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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + + + + +Title: Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II + +Author: Marceline Desbordes-Valmore + +Release Date: December 9, 2004 [eBook #14310] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-646-US (US-ASCII) + + +***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MèRES ET DES ENFANTS, +TOME II*** + + +E-text prepared by Suzanne Shell, Renald Levesque, and the Project +Gutenberg Online Distributed Proofreading Team from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + LE LIVRE + DES + MERES ET DES ENFANTS + + CONTES EN VERS ET EN PROSE + + PAR + + Mme Desbordes Valmore. + + TOME II. + + + + + + + + LA PHYSIOLOGIE DES POUPEES. + + + +I. + +UN PERE. + +Quatre poupees entrerent un jour a la fois rue des Pyramides. Cela +fit quelque sensation chez les voisins de l'heureuse maison ou se +precipitaient ces charmantes etrangeres, car elles etaient pleines +d'eclat, de decence et de fraicheur dans leurs parures. + +Une vieille gouvernante les recut dans le vestibule du second etage, les +prit des bras de la personne qui les apportait, et les rangea derriere +un rideau, comme elle en avait recu l'instruction, puis courut avertir +son maitre, arrive, depuis quelques jours d'un grand voyage; il parut +un moment apres, suivi de quatre enfants qu'il fit ranger autour d'un +excellent dejeuner prepare pour eux. + +Cet homme, d'une taille legerement courbee, quoique jeune encore, les +assit lui-meme aupres de lui d'un air doux et triste. Il etait le pere +des enfants et revenait leur tenir lieu d'une mere charmante, qu'ils +avaient perdue. Rien ne pouvait retenir M. Sarrasin a la vie, que le +dessein irrevocable d'etre a la fois le pere et la mere de cette petite +famille groupee autour de lui. Force a de frequents voyages dans +l'interet de tous, il n'avait pu depuis trois ans cultiver lui-meme ces +jeunes plantes dont il ignorait entierement les caracteres. Leurs jours +s'etaient passes depuis six mois, dans une pension, ou elles avaient +senti moins cruellement l'absence de leur mere et la privation +momentanee de ce jeune pere, qui leur etait enfin rendu! C'etait leur +troisieme reunion depuis son retour beni, et vous avez deja juge qu'ils +s'occupaient des moyens d'assurer leur bonheur. Il ne lui en restait pas +d'autre. + +Il se leva quand le dejeuner fut fini et la table remise en ordre. + +Voici, dit-il en tirant le rideau qui cachait les belles visiteuses, +quatre petites compagnes que je veux associer a notre voyage de +Saint-Denis. + +Un saisissement de plaisir fit manquer la voix aux quatre soeurs, qui +leverent leurs bras, en criant: + +--Oh! papa! oh! papa! qu'elles sont jolies! + +Ce n'est pas sans dessein, reprit-il, qu'elles sont arrivees ainsi pour +vous chercher. Elles ont sans doute desire un asile pres de chacune de +vous. Leur choix doit etre ecrit d'avance dans leur billet de visite. + +Toutes se precipiterent sur les petites mains a ressorts des poupees qui +tenaient une carte de visite. Albertine, l'ainee, y lut son nom (car +elle savait lire l'ecriture), l'adresse etait ainsi concue: Prudente +pour Albertine. Augusta, Marceline et Valerie y epelerent aussi leurs +noms et ce furent des cris, des embrassements, qui firent couler la joie +jusqu'au coeur de leur pere. + +--Elevez-les bien, dit-il avec une tendresse serieuse, et rendez-moi un +compte fidele de leurs penchants: ce sont vos filles. + +Albertine emporta la sienne dans ses bras avec un maintien de petite +maman tout a fait compose, la regardant avec un air de tendre protection +qui fit bien augurer a monsieur Sarrasin de l'avenir de la poupee, +qu'elle appela sur le champ:--ma fille. + +Augusta saisit vivement Lutine par le milieu du corps, et lui appliqua +deux gros baisers qui derangerent un peu sa coiffure. Valerie soutint +Peri par ces deux mains delicates, en la faisant sauter en mesure sur un +pas de valse. Marceline, la plus jeune, petite blonde silencieuse, se +tint gravement debout devant celle qui la regardait de dessus la table, +sans montrer trop d'empressement a l'en faire descendre. + +--Tu ne prends pas, Fauvette? dit son pere: ne te trouves-tu pas +contente d'avoir une telle fille?--Si! repondit l'enfant blond, en +regardant alternativement Fauvette et son pere.--Je t'aime mieux, toi! +ajouta-elle a voix basse en se glissant dans ses genoux et en passant +ses bras autour de son cou qu'elle etreignit longtemps de toute sa +force. Son pere emu, tenant les yeux long temps aussi fixes sur cette +petite tete attachante, crut voir en miniature le portrait de sa mere, +et la serra fortement sur son coeur. Le pere et l'enfant resterent +plonges dans une immobilite qui n'etait pas de l'engourdissement. + +Les eclats de rire et de musique qui partaient de la chambre voisine +reveillerent cet homme absorbe au fond de sa memoire. Il prit par la +main sa plus jeune fille, qui tenait avec quelque embarras la brillante +Fauvette, et ils se reunirent au cercle joyeux qui allait devenir le +centre des observations du tendre physiologiste. + + + +II. + +QUATRE FEMMES EN MINIATURE. + +Albertine venait de faire asseoir Prudente devant elle, pour lui montrer +patiemment un point de tapisserie, lui parlant avec une gracieuse +autorite, et lui promettant un monde de bonheur dans le charme du +travail. Elle en avait deja range autour de Prudente tous les elements +sans confusion. La poupee attentive tenait avec soumission son aiguille +enfilee de laine, et paraissait ecouter sans ennui sa jeune maman +compter les fils de canevas, et lui expliquer les delices de cet +ouvrage, repetant sans se lasser:--Vous prenez deux, que votre point +soit egal et rond vos mains toujours propres et vos laines en ordre. + +Ce petit coin du tableau reposa delicieusement les yeux de M. Sarrasin, +car Albertine etait l'ainee. + +Quel bonheur pour lui de decouvrir en elle le germe d'une patience si +utile un jour dans sa maison! cette grace liante et calme devait si bien +unir ensemble les jeunes branches qui l'enracinaient au monde! + +Assise sur une grande chaise devant le piano, Valerie soutenait Peri par +sa ceinture comme par des lisieres, et la faisait legerement tourner en +frappant avec sa main droite une espece de galop qui semblait enivrer la +poupee, et la petite fille criant comme son maitre de danse:--en mesure, +mademoiselle, arrondissez-les bras, effacez les epaules..., baissez les +yeux devant votre cavalier! + +--Heureuse enfant! pensa monsieur Sarrasin, la musique fera du bruit +dans tes plaisirs et dans tes peines. Ta physionomie riante reposera +souvent ma douleur, et j'allegerai tes graves lecons par l'espoir de la +danse. + +Augusta, qui se tenait alors a l'ecart, paraissait tres affairee +autour de Lutine.--Elle l'avait embrassee si fort et si souvent, que +l'humidite de ses levres, assez mal essuyees des traces de son dejeuner; +avaient deja compromis l'eclat des joues rouges et presque vivantes de +sa fille. C'est dans l'etonnement de voir une tache ternir un teint plus +brillant que le sien meme, qu'elle avait eu recours au savon, et qu'elle +s'apercut avec desespoir qu'il ne restait dessous qu'un carton pale ou +le sang ne circulait pas. L'autre joue, toute neuve et intacte, formait +un affreux contraste avec celle ou la couleur delayee se melait au +savon et aux cheveux colles dans ce hideux mastic. Ce fut dans cet etat +qu'Augusta, avec une grosse larme dans les yeux s'elanca vers son pere, +en elevant sous ses yeux, Lutine ainsi deshonoree, et criant: Vois comme +elle a mal a la joue; je l'ai pourtant bien lavee. + +C'est a cause de cela, repondit son pere, l'eau ne vaut rien aux +poupees. Ta tendresse lui a deja fait mal; il ne faut pas devorer ce +qu'on aime. Trop de caresses etouffent un enfant. Une surveillance calme +et active, une douce liberte autour de ta fille, comme pour tout ce que +tu aimeras au monde, ce sera le meilleur secret pour le conserver. + +--Fais-la guerir, dit Augusta les mains jointes, et je te promets de +l'embrasser bien doucement. + +Lutine fut envoyee chez un medecin celebre de poupees au grand bazar +ou elle avait ete choisie; et des le soir meme, elle rentra rue des +Pyramides, plus rouge que jamais. + +Monsieur Sarrasin observait en meme temps que Marceline, la plus petite +et la plus frele, n'enseignait ni la tapisserie, ni la danse a Fauvette. +Elle la regardait quelquefois, caressait doucement ses souliers de satin +et ses mains un peu cachees par des manchettes de blonde: mais c'etait +une admiration froide ou craintive que ne pouvait expliquer son pere. + +--Pourquoi ne danses-tu pas avec Fauvette, mon petit ange? lui +demanda-t-il; elle doit etre legere comme ses plumes. Sa robe de crepe +blanc est si bien garnie de fleurs!" + +Marceline d'abord ne repondit pas: puis, comme si sa pensee sortait a +son insu de sa bouche, elle dit: je n'ose pas l'aimer." + +--C'est singulier; pensa Monsieur Sarrasin. + + + +III. + +LA PORTE DU CIEL. + +Comme le temps etait fort beau le lendemain, bien qu'il fit froid d'une +derniere gelee, apres que les lecons furent apprises, que l'active +gouvernante eut habille ses quatres petites maitresses qu'elle aimait +avec devotion, on dejeuna de bonne heure, on sortit a pied tous +ensemble. La vieille Suzanne, chaudement paree, guidait ce petit +troupeau dont elle etait fiere, et Monsieur Sarrasin le suivait de pres +avec la surveillance et la sollicitude d'un pere. + +Savez-vous ou l'on allait avec tant d'empressement, tant d'espoir, que +pas un pied ne touchait terre? et pourquoi ces quatre visages doux et +charmants se levaient souvent pour regarder au-dessus des maisons le +ciel bleu suspendu, si pur, si haut au-dessus des cheminees des immenses +batiments de Paris? Pourquoi l'on avait embrasse serieusement les +poupees en leur disant: au revoir! sans les emmener avec soi? Eh bien! +vous allez le savoir; car la personne qui a raconte cette histoire a +suivi toute la famille jusqu'a la barriere Montmartre; elle avait a +rendre aussi une pieuse visite la ou montaient ces beaux enfants, ayant +chacun une couronne de fleurs passees au bras sous leur manteau brun. + +--Oh! ma bonne Suzanne, ou allons-nous? dit la petite Marceline qui ne +marchait pas encore d'un pas aussi ferme que les autres. Suzanne soupira +et n'osa repondre, car son maitre gardait un profond silence. On monte, +on monte..... puis on aborde une grille devant laquelle monsieur +Sarrasin s'arrete, decouvre sa tete; et dit:--Saluez, mes enfants, car +c'est ici la porte du ciel! + +Les quatre petites filles obeirent avec un instinct de douleur et de +tendresse qui les fit ressembler a quatre anges de la piete. Suzanne se +detourna pour cacher ses larmes.--Ma bonne vieille Suzanne, poursuivit +monsieur Sarrasin, si vous ne pouvez nous suivre, vous nous attendrez +la.--Ah! monsieur! dit Suzanne avec une instance dans le regard, et +decouvrant sous son tablier noir sa couronne a elle, qu'on ne lui avait +pas commande d'apporter, monsieur! j'ai du courage, et je sais le +chemin! Dans votre absence depuis six mois demeuree toute seule, je +n'avais pas d'autre voyage a faire, et je venais!--Entrez donc, ma +fidele Suzanne, entrez, mes petites cheries... Vous n'oublierez jamais +notre premiere promenade: elle est serieuse; mais elle est pleine +d'esperance. Voyez que de fleurs! + +Il y en avait, en effet, deja beaucoup; et des arbustes, des plantes +vertes, des saules si bien entremeles ensemble que la terre a cette +place ne se voyait plus qu'a peine.--C'est ici, mes filles, qu'il faut +attacher vos couronnes et vous mettre a genoux. + +Ce que firent les enfants. + +--Venez, leur dit-il, apres qu'il eut prie au milieu d'eux et pour eux. +Venez! votre mere vous regarde; elle vous benit. + +La petite Marceline se precipita dans les branches et les hautes herbes +en criant:--ou donc! ou donc! + +--Monsieur Sarrasin apres l'avoir saisie dans ses bras, lui dit: je +te promets que nous serons tous reunis un jour et que nous irons la +rejoindre par la porte du ciel.--Merci! repondit l'enfant qui se coucha +triste sur son epaule, et qui redescendit avec son pere au milieu des +sanglots de ses jeunes soeurs qui marchaient mieux qu'elle. + + + +IV. + +LA POUPEE MALADE. + +L'enfance est heureuse! elle est aimee de Dieu. Dieu charge un ange de +mesurer la peine a la faiblesse. L'ange y va bien doucement; on croit +qu'il leur souffle des baisers dans leurs larmes. De la ces ondees de +pleurs qui mouillent a peine, car il les emporte sur ses ailes avec +leurs prieres. Alors, ils rient, ces petits enfants; ils aiment, ils +esperent, ils croient et c'est pour cela que Dieu les aime; pour cela +qu'il a dit: _Laissez venir a moi les petits enfants?_ Il faut donc se +rejouir en pensant que les quatre soeurs retrouverent leurs poupees +avec un sentiment de joie tres pur et qu'elles les associerent a leurs +souvenirs, a leurs jeux, a l'union charmante qui regnait entre elles. + +Un jour que les lecons etaient finies, leur pere s'etonna du profond +silence qui avait succede au bruit accoutume de l'heureuse chambre de +ses enfants. Il s'approcha sur la pointe du pied pour observer la cause +de ce grand silence, et demeura fort surpris de voir la poupee d'Augusta +couchee, et les petites filles s'agitant autour d'elle avec le plus +tendre empressement. + +Un ordre parfait regnait dans leur activite muette. On glissait +doucement autour du cher petit objet qu'on semblait avoir peur de +reveiller, de cette Lutine si vive et si brillante, privee de ses +vetements incommodes; renversee sur un oreiller, se conformant a sa +position avec une grace qui enchantait les enfants. Alphonse, joli petit +parent de la maison, partageait fort gravement les soins de ses cousines +et remplissait les fonctions de medecin. + +C'etait un charme de le voir tatant le pouls de Lutine, reflechissant +comme il avait vu reflechir un docteur profond, et s'asseyant pres du +lit, le front appuye sur sa main, une plume passee dans ses levres, lent +a ecrire l'ordonnance que ses cousines attendaient avec anxiete. + +Oui! l'enfance est heureuse. Il y avait pour elle dans cette scene +l'interet d'un drame veritable. Cette malade immobile leur faisait +pressentir ou rappeler tout ce qu'il y a de doux, d'aimable aux soins +prodigues a un etre souffrant. Monsieur Sarrasin vit tant de zele et de +charite regner dans ce coin de chambre, que les larmes lui en vinrent +aux yeux. + +Albertine lut l'ordonnance du medecin, et prepara promptement une petite +bande de toile urgente pour la saignee, qu'executa sur l'heure la main +legere et hardie d'Alphonse. + +La lancette fut un passe-cordon d'argent, la cuvette une coupe de +porcelaine qu'avait pretee la vieille Suzanne. Alors, a la satisfaction +curieuse des enfants, la poupee dont la peau fut plus qu'effleuree par +l'integre Alphonse qui s'en acquittait de tout son coeur, la poupee +perdit une grande quantite de son. + +--Elle est sauvee! cria le docteur. Elle est sauvee! + +Sauvee! repeterent en frappant dans leurs mains les gardes-malades, qui +avaient a peu pres le costume de l'etat. + +--Je te fais compliment de cette cure, mon ami, dit monsieur Sarrasin en +se montrant. Tu me parais devoir etre un jour medecin dans toutes les +formes. Alphonse lui sauta au cou, et lui dit en confidence.