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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:44:10 -0700 |
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Cela fit quelque +sensation chez les voisins de l'heureuse +maison où se précipitaient ces charmantes +étrangères, car elles étaient pleines d'éclat, +de décence et de fraîcheur dans leurs parures.</p> + +<p>Une vieille gouvernante les reçut dans +le vestibule du second étage, les prit des +bras de la personne qui les apportait, et +les rangea derrière un rideau, comme elle +en avait reçu l'instruction, puis courut avertir +son maître, arrivé, depuis quelques jours +d'un grand voyage; il parut un moment +après, suivi de quatre enfants qu'il fit ranger +autour d'un excellent déjeuner préparé +pour eux.</p> + +<p>Cet homme, d'une taille légèrement courbée, +quoique jeune encore, les assit lui-même +auprès de lui d'un air doux et triste. +Il était le père des enfants et revenait leur +tenir lieu d'une mère charmante, qu'ils +avaient perdue. Rien ne pouvait retenir +M. Sarrasin à la vie, que le dessein irrévocable +d'être à la fois le père et la mère +de cette petite famille groupée autour de +lui. Forcé à de fréquents voyages dans l'intérêt +de tous, il n'avait pu depuis trois ans +cultiver lui-même ces jeunes plantes dont +il ignorait entièrement les caractères. Leurs +jours s'étaient passés depuis six mois, dans +une pension, où elles avaient senti moins +cruellement l'absence de leur mère et la +privation momentanée de ce jeune père, +qui leur était enfin rendu! C'était leur troisième +réunion depuis son retour béni, et +vous avez déjà jugé qu'ils s'occupaient des +moyens d'assurer leur bonheur. Il ne lui +en restait pas d'autre.</p> + +<p>Il se leva quand le déjeuner fut fini et la +table remise en ordre.</p> + +<p>Voici, dit-il en tirant le rideau qui cachait +les belles visiteuses, quatre petites +compagnes que je veux associer à notre +voyage de Saint-Denis.</p> + +<p>Un saisissement de plaisir fit manquer +la voix aux quatre soeurs, qui levèrent leurs +bras, en criant:</p> + +<p>—Oh! papa! oh! papa! qu'elles sont +jolies!</p> + +<p>Ce n'est pas sans dessein, reprit-il, qu'elles +sont arrivées ainsi pour vous chercher. +Elles ont sans doute désiré un asile près de +chacune de vous. Leur choix doit être +écrit d'avance dans leur billet de visite.</p> + +<p>Toutes se précipitèrent sur les petites mains +à ressorts des poupées qui tenaient une +carte de visite. Albertine, l'aînée, y lut son +nom (car elle savait lire l'écriture), l'adresse +était ainsi conçue: Prudente pour Albertine. +Augusta, Marceline et Valérie y +épelèrent aussi leurs noms et ce furent +des cris, des embrassements, qui firent couler +la joie jusqu'au coeur de leur père.</p> + +<p>—Élevez-les bien, dit-il avec une tendresse +sérieuse, et rendez-moi un compte +fidèle de leurs penchants: ce sont vos filles.</p> + +<p>Albertine emporta la sienne dans ses +bras avec un maintien de petite maman +tout à fait composé, la regardant avec un +air de tendre protection qui fit bien augurer +à monsieur Sarrasin de l'avenir de la +poupée, qu'elle appela sur le champ:—ma +fille.</p> + +<p>Augusta saisit vivement Lutine par le milieu +du corps, et lui appliqua deux gros +baisers qui dérangèrent un peu sa coiffure. +Valérie soutint Péri par ces deux mains délicates, +en la faisant sauter en mesure sur +un pas de valse. Marceline, la plus jeune, +petite blonde silencieuse, se tint gravement +debout devant celle qui la regardait +de dessus la table, sans montrer trop d'empressement +à l'en faire descendre.</p> + +<p>—Tu ne prends pas, Fauvette? dit son +père: ne te trouves-tu pas contente d'avoir +une telle fille?—Si! répondit l'enfant +blond, en regardant alternativement Fauvette +et son père.—Je t'aime mieux, toi! +ajouta-elle à voix basse en se glissant dans +ses genoux et en passant ses bras autour +de son cou qu'elle étreignit longtemps de +toute sa force. Son père ému, tenant les +yeux long temps aussi fixés sur cette petite +tête attachante, crut voir en miniature le +portrait de sa mère, et la serra fortement +sur son coeur. Le père et l'enfant restèrent +plongés dans une immobilité qui n'était +pas de l'engourdissement.</p> + +<p>Les éclats de rire et de musique qui partaient +de la chambre voisine réveillèrent +cet homme absorbé au fond de sa mémoire. +Il prit par la main sa plus jeune fille, qui +tenait avec quelque embarras la brillante +Fauvette, et ils se réunirent au cercle +joyeux qui allait devenir le centre des observations +du tendre physiologiste.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<h3>QUATRE FEMMES EN MINIATURE.</h3> + +<p>Albertine venait de faire asseoir Prudente +devant elle, pour lui montrer patiemment +un point de tapisserie, lui parlant +avec une gracieuse autorité, et lui promettant +un monde de bonheur dans le charme +du travail. Elle en avait déjà rangé autour +de Prudente tous les éléments sans confusion. +La poupée attentive tenait avec soumission +son aiguille enfilée de laine, et +paraissait écouter sans ennui sa jeune maman +compter les fils de canevas, et lui +expliquer les délices de cet ouvrage, répétant +sans se lasser:—Vous prenez deux, +que votre point soit égal et rond vos +mains toujours propres et vos laines en +ordre.</p> + +<p>Ce petit coin du tableau reposa délicieusement +les yeux de M. Sarrasin, car Albertine +était l'aînée.</p> + +<p>Quel bonheur pour lui de découvrir en +elle le germe d'une patience si utile un +jour dans sa maison! cette grâce liante et +calme devait si bien unir ensemble les jeunes +branches qui l'enracinaient au monde!</p> + +<p>Assise sur une grande chaise devant le +piano, Valérie soutenait Péri par sa ceinture +comme par des lisières, et la faisait +légèrement tourner en frappant avec sa +main droite une espèce de galop qui semblait +enivrer la poupée, et la petite fille +criant comme son maître de danse:—en +mesure, mademoiselle, arrondissez-les bras, +effacez les épaules..., baissez les yeux devant +votre cavalier!</p> + +<p>—Heureuse enfant! pensa monsieur +Sarrasin, la musique fera du bruit dans tes +plaisirs et dans tes peines. Ta physionomie +riante reposera souvent ma douleur, +et j'allégerai tes graves leçons par l'espoir +de la danse.</p> + +<p>Augusta, qui se tenait alors à l'écart, +paraissait très affairée autour de Lutine.—Elle +l'avait embrassée si fort et si +souvent, que l'humidité de ses lèvres, assez +mal essuyées des traces de son déjeuner; +avaient déjà compromis l'éclat des joues rouges +et presque vivantes de sa fille. C'est +dans l'étonnement de voir une tache ternir +un teint plus brillant que le sien même, +qu'elle avait eu recours au savon, et +qu'elle s'aperçut avec désespoir qu'il ne +restait dessous qu'un carton pâle où le +sang ne circulait pas. L'autre joue, toute +neuve et intacte, formait un affreux contraste +avec celle où la couleur délayée se +mêlait au savon et aux cheveux collés dans +ce hideux mastic. Ce fut dans cet état +qu'Augusta, avec une grosse larme dans les +yeux s'élança vers son père, en élevant +sous ses yeux, Lutine ainsi déshonorée, +et criant: Vois comme elle a mal à la joue; +je l'ai pourtant bien lavée.</p> + +<p>C'est à cause de cela, répondit son père, +l'eau ne vaut rien aux poupées. Ta tendresse +lui a déjà fait mal; il ne faut pas dévorer ce +qu'on aime. Trop de caresses étouffent +un enfant. Une surveillance calme et active, +une douce liberté autour de ta fille, +comme pour tout ce que tu aimeras au +monde, ce sera le meilleur secret pour le +conserver.</p> + +<p>—Fais-la guérir, dit Augusta les mains +jointes, et je te promets de l'embrasser bien +doucement.</p> + +<p>Lutine fut envoyée chez un +médecin célèbre de poupées au grand bazar +où elle avait été choisie; et dès le soir +même, elle rentra rue des Pyramides, plus +rouge que jamais.</p> + +<p>Monsieur Sarrasin observait en même +temps que Marceline, la plus petite et la +plus frêle, n'enseignait ni la tapisserie, ni +la danse à Fauvette. Elle la regardait quelquefois, +caressait doucement ses souliers +de satin et ses mains un peu cachées par +des manchettes de blonde: mais c'était une +admiration froide ou craintive que ne pouvait +expliquer son père.</p> + +<p>—Pourquoi ne danses-tu pas avec Fauvette, +mon petit ange? lui demanda-t-il; +elle doit être légère comme ses plumes. Sa +robe de crêpe blanc est si bien garnie de +fleurs!»</p> + +<p>Marceline d'abord ne répondit pas: puis, +comme si sa pensée sortait à son insu de sa +bouche, elle dit: je n'ose pas l'aimer.»</p> + +<p>—C'est singulier; pensa Monsieur Sarrasin.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<h3>LA PORTE DU CIEL.</h3> + +<p>Comme le temps était fort beau le lendemain, +bien qu'il fit froid d'une dernière +gelée, après que les leçons furent apprises, +que l'active gouvernante eut habillé ses +quatres petites maîtresses qu'elle aimait +avec dévotion, on déjeuna de bonne heure, +on sortit à pied tous ensemble. La vieille +Suzanne, chaudement parée, guidait ce petit +troupeau dont elle était fière, et Monsieur +Sarrasin le suivait de près avec la surveillance +et la sollicitude d'un père.</p> + +<p>Savez-vous où l'on allait avec tant d'empressement, +tant d'espoir, que pas un pied +ne touchait terre? et pourquoi ces quatre +visages doux et charmants se levaient souvent +pour regarder au-dessus des maisons +le ciel bleu suspendu, si pur, si haut au-dessus +des cheminées des immenses bâtiments +de Paris? Pourquoi l'on avait embrassé +sérieusement les poupées en leur disant: +au revoir! sans les emmener avec soi? +Eh bien! vous allez le savoir; car la personne +qui a raconté cette histoire a suivi +toute la famille jusqu'à la barrière Montmartre; +elle avait à rendre aussi une pieuse +visite là où montaient ces beaux enfants, +ayant chacun une couronne de fleurs +passées au bras sous leur manteau brun.</p> + +<p>—Oh! ma bonne Suzanne, où allons-nous? +dit la petite Marceline qui ne marchait +pas encore d'un pas aussi ferme que +les autres. Suzanne soupira et n'osa répondre, +car son maître gardait un profond silence. +On monte, on monte..... puis on +aborde une grille devant laquelle monsieur +Sarrasin s'arrête, découvre sa tête; et dit:—Saluez, +mes enfants, car c'est ici la porte +du ciel!</p> + +<p>Les quatre petites filles obéirent avec un +instinct de douleur et de tendresse qui les +fit ressembler à quatre anges de la piété. +Suzanne se détourna pour cacher ses larmes.—Ma +bonne vieille Suzanne, poursuivit +monsieur Sarrasin, si vous ne pouvez +nous suivre, vous nous attendrez là.—Ah! +monsieur! dit Suzanne avec une +instance dans le regard, et découvrant sous +son tablier noir sa couronne à elle, qu'on +ne lui avait pas commandé d'apporter, +monsieur! j'ai du courage, et je sais le chemin! +Dans votre absence depuis six mois +demeurée toute seule, je n'avais pas d'autre +voyage à faire, et je venais!—Entrez +donc, ma fidèle Suzanne, entrez, mes petites +chéries... Vous n'oublierez jamais notre +première promenade: elle est sérieuse; +mais elle est pleine d'espérance. Voyez +que de fleurs!</p> + +<p>Il y en avait, en effet, déjà beaucoup; +et des arbustes, des plantes vertes, des +saules si bien entremêlés ensemble que la +terre à cette place ne se voyait plus qu'à +peine.—C'est ici, mes filles, qu'il faut attacher +vos couronnes et vous mettre à genoux.</p> + +<p>Ce que firent les enfants.</p> + +<p>—Venez, leur dit-il, après qu'il eut prié +au milieu d'eux et pour eux. Venez! votre +mère vous regarde; elle vous bénit.</p> + +<p>La petite Marceline se précipita dans les +branches et les hautes herbes en criant:—où +donc! où donc!</p> + +<p>—Monsieur Sarrasin après l'avoir saisie +dans ses bras, lui dit: je te promets que +nous serons tous réunis un jour et que +nous irons la rejoindre par la porte du ciel.—Merci! +répondit l'enfant qui se coucha +triste sur son épaule, et qui redescendit +avec son père au milieu des sanglots de ses +jeunes soeurs qui marchaient mieux qu'elle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>LA POUPÉE MALADE.</h3> + +<p>L'enfance est heureuse! elle est aimée +de Dieu. Dieu charge un ange de mesurer +la peine à la faiblesse. L'ange y va bien +doucement; on croit qu'il leur souffle des +baisers dans leurs larmes. De là ces ondées +de pleurs qui mouillent à peine, car +il les emporte sur ses ailes avec leurs prières. +Alors, ils rient, ces petits enfants; ils aiment, +ils espèrent, ils croient et c'est pour +cela que Dieu les aime; pour cela qu'il a dit: +<i>Laissez venir à moi les petits enfants?</i> Il faut +donc se réjouir en pensant que les quatre +soeurs retrouvèrent leurs poupées avec un +sentiment de joie très pur et qu'elles les associèrent +à leurs souvenirs, à leurs jeux, à +l'union charmante qui régnait entre elles.</p> + +<p>Un jour que les leçons étaient finies, +leur père s'étonna du profond silence qui +avait succédé au bruit accoutumé de l'heureuse +chambre de ses enfants. Il s'approcha +sur la pointe du pied pour observer la +cause de ce grand silence, et demeura fort +surpris de voir la poupée d'Augusta couchée, +et les petites filles s'agitant autour +d'elle avec le plus tendre empressement.</p> + +<p>Un ordre parfait régnait dans leur activité +muette. On glissait doucement autour du +cher petit objet qu'on semblait avoir peur de +réveiller, de cette Lutine si vive et si brillante, +privée de ses vêtements incommodes; +renversée sur un oreiller, se conformant +à sa position avec une grace qui enchantait +les enfants. Alphonse, joli petit +parent de la maison, partageait fort gravement +les soins de ses cousines et remplissait +les fonctions de médecin.</p> + +<p>C'était un charme de le voir tâtant +le pouls de Lutine, réfléchissant comme +il avait vu réfléchir un docteur profond, +et s'asseyant près du lit, le front appuyé +sur sa main, une plume passée dans ses +lèvres, lent à écrire l'ordonnance que ses +cousines attendaient avec anxiété.</p> + +<p>Oui! l'enfance est heureuse. Il y avait +pour elle dans cette scène l'intérêt d'un +drame véritable. Cette malade immobile +leur faisait pressentir ou rappeler tout ce +qu'il y a de doux, d'aimable aux soins +prodigués à un être souffrant. Monsieur +Sarrasin vit tant de zèle et de charité régner +dans ce coin de chambre, que les larmes +lui en vinrent aux yeux.</p> + +<p>Albertine lut l'ordonnance du médecin, +et prépara promptement une petite bande +de toile urgente pour la saignée, qu'exécuta +sur l'heure la main légère et hardie +d'Alphonse.</p> + +<p>La lancette fut un passe-cordon d'argent, +la cuvette une coupe de porcelaine +qu'avait prêtée la vieille Suzanne. Alors, +à la satisfaction curieuse des enfants, la +poupée dont la peau fut plus qu'effleurée +par l'intègre Alphonse qui s'en acquittait +de tout son coeur, la poupée perdit une +grande quantité de son.</p> + +<p>—Elle est sauvée! cria le docteur. Elle +est sauvée!</p> + +<p>Sauvée! répétèrent en frappant dans +leurs mains les gardes-malades, qui avaient +à peu près le costume de l'état.</p> + +<p>—Je te fais compliment de cette cure, +mon ami, dit monsieur Sarrasin en se montrant. +Tu me parais devoir être un jour médecin +dans toutes les formes. Alphonse lui +sauta au cou, et lui dit en confidence.—Je +fais semblant de croire; car, vois-tu, +cette poupée n'est pas vivante.