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+The Project Gutenberg eBook, Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II,
+by Marceline Desbordes-Valmore
+
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+
+
+
+Title: Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II
+
+Author: Marceline Desbordes-Valmore
+
+Release Date: December 9, 2004 [eBook #14310]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+
+***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MèRES ET DES ENFANTS,
+TOME II***
+
+
+E-text prepared by Suzanne Shell, Renald Levesque, and the Project
+Gutenberg Online Distributed Proofreading Team from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+ LE LIVRE
+ DES
+ MÈRES ET DES ENFANTS
+
+ CONTES EN VERS ET EN PROSE
+
+ PAR
+
+ Mme Desbordes Valmore.
+
+ TOME II.
+
+
+
+
+
+
+
+ LA PHYSIOLOGIE DES POUPÉES.
+
+
+
+I.
+
+UN PÈRE.
+
+Quatre poupées entrèrent un jour à la fois rue des Pyramides. Cela
+fit quelque sensation chez les voisins de l'heureuse maison où se
+précipitaient ces charmantes étrangères, car elles étaient pleines
+d'éclat, de décence et de fraîcheur dans leurs parures.
+
+Une vieille gouvernante les reçut dans le vestibule du second étage, les
+prit des bras de la personne qui les apportait, et les rangea derrière
+un rideau, comme elle en avait reçu l'instruction, puis courut avertir
+son maître, arrivé, depuis quelques jours d'un grand voyage; il parut
+un moment après, suivi de quatre enfants qu'il fit ranger autour d'un
+excellent déjeuner préparé pour eux.
+
+Cet homme, d'une taille légèrement courbée, quoique jeune encore, les
+assit lui-même auprès de lui d'un air doux et triste. Il était le père
+des enfants et revenait leur tenir lieu d'une mère charmante, qu'ils
+avaient perdue. Rien ne pouvait retenir M. Sarrasin à la vie, que le
+dessein irrévocable d'être à la fois le père et la mère de cette petite
+famille groupée autour de lui. Forcé à de fréquents voyages dans
+l'intérêt de tous, il n'avait pu depuis trois ans cultiver lui-même ces
+jeunes plantes dont il ignorait entièrement les caractères. Leurs jours
+s'étaient passés depuis six mois, dans une pension, où elles avaient
+senti moins cruellement l'absence de leur mère et la privation
+momentanée de ce jeune père, qui leur était enfin rendu! C'était leur
+troisième réunion depuis son retour béni, et vous avez déjà jugé qu'ils
+s'occupaient des moyens d'assurer leur bonheur. Il ne lui en restait pas
+d'autre.
+
+Il se leva quand le déjeuner fut fini et la table remise en ordre.
+
+Voici, dit-il en tirant le rideau qui cachait les belles visiteuses,
+quatre petites compagnes que je veux associer à notre voyage de
+Saint-Denis.
+
+Un saisissement de plaisir fit manquer la voix aux quatre soeurs, qui
+levèrent leurs bras, en criant:
+
+--Oh! papa! oh! papa! qu'elles sont jolies!
+
+Ce n'est pas sans dessein, reprit-il, qu'elles sont arrivées ainsi pour
+vous chercher. Elles ont sans doute désiré un asile près de chacune de
+vous. Leur choix doit être écrit d'avance dans leur billet de visite.
+
+Toutes se précipitèrent sur les petites mains à ressorts des poupées qui
+tenaient une carte de visite. Albertine, l'aînée, y lut son nom (car
+elle savait lire l'écriture), l'adresse était ainsi conçue: Prudente
+pour Albertine. Augusta, Marceline et Valérie y épelèrent aussi leurs
+noms et ce furent des cris, des embrassements, qui firent couler la joie
+jusqu'au coeur de leur père.
+
+--Élevez-les bien, dit-il avec une tendresse sérieuse, et rendez-moi un
+compte fidèle de leurs penchants: ce sont vos filles.
+
+Albertine emporta la sienne dans ses bras avec un maintien de petite
+maman tout à fait composé, la regardant avec un air de tendre protection
+qui fit bien augurer à monsieur Sarrasin de l'avenir de la poupée,
+qu'elle appela sur le champ:--ma fille.
+
+Augusta saisit vivement Lutine par le milieu du corps, et lui appliqua
+deux gros baisers qui dérangèrent un peu sa coiffure. Valérie soutint
+Péri par ces deux mains délicates, en la faisant sauter en mesure sur un
+pas de valse. Marceline, la plus jeune, petite blonde silencieuse, se
+tint gravement debout devant celle qui la regardait de dessus la table,
+sans montrer trop d'empressement à l'en faire descendre.
+
+--Tu ne prends pas, Fauvette? dit son père: ne te trouves-tu pas
+contente d'avoir une telle fille?--Si! répondit l'enfant blond, en
+regardant alternativement Fauvette et son père.--Je t'aime mieux, toi!
+ajouta-elle à voix basse en se glissant dans ses genoux et en passant
+ses bras autour de son cou qu'elle étreignit longtemps de toute sa
+force. Son père ému, tenant les yeux long temps aussi fixés sur cette
+petite tête attachante, crut voir en miniature le portrait de sa mère,
+et la serra fortement sur son coeur. Le père et l'enfant restèrent
+plongés dans une immobilité qui n'était pas de l'engourdissement.
+
+Les éclats de rire et de musique qui partaient de la chambre voisine
+réveillèrent cet homme absorbé au fond de sa mémoire. Il prit par la
+main sa plus jeune fille, qui tenait avec quelque embarras la brillante
+Fauvette, et ils se réunirent au cercle joyeux qui allait devenir le
+centre des observations du tendre physiologiste.
+
+
+
+II.
+
+QUATRE FEMMES EN MINIATURE.
+
+Albertine venait de faire asseoir Prudente devant elle, pour lui montrer
+patiemment un point de tapisserie, lui parlant avec une gracieuse
+autorité, et lui promettant un monde de bonheur dans le charme du
+travail. Elle en avait déjà rangé autour de Prudente tous les éléments
+sans confusion. La poupée attentive tenait avec soumission son aiguille
+enfilée de laine, et paraissait écouter sans ennui sa jeune maman
+compter les fils de canevas, et lui expliquer les délices de cet
+ouvrage, répétant sans se lasser:--Vous prenez deux, que votre point
+soit égal et rond vos mains toujours propres et vos laines en ordre.
+
+Ce petit coin du tableau reposa délicieusement les yeux de M. Sarrasin,
+car Albertine était l'aînée.
+
+Quel bonheur pour lui de découvrir en elle le germe d'une patience si
+utile un jour dans sa maison! cette grâce liante et calme devait si bien
+unir ensemble les jeunes branches qui l'enracinaient au monde!
+
+Assise sur une grande chaise devant le piano, Valérie soutenait Péri par
+sa ceinture comme par des lisières, et la faisait légèrement tourner en
+frappant avec sa main droite une espèce de galop qui semblait enivrer la
+poupée, et la petite fille criant comme son maître de danse:--en mesure,
+mademoiselle, arrondissez-les bras, effacez les épaules..., baissez les
+yeux devant votre cavalier!
+
+--Heureuse enfant! pensa monsieur Sarrasin, la musique fera du bruit
+dans tes plaisirs et dans tes peines. Ta physionomie riante reposera
+souvent ma douleur, et j'allégerai tes graves leçons par l'espoir de la
+danse.
+
+Augusta, qui se tenait alors à l'écart, paraissait très affairée
+autour de Lutine.--Elle l'avait embrassée si fort et si souvent, que
+l'humidité de ses lèvres, assez mal essuyées des traces de son déjeuner;
+avaient déjà compromis l'éclat des joues rouges et presque vivantes de
+sa fille. C'est dans l'étonnement de voir une tache ternir un teint plus
+brillant que le sien même, qu'elle avait eu recours au savon, et qu'elle
+s'aperçut avec désespoir qu'il ne restait dessous qu'un carton pâle où
+le sang ne circulait pas. L'autre joue, toute neuve et intacte, formait
+un affreux contraste avec celle où la couleur délayée se mêlait au
+savon et aux cheveux collés dans ce hideux mastic. Ce fut dans cet état
+qu'Augusta, avec une grosse larme dans les yeux s'élança vers son père,
+en élevant sous ses yeux, Lutine ainsi déshonorée, et criant: Vois comme
+elle a mal à la joue; je l'ai pourtant bien lavée.
+
+C'est à cause de cela, répondit son père, l'eau ne vaut rien aux
+poupées. Ta tendresse lui a déjà fait mal; il ne faut pas dévorer ce
+qu'on aime. Trop de caresses étouffent un enfant. Une surveillance calme
+et active, une douce liberté autour de ta fille, comme pour tout ce que
+tu aimeras au monde, ce sera le meilleur secret pour le conserver.
+
+--Fais-la guérir, dit Augusta les mains jointes, et je te promets de
+l'embrasser bien doucement.
+
+Lutine fut envoyée chez un médecin célèbre de poupées au grand bazar
+où elle avait été choisie; et dès le soir même, elle rentra rue des
+Pyramides, plus rouge que jamais.
+
+Monsieur Sarrasin observait en même temps que Marceline, la plus petite
+et la plus frêle, n'enseignait ni la tapisserie, ni la danse à Fauvette.
+Elle la regardait quelquefois, caressait doucement ses souliers de satin
+et ses mains un peu cachées par des manchettes de blonde: mais c'était
+une admiration froide ou craintive que ne pouvait expliquer son père.
+
+--Pourquoi ne danses-tu pas avec Fauvette, mon petit ange? lui
+demanda-t-il; elle doit être légère comme ses plumes. Sa robe de crêpe
+blanc est si bien garnie de fleurs!»
+
+Marceline d'abord ne répondit pas: puis, comme si sa pensée sortait à
+son insu de sa bouche, elle dit: je n'ose pas l'aimer.»
+
+--C'est singulier; pensa Monsieur Sarrasin.
+
+
+
+III.
+
+LA PORTE DU CIEL.
+
+Comme le temps était fort beau le lendemain, bien qu'il fit froid d'une
+dernière gelée, après que les leçons furent apprises, que l'active
+gouvernante eut habillé ses quatres petites maîtresses qu'elle aimait
+avec dévotion, on déjeuna de bonne heure, on sortit à pied tous
+ensemble. La vieille Suzanne, chaudement parée, guidait ce petit
+troupeau dont elle était fière, et Monsieur Sarrasin le suivait de près
+avec la surveillance et la sollicitude d'un père.
+
+Savez-vous où l'on allait avec tant d'empressement, tant d'espoir, que
+pas un pied ne touchait terre? et pourquoi ces quatre visages doux et
+charmants se levaient souvent pour regarder au-dessus des maisons le
+ciel bleu suspendu, si pur, si haut au-dessus des cheminées des immenses
+bâtiments de Paris? Pourquoi l'on avait embrassé sérieusement les
+poupées en leur disant: au revoir! sans les emmener avec soi? Eh bien!
+vous allez le savoir; car la personne qui a raconté cette histoire a
+suivi toute la famille jusqu'à la barrière Montmartre; elle avait à
+rendre aussi une pieuse visite là où montaient ces beaux enfants, ayant
+chacun une couronne de fleurs passées au bras sous leur manteau brun.
+
+--Oh! ma bonne Suzanne, où allons-nous? dit la petite Marceline qui ne
+marchait pas encore d'un pas aussi ferme que les autres. Suzanne soupira
+et n'osa répondre, car son maître gardait un profond silence. On monte,
+on monte..... puis on aborde une grille devant laquelle monsieur
+Sarrasin s'arrête, découvre sa tête; et dit:--Saluez, mes enfants, car
+c'est ici la porte du ciel!
+
+Les quatre petites filles obéirent avec un instinct de douleur et de
+tendresse qui les fit ressembler à quatre anges de la piété. Suzanne se
+détourna pour cacher ses larmes.--Ma bonne vieille Suzanne, poursuivit
+monsieur Sarrasin, si vous ne pouvez nous suivre, vous nous attendrez
+là.--Ah! monsieur! dit Suzanne avec une instance dans le regard, et
+découvrant sous son tablier noir sa couronne à elle, qu'on ne lui avait
+pas commandé d'apporter, monsieur! j'ai du courage, et je sais le
+chemin! Dans votre absence depuis six mois demeurée toute seule, je
+n'avais pas d'autre voyage à faire, et je venais!--Entrez donc, ma
+fidèle Suzanne, entrez, mes petites chéries... Vous n'oublierez jamais
+notre première promenade: elle est sérieuse; mais elle est pleine
+d'espérance. Voyez que de fleurs!
+
+Il y en avait, en effet, déjà beaucoup; et des arbustes, des plantes
+vertes, des saules si bien entremêlés ensemble que la terre à cette
+place ne se voyait plus qu'à peine.--C'est ici, mes filles, qu'il faut
+attacher vos couronnes et vous mettre à genoux.
+
+Ce que firent les enfants.
+
+--Venez, leur dit-il, après qu'il eut prié au milieu d'eux et pour eux.
+Venez! votre mère vous regarde; elle vous bénit.
+
+La petite Marceline se précipita dans les branches et les hautes herbes
+en criant:--où donc! où donc!
+
+--Monsieur Sarrasin après l'avoir saisie dans ses bras, lui dit: je
+te promets que nous serons tous réunis un jour et que nous irons la
+rejoindre par la porte du ciel.--Merci! répondit l'enfant qui se coucha
+triste sur son épaule, et qui redescendit avec son père au milieu des
+sanglots de ses jeunes soeurs qui marchaient mieux qu'elle.
+
+
+
+IV.
+
+LA POUPÉE MALADE.
+
+L'enfance est heureuse! elle est aimée de Dieu. Dieu charge un ange de
+mesurer la peine à la faiblesse. L'ange y va bien doucement; on croit
+qu'il leur souffle des baisers dans leurs larmes. De là ces ondées de
+pleurs qui mouillent à peine, car il les emporte sur ses ailes avec
+leurs prières. Alors, ils rient, ces petits enfants; ils aiment, ils
+espèrent, ils croient et c'est pour cela que Dieu les aime; pour cela
+qu'il a dit: _Laissez venir à moi les petits enfants?_ Il faut donc se
+réjouir en pensant que les quatre soeurs retrouvèrent leurs poupées
+avec un sentiment de joie très pur et qu'elles les associèrent à leurs
+souvenirs, à leurs jeux, à l'union charmante qui régnait entre elles.
+
+Un jour que les leçons étaient finies, leur père s'étonna du profond
+silence qui avait succédé au bruit accoutumé de l'heureuse chambre de
+ses enfants. Il s'approcha sur la pointe du pied pour observer la cause
+de ce grand silence, et demeura fort surpris de voir la poupée d'Augusta
+couchée, et les petites filles s'agitant autour d'elle avec le plus
+tendre empressement.
+
+Un ordre parfait régnait dans leur activité muette. On glissait
+doucement autour du cher petit objet qu'on semblait avoir peur de
+réveiller, de cette Lutine si vive et si brillante, privée de ses
+vêtements incommodes; renversée sur un oreiller, se conformant à sa
+position avec une grace qui enchantait les enfants. Alphonse, joli petit
+parent de la maison, partageait fort gravement les soins de ses cousines
+et remplissait les fonctions de médecin.
+
+C'était un charme de le voir tâtant le pouls de Lutine, réfléchissant
+comme il avait vu réfléchir un docteur profond, et s'asseyant près du
+lit, le front appuyé sur sa main, une plume passée dans ses lèvres, lent
+à écrire l'ordonnance que ses cousines attendaient avec anxiété.
+
+Oui! l'enfance est heureuse. Il y avait pour elle dans cette scène
+l'intérêt d'un drame véritable. Cette malade immobile leur faisait
+pressentir ou rappeler tout ce qu'il y a de doux, d'aimable aux soins
+prodigués à un être souffrant. Monsieur Sarrasin vit tant de zèle et de
+charité régner dans ce coin de chambre, que les larmes lui en vinrent
+aux yeux.
+
+Albertine lut l'ordonnance du médecin, et prépara promptement une petite
+bande de toile urgente pour la saignée, qu'exécuta sur l'heure la main
+légère et hardie d'Alphonse.
+
+La lancette fut un passe-cordon d'argent, la cuvette une coupe de
+porcelaine qu'avait prêtée la vieille Suzanne. Alors, à la satisfaction
+curieuse des enfants, la poupée dont la peau fut plus qu'effleurée par
+l'intègre Alphonse qui s'en acquittait de tout son coeur, la poupée
+perdit une grande quantité de son.
+
+--Elle est sauvée! cria le docteur. Elle est sauvée!
+
+Sauvée! répétèrent en frappant dans leurs mains les gardes-malades, qui
+avaient à peu près le costume de l'état.
+
+--Je te fais compliment de cette cure, mon ami, dit monsieur Sarrasin en
+se montrant. Tu me parais devoir être un jour médecin dans toutes les
+formes. Alphonse lui sauta au cou, et lui dit en confidence.--Je fais
+semblant de croire; car, vois-tu, cette poupée n'est pas vivante.--Si!
+Si! un peu vivante cria Augusta qui l'avait entendu, et qui ne voulait
+pas perdre son illusion. Tiens, papa, regarde, ajouta-t-elle en
+entraînant son père auprès de sa Lutine. Tu vois que les sangsues ont
+bien pris!» Lutine avait, en effet, huit sangsues, ou du moins huit
+petits morceaux de réglisse découpés dans la forme de ce laid et
+bienfaisant animal. Il faut convenir que Lutine ainsi barbouillée, le
+bras vide, et lavée par toutes les potions qu'on lui avait fait boire,
+demeura dans un état de convalescence, dont les bons soins de la sage
+Albertine ne purent jamais la tirer entièrement. Monsieur Sarrasin
+déclara pourtant que cette convalescence serait célébrée par un banquet,
+où le docteur reçut, en crèmes, en biscuits et en darioles, le prix de
+sa sagacité merveilleuse.
+
+--D'où provenait la maladie de Lutine? manda Monsieur Sarrasin, moitié
+sérieux, moitié riant.
+
+Le docteur mangeait, se reposant sur ses lauriers. Augusta répondit avec
+vivacité que Lutine avait fait son malheur elle-même, qu'elle se serrait
+dans son corset de manière à s'étouffer, ce qui la rendait très-agacée
+et très-pâle.
+
+Enfin, papa, sans moi, elle serait devenue poitrinaire. C'est une folle,
+sans soin d'elle-même, jamais en place, une petite ramasse-poussière qui
+me fait tourner la tête.
+
+--Je comprends, dit son père, en frappant doucement sur cette petite
+tête agitée, qu'il faudra lui donner un bien bon exemple pour la
+corriger. La tienne, Valérie, paraît en bonne santé.
+
+--Oui, papa, elle danse
+toujours, et je lui apprends le pas du châle pour te faire une
+surprise le jour de ta fête. Oh! papa! elle valse presque seule sans
+s'étourdir.
+
+--Il faut lui faire une récompense de cet amusement, mon
+ange: on peut danser de joie quand on a bien rempli tous ses devoirs;
+j'y veillerai avec toi. La tienne, Albertine, comment se conduit-elle?
+
+Albertine ne répondit rien qu'en courant chercher les preuves de
+l'excellente conduite de Prudente. Elle rapporta, dans un doux silence,
+l'ouvrage de tapisserie terminé avec une propreté ravissante; puis elle
+étala, avec un sourire d'une petite mère satisfaite, un trousseau cousu
+de la façon la plus solide. Ce trousseau se composait déjà d'une paire
+de draps ourlés, marqués au nom de Prudente; quatre chemises à manches
+longues en forme de peignoir; quatre manteaux de lits, des béguins
+bordés d'une petite dentelle de Lille et quatre mouchoirs ornés de son
+chiffre.
+
+Avec cela, dit l'enfant plein de joie, elle peut attendre. Elle m'a bien
+aidée, cette chère mignonne! Oh! papa que je l'aime! et que je suis
+contente quand nous travaillons ensemble!--je t'aime aussi, dit son
+heureux père, et je te donne dès ce moment le droit de surveillance
+sur toutes les poupées de la maison; elles y gagneront beaucoup et tes
+jeunes soeurs davantage.
+
+Les plus petites embrassèrent tendrement Albertine, qui les baisa d'un
+baiser plein d'amour et d'avenir. Je dois vous dire, pour l'avoir vu de
+mes yeux qu'elle devint, en effet, plus tard, le guide et l'appui de ses
+soeurs, dont elle est encore adorée.
+
+Dans un moment de réflexion fort rare chez Augusta, elle regardait un
+peu tristement les ravages que sa tendresse avait produit chez Lutine,
+qui n'était plus que l'ombre d'elle-même,--Veux-tu la mienne? dit
+Marceline, que personne ne soupçonnait en observation dans un coin; mais
+dont les yeux intelligents perçaient toujours jusqu'à la tristesse des
+autres. Prends la mienne, prends, petite soeur; tu soigneras, Lutine et
+Fauvette te réjouira.
+
+--Mais toi, répondit Augusta, en hésitant à recevoir la belle Fauvette,
+aussi fraîche que le jour de son entrée dans la maison.
+
+--Je la regarderai, Augusta, quand j'aurai fini mes devoirs; mais elle
+est lourde et elle a trop de plumes, il est impossible que ce soit là ma
+fille.
+
+--Oh! j'en aurai donc deux! s'écria sa soeur folle de joie. Que de
+choses, mon Dieu! que d'inquiétudes je vais avoir sur les bras! qu'une
+grande famille cause de soins et de fatigue aux mères!
+
+
+
+L'ORPHELINE DU BOULEVARD
+
+Monsieur Sarrasin n'avait pas vu sans surprise le détachement de
+Marceline pour Fauvette, il en cherchait la cause dans l'insouciance de
+son âge; mais il se trompait; il en eut la preuve un jour. Toute cette
+famille innocente revenait du boulevard Saint-Denis; on pressait le pas,
+car c'était l'heure où les lumières du gaz s'allument de loin en loin.
+Une humble boutique à terre s'annonçait à une grande distance par la
+voix d'un jeune marchand, qui jetait ces paroles perçantes dans toutes
+les oreilles promeneuses:
+
+Voyez, messieurs, voyez mesdames, enfants, petits enfants, voyez!
+pleurez pour obtenir de vos pères et mères les trésors à cinq sous que
+voilà. A cinq sous, messieurs, mesdames, enfans, petits enfants! A cinq
+sous, tout ce qui peut frapper l'oeil de l'acquéreur!»
+
+Monsieur Sarrasin ne résista pas à l'attraction de cette voix puissante;
+il permit à ses enfants de choisir chacune un de ses trésors à cinq sous
+qui font plus d'heureux qu'on ne pense.
+
+Un seul objet attira toute l'attention de Marceline. Une poupée nue,
+abandonnée dans un coin, sur la terre humide, lui causa une sensation de
+pitié subite. La plus attrayante sympathie s'établit entre elle et cette
+pauvre petite chose dédaignée; et pressant de toute l'étreinte de ses
+deux mains la main de son père pour le forcer à se pencher vers elle,
+donne-moi, lui dit-elle, cette Fauvette, pour que je la réchauffe, oh!
+je t'en prie!» Elle fut à l'instant sous son manteau, entre'ouvert vingt
+fois par les caresses que cette poupée reçut de son doux sauveur. C'est
+de là que lui vint le nom de l'Orpheline du Boulevard.
+
+Il est impossible de vous représenter l'affection qui parut s'établir
+entre elles deux. C'était presque triste de penser qu'un seul coeur en
+faisait tous les frais: on aurait voulu animer un peu l'objet d'une
+amitié si tendre, pour lui donner le bonheur d'y répondre. Marceline ne
+le désirait pas, elle en était sûre! elle voyait ces petits traits fins
+et luisants s'animer pour elle, pour elle seule! et cette idée lui
+causait du ravissement. Jamais on ne la rencontrait sans l'orpheline
+collée contre sa poitrine; jamais elle ne se couchait, après sa prière
+à Dieu, sans endormir sur son coeur son enfant trouvé, l'amour de son
+choix, sa petite bien-aimée! Elle passait toutes ses récréations dans
+cette union intime et silencieuse. Tout ce qu'elle lui chuchotait de
+paroles caressantes et mignonnes ferait un poème d'amour et d'amitié!
+Cette jeune âme était remplie, et son visage d'ange rayonnait de
+bonheur. Sur les genoux de son père même, qui l'y berçait souvent comme
+la plus légère, elle montait avec l'orpheline associée à sa vie; cette
+vie fut un sourire tant qu'elle posséda sa frêle et pure idole. Quand
+son père, qui souriait de cette tendresse, lui demandait:--Que dit-elle
+de tout ce que tu lui racontes!
+
+--Elle m'écoute, répondait l'enfant, elle m'entend!» Et l'avenir de
+cette petite fille l'inquiétait plus que celui de la rangeuse Albertine,
+plus que celui de la bondissante Valérie; plus même que celui d'Augusta,
+dont le caractère impétueux pouvait se modifier, et l'exempter à coup
+sûr de toutes les maladies de l'âme.
+
+
+
+LA POUPÉE PERDUE.
+
+Alphonse avait passé tout un jour de congé au milieu de ses jeunes
+parentes, et ce jour s'était écoulé comme une heure. Le jardin déjà
+embaumé, la cour où il y avait de l'herbe et des poules, les greniers où
+vivaient des pigeons à la plume éclatante au soleil, tout avait maintenu
+la joie et la concorde dans cette jolie famille; pourtant Marceline
+devint triste après le départ d'Alphonse. Elle le fut le lendemain, le
+surlendemain, longtemps, jusqu'à ce que l'on s'aperçut qu'il y avait de
+profonds soupirs dans son silence, que ces soupirs ressemblaient presque
+à des sanglots et qu'enfin sa santé s'altérait d'une manière sensible.
+
+Son père la portait dans ses bras, la faisait danser avec Valérie,
+coudre avec Albertine, sortir avec sa bonne Suzanne.
+
+L'enfant obéissait partout, mais elle dansait d'un air pleurant, se
+couchait sur l'épaule de son père, rêveuse et les yeux fixes, gardait
+sans y toucher les gâteaux délicieux dont Suzanne voulait réveiller son
+appétit, et posait une heure entière sa petite tête brûlante sur les
+genoux de sa patiente soeur, Albertine.
+
+--Veux-tu cela? lui disait-on, et cela? et cela? et beaucoup de choses
+propres à la distraire.
+
+Oui! oui! oui!» répondait-elle d'une voix douce et plaintive, mais elle
+ne jetait seulement pas les yeux sur les joujoux qu'on s'empressait de
+lui offrir.
+
+Cette petite fille était devenue si chère à monsieur Sarrasin, qu'il
+devint lui-même tout rêveur de la voir ainsi languissante après avoir
+interrogé sa maison dans la crainte que l'enfant n'y fut malheureux
+pendant ses courtes absences; il prit la résolution de la veiller
+lui-même jusque dans son sommeil, cet excellent père! il entra quand
+tous les enfants dormaient paisibles et blancs comme des ramiers couchés
+dans leurs nids.
+
+Le sommeil d'Albertine l'arrêta un moment dans une contemplation pleine
+de bonheur. C'était l'ange de la paix, qui s'était endormi dans la
+prière _pour tous_! Augusta dont les joues rouges semblaient bondir
+comme deux beaux fruits sur l'oreiller blanc, appela comme Albertine le
+baiser de ce père attendri. Il jugea par le sourire de Valérie qu'elle
+s'était assoupie avec une chanson sur les lèvres. Jamais il n'avait
+compris jusque là tout le bonheur d'un père, qui entend les douces
+haleines de ses enfants immobiles de sommeil et de santé.
+
+C'est à remercier Dieu à genoux; c'est à croire qu'on l'entend respirer
+lui-même dans ce monde.
+
+Il n'eut pas le loisir d'interroger le repos de son plus jeune enfant,
+car à peine eut-il effleuré les boucles blondes de son front presque
+pâle, que la petite Marceline se réveilla en tressaillant et fixa ses
+yeux brillants tout grand ouverts sur son bien-aimé père, en lui tendant
+les bras.
+
+--T'ai-je fait peur? dit-il en se penchant sur elle. Non! j'ai cru que
+c'était le bon Dieu, bon comme toi.»
+
+Alors, avec une voix de père qui ouvre les secrets de tous les enfants,
+il entra dans la petite âme sensible et renfermée, au milieu d'un
+ruisseau de larmes qu'il fit couler à force de confiance et de tendres
+paroles, la petite mélancolique laissa sortir cet aveu: J'ai perdu ma
+fille!
+
+--Comment! dit monsieur Sarrasin frappé d'étonnement, c'est là ce que je
+cherche depuis trois mois, et tu ne m'en as rien dit?
+
+Oh! tu aurais trop de chagrin, poursuivit-elle eu jetant les bras à son
+cou et puis je ne voulais pas rapporter; c'est si laid!
+
+Dis tout, dis, pauvre ange! insista son père ému et enchanté d'avoir
+découvert la blessure.
+
+--Eh! bien!... ne gronde pas Alphonse, dit-elle en sanglotant sur le
+coeur de son père. Moi, je serai bien sage..., je rirai devant toi.»
+
+Je vous avoue que cet homme qui n'était plus enfant depuis trente ans
+passés, pleura d'aussi bon coeur que cette douce petite fille.
+
+
+
+LE RETOUR DE LA POUPÉE.
+
+--Bonjour, Alphonse, dit le lendemain monsieur Sarrasin en entrant dans
+la maison de son petit neveu, qu'il trouva dans la cour.
+
+--Ah! mon oncle, quelle joie de te voir!
+
+--Je l'imagine bien, mon ami, et puis voilà ta cousine un peu malade,
+qu'il faut distraire et guérir. C'est une heure de plaisir que nous
+venons te demander.
+
+--Quel bonheur! quel bonheur! quel bonheur! cria de toute sa tête
+Alphonse en voltigeant à travers l'escalier, où il tirait de toute
+sa force son oncle par la main: maman! c'est mon oncle! c'est petite
+cousine » et sa mère ouvrit avec empressement.
+
+Au milieu de l'entretien amical qui s'engagea, monsieur Sarrasin
+observait le maintien de sa fille. Il craignait qu'elle n'en voulut
+dans son coeur à ce jeune garçon, auteur vrai ou supposé d'un si grand
+chagrin. Mais il ne vit nulle trace d'inimitié ni de bouderie sur ce
+petit front rêveur, et l'aima bien mieux encore. Amour à ceux que la
+douleur n'aigrit pas; qui ne rendent pas les autres responsables de
+leur extrême sensibilité! Alphonse l'avait fait souffrir, mais Alphonse
+n'était pas méchant; il n'était qu'étourdi.
+
+Cette petite le sentait bien, elle était si bonne, si triste de la perte
+de Fauvette, qu'elle n'avait pas besoin de joindre à son mal d'amitié,
+le mal qui mord le coeur, la haine. Sa mère avait dit une fois devant
+elle que la haine ferme la porte du ciel: oh! cette petite voulait aller
+au ciel, elle ne voulait qu'aimer, comme les anges, comme sa mère!
+
+«--Figure-toi, Alphonse, dit monsieur Sarrasin au joyeux enfant qu'il
+avait pris entre ses genoux, et qui grimpait dessus comme un chevreau,
+figure-toi que j'ai du chagrin.»
+
+Alphonse dressa l'oreille, cessa de se rouler sur son oncle, et le nez
+en l'air, les cheveux éparpillés sur son front qui devenait grave, il
+écouta tout frappé d'intérêt, la suite de ce mot qu'il avait répété
+vivement:--du chagrin.
+
+--Oui, Alphonse, du chagrin! je peux te confier cela, à toi, qui es un
+grand garçon, le cousin, l'ami, le défenseur de mes filles, à défaut de
+frère, qu'elles n'ont pas: tu comprends?
+
+--Alphonse devint tout âme.
+
+--Figure-toi que cette petite, que j'ai prié exprès ta mère d'emmener
+un moment au jardin, est encore si crédule, si enfant, qu'elle se
+persuade... mille choses touchantes par leur naïveté; entre autres, elle
+croit que les poupées sont vivantes.--Alphonse poussa un grand éclat de
+rire et se frotta les mains.
+
+--Toi aussi quand tu étais petit, tu croyais fermement à l'existence de
+ton cheval de carton, et tu exigeais qu'on lui achetât de l'avoine.
+Mais tu as neuf ans, tu sais la vie et tu es revenu de tous ces
+enfantillages, une poupée pour toi, c'est un petit morceau de bois;
+c'est exactement la même chose pour moi-même; toutefois, nos anciennes
+erreurs doivent tourner en indulgence pour les simples, et tu seras
+triste comme moi quand tu sauras que ta petite cousine est sérieusement
+malade de l'absence, de la fuite, du vol d'une poupée; je dis du vol,
+car elle a disparu en effet comme un oiseau dont elle portait le nom:
+Fauvette.
+
+--Alphonse redevint immobile. Figure-toi, mon pauvre Alphonse, que
+depuis trois mois environ, je vois languir mon plus jeune enfant, un
+ennui muet fane sa vie, sa jeune vie, autrefois heureuse et comblée par
+la possession de sa poupée! c'était sa compagne, c'était sa fille! elle
+lui parlait bas, elle lui faisait respirer des fleurs, cherchait partout
+de la mousse pour l'y coucher auprès d'elle: tu aurais ri...
+
+Alphonse ne riait plus.
+
+--Enfin, pitié! une si petite idole suffisait à un si petit coeur; car
+sa perte l'oppresse, l'étonne, l'isole. Elle est dans un désert depuis
+que cette diable de poupée a disparu. Elle ne mange plus qu'à peine,
+elle a de la fièvre, des soupirs, qui disent: ma fille! ma fille! on
+pourrait en rire si...
+
+Alphonse fondait en larmes.
+
+--Pourquoi pleures-tu? tu n'es pas son père, poursuivit monsieur
+Sarrasin; tu ne sens pas le mal que me fait l'étrange manie de mon
+enfant.
+
+--Je le sens, moi, mon oncle, et c'est bien pire que toi! dit Alphonse
+avec une candeur passionnée. Tiens! quand tu devrais me battre, il
+faut que je te l'avoue, car j'étouffe. C'est moi qui suis le voleur de
+poupée, adieu, mon oncle, je vais..., je ne sais pas où je vais, mais je
+n'ose plus te regarder, et j'aimerais mieux être en prison que devant
+toi!
+
+--Rends-moi plutôt la poupée! répartit son oncle en lui barrant la
+porte, et comprimant ses sanglots contre sa poitrine.
+
+--Mon Dieu! s'écria l'enfant malheureux, si je l'avais, ce serait déjà
+fait. Mais j'ai pris cela, moi, comme un caillou, une balle pour lancer
+en l'air. Je ne sais ce qu'elle est devenue: je croyais que c'était pour
+rire ce nom de: _ma fille_, qui est-ce qui va penser!...
+
+--Ah! voilà le mal dit l'oncle en appuyant sur cette réflexion. On
+trouble souvent le bonheur des autres, sans contribuer au sien même;
+faute de l'avoir compris on brise, on détruit, sans cruauté, des liens,
+des habitudes profondes et sacrées; mon cher ami, ne prends rien à
+personne, ne dérange pas un fil dans la trame des autres, de peur de
+rompre ceux que tu n'aperçois pas. Souviens-toi de mon conseil, surtout
+quand tu seras grand!
+
+---Ah! je te le jure! mon oncle: Malade par ma faute! répétait, en
+tapant des pieds, Alphonse exalté de repentir.
+
+Marceline rentrait dans ce moment. Pressé par la honte de paraître
+devant elle, il se glissa prompt comme l'éclair, sous un long rideau de
+croisée, où il ensevelit sa rougeur et ses larmes. L'ample draperie de
+soie agitée fortement par Alphonse s'ébranla; quelque ange, souriant
+peut-être, en fit tomber la poupée elle-même! la poupée les bras ouverts
+comme pour alléger sa chute; la poupée mignonne et chérie, retenue dans
+un pli du rideau comme dans une étroite prison!
+
+Ah! ce fut étouffant de surprise et de joie. Marceline ne fit qu'un
+grand cri, puis se jeta sur sa fille qu'elle saisit à deux mains avec un
+tremblement d'âme inexplicable à cet âge en se réfugiant avec elle sous
+les bras de son père, ingénieuse à lui chercher un asile pour toujours!
+
+Je ne peux pas vous dire exactement lequel fut le plus heureux de cette
+étonnante aventure. Monsieur Sarrasin y puisait la guérison de sa chère
+fille; Marceline une récompense sans nom à sa silencieuse maladie, et
+Alphonse dansait sur un repentir. Il sentait tomber ce plomb qui pend au
+coeur de ceux qui se disent: j'ai fait du mal à quelqu'un!
+
+Oh! décidément, Alphonse était le plus heureux! tout le monde du moins
+aurait pu le croire comme moi, en le voyant bondir sur le chemin où la
+poupée fut ramenée en triomphe par les trois personnes auxquelles elle
+inspirait un intérêt si différent!
+
+
+
+ LA MÈRE A SON FILS.
+
+ Quand j'ai grondé mon fils je me cache et je pleure.
+ Qui suis-je, pour punir, moi, roseau devant Dieu;
+ Pour devancer le temps qui nous gronde à toute heure,
+ Et crie à tous: prends garde; il faudra dire adieu!
+
+ Mourir avec le poids d'une parole amère;
+ D'une larme d'enfant que l'on a fait couler;
+ Que l'on sent sur son coeur incessamment rouler;
+ est-ce donc pour ce droit que l'on veut être mère?
+
+ Est-ce donc là le prix des immenses douleurs,
+ Dont nous avons payé leur présence adorée?
+ De ce pas sur la tombe encor toute navrée,
+ Dieu! laissez-nous donc vivre et respirer nos fleurs!
+
+ Laissez-nous contempler à deux genoux la tige,
+ Qui veut se lever seule et frémit d'obéir;
+ Qui veut sa liberté, son plaisir, doux vertige.
+ Tout ce qui naît, mon Dieu! tend ses bras au plaisir.
+
+ Laissez-nous seulement, ardentes sentinelles,
+ Écarter leurs dangers qu'ils aiment, si petits;
+ Si forts à repousser nos forces maternelles,
+ De la fierté de l'homme innocents apprentis.
+
+ Purifiez un peu ce monde où chaque haleine,
+ A l'entour de nos fruits souffle un air plein de feu;
+ Préservez le lait pur dont leur âme était pleine;
+ Alors nous guiderons leur coeur par un cheveu.
+
+ Beaux anges mutinés qui bravez nos tendresses,
+ Dont les jours, dont les nuits tièdes de nos caresses,
+ Loin de vos nids plumeux brûlent de s'envoler;
+ Qui les fera plus doux pour vous en consoler?
+
+ La mère, n'est-ce pas un long baiser de l'ame?
+ Un baiser qui jamais ne dit NON ni DEMAIN?
+ Faut-il ses jours? Seigneur! les voilà dans sa main:
+ Prenez-les pour l'enfant de cette heureuse femme.
+
+ Enfant! mot plein de ciel, qui fait reine ou martyr;
+ Couronne des berceaux! auréole d'épouse!
+ Saint orgueil! noeud du sang, éternité jalouse,
+ Dieu vous fait trop de pleurs pour vous anéantir.
+
+ C'est notre ame en dehors, en robe d'innocence,
+ Hélas! comme la vit ma mère à ma naissance:
+ Et si je la contemple avec d'humides yeux,
+ C'est que la terre est triste et que l'ame est des cieux!
+
+ O femmes! aimez-vous par vos secrets de larmes;
+ Par les devoirs sans bruit où s'effeuillent vos charmes;
+ Après vos jours d'encens dont j'ai bu la douceur,
+ Quand vous aurez souffert, appelez-moi: ma soeur!
+
+
+ MINETTE.
+
+Ah! que j'ai vu une triste chose! Il m'en coûte beaucoup de vous la
+raconter; mais elle peut servir de leçon à quelques enfants, si par
+malheur, il s'en rencontrait encore de pareils à Minette. J'en prends
+donc le courage.
+
+Minette passait chaque année une partie des vacances chez une amie de sa
+mère, car Minette était en pension, parce que sa mère avait des enfants
+très petits à élever. Il faut bien vous avouer que Minette révélait un
+caractère si absolu, si despotique, à sept ans que force était déjà de
+soustraire de plus faibles créatures à sa domination. Hyacinthe était
+de son âge, et bien qu'elle fut liante et bonne comme un agneau,
+mademoiselle Minette était bien obligée de faire, suivant l'expression,
+patte de velours, car Hyacinthe était calme et forte. La douce
+simplicité de son caractère se rehaussait des dehors les plus beaux;
+leur aimable puissance s'exerçait sur Minette elle même qui n'osait
+que bien rarement lui dire: je veux! mais, par combien de ruses,
+l'orgueilleuse ambition de son amitié arrivait-elle au but d'asservir
+tout ce qui avait le malheur de lui plaire! je dis le malheur, car, j'en
+connais peu qui fatiguent le coeur plus qu'une amitié tyrannique.
+
+Nous n'avons pas le droit d'opprimer nos amis.
+
+Ainsi donc, bien que la complaisance d'Hyacinthe fut charmante pour les
+mobiles fantaisies de Minette, on ne craignait pas qu'elle en souffrit,
+car elle cédait toujours avec le sourire sur les lèvres.
+
+Personne ne s'apercevait des mille petits sacrifices qu'elle faisait à
+la tenace persévérance de sa _bonne amie_; elle-même ne s'en doutait pas
+peut-être, car elle y trouvait, je ne sais quel plaisir tranquille qu'un
+bon coeur goûte à voir les autres heureux de l'abnégation de ses goûts.
+Vraiment, Hyacinthe était une aimable enfant!
+
+On courait un jour dans le jardin, on se jetait des fleurs; Minette en
+avait déraciné un bon nombre, pour les replanter suivant le caprice
+de son goût sans utilité, sans réflexion que l'idée fixe: je le veux!
+Minette était inflexible et légère; rapide et raide comme un papillon de
+fer. Quel bonheur avec une telle organisation, (qu'elle ne songeait pas
+à corriger, parce qu'elle se trouvait, parfaite), quel bonheur de
+ne s'appuyer que sur des relations moelleuses Sur l'inépuisable
+condescendance de la belle Hyacinthe, qui, n'opposait au dégât de ses
+fleurs qu'un sourire un peu triste, un regard où se montrait à peine un
+reproche mélancolique, et que Minette ne voyait pas, car elle était
+à son affaire, à son système de régner partout, même en écrasant des
+fleurs. Mais le jardinier le voyait, lui! et il avait pris Minette en
+horreur. Minette le méritait, car, un jour que cet homme avait prié
+poliment la bouleversante petite fille de laisser ses plantes et ses
+arbustes en repos, elle l'avait regardé de toute la hauteur de ses trois
+pieds et demi, en disant d'un ton bref: qu'est-ce que c'est que cet
+homme-là?--C'est Roch le jardinier, avait répondu Hyacinthe, d'une voix
+pleine d'aménité.
+
+--Eh bien! jardinier, je m'amuse! voilà!
+
+Eh bien! murmura le jardinier en la regardant de travers, ça fait un
+fier petit paquet d'ortie: voilà!
+
+Minette devint rouge comme une pivoine qu'elle venait de cueillir; elle
+la tordit dans ses mains, que la colère faisait ressembler à des petites
+griffes, ce mouvement furieux d'orgueil fit rire Hyacinthe, qui n'en
+comprenait pas la souffrance! car l'orgueil fait mal comme une aiguille,
+quand il n'est pas content. Il faut toujours qu'il danse sur la tête des
+autres, pour ne pas se retourner contre le cour: c'est un ver malsain à
+la vie, prenez-y garde.
+
+--Tu ris, toi! dit Minette avec du feu dans les yeux et eu poussant
+Hyacinthe qui chancela.
+
+--Tu m'as poussée! dit la douce enfant la poitrine gonflée de surprise.
+
+--Non! je ne ne l'ai pas poussée, répartit Minette vivement.
+
+--Si! tu m'as poussée! et deux larmes ruisselèrent sur ses mains que
+serrait impatiemment Minette, en lui criant d'une voix altérée:--Dis que
+je ne t'ai pas poussée! dis que je ne t'ai pas poussée!
+
+--Je l'ai cru, dit naïvement Hyacinthe. Si non, je ne l'aurais jamais
+inventé.
+
+--D'ailleurs, tu ne m'aimes pas, toi! reprit Minette en boudant.
+
+--Si! je t'aime!
+
+--Non! tu ne m'aimes pas, puisque tu ris quand on me dit des mots.
+
+--Je n'ai pas ri de cela, parce que tu avais commencé, et que Roch est
+bon! mais c'est que tu avais l'air de faire exprès des gestes, comme en
+jouant à _prêchi, prêcha!_
+
+--Bien sûr! dit Minette en levant son doigt.
+
+--Oui! bien sûr! et l'on s'embrassa.
+
+Si tu m'aimes, tu feras tout ce que je voudrais; n'est-ce pas? reprit
+avec réflexion Minette en câlinant.
+
+--Tout ce que je pourrai, sans faire de mal à personne.
+
+--Bien entendu, nigaude; est-ce que je suis méchante, moi? et Minette
+avait un désir singulier d'obtenir une grande preuve d'amitié,
+d'obéissance peut-être, de cette compagne qu'elle avait vu rire d'elle.
+
+Tiens, dit-elle en cueillant une herbe laiteuse et d'un vert gracieux;
+si tu m'aimes, frotte tes joues avec ce bouquet: cela pique un peu, et
+ce sera un gage.
+
+--Quelle idée! si cela pique.
+
+--Je t'en prie! je t'en prie! pour être sûre de toi.
+
+Hyacinthe ne se fit pas presser davantage, et sans redouter une légère
+piqûre, elle broya l'herbe sur son charmant visage. Minette dansa!
+C'était du tithymale, connu sous le nom d'_éclair_, dont le suc violent
+et corrosif, par une trompeuse ressemblance avec la crème, peut causer
+les maux les plus cuisants, si on l'applique sur une chair tendre et
+délicate. La fraîcheur du soir arrêta d'abord l'effet douloureux de
+l'herbe. Cependant une inquiétude involontaire agitait l'enfant qui
+passait à chaque instant les mains sur ses joues et son menton plus
+blanc, plus rose qu'à l'ordinaire. Mais la lumière, qui pâlit tout,
+atténuait l'éclat de cette nuance fiévreuse qui la rendit d'abord plus
+belle en faisant scintiller ses yeux d'une flamme souffrante.
+
+Oui, elle commençait à souffrir; mais sans le démêler clairement, sans
+se plaindre surtout, disant dans son cour:
+
+Bah! ce sera bientôt fini. Minette est ma bonne amie: elle n'aurait pas
+voulu me faire du mal.
+
+Minette mangeait des fraises. Hyacinthe la regardait se détournant
+souvent pour gratter sa figure et une fois aussi pour pleurer.
+
+La nuit, ce fut terrible. Elle rêvait des choses qui font peur, des
+chats qui sautent aux yeux, des oiseaux qui dorment des coups de bec:
+enfin toutes sortes de bêtes méchantes que la fièvre invente et jette
+dans les songes des plus innocentes créatures. Minette dormait du
+sommeil du juste: elle n'entendit pas une des plaintes étouffées de
+sa pauvre petite victime, dont la mère fut éveillée avec un sentiment
+profond d'effroi.
+
+D'abord elle prêta l'oreille en s'appuyant sur son coeur qui battait;
+puis, cette voix chère et gémissante la remplit de saisissement. Elle
+alla dans la chambre voisine droit au lit de sa fille, comme si cette
+chambre eût été pleine de lumière. Hyacinthe était assise sur son lit
+dormant et pleurant tout ensemble; ses deux mains déchiraient, sans le
+savoir, ce doux visage brûlant, baigné d'autant de sang que de larmes.
+Sa mère ne recevant pas de réponse et l'entendant gémir, approcha d'elle
+une veilleuse allumée toutes les nuits pour la sécurité de la maison:
+douleur d'une mère! vous la figurez-vous, quand la lueur de cette
+lampe n'éclaira qu'un monstre couvert d'ampoules noires et sanglantes!
+Hyacinthe avait la tête grosse, grosse! comme je ne sais quoi, car elle
+était très-grosse.
+
+Dieu sauveur! dit sa mère toute défaillante, mon enfant! ma fille!
+qu'avez-vous? Ah! Ferdinand! cria-t-elle à son fils aîné qui était
+accouru à ses cris douloureux, Hyacinthe a la petite vérole, regardez,
+comme la voilà!»
+
+Ce jeune homme qui était un très-bon frère, ne put contenir son effroi
+et réveilla tout-à-fait la petite fiévreuse, dont il retenait les mains
+dans les siennes.
+
+«--Oh! laisse! laisse! mon bon Ferdinand, dit-elle, laissent moi ôter
+ces mouches qui me piquent, ou bien, ôte-les, toi! Seigneur! Seigneur!
+que j'ai du mal! où est maman? je croyais qu'elle parlait aussi dans mon
+rêve.»
+
+Sa mère resta bien épouvantée, car elle était juste devant elle; ce qui
+lui fit dire avec un frisson froid par le corps:--Ma fille est devenue
+aveugle!
+
+Tout fut dans une grande agitation jusqu'au jour, comme vous pouvez
+croire. Il était trop vrai qu'Hyacinthe ne pouvait ouvrir les yeux
+qu'avec des peines infinies et disait des mots si touchants que le coeur
+de sa mère s'ouvrait. Enfin, dès que le jour parut, Ferdinand la conjura
+de se calmer *** meilleur médecin de la terre pour soulager leur petite
+bien aimée.
+
+Hyacinthe l'attirant doucement vers elle se pencha sur son épaule pour
+parler dans son oreille:
+
+--Ne va pas chez un médecin, dit-elle il n'y a que Minette qui puisse me
+guérir. Dis-lui de venir me voir, Ferdinand: elle m'ôtera bien vite mon
+mal, va!
+
+Ferdinand ému d'un vague soupçon fit en toute hâte lever mademoiselle
+Minette par la bonne, et attendit impatiemment à la porte jusqu'à ce
+qu'elle fût habillée.
+
+--Venez! Minette, venez! dit-il d'un air troublé, on a besoin de vous
+auprès du lit de ma soeur.
