diff options
Diffstat (limited to 'old')
| -rw-r--r-- | old/14310-8.txt | 2817 | ||||
| -rw-r--r-- | old/14310-8.zip | bin | 0 -> 53652 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/14310-h.zip | bin | 0 -> 215917 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/14310-h/14310-h.htm | 3862 | ||||
| -rw-r--r-- | old/14310-h/images/01.png | bin | 0 -> 14360 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/14310-h/images/02.png | bin | 0 -> 68541 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/14310-h/images/03.png | bin | 0 -> 35493 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/14310-h/images/04.png | bin | 0 -> 15463 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/14310-h/images/05.png | bin | 0 -> 24852 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/14310.txt | 2817 | ||||
| -rw-r--r-- | old/14310.zip | bin | 0 -> 52861 bytes |
11 files changed, 9496 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/14310-8.txt b/old/14310-8.txt new file mode 100644 index 0000000..79437ef --- /dev/null +++ b/old/14310-8.txt @@ -0,0 +1,2817 @@ +The Project Gutenberg eBook, Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II, +by Marceline Desbordes-Valmore + + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + + + + +Title: Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II + +Author: Marceline Desbordes-Valmore + +Release Date: December 9, 2004 [eBook #14310] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + + +***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MèRES ET DES ENFANTS, +TOME II*** + + +E-text prepared by Suzanne Shell, Renald Levesque, and the Project +Gutenberg Online Distributed Proofreading Team from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + LE LIVRE + DES + MÈRES ET DES ENFANTS + + CONTES EN VERS ET EN PROSE + + PAR + + Mme Desbordes Valmore. + + TOME II. + + + + + + + + LA PHYSIOLOGIE DES POUPÉES. + + + +I. + +UN PÈRE. + +Quatre poupées entrèrent un jour à la fois rue des Pyramides. Cela +fit quelque sensation chez les voisins de l'heureuse maison où se +précipitaient ces charmantes étrangères, car elles étaient pleines +d'éclat, de décence et de fraîcheur dans leurs parures. + +Une vieille gouvernante les reçut dans le vestibule du second étage, les +prit des bras de la personne qui les apportait, et les rangea derrière +un rideau, comme elle en avait reçu l'instruction, puis courut avertir +son maître, arrivé, depuis quelques jours d'un grand voyage; il parut +un moment après, suivi de quatre enfants qu'il fit ranger autour d'un +excellent déjeuner préparé pour eux. + +Cet homme, d'une taille légèrement courbée, quoique jeune encore, les +assit lui-même auprès de lui d'un air doux et triste. Il était le père +des enfants et revenait leur tenir lieu d'une mère charmante, qu'ils +avaient perdue. Rien ne pouvait retenir M. Sarrasin à la vie, que le +dessein irrévocable d'être à la fois le père et la mère de cette petite +famille groupée autour de lui. Forcé à de fréquents voyages dans +l'intérêt de tous, il n'avait pu depuis trois ans cultiver lui-même ces +jeunes plantes dont il ignorait entièrement les caractères. Leurs jours +s'étaient passés depuis six mois, dans une pension, où elles avaient +senti moins cruellement l'absence de leur mère et la privation +momentanée de ce jeune père, qui leur était enfin rendu! C'était leur +troisième réunion depuis son retour béni, et vous avez déjà jugé qu'ils +s'occupaient des moyens d'assurer leur bonheur. Il ne lui en restait pas +d'autre. + +Il se leva quand le déjeuner fut fini et la table remise en ordre. + +Voici, dit-il en tirant le rideau qui cachait les belles visiteuses, +quatre petites compagnes que je veux associer à notre voyage de +Saint-Denis. + +Un saisissement de plaisir fit manquer la voix aux quatre soeurs, qui +levèrent leurs bras, en criant: + +--Oh! papa! oh! papa! qu'elles sont jolies! + +Ce n'est pas sans dessein, reprit-il, qu'elles sont arrivées ainsi pour +vous chercher. Elles ont sans doute désiré un asile près de chacune de +vous. Leur choix doit être écrit d'avance dans leur billet de visite. + +Toutes se précipitèrent sur les petites mains à ressorts des poupées qui +tenaient une carte de visite. Albertine, l'aînée, y lut son nom (car +elle savait lire l'écriture), l'adresse était ainsi conçue: Prudente +pour Albertine. Augusta, Marceline et Valérie y épelèrent aussi leurs +noms et ce furent des cris, des embrassements, qui firent couler la joie +jusqu'au coeur de leur père. + +--Élevez-les bien, dit-il avec une tendresse sérieuse, et rendez-moi un +compte fidèle de leurs penchants: ce sont vos filles. + +Albertine emporta la sienne dans ses bras avec un maintien de petite +maman tout à fait composé, la regardant avec un air de tendre protection +qui fit bien augurer à monsieur Sarrasin de l'avenir de la poupée, +qu'elle appela sur le champ:--ma fille. + +Augusta saisit vivement Lutine par le milieu du corps, et lui appliqua +deux gros baisers qui dérangèrent un peu sa coiffure. Valérie soutint +Péri par ces deux mains délicates, en la faisant sauter en mesure sur un +pas de valse. Marceline, la plus jeune, petite blonde silencieuse, se +tint gravement debout devant celle qui la regardait de dessus la table, +sans montrer trop d'empressement à l'en faire descendre. + +--Tu ne prends pas, Fauvette? dit son père: ne te trouves-tu pas +contente d'avoir une telle fille?--Si! répondit l'enfant blond, en +regardant alternativement Fauvette et son père.--Je t'aime mieux, toi! +ajouta-elle à voix basse en se glissant dans ses genoux et en passant +ses bras autour de son cou qu'elle étreignit longtemps de toute sa +force. Son père ému, tenant les yeux long temps aussi fixés sur cette +petite tête attachante, crut voir en miniature le portrait de sa mère, +et la serra fortement sur son coeur. Le père et l'enfant restèrent +plongés dans une immobilité qui n'était pas de l'engourdissement. + +Les éclats de rire et de musique qui partaient de la chambre voisine +réveillèrent cet homme absorbé au fond de sa mémoire. Il prit par la +main sa plus jeune fille, qui tenait avec quelque embarras la brillante +Fauvette, et ils se réunirent au cercle joyeux qui allait devenir le +centre des observations du tendre physiologiste. + + + +II. + +QUATRE FEMMES EN MINIATURE. + +Albertine venait de faire asseoir Prudente devant elle, pour lui montrer +patiemment un point de tapisserie, lui parlant avec une gracieuse +autorité, et lui promettant un monde de bonheur dans le charme du +travail. Elle en avait déjà rangé autour de Prudente tous les éléments +sans confusion. La poupée attentive tenait avec soumission son aiguille +enfilée de laine, et paraissait écouter sans ennui sa jeune maman +compter les fils de canevas, et lui expliquer les délices de cet +ouvrage, répétant sans se lasser:--Vous prenez deux, que votre point +soit égal et rond vos mains toujours propres et vos laines en ordre. + +Ce petit coin du tableau reposa délicieusement les yeux de M. Sarrasin, +car Albertine était l'aînée. + +Quel bonheur pour lui de découvrir en elle le germe d'une patience si +utile un jour dans sa maison! cette grâce liante et calme devait si bien +unir ensemble les jeunes branches qui l'enracinaient au monde! + +Assise sur une grande chaise devant le piano, Valérie soutenait Péri par +sa ceinture comme par des lisières, et la faisait légèrement tourner en +frappant avec sa main droite une espèce de galop qui semblait enivrer la +poupée, et la petite fille criant comme son maître de danse:--en mesure, +mademoiselle, arrondissez-les bras, effacez les épaules..., baissez les +yeux devant votre cavalier! + +--Heureuse enfant! pensa monsieur Sarrasin, la musique fera du bruit +dans tes plaisirs et dans tes peines. Ta physionomie riante reposera +souvent ma douleur, et j'allégerai tes graves leçons par l'espoir de la +danse. + +Augusta, qui se tenait alors à l'écart, paraissait très affairée +autour de Lutine.--Elle l'avait embrassée si fort et si souvent, que +l'humidité de ses lèvres, assez mal essuyées des traces de son déjeuner; +avaient déjà compromis l'éclat des joues rouges et presque vivantes de +sa fille. C'est dans l'étonnement de voir une tache ternir un teint plus +brillant que le sien même, qu'elle avait eu recours au savon, et qu'elle +s'aperçut avec désespoir qu'il ne restait dessous qu'un carton pâle où +le sang ne circulait pas. L'autre joue, toute neuve et intacte, formait +un affreux contraste avec celle où la couleur délayée se mêlait au +savon et aux cheveux collés dans ce hideux mastic. Ce fut dans cet état +qu'Augusta, avec une grosse larme dans les yeux s'élança vers son père, +en élevant sous ses yeux, Lutine ainsi déshonorée, et criant: Vois comme +elle a mal à la joue; je l'ai pourtant bien lavée. + +C'est à cause de cela, répondit son père, l'eau ne vaut rien aux +poupées. Ta tendresse lui a déjà fait mal; il ne faut pas dévorer ce +qu'on aime. Trop de caresses étouffent un enfant. Une surveillance calme +et active, une douce liberté autour de ta fille, comme pour tout ce que +tu aimeras au monde, ce sera le meilleur secret pour le conserver. + +--Fais-la guérir, dit Augusta les mains jointes, et je te promets de +l'embrasser bien doucement. + +Lutine fut envoyée chez un médecin célèbre de poupées au grand bazar +où elle avait été choisie; et dès le soir même, elle rentra rue des +Pyramides, plus rouge que jamais. + +Monsieur Sarrasin observait en même temps que Marceline, la plus petite +et la plus frêle, n'enseignait ni la tapisserie, ni la danse à Fauvette. +Elle la regardait quelquefois, caressait doucement ses souliers de satin +et ses mains un peu cachées par des manchettes de blonde: mais c'était +une admiration froide ou craintive que ne pouvait expliquer son père. + +--Pourquoi ne danses-tu pas avec Fauvette, mon petit ange? lui +demanda-t-il; elle doit être légère comme ses plumes. Sa robe de crêpe +blanc est si bien garnie de fleurs!» + +Marceline d'abord ne répondit pas: puis, comme si sa pensée sortait à +son insu de sa bouche, elle dit: je n'ose pas l'aimer.» + +--C'est singulier; pensa Monsieur Sarrasin. + + + +III. + +LA PORTE DU CIEL. + +Comme le temps était fort beau le lendemain, bien qu'il fit froid d'une +dernière gelée, après que les leçons furent apprises, que l'active +gouvernante eut habillé ses quatres petites maîtresses qu'elle aimait +avec dévotion, on déjeuna de bonne heure, on sortit à pied tous +ensemble. La vieille Suzanne, chaudement parée, guidait ce petit +troupeau dont elle était fière, et Monsieur Sarrasin le suivait de près +avec la surveillance et la sollicitude d'un père. + +Savez-vous où l'on allait avec tant d'empressement, tant d'espoir, que +pas un pied ne touchait terre? et pourquoi ces quatre visages doux et +charmants se levaient souvent pour regarder au-dessus des maisons le +ciel bleu suspendu, si pur, si haut au-dessus des cheminées des immenses +bâtiments de Paris? Pourquoi l'on avait embrassé sérieusement les +poupées en leur disant: au revoir! sans les emmener avec soi? Eh bien! +vous allez le savoir; car la personne qui a raconté cette histoire a +suivi toute la famille jusqu'à la barrière Montmartre; elle avait à +rendre aussi une pieuse visite là où montaient ces beaux enfants, ayant +chacun une couronne de fleurs passées au bras sous leur manteau brun. + +--Oh! ma bonne Suzanne, où allons-nous? dit la petite Marceline qui ne +marchait pas encore d'un pas aussi ferme que les autres. Suzanne soupira +et n'osa répondre, car son maître gardait un profond silence. On monte, +on monte..... puis on aborde une grille devant laquelle monsieur +Sarrasin s'arrête, découvre sa tête; et dit:--Saluez, mes enfants, car +c'est ici la porte du ciel! + +Les quatre petites filles obéirent avec un instinct de douleur et de +tendresse qui les fit ressembler à quatre anges de la piété. Suzanne se +détourna pour cacher ses larmes.--Ma bonne vieille Suzanne, poursuivit +monsieur Sarrasin, si vous ne pouvez nous suivre, vous nous attendrez +là.--Ah! monsieur! dit Suzanne avec une instance dans le regard, et +découvrant sous son tablier noir sa couronne à elle, qu'on ne lui avait +pas commandé d'apporter, monsieur! j'ai du courage, et je sais le +chemin! Dans votre absence depuis six mois demeurée toute seule, je +n'avais pas d'autre voyage à faire, et je venais!--Entrez donc, ma +fidèle Suzanne, entrez, mes petites chéries... Vous n'oublierez jamais +notre première promenade: elle est sérieuse; mais elle est pleine +d'espérance. Voyez que de fleurs! + +Il y en avait, en effet, déjà beaucoup; et des arbustes, des plantes +vertes, des saules si bien entremêlés ensemble que la terre à cette +place ne se voyait plus qu'à peine.--C'est ici, mes filles, qu'il faut +attacher vos couronnes et vous mettre à genoux. + +Ce que firent les enfants. + +--Venez, leur dit-il, après qu'il eut prié au milieu d'eux et pour eux. +Venez! votre mère vous regarde; elle vous bénit. + +La petite Marceline se précipita dans les branches et les hautes herbes +en criant:--où donc! où donc! + +--Monsieur Sarrasin après l'avoir saisie dans ses bras, lui dit: je +te promets que nous serons tous réunis un jour et que nous irons la +rejoindre par la porte du ciel.--Merci! répondit l'enfant qui se coucha +triste sur son épaule, et qui redescendit avec son père au milieu des +sanglots de ses jeunes soeurs qui marchaient mieux qu'elle. + + + +IV. + +LA POUPÉE MALADE. + +L'enfance est heureuse! elle est aimée de Dieu. Dieu charge un ange de +mesurer la peine à la faiblesse. L'ange y va bien doucement; on croit +qu'il leur souffle des baisers dans leurs larmes. De là ces ondées de +pleurs qui mouillent à peine, car il les emporte sur ses ailes avec +leurs prières. Alors, ils rient, ces petits enfants; ils aiment, ils +espèrent, ils croient et c'est pour cela que Dieu les aime; pour cela +qu'il a dit: _Laissez venir à moi les petits enfants?_ Il faut donc se +réjouir en pensant que les quatre soeurs retrouvèrent leurs poupées +avec un sentiment de joie très pur et qu'elles les associèrent à leurs +souvenirs, à leurs jeux, à l'union charmante qui régnait entre elles. + +Un jour que les leçons étaient finies, leur père s'étonna du profond +silence qui avait succédé au bruit accoutumé de l'heureuse chambre de +ses enfants. Il s'approcha sur la pointe du pied pour observer la cause +de ce grand silence, et demeura fort surpris de voir la poupée d'Augusta +couchée, et les petites filles s'agitant autour d'elle avec le plus +tendre empressement. + +Un ordre parfait régnait dans leur activité muette. On glissait +doucement autour du cher petit objet qu'on semblait avoir peur de +réveiller, de cette Lutine si vive et si brillante, privée de ses +vêtements incommodes; renversée sur un oreiller, se conformant à sa +position avec une grace qui enchantait les enfants. Alphonse, joli petit +parent de la maison, partageait fort gravement les soins de ses cousines +et remplissait les fonctions de médecin. + +C'était un charme de le voir tâtant le pouls de Lutine, réfléchissant +comme il avait vu réfléchir un docteur profond, et s'asseyant près du +lit, le front appuyé sur sa main, une plume passée dans ses lèvres, lent +à écrire l'ordonnance que ses cousines attendaient avec anxiété. + +Oui! l'enfance est heureuse. Il y avait pour elle dans cette scène +l'intérêt d'un drame véritable. Cette malade immobile leur faisait +pressentir ou rappeler tout ce qu'il y a de doux, d'aimable aux soins +prodigués à un être souffrant. Monsieur Sarrasin vit tant de zèle et de +charité régner dans ce coin de chambre, que les larmes lui en vinrent +aux yeux. + +Albertine lut l'ordonnance du médecin, et prépara promptement une petite +bande de toile urgente pour la saignée, qu'exécuta sur l'heure la main +légère et hardie d'Alphonse. + +La lancette fut un passe-cordon d'argent, la cuvette une coupe de +porcelaine qu'avait prêtée la vieille Suzanne. Alors, à la satisfaction +curieuse des enfants, la poupée dont la peau fut plus qu'effleurée par +l'intègre Alphonse qui s'en acquittait de tout son coeur, la poupée +perdit une grande quantité de son. + +--Elle est sauvée! cria le docteur. Elle est sauvée! + +Sauvée! répétèrent en frappant dans leurs mains les gardes-malades, qui +avaient à peu près le costume de l'état. + +--Je te fais compliment de cette cure, mon ami, dit monsieur Sarrasin en +se montrant. Tu me parais devoir être un jour médecin dans toutes les +formes. Alphonse lui sauta au cou, et lui dit en confidence.--Je fais +semblant de croire; car, vois-tu, cette poupée n'est pas vivante.--Si! +Si! un peu vivante cria Augusta qui l'avait entendu, et qui ne voulait +pas perdre son illusion. Tiens, papa, regarde, ajouta-t-elle en +entraînant son père auprès de sa Lutine. Tu vois que les sangsues ont +bien pris!» Lutine avait, en effet, huit sangsues, ou du moins huit +petits morceaux de réglisse découpés dans la forme de ce laid et +bienfaisant animal. Il faut convenir que Lutine ainsi barbouillée, le +bras vide, et lavée par toutes les potions qu'on lui avait fait boire, +demeura dans un état de convalescence, dont les bons soins de la sage +Albertine ne purent jamais la tirer entièrement. Monsieur Sarrasin +déclara pourtant que cette convalescence serait célébrée par un banquet, +où le docteur reçut, en crèmes, en biscuits et en darioles, le prix de +sa sagacité merveilleuse. + +--D'où provenait la maladie de Lutine? manda Monsieur Sarrasin, moitié +sérieux, moitié riant. + +Le docteur mangeait, se reposant sur ses lauriers. Augusta répondit avec +vivacité que Lutine avait fait son malheur elle-même, qu'elle se serrait +dans son corset de manière à s'étouffer, ce qui la rendait très-agacée +et très-pâle. + +Enfin, papa, sans moi, elle serait devenue poitrinaire. C'est une folle, +sans soin d'elle-même, jamais en place, une petite ramasse-poussière qui +me fait tourner la tête. + +--Je comprends, dit son père, en frappant doucement sur cette petite +tête agitée, qu'il faudra lui donner un bien bon exemple pour la +corriger. La tienne, Valérie, paraît en bonne santé. + +--Oui, papa, elle danse +toujours, et je lui apprends le pas du châle pour te faire une +surprise le jour de ta fête. Oh! papa! elle valse presque seule sans +s'étourdir. + +--Il faut lui faire une récompense de cet amusement, mon +ange: on peut danser de joie quand on a bien rempli tous ses devoirs; +j'y veillerai avec toi. La tienne, Albertine, comment se conduit-elle? + +Albertine ne répondit rien qu'en courant chercher les preuves de +l'excellente conduite de Prudente. Elle rapporta, dans un doux silence, +l'ouvrage de tapisserie terminé avec une propreté ravissante; puis elle +étala, avec un sourire d'une petite mère satisfaite, un trousseau cousu +de la façon la plus solide. Ce trousseau se composait déjà d'une paire +de draps ourlés, marqués au nom de Prudente; quatre chemises à manches +longues en forme de peignoir; quatre manteaux de lits, des béguins +bordés d'une petite dentelle de Lille et quatre mouchoirs ornés de son +chiffre. + +Avec cela, dit l'enfant plein de joie, elle peut attendre. Elle m'a bien +aidée, cette chère mignonne! Oh! papa que je l'aime! et que je suis +contente quand nous travaillons ensemble!--je t'aime aussi, dit son +heureux père, et je te donne dès ce moment le droit de surveillance +sur toutes les poupées de la maison; elles y gagneront beaucoup et tes +jeunes soeurs davantage. + +Les plus petites embrassèrent tendrement Albertine, qui les baisa d'un +baiser plein d'amour et d'avenir. Je dois vous dire, pour l'avoir vu de +mes yeux qu'elle devint, en effet, plus tard, le guide et l'appui de ses +soeurs, dont elle est encore adorée. + +Dans un moment de réflexion fort rare chez Augusta, elle regardait un +peu tristement les ravages que sa tendresse avait produit chez Lutine, +qui n'était plus que l'ombre d'elle-même,--Veux-tu la mienne? dit +Marceline, que personne ne soupçonnait en observation dans un coin; mais +dont les yeux intelligents perçaient toujours jusqu'à la tristesse des +autres. Prends la mienne, prends, petite soeur; tu soigneras, Lutine et +Fauvette te réjouira. + +--Mais toi, répondit Augusta, en hésitant à recevoir la belle Fauvette, +aussi fraîche que le jour de son entrée dans la maison. + +--Je la regarderai, Augusta, quand j'aurai fini mes devoirs; mais elle +est lourde et elle a trop de plumes, il est impossible que ce soit là ma +fille. + +--Oh! j'en aurai donc deux! s'écria sa soeur folle de joie. Que de +choses, mon Dieu! que d'inquiétudes je vais avoir sur les bras! qu'une +grande famille cause de soins et de fatigue aux mères! + + + +L'ORPHELINE DU BOULEVARD + +Monsieur Sarrasin n'avait pas vu sans surprise le détachement de +Marceline pour Fauvette, il en cherchait la cause dans l'insouciance de +son âge; mais il se trompait; il en eut la preuve un jour. Toute cette +famille innocente revenait du boulevard Saint-Denis; on pressait le pas, +car c'était l'heure où les lumières du gaz s'allument de loin en loin. +Une humble boutique à terre s'annonçait à une grande distance par la +voix d'un jeune marchand, qui jetait ces paroles perçantes dans toutes +les oreilles promeneuses: + +Voyez, messieurs, voyez mesdames, enfants, petits enfants, voyez! +pleurez pour obtenir de vos pères et mères les trésors à cinq sous que +voilà. A cinq sous, messieurs, mesdames, enfans, petits enfants! A cinq +sous, tout ce qui peut frapper l'oeil de l'acquéreur!» + +Monsieur Sarrasin ne résista pas à l'attraction de cette voix puissante; +il permit à ses enfants de choisir chacune un de ses trésors à cinq sous +qui font plus d'heureux qu'on ne pense. + +Un seul objet attira toute l'attention de Marceline. Une poupée nue, +abandonnée dans un coin, sur la terre humide, lui causa une sensation de +pitié subite. La plus attrayante sympathie s'établit entre elle et cette +pauvre petite chose dédaignée; et pressant de toute l'étreinte de ses +deux mains la main de son père pour le forcer à se pencher vers elle, +donne-moi, lui dit-elle, cette Fauvette, pour que je la réchauffe, oh! +je t'en prie!» Elle fut à l'instant sous son manteau, entre'ouvert vingt +fois par les caresses que cette poupée reçut de son doux sauveur. C'est +de là que lui vint le nom de l'Orpheline du Boulevard. + +Il est impossible de vous représenter l'affection qui parut s'établir +entre elles deux. C'était presque triste de penser qu'un seul coeur en +faisait tous les frais: on aurait voulu animer un peu l'objet d'une +amitié si tendre, pour lui donner le bonheur d'y répondre. Marceline ne +le désirait pas, elle en était sûre! elle voyait ces petits traits fins +et luisants s'animer pour elle, pour elle seule! et cette idée lui +causait du ravissement. Jamais on ne la rencontrait sans l'orpheline +collée contre sa poitrine; jamais elle ne se couchait, après sa prière +à Dieu, sans endormir sur son coeur son enfant trouvé, l'amour de son +choix, sa petite bien-aimée! Elle passait toutes ses récréations dans +cette union intime et silencieuse. Tout ce qu'elle lui chuchotait de +paroles caressantes et mignonnes ferait un poème d'amour et d'amitié! +Cette jeune âme était remplie, et son visage d'ange rayonnait de +bonheur. Sur les genoux de son père même, qui l'y berçait souvent comme +la plus légère, elle montait avec l'orpheline associée à sa vie; cette +vie fut un sourire tant qu'elle posséda sa frêle et pure idole. Quand +son père, qui souriait de cette tendresse, lui demandait:--Que dit-elle +de tout ce que tu lui racontes! + +--Elle m'écoute, répondait l'enfant, elle m'entend!» Et l'avenir de +cette petite fille l'inquiétait plus que celui de la rangeuse Albertine, +plus que celui de la bondissante Valérie; plus même que celui d'Augusta, +dont le caractère impétueux pouvait se modifier, et l'exempter à coup +sûr de toutes les maladies de l'âme. + + + +LA POUPÉE PERDUE. + +Alphonse avait passé tout un jour de congé au milieu de ses jeunes +parentes, et ce jour s'était écoulé comme une heure. Le jardin déjà +embaumé, la cour où il y avait de l'herbe et des poules, les greniers où +vivaient des pigeons à la plume éclatante au soleil, tout avait maintenu +la joie et la concorde dans cette jolie famille; pourtant Marceline +devint triste après le départ d'Alphonse. Elle le fut le lendemain, le +surlendemain, longtemps, jusqu'à ce que l'on s'aperçut qu'il y avait de +profonds soupirs dans son silence, que ces soupirs ressemblaient presque +à des sanglots et qu'enfin sa santé s'altérait d'une manière sensible. + +Son père la portait dans ses bras, la faisait danser avec Valérie, +coudre avec Albertine, sortir avec sa bonne Suzanne. + +L'enfant obéissait partout, mais elle dansait d'un air pleurant, se +couchait sur l'épaule de son père, rêveuse et les yeux fixes, gardait +sans y toucher les gâteaux délicieux dont Suzanne voulait réveiller son +appétit, et posait une heure entière sa petite tête brûlante sur les +genoux de sa patiente soeur, Albertine. + +--Veux-tu cela? lui disait-on, et cela? et cela? et beaucoup de choses +propres à la distraire. + +Oui! oui! oui!» répondait-elle d'une voix douce et plaintive, mais elle +ne jetait seulement pas les yeux sur les joujoux qu'on s'empressait de +lui offrir. + +Cette petite fille était devenue si chère à monsieur Sarrasin, qu'il +devint lui-même tout rêveur de la voir ainsi languissante après avoir +interrogé sa maison dans la crainte que l'enfant n'y fut malheureux +pendant ses courtes absences; il prit la résolution de la veiller +lui-même jusque dans son sommeil, cet excellent père! il entra quand +tous les enfants dormaient paisibles et blancs comme des ramiers couchés +dans leurs nids. + +Le sommeil d'Albertine l'arrêta un moment dans une contemplation pleine +de bonheur. C'était l'ange de la paix, qui s'était endormi dans la +prière _pour tous_! Augusta dont les joues rouges semblaient bondir +comme deux beaux fruits sur l'oreiller blanc, appela comme Albertine le +baiser de ce père attendri. Il jugea par le sourire de Valérie qu'elle +s'était assoupie avec une chanson sur les lèvres. Jamais il n'avait +compris jusque là tout le bonheur d'un père, qui entend les douces +haleines de ses enfants immobiles de sommeil et de santé. + +C'est à remercier Dieu à genoux; c'est à croire qu'on l'entend respirer +lui-même dans ce monde. + +Il n'eut pas le loisir d'interroger le repos de son plus jeune enfant, +car à peine eut-il effleuré les boucles blondes de son front presque +pâle, que la petite Marceline se réveilla en tressaillant et fixa ses +yeux brillants tout grand ouverts sur son bien-aimé père, en lui tendant +les bras. + +--T'ai-je fait peur? dit-il en se penchant sur elle. Non! j'ai cru que +c'était le bon Dieu, bon comme toi.» + +Alors, avec une voix de père qui ouvre les secrets de tous les enfants, +il entra dans la petite âme sensible et renfermée, au milieu d'un +ruisseau de larmes qu'il fit couler à force de confiance et de tendres +paroles, la petite mélancolique laissa sortir cet aveu: J'ai perdu ma +fille! + +--Comment! dit monsieur Sarrasin frappé d'étonnement, c'est là ce que je +cherche depuis trois mois, et tu ne m'en as rien dit? + +Oh! tu aurais trop de chagrin, poursuivit-elle eu jetant les bras à son +cou et puis je ne voulais pas rapporter; c'est si laid! + +Dis tout, dis, pauvre ange! insista son père ému et enchanté d'avoir +découvert la blessure. + +--Eh! bien!... ne gronde pas Alphonse, dit-elle en sanglotant sur le +coeur de son père. Moi, je serai bien sage..., je rirai devant toi.» + +Je vous avoue que cet homme qui n'était plus enfant depuis trente ans +passés, pleura d'aussi bon coeur que cette douce petite fille. + + + +LE RETOUR DE LA POUPÉE. + +--Bonjour, Alphonse, dit le lendemain monsieur Sarrasin en entrant dans +la maison de son petit neveu, qu'il trouva dans la cour. + +--Ah! mon oncle, quelle joie de te voir! + +--Je l'imagine bien, mon ami, et puis voilà ta cousine un peu malade, +qu'il faut distraire et guérir. C'est une heure de plaisir que nous +venons te demander. + +--Quel bonheur! quel bonheur! quel bonheur! cria de toute sa tête +Alphonse en voltigeant à travers l'escalier, où il tirait de toute +sa force son oncle par la main: maman! c'est mon oncle! c'est petite +cousine » et sa mère ouvrit avec empressement. + +Au milieu de l'entretien amical qui s'engagea, monsieur Sarrasin +observait le maintien de sa fille. Il craignait qu'elle n'en voulut +dans son coeur à ce jeune garçon, auteur vrai ou supposé d'un si grand +chagrin. Mais il ne vit nulle trace d'inimitié ni de bouderie sur ce +petit front rêveur, et l'aima bien mieux encore. Amour à ceux que la +douleur n'aigrit pas; qui ne rendent pas les autres responsables de +leur extrême sensibilité! Alphonse l'avait fait souffrir, mais Alphonse +n'était pas méchant; il n'était qu'étourdi. + +Cette petite le sentait bien, elle était si bonne, si triste de la perte +de Fauvette, qu'elle n'avait pas besoin de joindre à son mal d'amitié, +le mal qui mord le coeur, la haine. Sa mère avait dit une fois devant +elle que la haine ferme la porte du ciel: oh! cette petite voulait aller +au ciel, elle ne voulait qu'aimer, comme les anges, comme sa mère! + +«--Figure-toi, Alphonse, dit monsieur Sarrasin au joyeux enfant qu'il +avait pris entre ses genoux, et qui grimpait dessus comme un chevreau, +figure-toi que j'ai du chagrin.» + +Alphonse dressa l'oreille, cessa de se rouler sur son oncle, et le nez +en l'air, les cheveux éparpillés sur son front qui devenait grave, il +écouta tout frappé d'intérêt, la suite de ce mot qu'il avait répété +vivement:--du chagrin. + +--Oui, Alphonse, du chagrin! je peux te confier cela, à toi, qui es un +grand garçon, le cousin, l'ami, le défenseur de mes filles, à défaut de +frère, qu'elles n'ont pas: tu comprends? + +--Alphonse devint tout âme. + +--Figure-toi que cette petite, que j'ai prié exprès ta mère d'emmener +un moment au jardin, est encore si crédule, si enfant, qu'elle se +persuade... mille choses touchantes par leur naïveté; entre autres, elle +croit que les poupées sont vivantes.--Alphonse poussa un grand éclat de +rire et se frotta les mains. + +--Toi aussi quand tu étais petit, tu croyais fermement à l'existence de +ton cheval de carton, et tu exigeais qu'on lui achetât de l'avoine. +Mais tu as neuf ans, tu sais la vie et tu es revenu de tous ces +enfantillages, une poupée pour toi, c'est un petit morceau de bois; +c'est exactement la même chose pour moi-même; toutefois, nos anciennes +erreurs doivent tourner en indulgence pour les simples, et tu seras +triste comme moi quand tu sauras que ta petite cousine est sérieusement +malade de l'absence, de la fuite, du vol d'une poupée; je dis du vol, +car elle a disparu en effet comme un oiseau dont elle portait le nom: +Fauvette. + +--Alphonse redevint immobile. Figure-toi, mon pauvre Alphonse, que +depuis trois mois environ, je vois languir mon plus jeune enfant, un +ennui muet fane sa vie, sa jeune vie, autrefois heureuse et comblée par +la possession de sa poupée! c'était sa compagne, c'était sa fille! elle +lui parlait bas, elle lui faisait respirer des fleurs, cherchait partout +de la mousse pour l'y coucher auprès d'elle: tu aurais ri... + +Alphonse ne riait plus. + +--Enfin, pitié! une si petite idole suffisait à un si petit coeur; car +sa perte l'oppresse, l'étonne, l'isole. Elle est dans un désert depuis +que cette diable de poupée a disparu. Elle ne mange plus qu'à peine, +elle a de la fièvre, des soupirs, qui disent: ma fille! ma fille! on +pourrait en rire si... + +Alphonse fondait en larmes. + +--Pourquoi pleures-tu? tu n'es pas son père, poursuivit monsieur +Sarrasin; tu ne sens pas le mal que me fait l'étrange manie de mon +enfant. + +--Je le sens, moi, mon oncle, et c'est bien pire que toi! dit Alphonse +avec une candeur passionnée. Tiens! quand tu devrais me battre, il +faut que je te l'avoue, car j'étouffe. C'est moi qui suis le voleur de +poupée, adieu, mon oncle, je vais..., je ne sais pas où je vais, mais je +n'ose plus te regarder, et j'aimerais mieux être en prison que devant +toi! + +--Rends-moi plutôt la poupée! répartit son oncle en lui barrant la +porte, et comprimant ses sanglots contre sa poitrine. + +--Mon Dieu! s'écria l'enfant malheureux, si je l'avais, ce serait déjà +fait. Mais j'ai pris cela, moi, comme un caillou, une balle pour lancer +en l'air. Je ne sais ce qu'elle est devenue: je croyais que c'était pour +rire ce nom de: _ma fille_, qui est-ce qui va penser!... + +--Ah! voilà le mal dit l'oncle en appuyant sur cette réflexion. On +trouble souvent le bonheur des autres, sans contribuer au sien même; +faute de l'avoir compris on brise, on détruit, sans cruauté, des liens, +des habitudes profondes et sacrées; mon cher ami, ne prends rien à +personne, ne dérange pas un fil dans la trame des autres, de peur de +rompre ceux que tu n'aperçois pas. Souviens-toi de mon conseil, surtout +quand tu seras grand! + +---Ah! je te le jure! mon oncle: Malade par ma faute! répétait, en +tapant des pieds, Alphonse exalté de repentir. + +Marceline rentrait dans ce moment. Pressé par la honte de paraître +devant elle, il se glissa prompt comme l'éclair, sous un long rideau de +croisée, où il ensevelit sa rougeur et ses larmes. L'ample draperie de +soie agitée fortement par Alphonse s'ébranla; quelque ange, souriant +peut-être, en fit tomber la poupée elle-même! la poupée les bras ouverts +comme pour alléger sa chute; la poupée mignonne et chérie, retenue dans +un pli du rideau comme dans une étroite prison! + +Ah! ce fut étouffant de surprise et de joie. Marceline ne fit qu'un +grand cri, puis se jeta sur sa fille qu'elle saisit à deux mains avec un +tremblement d'âme inexplicable à cet âge en se réfugiant avec elle sous +les bras de son père, ingénieuse à lui chercher un asile pour toujours! + +Je ne peux pas vous dire exactement lequel fut le plus heureux de cette +étonnante aventure. Monsieur Sarrasin y puisait la guérison de sa chère +fille; Marceline une récompense sans nom à sa silencieuse maladie, et +Alphonse dansait sur un repentir. Il sentait tomber ce plomb qui pend au +coeur de ceux qui se disent: j'ai fait du mal à quelqu'un! + +Oh! décidément, Alphonse était le plus heureux! tout le monde du moins +aurait pu le croire comme moi, en le voyant bondir sur le chemin où la +poupée fut ramenée en triomphe par les trois personnes auxquelles elle +inspirait un intérêt si différent! + + + + LA MÈRE A SON FILS. + + Quand j'ai grondé mon fils je me cache et je pleure. + Qui suis-je, pour punir, moi, roseau devant Dieu; + Pour devancer le temps qui nous gronde à toute heure, + Et crie à tous: prends garde; il faudra dire adieu! + + Mourir avec le poids d'une parole amère; + D'une larme d'enfant que l'on a fait couler; + Que l'on sent sur son coeur incessamment rouler; + est-ce donc pour ce droit que l'on veut être mère? + + Est-ce donc là le prix des immenses douleurs, + Dont nous avons payé leur présence adorée? + De ce pas sur la tombe encor toute navrée, + Dieu! laissez-nous donc vivre et respirer nos fleurs! + + Laissez-nous contempler à deux genoux la tige, + Qui veut se lever seule et frémit d'obéir; + Qui veut sa liberté, son plaisir, doux vertige. + Tout ce qui naît, mon Dieu! tend ses bras au plaisir. + + Laissez-nous seulement, ardentes sentinelles, + Écarter leurs dangers qu'ils aiment, si petits; + Si forts à repousser nos forces maternelles, + De la fierté de l'homme innocents apprentis. + + Purifiez un peu ce monde où chaque haleine, + A l'entour de nos fruits souffle un air plein de feu; + Préservez le lait pur dont leur âme était pleine; + Alors nous guiderons leur coeur par un cheveu. + + Beaux anges mutinés qui bravez nos tendresses, + Dont les jours, dont les nuits tièdes de nos caresses, + Loin de vos nids plumeux brûlent de s'envoler; + Qui les fera plus doux pour vous en consoler? + + La mère, n'est-ce pas un long baiser de l'ame? + Un baiser qui jamais ne dit NON ni DEMAIN? + Faut-il ses jours? Seigneur! les voilà dans sa main: + Prenez-les pour l'enfant de cette heureuse femme. + + Enfant! mot plein de ciel, qui fait reine ou martyr; + Couronne des berceaux! auréole d'épouse! + Saint orgueil! noeud du sang, éternité jalouse, + Dieu vous fait trop de pleurs pour vous anéantir. + + C'est notre ame en dehors, en robe d'innocence, + Hélas! comme la vit ma mère à ma naissance: + Et si je la contemple avec d'humides yeux, + C'est que la terre est triste et que l'ame est des cieux! + + O femmes! aimez-vous par vos secrets de larmes; + Par les devoirs sans bruit où s'effeuillent vos charmes; + Après vos jours d'encens dont j'ai bu la douceur, + Quand vous aurez souffert, appelez-moi: ma soeur! + + + MINETTE. + +Ah! que j'ai vu une triste chose! Il m'en coûte beaucoup de vous la +raconter; mais elle peut servir de leçon à quelques enfants, si par +malheur, il s'en rencontrait encore de pareils à Minette. J'en prends +donc le courage. + +Minette passait chaque année une partie des vacances chez une amie de sa +mère, car Minette était en pension, parce que sa mère avait des enfants +très petits à élever. Il faut bien vous avouer que Minette révélait un +caractère si absolu, si despotique, à sept ans que force était déjà de +soustraire de plus faibles créatures à sa domination. Hyacinthe était +de son âge, et bien qu'elle fut liante et bonne comme un agneau, +mademoiselle Minette était bien obligée de faire, suivant l'expression, +patte de velours, car Hyacinthe était calme et forte. La douce +simplicité de son caractère se rehaussait des dehors les plus beaux; +leur aimable puissance s'exerçait sur Minette elle même qui n'osait +que bien rarement lui dire: je veux! mais, par combien de ruses, +l'orgueilleuse ambition de son amitié arrivait-elle au but d'asservir +tout ce qui avait le malheur de lui plaire! je dis le malheur, car, j'en +connais peu qui fatiguent le coeur plus qu'une amitié tyrannique. + +Nous n'avons pas le droit d'opprimer nos amis. + +Ainsi donc, bien que la complaisance d'Hyacinthe fut charmante pour les +mobiles fantaisies de Minette, on ne craignait pas qu'elle en souffrit, +car elle cédait toujours avec le sourire sur les lèvres. + +Personne ne s'apercevait des mille petits sacrifices qu'elle faisait à +la tenace persévérance de sa _bonne amie_; elle-même ne s'en doutait pas +peut-être, car elle y trouvait, je ne sais quel plaisir tranquille qu'un +bon coeur goûte à voir les autres heureux de l'abnégation de ses goûts. +Vraiment, Hyacinthe était une aimable enfant! + +On courait un jour dans le jardin, on se jetait des fleurs; Minette en +avait déraciné un bon nombre, pour les replanter suivant le caprice +de son goût sans utilité, sans réflexion que l'idée fixe: je le veux! +Minette était inflexible et légère; rapide et raide comme un papillon de +fer. Quel bonheur avec une telle organisation, (qu'elle ne songeait pas +à corriger, parce qu'elle se trouvait, parfaite), quel bonheur de +ne s'appuyer que sur des relations moelleuses Sur l'inépuisable +condescendance de la belle Hyacinthe, qui, n'opposait au dégât de ses +fleurs qu'un sourire un peu triste, un regard où se montrait à peine un +reproche mélancolique, et que Minette ne voyait pas, car elle était +à son affaire, à son système de régner partout, même en écrasant des +fleurs. Mais le jardinier le voyait, lui! et il avait pris Minette en +horreur. Minette le méritait, car, un jour que cet homme avait prié +poliment la bouleversante petite fille de laisser ses plantes et ses +arbustes en repos, elle l'avait regardé de toute la hauteur de ses trois +pieds et demi, en disant d'un ton bref: qu'est-ce que c'est que cet +homme-là?--C'est Roch le jardinier, avait répondu Hyacinthe, d'une voix +pleine d'aménité. + +--Eh bien! jardinier, je m'amuse! voilà! + +Eh bien! murmura le jardinier en la regardant de travers, ça fait un +fier petit paquet d'ortie: voilà! + +Minette devint rouge comme une pivoine qu'elle venait de cueillir; elle +la tordit dans ses mains, que la colère faisait ressembler à des petites +griffes, ce mouvement furieux d'orgueil fit rire Hyacinthe, qui n'en +comprenait pas la souffrance! car l'orgueil fait mal comme une aiguille, +quand il n'est pas content. Il faut toujours qu'il danse sur la tête des +autres, pour ne pas se retourner contre le cour: c'est un ver malsain à +la vie, prenez-y garde. + +--Tu ris, toi! dit Minette avec du feu dans les yeux et eu poussant +Hyacinthe qui chancela. + +--Tu m'as poussée! dit la douce enfant la poitrine gonflée de surprise. + +--Non! je ne ne l'ai pas poussée, répartit Minette vivement. + +--Si! tu m'as poussée! et deux larmes ruisselèrent sur ses mains que +serrait impatiemment Minette, en lui criant d'une voix altérée:--Dis que +je ne t'ai pas poussée! dis que je ne t'ai pas poussée! + +--Je l'ai cru, dit naïvement Hyacinthe. Si non, je ne l'aurais jamais +inventé. + +--D'ailleurs, tu ne m'aimes pas, toi! reprit Minette en boudant. + +--Si! je t'aime! + +--Non! tu ne m'aimes pas, puisque tu ris quand on me dit des mots. + +--Je n'ai pas ri de cela, parce que tu avais commencé, et que Roch est +bon! mais c'est que tu avais l'air de faire exprès des gestes, comme en +jouant à _prêchi, prêcha!_ + +--Bien sûr! dit Minette en levant son doigt. + +--Oui! bien sûr! et l'on s'embrassa. + +Si tu m'aimes, tu feras tout ce que je voudrais; n'est-ce pas? reprit +avec réflexion Minette en câlinant. + +--Tout ce que je pourrai, sans faire de mal à personne. + +--Bien entendu, nigaude; est-ce que je suis méchante, moi? et Minette +avait un désir singulier d'obtenir une grande preuve d'amitié, +d'obéissance peut-être, de cette compagne qu'elle avait vu rire d'elle. + +Tiens, dit-elle en cueillant une herbe laiteuse et d'un vert gracieux; +si tu m'aimes, frotte tes joues avec ce bouquet: cela pique un peu, et +ce sera un gage. + +--Quelle idée! si cela pique. + +--Je t'en prie! je t'en prie! pour être sûre de toi. + +Hyacinthe ne se fit pas presser davantage, et sans redouter une légère +piqûre, elle broya l'herbe sur son charmant visage. Minette dansa! +C'était du tithymale, connu sous le nom d'_éclair_, dont le suc violent +et corrosif, par une trompeuse ressemblance avec la crème, peut causer +les maux les plus cuisants, si on l'applique sur une chair tendre et +délicate. La fraîcheur du soir arrêta d'abord l'effet douloureux de +l'herbe. Cependant une inquiétude involontaire agitait l'enfant qui +passait à chaque instant les mains sur ses joues et son menton plus +blanc, plus rose qu'à l'ordinaire. Mais la lumière, qui pâlit tout, +atténuait l'éclat de cette nuance fiévreuse qui la rendit d'abord plus +belle en faisant scintiller ses yeux d'une flamme souffrante. + +Oui, elle commençait à souffrir; mais sans le démêler clairement, sans +se plaindre surtout, disant dans son cour: + +Bah! ce sera bientôt fini. Minette est ma bonne amie: elle n'aurait pas +voulu me faire du mal. + +Minette mangeait des fraises. Hyacinthe la regardait se détournant +souvent pour gratter sa figure et une fois aussi pour pleurer. + +La nuit, ce fut terrible. Elle rêvait des choses qui font peur, des +chats qui sautent aux yeux, des oiseaux qui dorment des coups de bec: +enfin toutes sortes de bêtes méchantes que la fièvre invente et jette +dans les songes des plus innocentes créatures. Minette dormait du +sommeil du juste: elle n'entendit pas une des plaintes étouffées de +sa pauvre petite victime, dont la mère fut éveillée avec un sentiment +profond d'effroi. + +D'abord elle prêta l'oreille en s'appuyant sur son coeur qui battait; +puis, cette voix chère et gémissante la remplit de saisissement. Elle +alla dans la chambre voisine droit au lit de sa fille, comme si cette +chambre eût été pleine de lumière. Hyacinthe était assise sur son lit +dormant et pleurant tout ensemble; ses deux mains déchiraient, sans le +savoir, ce doux visage brûlant, baigné d'autant de sang que de larmes. +Sa mère ne recevant pas de réponse et l'entendant gémir, approcha d'elle +une veilleuse allumée toutes les nuits pour la sécurité de la maison: +douleur d'une mère! vous la figurez-vous, quand la lueur de cette +lampe n'éclaira qu'un monstre couvert d'ampoules noires et sanglantes! +Hyacinthe avait la tête grosse, grosse! comme je ne sais quoi, car elle +était très-grosse. + +Dieu sauveur! dit sa mère toute défaillante, mon enfant! ma fille! +qu'avez-vous? Ah! Ferdinand! cria-t-elle à son fils aîné qui était +accouru à ses cris douloureux, Hyacinthe a la petite vérole, regardez, +comme la voilà!» + +Ce jeune homme qui était un très-bon frère, ne put contenir son effroi +et réveilla tout-à-fait la petite fiévreuse, dont il retenait les mains +dans les siennes. + +«--Oh! laisse! laisse! mon bon Ferdinand, dit-elle, laissent moi ôter +ces mouches qui me piquent, ou bien, ôte-les, toi! Seigneur! Seigneur! +que j'ai du mal! où est maman? je croyais qu'elle parlait aussi dans mon +rêve.» + +Sa mère resta bien épouvantée, car elle était juste devant elle; ce qui +lui fit dire avec un frisson froid par le corps:--Ma fille est devenue +aveugle! + +Tout fut dans une grande agitation jusqu'au jour, comme vous pouvez +croire. Il était trop vrai qu'Hyacinthe ne pouvait ouvrir les yeux +qu'avec des peines infinies et disait des mots si touchants que le coeur +de sa mère s'ouvrait. Enfin, dès que le jour parut, Ferdinand la conjura +de se calmer *** meilleur médecin de la terre pour soulager leur petite +bien aimée. + +Hyacinthe l'attirant doucement vers elle se pencha sur son épaule pour +parler dans son oreille: + +--Ne va pas chez un médecin, dit-elle il n'y a que Minette qui puisse me +guérir. Dis-lui de venir me voir, Ferdinand: elle m'ôtera bien vite mon +mal, va! + +Ferdinand ému d'un vague soupçon fit en toute hâte lever mademoiselle +Minette par la bonne, et attendit impatiemment à la porte jusqu'à ce +qu'elle fût habillée. + +--Venez! Minette, venez! dit-il d'un air troublé, on a besoin de vous +auprès du lit de ma soeur. + +--À peine Hyacinthe entendît-elle sa petite amie, qui demandait avec +effroi: + +--Besoin de moi? Ah!... pourquoi...? + +qu'elle s'élança de son lit les bras ouverts devant Minette, en disant +tristement: + +--Voilà comme je suis!» + +Un cri d'horreur répondit seul à ce touchant appel: Minette s'enfuit +sans vouloir embrasser Hyacinthe, et descendit quatre à quatre les +escaliers en répétant.