—Si! Si! +un peu vivante cria Augusta qui l'avait entendu, +et qui ne voulait pas perdre son +illusion. Tiens, papa, regarde, ajouta-t-elle +en entraînant son père auprès de sa +Lutine. Tu vois que les sangsues ont bien +pris!» Lutine avait, en effet, huit sangsues, +ou du moins huit petits morceaux de réglisse +découpés dans la forme de ce laid et bienfaisant +animal. Il faut convenir que Lutine +ainsi barbouillée, le bras vide, et lavée +par toutes les potions qu'on lui avait fait +boire, demeura dans un état de convalescence, +dont les bons soins de la sage Albertine +ne purent jamais la tirer entièrement. +Monsieur Sarrasin déclara pourtant +que cette convalescence serait célébrée par +un banquet, où le docteur reçut, en crèmes, +en biscuits et en darioles, le prix de sa sagacité +merveilleuse.</p> + +<p>—D'où provenait la maladie de Lutine? +manda Monsieur Sarrasin, moitié sérieux, +moitié riant.</p> + +<p>Le docteur mangeait, se reposant sur +ses lauriers. Augusta répondit avec vivacité +que Lutine avait fait son malheur elle-même, +qu'elle se serrait dans son corset +de manière à s'étouffer, ce qui la rendait +très-agacée et très-pâle.</p> + +<p>Enfin, papa, sans moi, elle serait devenue +poitrinaire. C'est une folle, sans soin +d'elle-même, jamais en place, une petite ramasse-poussière +qui me fait tourner la tête.</p> + +<p>—Je comprends, dit son père, en frappant +doucement sur cette petite tête agitée, +qu'il faudra lui donner un bien bon exemple +pour la corriger. La tienne, Valérie, paraît en bonne santé.</p> + +<p>—Oui, papa, elle danse toujours, et je +lui apprends le pas du châle pour te faire +une surprise le jour de ta fête. Oh! papa! elle +valse presque seule sans s'étourdir.</p> + +<p>—Il faut lui faire une récompense de cet amusement, +mon ange: on peut danser de joie +quand on a bien rempli tous ses devoirs; j'y +veillerai avec toi. La tienne, Albertine, +comment se conduit-elle?</p> + +<p>Albertine ne répondit rien qu'en courant +chercher les preuves de l'excellente +conduite de Prudente. Elle rapporta, dans +un doux silence, l'ouvrage de tapisserie terminé +avec une propreté ravissante; puis +elle étala, avec un sourire d'une petite +mère satisfaite, un trousseau cousu de la +façon la plus solide. Ce trousseau se composait +déjà d'une paire de draps ourlés, +marqués au nom de Prudente; quatre chemises +à manches longues en forme de peignoir; +quatre manteaux de lits, des béguins +bordés d'une petite dentelle de Lille et +quatre mouchoirs ornés de son chiffre.</p> + +<p>Avec cela, dit l'enfant plein de joie, elle +peut attendre. Elle m'a bien aidée, cette +chère mignonne! Oh! papa que je l'aime! +et que je suis contente quand nous travaillons +ensemble!—je t'aime aussi, dit son +heureux père, et je te donne dès ce moment +le droit de surveillance sur toutes les +poupées de la maison; elles y gagneront +beaucoup et tes jeunes soeurs davantage.</p> + +<p>Les plus petites embrassèrent tendrement +Albertine, qui les baisa d'un baiser +plein d'amour et d'avenir. Je dois vous dire, +pour l'avoir vu de mes yeux qu'elle +devint, en effet, plus tard, le guide et l'appui +de ses soeurs, dont elle est encore adorée.</p> + +<p>Dans un moment de réflexion fort rare +chez Augusta, elle regardait un peu tristement +les ravages que sa tendresse avait +produit chez Lutine, qui n'était plus que +l'ombre d'elle-même,—Veux-tu la mienne? +dit Marceline, que personne ne soupçonnait +en observation dans un coin; mais +dont les yeux intelligents perçaient toujours +jusqu'à la tristesse des autres. Prends +la mienne, prends, petite soeur; tu soigneras, +Lutine et Fauvette te réjouira.</p> + +<p>—Mais toi, répondit Augusta, en hésitant +à recevoir la belle Fauvette, aussi +fraîche que le jour de son entrée dans la maison.</p> + +<p>—Je la regarderai, Augusta, quand j'aurai +fini mes devoirs; mais elle est lourde et +elle a trop de plumes, il est impossible que +ce soit là ma fille.</p> + +<p>—Oh! j'en aurai donc +deux! s'écria sa soeur folle de joie. Que de +choses, mon Dieu! que d'inquiétudes je +vais avoir sur les bras! qu'une grande famille +cause de soins et de fatigue aux mères!</p> +<br><br><br> + + + +<h3>V</h3> + +<h3>L'ORPHELINE DU BOULEVARD</h3> + +<p>Monsieur Sarrasin n'avait pas vu sans +surprise le détachement de Marceline pour +Fauvette, il en cherchait la cause dans l'insouciance +de son âge; mais il se trompait; +il en eut la preuve un jour. Toute cette +famille innocente revenait du boulevard +Saint-Denis; on pressait le pas, car c'était +l'heure où les lumières du gaz s'allument de +loin en loin. Une humble boutique à terre +s'annonçait à une grande distance par la +voix d'un jeune marchand, qui jetait ces paroles +perçantes dans toutes les oreilles promeneuses:</p> + +<p>Voyez, messieurs, voyez mesdames, enfants, +petits enfants, voyez! pleurez pour +obtenir de vos pères et mères les trésors à +cinq sous que voilà. A cinq sous, messieurs, +mesdames, enfans, petits enfants! A cinq +sous, tout ce qui peut frapper l'oeil de l'acquéreur!»</p> + +<p>Monsieur Sarrasin ne résista pas à l'attraction +de cette voix puissante; il permit +à ses enfants de choisir chacune un +de ses trésors à cinq sous qui font plus +d'heureux qu'on ne pense.</p> + +<p>Un seul objet attira toute l'attention de +Marceline. Une poupée nue, abandonnée +dans un coin, sur la terre humide, lui causa +une sensation de pitié subite. La plus attrayante +sympathie s'établit entre elle et +cette pauvre petite chose dédaignée; et +pressant de toute l'étreinte de ses deux +mains la main de son père pour le forcer à se +pencher vers elle, donne-moi, lui dit-elle, +cette Fauvette, pour que je la réchauffe, oh! +je t'en prie!» Elle fut à l'instant sous son +manteau, entre'ouvert vingt fois par les +caresses que cette poupée reçut de son doux +sauveur. C'est de là que lui vint le nom de +l'Orpheline du Boulevard.</p> + +<p>Il est impossible de vous représenter l'affection +qui parut s'établir entre elles deux. +C'était presque triste de penser qu'un seul +coeur en faisait tous les frais: on aurait +voulu animer un peu l'objet d'une amitié +si tendre, pour lui donner le bonheur d'y +répondre. Marceline ne le désirait pas, elle +en était sûre! elle voyait ces petits traits +fins et luisants s'animer pour elle, pour elle +seule! et cette idée lui causait du ravissement. +Jamais on ne la rencontrait sans l'orpheline +collée contre sa poitrine; jamais +elle ne se couchait, après sa prière à Dieu, +sans endormir sur son coeur son enfant +trouvé, l'amour de son choix, sa petite bien-aimée! +Elle passait toutes ses récréations +dans cette union intime et silencieuse. Tout +ce qu'elle lui chuchotait de paroles caressantes +et mignonnes ferait un poème d'amour +et d'amitié! Cette jeune âme était +remplie, et son visage d'ange rayonnait de +bonheur. Sur les genoux de son père même, +qui l'y berçait souvent comme la plus +légère, elle montait avec l'orpheline associée +à sa vie; cette vie fut un sourire tant +qu'elle posséda sa frêle et pure idole. +Quand son père, qui souriait de cette tendresse, +lui demandait:—Que dit-elle de +tout ce que tu lui racontes!</p> + +<p>—Elle m'écoute, répondait l'enfant, elle +m'entend!» Et l'avenir de cette petite +fille l'inquiétait plus que celui de la rangeuse +Albertine, plus que celui de la bondissante +Valérie; plus même que celui d'Augusta, +dont le caractère impétueux pouvait +se modifier, et l'exempter à coup sûr de +toutes les maladies de l'âme.</p> +<br><br><br> + +<h3>VI</h3> + +<h3>LA POUPÉE PERDUE.</h3> + +<p>Alphonse avait passé tout un jour de congé +au milieu de ses jeunes parentes, et ce +jour s'était écoulé comme une heure. Le jardin +déjà embaumé, la cour où il y avait de +l'herbe et des poules, les greniers où vivaient +des pigeons à la plume éclatante au +soleil, tout avait maintenu la joie et +la concorde dans cette jolie famille; +pourtant Marceline devint triste après le +départ d'Alphonse. Elle le fut le lendemain, +le surlendemain, longtemps, jusqu'à +ce que l'on s'aperçut qu'il y avait +de profonds soupirs dans son silence, que +ces soupirs ressemblaient presque à des +sanglots et qu'enfin sa santé s'altérait d'une +manière sensible.</p> + +<p>Son père la portait dans ses bras, la faisait +danser avec Valérie, coudre avec Albertine, +sortir avec sa bonne Suzanne.</p> + +<p>L'enfant obéissait partout, mais elle dansait +d'un air pleurant, se couchait sur l'épaule +de son père, rêveuse et les yeux fixes, +gardait sans y toucher les gâteaux délicieux +dont Suzanne voulait réveiller son +appétit, et posait une heure entière sa petite +tête brûlante sur les genoux de sa +patiente soeur, Albertine.</p> + +<p>—Veux-tu cela? lui disait-on, et cela? +et cela? et beaucoup de choses propres +à la distraire.</p> + +<p>Oui! oui! oui!» répondait-elle d'une +voix douce et plaintive, mais elle ne jetait +seulement pas les yeux sur les joujoux +qu'on s'empressait de lui offrir.</p> + +<p>Cette petite fille était devenue si chère +à monsieur Sarrasin, qu'il devint lui-même +tout rêveur de la voir ainsi languissante +après avoir interrogé sa maison dans la +crainte que l'enfant n'y fut malheureux +pendant ses courtes absences; il prit la résolution +de la veiller lui-même jusque +dans son sommeil, cet excellent père! il +entra quand tous les enfants dormaient +paisibles et blancs comme des ramiers +couchés dans leurs nids.</p> + +<p>Le sommeil d'Albertine l'arrêta un moment dans une +contemplation pleine de bonheur. +C'était l'ange de la paix, qui s'était endormi +dans la prière <i>pour tous</i>! Augusta dont +les joues rouges semblaient bondir comme +deux beaux fruits sur l'oreiller blanc, appela +comme Albertine le baiser de ce +père attendri. Il jugea par le sourire de +Valérie qu'elle s'était assoupie avec une +chanson sur les lèvres. Jamais il n'avait +compris jusque là tout le bonheur d'un père, +qui entend les douces haleines de ses +enfants immobiles de sommeil et de santé.</p> + +<p>C'est à remercier Dieu à genoux; c'est +à croire qu'on l'entend respirer lui-même +dans ce monde.</p> + +<p>Il n'eut pas le loisir d'interroger le repos +de son plus jeune enfant, car à peine +eut-il effleuré les boucles blondes de son +front presque pâle, que la petite Marceline +se réveilla en tressaillant et fixa ses yeux brillants +tout grand ouverts sur son bien-aimé +père, en lui tendant les bras.</p> + +<p>—T'ai-je fait peur? dit-il en se penchant +sur elle. Non! j'ai cru que c'était le +bon Dieu, bon comme toi.»</p> + +<p>Alors, avec une voix de père qui ouvre +les secrets de tous les enfants, il entra dans +la petite âme sensible et renfermée, au +milieu d'un ruisseau de larmes qu'il fit couler +à force de confiance et de tendres paroles, +la petite mélancolique laissa sortir +cet aveu: J'ai perdu ma fille!</p> + +<p>—Comment! dit monsieur Sarrasin +frappé d'étonnement, c'est là ce que je +cherche depuis trois mois, et tu ne m'en as +rien dit?</p> + +<p>Oh! tu aurais trop de chagrin, poursuivit-elle +eu jetant les bras à son cou et puis +je ne voulais pas rapporter; c'est si laid!</p> + +<p>Dis tout, dis, pauvre ange! insista son +père ému et enchanté d'avoir découvert la +blessure.</p> + +<p>—Eh! bien!... ne gronde pas Alphonse, +dit-elle en sanglotant sur le coeur de son +père. Moi, je serai bien sage..., je rirai +devant toi.»</p> + +<p>Je vous avoue que cet homme qui n'était +plus enfant depuis trente ans passés, +pleura d'aussi bon coeur que cette douce +petite fille.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> +<h3>LE RETOUR DE LA POUPÉE.</h3> + +<p>—Bonjour, Alphonse, dit le lendemain +monsieur Sarrasin en entrant dans la maison +de son petit neveu, qu'il trouva dans la +cour.</p> + +<p>—Ah! mon oncle, quelle joie de te +voir!</p> + +<p>—Je l'imagine bien, mon ami, et puis +voilà ta cousine un peu malade, qu'il faut +distraire et guérir. C'est une heure de +plaisir que nous venons te demander.</p> + +<p>—Quel bonheur! quel bonheur! quel +bonheur! cria de toute sa tête Alphonse en +voltigeant à travers l'escalier, où il tirait +de toute sa force son oncle par la main: +maman! c'est mon oncle! c'est petite cousine +» et sa mère ouvrit avec empressement.</p> + +<p>Au milieu de l'entretien amical qui s'engagea, +monsieur Sarrasin observait le maintien +de sa fille. Il craignait qu'elle n'en voulut +dans son coeur à ce jeune garçon, auteur +vrai ou supposé d'un si grand chagrin. +Mais il ne vit nulle trace d'inimitié ni +de bouderie sur ce petit front rêveur, et l'aima +bien mieux encore. Amour à ceux que +la douleur n'aigrit pas; qui ne rendent pas +les autres responsables de leur extrême +sensibilité! Alphonse l'avait fait souffrir, +mais Alphonse n'était pas méchant; il +n'était qu'étourdi.</p> + +<p>Cette petite le sentait bien, elle était si +bonne, si triste de la perte de Fauvette, +qu'elle n'avait pas besoin de joindre à son +mal d'amitié, le mal qui mord le coeur, la +haine. Sa mère avait dit une fois devant elle +que la haine ferme la porte du ciel: oh! cette +petite voulait aller au ciel, elle ne voulait +qu'aimer, comme les anges, comme sa mère!</p> + +<p>«—Figure-toi, Alphonse, dit monsieur +Sarrasin au joyeux enfant qu'il avait pris +entre ses genoux, et qui grimpait dessus +comme un chevreau, figure-toi que j'ai du +chagrin.»</p> + +<p>Alphonse dressa l'oreille, cessa de se +rouler sur son oncle, et le nez en l'air, les +cheveux éparpillés sur son front qui devenait +grave, il écouta tout frappé d'intérêt, +la suite de ce mot qu'il avait répété vivement:—du +chagrin.</p> + +<p>—Oui, Alphonse, du chagrin! je peux +te confier cela, à toi, qui es un grand +garçon, le cousin, l'ami, le défenseur de +mes filles, à défaut de frère, qu'elles n'ont +pas: tu comprends?</p> + +<p>—Alphonse devint tout âme.</p> + +<p>—Figure-toi que cette petite, que j'ai +prié exprès ta mère d'emmener un moment +au jardin, est encore si crédule, si enfant, +qu'elle se persuade... mille choses touchantes +par leur naïveté; entre autres, elle +croit que les poupées sont vivantes.—Alphonse +poussa un grand éclat de rire et +se frotta les mains.</p> + +<p>—Toi aussi quand tu étais petit, tu +croyais fermement à l'existence de ton cheval +de carton, et tu exigeais qu'on lui achetât +de l'avoine. Mais tu as neuf ans, tu sais +la vie et tu es revenu de tous ces enfantillages, +une poupée pour toi, c'est un petit +morceau de bois; c'est exactement la même +chose pour moi-même; toutefois, nos +anciennes erreurs doivent tourner en indulgence +pour les simples, et tu seras triste +comme moi quand tu sauras que ta petite +cousine est sérieusement malade de l'absence, +de la fuite, du vol d'une poupée; je +dis du vol, car elle a disparu en effet comme +un oiseau dont elle portait le nom: +Fauvette.</p> + +<p>—Alphonse redevint immobile. +Figure-toi, mon pauvre Alphonse, que +depuis trois mois environ, je vois languir +mon plus jeune enfant, un ennui muet fane +sa vie, sa jeune vie, autrefois heureuse et +comblée par la possession de sa poupée! +c'était sa compagne, c'était sa fille! elle lui +parlait bas, elle lui faisait respirer des +fleurs, cherchait partout de la mousse pour +l'y coucher auprès d'elle: tu aurais ri...</p> + +<p>Alphonse ne riait plus.</p> + +<p>—Enfin, pitié! une si petite idole suffisait +à un si petit coeur; car sa perte l'oppresse, +l'étonne, l'isole. Elle est dans un +désert depuis que cette diable de poupée +a disparu. Elle ne mange plus qu'à peine, +elle a de la fièvre, des soupirs, qui +disent: ma fille! ma fille! on pourrait en +rire si...</p> + +<p>Alphonse fondait en larmes.</p> + +<p>—Pourquoi pleures-tu? tu n'es pas son +père, poursuivit monsieur Sarrasin; tu ne +sens pas le mal que me fait l'étrange manie +de mon enfant.</p> + +<p>—Je le sens, moi, mon oncle, et c'est bien +pire que toi! dit Alphonse avec une candeur +passionnée. Tiens! quand tu devrais +me battre, il faut que je te l'avoue, car j'étouffe. +C'est moi qui suis le voleur de poupée, +adieu, mon oncle, je vais..., je ne +sais pas où je vais, mais je n'ose plus te regarder, +et j'aimerais mieux être en prison +que devant toi!