+
+--À peine Hyacinthe entendît-elle sa petite amie, qui demandait avec
+effroi:
+
+--Besoin de moi? Ah!... pourquoi...?
+
+qu'elle s'élança de son lit les bras ouverts devant Minette, en disant
+tristement:
+
+--Voilà comme je suis!»
+
+Un cri d'horreur répondit seul à ce touchant appel: Minette s'enfuit
+sans vouloir embrasser Hyacinthe, et descendit quatre à quatre les
+escaliers en répétant.--Non! j'ai peur! non! j'ai peur!
+
+Sa mauvaise action avait pris en effet une figure bien effrayante
+pour la punir; mais s'en aller! fuir devant la prière sans reproche
+d'Hyacinthe! Ah! c'était affreux! c'était lâche, c'était encore la
+sécheresse de l'orgueil! Je vous dis que l'orgueil est sans pitié. Il
+n'en a pas même pour ceux, qui le nourrissent, ce serpent! Qui, dans
+le monde, si ce n'est Minette, ne fut tombé à genoux et n'eût pleuré
+à chaudes larmes devant l'énorme tête de son innocente compagne? Les
+larmes, dit-on ne guérissent pas. Non; mais elles désarment; et l'on
+n'eût pas vu ce que l'on a vu, si Minette n'eût été, par ce dégoût hors
+de raison, jugée indigne de toute pitié.
+
+Ferdinand avec la promptitude d'un garçon de quatorze ans, que l'on
+irrite dans ses amitiés, (car sa mère et sa soeur étaient ce qu'il
+aimait le mieux dans l'univers) s'élança à la poursuite de la fuyarde et
+l'atteignit au bout du jardin, où Roch replantait tout ce qu'elle avait
+abîmé la veille. Ferdinand brûlait d'éclaircir le soupçon qu'il avait
+contre cette petite griffe, assez connue déjà dans le monde, (bien
+qu'elle n'y fût que depuis sept ans) pour ne pas inspirer grande
+confiance. La réputation d'une longue vie commence de bien bonne heure
+dans les familles.
+
+--C'est vous! dit Ferdinand qui avait saisi la petite fille effarée,
+c'est vous qui pouvez guérir ma soeur: Voyons, est-ce vous?
+
+--Je ne peux pas la guérir, non, laissez-moi, criait-elle en se tordant.
+Ahie! je veux m'en aller!
+
+--Oui! tout de suite. Mais quand vous m'aurez avoué ce que vous avez
+fait à ma soeur.
+
+--Rien du tout! dit-elle un peu pâle, et les lèvres amincies: est-ce ma
+faute si elle en a trop mis! je veux m'en aller.
+
+--Ferdinand! Ferdinand! dit sa mère en l'appelant de la fenêtre, laissez
+cette petite. Le médecin! mon ami, le médecin!»
+
+Et Roch, appuyé sur sa bêche, regardait avec un grand sang-froid l'heure
+de la justice qui allait sonner pour Minette; des dames aussi, dont les
+jardins entouraient celui-là, regardaient également de leurs fenêtre
+l'acte de justice qui s'accomplissait alors.
+
+--Le médecin, ma mère! répondit Ferdinand à voix haute, le voilà, tenez,
+le voilà! poursuivit-il en levant en l'air par les bras, la furieuse
+Minette qui battait des pieds à vide, pour échapper à Ferdinand.
+
+--Vous savez bien, reprit-il que la vipère guérit sa piqûre quand on
+l'écrase dessus.
+
+Alors, inflexible et fort, il interroge de nouveau cette nuisible
+enfant. Elle avoue son crime, entremêlant sa confession de hurlements,
+qui disaient: je veux m'en aller! je le dirai à maman! je vous ferai
+battre par maman!»
+
+Ce qu'il me reste à vous dire me fait perdre la respiration. Minette,
+au milieu du jardin entouré de fenêtres peuplées de spectateurs, devant
+Roch, qui en replanta ses fleurs avec plus de courage, Minette fut
+fouettée! fouettée par un frère qui venge sa soeur, et qui y va de toute
+son ame, au bruit des applaudissements des spectateurs indignés: et
+tout en elle, tout! jusqu'à sa jupe, en demeura immobile, pétrifié
+de honte.--Il faut tirer le rideau sur la fin de cette scène. On la
+reconduisit en voiture chez ses parents, ou à sa pension, n'importe.
+Ainsi tout lien fut rompu entre deux maisons qui s'aimaient avant la
+naissance de Minette!
+
+Une quantité prodigieuse de lait, sa soumission à se baigner le visage,
+et les soins de ses amis rendirent à Hyacinthe la vue et la santé. Ce
+fut la seule qui pleura de l'humiliation de Minette.
+
+
+
+ LE PETIT RIEUR.
+
+ «Laissez entrer ce chien qui soupire à la porte;
+ Je souffre quand j'entends souffrir autour de moi:
+ Fût-il aveugle et vieux, il pleure, qu'on l'apporte.
+ Mon feu lui sera doux... Quoi! petit Paul, c'est toi?
+
+ C'était le petit Paul. Sous un brouillard d'automne,
+ Pensif et tout mouillé depuis un long moment,
+ Sans l'ouvrir, à la porte il grattait doucement.
+ Pourquoi n'entrait-il pas? On l'entoure, on s'étonne.
+ Il entre. Il reste là sans avoir dit: bonsoir,
+ Bonsoir, petite mère! et sans oser s'asseoir.
+
+ Mais Paul tenait en vain sa paupière baissée;
+ Les mères ont des yeux qui percent la pensée.
+
+ «De l'école avant l'heure on vous a fait sortir;
+ Pourquoi? Ne mentez pas.
+
+ --Je ne sais plus mentir,
+ Mère. Pour presque rien.
+
+ --Presque dit quelque chose:
+
+ Votre maître est si bon qu'il ne fait rien sans cause.
+
+ --On ne peut jamais rire, et c'est bien malheureux!
+ Moi, quand je ne ris pas, je suis tout las de vivre.
+
+ --Vous avez donc ri, Paul?
+
+ --Oui, mère, sous mon livre.
+
+ --Qui vous rendait si gai?
+
+ --Christophe. Il est affreux,
+ Christophe! Il a l'oeil trouble et la tête enfoncée.
+ Ses bras vont jusqu'à terre, et sa jambe est torsée,
+ Comment cela!
+
+ --C'est triste.
+
+ --Oui, si je l'avais su:
+ Mais je n'avais jamais vu d'écolier bossu;
+ J'ai cru que les bossus venaient tout vieux au monde,
+ Comme Ésope à mon livre.
+
+ --Ésope fut enfant,
+ Et sa mère pleura. Pitié douce et profonde,
+ La laideur s'embellit quand ta voix la défend.
+ L'homme apporte des maux dont rien ne le console!
+
+ --Mais Christophe, ma mère, est un rude garçon;
+ Ce n'est qu'un paysan, le dernier dans l'école.
+ Et comme on riait trop pour suivre la leçon,
+ J'ai dit: Ésope! Ésope! en regardant Christophe;
+ Et j'ai fait le portrait du crochu philosophe:
+ Voyez! Messieurs, voyez le divin animal!
+
+ --Et que disait Christophe?
+
+ --Il détournait la vue;
+ Il cachait dans ses mains sa rougeur imprévue,
+ Et je crois qu'il pleurait.
+
+ --Tais-toi! tu me fais mal.
+ Il pleurait!... O railleurs, que vous êtes à craindre!
+ Un être a donc souffert, et souffert sans se plaindre:
+ Tout ce qui pleure est beau. Je l'aime en ce moment;
+ Oui, j'aime mieux Christophe et sa jambe tournée,
+ Que ta langue épineuse à blesser destinée;
+ Je l'embrasse de l'ame et je le vois charmant.
+ Viens, que je te corrige! Écoute-moi: tu m'aimes?
+
+ --Oh oui!
+
+ --Souvent nos dards retombent sur nous-mêmes.
+ Regarde-moi longtemps: et que ton avenir
+ S'épure d'un amer et tendre souvenir;
+ Comment me trouves-tu?
+
+ --Belle comme une mère!
+
+ O ma mère! vos traits ont la douceur du ciel.
+ La vierge des enfants, que l'on prie à Noël,
+ Est comme vous tendre et sévère:
+ Oui, vous lui ressemblez. J'y pense en vous voyant,
+ Et c'est vous que je vois, ma mère, en la priant!
+ A l'église une fois vous êtes apparue,
+ Et la foule indigente en joie est accourue;
+ Vos habits étaient gais; vous étiez blanche; et moi
+ Je disais: C'est ma mère! et l'on disait: «Hé! quoi!
+ C'est sa mère!» Ah! maman, quel bonheur!
+
+ --Je t'écoute,
+ Et je plains ton doux rêve; il me touche. Il m'en coûte
+ D'attrister le miroir attaché sur ton coeur,
+ Où tu me trouves belle, où je me vois aimée;
+ Mais, regarde, et gémis d'être un enfant moqueur:
+ Je suis laide.
+
+ --Ma mère!...
+
+ --Enfant! je vous afflige?
+ Je vous ôte un bandeau. Je suis laide, vous dis-je;
+ Un jour, un petit Paul aussi rira de moi.
+
+ --Je le tuerai, ma mère! oh! quand il serait roi.
+ Dieu! rire de ma mère!
+
+ --Et l'enfant qu'elle adore
+
+ L'enfant que son malheur lui rend plus sien encore,
+ Penses-tu qu'une mère, au fond de ses douleurs,
+ Ne se lèvera pas pour revenger ses pleurs?
+ Et toi, mon fol enfant, fier de tes belles armes,
+ Lançant ton rire ingrat sur l'objet de ses larmes,
+ Prends garde! si ta langue allait faire mourir!
+ Dieu dit: «Tu souffriras ce que tu fais souffrir.»
+
+
+
+ L'OISEAU SANS AILES.
+
+--Que tenez-vous-là, Georges? dit Marie à son frère qui accourait vers
+elle.
+
+--Prenez-le, Marie; car c'est un pauvre oiseau presque mort de froid.
+
+--Où l'avez-vous trouvé, Georges?
+
+--Engourdi sur la neige, Marie.
+
+--Pauvre oiseau! dit-elle; quelque méchant garçon t'aura coupé les
+ailes, et tu seras tombé du toit, sans pouvoir voler. Mais je te ferai
+un nid; j'y mettrai de la laine chaude pour t'y coucher, et tu auras
+ta nourriture de ma main, jusqu'à ce que tes ailes soient repoussées.
+Ainsi, ne crie pas, pauvre oiseau; cela me fait mal dans le coeur de
+l'entendre gémir.
+
+Elle nourrit ainsi le jeune oiseau jusqu'à ce qu'il pût sautiller et
+voler. Georges le regardait avec joie, tout guéri et si familier qu'il
+s'élançait de sa cage, quand on lui disait seulement: petit! petit!
+Georges fut si content qu'il embrassa Marie en lui disant: tu es bonne!
+
+Par un jour de soleil et tout près du printemps, Marie regardait le ciel
+à travers la fenêtre; elle dit en elle-même: C'est pourtant là le vrai
+séjour des oiseaux; le nôtre a des ailes à cette heure; quelle serait sa
+félicité de remonter vers ces beaux nuages d'or, et dans ce fond d'azur,
+sa splendide maison, sa première maison!
+
+Petit! petit! cria-t-elle, courageusement; et l'oiseau vola sur son
+épaule.
+
+Adieu! poursuivit Marie en versant une larme, qui tomba sur l'aile de
+l'oiseau, et en ouvrant précipitamment la fenêtre: Je t'aime mieux,
+dit-elle, pour toi-même que pour moi. Je t'ai rendu des ailes, ce serait
+affreux de les énerver dans une cage.
+
+L'oiseau, ébloui d'abord, et un peu chancelant au grand air, fixa
+bientôt hardiment cette vivifiante lumière du ciel; il étendit trois
+fois ses ailes palpitantes, et disparut enfin dans l'espace inondé de
+soleil. Marie revint seule près de la cage vide, où elle appuya son
+coeur, et prenant dans ses deux petits bras cette cage triste, comme la
+chambre d'un ami perdu, elle dit tout has: C'est lâche à moi de pleurer,
+car j'ai bien fait.
+
+Tout à coup, Georges entra en sautant.
+
+--Bonjour, Marie, où est le petit? Petit! petit! cria-t-il ne le voyant
+pas comme à l'ordinaire dans sa cage égayée de fleurs et de feuilles
+vertes qu'il venait de renouveler.
+
+--Vois qu'il fait beau, répondit Marie, en le conduisant à la fenêtre.
+Réjouis-toi, Georges. Notre ami est plus près que nous da ciel. Le ciel
+est à lui, vois-tu? et je le lui ai rendu tout à l'heure; regarde mes
+yeux... Je ne pleure plus. Georges cacha sa tête sur la fenêtre, et
+demeura pétrifié de douleur.
+
+--Ah! Marie! dit-il enfin, rouge de reproche et de passion, tu m'as pris
+mon ami. Tu ne m'aimes pas; tu n'aimes pas l'oiseau non plus, puisque tu
+l'as ainsi délivré.
+
+--Délivré! tu sens toi-même que c'est une délivrance. Tais-toi donc, mon
+frère; et pense qu'il n'était à nous que pour le guérir, le recevoir en
+passant, comme un pèlerin blessé. Il chante peut-être nos deux noms à
+la porte du ciel! tais-toi donc! dit-elle en embrassant Georges qui
+l'embrassa lui-même; car il sentait que le cour de Marie était gros et
+battait contre le sien.
+
+Oui! dit-il en la regardant, les yeux mouillés, mais pleins de courage:
+Tu as bien fait!
+
+Vers le soir, comme ils rêvaient tous deux en regardant du coin de
+l'oeil la cage silencieuse ils entendirent: tac! lac! tac! contre la
+vitre. O joie! c'était l'oiseau qui battait ses ailes pour rentrer. On
+ne le fit pas attendre, vous le devinez bien! Georges en poussant un cri
+de bonheur, courut vers la fenêtre; Marie, qui était la plus grande,
+l'ouvrit en jetant vers le soleil couchant un regard heureux, tandis que
+Georges couvrait l'oiseau fidèle des chauds baisers de sa reconnaissante
+tendresse, et leur libre ami, tous les jours de sa douce vie d'oiseau,
+se partagea dès lors entre le ciel et sa cage ouverte!
+
+
+L'homme s'élève de la terre au ciel, à la faveur de deux ailes, qui sont
+la simplicité et la pureté.
+
+
+
+ LE LIVRE D'UNE PETITE FILLE.
+
+ Dieu bénit les enfants qui vont vite à l'école;
+ Peut-on, sans les aimer, les regarder courir!
+ On les croirait poussés par quelque ange qui vole,
+ Qui de leurs longs cheveux leur souffle une auréole,
+ Frappe à la lourde porte et les aide à l'ouvrir.
+
+ J'en sais un dont la mère, humble femme, est heureuse,
+ Et qui chante toujours avec ses cheveux blancs:
+ La reine dans ses fils est moins ambitieuse,
+ Que cette pauvre femme agitée et joyeuse,
+ Qui regarde voler deux petits pieds brûlants.
+
+ «La réputation commence avec la vie.
+ A-t-elle dit un jour à son précoce enfant:
+ Cette échelle mouvante où monte aussi l'envie,
+ L'école grandira de mémoire suivie,
+ Et sera d'aujourd'hui le registre vivant.
+
+ Marche donc! marche droit sans retourner la tête.
+ Qui s'amuse au présent retarde l'avenir!
+ Tends les mains jour par jour aux leçons qu'il t'apprête;
+ Jeune, saute à pieds joints l'obstacle qui t'arrête;
+ Vieux, va t'asseoir paisible au banc du souvenir.
+
+ Moi, j'y suis. Moi pourtant, j'apprends encor: je t'aime!
+ Je cherche, dans un coin de mon passé perdu,
+ Quelque fruit mis à part, stérile pour moi-même,
+ Car il fut, mon passé, d'une avarice extrême;
+ Mais s'il te fait moins pauvre, il m'aura tout rendu!
+
+ Et l'on parla bientôt jusqu'au bout de la rue,
+ De l'enfant régulier qui savait l'heure: «Allons!
+ Voilà René qui passe et la nuit disparue;
+ Voilà son cri de coq et l'aurore accourue;
+ En route!» et vers la ruche on poussait les frelons.
+
+ René, c'était l'abeille, et jamais buissonnière.
+ Un jour, un seul, son banc le réclama longtemps
+ C'est la première fois! «Sera-ce la dernière?»
+ Cria le maître aigri dans l'heure prisonnière.
+ Et les plus paresseux riaient, fiers et contents!
+
+ Ce jour même, aux rayons d'un soleil couleur
+ On trouva deux enfants que l'on croyait perdus.
+ Un saule, aux bras ouverts, leur a servi de chambre,
+ Et sur le blanc tapis que leur a fait décembre,
+ On dirait, de leur toit, deux ramiers descendus!
+
+ Le plus grand, c'est René. Le plus beau, c'est ma fille;
+ Ange rôdeur qui boude à s'instruire avec nous;
+ Qui va cacher son livre au fond de la charmille,
+ Qui ne veut point d'école au sein de la famille:
+ Qui se choisit un maître et l'écoute à genoux!
+
+ Cendrillon les absorbe! ils ont contre la bise,
+ D'une haleine d'enfant l'innocente chaleur.
+ L'un par l'autre emportés de surprise en surprise,
+ René veut qu'on épelle et ma fille qu'on lise
+ Tout!... comme on veut d'un champ voir la dernière fleur!
+
+ Moi, j'y si fais peur aux rois: sois douce aux mères!
+ Donne un jour ta main droite à nos jeunes garçons;
+ Tiens ces hommes-enfants loin des molles chimères:
+ Nous, pour qui la nature a des lois plus amères,
+ Laisse-nous de leurs soeurs enfermer les leçons!
+
+
+
+ LA PARESSE.
+
+--Oh! Maman! quel bonheur de passer tout un jour sans rien faire! cria
+tout à coup la petite Marie à sa mère.
+
+--Quoi! pas la moindre chose de tout: un jour, ma fille?
+
+Non, maman, rien du tout!
+
+--J'ai dans l'idée, moi, que le jeu finirait par t'ennuyer.
+
+--Le jeu m'ennuyer maman! oh! maman, je serais plus heureuse que la
+reine.
+
+--Les reines travaillent, mon enfant.
+
+--Oh! maman! Vrai!... Vrai, mon petit Ange.
+
+--Elles sont donc bien à plaindre? dit Marie avec un gros soupir. Au
+contraire, le travail les dédommage souvent d'être reines.
+
+Marie demeura confondue. Mais plus amoureuse que jamais d'un long espace
+tout vide de lecture et d'écriture, d'un jour de cent lieues à parcourir
+dans la danse, les papillons, les poupées, le soleil et tout! Marie
+était palpitante de ce désir: l'eau lui en venait à la bouche, et
+riante, agitée, gracieuse et suppliante, elle recommença:
+
+Oh! maman! quel bonheur dépasser tout un jour sans rien faire!--Je te le
+donne, dit sa mère en l'embrassant.
+
+La respiration manqua à Marie. Elle rassembla ses joujoux, sautant à pas
+entrecoupés comme son haleine. Elle prépara son univers à elle toute
+seule; car ses soeurs étudiaient avec les maîtres et leur mère, en
+attendant le dîner.
+
+Elle porta sa liberté pendant une heure avec une constance parfaite.
+Elle glissait à travers, légère comme un rêve, ou comme une réalité qui
+a des ailes. Jamais oiseau, né pour voler, sans lire, ni écrire, ni
+coudre, n'a pris un élan plus rapide dans son ciel, que Marie dans son
+bonheur oisif.
+
+Toutefois, peu à peu, son imagination, si haut montée, sembla
+s'alourdir; puis, tous les instants qui suivirent, comme des moineaux
+dévorants qui ravagent du blé, lui enlevèrent, un à un, ses plaisirs.
+
+Elle avait déjà pesé bien souvent ses joujoux les uns après les autres,
+ils devenaient de plomb; à la fin, elle demeura muette devant eux, les
+bras pendants, les yeux fixes; sa poupée était tombée en désordre, sans
+que Marie eût tremblé qu'elle ne se blessât; au contraire, elle la
+releva avec une moue pleine de reproches, en l'appelant assez aigrement
+_traîne-à-terre!_ La soumission de cette poupée, favorite déchue, plus
+muette qu'à l'ordinaire, ne la toucha point. Elle s'avoua même un peu
+qu'elle était en carton: l'ennui désenchante tout.
+
+Par bonheur, la chatte Mouflette montra tout à coup son nez rose à
+travers les vitres de la Fenêtre entre-ouverte et Mouffette parut
+illuminer la chambre, où rien ne bougeait, où rien ne parlait plus à
+Marie. Mouffette peupla le désert.
+
+D'abord elle fut caressée. Contente elle-même de l'accueil distingué de
+sa petite maîtresse, elle miaula d'une voix flatteuse et ce _ron-ron_
+des chats satisfaits ranima un moment la solitude de Marie: on s'aima,
+on dansa!
+
+Mais Marie, comme pour se venger d'avoir langui toute seule, y mettait
+une sorte d'ardeur qui déplût à Mouflette. Peu passionnée pour la danse,
+elle refusa de se prêter au jeu; Marie la traîna alentour d'elle avec
+obstination, et lui tira très-imprudemment la queue. Ce procédé parut si
+inconvenant à Mouffette, que, de sa patte demeurée libre par oubli de sa
+danseuse, elle lui fit une longue égratignure sur son visage penché vers
+le sien, et s'enfuit lestement par où elle était entrée.
+
+--Ingrate! cria Marie, en tenant sa figure, voilà comme tu m'aimes, pour
+mon lait de tous les jours. C'est bon! je le dirai a maman.».
+
+Mouffette ne l'écouta pas plus que si elle eut chanté. Alors, Marie
+chercha sa mère pour la prier de lui inventer un nouvel amusement,
+ou pour jouer avec elle; mais sa mère active, qui savait le prix des
+heures, en apprenait l'emploi à ses autres enfants; la petite fille ne
+la trouva donc point. Elle se traîna au miroir, et fit des grimaces.
+Elle s'assit encore silencieusement dans un coin de la chambre, où
+bâillante et accablée, elle pria Dieu pour l'arrivée de ses soeurs. Tout
+en priant, tout en soupirant, ne reconnaissant plus rien autour d'elle,
+elle cacha sa tête dans tous ses joujoux morts comme son bonheur, et
+s'endormit de désespoir.
+
+Ce fut ainsi que la trouvèrent ses soeurs, ses soeurs éveillées comme
+des souris joyeuses. Elles avaient bien su leurs leçons, et poussaient
+des chants pleins d'espoir et d'appétit: la bonne mettait le couvert!
+
+Marie les regarda, les yeux gonflés d'un mauvais sommeil. Quand elle
+voulut se lever, elle était lasse et raide comme dans une fièvre de
+croissance.
+
+--Es-tu malade? Marie, lui demandèrent ses soeurs qui l'aimaient
+tendrement.
+
+Marre déclara qu'elle était bien malheureuse.
+
+Alors toutes s'empressèrent de lui apporter ses joujoux qui traînaient;
+mais elle en avait mal au cour, et se détourna en criant qu'il y avait
+un complot contre elle, que tout le monde voulait la faire mourir de
+chagrin!
+
+Dans ce moment, sa mère qui connaissait la cause du sommeil et du
+désordre de cette petite paresseuse entra.
+
+--Regarde autour de toi, Marie, dit-elle en lui prenant la main avec
+douceur, cherche, en nous comptant l'une après l'autre, celle qui a
+voulu te rendre malheureuse.»
+
+Marie eut beau parcourir tous ces visages bienveillants, elle n'y trouva
+pas son ennemie. Alors elle dit d'une voix honteuse:
+
+--Je ne sais pas!»
+
+--Je vais t'aider à la connaître, moi, poursuivit sa mère en la plaçant
+toute droite devant le miroir: Regarde: la voilà!»
+
+Marie fut frappée de ce petit visage maussade où l'ennui faisait déjà
+des siennes; il enlaidit beaucoup les enfants, et tout le monde. Elle
+écouta, docile, les paroles sages et tendres qui se gravèrent aussi
+avant dans son coeur que le souvenir humiliant de cette journée entière
+de bâillements, d'égratignures et de langueur: plutôt périr que d'y
+retomber. Aussi, comme elle apprit ses leçons! comme elle aima l'étude!
+je crois de même que c'est la plus douce nourriture du temps. Et vous!
+
+
+
+ LE PREMIER CHAGRIN D'UN ENFANT.
+
+ Le chagrin t'a touché, mon beau garçon. Tu pleures;
+ Ta lèvre tremble; allons! te voilà dans nos rangs;
+ Tu viens d'apprendre. Oui, nous naissons expirants;
+ Oui, la vie est malade avant que tu l'effleures.
+
+ Que veux-tu? tes épis pleins de lait, verts encor,
+ Pour tes jeunes larcins plus attrayants que l'or,
+ N'iront pas égayer sous ce treillage vide
+ Le ramier, de tes dons si tendrement avide.
+ Tu courais dans ta joie: et puis, un dard moqueur
+ T'a frappé sons le sein. Pauvre enfant! c'est le coeur;
+ On ne peut te l'ôter; la vie est là. Des larmes
+ Baignent à ton insu ta pâleur et tes charmes;
+ Tu ne te sauves point dans ton premier effroi:
+ Un instinct te l'a dit; la mort est devant toi.
+
+ Oui, le Pylade ailé de ta coureuse enfance,
+ Doux et muet témoin de tes ébats naïfs,
+ Qui se laissait aimer ou gronder sans défense,
+ Qui savait te répondre en murmures plaintifs,
+ Ton camarade est mort. Celte idole livide
+ Grave le premier deuil sur la page encore vide
+ De ta mémoire vierge. Oh! que tu souffriras!
+ Ce que tu dois aimer, oh! que tu l'aimeras!
+ Car nul cri ne t'échappe, et d'un muet courage,
+ Sous ta petite main tu contiens tout l'orage:
+ Mais je te sens souffrir de ce qui souffre en moi;
+ Ce qu'on aime est si triste ainsi gisant et froid.
+ Nul chagrin n'entrera plus au fond de ton être;
+ Nul amour ne sera plus vrai pour toi, peut-être.
+ Là bas, dans l'avenir où coulent tes beaux jours,
+ A ton beau ramier bleu tu penseras toujours:
+ Et, plus tard, abattu sous les vents du voyage
+ Seul, au bord d'un sentier dépeuplé, sans fraîcheur,
+ Sans soleil, et navré de quelque adieu railleur,
+ Tes yeux retourneront tristes vers l'humble cage
+ Où t'attendait l'ami par ton souffle éveillé,
+ Qui, vivant sur ton coeur, ne l'a jamais raillé!
+ Oui, tu regretteras cet amour sans mélange,
+ Et tes pleurs innocents où se mire un jeune ange!
+ Tu diras dans ton sort, plein d'échos du passé,
+ Par des amis ingrats amèrement blessé:
+
+ Oh! je voudrais, mon Dieu, pleurer de douces larmes,
+ Comme l'enfant candide et sans haine, l'enfant
+ Qui pleurait son ramier mort dans ses jeunes charmes;
+ Oh! pleurer comme alors!... qui donc me le défend?
+
+
+
+ LE PETIT BERGER.
+
+J'aime la campagne; je suis bien sûre que vous l'aimez aussi. C'est un
+grand jardin sans murailles, sans rideaux, sans jalousies. Rien n'y
+cache le lever du soleil; il se couche devant vous, et l'on sent
+jusqu'au dernier de ses rayons qui nous dit à tous:--A revoir!
+
+La nuit aussi est animée de bruits qui réjouissent l'ame à demi
+endormie. C'est un grillon caché dans le four. L'enfant rit quand
+il l'écoute; car sa mère, qui sait tout, dit qu'il porte bonheur au
+village. C'est partout des amis qui se bougent, qui respirent à l'entour
+de vous.
+
+Le coq chante trois fois et sonne l'heure, c'est l'horloge vivante de
+la nuit. Il est gai de sentir palpiter la nature, même quand elle est
+noire; d'entendre frémir les poules, de comprendre tous les cris voilés
+des poussins, qu'elles tiennent renfermés sous leurs ailes, et qui ont
+chaud!
+
+Il est gai de voir, durant le jour, des fleurs, plus belles dans un
+sentier désert, que les fleurs peintes aux riches tapisseries du roi et
+de la reine. Le soir, quand on ne les voit plus sous la lune trop pâle,
+sous le ciel trop sombre, quel bonheur de les respirer! de humer leur
+haleine qui coule au coeur, qui fait du bien, qui sent bon, qui murmure
+dans l'air: «Bois la vie!» et qui nous attire à genoux, les mains
+jointes, levées pour dire:--Mon Dieu!
+
+Un petit berger, bien qu'il n'eût que six ans, savait lire tout cela
+dans le champ de son père. Il est vrai que c'est un beau livre qu'un
+champ! Ce petit bonhomme, aux pieds nus, au chapeau de paille, aux
+cheveux couleur de paille, avec deux petites lumières noires qui lui
+faisaient des yeux, les yeux les plus perçants de son village, avait
+composé de son petit cerveau comme une chambre noire qu'il emportait
+partout, où il amassait en silence des couleurs, des formes, de la
+peinture vivante, pour tout son avenir.
+
+Quand on le voyait au bord d'un chemin, droit et immobile comme l'arbre
+où il cherchait de l'ombre, tandis que cinq à six moutons, la tête en
+has, épluchaient le sol de toutes ses plantes embaumées, et que sa tête,
+à lui, comme celle qui frémit au moindre soupir du vent, tournait mobile
+et curieuse, avec tous ses cheveux épars; on s'arrêtait.
+
+On disait: Qu'est-ce que tu regardes donc là-bas, Hilaire? «Ah! mais...»
+répondait l'enfant à qui les mots manquaient, «Ah! mais!
+
+Les vieux pâtres passaient et se mettaient à sourire. Ils n'avaient
+jamais vu un petit berger si peu causeur.
+
+Non pas rentré au village pourtant: on eût dit qu'alors il fermait sa
+boîte à couleurs, de concert avec le soleil, qui, le soir, emporte les
+siennes. Le petit Hilaire dansait, courait autour de l'église, jouait,
+à tous les jeux bruyants des garçons, qui ont besoin, pour grandir, de
+pousser leurs voix, de gambader, de s'étendre en tous sens.
+
+Hilaire était alors le plus fameux; il attelait les autres après lui,
+si on peut dire cela. Tantôt sur une charrette, tantôt sur un cheval,
+escaladant un boeuf, ou le remplaçant à une charrue renversée, qu'il
+redressait tout seul; c'était un lutin de mouvement, d'énergie, de
+gaîté; un gamin de village, qui eût fait rire des pierres, et qui
+trouvait une galette dans toutes les chaumières. On l'y attirait pour
+lui faire peindre des _postures_. Les villageois appelaient ainsi tous
+les portraits de vaches, de chevaux et de chiens qu'Hilaire charbonnait
+sur les murailles. Il y avait de ses tableaux tout autour de l'église.
+C'était son _album_ ouvert, parce que les murs étaient lisses et
+luisants. Il y déroulait tout le portefeuille relié dans sa tête; il
+placardait ses pensées dans l'ombre, en jouant, toujours armé d'un
+charbon, ou d'un morceau de craie qu'il cachait dans sa chemise. Le
+soir, il cessait de jouer à cloche-pied, sous l'humble parvis, ou bien,
+en attendant son tour, pour respirer, il allait, en courant, tracer une
+figure, un arbre, sans y voir. Il fit M. le curé ressemblant, frappé de
+l'avoir vu un jour porter le bon Dieu à un malade. On reconnut M. le
+curé, M. le curé se reconnut, et il passa doucement la main sous le
+menton du petit villageois surpris, qui sentit, pour la première fois,
+qu'il ne serait pas toujours berger; car, dans le regard de ce bon curé
+de campagne, il y avait une promesse: elle fut réalisée.
+
+--Et puis, que fais-tu là par terre? demanda-t-il, quelques jours après,
+à Hilaire étendu à plat-ventre auprès d'un tas d'argile. En même temps
+il se baissa pour voir: car il était vieux et ses yeux aussi!--Tout çà!
+et puis tout çà! répondit l'enfant; il y en aura un pour vous!»
+
+Jamais vous n'avez vu de plus charmants moutons, presque bêlants; ni
+des petits cochons plus prêts à grogner. C'était joli, c'était vrai de
+forme, pétri et modelé avec une sagacité naïve, qui fit rêver encore une
+fois M. le curé, disant en lui-même: «Il faut pousser ce petit gardeur
+de cochons!»
+
+Il le poussa; l'instruisit dans un livre, et l'habitua aux souliers.
+Alors il le mena droit avec lui au château où il allait dire la messe,
+quand le maître était malade. Hilaire restait des heures entières
+devant les tableaux d'une galerie peuplée de peintures, où le malade se
+plaisait à le voir si absorbé, qu'il oubliait d'avoir faim.
+
+--Quel est ton sentiment la-dessus? lui demandait le curé quand il était
+temps de partir.
+
+--J'en ferai des pareils!» répondait-il sans orgueil, parce qu'il voyait
+ses tableaux à lui pendre dans l'avenir. Alors il retournait joyeux à
+son argile et à ses moutons.
+
+Il dit pourtant un jour adieu à ces belles scènes changeantes; mais
+adieu, comme le soleil qui dit: «Je reviendrai.» Il revint douze ans
+après, tout rayonnant d'instruction, d'expérience, de lumière et de
+gloire. Tout le village, en tressaillant d'aise, courut au devant
+d'Hilaire, le petit berger! avec de gros bouquets et des couronnes.
+
+Il mangea de la galette délicieuse dans beaucoup de chaumières, où
+il pleura de retrouver ses _postures_ soigneusement gardées sur les
+murailles. Tout le monde n'est pas peintre au village, mais presque tout
+le monde y est bon. L'on s'y rassemblait souvent autour de M, le curé,
+pour l'entendre lire, dans l'écriture d'Hilaire, tout ce qu'il écrivait
+de si amical qu'on s'essuyait les yeux, parce qu'il ne finissait pas une
+de ses lettres sans dire: J'embrasse mon village, et je tâcherai de lui
+faire honneur! Alors M. le curé embrassait tout le monde. On pouvait
+bien dire qu'après Dieu, il avait fait un peintre célèbre d'un berger,
+en lui donnant des protecteurs et des conseils éclairés.
+
+Aussi M. le curé montre-t-il une chambre toute pleine des couronnes
+d'Hilaire: le berger-peintre les lui a toutes données avec son portrait
+aux pieds nus, recevant du saint homme son premier livre et ses premiers
+souliers!
+
+
+
+ LE COUCHER D'UN PETIT GARÇON.
+
+ Couchez-vous, petit Paul! il pleut. C'est nuit: c'est l'heure.
+ Les loups sont au rempart. Le chien vient d'aboyer.
+ La cloche a dit: «Dormez!» et l'ange gardien pleure,
+ Quand les enfants si tard font du bruit au foyer.
+
+ «Je ne veux pas toujours aller dormir; et j'aime
+ A faire étinceler mon sabre au feu du soir;
+ Et je tuerai les loups! je les tuerai moi-même!»
+ Et le petit méchant, tout nu, vint se rasseoir.
+
+ Où sommes-nous? mon Dieu! donnez-nous patience;
+ Et surtout soyez Dieu! soyez lent à punir:
+ L'ame qui vient d'éclore a si peu de science!
+ Attendez sa raison, mon Dieu! dans l'avenir.
+
+ L'oiseau qui brise l'oeuf est moins près de la terre;
+ Il vous obéit mieux: au coucher du soleil,
+ Un par un descendus dans l'arbre solitaire,
+ Sous le rideau qui tremble ils plongent leur sommeil.
+
+ Au colombier fermé nul pigeon ne roucoule;
+ Sous le cygne endormi l'eau du lac bleu s'écoule,
+ Paul! trois fois la couveuse a compté ses enfants;
+ Son aile les enferme; et moi, je vous défends!
+
+ La lune qui s'enfuit, tonte pâle et fâchée,
+ Dit: «Quel est cet enfant qui ne dort pas encor?»
+ Sous son lit de nuage elle est déjà couchée;
+ Au fond d'un cercle noir la voila qui s'endort.
+
+ Le petit mendiant, perdu seul à cette heure,
+ Rôdant avec ses pieds las et froids, doux martyr!
+ Dans la rue isolée où sa misère pleure,
+ Mon Dieu! qu'il aimerait un lit pour s'y blottir!»
+
+ Et Paul, qui regardait encor sa belle épée,
+ Se coucha doucement en pliant ses habits:
+ Et sa mère bientôt ne fut plus occupée
+ Qu'à baiser ses yeux clos par un ange assoupis!
+
+
+
+ LES PETITS SAUVAGES
+
+Un naturaliste vivait heureux au milieu des échantillons de toutes les
+parties du monde qu'il pouvait rassembler dans son cabinet.
+
+Ces fragments de l'univers étaient rangés avec tant d'ordre, qu'une
+carte de géographie semblait froide auprès des quatre coins de ce monde
+en miniature. C'était un charme. Ce savant conduisait par la main ceux
+qui le visitaient, là en Asie, là! en Afrique, là en Europe ou bien en
+Amérique. C'était presque aussi instructif et beaucoup moins fatigant.
+
+Monsieur Le Fémi, comme il s'appelait, avait aussi des enfants qu'il
+aimait avec une tendresse infinie, mais prudente. Ce sanctuaire de la
+science, qui était en même temps la source de leur fortune, ne s'ouvrait
+pour eux qu'en sa présence. Il pensait, ce père plein de sollicitude
+pour ces chers petits ignorants, que la chose la plus innocente recèle
+un danger, quand on en méconnaît l'usage. Aussi fermait-il soigneusement
+à clé ce magasin pittoresque, objet de la curiosité toujours renaissante
+de ces trois enfants affamés de nouveautés et de joujoux.
+
+--Oh! que je voudrais avoir un morceau d'Asie! disait l'un. Moi, une
+dent de l'Afrique, disait l'autre en soupirant pour un long fragment
+d'ivoire étiqueté: _Dent d'hippopotame d'Afrique_.
+
+Mais, mieux garantis qu'Adam et Ève dans leur soif curieuse, ils
+tournaient autour de l'arbre de la science, sans pouvoir y rien
+cueillir, car il était sous les verroux. Ils n'entraient qu'avec leur
+père, quand nul danger ne pendait aux murs; quand les serpents étaient
+vendus on empaillés; enfin, quand on pouvait faire ce voyage de la terre
+connue, sans crainte de se blesser en route. Mais un instinct dangereux
+ramenait sans cesse les enfants autour de celte salle, isolée de la
+maison par l'espace d'un jardin qui l'en séparait. C'était au bout
+d'une longue allée d'arbres, où ces enfants jouaient à tous leurs jeux
+bruyants. Ils choisissaient de préférence cette place à tous les coins
+frais et odorants du jardin dans le seul plaisir de lever leurs nez vers
+la grande fenêtre inflexiblement fermée, et de regarder à travers tout
+ce qui leur eût fait des jouets si amusants! Vous eussiez dit de jeunes
+chats sous une volière.
+
+Un jour moins clair qu'un autre, un de ces jours qui portent l'homme
+à la réflexion, et les enfants à l'ennui, où le soleil s'était caché,
+peut-être pour ne pas voir ce qui allait arriver, les trois enfants
+allaient, venaient, errants par-ci, par-là, les bras sur la tête, sans
+goût, sans jambes pour grimper aux arbres où il n'y avait plus de
+poires, un vrai jour de repos et d'inaction, si des écoliers en vacances
+pouvaient comprendre l'inaction et le repos. Monsieur Le Fémi, sorti de
+grand matin pour des recherches précieuses, venait comme à l'ordinaire
+d'emporter sa clé: mais comme il avait nouvellement reçu des caisses
+pleines de toutes sortes de trésors étrangers, un grand désordre régnait
+dans son cabinet, où tant de belles choses étaient confondues pêle-mêle
+sur les tables et par terre. Déjà vingt fois messieurs les enfants
+avaient plongé leurs yeux de cormoran contre les carreaux de vitres,
+qu'ils détestaient, faisant des commentaires sur tout ce qu'ils
+entrevoyaient d'une manière si imparfaite et sans pouvoir y toucher!
+leurs coeurs passaient à travers la fenêtre. On sait bien que c'est
+attrayant des curiosités à distance, des objets qui brillent, dont les
+couleurs éclatent, dont la forme inconnue tourmente l'intelligence, et
+attire l'instinct d'apprendre; on le sait bien; mais des enfants qui
+doivent être un jour des hommes, ont déjà le courage nécessaire pour
+vaincre ses élans mal placés. Il y a toujours de la joie dans la
+résistance contre un mauvais désir, et toujours du danger dans la
+possession d'une chose défendue.
+
+C'est encore ici une preuve de cette grande vérité. L'impossibilité
+de glisser en corps comme en âme par ces carreaux transparents qui
+semblaient rire au nez des enfants, leur rendit l'énergie de courir et
+de chercher à se distraire par le mouvement et le bruit.
+
+Une paume heureusement retrouvée fit l'affaire. Il y eut un moment
+d'ardeur et d'oubli qui tint lieu de vertu. On ne pensa qu'au bonheur
+permis. On fit bondir la paume au milieu de l'allée verte; on sauta
+presque aussi haut qu'elle, et l'idée fixe du cabinet merveilleux
+s'évapora en cris aigus, étourdissante morale de cet âge.
+
+Mais la paume lancée à travers l'espace par la main déjà vigoureuse
+d'Alfred se dirigea comme à son insu du côté de la fenêtre, et brisa
+le carreau du milieu. Clic! clac! un trou pour passer la tête: gare la
+tentation!
+
+Il n'y avait pas deux partis à prendre: il fallait fuir. Ce n'est pas
+lâche de fuir la tentation.
+
+Alfred resta pétrifié comme Emile et Blondel. Il perdit son temps à
+déplorer une faute involontaire, et à ramasser les inutiles débris de la
+vitre en éclats. C'était du temps bien employé!
+
+Peu à peu, le bruit du verre rompu s'oublia, le regret de cette faute se
+fondit dans une ardente espérance rallumée.
+
+--Vois comme on voit! dit Alfred à voix basse.--Oh! que c'est beau!
+répondirent les autres plus petits, en se haussant sur leurs pieds, et
+se tenant au mur sous la fenêtre. Alfred, entraîné dans l'éblouissement
+de l'attraction, grimpa jusqu'au carreau cassé, et s'accrocha sur
+l'appui de la fenêtre en passant son bras par ce trou de mauvais augure.
+
+--Qu'est-ce que tu vois? demandaient les plus petits haletants et gênés.
+Le cou leur faisait un mal affreux, et leurs ongles, ne pouvant entrer
+dans le mur, se cassaient contre, ce qui est très douloureux.
+
+Enfin, la probité fit naufrage. L'espagnolette rouillée se trouva, je
+ne sais comment (Alfred lui-même n'a pu l'expliquer), sous la main
+de l'escaladeur. Elle tourna, cria un peu, sépara en deux la croisée
+gémissante d'une telle violation, et tout fut dit. Les deux petits se
+hissèrent comme ils purent, après quelques glissades qui crevèrent
+les pantalons aux genoux, et à l'aide de l'infatigable Alfred, qui ne
+voulait être heureux ni coupable tout seul, on entra ivre, palpitant,
+effrayé de bonheur, forcé au silence par excès d'émotion et de fatigue.
+
+Après cette trêve qui ranima les coeurs, toutes les caisses ouvertes
+furent inspectées; on fureta les quatre parties du globe; on se trompa
+en replaçant les spécimen plus chers au naturaliste absent que les
+prunelles de ses yeux. Bien des choses qui venaient du coin de l'Afrique
+furent rejetées à la hâte au milieu de l'Asie. En un moment tout fut
+sens dessus dessous; on marcha sur l'univers; on s'habilla en sauvage!
+
+Il y avait précisément là les dépouilles de quelque tribu, dont les
+ceintures et les bonnets surchargés de plumes offraient une irrésistible
+parure. Les bonnets flottants haussèrent de trois pieds Alfred et ses
+frères. Les pantalons déchirés disparurent sous les ceintures emplumées
+qui leur faisaient des blouses, vu leurs tailles, et des carquois brodés
+de perles ou de coquillages furent attachés tant bien que mal sur leurs
+épaules tremblantes d'orgueil.
+
+--Toi, tu es anthropophage! dit Alfred à Blondel, petit blond
+naturellement fort doux, que l'exemple seul avait attiré dans ce
+gouffre.
+
+--Toi, Emile, tu es l'Esquimau, mangeur de poissons et de fruits. Moi!
+je suis le chef d'une tribu guerrière; je passe: l'anthropophage veut te
+manger, je tire une flèche, et je le tue.
+
+--Non! je ne veux pas que tu me tue! dit Blondel qui prétendait jouer
+longtemps. Il faut nous battre; tu crieras: arrête! je ne m'arrêterai
+pas; Emile tombera; et pendant que je lui mangerai la tête, pour
+faire semblant, toi tu feras un cri de guerre, oak! oak! et nous nous
+battrons.
+
+--Hardi! répliqua l'aîné, et la pièce commença.
+
+Les flèches jouèrent leur rôle; rôle affreux!
+
+La mort montre un bout de sa faux partout. On dirait que les enfants
+l'agacent dans leurs jeux pleins d'imprévoyance: elle tourne autour de
+ceux qui n'ont pas de respect pour les ordres de leur père.
+
+Les flèches, en apparence plus élégantes qu'acérées, ressemblant
+par leur extrémité à l'aile d'un oiseau gracieusement ouverte,
+s'entremêlèrent bientôt aux acclamations confuses de: oak! oak! et de
+tout ce qu'on pouvait inventer de plus sauvage, lorsqu'une douleur aiguë
+arracha un vrai cri, un vrai _aie!_ si naturel, et si perçant qu'il
+termina le combat. Alfred était blessé au doigt, et bien qu'il voulut
+rire, il paraît qu'il n'en eût pas la force. La piqûre le mordit
+jusqu'au sang.
+
+La voix du père, retentissante comme la voix de la conscience qui
+s'éveille, parvint dans leurs oreilles dressées de peur.
+
+--Alfred! Emile! Blondel! allons donc, messieurs! où êtes-vous tous les
+trois!
+
+Personne n'osa souffler.
+
+--Bientôt des pas d'homme approchent. Monsieur Le Fémi, poussé par un
+battement de coeur de père, une arrière-crainte qu'il n'avait pas encore
+sentie, atteint le bout de l'allée: il pousse un cri sourd en voyant
+la fenêtre entr'ouverte. Il n'attend pas le porteur qui le suit chargé
+d'une énorme caisse d'emplettes rares.
+
+Sans prendre le temps d'ouvrir la porte dont il tient la clé dans sa
+main qui tremble, il apparaît comme un Dieu terrible... et sauveur, aux
+yeux des sauvages qui tombent à genoux, eux et leurs plumes, humiliés
+dans la poussière.
+
+Un coup d'oeil rapide jeté sur leur costume, qui l'eût fait rire, s'il
+ne l'eût épouvanté, fait jaillir dans son âme une pensée funeste qui
+surmonte son indignation.
+
+--Qu'avez-vous fait! s'écrie-t-il, vous surtout, Alfred, vous l'aîné, le
+premier après moi, pour les guider, méchant garçon!
+
+--Il est blessé! répondent en sanglotant ses frères, montrant le doigt
+entr'ouvert d'Alfred, pâle et muet de souffrance.
+
+--Terreur! pitié! blessé! par quoi?
+
+--Par cela! dit Blondel, l'anthropophage, montrant la flèche plus grande
+que lui.
+
+Un vertige saisit le père, qui chancela plus pâle qu'Alfred.
+
+--Enfant!... misérable...! non! mon fils! bégaye-t-il d'une langue sèche
+de frayeur, en soulevant de terre son malheureux Alfred! Viens ici. Du
+courage, entends-tu, ou tu es mort dans une heure, et si tu meurs, je
+meurs, entends-tu, je meurs!--J'aurai du courage, mon père, dit le
+coupable, fais ce que tu veux.--Tenez cet enfant, monsieur... mon ami!
+tenez-le ferme entre vos genoux! dit M. Le Fémi en appelant au secours
+le porteur, qui franchit la fenêtre, ému, ce brave homme, de la terreur
+peinte dans les yeux du naturaliste qui atteignait une hache d'armes du
+moyen-âge.
+
+--Alfred, répète-t-il à l'enfant immobile, il faut que je te coupe le
+doigt.
+
+--Coupe! dit Alfred, en l'avançant lui-même.
+
+--Ah! mon frère!
+
+--Ah! monsieur! crièrent les enfants et l'homme épouvantés.
+
+--Pas une seconde à perdre, la flèche est empoisonnée. Ferme donc!... et
+le doigt tomba.
+
+--Tu le garderas, dit Alfred, sans faiblir.
+
+Les plus jeunes tremblaient sous leurs plumes tandis que le père, dans
+un sublime sang-froid, brûlait la plaie vive de son fils qu'il disputait
+à la mort. La force humaine n'alla pas plus loin: et quand il eut
+terminé cette opération pour laquelle Dieu le soutenait, il serra
+convulsivement la tête d'Alfred sur sa poitrine, et perdit connaissance.
+
+Ce ne fut que longtemps après ce jour, dont l'impression forte et
+salutaire est encore gravée chez ces enfants corrigés, que la mère
+d'Alfred apprit l'événement qui s'était passé si près de sa chambre.
+Malade alors, elle n'en sortait pas. L'enfant ne se plaignit point, ne
+versa point de larmes, quand elle s'aperçut avec de vives craintes qu'il
+avait la main enveloppée:--Ce n'est rien, ma mère, rien du tout, dit-il
+en s'enfuyant pour ne pas lui donner le saisissement d'une telle vue. Il
+chanta même de toutes ses forces, ce qui rassura et fit sourire la mère.
+
+Mais il pleura, oh! il pleura beaucoup avec son père, parce que ce bon
+père en voulant faire des reproches justes à son garçon, fut tout-à-coup
+étranglé par des sanglots qui firent tomber Alfred à ses pieds. Il les
+mouilla de larmes.
