du passe,
+ Par des amis ingrats amerement blesse:
+
+ Oh! je voudrais, mon Dieu, pleurer de douces larmes,
+ Comme l'enfant candide et sans haine, l'enfant
+ Qui pleurait son ramier mort dans ses jeunes charmes;
+ Oh! pleurer comme alors!... qui donc me le defend?
+
+
+
+ LE PETIT BERGER.
+
+J'aime la campagne; je suis bien sure que vous l'aimez aussi. C'est un
+grand jardin sans murailles, sans rideaux, sans jalousies. Rien n'y
+cache le lever du soleil; il se couche devant vous, et l'on sent
+jusqu'au dernier de ses rayons qui nous dit a tous:--A revoir!
+
+La nuit aussi est animee de bruits qui rejouissent l'ame a demi
+endormie. C'est un grillon cache dans le four. L'enfant rit quand
+il l'ecoute; car sa mere, qui sait tout, dit qu'il porte bonheur au
+village. C'est partout des amis qui se bougent, qui respirent a l'entour
+de vous.
+
+Le coq chante trois fois et sonne l'heure, c'est l'horloge vivante de
+la nuit. Il est gai de sentir palpiter la nature, meme quand elle est
+noire; d'entendre fremir les poules, de comprendre tous les cris voiles
+des poussins, qu'elles tiennent renfermes sous leurs ailes, et qui ont
+chaud!
+
+Il est gai de voir, durant le jour, des fleurs, plus belles dans un
+sentier desert, que les fleurs peintes aux riches tapisseries du roi et
+de la reine. Le soir, quand on ne les voit plus sous la lune trop pale,
+sous le ciel trop sombre, quel bonheur de les respirer! de humer leur
+haleine qui coule au coeur, qui fait du bien, qui sent bon, qui murmure
+dans l'air: "Bois la vie!" et qui nous attire a genoux, les mains
+jointes, levees pour dire:--Mon Dieu!
+
+Un petit berger, bien qu'il n'eut que six ans, savait lire tout cela
+dans le champ de son pere. Il est vrai que c'est un beau livre qu'un
+champ! Ce petit bonhomme, aux pieds nus, au chapeau de paille, aux
+cheveux couleur de paille, avec deux petites lumieres noires qui lui
+faisaient des yeux, les yeux les plus percants de son village, avait
+compose de son petit cerveau comme une chambre noire qu'il emportait
+partout, ou il amassait en silence des couleurs, des formes, de la
+peinture vivante, pour tout son avenir.
+
+Quand on le voyait au bord d'un chemin, droit et immobile comme l'arbre
+ou il cherchait de l'ombre, tandis que cinq a six moutons, la tete en
+has, epluchaient le sol de toutes ses plantes embaumees, et que sa tete,
+a lui, comme celle qui fremit au moindre soupir du vent, tournait mobile
+et curieuse, avec tous ses cheveux epars; on s'arretait.
+
+On disait: Qu'est-ce que tu regardes donc la-bas, Hilaire? "Ah! mais..."
+repondait l'enfant a qui les mots manquaient, "Ah! mais!
+
+Les vieux patres passaient et se mettaient a sourire. Ils n'avaient
+jamais vu un petit berger si peu causeur.
+
+Non pas rentre au village pourtant: on eut dit qu'alors il fermait sa
+boite a couleurs, de concert avec le soleil, qui, le soir, emporte les
+siennes. Le petit Hilaire dansait, courait autour de l'eglise, jouait,
+a tous les jeux bruyants des garcons, qui ont besoin, pour grandir, de
+pousser leurs voix, de gambader, de s'etendre en tous sens.
+
+Hilaire etait alors le plus fameux; il attelait les autres apres lui,
+si on peut dire cela. Tantot sur une charrette, tantot sur un cheval,
+escaladant un boeuf, ou le remplacant a une charrue renversee, qu'il
+redressait tout seul; c'etait un lutin de mouvement, d'energie, de
+gaite; un gamin de village, qui eut fait rire des pierres, et qui
+trouvait une galette dans toutes les chaumieres. On l'y attirait pour
+lui faire peindre des _postures_. Les villageois appelaient ainsi tous
+les portraits de vaches, de chevaux et de chiens qu'Hilaire charbonnait
+sur les murailles. Il y avait de ses tableaux tout autour de l'eglise.
+C'etait son _album_ ouvert, parce que les murs etaient lisses et
+luisants. Il y deroulait tout le portefeuille relie dans sa tete; il
+placardait ses pensees dans l'ombre, en jouant, toujours arme d'un
+charbon, ou d'un morceau de craie qu'il cachait dans sa chemise. Le
+soir, il cessait de jouer a cloche-pied, sous l'humble parvis, ou bien,
+en attendant son tour, pour respirer, il allait, en courant, tracer une
+figure, un arbre, sans y voir. Il fit M. le cure ressemblant, frappe de
+l'avoir vu un jour porter le bon Dieu a un malade. On reconnut M. le
+cure, M. le cure se reconnut, et il passa doucement la main sous le
+menton du petit villageois surpris, qui sentit, pour la premiere fois,
+qu'il ne serait pas toujours berger; car, dans le regard de ce bon cure
+de campagne, il y avait une promesse: elle fut realisee.
+
+--Et puis, que fais-tu la par terre? demanda-t-il, quelques jours apres,
+a Hilaire etendu a plat-ventre aupres d'un tas d'argile. En meme temps
+il se baissa pour voir: car il etait vieux et ses yeux aussi!--Tout ca!
+et puis tout ca! repondit l'enfant; il y en aura un pour vous!"
+
+Jamais vous n'avez vu de plus charmants moutons, presque belants; ni
+des petits cochons plus prets a grogner. C'etait joli, c'etait vrai de
+forme, petri et modele avec une sagacite naive, qui fit rever encore une
+fois M. le cure, disant en lui-meme: "Il faut pousser ce petit gardeur
+de cochons!"
+
+Il le poussa; l'instruisit dans un livre, et l'habitua aux souliers.
+Alors il le mena droit avec lui au chateau ou il allait dire la messe,
+quand le maitre etait malade. Hilaire restait des heures entieres
+devant les tableaux d'une galerie peuplee de peintures, ou le malade se
+plaisait a le voir si absorbe, qu'il oubliait d'avoir faim.
+
+--Quel est ton sentiment la-dessus? lui demandait le cure quand il etait
+temps de partir.
+
+--J'en ferai des pareils!" repondait-il sans orgueil, parce qu'il voyait
+ses tableaux a lui pendre dans l'avenir. Alors il retournait joyeux a
+son argile et a ses moutons.
+
+Il dit pourtant un jour adieu a ces belles scenes changeantes; mais
+adieu, comme le soleil qui dit: "Je reviendrai." Il revint douze ans
+apres, tout rayonnant d'instruction, d'experience, de lumiere et de
+gloire. Tout le village, en tressaillant d'aise, courut au devant
+d'Hilaire, le petit berger! avec de gros bouquets et des couronnes.
