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+<title>The Project Gutenberg eBook of Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II, by Marceline Desbordes-Valmore</title>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14310 ***</div>
+<h1>The Project Gutenberg eBook, Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II,
+by Marceline Desbordes-Valmore</h1>
+<hr class="full" noshade>
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+
+
+
+<p class="mid">1840.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<a id="c01" name="c01"></a>
+<h2>LA PHYSIOLOGIE DES POUPÉES.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h3>UN PÈRE.</h3>
+
+<p>Quatre poupées entrèrent un jour à la
+fois rue des Pyramides. Cela fit quelque
+sensation chez les voisins de l'heureuse
+maison où se précipitaient ces charmantes
+étrangères, car elles étaient pleines d'éclat,
+de décence et de fraîcheur dans leurs parures.</p>
+
+<p>Une vieille gouvernante les reçut dans
+le vestibule du second étage, les prit des
+bras de la personne qui les apportait, et
+les rangea derrière un rideau, comme elle
+en avait reçu l'instruction, puis courut avertir
+son maître, arrivé, depuis quelques jours
+d'un grand voyage; il parut un moment
+après, suivi de quatre enfants qu'il fit ranger
+autour d'un excellent déjeuner préparé
+pour eux.</p>
+
+<p>Cet homme, d'une taille légèrement courbée,
+quoique jeune encore, les assit lui-même
+auprès de lui d'un air doux et triste.
+Il était le père des enfants et revenait leur
+tenir lieu d'une mère charmante, qu'ils
+avaient perdue. Rien ne pouvait retenir
+M. Sarrasin à la vie, que le dessein irrévocable
+d'être à la fois le père et la mère
+de cette petite famille groupée autour de
+lui. Forcé à de fréquents voyages dans l'intérêt
+de tous, il n'avait pu depuis trois ans
+cultiver lui-même ces jeunes plantes dont
+il ignorait entièrement les caractères. Leurs
+jours s'étaient passés depuis six mois, dans
+une pension, où elles avaient senti moins
+cruellement l'absence de leur mère et la
+privation momentanée de ce jeune père,
+qui leur était enfin rendu! C'était leur troisième
+réunion depuis son retour béni, et
+vous avez déjà jugé qu'ils s'occupaient des
+moyens d'assurer leur bonheur. Il ne lui
+en restait pas d'autre.</p>
+
+<p>Il se leva quand le déjeuner fut fini et la
+table remise en ordre.</p>
+
+<p>Voici, dit-il en tirant le rideau qui cachait
+les belles visiteuses, quatre petites
+compagnes que je veux associer à notre
+voyage de Saint-Denis.</p>
+
+<p>Un saisissement de plaisir fit manquer
+la voix aux quatre soeurs, qui levèrent leurs
+bras, en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa! oh! papa! qu'elles sont
+jolies!</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans dessein, reprit-il, qu'elles
+sont arrivées ainsi pour vous chercher.
+Elles ont sans doute désiré un asile près de
+chacune de vous. Leur choix doit être
+écrit d'avance dans leur billet de visite.</p>
+
+<p>Toutes se précipitèrent sur les petites mains
+à ressorts des poupées qui tenaient une
+carte de visite. Albertine, l'aînée, y lut son
+nom (car elle savait lire l'écriture), l'adresse
+était ainsi conçue: Prudente pour Albertine.
+Augusta, Marceline et Valérie y
+épelèrent aussi leurs noms et ce furent
+des cris, des embrassements, qui firent couler
+la joie jusqu'au coeur de leur père.</p>
+
+<p>&mdash;Élevez-les bien, dit-il avec une tendresse
+sérieuse, et rendez-moi un compte
+fidèle de leurs penchants: ce sont vos filles.</p>
+
+<p>Albertine emporta la sienne dans ses
+bras avec un maintien de petite maman
+tout à fait composé, la regardant avec un
+air de tendre protection qui fit bien augurer
+à monsieur Sarrasin de l'avenir de la
+poupée, qu'elle appela sur le champ:&mdash;ma
+fille.</p>
+
+<p>Augusta saisit vivement Lutine par le milieu
+du corps, et lui appliqua deux gros
+baisers qui dérangèrent un peu sa coiffure.
+Valérie soutint Péri par ces deux mains délicates,
+en la faisant sauter en mesure sur
+un pas de valse. Marceline, la plus jeune,
+petite blonde silencieuse, se tint gravement
+debout devant celle qui la regardait
+de dessus la table, sans montrer trop d'empressement
+à l'en faire descendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne prends pas, Fauvette? dit son
+père: ne te trouves-tu pas contente d'avoir
+une telle fille?&mdash;Si! répondit l'enfant
+blond, en regardant alternativement Fauvette
+et son père.&mdash;Je t'aime mieux, toi!
+ajouta-elle à voix basse en se glissant dans
+ses genoux et en passant ses bras autour
+de son cou qu'elle étreignit longtemps de
+toute sa force. Son père ému, tenant les
+yeux long temps aussi fixés sur cette petite
+tête attachante, crut voir en miniature le
+portrait de sa mère, et la serra fortement
+sur son coeur. Le père et l'enfant restèrent
+plongés dans une immobilité qui n'était
+pas de l'engourdissement.</p>
+
+<p>Les éclats de rire et de musique qui partaient
+de la chambre voisine réveillèrent
+cet homme absorbé au fond de sa mémoire.
+Il prit par la main sa plus jeune fille, qui
+tenait avec quelque embarras la brillante
+Fauvette, et ils se réunirent au cercle
+joyeux qui allait devenir le centre des observations
+du tendre physiologiste.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h3>QUATRE FEMMES EN MINIATURE.</h3>
+
+<p>Albertine venait de faire asseoir Prudente
+devant elle, pour lui montrer patiemment
+un point de tapisserie, lui parlant
+avec une gracieuse autorité, et lui promettant
+un monde de bonheur dans le charme
+du travail. Elle en avait déjà rangé autour
+de Prudente tous les éléments sans confusion.
+La poupée attentive tenait avec soumission
+son aiguille enfilée de laine, et
+paraissait écouter sans ennui sa jeune maman
+compter les fils de canevas, et lui
+expliquer les délices de cet ouvrage, répétant
+sans se lasser:&mdash;Vous prenez deux,
+que votre point soit égal et rond vos
+mains toujours propres et vos laines en
+ordre.</p>
+
+<p>Ce petit coin du tableau reposa délicieusement
+les yeux de M. Sarrasin, car Albertine
+était l'aînée.</p>
+
+<p>Quel bonheur pour lui de découvrir en
+elle le germe d'une patience si utile un
+jour dans sa maison! cette grâce liante et
+calme devait si bien unir ensemble les jeunes
+branches qui l'enracinaient au monde!</p>
+
+<p>Assise sur une grande chaise devant le
+piano, Valérie soutenait Péri par sa ceinture
+comme par des lisières, et la faisait
+légèrement tourner en frappant avec sa
+main droite une espèce de galop qui semblait
+enivrer la poupée, et la petite fille
+criant comme son maître de danse:&mdash;en
+mesure, mademoiselle, arrondissez-les bras,
+effacez les épaules..., baissez les yeux devant
+votre cavalier!</p>
+
+<p>&mdash;Heureuse enfant! pensa monsieur
+Sarrasin, la musique fera du bruit dans tes
+plaisirs et dans tes peines. Ta physionomie
+riante reposera souvent ma douleur,
+et j'allégerai tes graves leçons par l'espoir
+de la danse.</p>
+
+<p>Augusta, qui se tenait alors à l'écart,
+paraissait très affairée autour de Lutine.&mdash;Elle
+l'avait embrassée si fort et si
+souvent, que l'humidité de ses lèvres, assez
+mal essuyées des traces de son déjeuner;
+avaient déjà compromis l'éclat des joues rouges
+et presque vivantes de sa fille. C'est
+dans l'étonnement de voir une tache ternir
+un teint plus brillant que le sien même,
+qu'elle avait eu recours au savon, et
+qu'elle s'aperçut avec désespoir qu'il ne
+restait dessous qu'un carton pâle où le
+sang ne circulait pas. L'autre joue, toute
+neuve et intacte, formait un affreux contraste
+avec celle où la couleur délayée se
+mêlait au savon et aux cheveux collés dans
+ce hideux mastic. Ce fut dans cet état
+qu'Augusta, avec une grosse larme dans les
+yeux s'élança vers son père, en élevant
+sous ses yeux, Lutine ainsi déshonorée,
+et criant: Vois comme elle a mal à la joue;
+je l'ai pourtant bien lavée.</p>
+
+<p>C'est à cause de cela, répondit son père,
+l'eau ne vaut rien aux poupées. Ta tendresse
+lui a déjà fait mal; il ne faut pas dévorer ce
+qu'on aime. Trop de caresses étouffent
+un enfant. Une surveillance calme et active,
+une douce liberté autour de ta fille,
+comme pour tout ce que tu aimeras au
+monde, ce sera le meilleur secret pour le
+conserver.</p>
+
+<p>&mdash;Fais-la guérir, dit Augusta les mains
+jointes, et je te promets de l'embrasser bien
+doucement.</p>
+
+<p>Lutine fut envoyée chez un
+médecin célèbre de poupées au grand bazar
+où elle avait été choisie; et dès le soir
+même, elle rentra rue des Pyramides, plus
+rouge que jamais.</p>
+
+<p>Monsieur Sarrasin observait en même
+temps que Marceline, la plus petite et la
+plus frêle, n'enseignait ni la tapisserie, ni
+la danse à Fauvette. Elle la regardait quelquefois,
+caressait doucement ses souliers
+de satin et ses mains un peu cachées par
+des manchettes de blonde: mais c'était une
+admiration froide ou craintive que ne pouvait
+expliquer son père.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne danses-tu pas avec Fauvette,
+mon petit ange? lui demanda-t-il;
+elle doit être légère comme ses plumes. Sa
+robe de crêpe blanc est si bien garnie de
+fleurs!»</p>
+
+<p>Marceline d'abord ne répondit pas: puis,
+comme si sa pensée sortait à son insu de sa
+bouche, elle dit: je n'ose pas l'aimer.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier; pensa Monsieur Sarrasin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h3>LA PORTE DU CIEL.</h3>
+
+<p>Comme le temps était fort beau le lendemain,
+bien qu'il fit froid d'une dernière
+gelée, après que les leçons furent apprises,
+que l'active gouvernante eut habillé ses
+quatres petites maîtresses qu'elle aimait
+avec dévotion, on déjeuna de bonne heure,
+on sortit à pied tous ensemble. La vieille
+Suzanne, chaudement parée, guidait ce petit
+troupeau dont elle était fière, et Monsieur
+Sarrasin le suivait de près avec la surveillance
+et la sollicitude d'un père.</p>
+
+<p>Savez-vous où l'on allait avec tant d'empressement,
+tant d'espoir, que pas un pied
+ne touchait terre? et pourquoi ces quatre
+visages doux et charmants se levaient souvent
+pour regarder au-dessus des maisons
+le ciel bleu suspendu, si pur, si haut au-dessus
+des cheminées des immenses bâtiments
+de Paris? Pourquoi l'on avait embrassé
+sérieusement les poupées en leur disant:
+au revoir! sans les emmener avec soi?
+Eh bien! vous allez le savoir; car la personne
+qui a raconté cette histoire a suivi
+toute la famille jusqu'à la barrière Montmartre;
+elle avait à rendre aussi une pieuse
+visite là où montaient ces beaux enfants,
+ayant chacun une couronne de fleurs
+passées au bras sous leur manteau brun.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma bonne Suzanne, où allons-nous?
+dit la petite Marceline qui ne marchait
+pas encore d'un pas aussi ferme que
+les autres. Suzanne soupira et n'osa répondre,
+car son maître gardait un profond silence.
+On monte, on monte..... puis on
+aborde une grille devant laquelle monsieur
+Sarrasin s'arrête, découvre sa tête; et dit:&mdash;Saluez,
+mes enfants, car c'est ici la porte
+du ciel!</p>
+
+<p>Les quatre petites filles obéirent avec un
+instinct de douleur et de tendresse qui les
+fit ressembler à quatre anges de la piété.
+Suzanne se détourna pour cacher ses larmes.&mdash;Ma
+bonne vieille Suzanne, poursuivit
+monsieur Sarrasin, si vous ne pouvez
+nous suivre, vous nous attendrez là.&mdash;Ah!
+monsieur! dit Suzanne avec une
+instance dans le regard, et découvrant sous
+son tablier noir sa couronne à elle, qu'on
+ne lui avait pas commandé d'apporter,
+monsieur! j'ai du courage, et je sais le chemin!
+Dans votre absence depuis six mois
+demeurée toute seule, je n'avais pas d'autre
+voyage à faire, et je venais!&mdash;Entrez
+donc, ma fidèle Suzanne, entrez, mes petites
+chéries... Vous n'oublierez jamais notre
+première promenade: elle est sérieuse;
+mais elle est pleine d'espérance. Voyez
+que de fleurs!</p>
+
+<p>Il y en avait, en effet, déjà beaucoup;
+et des arbustes, des plantes vertes, des
+saules si bien entremêlés ensemble que la
+terre à cette place ne se voyait plus qu'à
+peine.&mdash;C'est ici, mes filles, qu'il faut attacher
+vos couronnes et vous mettre à genoux.</p>
+
+<p>Ce que firent les enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, leur dit-il, après qu'il eut prié
+au milieu d'eux et pour eux. Venez! votre
+mère vous regarde; elle vous bénit.</p>
+
+<p>La petite Marceline se précipita dans les
+branches et les hautes herbes en criant:&mdash;où
+donc! où donc!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Sarrasin après l'avoir saisie
+dans ses bras, lui dit: je te promets que
+nous serons tous réunis un jour et que
+nous irons la rejoindre par la porte du ciel.&mdash;Merci!
+répondit l'enfant qui se coucha
+triste sur son épaule, et qui redescendit
+avec son père au milieu des sanglots de ses
+jeunes soeurs qui marchaient mieux qu'elle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>LA POUPÉE MALADE.</h3>
+
+<p>L'enfance est heureuse! elle est aimée
+de Dieu. Dieu charge un ange de mesurer
+la peine à la faiblesse. L'ange y va bien
+doucement; on croit qu'il leur souffle des
+baisers dans leurs larmes. De là ces ondées
+de pleurs qui mouillent à peine, car
+il les emporte sur ses ailes avec leurs prières.
+Alors, ils rient, ces petits enfants; ils aiment,
+ils espèrent, ils croient et c'est pour
+cela que Dieu les aime; pour cela qu'il a dit:
+<i>Laissez venir à moi les petits enfants?</i> Il faut
+donc se réjouir en pensant que les quatre
+soeurs retrouvèrent leurs poupées avec un
+sentiment de joie très pur et qu'elles les associèrent
+à leurs souvenirs, à leurs jeux, à
+l'union charmante qui régnait entre elles.</p>
+
+<p>Un jour que les leçons étaient finies,
+leur père s'étonna du profond silence qui
+avait succédé au bruit accoutumé de l'heureuse
+chambre de ses enfants. Il s'approcha
+sur la pointe du pied pour observer la
+cause de ce grand silence, et demeura fort
+surpris de voir la poupée d'Augusta couchée,
+et les petites filles s'agitant autour
+d'elle avec le plus tendre empressement.</p>
+
+<p>Un ordre parfait régnait dans leur activité
+muette. On glissait doucement autour du
+cher petit objet qu'on semblait avoir peur de
+réveiller, de cette Lutine si vive et si brillante,
+privée de ses vêtements incommodes;
+renversée sur un oreiller, se conformant
+à sa position avec une grace qui enchantait
+les enfants. Alphonse, joli petit
+parent de la maison, partageait fort gravement
+les soins de ses cousines et remplissait
+les fonctions de médecin.</p>
+
+<p>C'était un charme de le voir tâtant
+le pouls de Lutine, réfléchissant comme
+il avait vu réfléchir un docteur profond,
+et s'asseyant près du lit, le front appuyé
+sur sa main, une plume passée dans ses
+lèvres, lent à écrire l'ordonnance que ses
+cousines attendaient avec anxiété.</p>
+
+<p>Oui! l'enfance est heureuse. Il y avait
+pour elle dans cette scène l'intérêt d'un
+drame véritable. Cette malade immobile
+leur faisait pressentir ou rappeler tout ce
+qu'il y a de doux, d'aimable aux soins
+prodigués à un être souffrant. Monsieur
+Sarrasin vit tant de zèle et de charité régner
+dans ce coin de chambre, que les larmes
+lui en vinrent aux yeux.</p>
+
+<p>Albertine lut l'ordonnance du médecin,
+et prépara promptement une petite bande
+de toile urgente pour la saignée, qu'exécuta
+sur l'heure la main légère et hardie
+d'Alphonse.</p>
+
+<p>La lancette fut un passe-cordon d'argent,
+la cuvette une coupe de porcelaine
+qu'avait prêtée la vieille Suzanne. Alors,
+à la satisfaction curieuse des enfants, la
+poupée dont la peau fut plus qu'effleurée
+par l'intègre Alphonse qui s'en acquittait
+de tout son coeur, la poupée perdit une
+grande quantité de son.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est sauvée! cria le docteur. Elle
+est sauvée!</p>
+
+<p>Sauvée! répétèrent en frappant dans
+leurs mains les gardes-malades, qui avaient
+à peu près le costume de l'état.</p>
+
+<p>&mdash;Je te fais compliment de cette cure,
+mon ami, dit monsieur Sarrasin en se montrant.
+Tu me parais devoir être un jour médecin
+dans toutes les formes. Alphonse lui
+sauta au cou, et lui dit en confidence.&mdash;Je
+fais semblant de croire; car, vois-tu,
+cette poupée n'est pas vivante.&mdash;Si! Si!