+
+--Oui! pleure! pleure! dit-il; nous pouvons être un moment faibles l'un
+devant l'autre: nous avons eu l'un pour l'autre tant de courage!
+
+
+
+ L'OREILLER D'UNE PETITE FILLE.
+
+ Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,
+ Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi!
+ Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,
+ Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi!
+
+
+ Beaucoup, beaucoup d'enfants pauvres et nus, sans mère,
+ Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir;
+ Ils ont toujours sommeil. O destinée amère!
+ Maman, douce maman, cela me fait gémir.
+
+ Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges
+ Qui n'ont pas d'oreiller, moi j'embrasse le mien.
+ Seule, dans mon doux nid qu'à tes pieds tu m'arranges,
+ Je te bénis, ma mère, et je touche le tien!
+
+ Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première
+ De l'aube, au rideau bleu c'est si gai de la voir!
+ Je vais dire tout bas ma plus tendre prière:
+ Donne encore un baiser, douce maman! Bonsoir!
+
+
+
+ PRIÈRE.
+
+ Dieu des enfants! le coeur d'une petite fille,
+ Plein de prière, (écoute!) est ici sous mes mains;
+ On me parle toujours d'orphelins sans famille:
+ Dans l'avenir, mon Dieu, ne fais plus d'orphelins!
+
+ Laisse descendre au soir un ange qui pardonne,
+ Pour répondre à des voix que l'on entend gémir.
+ Mets, sous l'enfant perdu que la mère abandonne,
+ Un petit oreiller qui le fera dormir!
+
+
+
+LE PETIT DÉSERTEUR.
+(EN CINQ PARTIES).
+
+
+
+LA DÉSERTION.
+
+I.
+
+«Huit ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'étain en sautoir, une
+pièce de dix sous toute neuve et des billes dans sa poche.»
+
+Tel était le signalement passé de main en main, depuis le faubourg
+Poissonnière jusqu'à la barrière du Temple, d'un petit garçon, sans
+chapeau, qui avait disparu le matin de chez son père: on ne voulait pas
+le croire. On disait: «c'est impossible! un enfant ne quitte pas son
+père.»
+
+Quelqu'un répondait:--Si! si! on l'a vu passer sans chapeau, en petit
+garnement, criant en confidence à un écolier qui l'appelait pour jouer
+aux billes: «--Je n'ai pas le temps: je fais l'école buissonnière. Ne
+dis pas que je vais chez ma tante, à Dammartin. Ah! ah! J'ai pris mon
+parti? ne le dis pas.»
+
+Il y avait une foule de voisins aux portes qui racontaient ou qui
+écoutaient ce départ dont l'imagination était frappée comme d'un
+sinistre présage. Une vieille qu'on croyait comme l'Evangile disait:
+
+--Cela annonce une révolution. L'enfant qui déserte la maison de son
+père, c'est les hirondelles qui s'envolent d'un toit. Ne me parlez
+jamais de choses pareilles; elles portent malheur! Tout le monde
+frissonnait.
+
+--C'est-à-dire qu'elles portent malheur aux hirondelles et aux enfants,
+repartit l'épicier qui combattait pour son compte un augure si menaçant.
+Il ne faut pas croire que les honnêtes gens doivent payer pour les
+mauvais sujets.
+
+--A présent, cherche!» interrompit celui qu'on avait mis à la poursuite
+du fuyard, et il se mit à courir, le signalement à la main, poussant
+tout le monde, qui s'arrêtait de surprise, disant:
+
+--Qu'est-ce qu'il a donc?--Je cherche un enfant, répliquait l'homme,
+moitié triste et moitié colère: un gamin, que si je le tenais! «Huit
+ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'étain en sautoir, une pièce
+de dix sous toute neuve et des billes dans sa poche!» Enfin tout le
+signalement. Quel scandale sur le boulevard! Quel étonnement pour tous
+les curieux à qui cet homme racontait que l'enfant, qu'il osait à peine
+nommer Oscar, évitant d'ajouter le nom de son père, s'enfuyait de sa
+famille, pour avoir reçu le fouet; et si peu, si peu, que sa mère
+n'avait fait que semblant! Les curieux étaient confondus.
+
+Pendant cela, monsieur Oscar courait comme un brûlé, croyant n'atteindre
+le bonheur qu'après avoir franchi la barrière. Il passa roide et prompt,
+sans chapeau, sans passeport, ce qui est d'une audace inouïe, jetant
+la plume au vent; ou, pour parler mieux encore suivant son aspect
+dévergondé, jetant son bonnet par-dessus les moulins. Il y avait un tel
+parti pris dans son aspect de désordre, qu'on l'eût pris pour Christophe
+Colomb courant à la conquête d'un nouveau monde.
+
+Il fuyait l'école, il allait chez sa tante, et il avait dix sous!
+l'espace, le temps, la fatigue, tout disparaissait devant ses téméraires
+espérances.
+
+--Ma tante, disait-il en lui-même, en fendant l'air qui faisait voler
+ses cheveux blonds, ma tante me donnera un chapeau. Elle me donnera cent
+chapeaux: c'est ma tante! c'est riche, une tante! et elle ne me donnera
+pas le fouet. J'aurai tout ce que j'avais quand je demeurais chez ma
+mère; des tartes, des galettes, des cerfs-volants, (j'en veux douze de
+cerfs-volants!) et je n'irai plus à l'école, où l'on devient bête. Je
+ferai un _buisson_ tous les jours; je courrai avec Pierre; je me battrai
+avec François, j'irai nager avec le cheval. C'est bien mieux! d'ici-là,
+je trouverai à manger, quand je passerai devant les pâtissiers, ils me
+donneront des gâteaux. On a tout avec de l'argent: mon père l'a dit.
+Et j'ai une pièce blanche! on crie toujours que ma tante est mon
+_coupe-gorge_; mais j'aime mieux ma tante, moi! ma tante n'a pas de
+livres. Oh! ma tante! vive ma tante!
+
+Il marche! il marche!
+
+Des arbres passaient devant lui, fuyaient derrière comme sur un plancher
+à coulisse. Des moutons, des vaches, des champs où les blés flottaient,
+où les fleurs brillaient; tout glissait sous ses yeux par la rapidité
+de sa course. Mais point de maisons, point de pâtissiers! seulement des
+flots de poussière qu'il levait avec ses pieds, et qui séchaient sa
+gorge, parce que d'abord il avait chanté la _Parisienne_ et tout!
+
+Il marche! il marche!
+
+A la fin, quelques chaumières apparaissent sur le chemin. Ses regards
+affamés se portent vers les enseignes, point d'enseignes! enfin, au
+milieu de quelques paires de sabots, de harengs saurs et de savon vert,
+trois brioches de campagne et des oeufs rouges de Pâques dernières
+raniment le voyageur épuisé. Il paie sans marchander la somme qu'on
+lui demande de ces denrées desséchées au soleil, puis il remet, comme
+l'homme errant de l'écriture, cinq sous dans sa poche. Il croit, comme
+le juif maudit, que ces cinq sous se renouvelleront: vous allez voir.
+
+Quoiqu'il en soit, il mange les oeufs durs et les brioches qui
+tombent en poussière, et reprend haleine un moment devant une femme à
+demi-stupide, qui le regarde baigné de sueur et défiguré de poussière,
+sans s'inquiéter ni d'où vient, ni où va ce petit arpenteur de grand
+chemin.
+
+--Pour aller chez ma tante, dit-il, c'est-il encore loin?
+
+--Quelle tante? demande la maîtresse de ce bazar de hameau.
+
+--Ma tante, quoi! ma tante Dorothée Carbonnel.
+
+--Je ne sais pas ce nom là, repart la femme insoucieuse en se remettant
+à tirer le lin d'une quenouille de chanvre.
+
+--«Mais, ma tante Dorothée Carbonnel, comment! repart Oscar qui ne
+comprend pas que sa tante soit inconnue à quelqu'un dans le monde, elle
+est à Dammartin, ma tante! et c'est ma tante.»
+
+--«Ah ben! faut que vous retourniez sur vous, et puis prendre la fourche
+à votre main droite, et ce sera par là. Y aura toujours quéque laboureur
+en champ pour vous montrer.»
+
+Oscar dérouté et las du repos même qu'il avait pris, car il en sentait
+mieux sa fatigue, rebrousse chemin. Alors le soleil lui donna en plein
+dans la figure, sans chapeau, sans quelques larges feuilles pour cacher
+un peu sa tête qui bout comme au milieu de la chaudière de midi; c'est
+à tomber sur place; aussi lève-t il pesamment cette poussière qu'il
+faisait voler naguère avec tant d'insolence.
+
+Une inquiétude brûlante le dévore sans qu'il y trouve un nom; car tant
+de choses déjà tournent dans son isolement, qu'il souffre sans pouvoir
+dire de quoi: c'est la soif! il se ressouvient qu'il a oublié de boire,
+après le repas d'une nourriture fanée et altérante. Ah! c'est là un
+commencement de désespoir. Il donnerait, ses cinq sous sans chanceler
+pour un verre d'eau de la source, où sa tante puise de si larges
+cruches, dont l'image fraîche et bouillonnante qui se met tout à coup
+devant lui, attise le feu mêlé à son haleine. Personne sur cette
+route consumante! Le désert se montre devant lui! Oh! que les prêtres
+espagnols pourraient dire de lui, ce qu'ils disaient à Montézuma: Les
+dieux ont soif!...
+
+Cependant, avec la persévérance digne d'un autre but, il fait le signe
+de la croix pour s'assurer où est sa main droite, et entre dans un
+chemin un peu moins aride. Il avait entrevu au loin, une voiture qui
+venait du côté de Paris, et plutôt périr que de rencontrer rien de ce
+qui venait de Paris, car ce ne pouvait être, selon lui, qu'une école,
+des livres ou le fouet!
+
+Il pénètre donc dans un chemin de traverse, où quelques haies lui
+donnent d'abord l'espérance d'un ruisseau: bientôt cette fraîche idée se
+sèche et peut-être qu'il se fut ainsi calciné au milieu d'un chemin sous
+le soleil vengeur qui dardait à plomb sur lui, si son ange gardien qui
+devait être pourtant bien fâché, n'eût arrosé son joli visage d'un
+déluge de larmes qui vinrent du coeur; car ce coeur crevait. On a beau
+faire et beau dire, on ne peut porter à la fois une mauvaise action,
+la solitude et la soif. Il y avait dans ce petit garçon, la désolation
+profonde qui se trouve au fond de tous les coups de tête où porte
+l'ingratitude. Il s'arrête, ébloui, se lavant avec ses larmes de la
+poussière incrustée dans ses joues; ce bain naturel en dégonflant sa
+poitrine, détend un moment la peau rose et tendre de sa figure déjà
+moins hardie. Il s'avoue même pour la première fois que sa mère ne lui
+faisait pas le moindre mal quand elle disait qu'elle le fouettait; que
+c'était vraiment l'ombre du fouet. Il se l'avoue, car enfin, sa tante
+était très-loin... sa position était déplorable, la porte de l'école ne
+trouble plus son jugement. Il est donc là sous l'oeil de Dieu et devant
+sa conscience: la vérité étincelle nue au soleil; il soupire:--ah!
+
+Je crois que vous ne serez pas fâché de le laisser là un moment tout
+seul, d'autant plus qu'à force de marcher il arrive à la fin près d'un
+moulin qui tourne dans une écluse. Ce bruit limpide et les flots d'écume
+qui jaillissent, sous un petit pont jusqu'à sa personne penchée en
+avant, lui rendent la vie, la force et l'étrange imprudence que nous ne
+saurons que trop tôt, avec ses suites méritées.
+
+
+
+II
+
+L'ABREUVOIR
+
+Le commissionnaire de confiance envoyé à la recherche d'Oscar tenait
+toujours à la main son signalement, mais d'une manière plus commode. Il
+était monté de bon accord sur l'énorme charrette d'un roulier obligeant,
+et du haut de cette haute position de surveillance il criait loyalement
+aux rares piétons qui traversaient l'heure la plus chaude du
+jour.--Avez-vous vu un enfant? un petit gamin sans chapeau? huit ans,
+fluet, rose, bien mis; une montre d'étain en sautoir, une pièce de dix
+sous toute neuve et des billes dans sa poche?»
+
+On lui répondait: Non! sans faire de longs discours: car on cuisait de
+soleil.
+
+C'était la voiture que le petit déserteur avait aperçue au loin, elle
+passa juste devant le chemin en fourche où Oscar se trouvait caché et
+perdu dans les haies de sureau, ou d'églantiers; je ne sais lequel.
+
+Ce ne fut donc qu'à la Fileuse, où l'enfant avait fait un si
+mauvais repas, que cet honnête chercheur d'écoliers obtint quelques
+renseignements, au moyen du portrait écrit qu'il relut trois fois à
+cette espèce de femme sauvage qui avait déjà perdu la mémoire. La pièce
+de dix sons l'éveilla seule; car elle la touchait souvent au fond de
+sa poche, neuve et brillante comme elle était, cette petite monnaie
+blanche! le génie de l'idiot est au milieu d'une pièce d'or ou d'argent.
+
+Elle donna donc ses instructions; en refoulant dans sa poche le prix de
+sa pâtisserie et le pauvre coureur, disant à regret adieu au roulier et
+à la charrette, se remit sur les traces d'Oscar.
+
+Nous l'avons laissé dans une position si calme que ce serait doux de l'y
+retrouver, n'est-ce pas? Moi j'y ressentais un plaisir infini, car le
+bruit de l'eau durant la grande chaleur me semble un des plus grands
+bienfaits de Dieu.
+
+Il paraît qu'une chose plaisait mieux encore à Oscar, et qu'après
+l'école buissonnière, un cheval était ce qui pouvait le plus exalter sa
+tête déjà très-montée par l'ardeur du grand soleil.
+
+Il paraît encore qu'après s'être saturé de fraîcheur, ne fût-ce que dans
+le creux de sa main (on tire parti de tout dans le désespoir), Oscar
+fut tout à coup frappé de la présence d'un cheval qu'il n'avait pas vu
+d'abord. Ce cheval, les naseaux ouverts, humait comme Oscar l'humidité
+délicieuse de l'écluse, et savourait, sans maître, sans harnais, sans
+rien, le charme d'une promenade en toute liberté, qui sentait d'une
+lieue l'école buissonnière. La ressemblance de leurs situations établit
+tout-à coup une sympathie si puissante entre eux, du côté du petit
+fuyard au moins, qu'il grimpa plein d'audace et de bonheur sur ce grand
+camarade qui se laissa faire avec une indulgence tranquille. Tout ce qui
+est vraiment fort protège la faiblesse.
+
+Toutefois quand il sentit sur son dos cet extrait de cavalier, qui
+s'agitait en tous sens pour l'exciter à courir un peu, à jouer
+amicalement pourvu qu'il lui donnât force de coups de pieds, de coups
+de poing dans les flancs, sur la tête et partout, le géant d'écurie
+frissonna d'indignation ou d'amour pour la promenade, et prit ses
+bottes de sept lieues. Il se mit à courir à travers champs, faisant
+des gambades et des manières d'éclats de rire qui épouvantèrent
+singulièrement l'écuyer de huit ans. Pour comble d'alarme, en gagnant du
+pays, et chevauchant avec la vitesse du vent, une large rivière parut
+ouvrir ses bras devant l'immense soif du cheval, qui, se souciant très
+peu si Oscar avait peur de l'eau, courut tout droit s'y plonger jusqu'au
+poitrail, Oscar poussa des cris affreux, se retenant de toute sa peur
+aux crins du cheval altéré, criant alors, de ce cri né dans le coeur de
+tous les enfants, même des enfants ingrats comme Oscar:--Ma mère! ah!
+ma mère! Le cheval ne bougea pas plus que celui d'Henri IV sur le
+Pont-Neuf. Il prenait son bain, il était bien: tant pis pour Oscar!
+que devait-il à Oscar? ces cris lamentables:--Ma mère! ah! ma mère! ne
+laissèrent point d'abord parvenir jusqu'aux oreilles bourdonnantes du
+peut garçon pantelant ces cris plus rudes et plus affreux: Au voleur!
+arrêtez le voleur! arrêtez le cheval! arrêtez le voleur!
+
+Jugez comme la solitude des champs fut désagréablement troublée par
+ce tumulte déshonorant pour Oscar! combien le ciel avec tous ses yeux
+ouverts dut regarder tristement cette scène! Des paysans, qui ne
+badinent pas sur les droits de la propriété, accouraient de toutes
+leurs jambes, armés de fourches et les yeux en fureur, prêts à déchirer
+peut-être ce frêle larron. Il y avait sérieusement de quoi frémir! Oscar
+les entendit tout à coup si près de lui que l'insensé fut comme poussé
+à se précipiter dans l'eau, pour éviter le châtiment qui se préparait
+terrible.
+
+Mais l'ange gardien, oh! comme j'y crois à l'ange gardien! il me semble
+le voir détourner lui-même le cheval de cette rivière qui allait être un
+tombeau d'enfant!
+
+Il eut pitié de sa mère absente; le cheval légèrement frappé par une
+main invisible, rafraîchi d'une station salutaire à l'abreuvoir, se
+remit gaiement à trotter vers un petit village, emportant Oscar presque
+évanoui, mais sauvé de la rivière.
+
+Au bord de ce village, l'enfant glissa du cheval moins fougueux. Ranimé
+par la terreur, environné de toutes parts d'ennemis prêts à fondre sur
+lui, il s'élança les bras ouverts dans l'église du hameau, qui le reçut
+haletant, plein de fatigue, de remords et d'espérance! Car tout petit
+qu'il était, il sentit qu'il y a une protection puissante aux genoux de
+la Vierge, qui tient son enfant entre ses bras; elle rappelait à Oscar
+sa mère, et semblait lui dire du haut de l'autel où il tremblait:--Reste
+avec nous.
+
+--Huit ans, fluet, rose, une montre d'étain en sautoir, etc., criait
+alors, à la porte du village, l'homme qui gagnait si laborieusement sa
+journée. Il fut entouré, écouté par tous les paysans qui sortaient
+des chaumières, tandis que le maître du cheval se calmait un peu en
+remontant, comme on dit, sur sa bête. Cela fit un spectacle pour le
+hameau. L'asile où Oscar avait porté sa honte fut franchi: on le trouva
+blotti dans le choeur, la tête cachée entre les pieds de la Vierge, où
+il eût voulu rester toujours! personne, en le voyant se retourner si
+pâle, si rendu d'épuisement, le visage baigné de larmes, les plus amères
+de la vie d'Oscar, personne, pas même son poursuivant bleu de chaleur,
+pas même le propriétaire monté sur son cheval à la porte de l'église,
+n'eut le courage d'insulter à un coupable si malheureux! On respecta
+d'ailleurs l'abri inviolable qu'il avait choisi par une inspiration
+divine; on découvrit sa tête devant l'autel, on prit de l'eau bénite
+et l'on fit sortir en silence Oscar, qui se laissa conduire en tonte
+humilité devant la foule rassemblée pour le voir passer. Les vieillards
+dirent:
+
+--A tout péché miséricorde.»
+
+Les femmes, en voyant ce pâle déserteur, la tête courbée sous
+l'humiliation, les femmes pressèrent leurs enfants contre elles, et
+sentirent leurs yeux humides. Les enfants, toujours bons quand ils
+regardent ces yeux de femme brillants de pitié, dirent à plusieurs:
+Mères, il faut lui bailler du lait.»
+
+Il en but à pleine mesure et jusqu'au coeur, tandis que son guide
+reprenait sa force par quelques verres de vin, pour lesquels, il faut le
+dire, Oscar offrit ses cinq sous avec tant d'instance, que tout le monde
+dit:--Il a bon coeur» et que l'homme, désarmé par cette action, prit
+sa main, sans rudesse, sans _rancoeur_, saluant à droite, à gauche les
+habitants, qui leur donnèrent un pas de conduite dans les champs, en
+criant: Dieu vous garde! et d'autres compliments qui se gravèrent pour
+toujours dans le coeur gonflé d'Oscar.
+
+
+
+III.
+
+LES BILLES PERDUES.
+
+Une solitude affreuse régnait dans la maison paternelle quand il y
+rentra. Il semblait que tout fût mort. La nuit tombait, les meubles
+étaient sombres et reprochants. Le père d'Oscar courait à la recherche
+de son fils depuis le matin. Sa mère, la douleur dans l'ame, était
+également sortie pour découvrir son cruel enfant!...
+
+La rue était large, dépeuplée, ironique. Elle semblait dire avec une
+mine glaciale:
+
+--Rentrez, monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer!
+
+L'épicier, les bras croisés, sur sa porte, inspectant, à la fin du jour,
+tous les scandales à la portée de son investigation, railleur comme la
+rue que reconnaissait à peine le _paria_ volontaire, l'épicier ôta sa
+casquette avec la dérision écrasante de cette apostrophe:
+
+--Ah! mon estimable voisin, enchanté de vous revoir. Si vous avez besoin
+d'excellentes figues, de raisins de caisse pour vous remettre de vos
+voyages, dites à votre père que j'en vends. Il doit être bien content de
+vous, il vous en achètera.
+
+Les jambes d'Oscar rentraient sous lui.
+
+La vieille Léonore, qui tricotait à la lampe dans l'arrière-boutique,
+fut prise d'un grand saisissement à la vue du petit garçon.--Croyez moi,
+dit-elle en préparant un bon souper à son guide harassé de fatigue,
+croyez-moi, Oscar, montez dans votre chambre et couchez-vous. Ce soir,
+votre père sera encore bien fâché, votre mère n'osera vous pardonner
+devant lui. Venez avec moi; ce souper que je vous porte, vous le
+mangerez en vous couchant, et qui vivra verra! Oscar monta sans proférer
+une parole.
+
+Son pain fut très-amer ce soir-là, ainsi que tout ce que la vieille
+Eléonore avait monté pour manger.
+
+Au milieu de sa mélancolie, à demi-déshabillé sur son lit, où l'on
+voyait à peine clair par une petite fenêtre, et par un reflet de la
+lune, abîmé dans mille pensées de crainte pour _demain_! d'espoir dans
+la clémence de sa mère, de son père offensé, et de son Dieu fléchi,
+une fraîche idée se glissa dans la mémoire d'Oscar: Ses billes! tout
+l'avenir s'arrangea devant ses yeux. L'argent était dévoré, le chapeau
+disparu dans le naufrage, mais ses billes! si polies, si bien veinées,
+si transparentes qu'on pouvait regarder le soleil et la chandelle au
+travers.--Oh! mes billes comptons mes billes! et il s'assit avec un
+soupir plein d'aise et de dilatation.
+
+Tout le monde savait, avant ce jour affreux, que les heures innocentes
+d'Oscar n'avaient pas de plus doux loisirs que l'examen de ces jolis
+marbres ronds; que c'était sa fortune, ses rentes; qu'il les comptait
+cent fois par jour; en mangeant, ce qui le faisait gronder; à l'école,
+sous son livre, ce qui le faisait mettre en pénitence, enfin partout, et
+comme vous voyez jusqu'au fond de ses remords.
+
+Jugez comme il fut triste quand il n'en retrouva plus que deux, après
+avoir parcouru avec effroi tous les coins de sa poche, d'une immense
+poche, qui pouvait passer pour un sac, et qu'Eléonore avait la bonté de
+recoudre souvent, car c'était un entrepôt qui suivait Oscar dans toutes
+les démarches de sa vie. Malheureusement dans cette dernière aussi! il
+est à présumer que les secousses du cheval errant avaient fait sortir
+ces petites richesses roulantes... Oscar se renversa sur son oreiller,
+qu'il inonda de ses larmes et s'endormit désenchanté de ce monde, où les
+fautes s'expient par de si grandes souffrances. Il avait dit: Tout est
+fini pour moi! et il était entré dans un profond sommeil.
+
+Ce fut ainsi que le trouva sa mère, quand elle monta, non pour punir un
+crime qu'elle n'avait jamais prévu, qui ne faisait point partie de ceux
+enfermés dans son code pénal de mère et qu'elle remettait à Dieu; mais
+quand elle ne put résister enfin à venir s'assurer si c'était bien lui!
+bien son enfant perdu tout un jour... C'était lui! mais qu'il était
+changé! comme sa mère le reconnut avec tristesse, lorsqu'après avoir
+approché bien doucement, bien doucement une lumière auprès de son lit,
+elle le vit humecté de larmes, barbouillé de la poussière des voyages,
+et les cheveux mêlés comme s'il se fût battu avec cent chats!
+
+Le coeur de cette mère ne put résister. Elle pleura comme il avait
+pleuré, avec plus de douceur toutefois, car elle retrouvait son cher
+enfant! Aussi laissa-t-elle tomber, avant de sortir, le baiser du pardon
+sur le front souillé d'Oscar. Elle retourna près de son mari, qui
+se promenait en long et en large dans le magasin, songeant d'un air
+soucieux au châtiment que méritait son fils.
+
+Elle parla tant, tant! sa voix était si bonne, si suppliante, si
+craintive qu'elle entra dans la colère de l'homme grave et blessé. Il
+répondit:
+
+--Couchez-vous; car vous me rendez aussi faible que vous-même!
+
+Elle bénit Dieu! et se coucha délassée.
+
+
+
+IV.
+
+ÉCOLE ET PARDON.
+
+Le lendemain, Eléonore conduisit Oscar à l'école, avant que personne fût
+levé chez son père. Un déjeuner _d'enfant prodigue_, préparé par sa mère
+qui ne se montra pas encore, avait réparé ses forces et rendu un peu de
+teint à ses joues bien lavées. Excepté la perte des billes dont il était
+si fier autrefois, si ruiné aujourd'hui, tout semblait à peu près remis
+en place dans son existence, où il avait repris son banc, son livre, et
+tous ses bruyants camarades.
+
+Quand l'école fut complète, le maître ayant saisi au vol un moment de
+profond silence, se leva et dit:--Messieurs, il y a parmi vous un enfant
+qu'il est de mon devoir de vous signaler comme pouvant donner un funeste
+exemple à ma classe, un buissonnier! qui n'a pas craint de plonger sa
+mère dans les angoisses de l'inquiétude, sa mère, sa bonne mère qui l'a
+nourri de son lait, qui l'habille, qui lui paie des maîtres! cet enfant
+ingrat a déserté hier sa maison!
+
+Son nom est inutile à prononcer! une rougeur coupable fait éclater sa
+condamnation dans ses traits, qu'il s'efforce en vain de cacher sous son
+livre! Puisse, messieurs, cette rougeur provenir d'une bonne honte qui
+enchaînera dans notre sein l'enfant qui a mérité tout un jour le titre
+anti-social de déserteur!!!
+
+Oh! quel murmure suivit cette dénonciation publique! Oscar crut tourner
+dans un tourbillon de feu, quand il sentit trente-six yeux d'écoliers
+attachés sur lui seul, comme sur un centre de blâme et de curiosité, car
+il n'y avait pas à hésiter, c'était lui!
+
+Les innocents de ce jour-là s'étaient regardés fièrement entre eux,
+ayant l'air de se dire:
+
+--Voyez! les déserteurs portent-ils la tête comme cela!» et la tête
+d'Oscar tombait comme une feuille morte sur sa poitrine! Aussi les
+murmures, d'abord décents et étouffés, devinrent tellement _tumulte_ que
+le maître eut besoin d'une vigueur peu commune pour rétablir à la fin le
+silence, d'où s'échappait encore, comme les dernières fusées d'un
+feu d'artifice, ce mot qui ne tombait que sur le banc vide
+d'Oscar.--Déserteur! déserteur! et la classe entière lui tourna le dos.
+
+Ce procédé n'est pas d'une haute charité, c'est vrai: mais telles sont
+les moeurs de l'école, du monde entier. Oscar eut bien du mal à détacher
+de lui ce vilain nom qui s'y était collé par sa faute.
+
+Son père, quand il rentra, vit qu'il en était si courbé qu'à peine il
+pouvait s'avancer vers lui. Suivant sa promesse de la veille, il lui
+tendit la main généreusement.--Oscar! je te pardonne, tu as souffert.»
+Et il vit, lui, que sa mère pleurait en faisant semblant de regarder par
+la fenêtre.
+
+Pauvre Oscar! il se trouva, sans savoir comment, dans ses bras, dont
+l'étreinte lui réchauffa le sang autour du coeur! il s'y plongea comme
+dans son champ d'asile. Il y oublia tout! et les grandes routes, et les
+écoles impitoyables.
+
+Elle fit des épargnes pour lui rendre vingt billes.
+
+Il fit le serment de ne la déserter jamais.
+
+
+
+
+ ADIEU D'UNE PETITE FILLE A L'ÉCOLE.
+
+ Mon coeur battait à peine et vous l'avez formé,
+ Vos mains ont dénoué le fil de ma pensée,
+ Madame! et votre image est à jamais tracée
+ Sur les jours de l'enfant que vous avez aimé!
+
+ Si le bonheur m'attend, ce sera votre ouvrage;
+ Vos soins l'auront semé sur mon doux avenir:
+ Et si pour m'éprouver, mon sort couve un orage,
+ Votre jeune roseau cherchera du courage.
+ Madame! en s'appuyant sur votre souvenir!
+
+[Illustration]
+
+
+
+ TABLE
+ DES
+ Matières contenues
+ dans le second volume.
+
+
+
+La physiologie des poupées.
+La mère à son fils, _vers_.
+Minette.
+Le petit rieur, _vers_.
+L'oiseau sans ailes.
+Le livre d'une petite fille, _vers_.
+Le paresse.
+Le premier chagrin d'un enfant, _vers_.
+Le petit berger.
+Le coucher d'un petit garçon, _vers_.
+Les petits sauvages.
+Le petit déserteur.
+Adieu d'une petite fille à l'école, _vers_.
+
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MèRES ET DES ENFANTS,
+TOME II***
+
+
+******* This file should be named 14310-8.txt or 14310-8.zip *******
+
+
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+<h1>The Project Gutenberg eBook, Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II,
+by Marceline Desbordes-Valmore</h1>
+<pre>
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at <a href = "https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a></pre>
+<p>Title: Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II</p>
+<p>Author: Marceline Desbordes-Valmore</p>
+<p>Release Date: December 9, 2004 [eBook #14310]</p>
+<p>Language: French</p>
+<p>Character set encoding: ISO-8859-1</p>
+<p>***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MèRES ET DES ENFANTS, TOME II***</p>
+<br><br><h3>E-text prepared by Suzanne Shell, Renald Levesque,<br>
+ and the Project Gutenberg Online Distributed Proofreading Team<br>
+ from images generously made available by<br>
+ the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)</h3><br><br>
+<hr class="full" noshade>
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+
+
+
+<p class="mid">1840.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<a id="c01" name="c01"></a>
+<h2>LA PHYSIOLOGIE DES POUPÉES.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h3>UN PÈRE.</h3>
+
+<p>Quatre poupées entrèrent un jour à la
+fois rue des Pyramides. Cela fit quelque
+sensation chez les voisins de l'heureuse
+maison où se précipitaient ces charmantes
+étrangères, car elles étaient pleines d'éclat,
+de décence et de fraîcheur dans leurs parures.</p>
+
+<p>Une vieille gouvernante les reçut dans
+le vestibule du second étage, les prit des
+bras de la personne qui les apportait, et
+les rangea derrière un rideau, comme elle
+en avait reçu l'instruction, puis courut avertir
+son maître, arrivé, depuis quelques jours
+d'un grand voyage; il parut un moment
+après, suivi de quatre enfants qu'il fit ranger
+autour d'un excellent déjeuner préparé
+pour eux.</p>
+
+<p>Cet homme, d'une taille légèrement courbée,
+quoique jeune encore, les assit lui-même
+auprès de lui d'un air doux et triste.
+Il était le père des enfants et revenait leur
+tenir lieu d'une mère charmante, qu'ils
+avaient perdue. Rien ne pouvait retenir
+M. Sarrasin à la vie, que le dessein irrévocable
+d'être à la fois le père et la mère
+de cette petite famille groupée autour de
+lui. Forcé à de fréquents voyages dans l'intérêt
+de tous, il n'avait pu depuis trois ans
+cultiver lui-même ces jeunes plantes dont
+il ignorait entièrement les caractères. Leurs
+jours s'étaient passés depuis six mois, dans
+une pension, où elles avaient senti moins
+cruellement l'absence de leur mère et la
+privation momentanée de ce jeune père,
+qui leur était enfin rendu! C'était leur troisième
+réunion depuis son retour béni, et
+vous avez déjà jugé qu'ils s'occupaient des
+moyens d'assurer leur bonheur. Il ne lui
+en restait pas d'autre.</p>
+
+<p>Il se leva quand le déjeuner fut fini et la
+table remise en ordre.</p>
+
+<p>Voici, dit-il en tirant le rideau qui cachait
+les belles visiteuses, quatre petites
+compagnes que je veux associer à notre
+voyage de Saint-Denis.</p>
+
+<p>Un saisissement de plaisir fit manquer
+la voix aux quatre soeurs, qui levèrent leurs
+bras, en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa! oh! papa! qu'elles sont
+jolies!</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans dessein, reprit-il, qu'elles
+sont arrivées ainsi pour vous chercher.
+Elles ont sans doute désiré un asile près de
+chacune de vous. Leur choix doit être
+écrit d'avance dans leur billet de visite.</p>
+
+<p>Toutes se précipitèrent sur les petites mains
+à ressorts des poupées qui tenaient une
+carte de visite. Albertine, l'aînée, y lut son
+nom (car elle savait lire l'écriture), l'adresse
+était ainsi conçue: Prudente pour Albertine.
+Augusta, Marceline et Valérie y
+épelèrent aussi leurs noms et ce furent
+des cris, des embrassements, qui firent couler
+la joie jusqu'au coeur de leur père.</p>
+
+<p>&mdash;Élevez-les bien, dit-il avec une tendresse
+sérieuse, et rendez-moi un compte
+fidèle de leurs penchants: ce sont vos filles.</p>
+
+<p>Albertine emporta la sienne dans ses
+bras avec un maintien de petite maman
+tout à fait composé, la regardant avec un
+air de tendre protection qui fit bien augurer
+à monsieur Sarrasin de l'avenir de la
+poupée, qu'elle appela sur le champ:&mdash;ma
+fille.</p>
+
+<p>Augusta saisit vivement Lutine par le milieu
+du corps, et lui appliqua deux gros
+baisers qui dérangèrent un peu sa coiffure.
+Valérie soutint Péri par ces deux mains délicates,
+en la faisant sauter en mesure sur
+un pas de valse. Marceline, la plus jeune,
+petite blonde silencieuse, se tint gravement
+debout devant celle qui la regardait
+de dessus la table, sans montrer trop d'empressement
+à l'en faire descendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne prends pas, Fauvette? dit son
+père: ne te trouves-tu pas contente d'avoir
+une telle fille?&mdash;Si! répondit l'enfant
+blond, en regardant alternativement Fauvette
+et son père.&mdash;Je t'aime mieux, toi!
+ajouta-elle à voix basse en se glissant dans
+ses genoux et en passant ses bras autour
+de son cou qu'elle étreignit longtemps de
+toute sa force. Son père ému, tenant les
+yeux long temps aussi fixés sur cette petite
+tête attachante, crut voir en miniature le
+portrait de sa mère, et la serra fortement
+sur son coeur. Le père et l'enfant restèrent
+plongés dans une immobilité qui n'était
+pas de l'engourdissement.</p>
+
+<p>Les éclats de rire et de musique qui partaient
+de la chambre voisine réveillèrent
+cet homme absorbé au fond de sa mémoire.
+Il prit par la main sa plus jeune fille, qui
+tenait avec quelque embarras la brillante
+Fauvette, et ils se réunirent au cercle
+joyeux qui allait devenir le centre des observations
+du tendre physiologiste.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h3>QUATRE FEMMES EN MINIATURE.</h3>
+
+<p>Albertine venait de faire asseoir Prudente
+devant elle, pour lui montrer patiemment
+un point de tapisserie, lui parlant
+avec une gracieuse autorité, et lui promettant
+un monde de bonheur dans le charme
+du travail. Elle en avait déjà rangé autour
+de Prudente tous les éléments sans confusion.
+La poupée attentive tenait avec soumission
+son aiguille enfilée de laine, et
+paraissait écouter sans ennui sa jeune maman
+compter les fils de canevas, et lui
+expliquer les délices de cet ouvrage, répétant
+sans se lasser:&mdash;Vous prenez deux,
+que votre point soit égal et rond vos
+mains toujours propres et vos laines en
+ordre.</p>
+
+<p>Ce petit coin du tableau reposa délicieusement
+les yeux de M. Sarrasin, car Albertine
+était l'aînée.</p>
+
+<p>Quel bonheur pour lui de découvrir en
+elle le germe d'une patience si utile un
+jour dans sa maison! cette grâce liante et
+calme devait si bien unir ensemble les jeunes
+branches qui l'enracinaient au monde!</p>
+
+<p>Assise sur une grande chaise devant le
+piano, Valérie soutenait Péri par sa ceinture
+comme par des lisières, et la faisait
+légèrement tourner en frappant avec sa
+main droite une espèce de galop qui semblait
+enivrer la poupée, et la petite fille
+criant comme son maître de danse:&mdash;en
+mesure, mademoiselle, arrondissez-les bras,
+effacez les épaules..., baissez les yeux devant
+votre cavalier!</p>
+
+<p>&mdash;Heureuse enfant! pensa monsieur
+Sarrasin, la musique fera du bruit dans tes
+plaisirs et dans tes peines. Ta physionomie
+riante reposera souvent ma douleur,
+et j'allégerai tes graves leçons par l'espoir
+de la danse.</p>
+
+<p>Augusta, qui se tenait alors à l'écart,
+paraissait très affairée autour de Lutine.&mdash;Elle
+l'avait embrassée si fort et si
+souvent, que l'humidité de ses lèvres, assez
+mal essuyées des traces de son déjeuner;
+avaient déjà compromis l'éclat des joues rouges
+et presque vivantes de sa fille. C'est
+dans l'étonnement de voir une tache ternir
+un teint plus brillant que le sien même,
+qu'elle avait eu recours au savon, et
+qu'elle s'aperçut avec désespoir qu'il ne
+restait dessous qu'un carton pâle où le
+sang ne circulait pas. L'autre joue, toute
+neuve et intacte, formait un affreux contraste
+avec celle où la couleur délayée se
+mêlait au savon et aux cheveux collés dans
+ce hideux mastic. Ce fut dans cet état
+qu'Augusta, avec une grosse larme dans les
+yeux s'élança vers son père, en élevant
+sous ses yeux, Lutine ainsi déshonorée,
+et criant: Vois comme elle a mal à la joue;
+je l'ai pourtant bien lavée.</p>
+
+<p>C'est à cause de cela, répondit son père,
+l'eau ne vaut rien aux poupées. Ta tendresse
+lui a déjà fait mal; il ne faut pas dévorer ce
+qu'on aime. Trop de caresses étouffent
+un enfant. Une surveillance calme et active,
+une douce liberté autour de ta fille,
+comme pour tout ce que tu aimeras au
+monde, ce sera le meilleur secret pour le
+conserver.</p>
+
+<p>&mdash;Fais-la guérir, dit Augusta les mains
+jointes, et je te promets de l'embrasser bien
+doucement.</p>
+
+<p>Lutine fut envoyée chez un
+médecin célèbre de poupées au grand bazar
+où elle avait été choisie; et dès le soir
+même, elle rentra rue des Pyramides, plus
+rouge que jamais.</p>
+
+<p>Monsieur Sarrasin observait en même
+temps que Marceline, la plus petite et la
+plus frêle, n'enseignait ni la tapisserie, ni
+la danse à Fauvette. Elle la regardait quelquefois,
+caressait doucement ses souliers
+de satin et ses mains un peu cachées par
+des manchettes de blonde: mais c'était une
+admiration froide ou craintive que ne pouvait
+expliquer son père.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne danses-tu pas avec Fauvette,
+mon petit ange? lui demanda-t-il;
+elle doit être légère comme ses plumes. Sa
+robe de crêpe blanc est si bien garnie de
+fleurs!»</p>
+
+<p>Marceline d'abord ne répondit pas: puis,
+comme si sa pensée sortait à son insu de sa
+bouche, elle dit: je n'ose pas l'aimer.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier; pensa Monsieur Sarrasin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h3>LA PORTE DU CIEL.</h3>
+
+<p>Comme le temps était fort beau le lendemain,
+bien qu'il fit froid d'une dernière
+gelée, après que les leçons furent apprises,
+que l'active gouvernante eut habillé ses
+quatres petites maîtresses qu'elle aimait
+avec dévotion, on déjeuna de bonne heure,
+on sortit à pied tous ensemble. La vieille
+Suzanne, chaudement parée, guidait ce petit
+troupeau dont elle était fière, et Monsieur
+Sarrasin le suivait de près avec la surveillance
+et la sollicitude d'un père.</p>
+
+<p>Savez-vous où l'on allait avec tant d'empressement,
+tant d'espoir, que pas un pied
+ne touchait terre? et pourquoi ces quatre
+visages doux et charmants se levaient souvent
+pour regarder au-dessus des maisons
+le ciel bleu suspendu, si pur, si haut au-dessus
+des cheminées des immenses bâtiments
+de Paris? Pourquoi l'on avait embrassé
+sérieusement les poupées en leur disant:
+au revoir! sans les emmener avec soi?
+Eh bien! vous allez le savoir; car la personne
+qui a raconté cette histoire a suivi
+toute la famille jusqu'à la barrière Montmartre;
+elle avait à rendre aussi une pieuse
+visite là où montaient ces beaux enfants,
+ayant chacun une couronne de fleurs
+passées au bras sous leur manteau brun.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma bonne Suzanne, où allons-nous?
+dit la petite Marceline qui ne marchait
+pas encore d'un pas aussi ferme que
+les autres. Suzanne soupira et n'osa répondre,
+car son maître gardait un profond silence.
+On monte, on monte..... puis on
+aborde une grille devant laquelle monsieur
+Sarrasin s'arrête, découvre sa tête; et dit:&mdash;Saluez,
+mes enfants, car c'est ici la porte
+du ciel!</p>
+
+<p>Les quatre petites filles obéirent avec un
+instinct de douleur et de tendresse qui les
+fit ressembler à quatre anges de la piété.
+Suzanne se détourna pour cacher ses larmes.&mdash;Ma
+bonne vieille Suzanne, poursuivit
+monsieur Sarrasin, si vous ne pouvez
+nous suivre, vous nous attendrez là.&mdash;Ah!
+monsieur! dit Suzanne avec une
+instance dans le regard, et découvrant sous
+son tablier noir sa couronne à elle, qu'on
+ne lui avait pas commandé d'apporter,
+monsieur! j'ai du courage, et je sais le chemin!
+Dans votre absence depuis six mois
+demeurée toute seule, je n'avais pas d'autre
+voyage à faire, et je venais!&mdash;Entrez
+donc, ma fidèle Suzanne, entrez, mes petites
+chéries... Vous n'oublierez jamais notre
+première promenade: elle est sérieuse;
+mais elle est pleine d'espérance. Voyez
+que de fleurs!</p>
+
+<p>Il y en avait, en effet, déjà beaucoup;
+et des arbustes, des plantes vertes, des
+saules si bien entremêlés ensemble que la
+terre à cette place ne se voyait plus qu'à
+peine.&mdash;C'est ici, mes filles, qu'il faut attacher
+vos couronnes et vous mettre à genoux.</p>
+
+<p>Ce que firent les enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, leur dit-il, après qu'il eut prié
+au milieu d'eux et pour eux. Venez! votre
+mère vous regarde; elle vous bénit.</p>
+
+<p>La petite Marceline se précipita dans les
+branches et les hautes herbes en criant:&mdash;où
+donc! où donc!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Sarrasin après l'avoir saisie
+dans ses bras, lui dit: je te promets que
+nous serons tous réunis un jour et que
+nous irons la rejoindre par la porte du ciel.&mdash;Merci!
+répondit l'enfant qui se coucha
+triste sur son épaule, et qui redescendit
+avec son père au milieu des sanglots de ses
+jeunes soeurs qui marchaient mieux qu'elle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>LA POUPÉE MALADE.</h3>
+
+<p>L'enfance est heureuse! elle est aimée
+de Dieu. Dieu charge un ange de mesurer
+la peine à la faiblesse. L'ange y va bien
+doucement; on croit qu'il leur souffle des
+baisers dans leurs larmes. De là ces ondées
+de pleurs qui mouillent à peine, car
+il les emporte sur ses ailes avec leurs prières.
+Alors, ils rient, ces petits enfants; ils aiment,
+ils espèrent, ils croient et c'est pour
+cela que Dieu les aime; pour cela qu'il a dit:
+<i>Laissez venir à moi les petits enfants?</i> Il faut
+donc se réjouir en pensant que les quatre
+soeurs retrouvèrent leurs poupées avec un
+sentiment de joie très pur et qu'elles les associèrent
+à leurs souvenirs, à leurs jeux, à
+l'union charmante qui régnait entre elles.</p>
+
+<p>Un jour que les leçons étaient finies,
+leur père s'étonna du profond silence qui
+avait succédé au bruit accoutumé de l'heureuse
+chambre de ses enfants. Il s'approcha
+sur la pointe du pied pour observer la
+cause de ce grand silence, et demeura fort
+surpris de voir la poupée d'Augusta couchée,
+et les petites filles s'agitant autour
+d'elle avec le plus tendre empressement.</p>
+
+<p>Un ordre parfait régnait dans leur activité
+muette. On glissait doucement autour du
+cher petit objet qu'on semblait avoir peur de
+réveiller, de cette Lutine si vive et si brillante,
+privée de ses vêtements incommodes;
+renversée sur un oreiller, se conformant
+à sa position avec une grace qui enchantait
+les enfants. Alphonse, joli petit
+parent de la maison, partageait fort gravement
+les soins de ses cousines et remplissait
+les fonctions de médecin.</p>
+
+<p>C'était un charme de le voir tâtant
+le pouls de Lutine, réfléchissant comme
+il avait vu réfléchir un docteur profond,
+et s'asseyant près du lit, le front appuyé
+sur sa main, une plume passée dans ses
+lèvres, lent à écrire l'ordonnance que ses
+cousines attendaient avec anxiété.</p>
+
+<p>Oui! l'enfance est heureuse. Il y avait
+pour elle dans cette scène l'intérêt d'un
+drame véritable. Cette malade immobile
+leur faisait pressentir ou rappeler tout ce
+qu'il y a de doux, d'aimable aux soins
+prodigués à un être souffrant. Monsieur
+Sarrasin vit tant de zèle et de charité régner
+dans ce coin de chambre, que les larmes
+lui en vinrent aux yeux.</p>
+
+<p>Albertine lut l'ordonnance du médecin,
+et prépara promptement une petite bande
+de toile urgente pour la saignée, qu'exécuta
+sur l'heure la main légère et hardie
+d'Alphonse.</p>
+
+<p>La lancette fut un passe-cordon d'argent,
+la cuvette une coupe de porcelaine
+qu'avait prêtée la vieille Suzanne. Alors,
+à la satisfaction curieuse des enfants, la
+poupée dont la peau fut plus qu'effleurée
+par l'intègre Alphonse qui s'en acquittait
+de tout son coeur, la poupée perdit une
+grande quantité de son.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est sauvée! cria le docteur. Elle
+est sauvée!</p>
+
+<p>Sauvée! répétèrent en frappant dans
+leurs mains les gardes-malades, qui avaient
+à peu près le costume de l'état.</p>
+
+<p>&mdash;Je te fais compliment de cette cure,
+mon ami, dit monsieur Sarrasin en se montrant.
+Tu me parais devoir être un jour médecin
+dans toutes les formes. Alphonse lui
+sauta au cou, et lui dit en confidence.&mdash;Je
+fais semblant de croire; car, vois-tu,
+cette poupée n'est pas vivante.&mdash;Si! Si!
+un peu vivante cria Augusta qui l'avait entendu,
+et qui ne voulait pas perdre son
+illusion. Tiens, papa, regarde, ajouta-t-elle
+en entraînant son père auprès de sa
+Lutine. Tu vois que les sangsues ont bien
+pris!» Lutine avait, en effet, huit sangsues,
+ou du moins huit petits morceaux de réglisse
+découpés dans la forme de ce laid et bienfaisant
+animal. Il faut convenir que Lutine
+ainsi barbouillée, le bras vide, et lavée
+par toutes les potions qu'on lui avait fait
+boire, demeura dans un état de convalescence,
+dont les bons soins de la sage Albertine
+ne purent jamais la tirer entièrement.
+Monsieur Sarrasin déclara pourtant
+que cette convalescence serait célébrée par
+un banquet, où le docteur reçut, en crèmes,
+en biscuits et en darioles, le prix de sa sagacité
+merveilleuse.</p>
+
+<p>&mdash;D'où provenait la maladie de Lutine?
+manda Monsieur Sarrasin, moitié sérieux,
+moitié riant.</p>
+
+<p>Le docteur mangeait, se reposant sur
+ses lauriers. Augusta répondit avec vivacité
+que Lutine avait fait son malheur elle-même,
+qu'elle se serrait dans son corset
+de manière à s'étouffer, ce qui la rendait
+très-agacée et très-pâle.</p>
+
+<p>Enfin, papa, sans moi, elle serait devenue
+poitrinaire. C'est une folle, sans soin
+d'elle-même, jamais en place, une petite ramasse-poussière
+qui me fait tourner la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit son père, en frappant
+doucement sur cette petite tête agitée,
+qu'il faudra lui donner un bien bon exemple
+pour la corriger. La tienne, Valérie, paraît en bonne santé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, papa, elle danse toujours, et je
+lui apprends le pas du châle pour te faire
+une surprise le jour de ta fête. Oh! papa! elle
+valse presque seule sans s'étourdir.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut lui faire une récompense de cet amusement,
+mon ange: on peut danser de joie
+quand on a bien rempli tous ses devoirs; j'y
+veillerai avec toi. La tienne, Albertine,
+comment se conduit-elle?</p>
+
+<p>Albertine ne répondit rien qu'en courant
+chercher les preuves de l'excellente
+conduite de Prudente. Elle rapporta, dans
+un doux silence, l'ouvrage de tapisserie terminé
+avec une propreté ravissante; puis
+elle étala, avec un sourire d'une petite
+mère satisfaite, un trousseau cousu de la
+façon la plus solide. Ce trousseau se composait
+déjà d'une paire de draps ourlés,
+marqués au nom de Prudente; quatre chemises
+à manches longues en forme de peignoir;
+quatre manteaux de lits, des béguins
+bordés d'une petite dentelle de Lille et
+quatre mouchoirs ornés de son chiffre.</p>
+
+<p>Avec cela, dit l'enfant plein de joie, elle
+peut attendre. Elle m'a bien aidée, cette
+chère mignonne! Oh! papa que je l'aime!