</p> + +<p>—Rends-moi plutôt la poupée! répartit +son oncle en lui barrant la porte, et +comprimant ses sanglots contre sa poitrine.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria l'enfant malheureux, +si je l'avais, ce serait déjà fait. Mais +j'ai pris cela, moi, comme un caillou, une +balle pour lancer en l'air. Je ne sais ce qu'elle +est devenue: je croyais que c'était pour +rire ce nom de: <i>ma fille</i>, qui est-ce qui va +penser!...</p> + +<p>—Ah! voilà le mal dit l'oncle en appuyant +sur cette réflexion. On trouble souvent +le bonheur des autres, sans contribuer +au sien même; faute de l'avoir compris on +brise, on détruit, sans cruauté, des liens, +des habitudes profondes et sacrées; mon +cher ami, ne prends rien à personne, ne +dérange pas un fil dans la trame des autres, +de peur de rompre ceux que tu n'aperçois +pas. Souviens-toi de mon conseil, surtout +quand tu seras grand!</p> + +<p>—-Ah! je te le +jure! mon oncle: Malade par ma faute! +répétait, en tapant des pieds, Alphonse +exalté de repentir.</p> + +<p>Marceline rentrait dans ce moment. +Pressé par la honte de paraître devant elle, +il se glissa prompt comme l'éclair, sous un +long rideau de croisée, où il ensevelit sa +rougeur et ses larmes. L'ample draperie de +soie agitée fortement par Alphonse s'ébranla; +quelque ange, souriant peut-être, en fit +tomber la poupée elle-même! la poupée les +bras ouverts comme pour alléger sa chute; la +poupée mignonne et chérie, retenue dans un +pli du rideau comme dans une étroite prison!</p> + +<p>Ah! ce fut étouffant de surprise et de joie. +Marceline ne fit qu'un grand cri, puis se +jeta sur sa fille qu'elle saisit à deux mains +avec un tremblement d'âme inexplicable à +cet âge en se réfugiant avec elle sous les +bras de son père, ingénieuse à lui chercher +un asile pour toujours!</p> + +<p>Je ne peux pas vous dire exactement +lequel fut le plus heureux de cette étonnante +aventure. Monsieur Sarrasin y puisait +la guérison de sa chère fille; Marceline une +récompense sans nom à sa silencieuse maladie, +et Alphonse dansait sur un repentir. +Il sentait tomber ce plomb qui pend au +coeur de ceux qui se disent: j'ai fait du +mal à quelqu'un!</p> + +<p>Oh! décidément, Alphonse était le +plus heureux! tout le monde du moins +aurait pu le croire comme moi, en le voyant +bondir sur le chemin où la poupée +fut ramenée en triomphe par les trois personnes +auxquelles elle inspirait un intérêt +si différent!</p> +<br><br><br> + +<a id="c02" name="c02"></a> + + +<h2>LA MÈRE A SON FILS.</h2> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quand j'ai grondé mon fils je me cache et je pleure.</p> +<p>Qui suis-je, pour punir, moi, roseau devant Dieu;</p> +<p>Pour devancer le temps qui nous gronde à toute heure,</p> +<p>Et crie à tous: prends garde; il faudra dire adieu!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mourir avec le poids d'une parole amère;</p> +<p>D'une larme d'enfant que l'on a fait couler;</p> +<p>Que l'on sent sur son coeur incessamment rouler;</p> +<p>est-ce donc pour ce droit que l'on veut être mère?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Est-ce donc là le prix des immenses douleurs,</p> +<p>Dont nous avons payé leur présence adorée?</p> +<p>De ce pas sur la tombe encor toute navrée,</p> +<p>Dieu! laissez-nous donc vivre et respirer nos fleurs!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Laissez-nous contempler à deux genoux la tige,</p> +<p>Qui veut se lever seule et frémit d'obéir;</p> +<p>Qui veut sa liberté, son plaisir, doux vertige.</p> +<p>Tout ce qui naît, mon Dieu! tend ses bras au plaisir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Laissez-nous seulement, ardentes sentinelles,</p> +<p>Écarter leurs dangers qu'ils aiment, si petits;</p> +<p>Si forts à repousser nos forces maternelles,</p> +<p>De la fierté de l'homme innocents apprentis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Purifiez un peu ce monde où chaque haleine,</p> +<p>A l'entour de nos fruits souffle un air plein de feu;</p> +<p>Préservez le lait pur dont leur âme était pleine;</p> +<p>Alors nous guiderons leur coeur par un cheveu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Beaux anges mutinés qui bravez nos tendresses,</p> +<p>Dont les jours, dont les nuits tièdes de nos caresses,</p> +<p>Loin de vos nids plumeux brûlent de s'envoler;</p> +<p>Qui les fera plus doux pour vous en consoler?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La mère, n'est-ce pas un long baiser de l'ame?</p> +<p>Un baiser qui jamais ne dit NON ni DEMAIN?</p> +<p>Faut-il ses jours? Seigneur! les voilà dans sa main:</p> +<p>Prenez-les pour l'enfant de cette heureuse femme.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Enfant! mot plein de ciel, qui fait reine ou martyr;</p> +<p>Couronne des berceaux! auréole d'épouse!</p> +<p>Saint orgueil! noeud du sang, éternité jalouse,</p> +<p>Dieu vous fait trop de pleurs pour vous anéantir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est notre ame en dehors, en robe d'innocence,</p> +<p>Hélas! comme la vit ma mère à ma naissance:</p> +<p>Et si je la contemple avec d'humides yeux,</p> +<p>C'est que la terre est triste et que l'ame est des cieux!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O femmes! aimez-vous par vos secrets de larmes;</p> +<p>Par les devoirs sans bruit où s'effeuillent vos charmes;</p> +<p>Après vos jours d'encens dont j'ai bu la douceur,</p> +<p>Quand vous aurez souffert, appelez-moi: ma soeur!</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + +<a id="c03" name="c03"></a> +<h2>MINETTE.</h2> + +<p>Ah! que j'ai vu une triste chose! Il m'en +coûte beaucoup de vous la raconter; mais +elle peut servir de leçon à quelques enfants, +si par malheur, il s'en rencontrait encore +de pareils à Minette. J'en prends donc +le courage.</p> + +<p>Minette passait chaque année une partie +des vacances chez une amie de sa mère, +car Minette était en pension, parce +que sa mère avait des enfants très petits à +élever. Il faut bien vous avouer que Minette +révélait un caractère si absolu, si despotique, +à sept ans que force était déjà de soustraire +de plus faibles créatures à sa domination. +Hyacinthe était de son âge, et bien +qu'elle fut liante et bonne comme un agneau, +mademoiselle Minette était bien obligée de +faire, suivant l'expression, patte de velours, +car Hyacinthe était calme et forte. La douce +simplicité de son caractère se rehaussait +des dehors les plus beaux; leur aimable puissance +s'exerçait sur Minette elle même qui +n'osait que bien rarement lui dire: je veux! +mais, par combien de ruses, l'orgueilleuse +ambition de son amitié arrivait-elle au but +d'asservir tout ce qui avait le malheur de +lui plaire! je dis le malheur, car, j'en connais +peu qui fatiguent le coeur plus qu'une +amitié tyrannique.</p> + +<p>Nous n'avons pas le droit d'opprimer +nos amis.</p> + +<p>Ainsi donc, bien que la complaisance +d'Hyacinthe fut charmante pour les mobiles +fantaisies de Minette, on ne craignait +pas qu'elle en souffrit, car elle cédait toujours +avec le sourire sur les lèvres.</p> + +<p>Personne ne s'apercevait des mille petits +sacrifices qu'elle faisait à la tenace persévérance +de sa <i>bonne amie</i>; elle-même ne +s'en doutait pas peut-être, car elle y trouvait, +je ne sais quel plaisir tranquille qu'un +bon coeur goûte à voir les autres heureux +de l'abnégation de ses goûts. Vraiment, +Hyacinthe était une aimable enfant!</p> + +<p>On courait un jour dans le jardin, on se +jetait des fleurs; Minette en avait déraciné +un bon nombre, pour les replanter suivant +le caprice de son goût sans utilité, +sans réflexion que l'idée fixe: je le veux! +Minette était inflexible et légère; rapide +et raide comme un papillon de fer. Quel +bonheur avec une telle organisation, (qu'elle +ne songeait pas à corriger, parce qu'elle +se trouvait, parfaite), quel bonheur de ne +s'appuyer que sur des relations moelleuses +Sur l'inépuisable condescendance de la belle +Hyacinthe, qui, n'opposait au dégât de ses +fleurs qu'un sourire un peu triste, un regard +où se montrait à peine un reproche +mélancolique, et que Minette ne voyait +pas, car elle était à son affaire, à son système +de régner partout, même en écrasant +des fleurs. Mais le jardinier le voyait, lui! +et il avait pris Minette en horreur. Minette +le méritait, car, un jour que cet homme +avait prié poliment la bouleversante petite +fille de laisser ses plantes et ses arbustes +en repos, elle l'avait regardé de toute la +hauteur de ses trois pieds et demi, en disant +d'un ton bref: qu'est-ce que c'est que +cet homme-là?—C'est Roch le jardinier, +avait répondu Hyacinthe, d'une voix pleine +d'aménité.</p> + +<p>—Eh bien! jardinier, je m'amuse! +voilà!</p> + +<p>Eh bien! murmura le jardinier en la regardant +de travers, ça fait un fier petit paquet +d'ortie: voilà!</p> + +<p>Minette devint rouge comme une pivoine +qu'elle venait de cueillir; elle la +tordit dans ses mains, que la colère faisait +ressembler à des petites griffes, ce mouvement +furieux d'orgueil fit rire Hyacinthe, +qui n'en comprenait pas la souffrance! +car l'orgueil fait mal comme une aiguille, +quand il n'est pas content. Il faut toujours +qu'il danse sur la tête des autres, pour ne +pas se retourner contre le cour: c'est +un ver malsain à la vie, prenez-y garde.</p> + +<p>—Tu ris, toi! dit Minette avec du feu +dans les yeux et eu poussant Hyacinthe +qui chancela.</p> + +<p>—Tu m'as poussée! dit la douce enfant +la poitrine gonflée de surprise.</p> + +<p>—Non! je ne ne l'ai pas poussée, répartit +Minette vivement.</p> + +<p>—Si! tu m'as poussée! et deux larmes +ruisselèrent sur ses mains que serrait impatiemment +Minette, en lui criant d'une +voix altérée:—Dis que je ne t'ai pas +poussée! dis que je ne t'ai pas poussée!</p> + +<p>—Je l'ai cru, dit naïvement Hyacinthe. +Si non, je ne l'aurais jamais inventé.</p> + +<p>—D'ailleurs, tu ne m'aimes pas, toi! +reprit Minette en boudant.</p> + +<p>—Si! je t'aime!</p> + +<p>—Non! tu ne m'aimes pas, puisque tu +ris quand on me dit des mots.</p> + +<p>—Je n'ai pas ri de cela, parce que tu +avais commencé, et que Roch est bon! +mais c'est que tu avais l'air de faire exprès +des gestes, comme en jouant à <i>prêchi, +prêcha!</i></p> + +<p>—Bien sûr! dit Minette en levant son +doigt.</p> + +<p>—Oui! bien sûr! et l'on s'embrassa.</p> + +<p>Si tu m'aimes, tu feras tout ce que je +voudrais; n'est-ce pas? reprit avec réflexion +Minette en câlinant.</p> + +<p>—Tout ce que je pourrai, sans faire de +mal à personne.</p> + +<p>—Bien entendu, nigaude; est-ce que +je suis méchante, moi? et Minette avait +un désir singulier d'obtenir une grande +preuve d'amitié, d'obéissance peut-être, +de cette compagne qu'elle avait vu rire +d'elle.</p> + +<p>Tiens, dit-elle en cueillant une herbe +laiteuse et d'un vert gracieux; si tu m'aimes, +frotte tes joues avec ce bouquet: +cela pique un peu, et ce sera un gage.</p> + +<p>—Quelle idée! si cela pique.</p> + +<p>—Je t'en prie! je t'en prie! pour être +sûre de toi.</p> + +<p>Hyacinthe ne se fit pas presser davantage, +et sans redouter une légère piqûre, +elle broya l'herbe sur son charmant visage. +Minette dansa! C'était du tithymale, +connu sous le nom d'<i>éclair</i>, dont le suc +violent et corrosif, par une trompeuse ressemblance +avec la crème, peut causer les +maux les plus cuisants, si on l'applique sur +une chair tendre et délicate. La fraîcheur +du soir arrêta d'abord l'effet douloureux de +l'herbe. Cependant une inquiétude involontaire +agitait l'enfant qui passait à chaque +instant les mains sur ses joues et son +menton plus blanc, plus rose qu'à l'ordinaire. +Mais la lumière, qui pâlit tout, atténuait +l'éclat de cette nuance fiévreuse qui +la rendit d'abord plus belle en faisant scintiller +ses yeux d'une flamme souffrante.</p> + +<p>Oui, elle commençait à souffrir; mais +sans le démêler clairement, sans se plaindre +surtout, disant dans son cour:</p> + +<p>Bah! ce sera bientôt fini. Minette est +ma bonne amie: elle n'aurait pas voulu +me faire du mal.</p> + +<p>Minette mangeait des fraises. Hyacinthe +la regardait se détournant souvent pour +gratter sa figure et une fois aussi pour +pleurer.</p> + +<p>La nuit, ce fut terrible. Elle rêvait des +choses qui font peur, des chats qui sautent +aux yeux, des oiseaux qui dorment des +coups de bec: enfin toutes sortes de bêtes +méchantes que la fièvre invente et jette +dans les songes des plus innocentes créatures. +Minette dormait du sommeil du +juste: elle n'entendit pas une des plaintes +étouffées de sa pauvre petite victime, +dont la mère fut éveillée avec un sentiment +profond d'effroi.</p> + +<p>D'abord elle prêta l'oreille en s'appuyant +sur son coeur qui battait; puis, cette voix +chère et gémissante la remplit de saisissement. +Elle alla dans la chambre voisine +droit au lit de sa fille, comme si cette +chambre eût été pleine de lumière. +Hyacinthe était assise sur son lit +dormant et pleurant tout ensemble; ses +deux mains déchiraient, sans le savoir, ce +doux visage brûlant, baigné d'autant de +sang que de larmes. Sa mère ne recevant +pas de réponse et l'entendant gémir, approcha +d'elle une veilleuse allumée toutes +les nuits pour la sécurité de la maison: +douleur d'une mère! vous la figurez-vous, +quand la lueur de cette lampe n'éclaira +qu'un monstre couvert d'ampoules noires +et sanglantes! Hyacinthe avait la tête +grosse, grosse! comme je ne sais quoi, car +elle était très-grosse.</p> + +<p>Dieu sauveur! dit sa mère toute défaillante, +mon enfant! ma fille! qu'avez-vous? +Ah! Ferdinand! cria-t-elle à son fils aîné +qui était accouru à ses cris douloureux, +Hyacinthe a la petite vérole, regardez, comme +la voilà!»</p> + +<p>Ce jeune homme qui était un très-bon +frère, ne put contenir son effroi et réveilla +tout-à-fait la petite fiévreuse, dont il retenait +les mains dans les siennes.</p> + +<p>«—Oh! laisse! laisse! mon bon Ferdinand, +dit-elle, laissent moi ôter ces mouches +qui me piquent, ou bien, ôte-les, toi! +Seigneur! Seigneur! que j'ai du mal! où +est maman? je croyais qu'elle parlait aussi +dans mon rêve.»</p> + +<p>Sa mère resta bien épouvantée, car elle +était juste devant elle; ce qui lui fit dire +avec un frisson froid par le corps:—Ma +fille est devenue aveugle!</p> + +<p>Tout fut dans une grande agitation jusqu'au +jour, comme vous pouvez croire. Il +était trop vrai qu'Hyacinthe ne pouvait +ouvrir les yeux qu'avec des peines infinies +et disait des mots si touchants que le coeur +de sa mère s'ouvrait. Enfin, dès que le +jour parut, Ferdinand la conjura de se calmer +*** +meilleur médecin de la terre pour soulager +leur petite bien aimée.</p> + +<p>Hyacinthe l'attirant doucement vers elle +se pencha sur son épaule pour parler dans +son oreille:</p> + +<p>—Ne va pas chez un médecin, dit-elle +il n'y a que Minette qui puisse me guérir. +Dis-lui de venir me voir, Ferdinand: elle +m'ôtera bien vite mon mal, va!</p> + +<p>Ferdinand ému d'un vague soupçon fit +en toute hâte lever mademoiselle Minette +par la bonne, et attendit impatiemment à +la porte jusqu'à ce qu'elle fût habillée.</p> + +<p>—Venez! Minette, venez! dit-il d'un air +troublé, on a besoin de vous auprès du lit +de ma soeur.</p> + +<p>—À peine Hyacinthe entendît-elle sa +petite amie, qui demandait avec effroi:</p> + +<p>—Besoin de moi? Ah!... pourquoi...?</p> + +<p>qu'elle s'élança de son lit les bras ouverts +devant Minette, en disant tristement:</p> + +<p>—Voilà comme je suis!»</p> + +<p>Un cri d'horreur répondit seul à ce touchant +appel: Minette s'enfuit sans vouloir +embrasser Hyacinthe, et descendit quatre +à quatre les escaliers en répétant.