+un peu vivante cria Augusta qui l'avait entendu,
+et qui ne voulait pas perdre son
+illusion. Tiens, papa, regarde, ajouta-t-elle
+en entraînant son père auprès de sa
+Lutine. Tu vois que les sangsues ont bien
+pris!» Lutine avait, en effet, huit sangsues,
+ou du moins huit petits morceaux de réglisse
+découpés dans la forme de ce laid et bienfaisant
+animal. Il faut convenir que Lutine
+ainsi barbouillée, le bras vide, et lavée
+par toutes les potions qu'on lui avait fait
+boire, demeura dans un état de convalescence,
+dont les bons soins de la sage Albertine
+ne purent jamais la tirer entièrement.
+Monsieur Sarrasin déclara pourtant
+que cette convalescence serait célébrée par
+un banquet, où le docteur reçut, en crèmes,
+en biscuits et en darioles, le prix de sa sagacité
+merveilleuse.</p>
+
+<p>&mdash;D'où provenait la maladie de Lutine?
+manda Monsieur Sarrasin, moitié sérieux,
+moitié riant.</p>
+
+<p>Le docteur mangeait, se reposant sur
+ses lauriers. Augusta répondit avec vivacité
+que Lutine avait fait son malheur elle-même,
+qu'elle se serrait dans son corset
+de manière à s'étouffer, ce qui la rendait
+très-agacée et très-pâle.</p>
+
+<p>Enfin, papa, sans moi, elle serait devenue
+poitrinaire. C'est une folle, sans soin
+d'elle-même, jamais en place, une petite ramasse-poussière
+qui me fait tourner la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit son père, en frappant
+doucement sur cette petite tête agitée,
+qu'il faudra lui donner un bien bon exemple
+pour la corriger. La tienne, Valérie, paraît en bonne santé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, papa, elle danse toujours, et je
+lui apprends le pas du châle pour te faire
+une surprise le jour de ta fête. Oh! papa! elle
+valse presque seule sans s'étourdir.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut lui faire une récompense de cet amusement,
+mon ange: on peut danser de joie
+quand on a bien rempli tous ses devoirs; j'y
+veillerai avec toi. La tienne, Albertine,
+comment se conduit-elle?</p>
+
+<p>Albertine ne répondit rien qu'en courant
+chercher les preuves de l'excellente
+conduite de Prudente. Elle rapporta, dans
+un doux silence, l'ouvrage de tapisserie terminé
+avec une propreté ravissante; puis
+elle étala, avec un sourire d'une petite
+mère satisfaite, un trousseau cousu de la
+façon la plus solide. Ce trousseau se composait
+déjà d'une paire de draps ourlés,
+marqués au nom de Prudente; quatre chemises
+à manches longues en forme de peignoir;
+quatre manteaux de lits, des béguins
+bordés d'une petite dentelle de Lille et
+quatre mouchoirs ornés de son chiffre.</p>
+
+<p>Avec cela, dit l'enfant plein de joie, elle
+peut attendre. Elle m'a bien aidée, cette
+chère mignonne! Oh! papa que je l'aime!
+et que je suis contente quand nous travaillons
+ensemble!&mdash;je t'aime aussi, dit son
+heureux père, et je te donne dès ce moment
+le droit de surveillance sur toutes les
+poupées de la maison; elles y gagneront
+beaucoup et tes jeunes soeurs davantage.</p>
+
+<p>Les plus petites embrassèrent tendrement
+Albertine, qui les baisa d'un baiser
+plein d'amour et d'avenir. Je dois vous dire,
+pour l'avoir vu de mes yeux qu'elle
+devint, en effet, plus tard, le guide et l'appui
+de ses soeurs, dont elle est encore adorée.</p>
+
+<p>Dans un moment de réflexion fort rare
+chez Augusta, elle regardait un peu tristement
+les ravages que sa tendresse avait
+produit chez Lutine, qui n'était plus que
+l'ombre d'elle-même,&mdash;Veux-tu la mienne?
+dit Marceline, que personne ne soupçonnait
+en observation dans un coin; mais
+dont les yeux intelligents perçaient toujours
+jusqu'à la tristesse des autres. Prends
+la mienne, prends, petite soeur; tu soigneras,
+Lutine et Fauvette te réjouira.</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, répondit Augusta, en hésitant
+à recevoir la belle Fauvette, aussi
+fraîche que le jour de son entrée dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je la regarderai, Augusta, quand j'aurai
+fini mes devoirs; mais elle est lourde et
+elle a trop de plumes, il est impossible que
+ce soit là ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'en aurai donc
+deux! s'écria sa soeur folle de joie. Que de
+choses, mon Dieu! que d'inquiétudes je
+vais avoir sur les bras! qu'une grande famille
+cause de soins et de fatigue aux mères!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>L'ORPHELINE DU BOULEVARD</h3>
+
+<p>Monsieur Sarrasin n'avait pas vu sans
+surprise le détachement de Marceline pour
+Fauvette, il en cherchait la cause dans l'insouciance
+de son âge; mais il se trompait;
+il en eut la preuve un jour. Toute cette
+famille innocente revenait du boulevard
+Saint-Denis; on pressait le pas, car c'était
+l'heure où les lumières du gaz s'allument de
+loin en loin. Une humble boutique à terre
+s'annonçait à une grande distance par la
+voix d'un jeune marchand, qui jetait ces paroles
+perçantes dans toutes les oreilles promeneuses:</p>
+
+<p>Voyez, messieurs, voyez mesdames, enfants,
+petits enfants, voyez! pleurez pour
+obtenir de vos pères et mères les trésors à
+cinq sous que voilà. A cinq sous, messieurs,
+mesdames, enfans, petits enfants! A cinq
+sous, tout ce qui peut frapper l'oeil de l'acquéreur!»</p>
+
+<p>Monsieur Sarrasin ne résista pas à l'attraction
+de cette voix puissante; il permit
+à ses enfants de choisir chacune un
+de ses trésors à cinq sous qui font plus
+d'heureux qu'on ne pense.</p>
+
+<p>Un seul objet attira toute l'attention de
+Marceline. Une poupée nue, abandonnée
+dans un coin, sur la terre humide, lui causa
+une sensation de pitié subite. La plus attrayante
+sympathie s'établit entre elle et
+cette pauvre petite chose dédaignée; et
+pressant de toute l'étreinte de ses deux
+mains la main de son père pour le forcer à se
+pencher vers elle, donne-moi, lui dit-elle,
+cette Fauvette, pour que je la réchauffe, oh!
+je t'en prie!» Elle fut à l'instant sous son
+manteau, entre'ouvert vingt fois par les
+caresses que cette poupée reçut de son doux
+sauveur. C'est de là que lui vint le nom de
+l'Orpheline du Boulevard.</p>
+
+<p>Il est impossible de vous représenter l'affection
+qui parut s'établir entre elles deux.
+C'était presque triste de penser qu'un seul
+coeur en faisait tous les frais: on aurait
+voulu animer un peu l'objet d'une amitié
+si tendre, pour lui donner le bonheur d'y
+répondre. Marceline ne le désirait pas, elle
+en était sûre! elle voyait ces petits traits
+fins et luisants s'animer pour elle, pour elle
+seule! et cette idée lui causait du ravissement.
+Jamais on ne la rencontrait sans l'orpheline
+collée contre sa poitrine; jamais
+elle ne se couchait, après sa prière à Dieu,
+sans endormir sur son coeur son enfant
+trouvé, l'amour de son choix, sa petite bien-aimée!
+Elle passait toutes ses récréations
+dans cette union intime et silencieuse. Tout
+ce qu'elle lui chuchotait de paroles caressantes
+et mignonnes ferait un poème d'amour
+et d'amitié! Cette jeune âme était
+remplie, et son visage d'ange rayonnait de
+bonheur. Sur les genoux de son père même,
+qui l'y berçait souvent comme la plus
+légère, elle montait avec l'orpheline associée
+à sa vie; cette vie fut un sourire tant
+qu'elle posséda sa frêle et pure idole.
+Quand son père, qui souriait de cette tendresse,
+lui demandait:&mdash;Que dit-elle de
+tout ce que tu lui racontes!</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'écoute, répondait l'enfant, elle
+m'entend!» Et l'avenir de cette petite
+fille l'inquiétait plus que celui de la rangeuse
+Albertine, plus que celui de la bondissante
+Valérie; plus même que celui d'Augusta,
+dont le caractère impétueux pouvait
+se modifier, et l'exempter à coup sûr de
+toutes les maladies de l'âme.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LA POUPÉE PERDUE.</h3>
+
+<p>Alphonse avait passé tout un jour de congé
+au milieu de ses jeunes parentes, et ce
+jour s'était écoulé comme une heure. Le jardin
+déjà embaumé, la cour où il y avait de
+l'herbe et des poules, les greniers où vivaient
+des pigeons à la plume éclatante au
+soleil, tout avait maintenu la joie et
+la concorde dans cette jolie famille;
+pourtant Marceline devint triste après le
+départ d'Alphonse. Elle le fut le lendemain,
+le surlendemain, longtemps, jusqu'à
+ce que l'on s'aperçut qu'il y avait
+de profonds soupirs dans son silence, que
+ces soupirs ressemblaient presque à des
+sanglots et qu'enfin sa santé s'altérait d'une
+manière sensible.</p>
+
+<p>Son père la portait dans ses bras, la faisait
+danser avec Valérie, coudre avec Albertine,
+sortir avec sa bonne Suzanne.</p>
+
+<p>L'enfant obéissait partout, mais elle dansait
+d'un air pleurant, se couchait sur l'épaule
+de son père, rêveuse et les yeux fixes,
+gardait sans y toucher les gâteaux délicieux
+dont Suzanne voulait réveiller son
+appétit, et posait une heure entière sa petite
+tête brûlante sur les genoux de sa
+patiente soeur, Albertine.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu cela? lui disait-on, et cela?
+et cela? et beaucoup de choses propres
+à la distraire.</p>
+
+<p>Oui! oui! oui!» répondait-elle d'une
+voix douce et plaintive, mais elle ne jetait
+seulement pas les yeux sur les joujoux
+qu'on s'empressait de lui offrir.</p>
+
+<p>Cette petite fille était devenue si chère
+à monsieur Sarrasin, qu'il devint lui-même
+tout rêveur de la voir ainsi languissante
+après avoir interrogé sa maison dans la
+crainte que l'enfant n'y fut malheureux
+pendant ses courtes absences; il prit la résolution
+de la veiller lui-même jusque
+dans son sommeil, cet excellent père! il
+entra quand tous les enfants dormaient
+paisibles et blancs comme des ramiers
+couchés dans leurs nids.</p>
+
+<p>Le sommeil d'Albertine l'arrêta un moment dans une
+contemplation pleine de bonheur.
+C'était l'ange de la paix, qui s'était endormi
+dans la prière <i>pour tous</i>! Augusta dont
+les joues rouges semblaient bondir comme
+deux beaux fruits sur l'oreiller blanc, appela
+comme Albertine le baiser de ce
+père attendri. Il jugea par le sourire de
+Valérie qu'elle s'était assoupie avec une
+chanson sur les lèvres. Jamais il n'avait
+compris jusque là tout le bonheur d'un père,
+qui entend les douces haleines de ses
+enfants immobiles de sommeil et de santé.</p>
+
+<p>C'est à remercier Dieu à genoux; c'est
+à croire qu'on l'entend respirer lui-même
+dans ce monde.</p>
+
+<p>Il n'eut pas le loisir d'interroger le repos
+de son plus jeune enfant, car à peine
+eut-il effleuré les boucles blondes de son
+front presque pâle, que la petite Marceline
+se réveilla en tressaillant et fixa ses yeux brillants
+tout grand ouverts sur son bien-aimé
+père, en lui tendant les bras.</p>
+
+<p>&mdash;T'ai-je fait peur? dit-il en se penchant
+sur elle. Non! j'ai cru que c'était le
+bon Dieu, bon comme toi.»</p>
+
+<p>Alors, avec une voix de père qui ouvre
+les secrets de tous les enfants, il entra dans
+la petite âme sensible et renfermée, au
+milieu d'un ruisseau de larmes qu'il fit couler
+à force de confiance et de tendres paroles,
+la petite mélancolique laissa sortir
+cet aveu: J'ai perdu ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit monsieur Sarrasin
+frappé d'étonnement, c'est là ce que je
+cherche depuis trois mois, et tu ne m'en as
+rien dit?</p>
+
+<p>Oh! tu aurais trop de chagrin, poursuivit-elle
+eu jetant les bras à son cou et puis
+je ne voulais pas rapporter; c'est si laid!</p>
+
+<p>Dis tout, dis, pauvre ange! insista son
+père ému et enchanté d'avoir découvert la
+blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien!... ne gronde pas Alphonse,
+dit-elle en sanglotant sur le coeur de son
+père. Moi, je serai bien sage..., je rirai
+devant toi.»</p>
+
+<p>Je vous avoue que cet homme qui n'était
+plus enfant depuis trente ans passés,
+pleura d'aussi bon coeur que cette douce
+petite fille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+<h3>LE RETOUR DE LA POUPÉE.</h3>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Alphonse, dit le lendemain
+monsieur Sarrasin en entrant dans la maison
+de son petit neveu, qu'il trouva dans la
+cour.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon oncle, quelle joie de te
+voir!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'imagine bien, mon ami, et puis
+voilà ta cousine un peu malade, qu'il faut
+distraire et guérir. C'est une heure de
+plaisir que nous venons te demander.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! quel bonheur! quel
+bonheur! cria de toute sa tête Alphonse en
+voltigeant à travers l'escalier, où il tirait
+de toute sa force son oncle par la main:
+maman! c'est mon oncle! c'est petite cousine
+» et sa mère ouvrit avec empressement.</p>
+
+<p>Au milieu de l'entretien amical qui s'engagea,
+monsieur Sarrasin observait le maintien
+de sa fille. Il craignait qu'elle n'en voulut
+dans son coeur à ce jeune garçon, auteur
+vrai ou supposé d'un si grand chagrin.
+Mais il ne vit nulle trace d'inimitié ni
+de bouderie sur ce petit front rêveur, et l'aima
+bien mieux encore. Amour à ceux que
+la douleur n'aigrit pas; qui ne rendent pas
+les autres responsables de leur extrême
+sensibilité! Alphonse l'avait fait souffrir,
+mais Alphonse n'était pas méchant; il
+n'était qu'étourdi.</p>
+
+<p>Cette petite le sentait bien, elle était si
+bonne, si triste de la perte de Fauvette,
+qu'elle n'avait pas besoin de joindre à son
+mal d'amitié, le mal qui mord le coeur, la
+haine. Sa mère avait dit une fois devant elle
+que la haine ferme la porte du ciel: oh! cette
+petite voulait aller au ciel, elle ne voulait
+qu'aimer, comme les anges, comme sa mère!</p>
+
+<p>«&mdash;Figure-toi, Alphonse, dit monsieur
+Sarrasin au joyeux enfant qu'il avait pris
+entre ses genoux, et qui grimpait dessus
+comme un chevreau, figure-toi que j'ai du
+chagrin.»</p>
+
+<p>Alphonse dressa l'oreille, cessa de se
+rouler sur son oncle, et le nez en l'air, les
+cheveux éparpillés sur son front qui devenait
+grave, il écouta tout frappé d'intérêt,
+la suite de ce mot qu'il avait répété vivement:&mdash;du
+chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Alphonse, du chagrin! je peux
+te confier cela, à toi, qui es un grand
+garçon, le cousin, l'ami, le défenseur de
+mes filles, à défaut de frère, qu'elles n'ont
+pas: tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Alphonse devint tout âme.</p>
+
+<p>&mdash;Figure-toi que cette petite, que j'ai
+prié exprès ta mère d'emmener un moment
+au jardin, est encore si crédule, si enfant,
+qu'elle se persuade... mille choses touchantes
+par leur naïveté; entre autres, elle
+croit que les poupées sont vivantes.&mdash;Alphonse
+poussa un grand éclat de rire et
+se frotta les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Toi aussi quand tu étais petit, tu
+croyais fermement à l'existence de ton cheval
+de carton, et tu exigeais qu'on lui achetât
+de l'avoine. Mais tu as neuf ans, tu sais
+la vie et tu es revenu de tous ces enfantillages,
+une poupée pour toi, c'est un petit
+morceau de bois; c'est exactement la même
+chose pour moi-même; toutefois, nos
+anciennes erreurs doivent tourner en indulgence
+pour les simples, et tu seras triste
+comme moi quand tu sauras que ta petite
+cousine est sérieusement malade de l'absence,
+de la fuite, du vol d'une poupée; je
+dis du vol, car elle a disparu en effet comme
+un oiseau dont elle portait le nom:
+Fauvette.</p>
+
+<p>&mdash;Alphonse redevint immobile.
+Figure-toi, mon pauvre Alphonse, que
+depuis trois mois environ, je vois languir
+mon plus jeune enfant, un ennui muet fane
+sa vie, sa jeune vie, autrefois heureuse et
+comblée par la possession de sa poupée!