+et que je suis contente quand nous travaillons
+ensemble!&mdash;je t'aime aussi, dit son
+heureux père, et je te donne dès ce moment
+le droit de surveillance sur toutes les
+poupées de la maison; elles y gagneront
+beaucoup et tes jeunes soeurs davantage.</p>
+
+<p>Les plus petites embrassèrent tendrement
+Albertine, qui les baisa d'un baiser
+plein d'amour et d'avenir. Je dois vous dire,
+pour l'avoir vu de mes yeux qu'elle
+devint, en effet, plus tard, le guide et l'appui
+de ses soeurs, dont elle est encore adorée.</p>
+
+<p>Dans un moment de réflexion fort rare
+chez Augusta, elle regardait un peu tristement
+les ravages que sa tendresse avait
+produit chez Lutine, qui n'était plus que
+l'ombre d'elle-même,&mdash;Veux-tu la mienne?
+dit Marceline, que personne ne soupçonnait
+en observation dans un coin; mais
+dont les yeux intelligents perçaient toujours
+jusqu'à la tristesse des autres. Prends
+la mienne, prends, petite soeur; tu soigneras,
+Lutine et Fauvette te réjouira.</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, répondit Augusta, en hésitant
+à recevoir la belle Fauvette, aussi
+fraîche que le jour de son entrée dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je la regarderai, Augusta, quand j'aurai
+fini mes devoirs; mais elle est lourde et
+elle a trop de plumes, il est impossible que
+ce soit là ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'en aurai donc
+deux! s'écria sa soeur folle de joie. Que de
+choses, mon Dieu! que d'inquiétudes je
+vais avoir sur les bras! qu'une grande famille
+cause de soins et de fatigue aux mères!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>L'ORPHELINE DU BOULEVARD</h3>
+
+<p>Monsieur Sarrasin n'avait pas vu sans
+surprise le détachement de Marceline pour
+Fauvette, il en cherchait la cause dans l'insouciance
+de son âge; mais il se trompait;
+il en eut la preuve un jour. Toute cette
+famille innocente revenait du boulevard
+Saint-Denis; on pressait le pas, car c'était
+l'heure où les lumières du gaz s'allument de
+loin en loin. Une humble boutique à terre
+s'annonçait à une grande distance par la
+voix d'un jeune marchand, qui jetait ces paroles
+perçantes dans toutes les oreilles promeneuses:</p>
+
+<p>Voyez, messieurs, voyez mesdames, enfants,
+petits enfants, voyez! pleurez pour
+obtenir de vos pères et mères les trésors à
+cinq sous que voilà. A cinq sous, messieurs,
+mesdames, enfans, petits enfants! A cinq
+sous, tout ce qui peut frapper l'oeil de l'acquéreur!»</p>
+
+<p>Monsieur Sarrasin ne résista pas à l'attraction
+de cette voix puissante; il permit
+à ses enfants de choisir chacune un
+de ses trésors à cinq sous qui font plus
+d'heureux qu'on ne pense.</p>
+
+<p>Un seul objet attira toute l'attention de
+Marceline. Une poupée nue, abandonnée
+dans un coin, sur la terre humide, lui causa
+une sensation de pitié subite. La plus attrayante
+sympathie s'établit entre elle et
+cette pauvre petite chose dédaignée; et
+pressant de toute l'étreinte de ses deux
+mains la main de son père pour le forcer à se
+pencher vers elle, donne-moi, lui dit-elle,
+cette Fauvette, pour que je la réchauffe, oh!
+je t'en prie!» Elle fut à l'instant sous son
+manteau, entre'ouvert vingt fois par les
+caresses que cette poupée reçut de son doux
+sauveur. C'est de là que lui vint le nom de
+l'Orpheline du Boulevard.</p>
+
+<p>Il est impossible de vous représenter l'affection
+qui parut s'établir entre elles deux.
+C'était presque triste de penser qu'un seul
+coeur en faisait tous les frais: on aurait
+voulu animer un peu l'objet d'une amitié
+si tendre, pour lui donner le bonheur d'y
+répondre. Marceline ne le désirait pas, elle
+en était sûre! elle voyait ces petits traits
+fins et luisants s'animer pour elle, pour elle
+seule! et cette idée lui causait du ravissement.
+Jamais on ne la rencontrait sans l'orpheline
+collée contre sa poitrine; jamais
+elle ne se couchait, après sa prière à Dieu,
+sans endormir sur son coeur son enfant
+trouvé, l'amour de son choix, sa petite bien-aimée!
+Elle passait toutes ses récréations
+dans cette union intime et silencieuse. Tout
+ce qu'elle lui chuchotait de paroles caressantes
+et mignonnes ferait un poème d'amour
+et d'amitié! Cette jeune âme était
+remplie, et son visage d'ange rayonnait de
+bonheur. Sur les genoux de son père même,
+qui l'y berçait souvent comme la plus
+légère, elle montait avec l'orpheline associée
+à sa vie; cette vie fut un sourire tant
+qu'elle posséda sa frêle et pure idole.
+Quand son père, qui souriait de cette tendresse,
+lui demandait:&mdash;Que dit-elle de
+tout ce que tu lui racontes!</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'écoute, répondait l'enfant, elle
+m'entend!» Et l'avenir de cette petite
+fille l'inquiétait plus que celui de la rangeuse
+Albertine, plus que celui de la bondissante
+Valérie; plus même que celui d'Augusta,
+dont le caractère impétueux pouvait
+se modifier, et l'exempter à coup sûr de
+toutes les maladies de l'âme.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LA POUPÉE PERDUE.</h3>
+
+<p>Alphonse avait passé tout un jour de congé
+au milieu de ses jeunes parentes, et ce
+jour s'était écoulé comme une heure. Le jardin
+déjà embaumé, la cour où il y avait de
+l'herbe et des poules, les greniers où vivaient
+des pigeons à la plume éclatante au
+soleil, tout avait maintenu la joie et
+la concorde dans cette jolie famille;
+pourtant Marceline devint triste après le
+départ d'Alphonse. Elle le fut le lendemain,
+le surlendemain, longtemps, jusqu'à
+ce que l'on s'aperçut qu'il y avait
+de profonds soupirs dans son silence, que
+ces soupirs ressemblaient presque à des
+sanglots et qu'enfin sa santé s'altérait d'une
+manière sensible.</p>
+
+<p>Son père la portait dans ses bras, la faisait
+danser avec Valérie, coudre avec Albertine,
+sortir avec sa bonne Suzanne.</p>
+
+<p>L'enfant obéissait partout, mais elle dansait
+d'un air pleurant, se couchait sur l'épaule
+de son père, rêveuse et les yeux fixes,
+gardait sans y toucher les gâteaux délicieux
+dont Suzanne voulait réveiller son
+appétit, et posait une heure entière sa petite
+tête brûlante sur les genoux de sa
+patiente soeur, Albertine.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu cela? lui disait-on, et cela?
+et cela? et beaucoup de choses propres
+à la distraire.</p>
+
+<p>Oui! oui! oui!» répondait-elle d'une
+voix douce et plaintive, mais elle ne jetait
+seulement pas les yeux sur les joujoux
+qu'on s'empressait de lui offrir.</p>
+
+<p>Cette petite fille était devenue si chère
+à monsieur Sarrasin, qu'il devint lui-même
+tout rêveur de la voir ainsi languissante
+après avoir interrogé sa maison dans la
+crainte que l'enfant n'y fut malheureux
+pendant ses courtes absences; il prit la résolution
+de la veiller lui-même jusque
+dans son sommeil, cet excellent père! il
+entra quand tous les enfants dormaient
+paisibles et blancs comme des ramiers
+couchés dans leurs nids.</p>
+
+<p>Le sommeil d'Albertine l'arrêta un moment dans une
+contemplation pleine de bonheur.
+C'était l'ange de la paix, qui s'était endormi
+dans la prière <i>pour tous</i>! Augusta dont
+les joues rouges semblaient bondir comme
+deux beaux fruits sur l'oreiller blanc, appela
+comme Albertine le baiser de ce
+père attendri. Il jugea par le sourire de
+Valérie qu'elle s'était assoupie avec une
+chanson sur les lèvres. Jamais il n'avait
+compris jusque là tout le bonheur d'un père,
+qui entend les douces haleines de ses
+enfants immobiles de sommeil et de santé.</p>
+
+<p>C'est à remercier Dieu à genoux; c'est
+à croire qu'on l'entend respirer lui-même
+dans ce monde.</p>
+
+<p>Il n'eut pas le loisir d'interroger le repos
+de son plus jeune enfant, car à peine
+eut-il effleuré les boucles blondes de son
+front presque pâle, que la petite Marceline
+se réveilla en tressaillant et fixa ses yeux brillants
+tout grand ouverts sur son bien-aimé
+père, en lui tendant les bras.</p>
+
+<p>&mdash;T'ai-je fait peur? dit-il en se penchant
+sur elle. Non! j'ai cru que c'était le
+bon Dieu, bon comme toi.»</p>
+
+<p>Alors, avec une voix de père qui ouvre
+les secrets de tous les enfants, il entra dans
+la petite âme sensible et renfermée, au
+milieu d'un ruisseau de larmes qu'il fit couler
+à force de confiance et de tendres paroles,
+la petite mélancolique laissa sortir
+cet aveu: J'ai perdu ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit monsieur Sarrasin
+frappé d'étonnement, c'est là ce que je
+cherche depuis trois mois, et tu ne m'en as
+rien dit?</p>
+
+<p>Oh! tu aurais trop de chagrin, poursuivit-elle
+eu jetant les bras à son cou et puis
+je ne voulais pas rapporter; c'est si laid!</p>
+
+<p>Dis tout, dis, pauvre ange! insista son
+père ému et enchanté d'avoir découvert la
+blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien!... ne gronde pas Alphonse,
+dit-elle en sanglotant sur le coeur de son
+père. Moi, je serai bien sage..., je rirai
+devant toi.»</p>
+
+<p>Je vous avoue que cet homme qui n'était
+plus enfant depuis trente ans passés,
+pleura d'aussi bon coeur que cette douce
+petite fille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+<h3>LE RETOUR DE LA POUPÉE.</h3>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Alphonse, dit le lendemain
+monsieur Sarrasin en entrant dans la maison
+de son petit neveu, qu'il trouva dans la
+cour.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon oncle, quelle joie de te
+voir!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'imagine bien, mon ami, et puis
+voilà ta cousine un peu malade, qu'il faut
+distraire et guérir. C'est une heure de
+plaisir que nous venons te demander.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! quel bonheur! quel
+bonheur! cria de toute sa tête Alphonse en
+voltigeant à travers l'escalier, où il tirait
+de toute sa force son oncle par la main:
+maman! c'est mon oncle! c'est petite cousine
+» et sa mère ouvrit avec empressement.</p>
+
+<p>Au milieu de l'entretien amical qui s'engagea,
+monsieur Sarrasin observait le maintien
+de sa fille. Il craignait qu'elle n'en voulut
+dans son coeur à ce jeune garçon, auteur
+vrai ou supposé d'un si grand chagrin.
+Mais il ne vit nulle trace d'inimitié ni
+de bouderie sur ce petit front rêveur, et l'aima
+bien mieux encore. Amour à ceux que
+la douleur n'aigrit pas; qui ne rendent pas
+les autres responsables de leur extrême
+sensibilité! Alphonse l'avait fait souffrir,
+mais Alphonse n'était pas méchant; il
+n'était qu'étourdi.</p>
+
+<p>Cette petite le sentait bien, elle était si
+bonne, si triste de la perte de Fauvette,
+qu'elle n'avait pas besoin de joindre à son
+mal d'amitié, le mal qui mord le coeur, la
+haine. Sa mère avait dit une fois devant elle
+que la haine ferme la porte du ciel: oh! cette
+petite voulait aller au ciel, elle ne voulait
+qu'aimer, comme les anges, comme sa mère!</p>
+
+<p>«&mdash;Figure-toi, Alphonse, dit monsieur
+Sarrasin au joyeux enfant qu'il avait pris
+entre ses genoux, et qui grimpait dessus
+comme un chevreau, figure-toi que j'ai du
+chagrin.»</p>
+
+<p>Alphonse dressa l'oreille, cessa de se
+rouler sur son oncle, et le nez en l'air, les
+cheveux éparpillés sur son front qui devenait
+grave, il écouta tout frappé d'intérêt,
+la suite de ce mot qu'il avait répété vivement:&mdash;du
+chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Alphonse, du chagrin! je peux
+te confier cela, à toi, qui es un grand
+garçon, le cousin, l'ami, le défenseur de
+mes filles, à défaut de frère, qu'elles n'ont
+pas: tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Alphonse devint tout âme.</p>
+
+<p>&mdash;Figure-toi que cette petite, que j'ai
+prié exprès ta mère d'emmener un moment
+au jardin, est encore si crédule, si enfant,
+qu'elle se persuade... mille choses touchantes
+par leur naïveté; entre autres, elle
+croit que les poupées sont vivantes.&mdash;Alphonse
+poussa un grand éclat de rire et
+se frotta les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Toi aussi quand tu étais petit, tu
+croyais fermement à l'existence de ton cheval
+de carton, et tu exigeais qu'on lui achetât
+de l'avoine. Mais tu as neuf ans, tu sais
+la vie et tu es revenu de tous ces enfantillages,
+une poupée pour toi, c'est un petit
+morceau de bois; c'est exactement la même
+chose pour moi-même; toutefois, nos
+anciennes erreurs doivent tourner en indulgence
+pour les simples, et tu seras triste
+comme moi quand tu sauras que ta petite
+cousine est sérieusement malade de l'absence,
+de la fuite, du vol d'une poupée; je
+dis du vol, car elle a disparu en effet comme
+un oiseau dont elle portait le nom:
+Fauvette.</p>
+
+<p>&mdash;Alphonse redevint immobile.
+Figure-toi, mon pauvre Alphonse, que
+depuis trois mois environ, je vois languir
+mon plus jeune enfant, un ennui muet fane
+sa vie, sa jeune vie, autrefois heureuse et
+comblée par la possession de sa poupée!
+c'était sa compagne, c'était sa fille! elle lui
+parlait bas, elle lui faisait respirer des
+fleurs, cherchait partout de la mousse pour
+l'y coucher auprès d'elle: tu aurais ri...</p>
+
+<p>Alphonse ne riait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, pitié! une si petite idole suffisait
+à un si petit coeur; car sa perte l'oppresse,
+l'étonne, l'isole. Elle est dans un
+désert depuis que cette diable de poupée
+a disparu. Elle ne mange plus qu'à peine,
+elle a de la fièvre, des soupirs, qui
+disent: ma fille! ma fille! on pourrait en
+rire si...</p>
+
+<p>Alphonse fondait en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pleures-tu? tu n'es pas son
+père, poursuivit monsieur Sarrasin; tu ne
+sens pas le mal que me fait l'étrange manie
+de mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sens, moi, mon oncle, et c'est bien
+pire que toi! dit Alphonse avec une candeur
+passionnée. Tiens! quand tu devrais
+me battre, il faut que je te l'avoue, car j'étouffe.
+C'est moi qui suis le voleur de poupée,
+adieu, mon oncle, je vais..., je ne
+sais pas où je vais, mais je n'ose plus te regarder,
+et j'aimerais mieux être en prison
+que devant toi!</p>
+
+<p>&mdash;Rends-moi plutôt la poupée! répartit
+son oncle en lui barrant la porte, et
+comprimant ses sanglots contre sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria l'enfant malheureux,
+si je l'avais, ce serait déjà fait. Mais
+j'ai pris cela, moi, comme un caillou, une
+balle pour lancer en l'air. Je ne sais ce qu'elle
+est devenue: je croyais que c'était pour
+rire ce nom de: <i>ma fille</i>, qui est-ce qui va
+penser!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà le mal dit l'oncle en appuyant
+sur cette réflexion. On trouble souvent
+le bonheur des autres, sans contribuer
+au sien même; faute de l'avoir compris on
+brise, on détruit, sans cruauté, des liens,
+des habitudes profondes et sacrées; mon
+cher ami, ne prends rien à personne, ne
+dérange pas un fil dans la trame des autres,
+de peur de rompre ceux que tu n'aperçois
+pas. Souviens-toi de mon conseil, surtout
+quand tu seras grand!</p>
+
+<p>&mdash;-Ah! je te le
+jure! mon oncle: Malade par ma faute!
+répétait, en tapant des pieds, Alphonse
+exalté de repentir.</p>
+
+<p>Marceline rentrait dans ce moment.
+Pressé par la honte de paraître devant elle,
+il se glissa prompt comme l'éclair, sous un
+long rideau de croisée, où il ensevelit sa
+rougeur et ses larmes. L'ample draperie de
+soie agitée fortement par Alphonse s'ébranla;
+quelque ange, souriant peut-être, en fit
+tomber la poupée elle-même! la poupée les
+bras ouverts comme pour alléger sa chute; la
+poupée mignonne et chérie, retenue dans un
+pli du rideau comme dans une étroite prison!</p>
+
+<p>Ah! ce fut étouffant de surprise et de joie.
+Marceline ne fit qu'un grand cri, puis se
+jeta sur sa fille qu'elle saisit à deux mains
+avec un tremblement d'âme inexplicable à
+cet âge en se réfugiant avec elle sous les
+bras de son père, ingénieuse à lui chercher
+un asile pour toujours!</p>
+
+<p>Je ne peux pas vous dire exactement
+lequel fut le plus heureux de cette étonnante
+aventure. Monsieur Sarrasin y puisait
+la guérison de sa chère fille; Marceline une
+récompense sans nom à sa silencieuse maladie,
+et Alphonse dansait sur un repentir.
+Il sentait tomber ce plomb qui pend au
+coeur de ceux qui se disent: j'ai fait du
+mal à quelqu'un!</p>
+
+<p>Oh! décidément, Alphonse était le
+plus heureux! tout le monde du moins
+aurait pu le croire comme moi, en le voyant
+bondir sur le chemin où la poupée
+fut ramenée en triomphe par les trois personnes
+auxquelles elle inspirait un intérêt
+si différent!</p>
+<br><br><br>
+
+<a id="c02" name="c02"></a>
+
+
+<h2>LA MÈRE A SON FILS.</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quand j'ai grondé mon fils je me cache et je pleure.</p>
+<p>Qui suis-je, pour punir, moi, roseau devant Dieu;</p>
+<p>Pour devancer le temps qui nous gronde à toute heure,</p>
+<p>Et crie à tous: prends garde; il faudra dire adieu!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mourir avec le poids d'une parole amère;</p>
+<p>D'une larme d'enfant que l'on a fait couler;</p>
+<p>Que l'on sent sur son coeur incessamment rouler;</p>
+<p>est-ce donc pour ce droit que l'on veut être mère?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Est-ce donc là le prix des immenses douleurs,</p>
+<p>Dont nous avons payé leur présence adorée?</p>
+<p>De ce pas sur la tombe encor toute navrée,</p>
+<p>Dieu! laissez-nous donc vivre et respirer nos fleurs!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Laissez-nous contempler à deux genoux la tige,</p>
+<p>Qui veut se lever seule et frémit d'obéir;</p>
+<p>Qui veut sa liberté, son plaisir, doux vertige.</p>
+<p>Tout ce qui naît, mon Dieu! tend ses bras au plaisir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Laissez-nous seulement, ardentes sentinelles,</p>
+<p>Écarter leurs dangers qu'ils aiment, si petits;</p>
+<p>Si forts à repousser nos forces maternelles,</p>
+<p>De la fierté de l'homme innocents apprentis.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Purifiez un peu ce monde où chaque haleine,</p>
+<p>A l'entour de nos fruits souffle un air plein de feu;</p>
+<p>Préservez le lait pur dont leur âme était pleine;</p>
+<p>Alors nous guiderons leur coeur par un cheveu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Beaux anges mutinés qui bravez nos tendresses,</p>
+<p>Dont les jours, dont les nuits tièdes de nos caresses,</p>
+<p>Loin de vos nids plumeux brûlent de s'envoler;</p>
+<p>Qui les fera plus doux pour vous en consoler?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La mère, n'est-ce pas un long baiser de l'ame?</p>
+<p>Un baiser qui jamais ne dit NON ni DEMAIN?</p>
+<p>Faut-il ses jours? Seigneur! les voilà dans sa main:</p>
+<p>Prenez-les pour l'enfant de cette heureuse femme.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Enfant! mot plein de ciel, qui fait reine ou martyr;</p>
+<p>Couronne des berceaux! auréole d'épouse!</p>
+<p>Saint orgueil! noeud du sang, éternité jalouse,</p>
+<p>Dieu vous fait trop de pleurs pour vous anéantir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est notre ame en dehors, en robe d'innocence,</p>
+<p>Hélas! comme la vit ma mère à ma naissance:</p>
+<p>Et si je la contemple avec d'humides yeux,</p>
+<p>C'est que la terre est triste et que l'ame est des cieux!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O femmes! aimez-vous par vos secrets de larmes;</p>
+<p>Par les devoirs sans bruit où s'effeuillent vos charmes;</p>
+<p>Après vos jours d'encens dont j'ai bu la douceur,</p>
+<p>Quand vous aurez souffert, appelez-moi: ma soeur!</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+
+
+<a id="c03" name="c03"></a>
+<h2>MINETTE.</h2>
+
+<p>Ah! que j'ai vu une triste chose! Il m'en
+coûte beaucoup de vous la raconter; mais
+elle peut servir de leçon à quelques enfants,
+si par malheur, il s'en rencontrait encore
+de pareils à Minette. J'en prends donc
+le courage.</p>
+
+<p>Minette passait chaque année une partie
+des vacances chez une amie de sa mère,
+car Minette était en pension, parce
+que sa mère avait des enfants très petits à
+élever. Il faut bien vous avouer que Minette
+révélait un caractère si absolu, si despotique,
+à sept ans que force était déjà de soustraire
+de plus faibles créatures à sa domination.
+Hyacinthe était de son âge, et bien
+qu'elle fut liante et bonne comme un agneau,
+mademoiselle Minette était bien obligée de
+faire, suivant l'expression, patte de velours,
+car Hyacinthe était calme et forte. La douce
+simplicité de son caractère se rehaussait
+des dehors les plus beaux; leur aimable puissance
+s'exerçait sur Minette elle même qui
+n'osait que bien rarement lui dire: je veux!
+mais, par combien de ruses, l'orgueilleuse
+ambition de son amitié arrivait-elle au but
+d'asservir tout ce qui avait le malheur de
+lui plaire! je dis le malheur, car, j'en connais
+peu qui fatiguent le coeur plus qu'une
+amitié tyrannique.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas le droit d'opprimer
+nos amis.</p>
+
+<p>Ainsi donc, bien que la complaisance
+d'Hyacinthe fut charmante pour les mobiles
+fantaisies de Minette, on ne craignait
+pas qu'elle en souffrit, car elle cédait toujours
+avec le sourire sur les lèvres.</p>
+
+<p>Personne ne s'apercevait des mille petits
+sacrifices qu'elle faisait à la tenace persévérance
+de sa <i>bonne amie</i>; elle-même ne
+s'en doutait pas peut-être, car elle y trouvait,
+je ne sais quel plaisir tranquille qu'un
+bon coeur goûte à voir les autres heureux
+de l'abnégation de ses goûts. Vraiment,
+Hyacinthe était une aimable enfant!</p>
+
+<p>On courait un jour dans le jardin, on se
+jetait des fleurs; Minette en avait déraciné
+un bon nombre, pour les replanter suivant
+le caprice de son goût sans utilité,
+sans réflexion que l'idée fixe: je le veux!
+Minette était inflexible et légère; rapide
+et raide comme un papillon de fer. Quel
+bonheur avec une telle organisation, (qu'elle
+ne songeait pas à corriger, parce qu'elle
+se trouvait, parfaite), quel bonheur de ne
+s'appuyer que sur des relations moelleuses
+Sur l'inépuisable condescendance de la belle
+Hyacinthe, qui, n'opposait au dégât de ses
+fleurs qu'un sourire un peu triste, un regard
+où se montrait à peine un reproche
+mélancolique, et que Minette ne voyait
+pas, car elle était à son affaire, à son système
+de régner partout, même en écrasant
+des fleurs. Mais le jardinier le voyait, lui!
+et il avait pris Minette en horreur. Minette
+le méritait, car, un jour que cet homme
+avait prié poliment la bouleversante petite
+fille de laisser ses plantes et ses arbustes
+en repos, elle l'avait regardé de toute la
+hauteur de ses trois pieds et demi, en disant
+d'un ton bref: qu'est-ce que c'est que
+cet homme-là?&mdash;C'est Roch le jardinier,
+avait répondu Hyacinthe, d'une voix pleine
+d'aménité.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! jardinier, je m'amuse!
+voilà!</p>
+
+<p>Eh bien! murmura le jardinier en la regardant
+de travers, ça fait un fier petit paquet
+d'ortie: voilà!</p>
+
+<p>Minette devint rouge comme une pivoine
+qu'elle venait de cueillir; elle la
+tordit dans ses mains, que la colère faisait
+ressembler à des petites griffes, ce mouvement
+furieux d'orgueil fit rire Hyacinthe,
+qui n'en comprenait pas la souffrance!
+car l'orgueil fait mal comme une aiguille,
+quand il n'est pas content. Il faut toujours
+qu'il danse sur la tête des autres, pour ne
+pas se retourner contre le cour: c'est
+un ver malsain à la vie, prenez-y garde.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ris, toi! dit Minette avec du feu
+dans les yeux et eu poussant Hyacinthe
+qui chancela.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as poussée! dit la douce enfant
+la poitrine gonflée de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Non! je ne ne l'ai pas poussée, répartit
+Minette vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Si! tu m'as poussée! et deux larmes
+ruisselèrent sur ses mains que serrait impatiemment
+Minette, en lui criant d'une
+voix altérée:&mdash;Dis que je ne t'ai pas
+poussée! dis que je ne t'ai pas poussée!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai cru, dit naïvement Hyacinthe.
+Si non, je ne l'aurais jamais inventé.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, tu ne m'aimes pas, toi!
+reprit Minette en boudant.</p>
+
+<p>&mdash;Si! je t'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Non! tu ne m'aimes pas, puisque tu
+ris quand on me dit des mots.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas ri de cela, parce que tu
+avais commencé, et que Roch est bon!
+mais c'est que tu avais l'air de faire exprès
+des gestes, comme en jouant à <i>prêchi,
+prêcha!</i></p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr! dit Minette en levant son
+doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! bien sûr! et l'on s'embrassa.</p>
+
+<p>Si tu m'aimes, tu feras tout ce que je
+voudrais; n'est-ce pas? reprit avec réflexion
+Minette en câlinant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je pourrai, sans faire de
+mal à personne.</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu, nigaude; est-ce que
+je suis méchante, moi? et Minette avait
+un désir singulier d'obtenir une grande
+preuve d'amitié, d'obéissance peut-être,
+de cette compagne qu'elle avait vu rire
+d'elle.</p>
+
+<p>Tiens, dit-elle en cueillant une herbe
+laiteuse et d'un vert gracieux; si tu m'aimes,
+frotte tes joues avec ce bouquet:
+cela pique un peu, et ce sera un gage.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée! si cela pique.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie! je t'en prie! pour être
+sûre de toi.</p>
+
+<p>Hyacinthe ne se fit pas presser davantage,
+et sans redouter une légère piqûre,
+elle broya l'herbe sur son charmant visage.
+Minette dansa! C'était du tithymale,
+connu sous le nom d'<i>éclair</i>, dont le suc
+violent et corrosif, par une trompeuse ressemblance
+avec la crème, peut causer les
+maux les plus cuisants, si on l'applique sur
+une chair tendre et délicate. La fraîcheur
+du soir arrêta d'abord l'effet douloureux de
+l'herbe. Cependant une inquiétude involontaire
+agitait l'enfant qui passait à chaque
+instant les mains sur ses joues et son
+menton plus blanc, plus rose qu'à l'ordinaire.
+Mais la lumière, qui pâlit tout, atténuait
+l'éclat de cette nuance fiévreuse qui
+la rendit d'abord plus belle en faisant scintiller
+ses yeux d'une flamme souffrante.</p>
+
+<p>Oui, elle commençait à souffrir; mais
+sans le démêler clairement, sans se plaindre
+surtout, disant dans son cour:</p>
+
+<p>Bah! ce sera bientôt fini. Minette est
+ma bonne amie: elle n'aurait pas voulu
+me faire du mal.</p>
+
+<p>Minette mangeait des fraises. Hyacinthe
+la regardait se détournant souvent pour
+gratter sa figure et une fois aussi pour
+pleurer.</p>
+
+<p>La nuit, ce fut terrible. Elle rêvait des
+choses qui font peur, des chats qui sautent
+aux yeux, des oiseaux qui dorment des
+coups de bec: enfin toutes sortes de bêtes
+méchantes que la fièvre invente et jette
+dans les songes des plus innocentes créatures.
+Minette dormait du sommeil du
+juste: elle n'entendit pas une des plaintes
+étouffées de sa pauvre petite victime,
+dont la mère fut éveillée avec un sentiment
+profond d'effroi.</p>
+
+<p>D'abord elle prêta l'oreille en s'appuyant
+sur son coeur qui battait; puis, cette voix
+chère et gémissante la remplit de saisissement.
+Elle alla dans la chambre voisine
+droit au lit de sa fille, comme si cette
+chambre eût été pleine de lumière.
+Hyacinthe était assise sur son lit
+dormant et pleurant tout ensemble; ses
+deux mains déchiraient, sans le savoir, ce
+doux visage brûlant, baigné d'autant de
+sang que de larmes. Sa mère ne recevant
+pas de réponse et l'entendant gémir, approcha
+d'elle une veilleuse allumée toutes
+les nuits pour la sécurité de la maison:
+douleur d'une mère! vous la figurez-vous,
+quand la lueur de cette lampe n'éclaira
+qu'un monstre couvert d'ampoules noires
+et sanglantes! Hyacinthe avait la tête
+grosse, grosse! comme je ne sais quoi, car
+elle était très-grosse.</p>
+
+<p>Dieu sauveur! dit sa mère toute défaillante,
+mon enfant! ma fille! qu'avez-vous?
+Ah! Ferdinand! cria-t-elle à son fils aîné
+qui était accouru à ses cris douloureux,
+Hyacinthe a la petite vérole, regardez, comme
+la voilà!»</p>
+
+<p>Ce jeune homme qui était un très-bon
+frère, ne put contenir son effroi et réveilla
+tout-à-fait la petite fiévreuse, dont il retenait
+les mains dans les siennes.</p>
+
+<p>«&mdash;Oh! laisse! laisse! mon bon Ferdinand,
+dit-elle, laissent moi ôter ces mouches
+qui me piquent, ou bien, ôte-les, toi!
+Seigneur! Seigneur! que j'ai du mal! où
+est maman? je croyais qu'elle parlait aussi
+dans mon rêve.»</p>
+
+<p>Sa mère resta bien épouvantée, car elle
+était juste devant elle; ce qui lui fit dire
+avec un frisson froid par le corps:&mdash;Ma
+fille est devenue aveugle!</p>
+
+<p>Tout fut dans une grande agitation jusqu'au
+jour, comme vous pouvez croire. Il
+était trop vrai qu'Hyacinthe ne pouvait
+ouvrir les yeux qu'avec des peines infinies
+et disait des mots si touchants que le coeur
+de sa mère s'ouvrait. Enfin, dès que le
+jour parut, Ferdinand la conjura de se calmer
+***
+meilleur médecin de la terre pour soulager
+leur petite bien aimée.</p>
+
+<p>Hyacinthe l'attirant doucement vers elle
+se pencha sur son épaule pour parler dans
+son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Ne va pas chez un médecin, dit-elle
+il n'y a que Minette qui puisse me guérir.
+Dis-lui de venir me voir, Ferdinand: elle
+m'ôtera bien vite mon mal, va!</p>
+
+<p>Ferdinand ému d'un vague soupçon fit
+en toute hâte lever mademoiselle Minette
+par la bonne, et attendit impatiemment à
+la porte jusqu'à ce qu'elle fût habillée.</p>
+
+<p>&mdash;Venez! Minette, venez! dit-il d'un air
+troublé, on a besoin de vous auprès du lit
+de ma soeur.</p>
+
+<p>&mdash;À peine Hyacinthe entendît-elle sa
+petite amie, qui demandait avec effroi:</p>
+
+<p>&mdash;Besoin de moi? Ah!... pourquoi...?</p>
+
+<p>qu'elle s'élança de son lit les bras ouverts
+devant Minette, en disant tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà comme je suis!»</p>
+
+<p>Un cri d'horreur répondit seul à ce touchant
+appel: Minette s'enfuit sans vouloir
+embrasser Hyacinthe, et descendit quatre
+à quatre les escaliers en répétant.&mdash;Non!
+j'ai peur! non! j'ai peur!</p>
+
+<p>Sa mauvaise action avait pris en effet
+une figure bien effrayante pour la punir;
+mais s'en aller! fuir devant la prière sans
+reproche d'Hyacinthe! Ah! c'était affreux!
+c'était lâche, c'était encore la sécheresse
+de l'orgueil! Je vous dis que l'orgueil est
+sans pitié. Il n'en a pas même pour ceux,
+qui le nourrissent, ce serpent! Qui, dans
+le monde, si ce n'est Minette, ne fut tombé
+à genoux et n'eût pleuré à chaudes larmes
+devant l'énorme tête de son innocente
+compagne? Les larmes, dit-on ne guérissent
+pas. Non; mais elles désarment; et
+l'on n'eût pas vu ce que l'on a vu, si Minette
+n'eût été, par ce dégoût hors de raison,
+jugée indigne de toute pitié.</p>
+
+<p>Ferdinand avec la promptitude d'un
+garçon de quatorze ans, que l'on irrite dans
+ses amitiés, (car sa mère et sa soeur étaient
+ce qu'il aimait le mieux dans l'univers)
+s'élança à la poursuite de la fuyarde et l'atteignit
+au bout du jardin, où Roch replantait
+tout ce qu'elle avait abîmé la veille.
+Ferdinand brûlait d'éclaircir le soupçon
+qu'il avait contre cette petite griffe, assez
+connue déjà dans le monde, (bien qu'elle
+n'y fût que depuis sept ans) pour ne pas
+inspirer grande confiance. La réputation
+d'une longue vie commence de bien bonne
+heure dans les familles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous! dit Ferdinand qui avait
+saisi la petite fille effarée, c'est vous qui
+pouvez guérir ma soeur: Voyons, est-ce
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas la guérir, non, laissez-moi,
+criait-elle en se tordant. Ahie! je
+veux m'en aller!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! tout de suite. Mais quand vous
+m'aurez avoué ce que vous avez fait à ma
+soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout! dit-elle un peu pâle,
+et les lèvres amincies: est-ce ma faute si
+elle en a trop mis! je veux m'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Ferdinand! Ferdinand! dit sa mère
+en l'appelant de la fenêtre, laissez cette
+petite. Le médecin! mon ami, le médecin!»</p>
+
+<p>Et Roch, appuyé sur sa bêche, regardait
+avec un grand sang-froid l'heure de la justice
+qui allait sonner pour Minette; des
+dames aussi, dont les jardins entouraient
+celui-là, regardaient également de leurs
+fenêtre l'acte de justice qui s'accomplissait
+alors.</p>
+
+<p>&mdash;Le médecin, ma mère! répondit Ferdinand
+à voix haute, le voilà, tenez, le
+voilà! poursuivit-il en levant en l'air par
+les bras, la furieuse Minette qui battait des
+pieds à vide, pour échapper à Ferdinand.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien, reprit-il que la vipère
+guérit sa piqûre quand on l'écrase
+dessus.</p>
+
+<p>Alors, inflexible et fort, il interroge de
+nouveau cette nuisible enfant. Elle avoue
+son crime, entremêlant sa confession de
+hurlements, qui disaient: je veux m'en aller!
+je le dirai à maman! je vous ferai battre
+par maman!»</p>
+
+<p>Ce qu'il me reste à vous dire me fait
+perdre la respiration. Minette, au milieu
+du jardin entouré de fenêtres peuplées de
+spectateurs, devant Roch, qui en replanta
+ses fleurs avec plus de courage, Minette
+fut fouettée! fouettée par un frère qui
+venge sa soeur, et qui y va de toute son
+ame, au bruit des applaudissements des
+spectateurs indignés: et tout en elle,
+tout! jusqu'à sa jupe, en demeura immobile,
+pétrifié de honte.&mdash;Il faut tirer le
+rideau sur la fin de cette scène. On la reconduisit
+en voiture chez ses parents, ou
+à sa pension, n'importe. Ainsi tout lien fut
+rompu entre deux maisons qui s'aimaient
+avant la naissance de Minette!</p>
+
+<p>Une quantité prodigieuse de lait, sa
+soumission à se baigner le visage, et les
+soins de ses amis rendirent à Hyacinthe la
+vue et la santé. Ce fut la seule qui pleura
+de l'humiliation de Minette.</p>
+<br><br><br>
+<a id="c04" name="c04"></a>
+
+
+<h2>LE PETIT RIEUR.</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Laissez entrer ce chien qui soupire à la porte;</p>
+<p>Je souffre quand j'entends souffrir autour de moi:</p>
+<p>Fût-il aveugle et vieux, il pleure, qu'on l'apporte.</p>
+<p>Mon feu lui sera doux... Quoi! petit Paul, c'est toi?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'était le petit Paul. Sous un brouillard d'automne,</p>
+<p>Pensif et tout mouillé depuis un long moment,</p>
+<p>Sans l'ouvrir, à la porte il grattait doucement.</p>
+<p>Pourquoi n'entrait-il pas? On l'entoure, on s'étonne.</p>
+<p>Il entre. Il reste là sans avoir dit: bonsoir,</p>
+<p>Bonsoir, petite mère! et sans oser s'asseoir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais Paul tenait en vain sa paupière baissée;</p>
+<p>Les mères ont des yeux qui percent la pensée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«De l'école avant l'heure on vous a fait sortir;</p>
+<p>Pourquoi? Ne mentez pas.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> &mdash;Je ne sais plus mentir,</p>
+<p>Mère. Pour presque rien.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> &mdash;Presque dit quelque chose:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Votre maître est si bon qu'il ne fait rien sans cause.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;On ne peut jamais rire, et c'est bien malheureux!</p>
+<p>Moi, quand je ne ris pas, je suis tout las de vivre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Vous avez donc ri, Paul?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> &mdash;Oui, mère, sous mon livre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Qui vous rendait si gai?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> &mdash;Christophe. Il est affreux,</p>
+<p>Christophe! Il a l'oeil trouble et la tête enfoncée.</p>
+<p>Ses bras vont jusqu'à terre, et sa jambe est torsée,</p>
+<p>Comment cela!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> &mdash;C'est triste.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> &mdash;Oui, si je l'avais su:</p>
+<p>Mais je n'avais jamais vu d'écolier bossu;</p>
+<p>J'ai cru que les bossus venaient tout vieux au monde,</p>
+<p>Comme Ésope à mon livre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> &mdash;Ésope fut enfant,</p>
+<p>Et sa mère pleura. Pitié douce et profonde,</p>
+<p>La laideur s'embellit quand ta voix la défend.</p>
+<p>L'homme apporte des maux dont rien ne le console!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Mais Christophe, ma mère, est un rude garçon;</p>
+<p>Ce n'est qu'un paysan, le dernier dans l'école.</p>
+<p>Et comme on riait trop pour suivre la leçon,</p>
+<p>J'ai dit: Ésope! Ésope! en regardant Christophe;</p>
+<p>Et j'ai fait le portrait du crochu philosophe:</p>
+<p>Voyez! Messieurs, voyez le divin animal!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Et que disait Christophe?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> &mdash;Il détournait la vue;</p>
+<p>Il cachait dans ses mains sa rougeur imprévue,</p>
+<p>Et je crois qu'il pleurait.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> &mdash;Tais-toi! tu me fais mal.</p>
+<p>Il pleurait!... O railleurs, que vous êtes à craindre!</p>
+<p>Un être a donc souffert, et souffert sans se plaindre:</p>
+<p>Tout ce qui pleure est beau. Je l'aime en ce moment;</p>
+<p>Oui, j'aime mieux Christophe et sa jambe tournée,</p>
+<p>Que ta langue épineuse à blesser destinée;</p>
+<p>Je l'embrasse de l'ame et je le vois charmant.</p>
+<p>Viens, que je te corrige! Écoute-moi: tu m'aimes?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Oh oui!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">&mdash;Souvent nos dards retombent sur nous-mêmes.</p>
+<p>Regarde-moi longtemps: et que ton avenir</p>
+<p>S'épure d'un amer et tendre souvenir;</p>
+<p>Comment me trouves-tu?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> &mdash;Belle comme une mère!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O ma mère! vos traits ont la douceur du ciel.</p>
+<p>La vierge des enfants, que l'on prie à Noël,</p>
+<p>Est comme vous tendre et sévère:</p>
+<p>Oui, vous lui ressemblez. J'y pense en vous voyant,</p>
+<p>Et c'est vous que je vois, ma mère, en la priant!</p>
+<p>A l'église une fois vous êtes apparue,</p>
+<p>Et la foule indigente en joie est accourue;</p>
+<p>Vos habits étaient gais; vous étiez blanche; et moi</p>
+<p>Je disais: C'est ma mère! et l'on disait: «Hé! quoi!</p>
+<p>C'est sa mère!» Ah! maman, quel bonheur!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i24"> &mdash;Je t'écoute,</p>
+<p>Et je plains ton doux rêve; il me touche. Il m'en coûte</p>
+<p>D'attrister le miroir attaché sur ton coeur,</p>
+<p>Où tu me trouves belle, où je me vois aimée;</p>
+<p>Mais, regarde, et gémis d'être un enfant moqueur:</p>
+<p>Je suis laide.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> &mdash;Ma mère!...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> &mdash;Enfant! je vous afflige?</p>
+<p>Je vous ôte un bandeau. Je suis laide, vous dis-je;</p>
+<p>Un jour, un petit Paul aussi rira de moi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Je le tuerai, ma mère! oh! quand il serait roi.</p>
+<p>Dieu! rire de ma mère!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> &mdash;Et l'enfant qu'elle adore</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'enfant que son malheur lui rend plus sien encore,</p>
+<p>Penses-tu qu'une mère, au fond de ses douleurs,</p>
+<p>Ne se lèvera pas pour revenger ses pleurs?</p>
+<p>Et toi, mon fol enfant, fier de tes belles armes,</p>
+<p>Lançant ton rire ingrat sur l'objet de ses larmes,</p>
+<p>Prends garde! si ta langue allait faire mourir!</p>
+<p>Dieu dit: «Tu souffriras ce que tu fais souffrir.»</p>
+ </div> </div>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+<br><br><br>
+<a id="c05" name="c05"></a>
+
+<h2>L'OISEAU SANS AILES.</h2>
+
+
+<p>&mdash;Que tenez-vous-là, Georges? dit
+Marie à son frère qui accourait vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-le, Marie; car c'est un pauvre
+oiseau presque mort de froid.</p>
+
+<p>&mdash;Où l'avez-vous trouvé, Georges?</p>
+
+<p>&mdash;Engourdi sur la neige, Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre oiseau! dit-elle; quelque méchant
+garçon t'aura coupé les ailes, et tu
+seras tombé du toit, sans pouvoir voler.
+Mais je te ferai un nid; j'y mettrai de la
+laine chaude pour t'y coucher, et tu auras
+ta nourriture de ma main, jusqu'à ce
+que tes ailes soient repoussées. Ainsi, ne
+crie pas, pauvre oiseau; cela me fait mal
+dans le coeur de l'entendre gémir.</p>
+
+<p>Elle nourrit ainsi le jeune oiseau jusqu'à
+ce qu'il pût sautiller et voler. Georges le
+regardait avec joie, tout guéri et si familier
+qu'il s'élançait de sa cage, quand on
+lui disait seulement: petit! petit! Georges
+fut si content qu'il embrassa Marie en lui
+disant: tu es bonne!</p>
+
+<p>Par un jour de soleil et tout près du
+printemps, Marie regardait le ciel à travers
+la fenêtre; elle dit en elle-même:
+C'est pourtant là le vrai séjour des oiseaux;
+le nôtre a des ailes à cette heure; quelle
+serait sa félicité de remonter vers ces beaux
+nuages d'or, et dans ce fond d'azur, sa
+splendide maison, sa première maison!</p>
+
+<p>Petit! petit! cria-t-elle, courageusement;
+et l'oiseau vola sur son épaule.</p>
+
+<p>Adieu! poursuivit Marie en versant une
+larme, qui tomba sur l'aile de l'oiseau,
+et en ouvrant précipitamment la fenêtre:
+Je t'aime mieux, dit-elle, pour toi-même
+que pour moi. Je t'ai rendu des ailes, ce serait
+affreux de les énerver dans une cage.</p>
+
+<p>L'oiseau, ébloui d'abord, et un peu
+chancelant au grand air, fixa bientôt hardiment
+cette vivifiante lumière du ciel;
+il étendit trois fois ses ailes palpitantes,
+et disparut enfin dans l'espace inondé
+de soleil. Marie revint seule près de la
+cage vide, où elle appuya son coeur, et
+prenant dans ses deux petits bras cette
+cage triste, comme la chambre d'un ami
+perdu, elle dit tout has: C'est lâche à
+moi de pleurer, car j'ai bien fait.</p>
+
+<p>Tout à coup, Georges entra en sautant.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Marie, où est le petit? Petit!
+petit! cria-t-il ne le voyant pas comme
+à l'ordinaire dans sa cage égayée de
+fleurs et de feuilles vertes qu'il venait de
+renouveler.</p>
+
+<p>&mdash;Vois qu'il fait beau, répondit Marie,
+en le conduisant à la fenêtre. Réjouis-toi,
+Georges. Notre ami est plus près que
+nous da ciel. Le ciel est à lui, vois-tu? et je
+le lui ai rendu tout à l'heure; regarde mes
+yeux... Je ne pleure plus. Georges cacha
+sa tête sur la fenêtre, et demeura pétrifié
+de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Marie! dit-il enfin, rouge de
+reproche et de passion, tu m'as pris mon
+ami. Tu ne m'aimes pas; tu n'aimes pas
+l'oiseau non plus, puisque tu l'as ainsi délivré.</p>
+
+<p>&mdash;Délivré! tu sens toi-même que c'est
+une délivrance. Tais-toi donc, mon frère;
+et pense qu'il n'était à nous que pour le
+guérir, le recevoir en passant, comme un
+pèlerin blessé. Il chante peut-être nos deux
+noms à la porte du ciel! tais-toi donc!
+dit-elle en embrassant Georges qui l'embrassa
+lui-même; car il sentait que le
+cour de Marie était gros et battait contre
+le sien.</p>
+
+<p>Oui! dit-il en la regardant, les yeux
+mouillés, mais pleins de courage: Tu as
+bien fait!</p>
+
+<p>Vers le soir, comme ils rêvaient tous
+deux en regardant du coin de l'oeil la
+cage silencieuse ils entendirent: tac! lac!