--Non! j'ai peur! non! j'ai peur! + +Sa mauvaise action avait pris en effet une figure bien effrayante +pour la punir; mais s'en aller! fuir devant la prière sans reproche +d'Hyacinthe! Ah! c'était affreux! c'était lâche, c'était encore la +sécheresse de l'orgueil! Je vous dis que l'orgueil est sans pitié. Il +n'en a pas même pour ceux, qui le nourrissent, ce serpent! Qui, dans +le monde, si ce n'est Minette, ne fut tombé à genoux et n'eût pleuré +à chaudes larmes devant l'énorme tête de son innocente compagne? Les +larmes, dit-on ne guérissent pas. Non; mais elles désarment; et l'on +n'eût pas vu ce que l'on a vu, si Minette n'eût été, par ce dégoût hors +de raison, jugée indigne de toute pitié. + +Ferdinand avec la promptitude d'un garçon de quatorze ans, que l'on +irrite dans ses amitiés, (car sa mère et sa soeur étaient ce qu'il +aimait le mieux dans l'univers) s'élança à la poursuite de la fuyarde et +l'atteignit au bout du jardin, où Roch replantait tout ce qu'elle avait +abîmé la veille. Ferdinand brûlait d'éclaircir le soupçon qu'il avait +contre cette petite griffe, assez connue déjà dans le monde, (bien +qu'elle n'y fût que depuis sept ans) pour ne pas inspirer grande +confiance. La réputation d'une longue vie commence de bien bonne heure +dans les familles. + +--C'est vous! dit Ferdinand qui avait saisi la petite fille effarée, +c'est vous qui pouvez guérir ma soeur: Voyons, est-ce vous? + +--Je ne peux pas la guérir, non, laissez-moi, criait-elle en se tordant. +Ahie! je veux m'en aller! + +--Oui! tout de suite. Mais quand vous m'aurez avoué ce que vous avez +fait à ma soeur. + +--Rien du tout! dit-elle un peu pâle, et les lèvres amincies: est-ce ma +faute si elle en a trop mis! je veux m'en aller. + +--Ferdinand! Ferdinand! dit sa mère en l'appelant de la fenêtre, laissez +cette petite. Le médecin! mon ami, le médecin!» + +Et Roch, appuyé sur sa bêche, regardait avec un grand sang-froid l'heure +de la justice qui allait sonner pour Minette; des dames aussi, dont les +jardins entouraient celui-là, regardaient également de leurs fenêtre +l'acte de justice qui s'accomplissait alors. + +--Le médecin, ma mère! répondit Ferdinand à voix haute, le voilà, tenez, +le voilà! poursuivit-il en levant en l'air par les bras, la furieuse +Minette qui battait des pieds à vide, pour échapper à Ferdinand. + +--Vous savez bien, reprit-il que la vipère guérit sa piqûre quand on +l'écrase dessus. + +Alors, inflexible et fort, il interroge de nouveau cette nuisible +enfant. Elle avoue son crime, entremêlant sa confession de hurlements, +qui disaient: je veux m'en aller! je le dirai à maman! je vous ferai +battre par maman!» + +Ce qu'il me reste à vous dire me fait perdre la respiration. Minette, +au milieu du jardin entouré de fenêtres peuplées de spectateurs, devant +Roch, qui en replanta ses fleurs avec plus de courage, Minette fut +fouettée! fouettée par un frère qui venge sa soeur, et qui y va de toute +son ame, au bruit des applaudissements des spectateurs indignés: et +tout en elle, tout! jusqu'à sa jupe, en demeura immobile, pétrifié +de honte.--Il faut tirer le rideau sur la fin de cette scène. On la +reconduisit en voiture chez ses parents, ou à sa pension, n'importe. +Ainsi tout lien fut rompu entre deux maisons qui s'aimaient avant la +naissance de Minette! + +Une quantité prodigieuse de lait, sa soumission à se baigner le visage, +et les soins de ses amis rendirent à Hyacinthe la vue et la santé. Ce +fut la seule qui pleura de l'humiliation de Minette. + + + + LE PETIT RIEUR. + + «Laissez entrer ce chien qui soupire à la porte; + Je souffre quand j'entends souffrir autour de moi: + Fût-il aveugle et vieux, il pleure, qu'on l'apporte. + Mon feu lui sera doux... Quoi! petit Paul, c'est toi? + + C'était le petit Paul. Sous un brouillard d'automne, + Pensif et tout mouillé depuis un long moment, + Sans l'ouvrir, à la porte il grattait doucement. + Pourquoi n'entrait-il pas? On l'entoure, on s'étonne. + Il entre. Il reste là sans avoir dit: bonsoir, + Bonsoir, petite mère! et sans oser s'asseoir. + + Mais Paul tenait en vain sa paupière baissée; + Les mères ont des yeux qui percent la pensée. + + «De l'école avant l'heure on vous a fait sortir; + Pourquoi? Ne mentez pas. + + --Je ne sais plus mentir, + Mère. Pour presque rien. + + --Presque dit quelque chose: + + Votre maître est si bon qu'il ne fait rien sans cause. + + --On ne peut jamais rire, et c'est bien malheureux! + Moi, quand je ne ris pas, je suis tout las de vivre. + + --Vous avez donc ri, Paul? + + --Oui, mère, sous mon livre. + + --Qui vous rendait si gai? + + --Christophe. Il est affreux, + Christophe! Il a l'oeil trouble et la tête enfoncée. + Ses bras vont jusqu'à terre, et sa jambe est torsée, + Comment cela! + + --C'est triste. + + --Oui, si je l'avais su: + Mais je n'avais jamais vu d'écolier bossu; + J'ai cru que les bossus venaient tout vieux au monde, + Comme Ésope à mon livre. + + --Ésope fut enfant, + Et sa mère pleura. Pitié douce et profonde, + La laideur s'embellit quand ta voix la défend. + L'homme apporte des maux dont rien ne le console! + + --Mais Christophe, ma mère, est un rude garçon; + Ce n'est qu'un paysan, le dernier dans l'école. + Et comme on riait trop pour suivre la leçon, + J'ai dit: Ésope! Ésope! en regardant Christophe; + Et j'ai fait le portrait du crochu philosophe: + Voyez! Messieurs, voyez le divin animal! + + --Et que disait Christophe? + + --Il détournait la vue; + Il cachait dans ses mains sa rougeur imprévue, + Et je crois qu'il pleurait. + + --Tais-toi! tu me fais mal. + Il pleurait!... O railleurs, que vous êtes à craindre! + Un être a donc souffert, et souffert sans se plaindre: + Tout ce qui pleure est beau. Je l'aime en ce moment; + Oui, j'aime mieux Christophe et sa jambe tournée, + Que ta langue épineuse à blesser destinée; + Je l'embrasse de l'ame et je le vois charmant. + Viens, que je te corrige! Écoute-moi: tu m'aimes? + + --Oh oui! + + --Souvent nos dards retombent sur nous-mêmes. + Regarde-moi longtemps: et que ton avenir + S'épure d'un amer et tendre souvenir; + Comment me trouves-tu? + + --Belle comme une mère! + + O ma mère! vos traits ont la douceur du ciel. + La vierge des enfants, que l'on prie à Noël, + Est comme vous tendre et sévère: + Oui, vous lui ressemblez. J'y pense en vous voyant, + Et c'est vous que je vois, ma mère, en la priant! + A l'église une fois vous êtes apparue, + Et la foule indigente en joie est accourue; + Vos habits étaient gais; vous étiez blanche; et moi + Je disais: C'est ma mère! et l'on disait: «Hé! quoi! + C'est sa mère!» Ah! maman, quel bonheur! + + --Je t'écoute, + Et je plains ton doux rêve; il me touche. Il m'en coûte + D'attrister le miroir attaché sur ton coeur, + Où tu me trouves belle, où je me vois aimée; + Mais, regarde, et gémis d'être un enfant moqueur: + Je suis laide. + + --Ma mère!... + + --Enfant! je vous afflige? + Je vous ôte un bandeau. Je suis laide, vous dis-je; + Un jour, un petit Paul aussi rira de moi. + + --Je le tuerai, ma mère! oh! quand il serait roi. + Dieu! rire de ma mère! + + --Et l'enfant qu'elle adore + + L'enfant que son malheur lui rend plus sien encore, + Penses-tu qu'une mère, au fond de ses douleurs, + Ne se lèvera pas pour revenger ses pleurs? + Et toi, mon fol enfant, fier de tes belles armes, + Lançant ton rire ingrat sur l'objet de ses larmes, + Prends garde! si ta langue allait faire mourir! + Dieu dit: «Tu souffriras ce que tu fais souffrir.» + + + + L'OISEAU SANS AILES. + +--Que tenez-vous-là, Georges? dit Marie à son frère qui accourait vers +elle. + +--Prenez-le, Marie; car c'est un pauvre oiseau presque mort de froid. + +--Où l'avez-vous trouvé, Georges? + +--Engourdi sur la neige, Marie. + +--Pauvre oiseau! dit-elle; quelque méchant garçon t'aura coupé les +ailes, et tu seras tombé du toit, sans pouvoir voler. Mais je te ferai +un nid; j'y mettrai de la laine chaude pour t'y coucher, et tu auras +ta nourriture de ma main, jusqu'à ce que tes ailes soient repoussées. +Ainsi, ne crie pas, pauvre oiseau; cela me fait mal dans le coeur de +l'entendre gémir. + +Elle nourrit ainsi le jeune oiseau jusqu'à ce qu'il pût sautiller et +voler. Georges le regardait avec joie, tout guéri et si familier qu'il +s'élançait de sa cage, quand on lui disait seulement: petit! petit! +Georges fut si content qu'il embrassa Marie en lui disant: tu es bonne! + +Par un jour de soleil et tout près du printemps, Marie regardait le ciel +à travers la fenêtre; elle dit en elle-même: C'est pourtant là le vrai +séjour des oiseaux; le nôtre a des ailes à cette heure; quelle serait sa +félicité de remonter vers ces beaux nuages d'or, et dans ce fond d'azur, +sa splendide maison, sa première maison! + +Petit! petit! cria-t-elle, courageusement; et l'oiseau vola sur son +épaule. + +Adieu! poursuivit Marie en versant une larme, qui tomba sur l'aile de +l'oiseau, et en ouvrant précipitamment la fenêtre: Je t'aime mieux, +dit-elle, pour toi-même que pour moi. Je t'ai rendu des ailes, ce serait +affreux de les énerver dans une cage. + +L'oiseau, ébloui d'abord, et un peu chancelant au grand air, fixa +bientôt hardiment cette vivifiante lumière du ciel; il étendit trois +fois ses ailes palpitantes, et disparut enfin dans l'espace inondé de +soleil. Marie revint seule près de la cage vide, où elle appuya son +coeur, et prenant dans ses deux petits bras cette cage triste, comme la +chambre d'un ami perdu, elle dit tout has: C'est lâche à moi de pleurer, +car j'ai bien fait. + +Tout à coup, Georges entra en sautant. + +--Bonjour, Marie, où est le petit? Petit! petit! cria-t-il ne le voyant +pas comme à l'ordinaire dans sa cage égayée de fleurs et de feuilles +vertes qu'il venait de renouveler. + +--Vois qu'il fait beau, répondit Marie, en le conduisant à la fenêtre. +Réjouis-toi, Georges. Notre ami est plus près que nous da ciel. Le ciel +est à lui, vois-tu? et je le lui ai rendu tout à l'heure; regarde mes +yeux... Je ne pleure plus. Georges cacha sa tête sur la fenêtre, et +demeura pétrifié de douleur. + +--Ah! Marie! dit-il enfin, rouge de reproche et de passion, tu m'as pris +mon ami. Tu ne m'aimes pas; tu n'aimes pas l'oiseau non plus, puisque tu +l'as ainsi délivré. + +--Délivré! tu sens toi-même que c'est une délivrance. Tais-toi donc, mon +frère; et pense qu'il n'était à nous que pour le guérir, le recevoir en +passant, comme un pèlerin blessé. Il chante peut-être nos deux noms à +la porte du ciel! tais-toi donc! dit-elle en embrassant Georges qui +l'embrassa lui-même; car il sentait que le cour de Marie était gros et +battait contre le sien. + +Oui! dit-il en la regardant, les yeux mouillés, mais pleins de courage: +Tu as bien fait! + +Vers le soir, comme ils rêvaient tous deux en regardant du coin de +l'oeil la cage silencieuse ils entendirent: tac! lac! tac! contre la +vitre. O joie! c'était l'oiseau qui battait ses ailes pour rentrer. On +ne le fit pas attendre, vous le devinez bien! Georges en poussant un cri +de bonheur, courut vers la fenêtre; Marie, qui était la plus grande, +l'ouvrit en jetant vers le soleil couchant un regard heureux, tandis que +Georges couvrait l'oiseau fidèle des chauds baisers de sa reconnaissante +tendresse, et leur libre ami, tous les jours de sa douce vie d'oiseau, +se partagea dès lors entre le ciel et sa cage ouverte! + + +L'homme s'élève de la terre au ciel, à la faveur de deux ailes, qui sont +la simplicité et la pureté. + + + + LE LIVRE D'UNE PETITE FILLE. + + Dieu bénit les enfants qui vont vite à l'école; + Peut-on, sans les aimer, les regarder courir! + On les croirait poussés par quelque ange qui vole, + Qui de leurs longs cheveux leur souffle une auréole, + Frappe à la lourde porte et les aide à l'ouvrir. + + J'en sais un dont la mère, humble femme, est heureuse, + Et qui chante toujours avec ses cheveux blancs: + La reine dans ses fils est moins ambitieuse, + Que cette pauvre femme agitée et joyeuse, + Qui regarde voler deux petits pieds brûlants. + + «La réputation commence avec la vie. + A-t-elle dit un jour à son précoce enfant: + Cette échelle mouvante où monte aussi l'envie, + L'école grandira de mémoire suivie, + Et sera d'aujourd'hui le registre vivant. + + Marche donc! marche droit sans retourner la tête. + Qui s'amuse au présent retarde l'avenir! + Tends les mains jour par jour aux leçons qu'il t'apprête; + Jeune, saute à pieds joints l'obstacle qui t'arrête; + Vieux, va t'asseoir paisible au banc du souvenir. + + Moi, j'y suis. Moi pourtant, j'apprends encor: je t'aime! + Je cherche, dans un coin de mon passé perdu, + Quelque fruit mis à part, stérile pour moi-même, + Car il fut, mon passé, d'une avarice extrême; + Mais s'il te fait moins pauvre, il m'aura tout rendu! + + Et l'on parla bientôt jusqu'au bout de la rue, + De l'enfant régulier qui savait l'heure: «Allons! + Voilà René qui passe et la nuit disparue; + Voilà son cri de coq et l'aurore accourue; + En route!» et vers la ruche on poussait les frelons. + + René, c'était l'abeille, et jamais buissonnière. + Un jour, un seul, son banc le réclama longtemps + C'est la première fois! «Sera-ce la dernière?» + Cria le maître aigri dans l'heure prisonnière. + Et les plus paresseux riaient, fiers et contents! + + Ce jour même, aux rayons d'un soleil couleur + On trouva deux enfants que l'on croyait perdus. + Un saule, aux bras ouverts, leur a servi de chambre, + Et sur le blanc tapis que leur a fait décembre, + On dirait, de leur toit, deux ramiers descendus! + + Le plus grand, c'est René. Le plus beau, c'est ma fille; + Ange rôdeur qui boude à s'instruire avec nous; + Qui va cacher son livre au fond de la charmille, + Qui ne veut point d'école au sein de la famille: + Qui se choisit un maître et l'écoute à genoux! + + Cendrillon les absorbe! ils ont contre la bise, + D'une haleine d'enfant l'innocente chaleur. + L'un par l'autre emportés de surprise en surprise, + René veut qu'on épelle et ma fille qu'on lise + Tout!... comme on veut d'un champ voir la dernière fleur! + + Moi, j'y si fais peur aux rois: sois douce aux mères! + Donne un jour ta main droite à nos jeunes garçons; + Tiens ces hommes-enfants loin des molles chimères: + Nous, pour qui la nature a des lois plus amères, + Laisse-nous de leurs soeurs enfermer les leçons! + + + + LA PARESSE. + +--Oh! Maman! quel bonheur de passer tout un jour sans rien faire! cria +tout à coup la petite Marie à sa mère. + +--Quoi! pas la moindre chose de tout: un jour, ma fille? + +Non, maman, rien du tout! + +--J'ai dans l'idée, moi, que le jeu finirait par t'ennuyer. + +--Le jeu m'ennuyer maman! oh! maman, je serais plus heureuse que la +reine. + +--Les reines travaillent, mon enfant. + +--Oh! maman! Vrai!... Vrai, mon petit Ange. + +--Elles sont donc bien à plaindre? dit Marie avec un gros soupir. Au +contraire, le travail les dédommage souvent d'être reines. + +Marie demeura confondue. Mais plus amoureuse que jamais d'un long espace +tout vide de lecture et d'écriture, d'un jour de cent lieues à parcourir +dans la danse, les papillons, les poupées, le soleil et tout! Marie +était palpitante de ce désir: l'eau lui en venait à la bouche, et +riante, agitée, gracieuse et suppliante, elle recommença: + +Oh! maman! quel bonheur dépasser tout un jour sans rien faire!--Je te le +donne, dit sa mère en l'embrassant. + +La respiration manqua à Marie. Elle rassembla ses joujoux, sautant à pas +entrecoupés comme son haleine. Elle prépara son univers à elle toute +seule; car ses soeurs étudiaient avec les maîtres et leur mère, en +attendant le dîner. + +Elle porta sa liberté pendant une heure avec une constance parfaite. +Elle glissait à travers, légère comme un rêve, ou comme une réalité qui +a des ailes. Jamais oiseau, né pour voler, sans lire, ni écrire, ni +coudre, n'a pris un élan plus rapide dans son ciel, que Marie dans son +bonheur oisif. + +Toutefois, peu à peu, son imagination, si haut montée, sembla +s'alourdir; puis, tous les instants qui suivirent, comme des moineaux +dévorants qui ravagent du blé, lui enlevèrent, un à un, ses plaisirs. + +Elle avait déjà pesé bien souvent ses joujoux les uns après les autres, +ils devenaient de plomb; à la fin, elle demeura muette devant eux, les +bras pendants, les yeux fixes; sa poupée était tombée en désordre, sans +que Marie eût tremblé qu'elle ne se blessât; au contraire, elle la +releva avec une moue pleine de reproches, en l'appelant assez aigrement +_traîne-à-terre!_ La soumission de cette poupée, favorite déchue, plus +muette qu'à l'ordinaire, ne la toucha point. Elle s'avoua même un peu +qu'elle était en carton: l'ennui désenchante tout. + +Par bonheur, la chatte Mouflette montra tout à coup son nez rose à +travers les vitres de la Fenêtre entre-ouverte et Mouffette parut +illuminer la chambre, où rien ne bougeait, où rien ne parlait plus à +Marie. Mouffette peupla le désert. + +D'abord elle fut caressée. Contente elle-même de l'accueil distingué de +sa petite maîtresse, elle miaula d'une voix flatteuse et ce _ron-ron_ +des chats satisfaits ranima un moment la solitude de Marie: on s'aima, +on dansa! + +Mais Marie, comme pour se venger d'avoir langui toute seule, y mettait +une sorte d'ardeur qui déplût à Mouflette. Peu passionnée pour la danse, +elle refusa de se prêter au jeu; Marie la traîna alentour d'elle avec +obstination, et lui tira très-imprudemment la queue. Ce procédé parut si +inconvenant à Mouffette, que, de sa patte demeurée libre par oubli de sa +danseuse, elle lui fit une longue égratignure sur son visage penché vers +le sien, et s'enfuit lestement par où elle était entrée. + +--Ingrate! cria Marie, en tenant sa figure, voilà comme tu m'aimes, pour +mon lait de tous les jours. C'est bon! je le dirai a maman.». + +Mouffette ne l'écouta pas plus que si elle eut chanté. Alors, Marie +chercha sa mère pour la prier de lui inventer un nouvel amusement, +ou pour jouer avec elle; mais sa mère active, qui savait le prix des +heures, en apprenait l'emploi à ses autres enfants; la petite fille ne +la trouva donc point. Elle se traîna au miroir, et fit des grimaces. +Elle s'assit encore silencieusement dans un coin de la chambre, où +bâillante et accablée, elle pria Dieu pour l'arrivée de ses soeurs. Tout +en priant, tout en soupirant, ne reconnaissant plus rien autour d'elle, +elle cacha sa tête dans tous ses joujoux morts comme son bonheur, et +s'endormit de désespoir. + +Ce fut ainsi que la trouvèrent ses soeurs, ses soeurs éveillées comme +des souris joyeuses. Elles avaient bien su leurs leçons, et poussaient +des chants pleins d'espoir et d'appétit: la bonne mettait le couvert! + +Marie les regarda, les yeux gonflés d'un mauvais sommeil. Quand elle +voulut se lever, elle était lasse et raide comme dans une fièvre de +croissance. + +--Es-tu malade? Marie, lui demandèrent ses soeurs qui l'aimaient +tendrement. + +Marre déclara qu'elle était bien malheureuse. + +Alors toutes s'empressèrent de lui apporter ses joujoux qui traînaient; +mais elle en avait mal au cour, et se détourna en criant qu'il y avait +un complot contre elle, que tout le monde voulait la faire mourir de +chagrin! + +Dans ce moment, sa mère qui connaissait la cause du sommeil et du +désordre de cette petite paresseuse entra. + +--Regarde autour de toi, Marie, dit-elle en lui prenant la main avec +douceur, cherche, en nous comptant l'une après l'autre, celle qui a +voulu te rendre malheureuse.» + +Marie eut beau parcourir tous ces visages bienveillants, elle n'y trouva +pas son ennemie. Alors elle dit d'une voix honteuse: + +--Je ne sais pas!» + +--Je vais t'aider à la connaître, moi, poursuivit sa mère en la plaçant +toute droite devant le miroir: Regarde: la voilà!» + +Marie fut frappée de ce petit visage maussade où l'ennui faisait déjà +des siennes; il enlaidit beaucoup les enfants, et tout le monde. Elle +écouta, docile, les paroles sages et tendres qui se gravèrent aussi +avant dans son coeur que le souvenir humiliant de cette journée entière +de bâillements, d'égratignures et de langueur: plutôt périr que d'y +retomber. Aussi, comme elle apprit ses leçons! comme elle aima l'étude! +je crois de même que c'est la plus douce nourriture du temps. Et vous! + + + + LE PREMIER CHAGRIN D'UN ENFANT. + + Le chagrin t'a touché, mon beau garçon. Tu pleures; + Ta lèvre tremble; allons! te voilà dans nos rangs; + Tu viens d'apprendre. Oui, nous naissons expirants; + Oui, la vie est malade avant que tu l'effleures. + + Que veux-tu? tes épis pleins de lait, verts encor, + Pour tes jeunes larcins plus attrayants que l'or, + N'iront pas égayer sous ce treillage vide + Le ramier, de tes dons si tendrement avide. + Tu courais dans ta joie: et puis, un dard moqueur + T'a frappé sons le sein. Pauvre enfant! c'est le coeur; + On ne peut te l'ôter; la vie est là. Des larmes + Baignent à ton insu ta pâleur et tes charmes; + Tu ne te sauves point dans ton premier effroi: + Un instinct te l'a dit; la mort est devant toi. + + Oui, le Pylade ailé de ta coureuse enfance, + Doux et muet témoin de tes ébats naïfs, + Qui se laissait aimer ou gronder sans défense, + Qui savait te répondre en murmures plaintifs, + Ton camarade est mort. Celte idole livide + Grave le premier deuil sur la page encore vide + De ta mémoire vierge. Oh! que tu souffriras! + Ce que tu dois aimer, oh! que tu l'aimeras! + Car nul cri ne t'échappe, et d'un muet courage, + Sous ta petite main tu contiens tout l'orage: + Mais je te sens souffrir de ce qui souffre en moi; + Ce qu'on aime est si triste ainsi gisant et froid. + Nul chagrin n'entrera plus au fond de ton être; + Nul amour ne sera plus vrai pour toi, peut-être. + Là bas, dans l'avenir où coulent tes beaux jours, + A ton beau ramier bleu tu penseras toujours: + Et, plus tard, abattu sous les vents du voyage + Seul, au bord d'un sentier dépeuplé, sans fraîcheur, + Sans soleil, et navré de quelque adieu railleur, + Tes yeux retourneront tristes vers l'humble cage + Où t'attendait l'ami par ton souffle éveillé, + Qui, vivant sur ton coeur, ne l'a jamais raillé! + Oui, tu regretteras cet amour sans mélange, + Et tes pleurs innocents où se mire un jeune ange! + Tu diras dans ton sort, plein d'échos du passé, + Par des amis ingrats amèrement blessé: + + Oh! je voudrais, mon Dieu, pleurer de douces larmes, + Comme l'enfant candide et sans haine, l'enfant + Qui pleurait son ramier mort dans ses jeunes charmes; + Oh! pleurer comme alors!... qui donc me le défend? + + + + LE PETIT BERGER. + +J'aime la campagne; je suis bien sûre que vous l'aimez aussi. C'est un +grand jardin sans murailles, sans rideaux, sans jalousies. Rien n'y +cache le lever du soleil; il se couche devant vous, et l'on sent +jusqu'au dernier de ses rayons qui nous dit à tous:--A revoir! + +La nuit aussi est animée de bruits qui réjouissent l'ame à demi +endormie. C'est un grillon caché dans le four. L'enfant rit quand +il l'écoute; car sa mère, qui sait tout, dit qu'il porte bonheur au +village. C'est partout des amis qui se bougent, qui respirent à l'entour +de vous. + +Le coq chante trois fois et sonne l'heure, c'est l'horloge vivante de +la nuit. Il est gai de sentir palpiter la nature, même quand elle est +noire; d'entendre frémir les poules, de comprendre tous les cris voilés +des poussins, qu'elles tiennent renfermés sous leurs ailes, et qui ont +chaud! + +Il est gai de voir, durant le jour, des fleurs, plus belles dans un +sentier désert, que les fleurs peintes aux riches tapisseries du roi et +de la reine. Le soir, quand on ne les voit plus sous la lune trop pâle, +sous le ciel trop sombre, quel bonheur de les respirer! de humer leur +haleine qui coule au coeur, qui fait du bien, qui sent bon, qui murmure +dans l'air: «Bois la vie!» et qui nous attire à genoux, les mains +jointes, levées pour dire:--Mon Dieu! + +Un petit berger, bien qu'il n'eût que six ans, savait lire tout cela +dans le champ de son père. Il est vrai que c'est un beau livre qu'un +champ! Ce petit bonhomme, aux pieds nus, au chapeau de paille, aux +cheveux couleur de paille, avec deux petites lumières noires qui lui +faisaient des yeux, les yeux les plus perçants de son village, avait +composé de son petit cerveau comme une chambre noire qu'il emportait +partout, où il amassait en silence des couleurs, des formes, de la +peinture vivante, pour tout son avenir. + +Quand on le voyait au bord d'un chemin, droit et immobile comme l'arbre +où il cherchait de l'ombre, tandis que cinq à six moutons, la tête en +has, épluchaient le sol de toutes ses plantes embaumées, et que sa tête, +à lui, comme celle qui frémit au moindre soupir du vent, tournait mobile +et curieuse, avec tous ses cheveux épars; on s'arrêtait. + +On disait: Qu'est-ce que tu regardes donc là-bas, Hilaire? «Ah! mais...» +répondait l'enfant à qui les mots manquaient, «Ah! mais! + +Les vieux pâtres passaient et se mettaient à sourire. Ils n'avaient +jamais vu un petit berger si peu causeur. + +Non pas rentré au village pourtant: on eût dit qu'alors il fermait sa +boîte à couleurs, de concert avec le soleil, qui, le soir, emporte les +siennes. Le petit Hilaire dansait, courait autour de l'église, jouait, +à tous les jeux bruyants des garçons, qui ont besoin, pour grandir, de +pousser leurs voix, de gambader, de s'étendre en tous sens. + +Hilaire était alors le plus fameux; il attelait les autres après lui, +si on peut dire cela. Tantôt sur une charrette, tantôt sur un cheval, +escaladant un boeuf, ou le remplaçant à une charrue renversée, qu'il +redressait tout seul; c'était un lutin de mouvement, d'énergie, de +gaîté; un gamin de village, qui eût fait rire des pierres, et qui +trouvait une galette dans toutes les chaumières. On l'y attirait pour +lui faire peindre des _postures_. Les villageois appelaient ainsi tous +les portraits de vaches, de chevaux et de chiens qu'Hilaire charbonnait +sur les murailles. Il y avait de ses tableaux tout autour de l'église. +C'était son _album_ ouvert, parce que les murs étaient lisses et +luisants. Il y déroulait tout le portefeuille relié dans sa tête; il +placardait ses pensées dans l'ombre, en jouant, toujours armé d'un +charbon, ou d'un morceau de craie qu'il cachait dans sa chemise. Le +soir, il cessait de jouer à cloche-pied, sous l'humble parvis, ou bien, +en attendant son tour, pour respirer, il allait, en courant, tracer une +figure, un arbre, sans y voir. Il fit M. le curé ressemblant, frappé de +l'avoir vu un jour porter le bon Dieu à un malade. On reconnut M. le +curé, M. le curé se reconnut, et il passa doucement la main sous le +menton du petit villageois surpris, qui sentit, pour la première fois, +qu'il ne serait pas toujours berger; car, dans le regard de ce bon curé +de campagne, il y avait une promesse: elle fut réalisée. + +--Et puis, que fais-tu là par terre? demanda-t-il, quelques jours après, +à Hilaire étendu à plat-ventre auprès d'un tas d'argile. En même temps +il se baissa pour voir: car il était vieux et ses yeux aussi!--Tout çà! +et puis tout çà! répondit l'enfant; il y en aura un pour vous!» + +Jamais vous n'avez vu de plus charmants moutons, presque bêlants; ni +des petits cochons plus prêts à grogner. C'était joli, c'était vrai de +forme, pétri et modelé avec une sagacité naïve, qui fit rêver encore une +fois M. le curé, disant en lui-même: «Il faut pousser ce petit gardeur +de cochons!» + +Il le poussa; l'instruisit dans un livre, et l'habitua aux souliers. +Alors il le mena droit avec lui au château où il allait dire la messe, +quand le maître était malade. Hilaire restait des heures entières +devant les tableaux d'une galerie peuplée de peintures, où le malade se +plaisait à le voir si absorbé, qu'il oubliait d'avoir faim. + +--Quel est ton sentiment la-dessus? lui demandait le curé quand il était +temps de partir. + +--J'en ferai des pareils!» répondait-il sans orgueil, parce qu'il voyait +ses tableaux à lui pendre dans l'avenir. Alors il retournait joyeux à +son argile et à ses moutons. + +Il dit pourtant un jour adieu à ces belles scènes changeantes; mais +adieu, comme le soleil qui dit: «Je reviendrai.» Il revint douze ans +après, tout rayonnant d'instruction, d'expérience, de lumière et de +gloire. Tout le village, en tressaillant d'aise, courut au devant +d'Hilaire, le petit berger! avec de gros bouquets et des couronnes. + +Il mangea de la galette délicieuse dans beaucoup de chaumières, où +il pleura de retrouver ses _postures_ soigneusement gardées sur les +murailles. Tout le monde n'est pas peintre au village, mais presque tout +le monde y est bon. L'on s'y rassemblait souvent autour de M, le curé, +pour l'entendre lire, dans l'écriture d'Hilaire, tout ce qu'il écrivait +de si amical qu'on s'essuyait les yeux, parce qu'il ne finissait pas une +de ses lettres sans dire: J'embrasse mon village, et je tâcherai de lui +faire honneur! Alors M. le curé embrassait tout le monde. On pouvait +bien dire qu'après Dieu, il avait fait un peintre célèbre d'un berger, +en lui donnant des protecteurs et des conseils éclairés. + +Aussi M. le curé montre-t-il une chambre toute pleine des couronnes +d'Hilaire: le berger-peintre les lui a toutes données avec son portrait +aux pieds nus, recevant du saint homme son premier livre et ses premiers +souliers! + + + + LE COUCHER D'UN PETIT GARÇON. + + Couchez-vous, petit Paul! il pleut. C'est nuit: c'est l'heure. + Les loups sont au rempart. Le chien vient d'aboyer. + La cloche a dit: «Dormez!» et l'ange gardien pleure, + Quand les enfants si tard font du bruit au foyer. + + «Je ne veux pas toujours aller dormir; et j'aime + A faire étinceler mon sabre au feu du soir; + Et je tuerai les loups! je les tuerai moi-même!» + Et le petit méchant, tout nu, vint se rasseoir. + + Où sommes-nous? mon Dieu! donnez-nous patience; + Et surtout soyez Dieu! soyez lent à punir: + L'ame qui vient d'éclore a si peu de science! + Attendez sa raison, mon Dieu! dans l'avenir. + + L'oiseau qui brise l'oeuf est moins près de la terre; + Il vous obéit mieux: au coucher du soleil, + Un par un descendus dans l'arbre solitaire, + Sous le rideau qui tremble ils plongent leur sommeil. + + Au colombier fermé nul pigeon ne roucoule; + Sous le cygne endormi l'eau du lac bleu s'écoule, + Paul! trois fois la couveuse a compté ses enfants; + Son aile les enferme; et moi, je vous défends! + + La lune qui s'enfuit, tonte pâle et fâchée, + Dit: «Quel est cet enfant qui ne dort pas encor?» + Sous son lit de nuage elle est déjà couchée; + Au fond d'un cercle noir la voila qui s'endort. + + Le petit mendiant, perdu seul à cette heure, + Rôdant avec ses pieds las et froids, doux martyr! + Dans la rue isolée où sa misère pleure, + Mon Dieu! qu'il aimerait un lit pour s'y blottir!» + + Et Paul, qui regardait encor sa belle épée, + Se coucha doucement en pliant ses habits: + Et sa mère bientôt ne fut plus occupée + Qu'à baiser ses yeux clos par un ange assoupis! + + + + LES PETITS SAUVAGES + +Un naturaliste vivait heureux au milieu des échantillons de toutes les +parties du monde qu'il pouvait rassembler dans son cabinet. + +Ces fragments de l'univers étaient rangés avec tant d'ordre, qu'une +carte de géographie semblait froide auprès des quatre coins de ce monde +en miniature. C'était un charme. Ce savant conduisait par la main ceux +qui le visitaient, là en Asie, là! en Afrique, là en Europe ou bien en +Amérique. C'était presque aussi instructif et beaucoup moins fatigant. + +Monsieur Le Fémi, comme il s'appelait, avait aussi des enfants qu'il +aimait avec une tendresse infinie, mais prudente. Ce sanctuaire de la +science, qui était en même temps la source de leur fortune, ne s'ouvrait +pour eux qu'en sa présence. Il pensait, ce père plein de sollicitude +pour ces chers petits ignorants, que la chose la plus innocente recèle +un danger, quand on en méconnaît l'usage. Aussi fermait-il soigneusement +à clé ce magasin pittoresque, objet de la curiosité toujours renaissante +de ces trois enfants affamés de nouveautés et de joujoux. + +--Oh! que je voudrais avoir un morceau d'Asie! disait l'un. Moi, une +dent de l'Afrique, disait l'autre en soupirant pour un long fragment +d'ivoire étiqueté: _Dent d'hippopotame d'Afrique_. + +Mais, mieux garantis qu'Adam et Ève dans leur soif curieuse, ils +tournaient autour de l'arbre de la science, sans pouvoir y rien +cueillir, car il était sous les verroux. Ils n'entraient qu'avec leur +père, quand nul danger ne pendait aux murs; quand les serpents étaient +vendus on empaillés; enfin, quand on pouvait faire ce voyage de la terre +connue, sans crainte de se blesser en route. Mais un instinct dangereux +ramenait sans cesse les enfants autour de celte salle, isolée de la +maison par l'espace d'un jardin qui l'en séparait. C'était au bout +d'une longue allée d'arbres, où ces enfants jouaient à tous leurs jeux +bruyants. Ils choisissaient de préférence cette place à tous les coins +frais et odorants du jardin dans le seul plaisir de lever leurs nez vers +la grande fenêtre inflexiblement fermée, et de regarder à travers tout +ce qui leur eût fait des jouets si amusants! Vous eussiez dit de jeunes +chats sous une volière. + +Un jour moins clair qu'un autre, un de ces jours qui portent l'homme +à la réflexion, et les enfants à l'ennui, où le soleil s'était caché, +peut-être pour ne pas voir ce qui allait arriver, les trois enfants +allaient, venaient, errants par-ci, par-là, les bras sur la tête, sans +goût, sans jambes pour grimper aux arbres où il n'y avait plus de +poires, un vrai jour de repos et d'inaction, si des écoliers en vacances +pouvaient comprendre l'inaction et le repos. Monsieur Le Fémi, sorti de +grand matin pour des recherches précieuses, venait comme à l'ordinaire +d'emporter sa clé: mais comme il avait nouvellement reçu des caisses +pleines de toutes sortes de trésors étrangers, un grand désordre régnait +dans son cabinet, où tant de belles choses étaient confondues pêle-mêle +sur les tables et par terre. Déjà vingt fois messieurs les enfants +avaient plongé leurs yeux de cormoran contre les carreaux de vitres, +qu'ils détestaient, faisant des commentaires sur tout ce qu'ils +entrevoyaient d'une manière si imparfaite et sans pouvoir y toucher! +leurs coeurs passaient à travers la fenêtre. On sait bien que c'est +attrayant des curiosités à distance, des objets qui brillent, dont les +couleurs éclatent, dont la forme inconnue tourmente l'intelligence, et +attire l'instinct d'apprendre; on le sait bien; mais des enfants qui +doivent être un jour des hommes, ont déjà le courage nécessaire pour +vaincre ses élans mal placés. Il y a toujours de la joie dans la +résistance contre un mauvais désir, et toujours du danger dans la +possession d'une chose défendue. + +C'est encore ici une preuve de cette grande vérité. L'impossibilité +de glisser en corps comme en âme par ces carreaux transparents qui +semblaient rire au nez des enfants, leur rendit l'énergie de courir et +de chercher à se distraire par le mouvement et le bruit. + +Une paume heureusement retrouvée fit l'affaire. Il y eut un moment +d'ardeur et d'oubli qui tint lieu de vertu. On ne pensa qu'au bonheur +permis. On fit bondir la paume au milieu de l'allée verte; on sauta +presque aussi haut qu'elle, et l'idée fixe du cabinet merveilleux +s'évapora en cris aigus, étourdissante morale de cet âge. + +Mais la paume lancée à travers l'espace par la main déjà vigoureuse +d'Alfred se dirigea comme à son insu du côté de la fenêtre, et brisa +le carreau du milieu. Clic! clac! un trou pour passer la tête: gare la +tentation! + +Il n'y avait pas deux partis à prendre: il fallait fuir. Ce n'est pas +lâche de fuir la tentation. + +Alfred resta pétrifié comme Emile et Blondel. Il perdit son temps à +déplorer une faute involontaire, et à ramasser les inutiles débris de la +vitre en éclats. C'était du temps bien employé! + +Peu à peu, le bruit du verre rompu s'oublia, le regret de cette faute se +fondit dans une ardente espérance rallumée. + +--Vois comme on voit! dit Alfred à voix basse.--Oh! que c'est beau! +répondirent les autres plus petits, en se haussant sur leurs pieds, et +se tenant au mur sous la fenêtre. Alfred, entraîné dans l'éblouissement +de l'attraction, grimpa jusqu'au carreau cassé, et s'accrocha sur +l'appui de la fenêtre en passant son bras par ce trou de mauvais augure. + +--Qu'est-ce que tu vois? demandaient les plus petits haletants et gênés. +Le cou leur faisait un mal affreux, et leurs ongles, ne pouvant entrer +dans le mur, se cassaient contre, ce qui est très douloureux. + +Enfin, la probité fit naufrage. L'espagnolette rouillée se trouva, je +ne sais comment (Alfred lui-même n'a pu l'expliquer), sous la main +de l'escaladeur. Elle tourna, cria un peu, sépara en deux la croisée +gémissante d'une telle violation, et tout fut dit. Les deux petits se +hissèrent comme ils purent, après quelques glissades qui crevèrent +les pantalons aux genoux, et à l'aide de l'infatigable Alfred, qui ne +voulait être heureux ni coupable tout seul, on entra ivre, palpitant, +effrayé de bonheur, forcé au silence par excès d'émotion et de fatigue. + +Après cette trêve qui ranima les coeurs, toutes les caisses ouvertes +furent inspectées; on fureta les quatre parties du globe; on se trompa +en replaçant les spécimen plus chers au naturaliste absent que les +prunelles de ses yeux. Bien des choses qui venaient du coin de l'Afrique +furent rejetées à la hâte au milieu de l'Asie. En un moment tout fut +sens dessus dessous; on marcha sur l'univers; on s'habilla en sauvage! + +Il y avait précisément là les dépouilles de quelque tribu, dont les +ceintures et les bonnets surchargés de plumes offraient une irrésistible +parure. Les bonnets flottants haussèrent de trois pieds Alfred et ses +frères. Les pantalons déchirés disparurent sous les ceintures emplumées +qui leur faisaient des blouses, vu leurs tailles, et des carquois brodés +de perles ou de coquillages furent attachés tant bien que mal sur leurs +épaules tremblantes d'orgueil. + +--Toi, tu es anthropophage! dit Alfred à Blondel, petit blond +naturellement fort doux, que l'exemple seul avait attiré dans ce +gouffre. + +--Toi, Emile, tu es l'Esquimau, mangeur de poissons et de fruits. Moi! +je suis le chef d'une tribu guerrière; je passe: l'anthropophage veut te +manger, je tire une flèche, et je le tue. + +--Non! je ne veux pas que tu me tue! dit Blondel qui prétendait jouer +longtemps. Il faut nous battre; tu crieras: arrête! je ne m'arrêterai +pas; Emile tombera; et pendant que je lui mangerai la tête, pour +faire semblant, toi tu feras un cri de guerre, oak! oak! et nous nous +battrons. + +--Hardi! répliqua l'aîné, et la pièce commença. + +Les flèches jouèrent leur rôle; rôle affreux! + +La mort montre un bout de sa faux partout. On dirait que les enfants +l'agacent dans leurs jeux pleins d'imprévoyance: elle tourne autour de +ceux qui n'ont pas de respect pour les ordres de leur père. + +Les flèches, en apparence plus élégantes qu'acérées, ressemblant +par leur extrémité à l'aile d'un oiseau gracieusement ouverte, +s'entremêlèrent bientôt aux acclamations confuses de: oak! oak! et de +tout ce qu'on pouvait inventer de plus sauvage, lorsqu'une douleur aiguë +arracha un vrai cri, un vrai _aie!_ si naturel, et si perçant qu'il +termina le combat. Alfred était blessé au doigt, et bien qu'il voulut +rire, il paraît qu'il n'en eût pas la force. La piqûre le mordit +jusqu'au sang. + +La voix du père, retentissante comme la voix de la conscience qui +s'éveille, parvint dans leurs oreilles dressées de peur. + +--Alfred! Emile! Blondel! allons donc, messieurs! où êtes-vous tous les +trois! + +Personne n'osa souffler. + +--Bientôt des pas d'homme approchent. Monsieur Le Fémi, poussé par un +battement de coeur de père, une arrière-crainte qu'il n'avait pas encore +sentie, atteint le bout de l'allée: il pousse un cri sourd en voyant +la fenêtre entr'ouverte. Il n'attend pas le porteur qui le suit chargé +d'une énorme caisse d'emplettes rares. + +Sans prendre le temps d'ouvrir la porte dont il tient la clé dans sa +main qui tremble, il apparaît comme un Dieu terrible... et sauveur, aux +yeux des sauvages qui tombent à genoux, eux et leurs plumes, humiliés +dans la poussière. + +Un coup d'oeil rapide jeté sur leur costume, qui l'eût fait rire, s'il +ne l'eût épouvanté, fait jaillir dans son âme une pensée funeste qui +surmonte son indignation. + +--Qu'avez-vous fait! s'écrie-t-il, vous surtout, Alfred, vous l'aîné, le +premier après moi, pour les guider, méchant garçon! + +--Il est blessé! répondent en sanglotant ses frères, montrant le doigt +entr'ouvert d'Alfred, pâle et muet de souffrance. + +--Terreur! pitié! blessé! par quoi? + +--Par cela! dit Blondel, l'anthropophage, montrant la flèche plus grande +que lui. + +Un vertige saisit le père, qui chancela plus pâle qu'Alfred. + +--Enfant!... misérable...! non! mon fils! bégaye-t-il d'une langue sèche +de frayeur, en soulevant de terre son malheureux Alfred! Viens ici. Du +courage, entends-tu, ou tu es mort dans une heure, et si tu meurs, je +meurs, entends-tu, je meurs!--J'aurai du courage, mon père, dit le +coupable, fais ce que tu veux.--Tenez cet enfant, monsieur... mon ami! +tenez-le ferme entre vos genoux! dit M. Le Fémi en appelant au secours +le porteur, qui franchit la fenêtre, ému, ce brave homme, de la terreur +peinte dans les yeux du naturaliste qui atteignait une hache d'armes du +moyen-âge. + +--Alfred, répète-t-il à l'enfant immobile, il faut que je te coupe le +doigt. + +--Coupe! dit Alfred, en l'avançant lui-même. + +--Ah! mon frère! + +--Ah! monsieur! crièrent les enfants et l'homme épouvantés. + +--Pas une seconde à perdre, la flèche est empoisonnée. Ferme donc!... et +le doigt tomba. + +--Tu le garderas, dit Alfred, sans faiblir. + +Les plus jeunes tremblaient sous leurs plumes tandis que le père, dans +un sublime sang-froid, brûlait la plaie vive de son fils qu'il disputait +à la mort. La force humaine n'alla pas plus loin: et quand il eut +terminé cette opération pour laquelle Dieu le soutenait, il serra +convulsivement la tête d'Alfred sur sa poitrine, et perdit connaissance. + +Ce ne fut que longtemps après ce jour, dont l'impression forte et +salutaire est encore gravée chez ces enfants corrigés, que la mère +d'Alfred apprit l'événement qui s'était passé si près de sa chambre. +Malade alors, elle n'en sortait pas. L'enfant ne se plaignit point, ne +versa point de larmes, quand elle s'aperçut avec de vives craintes qu'il +avait la main enveloppée:--Ce n'est rien, ma mère, rien du tout, dit-il +en s'enfuyant pour ne pas lui donner le saisissement d'une telle vue. Il +chanta même de toutes ses forces, ce qui rassura et fit sourire la mère. + +Mais il pleura, oh! il pleura beaucoup avec son père, parce que ce bon +père en voulant faire des reproches justes à son garçon, fut tout-à-coup +étranglé par des sanglots qui firent tomber Alfred à ses pieds. Il les +mouilla de larmes. + +--Oui! pleure! pleure! dit-il; nous pouvons être un moment faibles l'un +devant l'autre: nous avons eu l'un pour l'autre tant de courage! + + + + L'OREILLER D'UNE PETITE FILLE. + + Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête, + Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi! + Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête, + Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi! + + + Beaucoup, beaucoup d'enfants pauvres et nus, sans mère, + Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir; + Ils ont toujours sommeil. O destinée amère! + Maman, douce maman, cela me fait gémir. + + Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges + Qui n'ont pas d'oreiller, moi j'embrasse le mien. + Seule, dans mon doux nid qu'à tes pieds tu m'arranges, + Je te bénis, ma mère, et je touche le tien! + + Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première + De l'aube, au rideau bleu c'est si gai de la voir! + Je vais dire tout bas ma plus tendre prière: + Donne encore un baiser, douce maman! Bonsoir! + + + + PRIÈRE. + + Dieu des enfants! le coeur d'une petite fille, + Plein de prière, (écoute!) est ici sous mes mains; + On me parle toujours d'orphelins sans famille: + Dans l'avenir, mon Dieu, ne fais plus d'orphelins! + + Laisse descendre au soir un ange qui pardonne, + Pour répondre à des voix que l'on entend gémir. + Mets, sous l'enfant perdu que la mère abandonne, + Un petit oreiller qui le fera dormir! + + + +LE PETIT DÉSERTEUR. +(EN CINQ PARTIES). + + + +LA DÉSERTION. + +I. + +«Huit ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'étain en sautoir, une +pièce de dix sous toute neuve et des billes dans sa poche.» + +Tel était le signalement passé de main en main, depuis le faubourg +Poissonnière jusqu'à la barrière du Temple, d'un petit garçon, sans +chapeau, qui avait disparu le matin de chez son père: on ne voulait pas +le croire. On disait: «c'est impossible! un enfant ne quitte pas son +père.» + +Quelqu'un répondait:--Si! si! on l'a vu passer sans chapeau, en petit +garnement, criant en confidence à un écolier qui l'appelait pour jouer +aux billes: «--Je n'ai pas le temps: je fais l'école buissonnière. Ne +dis pas que je vais chez ma tante, à Dammartin. Ah! ah! J'ai pris mon +parti? ne le dis pas.» + +Il y avait une foule de voisins aux portes qui racontaient ou qui +écoutaient ce départ dont l'imagination était frappée comme d'un +sinistre présage. Une vieille qu'on croyait comme l'Evangile disait: + +--Cela annonce une révolution. L'enfant qui déserte la maison de son +père, c'est les hirondelles qui s'envolent d'un toit. Ne me parlez +jamais de choses pareilles; elles portent malheur! Tout le monde +frissonnait. + +--C'est-à-dire qu'elles portent malheur aux hirondelles et aux enfants, +repartit l'épicier qui combattait pour son compte un augure si menaçant. +Il ne faut pas croire que les honnêtes gens doivent payer pour les +mauvais sujets. + +--A présent, cherche!» interrompit celui qu'on avait mis à la poursuite +du fuyard, et il se mit à courir, le signalement à la main, poussant +tout le monde, qui s'arrêtait de surprise, disant: + +--Qu'est-ce qu'il a donc?