+c'était sa compagne, c'était sa fille! elle lui
+parlait bas, elle lui faisait respirer des
+fleurs, cherchait partout de la mousse pour
+l'y coucher auprès d'elle: tu aurais ri...</p>
+
+<p>Alphonse ne riait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, pitié! une si petite idole suffisait
+à un si petit coeur; car sa perte l'oppresse,
+l'étonne, l'isole. Elle est dans un
+désert depuis que cette diable de poupée
+a disparu. Elle ne mange plus qu'à peine,
+elle a de la fièvre, des soupirs, qui
+disent: ma fille! ma fille! on pourrait en
+rire si...</p>
+
+<p>Alphonse fondait en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pleures-tu? tu n'es pas son
+père, poursuivit monsieur Sarrasin; tu ne
+sens pas le mal que me fait l'étrange manie
+de mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sens, moi, mon oncle, et c'est bien
+pire que toi! dit Alphonse avec une candeur
+passionnée. Tiens! quand tu devrais
+me battre, il faut que je te l'avoue, car j'étouffe.
+C'est moi qui suis le voleur de poupée,
+adieu, mon oncle, je vais..., je ne
+sais pas où je vais, mais je n'ose plus te regarder,
+et j'aimerais mieux être en prison
+que devant toi!</p>
+
+<p>&mdash;Rends-moi plutôt la poupée! répartit
+son oncle en lui barrant la porte, et
+comprimant ses sanglots contre sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria l'enfant malheureux,
+si je l'avais, ce serait déjà fait. Mais
+j'ai pris cela, moi, comme un caillou, une
+balle pour lancer en l'air. Je ne sais ce qu'elle
+est devenue: je croyais que c'était pour
+rire ce nom de: <i>ma fille</i>, qui est-ce qui va
+penser!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà le mal dit l'oncle en appuyant
+sur cette réflexion. On trouble souvent
+le bonheur des autres, sans contribuer
+au sien même; faute de l'avoir compris on
+brise, on détruit, sans cruauté, des liens,
+des habitudes profondes et sacrées; mon
+cher ami, ne prends rien à personne, ne
+dérange pas un fil dans la trame des autres,
+de peur de rompre ceux que tu n'aperçois
+pas. Souviens-toi de mon conseil, surtout
+quand tu seras grand!</p>
+
+<p>&mdash;-Ah! je te le
+jure! mon oncle: Malade par ma faute!
+répétait, en tapant des pieds, Alphonse
+exalté de repentir.</p>
+
+<p>Marceline rentrait dans ce moment.
+Pressé par la honte de paraître devant elle,
+il se glissa prompt comme l'éclair, sous un
+long rideau de croisée, où il ensevelit sa
+rougeur et ses larmes. L'ample draperie de
+soie agitée fortement par Alphonse s'ébranla;
+quelque ange, souriant peut-être, en fit
+tomber la poupée elle-même! la poupée les
+bras ouverts comme pour alléger sa chute; la
+poupée mignonne et chérie, retenue dans un
+pli du rideau comme dans une étroite prison!</p>
+
+<p>Ah! ce fut étouffant de surprise et de joie.
+Marceline ne fit qu'un grand cri, puis se
+jeta sur sa fille qu'elle saisit à deux mains
+avec un tremblement d'âme inexplicable à
+cet âge en se réfugiant avec elle sous les
+bras de son père, ingénieuse à lui chercher
+un asile pour toujours!</p>
+
+<p>Je ne peux pas vous dire exactement
+lequel fut le plus heureux de cette étonnante
+aventure. Monsieur Sarrasin y puisait
+la guérison de sa chère fille; Marceline une
+récompense sans nom à sa silencieuse maladie,
+et Alphonse dansait sur un repentir.
+Il sentait tomber ce plomb qui pend au
+coeur de ceux qui se disent: j'ai fait du
+mal à quelqu'un!</p>
+
+<p>Oh! décidément, Alphonse était le
+plus heureux! tout le monde du moins
+aurait pu le croire comme moi, en le voyant
+bondir sur le chemin où la poupée
+fut ramenée en triomphe par les trois personnes
+auxquelles elle inspirait un intérêt
+si différent!</p>
+<br><br><br>
+
+<a id="c02" name="c02"></a>
+
+
+<h2>LA MÈRE A SON FILS.</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quand j'ai grondé mon fils je me cache et je pleure.</p>
+<p>Qui suis-je, pour punir, moi, roseau devant Dieu;</p>
+<p>Pour devancer le temps qui nous gronde à toute heure,</p>
+<p>Et crie à tous: prends garde; il faudra dire adieu!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mourir avec le poids d'une parole amère;</p>
+<p>D'une larme d'enfant que l'on a fait couler;</p>
+<p>Que l'on sent sur son coeur incessamment rouler;</p>
+<p>est-ce donc pour ce droit que l'on veut être mère?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Est-ce donc là le prix des immenses douleurs,</p>
+<p>Dont nous avons payé leur présence adorée?</p>
+<p>De ce pas sur la tombe encor toute navrée,</p>
+<p>Dieu! laissez-nous donc vivre et respirer nos fleurs!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Laissez-nous contempler à deux genoux la tige,</p>
+<p>Qui veut se lever seule et frémit d'obéir;</p>
+<p>Qui veut sa liberté, son plaisir, doux vertige.</p>
+<p>Tout ce qui naît, mon Dieu! tend ses bras au plaisir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Laissez-nous seulement, ardentes sentinelles,</p>
+<p>Écarter leurs dangers qu'ils aiment, si petits;</p>
+<p>Si forts à repousser nos forces maternelles,</p>
+<p>De la fierté de l'homme innocents apprentis.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Purifiez un peu ce monde où chaque haleine,</p>
+<p>A l'entour de nos fruits souffle un air plein de feu;</p>
+<p>Préservez le lait pur dont leur âme était pleine;</p>
+<p>Alors nous guiderons leur coeur par un cheveu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Beaux anges mutinés qui bravez nos tendresses,</p>
+<p>Dont les jours, dont les nuits tièdes de nos caresses,</p>
+<p>Loin de vos nids plumeux brûlent de s'envoler;</p>
+<p>Qui les fera plus doux pour vous en consoler?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La mère, n'est-ce pas un long baiser de l'ame?</p>
+<p>Un baiser qui jamais ne dit NON ni DEMAIN?</p>
+<p>Faut-il ses jours? Seigneur! les voilà dans sa main:</p>
+<p>Prenez-les pour l'enfant de cette heureuse femme.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Enfant! mot plein de ciel, qui fait reine ou martyr;</p>
+<p>Couronne des berceaux! auréole d'épouse!</p>
+<p>Saint orgueil! noeud du sang, éternité jalouse,</p>
+<p>Dieu vous fait trop de pleurs pour vous anéantir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est notre ame en dehors, en robe d'innocence,</p>
+<p>Hélas! comme la vit ma mère à ma naissance:</p>
+<p>Et si je la contemple avec d'humides yeux,</p>
+<p>C'est que la terre est triste et que l'ame est des cieux!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O femmes! aimez-vous par vos secrets de larmes;</p>
+<p>Par les devoirs sans bruit où s'effeuillent vos charmes;</p>
+<p>Après vos jours d'encens dont j'ai bu la douceur,</p>
+<p>Quand vous aurez souffert, appelez-moi: ma soeur!</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+
+
+<a id="c03" name="c03"></a>
+<h2>MINETTE.</h2>
+
+<p>Ah! que j'ai vu une triste chose! Il m'en
+coûte beaucoup de vous la raconter; mais
+elle peut servir de leçon à quelques enfants,
+si par malheur, il s'en rencontrait encore
+de pareils à Minette. J'en prends donc
+le courage.</p>
+
+<p>Minette passait chaque année une partie
+des vacances chez une amie de sa mère,
+car Minette était en pension, parce
+que sa mère avait des enfants très petits à
+élever. Il faut bien vous avouer que Minette
+révélait un caractère si absolu, si despotique,
+à sept ans que force était déjà de soustraire
+de plus faibles créatures à sa domination.
+Hyacinthe était de son âge, et bien
+qu'elle fut liante et bonne comme un agneau,
+mademoiselle Minette était bien obligée de
+faire, suivant l'expression, patte de velours,
+car Hyacinthe était calme et forte. La douce
+simplicité de son caractère se rehaussait
+des dehors les plus beaux; leur aimable puissance
+s'exerçait sur Minette elle même qui
+n'osait que bien rarement lui dire: je veux!
+mais, par combien de ruses, l'orgueilleuse
+ambition de son amitié arrivait-elle au but
+d'asservir tout ce qui avait le malheur de
+lui plaire! je dis le malheur, car, j'en connais
+peu qui fatiguent le coeur plus qu'une
+amitié tyrannique.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas le droit d'opprimer
+nos amis.</p>
+
+<p>Ainsi donc, bien que la complaisance
+d'Hyacinthe fut charmante pour les mobiles
+fantaisies de Minette, on ne craignait
+pas qu'elle en souffrit, car elle cédait toujours
+avec le sourire sur les lèvres.</p>
+
+<p>Personne ne s'apercevait des mille petits
+sacrifices qu'elle faisait à la tenace persévérance
+de sa <i>bonne amie</i>; elle-même ne
+s'en doutait pas peut-être, car elle y trouvait,
+je ne sais quel plaisir tranquille qu'un
+bon coeur goûte à voir les autres heureux
+de l'abnégation de ses goûts. Vraiment,
+Hyacinthe était une aimable enfant!</p>
+
+<p>On courait un jour dans le jardin, on se
+jetait des fleurs; Minette en avait déraciné
+un bon nombre, pour les replanter suivant
+le caprice de son goût sans utilité,
+sans réflexion que l'idée fixe: je le veux!
+Minette était inflexible et légère; rapide
+et raide comme un papillon de fer. Quel
+bonheur avec une telle organisation, (qu'elle
+ne songeait pas à corriger, parce qu'elle
+se trouvait, parfaite), quel bonheur de ne
+s'appuyer que sur des relations moelleuses
+Sur l'inépuisable condescendance de la belle
+Hyacinthe, qui, n'opposait au dégât de ses
+fleurs qu'un sourire un peu triste, un regard
+où se montrait à peine un reproche
+mélancolique, et que Minette ne voyait
+pas, car elle était à son affaire, à son système
+de régner partout, même en écrasant
+des fleurs. Mais le jardinier le voyait, lui!
+et il avait pris Minette en horreur. Minette
+le méritait, car, un jour que cet homme
+avait prié poliment la bouleversante petite
+fille de laisser ses plantes et ses arbustes
+en repos, elle l'avait regardé de toute la
+hauteur de ses trois pieds et demi, en disant
+d'un ton bref: qu'est-ce que c'est que
+cet homme-là?&mdash;C'est Roch le jardinier,
+avait répondu Hyacinthe, d'une voix pleine
+d'aménité.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! jardinier, je m'amuse!
+voilà!</p>
+
+<p>Eh bien! murmura le jardinier en la regardant
+de travers, ça fait un fier petit paquet
+d'ortie: voilà!</p>
+
+<p>Minette devint rouge comme une pivoine
+qu'elle venait de cueillir; elle la
+tordit dans ses mains, que la colère faisait
+ressembler à des petites griffes, ce mouvement
+furieux d'orgueil fit rire Hyacinthe,
+qui n'en comprenait pas la souffrance!
+car l'orgueil fait mal comme une aiguille,
+quand il n'est pas content. Il faut toujours
+qu'il danse sur la tête des autres, pour ne
+pas se retourner contre le cour: c'est
+un ver malsain à la vie, prenez-y garde.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ris, toi! dit Minette avec du feu
+dans les yeux et eu poussant Hyacinthe
+qui chancela.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as poussée! dit la douce enfant
+la poitrine gonflée de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Non! je ne ne l'ai pas poussée, répartit
+Minette vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Si! tu m'as poussée! et deux larmes
+ruisselèrent sur ses mains que serrait impatiemment
+Minette, en lui criant d'une
+voix altérée:&mdash;Dis que je ne t'ai pas
+poussée! dis que je ne t'ai pas poussée!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai cru, dit naïvement Hyacinthe.
+Si non, je ne l'aurais jamais inventé.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, tu ne m'aimes pas, toi!
+reprit Minette en boudant.</p>
+
+<p>&mdash;Si! je t'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Non! tu ne m'aimes pas, puisque tu
+ris quand on me dit des mots.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas ri de cela, parce que tu
+avais commencé, et que Roch est bon!
+mais c'est que tu avais l'air de faire exprès
+des gestes, comme en jouant à <i>prêchi,
+prêcha!</i></p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr! dit Minette en levant son
+doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! bien sûr! et l'on s'embrassa.</p>
+
+<p>Si tu m'aimes, tu feras tout ce que je
+voudrais; n'est-ce pas? reprit avec réflexion
+Minette en câlinant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je pourrai, sans faire de
+mal à personne.</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu, nigaude; est-ce que
+je suis méchante, moi? et Minette avait
+un désir singulier d'obtenir une grande
+preuve d'amitié, d'obéissance peut-être,
+de cette compagne qu'elle avait vu rire
+d'elle.</p>
+
+<p>Tiens, dit-elle en cueillant une herbe
+laiteuse et d'un vert gracieux; si tu m'aimes,
+frotte tes joues avec ce bouquet:
+cela pique un peu, et ce sera un gage.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée! si cela pique.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie! je t'en prie! pour être
+sûre de toi.</p>
+
+<p>Hyacinthe ne se fit pas presser davantage,
+et sans redouter une légère piqûre,
+elle broya l'herbe sur son charmant visage.
+Minette dansa! C'était du tithymale,
+connu sous le nom d'<i>éclair</i>, dont le suc
+violent et corrosif, par une trompeuse ressemblance
+avec la crème, peut causer les
+maux les plus cuisants, si on l'applique sur
+une chair tendre et délicate. La fraîcheur
+du soir arrêta d'abord l'effet douloureux de
+l'herbe. Cependant une inquiétude involontaire
+agitait l'enfant qui passait à chaque
+instant les mains sur ses joues et son
+menton plus blanc, plus rose qu'à l'ordinaire.
+Mais la lumière, qui pâlit tout, atténuait
+l'éclat de cette nuance fiévreuse qui
+la rendit d'abord plus belle en faisant scintiller
+ses yeux d'une flamme souffrante.</p>
+
+<p>Oui, elle commençait à souffrir; mais
+sans le démêler clairement, sans se plaindre
+surtout, disant dans son cour:</p>
+
+<p>Bah! ce sera bientôt fini. Minette est
+ma bonne amie: elle n'aurait pas voulu
+me faire du mal.</p>
+
+<p>Minette mangeait des fraises. Hyacinthe
+la regardait se détournant souvent pour
+gratter sa figure et une fois aussi pour
+pleurer.</p>
+
+<p>La nuit, ce fut terrible. Elle rêvait des
+choses qui font peur, des chats qui sautent
+aux yeux, des oiseaux qui dorment des
+coups de bec: enfin toutes sortes de bêtes
+méchantes que la fièvre invente et jette
+dans les songes des plus innocentes créatures.
+Minette dormait du sommeil du
+juste: elle n'entendit pas une des plaintes
+étouffées de sa pauvre petite victime,
+dont la mère fut éveillée avec un sentiment
+profond d'effroi.</p>
+
+<p>D'abord elle prêta l'oreille en s'appuyant
+sur son coeur qui battait; puis, cette voix
+chère et gémissante la remplit de saisissement.
+Elle alla dans la chambre voisine
+droit au lit de sa fille, comme si cette
+chambre eût été pleine de lumière.
+Hyacinthe était assise sur son lit
+dormant et pleurant tout ensemble; ses
+deux mains déchiraient, sans le savoir, ce
+doux visage brûlant, baigné d'autant de
+sang que de larmes. Sa mère ne recevant
+pas de réponse et l'entendant gémir, approcha
+d'elle une veilleuse allumée toutes
+les nuits pour la sécurité de la maison:
+douleur d'une mère! vous la figurez-vous,
+quand la lueur de cette lampe n'éclaira
+qu'un monstre couvert d'ampoules noires
+et sanglantes! Hyacinthe avait la tête
+grosse, grosse! comme je ne sais quoi, car
+elle était très-grosse.</p>
+
+<p>Dieu sauveur! dit sa mère toute défaillante,
+mon enfant! ma fille! qu'avez-vous?
+Ah! Ferdinand! cria-t-elle à son fils aîné
+qui était accouru à ses cris douloureux,
+Hyacinthe a la petite vérole, regardez, comme
+la voilà!»</p>
+
+<p>Ce jeune homme qui était un très-bon
+frère, ne put contenir son effroi et réveilla
+tout-à-fait la petite fiévreuse, dont il retenait
+les mains dans les siennes.</p>
+
+<p>«&mdash;Oh! laisse! laisse! mon bon Ferdinand,
+dit-elle, laissent moi ôter ces mouches
+qui me piquent, ou bien, ôte-les, toi!
+Seigneur! Seigneur! que j'ai du mal! où
+est maman? je croyais qu'elle parlait aussi
+dans mon rêve.»</p>
+
+<p>Sa mère resta bien épouvantée, car elle
+était juste devant elle; ce qui lui fit dire
+avec un frisson froid par le corps:&mdash;Ma
+fille est devenue aveugle!</p>
+
+<p>Tout fut dans une grande agitation jusqu'au
+jour, comme vous pouvez croire. Il
+était trop vrai qu'Hyacinthe ne pouvait
+ouvrir les yeux qu'avec des peines infinies
+et disait des mots si touchants que le coeur
+de sa mère s'ouvrait. Enfin, dès que le
+jour parut, Ferdinand la conjura de se calmer
+***
+meilleur médecin de la terre pour soulager
+leur petite bien aimée.</p>
+
+<p>Hyacinthe l'attirant doucement vers elle
+se pencha sur son épaule pour parler dans
+son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Ne va pas chez un médecin, dit-elle
+il n'y a que Minette qui puisse me guérir.