+
+Il mangea de la galette delicieuse dans beaucoup de chaumieres, ou
+il pleura de retrouver ses _postures_ soigneusement gardees sur les
+murailles. Tout le monde n'est pas peintre au village, mais presque tout
+le monde y est bon. L'on s'y rassemblait souvent autour de M, le cure,
+pour l'entendre lire, dans l'ecriture d'Hilaire, tout ce qu'il ecrivait
+de si amical qu'on s'essuyait les yeux, parce qu'il ne finissait pas une
+de ses lettres sans dire: J'embrasse mon village, et je tacherai de lui
+faire honneur! Alors M. le cure embrassait tout le monde. On pouvait
+bien dire qu'apres Dieu, il avait fait un peintre celebre d'un berger,
+en lui donnant des protecteurs et des conseils eclaires.
+
+Aussi M. le cure montre-t-il une chambre toute pleine des couronnes
+d'Hilaire: le berger-peintre les lui a toutes donnees avec son portrait
+aux pieds nus, recevant du saint homme son premier livre et ses premiers
+souliers!
+
+
+
+ LE COUCHER D'UN PETIT GARCON.
+
+ Couchez-vous, petit Paul! il pleut. C'est nuit: c'est l'heure.
+ Les loups sont au rempart. Le chien vient d'aboyer.
+ La cloche a dit: "Dormez!" et l'ange gardien pleure,
+ Quand les enfants si tard font du bruit au foyer.
+
+ "Je ne veux pas toujours aller dormir; et j'aime
+ A faire etinceler mon sabre au feu du soir;
+ Et je tuerai les loups! je les tuerai moi-meme!"
+ Et le petit mechant, tout nu, vint se rasseoir.
+
+ Ou sommes-nous? mon Dieu! donnez-nous patience;
+ Et surtout soyez Dieu! soyez lent a punir:
+ L'ame qui vient d'eclore a si peu de science!
+ Attendez sa raison, mon Dieu! dans l'avenir.
+
+ L'oiseau qui brise l'oeuf est moins pres de la terre;
+ Il vous obeit mieux: au coucher du soleil,
+ Un par un descendus dans l'arbre solitaire,
+ Sous le rideau qui tremble ils plongent leur sommeil.
+
+ Au colombier ferme nul pigeon ne roucoule;
+ Sous le cygne endormi l'eau du lac bleu s'ecoule,
+ Paul! trois fois la couveuse a compte ses enfants;
+ Son aile les enferme; et moi, je vous defends!
+
+ La lune qui s'enfuit, tonte pale et fachee,
+ Dit: "Quel est cet enfant qui ne dort pas encor?"
+ Sous son lit de nuage elle est deja couchee;
+ Au fond d'un cercle noir la voila qui s'endort.
+
+ Le petit mendiant, perdu seul a cette heure,
+ Rodant avec ses pieds las et froids, doux martyr!
+ Dans la rue isolee ou sa misere pleure,
+ Mon Dieu! qu'il aimerait un lit pour s'y blottir!"
+
+ Et Paul, qui regardait encor sa belle epee,
+ Se coucha doucement en pliant ses habits:
+ Et sa mere bientot ne fut plus occupee
+ Qu'a baiser ses yeux clos par un ange assoupis!
+
+
+
+ LES PETITS SAUVAGES
+
+Un naturaliste vivait heureux au milieu des echantillons de toutes les
+parties du monde qu'il pouvait rassembler dans son cabinet.
+
+Ces fragments de l'univers etaient ranges avec tant d'ordre, qu'une
+carte de geographie semblait froide aupres des quatre coins de ce monde
+en miniature. C'etait un charme. Ce savant conduisait par la main ceux
+qui le visitaient, la en Asie, la! en Afrique, la en Europe ou bien en
+Amerique. C'etait presque aussi instructif et beaucoup moins fatigant.
+
+Monsieur Le Femi, comme il s'appelait, avait aussi des enfants qu'il
+aimait avec une tendresse infinie, mais prudente. Ce sanctuaire de la
+science, qui etait en meme temps la source de leur fortune, ne s'ouvrait
+pour eux qu'en sa presence. Il pensait, ce pere plein de sollicitude
+pour ces chers petits ignorants, que la chose la plus innocente recele
+un danger, quand on en meconnait l'usage. Aussi fermait-il soigneusement
+a cle ce magasin pittoresque, objet de la curiosite toujours renaissante
+de ces trois enfants affames de nouveautes et de joujoux.
+
+--Oh! que je voudrais avoir un morceau d'Asie! disait l'un. Moi, une
+dent de l'Afrique, disait l'autre en soupirant pour un long fragment
+d'ivoire etiquete: _Dent d'hippopotame d'Afrique_.
+
+Mais, mieux garantis qu'Adam et Eve dans leur soif curieuse, ils
+tournaient autour de l'arbre de la science, sans pouvoir y rien
+cueillir, car il etait sous les verroux. Ils n'entraient qu'avec leur
+pere, quand nul danger ne pendait aux murs; quand les serpents etaient
+vendus on empailles; enfin, quand on pouvait faire ce voyage de la terre
+connue, sans crainte de se blesser en route. Mais un instinct dangereux
+ramenait sans cesse les enfants autour de celte salle, isolee de la
+maison par l'espace d'un jardin qui l'en separait. C'etait au bout
+d'une longue allee d'arbres, ou ces enfants jouaient a tous leurs jeux
+bruyants. Ils choisissaient de preference cette place a tous les coins
+frais et odorants du jardin dans le seul plaisir de lever leurs nez vers
+la grande fenetre inflexiblement fermee, et de regarder a travers tout
+ce qui leur eut fait des jouets si amusants! Vous eussiez dit de jeunes
+chats sous une voliere.
+
+Un jour moins clair qu'un autre, un de ces jours qui portent l'homme
+a la reflexion, et les enfants a l'ennui, ou le soleil s'etait cache,
+peut-etre pour ne pas voir ce qui allait arriver, les trois enfants
+allaient, venaient, errants par-ci, par-la, les bras sur la tete, sans
+gout, sans jambes pour grimper aux arbres ou il n'y avait plus de
+poires, un vrai jour de repos et d'inaction, si des ecoliers en vacances
+pouvaient comprendre l'inaction et le repos. Monsieur Le Femi, sorti de
+grand matin pour des recherches precieuses, venait comme a l'ordinaire
+d'emporter sa cle: mais comme il avait nouvellement recu des caisses
+pleines de toutes sortes de tresors etrangers, un grand desordre regnait
+dans son cabinet, ou tant de belles choses etaient confondues pele-mele
+sur les tables et par terre. Deja vingt fois messieurs les enfants
+avaient plonge leurs yeux de cormoran contre les carreaux de vitres,
+qu'ils detestaient, faisant des commentaires sur tout ce qu'ils
+entrevoyaient d'une maniere si imparfaite et sans pouvoir y toucher!