--Je fais +semblant de croire; car, vois-tu, cette poupee n'est pas vivante.--Si! +Si! un peu vivante cria Augusta qui l'avait entendu, et qui ne voulait +pas perdre son illusion. Tiens, papa, regarde, ajouta-t-elle en +entrainant son pere aupres de sa Lutine. Tu vois que les sangsues ont +bien pris!" Lutine avait, en effet, huit sangsues, ou du moins huit +petits morceaux de reglisse decoupes dans la forme de ce laid et +bienfaisant animal. Il faut convenir que Lutine ainsi barbouillee, le +bras vide, et lavee par toutes les potions qu'on lui avait fait boire, +demeura dans un etat de convalescence, dont les bons soins de la sage +Albertine ne purent jamais la tirer entierement. Monsieur Sarrasin +declara pourtant que cette convalescence serait celebree par un banquet, +ou le docteur recut, en cremes, en biscuits et en darioles, le prix de +sa sagacite merveilleuse. + +--D'ou provenait la maladie de Lutine? manda Monsieur Sarrasin, moitie +serieux, moitie riant. + +Le docteur mangeait, se reposant sur ses lauriers. Augusta repondit avec +vivacite que Lutine avait fait son malheur elle-meme, qu'elle se serrait +dans son corset de maniere a s'etouffer, ce qui la rendait tres-agacee +et tres-pale. + +Enfin, papa, sans moi, elle serait devenue poitrinaire. C'est une folle, +sans soin d'elle-meme, jamais en place, une petite ramasse-poussiere qui +me fait tourner la tete. + +--Je comprends, dit son pere, en frappant doucement sur cette petite +tete agitee, qu'il faudra lui donner un bien bon exemple pour la +corriger. La tienne, Valerie, parait en bonne sante. + +--Oui, papa, elle danse +toujours, et je lui apprends le pas du chale pour te faire une +surprise le jour de ta fete. Oh! papa! elle valse presque seule sans +s'etourdir. + +--Il faut lui faire une recompense de cet amusement, mon +ange: on peut danser de joie quand on a bien rempli tous ses devoirs; +j'y veillerai avec toi. La tienne, Albertine, comment se conduit-elle? + +Albertine ne repondit rien qu'en courant chercher les preuves de +l'excellente conduite de Prudente. Elle rapporta, dans un doux silence, +l'ouvrage de tapisserie termine avec une proprete ravissante; puis elle +etala, avec un sourire d'une petite mere satisfaite, un trousseau cousu +de la facon la plus solide. Ce trousseau se composait deja d'une paire +de draps ourles, marques au nom de Prudente; quatre chemises a manches +longues en forme de peignoir; quatre manteaux de lits, des beguins +bordes d'une petite dentelle de Lille et quatre mouchoirs ornes de son +chiffre. + +Avec cela, dit l'enfant plein de joie, elle peut attendre. Elle m'a bien +aidee, cette chere mignonne! Oh! papa que je l'aime! et que je suis +contente quand nous travaillons ensemble!--je t'aime aussi, dit son +heureux pere, et je te donne des ce moment le droit de surveillance +sur toutes les poupees de la maison; elles y gagneront beaucoup et tes +jeunes soeurs davantage. + +Les plus petites embrasserent tendrement Albertine, qui les baisa d'un +baiser plein d'amour et d'avenir. Je dois vous dire, pour l'avoir vu de +mes yeux qu'elle devint, en effet, plus tard, le guide et l'appui de ses +soeurs, dont elle est encore adoree. + +Dans un moment de reflexion fort rare chez Augusta, elle regardait un +peu tristement les ravages que sa tendresse avait produit chez Lutine, +qui n'etait plus que l'ombre d'elle-meme,--Veux-tu la mienne? dit +Marceline, que personne ne soupconnait en observation dans un coin; mais +dont les yeux intelligents percaient toujours jusqu'a la tristesse des +autres. Prends la mienne, prends, petite soeur; tu soigneras, Lutine et +Fauvette te rejouira. + +--Mais toi, repondit Augusta, en hesitant a recevoir la belle Fauvette, +aussi fraiche que le jour de son entree dans la maison. + +--Je la regarderai, Augusta, quand j'aurai fini mes devoirs; mais elle +est lourde et elle a trop de plumes, il est impossible que ce soit la ma +fille. + +--Oh! j'en aurai donc deux! s'ecria sa soeur folle de joie. Que de +choses, mon Dieu! que d'inquietudes je vais avoir sur les bras! qu'une +grande famille cause de soins et de fatigue aux meres! + + + +L'ORPHELINE DU BOULEVARD + +Monsieur Sarrasin n'avait pas vu sans surprise le detachement de +Marceline pour Fauvette, il en cherchait la cause dans l'insouciance de +son age; mais il se trompait; il en eut la preuve un jour. Toute cette +famille innocente revenait du boulevard Saint-Denis; on pressait le pas, +car c'etait l'heure ou les lumieres du gaz s'allument de loin en loin. +Une humble boutique a terre s'annoncait a une grande distance par la +voix d'un jeune marchand, qui jetait ces paroles percantes dans toutes +les oreilles promeneuses: + +Voyez, messieurs, voyez mesdames, enfants, petits enfants, voyez! +pleurez pour obtenir de vos peres et meres les tresors a cinq sous que +voila. A cinq sous, messieurs, mesdames, enfans, petits enfants! A cinq +sous, tout ce qui peut frapper l'oeil de l'acquereur!" + +Monsieur Sarrasin ne resista pas a l'attraction de cette voix puissante; +il permit a ses enfants de choisir chacune un de ses tresors a cinq sous +qui font plus d'heureux qu'on ne pense. + +Un seul objet attira toute l'attention de Marceline. Une poupee nue, +abandonnee dans un coin, sur la terre humide, lui causa une sensation de +pitie subite. La plus attrayante sympathie s'etablit entre elle et cette +pauvre petite chose dedaignee; et pressant de toute l'etreinte de ses +deux mains la main de son pere pour le forcer a se pencher vers elle, +donne-moi, lui dit-elle, cette Fauvette, pour que je la rechauffe, oh! +je t'en prie!" Elle fut a l'instant sous son manteau, entre'ouvert vingt +fois par les caresses que cette poupee recut de son doux sauveur. C'est +de la que lui vint le nom de l'Orpheline du Boulevard. + +Il est impossible de vous representer l'affection qui parut s'etablir +entre elles deux. C'etait presque triste de penser qu'un seul coeur en +faisait tous les frais: on aurait voulu animer un peu l'objet d'une +amitie si tendre, pour lui donner le bonheur d'y repondre. Marceline ne +le desirait pas, elle en etait sure! elle voyait ces petits traits fins +et luisants s'animer pour elle, pour elle seule! et cette idee lui +causait du ravissement. Jamais on ne la rencontrait sans l'orpheline +collee contre sa poitrine; jamais elle ne se couchait, apres sa priere +a Dieu, sans endormir sur son coeur son enfant trouve, l'amour de son +choix, sa petite bien-aimee! Elle passait toutes ses recreations dans +cette union intime et silencieuse. Tout ce qu'elle lui chuchotait de +paroles caressantes et mignonnes ferait un poeme d'amour et d'amitie! +Cette jeune ame etait remplie, et son visage d'ange rayonnait de +bonheur. Sur les genoux de son pere meme, qui l'y bercait souvent comme +la plus legere, elle montait avec l'orpheline associee a sa vie; cette +vie fut un sourire tant qu'elle posseda sa frele et pure idole. Quand +son pere, qui souriait de cette tendresse, lui demandait:--Que dit-elle +de tout ce que tu lui racontes! + +--Elle m'ecoute, repondait l'enfant, elle m'entend!" Et l'avenir de +cette petite fille l'inquietait plus que celui de la rangeuse Albertine, +plus que celui de la bondissante Valerie; plus meme que celui d'Augusta, +dont le caractere impetueux pouvait se modifier, et l'exempter a coup +sur de toutes les maladies de l'ame. + + + +LA POUPEE PERDUE. + +Alphonse avait passe tout un jour de conge au milieu de ses jeunes +parentes, et ce jour s'etait ecoule comme une heure. Le jardin deja +embaume, la cour ou il y avait de l'herbe et des poules, les greniers ou +vivaient des pigeons a la plume eclatante au soleil, tout avait maintenu +la joie et la concorde dans cette jolie famille; pourtant Marceline +devint triste apres le depart d'Alphonse. Elle le fut le lendemain, le +surlendemain, longtemps, jusqu'a ce que l'on s'apercut qu'il y avait de +profonds soupirs dans son silence, que ces soupirs ressemblaient presque +a des sanglots et qu'enfin sa sante s'alterait d'une maniere sensible. + +Son pere la portait dans ses bras, la faisait danser avec Valerie, +coudre avec Albertine, sortir avec sa bonne Suzanne. + +L'enfant obeissait partout, mais elle dansait d'un air pleurant, se +couchait sur l'epaule de son pere, reveuse et les yeux fixes, gardait +sans y toucher les gateaux delicieux dont Suzanne voulait reveiller son +appetit, et posait une heure entiere sa petite tete brulante sur les +genoux de sa patiente soeur, Albertine. + +--Veux-tu cela? lui disait-on, et cela? et cela? et beaucoup de choses +propres a la distraire. + +Oui! oui! oui!" repondait-elle d'une voix douce et plaintive, mais elle +ne jetait seulement pas les yeux sur les joujoux qu'on s'empressait de +lui offrir. + +Cette petite fille etait devenue si chere a monsieur Sarrasin, qu'il +devint lui-meme tout reveur de la voir ainsi languissante apres avoir +interroge sa maison dans la crainte que l'enfant n'y fut malheureux +pendant ses courtes absences; il prit la resolution de la veiller +lui-meme jusque dans son sommeil, cet excellent pere! il entra quand +tous les enfants dormaient paisibles et blancs comme des ramiers couches +dans leurs nids. + +Le sommeil d'Albertine l'arreta un moment dans une contemplation pleine +de bonheur. C'etait l'ange de la paix, qui s'etait endormi dans la +priere _pour tous_! Augusta dont les joues rouges semblaient bondir +comme deux beaux fruits sur l'oreiller blanc, appela comme Albertine le +baiser de ce pere attendri. Il jugea par le sourire de Valerie qu'elle +s'etait assoupie avec une chanson sur les levres. Jamais il n'avait +compris jusque la tout le bonheur d'un pere, qui entend les douces +haleines de ses enfants immobiles de sommeil et de sante. + +C'est a remercier Dieu a genoux; c'est a croire qu'on l'entend respirer +lui-meme dans ce monde. + +Il n'eut pas le loisir d'interroger le repos de son plus jeune enfant, +car a peine eut-il effleure les boucles blondes de son front presque +pale, que la petite Marceline se reveilla en tressaillant et fixa ses +yeux brillants tout grand ouverts sur son bien-aime pere, en lui tendant +les bras. + +--T'ai-je fait peur? dit-il en se penchant sur elle. Non! j'ai cru que +c'etait le bon Dieu, bon comme toi." + +Alors, avec une voix de pere qui ouvre les secrets de tous les enfants, +il entra dans la petite ame sensible et renfermee, au milieu d'un +ruisseau de larmes qu'il fit couler a force de confiance et de tendres +paroles, la petite melancolique laissa sortir cet aveu: J'ai perdu ma +fille! + +--Comment! dit monsieur Sarrasin frappe d'etonnement, c'est la ce que je +cherche depuis trois mois, et tu ne m'en as rien dit? + +Oh! tu aurais trop de chagrin, poursuivit-elle eu jetant les bras a son +cou et puis je ne voulais pas rapporter; c'est si laid! + +Dis tout, dis, pauvre ange! insista son pere emu et enchante d'avoir +decouvert la blessure. + +--Eh! bien!... ne gronde pas Alphonse, dit-elle en sanglotant sur le +coeur de son pere. Moi, je serai bien sage..., je rirai devant toi." + +Je vous avoue que cet homme qui n'etait plus enfant depuis trente ans +passes, pleura d'aussi bon coeur que cette douce petite fille. + + + +LE RETOUR DE LA POUPEE. + +--Bonjour, Alphonse, dit le lendemain monsieur Sarrasin en entrant dans +la maison de son petit neveu, qu'il trouva dans la cour. + +--Ah! mon oncle, quelle joie de te voir! + +--Je l'imagine bien, mon ami, et puis voila ta cousine un peu malade, +qu'il faut distraire et guerir. C'est une heure de plaisir que nous +venons te demander. + +--Quel bonheur! quel bonheur! quel bonheur! cria de toute sa tete +Alphonse en voltigeant a travers l'escalier, ou il tirait de toute +sa force son oncle par la main: maman! c'est mon oncle! c'est petite +cousine " et sa mere ouvrit avec empressement. + +Au milieu de l'entretien amical qui s'engagea, monsieur Sarrasin +observait le maintien de sa fille. Il craignait qu'elle n'en voulut +dans son coeur a ce jeune garcon, auteur vrai ou suppose d'un si grand +chagrin. Mais il ne vit nulle trace d'inimitie ni de bouderie sur ce +petit front reveur, et l'aima bien mieux encore. Amour a ceux que la +douleur n'aigrit pas; qui ne rendent pas les autres responsables de +leur extreme sensibilite! Alphonse l'avait fait souffrir, mais Alphonse +n'etait pas mechant; il n'etait qu'etourdi. + +Cette petite le sentait bien, elle etait si bonne, si triste de la perte +de Fauvette, qu'elle n'avait pas besoin de joindre a son mal d'amitie, +le mal qui mord le coeur, la haine. Sa mere avait dit une fois devant +elle que la haine ferme la porte du ciel: oh! cette petite voulait aller +au ciel, elle ne voulait qu'aimer, comme les anges, comme sa mere! + +"--Figure-toi, Alphonse, dit monsieur Sarrasin au joyeux enfant qu'il +avait pris entre ses genoux, et qui grimpait dessus comme un chevreau, +figure-toi que j'ai du chagrin." + +Alphonse dressa l'oreille, cessa de se rouler sur son oncle, et le nez +en l'air, les cheveux eparpilles sur son front qui devenait grave, il +ecouta tout frappe d'interet, la suite de ce mot qu'il avait repete +vivement:--du chagrin. + +--Oui, Alphonse, du chagrin! je peux te confier cela, a toi, qui es un +grand garcon, le cousin, l'ami, le defenseur de mes filles, a defaut de +frere, qu'elles n'ont pas: tu comprends? + +--Alphonse devint tout ame. + +--Figure-toi que cette petite, que j'ai prie expres ta mere d'emmener +un moment au jardin, est encore si credule, si enfant, qu'elle se +persuade... mille choses touchantes par leur naivete; entre autres, elle +croit que les poupees sont vivantes.