+Dis-lui de venir me voir, Ferdinand: elle
+m'ôtera bien vite mon mal, va!</p>
+
+<p>Ferdinand ému d'un vague soupçon fit
+en toute hâte lever mademoiselle Minette
+par la bonne, et attendit impatiemment à
+la porte jusqu'à ce qu'elle fût habillée.</p>
+
+<p>&mdash;Venez! Minette, venez! dit-il d'un air
+troublé, on a besoin de vous auprès du lit
+de ma soeur.</p>
+
+<p>&mdash;À peine Hyacinthe entendît-elle sa
+petite amie, qui demandait avec effroi:</p>
+
+<p>&mdash;Besoin de moi? Ah!... pourquoi...?</p>
+
+<p>qu'elle s'élança de son lit les bras ouverts
+devant Minette, en disant tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà comme je suis!»</p>
+
+<p>Un cri d'horreur répondit seul à ce touchant
+appel: Minette s'enfuit sans vouloir
+embrasser Hyacinthe, et descendit quatre
+à quatre les escaliers en répétant.&mdash;Non!
+j'ai peur! non! j'ai peur!</p>
+
+<p>Sa mauvaise action avait pris en effet
+une figure bien effrayante pour la punir;
+mais s'en aller! fuir devant la prière sans
+reproche d'Hyacinthe! Ah! c'était affreux!
+c'était lâche, c'était encore la sécheresse
+de l'orgueil! Je vous dis que l'orgueil est
+sans pitié. Il n'en a pas même pour ceux,
+qui le nourrissent, ce serpent! Qui, dans
+le monde, si ce n'est Minette, ne fut tombé
+à genoux et n'eût pleuré à chaudes larmes
+devant l'énorme tête de son innocente
+compagne? Les larmes, dit-on ne guérissent
+pas. Non; mais elles désarment; et
+l'on n'eût pas vu ce que l'on a vu, si Minette
+n'eût été, par ce dégoût hors de raison,
+jugée indigne de toute pitié.</p>
+
+<p>Ferdinand avec la promptitude d'un
+garçon de quatorze ans, que l'on irrite dans
+ses amitiés, (car sa mère et sa soeur étaient
+ce qu'il aimait le mieux dans l'univers)
+s'élança à la poursuite de la fuyarde et l'atteignit
+au bout du jardin, où Roch replantait
+tout ce qu'elle avait abîmé la veille.
+Ferdinand brûlait d'éclaircir le soupçon
+qu'il avait contre cette petite griffe, assez
+connue déjà dans le monde, (bien qu'elle
+n'y fût que depuis sept ans) pour ne pas
+inspirer grande confiance. La réputation
+d'une longue vie commence de bien bonne
+heure dans les familles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous! dit Ferdinand qui avait
+saisi la petite fille effarée, c'est vous qui
+pouvez guérir ma soeur: Voyons, est-ce
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas la guérir, non, laissez-moi,
+criait-elle en se tordant. Ahie! je
+veux m'en aller!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! tout de suite. Mais quand vous
+m'aurez avoué ce que vous avez fait à ma
+soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout! dit-elle un peu pâle,
+et les lèvres amincies: est-ce ma faute si
+elle en a trop mis! je veux m'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Ferdinand! Ferdinand! dit sa mère
+en l'appelant de la fenêtre, laissez cette
+petite. Le médecin! mon ami, le médecin!»</p>
+
+<p>Et Roch, appuyé sur sa bêche, regardait
+avec un grand sang-froid l'heure de la justice
+qui allait sonner pour Minette; des
+dames aussi, dont les jardins entouraient
+celui-là, regardaient également de leurs
+fenêtre l'acte de justice qui s'accomplissait
+alors.</p>
+
+<p>&mdash;Le médecin, ma mère! répondit Ferdinand
+à voix haute, le voilà, tenez, le
+voilà! poursuivit-il en levant en l'air par
+les bras, la furieuse Minette qui battait des
+pieds à vide, pour échapper à Ferdinand.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien, reprit-il que la vipère
+guérit sa piqûre quand on l'écrase
+dessus.</p>
+
+<p>Alors, inflexible et fort, il interroge de
+nouveau cette nuisible enfant. Elle avoue
+son crime, entremêlant sa confession de
+hurlements, qui disaient: je veux m'en aller!
+je le dirai à maman! je vous ferai battre
+par maman!»</p>
+
+<p>Ce qu'il me reste à vous dire me fait
+perdre la respiration. Minette, au milieu
+du jardin entouré de fenêtres peuplées de
+spectateurs, devant Roch, qui en replanta
+ses fleurs avec plus de courage, Minette
+fut fouettée! fouettée par un frère qui
+venge sa soeur, et qui y va de toute son
+ame, au bruit des applaudissements des
+spectateurs indignés: et tout en elle,
+tout! jusqu'à sa jupe, en demeura immobile,
+pétrifié de honte.&mdash;Il faut tirer le
+rideau sur la fin de cette scène. On la reconduisit
+en voiture chez ses parents, ou
+à sa pension, n'importe. Ainsi tout lien fut
+rompu entre deux maisons qui s'aimaient
+avant la naissance de Minette!</p>
+
+<p>Une quantité prodigieuse de lait, sa
+soumission à se baigner le visage, et les
+soins de ses amis rendirent à Hyacinthe la
+vue et la santé. Ce fut la seule qui pleura
+de l'humiliation de Minette.</p>
+<br><br><br>
+<a id="c04" name="c04"></a>
+
+
+<h2>LE PETIT RIEUR.</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Laissez entrer ce chien qui soupire à la porte;</p>
+<p>Je souffre quand j'entends souffrir autour de moi:</p>
+<p>Fût-il aveugle et vieux, il pleure, qu'on l'apporte.</p>
+<p>Mon feu lui sera doux... Quoi! petit Paul, c'est toi?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'était le petit Paul. Sous un brouillard d'automne,</p>
+<p>Pensif et tout mouillé depuis un long moment,</p>
+<p>Sans l'ouvrir, à la porte il grattait doucement.</p>
+<p>Pourquoi n'entrait-il pas? On l'entoure, on s'étonne.</p>
+<p>Il entre. Il reste là sans avoir dit: bonsoir,</p>
+<p>Bonsoir, petite mère! et sans oser s'asseoir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais Paul tenait en vain sa paupière baissée;</p>
+<p>Les mères ont des yeux qui percent la pensée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«De l'école avant l'heure on vous a fait sortir;</p>
+<p>Pourquoi? Ne mentez pas.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> &mdash;Je ne sais plus mentir,</p>
+<p>Mère. Pour presque rien.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> &mdash;Presque dit quelque chose:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Votre maître est si bon qu'il ne fait rien sans cause.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;On ne peut jamais rire, et c'est bien malheureux!</p>
+<p>Moi, quand je ne ris pas, je suis tout las de vivre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Vous avez donc ri, Paul?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> &mdash;Oui, mère, sous mon livre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Qui vous rendait si gai?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> &mdash;Christophe. Il est affreux,</p>
+<p>Christophe! Il a l'oeil trouble et la tête enfoncée.</p>
+<p>Ses bras vont jusqu'à terre, et sa jambe est torsée,</p>
+<p>Comment cela!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> &mdash;C'est triste.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> &mdash;Oui, si je l'avais su:</p>
+<p>Mais je n'avais jamais vu d'écolier bossu;</p>
+<p>J'ai cru que les bossus venaient tout vieux au monde,</p>
+<p>Comme Ésope à mon livre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> &mdash;Ésope fut enfant,</p>
+<p>Et sa mère pleura. Pitié douce et profonde,</p>
+<p>La laideur s'embellit quand ta voix la défend.</p>
+<p>L'homme apporte des maux dont rien ne le console!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Mais Christophe, ma mère, est un rude garçon;</p>
+<p>Ce n'est qu'un paysan, le dernier dans l'école.</p>
+<p>Et comme on riait trop pour suivre la leçon,</p>
+<p>J'ai dit: Ésope! Ésope! en regardant Christophe;</p>
+<p>Et j'ai fait le portrait du crochu philosophe:</p>
+<p>Voyez! Messieurs, voyez le divin animal!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Et que disait Christophe?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> &mdash;Il détournait la vue;</p>
+<p>Il cachait dans ses mains sa rougeur imprévue,</p>
+<p>Et je crois qu'il pleurait.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> &mdash;Tais-toi! tu me fais mal.</p>
+<p>Il pleurait!... O railleurs, que vous êtes à craindre!</p>
+<p>Un être a donc souffert, et souffert sans se plaindre:</p>
+<p>Tout ce qui pleure est beau. Je l'aime en ce moment;</p>
+<p>Oui, j'aime mieux Christophe et sa jambe tournée,</p>
+<p>Que ta langue épineuse à blesser destinée;</p>
+<p>Je l'embrasse de l'ame et je le vois charmant.</p>
+<p>Viens, que je te corrige! Écoute-moi: tu m'aimes?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Oh oui!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">&mdash;Souvent nos dards retombent sur nous-mêmes.</p>
+<p>Regarde-moi longtemps: et que ton avenir</p>
+<p>S'épure d'un amer et tendre souvenir;</p>
+<p>Comment me trouves-tu?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> &mdash;Belle comme une mère!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O ma mère! vos traits ont la douceur du ciel.</p>
+<p>La vierge des enfants, que l'on prie à Noël,</p>
+<p>Est comme vous tendre et sévère:</p>
+<p>Oui, vous lui ressemblez. J'y pense en vous voyant,</p>
+<p>Et c'est vous que je vois, ma mère, en la priant!</p>
+<p>A l'église une fois vous êtes apparue,</p>
+<p>Et la foule indigente en joie est accourue;</p>
+<p>Vos habits étaient gais; vous étiez blanche; et moi</p>
+<p>Je disais: C'est ma mère! et l'on disait: «Hé! quoi!</p>
+<p>C'est sa mère!» Ah! maman, quel bonheur!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i24"> &mdash;Je t'écoute,</p>
+<p>Et je plains ton doux rêve; il me touche. Il m'en coûte</p>
+<p>D'attrister le miroir attaché sur ton coeur,</p>
+<p>Où tu me trouves belle, où je me vois aimée;</p>
+<p>Mais, regarde, et gémis d'être un enfant moqueur:</p>
+<p>Je suis laide.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> &mdash;Ma mère!...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> &mdash;Enfant! je vous afflige?</p>
+<p>Je vous ôte un bandeau. Je suis laide, vous dis-je;</p>
+<p>Un jour, un petit Paul aussi rira de moi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Je le tuerai, ma mère! oh! quand il serait roi.</p>
+<p>Dieu! rire de ma mère!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> &mdash;Et l'enfant qu'elle adore</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'enfant que son malheur lui rend plus sien encore,</p>
+<p>Penses-tu qu'une mère, au fond de ses douleurs,</p>
+<p>Ne se lèvera pas pour revenger ses pleurs?</p>
+<p>Et toi, mon fol enfant, fier de tes belles armes,</p>
+<p>Lançant ton rire ingrat sur l'objet de ses larmes,</p>
+<p>Prends garde! si ta langue allait faire mourir!</p>
+<p>Dieu dit: «Tu souffriras ce que tu fais souffrir.»</p>
+ </div> </div>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+<br><br><br>
+<a id="c05" name="c05"></a>
+
+<h2>L'OISEAU SANS AILES.</h2>
+
+
+<p>&mdash;Que tenez-vous-là, Georges? dit
+Marie à son frère qui accourait vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-le, Marie; car c'est un pauvre
+oiseau presque mort de froid.</p>
+
+<p>&mdash;Où l'avez-vous trouvé, Georges?</p>
+
+<p>&mdash;Engourdi sur la neige, Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre oiseau! dit-elle; quelque méchant
+garçon t'aura coupé les ailes, et tu
+seras tombé du toit, sans pouvoir voler.
+Mais je te ferai un nid; j'y mettrai de la
+laine chaude pour t'y coucher, et tu auras
+ta nourriture de ma main, jusqu'à ce
+que tes ailes soient repoussées. Ainsi, ne
+crie pas, pauvre oiseau; cela me fait mal
+dans le coeur de l'entendre gémir.</p>
+
+<p>Elle nourrit ainsi le jeune oiseau jusqu'à
+ce qu'il pût sautiller et voler. Georges le
+regardait avec joie, tout guéri et si familier
+qu'il s'élançait de sa cage, quand on
+lui disait seulement: petit! petit! Georges
+fut si content qu'il embrassa Marie en lui
+disant: tu es bonne!</p>
+
+<p>Par un jour de soleil et tout près du
+printemps, Marie regardait le ciel à travers
+la fenêtre; elle dit en elle-même:
+C'est pourtant là le vrai séjour des oiseaux;
+le nôtre a des ailes à cette heure; quelle
+serait sa félicité de remonter vers ces beaux
+nuages d'or, et dans ce fond d'azur, sa
+splendide maison, sa première maison!</p>
+
+<p>Petit! petit! cria-t-elle, courageusement;
+et l'oiseau vola sur son épaule.</p>
+
+<p>Adieu! poursuivit Marie en versant une
+larme, qui tomba sur l'aile de l'oiseau,
+et en ouvrant précipitamment la fenêtre:
+Je t'aime mieux, dit-elle, pour toi-même
+que pour moi. Je t'ai rendu des ailes, ce serait
+affreux de les énerver dans une cage.</p>
+
+<p>L'oiseau, ébloui d'abord, et un peu
+chancelant au grand air, fixa bientôt hardiment
+cette vivifiante lumière du ciel;
+il étendit trois fois ses ailes palpitantes,
+et disparut enfin dans l'espace inondé
+de soleil. Marie revint seule près de la
+cage vide, où elle appuya son coeur, et
+prenant dans ses deux petits bras cette
+cage triste, comme la chambre d'un ami
+perdu, elle dit tout has: C'est lâche à
+moi de pleurer, car j'ai bien fait.</p>
+
+<p>Tout à coup, Georges entra en sautant.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Marie, où est le petit? Petit!
+petit! cria-t-il ne le voyant pas comme
+à l'ordinaire dans sa cage égayée de
+fleurs et de feuilles vertes qu'il venait de
+renouveler.</p>
+
+<p>&mdash;Vois qu'il fait beau, répondit Marie,
+en le conduisant à la fenêtre. Réjouis-toi,
+Georges. Notre ami est plus près que
+nous da ciel. Le ciel est à lui, vois-tu? et je
+le lui ai rendu tout à l'heure; regarde mes
+yeux... Je ne pleure plus. Georges cacha
+sa tête sur la fenêtre, et demeura pétrifié
+de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Marie! dit-il enfin, rouge de
+reproche et de passion, tu m'as pris mon
+ami. Tu ne m'aimes pas; tu n'aimes pas
+l'oiseau non plus, puisque tu l'as ainsi délivré.</p>
+
+<p>&mdash;Délivré! tu sens toi-même que c'est
+une délivrance. Tais-toi donc, mon frère;
+et pense qu'il n'était à nous que pour le
+guérir, le recevoir en passant, comme un
+pèlerin blessé. Il chante peut-être nos deux
+noms à la porte du ciel! tais-toi donc!
+dit-elle en embrassant Georges qui l'embrassa
+lui-même; car il sentait que le
+cour de Marie était gros et battait contre
+le sien.</p>
+
+<p>Oui! dit-il en la regardant, les yeux
+mouillés, mais pleins de courage: Tu as
+bien fait!</p>
+
+<p>Vers le soir, comme ils rêvaient tous
+deux en regardant du coin de l'oeil la
+cage silencieuse ils entendirent: tac! lac!