--Je cherche un enfant, répliquait l'homme, +moitié triste et moitié colère: un gamin, que si je le tenais! «Huit +ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'étain en sautoir, une pièce +de dix sous toute neuve et des billes dans sa poche!» Enfin tout le +signalement. Quel scandale sur le boulevard! Quel étonnement pour tous +les curieux à qui cet homme racontait que l'enfant, qu'il osait à peine +nommer Oscar, évitant d'ajouter le nom de son père, s'enfuyait de sa +famille, pour avoir reçu le fouet; et si peu, si peu, que sa mère +n'avait fait que semblant! Les curieux étaient confondus. + +Pendant cela, monsieur Oscar courait comme un brûlé, croyant n'atteindre +le bonheur qu'après avoir franchi la barrière. Il passa roide et prompt, +sans chapeau, sans passeport, ce qui est d'une audace inouïe, jetant +la plume au vent; ou, pour parler mieux encore suivant son aspect +dévergondé, jetant son bonnet par-dessus les moulins. Il y avait un tel +parti pris dans son aspect de désordre, qu'on l'eût pris pour Christophe +Colomb courant à la conquête d'un nouveau monde. + +Il fuyait l'école, il allait chez sa tante, et il avait dix sous! +l'espace, le temps, la fatigue, tout disparaissait devant ses téméraires +espérances. + +--Ma tante, disait-il en lui-même, en fendant l'air qui faisait voler +ses cheveux blonds, ma tante me donnera un chapeau. Elle me donnera cent +chapeaux: c'est ma tante! c'est riche, une tante! et elle ne me donnera +pas le fouet. J'aurai tout ce que j'avais quand je demeurais chez ma +mère; des tartes, des galettes, des cerfs-volants, (j'en veux douze de +cerfs-volants!) et je n'irai plus à l'école, où l'on devient bête. Je +ferai un _buisson_ tous les jours; je courrai avec Pierre; je me battrai +avec François, j'irai nager avec le cheval. C'est bien mieux! d'ici-là, +je trouverai à manger, quand je passerai devant les pâtissiers, ils me +donneront des gâteaux. On a tout avec de l'argent: mon père l'a dit. +Et j'ai une pièce blanche! on crie toujours que ma tante est mon +_coupe-gorge_; mais j'aime mieux ma tante, moi! ma tante n'a pas de +livres. Oh! ma tante! vive ma tante! + +Il marche! il marche! + +Des arbres passaient devant lui, fuyaient derrière comme sur un plancher +à coulisse. Des moutons, des vaches, des champs où les blés flottaient, +où les fleurs brillaient; tout glissait sous ses yeux par la rapidité +de sa course. Mais point de maisons, point de pâtissiers! seulement des +flots de poussière qu'il levait avec ses pieds, et qui séchaient sa +gorge, parce que d'abord il avait chanté la _Parisienne_ et tout! + +Il marche! il marche! + +A la fin, quelques chaumières apparaissent sur le chemin. Ses regards +affamés se portent vers les enseignes, point d'enseignes! enfin, au +milieu de quelques paires de sabots, de harengs saurs et de savon vert, +trois brioches de campagne et des oeufs rouges de Pâques dernières +raniment le voyageur épuisé. Il paie sans marchander la somme qu'on +lui demande de ces denrées desséchées au soleil, puis il remet, comme +l'homme errant de l'écriture, cinq sous dans sa poche. Il croit, comme +le juif maudit, que ces cinq sous se renouvelleront: vous allez voir. + +Quoiqu'il en soit, il mange les oeufs durs et les brioches qui +tombent en poussière, et reprend haleine un moment devant une femme à +demi-stupide, qui le regarde baigné de sueur et défiguré de poussière, +sans s'inquiéter ni d'où vient, ni où va ce petit arpenteur de grand +chemin. + +--Pour aller chez ma tante, dit-il, c'est-il encore loin? + +--Quelle tante? demande la maîtresse de ce bazar de hameau. + +--Ma tante, quoi! ma tante Dorothée Carbonnel. + +--Je ne sais pas ce nom là, repart la femme insoucieuse en se remettant +à tirer le lin d'une quenouille de chanvre. + +--«Mais, ma tante Dorothée Carbonnel, comment! repart Oscar qui ne +comprend pas que sa tante soit inconnue à quelqu'un dans le monde, elle +est à Dammartin, ma tante! et c'est ma tante.» + +--«Ah ben! faut que vous retourniez sur vous, et puis prendre la fourche +à votre main droite, et ce sera par là. Y aura toujours quéque laboureur +en champ pour vous montrer.» + +Oscar dérouté et las du repos même qu'il avait pris, car il en sentait +mieux sa fatigue, rebrousse chemin. Alors le soleil lui donna en plein +dans la figure, sans chapeau, sans quelques larges feuilles pour cacher +un peu sa tête qui bout comme au milieu de la chaudière de midi; c'est +à tomber sur place; aussi lève-t il pesamment cette poussière qu'il +faisait voler naguère avec tant d'insolence. + +Une inquiétude brûlante le dévore sans qu'il y trouve un nom; car tant +de choses déjà tournent dans son isolement, qu'il souffre sans pouvoir +dire de quoi: c'est la soif! il se ressouvient qu'il a oublié de boire, +après le repas d'une nourriture fanée et altérante. Ah! c'est là un +commencement de désespoir. Il donnerait, ses cinq sous sans chanceler +pour un verre d'eau de la source, où sa tante puise de si larges +cruches, dont l'image fraîche et bouillonnante qui se met tout à coup +devant lui, attise le feu mêlé à son haleine. Personne sur cette +route consumante! Le désert se montre devant lui! Oh! que les prêtres +espagnols pourraient dire de lui, ce qu'ils disaient à Montézuma: Les +dieux ont soif!... + +Cependant, avec la persévérance digne d'un autre but, il fait le signe +de la croix pour s'assurer où est sa main droite, et entre dans un +chemin un peu moins aride. Il avait entrevu au loin, une voiture qui +venait du côté de Paris, et plutôt périr que de rencontrer rien de ce +qui venait de Paris, car ce ne pouvait être, selon lui, qu'une école, +des livres ou le fouet! + +Il pénètre donc dans un chemin de traverse, où quelques haies lui +donnent d'abord l'espérance d'un ruisseau: bientôt cette fraîche idée se +sèche et peut-être qu'il se fut ainsi calciné au milieu d'un chemin sous +le soleil vengeur qui dardait à plomb sur lui, si son ange gardien qui +devait être pourtant bien fâché, n'eût arrosé son joli visage d'un +déluge de larmes qui vinrent du coeur; car ce coeur crevait. On a beau +faire et beau dire, on ne peut porter à la fois une mauvaise action, +la solitude et la soif. Il y avait dans ce petit garçon, la désolation +profonde qui se trouve au fond de tous les coups de tête où porte +l'ingratitude. Il s'arrête, ébloui, se lavant avec ses larmes de la +poussière incrustée dans ses joues; ce bain naturel en dégonflant sa +poitrine, détend un moment la peau rose et tendre de sa figure déjà +moins hardie. Il s'avoue même pour la première fois que sa mère ne lui +faisait pas le moindre mal quand elle disait qu'elle le fouettait; que +c'était vraiment l'ombre du fouet. Il se l'avoue, car enfin, sa tante +était très-loin... sa position était déplorable, la porte de l'école ne +trouble plus son jugement. Il est donc là sous l'oeil de Dieu et devant +sa conscience: la vérité étincelle nue au soleil; il soupire:--ah! + +Je crois que vous ne serez pas fâché de le laisser là un moment tout +seul, d'autant plus qu'à force de marcher il arrive à la fin près d'un +moulin qui tourne dans une écluse. Ce bruit limpide et les flots d'écume +qui jaillissent, sous un petit pont jusqu'à sa personne penchée en +avant, lui rendent la vie, la force et l'étrange imprudence que nous ne +saurons que trop tôt, avec ses suites méritées. + + + +II + +L'ABREUVOIR + +Le commissionnaire de confiance envoyé à la recherche d'Oscar tenait +toujours à la main son signalement, mais d'une manière plus commode. Il +était monté de bon accord sur l'énorme charrette d'un roulier obligeant, +et du haut de cette haute position de surveillance il criait loyalement +aux rares piétons qui traversaient l'heure la plus chaude du +jour.--Avez-vous vu un enfant? un petit gamin sans chapeau? huit ans, +fluet, rose, bien mis; une montre d'étain en sautoir, une pièce de dix +sous toute neuve et des billes dans sa poche?» + +On lui répondait: Non! sans faire de longs discours: car on cuisait de +soleil. + +C'était la voiture que le petit déserteur avait aperçue au loin, elle +passa juste devant le chemin en fourche où Oscar se trouvait caché et +perdu dans les haies de sureau, ou d'églantiers; je ne sais lequel. + +Ce ne fut donc qu'à la Fileuse, où l'enfant avait fait un si +mauvais repas, que cet honnête chercheur d'écoliers obtint quelques +renseignements, au moyen du portrait écrit qu'il relut trois fois à +cette espèce de femme sauvage qui avait déjà perdu la mémoire. La pièce +de dix sons l'éveilla seule; car elle la touchait souvent au fond de +sa poche, neuve et brillante comme elle était, cette petite monnaie +blanche! le génie de l'idiot est au milieu d'une pièce d'or ou d'argent. + +Elle donna donc ses instructions; en refoulant dans sa poche le prix de +sa pâtisserie et le pauvre coureur, disant à regret adieu au roulier et +à la charrette, se remit sur les traces d'Oscar. + +Nous l'avons laissé dans une position si calme que ce serait doux de l'y +retrouver, n'est-ce pas? Moi j'y ressentais un plaisir infini, car le +bruit de l'eau durant la grande chaleur me semble un des plus grands +bienfaits de Dieu. + +Il paraît qu'une chose plaisait mieux encore à Oscar, et qu'après +l'école buissonnière, un cheval était ce qui pouvait le plus exalter sa +tête déjà très-montée par l'ardeur du grand soleil. + +Il paraît encore qu'après s'être saturé de fraîcheur, ne fût-ce que dans +le creux de sa main (on tire parti de tout dans le désespoir), Oscar +fut tout à coup frappé de la présence d'un cheval qu'il n'avait pas vu +d'abord. Ce cheval, les naseaux ouverts, humait comme Oscar l'humidité +délicieuse de l'écluse, et savourait, sans maître, sans harnais, sans +rien, le charme d'une promenade en toute liberté, qui sentait d'une +lieue l'école buissonnière. La ressemblance de leurs situations établit +tout-à coup une sympathie si puissante entre eux, du côté du petit +fuyard au moins, qu'il grimpa plein d'audace et de bonheur sur ce grand +camarade qui se laissa faire avec une indulgence tranquille. Tout ce qui +est vraiment fort protège la faiblesse. + +Toutefois quand il sentit sur son dos cet extrait de cavalier, qui +s'agitait en tous sens pour l'exciter à courir un peu, à jouer +amicalement pourvu qu'il lui donnât force de coups de pieds, de coups +de poing dans les flancs, sur la tête et partout, le géant d'écurie +frissonna d'indignation ou d'amour pour la promenade, et prit ses +bottes de sept lieues. Il se mit à courir à travers champs, faisant +des gambades et des manières d'éclats de rire qui épouvantèrent +singulièrement l'écuyer de huit ans. Pour comble d'alarme, en gagnant du +pays, et chevauchant avec la vitesse du vent, une large rivière parut +ouvrir ses bras devant l'immense soif du cheval, qui, se souciant très +peu si Oscar avait peur de l'eau, courut tout droit s'y plonger jusqu'au +poitrail, Oscar poussa des cris affreux, se retenant de toute sa peur +aux crins du cheval altéré, criant alors, de ce cri né dans le coeur de +tous les enfants, même des enfants ingrats comme Oscar:--Ma mère! ah! +ma mère! Le cheval ne bougea pas plus que celui d'Henri IV sur le +Pont-Neuf. Il prenait son bain, il était bien: tant pis pour Oscar! +que devait-il à Oscar? ces cris lamentables:--Ma mère! ah! ma mère! ne +laissèrent point d'abord parvenir jusqu'aux oreilles bourdonnantes du +peut garçon pantelant ces cris plus rudes et plus affreux: Au voleur! +arrêtez le voleur! arrêtez le cheval! arrêtez le voleur! + +Jugez comme la solitude des champs fut désagréablement troublée par +ce tumulte déshonorant pour Oscar! combien le ciel avec tous ses yeux +ouverts dut regarder tristement cette scène! Des paysans, qui ne +badinent pas sur les droits de la propriété, accouraient de toutes +leurs jambes, armés de fourches et les yeux en fureur, prêts à déchirer +peut-être ce frêle larron. Il y avait sérieusement de quoi frémir! Oscar +les entendit tout à coup si près de lui que l'insensé fut comme poussé +à se précipiter dans l'eau, pour éviter le châtiment qui se préparait +terrible. + +Mais l'ange gardien, oh! comme j'y crois à l'ange gardien! il me semble +le voir détourner lui-même le cheval de cette rivière qui allait être un +tombeau d'enfant! + +Il eut pitié de sa mère absente; le cheval légèrement frappé par une +main invisible, rafraîchi d'une station salutaire à l'abreuvoir, se +remit gaiement à trotter vers un petit village, emportant Oscar presque +évanoui, mais sauvé de la rivière. + +Au bord de ce village, l'enfant glissa du cheval moins fougueux. Ranimé +par la terreur, environné de toutes parts d'ennemis prêts à fondre sur +lui, il s'élança les bras ouverts dans l'église du hameau, qui le reçut +haletant, plein de fatigue, de remords et d'espérance! Car tout petit +qu'il était, il sentit qu'il y a une protection puissante aux genoux de +la Vierge, qui tient son enfant entre ses bras; elle rappelait à Oscar +sa mère, et semblait lui dire du haut de l'autel où il tremblait:--Reste +avec nous. + +--Huit ans, fluet, rose, une montre d'étain en sautoir, etc., criait +alors, à la porte du village, l'homme qui gagnait si laborieusement sa +journée. Il fut entouré, écouté par tous les paysans qui sortaient +des chaumières, tandis que le maître du cheval se calmait un peu en +remontant, comme on dit, sur sa bête. Cela fit un spectacle pour le +hameau. L'asile où Oscar avait porté sa honte fut franchi: on le trouva +blotti dans le choeur, la tête cachée entre les pieds de la Vierge, où +il eût voulu rester toujours! personne, en le voyant se retourner si +pâle, si rendu d'épuisement, le visage baigné de larmes, les plus amères +de la vie d'Oscar, personne, pas même son poursuivant bleu de chaleur, +pas même le propriétaire monté sur son cheval à la porte de l'église, +n'eut le courage d'insulter à un coupable si malheureux! On respecta +d'ailleurs l'abri inviolable qu'il avait choisi par une inspiration +divine; on découvrit sa tête devant l'autel, on prit de l'eau bénite +et l'on fit sortir en silence Oscar, qui se laissa conduire en tonte +humilité devant la foule rassemblée pour le voir passer. Les vieillards +dirent: + +--A tout péché miséricorde.» + +Les femmes, en voyant ce pâle déserteur, la tête courbée sous +l'humiliation, les femmes pressèrent leurs enfants contre elles, et +sentirent leurs yeux humides. Les enfants, toujours bons quand ils +regardent ces yeux de femme brillants de pitié, dirent à plusieurs: +Mères, il faut lui bailler du lait.» + +Il en but à pleine mesure et jusqu'au coeur, tandis que son guide +reprenait sa force par quelques verres de vin, pour lesquels, il faut le +dire, Oscar offrit ses cinq sous avec tant d'instance, que tout le monde +dit:--Il a bon coeur» et que l'homme, désarmé par cette action, prit +sa main, sans rudesse, sans _rancoeur_, saluant à droite, à gauche les +habitants, qui leur donnèrent un pas de conduite dans les champs, en +criant: Dieu vous garde! et d'autres compliments qui se gravèrent pour +toujours dans le coeur gonflé d'Oscar. + + + +III. + +LES BILLES PERDUES. + +Une solitude affreuse régnait dans la maison paternelle quand il y +rentra. Il semblait que tout fût mort. La nuit tombait, les meubles +étaient sombres et reprochants. Le père d'Oscar courait à la recherche +de son fils depuis le matin. Sa mère, la douleur dans l'ame, était +également sortie pour découvrir son cruel enfant!... + +La rue était large, dépeuplée, ironique. Elle semblait dire avec une +mine glaciale: + +--Rentrez, monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer! + +L'épicier, les bras croisés, sur sa porte, inspectant, à la fin du jour, +tous les scandales à la portée de son investigation, railleur comme la +rue que reconnaissait à peine le _paria_ volontaire, l'épicier ôta sa +casquette avec la dérision écrasante de cette apostrophe: + +--Ah! mon estimable voisin, enchanté de vous revoir. Si vous avez besoin +d'excellentes figues, de raisins de caisse pour vous remettre de vos +voyages, dites à votre père que j'en vends. Il doit être bien content de +vous, il vous en achètera. + +Les jambes d'Oscar rentraient sous lui. + +La vieille Léonore, qui tricotait à la lampe dans l'arrière-boutique, +fut prise d'un grand saisissement à la vue du petit garçon.--Croyez moi, +dit-elle en préparant un bon souper à son guide harassé de fatigue, +croyez-moi, Oscar, montez dans votre chambre et couchez-vous. Ce soir, +votre père sera encore bien fâché, votre mère n'osera vous pardonner +devant lui. Venez avec moi; ce souper que je vous porte, vous le +mangerez en vous couchant, et qui vivra verra! Oscar monta sans proférer +une parole. + +Son pain fut très-amer ce soir-là, ainsi que tout ce que la vieille +Eléonore avait monté pour manger. + +Au milieu de sa mélancolie, à demi-déshabillé sur son lit, où l'on +voyait à peine clair par une petite fenêtre, et par un reflet de la +lune, abîmé dans mille pensées de crainte pour _demain_! d'espoir dans +la clémence de sa mère, de son père offensé, et de son Dieu fléchi, +une fraîche idée se glissa dans la mémoire d'Oscar: Ses billes! tout +l'avenir s'arrangea devant ses yeux. L'argent était dévoré, le chapeau +disparu dans le naufrage, mais ses billes! si polies, si bien veinées, +si transparentes qu'on pouvait regarder le soleil et la chandelle au +travers.--Oh! mes billes comptons mes billes! et il s'assit avec un +soupir plein d'aise et de dilatation. + +Tout le monde savait, avant ce jour affreux, que les heures innocentes +d'Oscar n'avaient pas de plus doux loisirs que l'examen de ces jolis +marbres ronds; que c'était sa fortune, ses rentes; qu'il les comptait +cent fois par jour; en mangeant, ce qui le faisait gronder; à l'école, +sous son livre, ce qui le faisait mettre en pénitence, enfin partout, et +comme vous voyez jusqu'au fond de ses remords. + +Jugez comme il fut triste quand il n'en retrouva plus que deux, après +avoir parcouru avec effroi tous les coins de sa poche, d'une immense +poche, qui pouvait passer pour un sac, et qu'Eléonore avait la bonté de +recoudre souvent, car c'était un entrepôt qui suivait Oscar dans toutes +les démarches de sa vie. Malheureusement dans cette dernière aussi! il +est à présumer que les secousses du cheval errant avaient fait sortir +ces petites richesses roulantes... Oscar se renversa sur son oreiller, +qu'il inonda de ses larmes et s'endormit désenchanté de ce monde, où les +fautes s'expient par de si grandes souffrances. Il avait dit: Tout est +fini pour moi! et il était entré dans un profond sommeil. + +Ce fut ainsi que le trouva sa mère, quand elle monta, non pour punir un +crime qu'elle n'avait jamais prévu, qui ne faisait point partie de ceux +enfermés dans son code pénal de mère et qu'elle remettait à Dieu; mais +quand elle ne put résister enfin à venir s'assurer si c'était bien lui! +bien son enfant perdu tout un jour... C'était lui! mais qu'il était +changé! comme sa mère le reconnut avec tristesse, lorsqu'après avoir +approché bien doucement, bien doucement une lumière auprès de son lit, +elle le vit humecté de larmes, barbouillé de la poussière des voyages, +et les cheveux mêlés comme s'il se fût battu avec cent chats! + +Le coeur de cette mère ne put résister. Elle pleura comme il avait +pleuré, avec plus de douceur toutefois, car elle retrouvait son cher +enfant! Aussi laissa-t-elle tomber, avant de sortir, le baiser du pardon +sur le front souillé d'Oscar. Elle retourna près de son mari, qui +se promenait en long et en large dans le magasin, songeant d'un air +soucieux au châtiment que méritait son fils. + +Elle parla tant, tant! sa voix était si bonne, si suppliante, si +craintive qu'elle entra dans la colère de l'homme grave et blessé. Il +répondit: + +--Couchez-vous; car vous me rendez aussi faible que vous-même! + +Elle bénit Dieu! et se coucha délassée. + + + +IV. + +ÉCOLE ET PARDON. + +Le lendemain, Eléonore conduisit Oscar à l'école, avant que personne fût +levé chez son père. Un déjeuner _d'enfant prodigue_, préparé par sa mère +qui ne se montra pas encore, avait réparé ses forces et rendu un peu de +teint à ses joues bien lavées. Excepté la perte des billes dont il était +si fier autrefois, si ruiné aujourd'hui, tout semblait à peu près remis +en place dans son existence, où il avait repris son banc, son livre, et +tous ses bruyants camarades. + +Quand l'école fut complète, le maître ayant saisi au vol un moment de +profond silence, se leva et dit:--Messieurs, il y a parmi vous un enfant +qu'il est de mon devoir de vous signaler comme pouvant donner un funeste +exemple à ma classe, un buissonnier! qui n'a pas craint de plonger sa +mère dans les angoisses de l'inquiétude, sa mère, sa bonne mère qui l'a +nourri de son lait, qui l'habille, qui lui paie des maîtres! cet enfant +ingrat a déserté hier sa maison! + +Son nom est inutile à prononcer! une rougeur coupable fait éclater sa +condamnation dans ses traits, qu'il s'efforce en vain de cacher sous son +livre! Puisse, messieurs, cette rougeur provenir d'une bonne honte qui +enchaînera dans notre sein l'enfant qui a mérité tout un jour le titre +anti-social de déserteur!!! + +Oh! quel murmure suivit cette dénonciation publique! Oscar crut tourner +dans un tourbillon de feu, quand il sentit trente-six yeux d'écoliers +attachés sur lui seul, comme sur un centre de blâme et de curiosité, car +il n'y avait pas à hésiter, c'était lui! + +Les innocents de ce jour-là s'étaient regardés fièrement entre eux, +ayant l'air de se dire: + +--Voyez! les déserteurs portent-ils la tête comme cela!» et la tête +d'Oscar tombait comme une feuille morte sur sa poitrine! Aussi les +murmures, d'abord décents et étouffés, devinrent tellement _tumulte_ que +le maître eut besoin d'une vigueur peu commune pour rétablir à la fin le +silence, d'où s'échappait encore, comme les dernières fusées d'un +feu d'artifice, ce mot qui ne tombait que sur le banc vide +d'Oscar.--Déserteur! déserteur! et la classe entière lui tourna le dos. + +Ce procédé n'est pas d'une haute charité, c'est vrai: mais telles sont +les moeurs de l'école, du monde entier. Oscar eut bien du mal à détacher +de lui ce vilain nom qui s'y était collé par sa faute. + +Son père, quand il rentra, vit qu'il en était si courbé qu'à peine il +pouvait s'avancer vers lui. Suivant sa promesse de la veille, il lui +tendit la main généreusement.--Oscar! je te pardonne, tu as souffert.» +Et il vit, lui, que sa mère pleurait en faisant semblant de regarder par +la fenêtre. + +Pauvre Oscar! il se trouva, sans savoir comment, dans ses bras, dont +l'étreinte lui réchauffa le sang autour du coeur! il s'y plongea comme +dans son champ d'asile. Il y oublia tout! et les grandes routes, et les +écoles impitoyables. + +Elle fit des épargnes pour lui rendre vingt billes. + +Il fit le serment de ne la déserter jamais. + + + + + ADIEU D'UNE PETITE FILLE A L'ÉCOLE. + + Mon coeur battait à peine et vous l'avez formé, + Vos mains ont dénoué le fil de ma pensée, + Madame! et votre image est à jamais tracée + Sur les jours de l'enfant que vous avez aimé! + + Si le bonheur m'attend, ce sera votre ouvrage; + Vos soins l'auront semé sur mon doux avenir: + Et si pour m'éprouver, mon sort couve un orage, + Votre jeune roseau cherchera du courage. + Madame! en s'appuyant sur votre souvenir! + +[Illustration] + + + + TABLE + DES + Matières contenues + dans le second volume. + + + +La physiologie des poupées. +La mère à son fils, _vers_. +Minette. +Le petit rieur, _vers_. +L'oiseau sans ailes. +Le livre d'une petite fille, _vers_. +Le paresse. +Le premier chagrin d'un enfant, _vers_. +Le petit berger. +Le coucher d'un petit garçon, _vers_. +Les petits sauvages. +Le petit déserteur. +Adieu d'une petite fille à l'école, _vers_. + + + +FIN DE LA TABLE. + + + +***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MèRES ET DES ENFANTS, +TOME II*** + + +******* This file should be named 14310-8.txt or 14310-8.zip ******* + + +This and all associated files of various formats will be found in: +https://www.gutenberg.org/dirs/1/4/3/1/14310 + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://www.gutenberg.org/about/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://www.gutenberg.org/fundraising/donate + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: +https://www.gutenberg.org/fundraising/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + diff --git a/old/14310-8.zip b/old/14310-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..15bd566 --- /dev/null +++ b/old/14310-8.zip diff --git a/old/14310-h.zip b/old/14310-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4604d5c --- /dev/null +++ b/old/14310-h.zip diff --git a/old/14310-h/14310-h.htm b/old/14310-h/14310-h.htm new file mode 100644 index 0000000..47a7111 --- /dev/null +++ b/old/14310-h/14310-h.htm @@ -0,0 +1,3862 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg eBook of Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II, by Marceline Desbordes-Valmore</title> +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify; font-size: 0.8em;} + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i24 {margin-left: 12em} + hr.full { width: 100%; + height: 5px; } + a:link {color:#0000ff; + text-decoration:none} + link {color:#0000ff; + text-decoration:none} + a:visited {color:#0000ff; + text-decoration:none} + a:hover {color:#ff0000} + pre {font-size: 8pt;} + + + +</style> +</head> +<body> +<h1>The Project Gutenberg eBook, Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II, +by Marceline Desbordes-Valmore</h1> +<pre> +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at <a href = "https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a></pre> +<p>Title: Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II</p> +<p>Author: Marceline Desbordes-Valmore</p> +<p>Release Date: December 9, 2004 [eBook #14310]</p> +<p>Language: French</p> +<p>Character set encoding: ISO-8859-1</p> +<p>***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MèRES ET DES ENFANTS, TOME II***</p> +<br><br><h3>E-text prepared by Suzanne Shell, Renald Levesque,<br> + and the Project Gutenberg Online Distributed Proofreading Team<br> + from images generously made available by<br> + the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)</h3><br><br> +<hr class="full" noshade> +<br><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> + + + + +<p class="mid">1840.</p> +<br><br><br> + + +<a id="c01" name="c01"></a> +<h2>LA PHYSIOLOGIE DES POUPÉES.</h2> +<br><br><br> + + +<h3>I.</h3> + +<h3>UN PÈRE.</h3> + +<p>Quatre poupées entrèrent un jour à la +fois rue des Pyramides. Cela fit quelque +sensation chez les voisins de l'heureuse +maison où se précipitaient ces charmantes +étrangères, car elles étaient pleines d'éclat, +de décence et de fraîcheur dans leurs parures.</p> + +<p>Une vieille gouvernante les reçut dans +le vestibule du second étage, les prit des +bras de la personne qui les apportait, et +les rangea derrière un rideau, comme elle +en avait reçu l'instruction, puis courut avertir +son maître, arrivé, depuis quelques jours +d'un grand voyage; il parut un moment +après, suivi de quatre enfants qu'il fit ranger +autour d'un excellent déjeuner préparé +pour eux.</p> + +<p>Cet homme, d'une taille légèrement courbée, +quoique jeune encore, les assit lui-même +auprès de lui d'un air doux et triste. +Il était le père des enfants et revenait leur +tenir lieu d'une mère charmante, qu'ils +avaient perdue. Rien ne pouvait retenir +M. Sarrasin à la vie, que le dessein irrévocable +d'être à la fois le père et la mère +de cette petite famille groupée autour de +lui. Forcé à de fréquents voyages dans l'intérêt +de tous, il n'avait pu depuis trois ans +cultiver lui-même ces jeunes plantes dont +il ignorait entièrement les caractères. Leurs +jours s'étaient passés depuis six mois, dans +une pension, où elles avaient senti moins +cruellement l'absence de leur mère et la +privation momentanée de ce jeune père, +qui leur était enfin rendu! C'était leur troisième +réunion depuis son retour béni, et +vous avez déjà jugé qu'ils s'occupaient des +moyens d'assurer leur bonheur. Il ne lui +en restait pas d'autre.</p> + +<p>Il se leva quand le déjeuner fut fini et la +table remise en ordre.</p> + +<p>Voici, dit-il en tirant le rideau qui cachait +les belles visiteuses, quatre petites +compagnes que je veux associer à notre +voyage de Saint-Denis.</p> + +<p>Un saisissement de plaisir fit manquer +la voix aux quatre soeurs, qui levèrent leurs +bras, en criant:</p> + +<p>—Oh! papa! oh! papa! qu'elles sont +jolies!</p> + +<p>Ce n'est pas sans dessein, reprit-il, qu'elles +sont arrivées ainsi pour vous chercher. +Elles ont sans doute désiré un asile près de +chacune de vous. Leur choix doit être +écrit d'avance dans leur billet de visite.</p> + +<p>Toutes se précipitèrent sur les petites mains +à ressorts des poupées qui tenaient une +carte de visite. Albertine, l'aînée, y lut son +nom (car elle savait lire l'écriture), l'adresse +était ainsi conçue: Prudente pour Albertine. +Augusta, Marceline et Valérie y +épelèrent aussi leurs noms et ce furent +des cris, des embrassements, qui firent couler +la joie jusqu'au coeur de leur père.</p> + +<p>—Élevez-les bien, dit-il avec une tendresse +sérieuse, et rendez-moi un compte +fidèle de leurs penchants: ce sont vos filles.</p> + +<p>Albertine emporta la sienne dans ses +bras avec un maintien de petite maman +tout à fait composé, la regardant avec un +air de tendre protection qui fit bien augurer +à monsieur Sarrasin de l'avenir de la +poupée, qu'elle appela sur le champ:—ma +fille.</p> + +<p>Augusta saisit vivement Lutine par le milieu +du corps, et lui appliqua deux gros +baisers qui dérangèrent un peu sa coiffure. +Valérie soutint Péri par ces deux mains délicates, +en la faisant sauter en mesure sur +un pas de valse. Marceline, la plus jeune, +petite blonde silencieuse, se tint gravement +debout devant celle qui la regardait +de dessus la table, sans montrer trop d'empressement +à l'en faire descendre.</p> + +<p>—Tu ne prends pas, Fauvette? dit son +père: ne te trouves-tu pas contente d'avoir +une telle fille?—Si! répondit l'enfant +blond, en regardant alternativement Fauvette +et son père.—Je t'aime mieux, toi! +ajouta-elle à voix basse en se glissant dans +ses genoux et en passant ses bras autour +de son cou qu'elle étreignit longtemps de +toute sa force. Son père ému, tenant les +yeux long temps aussi fixés sur cette petite +tête attachante, crut voir en miniature le +portrait de sa mère, et la serra fortement +sur son coeur. Le père et l'enfant restèrent +plongés dans une immobilité qui n'était +pas de l'engourdissement.</p> + +<p>Les éclats de rire et de musique qui partaient +de la chambre voisine réveillèrent +cet homme absorbé au fond de sa mémoire. +Il prit par la main sa plus jeune fille, qui +tenait avec quelque embarras la brillante +Fauvette, et ils se réunirent au cercle +joyeux qui allait devenir le centre des observations +du tendre physiologiste.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<h3>QUATRE FEMMES EN MINIATURE.</h3> + +<p>Albertine venait de faire asseoir Prudente +devant elle, pour lui montrer patiemment +un point de tapisserie, lui parlant +avec une gracieuse autorité, et lui promettant +un monde de bonheur dans le charme +du travail. Elle en avait déjà rangé autour +de Prudente tous les éléments sans confusion. +La poupée attentive tenait avec soumission +son aiguille enfilée de laine, et +paraissait écouter sans ennui sa jeune maman +compter les fils de canevas, et lui +expliquer les délices de cet ouvrage, répétant +sans se lasser:—Vous prenez deux, +que votre point soit égal et rond vos +mains toujours propres et vos laines en +ordre.</p> + +<p>Ce petit coin du tableau reposa délicieusement +les yeux de M. Sarrasin, car Albertine +était l'aînée.</p> + +<p>Quel bonheur pour lui de découvrir en +elle le germe d'une patience si utile un +jour dans sa maison! cette grâce liante et +calme devait si bien unir ensemble les jeunes +branches qui l'enracinaient au monde!</p> + +<p>Assise sur une grande chaise devant le +piano, Valérie soutenait Péri par sa ceinture +comme par des lisières, et la faisait +légèrement tourner en frappant avec sa +main droite une espèce de galop qui semblait +enivrer la poupée, et la petite fille +criant comme son maître de danse:—en +mesure, mademoiselle, arrondissez-les bras, +effacez les épaules..., baissez les yeux devant +votre cavalier!</p> + +<p>—Heureuse enfant! pensa monsieur +Sarrasin, la musique fera du bruit dans tes +plaisirs et dans tes peines. Ta physionomie +riante reposera souvent ma douleur, +et j'allégerai tes graves leçons par l'espoir +de la danse.</p> + +<p>Augusta, qui se tenait alors à l'écart, +paraissait très affairée autour de Lutine.—Elle +l'avait embrassée si fort et si +souvent, que l'humidité de ses lèvres, assez +mal essuyées des traces de son déjeuner; +avaient déjà compromis l'éclat des joues rouges +et presque vivantes de sa fille. C'est +dans l'étonnement de voir une tache ternir +un teint plus brillant que le sien même, +qu'elle avait eu recours au savon, et +qu'elle s'aperçut avec désespoir qu'il ne +restait dessous qu'un carton pâle où le +sang ne circulait pas. L'autre joue, toute +neuve et intacte, formait un affreux contraste +avec celle où la couleur délayée se +mêlait au savon et aux cheveux collés dans +ce hideux mastic. Ce fut dans cet état +qu'Augusta, avec une grosse larme dans les +yeux s'élança vers son père, en élevant +sous ses yeux, Lutine ainsi déshonorée, +et criant: Vois comme elle a mal à la joue; +je l'ai pourtant bien lavée.</p> + +<p>C'est à cause de cela, répondit son père, +l'eau ne vaut rien aux poupées. Ta tendresse +lui a déjà fait mal; il ne faut pas dévorer ce +qu'on aime. Trop de caresses étouffent +un enfant. Une surveillance calme et active, +une douce liberté autour de ta fille, +comme pour tout ce que tu aimeras au +monde, ce sera le meilleur secret pour le +conserver.</p> + +<p>—Fais-la guérir, dit Augusta les mains +jointes, et je te promets de l'embrasser bien +doucement.</p> + +<p>Lutine fut envoyée chez un +médecin célèbre de poupées au grand bazar +où elle avait été choisie; et dès le soir +même, elle rentra rue des Pyramides, plus +rouge que jamais.</p> + +<p>Monsieur Sarrasin observait en même +temps que Marceline, la plus petite et la +plus frêle, n'enseignait ni la tapisserie, ni +la danse à Fauvette. Elle la regardait quelquefois, +caressait doucement ses souliers +de satin et ses mains un peu cachées par +des manchettes de blonde: mais c'était une +admiration froide ou craintive que ne pouvait +expliquer son père.</p> + +<p>—Pourquoi ne danses-tu pas avec Fauvette, +mon petit ange? lui demanda-t-il; +elle doit être légère comme ses plumes. Sa +robe de crêpe blanc est si bien garnie de +fleurs!»</p> + +<p>Marceline d'abord ne répondit pas: puis, +comme si sa pensée sortait à son insu de sa +bouche, elle dit: je n'ose pas l'aimer.»</p> + +<p>—C'est singulier; pensa Monsieur Sarrasin.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<h3>LA PORTE DU CIEL.</h3> + +<p>Comme le temps était fort beau le lendemain, +bien qu'il fit froid d'une dernière +gelée, après que les leçons furent apprises, +que l'active gouvernante eut habillé ses +quatres petites maîtresses qu'elle aimait +avec dévotion, on déjeuna de bonne heure, +on sortit à pied tous ensemble. La vieille +Suzanne, chaudement parée, guidait ce petit +troupeau dont elle était fière, et Monsieur +Sarrasin le suivait de près avec la surveillance +et la sollicitude d'un père.</p> + +<p>Savez-vous où l'on allait avec tant d'empressement, +tant d'espoir, que pas un pied +ne touchait terre? et pourquoi ces quatre +visages doux et charmants se levaient souvent +pour regarder au-dessus des maisons +le ciel bleu suspendu, si pur, si haut au-dessus +des cheminées des immenses bâtiments +de Paris? Pourquoi l'on avait embrassé +sérieusement les poupées en leur disant: +au revoir! sans les emmener avec soi? +Eh bien! vous allez le savoir; car la personne +qui a raconté cette histoire a suivi +toute la famille jusqu'à la barrière Montmartre; +elle avait à rendre aussi une pieuse +visite là où montaient ces beaux enfants, +ayant chacun une couronne de fleurs +passées au bras sous leur manteau brun.</p> + +<p>—Oh! ma bonne Suzanne, où allons-nous? +dit la petite Marceline qui ne marchait +pas encore d'un pas aussi ferme que +les autres. Suzanne soupira et n'osa répondre, +car son maître gardait un profond silence. +On monte, on monte..... puis on +aborde une grille devant laquelle monsieur +Sarrasin s'arrête, découvre sa tête; et dit:—Saluez, +mes enfants, car c'est ici la porte +du ciel!</p> + +<p>Les quatre petites filles obéirent avec un +instinct de douleur et de tendresse qui les +fit ressembler à quatre anges de la piété. +Suzanne se détourna pour cacher ses larmes.—Ma +bonne vieille Suzanne, poursuivit +monsieur Sarrasin, si vous ne pouvez +nous suivre, vous nous attendrez là.—Ah! +monsieur! dit Suzanne avec une +instance dans le regard, et découvrant sous +son tablier noir sa couronne à elle, qu'on +ne lui avait pas commandé d'apporter, +monsieur! j'ai du courage, et je sais le chemin! +Dans votre absence depuis six mois +demeurée toute seule, je n'avais pas d'autre +voyage à faire, et je venais!—Entrez +donc, ma fidèle Suzanne, entrez, mes petites +chéries... Vous n'oublierez jamais notre +première promenade: elle est sérieuse; +mais elle est pleine d'espérance. Voyez +que de fleurs!</p> + +<p>Il y en avait, en effet, déjà beaucoup; +et des arbustes, des plantes vertes, des +saules si bien entremêlés ensemble que la +terre à cette place ne se voyait plus qu'à +peine.—C'est ici, mes filles, qu'il faut attacher +vos couronnes et vous mettre à genoux.</p> + +<p>Ce que firent les enfants.</p> + +<p>—Venez, leur dit-il, après qu'il eut prié +au milieu d'eux et pour eux. Venez! votre +mère vous regarde; elle vous bénit.</p> + +<p>La petite Marceline se précipita dans les +branches et les hautes herbes en criant:—où +donc! où donc!</p> + +<p>—Monsieur Sarrasin après l'avoir saisie +dans ses bras, lui dit: je te promets que +nous serons tous réunis un jour et que +nous irons la rejoindre par la porte du ciel.—Merci! +répondit l'enfant qui se coucha +triste sur son épaule, et qui redescendit +avec son père au milieu des sanglots de ses +jeunes soeurs qui marchaient mieux qu'elle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>LA POUPÉE MALADE.</h3> + +<p>L'enfance est heureuse! elle est aimée +de Dieu. Dieu charge un ange de mesurer +la peine à la faiblesse. L'ange y va bien +doucement; on croit qu'il leur souffle des +baisers dans leurs larmes. De là ces ondées +de pleurs qui mouillent à peine, car +il les emporte sur ses ailes avec leurs prières. +Alors, ils rient, ces petits enfants; ils aiment, +ils espèrent, ils croient et c'est pour +cela que Dieu les aime; pour cela qu'il a dit: +<i>Laissez venir à moi les petits enfants?</i> Il faut +donc se réjouir en pensant que les quatre +soeurs retrouvèrent leurs poupées avec un +sentiment de joie très pur et qu'elles les associèrent +à leurs souvenirs, à leurs jeux, à +l'union charmante qui régnait entre elles.</p> + +<p>Un jour que les leçons étaient finies, +leur père s'étonna du profond silence qui +avait succédé au bruit accoutumé de l'heureuse +chambre de ses enfants. Il s'approcha +sur la pointe du pied pour observer la +cause de ce grand silence, et demeura fort +surpris de voir la poupée d'Augusta couchée, +et les petites filles s'agitant autour +d'elle avec le plus tendre empressement.</p> + +<p>Un ordre parfait régnait dans leur activité +muette. On glissait doucement autour du +cher petit objet qu'on semblait avoir peur de +réveiller, de cette Lutine si vive et si brillante, +privée de ses vêtements incommodes; +renversée sur un oreiller, se conformant +à sa position avec une grace qui enchantait +les enfants. Alphonse, joli petit +parent de la maison, partageait fort gravement +les soins de ses cousines et remplissait +les fonctions de médecin.</p> + +<p>C'était un charme de le voir tâtant +le pouls de Lutine, réfléchissant comme +il avait vu réfléchir un docteur profond, +et s'asseyant près du lit, le front appuyé +sur sa main, une plume passée dans ses +lèvres, lent à écrire l'ordonnance que ses +cousines attendaient avec anxiété.</p> + +<p>Oui! l'enfance est heureuse. Il y avait +pour elle dans cette scène l'intérêt d'un +drame véritable. Cette malade immobile +leur faisait pressentir ou rappeler tout ce +qu'il y a de doux, d'aimable aux soins +prodigués à un être souffrant. Monsieur +Sarrasin vit tant de zèle et de charité régner +dans ce coin de chambre, que les larmes +lui en vinrent aux yeux.</p> + +<p>Albertine lut l'ordonnance du médecin, +et prépara promptement une petite bande +de toile urgente pour la saignée, qu'exécuta +sur l'heure la main légère et hardie +d'Alphonse.</p> + +<p>La lancette fut un passe-cordon d'argent, +la cuvette une coupe de porcelaine +qu'avait prêtée la vieille Suzanne. Alors, +à la satisfaction curieuse des enfants, la +poupée dont la peau fut plus qu'effleurée +par l'intègre Alphonse qui s'en acquittait +de tout son coeur, la poupée perdit une +grande quantité de son.</p> + +<p>—Elle est sauvée! cria le docteur. Elle +est sauvée!</p> + +<p>Sauvée! répétèrent en frappant dans +leurs mains les gardes-malades, qui avaient +à peu près le costume de l'état.</p> + +<p>—Je te fais compliment de cette cure, +mon ami, dit monsieur Sarrasin en se montrant. +Tu me parais devoir être un jour médecin +dans toutes les formes. Alphonse lui +sauta au cou, et lui dit en confidence.—Je +fais semblant de croire; car, vois-tu, +cette poupée n'est pas vivante.—Si! Si! +un peu vivante cria Augusta qui l'avait entendu, +et qui ne voulait pas perdre son +illusion. Tiens, papa, regarde, ajouta-t-elle +en entraînant son père auprès de sa +Lutine. Tu vois que les sangsues ont bien +pris!» Lutine avait, en effet, huit sangsues, +ou du moins huit petits morceaux de réglisse +découpés dans la forme de ce laid et bienfaisant +animal. Il faut convenir que Lutine +ainsi barbouillée, le bras vide, et lavée +par toutes les potions qu'on lui avait fait +boire, demeura dans un état de convalescence, +dont les bons soins de la sage Albertine +ne purent jamais la tirer entièrement. +Monsieur Sarrasin déclara pourtant +que cette convalescence serait célébrée par +un banquet, où le docteur reçut, en crèmes, +en biscuits et en darioles, le prix de sa sagacité +merveilleuse.</p> + +<p>—D'où provenait la maladie de Lutine? +manda Monsieur Sarrasin, moitié sérieux, +moitié riant.</p> + +<p>Le docteur mangeait, se reposant sur +ses lauriers. Augusta répondit avec vivacité +que Lutine avait fait son malheur elle-même, +qu'elle se serrait dans son corset +de manière à s'étouffer, ce qui la rendait +très-agacée et très-pâle.</p> + +<p>Enfin, papa, sans moi, elle serait devenue +poitrinaire. C'est une folle, sans soin +d'elle-même, jamais en place, une petite ramasse-poussière +qui me fait tourner la tête.</p> + +<p>—Je comprends, dit son père, en frappant +doucement sur cette petite tête agitée, +qu'il faudra lui donner un bien bon exemple +pour la corriger. La tienne, Valérie, paraît en bonne santé.