—Non! +j'ai peur! non! j'ai peur!</p> + +<p>Sa mauvaise action avait pris en effet +une figure bien effrayante pour la punir; +mais s'en aller! fuir devant la prière sans +reproche d'Hyacinthe! Ah! c'était affreux! +c'était lâche, c'était encore la sécheresse +de l'orgueil! Je vous dis que l'orgueil est +sans pitié. Il n'en a pas même pour ceux, +qui le nourrissent, ce serpent! Qui, dans +le monde, si ce n'est Minette, ne fut tombé +à genoux et n'eût pleuré à chaudes larmes +devant l'énorme tête de son innocente +compagne? Les larmes, dit-on ne guérissent +pas. Non; mais elles désarment; et +l'on n'eût pas vu ce que l'on a vu, si Minette +n'eût été, par ce dégoût hors de raison, +jugée indigne de toute pitié.</p> + +<p>Ferdinand avec la promptitude d'un +garçon de quatorze ans, que l'on irrite dans +ses amitiés, (car sa mère et sa soeur étaient +ce qu'il aimait le mieux dans l'univers) +s'élança à la poursuite de la fuyarde et l'atteignit +au bout du jardin, où Roch replantait +tout ce qu'elle avait abîmé la veille. +Ferdinand brûlait d'éclaircir le soupçon +qu'il avait contre cette petite griffe, assez +connue déjà dans le monde, (bien qu'elle +n'y fût que depuis sept ans) pour ne pas +inspirer grande confiance. La réputation +d'une longue vie commence de bien bonne +heure dans les familles.</p> + +<p>—C'est vous! dit Ferdinand qui avait +saisi la petite fille effarée, c'est vous qui +pouvez guérir ma soeur: Voyons, est-ce +vous?</p> + +<p>—Je ne peux pas la guérir, non, laissez-moi, +criait-elle en se tordant. Ahie! je +veux m'en aller!</p> + +<p>—Oui! tout de suite. Mais quand vous +m'aurez avoué ce que vous avez fait à ma +soeur.</p> + +<p>—Rien du tout! dit-elle un peu pâle, +et les lèvres amincies: est-ce ma faute si +elle en a trop mis! je veux m'en aller.</p> + +<p>—Ferdinand! Ferdinand! dit sa mère +en l'appelant de la fenêtre, laissez cette +petite. Le médecin! mon ami, le médecin!»</p> + +<p>Et Roch, appuyé sur sa bêche, regardait +avec un grand sang-froid l'heure de la justice +qui allait sonner pour Minette; des +dames aussi, dont les jardins entouraient +celui-là, regardaient également de leurs +fenêtre l'acte de justice qui s'accomplissait +alors.</p> + +<p>—Le médecin, ma mère! répondit Ferdinand +à voix haute, le voilà, tenez, le +voilà! poursuivit-il en levant en l'air par +les bras, la furieuse Minette qui battait des +pieds à vide, pour échapper à Ferdinand.</p> + +<p>—Vous savez bien, reprit-il que la vipère +guérit sa piqûre quand on l'écrase +dessus.</p> + +<p>Alors, inflexible et fort, il interroge de +nouveau cette nuisible enfant. Elle avoue +son crime, entremêlant sa confession de +hurlements, qui disaient: je veux m'en aller! +je le dirai à maman! je vous ferai battre +par maman!»</p> + +<p>Ce qu'il me reste à vous dire me fait +perdre la respiration. Minette, au milieu +du jardin entouré de fenêtres peuplées de +spectateurs, devant Roch, qui en replanta +ses fleurs avec plus de courage, Minette +fut fouettée! fouettée par un frère qui +venge sa soeur, et qui y va de toute son +ame, au bruit des applaudissements des +spectateurs indignés: et tout en elle, +tout! jusqu'à sa jupe, en demeura immobile, +pétrifié de honte.—Il faut tirer le +rideau sur la fin de cette scène. On la reconduisit +en voiture chez ses parents, ou +à sa pension, n'importe. Ainsi tout lien fut +rompu entre deux maisons qui s'aimaient +avant la naissance de Minette!</p> + +<p>Une quantité prodigieuse de lait, sa +soumission à se baigner le visage, et les +soins de ses amis rendirent à Hyacinthe la +vue et la santé. Ce fut la seule qui pleura +de l'humiliation de Minette.</p> +<br><br><br> +<a id="c04" name="c04"></a> + + +<h2>LE PETIT RIEUR.</h2> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Laissez entrer ce chien qui soupire à la porte;</p> +<p>Je souffre quand j'entends souffrir autour de moi:</p> +<p>Fût-il aveugle et vieux, il pleure, qu'on l'apporte.</p> +<p>Mon feu lui sera doux... Quoi! petit Paul, c'est toi?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'était le petit Paul. Sous un brouillard d'automne,</p> +<p>Pensif et tout mouillé depuis un long moment,</p> +<p>Sans l'ouvrir, à la porte il grattait doucement.</p> +<p>Pourquoi n'entrait-il pas? On l'entoure, on s'étonne.</p> +<p>Il entre. Il reste là sans avoir dit: bonsoir,</p> +<p>Bonsoir, petite mère! et sans oser s'asseoir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais Paul tenait en vain sa paupière baissée;</p> +<p>Les mères ont des yeux qui percent la pensée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«De l'école avant l'heure on vous a fait sortir;</p> +<p>Pourquoi? Ne mentez pas.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> —Je ne sais plus mentir,</p> +<p>Mère. Pour presque rien.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> —Presque dit quelque chose:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Votre maître est si bon qu'il ne fait rien sans cause.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—On ne peut jamais rire, et c'est bien malheureux!</p> +<p>Moi, quand je ne ris pas, je suis tout las de vivre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Vous avez donc ri, Paul?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> —Oui, mère, sous mon livre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Qui vous rendait si gai?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> —Christophe. Il est affreux,</p> +<p>Christophe! Il a l'oeil trouble et la tête enfoncée.</p> +<p>Ses bras vont jusqu'à terre, et sa jambe est torsée,</p> +<p>Comment cela!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> —C'est triste.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> —Oui, si je l'avais su:</p> +<p>Mais je n'avais jamais vu d'écolier bossu;</p> +<p>J'ai cru que les bossus venaient tout vieux au monde,</p> +<p>Comme Ésope à mon livre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> —Ésope fut enfant,</p> +<p>Et sa mère pleura. Pitié douce et profonde,</p> +<p>La laideur s'embellit quand ta voix la défend.</p> +<p>L'homme apporte des maux dont rien ne le console!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Mais Christophe, ma mère, est un rude garçon;</p> +<p>Ce n'est qu'un paysan, le dernier dans l'école.</p> +<p>Et comme on riait trop pour suivre la leçon,</p> +<p>J'ai dit: Ésope! Ésope! en regardant Christophe;</p> +<p>Et j'ai fait le portrait du crochu philosophe:</p> +<p>Voyez! Messieurs, voyez le divin animal!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Et que disait Christophe?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> —Il détournait la vue;</p> +<p>Il cachait dans ses mains sa rougeur imprévue,</p> +<p>Et je crois qu'il pleurait.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> —Tais-toi! tu me fais mal.</p> +<p>Il pleurait!... O railleurs, que vous êtes à craindre!</p> +<p>Un être a donc souffert, et souffert sans se plaindre:</p> +<p>Tout ce qui pleure est beau. Je l'aime en ce moment;</p> +<p>Oui, j'aime mieux Christophe et sa jambe tournée,</p> +<p>Que ta langue épineuse à blesser destinée;</p> +<p>Je l'embrasse de l'ame et je le vois charmant.</p> +<p>Viens, que je te corrige! Écoute-moi: tu m'aimes?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Oh oui!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">—Souvent nos dards retombent sur nous-mêmes.</p> +<p>Regarde-moi longtemps: et que ton avenir</p> +<p>S'épure d'un amer et tendre souvenir;</p> +<p>Comment me trouves-tu?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> —Belle comme une mère!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O ma mère! vos traits ont la douceur du ciel.</p> +<p>La vierge des enfants, que l'on prie à Noël,</p> +<p>Est comme vous tendre et sévère:</p> +<p>Oui, vous lui ressemblez. J'y pense en vous voyant,</p> +<p>Et c'est vous que je vois, ma mère, en la priant!</p> +<p>A l'église une fois vous êtes apparue,</p> +<p>Et la foule indigente en joie est accourue;</p> +<p>Vos habits étaient gais; vous étiez blanche; et moi</p> +<p>Je disais: C'est ma mère! et l'on disait: «Hé! quoi!</p> +<p>C'est sa mère!» Ah! maman, quel bonheur!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i24"> —Je t'écoute,</p> +<p>Et je plains ton doux rêve; il me touche. Il m'en coûte</p> +<p>D'attrister le miroir attaché sur ton coeur,</p> +<p>Où tu me trouves belle, où je me vois aimée;</p> +<p>Mais, regarde, et gémis d'être un enfant moqueur:</p> +<p>Je suis laide.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> —Ma mère!...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> —Enfant! je vous afflige?</p> +<p>Je vous ôte un bandeau. Je suis laide, vous dis-je;</p> +<p>Un jour, un petit Paul aussi rira de moi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Je le tuerai, ma mère! oh! quand il serait roi.</p> +<p>Dieu! rire de ma mère!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> —Et l'enfant qu'elle adore</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'enfant que son malheur lui rend plus sien encore,</p> +<p>Penses-tu qu'une mère, au fond de ses douleurs,</p> +<p>Ne se lèvera pas pour revenger ses pleurs?</p> +<p>Et toi, mon fol enfant, fier de tes belles armes,</p> +<p>Lançant ton rire ingrat sur l'objet de ses larmes,</p> +<p>Prends garde! si ta langue allait faire mourir!</p> +<p>Dieu dit: «Tu souffriras ce que tu fais souffrir.»</p> + </div> </div> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p> +<br><br><br> +<a id="c05" name="c05"></a> + +<h2>L'OISEAU SANS AILES.</h2> + + +<p>—Que tenez-vous-là, Georges? dit +Marie à son frère qui accourait vers elle.</p> + +<p>—Prenez-le, Marie; car c'est un pauvre +oiseau presque mort de froid.</p> + +<p>—Où l'avez-vous trouvé, Georges?</p> + +<p>—Engourdi sur la neige, Marie.</p> + +<p>—Pauvre oiseau! dit-elle; quelque méchant +garçon t'aura coupé les ailes, et tu +seras tombé du toit, sans pouvoir voler. +Mais je te ferai un nid; j'y mettrai de la +laine chaude pour t'y coucher, et tu auras +ta nourriture de ma main, jusqu'à ce +que tes ailes soient repoussées. Ainsi, ne +crie pas, pauvre oiseau; cela me fait mal +dans le coeur de l'entendre gémir.</p> + +<p>Elle nourrit ainsi le jeune oiseau jusqu'à +ce qu'il pût sautiller et voler. Georges le +regardait avec joie, tout guéri et si familier +qu'il s'élançait de sa cage, quand on +lui disait seulement: petit! petit! Georges +fut si content qu'il embrassa Marie en lui +disant: tu es bonne!</p> + +<p>Par un jour de soleil et tout près du +printemps, Marie regardait le ciel à travers +la fenêtre; elle dit en elle-même: +C'est pourtant là le vrai séjour des oiseaux; +le nôtre a des ailes à cette heure; quelle +serait sa félicité de remonter vers ces beaux +nuages d'or, et dans ce fond d'azur, sa +splendide maison, sa première maison!</p> + +<p>Petit! petit! cria-t-elle, courageusement; +et l'oiseau vola sur son épaule.</p> + +<p>Adieu! poursuivit Marie en versant une +larme, qui tomba sur l'aile de l'oiseau, +et en ouvrant précipitamment la fenêtre: +Je t'aime mieux, dit-elle, pour toi-même +que pour moi. Je t'ai rendu des ailes, ce serait +affreux de les énerver dans une cage.</p> + +<p>L'oiseau, ébloui d'abord, et un peu +chancelant au grand air, fixa bientôt hardiment +cette vivifiante lumière du ciel; +il étendit trois fois ses ailes palpitantes, +et disparut enfin dans l'espace inondé +de soleil. Marie revint seule près de la +cage vide, où elle appuya son coeur, et +prenant dans ses deux petits bras cette +cage triste, comme la chambre d'un ami +perdu, elle dit tout has: C'est lâche à +moi de pleurer, car j'ai bien fait.</p> + +<p>Tout à coup, Georges entra en sautant.</p> + +<p>—Bonjour, Marie, où est le petit? Petit! +petit! cria-t-il ne le voyant pas comme +à l'ordinaire dans sa cage égayée de +fleurs et de feuilles vertes qu'il venait de +renouveler.</p> + +<p>—Vois qu'il fait beau, répondit Marie, +en le conduisant à la fenêtre. Réjouis-toi, +Georges. Notre ami est plus près que +nous da ciel. Le ciel est à lui, vois-tu? et je +le lui ai rendu tout à l'heure; regarde mes +yeux... Je ne pleure plus. Georges cacha +sa tête sur la fenêtre, et demeura pétrifié +de douleur.</p> + +<p>—Ah! Marie! dit-il enfin, rouge de +reproche et de passion, tu m'as pris mon +ami. Tu ne m'aimes pas; tu n'aimes pas +l'oiseau non plus, puisque tu l'as ainsi délivré.</p> + +<p>—Délivré! tu sens toi-même que c'est +une délivrance. Tais-toi donc, mon frère; +et pense qu'il n'était à nous que pour le +guérir, le recevoir en passant, comme un +pèlerin blessé. Il chante peut-être nos deux +noms à la porte du ciel! tais-toi donc! +dit-elle en embrassant Georges qui l'embrassa +lui-même; car il sentait que le +cour de Marie était gros et battait contre +le sien.</p> + +<p>Oui! dit-il en la regardant, les yeux +mouillés, mais pleins de courage: Tu as +bien fait!</p> + +<p>Vers le soir, comme ils rêvaient tous +deux en regardant du coin de l'oeil la +cage silencieuse ils entendirent: tac! lac! +tac! contre la vitre. O joie! c'était l'oiseau +qui battait ses ailes pour rentrer. On ne le +fit pas attendre, vous le devinez bien! Georges +en poussant un cri de bonheur, courut +vers la fenêtre; Marie, qui était la plus +grande, l'ouvrit en jetant vers le soleil +couchant un regard heureux, tandis que +Georges couvrait l'oiseau fidèle des chauds +baisers de sa reconnaissante tendresse, et +leur libre ami, tous les jours de sa douce +vie d'oiseau, se partagea dès lors entre +le ciel et sa cage ouverte!</p> + + +<p>L'homme s'élève de la terre au ciel, à la faveur de +deux ailes, qui sont la simplicité et la pureté.</p> +<br><br><br> +<a id="c06" name="c06"></a> + + +<h2>LE LIVRE D'UNE PETITE FILLE.</h2> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dieu bénit les enfants qui vont vite à l'école;</p> +<p>Peut-on, sans les aimer, les regarder courir!</p> +<p>On les croirait poussés par quelque ange qui vole,</p> +<p>Qui de leurs longs cheveux leur souffle une auréole,</p> +<p>Frappe à la lourde porte et les aide à l'ouvrir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'en sais un dont la mère, humble femme, est heureuse,</p> +<p>Et qui chante toujours avec ses cheveux blancs:</p> +<p>La reine dans ses fils est moins ambitieuse,</p> +<p>Que cette pauvre femme agitée et joyeuse,</p> +<p>Qui regarde voler deux petits pieds brûlants.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«La réputation commence avec la vie.</p> +<p>A-t-elle dit un jour à son précoce enfant:</p> +<p>Cette échelle mouvante où monte aussi l'envie,</p> +<p>L'école grandira de mémoire suivie,</p> +<p>Et sera d'aujourd'hui le registre vivant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Marche donc! marche droit sans retourner la tête.</p> +<p>Qui s'amuse au présent retarde l'avenir!</p> +<p>Tends les mains jour par jour aux leçons qu'il t'apprête;</p> +<p>Jeune, saute à pieds joints l'obstacle qui t'arrête;</p> +<p>Vieux, va t'asseoir paisible au banc du souvenir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Moi, j'y suis. Moi pourtant, j'apprends encor: je t'aime!</p> +<p>Je cherche, dans un coin de mon passé perdu,</p> +<p>Quelque fruit mis à part, stérile pour moi-même,</p> +<p>Car il fut, mon passé, d'une avarice extrême;</p> +<p>Mais s'il te fait moins pauvre, il m'aura tout rendu!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et l'on parla bientôt jusqu'au bout de la rue,</p> +<p>De l'enfant régulier qui savait l'heure: «Allons!</p> +<p>Voilà René qui passe et la nuit disparue;</p> +<p>Voilà son cri de coq et l'aurore accourue;</p> +<p>En route!» et vers la ruche on poussait les frelons.