+leurs coeurs passaient a travers la fenetre. On sait bien que c'est
+attrayant des curiosites a distance, des objets qui brillent, dont les
+couleurs eclatent, dont la forme inconnue tourmente l'intelligence, et
+attire l'instinct d'apprendre; on le sait bien; mais des enfants qui
+doivent etre un jour des hommes, ont deja le courage necessaire pour
+vaincre ses elans mal places. Il y a toujours de la joie dans la
+resistance contre un mauvais desir, et toujours du danger dans la
+possession d'une chose defendue.
+
+C'est encore ici une preuve de cette grande verite. L'impossibilite
+de glisser en corps comme en ame par ces carreaux transparents qui
+semblaient rire au nez des enfants, leur rendit l'energie de courir et
+de chercher a se distraire par le mouvement et le bruit.
+
+Une paume heureusement retrouvee fit l'affaire. Il y eut un moment
+d'ardeur et d'oubli qui tint lieu de vertu. On ne pensa qu'au bonheur
+permis. On fit bondir la paume au milieu de l'allee verte; on sauta
+presque aussi haut qu'elle, et l'idee fixe du cabinet merveilleux
+s'evapora en cris aigus, etourdissante morale de cet age.
+
+Mais la paume lancee a travers l'espace par la main deja vigoureuse
+d'Alfred se dirigea comme a son insu du cote de la fenetre, et brisa
+le carreau du milieu. Clic! clac! un trou pour passer la tete: gare la
+tentation!
+
+Il n'y avait pas deux partis a prendre: il fallait fuir. Ce n'est pas
+lache de fuir la tentation.
+
+Alfred resta petrifie comme Emile et Blondel. Il perdit son temps a
+deplorer une faute involontaire, et a ramasser les inutiles debris de la
+vitre en eclats. C'etait du temps bien employe!
+
+Peu a peu, le bruit du verre rompu s'oublia, le regret de cette faute se
+fondit dans une ardente esperance rallumee.
+
+--Vois comme on voit! dit Alfred a voix basse.--Oh! que c'est beau!
+repondirent les autres plus petits, en se haussant sur leurs pieds, et
+se tenant au mur sous la fenetre. Alfred, entraine dans l'eblouissement
+de l'attraction, grimpa jusqu'au carreau casse, et s'accrocha sur
+l'appui de la fenetre en passant son bras par ce trou de mauvais augure.
+
+--Qu'est-ce que tu vois? demandaient les plus petits haletants et genes.
+Le cou leur faisait un mal affreux, et leurs ongles, ne pouvant entrer
+dans le mur, se cassaient contre, ce qui est tres douloureux.
+
+Enfin, la probite fit naufrage. L'espagnolette rouillee se trouva, je
+ne sais comment (Alfred lui-meme n'a pu l'expliquer), sous la main
+de l'escaladeur. Elle tourna, cria un peu, separa en deux la croisee
+gemissante d'une telle violation, et tout fut dit. Les deux petits se
+hisserent comme ils purent, apres quelques glissades qui creverent
+les pantalons aux genoux, et a l'aide de l'infatigable Alfred, qui ne
+voulait etre heureux ni coupable tout seul, on entra ivre, palpitant,
+effraye de bonheur, force au silence par exces d'emotion et de fatigue.
+
+Apres cette treve qui ranima les coeurs, toutes les caisses ouvertes
+furent inspectees; on fureta les quatre parties du globe; on se trompa
+en replacant les specimen plus chers au naturaliste absent que les
+prunelles de ses yeux. Bien des choses qui venaient du coin de l'Afrique
+furent rejetees a la hate au milieu de l'Asie. En un moment tout fut
+sens dessus dessous; on marcha sur l'univers; on s'habilla en sauvage!
+
+Il y avait precisement la les depouilles de quelque tribu, dont les
+ceintures et les bonnets surcharges de plumes offraient une irresistible
+parure. Les bonnets flottants hausserent de trois pieds Alfred et ses
+freres. Les pantalons dechires disparurent sous les ceintures emplumees
+qui leur faisaient des blouses, vu leurs tailles, et des carquois brodes
+de perles ou de coquillages furent attaches tant bien que mal sur leurs
+epaules tremblantes d'orgueil.
+
+--Toi, tu es anthropophage! dit Alfred a Blondel, petit blond
+naturellement fort doux, que l'exemple seul avait attire dans ce
+gouffre.
+
+--Toi, Emile, tu es l'Esquimau, mangeur de poissons et de fruits. Moi!
+je suis le chef d'une tribu guerriere; je passe: l'anthropophage veut te
+manger, je tire une fleche, et je le tue.
+
+--Non! je ne veux pas que tu me tue! dit Blondel qui pretendait jouer
+longtemps. Il faut nous battre; tu crieras: arrete! je ne m'arreterai
+pas; Emile tombera; et pendant que je lui mangerai la tete, pour
+faire semblant, toi tu feras un cri de guerre, oak! oak! et nous nous
+battrons.
+
+--Hardi! repliqua l'aine, et la piece commenca.
+
+Les fleches jouerent leur role; role affreux!
+
+La mort montre un bout de sa faux partout. On dirait que les enfants
+l'agacent dans leurs jeux pleins d'imprevoyance: elle tourne autour de
+ceux qui n'ont pas de respect pour les ordres de leur pere.
+
+Les fleches, en apparence plus elegantes qu'acerees, ressemblant
+par leur extremite a l'aile d'un oiseau gracieusement ouverte,
+s'entremelerent bientot aux acclamations confuses de: oak! oak! et de
+tout ce qu'on pouvait inventer de plus sauvage, lorsqu'une douleur aigue
+arracha un vrai cri, un vrai _aie!_ si naturel, et si percant qu'il
+termina le combat. Alfred etait blesse au doigt, et bien qu'il voulut
+rire, il parait qu'il n'en eut pas la force. La piqure le mordit
+jusqu'au sang.
+
+La voix du pere, retentissante comme la voix de la conscience qui
+s'eveille, parvint dans leurs oreilles dressees de peur.
+
+--Alfred! Emile! Blondel! allons donc, messieurs! ou etes-vous tous les
+trois!
+
+Personne n'osa souffler.
+
+--Bientot des pas d'homme approchent. Monsieur Le Femi, pousse par un
+battement de coeur de pere, une arriere-crainte qu'il n'avait pas encore
+sentie, atteint le bout de l'allee: il pousse un cri sourd en voyant
+la fenetre entr'ouverte. Il n'attend pas le porteur qui le suit charge
+d'une enorme caisse d'emplettes rares.