</p> + +<p>—Oui, papa, elle danse toujours, et je +lui apprends le pas du châle pour te faire +une surprise le jour de ta fête. Oh! papa! elle +valse presque seule sans s'étourdir.</p> + +<p>—Il faut lui faire une récompense de cet amusement, +mon ange: on peut danser de joie +quand on a bien rempli tous ses devoirs; j'y +veillerai avec toi. La tienne, Albertine, +comment se conduit-elle?</p> + +<p>Albertine ne répondit rien qu'en courant +chercher les preuves de l'excellente +conduite de Prudente. Elle rapporta, dans +un doux silence, l'ouvrage de tapisserie terminé +avec une propreté ravissante; puis +elle étala, avec un sourire d'une petite +mère satisfaite, un trousseau cousu de la +façon la plus solide. Ce trousseau se composait +déjà d'une paire de draps ourlés, +marqués au nom de Prudente; quatre chemises +à manches longues en forme de peignoir; +quatre manteaux de lits, des béguins +bordés d'une petite dentelle de Lille et +quatre mouchoirs ornés de son chiffre.</p> + +<p>Avec cela, dit l'enfant plein de joie, elle +peut attendre. Elle m'a bien aidée, cette +chère mignonne! Oh! papa que je l'aime! +et que je suis contente quand nous travaillons +ensemble!—je t'aime aussi, dit son +heureux père, et je te donne dès ce moment +le droit de surveillance sur toutes les +poupées de la maison; elles y gagneront +beaucoup et tes jeunes soeurs davantage.</p> + +<p>Les plus petites embrassèrent tendrement +Albertine, qui les baisa d'un baiser +plein d'amour et d'avenir. Je dois vous dire, +pour l'avoir vu de mes yeux qu'elle +devint, en effet, plus tard, le guide et l'appui +de ses soeurs, dont elle est encore adorée.</p> + +<p>Dans un moment de réflexion fort rare +chez Augusta, elle regardait un peu tristement +les ravages que sa tendresse avait +produit chez Lutine, qui n'était plus que +l'ombre d'elle-même,—Veux-tu la mienne? +dit Marceline, que personne ne soupçonnait +en observation dans un coin; mais +dont les yeux intelligents perçaient toujours +jusqu'à la tristesse des autres. Prends +la mienne, prends, petite soeur; tu soigneras, +Lutine et Fauvette te réjouira.</p> + +<p>—Mais toi, répondit Augusta, en hésitant +à recevoir la belle Fauvette, aussi +fraîche que le jour de son entrée dans la maison.</p> + +<p>—Je la regarderai, Augusta, quand j'aurai +fini mes devoirs; mais elle est lourde et +elle a trop de plumes, il est impossible que +ce soit là ma fille.</p> + +<p>—Oh! j'en aurai donc +deux! s'écria sa soeur folle de joie. Que de +choses, mon Dieu! que d'inquiétudes je +vais avoir sur les bras! qu'une grande famille +cause de soins et de fatigue aux mères!</p> +<br><br><br> + + + +<h3>V</h3> + +<h3>L'ORPHELINE DU BOULEVARD</h3> + +<p>Monsieur Sarrasin n'avait pas vu sans +surprise le détachement de Marceline pour +Fauvette, il en cherchait la cause dans l'insouciance +de son âge; mais il se trompait; +il en eut la preuve un jour. Toute cette +famille innocente revenait du boulevard +Saint-Denis; on pressait le pas, car c'était +l'heure où les lumières du gaz s'allument de +loin en loin. Une humble boutique à terre +s'annonçait à une grande distance par la +voix d'un jeune marchand, qui jetait ces paroles +perçantes dans toutes les oreilles promeneuses:</p> + +<p>Voyez, messieurs, voyez mesdames, enfants, +petits enfants, voyez! pleurez pour +obtenir de vos pères et mères les trésors à +cinq sous que voilà. A cinq sous, messieurs, +mesdames, enfans, petits enfants! A cinq +sous, tout ce qui peut frapper l'oeil de l'acquéreur!»</p> + +<p>Monsieur Sarrasin ne résista pas à l'attraction +de cette voix puissante; il permit +à ses enfants de choisir chacune un +de ses trésors à cinq sous qui font plus +d'heureux qu'on ne pense.</p> + +<p>Un seul objet attira toute l'attention de +Marceline. Une poupée nue, abandonnée +dans un coin, sur la terre humide, lui causa +une sensation de pitié subite. La plus attrayante +sympathie s'établit entre elle et +cette pauvre petite chose dédaignée; et +pressant de toute l'étreinte de ses deux +mains la main de son père pour le forcer à se +pencher vers elle, donne-moi, lui dit-elle, +cette Fauvette, pour que je la réchauffe, oh! +je t'en prie!» Elle fut à l'instant sous son +manteau, entre'ouvert vingt fois par les +caresses que cette poupée reçut de son doux +sauveur. C'est de là que lui vint le nom de +l'Orpheline du Boulevard.</p> + +<p>Il est impossible de vous représenter l'affection +qui parut s'établir entre elles deux. +C'était presque triste de penser qu'un seul +coeur en faisait tous les frais: on aurait +voulu animer un peu l'objet d'une amitié +si tendre, pour lui donner le bonheur d'y +répondre. Marceline ne le désirait pas, elle +en était sûre! elle voyait ces petits traits +fins et luisants s'animer pour elle, pour elle +seule! et cette idée lui causait du ravissement. +Jamais on ne la rencontrait sans l'orpheline +collée contre sa poitrine; jamais +elle ne se couchait, après sa prière à Dieu, +sans endormir sur son coeur son enfant +trouvé, l'amour de son choix, sa petite bien-aimée! +Elle passait toutes ses récréations +dans cette union intime et silencieuse. Tout +ce qu'elle lui chuchotait de paroles caressantes +et mignonnes ferait un poème d'amour +et d'amitié! Cette jeune âme était +remplie, et son visage d'ange rayonnait de +bonheur. Sur les genoux de son père même, +qui l'y berçait souvent comme la plus +légère, elle montait avec l'orpheline associée +à sa vie; cette vie fut un sourire tant +qu'elle posséda sa frêle et pure idole. +Quand son père, qui souriait de cette tendresse, +lui demandait:—Que dit-elle de +tout ce que tu lui racontes!</p> + +<p>—Elle m'écoute, répondait l'enfant, elle +m'entend!» Et l'avenir de cette petite +fille l'inquiétait plus que celui de la rangeuse +Albertine, plus que celui de la bondissante +Valérie; plus même que celui d'Augusta, +dont le caractère impétueux pouvait +se modifier, et l'exempter à coup sûr de +toutes les maladies de l'âme.</p> +<br><br><br> + +<h3>VI</h3> + +<h3>LA POUPÉE PERDUE.</h3> + +<p>Alphonse avait passé tout un jour de congé +au milieu de ses jeunes parentes, et ce +jour s'était écoulé comme une heure. Le jardin +déjà embaumé, la cour où il y avait de +l'herbe et des poules, les greniers où vivaient +des pigeons à la plume éclatante au +soleil, tout avait maintenu la joie et +la concorde dans cette jolie famille; +pourtant Marceline devint triste après le +départ d'Alphonse. Elle le fut le lendemain, +le surlendemain, longtemps, jusqu'à +ce que l'on s'aperçut qu'il y avait +de profonds soupirs dans son silence, que +ces soupirs ressemblaient presque à des +sanglots et qu'enfin sa santé s'altérait d'une +manière sensible.</p> + +<p>Son père la portait dans ses bras, la faisait +danser avec Valérie, coudre avec Albertine, +sortir avec sa bonne Suzanne.</p> + +<p>L'enfant obéissait partout, mais elle dansait +d'un air pleurant, se couchait sur l'épaule +de son père, rêveuse et les yeux fixes, +gardait sans y toucher les gâteaux délicieux +dont Suzanne voulait réveiller son +appétit, et posait une heure entière sa petite +tête brûlante sur les genoux de sa +patiente soeur, Albertine.</p> + +<p>—Veux-tu cela? lui disait-on, et cela? +et cela? et beaucoup de choses propres +à la distraire.</p> + +<p>Oui! oui! oui!» répondait-elle d'une +voix douce et plaintive, mais elle ne jetait +seulement pas les yeux sur les joujoux +qu'on s'empressait de lui offrir.</p> + +<p>Cette petite fille était devenue si chère +à monsieur Sarrasin, qu'il devint lui-même +tout rêveur de la voir ainsi languissante +après avoir interrogé sa maison dans la +crainte que l'enfant n'y fut malheureux +pendant ses courtes absences; il prit la résolution +de la veiller lui-même jusque +dans son sommeil, cet excellent père! il +entra quand tous les enfants dormaient +paisibles et blancs comme des ramiers +couchés dans leurs nids.</p> + +<p>Le sommeil d'Albertine l'arrêta un moment dans une +contemplation pleine de bonheur. +C'était l'ange de la paix, qui s'était endormi +dans la prière <i>pour tous</i>! Augusta dont +les joues rouges semblaient bondir comme +deux beaux fruits sur l'oreiller blanc, appela +comme Albertine le baiser de ce +père attendri. Il jugea par le sourire de +Valérie qu'elle s'était assoupie avec une +chanson sur les lèvres. Jamais il n'avait +compris jusque là tout le bonheur d'un père, +qui entend les douces haleines de ses +enfants immobiles de sommeil et de santé.</p> + +<p>C'est à remercier Dieu à genoux; c'est +à croire qu'on l'entend respirer lui-même +dans ce monde.</p> + +<p>Il n'eut pas le loisir d'interroger le repos +de son plus jeune enfant, car à peine +eut-il effleuré les boucles blondes de son +front presque pâle, que la petite Marceline +se réveilla en tressaillant et fixa ses yeux brillants +tout grand ouverts sur son bien-aimé +père, en lui tendant les bras.</p> + +<p>—T'ai-je fait peur? dit-il en se penchant +sur elle. Non! j'ai cru que c'était le +bon Dieu, bon comme toi.»</p> + +<p>Alors, avec une voix de père qui ouvre +les secrets de tous les enfants, il entra dans +la petite âme sensible et renfermée, au +milieu d'un ruisseau de larmes qu'il fit couler +à force de confiance et de tendres paroles, +la petite mélancolique laissa sortir +cet aveu: J'ai perdu ma fille!</p> + +<p>—Comment! dit monsieur Sarrasin +frappé d'étonnement, c'est là ce que je +cherche depuis trois mois, et tu ne m'en as +rien dit?</p> + +<p>Oh! tu aurais trop de chagrin, poursuivit-elle +eu jetant les bras à son cou et puis +je ne voulais pas rapporter; c'est si laid!</p> + +<p>Dis tout, dis, pauvre ange! insista son +père ému et enchanté d'avoir découvert la +blessure.</p> + +<p>—Eh! bien!... ne gronde pas Alphonse, +dit-elle en sanglotant sur le coeur de son +père. Moi, je serai bien sage..., je rirai +devant toi.»</p> + +<p>Je vous avoue que cet homme qui n'était +plus enfant depuis trente ans passés, +pleura d'aussi bon coeur que cette douce +petite fille.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> +<h3>LE RETOUR DE LA POUPÉE.</h3> + +<p>—Bonjour, Alphonse, dit le lendemain +monsieur Sarrasin en entrant dans la maison +de son petit neveu, qu'il trouva dans la +cour.</p> + +<p>—Ah! mon oncle, quelle joie de te +voir!</p> + +<p>—Je l'imagine bien, mon ami, et puis +voilà ta cousine un peu malade, qu'il faut +distraire et guérir. C'est une heure de +plaisir que nous venons te demander.</p> + +<p>—Quel bonheur! quel bonheur! quel +bonheur! cria de toute sa tête Alphonse en +voltigeant à travers l'escalier, où il tirait +de toute sa force son oncle par la main: +maman! c'est mon oncle! c'est petite cousine +» et sa mère ouvrit avec empressement.</p> + +<p>Au milieu de l'entretien amical qui s'engagea, +monsieur Sarrasin observait le maintien +de sa fille. Il craignait qu'elle n'en voulut +dans son coeur à ce jeune garçon, auteur +vrai ou supposé d'un si grand chagrin. +Mais il ne vit nulle trace d'inimitié ni +de bouderie sur ce petit front rêveur, et l'aima +bien mieux encore. Amour à ceux que +la douleur n'aigrit pas; qui ne rendent pas +les autres responsables de leur extrême +sensibilité! Alphonse l'avait fait souffrir, +mais Alphonse n'était pas méchant; il +n'était qu'étourdi.</p> + +<p>Cette petite le sentait bien, elle était si +bonne, si triste de la perte de Fauvette, +qu'elle n'avait pas besoin de joindre à son +mal d'amitié, le mal qui mord le coeur, la +haine. Sa mère avait dit une fois devant elle +que la haine ferme la porte du ciel: oh! cette +petite voulait aller au ciel, elle ne voulait +qu'aimer, comme les anges, comme sa mère!</p> + +<p>«—Figure-toi, Alphonse, dit monsieur +Sarrasin au joyeux enfant qu'il avait pris +entre ses genoux, et qui grimpait dessus +comme un chevreau, figure-toi que j'ai du +chagrin.»</p> + +<p>Alphonse dressa l'oreille, cessa de se +rouler sur son oncle, et le nez en l'air, les +cheveux éparpillés sur son front qui devenait +grave, il écouta tout frappé d'intérêt, +la suite de ce mot qu'il avait répété vivement:—du +chagrin.</p> + +<p>—Oui, Alphonse, du chagrin! je peux +te confier cela, à toi, qui es un grand +garçon, le cousin, l'ami, le défenseur de +mes filles, à défaut de frère, qu'elles n'ont +pas: tu comprends?</p> + +<p>—Alphonse devint tout âme.</p> + +<p>—Figure-toi que cette petite, que j'ai +prié exprès ta mère d'emmener un moment +au jardin, est encore si crédule, si enfant, +qu'elle se persuade... mille choses touchantes +par leur naïveté; entre autres, elle +croit que les poupées sont vivantes.—Alphonse +poussa un grand éclat de rire et +se frotta les mains.</p> + +<p>—Toi aussi quand tu étais petit, tu +croyais fermement à l'existence de ton cheval +de carton, et tu exigeais qu'on lui achetât +de l'avoine. Mais tu as neuf ans, tu sais +la vie et tu es revenu de tous ces enfantillages, +une poupée pour toi, c'est un petit +morceau de bois; c'est exactement la même +chose pour moi-même; toutefois, nos +anciennes erreurs doivent tourner en indulgence +pour les simples, et tu seras triste +comme moi quand tu sauras que ta petite +cousine est sérieusement malade de l'absence, +de la fuite, du vol d'une poupée; je +dis du vol, car elle a disparu en effet comme +un oiseau dont elle portait le nom: +Fauvette.</p> + +<p>—Alphonse redevint immobile. +Figure-toi, mon pauvre Alphonse, que +depuis trois mois environ, je vois languir +mon plus jeune enfant, un ennui muet fane +sa vie, sa jeune vie, autrefois heureuse et +comblée par la possession de sa poupée! +c'était sa compagne, c'était sa fille! elle lui +parlait bas, elle lui faisait respirer des +fleurs, cherchait partout de la mousse pour +l'y coucher auprès d'elle: tu aurais ri...</p> + +<p>Alphonse ne riait plus.</p> + +<p>—Enfin, pitié! une si petite idole suffisait +à un si petit coeur; car sa perte l'oppresse, +l'étonne, l'isole. Elle est dans un +désert depuis que cette diable de poupée +a disparu. Elle ne mange plus qu'à peine, +elle a de la fièvre, des soupirs, qui +disent: ma fille! ma fille! on pourrait en +rire si...</p> + +<p>Alphonse fondait en larmes.</p> + +<p>—Pourquoi pleures-tu? tu n'es pas son +père, poursuivit monsieur Sarrasin; tu ne +sens pas le mal que me fait l'étrange manie +de mon enfant.</p> + +<p>—Je le sens, moi, mon oncle, et c'est bien +pire que toi! dit Alphonse avec une candeur +passionnée. Tiens! quand tu devrais +me battre, il faut que je te l'avoue, car j'étouffe. +C'est moi qui suis le voleur de poupée, +adieu, mon oncle, je vais..., je ne +sais pas où je vais, mais je n'ose plus te regarder, +et j'aimerais mieux être en prison +que devant toi!</p> + +<p>—Rends-moi plutôt la poupée! répartit +son oncle en lui barrant la porte, et +comprimant ses sanglots contre sa poitrine.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria l'enfant malheureux, +si je l'avais, ce serait déjà fait. Mais +j'ai pris cela, moi, comme un caillou, une +balle pour lancer en l'air. Je ne sais ce qu'elle +est devenue: je croyais que c'était pour +rire ce nom de: <i>ma fille</i>, qui est-ce qui va +penser!...</p> + +<p>—Ah! voilà le mal dit l'oncle en appuyant +sur cette réflexion. On trouble souvent +le bonheur des autres, sans contribuer +au sien même; faute de l'avoir compris on +brise, on détruit, sans cruauté, des liens, +des habitudes profondes et sacrées; mon +cher ami, ne prends rien à personne, ne +dérange pas un fil dans la trame des autres, +de peur de rompre ceux que tu n'aperçois +pas. Souviens-toi de mon conseil, surtout +quand tu seras grand!</p> + +<p>—-Ah! je te le +jure! mon oncle: Malade par ma faute! +répétait, en tapant des pieds, Alphonse +exalté de repentir.</p> + +<p>Marceline rentrait dans ce moment. +Pressé par la honte de paraître devant elle, +il se glissa prompt comme l'éclair, sous un +long rideau de croisée, où il ensevelit sa +rougeur et ses larmes. L'ample draperie de +soie agitée fortement par Alphonse s'ébranla; +quelque ange, souriant peut-être, en fit +tomber la poupée elle-même! la poupée les +bras ouverts comme pour alléger sa chute; la +poupée mignonne et chérie, retenue dans un +pli du rideau comme dans une étroite prison!</p> + +<p>Ah! ce fut étouffant de surprise et de joie. +Marceline ne fit qu'un grand cri, puis se +jeta sur sa fille qu'elle saisit à deux mains +avec un tremblement d'âme inexplicable à +cet âge en se réfugiant avec elle sous les +bras de son père, ingénieuse à lui chercher +un asile pour toujours!</p> + +<p>Je ne peux pas vous dire exactement +lequel fut le plus heureux de cette étonnante +aventure. Monsieur Sarrasin y puisait +la guérison de sa chère fille; Marceline une +récompense sans nom à sa silencieuse maladie, +et Alphonse dansait sur un repentir. +Il sentait tomber ce plomb qui pend au +coeur de ceux qui se disent: j'ai fait du +mal à quelqu'un!</p> + +<p>Oh! décidément, Alphonse était le +plus heureux! tout le monde du moins +aurait pu le croire comme moi, en le voyant +bondir sur le chemin où la poupée +fut ramenée en triomphe par les trois personnes +auxquelles elle inspirait un intérêt +si différent!</p> +<br><br><br> + +<a id="c02" name="c02"></a> + + +<h2>LA MÈRE A SON FILS.</h2> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quand j'ai grondé mon fils je me cache et je pleure.</p> +<p>Qui suis-je, pour punir, moi, roseau devant Dieu;</p> +<p>Pour devancer le temps qui nous gronde à toute heure,</p> +<p>Et crie à tous: prends garde; il faudra dire adieu!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mourir avec le poids d'une parole amère;</p> +<p>D'une larme d'enfant que l'on a fait couler;</p> +<p>Que l'on sent sur son coeur incessamment rouler;</p> +<p>est-ce donc pour ce droit que l'on veut être mère?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Est-ce donc là le prix des immenses douleurs,</p> +<p>Dont nous avons payé leur présence adorée?</p> +<p>De ce pas sur la tombe encor toute navrée,</p> +<p>Dieu! laissez-nous donc vivre et respirer nos fleurs!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Laissez-nous contempler à deux genoux la tige,</p> +<p>Qui veut se lever seule et frémit d'obéir;</p> +<p>Qui veut sa liberté, son plaisir, doux vertige.</p> +<p>Tout ce qui naît, mon Dieu! tend ses bras au plaisir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Laissez-nous seulement, ardentes sentinelles,</p> +<p>Écarter leurs dangers qu'ils aiment, si petits;</p> +<p>Si forts à repousser nos forces maternelles,</p> +<p>De la fierté de l'homme innocents apprentis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Purifiez un peu ce monde où chaque haleine,</p> +<p>A l'entour de nos fruits souffle un air plein de feu;</p> +<p>Préservez le lait pur dont leur âme était pleine;</p> +<p>Alors nous guiderons leur coeur par un cheveu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Beaux anges mutinés qui bravez nos tendresses,</p> +<p>Dont les jours, dont les nuits tièdes de nos caresses,</p> +<p>Loin de vos nids plumeux brûlent de s'envoler;</p> +<p>Qui les fera plus doux pour vous en consoler?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La mère, n'est-ce pas un long baiser de l'ame?</p> +<p>Un baiser qui jamais ne dit NON ni DEMAIN?</p> +<p>Faut-il ses jours? Seigneur! les voilà dans sa main:</p> +<p>Prenez-les pour l'enfant de cette heureuse femme.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Enfant! mot plein de ciel, qui fait reine ou martyr;</p> +<p>Couronne des berceaux! auréole d'épouse!</p> +<p>Saint orgueil! noeud du sang, éternité jalouse,</p> +<p>Dieu vous fait trop de pleurs pour vous anéantir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est notre ame en dehors, en robe d'innocence,</p> +<p>Hélas! comme la vit ma mère à ma naissance:</p> +<p>Et si je la contemple avec d'humides yeux,</p> +<p>C'est que la terre est triste et que l'ame est des cieux!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O femmes! aimez-vous par vos secrets de larmes;</p> +<p>Par les devoirs sans bruit où s'effeuillent vos charmes;</p> +<p>Après vos jours d'encens dont j'ai bu la douceur,</p> +<p>Quand vous aurez souffert, appelez-moi: ma soeur!</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + +<a id="c03" name="c03"></a> +<h2>MINETTE.</h2> + +<p>Ah! que j'ai vu une triste chose! Il m'en +coûte beaucoup de vous la raconter; mais +elle peut servir de leçon à quelques enfants, +si par malheur, il s'en rencontrait encore +de pareils à Minette. J'en prends donc +le courage.</p> + +<p>Minette passait chaque année une partie +des vacances chez une amie de sa mère, +car Minette était en pension, parce +que sa mère avait des enfants très petits à +élever. Il faut bien vous avouer que Minette +révélait un caractère si absolu, si despotique, +à sept ans que force était déjà de soustraire +de plus faibles créatures à sa domination. +Hyacinthe était de son âge, et bien +qu'elle fut liante et bonne comme un agneau, +mademoiselle Minette était bien obligée de +faire, suivant l'expression, patte de velours, +car Hyacinthe était calme et forte. La douce +simplicité de son caractère se rehaussait +des dehors les plus beaux; leur aimable puissance +s'exerçait sur Minette elle même qui +n'osait que bien rarement lui dire: je veux! +mais, par combien de ruses, l'orgueilleuse +ambition de son amitié arrivait-elle au but +d'asservir tout ce qui avait le malheur de +lui plaire! je dis le malheur, car, j'en connais +peu qui fatiguent le coeur plus qu'une +amitié tyrannique.</p> + +<p>Nous n'avons pas le droit d'opprimer +nos amis.</p> + +<p>Ainsi donc, bien que la complaisance +d'Hyacinthe fut charmante pour les mobiles +fantaisies de Minette, on ne craignait +pas qu'elle en souffrit, car elle cédait toujours +avec le sourire sur les lèvres.</p> + +<p>Personne ne s'apercevait des mille petits +sacrifices qu'elle faisait à la tenace persévérance +de sa <i>bonne amie</i>; elle-même ne +s'en doutait pas peut-être, car elle y trouvait, +je ne sais quel plaisir tranquille qu'un +bon coeur goûte à voir les autres heureux +de l'abnégation de ses goûts. Vraiment, +Hyacinthe était une aimable enfant!</p> + +<p>On courait un jour dans le jardin, on se +jetait des fleurs; Minette en avait déraciné +un bon nombre, pour les replanter suivant +le caprice de son goût sans utilité, +sans réflexion que l'idée fixe: je le veux! +Minette était inflexible et légère; rapide +et raide comme un papillon de fer. Quel +bonheur avec une telle organisation, (qu'elle +ne songeait pas à corriger, parce qu'elle +se trouvait, parfaite), quel bonheur de ne +s'appuyer que sur des relations moelleuses +Sur l'inépuisable condescendance de la belle +Hyacinthe, qui, n'opposait au dégât de ses +fleurs qu'un sourire un peu triste, un regard +où se montrait à peine un reproche +mélancolique, et que Minette ne voyait +pas, car elle était à son affaire, à son système +de régner partout, même en écrasant +des fleurs. Mais le jardinier le voyait, lui! +et il avait pris Minette en horreur. Minette +le méritait, car, un jour que cet homme +avait prié poliment la bouleversante petite +fille de laisser ses plantes et ses arbustes +en repos, elle l'avait regardé de toute la +hauteur de ses trois pieds et demi, en disant +d'un ton bref: qu'est-ce que c'est que +cet homme-là?—C'est Roch le jardinier, +avait répondu Hyacinthe, d'une voix pleine +d'aménité.</p> + +<p>—Eh bien! jardinier, je m'amuse! +voilà!</p> + +<p>Eh bien! murmura le jardinier en la regardant +de travers, ça fait un fier petit paquet +d'ortie: voilà!</p> + +<p>Minette devint rouge comme une pivoine +qu'elle venait de cueillir; elle la +tordit dans ses mains, que la colère faisait +ressembler à des petites griffes, ce mouvement +furieux d'orgueil fit rire Hyacinthe, +qui n'en comprenait pas la souffrance! +car l'orgueil fait mal comme une aiguille, +quand il n'est pas content. Il faut toujours +qu'il danse sur la tête des autres, pour ne +pas se retourner contre le cour: c'est +un ver malsain à la vie, prenez-y garde.</p> + +<p>—Tu ris, toi! dit Minette avec du feu +dans les yeux et eu poussant Hyacinthe +qui chancela.</p> + +<p>—Tu m'as poussée! dit la douce enfant +la poitrine gonflée de surprise.</p> + +<p>—Non! je ne ne l'ai pas poussée, répartit +Minette vivement.</p> + +<p>—Si! tu m'as poussée! et deux larmes +ruisselèrent sur ses mains que serrait impatiemment +Minette, en lui criant d'une +voix altérée:—Dis que je ne t'ai pas +poussée! dis que je ne t'ai pas poussée!</p> + +<p>—Je l'ai cru, dit naïvement Hyacinthe. +Si non, je ne l'aurais jamais inventé.</p> + +<p>—D'ailleurs, tu ne m'aimes pas, toi! +reprit Minette en boudant.</p> + +<p>—Si! je t'aime!</p> + +<p>—Non! tu ne m'aimes pas, puisque tu +ris quand on me dit des mots.</p> + +<p>—Je n'ai pas ri de cela, parce que tu +avais commencé, et que Roch est bon! +mais c'est que tu avais l'air de faire exprès +des gestes, comme en jouant à <i>prêchi, +prêcha!</i></p> + +<p>—Bien sûr! dit Minette en levant son +doigt.</p> + +<p>—Oui! bien sûr! et l'on s'embrassa.</p> + +<p>Si tu m'aimes, tu feras tout ce que je +voudrais; n'est-ce pas? reprit avec réflexion +Minette en câlinant.</p> + +<p>—Tout ce que je pourrai, sans faire de +mal à personne.</p> + +<p>—Bien entendu, nigaude; est-ce que +je suis méchante, moi? et Minette avait +un désir singulier d'obtenir une grande +preuve d'amitié, d'obéissance peut-être, +de cette compagne qu'elle avait vu rire +d'elle.</p> + +<p>Tiens, dit-elle en cueillant une herbe +laiteuse et d'un vert gracieux; si tu m'aimes, +frotte tes joues avec ce bouquet: +cela pique un peu, et ce sera un gage.</p> + +<p>—Quelle idée! si cela pique.</p> + +<p>—Je t'en prie! je t'en prie! pour être +sûre de toi.</p> + +<p>Hyacinthe ne se fit pas presser davantage, +et sans redouter une légère piqûre, +elle broya l'herbe sur son charmant visage. +Minette dansa! C'était du tithymale, +connu sous le nom d'<i>éclair</i>, dont le suc +violent et corrosif, par une trompeuse ressemblance +avec la crème, peut causer les +maux les plus cuisants, si on l'applique sur +une chair tendre et délicate. La fraîcheur +du soir arrêta d'abord l'effet douloureux de +l'herbe. Cependant une inquiétude involontaire +agitait l'enfant qui passait à chaque +instant les mains sur ses joues et son +menton plus blanc, plus rose qu'à l'ordinaire. +Mais la lumière, qui pâlit tout, atténuait +l'éclat de cette nuance fiévreuse qui +la rendit d'abord plus belle en faisant scintiller +ses yeux d'une flamme souffrante.</p> + +<p>Oui, elle commençait à souffrir; mais +sans le démêler clairement, sans se plaindre +surtout, disant dans son cour:</p> + +<p>Bah! ce sera bientôt fini. Minette est +ma bonne amie: elle n'aurait pas voulu +me faire du mal.</p> + +<p>Minette mangeait des fraises. Hyacinthe +la regardait se détournant souvent pour +gratter sa figure et une fois aussi pour +pleurer.</p> + +<p>La nuit, ce fut terrible. Elle rêvait des +choses qui font peur, des chats qui sautent +aux yeux, des oiseaux qui dorment des +coups de bec: enfin toutes sortes de bêtes +méchantes que la fièvre invente et jette +dans les songes des plus innocentes créatures. +Minette dormait du sommeil du +juste: elle n'entendit pas une des plaintes +étouffées de sa pauvre petite victime, +dont la mère fut éveillée avec un sentiment +profond d'effroi.</p> + +<p>D'abord elle prêta l'oreille en s'appuyant +sur son coeur qui battait; puis, cette voix +chère et gémissante la remplit de saisissement. +Elle alla dans la chambre voisine +droit au lit de sa fille, comme si cette +chambre eût été pleine de lumière. +Hyacinthe était assise sur son lit +dormant et pleurant tout ensemble; ses +deux mains déchiraient, sans le savoir, ce +doux visage brûlant, baigné d'autant de +sang que de larmes. Sa mère ne recevant +pas de réponse et l'entendant gémir, approcha +d'elle une veilleuse allumée toutes +les nuits pour la sécurité de la maison: +douleur d'une mère! vous la figurez-vous, +quand la lueur de cette lampe n'éclaira +qu'un monstre couvert d'ampoules noires +et sanglantes! Hyacinthe avait la tête +grosse, grosse! comme je ne sais quoi, car +elle était très-grosse.</p> + +<p>Dieu sauveur! dit sa mère toute défaillante, +mon enfant! ma fille! qu'avez-vous? +Ah! Ferdinand! cria-t-elle à son fils aîné +qui était accouru à ses cris douloureux, +Hyacinthe a la petite vérole, regardez, comme +la voilà!»</p> + +<p>Ce jeune homme qui était un très-bon +frère, ne put contenir son effroi et réveilla +tout-à-fait la petite fiévreuse, dont il retenait +les mains dans les siennes.</p> + +<p>«—Oh! laisse! laisse! mon bon Ferdinand, +dit-elle, laissent moi ôter ces mouches +qui me piquent, ou bien, ôte-les, toi! +Seigneur! Seigneur! que j'ai du mal! où +est maman? je croyais qu'elle parlait aussi +dans mon rêve.»</p> + +<p>Sa mère resta bien épouvantée, car elle +était juste devant elle; ce qui lui fit dire +avec un frisson froid par le corps:—Ma +fille est devenue aveugle!</p> + +<p>Tout fut dans une grande agitation jusqu'au +jour, comme vous pouvez croire. Il +était trop vrai qu'Hyacinthe ne pouvait +ouvrir les yeux qu'avec des peines infinies +et disait des mots si touchants que le coeur +de sa mère s'ouvrait. Enfin, dès que le +jour parut, Ferdinand la conjura de se calmer +*** +meilleur médecin de la terre pour soulager +leur petite bien aimée.</p> + +<p>Hyacinthe l'attirant doucement vers elle +se pencha sur son épaule pour parler dans +son oreille:</p> + +<p>—Ne va pas chez un médecin, dit-elle +il n'y a que Minette qui puisse me guérir. +Dis-lui de venir me voir, Ferdinand: elle +m'ôtera bien vite mon mal, va!</p> + +<p>Ferdinand ému d'un vague soupçon fit +en toute hâte lever mademoiselle Minette +par la bonne, et attendit impatiemment à +la porte jusqu'à ce qu'elle fût habillée.</p> + +<p>—Venez! Minette, venez! dit-il d'un air +troublé, on a besoin de vous auprès du lit +de ma soeur.</p> + +<p>—À peine Hyacinthe entendît-elle sa +petite amie, qui demandait avec effroi:</p> + +<p>—Besoin de moi? Ah!... pourquoi...?</p> + +<p>qu'elle s'élança de son lit les bras ouverts +devant Minette, en disant tristement:</p> + +<p>—Voilà comme je suis!»</p> + +<p>Un cri d'horreur répondit seul à ce touchant +appel: Minette s'enfuit sans vouloir +embrasser Hyacinthe, et descendit quatre +à quatre les escaliers en répétant.—Non! +j'ai peur! non! j'ai peur!</p> + +<p>Sa mauvaise action avait pris en effet +une figure bien effrayante pour la punir; +mais s'en aller! fuir devant la prière sans +reproche d'Hyacinthe! Ah! c'était affreux! +c'était lâche, c'était encore la sécheresse +de l'orgueil! Je vous dis que l'orgueil est +sans pitié. Il n'en a pas même pour ceux, +qui le nourrissent, ce serpent! Qui, dans +le monde, si ce n'est Minette, ne fut tombé +à genoux et n'eût pleuré à chaudes larmes +devant l'énorme tête de son innocente +compagne? Les larmes, dit-on ne guérissent +pas. Non; mais elles désarment; et +l'on n'eût pas vu ce que l'on a vu, si Minette +n'eût été, par ce dégoût hors de raison, +jugée indigne de toute pitié.</p> + +<p>Ferdinand avec la promptitude d'un +garçon de quatorze ans, que l'on irrite dans +ses amitiés, (car sa mère et sa soeur étaient +ce qu'il aimait le mieux dans l'univers) +s'élança à la poursuite de la fuyarde et l'atteignit +au bout du jardin, où Roch replantait +tout ce qu'elle avait abîmé la veille. +Ferdinand brûlait d'éclaircir le soupçon +qu'il avait contre cette petite griffe, assez +connue déjà dans le monde, (bien qu'elle +n'y fût que depuis sept ans) pour ne pas +inspirer grande confiance. La réputation +d'une longue vie commence de bien bonne +heure dans les familles.</p> + +<p>—C'est vous! dit Ferdinand qui avait +saisi la petite fille effarée, c'est vous qui +pouvez guérir ma soeur: Voyons, est-ce +vous?</p> + +<p>—Je ne peux pas la guérir, non, laissez-moi, +criait-elle en se tordant. Ahie! je +veux m'en aller!</p> + +<p>—Oui! tout de suite. Mais quand vous +m'aurez avoué ce que vous avez fait à ma +soeur.</p> + +<p>—Rien du tout! dit-elle un peu pâle, +et les lèvres amincies: est-ce ma faute si +elle en a trop mis! je veux m'en aller.</p> + +<p>—Ferdinand! Ferdinand! dit sa mère +en l'appelant de la fenêtre, laissez cette +petite. Le médecin! mon ami, le médecin!»</p> + +<p>Et Roch, appuyé sur sa bêche, regardait +avec un grand sang-froid l'heure de la justice +qui allait sonner pour Minette; des +dames aussi, dont les jardins entouraient +celui-là, regardaient également de leurs +fenêtre l'acte de justice qui s'accomplissait +alors.</p> + +<p>—Le médecin, ma mère! répondit Ferdinand +à voix haute, le voilà, tenez, le +voilà! poursuivit-il en levant en l'air par +les bras, la furieuse Minette qui battait des +pieds à vide, pour échapper à Ferdinand.</p> + +<p>—Vous savez bien, reprit-il que la vipère +guérit sa piqûre quand on l'écrase +dessus.</p> + +<p>Alors, inflexible et fort, il interroge de +nouveau cette nuisible enfant. Elle avoue +son crime, entremêlant sa confession de +hurlements, qui disaient: je veux m'en aller! +je le dirai à maman! je vous ferai battre +par maman!»</p> + +<p>Ce qu'il me reste à vous dire me fait +perdre la respiration. Minette, au milieu +du jardin entouré de fenêtres peuplées de +spectateurs, devant Roch, qui en replanta +ses fleurs avec plus de courage, Minette +fut fouettée! fouettée par un frère qui +venge sa soeur, et qui y va de toute son +ame, au bruit des applaudissements des +spectateurs indignés: et tout en elle, +tout! jusqu'à sa jupe, en demeura immobile, +pétrifié de honte.—Il faut tirer le +rideau sur la fin de cette scène. On la reconduisit +en voiture chez ses parents, ou +à sa pension, n'importe. Ainsi tout lien fut +rompu entre deux maisons qui s'aimaient +avant la naissance de Minette!</p> + +<p>Une quantité prodigieuse de lait, sa +soumission à se baigner le visage, et les +soins de ses amis rendirent à Hyacinthe la +vue et la santé. Ce fut la seule qui pleura +de l'humiliation de Minette.</p> +<br><br><br> +<a id="c04" name="c04"></a> + + +<h2>LE PETIT RIEUR.</h2> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Laissez entrer ce chien qui soupire à la porte;</p> +<p>Je souffre quand j'entends souffrir autour de moi:</p> +<p>Fût-il aveugle et vieux, il pleure, qu'on l'apporte.</p> +<p>Mon feu lui sera doux... Quoi! petit Paul, c'est toi?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'était le petit Paul. Sous un brouillard d'automne,</p> +<p>Pensif et tout mouillé depuis un long moment,</p> +<p>Sans l'ouvrir, à la porte il grattait doucement.</p> +<p>Pourquoi n'entrait-il pas? On l'entoure, on s'étonne.</p> +<p>Il entre. Il reste là sans avoir dit: bonsoir,</p> +<p>Bonsoir, petite mère! et sans oser s'asseoir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais Paul tenait en vain sa paupière baissée;</p> +<p>Les mères ont des yeux qui percent la pensée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«De l'école avant l'heure on vous a fait sortir;</p> +<p>Pourquoi? Ne mentez pas.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> —Je ne sais plus mentir,</p> +<p>Mère. Pour presque rien.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> —Presque dit quelque chose:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Votre maître est si bon qu'il ne fait rien sans cause.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—On ne peut jamais rire, et c'est bien malheureux!</p> +<p>Moi, quand je ne ris pas, je suis tout las de vivre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Vous avez donc ri, Paul?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> —Oui, mère, sous mon livre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Qui vous rendait si gai?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> —Christophe. Il est affreux,</p> +<p>Christophe! Il a l'oeil trouble et la tête enfoncée.</p> +<p>Ses bras vont jusqu'à terre, et sa jambe est torsée,</p> +<p>Comment cela!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> —C'est triste.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> —Oui, si je l'avais su:</p> +<p>Mais je n'avais jamais vu d'écolier bossu;</p> +<p>J'ai cru que les bossus venaient tout vieux au monde,</p> +<p>Comme Ésope à mon livre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> —Ésope fut enfant,</p> +<p>Et sa mère pleura. Pitié douce et profonde,</p> +<p>La laideur s'embellit quand ta voix la défend.</p> +<p>L'homme apporte des maux dont rien ne le console!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Mais Christophe, ma mère, est un rude garçon;</p> +<p>Ce n'est qu'un paysan, le dernier dans l'école.</p> +<p>Et comme on riait trop pour suivre la leçon,</p> +<p>J'ai dit: Ésope! Ésope! en regardant Christophe;</p> +<p>Et j'ai fait le portrait du crochu philosophe:</p> +<p>Voyez! Messieurs, voyez le divin animal!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Et que disait Christophe?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> —Il détournait la vue;</p> +<p>Il cachait dans ses mains sa rougeur imprévue,</p> +<p>Et je crois qu'il pleurait.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> —Tais-toi! tu me fais mal.</p> +<p>Il pleurait!... O railleurs, que vous êtes à craindre!</p> +<p>Un être a donc souffert, et souffert sans se plaindre:</p> +<p>Tout ce qui pleure est beau. Je l'aime en ce moment;</p> +<p>Oui, j'aime mieux Christophe et sa jambe tournée,</p> +<p>Que ta langue épineuse à blesser destinée;</p> +<p>Je l'embrasse de l'ame et je le vois charmant.</p> +<p>Viens, que je te corrige! Écoute-moi: tu m'aimes?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Oh oui!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">—Souvent nos dards retombent sur nous-mêmes.</p> +<p>Regarde-moi longtemps: et que ton avenir</p> +<p>S'épure d'un amer et tendre souvenir;</p> +<p>Comment me trouves-tu?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> —Belle comme une mère!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O ma mère! vos traits ont la douceur du ciel.</p> +<p>La vierge des enfants, que l'on prie à Noël,</p> +<p>Est comme vous tendre et sévère:</p> +<p>Oui, vous lui ressemblez. J'y pense en vous voyant,</p> +<p>Et c'est vous que je vois, ma mère, en la priant!</p> +<p>A l'église une fois vous êtes apparue,</p> +<p>Et la foule indigente en joie est accourue;</p> +<p>Vos habits étaient gais; vous étiez blanche; et moi</p> +<p>Je disais: C'est ma mère! et l'on disait: «Hé! quoi!</p> +<p>C'est sa mère!» Ah! maman, quel bonheur!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i24"> —Je t'écoute,</p> +<p>Et je plains ton doux rêve; il me touche. Il m'en coûte</p> +<p>D'attrister le miroir attaché sur ton coeur,</p> +<p>Où tu me trouves belle, où je me vois aimée;</p> +<p>Mais, regarde, et gémis d'être un enfant moqueur:</p> +<p>Je suis laide.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> —Ma mère!...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> —Enfant! je vous afflige?</p> +<p>Je vous ôte un bandeau. Je suis laide, vous dis-je;</p> +<p>Un jour, un petit Paul aussi rira de moi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Je le tuerai, ma mère! oh! quand il serait roi.</p> +<p>Dieu! rire de ma mère!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> —Et l'enfant qu'elle adore</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'enfant que son malheur lui rend plus sien encore,</p> +<p>Penses-tu qu'une mère, au fond de ses douleurs,</p> +<p>Ne se lèvera pas pour revenger ses pleurs?</p> +<p>Et toi, mon fol enfant, fier de tes belles armes,</p> +<p>Lançant ton rire ingrat sur l'objet de ses larmes,</p> +<p>Prends garde! si ta langue allait faire mourir!</p> +<p>Dieu dit: «Tu souffriras ce que tu fais souffrir.»</p> + </div> </div> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p> +<br><br><br> +<a id="c05" name="c05"></a> + +<h2>L'OISEAU SANS AILES.</h2> + + +<p>—Que tenez-vous-là, Georges? dit +Marie à son frère qui accourait vers elle.</p> + +<p>—Prenez-le, Marie; car c'est un pauvre +oiseau presque mort de froid.</p> + +<p>—Où l'avez-vous trouvé, Georges?</p> + +<p>—Engourdi sur la neige, Marie.</p> + +<p>—Pauvre oiseau! dit-elle; quelque méchant +garçon t'aura coupé les ailes, et tu +seras tombé du toit, sans pouvoir voler. +Mais je te ferai un nid; j'y mettrai de la +laine chaude pour t'y coucher, et tu auras +ta nourriture de ma main, jusqu'à ce +que tes ailes soient repoussées. Ainsi, ne +crie pas, pauvre oiseau; cela me fait mal +dans le coeur de l'entendre gémir.</p> + +<p>Elle nourrit ainsi le jeune oiseau jusqu'à +ce qu'il pût sautiller et voler. Georges le +regardait avec joie, tout guéri et si familier +qu'il s'élançait de sa cage, quand on +lui disait seulement: petit! petit! Georges +fut si content qu'il embrassa Marie en lui +disant: tu es bonne!</p> + +<p>Par un jour de soleil et tout près du +printemps, Marie regardait le ciel à travers +la fenêtre; elle dit en elle-même: +C'est pourtant là le vrai séjour des oiseaux; +le nôtre a des ailes à cette heure; quelle +serait sa félicité de remonter vers ces beaux +nuages d'or, et dans ce fond d'azur, sa +splendide maison, sa première maison!</p> + +<p>Petit! petit! cria-t-elle, courageusement; +et l'oiseau vola sur son épaule.</p> + +<p>Adieu! poursuivit Marie en versant une +larme, qui tomba sur l'aile de l'oiseau, +et en ouvrant précipitamment la fenêtre: +Je t'aime mieux, dit-elle, pour toi-même +que pour moi. Je t'ai rendu des ailes, ce serait +affreux de les énerver dans une cage.</p> + +<p>L'oiseau, ébloui d'abord, et un peu +chancelant au grand air, fixa bientôt hardiment +cette vivifiante lumière du ciel; +il étendit trois fois ses ailes palpitantes, +et disparut enfin dans l'espace inondé +de soleil. Marie revint seule près de la +cage vide, où elle appuya son coeur, et +prenant dans ses deux petits bras cette +cage triste, comme la chambre d'un ami +perdu, elle dit tout has: C'est lâche à +moi de pleurer, car j'ai bien fait.</p> + +<p>Tout à coup, Georges entra en sautant.</p> + +<p>—Bonjour, Marie, où est le petit? Petit! +petit! cria-t-il ne le voyant pas comme +à l'ordinaire dans sa cage égayée de +fleurs et de feuilles vertes qu'il venait de +renouveler.</p> + +<p>—Vois qu'il fait beau, répondit Marie, +en le conduisant à la fenêtre. Réjouis-toi, +Georges. Notre ami est plus près que +nous da ciel. Le ciel est à lui, vois-tu? et je +le lui ai rendu tout à l'heure; regarde mes +yeux... Je ne pleure plus. Georges cacha +sa tête sur la fenêtre, et demeura pétrifié +de douleur.</p> + +<p>—Ah! Marie! dit-il enfin, rouge de +reproche et de passion, tu m'as pris mon +ami. Tu ne m'aimes pas; tu n'aimes pas +l'oiseau non plus, puisque tu l'as ainsi délivré.</p> + +<p>—Délivré! tu sens toi-même que c'est +une délivrance. Tais-toi donc, mon frère; +et pense qu'il n'était à nous que pour le +guérir, le recevoir en passant, comme un +pèlerin blessé. Il chante peut-être nos deux +noms à la porte du ciel! tais-toi donc! +dit-elle en embrassant Georges qui l'embrassa +lui-même; car il sentait que le +cour de Marie était gros et battait contre +le sien.</p> + +<p>Oui! dit-il en la regardant, les yeux +mouillés, mais pleins de courage: Tu as +bien fait!</p> + +<p>Vers le soir, comme ils rêvaient tous +deux en regardant du coin de l'oeil la +cage silencieuse ils entendirent: tac! lac! +tac! contre la vitre. O joie! c'était l'oiseau +qui battait ses ailes pour rentrer. On ne le +fit pas attendre, vous le devinez bien! Georges +en poussant un cri de bonheur, courut +vers la fenêtre; Marie, qui était la plus +grande, l'ouvrit en jetant vers le soleil +couchant un regard heureux, tandis que +Georges couvrait l'oiseau fidèle des chauds +baisers de sa reconnaissante tendresse, et +leur libre ami, tous les jours de sa douce +vie d'oiseau, se partagea dès lors entre +le ciel et sa cage ouverte!</p> + + +<p>L'homme s'élève de la terre au ciel, à la faveur de +deux ailes, qui sont la simplicité et la pureté.</p> +<br><br><br> +<a id="c06" name="c06"></a> + + +<h2>LE LIVRE D'UNE PETITE FILLE.</h2> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dieu bénit les enfants qui vont vite à l'école;</p> +<p>Peut-on, sans les aimer, les regarder courir!</p> +<p>On les croirait poussés par quelque ange qui vole,</p> +<p>Qui de leurs longs cheveux leur souffle une auréole,</p> +<p>Frappe à la lourde porte et les aide à l'ouvrir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'en sais un dont la mère, humble femme, est heureuse,</p> +<p>Et qui chante toujours avec ses cheveux blancs:</p> +<p>La reine dans ses fils est moins ambitieuse,</p> +<p>Que cette pauvre femme agitée et joyeuse,</p> +<p>Qui regarde voler deux petits pieds brûlants.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«La réputation commence avec la vie.</p> +<p>A-t-elle dit un jour à son précoce enfant:</p> +<p>Cette échelle mouvante où monte aussi l'envie,</p> +<p>L'école grandira de mémoire suivie,</p> +<p>Et sera d'aujourd'hui le registre vivant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Marche donc! marche droit sans retourner la tête.</p> +<p>Qui s'amuse au présent retarde l'avenir!</p> +<p>Tends les mains jour par jour aux leçons qu'il t'apprête;</p> +<p>Jeune, saute à pieds joints l'obstacle qui t'arrête;</p> +<p>Vieux, va t'asseoir paisible au banc du souvenir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Moi, j'y suis. Moi pourtant, j'apprends encor: je t'aime!