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>René, c'était l'abeille, et jamais buissonnière.</p> +<p>Un jour, un seul, son banc le réclama longtemps</p> +<p>C'est la première fois! «Sera-ce la dernière?»</p> +<p>Cria le maître aigri dans l'heure prisonnière.</p> +<p>Et les plus paresseux riaient, fiers et contents!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce jour même, aux rayons d'un soleil couleur</p> +<p>On trouva deux enfants que l'on croyait perdus.</p> +<p>Un saule, aux bras ouverts, leur a servi de chambre,</p> +<p>Et sur le blanc tapis que leur a fait décembre,</p> +<p>On dirait, de leur toit, deux ramiers descendus!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le plus grand, c'est René. Le plus beau, c'est ma fille;</p> +<p>Ange rôdeur qui boude à s'instruire avec nous;</p> +<p>Qui va cacher son livre au fond de la charmille,</p> +<p>Qui ne veut point d'école au sein de la famille:</p> +<p>Qui se choisit un maître et l'écoute à genoux!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cendrillon les absorbe! ils ont contre la bise,</p> +<p>D'une haleine d'enfant l'innocente chaleur.</p> +<p>L'un par l'autre emportés de surprise en surprise,</p> +<p>René veut qu'on épelle et ma fille qu'on lise</p> +<p>Tout!... comme on veut d'un champ voir la dernière fleur!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Moi, j'y si fais peur aux rois: sois douce aux mères!</p> +<p>Donne un jour ta main droite à nos jeunes garçons;</p> +<p>Tiens ces hommes-enfants loin des molles chimères:</p> +<p>Nous, pour qui la nature a des lois plus amères,</p> +<p>Laisse-nous de leurs soeurs enfermer les leçons!</p> + </div> </div> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p> +<br><br><br> +<a id="c07" name="c07"></a> + + +<h2>LA PARESSE.</h2> + +<p>—Oh! Maman! quel bonheur de passer +tout un jour sans rien faire! cria tout +à coup la petite Marie à sa mère.</p> + +<p>—Quoi! pas la moindre chose de tout: +un jour, ma fille?</p> + +<p>Non, maman, rien du tout!</p> + +<p>—J'ai dans l'idée, moi, que le jeu finirait +par t'ennuyer.</p> + +<p>—Le jeu m'ennuyer maman! oh! maman, +je serais plus heureuse que la reine.</p> + +<p>—Les reines travaillent, mon enfant.</p> + +<p>—Oh! maman! Vrai!... Vrai, mon petit +Ange.</p> + +<p>—Elles sont donc bien à plaindre? +dit Marie avec un gros soupir. Au +contraire, le travail les dédommage souvent +d'être reines.</p> + +<p>Marie demeura confondue. Mais plus +amoureuse que jamais d'un long espace +tout vide de lecture et d'écriture, d'un +jour de cent lieues à parcourir dans la danse, +les papillons, les poupées, le soleil +et tout! Marie était palpitante de ce désir: +l'eau lui en venait à la bouche, et +riante, agitée, gracieuse et suppliante, elle +recommença:</p> + +<p>Oh! maman! quel bonheur dépasser +tout un jour sans rien faire!—Je te le +donne, dit sa mère en l'embrassant.</p> + +<p>La respiration manqua à Marie. Elle +rassembla ses joujoux, sautant à pas entrecoupés +comme son haleine. Elle prépara +son univers à elle toute seule; car +ses soeurs étudiaient avec les maîtres et +leur mère, en attendant le dîner.</p> + +<p>Elle porta sa liberté pendant une heure +avec une constance parfaite. Elle glissait +à travers, légère comme un rêve, ou +comme une réalité qui a des ailes. Jamais +oiseau, né pour voler, sans lire, ni écrire, +ni coudre, n'a pris un élan plus rapide +dans son ciel, que Marie dans son bonheur +oisif.</p> + +<p>Toutefois, peu à peu, son imagination, +si haut montée, sembla s'alourdir; puis, +tous les instants qui suivirent, comme des +moineaux dévorants qui ravagent du blé, +lui enlevèrent, un à un, ses plaisirs.</p> + +<p>Elle avait déjà pesé bien souvent ses +joujoux les uns après les autres, ils devenaient +de plomb; à la fin, elle demeura +muette devant eux, les bras pendants, +les yeux fixes; sa poupée était tombée en +désordre, sans que Marie eût tremblé qu'elle +ne se blessât; au contraire, elle la releva +avec une moue pleine de reproches, en +l'appelant assez aigrement <i>traîne-à-terre!</i> +La soumission de cette poupée, favorite déchue, +plus muette qu'à l'ordinaire, ne la +toucha point. Elle s'avoua même un peu +qu'elle était en carton: l'ennui désenchante +tout.</p> + +<p>Par bonheur, la chatte Mouflette montra +tout à coup son nez rose à travers +les vitres de la Fenêtre entre-ouverte et +Mouffette parut illuminer la chambre, où +rien ne bougeait, où rien ne parlait plus +à Marie. Mouffette peupla le désert.</p> + +<p>D'abord elle fut caressée. Contente elle-même +de l'accueil distingué de sa petite +maîtresse, elle miaula d'une voix flatteuse +et ce <i>ron-ron</i> des chats satisfaits ranima +un moment la solitude de Marie: on s'aima, +on dansa!</p> + +<p>Mais Marie, comme pour se venger d'avoir +langui toute seule, y mettait une +sorte d'ardeur qui déplût à Mouflette. +Peu passionnée pour la danse, elle refusa +de se prêter au jeu; Marie la traîna alentour +d'elle avec obstination, et lui tira très-imprudemment +la queue. Ce procédé parut +si inconvenant à Mouffette, que, de sa +patte demeurée libre par oubli de sa danseuse, +elle lui fit une longue égratignure +sur son visage penché vers le sien, et s'enfuit +lestement par où elle était entrée.</p> + +<p>—Ingrate! cria Marie, en tenant sa figure, +voilà comme tu m'aimes, pour mon lait +de tous les jours. C'est bon! je le dirai a +maman.».</p> + +<p>Mouffette ne l'écouta pas plus que si +elle eut chanté. Alors, Marie chercha sa +mère pour la prier de lui inventer un nouvel +amusement, ou pour jouer avec elle; +mais sa mère active, qui savait le prix des +heures, en apprenait l'emploi à ses autres +enfants; la petite fille ne la trouva donc +point. Elle se traîna au miroir, et fit des +grimaces. Elle s'assit encore silencieusement +dans un coin de la chambre, où +bâillante et accablée, elle pria Dieu pour +l'arrivée de ses soeurs. Tout en priant, tout +en soupirant, ne reconnaissant plus rien +autour d'elle, elle cacha sa tête dans tous +ses joujoux morts comme son bonheur, et +s'endormit de désespoir.</p> + +<p>Ce fut ainsi que la trouvèrent ses soeurs, +ses soeurs éveillées comme des souris joyeuses. +Elles avaient bien su leurs leçons, +et poussaient des chants pleins d'espoir +et d'appétit: la bonne mettait le couvert!</p> + +<p>Marie les regarda, les yeux gonflés d'un +mauvais sommeil. Quand elle voulut se lever, +elle était lasse et raide comme dans une +fièvre de croissance.</p> + +<p>—Es-tu malade? Marie, lui demandèrent +ses soeurs qui l'aimaient tendrement.</p> + +<p>Marre déclara qu'elle était bien malheureuse.</p> + +<p>Alors toutes s'empressèrent de lui apporter +ses joujoux qui traînaient; mais +elle en avait mal au cour, et se détourna +en criant qu'il y avait un complot contre +elle, que tout le monde voulait la faire +mourir de chagrin!</p> + +<p>Dans ce moment, sa mère qui connaissait +la cause du sommeil et du désordre +de cette petite paresseuse entra.</p> + +<p>—Regarde autour de toi, Marie, dit-elle +en lui prenant la main avec douceur, +cherche, en nous comptant l'une après +l'autre, celle qui a voulu te rendre malheureuse.»</p> + +<p>Marie eut beau parcourir tous ces visages +bienveillants, elle n'y trouva pas son ennemie. +Alors elle dit d'une voix honteuse:</p> + +<p>—Je ne sais pas!»</p> + +<p>—Je vais t'aider à la connaître, moi, +poursuivit sa mère en la plaçant toute +droite devant le miroir: Regarde: la voilà!»</p> + +<p>Marie fut frappée de ce petit visage +maussade où l'ennui faisait déjà des siennes; +il enlaidit beaucoup les enfants, et +tout le monde. Elle écouta, docile, les +paroles sages et tendres qui se gravèrent +aussi avant dans son coeur que le souvenir +humiliant de cette journée entière de +bâillements, d'égratignures et de langueur: +plutôt périr que d'y retomber. Aussi, comme +elle apprit ses leçons! comme elle aima +l'étude! je crois de même que c'est la +plus douce nourriture du temps. Et vous!</p> +<br><br><br> +<a id="c08" name="c08"></a> + + +<h2>LE PREMIER CHAGRIN D'UN ENFANT.</h2> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le chagrin t'a touché, mon beau garçon. Tu pleures;</p> +<p>Ta lèvre tremble; allons! te voilà dans nos rangs;</p> +<p>Tu viens d'apprendre. Oui, nous naissons expirants;</p> +<p>Oui, la vie est malade avant que tu l'effleures.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que veux-tu? tes épis pleins de lait, verts encor,</p> +<p>Pour tes jeunes larcins plus attrayants que l'or,</p> +<p>N'iront pas égayer sous ce treillage vide</p> +<p>Le ramier, de tes dons si tendrement avide.</p> +<p>Tu courais dans ta joie: et puis, un dard moqueur</p> +<p>T'a frappé sons le sein. Pauvre enfant! c'est le coeur;</p> +<p>On ne peut te l'ôter; la vie est là. Des larmes</p> +<p>Baignent à ton insu ta pâleur et tes charmes;</p> +<p>Tu ne te sauves point dans ton premier effroi:</p> +<p>Un instinct te l'a dit; la mort est devant toi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, le Pylade ailé de ta coureuse enfance,</p> +<p>Doux et muet témoin de tes ébats naïfs,</p> +<p>Qui se laissait aimer ou gronder sans défense,</p> +<p>Qui savait te répondre en murmures plaintifs,</p> +<p>Ton camarade est mort. Celte idole livide</p> +<p>Grave le premier deuil sur la page encore vide</p> +<p>De ta mémoire vierge. Oh! que tu souffriras!</p> +<p>Ce que tu dois aimer, oh! que tu l'aimeras!</p> +<p>Car nul cri ne t'échappe, et d'un muet courage,</p> +<p>Sous ta petite main tu contiens tout l'orage:</p> +<p>Mais je te sens souffrir de ce qui souffre en moi;</p> +<p>Ce qu'on aime est si triste ainsi gisant et froid.</p> +<p>Nul chagrin n'entrera plus au fond de ton être;</p> +<p>Nul amour ne sera plus vrai pour toi, peut-être.</p> +<p>Là bas, dans l'avenir où coulent tes beaux jours,</p> +<p>A ton beau ramier bleu tu penseras toujours:</p> +<p>Et, plus tard, abattu sous les vents du voyage</p> +<p>Seul, au bord d'un sentier dépeuplé, sans fraîcheur,</p> +<p>Sans soleil, et navré de quelque adieu railleur,</p> +<p>Tes yeux retourneront tristes vers l'humble cage</p> +<p>Où t'attendait l'ami par ton souffle éveillé,</p> +<p>Qui, vivant sur ton coeur, ne l'a jamais raillé!</p> +<p>Oui, tu regretteras cet amour sans mélange,</p> +<p>Et tes pleurs innocents où se mire un jeune ange!</p> +<p>Tu diras dans ton sort, plein d'échos du passé,</p> +<p>Par des amis ingrats amèrement blessé:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! je voudrais, mon Dieu, pleurer de douces larmes,</p> +<p>Comme l'enfant candide et sans haine, l'enfant</p> +<p>Qui pleurait son ramier mort dans ses jeunes charmes;</p> +<p>Oh! pleurer comme alors!... qui donc me le défend?</p> + </div> </div> +<br><br><br> +<a id="c09" name="c09"></a> + + + +<h2>LE PETIT BERGER.</h2> + +<p>J'aime la campagne; je suis bien sûre +que vous l'aimez aussi. C'est un grand +jardin sans murailles, sans rideaux, sans +jalousies. Rien n'y cache le lever du soleil; +il se couche devant vous, et l'on sent +jusqu'au dernier de ses rayons qui nous dit +à tous:—A revoir!</p> + +<p>La nuit aussi est animée de bruits qui +réjouissent l'ame à demi endormie. C'est +un grillon caché dans le four. L'enfant rit +quand il l'écoute; car sa mère, qui sait tout, +dit qu'il porte bonheur au village. C'est +partout des amis qui se bougent, qui respirent +à l'entour de vous.</p> + +<p>Le coq chante trois fois et sonne l'heure, +c'est l'horloge vivante de la nuit. Il est gai +de sentir palpiter la nature, même quand +elle est noire; d'entendre frémir les poules, +de comprendre tous les cris voilés des poussins, +qu'elles tiennent renfermés sous leurs +ailes, et qui ont chaud!</p> + +<p>Il est gai de voir, durant le jour, des +fleurs, plus belles dans un sentier désert, +que les fleurs peintes aux riches tapisseries +du roi et de la reine. Le soir, quand on ne +les voit plus sous la lune trop pâle, sous le +ciel trop sombre, quel bonheur de les respirer! +de humer leur haleine qui coule +au coeur, qui fait du bien, qui sent bon, +qui murmure dans l'air: «Bois la vie!» +et qui nous attire à genoux, les mains +jointes, levées pour dire:—Mon Dieu!</p> + +<p>Un petit berger, bien qu'il n'eût que six +ans, savait lire tout cela dans le champ de +son père. Il est vrai que c'est un beau livre +qu'un champ! Ce petit bonhomme, aux +pieds nus, au chapeau de paille, aux cheveux +couleur de paille, avec deux petites +lumières noires qui lui faisaient des yeux, +les yeux les plus perçants de son village, +avait composé de son petit cerveau comme +une chambre noire qu'il emportait partout, +où il amassait en silence des couleurs, +des formes, de la peinture vivante, pour +tout son avenir.</p> + +<p>Quand on le voyait au bord d'un chemin, +droit et immobile comme l'arbre où il cherchait +de l'ombre, tandis que cinq à six +moutons, la tête en has, épluchaient le sol +de toutes ses plantes embaumées, et que +sa tête, à lui, comme celle qui frémit au +moindre soupir du vent, tournait mobile +et curieuse, avec tous ses cheveux épars; +on s'arrêtait.</p> + +<p>On disait: Qu'est-ce que tu regardes +donc là-bas, Hilaire? «Ah! mais...» +répondait l'enfant à qui les mots manquaient, +«Ah! mais!</p> + +<p>Les vieux pâtres passaient et se mettaient +à sourire. Ils n'avaient jamais vu un +petit berger si peu causeur.</p> + +<p>Non pas rentré au village pourtant: on +eût dit qu'alors il fermait sa boîte à couleurs, +de concert avec le soleil, qui, le soir, +emporte les siennes. Le petit Hilaire dansait, +courait autour de l'église, jouait, à +tous les jeux bruyants des garçons, qui +ont besoin, pour grandir, de pousser leurs +voix, de gambader, de s'étendre en tous +sens.</p> + +<p>Hilaire était alors le plus fameux; il attelait +les autres après lui, si on peut dire +cela. Tantôt sur une charrette, tantôt sur +un cheval, escaladant un boeuf, ou le remplaçant +à une charrue renversée, qu'il redressait +tout seul; c'était un lutin de mouvement, +d'énergie, de gaîté; un gamin de +village, qui eût fait rire des pierres, et qui +trouvait une galette dans toutes les chaumières. +On l'y attirait pour lui faire peindre +des <i>postures</i>. Les villageois appelaient +ainsi tous les portraits de vaches, de chevaux +et de chiens qu'Hilaire charbonnait +sur les murailles. Il y avait de ses tableaux +tout autour de l'église. C'était son <i>album</i> +ouvert, parce que les murs étaient lisses et +luisants. Il y déroulait tout le portefeuille +relié dans sa tête; il placardait ses pensées +dans l'ombre, en jouant, toujours armé +d'un charbon, ou d'un morceau de craie +qu'il cachait dans sa chemise. Le soir, +il cessait de jouer à cloche-pied, sous +l'humble parvis, ou bien, en attendant son +tour, pour respirer, il allait, en courant, +tracer une figure, un arbre, sans y voir. Il +fit M. le curé ressemblant, frappé de l'avoir +vu un jour porter le bon Dieu à un +malade. On reconnut M. le curé, M. le +curé se reconnut, et il passa doucement +la main sous le menton du petit villageois +surpris, qui sentit, pour la première fois, +qu'il ne serait pas toujours berger; car, +dans le regard de ce bon curé de campagne, +il y avait une promesse: elle fut +réalisée.</p> + +<p>—Et puis, que fais-tu là par terre? demanda-t-il, +quelques jours après, à Hilaire +étendu à plat-ventre auprès d'un tas d'argile. +En même temps il se baissa pour voir: +car il était vieux et ses yeux aussi!—Tout +çà! et puis tout çà! répondit l'enfant; il y +en aura un pour vous!»</p> + +<p>Jamais vous n'avez vu de plus charmants +moutons, presque bêlants; ni des petits +cochons plus prêts à grogner. C'était joli, +c'était vrai de forme, pétri et modelé avec +une sagacité naïve, qui fit rêver encore une +fois M. le curé, disant en lui-même: «Il +faut pousser ce petit gardeur de cochons!»