+
+Sans prendre le temps d'ouvrir la porte dont il tient la cle dans sa
+main qui tremble, il apparait comme un Dieu terrible... et sauveur, aux
+yeux des sauvages qui tombent a genoux, eux et leurs plumes, humilies
+dans la poussiere.
+
+Un coup d'oeil rapide jete sur leur costume, qui l'eut fait rire, s'il
+ne l'eut epouvante, fait jaillir dans son ame une pensee funeste qui
+surmonte son indignation.
+
+--Qu'avez-vous fait! s'ecrie-t-il, vous surtout, Alfred, vous l'aine, le
+premier apres moi, pour les guider, mechant garcon!
+
+--Il est blesse! repondent en sanglotant ses freres, montrant le doigt
+entr'ouvert d'Alfred, pale et muet de souffrance.
+
+--Terreur! pitie! blesse! par quoi?
+
+--Par cela! dit Blondel, l'anthropophage, montrant la fleche plus grande
+que lui.
+
+Un vertige saisit le pere, qui chancela plus pale qu'Alfred.
+
+--Enfant!... miserable...! non! mon fils! begaye-t-il d'une langue seche
+de frayeur, en soulevant de terre son malheureux Alfred! Viens ici. Du
+courage, entends-tu, ou tu es mort dans une heure, et si tu meurs, je
+meurs, entends-tu, je meurs!--J'aurai du courage, mon pere, dit le
+coupable, fais ce que tu veux.--Tenez cet enfant, monsieur... mon ami!
+tenez-le ferme entre vos genoux! dit M. Le Femi en appelant au secours
+le porteur, qui franchit la fenetre, emu, ce brave homme, de la terreur
+peinte dans les yeux du naturaliste qui atteignait une hache d'armes du
+moyen-age.
+
+--Alfred, repete-t-il a l'enfant immobile, il faut que je te coupe le
+doigt.
+
+--Coupe! dit Alfred, en l'avancant lui-meme.
+
+--Ah! mon frere!
+
+--Ah! monsieur! crierent les enfants et l'homme epouvantes.
+
+--Pas une seconde a perdre, la fleche est empoisonnee. Ferme donc!... et
+le doigt tomba.
+
+--Tu le garderas, dit Alfred, sans faiblir.
+
+Les plus jeunes tremblaient sous leurs plumes tandis que le pere, dans
+un sublime sang-froid, brulait la plaie vive de son fils qu'il disputait
+a la mort. La force humaine n'alla pas plus loin: et quand il eut
+termine cette operation pour laquelle Dieu le soutenait, il serra
+convulsivement la tete d'Alfred sur sa poitrine, et perdit connaissance.
+
+Ce ne fut que longtemps apres ce jour, dont l'impression forte et
+salutaire est encore gravee chez ces enfants corriges, que la mere
+d'Alfred apprit l'evenement qui s'etait passe si pres de sa chambre.
+Malade alors, elle n'en sortait pas. L'enfant ne se plaignit point, ne
+versa point de larmes, quand elle s'apercut avec de vives craintes qu'il
+avait la main enveloppee:--Ce n'est rien, ma mere, rien du tout, dit-il
+en s'enfuyant pour ne pas lui donner le saisissement d'une telle vue. Il
+chanta meme de toutes ses forces, ce qui rassura et fit sourire la mere.
+
+Mais il pleura, oh! il pleura beaucoup avec son pere, parce que ce bon
+pere en voulant faire des reproches justes a son garcon, fut tout-a-coup
+etrangle par des sanglots qui firent tomber Alfred a ses pieds. Il les
+mouilla de larmes.
+
+--Oui! pleure! pleure! dit-il; nous pouvons etre un moment faibles l'un
+devant l'autre: nous avons eu l'un pour l'autre tant de courage!
+
+
+
+ L'OREILLER D'UNE PETITE FILLE.
+
+ Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tete,
+ Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi!
+ Quand on a peur du vent, des loups, de la tempete,
+ Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi!
+
+
+ Beaucoup, beaucoup d'enfants pauvres et nus, sans mere,
+ Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir;
+ Ils ont toujours sommeil. O destinee amere!
+ Maman, douce maman, cela me fait gemir.
+
+ Et quand j'ai prie Dieu pour tous ces petits anges
+ Qui n'ont pas d'oreiller, moi j'embrasse le mien.
+ Seule, dans mon doux nid qu'a tes pieds tu m'arranges,
+ Je te benis, ma mere, et je touche le tien!
+
+ Je ne m'eveillerai qu'a la lueur premiere
+ De l'aube, au rideau bleu c'est si gai de la voir!
+ Je vais dire tout bas ma plus tendre priere:
+ Donne encore un baiser, douce maman! Bonsoir!
+
+
+
+ PRIERE.
+
+ Dieu des enfants! le coeur d'une petite fille,
+ Plein de priere, (ecoute!) est ici sous mes mains;
+ On me parle toujours d'orphelins sans famille:
+ Dans l'avenir, mon Dieu, ne fais plus d'orphelins!
+
+ Laisse descendre au soir un ange qui pardonne,
+ Pour repondre a des voix que l'on entend gemir.
+ Mets, sous l'enfant perdu que la mere abandonne,
+ Un petit oreiller qui le fera dormir!
+
+
+
+LE PETIT DESERTEUR.
+(EN CINQ PARTIES).
+
+
+
+LA DESERTION.
+
+I.
+
+"Huit ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'etain en sautoir, une
+piece de dix sous toute neuve et des billes dans sa poche."
+
+Tel etait le signalement passe de main en main, depuis le faubourg
+Poissonniere jusqu'a la barriere du Temple, d'un petit garcon, sans
+chapeau, qui avait disparu le matin de chez son pere: on ne voulait pas
+le croire. On disait: "c'est impossible! un enfant ne quitte pas son
+pere."
+
+Quelqu'un repondait:--Si! si! on l'a vu passer sans chapeau, en petit
+garnement, criant en confidence a un ecolier qui l'appelait pour jouer
+aux billes: "--Je n'ai pas le temps: je fais l'ecole buissonniere. Ne
+dis pas que je vais chez ma tante, a Dammartin. Ah! ah! J'ai pris mon
+parti? ne le dis pas."
+
+Il y avait une foule de voisins aux portes qui racontaient ou qui
+ecoutaient ce depart dont l'imagination etait frappee comme d'un
+sinistre presage. Une vieille qu'on croyait comme l'Evangile disait:
+
+--Cela annonce une revolution. L'enfant qui deserte la maison de son
+pere, c'est les hirondelles qui s'envolent d'un toit. Ne me parlez
+jamais de choses pareilles; elles portent malheur! Tout le monde
+frissonnait.
+
+--C'est-a-dire qu'elles portent malheur aux hirondelles et aux enfants,
+repartit l'epicier qui combattait pour son compte un augure si menacant.
+Il ne faut pas croire que les honnetes gens doivent payer pour les
+mauvais sujets.