+tac! contre la vitre. O joie! c'était l'oiseau
+qui battait ses ailes pour rentrer. On ne le
+fit pas attendre, vous le devinez bien! Georges
+en poussant un cri de bonheur, courut
+vers la fenêtre; Marie, qui était la plus
+grande, l'ouvrit en jetant vers le soleil
+couchant un regard heureux, tandis que
+Georges couvrait l'oiseau fidèle des chauds
+baisers de sa reconnaissante tendresse, et
+leur libre ami, tous les jours de sa douce
+vie d'oiseau, se partagea dès lors entre
+le ciel et sa cage ouverte!</p>
+
+
+<p>L'homme s'élève de la terre au ciel, à la faveur de
+deux ailes, qui sont la simplicité et la pureté.</p>
+<br><br><br>
+<a id="c06" name="c06"></a>
+
+
+<h2>LE LIVRE D'UNE PETITE FILLE.</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dieu bénit les enfants qui vont vite à l'école;</p>
+<p>Peut-on, sans les aimer, les regarder courir!</p>
+<p>On les croirait poussés par quelque ange qui vole,</p>
+<p>Qui de leurs longs cheveux leur souffle une auréole,</p>
+<p>Frappe à la lourde porte et les aide à l'ouvrir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'en sais un dont la mère, humble femme, est heureuse,</p>
+<p>Et qui chante toujours avec ses cheveux blancs:</p>
+<p>La reine dans ses fils est moins ambitieuse,</p>
+<p>Que cette pauvre femme agitée et joyeuse,</p>
+<p>Qui regarde voler deux petits pieds brûlants.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«La réputation commence avec la vie.</p>
+<p>A-t-elle dit un jour à son précoce enfant:</p>
+<p>Cette échelle mouvante où monte aussi l'envie,</p>
+<p>L'école grandira de mémoire suivie,</p>
+<p>Et sera d'aujourd'hui le registre vivant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Marche donc! marche droit sans retourner la tête.</p>
+<p>Qui s'amuse au présent retarde l'avenir!</p>
+<p>Tends les mains jour par jour aux leçons qu'il t'apprête;</p>
+<p>Jeune, saute à pieds joints l'obstacle qui t'arrête;</p>
+<p>Vieux, va t'asseoir paisible au banc du souvenir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Moi, j'y suis. Moi pourtant, j'apprends encor: je t'aime!</p>
+<p>Je cherche, dans un coin de mon passé perdu,</p>
+<p>Quelque fruit mis à part, stérile pour moi-même,</p>
+<p>Car il fut, mon passé, d'une avarice extrême;</p>
+<p>Mais s'il te fait moins pauvre, il m'aura tout rendu!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et l'on parla bientôt jusqu'au bout de la rue,</p>
+<p>De l'enfant régulier qui savait l'heure: «Allons!</p>
+<p>Voilà René qui passe et la nuit disparue;</p>
+<p>Voilà son cri de coq et l'aurore accourue;</p>
+<p>En route!» et vers la ruche on poussait les frelons.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>René, c'était l'abeille, et jamais buissonnière.</p>
+<p>Un jour, un seul, son banc le réclama longtemps</p>
+<p>C'est la première fois! «Sera-ce la dernière?»</p>
+<p>Cria le maître aigri dans l'heure prisonnière.</p>
+<p>Et les plus paresseux riaient, fiers et contents!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce jour même, aux rayons d'un soleil couleur</p>
+<p>On trouva deux enfants que l'on croyait perdus.</p>
+<p>Un saule, aux bras ouverts, leur a servi de chambre,</p>
+<p>Et sur le blanc tapis que leur a fait décembre,</p>
+<p>On dirait, de leur toit, deux ramiers descendus!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le plus grand, c'est René. Le plus beau, c'est ma fille;</p>
+<p>Ange rôdeur qui boude à s'instruire avec nous;</p>
+<p>Qui va cacher son livre au fond de la charmille,</p>
+<p>Qui ne veut point d'école au sein de la famille:</p>
+<p>Qui se choisit un maître et l'écoute à genoux!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Cendrillon les absorbe! ils ont contre la bise,</p>
+<p>D'une haleine d'enfant l'innocente chaleur.</p>
+<p>L'un par l'autre emportés de surprise en surprise,</p>
+<p>René veut qu'on épelle et ma fille qu'on lise</p>
+<p>Tout!... comme on veut d'un champ voir la dernière fleur!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Moi, j'y si fais peur aux rois: sois douce aux mères!</p>
+<p>Donne un jour ta main droite à nos jeunes garçons;</p>
+<p>Tiens ces hommes-enfants loin des molles chimères:</p>
+<p>Nous, pour qui la nature a des lois plus amères,</p>
+<p>Laisse-nous de leurs soeurs enfermer les leçons!</p>
+ </div> </div>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+<br><br><br>
+<a id="c07" name="c07"></a>
+
+
+<h2>LA PARESSE.</h2>
+
+<p>&mdash;Oh! Maman! quel bonheur de passer
+tout un jour sans rien faire! cria tout
+à coup la petite Marie à sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! pas la moindre chose de tout:
+un jour, ma fille?</p>
+
+<p>Non, maman, rien du tout!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dans l'idée, moi, que le jeu finirait
+par t'ennuyer.</p>
+
+<p>&mdash;Le jeu m'ennuyer maman! oh! maman,
+je serais plus heureuse que la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Les reines travaillent, mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman! Vrai!... Vrai, mon petit
+Ange.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont donc bien à plaindre?
+dit Marie avec un gros soupir. Au
+contraire, le travail les dédommage souvent
+d'être reines.</p>
+
+<p>Marie demeura confondue. Mais plus
+amoureuse que jamais d'un long espace
+tout vide de lecture et d'écriture, d'un
+jour de cent lieues à parcourir dans la danse,
+les papillons, les poupées, le soleil
+et tout! Marie était palpitante de ce désir:
+l'eau lui en venait à la bouche, et
+riante, agitée, gracieuse et suppliante, elle
+recommença:</p>
+
+<p>Oh! maman! quel bonheur dépasser
+tout un jour sans rien faire!&mdash;Je te le
+donne, dit sa mère en l'embrassant.</p>
+
+<p>La respiration manqua à Marie. Elle
+rassembla ses joujoux, sautant à pas entrecoupés
+comme son haleine. Elle prépara
+son univers à elle toute seule; car
+ses soeurs étudiaient avec les maîtres et
+leur mère, en attendant le dîner.</p>
+
+<p>Elle porta sa liberté pendant une heure
+avec une constance parfaite. Elle glissait
+à travers, légère comme un rêve, ou
+comme une réalité qui a des ailes. Jamais
+oiseau, né pour voler, sans lire, ni écrire,
+ni coudre, n'a pris un élan plus rapide
+dans son ciel, que Marie dans son bonheur
+oisif.</p>
+
+<p>Toutefois, peu à peu, son imagination,
+si haut montée, sembla s'alourdir; puis,
+tous les instants qui suivirent, comme des
+moineaux dévorants qui ravagent du blé,
+lui enlevèrent, un à un, ses plaisirs.</p>
+
+<p>Elle avait déjà pesé bien souvent ses
+joujoux les uns après les autres, ils devenaient
+de plomb; à la fin, elle demeura
+muette devant eux, les bras pendants,
+les yeux fixes; sa poupée était tombée en
+désordre, sans que Marie eût tremblé qu'elle
+ne se blessât; au contraire, elle la releva
+avec une moue pleine de reproches, en
+l'appelant assez aigrement <i>traîne-à-terre!</i>
+La soumission de cette poupée, favorite déchue,
+plus muette qu'à l'ordinaire, ne la
+toucha point. Elle s'avoua même un peu
+qu'elle était en carton: l'ennui désenchante
+tout.</p>
+
+<p>Par bonheur, la chatte Mouflette montra
+tout à coup son nez rose à travers
+les vitres de la Fenêtre entre-ouverte et
+Mouffette parut illuminer la chambre, où
+rien ne bougeait, où rien ne parlait plus
+à Marie. Mouffette peupla le désert.</p>
+
+<p>D'abord elle fut caressée. Contente elle-même
+de l'accueil distingué de sa petite
+maîtresse, elle miaula d'une voix flatteuse
+et ce <i>ron-ron</i> des chats satisfaits ranima
+un moment la solitude de Marie: on s'aima,
+on dansa!</p>
+
+<p>Mais Marie, comme pour se venger d'avoir
+langui toute seule, y mettait une
+sorte d'ardeur qui déplût à Mouflette.
+Peu passionnée pour la danse, elle refusa
+de se prêter au jeu; Marie la traîna alentour
+d'elle avec obstination, et lui tira très-imprudemment
+la queue. Ce procédé parut
+si inconvenant à Mouffette, que, de sa
+patte demeurée libre par oubli de sa danseuse,
+elle lui fit une longue égratignure
+sur son visage penché vers le sien, et s'enfuit
+lestement par où elle était entrée.</p>
+
+<p>&mdash;Ingrate! cria Marie, en tenant sa figure,
+voilà comme tu m'aimes, pour mon lait
+de tous les jours. C'est bon! je le dirai a
+maman.».</p>
+
+<p>Mouffette ne l'écouta pas plus que si
+elle eut chanté. Alors, Marie chercha sa
+mère pour la prier de lui inventer un nouvel
+amusement, ou pour jouer avec elle;
+mais sa mère active, qui savait le prix des
+heures, en apprenait l'emploi à ses autres
+enfants; la petite fille ne la trouva donc
+point. Elle se traîna au miroir, et fit des
+grimaces. Elle s'assit encore silencieusement
+dans un coin de la chambre, où
+bâillante et accablée, elle pria Dieu pour
+l'arrivée de ses soeurs. Tout en priant, tout
+en soupirant, ne reconnaissant plus rien
+autour d'elle, elle cacha sa tête dans tous
+ses joujoux morts comme son bonheur, et
+s'endormit de désespoir.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que la trouvèrent ses soeurs,
+ses soeurs éveillées comme des souris joyeuses.
+Elles avaient bien su leurs leçons,
+et poussaient des chants pleins d'espoir
+et d'appétit: la bonne mettait le couvert!</p>
+
+<p>Marie les regarda, les yeux gonflés d'un
+mauvais sommeil. Quand elle voulut se lever,
+elle était lasse et raide comme dans une
+fièvre de croissance.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu malade? Marie, lui demandèrent
+ses soeurs qui l'aimaient tendrement.</p>
+
+<p>Marre déclara qu'elle était bien malheureuse.</p>
+
+<p>Alors toutes s'empressèrent de lui apporter
+ses joujoux qui traînaient; mais
+elle en avait mal au cour, et se détourna
+en criant qu'il y avait un complot contre
+elle, que tout le monde voulait la faire
+mourir de chagrin!</p>
+
+<p>Dans ce moment, sa mère qui connaissait
+la cause du sommeil et du désordre
+de cette petite paresseuse entra.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde autour de toi, Marie, dit-elle
+en lui prenant la main avec douceur,
+cherche, en nous comptant l'une après
+l'autre, celle qui a voulu te rendre malheureuse.»</p>
+
+<p>Marie eut beau parcourir tous ces visages
+bienveillants, elle n'y trouva pas son ennemie.
+Alors elle dit d'une voix honteuse:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas!»</p>
+
+<p>&mdash;Je vais t'aider à la connaître, moi,
+poursuivit sa mère en la plaçant toute
+droite devant le miroir: Regarde: la voilà!»</p>
+
+<p>Marie fut frappée de ce petit visage
+maussade où l'ennui faisait déjà des siennes;
+il enlaidit beaucoup les enfants, et
+tout le monde. Elle écouta, docile, les
+paroles sages et tendres qui se gravèrent
+aussi avant dans son coeur que le souvenir
+humiliant de cette journée entière de
+bâillements, d'égratignures et de langueur:
+plutôt périr que d'y retomber. Aussi, comme
+elle apprit ses leçons! comme elle aima
+l'étude! je crois de même que c'est la
+plus douce nourriture du temps. Et vous!</p>
+<br><br><br>
+<a id="c08" name="c08"></a>
+
+
+<h2>LE PREMIER CHAGRIN D'UN ENFANT.</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le chagrin t'a touché, mon beau garçon. Tu pleures;</p>
+<p>Ta lèvre tremble; allons! te voilà dans nos rangs;</p>
+<p>Tu viens d'apprendre. Oui, nous naissons expirants;</p>
+<p>Oui, la vie est malade avant que tu l'effleures.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Que veux-tu? tes épis pleins de lait, verts encor,</p>
+<p>Pour tes jeunes larcins plus attrayants que l'or,</p>
+<p>N'iront pas égayer sous ce treillage vide</p>
+<p>Le ramier, de tes dons si tendrement avide.</p>
+<p>Tu courais dans ta joie: et puis, un dard moqueur</p>
+<p>T'a frappé sons le sein. Pauvre enfant! c'est le coeur;</p>
+<p>On ne peut te l'ôter; la vie est là. Des larmes</p>
+<p>Baignent à ton insu ta pâleur et tes charmes;</p>
+<p>Tu ne te sauves point dans ton premier effroi:</p>
+<p>Un instinct te l'a dit; la mort est devant toi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui, le Pylade ailé de ta coureuse enfance,</p>
+<p>Doux et muet témoin de tes ébats naïfs,</p>
+<p>Qui se laissait aimer ou gronder sans défense,</p>
+<p>Qui savait te répondre en murmures plaintifs,</p>
+<p>Ton camarade est mort. Celte idole livide</p>
+<p>Grave le premier deuil sur la page encore vide</p>
+<p>De ta mémoire vierge. Oh! que tu souffriras!</p>
+<p>Ce que tu dois aimer, oh! que tu l'aimeras!</p>
+<p>Car nul cri ne t'échappe, et d'un muet courage,</p>
+<p>Sous ta petite main tu contiens tout l'orage:</p>
+<p>Mais je te sens souffrir de ce qui souffre en moi;</p>
+<p>Ce qu'on aime est si triste ainsi gisant et froid.</p>
+<p>Nul chagrin n'entrera plus au fond de ton être;</p>
+<p>Nul amour ne sera plus vrai pour toi, peut-être.</p>
+<p>Là bas, dans l'avenir où coulent tes beaux jours,</p>
+<p>A ton beau ramier bleu tu penseras toujours:</p>
+<p>Et, plus tard, abattu sous les vents du voyage</p>
+<p>Seul, au bord d'un sentier dépeuplé, sans fraîcheur,</p>
+<p>Sans soleil, et navré de quelque adieu railleur,</p>
+<p>Tes yeux retourneront tristes vers l'humble cage</p>
+<p>Où t'attendait l'ami par ton souffle éveillé,</p>
+<p>Qui, vivant sur ton coeur, ne l'a jamais raillé!</p>
+<p>Oui, tu regretteras cet amour sans mélange,</p>
+<p>Et tes pleurs innocents où se mire un jeune ange!</p>
+<p>Tu diras dans ton sort, plein d'échos du passé,</p>
+<p>Par des amis ingrats amèrement blessé:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! je voudrais, mon Dieu, pleurer de douces larmes,</p>
+<p>Comme l'enfant candide et sans haine, l'enfant</p>
+<p>Qui pleurait son ramier mort dans ses jeunes charmes;</p>
+<p>Oh! pleurer comme alors!... qui donc me le défend?</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+<a id="c09" name="c09"></a>
+
+
+
+<h2>LE PETIT BERGER.</h2>
+
+<p>J'aime la campagne; je suis bien sûre
+que vous l'aimez aussi. C'est un grand
+jardin sans murailles, sans rideaux, sans
+jalousies. Rien n'y cache le lever du soleil;
+il se couche devant vous, et l'on sent
+jusqu'au dernier de ses rayons qui nous dit
+à tous:&mdash;A revoir!</p>
+
+<p>La nuit aussi est animée de bruits qui
+réjouissent l'ame à demi endormie. C'est
+un grillon caché dans le four. L'enfant rit
+quand il l'écoute; car sa mère, qui sait tout,
+dit qu'il porte bonheur au village. C'est
+partout des amis qui se bougent, qui respirent
+à l'entour de vous.</p>
+
+<p>Le coq chante trois fois et sonne l'heure,
+c'est l'horloge vivante de la nuit. Il est gai
+de sentir palpiter la nature, même quand
+elle est noire; d'entendre frémir les poules,
+de comprendre tous les cris voilés des poussins,
+qu'elles tiennent renfermés sous leurs
+ailes, et qui ont chaud!</p>
+
+<p>Il est gai de voir, durant le jour, des
+fleurs, plus belles dans un sentier désert,
+que les fleurs peintes aux riches tapisseries
+du roi et de la reine. Le soir, quand on ne
+les voit plus sous la lune trop pâle, sous le
+ciel trop sombre, quel bonheur de les respirer!
+de humer leur haleine qui coule
+au coeur, qui fait du bien, qui sent bon,
+qui murmure dans l'air: «Bois la vie!»
+et qui nous attire à genoux, les mains
+jointes, levées pour dire:&mdash;Mon Dieu!</p>
+
+<p>Un petit berger, bien qu'il n'eût que six
+ans, savait lire tout cela dans le champ de
+son père. Il est vrai que c'est un beau livre
+qu'un champ! Ce petit bonhomme, aux
+pieds nus, au chapeau de paille, aux cheveux
+couleur de paille, avec deux petites
+lumières noires qui lui faisaient des yeux,
+les yeux les plus perçants de son village,
+avait composé de son petit cerveau comme
+une chambre noire qu'il emportait partout,
+où il amassait en silence des couleurs,
+des formes, de la peinture vivante, pour
+tout son avenir.</p>
+
+<p>Quand on le voyait au bord d'un chemin,
+droit et immobile comme l'arbre où il cherchait
+de l'ombre, tandis que cinq à six
+moutons, la tête en has, épluchaient le sol
+de toutes ses plantes embaumées, et que
+sa tête, à lui, comme celle qui frémit au
+moindre soupir du vent, tournait mobile
+et curieuse, avec tous ses cheveux épars;
+on s'arrêtait.</p>
+
+<p>On disait: Qu'est-ce que tu regardes
+donc là-bas, Hilaire? «Ah! mais...»
+répondait l'enfant à qui les mots manquaient,
+«Ah! mais!</p>
+
+<p>Les vieux pâtres passaient et se mettaient
+à sourire. Ils n'avaient jamais vu un
+petit berger si peu causeur.</p>
+
+<p>Non pas rentré au village pourtant: on
+eût dit qu'alors il fermait sa boîte à couleurs,
+de concert avec le soleil, qui, le soir,
+emporte les siennes. Le petit Hilaire dansait,
+courait autour de l'église, jouait, à
+tous les jeux bruyants des garçons, qui
+ont besoin, pour grandir, de pousser leurs
+voix, de gambader, de s'étendre en tous
+sens.</p>
+
+<p>Hilaire était alors le plus fameux; il attelait
+les autres après lui, si on peut dire
+cela. Tantôt sur une charrette, tantôt sur
+un cheval, escaladant un boeuf, ou le remplaçant
+à une charrue renversée, qu'il redressait
+tout seul; c'était un lutin de mouvement,
+d'énergie, de gaîté; un gamin de
+village, qui eût fait rire des pierres, et qui
+trouvait une galette dans toutes les chaumières.
+On l'y attirait pour lui faire peindre
+des <i>postures</i>. Les villageois appelaient
+ainsi tous les portraits de vaches, de chevaux
+et de chiens qu'Hilaire charbonnait
+sur les murailles. Il y avait de ses tableaux
+tout autour de l'église. C'était son <i>album</i>
+ouvert, parce que les murs étaient lisses et
+luisants. Il y déroulait tout le portefeuille
+relié dans sa tête; il placardait ses pensées
+dans l'ombre, en jouant, toujours armé
+d'un charbon, ou d'un morceau de craie
+qu'il cachait dans sa chemise. Le soir,
+il cessait de jouer à cloche-pied, sous
+l'humble parvis, ou bien, en attendant son
+tour, pour respirer, il allait, en courant,
+tracer une figure, un arbre, sans y voir. Il
+fit M. le curé ressemblant, frappé de l'avoir
+vu un jour porter le bon Dieu à un
+malade. On reconnut M. le curé, M. le
+curé se reconnut, et il passa doucement
+la main sous le menton du petit villageois
+surpris, qui sentit, pour la première fois,
+qu'il ne serait pas toujours berger; car,
+dans le regard de ce bon curé de campagne,
+il y avait une promesse: elle fut
+réalisée.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, que fais-tu là par terre? demanda-t-il,
+quelques jours après, à Hilaire
+étendu à plat-ventre auprès d'un tas d'argile.