+tac! contre la vitre. O joie! c'était l'oiseau
+qui battait ses ailes pour rentrer. On ne le
+fit pas attendre, vous le devinez bien! Georges
+en poussant un cri de bonheur, courut
+vers la fenêtre; Marie, qui était la plus
+grande, l'ouvrit en jetant vers le soleil
+couchant un regard heureux, tandis que
+Georges couvrait l'oiseau fidèle des chauds
+baisers de sa reconnaissante tendresse, et
+leur libre ami, tous les jours de sa douce
+vie d'oiseau, se partagea dès lors entre
+le ciel et sa cage ouverte!</p>
+
+
+<p>L'homme s'élève de la terre au ciel, à la faveur de
+deux ailes, qui sont la simplicité et la pureté.</p>
+<br><br><br>
+<a id="c06" name="c06"></a>
+
+
+<h2>LE LIVRE D'UNE PETITE FILLE.</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dieu bénit les enfants qui vont vite à l'école;</p>
+<p>Peut-on, sans les aimer, les regarder courir!</p>
+<p>On les croirait poussés par quelque ange qui vole,</p>
+<p>Qui de leurs longs cheveux leur souffle une auréole,</p>
+<p>Frappe à la lourde porte et les aide à l'ouvrir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'en sais un dont la mère, humble femme, est heureuse,</p>
+<p>Et qui chante toujours avec ses cheveux blancs:</p>
+<p>La reine dans ses fils est moins ambitieuse,</p>
+<p>Que cette pauvre femme agitée et joyeuse,</p>
+<p>Qui regarde voler deux petits pieds brûlants.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«La réputation commence avec la vie.</p>
+<p>A-t-elle dit un jour à son précoce enfant:</p>
+<p>Cette échelle mouvante où monte aussi l'envie,</p>
+<p>L'école grandira de mémoire suivie,</p>
+<p>Et sera d'aujourd'hui le registre vivant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Marche donc! marche droit sans retourner la tête.</p>
+<p>Qui s'amuse au présent retarde l'avenir!</p>
+<p>Tends les mains jour par jour aux leçons qu'il t'apprête;</p>
+<p>Jeune, saute à pieds joints l'obstacle qui t'arrête;</p>
+<p>Vieux, va t'asseoir paisible au banc du souvenir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Moi, j'y suis. Moi pourtant, j'apprends encor: je t'aime!</p>
+<p>Je cherche, dans un coin de mon passé perdu,</p>
+<p>Quelque fruit mis à part, stérile pour moi-même,</p>
+<p>Car il fut, mon passé, d'une avarice extrême;</p>
+<p>Mais s'il te fait moins pauvre, il m'aura tout rendu!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et l'on parla bientôt jusqu'au bout de la rue,</p>
+<p>De l'enfant régulier qui savait l'heure: «Allons!</p>
+<p>Voilà René qui passe et la nuit disparue;</p>
+<p>Voilà son cri de coq et l'aurore accourue;</p>
+<p>En route!» et vers la ruche on poussait les frelons.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>René, c'était l'abeille, et jamais buissonnière.</p>
+<p>Un jour, un seul, son banc le réclama longtemps</p>
+<p>C'est la première fois! «Sera-ce la dernière?»</p>
+<p>Cria le maître aigri dans l'heure prisonnière.</p>
+<p>Et les plus paresseux riaient, fiers et contents!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce jour même, aux rayons d'un soleil couleur</p>
+<p>On trouva deux enfants que l'on croyait perdus.</p>
+<p>Un saule, aux bras ouverts, leur a servi de chambre,</p>
+<p>Et sur le blanc tapis que leur a fait décembre,</p>
+<p>On dirait, de leur toit, deux ramiers descendus!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le plus grand, c'est René. Le plus beau, c'est ma fille;</p>
+<p>Ange rôdeur qui boude à s'instruire avec nous;</p>
+<p>Qui va cacher son livre au fond de la charmille,</p>
+<p>Qui ne veut point d'école au sein de la famille:</p>
+<p>Qui se choisit un maître et l'écoute à genoux!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Cendrillon les absorbe! ils ont contre la bise,</p>
+<p>D'une haleine d'enfant l'innocente chaleur.</p>
+<p>L'un par l'autre emportés de surprise en surprise,</p>
+<p>René veut qu'on épelle et ma fille qu'on lise</p>
+<p>Tout!... comme on veut d'un champ voir la dernière fleur!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Moi, j'y si fais peur aux rois: sois douce aux mères!</p>
+<p>Donne un jour ta main droite à nos jeunes garçons;</p>
+<p>Tiens ces hommes-enfants loin des molles chimères:</p>
+<p>Nous, pour qui la nature a des lois plus amères,</p>
+<p>Laisse-nous de leurs soeurs enfermer les leçons!</p>
+ </div> </div>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+<br><br><br>
+<a id="c07" name="c07"></a>
+
+
+<h2>LA PARESSE.</h2>
+
+<p>&mdash;Oh! Maman! quel bonheur de passer
+tout un jour sans rien faire! cria tout
+à coup la petite Marie à sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! pas la moindre chose de tout:
+un jour, ma fille?</p>
+
+<p>Non, maman, rien du tout!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dans l'idée, moi, que le jeu finirait
+par t'ennuyer.</p>
+
+<p>&mdash;Le jeu m'ennuyer maman! oh! maman,
+je serais plus heureuse que la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Les reines travaillent, mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman! Vrai!... Vrai, mon petit
+Ange.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont donc bien à plaindre?
+dit Marie avec un gros soupir. Au
+contraire, le travail les dédommage souvent
+d'être reines.</p>
+
+<p>Marie demeura confondue. Mais plus
+amoureuse que jamais d'un long espace
+tout vide de lecture et d'écriture, d'un
+jour de cent lieues à parcourir dans la danse,
+les papillons, les poupées, le soleil
+et tout! Marie était palpitante de ce désir:
+l'eau lui en venait à la bouche, et
+riante, agitée, gracieuse et suppliante, elle
+recommença:</p>
+
+<p>Oh! maman! quel bonheur dépasser
+tout un jour sans rien faire!&mdash;Je te le
+donne, dit sa mère en l'embrassant.</p>
+
+<p>La respiration manqua à Marie. Elle
+rassembla ses joujoux, sautant à pas entrecoupés
+comme son haleine. Elle prépara
+son univers à elle toute seule; car
+ses soeurs étudiaient avec les maîtres et
+leur mère, en attendant le dîner.</p>
+
+<p>Elle porta sa liberté pendant une heure
+avec une constance parfaite. Elle glissait
+à travers, légère comme un rêve, ou
+comme une réalité qui a des ailes. Jamais
+oiseau, né pour voler, sans lire, ni écrire,
+ni coudre, n'a pris un élan plus rapide
+dans son ciel, que Marie dans son bonheur
+oisif.</p>
+
+<p>Toutefois, peu à peu, son imagination,
+si haut montée, sembla s'alourdir; puis,
+tous les instants qui suivirent, comme des
+moineaux dévorants qui ravagent du blé,
+lui enlevèrent, un à un, ses plaisirs.</p>
+
+<p>Elle avait déjà pesé bien souvent ses
+joujoux les uns après les autres, ils devenaient
+de plomb; à la fin, elle demeura
+muette devant eux, les bras pendants,
+les yeux fixes; sa poupée était tombée en
+désordre, sans que Marie eût tremblé qu'elle
+ne se blessât; au contraire, elle la releva
+avec une moue pleine de reproches, en
+l'appelant assez aigrement <i>traîne-à-terre!</i>
+La soumission de cette poupée, favorite déchue,
+plus muette qu'à l'ordinaire, ne la
+toucha point. Elle s'avoua même un peu
+qu'elle était en carton: l'ennui désenchante
+tout.</p>
+
+<p>Par bonheur, la chatte Mouflette montra
+tout à coup son nez rose à travers
+les vitres de la Fenêtre entre-ouverte et
+Mouffette parut illuminer la chambre, où
+rien ne bougeait, où rien ne parlait plus
+à Marie. Mouffette peupla le désert.</p>
+
+<p>D'abord elle fut caressée. Contente elle-même
+de l'accueil distingué de sa petite
+maîtresse, elle miaula d'une voix flatteuse
+et ce <i>ron-ron</i> des chats satisfaits ranima
+un moment la solitude de Marie: on s'aima,
+on dansa!</p>
+
+<p>Mais Marie, comme pour se venger d'avoir
+langui toute seule, y mettait une
+sorte d'ardeur qui déplût à Mouflette.
+Peu passionnée pour la danse, elle refusa
+de se prêter au jeu; Marie la traîna alentour
+d'elle avec obstination, et lui tira très-imprudemment
+la queue. Ce procédé parut
+si inconvenant à Mouffette, que, de sa
+patte demeurée libre par oubli de sa danseuse,
+elle lui fit une longue égratignure
+sur son visage penché vers le sien, et s'enfuit
+lestement par où elle était entrée.</p>
+
+<p>&mdash;Ingrate! cria Marie, en tenant sa figure,
+voilà comme tu m'aimes, pour mon lait
+de tous les jours. C'est bon! je le dirai a
+maman.».</p>
+
+<p>Mouffette ne l'écouta pas plus que si
+elle eut chanté. Alors, Marie chercha sa
+mère pour la prier de lui inventer un nouvel
+amusement, ou pour jouer avec elle;
+mais sa mère active, qui savait le prix des
+heures, en apprenait l'emploi à ses autres
+enfants; la petite fille ne la trouva donc
+point. Elle se traîna au miroir, et fit des
+grimaces. Elle s'assit encore silencieusement
+dans un coin de la chambre, où
+bâillante et accablée, elle pria Dieu pour
+l'arrivée de ses soeurs. Tout en priant, tout
+en soupirant, ne reconnaissant plus rien
+autour d'elle, elle cacha sa tête dans tous
+ses joujoux morts comme son bonheur, et
+s'endormit de désespoir.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que la trouvèrent ses soeurs,
+ses soeurs éveillées comme des souris joyeuses.
+Elles avaient bien su leurs leçons,
+et poussaient des chants pleins d'espoir
+et d'appétit: la bonne mettait le couvert!</p>
+
+<p>Marie les regarda, les yeux gonflés d'un
+mauvais sommeil. Quand elle voulut se lever,
+elle était lasse et raide comme dans une
+fièvre de croissance.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu malade? Marie, lui demandèrent
+ses soeurs qui l'aimaient tendrement.</p>
+
+<p>Marre déclara qu'elle était bien malheureuse.</p>
+
+<p>Alors toutes s'empressèrent de lui apporter
+ses joujoux qui traînaient; mais
+elle en avait mal au cour, et se détourna
+en criant qu'il y avait un complot contre
+elle, que tout le monde voulait la faire
+mourir de chagrin!</p>
+
+<p>Dans ce moment, sa mère qui connaissait
+la cause du sommeil et du désordre
+de cette petite paresseuse entra.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde autour de toi, Marie, dit-elle
+en lui prenant la main avec douceur,
+cherche, en nous comptant l'une après
+l'autre, celle qui a voulu te rendre malheureuse.»</p>
+
+<p>Marie eut beau parcourir tous ces visages
+bienveillants, elle n'y trouva pas son ennemie.
+Alors elle dit d'une voix honteuse:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas!»</p>
+
+<p>&mdash;Je vais t'aider à la connaître, moi,
+poursuivit sa mère en la plaçant toute
+droite devant le miroir: Regarde: la voilà!»</p>
+
+<p>Marie fut frappée de ce petit visage
+maussade où l'ennui faisait déjà des siennes;
+il enlaidit beaucoup les enfants, et
+tout le monde. Elle écouta, docile, les
+paroles sages et tendres qui se gravèrent
+aussi avant dans son coeur que le souvenir
+humiliant de cette journée entière de
+bâillements, d'égratignures et de langueur:
+plutôt périr que d'y retomber. Aussi, comme
+elle apprit ses leçons! comme elle aima
+l'étude! je crois de même que c'est la
+plus douce nourriture du temps. Et vous!</p>
+<br><br><br>
+<a id="c08" name="c08"></a>
+
+
+<h2>LE PREMIER CHAGRIN D'UN ENFANT.</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le chagrin t'a touché, mon beau garçon. Tu pleures;</p>
+<p>Ta lèvre tremble; allons! te voilà dans nos rangs;</p>
+<p>Tu viens d'apprendre. Oui, nous naissons expirants;</p>
+<p>Oui, la vie est malade avant que tu l'effleures.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Que veux-tu? tes épis pleins de lait, verts encor,</p>
+<p>Pour tes jeunes larcins plus attrayants que l'or,</p>
+<p>N'iront pas égayer sous ce treillage vide</p>
+<p>Le ramier, de tes dons si tendrement avide.</p>
+<p>Tu courais dans ta joie: et puis, un dard moqueur</p>
+<p>T'a frappé sons le sein. Pauvre enfant! c'est le coeur;</p>
+<p>On ne peut te l'ôter; la vie est là. Des larmes</p>
+<p>Baignent à ton insu ta pâleur et tes charmes;</p>
+<p>Tu ne te sauves point dans ton premier effroi:</p>
+<p>Un instinct te l'a dit; la mort est devant toi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui, le Pylade ailé de ta coureuse enfance,</p>
+<p>Doux et muet témoin de tes ébats naïfs,</p>
+<p>Qui se laissait aimer ou gronder sans défense,</p>
+<p>Qui savait te répondre en murmures plaintifs,</p>
+<p>Ton camarade est mort. Celte idole livide</p>
+<p>Grave le premier deuil sur la page encore vide</p>
+<p>De ta mémoire vierge. Oh! que tu souffriras!</p>
+<p>Ce que tu dois aimer, oh! que tu l'aimeras!</p>
+<p>Car nul cri ne t'échappe, et d'un muet courage,</p>
+<p>Sous ta petite main tu contiens tout l'orage:</p>
+<p>Mais je te sens souffrir de ce qui souffre en moi;</p>
+<p>Ce qu'on aime est si triste ainsi gisant et froid.</p>
+<p>Nul chagrin n'entrera plus au fond de ton être;</p>
+<p>Nul amour ne sera plus vrai pour toi, peut-être.</p>
+<p>Là bas, dans l'avenir où coulent tes beaux jours,</p>
+<p>A ton beau ramier bleu tu penseras toujours:</p>
+<p>Et, plus tard, abattu sous les vents du voyage</p>
+<p>Seul, au bord d'un sentier dépeuplé, sans fraîcheur,</p>
+<p>Sans soleil, et navré de quelque adieu railleur,</p>
+<p>Tes yeux retourneront tristes vers l'humble cage</p>
+<p>Où t'attendait l'ami par ton souffle éveillé,</p>
+<p>Qui, vivant sur ton coeur, ne l'a jamais raillé!</p>
+<p>Oui, tu regretteras cet amour sans mélange,</p>
+<p>Et tes pleurs innocents où se mire un jeune ange!</p>
+<p>Tu diras dans ton sort, plein d'échos du passé,</p>
+<p>Par des amis ingrats amèrement blessé:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! je voudrais, mon Dieu, pleurer de douces larmes,</p>
+<p>Comme l'enfant candide et sans haine, l'enfant</p>
+<p>Qui pleurait son ramier mort dans ses jeunes charmes;</p>
+<p>Oh! pleurer comme alors!... qui donc me le défend?</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+<a id="c09" name="c09"></a>
+
+
+
+<h2>LE PETIT BERGER.</h2>
+
+<p>J'aime la campagne; je suis bien sûre
+que vous l'aimez aussi. C'est un grand
+jardin sans murailles, sans rideaux, sans
+jalousies. Rien n'y cache le lever du soleil;
+il se couche devant vous, et l'on sent
+jusqu'au dernier de ses rayons qui nous dit
+à tous:&mdash;A revoir!</p>
+
+<p>La nuit aussi est animée de bruits qui
+réjouissent l'ame à demi endormie. C'est
+un grillon caché dans le four. L'enfant rit
+quand il l'écoute; car sa mère, qui sait tout,
+dit qu'il porte bonheur au village. C'est
+partout des amis qui se bougent, qui respirent
+à l'entour de vous.</p>
+
+<p>Le coq chante trois fois et sonne l'heure,
+c'est l'horloge vivante de la nuit. Il est gai
+de sentir palpiter la nature, même quand
+elle est noire; d'entendre frémir les poules,
+de comprendre tous les cris voilés des poussins,
+qu'elles tiennent renfermés sous leurs
+ailes, et qui ont chaud!</p>
+
+<p>Il est gai de voir, durant le jour, des
+fleurs, plus belles dans un sentier désert,
+que les fleurs peintes aux riches tapisseries
+du roi et de la reine. Le soir, quand on ne
+les voit plus sous la lune trop pâle, sous le
+ciel trop sombre, quel bonheur de les respirer!
+de humer leur haleine qui coule
+au coeur, qui fait du bien, qui sent bon,
+qui murmure dans l'air: «Bois la vie!»
+et qui nous attire à genoux, les mains
+jointes, levées pour dire:&mdash;Mon Dieu!</p>
+
+<p>Un petit berger, bien qu'il n'eût que six
+ans, savait lire tout cela dans le champ de
+son père. Il est vrai que c'est un beau livre
+qu'un champ! Ce petit bonhomme, aux
+pieds nus, au chapeau de paille, aux cheveux
+couleur de paille, avec deux petites
+lumières noires qui lui faisaient des yeux,
+les yeux les plus perçants de son village,
+avait composé de son petit cerveau comme
+une chambre noire qu'il emportait partout,
+où il amassait en silence des couleurs,
+des formes, de la peinture vivante, pour
+tout son avenir.</p>
+
+<p>Quand on le voyait au bord d'un chemin,
+droit et immobile comme l'arbre où il cherchait
+de l'ombre, tandis que cinq à six
+moutons, la tête en has, épluchaient le sol
+de toutes ses plantes embaumées, et que
+sa tête, à lui, comme celle qui frémit au
+moindre soupir du vent, tournait mobile
+et curieuse, avec tous ses cheveux épars;
+on s'arrêtait.</p>
+
+<p>On disait: Qu'est-ce que tu regardes
+donc là-bas, Hilaire? «Ah! mais...»
+répondait l'enfant à qui les mots manquaient,
+«Ah! mais!</p>
+
+<p>Les vieux pâtres passaient et se mettaient
+à sourire. Ils n'avaient jamais vu un
+petit berger si peu causeur.</p>
+
+<p>Non pas rentré au village pourtant: on
+eût dit qu'alors il fermait sa boîte à couleurs,
+de concert avec le soleil, qui, le soir,
+emporte les siennes. Le petit Hilaire dansait,
+courait autour de l'église, jouait, à
+tous les jeux bruyants des garçons, qui
+ont besoin, pour grandir, de pousser leurs
+voix, de gambader, de s'étendre en tous
+sens.</p>
+
+<p>Hilaire était alors le plus fameux; il attelait
+les autres après lui, si on peut dire
+cela. Tantôt sur une charrette, tantôt sur
+un cheval, escaladant un boeuf, ou le remplaçant
+à une charrue renversée, qu'il redressait
+tout seul; c'était un lutin de mouvement,
+d'énergie, de gaîté; un gamin de
+village, qui eût fait rire des pierres, et qui
+trouvait une galette dans toutes les chaumières.
+On l'y attirait pour lui faire peindre
+des <i>postures</i>. Les villageois appelaient
+ainsi tous les portraits de vaches, de chevaux
+et de chiens qu'Hilaire charbonnait
+sur les murailles. Il y avait de ses tableaux
+tout autour de l'église. C'était son <i>album</i>
+ouvert, parce que les murs étaient lisses et
+luisants. Il y déroulait tout le portefeuille
+relié dans sa tête; il placardait ses pensées
+dans l'ombre, en jouant, toujours armé
+d'un charbon, ou d'un morceau de craie
+qu'il cachait dans sa chemise. Le soir,
+il cessait de jouer à cloche-pied, sous
+l'humble parvis, ou bien, en attendant son
+tour, pour respirer, il allait, en courant,
+tracer une figure, un arbre, sans y voir. Il
+fit M. le curé ressemblant, frappé de l'avoir
+vu un jour porter le bon Dieu à un
+malade. On reconnut M. le curé, M. le
+curé se reconnut, et il passa doucement
+la main sous le menton du petit villageois
+surpris, qui sentit, pour la première fois,
+qu'il ne serait pas toujours berger; car,
+dans le regard de ce bon curé de campagne,
+il y avait une promesse: elle fut
+réalisée.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, que fais-tu là par terre? demanda-t-il,
+quelques jours après, à Hilaire
+étendu à plat-ventre auprès d'un tas d'argile.
+En même temps il se baissa pour voir:
+car il était vieux et ses yeux aussi!&mdash;Tout
+çà! et puis tout çà! répondit l'enfant; il y
+en aura un pour vous!»</p>
+
+<p>Jamais vous n'avez vu de plus charmants
+moutons, presque bêlants; ni des petits
+cochons plus prêts à grogner. C'était joli,
+c'était vrai de forme, pétri et modelé avec
+une sagacité naïve, qui fit rêver encore une
+fois M. le curé, disant en lui-même: «Il
+faut pousser ce petit gardeur de cochons!»</p>
+
+<p>Il le poussa; l'instruisit dans un livre,
+et l'habitua aux souliers. Alors il le mena
+droit avec lui au château où il allait dire
+la messe, quand le maître était malade.
+Hilaire restait des heures entières
+devant les tableaux d'une galerie peuplée
+de peintures, où le malade se plaisait à le
+voir si absorbé, qu'il oubliait d'avoir faim.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ton sentiment la-dessus?
+lui demandait le curé quand il était temps
+de partir.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ferai des pareils!» répondait-il
+sans orgueil, parce qu'il voyait ses tableaux
+à lui pendre dans l'avenir. Alors
+il retournait joyeux à son argile et à ses
+moutons.</p>
+
+<p>Il dit pourtant un jour adieu à ces belles
+scènes changeantes; mais adieu, comme le
+soleil qui dit: «Je reviendrai.» Il revint
+douze ans après, tout rayonnant d'instruction,
+d'expérience, de lumière et de gloire.
+Tout le village, en tressaillant d'aise, courut
+au devant d'Hilaire, le petit berger!
+avec de gros bouquets et des couronnes.</p>
+
+<p>Il mangea de la galette délicieuse dans
+beaucoup de chaumières, où il pleura de
+retrouver ses <i>postures</i> soigneusement gardées
+sur les murailles. Tout le monde
+n'est pas peintre au village, mais presque
+tout le monde y est bon. L'on s'y rassemblait
+souvent autour de M, le curé,
+pour l'entendre lire, dans l'écriture d'Hilaire,
+tout ce qu'il écrivait de si amical
+qu'on s'essuyait les yeux, parce qu'il ne
+finissait pas une de ses lettres sans dire:
+J'embrasse mon village, et je tâcherai de
+lui faire honneur! Alors M. le curé embrassait
+tout le monde. On pouvait bien
+dire qu'après Dieu, il avait fait un peintre
+célèbre d'un berger, en lui donnant des
+protecteurs et des conseils éclairés.</p>
+
+<p>Aussi M. le curé montre-t-il une chambre
+toute pleine des couronnes d'Hilaire:
+le berger-peintre les lui a toutes données
+avec son portrait aux pieds nus, recevant
+du saint homme son premier livre et ses
+premiers souliers!</p>
+<br><br><br>
+<a id="c10" name="c10"></a>
+
+
+
+<h2>LE COUCHER D'UN PETIT GARÇON.</h2>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Couchez-vous, petit Paul! il pleut. C'est nuit: c'est l'heure.</p>
+<p>Les loups sont au rempart. Le chien vient d'aboyer.</p>
+<p>La cloche a dit: «Dormez!» et l'ange gardien pleure,</p>
+<p>Quand les enfants si tard font du bruit au foyer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Je ne veux pas toujours aller dormir; et j'aime</p>
+<p>A faire étinceler mon sabre au feu du soir;</p>
+<p>Et je tuerai les loups! je les tuerai moi-même!»</p>
+<p>Et le petit méchant, tout nu, vint se rasseoir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Où sommes-nous? mon Dieu! donnez-nous patience;</p>
+<p>Et surtout soyez Dieu! soyez lent à punir:</p>
+<p>L'ame qui vient d'éclore a si peu de science!</p>
+<p>Attendez sa raison, mon Dieu! dans l'avenir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'oiseau qui brise l'oeuf est moins près de la terre;</p>
+<p>Il vous obéit mieux: au coucher du soleil,</p>
+<p>Un par un descendus dans l'arbre solitaire,</p>
+<p>Sous le rideau qui tremble ils plongent leur sommeil.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Au colombier fermé nul pigeon ne roucoule;</p>
+<p>Sous le cygne endormi l'eau du lac bleu s'écoule,</p>
+<p>Paul! trois fois la couveuse a compté ses enfants;</p>
+<p>Son aile les enferme; et moi, je vous défends!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La lune qui s'enfuit, tonte pâle et fâchée,</p>
+<p>Dit: «Quel est cet enfant qui ne dort pas encor?»</p>
+<p>Sous son lit de nuage elle est déjà couchée;</p>
+<p>Au fond d'un cercle noir la voila qui s'endort.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le petit mendiant, perdu seul à cette heure,</p>
+<p>Rôdant avec ses pieds las et froids, doux martyr!</p>
+<p>Dans la rue isolée où sa misère pleure,</p>
+<p>Mon Dieu! qu'il aimerait un lit pour s'y blottir!»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et Paul, qui regardait encor sa belle épée,</p>
+<p>Se coucha doucement en pliant ses habits:</p>
+<p>Et sa mère bientôt ne fut plus occupée</p>
+<p>Qu'à baiser ses yeux clos par un ange assoupis!</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+<a id="c11" name="c11"></a>
+
+
+<h2>LES PETITS SAUVAGES</h2>
+
+<p>Un naturaliste vivait heureux au milieu
+des échantillons de toutes les parties du
+monde qu'il pouvait rassembler dans son
+cabinet.</p>
+
+<p>Ces fragments de l'univers étaient rangés
+avec tant d'ordre, qu'une carte de géographie
+semblait froide auprès des quatre
+coins de ce monde en miniature. C'était
+un charme. Ce savant conduisait par la
+main ceux qui le visitaient, là en Asie, là!
+en Afrique, là en Europe ou bien en
+Amérique. C'était presque aussi instructif
+et beaucoup moins fatigant.</p>
+
+<p>Monsieur Le Fémi, comme il s'appelait,
+avait aussi des enfants qu'il aimait avec
+une tendresse infinie, mais prudente. Ce
+sanctuaire de la science, qui était en même
+temps la source de leur fortune, ne s'ouvrait
+pour eux qu'en sa présence. Il pensait,
+ce père plein de sollicitude pour ces
+chers petits ignorants, que la chose la
+plus innocente recèle un danger, quand on
+en méconnaît l'usage. Aussi fermait-il soigneusement
+à clé ce magasin pittoresque,
+objet de la curiosité toujours renaissante
+de ces trois enfants affamés de nouveautés
+et de joujoux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que je voudrais avoir un morceau
+d'Asie! disait l'un. Moi, une dent
+de l'Afrique, disait l'autre en soupirant pour
+un long fragment d'ivoire étiqueté: <i>Dent
+d'hippopotame d'Afrique</i>.</p>
+
+<p>Mais, mieux garantis qu'Adam et Ève
+dans leur soif curieuse, ils tournaient autour
+de l'arbre de la science, sans pouvoir
+y rien cueillir, car il était sous les verroux.
+Ils n'entraient qu'avec leur père, quand
+nul danger ne pendait aux murs; quand
+les serpents étaient vendus on empaillés;
+enfin, quand on pouvait faire ce voyage
+de la terre connue, sans crainte de se blesser
+en route. Mais un instinct dangereux
+ramenait sans cesse les enfants autour de
+celte salle, isolée de la maison par l'espace
+d'un jardin qui l'en séparait. C'était
+au bout d'une longue allée d'arbres, où
+ces enfants jouaient à tous leurs jeux
+bruyants. Ils choisissaient de préférence
+cette place à tous les coins frais et odorants
+du jardin dans le seul plaisir de lever
+leurs nez vers la grande fenêtre inflexiblement
+fermée, et de regarder à travers
+tout ce qui leur eût fait des jouets si
+amusants! Vous eussiez dit de jeunes
+chats sous une volière.</p>
+
+<p>Un jour moins clair qu'un autre, un de
+ces jours qui portent l'homme à la réflexion,
+et les enfants à l'ennui, où le soleil
+s'était caché, peut-être pour ne pas
+voir ce qui allait arriver, les trois enfants
+allaient, venaient, errants par-ci, par-là,
+les bras sur la tête, sans goût, sans
+jambes pour grimper aux arbres où il
+n'y avait plus de poires, un vrai jour de
+repos et d'inaction, si des écoliers en vacances
+pouvaient comprendre l'inaction et
+le repos. Monsieur Le Fémi, sorti de grand
+matin pour des recherches précieuses, venait
+comme à l'ordinaire d'emporter sa
+clé: mais comme il avait nouvellement
+reçu des caisses pleines de toutes sortes de
+trésors étrangers, un grand désordre régnait
+dans son cabinet, où tant de belles
+choses étaient confondues pêle-mêle sur
+les tables et par terre. Déjà vingt fois messieurs
+les enfants avaient plongé leurs yeux
+de cormoran contre les carreaux de vitres,
+qu'ils détestaient, faisant des commentaires
+sur tout ce qu'ils entrevoyaient d'une manière
+si imparfaite et sans pouvoir y toucher!
+leurs coeurs passaient à travers la fenêtre.
+On sait bien que c'est attrayant des curiosités
+à distance, des objets qui brillent,
+dont les couleurs éclatent, dont la forme
+inconnue tourmente l'intelligence, et attire
+l'instinct d'apprendre; on le sait bien;
+mais des enfants qui doivent être un jour
+des hommes, ont déjà le courage nécessaire
+pour vaincre ses élans mal placés. Il y a
+toujours de la joie dans la résistance contre
+un mauvais désir, et toujours du danger
+dans la possession d'une chose défendue.</p>
+
+<p>C'est encore ici une preuve de cette
+grande vérité. L'impossibilité de glisser
+en corps comme en âme par ces carreaux
+transparents qui semblaient rire au nez des
+enfants, leur rendit l'énergie de courir et
+de chercher à se distraire par le mouvement
+et le bruit.</p>
+
+<p>Une paume heureusement retrouvée fit
+l'affaire. Il y eut un moment d'ardeur et
+d'oubli qui tint lieu de vertu. On ne pensa
+qu'au bonheur permis. On fit bondir la
+paume au milieu de l'allée verte; on sauta
+presque aussi haut qu'elle, et l'idée fixe du
+cabinet merveilleux s'évapora en cris aigus,
+étourdissante morale de cet âge.</p>
+
+<p>Mais la paume lancée à travers l'espace
+par la main déjà vigoureuse d'Alfred se dirigea
+comme à son insu du côté de la fenêtre,
+et brisa le carreau du milieu. Clic!
+clac! un trou pour passer la tête: gare la
+tentation!</p>
+
+<p>Il n'y avait pas deux partis à prendre:
+il fallait fuir. Ce n'est pas lâche de fuir la
+tentation.</p>
+
+<p>Alfred resta pétrifié comme Emile et
+Blondel. Il perdit son temps à déplorer
+une faute involontaire, et à ramasser les
+inutiles débris de la vitre en éclats. C'était
+du temps bien employé!</p>
+
+<p>Peu à peu, le bruit du verre rompu
+s'oublia, le regret de cette faute se fondit
+dans une ardente espérance rallumée.</p>
+
+<p>&mdash;Vois comme on voit! dit Alfred à
+voix basse.&mdash;Oh! que c'est beau! répondirent
+les autres plus petits, en se haussant
+sur leurs pieds, et se tenant au mur sous la
+fenêtre. Alfred, entraîné dans l'éblouissement
+de l'attraction, grimpa jusqu'au carreau
+cassé, et s'accrocha sur l'appui de la
+fenêtre en passant son bras par ce trou de
+mauvais augure.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu vois? demandaient
+les plus petits haletants et gênés. Le cou
+leur faisait un mal affreux, et leurs ongles,
+ne pouvant entrer dans le mur, se cassaient
+contre, ce qui est très douloureux.</p>
+
+<p>Enfin, la probité fit naufrage. L'espagnolette
+rouillée se trouva, je ne sais comment
+(Alfred lui-même n'a pu l'expliquer),
+sous la main de l'escaladeur. Elle tourna,
+cria un peu, sépara en deux la croisée gémissante
+d'une telle violation, et tout fut
+dit. Les deux petits se hissèrent comme
+ils purent, après quelques glissades qui
+crevèrent les pantalons aux genoux, et à
+l'aide de l'infatigable Alfred, qui ne voulait
+être heureux ni coupable tout seul, on
+entra ivre, palpitant, effrayé de bonheur,
+forcé au silence par excès d'émotion et de
+fatigue.</p>
+
+<p>Après cette trêve qui ranima les coeurs,
+toutes les caisses ouvertes furent inspectées;
+on fureta les quatre parties du globe;
+on se trompa en replaçant les spécimen
+plus chers au naturaliste absent que les
+prunelles de ses yeux. Bien des choses qui
+venaient du coin de l'Afrique furent rejetées
+à la hâte au milieu de l'Asie. En un
+moment tout fut sens dessus dessous;
+on marcha sur l'univers; on s'habilla en
+sauvage!</p>
+
+<p>Il y avait précisément là les dépouilles
+de quelque tribu, dont les ceintures et les
+bonnets surchargés de plumes offraient une
+irrésistible parure. Les bonnets flottants
+haussèrent de trois pieds Alfred et ses frères.
+Les pantalons déchirés disparurent
+sous les ceintures emplumées qui leur faisaient
+des blouses, vu leurs tailles, et des
+carquois brodés de perles ou de coquillages
+furent attachés tant bien que mal sur
+leurs épaules tremblantes d'orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu es anthropophage! dit Alfred
+à Blondel, petit blond naturellement fort
+doux, que l'exemple seul avait attiré dans
+ce gouffre.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, Emile, tu es l'Esquimau, mangeur
+de poissons et de fruits. Moi! je suis
+le chef d'une tribu guerrière; je passe:
+l'anthropophage veut te manger, je tire une
+flèche, et je le tue.</p>
+
+<p>&mdash;Non! je ne veux pas que tu me tue!
+dit Blondel qui prétendait jouer longtemps.
+Il faut nous battre; tu crieras: arrête!
+je ne m'arrêterai pas; Emile tombera;
+et pendant que je lui mangerai la tête,
+pour faire semblant, toi tu feras un cri de
+guerre, oak! oak! et nous nous battrons.</p>
+
+<p>&mdash;Hardi! répliqua l'aîné, et la pièce
+commença.</p>
+
+<p>Les flèches jouèrent leur rôle; rôle affreux!</p>
+
+<p>La mort montre un bout de sa faux
+partout. On dirait que les enfants l'agacent
+dans leurs jeux pleins d'imprévoyance:
+elle tourne autour de ceux qui n'ont pas
+de respect pour les ordres de leur père.</p>
+
+<p>Les flèches, en apparence plus élégantes
+qu'acérées, ressemblant par leur extrémité
+à l'aile d'un oiseau gracieusement ouverte,
+s'entremêlèrent bientôt aux acclamations
+confuses de: oak! oak! et de tout ce qu'on
+pouvait inventer de plus sauvage, lorsqu'une
+douleur aiguë arracha un vrai cri,
+un vrai <i>aie!</i> si naturel, et si perçant qu'il
+termina le combat. Alfred était blessé au
+doigt, et bien qu'il voulut rire, il paraît
+qu'il n'en eût pas la force. La piqûre le
+mordit jusqu'au sang.</p>
+
+<p>La voix du père, retentissante comme la
+voix de la conscience qui s'éveille, parvint
+dans leurs oreilles dressées de peur.</p>
+
+<p>&mdash;Alfred! Emile! Blondel! allons
+donc, messieurs! où êtes-vous tous les
+trois!</p>
+
+<p>Personne n'osa souffler.</p>
+
+<p>&mdash;Bientôt des pas d'homme approchent.
+Monsieur Le Fémi, poussé par un
+battement de coeur de père, une arrière-crainte
+qu'il n'avait pas encore sentie, atteint
+le bout de l'allée: il pousse un cri
+sourd en voyant la fenêtre entr'ouverte.
+Il n'attend pas le porteur qui le suit chargé
+d'une énorme caisse d'emplettes rares.</p>
+
+<p>Sans prendre le temps d'ouvrir la porte
+dont il tient la clé dans sa main qui tremble,
+il apparaît comme un Dieu terrible... et
+sauveur, aux yeux des sauvages qui tombent
+à genoux, eux et leurs plumes, humiliés
+dans la poussière.</p>
+
+<p>Un coup d'oeil rapide jeté sur leur costume,
+qui l'eût fait rire, s'il ne l'eût épouvanté,
+fait jaillir dans son âme une pensée
+funeste qui surmonte son indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous fait! s'écrie-t-il, vous
+surtout, Alfred, vous l'aîné, le premier
+après moi, pour les guider, méchant garçon!</p>
+
+<p>&mdash;Il est blessé! répondent en sanglotant
+ses frères, montrant le doigt entr'ouvert
+d'Alfred, pâle et muet de souffrance.</p>
+
+<p>&mdash;Terreur! pitié! blessé! par quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Par cela! dit Blondel, l'anthropophage,
+montrant la flèche plus grande que lui.</p>
+
+<p>Un vertige saisit le père, qui chancela
+plus pâle qu'Alfred.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant!... misérable...! non! mon
+fils! bégaye-t-il d'une langue sèche de
+frayeur, en soulevant de terre son malheureux
+Alfred! Viens ici. Du courage,
+entends-tu, ou tu es mort dans une heure,
+et si tu meurs, je meurs, entends-tu, je
+meurs!&mdash;J'aurai du courage, mon père,
+dit le coupable, fais ce que tu veux.&mdash;Tenez
+cet enfant, monsieur... mon ami!
+tenez-le ferme entre vos genoux! dit
+M. Le Fémi en appelant au secours le porteur,
+qui franchit la fenêtre, ému, ce brave
+homme, de la terreur peinte dans les yeux
+du naturaliste qui atteignait une hache
+d'armes du moyen-âge.</p>
+
+<p>&mdash;Alfred, répète-t-il à l'enfant immobile,
+il faut que je te coupe le doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Coupe! dit Alfred, en l'avançant lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon frère!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur! crièrent les enfants
+et l'homme épouvantés.</p>
+
+<p>&mdash;Pas une seconde à perdre, la flèche
+est empoisonnée. Ferme donc!... et
+le doigt tomba.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le garderas, dit Alfred, sans faiblir.</p>
+
+<p>Les plus jeunes tremblaient sous leurs
+plumes tandis que le père, dans un sublime
+sang-froid, brûlait la plaie vive de
+son fils qu'il disputait à la mort. La force
+humaine n'alla pas plus loin: et quand il
+eut terminé cette opération pour laquelle
+Dieu le soutenait, il serra convulsivement
+la tête d'Alfred sur sa poitrine, et perdit
+connaissance.</p>
+
+<p>Ce ne fut que longtemps après ce jour,
+dont l'impression forte et salutaire est encore
+gravée chez ces enfants corrigés, que
+la mère d'Alfred apprit l'événement qui
+s'était passé si près de sa chambre. Malade
+alors, elle n'en sortait pas. L'enfant ne se
+plaignit point, ne versa point de larmes,
+quand elle s'aperçut avec de vives craintes
+qu'il avait la main enveloppée:&mdash;Ce n'est
+rien, ma mère, rien du tout, dit-il en s'enfuyant
+pour ne pas lui donner le saisissement
+d'une telle vue. Il chanta même de
+toutes ses forces, ce qui rassura et fit sourire
+la mère.</p>
+
+<p>Mais il pleura, oh! il pleura beaucoup
+avec son père, parce que ce bon père en
+voulant faire des reproches justes à son
+garçon, fut tout-à-coup étranglé par des
+sanglots qui firent tomber Alfred à ses
+pieds. Il les mouilla de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! pleure! pleure! dit-il; nous
+pouvons être un moment faibles l'un devant
+l'autre: nous avons eu l'un pour l'autre
+tant de courage!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>L'OREILLER D'UNE PETITE FILLE.</h2>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,</p>
+<p>Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi!</p>
+<p>Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,</p>
+<p>Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi!</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>Beaucoup, beaucoup d'enfants pauvres et nus, sans mère,</p>
+<p>Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir;</p>
+<p>Ils ont toujours sommeil. O destinée amère!</p>
+<p>Maman, douce maman, cela me fait gémir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges</p>
+<p>Qui n'ont pas d'oreiller, moi j'embrasse le mien.</p>
+<p>Seule, dans mon doux nid qu'à tes pieds tu m'arranges,</p>
+<p>Je te bénis, ma mère, et je touche le tien!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première</p>
+<p>De l'aube, au rideau bleu c'est si gai de la voir!</p>
+<p>Je vais dire tout bas ma plus tendre prière:</p>
+<p>Donne encore un baiser, douce maman! Bonsoir!</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>PRIÈRE.</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dieu des enfants! le coeur d'une petite fille,</p>
+<p>Plein de prière, (écoute!) est ici sous mes mains;</p>
+<p>On me parle toujours d'orphelins sans famille:</p>
+<p>Dans l'avenir, mon Dieu, ne fais plus d'orphelins!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Laisse descendre au soir un ange qui pardonne,</p>
+<p>Pour répondre à des voix que l'on entend gémir.</p>
+<p>Mets, sous l'enfant perdu que la mère abandonne,</p>
+<p>Un petit oreiller qui le fera dormir!</p>
+ </div> </div>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+<br><br><br>
+<a id="c12" name="c12"></a>
+
+
+
+
+<h2>LE PETIT DÉSERTEUR.</h2>
+
+<h4>EN CINQ PARTIES.</h4>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LA DÉSERTION.</h3>
+
+<h3>I.</h3>
+
+<p>«Huit ans, fluet, rose, bien mis; une
+montre d'étain en sautoir, une pièce de
+dix sous toute neuve et des billes dans sa
+poche.»</p>
+
+<p>Tel était le signalement passé de main
+en main, depuis le faubourg Poissonnière
+jusqu'à la barrière du Temple, d'un petit
+garçon, sans chapeau, qui avait disparu le
+matin de chez son père: on ne voulait pas
+le croire. On disait: «c'est impossible! un
+enfant ne quitte pas son père.»</p>
+
+<p>Quelqu'un répondait:&mdash;Si! si! on l'a
+vu passer sans chapeau, en petit garnement,
+criant en confidence à un écolier
+qui l'appelait pour jouer aux billes: «&mdash;Je
+n'ai pas le temps: je fais l'école buissonnière.
+Ne dis pas que je vais chez ma
+tante, à Dammartin. Ah! ah! J'ai pris
+mon parti? ne le dis pas.»</p>
+
+<p>Il y avait une foule de voisins aux portes
+qui racontaient ou qui écoutaient ce départ
+dont l'imagination était frappée comme
+d'un sinistre présage. Une vieille qu'on
+croyait comme l'Evangile disait:</p>
+
+<p>&mdash;Cela annonce une révolution. L'enfant
+qui déserte la maison de son père,
+c'est les hirondelles qui s'envolent d'un
+toit. Ne me parlez jamais de choses pareilles;
+elles portent malheur! Tout le
+monde frissonnait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire qu'elles portent malheur
+aux hirondelles et aux enfants, repartit
+l'épicier qui combattait pour son compte
+un augure si menaçant. Il ne faut pas
+croire que les honnêtes gens doivent payer
+pour les mauvais sujets.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, cherche!» interrompit
+celui qu'on avait mis à la poursuite du
+fuyard, et il se mit à courir, le signalement
+à la main, poussant tout le monde, qui
+s'arrêtait de surprise, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il a donc?&mdash;Je cherche
+un enfant, répliquait l'homme, moitié triste
+et moitié colère: un gamin, que si je le
+tenais! «Huit ans, fluet, rose, bien mis;
+une montre d'étain en sautoir, une pièce
+de dix sous toute neuve et des billes dans
+sa poche!» Enfin tout le signalement.
+Quel scandale sur le boulevard! Quel étonnement
+pour tous les curieux à qui cet
+homme racontait que l'enfant, qu'il osait
+à peine nommer Oscar, évitant d'ajouter
+le nom de son père, s'enfuyait de sa famille,
+pour avoir reçu le fouet; et si peu,
+si peu, que sa mère n'avait fait que semblant!
+Les curieux étaient confondus.</p>
+
+<p>Pendant cela, monsieur Oscar courait
+comme un brûlé, croyant n'atteindre le
+bonheur qu'après avoir franchi la barrière.
+Il passa roide et prompt, sans chapeau, sans
+passeport, ce qui est d'une audace inouïe,
+jetant la plume au vent; ou, pour parler
+mieux encore suivant son aspect dévergondé,
+jetant son bonnet par-dessus les
+moulins. Il y avait un tel parti pris dans
+son aspect de désordre, qu'on l'eût pris
+pour Christophe Colomb courant à la conquête
+d'un nouveau monde.</p>
+
+<p>Il fuyait l'école, il allait chez sa tante,
+et il avait dix sous! l'espace, le temps, la
+fatigue, tout disparaissait devant ses téméraires
+espérances.</p>
+
+<p>&mdash;Ma tante, disait-il en lui-même, en
+fendant l'air qui faisait voler ses cheveux
+blonds, ma tante me donnera un chapeau.
+Elle me donnera cent chapeaux: c'est ma
+tante! c'est riche, une tante! et elle ne
+me donnera pas le fouet. J'aurai tout ce
+que j'avais quand je demeurais chez ma
+mère; des tartes, des galettes, des cerfs-volants,
+(j'en veux douze de cerfs-volants!)
+et je n'irai plus à l'école, où l'on
+devient bête. Je ferai un <i>buisson</i> tous les
+jours; je courrai avec Pierre; je me battrai
+avec François, j'irai nager avec le cheval.
+C'est bien mieux! d'ici-là, je trouverai à
+manger, quand je passerai devant les pâtissiers,
+ils me donneront des gâteaux. On
+a tout avec de l'argent: mon père l'a dit.
+Et j'ai une pièce blanche! on crie toujours
+que ma tante est mon <i>coupe-gorge</i>;
+mais j'aime mieux ma tante, moi! ma tante
+n'a pas de livres. Oh! ma tante! vive ma
+tante!</p>
+
+<p>Il marche! il marche!</p>
+
+<p>Des arbres passaient devant lui, fuyaient
+derrière comme sur un plancher à coulisse.
+Des moutons, des vaches, des champs où
+les blés flottaient, où les fleurs brillaient;
+tout glissait sous ses yeux par la rapidité
+de sa course. Mais point de maisons, point
+de pâtissiers! seulement des flots de poussière
+qu'il levait avec ses pieds, et qui séchaient
+sa gorge, parce que d'abord il
+avait chanté la <i>Parisienne</i> et tout!</p>
+
+<p>Il marche! il marche!</p>
+
+<p>A la fin, quelques chaumières apparaissent
+sur le chemin. Ses regards affamés
+se portent vers les enseignes, point d'enseignes!
+enfin, au milieu de quelques paires
+de sabots, de harengs saurs et de savon
+vert, trois brioches de campagne et des
+oeufs rouges de Pâques dernières raniment
+le voyageur épuisé. Il paie sans marchander
+la somme qu'on lui demande de ces
+denrées desséchées au soleil, puis il remet,
+comme l'homme errant de l'écriture,
+cinq sous dans sa poche. Il croit,
+comme le juif maudit, que ces cinq sous
+se renouvelleront: vous allez voir.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, il mange les oeufs durs
+et les brioches qui tombent en poussière,
+et reprend haleine un moment devant une
+femme à demi-stupide, qui le regarde baigné
+de sueur et défiguré de poussière, sans
+s'inquiéter ni d'où vient, ni où va ce petit
+arpenteur de grand chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Pour aller chez ma tante, dit-il, c'est-il
+encore loin?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle tante? demande la
+maîtresse de ce bazar de hameau.</p>
+
+<p>&mdash;Ma tante, quoi! ma tante Dorothée
+Carbonnel.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce nom là, repart la
+femme insoucieuse en se remettant à tirer
+le lin d'une quenouille de chanvre.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais, ma tante Dorothée Carbonnel,
+comment! repart Oscar qui ne comprend
+pas que sa tante soit inconnue à quelqu'un
+dans le monde, elle est à Dammartin,
+ma tante! et c'est ma tante.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ah ben! faut que vous retourniez
+sur vous, et puis prendre la fourche à
+votre main droite, et ce sera par là. Y aura
+toujours quéque laboureur en champ
+pour vous montrer.»</p>
+
+<p>Oscar dérouté et las du repos même
+qu'il avait pris, car il en sentait mieux sa fatigue,
+rebrousse chemin. Alors le soleil
+lui donna en plein dans la figure, sans
+chapeau, sans quelques larges feuilles pour
+cacher un peu sa tête qui bout comme au
+milieu de la chaudière de midi; c'est à
+tomber sur place; aussi lève-t il pesamment
+cette poussière qu'il faisait voler
+naguère avec tant d'insolence.</p>
+
+<p>Une inquiétude brûlante le dévore sans
+qu'il y trouve un nom; car tant de choses
+déjà tournent dans son isolement, qu'il
+souffre sans pouvoir dire de quoi: c'est la
+soif! il se ressouvient qu'il a oublié de
+boire, après le repas d'une nourriture fanée
+et altérante. Ah! c'est là un commencement
+de désespoir. Il donnerait, ses cinq
+sous sans chanceler pour un verre d'eau
+de la source, où sa tante puise de si larges
+cruches, dont l'image fraîche et bouillonnante
+qui se met tout à coup devant lui,
+attise le feu mêlé à son haleine. Personne
+sur cette route consumante! Le désert se
+montre devant lui! Oh! que les prêtres espagnols
+pourraient dire de lui, ce qu'ils disaient
+à Montézuma: Les dieux ont soif!...</p>
+
+<p>Cependant, avec la persévérance digne
+d'un autre but, il fait le signe de la croix
+pour s'assurer où est sa main droite, et
+entre dans un chemin un peu moins aride.
+Il avait entrevu au loin, une voiture qui
+venait du côté de Paris, et plutôt périr que
+de rencontrer rien de ce qui venait de Paris,
+car ce ne pouvait être, selon lui, qu'une
+école, des livres ou le fouet!</p>
+
+<p>Il pénètre donc dans un chemin de traverse,
+où quelques haies lui donnent d'abord
+l'espérance d'un ruisseau: bientôt
+cette fraîche idée se sèche et peut-être
+qu'il se fut ainsi calciné au milieu d'un
+chemin sous le soleil vengeur qui dardait
+à plomb sur lui, si son ange gardien qui
+devait être pourtant bien fâché, n'eût arrosé
+son joli visage d'un déluge de larmes
+qui vinrent du coeur; car ce coeur crevait.
+On a beau faire et beau dire, on ne peut
+porter à la fois une mauvaise action, la
+solitude et la soif. Il y avait dans ce petit
+garçon, la désolation profonde qui se trouve
+au fond de tous les coups de tête où porte
+l'ingratitude. Il s'arrête, ébloui, se lavant
+avec ses larmes de la poussière incrustée
+dans ses joues; ce bain naturel en dégonflant
+sa poitrine, détend un moment la
+peau rose et tendre de sa figure déjà moins
+hardie. Il s'avoue même pour la première
+fois que sa mère ne lui faisait pas le moindre
+mal quand elle disait qu'elle le fouettait;
+que c'était vraiment l'ombre du fouet.
+Il se l'avoue, car enfin, sa tante était très-loin...
+sa position était déplorable, la porte
+de l'école ne trouble plus son jugement.