</p> + +<p>Il le poussa; l'instruisit dans un livre, +et l'habitua aux souliers. Alors il le mena +droit avec lui au château où il allait dire +la messe, quand le maître était malade. +Hilaire restait des heures entières +devant les tableaux d'une galerie peuplée +de peintures, où le malade se plaisait à le +voir si absorbé, qu'il oubliait d'avoir faim.</p> + +<p>—Quel est ton sentiment la-dessus? +lui demandait le curé quand il était temps +de partir.</p> + +<p>—J'en ferai des pareils!» répondait-il +sans orgueil, parce qu'il voyait ses tableaux +à lui pendre dans l'avenir. Alors +il retournait joyeux à son argile et à ses +moutons.</p> + +<p>Il dit pourtant un jour adieu à ces belles +scènes changeantes; mais adieu, comme le +soleil qui dit: «Je reviendrai.» Il revint +douze ans après, tout rayonnant d'instruction, +d'expérience, de lumière et de gloire. +Tout le village, en tressaillant d'aise, courut +au devant d'Hilaire, le petit berger! +avec de gros bouquets et des couronnes.</p> + +<p>Il mangea de la galette délicieuse dans +beaucoup de chaumières, où il pleura de +retrouver ses <i>postures</i> soigneusement gardées +sur les murailles. Tout le monde +n'est pas peintre au village, mais presque +tout le monde y est bon. L'on s'y rassemblait +souvent autour de M, le curé, +pour l'entendre lire, dans l'écriture d'Hilaire, +tout ce qu'il écrivait de si amical +qu'on s'essuyait les yeux, parce qu'il ne +finissait pas une de ses lettres sans dire: +J'embrasse mon village, et je tâcherai de +lui faire honneur! Alors M. le curé embrassait +tout le monde. On pouvait bien +dire qu'après Dieu, il avait fait un peintre +célèbre d'un berger, en lui donnant des +protecteurs et des conseils éclairés.</p> + +<p>Aussi M. le curé montre-t-il une chambre +toute pleine des couronnes d'Hilaire: +le berger-peintre les lui a toutes données +avec son portrait aux pieds nus, recevant +du saint homme son premier livre et ses +premiers souliers!</p> +<br><br><br> +<a id="c10" name="c10"></a> + + + +<h2>LE COUCHER D'UN PETIT GARÇON.</h2> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Couchez-vous, petit Paul! il pleut. C'est nuit: c'est l'heure.</p> +<p>Les loups sont au rempart. Le chien vient d'aboyer.</p> +<p>La cloche a dit: «Dormez!» et l'ange gardien pleure,</p> +<p>Quand les enfants si tard font du bruit au foyer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Je ne veux pas toujours aller dormir; et j'aime</p> +<p>A faire étinceler mon sabre au feu du soir;</p> +<p>Et je tuerai les loups! je les tuerai moi-même!»</p> +<p>Et le petit méchant, tout nu, vint se rasseoir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Où sommes-nous? mon Dieu! donnez-nous patience;</p> +<p>Et surtout soyez Dieu! soyez lent à punir:</p> +<p>L'ame qui vient d'éclore a si peu de science!</p> +<p>Attendez sa raison, mon Dieu! dans l'avenir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'oiseau qui brise l'oeuf est moins près de la terre;</p> +<p>Il vous obéit mieux: au coucher du soleil,</p> +<p>Un par un descendus dans l'arbre solitaire,</p> +<p>Sous le rideau qui tremble ils plongent leur sommeil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Au colombier fermé nul pigeon ne roucoule;</p> +<p>Sous le cygne endormi l'eau du lac bleu s'écoule,</p> +<p>Paul! trois fois la couveuse a compté ses enfants;</p> +<p>Son aile les enferme; et moi, je vous défends!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La lune qui s'enfuit, tonte pâle et fâchée,</p> +<p>Dit: «Quel est cet enfant qui ne dort pas encor?»</p> +<p>Sous son lit de nuage elle est déjà couchée;</p> +<p>Au fond d'un cercle noir la voila qui s'endort.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le petit mendiant, perdu seul à cette heure,</p> +<p>Rôdant avec ses pieds las et froids, doux martyr!</p> +<p>Dans la rue isolée où sa misère pleure,</p> +<p>Mon Dieu! qu'il aimerait un lit pour s'y blottir!»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et Paul, qui regardait encor sa belle épée,</p> +<p>Se coucha doucement en pliant ses habits:</p> +<p>Et sa mère bientôt ne fut plus occupée</p> +<p>Qu'à baiser ses yeux clos par un ange assoupis!</p> + </div> </div> +<br><br><br> +<a id="c11" name="c11"></a> + + +<h2>LES PETITS SAUVAGES</h2> + +<p>Un naturaliste vivait heureux au milieu +des échantillons de toutes les parties du +monde qu'il pouvait rassembler dans son +cabinet.</p> + +<p>Ces fragments de l'univers étaient rangés +avec tant d'ordre, qu'une carte de géographie +semblait froide auprès des quatre +coins de ce monde en miniature. C'était +un charme. Ce savant conduisait par la +main ceux qui le visitaient, là en Asie, là! +en Afrique, là en Europe ou bien en +Amérique. C'était presque aussi instructif +et beaucoup moins fatigant.</p> + +<p>Monsieur Le Fémi, comme il s'appelait, +avait aussi des enfants qu'il aimait avec +une tendresse infinie, mais prudente. Ce +sanctuaire de la science, qui était en même +temps la source de leur fortune, ne s'ouvrait +pour eux qu'en sa présence. Il pensait, +ce père plein de sollicitude pour ces +chers petits ignorants, que la chose la +plus innocente recèle un danger, quand on +en méconnaît l'usage. Aussi fermait-il soigneusement +à clé ce magasin pittoresque, +objet de la curiosité toujours renaissante +de ces trois enfants affamés de nouveautés +et de joujoux.</p> + +<p>—Oh! que je voudrais avoir un morceau +d'Asie! disait l'un. Moi, une dent +de l'Afrique, disait l'autre en soupirant pour +un long fragment d'ivoire étiqueté: <i>Dent +d'hippopotame d'Afrique</i>.</p> + +<p>Mais, mieux garantis qu'Adam et Ève +dans leur soif curieuse, ils tournaient autour +de l'arbre de la science, sans pouvoir +y rien cueillir, car il était sous les verroux. +Ils n'entraient qu'avec leur père, quand +nul danger ne pendait aux murs; quand +les serpents étaient vendus on empaillés; +enfin, quand on pouvait faire ce voyage +de la terre connue, sans crainte de se blesser +en route. Mais un instinct dangereux +ramenait sans cesse les enfants autour de +celte salle, isolée de la maison par l'espace +d'un jardin qui l'en séparait. C'était +au bout d'une longue allée d'arbres, où +ces enfants jouaient à tous leurs jeux +bruyants. Ils choisissaient de préférence +cette place à tous les coins frais et odorants +du jardin dans le seul plaisir de lever +leurs nez vers la grande fenêtre inflexiblement +fermée, et de regarder à travers +tout ce qui leur eût fait des jouets si +amusants! Vous eussiez dit de jeunes +chats sous une volière.</p> + +<p>Un jour moins clair qu'un autre, un de +ces jours qui portent l'homme à la réflexion, +et les enfants à l'ennui, où le soleil +s'était caché, peut-être pour ne pas +voir ce qui allait arriver, les trois enfants +allaient, venaient, errants par-ci, par-là, +les bras sur la tête, sans goût, sans +jambes pour grimper aux arbres où il +n'y avait plus de poires, un vrai jour de +repos et d'inaction, si des écoliers en vacances +pouvaient comprendre l'inaction et +le repos. Monsieur Le Fémi, sorti de grand +matin pour des recherches précieuses, venait +comme à l'ordinaire d'emporter sa +clé: mais comme il avait nouvellement +reçu des caisses pleines de toutes sortes de +trésors étrangers, un grand désordre régnait +dans son cabinet, où tant de belles +choses étaient confondues pêle-mêle sur +les tables et par terre. Déjà vingt fois messieurs +les enfants avaient plongé leurs yeux +de cormoran contre les carreaux de vitres, +qu'ils détestaient, faisant des commentaires +sur tout ce qu'ils entrevoyaient d'une manière +si imparfaite et sans pouvoir y toucher! +leurs coeurs passaient à travers la fenêtre. +On sait bien que c'est attrayant des curiosités +à distance, des objets qui brillent, +dont les couleurs éclatent, dont la forme +inconnue tourmente l'intelligence, et attire +l'instinct d'apprendre; on le sait bien; +mais des enfants qui doivent être un jour +des hommes, ont déjà le courage nécessaire +pour vaincre ses élans mal placés. Il y a +toujours de la joie dans la résistance contre +un mauvais désir, et toujours du danger +dans la possession d'une chose défendue.</p> + +<p>C'est encore ici une preuve de cette +grande vérité. L'impossibilité de glisser +en corps comme en âme par ces carreaux +transparents qui semblaient rire au nez des +enfants, leur rendit l'énergie de courir et +de chercher à se distraire par le mouvement +et le bruit.</p> + +<p>Une paume heureusement retrouvée fit +l'affaire. Il y eut un moment d'ardeur et +d'oubli qui tint lieu de vertu. On ne pensa +qu'au bonheur permis. On fit bondir la +paume au milieu de l'allée verte; on sauta +presque aussi haut qu'elle, et l'idée fixe du +cabinet merveilleux s'évapora en cris aigus, +étourdissante morale de cet âge.</p> + +<p>Mais la paume lancée à travers l'espace +par la main déjà vigoureuse d'Alfred se dirigea +comme à son insu du côté de la fenêtre, +et brisa le carreau du milieu. Clic! +clac! un trou pour passer la tête: gare la +tentation!</p> + +<p>Il n'y avait pas deux partis à prendre: +il fallait fuir. Ce n'est pas lâche de fuir la +tentation.</p> + +<p>Alfred resta pétrifié comme Emile et +Blondel. Il perdit son temps à déplorer +une faute involontaire, et à ramasser les +inutiles débris de la vitre en éclats. C'était +du temps bien employé!</p> + +<p>Peu à peu, le bruit du verre rompu +s'oublia, le regret de cette faute se fondit +dans une ardente espérance rallumée.</p> + +<p>—Vois comme on voit! dit Alfred à +voix basse.—Oh! que c'est beau! répondirent +les autres plus petits, en se haussant +sur leurs pieds, et se tenant au mur sous la +fenêtre. Alfred, entraîné dans l'éblouissement +de l'attraction, grimpa jusqu'au carreau +cassé, et s'accrocha sur l'appui de la +fenêtre en passant son bras par ce trou de +mauvais augure.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu vois? demandaient +les plus petits haletants et gênés. Le cou +leur faisait un mal affreux, et leurs ongles, +ne pouvant entrer dans le mur, se cassaient +contre, ce qui est très douloureux.</p> + +<p>Enfin, la probité fit naufrage. L'espagnolette +rouillée se trouva, je ne sais comment +(Alfred lui-même n'a pu l'expliquer), +sous la main de l'escaladeur. Elle tourna, +cria un peu, sépara en deux la croisée gémissante +d'une telle violation, et tout fut +dit. Les deux petits se hissèrent comme +ils purent, après quelques glissades qui +crevèrent les pantalons aux genoux, et à +l'aide de l'infatigable Alfred, qui ne voulait +être heureux ni coupable tout seul, on +entra ivre, palpitant, effrayé de bonheur, +forcé au silence par excès d'émotion et de +fatigue.</p> + +<p>Après cette trêve qui ranima les coeurs, +toutes les caisses ouvertes furent inspectées; +on fureta les quatre parties du globe; +on se trompa en replaçant les spécimen +plus chers au naturaliste absent que les +prunelles de ses yeux. Bien des choses qui +venaient du coin de l'Afrique furent rejetées +à la hâte au milieu de l'Asie. En un +moment tout fut sens dessus dessous; +on marcha sur l'univers; on s'habilla en +sauvage!</p> + +<p>Il y avait précisément là les dépouilles +de quelque tribu, dont les ceintures et les +bonnets surchargés de plumes offraient une +irrésistible parure. Les bonnets flottants +haussèrent de trois pieds Alfred et ses frères. +Les pantalons déchirés disparurent +sous les ceintures emplumées qui leur faisaient +des blouses, vu leurs tailles, et des +carquois brodés de perles ou de coquillages +furent attachés tant bien que mal sur +leurs épaules tremblantes d'orgueil.</p> + +<p>—Toi, tu es anthropophage! dit Alfred +à Blondel, petit blond naturellement fort +doux, que l'exemple seul avait attiré dans +ce gouffre.</p> + +<p>—Toi, Emile, tu es l'Esquimau, mangeur +de poissons et de fruits. Moi! je suis +le chef d'une tribu guerrière; je passe: +l'anthropophage veut te manger, je tire une +flèche, et je le tue.</p> + +<p>—Non! je ne veux pas que tu me tue! +dit Blondel qui prétendait jouer longtemps. +Il faut nous battre; tu crieras: arrête! +je ne m'arrêterai pas; Emile tombera; +et pendant que je lui mangerai la tête, +pour faire semblant, toi tu feras un cri de +guerre, oak! oak! et nous nous battrons.</p> + +<p>—Hardi! répliqua l'aîné, et la pièce +commença.</p> + +<p>Les flèches jouèrent leur rôle; rôle affreux!</p> + +<p>La mort montre un bout de sa faux +partout. On dirait que les enfants l'agacent +dans leurs jeux pleins d'imprévoyance: +elle tourne autour de ceux qui n'ont pas +de respect pour les ordres de leur père.</p> + +<p>Les flèches, en apparence plus élégantes +qu'acérées, ressemblant par leur extrémité +à l'aile d'un oiseau gracieusement ouverte, +s'entremêlèrent bientôt aux acclamations +confuses de: oak! oak! et de tout ce qu'on +pouvait inventer de plus sauvage, lorsqu'une +douleur aiguë arracha un vrai cri, +un vrai <i>aie!</i> si naturel, et si perçant qu'il +termina le combat. Alfred était blessé au +doigt, et bien qu'il voulut rire, il paraît +qu'il n'en eût pas la force. La piqûre le +mordit jusqu'au sang.</p> + +<p>La voix du père, retentissante comme la +voix de la conscience qui s'éveille, parvint +dans leurs oreilles dressées de peur.</p> + +<p>—Alfred! Emile! Blondel! allons +donc, messieurs! où êtes-vous tous les +trois!</p> + +<p>Personne n'osa souffler.</p> + +<p>—Bientôt des pas d'homme approchent. +Monsieur Le Fémi, poussé par un +battement de coeur de père, une arrière-crainte +qu'il n'avait pas encore sentie, atteint +le bout de l'allée: il pousse un cri +sourd en voyant la fenêtre entr'ouverte. +Il n'attend pas le porteur qui le suit chargé +d'une énorme caisse d'emplettes rares.</p> + +<p>Sans prendre le temps d'ouvrir la porte +dont il tient la clé dans sa main qui tremble, +il apparaît comme un Dieu terrible... et +sauveur, aux yeux des sauvages qui tombent +à genoux, eux et leurs plumes, humiliés +dans la poussière.</p> + +<p>Un coup d'oeil rapide jeté sur leur costume, +qui l'eût fait rire, s'il ne l'eût épouvanté, +fait jaillir dans son âme une pensée +funeste qui surmonte son indignation.</p> + +<p>—Qu'avez-vous fait! s'écrie-t-il, vous +surtout, Alfred, vous l'aîné, le premier +après moi, pour les guider, méchant garçon!</p> + +<p>—Il est blessé! répondent en sanglotant +ses frères, montrant le doigt entr'ouvert +d'Alfred, pâle et muet de souffrance.</p> + +<p>—Terreur! pitié! blessé! par quoi?</p> + +<p>—Par cela! dit Blondel, l'anthropophage, +montrant la flèche plus grande que lui.</p> + +<p>Un vertige saisit le père, qui chancela +plus pâle qu'Alfred.</p> + +<p>—Enfant!... misérable...! non! mon +fils! bégaye-t-il d'une langue sèche de +frayeur, en soulevant de terre son malheureux +Alfred! Viens ici. Du courage, +entends-tu, ou tu es mort dans une heure, +et si tu meurs, je meurs, entends-tu, je +meurs!—J'aurai du courage, mon père, +dit le coupable, fais ce que tu veux.—Tenez +cet enfant, monsieur... mon ami! +tenez-le ferme entre vos genoux! dit +M. Le Fémi en appelant au secours le porteur, +qui franchit la fenêtre, ému, ce brave +homme, de la terreur peinte dans les yeux +du naturaliste qui atteignait une hache +d'armes du moyen-âge.</p> + +<p>—Alfred, répète-t-il à l'enfant immobile, +il faut que je te coupe le doigt.</p> + +<p>—Coupe! dit Alfred, en l'avançant lui-même.</p> + +<p>—Ah! mon frère!</p> + +<p>—Ah! monsieur! crièrent les enfants +et l'homme épouvantés.</p> + +<p>—Pas une seconde à perdre, la flèche +est empoisonnée. Ferme donc!... et +le doigt tomba.</p> + +<p>—Tu le garderas, dit Alfred, sans faiblir.