+En même temps il se baissa pour voir:
+car il était vieux et ses yeux aussi!&mdash;Tout
+çà! et puis tout çà! répondit l'enfant; il y
+en aura un pour vous!»</p>
+
+<p>Jamais vous n'avez vu de plus charmants
+moutons, presque bêlants; ni des petits
+cochons plus prêts à grogner. C'était joli,
+c'était vrai de forme, pétri et modelé avec
+une sagacité naïve, qui fit rêver encore une
+fois M. le curé, disant en lui-même: «Il
+faut pousser ce petit gardeur de cochons!»</p>
+
+<p>Il le poussa; l'instruisit dans un livre,
+et l'habitua aux souliers. Alors il le mena
+droit avec lui au château où il allait dire
+la messe, quand le maître était malade.
+Hilaire restait des heures entières
+devant les tableaux d'une galerie peuplée
+de peintures, où le malade se plaisait à le
+voir si absorbé, qu'il oubliait d'avoir faim.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ton sentiment la-dessus?
+lui demandait le curé quand il était temps
+de partir.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ferai des pareils!» répondait-il
+sans orgueil, parce qu'il voyait ses tableaux
+à lui pendre dans l'avenir. Alors
+il retournait joyeux à son argile et à ses
+moutons.</p>
+
+<p>Il dit pourtant un jour adieu à ces belles
+scènes changeantes; mais adieu, comme le
+soleil qui dit: «Je reviendrai.» Il revint
+douze ans après, tout rayonnant d'instruction,
+d'expérience, de lumière et de gloire.
+Tout le village, en tressaillant d'aise, courut
+au devant d'Hilaire, le petit berger!
+avec de gros bouquets et des couronnes.</p>
+
+<p>Il mangea de la galette délicieuse dans
+beaucoup de chaumières, où il pleura de
+retrouver ses <i>postures</i> soigneusement gardées
+sur les murailles. Tout le monde
+n'est pas peintre au village, mais presque
+tout le monde y est bon. L'on s'y rassemblait
+souvent autour de M, le curé,
+pour l'entendre lire, dans l'écriture d'Hilaire,
+tout ce qu'il écrivait de si amical
+qu'on s'essuyait les yeux, parce qu'il ne
+finissait pas une de ses lettres sans dire:
+J'embrasse mon village, et je tâcherai de
+lui faire honneur! Alors M. le curé embrassait
+tout le monde. On pouvait bien
+dire qu'après Dieu, il avait fait un peintre
+célèbre d'un berger, en lui donnant des
+protecteurs et des conseils éclairés.</p>
+
+<p>Aussi M. le curé montre-t-il une chambre
+toute pleine des couronnes d'Hilaire:
+le berger-peintre les lui a toutes données
+avec son portrait aux pieds nus, recevant
+du saint homme son premier livre et ses
+premiers souliers!</p>
+<br><br><br>
+<a id="c10" name="c10"></a>
+
+
+
+<h2>LE COUCHER D'UN PETIT GARÇON.</h2>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Couchez-vous, petit Paul! il pleut. C'est nuit: c'est l'heure.</p>
+<p>Les loups sont au rempart. Le chien vient d'aboyer.</p>
+<p>La cloche a dit: «Dormez!» et l'ange gardien pleure,</p>
+<p>Quand les enfants si tard font du bruit au foyer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Je ne veux pas toujours aller dormir; et j'aime</p>
+<p>A faire étinceler mon sabre au feu du soir;</p>
+<p>Et je tuerai les loups! je les tuerai moi-même!»</p>
+<p>Et le petit méchant, tout nu, vint se rasseoir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Où sommes-nous? mon Dieu! donnez-nous patience;</p>
+<p>Et surtout soyez Dieu! soyez lent à punir:</p>
+<p>L'ame qui vient d'éclore a si peu de science!</p>
+<p>Attendez sa raison, mon Dieu! dans l'avenir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'oiseau qui brise l'oeuf est moins près de la terre;</p>
+<p>Il vous obéit mieux: au coucher du soleil,</p>
+<p>Un par un descendus dans l'arbre solitaire,</p>
+<p>Sous le rideau qui tremble ils plongent leur sommeil.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Au colombier fermé nul pigeon ne roucoule;</p>
+<p>Sous le cygne endormi l'eau du lac bleu s'écoule,</p>
+<p>Paul! trois fois la couveuse a compté ses enfants;</p>
+<p>Son aile les enferme; et moi, je vous défends!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La lune qui s'enfuit, tonte pâle et fâchée,</p>
+<p>Dit: «Quel est cet enfant qui ne dort pas encor?»</p>
+<p>Sous son lit de nuage elle est déjà couchée;</p>
+<p>Au fond d'un cercle noir la voila qui s'endort.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le petit mendiant, perdu seul à cette heure,</p>
+<p>Rôdant avec ses pieds las et froids, doux martyr!</p>
+<p>Dans la rue isolée où sa misère pleure,</p>
+<p>Mon Dieu! qu'il aimerait un lit pour s'y blottir!»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et Paul, qui regardait encor sa belle épée,</p>
+<p>Se coucha doucement en pliant ses habits:</p>
+<p>Et sa mère bientôt ne fut plus occupée</p>
+<p>Qu'à baiser ses yeux clos par un ange assoupis!</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+<a id="c11" name="c11"></a>
+
+
+<h2>LES PETITS SAUVAGES</h2>
+
+<p>Un naturaliste vivait heureux au milieu
+des échantillons de toutes les parties du
+monde qu'il pouvait rassembler dans son
+cabinet.</p>
+
+<p>Ces fragments de l'univers étaient rangés
+avec tant d'ordre, qu'une carte de géographie
+semblait froide auprès des quatre
+coins de ce monde en miniature. C'était
+un charme. Ce savant conduisait par la
+main ceux qui le visitaient, là en Asie, là!
+en Afrique, là en Europe ou bien en
+Amérique. C'était presque aussi instructif
+et beaucoup moins fatigant.</p>
+
+<p>Monsieur Le Fémi, comme il s'appelait,
+avait aussi des enfants qu'il aimait avec
+une tendresse infinie, mais prudente. Ce
+sanctuaire de la science, qui était en même
+temps la source de leur fortune, ne s'ouvrait
+pour eux qu'en sa présence. Il pensait,
+ce père plein de sollicitude pour ces
+chers petits ignorants, que la chose la
+plus innocente recèle un danger, quand on
+en méconnaît l'usage. Aussi fermait-il soigneusement
+à clé ce magasin pittoresque,
+objet de la curiosité toujours renaissante
+de ces trois enfants affamés de nouveautés
+et de joujoux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que je voudrais avoir un morceau
+d'Asie! disait l'un. Moi, une dent
+de l'Afrique, disait l'autre en soupirant pour
+un long fragment d'ivoire étiqueté: <i>Dent
+d'hippopotame d'Afrique</i>.</p>
+
+<p>Mais, mieux garantis qu'Adam et Ève
+dans leur soif curieuse, ils tournaient autour
+de l'arbre de la science, sans pouvoir
+y rien cueillir, car il était sous les verroux.
+Ils n'entraient qu'avec leur père, quand
+nul danger ne pendait aux murs; quand
+les serpents étaient vendus on empaillés;
+enfin, quand on pouvait faire ce voyage
+de la terre connue, sans crainte de se blesser
+en route. Mais un instinct dangereux
+ramenait sans cesse les enfants autour de
+celte salle, isolée de la maison par l'espace
+d'un jardin qui l'en séparait. C'était
+au bout d'une longue allée d'arbres, où
+ces enfants jouaient à tous leurs jeux
+bruyants. Ils choisissaient de préférence
+cette place à tous les coins frais et odorants
+du jardin dans le seul plaisir de lever
+leurs nez vers la grande fenêtre inflexiblement
+fermée, et de regarder à travers
+tout ce qui leur eût fait des jouets si
+amusants! Vous eussiez dit de jeunes
+chats sous une volière.</p>
+
+<p>Un jour moins clair qu'un autre, un de
+ces jours qui portent l'homme à la réflexion,
+et les enfants à l'ennui, où le soleil
+s'était caché, peut-être pour ne pas
+voir ce qui allait arriver, les trois enfants
+allaient, venaient, errants par-ci, par-là,
+les bras sur la tête, sans goût, sans
+jambes pour grimper aux arbres où il
+n'y avait plus de poires, un vrai jour de
+repos et d'inaction, si des écoliers en vacances
+pouvaient comprendre l'inaction et
+le repos. Monsieur Le Fémi, sorti de grand
+matin pour des recherches précieuses, venait
+comme à l'ordinaire d'emporter sa
+clé: mais comme il avait nouvellement
+reçu des caisses pleines de toutes sortes de
+trésors étrangers, un grand désordre régnait
+dans son cabinet, où tant de belles
+choses étaient confondues pêle-mêle sur
+les tables et par terre. Déjà vingt fois messieurs
+les enfants avaient plongé leurs yeux
+de cormoran contre les carreaux de vitres,
+qu'ils détestaient, faisant des commentaires
+sur tout ce qu'ils entrevoyaient d'une manière
+si imparfaite et sans pouvoir y toucher!
+leurs coeurs passaient à travers la fenêtre.
+On sait bien que c'est attrayant des curiosités
+à distance, des objets qui brillent,
+dont les couleurs éclatent, dont la forme
+inconnue tourmente l'intelligence, et attire
+l'instinct d'apprendre; on le sait bien;
+mais des enfants qui doivent être un jour
+des hommes, ont déjà le courage nécessaire
+pour vaincre ses élans mal placés. Il y a
+toujours de la joie dans la résistance contre
+un mauvais désir, et toujours du danger
+dans la possession d'une chose défendue.</p>
+
+<p>C'est encore ici une preuve de cette
+grande vérité. L'impossibilité de glisser
+en corps comme en âme par ces carreaux
+transparents qui semblaient rire au nez des
+enfants, leur rendit l'énergie de courir et
+de chercher à se distraire par le mouvement
+et le bruit.</p>
+
+<p>Une paume heureusement retrouvée fit
+l'affaire. Il y eut un moment d'ardeur et
+d'oubli qui tint lieu de vertu. On ne pensa
+qu'au bonheur permis. On fit bondir la
+paume au milieu de l'allée verte; on sauta
+presque aussi haut qu'elle, et l'idée fixe du
+cabinet merveilleux s'évapora en cris aigus,
+étourdissante morale de cet âge.</p>
+
+<p>Mais la paume lancée à travers l'espace
+par la main déjà vigoureuse d'Alfred se dirigea
+comme à son insu du côté de la fenêtre,
+et brisa le carreau du milieu. Clic!
+clac! un trou pour passer la tête: gare la
+tentation!</p>
+
+<p>Il n'y avait pas deux partis à prendre:
+il fallait fuir. Ce n'est pas lâche de fuir la
+tentation.</p>
+
+<p>Alfred resta pétrifié comme Emile et
+Blondel. Il perdit son temps à déplorer
+une faute involontaire, et à ramasser les
+inutiles débris de la vitre en éclats. C'était
+du temps bien employé!</p>
+
+<p>Peu à peu, le bruit du verre rompu
+s'oublia, le regret de cette faute se fondit
+dans une ardente espérance rallumée.</p>
+
+<p>&mdash;Vois comme on voit! dit Alfred à
+voix basse.&mdash;Oh! que c'est beau! répondirent
+les autres plus petits, en se haussant
+sur leurs pieds, et se tenant au mur sous la
+fenêtre. Alfred, entraîné dans l'éblouissement
+de l'attraction, grimpa jusqu'au carreau
+cassé, et s'accrocha sur l'appui de la
+fenêtre en passant son bras par ce trou de
+mauvais augure.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu vois? demandaient
+les plus petits haletants et gênés. Le cou
+leur faisait un mal affreux, et leurs ongles,
+ne pouvant entrer dans le mur, se cassaient
+contre, ce qui est très douloureux.</p>
+
+<p>Enfin, la probité fit naufrage. L'espagnolette
+rouillée se trouva, je ne sais comment
+(Alfred lui-même n'a pu l'expliquer),
+sous la main de l'escaladeur. Elle tourna,
+cria un peu, sépara en deux la croisée gémissante
+d'une telle violation, et tout fut
+dit. Les deux petits se hissèrent comme
+ils purent, après quelques glissades qui
+crevèrent les pantalons aux genoux, et à
+l'aide de l'infatigable Alfred, qui ne voulait
+être heureux ni coupable tout seul, on
+entra ivre, palpitant, effrayé de bonheur,
+forcé au silence par excès d'émotion et de
+fatigue.</p>
+
+<p>Après cette trêve qui ranima les coeurs,
+toutes les caisses ouvertes furent inspectées;
+on fureta les quatre parties du globe;
+on se trompa en replaçant les spécimen
+plus chers au naturaliste absent que les
+prunelles de ses yeux. Bien des choses qui
+venaient du coin de l'Afrique furent rejetées
+à la hâte au milieu de l'Asie. En un
+moment tout fut sens dessus dessous;
+on marcha sur l'univers; on s'habilla en
+sauvage!</p>
+
+<p>Il y avait précisément là les dépouilles
+de quelque tribu, dont les ceintures et les
+bonnets surchargés de plumes offraient une
+irrésistible parure. Les bonnets flottants
+haussèrent de trois pieds Alfred et ses frères.
+Les pantalons déchirés disparurent
+sous les ceintures emplumées qui leur faisaient
+des blouses, vu leurs tailles, et des
+carquois brodés de perles ou de coquillages
+furent attachés tant bien que mal sur
+leurs épaules tremblantes d'orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu es anthropophage! dit Alfred
+à Blondel, petit blond naturellement fort
+doux, que l'exemple seul avait attiré dans
+ce gouffre.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, Emile, tu es l'Esquimau, mangeur
+de poissons et de fruits. Moi! je suis
+le chef d'une tribu guerrière; je passe:
+l'anthropophage veut te manger, je tire une
+flèche, et je le tue.</p>
+
+<p>&mdash;Non! je ne veux pas que tu me tue!
+dit Blondel qui prétendait jouer longtemps.
+Il faut nous battre; tu crieras: arrête!
+je ne m'arrêterai pas; Emile tombera;
+et pendant que je lui mangerai la tête,
+pour faire semblant, toi tu feras un cri de
+guerre, oak! oak! et nous nous battrons.</p>
+
+<p>&mdash;Hardi! répliqua l'aîné, et la pièce
+commença.</p>
+
+<p>Les flèches jouèrent leur rôle; rôle affreux!</p>
+
+<p>La mort montre un bout de sa faux
+partout. On dirait que les enfants l'agacent
+dans leurs jeux pleins d'imprévoyance:
+elle tourne autour de ceux qui n'ont pas
+de respect pour les ordres de leur père.</p>
+
+<p>Les flèches, en apparence plus élégantes
+qu'acérées, ressemblant par leur extrémité
+à l'aile d'un oiseau gracieusement ouverte,
+s'entremêlèrent bientôt aux acclamations
+confuses de: oak! oak! et de tout ce qu'on
+pouvait inventer de plus sauvage, lorsqu'une
+douleur aiguë arracha un vrai cri,
+un vrai <i>aie!</i> si naturel, et si perçant qu'il
+termina le combat. Alfred était blessé au
+doigt, et bien qu'il voulut rire, il paraît
+qu'il n'en eût pas la force. La piqûre le
+mordit jusqu'au sang.</p>
+
+<p>La voix du père, retentissante comme la
+voix de la conscience qui s'éveille, parvint
+dans leurs oreilles dressées de peur.</p>
+
+<p>&mdash;Alfred! Emile! Blondel! allons
+donc, messieurs! où êtes-vous tous les
+trois!</p>
+
+<p>Personne n'osa souffler.</p>
+
+<p>&mdash;Bientôt des pas d'homme approchent.
+Monsieur Le Fémi, poussé par un
+battement de coeur de père, une arrière-crainte
+qu'il n'avait pas encore sentie, atteint
+le bout de l'allée: il pousse un cri
+sourd en voyant la fenêtre entr'ouverte.
+Il n'attend pas le porteur qui le suit chargé
+d'une énorme caisse d'emplettes rares.</p>
+
+<p>Sans prendre le temps d'ouvrir la porte
+dont il tient la clé dans sa main qui tremble,
+il apparaît comme un Dieu terrible... et
+sauveur, aux yeux des sauvages qui tombent
+à genoux, eux et leurs plumes, humiliés
+dans la poussière.</p>
+
+<p>Un coup d'oeil rapide jeté sur leur costume,
+qui l'eût fait rire, s'il ne l'eût épouvanté,
+fait jaillir dans son âme une pensée
+funeste qui surmonte son indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous fait! s'écrie-t-il, vous
+surtout, Alfred, vous l'aîné, le premier
+après moi, pour les guider, méchant garçon!</p>
+
+<p>&mdash;Il est blessé! répondent en sanglotant
+ses frères, montrant le doigt entr'ouvert
+d'Alfred, pâle et muet de souffrance.</p>
+
+<p>&mdash;Terreur! pitié! blessé! par quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Par cela! dit Blondel, l'anthropophage,
+montrant la flèche plus grande que lui.</p>
+
+<p>Un vertige saisit le père, qui chancela
+plus pâle qu'Alfred.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant!... misérable...! non! mon
+fils! bégaye-t-il d'une langue sèche de
+frayeur, en soulevant de terre son malheureux
+Alfred! Viens ici. Du courage,
+entends-tu, ou tu es mort dans une heure,
+et si tu meurs, je meurs, entends-tu, je
+meurs!&mdash;J'aurai du courage, mon père,
+dit le coupable, fais ce que tu veux.&mdash;Tenez
+cet enfant, monsieur... mon ami!