--Alphonse poussa un grand eclat de +rire et se frotta les mains. + +--Toi aussi quand tu etais petit, tu croyais fermement a l'existence de +ton cheval de carton, et tu exigeais qu'on lui achetat de l'avoine. +Mais tu as neuf ans, tu sais la vie et tu es revenu de tous ces +enfantillages, une poupee pour toi, c'est un petit morceau de bois; +c'est exactement la meme chose pour moi-meme; toutefois, nos anciennes +erreurs doivent tourner en indulgence pour les simples, et tu seras +triste comme moi quand tu sauras que ta petite cousine est serieusement +malade de l'absence, de la fuite, du vol d'une poupee; je dis du vol, +car elle a disparu en effet comme un oiseau dont elle portait le nom: +Fauvette. + +--Alphonse redevint immobile. Figure-toi, mon pauvre Alphonse, que +depuis trois mois environ, je vois languir mon plus jeune enfant, un +ennui muet fane sa vie, sa jeune vie, autrefois heureuse et comblee par +la possession de sa poupee! c'etait sa compagne, c'etait sa fille! elle +lui parlait bas, elle lui faisait respirer des fleurs, cherchait partout +de la mousse pour l'y coucher aupres d'elle: tu aurais ri... + +Alphonse ne riait plus. + +--Enfin, pitie! une si petite idole suffisait a un si petit coeur; car +sa perte l'oppresse, l'etonne, l'isole. Elle est dans un desert depuis +que cette diable de poupee a disparu. Elle ne mange plus qu'a peine, +elle a de la fievre, des soupirs, qui disent: ma fille! ma fille! on +pourrait en rire si... + +Alphonse fondait en larmes. + +--Pourquoi pleures-tu? tu n'es pas son pere, poursuivit monsieur +Sarrasin; tu ne sens pas le mal que me fait l'etrange manie de mon +enfant. + +--Je le sens, moi, mon oncle, et c'est bien pire que toi! dit Alphonse +avec une candeur passionnee. Tiens! quand tu devrais me battre, il +faut que je te l'avoue, car j'etouffe. C'est moi qui suis le voleur de +poupee, adieu, mon oncle, je vais..., je ne sais pas ou je vais, mais je +n'ose plus te regarder, et j'aimerais mieux etre en prison que devant +toi! + +--Rends-moi plutot la poupee! repartit son oncle en lui barrant la +porte, et comprimant ses sanglots contre sa poitrine. + +--Mon Dieu! s'ecria l'enfant malheureux, si je l'avais, ce serait deja +fait. Mais j'ai pris cela, moi, comme un caillou, une balle pour lancer +en l'air. Je ne sais ce qu'elle est devenue: je croyais que c'etait pour +rire ce nom de: _ma fille_, qui est-ce qui va penser!... + +--Ah! voila le mal dit l'oncle en appuyant sur cette reflexion. On +trouble souvent le bonheur des autres, sans contribuer au sien meme; +faute de l'avoir compris on brise, on detruit, sans cruaute, des liens, +des habitudes profondes et sacrees; mon cher ami, ne prends rien a +personne, ne derange pas un fil dans la trame des autres, de peur de +rompre ceux que tu n'apercois pas. Souviens-toi de mon conseil, surtout +quand tu seras grand! + +---Ah! je te le jure! mon oncle: Malade par ma faute! repetait, en +tapant des pieds, Alphonse exalte de repentir. + +Marceline rentrait dans ce moment. Presse par la honte de paraitre +devant elle, il se glissa prompt comme l'eclair, sous un long rideau de +croisee, ou il ensevelit sa rougeur et ses larmes. L'ample draperie de +soie agitee fortement par Alphonse s'ebranla; quelque ange, souriant +peut-etre, en fit tomber la poupee elle-meme! la poupee les bras ouverts +comme pour alleger sa chute; la poupee mignonne et cherie, retenue dans +un pli du rideau comme dans une etroite prison! + +Ah! ce fut etouffant de surprise et de joie. Marceline ne fit qu'un +grand cri, puis se jeta sur sa fille qu'elle saisit a deux mains avec un +tremblement d'ame inexplicable a cet age en se refugiant avec elle sous +les bras de son pere, ingenieuse a lui chercher un asile pour toujours! + +Je ne peux pas vous dire exactement lequel fut le plus heureux de cette +etonnante aventure. Monsieur Sarrasin y puisait la guerison de sa chere +fille; Marceline une recompense sans nom a sa silencieuse maladie, et +Alphonse dansait sur un repentir. Il sentait tomber ce plomb qui pend au +coeur de ceux qui se disent: j'ai fait du mal a quelqu'un! + +Oh! decidement, Alphonse etait le plus heureux! tout le monde du moins +aurait pu le croire comme moi, en le voyant bondir sur le chemin ou la +poupee fut ramenee en triomphe par les trois personnes auxquelles elle +inspirait un interet si different! + + + + LA MERE A SON FILS. + + Quand j'ai gronde mon fils je me cache et je pleure. + Qui suis-je, pour punir, moi, roseau devant Dieu; + Pour devancer le temps qui nous gronde a toute heure, + Et crie a tous: prends garde; il faudra dire adieu! + + Mourir avec le poids d'une parole amere; + D'une larme d'enfant que l'on a fait couler; + Que l'on sent sur son coeur incessamment rouler; + est-ce donc pour ce droit que l'on veut etre mere? + + Est-ce donc la le prix des immenses douleurs, + Dont nous avons paye leur presence adoree? + De ce pas sur la tombe encor toute navree, + Dieu! laissez-nous donc vivre et respirer nos fleurs! + + Laissez-nous contempler a deux genoux la tige, + Qui veut se lever seule et fremit d'obeir; + Qui veut sa liberte, son plaisir, doux vertige. + Tout ce qui nait, mon Dieu! tend ses bras au plaisir. + + Laissez-nous seulement, ardentes sentinelles, + Ecarter leurs dangers qu'ils aiment, si petits; + Si forts a repousser nos forces maternelles, + De la fierte de l'homme innocents apprentis. + + Purifiez un peu ce monde ou chaque haleine, + A l'entour de nos fruits souffle un air plein de feu; + Preservez le lait pur dont leur ame etait pleine; + Alors nous guiderons leur coeur par un cheveu. + + Beaux anges mutines qui bravez nos tendresses, + Dont les jours, dont les nuits tiedes de nos caresses, + Loin de vos nids plumeux brulent de s'envoler; + Qui les fera plus doux pour vous en consoler? + + La mere, n'est-ce pas un long baiser de l'ame? + Un baiser qui jamais ne dit NON ni DEMAIN? + Faut-il ses jours? Seigneur! les voila dans sa main: + Prenez-les pour l'enfant de cette heureuse femme. + + Enfant! mot plein de ciel, qui fait reine ou martyr; + Couronne des berceaux! aureole d'epouse! + Saint orgueil! noeud du sang, eternite jalouse, + Dieu vous fait trop de pleurs pour vous aneantir. + + C'est notre ame en dehors, en robe d'innocence, + Helas! comme la vit ma mere a ma naissance: + Et si je la contemple avec d'humides yeux, + C'est que la terre est triste et que l'ame est des cieux! + + O femmes! aimez-vous par vos secrets de larmes; + Par les devoirs sans bruit ou s'effeuillent vos charmes; + Apres vos jours d'encens dont j'ai bu la douceur, + Quand vous aurez souffert, appelez-moi: ma soeur! + + + MINETTE. + +Ah! que j'ai vu une triste chose! Il m'en coute beaucoup de vous la +raconter; mais elle peut servir de lecon a quelques enfants, si par +malheur, il s'en rencontrait encore de pareils a Minette. J'en prends +donc le courage. + +Minette passait chaque annee une partie des vacances chez une amie de sa +mere, car Minette etait en pension, parce que sa mere avait des enfants +tres petits a elever. Il faut bien vous avouer que Minette revelait un +caractere si absolu, si despotique, a sept ans que force etait deja de +soustraire de plus faibles creatures a sa domination. Hyacinthe etait +de son age, et bien qu'elle fut liante et bonne comme un agneau, +mademoiselle Minette etait bien obligee de faire, suivant l'expression, +patte de velours, car Hyacinthe etait calme et forte. La douce +simplicite de son caractere se rehaussait des dehors les plus beaux; +leur aimable puissance s'exercait sur Minette elle meme qui n'osait +que bien rarement lui dire: je veux! mais, par combien de ruses, +l'orgueilleuse ambition de son amitie arrivait-elle au but d'asservir +tout ce qui avait le malheur de lui plaire! je dis le malheur, car, j'en +connais peu qui fatiguent le coeur plus qu'une amitie tyrannique. + +Nous n'avons pas le droit d'opprimer nos amis. + +Ainsi donc, bien que la complaisance d'Hyacinthe fut charmante pour les +mobiles fantaisies de Minette, on ne craignait pas qu'elle en souffrit, +car elle cedait toujours avec le sourire sur les levres. + +Personne ne s'apercevait des mille petits sacrifices qu'elle faisait a +la tenace perseverance de sa _bonne amie_; elle-meme ne s'en doutait pas +peut-etre, car elle y trouvait, je ne sais quel plaisir tranquille qu'un +bon coeur goute a voir les autres heureux de l'abnegation de ses gouts. +Vraiment, Hyacinthe etait une aimable enfant! + +On courait un jour dans le jardin, on se jetait des fleurs; Minette en +avait deracine un bon nombre, pour les replanter suivant le caprice +de son gout sans utilite, sans reflexion que l'idee fixe: je le veux! +Minette etait inflexible et legere; rapide et raide comme un papillon de +fer. Quel bonheur avec une telle organisation, (qu'elle ne songeait pas +a corriger, parce qu'elle se trouvait, parfaite), quel bonheur de +ne s'appuyer que sur des relations moelleuses Sur l'inepuisable +condescendance de la belle Hyacinthe, qui, n'opposait au degat de ses +fleurs qu'un sourire un peu triste, un regard ou se montrait a peine un +reproche melancolique, et que Minette ne voyait pas, car elle etait +a son affaire, a son systeme de regner partout, meme en ecrasant des +fleurs. Mais le jardinier le voyait, lui! et il avait pris Minette en +horreur. Minette le meritait, car, un jour que cet homme avait prie +poliment la bouleversante petite fille de laisser ses plantes et ses +arbustes en repos, elle l'avait regarde de toute la hauteur de ses trois +pieds et demi, en disant d'un ton bref: qu'est-ce que c'est que cet +homme-la?--C'est Roch le jardinier, avait repondu Hyacinthe, d'une voix +pleine d'amenite. + +--Eh bien! jardinier, je m'amuse! voila! + +Eh bien! murmura le jardinier en la regardant de travers, ca fait un +fier petit paquet d'ortie: voila! + +Minette devint rouge comme une pivoine qu'elle venait de cueillir; elle +la tordit dans ses mains, que la colere faisait ressembler a des petites +griffes, ce mouvement furieux d'orgueil fit rire Hyacinthe, qui n'en +comprenait pas la souffrance! car l'orgueil fait mal comme une aiguille, +quand il n'est pas content. Il faut toujours qu'il danse sur la tete des +autres, pour ne pas se retourner contre le cour: c'est un ver malsain a +la vie, prenez-y garde. + +--Tu ris, toi! dit Minette avec du feu dans les yeux et eu poussant +Hyacinthe qui chancela. + +--Tu m'as poussee! dit la douce enfant la poitrine gonflee de surprise. + +--Non! je ne ne l'ai pas poussee, repartit Minette vivement. + +--Si! tu m'as poussee! et deux larmes ruisselerent sur ses mains que +serrait impatiemment Minette, en lui criant d'une voix alteree:--Dis que +je ne t'ai pas poussee! dis que je ne t'ai pas poussee! + +--Je l'ai cru, dit naivement Hyacinthe. Si non, je ne l'aurais jamais +invente. + +--D'ailleurs, tu ne m'aimes pas, toi! reprit Minette en boudant. + +--Si! je t'aime! + +--Non! tu ne m'aimes pas, puisque tu ris quand on me dit des mots. + +--Je n'ai pas ri de cela, parce que tu avais commence, et que Roch est +bon! mais c'est que tu avais l'air de faire expres des gestes, comme en +jouant a _prechi, precha!_ + +--Bien sur! dit Minette en levant son doigt. + +--Oui! bien sur! et l'on s'embrassa. + +Si tu m'aimes, tu feras tout ce que je voudrais; n'est-ce pas? reprit +avec reflexion Minette en calinant. + +--Tout ce que je pourrai, sans faire de mal a personne. + +--Bien entendu, nigaude; est-ce que je suis mechante, moi? et Minette +avait un desir singulier d'obtenir une grande preuve d'amitie, +d'obeissance peut-etre, de cette compagne qu'elle avait vu rire d'elle. + +Tiens, dit-elle en cueillant une herbe laiteuse et d'un vert gracieux; +si tu m'aimes, frotte tes joues avec ce bouquet: cela pique un peu, et +ce sera un gage. + +--Quelle idee! si cela pique. + +--Je t'en prie! je t'en prie! pour etre sure de toi. + +Hyacinthe ne se fit pas presser davantage, et sans redouter une legere +piqure, elle broya l'herbe sur son charmant visage. Minette dansa! +C'etait du tithymale, connu sous le nom d'_eclair_, dont le suc violent +et corrosif, par une trompeuse ressemblance avec la creme, peut causer +les maux les plus cuisants, si on l'applique sur une chair tendre et +delicate. La fraicheur du soir arreta d'abord l'effet douloureux de +l'herbe. Cependant une inquietude involontaire agitait l'enfant qui +passait a chaque instant les mains sur ses joues et son menton plus +blanc, plus rose qu'a l'ordinaire. Mais la lumiere, qui palit tout, +attenuait l'eclat de cette nuance fievreuse qui la rendit d'abord plus +belle en faisant scintiller ses yeux d'une flamme souffrante. + +Oui, elle commencait a souffrir; mais sans le demeler clairement, sans +se plaindre surtout, disant dans son cour: + +Bah! ce sera bientot fini. Minette est ma bonne amie: elle n'aurait pas +voulu me faire du mal. + +Minette mangeait des fraises. Hyacinthe la regardait se detournant +souvent pour gratter sa figure et une fois aussi pour pleurer. + +La nuit, ce fut terrible. Elle revait des choses qui font peur, des +chats qui sautent aux yeux, des oiseaux qui dorment des coups de bec: +enfin toutes sortes de betes mechantes que la fievre invente et jette +dans les songes des plus innocentes creatures. Minette dormait du +sommeil du juste: elle n'entendit pas une des plaintes etouffees de +sa pauvre petite victime, dont la mere fut eveillee avec un sentiment +profond d'effroi. + +D'abord elle preta l'oreille en s'appuyant sur son coeur qui battait; +puis, cette voix chere et gemissante la remplit de saisissement. Elle +alla dans la chambre voisine droit au lit de sa fille, comme si cette +chambre eut ete pleine de lumiere. Hyacinthe etait assise sur son lit +dormant et pleurant tout ensemble; ses deux mains dechiraient, sans le +savoir, ce doux visage brulant, baigne d'autant de sang que de larmes. +Sa mere ne recevant pas de reponse et l'entendant gemir, approcha d'elle +une veilleuse allumee toutes les nuits pour la securite de la maison: +douleur d'une mere! vous la figurez-vous, quand la lueur de cette +lampe n'eclaira qu'un monstre couvert d'ampoules noires et sanglantes! +Hyacinthe avait la tete grosse, grosse! comme je ne sais quoi, car elle +etait tres-grosse. + +Dieu sauveur! dit sa mere toute defaillante, mon enfant! ma fille! +qu'avez-vous? Ah! Ferdinand! cria-t-elle a son fils aine qui etait +accouru a ses cris douloureux, Hyacinthe a la petite verole, regardez, +comme la voila!" + +Ce jeune homme qui etait un tres-bon frere, ne put contenir son effroi +et reveilla tout-a-fait la petite fievreuse, dont il retenait les mains +dans les siennes. + +"--Oh! laisse! laisse! mon bon Ferdinand, dit-elle, laissent moi oter +ces mouches qui me piquent, ou bien, ote-les, toi! Seigneur! Seigneur! +que j'ai du mal! ou est maman? je croyais qu'elle parlait aussi dans mon +reve." + +Sa mere resta bien epouvantee, car elle etait juste devant elle; ce qui +lui fit dire avec un frisson froid par le corps:--Ma fille est devenue +aveugle! + +Tout fut dans une grande agitation jusqu'au jour, comme vous pouvez +croire. Il etait trop vrai qu'Hyacinthe ne pouvait ouvrir les yeux +qu'avec des peines infinies et disait des mots si touchants que le coeur +de sa mere s'ouvrait. Enfin, des que le jour parut, Ferdinand la conjura +de se calmer *** meilleur medecin de la terre pour soulager leur petite +bien aimee. + +Hyacinthe l'attirant doucement vers elle se pencha sur son epaule pour +parler dans son oreille: + +--Ne va pas chez un medecin, dit-elle il n'y a que Minette qui puisse me +guerir. Dis-lui de venir me voir, Ferdinand: elle m'otera bien vite mon +mal, va! + +Ferdinand emu d'un vague soupcon fit en toute hate lever mademoiselle +Minette par la bonne, et attendit impatiemment a la porte jusqu'a ce +qu'elle fut habillee. + +--Venez! Minette, venez! dit-il d'un air trouble, on a besoin de vous +aupres du lit de ma soeur. + +--A peine Hyacinthe entendit-elle sa petite amie, qui demandait avec +effroi: + +--Besoin de moi? Ah!... pourquoi...? + +qu'elle s'elanca de son lit les bras ouverts devant Minette, en disant +tristement: + +--Voila comme je suis!" + +Un cri d'horreur repondit seul a ce touchant appel: Minette s'enfuit +sans vouloir embrasser Hyacinthe, et descendit quatre a quatre les +escaliers en repetant.