</p> +<p>Je cherche, dans un coin de mon passé perdu,</p> +<p>Quelque fruit mis à part, stérile pour moi-même,</p> +<p>Car il fut, mon passé, d'une avarice extrême;</p> +<p>Mais s'il te fait moins pauvre, il m'aura tout rendu!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et l'on parla bientôt jusqu'au bout de la rue,</p> +<p>De l'enfant régulier qui savait l'heure: «Allons!</p> +<p>Voilà René qui passe et la nuit disparue;</p> +<p>Voilà son cri de coq et l'aurore accourue;</p> +<p>En route!» et vers la ruche on poussait les frelons.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>René, c'était l'abeille, et jamais buissonnière.</p> +<p>Un jour, un seul, son banc le réclama longtemps</p> +<p>C'est la première fois! «Sera-ce la dernière?»</p> +<p>Cria le maître aigri dans l'heure prisonnière.</p> +<p>Et les plus paresseux riaient, fiers et contents!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce jour même, aux rayons d'un soleil couleur</p> +<p>On trouva deux enfants que l'on croyait perdus.</p> +<p>Un saule, aux bras ouverts, leur a servi de chambre,</p> +<p>Et sur le blanc tapis que leur a fait décembre,</p> +<p>On dirait, de leur toit, deux ramiers descendus!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le plus grand, c'est René. Le plus beau, c'est ma fille;</p> +<p>Ange rôdeur qui boude à s'instruire avec nous;</p> +<p>Qui va cacher son livre au fond de la charmille,</p> +<p>Qui ne veut point d'école au sein de la famille:</p> +<p>Qui se choisit un maître et l'écoute à genoux!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cendrillon les absorbe! ils ont contre la bise,</p> +<p>D'une haleine d'enfant l'innocente chaleur.</p> +<p>L'un par l'autre emportés de surprise en surprise,</p> +<p>René veut qu'on épelle et ma fille qu'on lise</p> +<p>Tout!... comme on veut d'un champ voir la dernière fleur!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Moi, j'y si fais peur aux rois: sois douce aux mères!</p> +<p>Donne un jour ta main droite à nos jeunes garçons;</p> +<p>Tiens ces hommes-enfants loin des molles chimères:</p> +<p>Nous, pour qui la nature a des lois plus amères,</p> +<p>Laisse-nous de leurs soeurs enfermer les leçons!</p> + </div> </div> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p> +<br><br><br> +<a id="c07" name="c07"></a> + + +<h2>LA PARESSE.</h2> + +<p>—Oh! Maman! quel bonheur de passer +tout un jour sans rien faire! cria tout +à coup la petite Marie à sa mère.</p> + +<p>—Quoi! pas la moindre chose de tout: +un jour, ma fille?</p> + +<p>Non, maman, rien du tout!</p> + +<p>—J'ai dans l'idée, moi, que le jeu finirait +par t'ennuyer.</p> + +<p>—Le jeu m'ennuyer maman! oh! maman, +je serais plus heureuse que la reine.</p> + +<p>—Les reines travaillent, mon enfant.</p> + +<p>—Oh! maman! Vrai!... Vrai, mon petit +Ange.</p> + +<p>—Elles sont donc bien à plaindre? +dit Marie avec un gros soupir. Au +contraire, le travail les dédommage souvent +d'être reines.</p> + +<p>Marie demeura confondue. Mais plus +amoureuse que jamais d'un long espace +tout vide de lecture et d'écriture, d'un +jour de cent lieues à parcourir dans la danse, +les papillons, les poupées, le soleil +et tout! Marie était palpitante de ce désir: +l'eau lui en venait à la bouche, et +riante, agitée, gracieuse et suppliante, elle +recommença:</p> + +<p>Oh! maman! quel bonheur dépasser +tout un jour sans rien faire!—Je te le +donne, dit sa mère en l'embrassant.</p> + +<p>La respiration manqua à Marie. Elle +rassembla ses joujoux, sautant à pas entrecoupés +comme son haleine. Elle prépara +son univers à elle toute seule; car +ses soeurs étudiaient avec les maîtres et +leur mère, en attendant le dîner.</p> + +<p>Elle porta sa liberté pendant une heure +avec une constance parfaite. Elle glissait +à travers, légère comme un rêve, ou +comme une réalité qui a des ailes. Jamais +oiseau, né pour voler, sans lire, ni écrire, +ni coudre, n'a pris un élan plus rapide +dans son ciel, que Marie dans son bonheur +oisif.</p> + +<p>Toutefois, peu à peu, son imagination, +si haut montée, sembla s'alourdir; puis, +tous les instants qui suivirent, comme des +moineaux dévorants qui ravagent du blé, +lui enlevèrent, un à un, ses plaisirs.</p> + +<p>Elle avait déjà pesé bien souvent ses +joujoux les uns après les autres, ils devenaient +de plomb; à la fin, elle demeura +muette devant eux, les bras pendants, +les yeux fixes; sa poupée était tombée en +désordre, sans que Marie eût tremblé qu'elle +ne se blessât; au contraire, elle la releva +avec une moue pleine de reproches, en +l'appelant assez aigrement <i>traîne-à-terre!</i> +La soumission de cette poupée, favorite déchue, +plus muette qu'à l'ordinaire, ne la +toucha point. Elle s'avoua même un peu +qu'elle était en carton: l'ennui désenchante +tout.</p> + +<p>Par bonheur, la chatte Mouflette montra +tout à coup son nez rose à travers +les vitres de la Fenêtre entre-ouverte et +Mouffette parut illuminer la chambre, où +rien ne bougeait, où rien ne parlait plus +à Marie. Mouffette peupla le désert.</p> + +<p>D'abord elle fut caressée. Contente elle-même +de l'accueil distingué de sa petite +maîtresse, elle miaula d'une voix flatteuse +et ce <i>ron-ron</i> des chats satisfaits ranima +un moment la solitude de Marie: on s'aima, +on dansa!</p> + +<p>Mais Marie, comme pour se venger d'avoir +langui toute seule, y mettait une +sorte d'ardeur qui déplût à Mouflette. +Peu passionnée pour la danse, elle refusa +de se prêter au jeu; Marie la traîna alentour +d'elle avec obstination, et lui tira très-imprudemment +la queue. Ce procédé parut +si inconvenant à Mouffette, que, de sa +patte demeurée libre par oubli de sa danseuse, +elle lui fit une longue égratignure +sur son visage penché vers le sien, et s'enfuit +lestement par où elle était entrée.</p> + +<p>—Ingrate! cria Marie, en tenant sa figure, +voilà comme tu m'aimes, pour mon lait +de tous les jours. C'est bon! je le dirai a +maman.».</p> + +<p>Mouffette ne l'écouta pas plus que si +elle eut chanté. Alors, Marie chercha sa +mère pour la prier de lui inventer un nouvel +amusement, ou pour jouer avec elle; +mais sa mère active, qui savait le prix des +heures, en apprenait l'emploi à ses autres +enfants; la petite fille ne la trouva donc +point. Elle se traîna au miroir, et fit des +grimaces. Elle s'assit encore silencieusement +dans un coin de la chambre, où +bâillante et accablée, elle pria Dieu pour +l'arrivée de ses soeurs. Tout en priant, tout +en soupirant, ne reconnaissant plus rien +autour d'elle, elle cacha sa tête dans tous +ses joujoux morts comme son bonheur, et +s'endormit de désespoir.</p> + +<p>Ce fut ainsi que la trouvèrent ses soeurs, +ses soeurs éveillées comme des souris joyeuses. +Elles avaient bien su leurs leçons, +et poussaient des chants pleins d'espoir +et d'appétit: la bonne mettait le couvert!</p> + +<p>Marie les regarda, les yeux gonflés d'un +mauvais sommeil. Quand elle voulut se lever, +elle était lasse et raide comme dans une +fièvre de croissance.</p> + +<p>—Es-tu malade? Marie, lui demandèrent +ses soeurs qui l'aimaient tendrement.</p> + +<p>Marre déclara qu'elle était bien malheureuse.</p> + +<p>Alors toutes s'empressèrent de lui apporter +ses joujoux qui traînaient; mais +elle en avait mal au cour, et se détourna +en criant qu'il y avait un complot contre +elle, que tout le monde voulait la faire +mourir de chagrin!</p> + +<p>Dans ce moment, sa mère qui connaissait +la cause du sommeil et du désordre +de cette petite paresseuse entra.</p> + +<p>—Regarde autour de toi, Marie, dit-elle +en lui prenant la main avec douceur, +cherche, en nous comptant l'une après +l'autre, celle qui a voulu te rendre malheureuse.»</p> + +<p>Marie eut beau parcourir tous ces visages +bienveillants, elle n'y trouva pas son ennemie. +Alors elle dit d'une voix honteuse:</p> + +<p>—Je ne sais pas!»</p> + +<p>—Je vais t'aider à la connaître, moi, +poursuivit sa mère en la plaçant toute +droite devant le miroir: Regarde: la voilà!»</p> + +<p>Marie fut frappée de ce petit visage +maussade où l'ennui faisait déjà des siennes; +il enlaidit beaucoup les enfants, et +tout le monde. Elle écouta, docile, les +paroles sages et tendres qui se gravèrent +aussi avant dans son coeur que le souvenir +humiliant de cette journée entière de +bâillements, d'égratignures et de langueur: +plutôt périr que d'y retomber. Aussi, comme +elle apprit ses leçons! comme elle aima +l'étude! je crois de même que c'est la +plus douce nourriture du temps. Et vous!</p> +<br><br><br> +<a id="c08" name="c08"></a> + + +<h2>LE PREMIER CHAGRIN D'UN ENFANT.</h2> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le chagrin t'a touché, mon beau garçon. Tu pleures;</p> +<p>Ta lèvre tremble; allons! te voilà dans nos rangs;</p> +<p>Tu viens d'apprendre. Oui, nous naissons expirants;</p> +<p>Oui, la vie est malade avant que tu l'effleures.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que veux-tu? tes épis pleins de lait, verts encor,</p> +<p>Pour tes jeunes larcins plus attrayants que l'or,</p> +<p>N'iront pas égayer sous ce treillage vide</p> +<p>Le ramier, de tes dons si tendrement avide.</p> +<p>Tu courais dans ta joie: et puis, un dard moqueur</p> +<p>T'a frappé sons le sein. Pauvre enfant! c'est le coeur;</p> +<p>On ne peut te l'ôter; la vie est là. Des larmes</p> +<p>Baignent à ton insu ta pâleur et tes charmes;</p> +<p>Tu ne te sauves point dans ton premier effroi:</p> +<p>Un instinct te l'a dit; la mort est devant toi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, le Pylade ailé de ta coureuse enfance,</p> +<p>Doux et muet témoin de tes ébats naïfs,</p> +<p>Qui se laissait aimer ou gronder sans défense,</p> +<p>Qui savait te répondre en murmures plaintifs,</p> +<p>Ton camarade est mort. Celte idole livide</p> +<p>Grave le premier deuil sur la page encore vide</p> +<p>De ta mémoire vierge. Oh! que tu souffriras!</p> +<p>Ce que tu dois aimer, oh! que tu l'aimeras!</p> +<p>Car nul cri ne t'échappe, et d'un muet courage,</p> +<p>Sous ta petite main tu contiens tout l'orage:</p> +<p>Mais je te sens souffrir de ce qui souffre en moi;</p> +<p>Ce qu'on aime est si triste ainsi gisant et froid.</p> +<p>Nul chagrin n'entrera plus au fond de ton être;</p> +<p>Nul amour ne sera plus vrai pour toi, peut-être.</p> +<p>Là bas, dans l'avenir où coulent tes beaux jours,</p> +<p>A ton beau ramier bleu tu penseras toujours:</p> +<p>Et, plus tard, abattu sous les vents du voyage</p> +<p>Seul, au bord d'un sentier dépeuplé, sans fraîcheur,</p> +<p>Sans soleil, et navré de quelque adieu railleur,</p> +<p>Tes yeux retourneront tristes vers l'humble cage</p> +<p>Où t'attendait l'ami par ton souffle éveillé,</p> +<p>Qui, vivant sur ton coeur, ne l'a jamais raillé!</p> +<p>Oui, tu regretteras cet amour sans mélange,</p> +<p>Et tes pleurs innocents où se mire un jeune ange!</p> +<p>Tu diras dans ton sort, plein d'échos du passé,</p> +<p>Par des amis ingrats amèrement blessé:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! je voudrais, mon Dieu, pleurer de douces larmes,</p> +<p>Comme l'enfant candide et sans haine, l'enfant</p> +<p>Qui pleurait son ramier mort dans ses jeunes charmes;</p> +<p>Oh! pleurer comme alors!... qui donc me le défend?</p> + </div> </div> +<br><br><br> +<a id="c09" name="c09"></a> + + + +<h2>LE PETIT BERGER.</h2> + +<p>J'aime la campagne; je suis bien sûre +que vous l'aimez aussi. C'est un grand +jardin sans murailles, sans rideaux, sans +jalousies. Rien n'y cache le lever du soleil; +il se couche devant vous, et l'on sent +jusqu'au dernier de ses rayons qui nous dit +à tous:—A revoir!</p> + +<p>La nuit aussi est animée de bruits qui +réjouissent l'ame à demi endormie. C'est +un grillon caché dans le four. L'enfant rit +quand il l'écoute; car sa mère, qui sait tout, +dit qu'il porte bonheur au village. C'est +partout des amis qui se bougent, qui respirent +à l'entour de vous.</p> + +<p>Le coq chante trois fois et sonne l'heure, +c'est l'horloge vivante de la nuit. Il est gai +de sentir palpiter la nature, même quand +elle est noire; d'entendre frémir les poules, +de comprendre tous les cris voilés des poussins, +qu'elles tiennent renfermés sous leurs +ailes, et qui ont chaud!</p> + +<p>Il est gai de voir, durant le jour, des +fleurs, plus belles dans un sentier désert, +que les fleurs peintes aux riches tapisseries +du roi et de la reine. Le soir, quand on ne +les voit plus sous la lune trop pâle, sous le +ciel trop sombre, quel bonheur de les respirer! +de humer leur haleine qui coule +au coeur, qui fait du bien, qui sent bon, +qui murmure dans l'air: «Bois la vie!» +et qui nous attire à genoux, les mains +jointes, levées pour dire:—Mon Dieu!</p> + +<p>Un petit berger, bien qu'il n'eût que six +ans, savait lire tout cela dans le champ de +son père. Il est vrai que c'est un beau livre +qu'un champ! Ce petit bonhomme, aux +pieds nus, au chapeau de paille, aux cheveux +couleur de paille, avec deux petites +lumières noires qui lui faisaient des yeux, +les yeux les plus perçants de son village, +avait composé de son petit cerveau comme +une chambre noire qu'il emportait partout, +où il amassait en silence des couleurs, +des formes, de la peinture vivante, pour +tout son avenir.</p> + +<p>Quand on le voyait au bord d'un chemin, +droit et immobile comme l'arbre où il cherchait +de l'ombre, tandis que cinq à six +moutons, la tête en has, épluchaient le sol +de toutes ses plantes embaumées, et que +sa tête, à lui, comme celle qui frémit au +moindre soupir du vent, tournait mobile +et curieuse, avec tous ses cheveux épars; +on s'arrêtait.</p> + +<p>On disait: Qu'est-ce que tu regardes +donc là-bas, Hilaire? «Ah! mais...» +répondait l'enfant à qui les mots manquaient, +«Ah! mais!</p> + +<p>Les vieux pâtres passaient et se mettaient +à sourire. Ils n'avaient jamais vu un +petit berger si peu causeur.</p> + +<p>Non pas rentré au village pourtant: on +eût dit qu'alors il fermait sa boîte à couleurs, +de concert avec le soleil, qui, le soir, +emporte les siennes. Le petit Hilaire dansait, +courait autour de l'église, jouait, à +tous les jeux bruyants des garçons, qui +ont besoin, pour grandir, de pousser leurs +voix, de gambader, de s'étendre en tous +sens.</p> + +<p>Hilaire était alors le plus fameux; il attelait +les autres après lui, si on peut dire +cela. Tantôt sur une charrette, tantôt sur +un cheval, escaladant un boeuf, ou le remplaçant +à une charrue renversée, qu'il redressait +tout seul; c'était un lutin de mouvement, +d'énergie, de gaîté; un gamin de +village, qui eût fait rire des pierres, et qui +trouvait une galette dans toutes les chaumières. +On l'y attirait pour lui faire peindre +des <i>postures</i>. Les villageois appelaient +ainsi tous les portraits de vaches, de chevaux +et de chiens qu'Hilaire charbonnait +sur les murailles. Il y avait de ses tableaux +tout autour de l'église. C'était son <i>album</i> +ouvert, parce que les murs étaient lisses et +luisants. Il y déroulait tout le portefeuille +relié dans sa tête; il placardait ses pensées +dans l'ombre, en jouant, toujours armé +d'un charbon, ou d'un morceau de craie +qu'il cachait dans sa chemise. Le soir, +il cessait de jouer à cloche-pied, sous +l'humble parvis, ou bien, en attendant son +tour, pour respirer, il allait, en courant, +tracer une figure, un arbre, sans y voir. Il +fit M. le curé ressemblant, frappé de l'avoir +vu un jour porter le bon Dieu à un +malade. On reconnut M. le curé, M. le +curé se reconnut, et il passa doucement +la main sous le menton du petit villageois +surpris, qui sentit, pour la première fois, +qu'il ne serait pas toujours berger; car, +dans le regard de ce bon curé de campagne, +il y avait une promesse: elle fut +réalisée.</p> + +<p>—Et puis, que fais-tu là par terre? demanda-t-il, +quelques jours après, à Hilaire +étendu à plat-ventre auprès d'un tas d'argile. +En même temps il se baissa pour voir: +car il était vieux et ses yeux aussi!—Tout +çà! et puis tout çà! répondit l'enfant; il y +en aura un pour vous!»</p> + +<p>Jamais vous n'avez vu de plus charmants +moutons, presque bêlants; ni des petits +cochons plus prêts à grogner. C'était joli, +c'était vrai de forme, pétri et modelé avec +une sagacité naïve, qui fit rêver encore une +fois M. le curé, disant en lui-même: «Il +faut pousser ce petit gardeur de cochons!»</p> + +<p>Il le poussa; l'instruisit dans un livre, +et l'habitua aux souliers. Alors il le mena +droit avec lui au château où il allait dire +la messe, quand le maître était malade. +Hilaire restait des heures entières +devant les tableaux d'une galerie peuplée +de peintures, où le malade se plaisait à le +voir si absorbé, qu'il oubliait d'avoir faim.</p> + +<p>—Quel est ton sentiment la-dessus? +lui demandait le curé quand il était temps +de partir.</p> + +<p>—J'en ferai des pareils!» répondait-il +sans orgueil, parce qu'il voyait ses tableaux +à lui pendre dans l'avenir. Alors +il retournait joyeux à son argile et à ses +moutons.</p> + +<p>Il dit pourtant un jour adieu à ces belles +scènes changeantes; mais adieu, comme le +soleil qui dit: «Je reviendrai.» Il revint +douze ans après, tout rayonnant d'instruction, +d'expérience, de lumière et de gloire. +Tout le village, en tressaillant d'aise, courut +au devant d'Hilaire, le petit berger! +avec de gros bouquets et des couronnes.</p> + +<p>Il mangea de la galette délicieuse dans +beaucoup de chaumières, où il pleura de +retrouver ses <i>postures</i> soigneusement gardées +sur les murailles. Tout le monde +n'est pas peintre au village, mais presque +tout le monde y est bon. L'on s'y rassemblait +souvent autour de M, le curé, +pour l'entendre lire, dans l'écriture d'Hilaire, +tout ce qu'il écrivait de si amical +qu'on s'essuyait les yeux, parce qu'il ne +finissait pas une de ses lettres sans dire: +J'embrasse mon village, et je tâcherai de +lui faire honneur! Alors M. le curé embrassait +tout le monde. On pouvait bien +dire qu'après Dieu, il avait fait un peintre +célèbre d'un berger, en lui donnant des +protecteurs et des conseils éclairés.</p> + +<p>Aussi M. le curé montre-t-il une chambre +toute pleine des couronnes d'Hilaire: +le berger-peintre les lui a toutes données +avec son portrait aux pieds nus, recevant +du saint homme son premier livre et ses +premiers souliers!</p> +<br><br><br> +<a id="c10" name="c10"></a> + + + +<h2>LE COUCHER D'UN PETIT GARÇON.</h2> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Couchez-vous, petit Paul! il pleut. C'est nuit: c'est l'heure.</p> +<p>Les loups sont au rempart. Le chien vient d'aboyer.</p> +<p>La cloche a dit: «Dormez!» et l'ange gardien pleure,</p> +<p>Quand les enfants si tard font du bruit au foyer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Je ne veux pas toujours aller dormir; et j'aime</p> +<p>A faire étinceler mon sabre au feu du soir;</p> +<p>Et je tuerai les loups! je les tuerai moi-même!»</p> +<p>Et le petit méchant, tout nu, vint se rasseoir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Où sommes-nous? mon Dieu! donnez-nous patience;</p> +<p>Et surtout soyez Dieu! soyez lent à punir:</p> +<p>L'ame qui vient d'éclore a si peu de science!</p> +<p>Attendez sa raison, mon Dieu! dans l'avenir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'oiseau qui brise l'oeuf est moins près de la terre;</p> +<p>Il vous obéit mieux: au coucher du soleil,</p> +<p>Un par un descendus dans l'arbre solitaire,</p> +<p>Sous le rideau qui tremble ils plongent leur sommeil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Au colombier fermé nul pigeon ne roucoule;</p> +<p>Sous le cygne endormi l'eau du lac bleu s'écoule,</p> +<p>Paul! trois fois la couveuse a compté ses enfants;</p> +<p>Son aile les enferme; et moi, je vous défends!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La lune qui s'enfuit, tonte pâle et fâchée,</p> +<p>Dit: «Quel est cet enfant qui ne dort pas encor?»</p> +<p>Sous son lit de nuage elle est déjà couchée;</p> +<p>Au fond d'un cercle noir la voila qui s'endort.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le petit mendiant, perdu seul à cette heure,</p> +<p>Rôdant avec ses pieds las et froids, doux martyr!</p> +<p>Dans la rue isolée où sa misère pleure,</p> +<p>Mon Dieu! qu'il aimerait un lit pour s'y blottir!»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et Paul, qui regardait encor sa belle épée,</p> +<p>Se coucha doucement en pliant ses habits:</p> +<p>Et sa mère bientôt ne fut plus occupée</p> +<p>Qu'à baiser ses yeux clos par un ange assoupis!</p> + </div> </div> +<br><br><br> +<a id="c11" name="c11"></a> + + +<h2>LES PETITS SAUVAGES</h2> + +<p>Un naturaliste vivait heureux au milieu +des échantillons de toutes les parties du +monde qu'il pouvait rassembler dans son +cabinet.</p> + +<p>Ces fragments de l'univers étaient rangés +avec tant d'ordre, qu'une carte de géographie +semblait froide auprès des quatre +coins de ce monde en miniature. C'était +un charme. Ce savant conduisait par la +main ceux qui le visitaient, là en Asie, là! +en Afrique, là en Europe ou bien en +Amérique. C'était presque aussi instructif +et beaucoup moins fatigant.</p> + +<p>Monsieur Le Fémi, comme il s'appelait, +avait aussi des enfants qu'il aimait avec +une tendresse infinie, mais prudente. Ce +sanctuaire de la science, qui était en même +temps la source de leur fortune, ne s'ouvrait +pour eux qu'en sa présence. Il pensait, +ce père plein de sollicitude pour ces +chers petits ignorants, que la chose la +plus innocente recèle un danger, quand on +en méconnaît l'usage. Aussi fermait-il soigneusement +à clé ce magasin pittoresque, +objet de la curiosité toujours renaissante +de ces trois enfants affamés de nouveautés +et de joujoux.</p> + +<p>—Oh! que je voudrais avoir un morceau +d'Asie! disait l'un. Moi, une dent +de l'Afrique, disait l'autre en soupirant pour +un long fragment d'ivoire étiqueté: <i>Dent +d'hippopotame d'Afrique</i>.</p> + +<p>Mais, mieux garantis qu'Adam et Ève +dans leur soif curieuse, ils tournaient autour +de l'arbre de la science, sans pouvoir +y rien cueillir, car il était sous les verroux. +Ils n'entraient qu'avec leur père, quand +nul danger ne pendait aux murs; quand +les serpents étaient vendus on empaillés; +enfin, quand on pouvait faire ce voyage +de la terre connue, sans crainte de se blesser +en route. Mais un instinct dangereux +ramenait sans cesse les enfants autour de +celte salle, isolée de la maison par l'espace +d'un jardin qui l'en séparait. C'était +au bout d'une longue allée d'arbres, où +ces enfants jouaient à tous leurs jeux +bruyants. Ils choisissaient de préférence +cette place à tous les coins frais et odorants +du jardin dans le seul plaisir de lever +leurs nez vers la grande fenêtre inflexiblement +fermée, et de regarder à travers +tout ce qui leur eût fait des jouets si +amusants! Vous eussiez dit de jeunes +chats sous une volière.</p> + +<p>Un jour moins clair qu'un autre, un de +ces jours qui portent l'homme à la réflexion, +et les enfants à l'ennui, où le soleil +s'était caché, peut-être pour ne pas +voir ce qui allait arriver, les trois enfants +allaient, venaient, errants par-ci, par-là, +les bras sur la tête, sans goût, sans +jambes pour grimper aux arbres où il +n'y avait plus de poires, un vrai jour de +repos et d'inaction, si des écoliers en vacances +pouvaient comprendre l'inaction et +le repos. Monsieur Le Fémi, sorti de grand +matin pour des recherches précieuses, venait +comme à l'ordinaire d'emporter sa +clé: mais comme il avait nouvellement +reçu des caisses pleines de toutes sortes de +trésors étrangers, un grand désordre régnait +dans son cabinet, où tant de belles +choses étaient confondues pêle-mêle sur +les tables et par terre. Déjà vingt fois messieurs +les enfants avaient plongé leurs yeux +de cormoran contre les carreaux de vitres, +qu'ils détestaient, faisant des commentaires +sur tout ce qu'ils entrevoyaient d'une manière +si imparfaite et sans pouvoir y toucher! +leurs coeurs passaient à travers la fenêtre. +On sait bien que c'est attrayant des curiosités +à distance, des objets qui brillent, +dont les couleurs éclatent, dont la forme +inconnue tourmente l'intelligence, et attire +l'instinct d'apprendre; on le sait bien; +mais des enfants qui doivent être un jour +des hommes, ont déjà le courage nécessaire +pour vaincre ses élans mal placés. Il y a +toujours de la joie dans la résistance contre +un mauvais désir, et toujours du danger +dans la possession d'une chose défendue.</p> + +<p>C'est encore ici une preuve de cette +grande vérité. L'impossibilité de glisser +en corps comme en âme par ces carreaux +transparents qui semblaient rire au nez des +enfants, leur rendit l'énergie de courir et +de chercher à se distraire par le mouvement +et le bruit.</p> + +<p>Une paume heureusement retrouvée fit +l'affaire. Il y eut un moment d'ardeur et +d'oubli qui tint lieu de vertu. On ne pensa +qu'au bonheur permis. On fit bondir la +paume au milieu de l'allée verte; on sauta +presque aussi haut qu'elle, et l'idée fixe du +cabinet merveilleux s'évapora en cris aigus, +étourdissante morale de cet âge.</p> + +<p>Mais la paume lancée à travers l'espace +par la main déjà vigoureuse d'Alfred se dirigea +comme à son insu du côté de la fenêtre, +et brisa le carreau du milieu. Clic! +clac! un trou pour passer la tête: gare la +tentation!</p> + +<p>Il n'y avait pas deux partis à prendre: +il fallait fuir. Ce n'est pas lâche de fuir la +tentation.</p> + +<p>Alfred resta pétrifié comme Emile et +Blondel. Il perdit son temps à déplorer +une faute involontaire, et à ramasser les +inutiles débris de la vitre en éclats. C'était +du temps bien employé!</p> + +<p>Peu à peu, le bruit du verre rompu +s'oublia, le regret de cette faute se fondit +dans une ardente espérance rallumée.</p> + +<p>—Vois comme on voit! dit Alfred à +voix basse.—Oh! que c'est beau! répondirent +les autres plus petits, en se haussant +sur leurs pieds, et se tenant au mur sous la +fenêtre. Alfred, entraîné dans l'éblouissement +de l'attraction, grimpa jusqu'au carreau +cassé, et s'accrocha sur l'appui de la +fenêtre en passant son bras par ce trou de +mauvais augure.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu vois? demandaient +les plus petits haletants et gênés. Le cou +leur faisait un mal affreux, et leurs ongles, +ne pouvant entrer dans le mur, se cassaient +contre, ce qui est très douloureux.</p> + +<p>Enfin, la probité fit naufrage. L'espagnolette +rouillée se trouva, je ne sais comment +(Alfred lui-même n'a pu l'expliquer), +sous la main de l'escaladeur. Elle tourna, +cria un peu, sépara en deux la croisée gémissante +d'une telle violation, et tout fut +dit. Les deux petits se hissèrent comme +ils purent, après quelques glissades qui +crevèrent les pantalons aux genoux, et à +l'aide de l'infatigable Alfred, qui ne voulait +être heureux ni coupable tout seul, on +entra ivre, palpitant, effrayé de bonheur, +forcé au silence par excès d'émotion et de +fatigue.</p> + +<p>Après cette trêve qui ranima les coeurs, +toutes les caisses ouvertes furent inspectées; +on fureta les quatre parties du globe; +on se trompa en replaçant les spécimen +plus chers au naturaliste absent que les +prunelles de ses yeux. Bien des choses qui +venaient du coin de l'Afrique furent rejetées +à la hâte au milieu de l'Asie. En un +moment tout fut sens dessus dessous; +on marcha sur l'univers; on s'habilla en +sauvage!</p> + +<p>Il y avait précisément là les dépouilles +de quelque tribu, dont les ceintures et les +bonnets surchargés de plumes offraient une +irrésistible parure. Les bonnets flottants +haussèrent de trois pieds Alfred et ses frères. +Les pantalons déchirés disparurent +sous les ceintures emplumées qui leur faisaient +des blouses, vu leurs tailles, et des +carquois brodés de perles ou de coquillages +furent attachés tant bien que mal sur +leurs épaules tremblantes d'orgueil.</p> + +<p>—Toi, tu es anthropophage! dit Alfred +à Blondel, petit blond naturellement fort +doux, que l'exemple seul avait attiré dans +ce gouffre.</p> + +<p>—Toi, Emile, tu es l'Esquimau, mangeur +de poissons et de fruits. Moi! je suis +le chef d'une tribu guerrière; je passe: +l'anthropophage veut te manger, je tire une +flèche, et je le tue.</p> + +<p>—Non! je ne veux pas que tu me tue! +dit Blondel qui prétendait jouer longtemps. +Il faut nous battre; tu crieras: arrête! +je ne m'arrêterai pas; Emile tombera; +et pendant que je lui mangerai la tête, +pour faire semblant, toi tu feras un cri de +guerre, oak! oak! et nous nous battrons.</p> + +<p>—Hardi! répliqua l'aîné, et la pièce +commença.</p> + +<p>Les flèches jouèrent leur rôle; rôle affreux!</p> + +<p>La mort montre un bout de sa faux +partout. On dirait que les enfants l'agacent +dans leurs jeux pleins d'imprévoyance: +elle tourne autour de ceux qui n'ont pas +de respect pour les ordres de leur père.</p> + +<p>Les flèches, en apparence plus élégantes +qu'acérées, ressemblant par leur extrémité +à l'aile d'un oiseau gracieusement ouverte, +s'entremêlèrent bientôt aux acclamations +confuses de: oak! oak! et de tout ce qu'on +pouvait inventer de plus sauvage, lorsqu'une +douleur aiguë arracha un vrai cri, +un vrai <i>aie!</i> si naturel, et si perçant qu'il +termina le combat. Alfred était blessé au +doigt, et bien qu'il voulut rire, il paraît +qu'il n'en eût pas la force. La piqûre le +mordit jusqu'au sang.</p> + +<p>La voix du père, retentissante comme la +voix de la conscience qui s'éveille, parvint +dans leurs oreilles dressées de peur.</p> + +<p>—Alfred! Emile! Blondel! allons +donc, messieurs! où êtes-vous tous les +trois!</p> + +<p>Personne n'osa souffler.</p> + +<p>—Bientôt des pas d'homme approchent. +Monsieur Le Fémi, poussé par un +battement de coeur de père, une arrière-crainte +qu'il n'avait pas encore sentie, atteint +le bout de l'allée: il pousse un cri +sourd en voyant la fenêtre entr'ouverte. +Il n'attend pas le porteur qui le suit chargé +d'une énorme caisse d'emplettes rares.</p> + +<p>Sans prendre le temps d'ouvrir la porte +dont il tient la clé dans sa main qui tremble, +il apparaît comme un Dieu terrible... et +sauveur, aux yeux des sauvages qui tombent +à genoux, eux et leurs plumes, humiliés +dans la poussière.</p> + +<p>Un coup d'oeil rapide jeté sur leur costume, +qui l'eût fait rire, s'il ne l'eût épouvanté, +fait jaillir dans son âme une pensée +funeste qui surmonte son indignation.</p> + +<p>—Qu'avez-vous fait! s'écrie-t-il, vous +surtout, Alfred, vous l'aîné, le premier +après moi, pour les guider, méchant garçon!</p> + +<p>—Il est blessé! répondent en sanglotant +ses frères, montrant le doigt entr'ouvert +d'Alfred, pâle et muet de souffrance.</p> + +<p>—Terreur! pitié! blessé! par quoi?</p> + +<p>—Par cela! dit Blondel, l'anthropophage, +montrant la flèche plus grande que lui.</p> + +<p>Un vertige saisit le père, qui chancela +plus pâle qu'Alfred.</p> + +<p>—Enfant!... misérable...! non! mon +fils! bégaye-t-il d'une langue sèche de +frayeur, en soulevant de terre son malheureux +Alfred! Viens ici. Du courage, +entends-tu, ou tu es mort dans une heure, +et si tu meurs, je meurs, entends-tu, je +meurs!—J'aurai du courage, mon père, +dit le coupable, fais ce que tu veux.—Tenez +cet enfant, monsieur... mon ami! +tenez-le ferme entre vos genoux! dit +M. Le Fémi en appelant au secours le porteur, +qui franchit la fenêtre, ému, ce brave +homme, de la terreur peinte dans les yeux +du naturaliste qui atteignait une hache +d'armes du moyen-âge.</p> + +<p>—Alfred, répète-t-il à l'enfant immobile, +il faut que je te coupe le doigt.</p> + +<p>—Coupe! dit Alfred, en l'avançant lui-même.</p> + +<p>—Ah! mon frère!</p> + +<p>—Ah! monsieur! crièrent les enfants +et l'homme épouvantés.</p> + +<p>—Pas une seconde à perdre, la flèche +est empoisonnée. Ferme donc!... et +le doigt tomba.</p> + +<p>—Tu le garderas, dit Alfred, sans faiblir.</p> + +<p>Les plus jeunes tremblaient sous leurs +plumes tandis que le père, dans un sublime +sang-froid, brûlait la plaie vive de +son fils qu'il disputait à la mort. La force +humaine n'alla pas plus loin: et quand il +eut terminé cette opération pour laquelle +Dieu le soutenait, il serra convulsivement +la tête d'Alfred sur sa poitrine, et perdit +connaissance.</p> + +<p>Ce ne fut que longtemps après ce jour, +dont l'impression forte et salutaire est encore +gravée chez ces enfants corrigés, que +la mère d'Alfred apprit l'événement qui +s'était passé si près de sa chambre. Malade +alors, elle n'en sortait pas. L'enfant ne se +plaignit point, ne versa point de larmes, +quand elle s'aperçut avec de vives craintes +qu'il avait la main enveloppée:—Ce n'est +rien, ma mère, rien du tout, dit-il en s'enfuyant +pour ne pas lui donner le saisissement +d'une telle vue. Il chanta même de +toutes ses forces, ce qui rassura et fit sourire +la mère.</p> + +<p>Mais il pleura, oh! il pleura beaucoup +avec son père, parce que ce bon père en +voulant faire des reproches justes à son +garçon, fut tout-à-coup étranglé par des +sanglots qui firent tomber Alfred à ses +pieds. Il les mouilla de larmes.</p> + +<p>—Oui! pleure! pleure! dit-il; nous +pouvons être un moment faibles l'un devant +l'autre: nous avons eu l'un pour l'autre +tant de courage!</p> +<br><br><br> + + + +<h2>L'OREILLER D'UNE PETITE FILLE.</h2> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,</p> +<p>Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi!</p> +<p>Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,</p> +<p>Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi!</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>Beaucoup, beaucoup d'enfants pauvres et nus, sans mère,</p> +<p>Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir;</p> +<p>Ils ont toujours sommeil. O destinée amère!</p> +<p>Maman, douce maman, cela me fait gémir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges</p> +<p>Qui n'ont pas d'oreiller, moi j'embrasse le mien.</p> +<p>Seule, dans mon doux nid qu'à tes pieds tu m'arranges,</p> +<p>Je te bénis, ma mère, et je touche le tien!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première</p> +<p>De l'aube, au rideau bleu c'est si gai de la voir!</p> +<p>Je vais dire tout bas ma plus tendre prière:</p> +<p>Donne encore un baiser, douce maman! Bonsoir!</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + +<h2>PRIÈRE.</h2> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dieu des enfants! le coeur d'une petite fille,</p> +<p>Plein de prière, (écoute!) est ici sous mes mains;</p> +<p>On me parle toujours d'orphelins sans famille:</p> +<p>Dans l'avenir, mon Dieu, ne fais plus d'orphelins!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Laisse descendre au soir un ange qui pardonne,</p> +<p>Pour répondre à des voix que l'on entend gémir.</p> +<p>Mets, sous l'enfant perdu que la mère abandonne,</p> +<p>Un petit oreiller qui le fera dormir!</p> + </div> </div> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p> +<br><br><br> +<a id="c12" name="c12"></a> + + + + +<h2>LE PETIT DÉSERTEUR.</h2> + +<h4>EN CINQ PARTIES.</h4> +<br><br><br> + + +<h3>LA DÉSERTION.</h3> + +<h3>I.</h3> + +<p>«Huit ans, fluet, rose, bien mis; une +montre d'étain en sautoir, une pièce de +dix sous toute neuve et des billes dans sa +poche.»</p> + +<p>Tel était le signalement passé de main +en main, depuis le faubourg Poissonnière +jusqu'à la barrière du Temple, d'un petit +garçon, sans chapeau, qui avait disparu le +matin de chez son père: on ne voulait pas +le croire. On disait: «c'est impossible! un +enfant ne quitte pas son père.»</p> + +<p>Quelqu'un répondait:—Si! si! on l'a +vu passer sans chapeau, en petit garnement, +criant en confidence à un écolier +qui l'appelait pour jouer aux billes: «—Je +n'ai pas le temps: je fais l'école buissonnière. +Ne dis pas que je vais chez ma +tante, à Dammartin. Ah! ah! J'ai pris +mon parti? ne le dis pas.»</p> + +<p>Il y avait une foule de voisins aux portes +qui racontaient ou qui écoutaient ce départ +dont l'imagination était frappée comme +d'un sinistre présage. Une vieille qu'on +croyait comme l'Evangile disait:</p> + +<p>—Cela annonce une révolution. L'enfant +qui déserte la maison de son père, +c'est les hirondelles qui s'envolent d'un +toit. Ne me parlez jamais de choses pareilles; +elles portent malheur! Tout le +monde frissonnait.</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'elles portent malheur +aux hirondelles et aux enfants, repartit +l'épicier qui combattait pour son compte +un augure si menaçant. Il ne faut pas +croire que les honnêtes gens doivent payer +pour les mauvais sujets.</p> + +<p>—A présent, cherche!» interrompit +celui qu'on avait mis à la poursuite du +fuyard, et il se mit à courir, le signalement +à la main, poussant tout le monde, qui +s'arrêtait de surprise, disant:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il a donc?—Je cherche +un enfant, répliquait l'homme, moitié triste +et moitié colère: un gamin, que si je le +tenais! «Huit ans, fluet, rose, bien mis; +une montre d'étain en sautoir, une pièce +de dix sous toute neuve et des billes dans +sa poche!» Enfin tout le signalement. +Quel scandale sur le boulevard! Quel étonnement +pour tous les curieux à qui cet +homme racontait que l'enfant, qu'il osait +à peine nommer Oscar, évitant d'ajouter +le nom de son père, s'enfuyait de sa famille, +pour avoir reçu le fouet; et si peu, +si peu, que sa mère n'avait fait que semblant! +Les curieux étaient confondus.</p> + +<p>Pendant cela, monsieur Oscar courait +comme un brûlé, croyant n'atteindre le +bonheur qu'après avoir franchi la barrière. +Il passa roide et prompt, sans chapeau, sans +passeport, ce qui est d'une audace inouïe, +jetant la plume au vent; ou, pour parler +mieux encore suivant son aspect dévergondé, +jetant son bonnet par-dessus les +moulins. Il y avait un tel parti pris dans +son aspect de désordre, qu'on l'eût pris +pour Christophe Colomb courant à la conquête +d'un nouveau monde.</p> + +<p>Il fuyait l'école, il allait chez sa tante, +et il avait dix sous! l'espace, le temps, la +fatigue, tout disparaissait devant ses téméraires +espérances.</p> + +<p>—Ma tante, disait-il en lui-même, en +fendant l'air qui faisait voler ses cheveux +blonds, ma tante me donnera un chapeau. +Elle me donnera cent chapeaux: c'est ma +tante! c'est riche, une tante! et elle ne +me donnera pas le fouet. J'aurai tout ce +que j'avais quand je demeurais chez ma +mère; des tartes, des galettes, des cerfs-volants, +(j'en veux douze de cerfs-volants!) +et je n'irai plus à l'école, où l'on +devient bête. Je ferai un <i>buisson</i> tous les +jours; je courrai avec Pierre; je me battrai +avec François, j'irai nager avec le cheval. +C'est bien mieux! d'ici-là, je trouverai à +manger, quand je passerai devant les pâtissiers, +ils me donneront des gâteaux. On +a tout avec de l'argent: mon père l'a dit. +Et j'ai une pièce blanche! on crie toujours +que ma tante est mon <i>coupe-gorge</i>; +mais j'aime mieux ma tante, moi! ma tante +n'a pas de livres. Oh! ma tante! vive ma +tante!</p> + +<p>Il marche! il marche!</p> + +<p>Des arbres passaient devant lui, fuyaient +derrière comme sur un plancher à coulisse. +Des moutons, des vaches, des champs où +les blés flottaient, où les fleurs brillaient; +tout glissait sous ses yeux par la rapidité +de sa course. Mais point de maisons, point +de pâtissiers! seulement des flots de poussière +qu'il levait avec ses pieds, et qui séchaient +sa gorge, parce que d'abord il +avait chanté la <i>Parisienne</i> et tout!</p> + +<p>Il marche! il marche!</p> + +<p>A la fin, quelques chaumières apparaissent +sur le chemin. Ses regards affamés +se portent vers les enseignes, point d'enseignes! +enfin, au milieu de quelques paires +de sabots, de harengs saurs et de savon +vert, trois brioches de campagne et des +oeufs rouges de Pâques dernières raniment +le voyageur épuisé. Il paie sans marchander +la somme qu'on lui demande de ces +denrées desséchées au soleil, puis il remet, +comme l'homme errant de l'écriture, +cinq sous dans sa poche. Il croit, +comme le juif maudit, que ces cinq sous +se renouvelleront: vous allez voir.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, il mange les oeufs durs +et les brioches qui tombent en poussière, +et reprend haleine un moment devant une +femme à demi-stupide, qui le regarde baigné +de sueur et défiguré de poussière, sans +s'inquiéter ni d'où vient, ni où va ce petit +arpenteur de grand chemin.</p> + +<p>—Pour aller chez ma tante, dit-il, c'est-il +encore loin?</p> + +<p>—Quelle tante? demande la +maîtresse de ce bazar de hameau.</p> + +<p>—Ma tante, quoi! ma tante Dorothée +Carbonnel.</p> + +<p>—Je ne sais pas ce nom là, repart la +femme insoucieuse en se remettant à tirer +le lin d'une quenouille de chanvre.</p> + +<p>—«Mais, ma tante Dorothée Carbonnel, +comment! repart Oscar qui ne comprend +pas que sa tante soit inconnue à quelqu'un +dans le monde, elle est à Dammartin, +ma tante! et c'est ma tante.»</p> + +<p>—«Ah ben! faut que vous retourniez +sur vous, et puis prendre la fourche à +votre main droite, et ce sera par là. Y aura +toujours quéque laboureur en champ +pour vous montrer.»</p> + +<p>Oscar dérouté et las du repos même +qu'il avait pris, car il en sentait mieux sa fatigue, +rebrousse chemin. Alors le soleil +lui donna en plein dans la figure, sans +chapeau, sans quelques larges feuilles pour +cacher un peu sa tête qui bout comme au +milieu de la chaudière de midi; c'est à +tomber sur place; aussi lève-t il pesamment +cette poussière qu'il faisait voler +naguère avec tant d'insolence.</p> + +<p>Une inquiétude brûlante le dévore sans +qu'il y trouve un nom; car tant de choses +déjà tournent dans son isolement, qu'il +souffre sans pouvoir dire de quoi: c'est la +soif! il se ressouvient qu'il a oublié de +boire, après le repas d'une nourriture fanée +et altérante. Ah! c'est là un commencement +de désespoir. Il donnerait, ses cinq +sous sans chanceler pour un verre d'eau +de la source, où sa tante puise de si larges +cruches, dont l'image fraîche et bouillonnante +qui se met tout à coup devant lui, +attise le feu mêlé à son haleine. Personne +sur cette route consumante! Le désert se +montre devant lui! Oh! que les prêtres espagnols +pourraient dire de lui, ce qu'ils disaient +à Montézuma: Les dieux ont soif!...</p> + +<p>Cependant, avec la persévérance digne +d'un autre but, il fait le signe de la croix +pour s'assurer où est sa main droite, et +entre dans un chemin un peu moins aride. +Il avait entrevu au loin, une voiture qui +venait du côté de Paris, et plutôt périr que +de rencontrer rien de ce qui venait de Paris, +car ce ne pouvait être, selon lui, qu'une +école, des livres ou le fouet!</p> + +<p>Il pénètre donc dans un chemin de traverse, +où quelques haies lui donnent d'abord +l'espérance d'un ruisseau: bientôt +cette fraîche idée se sèche et peut-être +qu'il se fut ainsi calciné au milieu d'un +chemin sous le soleil vengeur qui dardait +à plomb sur lui, si son ange gardien qui +devait être pourtant bien fâché, n'eût arrosé +son joli visage d'un déluge de larmes +qui vinrent du coeur; car ce coeur crevait. +On a beau faire et beau dire, on ne peut +porter à la fois une mauvaise action, la +solitude et la soif. Il y avait dans ce petit +garçon, la désolation profonde qui se trouve +au fond de tous les coups de tête où porte +l'ingratitude. Il s'arrête, ébloui, se lavant +avec ses larmes de la poussière incrustée +dans ses joues; ce bain naturel en dégonflant +sa poitrine, détend un moment la +peau rose et tendre de sa figure déjà moins +hardie. Il s'avoue même pour la première +fois que sa mère ne lui faisait pas le moindre +mal quand elle disait qu'elle le fouettait; +que c'était vraiment l'ombre du fouet. +Il se l'avoue, car enfin, sa tante était très-loin... +sa position était déplorable, la porte +de l'école ne trouble plus son jugement. +Il est donc là sous l'oeil de Dieu et devant +sa conscience: la vérité étincelle nue au +soleil; il soupire:—ah!</p> + +<p>Je crois que vous ne serez pas fâché de +le laisser là un moment tout seul, d'autant +plus qu'à force de marcher il arrive +à la fin près d'un moulin qui tourne dans +une écluse. Ce bruit limpide et les flots +d'écume qui jaillissent, sous un petit pont +jusqu'à sa personne penchée en avant, lui +rendent la vie, la force et l'étrange imprudence +que nous ne saurons que trop tôt, +avec ses suites méritées.</p> +<br><br><br> + + +<h3>L'ABREUVOIR</h3> +<h3>II</h3> + +<p>Le commissionnaire de confiance envoyé +à la recherche d'Oscar tenait toujours +à la main son signalement, mais d'une manière +plus commode. Il était monté de bon +accord sur l'énorme charrette d'un roulier +obligeant, et du haut de cette haute position +de surveillance il criait loyalement +aux rares piétons qui traversaient l'heure +la plus chaude du jour.—Avez-vous vu un +enfant? un petit gamin sans chapeau? huit +ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'étain +en sautoir, une pièce de dix sous toute +neuve et des billes dans sa poche?»</p> + +<p>On lui répondait: Non! sans faire de +longs discours: car on cuisait de soleil.