+Il est donc là sous l'oeil de Dieu et devant
+sa conscience: la vérité étincelle nue au
+soleil; il soupire:&mdash;ah!</p>
+
+<p>Je crois que vous ne serez pas fâché de
+le laisser là un moment tout seul, d'autant
+plus qu'à force de marcher il arrive
+à la fin près d'un moulin qui tourne dans
+une écluse. Ce bruit limpide et les flots
+d'écume qui jaillissent, sous un petit pont
+jusqu'à sa personne penchée en avant, lui
+rendent la vie, la force et l'étrange imprudence
+que nous ne saurons que trop tôt,
+avec ses suites méritées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>L'ABREUVOIR</h3>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Le commissionnaire de confiance envoyé
+à la recherche d'Oscar tenait toujours
+à la main son signalement, mais d'une manière
+plus commode. Il était monté de bon
+accord sur l'énorme charrette d'un roulier
+obligeant, et du haut de cette haute position
+de surveillance il criait loyalement
+aux rares piétons qui traversaient l'heure
+la plus chaude du jour.&mdash;Avez-vous vu un
+enfant? un petit gamin sans chapeau? huit
+ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'étain
+en sautoir, une pièce de dix sous toute
+neuve et des billes dans sa poche?»</p>
+
+<p>On lui répondait: Non! sans faire de
+longs discours: car on cuisait de soleil.</p>
+
+<p>C'était la voiture que le petit déserteur
+avait aperçue au loin, elle passa juste devant
+le chemin en fourche où Oscar se
+trouvait caché et perdu dans les haies de
+sureau, ou d'églantiers; je ne sais lequel.</p>
+
+<p>Ce ne fut donc qu'à la Fileuse, où l'enfant
+avait fait un si mauvais repas, que
+cet honnête chercheur d'écoliers obtint
+quelques renseignements, au moyen du
+portrait écrit qu'il relut trois fois à cette
+espèce de femme sauvage qui avait déjà
+perdu la mémoire. La pièce de dix sons
+l'éveilla seule; car elle la touchait souvent
+au fond de sa poche, neuve et
+brillante comme elle était, cette petite
+monnaie blanche! le génie de l'idiot est
+au milieu d'une pièce d'or ou d'argent.</p>
+
+<p>Elle donna donc ses instructions; en
+refoulant dans sa poche le prix de sa pâtisserie
+et le pauvre coureur, disant à regret
+adieu au roulier et à la charrette, se
+remit sur les traces d'Oscar.</p>
+
+<p>Nous l'avons laissé dans une position
+si calme que ce serait doux de l'y retrouver,
+n'est-ce pas? Moi j'y ressentais un plaisir
+infini, car le bruit de l'eau durant la
+grande chaleur me semble un des plus
+grands bienfaits de Dieu.</p>
+
+<p>Il paraît qu'une chose plaisait mieux encore
+à Oscar, et qu'après l'école buissonnière,
+un cheval était ce qui pouvait le
+plus exalter sa tête déjà très-montée par
+l'ardeur du grand soleil.</p>
+
+<p>Il paraît encore qu'après s'être saturé
+de fraîcheur, ne fût-ce que dans le creux
+de sa main (on tire parti de tout dans le
+désespoir), Oscar fut tout à coup frappé
+de la présence d'un cheval qu'il n'avait
+pas vu d'abord. Ce cheval, les naseaux ouverts,
+humait comme Oscar l'humidité délicieuse
+de l'écluse, et savourait, sans maître,
+sans harnais, sans rien, le charme d'une
+promenade en toute liberté, qui sentait
+d'une lieue l'école buissonnière. La ressemblance
+de leurs situations établit tout-à
+coup une sympathie si puissante entre
+eux, du côté du petit fuyard au moins,
+qu'il grimpa plein d'audace et de bonheur
+sur ce grand camarade qui se laissa faire
+avec une indulgence tranquille. Tout ce
+qui est vraiment fort protège la faiblesse.</p>
+
+<p>Toutefois quand il sentit sur son dos
+cet extrait de cavalier, qui s'agitait en tous
+sens pour l'exciter à courir un peu, à jouer
+amicalement pourvu qu'il lui donnât force
+de coups de pieds, de coups de poing
+dans les flancs, sur la tête et partout, le
+géant d'écurie frissonna d'indignation ou
+d'amour pour la promenade, et prit ses
+bottes de sept lieues. Il se mit à courir à
+travers champs, faisant des gambades et
+des manières d'éclats de rire qui épouvantèrent
+singulièrement l'écuyer de huit ans.
+Pour comble d'alarme, en gagnant du pays,
+et chevauchant avec la vitesse du vent, une
+large rivière parut ouvrir ses bras devant
+l'immense soif du cheval, qui, se souciant
+très peu si Oscar avait peur de l'eau, courut
+tout droit s'y plonger jusqu'au poitrail,
+Oscar poussa des cris affreux, se retenant
+de toute sa peur aux crins du cheval altéré,
+criant alors, de ce cri né dans le coeur
+de tous les enfants, même des enfants ingrats
+comme Oscar:&mdash;Ma mère! ah! ma
+mère! Le cheval ne bougea pas plus
+que celui d'Henri IV sur le Pont-Neuf. Il
+prenait son bain, il était bien: tant pis
+pour Oscar! que devait-il à Oscar? ces cris
+lamentables:&mdash;Ma mère! ah! ma mère!
+ne laissèrent point d'abord parvenir jusqu'aux
+oreilles bourdonnantes du peut
+garçon pantelant ces cris plus rudes et plus
+affreux: Au voleur! arrêtez le voleur!
+arrêtez le cheval! arrêtez le voleur!</p>
+
+<p>Jugez comme la solitude des champs
+fut désagréablement troublée par ce tumulte
+déshonorant pour Oscar! combien
+le ciel avec tous ses yeux ouverts dut regarder
+tristement cette scène! Des paysans,
+qui ne badinent pas sur les droits de
+la propriété, accouraient de toutes leurs
+jambes, armés de fourches et les yeux en
+fureur, prêts à déchirer peut-être ce frêle
+larron. Il y avait sérieusement de quoi
+frémir! Oscar les entendit tout à coup si
+près de lui que l'insensé fut comme poussé
+à se précipiter dans l'eau, pour éviter le
+châtiment qui se préparait terrible.</p>
+
+<p>Mais l'ange gardien, oh! comme j'y crois
+à l'ange gardien! il me semble le voir détourner
+lui-même le cheval de cette rivière
+qui allait être un tombeau d'enfant!</p>
+
+<p>Il eut pitié de sa mère absente; le cheval
+légèrement frappé par une main invisible,
+rafraîchi d'une station salutaire à
+l'abreuvoir, se remit gaiement à trotter
+vers un petit village, emportant Oscar
+presque évanoui, mais sauvé de la rivière.</p>
+
+<p>Au bord de ce village, l'enfant glissa
+du cheval moins fougueux. Ranimé par
+la terreur, environné de toutes parts d'ennemis
+prêts à fondre sur lui, il s'élança
+les bras ouverts dans l'église du hameau,
+qui le reçut haletant, plein de fatigue, de
+remords et d'espérance! Car tout petit
+qu'il était, il sentit qu'il y a une protection
+puissante aux genoux de la Vierge, qui
+tient son enfant entre ses bras; elle rappelait
+à Oscar sa mère, et semblait lui dire
+du haut de l'autel où il tremblait:&mdash;Reste
+avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Huit ans, fluet, rose, une montre
+d'étain en sautoir, etc., criait alors, à la
+porte du village, l'homme qui gagnait
+si laborieusement sa journée. Il fut entouré,
+écouté par tous les paysans qui
+sortaient des chaumières, tandis que le maître
+du cheval se calmait un peu en remontant,
+comme on dit, sur sa bête. Cela fit
+un spectacle pour le hameau. L'asile où
+Oscar avait porté sa honte fut franchi: on
+le trouva blotti dans le choeur, la tête cachée
+entre les pieds de la Vierge, où il
+eût voulu rester toujours! personne, en le
+voyant se retourner si pâle, si rendu d'épuisement,
+le visage baigné de larmes, les
+plus amères de la vie d'Oscar, personne,
+pas même son poursuivant bleu de chaleur,
+pas même le propriétaire monté sur son
+cheval à la porte de l'église, n'eut le courage
+d'insulter à un coupable si malheureux!
+On respecta d'ailleurs l'abri inviolable
+qu'il avait choisi par une inspiration
+divine; on découvrit sa tête devant l'autel,
+on prit de l'eau bénite et l'on fit sortir
+en silence Oscar, qui se laissa conduire en
+tonte humilité devant la foule rassemblée
+pour le voir passer. Les vieillards dirent:</p>
+
+<p>&mdash;A tout péché miséricorde.»</p>
+
+<p>Les femmes, en voyant ce pâle déserteur,
+la tête courbée sous l'humiliation,
+les femmes pressèrent leurs enfants contre
+elles, et sentirent leurs yeux humides.
+Les enfants, toujours bons quand ils regardent
+ces yeux de femme brillants de pitié,
+dirent à plusieurs: Mères, il faut lui bailler
+du lait.»</p>
+
+<p>Il en but à pleine mesure et jusqu'au
+coeur, tandis que son guide reprenait sa
+force par quelques verres de vin, pour lesquels,
+il faut le dire, Oscar offrit ses cinq
+sous avec tant d'instance, que tout le
+monde dit:&mdash;Il a bon coeur» et que
+l'homme, désarmé par cette action, prit
+sa main, sans rudesse, sans <i>rancoeur</i>, saluant
+à droite, à gauche les habitants, qui
+leur donnèrent un pas de conduite dans
+les champs, en criant: Dieu vous garde!
+et d'autres compliments qui se gravèrent
+pour toujours dans le coeur gonflé d'Oscar.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h3>LES BILLES PERDUES.</h3>
+
+<p>Une solitude affreuse régnait dans la
+maison paternelle quand il y rentra. Il
+semblait que tout fût mort. La nuit tombait,
+les meubles étaient sombres et reprochants.
+Le père d'Oscar courait à la recherche
+de son fils depuis le matin. Sa
+mère, la douleur dans l'ame, était également
+sortie pour découvrir son cruel enfant!...</p>
+
+<p>La rue était large, dépeuplée, ironique.
+Elle semblait dire avec une mine glaciale:</p>
+
+<p>&mdash;Rentrez, monsieur, j'ai bien l'honneur
+de vous saluer!</p>
+
+<p>L'épicier, les bras croisés, sur sa porte,
+inspectant, à la fin du jour, tous les scandales
+à la portée de son investigation,
+railleur comme la rue que reconnaissait à
+peine le <i>paria</i> volontaire, l'épicier ôta sa
+casquette avec la dérision écrasante de
+cette apostrophe:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon estimable voisin, enchanté
+de vous revoir. Si vous avez besoin d'excellentes
+figues, de raisins de caisse pour
+vous remettre de vos voyages, dites à votre
+père que j'en vends. Il doit être bien
+content de vous, il vous en achètera.</p>
+
+<p>Les jambes d'Oscar rentraient sous lui.</p>
+
+<p>La vieille Léonore, qui tricotait à la
+lampe dans l'arrière-boutique, fut prise
+d'un grand saisissement à la vue du petit
+garçon.&mdash;Croyez moi, dit-elle en préparant
+un bon souper à son guide harassé
+de fatigue, croyez-moi, Oscar, montez dans
+votre chambre et couchez-vous. Ce soir,
+votre père sera encore bien fâché, votre
+mère n'osera vous pardonner devant lui.
+Venez avec moi; ce souper que je vous
+porte, vous le mangerez en vous couchant,
+et qui vivra verra! Oscar monta sans proférer
+une parole.</p>
+
+<p>Son pain fut très-amer ce soir-là, ainsi
+que tout ce que la vieille Eléonore avait
+monté pour manger.</p>
+
+<p>Au milieu de sa mélancolie, à demi-déshabillé
+sur son lit, où l'on voyait à peine
+clair par une petite fenêtre, et par un reflet
+de la lune, abîmé dans mille pensées
+de crainte pour <i>demain</i>! d'espoir dans la
+clémence de sa mère, de son père offensé,
+et de son Dieu fléchi, une fraîche idée se
+glissa dans la mémoire d'Oscar: Ses billes!
+tout l'avenir s'arrangea devant ses yeux.
+L'argent était dévoré, le chapeau disparu
+dans le naufrage, mais ses billes! si polies,
+si bien veinées, si transparentes qu'on pouvait
+regarder le soleil et la chandelle au
+travers.&mdash;Oh! mes billes comptons mes
+billes! et il s'assit avec un soupir plein
+d'aise et de dilatation.</p>
+
+<p>Tout le monde savait, avant ce jour affreux,
+que les heures innocentes d'Oscar
+n'avaient pas de plus doux loisirs que l'examen
+de ces jolis marbres ronds; que c'était
+sa fortune, ses rentes; qu'il les comptait
+cent fois par jour; en mangeant, ce qui
+le faisait gronder; à l'école, sous son livre,
+ce qui le faisait mettre en pénitence, enfin
+partout, et comme vous voyez jusqu'au
+fond de ses remords.</p>
+
+<p>Jugez comme il fut triste quand il n'en
+retrouva plus que deux, après avoir parcouru
+avec effroi tous les coins de sa poche,
+d'une immense poche, qui pouvait
+passer pour un sac, et qu'Eléonore avait
+la bonté de recoudre souvent, car c'était
+un entrepôt qui suivait Oscar dans toutes
+les démarches de sa vie. Malheureusement
+dans cette dernière aussi! il est à présumer
+que les secousses du cheval errant
+avaient fait sortir ces petites richesses roulantes...
+Oscar se renversa sur son oreiller,
+qu'il inonda de ses larmes et s'endormit
+désenchanté de ce monde, où les fautes
+s'expient par de si grandes souffrances.
+Il avait dit: Tout est fini pour moi! et il
+était entré dans un profond sommeil.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que le trouva sa mère,
+quand elle monta, non pour punir un crime
+qu'elle n'avait jamais prévu, qui ne
+faisait point partie de ceux enfermés dans
+son code pénal de mère et qu'elle remettait
+à Dieu; mais quand elle ne put résister
+enfin à venir s'assurer si c'était bien
+lui! bien son enfant perdu tout un jour...
+C'était lui! mais qu'il était changé! comme
+sa mère le reconnut avec tristesse,
+lorsqu'après avoir approché bien doucement,
+bien doucement une lumière auprès
+de son lit, elle le vit humecté de larmes,
+barbouillé de la poussière des voyages, et
+les cheveux mêlés comme s'il se fût battu
+avec cent chats!</p>
+
+<p>Le coeur de cette mère ne put résister.
+Elle pleura comme il avait pleuré, avec
+plus de douceur toutefois, car elle retrouvait
+son cher enfant! Aussi laissa-t-elle
+tomber, avant de sortir, le baiser du pardon
+sur le front souillé d'Oscar. Elle retourna
+près de son mari, qui se promenait en long
+et en large dans le magasin, songeant d'un
+air soucieux au châtiment que méritait
+son fils.</p>
+
+<p>Elle parla tant, tant! sa voix était si bonne,
+si suppliante, si craintive qu'elle entra
+dans la colère de l'homme grave et blessé.
+Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Couchez-vous; car vous me rendez
+aussi faible que vous-même!</p>
+
+<p>Elle bénit Dieu! et se coucha délassée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>ÉCOLE ET PARDON.</h3>
+
+<p>Le lendemain, Eléonore conduisit Oscar
+à l'école, avant que personne fût levé
+chez son père. Un déjeuner <i>d'enfant prodigue</i>,
+préparé par sa mère qui ne se montra
+pas encore, avait réparé ses forces et
+rendu un peu de teint à ses joues bien lavées.
+Excepté la perte des billes dont il
+était si fier autrefois, si ruiné aujourd'hui,
+tout semblait à peu près remis en place
+dans son existence, où il avait repris son
+banc, son livre, et tous ses bruyants camarades.</p>
+
+<p>Quand l'école fut complète, le maître
+ayant saisi au vol un moment de profond
+silence, se leva et dit:&mdash;Messieurs, il y a
+parmi vous un enfant qu'il est de mon devoir
+de vous signaler comme pouvant donner
+un funeste exemple à ma classe, un
+buissonnier! qui n'a pas craint de plonger
+sa mère dans les angoisses de l'inquiétude,
+sa mère, sa bonne mère qui l'a nourri de
+son lait, qui l'habille, qui lui paie des maîtres!
+cet enfant ingrat a déserté hier sa
+maison!</p>
+
+<p>Son nom est inutile à prononcer! une
+rougeur coupable fait éclater sa condamnation
+dans ses traits, qu'il s'efforce en vain
+de cacher sous son livre! Puisse, messieurs,
+cette rougeur provenir d'une bonne honte
+qui enchaînera dans notre sein l'enfant qui
+a mérité tout un jour le titre anti-social de
+déserteur!!!</p>
+
+<p>Oh! quel murmure suivit cette dénonciation
+publique! Oscar crut tourner dans un
+tourbillon de feu, quand il sentit trente-six
+yeux d'écoliers attachés sur lui seul, comme
+sur un centre de blâme et de curiosité,
+car il n'y avait pas à hésiter, c'était lui!</p>
+
+<p>Les innocents de ce jour-là s'étaient regardés
+fièrement entre eux, ayant l'air de
+se dire:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez! les déserteurs portent-ils la
+tête comme cela!» et la tête d'Oscar tombait
+comme une feuille morte sur sa poitrine!
+Aussi les murmures, d'abord décents
+et étouffés, devinrent tellement <i>tumulte</i>
+que le maître eut besoin d'une vigueur peu
+commune pour rétablir à la fin le silence,
+d'où s'échappait encore, comme les dernières
+fusées d'un feu d'artifice, ce mot qui
+ne tombait que sur le banc vide d'Oscar.&mdash;Déserteur!
+déserteur! et la classe entière
+lui tourna le dos.</p>
+
+<p>Ce procédé n'est pas d'une haute charité,
+c'est vrai: mais telles sont les moeurs de
+l'école, du monde entier. Oscar eut bien
+du mal à détacher de lui ce vilain nom qui
+s'y était collé par sa faute.</p>
+
+<p>Son père, quand il rentra, vit qu'il en
+était si courbé qu'à peine il pouvait s'avancer
+vers lui. Suivant sa promesse de la
+veille, il lui tendit la main généreusement.&mdash;Oscar!
+je te pardonne, tu as souffert.»
+Et il vit, lui, que sa mère pleurait en faisant
+semblant de regarder par la fenêtre.</p>
+
+<p>Pauvre Oscar! il se trouva, sans savoir
+comment, dans ses bras, dont l'étreinte
+lui réchauffa le sang autour du coeur! il
+s'y plongea comme dans son champ d'asile.
+Il y oublia tout! et les grandes routes, et
+les écoles impitoyables.</p>
+
+<p>Elle fit des épargnes pour lui rendre
+vingt billes.</p>
+
+<p>Il fit le serment de ne la déserter jamais.</p>
+<br><br><br>
+<a id="c13" name="c13"></a>
+
+
+
+<h2>ADIEU D'UNE PETITE FILLE A L'ÉCOLE.</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mon coeur battait à peine et vous l'avez formé,</p>
+<p>Vos mains ont dénoué le fil de ma pensée,</p>
+<p>Madame! et votre image est à jamais tracée</p>
+<p>Sur les jours de l'enfant que vous avez aimé!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Si le bonheur m'attend, ce sera votre ouvrage;</p>
+<p>Vos soins l'auront semé sur mon doux avenir:</p>
+<p>Et si pour m'éprouver, mon sort couve un orage,</p>
+<p>Votre jeune roseau cherchera du courage.</p>
+<p>Madame! en s'appuyant sur votre souvenir!</p>
+ </div> </div>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>TABLE</h3>
+
+<h4>Des<br>
+
+Matières contenues<br>
+dans le second volume.</h4>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i18"><a href="#c01">La physiologie des poupées.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c02">La mère à son fils, <i>vers</i>.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c03">Minette.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c04">Le petit rieur, <i>vers</i>.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c05">L'oiseau sans ailes.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c06">Le livre d'une petite fille, <i>vers</i>.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c07">La paresse.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c08">Le premier chagrin d'un enfant, <i>vers</i>.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c09">Le petit berger.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c10">Le coucher d'un petit garçon, <i>vers</i>.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c11">Les petits sauvages.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c12">Le petit déserteur.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c13">Adieu d'une petite fille à l'école, <i>vers</i>.</a></p>
+ </div> </div>
+<br>
+
+<h3>FIN DE LA TABLE.</h3>
+
+<br><br><br>
+<hr class="full" noshade>
+<p>***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MèRES ET DES ENFANTS, TOME II***</p>
+<p>******* This file should be named 14310-h.txt or 14310-h.zip *******</p>
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS,' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://www.gutenberg.org/about/contact
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit:
+https://www.gutenberg.org/fundraising/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+<a href="https://www.gutenberg.org">https://www.gutenberg.org</a>
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
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+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+https://www.gutenberg.org/dirs/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+https://www.gutenberg.org/dirs/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+<a href="https://www.gutenberg.org/dirs/GUTINDEX.ALL">https://www.gutenberg.org/dirs/GUTINDEX.ALL</a>
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+</pre>
+</body>
+</html>
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@@ -0,0 +1,2817 @@
+The Project Gutenberg eBook, Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II,
+by Marceline Desbordes-Valmore
+
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+
+
+
+Title: Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II
+
+Author: Marceline Desbordes-Valmore
+
+Release Date: December 9, 2004 [eBook #14310]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-646-US (US-ASCII)
+
+
+***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MèRES ET DES ENFANTS,
+TOME II***
+
+
+E-text prepared by Suzanne Shell, Renald Levesque, and the Project
+Gutenberg Online Distributed Proofreading Team from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+ LE LIVRE
+ DES
+ MERES ET DES ENFANTS
+
+ CONTES EN VERS ET EN PROSE
+
+ PAR
+
+ Mme Desbordes Valmore.
+
+ TOME II.
+
+
+
+
+
+
+
+ LA PHYSIOLOGIE DES POUPEES.
+
+
+
+I.
+
+UN PERE.
+
+Quatre poupees entrerent un jour a la fois rue des Pyramides. Cela
+fit quelque sensation chez les voisins de l'heureuse maison ou se
+precipitaient ces charmantes etrangeres, car elles etaient pleines
+d'eclat, de decence et de fraicheur dans leurs parures.
+
+Une vieille gouvernante les recut dans le vestibule du second etage, les
+prit des bras de la personne qui les apportait, et les rangea derriere
+un rideau, comme elle en avait recu l'instruction, puis courut avertir
+son maitre, arrive, depuis quelques jours d'un grand voyage; il parut
+un moment apres, suivi de quatre enfants qu'il fit ranger autour d'un
+excellent dejeuner prepare pour eux.
+
+Cet homme, d'une taille legerement courbee, quoique jeune encore, les
+assit lui-meme aupres de lui d'un air doux et triste. Il etait le pere
+des enfants et revenait leur tenir lieu d'une mere charmante, qu'ils
+avaient perdue. Rien ne pouvait retenir M. Sarrasin a la vie, que le
+dessein irrevocable d'etre a la fois le pere et la mere de cette petite
+famille groupee autour de lui. Force a de frequents voyages dans
+l'interet de tous, il n'avait pu depuis trois ans cultiver lui-meme ces
+jeunes plantes dont il ignorait entierement les caracteres. Leurs jours
+s'etaient passes depuis six mois, dans une pension, ou elles avaient
+senti moins cruellement l'absence de leur mere et la privation
+momentanee de ce jeune pere, qui leur etait enfin rendu! C'etait leur
+troisieme reunion depuis son retour beni, et vous avez deja juge qu'ils
+s'occupaient des moyens d'assurer leur bonheur. Il ne lui en restait pas
+d'autre.
+
+Il se leva quand le dejeuner fut fini et la table remise en ordre.
+
+Voici, dit-il en tirant le rideau qui cachait les belles visiteuses,
+quatre petites compagnes que je veux associer a notre voyage de
+Saint-Denis.
+
+Un saisissement de plaisir fit manquer la voix aux quatre soeurs, qui
+leverent leurs bras, en criant:
+
+--Oh! papa! oh! papa! qu'elles sont jolies!
+
+Ce n'est pas sans dessein, reprit-il, qu'elles sont arrivees ainsi pour
+vous chercher. Elles ont sans doute desire un asile pres de chacune de
+vous. Leur choix doit etre ecrit d'avance dans leur billet de visite.
+
+Toutes se precipiterent sur les petites mains a ressorts des poupees qui
+tenaient une carte de visite. Albertine, l'ainee, y lut son nom (car
+elle savait lire l'ecriture), l'adresse etait ainsi concue: Prudente
+pour Albertine. Augusta, Marceline et Valerie y epelerent aussi leurs
+noms et ce furent des cris, des embrassements, qui firent couler la joie
+jusqu'au coeur de leur pere.
+
+--Elevez-les bien, dit-il avec une tendresse serieuse, et rendez-moi un
+compte fidele de leurs penchants: ce sont vos filles.
+
+Albertine emporta la sienne dans ses bras avec un maintien de petite
+maman tout a fait compose, la regardant avec un air de tendre protection
+qui fit bien augurer a monsieur Sarrasin de l'avenir de la poupee,
+qu'elle appela sur le champ:--ma fille.
+
+Augusta saisit vivement Lutine par le milieu du corps, et lui appliqua
+deux gros baisers qui derangerent un peu sa coiffure. Valerie soutint
+Peri par ces deux mains delicates, en la faisant sauter en mesure sur un
+pas de valse. Marceline, la plus jeune, petite blonde silencieuse, se
+tint gravement debout devant celle qui la regardait de dessus la table,
+sans montrer trop d'empressement a l'en faire descendre.
+
+--Tu ne prends pas, Fauvette? dit son pere: ne te trouves-tu pas
+contente d'avoir une telle fille?--Si! repondit l'enfant blond, en
+regardant alternativement Fauvette et son pere.--Je t'aime mieux, toi!
+ajouta-elle a voix basse en se glissant dans ses genoux et en passant
+ses bras autour de son cou qu'elle etreignit longtemps de toute sa
+force. Son pere emu, tenant les yeux long temps aussi fixes sur cette
+petite tete attachante, crut voir en miniature le portrait de sa mere,
+et la serra fortement sur son coeur. Le pere et l'enfant resterent
+plonges dans une immobilite qui n'etait pas de l'engourdissement.
+
+Les eclats de rire et de musique qui partaient de la chambre voisine
+reveillerent cet homme absorbe au fond de sa memoire. Il prit par la
+main sa plus jeune fille, qui tenait avec quelque embarras la brillante
+Fauvette, et ils se reunirent au cercle joyeux qui allait devenir le
+centre des observations du tendre physiologiste.
+
+
+
+II.
+
+QUATRE FEMMES EN MINIATURE.
+
+Albertine venait de faire asseoir Prudente devant elle, pour lui montrer
+patiemment un point de tapisserie, lui parlant avec une gracieuse
+autorite, et lui promettant un monde de bonheur dans le charme du
+travail. Elle en avait deja range autour de Prudente tous les elements
+sans confusion. La poupee attentive tenait avec soumission son aiguille
+enfilee de laine, et paraissait ecouter sans ennui sa jeune maman
+compter les fils de canevas, et lui expliquer les delices de cet
+ouvrage, repetant sans se lasser:--Vous prenez deux, que votre point
+soit egal et rond vos mains toujours propres et vos laines en ordre.
+
+Ce petit coin du tableau reposa delicieusement les yeux de M. Sarrasin,
+car Albertine etait l'ainee.
+
+Quel bonheur pour lui de decouvrir en elle le germe d'une patience si
+utile un jour dans sa maison! cette grace liante et calme devait si bien
+unir ensemble les jeunes branches qui l'enracinaient au monde!
+
+Assise sur une grande chaise devant le piano, Valerie soutenait Peri par
+sa ceinture comme par des lisieres, et la faisait legerement tourner en
+frappant avec sa main droite une espece de galop qui semblait enivrer la
+poupee, et la petite fille criant comme son maitre de danse:--en mesure,
+mademoiselle, arrondissez-les bras, effacez les epaules..., baissez les
+yeux devant votre cavalier!
+
+--Heureuse enfant! pensa monsieur Sarrasin, la musique fera du bruit
+dans tes plaisirs et dans tes peines. Ta physionomie riante reposera
+souvent ma douleur, et j'allegerai tes graves lecons par l'espoir de la
+danse.
+
+Augusta, qui se tenait alors a l'ecart, paraissait tres affairee
+autour de Lutine.--Elle l'avait embrassee si fort et si souvent, que
+l'humidite de ses levres, assez mal essuyees des traces de son dejeuner;
+avaient deja compromis l'eclat des joues rouges et presque vivantes de
+sa fille. C'est dans l'etonnement de voir une tache ternir un teint plus
+brillant que le sien meme, qu'elle avait eu recours au savon, et qu'elle
+s'apercut avec desespoir qu'il ne restait dessous qu'un carton pale ou
+le sang ne circulait pas. L'autre joue, toute neuve et intacte, formait
+un affreux contraste avec celle ou la couleur delayee se melait au
+savon et aux cheveux colles dans ce hideux mastic. Ce fut dans cet etat
+qu'Augusta, avec une grosse larme dans les yeux s'elanca vers son pere,
+en elevant sous ses yeux, Lutine ainsi deshonoree, et criant: Vois comme
+elle a mal a la joue; je l'ai pourtant bien lavee.
+
+C'est a cause de cela, repondit son pere, l'eau ne vaut rien aux
+poupees. Ta tendresse lui a deja fait mal; il ne faut pas devorer ce
+qu'on aime. Trop de caresses etouffent un enfant. Une surveillance calme
+et active, une douce liberte autour de ta fille, comme pour tout ce que
+tu aimeras au monde, ce sera le meilleur secret pour le conserver.
+
+--Fais-la guerir, dit Augusta les mains jointes, et je te promets de
+l'embrasser bien doucement.
+
+Lutine fut envoyee chez un medecin celebre de poupees au grand bazar
+ou elle avait ete choisie; et des le soir meme, elle rentra rue des
+Pyramides, plus rouge que jamais.
+
+Monsieur Sarrasin observait en meme temps que Marceline, la plus petite
+et la plus frele, n'enseignait ni la tapisserie, ni la danse a Fauvette.
+Elle la regardait quelquefois, caressait doucement ses souliers de satin
+et ses mains un peu cachees par des manchettes de blonde: mais c'etait
+une admiration froide ou craintive que ne pouvait expliquer son pere.
+
+--Pourquoi ne danses-tu pas avec Fauvette, mon petit ange? lui
+demanda-t-il; elle doit etre legere comme ses plumes. Sa robe de crepe
+blanc est si bien garnie de fleurs!"
+
+Marceline d'abord ne repondit pas: puis, comme si sa pensee sortait a
+son insu de sa bouche, elle dit: je n'ose pas l'aimer."
+
+--C'est singulier; pensa Monsieur Sarrasin.
+
+
+
+III.
+
+LA PORTE DU CIEL.
+
+Comme le temps etait fort beau le lendemain, bien qu'il fit froid d'une
+derniere gelee, apres que les lecons furent apprises, que l'active
+gouvernante eut habille ses quatres petites maitresses qu'elle aimait
+avec devotion, on dejeuna de bonne heure, on sortit a pied tous
+ensemble. La vieille Suzanne, chaudement paree, guidait ce petit
+troupeau dont elle etait fiere, et Monsieur Sarrasin le suivait de pres
+avec la surveillance et la sollicitude d'un pere.
+
+Savez-vous ou l'on allait avec tant d'empressement, tant d'espoir, que
+pas un pied ne touchait terre? et pourquoi ces quatre visages doux et
+charmants se levaient souvent pour regarder au-dessus des maisons le
+ciel bleu suspendu, si pur, si haut au-dessus des cheminees des immenses
+batiments de Paris? Pourquoi l'on avait embrasse serieusement les
+poupees en leur disant: au revoir! sans les emmener avec soi? Eh bien!
+vous allez le savoir; car la personne qui a raconte cette histoire a
+suivi toute la famille jusqu'a la barriere Montmartre; elle avait a
+rendre aussi une pieuse visite la ou montaient ces beaux enfants, ayant
+chacun une couronne de fleurs passees au bras sous leur manteau brun.
+
+--Oh! ma bonne Suzanne, ou allons-nous? dit la petite Marceline qui ne
+marchait pas encore d'un pas aussi ferme que les autres. Suzanne soupira
+et n'osa repondre, car son maitre gardait un profond silence. On monte,
+on monte..... puis on aborde une grille devant laquelle monsieur
+Sarrasin s'arrete, decouvre sa tete; et dit:--Saluez, mes enfants, car
+c'est ici la porte du ciel!
+
+Les quatre petites filles obeirent avec un instinct de douleur et de
+tendresse qui les fit ressembler a quatre anges de la piete. Suzanne se
+detourna pour cacher ses larmes.--Ma bonne vieille Suzanne, poursuivit
+monsieur Sarrasin, si vous ne pouvez nous suivre, vous nous attendrez
+la.--Ah! monsieur! dit Suzanne avec une instance dans le regard, et
+decouvrant sous son tablier noir sa couronne a elle, qu'on ne lui avait
+pas commande d'apporter, monsieur! j'ai du courage, et je sais le
+chemin! Dans votre absence depuis six mois demeuree toute seule, je
+n'avais pas d'autre voyage a faire, et je venais!--Entrez donc, ma
+fidele Suzanne, entrez, mes petites cheries... Vous n'oublierez jamais
+notre premiere promenade: elle est serieuse; mais elle est pleine
+d'esperance. Voyez que de fleurs!
+
+Il y en avait, en effet, deja beaucoup; et des arbustes, des plantes
+vertes, des saules si bien entremeles ensemble que la terre a cette
+place ne se voyait plus qu'a peine.--C'est ici, mes filles, qu'il faut
+attacher vos couronnes et vous mettre a genoux.
+
+Ce que firent les enfants.
+
+--Venez, leur dit-il, apres qu'il eut prie au milieu d'eux et pour eux.
+Venez! votre mere vous regarde; elle vous benit.
+
+La petite Marceline se precipita dans les branches et les hautes herbes
+en criant:--ou donc! ou donc!
+
+--Monsieur Sarrasin apres l'avoir saisie dans ses bras, lui dit: je
+te promets que nous serons tous reunis un jour et que nous irons la
+rejoindre par la porte du ciel.--Merci! repondit l'enfant qui se coucha
+triste sur son epaule, et qui redescendit avec son pere au milieu des
+sanglots de ses jeunes soeurs qui marchaient mieux qu'elle.
+
+
+
+IV.
+
+LA POUPEE MALADE.
+
+L'enfance est heureuse! elle est aimee de Dieu. Dieu charge un ange de
+mesurer la peine a la faiblesse. L'ange y va bien doucement; on croit
+qu'il leur souffle des baisers dans leurs larmes. De la ces ondees de
+pleurs qui mouillent a peine, car il les emporte sur ses ailes avec
+leurs prieres. Alors, ils rient, ces petits enfants; ils aiment, ils
+esperent, ils croient et c'est pour cela que Dieu les aime; pour cela
+qu'il a dit: _Laissez venir a moi les petits enfants?_ Il faut donc se
+rejouir en pensant que les quatre soeurs retrouverent leurs poupees
+avec un sentiment de joie tres pur et qu'elles les associerent a leurs
+souvenirs, a leurs jeux, a l'union charmante qui regnait entre elles.
+
+Un jour que les lecons etaient finies, leur pere s'etonna du profond
+silence qui avait succede au bruit accoutume de l'heureuse chambre de
+ses enfants. Il s'approcha sur la pointe du pied pour observer la cause
+de ce grand silence, et demeura fort surpris de voir la poupee d'Augusta
+couchee, et les petites filles s'agitant autour d'elle avec le plus
+tendre empressement.
+
+Un ordre parfait regnait dans leur activite muette. On glissait
+doucement autour du cher petit objet qu'on semblait avoir peur de
+reveiller, de cette Lutine si vive et si brillante, privee de ses
+vetements incommodes; renversee sur un oreiller, se conformant a sa
+position avec une grace qui enchantait les enfants. Alphonse, joli petit
+parent de la maison, partageait fort gravement les soins de ses cousines
+et remplissait les fonctions de medecin.
+
+C'etait un charme de le voir tatant le pouls de Lutine, reflechissant
+comme il avait vu reflechir un docteur profond, et s'asseyant pres du
+lit, le front appuye sur sa main, une plume passee dans ses levres, lent
+a ecrire l'ordonnance que ses cousines attendaient avec anxiete.
+
+Oui! l'enfance est heureuse. Il y avait pour elle dans cette scene
+l'interet d'un drame veritable. Cette malade immobile leur faisait
+pressentir ou rappeler tout ce qu'il y a de doux, d'aimable aux soins
+prodigues a un etre souffrant. Monsieur Sarrasin vit tant de zele et de
+charite regner dans ce coin de chambre, que les larmes lui en vinrent
+aux yeux.
+
+Albertine lut l'ordonnance du medecin, et prepara promptement une petite
+bande de toile urgente pour la saignee, qu'executa sur l'heure la main
+legere et hardie d'Alphonse.
+
+La lancette fut un passe-cordon d'argent, la cuvette une coupe de
+porcelaine qu'avait pretee la vieille Suzanne. Alors, a la satisfaction
+curieuse des enfants, la poupee dont la peau fut plus qu'effleuree par
+l'integre Alphonse qui s'en acquittait de tout son coeur, la poupee
+perdit une grande quantite de son.
+
+--Elle est sauvee! cria le docteur. Elle est sauvee!
+
+Sauvee! repeterent en frappant dans leurs mains les gardes-malades, qui
+avaient a peu pres le costume de l'etat.
+
+--Je te fais compliment de cette cure, mon ami, dit monsieur Sarrasin en
+se montrant. Tu me parais devoir etre un jour medecin dans toutes les
+formes. Alphonse lui sauta au cou, et lui dit en confidence.--Je fais
+semblant de croire; car, vois-tu, cette poupee n'est pas vivante.--Si!
+Si! un peu vivante cria Augusta qui l'avait entendu, et qui ne voulait
+pas perdre son illusion. Tiens, papa, regarde, ajouta-t-elle en
+entrainant son pere aupres de sa Lutine. Tu vois que les sangsues ont
+bien pris!" Lutine avait, en effet, huit sangsues, ou du moins huit
+petits morceaux de reglisse decoupes dans la forme de ce laid et
+bienfaisant animal. Il faut convenir que Lutine ainsi barbouillee, le
+bras vide, et lavee par toutes les potions qu'on lui avait fait boire,
+demeura dans un etat de convalescence, dont les bons soins de la sage
+Albertine ne purent jamais la tirer entierement. Monsieur Sarrasin
+declara pourtant que cette convalescence serait celebree par un banquet,
+ou le docteur recut, en cremes, en biscuits et en darioles, le prix de
+sa sagacite merveilleuse.
+
+--D'ou provenait la maladie de Lutine? manda Monsieur Sarrasin, moitie
+serieux, moitie riant.
+
+Le docteur mangeait, se reposant sur ses lauriers. Augusta repondit avec
+vivacite que Lutine avait fait son malheur elle-meme, qu'elle se serrait
+dans son corset de maniere a s'etouffer, ce qui la rendait tres-agacee
+et tres-pale.
+
+Enfin, papa, sans moi, elle serait devenue poitrinaire. C'est une folle,
+sans soin d'elle-meme, jamais en place, une petite ramasse-poussiere qui
+me fait tourner la tete.
+
+--Je comprends, dit son pere, en frappant doucement sur cette petite
+tete agitee, qu'il faudra lui donner un bien bon exemple pour la
+corriger. La tienne, Valerie, parait en bonne sante.
+
+--Oui, papa, elle danse
+toujours, et je lui apprends le pas du chale pour te faire une
+surprise le jour de ta fete. Oh! papa! elle valse presque seule sans
+s'etourdir.
+
+--Il faut lui faire une recompense de cet amusement, mon
+ange: on peut danser de joie quand on a bien rempli tous ses devoirs;
+j'y veillerai avec toi. La tienne, Albertine, comment se conduit-elle?
+
+Albertine ne repondit rien qu'en courant chercher les preuves de
+l'excellente conduite de Prudente. Elle rapporta, dans un doux silence,
+l'ouvrage de tapisserie termine avec une proprete ravissante; puis elle
+etala, avec un sourire d'une petite mere satisfaite, un trousseau cousu
+de la facon la plus solide. Ce trousseau se composait deja d'une paire
+de draps ourles, marques au nom de Prudente; quatre chemises a manches
+longues en forme de peignoir; quatre manteaux de lits, des beguins
+bordes d'une petite dentelle de Lille et quatre mouchoirs ornes de son
+chiffre.
+
+Avec cela, dit l'enfant plein de joie, elle peut attendre. Elle m'a bien
+aidee, cette chere mignonne! Oh! papa que je l'aime! et que je suis
+contente quand nous travaillons ensemble!--je t'aime aussi, dit son
+heureux pere, et je te donne des ce moment le droit de surveillance
+sur toutes les poupees de la maison; elles y gagneront beaucoup et tes
+jeunes soeurs davantage.
+
+Les plus petites embrasserent tendrement Albertine, qui les baisa d'un
+baiser plein d'amour et d'avenir. Je dois vous dire, pour l'avoir vu de
+mes yeux qu'elle devint, en effet, plus tard, le guide et l'appui de ses
+soeurs, dont elle est encore adoree.
+
+Dans un moment de reflexion fort rare chez Augusta, elle regardait un
+peu tristement les ravages que sa tendresse avait produit chez Lutine,
+qui n'etait plus que l'ombre d'elle-meme,--Veux-tu la mienne? dit
+Marceline, que personne ne soupconnait en observation dans un coin; mais
+dont les yeux intelligents percaient toujours jusqu'a la tristesse des
+autres. Prends la mienne, prends, petite soeur; tu soigneras, Lutine et
+Fauvette te rejouira.
+
+--Mais toi, repondit Augusta, en hesitant a recevoir la belle Fauvette,
+aussi fraiche que le jour de son entree dans la maison.
+
+--Je la regarderai, Augusta, quand j'aurai fini mes devoirs; mais elle
+est lourde et elle a trop de plumes, il est impossible que ce soit la ma
+fille.
+
+--Oh! j'en aurai donc deux! s'ecria sa soeur folle de joie. Que de
+choses, mon Dieu! que d'inquietudes je vais avoir sur les bras! qu'une
+grande famille cause de soins et de fatigue aux meres!
+
+
+
+L'ORPHELINE DU BOULEVARD
+
+Monsieur Sarrasin n'avait pas vu sans surprise le detachement de
+Marceline pour Fauvette, il en cherchait la cause dans l'insouciance de
+son age; mais il se trompait; il en eut la preuve un jour. Toute cette
+famille innocente revenait du boulevard Saint-Denis; on pressait le pas,
+car c'etait l'heure ou les lumieres du gaz s'allument de loin en loin.
+Une humble boutique a terre s'annoncait a une grande distance par la
+voix d'un jeune marchand, qui jetait ces paroles percantes dans toutes
+les oreilles promeneuses:
+
+Voyez, messieurs, voyez mesdames, enfants, petits enfants, voyez!
+pleurez pour obtenir de vos peres et meres les tresors a cinq sous que
+voila. A cinq sous, messieurs, mesdames, enfans, petits enfants! A cinq
+sous, tout ce qui peut frapper l'oeil de l'acquereur!"
+
+Monsieur Sarrasin ne resista pas a l'attraction de cette voix puissante;
+il permit a ses enfants de choisir chacune un de ses tresors a cinq sous
+qui font plus d'heureux qu'on ne pense.
+
+Un seul objet attira toute l'attention de Marceline. Une poupee nue,
+abandonnee dans un coin, sur la terre humide, lui causa une sensation de
+pitie subite. La plus attrayante sympathie s'etablit entre elle et cette
+pauvre petite chose dedaignee; et pressant de toute l'etreinte de ses
+deux mains la main de son pere pour le forcer a se pencher vers elle,
+donne-moi, lui dit-elle, cette Fauvette, pour que je la rechauffe, oh!
+je t'en prie!" Elle fut a l'instant sous son manteau, entre'ouvert vingt
+fois par les caresses que cette poupee recut de son doux sauveur. C'est
+de la que lui vint le nom de l'Orpheline du Boulevard.
+
+Il est impossible de vous representer l'affection qui parut s'etablir
+entre elles deux. C'etait presque triste de penser qu'un seul coeur en
+faisait tous les frais: on aurait voulu animer un peu l'objet d'une
+amitie si tendre, pour lui donner le bonheur d'y repondre. Marceline ne
+le desirait pas, elle en etait sure! elle voyait ces petits traits fins
+et luisants s'animer pour elle, pour elle seule! et cette idee lui
+causait du ravissement. Jamais on ne la rencontrait sans l'orpheline
+collee contre sa poitrine; jamais elle ne se couchait, apres sa priere
+a Dieu, sans endormir sur son coeur son enfant trouve, l'amour de son
+choix, sa petite bien-aimee! Elle passait toutes ses recreations dans
+cette union intime et silencieuse. Tout ce qu'elle lui chuchotait de
+paroles caressantes et mignonnes ferait un poeme d'amour et d'amitie!
+Cette jeune ame etait remplie, et son visage d'ange rayonnait de
+bonheur. Sur les genoux de son pere meme, qui l'y bercait souvent comme
+la plus legere, elle montait avec l'orpheline associee a sa vie; cette
+vie fut un sourire tant qu'elle posseda sa frele et pure idole. Quand
+son pere, qui souriait de cette tendresse, lui demandait:--Que dit-elle
+de tout ce que tu lui racontes!
+
+--Elle m'ecoute, repondait l'enfant, elle m'entend!" Et l'avenir de
+cette petite fille l'inquietait plus que celui de la rangeuse Albertine,
+plus que celui de la bondissante Valerie; plus meme que celui d'Augusta,
+dont le caractere impetueux pouvait se modifier, et l'exempter a coup
+sur de toutes les maladies de l'ame.
+
+
+
+LA POUPEE PERDUE.
+
+Alphonse avait passe tout un jour de conge au milieu de ses jeunes
+parentes, et ce jour s'etait ecoule comme une heure. Le jardin deja
+embaume, la cour ou il y avait de l'herbe et des poules, les greniers ou
+vivaient des pigeons a la plume eclatante au soleil, tout avait maintenu
+la joie et la concorde dans cette jolie famille; pourtant Marceline
+devint triste apres le depart d'Alphonse. Elle le fut le lendemain, le
+surlendemain, longtemps, jusqu'a ce que l'on s'apercut qu'il y avait de
+profonds soupirs dans son silence, que ces soupirs ressemblaient presque
+a des sanglots et qu'enfin sa sante s'alterait d'une maniere sensible.
+
+Son pere la portait dans ses bras, la faisait danser avec Valerie,
+coudre avec Albertine, sortir avec sa bonne Suzanne.
+
+L'enfant obeissait partout, mais elle dansait d'un air pleurant, se
+couchait sur l'epaule de son pere, reveuse et les yeux fixes, gardait
+sans y toucher les gateaux delicieux dont Suzanne voulait reveiller son
+appetit, et posait une heure entiere sa petite tete brulante sur les
+genoux de sa patiente soeur, Albertine.
+
+--Veux-tu cela? lui disait-on, et cela? et cela? et beaucoup de choses
+propres a la distraire.
+
+Oui! oui! oui!" repondait-elle d'une voix douce et plaintive, mais elle
+ne jetait seulement pas les yeux sur les joujoux qu'on s'empressait de
+lui offrir.
+
+Cette petite fille etait devenue si chere a monsieur Sarrasin, qu'il
+devint lui-meme tout reveur de la voir ainsi languissante apres avoir
+interroge sa maison dans la crainte que l'enfant n'y fut malheureux
+pendant ses courtes absences; il prit la resolution de la veiller
+lui-meme jusque dans son sommeil, cet excellent pere! il entra quand
+tous les enfants dormaient paisibles et blancs comme des ramiers couches
+dans leurs nids.
+
+Le sommeil d'Albertine l'arreta un moment dans une contemplation pleine
+de bonheur. C'etait l'ange de la paix, qui s'etait endormi dans la
+priere _pour tous_! Augusta dont les joues rouges semblaient bondir
+comme deux beaux fruits sur l'oreiller blanc, appela comme Albertine le
+baiser de ce pere attendri. Il jugea par le sourire de Valerie qu'elle
+s'etait assoupie avec une chanson sur les levres. Jamais il n'avait
+compris jusque la tout le bonheur d'un pere, qui entend les douces
+haleines de ses enfants immobiles de sommeil et de sante.
+
+C'est a remercier Dieu a genoux; c'est a croire qu'on l'entend respirer
+lui-meme dans ce monde.
+
+Il n'eut pas le loisir d'interroger le repos de son plus jeune enfant,
+car a peine eut-il effleure les boucles blondes de son front presque
+pale, que la petite Marceline se reveilla en tressaillant et fixa ses
+yeux brillants tout grand ouverts sur son bien-aime pere, en lui tendant
+les bras.
+
+--T'ai-je fait peur? dit-il en se penchant sur elle. Non! j'ai cru que
+c'etait le bon Dieu, bon comme toi."
+
+Alors, avec une voix de pere qui ouvre les secrets de tous les enfants,
+il entra dans la petite ame sensible et renfermee, au milieu d'un
+ruisseau de larmes qu'il fit couler a force de confiance et de tendres
+paroles, la petite melancolique laissa sortir cet aveu: J'ai perdu ma
+fille!
+
+--Comment! dit monsieur Sarrasin frappe d'etonnement, c'est la ce que je
+cherche depuis trois mois, et tu ne m'en as rien dit?
+
+Oh! tu aurais trop de chagrin, poursuivit-elle eu jetant les bras a son
+cou et puis je ne voulais pas rapporter; c'est si laid!
+
+Dis tout, dis, pauvre ange! insista son pere emu et enchante d'avoir
+decouvert la blessure.
+
+--Eh! bien!... ne gronde pas Alphonse, dit-elle en sanglotant sur le
+coeur de son pere. Moi, je serai bien sage..., je rirai devant toi."
+
+Je vous avoue que cet homme qui n'etait plus enfant depuis trente ans
+passes, pleura d'aussi bon coeur que cette douce petite fille.
+
+
+
+LE RETOUR DE LA POUPEE.
+
+--Bonjour, Alphonse, dit le lendemain monsieur Sarrasin en entrant dans
+la maison de son petit neveu, qu'il trouva dans la cour.
+
+--Ah! mon oncle, quelle joie de te voir!
+
+--Je l'imagine bien, mon ami, et puis voila ta cousine un peu malade,
+qu'il faut distraire et guerir. C'est une heure de plaisir que nous
+venons te demander.
+
+--Quel bonheur! quel bonheur! quel bonheur! cria de toute sa tete
+Alphonse en voltigeant a travers l'escalier, ou il tirait de toute
+sa force son oncle par la main: maman! c'est mon oncle! c'est petite
+cousine " et sa mere ouvrit avec empressement.