</p> + +<p>Les plus jeunes tremblaient sous leurs +plumes tandis que le père, dans un sublime +sang-froid, brûlait la plaie vive de +son fils qu'il disputait à la mort. La force +humaine n'alla pas plus loin: et quand il +eut terminé cette opération pour laquelle +Dieu le soutenait, il serra convulsivement +la tête d'Alfred sur sa poitrine, et perdit +connaissance.</p> + +<p>Ce ne fut que longtemps après ce jour, +dont l'impression forte et salutaire est encore +gravée chez ces enfants corrigés, que +la mère d'Alfred apprit l'événement qui +s'était passé si près de sa chambre. Malade +alors, elle n'en sortait pas. L'enfant ne se +plaignit point, ne versa point de larmes, +quand elle s'aperçut avec de vives craintes +qu'il avait la main enveloppée:—Ce n'est +rien, ma mère, rien du tout, dit-il en s'enfuyant +pour ne pas lui donner le saisissement +d'une telle vue. Il chanta même de +toutes ses forces, ce qui rassura et fit sourire +la mère.</p> + +<p>Mais il pleura, oh! il pleura beaucoup +avec son père, parce que ce bon père en +voulant faire des reproches justes à son +garçon, fut tout-à-coup étranglé par des +sanglots qui firent tomber Alfred à ses +pieds. Il les mouilla de larmes.</p> + +<p>—Oui! pleure! pleure! dit-il; nous +pouvons être un moment faibles l'un devant +l'autre: nous avons eu l'un pour l'autre +tant de courage!</p> +<br><br><br> + + + +<h2>L'OREILLER D'UNE PETITE FILLE.</h2> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,</p> +<p>Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi!</p> +<p>Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,</p> +<p>Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi!</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>Beaucoup, beaucoup d'enfants pauvres et nus, sans mère,</p> +<p>Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir;</p> +<p>Ils ont toujours sommeil. O destinée amère!</p> +<p>Maman, douce maman, cela me fait gémir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges</p> +<p>Qui n'ont pas d'oreiller, moi j'embrasse le mien.</p> +<p>Seule, dans mon doux nid qu'à tes pieds tu m'arranges,</p> +<p>Je te bénis, ma mère, et je touche le tien!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première</p> +<p>De l'aube, au rideau bleu c'est si gai de la voir!</p> +<p>Je vais dire tout bas ma plus tendre prière:</p> +<p>Donne encore un baiser, douce maman! Bonsoir!</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + +<h2>PRIÈRE.</h2> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dieu des enfants! le coeur d'une petite fille,</p> +<p>Plein de prière, (écoute!) est ici sous mes mains;</p> +<p>On me parle toujours d'orphelins sans famille:</p> +<p>Dans l'avenir, mon Dieu, ne fais plus d'orphelins!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Laisse descendre au soir un ange qui pardonne,</p> +<p>Pour répondre à des voix que l'on entend gémir.</p> +<p>Mets, sous l'enfant perdu que la mère abandonne,</p> +<p>Un petit oreiller qui le fera dormir!</p> + </div> </div> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p> +<br><br><br> +<a id="c12" name="c12"></a> + + + + +<h2>LE PETIT DÉSERTEUR.</h2> + +<h4>EN CINQ PARTIES.</h4> +<br><br><br> + + +<h3>LA DÉSERTION.</h3> + +<h3>I.</h3> + +<p>«Huit ans, fluet, rose, bien mis; une +montre d'étain en sautoir, une pièce de +dix sous toute neuve et des billes dans sa +poche.»</p> + +<p>Tel était le signalement passé de main +en main, depuis le faubourg Poissonnière +jusqu'à la barrière du Temple, d'un petit +garçon, sans chapeau, qui avait disparu le +matin de chez son père: on ne voulait pas +le croire. On disait: «c'est impossible! un +enfant ne quitte pas son père.»</p> + +<p>Quelqu'un répondait:—Si! si! on l'a +vu passer sans chapeau, en petit garnement, +criant en confidence à un écolier +qui l'appelait pour jouer aux billes: «—Je +n'ai pas le temps: je fais l'école buissonnière. +Ne dis pas que je vais chez ma +tante, à Dammartin. Ah! ah! J'ai pris +mon parti? ne le dis pas.»</p> + +<p>Il y avait une foule de voisins aux portes +qui racontaient ou qui écoutaient ce départ +dont l'imagination était frappée comme +d'un sinistre présage. Une vieille qu'on +croyait comme l'Evangile disait:</p> + +<p>—Cela annonce une révolution. L'enfant +qui déserte la maison de son père, +c'est les hirondelles qui s'envolent d'un +toit. Ne me parlez jamais de choses pareilles; +elles portent malheur! Tout le +monde frissonnait.</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'elles portent malheur +aux hirondelles et aux enfants, repartit +l'épicier qui combattait pour son compte +un augure si menaçant. Il ne faut pas +croire que les honnêtes gens doivent payer +pour les mauvais sujets.</p> + +<p>—A présent, cherche!» interrompit +celui qu'on avait mis à la poursuite du +fuyard, et il se mit à courir, le signalement +à la main, poussant tout le monde, qui +s'arrêtait de surprise, disant:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il a donc?—Je cherche +un enfant, répliquait l'homme, moitié triste +et moitié colère: un gamin, que si je le +tenais! «Huit ans, fluet, rose, bien mis; +une montre d'étain en sautoir, une pièce +de dix sous toute neuve et des billes dans +sa poche!» Enfin tout le signalement. +Quel scandale sur le boulevard! Quel étonnement +pour tous les curieux à qui cet +homme racontait que l'enfant, qu'il osait +à peine nommer Oscar, évitant d'ajouter +le nom de son père, s'enfuyait de sa famille, +pour avoir reçu le fouet; et si peu, +si peu, que sa mère n'avait fait que semblant! +Les curieux étaient confondus.</p> + +<p>Pendant cela, monsieur Oscar courait +comme un brûlé, croyant n'atteindre le +bonheur qu'après avoir franchi la barrière. +Il passa roide et prompt, sans chapeau, sans +passeport, ce qui est d'une audace inouïe, +jetant la plume au vent; ou, pour parler +mieux encore suivant son aspect dévergondé, +jetant son bonnet par-dessus les +moulins. Il y avait un tel parti pris dans +son aspect de désordre, qu'on l'eût pris +pour Christophe Colomb courant à la conquête +d'un nouveau monde.</p> + +<p>Il fuyait l'école, il allait chez sa tante, +et il avait dix sous! l'espace, le temps, la +fatigue, tout disparaissait devant ses téméraires +espérances.</p> + +<p>—Ma tante, disait-il en lui-même, en +fendant l'air qui faisait voler ses cheveux +blonds, ma tante me donnera un chapeau. +Elle me donnera cent chapeaux: c'est ma +tante! c'est riche, une tante! et elle ne +me donnera pas le fouet. J'aurai tout ce +que j'avais quand je demeurais chez ma +mère; des tartes, des galettes, des cerfs-volants, +(j'en veux douze de cerfs-volants!) +et je n'irai plus à l'école, où l'on +devient bête. Je ferai un <i>buisson</i> tous les +jours; je courrai avec Pierre; je me battrai +avec François, j'irai nager avec le cheval. +C'est bien mieux! d'ici-là, je trouverai à +manger, quand je passerai devant les pâtissiers, +ils me donneront des gâteaux. On +a tout avec de l'argent: mon père l'a dit. +Et j'ai une pièce blanche! on crie toujours +que ma tante est mon <i>coupe-gorge</i>; +mais j'aime mieux ma tante, moi! ma tante +n'a pas de livres. Oh! ma tante! vive ma +tante!</p> + +<p>Il marche! il marche!</p> + +<p>Des arbres passaient devant lui, fuyaient +derrière comme sur un plancher à coulisse. +Des moutons, des vaches, des champs où +les blés flottaient, où les fleurs brillaient; +tout glissait sous ses yeux par la rapidité +de sa course. Mais point de maisons, point +de pâtissiers! seulement des flots de poussière +qu'il levait avec ses pieds, et qui séchaient +sa gorge, parce que d'abord il +avait chanté la <i>Parisienne</i> et tout!</p> + +<p>Il marche! il marche!</p> + +<p>A la fin, quelques chaumières apparaissent +sur le chemin. Ses regards affamés +se portent vers les enseignes, point d'enseignes! +enfin, au milieu de quelques paires +de sabots, de harengs saurs et de savon +vert, trois brioches de campagne et des +oeufs rouges de Pâques dernières raniment +le voyageur épuisé. Il paie sans marchander +la somme qu'on lui demande de ces +denrées desséchées au soleil, puis il remet, +comme l'homme errant de l'écriture, +cinq sous dans sa poche. Il croit, +comme le juif maudit, que ces cinq sous +se renouvelleront: vous allez voir.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, il mange les oeufs durs +et les brioches qui tombent en poussière, +et reprend haleine un moment devant une +femme à demi-stupide, qui le regarde baigné +de sueur et défiguré de poussière, sans +s'inquiéter ni d'où vient, ni où va ce petit +arpenteur de grand chemin.</p> + +<p>—Pour aller chez ma tante, dit-il, c'est-il +encore loin?</p> + +<p>—Quelle tante? demande la +maîtresse de ce bazar de hameau.</p> + +<p>—Ma tante, quoi! ma tante Dorothée +Carbonnel.</p> + +<p>—Je ne sais pas ce nom là, repart la +femme insoucieuse en se remettant à tirer +le lin d'une quenouille de chanvre.</p> + +<p>—«Mais, ma tante Dorothée Carbonnel, +comment! repart Oscar qui ne comprend +pas que sa tante soit inconnue à quelqu'un +dans le monde, elle est à Dammartin, +ma tante! et c'est ma tante.»</p> + +<p>—«Ah ben! faut que vous retourniez +sur vous, et puis prendre la fourche à +votre main droite, et ce sera par là. Y aura +toujours quéque laboureur en champ +pour vous montrer.»</p> + +<p>Oscar dérouté et las du repos même +qu'il avait pris, car il en sentait mieux sa fatigue, +rebrousse chemin. Alors le soleil +lui donna en plein dans la figure, sans +chapeau, sans quelques larges feuilles pour +cacher un peu sa tête qui bout comme au +milieu de la chaudière de midi; c'est à +tomber sur place; aussi lève-t il pesamment +cette poussière qu'il faisait voler +naguère avec tant d'insolence.</p> + +<p>Une inquiétude brûlante le dévore sans +qu'il y trouve un nom; car tant de choses +déjà tournent dans son isolement, qu'il +souffre sans pouvoir dire de quoi: c'est la +soif! il se ressouvient qu'il a oublié de +boire, après le repas d'une nourriture fanée +et altérante. Ah! c'est là un commencement +de désespoir. Il donnerait, ses cinq +sous sans chanceler pour un verre d'eau +de la source, où sa tante puise de si larges +cruches, dont l'image fraîche et bouillonnante +qui se met tout à coup devant lui, +attise le feu mêlé à son haleine. Personne +sur cette route consumante! Le désert se +montre devant lui! Oh! que les prêtres espagnols +pourraient dire de lui, ce qu'ils disaient +à Montézuma: Les dieux ont soif!...</p> + +<p>Cependant, avec la persévérance digne +d'un autre but, il fait le signe de la croix +pour s'assurer où est sa main droite, et +entre dans un chemin un peu moins aride. +Il avait entrevu au loin, une voiture qui +venait du côté de Paris, et plutôt périr que +de rencontrer rien de ce qui venait de Paris, +car ce ne pouvait être, selon lui, qu'une +école, des livres ou le fouet!</p> + +<p>Il pénètre donc dans un chemin de traverse, +où quelques haies lui donnent d'abord +l'espérance d'un ruisseau: bientôt +cette fraîche idée se sèche et peut-être +qu'il se fut ainsi calciné au milieu d'un +chemin sous le soleil vengeur qui dardait +à plomb sur lui, si son ange gardien qui +devait être pourtant bien fâché, n'eût arrosé +son joli visage d'un déluge de larmes +qui vinrent du coeur; car ce coeur crevait. +On a beau faire et beau dire, on ne peut +porter à la fois une mauvaise action, la +solitude et la soif. Il y avait dans ce petit +garçon, la désolation profonde qui se trouve +au fond de tous les coups de tête où porte +l'ingratitude. Il s'arrête, ébloui, se lavant +avec ses larmes de la poussière incrustée +dans ses joues; ce bain naturel en dégonflant +sa poitrine, détend un moment la +peau rose et tendre de sa figure déjà moins +hardie. Il s'avoue même pour la première +fois que sa mère ne lui faisait pas le moindre +mal quand elle disait qu'elle le fouettait; +que c'était vraiment l'ombre du fouet. +Il se l'avoue, car enfin, sa tante était très-loin... +sa position était déplorable, la porte +de l'école ne trouble plus son jugement. +Il est donc là sous l'oeil de Dieu et devant +sa conscience: la vérité étincelle nue au +soleil; il soupire:—ah!</p> + +<p>Je crois que vous ne serez pas fâché de +le laisser là un moment tout seul, d'autant +plus qu'à force de marcher il arrive +à la fin près d'un moulin qui tourne dans +une écluse. Ce bruit limpide et les flots +d'écume qui jaillissent, sous un petit pont +jusqu'à sa personne penchée en avant, lui +rendent la vie, la force et l'étrange imprudence +que nous ne saurons que trop tôt, +avec ses suites méritées.</p> +<br><br><br> + + +<h3>L'ABREUVOIR</h3> +<h3>II</h3> + +<p>Le commissionnaire de confiance envoyé +à la recherche d'Oscar tenait toujours +à la main son signalement, mais d'une manière +plus commode. Il était monté de bon +accord sur l'énorme charrette d'un roulier +obligeant, et du haut de cette haute position +de surveillance il criait loyalement +aux rares piétons qui traversaient l'heure +la plus chaude du jour.—Avez-vous vu un +enfant? un petit gamin sans chapeau? huit +ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'étain +en sautoir, une pièce de dix sous toute +neuve et des billes dans sa poche?»</p> + +<p>On lui répondait: Non! sans faire de +longs discours: car on cuisait de soleil.</p> + +<p>C'était la voiture que le petit déserteur +avait aperçue au loin, elle passa juste devant +le chemin en fourche où Oscar se +trouvait caché et perdu dans les haies de +sureau, ou d'églantiers; je ne sais lequel.</p> + +<p>Ce ne fut donc qu'à la Fileuse, où l'enfant +avait fait un si mauvais repas, que +cet honnête chercheur d'écoliers obtint +quelques renseignements, au moyen du +portrait écrit qu'il relut trois fois à cette +espèce de femme sauvage qui avait déjà +perdu la mémoire. La pièce de dix sons +l'éveilla seule; car elle la touchait souvent +au fond de sa poche, neuve et +brillante comme elle était, cette petite +monnaie blanche! le génie de l'idiot est +au milieu d'une pièce d'or ou d'argent.</p> + +<p>Elle donna donc ses instructions; en +refoulant dans sa poche le prix de sa pâtisserie +et le pauvre coureur, disant à regret +adieu au roulier et à la charrette, se +remit sur les traces d'Oscar.</p> + +<p>Nous l'avons laissé dans une position +si calme que ce serait doux de l'y retrouver, +n'est-ce pas? Moi j'y ressentais un plaisir +infini, car le bruit de l'eau durant la +grande chaleur me semble un des plus +grands bienfaits de Dieu.</p> + +<p>Il paraît qu'une chose plaisait mieux encore +à Oscar, et qu'après l'école buissonnière, +un cheval était ce qui pouvait le +plus exalter sa tête déjà très-montée par +l'ardeur du grand soleil.</p> + +<p>Il paraît encore qu'après s'être saturé +de fraîcheur, ne fût-ce que dans le creux +de sa main (on tire parti de tout dans le +désespoir), Oscar fut tout à coup frappé +de la présence d'un cheval qu'il n'avait +pas vu d'abord. Ce cheval, les naseaux ouverts, +humait comme Oscar l'humidité délicieuse +de l'écluse, et savourait, sans maître, +sans harnais, sans rien, le charme d'une +promenade en toute liberté, qui sentait +d'une lieue l'école buissonnière. La ressemblance +de leurs situations établit tout-à +coup une sympathie si puissante entre +eux, du côté du petit fuyard au moins, +qu'il grimpa plein d'audace et de bonheur +sur ce grand camarade qui se laissa faire +avec une indulgence tranquille. Tout ce +qui est vraiment fort protège la faiblesse.