--Non! j'ai peur! non! j'ai peur! + +Sa mauvaise action avait pris en effet une figure bien effrayante +pour la punir; mais s'en aller! fuir devant la priere sans reproche +d'Hyacinthe! Ah! c'etait affreux! c'etait lache, c'etait encore la +secheresse de l'orgueil! Je vous dis que l'orgueil est sans pitie. Il +n'en a pas meme pour ceux, qui le nourrissent, ce serpent! Qui, dans +le monde, si ce n'est Minette, ne fut tombe a genoux et n'eut pleure +a chaudes larmes devant l'enorme tete de son innocente compagne? Les +larmes, dit-on ne guerissent pas. Non; mais elles desarment; et l'on +n'eut pas vu ce que l'on a vu, si Minette n'eut ete, par ce degout hors +de raison, jugee indigne de toute pitie. + +Ferdinand avec la promptitude d'un garcon de quatorze ans, que l'on +irrite dans ses amities, (car sa mere et sa soeur etaient ce qu'il +aimait le mieux dans l'univers) s'elanca a la poursuite de la fuyarde et +l'atteignit au bout du jardin, ou Roch replantait tout ce qu'elle avait +abime la veille. Ferdinand brulait d'eclaircir le soupcon qu'il avait +contre cette petite griffe, assez connue deja dans le monde, (bien +qu'elle n'y fut que depuis sept ans) pour ne pas inspirer grande +confiance. La reputation d'une longue vie commence de bien bonne heure +dans les familles. + +--C'est vous! dit Ferdinand qui avait saisi la petite fille effaree, +c'est vous qui pouvez guerir ma soeur: Voyons, est-ce vous? + +--Je ne peux pas la guerir, non, laissez-moi, criait-elle en se tordant. +Ahie! je veux m'en aller! + +--Oui! tout de suite. Mais quand vous m'aurez avoue ce que vous avez +fait a ma soeur. + +--Rien du tout! dit-elle un peu pale, et les levres amincies: est-ce ma +faute si elle en a trop mis! je veux m'en aller. + +--Ferdinand! Ferdinand! dit sa mere en l'appelant de la fenetre, laissez +cette petite. Le medecin! mon ami, le medecin!" + +Et Roch, appuye sur sa beche, regardait avec un grand sang-froid l'heure +de la justice qui allait sonner pour Minette; des dames aussi, dont les +jardins entouraient celui-la, regardaient egalement de leurs fenetre +l'acte de justice qui s'accomplissait alors. + +--Le medecin, ma mere! repondit Ferdinand a voix haute, le voila, tenez, +le voila! poursuivit-il en levant en l'air par les bras, la furieuse +Minette qui battait des pieds a vide, pour echapper a Ferdinand. + +--Vous savez bien, reprit-il que la vipere guerit sa piqure quand on +l'ecrase dessus. + +Alors, inflexible et fort, il interroge de nouveau cette nuisible +enfant. Elle avoue son crime, entremelant sa confession de hurlements, +qui disaient: je veux m'en aller! je le dirai a maman! je vous ferai +battre par maman!" + +Ce qu'il me reste a vous dire me fait perdre la respiration. Minette, +au milieu du jardin entoure de fenetres peuplees de spectateurs, devant +Roch, qui en replanta ses fleurs avec plus de courage, Minette fut +fouettee! fouettee par un frere qui venge sa soeur, et qui y va de toute +son ame, au bruit des applaudissements des spectateurs indignes: et +tout en elle, tout! jusqu'a sa jupe, en demeura immobile, petrifie +de honte.--Il faut tirer le rideau sur la fin de cette scene. On la +reconduisit en voiture chez ses parents, ou a sa pension, n'importe. +Ainsi tout lien fut rompu entre deux maisons qui s'aimaient avant la +naissance de Minette! + +Une quantite prodigieuse de lait, sa soumission a se baigner le visage, +et les soins de ses amis rendirent a Hyacinthe la vue et la sante. Ce +fut la seule qui pleura de l'humiliation de Minette. + + + + LE PETIT RIEUR. + + "Laissez entrer ce chien qui soupire a la porte; + Je souffre quand j'entends souffrir autour de moi: + Fut-il aveugle et vieux, il pleure, qu'on l'apporte. + Mon feu lui sera doux... Quoi! petit Paul, c'est toi? + + C'etait le petit Paul. Sous un brouillard d'automne, + Pensif et tout mouille depuis un long moment, + Sans l'ouvrir, a la porte il grattait doucement. + Pourquoi n'entrait-il pas? On l'entoure, on s'etonne. + Il entre. Il reste la sans avoir dit: bonsoir, + Bonsoir, petite mere! et sans oser s'asseoir. + + Mais Paul tenait en vain sa paupiere baissee; + Les meres ont des yeux qui percent la pensee. + + "De l'ecole avant l'heure on vous a fait sortir; + Pourquoi? Ne mentez pas. + + --Je ne sais plus mentir, + Mere. Pour presque rien. + + --Presque dit quelque chose: + + Votre maitre est si bon qu'il ne fait rien sans cause. + + --On ne peut jamais rire, et c'est bien malheureux! + Moi, quand je ne ris pas, je suis tout las de vivre. + + --Vous avez donc ri, Paul? + + --Oui, mere, sous mon livre. + + --Qui vous rendait si gai? + + --Christophe. Il est affreux, + Christophe! Il a l'oeil trouble et la tete enfoncee. + Ses bras vont jusqu'a terre, et sa jambe est torsee, + Comment cela! + + --C'est triste. + + --Oui, si je l'avais su: + Mais je n'avais jamais vu d'ecolier bossu; + J'ai cru que les bossus venaient tout vieux au monde, + Comme Esope a mon livre. + + --Esope fut enfant, + Et sa mere pleura. Pitie douce et profonde, + La laideur s'embellit quand ta voix la defend. + L'homme apporte des maux dont rien ne le console! + + --Mais Christophe, ma mere, est un rude garcon; + Ce n'est qu'un paysan, le dernier dans l'ecole. + Et comme on riait trop pour suivre la lecon, + J'ai dit: Esope! Esope! en regardant Christophe; + Et j'ai fait le portrait du crochu philosophe: + Voyez! Messieurs, voyez le divin animal! + + --Et que disait Christophe? + + --Il detournait la vue; + Il cachait dans ses mains sa rougeur imprevue, + Et je crois qu'il pleurait. + + --Tais-toi! tu me fais mal. + Il pleurait!... O railleurs, que vous etes a craindre! + Un etre a donc souffert, et souffert sans se plaindre: + Tout ce qui pleure est beau. Je l'aime en ce moment; + Oui, j'aime mieux Christophe et sa jambe tournee, + Que ta langue epineuse a blesser destinee; + Je l'embrasse de l'ame et je le vois charmant. + Viens, que je te corrige! Ecoute-moi: tu m'aimes? + + --Oh oui! + + --Souvent nos dards retombent sur nous-memes. + Regarde-moi longtemps: et que ton avenir + S'epure d'un amer et tendre souvenir; + Comment me trouves-tu? + + --Belle comme une mere! + + O ma mere! vos traits ont la douceur du ciel. + La vierge des enfants, que l'on prie a Noel, + Est comme vous tendre et severe: + Oui, vous lui ressemblez. J'y pense en vous voyant, + Et c'est vous que je vois, ma mere, en la priant! + A l'eglise une fois vous etes apparue, + Et la foule indigente en joie est accourue; + Vos habits etaient gais; vous etiez blanche; et moi + Je disais: C'est ma mere! et l'on disait: "He! quoi! + C'est sa mere!" Ah! maman, quel bonheur! + + --Je t'ecoute, + Et je plains ton doux reve; il me touche. Il m'en coute + D'attrister le miroir attache sur ton coeur, + Ou tu me trouves belle, ou je me vois aimee; + Mais, regarde, et gemis d'etre un enfant moqueur: + Je suis laide. + + --Ma mere!... + + --Enfant! je vous afflige? + Je vous ote un bandeau. Je suis laide, vous dis-je; + Un jour, un petit Paul aussi rira de moi. + + --Je le tuerai, ma mere! oh! quand il serait roi. + Dieu! rire de ma mere! + + --Et l'enfant qu'elle adore + + L'enfant que son malheur lui rend plus sien encore, + Penses-tu qu'une mere, au fond de ses douleurs, + Ne se levera pas pour revenger ses pleurs? + Et toi, mon fol enfant, fier de tes belles armes, + Lancant ton rire ingrat sur l'objet de ses larmes, + Prends garde! si ta langue allait faire mourir! + Dieu dit: "Tu souffriras ce que tu fais souffrir." + + + + L'OISEAU SANS AILES. + +--Que tenez-vous-la, Georges? dit Marie a son frere qui accourait vers +elle. + +--Prenez-le, Marie; car c'est un pauvre oiseau presque mort de froid. + +--Ou l'avez-vous trouve, Georges? + +--Engourdi sur la neige, Marie. + +--Pauvre oiseau! dit-elle; quelque mechant garcon t'aura coupe les +ailes, et tu seras tombe du toit, sans pouvoir voler. Mais je te ferai +un nid; j'y mettrai de la laine chaude pour t'y coucher, et tu auras +ta nourriture de ma main, jusqu'a ce que tes ailes soient repoussees. +Ainsi, ne crie pas, pauvre oiseau; cela me fait mal dans le coeur de +l'entendre gemir. + +Elle nourrit ainsi le jeune oiseau jusqu'a ce qu'il put sautiller et +voler. Georges le regardait avec joie, tout gueri et si familier qu'il +s'elancait de sa cage, quand on lui disait seulement: petit! petit! +Georges fut si content qu'il embrassa Marie en lui disant: tu es bonne! + +Par un jour de soleil et tout pres du printemps, Marie regardait le ciel +a travers la fenetre; elle dit en elle-meme: C'est pourtant la le vrai +sejour des oiseaux; le notre a des ailes a cette heure; quelle serait sa +felicite de remonter vers ces beaux nuages d'or, et dans ce fond d'azur, +sa splendide maison, sa premiere maison! + +Petit! petit! cria-t-elle, courageusement; et l'oiseau vola sur son +epaule. + +Adieu! poursuivit Marie en versant une larme, qui tomba sur l'aile de +l'oiseau, et en ouvrant precipitamment la fenetre: Je t'aime mieux, +dit-elle, pour toi-meme que pour moi. Je t'ai rendu des ailes, ce serait +affreux de les enerver dans une cage. + +L'oiseau, ebloui d'abord, et un peu chancelant au grand air, fixa +bientot hardiment cette vivifiante lumiere du ciel; il etendit trois +fois ses ailes palpitantes, et disparut enfin dans l'espace inonde de +soleil. Marie revint seule pres de la cage vide, ou elle appuya son +coeur, et prenant dans ses deux petits bras cette cage triste, comme la +chambre d'un ami perdu, elle dit tout has: C'est lache a moi de pleurer, +car j'ai bien fait. + +Tout a coup, Georges entra en sautant. + +--Bonjour, Marie, ou est le petit? Petit! petit! cria-t-il ne le voyant +pas comme a l'ordinaire dans sa cage egayee de fleurs et de feuilles +vertes qu'il venait de renouveler. + +--Vois qu'il fait beau, repondit Marie, en le conduisant a la fenetre. +Rejouis-toi, Georges. Notre ami est plus pres que nous da ciel. Le ciel +est a lui, vois-tu? et je le lui ai rendu tout a l'heure; regarde mes +yeux... Je ne pleure plus. Georges cacha sa tete sur la fenetre, et +demeura petrifie de douleur. + +--Ah! Marie! dit-il enfin, rouge de reproche et de passion, tu m'as pris +mon ami. Tu ne m'aimes pas; tu n'aimes pas l'oiseau non plus, puisque tu +l'as ainsi delivre. + +--Delivre! tu sens toi-meme que c'est une delivrance. Tais-toi donc, mon +frere; et pense qu'il n'etait a nous que pour le guerir, le recevoir en +passant, comme un pelerin blesse. Il chante peut-etre nos deux noms a +la porte du ciel! tais-toi donc! dit-elle en embrassant Georges qui +l'embrassa lui-meme; car il sentait que le cour de Marie etait gros et +battait contre le sien. + +Oui! dit-il en la regardant, les yeux mouilles, mais pleins de courage: +Tu as bien fait! + +Vers le soir, comme ils revaient tous deux en regardant du coin de +l'oeil la cage silencieuse ils entendirent: tac! lac! tac! contre la +vitre. O joie! c'etait l'oiseau qui battait ses ailes pour rentrer. On +ne le fit pas attendre, vous le devinez bien! Georges en poussant un cri +de bonheur, courut vers la fenetre; Marie, qui etait la plus grande, +l'ouvrit en jetant vers le soleil couchant un regard heureux, tandis que +Georges couvrait l'oiseau fidele des chauds baisers de sa reconnaissante +tendresse, et leur libre ami, tous les jours de sa douce vie d'oiseau, +se partagea des lors entre le ciel et sa cage ouverte! + + +L'homme s'eleve de la terre au ciel, a la faveur de deux ailes, qui sont +la simplicite et la purete. + + + + LE LIVRE D'UNE PETITE FILLE. + + Dieu benit les enfants qui vont vite a l'ecole; + Peut-on, sans les aimer, les regarder courir! + On les croirait pousses par quelque ange qui vole, + Qui de leurs longs cheveux leur souffle une aureole, + Frappe a la lourde porte et les aide a l'ouvrir. + + J'en sais un dont la mere, humble femme, est heureuse, + Et qui chante toujours avec ses cheveux blancs: + La reine dans ses fils est moins ambitieuse, + Que cette pauvre femme agitee et joyeuse, + Qui regarde voler deux petits pieds brulants. + + "La reputation commence avec la vie. + A-t-elle dit un jour a son precoce enfant: + Cette echelle mouvante ou monte aussi l'envie, + L'ecole grandira de memoire suivie, + Et sera d'aujourd'hui le registre vivant. + + Marche donc! marche droit sans retourner la tete. + Qui s'amuse au present retarde l'avenir! + Tends les mains jour par jour aux lecons qu'il t'apprete; + Jeune, saute a pieds joints l'obstacle qui t'arrete; + Vieux, va t'asseoir