+
+Au milieu de l'entretien amical qui s'engagea, monsieur Sarrasin
+observait le maintien de sa fille. Il craignait qu'elle n'en voulut
+dans son coeur a ce jeune garcon, auteur vrai ou suppose d'un si grand
+chagrin. Mais il ne vit nulle trace d'inimitie ni de bouderie sur ce
+petit front reveur, et l'aima bien mieux encore. Amour a ceux que la
+douleur n'aigrit pas; qui ne rendent pas les autres responsables de
+leur extreme sensibilite! Alphonse l'avait fait souffrir, mais Alphonse
+n'etait pas mechant; il n'etait qu'etourdi.
+
+Cette petite le sentait bien, elle etait si bonne, si triste de la perte
+de Fauvette, qu'elle n'avait pas besoin de joindre a son mal d'amitie,
+le mal qui mord le coeur, la haine. Sa mere avait dit une fois devant
+elle que la haine ferme la porte du ciel: oh! cette petite voulait aller
+au ciel, elle ne voulait qu'aimer, comme les anges, comme sa mere!
+
+"--Figure-toi, Alphonse, dit monsieur Sarrasin au joyeux enfant qu'il
+avait pris entre ses genoux, et qui grimpait dessus comme un chevreau,
+figure-toi que j'ai du chagrin."
+
+Alphonse dressa l'oreille, cessa de se rouler sur son oncle, et le nez
+en l'air, les cheveux eparpilles sur son front qui devenait grave, il
+ecouta tout frappe d'interet, la suite de ce mot qu'il avait repete
+vivement:--du chagrin.
+
+--Oui, Alphonse, du chagrin! je peux te confier cela, a toi, qui es un
+grand garcon, le cousin, l'ami, le defenseur de mes filles, a defaut de
+frere, qu'elles n'ont pas: tu comprends?
+
+--Alphonse devint tout ame.
+
+--Figure-toi que cette petite, que j'ai prie expres ta mere d'emmener
+un moment au jardin, est encore si credule, si enfant, qu'elle se
+persuade... mille choses touchantes par leur naivete; entre autres, elle
+croit que les poupees sont vivantes.--Alphonse poussa un grand eclat de
+rire et se frotta les mains.
+
+--Toi aussi quand tu etais petit, tu croyais fermement a l'existence de
+ton cheval de carton, et tu exigeais qu'on lui achetat de l'avoine.
+Mais tu as neuf ans, tu sais la vie et tu es revenu de tous ces
+enfantillages, une poupee pour toi, c'est un petit morceau de bois;
+c'est exactement la meme chose pour moi-meme; toutefois, nos anciennes
+erreurs doivent tourner en indulgence pour les simples, et tu seras
+triste comme moi quand tu sauras que ta petite cousine est serieusement
+malade de l'absence, de la fuite, du vol d'une poupee; je dis du vol,
+car elle a disparu en effet comme un oiseau dont elle portait le nom:
+Fauvette.
+
+--Alphonse redevint immobile. Figure-toi, mon pauvre Alphonse, que
+depuis trois mois environ, je vois languir mon plus jeune enfant, un
+ennui muet fane sa vie, sa jeune vie, autrefois heureuse et comblee par
+la possession de sa poupee! c'etait sa compagne, c'etait sa fille! elle
+lui parlait bas, elle lui faisait respirer des fleurs, cherchait partout
+de la mousse pour l'y coucher aupres d'elle: tu aurais ri...
+
+Alphonse ne riait plus.
+
+--Enfin, pitie! une si petite idole suffisait a un si petit coeur; car
+sa perte l'oppresse, l'etonne, l'isole. Elle est dans un desert depuis
+que cette diable de poupee a disparu. Elle ne mange plus qu'a peine,
+elle a de la fievre, des soupirs, qui disent: ma fille! ma fille! on
+pourrait en rire si...
+
+Alphonse fondait en larmes.
+
+--Pourquoi pleures-tu? tu n'es pas son pere, poursuivit monsieur
+Sarrasin; tu ne sens pas le mal que me fait l'etrange manie de mon
+enfant.
+
+--Je le sens, moi, mon oncle, et c'est bien pire que toi! dit Alphonse
+avec une candeur passionnee. Tiens! quand tu devrais me battre, il
+faut que je te l'avoue, car j'etouffe. C'est moi qui suis le voleur de
+poupee, adieu, mon oncle, je vais..., je ne sais pas ou je vais, mais je
+n'ose plus te regarder, et j'aimerais mieux etre en prison que devant
+toi!
+
+--Rends-moi plutot la poupee! repartit son oncle en lui barrant la
+porte, et comprimant ses sanglots contre sa poitrine.
+
+--Mon Dieu! s'ecria l'enfant malheureux, si je l'avais, ce serait deja
+fait. Mais j'ai pris cela, moi, comme un caillou, une balle pour lancer
+en l'air. Je ne sais ce qu'elle est devenue: je croyais que c'etait pour
+rire ce nom de: _ma fille_, qui est-ce qui va penser!...
+
+--Ah! voila le mal dit l'oncle en appuyant sur cette reflexion. On
+trouble souvent le bonheur des autres, sans contribuer au sien meme;
+faute de l'avoir compris on brise, on detruit, sans cruaute, des liens,
+des habitudes profondes et sacrees; mon cher ami, ne prends rien a
+personne, ne derange pas un fil dans la trame des autres, de peur de
+rompre ceux que tu n'apercois pas. Souviens-toi de mon conseil, surtout
+quand tu seras grand!
+
+---Ah! je te le jure! mon oncle: Malade par ma faute! repetait, en
+tapant des pieds, Alphonse exalte de repentir.
+
+Marceline rentrait dans ce moment. Presse par la honte de paraitre
+devant elle, il se glissa prompt comme l'eclair, sous un long rideau de
+croisee, ou il ensevelit sa rougeur et ses larmes. L'ample draperie de
+soie agitee fortement par Alphonse s'ebranla; quelque ange, souriant
+peut-etre, en fit tomber la poupee elle-meme! la poupee les bras ouverts
+comme pour alleger sa chute; la poupee mignonne et cherie, retenue dans
+un pli du rideau comme dans une etroite prison!
+
+Ah! ce fut etouffant de surprise et de joie. Marceline ne fit qu'un
+grand cri, puis se jeta sur sa fille qu'elle saisit a deux mains avec un
+tremblement d'ame inexplicable a cet age en se refugiant avec elle sous
+les bras de son pere, ingenieuse a lui chercher un asile pour toujours!
+
+Je ne peux pas vous dire exactement lequel fut le plus heureux de cette
+etonnante aventure. Monsieur Sarrasin y puisait la guerison de sa chere
+fille; Marceline une recompense sans nom a sa silencieuse maladie, et
+Alphonse dansait sur un repentir. Il sentait tomber ce plomb qui pend au
+coeur de ceux qui se disent: j'ai fait du mal a quelqu'un!
+
+Oh! decidement, Alphonse etait le plus heureux! tout le monde du moins
+aurait pu le croire comme moi, en le voyant bondir sur le chemin ou la
+poupee fut ramenee en triomphe par les trois personnes auxquelles elle
+inspirait un interet si different!
+
+
+
+ LA MERE A SON FILS.
+
+ Quand j'ai gronde mon fils je me cache et je pleure.
+ Qui suis-je, pour punir, moi, roseau devant Dieu;
+ Pour devancer le temps qui nous gronde a toute heure,
+ Et crie a tous: prends garde; il faudra dire adieu!
+
+ Mourir avec le poids d'une parole amere;
+ D'une larme d'enfant que l'on a fait couler;
+ Que l'on sent sur son coeur incessamment rouler;
+ est-ce donc pour ce droit que l'on veut etre mere?
+
+ Est-ce donc la le prix des immenses douleurs,
+ Dont nous avons paye leur presence adoree?
+ De ce pas sur la tombe encor toute navree,
+ Dieu! laissez-nous donc vivre et respirer nos fleurs!
+
+ Laissez-nous contempler a deux genoux la tige,
+ Qui veut se lever seule et fremit d'obeir;
+ Qui veut sa liberte, son plaisir, doux vertige.
+ Tout ce qui nait, mon Dieu! tend ses bras au plaisir.
+
+ Laissez-nous seulement, ardentes sentinelles,
+ Ecarter leurs dangers qu'ils aiment, si petits;
+ Si forts a repousser nos forces maternelles,
+ De la fierte de l'homme innocents apprentis.
+
+ Purifiez un peu ce monde ou chaque haleine,
+ A l'entour de nos fruits souffle un air plein de feu;
+ Preservez le lait pur dont leur ame etait pleine;
+ Alors nous guiderons leur coeur par un cheveu.
+
+ Beaux anges mutines qui bravez nos tendresses,
+ Dont les jours, dont les nuits tiedes de nos caresses,
+ Loin de vos nids plumeux brulent de s'envoler;
+ Qui les fera plus doux pour vous en consoler?
+
+ La mere, n'est-ce pas un long baiser de l'ame?
+ Un baiser qui jamais ne dit NON ni DEMAIN?
+ Faut-il ses jours? Seigneur! les voila dans sa main:
+ Prenez-les pour l'enfant de cette heureuse femme.
+
+ Enfant! mot plein de ciel, qui fait reine ou martyr;
+ Couronne des berceaux! aureole d'epouse!
+ Saint orgueil! noeud du sang, eternite jalouse,
+ Dieu vous fait trop de pleurs pour vous aneantir.
+
+ C'est notre ame en dehors, en robe d'innocence,
+ Helas! comme la vit ma mere a ma naissance:
+ Et si je la contemple avec d'humides yeux,
+ C'est que la terre est triste et que l'ame est des cieux!
+
+ O femmes! aimez-vous par vos secrets de larmes;
+ Par les devoirs sans bruit ou s'effeuillent vos charmes;
+ Apres vos jours d'encens dont j'ai bu la douceur,
+ Quand vous aurez souffert, appelez-moi: ma soeur!
+
+
+ MINETTE.
+
+Ah! que j'ai vu une triste chose! Il m'en coute beaucoup de vous la
+raconter; mais elle peut servir de lecon a quelques enfants, si par
+malheur, il s'en rencontrait encore de pareils a Minette. J'en prends
+donc le courage.
+
+Minette passait chaque annee une partie des vacances chez une amie de sa
+mere, car Minette etait en pension, parce que sa mere avait des enfants
+tres petits a elever. Il faut bien vous avouer que Minette revelait un
+caractere si absolu, si despotique, a sept ans que force etait deja de
+soustraire de plus faibles creatures a sa domination. Hyacinthe etait
+de son age, et bien qu'elle fut liante et bonne comme un agneau,
+mademoiselle Minette etait bien obligee de faire, suivant l'expression,
+patte de velours, car Hyacinthe etait calme et forte. La douce
+simplicite de son caractere se rehaussait des dehors les plus beaux;
+leur aimable puissance s'exercait sur Minette elle meme qui n'osait
+que bien rarement lui dire: je veux! mais, par combien de ruses,
+l'orgueilleuse ambition de son amitie arrivait-elle au but d'asservir
+tout ce qui avait le malheur de lui plaire! je dis le malheur, car, j'en
+connais peu qui fatiguent le coeur plus qu'une amitie tyrannique.
+
+Nous n'avons pas le droit d'opprimer nos amis.
+
+Ainsi donc, bien que la complaisance d'Hyacinthe fut charmante pour les
+mobiles fantaisies de Minette, on ne craignait pas qu'elle en souffrit,
+car elle cedait toujours avec le sourire sur les levres.
+
+Personne ne s'apercevait des mille petits sacrifices qu'elle faisait a
+la tenace perseverance de sa _bonne amie_; elle-meme ne s'en doutait pas
+peut-etre, car elle y trouvait, je ne sais quel plaisir tranquille qu'un
+bon coeur goute a voir les autres heureux de l'abnegation de ses gouts.
+Vraiment, Hyacinthe etait une aimable enfant!
+
+On courait un jour dans le jardin, on se jetait des fleurs; Minette en
+avait deracine un bon nombre, pour les replanter suivant le caprice
+de son gout sans utilite, sans reflexion que l'idee fixe: je le veux!
+Minette etait inflexible et legere; rapide et raide comme un papillon de
+fer. Quel bonheur avec une telle organisation, (qu'elle ne songeait pas
+a corriger, parce qu'elle se trouvait, parfaite), quel bonheur de
+ne s'appuyer que sur des relations moelleuses Sur l'inepuisable
+condescendance de la belle Hyacinthe, qui, n'opposait au degat de ses
+fleurs qu'un sourire un peu triste, un regard ou se montrait a peine un
+reproche melancolique, et que Minette ne voyait pas, car elle etait
+a son affaire, a son systeme de regner partout, meme en ecrasant des
+fleurs. Mais le jardinier le voyait, lui! et il avait pris Minette en
+horreur. Minette le meritait, car, un jour que cet homme avait prie
+poliment la bouleversante petite fille de laisser ses plantes et ses
+arbustes en repos, elle l'avait regarde de toute la hauteur de ses trois
+pieds et demi, en disant d'un ton bref: qu'est-ce que c'est que cet
+homme-la?--C'est Roch le jardinier, avait repondu Hyacinthe, d'une voix
+pleine d'amenite.
+
+--Eh bien! jardinier, je m'amuse! voila!
+
+Eh bien! murmura le jardinier en la regardant de travers, ca fait un
+fier petit paquet d'ortie: voila!
+
+Minette devint rouge comme une pivoine qu'elle venait de cueillir; elle
+la tordit dans ses mains, que la colere faisait ressembler a des petites
+griffes, ce mouvement furieux d'orgueil fit rire Hyacinthe, qui n'en
+comprenait pas la souffrance! car l'orgueil fait mal comme une aiguille,
+quand il n'est pas content. Il faut toujours qu'il danse sur la tete des
+autres, pour ne pas se retourner contre le cour: c'est un ver malsain a
+la vie, prenez-y garde.
+
+--Tu ris, toi! dit Minette avec du feu dans les yeux et eu poussant
+Hyacinthe qui chancela.
+
+--Tu m'as poussee! dit la douce enfant la poitrine gonflee de surprise.
+
+--Non! je ne ne l'ai pas poussee, repartit Minette vivement.
+
+--Si! tu m'as poussee! et deux larmes ruisselerent sur ses mains que
+serrait impatiemment Minette, en lui criant d'une voix alteree:--Dis que
+je ne t'ai pas poussee! dis que je ne t'ai pas poussee!
+
+--Je l'ai cru, dit naivement Hyacinthe. Si non, je ne l'aurais jamais
+invente.
+
+--D'ailleurs, tu ne m'aimes pas, toi! reprit Minette en boudant.
+
+--Si! je t'aime!
+
+--Non! tu ne m'aimes pas, puisque tu ris quand on me dit des mots.
+
+--Je n'ai pas ri de cela, parce que tu avais commence, et que Roch est
+bon! mais c'est que tu avais l'air de faire expres des gestes, comme en
+jouant a _prechi, precha!_
+
+--Bien sur! dit Minette en levant son doigt.
+
+--Oui! bien sur! et l'on s'embrassa.
+
+Si tu m'aimes, tu feras tout ce que je voudrais; n'est-ce pas? reprit
+avec reflexion Minette en calinant.
+
+--Tout ce que je pourrai, sans faire de mal a personne.
+
+--Bien entendu, nigaude; est-ce que je suis mechante, moi? et Minette
+avait un desir singulier d'obtenir une grande preuve d'amitie,
+d'obeissance peut-etre, de cette compagne qu'elle avait vu rire d'elle.
+
+Tiens, dit-elle en cueillant une herbe laiteuse et d'un vert gracieux;
+si tu m'aimes, frotte tes joues avec ce bouquet: cela pique un peu, et
+ce sera un gage.
+
+--Quelle idee! si cela pique.
+
+--Je t'en prie! je t'en prie! pour etre sure de toi.
+
+Hyacinthe ne se fit pas presser davantage, et sans redouter une legere
+piqure, elle broya l'herbe sur son charmant visage. Minette dansa!
+C'etait du tithymale, connu sous le nom d'_eclair_, dont le suc violent
+et corrosif, par une trompeuse ressemblance avec la creme, peut causer
+les maux les plus cuisants, si on l'applique sur une chair tendre et
+delicate. La fraicheur du soir arreta d'abord l'effet douloureux de
+l'herbe. Cependant une inquietude involontaire agitait l'enfant qui
+passait a chaque instant les mains sur ses joues et son menton plus
+blanc, plus rose qu'a l'ordinaire. Mais la lumiere, qui palit tout,
+attenuait l'eclat de cette nuance fievreuse qui la rendit d'abord plus
+belle en faisant scintiller ses yeux d'une flamme souffrante.
+
+Oui, elle commencait a souffrir; mais sans le demeler clairement, sans
+se plaindre surtout, disant dans son cour:
+
+Bah! ce sera bientot fini. Minette est ma bonne amie: elle n'aurait pas
+voulu me faire du mal.
+
+Minette mangeait des fraises. Hyacinthe la regardait se detournant
+souvent pour gratter sa figure et une fois aussi pour pleurer.
+
+La nuit, ce fut terrible. Elle revait des choses qui font peur, des
+chats qui sautent aux yeux, des oiseaux qui dorment des coups de bec:
+enfin toutes sortes de betes mechantes que la fievre invente et jette
+dans les songes des plus innocentes creatures. Minette dormait du
+sommeil du juste: elle n'entendit pas une des plaintes etouffees de
+sa pauvre petite victime, dont la mere fut eveillee avec un sentiment
+profond d'effroi.
+
+D'abord elle preta l'oreille en s'appuyant sur son coeur qui battait;
+puis, cette voix chere et gemissante la remplit de saisissement. Elle
+alla dans la chambre voisine droit au lit de sa fille, comme si cette
+chambre eut ete pleine de lumiere. Hyacinthe etait assise sur son lit
+dormant et pleurant tout ensemble; ses deux mains dechiraient, sans le
+savoir, ce doux visage brulant, baigne d'autant de sang que de larmes.
+Sa mere ne recevant pas de reponse et l'entendant gemir, approcha d'elle
+une veilleuse allumee toutes les nuits pour la securite de la maison:
+douleur d'une mere! vous la figurez-vous, quand la lueur de cette
+lampe n'eclaira qu'un monstre couvert d'ampoules noires et sanglantes!
+Hyacinthe avait la tete grosse, grosse! comme je ne sais quoi, car elle
+etait tres-grosse.
+
+Dieu sauveur! dit sa mere toute defaillante, mon enfant! ma fille!
+qu'avez-vous? Ah! Ferdinand! cria-t-elle a son fils aine qui etait
+accouru a ses cris douloureux, Hyacinthe a la petite verole, regardez,
+comme la voila!"
+
+Ce jeune homme qui etait un tres-bon frere, ne put contenir son effroi
+et reveilla tout-a-fait la petite fievreuse, dont il retenait les mains
+dans les siennes.
+
+"--Oh! laisse! laisse! mon bon Ferdinand, dit-elle, laissent moi oter
+ces mouches qui me piquent, ou bien, ote-les, toi! Seigneur! Seigneur!
+que j'ai du mal! ou est maman? je croyais qu'elle parlait aussi dans mon
+reve."
+
+Sa mere resta bien epouvantee, car elle etait juste devant elle; ce qui
+lui fit dire avec un frisson froid par le corps:--Ma fille est devenue
+aveugle!
+
+Tout fut dans une grande agitation jusqu'au jour, comme vous pouvez
+croire. Il etait trop vrai qu'Hyacinthe ne pouvait ouvrir les yeux
+qu'avec des peines infinies et disait des mots si touchants que le coeur
+de sa mere s'ouvrait. Enfin, des que le jour parut, Ferdinand la conjura
+de se calmer *** meilleur medecin de la terre pour soulager leur petite
+bien aimee.
+
+Hyacinthe l'attirant doucement vers elle se pencha sur son epaule pour
+parler dans son oreille:
+
+--Ne va pas chez un medecin, dit-elle il n'y a que Minette qui puisse me
+guerir. Dis-lui de venir me voir, Ferdinand: elle m'otera bien vite mon
+mal, va!
+
+Ferdinand emu d'un vague soupcon fit en toute hate lever mademoiselle
+Minette par la bonne, et attendit impatiemment a la porte jusqu'a ce
+qu'elle fut habillee.
+
+--Venez! Minette, venez! dit-il d'un air trouble, on a besoin de vous
+aupres du lit de ma soeur.
+
+--A peine Hyacinthe entendit-elle sa petite amie, qui demandait avec
+effroi:
+
+--Besoin de moi? Ah!... pourquoi...?
+
+qu'elle s'elanca de son lit les bras ouverts devant Minette, en disant
+tristement:
+
+--Voila comme je suis!"
+
+Un cri d'horreur repondit seul a ce touchant appel: Minette s'enfuit
+sans vouloir embrasser Hyacinthe, et descendit quatre a quatre les
+escaliers en repetant.--Non! j'ai peur! non! j'ai peur!
+
+Sa mauvaise action avait pris en effet une figure bien effrayante
+pour la punir; mais s'en aller! fuir devant la priere sans reproche
+d'Hyacinthe! Ah! c'etait affreux! c'etait lache, c'etait encore la
+secheresse de l'orgueil! Je vous dis que l'orgueil est sans pitie. Il
+n'en a pas meme pour ceux, qui le nourrissent, ce serpent! Qui, dans
+le monde, si ce n'est Minette, ne fut tombe a genoux et n'eut pleure
+a chaudes larmes devant l'enorme tete de son innocente compagne? Les
+larmes, dit-on ne guerissent pas. Non; mais elles desarment; et l'on
+n'eut pas vu ce que l'on a vu, si Minette n'eut ete, par ce degout hors
+de raison, jugee indigne de toute pitie.
+
+Ferdinand avec la promptitude d'un garcon de quatorze ans, que l'on
+irrite dans ses amities, (car sa mere et sa soeur etaient ce qu'il
+aimait le mieux dans l'univers) s'elanca a la poursuite de la fuyarde et
+l'atteignit au bout du jardin, ou Roch replantait tout ce qu'elle avait
+abime la veille. Ferdinand brulait d'eclaircir le soupcon qu'il avait
+contre cette petite griffe, assez connue deja dans le monde, (bien
+qu'elle n'y fut que depuis sept ans) pour ne pas inspirer grande
+confiance. La reputation d'une longue vie commence de bien bonne heure
+dans les familles.
+
+--C'est vous! dit Ferdinand qui avait saisi la petite fille effaree,
+c'est vous qui pouvez guerir ma soeur: Voyons, est-ce vous?
+
+--Je ne peux pas la guerir, non, laissez-moi, criait-elle en se tordant.
+Ahie! je veux m'en aller!
+
+--Oui! tout de suite. Mais quand vous m'aurez avoue ce que vous avez
+fait a ma soeur.
+
+--Rien du tout! dit-elle un peu pale, et les levres amincies: est-ce ma
+faute si elle en a trop mis! je veux m'en aller.
+
+--Ferdinand! Ferdinand! dit sa mere en l'appelant de la fenetre, laissez
+cette petite. Le medecin! mon ami, le medecin!"
+
+Et Roch, appuye sur sa beche, regardait avec un grand sang-froid l'heure
+de la justice qui allait sonner pour Minette; des dames aussi, dont les
+jardins entouraient celui-la, regardaient egalement de leurs fenetre
+l'acte de justice qui s'accomplissait alors.
+
+--Le medecin, ma mere! repondit Ferdinand a voix haute, le voila, tenez,
+le voila! poursuivit-il en levant en l'air par les bras, la furieuse
+Minette qui battait des pieds a vide, pour echapper a Ferdinand.
+
+--Vous savez bien, reprit-il que la vipere guerit sa piqure quand on
+l'ecrase dessus.
+
+Alors, inflexible et fort, il interroge de nouveau cette nuisible
+enfant. Elle avoue son crime, entremelant sa confession de hurlements,
+qui disaient: je veux m'en aller! je le dirai a maman! je vous ferai
+battre par maman!"
+
+Ce qu'il me reste a vous dire me fait perdre la respiration. Minette,
+au milieu du jardin entoure de fenetres peuplees de spectateurs, devant
+Roch, qui en replanta ses fleurs avec plus de courage, Minette fut
+fouettee! fouettee par un frere qui venge sa soeur, et qui y va de toute
+son ame, au bruit des applaudissements des spectateurs indignes: et
+tout en elle, tout! jusqu'a sa jupe, en demeura immobile, petrifie
+de honte.--Il faut tirer le rideau sur la fin de cette scene. On la
+reconduisit en voiture chez ses parents, ou a sa pension, n'importe.
+Ainsi tout lien fut rompu entre deux maisons qui s'aimaient avant la
+naissance de Minette!
+
+Une quantite prodigieuse de lait, sa soumission a se baigner le visage,
+et les soins de ses amis rendirent a Hyacinthe la vue et la sante. Ce
+fut la seule qui pleura de l'humiliation de Minette.
+
+
+
+ LE PETIT RIEUR.
+
+ "Laissez entrer ce chien qui soupire a la porte;
+ Je souffre quand j'entends souffrir autour de moi:
+ Fut-il aveugle et vieux, il pleure, qu'on l'apporte.
+ Mon feu lui sera doux... Quoi! petit Paul, c'est toi?
+
+ C'etait le petit Paul. Sous un brouillard d'automne,
+ Pensif et tout mouille depuis un long moment,
+ Sans l'ouvrir, a la porte il grattait doucement.
+ Pourquoi n'entrait-il pas? On l'entoure, on s'etonne.
+ Il entre. Il reste la sans avoir dit: bonsoir,
+ Bonsoir, petite mere! et sans oser s'asseoir.
+
+ Mais Paul tenait en vain sa paupiere baissee;
+ Les meres ont des yeux qui percent la pensee.
+
+ "De l'ecole avant l'heure on vous a fait sortir;
+ Pourquoi? Ne mentez pas.
+
+ --Je ne sais plus mentir,
+ Mere. Pour presque rien.
+
+ --Presque dit quelque chose:
+
+ Votre maitre est si bon qu'il ne fait rien sans cause.
+
+ --On ne peut jamais rire, et c'est bien malheureux!
+ Moi, quand je ne ris pas, je suis tout las de vivre.
+
+ --Vous avez donc ri, Paul?
+
+ --Oui, mere, sous mon livre.
+
+ --Qui vous rendait si gai?
+
+ --Christophe. Il est affreux,
+ Christophe! Il a l'oeil trouble et la tete enfoncee.
+ Ses bras vont jusqu'a terre, et sa jambe est torsee,
+ Comment cela!
+
+ --C'est triste.
+
+ --Oui, si je l'avais su:
+ Mais je n'avais jamais vu d'ecolier bossu;
+ J'ai cru que les bossus venaient tout vieux au monde,
+ Comme Esope a mon livre.
+
+ --Esope fut enfant,
+ Et sa mere pleura. Pitie douce et profonde,
+ La laideur s'embellit quand ta voix la defend.
+ L'homme apporte des maux dont rien ne le console!
+
+ --Mais Christophe, ma mere, est un rude garcon;
+ Ce n'est qu'un paysan, le dernier dans l'ecole.
+ Et comme on riait trop pour suivre la lecon,
+ J'ai dit: Esope! Esope! en regardant Christophe;
+ Et j'ai fait le portrait du crochu philosophe:
+ Voyez! Messieurs, voyez le divin animal!
+
+ --Et que disait Christophe?
+
+ --Il detournait la vue;
+ Il cachait dans ses mains sa rougeur imprevue,
+ Et je crois qu'il pleurait.
+
+ --Tais-toi! tu me fais mal.
+ Il pleurait!... O railleurs, que vous etes a craindre!
+ Un etre a donc souffert, et souffert sans se plaindre:
+ Tout ce qui pleure est beau. Je l'aime en ce moment;
+ Oui, j'aime mieux Christophe et sa jambe tournee,
+ Que ta langue epineuse a blesser destinee;
+ Je l'embrasse de l'ame et je le vois charmant.
+ Viens, que je te corrige! Ecoute-moi: tu m'aimes?
+
+ --Oh oui!
+
+ --Souvent nos dards retombent sur nous-memes.
+ Regarde-moi longtemps: et que ton avenir
+ S'epure d'un amer et tendre souvenir;
+ Comment me trouves-tu?
+
+ --Belle comme une mere!
+
+ O ma mere! vos traits ont la douceur du ciel.
+ La vierge des enfants, que l'on prie a Noel,
+ Est comme vous tendre et severe:
+ Oui, vous lui ressemblez. J'y pense en vous voyant,
+ Et c'est vous que je vois, ma mere, en la priant!
+ A l'eglise une fois vous etes apparue,
+ Et la foule indigente en joie est accourue;
+ Vos habits etaient gais; vous etiez blanche; et moi
+ Je disais: C'est ma mere! et l'on disait: "He! quoi!
+ C'est sa mere!" Ah! maman, quel bonheur!
+
+ --Je t'ecoute,
+ Et je plains ton doux reve; il me touche. Il m'en coute
+ D'attrister le miroir attache sur ton coeur,
+ Ou tu me trouves belle, ou je me vois aimee;
+ Mais, regarde, et gemis d'etre un enfant moqueur:
+ Je suis laide.
+
+ --Ma mere!...
+
+ --Enfant! je vous afflige?
+ Je vous ote un bandeau. Je suis laide, vous dis-je;
+ Un jour, un petit Paul aussi rira de moi.
+
+ --Je le tuerai, ma mere! oh! quand il serait roi.
+ Dieu! rire de ma mere!
+
+ --Et l'enfant qu'elle adore
+
+ L'enfant que son malheur lui rend plus sien encore,
+ Penses-tu qu'une mere, au fond de ses douleurs,
+ Ne se levera pas pour revenger ses pleurs?
+ Et toi, mon fol enfant, fier de tes belles armes,
+ Lancant ton rire ingrat sur l'objet de ses larmes,
+ Prends garde! si ta langue allait faire mourir!
+ Dieu dit: "Tu souffriras ce que tu fais souffrir."
+
+
+
+ L'OISEAU SANS AILES.
+
+--Que tenez-vous-la, Georges? dit Marie a son frere qui accourait vers
+elle.
+
+--Prenez-le, Marie; car c'est un pauvre oiseau presque mort de froid.
+
+--Ou l'avez-vous trouve, Georges?
+
+--Engourdi sur la neige, Marie.
+
+--Pauvre oiseau! dit-elle; quelque mechant garcon t'aura coupe les
+ailes, et tu seras tombe du toit, sans pouvoir voler. Mais je te ferai
+un nid; j'y mettrai de la laine chaude pour t'y coucher, et tu auras
+ta nourriture de ma main, jusqu'a ce que tes ailes soient repoussees.
+Ainsi, ne crie pas, pauvre oiseau; cela me fait mal dans le coeur de
+l'entendre gemir.
+
+Elle nourrit ainsi le jeune oiseau jusqu'a ce qu'il put sautiller et
+voler. Georges le regardait avec joie, tout gueri et si familier qu'il
+s'elancait de sa cage, quand on lui disait seulement: petit! petit!
+Georges fut si content qu'il embrassa Marie en lui disant: tu es bonne!
+
+Par un jour de soleil et tout pres du printemps, Marie regardait le ciel
+a travers la fenetre; elle dit en elle-meme: C'est pourtant la le vrai
+sejour des oiseaux; le notre a des ailes a cette heure; quelle serait sa
+felicite de remonter vers ces beaux nuages d'or, et dans ce fond d'azur,
+sa splendide maison, sa premiere maison!
+
+Petit! petit! cria-t-elle, courageusement; et l'oiseau vola sur son
+epaule.
+
+Adieu! poursuivit Marie en versant une larme, qui tomba sur l'aile de
+l'oiseau, et en ouvrant precipitamment la fenetre: Je t'aime mieux,
+dit-elle, pour toi-meme que pour moi. Je t'ai rendu des ailes, ce serait
+affreux de les enerver dans une cage.
+
+L'oiseau, ebloui d'abord, et un peu chancelant au grand air, fixa
+bientot hardiment cette vivifiante lumiere du ciel; il etendit trois
+fois ses ailes palpitantes, et disparut enfin dans l'espace inonde de
+soleil. Marie revint seule pres de la cage vide, ou elle appuya son
+coeur, et prenant dans ses deux petits bras cette cage triste, comme la
+chambre d'un ami perdu, elle dit tout has: C'est lache a moi de pleurer,
+car j'ai bien fait.
+
+Tout a coup, Georges entra en sautant.
+
+--Bonjour, Marie, ou est le petit? Petit! petit! cria-t-il ne le voyant
+pas comme a l'ordinaire dans sa cage egayee de fleurs et de feuilles
+vertes qu'il venait de renouveler.
+
+--Vois qu'il fait beau, repondit Marie, en le conduisant a la fenetre.
+Rejouis-toi, Georges. Notre ami est plus pres que nous da ciel. Le ciel
+est a lui, vois-tu? et je le lui ai rendu tout a l'heure; regarde mes
+yeux... Je ne pleure plus. Georges cacha sa tete sur la fenetre, et
+demeura petrifie de douleur.
+
+--Ah! Marie! dit-il enfin, rouge de reproche et de passion, tu m'as pris
+mon ami. Tu ne m'aimes pas; tu n'aimes pas l'oiseau non plus, puisque tu
+l'as ainsi delivre.
+
+--Delivre! tu sens toi-meme que c'est une delivrance. Tais-toi donc, mon
+frere; et pense qu'il n'etait a nous que pour le guerir, le recevoir en
+passant, comme un pelerin blesse. Il chante peut-etre nos deux noms a
+la porte du ciel! tais-toi donc! dit-elle en embrassant Georges qui
+l'embrassa lui-meme; car il sentait que le cour de Marie etait gros et
+battait contre le sien.
+
+Oui! dit-il en la regardant, les yeux mouilles, mais pleins de courage:
+Tu as bien fait!
+
+Vers le soir, comme ils revaient tous deux en regardant du coin de
+l'oeil la cage silencieuse ils entendirent: tac! lac! tac! contre la
+vitre. O joie! c'etait l'oiseau qui battait ses ailes pour rentrer. On
+ne le fit pas attendre, vous le devinez bien! Georges en poussant un cri
+de bonheur, courut vers la fenetre; Marie, qui etait la plus grande,
+l'ouvrit en jetant vers le soleil couchant un regard heureux, tandis que
+Georges couvrait l'oiseau fidele des chauds baisers de sa reconnaissante
+tendresse, et leur libre ami, tous les jours de sa douce vie d'oiseau,
+se partagea des lors entre le ciel et sa cage ouverte!
+
+
+L'homme s'eleve de la terre au ciel, a la faveur de deux ailes, qui sont
+la simplicite et la purete.
+
+
+
+ LE LIVRE D'UNE PETITE FILLE.
+
+ Dieu benit les enfants qui vont vite a l'ecole;
+ Peut-on, sans les aimer, les regarder courir!
+ On les croirait pousses par quelque ange qui vole,
+ Qui de leurs longs cheveux leur souffle une aureole,
+ Frappe a la lourde porte et les aide a l'ouvrir.
+
+ J'en sais un dont la mere, humble femme, est heureuse,
+ Et qui chante toujours avec ses cheveux blancs:
+ La reine dans ses fils est moins ambitieuse,
+ Que cette pauvre femme agitee et joyeuse,
+ Qui regarde voler deux petits pieds brulants.
+
+ "La reputation commence avec la vie.
+ A-t-elle dit un jour a son precoce enfant:
+ Cette echelle mouvante ou monte aussi l'envie,
+ L'ecole grandira de memoire suivie,
+ Et sera d'aujourd'hui le registre vivant.
+
+ Marche donc! marche droit sans retourner la tete.
+ Qui s'amuse au present retarde l'avenir!
+ Tends les mains jour par jour aux lecons qu'il t'apprete;
+ Jeune, saute a pieds joints l'obstacle qui t'arrete;
+ Vieux, va t'asseoir paisible au banc du souvenir.
+
+ Moi, j'y suis. Moi pourtant, j'apprends encor: je t'aime!
+ Je cherche, dans un coin de mon passe perdu,
+ Quelque fruit mis a part, sterile pour moi-meme,
+ Car il fut, mon passe, d'une avarice extreme;
+ Mais s'il te fait moins pauvre, il m'aura tout rendu!
+
+ Et l'on parla bientot jusqu'au bout de la rue,
+ De l'enfant regulier qui savait l'heure: "Allons!
+ Voila Rene qui passe et la nuit disparue;
+ Voila son cri de coq et l'aurore accourue;
+ En route!" et vers la ruche on poussait les frelons.
+
+ Rene, c'etait l'abeille, et jamais buissonniere.
+ Un jour, un seul, son banc le reclama longtemps
+ C'est la premiere fois! "Sera-ce la derniere?"
+ Cria le maitre aigri dans l'heure prisonniere.
+ Et les plus paresseux riaient, fiers et contents!
+
+ Ce jour meme, aux rayons d'un soleil couleur
+ On trouva deux enfants que l'on croyait perdus.
+ Un saule, aux bras ouverts, leur a servi de chambre,
+ Et sur le blanc tapis que leur a fait decembre,
+ On dirait, de leur toit, deux ramiers descendus!
+
+ Le plus grand, c'est Rene. Le plus beau, c'est ma fille;
+ Ange rodeur qui boude a s'instruire avec nous;
+ Qui va cacher son livre au fond de la charmille,
+ Qui ne veut point d'ecole au sein de la famille:
+ Qui se choisit un maitre et l'ecoute a genoux!
+
+ Cendrillon les absorbe! ils ont contre la bise,
+ D'une haleine d'enfant l'innocente chaleur.
+ L'un par l'autre emportes de surprise en surprise,
+ Rene veut qu'on epelle et ma fille qu'on lise
+ Tout!... comme on veut d'un champ voir la derniere fleur!
+
+ Moi, j'y si fais peur aux rois: sois douce aux meres!
+ Donne un jour ta main droite a nos jeunes garcons;
+ Tiens ces hommes-enfants loin des molles chimeres:
+ Nous, pour qui la nature a des lois plus ameres,
+ Laisse-nous de leurs soeurs enfermer les lecons!
+
+
+
+ LA PARESSE.
+
+--Oh! Maman! quel bonheur de passer tout un jour sans rien faire! cria
+tout a coup la petite Marie a sa mere.
+
+--Quoi! pas la moindre chose de tout: un jour, ma fille?
+
+Non, maman, rien du tout!
+
+--J'ai dans l'idee, moi, que le jeu finirait par t'ennuyer.
+
+--Le jeu m'ennuyer maman! oh! maman, je serais plus heureuse que la
+reine.
+
+--Les reines travaillent, mon enfant.
+
+--Oh! maman! Vrai!... Vrai, mon petit Ange.
+
+--Elles sont donc bien a plaindre? dit Marie avec un gros soupir. Au
+contraire, le travail les dedommage souvent d'etre reines.
+
+Marie demeura confondue. Mais plus amoureuse que jamais d'un long espace
+tout vide de lecture et d'ecriture, d'un jour de cent lieues a parcourir
+dans la danse, les papillons, les poupees, le soleil et tout! Marie
+etait palpitante de ce desir: l'eau lui en venait a la bouche, et
+riante, agitee, gracieuse et suppliante, elle recommenca:
+
+Oh! maman! quel bonheur depasser tout un jour sans rien faire!--Je te le
+donne, dit sa mere en l'embrassant.
+
+La respiration manqua a Marie. Elle rassembla ses joujoux, sautant a pas
+entrecoupes comme son haleine. Elle prepara son univers a elle toute
+seule; car ses soeurs etudiaient avec les maitres et leur mere, en
+attendant le diner.
+
+Elle porta sa liberte pendant une heure avec une constance parfaite.
+Elle glissait a travers, legere comme un reve, ou comme une realite qui
+a des ailes. Jamais oiseau, ne pour voler, sans lire, ni ecrire, ni
+coudre, n'a pris un elan plus rapide dans son ciel, que Marie dans son
+bonheur oisif.
+
+Toutefois, peu a peu, son imagination, si haut montee, sembla
+s'alourdir; puis, tous les instants qui suivirent, comme des moineaux
+devorants qui ravagent du ble, lui enleverent, un a un, ses plaisirs.
+
+Elle avait deja pese bien souvent ses joujoux les uns apres les autres,
+ils devenaient de plomb; a la fin, elle demeura muette devant eux, les
+bras pendants, les yeux fixes; sa poupee etait tombee en desordre, sans
+que Marie eut tremble qu'elle ne se blessat; au contraire, elle la
+releva avec une moue pleine de reproches, en l'appelant assez aigrement
+_traine-a-terre!_ La soumission de cette poupee, favorite dechue, plus
+muette qu'a l'ordinaire, ne la toucha point. Elle s'avoua meme un peu
+qu'elle etait en carton: l'ennui desenchante tout.
+
+Par bonheur, la chatte Mouflette montra tout a coup son nez rose a
+travers les vitres de la Fenetre entre-ouverte et Mouffette parut
+illuminer la chambre, ou rien ne bougeait, ou rien ne parlait plus a
+Marie. Mouffette peupla le desert.
+
+D'abord elle fut caressee. Contente elle-meme de l'accueil distingue de
+sa petite maitresse, elle miaula d'une voix flatteuse et ce _ron-ron_
+des chats satisfaits ranima un moment la solitude de Marie: on s'aima,
+on dansa!
+
+Mais Marie, comme pour se venger d'avoir langui toute seule, y mettait
+une sorte d'ardeur qui deplut a Mouflette. Peu passionnee pour la danse,
+elle refusa de se preter au jeu; Marie la traina alentour d'elle avec
+obstination, et lui tira tres-imprudemment la queue. Ce procede parut si
+inconvenant a Mouffette, que, de sa patte demeuree libre par oubli de sa
+danseuse, elle lui fit une longue egratignure sur son visage penche vers
+le sien, et s'enfuit lestement par ou elle etait entree.
+
+--Ingrate! cria Marie, en tenant sa figure, voila comme tu m'aimes, pour
+mon lait de tous les jours. C'est bon! je le dirai a maman.".
+
+Mouffette ne l'ecouta pas plus que si elle eut chante. Alors, Marie
+chercha sa mere pour la prier de lui inventer un nouvel amusement,
+ou pour jouer avec elle; mais sa mere active, qui savait le prix des
+heures, en apprenait l'emploi a ses autres enfants; la petite fille ne
+la trouva donc point. Elle se traina au miroir, et fit des grimaces.
+Elle s'assit encore silencieusement dans un coin de la chambre, ou
+baillante et accablee, elle pria Dieu pour l'arrivee de ses soeurs. Tout
+en priant, tout en soupirant, ne reconnaissant plus rien autour d'elle,
+elle cacha sa tete dans tous ses joujoux morts comme son bonheur, et
+s'endormit de desespoir.
+
+Ce fut ainsi que la trouverent ses soeurs, ses soeurs eveillees comme
+des souris joyeuses. Elles avaient bien su leurs lecons, et poussaient
+des chants pleins d'espoir et d'appetit: la bonne mettait le couvert!
+
+Marie les regarda, les yeux gonfles d'un mauvais sommeil. Quand elle
+voulut se lever, elle etait lasse et raide comme dans une fievre de
+croissance.
+
+--Es-tu malade? Marie, lui demanderent ses soeurs qui l'aimaient
+tendrement.
+
+Marre declara qu'elle etait bien malheureuse.
+
+Alors toutes s'empresserent de lui apporter ses joujoux qui trainaient;
+mais elle en avait mal au cour, et se detourna en criant qu'il y avait
+un complot contre elle, que tout le monde voulait la faire mourir de
+chagrin!
+
+Dans ce moment, sa mere qui connaissait la cause du sommeil et du
+desordre de cette petite paresseuse entra.
+
+--Regarde autour de toi, Marie, dit-elle en lui prenant la main avec
+douceur, cherche, en nous comptant l'une apres l'autre, celle qui a
+voulu te rendre malheureuse."
+
+Marie eut beau parcourir tous ces visages bienveillants, elle n'y trouva
+pas son ennemie. Alors elle dit d'une voix honteuse:
+
+--Je ne sais pas!"
+
+--Je vais t'aider a la connaitre, moi, poursuivit sa mere en la placant
+toute droite devant le miroir: Regarde: la voila!"
+
+Marie fut frappee de ce petit visage maussade ou l'ennui faisait deja
+des siennes; il enlaidit beaucoup les enfants, et tout le monde. Elle
+ecouta, docile, les paroles sages et tendres qui se graverent aussi
+avant dans son coeur que le souvenir humiliant de cette journee entiere
+de baillements, d'egratignures et de langueur: plutot perir que d'y
+retomber. Aussi, comme elle apprit ses lecons! comme elle aima l'etude!
+je crois de meme que c'est la plus douce nourriture du temps. Et vous!
+
+
+
+ LE PREMIER CHAGRIN D'UN ENFANT.
+
+ Le chagrin t'a touche, mon beau garcon. Tu pleures;
+ Ta levre tremble; allons! te voila dans nos rangs;
+ Tu viens d'apprendre. Oui, nous naissons expirants;
+ Oui, la vie est malade avant que tu l'effleures.
+
+ Que veux-tu? tes epis pleins de lait, verts encor,
+ Pour tes jeunes larcins plus attrayants que l'or,
+ N'iront pas egayer sous ce treillage vide
+ Le ramier, de tes dons si tendrement avide.
+ Tu courais dans ta joie: et puis, un dard moqueur
+ T'a frappe sons le sein. Pauvre enfant! c'est le coeur;
+ On ne peut te l'oter; la vie est la. Des larmes
+ Baignent a ton insu ta paleur et tes charmes;
+ Tu ne te sauves point dans ton premier effroi:
+ Un instinct te l'a dit; la mort est devant toi.
+
+ Oui, le Pylade aile de ta coureuse enfance,
+ Doux et muet temoin de tes ebats naifs,
+ Qui se laissait aimer ou gronder sans defense,
+ Qui savait te repondre en murmures plaintifs,
+ Ton camarade est mort. Celte idole livide
+ Grave le premier deuil sur la page encore vide
+ De ta memoire vierge. Oh! que tu souffriras!
+ Ce que tu dois aimer, oh! que tu l'aimeras!
+ Car nul cri ne t'echappe, et d'un muet courage,
+ Sous ta petite main tu contiens tout l'orage:
+ Mais je te sens souffrir de ce qui souffre en moi;
+ Ce qu'on aime est si triste ainsi gisant et froid.
+ Nul chagrin n'entrera plus au fond de ton etre;
+ Nul amour ne sera plus vrai pour toi, peut-etre.
+ La bas, dans l'avenir ou coulent tes beaux jours,
+ A ton beau ramier bleu tu penseras toujours:
+ Et, plus tard, abattu sous les vents du voyage
+ Seul, au bord d'un sentier depeuple, sans fraicheur,
+ Sans soleil, et navre de quelque adieu railleur,
+ Tes yeux retourneront tristes vers l'humble cage
+ Ou t'attendait l'ami par ton souffle eveille,
+ Qui, vivant sur ton coeur, ne l'a jamais raille!
+ Oui, tu regretteras cet amour sans melange,
+ Et tes pleurs innocents ou se mire un jeune ange!
+ Tu diras dans ton sort, plein d'echos du passe,
+ Par des amis ingrats amerement blesse:
+
+ Oh! je voudrais, mon Dieu, pleurer de douces larmes,
+ Comme l'enfant candide et sans haine, l'enfant
+ Qui pleurait son ramier mort dans ses jeunes charmes;
+ Oh! pleurer comme alors!... qui donc me le defend?
+
+
+
+ LE PETIT BERGER.
+
+J'aime la campagne; je suis bien sure que vous l'aimez aussi. C'est un
+grand jardin sans murailles, sans rideaux, sans jalousies. Rien n'y
+cache le lever du soleil; il se couche devant vous, et l'on sent
+jusqu'au dernier de ses rayons qui nous dit a tous:--A revoir!
+
+La nuit aussi est animee de bruits qui rejouissent l'ame a demi
+endormie. C'est un grillon cache dans le four. L'enfant rit quand
+il l'ecoute; car sa mere, qui sait tout, dit qu'il porte bonheur au
+village. C'est partout des amis qui se bougent, qui respirent a l'entour
+de vous.
+
+Le coq chante trois fois et sonne l'heure, c'est l'horloge vivante de
+la nuit. Il est gai de sentir palpiter la nature, meme quand elle est
+noire; d'entendre fremir les poules, de comprendre tous les cris voiles
+des poussins, qu'elles tiennent renfermes sous leurs ailes, et qui ont
+chaud!
+
+Il est gai de voir, durant le jour, des fleurs, plus belles dans un
+sentier desert, que les fleurs peintes aux riches tapisseries du roi et
+de la reine. Le soir, quand on ne les voit plus sous la lune trop pale,
+sous le ciel trop sombre, quel bonheur de les respirer! de humer leur
+haleine qui coule au coeur, qui fait du bien, qui sent bon, qui murmure
+dans l'air: "Bois la vie!" et qui nous attire a genoux, les mains
+jointes, levees pour dire:--Mon Dieu!
+
+Un petit berger, bien qu'il n'eut que six ans, savait lire tout cela
+dans le champ de son pere. Il est vrai que c'est un beau livre qu'un
+champ! Ce petit bonhomme, aux pieds nus, au chapeau de paille, aux
+cheveux couleur de paille, avec deux petites lumieres noires qui lui
+faisaient des yeux, les yeux les plus percants de son village, avait
+compose de son petit cerveau comme une chambre noire qu'il emportait
+partout, ou il amassait en silence des couleurs, des formes, de la
+peinture vivante, pour tout son avenir.
+
+Quand on le voyait au bord d'un chemin, droit et immobile comme l'arbre
+ou il cherchait de l'ombre, tandis que cinq a six moutons, la tete en
+has, epluchaient le sol de toutes ses plantes embaumees, et que sa tete,
+a lui, comme celle qui fremit au moindre soupir du vent, tournait mobile
+et curieuse, avec tous ses cheveux epars; on s'arretait.
+
+On disait: Qu'est-ce que tu regardes donc la-bas, Hilaire? "Ah! mais..."
+repondait l'enfant a qui les mots manquaient, "Ah! mais!