</p> + +<p>Toutefois quand il sentit sur son dos +cet extrait de cavalier, qui s'agitait en tous +sens pour l'exciter à courir un peu, à jouer +amicalement pourvu qu'il lui donnât force +de coups de pieds, de coups de poing +dans les flancs, sur la tête et partout, le +géant d'écurie frissonna d'indignation ou +d'amour pour la promenade, et prit ses +bottes de sept lieues. Il se mit à courir à +travers champs, faisant des gambades et +des manières d'éclats de rire qui épouvantèrent +singulièrement l'écuyer de huit ans. +Pour comble d'alarme, en gagnant du pays, +et chevauchant avec la vitesse du vent, une +large rivière parut ouvrir ses bras devant +l'immense soif du cheval, qui, se souciant +très peu si Oscar avait peur de l'eau, courut +tout droit s'y plonger jusqu'au poitrail, +Oscar poussa des cris affreux, se retenant +de toute sa peur aux crins du cheval altéré, +criant alors, de ce cri né dans le coeur +de tous les enfants, même des enfants ingrats +comme Oscar:—Ma mère! ah! ma +mère! Le cheval ne bougea pas plus +que celui d'Henri IV sur le Pont-Neuf. Il +prenait son bain, il était bien: tant pis +pour Oscar! que devait-il à Oscar? ces cris +lamentables:—Ma mère! ah! ma mère! +ne laissèrent point d'abord parvenir jusqu'aux +oreilles bourdonnantes du peut +garçon pantelant ces cris plus rudes et plus +affreux: Au voleur! arrêtez le voleur! +arrêtez le cheval! arrêtez le voleur!</p> + +<p>Jugez comme la solitude des champs +fut désagréablement troublée par ce tumulte +déshonorant pour Oscar! combien +le ciel avec tous ses yeux ouverts dut regarder +tristement cette scène! Des paysans, +qui ne badinent pas sur les droits de +la propriété, accouraient de toutes leurs +jambes, armés de fourches et les yeux en +fureur, prêts à déchirer peut-être ce frêle +larron. Il y avait sérieusement de quoi +frémir! Oscar les entendit tout à coup si +près de lui que l'insensé fut comme poussé +à se précipiter dans l'eau, pour éviter le +châtiment qui se préparait terrible.</p> + +<p>Mais l'ange gardien, oh! comme j'y crois +à l'ange gardien! il me semble le voir détourner +lui-même le cheval de cette rivière +qui allait être un tombeau d'enfant!</p> + +<p>Il eut pitié de sa mère absente; le cheval +légèrement frappé par une main invisible, +rafraîchi d'une station salutaire à +l'abreuvoir, se remit gaiement à trotter +vers un petit village, emportant Oscar +presque évanoui, mais sauvé de la rivière.</p> + +<p>Au bord de ce village, l'enfant glissa +du cheval moins fougueux. Ranimé par +la terreur, environné de toutes parts d'ennemis +prêts à fondre sur lui, il s'élança +les bras ouverts dans l'église du hameau, +qui le reçut haletant, plein de fatigue, de +remords et d'espérance! Car tout petit +qu'il était, il sentit qu'il y a une protection +puissante aux genoux de la Vierge, qui +tient son enfant entre ses bras; elle rappelait +à Oscar sa mère, et semblait lui dire +du haut de l'autel où il tremblait:—Reste +avec nous.</p> + +<p>—Huit ans, fluet, rose, une montre +d'étain en sautoir, etc., criait alors, à la +porte du village, l'homme qui gagnait +si laborieusement sa journée. Il fut entouré, +écouté par tous les paysans qui +sortaient des chaumières, tandis que le maître +du cheval se calmait un peu en remontant, +comme on dit, sur sa bête. Cela fit +un spectacle pour le hameau. L'asile où +Oscar avait porté sa honte fut franchi: on +le trouva blotti dans le choeur, la tête cachée +entre les pieds de la Vierge, où il +eût voulu rester toujours! personne, en le +voyant se retourner si pâle, si rendu d'épuisement, +le visage baigné de larmes, les +plus amères de la vie d'Oscar, personne, +pas même son poursuivant bleu de chaleur, +pas même le propriétaire monté sur son +cheval à la porte de l'église, n'eut le courage +d'insulter à un coupable si malheureux! +On respecta d'ailleurs l'abri inviolable +qu'il avait choisi par une inspiration +divine; on découvrit sa tête devant l'autel, +on prit de l'eau bénite et l'on fit sortir +en silence Oscar, qui se laissa conduire en +tonte humilité devant la foule rassemblée +pour le voir passer. Les vieillards dirent:</p> + +<p>—A tout péché miséricorde.»</p> + +<p>Les femmes, en voyant ce pâle déserteur, +la tête courbée sous l'humiliation, +les femmes pressèrent leurs enfants contre +elles, et sentirent leurs yeux humides. +Les enfants, toujours bons quand ils regardent +ces yeux de femme brillants de pitié, +dirent à plusieurs: Mères, il faut lui bailler +du lait.»</p> + +<p>Il en but à pleine mesure et jusqu'au +coeur, tandis que son guide reprenait sa +force par quelques verres de vin, pour lesquels, +il faut le dire, Oscar offrit ses cinq +sous avec tant d'instance, que tout le +monde dit:—Il a bon coeur» et que +l'homme, désarmé par cette action, prit +sa main, sans rudesse, sans <i>rancoeur</i>, saluant +à droite, à gauche les habitants, qui +leur donnèrent un pas de conduite dans +les champs, en criant: Dieu vous garde! +et d'autres compliments qui se gravèrent +pour toujours dans le coeur gonflé d'Oscar.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<h3>LES BILLES PERDUES.</h3> + +<p>Une solitude affreuse régnait dans la +maison paternelle quand il y rentra. Il +semblait que tout fût mort. La nuit tombait, +les meubles étaient sombres et reprochants. +Le père d'Oscar courait à la recherche +de son fils depuis le matin. Sa +mère, la douleur dans l'ame, était également +sortie pour découvrir son cruel enfant!...</p> + +<p>La rue était large, dépeuplée, ironique. +Elle semblait dire avec une mine glaciale:</p> + +<p>—Rentrez, monsieur, j'ai bien l'honneur +de vous saluer!</p> + +<p>L'épicier, les bras croisés, sur sa porte, +inspectant, à la fin du jour, tous les scandales +à la portée de son investigation, +railleur comme la rue que reconnaissait à +peine le <i>paria</i> volontaire, l'épicier ôta sa +casquette avec la dérision écrasante de +cette apostrophe:</p> + +<p>—Ah! mon estimable voisin, enchanté +de vous revoir. Si vous avez besoin d'excellentes +figues, de raisins de caisse pour +vous remettre de vos voyages, dites à votre +père que j'en vends. Il doit être bien +content de vous, il vous en achètera.</p> + +<p>Les jambes d'Oscar rentraient sous lui.</p> + +<p>La vieille Léonore, qui tricotait à la +lampe dans l'arrière-boutique, fut prise +d'un grand saisissement à la vue du petit +garçon.—Croyez moi, dit-elle en préparant +un bon souper à son guide harassé +de fatigue, croyez-moi, Oscar, montez dans +votre chambre et couchez-vous. Ce soir, +votre père sera encore bien fâché, votre +mère n'osera vous pardonner devant lui. +Venez avec moi; ce souper que je vous +porte, vous le mangerez en vous couchant, +et qui vivra verra! Oscar monta sans proférer +une parole.</p> + +<p>Son pain fut très-amer ce soir-là, ainsi +que tout ce que la vieille Eléonore avait +monté pour manger.</p> + +<p>Au milieu de sa mélancolie, à demi-déshabillé +sur son lit, où l'on voyait à peine +clair par une petite fenêtre, et par un reflet +de la lune, abîmé dans mille pensées +de crainte pour <i>demain</i>! d'espoir dans la +clémence de sa mère, de son père offensé, +et de son Dieu fléchi, une fraîche idée se +glissa dans la mémoire d'Oscar: Ses billes! +tout l'avenir s'arrangea devant ses yeux. +L'argent était dévoré, le chapeau disparu +dans le naufrage, mais ses billes! si polies, +si bien veinées, si transparentes qu'on pouvait +regarder le soleil et la chandelle au +travers.—Oh! mes billes comptons mes +billes! et il s'assit avec un soupir plein +d'aise et de dilatation.</p> + +<p>Tout le monde savait, avant ce jour affreux, +que les heures innocentes d'Oscar +n'avaient pas de plus doux loisirs que l'examen +de ces jolis marbres ronds; que c'était +sa fortune, ses rentes; qu'il les comptait +cent fois par jour; en mangeant, ce qui +le faisait gronder; à l'école, sous son livre, +ce qui le faisait mettre en pénitence, enfin +partout, et comme vous voyez jusqu'au +fond de ses remords.</p> + +<p>Jugez comme il fut triste quand il n'en +retrouva plus que deux, après avoir parcouru +avec effroi tous les coins de sa poche, +d'une immense poche, qui pouvait +passer pour un sac, et qu'Eléonore avait +la bonté de recoudre souvent, car c'était +un entrepôt qui suivait Oscar dans toutes +les démarches de sa vie. Malheureusement +dans cette dernière aussi! il est à présumer +que les secousses du cheval errant +avaient fait sortir ces petites richesses roulantes... +Oscar se renversa sur son oreiller, +qu'il inonda de ses larmes et s'endormit +désenchanté de ce monde, où les fautes +s'expient par de si grandes souffrances. +Il avait dit: Tout est fini pour moi! et il +était entré dans un profond sommeil.</p> + +<p>Ce fut ainsi que le trouva sa mère, +quand elle monta, non pour punir un crime +qu'elle n'avait jamais prévu, qui ne +faisait point partie de ceux enfermés dans +son code pénal de mère et qu'elle remettait +à Dieu; mais quand elle ne put résister +enfin à venir s'assurer si c'était bien +lui! bien son enfant perdu tout un jour... +C'était lui! mais qu'il était changé! comme +sa mère le reconnut avec tristesse, +lorsqu'après avoir approché bien doucement, +bien doucement une lumière auprès +de son lit, elle le vit humecté de larmes, +barbouillé de la poussière des voyages, et +les cheveux mêlés comme s'il se fût battu +avec cent chats!</p> + +<p>Le coeur de cette mère ne put résister. +Elle pleura comme il avait pleuré, avec +plus de douceur toutefois, car elle retrouvait +son cher enfant! Aussi laissa-t-elle +tomber, avant de sortir, le baiser du pardon +sur le front souillé d'Oscar. Elle retourna +près de son mari, qui se promenait en long +et en large dans le magasin, songeant d'un +air soucieux au châtiment que méritait +son fils.</p> + +<p>Elle parla tant, tant! sa voix était si bonne, +si suppliante, si craintive qu'elle entra +dans la colère de l'homme grave et blessé. +Il répondit:</p> + +<p>—Couchez-vous; car vous me rendez +aussi faible que vous-même!</p> + +<p>Elle bénit Dieu! et se coucha délassée.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>ÉCOLE ET PARDON.</h3> + +<p>Le lendemain, Eléonore conduisit Oscar +à l'école, avant que personne fût levé +chez son père. Un déjeuner <i>d'enfant prodigue</i>, +préparé par sa mère qui ne se montra +pas encore, avait réparé ses forces et +rendu un peu de teint à ses joues bien lavées. +Excepté la perte des billes dont il +était si fier autrefois, si ruiné aujourd'hui, +tout semblait à peu près remis en place +dans son existence, où il avait repris son +banc, son livre, et tous ses bruyants camarades.</p> + +<p>Quand l'école fut complète, le maître +ayant saisi au vol un moment de profond +silence, se leva et dit:—Messieurs, il y a +parmi vous un enfant qu'il est de mon devoir +de vous signaler comme pouvant donner +un funeste exemple à ma classe, un +buissonnier! qui n'a pas craint de plonger +sa mère dans les angoisses de l'inquiétude, +sa mère, sa bonne mère qui l'a nourri de +son lait, qui l'habille, qui lui paie des maîtres! +cet enfant ingrat a déserté hier sa +maison!</p> + +<p>Son nom est inutile à prononcer! une +rougeur coupable fait éclater sa condamnation +dans ses traits, qu'il s'efforce en vain +de cacher sous son livre! Puisse, messieurs, +cette rougeur provenir d'une bonne honte +qui enchaînera dans notre sein l'enfant qui +a mérité tout un jour le titre anti-social de +déserteur!!!</p> + +<p>Oh! quel murmure suivit cette dénonciation +publique! Oscar crut tourner dans un +tourbillon de feu, quand il sentit trente-six +yeux d'écoliers attachés sur lui seul, comme +sur un centre de blâme et de curiosité, +car il n'y avait pas à hésiter, c'était lui!</p> + +<p>Les innocents de ce jour-là s'étaient regardés +fièrement entre eux, ayant l'air de +se dire:</p> + +<p>—Voyez! les déserteurs portent-ils la +tête comme cela!» et la tête d'Oscar tombait +comme une feuille morte sur sa poitrine! +Aussi les murmures, d'abord décents +et étouffés, devinrent tellement <i>tumulte</i> +que le maître eut besoin d'une vigueur peu +commune pour rétablir à la fin le silence, +d'où s'échappait encore, comme les dernières +fusées d'un feu d'artifice, ce mot qui +ne tombait que sur le banc vide d'Oscar.—Déserteur! +déserteur! et la classe entière +lui tourna le dos.</p> + +<p>Ce procédé n'est pas d'une haute charité, +c'est vrai: mais telles sont les moeurs de +l'école, du monde entier. Oscar eut bien +du mal à détacher de lui ce vilain nom qui +s'y était collé par sa faute.</p> + +<p>Son père, quand il rentra, vit qu'il en +était si courbé qu'à peine il pouvait s'avancer +vers lui. Suivant sa promesse de la +veille, il lui tendit la main généreusement.—Oscar! +je te pardonne, tu as souffert.» +Et il vit, lui, que sa mère pleurait en faisant +semblant de regarder par la fenêtre.</p> + +<p>Pauvre Oscar! il se trouva, sans savoir +comment, dans ses bras, dont l'étreinte +lui réchauffa le sang autour du coeur! il +s'y plongea comme dans son champ d'asile. +Il y oublia tout! et les grandes routes, et +les écoles impitoyables.</p> + +<p>Elle fit des épargnes pour lui rendre +vingt billes.</p> + +<p>Il fit le serment de ne la déserter jamais.</p> +<br><br><br> +<a id="c13" name="c13"></a> + + + +<h2>ADIEU D'UNE PETITE FILLE A L'ÉCOLE.</h2> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mon coeur battait à peine et vous l'avez formé,</p> +<p>Vos mains ont dénoué le fil de ma pensée,</p> +<p>Madame! et votre image est à jamais tracée</p> +<p>Sur les jours de l'enfant que vous avez aimé!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si le bonheur m'attend, ce sera votre ouvrage;</p> +<p>Vos soins l'auront semé sur mon doux avenir:</p> +<p>Et si pour m'éprouver, mon sort couve un orage,</p> +<p>Votre jeune roseau cherchera du courage.</p> +<p>Madame! en s'appuyant sur votre souvenir!</p> + </div> </div> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p> + +<br><br><br> + + + + + +<h3>TABLE</h3> + +<h4>Des<br> + +Matières contenues<br> +dans le second volume.</h4> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i18"><a href="#c01">La physiologie des poupées.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c02">La mère à son fils, <i>vers</i>.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c03">Minette.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c04">Le petit rieur, <i>vers</i>.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c05">L'oiseau sans ailes.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c06">Le livre d'une petite fille, <i>vers</i>.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c07">La paresse.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c08">Le premier chagrin d'un enfant, <i>vers</i>.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c09">Le petit berger.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c10">Le coucher d'un petit garçon, <i>vers</i>.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c11">Les petits sauvages.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c12">Le petit déserteur.</a></p> + +<p class="i18"><a href="#c13">Adieu d'une petite fille à l'école, <i>vers</i>.</a></p> + </div> </div> +<br> + +<h3>FIN DE LA TABLE.</h3> + +<br><br><br> +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14310 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/14310-h/images/01.png b/14310-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b3469cb --- /dev/null +++ b/14310-h/images/01.png diff --git a/14310-h/images/02.png b/14310-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1710ac1 --- /dev/null +++ b/14310-h/images/02.png diff --git a/14310-h/images/03.png b/14310-h/images/03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9aaf5d6 --- /dev/null +++ b/14310-h/images/03.png diff --git a/14310-h/images/04.png b/14310-h/images/04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..93bfd09 --- /dev/null +++ b/14310-h/images/04.png diff --git a/14310-h/images/05.png b/14310-h/images/05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..24f253a --- /dev/null +++ b/14310-h/images/05.png |