paisible au banc du souvenir. + + Moi, j'y suis. Moi pourtant, j'apprends encor: je t'aime! + Je cherche, dans un coin de mon passe perdu, + Quelque fruit mis a part, sterile pour moi-meme, + Car il fut, mon passe, d'une avarice extreme; + Mais s'il te fait moins pauvre, il m'aura tout rendu! + + Et l'on parla bientot jusqu'au bout de la rue, + De l'enfant regulier qui savait l'heure: "Allons! + Voila Rene qui passe et la nuit disparue; + Voila son cri de coq et l'aurore accourue; + En route!" et vers la ruche on poussait les frelons. + + Rene, c'etait l'abeille, et jamais buissonniere. + Un jour, un seul, son banc le reclama longtemps + C'est la premiere fois! "Sera-ce la derniere?" + Cria le maitre aigri dans l'heure prisonniere. + Et les plus paresseux riaient, fiers et contents! + + Ce jour meme, aux rayons d'un soleil couleur + On trouva deux enfants que l'on croyait perdus. + Un saule, aux bras ouverts, leur a servi de chambre, + Et sur le blanc tapis que leur a fait decembre, + On dirait, de leur toit, deux ramiers descendus! + + Le plus grand, c'est Rene. Le plus beau, c'est ma fille; + Ange rodeur qui boude a s'instruire avec nous; + Qui va cacher son livre au fond de la charmille, + Qui ne veut point d'ecole au sein de la famille: + Qui se choisit un maitre et l'ecoute a genoux! + + Cendrillon les absorbe! ils ont contre la bise, + D'une haleine d'enfant l'innocente chaleur. + L'un par l'autre emportes de surprise en surprise, + Rene veut qu'on epelle et ma fille qu'on lise + Tout!... comme on veut d'un champ voir la derniere fleur! + + Moi, j'y si fais peur aux rois: sois douce aux meres! + Donne un jour ta main droite a nos jeunes garcons; + Tiens ces hommes-enfants loin des molles chimeres: + Nous, pour qui la nature a des lois plus ameres, + Laisse-nous de leurs soeurs enfermer les lecons! + + + + LA PARESSE. + +--Oh! Maman! quel bonheur de passer tout un jour sans rien faire! cria +tout a coup la petite Marie a sa mere. + +--Quoi! pas la moindre chose de tout: un jour, ma fille? + +Non, maman, rien du tout! + +--J'ai dans l'idee, moi, que le jeu finirait par t'ennuyer. + +--Le jeu m'ennuyer maman! oh! maman, je serais plus heureuse que la +reine. + +--Les reines travaillent, mon enfant. + +--Oh! maman! Vrai!... Vrai, mon petit Ange. + +--Elles sont donc bien a plaindre? dit Marie avec un gros soupir. Au +contraire, le travail les dedommage souvent d'etre reines. + +Marie demeura confondue. Mais plus amoureuse que jamais d'un long espace +tout vide de lecture et d'ecriture, d'un jour de cent lieues a parcourir +dans la danse, les papillons, les poupees, le soleil et tout! Marie +etait palpitante de ce desir: l'eau lui en venait a la bouche, et +riante, agitee, gracieuse et suppliante, elle recommenca: + +Oh! maman! quel bonheur depasser tout un jour sans rien faire!--Je te le +donne, dit sa mere en l'embrassant. + +La respiration manqua a Marie. Elle rassembla ses joujoux, sautant a pas +entrecoupes comme son haleine. Elle prepara son univers a elle toute +seule; car ses soeurs etudiaient avec les maitres et leur mere, en +attendant le diner. + +Elle porta sa liberte pendant une heure avec une constance parfaite. +Elle glissait a travers, legere comme un reve, ou comme une realite qui +a des ailes. Jamais oiseau, ne pour voler, sans lire, ni ecrire, ni +coudre, n'a pris un elan plus rapide dans son ciel, que Marie dans son +bonheur oisif. + +Toutefois, peu a peu, son imagination, si haut montee, sembla +s'alourdir; puis, tous les instants qui suivirent, comme des moineaux +devorants qui ravagent du ble, lui enleverent, un a un, ses plaisirs. + +Elle avait deja pese bien souvent ses joujoux les uns apres les autres, +ils devenaient de plomb; a la fin, elle demeura muette devant eux, les +bras pendants, les yeux fixes; sa poupee etait tombee en desordre, sans +que Marie eut tremble qu'elle ne se blessat; au contraire, elle la +releva avec une moue pleine de reproches, en l'appelant assez aigrement +_traine-a-terre!_ La soumission de cette poupee, favorite dechue, plus +muette qu'a l'ordinaire, ne la toucha point. Elle s'avoua meme un peu +qu'elle etait en carton: l'ennui desenchante tout. + +Par bonheur, la chatte Mouflette montra tout a coup son nez rose a +travers les vitres de la Fenetre entre-ouverte et Mouffette parut +illuminer la chambre, ou rien ne bougeait, ou rien ne parlait plus a +Marie. Mouffette peupla le desert. + +D'abord elle fut caressee. Contente elle-meme de l'accueil distingue de +sa petite maitresse, elle miaula d'une voix flatteuse et ce _ron-ron_ +des chats satisfaits ranima un moment la solitude de Marie: on s'aima, +on dansa! + +Mais Marie, comme pour se venger d'avoir langui toute seule, y mettait +une sorte d'ardeur qui deplut a Mouflette. Peu passionnee pour la danse, +elle refusa de se preter au jeu; Marie la traina alentour d'elle avec +obstination, et lui tira tres-imprudemment la queue. Ce procede parut si +inconvenant a Mouffette, que, de sa patte demeuree libre par oubli de sa +danseuse, elle lui fit une longue egratignure sur son visage penche vers +le sien, et s'enfuit lestement par ou elle etait entree. + +--Ingrate! cria Marie, en tenant sa figure, voila comme tu m'aimes, pour +mon lait de tous les jours. C'est bon! je le dirai a maman.". + +Mouffette ne l'ecouta pas plus que si elle eut chante. Alors, Marie +chercha sa mere pour la prier de lui inventer un nouvel amusement, +ou pour jouer avec elle; mais sa mere active, qui savait le prix des +heures, en apprenait l'emploi a ses autres enfants; la petite fille ne +la trouva donc point. Elle se traina au miroir, et fit des grimaces. +Elle s'assit encore silencieusement dans un coin de la chambre, ou +baillante et accablee, elle pria Dieu pour l'arrivee de ses soeurs. Tout +en priant, tout en soupirant, ne reconnaissant plus rien autour d'elle, +elle cacha sa tete dans tous ses joujoux morts comme son bonheur, et +s'endormit de desespoir. + +Ce fut ainsi que la trouverent ses soeurs, ses soeurs eveillees comme +des souris joyeuses. Elles avaient bien su leurs lecons, et poussaient +des chants pleins d'espoir et d'appetit: la bonne mettait le couvert! + +Marie les regarda, les yeux gonfles d'un mauvais sommeil. Quand elle +voulut se lever, elle etait lasse et raide comme dans une fievre de +croissance. + +--Es-tu malade? Marie, lui demanderent ses soeurs qui l'aimaient +tendrement. + +Marre declara qu'elle etait bien malheureuse. + +Alors toutes s'empresserent de lui apporter ses joujoux qui trainaient; +mais elle en avait mal au cour, et se detourna en criant qu'il y avait +un complot contre elle, que tout le monde voulait la faire mourir de +chagrin! + +Dans ce moment, sa mere qui connaissait la cause du sommeil et du +desordre de cette petite paresseuse entra. + +--Regarde autour de toi, Marie, dit-elle en lui prenant la main avec +douceur, cherche, en nous comptant l'une apres l'autre, celle qui a +voulu te rendre malheureuse." + +Marie eut beau parcourir tous ces visages bienveillants, elle n'y trouva +pas son ennemie. Alors elle dit d'une voix honteuse: + +--Je ne sais pas!" + +--Je vais t'aider a la connaitre, moi, poursuivit sa mere en la placant +toute droite devant le miroir: Regarde: la voila!" + +Marie fut frappee de ce petit visage maussade ou l'ennui faisait deja +des siennes; il enlaidit beaucoup les enfants, et tout le monde. Elle +ecouta, docile, les paroles sages et tendres qui se graverent aussi +avant dans son coeur que le souvenir humiliant de cette journee entiere +de baillements, d'egratignures et de langueur: plutot perir que d'y +retomber. Aussi, comme elle apprit ses lecons! comme elle aima l'etude! +je crois de meme que c'est la plus douce nourriture du temps. Et vous! + + + + LE PREMIER CHAGRIN D'UN ENFANT. + + Le chagrin t'a touche, mon beau garcon. Tu pleures; + Ta levre tremble; allons! te voila dans nos rangs; + Tu viens d'apprendre. Oui, nous naissons expirants; + Oui, la vie est malade avant que tu l'effleures. + + Que veux-tu? tes epis pleins de lait, verts encor, + Pour tes jeunes larcins plus attrayants que l'or, + N'iront pas egayer sous ce treillage vide + Le ramier, de tes dons si tendrement avide. + Tu courais dans ta joie: et puis, un dard moqueur + T'a frappe sons le sein. Pauvre enfant! c'est le coeur; + On ne peut te l'oter; la vie est la. Des larmes + Baignent a ton insu ta paleur et tes charmes; + Tu ne te sauves point dans ton premier effroi: + Un instinct te l'a dit; la mort est devant toi. + + Oui, le Pylade aile de ta coureuse enfance, + Doux et muet temoin de tes ebats naifs, + Qui se laissait aimer ou gronder sans defense, + Qui savait te repondre en murmures plaintifs, + Ton camarade est mort. Celte idole livide + Grave le premier deuil sur la page encore vide + De ta memoire vierge. Oh! que tu souffriras! + Ce que tu dois aimer, oh! que tu l'aimeras! + Car nul cri ne t'echappe, et d'un muet courage, + Sous ta petite main tu contiens tout l'orage: + Mais je te sens souffrir de ce qui souffre en moi; + Ce qu'on aime est si triste ainsi gisant et froid. + Nul chagrin n'entrera plus au fond de ton etre; + Nul amour ne sera plus vrai pour toi, peut-etre. + La bas, dans l'avenir ou coulent tes beaux jours, + A ton beau ramier bleu tu penseras toujours: + Et, plus tard, abattu sous les vents du voyage + Seul, au bord d'un sentier depeuple, sans fraicheur, + Sans soleil, et navre de quelque adieu railleur, + Tes yeux retourneront tristes vers l'humble cage + Ou t'attendait l'ami par ton souffle eveille, + Qui, vivant sur ton coeur, ne l'a jamais raille! + Oui, tu regretteras cet amour sans melange, + Et tes pleurs innocents ou se mire un jeune ange! + Tu diras dans ton sort, plein d'echos du passe, + Par des amis ingrats amerement blesse: + + Oh! je voudrais, mon Dieu, pleurer de douces larmes, + Comme l'enfant candide et sans haine, l'enfant + Qui pleurait son ramier mort dans ses jeunes charmes; + Oh! pleurer comme alors!... qui donc me le defend? + + + + LE PETIT BERGER. + +J'aime la campagne; je suis bien sure que vous l'aimez aussi. C'est un +grand jardin sans murailles, sans rideaux, sans jalousies. Rien n'y +cache le lever du soleil; il se couche devant vous, et l'on sent +jusqu'au dernier de ses rayons qui nous dit a tous:--A revoir! + +La nuit aussi est animee de bruits qui rejouissent l'ame a demi +endormie. C'est un grillon cache dans le four. L'enfant rit quand +il l'ecoute; car sa mere, qui sait tout, dit qu'il porte bonheur au +village. C'est partout des amis qui se bougent, qui respirent a l'entour +de vous. + +Le coq chante trois fois et sonne l'heure, c'est l'horloge vivante de +la nuit. Il est gai de sentir palpiter la nature, meme quand elle est +noire; d'entendre fremir les poules, de comprendre tous les cris voiles +des poussins, qu'elles tiennent renfermes sous leurs ailes, et qui ont +chaud! + +Il est gai de voir, durant le jour, des fleurs, plus belles dans un +sentier desert, que les fleurs peintes aux riches tapisseries du roi et +de la reine. Le soir, quand on ne les voit plus sous la lune trop pale, +sous le ciel trop sombre, quel bonheur de les respirer! de humer leur +haleine qui coule au coeur, qui fait du bien, qui sent bon, qui murmure +dans l'air: "Bois la vie!" et qui nous attire a genoux, les mains +jointes, levees pour dire:--Mon Dieu! + +Un petit berger, bien qu'il n'eut que six ans, savait lire tout cela +dans le champ de son pere. Il est vrai que c'est un beau livre qu'un +champ! Ce petit bonhomme, aux pieds nus, au chapeau de paille, aux +cheveux couleur de paille, avec deux petites lumieres noires qui lui +faisaient des yeux, les yeux les plus percants de son village, avait +compose de son petit cerveau comme une chambre noire qu'il emportait +partout, ou il amassait en silence des couleurs, des formes, de la +peinture vivante, pour tout son avenir. + +Quand on le voyait au bord d'un chemin, droit et immobile comme l'arbre +ou il cherchait de l'ombre, tandis que cinq a six moutons, la tete en +has, epluchaient le sol de toutes ses plantes embaumees, et que sa tete, +a lui, comme celle qui fremit au moindre soupir du vent, tournait mobile +et curieuse, avec tous ses cheveux epars; on s'arretait. + +On disait: Qu'est-ce que tu regardes donc la-bas, Hilaire? "Ah! mais..." +repondait l'enfant a qui les mots manquaient, "Ah! mais! + +Les vieux patres passaient et se mettaient a sourire. Ils n'avaient +jamais vu un petit berger si peu causeur. + +Non pas rentre au village pourtant: on eut dit qu'alors il fermait sa +boite a couleurs, de concert avec le soleil, qui, le soir, emporte les +siennes. Le petit Hilaire dansait, courait autour de l'eglise, jouait, +a tous les jeux bruyants des garcons, qui ont besoin, pour grandir, de +pousser leurs voix, de gambader, de s'etendre en tous sens. + +Hilaire etait alors le plus fameux; il attelait les autres apres lui, +si on peut dire cela. Tantot sur une charrette, tantot sur un cheval, +escaladant un boeuf, ou le remplacant a une charrue renversee, qu'il +redressait tout seul; c'etait un lutin de mouvement, d'energie, de +gaite; un gamin de village, qui eut fait rire des pierres, et qui +trouvait une galette dans toutes les chaumieres. On l'y attirait pour +lui faire peindre des _postures_. Les villageois appelaient ainsi tous +les portraits de vaches, de chevaux et de chiens qu'Hilaire charbonnait +sur les murailles. Il y avait de ses tableaux tout autour de l'eglise. +C'etait son _album_ ouvert, parce que les murs etaient lisses et +luisants. Il y deroulait tout le portefeuille relie dans sa tete; il +placardait ses pensees dans l'ombre, en jouant, toujours arme d'un +charbon, ou d'un morceau de craie qu'il cachait dans sa chemise. Le +soir, il cessait de jouer a cloche-pied, sous l'humble parvis, ou bien, +en attendant son tour, pour respirer, il allait, en courant, tracer une +figure, un arbre, sans y voir. Il fit M. le cure ressemblant, frappe de +l'avoir vu un jour porter le bon Dieu a un malade. On reconnut M. le +cure, M. le cure se reconnut, et il passa doucement la main sous le +menton du petit villageois surpris, qui sentit, pour la premiere fois, +qu'il ne serait pas toujours berger; car, dans le regard de ce bon cure +de campagne, il y avait une promesse: elle fut realisee. + +--Et puis, que fais-tu la par terre? demanda-t-il, quelques jours apres, +a Hilaire etendu a plat-ventre aupres d'un tas d'argile. En meme temps +il se baissa pour voir: car il etait vieux et ses yeux aussi!