</p> + +<p>C'était la voiture que le petit déserteur +avait aperçue au loin, elle passa juste devant +le chemin en fourche où Oscar se +trouvait caché et perdu dans les haies de +sureau, ou d'églantiers; je ne sais lequel.</p> + +<p>Ce ne fut donc qu'à la Fileuse, où l'enfant +avait fait un si mauvais repas, que +cet honnête chercheur d'écoliers obtint +quelques renseignements, au moyen du +portrait écrit qu'il relut trois fois à cette +espèce de femme sauvage qui avait déjà +perdu la mémoire. La pièce de dix sons +l'éveilla seule; car elle la touchait souvent +au fond de sa poche, neuve et +brillante comme elle était, cette petite +monnaie blanche! le génie de l'idiot est +au milieu d'une pièce d'or ou d'argent.</p> + +<p>Elle donna donc ses instructions; en +refoulant dans sa poche le prix de sa pâtisserie +et le pauvre coureur, disant à regret +adieu au roulier et à la charrette, se +remit sur les traces d'Oscar.</p> + +<p>Nous l'avons laissé dans une position +si calme que ce serait doux de l'y retrouver, +n'est-ce pas? Moi j'y ressentais un plaisir +infini, car le bruit de l'eau durant la +grande chaleur me semble un des plus +grands bienfaits de Dieu.</p> + +<p>Il paraît qu'une chose plaisait mieux encore +à Oscar, et qu'après l'école buissonnière, +un cheval était ce qui pouvait le +plus exalter sa tête déjà très-montée par +l'ardeur du grand soleil.</p> + +<p>Il paraît encore qu'après s'être saturé +de fraîcheur, ne fût-ce que dans le creux +de sa main (on tire parti de tout dans le +désespoir), Oscar fut tout à coup frappé +de la présence d'un cheval qu'il n'avait +pas vu d'abord. Ce cheval, les naseaux ouverts, +humait comme Oscar l'humidité délicieuse +de l'écluse, et savourait, sans maître, +sans harnais, sans rien, le charme d'une +promenade en toute liberté, qui sentait +d'une lieue l'école buissonnière. La ressemblance +de leurs situations établit tout-à +coup une sympathie si puissante entre +eux, du côté du petit fuyard au moins, +qu'il grimpa plein d'audace et de bonheur +sur ce grand camarade qui se laissa faire +avec une indulgence tranquille. Tout ce +qui est vraiment fort protège la faiblesse.</p> + +<p>Toutefois quand il sentit sur son dos +cet extrait de cavalier, qui s'agitait en tous +sens pour l'exciter à courir un peu, à jouer +amicalement pourvu qu'il lui donnât force +de coups de pieds, de coups de poing +dans les flancs, sur la tête et partout, le +géant d'écurie frissonna d'indignation ou +d'amour pour la promenade, et prit ses +bottes de sept lieues. Il se mit à courir à +travers champs, faisant des gambades et +des manières d'éclats de rire qui épouvantèrent +singulièrement l'écuyer de huit ans. +Pour comble d'alarme, en gagnant du pays, +et chevauchant avec la vitesse du vent, une +large rivière parut ouvrir ses bras devant +l'immense soif du cheval, qui, se souciant +très peu si Oscar avait peur de l'eau, courut +tout droit s'y plonger jusqu'au poitrail, +Oscar poussa des cris affreux, se retenant +de toute sa peur aux crins du cheval altéré, +criant alors, de ce cri né dans le coeur +de tous les enfants, même des enfants ingrats +comme Oscar:—Ma mère! ah! ma +mère! Le cheval ne bougea pas plus +que celui d'Henri IV sur le Pont-Neuf. Il +prenait son bain, il était bien: tant pis +pour Oscar! que devait-il à Oscar? ces cris +lamentables:—Ma mère! ah! ma mère! +ne laissèrent point d'abord parvenir jusqu'aux +oreilles bourdonnantes du peut +garçon pantelant ces cris plus rudes et plus +affreux: Au voleur! arrêtez le voleur! +arrêtez le cheval! arrêtez le voleur!</p> + +<p>Jugez comme la solitude des champs +fut désagréablement troublée par ce tumulte +déshonorant pour Oscar! combien +le ciel avec tous ses yeux ouverts dut regarder +tristement cette scène! Des paysans, +qui ne badinent pas sur les droits de +la propriété, accouraient de toutes leurs +jambes, armés de fourches et les yeux en +fureur, prêts à déchirer peut-être ce frêle +larron. Il y avait sérieusement de quoi +frémir! Oscar les entendit tout à coup si +près de lui que l'insensé fut comme poussé +à se précipiter dans l'eau, pour éviter le +châtiment qui se préparait terrible.</p> + +<p>Mais l'ange gardien, oh! comme j'y crois +à l'ange gardien! il me semble le voir détourner +lui-même le cheval de cette rivière +qui allait être un tombeau d'enfant!</p> + +<p>Il eut pitié de sa mère absente; le cheval +légèrement frappé par une main invisible, +rafraîchi d'une station salutaire à +l'abreuvoir, se remit gaiement à trotter +vers un petit village, emportant Oscar +presque évanoui, mais sauvé de la rivière.</p> + +<p>Au bord de ce village, l'enfant glissa +du cheval moins fougueux. Ranimé par +la terreur, environné de toutes parts d'ennemis +prêts à fondre sur lui, il s'élança +les bras ouverts dans l'église du hameau, +qui le reçut haletant, plein de fatigue, de +remords et d'espérance! Car tout petit +qu'il était, il sentit qu'il y a une protection +puissante aux genoux de la Vierge, qui +tient son enfant entre ses bras; elle rappelait +à Oscar sa mère, et semblait lui dire +du haut de l'autel où il tremblait:—Reste +avec nous.</p> + +<p>—Huit ans, fluet, rose, une montre +d'étain en sautoir, etc., criait alors, à la +porte du village, l'homme qui gagnait +si laborieusement sa journée. Il fut entouré, +écouté par tous les paysans qui +sortaient des chaumières, tandis que le maître +du cheval se calmait un peu en remontant, +comme on dit, sur sa bête. Cela fit +un spectacle pour le hameau. L'asile où +Oscar avait porté sa honte fut franchi: on +le trouva blotti dans le choeur, la tête cachée +entre les pieds de la Vierge, où il +eût voulu rester toujours! personne, en le +voyant se retourner si pâle, si rendu d'épuisement, +le visage baigné de larmes, les +plus amères de la vie d'Oscar, personne, +pas même son poursuivant bleu de chaleur, +pas même le propriétaire monté sur son +cheval à la porte de l'église, n'eut le courage +d'insulter à un coupable si malheureux! +On respecta d'ailleurs l'abri inviolable +qu'il avait choisi par une inspiration +divine; on découvrit sa tête devant l'autel, +on prit de l'eau bénite et l'on fit sortir +en silence Oscar, qui se laissa conduire en +tonte humilité devant la foule rassemblée +pour le voir passer. Les vieillards dirent:</p> + +<p>—A tout péché miséricorde.»</p> + +<p>Les femmes, en voyant ce pâle déserteur, +la tête courbée sous l'humiliation, +les femmes pressèrent leurs enfants contre +elles, et sentirent leurs yeux humides. +Les enfants, toujours bons quand ils regardent +ces yeux de femme brillants de pitié, +dirent à plusieurs: Mères, il faut lui bailler +du lait.»</p> + +<p>Il en but à pleine mesure et jusqu'au +coeur, tandis que son guide reprenait sa +force par quelques verres de vin, pour lesquels, +il faut le dire, Oscar offrit ses cinq +sous avec tant d'instance, que tout le +monde dit:—Il a bon coeur» et que +l'homme, désarmé par cette action, prit +sa main, sans rudesse, sans <i>rancoeur</i>, saluant +à droite, à gauche les habitants, qui +leur donnèrent un pas de conduite dans +les champs, en criant: Dieu vous garde! +et d'autres compliments qui se gravèrent +pour toujours dans le coeur gonflé d'Oscar.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<h3>LES BILLES PERDUES.</h3> + +<p>Une solitude affreuse régnait dans la +maison paternelle quand il y rentra. Il +semblait que tout fût mort. La nuit tombait, +les meubles étaient sombres et reprochants. +Le père d'Oscar courait à la recherche +de son fils depuis le matin. Sa +mère, la douleur dans l'ame, était également +sortie pour découvrir son cruel enfant!...</p> + +<p>La rue était large, dépeuplée, ironique. +Elle semblait dire avec une mine glaciale:</p> + +<p>—Rentrez, monsieur, j'ai bien l'honneur +de vous saluer!</p> + +<p>L'épicier, les bras croisés, sur sa porte, +inspectant, à la fin du jour, tous les scandales +à la portée de son investigation, +railleur comme la rue que reconnaissait à +peine le <i>paria</i> volontaire, l'épicier ôta sa +casquette avec la dérision écrasante de +cette apostrophe:</p> + +<p>—Ah! mon estimable voisin, enchanté +de vous revoir. Si vous avez besoin d'excellentes +figues, de raisins de caisse pour +vous remettre de vos voyages, dites à votre +père que j'en vends. Il doit être bien +content de vous, il vous en achètera.</p> + +<p>Les jambes d'Oscar rentraient sous lui.</p> + +<p>La vieille Léonore, qui tricotait à la +lampe dans l'arrière-boutique, fut prise +d'un grand saisissement à la vue du petit +garçon.—Croyez moi, dit-elle en préparant +un bon souper à son guide harassé +de fatigue, croyez-moi, Oscar, montez dans +votre chambre et couchez-vous. Ce soir, +votre père sera encore bien fâché, votre +mère n'osera vous pardonner devant lui. +Venez avec moi; ce souper que je vous +porte, vous le mangerez en vous couchant, +et qui vivra verra! Oscar monta sans proférer +une parole.</p> + +<p>Son pain fut très-amer ce soir-là, ainsi +que tout ce que la vieille Eléonore avait +monté pour manger.</p> + +<p>Au milieu de sa mélancolie, à demi-déshabillé +sur son lit, où l'on voyait à peine +clair par une petite fenêtre, et par un reflet +de la lune, abîmé dans mille pensées +de crainte pour <i>demain</i>! d'espoir dans la +clémence de sa mère, de son père offensé, +et de son Dieu fléchi, une fraîche idée se +glissa dans la mémoire d'Oscar: Ses billes! +tout l'avenir s'arrangea devant ses yeux. +L'argent était dévoré, le chapeau disparu +dans le naufrage, mais ses billes! si polies, +si bien veinées, si transparentes qu'on pouvait +regarder le soleil et la chandelle au +travers.—Oh! mes billes comptons mes +billes! et il s'assit avec un soupir plein +d'aise et de dilatation.</p> + +<p>Tout le monde savait, avant ce jour affreux, +que les heures innocentes d'Oscar +n'avaient pas de plus doux loisirs que l'examen +de ces jolis marbres ronds; que c'était +sa fortune, ses rentes; qu'il les comptait +cent fois par jour; en mangeant, ce qui +le faisait gronder; à l'école, sous son livre, +ce qui le faisait mettre en pénitence, enfin +partout, et comme vous voyez jusqu'au +fond de ses remords.</p> + +<p>Jugez comme il fut triste quand il n'en +retrouva plus que deux, après avoir parcouru +avec effroi tous les coins de sa poche, +d'une immense poche, qui pouvait +passer pour un sac, et qu'Eléonore avait +la bonté de recoudre souvent, car c'était +un entrepôt qui suivait Oscar dans toutes +les démarches de sa vie. Malheureusement +dans cette dernière aussi! il est à présumer +que les secousses du cheval errant +avaient fait sortir ces petites richesses roulantes... +Oscar se renversa sur son oreiller, +qu'il inonda de ses larmes et s'endormit +désenchanté de ce monde, où les fautes +s'expient par de si grandes souffrances. +Il avait dit: Tout est fini pour moi! et il +était entré dans un profond sommeil.</p> + +<p>Ce fut ainsi que le trouva sa mère, +quand elle monta, non pour punir un crime +qu'elle n'avait jamais prévu, qui ne +faisait point partie de ceux enfermés dans +son code pénal de mère et qu'elle remettait +à Dieu; mais quand elle ne put résister +enfin à venir s'assurer si c'était bien +lui! bien son enfant perdu tout un jour... +C'était lui! mais qu'il était changé! comme +sa mère le reconnut avec tristesse, +lorsqu'après avoir approché bien doucement, +bien doucement une lumière auprès +de son lit, elle le vit humecté de larmes, +barbouillé de la poussière des voyages, et +les cheveux mêlés comme s'il se fût battu +avec cent chats!</p> + +<p>Le coeur de cette mère ne put résister. +Elle pleura comme il avait pleuré, avec +plus de douceur toutefois, car elle retrouvait +son cher enfant! Aussi laissa-t-elle +tomber, avant de sortir, le baiser du pardon +sur le front souillé d'Oscar. Elle retourna +près de son mari, qui se promenait en long +et en large dans le magasin, songeant d'un +air soucieux au châtiment que méritait +son fils.</p> + +<p>Elle parla tant, tant! sa voix était si bonne, +si suppliante, si craintive qu'elle entra +dans la colère de l'homme grave et blessé. +Il répondit:</p> + +<p>—Couchez-vous; car vous me rendez +aussi faible que vous-même!</p> + +<p>Elle bénit Dieu! et se coucha délassée.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>ÉCOLE ET PARDON.</h3> + +<p>Le lendemain, Eléonore conduisit Oscar +à l'école, avant que personne fût levé +chez son père. Un déjeuner <i>d'enfant prodigue</i>, +préparé par sa mère qui ne se montra +pas encore, avait réparé ses forces et +rendu un peu de teint à ses joues bien lavées. +Excepté la perte des billes dont il +était si fier autrefois, si ruiné aujourd'hui, +tout semblait à peu près remis en place +dans son existence, où il avait repris son +banc, son livre, et tous ses bruyants camarades.</p> + +<p>Quand l'école fut complète, le maître +ayant saisi au vol un moment de profond +silence, se leva et dit:—Messieurs, il y a +parmi vous un enfant qu'il est de mon devoir +de vous signaler comme pouvant donner +un funeste exemple à ma classe, un +buissonnier! qui n'a pas craint de plonger +sa mère dans les angoisses de l'inquiétude, +sa mère, sa bonne mère qui l'a nourri de +son lait, qui l'habille, qui lui paie des maîtres! +cet enfant ingrat a déserté hier sa +maison!</p> + +<p>Son nom est inutile à prononcer! une +rougeur coupable fait éclater sa condamnation +dans ses traits, qu'il s'efforce en vain +de cacher sous son livre! Puisse, messieurs, +cette rougeur provenir d'une bonne honte +qui enchaînera dans notre sein l'enfant qui +a mérité tout un jour le titre anti-social de +déserteur!!!</p> + +<p>Oh! quel murmure suivit cette dénonciation +publique! Oscar crut tourner dans un +tourbillon de feu, quand il sentit trente-six +yeux d'écoliers attachés sur lui seul, comme +sur un centre de blâme et de curiosité, +car il n'y avait pas à hésiter, c'était lui!</p> + +<p>Les innocents de ce jour-là s'étaient regardés +fièrement entre eux, ayant l'air de +se dire:</p> + +<p>—Voyez! les déserteurs portent-ils la +tête comme cela!» et la tête d'Oscar tombait +comme une feuille morte sur sa poitrine! +Aussi les murmures, d'abord décents +et étouffés, devinrent tellement <i>tumulte</i> +que le maître eut besoin d'une vigueur peu +commune pour rétablir à la fin le silence, +d'où s'échappait encore, comme les dernières +fusées d'un feu d'artifice, ce mot qui +ne tombait que sur le banc vide d'Oscar.—Déserteur! +déserteur! et la classe entière +lui tourna le dos.</p> + +<p>Ce procédé n'est pas d'une haute charité, +c'est vrai: mais telles sont les moeurs de +l'école, du monde entier. Oscar eut bien +du mal à détacher de lui ce vilain nom qui +s'y était collé par sa faute.</p> + +<p>Son père, quand il rentra, vit qu'il en +était si courbé qu'à peine il pouvait s'avancer +vers lui. Suivant sa promesse de la +veille, il lui tendit la main généreusement.—Oscar! +je te pardonne, tu as souffert.» +Et il vit, lui, que sa mère pleurait en faisant +semblant de regarder par la fenêtre.</p> + +<p>Pauvre Oscar! il se trouva, sans savoir +comment, dans ses bras, dont l'étreinte +lui réchauffa le sang autour du coeur! il +s'y plongea comme dans son champ d'asile. +Il y oublia tout! et les grandes routes, et +les écoles impitoyables.</p> + +<p>Elle fit des épargnes pour lui rendre +vingt billes.</p> + +<p>Il fit le serment de ne la déserter jamais.</p> +<br><br><br> +<a id="c13" name="c13"></a> + + + +<h2>ADIEU D'UNE PETITE FILLE A L'ÉCOLE.</h2> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mon coeur battait à peine et vous l'avez formé,</p> +<p>Vos mains ont dénoué le fil de ma pensée,</p> +<p>Madame! et votre image est à jamais tracée</p> +<p>Sur les jours de l'enfant que vous avez aimé!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si le bonheur m'attend, ce sera votre ouvrage;</p> +<p>Vos soins l'auront semé sur mon doux avenir:</p> +<p>Et si pour m'éprouver, mon sort couve un orage,</p> +<p>Votre jeune roseau cherchera du courage.</p> +<p>Madame! en s'appuyant sur votre souvenir!</p> + </div> </div> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p> + +<br><br><br> + + + + + +<h3>TABLE</h3> + +<h4>Des<br> + +Matières contenues<br> +dans le second volume.</h4> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i18"><a href="#c01">La physiologie des poupées.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c02">La mère à son fils, <i>vers</i>.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c03">Minette.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c04">Le petit rieur, <i>vers</i>.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c05">L'oiseau sans ailes.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c06">Le livre d'une petite fille, <i>vers</i>.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c07">La paresse.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c08">Le premier chagrin d'un enfant, <i>vers</i>.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c09">Le petit berger.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c10">Le coucher d'un petit garçon, <i>vers</i>.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c11">Les petits sauvages.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c12">Le petit déserteur.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c13">Adieu d'une petite fille à l'école, <i>vers</i>.</a></p> + </div> </div> +<br> + +<h3>FIN DE LA TABLE.</h3> + +<br><br><br> +<hr class="full" noshade> +<p>***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MèRES ET DES ENFANTS, TOME II***</p> +<p>******* This file should be named 14310-h.txt or 14310-h.zip *******</p> +<p>This and all associated files of various formats will be found in:<br /> +<a href="https://www.gutenberg.org/dirs/1/4/3/1/14310">https://www.gutenberg.org/1/4/3/1/14310</a></p> +<p>Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed.</p> + +<p>Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution.</p> + + + +<pre> +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +<a href="https://gutenberg.org/license">https://gutenberg.org/license)</a>. + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS,' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://www.gutenberg.org/about/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: +https://www.gutenberg.org/fundraising/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + +<a href="https://www.gutenberg.org">https://www.gutenberg.org</a> + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + +<a href="https://www.gutenberg.org/dirs/etext06/">https://www.gutenberg.org/dirs/etext06/</a> + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + +https://www.gutenberg.org/dirs/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: +https://www.gutenberg.org/dirs/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: +<a href="https://www.gutenberg.org/dirs/GUTINDEX.ALL">https://www.gutenberg.org/dirs/GUTINDEX.ALL</a> + +*** END: FULL LICENSE *** +</pre> +</body> +</html> diff --git a/old/14310-h/images/01.png b/old/14310-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b3469cb --- /dev/null +++ b/old/14310-h/images/01.png diff --git a/old/14310-h/images/02.png b/old/14310-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1710ac1 --- /dev/null +++ b/old/14310-h/images/02.png diff --git a/old/14310-h/images/03.png b/old/14310-h/images/03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9aaf5d6 --- /dev/null +++ b/old/14310-h/images/03.png diff --git a/old/14310-h/images/04.png b/old/14310-h/images/04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..93bfd09 --- /dev/null +++ b/old/14310-h/images/04.png diff --git a/old/14310-h/images/05.png b/old/14310-h/images/05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..24f253a --- /dev/null +++ b/old/14310-h/images/05.png diff --git a/old/14310.txt b/old/14310.txt new file mode 100644 index 0000000..e95fde0 --- /dev/null +++ b/old/14310.txt @@ -0,0 +1,2817 @@ +The Project Gutenberg eBook, Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II, +by Marceline Desbordes-Valmore + + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + + + + +Title: Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II + +Author: Marceline Desbordes-Valmore + +Release Date: December 9, 2004 [eBook #14310] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-646-US (US-ASCII) + + +***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MèRES ET DES ENFANTS, +TOME II*** + + +E-text prepared by Suzanne Shell, Renald Levesque, and the Project +Gutenberg Online Distributed Proofreading Team from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + LE LIVRE + DES + MERES ET DES ENFANTS + + CONTES EN VERS ET EN PROSE + + PAR + + Mme Desbordes Valmore. + + TOME II. + + + + + + + + LA PHYSIOLOGIE DES POUPEES. + + + +I. + +UN PERE. + +Quatre poupees entrerent un jour a la fois rue des Pyramides. Cela +fit quelque sensation chez les voisins de l'heureuse maison ou se +precipitaient ces charmantes etrangeres, car elles etaient pleines +d'eclat, de decence et de fraicheur dans leurs parures. + +Une vieille gouvernante les recut dans le vestibule du second etage, les +prit des bras de la personne qui les apportait, et les rangea derriere +un rideau, comme elle en avait recu l'instruction, puis courut avertir +son maitre, arrive, depuis quelques jours d'un grand voyage; il parut +un moment apres, suivi de quatre enfants qu'il fit ranger autour d'un +excellent dejeuner prepare pour eux. + +Cet homme, d'une taille legerement courbee, quoique jeune encore, les +assit lui-meme aupres de lui d'un air doux et triste. Il etait le pere +des enfants et revenait leur tenir lieu d'une mere charmante, qu'ils +avaient perdue. Rien ne pouvait retenir M. Sarrasin a la vie, que le +dessein irrevocable d'etre a la fois le pere et la mere de cette petite +famille groupee autour de lui. Force a de frequents voyages dans +l'interet de tous, il n'avait pu depuis trois ans cultiver lui-meme ces +jeunes plantes dont il ignorait entierement les caracteres. Leurs jours +s'etaient passes depuis six mois, dans une pension, ou elles avaient +senti moins cruellement l'absence de leur mere et la privation +momentanee de ce jeune pere, qui leur etait enfin rendu! C'etait leur +troisieme reunion depuis son retour beni, et vous avez deja juge qu'ils +s'occupaient des moyens d'assurer leur bonheur. Il ne lui en restait pas +d'autre. + +Il se leva quand le dejeuner fut fini et la table remise en ordre. + +Voici, dit-il en tirant le rideau qui cachait les belles visiteuses, +quatre petites compagnes que je veux associer a notre voyage de +Saint-Denis. + +Un saisissement de plaisir fit manquer la voix aux quatre soeurs, qui +leverent leurs bras, en criant: + +--Oh! papa! oh! papa! qu'elles sont jolies! + +Ce n'est pas sans dessein, reprit-il, qu'elles sont arrivees ainsi pour +vous chercher. Elles ont sans doute desire un asile pres de chacune de +vous. Leur choix doit etre ecrit d'avance dans leur billet de visite. + +Toutes se precipiterent sur les petites mains a ressorts des poupees qui +tenaient une carte de visite. Albertine, l'ainee, y lut son nom (car +elle savait lire l'ecriture), l'adresse etait ainsi concue: Prudente +pour Albertine. Augusta, Marceline et Valerie y epelerent aussi leurs +noms et ce furent des cris, des embrassements, qui firent couler la joie +jusqu'au coeur de leur pere. + +--Elevez-les bien, dit-il avec une tendresse serieuse, et rendez-moi un +compte fidele de leurs penchants: ce sont vos filles. + +Albertine emporta la sienne dans ses bras avec un maintien de petite +maman tout a fait compose, la regardant avec un air de tendre protection +qui fit bien augurer a monsieur Sarrasin de l'avenir de la poupee, +qu'elle appela sur le champ:--ma fille. + +Augusta saisit vivement Lutine par le milieu du corps, et lui appliqua +deux gros baisers qui derangerent un peu sa coiffure. Valerie soutint +Peri par ces deux mains delicates, en la faisant sauter en mesure sur un +pas de valse. Marceline, la plus jeune, petite blonde silencieuse, se +tint gravement debout devant celle qui la regardait de dessus la table, +sans montrer trop d'empressement a l'en faire descendre. + +--Tu ne prends pas, Fauvette? dit son pere: ne te trouves-tu pas +contente d'avoir une telle fille?--Si! repondit l'enfant blond, en +regardant alternativement Fauvette et son pere.--Je t'aime mieux, toi! +ajouta-elle a voix basse en se glissant dans ses genoux et en passant +ses bras autour de son cou qu'elle etreignit longtemps de toute sa +force. Son pere emu, tenant les yeux long temps aussi fixes sur cette +petite tete attachante, crut voir en miniature le portrait de sa mere, +et la serra fortement sur son coeur. Le pere et l'enfant resterent +plonges dans une immobilite qui n'etait pas de l'engourdissement. + +Les eclats de rire et de musique qui partaient de la chambre voisine +reveillerent cet homme absorbe au fond de sa memoire. Il prit par la +main sa plus jeune fille, qui tenait avec quelque embarras la brillante +Fauvette, et ils se reunirent au cercle joyeux qui allait devenir le +centre des observations du tendre physiologiste. + + + +II. + +QUATRE FEMMES EN MINIATURE. + +Albertine venait de faire asseoir Prudente devant elle, pour lui montrer +patiemment un point de tapisserie, lui parlant avec une gracieuse +autorite, et lui promettant un monde de bonheur dans le charme du +travail. Elle en avait deja range autour de Prudente tous les elements +sans confusion. La poupee attentive tenait avec soumission son aiguille +enfilee de laine, et paraissait ecouter sans ennui sa jeune maman +compter les fils de canevas, et lui expliquer les delices de cet +ouvrage, repetant sans se lasser:--Vous prenez deux, que votre point +soit egal et rond vos mains toujours propres et vos laines en ordre. + +Ce petit coin du tableau reposa delicieusement les yeux de M. Sarrasin, +car Albertine etait l'ainee. + +Quel bonheur pour lui de decouvrir en elle le germe d'une patience si +utile un jour dans sa maison! cette grace liante et calme devait si bien +unir ensemble les jeunes branches qui l'enracinaient au monde! + +Assise sur une grande chaise devant le piano, Valerie soutenait Peri par +sa ceinture comme par des lisieres, et la faisait legerement tourner en +frappant avec sa main droite une espece de galop qui semblait enivrer la +poupee, et la petite fille criant comme son maitre de danse:--en mesure, +mademoiselle, arrondissez-les bras, effacez les epaules..., baissez les +yeux devant votre cavalier! + +--Heureuse enfant! pensa monsieur Sarrasin, la musique fera du bruit +dans tes plaisirs et dans tes peines. Ta physionomie riante reposera +souvent ma douleur, et j'allegerai tes graves lecons par l'espoir de la +danse. + +Augusta, qui se tenait alors a l'ecart, paraissait tres affairee +autour de Lutine.--Elle l'avait embrassee si fort et si souvent, que +l'humidite de ses levres, assez mal essuyees des traces de son dejeuner; +avaient deja compromis l'eclat des joues rouges et presque vivantes de +sa fille. C'est dans l'etonnement de voir une tache ternir un teint plus +brillant que le sien meme, qu'elle avait eu recours au savon, et qu'elle +s'apercut avec desespoir qu'il ne restait dessous qu'un carton pale ou +le sang ne circulait pas. L'autre joue, toute neuve et intacte, formait +un affreux contraste avec celle ou la couleur delayee se melait au +savon et aux cheveux colles dans ce hideux mastic. Ce fut dans cet etat +qu'Augusta, avec une grosse larme dans les yeux s'elanca vers son pere, +en elevant sous ses yeux, Lutine ainsi deshonoree, et criant: Vois comme +elle a mal a la joue; je l'ai pourtant bien lavee. + +C'est a cause de cela, repondit son pere, l'eau ne vaut rien aux +poupees. Ta tendresse lui a deja fait mal; il ne faut pas devorer ce +qu'on aime. Trop de caresses etouffent un enfant. Une surveillance calme +et active, une douce liberte autour de ta fille, comme pour tout ce que +tu aimeras au monde, ce sera le meilleur secret pour le conserver. + +--Fais-la guerir, dit Augusta les mains jointes, et je te promets de +l'embrasser bien doucement. + +Lutine fut envoyee chez un medecin celebre de poupees au grand bazar +ou elle avait ete choisie; et des le soir meme, elle rentra rue des +Pyramides, plus rouge que jamais. + +Monsieur Sarrasin observait en meme temps que Marceline, la plus petite +et la plus frele, n'enseignait ni la tapisserie, ni la danse a Fauvette. +Elle la regardait quelquefois, caressait doucement ses souliers de satin +et ses mains un peu cachees par des manchettes de blonde: mais c'etait +une admiration froide ou craintive que ne pouvait expliquer son pere. + +--Pourquoi ne danses-tu pas avec Fauvette, mon petit ange? lui +demanda-t-il; elle doit etre legere comme ses plumes. Sa robe de crepe +blanc est si bien garnie de fleurs!" + +Marceline d'abord ne repondit pas: puis, comme si sa pensee sortait a +son insu de sa bouche, elle dit: je n'ose pas l'aimer." + +--C'est singulier; pensa Monsieur Sarrasin. + + + +III. + +LA PORTE DU CIEL. + +Comme le temps etait fort beau le lendemain, bien qu'il fit froid d'une +derniere gelee, apres que les lecons furent apprises, que l'active +gouvernante eut habille ses quatres petites maitresses qu'elle aimait +avec devotion, on dejeuna de bonne heure, on sortit a pied tous +ensemble. La vieille Suzanne, chaudement paree, guidait ce petit +troupeau dont elle etait fiere, et Monsieur Sarrasin le suivait de pres +avec la surveillance et la sollicitude d'un pere. + +Savez-vous ou l'on allait avec tant d'empressement, tant d'espoir, que +pas un pied ne touchait terre? et pourquoi ces quatre visages doux et +charmants se levaient souvent pour regarder au-dessus des maisons le +ciel bleu suspendu, si pur, si haut au-dessus des cheminees des immenses +batiments de Paris? Pourquoi l'on avait embrasse serieusement les +poupees en leur disant: au revoir! sans les emmener avec soi? Eh bien! +vous allez le savoir; car la personne qui a raconte cette histoire a +suivi toute la famille jusqu'a la barriere Montmartre; elle avait a +rendre aussi une pieuse visite la ou montaient ces beaux enfants, ayant +chacun une couronne de fleurs passees au bras sous leur manteau brun. + +--Oh! ma bonne Suzanne, ou allons-nous? dit la petite Marceline qui ne +marchait pas encore d'un pas aussi ferme que les autres. Suzanne soupira +et n'osa repondre, car son maitre gardait un profond silence. On monte, +on monte..... puis on aborde une grille devant laquelle monsieur +Sarrasin s'arrete, decouvre sa tete; et dit:--Saluez, mes enfants, car +c'est ici la porte du ciel! + +Les quatre petites filles obeirent avec un instinct de douleur et de +tendresse qui les fit ressembler a quatre anges de la piete. Suzanne se +detourna pour cacher ses larmes.--Ma bonne vieille Suzanne, poursuivit +monsieur Sarrasin, si vous ne pouvez nous suivre, vous nous attendrez +la.--Ah! monsieur! dit Suzanne avec une instance dans le regard, et +decouvrant sous son tablier noir sa couronne a elle, qu'on ne lui avait +pas commande d'apporter, monsieur! j'ai du courage, et je sais le +chemin! Dans votre absence depuis six mois demeuree toute seule, je +n'avais pas d'autre voyage a faire, et je venais!--Entrez donc, ma +fidele Suzanne, entrez, mes petites cheries... Vous n'oublierez jamais +notre premiere promenade: elle est serieuse; mais elle est pleine +d'esperance. Voyez que de fleurs! + +Il y en avait, en effet, deja beaucoup; et des arbustes, des plantes +vertes, des saules si bien entremeles ensemble que la terre a cette +place ne se voyait plus qu'a peine.--C'est ici, mes filles, qu'il faut +attacher vos couronnes et vous mettre a genoux. + +Ce que firent les enfants. + +--Venez, leur dit-il, apres qu'il eut prie au milieu d'eux et pour eux. +Venez! votre mere vous regarde; elle vous benit. + +La petite Marceline se precipita dans les branches et les hautes herbes +en criant:--ou donc! ou donc! + +--Monsieur Sarrasin apres l'avoir saisie dans ses bras, lui dit: je +te promets que nous serons tous reunis un jour et que nous irons la +rejoindre par la porte du ciel.--Merci! repondit l'enfant qui se coucha +triste sur son epaule, et qui redescendit avec son pere au milieu des +sanglots de ses jeunes soeurs qui marchaient mieux qu'elle. + + + +IV. + +LA POUPEE MALADE. + +L'enfance est heureuse! elle est aimee de Dieu. Dieu charge un ange de +mesurer la peine a la faiblesse. L'ange y va bien doucement; on croit +qu'il leur souffle des baisers dans leurs larmes. De la ces ondees de +pleurs qui mouillent a peine, car il les emporte sur ses ailes avec +leurs prieres. Alors, ils rient, ces petits enfants; ils aiment, ils +esperent, ils croient et c'est pour cela que Dieu les aime; pour cela +qu'il a dit: _Laissez venir a moi les petits enfants?_ Il faut donc se +rejouir en pensant que les quatre soeurs retrouverent leurs poupees +avec un sentiment de joie tres pur et qu'elles les associerent a leurs +souvenirs, a leurs jeux, a l'union charmante qui regnait entre elles. + +Un jour que les lecons etaient finies, leur pere s'etonna du profond +silence qui avait succede au bruit accoutume de l'heureuse chambre de +ses enfants. Il s'approcha sur la pointe du pied pour observer la cause +de ce grand silence, et demeura fort surpris de voir la poupee d'Augusta +couchee, et les petites filles s'agitant autour d'elle avec le plus +tendre empressement. + +Un ordre parfait regnait dans leur activite muette. On glissait +doucement autour du cher petit objet qu'on semblait avoir peur de +reveiller, de cette Lutine si vive et si brillante, privee de ses +vetements incommodes; renversee sur un oreiller, se conformant a sa +position avec une grace qui enchantait les enfants. Alphonse, joli petit +parent de la maison, partageait fort gravement les soins de ses cousines +et remplissait les fonctions de medecin. + +C'etait un charme de le voir tatant le pouls de Lutine, reflechissant +comme il avait vu reflechir un docteur profond, et s'asseyant pres du +lit, le front appuye sur sa main, une plume passee dans ses levres, lent +a ecrire l'ordonnance que ses cousines attendaient avec anxiete. + +Oui! l'enfance est heureuse. Il y avait pour elle dans cette scene +l'interet d'un drame veritable. Cette malade immobile leur faisait +pressentir ou rappeler tout ce qu'il y a de doux, d'aimable aux soins +prodigues a un etre souffrant. Monsieur Sarrasin vit tant de zele et de +charite regner dans ce coin de chambre, que les larmes lui en vinrent +aux yeux. + +Albertine lut l'ordonnance du medecin, et prepara promptement une petite +bande de toile urgente pour la saignee, qu'executa sur l'heure la main +legere et hardie d'Alphonse. + +La lancette fut un passe-cordon d'argent, la cuvette une coupe de +porcelaine qu'avait pretee la vieille Suzanne. Alors, a la satisfaction +curieuse des enfants, la poupee dont la peau fut plus qu'effleuree par +l'integre Alphonse qui s'en acquittait de tout son coeur, la poupee +perdit une grande quantite de son. + +--Elle est sauvee! cria le docteur. Elle est sauvee! + +Sauvee! repeterent en frappant dans leurs mains les gardes-malades, qui +avaient a peu pres le costume de l'etat. + +--Je te fais compliment de cette cure, mon ami, dit monsieur Sarrasin en +se montrant. Tu me parais devoir etre un jour medecin dans toutes les +formes. Alphonse lui sauta au cou, et lui dit en confidence.--Je fais +semblant de croire; car, vois-tu, cette poupee n'est pas vivante.--Si! +Si! un peu vivante cria Augusta qui l'avait entendu, et qui ne voulait +pas perdre son illusion. Tiens, papa, regarde, ajouta-t-elle en +entrainant son pere aupres de sa Lutine. Tu vois que les sangsues ont +bien pris!" Lutine avait, en effet, huit sangsues, ou du moins huit +petits morceaux de reglisse decoupes dans la forme de ce laid et +bienfaisant animal. Il faut convenir que Lutine ainsi barbouillee, le +bras vide, et lavee par toutes les potions qu'on lui avait fait boire, +demeura dans un etat de convalescence, dont les bons soins de la sage +Albertine ne purent jamais la tirer entierement. Monsieur Sarrasin +declara pourtant que cette convalescence serait celebree par un banquet, +ou le docteur recut, en cremes, en biscuits et en darioles, le prix de +sa sagacite merveilleuse. + +--D'ou provenait la maladie de Lutine? manda Monsieur Sarrasin, moitie +serieux, moitie riant. + +Le docteur mangeait, se reposant sur ses lauriers. Augusta repondit avec +vivacite que Lutine avait fait son malheur elle-meme, qu'elle se serrait +dans son corset de maniere a s'etouffer, ce qui la rendait tres-agacee +et tres-pale. + +Enfin, papa, sans moi, elle serait devenue poitrinaire. C'est une folle, +sans soin d'elle-meme, jamais en place, une petite ramasse-poussiere qui +me fait tourner la tete. + +--Je comprends, dit son pere, en frappant doucement sur cette petite +tete agitee, qu'il faudra lui donner un bien bon exemple pour la +corriger. La tienne, Valerie, parait en bonne sante. + +--Oui, papa, elle danse +toujours, et je lui apprends le pas du chale pour te faire une +surprise le jour de ta fete. Oh! papa! elle valse presque seule sans +s'etourdir. + +--Il faut lui faire une recompense de cet amusement, mon +ange: on peut danser de joie quand on a bien rempli tous ses devoirs; +j'y veillerai avec toi. La tienne, Albertine, comment se conduit-elle? + +Albertine ne repondit rien qu'en courant chercher les preuves de +l'excellente conduite de Prudente. Elle rapporta, dans un doux silence, +l'ouvrage de tapisserie termine avec une proprete ravissante; puis elle +etala, avec un sourire d'une petite mere satisfaite, un trousseau cousu +de la facon la plus solide. Ce trousseau se composait deja d'une paire +de draps ourles, marques au nom de Prudente; quatre chemises a manches +longues en forme de peignoir; quatre manteaux de lits, des beguins +bordes d'une petite dentelle de Lille et quatre mouchoirs ornes de son +chiffre. + +Avec cela, dit l'enfant plein de joie, elle peut attendre. Elle m'a bien +aidee, cette chere mignonne! Oh! papa que je l'aime! et que je suis +contente quand nous travaillons ensemble!--je t'aime aussi, dit son +heureux pere, et je te donne des ce moment le droit de surveillance +sur toutes les poupees de la maison; elles y gagneront beaucoup et tes +jeunes soeurs davantage. + +Les plus petites embrasserent tendrement Albertine, qui les baisa d'un +baiser plein d'amour et d'avenir. Je dois vous dire, pour l'avoir vu de +mes yeux qu'elle devint, en effet, plus tard, le guide et l'appui de ses +soeurs, dont elle est encore adoree. + +Dans un moment de reflexion fort rare chez Augusta, elle regardait un +peu tristement les ravages que sa tendresse avait produit chez Lutine, +qui n'etait plus que l'ombre d'elle-meme,--Veux-tu la mienne? dit +Marceline, que personne ne soupconnait en observation dans un coin; mais +dont les yeux intelligents percaient toujours jusqu'a la tristesse des +autres. Prends la mienne, prends, petite soeur; tu soigneras, Lutine et +Fauvette te rejouira. + +--Mais toi, repondit Augusta, en hesitant a recevoir la belle Fauvette, +aussi fraiche que le jour de son entree dans la maison. + +--Je la regarderai, Augusta, quand j'aurai fini mes devoirs; mais elle +est lourde et elle a trop de plumes, il est impossible que ce soit la ma +fille. + +--Oh! j'en aurai donc deux! s'ecria sa soeur folle de joie. Que de +choses, mon Dieu! que d'inquietudes je vais avoir sur les bras! qu'une +grande famille cause de soins et de fatigue aux meres! + + + +L'ORPHELINE DU BOULEVARD + +Monsieur Sarrasin n'avait pas vu sans surprise le detachement de +Marceline pour Fauvette, il en cherchait la cause dans l'insouciance de +son age; mais il se trompait; il en eut la preuve un jour. Toute cette +famille innocente revenait du boulevard Saint-Denis; on pressait le pas, +car c'etait l'heure ou les lumieres du gaz s'allument de loin en loin. +Une humble boutique a terre s'annoncait a une grande distance par la +voix d'un jeune marchand, qui jetait ces paroles percantes dans toutes +les oreilles promeneuses: + +Voyez, messieurs, voyez mesdames, enfants, petits enfants, voyez! +pleurez pour obtenir de vos peres et meres les tresors a cinq sous que +voila. A cinq sous, messieurs, mesdames, enfans, petits enfants! A cinq +sous, tout ce qui peut frapper l'oeil de l'acquereur!" + +Monsieur Sarrasin ne resista pas a l'attraction de cette voix puissante; +il permit a ses enfants de choisir chacune un de ses tresors a cinq sous +qui font plus d'heureux qu'on ne pense. + +Un seul objet attira toute l'attention de Marceline. Une poupee nue, +abandonnee dans un coin, sur la terre humide, lui causa une sensation de +pitie subite. La plus attrayante sympathie s'etablit entre elle et cette +pauvre petite chose dedaignee; et pressant de toute l'etreinte de ses +deux mains la main de son pere pour le forcer a se pencher vers elle, +donne-moi, lui dit-elle, cette Fauvette, pour que je la rechauffe, oh! +je t'en prie!" Elle fut a l'instant sous son manteau, entre'ouvert vingt +fois par les caresses que cette poupee recut de son doux sauveur. C'est +de la que lui vint le nom de l'Orpheline du Boulevard. + +Il est impossible de vous representer l'affection qui parut s'etablir +entre elles deux. C'etait presque triste de penser qu'un seul coeur en +faisait tous les frais: on aurait voulu animer un peu l'objet d'une +amitie si tendre, pour lui donner le bonheur d'y repondre. Marceline ne +le desirait pas, elle en etait sure! elle voyait ces petits traits fins +et luisants s'animer pour elle, pour elle seule! et cette idee lui +causait du ravissement. Jamais on ne la rencontrait sans l'orpheline +collee contre sa poitrine; jamais elle ne se couchait, apres sa priere +a Dieu, sans endormir sur son coeur son enfant trouve, l'amour de son +choix, sa petite bien-aimee! Elle passait toutes ses recreations dans +cette union intime et silencieuse. Tout ce qu'elle lui chuchotait de +paroles caressantes et mignonnes ferait un poeme d'amour et d'amitie! +Cette jeune ame etait remplie, et son visage d'ange rayonnait de +bonheur. Sur les genoux de son pere meme, qui l'y bercait souvent comme +la plus legere, elle montait avec l'orpheline associee a sa vie; cette +vie fut un sourire tant qu'elle posseda sa frele et pure idole. Quand +son pere, qui souriait de cette tendresse, lui demandait:--Que dit-elle +de tout ce que tu lui racontes! + +--Elle m'ecoute, repondait l'enfant, elle m'entend!" Et l'avenir de +cette petite fille l'inquietait plus que celui de la rangeuse Albertine, +plus que celui de la bondissante Valerie; plus meme que celui d'Augusta, +dont le caractere impetueux pouvait se modifier, et l'exempter a coup +sur de toutes les maladies de l'ame. + + + +LA POUPEE PERDUE. + +Alphonse avait passe tout un jour de conge au milieu de ses jeunes +parentes, et ce jour s'etait ecoule comme une heure. Le jardin deja +embaume, la cour ou il y avait de l'herbe et des poules, les greniers ou +vivaient des pigeons a la plume eclatante au soleil, tout avait maintenu +la joie et la concorde dans cette jolie famille; pourtant Marceline +devint triste apres le depart d'Alphonse. Elle le fut le lendemain, le +surlendemain, longtemps, jusqu'a ce que l'on s'apercut qu'il y avait de +profonds soupirs dans son silence, que ces soupirs ressemblaient presque +a des sanglots et qu'enfin sa sante s'alterait d'une maniere sensible. + +Son pere la portait dans ses bras, la faisait danser avec Valerie, +coudre avec Albertine, sortir avec sa bonne Suzanne. + +L'enfant obeissait partout, mais elle dansait d'un air pleurant, se +couchait sur l'epaule de son pere, reveuse et les yeux fixes, gardait +sans y toucher les gateaux delicieux dont Suzanne voulait reveiller son +appetit, et posait une heure entiere sa petite tete brulante sur les +genoux de sa patiente soeur, Albertine. + +--Veux-tu cela? lui disait-on, et cela? et cela? et beaucoup de choses +propres a la distraire. + +Oui! oui! oui!" repondait-elle d'une voix douce et plaintive, mais elle +ne jetait seulement pas les yeux sur les joujoux qu'on s'empressait de +lui offrir. + +Cette petite fille etait devenue si chere a monsieur Sarrasin, qu'il +devint lui-meme tout reveur de la voir ainsi languissante apres avoir +interroge sa maison dans la crainte que l'enfant n'y fut malheureux +pendant ses courtes absences; il prit la resolution de la veiller +lui-meme jusque dans son sommeil, cet excellent pere! il entra quand +tous les enfants dormaient paisibles et blancs comme des ramiers couches +dans leurs nids. + +Le sommeil d'Albertine l'arreta un moment dans une contemplation pleine +de bonheur. C'etait l'ange de la paix, qui s'etait endormi dans la +priere _pour tous_! Augusta dont les joues rouges semblaient bondir +comme deux beaux fruits sur l'oreiller blanc, appela comme Albertine le +baiser de ce pere attendri. Il jugea par le sourire de Valerie qu'elle +s'etait assoupie avec une chanson sur les levres. Jamais il n'avait +compris jusque la tout le bonheur d'un pere, qui entend les douces +haleines de ses enfants immobiles de sommeil et de sante. + +C'est a remercier Dieu a genoux; c'est a croire qu'on l'entend respirer +lui-meme dans ce monde. + +Il n'eut pas le loisir d'interroger le repos de son plus jeune enfant, +car a peine eut-il effleure les boucles blondes de son front presque +pale, que la petite Marceline se reveilla en tressaillant et fixa ses +yeux brillants tout grand ouverts sur son bien-aime pere, en lui tendant +les bras. + +--T'ai-je fait peur? dit-il en se penchant sur elle. Non! j'ai cru que +c'etait le bon Dieu, bon comme toi." + +Alors, avec une voix de pere qui ouvre les secrets de tous les enfants, +il entra dans la petite ame sensible et renfermee, au milieu d'un +ruisseau de larmes qu'il fit couler a force de confiance et de tendres +paroles, la petite melancolique laissa sortir cet aveu: J'ai perdu ma +fille! + +--Comment! dit monsieur Sarrasin frappe d'etonnement, c'est la ce que je +cherche depuis trois mois, et tu ne m'en as rien dit? + +Oh! tu aurais trop de chagrin, poursuivit-elle eu jetant les bras a son +cou et puis je ne voulais pas rapporter; c'est si laid! + +Dis tout, dis, pauvre ange! insista son pere emu et enchante d'avoir +decouvert la blessure. + +--Eh! bien!... ne gronde pas Alphonse, dit-elle en sanglotant sur le +coeur de son pere. Moi, je serai bien sage..., je rirai devant toi." + +Je vous avoue que cet homme qui n'etait plus enfant depuis trente ans +passes, pleura d'aussi bon coeur que cette douce petite fille. + + + +LE RETOUR DE LA POUPEE. + +--Bonjour, Alphonse, dit le lendemain monsieur Sarrasin en entrant dans +la maison de son petit neveu, qu'il trouva dans la cour. + +--Ah! mon oncle, quelle joie de te voir! + +--Je l'imagine bien, mon ami, et puis voila ta cousine un peu malade, +qu'il faut distraire et guerir. C'est une heure de plaisir que nous +venons te demander. + +--Quel bonheur! quel bonheur! quel bonheur! cria de toute sa tete +Alphonse en voltigeant a travers l'escalier, ou il tirait de toute +sa force son oncle par la main: maman! c'est mon oncle! c'est petite +cousine " et sa mere ouvrit avec empressement. + +Au milieu de l'entretien amical qui s'engagea, monsieur Sarrasin +observait le maintien de sa fille. Il craignait qu'elle n'en voulut +dans son coeur a ce jeune garcon, auteur vrai ou suppose d'un si grand +chagrin. Mais il ne vit nulle trace d'inimitie ni de bouderie sur ce +petit front reveur, et l'aima bien mieux encore. Amour a ceux que la +douleur n'aigrit pas; qui ne rendent pas les autres responsables de +leur extreme sensibilite! Alphonse l'avait fait souffrir, mais Alphonse +n'etait pas mechant; il n'etait qu'etourdi. + +Cette petite le sentait bien, elle etait si bonne, si triste de la perte +de Fauvette, qu'elle n'avait pas besoin de joindre a son mal d'amitie, +le mal qui mord le coeur, la haine. Sa mere avait dit une fois devant +elle que la haine ferme la porte du ciel: oh! cette petite voulait aller +au ciel, elle ne voulait qu'aimer, comme les anges, comme sa mere! + +"--Figure-toi, Alphonse, dit monsieur Sarrasin au joyeux enfant qu'il +avait pris entre ses genoux, et qui grimpait dessus comme un chevreau, +figure-toi que j'ai du chagrin." + +Alphonse dressa l'oreille, cessa de se rouler sur son oncle, et le nez +en l'air, les cheveux eparpilles sur son front qui devenait grave, il +ecouta tout frappe d'interet, la suite de ce mot qu'il avait repete +vivement:--du chagrin. + +--Oui, Alphonse, du chagrin! je peux te confier cela, a toi, qui es un +grand garcon, le cousin, l'ami, le defenseur de mes filles, a defaut de +frere, qu'elles n'ont pas: tu comprends? + +--Alphonse devint tout ame. + +--Figure-toi que cette petite, que j'ai prie expres ta mere d'emmener +un moment au jardin, est encore si credule, si enfant, qu'elle se +persuade... mille choses touchantes par leur naivete; entre autres, elle +croit que les poupees sont vivantes.