+tenez-le ferme entre vos genoux! dit
+M. Le Fémi en appelant au secours le porteur,
+qui franchit la fenêtre, ému, ce brave
+homme, de la terreur peinte dans les yeux
+du naturaliste qui atteignait une hache
+d'armes du moyen-âge.</p>
+
+<p>&mdash;Alfred, répète-t-il à l'enfant immobile,
+il faut que je te coupe le doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Coupe! dit Alfred, en l'avançant lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon frère!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur! crièrent les enfants
+et l'homme épouvantés.</p>
+
+<p>&mdash;Pas une seconde à perdre, la flèche
+est empoisonnée. Ferme donc!... et
+le doigt tomba.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le garderas, dit Alfred, sans faiblir.</p>
+
+<p>Les plus jeunes tremblaient sous leurs
+plumes tandis que le père, dans un sublime
+sang-froid, brûlait la plaie vive de
+son fils qu'il disputait à la mort. La force
+humaine n'alla pas plus loin: et quand il
+eut terminé cette opération pour laquelle
+Dieu le soutenait, il serra convulsivement
+la tête d'Alfred sur sa poitrine, et perdit
+connaissance.</p>
+
+<p>Ce ne fut que longtemps après ce jour,
+dont l'impression forte et salutaire est encore
+gravée chez ces enfants corrigés, que
+la mère d'Alfred apprit l'événement qui
+s'était passé si près de sa chambre. Malade
+alors, elle n'en sortait pas. L'enfant ne se
+plaignit point, ne versa point de larmes,
+quand elle s'aperçut avec de vives craintes
+qu'il avait la main enveloppée:&mdash;Ce n'est
+rien, ma mère, rien du tout, dit-il en s'enfuyant
+pour ne pas lui donner le saisissement
+d'une telle vue. Il chanta même de
+toutes ses forces, ce qui rassura et fit sourire
+la mère.</p>
+
+<p>Mais il pleura, oh! il pleura beaucoup
+avec son père, parce que ce bon père en
+voulant faire des reproches justes à son
+garçon, fut tout-à-coup étranglé par des
+sanglots qui firent tomber Alfred à ses
+pieds. Il les mouilla de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! pleure! pleure! dit-il; nous
+pouvons être un moment faibles l'un devant
+l'autre: nous avons eu l'un pour l'autre
+tant de courage!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>L'OREILLER D'UNE PETITE FILLE.</h2>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,</p>
+<p>Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi!</p>
+<p>Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,</p>
+<p>Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi!</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>Beaucoup, beaucoup d'enfants pauvres et nus, sans mère,</p>
+<p>Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir;</p>
+<p>Ils ont toujours sommeil. O destinée amère!</p>
+<p>Maman, douce maman, cela me fait gémir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges</p>
+<p>Qui n'ont pas d'oreiller, moi j'embrasse le mien.</p>
+<p>Seule, dans mon doux nid qu'à tes pieds tu m'arranges,</p>
+<p>Je te bénis, ma mère, et je touche le tien!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première</p>
+<p>De l'aube, au rideau bleu c'est si gai de la voir!</p>
+<p>Je vais dire tout bas ma plus tendre prière:</p>
+<p>Donne encore un baiser, douce maman! Bonsoir!</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>PRIÈRE.</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dieu des enfants! le coeur d'une petite fille,</p>
+<p>Plein de prière, (écoute!) est ici sous mes mains;</p>
+<p>On me parle toujours d'orphelins sans famille:</p>
+<p>Dans l'avenir, mon Dieu, ne fais plus d'orphelins!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Laisse descendre au soir un ange qui pardonne,</p>
+<p>Pour répondre à des voix que l'on entend gémir.</p>
+<p>Mets, sous l'enfant perdu que la mère abandonne,</p>
+<p>Un petit oreiller qui le fera dormir!</p>
+ </div> </div>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+<br><br><br>
+<a id="c12" name="c12"></a>
+
+
+
+
+<h2>LE PETIT DÉSERTEUR.</h2>
+
+<h4>EN CINQ PARTIES.</h4>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LA DÉSERTION.</h3>
+
+<h3>I.</h3>
+
+<p>«Huit ans, fluet, rose, bien mis; une
+montre d'étain en sautoir, une pièce de
+dix sous toute neuve et des billes dans sa
+poche.»</p>
+
+<p>Tel était le signalement passé de main
+en main, depuis le faubourg Poissonnière
+jusqu'à la barrière du Temple, d'un petit
+garçon, sans chapeau, qui avait disparu le
+matin de chez son père: on ne voulait pas
+le croire. On disait: «c'est impossible! un
+enfant ne quitte pas son père.»</p>
+
+<p>Quelqu'un répondait:&mdash;Si! si! on l'a
+vu passer sans chapeau, en petit garnement,
+criant en confidence à un écolier
+qui l'appelait pour jouer aux billes: «&mdash;Je
+n'ai pas le temps: je fais l'école buissonnière.
+Ne dis pas que je vais chez ma
+tante, à Dammartin. Ah! ah! J'ai pris
+mon parti? ne le dis pas.»</p>
+
+<p>Il y avait une foule de voisins aux portes
+qui racontaient ou qui écoutaient ce départ
+dont l'imagination était frappée comme
+d'un sinistre présage. Une vieille qu'on
+croyait comme l'Evangile disait:</p>
+
+<p>&mdash;Cela annonce une révolution. L'enfant
+qui déserte la maison de son père,
+c'est les hirondelles qui s'envolent d'un
+toit. Ne me parlez jamais de choses pareilles;
+elles portent malheur! Tout le
+monde frissonnait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire qu'elles portent malheur
+aux hirondelles et aux enfants, repartit
+l'épicier qui combattait pour son compte
+un augure si menaçant. Il ne faut pas
+croire que les honnêtes gens doivent payer
+pour les mauvais sujets.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, cherche!» interrompit
+celui qu'on avait mis à la poursuite du
+fuyard, et il se mit à courir, le signalement
+à la main, poussant tout le monde, qui
+s'arrêtait de surprise, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il a donc?&mdash;Je cherche
+un enfant, répliquait l'homme, moitié triste
+et moitié colère: un gamin, que si je le
+tenais! «Huit ans, fluet, rose, bien mis;
+une montre d'étain en sautoir, une pièce
+de dix sous toute neuve et des billes dans
+sa poche!» Enfin tout le signalement.
+Quel scandale sur le boulevard! Quel étonnement
+pour tous les curieux à qui cet
+homme racontait que l'enfant, qu'il osait
+à peine nommer Oscar, évitant d'ajouter
+le nom de son père, s'enfuyait de sa famille,
+pour avoir reçu le fouet; et si peu,
+si peu, que sa mère n'avait fait que semblant!
+Les curieux étaient confondus.</p>
+
+<p>Pendant cela, monsieur Oscar courait
+comme un brûlé, croyant n'atteindre le
+bonheur qu'après avoir franchi la barrière.
+Il passa roide et prompt, sans chapeau, sans
+passeport, ce qui est d'une audace inouïe,
+jetant la plume au vent; ou, pour parler
+mieux encore suivant son aspect dévergondé,
+jetant son bonnet par-dessus les
+moulins. Il y avait un tel parti pris dans
+son aspect de désordre, qu'on l'eût pris
+pour Christophe Colomb courant à la conquête
+d'un nouveau monde.</p>
+
+<p>Il fuyait l'école, il allait chez sa tante,
+et il avait dix sous! l'espace, le temps, la
+fatigue, tout disparaissait devant ses téméraires
+espérances.</p>
+
+<p>&mdash;Ma tante, disait-il en lui-même, en
+fendant l'air qui faisait voler ses cheveux
+blonds, ma tante me donnera un chapeau.
+Elle me donnera cent chapeaux: c'est ma
+tante! c'est riche, une tante! et elle ne
+me donnera pas le fouet. J'aurai tout ce
+que j'avais quand je demeurais chez ma
+mère; des tartes, des galettes, des cerfs-volants,
+(j'en veux douze de cerfs-volants!)
+et je n'irai plus à l'école, où l'on
+devient bête. Je ferai un <i>buisson</i> tous les
+jours; je courrai avec Pierre; je me battrai
+avec François, j'irai nager avec le cheval.
+C'est bien mieux! d'ici-là, je trouverai à
+manger, quand je passerai devant les pâtissiers,
+ils me donneront des gâteaux. On
+a tout avec de l'argent: mon père l'a dit.
+Et j'ai une pièce blanche! on crie toujours
+que ma tante est mon <i>coupe-gorge</i>;
+mais j'aime mieux ma tante, moi! ma tante
+n'a pas de livres. Oh! ma tante! vive ma
+tante!</p>
+
+<p>Il marche! il marche!</p>
+
+<p>Des arbres passaient devant lui, fuyaient
+derrière comme sur un plancher à coulisse.
+Des moutons, des vaches, des champs où
+les blés flottaient, où les fleurs brillaient;
+tout glissait sous ses yeux par la rapidité
+de sa course. Mais point de maisons, point
+de pâtissiers! seulement des flots de poussière
+qu'il levait avec ses pieds, et qui séchaient
+sa gorge, parce que d'abord il
+avait chanté la <i>Parisienne</i> et tout!</p>
+
+<p>Il marche! il marche!</p>
+
+<p>A la fin, quelques chaumières apparaissent
+sur le chemin. Ses regards affamés
+se portent vers les enseignes, point d'enseignes!
+enfin, au milieu de quelques paires
+de sabots, de harengs saurs et de savon
+vert, trois brioches de campagne et des
+oeufs rouges de Pâques dernières raniment
+le voyageur épuisé. Il paie sans marchander
+la somme qu'on lui demande de ces
+denrées desséchées au soleil, puis il remet,
+comme l'homme errant de l'écriture,
+cinq sous dans sa poche. Il croit,
+comme le juif maudit, que ces cinq sous
+se renouvelleront: vous allez voir.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, il mange les oeufs durs
+et les brioches qui tombent en poussière,
+et reprend haleine un moment devant une
+femme à demi-stupide, qui le regarde baigné
+de sueur et défiguré de poussière, sans
+s'inquiéter ni d'où vient, ni où va ce petit
+arpenteur de grand chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Pour aller chez ma tante, dit-il, c'est-il
+encore loin?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle tante? demande la
+maîtresse de ce bazar de hameau.</p>
+
+<p>&mdash;Ma tante, quoi! ma tante Dorothée
+Carbonnel.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce nom là, repart la
+femme insoucieuse en se remettant à tirer
+le lin d'une quenouille de chanvre.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais, ma tante Dorothée Carbonnel,
+comment! repart Oscar qui ne comprend
+pas que sa tante soit inconnue à quelqu'un
+dans le monde, elle est à Dammartin,
+ma tante! et c'est ma tante.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ah ben! faut que vous retourniez
+sur vous, et puis prendre la fourche à
+votre main droite, et ce sera par là. Y aura
+toujours quéque laboureur en champ
+pour vous montrer.»</p>
+
+<p>Oscar dérouté et las du repos même
+qu'il avait pris, car il en sentait mieux sa fatigue,
+rebrousse chemin. Alors le soleil
+lui donna en plein dans la figure, sans
+chapeau, sans quelques larges feuilles pour
+cacher un peu sa tête qui bout comme au
+milieu de la chaudière de midi; c'est à
+tomber sur place; aussi lève-t il pesamment
+cette poussière qu'il faisait voler
+naguère avec tant d'insolence.</p>
+
+<p>Une inquiétude brûlante le dévore sans
+qu'il y trouve un nom; car tant de choses
+déjà tournent dans son isolement, qu'il
+souffre sans pouvoir dire de quoi: c'est la
+soif! il se ressouvient qu'il a oublié de
+boire, après le repas d'une nourriture fanée
+et altérante. Ah! c'est là un commencement
+de désespoir. Il donnerait, ses cinq
+sous sans chanceler pour un verre d'eau
+de la source, où sa tante puise de si larges
+cruches, dont l'image fraîche et bouillonnante
+qui se met tout à coup devant lui,
+attise le feu mêlé à son haleine. Personne
+sur cette route consumante! Le désert se
+montre devant lui! Oh! que les prêtres espagnols
+pourraient dire de lui, ce qu'ils disaient
+à Montézuma: Les dieux ont soif!...</p>
+
+<p>Cependant, avec la persévérance digne
+d'un autre but, il fait le signe de la croix
+pour s'assurer où est sa main droite, et
+entre dans un chemin un peu moins aride.
+Il avait entrevu au loin, une voiture qui
+venait du côté de Paris, et plutôt périr que
+de rencontrer rien de ce qui venait de Paris,
+car ce ne pouvait être, selon lui, qu'une
+école, des livres ou le fouet!</p>
+
+<p>Il pénètre donc dans un chemin de traverse,
+où quelques haies lui donnent d'abord
+l'espérance d'un ruisseau: bientôt
+cette fraîche idée se sèche et peut-être
+qu'il se fut ainsi calciné au milieu d'un
+chemin sous le soleil vengeur qui dardait
+à plomb sur lui, si son ange gardien qui
+devait être pourtant bien fâché, n'eût arrosé
+son joli visage d'un déluge de larmes
+qui vinrent du coeur; car ce coeur crevait.
+On a beau faire et beau dire, on ne peut
+porter à la fois une mauvaise action, la
+solitude et la soif. Il y avait dans ce petit
+garçon, la désolation profonde qui se trouve
+au fond de tous les coups de tête où porte
+l'ingratitude. Il s'arrête, ébloui, se lavant
+avec ses larmes de la poussière incrustée
+dans ses joues; ce bain naturel en dégonflant
+sa poitrine, détend un moment la
+peau rose et tendre de sa figure déjà moins
+hardie. Il s'avoue même pour la première
+fois que sa mère ne lui faisait pas le moindre
+mal quand elle disait qu'elle le fouettait;
+que c'était vraiment l'ombre du fouet.
+Il se l'avoue, car enfin, sa tante était très-loin...
+sa position était déplorable, la porte
+de l'école ne trouble plus son jugement.
+Il est donc là sous l'oeil de Dieu et devant
+sa conscience: la vérité étincelle nue au
+soleil; il soupire:&mdash;ah!</p>
+
+<p>Je crois que vous ne serez pas fâché de
+le laisser là un moment tout seul, d'autant
+plus qu'à force de marcher il arrive
+à la fin près d'un moulin qui tourne dans
+une écluse. Ce bruit limpide et les flots
+d'écume qui jaillissent, sous un petit pont
+jusqu'à sa personne penchée en avant, lui
+rendent la vie, la force et l'étrange imprudence
+que nous ne saurons que trop tôt,
+avec ses suites méritées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>L'ABREUVOIR</h3>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Le commissionnaire de confiance envoyé
+à la recherche d'Oscar tenait toujours
+à la main son signalement, mais d'une manière
+plus commode. Il était monté de bon
+accord sur l'énorme charrette d'un roulier
+obligeant, et du haut de cette haute position
+de surveillance il criait loyalement
+aux rares piétons qui traversaient l'heure
+la plus chaude du jour.&mdash;Avez-vous vu un
+enfant? un petit gamin sans chapeau? huit
+ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'étain
+en sautoir, une pièce de dix sous toute
+neuve et des billes dans sa poche?»</p>
+
+<p>On lui répondait: Non! sans faire de
+longs discours: car on cuisait de soleil.</p>
+
+<p>C'était la voiture que le petit déserteur
+avait aperçue au loin, elle passa juste devant
+le chemin en fourche où Oscar se
+trouvait caché et perdu dans les haies de
+sureau, ou d'églantiers; je ne sais lequel.</p>
+
+<p>Ce ne fut donc qu'à la Fileuse, où l'enfant
+avait fait un si mauvais repas, que
+cet honnête chercheur d'écoliers obtint
+quelques renseignements, au moyen du
+portrait écrit qu'il relut trois fois à cette
+espèce de femme sauvage qui avait déjà
+perdu la mémoire. La pièce de dix sons
+l'éveilla seule; car elle la touchait souvent
+au fond de sa poche, neuve et
+brillante comme elle était, cette petite
+monnaie blanche! le génie de l'idiot est
+au milieu d'une pièce d'or ou d'argent.</p>
+
+<p>Elle donna donc ses instructions; en
+refoulant dans sa poche le prix de sa pâtisserie
+et le pauvre coureur, disant à regret
+adieu au roulier et à la charrette, se
+remit sur les traces d'Oscar.</p>
+
+<p>Nous l'avons laissé dans une position
+si calme que ce serait doux de l'y retrouver,
+n'est-ce pas? Moi j'y ressentais un plaisir
+infini, car le bruit de l'eau durant la
+grande chaleur me semble un des plus
+grands bienfaits de Dieu.</p>
+
+<p>Il paraît qu'une chose plaisait mieux encore
+à Oscar, et qu'après l'école buissonnière,
+un cheval était ce qui pouvait le
+plus exalter sa tête déjà très-montée par
+l'ardeur du grand soleil.</p>
+
+<p>Il paraît encore qu'après s'être saturé
+de fraîcheur, ne fût-ce que dans le creux
+de sa main (on tire parti de tout dans le
+désespoir), Oscar fut tout à coup frappé
+de la présence d'un cheval qu'il n'avait
+pas vu d'abord. Ce cheval, les naseaux ouverts,
+humait comme Oscar l'humidité délicieuse
+de l'écluse, et savourait, sans maître,
+sans harnais, sans rien, le charme d'une
+promenade en toute liberté, qui sentait
+d'une lieue l'école buissonnière. La ressemblance
+de leurs situations établit tout-à
+coup une sympathie si puissante entre
+eux, du côté du petit fuyard au moins,
+qu'il grimpa plein d'audace et de bonheur
+sur ce grand camarade qui se laissa faire
+avec une indulgence tranquille. Tout ce
+qui est vraiment fort protège la faiblesse.</p>
+
+<p>Toutefois quand il sentit sur son dos
+cet extrait de cavalier, qui s'agitait en tous
+sens pour l'exciter à courir un peu, à jouer
+amicalement pourvu qu'il lui donnât force
+de coups de pieds, de coups de poing
+dans les flancs, sur la tête et partout, le
+géant d'écurie frissonna d'indignation ou
+d'amour pour la promenade, et prit ses
+bottes de sept lieues. Il se mit à courir à
+travers champs, faisant des gambades et
+des manières d'éclats de rire qui épouvantèrent
+singulièrement l'écuyer de huit ans.