--Tout ca! +et puis tout ca! repondit l'enfant; il y en aura un pour vous!" + +Jamais vous n'avez vu de plus charmants moutons, presque belants; ni +des petits cochons plus prets a grogner. C'etait joli, c'etait vrai de +forme, petri et modele avec une sagacite naive, qui fit rever encore une +fois M. le cure, disant en lui-meme: "Il faut pousser ce petit gardeur +de cochons!" + +Il le poussa; l'instruisit dans un livre, et l'habitua aux souliers. +Alors il le mena droit avec lui au chateau ou il allait dire la messe, +quand le maitre etait malade. Hilaire restait des heures entieres +devant les tableaux d'une galerie peuplee de peintures, ou le malade se +plaisait a le voir si absorbe, qu'il oubliait d'avoir faim. + +--Quel est ton sentiment la-dessus? lui demandait le cure quand il etait +temps de partir. + +--J'en ferai des pareils!" repondait-il sans orgueil, parce qu'il voyait +ses tableaux a lui pendre dans l'avenir. Alors il retournait joyeux a +son argile et a ses moutons. + +Il dit pourtant un jour adieu a ces belles scenes changeantes; mais +adieu, comme le soleil qui dit: "Je reviendrai." Il revint douze ans +apres, tout rayonnant d'instruction, d'experience, de lumiere et de +gloire. Tout le village, en tressaillant d'aise, courut au devant +d'Hilaire, le petit berger! avec de gros bouquets et des couronnes. + +Il mangea de la galette delicieuse dans beaucoup de chaumieres, ou +il pleura de retrouver ses _postures_ soigneusement gardees sur les +murailles. Tout le monde n'est pas peintre au village, mais presque tout +le monde y est bon. L'on s'y rassemblait souvent autour de M, le cure, +pour l'entendre lire, dans l'ecriture d'Hilaire, tout ce qu'il ecrivait +de si amical qu'on s'essuyait les yeux, parce qu'il ne finissait pas une +de ses lettres sans dire: J'embrasse mon village, et je tacherai de lui +faire honneur! Alors M. le cure embrassait tout le monde. On pouvait +bien dire qu'apres Dieu, il avait fait un peintre celebre d'un berger, +en lui donnant des protecteurs et des conseils eclaires. + +Aussi M. le cure montre-t-il une chambre toute pleine des couronnes +d'Hilaire: le berger-peintre les lui a toutes donnees avec son portrait +aux pieds nus, recevant du saint homme son premier livre et ses premiers +souliers! + + + + LE COUCHER D'UN PETIT GARCON. + + Couchez-vous, petit Paul! il pleut. C'est nuit: c'est l'heure. + Les loups sont au rempart. Le chien vient d'aboyer. + La cloche a dit: "Dormez!" et l'ange gardien pleure, + Quand les enfants si tard font du bruit au foyer. + + "Je ne veux pas toujours aller dormir; et j'aime + A faire etinceler mon sabre au feu du soir; + Et je tuerai les loups! je les tuerai moi-meme!" + Et le petit mechant, tout nu, vint se rasseoir. + + Ou sommes-nous? mon Dieu! donnez-nous patience; + Et surtout soyez Dieu! soyez lent a punir: + L'ame qui vient d'eclore a si peu de science! + Attendez sa raison, mon Dieu! dans l'avenir. + + L'oiseau qui brise l'oeuf est moins pres de la terre; + Il vous obeit mieux: au coucher du soleil, + Un par un descendus dans l'arbre solitaire, + Sous le rideau qui tremble ils plongent leur sommeil. + + Au colombier ferme nul pigeon ne roucoule; + Sous le cygne endormi l'eau du lac bleu s'ecoule, + Paul! trois fois la couveuse a compte ses enfants; + Son aile les enferme; et moi, je vous defends! + + La lune qui s'enfuit, tonte pale et fachee, + Dit: "Quel est cet enfant qui ne dort pas encor?" + Sous son lit de nuage elle est deja couchee; + Au fond d'un cercle noir la voila qui s'endort. + + Le petit mendiant, perdu seul a cette heure, + Rodant avec ses pieds las et froids, doux martyr! + Dans la rue isolee ou sa misere pleure, + Mon Dieu! qu'il aimerait un lit pour s'y blottir!" + + Et Paul, qui regardait encor sa belle epee, + Se coucha doucement en pliant ses habits: + Et sa mere bientot ne fut plus occupee + Qu'a baiser ses yeux clos par un ange assoupis! + + + + LES PETITS SAUVAGES + +Un naturaliste vivait heureux au milieu des echantillons de toutes les +parties du monde qu'il pouvait rassembler dans son cabinet. + +Ces fragments de l'univers etaient ranges avec tant d'ordre, qu'une +carte de geographie semblait froide aupres des quatre coins de ce monde +en miniature. C'etait un charme. Ce savant conduisait par la main ceux +qui le visitaient, la en Asie, la! en Afrique, la en Europe ou bien en +Amerique. C'etait presque aussi instructif et beaucoup moins fatigant. + +Monsieur Le Femi, comme il s'appelait, avait aussi des enfants qu'il +aimait avec une tendresse infinie, mais prudente. Ce sanctuaire de la +science, qui etait en meme temps la source de leur fortune, ne s'ouvrait +pour eux qu'en sa presence. Il pensait, ce pere plein de sollicitude +pour ces chers petits ignorants, que la chose la plus innocente recele +un danger, quand on en meconnait l'usage. Aussi fermait-il soigneusement +a cle ce magasin pittoresque, objet de la curiosite toujours renaissante +de ces trois enfants affames de nouveautes et de joujoux. + +--Oh! que je voudrais avoir un morceau d'Asie! disait l'un. Moi, une +dent de l'Afrique, disait l'autre en soupirant pour un long fragment +d'ivoire etiquete: _Dent d'hippopotame d'Afrique_. + +Mais, mieux garantis qu'Adam et Eve dans leur soif curieuse, ils +tournaient autour de l'arbre de la science, sans pouvoir y rien +cueillir, car il etait sous les verroux. Ils n'entraient qu'avec leur +pere, quand nul danger ne pendait aux murs; quand les serpents etaient +vendus on empailles; enfin, quand on pouvait faire ce voyage de la terre +connue, sans crainte de se blesser en route. Mais un instinct dangereux +ramenait sans cesse les enfants autour de celte salle, isolee de la +maison par l'espace d'un jardin qui l'en separait. C'etait au bout +d'une longue allee d'arbres, ou ces enfants jouaient a tous leurs jeux +bruyants. Ils choisissaient de preference cette place a tous les coins +frais et odorants du jardin dans le seul plaisir de lever leurs nez vers +la grande fenetre inflexiblement fermee, et de regarder a travers tout +ce qui leur eut fait des jouets si amusants! Vous eussiez dit de jeunes +chats sous une voliere. + +Un jour moins clair qu'un autre, un de ces jours qui portent l'homme +a la reflexion, et les enfants a l'ennui, ou le soleil s'etait cache, +peut-etre pour ne pas voir ce qui allait arriver, les trois enfants +allaient, venaient, errants par-ci, par-la, les bras sur la tete, sans +gout, sans jambes pour grimper aux arbres ou il n'y avait plus de +poires, un vrai jour de repos et d'inaction, si des ecoliers en vacances +pouvaient comprendre l'inaction et le repos. Monsieur Le Femi, sorti de +grand matin pour des recherches precieuses, venait comme a l'ordinaire +d'emporter sa cle: mais comme il avait nouvellement recu des caisses +pleines de toutes sortes de tresors etrangers, un grand desordre regnait +dans son cabinet, ou tant de belles choses etaient confondues pele-mele +sur les tables et par terre. Deja vingt fois messieurs les enfants +avaient plonge leurs yeux de cormoran contre les carreaux de vitres, +qu'ils detestaient, faisant des commentaires sur tout ce qu'ils +entrevoyaient d'une maniere si imparfaite et sans pouvoir y toucher! +leurs coeurs passaient a travers la fenetre. On sait bien que c'est +attrayant des curiosites a distance, des objets qui brillent, dont les +couleurs eclatent, dont la forme inconnue tourmente l'intelligence, et +attire l'instinct d'apprendre; on le sait bien; mais des enfants qui +doivent etre un jour des hommes, ont deja le courage necessaire pour +vaincre ses elans mal places. Il y a toujours de la joie dans la +resistance contre un mauvais desir, et toujours du danger dans la +possession d'une chose defendue. + +C'est encore ici une preuve de cette grande verite. L'impossibilite +de glisser en corps comme en ame par ces carreaux transparents qui +semblaient rire au nez des enfants, leur rendit l'energie de courir et +de chercher a se distraire par le mouvement et le bruit. + +Une paume heureusement retrouvee fit l'affaire. Il y eut un moment +d'ardeur et d'oubli qui tint lieu de vertu. On ne pensa qu'au bonheur +permis. On fit bondir la paume au milieu de l'allee verte; on sauta +presque aussi haut qu'elle, et l'idee fixe du cabinet merveilleux +s'evapora en cris aigus, etourdissante morale de cet age. + +Mais la paume lancee a travers l'espace par la main deja vigoureuse +d'Alfred se dirigea comme a son insu du cote de la fenetre, et brisa +le carreau du milieu. Clic! clac! un trou pour passer la tete: gare la +tentation! + +Il n'y avait pas deux partis a prendre: il fallait fuir. Ce n'est pas +lache de fuir la tentation. + +Alfred resta petrifie comme Emile et Blondel. Il perdit son temps a +deplorer une faute involontaire, et a ramasser les inutiles debris de la +vitre en eclats. C'etait du temps bien employe! + +Peu a peu, le bruit du verre rompu s'oublia, le regret de cette faute se +fondit dans une ardente esperance rallumee. + +--Vois comme on voit! dit Alfred a voix basse.--Oh! que c'est beau! +repondirent les autres plus petits, en se haussant sur leurs pieds, et +se tenant au mur sous la fenetre. Alfred, entraine dans l'eblouissement +de l'attraction, grimpa jusqu'au carreau casse, et s'accrocha sur +l'appui de la fenetre en passant son bras par ce trou de mauvais augure. + +--Qu'est-ce que tu vois? demandaient les plus petits haletants et genes. +Le cou leur faisait un mal affreux, et leurs ongles, ne pouvant entrer +dans le mur, se cassaient contre, ce qui est tres douloureux. + +Enfin, la probite fit naufrage. L'espagnolette rouillee se trouva, je +ne sais comment (Alfred lui-meme n'a pu l'expliquer), sous la main +de l'escaladeur. Elle tourna, cria un peu, separa en deux la croisee +gemissante d'une telle violation, et tout fut dit. Les deux petits se +hisserent comme ils purent, apres quelques glissades qui creverent +les pantalons aux genoux, et a l'aide de l'infatigable Alfred, qui ne +voulait etre heureux ni coupable tout seul, on entra ivre, palpitant, +effraye de bonheur, force au silence par exces d'emotion et de fatigue. + +Apres cette treve qui ranima les coeurs, toutes les caisses ouvertes +furent inspectees; on fureta les quatre parties du globe; on se trompa +en replacant les specimen plus chers au naturaliste absent que les +prunelles de ses yeux. Bien des choses qui venaient du coin de l'Afrique +furent rejetees a la hate au milieu de l'Asie. En un moment tout fut +sens dessus dessous; on marcha sur l'univers; on s'habilla en sauvage! + +Il y avait precisement la les depouilles de quelque tribu, dont les +ceintures et les bonnets surcharges de plumes offraient une irresistible +parure. Les bonnets flottants hausserent de trois pieds Alfred et ses +freres. Les pantalons dechires disparurent sous les ceintures emplumees +qui leur faisaient des blouses, vu leurs tailles, et des carquois brodes +de perles ou de coquillages furent attaches tant bien que mal sur leurs +epaules tremblantes d'orgueil. + +--Toi, tu es anthropophage! dit Alfred a Blondel, petit blond +naturellement fort doux, que l'exemple seul avait attire dans ce +gouffre. + +--Toi, Emile, tu es l'Esquimau, mangeur de poissons et de fruits. Moi! +je suis le chef d'une tribu guerriere; je passe: l'anthropophage veut te +manger, je tire une fleche, et je le tue. + +--Non! je ne veux pas que tu me tue! dit Blondel qui pretendait jouer +longtemps. Il faut nous battre; tu crieras: arrete! je ne m'arreterai +pas; Emile tombera; et pendant que je lui mangerai la tete, pour +faire semblant, toi tu feras un cri de guerre, oak! oak! et nous nous +battrons. + +--Hardi! repliqua l'aine, et la piece commenca. + +Les fleches jouerent leur role; role affreux! + +La mort montre un bout de sa faux partout. On dirait que les enfants +l'agacent dans leurs jeux pleins d'imprevoyance: elle tourne autour de +ceux qui n'ont pas de respect pour les ordres de leur pere. + +Les fleches, en apparence plus elegantes qu'acerees, ressemblant +par leur extremite a l'aile d'un oiseau gracieusement ouverte, +s'entremelerent bientot aux acclamations confuses de: oak! oak! et de +tout ce qu'on pouvait inventer de plus sauvage, lorsqu'une douleur aigue +arracha un vrai cri, un vrai _aie!_ si naturel, et si percant qu'il +termina le combat. Alfred etait blesse au doigt, et bien qu'il voulut +rire, il parait qu'il n'en eut pas la force. La piqure le mordit +jusqu'au sang. + +La voix du pere, retentissante comme la voix de la conscience qui +s'eveille, parvint dans leurs oreilles dressees de peur. + +--Alfred! Emile! Blondel! allons donc, messieurs! ou etes-vous tous les +trois! + +Personne n'osa souffler. + +--Bientot des pas d'homme approchent. Monsieur Le Femi, pousse par un +battement de coeur de pere, une arriere-crainte qu'il n'avait pas encore +sentie, atteint le bout de l'allee: il pousse un cri sourd en voyant +la fenetre entr'ouverte. Il n'attend pas le porteur qui le suit charge +d'une enorme caisse d'emplettes rares. + +Sans prendre le temps d'ouvrir la porte dont il tient la cle dans sa +main qui tremble, il apparait comme un Dieu terrible... et sauveur, aux +yeux des sauvages qui tombent a genoux, eux et leurs plumes, humilies +dans la poussiere. + +Un coup d'oeil rapide jete sur leur costume, qui l'eut fait rire, s'il +ne l'eut epouvante, fait jaillir dans son ame une pensee funeste qui +surmonte son indignation. + +--Qu'avez-vous fait! s'ecrie-t-il, vous surtout, Alfred, vous l'aine, le +premier apres moi, pour les guider, mechant garcon! + +--Il est blesse! repondent en sanglotant ses freres, montrant le doigt +entr'ouvert d'Alfred, pale et muet de souffrance. + +--Terreur! pitie! blesse! par quoi? + +--Par cela! dit Blondel, l'anthropophage, montrant la fleche plus grande +que lui. + +Un vertige saisit le pere, qui chancela plus pale qu'Alfred. + +--Enfant!... miserable...! non! mon fils! begaye-t-il d'une langue seche +de frayeur, en soulevant de terre son malheureux Alfred! Viens ici. Du +courage, entends-tu, ou tu es mort dans une heure, et si tu meurs, je +meurs, entends-tu, je meurs!--J'aurai du courage, mon pere, dit le +coupable, fais ce que tu veux.