--Alphonse poussa un grand eclat de +rire et se frotta les mains. + +--Toi aussi quand tu etais petit, tu croyais fermement a l'existence de +ton cheval de carton, et tu exigeais qu'on lui achetat de l'avoine. +Mais tu as neuf ans, tu sais la vie et tu es revenu de tous ces +enfantillages, une poupee pour toi, c'est un petit morceau de bois; +c'est exactement la meme chose pour moi-meme; toutefois, nos anciennes +erreurs doivent tourner en indulgence pour les simples, et tu seras +triste comme moi quand tu sauras que ta petite cousine est serieusement +malade de l'absence, de la fuite, du vol d'une poupee; je dis du vol, +car elle a disparu en effet comme un oiseau dont elle portait le nom: +Fauvette. + +--Alphonse redevint immobile. Figure-toi, mon pauvre Alphonse, que +depuis trois mois environ, je vois languir mon plus jeune enfant, un +ennui muet fane sa vie, sa jeune vie, autrefois heureuse et comblee par +la possession de sa poupee! c'etait sa compagne, c'etait sa fille! elle +lui parlait bas, elle lui faisait respirer des fleurs, cherchait partout +de la mousse pour l'y coucher aupres d'elle: tu aurais ri... + +Alphonse ne riait plus. + +--Enfin, pitie! une si petite idole suffisait a un si petit coeur; car +sa perte l'oppresse, l'etonne, l'isole. Elle est dans un desert depuis +que cette diable de poupee a disparu. Elle ne mange plus qu'a peine, +elle a de la fievre, des soupirs, qui disent: ma fille! ma fille! on +pourrait en rire si... + +Alphonse fondait en larmes. + +--Pourquoi pleures-tu? tu n'es pas son pere, poursuivit monsieur +Sarrasin; tu ne sens pas le mal que me fait l'etrange manie de mon +enfant. + +--Je le sens, moi, mon oncle, et c'est bien pire que toi! dit Alphonse +avec une candeur passionnee. Tiens! quand tu devrais me battre, il +faut que je te l'avoue, car j'etouffe. C'est moi qui suis le voleur de +poupee, adieu, mon oncle, je vais..., je ne sais pas ou je vais, mais je +n'ose plus te regarder, et j'aimerais mieux etre en prison que devant +toi! + +--Rends-moi plutot la poupee! repartit son oncle en lui barrant la +porte, et comprimant ses sanglots contre sa poitrine. + +--Mon Dieu! s'ecria l'enfant malheureux, si je l'avais, ce serait deja +fait. Mais j'ai pris cela, moi, comme un caillou, une balle pour lancer +en l'air. Je ne sais ce qu'elle est devenue: je croyais que c'etait pour +rire ce nom de: _ma fille_, qui est-ce qui va penser!... + +--Ah! voila le mal dit l'oncle en appuyant sur cette reflexion. On +trouble souvent le bonheur des autres, sans contribuer au sien meme; +faute de l'avoir compris on brise, on detruit, sans cruaute, des liens, +des habitudes profondes et sacrees; mon cher ami, ne prends rien a +personne, ne derange pas un fil dans la trame des autres, de peur de +rompre ceux que tu n'apercois pas. Souviens-toi de mon conseil, surtout +quand tu seras grand! + +---Ah! je te le jure! mon oncle: Malade par ma faute! repetait, en +tapant des pieds, Alphonse exalte de repentir. + +Marceline rentrait dans ce moment. Presse par la honte de paraitre +devant elle, il se glissa prompt comme l'eclair, sous un long rideau de +croisee, ou il ensevelit sa rougeur et ses larmes. L'ample draperie de +soie agitee fortement par Alphonse s'ebranla; quelque ange, souriant +peut-etre, en fit tomber la poupee elle-meme! la poupee les bras ouverts +comme pour alleger sa chute; la poupee mignonne et cherie, retenue dans +un pli du rideau comme dans une etroite prison! + +Ah! ce fut etouffant de surprise et de joie. Marceline ne fit qu'un +grand cri, puis se jeta sur sa fille qu'elle saisit a deux mains avec un +tremblement d'ame inexplicable a cet age en se refugiant avec elle sous +les bras de son pere, ingenieuse a lui chercher un asile pour toujours! + +Je ne peux pas vous dire exactement lequel fut le plus heureux de cette +etonnante aventure. Monsieur Sarrasin y puisait la guerison de sa chere +fille; Marceline une recompense sans nom a sa silencieuse maladie, et +Alphonse dansait sur un repentir. Il sentait tomber ce plomb qui pend au +coeur de ceux qui se disent: j'ai fait du mal a quelqu'un! + +Oh! decidement, Alphonse etait le plus heureux! tout le monde du moins +aurait pu le croire comme moi, en le voyant bondir sur le chemin ou la +poupee fut ramenee en triomphe par les trois personnes auxquelles elle +inspirait un interet si different! + + + + LA MERE A SON FILS. + + Quand j'ai gronde mon fils je me cache et je pleure. + Qui suis-je, pour punir, moi, roseau devant Dieu; + Pour devancer le temps qui nous gronde a toute heure, + Et crie a tous: prends garde; il faudra dire adieu! + + Mourir avec le poids d'une parole amere; + D'une larme d'enfant que l'on a fait couler; + Que l'on sent sur son coeur incessamment rouler; + est-ce donc pour ce droit que l'on veut etre mere? + + Est-ce donc la le prix des immenses douleurs, + Dont nous avons paye leur presence adoree? + De ce pas sur la tombe encor toute navree, + Dieu! laissez-nous donc vivre et respirer nos fleurs! + + Laissez-nous contempler a deux genoux la tige, + Qui veut se lever seule et fremit d'obeir; + Qui veut sa liberte, son plaisir, doux vertige. + Tout ce qui nait, mon Dieu! tend ses bras au plaisir. + + Laissez-nous seulement, ardentes sentinelles, + Ecarter leurs dangers qu'ils aiment, si petits; + Si forts a repousser nos forces maternelles, + De la fierte de l'homme innocents apprentis. + + Purifiez un peu ce monde ou chaque haleine, + A l'entour de nos fruits souffle un air plein de feu; + Preservez le lait pur dont leur ame etait pleine; + Alors nous guiderons leur coeur par un cheveu. + + Beaux anges mutines qui bravez nos tendresses, + Dont les jours, dont les nuits tiedes de nos caresses, + Loin de vos nids plumeux brulent de s'envoler; + Qui les fera plus doux pour vous en consoler? + + La mere, n'est-ce pas un long baiser de l'ame? + Un baiser qui jamais ne dit NON ni DEMAIN? + Faut-il ses jours? Seigneur! les voila dans sa main: + Prenez-les pour l'enfant de cette heureuse femme. + + Enfant! mot plein de ciel, qui fait reine ou martyr; + Couronne des berceaux! aureole d'epouse! + Saint orgueil! noeud du sang, eternite jalouse, + Dieu vous fait trop de pleurs pour vous aneantir. + + C'est notre ame en dehors, en robe d'innocence, + Helas! comme la vit ma mere a ma naissance: + Et si je la contemple avec d'humides yeux, + C'est que la terre est triste et que l'ame est des cieux! + + O femmes! aimez-vous par vos secrets de larmes; + Par les devoirs sans bruit ou s'effeuillent vos charmes; + Apres vos jours d'encens dont j'ai bu la douceur, + Quand vous aurez souffert, appelez-moi: ma soeur! + + + MINETTE. + +Ah! que j'ai vu une triste chose! Il m'en coute beaucoup de vous la +raconter; mais elle peut servir de lecon a quelques enfants, si par +malheur, il s'en rencontrait encore de pareils a Minette. J'en prends +donc le courage. + +Minette passait chaque annee une partie des vacances chez une amie de sa +mere, car Minette etait en pension, parce que sa mere avait des enfants +tres petits a elever. Il faut bien vous avouer que Minette revelait un +caractere si absolu, si despotique, a sept ans que force etait deja de +soustraire de plus faibles creatures a sa domination. Hyacinthe etait +de son age, et bien qu'elle fut liante et bonne comme un agneau, +mademoiselle Minette etait bien obligee de faire, suivant l'expression, +patte de velours, car Hyacinthe etait calme et forte. La douce +simplicite de son caractere se rehaussait des dehors les plus beaux; +leur aimable puissance s'exercait sur Minette elle meme qui n'osait +que bien rarement lui dire: je veux! mais, par combien de ruses, +l'orgueilleuse ambition de son amitie arrivait-elle au but d'asservir +tout ce qui avait le malheur de lui plaire! je dis le malheur, car, j'en +connais peu qui fatiguent le coeur plus qu'une amitie tyrannique. + +Nous n'avons pas le droit d'opprimer nos amis. + +Ainsi donc, bien que la complaisance d'Hyacinthe fut charmante pour les +mobiles fantaisies de Minette, on ne craignait pas qu'elle en souffrit, +car elle cedait toujours avec le sourire sur les levres. + +Personne ne s'apercevait des mille petits sacrifices qu'elle faisait a +la tenace perseverance de sa _bonne amie_; elle-meme ne s'en doutait pas +peut-etre, car elle y trouvait, je ne sais quel plaisir tranquille qu'un +bon coeur goute a voir les autres heureux de l'abnegation de ses gouts. +Vraiment, Hyacinthe etait une aimable enfant! + +On courait un jour dans le jardin, on se jetait des fleurs; Minette en +avait deracine un bon nombre, pour les replanter suivant le caprice +de son gout sans utilite, sans reflexion que l'idee fixe: je le veux! +Minette etait inflexible et legere; rapide et raide comme un papillon de +fer. Quel bonheur avec une telle organisation, (qu'elle ne songeait pas +a corriger, parce qu'elle se trouvait, parfaite), quel bonheur de +ne s'appuyer que sur des relations moelleuses Sur l'inepuisable +condescendance de la belle Hyacinthe, qui, n'opposait au degat de ses +fleurs qu'un sourire un peu triste, un regard ou se montrait a peine un +reproche melancolique, et que Minette ne voyait pas, car elle etait +a son affaire, a son systeme de regner partout, meme en ecrasant des +fleurs. Mais le jardinier le voyait, lui! et il avait pris Minette en +horreur. Minette le meritait, car, un jour que cet homme avait prie +poliment la bouleversante petite fille de laisser ses plantes et ses +arbustes en repos, elle l'avait regarde de toute la hauteur de ses trois +pieds et demi, en disant d'un ton bref: qu'est-ce que c'est que cet +homme-la?--C'est Roch le jardinier, avait repondu Hyacinthe, d'une voix +pleine d'amenite. + +--Eh bien! jardinier, je m'amuse! voila! + +Eh bien! murmura le jardinier en la regardant de travers, ca fait un +fier petit paquet d'ortie: voila! + +Minette devint rouge comme une pivoine qu'elle venait de cueillir; elle +la tordit dans ses mains, que la colere faisait ressembler a des petites +griffes, ce mouvement furieux d'orgueil fit rire Hyacinthe, qui n'en +comprenait pas la souffrance! car l'orgueil fait mal comme une aiguille, +quand il n'est pas content. Il faut toujours qu'il danse sur la tete des +autres, pour ne pas se retourner contre le cour: c'est un ver malsain a +la vie, prenez-y garde. + +--Tu ris, toi! dit Minette avec du feu dans les yeux et eu poussant +Hyacinthe qui chancela. + +--Tu m'as poussee! dit la douce enfant la poitrine gonflee de surprise. + +--Non! je ne ne l'ai pas poussee, repartit Minette vivement. + +--Si! tu m'as poussee! et deux larmes ruisselerent sur ses mains que +serrait impatiemment Minette, en lui criant d'une voix alteree:--Dis que +je ne t'ai pas poussee! dis que je ne t'ai pas poussee! + +--Je l'ai cru, dit naivement Hyacinthe. Si non, je ne l'aurais jamais +invente. + +--D'ailleurs, tu ne m'aimes pas, toi! reprit Minette en boudant. + +--Si! je t'aime! + +--Non! tu ne m'aimes pas, puisque tu ris quand on me dit des mots. + +--Je n'ai pas ri de cela, parce que tu avais commence, et que Roch est +bon! mais c'est que tu avais l'air de faire expres des gestes, comme en +jouant a _prechi, precha!_ + +--Bien sur! dit Minette en levant son doigt. + +--Oui! bien sur! et l'on s'embrassa. + +Si tu m'aimes, tu feras tout ce que je voudrais; n'est-ce pas? reprit +avec reflexion Minette en calinant. + +--Tout ce que je pourrai, sans faire de mal a personne. + +--Bien entendu, nigaude; est-ce que je suis mechante, moi? et Minette +avait un desir singulier d'obtenir une grande preuve d'amitie, +d'obeissance peut-etre, de cette compagne qu'elle avait vu rire d'elle. + +Tiens, dit-elle en cueillant une herbe laiteuse et d'un vert gracieux; +si tu m'aimes, frotte tes joues avec ce bouquet: cela pique un peu, et +ce sera un gage. + +--Quelle idee! si cela pique. + +--Je t'en prie! je t'en prie! pour etre sure de toi. + +Hyacinthe ne se fit pas presser davantage, et sans redouter une legere +piqure, elle broya l'herbe sur son charmant visage. Minette dansa! +C'etait du tithymale, connu sous le nom d'_eclair_, dont le suc violent +et corrosif, par une trompeuse ressemblance avec la creme, peut causer +les maux les plus cuisants, si on l'applique sur une chair tendre et +delicate. La fraicheur du soir arreta d'abord l'effet douloureux de +l'herbe. Cependant une inquietude involontaire agitait l'enfant qui +passait a chaque instant les mains sur ses joues et son menton plus +blanc, plus rose qu'a l'ordinaire. Mais la lumiere, qui palit tout, +attenuait l'eclat de cette nuance fievreuse qui la rendit d'abord plus +belle en faisant scintiller ses yeux d'une flamme souffrante. + +Oui, elle commencait a souffrir; mais sans le demeler clairement, sans +se plaindre surtout, disant dans son cour: + +Bah! ce sera bientot fini. Minette est ma bonne amie: elle n'aurait pas +voulu me faire du mal. + +Minette mangeait des fraises. Hyacinthe la regardait se detournant +souvent pour gratter sa figure et une fois aussi pour pleurer. + +La nuit, ce fut terrible. Elle revait des choses qui font peur, des +chats qui sautent aux yeux, des oiseaux qui dorment des coups de bec: +enfin toutes sortes de betes mechantes que la fievre invente et jette +dans les songes des plus innocentes creatures. Minette dormait du +sommeil du juste: elle n'entendit pas une des plaintes etouffees de +sa pauvre petite victime, dont la mere fut eveillee avec un sentiment +profond d'effroi. + +D'abord elle preta l'oreille en s'appuyant sur son coeur qui battait; +puis, cette voix chere et gemissante la remplit de saisissement. Elle +alla dans la chambre voisine droit au lit de sa fille, comme si cette +chambre eut ete pleine de lumiere. Hyacinthe etait assise sur son lit +dormant et pleurant tout ensemble; ses deux mains dechiraient, sans le +savoir, ce doux visage brulant, baigne d'autant de sang que de larmes. +Sa mere ne recevant pas de reponse et l'entendant gemir, approcha d'elle +une veilleuse allumee toutes les nuits pour la securite de la maison: +douleur d'une mere! vous la figurez-vous, quand la lueur de cette +lampe n'eclaira qu'un monstre couvert d'ampoules noires et sanglantes! +Hyacinthe avait la tete grosse, grosse! comme je ne sais quoi, car elle +etait tres-grosse. + +Dieu sauveur! dit sa mere toute defaillante, mon enfant! ma fille! +qu'avez-vous? Ah! Ferdinand! cria-t-elle a son fils aine qui etait +accouru a ses cris douloureux, Hyacinthe a la petite verole, regardez, +comme la voila!" + +Ce jeune homme qui etait un tres-bon frere, ne put contenir son effroi +et reveilla tout-a-fait la petite fievreuse, dont il retenait les mains +dans les siennes. + +"--Oh! laisse! laisse! mon bon Ferdinand, dit-elle, laissent moi oter +ces mouches qui me piquent, ou bien, ote-les, toi! Seigneur! Seigneur! +que j'ai du mal! ou est maman? je croyais qu'elle parlait aussi dans mon +reve." + +Sa mere resta bien epouvantee, car elle etait juste devant elle; ce qui +lui fit dire avec un frisson froid par le corps:--Ma fille est devenue +aveugle! + +Tout fut dans une grande agitation jusqu'au jour, comme vous pouvez +croire. Il etait trop vrai qu'Hyacinthe ne pouvait ouvrir les yeux +qu'avec des peines infinies et disait des mots si touchants que le coeur +de sa mere s'ouvrait. Enfin, des que le jour parut, Ferdinand la conjura +de se calmer *** meilleur medecin de la terre pour soulager leur petite +bien aimee. + +Hyacinthe l'attirant doucement vers elle se pencha sur son epaule pour +parler dans son oreille: + +--Ne va pas chez un medecin, dit-elle il n'y a que Minette qui puisse me +guerir. Dis-lui de venir me voir, Ferdinand: elle m'otera bien vite mon +mal, va! + +Ferdinand emu d'un vague soupcon fit en toute hate lever mademoiselle +Minette par la bonne, et attendit impatiemment a la porte jusqu'a ce +qu'elle fut habillee. + +--Venez! Minette, venez! dit-il d'un air trouble, on a besoin de vous +aupres du lit de ma soeur. + +--A peine Hyacinthe entendit-elle sa petite amie, qui demandait avec +effroi: + +--Besoin de moi? Ah!... pourquoi...? + +qu'elle s'elanca de son lit les bras ouverts devant Minette, en disant +tristement: + +--Voila comme je suis!" + +Un cri d'horreur repondit seul a ce touchant appel: Minette s'enfuit +sans vouloir embrasser Hyacinthe, et descendit quatre a quatre les +escaliers en repetant.--Non! j'ai peur! non! j'ai peur! + +Sa mauvaise action avait pris en effet une figure bien effrayante +pour la punir; mais s'en aller! fuir devant la priere sans reproche +d'Hyacinthe! Ah! c'etait affreux! c'etait lache, c'etait encore la +secheresse de l'orgueil! Je vous dis que l'orgueil est sans pitie. Il +n'en a pas meme pour ceux, qui le nourrissent, ce serpent! Qui, dans +le monde, si ce n'est Minette, ne fut tombe a genoux et n'eut pleure +a chaudes larmes devant l'enorme tete de son innocente compagne? Les +larmes, dit-on ne guerissent pas. Non; mais elles desarment; et l'on +n'eut pas vu ce que l'on a vu, si Minette n'eut ete, par ce degout hors +de raison, jugee indigne de toute pitie. + +Ferdinand avec la promptitude d'un garcon de quatorze ans, que l'on +irrite dans ses amities, (car sa mere et sa soeur etaient ce qu'il +aimait le mieux dans l'univers) s'elanca a la poursuite de la fuyarde et +l'atteignit au bout du jardin, ou Roch replantait tout ce qu'elle avait +abime la veille. Ferdinand brulait d'eclaircir le soupcon qu'il avait +contre cette petite griffe, assez connue deja dans le monde, (bien +qu'elle n'y fut que depuis sept ans) pour ne pas inspirer grande +confiance. La reputation d'une longue vie commence de bien bonne heure +dans les familles. + +--C'est vous! dit Ferdinand qui avait saisi la petite fille effaree, +c'est vous qui pouvez guerir ma soeur: Voyons, est-ce vous? + +--Je ne peux pas la guerir, non, laissez-moi, criait-elle en se tordant. +Ahie! je veux m'en aller! + +--Oui! tout de suite. Mais quand vous m'aurez avoue ce que vous avez +fait a ma soeur. + +--Rien du tout! dit-elle un peu pale, et les levres amincies: est-ce ma +faute si elle en a trop mis! je veux m'en aller. + +--Ferdinand! Ferdinand! dit sa mere en l'appelant de la fenetre, laissez +cette petite. Le medecin! mon ami, le medecin!" + +Et Roch, appuye sur sa beche, regardait avec un grand sang-froid l'heure +de la justice qui allait sonner pour Minette; des dames aussi, dont les +jardins entouraient celui-la, regardaient egalement de leurs fenetre +l'acte de justice qui s'accomplissait alors. + +--Le medecin, ma mere! repondit Ferdinand a voix haute, le voila, tenez, +le voila! poursuivit-il en levant en l'air par les bras, la furieuse +Minette qui battait des pieds a vide, pour echapper a Ferdinand. + +--Vous savez bien, reprit-il que la vipere guerit sa piqure quand on +l'ecrase dessus. + +Alors, inflexible et fort, il interroge de nouveau cette nuisible +enfant. Elle avoue son crime, entremelant sa confession de hurlements, +qui disaient: je veux m'en aller! je le dirai a maman! je vous ferai +battre par maman!" + +Ce qu'il me reste a vous dire me fait perdre la respiration. Minette, +au milieu du jardin entoure de fenetres peuplees de spectateurs, devant +Roch, qui en replanta ses fleurs avec plus de courage, Minette fut +fouettee! fouettee par un frere qui venge sa soeur, et qui y va de toute +son ame, au bruit des applaudissements des spectateurs indignes: et +tout en elle, tout! jusqu'a sa jupe, en demeura immobile, petrifie +de honte.--Il faut tirer le rideau sur la fin de cette scene. On la +reconduisit en voiture chez ses parents, ou a sa pension, n'importe. +Ainsi tout lien fut rompu entre deux maisons qui s'aimaient avant la +naissance de Minette! + +Une quantite prodigieuse de lait, sa soumission a se baigner le visage, +et les soins de ses amis rendirent a Hyacinthe la vue et la sante. Ce +fut la seule qui pleura de l'humiliation de Minette. + + + + LE PETIT RIEUR. + + "Laissez entrer ce chien qui soupire a la porte; + Je souffre quand j'entends souffrir autour de moi: + Fut-il aveugle et vieux, il pleure, qu'on l'apporte. + Mon feu lui sera doux... Quoi! petit Paul, c'est toi? + + C'etait le petit Paul. Sous un brouillard d'automne, + Pensif et tout mouille depuis un long moment, + Sans l'ouvrir, a la porte il grattait doucement. + Pourquoi n'entrait-il pas? On l'entoure, on s'etonne. + Il entre. Il reste la sans avoir dit: bonsoir, + Bonsoir, petite mere! et sans oser s'asseoir. + + Mais Paul tenait en vain sa paupiere baissee; + Les meres ont des yeux qui percent la pensee. + + "De l'ecole avant l'heure on vous a fait sortir; + Pourquoi? Ne mentez pas. + + --Je ne sais plus mentir, + Mere. Pour presque rien. + + --Presque dit quelque chose: + + Votre maitre est si bon qu'il ne fait rien sans cause. + + --On ne peut jamais rire, et c'est bien malheureux! + Moi, quand je ne ris pas, je suis tout las de vivre. + + --Vous avez donc ri, Paul? + + --Oui, mere, sous mon livre. + + --Qui vous rendait si gai? + + --Christophe. Il est affreux, + Christophe! Il a l'oeil trouble et la tete enfoncee. + Ses bras vont jusqu'a terre, et sa jambe est torsee, + Comment cela! + + --C'est triste. + + --Oui, si je l'avais su: + Mais je n'avais jamais vu d'ecolier bossu; + J'ai cru que les bossus venaient tout vieux au monde, + Comme Esope a mon livre. + + --Esope fut enfant, + Et sa mere pleura. Pitie douce et profonde, + La laideur s'embellit quand ta voix la defend. + L'homme apporte des maux dont rien ne le console! + + --Mais Christophe, ma mere, est un rude garcon; + Ce n'est qu'un paysan, le dernier dans l'ecole. + Et comme on riait trop pour suivre la lecon, + J'ai dit: Esope! Esope! en regardant Christophe; + Et j'ai fait le portrait du crochu philosophe: + Voyez! Messieurs, voyez le divin animal! + + --Et que disait Christophe? + + --Il detournait la vue; + Il cachait dans ses mains sa rougeur imprevue, + Et je crois qu'il pleurait. + + --Tais-toi! tu me fais mal. + Il pleurait!... O railleurs, que vous etes a craindre! + Un etre a donc souffert, et souffert sans se plaindre: + Tout ce qui pleure est beau. Je l'aime en ce moment; + Oui, j'aime mieux Christophe et sa jambe tournee, + Que ta langue epineuse a blesser destinee; + Je l'embrasse de l'ame et je le vois charmant. + Viens, que je te corrige! Ecoute-moi: tu m'aimes? + + --Oh oui! + + --Souvent nos dards retombent sur nous-memes. + Regarde-moi longtemps: et que ton avenir + S'epure d'un amer et tendre souvenir; + Comment me trouves-tu? + + --Belle comme une mere! + + O ma mere! vos traits ont la douceur du ciel. + La vierge des enfants, que l'on prie a Noel, + Est comme vous tendre et severe: + Oui, vous lui ressemblez. J'y pense en vous voyant, + Et c'est vous que je vois, ma mere, en la priant! + A l'eglise une fois vous etes apparue, + Et la foule indigente en joie est accourue; + Vos habits etaient gais; vous etiez blanche; et moi + Je disais: C'est ma mere! et l'on disait: "He! quoi! + C'est sa mere!" Ah! maman, quel bonheur! + + --Je t'ecoute, + Et je plains ton doux reve; il me touche. Il m'en coute + D'attrister le miroir attache sur ton coeur, + Ou tu me trouves belle, ou je me vois aimee; + Mais, regarde, et gemis d'etre un enfant moqueur: + Je suis laide. + + --Ma mere!... + + --Enfant! je vous afflige? + Je vous ote un bandeau. Je suis laide, vous dis-je; + Un jour, un petit Paul aussi rira de moi. + + --Je le tuerai, ma mere! oh! quand il serait roi. + Dieu! rire de ma mere! + + --Et l'enfant qu'elle adore + + L'enfant que son malheur lui rend plus sien encore, + Penses-tu qu'une mere, au fond de ses douleurs, + Ne se levera pas pour revenger ses pleurs? + Et toi, mon fol enfant, fier de tes belles armes, + Lancant ton rire ingrat sur l'objet de ses larmes, + Prends garde! si ta langue allait faire mourir! + Dieu dit: "Tu souffriras ce que tu fais souffrir." + + + + L'OISEAU SANS AILES. + +--Que tenez-vous-la, Georges? dit Marie a son frere qui accourait vers +elle. + +--Prenez-le, Marie; car c'est un pauvre oiseau presque mort de froid. + +--Ou l'avez-vous trouve, Georges? + +--Engourdi sur la neige, Marie. + +--Pauvre oiseau! dit-elle; quelque mechant garcon t'aura coupe les +ailes, et tu seras tombe du toit, sans pouvoir voler. Mais je te ferai +un nid; j'y mettrai de la laine chaude pour t'y coucher, et tu auras +ta nourriture de ma main, jusqu'a ce que tes ailes soient repoussees. +Ainsi, ne crie pas, pauvre oiseau; cela me fait mal dans le coeur de +l'entendre gemir. + +Elle nourrit ainsi le jeune oiseau jusqu'a ce qu'il put sautiller et +voler. Georges le regardait avec joie, tout gueri et si familier qu'il +s'elancait de sa cage, quand on lui disait seulement: petit! petit! +Georges fut si content qu'il embrassa Marie en lui disant: tu es bonne! + +Par un jour de soleil et tout pres du printemps, Marie regardait le ciel +a travers la fenetre; elle dit en elle-meme: C'est pourtant la le vrai +sejour des oiseaux; le notre a des ailes a cette heure; quelle serait sa +felicite de remonter vers ces beaux nuages d'or, et dans ce fond d'azur, +sa splendide maison, sa premiere maison! + +Petit! petit! cria-t-elle, courageusement; et l'oiseau vola sur son +epaule. + +Adieu! poursuivit Marie en versant une larme, qui tomba sur l'aile de +l'oiseau, et en ouvrant precipitamment la fenetre: Je t'aime mieux, +dit-elle, pour toi-meme que pour moi. Je t'ai rendu des ailes, ce serait +affreux de les enerver dans une cage. + +L'oiseau, ebloui d'abord, et un peu chancelant au grand air, fixa +bientot hardiment cette vivifiante lumiere du ciel; il etendit trois +fois ses ailes palpitantes, et disparut enfin dans l'espace inonde de +soleil. Marie revint seule pres de la cage vide, ou elle appuya son +coeur, et prenant dans ses deux petits bras cette cage triste, comme la +chambre d'un ami perdu, elle dit tout has: C'est lache a moi de pleurer, +car j'ai bien fait. + +Tout a coup, Georges entra en sautant. + +--Bonjour, Marie, ou est le petit? Petit! petit! cria-t-il ne le voyant +pas comme a l'ordinaire dans sa cage egayee de fleurs et de feuilles +vertes qu'il venait de renouveler. + +--Vois qu'il fait beau, repondit Marie, en le conduisant a la fenetre. +Rejouis-toi, Georges. Notre ami est plus pres que nous da ciel. Le ciel +est a lui, vois-tu? et je le lui ai rendu tout a l'heure; regarde mes +yeux... Je ne pleure plus. Georges cacha sa tete sur la fenetre, et +demeura petrifie de douleur. + +--Ah! Marie! dit-il enfin, rouge de reproche et de passion, tu m'as pris +mon ami. Tu ne m'aimes pas; tu n'aimes pas l'oiseau non plus, puisque tu +l'as ainsi delivre. + +--Delivre! tu sens toi-meme que c'est une delivrance. Tais-toi donc, mon +frere; et pense qu'il n'etait a nous que pour le guerir, le recevoir en +passant, comme un pelerin blesse. Il chante peut-etre nos deux noms a +la porte du ciel! tais-toi donc! dit-elle en embrassant Georges qui +l'embrassa lui-meme; car il sentait que le cour de Marie etait gros et +battait contre le sien. + +Oui! dit-il en la regardant, les yeux mouilles, mais pleins de courage: +Tu as bien fait! + +Vers le soir, comme ils revaient tous deux en regardant du coin de +l'oeil la cage silencieuse ils entendirent: tac! lac! tac! contre la +vitre. O joie! c'etait l'oiseau qui battait ses ailes pour rentrer. On +ne le fit pas attendre, vous le devinez bien! Georges en poussant un cri +de bonheur, courut vers la fenetre; Marie, qui etait la plus grande, +l'ouvrit en jetant vers le soleil couchant un regard heureux, tandis que +Georges couvrait l'oiseau fidele des chauds baisers de sa reconnaissante +tendresse, et leur libre ami, tous les jours de sa douce vie d'oiseau, +se partagea des lors entre le ciel et sa cage ouverte! + + +L'homme s'eleve de la terre au ciel, a la faveur de deux ailes, qui sont +la simplicite et la purete. + + + + LE LIVRE D'UNE PETITE FILLE. + + Dieu benit les enfants qui vont vite a l'ecole; + Peut-on, sans les aimer, les regarder courir! + On les croirait pousses par quelque ange qui vole, + Qui de leurs longs cheveux leur souffle une aureole, + Frappe a la lourde porte et les aide a l'ouvrir. + + J'en sais un dont la mere, humble femme, est heureuse, + Et qui chante toujours avec ses cheveux blancs: + La reine dans ses fils est moins ambitieuse, + Que cette pauvre femme agitee et joyeuse, + Qui regarde voler deux petits pieds brulants. + + "La reputation commence avec la vie. + A-t-elle dit un jour a son precoce enfant: + Cette echelle mouvante ou monte aussi l'envie, + L'ecole grandira de memoire suivie, + Et sera d'aujourd'hui le registre vivant. + + Marche donc! marche droit sans retourner la tete. + Qui s'amuse au present retarde l'avenir! + Tends les mains jour par jour aux lecons qu'il t'apprete; + Jeune, saute a pieds joints l'obstacle qui t'arrete; + Vieux, va t'asseoir paisible au banc du souvenir. + + Moi, j'y suis. Moi pourtant, j'apprends encor: je t'aime! + Je cherche, dans un coin de mon passe perdu, + Quelque fruit mis a part, sterile pour moi-meme, + Car il fut, mon passe, d'une avarice extreme; + Mais s'il te fait moins pauvre, il m'aura tout rendu! + + Et l'on parla bientot jusqu'au bout de la rue, + De l'enfant regulier qui savait l'heure: "Allons! + Voila Rene qui passe et la nuit disparue; + Voila son cri de coq et l'aurore accourue; + En route!" et vers la ruche on poussait les frelons. + + Rene, c'etait l'abeille, et jamais buissonniere. + Un jour, un seul, son banc le reclama longtemps + C'est la premiere fois! "Sera-ce la derniere?" + Cria le maitre aigri dans l'heure prisonniere. + Et les plus paresseux riaient, fiers et contents! + + Ce jour meme, aux rayons d'un soleil couleur + On trouva deux enfants que l'on croyait perdus. + Un saule, aux bras ouverts, leur a servi de chambre, + Et sur le blanc tapis que leur a fait decembre, + On dirait, de leur toit, deux ramiers descendus! + + Le plus grand, c'est Rene. Le plus beau, c'est ma fille; + Ange rodeur qui boude a s'instruire avec nous; + Qui va cacher son livre au fond de la charmille, + Qui ne veut point d'ecole au sein de la famille: + Qui se choisit un maitre et l'ecoute a genoux! + + Cendrillon les absorbe! ils ont contre la bise, + D'une haleine d'enfant l'innocente chaleur. + L'un par l'autre emportes de surprise en surprise, + Rene veut qu'on epelle et ma fille qu'on lise + Tout!... comme on veut d'un champ voir la derniere fleur! + + Moi, j'y si fais peur aux rois: sois douce aux meres! + Donne un jour ta main droite a nos jeunes garcons; + Tiens ces hommes-enfants loin des molles chimeres: + Nous, pour qui la nature a des lois plus ameres, + Laisse-nous de leurs soeurs enfermer les lecons! + + + + LA PARESSE. + +--Oh! Maman! quel bonheur de passer tout un jour sans rien faire! cria +tout a coup la petite Marie a sa mere. + +--Quoi! pas la moindre chose de tout: un jour, ma fille? + +Non, maman, rien du tout! + +--J'ai dans l'idee, moi, que le jeu finirait par t'ennuyer. + +--Le jeu m'ennuyer maman! oh! maman, je serais plus heureuse que la +reine. + +--Les reines travaillent, mon enfant. + +--Oh! maman! Vrai!... Vrai, mon petit Ange. + +--Elles sont donc bien a plaindre? dit Marie avec un gros soupir. Au +contraire, le travail les dedommage souvent d'etre reines. + +Marie demeura confondue. Mais plus amoureuse que jamais d'un long espace +tout vide de lecture et d'ecriture, d'un jour de cent lieues a parcourir +dans la danse, les papillons, les poupees, le soleil et tout! Marie +etait palpitante de ce desir: l'eau lui en venait a la bouche, et +riante, agitee, gracieuse et suppliante, elle recommenca: + +Oh! maman! quel bonheur depasser tout un jour sans rien faire!--Je te le +donne, dit sa mere en l'embrassant. + +La respiration manqua a Marie. Elle rassembla ses joujoux, sautant a pas +entrecoupes comme son haleine. Elle prepara son univers a elle toute +seule; car ses soeurs etudiaient avec les maitres et leur mere, en +attendant le diner. + +Elle porta sa liberte pendant une heure avec une constance parfaite. +Elle glissait a travers, legere comme un reve, ou comme une realite qui +a des ailes. Jamais oiseau, ne pour voler, sans lire, ni ecrire, ni +coudre, n'a pris un elan plus rapide dans son ciel, que Marie dans son +bonheur oisif. + +Toutefois, peu a peu, son imagination, si haut montee, sembla +s'alourdir; puis, tous les instants qui suivirent, comme des moineaux +devorants qui ravagent du ble, lui enleverent, un a un, ses plaisirs. + +Elle avait deja pese bien souvent ses joujoux les uns apres les autres, +ils devenaient de plomb; a la fin, elle demeura muette devant eux, les +bras pendants, les yeux fixes; sa poupee etait tombee en desordre, sans +que Marie eut tremble qu'elle ne se blessat; au contraire, elle la +releva avec une moue pleine de reproches, en l'appelant assez aigrement +_traine-a-terre!_ La soumission de cette poupee, favorite dechue, plus +muette qu'a l'ordinaire, ne la toucha point. Elle s'avoua meme un peu +qu'elle etait en carton: l'ennui desenchante tout. + +Par bonheur, la chatte Mouflette montra tout a coup son nez rose a +travers les vitres de la Fenetre entre-ouverte et Mouffette parut +illuminer la chambre, ou rien ne bougeait, ou rien ne parlait plus a +Marie. Mouffette peupla le desert. + +D'abord elle fut caressee. Contente elle-meme de l'accueil distingue de +sa petite maitresse, elle miaula d'une voix flatteuse et ce _ron-ron_ +des chats satisfaits ranima un moment la solitude de Marie: on s'aima, +on dansa! + +Mais Marie, comme pour se venger d'avoir langui toute seule, y mettait +une sorte d'ardeur qui deplut a Mouflette. Peu passionnee pour la danse, +elle refusa de se preter au jeu; Marie la traina alentour d'elle avec +obstination, et lui tira tres-imprudemment la queue. Ce procede parut si +inconvenant a Mouffette, que, de sa patte demeuree libre par oubli de sa +danseuse, elle lui fit une longue egratignure sur son visage penche vers +le sien, et s'enfuit lestement par ou elle etait entree. + +--Ingrate! cria Marie, en tenant sa figure, voila comme tu m'aimes, pour +mon lait de tous les jours. C'est bon! je le dirai a maman.". + +Mouffette ne l'ecouta pas plus que si elle eut chante. Alors, Marie +chercha sa mere pour la prier de lui inventer un nouvel amusement, +ou pour jouer avec elle; mais sa mere active, qui savait le prix des +heures, en apprenait l'emploi a ses autres enfants; la petite fille ne +la trouva donc point. Elle se traina au miroir, et fit des grimaces. +Elle s'assit encore silencieusement dans un coin de la chambre, ou +baillante et accablee, elle pria Dieu pour l'arrivee de ses soeurs. Tout +en priant, tout en soupirant, ne reconnaissant plus rien autour d'elle, +elle cacha sa tete dans tous ses joujoux morts comme son bonheur, et +s'endormit de desespoir. + +Ce fut ainsi que la trouverent ses soeurs, ses soeurs eveillees comme +des souris joyeuses. Elles avaient bien su leurs lecons, et poussaient +des chants pleins d'espoir et d'appetit: la bonne mettait le couvert! + +Marie les regarda, les yeux gonfles d'un mauvais sommeil. Quand elle +voulut se lever, elle etait lasse et raide comme dans une fievre de +croissance. + +--Es-tu malade? Marie, lui demanderent ses soeurs qui l'aimaient +tendrement. + +Marre declara qu'elle etait bien malheureuse. + +Alors toutes s'empresserent de lui apporter ses joujoux qui trainaient; +mais elle en avait mal au cour, et se detourna en criant qu'il y avait +un complot contre elle, que tout le monde voulait la faire mourir de +chagrin! + +Dans ce moment, sa mere qui connaissait la cause du sommeil et du +desordre de cette petite paresseuse entra. + +--Regarde autour de toi, Marie, dit-elle en lui prenant la main avec +douceur, cherche, en nous comptant l'une apres l'autre, celle qui a +voulu te rendre malheureuse." + +Marie eut beau parcourir tous ces visages bienveillants, elle n'y trouva +pas son ennemie. Alors elle dit d'une voix honteuse: + +--Je ne sais pas!" + +--Je vais t'aider a la connaitre, moi, poursuivit sa mere en la placant +toute droite devant le miroir: Regarde: la voila!" + +Marie fut frappee de ce petit visage maussade ou l'ennui faisait deja +des siennes; il enlaidit beaucoup les enfants, et tout le monde. Elle +ecouta, docile, les paroles sages et tendres qui se graverent aussi +avant dans son coeur que le souvenir humiliant de cette journee entiere +de baillements, d'egratignures et de langueur: plutot perir que d'y +retomber. Aussi, comme elle apprit ses lecons! comme elle aima l'etude! +je crois de meme que c'est la plus douce nourriture du temps. Et vous! + + + + LE PREMIER CHAGRIN D'UN ENFANT. + + Le chagrin t'a touche, mon beau garcon. Tu pleures; + Ta levre tremble; allons! te voila dans nos rangs; + Tu viens d'apprendre. Oui, nous naissons expirants; + Oui, la vie est malade avant que tu l'effleures. + + Que veux-tu? tes epis pleins de lait, verts encor, + Pour tes jeunes larcins plus attrayants que l'or, + N'iront pas egayer sous ce treillage vide + Le ramier, de tes dons si tendrement avide. + Tu courais dans ta joie: et puis, un dard moqueur + T'a frappe sons le sein. Pauvre enfant! c'est le coeur; + On ne peut te l'oter; la vie est la. Des larmes + Baignent a ton insu ta paleur et tes charmes; + Tu ne te sauves point dans ton premier effroi: + Un instinct te l'a dit; la mort est devant toi. + + Oui, le Pylade aile de ta coureuse enfance, + Doux et muet temoin de tes ebats naifs, + Qui se laissait aimer ou gronder sans defense, + Qui savait te repondre en murmures plaintifs, + Ton camarade est mort. Celte idole livide + Grave le premier deuil sur la page encore vide + De ta memoire vierge. Oh! que tu souffriras! + Ce que tu dois aimer, oh! que tu l'aimeras! + Car nul cri ne t'echappe, et d'un muet courage, + Sous ta petite main tu contiens tout l'orage: + Mais je te sens souffrir de ce qui souffre en moi; + Ce qu'on aime est si triste ainsi gisant et froid. + Nul chagrin n'entrera plus au fond de ton etre; + Nul amour ne sera plus vrai pour toi, peut-etre. + La bas, dans l'avenir ou coulent tes beaux jours, + A ton beau ramier bleu tu penseras toujours: + Et, plus tard, abattu sous les vents du voyage + Seul, au bord d'un sentier depeuple, sans fraicheur, + Sans soleil, et navre de quelque adieu railleur, + Tes yeux retourneront tristes vers l'humble cage + Ou t'attendait l'ami par ton souffle eveille, + Qui, vivant sur ton coeur, ne l'a jamais raille! + Oui, tu regretteras cet amour sans melange, + Et tes pleurs innocents ou se mire un jeune ange! + Tu diras dans ton sort, plein d'echos du passe, + Par des amis ingrats amerement blesse: + + Oh! je voudrais, mon Dieu, pleurer de douces larmes, + Comme l'enfant candide et sans haine, l'enfant + Qui pleurait son ramier mort dans ses jeunes charmes; + Oh! pleurer comme alors!... qui donc me le defend? + + + + LE PETIT BERGER. + +J'aime la campagne; je suis bien sure que vous l'aimez aussi. C'est un +grand jardin sans murailles, sans rideaux, sans jalousies. Rien n'y +cache le lever du soleil; il se couche devant vous, et l'on sent +jusqu'au dernier de ses rayons qui nous dit a tous:--A revoir! + +La nuit aussi est animee de bruits qui rejouissent l'ame a demi +endormie. C'est un grillon cache dans le four. L'enfant rit quand +il l'ecoute; car sa mere, qui sait tout, dit qu'il porte bonheur au +village. C'est partout des amis qui se bougent, qui respirent a l'entour +de vous. + +Le coq chante trois fois et sonne l'heure, c'est l'horloge vivante de +la nuit. Il est gai de sentir palpiter la nature, meme quand elle est +noire; d'entendre fremir les poules, de comprendre tous les cris voiles +des poussins, qu'elles tiennent renfermes sous leurs ailes, et qui ont +chaud! + +Il est gai de voir, durant le jour, des fleurs, plus belles dans un +sentier desert, que les fleurs peintes aux riches tapisseries du roi et +de la reine. Le soir, quand on ne les voit plus sous la lune trop pale, +sous le ciel trop sombre, quel bonheur de les respirer! de humer leur +haleine qui coule au coeur, qui fait du bien, qui sent bon, qui murmure +dans l'air: "Bois la vie!" et qui nous attire a genoux, les mains +jointes, levees pour dire:--Mon Dieu! + +Un petit berger, bien qu'il n'eut que six ans, savait lire tout cela +dans le champ de son pere. Il est vrai que c'est un beau livre qu'un +champ! Ce petit bonhomme, aux pieds nus, au chapeau de paille, aux +cheveux couleur de paille, avec deux petites lumieres noires qui lui +faisaient des yeux, les yeux les plus percants de son village, avait +compose de son petit cerveau comme une chambre noire qu'il emportait +partout, ou il amassait en silence des couleurs, des formes, de la +peinture vivante, pour tout son avenir. + +Quand on le voyait au bord d'un chemin, droit et immobile comme l'arbre +ou il cherchait de l'ombre, tandis que cinq a six moutons, la tete en +has, epluchaient le sol de toutes ses plantes embaumees, et que sa tete, +a lui, comme celle qui fremit au moindre soupir du vent, tournait mobile +et curieuse, avec tous ses cheveux epars; on s'arretait. + +On disait: Qu'est-ce que tu regardes donc la-bas, Hilaire? "Ah! mais..." +repondait l'enfant a qui les mots manquaient, "Ah! mais! + +Les vieux patres passaient et se mettaient a sourire. Ils n'avaient +jamais vu un petit berger si peu causeur. + +Non pas rentre au village pourtant: on eut dit qu'alors il fermait sa +boite a couleurs, de concert avec le soleil, qui, le soir, emporte les +siennes. Le petit Hilaire dansait, courait autour de l'eglise, jouait, +a tous les jeux bruyants des garcons, qui ont besoin, pour grandir, de +pousser leurs voix, de gambader, de s'etendre en tous sens. + +Hilaire etait alors le plus fameux; il attelait les autres apres lui, +si on peut dire cela. Tantot sur une charrette, tantot sur un cheval, +escaladant un boeuf, ou le remplacant a une charrue renversee, qu'il +redressait tout seul; c'etait un lutin de mouvement, d'energie, de +gaite; un gamin de village, qui eut fait rire des pierres, et qui +trouvait une galette dans toutes les chaumieres. On l'y attirait pour +lui faire peindre des _postures_. Les villageois appelaient ainsi tous +les portraits de vaches, de chevaux et de chiens qu'Hilaire charbonnait +sur les murailles. Il y avait de ses tableaux tout autour de l'eglise. +C'etait son _album_ ouvert, parce que les murs etaient lisses et +luisants. Il y deroulait tout le portefeuille relie dans sa tete; il +placardait ses pensees dans l'ombre, en jouant, toujours arme d'un +charbon, ou d'un morceau de craie qu'il cachait dans sa chemise. Le +soir, il cessait de jouer a cloche-pied, sous l'humble parvis, ou bien, +en attendant son tour, pour respirer, il allait, en courant, tracer une +figure, un arbre, sans y voir. Il fit M. le cure ressemblant, frappe de +l'avoir vu un jour porter le bon Dieu a un malade. On reconnut M. le +cure, M. le cure se reconnut, et il passa doucement la main sous le +menton du petit villageois surpris, qui sentit, pour la premiere fois, +qu'il ne serait pas toujours berger; car, dans le regard de ce bon cure +de campagne, il y avait une promesse: elle fut realisee. + +--Et puis, que fais-tu la par terre? demanda-t-il, quelques jours apres, +a Hilaire etendu a plat-ventre aupres d'un tas d'argile. En meme temps +il se baissa pour voir: car il etait vieux et ses yeux aussi!