+
+Les vieux patres passaient et se mettaient a sourire. Ils n'avaient
+jamais vu un petit berger si peu causeur.
+
+Non pas rentre au village pourtant: on eut dit qu'alors il fermait sa
+boite a couleurs, de concert avec le soleil, qui, le soir, emporte les
+siennes. Le petit Hilaire dansait, courait autour de l'eglise, jouait,
+a tous les jeux bruyants des garcons, qui ont besoin, pour grandir, de
+pousser leurs voix, de gambader, de s'etendre en tous sens.
+
+Hilaire etait alors le plus fameux; il attelait les autres apres lui,
+si on peut dire cela. Tantot sur une charrette, tantot sur un cheval,
+escaladant un boeuf, ou le remplacant a une charrue renversee, qu'il
+redressait tout seul; c'etait un lutin de mouvement, d'energie, de
+gaite; un gamin de village, qui eut fait rire des pierres, et qui
+trouvait une galette dans toutes les chaumieres. On l'y attirait pour
+lui faire peindre des _postures_. Les villageois appelaient ainsi tous
+les portraits de vaches, de chevaux et de chiens qu'Hilaire charbonnait
+sur les murailles. Il y avait de ses tableaux tout autour de l'eglise.
+C'etait son _album_ ouvert, parce que les murs etaient lisses et
+luisants. Il y deroulait tout le portefeuille relie dans sa tete; il
+placardait ses pensees dans l'ombre, en jouant, toujours arme d'un
+charbon, ou d'un morceau de craie qu'il cachait dans sa chemise. Le
+soir, il cessait de jouer a cloche-pied, sous l'humble parvis, ou bien,
+en attendant son tour, pour respirer, il allait, en courant, tracer une
+figure, un arbre, sans y voir. Il fit M. le cure ressemblant, frappe de
+l'avoir vu un jour porter le bon Dieu a un malade. On reconnut M. le
+cure, M. le cure se reconnut, et il passa doucement la main sous le
+menton du petit villageois surpris, qui sentit, pour la premiere fois,
+qu'il ne serait pas toujours berger; car, dans le regard de ce bon cure
+de campagne, il y avait une promesse: elle fut realisee.
+
+--Et puis, que fais-tu la par terre? demanda-t-il, quelques jours apres,
+a Hilaire etendu a plat-ventre aupres d'un tas d'argile. En meme temps
+il se baissa pour voir: car il etait vieux et ses yeux aussi!--Tout ca!
+et puis tout ca! repondit l'enfant; il y en aura un pour vous!"
+
+Jamais vous n'avez vu de plus charmants moutons, presque belants; ni
+des petits cochons plus prets a grogner. C'etait joli, c'etait vrai de
+forme, petri et modele avec une sagacite naive, qui fit rever encore une
+fois M. le cure, disant en lui-meme: "Il faut pousser ce petit gardeur
+de cochons!"
+
+Il le poussa; l'instruisit dans un livre, et l'habitua aux souliers.
+Alors il le mena droit avec lui au chateau ou il allait dire la messe,
+quand le maitre etait malade. Hilaire restait des heures entieres
+devant les tableaux d'une galerie peuplee de peintures, ou le malade se
+plaisait a le voir si absorbe, qu'il oubliait d'avoir faim.
+
+--Quel est ton sentiment la-dessus? lui demandait le cure quand il etait
+temps de partir.
+
+--J'en ferai des pareils!" repondait-il sans orgueil, parce qu'il voyait
+ses tableaux a lui pendre dans l'avenir. Alors il retournait joyeux a
+son argile et a ses moutons.
+
+Il dit pourtant un jour adieu a ces belles scenes changeantes; mais
+adieu, comme le soleil qui dit: "Je reviendrai." Il revint douze ans
+apres, tout rayonnant d'instruction, d'experience, de lumiere et de
+gloire. Tout le village, en tressaillant d'aise, courut au devant
+d'Hilaire, le petit berger! avec de gros bouquets et des couronnes.
+
+Il mangea de la galette delicieuse dans beaucoup de chaumieres, ou
+il pleura de retrouver ses _postures_ soigneusement gardees sur les
+murailles. Tout le monde n'est pas peintre au village, mais presque tout
+le monde y est bon. L'on s'y rassemblait souvent autour de M, le cure,
+pour l'entendre lire, dans l'ecriture d'Hilaire, tout ce qu'il ecrivait
+de si amical qu'on s'essuyait les yeux, parce qu'il ne finissait pas une
+de ses lettres sans dire: J'embrasse mon village, et je tacherai de lui
+faire honneur! Alors M. le cure embrassait tout le monde. On pouvait
+bien dire qu'apres Dieu, il avait fait un peintre celebre d'un berger,
+en lui donnant des protecteurs et des conseils eclaires.
+
+Aussi M. le cure montre-t-il une chambre toute pleine des couronnes
+d'Hilaire: le berger-peintre les lui a toutes donnees avec son portrait
+aux pieds nus, recevant du saint homme son premier livre et ses premiers
+souliers!
+
+
+
+ LE COUCHER D'UN PETIT GARCON.
+
+ Couchez-vous, petit Paul! il pleut. C'est nuit: c'est l'heure.
+ Les loups sont au rempart. Le chien vient d'aboyer.
+ La cloche a dit: "Dormez!" et l'ange gardien pleure,
+ Quand les enfants si tard font du bruit au foyer.
+
+ "Je ne veux pas toujours aller dormir; et j'aime
+ A faire etinceler mon sabre au feu du soir;
+ Et je tuerai les loups! je les tuerai moi-meme!"
+ Et le petit mechant, tout nu, vint se rasseoir.
+
+ Ou sommes-nous? mon Dieu! donnez-nous patience;
+ Et surtout soyez Dieu! soyez lent a punir:
+ L'ame qui vient d'eclore a si peu de science!
+ Attendez sa raison, mon Dieu! dans l'avenir.
+
+ L'oiseau qui brise l'oeuf est moins pres de la terre;
+ Il vous obeit mieux: au coucher du soleil,
+ Un par un descendus dans l'arbre solitaire,
+ Sous le rideau qui tremble ils plongent leur sommeil.
+
+ Au colombier ferme nul pigeon ne roucoule;
+ Sous le cygne endormi l'eau du lac bleu s'ecoule,
+ Paul! trois fois la couveuse a compte ses enfants;
+ Son aile les enferme; et moi, je vous defends!
+
+ La lune qui s'enfuit, tonte pale et fachee,
+ Dit: "Quel est cet enfant qui ne dort pas encor?"
+ Sous son lit de nuage elle est deja couchee;
+ Au fond d'un cercle noir la voila qui s'endort.
+
+ Le petit mendiant, perdu seul a cette heure,
+ Rodant avec ses pieds las et froids, doux martyr!
+ Dans la rue isolee ou sa misere pleure,
+ Mon Dieu! qu'il aimerait un lit pour s'y blottir!"
+
+ Et Paul, qui regardait encor sa belle epee,
+ Se coucha doucement en pliant ses habits:
+ Et sa mere bientot ne fut plus occupee
+ Qu'a baiser ses yeux clos par un ange assoupis!
+
+
+
+ LES PETITS SAUVAGES
+
+Un naturaliste vivait heureux au milieu des echantillons de toutes les
+parties du monde qu'il pouvait rassembler dans son cabinet.
+
+Ces fragments de l'univers etaient ranges avec tant d'ordre, qu'une
+carte de geographie semblait froide aupres des quatre coins de ce monde
+en miniature. C'etait un charme. Ce savant conduisait par la main ceux
+qui le visitaient, la en Asie, la! en Afrique, la en Europe ou bien en
+Amerique. C'etait presque aussi instructif et beaucoup moins fatigant.
+
+Monsieur Le Femi, comme il s'appelait, avait aussi des enfants qu'il
+aimait avec une tendresse infinie, mais prudente. Ce sanctuaire de la
+science, qui etait en meme temps la source de leur fortune, ne s'ouvrait
+pour eux qu'en sa presence. Il pensait, ce pere plein de sollicitude
+pour ces chers petits ignorants, que la chose la plus innocente recele
+un danger, quand on en meconnait l'usage. Aussi fermait-il soigneusement
+a cle ce magasin pittoresque, objet de la curiosite toujours renaissante
+de ces trois enfants affames de nouveautes et de joujoux.
+
+--Oh! que je voudrais avoir un morceau d'Asie! disait l'un. Moi, une
+dent de l'Afrique, disait l'autre en soupirant pour un long fragment
+d'ivoire etiquete: _Dent d'hippopotame d'Afrique_.
+
+Mais, mieux garantis qu'Adam et Eve dans leur soif curieuse, ils
+tournaient autour de l'arbre de la science, sans pouvoir y rien
+cueillir, car il etait sous les verroux. Ils n'entraient qu'avec leur
+pere, quand nul danger ne pendait aux murs; quand les serpents etaient
+vendus on empailles; enfin, quand on pouvait faire ce voyage de la terre
+connue, sans crainte de se blesser en route. Mais un instinct dangereux
+ramenait sans cesse les enfants autour de celte salle, isolee de la
+maison par l'espace d'un jardin qui l'en separait. C'etait au bout
+d'une longue allee d'arbres, ou ces enfants jouaient a tous leurs jeux
+bruyants. Ils choisissaient de preference cette place a tous les coins
+frais et odorants du jardin dans le seul plaisir de lever leurs nez vers
+la grande fenetre inflexiblement fermee, et de regarder a travers tout
+ce qui leur eut fait des jouets si amusants! Vous eussiez dit de jeunes
+chats sous une voliere.
+
+Un jour moins clair qu'un autre, un de ces jours qui portent l'homme
+a la reflexion, et les enfants a l'ennui, ou le soleil s'etait cache,
+peut-etre pour ne pas voir ce qui allait arriver, les trois enfants
+allaient, venaient, errants par-ci, par-la, les bras sur la tete, sans
+gout, sans jambes pour grimper aux arbres ou il n'y avait plus de
+poires, un vrai jour de repos et d'inaction, si des ecoliers en vacances
+pouvaient comprendre l'inaction et le repos. Monsieur Le Femi, sorti de
+grand matin pour des recherches precieuses, venait comme a l'ordinaire
+d'emporter sa cle: mais comme il avait nouvellement recu des caisses
+pleines de toutes sortes de tresors etrangers, un grand desordre regnait
+dans son cabinet, ou tant de belles choses etaient confondues pele-mele
+sur les tables et par terre. Deja vingt fois messieurs les enfants
+avaient plonge leurs yeux de cormoran contre les carreaux de vitres,
+qu'ils detestaient, faisant des commentaires sur tout ce qu'ils
+entrevoyaient d'une maniere si imparfaite et sans pouvoir y toucher!
+leurs coeurs passaient a travers la fenetre. On sait bien que c'est
+attrayant des curiosites a distance, des objets qui brillent, dont les
+couleurs eclatent, dont la forme inconnue tourmente l'intelligence, et
+attire l'instinct d'apprendre; on le sait bien; mais des enfants qui
+doivent etre un jour des hommes, ont deja le courage necessaire pour
+vaincre ses elans mal places. Il y a toujours de la joie dans la
+resistance contre un mauvais desir, et toujours du danger dans la
+possession d'une chose defendue.
+
+C'est encore ici une preuve de cette grande verite. L'impossibilite
+de glisser en corps comme en ame par ces carreaux transparents qui
+semblaient rire au nez des enfants, leur rendit l'energie de courir et
+de chercher a se distraire par le mouvement et le bruit.
+
+Une paume heureusement retrouvee fit l'affaire. Il y eut un moment
+d'ardeur et d'oubli qui tint lieu de vertu. On ne pensa qu'au bonheur
+permis. On fit bondir la paume au milieu de l'allee verte; on sauta
+presque aussi haut qu'elle, et l'idee fixe du cabinet merveilleux
+s'evapora en cris aigus, etourdissante morale de cet age.
+
+Mais la paume lancee a travers l'espace par la main deja vigoureuse
+d'Alfred se dirigea comme a son insu du cote de la fenetre, et brisa
+le carreau du milieu. Clic! clac! un trou pour passer la tete: gare la
+tentation!
+
+Il n'y avait pas deux partis a prendre: il fallait fuir. Ce n'est pas
+lache de fuir la tentation.
+
+Alfred resta petrifie comme Emile et Blondel. Il perdit son temps a
+deplorer une faute involontaire, et a ramasser les inutiles debris de la
+vitre en eclats. C'etait du temps bien employe!
+
+Peu a peu, le bruit du verre rompu s'oublia, le regret de cette faute se
+fondit dans une ardente esperance rallumee.
+
+--Vois comme on voit! dit Alfred a voix basse.--Oh! que c'est beau!
+repondirent les autres plus petits, en se haussant sur leurs pieds, et
+se tenant au mur sous la fenetre. Alfred, entraine dans l'eblouissement
+de l'attraction, grimpa jusqu'au carreau casse, et s'accrocha sur
+l'appui de la fenetre en passant son bras par ce trou de mauvais augure.
+
+--Qu'est-ce que tu vois? demandaient les plus petits haletants et genes.
+Le cou leur faisait un mal affreux, et leurs ongles, ne pouvant entrer
+dans le mur, se cassaient contre, ce qui est tres douloureux.
+
+Enfin, la probite fit naufrage. L'espagnolette rouillee se trouva, je
+ne sais comment (Alfred lui-meme n'a pu l'expliquer), sous la main
+de l'escaladeur. Elle tourna, cria un peu, separa en deux la croisee
+gemissante d'une telle violation, et tout fut dit. Les deux petits se
+hisserent comme ils purent, apres quelques glissades qui creverent
+les pantalons aux genoux, et a l'aide de l'infatigable Alfred, qui ne
+voulait etre heureux ni coupable tout seul, on entra ivre, palpitant,
+effraye de bonheur, force au silence par exces d'emotion et de fatigue.
+
+Apres cette treve qui ranima les coeurs, toutes les caisses ouvertes
+furent inspectees; on fureta les quatre parties du globe; on se trompa
+en replacant les specimen plus chers au naturaliste absent que les
+prunelles de ses yeux. Bien des choses qui venaient du coin de l'Afrique
+furent rejetees a la hate au milieu de l'Asie. En un moment tout fut
+sens dessus dessous; on marcha sur l'univers; on s'habilla en sauvage!
+
+Il y avait precisement la les depouilles de quelque tribu, dont les
+ceintures et les bonnets surcharges de plumes offraient une irresistible
+parure. Les bonnets flottants hausserent de trois pieds Alfred et ses
+freres. Les pantalons dechires disparurent sous les ceintures emplumees
+qui leur faisaient des blouses, vu leurs tailles, et des carquois brodes
+de perles ou de coquillages furent attaches tant bien que mal sur leurs
+epaules tremblantes d'orgueil.
+
+--Toi, tu es anthropophage! dit Alfred a Blondel, petit blond
+naturellement fort doux, que l'exemple seul avait attire dans ce
+gouffre.
+
+--Toi, Emile, tu es l'Esquimau, mangeur de poissons et de fruits. Moi!
+je suis le chef d'une tribu guerriere; je passe: l'anthropophage veut te
+manger, je tire une fleche, et je le tue.
+
+--Non! je ne veux pas que tu me tue! dit Blondel qui pretendait jouer
+longtemps. Il faut nous battre; tu crieras: arrete! je ne m'arreterai
+pas; Emile tombera; et pendant que je lui mangerai la tete, pour
+faire semblant, toi tu feras un cri de guerre, oak! oak! et nous nous
+battrons.
+
+--Hardi! repliqua l'aine, et la piece commenca.
+
+Les fleches jouerent leur role; role affreux!
+
+La mort montre un bout de sa faux partout. On dirait que les enfants
+l'agacent dans leurs jeux pleins d'imprevoyance: elle tourne autour de
+ceux qui n'ont pas de respect pour les ordres de leur pere.
+
+Les fleches, en apparence plus elegantes qu'acerees, ressemblant
+par leur extremite a l'aile d'un oiseau gracieusement ouverte,
+s'entremelerent bientot aux acclamations confuses de: oak! oak! et de
+tout ce qu'on pouvait inventer de plus sauvage, lorsqu'une douleur aigue
+arracha un vrai cri, un vrai _aie!_ si naturel, et si percant qu'il
+termina le combat. Alfred etait blesse au doigt, et bien qu'il voulut
+rire, il parait qu'il n'en eut pas la force. La piqure le mordit
+jusqu'au sang.
+
+La voix du pere, retentissante comme la voix de la conscience qui
+s'eveille, parvint dans leurs oreilles dressees de peur.
+
+--Alfred! Emile! Blondel! allons donc, messieurs! ou etes-vous tous les
+trois!
+
+Personne n'osa souffler.
+
+--Bientot des pas d'homme approchent. Monsieur Le Femi, pousse par un
+battement de coeur de pere, une arriere-crainte qu'il n'avait pas encore
+sentie, atteint le bout de l'allee: il pousse un cri sourd en voyant
+la fenetre entr'ouverte. Il n'attend pas le porteur qui le suit charge
+d'une enorme caisse d'emplettes rares.
+
+Sans prendre le temps d'ouvrir la porte dont il tient la cle dans sa
+main qui tremble, il apparait comme un Dieu terrible... et sauveur, aux
+yeux des sauvages qui tombent a genoux, eux et leurs plumes, humilies
+dans la poussiere.
+
+Un coup d'oeil rapide jete sur leur costume, qui l'eut fait rire, s'il
+ne l'eut epouvante, fait jaillir dans son ame une pensee funeste qui
+surmonte son indignation.
+
+--Qu'avez-vous fait! s'ecrie-t-il, vous surtout, Alfred, vous l'aine, le
+premier apres moi, pour les guider, mechant garcon!
+
+--Il est blesse! repondent en sanglotant ses freres, montrant le doigt
+entr'ouvert d'Alfred, pale et muet de souffrance.
+
+--Terreur! pitie! blesse! par quoi?
+
+--Par cela! dit Blondel, l'anthropophage, montrant la fleche plus grande
+que lui.
+
+Un vertige saisit le pere, qui chancela plus pale qu'Alfred.
+
+--Enfant!... miserable...! non! mon fils! begaye-t-il d'une langue seche
+de frayeur, en soulevant de terre son malheureux Alfred! Viens ici. Du
+courage, entends-tu, ou tu es mort dans une heure, et si tu meurs, je
+meurs, entends-tu, je meurs!--J'aurai du courage, mon pere, dit le
+coupable, fais ce que tu veux.--Tenez cet enfant, monsieur... mon ami!
+tenez-le ferme entre vos genoux! dit M. Le Femi en appelant au secours
+le porteur, qui franchit la fenetre, emu, ce brave homme, de la terreur
+peinte dans les yeux du naturaliste qui atteignait une hache d'armes du
+moyen-age.
+
+--Alfred, repete-t-il a l'enfant immobile, il faut que je te coupe le
+doigt.
+
+--Coupe! dit Alfred, en l'avancant lui-meme.
+
+--Ah! mon frere!
+
+--Ah! monsieur! crierent les enfants et l'homme epouvantes.
+
+--Pas une seconde a perdre, la fleche est empoisonnee. Ferme donc!... et
+le doigt tomba.
+
+--Tu le garderas, dit Alfred, sans faiblir.
+
+Les plus jeunes tremblaient sous leurs plumes tandis que le pere, dans
+un sublime sang-froid, brulait la plaie vive de son fils qu'il disputait
+a la mort. La force humaine n'alla pas plus loin: et quand il eut
+termine cette operation pour laquelle Dieu le soutenait, il serra
+convulsivement la tete d'Alfred sur sa poitrine, et perdit connaissance.
+
+Ce ne fut que longtemps apres ce jour, dont l'impression forte et
+salutaire est encore gravee chez ces enfants corriges, que la mere
+d'Alfred apprit l'evenement qui s'etait passe si pres de sa chambre.
+Malade alors, elle n'en sortait pas. L'enfant ne se plaignit point, ne
+versa point de larmes, quand elle s'apercut avec de vives craintes qu'il
+avait la main enveloppee:--Ce n'est rien, ma mere, rien du tout, dit-il
+en s'enfuyant pour ne pas lui donner le saisissement d'une telle vue. Il
+chanta meme de toutes ses forces, ce qui rassura et fit sourire la mere.
+
+Mais il pleura, oh! il pleura beaucoup avec son pere, parce que ce bon
+pere en voulant faire des reproches justes a son garcon, fut tout-a-coup
+etrangle par des sanglots qui firent tomber Alfred a ses pieds. Il les
+mouilla de larmes.
+
+--Oui! pleure! pleure! dit-il; nous pouvons etre un moment faibles l'un
+devant l'autre: nous avons eu l'un pour l'autre tant de courage!
+
+
+
+ L'OREILLER D'UNE PETITE FILLE.
+
+ Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tete,
+ Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi!
+ Quand on a peur du vent, des loups, de la tempete,
+ Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi!
+
+
+ Beaucoup, beaucoup d'enfants pauvres et nus, sans mere,
+ Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir;
+ Ils ont toujours sommeil. O destinee amere!
+ Maman, douce maman, cela me fait gemir.
+
+ Et quand j'ai prie Dieu pour tous ces petits anges
+ Qui n'ont pas d'oreiller, moi j'embrasse le mien.
+ Seule, dans mon doux nid qu'a tes pieds tu m'arranges,
+ Je te benis, ma mere, et je touche le tien!
+
+ Je ne m'eveillerai qu'a la lueur premiere
+ De l'aube, au rideau bleu c'est si gai de la voir!
+ Je vais dire tout bas ma plus tendre priere:
+ Donne encore un baiser, douce maman! Bonsoir!
+
+
+
+ PRIERE.
+
+ Dieu des enfants! le coeur d'une petite fille,
+ Plein de priere, (ecoute!) est ici sous mes mains;
+ On me parle toujours d'orphelins sans famille:
+ Dans l'avenir, mon Dieu, ne fais plus d'orphelins!
+
+ Laisse descendre au soir un ange qui pardonne,
+ Pour repondre a des voix que l'on entend gemir.
+ Mets, sous l'enfant perdu que la mere abandonne,
+ Un petit oreiller qui le fera dormir!
+
+
+
+LE PETIT DESERTEUR.
+(EN CINQ PARTIES).
+
+
+
+LA DESERTION.
+
+I.
+
+"Huit ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'etain en sautoir, une
+piece de dix sous toute neuve et des billes dans sa poche."
+
+Tel etait le signalement passe de main en main, depuis le faubourg
+Poissonniere jusqu'a la barriere du Temple, d'un petit garcon, sans
+chapeau, qui avait disparu le matin de chez son pere: on ne voulait pas
+le croire. On disait: "c'est impossible! un enfant ne quitte pas son
+pere."
+
+Quelqu'un repondait:--Si! si! on l'a vu passer sans chapeau, en petit
+garnement, criant en confidence a un ecolier qui l'appelait pour jouer
+aux billes: "--Je n'ai pas le temps: je fais l'ecole buissonniere. Ne
+dis pas que je vais chez ma tante, a Dammartin. Ah! ah! J'ai pris mon
+parti? ne le dis pas."
+
+Il y avait une foule de voisins aux portes qui racontaient ou qui
+ecoutaient ce depart dont l'imagination etait frappee comme d'un
+sinistre presage. Une vieille qu'on croyait comme l'Evangile disait:
+
+--Cela annonce une revolution. L'enfant qui deserte la maison de son
+pere, c'est les hirondelles qui s'envolent d'un toit. Ne me parlez
+jamais de choses pareilles; elles portent malheur! Tout le monde
+frissonnait.
+
+--C'est-a-dire qu'elles portent malheur aux hirondelles et aux enfants,
+repartit l'epicier qui combattait pour son compte un augure si menacant.
+Il ne faut pas croire que les honnetes gens doivent payer pour les
+mauvais sujets.
+
+--A present, cherche!" interrompit celui qu'on avait mis a la poursuite
+du fuyard, et il se mit a courir, le signalement a la main, poussant
+tout le monde, qui s'arretait de surprise, disant:
+
+--Qu'est-ce qu'il a donc?--Je cherche un enfant, repliquait l'homme,
+moitie triste et moitie colere: un gamin, que si je le tenais! "Huit
+ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'etain en sautoir, une piece
+de dix sous toute neuve et des billes dans sa poche!" Enfin tout le
+signalement. Quel scandale sur le boulevard! Quel etonnement pour tous
+les curieux a qui cet homme racontait que l'enfant, qu'il osait a peine
+nommer Oscar, evitant d'ajouter le nom de son pere, s'enfuyait de sa
+famille, pour avoir recu le fouet; et si peu, si peu, que sa mere
+n'avait fait que semblant! Les curieux etaient confondus.
+
+Pendant cela, monsieur Oscar courait comme un brule, croyant n'atteindre
+le bonheur qu'apres avoir franchi la barriere. Il passa roide et prompt,
+sans chapeau, sans passeport, ce qui est d'une audace inouie, jetant
+la plume au vent; ou, pour parler mieux encore suivant son aspect
+devergonde, jetant son bonnet par-dessus les moulins. Il y avait un tel
+parti pris dans son aspect de desordre, qu'on l'eut pris pour Christophe
+Colomb courant a la conquete d'un nouveau monde.
+
+Il fuyait l'ecole, il allait chez sa tante, et il avait dix sous!
+l'espace, le temps, la fatigue, tout disparaissait devant ses temeraires
+esperances.
+
+--Ma tante, disait-il en lui-meme, en fendant l'air qui faisait voler
+ses cheveux blonds, ma tante me donnera un chapeau. Elle me donnera cent
+chapeaux: c'est ma tante! c'est riche, une tante! et elle ne me donnera
+pas le fouet. J'aurai tout ce que j'avais quand je demeurais chez ma
+mere; des tartes, des galettes, des cerfs-volants, (j'en veux douze de
+cerfs-volants!) et je n'irai plus a l'ecole, ou l'on devient bete. Je
+ferai un _buisson_ tous les jours; je courrai avec Pierre; je me battrai
+avec Francois, j'irai nager avec le cheval. C'est bien mieux! d'ici-la,
+je trouverai a manger, quand je passerai devant les patissiers, ils me
+donneront des gateaux. On a tout avec de l'argent: mon pere l'a dit.
+Et j'ai une piece blanche! on crie toujours que ma tante est mon
+_coupe-gorge_; mais j'aime mieux ma tante, moi! ma tante n'a pas de
+livres. Oh! ma tante! vive ma tante!
+
+Il marche! il marche!
+
+Des arbres passaient devant lui, fuyaient derriere comme sur un plancher
+a coulisse. Des moutons, des vaches, des champs ou les bles flottaient,
+ou les fleurs brillaient; tout glissait sous ses yeux par la rapidite
+de sa course. Mais point de maisons, point de patissiers! seulement des
+flots de poussiere qu'il levait avec ses pieds, et qui sechaient sa
+gorge, parce que d'abord il avait chante la _Parisienne_ et tout!
+
+Il marche! il marche!
+
+A la fin, quelques chaumieres apparaissent sur le chemin. Ses regards
+affames se portent vers les enseignes, point d'enseignes! enfin, au
+milieu de quelques paires de sabots, de harengs saurs et de savon vert,
+trois brioches de campagne et des oeufs rouges de Paques dernieres
+raniment le voyageur epuise. Il paie sans marchander la somme qu'on
+lui demande de ces denrees dessechees au soleil, puis il remet, comme
+l'homme errant de l'ecriture, cinq sous dans sa poche. Il croit, comme
+le juif maudit, que ces cinq sous se renouvelleront: vous allez voir.
+
+Quoiqu'il en soit, il mange les oeufs durs et les brioches qui
+tombent en poussiere, et reprend haleine un moment devant une femme a
+demi-stupide, qui le regarde baigne de sueur et defigure de poussiere,
+sans s'inquieter ni d'ou vient, ni ou va ce petit arpenteur de grand
+chemin.
+
+--Pour aller chez ma tante, dit-il, c'est-il encore loin?
+
+--Quelle tante? demande la maitresse de ce bazar de hameau.
+
+--Ma tante, quoi! ma tante Dorothee Carbonnel.
+
+--Je ne sais pas ce nom la, repart la femme insoucieuse en se remettant
+a tirer le lin d'une quenouille de chanvre.
+
+--"Mais, ma tante Dorothee Carbonnel, comment! repart Oscar qui ne
+comprend pas que sa tante soit inconnue a quelqu'un dans le monde, elle
+est a Dammartin, ma tante! et c'est ma tante."
+
+--"Ah ben! faut que vous retourniez sur vous, et puis prendre la fourche
+a votre main droite, et ce sera par la. Y aura toujours queque laboureur
+en champ pour vous montrer."
+
+Oscar deroute et las du repos meme qu'il avait pris, car il en sentait
+mieux sa fatigue, rebrousse chemin. Alors le soleil lui donna en plein
+dans la figure, sans chapeau, sans quelques larges feuilles pour cacher
+un peu sa tete qui bout comme au milieu de la chaudiere de midi; c'est
+a tomber sur place; aussi leve-t il pesamment cette poussiere qu'il
+faisait voler naguere avec tant d'insolence.
+
+Une inquietude brulante le devore sans qu'il y trouve un nom; car tant
+de choses deja tournent dans son isolement, qu'il souffre sans pouvoir
+dire de quoi: c'est la soif! il se ressouvient qu'il a oublie de boire,
+apres le repas d'une nourriture fanee et alterante. Ah! c'est la un
+commencement de desespoir. Il donnerait, ses cinq sous sans chanceler
+pour un verre d'eau de la source, ou sa tante puise de si larges
+cruches, dont l'image fraiche et bouillonnante qui se met tout a coup
+devant lui, attise le feu mele a son haleine. Personne sur cette
+route consumante! Le desert se montre devant lui! Oh! que les pretres
+espagnols pourraient dire de lui, ce qu'ils disaient a Montezuma: Les
+dieux ont soif!...
+
+Cependant, avec la perseverance digne d'un autre but, il fait le signe
+de la croix pour s'assurer ou est sa main droite, et entre dans un
+chemin un peu moins aride. Il avait entrevu au loin, une voiture qui
+venait du cote de Paris, et plutot perir que de rencontrer rien de ce
+qui venait de Paris, car ce ne pouvait etre, selon lui, qu'une ecole,
+des livres ou le fouet!
+
+Il penetre donc dans un chemin de traverse, ou quelques haies lui
+donnent d'abord l'esperance d'un ruisseau: bientot cette fraiche idee se
+seche et peut-etre qu'il se fut ainsi calcine au milieu d'un chemin sous
+le soleil vengeur qui dardait a plomb sur lui, si son ange gardien qui
+devait etre pourtant bien fache, n'eut arrose son joli visage d'un
+deluge de larmes qui vinrent du coeur; car ce coeur crevait. On a beau
+faire et beau dire, on ne peut porter a la fois une mauvaise action,
+la solitude et la soif. Il y avait dans ce petit garcon, la desolation
+profonde qui se trouve au fond de tous les coups de tete ou porte
+l'ingratitude. Il s'arrete, ebloui, se lavant avec ses larmes de la
+poussiere incrustee dans ses joues; ce bain naturel en degonflant sa
+poitrine, detend un moment la peau rose et tendre de sa figure deja
+moins hardie. Il s'avoue meme pour la premiere fois que sa mere ne lui
+faisait pas le moindre mal quand elle disait qu'elle le fouettait; que
+c'etait vraiment l'ombre du fouet. Il se l'avoue, car enfin, sa tante
+etait tres-loin... sa position etait deplorable, la porte de l'ecole ne
+trouble plus son jugement. Il est donc la sous l'oeil de Dieu et devant
+sa conscience: la verite etincelle nue au soleil; il soupire:--ah!
+
+Je crois que vous ne serez pas fache de le laisser la un moment tout
+seul, d'autant plus qu'a force de marcher il arrive a la fin pres d'un
+moulin qui tourne dans une ecluse. Ce bruit limpide et les flots d'ecume
+qui jaillissent, sous un petit pont jusqu'a sa personne penchee en
+avant, lui rendent la vie, la force et l'etrange imprudence que nous ne
+saurons que trop tot, avec ses suites meritees.
+
+
+
+II
+
+L'ABREUVOIR
+
+Le commissionnaire de confiance envoye a la recherche d'Oscar tenait
+toujours a la main son signalement, mais d'une maniere plus commode. Il
+etait monte de bon accord sur l'enorme charrette d'un roulier obligeant,
+et du haut de cette haute position de surveillance il criait loyalement
+aux rares pietons qui traversaient l'heure la plus chaude du
+jour.--Avez-vous vu un enfant? un petit gamin sans chapeau? huit ans,
+fluet, rose, bien mis; une montre d'etain en sautoir, une piece de dix
+sous toute neuve et des billes dans sa poche?"
+
+On lui repondait: Non! sans faire de longs discours: car on cuisait de
+soleil.
+
+C'etait la voiture que le petit deserteur avait apercue au loin, elle
+passa juste devant le chemin en fourche ou Oscar se trouvait cache et
+perdu dans les haies de sureau, ou d'eglantiers; je ne sais lequel.
+
+Ce ne fut donc qu'a la Fileuse, ou l'enfant avait fait un si
+mauvais repas, que cet honnete chercheur d'ecoliers obtint quelques
+renseignements, au moyen du portrait ecrit qu'il relut trois fois a
+cette espece de femme sauvage qui avait deja perdu la memoire. La piece
+de dix sons l'eveilla seule; car elle la touchait souvent au fond de
+sa poche, neuve et brillante comme elle etait, cette petite monnaie
+blanche! le genie de l'idiot est au milieu d'une piece d'or ou d'argent.
+
+Elle donna donc ses instructions; en refoulant dans sa poche le prix de
+sa patisserie et le pauvre coureur, disant a regret adieu au roulier et
+a la charrette, se remit sur les traces d'Oscar.
+
+Nous l'avons laisse dans une position si calme que ce serait doux de l'y
+retrouver, n'est-ce pas? Moi j'y ressentais un plaisir infini, car le
+bruit de l'eau durant la grande chaleur me semble un des plus grands
+bienfaits de Dieu.
+
+Il parait qu'une chose plaisait mieux encore a Oscar, et qu'apres
+l'ecole buissonniere, un cheval etait ce qui pouvait le plus exalter sa
+tete deja tres-montee par l'ardeur du grand soleil.
+
+Il parait encore qu'apres s'etre sature de fraicheur, ne fut-ce que dans
+le creux de sa main (on tire parti de tout dans le desespoir), Oscar
+fut tout a coup frappe de la presence d'un cheval qu'il n'avait pas vu
+d'abord. Ce cheval, les naseaux ouverts, humait comme Oscar l'humidite
+delicieuse de l'ecluse, et savourait, sans maitre, sans harnais, sans
+rien, le charme d'une promenade en toute liberte, qui sentait d'une
+lieue l'ecole buissonniere. La ressemblance de leurs situations etablit
+tout-a coup une sympathie si puissante entre eux, du cote du petit
+fuyard au moins, qu'il grimpa plein d'audace et de bonheur sur ce grand
+camarade qui se laissa faire avec une indulgence tranquille. Tout ce qui
+est vraiment fort protege la faiblesse.
+
+Toutefois quand il sentit sur son dos cet extrait de cavalier, qui
+s'agitait en tous sens pour l'exciter a courir un peu, a jouer
+amicalement pourvu qu'il lui donnat force de coups de pieds, de coups
+de poing dans les flancs, sur la tete et partout, le geant d'ecurie
+frissonna d'indignation ou d'amour pour la promenade, et prit ses
+bottes de sept lieues. Il se mit a courir a travers champs, faisant
+des gambades et des manieres d'eclats de rire qui epouvanterent
+singulierement l'ecuyer de huit ans. Pour comble d'alarme, en gagnant du
+pays, et chevauchant avec la vitesse du vent, une large riviere parut
+ouvrir ses bras devant l'immense soif du cheval, qui, se souciant tres
+peu si Oscar avait peur de l'eau, courut tout droit s'y plonger jusqu'au
+poitrail, Oscar poussa des cris affreux, se retenant de toute sa peur
+aux crins du cheval altere, criant alors, de ce cri ne dans le coeur de
+tous les enfants, meme des enfants ingrats comme Oscar:--Ma mere! ah!
+ma mere! Le cheval ne bougea pas plus que celui d'Henri IV sur le
+Pont-Neuf. Il prenait son bain, il etait bien: tant pis pour Oscar!
+que devait-il a Oscar? ces cris lamentables:--Ma mere! ah! ma mere! ne
+laisserent point d'abord parvenir jusqu'aux oreilles bourdonnantes du
+peut garcon pantelant ces cris plus rudes et plus affreux: Au voleur!
+arretez le voleur! arretez le cheval! arretez le voleur!
+
+Jugez comme la solitude des champs fut desagreablement troublee par
+ce tumulte deshonorant pour Oscar! combien le ciel avec tous ses yeux
+ouverts dut regarder tristement cette scene! Des paysans, qui ne
+badinent pas sur les droits de la propriete, accouraient de toutes
+leurs jambes, armes de fourches et les yeux en fureur, prets a dechirer
+peut-etre ce frele larron. Il y avait serieusement de quoi fremir! Oscar
+les entendit tout a coup si pres de lui que l'insense fut comme pousse
+a se precipiter dans l'eau, pour eviter le chatiment qui se preparait
+terrible.
+
+Mais l'ange gardien, oh! comme j'y crois a l'ange gardien! il me semble
+le voir detourner lui-meme le cheval de cette riviere qui allait etre un
+tombeau d'enfant!
+
+Il eut pitie de sa mere absente; le cheval legerement frappe par une
+main invisible, rafraichi d'une station salutaire a l'abreuvoir, se
+remit gaiement a trotter vers un petit village, emportant Oscar presque
+evanoui, mais sauve de la riviere.
+
+Au bord de ce village, l'enfant glissa du cheval moins fougueux. Ranime
+par la terreur, environne de toutes parts d'ennemis prets a fondre sur
+lui, il s'elanca les bras ouverts dans l'eglise du hameau, qui le recut
+haletant, plein de fatigue, de remords et d'esperance! Car tout petit
+qu'il etait, il sentit qu'il y a une protection puissante aux genoux de
+la Vierge, qui tient son enfant entre ses bras; elle rappelait a Oscar
+sa mere, et semblait lui dire du haut de l'autel ou il tremblait:--Reste
+avec nous.
+
+--Huit ans, fluet, rose, une montre d'etain en sautoir, etc., criait
+alors, a la porte du village, l'homme qui gagnait si laborieusement sa
+journee. Il fut entoure, ecoute par tous les paysans qui sortaient
+des chaumieres, tandis que le maitre du cheval se calmait un peu en
+remontant, comme on dit, sur sa bete. Cela fit un spectacle pour le
+hameau. L'asile ou Oscar avait porte sa honte fut franchi: on le trouva
+blotti dans le choeur, la tete cachee entre les pieds de la Vierge, ou
+il eut voulu rester toujours! personne, en le voyant se retourner si
+pale, si rendu d'epuisement, le visage baigne de larmes, les plus ameres
+de la vie d'Oscar, personne, pas meme son poursuivant bleu de chaleur,
+pas meme le proprietaire monte sur son cheval a la porte de l'eglise,
+n'eut le courage d'insulter a un coupable si malheureux! On respecta
+d'ailleurs l'abri inviolable qu'il avait choisi par une inspiration
+divine; on decouvrit sa tete devant l'autel, on prit de l'eau benite
+et l'on fit sortir en silence Oscar, qui se laissa conduire en tonte
+humilite devant la foule rassemblee pour le voir passer. Les vieillards
+dirent:
+
+--A tout peche misericorde."
+
+Les femmes, en voyant ce pale deserteur, la tete courbee sous
+l'humiliation, les femmes presserent leurs enfants contre elles, et
+sentirent leurs yeux humides. Les enfants, toujours bons quand ils
+regardent ces yeux de femme brillants de pitie, dirent a plusieurs:
+Meres, il faut lui bailler du lait."
+
+Il en but a pleine mesure et jusqu'au coeur, tandis que son guide
+reprenait sa force par quelques verres de vin, pour lesquels, il faut le
+dire, Oscar offrit ses cinq sous avec tant d'instance, que tout le monde
+dit:--Il a bon coeur" et que l'homme, desarme par cette action, prit
+sa main, sans rudesse, sans _rancoeur_, saluant a droite, a gauche les
+habitants, qui leur donnerent un pas de conduite dans les champs, en
+criant: Dieu vous garde! et d'autres compliments qui se graverent pour
+toujours dans le coeur gonfle d'Oscar.
+
+
+
+III.
+
+LES BILLES PERDUES.
+
+Une solitude affreuse regnait dans la maison paternelle quand il y
+rentra. Il semblait que tout fut mort. La nuit tombait, les meubles
+etaient sombres et reprochants. Le pere d'Oscar courait a la recherche
+de son fils depuis le matin. Sa mere, la douleur dans l'ame, etait
+egalement sortie pour decouvrir son cruel enfant!...
+
+La rue etait large, depeuplee, ironique. Elle semblait dire avec une
+mine glaciale:
+
+--Rentrez, monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer!
+
+L'epicier, les bras croises, sur sa porte, inspectant, a la fin du jour,
+tous les scandales a la portee de son investigation, railleur comme la
+rue que reconnaissait a peine le _paria_ volontaire, l'epicier ota sa
+casquette avec la derision ecrasante de cette apostrophe:
+
+--Ah! mon estimable voisin, enchante de vous revoir. Si vous avez besoin
+d'excellentes figues, de raisins de caisse pour vous remettre de vos
+voyages, dites a votre pere que j'en vends. Il doit etre bien content de
+vous, il vous en achetera.
+
+Les jambes d'Oscar rentraient sous lui.
+
+La vieille Leonore, qui tricotait a la lampe dans l'arriere-boutique,
+fut prise d'un grand saisissement a la vue du petit garcon.--Croyez moi,
+dit-elle en preparant un bon souper a son guide harasse de fatigue,
+croyez-moi, Oscar, montez dans votre chambre et couchez-vous. Ce soir,
+votre pere sera encore bien fache, votre mere n'osera vous pardonner
+devant lui. Venez avec moi; ce souper que je vous porte, vous le
+mangerez en vous couchant, et qui vivra verra! Oscar monta sans proferer
+une parole.
+
+Son pain fut tres-amer ce soir-la, ainsi que tout ce que la vieille
+Eleonore avait monte pour manger.
+
+Au milieu de sa melancolie, a demi-deshabille sur son lit, ou l'on
+voyait a peine clair par une petite fenetre, et par un reflet de la
+lune, abime dans mille pensees de crainte pour _demain_! d'espoir dans
+la clemence de sa mere, de son pere offense, et de son Dieu flechi,
+une fraiche idee se glissa dans la memoire d'Oscar: Ses billes! tout
+l'avenir s'arrangea devant ses yeux. L'argent etait devore, le chapeau
+disparu dans le naufrage, mais ses billes! si polies, si bien veinees,
+si transparentes qu'on pouvait regarder le soleil et la chandelle au
+travers.--Oh! mes billes comptons mes billes! et il s'assit avec un
+soupir plein d'aise et de dilatation.
+
+Tout le monde savait, avant ce jour affreux, que les heures innocentes
+d'Oscar n'avaient pas de plus doux loisirs que l'examen de ces jolis
+marbres ronds; que c'etait sa fortune, ses rentes; qu'il les comptait
+cent fois par jour; en mangeant, ce qui le faisait gronder; a l'ecole,
+sous son livre, ce qui le faisait mettre en penitence, enfin partout, et
+comme vous voyez jusqu'au fond de ses remords.
+
+Jugez comme il fut triste quand il n'en retrouva plus que deux, apres
+avoir parcouru avec effroi tous les coins de sa poche, d'une immense
+poche, qui pouvait passer pour un sac, et qu'Eleonore avait la bonte de
+recoudre souvent, car c'etait un entrepot qui suivait Oscar dans toutes
+les demarches de sa vie. Malheureusement dans cette derniere aussi! il
+est a presumer que les secousses du cheval errant avaient fait sortir
+ces petites richesses roulantes... Oscar se renversa sur son oreiller,
+qu'il inonda de ses larmes et s'endormit desenchante de ce monde, ou les
+fautes s'expient par de si grandes souffrances. Il avait dit: Tout est
+fini pour moi! et il etait entre dans un profond sommeil.
+
+Ce fut ainsi que le trouva sa mere, quand elle monta, non pour punir un
+crime qu'elle n'avait jamais prevu, qui ne faisait point partie de ceux
+enfermes dans son code penal de mere et qu'elle remettait a Dieu; mais
+quand elle ne put resister enfin a venir s'assurer si c'etait bien lui!
+bien son enfant perdu tout un jour... C'etait lui! mais qu'il etait
+change! comme sa mere le reconnut avec tristesse, lorsqu'apres avoir
+approche bien doucement, bien doucement une lumiere aupres de son lit,
+elle le vit humecte de larmes, barbouille de la poussiere des voyages,
+et les cheveux meles comme s'il se fut battu avec cent chats!
+
+Le coeur de cette mere ne put resister. Elle pleura comme il avait
+pleure, avec plus de douceur toutefois, car elle retrouvait son cher
+enfant! Aussi laissa-t-elle tomber, avant de sortir, le baiser du pardon
+sur le front souille d'Oscar. Elle retourna pres de son mari, qui
+se promenait en long et en large dans le magasin, songeant d'un air
+soucieux au chatiment que meritait son fils.
+
+Elle parla tant, tant! sa voix etait si bonne, si suppliante, si
+craintive qu'elle entra dans la colere de l'homme grave et blesse. Il
+repondit:
+
+--Couchez-vous; car vous me rendez aussi faible que vous-meme!
+
+Elle benit Dieu! et se coucha delassee.
+
+
+
+IV.
+
+ECOLE ET PARDON.
+
+Le lendemain, Eleonore conduisit Oscar a l'ecole, avant que personne fut
+leve chez son pere. Un dejeuner _d'enfant prodigue_, prepare par sa mere
+qui ne se montra pas encore, avait repare ses forces et rendu un peu de
+teint a ses joues bien lavees. Excepte la perte des billes dont il etait
+si fier autrefois, si ruine aujourd'hui, tout semblait a peu pres remis
+en place dans son existence, ou il avait repris son banc, son livre, et
+tous ses bruyants camarades.
+
+Quand l'ecole fut complete, le maitre ayant saisi au vol un moment de
+profond silence, se leva et dit:--Messieurs, il y a parmi vous un enfant
+qu'il est de mon devoir de vous signaler comme pouvant donner un funeste
+exemple a ma classe, un buissonnier! qui n'a pas craint de plonger sa
+mere dans les angoisses de l'inquietude, sa mere, sa bonne mere qui l'a
+nourri de son lait, qui l'habille, qui lui paie des maitres! cet enfant
+ingrat a deserte hier sa maison!
+
+Son nom est inutile a prononcer! une rougeur coupable fait eclater sa
+condamnation dans ses traits, qu'il s'efforce en vain de cacher sous son
+livre! Puisse, messieurs, cette rougeur provenir d'une bonne honte qui
+enchainera dans notre sein l'enfant qui a merite tout un jour le titre
+anti-social de deserteur!!!
+
+Oh! quel murmure suivit cette denonciation publique! Oscar crut tourner
+dans un tourbillon de feu, quand il sentit trente-six yeux d'ecoliers
+attaches sur lui seul, comme sur un centre de blame et de curiosite, car
+il n'y avait pas a hesiter, c'etait lui!
+
+Les innocents de ce jour-la s'etaient regardes fierement entre eux,
+ayant l'air de se dire:
+
+--Voyez! les deserteurs portent-ils la tete comme cela!" et la tete
+d'Oscar tombait comme une feuille morte sur sa poitrine! Aussi les
+murmures, d'abord decents et etouffes, devinrent tellement _tumulte_ que
+le maitre eut besoin d'une vigueur peu commune pour retablir a la fin le
+silence, d'ou s'echappait encore, comme les dernieres fusees d'un
+feu d'artifice, ce mot qui ne tombait que sur le banc vide
+d'Oscar.--Deserteur! deserteur! et la classe entiere lui tourna le dos.
+
+Ce procede n'est pas d'une haute charite, c'est vrai: mais telles sont
+les moeurs de l'ecole, du monde entier. Oscar eut bien du mal a detacher
+de lui ce vilain nom qui s'y etait colle par sa faute.
+
+Son pere, quand il rentra, vit qu'il en etait si courbe qu'a peine il
+pouvait s'avancer vers lui. Suivant sa promesse de la veille, il lui
+tendit la main genereusement.--Oscar! je te pardonne, tu as souffert."
+Et il vit, lui, que sa mere pleurait en faisant semblant de regarder par
+la fenetre.
+
+Pauvre Oscar! il se trouva, sans savoir comment, dans ses bras, dont
+l'etreinte lui rechauffa le sang autour du coeur! il s'y plongea comme
+dans son champ d'asile. Il y oublia tout! et les grandes routes, et les
+ecoles impitoyables.
+
+Elle fit des epargnes pour lui rendre vingt billes.
+
+Il fit le serment de ne la deserter jamais.
+
+
+
+
+ ADIEU D'UNE PETITE FILLE A L'ECOLE.
+
+ Mon coeur battait a peine et vous l'avez forme,
+ Vos mains ont denoue le fil de ma pensee,
+ Madame! et votre image est a jamais tracee
+ Sur les jours de l'enfant que vous avez aime!
+
+ Si le bonheur m'attend, ce sera votre ouvrage;
+ Vos soins l'auront seme sur mon doux avenir:
+ Et si pour m'eprouver, mon sort couve un orage,
+ Votre jeune roseau cherchera du courage.
+ Madame! en s'appuyant sur votre souvenir!
+
+[Illustration]
+
+
+
+ TABLE
+ DES
+ Matieres contenues
+ dans le second volume.
+
+
+
+La physiologie des poupees.
+La mere a son fils, _vers_.
+Minette.
+Le petit rieur, _vers_.
+L'oiseau sans ailes.
+Le livre d'une petite fille, _vers_.
+Le paresse.
+Le premier chagrin d'un enfant, _vers_.
+Le petit berger.
+Le coucher d'un petit garcon, _vers_.
+Les petits sauvages.
+Le petit deserteur.
+Adieu d'une petite fille a l'ecole, _vers_.
+
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MèRES ET DES ENFANTS,
+TOME II***
+
+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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