+
+--A present, cherche!" interrompit celui qu'on avait mis a la poursuite
+du fuyard, et il se mit a courir, le signalement a la main, poussant
+tout le monde, qui s'arretait de surprise, disant:
+
+--Qu'est-ce qu'il a donc?--Je cherche un enfant, repliquait l'homme,
+moitie triste et moitie colere: un gamin, que si je le tenais! "Huit
+ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'etain en sautoir, une piece
+de dix sous toute neuve et des billes dans sa poche!" Enfin tout le
+signalement. Quel scandale sur le boulevard! Quel etonnement pour tous
+les curieux a qui cet homme racontait que l'enfant, qu'il osait a peine
+nommer Oscar, evitant d'ajouter le nom de son pere, s'enfuyait de sa
+famille, pour avoir recu le fouet; et si peu, si peu, que sa mere
+n'avait fait que semblant! Les curieux etaient confondus.
+
+Pendant cela, monsieur Oscar courait comme un brule, croyant n'atteindre
+le bonheur qu'apres avoir franchi la barriere. Il passa roide et prompt,
+sans chapeau, sans passeport, ce qui est d'une audace inouie, jetant
+la plume au vent; ou, pour parler mieux encore suivant son aspect
+devergonde, jetant son bonnet par-dessus les moulins. Il y avait un tel
+parti pris dans son aspect de desordre, qu'on l'eut pris pour Christophe
+Colomb courant a la conquete d'un nouveau monde.
+
+Il fuyait l'ecole, il allait chez sa tante, et il avait dix sous!
+l'espace, le temps, la fatigue, tout disparaissait devant ses temeraires
+esperances.
+
+--Ma tante, disait-il en lui-meme, en fendant l'air qui faisait voler
+ses cheveux blonds, ma tante me donnera un chapeau. Elle me donnera cent
+chapeaux: c'est ma tante! c'est riche, une tante! et elle ne me donnera
+pas le fouet. J'aurai tout ce que j'avais quand je demeurais chez ma
+mere; des tartes, des galettes, des cerfs-volants, (j'en veux douze de
+cerfs-volants!) et je n'irai plus a l'ecole, ou l'on devient bete. Je
+ferai un _buisson_ tous les jours; je courrai avec Pierre; je me battrai
+avec Francois, j'irai nager avec le cheval. C'est bien mieux! d'ici-la,
+je trouverai a manger, quand je passerai devant les patissiers, ils me
+donneront des gateaux. On a tout avec de l'argent: mon pere l'a dit.
+Et j'ai une piece blanche! on crie toujours que ma tante est mon
+_coupe-gorge_; mais j'aime mieux ma tante, moi! ma tante n'a pas de
+livres. Oh! ma tante! vive ma tante!
+
+Il marche! il marche!
+
+Des arbres passaient devant lui, fuyaient derriere comme sur un plancher
+a coulisse. Des moutons, des vaches, des champs ou les bles flottaient,
+ou les fleurs brillaient; tout glissait sous ses yeux par la rapidite
+de sa course. Mais point de maisons, point de patissiers! seulement des
+flots de poussiere qu'il levait avec ses pieds, et qui sechaient sa
+gorge, parce que d'abord il avait chante la _Parisienne_ et tout!
+
+Il marche! il marche!
+
+A la fin, quelques chaumieres apparaissent sur le chemin. Ses regards
+affames se portent vers les enseignes, point d'enseignes! enfin, au
+milieu de quelques paires de sabots, de harengs saurs et de savon vert,
+trois brioches de campagne et des oeufs rouges de Paques dernieres
+raniment le voyageur epuise. Il paie sans marchander la somme qu'on
+lui demande de ces denrees dessechees au soleil, puis il remet, comme
+l'homme errant de l'ecriture, cinq sous dans sa poche. Il croit, comme
+le juif maudit, que ces cinq sous se renouvelleront: vous allez voir.
+
+Quoiqu'il en soit, il mange les oeufs durs et les brioches qui
+tombent en poussiere, et reprend haleine un moment devant une femme a
+demi-stupide, qui le regarde baigne de sueur et defigure de poussiere,
+sans s'inquieter ni d'ou vient, ni ou va ce petit arpenteur de grand
+chemin.
+
+--Pour aller chez ma tante, dit-il, c'est-il encore loin?
+
+--Quelle tante? demande la maitresse de ce bazar de hameau.
+
+--Ma tante, quoi! ma tante Dorothee Carbonnel.
+
+--Je ne sais pas ce nom la, repart la femme insoucieuse en se remettant
+a tirer le lin d'une quenouille de chanvre.
+
+--"Mais, ma tante Dorothee Carbonnel, comment! repart Oscar qui ne
+comprend pas que sa tante soit inconnue a quelqu'un dans le monde, elle
+est a Dammartin, ma tante! et c'est ma tante."
+
+--"Ah ben! faut que vous retourniez sur vous, et puis prendre la fourche
+a votre main droite, et ce sera par la. Y aura toujours queque laboureur
+en champ pour vous montrer."
+
+Oscar deroute et las du repos meme qu'il avait pris, car il en sentait
+mieux sa fatigue, rebrousse chemin. Alors le soleil lui donna en plein
+dans la figure, sans chapeau, sans quelques larges feuilles pour cacher
+un peu sa tete qui bout comme au milieu de la chaudiere de midi; c'est
+a tomber sur place; aussi leve-t il pesamment cette poussiere qu'il
+faisait voler naguere avec tant d'insolence.
+
+Une inquietude brulante le devore sans qu'il y trouve un nom; car tant
+de choses deja tournent dans son isolement, qu'il souffre sans pouvoir
+dire de quoi: c'est la soif! il se ressouvient qu'il a oublie de boire,
+apres le repas d'une nourriture fanee et alterante. Ah! c'est la un
+commencement de desespoir. Il donnerait, ses cinq sous sans chanceler
+pour un verre d'eau de la source, ou sa tante puise de si larges
+cruches, dont l'image fraiche et bouillonnante qui se met tout a coup
+devant lui, attise le feu mele a son haleine. Personne sur cette
+route consumante! Le desert se montre devant lui! Oh! que les pretres
+espagnols pourraient dire de lui, ce qu'ils disaient a Montezuma: Les
+dieux ont soif!...
+
+Cependant, avec la perseverance digne d'un autre but, il fait le signe
+de la croix pour s'assurer ou est sa main droite, et entre dans un
+chemin un peu moins aride. Il avait entrevu au loin, une voiture qui
+venait du cote de Paris, et plutot perir que de rencontrer rien de ce
+qui venait de Paris, car ce ne pouvait etre, selon lui, qu'une ecole,
+des livres ou le fouet!