--Tout ca! +et puis tout ca! repondit l'enfant; il y en aura un pour vous!" + +Jamais vous n'avez vu de plus charmants moutons, presque belants; ni +des petits cochons plus prets a grogner. C'etait joli, c'etait vrai de +forme, petri et modele avec une sagacite naive, qui fit rever encore une +fois M. le cure, disant en lui-meme: "Il faut pousser ce petit gardeur +de cochons!" + +Il le poussa; l'instruisit dans un livre, et l'habitua aux souliers. +Alors il le mena droit avec lui au chateau ou il allait dire la messe, +quand le maitre etait malade. Hilaire restait des heures entieres +devant les tableaux d'une galerie peuplee de peintures, ou le malade se +plaisait a le voir si absorbe, qu'il oubliait d'avoir faim. + +--Quel est ton sentiment la-dessus? lui demandait le cure quand il etait +temps de partir. + +--J'en ferai des pareils!" repondait-il sans orgueil, parce qu'il voyait +ses tableaux a lui pendre dans l'avenir. Alors il retournait joyeux a +son argile et a ses moutons. + +Il dit pourtant un jour adieu a ces belles scenes changeantes; mais +adieu, comme le soleil qui dit: "Je reviendrai." Il revint douze ans +apres, tout rayonnant d'instruction, d'experience, de lumiere et de +gloire. Tout le village, en tressaillant d'aise, courut au devant +d'Hilaire, le petit berger! avec de gros bouquets et des couronnes. + +Il mangea de la galette delicieuse dans beaucoup de chaumieres, ou +il pleura de retrouver ses _postures_ soigneusement gardees sur les +murailles. Tout le monde n'est pas peintre au village, mais presque tout +le monde y est bon. L'on s'y rassemblait souvent autour de M, le cure, +pour l'entendre lire, dans l'ecriture d'Hilaire, tout ce qu'il ecrivait +de si amical qu'on s'essuyait les yeux, parce qu'il ne finissait pas une +de ses lettres sans dire: J'embrasse mon village, et je tacherai de lui +faire honneur! Alors M. le cure embrassait tout le monde. On pouvait +bien dire qu'apres Dieu, il avait fait un peintre celebre d'un berger, +en lui donnant des protecteurs et des conseils eclaires. + +Aussi M. le cure montre-t-il une chambre toute pleine des couronnes +d'Hilaire: le berger-peintre les lui a toutes donnees avec son portrait +aux pieds nus, recevant du saint homme son premier livre et ses premiers +souliers! + + + + LE COUCHER D'UN PETIT GARCON. + + Couchez-vous, petit Paul! il pleut. C'est nuit: c'est l'heure. + Les loups sont au rempart. Le chien vient d'aboyer. + La cloche a dit: "Dormez!" et l'ange gardien pleure, + Quand les enfants si tard font du bruit au foyer. + + "Je ne veux pas toujours aller dormir; et j'aime + A faire etinceler mon sabre au feu du soir; + Et je tuerai les loups! je les tuerai moi-meme!" + Et le petit mechant, tout nu, vint se rasseoir. + + Ou sommes-nous? mon Dieu! donnez-nous patience; + Et surtout soyez Dieu! soyez lent a punir: + L'ame qui vient d'eclore a si peu de science! + Attendez sa raison, mon Dieu! dans l'avenir. + + L'oiseau qui brise l'oeuf est moins pres de la terre; + Il vous obeit mieux: au coucher du soleil, + Un par un descendus dans l'arbre solitaire, + Sous le rideau qui tremble ils plongent leur sommeil. + + Au colombier ferme nul pigeon ne roucoule; + Sous le cygne endormi l'eau du lac bleu s'ecoule, + Paul! trois fois la couveuse a compte ses enfants; + Son aile les enferme; et moi, je vous defends! + + La lune qui s'enfuit, tonte pale et fachee, + Dit: "Quel est cet enfant qui ne dort pas encor?" + Sous son lit de nuage elle est deja couchee; + Au fond d'un cercle noir la voila qui s'endort. + + Le petit mendiant, perdu seul a cette heure, + Rodant avec ses pieds las et froids, doux martyr! + Dans la rue isolee ou sa misere pleure, + Mon Dieu! qu'il aimerait un lit pour s'y blottir!" + + Et Paul, qui regardait encor sa belle epee, + Se coucha doucement en pliant ses habits: + Et sa mere bientot ne fut plus occupee + Qu'a baiser ses yeux clos par un ange assoupis! + + + + LES PETITS SAUVAGES + +Un naturaliste vivait heureux au milieu des echantillons de toutes les +parties du monde qu'il pouvait rassembler dans son cabinet. + +Ces fragments de l'univers etaient ranges avec tant d'ordre, qu'une +carte de geographie semblait froide aupres des quatre coins de ce monde +en miniature. C'etait un charme. Ce savant conduisait par la main ceux +qui le visitaient, la en Asie, la! en Afrique, la en Europe ou bien en +Amerique. C'etait presque aussi instructif et beaucoup moins fatigant. + +Monsieur Le Femi, comme il s'appelait, avait aussi des enfants qu'il +aimait avec une tendresse infinie, mais prudente. Ce sanctuaire de la +science, qui etait en meme temps la source de leur fortune, ne s'ouvrait +pour eux qu'en sa presence. Il pensait, ce pere plein de sollicitude +pour ces chers petits ignorants, que la chose la plus innocente recele +un danger, quand on en meconnait l'usage. Aussi fermait-il soigneusement +a cle ce magasin pittoresque, objet de la curiosite toujours renaissante +de ces trois enfants affames de nouveautes et de joujoux. + +--Oh! que je voudrais avoir un morceau d'Asie! disait l'un. Moi, une +dent de l'Afrique, disait l'autre en soupirant pour un long fragment +d'ivoire etiquete: _Dent d'hippopotame d'Afrique_. + +Mais, mieux garantis qu'Adam et Eve dans leur soif curieuse, ils +tournaient autour de l'arbre de la science, sans pouvoir y rien +cueillir, car il etait sous les verroux. Ils n'entraient qu'avec leur +pere, quand nul danger ne pendait aux murs; quand les serpents etaient +vendus on empailles; enfin, quand on pouvait faire ce voyage de la terre +connue, sans crainte de se blesser en route. Mais un instinct dangereux +ramenait sans cesse les enfants autour de celte salle, isolee de la +maison par l'espace d'un jardin qui l'en separait. C'etait au bout +d'une longue allee d'arbres, ou ces enfants jouaient a tous leurs jeux +bruyants. Ils choisissaient de preference cette place a tous les coins +frais et odorants du jardin dans le seul plaisir de lever leurs nez vers +la grande fenetre inflexiblement fermee, et de regarder a travers tout +ce qui leur eut fait des jouets si amusants! Vous eussiez dit de jeunes +chats sous une voliere. + +Un jour moins clair qu'un autre, un de ces jours qui portent l'homme +a la reflexion, et les enfants a l'ennui, ou le soleil s'etait cache, +peut-etre pour ne pas voir ce qui allait arriver, les trois enfants +allaient, venaient, errants par-ci, par-la, les bras sur la tete, sans +gout, sans jambes pour grimper aux arbres ou il n'y avait plus de +poires, un vrai jour de repos et d'inaction, si des ecoliers en vacances +pouvaient comprendre l'inaction et le repos. Monsieur Le Femi, sorti de +grand matin pour des recherches precieuses, venait comme a l'ordinaire +d'emporter sa cle: mais comme il avait nouvellement recu des caisses +pleines de toutes sortes de tresors etrangers, un grand desordre regnait +dans son cabinet, ou tant de belles choses etaient confondues pele-mele +sur les tables et par terre. Deja vingt fois messieurs les enfants +avaient plonge leurs yeux de cormoran contre les carreaux de vitres, +qu'ils detestaient, faisant des commentaires sur tout ce qu'ils +entrevoyaient d'une maniere si imparfaite et sans pouvoir y toucher! +leurs coeurs passaient a travers la fenetre. On sait bien que c'est +attrayant des curiosites a distance, des objets qui brillent, dont les +couleurs eclatent, dont la forme inconnue tourmente l'intelligence, et +attire l'instinct d'apprendre; on le sait bien; mais des enfants qui +doivent etre un jour des hommes, ont deja le courage necessaire pour +vaincre ses elans mal places. Il y a toujours de la joie dans la +resistance contre un mauvais desir, et toujours du danger dans la +possession d'une chose defendue. + +C'est encore ici une preuve de cette grande verite. L'impossibilite +de glisser en corps comme en ame par ces carreaux transparents qui +semblaient rire au nez des enfants, leur rendit l'energie de courir et +de chercher a se distraire par le mouvement et le bruit. + +Une paume heureusement retrouvee fit l'affaire. Il y eut un moment +d'ardeur et d'oubli qui tint lieu de vertu. On ne pensa qu'au bonheur +permis. On fit bondir la paume au milieu de l'allee verte; on sauta +presque aussi haut qu'elle, et l'idee fixe du cabinet merveilleux +s'evapora en cris aigus, etourdissante morale de cet age. + +Mais la paume lancee a travers l'espace par la main deja vigoureuse +d'Alfred se dirigea comme a son insu du cote de la fenetre, et brisa +le carreau du milieu. Clic! clac! un trou pour passer la tete: gare la +tentation! + +Il n'y avait pas deux partis a prendre: il fallait fuir. Ce n'est pas +lache de fuir la tentation. + +Alfred resta petrifie comme Emile et Blondel. Il perdit son temps a +deplorer une faute involontaire, et a ramasser les inutiles debris de la +vitre en eclats. C'etait du temps bien employe! + +Peu a peu, le bruit du verre rompu s'oublia, le regret de cette faute se +fondit dans une ardente esperance rallumee. + +--Vois comme on voit! dit Alfred a voix basse.--Oh! que c'est beau! +repondirent les autres plus petits, en se haussant sur leurs pieds, et +se tenant au mur sous la fenetre. Alfred, entraine dans l'eblouissement +de l'attraction, grimpa jusqu'au carreau casse, et s'accrocha sur +l'appui de la fenetre en passant son bras par ce trou de mauvais augure. + +--Qu'est-ce que tu vois? demandaient les plus petits haletants et genes. +Le cou leur faisait un mal affreux, et leurs ongles, ne pouvant entrer +dans le mur, se cassaient contre, ce qui est tres douloureux. + +Enfin, la probite fit naufrage. L'espagnolette rouillee se trouva, je +ne sais comment (Alfred lui-meme n'a pu l'expliquer), sous la main +de l'escaladeur. Elle tourna, cria un peu, separa en deux la croisee +gemissante d'une telle violation, et tout fut dit. Les deux petits se +hisserent comme ils purent, apres quelques glissades qui creverent +les pantalons aux genoux, et a l'aide de l'infatigable Alfred, qui ne +voulait etre heureux ni coupable tout seul, on entra ivre, palpitant, +effraye de bonheur, force au silence par exces d'emotion et de fatigue. + +Apres cette treve qui ranima les coeurs, toutes les caisses ouvertes +furent inspectees; on fureta les quatre parties du globe; on se trompa +en replacant les specimen plus chers au naturaliste absent que les +prunelles de ses yeux. Bien des choses qui venaient du coin de l'Afrique +furent rejetees a la hate au milieu de l'Asie. En un moment tout fut +sens dessus dessous; on marcha sur l'univers; on s'habilla en sauvage! + +Il y avait precisement la les depouilles de quelque tribu, dont les +ceintures et les bonnets surcharges de plumes offraient une irresistible +parure. Les bonnets flottants hausserent de trois pieds Alfred et ses +freres. Les pantalons dechires disparurent sous les ceintures emplumees +qui leur faisaient des blouses, vu leurs tailles, et des carquois brodes +de perles ou de coquillages furent attaches tant bien que mal sur leurs +epaules tremblantes d'orgueil. + +--Toi, tu es anthropophage! dit Alfred a Blondel, petit blond +naturellement fort doux, que l'exemple seul avait attire dans ce +gouffre. + +--Toi, Emile, tu es l'Esquimau, mangeur de poissons et de fruits. Moi! +je suis le chef d'une tribu guerriere; je passe: l'anthropophage veut te +manger, je tire une fleche, et je le tue. + +--Non! je ne veux pas que tu me tue! dit Blondel qui pretendait jouer +longtemps. Il faut nous battre; tu crieras: arrete! je ne m'arreterai +pas; Emile tombera; et pendant que je lui mangerai la tete, pour +faire semblant, toi tu feras un cri de guerre, oak! oak! et nous nous +battrons. + +--Hardi! repliqua l'aine, et la piece commenca. + +Les fleches jouerent leur role; role affreux! + +La mort montre un bout de sa faux partout. On dirait que les enfants +l'agacent dans leurs jeux pleins d'imprevoyance: elle tourne autour de +ceux qui n'ont pas de respect pour les ordres de leur pere. + +Les fleches, en apparence plus elegantes qu'acerees, ressemblant +par leur extremite a l'aile d'un oiseau gracieusement ouverte, +s'entremelerent bientot aux acclamations confuses de: oak! oak! et de +tout ce qu'on pouvait inventer de plus sauvage, lorsqu'une douleur aigue +arracha un vrai cri, un vrai _aie!_ si naturel, et si percant qu'il +termina le combat. Alfred etait blesse au doigt, et bien qu'il voulut +rire, il parait qu'il n'en eut pas la force. La piqure le mordit +jusqu'au sang. + +La voix du pere, retentissante comme la voix de la conscience qui +s'eveille, parvint dans leurs oreilles dressees de peur. + +--Alfred! Emile! Blondel! allons donc, messieurs! ou etes-vous tous les +trois! + +Personne n'osa souffler. + +--Bientot des pas d'homme approchent. Monsieur Le Femi, pousse par un +battement de coeur de pere, une arriere-crainte qu'il n'avait pas encore +sentie, atteint le bout de l'allee: il pousse un cri sourd en voyant +la fenetre entr'ouverte. Il n'attend pas le porteur qui le suit charge +d'une enorme caisse d'emplettes rares. + +Sans prendre le temps d'ouvrir la porte dont il tient la cle dans sa +main qui tremble, il apparait comme un Dieu terrible... et sauveur, aux +yeux des sauvages qui tombent a genoux, eux et leurs plumes, humilies +dans la poussiere. + +Un coup d'oeil rapide jete sur leur costume, qui l'eut fait rire, s'il +ne l'eut epouvante, fait jaillir dans son ame une pensee funeste qui +surmonte son indignation. + +--Qu'avez-vous fait! s'ecrie-t-il, vous surtout, Alfred, vous l'aine, le +premier apres moi, pour les guider, mechant garcon! + +--Il est blesse! repondent en sanglotant ses freres, montrant le doigt +entr'ouvert d'Alfred, pale et muet de souffrance. + +--Terreur! pitie! blesse! par quoi? + +--Par cela! dit Blondel, l'anthropophage, montrant la fleche plus grande +que lui. + +Un vertige saisit le pere, qui chancela plus pale qu'Alfred. + +--Enfant!... miserable...! non! mon fils! begaye-t-il d'une langue seche +de frayeur, en soulevant de terre son malheureux Alfred! Viens ici. Du +courage, entends-tu, ou tu es mort dans une heure, et si tu meurs, je +meurs, entends-tu, je meurs!--J'aurai du courage, mon pere, dit le +coupable, fais ce que tu veux.--Tenez cet enfant, monsieur... mon ami! +tenez-le ferme entre vos genoux! dit M. Le Femi en appelant au secours +le porteur, qui franchit la fenetre, emu, ce brave homme, de la terreur +peinte dans les yeux du naturaliste qui atteignait une hache d'armes du +moyen-age. + +--Alfred, repete-t-il a l'enfant immobile, il faut que je te coupe le +doigt. + +--Coupe! dit Alfred, en l'avancant lui-meme. + +--Ah! mon frere! + +--Ah! monsieur! crierent les enfants et l'homme epouvantes. + +--Pas une seconde a perdre, la fleche est empoisonnee. Ferme donc!... et +le doigt tomba. + +--Tu le garderas, dit Alfred, sans faiblir. + +Les plus jeunes tremblaient sous leurs plumes tandis que le pere, dans +un sublime sang-froid, brulait la plaie vive de son fils qu'il disputait +a la mort. La force humaine n'alla pas plus loin: et quand il eut +termine cette operation pour laquelle Dieu le soutenait, il serra +convulsivement la tete d'Alfred sur sa poitrine, et perdit connaissance. + +Ce ne fut que longtemps apres ce jour, dont l'impression forte et +salutaire est encore gravee chez ces enfants corriges, que la mere +d'Alfred apprit l'evenement qui s'etait passe si pres de sa chambre. +Malade alors, elle n'en sortait pas. L'enfant ne se plaignit point, ne +versa point de larmes, quand elle s'apercut avec de vives craintes qu'il +avait la main enveloppee:--Ce n'est rien, ma mere, rien du tout, dit-il +en s'enfuyant pour ne pas lui donner le saisissement d'une telle vue. Il +chanta meme de toutes ses forces, ce qui rassura et fit sourire la mere. + +Mais il pleura, oh! il pleura beaucoup avec son pere, parce que ce bon +pere en voulant faire des reproches justes a son garcon, fut tout-a-coup +etrangle par des sanglots qui firent tomber Alfred a ses pieds. Il les +mouilla de larmes. + +--Oui! pleure! pleure! dit-il; nous pouvons etre un moment faibles l'un +devant l'autre: nous avons eu l'un pour l'autre tant de courage! + + + + L'OREILLER D'UNE PETITE FILLE. + + Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tete, + Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi! + Quand on a peur du vent, des loups, de la tempete, + Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi! + + + Beaucoup, beaucoup d'enfants pauvres et nus, sans mere, + Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir; + Ils ont toujours sommeil. O destinee amere! + Maman, douce maman, cela me fait gemir. + + Et quand j'ai prie Dieu pour tous ces petits anges + Qui n'ont pas d'oreiller, moi j'embrasse le mien. + Seule, dans mon doux nid qu'a tes pieds tu m'arranges, + Je te benis, ma mere, et je touche le tien! + + Je ne m'eveillerai qu'a la lueur premiere + De l'aube, au rideau bleu c'est si gai de la voir! + Je vais dire tout bas ma plus tendre priere: + Donne encore un baiser, douce maman! Bonsoir! + + + + PRIERE. + + Dieu des enfants! le coeur d'une petite fille, + Plein de priere, (ecoute!) est ici sous mes mains; + On me parle toujours d'orphelins sans famille: + Dans l'avenir, mon Dieu, ne fais plus d'orphelins! + + Laisse descendre au soir un ange qui pardonne, + Pour repondre a des voix que l'on entend gemir. + Mets, sous l'enfant perdu que la mere abandonne, + Un petit oreiller qui le fera dormir! + + + +LE PETIT DESERTEUR. +(EN CINQ PARTIES). + + + +LA DESERTION. + +I. + +"Huit ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'etain en sautoir, une +piece de dix sous toute neuve et des billes dans sa poche." + +Tel etait le signalement passe de main en main, depuis le faubourg +Poissonniere jusqu'a la barriere du Temple, d'un petit garcon, sans +chapeau, qui avait disparu le matin de chez son pere: on ne voulait pas +le croire. On disait: "c'est impossible! un enfant ne quitte pas son +pere." + +Quelqu'un repondait:--Si! si! on l'a vu passer sans chapeau, en petit +garnement, criant en confidence a un ecolier qui l'appelait pour jouer +aux billes: "--Je n'ai pas le temps: je fais l'ecole buissonniere. Ne +dis pas que je vais chez ma tante, a Dammartin. Ah! ah! J'ai pris mon +parti? ne le dis pas." + +Il y avait une foule de voisins aux portes qui racontaient ou qui +ecoutaient ce depart dont l'imagination etait frappee comme d'un +sinistre presage. Une vieille qu'on croyait comme l'Evangile disait: + +--Cela annonce une revolution. L'enfant qui deserte la maison de son +pere, c'est les hirondelles qui s'envolent d'un toit. Ne me parlez +jamais de choses pareilles; elles portent malheur! Tout le monde +frissonnait. + +--C'est-a-dire qu'elles portent malheur aux hirondelles et aux enfants, +repartit l'epicier qui combattait pour son compte un augure si menacant. +Il ne faut pas croire que les honnetes gens doivent payer pour les +mauvais sujets. + +--A present, cherche!" interrompit celui qu'on avait mis a la poursuite +du fuyard, et il se mit a courir, le signalement a la main, poussant +tout le monde, qui s'arretait de surprise, disant: + +--Qu'est-ce qu'il a donc?--Je cherche un enfant, repliquait l'homme, +moitie triste et moitie colere: un gamin, que si je le tenais! "Huit +ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'etain en sautoir, une piece +de dix sous toute neuve et des billes dans sa poche!" Enfin tout le +signalement. Quel scandale sur le boulevard! Quel etonnement pour tous +les curieux a qui cet homme racontait que l'enfant, qu'il osait a peine +nommer Oscar, evitant d'ajouter le nom de son pere, s'enfuyait de sa +famille, pour avoir recu le fouet; et si peu, si peu, que sa mere +n'avait fait que semblant! Les curieux etaient confondus. + +Pendant cela, monsieur Oscar courait comme un brule, croyant n'atteindre +le bonheur qu'apres avoir franchi la barriere. Il passa roide et prompt, +sans chapeau, sans passeport, ce qui est d'une audace inouie, jetant +la plume au vent; ou, pour parler mieux encore suivant son aspect +devergonde, jetant son bonnet par-dessus les moulins. Il y avait un tel +parti pris dans son aspect de desordre, qu'on l'eut pris pour Christophe +Colomb courant a la conquete d'un nouveau monde. + +Il fuyait l'ecole, il allait chez sa tante, et il avait dix sous! +l'espace, le temps, la fatigue, tout disparaissait devant ses temeraires +esperances. + +--Ma tante, disait-il en lui-meme, en fendant l'air qui faisait voler +ses cheveux blonds, ma tante me donnera un chapeau. Elle me donnera cent +chapeaux: c'est ma tante! c'est riche, une tante! et elle ne me donnera +pas le fouet. J'aurai tout ce que j'avais quand je demeurais chez ma +mere; des tartes, des galettes, des cerfs-volants, (j'en veux douze de +cerfs-volants!) et je n'irai plus a l'ecole, ou l'on devient bete. Je +ferai un _buisson_ tous les jours; je courrai avec Pierre; je me battrai +avec Francois, j'irai nager avec le cheval. C'est bien mieux! d'ici-la, +je trouverai a manger, quand je passerai devant les patissiers, ils me +donneront des gateaux. On a tout avec de l'argent: mon pere l'a dit. +Et j'ai une piece blanche! on crie toujours que ma tante est mon +_coupe-gorge_; mais j'aime mieux ma tante, moi! ma tante n'a pas de +livres. Oh! ma tante! vive ma tante! + +Il marche! il marche! + +Des arbres passaient devant lui, fuyaient derriere comme sur un plancher +a coulisse. Des moutons, des vaches, des champs ou les bles flottaient, +ou les fleurs brillaient; tout glissait sous ses yeux par la rapidite +de sa course. Mais point de maisons, point de patissiers! seulement des +flots de poussiere qu'il levait avec ses pieds, et qui sechaient sa +gorge, parce que d'abord il avait chante la _Parisienne_ et tout! + +Il marche! il marche! + +A la fin, quelques chaumieres apparaissent sur le chemin. Ses regards +affames se portent vers les enseignes, point d'enseignes! enfin, au +milieu de quelques paires de sabots, de harengs saurs et de savon vert, +trois brioches de campagne et des oeufs rouges de Paques dernieres +raniment le voyageur epuise. Il paie sans marchander la somme qu'on +lui demande de ces denrees dessechees au soleil, puis il remet, comme +l'homme errant de l'ecriture, cinq sous dans sa poche. Il croit, comme +le juif maudit, que ces cinq sous se renouvelleront: vous allez voir. + +Quoiqu'il en soit, il mange les oeufs durs et les brioches qui +tombent en poussiere, et reprend haleine un moment devant une femme a +demi-stupide, qui le regarde baigne de sueur et defigure de poussiere, +sans s'inquieter ni d'ou vient, ni ou va ce petit arpenteur de grand +chemin. + +--Pour aller chez ma tante, dit-il, c'est-il encore loin? + +--Quelle tante? demande la maitresse de ce bazar de hameau. + +--Ma tante, quoi! ma tante Dorothee Carbonnel. + +--Je ne sais pas ce nom la, repart la femme insoucieuse en se remettant +a tirer le lin d'une quenouille de chanvre. + +--"Mais, ma tante Dorothee Carbonnel, comment! repart Oscar qui ne +comprend pas que sa tante soit inconnue a quelqu'un dans le monde, elle +est a Dammartin, ma tante! et c'est ma tante." + +--"Ah ben! faut que vous retourniez sur vous, et puis prendre la fourche +a votre main droite, et ce sera par la. Y aura toujours queque laboureur +en champ pour vous montrer." + +Oscar deroute et las du repos meme qu'il avait pris, car il en sentait +mieux sa fatigue, rebrousse chemin. Alors le soleil lui donna en plein +dans la figure, sans chapeau, sans quelques larges feuilles pour cacher +un peu sa tete qui bout comme au milieu de la chaudiere de midi; c'est +a tomber sur place; aussi leve-t il pesamment cette poussiere qu'il +faisait voler naguere avec tant d'insolence. + +Une inquietude brulante le devore sans qu'il y trouve un nom; car tant +de choses deja tournent dans son isolement, qu'il souffre sans pouvoir +dire de quoi: c'est la soif! il se ressouvient qu'il a oublie de boire, +apres le repas d'une nourriture fanee et alterante. Ah! c'est la un +commencement de desespoir. Il donnerait, ses cinq sous sans chanceler +pour un verre d'eau de la source, ou sa tante puise de si larges +cruches, dont l'image fraiche et bouillonnante qui se met tout a coup +devant lui, attise le feu mele a son haleine. Personne sur cette +route consumante! Le desert se montre devant lui! Oh! que les pretres +espagnols pourraient dire de lui, ce qu'ils disaient a Montezuma: Les +dieux ont soif!... + +Cependant, avec la perseverance digne d'un autre but, il fait le signe +de la croix pour s'assurer ou est sa main droite, et entre dans un +chemin un peu moins aride. Il avait entrevu au loin, une voiture qui +venait du cote de Paris, et plutot perir que de rencontrer rien de ce +qui venait de Paris, car ce ne pouvait etre, selon lui, qu'une ecole, +des livres ou le fouet! + +Il penetre donc dans un chemin de traverse, ou quelques haies lui +donnent d'abord l'esperance d'un ruisseau: bientot cette fraiche idee se +seche et peut-etre qu'il se fut ainsi calcine au milieu d'un chemin sous +le soleil vengeur qui dardait a plomb sur lui, si son ange gardien qui +devait etre pourtant bien fache, n'eut arrose son joli visage d'un +deluge de larmes qui vinrent du coeur; car ce coeur crevait. On a beau +faire et beau dire, on ne peut porter a la fois une mauvaise action, +la solitude et la soif. Il y avait dans ce petit garcon, la desolation +profonde qui se trouve au fond de tous les coups de tete ou porte +l'ingratitude. Il s'arrete, ebloui, se lavant avec ses larmes de la +poussiere incrustee dans ses joues; ce bain naturel en degonflant sa +poitrine, detend un moment la peau rose et tendre de sa figure deja +moins hardie. Il s'avoue meme pour la premiere fois que sa mere ne lui +faisait pas le moindre mal quand elle disait qu'elle le fouettait; que +c'etait vraiment l'ombre du fouet. Il se l'avoue, car enfin, sa tante +etait tres-loin... sa position etait deplorable, la porte de l'ecole ne +trouble plus son jugement. Il est donc la sous l'oeil de Dieu et devant +sa conscience: la verite etincelle nue au soleil; il soupire:--ah! + +Je crois que vous ne serez pas fache de le laisser la un moment tout +seul, d'autant plus qu'a force de marcher il arrive a la fin pres d'un +moulin qui tourne dans une ecluse. Ce bruit limpide et les flots d'ecume +qui jaillissent, sous un petit pont jusqu'a sa personne penchee en +avant, lui rendent la vie, la force et l'etrange imprudence que nous ne +saurons que trop tot, avec ses suites meritees. + + + +II + +L'ABREUVOIR + +Le commissionnaire de confiance envoye a la recherche d'Oscar tenait +toujours a la main son signalement, mais d'une maniere plus commode. Il +etait monte de bon accord sur l'enorme charrette d'un roulier obligeant, +et du haut de cette haute position de surveillance il criait loyalement +aux rares pietons qui traversaient l'heure la plus chaude du +jour.--Avez-vous vu un enfant? un petit gamin sans chapeau? huit ans, +fluet, rose, bien mis; une montre d'etain en sautoir, une piece de dix +sous toute neuve et des billes dans sa poche?" + +On lui repondait: Non! sans faire de longs discours: car on cuisait de +soleil. + +C'etait la voiture que le petit deserteur avait apercue au loin, elle +passa juste devant le chemin en fourche ou Oscar se trouvait cache et +perdu dans les haies de sureau, ou d'eglantiers; je ne sais lequel. + +Ce ne fut donc qu'a la Fileuse, ou l'enfant avait fait un si +mauvais repas, que cet honnete chercheur d'ecoliers obtint quelques +renseignements, au moyen du portrait ecrit qu'il relut trois fois a +cette espece de femme sauvage qui avait deja perdu la memoire. La piece +de dix sons l'eveilla seule; car elle la touchait souvent au fond de +sa poche, neuve et brillante comme elle etait, cette petite monnaie +blanche! le genie de l'idiot est au milieu d'une piece d'or ou d'argent. + +Elle donna donc ses instructions; en refoulant dans sa poche le prix de +sa patisserie et le pauvre coureur, disant a regret adieu au roulier et +a la charrette, se remit sur les traces d'Oscar. + +Nous l'avons laisse dans une position si calme que ce serait doux de l'y +retrouver, n'est-ce pas? Moi j'y ressentais un plaisir infini, car le +bruit de l'eau durant la grande chaleur me semble un des plus grands +bienfaits de Dieu. + +Il parait qu'une chose plaisait mieux encore a Oscar, et qu'apres +l'ecole buissonniere, un cheval etait ce qui pouvait le plus exalter sa +tete deja tres-montee par l'ardeur du grand soleil. + +Il parait encore qu'apres s'etre sature de fraicheur, ne fut-ce que dans +le creux de sa main (on tire parti de tout dans le desespoir), Oscar +fut tout a coup frappe de la presence d'un cheval qu'il n'avait pas vu +d'abord. Ce cheval, les naseaux ouverts, humait comme Oscar l'humidite +delicieuse de l'ecluse, et savourait, sans maitre, sans harnais, sans +rien, le charme d'une promenade en toute liberte, qui sentait d'une +lieue l'ecole buissonniere. La ressemblance de leurs situations etablit +tout-a coup une sympathie si puissante entre eux, du cote du petit +fuyard au moins, qu'il grimpa plein d'audace et de bonheur sur ce grand +camarade qui se laissa faire avec une indulgence tranquille. Tout ce qui +est vraiment fort protege la faiblesse. + +Toutefois quand il sentit sur son dos cet extrait de cavalier, qui +s'agitait en tous sens pour l'exciter a courir un peu, a jouer +amicalement pourvu qu'il lui donnat force de coups de pieds, de coups +de poing dans les flancs, sur la tete et partout, le geant d'ecurie +frissonna d'indignation ou d'amour pour la promenade, et prit ses +bottes de sept lieues. Il se mit a courir a travers champs, faisant +des gambades et des manieres d'eclats de rire qui epouvanterent +singulierement l'ecuyer de huit ans. Pour comble d'alarme, en gagnant du +pays, et chevauchant avec la vitesse du vent, une large riviere parut +ouvrir ses bras devant l'immense soif du cheval, qui, se souciant tres +peu si Oscar avait peur de l'eau, courut tout droit s'y plonger jusqu'au +poitrail, Oscar poussa des cris affreux, se retenant de toute sa peur +aux crins du cheval altere, criant alors, de ce cri ne dans le coeur de +tous les enfants, meme des enfants ingrats comme Oscar:--Ma mere! ah! +ma mere! Le cheval ne bougea pas plus que celui d'Henri IV sur le +Pont-Neuf. Il prenait son bain, il etait bien: tant pis pour Oscar! +que devait-il a Oscar? ces cris lamentables:--Ma mere! ah! ma mere! ne +laisserent point d'abord parvenir jusqu'aux oreilles bourdonnantes du +peut garcon pantelant ces cris plus rudes et plus affreux: Au voleur! +arretez le voleur! arretez le cheval! arretez le voleur! + +Jugez comme la solitude des champs fut desagreablement troublee par +ce tumulte deshonorant pour Oscar! combien le ciel avec tous ses yeux +ouverts dut regarder tristement cette scene! Des paysans, qui ne +badinent pas sur les droits de la propriete, accouraient de toutes +leurs jambes, armes de fourches et les yeux en fureur, prets a dechirer +peut-etre ce frele larron. Il y avait serieusement de quoi fremir! Oscar +les entendit tout a coup si pres de lui que l'insense fut comme pousse +a se precipiter dans l'eau, pour eviter le chatiment qui se preparait +terrible. + +Mais l'ange gardien, oh! comme j'y crois a l'ange gardien! il me semble +le voir detourner lui-meme le cheval de cette riviere qui allait etre un +tombeau d'enfant! + +Il eut pitie de sa mere absente; le cheval legerement frappe par une +main invisible, rafraichi d'une station salutaire a l'abreuvoir, se +remit gaiement a trotter vers un petit village, emportant Oscar presque +evanoui, mais sauve de la riviere. + +Au bord de ce village, l'enfant glissa du cheval moins fougueux. Ranime +par la terreur, environne de toutes parts d'ennemis prets a fondre sur +lui, il s'elanca les bras ouverts dans l'eglise du hameau, qui le recut +haletant, plein de fatigue, de remords et d'esperance! Car tout petit +qu'il etait, il sentit qu'il y a une protection puissante aux genoux de +la Vierge, qui tient son enfant entre ses bras; elle rappelait a Oscar +sa mere, et semblait lui dire du haut de l'autel ou il tremblait:--Reste +avec nous. + +--Huit ans, fluet, rose, une montre d'etain en sautoir, etc., criait +alors, a la porte du village, l'homme qui gagnait si laborieusement sa +journee. Il fut entoure, ecoute par tous les paysans qui sortaient +des chaumieres, tandis que le maitre du cheval se calmait un peu en +remontant, comme on dit, sur sa bete. Cela fit un spectacle pour le +hameau. L'asile ou Oscar avait porte sa honte fut franchi: on le trouva +blotti dans le choeur, la tete cachee entre les pieds de la Vierge, ou +il eut voulu rester toujours! personne, en le voyant se retourner si +pale, si rendu d'epuisement, le visage baigne de larmes, les plus ameres +de la vie d'Oscar, personne, pas meme son poursuivant bleu de chaleur, +pas meme le proprietaire monte sur son cheval a la porte de l'eglise, +n'eut le courage d'insulter a un coupable si malheureux! On respecta +d'ailleurs l'abri inviolable qu'il avait choisi par une inspiration +divine; on decouvrit sa tete devant l'autel, on prit de l'eau benite +et l'on fit sortir en silence Oscar, qui se laissa conduire en tonte +humilite devant la foule rassemblee pour le voir passer. Les vieillards +dirent: + +--A tout peche misericorde." + +Les femmes, en voyant ce pale deserteur, la tete courbee sous +l'humiliation, les femmes presserent leurs enfants contre elles, et +sentirent leurs yeux humides. Les enfants, toujours bons quand ils +regardent ces yeux de femme brillants de pitie, dirent a plusieurs: +Meres, il faut lui bailler du lait." + +Il en but a pleine mesure et jusqu'au coeur, tandis que son guide +reprenait sa force par quelques verres de vin, pour lesquels, il faut le +dire, Oscar offrit ses cinq sous avec tant d'instance, que tout le monde +dit:--Il a bon coeur" et que l'homme, desarme par cette action, prit +sa main, sans rudesse, sans _rancoeur_, saluant a droite, a gauche les +habitants, qui leur donnerent un pas de conduite dans les champs, en +criant: Dieu vous garde! et d'autres compliments qui se graverent pour +toujours dans le coeur gonfle d'Oscar. + + + +III. + +LES BILLES PERDUES. + +Une solitude affreuse regnait dans la maison paternelle quand il y +rentra. Il semblait que tout fut mort. La nuit tombait, les meubles +etaient sombres et reprochants. Le pere d'Oscar courait a la recherche +de son fils depuis le matin. Sa mere, la douleur dans l'ame, etait +egalement sortie pour decouvrir son cruel enfant!... + +La rue etait large, depeuplee, ironique. Elle semblait dire avec une +mine glaciale: + +--Rentrez, monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer! + +L'epicier, les bras croises, sur sa porte, inspectant, a la fin du jour, +tous les scandales a la portee de son investigation, railleur comme la +rue que reconnaissait a peine le _paria_ volontaire, l'epicier ota sa +casquette avec la derision ecrasante de cette apostrophe: + +--Ah! mon estimable voisin, enchante de vous revoir. Si vous avez besoin +d'excellentes figues, de raisins de caisse pour vous remettre de vos +voyages, dites a votre pere que j'en vends. Il doit etre bien content de +vous, il vous en achetera. + +Les jambes d'Oscar rentraient sous lui. + +La vieille Leonore, qui tricotait a la lampe dans l'arriere-boutique, +fut prise d'un grand saisissement a la vue du petit garcon.--Croyez moi, +dit-elle en preparant un bon souper a son guide harasse de fatigue, +croyez-moi, Oscar, montez dans votre chambre et couchez-vous. Ce soir, +votre pere sera encore bien fache, votre mere n'osera vous pardonner +devant lui. Venez avec moi; ce souper que je vous porte, vous le +mangerez en vous couchant, et qui vivra verra! Oscar monta sans proferer +une parole. + +Son pain fut tres-amer ce soir-la, ainsi que tout ce que la vieille +Eleonore avait monte pour manger. + +Au milieu de sa melancolie, a demi-deshabille sur son lit, ou l'on +voyait a peine clair par une petite fenetre, et par un reflet de la +lune, abime dans mille pensees de crainte pour _demain_! d'espoir dans +la clemence de sa mere, de son pere offense, et de son Dieu flechi, +une fraiche idee se glissa dans la memoire d'Oscar: Ses billes! tout +l'avenir s'arrangea devant ses yeux. L'argent etait devore, le chapeau +disparu dans le naufrage, mais ses billes! si polies, si bien veinees, +si transparentes qu'on pouvait regarder le soleil et la chandelle au +travers.--Oh! mes billes comptons mes billes! et il s'assit avec un +soupir plein d'aise et de dilatation. + +Tout le monde savait, avant ce jour affreux, que les heures innocentes +d'Oscar n'avaient pas de plus doux loisirs que l'examen de ces jolis +marbres ronds; que c'etait sa fortune, ses rentes; qu'il les comptait +cent fois par jour; en mangeant, ce qui le faisait gronder; a l'ecole, +sous son livre, ce qui le faisait mettre en penitence, enfin partout, et +comme vous voyez jusqu'au fond de ses remords. + +Jugez comme il fut triste quand il n'en retrouva plus que deux, apres +avoir parcouru avec effroi tous les coins de sa poche, d'une immense +poche, qui pouvait passer pour un sac, et qu'Eleonore avait la bonte de +recoudre souvent, car c'etait un entrepot qui suivait Oscar dans toutes +les demarches de sa vie. Malheureusement dans cette derniere aussi! il +est a presumer que les secousses du cheval errant avaient fait sortir +ces petites richesses roulantes... Oscar se renversa sur son oreiller, +qu'il inonda de ses larmes et s'endormit desenchante de ce monde, ou les +fautes s'expient par de si grandes souffrances. Il avait dit: Tout est +fini pour moi! et il etait entre dans un profond sommeil. + +Ce fut ainsi que le trouva sa mere, quand elle monta, non pour punir un +crime qu'elle n'avait jamais prevu, qui ne faisait point partie de ceux +enfermes dans son code penal de mere et qu'elle remettait a Dieu; mais +quand elle ne put resister enfin a venir s'assurer si c'etait bien lui! +bien son enfant perdu tout un jour... C'etait lui! mais qu'il etait +change! comme sa mere le reconnut avec tristesse, lorsqu'apres avoir +approche bien doucement, bien doucement une lumiere aupres de son lit, +elle le vit humecte de larmes, barbouille de la poussiere des voyages, +et les cheveux meles comme s'il se fut battu avec cent chats! + +Le coeur de cette mere ne put resister. Elle pleura comme il avait +pleure, avec plus de douceur toutefois, car elle retrouvait son cher +enfant! Aussi laissa-t-elle tomber, avant de sortir, le baiser du pardon +sur le front souille d'Oscar. Elle retourna pres de son mari, qui +se promenait en long et en large dans le magasin, songeant d'un air +soucieux au chatiment que meritait son fils. + +Elle parla tant, tant! sa voix etait si bonne, si suppliante, si +craintive qu'elle entra dans la colere de l'homme grave et blesse. Il +repondit: + +--Couchez-vous; car vous me rendez aussi faible que vous-meme! + +Elle benit Dieu! et se coucha delassee. + + + +IV. + +ECOLE ET PARDON. + +Le lendemain, Eleonore conduisit Oscar a l'ecole, avant que personne fut +leve chez son pere. Un dejeuner _d'enfant prodigue_, prepare par sa mere +qui ne se montra pas encore, avait repare ses forces et rendu un peu de +teint a ses joues bien lavees. Excepte la perte des billes dont il etait +si fier autrefois, si ruine aujourd'hui, tout semblait a peu pres remis +en place dans son existence, ou il avait repris son banc, son livre, et +tous ses bruyants camarades. + +Quand l'ecole fut complete, le maitre ayant saisi au vol un moment de +profond silence, se leva et dit:--Messieurs, il y a parmi vous un enfant +qu'il est de mon devoir de vous signaler comme pouvant donner un funeste +exemple a ma classe, un buissonnier! qui n'a pas craint de plonger sa +mere dans les angoisses de l'inquietude, sa mere, sa bonne mere qui l'a +nourri de son lait, qui l'habille, qui lui paie des maitres! cet enfant +ingrat a deserte hier sa maison! + +Son nom est inutile a prononcer! une rougeur coupable fait eclater sa +condamnation dans ses traits, qu'il s'efforce en vain de cacher sous son +livre! Puisse, messieurs, cette rougeur provenir d'une bonne honte qui +enchainera dans notre sein l'enfant qui a merite tout un jour le titre +anti-social de deserteur!!! + +Oh! quel murmure suivit cette denonciation publique! Oscar crut tourner +dans un tourbillon de feu, quand il sentit trente-six yeux d'ecoliers +attaches sur lui seul, comme sur un centre de blame et de curiosite, car +il n'y avait pas a hesiter, c'etait lui! + +Les innocents de ce jour-la s'etaient regardes fierement entre eux, +ayant l'air de se dire: + +--Voyez! les deserteurs portent-ils la tete comme cela!" et la tete +d'Oscar tombait comme une feuille morte sur sa poitrine! Aussi les +murmures, d'abord decents et etouffes, devinrent tellement _tumulte_ que +le maitre eut besoin d'une vigueur peu commune pour retablir a la fin le +silence, d'ou s'echappait encore, comme les dernieres fusees d'un +feu d'artifice, ce mot qui ne tombait que sur le banc vide +d'Oscar.--Deserteur! deserteur! et la classe entiere lui tourna le dos. + +Ce procede n'est pas d'une haute charite, c'est vrai: mais telles sont +les moeurs de l'ecole, du monde entier. Oscar eut bien du mal a detacher +de lui ce vilain nom qui s'y etait colle par sa faute. + +Son pere, quand il rentra, vit qu'il en etait si courbe qu'a peine il +pouvait s'avancer vers lui. Suivant sa promesse de la veille, il lui +tendit la main genereusement.--Oscar! je te pardonne, tu as souffert." +Et il vit, lui, que sa mere pleurait en faisant semblant de regarder par +la fenetre. + +Pauvre Oscar! il se trouva, sans savoir comment, dans ses bras, dont +l'etreinte lui rechauffa le sang autour du coeur! il s'y plongea comme +dans son champ d'asile. Il y oublia tout! et les grandes routes, et les +ecoles impitoyables. + +Elle fit des epargnes pour lui rendre vingt billes. + +Il fit le serment de ne la deserter jamais. + + + + + ADIEU D'UNE PETITE FILLE A L'ECOLE. + + Mon coeur battait a peine et vous l'avez forme, + Vos mains ont denoue le fil de ma pensee, + Madame! et votre image est a jamais tracee + Sur les jours de l'enfant que vous avez aime! + + Si le bonheur m'attend, ce sera votre ouvrage; + Vos soins l'auront seme sur mon doux avenir: + Et si pour m'eprouver, mon sort couve un orage, + Votre jeune roseau cherchera du courage. + Madame! en s'appuyant sur votre souvenir! + +[Illustration] + + + + TABLE + DES + Matieres contenues + dans le second volume. + + + +La physiologie des poupees. +La mere a son fils, _vers_. +Minette. +Le petit rieur, _vers_. +L'oiseau sans ailes. +Le livre d'une petite fille, _vers_. +Le paresse. +Le premier chagrin d'un enfant, _vers_. +Le petit berger. +Le coucher d'un petit garcon, _vers_. +Les petits sauvages. +Le petit deserteur. +Adieu d'une petite fille a l'ecole, _vers_. + + + +FIN DE LA TABLE. + + + +***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MèRES ET DES ENFANTS, +TOME II*** + + +******* This file should be named 14310.txt or 14310.zip ******* + + +This and all associated files of various formats will be found in: +https://www.gutenberg.org/dirs/1/4/3/1/14310 + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://www.gutenberg.org/about/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://www.gutenberg.org/fundraising/donate + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: +https://www.gutenberg.org/fundraising/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + diff --git a/old/14310.zip b/old/14310.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bf7d85c --- /dev/null +++ b/old/14310.zip |