--Tenez cet enfant, monsieur... mon ami! +tenez-le ferme entre vos genoux! dit M. Le Femi en appelant au secours +le porteur, qui franchit la fenetre, emu, ce brave homme, de la terreur +peinte dans les yeux du naturaliste qui atteignait une hache d'armes du +moyen-age. + +--Alfred, repete-t-il a l'enfant immobile, il faut que je te coupe le +doigt. + +--Coupe! dit Alfred, en l'avancant lui-meme. + +--Ah! mon frere! + +--Ah! monsieur! crierent les enfants et l'homme epouvantes. + +--Pas une seconde a perdre, la fleche est empoisonnee. Ferme donc!... et +le doigt tomba. + +--Tu le garderas, dit Alfred, sans faiblir. + +Les plus jeunes tremblaient sous leurs plumes tandis que le pere, dans +un sublime sang-froid, brulait la plaie vive de son fils qu'il disputait +a la mort. La force humaine n'alla pas plus loin: et quand il eut +termine cette operation pour laquelle Dieu le soutenait, il serra +convulsivement la tete d'Alfred sur sa poitrine, et perdit connaissance. + +Ce ne fut que longtemps apres ce jour, dont l'impression forte et +salutaire est encore gravee chez ces enfants corriges, que la mere +d'Alfred apprit l'evenement qui s'etait passe si pres de sa chambre. +Malade alors, elle n'en sortait pas. L'enfant ne se plaignit point, ne +versa point de larmes, quand elle s'apercut avec de vives craintes qu'il +avait la main enveloppee:--Ce n'est rien, ma mere, rien du tout, dit-il +en s'enfuyant pour ne pas lui donner le saisissement d'une telle vue. Il +chanta meme de toutes ses forces, ce qui rassura et fit sourire la mere. + +Mais il pleura, oh! il pleura beaucoup avec son pere, parce que ce bon +pere en voulant faire des reproches justes a son garcon, fut tout-a-coup +etrangle par des sanglots qui firent tomber Alfred a ses pieds. Il les +mouilla de larmes. + +--Oui! pleure! pleure! dit-il; nous pouvons etre un moment faibles l'un +devant l'autre: nous avons eu l'un pour l'autre tant de courage! + + + + L'OREILLER D'UNE PETITE FILLE. + + Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tete, + Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi! + Quand on a peur du vent, des loups, de la tempete, + Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi! + + + Beaucoup, beaucoup d'enfants pauvres et nus, sans mere, + Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir; + Ils ont toujours sommeil. O destinee amere! + Maman, douce maman, cela me fait gemir. + + Et quand j'ai prie Dieu pour tous ces petits anges + Qui n'ont pas d'oreiller, moi j'embrasse le mien. + Seule, dans mon doux nid qu'a tes pieds tu m'arranges, + Je te benis, ma mere, et je touche le tien! + + Je ne m'eveillerai qu'a la lueur premiere + De l'aube, au rideau bleu c'est si gai de la voir! + Je vais dire tout bas ma plus tendre priere: + Donne encore un baiser, douce maman! Bonsoir! + + + + PRIERE. + + Dieu des enfants! le coeur d'une petite fille, + Plein de priere, (ecoute!) est ici sous mes mains; + On me parle toujours d'orphelins sans famille: + Dans l'avenir, mon Dieu, ne fais plus d'orphelins! + + Laisse descendre au soir un ange qui pardonne, + Pour repondre a des voix que l'on entend gemir. + Mets, sous l'enfant perdu que la mere abandonne, + Un petit oreiller qui le fera dormir! + + + +LE PETIT DESERTEUR. +(EN CINQ PARTIES). + + + +LA DESERTION. + +I. + +"Huit ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'etain en sautoir, une +piece de dix sous toute neuve et des billes dans sa poche." + +Tel etait le signalement passe de main en main, depuis le faubourg +Poissonniere jusqu'a la barriere du Temple, d'un petit garcon, sans +chapeau, qui avait disparu le matin de chez son pere: on ne voulait pas +le croire. On disait: "c'est impossible! un enfant ne quitte pas son +pere." + +Quelqu'un repondait:--Si! si! on l'a vu passer sans chapeau, en petit +garnement, criant en confidence a un ecolier qui l'appelait pour jouer +aux billes: "--Je n'ai pas le temps: je fais l'ecole buissonniere. Ne +dis pas que je vais chez ma tante, a Dammartin. Ah! ah! J'ai pris mon +parti? ne le dis pas." + +Il y avait une foule de voisins aux portes qui racontaient ou qui +ecoutaient ce depart dont l'imagination etait frappee comme d'un +sinistre presage. Une vieille qu'on croyait comme l'Evangile disait: + +--Cela annonce une revolution. L'enfant qui deserte la maison de son +pere, c'est les hirondelles qui s'envolent d'un toit. Ne me parlez +jamais de choses pareilles; elles portent malheur! Tout le monde +frissonnait. + +--C'est-a-dire qu'elles portent malheur aux hirondelles et aux enfants, +repartit l'epicier qui combattait pour son compte un augure si menacant. +Il ne faut pas croire que les honnetes gens doivent payer pour les +mauvais sujets. + +--A present, cherche!" interrompit celui qu'on avait mis a la poursuite +du fuyard, et il se mit a courir, le signalement a la main, poussant +tout le monde, qui s'arretait de surprise, disant: + +--Qu'est-ce qu'il a donc?--Je cherche un enfant, repliquait l'homme, +moitie triste et moitie colere: un gamin, que si je le tenais! "Huit +ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'etain en sautoir, une piece +de dix sous toute neuve et des billes dans sa poche!" Enfin tout le +signalement. Quel scandale sur le boulevard! Quel etonnement pour tous +les curieux a qui cet homme racontait que l'enfant, qu'il osait a peine +nommer Oscar, evitant d'ajouter le nom de son pere, s'enfuyait de sa +famille, pour avoir recu le fouet; et si peu, si peu, que sa mere +n'avait fait que semblant! Les curieux etaient confondus. + +Pendant cela, monsieur Oscar courait comme un brule, croyant n'atteindre +le bonheur qu'apres avoir franchi la barriere. Il passa roide et prompt, +sans chapeau, sans passeport, ce qui est d'une audace inouie, jetant +la plume au vent; ou, pour parler mieux encore suivant son aspect +devergonde, jetant son bonnet par-dessus les moulins. Il y avait un tel +parti pris dans son aspect de desordre, qu'on l'eut pris pour Christophe +Colomb courant a la conquete d'un nouveau monde. + +Il fuyait l'ecole, il allait chez sa tante, et il avait dix sous! +l'espace, le temps, la fatigue, tout disparaissait devant ses temeraires +esperances. + +--Ma tante, disait-il en lui-meme, en fendant l'air qui faisait voler +ses cheveux blonds, ma tante me donnera un chapeau. Elle me donnera cent +chapeaux: c'est ma tante! c'est riche, une tante! et elle ne me donnera +pas le fouet. J'aurai tout ce que j'avais quand je demeurais chez ma +mere; des tartes, des galettes, des cerfs-volants, (j'en veux douze de +cerfs-volants!) et je n'irai plus a l'ecole, ou l'on devient bete. Je +ferai un _buisson_ tous les jours; je courrai avec Pierre; je me battrai +avec Francois, j'irai nager avec le cheval. C'est bien mieux! d'ici-la, +je trouverai a manger, quand je passerai devant les patissiers, ils me +donneront des gateaux. On a tout avec de l'argent: mon pere l'a dit. +Et j'ai une piece blanche! on crie toujours que ma tante est mon +_coupe-gorge_; mais j'aime mieux ma tante, moi! ma tante n'a pas de +livres. Oh! ma tante! vive ma tante! + +Il marche! il marche! + +Des arbres passaient devant lui, fuyaient derriere comme sur un plancher +a coulisse. Des moutons, des vaches, des champs ou les bles flottaient, +ou les fleurs brillaient; tout glissait sous ses yeux par la rapidite +de sa course. Mais point de maisons, point de patissiers! seulement des +flots de poussiere qu'il levait avec ses pieds, et qui sechaient sa +gorge, parce que d'abord il avait chante la _Parisienne_ et tout! + +Il marche! il marche! + +A la fin, quelques chaumieres apparaissent sur le chemin. Ses regards +affames se portent vers les enseignes, point d'enseignes! enfin, au +milieu de quelques paires de sabots, de harengs saurs et de savon vert, +trois brioches de campagne et des oeufs rouges de Paques dernieres +raniment le voyageur epuise. Il paie sans marchander la somme qu'on +lui demande de ces denrees dessechees au soleil, puis il remet, comme +l'homme errant de l'ecriture, cinq sous dans sa poche. Il croit, comme +le juif maudit, que ces cinq sous se renouvelleront: vous allez voir. + +Quoiqu'il en soit, il mange les oeufs durs et les brioches qui +tombent en poussiere, et reprend haleine un moment devant une femme a +demi-stupide, qui le regarde baigne de sueur et defigure de poussiere, +sans s'inquieter ni d'ou vient, ni ou va ce petit arpenteur de grand +chemin. + +--Pour aller chez ma tante, dit-il, c'est-il encore loin? + +--Quelle tante? demande la maitresse de ce bazar de hameau. + +--Ma tante, quoi! ma tante Dorothee Carbonnel. + +--Je ne sais pas ce nom la, repart la femme insoucieuse en se remettant +a tirer le lin d'une quenouille de chanvre. + +--"Mais, ma tante Dorothee Carbonnel, comment! repart Oscar qui ne +comprend pas que sa tante soit inconnue a quelqu'un dans le monde, elle +est a Dammartin, ma tante! et c'est ma tante." + +--"Ah ben! faut que vous retourniez sur vous, et puis prendre la fourche +a votre main droite, et ce sera par la. Y aura toujours queque laboureur +en champ pour vous montrer." + +Oscar deroute et las du repos meme qu'il avait pris, car il en sentait +mieux sa fatigue, rebrousse chemin. Alors le soleil lui donna en plein +dans la figure, sans chapeau, sans quelques larges feuilles pour cacher +un peu sa tete qui bout comme au milieu de la chaudiere de midi; c'est +a tomber sur place; aussi leve-t il pesamment cette poussiere qu'il +faisait voler naguere avec tant d'insolence. + +Une inquietude brulante le devore sans qu'il y trouve un nom; car tant +de choses deja tournent dans son isolement, qu'il souffre sans pouvoir +dire de quoi: c'est la soif! il se ressouvient qu'il a oublie de boire, +apres le repas d'une nourriture fanee et alterante. Ah! c'est la un +commencement de desespoir. Il donnerait, ses cinq sous sans chanceler +pour un verre d'eau de la source, ou sa tante puise de si larges +cruches, dont l'image fraiche et bouillonnante qui se met tout a coup +devant lui, attise le feu mele a son haleine. Personne sur cette +route consumante! Le desert se montre devant lui! Oh! que les pretres +espagnols pourraient dire de lui, ce qu'ils disaient a Montezuma: Les +dieux ont soif!... + +Cependant, avec la perseverance digne d'un autre but, il fait le signe +de la croix pour s'assurer ou est sa main droite, et entre dans un +chemin un peu moins aride. Il avait entrevu au loin, une voiture qui +venait du cote de Paris, et plutot perir que de rencontrer rien de ce +qui venait de Paris, car ce ne pouvait etre, selon lui, qu'une ecole, +des livres ou le fouet! + +Il penetre donc dans un chemin de traverse, ou quelques haies lui +donnent d'abord l'esperance d'un ruisseau: bientot cette fraiche idee se +seche et peut-etre qu'il se fut ainsi calcine au milieu d'un chemin sous +le soleil vengeur qui dardait a plomb sur lui, si son ange gardien qui +devait etre pourtant bien fache, n'eut arrose son joli visage d'un +deluge de larmes qui vinrent du coeur; car ce coeur crevait. On a beau +faire et beau dire, on ne peut porter a la fois une mauvaise action, +la solitude et la soif. Il y avait dans ce petit garcon, la desolation +profonde qui se trouve au fond de tous les coups de tete ou porte +l'ingratitude. Il s'arrete, ebloui, se lavant avec ses larmes de la +poussiere incrustee dans ses joues; ce bain naturel en degonflant sa +poitrine, detend un moment la peau rose et tendre de sa figure deja +moins hardie. Il s'avoue meme pour la premiere fois que sa mere ne lui +faisait pas le moindre mal quand elle disait qu'elle le fouettait; que +c'etait vraiment l'ombre du fouet. Il se l'avoue, car enfin, sa tante +etait tres-loin... sa position etait deplorable, la porte de l'ecole ne +trouble plus son jugement. Il est donc la sous l'oeil de Dieu et devant +sa conscience: la verite etincelle nue au soleil; il soupire:--ah! + +Je crois que vous ne serez pas fache de le laisser la un moment tout +seul, d'autant plus qu'a force de marcher il arrive a la fin pres d'un +moulin qui tourne dans une ecluse. Ce bruit limpide et les flots d'ecume +qui jaillissent, sous un petit pont jusqu'a sa personne penchee en +avant, lui rendent la vie, la force et l'etrange imprudence que nous ne +saurons que trop tot, avec ses suites meritees. + + + +II + +L'ABREUVOIR + +Le commissionnaire de confiance envoye a la recherche d'Oscar tenait +toujours a la main son signalement, mais d'une maniere plus commode. Il +etait monte de bon accord sur l'enorme charrette d'un roulier obligeant, +et du haut de cette haute position de surveillance il criait loyalement +aux rares pietons qui traversaient l'heure la plus chaude du +jour.