+Pour comble d'alarme, en gagnant du pays,
+et chevauchant avec la vitesse du vent, une
+large rivière parut ouvrir ses bras devant
+l'immense soif du cheval, qui, se souciant
+très peu si Oscar avait peur de l'eau, courut
+tout droit s'y plonger jusqu'au poitrail,
+Oscar poussa des cris affreux, se retenant
+de toute sa peur aux crins du cheval altéré,
+criant alors, de ce cri né dans le coeur
+de tous les enfants, même des enfants ingrats
+comme Oscar:&mdash;Ma mère! ah! ma
+mère! Le cheval ne bougea pas plus
+que celui d'Henri IV sur le Pont-Neuf. Il
+prenait son bain, il était bien: tant pis
+pour Oscar! que devait-il à Oscar? ces cris
+lamentables:&mdash;Ma mère! ah! ma mère!
+ne laissèrent point d'abord parvenir jusqu'aux
+oreilles bourdonnantes du peut
+garçon pantelant ces cris plus rudes et plus
+affreux: Au voleur! arrêtez le voleur!
+arrêtez le cheval! arrêtez le voleur!</p>
+
+<p>Jugez comme la solitude des champs
+fut désagréablement troublée par ce tumulte
+déshonorant pour Oscar! combien
+le ciel avec tous ses yeux ouverts dut regarder
+tristement cette scène! Des paysans,
+qui ne badinent pas sur les droits de
+la propriété, accouraient de toutes leurs
+jambes, armés de fourches et les yeux en
+fureur, prêts à déchirer peut-être ce frêle
+larron. Il y avait sérieusement de quoi
+frémir! Oscar les entendit tout à coup si
+près de lui que l'insensé fut comme poussé
+à se précipiter dans l'eau, pour éviter le
+châtiment qui se préparait terrible.</p>
+
+<p>Mais l'ange gardien, oh! comme j'y crois
+à l'ange gardien! il me semble le voir détourner
+lui-même le cheval de cette rivière
+qui allait être un tombeau d'enfant!</p>
+
+<p>Il eut pitié de sa mère absente; le cheval
+légèrement frappé par une main invisible,
+rafraîchi d'une station salutaire à
+l'abreuvoir, se remit gaiement à trotter
+vers un petit village, emportant Oscar
+presque évanoui, mais sauvé de la rivière.</p>
+
+<p>Au bord de ce village, l'enfant glissa
+du cheval moins fougueux. Ranimé par
+la terreur, environné de toutes parts d'ennemis
+prêts à fondre sur lui, il s'élança
+les bras ouverts dans l'église du hameau,
+qui le reçut haletant, plein de fatigue, de
+remords et d'espérance! Car tout petit
+qu'il était, il sentit qu'il y a une protection
+puissante aux genoux de la Vierge, qui
+tient son enfant entre ses bras; elle rappelait
+à Oscar sa mère, et semblait lui dire
+du haut de l'autel où il tremblait:&mdash;Reste
+avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Huit ans, fluet, rose, une montre
+d'étain en sautoir, etc., criait alors, à la
+porte du village, l'homme qui gagnait
+si laborieusement sa journée. Il fut entouré,
+écouté par tous les paysans qui
+sortaient des chaumières, tandis que le maître
+du cheval se calmait un peu en remontant,
+comme on dit, sur sa bête. Cela fit
+un spectacle pour le hameau. L'asile où
+Oscar avait porté sa honte fut franchi: on
+le trouva blotti dans le choeur, la tête cachée
+entre les pieds de la Vierge, où il
+eût voulu rester toujours! personne, en le
+voyant se retourner si pâle, si rendu d'épuisement,
+le visage baigné de larmes, les
+plus amères de la vie d'Oscar, personne,
+pas même son poursuivant bleu de chaleur,
+pas même le propriétaire monté sur son
+cheval à la porte de l'église, n'eut le courage
+d'insulter à un coupable si malheureux!
+On respecta d'ailleurs l'abri inviolable
+qu'il avait choisi par une inspiration
+divine; on découvrit sa tête devant l'autel,
+on prit de l'eau bénite et l'on fit sortir
+en silence Oscar, qui se laissa conduire en
+tonte humilité devant la foule rassemblée
+pour le voir passer. Les vieillards dirent:</p>
+
+<p>&mdash;A tout péché miséricorde.»</p>
+
+<p>Les femmes, en voyant ce pâle déserteur,
+la tête courbée sous l'humiliation,
+les femmes pressèrent leurs enfants contre
+elles, et sentirent leurs yeux humides.
+Les enfants, toujours bons quand ils regardent
+ces yeux de femme brillants de pitié,
+dirent à plusieurs: Mères, il faut lui bailler
+du lait.»</p>
+
+<p>Il en but à pleine mesure et jusqu'au
+coeur, tandis que son guide reprenait sa
+force par quelques verres de vin, pour lesquels,
+il faut le dire, Oscar offrit ses cinq
+sous avec tant d'instance, que tout le
+monde dit:&mdash;Il a bon coeur» et que
+l'homme, désarmé par cette action, prit
+sa main, sans rudesse, sans <i>rancoeur</i>, saluant
+à droite, à gauche les habitants, qui
+leur donnèrent un pas de conduite dans
+les champs, en criant: Dieu vous garde!
+et d'autres compliments qui se gravèrent
+pour toujours dans le coeur gonflé d'Oscar.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h3>LES BILLES PERDUES.</h3>
+
+<p>Une solitude affreuse régnait dans la
+maison paternelle quand il y rentra. Il
+semblait que tout fût mort. La nuit tombait,
+les meubles étaient sombres et reprochants.
+Le père d'Oscar courait à la recherche
+de son fils depuis le matin. Sa
+mère, la douleur dans l'ame, était également
+sortie pour découvrir son cruel enfant!...</p>
+
+<p>La rue était large, dépeuplée, ironique.
+Elle semblait dire avec une mine glaciale:</p>
+
+<p>&mdash;Rentrez, monsieur, j'ai bien l'honneur
+de vous saluer!</p>
+
+<p>L'épicier, les bras croisés, sur sa porte,
+inspectant, à la fin du jour, tous les scandales
+à la portée de son investigation,
+railleur comme la rue que reconnaissait à
+peine le <i>paria</i> volontaire, l'épicier ôta sa
+casquette avec la dérision écrasante de
+cette apostrophe:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon estimable voisin, enchanté
+de vous revoir. Si vous avez besoin d'excellentes
+figues, de raisins de caisse pour
+vous remettre de vos voyages, dites à votre
+père que j'en vends. Il doit être bien
+content de vous, il vous en achètera.</p>
+
+<p>Les jambes d'Oscar rentraient sous lui.</p>
+
+<p>La vieille Léonore, qui tricotait à la
+lampe dans l'arrière-boutique, fut prise
+d'un grand saisissement à la vue du petit
+garçon.&mdash;Croyez moi, dit-elle en préparant
+un bon souper à son guide harassé
+de fatigue, croyez-moi, Oscar, montez dans
+votre chambre et couchez-vous. Ce soir,
+votre père sera encore bien fâché, votre
+mère n'osera vous pardonner devant lui.
+Venez avec moi; ce souper que je vous
+porte, vous le mangerez en vous couchant,
+et qui vivra verra! Oscar monta sans proférer
+une parole.</p>
+
+<p>Son pain fut très-amer ce soir-là, ainsi
+que tout ce que la vieille Eléonore avait
+monté pour manger.</p>
+
+<p>Au milieu de sa mélancolie, à demi-déshabillé
+sur son lit, où l'on voyait à peine
+clair par une petite fenêtre, et par un reflet
+de la lune, abîmé dans mille pensées
+de crainte pour <i>demain</i>! d'espoir dans la
+clémence de sa mère, de son père offensé,
+et de son Dieu fléchi, une fraîche idée se
+glissa dans la mémoire d'Oscar: Ses billes!
+tout l'avenir s'arrangea devant ses yeux.
+L'argent était dévoré, le chapeau disparu
+dans le naufrage, mais ses billes! si polies,
+si bien veinées, si transparentes qu'on pouvait
+regarder le soleil et la chandelle au
+travers.&mdash;Oh! mes billes comptons mes
+billes! et il s'assit avec un soupir plein
+d'aise et de dilatation.</p>
+
+<p>Tout le monde savait, avant ce jour affreux,
+que les heures innocentes d'Oscar
+n'avaient pas de plus doux loisirs que l'examen
+de ces jolis marbres ronds; que c'était
+sa fortune, ses rentes; qu'il les comptait
+cent fois par jour; en mangeant, ce qui
+le faisait gronder; à l'école, sous son livre,
+ce qui le faisait mettre en pénitence, enfin
+partout, et comme vous voyez jusqu'au
+fond de ses remords.</p>
+
+<p>Jugez comme il fut triste quand il n'en
+retrouva plus que deux, après avoir parcouru
+avec effroi tous les coins de sa poche,
+d'une immense poche, qui pouvait
+passer pour un sac, et qu'Eléonore avait
+la bonté de recoudre souvent, car c'était
+un entrepôt qui suivait Oscar dans toutes
+les démarches de sa vie. Malheureusement
+dans cette dernière aussi! il est à présumer
+que les secousses du cheval errant
+avaient fait sortir ces petites richesses roulantes...
+Oscar se renversa sur son oreiller,
+qu'il inonda de ses larmes et s'endormit
+désenchanté de ce monde, où les fautes
+s'expient par de si grandes souffrances.
+Il avait dit: Tout est fini pour moi! et il
+était entré dans un profond sommeil.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que le trouva sa mère,
+quand elle monta, non pour punir un crime
+qu'elle n'avait jamais prévu, qui ne
+faisait point partie de ceux enfermés dans
+son code pénal de mère et qu'elle remettait
+à Dieu; mais quand elle ne put résister
+enfin à venir s'assurer si c'était bien
+lui! bien son enfant perdu tout un jour...
+C'était lui! mais qu'il était changé! comme
+sa mère le reconnut avec tristesse,
+lorsqu'après avoir approché bien doucement,
+bien doucement une lumière auprès
+de son lit, elle le vit humecté de larmes,
+barbouillé de la poussière des voyages, et
+les cheveux mêlés comme s'il se fût battu
+avec cent chats!</p>
+
+<p>Le coeur de cette mère ne put résister.
+Elle pleura comme il avait pleuré, avec
+plus de douceur toutefois, car elle retrouvait
+son cher enfant! Aussi laissa-t-elle
+tomber, avant de sortir, le baiser du pardon
+sur le front souillé d'Oscar. Elle retourna
+près de son mari, qui se promenait en long
+et en large dans le magasin, songeant d'un
+air soucieux au châtiment que méritait
+son fils.</p>
+
+<p>Elle parla tant, tant! sa voix était si bonne,
+si suppliante, si craintive qu'elle entra
+dans la colère de l'homme grave et blessé.
+Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Couchez-vous; car vous me rendez
+aussi faible que vous-même!</p>
+
+<p>Elle bénit Dieu! et se coucha délassée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>ÉCOLE ET PARDON.</h3>
+
+<p>Le lendemain, Eléonore conduisit Oscar
+à l'école, avant que personne fût levé
+chez son père. Un déjeuner <i>d'enfant prodigue</i>,
+préparé par sa mère qui ne se montra
+pas encore, avait réparé ses forces et
+rendu un peu de teint à ses joues bien lavées.
+Excepté la perte des billes dont il
+était si fier autrefois, si ruiné aujourd'hui,
+tout semblait à peu près remis en place
+dans son existence, où il avait repris son
+banc, son livre, et tous ses bruyants camarades.</p>
+
+<p>Quand l'école fut complète, le maître
+ayant saisi au vol un moment de profond
+silence, se leva et dit:&mdash;Messieurs, il y a
+parmi vous un enfant qu'il est de mon devoir
+de vous signaler comme pouvant donner
+un funeste exemple à ma classe, un
+buissonnier! qui n'a pas craint de plonger
+sa mère dans les angoisses de l'inquiétude,
+sa mère, sa bonne mère qui l'a nourri de
+son lait, qui l'habille, qui lui paie des maîtres!
+cet enfant ingrat a déserté hier sa
+maison!</p>
+
+<p>Son nom est inutile à prononcer! une
+rougeur coupable fait éclater sa condamnation
+dans ses traits, qu'il s'efforce en vain
+de cacher sous son livre! Puisse, messieurs,
+cette rougeur provenir d'une bonne honte
+qui enchaînera dans notre sein l'enfant qui
+a mérité tout un jour le titre anti-social de
+déserteur!!!</p>
+
+<p>Oh! quel murmure suivit cette dénonciation
+publique! Oscar crut tourner dans un
+tourbillon de feu, quand il sentit trente-six
+yeux d'écoliers attachés sur lui seul, comme
+sur un centre de blâme et de curiosité,
+car il n'y avait pas à hésiter, c'était lui!</p>
+
+<p>Les innocents de ce jour-là s'étaient regardés
+fièrement entre eux, ayant l'air de
+se dire:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez! les déserteurs portent-ils la
+tête comme cela!» et la tête d'Oscar tombait
+comme une feuille morte sur sa poitrine!
+Aussi les murmures, d'abord décents
+et étouffés, devinrent tellement <i>tumulte</i>
+que le maître eut besoin d'une vigueur peu
+commune pour rétablir à la fin le silence,
+d'où s'échappait encore, comme les dernières
+fusées d'un feu d'artifice, ce mot qui
+ne tombait que sur le banc vide d'Oscar.&mdash;Déserteur!
+déserteur! et la classe entière
+lui tourna le dos.</p>
+
+<p>Ce procédé n'est pas d'une haute charité,
+c'est vrai: mais telles sont les moeurs de
+l'école, du monde entier. Oscar eut bien
+du mal à détacher de lui ce vilain nom qui
+s'y était collé par sa faute.</p>
+
+<p>Son père, quand il rentra, vit qu'il en
+était si courbé qu'à peine il pouvait s'avancer
+vers lui. Suivant sa promesse de la
+veille, il lui tendit la main généreusement.&mdash;Oscar!
+je te pardonne, tu as souffert.»
+Et il vit, lui, que sa mère pleurait en faisant
+semblant de regarder par la fenêtre.</p>
+
+<p>Pauvre Oscar! il se trouva, sans savoir
+comment, dans ses bras, dont l'étreinte
+lui réchauffa le sang autour du coeur! il
+s'y plongea comme dans son champ d'asile.
+Il y oublia tout! et les grandes routes, et
+les écoles impitoyables.</p>
+
+<p>Elle fit des épargnes pour lui rendre
+vingt billes.</p>
+
+<p>Il fit le serment de ne la déserter jamais.</p>
+<br><br><br>
+<a id="c13" name="c13"></a>
+
+
+
+<h2>ADIEU D'UNE PETITE FILLE A L'ÉCOLE.</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mon coeur battait à peine et vous l'avez formé,</p>
+<p>Vos mains ont dénoué le fil de ma pensée,</p>
+<p>Madame! et votre image est à jamais tracée</p>
+<p>Sur les jours de l'enfant que vous avez aimé!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Si le bonheur m'attend, ce sera votre ouvrage;</p>
+<p>Vos soins l'auront semé sur mon doux avenir:</p>
+<p>Et si pour m'éprouver, mon sort couve un orage,</p>
+<p>Votre jeune roseau cherchera du courage.</p>
+<p>Madame! en s'appuyant sur votre souvenir!</p>
+ </div> </div>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>TABLE</h3>
+
+<h4>Des<br>
+
+Matières contenues<br>
+dans le second volume.</h4>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i18"><a href="#c01">La physiologie des poupées.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c02">La mère à son fils, <i>vers</i>.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c03">Minette.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c04">Le petit rieur, <i>vers</i>.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c05">L'oiseau sans ailes.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c06">Le livre d'une petite fille, <i>vers</i>.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c07">La paresse.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c08">Le premier chagrin d'un enfant, <i>vers</i>.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c09">Le petit berger.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c10">Le coucher d'un petit garçon, <i>vers</i>.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c11">Les petits sauvages.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c12">Le petit déserteur.</a></p>
+
+<p class="i18"><a href="#c13">Adieu d'une petite fille à l'école, <i>vers</i>.</a></p>
+ </div> </div>
+<br>
+
+<h3>FIN DE LA TABLE.</h3>
+
+<br><br><br>
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14310 ***</div>
+</body>
+</html>
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