+
+Il penetre donc dans un chemin de traverse, ou quelques haies lui
+donnent d'abord l'esperance d'un ruisseau: bientot cette fraiche idee se
+seche et peut-etre qu'il se fut ainsi calcine au milieu d'un chemin sous
+le soleil vengeur qui dardait a plomb sur lui, si son ange gardien qui
+devait etre pourtant bien fache, n'eut arrose son joli visage d'un
+deluge de larmes qui vinrent du coeur; car ce coeur crevait. On a beau
+faire et beau dire, on ne peut porter a la fois une mauvaise action,
+la solitude et la soif. Il y avait dans ce petit garcon, la desolation
+profonde qui se trouve au fond de tous les coups de tete ou porte
+l'ingratitude. Il s'arrete, ebloui, se lavant avec ses larmes de la
+poussiere incrustee dans ses joues; ce bain naturel en degonflant sa
+poitrine, detend un moment la peau rose et tendre de sa figure deja
+moins hardie. Il s'avoue meme pour la premiere fois que sa mere ne lui
+faisait pas le moindre mal quand elle disait qu'elle le fouettait; que
+c'etait vraiment l'ombre du fouet. Il se l'avoue, car enfin, sa tante
+etait tres-loin... sa position etait deplorable, la porte de l'ecole ne
+trouble plus son jugement. Il est donc la sous l'oeil de Dieu et devant
+sa conscience: la verite etincelle nue au soleil; il soupire:--ah!
+
+Je crois que vous ne serez pas fache de le laisser la un moment tout
+seul, d'autant plus qu'a force de marcher il arrive a la fin pres d'un
+moulin qui tourne dans une ecluse. Ce bruit limpide et les flots d'ecume
+qui jaillissent, sous un petit pont jusqu'a sa personne penchee en
+avant, lui rendent la vie, la force et l'etrange imprudence que nous ne
+saurons que trop tot, avec ses suites meritees.
+
+
+
+II
+
+L'ABREUVOIR
+
+Le commissionnaire de confiance envoye a la recherche d'Oscar tenait
+toujours a la main son signalement, mais d'une maniere plus commode. Il
+etait monte de bon accord sur l'enorme charrette d'un roulier obligeant,
+et du haut de cette haute position de surveillance il criait loyalement
+aux rares pietons qui traversaient l'heure la plus chaude du
+jour.--Avez-vous vu un enfant? un petit gamin sans chapeau? huit ans,
+fluet, rose, bien mis; une montre d'etain en sautoir, une piece de dix
+sous toute neuve et des billes dans sa poche?"
+
+On lui repondait: Non! sans faire de longs discours: car on cuisait de
+soleil.
+
+C'etait la voiture que le petit deserteur avait apercue au loin, elle
+passa juste devant le chemin en fourche ou Oscar se trouvait cache et
+perdu dans les haies de sureau, ou d'eglantiers; je ne sais lequel.
+
+Ce ne fut donc qu'a la Fileuse, ou l'enfant avait fait un si
+mauvais repas, que cet honnete chercheur d'ecoliers obtint quelques
+renseignements, au moyen du portrait ecrit qu'il relut trois fois a
+cette espece de femme sauvage qui avait deja perdu la memoire. La piece
+de dix sons l'eveilla seule; car elle la touchait souvent au fond de
+sa poche, neuve et brillante comme elle etait, cette petite monnaie
+blanche! le genie de l'idiot est au milieu d'une piece d'or ou d'argent.
+
+Elle donna donc ses instructions; en refoulant dans sa poche le prix de
+sa patisserie et le pauvre coureur, disant a regret adieu au roulier et
+a la charrette, se remit sur les traces d'Oscar.
+
+Nous l'avons laisse dans une position si calme que ce serait doux de l'y
+retrouver, n'est-ce pas? Moi j'y ressentais un plaisir infini, car le
+bruit de l'eau durant la grande chaleur me semble un des plus grands
+bienfaits de Dieu.
+
+Il parait qu'une chose plaisait mieux encore a Oscar, et qu'apres
+l'ecole buissonniere, un cheval etait ce qui pouvait le plus exalter sa
+tete deja tres-montee par l'ardeur du grand soleil.
+
+Il parait encore qu'apres s'etre sature de fraicheur, ne fut-ce que dans
+le creux de sa main (on tire parti de tout dans le desespoir), Oscar
+fut tout a coup frappe de la presence d'un cheval qu'il n'avait pas vu
+d'abord. Ce cheval, les naseaux ouverts, humait comme Oscar l'humidite
+delicieuse de l'ecluse, et savourait, sans maitre, sans harnais, sans
+rien, le charme d'une promenade en toute liberte, qui sentait d'une
+lieue l'ecole buissonniere. La ressemblance de leurs situations etablit
+tout-a coup une sympathie si puissante entre eux, du cote du petit
+fuyard au moins, qu'il grimpa plein d'audace et de bonheur sur ce grand
+camarade qui se laissa faire avec une indulgence tranquille. Tout ce qui
+est vraiment fort protege la faiblesse.
+
+Toutefois quand il sentit sur son dos cet extrait de cavalier, qui
+s'agitait en tous sens pour l'exciter a courir un peu, a jouer
+amicalement pourvu qu'il lui donnat force de coups de pieds, de coups
+de poing dans les flancs, sur la tete et partout, le geant d'ecurie
+frissonna d'indignation ou d'amour pour la promenade, et prit ses
+bottes de sept lieues. Il se mit a courir a travers champs, faisant
+des gambades et des manieres d'eclats de rire qui epouvanterent
+singulierement l'ecuyer de huit ans. Pour comble d'alarme, en gagnant du
+pays, et chevauchant avec la vitesse du vent, une large riviere parut
+ouvrir ses bras devant l'immense soif du cheval, qui, se souciant tres
+peu si Oscar avait peur de l'eau, courut tout droit s'y plonger jusqu'au
+poitrail, Oscar poussa des cris affreux, se retenant de toute sa peur
+aux crins du cheval altere, criant alors, de ce cri ne dans le coeur de
+tous les enfants, meme des enfants ingrats comme Oscar:--Ma mere! ah!
+ma mere! Le cheval ne bougea pas plus que celui d'Henri IV sur le
+Pont-Neuf. Il prenait son bain, il etait bien: tant pis pour Oscar!
+que devait-il a Oscar? ces cris lamentables:--Ma mere! ah! ma mere! ne
+laisserent point d'abord parvenir jusqu'aux oreilles bourdonnantes du
+peut garcon pantelant ces cris plus rudes et plus affreux: Au voleur!
+arretez le voleur! arretez le cheval! arretez le voleur!
+
+Jugez comme la solitude des champs fut desagreablement troublee par
+ce tumulte deshonorant pour Oscar! combien le ciel avec tous ses yeux
+ouverts dut regarder tristement cette scene! Des paysans, qui ne
+badinent pas sur les droits de la propriete, accouraient de toutes
+leurs jambes, armes de fourches et les yeux en fureur, prets a dechirer
+peut-etre ce frele larron. Il y avait serieusement de quoi fremir! Oscar
+les entendit tout a coup si pres de lui que l'insense fut comme pousse
+a se precipiter dans l'eau, pour eviter le chatiment qui se preparait
+terrible.