--Avez-vous vu un enfant? un petit gamin sans chapeau? huit ans, +fluet, rose, bien mis; une montre d'etain en sautoir, une piece de dix +sous toute neuve et des billes dans sa poche?" + +On lui repondait: Non! sans faire de longs discours: car on cuisait de +soleil. + +C'etait la voiture que le petit deserteur avait apercue au loin, elle +passa juste devant le chemin en fourche ou Oscar se trouvait cache et +perdu dans les haies de sureau, ou d'eglantiers; je ne sais lequel. + +Ce ne fut donc qu'a la Fileuse, ou l'enfant avait fait un si +mauvais repas, que cet honnete chercheur d'ecoliers obtint quelques +renseignements, au moyen du portrait ecrit qu'il relut trois fois a +cette espece de femme sauvage qui avait deja perdu la memoire. La piece +de dix sons l'eveilla seule; car elle la touchait souvent au fond de +sa poche, neuve et brillante comme elle etait, cette petite monnaie +blanche! le genie de l'idiot est au milieu d'une piece d'or ou d'argent. + +Elle donna donc ses instructions; en refoulant dans sa poche le prix de +sa patisserie et le pauvre coureur, disant a regret adieu au roulier et +a la charrette, se remit sur les traces d'Oscar. + +Nous l'avons laisse dans une position si calme que ce serait doux de l'y +retrouver, n'est-ce pas? Moi j'y ressentais un plaisir infini, car le +bruit de l'eau durant la grande chaleur me semble un des plus grands +bienfaits de Dieu. + +Il parait qu'une chose plaisait mieux encore a Oscar, et qu'apres +l'ecole buissonniere, un cheval etait ce qui pouvait le plus exalter sa +tete deja tres-montee par l'ardeur du grand soleil. + +Il parait encore qu'apres s'etre sature de fraicheur, ne fut-ce que dans +le creux de sa main (on tire parti de tout dans le desespoir), Oscar +fut tout a coup frappe de la presence d'un cheval qu'il n'avait pas vu +d'abord. Ce cheval, les naseaux ouverts, humait comme Oscar l'humidite +delicieuse de l'ecluse, et savourait, sans maitre, sans harnais, sans +rien, le charme d'une promenade en toute liberte, qui sentait d'une +lieue l'ecole buissonniere. La ressemblance de leurs situations etablit +tout-a coup une sympathie si puissante entre eux, du cote du petit +fuyard au moins, qu'il grimpa plein d'audace et de bonheur sur ce grand +camarade qui se laissa faire avec une indulgence tranquille. Tout ce qui +est vraiment fort protege la faiblesse. + +Toutefois quand il sentit sur son dos cet extrait de cavalier, qui +s'agitait en tous sens pour l'exciter a courir un peu, a jouer +amicalement pourvu qu'il lui donnat force de coups de pieds, de coups +de poing dans les flancs, sur la tete et partout, le geant d'ecurie +frissonna d'indignation ou d'amour pour la promenade, et prit ses +bottes de sept lieues. Il se mit a courir a travers champs, faisant +des gambades et des manieres d'eclats de rire qui epouvanterent +singulierement l'ecuyer de huit ans. Pour comble d'alarme, en gagnant du +pays, et chevauchant avec la vitesse du vent, une large riviere parut +ouvrir ses bras devant l'immense soif du cheval, qui, se souciant tres +peu si Oscar avait peur de l'eau, courut tout droit s'y plonger jusqu'au +poitrail, Oscar poussa des cris affreux, se retenant de toute sa peur +aux crins du cheval altere, criant alors, de ce cri ne dans le coeur de +tous les enfants, meme des enfants ingrats comme Oscar:--Ma mere! ah! +ma mere! Le cheval ne bougea pas plus que celui d'Henri IV sur le +Pont-Neuf. Il prenait son bain, il etait bien: tant pis pour Oscar! +que devait-il a Oscar? ces cris lamentables:--Ma mere! ah! ma mere! ne +laisserent point d'abord parvenir jusqu'aux oreilles bourdonnantes du +peut garcon pantelant ces cris plus rudes et plus affreux: Au voleur! +arretez le voleur! arretez le cheval! arretez le voleur! + +Jugez comme la solitude des champs fut desagreablement troublee par +ce tumulte deshonorant pour Oscar! combien le ciel avec tous ses yeux +ouverts dut regarder tristement cette scene! Des paysans, qui ne +badinent pas sur les droits de la propriete, accouraient de toutes +leurs jambes, armes de fourches et les yeux en fureur, prets a dechirer +peut-etre ce frele larron. Il y avait serieusement de quoi fremir! Oscar +les entendit tout a coup si pres de lui que l'insense fut comme pousse +a se precipiter dans l'eau, pour eviter le chatiment qui se preparait +terrible. + +Mais l'ange gardien, oh! comme j'y crois a l'ange gardien! il me semble +le voir detourner lui-meme le cheval de cette riviere qui allait etre un +tombeau d'enfant! + +Il eut pitie de sa mere absente; le cheval legerement frappe par une +main invisible, rafraichi d'une station salutaire a l'abreuvoir, se +remit gaiement a trotter vers un petit village, emportant Oscar presque +evanoui, mais sauve de la riviere. + +Au bord de ce village, l'enfant glissa du cheval moins fougueux. Ranime +par la terreur, environne de toutes parts d'ennemis prets a fondre sur +lui, il s'elanca les bras ouverts dans l'eglise du hameau, qui le recut +haletant, plein de fatigue, de remords et d'esperance! Car tout petit +qu'il etait, il sentit qu'il y a une protection puissante aux genoux de +la Vierge, qui tient son enfant entre ses bras; elle rappelait a Oscar +sa mere, et semblait lui dire du haut de l'autel ou il tremblait:--Reste +avec nous. + +--Huit ans, fluet, rose, une montre d'etain en sautoir, etc., criait +alors, a la porte du village, l'homme qui gagnait si laborieusement sa +journee. Il fut entoure, ecoute par tous les paysans qui sortaient +des chaumieres, tandis que le maitre du cheval se calmait un peu en +remontant, comme on dit, sur sa bete. Cela fit un spectacle pour le +hameau. L'asile ou Oscar avait porte sa honte fut franchi: on le trouva +blotti dans le choeur, la tete cachee entre les pieds de la Vierge, ou +il eut voulu rester toujours! personne, en le voyant se retourner si +pale, si rendu d'epuisement, le visage baigne de larmes, les plus ameres +de la vie d'Oscar, personne, pas meme son poursuivant bleu de chaleur, +pas meme le proprietaire monte sur son cheval a la porte de l'eglise, +n'eut le courage d'insulter a un coupable si malheureux! On respecta +d'ailleurs l'abri inviolable qu'il avait choisi par une inspiration +divine; on decouvrit sa tete devant l'autel, on prit de l'eau benite +et l'on fit sortir en silence Oscar, qui se laissa conduire en tonte +humilite devant la foule rassemblee pour le voir passer. Les vieillards +dirent: + +--A tout peche misericorde." + +Les femmes, en voyant ce pale deserteur, la tete courbee sous +l'humiliation, les femmes presserent leurs enfants contre elles, et +sentirent leurs yeux humides. Les enfants, toujours bons quand ils +regardent ces yeux de femme brillants de pitie, dirent a plusieurs: +Meres, il faut lui bailler du lait." + +Il en but a pleine mesure et jusqu'au coeur, tandis que son guide +reprenait sa force par quelques verres de vin, pour lesquels, il faut le +dire, Oscar offrit ses cinq sous avec tant d'instance, que tout le monde +dit:--Il a bon coeur" et que l'homme, desarme par cette action, prit +sa main, sans rudesse, sans _rancoeur_, saluant a droite, a gauche les +habitants, qui leur donnerent un pas de conduite dans les champs, en +criant: Dieu vous garde! et d'autres compliments qui se graverent pour +toujours dans le coeur gonfle d'Oscar. + + + +III. + +LES BILLES PERDUES. + +Une solitude affreuse regnait dans la maison paternelle quand il y +rentra. Il semblait que tout fut mort. La nuit tombait, les meubles +etaient sombres et reprochants. Le pere d'Oscar courait a la recherche +de son fils depuis le matin. Sa mere, la douleur dans l'ame, etait +egalement sortie pour decouvrir son cruel enfant!... + +La rue etait large, depeuplee, ironique. Elle semblait dire avec une +mine glaciale: + +--Rentrez, monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer! + +L'epicier, les bras croises, sur sa porte, inspectant, a la fin du jour, +tous les scandales a la portee de son investigation, railleur comme la +rue que reconnaissait a peine le _paria_ volontaire, l'epicier ota sa +casquette avec la derision ecrasante de cette apostrophe: + +--Ah! mon estimable voisin, enchante de vous revoir. Si vous avez besoin +d'excellentes figues, de raisins de caisse pour vous remettre de vos +voyages, dites a votre pere que j'en vends. Il doit etre bien content de +vous, il vous en achetera. + +Les jambes d'Oscar rentraient sous lui. + +La vieille Leonore, qui tricotait a la lampe dans l'arriere-boutique, +fut prise d'un grand saisissement a la vue du petit garcon.--Croyez moi, +dit-elle en preparant un bon souper a son guide harasse de fatigue, +croyez-moi, Oscar, montez dans votre chambre et couchez-vous. Ce soir, +votre pere sera encore bien fache, votre mere n'osera vous pardonner +devant lui. Venez avec moi; ce souper que je vous porte, vous le +mangerez en vous couchant, et qui vivra verra! Oscar monta sans proferer +une parole. + +Son pain fut tres-amer ce soir-la, ainsi que tout ce que la vieille +Eleonore avait monte pour manger. + +Au milieu de sa melancolie, a demi-deshabille sur son lit, ou l'on +voyait a peine clair par une petite fenetre, et par un reflet de la +lune, abime dans mille pensees de crainte pour _demain_! d'espoir dans +la clemence de sa mere, de son pere offense, et de son Dieu flechi, +une fraiche idee se glissa dans la memoire d'Oscar: Ses billes! tout +l'avenir s'arrangea devant ses yeux. L'argent etait devore, le chapeau +disparu dans le naufrage, mais ses billes! si polies, si bien veinees, +si transparentes qu'on pouvait regarder le soleil et la chandelle au +travers.--Oh! mes billes comptons mes billes! et il s'assit avec un +soupir plein d'aise et de dilatation. + +Tout le monde savait, avant ce jour affreux, que les heures innocentes +d'Oscar n'avaient pas de plus doux loisirs que l'examen de ces jolis +marbres ronds; que c'etait sa fortune, ses rentes; qu'il les comptait +cent fois par jour; en mangeant, ce qui le faisait gronder; a l'ecole, +sous son livre, ce qui le faisait mettre en penitence, enfin partout, et +comme vous voyez jusqu'au fond de ses remords. + +Jugez comme il fut triste quand il n'en retrouva plus que deux, apres +avoir parcouru avec effroi tous les coins de sa poche, d'une immense +poche, qui pouvait passer pour un sac, et qu'Eleonore avait la bonte de +recoudre souvent, car c'etait un entrepot qui suivait Oscar dans toutes +les demarches de sa vie. Malheureusement dans cette derniere aussi! il +est a presumer que les secousses du cheval errant avaient fait sortir +ces petites richesses roulantes... Oscar se renversa sur son oreiller, +qu'il inonda de ses larmes et s'endormit desenchante de ce monde, ou les +fautes s'expient par de si grandes souffrances. Il avait dit: Tout est +fini pour moi! et il etait entre dans un profond sommeil. + +Ce fut ainsi que le trouva sa mere, quand elle monta, non pour punir un +crime qu'elle n'avait jamais prevu, qui ne faisait point partie de ceux +enfermes dans son code penal de mere et qu'elle remettait a Dieu; mais +quand elle ne put resister enfin a venir s'assurer si c'etait bien lui! +bien son enfant perdu tout un jour... C'etait lui! mais qu'il etait +change! comme sa mere le reconnut avec tristesse, lorsqu'apres avoir +approche bien doucement, bien doucement une lumiere aupres de son lit, +elle le vit humecte de larmes, barbouille de la poussiere des voyages, +et les cheveux meles comme s'il se fut battu avec cent chats! + +Le coeur de cette mere ne put resister. Elle pleura comme il avait +pleure, avec plus de douceur toutefois, car elle retrouvait son cher +enfant! Aussi laissa-t-elle tomber, avant de sortir, le baiser du pardon +sur le front souille d'Oscar. Elle retourna pres de son mari, qui +se promenait en long et en large dans le magasin, songeant d'un air +soucieux au chatiment que meritait son fils. + +Elle parla tant, tant! sa voix etait si bonne, si suppliante, si +craintive qu'elle entra dans la colere de l'homme grave et blesse. Il +repondit: + +--Couchez-vous; car vous me rendez aussi faible que vous-meme! + +Elle benit Dieu! et se coucha delassee. + + + +IV. + +ECOLE ET PARDON. + +Le lendemain, Eleonore conduisit Oscar a l'ecole, avant que personne fut +leve chez son pere. Un dejeuner _d'enfant prodigue_, prepare par sa mere +qui ne se montra pas encore, avait repare ses forces et rendu un peu de +teint a ses joues bien lavees. Excepte la perte des billes dont il etait +si fier autrefois, si ruine aujourd'hui, tout semblait a peu pres remis +en place dans son existence, ou il avait repris son banc, son livre, et +tous ses bruyants camarades. + +Quand l'ecole fut complete, le maitre ayant saisi au vol un moment de +profond silence, se leva et dit:--Messieurs, il y a parmi vous un enfant +qu'il est de mon devoir de vous signaler comme pouvant donner un funeste +exemple a ma classe, un buissonnier! qui n'a pas craint de plonger sa +mere dans les angoisses de l'inquietude, sa mere, sa bonne mere qui l'a +nourri de son lait, qui l'habille, qui lui paie des maitres! cet enfant +ingrat a deserte hier sa maison! + +Son nom est inutile a prononcer! une rougeur coupable fait eclater sa +condamnation dans ses traits, qu'il s'efforce en vain de cacher sous son +livre! Puisse, messieurs, cette rougeur provenir d'une bonne honte qui +enchainera dans notre sein l'enfant qui a merite tout un jour le titre +anti-social de deserteur!!! + +Oh! quel murmure suivit cette denonciation publique! Oscar crut tourner +dans un tourbillon de feu, quand il sentit trente-six yeux d'ecoliers +attaches sur lui seul, comme sur un centre de blame et de curiosite, car +il n'y avait pas a hesiter, c'etait lui! + +Les innocents de ce jour-la s'etaient regardes fierement entre eux, +ayant l'air de se dire: + +--Voyez! les deserteurs portent-ils la tete comme cela!" et la tete +d'Oscar tombait comme une feuille morte sur sa poitrine! Aussi les +murmures, d'abord decents et etouffes, devinrent tellement _tumulte_ que +le maitre eut besoin d'une vigueur peu commune pour retablir a la fin le +silence, d'ou s'echappait encore, comme les dernieres fusees d'un +feu d'artifice, ce mot qui ne tombait que sur le banc vide +d'Oscar.--Deserteur! deserteur! et la classe entiere lui tourna le dos. + +Ce procede n'est pas d'une haute charite, c'est vrai: mais telles sont +les moeurs de l'ecole, du monde entier. Oscar eut bien du mal a detacher +de lui ce vilain nom qui s'y etait colle par sa faute. + +Son pere, quand il rentra, vit qu'il en etait si courbe qu'a peine il +pouvait s'avancer vers lui. Suivant sa promesse de la veille, il lui +tendit la main genereusement.--Oscar! je te pardonne, tu as souffert." +Et il vit, lui, que sa mere pleurait en faisant semblant de regarder par +la fenetre. + +Pauvre Oscar! il se trouva, sans savoir comment, dans ses bras, dont +l'etreinte lui rechauffa le sang autour du coeur! il s'y plongea comme +dans son champ d'asile. Il y oublia tout! et les grandes routes, et les +ecoles impitoyables. + +Elle fit des epargnes pour lui rendre vingt billes. + +Il fit le serment de ne la deserter jamais. + + + + + ADIEU D'UNE PETITE FILLE A L'ECOLE. + + Mon coeur battait a peine et vous l'avez forme, + Vos mains ont denoue le fil de ma pensee, + Madame! et votre image est a jamais tracee + Sur les jours de l'enfant que vous avez aime! + + Si le bonheur m'attend, ce sera votre ouvrage; + Vos soins l'auront seme sur mon doux avenir: + Et si pour m'eprouver, mon sort couve un orage, + Votre jeune roseau cherchera du courage. + Madame! en s'appuyant sur votre souvenir! + +[Illustration] + + + + TABLE + DES + Matieres contenues + dans le second volume. + + + +La physiologie des poupees. +La mere a son fils, _vers_. +Minette. +Le petit rieur, _vers_. +L'oiseau sans ailes. +Le livre d'une petite fille, _vers_. +Le paresse. +Le premier chagrin d'un enfant, _vers_. +Le petit berger. +Le coucher d'un petit garcon, _vers_. +Les petits sauvages. +Le petit deserteur. +Adieu d'une petite fille a l'ecole, _vers_. + + + +FIN DE LA TABLE. + + + +***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MèRES ET DES ENFANTS, +TOME II*** + + +******* This file should be named 14310.txt or 14310.zip ******* + + +This and all associated files of various formats will be found in: +https://www.gutenberg.org/dirs/1/4/3/1/14310 + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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