+
+Mais l'ange gardien, oh! comme j'y crois a l'ange gardien! il me semble
+le voir detourner lui-meme le cheval de cette riviere qui allait etre un
+tombeau d'enfant!
+
+Il eut pitie de sa mere absente; le cheval legerement frappe par une
+main invisible, rafraichi d'une station salutaire a l'abreuvoir, se
+remit gaiement a trotter vers un petit village, emportant Oscar presque
+evanoui, mais sauve de la riviere.
+
+Au bord de ce village, l'enfant glissa du cheval moins fougueux. Ranime
+par la terreur, environne de toutes parts d'ennemis prets a fondre sur
+lui, il s'elanca les bras ouverts dans l'eglise du hameau, qui le recut
+haletant, plein de fatigue, de remords et d'esperance! Car tout petit
+qu'il etait, il sentit qu'il y a une protection puissante aux genoux de
+la Vierge, qui tient son enfant entre ses bras; elle rappelait a Oscar
+sa mere, et semblait lui dire du haut de l'autel ou il tremblait:--Reste
+avec nous.
+
+--Huit ans, fluet, rose, une montre d'etain en sautoir, etc., criait
+alors, a la porte du village, l'homme qui gagnait si laborieusement sa
+journee. Il fut entoure, ecoute par tous les paysans qui sortaient
+des chaumieres, tandis que le maitre du cheval se calmait un peu en
+remontant, comme on dit, sur sa bete. Cela fit un spectacle pour le
+hameau. L'asile ou Oscar avait porte sa honte fut franchi: on le trouva
+blotti dans le choeur, la tete cachee entre les pieds de la Vierge, ou
+il eut voulu rester toujours! personne, en le voyant se retourner si
+pale, si rendu d'epuisement, le visage baigne de larmes, les plus ameres
+de la vie d'Oscar, personne, pas meme son poursuivant bleu de chaleur,
+pas meme le proprietaire monte sur son cheval a la porte de l'eglise,
+n'eut le courage d'insulter a un coupable si malheureux! On respecta
+d'ailleurs l'abri inviolable qu'il avait choisi par une inspiration
+divine; on decouvrit sa tete devant l'autel, on prit de l'eau benite
+et l'on fit sortir en silence Oscar, qui se laissa conduire en tonte
+humilite devant la foule rassemblee pour le voir passer. Les vieillards
+dirent:
+
+--A tout peche misericorde."
+
+Les femmes, en voyant ce pale deserteur, la tete courbee sous
+l'humiliation, les femmes presserent leurs enfants contre elles, et
+sentirent leurs yeux humides. Les enfants, toujours bons quand ils
+regardent ces yeux de femme brillants de pitie, dirent a plusieurs:
+Meres, il faut lui bailler du lait."
+
+Il en but a pleine mesure et jusqu'au coeur, tandis que son guide
+reprenait sa force par quelques verres de vin, pour lesquels, il faut le
+dire, Oscar offrit ses cinq sous avec tant d'instance, que tout le monde
+dit:--Il a bon coeur" et que l'homme, desarme par cette action, prit
+sa main, sans rudesse, sans _rancoeur_, saluant a droite, a gauche les
+habitants, qui leur donnerent un pas de conduite dans les champs, en
+criant: Dieu vous garde! et d'autres compliments qui se graverent pour
+toujours dans le coeur gonfle d'Oscar.
+
+
+
+III.
+
+LES BILLES PERDUES.
+
+Une solitude affreuse regnait dans la maison paternelle quand il y
+rentra. Il semblait que tout fut mort. La nuit tombait, les meubles
+etaient sombres et reprochants. Le pere d'Oscar courait a la recherche
+de son fils depuis le matin. Sa mere, la douleur dans l'ame, etait
+egalement sortie pour decouvrir son cruel enfant!...
+
+La rue etait large, depeuplee, ironique. Elle semblait dire avec une
+mine glaciale:
+
+--Rentrez, monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer!
+
+L'epicier, les bras croises, sur sa porte, inspectant, a la fin du jour,
+tous les scandales a la portee de son investigation, railleur comme la
+rue que reconnaissait a peine le _paria_ volontaire, l'epicier ota sa
+casquette avec la derision ecrasante de cette apostrophe:
+
+--Ah! mon estimable voisin, enchante de vous revoir. Si vous avez besoin
+d'excellentes figues, de raisins de caisse pour vous remettre de vos
+voyages, dites a votre pere que j'en vends. Il doit etre bien content de
+vous, il vous en achetera.
+
+Les jambes d'Oscar rentraient sous lui.
+
+La vieille Leonore, qui tricotait a la lampe dans l'arriere-boutique,
+fut prise d'un grand saisissement a la vue du petit garcon.--Croyez moi,
+dit-elle en preparant un bon souper a son guide harasse de fatigue,
+croyez-moi, Oscar, montez dans votre chambre et couchez-vous. Ce soir,
+votre pere sera encore bien fache, votre mere n'osera vous pardonner
+devant lui. Venez avec moi; ce souper que je vous porte, vous le
+mangerez en vous couchant, et qui vivra verra! Oscar monta sans proferer
+une parole.
+
+Son pain fut tres-amer ce soir-la, ainsi que tout ce que la vieille
+Eleonore avait monte pour manger.
+
+Au milieu de sa melancolie, a demi-deshabille sur son lit, ou l'on
+voyait a peine clair par une petite fenetre, et par un reflet de la
+lune, abime dans mille pensees de crainte pour _demain_! d'espoir dans
+la clemence de sa mere, de son pere offense, et de son Dieu flechi,
+une fraiche idee se glissa dans la memoire d'Oscar: Ses billes! tout
+l'avenir s'arrangea devant ses yeux. L'argent etait devore, le chapeau
+disparu dans le naufrage, mais ses billes! si polies, si bien veinees,
+si transparentes qu'on pouvait regarder le soleil et la chandelle au
+travers.--Oh! mes billes comptons mes billes! et il s'assit avec un
+soupir plein d'aise et de dilatation.
+
+Tout le monde savait, avant ce jour affreux, que les heures innocentes
+d'Oscar n'avaient pas de plus doux loisirs que l'examen de ces jolis
+marbres ronds; que c'etait sa fortune, ses rentes; qu'il les comptait
+cent fois par jour; en mangeant, ce qui le faisait gronder; a l'ecole,
+sous son livre, ce qui le faisait mettre en penitence, enfin partout, et
+comme vous voyez jusqu'au fond de ses remords.
+
+Jugez comme il fut triste quand il n'en retrouva plus que deux, apres
+avoir parcouru avec effroi tous les coins de sa poche, d'une immense
+poche, qui pouvait passer pour un sac, et qu'Eleonore avait la bonte de
+recoudre souvent, car c'etait un entrepot qui suivait Oscar dans toutes
+les demarches de sa vie. Malheureusement dans cette derniere aussi! il
+est a presumer que les secousses du cheval errant avaient fait sortir
+ces petites richesses roulantes... Oscar se renversa sur son oreiller,
+qu'il inonda de ses larmes et s'endormit desenchante de ce monde, ou les
+fautes s'expient par de si grandes souffrances. Il avait dit: Tout est
+fini pour moi! et il etait entre dans un profond sommeil.
+
+Ce fut ainsi que le trouva sa mere, quand elle monta, non pour punir un
+crime qu'elle n'avait jamais prevu, qui ne faisait point partie de ceux
+enfermes dans son code penal de mere et qu'elle remettait a Dieu; mais
+quand elle ne put resister enfin a venir s'assurer si c'etait bien lui!
+bien son enfant perdu tout un jour... C'etait lui! mais qu'il etait
+change! comme sa mere le reconnut avec tristesse, lorsqu'apres avoir
+approche bien doucement, bien doucement une lumiere aupres de son lit,
+elle le vit humecte de larmes, barbouille de la poussiere des voyages,
+et les cheveux meles comme s'il se fut battu avec cent chats!
+
+Le coeur de cette mere ne put resister. Elle pleura comme il avait
+pleure, avec plus de douceur toutefois, car elle retrouvait son cher
+enfant! Aussi laissa-t-elle tomber, avant de sortir, le baiser du pardon
+sur le front souille d'Oscar. Elle retourna pres de son mari, qui
+se promenait en long et en large dans le magasin, songeant d'un air
+soucieux au chatiment que meritait son fils.
+
+Elle parla tant, tant! sa voix etait si bonne, si suppliante, si
+craintive qu'elle entra dans la colere de l'homme grave et blesse. Il
+repondit:
+
+--Couchez-vous; car vous me rendez aussi faible que vous-meme!
+
+Elle benit Dieu! et se coucha delassee.
+
+
+
+IV.
+
+ECOLE ET PARDON.
+
+Le lendemain, Eleonore conduisit Oscar a l'ecole, avant que personne fut
+leve chez son pere. Un dejeuner _d'enfant prodigue_, prepare par sa mere
+qui ne se montra pas encore, avait repare ses forces et rendu un peu de
+teint a ses joues bien lavees. Excepte la perte des billes dont il etait
+si fier autrefois, si ruine aujourd'hui, tout semblait a peu pres remis
+en place dans son existence, ou il avait repris son banc, son livre, et
+tous ses bruyants camarades.
+
+Quand l'ecole fut complete, le maitre ayant saisi au vol un moment de
+profond silence, se leva et dit:--Messieurs, il y a parmi vous un enfant
+qu'il est de mon devoir de vous signaler comme pouvant donner un funeste
+exemple a ma classe, un buissonnier! qui n'a pas craint de plonger sa
+mere dans les angoisses de l'inquietude, sa mere, sa bonne mere qui l'a
+nourri de son lait, qui l'habille, qui lui paie des maitres! cet enfant
+ingrat a deserte hier sa maison!
+
+Son nom est inutile a prononcer! une rougeur coupable fait eclater sa
+condamnation dans ses traits, qu'il s'efforce en vain de cacher sous son
+livre! Puisse, messieurs, cette rougeur provenir d'une bonne honte qui
+enchainera dans notre sein l'enfant qui a merite tout un jour le titre
+anti-social de deserteur!!!
+
+Oh! quel murmure suivit cette denonciation publique! Oscar crut tourner
+dans un tourbillon de feu, quand il sentit trente-six yeux d'ecoliers
+attaches sur lui seul, comme sur un centre de blame et de curiosite, car
+il n'y avait pas a hesiter, c'etait lui!
+
+Les innocents de ce jour-la s'etaient regardes fierement entre eux,
+ayant l'air de se dire:
+
+--Voyez! les deserteurs portent-ils la tete comme cela!" et la tete
+d'Oscar tombait comme une feuille morte sur sa poitrine! Aussi les
+murmures, d'abord decents et etouffes, devinrent tellement _tumulte_ que
+le maitre eut besoin d'une vigueur peu commune pour retablir a la fin le
+silence, d'ou s'echappait encore, comme les dernieres fusees d'un
+feu d'artifice, ce mot qui ne tombait que sur le banc vide
+d'Oscar.--Deserteur! deserteur! et la classe entiere lui tourna le dos.
+
+Ce procede n'est pas d'une haute charite, c'est vrai: mais telles sont
+les moeurs de l'ecole, du monde entier. Oscar eut bien du mal a detacher
+de lui ce vilain nom qui s'y etait colle par sa faute.
+
+Son pere, quand il rentra, vit qu'il en etait si courbe qu'a peine il
+pouvait s'avancer vers lui. Suivant sa promesse de la veille, il lui
+tendit la main genereusement.--Oscar! je te pardonne, tu as souffert."
+Et il vit, lui, que sa mere pleurait en faisant semblant de regarder par
+la fenetre.
+
+Pauvre Oscar! il se trouva, sans savoir comment, dans ses bras, dont
+l'etreinte lui rechauffa le sang autour du coeur! il s'y plongea comme
+dans son champ d'asile. Il y oublia tout! et les grandes routes, et les
+ecoles impitoyables.
+
+Elle fit des epargnes pour lui rendre vingt billes.
+
+Il fit le serment de ne la deserter jamais.
+
+
+
+
+ ADIEU D'UNE PETITE FILLE A L'ECOLE.
+
+ Mon coeur battait a peine et vous l'avez forme,
+ Vos mains ont denoue le fil de ma pensee,
+ Madame! et votre image est a jamais tracee
+ Sur les jours de l'enfant que vous avez aime!
+
+ Si le bonheur m'attend, ce sera votre ouvrage;
+ Vos soins l'auront seme sur mon doux avenir:
+ Et si pour m'eprouver, mon sort couve un orage,
+ Votre jeune roseau cherchera du courage.
+ Madame! en s'appuyant sur votre souvenir!
+
+[Illustration]
+
+
+
+ TABLE
+ DES
+ Matieres contenues
+ dans le second volume.
+
+
+
+La physiologie des poupees.
+La mere a son fils, _vers_.
+Minette.
+Le petit rieur, _vers_.
+L'oiseau sans ailes.
+Le livre d'une petite fille, _vers_.
+Le paresse.
+Le premier chagrin d'un enfant, _vers_.
+Le petit berger.
+Le coucher d'un petit garcon, _vers_.
+Les petits sauvages.
+Le petit deserteur.
+Adieu d'une petite fille a l'ecole, _vers_.
+
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MèRES ET DES ENFANTS,
+TOME II***
+
+
+******* This file should be named 14310.txt or 14310.zip *******
+
+
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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